{"numero_id": "ulb-durendal-1913-livraison02", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-201", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Un soir", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Salon : Pour l'Art) (Cliché de l'Expansion Belge) UN SOIR", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 86, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 155, "texte": "Salon : Pour l'Art)                        (Cliché de l'Expansion Belge)\n\n\n\n\n                           UN SOIR\n                       (FRANZ VAN HOLDER)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-001", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 65, "page_fin": 65, "titre_corps": "Coin d’Ardenne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Adolphe Hardy", "ancre_debut": "Coin d'Ardenne   Entre les bois que mire e", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 88, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 771, "texte": "Coin d'Ardenne\n\n\nEntre les bois que mire en chantonnant     l'Emblave,\nJe sais, dans l'ombre heureuse, à mi-côte étage,\nUn vieux bourg où, depuis cent ans, rien n'a changé\nEt qui ravit les yeux, tel un décor de rêve.\n\nLe cadran du château, que la rouille a rongé,\nSeul y réveille, à chaque envol de l'heure brève,\nD'un air de carillon que jamais il n'achève,\nLa douce somnolence où tout semble plongé.\n\nVigne aux murs, nids aux toits, pots fleuris aux    fenêtres,\nDe bonnes gens, les traits calmes, le cœur naïf,\nVivent là de la vie obscure des ancêtres;\n\nEl ce coin de terroir tutélaire et pensif\nQu'enguirlande    un fond bleu de collines champêtres,\nEst reposant comme un tableau de primitif.\n\n\n                                         ADOLPHE    HARDY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-002", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 66, "page_fin": 68, "titre_corps": "Rêverie devant Alexandrie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Rêverie devant Alexandrie(1)                                                                              A   Henry     Davignon                   La ver", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 89, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2030, "texte": "Rêverie devant Alexandrie(1)\n                                                                             A   Henry     Davignon\n\n\n\n               La verdure est ce qui m a n q u e le plus en E g y p t e .\n                 L a première et grande joie des vacances est de\n                 revoir des arbres, de vrais arbres, aux tonalités\n                 saines et fraîches. Bois ombreux de F l a n d r e ,\n                 forêts profondes d'Ardennes, sapinières sauva-\n                 ges de C a m p i n e ! En ce pays-ci, l'invariable\n                 ligne d'horizon, à peine ondulée entre le\nciel bleu et la terre blonde, n'offre, à de rares intervalles,\nque la surprise d'un vieux sycomore solitaire, d'un élégant\ngroupe de dattiers ou de quelques acacias tortionnés par\nle vent. Il y a pourtant, éparse, l'une ou l'autre oasis de ver-\ndure : au Caire, les riches frondaisons de l'île de Ghezireh; à\nDamiette, la magnificence dentelée des massifs de palmiers, où\nerre encore le doux génie du T a s s e ; près des divers barrages du\nNil, des jardins anglais, délicieusement aménagés pour les\nloisirs des ingénieurs britanniques et, surtout, aux portes\nd'Alexandrie, le long de la mer, cette souple « corniche » d'éme-\nraude, Ramleh, avec ses villas claires capricieusement éparpil-\nlées et blotties dans des bosquets touffus d'une si jolie variété\nd'essences. Les grilles s'ouvrent sur des pelouses étincelantes\nde l'humidité d'un jet d'eau; les saules tendent aux frissons\nlégers du vent leurs longues chevelures fines; le ciel bleu se joue\nà travers les minces aiguilles des pins; les fronts touffus des\nmimosas et des acacias épandent sur les allées blanches une\nombre mauve; entre les colonnettes de la maison, un cactus\nénorme éploie jusqu'au toit son serpentement de b o a ; les m u r s\ndu jardin semblent ployer sous la nonchalante profusion de\nlierres et de glycines; et au-dessus de ce paysage qui pourrait\n\n (1) D ' u n livre on p r é p a r a t i o n : Sous le ciel d'Egypte et sur les routes lie Judée.\n"}, {"page_pdf": 90, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2651, "texte": "                   RÊVERIE DEVANT ALEXANDRIE                           67\n\nêtre de Florence, toujours les dattiers et leur panache ajouré\nrevendiquent les droits de la couleur locale. Et toute cette\nvégétation est fraîche, propre et j e u n e ; grâce à l'air de la mer,\nelle défie la poussière ; elle donne aux yeux fatigués des ardeurs\ndu soleil un bain lénifiant de renouveau; elle dissimule, sous\nle sourire juvénile de la nature, les crevasses de ce vieux sol\nrecuit aux flammes des tropiques. De ces villas déjetées comme\nau hasard sur cette longue grève accidentée, les unes au haut\ndes collines ont des allures de palais, d'autres se dissimulent\nintimement au fond des taillis; poussons la grille : beaucoup\n« d'amateurs de jardins » habitent ici; les fleurs et les arbres les\nconsolent des prosaïsmes du commerce ou des aridités du fonc-\ntionnarisme; l'un est l'ami des roses; un autre aime à caresser\nde la main la chevelure diversifiée des chrysantèmes; celui-ci\nmet sa dilection dans les tulipes — et sa coquette maison, avec\nson jardin gai et méticuleux, nous restitue la banlieue de Haar-\n lem; dans une sorte de Castel Renaissance que la verdure\n domine et enserre de toutes paits et autour duquel, dans l'exil\n du soleil et d'une lumière trop crue, flotte une atmosphère\n voilée d'église ou de mosquée, je trouve sur la terrasse un vieil-\n lard qui lit le C o r a n ; sous le « tarbouche », ses traits fatigués\n et tailladés de rides portent la m a r q u e de pensées trop\n ardentes ou de larmes trop prolongées. Autour de son fauteuil,\n évolue tout un bataillon de chats; les uns d o r m e n t en boule,\n d'autres s'étirent paresseusement, d'autres jouent, se pour-\n suivent, sautent de chaise en chaise. « J ' a i m e ces bêtes, me\n confie le vieillard, pour tout le mystère qu'il y a en elles, mais\n elles sont d'une fidélité si prosaïque! » E t il ajoute désabusé :\n  « Elles n'aiment que celui qui leur est utile; elles suivent celui\n  qui les nourrit. Ainsi, c'est moi qui leur donne la pâtée et\n  voyez!... » E t , en effet, lorsque nous nous levons pour faire le\n  tour du parc, toute la fauve et souple théorie des chats se mobi-\n  lise; leur démarche se r y t h m e au pas fatigué de leur m a î t r e ; et\n  dans la pénombre équivoque des frondaisons, cette bizarre\n  caravane donne l'impression de quelque vieille estampe symbo-\n  lique dont le sens serait perdu.\n    Au loin, en une courbe molle, Alexandrie s'allonge sur la\n mer bleue comme un cimeterre d'or. De vieux rêves de faste\n et de gloire et le souvenir des plus altières fièvres intellectuelles\n flottent sur elle; elle fut la jeune favorite que l'amour des rois\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1899, "texte": "68                             DURENDAL\n\n\n Lagides combla de toutes les riches reliques de T h è b e s et de\n M e m p h i s ; dans le cadre d'une harmonie merveilleuse, où l'art\n pharaonique s'alliait à l'art grec, la jeune pensée hellène vint\n au devant de l'antique tradition é g y p t i e n n e ; et les péristyles\n d'une bibliothèque de q u a t r e cent mille manuscrits connurent\n les disputes ardentes des philosophes et des rhéteurs. Ecole\n d'Alexandrie, où se rencontrèrent Euclide, Démétrius de P h a -\n lère et Apelle! E t , comme toujours, l'exaltation de la pensée\n eut comme revers la frénésie de la volupté — et le miroir de\nsaphir, où se reflète toujours la ville, garde encore le sillon de\n la galère purpurine de Cléopâtre! Puis le Christianisme aborda\n à son tour au pied du phare des Ptolémées et, par les rudes\nmains et sous le verbe enflammé d'Athanase, d'Origène et de\n Clément, fit lever une théodicée nouvelle, et Catherine, vierge,\nm a r t y r e et savante, qui entrelaça dans sa couronne les lys de la\nchasteté et les myrtes de l'art, racheta devant l'histoire les\nturpitudes de la vénéneuse a m a n t e d'Antoine.\n    Passé formidable et complexe où toute la g a m m e des passions\nrésonna en éclatantes fanfares! Mais que le passant qui veut\nvivifier en lui un songe d'aussi h a u t e couleur ne pénètre point\ndans Alexandrie où la problématique colonne de P o m p é e et\nd'hybrides catacombes, brutalement violées par l'électricité, lui\nseront de pauvres points de repère; et son songe retombera, les\nailes brisées, devant la profusion des Bierhaus à l'instar de\nBerlin, devant le pullulement des magasins de nouveautés à\nl'imitation de Paris, devant la sarabande aveuglante des ciné-\nmas et tout le modernisme criard et envahissant d'une ville où\non pèse aujourd'hui plus le coton que les i d é e s . . .\n\n                                         FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-003", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 69, "page_fin": 70, "titre_corps": "Le retour", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Désiré Joseph Debouck", "ancre_debut": "Le Retour  Mon Dieu, j'ai entendu la m", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 92, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 1383, "texte": "Le Retour\n\nMon Dieu, j'ai entendu la messe, ce matin,\nParmi les paysans aimés de mon village...\n\nÜ la mystique ardeur de ce passé lointain,\nQuand j'étais un petit garçon au brun visage,\nAvec des yeux qui regardaient au fond du ciel\nNaître et mourir le geste appelant des mirages !\nl a vie, alors, c'était comme un gâteau de miel\nE m b a u m é du relent d'encens d'un sanctuaire.\nOn était doux, on était bon comme sa mère,\nOn était simple — avec des sabots en hiver —\nOn se figurait l'âme ainsi qu'une colombe,\nEt l'on ne tremblait point de ptnser que les vers\nUn jour vous rongeraient dans la nuit de la tombe !\n\nCiels pâlis, ciels si beaux des jours de mon enfance !\nSoleils dont les rayons riaient aux yeux des morts !\nEt, du jardin frais et caché de l'innocence,\nO la voix, qui montait, de mon premier remords !\n\nElans berceurs des psaumes, les dimanches,\nVêpres d'or et de feu, rythme des encensoirs,\nSoupirs de l'orgue ému comme un cœur qui s'épanche,\nEt vision du cimetière dans le soir !\nSurplis blancs si fragiles sur les robes rouges,\nChasuble où flamboyait le calice adoré,\nEt contemplation de l'ostensoir qui bouge\nAux mains du prêtre, dans un nuage azuré !\n\nSoirs de mai constellés, comme d'autant de cierges,\nDes fleurs en grappes droites, sur les marronniers ;\nCantiques s'essorant vers la Vierge des vierges\nComme un départ de colombes et de ramiers !\n"}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1614, "texte": "                      DURENDAL\n\n\n\nLe chant des femmes dominait la voix des hommes,\nL'orgue les soutenait de son ronflement doux,\nEt la plaine alentour se peuplait de fantômes\nQu'on devinait, au loin, parmi l'ombre, à genoux !\n\nJours sacrés ! nuits bénies ! mort au sein de la vie !\nTous les ans notre cœur souffrait deux agonies,\nCelle du Vendredi avant Pâques fleuries,\nEt l'autre, après Toussaint, du sombre jour des morts ..\nMais, nourris de l'Esprit du Christ et de son Corps,\nOn renaissait à la Noël, parmi des langes,\nEt l'âme se mêlait à l'Hosannah des Anges\nPour célébrer la Victoire sur le Tombeau.\n\nEt c'était simple, et c'était triste, et c'était beau,\nCette existence d'enfant grave aux yeux de femme ;\nCette vie embaumée de l'odeur du cercueil,\nEt l'acceptation des bonheurs et des deuils,\nAvec l'humilité douce et la grandeur d'âme\nDes poèmes si consolants de Francis Jammes !\n\n                           *\n                          * *\n\nMaintenant, c'est le labeur âpre au sein des villes,\nL'asservissement du vouloir à d'autres fins,\nEt pour vaincre ce monstre aux cent têtes : La Faim,\nMon Dieu, tant de pensers mauvais, tant d'œuvres viles,\nSouillant l'âme et la chair et meurtrissant le cœur\nDe celui qui jadis fut votre enfant de chœur !\n\nPourtant, malgré la fange où mon rêve s'enlize,\nJ'ai gardé dans l'oreille les conseils distincts\nDes voix qui m'appelaient, à travers le feuillage,\nLà-bas, dans le clocher de l'ancienne église;\n\nEt c'est pourquoi, je suis revenu, ce matin,\nPrier, parmi les vieilles gens de mon village !\n\n                                    DÉSIRÉ J O S E P H   DEBOUCK.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-004", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 71, "page_fin": 74, "titre_corps": "Vieux couple", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Duménil", "ancre_debut": "Vieux couple                 ARDI, Sauvage !                      P a r la fenê", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 94, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1627, "texte": "Vieux couple\n\n               ARDI, Sauvage !\n                     P a r la fenêtre ouverte d o n n a n t sur le jardin,\n                  Jean Vliesbroeck, l'œil émoustillé, contemple,\n                  avec une curiosité enfantine, le gros chat noir\n                  qui, les poils retroussés, la queue en bataille,\n                  provoque un petit bull solidement arcbouté\n                  sur ses pattes.\n   L e combat promet d'être chaud, mais les adversaires, avant\nd'entrer en lice, se mesurent et calculent leurs forces, comme\ndeux gladiateurs de l'ancienne Rome.\n   E t pour les exciter davantage, la voix reprend, bienveillante\nà l'égard du chat :\n   — Hardi, Sauvage!\n   Ces mots déterminent l'ouverture des hostilités. L e chat\nbondit, les griffes ouvertes et s'escrime, rageur, sur la peau\ngrasse du chien. Mais il a affaire à forte partie, car, tandis\nqu'il laboure les flancs du molosse, deux crocs, s'implantant\ndans son poitrail, lui font lâcher prise.\n  J e a n Vliesbroeck se retourne et de sa voix flûtée de septua-\ngénaire, il appelle, toutes ses rides s'irradiant dans un large\nsourire :\n   — Viens donc voir, Françoise, comme ils sont forts tous\ndeux!\n   Du fond de la cuisine, un pas se traîne sur les dalles, un pas\nlent, mesuré de matrone fatiguée. T o u t en boitillant, la femme\nse glisse près de son mari et s'affaisse avec un soupir sur la\nchaise de paille préparée à son intention.\n   Mais déjà le combat a cessé. L e chat lisse son poil avec la\nsatisfaction du vainqueur. L e bull, le dos zébré de fines raies\nrouges, pousse des aboiements de colère et de souffrance.\n"}, {"page_pdf": 95, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2244, "texte": "72                           DURENDAL\n\n\n    — F e r m e la fenêtre, dit Françoise en frissonnant. Il fait froid\nici. E t puis, il ne fallait pas me déranger, puisqu'il n'y avait\nrien à voir.\n   Elle rappelle le chat qui, en deux bonds, se précipite dans\nla chambre, et, frileuse, elle se rapproche du poêle en t e n d a n t\nà la chaleur bienveillante ses mains qui tremblent légèrement.\n   Docile, J e a n a suivi son exemple. 11 sent d'ailleurs aussi la\nfraîcheur s'infiltrer sournoisement dans ses membres raidis\npar l'âge. Il va à son râtelier, en décroche une pipe de terre\nnoircie et vient s'asseoir près de sa femme, tout en tirant de\nlongues bouffées silencieuses.\n   L e chat semble n'avoir éprouvé aucun mal des ardeurs de la\nlutte. Il ronronne tranquillement dans le panier d'osier où il se\nroule comme une boule de laine. L'eau chante sur le poêle. Dans\nune cage p e n d u e au mur, un canari fuse ses trilles en voletant\nde perche en perche. Et l'atmosphère est douce au cœur des\ndeux vieillards.\n   Jean roule dans sa tête des pensées qui l'absorbent. F r a n -\nçoise, les mains sur les genoux, ne dit mot. Son rêve s'épar-\npille, puis se dissipe. Ses yeux se ferment. Elle dort, la\nrespiration régulière et puissante. L e vieillard regarde sa\ncompagne. Il m u r m u r e : « A h ! la jeunesse !... Revivre ce qu'on\na vécu!... » Sa pipe s'éteint, le canari se tait, l'eau cesse\nson chant monotone et d a n s le mol engourdissement du corps\nreposé et de la conscience satisfaite, J e a n Vliesbrock revit,\nétape par étape, sa vie simple et probe.\n\n\n\n    Il n'a pas connu l'enfance gâtée des riches. Son père, culti-\nvateur hennuyer, le mit de bonne heure en contact avec la\nglèbe. D e sa jeunesse il n'a gardé que peu de souvenirs bien\nvivants. L ' â p r e t é de la vie ouvrière, sa haine du prolétariat, le\nchoc de ces deux races flamande et wallonne fondues en une seule,\na u t a n t de choses qui n'ont imprimé sur son esprit q u ' u n e trace\nlégère et vite dissipée. P o u r lui, sa vraie vie ne commence\nq u ' à son mariage. C'est à partir de ce moment qu'il a su ce que\nc'était qu'aimer et souffrir.\n    E n regardant sa femme, il relit sur son visage fatigué les\nluttes et les épreuves supportées côte à côte : leur premier\n"}, {"page_pdf": 96, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2403, "texte": "                             VIEUX COUPLE                               72\n\nenfant enlevé par une méningite, la maladie qui faillit les\nemporter l'un et l'autre, le procès pour une banale question de\nmur mitoyen qui les ruina presque complètement, et l'année\noù les récoltes ont été si maigres et celle où un incendie\ndétruisit leur grange.\n   Mais à côté de tout cela, il y a les joies qui toutes sont fondues\ndans une seule, l'orgueil de leurs dernières années : leur fils.\n   E n y pensant, le vieillard se redresse. U n e flamme vive\ncourt dans ses prunelles luisantes et il mâchonne le t u y a u de\nsa pipe en répétant tout bas : « P a u l ! . . . P a u l ! . . . » avec une\némotion qui lui picote la gorge.\n   A ce nom, Françoise tressaille dans son sommeil. Un sourire\nheureux détend son visage ridé. Mais CE n'est qu'un éclair et\ndéjà la voilà rendormie, la tête appesantie sur sa poitrine qui\nse soulève en cadence.\n   L a vie renaît dans la c h a m b r e . L e soleil luit et fait danser\ndans l'air des atomes multicolores; le canari, un i-nstant\nengourdi, reprend ses trilles, le feu brille et l'eau se remet à\nchanter, inlassablement.\n   E t voici que dans les volutes bleuâtres de sa pipe rallumée,\nJean Vliesbroeck croit voir un bel officier galonné qui lui tend\nles bras et le serre sur sa poitrine. E t c'est son fils, cet h o m m e ,\nla chair de sa chair, ce héros de demain dont le nom est dès\nmaintenant dans toutes les bouches.\n   A h ! oui, il y a de quoi être fier... J a m a i s Jean ne regret-\ntera l'argent dépensé pour ses études, un beau sacrifice cepen-\ndant. .. mais fait de si bon c œ u r ! . . .\n   Mollement le chat s'étire, quitte son panier et saute sur les\ngenoux du vieillard. T o u t en plongeant sa main dans sa chaude\ntoison, Jean se rappelle. Paul le donna un jour à sa mère, pour\nsa fête... Dire qu'il a voulu le livrer tout à l'heure à la colère\ndu bull... Il retire ses doigts et y voit une goutte de sang non\nencore séchée... C r u e l ! . . . C r u e l ! . . Pour réparer sa faute, il\nappuie ses lèvres sur la tête de l'animal, comme si un peu de\ncette caresse était destinée au fils bien-aimé.\n   Françoise ouvre les yeux, voit le geste de son mari et sou-\n dain attendrie, croyant en comprendre la signification :\n   — C'est-il à « lui » que tu pensais?...\n   Il baisse la tête en silence.\n   — Un fameux luron! T i e n s , j ' e n ai rêvé tout à l'heure.\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 704, "texte": "74                         DURENDAL\n\n\n\n   — E t pas fier avec cela !\n   — E t serviable!\n   — Il nous aime r u d e m e n t , tu sais!\n   Ils égrènent lentement le chapelet de leurs éloges. Les\nrayons du soleil rougeoient dans la chambre. Une heure sonne\nqu'ils n'écoutent pas. L e crépuscule envahit les coins d'ombre,\nrecroqueville leurs silhouettes, recouvre leurs visages et met\nsur toutes les choses l'empreinte de la nuit.\n\n   Dans les ténèbres grandissantes, les deux vieillards ne voient\nplus. Ils pensent à l'absent et de temps à autre une larme,\nqu'ils n'essaient pas d'arrêter, roule silencieusement sur leur\nvisage...            «\n\n                                          CHARLES   DUMÉNIL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-005", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 75, "page_fin": 75, "titre_corps": "La venue de l’automne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Noël Dubois", "ancre_debut": "La venue de l'Automne  Regardez, ô mes yeux, ce be", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 98, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1088, "texte": "La venue de l'Automne\n\nRegardez, ô mes yeux, ce beau rayon d'azur :\nIl s'écoule, étonné, tout le long du vieux mur.\nJ'écoute les oiseaux : leurs chants sont des matines\nQue lancent vers le ciel leurs âmes        argentines...\nMa fenêtre est ouverte : un chatoyant        décor\nEtale ses couleurs en rayonnements        d'or.\n Voici de frais enclos et leur muraille     blanche,\nPour lesquels tout matin est matin de dimanche.\nComme des beaux glaïeuls penchés dans les jardins.\nVoici, sur le versant, des pignons clairs et fins...\nUne route entre les ormeaux pendant des lieues...\nEt plus loin la forêt aux tonalités bleues.\nSur tout cet horizon, royal, un beau soleil\nFait ruisseler la joie et l'ardeur de l'éveil.\nLe jour s'en est venu... J'ouvre, grande, ma porte\nAux brises de parfums que le matin          m'apporte.\nEt la fraîcheur qui passe et le vent qui bruit\nViennent de s'échapper des ombres de la nuit...\nLes clochers d'alentour sonnent longtemps et sonnent\nL'apparition claire et tendre de       l'Automne...\n\n                                                NOEL DUBOIS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-006", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 76, "page_fin": 96, "titre_corps": "L’Espagne reconquise", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Counson", "ancre_debut": "L'Espagne reconquise                                  Sa vie a été une suite con", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 99, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2673, "texte": "L'Espagne reconquise\n                                 Sa vie a été une suite continuelle de victoires ; son corps,\n                               porté dans son armée, a gagné des batailles après sa mort ; et\n                               son nom, au bout de six cents ans, vient encore triompher en\n                               France.\n                                                                             CORNEILLE.\n\n\n\n\n                   UN lait 'inaugure et domine l'histoire politique et littéraire de\n                     l'Espagne : la reconquista, la guerre nationale et religieuse\n                     par laquelle les chrétiens romanisés ont reconquis leur pays\n                     sur les envahisseurs mahométans. Les Maures, commandés\n                     par Tarik, passèrent d'Afrique en Europe et vainquirent\n                     Rodrigue, dernier roi wisigoth d'Espagne (711); leurs des-\n                     cendants ne furent complètement expulsés qu'en 1492.\n                     De même que la Gaule septentrionale reçut les noms ger-\nmaniques de France, de Charles, de Louis, de Roland, les colonnes d'Hercule\net le héros castillan prirent des surnoms arabes : Gibraltar (Gebel al Tarik),\nle Cid. Mais tandis que la France convertie devenait le peuple élu de l'Eglise\nromaine, les Musulmans restaient les ennemis redoutables des Roumis catho-\nliques. La lutte millénaire contre les Maures, la défense de la Croix, a déter-\nminé les habitudes morales des Espagnols, leur imagination et leurs récits,\nla rigueur de leur idéal orthodoxe et chevaleresque, leurs chants et leurs arts,\nles pensées et les fictions qu'ils ont communiquées au monde. La chrétienté\nprécaire réfugiée dans le Nord-Est de la péninsule invente les reliques de\nsaint Jacques et le pèlerinage de Compostelle. La Castille triomphante donne\naux littératures la figure du Cid et le Romancero. L'exaltation guerrière et\naventureuse survivant aux circonstances originelles crée les types démodés\ndu matamore ou tueur de Maures, et de Don Quichotte. Un chevalier\nespagnol, après avoir voulu partir pour la croisade, fonde la Compagnie de\nJésus qui procure à la Romania des deux mondes la doctrine religieuse.\nEn castillan ou en latin, la littérature d'outre-Pyrénées répète, à qui la com-\nprend, la même pensée que « le peuple » dans l'opéra du Cid :\n\n                   Béni soit le nom du Seigneur\n                   Dont la force nous accompagne'.\n                   Gloire à saint Jacques le Majeur,\n                   Souverain patron de l'Espagne !\n                   Dans la plaine et dans la montagne\n                   Il a fait' notre roi vainqueur !\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3709, "texte": "                        L'ESPAGNE     RECONQUISE\n                                                                                77\n\n    Cette Espagne militante s'est attiré, à diverses époques, l'attention, la\nsympathie et l'admiration des nations latines. Le troubadour Marcabrun\ncélébrait (XIIe siècle) la croisade espagnole contre les Maures comme le lavoir\ndes péchés du monde, que Dieu avait placé providentiellement aux portes de\nla Provence. Les trouvères situaient volontiers dans les régions de Saragosse,\nde Saint-Jacques, de Pampelune et de Roncevaux les prouesses carolingiennes\net le martyre des guerriers d'autrefois.\n    Quand les nations communiquent par le haut, quand la solidarité chré-\ntienne favorise entre les princes et entre les prêtres les échanges artistiques et\nintellectuels, c'est toujours la même idée fondamentale qui se reconnaît dans\nl'apport espagnol. Louis XI fait encore dire des messes à Compostelle. Deux\nsiècles avant lui, un roi de Castille avait contribué à l'illustration de la cathé-\ndrale française. « Un cousin de saint Louis, saint Ferdinand roi de Castille,\n fit don d'un vitrail à la cathédrale de Chartres. Ce vitrail représentait saint\nJacques de Compostelle, le patron de i'Espagne. Les Espagnols l'appelaient\nsaint Jacques le matamoro, le tueur de Maures, parce que souvent, disait-on,\non l'avait vu combattre au premier rang des armées chrétiennes contre les\n infidèles. Un panneau de ce vitrail montre Ferdinand de Castille à cheval, la\n bannière à la main. Nous avons là l'image d'un des héros de l'Europe chré-\ntienne : c'est lui qui lit reculer l'Islam et qui, après six cents ans de posses-\nsion, reprit Cordoue et Séville aux Musulmans » (Em. Mâle). Mieux qu'à\nChartres encore, le fantôme du Libérateur de Galice apparaît dans le paradis\ntoscan : Béatrice montre à Dante, dans le huitième ciel, le baron pour qui les\npèlerins vont à Compostelle; et saint Jacques interroge Dante sur l'espérance,\nattente certaine de la joie éternelle. Dans la chapelle des Espagnols, à Santa\nMaria Novella de Florence, le saint, monté sur un cheval blanc, combat le\n Maure impudent qui exigeait un tribut de cent vierges; il envoie au roi\n Ram ire un songe avertisseur qui préparera la défaite des mécréants.\n    La collaboration de l'Espagne à la pensée romane est, du XIIe au XIXe siècle,\ndans le sens catholique; elle représente la défense de la religion contre les\ninfidèles et les hérétiques; elle suscite des héros qui conquièrent pour la chré-\ntienté les villes, les îles lointaines et les âmes des hommes. Ercilla et Guillein\nde Castro ont été de l'Ordre de Saint-Jacques. El le sang du Cid coulait dans\nles veines de Don Juan, le vainqueur de Lépante. La même inspiration catho-\nlique anime dans l'histoire et dans la légende le Cid et saint Ferdinand, les\nvainqueurs des Abencerages et les missionnaires de saint Ignace de Loyola,\nPhilippe II et sainte Thérèse d'Avila, et jusqu'aux ennemis de Joseph Bona-\nparte. « Si l'Espagne a sa destinée, si Dieu nous a conservés en ce monde\ndans des vues déterminées, c'est, je crois (écrit M. D. Miguel de Unamuno),\npour que nous maintenions notre foi au milieu du désespoir grandissant de\nl'Europe, pour que nous relevions une fois de plus l'étendard religieux, n\n« L'Espagne, vaticinait le Génie du christianisme, l'Espagne séparée des\nautres nations, présente encore à l'historien un caractère plus original (que\nl'Italie aux cent princes) : l'espèce de stagnation de mœurs dans laquelle elle\nrepose lui sera peut-être utile un jour; et, lorsque les peuples européens seront\nusés par la corruption, elle seule pourra reparaître avec éclat sur la scène du\nmonde, parce que le fond des mœurs subsiste chez elle. »\n"}, {"page_pdf": 101, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2736, "texte": "78                                   DURENDAL\n\n\n   Enfin cette société, longtemps soucieuse de guerre extérieure et de cheva-\nlerie chimérique, n'a pas su veiller au sort et à l'aisance de tous ses membres;\nl'Espagne reconquise reste pleine de bohémiens, de vagabonds, de gens à tout\nfaire; et le tvpe du vaurien, du picaro, suscite une abondante littérature\nromanesque, satirique, comique : Gil Blas et Figaro succèdent à Don Qui-\nchotte comme Don Quichotte avait succédé au Cid.\n\n\n\n                                  I. — Le Cid\n\n                     A. — LE CHEMIN DE VALENCE\n\n   La même année où les Croisés entraient à Jérusalem (1099), Rodrigue de\nBivar, le Cid Campeador, mourait dans Valence qu'il avait enlevée aux\nMaures (1094). Jusque dans la géographie moderne, le nom du conquérant\nest resté attaché à celui de la ville : Valencia del Cid. La conquête de la cité\nméditerranéenne fut précaire comme celle de la ville sainte. Elle fut aussi\ndécisive pour la gloire du héros, castillan que la fondation du royaume chré-\ntien pour la renommée de Godefroid. Elle fut en effet « le grand service que\nle Cid rendit à la chrétienté. Valence était la perle de la Méditerranée musul-\nmane : elle était convoitée depuis longtemps par les rois de Castille, les comtes\ncatalans et les rois mores des environs. C'est contre tous ces ennemis que le\nCid dut lutter pour s'assurer la difficile conquête de la cité » (1). Ce sera\nencore un enfant de Valence, Guillen de Castro, qui consacrera au Cid le\ndrame dont s'inspirera Corneille. Le Grao, port de Valence menacé par les\nbarques des Mores, reste un thème de comédie dans Lope de Vega : les sol-\ndats y montent la garde, car on aperçoit sur l'autre rivage les repaires barba-\nresques, Alger, Tunis et Bougie; et les apparitions de pirates se mêlent aux\ngalants propos de la Saint-Jean d'été. L'apothéose valencienne du Cid avait\nété préparée par de longs exploits, dont quelques-uns sont restés dans les\nlivres des nations.\n                                               *\n                                           *       *\n\n   Ruy (ou Rodrigue) Diaz de Bivar, fils d'un grand d'Espagne, naquit dans\nle second tiers du XIe siècle. Dans la Castille de dom Sanche, il mérita par ses\nservices le rang que Godefroid de Bouillon avait dans le Saint Empire et que\n« Geoffroi d'Anjou, gonfalonier du roi », occupait dans l'imagination de\nTuroldus (Chanson de Roland). Il devint porte-étendard du royaume.\n   Il fit la guerre, qui était la principale industrie de ces temps barbares. Il s'y\nmontra courageux et habile. Après avoir été le plus vaillant défenseur du roi\n\n\n  (11 R. MIÎNENDF.Z P1n.11. • L'ipupée castillane à travers la littérature espagnole (Paris,\nCnliii m m ) , pp. go et 86.\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3395, "texte": "                              L'ESPAGNE RECONQUISE                                            79\n\nSanche, il tomba en disgrâce sous le roi Alphonse. Exilé de Castille, il guer-\nroya parmi les Maures et les Chrétiens. Il augmenta le nombre de lances\nqu'il avait à son service, et le rendement des sommes que lui avancèrent les\nusuriers juifs. Il acquit du butin, c'est-à-dire de la gloire : le vol à main\narmée était, pour les seigneurs d'alors comme pour les nations modernes, une\nprouesse honorable. Rodrigue avait le cœur haut; il disait que l'Espagne,\nperdue, et envahie sous un Rodrigue, serait sauvée et délivrée par un autre\nRodrigue. Et il tint parole; car la victoire suivit toujours sa bannière. Mais il\naurait eu beau prendre les villes et les rançons et marier ses filles à des infants\nroyaux ; ses exploits se seraient éteints sans gloire s'ils n'avaient été fixés par\ndes écrivains qui leur trouvaient un sens national et religieux.\n    Dans l'Espagne du Gid comme dans la France de la Croisade, les prouesses\nmémorables de la poésie vulgaire mettent en action et en chansons la pensée\nromane dont l'interprète apostolique siège à Saint-Pierre de Rome. AlphonseVI\nconquérant de Tolède (1085), législateur et restaurateur orthodoxe, règne\nsous le glorieux pontificat de Grégoire VII. Le sentiment national emprunte\nsa signification à la renaissance latine, au catholicisme romain. L'archevêque\nde Tolède, le légat du pape, et la reine insistèrent pour qu'on supprimât le\nrituel gothique et les caractères d'Ulfilas. « I1 lut ordonné que dans les églises\nnouvellement bâties et consacrées on introduirait le rite et les cérémonies\n romaines. Depuis ce temps-là, les chrétiens se multiplièrent infiniment dans\nTolède; les Maures s'en retirèrent insensiblement pour s'établir en d'autres\n lieux o (Mariana). On interdit l'usage des caractères gothiques dans les actes\n publics; cet usage, « les nations l'ont rejeté dans la suite des temps par le\ncommerce des autres peuples qui se servaient des caractères et des lettres\n romaines ». Une fois débarrassées de la barbarie germanique et musulmane,\n les nations latines dotées d'une même écriture, d'une même religion, d'un\n même monachisme, d'une môme chevalerie, purent produire des épopées.\n Dans les deux siècles où triomphe le Cid historique et poétique, il se trouve\n ou il paraît que\n\n                    Rome, qui sans soldats porte en tous lieux la guerre,\n                    Aux mains des Espagnols a remis son tonnerre.\n\n   Le XIe siècle, où la royauté française, les chansons de geste, les pèlerinages\narmés, les cathédrales neuves « portent le manteau blanc de leur virginité »,\nest signalé en Espagne et se termine par le règne du roi conquérant et orga-\nnisateur, et par les prouesses du héros national. Résumant les excellentes\nillustrations de l'empire catholique, l'antiquité espagnole, la défense du\nterritoire, les saints et les princes, Gonzalo de Cespedes (1623) plaçait parmi\nles gloires nationales, entre Trajan et Charles-Quint, don Alphonse qui prit\nTolède et reçut le nom de Grand (el Magno). Et l'année même où paraissait\nDon Quichotte (1605), Franc, de Pisa (1), décrivant la cité impériale de\n\n  (1) Son ouvrage fut réédité à Tolède en 1617; le même sujet lut traité par Pedro de Roias,\nHistoria de la imperial ciudad de Toledo... grandezas y principio de la religion catolica en ella.\n(Madrid, 1654-1663.)\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2915, "texte": "80                               DURENDAL\n\n\nTolède, célébrait l'histoire, antiquité et grandeur de la ville et des rois qui\nl'avaient gouvernée. C'est à Tolède qu'était installé l'observatoire où\nAlphonse X le Savant, vers 1250, réunit des mudejares (Maures soumis), des\nJuifs et des Français pour dresser les fameuses tables astronomiques connues\nsous le nom d'alphonsines.\n   Au cours des premières années où se romanisait Tolède reconquise,\nRodrigue de Bivar se trouvait (1087) au service de l'émir musulman de\nSaragosse. Illustre déjà par ses aïeux, ses campagnes et son alliance à la\nfamille royale de Castille, il allait bientôt prendre la première place dans les\nprouesses chrétiennes.\n    Et d'abord il appartenait au royaume castillan, qui fournit la langue litté-\nraire de la péninsule. Quand les Castillans, lassés d'aller au lointain tribunal\nde Léon, établirent des juges à Burgos (Xe siècle), les deux bons seigneurs\nchoisis furent Layn Calvo et Nuno Rasuera. Layn Calvo ayant épousé la\nrille de Nuno Rasuera fut la souche d'une noble maison, et l'ancêtre, à la\ncinquième génération, de Diego Laynez, père de Rodrigue. Comme Diego\nrils de Layn s'appelait Laynez, Rodrigue fils de Diego s'appela Diaz. Parmi\nses fiefs, Diego Laynez possédait Bivar près de Burgos.\n    C'était une Espagne morcelée et trouble que celle où parut Ruy Diaz de\nBivar. Et si les vieux narrateurs assurent et répètent que ce vaillant vassal\nnaquit à la bonne heure, c'est là une locution épique applicable uniquement\nà la destinée personnelle du héros. Les royaumes de Léon, de Castille et de\nNavarre, tour à tour réunis et partagés, alliés ou ennemis, faisaient piètre\nfigure en comparaison de l'empire arabe. Si le Cid accompagne le roi\nAlphonse au pèlerinage de Saint-Jacques, il se trouve bientôt après banni de\nla Castille.\n   Tous les exploits et coups de main du Cid n'ont point été fixés par\nl'écriture : une razzia ne prouve rien, et les clercs ne racontent que ce qui\nprésente un sens romanesque ou édifiant. Ils ont noté qu'un jour le roi et\nle peuple fêtèrent le retour du héros :\n\n           C'est que, vengeur du Christ que le Croissant insulte,\n           Rodrigue de Bivar, vainqueur, rentre aujourd'hui\n           Dans Zamora qu'emplit un merveilleux tumulte.\n\n           Il revient tout chargé de butin, plus encor\n           De gloire, ramenant cinq rois de Morérie.\n           Ses captifs l'ont nommé le Cid Campeador.\n\n   Le Cid ou seigneur est un surnom donné par les Maures; telle est du moins\nl'explication mise en vers français par Corneille et par Heredia Les Castil-\nlans nommaient le héros Campeador ou champion.\n   En cavalier qui sait ce que vaut sa monture, l'Homère inconnu du Cid\nnous a dit que le héros montait le célèbre cheval Babieca. Rodrigue avait\nconquis deux épées, Colada et Tizona, qui sont aussi importantes dans\nl'épopée castillane que Durendal et Joyeuse dans l'épopée française.\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2969, "texte": "                         L'ESPAGNE RECONQUISE                               81\n\n\n   Banni par son roi, et fort éprouvé, le Campeador doit recourir à l'emprunt.\nDes Juifs lui prêtent contre un gage, représenté par un coffre d'ailleurs sans\nvaleur, qu'on montre encore dans la cathédrale de Burgos.\n   Un poète, qui connaissait fort bien la route de Burgos à Valence, a raconté\nvers l'an 1140 les tribulations de Mon Cid. Le bon Campeador banni va faire\nses adieux à Dona Chimène sa femme et à ses deux filles, qui sont réfugiées\nà l'abbaye de Saint-Pierre de Cardena. Après avoir « gagné » dans diverses\nrencontres, il prend Valence, la défend vigoureusement, et y fait venir sa\nfemme et ses filles, qu'il marie aux enfants de Carrion. Ceux-ci s'étant\nconduits ignoblement envers leurs femmes, le Cid exige réparation. Le roi\nconvoque dans Tolède les grands et les comtes à une cour de justice. Le\ncombat en champ clos, à Carrion, condamne les infants, comme celui d'Aix\ncondamnait les partisans de Ganelon. Et les filles du Cid sont mariées aux\ninfants de Navarre et d'Aragon.\n   Chroniqueurs latins et castillans perpétuèrent la mémoire du Cid Ruv Diaz\nCampeador. Elle prit place dans l'histoire universelle compilée par les soins\nd'Alphonse X le Savant, et dans laquelle se développait la prose castillane\n(XIIIe siècle).\n   En 1498, trois compagnons allemands imprimèrent à Séville la Cvonica\ndel Cid Ruy Diaz, qui montrait dans une estampe le Cid à cheval, et qui\nracontait les victoires remportées avec l'aide et faveur de Notre-Seigneur.\n   Comme celle de Charlemagne et de Roland dans les pays de langue\nfrançaise, la mémoire du Cid reste associée à la guerre sainte et aux progrès\nde la patrie castillane. La veille de la grande victoire chrétienne de Las Navas\nde Tolosa (1212), on raconte que le Cid vint réveiller dans le sanctuaire de\nSaint Isidore de Léon le roi Fernand I er pour le conduire à la bataille. Et le\nroi Alphonse X le Sage, grand chroniqueur, fit placer une épitaphe latine où\nl'Ibérie glorieuse égalait le héros invaincu à ceux de Rome, à Charlemagne\nde France, à Arthur de Bretagne.\n   L'Espagne moderne a fait une notoriété proverbiale à l'épitaphe apocryphe\ndu Cid, dont les sobres paroles devaient toute leur éloquence au nom du héros :\n\n                   Cid Ruiz Diez so' yago enterrado.\n\nDe l'abbaye de Saint-Pierre de Cardena, l'épitaphe a été transférée, à l'Avun-\ntamiento de Burgos. La mémoire du champion chrétien, transportée de même\ndans le monde profane, a franchi victorieusement les siècles et les monts.\n\n                         B. — LE ROMANCERO\n\n   Les récits chantés restèrent plus longtemps l'essentiel de la littérature\nvulgaire en Espagne qu'en deçà des Pyrénées. Le romance héroïque retentis-\nsait encore sur les marchés de Castille tandis que la gloire des Neuf Preux\nétait en France principalement livresque. La poésie orale est celle des\nnommes qui ne sont pas grands clercs. Et dans les provinces reconquises,\n"}, {"page_pdf": 105, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3338, "texte": "82                                DURENDÀL\n\n\n écoles, scribes et lecteurs n'ont pas eu le temps de se répandre et de pulluler.\n  « L'écrivain professionnel, dit D. Miguel de Unamuno, ne s'est pas implanté\n chez nous. En Espagne, grâce à Dieu, personne ne vit de sa plume. « Litté-\n rateur « est un mot intraduisible dans notre langue, et notre expression :\n homme de lettres, n'est que la traduction d'une expression étrangère. » Aussi\n l'Espagne reste pour les critiques le beau pays des chansons, des guitares et des\n sérénades; des sarabandes et des castagnettes, des romances et des passacailles.\n On y chante ce qu'on n'a pas pris la peine de mettre dans les livres latins; et\n les illettrés écoutent.\n    Né plusieurs siècles après ceux de France, le héros national a pu se main-\n tenir jusqu'à l'Espagne moderne sans changer de langage et de genre poétique.\n Le Roland d'Oxford aurait été méconnaissable pour Louis XIV, à qui les\n paladins étaient surtout présentés par les opéras de Lulli. Le Cid, au contraire,\n restait pour ses descendants, Charles-Quint et Philippe II, une figure familière\n et sacrée.\n    En espagnol, romance désigne la langue castillane; et ce nom s'applique à\nune pièce de vers octosyllabiques, consacrée à un épisode guerrier ou amou-\nreux. « Ces sortes de petits poèmes, disait Pierre Corneille, sont comme des\n originaux décousus de leurs anciennes histoires. » « Le roman primitif,\nenseigne R. Menendez Pidal, est un petit poème essentiellement épisodique\n formé de quelques vers d'une chanson de geste, qu'on en a simplement extraits,\n ou auxquels on en a ajouté d'autres pour compléter le récit traditionnel, ou\n pour en former un nouveau, selon le caprice de l'auteur. »\n    Les récits transmis par le chant, amplifiés ou altérés par les compositeurs\net trouveurs, avaient pour objets cent épisodes variés de Rodrigue aux diffé-\nrents âges. On l'y voyait frôle jouvenceau, on entendait le championnat de ses\nbelles années, on l'entourait finalement de filles mariées, de gendres royaux,\non le comblait d'années, de richesses et de gloire. Parmi ces imaginations aux\ndétails hétéroclites, deux groupes se dessinent, forment centre et attirent les\ndétails, les explications et les remaniements : c'est d'abord celui de Rodrigue\njeune, fils et fiancé; c'est ensuite celui du Campeador exilé, bon vassal de\nmauvais maître !\n    1° Les romances chantés firent naître la légende nuptiale du Cid, comme\nils avaient fait naître précédemment celle de Jaufré Rudel. Mais celle de\nRodrigue finissait plus heureusement : elle n'était que l'enjolivement adventice\nd'une gloire guerrière solidement établie.\n    Rodrigue Diaz, fils du noble Diego Lainez, avait réellement épousé, en\njuillet 1074, la noble Chimène, fille de don Diègue duc d'Asturie, et cousine\nd'Alphonse VI ; à l'acte de mariage signèrent don Alphonse lui-même\net les infantes Urraca et Elvire. Rodrigue n'avait pas plus tué son\nbeau-père que son descendant Alphonse XIII n'a tué le Battenberg dont il a\népousé la fille. Mais la légende romança et dramatisa les noces du héros,\ncentre des chansons narratives.\n    L'imagination des peuples naissants est généralement cruelle, brutale,\nincestueuse, et se complait aux Atrides et aux Œdipes. Dans l'Espagne turbu-\nlente des XIIIe et XIVe siècles, on se racontait des histoires d'hidalgos outragés\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3035, "texte": "                          L'ESPAGNE RECONQUISE                                83\n\nqui étaient vengés, de jeunes damoiseaux précocement valeureux, d'orphelines\nqui demandaient justice, réparation, protection, et qui recevaient un mari.\nOn appliqua donc à Ruy Diaz la vieille fable des fils dont un père éprouve la\nforce en leur broyant les mains; on fit de Ruy le vengeur de l'honneur\npaternel; on imagina que l'ennemi tué avait une fille à qui le roi devait\nfournir un nouveau protecteur, c'est-à-dire un mari ; puis que le mari octroyé\nen compensation était le meurtrier lui-même; et enfin que l'insulteur tué était\nle père d'une Chimène déjà tendrement aimée. Le Romancero, dans son\nagencement du XVIe siècle (qui fut imprimé à Anvers sous Charles-Quint)\ncontient divers épisodes qui ont été traduits et adaptés en plusieurs langues.\nDans le Serrement de mains mis en terzines par Heredia, le vieux Diego\nLaynez outragé par le soufflet reçu, fait ranger devant lui ses quatre fils et\nleur presse violemment les mains. Les trois premiers se plaignent poliment.\nRuy, lui, rugit et menace. Et le vieux, ravi, lui confie son honteux secret, le\nnom de l'insulteur et l'instant et le lieu :\n\n              Et tirant du fourreau Tizona bien trempée,\n              Ayant baisé la garde ainsi qu'un crucifix,\n              Il tendit à l'enfant la haute et lourde épée...\n\n              Une heure après, Ruy Diaz avait tué le comte.\n\n   Un autre romance montrait Chimène Gomez, fille du comte Lozano,\nréclamant justice au roi, puis demandant pour mari le Cid qui tua son père.\nIl restait à fondre en une grande action ces contes hétéroclites, à les adoucir,\net à mettre ces mœurs barbares au ton d'une société plus récente et plus\ngalante.\n   Le Cancionero general de 1511 contenait de nombreux romances\nindépendants les uns des autres et relatifs au Cid. Mais le Cancionero\nde Romances réimprimé à Anvers en 1550, le Romancero general amplifié et\nréimprimé à Madrid en 1600, malgré l'admiration qu'ils inspireront aux\nromantiques, n'ont pas achevé l'affabulation, qui était réservée aux drama-\nturges.\n   20 Quand le Cid part pour l'exil (dans le poème du XIIe siècle), femmes et\nbarons sortent pour le voir, bourgeois et bourgeoises à leur fenêtre pleurent\nde tous leurs yeux, tant est grande leur douleur; et une même raison est dite\npar toutes les bouches : « Dieu! quel bon vassal, s'il avait eu un bon\nseigneur ! »\n   Un vassal qui vaut mieux que son maître, c'est de quoi exercer la pitié du\npublic et l'imagination des auteurs. Comme ceux-ci, en général, ne sont pas\nrois, ils prêtent avec facilité et complaisance à leur héros des paroles fières et\nune attitude hautaine vis-à-vis des rois. Comme Victor Hugo n'était pas roi,\nil a montré dans Hernani et dans Ruy Blas des sujets, bandits ou valets, plus\ndignes et plus fiers que les souverains des Espagnes. Pareillement, chez les\nnarrateurs espagnols du XIVe et du XVe siècle, Rodrigue dit des insolences au\npape de Rome, au roi de Fiance, à l'empereur, et à son roi de Castille. I1\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3158, "texte": "84                                DURENDAL\n\n\nrudoie et insulte son pauvre sire, il se félicite devant lui de n'être plus son\nvassal, il se comporte de telle manière que les spectateurs, rois et autres,\ndisent avec une frayeur admirative : « Ce n'est pas un homme, c'est un\ndémon ! »\n   Ainsi pensaient et sentaient les auditeurs de chansons et les lecteurs de\nchroniques dans la libre et vaillante Castille matamoresque.\n   Le romancero castillan, comme le folklore britannique, fut une curiosité\npour les lettrés du XVIIIe siècle; et le recueil de romances fut mis en prose\nfrançaise dans la Bibliothèque universelle des romans (1783). C'est là que le\nprit Herder pour le présenter à l'Allemagne poétique, qui prêtait une âme aux\ndivers peuples, et qui cherchait le génie national dans les productions frustes\ndes premiers siècles. La brutale simplicité des Espagnes naissantes et guer-\nroyantes émerveilla les adeptes de la poésie moderne, du pittoresque, de\nla couleur locale et temporelle. Le jeune Taine hégélien, herdérien, xénolâtre,\ngémit encore que sa patrie française n'offre que « des épopées prosaïques et des\ncontes frondeurs au lieu de l'âpreté pittoresque, de l'éclat, de l'action, du\nnerf des récits espagnols », « les romans du Renard et de la Rose et nos\nchansons de geste » en face du Romancero.\n   Quand Chateaubriand revint d'Athènes et de Jérusalem, où il cherchait les\ndécors du roman chrétien Les Martyrs, il repassa par l'Espagne et prit sur\nles lieux les vues de Grenade, de l'Alhambra et de la mosquée transformée en\ncathédrale de Cordoue. De la Bétique et d'Andujar il revint sur ses pas pour\nvoir la dernière cité des Maures en Espagne : l'Alhambra lui semblait digne\nd'être regardé même après les temples de la Grèce. C'est que l'histoire des\nlongues guerres de Grenade avait pénétré dans la littérature européenne. Et\nChateaubriand raconta les Aventures du dernier Abencerage, Aben-Hamet,\nqui revient rêver dans sa patrie perdue et s'éprendre de Blanca, la descendante\ndu Cid. Le serviteur hautain des Bourbons assurait dans sa nouvelle que « la\npostérité du vainqueur de Valence-la-Belle tomba, par l'ingratitude de la cour\nde Castille, dans une extrême pauvreté ». Chateaubriand, parcourant la mon-\ntagne entre Algésiras et Cadix, avait entendu une romance d'un air simple et\nnaïf; et dans la bouche de son héros Aben-Hamet, il place la chanson espagnole\nqui raconte le dialogue de don Juan roi de Léon avec Grenade la mignonne\ncité des fontaines. Après le Français Lautrec, qui a dit sur un air d'Auvergne\nla douce souvenance du joli lieu de sa naissance, et après l'Abencerage, don\nCarlos, frère de Blanca, se décide à chanter à son tour le Cid son aïeul, qui\ndemande son casque et sa lance, et annonce sa gloire future :\n\n              Dans le vallon de notre A ndalousie,\n              Les vieux chrétiens conteront ma valeur :\n              Il préféra, diront-ils, à la vie\n              Son Dieu, son roi, sa Chimène et l'honneur.\n\n  Grenade, si disputée jusqu'en 1492, avait été le centre et le sujet d'une poésie\noù les prouesses militaires s'entouraient déjà de courtoisie chevaleresque et de\ngalanterie distinguée.\n"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3147, "texte": "                               L'ESPAGNE       RECONQUISE                                   85\n\n   Mais le vieux Cid, victime d'un roi vil, plut surtout à Victor Hugo, dont le\nfrère Abel, ancien page de Joseph Bonaparte à Madrid, avait traduit des\nromances castillans. Ce fut une joie pour le proscrit de Guernesey de mettre\ndans la Légende des siècles le « Romancero du Cid », où le Cid fidèle et\nhonnête est l'antithèse et le réquisitoire vivant et parlant du Roi jaloux, ingrat,\ndéfiant, abject, fourbe, voleur, soudard, couard, moqueur, méchant. Le Cid\nest le Cid, il est grand ; et dans son exil il a pour le roi Sanche les sentiments\nde Victor Hugo pour Napoléon I I I : de même que dans la Legende des\nsiècles, Dante se réveille en 1853 pour achever l'Enfer en y mettant Pie IX,\nde même le Cid proclame que le roi Sanche ne lui va qu'à la hanche :\n\n                       Ce pays ne connaît guère,\n                       Du Tage à l'Almonacid (1),\n                       D'autre musique de guerre\n                       Que le vieux clairon du Cid.\n\n                             C. — LE CID EUROPÉEN\n\n   Le Cid de l'histoire engendra Dona Christina. Christina, mariée à Don\n Ramire, infant de Navarre, engendra Garcia de Navarre le Restaurateur, qui\nengendra Sancho le Sage; et Dona Blanca, fille de Sancho, par son mariage\navec Don Sanche III de Castille, devint l'aïeule d'Isabelle la Catholique et de\nCharles-Quint.\n   Soucieux d'accomplir tout ce qu'un prince chrétien et craignant Dieu est\ntenu de faire pour le maintien de la foi catholique, Philippe II songea à faire\nrendre à son ancêtre le Cid les honneurs que l'empereur Frédéric I er avait\nobtenus pour Charlemagne. Il demanda la canonisation du héros national.\nMais l'ambassadeur espagnol ayant dû quitter Rome, le procès n'aboutit pas,\net le Campeador n'entra point dans le calendrier et le culte de toute la chré-\ntienté latine.\n   Cet insuccès fortuit fut compensé plus tard par le triomphe artistique. Le\nCid, qui n'avait pas trouvé place sur les autels, apparut glorieusement sur les\nthéâtres, dont les circonstances politiques et linguistiques lui ouvrirent oppor-\ntunément l'entrée. C'était « en un siècle où les hommes couraient au théâtre\ncomme au plus agréable divertissement qu'ils pussent prendre » (2). Par une\nheureuse conjoncture, l'espagnol s'était introduit par les cours, par les armées\net par les imprimeries à Bruxelles et à Anvers, à Paris et à Lyon, à Milan et\nà Naples (3). « On se piquait alors de savoir l'espagnol, comme on se fait hon-\n\n  (1) La notoriété d'Almonacid chez Victor Hugo est probablement due à la victoire fran-\nçaise (1809) remportée dans la guerre d'Espagne, à laquelle prenait part le père Hugo.\n   (2) CHAPELAIN : Sentiments de l'Académie sur la tragicomédie du Cid (1637).\n   (.3) Par les possessions italiennes des rois catholiques, le castillan s'était aussi répandu\ndans la péninsule, et le dictionnaire de Chr. de Las Casas, Vocabulario de la, dos lengnas\nToscana y Castellana, con una introducion para lier, y pronunciar ben entrambas lengnas (l570)\nfut réédité et amplifié, dans le temps de César Oudin par C, Camilli (1618).\n"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3523, "texte": "86                                DURENDAL\n\n\nneur aujourd'hui de parler le français; et le mariage de Louis XIII avec la\nfille de Philippe III avait tellement mis l'espagnol à la mode, qu'il était alors\npresque honteux aux gens de lettres de l'ignorer » (Voltaire). La noblesse\neuropéenne apprit les noms espagnols des duègnes et des grandesses, des majo-\nrats et des hidalgos.\n    La diffusion ultrapyrénéenne du castillan avait eu immédiatement des résul-\ntats livresques et littéraux : le Thrésor des trois langues, espagnole, françoise\net italienne de César Oudin s'appliquait à « esclaircir infinies difficultés qui\nse présentent à la lecture des livres espagnols », difficultés résultant de la\n« grande diversité et incertitude ou plutôt vraie confusion en l'orthographe de\nla dite langue ». Le castillan littéraire eut chez les imprimeurs d'Anvers et\nd'autres lieux un provignement comparable à celui que le français avait trouve\ncinq siècles plus tôt dans l'Angleterre normande. Pour le Cid comme pour\n Arthur et Tristan, la littérature française réalisa la glorification interna-\ntionale : car sous les Bourbons comme sous les Plantagenets, la langue vul-\ngaire servait à de nombreux livres profanes. Et le premier livre européen de\nlangue castillane, Don Quichotte, s'il raillait les contes de chevaliers errants,\nrespectait le Cid : « Pour ce qui est d'y avoir eu un Cid, disait le chanoine\njudicieux à Don Quichotte, il n'en faut pas douter, ni un Bernard de Carpio\nnon plus; mais qu'ils aient fait tout ce qu'on en dit, je crois qu'on en peut\ndouter sans scrupule. »\n    La renaissance et l'expansion de la tradition héroïque castillane fut servie,\ncomme l'histoire poétique de Godefroid de Bouillon, par la Compagnie de\nJésus. Celle-ci non seulement propageait dans toute la Romania la doctrine\northodoxe, l'humanisme latin et les gloires chrétiennes; mais encore, par ses\nmembres ou ses élèves, elle fournissait les Homères des Achilles catholiques.\n    Un membre de l'Ordre, le P. Mariana, dota son pays d'une histoire\nnationale. Il publia son Histoire d'Espagne à Tolède, en latin d'abord (1592),\net la remania en espagnol (1601). Très répandue et très admirée, célébrée par le\n P. Rapin, elle se trouve alléguée en tête du Cid par Pierre Corneille, qui\navait étudié chez les Jésuites de Rouen. Le P. Mariana concevait l'histoire à\nla manière artiste et éloquente de Tite-Live. Il se faisait une âme des vieux\nâges pour accueillir et concilier les fables nationales, les romances héroïques,\nles amours et les prouesses des chevaliers et des princesses. La beauté de la\nmatière l'amenait à raconter plus que n'aurait admis la clairvoyance de sa\ncritique. Car les écrivains humanistes, comme Plutarque qu'ils aimaient tant,\npratiquaient un genre narratif qui tenait également de l'historiographie, du\nroman et de la morale. Artiste et conteur, Mariana ne répétait les contes de\nvieilles femmes que sous bénéfice d'inventaire; et il indiquait comme hypothèse\ntelle explication capable de concilier les légendes contradictoires. A un esprit\naussi conciliant, les romances disparates devaient faire supposer qu'avant la\nscène du duel entre Rodrigue et le comte, avant l'injure lavée par le fils de\nDon Diègue, Rodrigue et Chimène avaient déjà l'un pour l'autre douceur de\ncœur. C'est ce qui paraîtra aussi plausible à Corneille, et propice à l'intrigue\ndramatique. Car le jeune Pierre Corneille, à Rouen, apprit l'espagnol comme\nl'y avait engagé M. de Châlons, ancien secrétaire de la reine (Marie de Médicis).\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3365, "texte": "                            L'ESPAGNE       RECONQUISE                                87\n\n   Tandis qu'écrivait Mariana y les orateurs catholiques de France « exaltaient\nla grandeur, la valeur et la magnanimité de la nation espagnole tout ainsi que\ns'ils eussent parlé en langage castillan au milieu de la grande église de\nTolède \" (G. Du Vair, 1593).\n    Comment le Valencien Guillem de Castro et le catholique Pierre Corneille\nauraient-ils pu choisir meilleure incarnation de la valeur castillane que\nRodrigue de Bivar, le Cid campeador?\n    Lope de Vega, qui était le plus grand poète dramatique de sa nation, et qui\navait mis en scène plusieurs gloires espagnoles, estimait fort son confrère\nvalencien Guillem de Castro, et il lui a laissé le soin de mettre en drame les\nprouesses du Cid. Guillem de Castro, dans la riche matière, a choisi la jeu-\nnesse hardie, amoureuse et chevaleresque de Rodrigue. Les romances en\nredisaient mille merveilles : la légende du lépreux à qui Rodrigue est chari-\ntable, et qui désormais le protégera, car ce lépreux était Lazare lui-même;\nl'épreuve à laquelle don Diègue soumet la valeur de son fils ; la bataille du Cid\ncontre les vassaux du comte qui le poursuivent. Cardena conservait pieuse-\nment le corps du Cid; Valence gardait la mémoire du conquérant. Guillem de\nCastro trouvait le héros dans les monuments de la patrie, dans les livres des\ndoctes, dans les propos des manants.\n    Et sans doute, Guillem de Castro, contemporain de Cervantes et de Lope\nde Vega, pouvait douter de plus d'un récit; mais il restait des souvenirs trop\nprécis pour être récusés, et trop beaux pour n'être pas choisis. Au temps de\nDon Quichotte ne montrait-on pas encore, dans le magasin royal, la selle de\nBabieca, cet excellent cheval du Cid? Même le chanoine sensé qui essayait de\ndésabuser le chimérique lecteur de romans, prônait le récit des exploits véri-\ntables et la gloire des héros nationaux : c'est ainsi, disait-il, que la Grèce nous\nprésente Alexandre, que Rome a eu César, et Valence le Cid. Les prouesses\nde ces grands hommes étaient un digne sujet de lecture et de méditation pour\nles chevaliers judicieux érudits en histoire, épris de vertu, de vaillance et de\nbonté.\n    Seulement les contemporains du P. Mariana et du chanoine, de Don Qui-\nchotte et de Guillem de Castro, ne pouvaient mettre sur le théâtre les héros\nanciens qu'en les habillant à la mode de l'an 1600. Les vestes de brocart d'or\net de soie, la police du roi, les arquebuses et les mousquets avaient remplacé\nles cuirasses et les chemisettes de mailles, les chevaliers protecteurs de la veuve\net de l'orphelin, lueurs de Maures et manieurs de lances.\n    Don Guillem de Castro ( 1569-1631) vécut à Valence et en Italie. Il fut en\nsa ville capitaine du Grao et de la cavalerie de la côte, et il fut en Calabre\ngouverneur de Scigliano. Des grands protégèrent ses travaux littéraires. Avant\nd'aller habiter Madrid il avait fondé à Valence l'Académie des Montagnards\ndu Parnasse. Du héros urbain et national il a mis en drame la jeunesse et les\nexploits : las Mocedades (1) (jouées à Valence en 1618) et las Hazanas\ndel Cid. En 1621 parut à Valence, chez l'imprimeur Philippe Mey, le tome\n\n  (1) Mocedad, jeunesse, qualité de mozo, jeune (même radical que le français mousse). Les\nmocedades sont les prouesses juvéniles, comme les enfances en ancien fiançais.\n"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3060, "texte": "88                                     DURENDAL\n\n\n\npremier des comédies de Don Guillem, contenant les deux parties des\nMocedades. Au début de la première, le roi Don Fernand (1), pour récom-\npenser le loyalisme de Don Diègue, armait chevalier, de ses propres armes, le\njeune Rodrigue. La seconde partie était consacrée aux guerres que se tirent les\nenfants du roi Fernand après la mort de leur père. Corneille et l'Europe ont\nnégligé ou bien oublié la chronique de ces misères, auxquelles Rodrigue avait\nclé mêlé comme serviteur du roi Sanche. Seules les premières Mocedades, les\nvraies, humaines et chevaleresques, ont déterminé la psychologie juvénile,\nhéroïque et amoureuse, du héros européen.\n   Le comte Lozano (le Fort) avant souffleté Don Diègue, Rodrigue a lot fait de\nvenger la honte paternelle par la mort du comte. Il a triomphé de son amour,\ncar il aimait Chimène, fille de ce comte, et en était aimé. Chimène triomphe\nà son tour de sa flamme en demandant avec insistance au roi le châtiment du\nmeurtrier. Comme les rimeurs d'outre-Pyrénées ne sont pas tenus de faire des\ndrames dont l'action s'achève en vingt-quatre heures, Rodrigue accusé a le\ntemps de faire prisonniers quatre rois maures, de vaincre un géant aragonais\net de conquérir ainsi pour son roi la ville de Calahorra. Et il épousera\nChimène. Don Diègue après le duel remercie son fils en des vers que Corneille\na traduits en français :\n\n                                    Ton illustre audace\n          Fait bien revivre en toi les héros de ma race.\n          Appui de ma vieillesse et comble de mon heur,\n          Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur,\n          Viens baiser cette joue, et reconnais la place\n          Où fut empreint l'affront que ton courage efface.\n\n   Mais combien le poète de Rouen, en 1636, adoucit, civilise et modernise le\nhéros castillan! Dans le premier acte des Mocedades, Diego, pour éprouver\nson fils, lui mordait fortement un doigt de la main. Dans le Cid de Corneille,\nil demande simplement : « Rodrigue, as-tu du cœur? » — A la fin de la pre-\nmière partie dudrame castillan, la sentence royale mariait carrémentl'accuséet\nla plaignante, et fixait à la nuit même le départ pour la cérémonie, qui devait\nêtre célébrée par l'évèque de Plasencia. Dans Corneille, la pudeur du roi et de\nl'orpheline et la règle des trois unités ont fait de grands progrès, car Don Fer-\nnand demande qu'on laisse faire le temps et le roi. Il est clair d'ailleurs, et les\nspectateurs de Corneille devinent bien que le Cid épousera Chimène, qui ne\nle hait point.\n   Et puis le centre de l'action et de la poésie s'est déplacé par la transpo-\nsition française, par l'adaptation au royaume de Louis XIII, où les marquis,\n\n\n   (1) Le roi Fernand on Ferdinand, fondateur du royaume de Castille, avait réuni la\nCalice, les Asturies. le Léon, la partie de la Navarre à droite de l'Ebre. I1 mourut à Léon\nen 1065, ayant légué trois parts à ses trois fils : la Castille et l'Estrémadure à Sanche, le\nLéon et les Asturies à Alphonse, la Galice et le Portugal à Garcie.\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3176, "texte": "                          L'ESPAGNE      RECONQUISE                            89\n\ntout en tenant au point d'honneur, courtisaient les belles dames, et où les\nbelles dames goûtaient le théâtre galant et aimable. Tandis que Guillem\nde Castro ravaudait romances et histoires pour mettre aux yeux la jeunesse\nlongue et aventureuse du héros national, Corneille a surtout retenu et con-\ndensé le conflit d'un cœur vaillant et amoureux. Kl en fin de compte, ce n'est\nplus le Cid, c'est Chimène qui est l'âme et l'ornement de la tragicomédie\nfrançaise. Rodrigue, encouragé par l'orpheline elle-même, sort vainqueur d'un\ncombat dont Chimène est le prix. 11 reste, certes, la bravoure même, comme\ndans Castro. La valeur en cette âme bien née n'attend point le nombre des\nannées; puis à qui venge son père il n'est rien d'impossible. Mais c'est à\nChimène qu'il pense toujours, et c'est elle que les Français acclamèrent:\n          Tout Paris pour Chimène eut les yeux de Rodrigue:\n   L'Académie française, fondée par Richelieu, jugea le Cid; pour son coup\nd'essai littéraire, elle fut malheureuse. Car ces messieurs estimèrent que Cor-\nneille avait mal choisi son sujet. Il eut contre lui l'Académie, mais il eut pour\nlui les femmes, et c'est tout dire. Il pouvait écrire véridiquement à la duchesse\nd'Aiguillon, en parlant de Chimène : « Je serais ingrat envers la mémoire de\ncette héroïne, si, après l'avoir fait connaître en France et m'y être fait con-\nnaître par elle, je ne tâchais de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire,\nparce qu'elle a passé par mes mains. » On, ce n'était que des académiciens,\ncar le Cid français fut traduit en espagnol, en flamand, en anglais, en d'autres\nlangues encore. On l'explique dans les écoles, et Bonaparte admirait fort\nCorneille.\n   Quand Joseph Bonaparte quitta le royaume de Naples et le berceau du Tasse\npour l'Espagne et le tombeau du Cid, les officiers de Napoléon, qui essayèrent\nde dompter les Castillans, étaient prévenus par Corneille de la valeur de\nRodrigue. L'armée française transporta (1800) le tombeau du héros de Car-\ndena à Burgos, et l'on prétend même que le général Thiébaud voulut dormir\nune nuit avec les reliques du Cid.\n\n\n                     II. — Don Quichotte (1665)\n   « Vous pourrez, écrivait Montesquieu, trouver de l'esprit et du bon sens\nchez les Espagnols; mais n'en cherchez point dans leurs livres. Voyez une de\nleurs bibliothèques, les romans d'un côté et les scolastiques de l'autre : vous\ndiriez que les parties en ont été faites et le tout rassemblé par quelque ennemi\nsecret de la raison humaine. Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui\na fait voir le ridicule de tous les autres. » Quand l'Espagne, restée fidèle aux\nlittératures du XIIIe siècle, se trouva en contact avec l'Europe moderne, celle-ci\nmanifesta son étonnement par deux écrits railleurs destinés à un long succès :\nCervantes exécuta les livres castillans de ses compatriotes dans Don Qui-\nchotte (ibo5) et Pascal persifla les ouvrages latins d'Escobar dans les Provin-\nciales (i656). Pour que la vieille Castille fût traitée comme là Chine morale\nde l'Europe, il fallait que le point de vue des écrivains fût complètement\n"}, {"page_pdf": 113, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3556, "texte": "90                                 DURENDAL\n\n\ndéplacé : Escobar, célèbre en France, ne faisait aucun bruit dans son propre\npays, remarque avec une naïve surprise un Français qui lui rendit visite.\n Pascal était étranger et janséniste quand il jugeait des Espagnols et des\njésuites. Cervantes, lui, était né en 1547 en Castille et avait étudié à Sala-\nmanque et à Madrid; mais avant d'écrire son roman, il avait longtemps vécu\nen Italie et en Alger. Comme Descartes et comme Voltaire le firent par la\nsuite, il avait secoué sur les routes étrangères les préjugés nationaux. « Aussi\nDon Quichotte est lu de toutes les nations » (Voltaire), et a réussi à discréditer\nà jamais les mensonges et les extravagances des romans chevaleresques.\n    Miguel de Cervantes Saavedra servait comme chambellan chez un car-\ndinal romain dans le temps où le pape Pie V (1566-1572), reprenant l'idée de\nla Croisade, liguait Rome, Venise et l'Espagne contre les Turcs. Le jeune\nhomme de 24 ans entra dans l'armée hispano-napolitaine que commanda\nà Lépante Don Juan d'Autriche, le descendant du Cid. Dans cette journée,\nla plus glorieuse de tous les temps (7 octobre 1571), Cervantes se comporta\nvaillamment, fut grièvement blessé et mérita le surnom dont il était fier de\nmanchot de Lépante. Capturé (1575) par les corsaires barbaresques comme il\nrevenait de l'Espagne, il fut, après cinq ans de captivité, racheté par un Père\nTrinitaire. Auteur de poèmes, de comédies, de nouvelles, employé fort négli-\ngent des contributions, emprisonné de ce chef, il se mit à écrire un roman qui,\nfinalement, parut à Madrid en 1605 : L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de\nla Manche. Ce chevalier à la triste figure était, dans sa province de la Manche,\nun de ces nobles qui gardaient une lance et un bouclier, un cheval et un chien\nde chasse. Sa modeste nourriture absorbant les trois quarts de son revenu, le\nreste était consacré aux habits, qui étaient ordinairement en drap du pays.\nAux approches de la cinquantaine, et ne sachant que faire, il lut des livres de\nchevalerie, tant et si bien qu'ils lui tournèrent la tête. Les hvperboles, allité-\nrations, antithèses et subtilités précieuses de style l'enchantaient. Il trouvait\ntout cela, habillant les prouesses merveilleuses des Amadis, Galaor et Pal-\nmerin, dans l'œuvre de Feliciano de Silva, le premier fabricant de romans,\nl'Alexandre Dumas de Ciudad Rodrigo. Le roman arthurien, qui avait trouvé\naccueil chez les Portugais du XIIIe et du XIVe siècle, était revenu de là en Cas-\ntille et de Castille dans la Manche et dans l'Europe de Charles-Quint. Et à\nforce de lectures et de veilles, le pauvre gentilhomme émacié ne fut plus qu'un\nrépertoire ambulant d'enchantements et de défis, de batailles et d'amours, de\nplaintes amoureuses et d'aventures. Don Quichotte décida de se faire chevalier\nerrant, de parcourir le monde pour le bien et la vertu, et d'entreprendre une\nconquête lointaine, telle que celle de l'empire de Trébizonde.\n   Le premier soin de Don Quichotte fut de nettoyer les armes crasseuses et\nrouillées de son bisaïeul. Elles avaient probablement servi jadis dans les\nguerres de Grenade, quand on traquait le Maure. Mais inutiles depuis la\nvogue des armes à feu, elles gisaient dans un recoin oublié. A son roussin\nefflanqué le chevalier donna un nom beau comme Bucéphale et Babieca : il\nle nomma Rossinante. Son propre nom, il le compléta par celui de sa pro-\nvince, à l'instar d'Amadis de Gaule : il devint Don Quichotte de la Manche.\nPour dame de ses pensées (car les héros d'aventures en avaient une) il choisit\n"}, {"page_pdf": 114, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3183, "texte": "                          L'ESPAGNE RECONQUISE                                  91\n\n\n\nla paysanne Alonza Lorenço, qu'il dénomma Dulcinée du Toboso (ce dernier\nnom était celui du village qu'elle habitait). Et après s'être préparé et accoutré,\nil s'en fut en campagne un beau matin de juillet. Il songea d'abord à se faire\narmer chevalier. Une hôtellerie lui parut le château prédestiné à cette céré-\nmonie, un porcher fut à ses yeux le nain annonciateur du héros — car Don\nQuichotte vivait dans une hallucination soutenue. Après quelques mésa-\nventures, l'aubergiste contenta la folie de son visiteur, et le renvoya dûment\nchevalier. Mais il fallait pour les expéditions un écuyer. A cette dignité fut\nélevé le laboureur Sancho Pança, dénué de génie et d'imagination, mais séduit\npourtant par la promesse de Don Quichotte de lui donner le gouvernement\nd'une île. Alors vinrent les équipées folles. Folles, car le temps était passé des\nchevaliers protecteurs de l'innocence et de la faiblesse; et le généreux rêveur\nambulant ne peut rien improviser qui vaille; s'il délivre un jeune berger que\nfouette son maître, celui-ci redouble de brutalité dès que le chevalier a disparu\nà l'horizon. Fait-il mettre en liberté des gens enchaînés, ces gens sont des bri-\ngands justement condamnés. Il croit apercevoir des monstres de romans, et il\nse précipite contre des ailes de moulin à vent. Enfin, après maintes tribula-\ntions, discussions, combats et déconvenues, le courageux gentilhomme qui\na vécu en fou, meurt en sage.\n   Le théologien de Valence qui examina Don Quichotte, en autorisa l'im-\npression, trouvant que le livre était curieux et ingénieux. Cette satire de la\nfolie romanesque et chevaleresque était faite pour guérir les lecteurs des\nAmadis. Elle venait à temps ; un prélat espagnol avait été surpris d'apprendre,\nlors du concile de Trente, que tous les récits des livres n'étaient pas véridiques.\nDon Quichotte, réimprimé et traduit depuis trois siècles de Madrid à Anvers,\nde Lisbonne jusqu'à Rome, a. présenté aux nations l'âme aventureuse,\nhéroïque et démodée de la vieille Espagne. Florian, fils d'une Espagnole et\npetit-neveu de Voltaire, le remaniait encore, en l'abrégeant et l'adoucissant, à la\nfin de l'Ancien Régime.\n   Mais les abus et griefs espagnols, que le généreux lunatique n'avait pu\nredresser, avaient dans l'entre-temps suscité une série de contes et de comédies,\nd'observations et de critiques tour à tour drôlatiques et véhémentes, roma-\nnesques et révolutionnaires.\n\n\n\n                   III. — Littérature picaresque\n   Travaillée mille ans par les invasions, les batailles et les guerrillas.\nl'Espagne reconquise n'eut pas le temps de parfaire l'ordre intérieur avant de\nrepartir à la conquête du monde. Dans la péninsule grouillaient des peuplades\nhétéroclites. La diversité des religions et des races, de l'instruction et des\nconditions sociales a laissé à la littérature un bariolage animé. Le pays des\nhidalgos et des romances devient celui des disparates et des aventures bizarres,\ndu charabia et des algarades. L'ignorance générale et l'insécurité y font fleurir\nle merveilleux et l'extraordinaire. Le merveilleux, c'est, dans l'art, l'appari-\n"}, {"page_pdf": 115, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3525, "texte": "92                                 DURENDAL\n\n\n\n tion de spectres sur les théâtres, les statues qui marchent, parlent et empoi-\n gnent le coupable; l'extraordinaire, c'est, dans la vie, l'équipée d'un drôle ou\n d'une victime, ou la folie d'un liseur. L'homme qui a ce goût, s'il a quelque\n revenu,. l'écorne pour se composer la bibliothèque de Don Quichotte; s'il\n n'a qu'une piécette blanche, il la donne à la gitana, à la diseuse de bonne\n aventure, laquelle lui prophétise bonheur et prospérité; si à défaut de nais-\n sance et de bien il n'a que de l'entregent, il finira par faire la carrière de\n Gil Blas ou le mariage de Figaro. Un tvpe disparu des sociétés à bonne\n police, l'aventurier, le truand, le vagabond, circule encore à l'époque\n moderne d'Oviedo à Grenade, et d'Alcala à Barcelone. Sa route est longue\net sinueuse; il y croise des maures et des nègres, des aveugles mendiants, des\n licenciés en théologie, des bacheliers de Salamanque. des alguazils, des suites\nde cour rovale et des ministres, des comédiens, des bohémiens, des arche-\n vêques prêcheurs, des grands seigneurs oisifs et dévergondés. Pour raconter\nles mésaventures des Espagnols dans toutes les conditions, pour faire la\nsatire de la société et le procès des privilèges féodaux, il suffit d'un diable\nAsmodée qui enlève tous les toits de Madrid, ou d'un Lazarille qu'on suit à\ntravers les régions castillanes et les littératures romanes. Lazarille de Tonnes\nou Guzman d'Alfarache, Gil Blas de Santillane ou Figaro de Séville, le\n Protée espagnol s'est plus d'une fois montré aussi redoutable aux méchants\nque le miroir aux laids visages. Non seulement le déclassé, le déraciné, effroi\nde toutes les littératures aristocratiques, était légion en Espagne et y trouvait\nmatière variée pour tirades vengeresses. Mais ces gens de peu ou de rien,\ncoureurs de hasards, étaient le réquisitoire vivant de ceux qui leur avaient\ninfligé la vie; des maîtres durs et sots qu'ils servaient, du gouvernement qui\nlaissait les faibles à la merci des iniquités et des violences. Et enfin, ils\ndevinrent accusateurs véhéments quand un Parisien, horloger devenu bel-\nesprit, eut fait le voyage d'Espagne. Les conditions sociales et les idées\neuropéennes présentent alors des conflits comparables à ceux de la Russie du\nXIXe siècle, qui a produit une abondante littérature nihiliste, picaresque et\nlibertaire.\n    Le vaurien de roman qui succède dans la matière d'Espagne au chevalier\ndémodé, s'appelle d'abord catarribera : le catarribera, dans le temps des\nchasses à l'autour, battait la rive dans la traque, et saisissait l'épervier avec sa\nproie. Le vaurien, le truand a pris et gardé depuis la dénomination de picaro.\nLe picaro ou coquin a sa littérature picaresque, comme le chevalier avait eu\nsa littérature chevaleresque. Littérature sociale possible et active dans toutes\nles nations où des classes opprimées et clairvoyantes souffrent des inégalités et\ndes injustices, elle est particulièrement riche en contes d'Espagne.\n    Non pas que le type du gueux, de l'aventurier, soit exclusivement espagnol.\nI1 apparaît aussi dans la France désolée par la guerre de Cent ans. La\nseule farce française qui ait survécu dans le langage moderne, la farce de\nPathclin, au XVe siècle, met en scène un avocat fripon, un vrai picaro plai-\ndaillon : le marchand Guillaume, victime à la fois du berger Agnelet qui lui\nvole ses moutons et de l'avocat Pathclin qui lui extorque son drap, emmêle\nses deux récriminations à l'audience où il voit Agnelet défendu par Pathelin;\n"}, {"page_pdf": 116, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3298, "texte": "                         L'ESPAGNE     RECONQUISE                            93\n\net le juge doit le rappeler à l'objet du jugement : « Revenons à nos moutons! »\nMot resté proverbial comme le nom de Pathelin lui-même. Mais la farce fran-\nçaise, si elle a bénéficié des presses neuves de Lyon, s'est trouvée éclipsée et\ndémodée par le théâtre de Molière. La nouvelle picaresque d'Espagne, au\ncontraire, est contemporaine des œuvres castillanes les plus importantes et\nles plus répandues. Pathelin mis en latin avait été transplanté par un huma-\nniste à Heidelberg. Plus tardifs et plus heureux, les picaros passèrent les\nPyrénées quand le roman castillan avait l'audience de l'Europe. Ils prirent en\nFrance la place qu'Eulenspiegel (espiègle) occupait dans les littératures\ngermaniques.\n\n                                      * *\n\n   Dans les dernières années du règne de Charles-Quint, parut à Anvers,\nAlcala et Burgos, un petit roman, Vida de Lazarillo de Tonnes (1554). Un\ngueux y raconte sa vie et transmet au public, pour les arracher à la sépulture\nde l'oubli, les prouesses que peut-être on n'a jamais vues ni ouïes. Le petit\nLazare, Lazarillo, fils d'un pauvre meunier, est né au bord du Tormes, la\nrivière qui arrose la vieille cité universitaire de Salamanque. Sa mère veuve\nle livre jeune à un mendiant aveugle qui lui administre des coups de bâton en\néchange de quelques mauvais tours. Il passe successivement au service d'un\nclerc et d'un écuyer, d'un Frère de la Merci et d'un vendeur de bulles, d'un\nchapelain, d'un alguazil. Le texte d'une édition d'Anvers raconte même\ncomment il rencontre des lansquenets allemands dans l'insigne cité de Tolède,\noù le victorieux empereur avait fait une entrée solennelle. Un noble indigent\nqui l'oblige à mendier pour lui, des maisons où il devient fripon pour ne pas\navoir faim, des gens sans honneur et sans scrupule, voilà ce que le compère\ntrouve sur son chemin ; et sa malice et sa morale sont en proportion de toutes\nces misères. Ce petit livre plut fort, car on l'amplifia, et on le réimprima et\non le traduisit pendant un siècle : à Milan, Bergame, Venise et Rome, à\nParis, à Augsbourg et Nurenberg.\n   La novela picaresca était devenue un genre européen. Un demi-siècle après\nle Lazarillo, Mateo Aleman de Séville donna la Vie et les exploits du picaro\n Gupnan d'Alfarache ( 1 5 9 9 ) . Guzman, tour à tour marmiton et soldat, men-\ndiant et entremetteur, voleur et galérien, promène en Espagne et en Italie ses\naventures et ses satires des conditions et folies humaines. Ce livre fut traduit\nen plusieurs langues et il suscita des imitations françaises. Le vieux Lesage,\nsous Louis XV, publia encore les Aventures de Guzman d'Alfarache (1732).\n   A la critique sociale et morale par dénombrement d'aventures s'ajouta le\nfantastique et le diabolique. Luis Vêlez de Guevara y Duenas, un Andalou\ndevenu avocat à Madrid, et qui avait vécu à là cour de Philippe IV, composa,\noutre des centaines de comédies, des Vérités vues en songe et nouvelles de\nl'autre vie ou le Diable boiteux (El Diablo cojuelo). Ce livre, imprimé à\n Madrid en 1640, raconte comment l'étudiant Don Cleophas, pénétrant chez\nun magicien, y délivre un diable boiteux en brisant la fiole où ce diable.\nAsmodée, se trouvait enfermé. L'esprit, en récompense, emporte le jeune\n"}, {"page_pdf": 117, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3585, "texte": "94                                DURÈNDAL\n\n\n homme dans les airs et lui fait voir l'intérieur des maisons de Madrid. Ainsi\n sont découvertes aux yeux les manigances des Académies et de la Cour, des\n grands et des savants, des poètes et des comédiens eux-mêmes.\n    Procédé merveilleux et commode pour aligner les caractères, les mœurs et\n les méfaits de tous les habitants du royaume. Aussi la littérature française l'a\n utilisé dans la génération qui sépare les Caractères de La Bruyère (1689) et\n les Lettres persanes de Montesquieu (1721). Un Breton, devenu avocat et\n homme de lettres à Paris, Lesage, fit du roman un métier lucratif. Louis XIV\n finissait tristement, le royaume était en proie aux financiers tels que Lesage\n les dépeint dans sa comédie Turcaret (1708). D'autre part, il n'y avait plus\n de Pyrénées depuis que régnait à Madrid (1700) le Bourbon Philippe V,\n successeur de Charles II. Les choses d'Espagne étaient familières depuis un\n siècle aux beaux esprits. M me d'Aulnoy et d'autres avaient décrit le pays et les\n mœurs du Royaume Catholique. La matière d'Espagne était, en un mot,\n l'exotisme géographique et moral du temps; et les aventures castillanes cou-\n raient les romans comme les aventures bretonnes au XIIe siècle, comme les\naventures indiennes aux temps de Charlevoix, de Chateaubriand et de Feni-\nmore Cooper. La traduction est la première industrie littéraire; la matière\n première lui était fournie par la novela picaresca à peu près comme elle lui\nsera fournie par Walter Scott à l'époque romantique. Lesage traduisit et\nadapta des comédies espagnoles, des contes espagnols, des romans espagnols.\n Il représenta Crispin rival de son maître, et les domestiques filous faisant\nsouche d'honnêtes gens. Il fit le Diable boiteux (1707) d'après Guevara, et\nintroduisit déjà des malices françaises et des observations personnelles dans\nle cadre magique. Le genre obtint un tel succès que dans ses dernières\nannées l'auteur donnait encore le Bachelier de Salamanque (1736-1738).\n Il avait réussi, au cours de sa production, à dégager un type, Gil Blas.\nCe roman commence à paraître en 1715; il est achevé en 1735. Les\nmœurs de la Régence s'y reflètent entre les souvenirs du grand règne\ndéclinant et un certain rétablissement de l'ordre public et privé. Gil Blas\nde Santillane (car tout se passe en Espagne), après avoir songé à faire\ndes études, après avoir traversé les régions les plus diverses du monde\npolitique et littéraire, après avoir été laquais, intendant, confident d'un\nministre, finit dans une honnête aisance bourgeoise. Parmi ses mésaven-\ntures se place son séjour chez l'archevêque de Grenade. Celui-ci le charge de\nl'avertir dès que son éloquence baissera : il veut se retirer à temps de la chaire\npour laisser une solide réputation de prédicateur. Or, dans le temps où Gil\nBlas est en plus grande faveur, l'archevêque tombe en apoplexie. Il se relève\nbientôt, mais les homélies qui suivent sentent l'apoplexie, dont l'esprit du\nprélat a reçu une rude atteinte. Quand Gil Blas se décide à la pénible et déli-\ncate mission qui lui a été confiée, l'archevêque le congédie : \" Je vous parais\nbaisser, n'est-ce pas?... J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence\nbornée... Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle\nqui a le malheur de n'avoir pas votre approbation. Désormais je choisirai\nmieux mes confidents. » Et le prélat poursuit, en poussant Gil Blas par les\népaules hors de son cabinet : « Allez dire à mon trésorier qu'il vous compte\ncent ducats, et que le Ciel vous conduise avec cette somme ! »\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3550, "texte": "                          L'ESPAGNE RECONQUISE                                 95\n\n   Le picaro expulsé par les grands du Royaume et de l'Eglise devait prendre\nune terrible revanche; quand le génie picaresque revint d'Angleterre et de\nPrusse avec Voltaire, de Genève avec Rousseau, d'Espagne avec Beau-\nmarchais, de la prison avec Mirabeau, il trouva une bourgeoisie si éclairée et\nune noblesse si veule qu'il put rapidement préparer la Révolution. Né à Paris\nen 1732, fils d'horloger et de famille protestante comme Rousseau, Caron de\nBeaumarchais eut une carrière digne d'Aleman et de Gil Blas; il se montra\ningénieux en horlogerie et mécanique, donna des leçons de guitare aux filles de\nLouis XV et vendit lucrativement des armes aux Américains révoltés. Il fit en\n1764 le voyage d'Espagne pour défendre sa sœur, que Clavijo avait aban-\ndonnée après promesse de mariage. De son voyage, de ses procès, de sa prison,\nBeaumarchais fit des Mémoires; et de son indignation contre la niaiserie\nvénale et procédurière des juges, contre l'ineptie des grands, contre la morgue\nhautaine qui écrasait le tiers état, il fit des comédies. Le Barbier de Séville on\nla précaution inutile (1775) est l'histoire du picaro, le barbier Figaro, qui\naide son maître le comte Almaviva à épouser Rosine malgré le vieux tuteur\nBartholo, amoureux de sa pupille; intervient don Bazile, organiste, maître à\nchanter de Rosine, qui recommande de se servir de la calomnie. Dans la\nFolle journée, ou le mariage de Figaro (qui fut joué, après bien des difficultés\net querelles, en 1784), le valet Figaro parvient à épouser Suzon (Suzanne),\nrestée honnête malgré son maître Almaviva. Faisant un retour sur lui-même,\nle valet s'écrie, en songeant au grand seigneur corrompu : « Non, monsieur\nle comte, vous ne l'aurez pas! Parce que vous êtes un grand seigneur, vous\nvous croyez un grand génie!... Noblesse, fortune, un rang, des places; tout\ncela rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de bien? Vous vous êtes donné la\npeine de naître, et rien de plus : du reste homme assez ordinaire. Tandis que\nmoi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de\nscience et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent\nans à gouverner toutes les Espagnes... Est-il rien de plus bizarre que ma\ndestinée! Fils de je ne sais pas qui; volé par des bandits; élevé dans leurs\nmœurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête, et partout je suis\nrepoussé... Je me jette à corps perdu dans le théâtre; je broche une comédie\ndans les mœurs du sérail ; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder\nMahomet; à l'instant, un envoyé de je ne sais où se plaint que j'offense dans\nmes vers la Sublime-Porte... Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le\nmaltraitant! » — Beaumarchais, redoublant d'activité, prépara (1785) l'édi-\ntion de Kehl des œuvres de Voltaire. Figaro, selon Napoléon, avait été le\npremier acte de la Révolution.\n   Victor Hugo, à son tour, prétendit exprimer par personnages espagnols les\nrevendications de la plèbe souffrante. Il avait déjà, dans son drame Hernani ou\nl'honneur castillan, placé un conspirateur magnanime en face d'un grand\nd'Espagne et du roi don Carlos, qui allait devenir l'empereur Charles-Quint.\nDans Ruy Blas ( 1 8 3 8 ) il montre un valet déguisé en homme d'Etat, et inter-\npellant violemment les ministres éhontés de la royauté déclinante (1695). Dans\nce drame, assure l'auteur, « on voit remuer dans l'ombre quelque chose de\ngrand, de sombre et d'inconnu. C'est le peuple, qui a l'avenir et qui n'a pas\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1940, "texte": "96                                DÜRENDAL\n\n\nle présent, le peuple orphelin, pauvre, intelligent et fort; placé très bas, et\naspirant très haut, ayant sur le dos les marques de la servitude et dans le\ncœur les préméditations du génie ». Et le valet, politique génial et patriote,\nharangue brusquement les coupables :\n\n         Bon appétit, messieurs! O ministres intègres !\n         Conseillers vertueux! Voilà votre façon\n         De servir, serviteurs qui pillez la maison !\n         Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,\n         L'heure sombre où l'Espagne agonisante      pleure!...\n         Ce grand peuple espagnol aux membres énervés.\n         Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez,\n         Expire dans cet antre où son sort se termine,\n         Triste comme un lion mangé par la vermine !\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   La nation qui révèle aux autres la valeur du Cid, le point d'honneur, les\nromances, la folie chevaleresque, leS tribulations pitoyables des gueux, donne\nà ses enfants, par le langage et le culte, une vie intérieure intense et féconde.\nElle engendre les conquistadors, le drame religieux, et les saints modernes qui\nrévolutionnent le monde moral. Le premier livre imprimé offert au roi de\nFrance est le Spéculum vitae humanae de l'évêque Rodriguez de Zamora\nprésenté en 1472 à Louis XL C'est en résumant le Château de l'Ame de\nsainte Thérèse que Malebranche a appelé l'imagination la folle du logis. C'est\nle Barbier de Séville qui jette le premier défi à la noblesse dévergondée de\nFrance. C'est en racontant des histoires d'Espagne (ils en passent, et des\nmeilleures) que les romantiques colorent leur rêverie et se font une âme\nd'autrefois et d'autre part. C'est l'Espagne catholique qui a, de plus, élargi\nle monde et arrêté le luthéranisme.\n\n                                                        ALBERT     COUNSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-202", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La Flandre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Salon : Pour l'Art) (Cliché de l'Expansion Belge) LA F L A N D R E", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 120, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 130, "texte": "Salon : Pour   l'Art)     (Cliché de l'Expansion   Belge)\n\n\n\n\n                LA F L A N D R E\n                    (FIRMIN BAES)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-007", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 97, "page_fin": 110, "titre_corps": "Les Nibelungen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Traduction de J. 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La barque portant Hagen, le Chapelain\n          et le reste des guerriers paraît plus tard.)\n\n  W E R B E L . — G r a n d roi, qu'il nous soit enfin permis de prendre congé de\nvous. Notre présence est plus qu'indispensable à la cour; on y distingue\nbien l'archet de la lance, mais on ne les manie pas avec égale facilité. Les\nmessagers qui vous quittent gravement seront musiciens agiles et joyeux à\nvotre entrée solennelle.\n   GUNTHER. — L e temps ne vous fera pas défaut. Je compte descendre chez\nle vieux R ü d e g e r à Bechlarn, nous pouvons jusque-là tenir le même chemin.\n  W E R B E I . . — Nous en connaissons un plus c o u r t ; il nous faut dépêcher.\n  GUNTHER. — Alors j ' y consens; partez.\n  W E R B E L . — N o u s vous en remercions, (Il se dispose à partir.)\n  R u m o l t . — Vous oubliez les présents d'usage; restez au moins jusqu'à ce\nqu'ils nous p a r v i e n n e n t !\n  W E R B E I . (revenant avec Swemmel). — C'est vrai : j ' o u b l i a i s .\n  RUMOLT, — L a b a r q u e est tout proche.\n\n  (1) Voir les numéros de septembre, d'octobre, de novembre 1912 et le numéro de\njanvier 1913.\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2669, "texte": "98                                    DURENDAL\n\n\n  VOLKER. — C'est étrange ; d'abord ils refusent de riches présents; forcés\nde les prendre ils les oublient. (Interpellant Werbel.) Kriemhild est-elle tou-\njours triste?\n  W E R B E L . — N'avons-nous pas dit qu'elle semble n'avoir jamais connu le\nm o i n d r e chagrin?\n  VOLKER. — E n effet.\n  W E R B E L . — E h bien ?\n  VOLKER. — Le royaume d'Etzel est celui des merveilles : qui plante des\nroses blanches y cueille des rouges et inversement.\n  W E R B E L . — Pourquoi?\n  VOLKER. — Kriemhild est trop changée. Jamais n o u s ne l'avons vue\njoyeuse. Enfant, elle avait la joie tranquille, tout son rire était d a n s ses y e u x .\n  RUMOLT. — H a g e n a p p r o c h e suivi des derniers bagages.\n  VOLKER. — Mais c o m m e n t manifeste-t-elle sa joie?\n   W E R B E L . — Vous le voyez à s o u h a i t ; elle adore les fêtes et vous invite à\nla plus g r a n d e . Mais pourquoi ces questions? N'est-il pas naturel qu'elle vous\nenvoie îles messagers, p u i s q u e , en dépit de votre promesse, vous vous\nobstinez à ne pas venir? Autant elle surpasse en majesté et b e a u t é nos\nfemmes, autant on s'étonne, et bien à raison, de l'oubli où la laisse sa race.\nE n a-t-elle honte ou est-ce orgueil? Si vous ne confirmez sa noblesse,\nl'envie lui reprochera l'obscurité de sa naissance; c'est pourquoi elle vous\nrappelle u n e promesse qui lui est chère.\n  VOLKER. — E h bien, nous viendrons au solstice, et comme vous le voyez\nsuivi de tout un r o y a u m e .\n  W E R B E L . — P l u t ô t de toute u n e armée. Etzel ne s'y attend p a s , il nous\nfaut l'avertir.\n                  [Ils courent au bateau qui démarre vivement et s'éloigne à toutes rames.)\n  VOLKER. — N'en doutons pas, ce sont des traîtres. Mais doutons moins\nencore que Kriemhild souhaite ardemment notre venue.\n  RUMOLT. — Qu'elle ait p u décider son second époux à risquer pour le\npremier et son trône et sa vie, je ne le croirai j a m a i s . Ce serait folie. Enfin,\nadvienne que pourra, même à l'improviste !\n  VOLKER. — N o u s n'avons rien à c r a i n d r e ; et puisqu'il nous est p e r m i s de\nnous passer de nos yeux, le Tronjer en aura mille qui le g a r d e r o n t j u s q u ' a u\ncœur de la nuit.\n HAGEN (qui, aussitôt la barque amarrée, est descendu à terre et a examiné les bagages).\n— T o u t est d é b a r q u é ?\n   DANKVVART. — Tout, hormis le prêtre. (Montrant le Chapelain.) Il rassemble\nles objets du culte.\n   HAGEN (saute dans la barque, se précipite sur le Chapelain). — N e te d o n n e pas\nla peine de descendre! (Il le jette par-dessus bord.) Le voilà abattu c o m m e un\njeune chien ; ton le mon énergie m'est revenue.\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3165, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                            99\n\n   VOLKER (qui a suivi Hagen). — B a h ! . . . H a g e n , ceci est indigne de toi!\n  HAGEN (mystérieusement). — J'ai rencontré des s i r è n e s ; leur chevelure était\nverte comme les roseaux, elles m'ont prédit... (S'interrompant.) C o m m e n t ? Il\nnage? Malgré son bras paralysé? A moi la rame !\n  ( Volker la saisit, la dispute à Hagen.)\n   HAGEN. — La r a m e , te dis-je! Ou je me lance après lui tout a r m é ! (Il saisit\nla rame, en frappe l'eau.) T r o p t a r d ! U n vrai p o i s s o n ! T o u t est donc bien vrai !\nla ruse n'y eut point de part...\n   L E CHAPELAIN (criant de loin). — Adieu, mon roi ! J e retourne au pays.\n   HAGEN. — E t m o i . . . (Il tire le glaive, fracasse la barque.)\n  GUNTHER. — Perds-tu la raison, que tu mettes la barque en pièces!\n   HAGEN. — L a reine U t e a fait trop mauvais rêve, p o u r que chacun te\nsuive d'un c œ u r joyeux aux fêtes d'Etzel.\n   GUNTHER. — T u es donc l'homme qu'un rêve effraie?\n  VOLKER. — Il a d'autres raisons. Raconte ce qui t'advint.\n   HAGEN. — Venez à l'écart, que p e r s o n n e ne nous e n t e n d e . A vous seuls je\nveux m'en confier. (Mystérieusement.) En cherchant la barque je découvris des\nsirènes; elles planaient au-dessus d'une source antique, semblables aux\noiseaux qui volent d a n s le brouillard, tantôt visibles, tantôt cachées dans la\nvapeur bleue. J e me glissai près d'elles. Elles s'enfuirent effarouchées, mais\nleurs voiles me restèrent entre les m a i n s . Couvertes du rideau de leur che-\nvelure, réfugiées d a n s la couronne d'un tilleul elles dirent d'une voix insi-\nnuante : « Si tu rends ce que tu as pris, nous t'annoncerons l'avenir, car nous\nsavons ce qui t'attend et ne mentirons p a s . » J'agitai les voiles d a n s le vent,\net consentis d'un signe de tête. Alors elles se prirent à chanter et de ma vie\nje n'entendis plus belle promesse de b o n h e u r , de victoire et de succès.\n   VOLKER. — C'est un présage merveilleux! Pareilles à l'insecte qui change\nd'aspect sous l'influence du soleil et de la pluie, leurs voix ont les multiples\nreflets du destin. Mais, elles n'aiment pas à parler, elles payent chacune de\nleurs paroles d ' u n e a n n é e de leur vie; il paraît qu'elles se font très vieilles,\naussi vieilles que le soleil ou la lune, mais qu'elles ne sont pas immortelles.\n   HAGEN.-— Qu'elles en soient d'autant plus maudites! J o y e u x , j ' a b a n d o n n e\nles voiles et me dépêche vers ce lieu, q u a n d , derrière moi, éclate u n rire si\nrépugnant et si faux, que je le crois sorti de quelque marais rempli de cra-\npauds et de couleuvres. Frissonnant, je me r e t o u r n e . Q u e vois-je? Les\nmêmes femmes, mais sous une forme hideuse, me faisant mille grimaces;\nelles sont devenues poissons, car elles en ont certaines formes; elles\nclaquent de la langue d'une façon bizarre, se moquent de moi et disent:\n« Nous t'avons trompé. Si tu mets le pied au pays des H u n s , personne\ndes tiens ne reverra le R h i n verdoyant; seul, l'homme que tu détestes le plus\nen réchappera. »\n   VOLKER. — C'est du prêtre qu'elles parlaient?\n"}, {"page_pdf": 125, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2645, "texte": " 100                                    DURENDAL\n\n\n\n    H A G E N . — T u le vois. J e leur répondis d'un ton sarcâstique : « Ce p a y s\nnous plaira tant que nous y oublierons notre patrie », et je partis en riant et\nsifflant, à la recherche de la b a r q u e . Mais, q u a n d même, c'est u n r u d e\nc o u p ! Croyez-moi, cela finira mal. (A haute voix.) On verra qu'on peut en\ncroire Hagen Tronje q u a n d il s'avise d'avertir.\n   GUNTHER — P o u r q u o i d o n c H a g e n Tronje ne suit-il pas son p r o p r e avis?\nPourquoi ne retourne-t-il pas? N o u s avons assez de cœur pour tenter sans\nlui cette sinistre a v e n t u r e . Elle finira d a n s les bras d'une sœur à moins q u e\nle baiser d u beau-frère ne nous effraye.\n  H A G E N . — Sans d o u t e ! sans d o u t e ! C'est H a g e n qui est trop j e u n e pour\nmourir. — Ce n'est pas de ma personne mais de la tienne que je m'inquiète\npour l'heure.\n   DANKWART (d Hagen). — D'où vient ce sang ?\n   HAGEN. — Du sang ? Où donc?\n  DANKWART (mettant le doigt sur la plaie). — Mais il te coule du front, ne le\nsens-tu pas !\n   HAGEN. — C'est que mon casque est mal ajusté.\n   GUNTHER. — Il n'en est rien, parle, d'où vient ce sang?\n   HAGEN. — J'ai acquitté et en silence le péage du D a n u b e , sois tranquille,\non ne t'inquiétera p l u s ; le passeur reçut son écot. Mais j'ignorais (il enlève\nson casque) que je payai si largement.\n   GUNTHER. — Mais le passeur, tu l'as tout de m ê m e\n    H A G E N . T o u t est en règle. J ' a p p r i s aujourd'hui que le m e n s o n g e a les\nj a m b e s courtes : le passeur me salua de sa lourde r a m e , je l'en remerciai de\nmon glaive tranchant.\n   GUNTHER. — Gelfrat ! le géant !\n   HAGEN. — Oui, l'orgueil de la Bavière! Les flots l'ont englouti fracassé\ntout comme sa b a r q u e . N e t'en inquiète pas, si tu cherches un jour à repasser\nle fleuve, mon dos te servira de pont.\n  G U N T H E R . — Continue de la sorte, ta sagesse de corbeau ne pourra qu'y\ngagner.\n  HAGEN. — P o u r v u que tu racles la vielle! — Quoi qu'il en soit, nous\nsommes d a n s les rets de la mort.\n   VOLKER. — C'est entendu ; mais rien n'a c h a n g é , nous y lûmes toujours.\n  HAGEN. — Cher Volker, voilà une belle p a r o l e ; je t'en remercie! O u i ,\nnous y fûmes toujours; rien n'est changé, mais nous avons l'avantage de\nconnaître notre ennemi et de voir les filets t e n d u s .\n  GUNTHER (l'interrompant dp renient). — E n avant ! E n avant ! Sinon le duc de-\nBavière n o u s demandera compte du mort et du péage, et le roi Etzel risque\nde faire maigre fête !\n                                (Il part suivi des siens. Hagen et Volker restent.)\n"}, {"page_pdf": 126, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2362, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                      IOI\n\n\n\n    H A G E N . — P a r les dieux i n c o n n u s je le jure ! qui veut ma mort y trouvera\n la sienne !\n  VOLKER. — C o m p t e sur moi ! Cependant je t'avoue que j'en croyais les\nautres.\n   HAGEN. — Moi aussi, mais j'ai la preuve du contraire maintenant. Tel est\nl'homme : depuis la prédiction de ces femmes je me moque de tout et de\nmoi-même.\n   VOLKER. — J e voudrais en douter toujours.\n   HAGEN. — N e doute plus, cher Volker, ce serait se t r o m p e r ; la preuve\nest là.\n   VOLKER. — Mais les paroles d ' U t e n'en restent pas moins vraies; Kriem-\nhild est femme, elle devrait, pour venger son époux, tuer non seulement son\nfrère mais encore sa propre mère.\n   HAGEN. — C o m m e n t cela?\n   VOLKER. — Les rois te couvrent, à son tour U t e couvre les rois; peut-on\nfrapper ses fils sans l'atteindre?\n   H A G E N . — Au fait.\n  VOLKER. — Se pourrait-il q u ' u n e f e m m e lançât la flèche qui percerait tous\nces cœurs avant de t'égratigner?\n  HAGEN. — Q u ' i m p o r t e ! Advienne que pourra, je suis prêt.\n   VOLKER. — J e rêvai que nous étions couverts de sang, mais c'est entre les\népaules q u e chacun portait sa blessure, là où l'on frappe les assassins non\nles héros ; ami, ne redoutons que les souricières.\n                                                         (Tous deux partent.)\n\n\n                                      S C È N E II\n\n                                      BECHLARN\n\n       (Salle de réception. D'un côté Götelinde et Gudrun; de l'autre,          Riideger.\n         Dietrich et Hildebrandt. Derrière eux Iring et Thiiring.)\n   GÖTELINDE. — Je suis heureuse, noble Dietrich de Bern d e te voir à\nBechlarn. J e ne me rejouis pas moins de t'y rencontrer, seigneur H i l d e b r a n d t .\nN'ayant qu'une voix, je ne puis saluer en même temps deux héros, mais j ' a i\ndeux mains qui obéissent volontiers au cœur qui vous chérit [elle tend les mains)\net je compense ainsi ma faiblesse.\n  DIETRICH (rend le salut). — Paroles trop douces pour de si vieux os!\n  HILDEBRANDT. — J'en pense différemment. Je l'embrasse à nouveau (il\nembrasse Gundrun) puisqu'elle se présente deux fois à mes regards.\n  DIETRICH. — E n vérité, la ressemblance excuse la méprise.\n                                            (A son tour il embrasse Gudrun .)\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2801, "texte": "102                                      DURENDAL\n\n\n  RÜDEGER. — Allons! allons! n'en discontinuez p a s !\n  DIETKICH. — N o u s joutons au moins sage mon héraut et moi. Têtes\nbrunes on se battait, têtes grises on embrasse.\n   G Ö T E U N D E (d Iring et Thüring). — Nobles seigneurs de D a n e m a r k et de\nT h u r i n g e , vous que j'ai vus si souvent ne m'en veuillez pas de vous trailer\nen amis.\n    IRING (rendant le salut). — L ' h o n n e u r qui échoit à Dietrich est j u s t e ; tous\ns'effacent volontiers devant lui.\n   DIETRTCH. — A nous voir ainsi rassemblés, n o u s les Amelungen, et vous\nqui descendez du N o r d profond, entaillés de part et d'autre et plus de cent\nfois, dans les combats sanglants, tous pareils à des chênes que le bûcheron\nmarqua, mais dont pas un n'est t o m b é sous les c o u p s de la h a c h e , à nous\nvoir ainsi, dis-je, il me semble qu'à notre insu, nous avons cueilli l'herbe qui\nprotège de la mort.\n   IRING. — Vraiment cela tient du prodige !\n    THÜRING. — Qui n'a rien d'étonnant! Jadis nous régnions sur le trône de\nnos a n c ê t r e s ; aujourd'hui c'est au nom du roi des H u n s que n o u s s o u h a i t o n s ,\nen ces m u r s , la bienvenue aux N i b e l u n g e n m a u d i t s ! Nos diadèmes ne cou-\nr o n n e n t plus que notre honte ! Si Etzel a formé sa cour altière de rois, pour-\nquoi ne trouve-t-il u n titre nouveau qui fasse s o n g e r a trente c o u r o n n e s !\nVraiment le bâton de m e n d i a n t nous siérait mieux que le s c e p t r e ; celui de\nmessager n o u s déshonore, il ne tient ni de l'un ni de l'autre.\n   DIETRICH. — Ne suis-je point des vôtres? et de plein gré?\n    THÜRING. — C'est v r a i ; mais nul ne connaît la raison de ta présence.\nEtzel en est frappé autant que n o u s . Si tu tenais de mon sang, je croirais\nque tu viens te jouer des lions, et dévorer ceux qui sont repus d'ours et de\nl o u p s ; mais je sais que ta nature s'y oppose : ce que nous faisons à dessein\net forcés, tu le fais librement. C'est pourquoi je dis : tu as des raisons que\nnos intelligences grossières ne peuvent entrevoir.\n   D I E T R I C H . — E h bien! oui, j ' e n a i ! et le jour est proche où tu a p p r e n d r a s à\nles connaître.\n  IRING. — J'en brûle d'envie, car c'est chose étrange que tu serves là où tu\npourrais commander. J'ai beau faire, je ne puis me convaincre que ce c h e -\nmin ne mène à la h o n t e .\n   THÜRING. — C'est aussi mon avis.\n   RÜDEGER — Souvenez-vous du dessein d'Etzel et de la noblesse de son\n âme. L i b r e c o m m e Dietrich je ne le servirais pas moins volontiers. Sa\n noblesse vaut la nôtre : le sang de nos ancêtres nous l'a transmise sans peine,\n Etzel l'a gagnée par son propre mérite.\n   THÜRING. — Ce n'est pas mon sentiment; j ' o b é i s par contrainte. Ah! que\n ne suis-je libre !\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2373, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                 103\n\n\n   IRING. — J e m'en console en pensant à nos d i e u x ; la tempête qui\nemporta nos c o u r o n n e s les renversa. C'est p o u r q u o i je gagne en toute hâte\nla forêt de W o t a n q u a n d cette servitude m e p è s e ; je pense au dieu qui\nperdit plus encore.\n   DIETRICH. — T u connais le chemin d u salut. La sphère terrestre oscillera\nbientôt, tournera peut-être, et p e r s o n n e ne sait ce qui nous attend.\n  RÜDEGER. — Qu'est-ce à dire?\n  DIETRICH. — U n e nuit, je veillai à la source des nixes; p a r hasard, j ' y\nappris bien des choses.\n  RÜDEGER. — Dis-les-nous!\n    DIETRICH. — Q u i le pourrait? On entend u n e parole, on ne peut la c o m -\np r e n d r e ; on voit u n e image, on ne peut la saisir. Ce n'est qu'après bien des\nannées q u e l'on se rappelle que les nornes ont tout prédit dans les danses de-\nl'ombre.\n                                                             (Sonneries de trompettes. )\n  IRING. — L e s héros a p p r o c h e n t .\n  T H Ü R I N G . — Les assassins !\n  RÜDEGER. — P a s u n mot de cela !\n   DIETRICH. — U n e énigme m'est restée d a n s la m é m o i r e ; u n e seule. Q u e\nle géant ne craigne rien du géant, mais tout d u nain. L'aurais-tu résolue?\nDepuis la mort de Siegfried je ne la c o m p r e n d s que trop bien.\n  GÖTELINDE (à la fenêtre. Les sonneries éclatent tont pris). — L e s voilà!\n  GUDRUN. — Qui faut-il q u e j'embrasse?\n  GÖTELINDE. — L e s rois et le Tronjer.\n  RÜDEGER (aux guerriers). — Allons à leur r e n c o n t r e .\n  DIETRICH. — Vous p o u r les saluer, moi pour les avertir.\n  RÜDEGER. — Q u e signifie?\n   DIETRICH. — J ' a i dit. Q u i m'écoute boira avec vous, mais retournera aus-\nsitôt. (En partant.) Ami, écarte le feu du soufre, tu ne pourrais les séparer\nquand ils sont u n i s .\n                                                                 (Tous sortent.)\n\n                                        SCÈNE III\n\n  GÖTELINDE. — Viens près de moi, G u d r u n ; n'hésite p a s ; nous n e pouvons\nnous montrer indifférents envers de tels hôtes.\n   GUDRUN (s'approche de la fenêtre). — Oh ! mère ! celui-là ! le pâle ! il a les yeux\nd'un mort. P o u r sûr, c'est lui qui l'a fait!\n  GÔTELINDE. — Quoi d o n c ?\n  GUDRUN. — P a u v r e r e i n e ! Elle était bien triste le jour de ses noces!\n"}, {"page_pdf": 129, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2533, "texte": "104                                    DURENDAL\n\n\n  GÖTELINDE. — E h ! comment le sais-tu? Tu t'endormis avant qu'on la\ncouronnât.\n   GUDRUN. — P a s du tout, m è r e ; j'étais très j e u n e , il est vrai, mais je me\ntins parfaitement éveillée à Vienne. Elle était là, assise, la tête dans les\nmains, semblant penser à tout excepté à n o u s autres, et quand le roi Etzel la\ntoucha elle tressaillit comme je tressaillerais à l'approche d'un serpent.\n   GÖTELINDE. — G u d r u n ! qu'oses-lu p r é t e n d r e !\n  GUDRUN. — Va ! tu peux m'en croire ; tu ne t'en es pas aperçu, mais n'as-tu\npas souvent loué l'acuité de mon regard?\n   GÖTELINDE. — Oui, quand il s'agit de ramasser des épingles.\n   GUDRUN. — Le père ne m'appelle-t-il pas son calendrier?\n   GÖTELINDE. — Il ne le fera p l u s , tu deviens trop hardie !\n   GUDRUN. — Alors elle était joyeuse?\n  GÖTELINDE. — Elle était, comme il sied q u ' u n e veuve soit! Suffit!\n                                                       (Elle quitte la fenêtre.)\n   GUDRUN. — J e m'en souvins le jour o ù . . . (Criant.) Le voilà !\n\n\n\n                                       S C È N E IV\n\n\n        (Riideger entre suivi de ses hôtes et des Nibelungen. Giselher n'apparaît que\n          quelques moments après et se tient à l'écart.)\n\n   H A G E N . — On s'effraie de n o u s voir?\n         (On se salue de part et d'autre.)\n    (A Gudrun). Il faut qu'on m'ait calomnié ; n'a-t-on pas r é p a n d u le bruit\nque je ne m'entends guère à embrasser? J ' a p p o r t e la preuve du contraire.\n(Il l'embrasse. S adressant à Gotelinde.) P a r d o n n e - m o i , noble femme, je craignais\nqu'on n'eût répandu à m o n sujet quelque bruit fâcheux et tenais à montrer\nq u ' H a g e n et le dragon n'ont rien de c o m m u n . L e contraire fùt-il prouvé, u n\nbaiser de ces lèvres roses m'aurait, comme dans les contes, c h a n g é en\nberger. Qu'exige-t-on que je fasse ? Q u e je cueille des violettes? Que je g a r d e\ndes moutons? Je gage un second baiser : les fleurs ne p e r d r o n t pas u n e\nfeuille, les moutons pas une touffe de laine. E h bien, accepte-t-on?\n   RÜDEGER. — A table m a i n t e n a n t ! Elle est dressée au dehors.\n   HAGEN. — Choisissons d'abord les armes. (Examinant un bouclier.) Quel\nsuperbe bouclier ! Je voudrais connaître le maître qui le forgea. Mais peut-\nêtre ne le tiens-tu pas de première main?\n   RÜDEGER. — Devine qui me le laissa?\n  HAGEN (décroche le bouclier du mur). — E h ! qu'il est lourd ! J e n'en connais\nguère qui dédaigneraient pareil héritage.\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2263, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                    105\n\n\n  GÖTELINDE. — L'entends-tu, G u d r u n ?\n  HAGEN. — T u peux l'oublier sans crainte, et où il te plaît; son poids le\ngardera suffisamment, il est lourd c o m m e u n e meule.\n  GOTELINDE. — Merci d'une telle p a r o l e !\n  HAGEN. — T u m'en remercies, noble femme?\n  GOTELINDE. — J e t'en remercie et mille fois encore. N u d u n g mon frère\nportait ce bouclier.\n  VOLKER. — C'est à bon droit qu'il vous fit jurer de dédaigner le guerrier\nqui ne pourrait manier ses a r m e s . L a valeur du bouclier fixe celle du glaive.\n  HAGEN. — E h ! q u ' u n j o u e u r de vielle connaît d'histoires! J e      l'entends\nconter p o u r la première fois.\n  RÜDEGER. — C'est pure vérité.\n  HAGEN. — Q u e je regrette qu'il soit mort! J'aurais — pardonne-moi cet\naveu — pu le vaincre, car c'était u n e âme h a u t a i n e ; il ne faut pas en douter.\n                                                    (Il veut raccrocher le bouclier.)\n  GOTELINDE. — N e t'en e m b a r r a s s e p a s .\n\n  HAGEN. — J e ne permettrai pas qu'un valet y mette la main !\n  RÜDEGER. — C o m m e il te plaît. N o u s savons au moins ce qui te convient.\n  HAGEN. — T u crois? — Qu'il siérait auprès du B a l m u n g que le vaillant\nSiegfried me laissa ! — Q u e je rassemble des armes je ne le nierai point.\n  RÜDEGER. — T u n'en choisis guère de première main?\n  HAGEN. — J'aime celles qui ont fait leurs preuves, c'est vrai !\n                                                              (Tous partent.)\n\n\n                                        SCÈNE V\n\n\n  VOLKER (retenant Giselher). — Un mot, cher Giselher, il faut que je te\nconfie une chose d'importance.\n  GISELHER. — Volker? A moi?\n  VOLKER. — Bien plus, j ' a i un conseil à te d e m a n d e r .\n   GISELHER. — Comment? nous avons chevauché, côte à côte, pendant tout\nle voyage, sans dire mot, et voilà que m a i n t e n a n t , tout à coup? Allons,\ndépêche-toi !\n  VOLKER. — N'as-tu pas remarqué cette jeune fille? Mais à quoi bon t'en\nparler? Elle ne tenait pas de coupe à la main.\n  GISELHER. — N ' i n v e n t e point de sottises, je l'ai parfaitement vue.\n  VOLKER. — Mais comment as-tu pu refuser le baiser auquel l'usage t'obli-\ngeait.\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2158, "texte": "106                                DURENDAL\n\n\n  GISELHER. — T u te m o q u e s de moi.\n  VOLKER. — N'essaie pas de t'en défendre? Q u a n t à la coupe ce sont tes\npropres paroles. Mais, quel âge lui donnes-tu?\n  GISELHER. — J e t'en prie, laisse-moi !\n  VOLKER. — Au fait, rien ne presse. E n est-il qui lui contestent le litre de\nvierge ?\n  GISELHER. — T'en inquiéterais-tu ?\n  VOLKER. — Peut-être. J e voudrais nouer ici quelque alliance; mais il faut\nque je sache qu'on ne délaissera pas le fiancé q u a n d il s'agira de le défendre.\n  GISELHER. — T u cherches femme, ici, toi ?\n  VOLKER. — N o n pour moi-même. Malgré toutes les bosses qui le couvrent,\nmon casque reflète suffisamment m o n image. C'est pour le compte de Gerenot\nque je m'y emploie.\n  GISELHER. — Gerenot?\n   VOLKER. — Enfin, franchement, q u e t'en semble-t-il ? P o u r ma part, je m ' y\nefforce volontiers, car je l'ai vu moi-même vaciller, c o m m e si la foudre venait\nde l'atteindre, au m o m e n t que cette enfant parut à la fenêtre.\n  GISELHER. — T u l'as vu, lui? Mais il ne leva même pas la tête! C'est moi\nqui l'ai regardée !\n   VOLKER. — C o m m e n t , c'est toi? Alors c'est aussi Giselher qui m'en confia\nle secret?\n  GISELHER. — J e n'en soufflai mot à personne, mais veux t'en parler aujour-\nd'hui ! T u n'as cessé de m e pousser à cette u n i o n , et plus que tout autre\nGerenot t'y aida ; eh bien I vous y avez pleinement réussi : cette union\nse fera.\n  VOLKER. — T u en décides trop v i t e !\n  GISELHER. — Qu'elle fixe le jour et l'heure. J'ai dédaigné le baiser d'usage...\n  VOLKER. — T u l'as dédaigné?\n  GISELHER. — Ou, si tu préfères, m a n q u é cette part du festin. Mais cela n'a\npas d'importance : j'en veux d'autre qualité ou n ' e n veux p a s .\n                                                            (Il s'éloigne en hâte.)\n\n\n\n                                  S C È N E VI\n\n\n\n  VOLKER. — E h ! e h ! Ça le prend c o m m e la fièvre, mais tout à p r o p o s .\nL'alliance avec Rüdeger nous attache le plus fidèle vassal d'Etzel ; c'est pour-\nquoi je m'y acharnais.\n                                                                        (Il part.)\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2122, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                 107\n\n\n\n                                      S C È N E VII\n                                       Un jardin\n\n       (Rüdeger et ses hôtes. — Au fond le festin.)\n  H A G E N . — T u ne lui j u r a s rien en secret?\n  RÜDEGER. — Pourrais-je l'avouer?\n  H A G E N . — J e ne persiste p a s moins à le croire. Le revirement fut trop\ninattendu. Elle paraissait d'abord très offensée de cette d e m a n d e , aussitôt\naprès elle acceptait b r u s q u e m e n t .\n  RÜDEGER. — Et q u a n d il en serait ainsi, aurait-elle pu exiger l'impossible.\n  H A G E N . — Q u i sait? Au fait, cela m'est égal.\n   RÜDEGER. — J e sais à quoi m'en tenir. L a femme offensée médite la ven-\ngeance, c'est vrai; elle n o u s surpasse tous dans l'invention de projets san-\nglants, mais vienne le jour où un bras se lève pour y d o n n e r suite, tremblante,\nelle le retient et crie : P a s a u j o u r d ' h u i !\n  HAGEN. — C'est possible. Mais où d o n c Volker s'attarde-t-il ?\n\n\n                                      SCÈNE VIH\n\n       (Volker entre.)\n  VOLKER. — J e soignais u n malade. Cet air est malsain; les fièvres qui\ndepuis vingt a n s s'y étaient assoupies se sont réveillées : elles sévissent\nfurieusement.\n  RÜDEGER. — O ù donc est ton patient?\n  VOLKER. — L e voilà.\n\n                                      S C È N E IX\n\n       (Giselher entre.)\n  RÜDEGER. — A table! N o u s a p p r e n d r o n s ce dont il s'agit en croquant des\nnoix et des a m a n d e s .\n  GISELHER. — N o b l e et cher markgrave, u n m o t , je te prie.\n  RÜDEGER. — Autant qu'en permettra le maître queux, ni plus, ni moins.\n  GISELHER. — J e t'en p r i e , accorde-moi la main de ta fille.\n  G E R E N O T . — E h ! Giselher!\n   GISELHER. — Q u ' y a-t-il d'offensant à cela? R é p o n d s ; jure comme moi\nque, quel q u e soit le sort q u e le destin nous réserve, nous n ' e n garderons pas\nla moindre r a n c u n e . T u ris? T u m'as devancé peut-être? T u as son consen-\ntement? E h b i e n ! je tiendrai ma promesse, q u a n d m ê m e ! J e ne me\nmarierai j a m a i s !\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2243, "texte": "108                                             DURENDAL\n\n\n   GERENOT. — Qu'est-ce qui te p r e n d ?\n   RÜDEGER (appelle sa femme et sa fille). — Approche, G u d r u n .\n   HAGEN (frappant Giselher sur l'épaule). — L'habile forgeron! Ce sera un\na n n e a u , car j ' a p p u i e r a i ta cause.\n  GUNTHER. — Je ferai de m ê m e . Je serais ravi de couronner un front aussi\npur.\n   GISELHEK {ri Gudrun). — Mais toi?\n  GöTELINDE {devant le silence de Gudrun). — H é l a s ! L a rumeur ne vous l'a\ndonc pas appris? Ma fille est sourde-muette.\n   RÜDEGER. — J e te rends volontiers ta parole.\n   GISELHER. — E n ai-je exprimé le désir? J e serais indigne d'elle si elle\nn'était infirme.\n  H A G E N . — H a r d i ! forge sans crainte! U n tel a n n e a u rive la c h a î n e !\n(A Volker.) Si Kriemhild s'y h a s a r d e alors, elle sera dix fois plus criminelle\nque moi.\n  GISELHER. — G u d r u n ! — A h ! j ' o u b l i e ! — Apprenez-moi vite les signes\nqui vous font saisir sa pensée, mais aujourd'hui suppliez-la p o u r m o i .\n   GUDRUN. — N e les crois pas plus longtemps, la honte seule m'imposait le\nsilence.\n  VOLKER. — Chère enfant, tes lèvres ont un charme magique. Q u i souhaite\nau premier baiser un trésor le voit aussitôt en ses mains.\n   GISELHER. — Parle donc !\n   GUDRUN. — Mon père garde le silence.\n   H A G E N . — T u as pleins pouvoirs : scelle l'union, le maître queux s'impa-\ntiente.\n   RÜDEGER {à Gunther). — Il faudra donc que j ' i n t e r v i e n n e ? Q u e je j o u e le\nrôle de cet insensé, qui se voyant c o u r o n n é par la grâce du ciel répondit :\nJ'accepte ! — Eh bien soit ! J'y consens ! {A Hagen.) Mesure à ce don l'étendue\nde ma h a i n e .\n   H A G E N . — Donnez-vous la main. L à ! L ' a n n e a u est forgé! P l u s un c o u p ,\nforgeron ; on célébrera la noce au retour.\n   GISELHER. — P o u r q u o i au retour?\n   GÖDELINDE. — Il faut s'y résoudre.\n   RÜDEGER. — J'attendis bien sept ans.\n  H A G E N . — N e crains pas qu'on te refuse, m ê m e s'il te m a n q u e u n e paire\nde bras ou de jambes. {A Gudrun.) Je te garantis qu'il ne reviendra pas la tête\ncoupée!\n   RÜDEGER. — Alors c'est dit! On ne fera qu'une fête.\n  DIETRICH (paraissant soudain). — Qui sait? Kriemhild pleure nuit et jour.\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1596, "texte": "                                     LES NIBELUNGEN                             109\n\n  HAGEN. — Etzel le permet-il? — Allons! J'entends le maître queux qui\nnous appelle.\n  DIETRICH. — J e vous ai prévenus. J'ai fait m o n devoir. Prenez-en votre\nparti.\n       (Il suit Rüdeger au festin.)\n\n\n\n                                           SCÈNE X\n\n\n\n  H A G E N . — Qu'on le r e m a r q u e ? C'est Dietrich de Bern qui parle de la\nsorte.\n  DIETRICH (se retourne).— P r e n e z garde, Nibelungen ailiers! Sachez q u e\nceux qui vous prêtent l'appui de leur conseil ne peuvent vous garantir celui\nde leurs bras.\n       (Il rejoint Riideger.)\n\n\n\n                                          SCÈNE        XI\n\n\n\n  VOLKER. — Ce sont les avis d'un roi qui puise le soupçon au sein de la\nterre.\n  H A G E N . — Les nixes le connaissent.\n  VOLKER. — Celles qui sortant d u flot m a g i q u e . . .\n  H A G E N . — Assez de verbiage!\n  GUNTHER. — De quoi s'agit-il?\n  HAGEN. — Il leur semble qu'il nous faut de solides cuirasses.\n  VOLKER. — Q u i ne serviront à rien.\n  GUNTHER. — Qu'importe tout cela. Le salut est en nos mains.\n  HAGEN. — Comment?\n  GUNTHER. — Retourne !\n   H A G E N . — Moi?\n  GUNTHER. — T o i . Dis à ma mère ce que tu as vu. Qu'elle p r é p a r e n o s lits,\ntu seras content de nous avoir sauvé la vie. L e danger que tu ne cesses de\nprévoir n'existe pas pour nous, mais pour toi seul. U n geste et tu nous mets\nà couvert ; le message est là, r e t o u r n e !\n  H A G E N . — L e roi me le c o m m a n d e - t - i l ?\n  GUNTHER. — Il l'eût fait à W o r m s s'il lui en avait pris envie.\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 841, "texte": "110                                DURENDAL\n\n\n\n  H A G E N . — Alors je te refuse ce service.\n   G U N T H E R . — Qu'il soit manifeste à tous que tu t'y obstines malgré moi.\nSans doute, tu veux ne pas être absent quand on se m o q u e r a de toi, disant :\nOù reste-t-il? Se peut-il qu'il ait p e u r ! E h bien I ce qui te pousse ne m'en-\ntraîne pas moins. J e n'attendrai point que le roi des H u n s m'envoie u n\nrouet. Q u e la norne en personne me menace de sa main levée, je n e reculerai\npas d'un pas! T u es notre mort à tous, on l'a décidé là-bas et tu nous l'an-\nnonces. E h b i e n ! malgré tout (il frappe Hagen sur l'épaule), va! ô mort,\nprécède-nous!\n                                                   (Tous suivent Hagen.)\n\n  (A continuer.)\n\n\n\n                        (Tous droits réservés. — Traduction de .1. VANDERVELDEN.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-008", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 111, "page_fin": 117, "titre_corps": "Chronique du mois : La musique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique du Mois                                  La Musique        Concerts du C", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 136, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2663, "texte": "Chronique du Mois\n                                 La Musique\n       Concerts du Conservatoire. — Concert Ysaye.\n                    Concerts divers.\n   A côté des maîtres illustres du passé dont l'œuvre consacrée par l'admi-\nration des siècles doit toujours être largement, représentée aux programmes\ndes concerts du Conservatoire, Léon Du Bois rit une part dans son deuxième\nconcert à deux musiciens éminents de la période contemporaine dont lepremier,\nBedrich Smetana (1824-1884), n'est guère connu que par un de ses quatuors\nà corde (Ma Vie) et par son opéra de la Fiancée Vendue, le second, Gustave\nMahler (1860-1911) par quelques lieder et cette symphonie puissamment sug-\ngestive de l'Enfant, exécutée en 1911 aux Ysaye sous la direction de Lassalle.\n    Les Kinder toten lieder (Chants des Enfants morts) si admirablement inter-\nprétés par Mlle Philippi s'inspirent encore de la poésie de l'enfant'. Les regrets\nindicibles que fait naître le souvenir des charmants petits êtres cueillis avant\nle temps par la mort se reflètent expressivement dans l'inrinie tristesse des\npoèmes de Frédéric Rückert (1789-1866) et de la musique de Mahler. Nous\ncitons ici quelques extraits de la belle traduction de M. Ernest Closson. « Vos\nclartés me disaient : Tant, nous voudrions tant demeurer près de toi, mais le\nsort ne le permet pas. Regarde-nous bien, car bientôt tu ne nous verras plus.\nEn ces jours, nous sommes encore des yeux : pour toi, aux nuits prochaines,\nnous ne serons plus que des étoiles!         Je me dis souvent : ils n'ont fait que\nsortir, ils rentreront bientôt; dehors, il fait si beau        Oh! ne craignons\npoint, ils prolongent seulement leur promenade           Oui, oui, ils ne sont que\nsortis, à la maison ils rentreront bientôt! Ils s'en sont allés là-bas, vers les\ncollines       Ils nous ont devancé et ne songent plus à rentrer. C'est à nous de\nles aller rejoindre, là-bas, sur les collines, dans la clarté du soleil : il fait si\n beau, là-bas, sur les collines! » Nous ne connaissons guère en musique de\nchoses aussi profondément poignantes que ces lieder d'enfants défunts.\n L'accompagnement orchestral d'une trame uniformément sombre pailletée\n d'harmonies déchirantes et de timbres angoissés s'illumine à la fin du cin-\nquième lied, trop tardivement à notre gré, de visions reposantes et de lueurs\n d'espoir. « Par cette rafale, par cette nuit d'effroi, jamais je ne les eusse\n laissé sortir! Et voici qu'on me les a emportés au dehors, sans que j'y puisse\n rien dire! Par cette tourmente, par cette tempête, ils reposent à présent, pai-\n sibles comme sous le toit maternel. Aucun orage ne les saurait troubler.\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3177, "texte": "112                                DUftENDAL\n\n\n Dieu sur eux étend sa main; ils reposent, paisibles comme sous le toit\nmaternel       » Il fallut tout le rayonnement rose et la splendeur printanière\nde la Huitième Symphonie pour dissiper ces ombres douloureuses.\n   Le Vysehrad de Smetana est un poème descriptif captivant d'un bout à\nl'autre par la plénitude et la richesse de ses harmonies, par la saine\nbeauté de son orchestration tantôt fière et éclatante, tantôt délicate et que\npoétisent les sonorités angéliques des harpes, par le souffle ardent d'enthou-\nsiasme patrial qui la fait vibrer. L'exécution de ces belles pages symphoniques\nfut de tout point remarquable, traduisant avec autant de justesse que\nd'éloquence les significations du poème dont elle fit planer l'âme émue et\npalpitante.\n   MLLE Philippi a fait admirer son style large et son art si pur dans le très\nnoble Psaume de Marcello (1686-1739), la voix de la cantatrice se mariant\naux expressions généreuses du violoncelle de M. Jacobs, aux fins accompagne-\nments de M. Desmet à l'orgue, de M. Minet au clavecin, puis dans deux\npages de Haendel, un air extrait de l'opéra Parthénope qui fit valoir la sûreté\net la souplesse de sa technique vocale, et l'Arioso Dank sei dir dont M lle Phi-\nlippi exprima avec autant de simplicité que de grandeur le lyrisme majes-\ntueux. Signalons enfin une exécution ciselée du Sixième concerto grosso de\nHaendel (sol mineur), où le violon de M. Thomson fit merveille, et qui\nconstitua un des non moindres attraits de ce beau concert dont la conduite\net le programme instructif font honneur au distingué directeur de notre\nConservatoire.\n                                       *\n                                      * *\n\n   Le troisième concert du Conservatoire renfermait un hommage à deux\nmusiciens morts pendant l'année qui vient de s'écouler, Blockx et Massenet.\n   Le triptyque symphonique de Blockx (Jour des Morts — Noël — Pâques)\nn'a pas une grande ampleur de souffle mais il séduit par son orchestration\ningénieuse et enveloppante, par ses évocations poétiquement ou largement\ncolorées. Le Noël d'un sentiment si naïf, que les tendres sonorités des haut-\nbois enlacent de leur douce caresse, est des trois panneaux du triptyque celui\nqui charme davantage.\n   La musique des Erinnyes est bien connue. Là se rencontrent quelques-\nunes des pages les mieux inspirées et les plus suggestivement pittoresques que\nle maître français ait écrites, le Prélude, la Scène religieuse avec l'Invocation,\nles Regrets de la Troyenne, la Danse grecque. Malheureusement dans les\ninterprétations ressassées et approximatives que les orchestres des villes d'eaux\nen donnent généralement, elles apparaissent souvent déflorées et compromises.\nL'exécution si vibrante et nuancée du Conservatoire, le sentiment profond\navec lequel M. Jacobs a chanté sur son violoncelle l'Invocation ont donné à\nl'œuvre de Massenet son maximum de significations.\n   Puis on entendit l'Harold en Italie, de Berlioz. Interprétation spirituelle et\ndélicate qui fit étinceler les mille ravissants détails de ce poème d'inspiration\nCapricieuse valant moins assurément par ses mérites de structure que par la\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3287, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                113\n\n\ndouceur captivante et mélancolique de ses paysages, par la couleur chaude et\nsavoureuse de son instrumentation, tandis que l'atmosphère de rêve où\nplanent les chants d'Harold est merveilleusement traduite par le timbre grave\net sensible de l'alto. Cette partie d'alto, qui est comme le centre autour duquel\ngravite tout le poème était confiée à Van Hout. C'est dire qu'elle eut des\népanouissements exquis, des sonorités idéalement persuasives.\n   Le concert se couronnait par trois fragments de Wagner. Rarement avons-\nnous entendu la Marche funèbre de Siegfried et l'Ouverture du Vaisseau-\nFantôme réalisées avec autant de flamme, de puissance et de vérité expressive.\n\n                                          *\n                                      *       *\n    me\n   M Frances Rose, cantatrice de l'opéra de Berlin, avait obtenu le plus\ngrand succès à la répétition générale du quatrième concert Ysaye mais une\nmalencontreuse grippe la mit dans l'impossibilité de chanter le dimanche et\nforcément le programme du concert dut être limité ce jour-là à sa partie\norchestrale. On n'eut d'ailleurs pas à s'en plaindre. M. Wendel est un des\ncapellmeister les plus autorisés qui aient paru cet hiver à Bruxelles. Celte\ndirection si ferme, souple et nuancée qu'on avait déjà eu l'occasion d'appré-\ncier lors du concert Brahms s'affirma avec encore plus d'ampleur dans les\nœuvres de Strauss, d'abord dans l'ouverture de l'opéra Guntram, d'une con-\ntexture beaucoup plus simple que les poèmes symphoniques et qui laisse aux\nemprises wagnériennes une place encore fort considérable, puis dans l'Eulen-\nspiegel et le Heldenleben (Une vie. de héros). L'Eulenspiegel a souvent figuré\naux programmes de nos concerts. Il n'en est point de même du Heldenleben\nqui fut très rarement exécuté à Bruxelles. Par la grandeur du sujet traité\nautant que par ses vastes proportions, le Heldenleben a véritablement l'allure\nd'une épopée où Strauss donne pleine carrière à l'intarissable fertilité de son\ninvention, aux expansions colossales de-son imagination flamboyante. A côté\nde longueurs, d'inégalités, de violences sonores d'une âpreté parfois exces-\nsive, le Heldenleben offre des parties traitées avec une puissance extra-\nordinaire, avivées comme toujours par l'éclat d'une orchestration somptueuse\net d'où jaillissent triomphalement de superbes envolées d'héroïsme. Les lieder\nque devait chanter M me Frances Rose furent remplacés par le Tod und Ver-\nklärung (Mort et Transfiguration), page grandiose qui demeurera probable-\nment le plus beau titre de Strauss à l'immortalité, car, à la différence de ce\nqui se rencontre en ses autres poèmes, l'ingéniosité des moyens disparaît ici\ntotalement devant la hauteur souveraine de l'inspiration. Bien qu'il n'y fut\npréparé par aucune répétition préalable, l'orchestre des Ysaye donna du Tod\nund Verklärung une interprétation admirablement sentie qui rappela les\nbelles impressions d'art éprouvées au concert Steinbach de l'hiver dernier.\n\n                                          +\n                                      *       *\n Malheureusement dans l'impossibilité d'assister au récital d'orgue de\nM. Desmet au Conservatoire, nous empruntons au XXme Siècle les lignes\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3024, "texte": "  114                              DUREN DAL\n\n\n  suivantes : « L'œuvre la plus importante du récital était la sonate en sol\n  mineur d'Edgar Tinel. Composition d'une tenue superbe, d'une écriture\n sobre et puissante, d'une architecture et d'un style pleins de noblesse. La\n  mélodie lumineuse de l'Andante forme le plus heureux contraste avec les\n idées énergiques que développent les deux allegros. M. Desmet a mis dans\n l'exécution de cette page maîtresse beaucoup de dévotion, de souplesse et\n de clarté.\n    » On a goûté aussi les habituelles qualités de technique et le jeu toujours\n sérieux et probe de l'excellent professeur dans la fugue en ré de Bach, le\n deuxième Choral de Franck et les petites pièces du VIIe et du VIIIe siècle dont\n la réunion formait un ensemble fort intéressant au point de vue historique; le\n « Preambulum » de Frescobaldi (on dit que ce génial artiste fut organiste à\n Saint-Rombaut de Malines en 1607), le pittoresque Noël de Daquin, le\n Choral de Scheidt y furent surtout remarqués. »\n\n                                          *\n\n   La séance de musique ancienne donnée par l'excellent quatuor vocal\nHenry Carpay à la salle Sainte-Elisabeth a obtenu son succès habituel. Le\nprogramme intéressant et suggestif, composé d'oeuvres datant des XVIe, XVIIe\net XVIIIe siècles, a été exécuté avec une compréhension parfaite sous la direc-\ntion intelligente de M. Carpay. Les artistes qui prêtaient leur concours à cette\naudition musicale ont recueilli des applaudissements mérités : M me Mahy-\nDardenne a chanté d'une jolie voix claire et souple des Menuets et des Pastou-\nrelles empreints d'un délicieux archaïsme. Mlle Ewings a joué des pièces pour\nclavecin avec un art plein de délicatesse, et M. Van Neste, un violoncelliste\nde talent, a interprété expressivement sur la viole de gambe des compositions\nde Forqueroy et de Caix d'Hcrvelois (XVIIIe siècle). L'auditoire a paru goûter\nbeaucoup cette musique du passé, tour à tour naïve, mélancolique ou senti-\nmentale et il a ovationné le quatuor Carpay et son chef distingué.\n\n\n                                      *       *\n\n   Paderewski a réapparu à Bruxelles où ses premiers triomphes, qui datent\nde l'année 1888, fondèrent sa réputation. Sa dernière visite dans notre capitale\neut lieu en 1899, et alors il donna deux concerts, l'un à la Grande-Harmonie,\ntrahissant de la fatigue, l'autre à la Monnaie où il joua de façon incompa-\nrable, notamment le Concerto en fa mineur de Chopin. Paderewski a ce\npoint de commun avec beaucoup de grands artistes, qu'il n'est pas toujours\négal à lui-même Si, lors de son dernier récital du 29 janvier au théâtre de\nla Monnaie, il a manifesté quelque nervosité et quelque manque de pondéra-\ntion dans le Prélude et la Fugue de Bach, si son exécution de la Sonate Op.\n 109 de Beethoven fut un régal de sonorités et de limpide ciselure où l'on eut\ntoutefois souhaité une affirmation plus souveraine et un rayonnement plus\nintense de la pensée géniale du maître, la critique n'a plus, de réserves à faire\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3368, "texte": "                             CHRONIQUE DU MOIS                                     115\n\n\npour le reste du programme où Paderewsky s'est montré en pleine possession\nde ses merveilleux dons de coloriste, de virtuose souple et brillant.\n   La façon primesautière dont son imagination conçoit et dont ses doigts\nréalisent le Carnaval de Schumann est un modèle à suivre pour tous les\npianistes et il semble difficile d'en rendre l'inspiration exquisement mobile,\nchatoyante et protéiforme avec plus de grâce, de verve et de finesse. Une\ninterprétation héroïquement émouvante de la Sonate en si bémol mineur de\nChopin figurait aussi parmi les grandes impressions du récital. Paderewski\nest un des rares grands pianistes qui aient le culte de Chopin. Quand il\ninterprète les œuvres du maître polonais, c'est avec ferveur et adoration et\nc'est pourquoi il y est toujours si original, personnel et pénétrant. Tandis\nque la généralité des virtuoses célèbres ne peuvent jouer du Liszt sans\nrépandre sur leur auditoire un sentiment de vague effroi, Paderewski le fait\navec une élégance, une simplicité, une subtilité aérienne et scintillante qui\nmettent à l'aise et charment sans inquiéter. Tel il parutdans unegracieuse étude\ndu maître hongrois, fleurie de traits ailés et cristallins, puis dans la plus difficile\net la moins intéressante des rhapsodies de Liszt, celle qui porte le n° 10, où il\nrit preuve d'une surprenante dextérité. Le grand pianiste polonais, rappelé et\nacclamé sans fin par un public enthousiaste, se prodigua alors avec une\ngénéreuse munificence, se montrant alternativement sous ses deux aspects de\npoète charmeur et de virtuose étincelant, dans une série de pièces parmi\nlesquelles nous citerons les études en fa et en sol bémol, la valse en ut dièze et la\npolonaise en la de Chopin, la magnifique transcription que Liszt a écrite pour\nle piano de la Mort d'Yseult, etc., etc.\n\n                                          *\n                                         * *\n\n   Les concerts intéressants sont si nombreux en ce moment de l'année qu'il\ndevient difficile, en cette revue où la place nous est mesurée, de parler\nde chacun en détail.\n   Nous mentionnerons le grand succès obtenu par deux charmantes artistes,\nMlle Schellinx et M lle Rollet clans un concert qu'elles ont donné à la salle de\nla rue Allard. Nous avons souvent fait ici l'éloge de Mlle Schellinx dont à\nchaque audition nouvelle le talent s'affirme avec plus d'éclat. Elle a joué\nnotamment un ravissant concerto de Viotti, la pièce la plus importante de son\nprogramme, dans lequel elle a déployé une maîtrise technique et en même\ntemps une verve chaleureuse et un sentiment poétique qui ont enchanté l'au-\nditoire. On l'a aussi acclamé dans une sonate de Tartini qu'elle a joué avec\nM. Minet dont les accompagnements sont toujours si justement appréciés, puis\ndans des œuvres de Schumann, de Saint-Saëns, de Chabrier, où la délicatesse\naffinée de sa compréhension et la brillante souplesse de son jeu ont triomphé\ntour à tour. Mlle Rollet, dont la voix a singulièrement gagné en ampleur et en\npuissance, a fait admirer son intelligence artistique et la beauté de sa\ndiction expressive et colorée dans des œuvres modernes du XVIIIe siècle, puis\ndans des œuvres modernes de Duparc, Bréville, Debussy. Une mention\nspéciale pour le Colibri de Chausson, qu'elle nuance avec un charme infini.\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3112, "texte": " 116                              DURENDAL\n\n\n    Le récital de M. Marcel Laoureux avait attiré un public nombreux qui a\n fait au sympathique artiste un légitime succès. M. Marcel Laoureux figure\n incontestablement parmi les élèves qui font honneur à l'enseignement de\n M. Arthur De Greef. Interprétation probe, réfléchie, respectueuse des œuvres.\n Technique châtiée, solide et brillante. Grande aisance dans les traits qu'il\n égrène avec clarté et délicatesse. Il a affirmé une partaite maîtrise dans le\n Scherzo en si bémol mineur de Chopin, dans le Scherzo en mi bémol mineur\n de Brahms, a joué dans de fines colorations la Toccata de Debussy et donné\n une interprétation approfondie de la sonate en si mineur de, Liszt où il s'était\ndéjà fait applaudir à l'un de ses derniers récitals. Deux œuvres belges étaient\ninscrites à son programme, un nocture de Gilson, aux harmonies caressantes,\net une intéressante Sonate Fantaisie de Rasse dont nous goûtons surtout la\npremière partie, Andante elegiaco, tant pour la distinction de la pensée que\npour la belle ampleur du développement.\n   Signalons aux séances du quator Chaumont une superbe interprétation du\nquatuor de Franck et du quintette de Schumann, enfin la série si brillante des\nconcerts de la Société Philharmonique, où défilent quelques-uns des plus\ncélèbres virtuoses contemporains. Kreisler y fut prestigieux dans le Concerto\nen ut majeur de Vivaldi et dans un caprice de Paganini. Mme Teresa Car-\nreno n'avait plus paru à Bruxelles depuis quelque vingt ans. Cette pianiste,\npersonnalité de premier plan, joue noblement, sincèrement, avec tout son\ncœur de grande artiste, marquant chaque œuvre interprétée d'une empreinte\nbien à elle, parfois discutable, comme dans l'Appassionnata et le Prélude de\nla Goutte d'eau, mais reflétant toujours une conception personnelle et\noriginale heureusement servie par un toucher exquis, par toute une palette de\nsonorités riches et veloutées. Elle fut particulièrement remarquable dans son\ninterprétation majestueuse de la Polonaise en la bémol de Chopin et des\nmonumentales études symphoniques de Schumann, phrasa en véritable poète\nle Nocturne Barcarolle de Chopin en sol majeur, détailla avec une souplesse\nailée et digne de Francis Planté l'étude en sol bémol du même auteur, situa\ndans des demi-teintes de rêve l'Impromptu en sol majeur de Schubert, joua\navec autant de grâce que de simplicité une des Soirées de Vienne de Schu-\nbert-Liszt où elle fit luire des traits d'un perlé délicieux.\n\n                                                   G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n                                     * *\n\n   Le récital annuel donné à la Grande-Harmonie par le distingué pianiste\nSidney Vantyn a remporté un vif et légitime succès. Les sérieuses qualités\ndu brillant virtuose se sont affirmées cette fois avec plus d'autorité et plus\nd'éclat que jamais. Son interprétation de la Sonate en mi majeur (op. 109) de\nBeethoven fut tout à fait remarquable d'intelligence, de finesse, de sentiment\nou de fougue, suivant les divers mouvements; les passages d'énergie surtout\nfurent exécutés de main de maître.\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3477, "texte": "                              CHRONIQUE DU MOIS                                      117\n\n\n  On en peut dire autant du terrible Roi des Aulnes de Schubert-Liszt,\ncasse-poignet dont l'exécution fut absolument magistrale.\n  Selon sa louable habitude, M. Sidney Vantyn avait inscrit à son pro-\ngramme quelques noms nouveaux, dont quelques-uns sont à peine connus en\nBelgique. Parmi ces morceaux inédits, nous avons admiré, pour leur déli-\ncatesse, leur sentiment exquis et leur grâce mélodique, deux petites fantaisies\nde Mme Coubarini-Anselmi, que M. Vantyn a rendues avec un sens parfait des\nnuances.                                                              F. A.\n                                      * *\n   S o c i é t é i n t e r n a t i o n a l e de m u s i q u e . — Elles furent supérieure-\n ment intéressantes, les deux séances démonstratives de la gymnastique ryth-\n mique organisées à la Grande-Harmonie, sous les auspices de la S. I. M.,\n par Mlle Berthe Roggen. Celle-ci, élève de Jacques Dalcrozc, diplômée après\n plusieurs années d'études à Hellerau, à l'institut fondé par l'initiateur de\ncette technique nouvelle, a créé à Bruxelles une école fondée sur les mêmes\nprincipes, et elle avait convié un nombreux public à en apprécier les premiers\nrésultats.\n   Les séances étaient précédées d'une attachante causerie de M. Ch. Del-\ngouffre qui, avec élégance et précision, a initié l'auditoire à l'histoire de la\ngymnastique rythmique et en a indiqué le but. Il est particulièrement ingrat,\npour un conférencier, d'entretenir le public de notions qui lui sont complète-\nment étrangères et M. Delgouffre y a parfaitement réussi. Nous n'entrerons\npas dans le détail des exercices qui ont suivi et qui furent d'un profond\nintérêt. En somme, ils peuvent se ramener à deux principes : 1° raffinement\ndu sens rythmique, permettant aux élèves de maîtriser parfaitement les diffi-\ncultés de tous genres du rythme, de l'accent et de la norme générale qui en\nrésulte : la mesure; et l'on sait si ces éléments primordiaux de l'interprétation\nmusicale sont négligés des amateurs — et même des autres; 2° une division\nde la volonté donnant aux élèves la faculté de diriger simultanément des\ngroupements différents de valeurs : battre la mesure à deux temps d'un bras,\nà trois temps de l'autre, etc. (on y joint, chez les élèves plus avancés, la\nconduite simultanée de ces mêmes divisions dans le même temps, comme dans\nle « trois pour deux », qui oppose tant de difficultés aux débutants). Tous ces\nexercices, dont un grand nombre furent improvisés, ont été admirablement\nexécutés. Il est tout de même déroutant, et assez humiliant, pour des profes-\nsionnels adultes, de devoir se reconnaître incapables d'exécuter telle figure,\ntelle combinaison réalisée, avec aisance et grâce, par des bambins de six ou\nsept ans : et cependant, ceci n'est que l'exacte expression de la réalité. Quant\naux avantages de divers ordres qui résultent de ces exercices au point de vue\nde l'éducation musicale comme à celui de l'intelligence elle-même, à la force\nde concentration et à la faculté de division de la volonté qu'ils confèrent\naux élèves, il est inutile d'y insister.\n   On a fait à M. Delgouffre, à Mlle Roggen et à ses élèves le plus vif succès.\nEt ne' négligeons pas de signaler les improvisations élégantes de M. .J. Jongen\nqui, au clavier, a rehaussé de son talent la grâce plastique des mouvements.\n                                                                        E. Cl.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-009", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 118, "page_fin": 120, "titre_corps": "Chronique du mois : Les salons d’art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Salons d'irt Le XXI e Salon du Cercle", "ancre_fin": "et près de la nature.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Théâtre du Parc Le Mirage d'Or", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 143, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 78, "fin_caractere_exclue": 3174, "texte": "Les Salons d'irt\n   Le XXI e Salon du Cercle « Pour l'Art ». — Si tous les\npeintres qui travaillent pour l'art songeaient moins au commerce de l'art nous\naurions des expositions autrement intéressantes à visiter. Je me le disais en\nparcourant ce vingt et unième Salon annuel dans les galeries encombrées\nd'une foule élégante.\n   Le nombre des peintres croît sans cesse, leurs œuvres se multiplient de\nfaçon inquiétante, les exhibitions, grandes et petites, sont devenues si nom-\nbreuses que les critiques, pas plus que le public, n'ont le temps de les aller voir\net malgré cela, ou peut-être à cause de cela, les bons tableaux deviennent\nchaque jour plus rares. Cruelle constatation, mais qui s'impose! Ne serait-ce\npas. me disait-on, une revanche du Beau sur le mercantilisme? Peut-être bien.\n   L'art de la peinture ne supporte pas la boutique. Le peintre qui a réussi\ndans un genre, du jour où il veut s'y spécialiser parce qu'il était goûté et\nqu'il se vendait bien, s'immobilise et cesse de progresser. Personne ne\nreproche au pharmacien, inventeur d'une pilule nouvelle, la jouissance et les\nbénéfices de sa découverte mais il est déplorable de voir parmi les artistes\ntant d'hommes de talent ne songer qu'à leur clientèle et à sa drogue préférée.\n   Tel peintre, dont le tempérament se plairait aux sujets graves, n'expose\nque des scènes joyeuses, seules goûtées de la foule. Tel paysagiste qui vou-\ndrait rendre les aspects de l'hiver ou le charme mélancolique d'une journée\npluvieuse aux tonalités délicates, doit s'obstiner dans les effets de soleil parce\nque « ça se vend mieux », un autre peint des petites femmes, c'est d'un place-\nment sûr. Spectacle navrant! Ces malheureux s'efforcent de rire devant le\npublic alors qu'ils voudraient pleurer ! Etonnez-vous que leur rire soit faux et\nleur peinture peu sincère!\n   Aussi les peintres qui travaillent par plaisir se distinguent-ils de loin. Ils\ndétonnent dans la foule des manœuvres, ils donnent la sensation de deux yeux\nfrancs qui vous regardent, ils nous touchent parce qu'ils nous confient leurs\némotions et leurs espoirs, leurs souffrances et leurs enthousiasmes. Ce sont\ndes livres ouverts dont les illustrations n'ont point de texte; c'est à nous\nde le composer.\n   Sitôt que vous entrez dans une salle d'exposition, vous découvrez des phy-\nsionomies ouvertes et des visages fermés. Les « affinités électives » vous\nattirent ou vous écartent; chez l'un NOUS admirez le sens de la ligne, chez\nl'autre l'harmonie de la couleur, tel qui parait sensible ne dispose pas d'une\nscience suffisante, tel autre au dessin précis n'a point le tempérament artiste,\nun grand nombre n'ont rien à nous dire, leur vision, soit inconsciemment,\nsoit pour plaire à la clientèle, rapetisse les choses au lieu de les grandir, ce ne\nsont pas des peintres de naissance, ce sont des peintres de « profession ». Pour-\nquoi s'attarder à leurs œuvres, c'est de la marchandise, elle vaut, une fois\npour toutes, ce que vaut l'outil qui l'a fabriquée, elle ne peut atteindre qu'une\nperfection « de métier », car le pinceau n'est qu'un moyen, tandis que le\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3210, "texte": "                               REVUE DU      MOIS                            119\n\n talent est une force toujours croissante tant que sa pleine mesure n'est\n pas donnée.\n    M. Victor Rousseau est de ceux-là. Il suit une marche ascensionnelle,\n harmonieuse et sûre; il possède son métier, ce qui devient rare; il s'est choisi\n un type qui incarne une vision à lui, très personnelle et très délicate, il nous\ndonne en tout ce qu'il fait, une impression de grandeur et de sérénité\nà laquelle nul ne peut être insensible.\n    Qu'il y a loin de cet art à celui de M. d'Havelose : maîtrise et distinction\n chez celui-là, incohérence et vulgarité chez celui-ci. Voilà bien l'exemple d'un\njeune talent égaré par la clientèle! M. Wolfers continue à façonner de petits\nmorceaux de réglisse aux jambes tendues. C'est par trop sommaire. J'aimais\nmieux le joli groupe des « Heures ». Pourquoi ont-elles sitôt passé?\n    Et la peinture? Tâchons de n'en pas dire trop de mal, car le Salon « Pour\nl'art « est un de ceux qui « pour la recette « est des mieux cotés.\n   J'ai vu les dames s'émerveiller devant les Lynen et les peintres s'attarder\ndevant les Oleffe. C'est, avec les peintres, que j'admire. Il y a des réserves à\nfaire, incontestablement. Cette absence, voulue ou non, de dessin, est déses-\npérante, j'en conviens. Mais quel œil, quel goût — oui, Mesdames — et\nquelles harmonies. Du bleu, du rouge et du noir, jetés sans avoir l'air d'y\ntoucher, comme en jouant. Des natures-mortes, un effet de neige peints avec\njoie, librement dans une note bien moderne. C'est débordant de vie et c'est si\n vrai, quand on y regarde bien.\n   On riait aux éclats devant les Van de Wœstyne parce qu'un horrible\nhomme tordait sa lèvre molle sur une tasse de chocolat, mais on oubliait\nd'aller voir, à quelques pas de cette caricature, le grand dessin d'une si belle\nvenue, montrant une mère et son enfant serré sur sa poitrine. C'était d'une\nbeauté si achevée, d'une noblesse si saisissante, d'une vision si personnelle\ndans le sujet qui a peut-être été le plus exploité, qu'il n'était pas possible de\nne pas s'y arrêter et de ne pas se taire, ému.\n   M. C. Lambert peint toujours avec fougue, mais il est temps qu'il aban-\ndonne les bains de mer et les baigneuses, il a suffisamment barbotté au bord\nde l'eau, qu'il revienne à terre et nous peigne, comme autrefois, quelques\nbeaux paysages, nous lui en sauront gré.\n   M. Van Holder a bien travaillé depuis le dernier Salon. Sa grande composi-\ntion est une œuvre importante et bien menée, pleine de qualités. On ne peut\npas mieux disposer ses personnages ni mieux leur distribuer la lumière, ils\nsont vivants, cette fois, et bien dans l'air. La touche reste encore un peu\nlourde, la couleur un peu savonneuse mais il y a progrès incontestable.\n   M. Fabry, artiste notable, fait de la peinture décorative d'un rouge déplai-\nsant mélangé d'horribles jaunes. C'est d'une harmonie douteuse. Faut-il\npeindre ainsi toute sa vie, sous prétexte qu'on est décorateur? Je ne le\ncrois pas.\n   Les René Janssens, les Viandier, les Michel, les Binard, les Coppens... etc.,\nvalent ce qu'ils valent toujours, ils ne nous causent ni surprise, ni déception,\nil semble qu'on les ait tous déjà vus.\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2429, "texte": "120                                DURENDAL\n\n\n   On expose trop, voilà le grand mal ! Durant six mois de l'année, Bruxelles\net la province sont noyées sous un flot de couleur. Au Cercle Artistique passent\nneuf artistes chaque mois avec une trentaine de toiles chacun : soit trois mille\nnuméros par an. Les cercles qui s'abritent au Musée moderne y produisent\ncinq mille œuvres gravées, dessinées ou peintes. Les petites salles d'exposition\nne désemplissent pas. Le Salon du Printemps réunit cinq cents chefs-d'œuvre\nà chaque saison nouvelle. Rien qu'à Bruxelles, on peut évaluer à quatorze ou\nquinze mille le nombre de tableaux exposés annuellement. C'est un signe des\ntemps! La quantité ne fait que croître mais la qualité diminue, ceci explique\ncela mais n'en console point, hélas !\n\n\n\n\n      L'Exposition Henri Anspach au Cercle Artistique. —\nA la bonne heure! Voilà quelqu'un qui peint pour le plaisir de peindre\ncomme chantent les bergères pour le plaisir de chanter.\n   M. Anspach a compris le charme de l'Ardenne qui ne réside pas seulement\ndans le détail souvent exquis des habitations ou la coloration d'une « haid »\nschisteuse, mais que dégagent par-dessus tout les grands horizons noyés de\nbrume, les plateaux balayés par les vents d'ouest, les vallées aux silences\ngrandioses troublés par la plainte des ruisseaux. M. Anspach a dû passer là-\nbas de longues heures à savourer le jeu divin de la lumière, à écouter les mur-\nmures du vent dans les sapinières silencieuses, à se griser de l'acre parfum des\nbrises toutes chargées des baisers de la bruyère, je gage qu'en face de ces\ngrandes solitudes il a tressailli parfois d'ivresse heureuse et pleuré aussi, saturé\nde mélancolie, sa peinture me l'a dit beaucoup mieux qu'il ne l'eût fait lui-\nmême. Elle est sincère.\n   Il voit l'Ardenne éclatante, enveloppée d'une atmosphère chaude et dorée,\nles vallées noyées dans la vapeur lumineuse des beaux jours d'été, il note ces\neffets d'une main très habile servie par une vision délicate. Ses fusains, pleins\nde charmes, ont de surprenantes ressources. M. Anspach, avec ses dons de\npeintre et de dessinateur, peut, en élargissant son métier, prétendre à une\nbonne place dans notre pléiade de paysagistes. Nul doute qu'il n'y arrive en\n  persévérant dans sa voie, loin de la « boutique » et près de la nature.\n                                                                        R. G. G.\n\n\n                              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-010", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 120, "page_fin": 122, "titre_corps": "Chronique du mois : Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Anzel", "ancre_debut": "Théâtre du Parc Le Mirage d'Or, pièce en un acte", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 147, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 2429, "fin_caractere_exclue": 2812, "texte": "Théâtre du Parc\nL e M i r a g e d ' O r , pièce en un acte de MM. MAURICE GEORGES\n  et JEAN REDAN. — La Maison aux Chimères, pièce en trois\n  actes de MARG. DUTERME.\n  Le second spectacle belge débutait par un acte de deux jeunes inconnus,\net l'apparition sur l'affiche de noms totalement ignorés prêtait à cette\nsoirée un vif intérêt de curiosité. MM. Maurice Georges et Jean Redan\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3466, "texte": "                              REVUE     DU   MOIS                           121\n\n\n\nn'ont nullement déçu l'attente du public. Leur pièce fut écoutée avec une\nsympathie attentive et émue. En dépit de quelques longueurs et de certaines\ninexpériences, cet acte est substantiel, solide, bien pensé et clairement écrit;\nil dépasse de loin la portée des ordinaires levers de rideau qui ne sortent guère\ndu pastiche facile ou du banal marivaudage; et ses gaucheries, toutes natu-\nrelles chez des débutants aussi jeunes, puisque MM. Georges et Redan n'ont\npas 5o ans à eux deux, ces gaucheries ne les empêchent point d'avoir fait une\nœuvre de valeur qui révèle dans l'ensemble une connaissance très sûre du\nmétier dramatique. Bref, le Mirage d'Or est, pour la scène belge, une bril-\nlante promesse ; nous souhaitons que les auteurs la tiennent un jour, et ce\nn'est pas sans impatience que nous attendons l'œuvre nouvelle où leurs\nqualités mûriront. Un coup d'essai comme celui-là autorise de grandes espé-\nrances : puissent MM. Georges et Redan les réaliser bientôt!\n   La pièce de résistance de cette seconde soirée du Théâtre national, la\nMaison aux Chimères, était signée du nom deMlleDuterme, qui n'est plus une\ninconnue, puisque sa première comédie, primée à un concours du Thyrse,\nfut applaudie à l'Alcazar, tandis qu'une autre de ses œuvres avait la fortune\nplus rare d'être jouée à Paris.\n   La Maison aux Chimères — comme son titre, qui est beau, suffit à l'in-\ndiquer — sort délibérément aussi de la banalité courante. Le sujet, les person\nnages, le style du dialogue, la conduite de l'action, n'ont ici rien de convenu.\nC'est dans l'âme des héros que se noue et se dénoue ce drame psychologique;\net s'il s'extériorise, c'est en paroles discrètes, nuancées, comme fuyantes, en\ngestes simples et « quotidiens », mais derrière lesquels se développe tout un\ninfini de mystère que l'auteur nous suggère à peine. Et certes, s'il y a une\nformule à quoi se puisse rattacher cette pièce étrange et profonde, c'est la for-\nmule ibsénienne, qui est, si l'on y pense, bien plus proche de la vie et bien\nplus frémissante que les grands drames violents qu'on nous sert aujourd'hui\nsous prétexte de vérisme.\n   Ibsen; oui, sans doute, j'ai pensé à lui en voyant cette pièce; mais elle\nm'évoqua Bernard Shaw aussi. Je me souviens d'avoir entendu, il y a\nquelque cinq ans déjà, et dans ce même théâtre du Parc, une comédie fort\nsingulière, fort intéressante au surplus, due au dramaturge irlandais; il y\navait, dans cette Candida, un jeune homme farouche et charmant, hanté de\nsuggestions morbides, très amoureux et un peu fou, qui ne laissait pas, si je\nne me trompe, de présenter quelque ressemblance avec le petit Michel\nLagrange, Chérubin maladif et assez inquiétant qui traverse comme un rêve la\nMaisonaux Chimères... D'ailleurs, Mlle Duterme n'aurait même pas vu la pièce\ndu « Molière du XXe siècle » (c'est ainsi qu'un traducteur, manquant du sens\nde la mesure, appelle M. Bernard Shaw) que je ne m'en étonnerais pas. L'his-\ntoire littéraire est féconde en analogies de l'espèce et en rencontres inopinées.\nEt je n'ai cité ce souvenir, assez imprécis au demeurant, qu'afin de mieux\nmarquer le modernisme aigu de la Maison aux Chimères.\n   Le héros véritable de l'œuvre n'est pas, du reste, cet Eliacin énigmatique et\ndélicieux : c'est Juste Magnier, son maître et son père adoptif, le grand Juste,\nsurhomme dont le rayonnement éclipse ou absorbe tous ceux qui l'approchent,\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2357, "texte": "122                              DURENDAL\n\n\n--- Juste, ce pétrisseur d'âmes, qui prétend mener les autres et ne sait pas, le\npauvre homme, se conduire lui-même, en proie qu'il est aux chimères.\n M\"\" Duterme a trouvé, pour définir ce caractère, beaucoup plus fréquent\nqu'on ne rroirait, des notations exquises de sure délicatesse, de rinesse\ndistinguée et de sobriété; et ce portrait en grisaille, ébauché en quelques\ntraits, est d'une vérité frappante.\n   Bref, si la Maison aux Chimères dédaigne les ficelles profitables des\ndrames qui attirent les grandes l'ouïes, nous nous trouvons ici en présence\nd'une belle œuvre; et cette pièce à quatre personnages, où les coups de\nthéâtre sont absents, est animée d'un bout à l'autre d'une vie, d'une pas-\nsion, d'un mouvement, qui, pour rester toujours contenus, n'en sont pas\nmoins vrais et intenses. L'art de Mlle Duterme a une distinction charmante et\nune noblesse raffinée.\n   La Maison aux Chimères, pièce belge, fut montée au théâtre du Parc avec\ntous les soins désirables, et l'interprétation mérita les éloges d'un public\nexigeant. M. Brousse, en Michel Lagrange, lut excellent. M. Marey joua\nfort intelligemment le rôle de Pascal Magnier, et M. Gournac sut tirer parti\ndes maigres ressources du rôle de Joris, tandis que Mme Jane Borgos donnait\nà celui de Solange de l'autorité et du charme.\n   Dans le Mirage d'Or, on avait remarqué MM. Blancard et Hébert, et,\ndans le rôle de Jeannine, Mlle Mary Le Roy, très gracieuse et sympathique.\n                                                             FRANZ ANZEL.\n\n                                       *\n\n\nL e M o n d e où l'on s'ennuie, pièce d'EDOUARD PAILLERON.\n   La Souris avait permis aux habitués du Parc d'admirer une ingénue qui\navait séduit tout le monde par un jeu sans convention, intelligent, personnel\net rempli de vérité. M. Reding a profité de cette aubaine, rare entre toutes,\npour reprendre le Monde où l'on s'ennuie, où Mlle Hélène Lefèvre fut, si\npossible, plus charmante et plus vraie encore. Le grand succès de la soirée fut\npour elle, et à juste titre. Mais Mme Angèle Renard sut, en duchesse de\nRéville, mériter de chaleureux applaudissements, car elle avait été parfaite de\nnaturel et de gaieté, et la jolie Marie Le Roy, en sous-préfète, a plu beaucoup,\nce qui ne changeait rien à ses habitudes !                    FRANZ ANZEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-011", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 123, "page_fin": 126, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES                                            +        EMILE FERMAUD.collabor", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 150, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 1751, "texte": "NOTULES\n\n\n\n                                        +\n       EMILE FERMAUD.collaborateur de notre revue, vient de\n     mourir, à Montpellier, à l'âge de 52 ans. Il passa la plus\n     grande partie de sa vie en Espagne, à Madrid où l'appelaient\n     ses fonctions. Très au courant de la littérature espagnole\n     qu'il étudia à fond, il nous donna plusieurs fois, on se le\n     rappelle, des études du plus haut intérêt sur le théâtre\n     espagnol. Son intention était de réunir plus tard toutes ces\n     études en volume. La Providence, hélas ! en décida autre-\n     ment. Il fut obligé dans les derniers temps de quitter\n     Madrid et d'abandonner les fonctions qu'il y occupait â\n     cause du mauvais état de sa santé. Il était Français. Il se\n     retira à Montpellier où il vient de mourir. Nous présentons\n     à Mme Fermaud et à toute sa famille nos plus sincères et\n     chrétiennes condoléances.\n\n\n\n                                         *\n\n  Société des A m i s         d e l a m é d a i l l e . — L'assemblée générale\ntriennale, toutes sections réunies, de la Société hollando belge d t s Amis de\nla médaille d'art s'est tenue le d i m a n c h e 16 février, à 11 heures, au Palais\ndes Académies. La réunion était extraordinairement nombreuse, nous cite-\nrons parmi les m e m b r e s présents : M M . le comte d'Arschot, le comte de\nLimburg-Stirum, de Sloppelaar, Sassen, le baron Kervyn de Lettenhove,\nLambotte, G o d y , J o s . Casier, directeur général de l'Exposition de Gand ;\nDevreese, Buls, De Bavay, le baron Prisse, E. W i e n e r , et parmi les artistes\nSamuel, E . Du Bois, A. Michaux, L. Dupuis, Bonnetin, Wissaert,\n Le Croart, J o u r d a i n , De Smeth, Vermeulen, T h e u n i s , etc., etc.\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3092, "texte": "124                                    DURENDAL\n\n\n   E n l'absence du président, M. Aug. Sassen, malade, et des deux vice-\nprésidents, M. van Kerkwijk, conservateur en chef du Cabinet des médailles\nde La Haye et secrétaire de la Section hollandaise, occupait le fauteuil de\nla présidence.\n   E n un excellent rapport, M. D e Breyne, secrétaire général, résuma\nl'activité de la Société en ces trois dernières années et la part prise par elle\ndans l'institution des salons internationaux de la médaille aux expositions de\nBruxelles et de G a n d . Au sujet du dernier de ces salons, M. de W i t t e\nannonce que le succès en est assuré et que plus de deux cents médailleurs\nde tous les pays y p r e n d r o n t p a r t . Ce succès témoigne combien il avait\nraison de réclamer pour la médaille, aux expositions, un local i n d é p e n d a n t\nde celui de la sculpture et u n e complète autonomie.\n   L'assemblée a procédé ensuite à l'élection du bureau central de la Société.\nM. de W i t t e , déjà président de la section belge, a été élu, par acclamation,\nprésident de la Société et M. van Kerkwijk, secrétaire général. De n o m -\nbreuses médailles frappées par les maisons F o n s o n , Fisch et Michaux ont\ncirculé parmi les membres et un joli jeton de présence au buste de M. Léo-\npold W e r n e r , modelé par M. L . De Smeth, leur a été remis.\n\n\n                                            * *\n\n   Exécution des «Béatitudes» de César Franck. — Dimanche\n9 mars 1913, à 2 h. 1/2, aura lieu à Anvers, en la grande salle de la Société\nRoyale d ' H a r m o n i e (rue d'Arenberg), sous la direction de M. L o d . O n t r o p ,\net par les soins de la Société des Concerts de Musique Sacrée, l'exécution\ndes B é a t i t u d e s pour soli, chœur, orgue et orchestre de C é s a r F r a n c k .\nSolistes : M m e J. C a m p r e d o n , s o p r a n o (Paris); M m e Marie O n t r o p , mezzo\n(Anvers); M. A. L h e u r e u x , ténor (Bruxelles); M. F . Ansseau, ténor (Bru-\nxells); M. H . Albers, basse ( P a r i s ) ; M. L . F r o e l i c h , basse (Genève).\n   L e Comité engage les intéressés à réserver le plus tôt possible les places\nqu'ils désirent, cette exécution faisant prévoir u n e affluence considérable.\n   L a vente de billets d'entrée au contrôle ne peut être garantie.\n   Prix des places : P l a c e réservée (numérotée) 6 francs. — P r e m i è r e\n4 francs. — Seconde (galeries-bas-côtés) 3 francs. — Troisième (galeries-\nétages) 2 francs.\n   Samedi 8 mars, à 4 h. 1/2 : répétition générale. — Billet d'entrée : 2 francs.\n   A partir du 1er mars on p o u r r a faire numéroter gratuitement les billets\npour les places réservées, chez M. Faes, rempart Sainte-Catherine, 73,\nAnvers.\n   Les personnes, étrangères à la ville, peuvent faire numéroter leurs billets\n(places réservées) en les adressant à l'administrateur de la Société, M. Jules\nBoelaerls, Marché-Saint-Jacques, 11, Anvers, qui les renverra d û m e n t\nnumérotés.\n   L e s billets sont en vente à Bruxelles, chez M M . Breilkopf et H ä r t e l ; à\nGand, chez MM. Beyer; à L i é g e , chez Mme veuve Muraille; à Bruges, chez\n"}, {"page_pdf": 152, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2725, "texte": "                                    NOTULES                                    125\n\n\nM. Van Marcke; à Louvain, chez M. Versluys, rue de la Station, 45; à\nMalines, chez M. Loret, rue Conscience, 52; à Saint-Nicolas, chez M. Joris,\nrue de la Station; à Anvers, chez les principaux marchands de musique ou\nchez l'administrateur de la Société M. Jules Boelaerts, Marché-Saint-\nJacques, 11, Anvers.\n\n                                       * '*\n\n    L e S a l o n d e l a L i b r e E s t h é t i q u e s'ouvrira le samedi 8 mars,\nà 2 heures.\n   Parmi les peintres belges invités à prendre part au Salon de la Libre Esthé-\ntique, réservé cette année aux interprétations du Midi, figurent Mlle A. Boch,\nMM. Ch. Hermans, Van Rysselberghe, Lemmen, G. Buysse, G. Morren,\nA. Lantoine, E. Boch, Van den Eeckhoudt, etc. Un choix de tableaux de\npeintres étrangers, dont nous publierons prochainement la liste, complétera\ncet attrayant ensemble.\n   La section de sculpture groupera des œuvres inédites de Mlle Bender, de\nMM. V. Rousseau, J. Gaspar, Rik Wouters, Marcel Rau, etc.\n   Outre les œuvres des artistes belges, le Salon de la Libre Esthétique grou-\npera un ensemble d'interprétations de sites provençaux par E. Boudin\n(Antibes), P. Cézanne (Aix-en-Provence), V. Van Gogh (Arles), H.-E. Cross\n(Saint-Clair) et par MM. Claude Monet (Antibes), A. Guillaumin (le Trayas)\net A. Renoir (Cagnes). Le Midi sera évoqué en outre par un choix de\ntableaux et aquarelles de Mmes L. Cousturier et Y. Detraux, de MM. A.\nAndré, L. Bausil, P. Bonnard, S. Bussy, Ch. Camoin, M. Denis, L. De\nTroy, G. d'Espagnat, R. Fornerod, O. Friesz, F. Jourdain, P. Laprade,\nH. Lebasque, A. Lepreux, A. Lombard, H. Manguin, A. Marquet, J. Peské,\nC. Reymond, K.-X. Roussel, H. de Saint-Jean, P. Signac, A. Urbain,\nL. Valtat et A. Wilder. Programme neuf, qui excite parmi les artistes et\ndans le public une vive curiosité.\n   Des auditions de musique nouvelle seront données par la Libre Esthétique\ntous les mardis (à l'exception du mardi de Pâques). Les interprètes seront,\nentre autres, Mme J. Bathori-Engel, Mme M.-A. Weber-Delacre, Mlle M. Rollet,\ncantatrices; Mlle Georgette Guller et M. E. Bosquet, pianistes; M. Georges\n Pitsch, violoncelliste; les compositeurs J. Jongen, Poldowski, Théo Ysaye;\nle Quatuor Chaumont, le Quatuor Zimmer, etc.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   L ' E d i t i o n p o p u l a i r e (bimensuelle) vient de publier un nouveau\npetit volume très intéressant :\n  Une tournée en Russie. Une campagne dans les Balkans, par le\nPrince de Ligne, avec notice par ALFRED DUCHESNE. En vente au prix de\ni5 centimes. — Rappelons que l'abonnement est de 4 fr. 50 pour vingt-quatre\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2760, "texte": "126                              DURENDAL\n\n\nnuméros (chaque numéro constitue tout un livre en petit format) par an.\nS'adresser à l'éditeur Mertens, 21, rue de l'Industrie, Bruxelles.\n\n\n\n  Accusé de réception :\n   ART : Lucas de Leyde, par N. BEETS. Vol. illustré. Collection: Les grands\nartistes des Pays-Bas (Librairie Van Oest, Bruxelles et Paris). — Les artistes\nwallons, par L. CLOQUET. Vol. illustré (idem). — Guillaume Charlier, par\nSANDER PIERRON. Vol. illustré. Collection : Les artistes belges contempo-\nrains (idem). — Les peintres de portraits, par PAUL LAMBOTTE. Vol. illustré.\nCollection de l'art belge au XIXe siècle (idem). — Portraits        d'infantes,\nXVIe siècle, par LOUISE ROBLOT. Volume illustré. Etude iconographique\n(idem). — Trésor de l'art belge au XVIIe siècle. Mémorial de l'exposition\nd'art ancien à Bruxelles en 1910, t. II. Beaux-arts, arts appliqués, milieu\nsocial. Vol. illustré (idem).\n   L I T T É R A T U R E : Millevoye, par PIERRE LADOUÉ (Paris, Perrin). —\nLes quatre Evangiles (2e partie), par le comte TOLSTOÏ. Traduction de\nBIENSTOCK, t. XXII des œuvres complètes (Paris, Stock). — J.-K. Huys-\nmans, par HENRI BLANDIN (Paris, Maison du Livre). — J.-K.           Huysmans\net le Satanisme, par JOANNY BRICAUD (Paris, Chacornac). — Lamennais, sa\nvie et ses doctrines, t. III. L'éducation de la démocratie, par CHARLES BOU-\nTARD (Paris, Perrin). — Anthologie des écrivains belges, FERNAND SÉVERIN\n(Bruxelles, Association des Ecrivains belges).— La magnificence de l'Eglise,\npar PAUL L O E W E N G A R D (Paris, Perrin).\n  MUSIQUE : Auber, par CHARLES M A L H E R B E ; Glinka, par M. CALVO-\nCORESSI; Haendel, parMiCHEL BRENET.— 3 vol. illustrés. Collection : Les\nmusiciens célèbres (Paris, Laurens).\n   POÉSIE : Les chrysanthèmes, par HENRI HERLEMONT (Paris, Le Beffroi).\n— Les roses du Valois, par GEORGES DUCROCQ. (Paris, Belle Edition). —\nL'âme sans miroir, par SYLVAIN ROYE (Paris, Figuière). — Reliquiae, de\nCHARLES D U L A I T (Bruges, St-Catherine Press).\n   ROMANS : Monsieur Honoré, par EDMOND GLESENER (Bruxelles, Asso-\nciation des Ecrivains belges). — La bruyère en feu, par LOUIS WILMET.\nIllustré par Wante (Bruxelles, Lamberty). — La race immortelle, par RENÉ\nMILAN (Paris, Plon). — Ialina, par A. GARENNE (idem). — Le coffre aux\nsouvenirs, par LOUIS DUMONT-WlLDEN (Bruxelles, Librairie Moderne). —\nL'amour rôde. La mort fait le guet, par GUILLAUME G.VULÈNE (Paris,\nPerrin). — La colline inspirée, par MAURICE BARRÉS (Paris, Emile Paul).\n  T H É Â T R E : Miquel Manara, par O.-N. MILOSZ (Paris, Ed. de la Nou-\nvelle Revue française).\n  VARIA : Le problème biologique, par EUGÈNE LEVY (Paris, Perrin). —\nLa vie compliquée, par FERNAND NICOLAY (idem). — Belgique et Alle-\nmagne, par INTEGER (Bruxelles, Féron).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison02-012", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 127, "page_fin": 128, "titre_corps": "La rosserie de la reine Pédauque", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Grand Rossard", "ancre_debut": "La Rosserie de la Reine Pédauque LE PRIX QUINQUENNAL A qui sera-t-il", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 154, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 3670, "texte": "La Rosserie de la Reine Pédauque\n\n  L E PRIX QUINQUENNAL       — A qui sera-t-il   celles qui... Montyon en France, Nobel\nattribué? Cela passionne l'opinion pu-           en Norvège       M me Maeterlinck était la\nblique.                                          première Européennequi confrontât Helen\n   Le jury — composé de MM. Picard,              Keiler. Ce miracle des hommes avait\nFrancotte, Gilbert, Daxhelet, Doutrepont         échappé aux yeux distraits de Jules Huret\n— ayant dressé consciencieusement une            et de Paul Bourget durant les voyages\nliste de vingt-six noms de concurrents           d'études dont ils rapportèrent de si inté-\nparmi lesquels s'exercerait son choix a          ressantes observations. »\ncommencé les éliminations d'usage.                  (Note du Rossard : Les notes sur l'Amé-\n   Il a écarté M. Carton de Wiart, parce         rique de M. Bourget, intitulées Outre-Mer\nqu'il est ministre;                              sont de 1893-1894. Helen Keiler avait\n   M. Maurice des Ombiaux, parce qu'il a         13 ans et n'offrait encore rien de prodi-\nprotesté contre l'institution des prix quin-     gieux. Qui donc fut le plus distrait,\nquennaux ;                                       M. Bourget ou M Harry ?)\n   M. Louis Delattre, parce que son œuvre\n                                                                     ***\nest trop considérable ;\n   M. Hubert Stiernet, parce qu'il ne parle         Encore un que ne tourmentent guère les\nque de la Hesbaye ;                              fameuses affres du style : c'est M. Th.\n   M. Georges Virrès, parce qu'il ne parle       Rouvez, ami de la littérature.\nque de la Campine,                                  Il « écrit ces perles » dans le Capilole :\n   et divers autres pour des raisons aussi          « L'hymne patriotique, dont il n'est fait\npéremptoires.                                    grâce d'aucune reprise...\n   Il reste en présence MM. André, Prist,           » Il faut y infiltrer un brin de moder-\nKnosp et Jean de Bère... Cela consolera          nisme...\nM. Georges Rency — très marri, nous dit-            » Doué d'une sûreté peu commune de\non, de n'être pas du jury.                       conception remarquable...\n                                                    » Tous aussi marcheront la main dans la\n                    *                            main pour travailler...\n                   * *                              » Le rapprochement constant des bureaux\n   On prétend que M. des Ombiaux dé-             et de leur chef constitue une source de\ncline toute candidature au prix quin-            lumière.\nquennal. Il fait ouvertement campagne               » Ignorant le rôle utile qu'il joue dans\npour M. Carton de Wiart.                         celte parcelle de vie commune...\n                   *   .1:                          » Afin de s'imprégner de la marche du\n  On lit dans le Miracle des Hommes, par         travail parlementaire...\nGérard Harry :                                      » Il fut élevé par de sèches natures qui le\n  « Miss Sullivan et la plupart de celles —      considérèrent, dès le premier jour, comme\nfort nombreuses — qui, en Amérique,              une charge et ne l'embrassèrent jamais\nemploient leur vie à rendre tolérable,           qu'avec les lèvres froides ignorant les\nvoire presque enviable, celle des martyrs,       mystères du baiser.\nsont toutes des laïques ..                          » Le nouveau rond-de-cuir accomplit\n   » Il ne s'agit pas d'amoindrir de l'épais-    cette parcelle importante du bon fonctionne-\nseur d'un cheveu le mérite de ceux ou de         ment du char administratif...\n"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1741, "texte": "128                                      DURENDAL\n\n\n   » La sauce unique versée sur chaque             TuQUOQUE! A l'imitation de Durendal, la\nmets pour en cacher la valeur et dont            Vie intellectuelle vient d'inaugurer enfinde\nchaque convive s'efforce de chiper le meil-      ses fascicules une chronique fantaisiste\nleur morceau... »                                imprimée en petit texte sur deux colonnes,\n   M. Rouvez guignerait-il, à l'Académie,        Et c'est encore ce pauvre PAUL ANDRÉ qui\nla succession du chevalier Marchai? Il s'y       écoppe ! « Christine est une chroniqueuse\ncrée des titres.                                 Je talent qui a de la verve et du bon sens...\n                                                 On lui voudrait quoique femme, une allure\n                    .,. * ..                     plus décidée, et, comment dire ? QUELQUE\n   Comme Maurice Barrès, M. André Beau-          CHOSE DE PLUS MILITAIRE dans l'accent. »\nnier plaide éloquemment pour les églises           C'est signé G. R. Comme on le voit,\nde France, menacées par les haineux' cré-        M. Goerges Rency a emprunté les initiales\ntins du Bloc. Mais il n'est pas sûr que          du Grand Rossard lui-même.\nM. Beaunier suive assidûment les offices.                            .. * ..\nS'il les suivait, il n'aurait certes jamais        3 Ce maître livre est un éclatant drapeau\nvu, « à la sonnette de l'offertoire, les têtes   où souffle le vent du plus pur patriotisme \"\ns'incliner, les yeux se clore et les visages     (à propos du livre : Un Belge d'Henri\nse transformer pour le recueillement ».          Davignon. Voir le Touring-Club).\n                      *                                              L E GRAND ROSSARD.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 82, "texte": ""}, {"page_pdf": 83, "texte": ""}, {"page_pdf": 84, "texte": ""}, {"page_pdf": 85, "texte": ""}, {"page_pdf": 86, "texte": "(Salon : Pour l'Art)                        (Cliché de l'Expansion Belge)\n\n\n\n\n                           UN SOIR\n                       (FRANZ VAN HOLDER)\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": ""}, {"page_pdf": 88, "texte": "             Coin d'Ardenne\n\n\nEntre les bois que mire en chantonnant     l'Emblave,\nJe sais, dans l'ombre heureuse, à mi-côte étage,\nUn vieux bourg où, depuis cent ans, rien n'a changé\nEt qui ravit les yeux, tel un décor de rêve.\n\nLe cadran du château, que la rouille a rongé,\nSeul y réveille, à chaque envol de l'heure brève,\nD'un air de carillon que jamais il n'achève,\nLa douce somnolence où tout semble plongé.\n\nVigne aux murs, nids aux toits, pots fleuris aux    fenêtres,\nDe bonnes gens, les traits calmes, le cœur naïf,\nVivent là de la vie obscure des ancêtres;\n\nEl ce coin de terroir tutélaire et pensif\nQu'enguirlande    un fond bleu de collines champêtres,\nEst reposant comme un tableau de primitif.\n\n\n                                         ADOLPHE    HARDY.\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": "          Rêverie devant Alexandrie(1)\n                                                                             A   Henry     Davignon\n\n\n\n               La verdure est ce qui m a n q u e le plus en E g y p t e .\n                 L a première et grande joie des vacances est de\n                 revoir des arbres, de vrais arbres, aux tonalités\n                 saines et fraîches. Bois ombreux de F l a n d r e ,\n                 forêts profondes d'Ardennes, sapinières sauva-\n                 ges de C a m p i n e ! En ce pays-ci, l'invariable\n                 ligne d'horizon, à peine ondulée entre le\nciel bleu et la terre blonde, n'offre, à de rares intervalles,\nque la surprise d'un vieux sycomore solitaire, d'un élégant\ngroupe de dattiers ou de quelques acacias tortionnés par\nle vent. Il y a pourtant, éparse, l'une ou l'autre oasis de ver-\ndure : au Caire, les riches frondaisons de l'île de Ghezireh; à\nDamiette, la magnificence dentelée des massifs de palmiers, où\nerre encore le doux génie du T a s s e ; près des divers barrages du\nNil, des jardins anglais, délicieusement aménagés pour les\nloisirs des ingénieurs britanniques et, surtout, aux portes\nd'Alexandrie, le long de la mer, cette souple « corniche » d'éme-\nraude, Ramleh, avec ses villas claires capricieusement éparpil-\nlées et blotties dans des bosquets touffus d'une si jolie variété\nd'essences. Les grilles s'ouvrent sur des pelouses étincelantes\nde l'humidité d'un jet d'eau; les saules tendent aux frissons\nlégers du vent leurs longues chevelures fines; le ciel bleu se joue\nà travers les minces aiguilles des pins; les fronts touffus des\nmimosas et des acacias épandent sur les allées blanches une\nombre mauve; entre les colonnettes de la maison, un cactus\nénorme éploie jusqu'au toit son serpentement de b o a ; les m u r s\ndu jardin semblent ployer sous la nonchalante profusion de\nlierres et de glycines; et au-dessus de ce paysage qui pourrait\n\n (1) D ' u n livre on p r é p a r a t i o n : Sous le ciel d'Egypte et sur les routes lie Judée.\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": "                   RÊVERIE DEVANT ALEXANDRIE                           67\n\nêtre de Florence, toujours les dattiers et leur panache ajouré\nrevendiquent les droits de la couleur locale. Et toute cette\nvégétation est fraîche, propre et j e u n e ; grâce à l'air de la mer,\nelle défie la poussière ; elle donne aux yeux fatigués des ardeurs\ndu soleil un bain lénifiant de renouveau; elle dissimule, sous\nle sourire juvénile de la nature, les crevasses de ce vieux sol\nrecuit aux flammes des tropiques. De ces villas déjetées comme\nau hasard sur cette longue grève accidentée, les unes au haut\ndes collines ont des allures de palais, d'autres se dissimulent\nintimement au fond des taillis; poussons la grille : beaucoup\n« d'amateurs de jardins » habitent ici; les fleurs et les arbres les\nconsolent des prosaïsmes du commerce ou des aridités du fonc-\ntionnarisme; l'un est l'ami des roses; un autre aime à caresser\nde la main la chevelure diversifiée des chrysantèmes; celui-ci\nmet sa dilection dans les tulipes — et sa coquette maison, avec\nson jardin gai et méticuleux, nous restitue la banlieue de Haar-\n lem; dans une sorte de Castel Renaissance que la verdure\n domine et enserre de toutes paits et autour duquel, dans l'exil\n du soleil et d'une lumière trop crue, flotte une atmosphère\n voilée d'église ou de mosquée, je trouve sur la terrasse un vieil-\n lard qui lit le C o r a n ; sous le « tarbouche », ses traits fatigués\n et tailladés de rides portent la m a r q u e de pensées trop\n ardentes ou de larmes trop prolongées. Autour de son fauteuil,\n évolue tout un bataillon de chats; les uns d o r m e n t en boule,\n d'autres s'étirent paresseusement, d'autres jouent, se pour-\n suivent, sautent de chaise en chaise. « J ' a i m e ces bêtes, me\n confie le vieillard, pour tout le mystère qu'il y a en elles, mais\n elles sont d'une fidélité si prosaïque! » E t il ajoute désabusé :\n  « Elles n'aiment que celui qui leur est utile; elles suivent celui\n  qui les nourrit. Ainsi, c'est moi qui leur donne la pâtée et\n  voyez!... » E t , en effet, lorsque nous nous levons pour faire le\n  tour du parc, toute la fauve et souple théorie des chats se mobi-\n  lise; leur démarche se r y t h m e au pas fatigué de leur m a î t r e ; et\n  dans la pénombre équivoque des frondaisons, cette bizarre\n  caravane donne l'impression de quelque vieille estampe symbo-\n  lique dont le sens serait perdu.\n    Au loin, en une courbe molle, Alexandrie s'allonge sur la\n mer bleue comme un cimeterre d'or. De vieux rêves de faste\n et de gloire et le souvenir des plus altières fièvres intellectuelles\n flottent sur elle; elle fut la jeune favorite que l'amour des rois\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": "68                             DURENDAL\n\n\n Lagides combla de toutes les riches reliques de T h è b e s et de\n M e m p h i s ; dans le cadre d'une harmonie merveilleuse, où l'art\n pharaonique s'alliait à l'art grec, la jeune pensée hellène vint\n au devant de l'antique tradition é g y p t i e n n e ; et les péristyles\n d'une bibliothèque de q u a t r e cent mille manuscrits connurent\n les disputes ardentes des philosophes et des rhéteurs. Ecole\n d'Alexandrie, où se rencontrèrent Euclide, Démétrius de P h a -\n lère et Apelle! E t , comme toujours, l'exaltation de la pensée\n eut comme revers la frénésie de la volupté — et le miroir de\nsaphir, où se reflète toujours la ville, garde encore le sillon de\n la galère purpurine de Cléopâtre! Puis le Christianisme aborda\n à son tour au pied du phare des Ptolémées et, par les rudes\nmains et sous le verbe enflammé d'Athanase, d'Origène et de\n Clément, fit lever une théodicée nouvelle, et Catherine, vierge,\nm a r t y r e et savante, qui entrelaça dans sa couronne les lys de la\nchasteté et les myrtes de l'art, racheta devant l'histoire les\nturpitudes de la vénéneuse a m a n t e d'Antoine.\n    Passé formidable et complexe où toute la g a m m e des passions\nrésonna en éclatantes fanfares! Mais que le passant qui veut\nvivifier en lui un songe d'aussi h a u t e couleur ne pénètre point\ndans Alexandrie où la problématique colonne de P o m p é e et\nd'hybrides catacombes, brutalement violées par l'électricité, lui\nseront de pauvres points de repère; et son songe retombera, les\nailes brisées, devant la profusion des Bierhaus à l'instar de\nBerlin, devant le pullulement des magasins de nouveautés à\nl'imitation de Paris, devant la sarabande aveuglante des ciné-\nmas et tout le modernisme criard et envahissant d'une ville où\non pèse aujourd'hui plus le coton que les i d é e s . . .\n\n                                         FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "                Le Retour\n\nMon Dieu, j'ai entendu la messe, ce matin,\nParmi les paysans aimés de mon village...\n\nÜ la mystique ardeur de ce passé lointain,\nQuand j'étais un petit garçon au brun visage,\nAvec des yeux qui regardaient au fond du ciel\nNaître et mourir le geste appelant des mirages !\nl a vie, alors, c'était comme un gâteau de miel\nE m b a u m é du relent d'encens d'un sanctuaire.\nOn était doux, on était bon comme sa mère,\nOn était simple — avec des sabots en hiver —\nOn se figurait l'âme ainsi qu'une colombe,\nEt l'on ne tremblait point de ptnser que les vers\nUn jour vous rongeraient dans la nuit de la tombe !\n\nCiels pâlis, ciels si beaux des jours de mon enfance !\nSoleils dont les rayons riaient aux yeux des morts !\nEt, du jardin frais et caché de l'innocence,\nO la voix, qui montait, de mon premier remords !\n\nElans berceurs des psaumes, les dimanches,\nVêpres d'or et de feu, rythme des encensoirs,\nSoupirs de l'orgue ému comme un cœur qui s'épanche,\nEt vision du cimetière dans le soir !\nSurplis blancs si fragiles sur les robes rouges,\nChasuble où flamboyait le calice adoré,\nEt contemplation de l'ostensoir qui bouge\nAux mains du prêtre, dans un nuage azuré !\n\nSoirs de mai constellés, comme d'autant de cierges,\nDes fleurs en grappes droites, sur les marronniers ;\nCantiques s'essorant vers la Vierge des vierges\nComme un départ de colombes et de ramiers !\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "                      DURENDAL\n\n\n\nLe chant des femmes dominait la voix des hommes,\nL'orgue les soutenait de son ronflement doux,\nEt la plaine alentour se peuplait de fantômes\nQu'on devinait, au loin, parmi l'ombre, à genoux !\n\nJours sacrés ! nuits bénies ! mort au sein de la vie !\nTous les ans notre cœur souffrait deux agonies,\nCelle du Vendredi avant Pâques fleuries,\nEt l'autre, après Toussaint, du sombre jour des morts ..\nMais, nourris de l'Esprit du Christ et de son Corps,\nOn renaissait à la Noël, parmi des langes,\nEt l'âme se mêlait à l'Hosannah des Anges\nPour célébrer la Victoire sur le Tombeau.\n\nEt c'était simple, et c'était triste, et c'était beau,\nCette existence d'enfant grave aux yeux de femme ;\nCette vie embaumée de l'odeur du cercueil,\nEt l'acceptation des bonheurs et des deuils,\nAvec l'humilité douce et la grandeur d'âme\nDes poèmes si consolants de Francis Jammes !\n\n                           *\n                          * *\n\nMaintenant, c'est le labeur âpre au sein des villes,\nL'asservissement du vouloir à d'autres fins,\nEt pour vaincre ce monstre aux cent têtes : La Faim,\nMon Dieu, tant de pensers mauvais, tant d'œuvres viles,\nSouillant l'âme et la chair et meurtrissant le cœur\nDe celui qui jadis fut votre enfant de chœur !\n\nPourtant, malgré la fange où mon rêve s'enlize,\nJ'ai gardé dans l'oreille les conseils distincts\nDes voix qui m'appelaient, à travers le feuillage,\nLà-bas, dans le clocher de l'ancienne église;\n\nEt c'est pourquoi, je suis revenu, ce matin,\nPrier, parmi les vieilles gens de mon village !\n\n                                    DÉSIRÉ J O S E P H   DEBOUCK.\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                       Vieux couple\n\n               ARDI, Sauvage !\n                     P a r la fenêtre ouverte d o n n a n t sur le jardin,\n                  Jean Vliesbroeck, l'œil émoustillé, contemple,\n                  avec une curiosité enfantine, le gros chat noir\n                  qui, les poils retroussés, la queue en bataille,\n                  provoque un petit bull solidement arcbouté\n                  sur ses pattes.\n   L e combat promet d'être chaud, mais les adversaires, avant\nd'entrer en lice, se mesurent et calculent leurs forces, comme\ndeux gladiateurs de l'ancienne Rome.\n   E t pour les exciter davantage, la voix reprend, bienveillante\nà l'égard du chat :\n   — Hardi, Sauvage!\n   Ces mots déterminent l'ouverture des hostilités. L e chat\nbondit, les griffes ouvertes et s'escrime, rageur, sur la peau\ngrasse du chien. Mais il a affaire à forte partie, car, tandis\nqu'il laboure les flancs du molosse, deux crocs, s'implantant\ndans son poitrail, lui font lâcher prise.\n  J e a n Vliesbroeck se retourne et de sa voix flûtée de septua-\ngénaire, il appelle, toutes ses rides s'irradiant dans un large\nsourire :\n   — Viens donc voir, Françoise, comme ils sont forts tous\ndeux!\n   Du fond de la cuisine, un pas se traîne sur les dalles, un pas\nlent, mesuré de matrone fatiguée. T o u t en boitillant, la femme\nse glisse près de son mari et s'affaisse avec un soupir sur la\nchaise de paille préparée à son intention.\n   Mais déjà le combat a cessé. L e chat lisse son poil avec la\nsatisfaction du vainqueur. L e bull, le dos zébré de fines raies\nrouges, pousse des aboiements de colère et de souffrance.\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "72                           DURENDAL\n\n\n    — F e r m e la fenêtre, dit Françoise en frissonnant. Il fait froid\nici. E t puis, il ne fallait pas me déranger, puisqu'il n'y avait\nrien à voir.\n   Elle rappelle le chat qui, en deux bonds, se précipite dans\nla chambre, et, frileuse, elle se rapproche du poêle en t e n d a n t\nà la chaleur bienveillante ses mains qui tremblent légèrement.\n   Docile, J e a n a suivi son exemple. 11 sent d'ailleurs aussi la\nfraîcheur s'infiltrer sournoisement dans ses membres raidis\npar l'âge. Il va à son râtelier, en décroche une pipe de terre\nnoircie et vient s'asseoir près de sa femme, tout en tirant de\nlongues bouffées silencieuses.\n   L e chat semble n'avoir éprouvé aucun mal des ardeurs de la\nlutte. Il ronronne tranquillement dans le panier d'osier où il se\nroule comme une boule de laine. L'eau chante sur le poêle. Dans\nune cage p e n d u e au mur, un canari fuse ses trilles en voletant\nde perche en perche. Et l'atmosphère est douce au cœur des\ndeux vieillards.\n   Jean roule dans sa tête des pensées qui l'absorbent. F r a n -\nçoise, les mains sur les genoux, ne dit mot. Son rêve s'épar-\npille, puis se dissipe. Ses yeux se ferment. Elle dort, la\nrespiration régulière et puissante. L e vieillard regarde sa\ncompagne. Il m u r m u r e : « A h ! la jeunesse !... Revivre ce qu'on\na vécu!... » Sa pipe s'éteint, le canari se tait, l'eau cesse\nson chant monotone et d a n s le mol engourdissement du corps\nreposé et de la conscience satisfaite, J e a n Vliesbrock revit,\nétape par étape, sa vie simple et probe.\n\n\n\n    Il n'a pas connu l'enfance gâtée des riches. Son père, culti-\nvateur hennuyer, le mit de bonne heure en contact avec la\nglèbe. D e sa jeunesse il n'a gardé que peu de souvenirs bien\nvivants. L ' â p r e t é de la vie ouvrière, sa haine du prolétariat, le\nchoc de ces deux races flamande et wallonne fondues en une seule,\na u t a n t de choses qui n'ont imprimé sur son esprit q u ' u n e trace\nlégère et vite dissipée. P o u r lui, sa vraie vie ne commence\nq u ' à son mariage. C'est à partir de ce moment qu'il a su ce que\nc'était qu'aimer et souffrir.\n    E n regardant sa femme, il relit sur son visage fatigué les\nluttes et les épreuves supportées côte à côte : leur premier\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "                             VIEUX COUPLE                               72\n\nenfant enlevé par une méningite, la maladie qui faillit les\nemporter l'un et l'autre, le procès pour une banale question de\nmur mitoyen qui les ruina presque complètement, et l'année\noù les récoltes ont été si maigres et celle où un incendie\ndétruisit leur grange.\n   Mais à côté de tout cela, il y a les joies qui toutes sont fondues\ndans une seule, l'orgueil de leurs dernières années : leur fils.\n   E n y pensant, le vieillard se redresse. U n e flamme vive\ncourt dans ses prunelles luisantes et il mâchonne le t u y a u de\nsa pipe en répétant tout bas : « P a u l ! . . . P a u l ! . . . » avec une\némotion qui lui picote la gorge.\n   A ce nom, Françoise tressaille dans son sommeil. Un sourire\nheureux détend son visage ridé. Mais CE n'est qu'un éclair et\ndéjà la voilà rendormie, la tête appesantie sur sa poitrine qui\nse soulève en cadence.\n   L a vie renaît dans la c h a m b r e . L e soleil luit et fait danser\ndans l'air des atomes multicolores; le canari, un i-nstant\nengourdi, reprend ses trilles, le feu brille et l'eau se remet à\nchanter, inlassablement.\n   E t voici que dans les volutes bleuâtres de sa pipe rallumée,\nJean Vliesbroeck croit voir un bel officier galonné qui lui tend\nles bras et le serre sur sa poitrine. E t c'est son fils, cet h o m m e ,\nla chair de sa chair, ce héros de demain dont le nom est dès\nmaintenant dans toutes les bouches.\n   A h ! oui, il y a de quoi être fier... J a m a i s Jean ne regret-\ntera l'argent dépensé pour ses études, un beau sacrifice cepen-\ndant. .. mais fait de si bon c œ u r ! . . .\n   Mollement le chat s'étire, quitte son panier et saute sur les\ngenoux du vieillard. T o u t en plongeant sa main dans sa chaude\ntoison, Jean se rappelle. Paul le donna un jour à sa mère, pour\nsa fête... Dire qu'il a voulu le livrer tout à l'heure à la colère\ndu bull... Il retire ses doigts et y voit une goutte de sang non\nencore séchée... C r u e l ! . . . C r u e l ! . . Pour réparer sa faute, il\nappuie ses lèvres sur la tête de l'animal, comme si un peu de\ncette caresse était destinée au fils bien-aimé.\n   Françoise ouvre les yeux, voit le geste de son mari et sou-\n dain attendrie, croyant en comprendre la signification :\n   — C'est-il à « lui » que tu pensais?...\n   Il baisse la tête en silence.\n   — Un fameux luron! T i e n s , j ' e n ai rêvé tout à l'heure.\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": "74                         DURENDAL\n\n\n\n   — E t pas fier avec cela !\n   — E t serviable!\n   — Il nous aime r u d e m e n t , tu sais!\n   Ils égrènent lentement le chapelet de leurs éloges. Les\nrayons du soleil rougeoient dans la chambre. Une heure sonne\nqu'ils n'écoutent pas. L e crépuscule envahit les coins d'ombre,\nrecroqueville leurs silhouettes, recouvre leurs visages et met\nsur toutes les choses l'empreinte de la nuit.\n\n   Dans les ténèbres grandissantes, les deux vieillards ne voient\nplus. Ils pensent à l'absent et de temps à autre une larme,\nqu'ils n'essaient pas d'arrêter, roule silencieusement sur leur\nvisage...            «\n\n                                          CHARLES   DUMÉNIL.\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "     La venue de l'Automne\n\nRegardez, ô mes yeux, ce beau rayon d'azur :\nIl s'écoule, étonné, tout le long du vieux mur.\nJ'écoute les oiseaux : leurs chants sont des matines\nQue lancent vers le ciel leurs âmes        argentines...\nMa fenêtre est ouverte : un chatoyant        décor\nEtale ses couleurs en rayonnements        d'or.\n Voici de frais enclos et leur muraille     blanche,\nPour lesquels tout matin est matin de dimanche.\nComme des beaux glaïeuls penchés dans les jardins.\nVoici, sur le versant, des pignons clairs et fins...\nUne route entre les ormeaux pendant des lieues...\nEt plus loin la forêt aux tonalités bleues.\nSur tout cet horizon, royal, un beau soleil\nFait ruisseler la joie et l'ardeur de l'éveil.\nLe jour s'en est venu... J'ouvre, grande, ma porte\nAux brises de parfums que le matin          m'apporte.\nEt la fraîcheur qui passe et le vent qui bruit\nViennent de s'échapper des ombres de la nuit...\nLes clochers d'alentour sonnent longtemps et sonnent\nL'apparition claire et tendre de       l'Automne...\n\n                                                NOEL DUBOIS.\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "                 L'Espagne reconquise\n                                 Sa vie a été une suite continuelle de victoires ; son corps,\n                               porté dans son armée, a gagné des batailles après sa mort ; et\n                               son nom, au bout de six cents ans, vient encore triompher en\n                               France.\n                                                                             CORNEILLE.\n\n\n\n\n                   UN lait 'inaugure et domine l'histoire politique et littéraire de\n                     l'Espagne : la reconquista, la guerre nationale et religieuse\n                     par laquelle les chrétiens romanisés ont reconquis leur pays\n                     sur les envahisseurs mahométans. Les Maures, commandés\n                     par Tarik, passèrent d'Afrique en Europe et vainquirent\n                     Rodrigue, dernier roi wisigoth d'Espagne (711); leurs des-\n                     cendants ne furent complètement expulsés qu'en 1492.\n                     De même que la Gaule septentrionale reçut les noms ger-\nmaniques de France, de Charles, de Louis, de Roland, les colonnes d'Hercule\net le héros castillan prirent des surnoms arabes : Gibraltar (Gebel al Tarik),\nle Cid. Mais tandis que la France convertie devenait le peuple élu de l'Eglise\nromaine, les Musulmans restaient les ennemis redoutables des Roumis catho-\nliques. La lutte millénaire contre les Maures, la défense de la Croix, a déter-\nminé les habitudes morales des Espagnols, leur imagination et leurs récits,\nla rigueur de leur idéal orthodoxe et chevaleresque, leurs chants et leurs arts,\nles pensées et les fictions qu'ils ont communiquées au monde. La chrétienté\nprécaire réfugiée dans le Nord-Est de la péninsule invente les reliques de\nsaint Jacques et le pèlerinage de Compostelle. La Castille triomphante donne\naux littératures la figure du Cid et le Romancero. L'exaltation guerrière et\naventureuse survivant aux circonstances originelles crée les types démodés\ndu matamore ou tueur de Maures, et de Don Quichotte. Un chevalier\nespagnol, après avoir voulu partir pour la croisade, fonde la Compagnie de\nJésus qui procure à la Romania des deux mondes la doctrine religieuse.\nEn castillan ou en latin, la littérature d'outre-Pyrénées répète, à qui la com-\nprend, la même pensée que « le peuple » dans l'opéra du Cid :\n\n                   Béni soit le nom du Seigneur\n                   Dont la force nous accompagne'.\n                   Gloire à saint Jacques le Majeur,\n                   Souverain patron de l'Espagne !\n                   Dans la plaine et dans la montagne\n                   Il a fait' notre roi vainqueur !\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "                        L'ESPAGNE     RECONQUISE\n                                                                                77\n\n    Cette Espagne militante s'est attiré, à diverses époques, l'attention, la\nsympathie et l'admiration des nations latines. Le troubadour Marcabrun\ncélébrait (XIIe siècle) la croisade espagnole contre les Maures comme le lavoir\ndes péchés du monde, que Dieu avait placé providentiellement aux portes de\nla Provence. Les trouvères situaient volontiers dans les régions de Saragosse,\nde Saint-Jacques, de Pampelune et de Roncevaux les prouesses carolingiennes\net le martyre des guerriers d'autrefois.\n    Quand les nations communiquent par le haut, quand la solidarité chré-\ntienne favorise entre les princes et entre les prêtres les échanges artistiques et\nintellectuels, c'est toujours la même idée fondamentale qui se reconnaît dans\nl'apport espagnol. Louis XI fait encore dire des messes à Compostelle. Deux\nsiècles avant lui, un roi de Castille avait contribué à l'illustration de la cathé-\ndrale française. « Un cousin de saint Louis, saint Ferdinand roi de Castille,\n fit don d'un vitrail à la cathédrale de Chartres. Ce vitrail représentait saint\nJacques de Compostelle, le patron de i'Espagne. Les Espagnols l'appelaient\nsaint Jacques le matamoro, le tueur de Maures, parce que souvent, disait-on,\non l'avait vu combattre au premier rang des armées chrétiennes contre les\n infidèles. Un panneau de ce vitrail montre Ferdinand de Castille à cheval, la\n bannière à la main. Nous avons là l'image d'un des héros de l'Europe chré-\ntienne : c'est lui qui lit reculer l'Islam et qui, après six cents ans de posses-\nsion, reprit Cordoue et Séville aux Musulmans » (Em. Mâle). Mieux qu'à\nChartres encore, le fantôme du Libérateur de Galice apparaît dans le paradis\ntoscan : Béatrice montre à Dante, dans le huitième ciel, le baron pour qui les\npèlerins vont à Compostelle; et saint Jacques interroge Dante sur l'espérance,\nattente certaine de la joie éternelle. Dans la chapelle des Espagnols, à Santa\nMaria Novella de Florence, le saint, monté sur un cheval blanc, combat le\n Maure impudent qui exigeait un tribut de cent vierges; il envoie au roi\n Ram ire un songe avertisseur qui préparera la défaite des mécréants.\n    La collaboration de l'Espagne à la pensée romane est, du XIIe au XIXe siècle,\ndans le sens catholique; elle représente la défense de la religion contre les\ninfidèles et les hérétiques; elle suscite des héros qui conquièrent pour la chré-\ntienté les villes, les îles lointaines et les âmes des hommes. Ercilla et Guillein\nde Castro ont été de l'Ordre de Saint-Jacques. El le sang du Cid coulait dans\nles veines de Don Juan, le vainqueur de Lépante. La même inspiration catho-\nlique anime dans l'histoire et dans la légende le Cid et saint Ferdinand, les\nvainqueurs des Abencerages et les missionnaires de saint Ignace de Loyola,\nPhilippe II et sainte Thérèse d'Avila, et jusqu'aux ennemis de Joseph Bona-\nparte. « Si l'Espagne a sa destinée, si Dieu nous a conservés en ce monde\ndans des vues déterminées, c'est, je crois (écrit M. D. Miguel de Unamuno),\npour que nous maintenions notre foi au milieu du désespoir grandissant de\nl'Europe, pour que nous relevions une fois de plus l'étendard religieux, n\n« L'Espagne, vaticinait le Génie du christianisme, l'Espagne séparée des\nautres nations, présente encore à l'historien un caractère plus original (que\nl'Italie aux cent princes) : l'espèce de stagnation de mœurs dans laquelle elle\nrepose lui sera peut-être utile un jour; et, lorsque les peuples européens seront\nusés par la corruption, elle seule pourra reparaître avec éclat sur la scène du\nmonde, parce que le fond des mœurs subsiste chez elle. »\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "78                                   DURENDAL\n\n\n   Enfin cette société, longtemps soucieuse de guerre extérieure et de cheva-\nlerie chimérique, n'a pas su veiller au sort et à l'aisance de tous ses membres;\nl'Espagne reconquise reste pleine de bohémiens, de vagabonds, de gens à tout\nfaire; et le tvpe du vaurien, du picaro, suscite une abondante littérature\nromanesque, satirique, comique : Gil Blas et Figaro succèdent à Don Qui-\nchotte comme Don Quichotte avait succédé au Cid.\n\n\n\n                                  I. — Le Cid\n\n                     A. — LE CHEMIN DE VALENCE\n\n   La même année où les Croisés entraient à Jérusalem (1099), Rodrigue de\nBivar, le Cid Campeador, mourait dans Valence qu'il avait enlevée aux\nMaures (1094). Jusque dans la géographie moderne, le nom du conquérant\nest resté attaché à celui de la ville : Valencia del Cid. La conquête de la cité\nméditerranéenne fut précaire comme celle de la ville sainte. Elle fut aussi\ndécisive pour la gloire du héros, castillan que la fondation du royaume chré-\ntien pour la renommée de Godefroid. Elle fut en effet « le grand service que\nle Cid rendit à la chrétienté. Valence était la perle de la Méditerranée musul-\nmane : elle était convoitée depuis longtemps par les rois de Castille, les comtes\ncatalans et les rois mores des environs. C'est contre tous ces ennemis que le\nCid dut lutter pour s'assurer la difficile conquête de la cité » (1). Ce sera\nencore un enfant de Valence, Guillen de Castro, qui consacrera au Cid le\ndrame dont s'inspirera Corneille. Le Grao, port de Valence menacé par les\nbarques des Mores, reste un thème de comédie dans Lope de Vega : les sol-\ndats y montent la garde, car on aperçoit sur l'autre rivage les repaires barba-\nresques, Alger, Tunis et Bougie; et les apparitions de pirates se mêlent aux\ngalants propos de la Saint-Jean d'été. L'apothéose valencienne du Cid avait\nété préparée par de longs exploits, dont quelques-uns sont restés dans les\nlivres des nations.\n                                               *\n                                           *       *\n\n   Ruy (ou Rodrigue) Diaz de Bivar, fils d'un grand d'Espagne, naquit dans\nle second tiers du XIe siècle. Dans la Castille de dom Sanche, il mérita par ses\nservices le rang que Godefroid de Bouillon avait dans le Saint Empire et que\n« Geoffroi d'Anjou, gonfalonier du roi », occupait dans l'imagination de\nTuroldus (Chanson de Roland). Il devint porte-étendard du royaume.\n   Il fit la guerre, qui était la principale industrie de ces temps barbares. Il s'y\nmontra courageux et habile. Après avoir été le plus vaillant défenseur du roi\n\n\n  (11 R. MIÎNENDF.Z P1n.11. • L'ipupée castillane à travers la littérature espagnole (Paris,\nCnliii m m ) , pp. go et 86.\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                              L'ESPAGNE RECONQUISE                                            79\n\nSanche, il tomba en disgrâce sous le roi Alphonse. Exilé de Castille, il guer-\nroya parmi les Maures et les Chrétiens. Il augmenta le nombre de lances\nqu'il avait à son service, et le rendement des sommes que lui avancèrent les\nusuriers juifs. Il acquit du butin, c'est-à-dire de la gloire : le vol à main\narmée était, pour les seigneurs d'alors comme pour les nations modernes, une\nprouesse honorable. Rodrigue avait le cœur haut; il disait que l'Espagne,\nperdue, et envahie sous un Rodrigue, serait sauvée et délivrée par un autre\nRodrigue. Et il tint parole; car la victoire suivit toujours sa bannière. Mais il\naurait eu beau prendre les villes et les rançons et marier ses filles à des infants\nroyaux ; ses exploits se seraient éteints sans gloire s'ils n'avaient été fixés par\ndes écrivains qui leur trouvaient un sens national et religieux.\n    Dans l'Espagne du Gid comme dans la France de la Croisade, les prouesses\nmémorables de la poésie vulgaire mettent en action et en chansons la pensée\nromane dont l'interprète apostolique siège à Saint-Pierre de Rome. AlphonseVI\nconquérant de Tolède (1085), législateur et restaurateur orthodoxe, règne\nsous le glorieux pontificat de Grégoire VII. Le sentiment national emprunte\nsa signification à la renaissance latine, au catholicisme romain. L'archevêque\nde Tolède, le légat du pape, et la reine insistèrent pour qu'on supprimât le\nrituel gothique et les caractères d'Ulfilas. « I1 lut ordonné que dans les églises\nnouvellement bâties et consacrées on introduirait le rite et les cérémonies\n romaines. Depuis ce temps-là, les chrétiens se multiplièrent infiniment dans\nTolède; les Maures s'en retirèrent insensiblement pour s'établir en d'autres\n lieux o (Mariana). On interdit l'usage des caractères gothiques dans les actes\n publics; cet usage, « les nations l'ont rejeté dans la suite des temps par le\ncommerce des autres peuples qui se servaient des caractères et des lettres\n romaines ». Une fois débarrassées de la barbarie germanique et musulmane,\n les nations latines dotées d'une même écriture, d'une même religion, d'un\n même monachisme, d'une môme chevalerie, purent produire des épopées.\n Dans les deux siècles où triomphe le Cid historique et poétique, il se trouve\n ou il paraît que\n\n                    Rome, qui sans soldats porte en tous lieux la guerre,\n                    Aux mains des Espagnols a remis son tonnerre.\n\n   Le XIe siècle, où la royauté française, les chansons de geste, les pèlerinages\narmés, les cathédrales neuves « portent le manteau blanc de leur virginité »,\nest signalé en Espagne et se termine par le règne du roi conquérant et orga-\nnisateur, et par les prouesses du héros national. Résumant les excellentes\nillustrations de l'empire catholique, l'antiquité espagnole, la défense du\nterritoire, les saints et les princes, Gonzalo de Cespedes (1623) plaçait parmi\nles gloires nationales, entre Trajan et Charles-Quint, don Alphonse qui prit\nTolède et reçut le nom de Grand (el Magno). Et l'année même où paraissait\nDon Quichotte (1605), Franc, de Pisa (1), décrivant la cité impériale de\n\n  (1) Son ouvrage fut réédité à Tolède en 1617; le même sujet lut traité par Pedro de Roias,\nHistoria de la imperial ciudad de Toledo... grandezas y principio de la religion catolica en ella.\n(Madrid, 1654-1663.)\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "80                               DURENDAL\n\n\nTolède, célébrait l'histoire, antiquité et grandeur de la ville et des rois qui\nl'avaient gouvernée. C'est à Tolède qu'était installé l'observatoire où\nAlphonse X le Savant, vers 1250, réunit des mudejares (Maures soumis), des\nJuifs et des Français pour dresser les fameuses tables astronomiques connues\nsous le nom d'alphonsines.\n   Au cours des premières années où se romanisait Tolède reconquise,\nRodrigue de Bivar se trouvait (1087) au service de l'émir musulman de\nSaragosse. Illustre déjà par ses aïeux, ses campagnes et son alliance à la\nfamille royale de Castille, il allait bientôt prendre la première place dans les\nprouesses chrétiennes.\n    Et d'abord il appartenait au royaume castillan, qui fournit la langue litté-\nraire de la péninsule. Quand les Castillans, lassés d'aller au lointain tribunal\nde Léon, établirent des juges à Burgos (Xe siècle), les deux bons seigneurs\nchoisis furent Layn Calvo et Nuno Rasuera. Layn Calvo ayant épousé la\nrille de Nuno Rasuera fut la souche d'une noble maison, et l'ancêtre, à la\ncinquième génération, de Diego Laynez, père de Rodrigue. Comme Diego\nrils de Layn s'appelait Laynez, Rodrigue fils de Diego s'appela Diaz. Parmi\nses fiefs, Diego Laynez possédait Bivar près de Burgos.\n    C'était une Espagne morcelée et trouble que celle où parut Ruy Diaz de\nBivar. Et si les vieux narrateurs assurent et répètent que ce vaillant vassal\nnaquit à la bonne heure, c'est là une locution épique applicable uniquement\nà la destinée personnelle du héros. Les royaumes de Léon, de Castille et de\nNavarre, tour à tour réunis et partagés, alliés ou ennemis, faisaient piètre\nfigure en comparaison de l'empire arabe. Si le Cid accompagne le roi\nAlphonse au pèlerinage de Saint-Jacques, il se trouve bientôt après banni de\nla Castille.\n   Tous les exploits et coups de main du Cid n'ont point été fixés par\nl'écriture : une razzia ne prouve rien, et les clercs ne racontent que ce qui\nprésente un sens romanesque ou édifiant. Ils ont noté qu'un jour le roi et\nle peuple fêtèrent le retour du héros :\n\n           C'est que, vengeur du Christ que le Croissant insulte,\n           Rodrigue de Bivar, vainqueur, rentre aujourd'hui\n           Dans Zamora qu'emplit un merveilleux tumulte.\n\n           Il revient tout chargé de butin, plus encor\n           De gloire, ramenant cinq rois de Morérie.\n           Ses captifs l'ont nommé le Cid Campeador.\n\n   Le Cid ou seigneur est un surnom donné par les Maures; telle est du moins\nl'explication mise en vers français par Corneille et par Heredia Les Castil-\nlans nommaient le héros Campeador ou champion.\n   En cavalier qui sait ce que vaut sa monture, l'Homère inconnu du Cid\nnous a dit que le héros montait le célèbre cheval Babieca. Rodrigue avait\nconquis deux épées, Colada et Tizona, qui sont aussi importantes dans\nl'épopée castillane que Durendal et Joyeuse dans l'épopée française.\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                         L'ESPAGNE RECONQUISE                               81\n\n\n   Banni par son roi, et fort éprouvé, le Campeador doit recourir à l'emprunt.\nDes Juifs lui prêtent contre un gage, représenté par un coffre d'ailleurs sans\nvaleur, qu'on montre encore dans la cathédrale de Burgos.\n   Un poète, qui connaissait fort bien la route de Burgos à Valence, a raconté\nvers l'an 1140 les tribulations de Mon Cid. Le bon Campeador banni va faire\nses adieux à Dona Chimène sa femme et à ses deux filles, qui sont réfugiées\nà l'abbaye de Saint-Pierre de Cardena. Après avoir « gagné » dans diverses\nrencontres, il prend Valence, la défend vigoureusement, et y fait venir sa\nfemme et ses filles, qu'il marie aux enfants de Carrion. Ceux-ci s'étant\nconduits ignoblement envers leurs femmes, le Cid exige réparation. Le roi\nconvoque dans Tolède les grands et les comtes à une cour de justice. Le\ncombat en champ clos, à Carrion, condamne les infants, comme celui d'Aix\ncondamnait les partisans de Ganelon. Et les filles du Cid sont mariées aux\ninfants de Navarre et d'Aragon.\n   Chroniqueurs latins et castillans perpétuèrent la mémoire du Cid Ruv Diaz\nCampeador. Elle prit place dans l'histoire universelle compilée par les soins\nd'Alphonse X le Savant, et dans laquelle se développait la prose castillane\n(XIIIe siècle).\n   En 1498, trois compagnons allemands imprimèrent à Séville la Cvonica\ndel Cid Ruy Diaz, qui montrait dans une estampe le Cid à cheval, et qui\nracontait les victoires remportées avec l'aide et faveur de Notre-Seigneur.\n   Comme celle de Charlemagne et de Roland dans les pays de langue\nfrançaise, la mémoire du Cid reste associée à la guerre sainte et aux progrès\nde la patrie castillane. La veille de la grande victoire chrétienne de Las Navas\nde Tolosa (1212), on raconte que le Cid vint réveiller dans le sanctuaire de\nSaint Isidore de Léon le roi Fernand I er pour le conduire à la bataille. Et le\nroi Alphonse X le Sage, grand chroniqueur, fit placer une épitaphe latine où\nl'Ibérie glorieuse égalait le héros invaincu à ceux de Rome, à Charlemagne\nde France, à Arthur de Bretagne.\n   L'Espagne moderne a fait une notoriété proverbiale à l'épitaphe apocryphe\ndu Cid, dont les sobres paroles devaient toute leur éloquence au nom du héros :\n\n                   Cid Ruiz Diez so' yago enterrado.\n\nDe l'abbaye de Saint-Pierre de Cardena, l'épitaphe a été transférée, à l'Avun-\ntamiento de Burgos. La mémoire du champion chrétien, transportée de même\ndans le monde profane, a franchi victorieusement les siècles et les monts.\n\n                         B. — LE ROMANCERO\n\n   Les récits chantés restèrent plus longtemps l'essentiel de la littérature\nvulgaire en Espagne qu'en deçà des Pyrénées. Le romance héroïque retentis-\nsait encore sur les marchés de Castille tandis que la gloire des Neuf Preux\nétait en France principalement livresque. La poésie orale est celle des\nnommes qui ne sont pas grands clercs. Et dans les provinces reconquises,\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "82                                DURENDÀL\n\n\n écoles, scribes et lecteurs n'ont pas eu le temps de se répandre et de pulluler.\n  « L'écrivain professionnel, dit D. Miguel de Unamuno, ne s'est pas implanté\n chez nous. En Espagne, grâce à Dieu, personne ne vit de sa plume. « Litté-\n rateur « est un mot intraduisible dans notre langue, et notre expression :\n homme de lettres, n'est que la traduction d'une expression étrangère. » Aussi\n l'Espagne reste pour les critiques le beau pays des chansons, des guitares et des\n sérénades; des sarabandes et des castagnettes, des romances et des passacailles.\n On y chante ce qu'on n'a pas pris la peine de mettre dans les livres latins; et\n les illettrés écoutent.\n    Né plusieurs siècles après ceux de France, le héros national a pu se main-\n tenir jusqu'à l'Espagne moderne sans changer de langage et de genre poétique.\n Le Roland d'Oxford aurait été méconnaissable pour Louis XIV, à qui les\n paladins étaient surtout présentés par les opéras de Lulli. Le Cid, au contraire,\n restait pour ses descendants, Charles-Quint et Philippe II, une figure familière\n et sacrée.\n    En espagnol, romance désigne la langue castillane; et ce nom s'applique à\nune pièce de vers octosyllabiques, consacrée à un épisode guerrier ou amou-\nreux. « Ces sortes de petits poèmes, disait Pierre Corneille, sont comme des\n originaux décousus de leurs anciennes histoires. » « Le roman primitif,\nenseigne R. Menendez Pidal, est un petit poème essentiellement épisodique\n formé de quelques vers d'une chanson de geste, qu'on en a simplement extraits,\n ou auxquels on en a ajouté d'autres pour compléter le récit traditionnel, ou\n pour en former un nouveau, selon le caprice de l'auteur. »\n    Les récits transmis par le chant, amplifiés ou altérés par les compositeurs\net trouveurs, avaient pour objets cent épisodes variés de Rodrigue aux diffé-\nrents âges. On l'y voyait frôle jouvenceau, on entendait le championnat de ses\nbelles années, on l'entourait finalement de filles mariées, de gendres royaux,\non le comblait d'années, de richesses et de gloire. Parmi ces imaginations aux\ndétails hétéroclites, deux groupes se dessinent, forment centre et attirent les\ndétails, les explications et les remaniements : c'est d'abord celui de Rodrigue\njeune, fils et fiancé; c'est ensuite celui du Campeador exilé, bon vassal de\nmauvais maître !\n    1° Les romances chantés firent naître la légende nuptiale du Cid, comme\nils avaient fait naître précédemment celle de Jaufré Rudel. Mais celle de\nRodrigue finissait plus heureusement : elle n'était que l'enjolivement adventice\nd'une gloire guerrière solidement établie.\n    Rodrigue Diaz, fils du noble Diego Lainez, avait réellement épousé, en\njuillet 1074, la noble Chimène, fille de don Diègue duc d'Asturie, et cousine\nd'Alphonse VI ; à l'acte de mariage signèrent don Alphonse lui-même\net les infantes Urraca et Elvire. Rodrigue n'avait pas plus tué son\nbeau-père que son descendant Alphonse XIII n'a tué le Battenberg dont il a\népousé la fille. Mais la légende romança et dramatisa les noces du héros,\ncentre des chansons narratives.\n    L'imagination des peuples naissants est généralement cruelle, brutale,\nincestueuse, et se complait aux Atrides et aux Œdipes. Dans l'Espagne turbu-\nlente des XIIIe et XIVe siècles, on se racontait des histoires d'hidalgos outragés\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                          L'ESPAGNE RECONQUISE                                83\n\nqui étaient vengés, de jeunes damoiseaux précocement valeureux, d'orphelines\nqui demandaient justice, réparation, protection, et qui recevaient un mari.\nOn appliqua donc à Ruy Diaz la vieille fable des fils dont un père éprouve la\nforce en leur broyant les mains; on fit de Ruy le vengeur de l'honneur\npaternel; on imagina que l'ennemi tué avait une fille à qui le roi devait\nfournir un nouveau protecteur, c'est-à-dire un mari ; puis que le mari octroyé\nen compensation était le meurtrier lui-même; et enfin que l'insulteur tué était\nle père d'une Chimène déjà tendrement aimée. Le Romancero, dans son\nagencement du XVIe siècle (qui fut imprimé à Anvers sous Charles-Quint)\ncontient divers épisodes qui ont été traduits et adaptés en plusieurs langues.\nDans le Serrement de mains mis en terzines par Heredia, le vieux Diego\nLaynez outragé par le soufflet reçu, fait ranger devant lui ses quatre fils et\nleur presse violemment les mains. Les trois premiers se plaignent poliment.\nRuy, lui, rugit et menace. Et le vieux, ravi, lui confie son honteux secret, le\nnom de l'insulteur et l'instant et le lieu :\n\n              Et tirant du fourreau Tizona bien trempée,\n              Ayant baisé la garde ainsi qu'un crucifix,\n              Il tendit à l'enfant la haute et lourde épée...\n\n              Une heure après, Ruy Diaz avait tué le comte.\n\n   Un autre romance montrait Chimène Gomez, fille du comte Lozano,\nréclamant justice au roi, puis demandant pour mari le Cid qui tua son père.\nIl restait à fondre en une grande action ces contes hétéroclites, à les adoucir,\net à mettre ces mœurs barbares au ton d'une société plus récente et plus\ngalante.\n   Le Cancionero general de 1511 contenait de nombreux romances\nindépendants les uns des autres et relatifs au Cid. Mais le Cancionero\nde Romances réimprimé à Anvers en 1550, le Romancero general amplifié et\nréimprimé à Madrid en 1600, malgré l'admiration qu'ils inspireront aux\nromantiques, n'ont pas achevé l'affabulation, qui était réservée aux drama-\nturges.\n   20 Quand le Cid part pour l'exil (dans le poème du XIIe siècle), femmes et\nbarons sortent pour le voir, bourgeois et bourgeoises à leur fenêtre pleurent\nde tous leurs yeux, tant est grande leur douleur; et une même raison est dite\npar toutes les bouches : « Dieu! quel bon vassal, s'il avait eu un bon\nseigneur ! »\n   Un vassal qui vaut mieux que son maître, c'est de quoi exercer la pitié du\npublic et l'imagination des auteurs. Comme ceux-ci, en général, ne sont pas\nrois, ils prêtent avec facilité et complaisance à leur héros des paroles fières et\nune attitude hautaine vis-à-vis des rois. Comme Victor Hugo n'était pas roi,\nil a montré dans Hernani et dans Ruy Blas des sujets, bandits ou valets, plus\ndignes et plus fiers que les souverains des Espagnes. Pareillement, chez les\nnarrateurs espagnols du XIVe et du XVe siècle, Rodrigue dit des insolences au\npape de Rome, au roi de Fiance, à l'empereur, et à son roi de Castille. I1\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "84                                DURENDAL\n\n\nrudoie et insulte son pauvre sire, il se félicite devant lui de n'être plus son\nvassal, il se comporte de telle manière que les spectateurs, rois et autres,\ndisent avec une frayeur admirative : « Ce n'est pas un homme, c'est un\ndémon ! »\n   Ainsi pensaient et sentaient les auditeurs de chansons et les lecteurs de\nchroniques dans la libre et vaillante Castille matamoresque.\n   Le romancero castillan, comme le folklore britannique, fut une curiosité\npour les lettrés du XVIIIe siècle; et le recueil de romances fut mis en prose\nfrançaise dans la Bibliothèque universelle des romans (1783). C'est là que le\nprit Herder pour le présenter à l'Allemagne poétique, qui prêtait une âme aux\ndivers peuples, et qui cherchait le génie national dans les productions frustes\ndes premiers siècles. La brutale simplicité des Espagnes naissantes et guer-\nroyantes émerveilla les adeptes de la poésie moderne, du pittoresque, de\nla couleur locale et temporelle. Le jeune Taine hégélien, herdérien, xénolâtre,\ngémit encore que sa patrie française n'offre que « des épopées prosaïques et des\ncontes frondeurs au lieu de l'âpreté pittoresque, de l'éclat, de l'action, du\nnerf des récits espagnols », « les romans du Renard et de la Rose et nos\nchansons de geste » en face du Romancero.\n   Quand Chateaubriand revint d'Athènes et de Jérusalem, où il cherchait les\ndécors du roman chrétien Les Martyrs, il repassa par l'Espagne et prit sur\nles lieux les vues de Grenade, de l'Alhambra et de la mosquée transformée en\ncathédrale de Cordoue. De la Bétique et d'Andujar il revint sur ses pas pour\nvoir la dernière cité des Maures en Espagne : l'Alhambra lui semblait digne\nd'être regardé même après les temples de la Grèce. C'est que l'histoire des\nlongues guerres de Grenade avait pénétré dans la littérature européenne. Et\nChateaubriand raconta les Aventures du dernier Abencerage, Aben-Hamet,\nqui revient rêver dans sa patrie perdue et s'éprendre de Blanca, la descendante\ndu Cid. Le serviteur hautain des Bourbons assurait dans sa nouvelle que « la\npostérité du vainqueur de Valence-la-Belle tomba, par l'ingratitude de la cour\nde Castille, dans une extrême pauvreté ». Chateaubriand, parcourant la mon-\ntagne entre Algésiras et Cadix, avait entendu une romance d'un air simple et\nnaïf; et dans la bouche de son héros Aben-Hamet, il place la chanson espagnole\nqui raconte le dialogue de don Juan roi de Léon avec Grenade la mignonne\ncité des fontaines. Après le Français Lautrec, qui a dit sur un air d'Auvergne\nla douce souvenance du joli lieu de sa naissance, et après l'Abencerage, don\nCarlos, frère de Blanca, se décide à chanter à son tour le Cid son aïeul, qui\ndemande son casque et sa lance, et annonce sa gloire future :\n\n              Dans le vallon de notre A ndalousie,\n              Les vieux chrétiens conteront ma valeur :\n              Il préféra, diront-ils, à la vie\n              Son Dieu, son roi, sa Chimène et l'honneur.\n\n  Grenade, si disputée jusqu'en 1492, avait été le centre et le sujet d'une poésie\noù les prouesses militaires s'entouraient déjà de courtoisie chevaleresque et de\ngalanterie distinguée.\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                               L'ESPAGNE       RECONQUISE                                   85\n\n   Mais le vieux Cid, victime d'un roi vil, plut surtout à Victor Hugo, dont le\nfrère Abel, ancien page de Joseph Bonaparte à Madrid, avait traduit des\nromances castillans. Ce fut une joie pour le proscrit de Guernesey de mettre\ndans la Légende des siècles le « Romancero du Cid », où le Cid fidèle et\nhonnête est l'antithèse et le réquisitoire vivant et parlant du Roi jaloux, ingrat,\ndéfiant, abject, fourbe, voleur, soudard, couard, moqueur, méchant. Le Cid\nest le Cid, il est grand ; et dans son exil il a pour le roi Sanche les sentiments\nde Victor Hugo pour Napoléon I I I : de même que dans la Legende des\nsiècles, Dante se réveille en 1853 pour achever l'Enfer en y mettant Pie IX,\nde même le Cid proclame que le roi Sanche ne lui va qu'à la hanche :\n\n                       Ce pays ne connaît guère,\n                       Du Tage à l'Almonacid (1),\n                       D'autre musique de guerre\n                       Que le vieux clairon du Cid.\n\n                             C. — LE CID EUROPÉEN\n\n   Le Cid de l'histoire engendra Dona Christina. Christina, mariée à Don\n Ramire, infant de Navarre, engendra Garcia de Navarre le Restaurateur, qui\nengendra Sancho le Sage; et Dona Blanca, fille de Sancho, par son mariage\navec Don Sanche III de Castille, devint l'aïeule d'Isabelle la Catholique et de\nCharles-Quint.\n   Soucieux d'accomplir tout ce qu'un prince chrétien et craignant Dieu est\ntenu de faire pour le maintien de la foi catholique, Philippe II songea à faire\nrendre à son ancêtre le Cid les honneurs que l'empereur Frédéric I er avait\nobtenus pour Charlemagne. Il demanda la canonisation du héros national.\nMais l'ambassadeur espagnol ayant dû quitter Rome, le procès n'aboutit pas,\net le Campeador n'entra point dans le calendrier et le culte de toute la chré-\ntienté latine.\n   Cet insuccès fortuit fut compensé plus tard par le triomphe artistique. Le\nCid, qui n'avait pas trouvé place sur les autels, apparut glorieusement sur les\nthéâtres, dont les circonstances politiques et linguistiques lui ouvrirent oppor-\ntunément l'entrée. C'était « en un siècle où les hommes couraient au théâtre\ncomme au plus agréable divertissement qu'ils pussent prendre » (2). Par une\nheureuse conjoncture, l'espagnol s'était introduit par les cours, par les armées\net par les imprimeries à Bruxelles et à Anvers, à Paris et à Lyon, à Milan et\nà Naples (3). « On se piquait alors de savoir l'espagnol, comme on se fait hon-\n\n  (1) La notoriété d'Almonacid chez Victor Hugo est probablement due à la victoire fran-\nçaise (1809) remportée dans la guerre d'Espagne, à laquelle prenait part le père Hugo.\n   (2) CHAPELAIN : Sentiments de l'Académie sur la tragicomédie du Cid (1637).\n   (.3) Par les possessions italiennes des rois catholiques, le castillan s'était aussi répandu\ndans la péninsule, et le dictionnaire de Chr. de Las Casas, Vocabulario de la, dos lengnas\nToscana y Castellana, con una introducion para lier, y pronunciar ben entrambas lengnas (l570)\nfut réédité et amplifié, dans le temps de César Oudin par C, Camilli (1618).\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": "86                                DURENDAL\n\n\nneur aujourd'hui de parler le français; et le mariage de Louis XIII avec la\nfille de Philippe III avait tellement mis l'espagnol à la mode, qu'il était alors\npresque honteux aux gens de lettres de l'ignorer » (Voltaire). La noblesse\neuropéenne apprit les noms espagnols des duègnes et des grandesses, des majo-\nrats et des hidalgos.\n    La diffusion ultrapyrénéenne du castillan avait eu immédiatement des résul-\ntats livresques et littéraux : le Thrésor des trois langues, espagnole, françoise\net italienne de César Oudin s'appliquait à « esclaircir infinies difficultés qui\nse présentent à la lecture des livres espagnols », difficultés résultant de la\n« grande diversité et incertitude ou plutôt vraie confusion en l'orthographe de\nla dite langue ». Le castillan littéraire eut chez les imprimeurs d'Anvers et\nd'autres lieux un provignement comparable à celui que le français avait trouve\ncinq siècles plus tôt dans l'Angleterre normande. Pour le Cid comme pour\n Arthur et Tristan, la littérature française réalisa la glorification interna-\ntionale : car sous les Bourbons comme sous les Plantagenets, la langue vul-\ngaire servait à de nombreux livres profanes. Et le premier livre européen de\nlangue castillane, Don Quichotte, s'il raillait les contes de chevaliers errants,\nrespectait le Cid : « Pour ce qui est d'y avoir eu un Cid, disait le chanoine\njudicieux à Don Quichotte, il n'en faut pas douter, ni un Bernard de Carpio\nnon plus; mais qu'ils aient fait tout ce qu'on en dit, je crois qu'on en peut\ndouter sans scrupule. »\n    La renaissance et l'expansion de la tradition héroïque castillane fut servie,\ncomme l'histoire poétique de Godefroid de Bouillon, par la Compagnie de\nJésus. Celle-ci non seulement propageait dans toute la Romania la doctrine\northodoxe, l'humanisme latin et les gloires chrétiennes; mais encore, par ses\nmembres ou ses élèves, elle fournissait les Homères des Achilles catholiques.\n    Un membre de l'Ordre, le P. Mariana, dota son pays d'une histoire\nnationale. Il publia son Histoire d'Espagne à Tolède, en latin d'abord (1592),\net la remania en espagnol (1601). Très répandue et très admirée, célébrée par le\n P. Rapin, elle se trouve alléguée en tête du Cid par Pierre Corneille, qui\navait étudié chez les Jésuites de Rouen. Le P. Mariana concevait l'histoire à\nla manière artiste et éloquente de Tite-Live. Il se faisait une âme des vieux\nâges pour accueillir et concilier les fables nationales, les romances héroïques,\nles amours et les prouesses des chevaliers et des princesses. La beauté de la\nmatière l'amenait à raconter plus que n'aurait admis la clairvoyance de sa\ncritique. Car les écrivains humanistes, comme Plutarque qu'ils aimaient tant,\npratiquaient un genre narratif qui tenait également de l'historiographie, du\nroman et de la morale. Artiste et conteur, Mariana ne répétait les contes de\nvieilles femmes que sous bénéfice d'inventaire; et il indiquait comme hypothèse\ntelle explication capable de concilier les légendes contradictoires. A un esprit\naussi conciliant, les romances disparates devaient faire supposer qu'avant la\nscène du duel entre Rodrigue et le comte, avant l'injure lavée par le fils de\nDon Diègue, Rodrigue et Chimène avaient déjà l'un pour l'autre douceur de\ncœur. C'est ce qui paraîtra aussi plausible à Corneille, et propice à l'intrigue\ndramatique. Car le jeune Pierre Corneille, à Rouen, apprit l'espagnol comme\nl'y avait engagé M. de Châlons, ancien secrétaire de la reine (Marie de Médicis).\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                            L'ESPAGNE       RECONQUISE                                87\n\n   Tandis qu'écrivait Mariana y les orateurs catholiques de France « exaltaient\nla grandeur, la valeur et la magnanimité de la nation espagnole tout ainsi que\ns'ils eussent parlé en langage castillan au milieu de la grande église de\nTolède \" (G. Du Vair, 1593).\n    Comment le Valencien Guillem de Castro et le catholique Pierre Corneille\nauraient-ils pu choisir meilleure incarnation de la valeur castillane que\nRodrigue de Bivar, le Cid campeador?\n    Lope de Vega, qui était le plus grand poète dramatique de sa nation, et qui\navait mis en scène plusieurs gloires espagnoles, estimait fort son confrère\nvalencien Guillem de Castro, et il lui a laissé le soin de mettre en drame les\nprouesses du Cid. Guillem de Castro, dans la riche matière, a choisi la jeu-\nnesse hardie, amoureuse et chevaleresque de Rodrigue. Les romances en\nredisaient mille merveilles : la légende du lépreux à qui Rodrigue est chari-\ntable, et qui désormais le protégera, car ce lépreux était Lazare lui-même;\nl'épreuve à laquelle don Diègue soumet la valeur de son fils ; la bataille du Cid\ncontre les vassaux du comte qui le poursuivent. Cardena conservait pieuse-\nment le corps du Cid; Valence gardait la mémoire du conquérant. Guillem de\nCastro trouvait le héros dans les monuments de la patrie, dans les livres des\ndoctes, dans les propos des manants.\n    Et sans doute, Guillem de Castro, contemporain de Cervantes et de Lope\nde Vega, pouvait douter de plus d'un récit; mais il restait des souvenirs trop\nprécis pour être récusés, et trop beaux pour n'être pas choisis. Au temps de\nDon Quichotte ne montrait-on pas encore, dans le magasin royal, la selle de\nBabieca, cet excellent cheval du Cid? Même le chanoine sensé qui essayait de\ndésabuser le chimérique lecteur de romans, prônait le récit des exploits véri-\ntables et la gloire des héros nationaux : c'est ainsi, disait-il, que la Grèce nous\nprésente Alexandre, que Rome a eu César, et Valence le Cid. Les prouesses\nde ces grands hommes étaient un digne sujet de lecture et de méditation pour\nles chevaliers judicieux érudits en histoire, épris de vertu, de vaillance et de\nbonté.\n    Seulement les contemporains du P. Mariana et du chanoine, de Don Qui-\nchotte et de Guillem de Castro, ne pouvaient mettre sur le théâtre les héros\nanciens qu'en les habillant à la mode de l'an 1600. Les vestes de brocart d'or\net de soie, la police du roi, les arquebuses et les mousquets avaient remplacé\nles cuirasses et les chemisettes de mailles, les chevaliers protecteurs de la veuve\net de l'orphelin, lueurs de Maures et manieurs de lances.\n    Don Guillem de Castro ( 1569-1631) vécut à Valence et en Italie. Il fut en\nsa ville capitaine du Grao et de la cavalerie de la côte, et il fut en Calabre\ngouverneur de Scigliano. Des grands protégèrent ses travaux littéraires. Avant\nd'aller habiter Madrid il avait fondé à Valence l'Académie des Montagnards\ndu Parnasse. Du héros urbain et national il a mis en drame la jeunesse et les\nexploits : las Mocedades (1) (jouées à Valence en 1618) et las Hazanas\ndel Cid. En 1621 parut à Valence, chez l'imprimeur Philippe Mey, le tome\n\n  (1) Mocedad, jeunesse, qualité de mozo, jeune (même radical que le français mousse). Les\nmocedades sont les prouesses juvéniles, comme les enfances en ancien fiançais.\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": "88                                     DURENDAL\n\n\n\npremier des comédies de Don Guillem, contenant les deux parties des\nMocedades. Au début de la première, le roi Don Fernand (1), pour récom-\npenser le loyalisme de Don Diègue, armait chevalier, de ses propres armes, le\njeune Rodrigue. La seconde partie était consacrée aux guerres que se tirent les\nenfants du roi Fernand après la mort de leur père. Corneille et l'Europe ont\nnégligé ou bien oublié la chronique de ces misères, auxquelles Rodrigue avait\nclé mêlé comme serviteur du roi Sanche. Seules les premières Mocedades, les\nvraies, humaines et chevaleresques, ont déterminé la psychologie juvénile,\nhéroïque et amoureuse, du héros européen.\n   Le comte Lozano (le Fort) avant souffleté Don Diègue, Rodrigue a lot fait de\nvenger la honte paternelle par la mort du comte. Il a triomphé de son amour,\ncar il aimait Chimène, fille de ce comte, et en était aimé. Chimène triomphe\nà son tour de sa flamme en demandant avec insistance au roi le châtiment du\nmeurtrier. Comme les rimeurs d'outre-Pyrénées ne sont pas tenus de faire des\ndrames dont l'action s'achève en vingt-quatre heures, Rodrigue accusé a le\ntemps de faire prisonniers quatre rois maures, de vaincre un géant aragonais\net de conquérir ainsi pour son roi la ville de Calahorra. Et il épousera\nChimène. Don Diègue après le duel remercie son fils en des vers que Corneille\na traduits en français :\n\n                                    Ton illustre audace\n          Fait bien revivre en toi les héros de ma race.\n          Appui de ma vieillesse et comble de mon heur,\n          Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur,\n          Viens baiser cette joue, et reconnais la place\n          Où fut empreint l'affront que ton courage efface.\n\n   Mais combien le poète de Rouen, en 1636, adoucit, civilise et modernise le\nhéros castillan! Dans le premier acte des Mocedades, Diego, pour éprouver\nson fils, lui mordait fortement un doigt de la main. Dans le Cid de Corneille,\nil demande simplement : « Rodrigue, as-tu du cœur? » — A la fin de la pre-\nmière partie dudrame castillan, la sentence royale mariait carrémentl'accuséet\nla plaignante, et fixait à la nuit même le départ pour la cérémonie, qui devait\nêtre célébrée par l'évèque de Plasencia. Dans Corneille, la pudeur du roi et de\nl'orpheline et la règle des trois unités ont fait de grands progrès, car Don Fer-\nnand demande qu'on laisse faire le temps et le roi. Il est clair d'ailleurs, et les\nspectateurs de Corneille devinent bien que le Cid épousera Chimène, qui ne\nle hait point.\n   Et puis le centre de l'action et de la poésie s'est déplacé par la transpo-\nsition française, par l'adaptation au royaume de Louis XIII, où les marquis,\n\n\n   (1) Le roi Fernand on Ferdinand, fondateur du royaume de Castille, avait réuni la\nCalice, les Asturies. le Léon, la partie de la Navarre à droite de l'Ebre. I1 mourut à Léon\nen 1065, ayant légué trois parts à ses trois fils : la Castille et l'Estrémadure à Sanche, le\nLéon et les Asturies à Alphonse, la Galice et le Portugal à Garcie.\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "                          L'ESPAGNE      RECONQUISE                            89\n\ntout en tenant au point d'honneur, courtisaient les belles dames, et où les\nbelles dames goûtaient le théâtre galant et aimable. Tandis que Guillem\nde Castro ravaudait romances et histoires pour mettre aux yeux la jeunesse\nlongue et aventureuse du héros national, Corneille a surtout retenu et con-\ndensé le conflit d'un cœur vaillant et amoureux. Kl en fin de compte, ce n'est\nplus le Cid, c'est Chimène qui est l'âme et l'ornement de la tragicomédie\nfrançaise. Rodrigue, encouragé par l'orpheline elle-même, sort vainqueur d'un\ncombat dont Chimène est le prix. 11 reste, certes, la bravoure même, comme\ndans Castro. La valeur en cette âme bien née n'attend point le nombre des\nannées; puis à qui venge son père il n'est rien d'impossible. Mais c'est à\nChimène qu'il pense toujours, et c'est elle que les Français acclamèrent:\n          Tout Paris pour Chimène eut les yeux de Rodrigue:\n   L'Académie française, fondée par Richelieu, jugea le Cid; pour son coup\nd'essai littéraire, elle fut malheureuse. Car ces messieurs estimèrent que Cor-\nneille avait mal choisi son sujet. Il eut contre lui l'Académie, mais il eut pour\nlui les femmes, et c'est tout dire. Il pouvait écrire véridiquement à la duchesse\nd'Aiguillon, en parlant de Chimène : « Je serais ingrat envers la mémoire de\ncette héroïne, si, après l'avoir fait connaître en France et m'y être fait con-\nnaître par elle, je ne tâchais de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire,\nparce qu'elle a passé par mes mains. » On, ce n'était que des académiciens,\ncar le Cid français fut traduit en espagnol, en flamand, en anglais, en d'autres\nlangues encore. On l'explique dans les écoles, et Bonaparte admirait fort\nCorneille.\n   Quand Joseph Bonaparte quitta le royaume de Naples et le berceau du Tasse\npour l'Espagne et le tombeau du Cid, les officiers de Napoléon, qui essayèrent\nde dompter les Castillans, étaient prévenus par Corneille de la valeur de\nRodrigue. L'armée française transporta (1800) le tombeau du héros de Car-\ndena à Burgos, et l'on prétend même que le général Thiébaud voulut dormir\nune nuit avec les reliques du Cid.\n\n\n                     II. — Don Quichotte (1665)\n   « Vous pourrez, écrivait Montesquieu, trouver de l'esprit et du bon sens\nchez les Espagnols; mais n'en cherchez point dans leurs livres. Voyez une de\nleurs bibliothèques, les romans d'un côté et les scolastiques de l'autre : vous\ndiriez que les parties en ont été faites et le tout rassemblé par quelque ennemi\nsecret de la raison humaine. Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui\na fait voir le ridicule de tous les autres. » Quand l'Espagne, restée fidèle aux\nlittératures du XIIIe siècle, se trouva en contact avec l'Europe moderne, celle-ci\nmanifesta son étonnement par deux écrits railleurs destinés à un long succès :\nCervantes exécuta les livres castillans de ses compatriotes dans Don Qui-\nchotte (ibo5) et Pascal persifla les ouvrages latins d'Escobar dans les Provin-\nciales (i656). Pour que la vieille Castille fût traitée comme là Chine morale\nde l'Europe, il fallait que le point de vue des écrivains fût complètement\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": "90                                 DURENDAL\n\n\ndéplacé : Escobar, célèbre en France, ne faisait aucun bruit dans son propre\npays, remarque avec une naïve surprise un Français qui lui rendit visite.\n Pascal était étranger et janséniste quand il jugeait des Espagnols et des\njésuites. Cervantes, lui, était né en 1547 en Castille et avait étudié à Sala-\nmanque et à Madrid; mais avant d'écrire son roman, il avait longtemps vécu\nen Italie et en Alger. Comme Descartes et comme Voltaire le firent par la\nsuite, il avait secoué sur les routes étrangères les préjugés nationaux. « Aussi\nDon Quichotte est lu de toutes les nations » (Voltaire), et a réussi à discréditer\nà jamais les mensonges et les extravagances des romans chevaleresques.\n    Miguel de Cervantes Saavedra servait comme chambellan chez un car-\ndinal romain dans le temps où le pape Pie V (1566-1572), reprenant l'idée de\nla Croisade, liguait Rome, Venise et l'Espagne contre les Turcs. Le jeune\nhomme de 24 ans entra dans l'armée hispano-napolitaine que commanda\nà Lépante Don Juan d'Autriche, le descendant du Cid. Dans cette journée,\nla plus glorieuse de tous les temps (7 octobre 1571), Cervantes se comporta\nvaillamment, fut grièvement blessé et mérita le surnom dont il était fier de\nmanchot de Lépante. Capturé (1575) par les corsaires barbaresques comme il\nrevenait de l'Espagne, il fut, après cinq ans de captivité, racheté par un Père\nTrinitaire. Auteur de poèmes, de comédies, de nouvelles, employé fort négli-\ngent des contributions, emprisonné de ce chef, il se mit à écrire un roman qui,\nfinalement, parut à Madrid en 1605 : L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de\nla Manche. Ce chevalier à la triste figure était, dans sa province de la Manche,\nun de ces nobles qui gardaient une lance et un bouclier, un cheval et un chien\nde chasse. Sa modeste nourriture absorbant les trois quarts de son revenu, le\nreste était consacré aux habits, qui étaient ordinairement en drap du pays.\nAux approches de la cinquantaine, et ne sachant que faire, il lut des livres de\nchevalerie, tant et si bien qu'ils lui tournèrent la tête. Les hvperboles, allité-\nrations, antithèses et subtilités précieuses de style l'enchantaient. Il trouvait\ntout cela, habillant les prouesses merveilleuses des Amadis, Galaor et Pal-\nmerin, dans l'œuvre de Feliciano de Silva, le premier fabricant de romans,\nl'Alexandre Dumas de Ciudad Rodrigo. Le roman arthurien, qui avait trouvé\naccueil chez les Portugais du XIIIe et du XIVe siècle, était revenu de là en Cas-\ntille et de Castille dans la Manche et dans l'Europe de Charles-Quint. Et à\nforce de lectures et de veilles, le pauvre gentilhomme émacié ne fut plus qu'un\nrépertoire ambulant d'enchantements et de défis, de batailles et d'amours, de\nplaintes amoureuses et d'aventures. Don Quichotte décida de se faire chevalier\nerrant, de parcourir le monde pour le bien et la vertu, et d'entreprendre une\nconquête lointaine, telle que celle de l'empire de Trébizonde.\n   Le premier soin de Don Quichotte fut de nettoyer les armes crasseuses et\nrouillées de son bisaïeul. Elles avaient probablement servi jadis dans les\nguerres de Grenade, quand on traquait le Maure. Mais inutiles depuis la\nvogue des armes à feu, elles gisaient dans un recoin oublié. A son roussin\nefflanqué le chevalier donna un nom beau comme Bucéphale et Babieca : il\nle nomma Rossinante. Son propre nom, il le compléta par celui de sa pro-\nvince, à l'instar d'Amadis de Gaule : il devint Don Quichotte de la Manche.\nPour dame de ses pensées (car les héros d'aventures en avaient une) il choisit\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "                          L'ESPAGNE RECONQUISE                                  91\n\n\n\nla paysanne Alonza Lorenço, qu'il dénomma Dulcinée du Toboso (ce dernier\nnom était celui du village qu'elle habitait). Et après s'être préparé et accoutré,\nil s'en fut en campagne un beau matin de juillet. Il songea d'abord à se faire\narmer chevalier. Une hôtellerie lui parut le château prédestiné à cette céré-\nmonie, un porcher fut à ses yeux le nain annonciateur du héros — car Don\nQuichotte vivait dans une hallucination soutenue. Après quelques mésa-\nventures, l'aubergiste contenta la folie de son visiteur, et le renvoya dûment\nchevalier. Mais il fallait pour les expéditions un écuyer. A cette dignité fut\nélevé le laboureur Sancho Pança, dénué de génie et d'imagination, mais séduit\npourtant par la promesse de Don Quichotte de lui donner le gouvernement\nd'une île. Alors vinrent les équipées folles. Folles, car le temps était passé des\nchevaliers protecteurs de l'innocence et de la faiblesse; et le généreux rêveur\nambulant ne peut rien improviser qui vaille; s'il délivre un jeune berger que\nfouette son maître, celui-ci redouble de brutalité dès que le chevalier a disparu\nà l'horizon. Fait-il mettre en liberté des gens enchaînés, ces gens sont des bri-\ngands justement condamnés. Il croit apercevoir des monstres de romans, et il\nse précipite contre des ailes de moulin à vent. Enfin, après maintes tribula-\ntions, discussions, combats et déconvenues, le courageux gentilhomme qui\na vécu en fou, meurt en sage.\n   Le théologien de Valence qui examina Don Quichotte, en autorisa l'im-\npression, trouvant que le livre était curieux et ingénieux. Cette satire de la\nfolie romanesque et chevaleresque était faite pour guérir les lecteurs des\nAmadis. Elle venait à temps ; un prélat espagnol avait été surpris d'apprendre,\nlors du concile de Trente, que tous les récits des livres n'étaient pas véridiques.\nDon Quichotte, réimprimé et traduit depuis trois siècles de Madrid à Anvers,\nde Lisbonne jusqu'à Rome, a. présenté aux nations l'âme aventureuse,\nhéroïque et démodée de la vieille Espagne. Florian, fils d'une Espagnole et\npetit-neveu de Voltaire, le remaniait encore, en l'abrégeant et l'adoucissant, à la\nfin de l'Ancien Régime.\n   Mais les abus et griefs espagnols, que le généreux lunatique n'avait pu\nredresser, avaient dans l'entre-temps suscité une série de contes et de comédies,\nd'observations et de critiques tour à tour drôlatiques et véhémentes, roma-\nnesques et révolutionnaires.\n\n\n\n                   III. — Littérature picaresque\n   Travaillée mille ans par les invasions, les batailles et les guerrillas.\nl'Espagne reconquise n'eut pas le temps de parfaire l'ordre intérieur avant de\nrepartir à la conquête du monde. Dans la péninsule grouillaient des peuplades\nhétéroclites. La diversité des religions et des races, de l'instruction et des\nconditions sociales a laissé à la littérature un bariolage animé. Le pays des\nhidalgos et des romances devient celui des disparates et des aventures bizarres,\ndu charabia et des algarades. L'ignorance générale et l'insécurité y font fleurir\nle merveilleux et l'extraordinaire. Le merveilleux, c'est, dans l'art, l'appari-\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "92                                 DURENDAL\n\n\n\n tion de spectres sur les théâtres, les statues qui marchent, parlent et empoi-\n gnent le coupable; l'extraordinaire, c'est, dans la vie, l'équipée d'un drôle ou\n d'une victime, ou la folie d'un liseur. L'homme qui a ce goût, s'il a quelque\n revenu,. l'écorne pour se composer la bibliothèque de Don Quichotte; s'il\n n'a qu'une piécette blanche, il la donne à la gitana, à la diseuse de bonne\n aventure, laquelle lui prophétise bonheur et prospérité; si à défaut de nais-\n sance et de bien il n'a que de l'entregent, il finira par faire la carrière de\n Gil Blas ou le mariage de Figaro. Un tvpe disparu des sociétés à bonne\n police, l'aventurier, le truand, le vagabond, circule encore à l'époque\n moderne d'Oviedo à Grenade, et d'Alcala à Barcelone. Sa route est longue\net sinueuse; il y croise des maures et des nègres, des aveugles mendiants, des\n licenciés en théologie, des bacheliers de Salamanque. des alguazils, des suites\nde cour rovale et des ministres, des comédiens, des bohémiens, des arche-\n vêques prêcheurs, des grands seigneurs oisifs et dévergondés. Pour raconter\nles mésaventures des Espagnols dans toutes les conditions, pour faire la\nsatire de la société et le procès des privilèges féodaux, il suffit d'un diable\nAsmodée qui enlève tous les toits de Madrid, ou d'un Lazarille qu'on suit à\ntravers les régions castillanes et les littératures romanes. Lazarille de Tonnes\nou Guzman d'Alfarache, Gil Blas de Santillane ou Figaro de Séville, le\n Protée espagnol s'est plus d'une fois montré aussi redoutable aux méchants\nque le miroir aux laids visages. Non seulement le déclassé, le déraciné, effroi\nde toutes les littératures aristocratiques, était légion en Espagne et y trouvait\nmatière variée pour tirades vengeresses. Mais ces gens de peu ou de rien,\ncoureurs de hasards, étaient le réquisitoire vivant de ceux qui leur avaient\ninfligé la vie; des maîtres durs et sots qu'ils servaient, du gouvernement qui\nlaissait les faibles à la merci des iniquités et des violences. Et enfin, ils\ndevinrent accusateurs véhéments quand un Parisien, horloger devenu bel-\nesprit, eut fait le voyage d'Espagne. Les conditions sociales et les idées\neuropéennes présentent alors des conflits comparables à ceux de la Russie du\nXIXe siècle, qui a produit une abondante littérature nihiliste, picaresque et\nlibertaire.\n    Le vaurien de roman qui succède dans la matière d'Espagne au chevalier\ndémodé, s'appelle d'abord catarribera : le catarribera, dans le temps des\nchasses à l'autour, battait la rive dans la traque, et saisissait l'épervier avec sa\nproie. Le vaurien, le truand a pris et gardé depuis la dénomination de picaro.\nLe picaro ou coquin a sa littérature picaresque, comme le chevalier avait eu\nsa littérature chevaleresque. Littérature sociale possible et active dans toutes\nles nations où des classes opprimées et clairvoyantes souffrent des inégalités et\ndes injustices, elle est particulièrement riche en contes d'Espagne.\n    Non pas que le type du gueux, de l'aventurier, soit exclusivement espagnol.\nI1 apparaît aussi dans la France désolée par la guerre de Cent ans. La\nseule farce française qui ait survécu dans le langage moderne, la farce de\nPathclin, au XVe siècle, met en scène un avocat fripon, un vrai picaro plai-\ndaillon : le marchand Guillaume, victime à la fois du berger Agnelet qui lui\nvole ses moutons et de l'avocat Pathclin qui lui extorque son drap, emmêle\nses deux récriminations à l'audience où il voit Agnelet défendu par Pathelin;\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "                         L'ESPAGNE     RECONQUISE                            93\n\net le juge doit le rappeler à l'objet du jugement : « Revenons à nos moutons! »\nMot resté proverbial comme le nom de Pathelin lui-même. Mais la farce fran-\nçaise, si elle a bénéficié des presses neuves de Lyon, s'est trouvée éclipsée et\ndémodée par le théâtre de Molière. La nouvelle picaresque d'Espagne, au\ncontraire, est contemporaine des œuvres castillanes les plus importantes et\nles plus répandues. Pathelin mis en latin avait été transplanté par un huma-\nniste à Heidelberg. Plus tardifs et plus heureux, les picaros passèrent les\nPyrénées quand le roman castillan avait l'audience de l'Europe. Ils prirent en\nFrance la place qu'Eulenspiegel (espiègle) occupait dans les littératures\ngermaniques.\n\n                                      * *\n\n   Dans les dernières années du règne de Charles-Quint, parut à Anvers,\nAlcala et Burgos, un petit roman, Vida de Lazarillo de Tonnes (1554). Un\ngueux y raconte sa vie et transmet au public, pour les arracher à la sépulture\nde l'oubli, les prouesses que peut-être on n'a jamais vues ni ouïes. Le petit\nLazare, Lazarillo, fils d'un pauvre meunier, est né au bord du Tormes, la\nrivière qui arrose la vieille cité universitaire de Salamanque. Sa mère veuve\nle livre jeune à un mendiant aveugle qui lui administre des coups de bâton en\néchange de quelques mauvais tours. Il passe successivement au service d'un\nclerc et d'un écuyer, d'un Frère de la Merci et d'un vendeur de bulles, d'un\nchapelain, d'un alguazil. Le texte d'une édition d'Anvers raconte même\ncomment il rencontre des lansquenets allemands dans l'insigne cité de Tolède,\noù le victorieux empereur avait fait une entrée solennelle. Un noble indigent\nqui l'oblige à mendier pour lui, des maisons où il devient fripon pour ne pas\navoir faim, des gens sans honneur et sans scrupule, voilà ce que le compère\ntrouve sur son chemin ; et sa malice et sa morale sont en proportion de toutes\nces misères. Ce petit livre plut fort, car on l'amplifia, et on le réimprima et\non le traduisit pendant un siècle : à Milan, Bergame, Venise et Rome, à\nParis, à Augsbourg et Nurenberg.\n   La novela picaresca était devenue un genre européen. Un demi-siècle après\nle Lazarillo, Mateo Aleman de Séville donna la Vie et les exploits du picaro\n Gupnan d'Alfarache ( 1 5 9 9 ) . Guzman, tour à tour marmiton et soldat, men-\ndiant et entremetteur, voleur et galérien, promène en Espagne et en Italie ses\naventures et ses satires des conditions et folies humaines. Ce livre fut traduit\nen plusieurs langues et il suscita des imitations françaises. Le vieux Lesage,\nsous Louis XV, publia encore les Aventures de Guzman d'Alfarache (1732).\n   A la critique sociale et morale par dénombrement d'aventures s'ajouta le\nfantastique et le diabolique. Luis Vêlez de Guevara y Duenas, un Andalou\ndevenu avocat à Madrid, et qui avait vécu à là cour de Philippe IV, composa,\noutre des centaines de comédies, des Vérités vues en songe et nouvelles de\nl'autre vie ou le Diable boiteux (El Diablo cojuelo). Ce livre, imprimé à\n Madrid en 1640, raconte comment l'étudiant Don Cleophas, pénétrant chez\nun magicien, y délivre un diable boiteux en brisant la fiole où ce diable.\nAsmodée, se trouvait enfermé. L'esprit, en récompense, emporte le jeune\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "94                                DURÈNDAL\n\n\n homme dans les airs et lui fait voir l'intérieur des maisons de Madrid. Ainsi\n sont découvertes aux yeux les manigances des Académies et de la Cour, des\n grands et des savants, des poètes et des comédiens eux-mêmes.\n    Procédé merveilleux et commode pour aligner les caractères, les mœurs et\n les méfaits de tous les habitants du royaume. Aussi la littérature française l'a\n utilisé dans la génération qui sépare les Caractères de La Bruyère (1689) et\n les Lettres persanes de Montesquieu (1721). Un Breton, devenu avocat et\n homme de lettres à Paris, Lesage, fit du roman un métier lucratif. Louis XIV\n finissait tristement, le royaume était en proie aux financiers tels que Lesage\n les dépeint dans sa comédie Turcaret (1708). D'autre part, il n'y avait plus\n de Pyrénées depuis que régnait à Madrid (1700) le Bourbon Philippe V,\n successeur de Charles II. Les choses d'Espagne étaient familières depuis un\n siècle aux beaux esprits. M me d'Aulnoy et d'autres avaient décrit le pays et les\n mœurs du Royaume Catholique. La matière d'Espagne était, en un mot,\n l'exotisme géographique et moral du temps; et les aventures castillanes cou-\n raient les romans comme les aventures bretonnes au XIIe siècle, comme les\naventures indiennes aux temps de Charlevoix, de Chateaubriand et de Feni-\nmore Cooper. La traduction est la première industrie littéraire; la matière\n première lui était fournie par la novela picaresca à peu près comme elle lui\nsera fournie par Walter Scott à l'époque romantique. Lesage traduisit et\nadapta des comédies espagnoles, des contes espagnols, des romans espagnols.\n Il représenta Crispin rival de son maître, et les domestiques filous faisant\nsouche d'honnêtes gens. Il fit le Diable boiteux (1707) d'après Guevara, et\nintroduisit déjà des malices françaises et des observations personnelles dans\nle cadre magique. Le genre obtint un tel succès que dans ses dernières\nannées l'auteur donnait encore le Bachelier de Salamanque (1736-1738).\n Il avait réussi, au cours de sa production, à dégager un type, Gil Blas.\nCe roman commence à paraître en 1715; il est achevé en 1735. Les\nmœurs de la Régence s'y reflètent entre les souvenirs du grand règne\ndéclinant et un certain rétablissement de l'ordre public et privé. Gil Blas\nde Santillane (car tout se passe en Espagne), après avoir songé à faire\ndes études, après avoir traversé les régions les plus diverses du monde\npolitique et littéraire, après avoir été laquais, intendant, confident d'un\nministre, finit dans une honnête aisance bourgeoise. Parmi ses mésaven-\ntures se place son séjour chez l'archevêque de Grenade. Celui-ci le charge de\nl'avertir dès que son éloquence baissera : il veut se retirer à temps de la chaire\npour laisser une solide réputation de prédicateur. Or, dans le temps où Gil\nBlas est en plus grande faveur, l'archevêque tombe en apoplexie. Il se relève\nbientôt, mais les homélies qui suivent sentent l'apoplexie, dont l'esprit du\nprélat a reçu une rude atteinte. Quand Gil Blas se décide à la pénible et déli-\ncate mission qui lui a été confiée, l'archevêque le congédie : \" Je vous parais\nbaisser, n'est-ce pas?... J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence\nbornée... Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle\nqui a le malheur de n'avoir pas votre approbation. Désormais je choisirai\nmieux mes confidents. » Et le prélat poursuit, en poussant Gil Blas par les\népaules hors de son cabinet : « Allez dire à mon trésorier qu'il vous compte\ncent ducats, et que le Ciel vous conduise avec cette somme ! »\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                          L'ESPAGNE RECONQUISE                                 95\n\n   Le picaro expulsé par les grands du Royaume et de l'Eglise devait prendre\nune terrible revanche; quand le génie picaresque revint d'Angleterre et de\nPrusse avec Voltaire, de Genève avec Rousseau, d'Espagne avec Beau-\nmarchais, de la prison avec Mirabeau, il trouva une bourgeoisie si éclairée et\nune noblesse si veule qu'il put rapidement préparer la Révolution. Né à Paris\nen 1732, fils d'horloger et de famille protestante comme Rousseau, Caron de\nBeaumarchais eut une carrière digne d'Aleman et de Gil Blas; il se montra\ningénieux en horlogerie et mécanique, donna des leçons de guitare aux filles de\nLouis XV et vendit lucrativement des armes aux Américains révoltés. Il fit en\n1764 le voyage d'Espagne pour défendre sa sœur, que Clavijo avait aban-\ndonnée après promesse de mariage. De son voyage, de ses procès, de sa prison,\nBeaumarchais fit des Mémoires; et de son indignation contre la niaiserie\nvénale et procédurière des juges, contre l'ineptie des grands, contre la morgue\nhautaine qui écrasait le tiers état, il fit des comédies. Le Barbier de Séville on\nla précaution inutile (1775) est l'histoire du picaro, le barbier Figaro, qui\naide son maître le comte Almaviva à épouser Rosine malgré le vieux tuteur\nBartholo, amoureux de sa pupille; intervient don Bazile, organiste, maître à\nchanter de Rosine, qui recommande de se servir de la calomnie. Dans la\nFolle journée, ou le mariage de Figaro (qui fut joué, après bien des difficultés\net querelles, en 1784), le valet Figaro parvient à épouser Suzon (Suzanne),\nrestée honnête malgré son maître Almaviva. Faisant un retour sur lui-même,\nle valet s'écrie, en songeant au grand seigneur corrompu : « Non, monsieur\nle comte, vous ne l'aurez pas! Parce que vous êtes un grand seigneur, vous\nvous croyez un grand génie!... Noblesse, fortune, un rang, des places; tout\ncela rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de bien? Vous vous êtes donné la\npeine de naître, et rien de plus : du reste homme assez ordinaire. Tandis que\nmoi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de\nscience et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent\nans à gouverner toutes les Espagnes... Est-il rien de plus bizarre que ma\ndestinée! Fils de je ne sais pas qui; volé par des bandits; élevé dans leurs\nmœurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête, et partout je suis\nrepoussé... Je me jette à corps perdu dans le théâtre; je broche une comédie\ndans les mœurs du sérail ; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder\nMahomet; à l'instant, un envoyé de je ne sais où se plaint que j'offense dans\nmes vers la Sublime-Porte... Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le\nmaltraitant! » — Beaumarchais, redoublant d'activité, prépara (1785) l'édi-\ntion de Kehl des œuvres de Voltaire. Figaro, selon Napoléon, avait été le\npremier acte de la Révolution.\n   Victor Hugo, à son tour, prétendit exprimer par personnages espagnols les\nrevendications de la plèbe souffrante. Il avait déjà, dans son drame Hernani ou\nl'honneur castillan, placé un conspirateur magnanime en face d'un grand\nd'Espagne et du roi don Carlos, qui allait devenir l'empereur Charles-Quint.\nDans Ruy Blas ( 1 8 3 8 ) il montre un valet déguisé en homme d'Etat, et inter-\npellant violemment les ministres éhontés de la royauté déclinante (1695). Dans\nce drame, assure l'auteur, « on voit remuer dans l'ombre quelque chose de\ngrand, de sombre et d'inconnu. C'est le peuple, qui a l'avenir et qui n'a pas\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "96                                DÜRENDAL\n\n\nle présent, le peuple orphelin, pauvre, intelligent et fort; placé très bas, et\naspirant très haut, ayant sur le dos les marques de la servitude et dans le\ncœur les préméditations du génie ». Et le valet, politique génial et patriote,\nharangue brusquement les coupables :\n\n         Bon appétit, messieurs! O ministres intègres !\n         Conseillers vertueux! Voilà votre façon\n         De servir, serviteurs qui pillez la maison !\n         Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,\n         L'heure sombre où l'Espagne agonisante      pleure!...\n         Ce grand peuple espagnol aux membres énervés.\n         Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez,\n         Expire dans cet antre où son sort se termine,\n         Triste comme un lion mangé par la vermine !\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   La nation qui révèle aux autres la valeur du Cid, le point d'honneur, les\nromances, la folie chevaleresque, leS tribulations pitoyables des gueux, donne\nà ses enfants, par le langage et le culte, une vie intérieure intense et féconde.\nElle engendre les conquistadors, le drame religieux, et les saints modernes qui\nrévolutionnent le monde moral. Le premier livre imprimé offert au roi de\nFrance est le Spéculum vitae humanae de l'évêque Rodriguez de Zamora\nprésenté en 1472 à Louis XL C'est en résumant le Château de l'Ame de\nsainte Thérèse que Malebranche a appelé l'imagination la folle du logis. C'est\nle Barbier de Séville qui jette le premier défi à la noblesse dévergondée de\nFrance. C'est en racontant des histoires d'Espagne (ils en passent, et des\nmeilleures) que les romantiques colorent leur rêverie et se font une âme\nd'autrefois et d'autre part. C'est l'Espagne catholique qui a, de plus, élargi\nle monde et arrêté le luthéranisme.\n\n                                                        ALBERT     COUNSON.\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "(Salon : Pour   l'Art)     (Cliché de l'Expansion   Belge)\n\n\n\n\n                LA F L A N D R E\n                    (FIRMIN BAES)\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": ""}, {"page_pdf": 122, "texte": "                              Les Nibelungen\nTrilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n\n                     T R O I S I È M E PARTIE (1)\n\n                      La vengeance de Kriemhild\n              T r a g é d i e               en        cinq;             a c t e s\n\n                                         ACTE II\n                                     Aux bords du Danube.\n                                           SCÈNE I\n\n        (Guntker, Volker, Dankwart, Rumolt entourés d'une suite nombreuse. Werbel\n          et Swemmel sont debout devant le roi. La barque portant Hagen, le Chapelain\n          et le reste des guerriers paraît plus tard.)\n\n  W E R B E L . — G r a n d roi, qu'il nous soit enfin permis de prendre congé de\nvous. Notre présence est plus qu'indispensable à la cour; on y distingue\nbien l'archet de la lance, mais on ne les manie pas avec égale facilité. Les\nmessagers qui vous quittent gravement seront musiciens agiles et joyeux à\nvotre entrée solennelle.\n   GUNTHER. — L e temps ne vous fera pas défaut. Je compte descendre chez\nle vieux R ü d e g e r à Bechlarn, nous pouvons jusque-là tenir le même chemin.\n  W E R B E I . . — Nous en connaissons un plus c o u r t ; il nous faut dépêcher.\n  GUNTHER. — Alors j ' y consens; partez.\n  W E R B E L . — N o u s vous en remercions, (Il se dispose à partir.)\n  R u m o l t . — Vous oubliez les présents d'usage; restez au moins jusqu'à ce\nqu'ils nous p a r v i e n n e n t !\n  W E R B E I . (revenant avec Swemmel). — C'est vrai : j ' o u b l i a i s .\n  RUMOLT, — L a b a r q u e est tout proche.\n\n  (1) Voir les numéros de septembre, d'octobre, de novembre 1912 et le numéro de\njanvier 1913.\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": "98                                    DURENDAL\n\n\n  VOLKER. — C'est étrange ; d'abord ils refusent de riches présents; forcés\nde les prendre ils les oublient. (Interpellant Werbel.) Kriemhild est-elle tou-\njours triste?\n  W E R B E L . — N'avons-nous pas dit qu'elle semble n'avoir jamais connu le\nm o i n d r e chagrin?\n  VOLKER. — E n effet.\n  W E R B E L . — E h bien ?\n  VOLKER. — Le royaume d'Etzel est celui des merveilles : qui plante des\nroses blanches y cueille des rouges et inversement.\n  W E R B E L . — Pourquoi?\n  VOLKER. — Kriemhild est trop changée. Jamais n o u s ne l'avons vue\njoyeuse. Enfant, elle avait la joie tranquille, tout son rire était d a n s ses y e u x .\n  RUMOLT. — H a g e n a p p r o c h e suivi des derniers bagages.\n  VOLKER. — Mais c o m m e n t manifeste-t-elle sa joie?\n   W E R B E L . — Vous le voyez à s o u h a i t ; elle adore les fêtes et vous invite à\nla plus g r a n d e . Mais pourquoi ces questions? N'est-il pas naturel qu'elle vous\nenvoie îles messagers, p u i s q u e , en dépit de votre promesse, vous vous\nobstinez à ne pas venir? Autant elle surpasse en majesté et b e a u t é nos\nfemmes, autant on s'étonne, et bien à raison, de l'oubli où la laisse sa race.\nE n a-t-elle honte ou est-ce orgueil? Si vous ne confirmez sa noblesse,\nl'envie lui reprochera l'obscurité de sa naissance; c'est pourquoi elle vous\nrappelle u n e promesse qui lui est chère.\n  VOLKER. — E h bien, nous viendrons au solstice, et comme vous le voyez\nsuivi de tout un r o y a u m e .\n  W E R B E L . — P l u t ô t de toute u n e armée. Etzel ne s'y attend p a s , il nous\nfaut l'avertir.\n                  [Ils courent au bateau qui démarre vivement et s'éloigne à toutes rames.)\n  VOLKER. — N'en doutons pas, ce sont des traîtres. Mais doutons moins\nencore que Kriemhild souhaite ardemment notre venue.\n  RUMOLT. — Qu'elle ait p u décider son second époux à risquer pour le\npremier et son trône et sa vie, je ne le croirai j a m a i s . Ce serait folie. Enfin,\nadvienne que pourra, même à l'improviste !\n  VOLKER. — N o u s n'avons rien à c r a i n d r e ; et puisqu'il nous est p e r m i s de\nnous passer de nos yeux, le Tronjer en aura mille qui le g a r d e r o n t j u s q u ' a u\ncœur de la nuit.\n HAGEN (qui, aussitôt la barque amarrée, est descendu à terre et a examiné les bagages).\n— T o u t est d é b a r q u é ?\n   DANKVVART. — Tout, hormis le prêtre. (Montrant le Chapelain.) Il rassemble\nles objets du culte.\n   HAGEN (saute dans la barque, se précipite sur le Chapelain). — N e te d o n n e pas\nla peine de descendre! (Il le jette par-dessus bord.) Le voilà abattu c o m m e un\njeune chien ; ton le mon énergie m'est revenue.\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                            99\n\n   VOLKER (qui a suivi Hagen). — B a h ! . . . H a g e n , ceci est indigne de toi!\n  HAGEN (mystérieusement). — J'ai rencontré des s i r è n e s ; leur chevelure était\nverte comme les roseaux, elles m'ont prédit... (S'interrompant.) C o m m e n t ? Il\nnage? Malgré son bras paralysé? A moi la rame !\n  ( Volker la saisit, la dispute à Hagen.)\n   HAGEN. — La r a m e , te dis-je! Ou je me lance après lui tout a r m é ! (Il saisit\nla rame, en frappe l'eau.) T r o p t a r d ! U n vrai p o i s s o n ! T o u t est donc bien vrai !\nla ruse n'y eut point de part...\n   L E CHAPELAIN (criant de loin). — Adieu, mon roi ! J e retourne au pays.\n   HAGEN. — E t m o i . . . (Il tire le glaive, fracasse la barque.)\n  GUNTHER. — Perds-tu la raison, que tu mettes la barque en pièces!\n   HAGEN. — L a reine U t e a fait trop mauvais rêve, p o u r que chacun te\nsuive d'un c œ u r joyeux aux fêtes d'Etzel.\n   GUNTHER. — T u es donc l'homme qu'un rêve effraie?\n  VOLKER. — Il a d'autres raisons. Raconte ce qui t'advint.\n   HAGEN. — Venez à l'écart, que p e r s o n n e ne nous e n t e n d e . A vous seuls je\nveux m'en confier. (Mystérieusement.) En cherchant la barque je découvris des\nsirènes; elles planaient au-dessus d'une source antique, semblables aux\noiseaux qui volent d a n s le brouillard, tantôt visibles, tantôt cachées dans la\nvapeur bleue. J e me glissai près d'elles. Elles s'enfuirent effarouchées, mais\nleurs voiles me restèrent entre les m a i n s . Couvertes du rideau de leur che-\nvelure, réfugiées d a n s la couronne d'un tilleul elles dirent d'une voix insi-\nnuante : « Si tu rends ce que tu as pris, nous t'annoncerons l'avenir, car nous\nsavons ce qui t'attend et ne mentirons p a s . » J'agitai les voiles d a n s le vent,\net consentis d'un signe de tête. Alors elles se prirent à chanter et de ma vie\nje n'entendis plus belle promesse de b o n h e u r , de victoire et de succès.\n   VOLKER. — C'est un présage merveilleux! Pareilles à l'insecte qui change\nd'aspect sous l'influence du soleil et de la pluie, leurs voix ont les multiples\nreflets du destin. Mais, elles n'aiment pas à parler, elles payent chacune de\nleurs paroles d ' u n e a n n é e de leur vie; il paraît qu'elles se font très vieilles,\naussi vieilles que le soleil ou la lune, mais qu'elles ne sont pas immortelles.\n   HAGEN.-— Qu'elles en soient d'autant plus maudites! J o y e u x , j ' a b a n d o n n e\nles voiles et me dépêche vers ce lieu, q u a n d , derrière moi, éclate u n rire si\nrépugnant et si faux, que je le crois sorti de quelque marais rempli de cra-\npauds et de couleuvres. Frissonnant, je me r e t o u r n e . Q u e vois-je? Les\nmêmes femmes, mais sous une forme hideuse, me faisant mille grimaces;\nelles sont devenues poissons, car elles en ont certaines formes; elles\nclaquent de la langue d'une façon bizarre, se moquent de moi et disent:\n« Nous t'avons trompé. Si tu mets le pied au pays des H u n s , personne\ndes tiens ne reverra le R h i n verdoyant; seul, l'homme que tu détestes le plus\nen réchappera. »\n   VOLKER. — C'est du prêtre qu'elles parlaient?\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": " 100                                    DURENDAL\n\n\n\n    H A G E N . — T u le vois. J e leur répondis d'un ton sarcâstique : « Ce p a y s\nnous plaira tant que nous y oublierons notre patrie », et je partis en riant et\nsifflant, à la recherche de la b a r q u e . Mais, q u a n d même, c'est u n r u d e\nc o u p ! Croyez-moi, cela finira mal. (A haute voix.) On verra qu'on peut en\ncroire Hagen Tronje q u a n d il s'avise d'avertir.\n   GUNTHER — P o u r q u o i d o n c H a g e n Tronje ne suit-il pas son p r o p r e avis?\nPourquoi ne retourne-t-il pas? N o u s avons assez de cœur pour tenter sans\nlui cette sinistre a v e n t u r e . Elle finira d a n s les bras d'une sœur à moins q u e\nle baiser d u beau-frère ne nous effraye.\n  H A G E N . — Sans d o u t e ! sans d o u t e ! C'est H a g e n qui est trop j e u n e pour\nmourir. — Ce n'est pas de ma personne mais de la tienne que je m'inquiète\npour l'heure.\n   DANKWART (d Hagen). — D'où vient ce sang ?\n   HAGEN. — Du sang ? Où donc?\n  DANKWART (mettant le doigt sur la plaie). — Mais il te coule du front, ne le\nsens-tu pas !\n   HAGEN. — C'est que mon casque est mal ajusté.\n   GUNTHER. — Il n'en est rien, parle, d'où vient ce sang?\n   HAGEN. — J'ai acquitté et en silence le péage du D a n u b e , sois tranquille,\non ne t'inquiétera p l u s ; le passeur reçut son écot. Mais j'ignorais (il enlève\nson casque) que je payai si largement.\n   GUNTHER. — Mais le passeur, tu l'as tout de m ê m e\n    H A G E N . T o u t est en règle. J ' a p p r i s aujourd'hui que le m e n s o n g e a les\nj a m b e s courtes : le passeur me salua de sa lourde r a m e , je l'en remerciai de\nmon glaive tranchant.\n   GUNTHER. — Gelfrat ! le géant !\n   HAGEN. — Oui, l'orgueil de la Bavière! Les flots l'ont englouti fracassé\ntout comme sa b a r q u e . N e t'en inquiète pas, si tu cherches un jour à repasser\nle fleuve, mon dos te servira de pont.\n  G U N T H E R . — Continue de la sorte, ta sagesse de corbeau ne pourra qu'y\ngagner.\n  HAGEN. — P o u r v u que tu racles la vielle! — Quoi qu'il en soit, nous\nsommes d a n s les rets de la mort.\n   VOLKER. — C'est entendu ; mais rien n'a c h a n g é , nous y lûmes toujours.\n  HAGEN. — Cher Volker, voilà une belle p a r o l e ; je t'en remercie! O u i ,\nnous y fûmes toujours; rien n'est changé, mais nous avons l'avantage de\nconnaître notre ennemi et de voir les filets t e n d u s .\n  GUNTHER (l'interrompant dp renient). — E n avant ! E n avant ! Sinon le duc de-\nBavière n o u s demandera compte du mort et du péage, et le roi Etzel risque\nde faire maigre fête !\n                                (Il part suivi des siens. Hagen et Volker restent.)\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                      IOI\n\n\n\n    H A G E N . — P a r les dieux i n c o n n u s je le jure ! qui veut ma mort y trouvera\n la sienne !\n  VOLKER. — C o m p t e sur moi ! Cependant je t'avoue que j'en croyais les\nautres.\n   HAGEN. — Moi aussi, mais j'ai la preuve du contraire maintenant. Tel est\nl'homme : depuis la prédiction de ces femmes je me moque de tout et de\nmoi-même.\n   VOLKER. — J e voudrais en douter toujours.\n   HAGEN. — N e doute plus, cher Volker, ce serait se t r o m p e r ; la preuve\nest là.\n   VOLKER. — Mais les paroles d ' U t e n'en restent pas moins vraies; Kriem-\nhild est femme, elle devrait, pour venger son époux, tuer non seulement son\nfrère mais encore sa propre mère.\n   HAGEN. — C o m m e n t cela?\n   VOLKER. — Les rois te couvrent, à son tour U t e couvre les rois; peut-on\nfrapper ses fils sans l'atteindre?\n   H A G E N . — Au fait.\n  VOLKER. — Se pourrait-il q u ' u n e f e m m e lançât la flèche qui percerait tous\nces cœurs avant de t'égratigner?\n  HAGEN. — Q u ' i m p o r t e ! Advienne que pourra, je suis prêt.\n   VOLKER. — J e rêvai que nous étions couverts de sang, mais c'est entre les\népaules q u e chacun portait sa blessure, là où l'on frappe les assassins non\nles héros ; ami, ne redoutons que les souricières.\n                                                         (Tous deux partent.)\n\n\n                                      S C È N E II\n\n                                      BECHLARN\n\n       (Salle de réception. D'un côté Götelinde et Gudrun; de l'autre,          Riideger.\n         Dietrich et Hildebrandt. Derrière eux Iring et Thiiring.)\n   GÖTELINDE. — Je suis heureuse, noble Dietrich de Bern d e te voir à\nBechlarn. J e ne me rejouis pas moins de t'y rencontrer, seigneur H i l d e b r a n d t .\nN'ayant qu'une voix, je ne puis saluer en même temps deux héros, mais j ' a i\ndeux mains qui obéissent volontiers au cœur qui vous chérit [elle tend les mains)\net je compense ainsi ma faiblesse.\n  DIETRICH (rend le salut). — Paroles trop douces pour de si vieux os!\n  HILDEBRANDT. — J'en pense différemment. Je l'embrasse à nouveau (il\nembrasse Gundrun) puisqu'elle se présente deux fois à mes regards.\n  DIETRICH. — E n vérité, la ressemblance excuse la méprise.\n                                            (A son tour il embrasse Gudrun .)\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "102                                      DURENDAL\n\n\n  RÜDEGER. — Allons! allons! n'en discontinuez p a s !\n  DIETKICH. — N o u s joutons au moins sage mon héraut et moi. Têtes\nbrunes on se battait, têtes grises on embrasse.\n   G Ö T E U N D E (d Iring et Thüring). — Nobles seigneurs de D a n e m a r k et de\nT h u r i n g e , vous que j'ai vus si souvent ne m'en veuillez pas de vous trailer\nen amis.\n    IRING (rendant le salut). — L ' h o n n e u r qui échoit à Dietrich est j u s t e ; tous\ns'effacent volontiers devant lui.\n   DIETRTCH. — A nous voir ainsi rassemblés, n o u s les Amelungen, et vous\nqui descendez du N o r d profond, entaillés de part et d'autre et plus de cent\nfois, dans les combats sanglants, tous pareils à des chênes que le bûcheron\nmarqua, mais dont pas un n'est t o m b é sous les c o u p s de la h a c h e , à nous\nvoir ainsi, dis-je, il me semble qu'à notre insu, nous avons cueilli l'herbe qui\nprotège de la mort.\n   IRING. — Vraiment cela tient du prodige !\n    THÜRING. — Qui n'a rien d'étonnant! Jadis nous régnions sur le trône de\nnos a n c ê t r e s ; aujourd'hui c'est au nom du roi des H u n s que n o u s s o u h a i t o n s ,\nen ces m u r s , la bienvenue aux N i b e l u n g e n m a u d i t s ! Nos diadèmes ne cou-\nr o n n e n t plus que notre honte ! Si Etzel a formé sa cour altière de rois, pour-\nquoi ne trouve-t-il u n titre nouveau qui fasse s o n g e r a trente c o u r o n n e s !\nVraiment le bâton de m e n d i a n t nous siérait mieux que le s c e p t r e ; celui de\nmessager n o u s déshonore, il ne tient ni de l'un ni de l'autre.\n   DIETRICH. — Ne suis-je point des vôtres? et de plein gré?\n    THÜRING. — C'est v r a i ; mais nul ne connaît la raison de ta présence.\nEtzel en est frappé autant que n o u s . Si tu tenais de mon sang, je croirais\nque tu viens te jouer des lions, et dévorer ceux qui sont repus d'ours et de\nl o u p s ; mais je sais que ta nature s'y oppose : ce que nous faisons à dessein\net forcés, tu le fais librement. C'est pourquoi je dis : tu as des raisons que\nnos intelligences grossières ne peuvent entrevoir.\n   D I E T R I C H . — E h bien! oui, j ' e n a i ! et le jour est proche où tu a p p r e n d r a s à\nles connaître.\n  IRING. — J'en brûle d'envie, car c'est chose étrange que tu serves là où tu\npourrais commander. J'ai beau faire, je ne puis me convaincre que ce c h e -\nmin ne mène à la h o n t e .\n   THÜRING. — C'est aussi mon avis.\n   RÜDEGER — Souvenez-vous du dessein d'Etzel et de la noblesse de son\n âme. L i b r e c o m m e Dietrich je ne le servirais pas moins volontiers. Sa\n noblesse vaut la nôtre : le sang de nos ancêtres nous l'a transmise sans peine,\n Etzel l'a gagnée par son propre mérite.\n   THÜRING. — Ce n'est pas mon sentiment; j ' o b é i s par contrainte. Ah! que\n ne suis-je libre !\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                 103\n\n\n   IRING. — J e m'en console en pensant à nos d i e u x ; la tempête qui\nemporta nos c o u r o n n e s les renversa. C'est p o u r q u o i je gagne en toute hâte\nla forêt de W o t a n q u a n d cette servitude m e p è s e ; je pense au dieu qui\nperdit plus encore.\n   DIETRICH. — T u connais le chemin d u salut. La sphère terrestre oscillera\nbientôt, tournera peut-être, et p e r s o n n e ne sait ce qui nous attend.\n  RÜDEGER. — Qu'est-ce à dire?\n  DIETRICH. — U n e nuit, je veillai à la source des nixes; p a r hasard, j ' y\nappris bien des choses.\n  RÜDEGER. — Dis-les-nous!\n    DIETRICH. — Q u i le pourrait? On entend u n e parole, on ne peut la c o m -\np r e n d r e ; on voit u n e image, on ne peut la saisir. Ce n'est qu'après bien des\nannées q u e l'on se rappelle que les nornes ont tout prédit dans les danses de-\nl'ombre.\n                                                             (Sonneries de trompettes. )\n  IRING. — L e s héros a p p r o c h e n t .\n  T H Ü R I N G . — Les assassins !\n  RÜDEGER. — P a s u n mot de cela !\n   DIETRICH. — U n e énigme m'est restée d a n s la m é m o i r e ; u n e seule. Q u e\nle géant ne craigne rien du géant, mais tout d u nain. L'aurais-tu résolue?\nDepuis la mort de Siegfried je ne la c o m p r e n d s que trop bien.\n  GÖTELINDE (à la fenêtre. Les sonneries éclatent tont pris). — L e s voilà!\n  GUDRUN. — Qui faut-il q u e j'embrasse?\n  GÖTELINDE. — L e s rois et le Tronjer.\n  RÜDEGER (aux guerriers). — Allons à leur r e n c o n t r e .\n  DIETRICH. — Vous p o u r les saluer, moi pour les avertir.\n  RÜDEGER. — Q u e signifie?\n   DIETRICH. — J ' a i dit. Q u i m'écoute boira avec vous, mais retournera aus-\nsitôt. (En partant.) Ami, écarte le feu du soufre, tu ne pourrais les séparer\nquand ils sont u n i s .\n                                                                 (Tous sortent.)\n\n                                        SCÈNE III\n\n  GÖTELINDE. — Viens près de moi, G u d r u n ; n'hésite p a s ; nous n e pouvons\nnous montrer indifférents envers de tels hôtes.\n   GUDRUN (s'approche de la fenêtre). — Oh ! mère ! celui-là ! le pâle ! il a les yeux\nd'un mort. P o u r sûr, c'est lui qui l'a fait!\n  GÔTELINDE. — Quoi d o n c ?\n  GUDRUN. — P a u v r e r e i n e ! Elle était bien triste le jour de ses noces!\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "104                                    DURENDAL\n\n\n  GÖTELINDE. — E h ! comment le sais-tu? Tu t'endormis avant qu'on la\ncouronnât.\n   GUDRUN. — P a s du tout, m è r e ; j'étais très j e u n e , il est vrai, mais je me\ntins parfaitement éveillée à Vienne. Elle était là, assise, la tête dans les\nmains, semblant penser à tout excepté à n o u s autres, et quand le roi Etzel la\ntoucha elle tressaillit comme je tressaillerais à l'approche d'un serpent.\n   GÖTELINDE. — G u d r u n ! qu'oses-lu p r é t e n d r e !\n  GUDRUN. — Va ! tu peux m'en croire ; tu ne t'en es pas aperçu, mais n'as-tu\npas souvent loué l'acuité de mon regard?\n   GÖTELINDE. — Oui, quand il s'agit de ramasser des épingles.\n   GUDRUN. — Le père ne m'appelle-t-il pas son calendrier?\n   GÖTELINDE. — Il ne le fera p l u s , tu deviens trop hardie !\n   GUDRUN. — Alors elle était joyeuse?\n  GÖTELINDE. — Elle était, comme il sied q u ' u n e veuve soit! Suffit!\n                                                       (Elle quitte la fenêtre.)\n   GUDRUN. — J e m'en souvins le jour o ù . . . (Criant.) Le voilà !\n\n\n\n                                       S C È N E IV\n\n\n        (Riideger entre suivi de ses hôtes et des Nibelungen. Giselher n'apparaît que\n          quelques moments après et se tient à l'écart.)\n\n   H A G E N . — On s'effraie de n o u s voir?\n         (On se salue de part et d'autre.)\n    (A Gudrun). Il faut qu'on m'ait calomnié ; n'a-t-on pas r é p a n d u le bruit\nque je ne m'entends guère à embrasser? J ' a p p o r t e la preuve du contraire.\n(Il l'embrasse. S adressant à Gotelinde.) P a r d o n n e - m o i , noble femme, je craignais\nqu'on n'eût répandu à m o n sujet quelque bruit fâcheux et tenais à montrer\nq u ' H a g e n et le dragon n'ont rien de c o m m u n . L e contraire fùt-il prouvé, u n\nbaiser de ces lèvres roses m'aurait, comme dans les contes, c h a n g é en\nberger. Qu'exige-t-on que je fasse ? Q u e je cueille des violettes? Que je g a r d e\ndes moutons? Je gage un second baiser : les fleurs ne p e r d r o n t pas u n e\nfeuille, les moutons pas une touffe de laine. E h bien, accepte-t-on?\n   RÜDEGER. — A table m a i n t e n a n t ! Elle est dressée au dehors.\n   HAGEN. — Choisissons d'abord les armes. (Examinant un bouclier.) Quel\nsuperbe bouclier ! Je voudrais connaître le maître qui le forgea. Mais peut-\nêtre ne le tiens-tu pas de première main?\n   RÜDEGER. — Devine qui me le laissa?\n  HAGEN (décroche le bouclier du mur). — E h ! qu'il est lourd ! J e n'en connais\nguère qui dédaigneraient pareil héritage.\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                    105\n\n\n  GÖTELINDE. — L'entends-tu, G u d r u n ?\n  HAGEN. — T u peux l'oublier sans crainte, et où il te plaît; son poids le\ngardera suffisamment, il est lourd c o m m e u n e meule.\n  GOTELINDE. — Merci d'une telle p a r o l e !\n  HAGEN. — T u m'en remercies, noble femme?\n  GOTELINDE. — J e t'en remercie et mille fois encore. N u d u n g mon frère\nportait ce bouclier.\n  VOLKER. — C'est à bon droit qu'il vous fit jurer de dédaigner le guerrier\nqui ne pourrait manier ses a r m e s . L a valeur du bouclier fixe celle du glaive.\n  HAGEN. — E h ! q u ' u n j o u e u r de vielle connaît d'histoires! J e      l'entends\nconter p o u r la première fois.\n  RÜDEGER. — C'est pure vérité.\n  HAGEN. — Q u e je regrette qu'il soit mort! J'aurais — pardonne-moi cet\naveu — pu le vaincre, car c'était u n e âme h a u t a i n e ; il ne faut pas en douter.\n                                                    (Il veut raccrocher le bouclier.)\n  GOTELINDE. — N e t'en e m b a r r a s s e p a s .\n\n  HAGEN. — J e ne permettrai pas qu'un valet y mette la main !\n  RÜDEGER. — C o m m e il te plaît. N o u s savons au moins ce qui te convient.\n  HAGEN. — T u crois? — Qu'il siérait auprès du B a l m u n g que le vaillant\nSiegfried me laissa ! — Q u e je rassemble des armes je ne le nierai point.\n  RÜDEGER. — T u n'en choisis guère de première main?\n  HAGEN. — J'aime celles qui ont fait leurs preuves, c'est vrai !\n                                                              (Tous partent.)\n\n\n                                        SCÈNE V\n\n\n  VOLKER (retenant Giselher). — Un mot, cher Giselher, il faut que je te\nconfie une chose d'importance.\n  GISELHER. — Volker? A moi?\n  VOLKER. — Bien plus, j ' a i un conseil à te d e m a n d e r .\n   GISELHER. — Comment? nous avons chevauché, côte à côte, pendant tout\nle voyage, sans dire mot, et voilà que m a i n t e n a n t , tout à coup? Allons,\ndépêche-toi !\n  VOLKER. — N'as-tu pas remarqué cette jeune fille? Mais à quoi bon t'en\nparler? Elle ne tenait pas de coupe à la main.\n  GISELHER. — N ' i n v e n t e point de sottises, je l'ai parfaitement vue.\n  VOLKER. — Mais comment as-tu pu refuser le baiser auquel l'usage t'obli-\ngeait.\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "106                                DURENDAL\n\n\n  GISELHER. — T u te m o q u e s de moi.\n  VOLKER. — N'essaie pas de t'en défendre? Q u a n t à la coupe ce sont tes\npropres paroles. Mais, quel âge lui donnes-tu?\n  GISELHER. — J e t'en prie, laisse-moi !\n  VOLKER. — Au fait, rien ne presse. E n est-il qui lui contestent le litre de\nvierge ?\n  GISELHER. — T'en inquiéterais-tu ?\n  VOLKER. — Peut-être. J e voudrais nouer ici quelque alliance; mais il faut\nque je sache qu'on ne délaissera pas le fiancé q u a n d il s'agira de le défendre.\n  GISELHER. — T u cherches femme, ici, toi ?\n  VOLKER. — N o n pour moi-même. Malgré toutes les bosses qui le couvrent,\nmon casque reflète suffisamment m o n image. C'est pour le compte de Gerenot\nque je m'y emploie.\n  GISELHER. — Gerenot?\n   VOLKER. — Enfin, franchement, q u e t'en semble-t-il ? P o u r ma part, je m ' y\nefforce volontiers, car je l'ai vu moi-même vaciller, c o m m e si la foudre venait\nde l'atteindre, au m o m e n t que cette enfant parut à la fenêtre.\n  GISELHER. — T u l'as vu, lui? Mais il ne leva même pas la tête! C'est moi\nqui l'ai regardée !\n   VOLKER. — C o m m e n t , c'est toi? Alors c'est aussi Giselher qui m'en confia\nle secret?\n  GISELHER. — J e n'en soufflai mot à personne, mais veux t'en parler aujour-\nd'hui ! T u n'as cessé de m e pousser à cette u n i o n , et plus que tout autre\nGerenot t'y aida ; eh bien I vous y avez pleinement réussi : cette union\nse fera.\n  VOLKER. — T u en décides trop v i t e !\n  GISELHER. — Qu'elle fixe le jour et l'heure. J'ai dédaigné le baiser d'usage...\n  VOLKER. — T u l'as dédaigné?\n  GISELHER. — Ou, si tu préfères, m a n q u é cette part du festin. Mais cela n'a\npas d'importance : j'en veux d'autre qualité ou n ' e n veux p a s .\n                                                            (Il s'éloigne en hâte.)\n\n\n\n                                  S C È N E VI\n\n\n\n  VOLKER. — E h ! e h ! Ça le prend c o m m e la fièvre, mais tout à p r o p o s .\nL'alliance avec Rüdeger nous attache le plus fidèle vassal d'Etzel ; c'est pour-\nquoi je m'y acharnais.\n                                                                        (Il part.)\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                 107\n\n\n\n                                      S C È N E VII\n                                       Un jardin\n\n       (Rüdeger et ses hôtes. — Au fond le festin.)\n  H A G E N . — T u ne lui j u r a s rien en secret?\n  RÜDEGER. — Pourrais-je l'avouer?\n  H A G E N . — J e ne persiste p a s moins à le croire. Le revirement fut trop\ninattendu. Elle paraissait d'abord très offensée de cette d e m a n d e , aussitôt\naprès elle acceptait b r u s q u e m e n t .\n  RÜDEGER. — Et q u a n d il en serait ainsi, aurait-elle pu exiger l'impossible.\n  H A G E N . — Q u i sait? Au fait, cela m'est égal.\n   RÜDEGER. — J e sais à quoi m'en tenir. L a femme offensée médite la ven-\ngeance, c'est vrai; elle n o u s surpasse tous dans l'invention de projets san-\nglants, mais vienne le jour où un bras se lève pour y d o n n e r suite, tremblante,\nelle le retient et crie : P a s a u j o u r d ' h u i !\n  HAGEN. — C'est possible. Mais où d o n c Volker s'attarde-t-il ?\n\n\n                                      SCÈNE VIH\n\n       (Volker entre.)\n  VOLKER. — J e soignais u n malade. Cet air est malsain; les fièvres qui\ndepuis vingt a n s s'y étaient assoupies se sont réveillées : elles sévissent\nfurieusement.\n  RÜDEGER. — O ù donc est ton patient?\n  VOLKER. — L e voilà.\n\n                                      S C È N E IX\n\n       (Giselher entre.)\n  RÜDEGER. — A table! N o u s a p p r e n d r o n s ce dont il s'agit en croquant des\nnoix et des a m a n d e s .\n  GISELHER. — N o b l e et cher markgrave, u n m o t , je te prie.\n  RÜDEGER. — Autant qu'en permettra le maître queux, ni plus, ni moins.\n  GISELHER. — J e t'en p r i e , accorde-moi la main de ta fille.\n  G E R E N O T . — E h ! Giselher!\n   GISELHER. — Q u ' y a-t-il d'offensant à cela? R é p o n d s ; jure comme moi\nque, quel q u e soit le sort q u e le destin nous réserve, nous n ' e n garderons pas\nla moindre r a n c u n e . T u ris? T u m'as devancé peut-être? T u as son consen-\ntement? E h b i e n ! je tiendrai ma promesse, q u a n d m ê m e ! J e ne me\nmarierai j a m a i s !\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "108                                             DURENDAL\n\n\n   GERENOT. — Qu'est-ce qui te p r e n d ?\n   RÜDEGER (appelle sa femme et sa fille). — Approche, G u d r u n .\n   HAGEN (frappant Giselher sur l'épaule). — L'habile forgeron! Ce sera un\na n n e a u , car j ' a p p u i e r a i ta cause.\n  GUNTHER. — Je ferai de m ê m e . Je serais ravi de couronner un front aussi\npur.\n   GISELHEK {ri Gudrun). — Mais toi?\n  GöTELINDE {devant le silence de Gudrun). — H é l a s ! L a rumeur ne vous l'a\ndonc pas appris? Ma fille est sourde-muette.\n   RÜDEGER. — J e te rends volontiers ta parole.\n   GISELHER. — E n ai-je exprimé le désir? J e serais indigne d'elle si elle\nn'était infirme.\n  H A G E N . — H a r d i ! forge sans crainte! U n tel a n n e a u rive la c h a î n e !\n(A Volker.) Si Kriemhild s'y h a s a r d e alors, elle sera dix fois plus criminelle\nque moi.\n  GISELHER. — G u d r u n ! — A h ! j ' o u b l i e ! — Apprenez-moi vite les signes\nqui vous font saisir sa pensée, mais aujourd'hui suppliez-la p o u r m o i .\n   GUDRUN. — N e les crois pas plus longtemps, la honte seule m'imposait le\nsilence.\n  VOLKER. — Chère enfant, tes lèvres ont un charme magique. Q u i souhaite\nau premier baiser un trésor le voit aussitôt en ses mains.\n   GISELHER. — Parle donc !\n   GUDRUN. — Mon père garde le silence.\n   H A G E N . — T u as pleins pouvoirs : scelle l'union, le maître queux s'impa-\ntiente.\n   RÜDEGER {à Gunther). — Il faudra donc que j ' i n t e r v i e n n e ? Q u e je j o u e le\nrôle de cet insensé, qui se voyant c o u r o n n é par la grâce du ciel répondit :\nJ'accepte ! — Eh bien soit ! J'y consens ! {A Hagen.) Mesure à ce don l'étendue\nde ma h a i n e .\n   H A G E N . — Donnez-vous la main. L à ! L ' a n n e a u est forgé! P l u s un c o u p ,\nforgeron ; on célébrera la noce au retour.\n   GISELHER. — P o u r q u o i au retour?\n   GÖDELINDE. — Il faut s'y résoudre.\n   RÜDEGER. — J'attendis bien sept ans.\n  H A G E N . — N e crains pas qu'on te refuse, m ê m e s'il te m a n q u e u n e paire\nde bras ou de jambes. {A Gudrun.) Je te garantis qu'il ne reviendra pas la tête\ncoupée!\n   RÜDEGER. — Alors c'est dit! On ne fera qu'une fête.\n  DIETRICH (paraissant soudain). — Qui sait? Kriemhild pleure nuit et jour.\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                                     LES NIBELUNGEN                             109\n\n  HAGEN. — Etzel le permet-il? — Allons! J'entends le maître queux qui\nnous appelle.\n  DIETRICH. — J e vous ai prévenus. J'ai fait m o n devoir. Prenez-en votre\nparti.\n       (Il suit Rüdeger au festin.)\n\n\n\n                                           SCÈNE X\n\n\n\n  H A G E N . — Qu'on le r e m a r q u e ? C'est Dietrich de Bern qui parle de la\nsorte.\n  DIETRICH (se retourne).— P r e n e z garde, Nibelungen ailiers! Sachez q u e\nceux qui vous prêtent l'appui de leur conseil ne peuvent vous garantir celui\nde leurs bras.\n       (Il rejoint Riideger.)\n\n\n\n                                          SCÈNE        XI\n\n\n\n  VOLKER. — Ce sont les avis d'un roi qui puise le soupçon au sein de la\nterre.\n  H A G E N . — Les nixes le connaissent.\n  VOLKER. — Celles qui sortant d u flot m a g i q u e . . .\n  H A G E N . — Assez de verbiage!\n  GUNTHER. — De quoi s'agit-il?\n  HAGEN. — Il leur semble qu'il nous faut de solides cuirasses.\n  VOLKER. — Q u i ne serviront à rien.\n  GUNTHER. — Qu'importe tout cela. Le salut est en nos mains.\n  HAGEN. — Comment?\n  GUNTHER. — Retourne !\n   H A G E N . — Moi?\n  GUNTHER. — T o i . Dis à ma mère ce que tu as vu. Qu'elle p r é p a r e n o s lits,\ntu seras content de nous avoir sauvé la vie. L e danger que tu ne cesses de\nprévoir n'existe pas pour nous, mais pour toi seul. U n geste et tu nous mets\nà couvert ; le message est là, r e t o u r n e !\n  H A G E N . — L e roi me le c o m m a n d e - t - i l ?\n  GUNTHER. — Il l'eût fait à W o r m s s'il lui en avait pris envie.\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "110                                DURENDAL\n\n\n\n  H A G E N . — Alors je te refuse ce service.\n   G U N T H E R . — Qu'il soit manifeste à tous que tu t'y obstines malgré moi.\nSans doute, tu veux ne pas être absent quand on se m o q u e r a de toi, disant :\nOù reste-t-il? Se peut-il qu'il ait p e u r ! E h bien I ce qui te pousse ne m'en-\ntraîne pas moins. J e n'attendrai point que le roi des H u n s m'envoie u n\nrouet. Q u e la norne en personne me menace de sa main levée, je n e reculerai\npas d'un pas! T u es notre mort à tous, on l'a décidé là-bas et tu nous l'an-\nnonces. E h b i e n ! malgré tout (il frappe Hagen sur l'épaule), va! ô mort,\nprécède-nous!\n                                                   (Tous suivent Hagen.)\n\n  (A continuer.)\n\n\n\n                        (Tous droits réservés. — Traduction de .1. VANDERVELDEN.)\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                   Chronique du Mois\n                                 La Musique\n       Concerts du Conservatoire. — Concert Ysaye.\n                    Concerts divers.\n   A côté des maîtres illustres du passé dont l'œuvre consacrée par l'admi-\nration des siècles doit toujours être largement, représentée aux programmes\ndes concerts du Conservatoire, Léon Du Bois rit une part dans son deuxième\nconcert à deux musiciens éminents de la période contemporaine dont lepremier,\nBedrich Smetana (1824-1884), n'est guère connu que par un de ses quatuors\nà corde (Ma Vie) et par son opéra de la Fiancée Vendue, le second, Gustave\nMahler (1860-1911) par quelques lieder et cette symphonie puissamment sug-\ngestive de l'Enfant, exécutée en 1911 aux Ysaye sous la direction de Lassalle.\n    Les Kinder toten lieder (Chants des Enfants morts) si admirablement inter-\nprétés par Mlle Philippi s'inspirent encore de la poésie de l'enfant'. Les regrets\nindicibles que fait naître le souvenir des charmants petits êtres cueillis avant\nle temps par la mort se reflètent expressivement dans l'inrinie tristesse des\npoèmes de Frédéric Rückert (1789-1866) et de la musique de Mahler. Nous\ncitons ici quelques extraits de la belle traduction de M. Ernest Closson. « Vos\nclartés me disaient : Tant, nous voudrions tant demeurer près de toi, mais le\nsort ne le permet pas. Regarde-nous bien, car bientôt tu ne nous verras plus.\nEn ces jours, nous sommes encore des yeux : pour toi, aux nuits prochaines,\nnous ne serons plus que des étoiles!         Je me dis souvent : ils n'ont fait que\nsortir, ils rentreront bientôt; dehors, il fait si beau        Oh! ne craignons\npoint, ils prolongent seulement leur promenade           Oui, oui, ils ne sont que\nsortis, à la maison ils rentreront bientôt! Ils s'en sont allés là-bas, vers les\ncollines       Ils nous ont devancé et ne songent plus à rentrer. C'est à nous de\nles aller rejoindre, là-bas, sur les collines, dans la clarté du soleil : il fait si\n beau, là-bas, sur les collines! » Nous ne connaissons guère en musique de\nchoses aussi profondément poignantes que ces lieder d'enfants défunts.\n L'accompagnement orchestral d'une trame uniformément sombre pailletée\n d'harmonies déchirantes et de timbres angoissés s'illumine à la fin du cin-\nquième lied, trop tardivement à notre gré, de visions reposantes et de lueurs\n d'espoir. « Par cette rafale, par cette nuit d'effroi, jamais je ne les eusse\n laissé sortir! Et voici qu'on me les a emportés au dehors, sans que j'y puisse\n rien dire! Par cette tourmente, par cette tempête, ils reposent à présent, pai-\n sibles comme sous le toit maternel. Aucun orage ne les saurait troubler.\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "112                                DUftENDAL\n\n\n Dieu sur eux étend sa main; ils reposent, paisibles comme sous le toit\nmaternel       » Il fallut tout le rayonnement rose et la splendeur printanière\nde la Huitième Symphonie pour dissiper ces ombres douloureuses.\n   Le Vysehrad de Smetana est un poème descriptif captivant d'un bout à\nl'autre par la plénitude et la richesse de ses harmonies, par la saine\nbeauté de son orchestration tantôt fière et éclatante, tantôt délicate et que\npoétisent les sonorités angéliques des harpes, par le souffle ardent d'enthou-\nsiasme patrial qui la fait vibrer. L'exécution de ces belles pages symphoniques\nfut de tout point remarquable, traduisant avec autant de justesse que\nd'éloquence les significations du poème dont elle fit planer l'âme émue et\npalpitante.\n   MLLE Philippi a fait admirer son style large et son art si pur dans le très\nnoble Psaume de Marcello (1686-1739), la voix de la cantatrice se mariant\naux expressions généreuses du violoncelle de M. Jacobs, aux fins accompagne-\nments de M. Desmet à l'orgue, de M. Minet au clavecin, puis dans deux\npages de Haendel, un air extrait de l'opéra Parthénope qui fit valoir la sûreté\net la souplesse de sa technique vocale, et l'Arioso Dank sei dir dont M lle Phi-\nlippi exprima avec autant de simplicité que de grandeur le lyrisme majes-\ntueux. Signalons enfin une exécution ciselée du Sixième concerto grosso de\nHaendel (sol mineur), où le violon de M. Thomson fit merveille, et qui\nconstitua un des non moindres attraits de ce beau concert dont la conduite\net le programme instructif font honneur au distingué directeur de notre\nConservatoire.\n                                       *\n                                      * *\n\n   Le troisième concert du Conservatoire renfermait un hommage à deux\nmusiciens morts pendant l'année qui vient de s'écouler, Blockx et Massenet.\n   Le triptyque symphonique de Blockx (Jour des Morts — Noël — Pâques)\nn'a pas une grande ampleur de souffle mais il séduit par son orchestration\ningénieuse et enveloppante, par ses évocations poétiquement ou largement\ncolorées. Le Noël d'un sentiment si naïf, que les tendres sonorités des haut-\nbois enlacent de leur douce caresse, est des trois panneaux du triptyque celui\nqui charme davantage.\n   La musique des Erinnyes est bien connue. Là se rencontrent quelques-\nunes des pages les mieux inspirées et les plus suggestivement pittoresques que\nle maître français ait écrites, le Prélude, la Scène religieuse avec l'Invocation,\nles Regrets de la Troyenne, la Danse grecque. Malheureusement dans les\ninterprétations ressassées et approximatives que les orchestres des villes d'eaux\nen donnent généralement, elles apparaissent souvent déflorées et compromises.\nL'exécution si vibrante et nuancée du Conservatoire, le sentiment profond\navec lequel M. Jacobs a chanté sur son violoncelle l'Invocation ont donné à\nl'œuvre de Massenet son maximum de significations.\n   Puis on entendit l'Harold en Italie, de Berlioz. Interprétation spirituelle et\ndélicate qui fit étinceler les mille ravissants détails de ce poème d'inspiration\nCapricieuse valant moins assurément par ses mérites de structure que par la\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                113\n\n\ndouceur captivante et mélancolique de ses paysages, par la couleur chaude et\nsavoureuse de son instrumentation, tandis que l'atmosphère de rêve où\nplanent les chants d'Harold est merveilleusement traduite par le timbre grave\net sensible de l'alto. Cette partie d'alto, qui est comme le centre autour duquel\ngravite tout le poème était confiée à Van Hout. C'est dire qu'elle eut des\népanouissements exquis, des sonorités idéalement persuasives.\n   Le concert se couronnait par trois fragments de Wagner. Rarement avons-\nnous entendu la Marche funèbre de Siegfried et l'Ouverture du Vaisseau-\nFantôme réalisées avec autant de flamme, de puissance et de vérité expressive.\n\n                                          *\n                                      *       *\n    me\n   M Frances Rose, cantatrice de l'opéra de Berlin, avait obtenu le plus\ngrand succès à la répétition générale du quatrième concert Ysaye mais une\nmalencontreuse grippe la mit dans l'impossibilité de chanter le dimanche et\nforcément le programme du concert dut être limité ce jour-là à sa partie\norchestrale. On n'eut d'ailleurs pas à s'en plaindre. M. Wendel est un des\ncapellmeister les plus autorisés qui aient paru cet hiver à Bruxelles. Celte\ndirection si ferme, souple et nuancée qu'on avait déjà eu l'occasion d'appré-\ncier lors du concert Brahms s'affirma avec encore plus d'ampleur dans les\nœuvres de Strauss, d'abord dans l'ouverture de l'opéra Guntram, d'une con-\ntexture beaucoup plus simple que les poèmes symphoniques et qui laisse aux\nemprises wagnériennes une place encore fort considérable, puis dans l'Eulen-\nspiegel et le Heldenleben (Une vie. de héros). L'Eulenspiegel a souvent figuré\naux programmes de nos concerts. Il n'en est point de même du Heldenleben\nqui fut très rarement exécuté à Bruxelles. Par la grandeur du sujet traité\nautant que par ses vastes proportions, le Heldenleben a véritablement l'allure\nd'une épopée où Strauss donne pleine carrière à l'intarissable fertilité de son\ninvention, aux expansions colossales de-son imagination flamboyante. A côté\nde longueurs, d'inégalités, de violences sonores d'une âpreté parfois exces-\nsive, le Heldenleben offre des parties traitées avec une puissance extra-\nordinaire, avivées comme toujours par l'éclat d'une orchestration somptueuse\net d'où jaillissent triomphalement de superbes envolées d'héroïsme. Les lieder\nque devait chanter M me Frances Rose furent remplacés par le Tod und Ver-\nklärung (Mort et Transfiguration), page grandiose qui demeurera probable-\nment le plus beau titre de Strauss à l'immortalité, car, à la différence de ce\nqui se rencontre en ses autres poèmes, l'ingéniosité des moyens disparaît ici\ntotalement devant la hauteur souveraine de l'inspiration. Bien qu'il n'y fut\npréparé par aucune répétition préalable, l'orchestre des Ysaye donna du Tod\nund Verklärung une interprétation admirablement sentie qui rappela les\nbelles impressions d'art éprouvées au concert Steinbach de l'hiver dernier.\n\n                                          +\n                                      *       *\n Malheureusement dans l'impossibilité d'assister au récital d'orgue de\nM. Desmet au Conservatoire, nous empruntons au XXme Siècle les lignes\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "  114                              DUREN DAL\n\n\n  suivantes : « L'œuvre la plus importante du récital était la sonate en sol\n  mineur d'Edgar Tinel. Composition d'une tenue superbe, d'une écriture\n sobre et puissante, d'une architecture et d'un style pleins de noblesse. La\n  mélodie lumineuse de l'Andante forme le plus heureux contraste avec les\n idées énergiques que développent les deux allegros. M. Desmet a mis dans\n l'exécution de cette page maîtresse beaucoup de dévotion, de souplesse et\n de clarté.\n    » On a goûté aussi les habituelles qualités de technique et le jeu toujours\n sérieux et probe de l'excellent professeur dans la fugue en ré de Bach, le\n deuxième Choral de Franck et les petites pièces du VIIe et du VIIIe siècle dont\n la réunion formait un ensemble fort intéressant au point de vue historique; le\n « Preambulum » de Frescobaldi (on dit que ce génial artiste fut organiste à\n Saint-Rombaut de Malines en 1607), le pittoresque Noël de Daquin, le\n Choral de Scheidt y furent surtout remarqués. »\n\n                                          *\n\n   La séance de musique ancienne donnée par l'excellent quatuor vocal\nHenry Carpay à la salle Sainte-Elisabeth a obtenu son succès habituel. Le\nprogramme intéressant et suggestif, composé d'oeuvres datant des XVIe, XVIIe\net XVIIIe siècles, a été exécuté avec une compréhension parfaite sous la direc-\ntion intelligente de M. Carpay. Les artistes qui prêtaient leur concours à cette\naudition musicale ont recueilli des applaudissements mérités : M me Mahy-\nDardenne a chanté d'une jolie voix claire et souple des Menuets et des Pastou-\nrelles empreints d'un délicieux archaïsme. Mlle Ewings a joué des pièces pour\nclavecin avec un art plein de délicatesse, et M. Van Neste, un violoncelliste\nde talent, a interprété expressivement sur la viole de gambe des compositions\nde Forqueroy et de Caix d'Hcrvelois (XVIIIe siècle). L'auditoire a paru goûter\nbeaucoup cette musique du passé, tour à tour naïve, mélancolique ou senti-\nmentale et il a ovationné le quatuor Carpay et son chef distingué.\n\n\n                                      *       *\n\n   Paderewski a réapparu à Bruxelles où ses premiers triomphes, qui datent\nde l'année 1888, fondèrent sa réputation. Sa dernière visite dans notre capitale\neut lieu en 1899, et alors il donna deux concerts, l'un à la Grande-Harmonie,\ntrahissant de la fatigue, l'autre à la Monnaie où il joua de façon incompa-\nrable, notamment le Concerto en fa mineur de Chopin. Paderewski a ce\npoint de commun avec beaucoup de grands artistes, qu'il n'est pas toujours\négal à lui-même Si, lors de son dernier récital du 29 janvier au théâtre de\nla Monnaie, il a manifesté quelque nervosité et quelque manque de pondéra-\ntion dans le Prélude et la Fugue de Bach, si son exécution de la Sonate Op.\n 109 de Beethoven fut un régal de sonorités et de limpide ciselure où l'on eut\ntoutefois souhaité une affirmation plus souveraine et un rayonnement plus\nintense de la pensée géniale du maître, la critique n'a plus, de réserves à faire\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                             CHRONIQUE DU MOIS                                     115\n\n\npour le reste du programme où Paderewsky s'est montré en pleine possession\nde ses merveilleux dons de coloriste, de virtuose souple et brillant.\n   La façon primesautière dont son imagination conçoit et dont ses doigts\nréalisent le Carnaval de Schumann est un modèle à suivre pour tous les\npianistes et il semble difficile d'en rendre l'inspiration exquisement mobile,\nchatoyante et protéiforme avec plus de grâce, de verve et de finesse. Une\ninterprétation héroïquement émouvante de la Sonate en si bémol mineur de\nChopin figurait aussi parmi les grandes impressions du récital. Paderewski\nest un des rares grands pianistes qui aient le culte de Chopin. Quand il\ninterprète les œuvres du maître polonais, c'est avec ferveur et adoration et\nc'est pourquoi il y est toujours si original, personnel et pénétrant. Tandis\nque la généralité des virtuoses célèbres ne peuvent jouer du Liszt sans\nrépandre sur leur auditoire un sentiment de vague effroi, Paderewski le fait\navec une élégance, une simplicité, une subtilité aérienne et scintillante qui\nmettent à l'aise et charment sans inquiéter. Tel il parutdans unegracieuse étude\ndu maître hongrois, fleurie de traits ailés et cristallins, puis dans la plus difficile\net la moins intéressante des rhapsodies de Liszt, celle qui porte le n° 10, où il\nrit preuve d'une surprenante dextérité. Le grand pianiste polonais, rappelé et\nacclamé sans fin par un public enthousiaste, se prodigua alors avec une\ngénéreuse munificence, se montrant alternativement sous ses deux aspects de\npoète charmeur et de virtuose étincelant, dans une série de pièces parmi\nlesquelles nous citerons les études en fa et en sol bémol, la valse en ut dièze et la\npolonaise en la de Chopin, la magnifique transcription que Liszt a écrite pour\nle piano de la Mort d'Yseult, etc., etc.\n\n                                          *\n                                         * *\n\n   Les concerts intéressants sont si nombreux en ce moment de l'année qu'il\ndevient difficile, en cette revue où la place nous est mesurée, de parler\nde chacun en détail.\n   Nous mentionnerons le grand succès obtenu par deux charmantes artistes,\nMlle Schellinx et M lle Rollet clans un concert qu'elles ont donné à la salle de\nla rue Allard. Nous avons souvent fait ici l'éloge de Mlle Schellinx dont à\nchaque audition nouvelle le talent s'affirme avec plus d'éclat. Elle a joué\nnotamment un ravissant concerto de Viotti, la pièce la plus importante de son\nprogramme, dans lequel elle a déployé une maîtrise technique et en même\ntemps une verve chaleureuse et un sentiment poétique qui ont enchanté l'au-\nditoire. On l'a aussi acclamé dans une sonate de Tartini qu'elle a joué avec\nM. Minet dont les accompagnements sont toujours si justement appréciés, puis\ndans des œuvres de Schumann, de Saint-Saëns, de Chabrier, où la délicatesse\naffinée de sa compréhension et la brillante souplesse de son jeu ont triomphé\ntour à tour. Mlle Rollet, dont la voix a singulièrement gagné en ampleur et en\npuissance, a fait admirer son intelligence artistique et la beauté de sa\ndiction expressive et colorée dans des œuvres modernes du XVIIIe siècle, puis\ndans des œuvres modernes de Duparc, Bréville, Debussy. Une mention\nspéciale pour le Colibri de Chausson, qu'elle nuance avec un charme infini.\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": " 116                              DURENDAL\n\n\n    Le récital de M. Marcel Laoureux avait attiré un public nombreux qui a\n fait au sympathique artiste un légitime succès. M. Marcel Laoureux figure\n incontestablement parmi les élèves qui font honneur à l'enseignement de\n M. Arthur De Greef. Interprétation probe, réfléchie, respectueuse des œuvres.\n Technique châtiée, solide et brillante. Grande aisance dans les traits qu'il\n égrène avec clarté et délicatesse. Il a affirmé une partaite maîtrise dans le\n Scherzo en si bémol mineur de Chopin, dans le Scherzo en mi bémol mineur\n de Brahms, a joué dans de fines colorations la Toccata de Debussy et donné\n une interprétation approfondie de la sonate en si mineur de, Liszt où il s'était\ndéjà fait applaudir à l'un de ses derniers récitals. Deux œuvres belges étaient\ninscrites à son programme, un nocture de Gilson, aux harmonies caressantes,\net une intéressante Sonate Fantaisie de Rasse dont nous goûtons surtout la\npremière partie, Andante elegiaco, tant pour la distinction de la pensée que\npour la belle ampleur du développement.\n   Signalons aux séances du quator Chaumont une superbe interprétation du\nquatuor de Franck et du quintette de Schumann, enfin la série si brillante des\nconcerts de la Société Philharmonique, où défilent quelques-uns des plus\ncélèbres virtuoses contemporains. Kreisler y fut prestigieux dans le Concerto\nen ut majeur de Vivaldi et dans un caprice de Paganini. Mme Teresa Car-\nreno n'avait plus paru à Bruxelles depuis quelque vingt ans. Cette pianiste,\npersonnalité de premier plan, joue noblement, sincèrement, avec tout son\ncœur de grande artiste, marquant chaque œuvre interprétée d'une empreinte\nbien à elle, parfois discutable, comme dans l'Appassionnata et le Prélude de\nla Goutte d'eau, mais reflétant toujours une conception personnelle et\noriginale heureusement servie par un toucher exquis, par toute une palette de\nsonorités riches et veloutées. Elle fut particulièrement remarquable dans son\ninterprétation majestueuse de la Polonaise en la bémol de Chopin et des\nmonumentales études symphoniques de Schumann, phrasa en véritable poète\nle Nocturne Barcarolle de Chopin en sol majeur, détailla avec une souplesse\nailée et digne de Francis Planté l'étude en sol bémol du même auteur, situa\ndans des demi-teintes de rêve l'Impromptu en sol majeur de Schubert, joua\navec autant de grâce que de simplicité une des Soirées de Vienne de Schu-\nbert-Liszt où elle fit luire des traits d'un perlé délicieux.\n\n                                                   G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n                                     * *\n\n   Le récital annuel donné à la Grande-Harmonie par le distingué pianiste\nSidney Vantyn a remporté un vif et légitime succès. Les sérieuses qualités\ndu brillant virtuose se sont affirmées cette fois avec plus d'autorité et plus\nd'éclat que jamais. Son interprétation de la Sonate en mi majeur (op. 109) de\nBeethoven fut tout à fait remarquable d'intelligence, de finesse, de sentiment\nou de fougue, suivant les divers mouvements; les passages d'énergie surtout\nfurent exécutés de main de maître.\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                              CHRONIQUE DU MOIS                                      117\n\n\n  On en peut dire autant du terrible Roi des Aulnes de Schubert-Liszt,\ncasse-poignet dont l'exécution fut absolument magistrale.\n  Selon sa louable habitude, M. Sidney Vantyn avait inscrit à son pro-\ngramme quelques noms nouveaux, dont quelques-uns sont à peine connus en\nBelgique. Parmi ces morceaux inédits, nous avons admiré, pour leur déli-\ncatesse, leur sentiment exquis et leur grâce mélodique, deux petites fantaisies\nde Mme Coubarini-Anselmi, que M. Vantyn a rendues avec un sens parfait des\nnuances.                                                              F. A.\n                                      * *\n   S o c i é t é i n t e r n a t i o n a l e de m u s i q u e . — Elles furent supérieure-\n ment intéressantes, les deux séances démonstratives de la gymnastique ryth-\n mique organisées à la Grande-Harmonie, sous les auspices de la S. I. M.,\n par Mlle Berthe Roggen. Celle-ci, élève de Jacques Dalcrozc, diplômée après\n plusieurs années d'études à Hellerau, à l'institut fondé par l'initiateur de\ncette technique nouvelle, a créé à Bruxelles une école fondée sur les mêmes\nprincipes, et elle avait convié un nombreux public à en apprécier les premiers\nrésultats.\n   Les séances étaient précédées d'une attachante causerie de M. Ch. Del-\ngouffre qui, avec élégance et précision, a initié l'auditoire à l'histoire de la\ngymnastique rythmique et en a indiqué le but. Il est particulièrement ingrat,\npour un conférencier, d'entretenir le public de notions qui lui sont complète-\nment étrangères et M. Delgouffre y a parfaitement réussi. Nous n'entrerons\npas dans le détail des exercices qui ont suivi et qui furent d'un profond\nintérêt. En somme, ils peuvent se ramener à deux principes : 1° raffinement\ndu sens rythmique, permettant aux élèves de maîtriser parfaitement les diffi-\ncultés de tous genres du rythme, de l'accent et de la norme générale qui en\nrésulte : la mesure; et l'on sait si ces éléments primordiaux de l'interprétation\nmusicale sont négligés des amateurs — et même des autres; 2° une division\nde la volonté donnant aux élèves la faculté de diriger simultanément des\ngroupements différents de valeurs : battre la mesure à deux temps d'un bras,\nà trois temps de l'autre, etc. (on y joint, chez les élèves plus avancés, la\nconduite simultanée de ces mêmes divisions dans le même temps, comme dans\nle « trois pour deux », qui oppose tant de difficultés aux débutants). Tous ces\nexercices, dont un grand nombre furent improvisés, ont été admirablement\nexécutés. Il est tout de même déroutant, et assez humiliant, pour des profes-\nsionnels adultes, de devoir se reconnaître incapables d'exécuter telle figure,\ntelle combinaison réalisée, avec aisance et grâce, par des bambins de six ou\nsept ans : et cependant, ceci n'est que l'exacte expression de la réalité. Quant\naux avantages de divers ordres qui résultent de ces exercices au point de vue\nde l'éducation musicale comme à celui de l'intelligence elle-même, à la force\nde concentration et à la faculté de division de la volonté qu'ils confèrent\naux élèves, il est inutile d'y insister.\n   On a fait à M. Delgouffre, à Mlle Roggen et à ses élèves le plus vif succès.\nEt ne' négligeons pas de signaler les improvisations élégantes de M. .J. Jongen\nqui, au clavier, a rehaussé de son talent la grâce plastique des mouvements.\n                                                                        E. Cl.\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "118                                DURENDAL\n\n\n\n\n                              Les Salons d'irt\n   Le XXI e Salon du Cercle « Pour l'Art ». — Si tous les\npeintres qui travaillent pour l'art songeaient moins au commerce de l'art nous\naurions des expositions autrement intéressantes à visiter. Je me le disais en\nparcourant ce vingt et unième Salon annuel dans les galeries encombrées\nd'une foule élégante.\n   Le nombre des peintres croît sans cesse, leurs œuvres se multiplient de\nfaçon inquiétante, les exhibitions, grandes et petites, sont devenues si nom-\nbreuses que les critiques, pas plus que le public, n'ont le temps de les aller voir\net malgré cela, ou peut-être à cause de cela, les bons tableaux deviennent\nchaque jour plus rares. Cruelle constatation, mais qui s'impose! Ne serait-ce\npas. me disait-on, une revanche du Beau sur le mercantilisme? Peut-être bien.\n   L'art de la peinture ne supporte pas la boutique. Le peintre qui a réussi\ndans un genre, du jour où il veut s'y spécialiser parce qu'il était goûté et\nqu'il se vendait bien, s'immobilise et cesse de progresser. Personne ne\nreproche au pharmacien, inventeur d'une pilule nouvelle, la jouissance et les\nbénéfices de sa découverte mais il est déplorable de voir parmi les artistes\ntant d'hommes de talent ne songer qu'à leur clientèle et à sa drogue préférée.\n   Tel peintre, dont le tempérament se plairait aux sujets graves, n'expose\nque des scènes joyeuses, seules goûtées de la foule. Tel paysagiste qui vou-\ndrait rendre les aspects de l'hiver ou le charme mélancolique d'une journée\npluvieuse aux tonalités délicates, doit s'obstiner dans les effets de soleil parce\nque « ça se vend mieux », un autre peint des petites femmes, c'est d'un place-\nment sûr. Spectacle navrant! Ces malheureux s'efforcent de rire devant le\npublic alors qu'ils voudraient pleurer ! Etonnez-vous que leur rire soit faux et\nleur peinture peu sincère!\n   Aussi les peintres qui travaillent par plaisir se distinguent-ils de loin. Ils\ndétonnent dans la foule des manœuvres, ils donnent la sensation de deux yeux\nfrancs qui vous regardent, ils nous touchent parce qu'ils nous confient leurs\némotions et leurs espoirs, leurs souffrances et leurs enthousiasmes. Ce sont\ndes livres ouverts dont les illustrations n'ont point de texte; c'est à nous\nde le composer.\n   Sitôt que vous entrez dans une salle d'exposition, vous découvrez des phy-\nsionomies ouvertes et des visages fermés. Les « affinités électives » vous\nattirent ou vous écartent; chez l'un NOUS admirez le sens de la ligne, chez\nl'autre l'harmonie de la couleur, tel qui parait sensible ne dispose pas d'une\nscience suffisante, tel autre au dessin précis n'a point le tempérament artiste,\nun grand nombre n'ont rien à nous dire, leur vision, soit inconsciemment,\nsoit pour plaire à la clientèle, rapetisse les choses au lieu de les grandir, ce ne\nsont pas des peintres de naissance, ce sont des peintres de « profession ». Pour-\nquoi s'attarder à leurs œuvres, c'est de la marchandise, elle vaut, une fois\npour toutes, ce que vaut l'outil qui l'a fabriquée, elle ne peut atteindre qu'une\nperfection « de métier », car le pinceau n'est qu'un moyen, tandis que le\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "(Salon : Pour l'Art)                 (Cliché de l'Expansion Belge)\n\n\n\n\n           B U S T E DE J E U N E FEMME\n                       (VICTOR ROUSSEAU)\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": ""}, {"page_pdf": 146, "texte": "                               REVUE DU      MOIS                            119\n\n talent est une force toujours croissante tant que sa pleine mesure n'est\n pas donnée.\n    M. Victor Rousseau est de ceux-là. Il suit une marche ascensionnelle,\n harmonieuse et sûre; il possède son métier, ce qui devient rare; il s'est choisi\n un type qui incarne une vision à lui, très personnelle et très délicate, il nous\ndonne en tout ce qu'il fait, une impression de grandeur et de sérénité\nà laquelle nul ne peut être insensible.\n    Qu'il y a loin de cet art à celui de M. d'Havelose : maîtrise et distinction\n chez celui-là, incohérence et vulgarité chez celui-ci. Voilà bien l'exemple d'un\njeune talent égaré par la clientèle! M. Wolfers continue à façonner de petits\nmorceaux de réglisse aux jambes tendues. C'est par trop sommaire. J'aimais\nmieux le joli groupe des « Heures ». Pourquoi ont-elles sitôt passé?\n    Et la peinture? Tâchons de n'en pas dire trop de mal, car le Salon « Pour\nl'art « est un de ceux qui « pour la recette « est des mieux cotés.\n   J'ai vu les dames s'émerveiller devant les Lynen et les peintres s'attarder\ndevant les Oleffe. C'est, avec les peintres, que j'admire. Il y a des réserves à\nfaire, incontestablement. Cette absence, voulue ou non, de dessin, est déses-\npérante, j'en conviens. Mais quel œil, quel goût — oui, Mesdames — et\nquelles harmonies. Du bleu, du rouge et du noir, jetés sans avoir l'air d'y\ntoucher, comme en jouant. Des natures-mortes, un effet de neige peints avec\njoie, librement dans une note bien moderne. C'est débordant de vie et c'est si\n vrai, quand on y regarde bien.\n   On riait aux éclats devant les Van de Wœstyne parce qu'un horrible\nhomme tordait sa lèvre molle sur une tasse de chocolat, mais on oubliait\nd'aller voir, à quelques pas de cette caricature, le grand dessin d'une si belle\nvenue, montrant une mère et son enfant serré sur sa poitrine. C'était d'une\nbeauté si achevée, d'une noblesse si saisissante, d'une vision si personnelle\ndans le sujet qui a peut-être été le plus exploité, qu'il n'était pas possible de\nne pas s'y arrêter et de ne pas se taire, ému.\n   M. C. Lambert peint toujours avec fougue, mais il est temps qu'il aban-\ndonne les bains de mer et les baigneuses, il a suffisamment barbotté au bord\nde l'eau, qu'il revienne à terre et nous peigne, comme autrefois, quelques\nbeaux paysages, nous lui en sauront gré.\n   M. Van Holder a bien travaillé depuis le dernier Salon. Sa grande composi-\ntion est une œuvre importante et bien menée, pleine de qualités. On ne peut\npas mieux disposer ses personnages ni mieux leur distribuer la lumière, ils\nsont vivants, cette fois, et bien dans l'air. La touche reste encore un peu\nlourde, la couleur un peu savonneuse mais il y a progrès incontestable.\n   M. Fabry, artiste notable, fait de la peinture décorative d'un rouge déplai-\nsant mélangé d'horribles jaunes. C'est d'une harmonie douteuse. Faut-il\npeindre ainsi toute sa vie, sous prétexte qu'on est décorateur? Je ne le\ncrois pas.\n   Les René Janssens, les Viandier, les Michel, les Binard, les Coppens... etc.,\nvalent ce qu'ils valent toujours, ils ne nous causent ni surprise, ni déception,\nil semble qu'on les ait tous déjà vus.\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "120                                DURENDAL\n\n\n   On expose trop, voilà le grand mal ! Durant six mois de l'année, Bruxelles\net la province sont noyées sous un flot de couleur. Au Cercle Artistique passent\nneuf artistes chaque mois avec une trentaine de toiles chacun : soit trois mille\nnuméros par an. Les cercles qui s'abritent au Musée moderne y produisent\ncinq mille œuvres gravées, dessinées ou peintes. Les petites salles d'exposition\nne désemplissent pas. Le Salon du Printemps réunit cinq cents chefs-d'œuvre\nà chaque saison nouvelle. Rien qu'à Bruxelles, on peut évaluer à quatorze ou\nquinze mille le nombre de tableaux exposés annuellement. C'est un signe des\ntemps! La quantité ne fait que croître mais la qualité diminue, ceci explique\ncela mais n'en console point, hélas !\n\n\n\n\n      L'Exposition Henri Anspach au Cercle Artistique. —\nA la bonne heure! Voilà quelqu'un qui peint pour le plaisir de peindre\ncomme chantent les bergères pour le plaisir de chanter.\n   M. Anspach a compris le charme de l'Ardenne qui ne réside pas seulement\ndans le détail souvent exquis des habitations ou la coloration d'une « haid »\nschisteuse, mais que dégagent par-dessus tout les grands horizons noyés de\nbrume, les plateaux balayés par les vents d'ouest, les vallées aux silences\ngrandioses troublés par la plainte des ruisseaux. M. Anspach a dû passer là-\nbas de longues heures à savourer le jeu divin de la lumière, à écouter les mur-\nmures du vent dans les sapinières silencieuses, à se griser de l'acre parfum des\nbrises toutes chargées des baisers de la bruyère, je gage qu'en face de ces\ngrandes solitudes il a tressailli parfois d'ivresse heureuse et pleuré aussi, saturé\nde mélancolie, sa peinture me l'a dit beaucoup mieux qu'il ne l'eût fait lui-\nmême. Elle est sincère.\n   Il voit l'Ardenne éclatante, enveloppée d'une atmosphère chaude et dorée,\nles vallées noyées dans la vapeur lumineuse des beaux jours d'été, il note ces\neffets d'une main très habile servie par une vision délicate. Ses fusains, pleins\nde charmes, ont de surprenantes ressources. M. Anspach, avec ses dons de\npeintre et de dessinateur, peut, en élargissant son métier, prétendre à une\nbonne place dans notre pléiade de paysagistes. Nul doute qu'il n'y arrive en\n  persévérant dans sa voie, loin de la « boutique » et près de la nature.\n                                                                        R. G. G.\n\n\n                              Théâtre du Parc\nL e M i r a g e d ' O r , pièce en un acte de MM. MAURICE GEORGES\n  et JEAN REDAN. — La Maison aux Chimères, pièce en trois\n  actes de MARG. DUTERME.\n  Le second spectacle belge débutait par un acte de deux jeunes inconnus,\net l'apparition sur l'affiche de noms totalement ignorés prêtait à cette\nsoirée un vif intérêt de curiosité. MM. Maurice Georges et Jean Redan\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                              REVUE     DU   MOIS                           121\n\n\n\nn'ont nullement déçu l'attente du public. Leur pièce fut écoutée avec une\nsympathie attentive et émue. En dépit de quelques longueurs et de certaines\ninexpériences, cet acte est substantiel, solide, bien pensé et clairement écrit;\nil dépasse de loin la portée des ordinaires levers de rideau qui ne sortent guère\ndu pastiche facile ou du banal marivaudage; et ses gaucheries, toutes natu-\nrelles chez des débutants aussi jeunes, puisque MM. Georges et Redan n'ont\npas 5o ans à eux deux, ces gaucheries ne les empêchent point d'avoir fait une\nœuvre de valeur qui révèle dans l'ensemble une connaissance très sûre du\nmétier dramatique. Bref, le Mirage d'Or est, pour la scène belge, une bril-\nlante promesse ; nous souhaitons que les auteurs la tiennent un jour, et ce\nn'est pas sans impatience que nous attendons l'œuvre nouvelle où leurs\nqualités mûriront. Un coup d'essai comme celui-là autorise de grandes espé-\nrances : puissent MM. Georges et Redan les réaliser bientôt!\n   La pièce de résistance de cette seconde soirée du Théâtre national, la\nMaison aux Chimères, était signée du nom deMlleDuterme, qui n'est plus une\ninconnue, puisque sa première comédie, primée à un concours du Thyrse,\nfut applaudie à l'Alcazar, tandis qu'une autre de ses œuvres avait la fortune\nplus rare d'être jouée à Paris.\n   La Maison aux Chimères — comme son titre, qui est beau, suffit à l'in-\ndiquer — sort délibérément aussi de la banalité courante. Le sujet, les person\nnages, le style du dialogue, la conduite de l'action, n'ont ici rien de convenu.\nC'est dans l'âme des héros que se noue et se dénoue ce drame psychologique;\net s'il s'extériorise, c'est en paroles discrètes, nuancées, comme fuyantes, en\ngestes simples et « quotidiens », mais derrière lesquels se développe tout un\ninfini de mystère que l'auteur nous suggère à peine. Et certes, s'il y a une\nformule à quoi se puisse rattacher cette pièce étrange et profonde, c'est la for-\nmule ibsénienne, qui est, si l'on y pense, bien plus proche de la vie et bien\nplus frémissante que les grands drames violents qu'on nous sert aujourd'hui\nsous prétexte de vérisme.\n   Ibsen; oui, sans doute, j'ai pensé à lui en voyant cette pièce; mais elle\nm'évoqua Bernard Shaw aussi. Je me souviens d'avoir entendu, il y a\nquelque cinq ans déjà, et dans ce même théâtre du Parc, une comédie fort\nsingulière, fort intéressante au surplus, due au dramaturge irlandais; il y\navait, dans cette Candida, un jeune homme farouche et charmant, hanté de\nsuggestions morbides, très amoureux et un peu fou, qui ne laissait pas, si je\nne me trompe, de présenter quelque ressemblance avec le petit Michel\nLagrange, Chérubin maladif et assez inquiétant qui traverse comme un rêve la\nMaisonaux Chimères... D'ailleurs, Mlle Duterme n'aurait même pas vu la pièce\ndu « Molière du XXe siècle » (c'est ainsi qu'un traducteur, manquant du sens\nde la mesure, appelle M. Bernard Shaw) que je ne m'en étonnerais pas. L'his-\ntoire littéraire est féconde en analogies de l'espèce et en rencontres inopinées.\nEt je n'ai cité ce souvenir, assez imprécis au demeurant, qu'afin de mieux\nmarquer le modernisme aigu de la Maison aux Chimères.\n   Le héros véritable de l'œuvre n'est pas, du reste, cet Eliacin énigmatique et\ndélicieux : c'est Juste Magnier, son maître et son père adoptif, le grand Juste,\nsurhomme dont le rayonnement éclipse ou absorbe tous ceux qui l'approchent,\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "122                              DURENDAL\n\n\n--- Juste, ce pétrisseur d'âmes, qui prétend mener les autres et ne sait pas, le\npauvre homme, se conduire lui-même, en proie qu'il est aux chimères.\n M\"\" Duterme a trouvé, pour définir ce caractère, beaucoup plus fréquent\nqu'on ne rroirait, des notations exquises de sure délicatesse, de rinesse\ndistinguée et de sobriété; et ce portrait en grisaille, ébauché en quelques\ntraits, est d'une vérité frappante.\n   Bref, si la Maison aux Chimères dédaigne les ficelles profitables des\ndrames qui attirent les grandes l'ouïes, nous nous trouvons ici en présence\nd'une belle œuvre; et cette pièce à quatre personnages, où les coups de\nthéâtre sont absents, est animée d'un bout à l'autre d'une vie, d'une pas-\nsion, d'un mouvement, qui, pour rester toujours contenus, n'en sont pas\nmoins vrais et intenses. L'art de Mlle Duterme a une distinction charmante et\nune noblesse raffinée.\n   La Maison aux Chimères, pièce belge, fut montée au théâtre du Parc avec\ntous les soins désirables, et l'interprétation mérita les éloges d'un public\nexigeant. M. Brousse, en Michel Lagrange, lut excellent. M. Marey joua\nfort intelligemment le rôle de Pascal Magnier, et M. Gournac sut tirer parti\ndes maigres ressources du rôle de Joris, tandis que Mme Jane Borgos donnait\nà celui de Solange de l'autorité et du charme.\n   Dans le Mirage d'Or, on avait remarqué MM. Blancard et Hébert, et,\ndans le rôle de Jeannine, Mlle Mary Le Roy, très gracieuse et sympathique.\n                                                             FRANZ ANZEL.\n\n                                       *\n\n\nL e M o n d e où l'on s'ennuie, pièce d'EDOUARD PAILLERON.\n   La Souris avait permis aux habitués du Parc d'admirer une ingénue qui\navait séduit tout le monde par un jeu sans convention, intelligent, personnel\net rempli de vérité. M. Reding a profité de cette aubaine, rare entre toutes,\npour reprendre le Monde où l'on s'ennuie, où Mlle Hélène Lefèvre fut, si\npossible, plus charmante et plus vraie encore. Le grand succès de la soirée fut\npour elle, et à juste titre. Mais Mme Angèle Renard sut, en duchesse de\nRéville, mériter de chaleureux applaudissements, car elle avait été parfaite de\nnaturel et de gaieté, et la jolie Marie Le Roy, en sous-préfète, a plu beaucoup,\nce qui ne changeait rien à ses habitudes !                    FRANZ ANZEL.\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                              NOTULES\n\n\n\n                                        +\n       EMILE FERMAUD.collaborateur de notre revue, vient de\n     mourir, à Montpellier, à l'âge de 52 ans. Il passa la plus\n     grande partie de sa vie en Espagne, à Madrid où l'appelaient\n     ses fonctions. Très au courant de la littérature espagnole\n     qu'il étudia à fond, il nous donna plusieurs fois, on se le\n     rappelle, des études du plus haut intérêt sur le théâtre\n     espagnol. Son intention était de réunir plus tard toutes ces\n     études en volume. La Providence, hélas ! en décida autre-\n     ment. Il fut obligé dans les derniers temps de quitter\n     Madrid et d'abandonner les fonctions qu'il y occupait â\n     cause du mauvais état de sa santé. Il était Français. Il se\n     retira à Montpellier où il vient de mourir. Nous présentons\n     à Mme Fermaud et à toute sa famille nos plus sincères et\n     chrétiennes condoléances.\n\n\n\n                                         *\n\n  Société des A m i s         d e l a m é d a i l l e . — L'assemblée générale\ntriennale, toutes sections réunies, de la Société hollando belge d t s Amis de\nla médaille d'art s'est tenue le d i m a n c h e 16 février, à 11 heures, au Palais\ndes Académies. La réunion était extraordinairement nombreuse, nous cite-\nrons parmi les m e m b r e s présents : M M . le comte d'Arschot, le comte de\nLimburg-Stirum, de Sloppelaar, Sassen, le baron Kervyn de Lettenhove,\nLambotte, G o d y , J o s . Casier, directeur général de l'Exposition de Gand ;\nDevreese, Buls, De Bavay, le baron Prisse, E. W i e n e r , et parmi les artistes\nSamuel, E . Du Bois, A. Michaux, L. Dupuis, Bonnetin, Wissaert,\n Le Croart, J o u r d a i n , De Smeth, Vermeulen, T h e u n i s , etc., etc.\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": "124                                    DURENDAL\n\n\n   E n l'absence du président, M. Aug. Sassen, malade, et des deux vice-\nprésidents, M. van Kerkwijk, conservateur en chef du Cabinet des médailles\nde La Haye et secrétaire de la Section hollandaise, occupait le fauteuil de\nla présidence.\n   E n un excellent rapport, M. D e Breyne, secrétaire général, résuma\nl'activité de la Société en ces trois dernières années et la part prise par elle\ndans l'institution des salons internationaux de la médaille aux expositions de\nBruxelles et de G a n d . Au sujet du dernier de ces salons, M. de W i t t e\nannonce que le succès en est assuré et que plus de deux cents médailleurs\nde tous les pays y p r e n d r o n t p a r t . Ce succès témoigne combien il avait\nraison de réclamer pour la médaille, aux expositions, un local i n d é p e n d a n t\nde celui de la sculpture et u n e complète autonomie.\n   L'assemblée a procédé ensuite à l'élection du bureau central de la Société.\nM. de W i t t e , déjà président de la section belge, a été élu, par acclamation,\nprésident de la Société et M. van Kerkwijk, secrétaire général. De n o m -\nbreuses médailles frappées par les maisons F o n s o n , Fisch et Michaux ont\ncirculé parmi les membres et un joli jeton de présence au buste de M. Léo-\npold W e r n e r , modelé par M. L . De Smeth, leur a été remis.\n\n\n                                            * *\n\n   Exécution des «Béatitudes» de César Franck. — Dimanche\n9 mars 1913, à 2 h. 1/2, aura lieu à Anvers, en la grande salle de la Société\nRoyale d ' H a r m o n i e (rue d'Arenberg), sous la direction de M. L o d . O n t r o p ,\net par les soins de la Société des Concerts de Musique Sacrée, l'exécution\ndes B é a t i t u d e s pour soli, chœur, orgue et orchestre de C é s a r F r a n c k .\nSolistes : M m e J. C a m p r e d o n , s o p r a n o (Paris); M m e Marie O n t r o p , mezzo\n(Anvers); M. A. L h e u r e u x , ténor (Bruxelles); M. F . Ansseau, ténor (Bru-\nxells); M. H . Albers, basse ( P a r i s ) ; M. L . F r o e l i c h , basse (Genève).\n   L e Comité engage les intéressés à réserver le plus tôt possible les places\nqu'ils désirent, cette exécution faisant prévoir u n e affluence considérable.\n   L a vente de billets d'entrée au contrôle ne peut être garantie.\n   Prix des places : P l a c e réservée (numérotée) 6 francs. — P r e m i è r e\n4 francs. — Seconde (galeries-bas-côtés) 3 francs. — Troisième (galeries-\nétages) 2 francs.\n   Samedi 8 mars, à 4 h. 1/2 : répétition générale. — Billet d'entrée : 2 francs.\n   A partir du 1er mars on p o u r r a faire numéroter gratuitement les billets\npour les places réservées, chez M. Faes, rempart Sainte-Catherine, 73,\nAnvers.\n   Les personnes, étrangères à la ville, peuvent faire numéroter leurs billets\n(places réservées) en les adressant à l'administrateur de la Société, M. Jules\nBoelaerls, Marché-Saint-Jacques, 11, Anvers, qui les renverra d û m e n t\nnumérotés.\n   L e s billets sont en vente à Bruxelles, chez M M . Breilkopf et H ä r t e l ; à\nGand, chez MM. Beyer; à L i é g e , chez Mme veuve Muraille; à Bruges, chez\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                                    NOTULES                                    125\n\n\nM. Van Marcke; à Louvain, chez M. Versluys, rue de la Station, 45; à\nMalines, chez M. Loret, rue Conscience, 52; à Saint-Nicolas, chez M. Joris,\nrue de la Station; à Anvers, chez les principaux marchands de musique ou\nchez l'administrateur de la Société M. Jules Boelaerts, Marché-Saint-\nJacques, 11, Anvers.\n\n                                       * '*\n\n    L e S a l o n d e l a L i b r e E s t h é t i q u e s'ouvrira le samedi 8 mars,\nà 2 heures.\n   Parmi les peintres belges invités à prendre part au Salon de la Libre Esthé-\ntique, réservé cette année aux interprétations du Midi, figurent Mlle A. Boch,\nMM. Ch. Hermans, Van Rysselberghe, Lemmen, G. Buysse, G. Morren,\nA. Lantoine, E. Boch, Van den Eeckhoudt, etc. Un choix de tableaux de\npeintres étrangers, dont nous publierons prochainement la liste, complétera\ncet attrayant ensemble.\n   La section de sculpture groupera des œuvres inédites de Mlle Bender, de\nMM. V. Rousseau, J. Gaspar, Rik Wouters, Marcel Rau, etc.\n   Outre les œuvres des artistes belges, le Salon de la Libre Esthétique grou-\npera un ensemble d'interprétations de sites provençaux par E. Boudin\n(Antibes), P. Cézanne (Aix-en-Provence), V. Van Gogh (Arles), H.-E. Cross\n(Saint-Clair) et par MM. Claude Monet (Antibes), A. Guillaumin (le Trayas)\net A. Renoir (Cagnes). Le Midi sera évoqué en outre par un choix de\ntableaux et aquarelles de Mmes L. Cousturier et Y. Detraux, de MM. A.\nAndré, L. Bausil, P. Bonnard, S. Bussy, Ch. Camoin, M. Denis, L. De\nTroy, G. d'Espagnat, R. Fornerod, O. Friesz, F. Jourdain, P. Laprade,\nH. Lebasque, A. Lepreux, A. Lombard, H. Manguin, A. Marquet, J. Peské,\nC. Reymond, K.-X. Roussel, H. de Saint-Jean, P. Signac, A. Urbain,\nL. Valtat et A. Wilder. Programme neuf, qui excite parmi les artistes et\ndans le public une vive curiosité.\n   Des auditions de musique nouvelle seront données par la Libre Esthétique\ntous les mardis (à l'exception du mardi de Pâques). Les interprètes seront,\nentre autres, Mme J. Bathori-Engel, Mme M.-A. Weber-Delacre, Mlle M. Rollet,\ncantatrices; Mlle Georgette Guller et M. E. Bosquet, pianistes; M. Georges\n Pitsch, violoncelliste; les compositeurs J. Jongen, Poldowski, Théo Ysaye;\nle Quatuor Chaumont, le Quatuor Zimmer, etc.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   L ' E d i t i o n p o p u l a i r e (bimensuelle) vient de publier un nouveau\npetit volume très intéressant :\n  Une tournée en Russie. Une campagne dans les Balkans, par le\nPrince de Ligne, avec notice par ALFRED DUCHESNE. En vente au prix de\ni5 centimes. — Rappelons que l'abonnement est de 4 fr. 50 pour vingt-quatre\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": "126                              DURENDAL\n\n\nnuméros (chaque numéro constitue tout un livre en petit format) par an.\nS'adresser à l'éditeur Mertens, 21, rue de l'Industrie, Bruxelles.\n\n\n\n  Accusé de réception :\n   ART : Lucas de Leyde, par N. BEETS. Vol. illustré. Collection: Les grands\nartistes des Pays-Bas (Librairie Van Oest, Bruxelles et Paris). — Les artistes\nwallons, par L. CLOQUET. Vol. illustré (idem). — Guillaume Charlier, par\nSANDER PIERRON. Vol. illustré. Collection : Les artistes belges contempo-\nrains (idem). — Les peintres de portraits, par PAUL LAMBOTTE. Vol. illustré.\nCollection de l'art belge au XIXe siècle (idem). — Portraits        d'infantes,\nXVIe siècle, par LOUISE ROBLOT. Volume illustré. Etude iconographique\n(idem). — Trésor de l'art belge au XVIIe siècle. Mémorial de l'exposition\nd'art ancien à Bruxelles en 1910, t. II. Beaux-arts, arts appliqués, milieu\nsocial. Vol. illustré (idem).\n   L I T T É R A T U R E : Millevoye, par PIERRE LADOUÉ (Paris, Perrin). —\nLes quatre Evangiles (2e partie), par le comte TOLSTOÏ. Traduction de\nBIENSTOCK, t. XXII des œuvres complètes (Paris, Stock). — J.-K. Huys-\nmans, par HENRI BLANDIN (Paris, Maison du Livre). — J.-K.           Huysmans\net le Satanisme, par JOANNY BRICAUD (Paris, Chacornac). — Lamennais, sa\nvie et ses doctrines, t. III. L'éducation de la démocratie, par CHARLES BOU-\nTARD (Paris, Perrin). — Anthologie des écrivains belges, FERNAND SÉVERIN\n(Bruxelles, Association des Ecrivains belges).— La magnificence de l'Eglise,\npar PAUL L O E W E N G A R D (Paris, Perrin).\n  MUSIQUE : Auber, par CHARLES M A L H E R B E ; Glinka, par M. CALVO-\nCORESSI; Haendel, parMiCHEL BRENET.— 3 vol. illustrés. Collection : Les\nmusiciens célèbres (Paris, Laurens).\n   POÉSIE : Les chrysanthèmes, par HENRI HERLEMONT (Paris, Le Beffroi).\n— Les roses du Valois, par GEORGES DUCROCQ. (Paris, Belle Edition). —\nL'âme sans miroir, par SYLVAIN ROYE (Paris, Figuière). — Reliquiae, de\nCHARLES D U L A I T (Bruges, St-Catherine Press).\n   ROMANS : Monsieur Honoré, par EDMOND GLESENER (Bruxelles, Asso-\nciation des Ecrivains belges). — La bruyère en feu, par LOUIS WILMET.\nIllustré par Wante (Bruxelles, Lamberty). — La race immortelle, par RENÉ\nMILAN (Paris, Plon). — Ialina, par A. GARENNE (idem). — Le coffre aux\nsouvenirs, par LOUIS DUMONT-WlLDEN (Bruxelles, Librairie Moderne). —\nL'amour rôde. La mort fait le guet, par GUILLAUME G.VULÈNE (Paris,\nPerrin). — La colline inspirée, par MAURICE BARRÉS (Paris, Emile Paul).\n  T H É Â T R E : Miquel Manara, par O.-N. MILOSZ (Paris, Ed. de la Nou-\nvelle Revue française).\n  VARIA : Le problème biologique, par EUGÈNE LEVY (Paris, Perrin). —\nLa vie compliquée, par FERNAND NICOLAY (idem). — Belgique et Alle-\nmagne, par INTEGER (Bruxelles, Féron).\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "   La Rosserie de la Reine Pédauque\n\n  L E PRIX QUINQUENNAL       — A qui sera-t-il   celles qui... Montyon en France, Nobel\nattribué? Cela passionne l'opinion pu-           en Norvège       M me Maeterlinck était la\nblique.                                          première Européennequi confrontât Helen\n   Le jury — composé de MM. Picard,              Keiler. Ce miracle des hommes avait\nFrancotte, Gilbert, Daxhelet, Doutrepont         échappé aux yeux distraits de Jules Huret\n— ayant dressé consciencieusement une            et de Paul Bourget durant les voyages\nliste de vingt-six noms de concurrents           d'études dont ils rapportèrent de si inté-\nparmi lesquels s'exercerait son choix a          ressantes observations. »\ncommencé les éliminations d'usage.                  (Note du Rossard : Les notes sur l'Amé-\n   Il a écarté M. Carton de Wiart, parce         rique de M. Bourget, intitulées Outre-Mer\nqu'il est ministre;                              sont de 1893-1894. Helen Keiler avait\n   M. Maurice des Ombiaux, parce qu'il a         13 ans et n'offrait encore rien de prodi-\nprotesté contre l'institution des prix quin-     gieux. Qui donc fut le plus distrait,\nquennaux ;                                       M. Bourget ou M Harry ?)\n   M. Louis Delattre, parce que son œuvre\n                                                                     ***\nest trop considérable ;\n   M. Hubert Stiernet, parce qu'il ne parle         Encore un que ne tourmentent guère les\nque de la Hesbaye ;                              fameuses affres du style : c'est M. Th.\n   M. Georges Virrès, parce qu'il ne parle       Rouvez, ami de la littérature.\nque de la Campine,                                  Il « écrit ces perles » dans le Capilole :\n   et divers autres pour des raisons aussi          « L'hymne patriotique, dont il n'est fait\npéremptoires.                                    grâce d'aucune reprise...\n   Il reste en présence MM. André, Prist,           » Il faut y infiltrer un brin de moder-\nKnosp et Jean de Bère... Cela consolera          nisme...\nM. Georges Rency — très marri, nous dit-            » Doué d'une sûreté peu commune de\non, de n'être pas du jury.                       conception remarquable...\n                                                    » Tous aussi marcheront la main dans la\n                    *                            main pour travailler...\n                   * *                              » Le rapprochement constant des bureaux\n   On prétend que M. des Ombiaux dé-             et de leur chef constitue une source de\ncline toute candidature au prix quin-            lumière.\nquennal. Il fait ouvertement campagne               » Ignorant le rôle utile qu'il joue dans\npour M. Carton de Wiart.                         celte parcelle de vie commune...\n                   *   .1:                          » Afin de s'imprégner de la marche du\n  On lit dans le Miracle des Hommes, par         travail parlementaire...\nGérard Harry :                                      » Il fut élevé par de sèches natures qui le\n  « Miss Sullivan et la plupart de celles —      considérèrent, dès le premier jour, comme\nfort nombreuses — qui, en Amérique,              une charge et ne l'embrassèrent jamais\nemploient leur vie à rendre tolérable,           qu'avec les lèvres froides ignorant les\nvoire presque enviable, celle des martyrs,       mystères du baiser.\nsont toutes des laïques ..                          » Le nouveau rond-de-cuir accomplit\n   » Il ne s'agit pas d'amoindrir de l'épais-    cette parcelle importante du bon fonctionne-\nseur d'un cheveu le mérite de ceux ou de         ment du char administratif...\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "128                                      DURENDAL\n\n\n   » La sauce unique versée sur chaque             TuQUOQUE! A l'imitation de Durendal, la\nmets pour en cacher la valeur et dont            Vie intellectuelle vient d'inaugurer enfinde\nchaque convive s'efforce de chiper le meil-      ses fascicules une chronique fantaisiste\nleur morceau... »                                imprimée en petit texte sur deux colonnes,\n   M. Rouvez guignerait-il, à l'Académie,        Et c'est encore ce pauvre PAUL ANDRÉ qui\nla succession du chevalier Marchai? Il s'y       écoppe ! « Christine est une chroniqueuse\ncrée des titres.                                 Je talent qui a de la verve et du bon sens...\n                                                 On lui voudrait quoique femme, une allure\n                    .,. * ..                     plus décidée, et, comment dire ? QUELQUE\n   Comme Maurice Barrès, M. André Beau-          CHOSE DE PLUS MILITAIRE dans l'accent. »\nnier plaide éloquemment pour les églises           C'est signé G. R. Comme on le voit,\nde France, menacées par les haineux' cré-        M. Goerges Rency a emprunté les initiales\ntins du Bloc. Mais il n'est pas sûr que          du Grand Rossard lui-même.\nM. Beaunier suive assidûment les offices.                            .. * ..\nS'il les suivait, il n'aurait certes jamais        3 Ce maître livre est un éclatant drapeau\nvu, « à la sonnette de l'offertoire, les têtes   où souffle le vent du plus pur patriotisme \"\ns'incliner, les yeux se clore et les visages     (à propos du livre : Un Belge d'Henri\nse transformer pour le recueillement ».          Davignon. Voir le Touring-Club).\n                      *                                              L E GRAND ROSSARD.\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": ""}, {"page_pdf": 157, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 2, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1913-02", "signet_source": "Vingtième année - N°2 - Février 1913 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : les Notules annoncent que « le Salon de la Libre Esthétique s'ouvrira le samedi 8 mars » (8 mars 1913 est un samedi), ce qui place la livraison fin février ou début mars 1913 ; nécrologie d'Émile Fermaud dans les Notules ; Chronique du mois (concerts, salons d'art, Théâtre du Parc). Mois et numéro non vérifiés.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}