{"numero_id": "ulb-durendal-1913-livraison03", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-201", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La mort de saint Benoît", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Reproduction interdite) LA MORT DE SAINT BENOIT", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 162, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 75, "texte": "Reproduction interdite)\nLA MORT DE SAINT BENOIT\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-001", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 131, "titre_corps": "L’Art à St Bride’s Abbey", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Mœller", "ancre_debut": "L'Art à St Bride's Abbey                   Dame Catharine Weekes 0", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 164, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1831, "texte": "L'Art à St Bride's Abbey\n                  Dame Catharine Weekes 0. S. B.\n\n\n\n\n                  UN événement sensationnel et de la plus haute\n                    portée vient d'avoir lieu dans le monde reli-\n                    gieux en Angleterre où il provoque en ce mo-\n                    ment une émotion extraordinaire. Deux abbayes\n                    protestantes, une communauté de moines vivant\n                    sous la Règle de saint Benoit, et une commu-\n                    nauté de moniales ayant embrassé le même\ngenre de vie monastique, se sont détachés du même coup\net pour ainsi dire à la même heure de l'Église anglicane.\nL ' a b b a y e des moines est située d a n s l'île de Caldey\n(S. Wales), celle des moniales à Milford Haven. Les deux-\ngroupes ont agi en pleine indépendance de conscience. Ils n'ont\nsubi aucune pression de la part des catholiques. Ils se sentaient\nmal à l'aise dans la religion protestante. L e u r s grandes âmes\nétouffaient dans cet amosphère. Elles manquaient d'air, et elles\nn'ont eu q u ' à suivre l'impulsion de Dieu qui les conduisait tout\ndoucement — fortiter et suaviter — dans la v i e p l u s large et\nplus p l e i n e de la g r a n d e É g l i s e c a t h o l i q u e r o m a i n e . Ce\nsont les paroles mêmes de l'abbé de Caldey. Les moines de\nCaldey, reçus dans l'église, sont au nombre de vingt-deux; les\nreligieuses converties de St Bride's Abbey, au nombre de trente-\nquatre. « Cet événement, écrit dom Bede C a m m , moine béné-\ndictin catholique anglais, est sans précédent d a n s l'histoire de\nl'Eglise en Angleterre. » Il y aurait une page d'apologétique bien\nsuggestive à écrire sur ce fait religieux, si on voulait l'analyser\ndans toute son ampleur. Cet événement nous intéresse spécia-\nlement et intéressera les anciens abonnés de Durendal. Il y a\n"}, {"page_pdf": 165, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2558, "texte": " 130                             DURENDAL\n\n\n plus de dix ans déjà, j'organisai à Bruxelles un salon interna-\n tional d'art religieux sous le patronage de Durendal. L e repor-\n ter d'un grand journal de L o n d r e s , ayant vu nos c o m m u n i q u é s\n à la presse, vint me trouver : « Accepteriez-vous, m e dit-il, dans\n votre salon les œuvres d'une religieuse protestante artiste ? »\n « Pourquoi pas, lui répondis-je, à moins que ces œuvres n'aient\n une note anticatholique? » « Sous ce rapport, ne craignez rien »,\n me dit-il. Cette religieuse était une des moniales de St Bride's\n Abbey, qui vient de sortir de l'étroite chapelle anglicane pour\n entrer dans la vaste cathédrale romaine. D a m e Catharine\n Weekes — c'est le nom de l'artiste — m'envoya trois tableaux :\n un calvaire : le Christ en croix entre la Vierge et saint J e a n ,\n une sainte Agnès et une Vierge, tous trois d'un sentiment vrai-\n ment religieux et d'une belle tenue au point de vue art.\n     Convaincu avec raison que l'art élève les âmes vers Dieu, les\n moines de Caldey ont aussi le souci de la beauté, comme leurs\n sœurs de St Bride's Abbey, ainsi que l'écrit dom Bede C a m m\n d a n s le journal anglais, où il relate la touchante cérémonie de\n la réception des religieux dans l'église romaine par l'évêque\n catholique de Menevia, solennité qui eut lieu le 5 mars en pré-\n sence de dom C o l u m b a n Marmion, abbé de Maredsous, d'autres\n abbés bénédictins et de dom C a m m . Celui-ci nous dit que leur\nchant et leurs cérémonies liturgiques sont de toute beauté.\n Et quant à leur église, tout y est artistique. « L'église est petite,\nsans doute, mais elle est d'un goût raffiné. L'autel principal est\nune vraie œuvre d'art, d'un travail fin et remarquable. On y a\nincrusté un tableau représentant la Mort de saint Benoît, exécuté\npar un m e m b r e de la c o m m u n a u t é de St Bride's A b b e y de Mil-\nford H a v e n . L e s stalles du chœur, les autels des à-côtés, les\nimages et les ornements de l'église sont à la fois artistiques et\ntrès fins. Il serait difficile d'imaginer un petit intérieur d'église\nplus parfait que celui de l'abbaye de St Bernard de Caldey. »\n    On le voit, ces religieux, tout protestants qu'ils étaient,\navaient déjà, outre l'esprit monastique du grand ordre béné-\ndictin, le culte de l'art, que les glorieux fils de saint Benoît ont\ntoujours eu en honneur.\n    Nous reproduisons dans ce fascicule le tableau du maître-\nautel de Caldey et quelques autres œuvres de dame Catharine\nWeekes, de St Bride's Abbey. Ces tableaux ont un caractère\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 766, "texte": "                      L'ART A ST BRIDE'S              ABBEY            131\n\n\noriginal à part, bien anglais, si je puis m'exprimer ainsi. Ce\nn'est en aucune façon un pastiche d'anciennes peintures reli-\ngieuses. Ces tableaux sont d'une belle sincérité et il s'en dégage\nun sentiment religieux de bon aloi, sans mièvrerie ni fadaise.\n   Nous envoyons avec joie à d a m e Catharine Weekes et à la\ncommunauté des moniales de St Bride's Abbey l'hommage\nrespectueux de nos plus vives et bien s y m p a t h i q u e s félicitations\nà l'occasion de leur entrée dans l'Eglise Catholique. Heureuses\nsont-elles d'avoir, selon la jolie expression de dom Bede Camm,\ntrouvé la vraie m a i s o n de leurs â m e s .\n\n                                                    HENRY MŒLLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-002", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 132, "page_fin": 134, "titre_corps": "Phantasia proterva", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "Phantasia proterva                               I  Ayez pitié de nous, car n", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 167, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 1431, "texte": "Phantasia proterva\n\n                             I\n\nAyez pitié de nous, car nous sommes       malades,\nSeigneur!... Epris de dols et de vaines parades,\nNous avons corrompu les sons et les parfums.\nNous avons fait mentir jusqu'aux     cheveux    défunts.\nNous avons déguisé l'humilité     charnelle\nSous la poudre, le fard, la gaze et la dentelle.\nNous avons détourné la vérité des mots.\nNous avons, par le rire et le bruit des grelots,\nChangé la consonance intime de la vie.\nEtouffant les soupirs de notre âme asservie,\nNous avons, d'un labeur unanime,       forgé\nLes phantasmes nerveux dont vit noire péché.\nNous avons introduit jusque dans nos vertèbres\nLe mensonge subtil du Prince des ténèbres,\nEt nous avons bâti tous les palais du mal\nSur un tressaillement de l'esprit   animal.\n\nEt rien ne guérira notre immense       névrose!\nNi les pleurs, ni le sang dont le pavé s'arrose,\nNi le cri de dégoût dans la gorge des forts,\nNi la funèbre odeur du cortège des morts.\nNous avons oublié le langage des anges ;\nEt pâles, éclairés de lumières    étranges,\nHypnotisés de songe et grisés de vapeur,\nNous avons adoré des fantômes,        Seigneur!...\n\n                            II\n\nAinsi, dans le vieux temps et les vieilles     chaumières.\nL'esprit d'illusion exaltait les sorcières.\nSitôt que la hulotte allumait ses yeux      ronds,\nLa mégère, qui berce un chat dans son giron,\nSe levait, écartait une pierre de l'âtre,\n"}, {"page_pdf": 168, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2177, "texte": "                  PHANTASIA      PROTERVA                       i33\n\n\nEt dans un pot de plomb puisait l'onguent         noirâtre,\nPétri de sang de bouc et de graisse     d'enfant.\nOn entendait dehors vociférer le vent.\nLa bûche en crépitant crachait des étincelles,\nTandis qu'avec leurs doigts garnis d'ongles        crochus,\nLes filles de Satan dénouaient leurs fichus,\nPour dénuder leur gorge et oindre leurs aisselles.\nRite infâme accompli sous l'éclair violet!\nLes vieilles, chevauchant   les manches à balai,\nDans l'ivresse du stupre et des     métamorphoses,\nBondissaient à travers le tumulte de l'air,\nRieuses d'accueillir sous la foudre la chair\nDe leurs rêves, pareille à la pulpe des roses...\n\nLà-bas, le Bouc attend, dans le pré des crapauds,\nOù de hauts peupliers, flagellés par la pluie,\nBarrent de leurs fuseaux les nuages de suie.\nAutour de lui s'assemble et grouille le troupeau\nDes femelles, sautant dans la verte lumière.\nElles portent au front des couronnes de lierre;\nElles ont l'air des courtisanes qui ont bu;\nElles flattent en minaudant    le Bouc barbu;\nEt chacune à son tour prosternée à la ronde\nLui engage sa foi par un baiser      immonde.\n\nAlors le bal se forme en quadrilles     légers.\nLe mensonge surgit du paysage et change\nEn tapis l'herbe humide et les flaques de fange;\nLe marécage épand des parfums         d'oranger;\nLes coups de vent parmi le branchage        lutinent\nDes luths aériens, des violes     argentines,\nMariant leurs accords sur des rythmes         ailés;\nLes peupliers, pareils à des fûts    d'émeraude,\nOnt l'air de supporter la voûte d'un palais ;\nEt les grêlons, tombant du nuage qui rôde,\nFigurent des boutons de rose et de jasmin\nQue des Amours joufflus jettent à pleines mains.\nQuelle est cette musique et quelle est cette danse?...\nQuelles sont ces houris qui tournent en cadence\nEt, le buste moulé dans le satin     changeant,\nBoivent un vin de pourpre en des coupes          d'argent?...\nDélire! cris d'oiseaux jouant dans la volière!\nLa cime d'un bouleau crépite de lumière ;\nLes danseuses en cercle activent leur essor,\nEt le Bouc resplendit comme une idole d'or,\nMâchant des diamants entre ses dents qui brûlent.\n"}, {"page_pdf": 169, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 805, "texte": "134                           DURENDAL\n\n\n      Vertige! tourbillon des     femmes-libellules!\n      Ivresse de la cliair qui pèche par l'esprit!\n      Création du monde au vœu de l'appétit!\n      Evohé! évohé! les dieux sont nos pensées\n      Lascives, l'une à l'autre en riant enlacées.\n      Euohé! évohé! que reste-t-il encor\n      En face du grand Bouc bombant son ventre         d'or?...\n\n      Soudain, léchant du coq déchire l'air. Les vieilles,\n      Comme les morts au jour du Jugement,      s'éveillent\n      En sursaut, les cheveux défaits, les yeux    hagards,\n      Gisant dans la prairie humide de brouillard,\n      Avec leurs vieux jupons mouillés comme des bâches,\n      Et leurs doigts allongés dans la bouse de vache.\n\n                                                       VICTOR KINON\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-003", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 135, "page_fin": 147, "titre_corps": "Poussières du chemin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Poussières du Chemin                             (Florence)                                                       Pour   Hélène.                  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Désir absurde, sans aucun doute,\nquoique l'on puisse se demander s'il est bien vrai que la com-\npréhension soit dans la mesure de la connaissance.\n   Les ouvrages de l'art sont devant nous comme des êtres. Les\nuns nous conquièrent d'emblée : leur premier aspect nous a\nséduits, ils rient d'avance à notre pensée, il semble qu'ils\nl'aient prévenue. Les autres, souvent, nous arrêtent plus long-\ntemps, non parce qu'ils nous captivent davantage, mais, au\ncontraire, parce que nous voudrions savoir d'eux ce qui nous\nles rend antipathiques, ce qui fait que leur seule apparence a\nsuscité en nous la défiance ou l'hostilité... Il advient, cependant,\nque la beauté soit là comme elle est ici. Pourquoi nous\nenchante-t-elle d'un côté et nous repousse-t-elle de l'autre?\nPourquoi l'art immature des Primitifs nous agrée-t-il plus que\nl'art ambitieux des Renaissants? L a conception naïve, à cer-\ntains égards, des premiers nous parait-elle plus sincère, plus\nhumaine et, par conséquent, plus émouvante que celle des\nseconds?... Tenons-nous la recherche du vrai pour supérieure à\ncelle du grandiose?... Nous n'avons pas la présomption de\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2367, "texte": "136                           DURENDAL\n\n\ncroire que notre goût soit meilleur que celui des siècles clas-\nsiques, mais nous pensons, tout au moins, qu'il est affranchi\ndes conventions qui ont dominé l'art de ces derniers... Est-ce\nbien sur? et avons-nous rien fait de plus que de changer de\nconventions?...\n    Voilà beaucoup de questions, et plus convenables à occuper\nune soirée d'hiver, au coin du feu, qu'une matinée radieuse, à\nl'ombre des arcades puissantes de la Loggia de' Lanzi... T o u t est\néclat, ombres et lumières ardentes, lignes harmonieuses, pro-\nfils h a r d i s . . . L a place est presque déserte dans le soleil. Les\nrares passants traversent d'un pas hâtif la zone b r û l a n t e . . .\nL'heure approche, d'ailleurs, où seuls les chiens et les étrangers\nvaguent par les rues surchauffées. Des pigeons s'abattent, se\nposent, puis b r u s q u e m e n t s'envolent. Sous les arcades des\nOffices des gens se reposent au frais, sur les bancs de pierre...\nDans la loggia, il n'y a, en dehors de nous, que des statues,\nquelques antiques abîmés par les restaurations, le Persée de\nCellini qui fait son geste de bronze, les figures de m a r b r e de\nJean de Bologne, élégantes et froides... De l'autre côté de la\nplace, on aperçoit au milieu de la fontaine la masse blanche du\nNeptune d ' A m m a n a t i , puis, plus loin, la statue équestre de\nCosme I e r . Et toutes ces œuvres prétentieuses ou trop raffinées\nfont l'effet de bibelots au pied du Palais Vieux, rude et nu\ncomme un athlète, fier comme un soldat...\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n\n   C'est de l'Italie que se sont répandus dans le m o n d e , pour\npeser sur l'art de tous les peuples, les enseignements qui, si\nlongtemps, ont tendu à enfermer la beauté en une formule\nunique et universelle : et c'est elle aussi, cependant, qui offre\nde toutes parts à l'admiration et à l'émotion du voyageur les\nformes et les expressions les plus diverses et les plus opposées\nde la beauté. Chrétienne ou païenne, faite de réalité ou assu-\njettie à l'idée, la beauté est là, qui toujours s'impose en des\nœuvres accomplies, toute en puissance d r a m a t i q u e chez des\nmaîtres tels que Giovanni Pisano et Giotto; toute en joie\nenivrée de la vie chez les Primitifs du XVe siècle; toute en\ngrandeur, en science mêlée d'inspiration chez les artistes du\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2363, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                       137\n\n\nXVIe. L a beauté est là encore dans les ouvrages des\nsiècles chrétiens antérieurs, dans la solennité des œuvres\nbyzantines, dans les frustes sculptures et les peintures grossières\nde l'ère romane, où elle n'est rien d'autre que l'effort patient\net opiniâtre de l'artisan pour imposer à la matière l'empreinte\nde son rêve.\n  L a beauté est désir, et désir qu'aucune réalisation ne peut\nsatisfaire. Ce désir, nous en saisissons, d'une âme troublée, la\nmanifestation dans les roides et anguleuses statues archaïques\ngrecques comme dans les œuvres de P h i d i a s ou de Praxitèle;\ndans les figures figées de saints ou de preux, à moitié empri-\nsonnées d a n s la pierre, que l'obscur Bonanus à taillées au\nportail du D ô m e de Vérone comme dans les marbres fris-\nsonnants qui éternisent, sur les tombeaux de la Chapelle\nMédicis, le songe héroïque et sombre de Michel-Ange. E t , sans\ndoute, Michel-Ange comme Bonanus s'est-il détaché de son\nouvrage avec le secret mécontentement de n'avoir pu égaler la\npensée qu'il avait conçue.\n   Si loin qu'ils soient l'un de l'autre dans le génie et dans la\nperfection de l'art, ils nous attirent presque également. Michel-\nAnge s'impose à notre méditation, il pèse sur notre â m e ;\nBonanus soulève en nous on ne sait quelle tendresse, mélangée\nde curiosité, parce qu'il est resté plus en deçà de son rêve, et\nqu'il y a quelque chose de souffrant dans son aspiration\ninexaucée. L a force qui maîtrise la matière chez Michel-Ange\nest maîtrisée par elle chez Bonanus. Les mains audacieuses du\ngéant de la Sixtine taillent sa pensée dans la lumière; les\nmains inhabiles de l'autre vêtent sa pensée d'obscurité. Mais,\nquelque distance qui les sépare devant l'intelligence, ils mar-\nchent dans la même voie, vers la beauté, et entre eux, des\nartistes sans nombre, tous différents dans la c o m m u n a u t é de\nleur objectif.\n   Chacun d'eux a y a n t parlé pour lui-même et pour les autres,\nil ne se peut pas que sa pensée n'ait participé de celle de son\ntemps, et que l'œuvre qui l'exprime ne soit devant nous comme\nun témoin survivant du passé où elle est apparue... Mais les\ntémoins sont nombreux et contradictoires, et, la plupart du\ntemps, nous n'entendons d'eux que les mots que nous en atten-\ndions! Et nous sommes trop enclins à réduire subtilement la\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2387, "texte": "138                          DURENDAL\n\n\ndiversité à l'unité et à tirer la règle de l'abondance m ê m e des\nexceptions !\n                                    *\n                                *       *\n\n    L'art d'un peuple apparait-il ainsi que l'expression finale et\nexaltée, dans une forme sensible, de la communion préétablie\ndans les esprits et dans les âmes? Ou, au contraire, son influence\ncrée-t-elle cette communion ? Rallie-t-il, en quelque sorte,\nles éléments épais de la mentalité contemporaine, tout ce qui\ns'agitait confusément en celle-ci de notions et d'aspirations, de\nchoses précises et indéfinies, pour les confondre dans les creu-\nsets d'où il fera jaillir, rayonnante, l'œuvre faite de passé et\nd'avenir, d'observation et d'intuition, à la fois exacte et vision-\nn a i r e — l'œuvre dans laquelle le présent reconnaîtra son image,\nmais une image exaltée, où toutes ses énergies de volonté, de\nbeauté et d'amour se seront confondues pour une manifestation\ntotale et sublime? On ne sait.\n    Il ne faut pas avoir pâli sur l'étude de l'histoire de l'art pour\nconnaître la fragilité des théories à l'aide desquelles on a essayé\nd'enfermer dans une formule, de fixer dans une loi, la condition\net le mode des grandes éclosions d'art. Ruskin subordonne la\nperfection de la beauté à celle de la moralité et du sentiment\nreligieux; T a i n e explique tous les épanouissements illustres de\nl'art, en Grèce et dans l'ère moderne, par l'action combinée du\nmilieu et du moment : le milieu, champ préparé des moissons\nque le soleil fera mûrir dans la saison de son plus grand rayon-\nnement...\n    L ' h o m m e est un animal qui veut se rendre raison des choses.\nL a raison positive de T a i n e et la raison sentimentale de Ruskin\nsont, l'une et l'autre, assez séduisantes pour qu'elles aient fait\nfortune, tour à tour, ou même, ensemble. Cependant, si on tente\nd'en vérifier la valeur sur les époques où s'est, pour ainsi dire,\nlocalisée l'admiration de ces grands écrivains, le moyen âge\nflorentin et vénitien, pour Ruskin; pour T a i n e , la Renaissance\nclassique, on ne découvre pas, d'un côté, la pureté des mœurs\npubliques et de la ferveur chrétienne qui aurait trouvé son\nréfléchissement naturel dans l'œuvre suave d t s Primitifs; on ne\ndécouvre pas de l'autre — en Italie, tout au moins, théâtre de\ncette Renaissance — l'exaltation énergique et u n a n i m e des âmes,\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2412, "texte": "                      POUSSIERES DU CHEMIN                         139\n\n\nle vouloir conscient et superbe qui se seraient manifestés dans\nl'art des Raphaël et des Michel-Ange. Ce que l'on découvre,\nc'est, au temps des Primitifs, les factions, les violences et le\nsang; c'est, au temps des Renaissants, l'avilissement des carac-\ntères et des volontés, c'est, dans la désorganisation des répu-\nbliques et des communes, quelques hommes de proie, quelques\nhyènes comme César Borgia, entreprenants contre les faibles,\nplus habiles à la trahison et à la perfidie qu'au combat, anéantis\nà la première adversité...\n    Si on veut y songer, on finira par penser, à l'encontre de la\nthèse de T a i n e et de Ruskin, que l'art étant toujours l'expression\nd'un idéal, il fait apparaître d'autant plus de douceur ou d'éner-\ngie, que la douceur ou l'énergie sont moindres dans la vie. L e\nFlorentin ou le Siennois du XIVe siècle, dans son existence de\nperpétuel qui-vive, âpre au gain, au travail, à la bataille, tou-\njours agissant et armé pour lui-même, pour son parti, pour la\ngrandeur ou la défense de la cité; ce citoyen si, parfois, il rêvait,\ns'il priait parfois, évoquait dans son esprit — eu aimait à ren-\ncontrer dans les créations des artistes qui ornaient les églises —\ndes images de paix, de joie, de gràce accueillante, propres à le\ntirer un instant de la farouche réalité de luttes et de compétitions\nau milieu de laquelle il allait. L e Florentin ou le Siennois du\nXVIe siècle, lui, h a b i t a n t humilié d'une ville qui avait perdu la\nliberté pour avoir laissé amoindrir sa fierté et péricliter sa force,\nse complaisait à découvrir dans les ouvrages de ses artistes,\ncette virtù, cet orgueil viril de la pensée et de l'âme, dont il ne\nrencontrait plus traces dans la vie assujettie de sa patrie. I1\npouvait se faire illusion, croire que cette virilité, puisqu'elle\nsurvivait dans l'art, n'était qu'endormie dans la vie... E n d o r m i e\ncomme la figure de la Nuit, pleine à la fois de puissance et\nd'anéantissement, du tombeau de Julien de Médicis — cette\nfigure à laquelle son auteur, Michel-Ange, faisait dire, en des\nvers célèbres : « Parle bas (ô visiteur), ne me réveille p a s . . . 11\nm'est doux de dormir et, plus encore, d'être de pierre tant que\ndurent la honte et l'oppression... »\n\n              Grato m'è 'l sonna c più l'esser di sasso,\n              Maître che 'l danno e la vergogna dura...\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2412, "texte": "140                         DURENDAL\n\n\n   « Il n'y a pas d'exemple d'une belle sculpture qui ait été\nproduite par un peuple faible, apathique, en décadence. » A la\ntournure péremptoire de cet aphorisme, on aura reconnu la\nparole de Ruskin. Il n'était point de sa coutume, en effet, de\nproposer ses opinions ou de les énoncer timidement, dans une\nforme dubitative. Ses idées, étant issues de l'intuition plutôt\nque de l'expérience et du raisonnement, prenaient à ses yeux\nquelque chose de sacré et de providentiel. Il les affirmait ex\ncathedra, sans ambages, comme des prophéties ou des dogmes,\nparfaitement indifférent aux démentis qui pouvaient leur venir\nde l'histoire ou de la réalité. Mais, c'est la force et le charme\nde Ruskin qu'il soit devant nous, moins comme un guide sûr,\npropre à nous donner des explications exactes et des notions\nclaires, que comme une puissance d'exaltation et d'enthou-\nsiasme qui ouvre sans cesse des voies inattendues où elle nous\nattire et nous entraîne.\n   Il établissait donc une corrélation étroite entre la grandeur\nde l'art, chez un peuple et à un moment quelconques, et la\nmoralité et l'énergie du milieu. A vrai dire, cette loi ne se\nvérifie pas souvent, à moins de faire abstraction des faits ou de\nconsidérer l'art lui-même, dans sa teneur et les caractéristiques\nqu'il laisse apparaître, comme une preuve suffisante de l'exis-\ntence des vertus supposées nécessaires à son éclosion!\n   E n tout cas, si on peut, j u s q u ' à un certain point, admettre\navec Ruskin la candeur relative de Venise, sous le règne de ce\ndoge Dandolo, qui d u p a si apertement les croisés; l'énergie et\nmême la moralité de la Florence du XIVe siècle, dont D a n t e —\nmais il était juge et partie — les chroniqueurs et les conteurs\nnous ont fait des portraits fort éloignés de la physionomie que\nlui prête le grand essayiste anglais; si l'on peut consentir, en un\nmot, que le principe de Ruskin trouve un semblant de preuve\npour l'Italie dans les siècles antérieurs au XVe, il serait fort\ndifficile d'en admettre, sans paradoxe, la vérité en ce qui touche\nce dernier.\n   Pourtant, avec la première moitié du XVIe sièle, c'est la\npériode la plus abondante en chefs-d'œuvre de l'art italien. Sous\nl'impulsion du réalisme, toutes les forces d'initiative et d'in-\nvention, contraintes auparavant dans les formules giottesques\nou gothiques, se délivrent, au début du quattrocento. Des maîtres\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "                      POUSSIÈRES DU CHEMIN                           141\n\n\n\nsurgissent qui, s'inspirant de la vie, vont remplir la P é n i n s u l e\nde l'éclat de leur renommée et de leurs ouvrages. P o u r ne\nparler que de la sculpture, ce sont, à Florence, Lorenzo\nGhiberti, Donatello, L u c a della Robbia; à Sienne, Jacopo della\nQuerci... Les deux vieilles républiques, où laliberté avait connu\ndes jours si héroïques et des luttes si sanglantes, allaient\npourtant toutes deux à leur décadence, alors. Sienne affaiblie,\nréduite, se débattait dans l'impuissance de ses dissensions\nintestines qui devaient, finalement, la vouer à la domination\ndes Médicis. Florence, en a t t e n d a n t les mêmes Médicis, la\ntyrannie dissimulée de Cosme et du Magnifique L a u r e n t ,\ns'abdique elle-même entre les mains de quelques hommes\nsubordonnés aux Albizzi. Elle étend son hégémonie au dehors,\nachète Arezzo, s'empare enfin de Pise, acquiert Livourne,\nMontepulciano, Cortone, tente de mettre la main sur Lucques,\nmais, à l'intérieur, elle ne s'appartient déjà plus.\n    Les Prieurs de la Seigneurie, entourés des plus grands\nhonneurs, sont toujours à la tête du gouvernement, au sommet\nde la p y r a m i d e des autorités et des conseils élus ou choisis au\nmoyen de scrutins embarrassés de mille formalités et procédures\nde défiance. C'est toute une hiérachie compliquée de dignitaires\net d'assemblées, chargés de se contrôler et de se surveiller\nmutuellement : il y a les Dix de la Paix et les Dix de la Guerre ;\nil y a les douze Buonuomini, élus pour trois mois; les Gonfa-\nloniers, chefs de quartiers, élus pour quatre m o i s ; il y a les\nRichiesti, les requis, que l'on appelait à délibérer sur certaines\naffaires; le Conseil du P e u p l e , avec ses deux cent cinquante,\nle Conseil de la c o m m u n e , avec ses deux cents m e m b r e s . . .\nPuis encore, le Capitaine du parti guelfe, institué jadis pour la\ndestruction du parti gibelin et qui, les Gibelins n'étant plus\nqu'un souvenir, agit à présent contre les adversaires de la\nfaction d o m i n a n t e ; les H u i t de la Garde, chargés de la police,\npolitique surtout; les Dix de la L i b e r t é , auxquels il appartenait\nde défendre les citoyens contre l'oppression et de veiller à\n l'exécution des lois; les Dix de la Marchandise, placés à côté\ndes Arts majeurs et mineurs, avec toute leur vaste et complexe\n organisation, pour sauvegarder les intérêts de l'industrie et du\n travail. Mais, toute cette belle mécanique aves ses rouages\n délicats et ses subtils engrenages, calculés pour régler la vie\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2491, "texte": "142                            DURENDAL\n\n\npolitique et commerciale de la cité et donner à chacun sa part\nproportionnelle d'autorité, n'était plus qu'un simulacre, une\nmagnifique et curieuse horloge dont le mouvement, d a n s sa\nmarche solennelle, ne commandait plus les aiguilles du cadran,\ntournait dans le vide, par h a b i t u d e . . . L a décision et Je comman-\ndement étaient concentrés entre les mains de quelques hommes:\nles Albizzi, chefs de l'oligarchie que les Médicis, a p p u y é s sur\nle populaire, supplantèrent un peu plus t a r d .\n   L a République existe encore, au moins nominalement, jus-\nqu'au XVIe siècle, mais l'âme républicaine, hautaine et vigou-\nreuse, avide de la splendeur et de la suprématie de la cité,\ns'est émasculée, obscurcie, maintenant que les libres vouloirs\ndes citoyens sont soumis au vouloir arbitraire d'un seul, uni-\nquement préoccupé de son propre intérêt et de celui des siens.\nLes émulations, les enthousiasmes et, aussi, les fureurs de la\nliberté se sont assoupis. Il n'y a plus réellement de partis, ni\nGuelfes, ni Gibelins, ni Noirs, ni Blancs, mais des clients, des\naffidés des Albizzi ou des Médicis, qui a t t e n d e n t de leurs\npatrons, ou la sportule ou les honneurs.\n   E t cela à l'aurore d'un siècle illustre dans la b e a u t é !\n   On pourrait soutenir, contre l'opinion de Ruskin, que\nl'heure du plus vif éclat artistique d'une nation coïncide fré-\nq u e m m e n t avec celle où commencent à se multiplier les signes\nprécurseurs de son amoindrissement politique. L a vitalité du\ncorps social, absorbée presque en totalité, d'abord, par les\nexigences primordiales du travail, de la défense et de la con-\nquête, se disperse; la fortune est venue et, avec elle, le loisir,\nle nonchaloir; les mœurs simples et strictes se sont adoucies\nà la fois et corrompues; les intelligences plus subtiles s'asso-\ncient à des âmes moins entières et moins graves. Ainsi, à des\ndegrés divers, de Bruges, de Venise, de Sienne, ainsi de Flo-\nrence, atteinte, au moment où elle voyait naître les plus glo-\nrieux de ses artistes, dans les sources de sa vigueur. Sous\nl'action de tous les facteurs matériels et moraux, prospérité et\nrichesse sans cesse accrus, culture, progrès et raffinements de\nla pensée, les grands sentiments unanimes, les volontés persé-\nvérantes qui avaient fait Florence, allaient, en effet, se désa-\ngrégeant à l'aube du XVe siècle. L'art florentin grandit alors\ndans la cité diminuée. Mais, cet art n'était pas formé seulement\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2361, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                         143\n\n\ndû présent : tout le passé de la République, agité, plein de\ngloire, de douleurs, de combats, d'injustices; sa vie politique\nde la passion de laquelle tous les citoyens participaient; sa vie\ncommerciale remplie de hardies aventures et de trafics heureux;\nsa vie esthétique conduite par des guides comme Giotto,\nAndrea P i s a n o , l'Orcagna et vingt autres; sa vie poétique dont\nDante, P é t r a r q u e et Boccace avaient ouvert les voies; tous ces\néléments ont contribué à préparer l'avènement, au milieu des\ndésuétudes de la liberté et des mœurs anciennes, de cette géné-\nration incomparable, de ces artistes excités et stimulés constam-\nment par la nécessité de se produire devant le public le plus\ncultivé du t e m p s , le plus capable d'admiration et, en m ê m e\ntemps, de critique.\n   L'art nous apparaît de la sorte comme un fruit qui n'achè-\nverait de mûrir qu'à la condition de la mort de l'arbre dont la\nsève l'a engendré et nourri. Il s'affirme, fréquemment, ainsi que\nl'aboutissement d'une ère d'effort, de luttes et d'initiative, dont\nil marque à la fois le couronnement et la déchéance. Ses\nracines plongent et s'alimentent aux origines vigoureuses et\ningénues de la race parmi laquelle il a surgi. Il s'épanouit dans\ntoute sa robustesse et son éclat en un milieu duquel les puis-\nsances profondes qu'il extériorise ont presque disparu.\n\n                                  *\n\n\n  Dans tous les temps, sous toutes les latitudes, partout où les\nhommes, las d'errer, se sont agglomérés et fixés en des\ndemeures stables, afin de trouver dans la possession héréditaire\ndu territoire natal, et dans la perpétuité de la divinité et de la\nrace, la pérennité refusée aux individus, des artistes ont apparu\nqui ont retracé, inconsciemment ou de propos délibéré, l'image\ndu monde où ils vivaient. Ils sculptent, ils chantent ou ils pei-\ngnent, mais quel que soit le mode d'expression de leur pensée\nou de leur vision, celles-ci sont issues de la réalité et nourries\nd'elle. Réalité supérieure, si l'on veut, car l'artiste étant, par\ndéfinition, celui qui de la confusion des phénomènes sait\nextraire ce qui s'y trouve de vraiment significatif, son esprit,\npar le jeu instinctif de ses facultés, choisit, discerne et, si\nattaché qu'il soit au réalisme le plus absolu, son modèle, puis-\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2479, "texte": "144                          DURENDAL\n\n\n\nqu'il l'a choisi, distingué dans la masse des autres, est déjà, à\ncertains égards, un symbole, un t y p e .\n    L a civilisation d'un peuple prend ainsi, à nos yeux, une\nexpression subite et totale dans les différentes phases de son\nart. C h a q u e œuvre importante quintessencie le génie de cette\ncollectivité évanouie, reflète un stade de l'évolution de celle-ci,\nd a n s l'apparence complexe qu'elle tenait du passé, des gloires\nou des vicissitudes de son destin, de la prospérité ou du déclin\nde son commerce ou de ses armes, des acquisitions de son savoir\nou des élans de sa foi.\n   Chaque œuvre dans la carrière d'un artiste est un signe de son\névolution individuelle — de même, chaque école artistique dans\nla vie d'une nation. E t , lorsque les membres de cette dernière\nauront disparu j u s q u ' a u dernier et que, de ses ambitions, de ses\ncombats, de ses souffrances, il ne restera plus que la renommée,\nles œuvres retrouvées ou conservées de ses maîtres suffiront à\nelles seules pour renseigner l'avenir sur la façon dont ces\nhommes vivaient, aimaient et priaient... Car tout art a d'abord\nété prière — prière par le temple qu'il érigeait, par l'image du\ndieu comme par celle du fidèle ou du suppliant qu'il dressait :\nle P h a r a o n agenouillé, présentant ses hommages à Ammon ou\nà H o r u s , des bas-reliefs égyptiens; les délicieuses Athéniennes\nchargées d'offrandes de la primitive Acropole; les figures orantes\ndes catacombes...\n    L'art est comme une création de la mort et de l'au-delà : il\nest né pour le tombeau et il a grandi autour du temple. Ce n'est\nqu'ensuite, par degrés, qu'il s'est proposé d'autres tâches, que\nses travaux ont cessé d'être exclusivement liturgiques, votifs ou\nfunéraires. L e jour vint qu'il se détacha de la divinité pour\nregarder aussi la créature, de la m ê m e manière, à peu près, que\nla comédie ou la farce se séparèrent des fêtes dionysiaques ou\ndes mystères sacrés du moyen âge. L ' a r t se détache du dieu.\nP l u s tard, l'artiste se détache, en quelque sorte, de l'œuvre...\nIl se confondait, a n o n y m e , dans l'école, coopérant au sein de\ncelle-ci à la célébration rituelle des dieux, des héros et des morts.\nL ' h e u r e arrive, bientôt, où il cherche à affirmer sa propre\npersonnalité, soit en signant son ouvrage, soit, mieux encore,\nen s'efforçant de lui donner un attrait nouveau et inattendu, de\ndélaisser, par conséquent, l'interprétation collective et consacrée\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2487, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                        145\n\n\npour atteindre l'expression particulière et originale, le détail\ntypique et observé de la vie. Et, sans doute, l'évolution du\nsimple au compliqué, du sobre au surabondant, de la force\nvirile à l'élégance mièvre à laquelle l'art grec, l'art roman, l'art\nogival, furent assujettis, correspond-elle, en partie, à l'impulsion\nfomentée chez chaque artiste par le désir d'inscrire son nom\ndans la tradition, de greffer sa pensée surcelle de ses devanciers.\nTellement q u ' à force de transformations progressives, de sur-\ncharges et de raffinements, l'art ne conserve rien d'intact de sa\ngrandeur organique initiale.\n   Mais, la m u l t i t u d e des œuvres nous deviendrait fastidieuse\net lasserait, à la longue, notre curiosité, si elles n'étaient que\nles illustrations graphiques ou plastiques des actions et des\ndésirs monotones des hommes, si leur auteur, connu ou inconnu,\nne s'était, pour ainsi dire, ajouté lui-même à l'ouvrage conçu et\nfaçonné par lui, pour nous donner à connaître l'intimité de sa pen-\nsée et de son â m e et, par son intermédiaire, celle de la société\nà laquelle il appartenait. Il a passé avec les choses même qui\nl'ont inspiré et ému, mais son émotion, préservée avec l'œuvre\noù elle est enclose, a conservé toutes ses puissances originelles\nde persuasion et de r a y o n n e m e n t . De cet artiste à nous, la\ntradition de la vie se continue. Car, si actifs que nous soyions,\nou si étourdis, l'agitation du présent ne suffit point à nous\ndissimuler que nous sommes transitoires. Nos jours ont trop de\nsilences et trop de lacunes par où le pressentiment du néant\ns'insinue dans nos cœurs et les trouble. Et, à l'instar des\nEgyptiens, qui, anxieux de garder d a n s la mort un point\nd'appui sensible à la survie de leur âme, meublaient leur tombe\nde simulacres d'eux-mêmes et de tout ce qu'ils avaient possédé\net aimé sur la terre, nous tentons, en multipliant autour de\nnous les signes de la permanence relative de l'humanité, de\nfortifier cette vie qui, chaque jour, se retire un peu davantage\nde nous...\n   Ils n'auront pas été en vain ceux, innombrables, qui nous\nont précédé. L e u r s faits et leurs actions, pour lointains et\noubliés qu'ils soient, continuent à porter leurs conséquences\ndans le m o n d e actuel et, au travers la succession infinie des\nsiècles, nous nous sentons solidaires, par le moyen de l'art, de\nl'Assyrien qui a taillé, pour le féroce et sardonique Assur-Bani-\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2327, "texte": " 146                          DURENDAL\n\n\n  pal, les bas-reliefs du palais de N i n i v e ; de l'artisan égyptien\n qui traçait, sur les surfaces du temple d'Abydos, les effigies\n solennelles et vivantes du P h a r a o n Séti I er , comme du sculpteur\n athénien dont l'industrie faisait jaillir du marbre pentélique la\n radieuse image de la sage et victorieuse Athena...\n    L'histoire et les écrits ne nous présentent, en général, qu'un\n aspect fragmentaire ou successif des choses et s'adressent,\n d'ailleurs, plutôt à nos facultés de raisonnement et de déduction.\n Les récits et les renseignements qu'ils contiennent sont les\n traits épars d'une physionomie qu'il faut rétablir, conjectu-\n ralement. L'œuvre d'art, au contraire, élaborée dans la demi-\n inconscience de l'inspiration, en un esprit particulièrement\n accessible aux influences les plus imperceptibles de l'ambiance,\nsignifie non seulement par sa forme, son style, sa structure,\nmais par mille \"éléments indéfinissables et subtils qui, agissant\nsur le spectateur par la voie du sentiment et de la sensation,\nparachèvent et invétèrent son impression.\n   Ainsi, l'art nous rend sensibles et sympathiques les rêves et les\ncroyances de toutes les époques, des hommes qui naquirent sur\nles rives du Gange ou du Brahmapoutre, comme de ceux qui\nafifrmèrent leur maîtrise dans les travaux exquis et grandioses\ndes contructeurs de cathédrales, des enlumineurs et des sculp-\nteurs du moyen âge. L a poussière de ces passants sublimes a\nété dispersée, mélangée au sol de leur patrie, mais le travail de\nleurs mains subsiste et, avec lui, l'expression la plus complète\net la plus profonde de l'idéal spirituel de leur t e m p s . E t ,\nlorsque quelque belle trouvaille, quelque statue exhumée\nd'entre les ruines et les décombres a récompensé le labeur des\nchercheurs, ne doit-il pas sembler à ces explorateurs des civili-\nsations disparues que l'artiste, dégagé de l'oubli en même\ntemps que son œuvre, se soit dressé tout à coup devant eux et\nleur présente cette œuvre, dans un geste religieux d'offrande à\nla postérité?...\n\n\n\n   Et il arrive qu'aux yeux de cette postérité l'œuvre prenne\ndes significations que l'ouvrier n'avait pas prévues... Michel-\nAnge pense au-dessus de son temps. Il tient en mépris la sen-\nsualité de l'époque. Et il semble, cependant, que son idéal\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2342, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                         147\n\n\nspiritualiste si hautain ait employé pour s'exprimer les formes\nles plus propres à exalter les principes de cette sensualité.\nDe sorte que l'œuvre est souvent devant nous comme une\nmanifestation éclatante des tendances mêmes que l'auteur\nréprouvait. Quel sentiment peut laisser en nous, par exemple,\nla contemplation du Jugement dernier de la Sixtine?... Ecrou-\nlement de figures athlétiques et musculeuses qui paraissent\nopprimées par une vie matérielle trop impérieuse, géants qui\nsont comme les victimes de l'outrance de leur propre force...\nCette apothéose de la force et de la violence ne réfléchit-elle pas,\ndans ses excès comme dans ses insuffisances — excès de maté-\nrialité, insuffisance d'âme — le déséquilibre moral et intel-\nlectuel de la société pensante, de plus d'appétits que d'aspi-\nrations, du siècle?\n   Les acteurs de cette scène frénétique semblent gonflés d a n s\nleur colossale stature et leur nudité d'on ne sait quelle arro-\ngance animale. T o u t e la sagesse antique a été versée tout d'un\ncoup dans des têtes trop jeunes, et elle y a fait effervescence et\ntumulte, elle y a fait rumeur d'espoirs illimités, nés de la\nrésurrection d'un monde chimérique où tout était beauté,\nhéroïsme et, surtout, libre plaisir; d'un m o n d e illusoire, surgi\ndes mirages du passé, et à l'image duquel la société, affranchie\ndes ligatures du dogme, allait se reconstruire. L ' h o m m e cambre\norgueilleusement le torse, envahi par la conscience d'une sorte\nde dignité nouvelle, toute physique. Il se grise de lui-même, et\nde la vie enivrante dont les perspectives de joie et de volupté\nviennent de lui être découvertes...\n   Seconde et prodigieuse révélation! Dieu, naguère, s'était fait\nhomme. A présent et de nouveau, l'homme allait se faire dieu!\nOn se figurait assister aux d é b u t s d'une ère éblouissante de\nscience, de philosophie et d'art; sortir des ténèbres pour com-\n mencer à jouir, sans superstitieux scrupules, des biens de la\nterre, des plus savoureux de ses fruits offerts à toutes les mains\n brûlantes de convoitise... On aurait dit que l'homme et la\n nature venaient de naître l'un à l'autre, le surhomme de la\njoie au monde inconnu et divin de la m a t i è r e ! . . .\n                                               ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-004", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 148, "page_fin": 149, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : La tristesse des choses", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "Méditations sur la beauté du monde                                     (Suite) (1)                               DEUXIÈME PARTIE", "ancre_fin": "corps mûr et pourpre d'amour! 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El terra\n                               mola est, et petrue seissae sunt. »\n                                                   (Saint Mathieu, XXVII, 45-51 )\n          Combien il était juste, ô Dieu, que le soleil\n          S'éteignit, quand la croix, sur le mont du Calvaire\n          E t sous ses rayons d'or, vous dressa tout vermeil !\n          Combien nous approuvons que son grand œil sévère\n          Ait refusé de voir votre gibet sanglant,\n          Où des clous meurtrissaient, d'une blessure énorme,\n          Vos pieds, mouvants soutiens de votre auguste forme\n          Qu'auréolait, les soirs d'été, son orbe lent!\n          E t qu'il ait refusé d'éclairer vos mains pleines\n          De sang, vos douces mains augustes de semeur\n          Qui s'étaient si souvent ouvertes sur les plaines\n          P o u r épancher, dans l'homme et les champs, le bonheur!\n          E t qu'il n'ait pas voulu couvrir de sa lumière\n          Vos bras emprisonnés, dont le geste si beau\n          Arrachaient autrefois sa victime au tombeau,\n          E t qui ne feront plus leur ombre coutumière\n          Sur les foules des blés ou les têtes d'enfants,\n\n\n  (i) Voiries numéros d'avril, de mai, de juin, d'août, de septembre, d'octobre et\nde novembre.\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1168, "texte": "      MÉDITATIONS       SUR   LA B E A U T É   DU   MON       DE   149\n\n\n\n E t ni n'imposeront leurs charmes triomphants\n Aux flots miraculeux du lac de Galilée!\n\nE t nous aimons aussi que la T e r r e affolée,\nDont le vieux cœur déjà s'angoissait sous les coups\nDes barbares marteaux qui forçaient les g r a n d s clous\nA s'ouvrir en vos chairs une sanglante voie,\nAit tremblé quand passa sur elle le soupir\nInouï de son Dieu qui venait de mourir!\nN'aviez-vous pas été son orgueil et sa joie?\nSi petite parmi l'immensité des cieux,\nNe l'aviez-vous donc pas cependant préférée\nA Sirius énorme ou Wéga radieux,\nPour porter et n o u r r i r votre forme sacrée !\nE t quel bonheur avait le sentier infini\nD'étendre sous vos pas si beaux sa douceur blanche,\nL'arbre de vous couvrir de sa plus large branche\nE t le sol de porter votre corps endormi !\nE t combien nous aimons que le rocher stérile,\nDont le sol ne nourrit jamais de végétal,\nSe brisât de douleur quand, sur son piédestal,\nComme s'il fût sorti de sa pierre fertile,\nSe dressa le gibier affreux, le gibet lourd\nDu fruit de votre corps mûr et pourpre d'amour!\n\n\n\n                            XXV\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-005", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 149, "page_fin": 150, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Le printemps", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "LE P R I N T E M P S  Vous avez désiré pour so", "ancre_fin": "de leurs blanches corbeilles ! 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Exis-\n                   timans quin Jiortulanus esset, dicit ci : Domine, si tu\n                   sustulisli eum dicito mihi, ubi posuisti cum, et ego\n                   eum tollam. Dicit ei Jésus : Maria! Conversa illa\n                   dicit ei Rabboni. »    (Saint Jean, XX, II, 14-15.)\nOh! souvent, en esprit, vos servantes, plus tard,\nMême aux siècles affreux d'ignorance et de crimes\nOù, jusqu'en leurs moutiers paisibles, le soudard\nIra chercher parfois de tremblantes victimes,\nQue de fois, en esprit, aux heures de repos,\nVos mystiques verront, ô J é s u s , cet enclos\nOù Magdeleine en pleurs vint, sans vous reconnaître,\nVous deiaaader vous-même à vous-même, ô doux Maître!\nElles verront souvent le jardin familier\nOù celle que l'amour divin avait conquise,\nA son nom prononcé par votre voix exquise,\nVous reconnut enfin dans l'humble j a r d i n i e r !\n\nCe jardin sans souillure et fait de bonne t e r r e\nSera pareil au doux jardin du monastère :\nIl sera protégé par la hauteur des m u r s ;\nIl aura des sentiers étroits de sables purs,\nHordes de buis égaux, et moelleux aux sandales;\nE t les buis marqueront d'un lucide contour\nLes espaces carrés ou les dessins ovales\nOù croîtront le lis chaste ou la rose d'amour.\nE t les lis virginaux et les roses ferventes,\nP a r l'éclat ou l'ardeur, rediront, tour à tour,\nLe cœur vierge et brûlant de vos humbles servantes!\nE t vous, ô Christ, tenant la bêche ou l'arrosoir,\nSerez le jardinier de ces enclos mystiques\nQui, plus riches d'encens qu'un pesant encensoir.\nParfumeront d'amour les durs siècles gothiques!\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-008", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 152, "page_fin": 153, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Emmaus", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "EMMAUS                       « Qui manducat huur panem", "ancre_fin": "t r i e ! XXIX", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L E LAC DE T I B É R I A D E                        « Repleti sumus mane mise", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 187, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 51, "fin_caractere_exclue": 1808, "texte": "EMMAUS\n\n                     « Qui manducat huur panem vivet in oeternum. »\n                                             (Saint Jean, VI, 59.)\nEt l'on vous reverra souvent, ô Voyageur,\nQui veniez de sortir de la tombe étouffante,\nGlorieux et pareil à la fleur triomphante\nQui sur l'arbre au printemps étale sa blancheur,\nOn vous verra souvent dans votre grâce neuve,\nConquise pour toujours maintenant par l'épreuve\nDe la mort, dur artiste au terrible ébauchoir,\nCheminer lentement dans la splendeur du soir!\n\nO J é s u s , sentiez-vous la tristesse de l'heure,\nL'émoi que les humains éprouvent quand le jour,\nPeu à peu, se r e t i r e et s'en va, sans retour,\nLaissant l'ombre gagner votre âme qui demeure\nPlus pauvre d'un jour mort qui ne reviendra plus!\nSentiez-vous nos douleurs dans le soir qui recule\nLorsque vous enflammiez vos compagnons émus\nSur la route où croissait le froid du crépuscule?\nVous aviez reconquis la calme éternité\nQue ne mesure plus le temps inexorable,\nMais ne deviez-vous pas bientôt fuir la beauté\nDe ce monde où parut votre grâce adorable,\nE t ne deviez-vous pas être triste de voir\nVenir, inévitable et prompt, le dernier soir\nOù vous déserteriez la T e r r e douloureuse\nP o u r qui vous aviez pu souffrir jusqu'à la mort?\n\n\nQuant à nous, ô J é s u s , dont cette T e r r e creuse\nDe tombes doit réduire en poussière le corps,\nC'est avec plus d'effroi, chaque jour, que notre âme\nVoit le soleil mourir sur les monts qu'il enflamme!\nOh! puisque tout s'écoule et s'en va, sous le ciel,\nPuisque tout disparaît dans le commun mystère,\nL'abandonnerez-vous, vous aussi, notre T e r r e ,\nVous le seul Invincible et le seul Eternel,\nE t vous seul qui pouvez nous dire sur la route\nLes mots dont n o t r e cœur s'échauffera toujours,\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 394, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                           153\n\n\nTandis que la lumière au dehors m o u r r a toute!\nOh! restez avec nous dans la fuite des jours\nE t qu'au bout de nos pas s'ouvre l'Hôtellerie\nOù nous puissions revoir votre divine main\nDiviser et poser sur nos lèvres le pain\nP a r qui nous obtiendrons l'éternelle P a t r i e !\n\n\n\n                          XXIX\n\n\n        "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-009", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 153, "page_fin": 154, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Le lac de Tibériade", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "L E LAC DE T I B É R I A D E                        « Repleti sumus mane mise", "ancre_fin": "immense fraîcheur de pardon infini! XXX", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES APPARITIONS Votre corps, hôte libre, ô", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 188, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 394, "fin_caractere_exclue": 1896, "texte": "L E LAC DE T I B É R I A D E\n\n                      « Repleti sumus mane misericordia tua »\n                                                  (Ps. LXXXIX, 14.)\nP o u r obtenir de P i e r r e , ô Christ, les cris d'amour\nQui devront effacer son reniement multiple,\nP o u r troubler, jusqu'au fond du cœur, votre disciple\nE t regagner son âme ardente, sans retour,\nVous vîntes près du lac aimé de Galilée.\nVos apôtres en vain y pêchèrent la nuit,\nMais à l'heure où le jour, c h a s s a n t l'ombre qui fuit,\nS'avançait sur les flots comme une chose ailée,\nIls vous virent, sans vous reconnaître, ô J é s u s ,\nDans le rayonnement du matin encor vague;\nP u i s , ayant écouté vos conseils, et l'afflux\nDes plus amples poissons que couvrissent ces vagues\nE t a n t venu remplir leurs filets lourds, saint J e a n\nVous reconnut de suite au bord du lac d'argent,\nE t P i e r r e descendit de la barque sur l'onde\nP o u r accourir plus tôt baiser votre main blonde!\n\nE t tous, après la nuit de labeur, ayant faim.\nT r o u v è r e n t sur la rive, où montait la fumée,\nDes poissons qui cuisaient sur la flamme et du pain;\nE t de ces choses-là l'aube était parfumée.\n\nPuis, après le repas symbolique, parlant\nA P i e r r e qui, trois fois, assis près d'une flamme,\nEt quand la voix du coq chantait le jour levant,\nVous avait renié pour la peur d'une femme,\nVous lui dites, troublant jusqu'au fond sa pauvre âme,\nP r è s d'un foyer aussi et devant cet azur :\nO P i e r r e , m'aimes-tu plus que les autres même?\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 750, "texte": "                          DURENDAL\n\n\n\nO P i e r r e , m'aimes-tu sans limite? Est-il sûr,\nSimon, fils de J o n a s , est-il sûr que tu m'aimes?\nE t tandis que l'apôtre, éperdu, s'attristait\nD'avoir dorénavant à douter, ô doux Maître,\nDe l'amour qui brûlait néanmoins tout son être,\nLa cendre des charbons, peu à peu, s'effritait\nE t s'effaçait parmi la poussière des choses,\nE t le jour agrandi donnait un cœur nouveau\nAux collines, aux prés, à l'air, aux vagues roses,\nEt, vous obéissant, ô Christ, le ciel si beau\nFaisait entrer dans l'âme émouvante de P i e r r e ,\nAinsi qu'il répandait sur la N a t u r e entière,\nFaisait entrer, suivant votre désir béni,\nUne immense fraîcheur de pardon infini!\n\n                             XXX\n\n              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-010", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 154, "page_fin": 154, "titre_corps": "Méditations sur la beauté du monde : Les apparitions", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Bonté", "ancre_debut": "LES APPARITIONS Votre corps, hôte libre, ô", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 189, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 750, "fin_caractere_exclue": 2053, "texte": "LES APPARITIONS\nVotre corps, hôte libre, ô J é s u s , de la T e r r e ,\nE t détaché des lois de l'espace et du temps,\nVoyait se soulever les voiles du mystère\nQui cachent à nos yeux, alourdis de matière,\nL'invisible univers des esprits, habitants\nDe la béatitude éternelle et parfaite!\n\nDéjà les bienheureux, autour de vous, en fête,\nCélébraient, votre cœur et vos membres percés\nEt vous pouviez p o u r t a n t venir s u r p r e n d r e encore,\nAu cénacle ou le long des routes dispersés\nOu pêchant sur la mer que vient blanchir l'aurore,\nVos disciples peureux qui vous aimaient toujours!\nVous pouviez vous mêler encore à notre monde,\nRegarder s'éclairer de lueurs les contours\nDes flots, quand le matin commençant court sur l'onde,\nE t goûter les a t t r a i t s des routes, quand le soir\nRend leur mystère encor plus puissant et plus noir!\n\nOh! devrons-nous quitter pour toujours cette T e r r e ,\nQue nous aimions, J é s u s , de cet amour austère\nQue l'on a pour les lieux qui nous ont vu souffrir,\nQuand nous aurons connu la douleur de mourir?\nOu, lorsqu'après le jour du jugement suprême\nNotre âme aura vêtu son corps ressuscité,\nPourrons-nous revenir parmi ce monde même\nP o u r y connaître encor des raisons de beauté?\n                                                           P A U L BONTÉ.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-202", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : L'Annonciation", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Reproduction interdite) L'ANNONCIATION", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 190, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 31, "fin_caractere_exclue": 104, "texte": "Reproduction interdite)\n\n\n   L'ANNONCIATION\n\n(CATHARINE WEEKES S. 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I1\n                     en est tellement certain qu'il ne l'affirme pas directement,\n                     comme une chose qui vaille la peine d'être dite pour elle-\n                     même; cette constatation banale, définitivement acquise\n                     à l'humaine expérience, il la laisse tomber, dans un petit\n                     soupir dédaigneux, au bout d'une phrase.\n                        Or les plus chagrins nous accorderont que les succès\nrécents corrigent quelque peu l'assurance de ce jugement qui se promettait\nl'éternité. Les ailes, données à d'autres, l'homme a fini par les prendre. Il se\npeut que, pour s'être essavé pendant des siècles, le geste n'ait pas laissé d'être\nencore trop hàtif; il se peut que son allure de conquête frise l'outrecuidance\nou, tout au moins, que les sages, sur la réserve, aient lieu de le trouver un\npeu trop avantageux; mais il fut beau dans sa hardiesse: et puis, il s'est révélé\ntrop ferme et trop sur de soi pour ne pas s'achever, tôt ou tard, en une\nmainmise indiscutable et décisive. Du vent de son hélice, l'avion, né d'hier,\ndissipe l'adage, redit, après Horace, par les générations résignées.\n   Mais ce petit souffle, un peu tapageur, n'éteint pas le sourire détaché du\npoète. Car il pourrait faire observer, d'abord, que l'hélice n'est pas encore une\naile, tant s'en faut, et qu'il reste douteux, malgré tout, que l'aile devienne\njamais, dans la pratique, chose vraiment humaine. Mais ce serait un peu jouer\nsur les mots. Voici qui est plus net. Que le vol mécanique soit ou qu'il ne\nsoit pas pleinement réalisé, cela demeure, en somme, secondaire, puisque\nl'homme, lui, dans son fond, n'en serait pas changé : tout simplement il véhi-\nculerait d'une autre manière, dans son corps toujours le même, son âme la\nmême toujours. L'aile matérielle, accessoire factice, extérieur, éphémère ne\nsaurait faire partie de son être profond et permanent, le seul qui soit propre-\nment humain et, partant, ressortisse au penseur. L'aile n'appartient pas à\nl'homme.\n   Au contraire, depuis longtemps et pour toujours, elle appartient au poète:\nelle est à lui, comme faisant partie de son être et le promenant dans son\ndomaine. Ce monde qu'il ordonne souverainement, c'est le monde imaginaire;\nmais, tout en étant plus vaste, plus maniable, plus harmonieux et plus\n\n\n  (1) Odes, I, 3.\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3309, "texte": "156                                     DURENDAL\n\n\n\ncharmant, il n'est pas moins humain que l'autre, l'autre qui fait si gauche-\nment valoir sa prétention exclusive à s'appeler le monde réel.\n   Le poète, comme poète, a des ailes, étant, comme l'a dit Platon, « chose\nlégère, et ailée, et sacrée ». Et Horace, un jour, crut s'apercevoir qu'il devenait\ncygne, du bout des pattes à la pointe des rémiges (1). De plus, le poète est,\nici-bas, le dispensateur du vol : il donne et il coupe les ailes et il n'est d'essor\nque par lui. N'est-ce pas lui qui, à son gré, capture ou libère les rêves des\nhommes ?\n   Eh bien, cette aile, dont il est maître, comment en a-t-il usé? Ce domaine\naérien, où il se meut à sa guise, comment l'a-t-il exploité ? En d'autres termes,\ncomment se pose et se résout le problème de l'aviation poétique ?\n   Puisque, depuis qu'il y a des hommes et qui rêvent, les hommes ont rêvé\nde voler et, n'ayant pas d'ailes, d'y suppléer par des machines, il faut\ns'attendre que les poètes, pour enchanter les hommes, leur offrent ce rêve\nréalisé. Nous aurons donc l'histoire poétique de l'aviation, c'est-à-dire des\nfables où les hommes volent sur des appareils de leur invention.\n   Voici, d'abord, le dirigeable de Lamartine. Il est, je pense, assez peu connu.\nC'est qu'on ne lit guère la Chute d'un Ange. Je n'oserais pas dire qu'on ait\ntort. Il se trouve de beaux passages dans cet étrange poème; mais les antho-\nlogies, en les isolant, épargnent aux courages moyens l'effort vertueux de\nsubir le reste. Et dans ce reste, où il y a de tout, du meilleur et du pire, il y a\naussi un dirigeable.\n   Il ne faudrait pas supposer malicieusement qu'il s'y trouve par naturelle\nassociation avec l'idée fondamentale, laquelle est celle d'une chute, comme\nl'exprime le titre. Non. Voici quel vent l'amène.\n   Cédar, l'ange déchu, l'époux de Daïdha, après des aventures tragiques, a\nsauvé de la mort sa femme et ses deux enfants et s'est enfui à travers le monde.\nUn jour, pour reconnaître le pays, il cache les deux jumeaux au sommet\nd'un arbre et s'en va en exploration. Quand il revient, il voit un aigle empor-\ntant les pauvres petits au haut d'une montagne. Il la gravit, suivi de sa femme,\net découvre un vieillard, un sage, un saint qui prie dans une caverne. Or, ce\nsage était Adonaï, qui avait, lui aussi, passé par maintes aventures dans\nBabel, où régnaient les « dieux », entourés des « géants », leurs ministres, sur\nles hommes, peuple d'esclaves. Et ce règne était la brutalité même, malgré la\npossession exclusive de toute science. Adonaï leur avait échappé par miracle\net avait emporté « le livre » où était consignée la révélation primitive : la\nvraie bible, au dire de Lamartine, et, partant, l'expression la plus authentique\nd'un panthéisme très franc et très vague.\n   Le prophète, qui savait tous les secrets, connaissait une sorte d'imprimerie\nsur feuilles de métal. Il transcrivait ainsi des passages du livre et les semait\nparmi les hommes esclaves, grâce au bec et aux ailes de l'aigle apprivoisé. Ce\nprosélytisme métallico-aérien courrouçait « les dieux » qui redoutaient la force\nlibératrice de la vérité.\n\n   (1) Odes, I I , 20. Et même il gâtait, ce jour-là, par un excès de matérialisation, son idée,\ntrès juste et très belle à condition de rester principalement une idée..\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "                     POÉTIQUE        ET PLASTIQUE            DE I . ' A I L E                157\n\n\n\n  Et voilà pourquoi, comme le vieillard achevait d'initier Cédar et Daïdha,\nun dirigeable vint aborder à son aire. Il en sortit des envoyés des « dieux »\nqui s'assurèrent de sa personne et emmenèrent, par la même occasion, la\nfamille angélico-humaine dont la présence en ces lieux les surprenait fort.\n  Le poète a soin de prendre date. Il a découvert ces appareils, ces « chars »,\n\n                      Des mortels sublime invention,\n                      Dans les âges voisins de la Création.\n\n  Observons, en passant, cette ruse naïve et notons que le recul dans l'infini\ndes temps confère aux œuvres humaines un prestige qui est, à lui seul, une\npoésie. Ils le savent si bien, les poètes, qu'aucun n'y manquera.\n  Voici, maintenant, la machine lamartinienne :\n\n                 Des ailes de l'oiseau le simple (1) phénomène\n                 Avait servi d'exemple à la science humaine.\n                 A leurs flancs (2) arrondis le char était pareil ;\n                 Dans sa concavité légère, un appareil\n                 Pressait à flots cachés un mystère fluide,\n                 Plus léger que l'éther et flottant sur le vide (3) :\n                 Du vaisseau dans les airs il élevait le poids,\n                 Comme sur l'Océan se soulève le bois.\n                 Les hommes, mesurant le moteur à la masse,\n                 S'élevaient (4), s'abaissaient à leur gré dans l'espace,\n                 Dépassant la nuée ou rasant les hauteurs.\n\n  Bref, une enveloppe gonflée de gaz (mystère fluide : dont le nom ne nous est\npas livré), que l'on pouvait raréfier ou condenser (il n'est pas dit par quel\nprocédé et le gaz est improprement appelé moteur) : voilà de quoi flotter —\nsur le vide ! — monter et descendre. Delille aurait perfectionné ces péri-\nphrases. Mais cela promet, continuons.\n\n                 Et, pour frayer le ciel à ses navigateurs,\n                 Pour garder de l'écueil la barque qui chavire,\n                 Un pilote imprimait (5) sa pensée au navire.\n\n   Soit : un gouvernail de direction, celui de profondeur étant superflu par ce\nqui précède. (Le « qui chavire » signifie : qui chavirerait s'il touchait\nl'écueil : prolepse !).\n\n\n  (1) Simple ?\n  (2) Leurs flancs c'est-à-dire de l'oiseau. Accord sylleptique, c'est-à-dire négligence de style.\n  (3) Remarquer ce « flottement » sur le vide ; il est plutôt dans la pensée.\n  (4) Répétition vicieuse.\n  (5) Mauvais style.\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2503, "texte": "158                               DURENDAL\n\n\n  Étudions plus en avant\n\n                cet art disparu que Babel vit éclore\n              Et qu'après dix mille ans le inonde cherche encore.\n\n  Voici comment le ballon avance :\n\n              D'un second appareil l'habile impulsion\n              Donnait au char voguant but et direction.\n\n   Cela n'est pas très clair : la direction est assurée par le gouvernail; le but,\ncomme tel, se trouve dans la pensée du pilote, laquelle, ainsi qu'il a été dit,\nest imprimée au navire. Il n'y a que le mot « impulsion » qui soit exact Car,\n\n              Du milieu de la quille un mât tendait la voile,\n              Dont la soie et le lin tissaient la fine toile ;\n              Sur le bec de la proue un grand soufflet mouvant,\n              Comme un poumon qui s'enfle en aspirant le vent,\n              Engouffrait dans ses flancs un courant d'air avide,\n              Et, gonflant sur la poupe un autre soufflet vide.\n              Lui fournissait sans cesse, afin de l'exhaler.\n              L'air dont, par contre-coup, la voile allait s'enfler.\n              Ainsi, par la vertu d'un mystère suprème.\n              Un élément servait à se vaincre lui-même !\n\n   Mystère suprême ! C'est le cas de le dire ! Voilà donc l'organe principal de\nla machine : un souffleta l'arrière, pour gonfler une voile. L'idée a été reprise\ndepuis « ces âges voisins de la création ». C'est une idée poétique. Le souffle\nfait beaucoup de belles choses en poésie. En aviation aussi. Mais ceci, tout de\nmême... Et puis, pourquoi ce premier soufflet à l'avant. Pour aspirer? Il est\npossible que le voisinage de la création fit, en ces temps-là, construire ainsi\nles soufflets. En des jours moins proches des origines, c'est le même soufflet\nqui aspire et qui expire. Un schéma, en note, du soufflet double, eût éclairci\nce mystère suprême en vertu duquel l'air qui résiste est vaincu par l'air qui\npousse. Il est vrai aussi qu'il s'agit là d'un courant d'air avide : avide, sans\ndoute, des flancs du soufflet.\n\n   Il parait, d'ailleurs, que le rendement était superbe :\n\n               Et le pilote assis, la main sur le timon,\n               Voguait au souffle égal de son double poumon,\n\ndont l'un aspirait sans cesse et l'autre expirait tout le temps. Alors, comment\nle premier poumon-souffle était-il « mouvant » et comment le second soufflet-\npoumon était-il vide? Une chose que je comprends très bien, c'est\n\n               Qu'après dix mille ans, le monde cherche encore.\n"}, {"page_pdf": 196, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2566, "texte": "                  POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L ' A I L E                       159\n\n\n   Je me plais à constater tout de suite que Je voyage est magnifique. Il y a des\neffets de nuit et d'étoiles; des effets de soleil levant, de brumes de mer et de\nmontagne; un saisissant effet de ville éclairée et bourdonnante. Je cueille cette\ntrouvaille vraiment digne de Lamartine :\n\n              Le navire égaré sur ces flots sans rivage,\n              Sur les monts et les mers redressa son sillage,\n              Et, dirigeant sa proue aux pointes de Sina,\n              Sur la mer Asphaltite en glissant s'inclina.\n              Il entendu d'en haut battre contre ses rives\n              Les coups intermittents de ses vagues massives,\n              Sentit monter son vent dans sa voile fraîchi,\n              Au miroir de ses flots vit son vol réfléchi,\n              Et, suivant le Jourdain au rebours à sa course,\n              Avec Gad et Saphad s'éleva vers sa source.\n              Le saint fleuve déjà d'avenir bondissait\n              Et de Génésareth le lac éblouissait !\n              On eût dit que leurs eaux pressentaient sous les âges\n              Les grands pas qui devaient sacrer leurs saintes plages.\n\n   O poète ! des vers comme ceux-là, vous seul pouviez les saisir au vol, quand\nle souffle passa, le grand et large souffle poétique, impuissant à soulever votre\npauvre machine, mais capable de faire lever de votre belle âme tout le vol des\nidées harmonieuses!\n   Passons au déluge, sans nous y arrêter. Les eaux se sont retirées. Comme\nle conteur est Victor Hugo, je suis contraint de résumer. L'inventeur est\nNemrod; les matériaux, le bois de l'Arche. Le tout se peut lire dans la Fin\nde Satan.\n   Nemrod, donc,\n                                       prit sur de grands monts\n              Que battaient la nuée et l'éclair et la grêle,\n              Quatre aigles qui passaient dans l'air, et sous leur aile\n              Il mit tout ce qu'il put de la foudre et des vents.\n              Puis il écartela, hurlant, mordant, vivants,\n              Entre ses poings de fer, quatre lions libyques,\n              Et suspendit leurs chairs au bout de quatre piques.\n              Puis le géant rentra dans Suze aux larges tours\n              Et songea trente jours.\n                                        Au bout de trente jours...\n\nvous ne devineriez pas ce qu'il avait trouvé : une vraie idée de géant. Il\nprend dans sa main les aigles, sur sa nuque les lions et part pour le mont\nArarat, grand témoin.\n\n              L'Arche en voyant Nemrod trembla..\n"}, {"page_pdf": 197, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2161, "texte": "160                                DURENDAL\n\n\n   Il y avait de quoi, et d'ailleurs elle était quelque peu pourrie, il faut le dire\nà sa décharge. Sans égard, Nemrod\n\n                            de ces madriers construisit une cage,\n                Chevillée en airain, carrée, à quatre pans,\n\n  (Ces quatre pans doivent être une des chevilles en question).\n\n                Et sur les trous du bois mit des peaux de serpents.\n                Et cette cage, vaste et sinistre tanière,\n                Pour toute porte avait deux trappes à charnière,\n                L'une dans le plafond, Vautre dans le plancher.\n\n                Par une corde au sol la cage était fixée.\n                Il mit aux quatre coins les quatre aigles béants.\n                Il leur noua la serre avec ses doigts géants,\n                Et les bois entendaient les durs oiseaux se plaindre.\n                Puis il lia si haut qu'ils n'y pouvaient atteindre,\n                Au-dessus de leurs fronts inondés de rayons,\n                Les piques où pendait la viande des lions.\n                Nemrod dans ce char, noir comme l'antique Erèbe\n                Mit un siège pareil à son trône de Thèbe\n                Et cent pains de maïs et cent outres de vin...\n\n  Il y entra,\n\n                Coupa la corde, et dit aux quatre aigles : Allez,\n                Et d'un bond les oiseaux effrayants s'envolèrent.\n\n  Pourquoi? Vous ne devinez pas? C'est expliqué quelques vers plus loin :\n\n                Les quatre aigles cherchaient du bec la chair sanglante.\n\n  Voilà! Il fallait y penser, dira plus tard Colomb.\n\n                Nemrod va conquérir le ciel     mystérieux.\n\n   Les deux cents' vers qui suivent sont le développement par tous les procédés\nconnus de ce thème : la cage montait, on la regardait monter, Nemrod rêvait.\nGrande richesse verbale, somptueuses métaphores, rythme conquérant; bizar-\nreries, sottises, emphatiques naïvetés. Ainsi les quatre aigles, tout à coup,\ncrient leurs noms : Alexandre, Annibal, César, Napoléon. C'étaient des\naigles militaires.\n   Et tel est le second type d'appareil volant que nous pourrions appeler :\nl'aéronef à traction animale.\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3378, "texte": "                  POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                             161\n\n\n   Le troisième en date est un peu moins antique. Il voit le jour en pleine\ncivilisation Cretoise, à la veille des âges homériques. C'est encore respectable.\nTout le monde connaît l'histoire : Dédale et son fils Icare, pour s'échapper du\nLabyrinthe où ils étaient retenus par le roi Minos, s'étaient appliqué aux\népaules des ailes faites de plumes. Et ils voguaient depuis longtemps déjà, lors-\nque le jeune Icare, grisé par le vol, voulut sans doute aller voir de près le\nsoleil. Et le voilà qui pointe droit en haut, sourd aux appels éperdus du sage\nDédale. A mesure qu'il monte, la chaleur du soleil, de plus en plus ardente,\nfond la cire qui joint les plumes de ses ailes. Chute vertigineuse. D'Icare il\nreste, comme souvenir, le nom qu'il donne à la mer qui l'engloutit. Tel est le\nconte d'Ovide en ses Métamorphoses. Le troisième système est : l'homme-\noiseau.\n   Je m'arrête. Les poètes ne sortiront guère de là. Et en tout cas, ils s'égarent.\nNotre bon sens se révolte et, décidément, nous refusons de les suivre dans\nleur effort malheureux à nous expliquer des machines volantes. Seulement, ce\nqui serait intéressant et probablement utile, ce serait de marquer avec netteté\nd'où provient exactement leur erreur.\n   Et d'abord, faut-il la chercher dans l'arbitraire de leur chronologie qui\nreporte aux plus lointaines origines la découverte du vol humain? Sans doute,\ncela est un défi à l'histoire, nous le savons du reste. Mais ce n'est pas de\nl'histoire que nous leur demandons, ce sont des histoires, chose tellement dif-\n férente qu'elle peut être tout juste le contraire — à condition que les histoires\nsoient belles.\n    Il est vrai que, si la vérité poétique, du moins à très grande distance dans\nle temps, est parfaitement conciliable avec la fausseté historique, il y a ici une\ndifficulté spéciale : notre raison proteste sourdement au nom de la vraisem-\nblance. Car nous ne pouvons abolir la conscience de l'extrême complexité du\nproblème, posé sans cesse à travers les siècles, tenté sans cesse pour n'être\njamais résolu, et dont on aurait triomphé, en se jouant, du premier coup, en\npremier lieu. Mais encore, il me semble que notre science des faits ne nous\nempêcherait pas d'ouvrir un crédit illimité aux fables les plus invraisem-\n blables si elles parvenaient à nous plaire. Quand Homère nous en conte,\n nous sommes tout oreilles.\n   Alors, la méprise tiendrait-elle à une laideur des formes de leurs machines?\n Evidemment non. L'aéronef de Lamartine est gracieuse; la cage volante de\n Hugo, pour étrange qu'elle paraisse, a je ne sais quelle beauté farouche et\n sauvage; Icare est très gentil.\n    Peut-être ont-ils tort, en nous présentant pièce par pièce les inventions de\n leur héros? Non pas, nécessairement : car si, encore une fois, j'ouvre l'Iliade\n ou l'Odyssée, j'assiste avec enchantement à la fabrication d'un sceptre, d'une\n coupe, d'un bouclier, d'un char, voire d'un lit, celui d'Ulysse, et ce m'est une\n fête de voir naître, détail par détail, l'objet façonné par le maître ouvrier.\n Lessing a même signalé, comme une habileté littéraire très heureuse, ce pro-\n cédé de montrer l'œuvre en train de se faire, de la raconter, donc, plutôt que\n de la décrire une fois achevée. Le langage étant de sa nature successif se\n prête mieux au récit qu'au tableau.\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3380, "texte": " 162                               DURENDAL\n\n\n\n     Mais, — nous touchons au point précis, — voyez la différence! Il n'y a dans\n  l'œuvre homérique que des objets réels ou plausibles et tout l'art du poète ne\n  va qu'à montrer, en sa beauté, le labeur de l'homme et l'objet qu'il produit.\n  Homère ne prétend pas à révéler de mystérieux et problématiques instru-\n ments, il présente des objets usuels ou, du moins, connus dans leurs formes,\n leur emploi, leur structure — mais de matière plus rare et plus noble, ou, sim-\n plement, plus parfaits et plus beaux.\n     Nos poètes, eux, s'ingénient et se travaillent à nous imposer, par le menu,\n le chimérique, l'inacceptable, l'absurde. Ils ont tort. Nous pourrions peut-\n être y croire en bloc : dès qu'ils veulent nous le démontrer en détail, ils\n mettent en conflit notre crédulité, complaisante à leur égard, et notre raison,\n à laquelle ils font appel malencontreusement.\n     Oui, voilà bien leur grande faute. Nous ne demandions pas mieux que de\n nous laisser bercer à leurs beaux contes. Ils nous tirent de cette bienveillance\n un peu passive en nous provoquant à critiquer. Ils n'ont donc pas songé\n que, l'esprit de discussion éveillé en nous, nous voilà devenus d'autres\n hommes. Ah! si l'on s'imagine qu'on va nous en faire accroire! Vous me\n voulez prouver que votre machine peut voguer en l'air? Voyons ! Vous n'avez\n qu'à vous bien tenir! Mais du premier coup d'œil je m'aperçois qu'elle n'a pas\n le sens commun, votre machine. Vous me la démontez organe par organe\n et je constate que vous gâtez votre cas à mesure que vous avancez dans votre\n prétendue démonstration. Vous moquez-vous de moi ? Vous n'en avez pas l'air,\n et c'est tant mieux pour vous. Mais c'est aussi tant pis : car, du moment que\n vous êtes sérieux, vous m'avez démontré, — mais, par exemple, la démonstra-\ntion est péremptoire, — que vous êtes d'une ignorance qui déshonorerait un\n primaire. Vous ne soupçonnez pas les notions les plus élémentaires de la\nphysique, de la mécanique.\n    Je m'avise, de plus, d'autre chose à quoi je n'aurais jamais pensé; ou plutôt\nj'admettais moutonnièrement le contraire de ce que je viens de reconnaître à\nl'évidence : vous avez extrêmement peu d'imagination. J'en ai plus que vous,\nmoi dont ce n'est pas le métier; le moindre mécanicien en a plus en son mar-\nteau que vous dans toute votre lyre.\n    Vous le dirai-je? J'ai conçu des doutes très graves sur votre aptitude à\nmanier les mots de notre langue. Pour exprimer très inexactement les notions\nscientifiques les plus simples et les plus claires, pour désigner très mal les\nobjets les plus connus, vous contournez, jusqu'à l'agacement, les circonlocu-\ntions les plus gauches et les plus vagues.\n    Et je me demande, en fin de compte, si la poésie pour laquelle je me sentais\nje ne sais quelle tendresse, la poésie que j'estimais, sans avoir jamais réfléchi,\nchose sérieuse et noble et quelque peu mystérieuse, ne serait pas la plus fri-\nvole et la plus vide des mystifications...\n    Nous nous disons tout cela ou quelque chose d'approchant.\n    Les machines de ces poètes, en effet, scientifiquement grotesques, ont, par\nsurcroit, en commun, le défaut de ne pas être des machines poétiques. La\nplus déplaisante des trois est celle de Lamartine, précisément parce que, pré-\ntendant à plus de science, elle étale plus complaisamment son absurdité. Celle\n"}, {"page_pdf": 200, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3507, "texte": "                  POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                               163\n\n\nde Hugo est plus spécialement niaise, parce qu'elle déploie plus d'effort et de\ngrandiloquence autour d'une invention plus puérile. Celle d'Ovide n'est\nguère qu'un peu ridicule pour avoir voulu se justifier trop minutieusement.\nEt les vers fluides du premier, les vers sonores du second, les vers sautillants et\nmignards du troisième ne rachètent pas l'enfantine bizarrerie de la conception.\n    Et, pour tout dire, je ne crois pas qu'il soit possible à la poésie de se tromper\nplus lourdement sur sa nature, son rôle et ses moyens. Les grandes idées,\nmême purement scientifiques, ont en elles-mêmes leur poésie et peuvent la\nlivrer aux paroles et au rythme d'un habile et puissant poète ; mais les notions\nde la science appliquée sont à la fois trop obvies et trop limitées pour émou-\nvoir ou intéresser. Les objets naturels ou artistiques, sous leur beauté plas-\ntique, recèlent une poésie intime que les vers peuvent dégager et traduire; la\n beauté d'une machine est d'ordre tout logique, tout intellectuel et, sans pou-\nvoir charmer proprement les sens, réserve tout son attrait à la raison ou à\nl'imagination abstraite : car une machine est un agencement et n'est même\nque cela. Et enfin les vocables scientifiques qui traduisent des conceptions\ntrès vastes, très hautes et très riches, retrouvent de par leur contenu une partie\nde la poésie qu'ils perdent par leur abstraction; mais les termes techniques,\nd'une part sont dépourvus de poésie et d'autre part sont indispensables ; et si\nla périphrase impatiente quand elle se substitue au nom des objets naturels\nou usuels, elle exaspère ou dégoûte quand elle trahit l'idée même des organes\n mécaniques. Un « mystère fluide » pour un « gaz » donne — intellectuelle-\n ment — la nausée.\n    D'ailleurs, la contre-épreuve est décisive. Si nous passons condamnation sur\nla machine, quand les trois poètes traitent le vol pour lui-même, nous cher-\nchons à oublier leur ignorance prétentieuse pour nous livrer à leur enchante-\nment. La poésie a retrouvé sa vraie fonction.\n    Pour être plus assuré d'échapper au compromis funeste entre la science\nappliquée, œuvre de la raison pratique, et la poésie, œuvre de pensée, d'ima-\ngination, de sentiment, le poète n'a pas de meilleur parti à prendre que de\nsupposer le problème résolu. Cela le dispensera d'inventer une pauvre machine\nou d'en expliquer péniblement une bonne et lui permettra d'utiliser, pour\nnous en faire jouir, la découverte ainsi acquise.\n    Il est donc entendu que l'on vole, que tout le monde vole, que toutes choses\n volent, que voler est la chose la plus naturelle, la plus spontanée, la plus\n commune et si cela vous surprend encore un peu, pour le moment, c'est que\n nous sortons d'une discussion qui nous a fait reprendre pied dans ce bas\n monde de la raison calculatrice et raisonnante. Si les poètes avaient eu la\n sagesse de rester et de nous maintenir dans leur monde, qui est le monde\n poétique, non pas irréel mais bien différent, privilégié, supérieur et naturel à\n l'homme quoique d'autre manière, vous n'auriez pas songé un instant à vous\n étonner qu'une atmosphère de rêve fût sillonnée d'ailes de toutes sortes, de\n toute envergure, de toutes couleurs, de toutes beautés.\n    Le poète n'explique plus rien, à la bonne heure. Je ne le lui demandais pas.\n Il évoque, il peint, il fait mouvoir et vivre : tant mieux, c'est ce que j'attends\n de lui. Et, une aile, c'est décidément très beau.\n"}, {"page_pdf": 201, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3583, "texte": " 164                                DURENDAL\n\n\n\n      L'aile est belle en elle-même, d'abord. C'est un membre d'une ligne géné-\n   rale très simple et très pure, facilement intelligible, flatteuse et gracieuse à\n   l'œil, grâce à ses courbes jumelles qui se joignent si nettement et si aisément.\n   Elle est belle, pour être faite de plumes, dont chacune est une merveille de\n   coloris, d'élégance, de finesse, ou de cette étoffe diaphane que de toutes les\n   demoiselles, seules les libellules ont su, jusqu'ici, découvrir sous le ciel, ou\n   de ces tissus diaprés et poudrés dont se parent les papillons. Elle est belle,\n   parce qu'elle est toujours nouvelle et que, s'il y en a deux semblables, ce\n  ne sont jamais que celles d'un même oiseau. Et dès qu'elle bouge — et quand\n   reste-t-elle immobile? — voici que sa beauté se multiplie, sans cesse variable\n  et toujours expressive, dans l'extension et le reploiement, dans la précipita-\n  tion du battement ou la noblesse du vol plané.\n      Bref, une chose de beauté, qui est du mouvement et de quoi naît sans fin\n  une harmonie.\n     Et pourtant, non, ce n'est pas elle encore : car elle est aussi une forme de\n  la vie et elle demeure toujours pour nous le signe d'un mvstère. Voilà pour-\n  quoi elle n'est pas chose de beauté seulement, mais chose de poésie.\n     Souple et mobile et toujours plaisante au regard dans ses multiformes\n aspects, elle est, par surcroît, significative d'autre chose qu'elle-même; elle\n exprime, sans perdre sa beauté propre, une indéfinie réalité : elle est par\n excellence un symbole-. En elle ce que nous entrevoyons, au delà d'elle-même,\n et sans cesser de jouir d'elle pourtant, c'est l'affranchissement, l'élan, le\n départ, l'essor, la conquête — c'est l'espace! Et, comme le temps, l'espace\n illimité charme et séduit par son vague même, car, ne niant rien, si ce n'est\n ses propres bornes, il semble confusément affirmer et comprendre tout.\n     L'aile, clef des étendues, libératrice des pesanteurs, promesse d'empire sur\n l'immensité, demeure, sans doute, l'organe matériel dont la plasticité enchante\n nos yeux; mais elle s'enrichit de tout ce sens émouvant, qu'elle ne traîne pas\nseulement après elle, mais dont elle se pénètre et qu'elle s'incorpore. Et\ncomme elle vaut surtout par cette signification, plus large que sa notion pro-\npre, il faut dire que sa valeur est principalement symbolique.\n     Ainsi qu'il arrive, le mot lui-même s'est empreint de cette poésie de la chose\net, lors même qu'il est détourné à désigner un autre objet, il lui livre une partie\nau moins de sa vertu évocatrice. La valeur littéraire des moulins à vent eût-elle\nété, je ne dis pas égale, mais semblable, si au lieu d'appeler des ailes leurs châs-\nsis entoilés, la langue se fût avisée de les nommer des bras. Si l'on ne tient pas\ncompte des jeux de l'association, la valeur pittoresque d'un objet reste indé-\npendante de la manière dont on en parle ; elle tient à sa forme, à sa couleur,\nà son usage, à ses contours; mais il n'en va pas de même en poésie dont\nl'organe est la parole : le moulin serait aussi beau à voir s'il agitait des bras\nque lorsqu'il ouvre ses ailes ; quand ses ailes passent dans un vers ou\nbattent dans une phrase de prose, elles évoquent confusément tout le monde\nailé. Il y a plus. C'est par suite d'une similitude de dessin que nous disons\nen français les ailes d'une armée, allongées de part et d'autre du « corps »\ncentral L'analogie avec le vol n'a eu aucune part dans la création de cette\nmétaphore. Cependant l'idée et comme l'impression d'essor, d'élan, de mobi-\n"}, {"page_pdf": 202, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3225, "texte": "                   POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                                 165\n\n\n lité, de légèreté nait du mot lui-même. Et pour s'en assurer, il suffit de com-\n parer la valeur évocatrice qu'il conserve avec celle que garde, en latin, le mot\n cornes d'une armée qui lui correspond exactement.\n    — Mais ce sont là des catachrèses, me dit le Père Bouhours.\n    — Précisément ! Et cela prouve que même lorsque les ailes sont devenues le\nterme propre pour désigner autre chose que les ailes des oiseaux, leur puis-\nsance d'évocation, leur poésie, n'est pas abolie encore, tant elle tient à\ndemeurer vivace. Mais le langage prouve par mille autres exemples cette\nvitalité poétique de l'aile. Combien de métaphores, symboles élémentaires,\ntirées de l'aile et du vol, en cet essor perpétuel des « paroles ailées » ! Il est assez\nprobable que, depuis que les hommes parlent, tous les êtres qui se meuvent\nont ainsi volé au moins une fois ; que ceux qui ne se meuvent pas ont été\ndoués de mouvement pour pouvoir, par exception, se donner une illusion\nd'ailes et qu'ils ont traversé, dans leur furtive envolée, le nuage innombrable\ndes abstractions planantes ou battanles. Quiconque en aurait la patience,\nretrouverait dans l'œuvre du seul Victor Hugo ce monde ailé presque au\ncomplet.\n    Il est à prévoir que les poètes ne s'arrêteront pas là. Le signe ils le dévelop-\nperont largement en allégorie ou le ramèneront sous mille formes nouvelles.\n Pour traduire l'impression ou le sentiment d'élévation, d'élargissement vers\nl'infini, l'effort enthousiaste d'épanouissement dans la liberté, l'image que,\nd'instinct, ils adoptent, parce qu'elle tient en puissance la suggestion de toutes\nces expansions victorieuses, c'est l'aile, organe du vol. On peut en faire l'expé-\nrience chez les anciens comme chez les modernes, on peut relire Lamartine\net Musset; mais on ne peut mieux faire que d'aller trouver Hugo. Lui qui fait\ntout vivre d'une vie étrange et remuante, comment n'aurait-il pas exploité,\njusqu'à l'indiscrétion comme toujours, cette vitalité triomphale de l'aile ? Si\nl'on se penche sur son œuvre fermée et que l'on écoute attentivement les sou-\nvenirs mêlés que ses vers ont déposés en nous, on croit percevoir, dans un vaste\nembrouillement de lueurs et d'ombres, parmi des hurlements de géants et des\nmugissements de la mer, planant sur des chansons légères et des bruits de\ngrosse éloquence, un immense bruissement de grandes ailes, celles des aigles\nsurtout et, dans un gazouillis, le froufrou des petites ailes des petits oiseaux. On\ny distingue les « alcyons », qui suivent ou précèdent les « rayons ». Puis on\nouvre. Et, de la volière poétique, c'est un envol assourdissant.\n   Telles pièces — et de longues pièces — ne sont, comme il arrive aisément\nchez lui, que la paraphrase verbale et verbeuse du thème : « une aile » ou\n« voler ».\n    Il y a Pégase, naturellement, et bien des fois en rappel. Il se nomme bonne-\nment Le Cheval dans la pièce liminaire des Chansons des rites et des bois.\n\n\n                    Je l'avais saisi par la bride ;\n                    Je tirais, les poings dans les nœuds,\n                    Ayant dans les sourcils la ride\n                    De cet effort vertigineux...\n"}, {"page_pdf": 203, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2036, "texte": "166                                     DURENDAL\n\n\n\n                      L'alirion aux bonds sublimes\n                      Qui se cabre, immense, indompté,\n                      Plein du hennissement des cimes,\n                      Dans la bleue immortalité...\n\n                      Il traverse l'Apocalypse ;\n                      Pâle, il a la mort sur son dos.\n                      Sa grande aile brumeuse éclipse\n                      La lune devant Ténédos...\n\n                        Dieu fit le gouffre à son usage,\n                      Il lui faut des cieux non frayés,\n                      L'essor fou, l'ombre et le passage\n                      A u-dessus des pics foudroyés.\n\n                      Dans les vastes brumes funèbres\n                      Il vole, il plane ; il a l'amour\n                      De se ruer dans les ténèbres\n                      Jusqu'à ce qu'il trouve le Jour...\n\n  Mais la pièce est une anthithèse et, tout cela, c'est pour arriver à étonner\nVirgile, qui demande à Hugo : « Que fais-tu là ? », de cette réponse très fine :\n\n                      Maître, je mets Pégase au vert.\n\n  Parcourons Ibo, des Contemplations. L'idée est tout entière dans le titre.\nLe poète ira ravir les grands secrets ; et, comme ils sont enfouis\n\n                      Dans l'obscurité formidable\n                          Du ciel serein,\n\npour les prendre, il faut voler. (Et je regrette le calembour, mais, enfin, il\ns'impose, il est bien au fond du poème) (1). Et, pour voler, il faut des ailes.\nQu'à cela ne tienne :\n\n                       Vous savez bien que j'ai des ailes,\n                           O vérités'.\n\n                      Vous avez beau, sans fin, sans borne.\n                          Lueurs de Dieu,\n                      Habiter la profondeur morne\n                          Du gouffre bleu\n\n   (1) Il est même dans le texte où il est dit que l'homme « doit voler Dieu ». Ce serail\nl'occasion de citer la définition du calembour par Hugo lui-même : « la fiente de l'esprit qui\nvole ».\n"}, {"page_pdf": 204, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1818, "texte": "                POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                          167\n\n\n                 Ame à l'abîme habituée\n                      Dès le berceau,\n                 Je n'ai pas peur de la nuée :\n                      Je suis oiseau.\n\n                 Je suis oiseau comme cet être\n                      Qu'Amos rêvait,\n                 Que Saint Marc voyait apparaître\n                      A son chevet,\n\n                 Qui mêlait sur sa tête fière,\n                      Dans les rayons,\n                 L'aile de l'aigle à la crinière\n                      Des grands lions.\n\n                 J'ai des ailes, j'aspire au faite ;\n                      Mon vol est sur ;\n                 J'ai des ailes pour la tempête\n                      Et pour l'azur...\n\nFeuilletant au hasard le même recueil, je trouve dans A celle qui est voilée:\n\n                 Avant d'être sur cette terre,\n                 Je sais que jadis j'ai plané...\n\nMais je vole aux Mages. Ils sont pleins d'ailes, parmi tout le reste, et se\nterminent ainsi :\n\n                  Oh! tous à la fois, aigles, âmes,\n                 Esprits, oiseaux, essors, raisons,\n                 Pour prendre en nos serres les flammes,\n                 Pour connaître les horizons,\n                 A travers l'ombre et les tempêtes,\n                 Ayant au-dessus de vos têtes\n                 Mondes et soleils, au-dessous\n                 Inde, Egypte, Grèce et Judée,\n                 De la montagne et de l'idée,\n                 Envolez-vous ! Envolez-vous !\n\n                 N'est-ce pas que c'est ineffable\n                 De se sentir immensité,\n                 D'éclairer ce qu'on croyait fable\n                 A ce qu'on trouve vérité.\n                 De voir le fond du grand cratère.\n                 De sentir en soi du mystère\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1962, "texte": "168                                DURENDAL\n\n\n\n                   Entrer tout le frisson obscur,\n                   D'aller aux astres, étincelle.\n                   Et de se dire : Je suis l'aile,\n                   Et de se dire : J'ai l'azur !. .\n\nEnfin, pour être sur de comprendre, j'écoute la bouche d'ombre. Remarquez\nd'ailleurs que cette bouche appartient à un esprit, qui est une aile :\n\n         O sombre aile invisible à l'immense envergure!\n         Esprit! esprit! esprit! m'écriai-je éperdu...\n\n  Voici son explication :\n\n         Donc, Dieu fit l'univers, l'univers fit le mal.\n         L'être créé, paré du rayon baptismal\n         En des temps dont nous seuls conservons la mémoire,\n         Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire;\n         Tout était chant, encens, flamme, éblouissement ;\n         L'être errait, aile d'or, dans un rayon charmant,\n         Et de tous les parfums tour à tour était l'hôte;\n         Tout nageait, tout volait.\n                               Or la première faute\n         Fut le premier poids.\n\nL'être tombe. Puis tout va s'aggravant et l'être tombe plus bas. Mais tout vit\nde la vie de l'être, qui sait et sent toujours qu'il était « l'aile d'or ». Et voilà\npourquoi tout, absolument tout, pour peu que les circonstances soient\nheureuses, se remet à voler à la première occasion. Les esprits guettent le\nmoment : car, disent-ils :\n\n          A travers la matière, affreux caveau sans portes,\n          L'ange est pour nous visible avec ses ailes mortes.\n\n  Il en va de la sorte surtout pour l'homme,\n\n               L'homme qui plane et rampe, être         crépusculaire.\n\n  I1 va tâtonnant par le monde\n\n               Les bras étendus, triste, il cherche Dieu partout;\n               Il tâte l'infini jusqu'à ce qu'il l'y sente ;\n               Alors, son âme ailée éclate frémissante,\n               L'ange éblouissant luit dans l'homme        transparent...\n\n  Aussi, le mot final est : Espérez!\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2690, "texte": "                   POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                              169\n\n\n                  Quand devant Jéhovah,\n               Un vivant reste pur dans les ombres charnelles,\n               La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes\n                  A l'homme qui s'en va...\n\n  Citerai-je : Plein Ciel? C'est l'aile artificielle ici qui sert de symbole au\nprogrès, et cette aile était alors le ballon, un « navire », une « nef », en poésie.\nEh bien, cette nef — et c'est le trait final,\n\n               Elle a cette divine et chaste fonction\n\n               De promener l'essor dans le rayonnement\n               Et de faire planer, ivre de firmament,\n                   La liberté dans la lumière.\n\nJe m'arrête. Mais ce ballon-progrès pose une dernière question : l'aile humaine\nexiste sous forme d'aéroplane; cette solution mécanique du millénaire pro-\nblème a-t-elle chance de modifier l'aviation poétique ?\n   Je ne redirai pas une fois de plus que les poètes ne gagneraient rien à décrire\nen vers la machine nouvelle, moteur compris. En feront-ils le signe du vol\nhumain? Vous avez remarqué que Hugo change le ballon en navire Pourquoi?\nEst-ce un reste de timidité ou un inconscient hommage à l'abbé Delille?\nN'est-ce pas bien plutôt juste instinct, sens artistique, sûre divination de\npoète? Ne faudrait-il pas voir là, tout simplement, un effet de l'habitude?\n   « Tout ce qui est nouveau est laid. Nous ne trouvons aucune beauté aux\nautomobiles; nous cherchons le cheval; cette machine nous parait tronquée;\nc'est affreux. C'est que c'est nouveau. Pas autre chose. Les trains de chemin\nde fer ont produit exactement cette impression en leur nouveauté.....\n    « Tout ce qui est nouveau est laid. Puis on s'accoutume et l'on attache\nà quoi l'on s'est accoutumé certaines idées de beauté, de force imposante,\nd'élégance, de grâce, qu'on va chercher je ne sais où et qui sont parfaitement\nconventionnelles\n    » Il n'y a que les choses qui ont toujours été anciennes, il n'y a que les\nchoses éternelles qui soient en possession de beauté dans l'esprit des hommes\ndepuis qu'elles existent\n    » Et encore, non!\n    » Mais le principe reste vrai. Parmi les choses de fabrication humaine,\ntout ce qui est nouveau est estimé laid : et même parmi les choses naturelles,\ntout ce qui est nouveau relativement, nouveau pour tel et tel, par tel et tel est\nestimé laid. L'accoutumance et l'hérédité sont éléments essentiels de l'idée du\n beau (1). »\n    Cela rendrait compte de l'usage actuel. Hugo a dit navire au lieu de ballon,\n et la langue avait du premier coup trouvé « nacelle ». Les poètes qui aujour-\n\n  (1) É. FAGUET : Propos littéraires, 4e série, M. Herckenrath.\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3032, "texte": "170                                      DURENDAL\n\n\n\nd'hui chantent l'aéroplane n'ont rien de plus pressé que de le métamorphoser\nen oiseau. Mais, à l'avenir, après un temps suffisamment long pour que l'habi-\ntude soit prise et devienne une seconde nature? Le navire, étant aussi bien de\nfabrication humaine que le ballon, n'aurait que l'avantage de l'ancienneté,\nlequel s'atténuerait tous les jours. Et, d'après la théorie rapportée plus haut,\nle cas pourrait demeurer douteux. Au contraire, il n'y a pas de doute possible\nquant à la victoire esthétique et symbolique de l'oiseau sur l'aéroplane.\nD'abord, en vertu même de ladite théorie, parce que l'oiseau est une « chose\nqui a toujours été ancienne » une « chose éternelle », en possession de beauté\nparmi les hommes depuis qu'ils existent, et, depuis qu'ils existent, devenue\nle signe et le signe naturel d'une foule d'idées inséparables de lui. Ce n'est\npas affaire de temps. La première nature est plus forte que la seconde nature.\n Et puis, nous avons beau savoir que l'aile humaine c'est l'aéroplane et savoir\ncomment et pourquoi; nous avons beau savoir que l'homme ne volera jamais\nque par le secours d'une machine, si, pour notre intelligence, cette machine\nest la formule même du vol humain, pour nos sens et notre imagination\nelle n'en est pas le signe spontané, premier, expressif, le naturel et parlant\nsymbole.\n   Les poètes, plus conservateurs qu'ils ne le croient souvent sans admettre\ntous explicitement qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, des objets nou-\nveaux font des choses antiques et de l'avion du XXe siècle, l'oiseau de tous les\ntemps — sans parti pris, inconsciemment, parce qu'ils voient l'univers « sous\nl'aspect de l'éternité », ce qui veut dire qu'ils sont toujours ramenés aux élé-\nments permanents du monde humain.\n\n                                                   II\n\n    « En somme, pour qu'une création se produise, il faut d'abord qu'un\nbesoin s'éveille, ensuite qu'il suscite une combinaison d'images, enfin qu'il\ns'objective et se réalise sous une forme appropriée (1). »\n    En d'autres termes, les désirs de l'homme, stimulants de son activité, sont\nla cause de ses inventions. Mais, en attendant qu'ils soient satisfaits par la\ndécouverte pratique, ils ne se résignent pas à n'agir que dans l'ombre et le\nsilence; ils s'expriment, soit pour s'exalter, soit pour s'apaiser; ils créent,\ndans la réalité extérieure, au moins leur signe, ou leur image. C'est ainsi\nque l'obsession du vol s'est traduite en poésie. Quelles œuvres a-t-elle inspirées\naux arts plastiques?\n    L'homme, marcheur et coureur, enviait au cheval sa course rapide : le\n« coursier » devint sa « noble conquête » et il fut, ou monté, ou attelé au\nchar découvert tout exprès. Cependant, comme ce succès ne comblait pas le\ndésir, le Centaure bondit de la pierre, le Centaure, c'est-à-dire l'homme iden-\ntifié à sa conquête, roi des plaines, défiant les distances terrestres par son\ninvincible galop.\n\n  (1) T H . RIBOT : Essai sur l'imagination cicatrice, p. 37.\n"}, {"page_pdf": 208, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3424, "texte": "                  POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                            171\n\n\n    L'homme avait surpris le double secret de flotter sur l'onde, comme le\ncygne, par l'invention de la voile et du canot et, comme le poisson, d'y\nnager. Mais la sourde poussée du désir ne serait pleinement apaisée que dans\nla réalisation d'un être humain habitant de l'onde : et la Sirène allongea ses\n formes souples sous le ciseau des statuaires.\n    Le souhait irréalisable, le désir qui violente la nature, avait, dans les deux\ncas, imposé à l'artiste, pour se réaliser en des formes matérielles, la nécessité\nde créer des monstres.\n    11 devait arriver que la profonde et permanente obsession de l'espace aérien\nagit comme celle de l'onde et de la plaine, en délivrant de la pierre l'homme-\noiseau que le rêve y cherchait. Et l'art compterait un monstre de plus.\n    J'insiste à dessein sur ce caractère monstrueux, car c'est lui qui pose nette-\nment le vrai problème esthétique. Il est, en effet, relativement facile au poète\nde rendre un monstre acceptable, plausible et même beau; le peintre, le sculp-\nteur surtout, sont moins à l'aise. Eux, ils n'évoquent plus simplement : ils\nmontrent. Or, l'assemblage de membres ou d'éléments — fournis chacun,\nsans doute, par la nature, mais séparés par elle et caractéristiques d'espèces\ndifférentes — cette union arbitraire et anormale d'opposés sinon de contraires,\nl'imagination, docile à la suggestion des mots, l'opère, approximativement,\nil est vrai, mais sans grand effort et s'enchanle de sa fantaisie : les sens\ndemeurent plus exigeants et se rebutent au moindre heurt des lignes, au\nmoindre déséquilibre des masses, à la moindre disparate des formes de la syn-\nthèse fictive qu'on leur soumet.\n    C'est ainsi que la Chimère, l'Hippogriffe, en un mot, le quadrupède ailé, est\ndemeuré un monstre, pour les yeux comme pour la pensée, parce qu'il impli-\nquait une irréductible contradiction dans ses formes : d'une part, le corps\nhorizontalement allongé entre deux paires de supports faits pour poser sur un\nplan, et, d'autre part, la paire d'ailes qui ne s'accommode que d'un bipède\nredressé ou, tout au plus, incliné.\n    Le corps humain, lui, ne se prête à recevoir des ailes capables de l'enlever\nque si ces ailes remplacent les bras et s'attachent aux muscles moteurs de ces\nbras. Mais ce manchot ailé n'est plus l'homme ailé : une mutilation change le\nproblème et ne le résout pas. Cependant cette difficulté de mécanique et\nd'anatomie n'existe guère que pour l'esprit, non pour les yeux : car, bipède\net offrant même, dans l'attitude d'élan pour la course, une ressemblance\nnaturelle avec l'oiseau qui va s'enlever, l'homme ailé, s'il reste pour la science\nun monstre, peut cesser d'en être un pour l'art. Il n'est pas impossible que,\nfourni d'ailes, il ne soit nullement déplaisant à voir et réalise même une\nsynthèse de beauté. Il faut, pour cela, qu'une formule plastique l'unifie et\nl'harmonise.\n    Donc, d'abord, respectueux de la beauté propre aux formes humaines,\nl'artiste ne songera pas un instant à en sacrifier rien. L'homme-oiseau doit\npremièrement être un homme et il doit l'être pleinement. En second lieu, à\ncette beauté de l'homme doit s'ajouter la beauté des ailes. Troisièmement,\nenfin, la figure totale, résolvant pour les yeux l'antinomie que l'esprit\ndécouvre en ses éléments, doit donner avec aisance, plénitude et netteté\n  'impression du vol humain.\n"}, {"page_pdf": 209, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3494, "texte": "172                                     DURENDAL\n\n\n   Que les artistes aient tâtonné, il s'y faut attendre et cela nous mènerait loin\nd'esquisser seulement l'histoire des tentatives plus ou moins heureuses. Mais\nil était digne des Grecs de créer, comme en se jouant (du moins en apparence),\nle prodige. C'est la Victoire de Païonios, à Olympie Elle date approxima-\ntivement de 424 avant J.-C. M. Ch. Diehl la décrit comme suit :\n                                             « La déesse est représentée s'envolant\n                                          en plein ciel, un aigle planant sous ses\n                                          pieds, tout le corps jeté en avant d'un\n                                          mouvement superbe; tandis que la\n                                          jambe gauche touche à peine le pié-\n                                          destal, la droite presse encore le point\n                                          d'appui de marbre qui, jadis peint\n                                          d'azur, représentait l'espace à travers\n                                          lequel la Victoire prend son vol ; sous\n                                          les draperies secouées par le vent, tout\n                                          le corps se moule sous l'étoffe souple\n                                          et fine : et le long péplos dorique qui\n                                          laisse à découvert l'épaule et la jambe\n                                          gauches, se soulève par derrière en plis\n                                          harmonieux. Jadis, de grandes ailes\n                                          éployées, un ample manteau flottant\n                                          au vent soutenaient la statue et en ré-\n                                          tablissaient l'équilibre; jadis le bras\n                                          gauche relevé donnait à la déesse l'al-\n                                          lure plus fière encore, et la tête, dont\nmalheureusement il ne reste que la partie postérieure, complétait ce marbre\nmerveilleux. Pourtant, toute mutilée, l'œuvre est admirable encore; et on\nn'en saurait assez louer la conception pittoresque et vivante, l'élan auda-\ncieux, la fougue incomparable, l'élégante souplesse, le sentiment profond de\nla réalité (1). »\n   Oui, le problème est résolu. C'est bien dans sa beauté, la figure humaine,\nque rien ne mutile, ne gêne, n'alourdit, ne déforme. Ce sont bien les ailes, les\ngrandes ailes de l'oiseau, largement étendues dans leur beauté légère et forte;\net ces ailes d'oiseau sont bien celles d'un être humain, aussi naturellement\nque l'ample manteau, éployé comme elles. Et cet être, composite pour notre\nréflexion, est bien un pour nos regards. Il vole, on le voit voler. L'art a rendu\nsensible et tangible le vieux rêve. Le type est trouvé.\n   Il l'est si heureusement qu'on n'imagine plus ni un autre point d'attache\ndes ailes, ni une autre sorte d'ailes : comme celles de la libellule ou de la\nphalène trop frêles pour la masse à soulever; ou celles de la chauve-souris\nqui paralyseraient les membres humains dont le libre jeu est une des grâces\ninaliénables.\n   Le type est trouvé si définitivement qu'on ne songera plus, au cours des\nsiècles, à en adopter un autre. Nous en trouvons une preuve bien curieuse\ndans les anges de l'art chrétien.\n\n  (1) C H . DIEHL : Excursions archéologiques tn Grèce. A. Colin, 4 e éd., pp 255-256.\n"}, {"page_pdf": 210, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3519, "texte": "                  POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                              173\n\n\n    Dom H. Leclercq consacre aux « anges » un article très documenté dans le\nDictionnaire d'Archéologie chrétienne et de Liturgie. En voici le début :\n« Le type de l'ange a été parfois confondu avec les représentations antiques\ndes « Victoires ». Au moyen âge on ne concevait plus un Génie pourvu\nd'ailes autrement que comme un ange... L'usage de donner des ailes aux\nanges est tardif et ne semble guère remonter beaucoup plus haut que l'époque\ndu Bas-Empire » Mais une fois que l'usage s'établit, « un coup d'œil, même\nsuperficiel, sur les monuments de l'âge classique, nous montre un type dont\nil ne paraît pas possible de nier l'influence sur celui que les chrétiens\nadoptèrent pour représenter les anges ». C'est la Nikê grecque, la Victoire\nromaine. En rapprochant le chef-d'œuvre de Païonios, contemporain de\nPhidias; la Victoire de Samothrace, due à l'école de Scopas ou de Praxitèle,\nun siècle plus tard ; la « Nike tendant les bras pour couronner un trophée »\ndu temple de la Victoire Aptère, on constate que « non seulement le type est\ncréé, mais le geste lui-même est trouvé. Et le type a si pleinement touché la\nperfection qu'il ne variera plus et que nous allons le retrouver jusque dans les\nouvrages d'artisans médiocres et d'époques de décadence ».\n    Sans doute, la déesse païenne se spiritualisa, dès l'origine, dans l'icono-\ngraphie chrétienne, par l'atténuation des modelés et la stylisation des dra-\nperies; elle fut tout éthérée sous le pinceau d'Angelico; elle devint théâtrale,\nelle fit de la haute voltige, elle se cambra, se roula, se contourna, dans des\nrafales, quand le goût fut aux savants raccourcis, aux musculatures plantu-\n reuses et rares, à l'art héroïque; elle se modifia, elle s'adapta, elle évolua, si\n l'on y tient : elle n'a pas changé essentiellement. L'ange de Puvis de Cha-\nvannes, qui tient la lyre de V. Hugo, c'est elle que je reconnais. C'est elle,\nsurtout, à ne pouvoir s'y méprendre, cette Liberté cuirassée d'airain, dans le\n Chant du Départ de Rude, qui hurle à pleins poumons et fend les airs de ses\nailes déployées; elle a même gardé son manteau qui flotte et va frôler encore\nses grandes ailes. C'est elle, oui; malgré tout, je la retrouve dans l'Illusion,\nfille d'Icare, de Rodin; mais pourquoi l'artiste s'est-il donc privé de la res-\nsource que lui offrait le vêtement, si expressif du vol par son adhérence au\ncorps et son gonflement derrière lui? Pourquoi a-t-il mutilé la figure, dans sa\nrecherche inquiète d'un symbolisme tout intellectuel ?\n    Je ne citerai que pour mémoire les créations plastiques où l'aile n'a qu'une\nvaleur d'attribut, de signe idéologique : tel Hermès ou Mercure avec les san-\ndales et le chaperon à ailettes; tels les génies qui pullulent sur les fresques de\n Pompéi et, devenus des amours, peupleront les tableaux du XVIIIe siècle de\n leurs formes roses, dodues, potelées et de leurs ailerons pour rire : telle\n Psyché, la Mort, le Temps\n    L'homme veut des ailes. La Grèce a incorporé au marbre cet éternel songe\n et la Victoire qui planait, voilà près de vingt-cinq siècles, sur Olympie,\n domine encore le monde de son eurythmie; elle enchante encore les yeux\n qu'attire l'espace et que lève l'espoir de la liberté. Mais, puisque l'homme vole\n enfin, l'antique Nikè ne risque-t-elle pas d'être bannie de son ciel artistique\n par le moderne aéroplane? La formule plastique du vol humain n'est-ce pas la\n nouvelle machine où s'assied le pilote?\n"}, {"page_pdf": 211, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1620, "texte": "174                               DURENDAL\n\n\n   Raisonnons un peu. Le bateau à vapeur a, en lui, le principe de son mou-\nvement — comme, aussi bien, la locomotive et l'automobile — et cependant,\nc'est le canot aux voiles gonflées, c'est le quadrige des arcs de triomphe qui,\nseuls, ont l'air, à nos yeux, de se mouvoir et de vivre : car, au point de vue\nde l'art, il n'importe guère qu'une machine exécute ou non un mouvement ; il\nest, au contraire, essentiel qu'elle en donne l'impression ; que ses figures, ses\nformes, ses organes soient autant de signes naturels de sa fonction. Or, l'aéro-\nplane, machine très savante, est comme un schéma qui résout pour la pensée\nabstraite un problème de physique : il n'est pas une figure du vol. La coupe\nd'un monoplan peut bien évoquer la silhouette d'un grand oiseau rigide : il ne\nvit pas : parce que sa vie, concentrée en son moteur, ne se manifeste que par\nl'hélice, dont le mouvement tournant, perpendiculaire au sens du vol, ne peut\nexprimer au regard l'envolée; parce qu'il garde, pour nos sens, le secret com-\npliqué de son effort et de son triomphe; parce qu'il ne vibre pas d'un frémis-\nsement d'élan en haut et en avant qui coure tout le long de son échine et\nnous émeuve de son frisson passionné.\n   D'un même rêve ont procédé l'art et la science. La science a créé l'oiseau-\nmachine, l'art a créé l'homme-oiseau. La raison se complaît dans le premier;\nle sentiment s'enchante du second; l'humanité les adopte et les aime tous\ndeux : ou plutôt, elle aime, en eux, deux images de son génie.\n\n                                                         L. HUMBLET, S. 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Nous reproduisons avec\nplaisir ses paroles, dont nous partageons pleinement le caractère élogieux.\n\n\n\n                    MESDAMES, M E S S I E U R S ,\n\n\n    Faisant appel à ma longue amitié pour Léopold Wallner, Mlle Hoeberechts\na bien voulu me prier de dire quelques mots d'introduction au petit concert\nqui va vous être donné.\n   Je m'excuse de n'avoir pas le don d'improvisation de mon vieil ami et je\nm'appliquerai à lire de mon mieux des choses qui me sont dictées par\nl'affection.\n    Faut-il que je vous présente Léopold Wallner, et que je fasse connaître\nl'homme, le professeur, l'érudit, l'artiste, le critique, qu'il est tout à la fois ?\n   Je pense que tous ici nous le connaissons plus ou moins sous l'un et l'autre\nde ces aspects. Et, le connaissant, nous l'aimons et l'admirons pour son noble\ncaractère, pour les vertus éducatriccs de son enseignement, pour la générosité\navec laquelle il dispense son savoir, pour sa belle et pure intelligence d'artiste\ncompositeur.\n    Aussi, notre sympathie va-t-elle vers lui d'autant plus vive, qu'elle lui est,\nj'en ai la certitude, un puissant réconfort dans la situation pénible où le\ntiennent ses maux physiques.\n    Ce n'est plus le moment de rappeler les étapes de la carrière si honorable et\nsi bien remplie de Léopold Wallner. Elles ont été étudiées et publiées à l'occa-\nsion d'une manifestation organisée le 29 décembre 1905, en la Salle Erard, où\n M. Henri La Fontaine retraça « en termes aussi élevés que profondément\nsentis » la vie et le caractère de l'homme et de l'artiste. (Durendal, jan-\n vier 1906.)\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3307, "texte": "176                               DURENDAL\n\n\n   Si Léopold Wallner, qui ne doit qu'à lui-même l'acquisition d'une culture\nvéritablement encyclopédique, s'est fait une renommée dans l'enseignement\nde la musique, grâce à ses connaissances approfondies, à sa méthode, à l'as-\ncendant moral qu'il exerce sur ses élèves et ses disciples; si, à ce titre, son nom\nest très répandu, il s'en faut que ses qualités d'artiste soient reconnues comme\nelles le méritent.\n   Son œuvre reste en grande partie manuscrite. Il existe dans ses cartons un\nchoix considérable de morceaux de tout genre pour piano et d'innombrables\nmélodies, parmi lesquels on découvrirait des choses exquises, originales,\nvalant cent fois les « nouveautés » sensationnelles qui se publient copieusement\nau jour le jour.\n   Léopold Wallner ne s'est jamais donné grand mal pour se faire éditer. Cri-\ntique sévère envers lui-même, il a tendu toujours à faire de mieux en mieux,\nne considérant que comme essais, ce qui, en réalité, constitue le fruit le\nplus savoureux de sa spontanéité créatrice.\n   Il n'a d'ailleurs jamais été à même de faire valoir ses compositions auprès\ndu grand public. Les obligations urgentes qui vinrent l'assaillir à l'âge de la\nformation paralysèrent ses études et l'empêchèrent de se spécialiser comme\nvirtuose. Sa virtuosité pianistique dont quelques proches amis connaissent le\ncharme très prenant et par laquelle se trahit d'une façon toute particulière\nl'accent slave de ses origines, cette virtuosité tout en nuances et qui\ndonne à l'exécution de ses morceaux capricieux et chatoyants, je ne sais\nquel ragoût délicieux d'impressionnisme musical, n'est point faite pour le\npublic des concerts : elle requiert l'intimité.\n   Ce mot « intimité », quels souvenirs il évoque en la mémoire de ceux qui\nl'ont entendu se livrer à l'improvisation. Wallner n'y a point son pareil et en\nl'écoutant on pense à ces pages dithyrambiques où Liszt nous parle de\nFrédéric Chopin :\n   « Dans son jeu, le grand artiste rendait ravissamment cette sorte de trépi-\ndation émue, timide ou haletante, qui vient au cœur quand on se croit dans\nle voisinage des êtres surnaturels, en présence de ceux qu'on ne sait ni com-\nment deviner, ni comment saisir, ni comment embrasser, ni comment enchan-\nter. Il faisait toujours onduler la mélodie, comme un esquif porté sur le sein\nde la vague puissante; ou bien, il la faisait mouvoir indécise, comme une\napparition aérienne, surgie à l'improviste en ce monde tangible et palpable. »\n   Reconnaissez ici le Tempo rubato dont le jeu de Wallner est tout imprégné\net que Liszt définit encore si joliment : « temps dérobé, entrecoupé, mesure sou-\nple, abrupte et languissante à la fois, vacillante comme la flamme sous le souffle\nqui l'agite, comme les épis d'un champ ondulés par les molles pressions d'un\nair chaud, comme le sommet des arbres inclinés de-ci-de-là par les versatilités\nd'une brise piquante ».\n   Oserai-je dire que plus d'un des ouvrages de Wallner conserve ce caractère\nde chose improvisée, ce qui, à mes yeux, n'est pas un défaut. La musique ne\ndevrait-elle pas, comme l'éloquence, tirer ses effets les plus pénétrants de\nl'improvisation. Celle-ci fut autrefois en honneur chez les plus grands maîtres.\n   Il faut dire aussi que la plupart des œuvres de Léopold Wallner sont d'une\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2359, "texte": "                 LES ŒUVRES DE LÉOPOLD WALLNER                              177\n\n\ndifficulté technique dépassant les capacités moyennes ; elles exigent une assi-\nmilation complète de l'idée directrice et la conscience du sujet poétique.\nChez Wallner, en effet, l'inspiration est presque toujours l'écho d'une voix\nintérieure, d'une pensée concrète, qu'animent l'enthousiasme, la passion, un\nsentiment très profond du pays natal.\n   L'impossibilité où il s'est trouvé de jouer lui-même ses compositions en\npublic mettait un obstacle à leur diffusion. Pouvait-il en être autrement? Si\ndes maîtres comme Thalberg, Liszt, Chopin, Rubinstein se fussent trouvés\ndans le même cas, leurs œuvres eussent-elles obtenu d'emblée la consécration\ndu succès? Ne pouvant s'imposer par le prestige direct de l'auteur, elles\nauraient pu, tout comme la vierge guerrière, attendre longtemps, en\nléthargie, le baiser éveilleur d'un Siegfried.\n   Le devoir des amis de Wallner est tout tracé : ils doivent faire de la propa-\ngande en faveur de ses œuvres, attirer sur elles l'attention des professionnels\net s'unir, comme ils l'ont fait déjà, en vue de publier de nouveaux morceaux\nrestés inédits.\n\n                   MESDAMES, M E S S I E U R S ,\n\n   Nous devons donc à Mlle Hoeberechts ainsi qu'à ses excellentes élèves,\n  lles\nM Cordemans et Huart, une reconnaissance que nous traduirons tout à\nl'heure par nos bravos, pour l'initiative qu'elles ont prise de nous faire\nentendre plusieurs compositions instrumentales de Léopold Wallner.\n   L'une d'elles, la première Sonate romantique en sol bémol, marque une\ntentative audacieuse et heureuse de s'élever au grand style. La nature\nélégiaque du talent de Wallner s'y révèle dans la Canzonetta et dans la\nRomança, deux épisodes formant un intermède délicieux entre les mouve-\nments impétueux du début et de la fin\n   Le superbe talent de Mme Wybauw-Detilleux va aussi nous faire apprécier\nplusieurs pages de l'Album de la Jeune Belgique, une œuvre maîtresse où le\nchant et la parole ne font qu'un, où se consacre l'alliance la plus étroite entre\nl'imagination des jeunes poètes qui chantèrent le renouveau de notre litté-\nrature et la sensibilité poétique d'un musicien étranger que cette union fait\ndes nôtres.\n                                                            E. EVENEPOEL.\n\n\n\n\n                               ._._*g»*\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-013", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 178, "page_fin": 181, "titre_corps": "Chronique du mois : La musique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique du Mois                                    La Musique         Concerts Ysa", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 217, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2547, "texte": "Chronique du Mois\n\n                                  La Musique\n        Concerts Ysaye. — Festival Bach-Beethoven.\n            Quatuor Capet. — Concerts divers.\n\n     Les Ysaye ont consacré au maitre de Bayreuth une séance extraordinaire\n qui, comme le concert Beethoven, a t'ait salle comble. La critique a souvent\n formulé des réserves au sujet de l'opportunité des auditions wagnériennes au\n concert. Wagner ayant écrit son œuvre pour le théâtre, il est certain qu'en\n principe elle ne devrait point être soustraite à son cadre naturel puisque là\n seulement elle se trouve à sa vraie place, puisque là seulement elle est suscep-\n tible de revêtir toute l'ampleur de ses significations. Cette réserve n'aurait point\n lieu cependant de s'appliquer aux pièces purement symphoniques du répertoire\n wagnérien dont la présence aux programmes des concerts est, cela va sans\n dire, parfaitement admissible. De plus, il faut reconnaître que si maintenant\n Wagner était proscrit du concert, nous nous trouverions privés presque tota-\n lement de la joie de communier avec l'œuvre immense, la seule qui puisse être\nmise en regard de celle de Bach et de Beethoven. En erfet, les représentations\nwagnériennes se font de plus en plus rares sur notre première scène lyrique,\nmanifestent une tendance de plus en plus accentuée à disparaître du répertoire\ncourant pour se concentrer dans les séries extraordinaires de fin de saison,\nséries organisées, il est vrai, avec des éléments de choix et dans des conditions\nsupérieures, mais qui, en vertu même de leur caractère exceptionnel, ne répon-\ndent plus suffisamment aux aspirations des artistes désireux de tremper plus\nsouvent leurs lèvres à la source divine.\n    Mme Mélanie Kurt produisit grande impression dans la Mort d'Yseult où\nelle fit admirer sa compréhension large et émue, servie par une voix magnifi-\nquement timbrée. C'est toutefois une grave erreur que de placer la Mort\nd' Yseult au début d'un programme. Toute impression d'art, quelque haute\nqu'elle puisse être, apparaîtra diminuée si elle succède à cette page d'envolée\nsupraterrestre entraînant avec elle l'âme dans l'infini et qui, logiquement et\nesthétiquement, ne peut constituer autre chose qu'un couronnement.\n    II n'y a plus à faire l'éloge de M. Hensel, l'interprète wagnérien justement\ncélèbre par sa diction nettement lumineuse, à la fois si énergique et si\nnuancée. Il fut acclamé dans le récit de la mort de Siegfried où il eut des\naccents vraiment héroïques. Quant à la scène du premier acte de la Walkyrie\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3265, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                  179\n\n\n(Siegmund et Sieglinde) où il eut comme partenaire M me Kurt, nous n'hési-\ntons pas à dire que jamais nous ne l'avons entendu chanter avec tant d'élan,\nde charme et de puissance.\n   A M. Lohse revient naturellement une grande part du succès de cette audi-\ntion. Les récentes interprétations qui eurent lieu au Conservatoire de l'ouver-\nture du Vaisseau Fantône et de la marche funèbre de Siegfried atteignirent\ncependant à des réalisations animées d'un souffle encore plus intense.\nM. Lohse imprima au prélude de Parsifal une allure solennelle, infiniment\nnoble sans doute, mais trop alentie à notre sens et qui, à certains moments, eut\npour effet d'en énerver la vitalité expressive. Le concert se termina par une\nfulgurante exécution de l'ouverture de Tanhaiiser qui souleva l'enthousiasme\nde l'auditoire.\n                                         *\n\n\n   M. José Lassalle est un des « capellmeister » les plus complets qui soient\nen ce moment. Quelques noms seuls, ceux de Mengelberg et de Steinbach\nnotamment, pourraient être cités à côté du sien. Il exerce sur les musiciens\nqu'il dirige une action extraordinaire, soutenue par un geste large, sobre, tou-\njours eurythmique et plein de noblesse, dont l'impulsion souveraine vivifie,\nexalte les différents groupes orchestraux et en fait jaillir des expressions inat-\ntendues. Tel il a paru récemment aux concerts Ysaye, lors du Festival Franck,\nmaître à la fois de la ligne et de la couleur, sa direction se caractérisant par\ndeux mots, lumière et ampleur, qui en synthétisent parfaitement, nous semble-\nt-il, les pouvoirs essentiels.\n   Ainsi conçue et exposée, la symphonie en ré mineur apparaît ce qu'elle est\nen vérité, merveille d'architecture, de vigoureuse unité et de symbolique\nsplendeur. Le poème de Psyché s'idéalise en une atmosphère sonore aux reflets\ndélicats, saturée de rayons, où vibrent des appels caressants et de suaves\ntransports, bien que la dernière partie, Psyché et Eros, ait eu des accents\nd'un caractère trop fébrilement passionné, en désaccord avec la pure sérénité\ndu symbole le plus admirablement expressif que nous ait légué l'antiquité. Le\nChasseur Maudit, où tonnent les vengeances célestes, revêt avec des propor-\ntions épiques son maximum de puissance suggestive.\n   Malgré la verve qui s'y déploie et leur écriture très savoureuse, les cha-\ntoyantes arabesques des Djinns et même les variations symphoniques pour piano\net orchestre ne sauraient être mises en parallèle avec les types parachevés\nd'immortelle beauté que nous venons de nommer et elles apparaissent fort\ndistantes aussi des deux grandes œuvres de piano, le Prélude, Choral et Fugue,\nle Prélude, Aria et Finale. Pourquoi l'une d'entre elles ne figurait-elle point\nau programme de ce festival Franck? M. Cortot nous en eût donné sans\ndoute une interprétation des plus intéressantes. Dans les Djinns cl les Varia-\ntions, il s'est montré l'artiste consciencieux et le pianiste parfait que l'on sait,\nplutôt froid et olympien, trop disposé aussi à marteler impérativement les\nchants dont il veut souligner l'importance, mais toujours remarquable par la\nfière et virile énergie de son jeu, par son impeccable sûreté rythmique, et cet\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3130, "texte": " 180                              DURENDAL\n\n\naffinement dans la ciselure du trait qui est une des marques distinctives de\nl'école pianistique française.\n                                          *\n                                      *       *\n\n     Le Festival Bach-Beethoven organisé par la Société Bach, sous la direction\n de M. Zimmer, compte au nombre des manifestations musicales les plus\n importantes du mois. On y exécuta la Missa Solemnis, une cantate de Bach,\n Bleib bei uns où le sublime cantor, s'abritant sous l'aile de Dieu, épanche\n avec sa coutumière éloquence ses sentiments de confiance immuable dans le\n Seigneur, enfin la Neuvième Symphonie.\n    La Missa Solemnis fut donnée, on le sait, l'an dernier, à ces mêmes\n concerts de la Société Bach et à cette occasion nous rendîmes hommage à la\ngénéreuse initiative et à la vaillance de M. Zimmer. Comme alors, l'exécution\n fut superbe de largeur, de tenue expressive et d'envolée, les chœurs obéissant\nmerveilleusement à la direction fervente de leur chef. Comme alors, le quatuor\nvocal se composait d'artistes de première valeur, Mme Noordewier-Reddingius,\n Mme De Haan-Manifarges, M. Schmedes, M. Stéphani. Est-il possible d'ima-\nginer une voix d'un cristal plus lumineux, d'une sonorité plus angélique que\ncelle de M me Noordewier ? Mme De Haan y joignait la beauté de son timbre\nprofond et chaleureux, M. Stéphani la victorieuse ampleur d'un organe et\nd'une diction superbes.\n    Il y avait une certaine audace à entreprendre la Neuvième Symphonie avec\nl'orchestre restreint dont dispose M. Zimmer. Si l'interprétation du premier\nAllegro demeura incertaine et flottante, le Molto vivace fut rendu avec autant\nde verve que de clarté et de relief, dans une allure exempte de précipitation\nassez semblable au mouvement adopté par Lohse lors de l'admirable audition\nde cette Symphonie qui eut lieu l'an dernier au théâtre de la Monnaie.\nL'Adagio fut chanté pieusement dans un sentiment grave et recueilli. Et le\nFinale vibra en cantique triomphal dans son incomparable rayonnement de\npuissante allégresse. Une observation cependant : M. Zimmer ne pourrait-il\nessayer de refréner les élans très fougueux et souvent indiscrets de son tim-\nbalier ?\n                                         *\n                                       * *\n\n   Les cinq séances consacrées par le quatuor Capet à l'audition des seize\nquatuors de Beethoven avaient attiré un public relativement peu nombreux\nmais recueilli, fervent et admiratif. Admiration pleinement justifiée d'ailleurs\net qui s'est fréquemment traduite par des applaudissements chaleureux et\nenthousiastes. On a eu plus d'une fois l'occasion d'apprécier à Bruxelles\nl'ensemble de qualités précieuses qui caractérisent l'interprétation de cette\nassociation d'artistes d'élite. A un pieux respect de l'esprit et du style de\nBeethoven, à une absolue pureté d'exécution où aucun détail ne se perd, ils\njoignent un art consommé dans la distribution et la gradation des nuances,\nune communion de sentiment et une fusion de sonorité qu'on ne pourrait\nsouhaiter plus complète. Avec quelle tendresse pénétrante et quelle exquise\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3213, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                 181\n\n\ndouceur ils ont fait planer ces chants du ciel qui s'élèvent partout dans\nl'œuvre sublime, les adagios des quatuors op. 59 (1 et 2) des op. 74, 127,\nle lento de l'op. 135! Dans les mouvements vifs, ils affectionnent des\nallures extrêmement rapides qu'on serait porté à qualifier d'excessives, si\ncette impression n'était combattue par la clarté souveraine avec laquelle\nle trait est rendu. Bref, les interprétations becthoveniennes du quatuor Capet,\ndont la sonorité très fluide est aussi un peu ténue, se distinguent par\ndes qualités bien françaises d'élégance, de souplesse, d'eurythmie, de per-\nfection formelle que compléteraient heureusement parfois une flamme de vie\nplus intense et une force d'émotion plus profonde.\n\n                                      * *\n\n    La série des concerts de la Société Philharmonique s'est terminée par un\n récital de Wilhelm Backhaus.\n    A une technique d'une sûreté absolue, le pianiste Backhaus joint l'autorité,\nla fougue, l'éclat, une puissance de sonorité susceptible de s'adoucir en demi-\nteintes d'une extrême délicatesse. Son interprétation de la sonate op. 53 de\n Beethoven, très poétique et généreuse, nous satisfait plus complètement que\ncelle d'autres virtuoses non moins célèbres, Emil Sauer et même Frédéric\n Lamond. Dans les œuvres de Chopin qui réclament l'intimité recueillie du\nsentiment, Backhaus n'atteint pas à la profondeur. Le Nocturne en ré bémol,\nce délicieux chant d'amour à deux voix, devrait être enveloppé en une atmo-\nsphère idéale de tendresse où Backhaus n'arrive point à le situer. Nous avons\ndit plus d'une fois notre pensée au sujet de l'interprétation de la Barcarolle\nde Chopin. Si la gondole vénitienne qui berce les songes du poète pénètre un\nmoment en cette partie des lagunes où l'Adriatique, émue des premiers frissons\nde l'orage, commence à reprendre ses droits, il n'en est pas moins vrai que\nl'interprétation générale du poème doit se maintenir dans une ligne très noble\net majestueuse qui lui confère la plénitude de ses significations. Backhaus fut\nplus heureux dans le Scherzo en si mineur, déchaînant le Presto con fuoco en\ntourbillon de tempête qui se calme soudain pour ne plus laisser entendre dans le\nsilence que les échos lointains d'une suave cantilène. Il fut splendide d'aisance\net de brio dans la Fantaisie de Schubert en ut majeur qu'on joue, hélas! si\nrarement et où il faut voir une des productions les plus parachevées de la lit-\ntérature classique du piano.\n                                                   G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n   Dans l'impossibilité de nous rendre au récital de piano de Mlle Berthe Ber-\nnard, nous empruntons au XXe Siècle le compte rendu suivant :\n   « Délicat tempérament d'artiste, M lle Bernard possède un mécanisme par-\nfaitement exercé, un jeu élégant et finement nuancé, un son pur et perlé; le\nvolume, il est vrai, en paraît un peu mince pour lutter contre un grand\norchestre, d'autant plus que l'artiste affectionne particulièrement les demi-\nteintes. 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Félix Bodson.\n    Voici nombre d'années déjà que le nom de Félix Bodson est avantageu-\nsement connu des amateurs lettrés du Parc : ils n'ont pas oublié le succès\nd'enthousiasme de Pierrot millionnaire, comédie fiabesque qui, pour légère\nqu'elle soit, reste parmi les meilleures qu'on ait écrites chez nous. M. Bodson\ny jongle en virtuose insigne avec les rimes sonores, les images étincelantes,\nles paradoxes joyeux d'une fantaisie ailée.\n    Avec la Leçon du Cid, le poète abordait un sujet plus sérieux : il a eu assez\nde savoir-faire pour ne pas se montrer inférieur à une charge lourde et péril-\nleuse, et cet à-propos cornélien est écrit en vers assez nobles et assez puissam-\nment frappés pour que des oreilles délicates aient pris plaisir à les entendre\naprès les grands alexandrins où claironne l'héroïsme du Cid. Ne point paraître\nhumble et petit dans ce voisinage écrasant, c'est la preuve, je vous prie de le\ncroire, d'un talent qui vaut qu'on l'honore! Et l'on eut raison d'acclamer,\nquand le rideau fut retombé sur les derniers mots d'un Corneille qui par\nmoments disait des vers où le vrai se serait reconnu, le nom de cet heureux\nauteur, que certaines dames furent étonnées, l'ayant pris pour le vieux clas-\nsique, de voir apparaître bien vivant et sourire d'une bouche encore jeune\naux applaudissements du parterre...\n    La Leçon du Cid, d'ailleurs, fut jouée à merveille, et une part du succès\n allait aux interprètes. M. Marey, en Corneille, fut parfait de gravité, d'émo-\n tion contenue et de juste orgueil. Mme Yvonne Vasselin a paru très touchante\n dans le rôle tendre et doux de la femme du grand homme, et Mlle Beer, en\n « marquise », a charmé par sa grâce mutine, sa beauté, sa voix généreuse et\n l'éloquence de sa passion.\n    Bref, un vrai succès pour le théâtre belge.\n                                                              FRANZ ANSEL.\n                                        *\n\n\n L ' A p ô t r e , pièce en trois actes de M. P.-H. Loyson.\n    De ces trois actes, il y en a un, le premier, qui est ennuyeux, un autre, le\n second, qui est poignant et pathétique; et le troisième, enfin, après cette forte\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 664, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                  183\n\n\nsecousse, semble un peu languissant. Il y a bien dans l'Apôtre quelques\nànerics primaires, mais il s'y trouve aussi plusieurs scènes vraiment belles qui\nrachètent ces faiblesses.\n   L'interprétation, excellente, a contribué au succès pour une part qu'il serait\ninjuste de ne point reconnaitre. M Kraus, en apôtre, eut, à son habitude, des\nmoments de grand art. MM. Brousse et Gournac jouèrent fort bien leurs rôles,\net l'on en peut dire autant de Mmes Renard et Borghos.\n                                                                        F. 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La personnalité du peintre s'impose\npar le prestige d'un rare talent et d'une œuvre considérable, elle occupe une\ngrande place dans l'école belge contemporaine.\n    Les quelques douzaines de toiles disputées par les amateurs dès l'ouverture\nde l'exposition manifestaient à des degrés divers les ressources de Léon Fré-\ndéric comme peintre de la figure et comme peintre du pavsage, mais ne don-\nnaient pas, tant s'en faut, la mesure de son talent trop grand pour les sujets\nréduits, trop profond pour de faciles ébauches.\n    Elles plaisaient parce qu'elles révélaient une vision très personnelle sinon\ntrès juste et qu'en leurs moindres lignes l'on découvrait l'empreinte d'une\nmain d'artiste. Mais, à y regarder de près et à deux fois, quelques détails trop\naccentués, quelques tons corsés à dessein dans un but que j'ignore, cho-\nquaient l'œil habitué à plus de simplicité chez un homme sûr de lui et lais-\nsaient soupçonner qu'il y eût là une concession faite au goût de la foule. Je\nl'ai regretté pour ma part. La peinture de M. Frédéric, comme une très belle\nfemme, peut se passer des artifices de la toilette, sans crainte de nuire à son\néclat.\n                                                                     R. G. 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Traduction du flamand\npar les Bénédictins de Saint-Paul de Wisques. — (Bruxelles, Vromant,\néditeur, 3, rue de la Chapelle.)\n    Voici une publication qui réjouira les admirateurs de Ruysbroeck; c'est la\ntraduction des œuvres complètes du grand mystique belge que viennent de\ncommencer les Bénédictins. Entreprise par des moines de Saint-Benoît,\nnous avons toute chance d'avoir un travail sérieux, car ils n'ont pas l'habi-\ntude de faire les choses à la légère. A preuve tous les grands travaux actuels\nsortis de nos monastères bénédictins et, notamment, ceux des fameuses\nabbayes de Maredsous et de Solesmes. La conclusion de l'Introduction géné-\nrale qu'ils ont placée en tête du premier volume nous dit assez que le présent\ntravail est sérieusement mené. Voici cette conclusion :\n    « Il nous a semblé préférable de recourir non point à une traduction\nlatine, mais au texte de Ruysbroeck lui-même. Les trois traités que nous\nprésentons aujourd'hui au lecteur n'ont pas été choisis au hasard. L'unité de\ndoctrine, l'identité du destinataire, l'enchaînement qui les relie entre eux\nnous ont paru des raisons suffisantes pour les publier ensemble. Les deux\nlistes que nous connaissons réunissent d'ailleurs ces traités, qui ont sans\ndoute été composés vers le même temps, et dans l'ordre où nous les donnons.\n    » En tête de chacun d'eux nous avons mis une introduction particulière,\nafin d'en faciliter la lecture par un exposé général de la doctrine qui s'y\ntrouve énoncée.\n    » Dans la traduction, l'on s'est efforcé de rendre aussi fidèlement que pos-\n sible la pensée de l'auteur, en même temps que la forme très simple et un peu\n naïve de la parure. La tournure française en souffrira peut-être parfois, mais\n il y avait lieu de suivre de très près le texte, de peur de trahir le sens exact,\n en des matières surtout où les termes demandent à être pesés avec grand\n soin. Puisse ce nouvel effort contribuer à faire connaître le grand mystique\n flamand, et à répandre une doctrine digne d'être comparée à celle des plus\n célèbres auteurs spirituels. »\n     Ces paroles n'ont pas besoin de commentaires. Elles nous montrent assez\n par elles-mêmes avec quels soins, avec quel souci de rendre la pensée exacte\n  de l'auteur, les moines bénédictins ont entrepris ce grand travail. Leur\n  système de traduction est le vrai : ne pas chercher à faire de la littérature à\n  propos de Ruysbroeck, mais nous donner toute sa pensée dans toute sa\n  splendeur originale. C'est la traduction que nous attendions depuis si\n  longtemps.\n"}, {"page_pdf": 224, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3320, "texte": "                                 LES LIVRES                                   l85\n\n\n   Le premier volume qui vient de paraître contient les trois traités suivants :\n   Le miroir du salut éternel;\n   Les sept clôtures;\n   Les sept degrés d'amour spirituel.\n   L'introduction dont les moines ont fait précéder chacun de ces traités est\ntrès bien faite. C'est un résumé lumineux de la doctrine qu'ils renferment.\n   Nous recommandons instamment cette œuvre à tous les amants de la\ngrande littérature mystique et à tous les admirateurs de Ruysbroeck.\n                                                                        H. M.\nLuiS, par PIERRE LHANDE. — (Paris, Plon.)\n   La psychologie enfantine est à la mode à l'heure actuelle. Après lÉlève\n Gilles de M. Lafon, voici Luis de Pierre Lhande. Comme André Lafon,\nPierre Lhande appartient au monde de la pédagogie. L'auteur de Luis était\nsurveillant dans un collège d'Espagne. Un jour, parmi ses élèves, il se trouve\nen face du drame... et le plus douloureux qui se puisse rencontrer dans une\nâme d'enfant. Et il se fait précisément que le jeune surveillant est une âme\nexquise d'apôtre et de poète. Il met tout son cœur à tâcher de sauverle pauvret.\nIl n'y réussit pas, il n'y pouvait plus réussir. Il était trop tard. Mais, pour la\ncentième fois et plus amèrement que jamais, il se reprend à penser que cet\nenfant n'est après tout qu'une victime, qu'il s'est perdu beaucoup moins par\nsa faute que par la fatalité d'une éducation lamentable et qu'il y en a d'autres\nque la négligence des mères entraînent aux mêmes abîmes, qu'il faudrait les\nsauver ceux-là, le tenter du moins... Parce qu'il est apôtre, le jeune surveil-\nlant s'est mis à raconter le drame, dont il fut en partie témoin; et parce qu'il\nest artiste, une âme charmante, à la fois simple et profonde, il a su raconter\nadmirablement.\n   Luis est un enfant intelligent, énergique, affectueux. Mais son père,\nhomme grave qu'absorbe la diplomatie, et sa mère, femme frivole, exclu-\nsivement soucieuse de mondanités, l'abandonnent aux domestiques. Ceux-ci,\naprès la rue, et à l'aide des romans grivois dont ces valets font à l'enfant le\nvivant commentaire, déforment cette âme et la corrompent. Pauvre petit\nLuis! A 13 ans, il n'est plus qu'un égoïste endurci, très réfléchi et de\nvolonté très nette, mais d'une insensibilité hautaine et cruelle et qui, déjà,\na « découvert ce dernier mot de la perversion : jouir sans aimer ».\n   De douloureux incidents révèlent aux parents l'état d'âme de leur fils.\nAffolés et pour refaire cette éducation, ils recourent aux Johannites. Un jeune\nsurveillant, le Père O'Leary, entreprend la tâche, y consacrant tout le\nsavoir-faire perspicace et délicat d'une âme très haute, admirable « mélange\nd'amabilité et d'autorité », avec cette nuance précieuse de doux et de\ngrave, qui rend certaines âmes, lors surtout qu'elles sont auréolées de\nsurnaturel, presque toutes-puissantes. Un moment il semble que l'affection\nva rouvrir ce cœur de Luis trop tôt refermé. On espère; vain espoir. L'em-\npreinte est ineffaçable. Une crise suprême a tout compromis. La mère, alors\n cédant une fois de plus à son égoïsme, envoie son fils au pénitentiaire :\n « Devant cet excès d'injustice », l'enfant criait : Ay, maldita, maldita, mau-\n dite, maudite ! Pour sauver Luis, il ne reste que Dieu.\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3316, "texte": "186                                DURENDAL\n\n\n\n   Ce résumé ne laisse rien soupçonner, hélas! de l'ait avec lequel Pierre\nLhande a rehaussé l'intérêt de son roman. L'âme de ce pauvre petit Luis\nest détaillée avec une rare science psychologique. C'est bien une œuvre d'ob-\nservation, très réaliste et très sympathique. 11 y a dans le récit une intensité\nde vie telle qu'il est mouvementé et entraînant comme un roman d'aventures.\nEt le style en est charmant. Pierre Lhande est un poète qui sait voir et\npeindre aussi bien qu'il sait sentir. Le décor espagnol prêtait à descrip-\ntions : l'auteur n'en abuse jamais, bien qu'il décrive avec amour et de façon\nà imprégner son récit d'une coloration très chaude et très douce. Ce livre est\nà lire. Il est d'un puissant intérêt.                  GEORGES DIRKS, S. J.\n\n\nPro Juventute,        par LÉON HENNEBICQ. — (Bruxelles, Larcier.)\n   Et ce titre est bien choisi. J'aimerais à voir ce livre aux mains de mes\ncamarades les étudiants — jeunesse universitaire en qui bouillonnent les\npremières aspirations vers un idéal, vers un but de vie. Aceux qui cherchent\nà se rendre compte du travail social qu'ils ont à accomplir, à ceux qui\ncomprennent qu'ils sont autre chose que des êtres plus ou moins ratioci-\nnants, ce livre adresse ses esquisses brossées à traits énormes et vigou-\nreux.\n   Nous ne pouvons examiner ici toutes les idées — politique, art,\nlittérature, enseignement, droit — que remuent ces diverses conférences.\nDisons seulement qu'elles révèlent un esprit large, une synthèse habile,\nune imagination fertile. L'auteur sait à merveille se débarrasser des contin-\ngences étroites, pour élever le débat très haut, planer dans les régions\nsereines de toutes les philosophies — du droit, de l'art, de l'histoire, de\nl'économie politique. Peut-être même plane-t-il trop. N'allez pas cher-\ncher en ces pages un «guide pratique de vie n. Mais aux heures où vous\nsentez le besoin de sortir des mesquineries quotidiennes, ouvrez ce livre et\nlisez-en quelques pages — mais quelques-unes seulement — une conférence\npar heure. J'ai eu le tort de vouloir lire ce travail d'une traite. Les premières\npages m'avaient vivement intéressé; à la centième l'intérêt s'était changé en\nennui profond, et j'en avais conservé une impression de «creux », de « fer-\nblantisme ». Ce ne fut qu'en le reprenant à petites doses que j'ai pu me\ndéfaire de ce sentiment fâcheux. Aussi, cher lecteur, vous excuserez le retard\nde ce compte rendu : il y a gagné en sincérité.\n   Il est cependant un point que je ne puis passer sous silence. Pourquoi\ndonc, mon cher maître Hennebicq, dans votre conférence sur la question de\nl'enseignement, avoir voulu prouver absolument que vous ne comprenez\nguère — pour ne pas dire aucunement — l'idéal catholique? Vous nous\ndites (p. 357) qu'il est fait pour des âmes trop petites! Vous auriez dû dire\nque beaucoup d'âmes,— le plus grand nombre peut-être — même parmi ses\nfidèles, sont trop petites pour pouvoir le saisir dans toute sa force, dans toute\nsa beauté, que — volontairement ou non — ces âmes ont essayé de le ravaler\nà leur niveau. Si vous aviez mieux étudié son histoire, vous vous seriez\npeut-être étonné de ce que cet idéal soit, vingt siècles durant, resté un avec\nlui-même, qu'il ait triomphé, non seulement des persécutions, mais de toutes\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3490, "texte": "                                    LES LIVRES                                     187\n\n\nles maladresses de ses fidèles, de toutes leurs trahisons aussi. Vous auriez\nsenti alors q u e cette flamme de p r o g r è s , de charité sociale qui vous anime,\nn'est qu'un reflet de ce vaste brasier d'idées qu'est le christianisme. Vous\nauriez compris enfin que lui seul, l'idéal catholique, possède le secret de\ncette paix et de cette justice, de cette h a r m o n i e sociale que vous vous épuisez\nà rechercher en dehors de l u i . . . Mais il est vrai, si vous aviez compris tout\ncela, nous aurions le plaisir de vous compter p a r m i les nôtres, tandis que\njusqu'à présent n o u s n'avons que le regret de vous ranger au n o m b r e de nos\nadversaires. N o u s pouvons nous en consoler, partiellement du m o i n s , en\nconstatant que vous n e ressemblez guère à la majorité d'entre eux, car vous\nn'êtes ni un primaire, ni un sectaire.\n                                                                          L. T H . L .\n\n\nVoiture et l e s o r i g i n e s de l'Hôtel de R a m b o u i l l e t (1597-1635);\n Voiture et l e s a n n é e s de g l o i r e de l'Hôtel d e R a m -\n bouillet (1635-1648), par EMILE MAGNE. 2 vol. in-i8, respectivement 1911,\n   320 pages, et 1912, 441 p a g e s . — (Paris, Mercure de F r a n c e . )\n   M. E m i l e Magne, qui avait joliment débuté en ressuscitant le Cyrano de\nl'Histoire,    s'est ainsi trouvé pris d'un faible p o u r les beaux esprits du\nXVIIe siècle. Scarron et son milieu témoigna bientôt de l'aisance avec laquelle\ncet historien pittoresque évoluait d a n s le m o n d e , d a n s tous les mondes, de\nce temps.\n   Sortant de 1' « H ô t e l de l'Impécuniosité », M . Magne nous introduit\nprésentement dans l'intimidante \" C h a m b r e bleue d'Arthénice \". Il s'y trouve\nencore chez l u i ; il en connaît tous les habitués, crayonne la généalogie des\nuns ou chiffre les ressources des autres, découvre — à mon goût, avec trop\nde complaisance — les vices des h o m m e s et les faiblesses des femmes, fait\nl'inventaire du mobilier et appelle les domestiques italiens par leur n o m .\n   Dans les deux tomes où il raconte, comme fond de récit à la biographie\nde Voiture, les origines et les a n n é e s de gloire de l'Hôtel de Rambouillet,\nM. Magne prodigue des grâces de style encore toutes parfumées de celte\nfréquentation et u n e virtuosité b a d i n e , sinon charitable, d a n s la documen-\ntation. « Il existe sur Voiture des notices innombrables, la plupart sans a u c u n\nintérêt. » C'est ainsi que l'auteur nous p r é m u n i t ; j ' a i m e cette immodestie :\nM. Magne peut, le premier, se targuer d'avoir fait revivre 1' « âme du rond ».\nMais peut-être, tout en ne se faisant guère d'illusions sur le piètre caractère\nde Voiture, M. Magne ne s'est-il pas assez défendu contre certain accommo-\ndement aux opinions intéressées du b o n h o m m e ni défié de la bassesse morale\nde quelques indicateurs chez lesquels il se d o c u m e n t e . Non pas qu'il faille,\nprendre en g r a n d e considération la nouvelle Académie ou parler avec u n e\nabsolue déférence des créatures de Richelieu... Q u e M. Magne tienne avec\nla « loge de Z i r p h é e », à son g r é ; mais ne pouvait-il y apporter un peu de la\nsénérité charitable dont la Marquise elle-même lui donnait l'exemple ? A force\n de consulter les satiriques des ruelles, M. Magne risque de passer pour u n e\n mauvaise langue, et en dégageant son ton avec u n e excessive désinvolture,\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3351, "texte": "188                               DURENDAL\n\n\n\n il en arrive à ne souligner que le piquant des choses, à ne faire aucun crédit\n à la vertu, à douter de toute sincérité et à ne nous dépeindre les personnages\n — je vise, puisqu'il s'agit ici de littérature, Guez de Balzac, Godeau, Chape-\n lain, les pédants — que par leurs ridicules ou leurs faiblesses, par l'en\n dehors.\n     Sur le modèle de Voiture, M. Magne sait conter une histoire et forcer\n l'attention : « Depuis plusieurs heures dans l'atmosphère lourde du tripot\n ouvert, rue de l'Ecrivinerie, entre deux boutiques de libraires, Vincent Voi-\n ture jouait au reversi avec quelques étudiants picards... » C'est sur ce petit\n intérieur que s'ouvre, de façon imprévue, le premier chapitre, et il se continue\n aussitôt par une reconstitution étourdissante de la ville d'Orléans, où Voiture\n prit ses grades en droit. Nous tenons ainsi un joli pendant au tableau du\n Mans, qui avait si bien réussi à l'auteur dans son étude sur Scarron. Voilà la\n façon ; c'est celle du roman historique, et M. Magne ne cessera de la soutenir,\n avec moins d'érudition sans doute quand il brosse le décor de Bruxelles\n en 1632 et même quelque mauvais goût quand il transpose en phrases amphi-\ngouriques des lieux communs touchant les mœurs d'Espagne, mais, en\n moyenne, avec un bonheur incontestable. Pour le plaisir du grand public,\n M. Magne n'est pas seulement un biographe d'état civil ou un critique philo-\n logique, c'est un conteur et qui n'est pas dépourvu d'imagination, Il invente\ndonc Voiture en action. Il accompagne son héros au long des déplacements\ninconséquents du crapuleux Gaston d'Orléans; il rejoindra Voiture maussade\nà Bruxelles, malade à Madrid ou insensible aux monuments de Rome; il\ncourra avec lui les routes de Touraine ou les camps du Roussillon, fera voile\ndu Portugal à Londres ou d'Italie à Marseille; il sera des parties en carrosse\nà Chantilly comme à Pomponne, s'introduira dans le somptueux château de\nRichelieu comme dans le sombre cabinet de Chapelain; mais surtout il pas-\nsera ses soirées — toute une vie — rue Saint-Thomas du Louvre.\n    Forçant le vestibule des grands, la porte des tripots et le secret des alcôves,\n M. Magne a tenu le journal de vie de Voiture. El ce n'est pas une apologie.\nJoueur et paillard, vaniteux au cœur sec, qui, n'ayant pas de grâce, fut obligé\nde se procurer de l'esprit, mais apte à régenter le langage et le premier à\ntourner un compliment du moment qu'il aspire à faire tourner une tête, ainsi\nnous apparaît ce petit maigriot enrhumé, fils d'un marchand de vin, devenu\nle chef du parti galant et le roi des muguets de France.\n    (M. Magne a fait suivre le deuxième tome d'une bibliographie des éditions\nde Voiture, enrichie par le signalement de quelques lettres, rondeaux, etc.,\nqui y manquent. A ceux-ci je tiens à lui signaler qu'il conviendrait peut-être\nde joindre, sur la foi d'un album de Godeau, le rival de Voiture, certaines\nstances précieusement scatologiques : Unique objet de mes délices..., qui ont\ntout ce qu'il fallait pour plaire à l'Académie romaine des Humoristes, mais\nqui n'ajouteront d'ailleurs rien à la gloire de l'auteur du Sonnet d'Uranie.\nVoir GEORGES DOUBLET, Le Keepsake d'Antoine Godeau, évêque de Vence,\nbr. 32 pages, Nice, 1905.)\n\n                                                                      E. DE B.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison03-204", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Un ange", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Reproduction interdite) UN ANGE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 228, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 86, "texte": "Reproduction interdite)\n\n\n\n        UN ANGE\n\n(CATHARINE WEEKES O. S. 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Mais il faut déplorer qu'elle ait été écoutée par le public le plus\ninintelligent de Belgique. Ce fut une souffrance pour les quelques artistes\nqui s'étaient égarés là de subir les rires, les murmures et les bêtises de ces\nbourgeois sans respect. N'insistons pas, et souhaitons qu'il nous soit bientôt\ndonné d'entendre la pièce de Claudel dans un milieu plus digne d'elle.\n                                         *\n                                        * *\n   M m e V e S S e l o v s k y , qui depuis des années, parses articles et sestraduc-\ntions — sa dernière en date est la légende de sainte Cordule de M. Pierre\nNothomb, qui va paraître dans une revue de Moscou — fait connaître en\nRussie les écrivains belges, a fait le mois dernier un séjour à Bruxelles.\nMme Vesselovsky prépare une étude de longue haleine sur la poésie catho-\nlique en Belgique.\n                                            *\n\n  Durendal publiera dans un prochain numéro une importante revue des\nPoèmes récemment parus.\n                                  *\n                                 * *\n   Une Exposition H e n r i E v e n e p o e l à Bruxelles. — Sous le\nhaut patronage de M. le Ministre des Sciences et des Arts s'organise en\nce moment une exposition qui aura un grand retentissement dans le monde\nartistique de notre pays et aussi de l'étranger.\n   Il s'agit des œuvres de Henri Evenepoel, un des peintres dont la Belgique\nest le plus fière, à juste titre.\n   Les organisateurs de cette exposition ont pu réunir la totalité des tableaux,\nétudes et croquis que l'artiste a laissés. Les Musées de Bruxelles, de Gand et\nde Liége ont consenti à prêter les leurs et celui du Musée du Luxembourg\naussi sera envoyé à Bruxelles pour la circonstance. Tous ceux qui se trouvent\ndans les galeries particulières de Belgique et de l'étranger y figureront\négalement.\n   L'Exposition Henri Evenepoel s'ouvrira le 5 avril prochain, à la Galerie\nGeorges Giroux, 26, rue Royale, et dès à présent des démarches sont faites\npour l'envoyer en France, en Allemagne et en Angleterre. C'est dire qu'elle\nexcite partout le plus grand intérêt.\n                                         *\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1966, "texte": "190                               DURENDAL\n\n\n   A cause de la surabondance des matières, nous sommes contraints de\ndiiïérer, jusqu'au fascicule d'avril, la suite de la publication de la traduction\ndes Niebelungen, de F. Hebbel, de notre collaborateur I. Vandervelden.\n\n                                        *\n\n\n  Accusé de réception :\n   ART : Titien, par C A R O - D E L V A I L L E ; Gretige, par LOUIS HAUTTECŒUR.\n2 vol. illustrés. Collection : Art et Esthétique (Paris, Alcan). — Edmond\nManet, par ANTOINE PROCÈS. Vol. illustré. Collection : Ecrits d'amateurs et\nd'artistes (Paris, Laurens). — Saint-Pétersbourg, par LOUIS RÉAU. Collec-\ntion illustrée : (Les villes d'art célèbres. Paris. Laurens). - - Stockholm et\nUpsal, par LUCIEN MAURY (idem).\n  HISTOIRE : Bismarck et l'Eglise : Le Cultarkampf,              par GEORGES\nGOYAU. Vol. 3 et 4 (Paris, Perrin).\n   L I T T É R A T U R E : Jean-Jacques Rousseau. Textes choisis et commen-\ntaires, par ALBERT BAZAILLAS. Collection : Bibliothèque française du\nXVIIIe siècle. 2 vol. (Paris, Plon). — Quelques écrivains de ce temps, par\nEMILE POITEAU (Paris, Grasset). — Henri Heine, par PIERRE GAUTHIEZ\n(Paris, Bloud). — Willemain, par G. GAUTHIER (Paris, Perrin). — Le mou-\nvement littéraire belge d'expression française depuis 1880, par ALBERT\nHEUMAN. Préface de P. Juliaan (Paris, Mercure de France).\n   L I T T É R A T U R E FLAMANDE : Modem Kunst, door JOSEPH MULS\n(Antwerpen, uitgave van Vlaamsche Arbeid). — Vereen, door JOSEPH MULS\n(idem).\n   POÉSIE : Les inquiétudes, par FERNAND HURET (Paris, Basset). —\nL'ironique tendresse, par ROBERT SILVERCRUYS (Bruxelles, Lamertin). —\nChant provincial, par JULES DELACRE (idem). — Le Vallon, par CÉCILE\nSAUVAGE (Paris, Mercure de France). — L'Ombre des Jumées, par ALBERT-\nJEAN (Paris, Crès).\n   ROMANS : Le cavalier blanc, par MAX DAUVILLE (Bruxelles, Lamberty).\n— Les contes de Minnie, par ANDRÉ LICHTENBURGER (Paris, Plon).—\nLiselotte, par P.-A. 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Charles Dumercy a tenu à nous donner              dîner en l'honneur de M. Jean Richepin,\nen un petit livre ses Flocons de neige. Cela         de l'Académie française.\nremplace avantageusement les autres :                  » Cent cinquante convives avaient pris\nQu'importe le flocon pourvu qu'on l'ait livresque.   place autour des tables coquettement dé-\n                                                     corées.\n                      ***                               » M. Jean Richepin présidait, ayant à\n  M. Camille Lemonnier dans la Belgique              sa droite M m e Jean Nouguès et à sa gau-\nartistique et littéraire reprend la publication      che Mme Charlotte W y n s .\nde ses souvenirs. En passant il salue le                » Parmi les convives nous avons noté :\nsouvenir de ses aînés : Charles De Coster            M. Maurice Maeterlinck, l'éminent au-\net Eudore Pirmez. Ce que c'est que la                teur de Pelléas et d'Ariane et Barbe-Bleue ;\ngloire! Dans cinquante ans nous célébre-             Mme Georgette Leblanc Maeterlinck, M.\nrons peut-être les romans de notre mailre,           Jean Nouguès, le compositeur applaudi de\nM. Maurice Lemonnier!                                Quo vadis, et de l'Aigle; M Paul Milliet, le\n                                                     distingué librettiste d'Hérodiade et M me\n                      :•: * *                        Paul Milliet; M. Henri Cain, l'auteur de\n  M. Marcel Vanderanwera (c'est tout?)               Don Quichotte et de Sonia, et Mme Henri\nparle dans l'Universitaire catholique de l'Iro-      CainGuiraudon, M. Léopold Mabilleau.\nnique tendresse où M. Robert Silvercruys,               » M. Jacques Fenoux, de la Comédie-\nen passant, interpréta Mauriac.« La poésie,          Française, et M me Fenoux, M. de Joly,\ndit-il, s'y l'ait tremblante et fervente comme       préfet des Alpes-Maritimes; le général\nune prière murmurée à genoux » :                     Carbillet, commandant la 29e division;\n      Il faisait chaud ce matin                      M. Denys Puech, de l'Institut, et             Mme\n      et voici que, sans plus rien                   Pucch-princesse Gagarine Stoudza; M. et\n      nous dire, dans l'heure sainte                 Mme Frédéric Hoyer, Mme Ixo, M Smirnoff,\n      nous aurons nos deux mains jointes.            M. Chambor, président du tribunal civil;\n   Honneur... à l'innocence! proclame la             M. Octave Uzanne, M. Quinaud, M. La-\ncantate des Joyeux : hiboux.                         font, Mme Berthe César, M. Ph. Flon, de\n                                                     l'Opéra; M. Schlesinger, M. Sarlin, etc.\n                      ***                               » Au désert, M. Gassin, président de\n   Rappelons à nos lecteurs que cette can-           l'Artistique, prononce un discours admira-\ntate puissante dont les paroles sont de              blement bien venu Dans un langage d'une\nM.Pierre Nothomb et la musique de M. Paul            parfaite tenue littéraire et en termes d'une\nGilson a été exécutée il y a quelques jours          rare inspiration, il célèbre toutes les gloires\nà la Salle Mercelis au milieu d'une reli-            de la Poésie, de l'Eloquence, de la Sta-\ngieuse admiration.                                   tuaire, de la Peinture, de la Musique, et\n                                                     toute la beauté qui sont venus, ce soir,\n                      * '\" *                         s'asseoir à l'Artistique, pour célébrer le\n   L'ORNEMENT D'UNE PETITE          NOCE   SPIRI-    grand poète Richepin\nTUELLE : 'L'Eclaireur, de Nice, dans son                » L'éloquent président parle avec infini-\nnuméro du 4 mars, nous apporte d'excel-              ment d'humour de Maurice Materlincli, qui\nlentes nouvelles du dernier de nos auteurs           représente, à cette fête, non seulement la Poésie\ngais :                                               et l'Art, mais la Boxe...\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4601, "texte": "192                                         DURENDAL\n\n\n\n   » Rappelant la conférence de M. Riche-              Il se charge de nous expliquer la rapidité\npin, il dit que l'orateur aurait pu, parlant        avec laquelle il passe de la Mythologie\nde lui-même, employer les paroles élo-              grecque à Diderot et à Zola :\ngieuses qu'il consacra à Verlaine :                    \" En ces temps de course à toute vitesse\n   \" Je souhaite, dit-il, que lorsque, plus         — d'automobilisme, d'aviation — peut-être\n   tard, le plus tard possible, on fera, maî-       arriverai-je à résumer à grands traits, à\n   tre, votre éloge devant le marbre qui con-       vol d'oiseau, l'histoire de la pensée libre et\n   sacrera votre mémoire, ce soit un Riche-         indépendante depuis les premiers âges de\n   pin qui parle de Richepin. »                     l'humanité... \"\n   » L'auteur du Chemineau répondit et ce              Ah! ces libertins de Schaerbeek !\nfut une véritable aubaine pour les convives\nque d'entendre la parole alerte et pleine\nd'esprit de Richepin. Lui aussi parla, en\n                                                      M. RENCY N'EST PAS TOUJOURS LUI-MÊME:\ntermes enthousiastes de Mœterlinck, qu'il\n                                                    C'est avec le plus grand intérêt et la plus\nsouhaita rencontrer, un jour prochain, en un\n                                                    vive satisfaction que les lecteurs de l'Art\nmatch de boxe. Le discours si pimpant du\n                                                    Moderne ont lu la chronique théâtrale con-\nmaître fut, comme celui de M. Gassin\n                                                    sacrée à la représentation de l'Annonce faite\nsalué par un ban chaleureux.\n                                                    à Marie de Paul Claudel, envers qui le\n   La soirée se termina par un concert im-          critique de la Vie intellectuelle n'avait pas\nprovisé et tout à fait charmant. »                  toujours témoigné d'une aussi sagace luci-\n                       *                            dité et convenable attention.\n                      * *\n   M. Georges Rency publie dans la Vie\nintellectuelle (février), un article sur le livre\nde Wilmotte, dont nous extrayons ces                  Comme quoi le Président de la Républi-\n                                                    que française envoie, DANS UN TRICOT, un\nfortes pensées :\n   « Le temps passé n'est plus le nôtre. Il y       petit poulet au capitaine Paul André et à\na, à présent, à Bruxelles, un gouverne-             la Belgique Artistique et Littéraire qu'il\nment fixe, une Cour, un public, une atmos-          dirige si militairement.\nphère spéciale de grande ville européenne.             « J'ai gardé pour la fin de cette lettre\n   » On se demande pourquoi, maintenant             des compliments flatteurs! M Raymond\nque nous avons une vie propre, un centre            Poincaré, qui voulut bien, récemment, me\nartistique et mondain presque aussi impor           recevoir, me dit l'intérêt très vif que lui\ntant que Paris et en tout cas au moins              inspira toujours la littérature belge, dont\naussi important que là plupart des autres           il me fait l'éloquent éloge. Je vous repar-\ncapitales européennes, pourquoi nous de-            lerai dans quinze jours de cette visite à\nvrions rester éternellement en tutelle pour         l'homme éminent et charmant que la\nce qu'un peuple a de plus profond, de               France vient de se donner pour chef. Il\nplus personnel, de plus irréductible : la           faut aujourd'hui seulement vous dire que\nlittérature. »                                      le nom de la Belgique Artistique et Littéraire\n                                                    fut   SYMPATHIQUEMENT         PRONONCÉ    par\n   A défaut d'habit vert, l'habit de cour...!\n                                                    M. Poincaré et que     le PRÉSIDENT ME PRIA\n                       *\n                                                    DE TRANSMETTRE A M. P A U L ANDRÉ L'AS-\n                      * *\n                                                    SURANCE DE SON BON SOUVENIR.\n  M. Georges Eeckhoud consacre, dans la\nSociété Nouvelle (février 1913), neuf pages           » C'est fait.      LÉON TRICOT. »\ndu style qui a rendu si remarquables ses            (Belgique Artistique, I e r mars.)\nchroniques au Mercure de France, à la Libre\n                                                                          L E GRAND ROSSART.\npensée ou la conscience à travers les âges.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 158, "texte": ""}, {"page_pdf": 159, "texte": ""}, {"page_pdf": 160, "texte": ""}, {"page_pdf": 161, "texte": ""}, {"page_pdf": 162, "texte": "                          (Reproduction interdite)\nLA MORT DE SAINT BENOIT\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": ""}, {"page_pdf": 164, "texte": "            L'Art à St Bride's Abbey\n                  Dame Catharine Weekes 0. S. B.\n\n\n\n\n                  UN événement sensationnel et de la plus haute\n                    portée vient d'avoir lieu dans le monde reli-\n                    gieux en Angleterre où il provoque en ce mo-\n                    ment une émotion extraordinaire. Deux abbayes\n                    protestantes, une communauté de moines vivant\n                    sous la Règle de saint Benoit, et une commu-\n                    nauté de moniales ayant embrassé le même\ngenre de vie monastique, se sont détachés du même coup\net pour ainsi dire à la même heure de l'Église anglicane.\nL ' a b b a y e des moines est située d a n s l'île de Caldey\n(S. Wales), celle des moniales à Milford Haven. Les deux-\ngroupes ont agi en pleine indépendance de conscience. Ils n'ont\nsubi aucune pression de la part des catholiques. Ils se sentaient\nmal à l'aise dans la religion protestante. L e u r s grandes âmes\nétouffaient dans cet amosphère. Elles manquaient d'air, et elles\nn'ont eu q u ' à suivre l'impulsion de Dieu qui les conduisait tout\ndoucement — fortiter et suaviter — dans la v i e p l u s large et\nplus p l e i n e de la g r a n d e É g l i s e c a t h o l i q u e r o m a i n e . Ce\nsont les paroles mêmes de l'abbé de Caldey. Les moines de\nCaldey, reçus dans l'église, sont au nombre de vingt-deux; les\nreligieuses converties de St Bride's Abbey, au nombre de trente-\nquatre. « Cet événement, écrit dom Bede C a m m , moine béné-\ndictin catholique anglais, est sans précédent d a n s l'histoire de\nl'Eglise en Angleterre. » Il y aurait une page d'apologétique bien\nsuggestive à écrire sur ce fait religieux, si on voulait l'analyser\ndans toute son ampleur. Cet événement nous intéresse spécia-\nlement et intéressera les anciens abonnés de Durendal. Il y a\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": " 130                             DURENDAL\n\n\n plus de dix ans déjà, j'organisai à Bruxelles un salon interna-\n tional d'art religieux sous le patronage de Durendal. L e repor-\n ter d'un grand journal de L o n d r e s , ayant vu nos c o m m u n i q u é s\n à la presse, vint me trouver : « Accepteriez-vous, m e dit-il, dans\n votre salon les œuvres d'une religieuse protestante artiste ? »\n « Pourquoi pas, lui répondis-je, à moins que ces œuvres n'aient\n une note anticatholique? » « Sous ce rapport, ne craignez rien »,\n me dit-il. Cette religieuse était une des moniales de St Bride's\n Abbey, qui vient de sortir de l'étroite chapelle anglicane pour\n entrer dans la vaste cathédrale romaine. D a m e Catharine\n Weekes — c'est le nom de l'artiste — m'envoya trois tableaux :\n un calvaire : le Christ en croix entre la Vierge et saint J e a n ,\n une sainte Agnès et une Vierge, tous trois d'un sentiment vrai-\n ment religieux et d'une belle tenue au point de vue art.\n     Convaincu avec raison que l'art élève les âmes vers Dieu, les\n moines de Caldey ont aussi le souci de la beauté, comme leurs\n sœurs de St Bride's Abbey, ainsi que l'écrit dom Bede C a m m\n d a n s le journal anglais, où il relate la touchante cérémonie de\n la réception des religieux dans l'église romaine par l'évêque\n catholique de Menevia, solennité qui eut lieu le 5 mars en pré-\n sence de dom C o l u m b a n Marmion, abbé de Maredsous, d'autres\n abbés bénédictins et de dom C a m m . Celui-ci nous dit que leur\nchant et leurs cérémonies liturgiques sont de toute beauté.\n Et quant à leur église, tout y est artistique. « L'église est petite,\nsans doute, mais elle est d'un goût raffiné. L'autel principal est\nune vraie œuvre d'art, d'un travail fin et remarquable. On y a\nincrusté un tableau représentant la Mort de saint Benoît, exécuté\npar un m e m b r e de la c o m m u n a u t é de St Bride's A b b e y de Mil-\nford H a v e n . L e s stalles du chœur, les autels des à-côtés, les\nimages et les ornements de l'église sont à la fois artistiques et\ntrès fins. Il serait difficile d'imaginer un petit intérieur d'église\nplus parfait que celui de l'abbaye de St Bernard de Caldey. »\n    On le voit, ces religieux, tout protestants qu'ils étaient,\navaient déjà, outre l'esprit monastique du grand ordre béné-\ndictin, le culte de l'art, que les glorieux fils de saint Benoît ont\ntoujours eu en honneur.\n    Nous reproduisons dans ce fascicule le tableau du maître-\nautel de Caldey et quelques autres œuvres de dame Catharine\nWeekes, de St Bride's Abbey. Ces tableaux ont un caractère\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "                      L'ART A ST BRIDE'S              ABBEY            131\n\n\noriginal à part, bien anglais, si je puis m'exprimer ainsi. Ce\nn'est en aucune façon un pastiche d'anciennes peintures reli-\ngieuses. Ces tableaux sont d'une belle sincérité et il s'en dégage\nun sentiment religieux de bon aloi, sans mièvrerie ni fadaise.\n   Nous envoyons avec joie à d a m e Catharine Weekes et à la\ncommunauté des moniales de St Bride's Abbey l'hommage\nrespectueux de nos plus vives et bien s y m p a t h i q u e s félicitations\nà l'occasion de leur entrée dans l'Eglise Catholique. Heureuses\nsont-elles d'avoir, selon la jolie expression de dom Bede Camm,\ntrouvé la vraie m a i s o n de leurs â m e s .\n\n                                                    HENRY MŒLLER.\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "         Phantasia proterva\n\n                             I\n\nAyez pitié de nous, car nous sommes       malades,\nSeigneur!... Epris de dols et de vaines parades,\nNous avons corrompu les sons et les parfums.\nNous avons fait mentir jusqu'aux     cheveux    défunts.\nNous avons déguisé l'humilité     charnelle\nSous la poudre, le fard, la gaze et la dentelle.\nNous avons détourné la vérité des mots.\nNous avons, par le rire et le bruit des grelots,\nChangé la consonance intime de la vie.\nEtouffant les soupirs de notre âme asservie,\nNous avons, d'un labeur unanime,       forgé\nLes phantasmes nerveux dont vit noire péché.\nNous avons introduit jusque dans nos vertèbres\nLe mensonge subtil du Prince des ténèbres,\nEt nous avons bâti tous les palais du mal\nSur un tressaillement de l'esprit   animal.\n\nEt rien ne guérira notre immense       névrose!\nNi les pleurs, ni le sang dont le pavé s'arrose,\nNi le cri de dégoût dans la gorge des forts,\nNi la funèbre odeur du cortège des morts.\nNous avons oublié le langage des anges ;\nEt pâles, éclairés de lumières    étranges,\nHypnotisés de songe et grisés de vapeur,\nNous avons adoré des fantômes,        Seigneur!...\n\n                            II\n\nAinsi, dans le vieux temps et les vieilles     chaumières.\nL'esprit d'illusion exaltait les sorcières.\nSitôt que la hulotte allumait ses yeux      ronds,\nLa mégère, qui berce un chat dans son giron,\nSe levait, écartait une pierre de l'âtre,\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "                  PHANTASIA      PROTERVA                       i33\n\n\nEt dans un pot de plomb puisait l'onguent         noirâtre,\nPétri de sang de bouc et de graisse     d'enfant.\nOn entendait dehors vociférer le vent.\nLa bûche en crépitant crachait des étincelles,\nTandis qu'avec leurs doigts garnis d'ongles        crochus,\nLes filles de Satan dénouaient leurs fichus,\nPour dénuder leur gorge et oindre leurs aisselles.\nRite infâme accompli sous l'éclair violet!\nLes vieilles, chevauchant   les manches à balai,\nDans l'ivresse du stupre et des     métamorphoses,\nBondissaient à travers le tumulte de l'air,\nRieuses d'accueillir sous la foudre la chair\nDe leurs rêves, pareille à la pulpe des roses...\n\nLà-bas, le Bouc attend, dans le pré des crapauds,\nOù de hauts peupliers, flagellés par la pluie,\nBarrent de leurs fuseaux les nuages de suie.\nAutour de lui s'assemble et grouille le troupeau\nDes femelles, sautant dans la verte lumière.\nElles portent au front des couronnes de lierre;\nElles ont l'air des courtisanes qui ont bu;\nElles flattent en minaudant    le Bouc barbu;\nEt chacune à son tour prosternée à la ronde\nLui engage sa foi par un baiser      immonde.\n\nAlors le bal se forme en quadrilles     légers.\nLe mensonge surgit du paysage et change\nEn tapis l'herbe humide et les flaques de fange;\nLe marécage épand des parfums         d'oranger;\nLes coups de vent parmi le branchage        lutinent\nDes luths aériens, des violes     argentines,\nMariant leurs accords sur des rythmes         ailés;\nLes peupliers, pareils à des fûts    d'émeraude,\nOnt l'air de supporter la voûte d'un palais ;\nEt les grêlons, tombant du nuage qui rôde,\nFigurent des boutons de rose et de jasmin\nQue des Amours joufflus jettent à pleines mains.\nQuelle est cette musique et quelle est cette danse?...\nQuelles sont ces houris qui tournent en cadence\nEt, le buste moulé dans le satin     changeant,\nBoivent un vin de pourpre en des coupes          d'argent?...\nDélire! cris d'oiseaux jouant dans la volière!\nLa cime d'un bouleau crépite de lumière ;\nLes danseuses en cercle activent leur essor,\nEt le Bouc resplendit comme une idole d'or,\nMâchant des diamants entre ses dents qui brûlent.\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": "134                           DURENDAL\n\n\n      Vertige! tourbillon des     femmes-libellules!\n      Ivresse de la cliair qui pèche par l'esprit!\n      Création du monde au vœu de l'appétit!\n      Evohé! évohé! les dieux sont nos pensées\n      Lascives, l'une à l'autre en riant enlacées.\n      Euohé! évohé! que reste-t-il encor\n      En face du grand Bouc bombant son ventre         d'or?...\n\n      Soudain, léchant du coq déchire l'air. Les vieilles,\n      Comme les morts au jour du Jugement,      s'éveillent\n      En sursaut, les cheveux défaits, les yeux    hagards,\n      Gisant dans la prairie humide de brouillard,\n      Avec leurs vieux jupons mouillés comme des bâches,\n      Et leurs doigts allongés dans la bouse de vache.\n\n                                                       VICTOR KINON\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "             Poussières du Chemin\n                            (Florence)\n\n\n                                                    Pour   Hélène.\n\n\n               AH ! si l'on pouvait parcourir ce pays, flâner dans\n                 ces villes, en se d o n n a n t toujours, tous les\n                 jours, tout entier, à la sensation du moment,\n                 en cueillant la fleur, l'œuvre, l'émotion qui se\n                 présente, sans plus songer à celle de la veille\n                 ou de tout à l'heure, sans comparer, sans rai-\n                 sonner... Si l'on pouvait venir à chacune d'elles\navec la fraîcheur intacte de sa vision, avec toutes ses capacités\nd'admiration et d'étonnement. Désir absurde, sans aucun doute,\nquoique l'on puisse se demander s'il est bien vrai que la com-\npréhension soit dans la mesure de la connaissance.\n   Les ouvrages de l'art sont devant nous comme des êtres. Les\nuns nous conquièrent d'emblée : leur premier aspect nous a\nséduits, ils rient d'avance à notre pensée, il semble qu'ils\nl'aient prévenue. Les autres, souvent, nous arrêtent plus long-\ntemps, non parce qu'ils nous captivent davantage, mais, au\ncontraire, parce que nous voudrions savoir d'eux ce qui nous\nles rend antipathiques, ce qui fait que leur seule apparence a\nsuscité en nous la défiance ou l'hostilité... Il advient, cependant,\nque la beauté soit là comme elle est ici. Pourquoi nous\nenchante-t-elle d'un côté et nous repousse-t-elle de l'autre?\nPourquoi l'art immature des Primitifs nous agrée-t-il plus que\nl'art ambitieux des Renaissants? L a conception naïve, à cer-\ntains égards, des premiers nous parait-elle plus sincère, plus\nhumaine et, par conséquent, plus émouvante que celle des\nseconds?... Tenons-nous la recherche du vrai pour supérieure à\ncelle du grandiose?... Nous n'avons pas la présomption de\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "136                           DURENDAL\n\n\ncroire que notre goût soit meilleur que celui des siècles clas-\nsiques, mais nous pensons, tout au moins, qu'il est affranchi\ndes conventions qui ont dominé l'art de ces derniers... Est-ce\nbien sur? et avons-nous rien fait de plus que de changer de\nconventions?...\n    Voilà beaucoup de questions, et plus convenables à occuper\nune soirée d'hiver, au coin du feu, qu'une matinée radieuse, à\nl'ombre des arcades puissantes de la Loggia de' Lanzi... T o u t est\néclat, ombres et lumières ardentes, lignes harmonieuses, pro-\nfils h a r d i s . . . L a place est presque déserte dans le soleil. Les\nrares passants traversent d'un pas hâtif la zone b r û l a n t e . . .\nL'heure approche, d'ailleurs, où seuls les chiens et les étrangers\nvaguent par les rues surchauffées. Des pigeons s'abattent, se\nposent, puis b r u s q u e m e n t s'envolent. Sous les arcades des\nOffices des gens se reposent au frais, sur les bancs de pierre...\nDans la loggia, il n'y a, en dehors de nous, que des statues,\nquelques antiques abîmés par les restaurations, le Persée de\nCellini qui fait son geste de bronze, les figures de m a r b r e de\nJean de Bologne, élégantes et froides... De l'autre côté de la\nplace, on aperçoit au milieu de la fontaine la masse blanche du\nNeptune d ' A m m a n a t i , puis, plus loin, la statue équestre de\nCosme I e r . Et toutes ces œuvres prétentieuses ou trop raffinées\nfont l'effet de bibelots au pied du Palais Vieux, rude et nu\ncomme un athlète, fier comme un soldat...\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n\n   C'est de l'Italie que se sont répandus dans le m o n d e , pour\npeser sur l'art de tous les peuples, les enseignements qui, si\nlongtemps, ont tendu à enfermer la beauté en une formule\nunique et universelle : et c'est elle aussi, cependant, qui offre\nde toutes parts à l'admiration et à l'émotion du voyageur les\nformes et les expressions les plus diverses et les plus opposées\nde la beauté. Chrétienne ou païenne, faite de réalité ou assu-\njettie à l'idée, la beauté est là, qui toujours s'impose en des\nœuvres accomplies, toute en puissance d r a m a t i q u e chez des\nmaîtres tels que Giovanni Pisano et Giotto; toute en joie\nenivrée de la vie chez les Primitifs du XVe siècle; toute en\ngrandeur, en science mêlée d'inspiration chez les artistes du\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                       137\n\n\nXVIe. L a beauté est là encore dans les ouvrages des\nsiècles chrétiens antérieurs, dans la solennité des œuvres\nbyzantines, dans les frustes sculptures et les peintures grossières\nde l'ère romane, où elle n'est rien d'autre que l'effort patient\net opiniâtre de l'artisan pour imposer à la matière l'empreinte\nde son rêve.\n  L a beauté est désir, et désir qu'aucune réalisation ne peut\nsatisfaire. Ce désir, nous en saisissons, d'une âme troublée, la\nmanifestation dans les roides et anguleuses statues archaïques\ngrecques comme dans les œuvres de P h i d i a s ou de Praxitèle;\ndans les figures figées de saints ou de preux, à moitié empri-\nsonnées d a n s la pierre, que l'obscur Bonanus à taillées au\nportail du D ô m e de Vérone comme dans les marbres fris-\nsonnants qui éternisent, sur les tombeaux de la Chapelle\nMédicis, le songe héroïque et sombre de Michel-Ange. E t , sans\ndoute, Michel-Ange comme Bonanus s'est-il détaché de son\nouvrage avec le secret mécontentement de n'avoir pu égaler la\npensée qu'il avait conçue.\n   Si loin qu'ils soient l'un de l'autre dans le génie et dans la\nperfection de l'art, ils nous attirent presque également. Michel-\nAnge s'impose à notre méditation, il pèse sur notre â m e ;\nBonanus soulève en nous on ne sait quelle tendresse, mélangée\nde curiosité, parce qu'il est resté plus en deçà de son rêve, et\nqu'il y a quelque chose de souffrant dans son aspiration\ninexaucée. L a force qui maîtrise la matière chez Michel-Ange\nest maîtrisée par elle chez Bonanus. Les mains audacieuses du\ngéant de la Sixtine taillent sa pensée dans la lumière; les\nmains inhabiles de l'autre vêtent sa pensée d'obscurité. Mais,\nquelque distance qui les sépare devant l'intelligence, ils mar-\nchent dans la même voie, vers la beauté, et entre eux, des\nartistes sans nombre, tous différents dans la c o m m u n a u t é de\nleur objectif.\n   Chacun d'eux a y a n t parlé pour lui-même et pour les autres,\nil ne se peut pas que sa pensée n'ait participé de celle de son\ntemps, et que l'œuvre qui l'exprime ne soit devant nous comme\nun témoin survivant du passé où elle est apparue... Mais les\ntémoins sont nombreux et contradictoires, et, la plupart du\ntemps, nous n'entendons d'eux que les mots que nous en atten-\ndions! Et nous sommes trop enclins à réduire subtilement la\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "138                          DURENDAL\n\n\ndiversité à l'unité et à tirer la règle de l'abondance m ê m e des\nexceptions !\n                                    *\n                                *       *\n\n    L'art d'un peuple apparait-il ainsi que l'expression finale et\nexaltée, dans une forme sensible, de la communion préétablie\ndans les esprits et dans les âmes? Ou, au contraire, son influence\ncrée-t-elle cette communion ? Rallie-t-il, en quelque sorte,\nles éléments épais de la mentalité contemporaine, tout ce qui\ns'agitait confusément en celle-ci de notions et d'aspirations, de\nchoses précises et indéfinies, pour les confondre dans les creu-\nsets d'où il fera jaillir, rayonnante, l'œuvre faite de passé et\nd'avenir, d'observation et d'intuition, à la fois exacte et vision-\nn a i r e — l'œuvre dans laquelle le présent reconnaîtra son image,\nmais une image exaltée, où toutes ses énergies de volonté, de\nbeauté et d'amour se seront confondues pour une manifestation\ntotale et sublime? On ne sait.\n    Il ne faut pas avoir pâli sur l'étude de l'histoire de l'art pour\nconnaître la fragilité des théories à l'aide desquelles on a essayé\nd'enfermer dans une formule, de fixer dans une loi, la condition\net le mode des grandes éclosions d'art. Ruskin subordonne la\nperfection de la beauté à celle de la moralité et du sentiment\nreligieux; T a i n e explique tous les épanouissements illustres de\nl'art, en Grèce et dans l'ère moderne, par l'action combinée du\nmilieu et du moment : le milieu, champ préparé des moissons\nque le soleil fera mûrir dans la saison de son plus grand rayon-\nnement...\n    L ' h o m m e est un animal qui veut se rendre raison des choses.\nL a raison positive de T a i n e et la raison sentimentale de Ruskin\nsont, l'une et l'autre, assez séduisantes pour qu'elles aient fait\nfortune, tour à tour, ou même, ensemble. Cependant, si on tente\nd'en vérifier la valeur sur les époques où s'est, pour ainsi dire,\nlocalisée l'admiration de ces grands écrivains, le moyen âge\nflorentin et vénitien, pour Ruskin; pour T a i n e , la Renaissance\nclassique, on ne découvre pas, d'un côté, la pureté des mœurs\npubliques et de la ferveur chrétienne qui aurait trouvé son\nréfléchissement naturel dans l'œuvre suave d t s Primitifs; on ne\ndécouvre pas de l'autre — en Italie, tout au moins, théâtre de\ncette Renaissance — l'exaltation énergique et u n a n i m e des âmes,\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                      POUSSIERES DU CHEMIN                         139\n\n\nle vouloir conscient et superbe qui se seraient manifestés dans\nl'art des Raphaël et des Michel-Ange. Ce que l'on découvre,\nc'est, au temps des Primitifs, les factions, les violences et le\nsang; c'est, au temps des Renaissants, l'avilissement des carac-\ntères et des volontés, c'est, dans la désorganisation des répu-\nbliques et des communes, quelques hommes de proie, quelques\nhyènes comme César Borgia, entreprenants contre les faibles,\nplus habiles à la trahison et à la perfidie qu'au combat, anéantis\nà la première adversité...\n    Si on veut y songer, on finira par penser, à l'encontre de la\nthèse de T a i n e et de Ruskin, que l'art étant toujours l'expression\nd'un idéal, il fait apparaître d'autant plus de douceur ou d'éner-\ngie, que la douceur ou l'énergie sont moindres dans la vie. L e\nFlorentin ou le Siennois du XIVe siècle, dans son existence de\nperpétuel qui-vive, âpre au gain, au travail, à la bataille, tou-\njours agissant et armé pour lui-même, pour son parti, pour la\ngrandeur ou la défense de la cité; ce citoyen si, parfois, il rêvait,\ns'il priait parfois, évoquait dans son esprit — eu aimait à ren-\ncontrer dans les créations des artistes qui ornaient les églises —\ndes images de paix, de joie, de gràce accueillante, propres à le\ntirer un instant de la farouche réalité de luttes et de compétitions\nau milieu de laquelle il allait. L e Florentin ou le Siennois du\nXVIe siècle, lui, h a b i t a n t humilié d'une ville qui avait perdu la\nliberté pour avoir laissé amoindrir sa fierté et péricliter sa force,\nse complaisait à découvrir dans les ouvrages de ses artistes,\ncette virtù, cet orgueil viril de la pensée et de l'âme, dont il ne\nrencontrait plus traces dans la vie assujettie de sa patrie. I1\npouvait se faire illusion, croire que cette virilité, puisqu'elle\nsurvivait dans l'art, n'était qu'endormie dans la vie... E n d o r m i e\ncomme la figure de la Nuit, pleine à la fois de puissance et\nd'anéantissement, du tombeau de Julien de Médicis — cette\nfigure à laquelle son auteur, Michel-Ange, faisait dire, en des\nvers célèbres : « Parle bas (ô visiteur), ne me réveille p a s . . . 11\nm'est doux de dormir et, plus encore, d'être de pierre tant que\ndurent la honte et l'oppression... »\n\n              Grato m'è 'l sonna c più l'esser di sasso,\n              Maître che 'l danno e la vergogna dura...\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "140                         DURENDAL\n\n\n   « Il n'y a pas d'exemple d'une belle sculpture qui ait été\nproduite par un peuple faible, apathique, en décadence. » A la\ntournure péremptoire de cet aphorisme, on aura reconnu la\nparole de Ruskin. Il n'était point de sa coutume, en effet, de\nproposer ses opinions ou de les énoncer timidement, dans une\nforme dubitative. Ses idées, étant issues de l'intuition plutôt\nque de l'expérience et du raisonnement, prenaient à ses yeux\nquelque chose de sacré et de providentiel. Il les affirmait ex\ncathedra, sans ambages, comme des prophéties ou des dogmes,\nparfaitement indifférent aux démentis qui pouvaient leur venir\nde l'histoire ou de la réalité. Mais, c'est la force et le charme\nde Ruskin qu'il soit devant nous, moins comme un guide sûr,\npropre à nous donner des explications exactes et des notions\nclaires, que comme une puissance d'exaltation et d'enthou-\nsiasme qui ouvre sans cesse des voies inattendues où elle nous\nattire et nous entraîne.\n   Il établissait donc une corrélation étroite entre la grandeur\nde l'art, chez un peuple et à un moment quelconques, et la\nmoralité et l'énergie du milieu. A vrai dire, cette loi ne se\nvérifie pas souvent, à moins de faire abstraction des faits ou de\nconsidérer l'art lui-même, dans sa teneur et les caractéristiques\nqu'il laisse apparaître, comme une preuve suffisante de l'exis-\ntence des vertus supposées nécessaires à son éclosion!\n   E n tout cas, si on peut, j u s q u ' à un certain point, admettre\navec Ruskin la candeur relative de Venise, sous le règne de ce\ndoge Dandolo, qui d u p a si apertement les croisés; l'énergie et\nmême la moralité de la Florence du XIVe siècle, dont D a n t e —\nmais il était juge et partie — les chroniqueurs et les conteurs\nnous ont fait des portraits fort éloignés de la physionomie que\nlui prête le grand essayiste anglais; si l'on peut consentir, en un\nmot, que le principe de Ruskin trouve un semblant de preuve\npour l'Italie dans les siècles antérieurs au XVe, il serait fort\ndifficile d'en admettre, sans paradoxe, la vérité en ce qui touche\nce dernier.\n   Pourtant, avec la première moitié du XVIe sièle, c'est la\npériode la plus abondante en chefs-d'œuvre de l'art italien. Sous\nl'impulsion du réalisme, toutes les forces d'initiative et d'in-\nvention, contraintes auparavant dans les formules giottesques\nou gothiques, se délivrent, au début du quattrocento. Des maîtres\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                      POUSSIÈRES DU CHEMIN                           141\n\n\n\nsurgissent qui, s'inspirant de la vie, vont remplir la P é n i n s u l e\nde l'éclat de leur renommée et de leurs ouvrages. P o u r ne\nparler que de la sculpture, ce sont, à Florence, Lorenzo\nGhiberti, Donatello, L u c a della Robbia; à Sienne, Jacopo della\nQuerci... Les deux vieilles républiques, où laliberté avait connu\ndes jours si héroïques et des luttes si sanglantes, allaient\npourtant toutes deux à leur décadence, alors. Sienne affaiblie,\nréduite, se débattait dans l'impuissance de ses dissensions\nintestines qui devaient, finalement, la vouer à la domination\ndes Médicis. Florence, en a t t e n d a n t les mêmes Médicis, la\ntyrannie dissimulée de Cosme et du Magnifique L a u r e n t ,\ns'abdique elle-même entre les mains de quelques hommes\nsubordonnés aux Albizzi. Elle étend son hégémonie au dehors,\nachète Arezzo, s'empare enfin de Pise, acquiert Livourne,\nMontepulciano, Cortone, tente de mettre la main sur Lucques,\nmais, à l'intérieur, elle ne s'appartient déjà plus.\n    Les Prieurs de la Seigneurie, entourés des plus grands\nhonneurs, sont toujours à la tête du gouvernement, au sommet\nde la p y r a m i d e des autorités et des conseils élus ou choisis au\nmoyen de scrutins embarrassés de mille formalités et procédures\nde défiance. C'est toute une hiérachie compliquée de dignitaires\net d'assemblées, chargés de se contrôler et de se surveiller\nmutuellement : il y a les Dix de la Paix et les Dix de la Guerre ;\nil y a les douze Buonuomini, élus pour trois mois; les Gonfa-\nloniers, chefs de quartiers, élus pour quatre m o i s ; il y a les\nRichiesti, les requis, que l'on appelait à délibérer sur certaines\naffaires; le Conseil du P e u p l e , avec ses deux cent cinquante,\nle Conseil de la c o m m u n e , avec ses deux cents m e m b r e s . . .\nPuis encore, le Capitaine du parti guelfe, institué jadis pour la\ndestruction du parti gibelin et qui, les Gibelins n'étant plus\nqu'un souvenir, agit à présent contre les adversaires de la\nfaction d o m i n a n t e ; les H u i t de la Garde, chargés de la police,\npolitique surtout; les Dix de la L i b e r t é , auxquels il appartenait\nde défendre les citoyens contre l'oppression et de veiller à\n l'exécution des lois; les Dix de la Marchandise, placés à côté\ndes Arts majeurs et mineurs, avec toute leur vaste et complexe\n organisation, pour sauvegarder les intérêts de l'industrie et du\n travail. Mais, toute cette belle mécanique aves ses rouages\n délicats et ses subtils engrenages, calculés pour régler la vie\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": "142                            DURENDAL\n\n\npolitique et commerciale de la cité et donner à chacun sa part\nproportionnelle d'autorité, n'était plus qu'un simulacre, une\nmagnifique et curieuse horloge dont le mouvement, d a n s sa\nmarche solennelle, ne commandait plus les aiguilles du cadran,\ntournait dans le vide, par h a b i t u d e . . . L a décision et Je comman-\ndement étaient concentrés entre les mains de quelques hommes:\nles Albizzi, chefs de l'oligarchie que les Médicis, a p p u y é s sur\nle populaire, supplantèrent un peu plus t a r d .\n   L a République existe encore, au moins nominalement, jus-\nqu'au XVIe siècle, mais l'âme républicaine, hautaine et vigou-\nreuse, avide de la splendeur et de la suprématie de la cité,\ns'est émasculée, obscurcie, maintenant que les libres vouloirs\ndes citoyens sont soumis au vouloir arbitraire d'un seul, uni-\nquement préoccupé de son propre intérêt et de celui des siens.\nLes émulations, les enthousiasmes et, aussi, les fureurs de la\nliberté se sont assoupis. Il n'y a plus réellement de partis, ni\nGuelfes, ni Gibelins, ni Noirs, ni Blancs, mais des clients, des\naffidés des Albizzi ou des Médicis, qui a t t e n d e n t de leurs\npatrons, ou la sportule ou les honneurs.\n   E t cela à l'aurore d'un siècle illustre dans la b e a u t é !\n   On pourrait soutenir, contre l'opinion de Ruskin, que\nl'heure du plus vif éclat artistique d'une nation coïncide fré-\nq u e m m e n t avec celle où commencent à se multiplier les signes\nprécurseurs de son amoindrissement politique. L a vitalité du\ncorps social, absorbée presque en totalité, d'abord, par les\nexigences primordiales du travail, de la défense et de la con-\nquête, se disperse; la fortune est venue et, avec elle, le loisir,\nle nonchaloir; les mœurs simples et strictes se sont adoucies\nà la fois et corrompues; les intelligences plus subtiles s'asso-\ncient à des âmes moins entières et moins graves. Ainsi, à des\ndegrés divers, de Bruges, de Venise, de Sienne, ainsi de Flo-\nrence, atteinte, au moment où elle voyait naître les plus glo-\nrieux de ses artistes, dans les sources de sa vigueur. Sous\nl'action de tous les facteurs matériels et moraux, prospérité et\nrichesse sans cesse accrus, culture, progrès et raffinements de\nla pensée, les grands sentiments unanimes, les volontés persé-\nvérantes qui avaient fait Florence, allaient, en effet, se désa-\ngrégeant à l'aube du XVe siècle. L'art florentin grandit alors\ndans la cité diminuée. Mais, cet art n'était pas formé seulement\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                         143\n\n\ndû présent : tout le passé de la République, agité, plein de\ngloire, de douleurs, de combats, d'injustices; sa vie politique\nde la passion de laquelle tous les citoyens participaient; sa vie\ncommerciale remplie de hardies aventures et de trafics heureux;\nsa vie esthétique conduite par des guides comme Giotto,\nAndrea P i s a n o , l'Orcagna et vingt autres; sa vie poétique dont\nDante, P é t r a r q u e et Boccace avaient ouvert les voies; tous ces\néléments ont contribué à préparer l'avènement, au milieu des\ndésuétudes de la liberté et des mœurs anciennes, de cette géné-\nration incomparable, de ces artistes excités et stimulés constam-\nment par la nécessité de se produire devant le public le plus\ncultivé du t e m p s , le plus capable d'admiration et, en m ê m e\ntemps, de critique.\n   L'art nous apparaît de la sorte comme un fruit qui n'achè-\nverait de mûrir qu'à la condition de la mort de l'arbre dont la\nsève l'a engendré et nourri. Il s'affirme, fréquemment, ainsi que\nl'aboutissement d'une ère d'effort, de luttes et d'initiative, dont\nil marque à la fois le couronnement et la déchéance. Ses\nracines plongent et s'alimentent aux origines vigoureuses et\ningénues de la race parmi laquelle il a surgi. Il s'épanouit dans\ntoute sa robustesse et son éclat en un milieu duquel les puis-\nsances profondes qu'il extériorise ont presque disparu.\n\n                                  *\n\n\n  Dans tous les temps, sous toutes les latitudes, partout où les\nhommes, las d'errer, se sont agglomérés et fixés en des\ndemeures stables, afin de trouver dans la possession héréditaire\ndu territoire natal, et dans la perpétuité de la divinité et de la\nrace, la pérennité refusée aux individus, des artistes ont apparu\nqui ont retracé, inconsciemment ou de propos délibéré, l'image\ndu monde où ils vivaient. Ils sculptent, ils chantent ou ils pei-\ngnent, mais quel que soit le mode d'expression de leur pensée\nou de leur vision, celles-ci sont issues de la réalité et nourries\nd'elle. Réalité supérieure, si l'on veut, car l'artiste étant, par\ndéfinition, celui qui de la confusion des phénomènes sait\nextraire ce qui s'y trouve de vraiment significatif, son esprit,\npar le jeu instinctif de ses facultés, choisit, discerne et, si\nattaché qu'il soit au réalisme le plus absolu, son modèle, puis-\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": "144                          DURENDAL\n\n\n\nqu'il l'a choisi, distingué dans la masse des autres, est déjà, à\ncertains égards, un symbole, un t y p e .\n    L a civilisation d'un peuple prend ainsi, à nos yeux, une\nexpression subite et totale dans les différentes phases de son\nart. C h a q u e œuvre importante quintessencie le génie de cette\ncollectivité évanouie, reflète un stade de l'évolution de celle-ci,\nd a n s l'apparence complexe qu'elle tenait du passé, des gloires\nou des vicissitudes de son destin, de la prospérité ou du déclin\nde son commerce ou de ses armes, des acquisitions de son savoir\nou des élans de sa foi.\n   Chaque œuvre dans la carrière d'un artiste est un signe de son\névolution individuelle — de même, chaque école artistique dans\nla vie d'une nation. E t , lorsque les membres de cette dernière\nauront disparu j u s q u ' a u dernier et que, de ses ambitions, de ses\ncombats, de ses souffrances, il ne restera plus que la renommée,\nles œuvres retrouvées ou conservées de ses maîtres suffiront à\nelles seules pour renseigner l'avenir sur la façon dont ces\nhommes vivaient, aimaient et priaient... Car tout art a d'abord\nété prière — prière par le temple qu'il érigeait, par l'image du\ndieu comme par celle du fidèle ou du suppliant qu'il dressait :\nle P h a r a o n agenouillé, présentant ses hommages à Ammon ou\nà H o r u s , des bas-reliefs égyptiens; les délicieuses Athéniennes\nchargées d'offrandes de la primitive Acropole; les figures orantes\ndes catacombes...\n    L'art est comme une création de la mort et de l'au-delà : il\nest né pour le tombeau et il a grandi autour du temple. Ce n'est\nqu'ensuite, par degrés, qu'il s'est proposé d'autres tâches, que\nses travaux ont cessé d'être exclusivement liturgiques, votifs ou\nfunéraires. L e jour vint qu'il se détacha de la divinité pour\nregarder aussi la créature, de la m ê m e manière, à peu près, que\nla comédie ou la farce se séparèrent des fêtes dionysiaques ou\ndes mystères sacrés du moyen âge. L ' a r t se détache du dieu.\nP l u s tard, l'artiste se détache, en quelque sorte, de l'œuvre...\nIl se confondait, a n o n y m e , dans l'école, coopérant au sein de\ncelle-ci à la célébration rituelle des dieux, des héros et des morts.\nL ' h e u r e arrive, bientôt, où il cherche à affirmer sa propre\npersonnalité, soit en signant son ouvrage, soit, mieux encore,\nen s'efforçant de lui donner un attrait nouveau et inattendu, de\ndélaisser, par conséquent, l'interprétation collective et consacrée\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                        145\n\n\npour atteindre l'expression particulière et originale, le détail\ntypique et observé de la vie. Et, sans doute, l'évolution du\nsimple au compliqué, du sobre au surabondant, de la force\nvirile à l'élégance mièvre à laquelle l'art grec, l'art roman, l'art\nogival, furent assujettis, correspond-elle, en partie, à l'impulsion\nfomentée chez chaque artiste par le désir d'inscrire son nom\ndans la tradition, de greffer sa pensée surcelle de ses devanciers.\nTellement q u ' à force de transformations progressives, de sur-\ncharges et de raffinements, l'art ne conserve rien d'intact de sa\ngrandeur organique initiale.\n   Mais, la m u l t i t u d e des œuvres nous deviendrait fastidieuse\net lasserait, à la longue, notre curiosité, si elles n'étaient que\nles illustrations graphiques ou plastiques des actions et des\ndésirs monotones des hommes, si leur auteur, connu ou inconnu,\nne s'était, pour ainsi dire, ajouté lui-même à l'ouvrage conçu et\nfaçonné par lui, pour nous donner à connaître l'intimité de sa pen-\nsée et de son â m e et, par son intermédiaire, celle de la société\nà laquelle il appartenait. Il a passé avec les choses même qui\nl'ont inspiré et ému, mais son émotion, préservée avec l'œuvre\noù elle est enclose, a conservé toutes ses puissances originelles\nde persuasion et de r a y o n n e m e n t . De cet artiste à nous, la\ntradition de la vie se continue. Car, si actifs que nous soyions,\nou si étourdis, l'agitation du présent ne suffit point à nous\ndissimuler que nous sommes transitoires. Nos jours ont trop de\nsilences et trop de lacunes par où le pressentiment du néant\ns'insinue dans nos cœurs et les trouble. Et, à l'instar des\nEgyptiens, qui, anxieux de garder d a n s la mort un point\nd'appui sensible à la survie de leur âme, meublaient leur tombe\nde simulacres d'eux-mêmes et de tout ce qu'ils avaient possédé\net aimé sur la terre, nous tentons, en multipliant autour de\nnous les signes de la permanence relative de l'humanité, de\nfortifier cette vie qui, chaque jour, se retire un peu davantage\nde nous...\n   Ils n'auront pas été en vain ceux, innombrables, qui nous\nont précédé. L e u r s faits et leurs actions, pour lointains et\noubliés qu'ils soient, continuent à porter leurs conséquences\ndans le m o n d e actuel et, au travers la succession infinie des\nsiècles, nous nous sentons solidaires, par le moyen de l'art, de\nl'Assyrien qui a taillé, pour le féroce et sardonique Assur-Bani-\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": " 146                          DURENDAL\n\n\n  pal, les bas-reliefs du palais de N i n i v e ; de l'artisan égyptien\n qui traçait, sur les surfaces du temple d'Abydos, les effigies\n solennelles et vivantes du P h a r a o n Séti I er , comme du sculpteur\n athénien dont l'industrie faisait jaillir du marbre pentélique la\n radieuse image de la sage et victorieuse Athena...\n    L'histoire et les écrits ne nous présentent, en général, qu'un\n aspect fragmentaire ou successif des choses et s'adressent,\n d'ailleurs, plutôt à nos facultés de raisonnement et de déduction.\n Les récits et les renseignements qu'ils contiennent sont les\n traits épars d'une physionomie qu'il faut rétablir, conjectu-\n ralement. L'œuvre d'art, au contraire, élaborée dans la demi-\n inconscience de l'inspiration, en un esprit particulièrement\n accessible aux influences les plus imperceptibles de l'ambiance,\nsignifie non seulement par sa forme, son style, sa structure,\nmais par mille \"éléments indéfinissables et subtils qui, agissant\nsur le spectateur par la voie du sentiment et de la sensation,\nparachèvent et invétèrent son impression.\n   Ainsi, l'art nous rend sensibles et sympathiques les rêves et les\ncroyances de toutes les époques, des hommes qui naquirent sur\nles rives du Gange ou du Brahmapoutre, comme de ceux qui\nafifrmèrent leur maîtrise dans les travaux exquis et grandioses\ndes contructeurs de cathédrales, des enlumineurs et des sculp-\nteurs du moyen âge. L a poussière de ces passants sublimes a\nété dispersée, mélangée au sol de leur patrie, mais le travail de\nleurs mains subsiste et, avec lui, l'expression la plus complète\net la plus profonde de l'idéal spirituel de leur t e m p s . E t ,\nlorsque quelque belle trouvaille, quelque statue exhumée\nd'entre les ruines et les décombres a récompensé le labeur des\nchercheurs, ne doit-il pas sembler à ces explorateurs des civili-\nsations disparues que l'artiste, dégagé de l'oubli en même\ntemps que son œuvre, se soit dressé tout à coup devant eux et\nleur présente cette œuvre, dans un geste religieux d'offrande à\nla postérité?...\n\n\n\n   Et il arrive qu'aux yeux de cette postérité l'œuvre prenne\ndes significations que l'ouvrier n'avait pas prévues... Michel-\nAnge pense au-dessus de son temps. Il tient en mépris la sen-\nsualité de l'époque. Et il semble, cependant, que son idéal\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                     POUSSIÈRES DU CHEMIN                         147\n\n\nspiritualiste si hautain ait employé pour s'exprimer les formes\nles plus propres à exalter les principes de cette sensualité.\nDe sorte que l'œuvre est souvent devant nous comme une\nmanifestation éclatante des tendances mêmes que l'auteur\nréprouvait. Quel sentiment peut laisser en nous, par exemple,\nla contemplation du Jugement dernier de la Sixtine?... Ecrou-\nlement de figures athlétiques et musculeuses qui paraissent\nopprimées par une vie matérielle trop impérieuse, géants qui\nsont comme les victimes de l'outrance de leur propre force...\nCette apothéose de la force et de la violence ne réfléchit-elle pas,\ndans ses excès comme dans ses insuffisances — excès de maté-\nrialité, insuffisance d'âme — le déséquilibre moral et intel-\nlectuel de la société pensante, de plus d'appétits que d'aspi-\nrations, du siècle?\n   Les acteurs de cette scène frénétique semblent gonflés d a n s\nleur colossale stature et leur nudité d'on ne sait quelle arro-\ngance animale. T o u t e la sagesse antique a été versée tout d'un\ncoup dans des têtes trop jeunes, et elle y a fait effervescence et\ntumulte, elle y a fait rumeur d'espoirs illimités, nés de la\nrésurrection d'un monde chimérique où tout était beauté,\nhéroïsme et, surtout, libre plaisir; d'un m o n d e illusoire, surgi\ndes mirages du passé, et à l'image duquel la société, affranchie\ndes ligatures du dogme, allait se reconstruire. L ' h o m m e cambre\norgueilleusement le torse, envahi par la conscience d'une sorte\nde dignité nouvelle, toute physique. Il se grise de lui-même, et\nde la vie enivrante dont les perspectives de joie et de volupté\nviennent de lui être découvertes...\n   Seconde et prodigieuse révélation! Dieu, naguère, s'était fait\nhomme. A présent et de nouveau, l'homme allait se faire dieu!\nOn se figurait assister aux d é b u t s d'une ère éblouissante de\nscience, de philosophie et d'art; sortir des ténèbres pour com-\n mencer à jouir, sans superstitieux scrupules, des biens de la\nterre, des plus savoureux de ses fruits offerts à toutes les mains\n brûlantes de convoitise... On aurait dit que l'homme et la\n nature venaient de naître l'un à l'autre, le surhomme de la\njoie au monde inconnu et divin de la m a t i è r e ! . . .\n                                               ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": "   Méditations sur la beauté du monde\n                                    (Suite) (1)\n\n\n\n\n                          DEUXIÈME PARTIE\n\n                                   Le Christ\n                                      XXIV\n\n              LA T R I S T E S S E DES C H O S E S\n\n                                 « A sexto nutem hora, tenebrae factae sunt super\n                               universam terrain usque ad horam nonam... El terra\n                               mola est, et petrue seissae sunt. »\n                                                   (Saint Mathieu, XXVII, 45-51 )\n          Combien il était juste, ô Dieu, que le soleil\n          S'éteignit, quand la croix, sur le mont du Calvaire\n          E t sous ses rayons d'or, vous dressa tout vermeil !\n          Combien nous approuvons que son grand œil sévère\n          Ait refusé de voir votre gibet sanglant,\n          Où des clous meurtrissaient, d'une blessure énorme,\n          Vos pieds, mouvants soutiens de votre auguste forme\n          Qu'auréolait, les soirs d'été, son orbe lent!\n          E t qu'il ait refusé d'éclairer vos mains pleines\n          De sang, vos douces mains augustes de semeur\n          Qui s'étaient si souvent ouvertes sur les plaines\n          P o u r épancher, dans l'homme et les champs, le bonheur!\n          E t qu'il n'ait pas voulu couvrir de sa lumière\n          Vos bras emprisonnés, dont le geste si beau\n          Arrachaient autrefois sa victime au tombeau,\n          E t qui ne feront plus leur ombre coutumière\n          Sur les foules des blés ou les têtes d'enfants,\n\n\n  (i) Voiries numéros d'avril, de mai, de juin, d'août, de septembre, d'octobre et\nde novembre.\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "      MÉDITATIONS       SUR   LA B E A U T É   DU   MON       DE   149\n\n\n\n E t ni n'imposeront leurs charmes triomphants\n Aux flots miraculeux du lac de Galilée!\n\nE t nous aimons aussi que la T e r r e affolée,\nDont le vieux cœur déjà s'angoissait sous les coups\nDes barbares marteaux qui forçaient les g r a n d s clous\nA s'ouvrir en vos chairs une sanglante voie,\nAit tremblé quand passa sur elle le soupir\nInouï de son Dieu qui venait de mourir!\nN'aviez-vous pas été son orgueil et sa joie?\nSi petite parmi l'immensité des cieux,\nNe l'aviez-vous donc pas cependant préférée\nA Sirius énorme ou Wéga radieux,\nPour porter et n o u r r i r votre forme sacrée !\nE t quel bonheur avait le sentier infini\nD'étendre sous vos pas si beaux sa douceur blanche,\nL'arbre de vous couvrir de sa plus large branche\nE t le sol de porter votre corps endormi !\nE t combien nous aimons que le rocher stérile,\nDont le sol ne nourrit jamais de végétal,\nSe brisât de douleur quand, sur son piédestal,\nComme s'il fût sorti de sa pierre fertile,\nSe dressa le gibier affreux, le gibet lourd\nDu fruit de votre corps mûr et pourpre d'amour!\n\n\n\n                            XXV\n\n\n               LE P R I N T E M P S\n\nVous avez désiré pour sortir du tombeau\nOù votre corps voulut, de même qu'une graine,\nDescendre se mêler à la T e r r e sereine,\nL a pureté de l'aube et du printemps nouveau.\nE t vous êtes sorti de la tombe à l'aurore :\nAux i n s t a n t s les plus p u r s du jour où, nul encore\nN'ayant souillé le monde innocent d'un péché,\nLe Seigneur nous sourit dans le soleil penché,\nDu sourire limpide et si doux de l'aurore!\nE t vous êtes monté de la tombe, au printemps,\nP o u r être accompagné, dans votre délivrance\nDu sépulcre rempli de froid et d'ombre immense,\nP a r l'essor des blés verts et des bois éclatants.\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "150                          DURENDAL\n\n\n\n      Car les blés fraternels, imitant votre exemple,\n      Se bâtaient d'élancer, hors du sol ténébreux,\n      L a fragile minceur de leur chaumes heureux\n      Qui, courbés sous le vent comme une foule au temple,\n      S'inclinaient, devnnt vous, au long des routes d'or.\n      E t les arbres levaient, sous vos yeux, les merveilles\n      De leurs vivantes fleurs écloses d'un bois mort\n      E t partout, ô divin délivré de la mort,\n      Vous tendaient les bouquets de leurs blanches corbeilles !\n\n\n\n                                XXVI\n\n\n\n                 LE TEMPS PASCAL\n\n      Puis, ayant, pour toujours, revêtu la beauté\n      Du corps pur que la mort, souveraine ouvrière,\n      Vous avait, dans la nuit de la tombe, sculpté,\n      Quarante jours encor, sous notre humble lumière,\n      Vous errâtes parmi la plaine et les vallons,\n      Ou sur les bords du lac aimé de Galilée.\n      Vous errâtes et votre existence voilée\n      E u t pour décor la gloire immense des sillons.\n      C'était aux mois d'avril et de mai, quand la T e r r e ,\n      Recouverte déjà de sa richesse entière,\n      Conserve cependant encor son charme frais;\n      Quand déjà les prés sont de petites forêts\n      E t que les blés, divins désormais, dont la graine\n      Miraculeusement n o u r r i r a l'âme humaine,\n      Quand les blés déjà hauts ont parfois sous le vent\n      Des gestes gracieux et candides d'enfant!\n      Temps pascal, innocence exquise de l'espace\n      Que baigne une clarté liliale, beau temps\n      Où la T e r r e avec soin garde l'état de grâce\n      P a r c e que, tout à coup, aux rives des étangs\n      Ou le long des chemins de blé, peut apparaître\n      La stature émouvante et sereine du Maître !\n      Temps unique, de charme intégral, où le sol\n      Conserve encore entier son vêtement champêtre!\n      Car votre corps, ô Christ, voulut prendre son vol,\n      Sur le mont, et quitter, pour la gloire céleste,\n      Le pays que souvent son regard embrassa,\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                               l5l\n\n\nAvant que l'homme, au bord des prés, ne commençât,\nSingeant avec sa faulx la mort au sombre geste.\nDe coucher à ses pieds cruels les foins penchants\nE t de tracer d'affreux vides noirs dans les c h a m p s !\n\n\n\n                        XXVII\n\n                   LE JARDIN\n                     « Marin (Magdalena) stabat ad monumentum foris\n                   plorans...el... quum.. conversa est retrorsum, vidit\n                   Jesum stantem, et non sciebat quia Jesus est... Exis-\n                   timans quin Jiortulanus esset, dicit ci : Domine, si tu\n                   sustulisli eum dicito mihi, ubi posuisti cum, et ego\n                   eum tollam. Dicit ei Jésus : Maria! Conversa illa\n                   dicit ei Rabboni. »    (Saint Jean, XX, II, 14-15.)\nOh! souvent, en esprit, vos servantes, plus tard,\nMême aux siècles affreux d'ignorance et de crimes\nOù, jusqu'en leurs moutiers paisibles, le soudard\nIra chercher parfois de tremblantes victimes,\nQue de fois, en esprit, aux heures de repos,\nVos mystiques verront, ô J é s u s , cet enclos\nOù Magdeleine en pleurs vint, sans vous reconnaître,\nVous deiaaader vous-même à vous-même, ô doux Maître!\nElles verront souvent le jardin familier\nOù celle que l'amour divin avait conquise,\nA son nom prononcé par votre voix exquise,\nVous reconnut enfin dans l'humble j a r d i n i e r !\n\nCe jardin sans souillure et fait de bonne t e r r e\nSera pareil au doux jardin du monastère :\nIl sera protégé par la hauteur des m u r s ;\nIl aura des sentiers étroits de sables purs,\nHordes de buis égaux, et moelleux aux sandales;\nE t les buis marqueront d'un lucide contour\nLes espaces carrés ou les dessins ovales\nOù croîtront le lis chaste ou la rose d'amour.\nE t les lis virginaux et les roses ferventes,\nP a r l'éclat ou l'ardeur, rediront, tour à tour,\nLe cœur vierge et brûlant de vos humbles servantes!\nE t vous, ô Christ, tenant la bêche ou l'arrosoir,\nSerez le jardinier de ces enclos mystiques\nQui, plus riches d'encens qu'un pesant encensoir.\nParfumeront d'amour les durs siècles gothiques!\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "                      XXVIII\n\n\n                    EMMAUS\n\n                     « Qui manducat huur panem vivet in oeternum. »\n                                             (Saint Jean, VI, 59.)\nEt l'on vous reverra souvent, ô Voyageur,\nQui veniez de sortir de la tombe étouffante,\nGlorieux et pareil à la fleur triomphante\nQui sur l'arbre au printemps étale sa blancheur,\nOn vous verra souvent dans votre grâce neuve,\nConquise pour toujours maintenant par l'épreuve\nDe la mort, dur artiste au terrible ébauchoir,\nCheminer lentement dans la splendeur du soir!\n\nO J é s u s , sentiez-vous la tristesse de l'heure,\nL'émoi que les humains éprouvent quand le jour,\nPeu à peu, se r e t i r e et s'en va, sans retour,\nLaissant l'ombre gagner votre âme qui demeure\nPlus pauvre d'un jour mort qui ne reviendra plus!\nSentiez-vous nos douleurs dans le soir qui recule\nLorsque vous enflammiez vos compagnons émus\nSur la route où croissait le froid du crépuscule?\nVous aviez reconquis la calme éternité\nQue ne mesure plus le temps inexorable,\nMais ne deviez-vous pas bientôt fuir la beauté\nDe ce monde où parut votre grâce adorable,\nE t ne deviez-vous pas être triste de voir\nVenir, inévitable et prompt, le dernier soir\nOù vous déserteriez la T e r r e douloureuse\nP o u r qui vous aviez pu souffrir jusqu'à la mort?\n\n\nQuant à nous, ô J é s u s , dont cette T e r r e creuse\nDe tombes doit réduire en poussière le corps,\nC'est avec plus d'effroi, chaque jour, que notre âme\nVoit le soleil mourir sur les monts qu'il enflamme!\nOh! puisque tout s'écoule et s'en va, sous le ciel,\nPuisque tout disparaît dans le commun mystère,\nL'abandonnerez-vous, vous aussi, notre T e r r e ,\nVous le seul Invincible et le seul Eternel,\nE t vous seul qui pouvez nous dire sur la route\nLes mots dont n o t r e cœur s'échauffera toujours,\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "    MÉDITATIONS SUR LA BEAUTÉ DU MONDE                           153\n\n\nTandis que la lumière au dehors m o u r r a toute!\nOh! restez avec nous dans la fuite des jours\nE t qu'au bout de nos pas s'ouvre l'Hôtellerie\nOù nous puissions revoir votre divine main\nDiviser et poser sur nos lèvres le pain\nP a r qui nous obtiendrons l'éternelle P a t r i e !\n\n\n\n                          XXIX\n\n\n        L E LAC DE T I B É R I A D E\n\n                      « Repleti sumus mane misericordia tua »\n                                                  (Ps. LXXXIX, 14.)\nP o u r obtenir de P i e r r e , ô Christ, les cris d'amour\nQui devront effacer son reniement multiple,\nP o u r troubler, jusqu'au fond du cœur, votre disciple\nE t regagner son âme ardente, sans retour,\nVous vîntes près du lac aimé de Galilée.\nVos apôtres en vain y pêchèrent la nuit,\nMais à l'heure où le jour, c h a s s a n t l'ombre qui fuit,\nS'avançait sur les flots comme une chose ailée,\nIls vous virent, sans vous reconnaître, ô J é s u s ,\nDans le rayonnement du matin encor vague;\nP u i s , ayant écouté vos conseils, et l'afflux\nDes plus amples poissons que couvrissent ces vagues\nE t a n t venu remplir leurs filets lourds, saint J e a n\nVous reconnut de suite au bord du lac d'argent,\nE t P i e r r e descendit de la barque sur l'onde\nP o u r accourir plus tôt baiser votre main blonde!\n\nE t tous, après la nuit de labeur, ayant faim.\nT r o u v è r e n t sur la rive, où montait la fumée,\nDes poissons qui cuisaient sur la flamme et du pain;\nE t de ces choses-là l'aube était parfumée.\n\nPuis, après le repas symbolique, parlant\nA P i e r r e qui, trois fois, assis près d'une flamme,\nEt quand la voix du coq chantait le jour levant,\nVous avait renié pour la peur d'une femme,\nVous lui dites, troublant jusqu'au fond sa pauvre âme,\nP r è s d'un foyer aussi et devant cet azur :\nO P i e r r e , m'aimes-tu plus que les autres même?\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "                          DURENDAL\n\n\n\nO P i e r r e , m'aimes-tu sans limite? Est-il sûr,\nSimon, fils de J o n a s , est-il sûr que tu m'aimes?\nE t tandis que l'apôtre, éperdu, s'attristait\nD'avoir dorénavant à douter, ô doux Maître,\nDe l'amour qui brûlait néanmoins tout son être,\nLa cendre des charbons, peu à peu, s'effritait\nE t s'effaçait parmi la poussière des choses,\nE t le jour agrandi donnait un cœur nouveau\nAux collines, aux prés, à l'air, aux vagues roses,\nEt, vous obéissant, ô Christ, le ciel si beau\nFaisait entrer dans l'âme émouvante de P i e r r e ,\nAinsi qu'il répandait sur la N a t u r e entière,\nFaisait entrer, suivant votre désir béni,\nUne immense fraîcheur de pardon infini!\n\n                             XXX\n\n              LES APPARITIONS\nVotre corps, hôte libre, ô J é s u s , de la T e r r e ,\nE t détaché des lois de l'espace et du temps,\nVoyait se soulever les voiles du mystère\nQui cachent à nos yeux, alourdis de matière,\nL'invisible univers des esprits, habitants\nDe la béatitude éternelle et parfaite!\n\nDéjà les bienheureux, autour de vous, en fête,\nCélébraient, votre cœur et vos membres percés\nEt vous pouviez p o u r t a n t venir s u r p r e n d r e encore,\nAu cénacle ou le long des routes dispersés\nOu pêchant sur la mer que vient blanchir l'aurore,\nVos disciples peureux qui vous aimaient toujours!\nVous pouviez vous mêler encore à notre monde,\nRegarder s'éclairer de lueurs les contours\nDes flots, quand le matin commençant court sur l'onde,\nE t goûter les a t t r a i t s des routes, quand le soir\nRend leur mystère encor plus puissant et plus noir!\n\nOh! devrons-nous quitter pour toujours cette T e r r e ,\nQue nous aimions, J é s u s , de cet amour austère\nQue l'on a pour les lieux qui nous ont vu souffrir,\nQuand nous aurons connu la douleur de mourir?\nOu, lorsqu'après le jour du jugement suprême\nNotre âme aura vêtu son corps ressuscité,\nPourrons-nous revenir parmi ce monde même\nP o u r y connaître encor des raisons de beauté?\n                                                           P A U L BONTÉ.\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                              (Reproduction interdite)\n\n\n   L'ANNONCIATION\n\n(CATHARINE WEEKES S. O. B.)\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": ""}, {"page_pdf": 192, "texte": "        Poétique et Plastique de l'Aile\n\n                  Pennis non liomini datis (1), chantait voilà tantôt vingt siècles\n                     le bon poète Horace : les ailes sont refusées à l'homme. I1\n                     en est tellement certain qu'il ne l'affirme pas directement,\n                     comme une chose qui vaille la peine d'être dite pour elle-\n                     même; cette constatation banale, définitivement acquise\n                     à l'humaine expérience, il la laisse tomber, dans un petit\n                     soupir dédaigneux, au bout d'une phrase.\n                        Or les plus chagrins nous accorderont que les succès\nrécents corrigent quelque peu l'assurance de ce jugement qui se promettait\nl'éternité. Les ailes, données à d'autres, l'homme a fini par les prendre. Il se\npeut que, pour s'être essavé pendant des siècles, le geste n'ait pas laissé d'être\nencore trop hàtif; il se peut que son allure de conquête frise l'outrecuidance\nou, tout au moins, que les sages, sur la réserve, aient lieu de le trouver un\npeu trop avantageux; mais il fut beau dans sa hardiesse: et puis, il s'est révélé\ntrop ferme et trop sur de soi pour ne pas s'achever, tôt ou tard, en une\nmainmise indiscutable et décisive. Du vent de son hélice, l'avion, né d'hier,\ndissipe l'adage, redit, après Horace, par les générations résignées.\n   Mais ce petit souffle, un peu tapageur, n'éteint pas le sourire détaché du\npoète. Car il pourrait faire observer, d'abord, que l'hélice n'est pas encore une\naile, tant s'en faut, et qu'il reste douteux, malgré tout, que l'aile devienne\njamais, dans la pratique, chose vraiment humaine. Mais ce serait un peu jouer\nsur les mots. Voici qui est plus net. Que le vol mécanique soit ou qu'il ne\nsoit pas pleinement réalisé, cela demeure, en somme, secondaire, puisque\nl'homme, lui, dans son fond, n'en serait pas changé : tout simplement il véhi-\nculerait d'une autre manière, dans son corps toujours le même, son âme la\nmême toujours. L'aile matérielle, accessoire factice, extérieur, éphémère ne\nsaurait faire partie de son être profond et permanent, le seul qui soit propre-\nment humain et, partant, ressortisse au penseur. L'aile n'appartient pas à\nl'homme.\n   Au contraire, depuis longtemps et pour toujours, elle appartient au poète:\nelle est à lui, comme faisant partie de son être et le promenant dans son\ndomaine. Ce monde qu'il ordonne souverainement, c'est le monde imaginaire;\nmais, tout en étant plus vaste, plus maniable, plus harmonieux et plus\n\n\n  (1) Odes, I, 3.\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "156                                     DURENDAL\n\n\n\ncharmant, il n'est pas moins humain que l'autre, l'autre qui fait si gauche-\nment valoir sa prétention exclusive à s'appeler le monde réel.\n   Le poète, comme poète, a des ailes, étant, comme l'a dit Platon, « chose\nlégère, et ailée, et sacrée ». Et Horace, un jour, crut s'apercevoir qu'il devenait\ncygne, du bout des pattes à la pointe des rémiges (1). De plus, le poète est,\nici-bas, le dispensateur du vol : il donne et il coupe les ailes et il n'est d'essor\nque par lui. N'est-ce pas lui qui, à son gré, capture ou libère les rêves des\nhommes ?\n   Eh bien, cette aile, dont il est maître, comment en a-t-il usé? Ce domaine\naérien, où il se meut à sa guise, comment l'a-t-il exploité ? En d'autres termes,\ncomment se pose et se résout le problème de l'aviation poétique ?\n   Puisque, depuis qu'il y a des hommes et qui rêvent, les hommes ont rêvé\nde voler et, n'ayant pas d'ailes, d'y suppléer par des machines, il faut\ns'attendre que les poètes, pour enchanter les hommes, leur offrent ce rêve\nréalisé. Nous aurons donc l'histoire poétique de l'aviation, c'est-à-dire des\nfables où les hommes volent sur des appareils de leur invention.\n   Voici, d'abord, le dirigeable de Lamartine. Il est, je pense, assez peu connu.\nC'est qu'on ne lit guère la Chute d'un Ange. Je n'oserais pas dire qu'on ait\ntort. Il se trouve de beaux passages dans cet étrange poème; mais les antho-\nlogies, en les isolant, épargnent aux courages moyens l'effort vertueux de\nsubir le reste. Et dans ce reste, où il y a de tout, du meilleur et du pire, il y a\naussi un dirigeable.\n   Il ne faudrait pas supposer malicieusement qu'il s'y trouve par naturelle\nassociation avec l'idée fondamentale, laquelle est celle d'une chute, comme\nl'exprime le titre. Non. Voici quel vent l'amène.\n   Cédar, l'ange déchu, l'époux de Daïdha, après des aventures tragiques, a\nsauvé de la mort sa femme et ses deux enfants et s'est enfui à travers le monde.\nUn jour, pour reconnaître le pays, il cache les deux jumeaux au sommet\nd'un arbre et s'en va en exploration. Quand il revient, il voit un aigle empor-\ntant les pauvres petits au haut d'une montagne. Il la gravit, suivi de sa femme,\net découvre un vieillard, un sage, un saint qui prie dans une caverne. Or, ce\nsage était Adonaï, qui avait, lui aussi, passé par maintes aventures dans\nBabel, où régnaient les « dieux », entourés des « géants », leurs ministres, sur\nles hommes, peuple d'esclaves. Et ce règne était la brutalité même, malgré la\npossession exclusive de toute science. Adonaï leur avait échappé par miracle\net avait emporté « le livre » où était consignée la révélation primitive : la\nvraie bible, au dire de Lamartine, et, partant, l'expression la plus authentique\nd'un panthéisme très franc et très vague.\n   Le prophète, qui savait tous les secrets, connaissait une sorte d'imprimerie\nsur feuilles de métal. Il transcrivait ainsi des passages du livre et les semait\nparmi les hommes esclaves, grâce au bec et aux ailes de l'aigle apprivoisé. Ce\nprosélytisme métallico-aérien courrouçait « les dieux » qui redoutaient la force\nlibératrice de la vérité.\n\n   (1) Odes, I I , 20. Et même il gâtait, ce jour-là, par un excès de matérialisation, son idée,\ntrès juste et très belle à condition de rester principalement une idée..\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                     POÉTIQUE        ET PLASTIQUE            DE I . ' A I L E                157\n\n\n\n  Et voilà pourquoi, comme le vieillard achevait d'initier Cédar et Daïdha,\nun dirigeable vint aborder à son aire. Il en sortit des envoyés des « dieux »\nqui s'assurèrent de sa personne et emmenèrent, par la même occasion, la\nfamille angélico-humaine dont la présence en ces lieux les surprenait fort.\n  Le poète a soin de prendre date. Il a découvert ces appareils, ces « chars »,\n\n                      Des mortels sublime invention,\n                      Dans les âges voisins de la Création.\n\n  Observons, en passant, cette ruse naïve et notons que le recul dans l'infini\ndes temps confère aux œuvres humaines un prestige qui est, à lui seul, une\npoésie. Ils le savent si bien, les poètes, qu'aucun n'y manquera.\n  Voici, maintenant, la machine lamartinienne :\n\n                 Des ailes de l'oiseau le simple (1) phénomène\n                 Avait servi d'exemple à la science humaine.\n                 A leurs flancs (2) arrondis le char était pareil ;\n                 Dans sa concavité légère, un appareil\n                 Pressait à flots cachés un mystère fluide,\n                 Plus léger que l'éther et flottant sur le vide (3) :\n                 Du vaisseau dans les airs il élevait le poids,\n                 Comme sur l'Océan se soulève le bois.\n                 Les hommes, mesurant le moteur à la masse,\n                 S'élevaient (4), s'abaissaient à leur gré dans l'espace,\n                 Dépassant la nuée ou rasant les hauteurs.\n\n  Bref, une enveloppe gonflée de gaz (mystère fluide : dont le nom ne nous est\npas livré), que l'on pouvait raréfier ou condenser (il n'est pas dit par quel\nprocédé et le gaz est improprement appelé moteur) : voilà de quoi flotter —\nsur le vide ! — monter et descendre. Delille aurait perfectionné ces péri-\nphrases. Mais cela promet, continuons.\n\n                 Et, pour frayer le ciel à ses navigateurs,\n                 Pour garder de l'écueil la barque qui chavire,\n                 Un pilote imprimait (5) sa pensée au navire.\n\n   Soit : un gouvernail de direction, celui de profondeur étant superflu par ce\nqui précède. (Le « qui chavire » signifie : qui chavirerait s'il touchait\nl'écueil : prolepse !).\n\n\n  (1) Simple ?\n  (2) Leurs flancs c'est-à-dire de l'oiseau. Accord sylleptique, c'est-à-dire négligence de style.\n  (3) Remarquer ce « flottement » sur le vide ; il est plutôt dans la pensée.\n  (4) Répétition vicieuse.\n  (5) Mauvais style.\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "158                               DURENDAL\n\n\n  Étudions plus en avant\n\n                cet art disparu que Babel vit éclore\n              Et qu'après dix mille ans le inonde cherche encore.\n\n  Voici comment le ballon avance :\n\n              D'un second appareil l'habile impulsion\n              Donnait au char voguant but et direction.\n\n   Cela n'est pas très clair : la direction est assurée par le gouvernail; le but,\ncomme tel, se trouve dans la pensée du pilote, laquelle, ainsi qu'il a été dit,\nest imprimée au navire. Il n'y a que le mot « impulsion » qui soit exact Car,\n\n              Du milieu de la quille un mât tendait la voile,\n              Dont la soie et le lin tissaient la fine toile ;\n              Sur le bec de la proue un grand soufflet mouvant,\n              Comme un poumon qui s'enfle en aspirant le vent,\n              Engouffrait dans ses flancs un courant d'air avide,\n              Et, gonflant sur la poupe un autre soufflet vide.\n              Lui fournissait sans cesse, afin de l'exhaler.\n              L'air dont, par contre-coup, la voile allait s'enfler.\n              Ainsi, par la vertu d'un mystère suprème.\n              Un élément servait à se vaincre lui-même !\n\n   Mystère suprême ! C'est le cas de le dire ! Voilà donc l'organe principal de\nla machine : un souffleta l'arrière, pour gonfler une voile. L'idée a été reprise\ndepuis « ces âges voisins de la création ». C'est une idée poétique. Le souffle\nfait beaucoup de belles choses en poésie. En aviation aussi. Mais ceci, tout de\nmême... Et puis, pourquoi ce premier soufflet à l'avant. Pour aspirer? Il est\npossible que le voisinage de la création fit, en ces temps-là, construire ainsi\nles soufflets. En des jours moins proches des origines, c'est le même soufflet\nqui aspire et qui expire. Un schéma, en note, du soufflet double, eût éclairci\nce mystère suprême en vertu duquel l'air qui résiste est vaincu par l'air qui\npousse. Il est vrai aussi qu'il s'agit là d'un courant d'air avide : avide, sans\ndoute, des flancs du soufflet.\n\n   Il parait, d'ailleurs, que le rendement était superbe :\n\n               Et le pilote assis, la main sur le timon,\n               Voguait au souffle égal de son double poumon,\n\ndont l'un aspirait sans cesse et l'autre expirait tout le temps. Alors, comment\nle premier poumon-souffle était-il « mouvant » et comment le second soufflet-\npoumon était-il vide? Une chose que je comprends très bien, c'est\n\n               Qu'après dix mille ans, le monde cherche encore.\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "                  POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L ' A I L E                       159\n\n\n   Je me plais à constater tout de suite que Je voyage est magnifique. Il y a des\neffets de nuit et d'étoiles; des effets de soleil levant, de brumes de mer et de\nmontagne; un saisissant effet de ville éclairée et bourdonnante. Je cueille cette\ntrouvaille vraiment digne de Lamartine :\n\n              Le navire égaré sur ces flots sans rivage,\n              Sur les monts et les mers redressa son sillage,\n              Et, dirigeant sa proue aux pointes de Sina,\n              Sur la mer Asphaltite en glissant s'inclina.\n              Il entendu d'en haut battre contre ses rives\n              Les coups intermittents de ses vagues massives,\n              Sentit monter son vent dans sa voile fraîchi,\n              Au miroir de ses flots vit son vol réfléchi,\n              Et, suivant le Jourdain au rebours à sa course,\n              Avec Gad et Saphad s'éleva vers sa source.\n              Le saint fleuve déjà d'avenir bondissait\n              Et de Génésareth le lac éblouissait !\n              On eût dit que leurs eaux pressentaient sous les âges\n              Les grands pas qui devaient sacrer leurs saintes plages.\n\n   O poète ! des vers comme ceux-là, vous seul pouviez les saisir au vol, quand\nle souffle passa, le grand et large souffle poétique, impuissant à soulever votre\npauvre machine, mais capable de faire lever de votre belle âme tout le vol des\nidées harmonieuses!\n   Passons au déluge, sans nous y arrêter. Les eaux se sont retirées. Comme\nle conteur est Victor Hugo, je suis contraint de résumer. L'inventeur est\nNemrod; les matériaux, le bois de l'Arche. Le tout se peut lire dans la Fin\nde Satan.\n   Nemrod, donc,\n                                       prit sur de grands monts\n              Que battaient la nuée et l'éclair et la grêle,\n              Quatre aigles qui passaient dans l'air, et sous leur aile\n              Il mit tout ce qu'il put de la foudre et des vents.\n              Puis il écartela, hurlant, mordant, vivants,\n              Entre ses poings de fer, quatre lions libyques,\n              Et suspendit leurs chairs au bout de quatre piques.\n              Puis le géant rentra dans Suze aux larges tours\n              Et songea trente jours.\n                                        Au bout de trente jours...\n\nvous ne devineriez pas ce qu'il avait trouvé : une vraie idée de géant. Il\nprend dans sa main les aigles, sur sa nuque les lions et part pour le mont\nArarat, grand témoin.\n\n              L'Arche en voyant Nemrod trembla..\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": "160                                DURENDAL\n\n\n   Il y avait de quoi, et d'ailleurs elle était quelque peu pourrie, il faut le dire\nà sa décharge. Sans égard, Nemrod\n\n                            de ces madriers construisit une cage,\n                Chevillée en airain, carrée, à quatre pans,\n\n  (Ces quatre pans doivent être une des chevilles en question).\n\n                Et sur les trous du bois mit des peaux de serpents.\n                Et cette cage, vaste et sinistre tanière,\n                Pour toute porte avait deux trappes à charnière,\n                L'une dans le plafond, Vautre dans le plancher.\n\n                Par une corde au sol la cage était fixée.\n                Il mit aux quatre coins les quatre aigles béants.\n                Il leur noua la serre avec ses doigts géants,\n                Et les bois entendaient les durs oiseaux se plaindre.\n                Puis il lia si haut qu'ils n'y pouvaient atteindre,\n                Au-dessus de leurs fronts inondés de rayons,\n                Les piques où pendait la viande des lions.\n                Nemrod dans ce char, noir comme l'antique Erèbe\n                Mit un siège pareil à son trône de Thèbe\n                Et cent pains de maïs et cent outres de vin...\n\n  Il y entra,\n\n                Coupa la corde, et dit aux quatre aigles : Allez,\n                Et d'un bond les oiseaux effrayants s'envolèrent.\n\n  Pourquoi? Vous ne devinez pas? C'est expliqué quelques vers plus loin :\n\n                Les quatre aigles cherchaient du bec la chair sanglante.\n\n  Voilà! Il fallait y penser, dira plus tard Colomb.\n\n                Nemrod va conquérir le ciel     mystérieux.\n\n   Les deux cents' vers qui suivent sont le développement par tous les procédés\nconnus de ce thème : la cage montait, on la regardait monter, Nemrod rêvait.\nGrande richesse verbale, somptueuses métaphores, rythme conquérant; bizar-\nreries, sottises, emphatiques naïvetés. Ainsi les quatre aigles, tout à coup,\ncrient leurs noms : Alexandre, Annibal, César, Napoléon. C'étaient des\naigles militaires.\n   Et tel est le second type d'appareil volant que nous pourrions appeler :\nl'aéronef à traction animale.\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                  POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                             161\n\n\n   Le troisième en date est un peu moins antique. Il voit le jour en pleine\ncivilisation Cretoise, à la veille des âges homériques. C'est encore respectable.\nTout le monde connaît l'histoire : Dédale et son fils Icare, pour s'échapper du\nLabyrinthe où ils étaient retenus par le roi Minos, s'étaient appliqué aux\népaules des ailes faites de plumes. Et ils voguaient depuis longtemps déjà, lors-\nque le jeune Icare, grisé par le vol, voulut sans doute aller voir de près le\nsoleil. Et le voilà qui pointe droit en haut, sourd aux appels éperdus du sage\nDédale. A mesure qu'il monte, la chaleur du soleil, de plus en plus ardente,\nfond la cire qui joint les plumes de ses ailes. Chute vertigineuse. D'Icare il\nreste, comme souvenir, le nom qu'il donne à la mer qui l'engloutit. Tel est le\nconte d'Ovide en ses Métamorphoses. Le troisième système est : l'homme-\noiseau.\n   Je m'arrête. Les poètes ne sortiront guère de là. Et en tout cas, ils s'égarent.\nNotre bon sens se révolte et, décidément, nous refusons de les suivre dans\nleur effort malheureux à nous expliquer des machines volantes. Seulement, ce\nqui serait intéressant et probablement utile, ce serait de marquer avec netteté\nd'où provient exactement leur erreur.\n   Et d'abord, faut-il la chercher dans l'arbitraire de leur chronologie qui\nreporte aux plus lointaines origines la découverte du vol humain? Sans doute,\ncela est un défi à l'histoire, nous le savons du reste. Mais ce n'est pas de\nl'histoire que nous leur demandons, ce sont des histoires, chose tellement dif-\n férente qu'elle peut être tout juste le contraire — à condition que les histoires\nsoient belles.\n    Il est vrai que, si la vérité poétique, du moins à très grande distance dans\nle temps, est parfaitement conciliable avec la fausseté historique, il y a ici une\ndifficulté spéciale : notre raison proteste sourdement au nom de la vraisem-\nblance. Car nous ne pouvons abolir la conscience de l'extrême complexité du\nproblème, posé sans cesse à travers les siècles, tenté sans cesse pour n'être\njamais résolu, et dont on aurait triomphé, en se jouant, du premier coup, en\npremier lieu. Mais encore, il me semble que notre science des faits ne nous\nempêcherait pas d'ouvrir un crédit illimité aux fables les plus invraisem-\n blables si elles parvenaient à nous plaire. Quand Homère nous en conte,\n nous sommes tout oreilles.\n   Alors, la méprise tiendrait-elle à une laideur des formes de leurs machines?\n Evidemment non. L'aéronef de Lamartine est gracieuse; la cage volante de\n Hugo, pour étrange qu'elle paraisse, a je ne sais quelle beauté farouche et\n sauvage; Icare est très gentil.\n    Peut-être ont-ils tort, en nous présentant pièce par pièce les inventions de\n leur héros? Non pas, nécessairement : car si, encore une fois, j'ouvre l'Iliade\n ou l'Odyssée, j'assiste avec enchantement à la fabrication d'un sceptre, d'une\n coupe, d'un bouclier, d'un char, voire d'un lit, celui d'Ulysse, et ce m'est une\n fête de voir naître, détail par détail, l'objet façonné par le maître ouvrier.\n Lessing a même signalé, comme une habileté littéraire très heureuse, ce pro-\n cédé de montrer l'œuvre en train de se faire, de la raconter, donc, plutôt que\n de la décrire une fois achevée. Le langage étant de sa nature successif se\n prête mieux au récit qu'au tableau.\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": " 162                               DURENDAL\n\n\n\n     Mais, — nous touchons au point précis, — voyez la différence! Il n'y a dans\n  l'œuvre homérique que des objets réels ou plausibles et tout l'art du poète ne\n  va qu'à montrer, en sa beauté, le labeur de l'homme et l'objet qu'il produit.\n  Homère ne prétend pas à révéler de mystérieux et problématiques instru-\n ments, il présente des objets usuels ou, du moins, connus dans leurs formes,\n leur emploi, leur structure — mais de matière plus rare et plus noble, ou, sim-\n plement, plus parfaits et plus beaux.\n     Nos poètes, eux, s'ingénient et se travaillent à nous imposer, par le menu,\n le chimérique, l'inacceptable, l'absurde. Ils ont tort. Nous pourrions peut-\n être y croire en bloc : dès qu'ils veulent nous le démontrer en détail, ils\n mettent en conflit notre crédulité, complaisante à leur égard, et notre raison,\n à laquelle ils font appel malencontreusement.\n     Oui, voilà bien leur grande faute. Nous ne demandions pas mieux que de\n nous laisser bercer à leurs beaux contes. Ils nous tirent de cette bienveillance\n un peu passive en nous provoquant à critiquer. Ils n'ont donc pas songé\n que, l'esprit de discussion éveillé en nous, nous voilà devenus d'autres\n hommes. Ah! si l'on s'imagine qu'on va nous en faire accroire! Vous me\n voulez prouver que votre machine peut voguer en l'air? Voyons ! Vous n'avez\n qu'à vous bien tenir! Mais du premier coup d'œil je m'aperçois qu'elle n'a pas\n le sens commun, votre machine. Vous me la démontez organe par organe\n et je constate que vous gâtez votre cas à mesure que vous avancez dans votre\n prétendue démonstration. Vous moquez-vous de moi ? Vous n'en avez pas l'air,\n et c'est tant mieux pour vous. Mais c'est aussi tant pis : car, du moment que\n vous êtes sérieux, vous m'avez démontré, — mais, par exemple, la démonstra-\ntion est péremptoire, — que vous êtes d'une ignorance qui déshonorerait un\n primaire. Vous ne soupçonnez pas les notions les plus élémentaires de la\nphysique, de la mécanique.\n    Je m'avise, de plus, d'autre chose à quoi je n'aurais jamais pensé; ou plutôt\nj'admettais moutonnièrement le contraire de ce que je viens de reconnaître à\nl'évidence : vous avez extrêmement peu d'imagination. J'en ai plus que vous,\nmoi dont ce n'est pas le métier; le moindre mécanicien en a plus en son mar-\nteau que vous dans toute votre lyre.\n    Vous le dirai-je? J'ai conçu des doutes très graves sur votre aptitude à\nmanier les mots de notre langue. Pour exprimer très inexactement les notions\nscientifiques les plus simples et les plus claires, pour désigner très mal les\nobjets les plus connus, vous contournez, jusqu'à l'agacement, les circonlocu-\ntions les plus gauches et les plus vagues.\n    Et je me demande, en fin de compte, si la poésie pour laquelle je me sentais\nje ne sais quelle tendresse, la poésie que j'estimais, sans avoir jamais réfléchi,\nchose sérieuse et noble et quelque peu mystérieuse, ne serait pas la plus fri-\nvole et la plus vide des mystifications...\n    Nous nous disons tout cela ou quelque chose d'approchant.\n    Les machines de ces poètes, en effet, scientifiquement grotesques, ont, par\nsurcroit, en commun, le défaut de ne pas être des machines poétiques. La\nplus déplaisante des trois est celle de Lamartine, précisément parce que, pré-\ntendant à plus de science, elle étale plus complaisamment son absurdité. Celle\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "                  POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                               163\n\n\nde Hugo est plus spécialement niaise, parce qu'elle déploie plus d'effort et de\ngrandiloquence autour d'une invention plus puérile. Celle d'Ovide n'est\nguère qu'un peu ridicule pour avoir voulu se justifier trop minutieusement.\nEt les vers fluides du premier, les vers sonores du second, les vers sautillants et\nmignards du troisième ne rachètent pas l'enfantine bizarrerie de la conception.\n    Et, pour tout dire, je ne crois pas qu'il soit possible à la poésie de se tromper\nplus lourdement sur sa nature, son rôle et ses moyens. Les grandes idées,\nmême purement scientifiques, ont en elles-mêmes leur poésie et peuvent la\nlivrer aux paroles et au rythme d'un habile et puissant poète ; mais les notions\nde la science appliquée sont à la fois trop obvies et trop limitées pour émou-\nvoir ou intéresser. Les objets naturels ou artistiques, sous leur beauté plas-\ntique, recèlent une poésie intime que les vers peuvent dégager et traduire; la\n beauté d'une machine est d'ordre tout logique, tout intellectuel et, sans pou-\nvoir charmer proprement les sens, réserve tout son attrait à la raison ou à\nl'imagination abstraite : car une machine est un agencement et n'est même\nque cela. Et enfin les vocables scientifiques qui traduisent des conceptions\ntrès vastes, très hautes et très riches, retrouvent de par leur contenu une partie\nde la poésie qu'ils perdent par leur abstraction; mais les termes techniques,\nd'une part sont dépourvus de poésie et d'autre part sont indispensables ; et si\nla périphrase impatiente quand elle se substitue au nom des objets naturels\nou usuels, elle exaspère ou dégoûte quand elle trahit l'idée même des organes\n mécaniques. Un « mystère fluide » pour un « gaz » donne — intellectuelle-\n ment — la nausée.\n    D'ailleurs, la contre-épreuve est décisive. Si nous passons condamnation sur\nla machine, quand les trois poètes traitent le vol pour lui-même, nous cher-\nchons à oublier leur ignorance prétentieuse pour nous livrer à leur enchante-\nment. La poésie a retrouvé sa vraie fonction.\n    Pour être plus assuré d'échapper au compromis funeste entre la science\nappliquée, œuvre de la raison pratique, et la poésie, œuvre de pensée, d'ima-\ngination, de sentiment, le poète n'a pas de meilleur parti à prendre que de\nsupposer le problème résolu. Cela le dispensera d'inventer une pauvre machine\nou d'en expliquer péniblement une bonne et lui permettra d'utiliser, pour\nnous en faire jouir, la découverte ainsi acquise.\n    Il est donc entendu que l'on vole, que tout le monde vole, que toutes choses\n volent, que voler est la chose la plus naturelle, la plus spontanée, la plus\n commune et si cela vous surprend encore un peu, pour le moment, c'est que\n nous sortons d'une discussion qui nous a fait reprendre pied dans ce bas\n monde de la raison calculatrice et raisonnante. Si les poètes avaient eu la\n sagesse de rester et de nous maintenir dans leur monde, qui est le monde\n poétique, non pas irréel mais bien différent, privilégié, supérieur et naturel à\n l'homme quoique d'autre manière, vous n'auriez pas songé un instant à vous\n étonner qu'une atmosphère de rêve fût sillonnée d'ailes de toutes sortes, de\n toute envergure, de toutes couleurs, de toutes beautés.\n    Le poète n'explique plus rien, à la bonne heure. Je ne le lui demandais pas.\n Il évoque, il peint, il fait mouvoir et vivre : tant mieux, c'est ce que j'attends\n de lui. Et, une aile, c'est décidément très beau.\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": " 164                                DURENDAL\n\n\n\n      L'aile est belle en elle-même, d'abord. C'est un membre d'une ligne géné-\n   rale très simple et très pure, facilement intelligible, flatteuse et gracieuse à\n   l'œil, grâce à ses courbes jumelles qui se joignent si nettement et si aisément.\n   Elle est belle, pour être faite de plumes, dont chacune est une merveille de\n   coloris, d'élégance, de finesse, ou de cette étoffe diaphane que de toutes les\n   demoiselles, seules les libellules ont su, jusqu'ici, découvrir sous le ciel, ou\n   de ces tissus diaprés et poudrés dont se parent les papillons. Elle est belle,\n   parce qu'elle est toujours nouvelle et que, s'il y en a deux semblables, ce\n  ne sont jamais que celles d'un même oiseau. Et dès qu'elle bouge — et quand\n   reste-t-elle immobile? — voici que sa beauté se multiplie, sans cesse variable\n  et toujours expressive, dans l'extension et le reploiement, dans la précipita-\n  tion du battement ou la noblesse du vol plané.\n      Bref, une chose de beauté, qui est du mouvement et de quoi naît sans fin\n  une harmonie.\n     Et pourtant, non, ce n'est pas elle encore : car elle est aussi une forme de\n  la vie et elle demeure toujours pour nous le signe d'un mvstère. Voilà pour-\n  quoi elle n'est pas chose de beauté seulement, mais chose de poésie.\n     Souple et mobile et toujours plaisante au regard dans ses multiformes\n aspects, elle est, par surcroît, significative d'autre chose qu'elle-même; elle\n exprime, sans perdre sa beauté propre, une indéfinie réalité : elle est par\n excellence un symbole-. En elle ce que nous entrevoyons, au delà d'elle-même,\n et sans cesser de jouir d'elle pourtant, c'est l'affranchissement, l'élan, le\n départ, l'essor, la conquête — c'est l'espace! Et, comme le temps, l'espace\n illimité charme et séduit par son vague même, car, ne niant rien, si ce n'est\n ses propres bornes, il semble confusément affirmer et comprendre tout.\n     L'aile, clef des étendues, libératrice des pesanteurs, promesse d'empire sur\n l'immensité, demeure, sans doute, l'organe matériel dont la plasticité enchante\n nos yeux; mais elle s'enrichit de tout ce sens émouvant, qu'elle ne traîne pas\nseulement après elle, mais dont elle se pénètre et qu'elle s'incorpore. Et\ncomme elle vaut surtout par cette signification, plus large que sa notion pro-\npre, il faut dire que sa valeur est principalement symbolique.\n     Ainsi qu'il arrive, le mot lui-même s'est empreint de cette poésie de la chose\net, lors même qu'il est détourné à désigner un autre objet, il lui livre une partie\nau moins de sa vertu évocatrice. La valeur littéraire des moulins à vent eût-elle\nété, je ne dis pas égale, mais semblable, si au lieu d'appeler des ailes leurs châs-\nsis entoilés, la langue se fût avisée de les nommer des bras. Si l'on ne tient pas\ncompte des jeux de l'association, la valeur pittoresque d'un objet reste indé-\npendante de la manière dont on en parle ; elle tient à sa forme, à sa couleur,\nà son usage, à ses contours; mais il n'en va pas de même en poésie dont\nl'organe est la parole : le moulin serait aussi beau à voir s'il agitait des bras\nque lorsqu'il ouvre ses ailes ; quand ses ailes passent dans un vers ou\nbattent dans une phrase de prose, elles évoquent confusément tout le monde\nailé. Il y a plus. C'est par suite d'une similitude de dessin que nous disons\nen français les ailes d'une armée, allongées de part et d'autre du « corps »\ncentral L'analogie avec le vol n'a eu aucune part dans la création de cette\nmétaphore. Cependant l'idée et comme l'impression d'essor, d'élan, de mobi-\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "                   POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                                 165\n\n\n lité, de légèreté nait du mot lui-même. Et pour s'en assurer, il suffit de com-\n parer la valeur évocatrice qu'il conserve avec celle que garde, en latin, le mot\n cornes d'une armée qui lui correspond exactement.\n    — Mais ce sont là des catachrèses, me dit le Père Bouhours.\n    — Précisément ! Et cela prouve que même lorsque les ailes sont devenues le\nterme propre pour désigner autre chose que les ailes des oiseaux, leur puis-\nsance d'évocation, leur poésie, n'est pas abolie encore, tant elle tient à\ndemeurer vivace. Mais le langage prouve par mille autres exemples cette\nvitalité poétique de l'aile. Combien de métaphores, symboles élémentaires,\ntirées de l'aile et du vol, en cet essor perpétuel des « paroles ailées » ! Il est assez\nprobable que, depuis que les hommes parlent, tous les êtres qui se meuvent\nont ainsi volé au moins une fois ; que ceux qui ne se meuvent pas ont été\ndoués de mouvement pour pouvoir, par exception, se donner une illusion\nd'ailes et qu'ils ont traversé, dans leur furtive envolée, le nuage innombrable\ndes abstractions planantes ou battanles. Quiconque en aurait la patience,\nretrouverait dans l'œuvre du seul Victor Hugo ce monde ailé presque au\ncomplet.\n    Il est à prévoir que les poètes ne s'arrêteront pas là. Le signe ils le dévelop-\nperont largement en allégorie ou le ramèneront sous mille formes nouvelles.\n Pour traduire l'impression ou le sentiment d'élévation, d'élargissement vers\nl'infini, l'effort enthousiaste d'épanouissement dans la liberté, l'image que,\nd'instinct, ils adoptent, parce qu'elle tient en puissance la suggestion de toutes\nces expansions victorieuses, c'est l'aile, organe du vol. On peut en faire l'expé-\nrience chez les anciens comme chez les modernes, on peut relire Lamartine\net Musset; mais on ne peut mieux faire que d'aller trouver Hugo. Lui qui fait\ntout vivre d'une vie étrange et remuante, comment n'aurait-il pas exploité,\njusqu'à l'indiscrétion comme toujours, cette vitalité triomphale de l'aile ? Si\nl'on se penche sur son œuvre fermée et que l'on écoute attentivement les sou-\nvenirs mêlés que ses vers ont déposés en nous, on croit percevoir, dans un vaste\nembrouillement de lueurs et d'ombres, parmi des hurlements de géants et des\nmugissements de la mer, planant sur des chansons légères et des bruits de\ngrosse éloquence, un immense bruissement de grandes ailes, celles des aigles\nsurtout et, dans un gazouillis, le froufrou des petites ailes des petits oiseaux. On\ny distingue les « alcyons », qui suivent ou précèdent les « rayons ». Puis on\nouvre. Et, de la volière poétique, c'est un envol assourdissant.\n   Telles pièces — et de longues pièces — ne sont, comme il arrive aisément\nchez lui, que la paraphrase verbale et verbeuse du thème : « une aile » ou\n« voler ».\n    Il y a Pégase, naturellement, et bien des fois en rappel. Il se nomme bonne-\nment Le Cheval dans la pièce liminaire des Chansons des rites et des bois.\n\n\n                    Je l'avais saisi par la bride ;\n                    Je tirais, les poings dans les nœuds,\n                    Ayant dans les sourcils la ride\n                    De cet effort vertigineux...\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "166                                     DURENDAL\n\n\n\n                      L'alirion aux bonds sublimes\n                      Qui se cabre, immense, indompté,\n                      Plein du hennissement des cimes,\n                      Dans la bleue immortalité...\n\n                      Il traverse l'Apocalypse ;\n                      Pâle, il a la mort sur son dos.\n                      Sa grande aile brumeuse éclipse\n                      La lune devant Ténédos...\n\n                        Dieu fit le gouffre à son usage,\n                      Il lui faut des cieux non frayés,\n                      L'essor fou, l'ombre et le passage\n                      A u-dessus des pics foudroyés.\n\n                      Dans les vastes brumes funèbres\n                      Il vole, il plane ; il a l'amour\n                      De se ruer dans les ténèbres\n                      Jusqu'à ce qu'il trouve le Jour...\n\n  Mais la pièce est une anthithèse et, tout cela, c'est pour arriver à étonner\nVirgile, qui demande à Hugo : « Que fais-tu là ? », de cette réponse très fine :\n\n                      Maître, je mets Pégase au vert.\n\n  Parcourons Ibo, des Contemplations. L'idée est tout entière dans le titre.\nLe poète ira ravir les grands secrets ; et, comme ils sont enfouis\n\n                      Dans l'obscurité formidable\n                          Du ciel serein,\n\npour les prendre, il faut voler. (Et je regrette le calembour, mais, enfin, il\ns'impose, il est bien au fond du poème) (1). Et, pour voler, il faut des ailes.\nQu'à cela ne tienne :\n\n                       Vous savez bien que j'ai des ailes,\n                           O vérités'.\n\n                      Vous avez beau, sans fin, sans borne.\n                          Lueurs de Dieu,\n                      Habiter la profondeur morne\n                          Du gouffre bleu\n\n   (1) Il est même dans le texte où il est dit que l'homme « doit voler Dieu ». Ce serail\nl'occasion de citer la définition du calembour par Hugo lui-même : « la fiente de l'esprit qui\nvole ».\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "                POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                          167\n\n\n                 Ame à l'abîme habituée\n                      Dès le berceau,\n                 Je n'ai pas peur de la nuée :\n                      Je suis oiseau.\n\n                 Je suis oiseau comme cet être\n                      Qu'Amos rêvait,\n                 Que Saint Marc voyait apparaître\n                      A son chevet,\n\n                 Qui mêlait sur sa tête fière,\n                      Dans les rayons,\n                 L'aile de l'aigle à la crinière\n                      Des grands lions.\n\n                 J'ai des ailes, j'aspire au faite ;\n                      Mon vol est sur ;\n                 J'ai des ailes pour la tempête\n                      Et pour l'azur...\n\nFeuilletant au hasard le même recueil, je trouve dans A celle qui est voilée:\n\n                 Avant d'être sur cette terre,\n                 Je sais que jadis j'ai plané...\n\nMais je vole aux Mages. Ils sont pleins d'ailes, parmi tout le reste, et se\nterminent ainsi :\n\n                  Oh! tous à la fois, aigles, âmes,\n                 Esprits, oiseaux, essors, raisons,\n                 Pour prendre en nos serres les flammes,\n                 Pour connaître les horizons,\n                 A travers l'ombre et les tempêtes,\n                 Ayant au-dessus de vos têtes\n                 Mondes et soleils, au-dessous\n                 Inde, Egypte, Grèce et Judée,\n                 De la montagne et de l'idée,\n                 Envolez-vous ! Envolez-vous !\n\n                 N'est-ce pas que c'est ineffable\n                 De se sentir immensité,\n                 D'éclairer ce qu'on croyait fable\n                 A ce qu'on trouve vérité.\n                 De voir le fond du grand cratère.\n                 De sentir en soi du mystère\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": "168                                DURENDAL\n\n\n\n                   Entrer tout le frisson obscur,\n                   D'aller aux astres, étincelle.\n                   Et de se dire : Je suis l'aile,\n                   Et de se dire : J'ai l'azur !. .\n\nEnfin, pour être sur de comprendre, j'écoute la bouche d'ombre. Remarquez\nd'ailleurs que cette bouche appartient à un esprit, qui est une aile :\n\n         O sombre aile invisible à l'immense envergure!\n         Esprit! esprit! esprit! m'écriai-je éperdu...\n\n  Voici son explication :\n\n         Donc, Dieu fit l'univers, l'univers fit le mal.\n         L'être créé, paré du rayon baptismal\n         En des temps dont nous seuls conservons la mémoire,\n         Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire;\n         Tout était chant, encens, flamme, éblouissement ;\n         L'être errait, aile d'or, dans un rayon charmant,\n         Et de tous les parfums tour à tour était l'hôte;\n         Tout nageait, tout volait.\n                               Or la première faute\n         Fut le premier poids.\n\nL'être tombe. Puis tout va s'aggravant et l'être tombe plus bas. Mais tout vit\nde la vie de l'être, qui sait et sent toujours qu'il était « l'aile d'or ». Et voilà\npourquoi tout, absolument tout, pour peu que les circonstances soient\nheureuses, se remet à voler à la première occasion. Les esprits guettent le\nmoment : car, disent-ils :\n\n          A travers la matière, affreux caveau sans portes,\n          L'ange est pour nous visible avec ses ailes mortes.\n\n  Il en va de la sorte surtout pour l'homme,\n\n               L'homme qui plane et rampe, être         crépusculaire.\n\n  I1 va tâtonnant par le monde\n\n               Les bras étendus, triste, il cherche Dieu partout;\n               Il tâte l'infini jusqu'à ce qu'il l'y sente ;\n               Alors, son âme ailée éclate frémissante,\n               L'ange éblouissant luit dans l'homme        transparent...\n\n  Aussi, le mot final est : Espérez!\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "                   POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                              169\n\n\n                  Quand devant Jéhovah,\n               Un vivant reste pur dans les ombres charnelles,\n               La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes\n                  A l'homme qui s'en va...\n\n  Citerai-je : Plein Ciel? C'est l'aile artificielle ici qui sert de symbole au\nprogrès, et cette aile était alors le ballon, un « navire », une « nef », en poésie.\nEh bien, cette nef — et c'est le trait final,\n\n               Elle a cette divine et chaste fonction\n\n               De promener l'essor dans le rayonnement\n               Et de faire planer, ivre de firmament,\n                   La liberté dans la lumière.\n\nJe m'arrête. Mais ce ballon-progrès pose une dernière question : l'aile humaine\nexiste sous forme d'aéroplane; cette solution mécanique du millénaire pro-\nblème a-t-elle chance de modifier l'aviation poétique ?\n   Je ne redirai pas une fois de plus que les poètes ne gagneraient rien à décrire\nen vers la machine nouvelle, moteur compris. En feront-ils le signe du vol\nhumain? Vous avez remarqué que Hugo change le ballon en navire Pourquoi?\nEst-ce un reste de timidité ou un inconscient hommage à l'abbé Delille?\nN'est-ce pas bien plutôt juste instinct, sens artistique, sûre divination de\npoète? Ne faudrait-il pas voir là, tout simplement, un effet de l'habitude?\n   « Tout ce qui est nouveau est laid. Nous ne trouvons aucune beauté aux\nautomobiles; nous cherchons le cheval; cette machine nous parait tronquée;\nc'est affreux. C'est que c'est nouveau. Pas autre chose. Les trains de chemin\nde fer ont produit exactement cette impression en leur nouveauté.....\n    « Tout ce qui est nouveau est laid. Puis on s'accoutume et l'on attache\nà quoi l'on s'est accoutumé certaines idées de beauté, de force imposante,\nd'élégance, de grâce, qu'on va chercher je ne sais où et qui sont parfaitement\nconventionnelles\n    » Il n'y a que les choses qui ont toujours été anciennes, il n'y a que les\nchoses éternelles qui soient en possession de beauté dans l'esprit des hommes\ndepuis qu'elles existent\n    » Et encore, non!\n    » Mais le principe reste vrai. Parmi les choses de fabrication humaine,\ntout ce qui est nouveau est estimé laid : et même parmi les choses naturelles,\ntout ce qui est nouveau relativement, nouveau pour tel et tel, par tel et tel est\nestimé laid. L'accoutumance et l'hérédité sont éléments essentiels de l'idée du\n beau (1). »\n    Cela rendrait compte de l'usage actuel. Hugo a dit navire au lieu de ballon,\n et la langue avait du premier coup trouvé « nacelle ». Les poètes qui aujour-\n\n  (1) É. FAGUET : Propos littéraires, 4e série, M. Herckenrath.\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "170                                      DURENDAL\n\n\n\nd'hui chantent l'aéroplane n'ont rien de plus pressé que de le métamorphoser\nen oiseau. Mais, à l'avenir, après un temps suffisamment long pour que l'habi-\ntude soit prise et devienne une seconde nature? Le navire, étant aussi bien de\nfabrication humaine que le ballon, n'aurait que l'avantage de l'ancienneté,\nlequel s'atténuerait tous les jours. Et, d'après la théorie rapportée plus haut,\nle cas pourrait demeurer douteux. Au contraire, il n'y a pas de doute possible\nquant à la victoire esthétique et symbolique de l'oiseau sur l'aéroplane.\nD'abord, en vertu même de ladite théorie, parce que l'oiseau est une « chose\nqui a toujours été ancienne » une « chose éternelle », en possession de beauté\nparmi les hommes depuis qu'ils existent, et, depuis qu'ils existent, devenue\nle signe et le signe naturel d'une foule d'idées inséparables de lui. Ce n'est\npas affaire de temps. La première nature est plus forte que la seconde nature.\n Et puis, nous avons beau savoir que l'aile humaine c'est l'aéroplane et savoir\ncomment et pourquoi; nous avons beau savoir que l'homme ne volera jamais\nque par le secours d'une machine, si, pour notre intelligence, cette machine\nest la formule même du vol humain, pour nos sens et notre imagination\nelle n'en est pas le signe spontané, premier, expressif, le naturel et parlant\nsymbole.\n   Les poètes, plus conservateurs qu'ils ne le croient souvent sans admettre\ntous explicitement qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, des objets nou-\nveaux font des choses antiques et de l'avion du XXe siècle, l'oiseau de tous les\ntemps — sans parti pris, inconsciemment, parce qu'ils voient l'univers « sous\nl'aspect de l'éternité », ce qui veut dire qu'ils sont toujours ramenés aux élé-\nments permanents du monde humain.\n\n                                                   II\n\n    « En somme, pour qu'une création se produise, il faut d'abord qu'un\nbesoin s'éveille, ensuite qu'il suscite une combinaison d'images, enfin qu'il\ns'objective et se réalise sous une forme appropriée (1). »\n    En d'autres termes, les désirs de l'homme, stimulants de son activité, sont\nla cause de ses inventions. Mais, en attendant qu'ils soient satisfaits par la\ndécouverte pratique, ils ne se résignent pas à n'agir que dans l'ombre et le\nsilence; ils s'expriment, soit pour s'exalter, soit pour s'apaiser; ils créent,\ndans la réalité extérieure, au moins leur signe, ou leur image. C'est ainsi\nque l'obsession du vol s'est traduite en poésie. Quelles œuvres a-t-elle inspirées\naux arts plastiques?\n    L'homme, marcheur et coureur, enviait au cheval sa course rapide : le\n« coursier » devint sa « noble conquête » et il fut, ou monté, ou attelé au\nchar découvert tout exprès. Cependant, comme ce succès ne comblait pas le\ndésir, le Centaure bondit de la pierre, le Centaure, c'est-à-dire l'homme iden-\ntifié à sa conquête, roi des plaines, défiant les distances terrestres par son\ninvincible galop.\n\n  (1) T H . RIBOT : Essai sur l'imagination cicatrice, p. 37.\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "                  POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                            171\n\n\n    L'homme avait surpris le double secret de flotter sur l'onde, comme le\ncygne, par l'invention de la voile et du canot et, comme le poisson, d'y\nnager. Mais la sourde poussée du désir ne serait pleinement apaisée que dans\nla réalisation d'un être humain habitant de l'onde : et la Sirène allongea ses\n formes souples sous le ciseau des statuaires.\n    Le souhait irréalisable, le désir qui violente la nature, avait, dans les deux\ncas, imposé à l'artiste, pour se réaliser en des formes matérielles, la nécessité\nde créer des monstres.\n    11 devait arriver que la profonde et permanente obsession de l'espace aérien\nagit comme celle de l'onde et de la plaine, en délivrant de la pierre l'homme-\noiseau que le rêve y cherchait. Et l'art compterait un monstre de plus.\n    J'insiste à dessein sur ce caractère monstrueux, car c'est lui qui pose nette-\nment le vrai problème esthétique. Il est, en effet, relativement facile au poète\nde rendre un monstre acceptable, plausible et même beau; le peintre, le sculp-\nteur surtout, sont moins à l'aise. Eux, ils n'évoquent plus simplement : ils\nmontrent. Or, l'assemblage de membres ou d'éléments — fournis chacun,\nsans doute, par la nature, mais séparés par elle et caractéristiques d'espèces\ndifférentes — cette union arbitraire et anormale d'opposés sinon de contraires,\nl'imagination, docile à la suggestion des mots, l'opère, approximativement,\nil est vrai, mais sans grand effort et s'enchanle de sa fantaisie : les sens\ndemeurent plus exigeants et se rebutent au moindre heurt des lignes, au\nmoindre déséquilibre des masses, à la moindre disparate des formes de la syn-\nthèse fictive qu'on leur soumet.\n    C'est ainsi que la Chimère, l'Hippogriffe, en un mot, le quadrupède ailé, est\ndemeuré un monstre, pour les yeux comme pour la pensée, parce qu'il impli-\nquait une irréductible contradiction dans ses formes : d'une part, le corps\nhorizontalement allongé entre deux paires de supports faits pour poser sur un\nplan, et, d'autre part, la paire d'ailes qui ne s'accommode que d'un bipède\nredressé ou, tout au plus, incliné.\n    Le corps humain, lui, ne se prête à recevoir des ailes capables de l'enlever\nque si ces ailes remplacent les bras et s'attachent aux muscles moteurs de ces\nbras. Mais ce manchot ailé n'est plus l'homme ailé : une mutilation change le\nproblème et ne le résout pas. Cependant cette difficulté de mécanique et\nd'anatomie n'existe guère que pour l'esprit, non pour les yeux : car, bipède\net offrant même, dans l'attitude d'élan pour la course, une ressemblance\nnaturelle avec l'oiseau qui va s'enlever, l'homme ailé, s'il reste pour la science\nun monstre, peut cesser d'en être un pour l'art. Il n'est pas impossible que,\nfourni d'ailes, il ne soit nullement déplaisant à voir et réalise même une\nsynthèse de beauté. Il faut, pour cela, qu'une formule plastique l'unifie et\nl'harmonise.\n    Donc, d'abord, respectueux de la beauté propre aux formes humaines,\nl'artiste ne songera pas un instant à en sacrifier rien. L'homme-oiseau doit\npremièrement être un homme et il doit l'être pleinement. En second lieu, à\ncette beauté de l'homme doit s'ajouter la beauté des ailes. Troisièmement,\nenfin, la figure totale, résolvant pour les yeux l'antinomie que l'esprit\ndécouvre en ses éléments, doit donner avec aisance, plénitude et netteté\n  'impression du vol humain.\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "172                                     DURENDAL\n\n\n   Que les artistes aient tâtonné, il s'y faut attendre et cela nous mènerait loin\nd'esquisser seulement l'histoire des tentatives plus ou moins heureuses. Mais\nil était digne des Grecs de créer, comme en se jouant (du moins en apparence),\nle prodige. C'est la Victoire de Païonios, à Olympie Elle date approxima-\ntivement de 424 avant J.-C. M. Ch. Diehl la décrit comme suit :\n                                             « La déesse est représentée s'envolant\n                                          en plein ciel, un aigle planant sous ses\n                                          pieds, tout le corps jeté en avant d'un\n                                          mouvement superbe; tandis que la\n                                          jambe gauche touche à peine le pié-\n                                          destal, la droite presse encore le point\n                                          d'appui de marbre qui, jadis peint\n                                          d'azur, représentait l'espace à travers\n                                          lequel la Victoire prend son vol ; sous\n                                          les draperies secouées par le vent, tout\n                                          le corps se moule sous l'étoffe souple\n                                          et fine : et le long péplos dorique qui\n                                          laisse à découvert l'épaule et la jambe\n                                          gauches, se soulève par derrière en plis\n                                          harmonieux. Jadis, de grandes ailes\n                                          éployées, un ample manteau flottant\n                                          au vent soutenaient la statue et en ré-\n                                          tablissaient l'équilibre; jadis le bras\n                                          gauche relevé donnait à la déesse l'al-\n                                          lure plus fière encore, et la tête, dont\nmalheureusement il ne reste que la partie postérieure, complétait ce marbre\nmerveilleux. Pourtant, toute mutilée, l'œuvre est admirable encore; et on\nn'en saurait assez louer la conception pittoresque et vivante, l'élan auda-\ncieux, la fougue incomparable, l'élégante souplesse, le sentiment profond de\nla réalité (1). »\n   Oui, le problème est résolu. C'est bien dans sa beauté, la figure humaine,\nque rien ne mutile, ne gêne, n'alourdit, ne déforme. Ce sont bien les ailes, les\ngrandes ailes de l'oiseau, largement étendues dans leur beauté légère et forte;\net ces ailes d'oiseau sont bien celles d'un être humain, aussi naturellement\nque l'ample manteau, éployé comme elles. Et cet être, composite pour notre\nréflexion, est bien un pour nos regards. Il vole, on le voit voler. L'art a rendu\nsensible et tangible le vieux rêve. Le type est trouvé.\n   Il l'est si heureusement qu'on n'imagine plus ni un autre point d'attache\ndes ailes, ni une autre sorte d'ailes : comme celles de la libellule ou de la\nphalène trop frêles pour la masse à soulever; ou celles de la chauve-souris\nqui paralyseraient les membres humains dont le libre jeu est une des grâces\ninaliénables.\n   Le type est trouvé si définitivement qu'on ne songera plus, au cours des\nsiècles, à en adopter un autre. Nous en trouvons une preuve bien curieuse\ndans les anges de l'art chrétien.\n\n  (1) C H . DIEHL : Excursions archéologiques tn Grèce. A. Colin, 4 e éd., pp 255-256.\n"}, {"page_pdf": 210, "texte": "                  POÉTIQUE ET PLASTIQUE DE L'AILE                              173\n\n\n    Dom H. Leclercq consacre aux « anges » un article très documenté dans le\nDictionnaire d'Archéologie chrétienne et de Liturgie. En voici le début :\n« Le type de l'ange a été parfois confondu avec les représentations antiques\ndes « Victoires ». Au moyen âge on ne concevait plus un Génie pourvu\nd'ailes autrement que comme un ange... L'usage de donner des ailes aux\nanges est tardif et ne semble guère remonter beaucoup plus haut que l'époque\ndu Bas-Empire » Mais une fois que l'usage s'établit, « un coup d'œil, même\nsuperficiel, sur les monuments de l'âge classique, nous montre un type dont\nil ne paraît pas possible de nier l'influence sur celui que les chrétiens\nadoptèrent pour représenter les anges ». C'est la Nikê grecque, la Victoire\nromaine. En rapprochant le chef-d'œuvre de Païonios, contemporain de\nPhidias; la Victoire de Samothrace, due à l'école de Scopas ou de Praxitèle,\nun siècle plus tard ; la « Nike tendant les bras pour couronner un trophée »\ndu temple de la Victoire Aptère, on constate que « non seulement le type est\ncréé, mais le geste lui-même est trouvé. Et le type a si pleinement touché la\nperfection qu'il ne variera plus et que nous allons le retrouver jusque dans les\nouvrages d'artisans médiocres et d'époques de décadence ».\n    Sans doute, la déesse païenne se spiritualisa, dès l'origine, dans l'icono-\ngraphie chrétienne, par l'atténuation des modelés et la stylisation des dra-\nperies; elle fut tout éthérée sous le pinceau d'Angelico; elle devint théâtrale,\nelle fit de la haute voltige, elle se cambra, se roula, se contourna, dans des\nrafales, quand le goût fut aux savants raccourcis, aux musculatures plantu-\n reuses et rares, à l'art héroïque; elle se modifia, elle s'adapta, elle évolua, si\n l'on y tient : elle n'a pas changé essentiellement. L'ange de Puvis de Cha-\nvannes, qui tient la lyre de V. Hugo, c'est elle que je reconnais. C'est elle,\nsurtout, à ne pouvoir s'y méprendre, cette Liberté cuirassée d'airain, dans le\n Chant du Départ de Rude, qui hurle à pleins poumons et fend les airs de ses\nailes déployées; elle a même gardé son manteau qui flotte et va frôler encore\nses grandes ailes. C'est elle, oui; malgré tout, je la retrouve dans l'Illusion,\nfille d'Icare, de Rodin; mais pourquoi l'artiste s'est-il donc privé de la res-\nsource que lui offrait le vêtement, si expressif du vol par son adhérence au\ncorps et son gonflement derrière lui? Pourquoi a-t-il mutilé la figure, dans sa\nrecherche inquiète d'un symbolisme tout intellectuel ?\n    Je ne citerai que pour mémoire les créations plastiques où l'aile n'a qu'une\nvaleur d'attribut, de signe idéologique : tel Hermès ou Mercure avec les san-\ndales et le chaperon à ailettes; tels les génies qui pullulent sur les fresques de\n Pompéi et, devenus des amours, peupleront les tableaux du XVIIIe siècle de\n leurs formes roses, dodues, potelées et de leurs ailerons pour rire : telle\n Psyché, la Mort, le Temps\n    L'homme veut des ailes. La Grèce a incorporé au marbre cet éternel songe\n et la Victoire qui planait, voilà près de vingt-cinq siècles, sur Olympie,\n domine encore le monde de son eurythmie; elle enchante encore les yeux\n qu'attire l'espace et que lève l'espoir de la liberté. Mais, puisque l'homme vole\n enfin, l'antique Nikè ne risque-t-elle pas d'être bannie de son ciel artistique\n par le moderne aéroplane? La formule plastique du vol humain n'est-ce pas la\n nouvelle machine où s'assied le pilote?\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "174                               DURENDAL\n\n\n   Raisonnons un peu. Le bateau à vapeur a, en lui, le principe de son mou-\nvement — comme, aussi bien, la locomotive et l'automobile — et cependant,\nc'est le canot aux voiles gonflées, c'est le quadrige des arcs de triomphe qui,\nseuls, ont l'air, à nos yeux, de se mouvoir et de vivre : car, au point de vue\nde l'art, il n'importe guère qu'une machine exécute ou non un mouvement ; il\nest, au contraire, essentiel qu'elle en donne l'impression ; que ses figures, ses\nformes, ses organes soient autant de signes naturels de sa fonction. Or, l'aéro-\nplane, machine très savante, est comme un schéma qui résout pour la pensée\nabstraite un problème de physique : il n'est pas une figure du vol. La coupe\nd'un monoplan peut bien évoquer la silhouette d'un grand oiseau rigide : il ne\nvit pas : parce que sa vie, concentrée en son moteur, ne se manifeste que par\nl'hélice, dont le mouvement tournant, perpendiculaire au sens du vol, ne peut\nexprimer au regard l'envolée; parce qu'il garde, pour nos sens, le secret com-\npliqué de son effort et de son triomphe; parce qu'il ne vibre pas d'un frémis-\nsement d'élan en haut et en avant qui coure tout le long de son échine et\nnous émeuve de son frisson passionné.\n   D'un même rêve ont procédé l'art et la science. La science a créé l'oiseau-\nmachine, l'art a créé l'homme-oiseau. La raison se complaît dans le premier;\nle sentiment s'enchante du second; l'humanité les adopte et les aime tous\ndeux : ou plutôt, elle aime, en eux, deux images de son génie.\n\n                                                         L. HUMBLET, S. J.\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "                      (Reproduction interdite)\n\n\n\n  LA MERE DE DIEU\n\n(CATHARINE WEEKES O. S. B.)\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": ""}, {"page_pdf": 214, "texte": "   Les Œuvres de Léopold Wallner\n\n   Une audition des œuvres musicales les plus récentes de notre ami et colla-\nborateur Léopold Wallner fut donnée, il y a quelques jours, dans les salons\nde Mlle Hoeberechts, la célèbre et talentueuse pianiste bien connue à\nBruxelles. Mlle Hoeberechts exécuta avec ses élèves, Mlles Cordemans et\nHuart, plusieurs nouveaux morceaux du compositeur. Mme Wybaux prêta\ngracieusement à cette petite fête le concours de son grand et si artistique\ntalent de cantatrice.\n   Cette séance fut précédée d'une charmante petite causerie de M. Evenepoel.\nartiste lui-même et critique musical de haute valeur. Nous reproduisons avec\nplaisir ses paroles, dont nous partageons pleinement le caractère élogieux.\n\n\n\n                    MESDAMES, M E S S I E U R S ,\n\n\n    Faisant appel à ma longue amitié pour Léopold Wallner, Mlle Hoeberechts\na bien voulu me prier de dire quelques mots d'introduction au petit concert\nqui va vous être donné.\n   Je m'excuse de n'avoir pas le don d'improvisation de mon vieil ami et je\nm'appliquerai à lire de mon mieux des choses qui me sont dictées par\nl'affection.\n    Faut-il que je vous présente Léopold Wallner, et que je fasse connaître\nl'homme, le professeur, l'érudit, l'artiste, le critique, qu'il est tout à la fois ?\n   Je pense que tous ici nous le connaissons plus ou moins sous l'un et l'autre\nde ces aspects. Et, le connaissant, nous l'aimons et l'admirons pour son noble\ncaractère, pour les vertus éducatriccs de son enseignement, pour la générosité\navec laquelle il dispense son savoir, pour sa belle et pure intelligence d'artiste\ncompositeur.\n    Aussi, notre sympathie va-t-elle vers lui d'autant plus vive, qu'elle lui est,\nj'en ai la certitude, un puissant réconfort dans la situation pénible où le\ntiennent ses maux physiques.\n    Ce n'est plus le moment de rappeler les étapes de la carrière si honorable et\nsi bien remplie de Léopold Wallner. Elles ont été étudiées et publiées à l'occa-\nsion d'une manifestation organisée le 29 décembre 1905, en la Salle Erard, où\n M. Henri La Fontaine retraça « en termes aussi élevés que profondément\nsentis » la vie et le caractère de l'homme et de l'artiste. (Durendal, jan-\n vier 1906.)\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": "176                               DURENDAL\n\n\n   Si Léopold Wallner, qui ne doit qu'à lui-même l'acquisition d'une culture\nvéritablement encyclopédique, s'est fait une renommée dans l'enseignement\nde la musique, grâce à ses connaissances approfondies, à sa méthode, à l'as-\ncendant moral qu'il exerce sur ses élèves et ses disciples; si, à ce titre, son nom\nest très répandu, il s'en faut que ses qualités d'artiste soient reconnues comme\nelles le méritent.\n   Son œuvre reste en grande partie manuscrite. Il existe dans ses cartons un\nchoix considérable de morceaux de tout genre pour piano et d'innombrables\nmélodies, parmi lesquels on découvrirait des choses exquises, originales,\nvalant cent fois les « nouveautés » sensationnelles qui se publient copieusement\nau jour le jour.\n   Léopold Wallner ne s'est jamais donné grand mal pour se faire éditer. Cri-\ntique sévère envers lui-même, il a tendu toujours à faire de mieux en mieux,\nne considérant que comme essais, ce qui, en réalité, constitue le fruit le\nplus savoureux de sa spontanéité créatrice.\n   Il n'a d'ailleurs jamais été à même de faire valoir ses compositions auprès\ndu grand public. Les obligations urgentes qui vinrent l'assaillir à l'âge de la\nformation paralysèrent ses études et l'empêchèrent de se spécialiser comme\nvirtuose. Sa virtuosité pianistique dont quelques proches amis connaissent le\ncharme très prenant et par laquelle se trahit d'une façon toute particulière\nl'accent slave de ses origines, cette virtuosité tout en nuances et qui\ndonne à l'exécution de ses morceaux capricieux et chatoyants, je ne sais\nquel ragoût délicieux d'impressionnisme musical, n'est point faite pour le\npublic des concerts : elle requiert l'intimité.\n   Ce mot « intimité », quels souvenirs il évoque en la mémoire de ceux qui\nl'ont entendu se livrer à l'improvisation. Wallner n'y a point son pareil et en\nl'écoutant on pense à ces pages dithyrambiques où Liszt nous parle de\nFrédéric Chopin :\n   « Dans son jeu, le grand artiste rendait ravissamment cette sorte de trépi-\ndation émue, timide ou haletante, qui vient au cœur quand on se croit dans\nle voisinage des êtres surnaturels, en présence de ceux qu'on ne sait ni com-\nment deviner, ni comment saisir, ni comment embrasser, ni comment enchan-\nter. Il faisait toujours onduler la mélodie, comme un esquif porté sur le sein\nde la vague puissante; ou bien, il la faisait mouvoir indécise, comme une\napparition aérienne, surgie à l'improviste en ce monde tangible et palpable. »\n   Reconnaissez ici le Tempo rubato dont le jeu de Wallner est tout imprégné\net que Liszt définit encore si joliment : « temps dérobé, entrecoupé, mesure sou-\nple, abrupte et languissante à la fois, vacillante comme la flamme sous le souffle\nqui l'agite, comme les épis d'un champ ondulés par les molles pressions d'un\nair chaud, comme le sommet des arbres inclinés de-ci-de-là par les versatilités\nd'une brise piquante ».\n   Oserai-je dire que plus d'un des ouvrages de Wallner conserve ce caractère\nde chose improvisée, ce qui, à mes yeux, n'est pas un défaut. La musique ne\ndevrait-elle pas, comme l'éloquence, tirer ses effets les plus pénétrants de\nl'improvisation. Celle-ci fut autrefois en honneur chez les plus grands maîtres.\n   Il faut dire aussi que la plupart des œuvres de Léopold Wallner sont d'une\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                 LES ŒUVRES DE LÉOPOLD WALLNER                              177\n\n\ndifficulté technique dépassant les capacités moyennes ; elles exigent une assi-\nmilation complète de l'idée directrice et la conscience du sujet poétique.\nChez Wallner, en effet, l'inspiration est presque toujours l'écho d'une voix\nintérieure, d'une pensée concrète, qu'animent l'enthousiasme, la passion, un\nsentiment très profond du pays natal.\n   L'impossibilité où il s'est trouvé de jouer lui-même ses compositions en\npublic mettait un obstacle à leur diffusion. Pouvait-il en être autrement? Si\ndes maîtres comme Thalberg, Liszt, Chopin, Rubinstein se fussent trouvés\ndans le même cas, leurs œuvres eussent-elles obtenu d'emblée la consécration\ndu succès? Ne pouvant s'imposer par le prestige direct de l'auteur, elles\nauraient pu, tout comme la vierge guerrière, attendre longtemps, en\nléthargie, le baiser éveilleur d'un Siegfried.\n   Le devoir des amis de Wallner est tout tracé : ils doivent faire de la propa-\ngande en faveur de ses œuvres, attirer sur elles l'attention des professionnels\net s'unir, comme ils l'ont fait déjà, en vue de publier de nouveaux morceaux\nrestés inédits.\n\n                   MESDAMES, M E S S I E U R S ,\n\n   Nous devons donc à Mlle Hoeberechts ainsi qu'à ses excellentes élèves,\n  lles\nM Cordemans et Huart, une reconnaissance que nous traduirons tout à\nl'heure par nos bravos, pour l'initiative qu'elles ont prise de nous faire\nentendre plusieurs compositions instrumentales de Léopold Wallner.\n   L'une d'elles, la première Sonate romantique en sol bémol, marque une\ntentative audacieuse et heureuse de s'élever au grand style. La nature\nélégiaque du talent de Wallner s'y révèle dans la Canzonetta et dans la\nRomança, deux épisodes formant un intermède délicieux entre les mouve-\nments impétueux du début et de la fin\n   Le superbe talent de Mme Wybauw-Detilleux va aussi nous faire apprécier\nplusieurs pages de l'Album de la Jeune Belgique, une œuvre maîtresse où le\nchant et la parole ne font qu'un, où se consacre l'alliance la plus étroite entre\nl'imagination des jeunes poètes qui chantèrent le renouveau de notre litté-\nrature et la sensibilité poétique d'un musicien étranger que cette union fait\ndes nôtres.\n                                                            E. EVENEPOEL.\n\n\n\n\n                               ._._*g»*\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "                     Chronique du Mois\n\n                                  La Musique\n        Concerts Ysaye. — Festival Bach-Beethoven.\n            Quatuor Capet. — Concerts divers.\n\n     Les Ysaye ont consacré au maitre de Bayreuth une séance extraordinaire\n qui, comme le concert Beethoven, a t'ait salle comble. La critique a souvent\n formulé des réserves au sujet de l'opportunité des auditions wagnériennes au\n concert. Wagner ayant écrit son œuvre pour le théâtre, il est certain qu'en\n principe elle ne devrait point être soustraite à son cadre naturel puisque là\n seulement elle se trouve à sa vraie place, puisque là seulement elle est suscep-\n tible de revêtir toute l'ampleur de ses significations. Cette réserve n'aurait point\n lieu cependant de s'appliquer aux pièces purement symphoniques du répertoire\n wagnérien dont la présence aux programmes des concerts est, cela va sans\n dire, parfaitement admissible. De plus, il faut reconnaître que si maintenant\n Wagner était proscrit du concert, nous nous trouverions privés presque tota-\n lement de la joie de communier avec l'œuvre immense, la seule qui puisse être\nmise en regard de celle de Bach et de Beethoven. En erfet, les représentations\nwagnériennes se font de plus en plus rares sur notre première scène lyrique,\nmanifestent une tendance de plus en plus accentuée à disparaître du répertoire\ncourant pour se concentrer dans les séries extraordinaires de fin de saison,\nséries organisées, il est vrai, avec des éléments de choix et dans des conditions\nsupérieures, mais qui, en vertu même de leur caractère exceptionnel, ne répon-\ndent plus suffisamment aux aspirations des artistes désireux de tremper plus\nsouvent leurs lèvres à la source divine.\n    Mme Mélanie Kurt produisit grande impression dans la Mort d'Yseult où\nelle fit admirer sa compréhension large et émue, servie par une voix magnifi-\nquement timbrée. C'est toutefois une grave erreur que de placer la Mort\nd' Yseult au début d'un programme. Toute impression d'art, quelque haute\nqu'elle puisse être, apparaîtra diminuée si elle succède à cette page d'envolée\nsupraterrestre entraînant avec elle l'âme dans l'infini et qui, logiquement et\nesthétiquement, ne peut constituer autre chose qu'un couronnement.\n    II n'y a plus à faire l'éloge de M. Hensel, l'interprète wagnérien justement\ncélèbre par sa diction nettement lumineuse, à la fois si énergique et si\nnuancée. Il fut acclamé dans le récit de la mort de Siegfried où il eut des\naccents vraiment héroïques. Quant à la scène du premier acte de la Walkyrie\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                  179\n\n\n(Siegmund et Sieglinde) où il eut comme partenaire M me Kurt, nous n'hési-\ntons pas à dire que jamais nous ne l'avons entendu chanter avec tant d'élan,\nde charme et de puissance.\n   A M. Lohse revient naturellement une grande part du succès de cette audi-\ntion. Les récentes interprétations qui eurent lieu au Conservatoire de l'ouver-\nture du Vaisseau Fantône et de la marche funèbre de Siegfried atteignirent\ncependant à des réalisations animées d'un souffle encore plus intense.\nM. Lohse imprima au prélude de Parsifal une allure solennelle, infiniment\nnoble sans doute, mais trop alentie à notre sens et qui, à certains moments, eut\npour effet d'en énerver la vitalité expressive. Le concert se termina par une\nfulgurante exécution de l'ouverture de Tanhaiiser qui souleva l'enthousiasme\nde l'auditoire.\n                                         *\n\n\n   M. José Lassalle est un des « capellmeister » les plus complets qui soient\nen ce moment. Quelques noms seuls, ceux de Mengelberg et de Steinbach\nnotamment, pourraient être cités à côté du sien. Il exerce sur les musiciens\nqu'il dirige une action extraordinaire, soutenue par un geste large, sobre, tou-\njours eurythmique et plein de noblesse, dont l'impulsion souveraine vivifie,\nexalte les différents groupes orchestraux et en fait jaillir des expressions inat-\ntendues. Tel il a paru récemment aux concerts Ysaye, lors du Festival Franck,\nmaître à la fois de la ligne et de la couleur, sa direction se caractérisant par\ndeux mots, lumière et ampleur, qui en synthétisent parfaitement, nous semble-\nt-il, les pouvoirs essentiels.\n   Ainsi conçue et exposée, la symphonie en ré mineur apparaît ce qu'elle est\nen vérité, merveille d'architecture, de vigoureuse unité et de symbolique\nsplendeur. Le poème de Psyché s'idéalise en une atmosphère sonore aux reflets\ndélicats, saturée de rayons, où vibrent des appels caressants et de suaves\ntransports, bien que la dernière partie, Psyché et Eros, ait eu des accents\nd'un caractère trop fébrilement passionné, en désaccord avec la pure sérénité\ndu symbole le plus admirablement expressif que nous ait légué l'antiquité. Le\nChasseur Maudit, où tonnent les vengeances célestes, revêt avec des propor-\ntions épiques son maximum de puissance suggestive.\n   Malgré la verve qui s'y déploie et leur écriture très savoureuse, les cha-\ntoyantes arabesques des Djinns et même les variations symphoniques pour piano\net orchestre ne sauraient être mises en parallèle avec les types parachevés\nd'immortelle beauté que nous venons de nommer et elles apparaissent fort\ndistantes aussi des deux grandes œuvres de piano, le Prélude, Choral et Fugue,\nle Prélude, Aria et Finale. Pourquoi l'une d'entre elles ne figurait-elle point\nau programme de ce festival Franck? M. Cortot nous en eût donné sans\ndoute une interprétation des plus intéressantes. Dans les Djinns cl les Varia-\ntions, il s'est montré l'artiste consciencieux et le pianiste parfait que l'on sait,\nplutôt froid et olympien, trop disposé aussi à marteler impérativement les\nchants dont il veut souligner l'importance, mais toujours remarquable par la\nfière et virile énergie de son jeu, par son impeccable sûreté rythmique, et cet\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": " 180                              DURENDAL\n\n\naffinement dans la ciselure du trait qui est une des marques distinctives de\nl'école pianistique française.\n                                          *\n                                      *       *\n\n     Le Festival Bach-Beethoven organisé par la Société Bach, sous la direction\n de M. Zimmer, compte au nombre des manifestations musicales les plus\n importantes du mois. On y exécuta la Missa Solemnis, une cantate de Bach,\n Bleib bei uns où le sublime cantor, s'abritant sous l'aile de Dieu, épanche\n avec sa coutumière éloquence ses sentiments de confiance immuable dans le\n Seigneur, enfin la Neuvième Symphonie.\n    La Missa Solemnis fut donnée, on le sait, l'an dernier, à ces mêmes\n concerts de la Société Bach et à cette occasion nous rendîmes hommage à la\ngénéreuse initiative et à la vaillance de M. Zimmer. Comme alors, l'exécution\n fut superbe de largeur, de tenue expressive et d'envolée, les chœurs obéissant\nmerveilleusement à la direction fervente de leur chef. Comme alors, le quatuor\nvocal se composait d'artistes de première valeur, Mme Noordewier-Reddingius,\n Mme De Haan-Manifarges, M. Schmedes, M. Stéphani. Est-il possible d'ima-\nginer une voix d'un cristal plus lumineux, d'une sonorité plus angélique que\ncelle de M me Noordewier ? Mme De Haan y joignait la beauté de son timbre\nprofond et chaleureux, M. Stéphani la victorieuse ampleur d'un organe et\nd'une diction superbes.\n    Il y avait une certaine audace à entreprendre la Neuvième Symphonie avec\nl'orchestre restreint dont dispose M. Zimmer. Si l'interprétation du premier\nAllegro demeura incertaine et flottante, le Molto vivace fut rendu avec autant\nde verve que de clarté et de relief, dans une allure exempte de précipitation\nassez semblable au mouvement adopté par Lohse lors de l'admirable audition\nde cette Symphonie qui eut lieu l'an dernier au théâtre de la Monnaie.\nL'Adagio fut chanté pieusement dans un sentiment grave et recueilli. Et le\nFinale vibra en cantique triomphal dans son incomparable rayonnement de\npuissante allégresse. Une observation cependant : M. Zimmer ne pourrait-il\nessayer de refréner les élans très fougueux et souvent indiscrets de son tim-\nbalier ?\n                                         *\n                                       * *\n\n   Les cinq séances consacrées par le quatuor Capet à l'audition des seize\nquatuors de Beethoven avaient attiré un public relativement peu nombreux\nmais recueilli, fervent et admiratif. Admiration pleinement justifiée d'ailleurs\net qui s'est fréquemment traduite par des applaudissements chaleureux et\nenthousiastes. On a eu plus d'une fois l'occasion d'apprécier à Bruxelles\nl'ensemble de qualités précieuses qui caractérisent l'interprétation de cette\nassociation d'artistes d'élite. A un pieux respect de l'esprit et du style de\nBeethoven, à une absolue pureté d'exécution où aucun détail ne se perd, ils\njoignent un art consommé dans la distribution et la gradation des nuances,\nune communion de sentiment et une fusion de sonorité qu'on ne pourrait\nsouhaiter plus complète. Avec quelle tendresse pénétrante et quelle exquise\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                 181\n\n\ndouceur ils ont fait planer ces chants du ciel qui s'élèvent partout dans\nl'œuvre sublime, les adagios des quatuors op. 59 (1 et 2) des op. 74, 127,\nle lento de l'op. 135! Dans les mouvements vifs, ils affectionnent des\nallures extrêmement rapides qu'on serait porté à qualifier d'excessives, si\ncette impression n'était combattue par la clarté souveraine avec laquelle\nle trait est rendu. Bref, les interprétations becthoveniennes du quatuor Capet,\ndont la sonorité très fluide est aussi un peu ténue, se distinguent par\ndes qualités bien françaises d'élégance, de souplesse, d'eurythmie, de per-\nfection formelle que compléteraient heureusement parfois une flamme de vie\nplus intense et une force d'émotion plus profonde.\n\n                                      * *\n\n    La série des concerts de la Société Philharmonique s'est terminée par un\n récital de Wilhelm Backhaus.\n    A une technique d'une sûreté absolue, le pianiste Backhaus joint l'autorité,\nla fougue, l'éclat, une puissance de sonorité susceptible de s'adoucir en demi-\nteintes d'une extrême délicatesse. Son interprétation de la sonate op. 53 de\n Beethoven, très poétique et généreuse, nous satisfait plus complètement que\ncelle d'autres virtuoses non moins célèbres, Emil Sauer et même Frédéric\n Lamond. Dans les œuvres de Chopin qui réclament l'intimité recueillie du\nsentiment, Backhaus n'atteint pas à la profondeur. Le Nocturne en ré bémol,\nce délicieux chant d'amour à deux voix, devrait être enveloppé en une atmo-\nsphère idéale de tendresse où Backhaus n'arrive point à le situer. Nous avons\ndit plus d'une fois notre pensée au sujet de l'interprétation de la Barcarolle\nde Chopin. Si la gondole vénitienne qui berce les songes du poète pénètre un\nmoment en cette partie des lagunes où l'Adriatique, émue des premiers frissons\nde l'orage, commence à reprendre ses droits, il n'en est pas moins vrai que\nl'interprétation générale du poème doit se maintenir dans une ligne très noble\net majestueuse qui lui confère la plénitude de ses significations. Backhaus fut\nplus heureux dans le Scherzo en si mineur, déchaînant le Presto con fuoco en\ntourbillon de tempête qui se calme soudain pour ne plus laisser entendre dans le\nsilence que les échos lointains d'une suave cantilène. Il fut splendide d'aisance\net de brio dans la Fantaisie de Schubert en ut majeur qu'on joue, hélas! si\nrarement et où il faut voir une des productions les plus parachevées de la lit-\ntérature classique du piano.\n                                                   G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n   Dans l'impossibilité de nous rendre au récital de piano de Mlle Berthe Ber-\nnard, nous empruntons au XXe Siècle le compte rendu suivant :\n   « Délicat tempérament d'artiste, M lle Bernard possède un mécanisme par-\nfaitement exercé, un jeu élégant et finement nuancé, un son pur et perlé; le\nvolume, il est vrai, en paraît un peu mince pour lutter contre un grand\norchestre, d'autant plus que l'artiste affectionne particulièrement les demi-\nteintes. Il serait intéressant de l'entendre en soliste dans Mozart, Schumann\net Chopin, vers qui les qualités de son talent semblent l'orienter.\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "l82                              DURENDAL\n\n\n   » La jeune et brillante élève du maître De Greef a joué d'une façon déli-\ncieuse un ravissant concerto de Pierné, excellemment interprété le Concerto\nop. 15 de Beethoven, dont elle a enlevé le finale avec brio, et phrasé de\nfaçon suffisamment classique le Concerto de Bach pour flûte, violon et piano,\navec accompagnement d'orchestre, dans lequel MM. Lambert et Demont ont\nfait valoir leur talent hahituel et reconnu.\n   » L'orchestre était dirigé par M. De Greef, qui l'a conduit comme il joue\ndu piano, c'est-à-dire d'une façon parfaite. »\n\n\n\n                             Théâtre du Parc\nL a L e ç o n d u C i d , pièce en un acte en vers de M. Félix Bodson.\n    Voici nombre d'années déjà que le nom de Félix Bodson est avantageu-\nsement connu des amateurs lettrés du Parc : ils n'ont pas oublié le succès\nd'enthousiasme de Pierrot millionnaire, comédie fiabesque qui, pour légère\nqu'elle soit, reste parmi les meilleures qu'on ait écrites chez nous. M. Bodson\ny jongle en virtuose insigne avec les rimes sonores, les images étincelantes,\nles paradoxes joyeux d'une fantaisie ailée.\n    Avec la Leçon du Cid, le poète abordait un sujet plus sérieux : il a eu assez\nde savoir-faire pour ne pas se montrer inférieur à une charge lourde et péril-\nleuse, et cet à-propos cornélien est écrit en vers assez nobles et assez puissam-\nment frappés pour que des oreilles délicates aient pris plaisir à les entendre\naprès les grands alexandrins où claironne l'héroïsme du Cid. Ne point paraître\nhumble et petit dans ce voisinage écrasant, c'est la preuve, je vous prie de le\ncroire, d'un talent qui vaut qu'on l'honore! Et l'on eut raison d'acclamer,\nquand le rideau fut retombé sur les derniers mots d'un Corneille qui par\nmoments disait des vers où le vrai se serait reconnu, le nom de cet heureux\nauteur, que certaines dames furent étonnées, l'ayant pris pour le vieux clas-\nsique, de voir apparaître bien vivant et sourire d'une bouche encore jeune\naux applaudissements du parterre...\n    La Leçon du Cid, d'ailleurs, fut jouée à merveille, et une part du succès\n allait aux interprètes. M. Marey, en Corneille, fut parfait de gravité, d'émo-\n tion contenue et de juste orgueil. Mme Yvonne Vasselin a paru très touchante\n dans le rôle tendre et doux de la femme du grand homme, et Mlle Beer, en\n « marquise », a charmé par sa grâce mutine, sa beauté, sa voix généreuse et\n l'éloquence de sa passion.\n    Bref, un vrai succès pour le théâtre belge.\n                                                              FRANZ ANSEL.\n                                        *\n\n\n L ' A p ô t r e , pièce en trois actes de M. P.-H. Loyson.\n    De ces trois actes, il y en a un, le premier, qui est ennuyeux, un autre, le\n second, qui est poignant et pathétique; et le troisième, enfin, après cette forte\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                              REVUE DU MOIS                                  183\n\n\nsecousse, semble un peu languissant. Il y a bien dans l'Apôtre quelques\nànerics primaires, mais il s'y trouve aussi plusieurs scènes vraiment belles qui\nrachètent ces faiblesses.\n   L'interprétation, excellente, a contribué au succès pour une part qu'il serait\ninjuste de ne point reconnaitre. M Kraus, en apôtre, eut, à son habitude, des\nmoments de grand art. MM. Brousse et Gournac jouèrent fort bien leurs rôles,\net l'on en peut dire autant de Mmes Renard et Borghos.\n                                                                        F. A.\n\n                               Salons d'Art\n  L'exposition Léon Frédéric au Cercle — Ce fut un succès.\nSuccès d'estime, d'admiration, de vente. La personnalité du peintre s'impose\npar le prestige d'un rare talent et d'une œuvre considérable, elle occupe une\ngrande place dans l'école belge contemporaine.\n    Les quelques douzaines de toiles disputées par les amateurs dès l'ouverture\nde l'exposition manifestaient à des degrés divers les ressources de Léon Fré-\ndéric comme peintre de la figure et comme peintre du pavsage, mais ne don-\nnaient pas, tant s'en faut, la mesure de son talent trop grand pour les sujets\nréduits, trop profond pour de faciles ébauches.\n    Elles plaisaient parce qu'elles révélaient une vision très personnelle sinon\ntrès juste et qu'en leurs moindres lignes l'on découvrait l'empreinte d'une\nmain d'artiste. Mais, à y regarder de près et à deux fois, quelques détails trop\naccentués, quelques tons corsés à dessein dans un but que j'ignore, cho-\nquaient l'œil habitué à plus de simplicité chez un homme sûr de lui et lais-\nsaient soupçonner qu'il y eût là une concession faite au goût de la foule. Je\nl'ai regretté pour ma part. La peinture de M. Frédéric, comme une très belle\nfemme, peut se passer des artifices de la toilette, sans crainte de nuire à son\néclat.\n                                                                     R. G. G.\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": "                         LES          LIVRES\n\n\n   Œ u v r e s de R u y s b r o e c k l'Admirable. Traduction du flamand\npar les Bénédictins de Saint-Paul de Wisques. — (Bruxelles, Vromant,\néditeur, 3, rue de la Chapelle.)\n    Voici une publication qui réjouira les admirateurs de Ruysbroeck; c'est la\ntraduction des œuvres complètes du grand mystique belge que viennent de\ncommencer les Bénédictins. Entreprise par des moines de Saint-Benoît,\nnous avons toute chance d'avoir un travail sérieux, car ils n'ont pas l'habi-\ntude de faire les choses à la légère. A preuve tous les grands travaux actuels\nsortis de nos monastères bénédictins et, notamment, ceux des fameuses\nabbayes de Maredsous et de Solesmes. La conclusion de l'Introduction géné-\nrale qu'ils ont placée en tête du premier volume nous dit assez que le présent\ntravail est sérieusement mené. Voici cette conclusion :\n    « Il nous a semblé préférable de recourir non point à une traduction\nlatine, mais au texte de Ruysbroeck lui-même. Les trois traités que nous\nprésentons aujourd'hui au lecteur n'ont pas été choisis au hasard. L'unité de\ndoctrine, l'identité du destinataire, l'enchaînement qui les relie entre eux\nnous ont paru des raisons suffisantes pour les publier ensemble. Les deux\nlistes que nous connaissons réunissent d'ailleurs ces traités, qui ont sans\ndoute été composés vers le même temps, et dans l'ordre où nous les donnons.\n    » En tête de chacun d'eux nous avons mis une introduction particulière,\nafin d'en faciliter la lecture par un exposé général de la doctrine qui s'y\ntrouve énoncée.\n    » Dans la traduction, l'on s'est efforcé de rendre aussi fidèlement que pos-\n sible la pensée de l'auteur, en même temps que la forme très simple et un peu\n naïve de la parure. La tournure française en souffrira peut-être parfois, mais\n il y avait lieu de suivre de très près le texte, de peur de trahir le sens exact,\n en des matières surtout où les termes demandent à être pesés avec grand\n soin. Puisse ce nouvel effort contribuer à faire connaître le grand mystique\n flamand, et à répandre une doctrine digne d'être comparée à celle des plus\n célèbres auteurs spirituels. »\n     Ces paroles n'ont pas besoin de commentaires. Elles nous montrent assez\n par elles-mêmes avec quels soins, avec quel souci de rendre la pensée exacte\n  de l'auteur, les moines bénédictins ont entrepris ce grand travail. Leur\n  système de traduction est le vrai : ne pas chercher à faire de la littérature à\n  propos de Ruysbroeck, mais nous donner toute sa pensée dans toute sa\n  splendeur originale. C'est la traduction que nous attendions depuis si\n  longtemps.\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "                                 LES LIVRES                                   l85\n\n\n   Le premier volume qui vient de paraître contient les trois traités suivants :\n   Le miroir du salut éternel;\n   Les sept clôtures;\n   Les sept degrés d'amour spirituel.\n   L'introduction dont les moines ont fait précéder chacun de ces traités est\ntrès bien faite. C'est un résumé lumineux de la doctrine qu'ils renferment.\n   Nous recommandons instamment cette œuvre à tous les amants de la\ngrande littérature mystique et à tous les admirateurs de Ruysbroeck.\n                                                                        H. M.\nLuiS, par PIERRE LHANDE. — (Paris, Plon.)\n   La psychologie enfantine est à la mode à l'heure actuelle. Après lÉlève\n Gilles de M. Lafon, voici Luis de Pierre Lhande. Comme André Lafon,\nPierre Lhande appartient au monde de la pédagogie. L'auteur de Luis était\nsurveillant dans un collège d'Espagne. Un jour, parmi ses élèves, il se trouve\nen face du drame... et le plus douloureux qui se puisse rencontrer dans une\nâme d'enfant. Et il se fait précisément que le jeune surveillant est une âme\nexquise d'apôtre et de poète. Il met tout son cœur à tâcher de sauverle pauvret.\nIl n'y réussit pas, il n'y pouvait plus réussir. Il était trop tard. Mais, pour la\ncentième fois et plus amèrement que jamais, il se reprend à penser que cet\nenfant n'est après tout qu'une victime, qu'il s'est perdu beaucoup moins par\nsa faute que par la fatalité d'une éducation lamentable et qu'il y en a d'autres\nque la négligence des mères entraînent aux mêmes abîmes, qu'il faudrait les\nsauver ceux-là, le tenter du moins... Parce qu'il est apôtre, le jeune surveil-\nlant s'est mis à raconter le drame, dont il fut en partie témoin; et parce qu'il\nest artiste, une âme charmante, à la fois simple et profonde, il a su raconter\nadmirablement.\n   Luis est un enfant intelligent, énergique, affectueux. Mais son père,\nhomme grave qu'absorbe la diplomatie, et sa mère, femme frivole, exclu-\nsivement soucieuse de mondanités, l'abandonnent aux domestiques. Ceux-ci,\naprès la rue, et à l'aide des romans grivois dont ces valets font à l'enfant le\nvivant commentaire, déforment cette âme et la corrompent. Pauvre petit\nLuis! A 13 ans, il n'est plus qu'un égoïste endurci, très réfléchi et de\nvolonté très nette, mais d'une insensibilité hautaine et cruelle et qui, déjà,\na « découvert ce dernier mot de la perversion : jouir sans aimer ».\n   De douloureux incidents révèlent aux parents l'état d'âme de leur fils.\nAffolés et pour refaire cette éducation, ils recourent aux Johannites. Un jeune\nsurveillant, le Père O'Leary, entreprend la tâche, y consacrant tout le\nsavoir-faire perspicace et délicat d'une âme très haute, admirable « mélange\nd'amabilité et d'autorité », avec cette nuance précieuse de doux et de\ngrave, qui rend certaines âmes, lors surtout qu'elles sont auréolées de\nsurnaturel, presque toutes-puissantes. Un moment il semble que l'affection\nva rouvrir ce cœur de Luis trop tôt refermé. On espère; vain espoir. L'em-\npreinte est ineffaçable. Une crise suprême a tout compromis. La mère, alors\n cédant une fois de plus à son égoïsme, envoie son fils au pénitentiaire :\n « Devant cet excès d'injustice », l'enfant criait : Ay, maldita, maldita, mau-\n dite, maudite ! Pour sauver Luis, il ne reste que Dieu.\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": "186                                DURENDAL\n\n\n\n   Ce résumé ne laisse rien soupçonner, hélas! de l'ait avec lequel Pierre\nLhande a rehaussé l'intérêt de son roman. L'âme de ce pauvre petit Luis\nest détaillée avec une rare science psychologique. C'est bien une œuvre d'ob-\nservation, très réaliste et très sympathique. 11 y a dans le récit une intensité\nde vie telle qu'il est mouvementé et entraînant comme un roman d'aventures.\nEt le style en est charmant. Pierre Lhande est un poète qui sait voir et\npeindre aussi bien qu'il sait sentir. Le décor espagnol prêtait à descrip-\ntions : l'auteur n'en abuse jamais, bien qu'il décrive avec amour et de façon\nà imprégner son récit d'une coloration très chaude et très douce. Ce livre est\nà lire. Il est d'un puissant intérêt.                  GEORGES DIRKS, S. J.\n\n\nPro Juventute,        par LÉON HENNEBICQ. — (Bruxelles, Larcier.)\n   Et ce titre est bien choisi. J'aimerais à voir ce livre aux mains de mes\ncamarades les étudiants — jeunesse universitaire en qui bouillonnent les\npremières aspirations vers un idéal, vers un but de vie. Aceux qui cherchent\nà se rendre compte du travail social qu'ils ont à accomplir, à ceux qui\ncomprennent qu'ils sont autre chose que des êtres plus ou moins ratioci-\nnants, ce livre adresse ses esquisses brossées à traits énormes et vigou-\nreux.\n   Nous ne pouvons examiner ici toutes les idées — politique, art,\nlittérature, enseignement, droit — que remuent ces diverses conférences.\nDisons seulement qu'elles révèlent un esprit large, une synthèse habile,\nune imagination fertile. L'auteur sait à merveille se débarrasser des contin-\ngences étroites, pour élever le débat très haut, planer dans les régions\nsereines de toutes les philosophies — du droit, de l'art, de l'histoire, de\nl'économie politique. Peut-être même plane-t-il trop. N'allez pas cher-\ncher en ces pages un «guide pratique de vie n. Mais aux heures où vous\nsentez le besoin de sortir des mesquineries quotidiennes, ouvrez ce livre et\nlisez-en quelques pages — mais quelques-unes seulement — une conférence\npar heure. J'ai eu le tort de vouloir lire ce travail d'une traite. Les premières\npages m'avaient vivement intéressé; à la centième l'intérêt s'était changé en\nennui profond, et j'en avais conservé une impression de «creux », de « fer-\nblantisme ». Ce ne fut qu'en le reprenant à petites doses que j'ai pu me\ndéfaire de ce sentiment fâcheux. Aussi, cher lecteur, vous excuserez le retard\nde ce compte rendu : il y a gagné en sincérité.\n   Il est cependant un point que je ne puis passer sous silence. Pourquoi\ndonc, mon cher maître Hennebicq, dans votre conférence sur la question de\nl'enseignement, avoir voulu prouver absolument que vous ne comprenez\nguère — pour ne pas dire aucunement — l'idéal catholique? Vous nous\ndites (p. 357) qu'il est fait pour des âmes trop petites! Vous auriez dû dire\nque beaucoup d'âmes,— le plus grand nombre peut-être — même parmi ses\nfidèles, sont trop petites pour pouvoir le saisir dans toute sa force, dans toute\nsa beauté, que — volontairement ou non — ces âmes ont essayé de le ravaler\nà leur niveau. Si vous aviez mieux étudié son histoire, vous vous seriez\npeut-être étonné de ce que cet idéal soit, vingt siècles durant, resté un avec\nlui-même, qu'il ait triomphé, non seulement des persécutions, mais de toutes\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                                    LES LIVRES                                     187\n\n\nles maladresses de ses fidèles, de toutes leurs trahisons aussi. Vous auriez\nsenti alors q u e cette flamme de p r o g r è s , de charité sociale qui vous anime,\nn'est qu'un reflet de ce vaste brasier d'idées qu'est le christianisme. Vous\nauriez compris enfin que lui seul, l'idéal catholique, possède le secret de\ncette paix et de cette justice, de cette h a r m o n i e sociale que vous vous épuisez\nà rechercher en dehors de l u i . . . Mais il est vrai, si vous aviez compris tout\ncela, nous aurions le plaisir de vous compter p a r m i les nôtres, tandis que\njusqu'à présent n o u s n'avons que le regret de vous ranger au n o m b r e de nos\nadversaires. N o u s pouvons nous en consoler, partiellement du m o i n s , en\nconstatant que vous n e ressemblez guère à la majorité d'entre eux, car vous\nn'êtes ni un primaire, ni un sectaire.\n                                                                          L. T H . L .\n\n\nVoiture et l e s o r i g i n e s de l'Hôtel de R a m b o u i l l e t (1597-1635);\n Voiture et l e s a n n é e s de g l o i r e de l'Hôtel d e R a m -\n bouillet (1635-1648), par EMILE MAGNE. 2 vol. in-i8, respectivement 1911,\n   320 pages, et 1912, 441 p a g e s . — (Paris, Mercure de F r a n c e . )\n   M. E m i l e Magne, qui avait joliment débuté en ressuscitant le Cyrano de\nl'Histoire,    s'est ainsi trouvé pris d'un faible p o u r les beaux esprits du\nXVIIe siècle. Scarron et son milieu témoigna bientôt de l'aisance avec laquelle\ncet historien pittoresque évoluait d a n s le m o n d e , d a n s tous les mondes, de\nce temps.\n   Sortant de 1' « H ô t e l de l'Impécuniosité », M . Magne nous introduit\nprésentement dans l'intimidante \" C h a m b r e bleue d'Arthénice \". Il s'y trouve\nencore chez l u i ; il en connaît tous les habitués, crayonne la généalogie des\nuns ou chiffre les ressources des autres, découvre — à mon goût, avec trop\nde complaisance — les vices des h o m m e s et les faiblesses des femmes, fait\nl'inventaire du mobilier et appelle les domestiques italiens par leur n o m .\n   Dans les deux tomes où il raconte, comme fond de récit à la biographie\nde Voiture, les origines et les a n n é e s de gloire de l'Hôtel de Rambouillet,\nM. Magne prodigue des grâces de style encore toutes parfumées de celte\nfréquentation et u n e virtuosité b a d i n e , sinon charitable, d a n s la documen-\ntation. « Il existe sur Voiture des notices innombrables, la plupart sans a u c u n\nintérêt. » C'est ainsi que l'auteur nous p r é m u n i t ; j ' a i m e cette immodestie :\nM. Magne peut, le premier, se targuer d'avoir fait revivre 1' « âme du rond ».\nMais peut-être, tout en ne se faisant guère d'illusions sur le piètre caractère\nde Voiture, M. Magne ne s'est-il pas assez défendu contre certain accommo-\ndement aux opinions intéressées du b o n h o m m e ni défié de la bassesse morale\nde quelques indicateurs chez lesquels il se d o c u m e n t e . Non pas qu'il faille,\nprendre en g r a n d e considération la nouvelle Académie ou parler avec u n e\nabsolue déférence des créatures de Richelieu... Q u e M. Magne tienne avec\nla « loge de Z i r p h é e », à son g r é ; mais ne pouvait-il y apporter un peu de la\nsénérité charitable dont la Marquise elle-même lui donnait l'exemple ? A force\n de consulter les satiriques des ruelles, M. Magne risque de passer pour u n e\n mauvaise langue, et en dégageant son ton avec u n e excessive désinvolture,\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": "188                               DURENDAL\n\n\n\n il en arrive à ne souligner que le piquant des choses, à ne faire aucun crédit\n à la vertu, à douter de toute sincérité et à ne nous dépeindre les personnages\n — je vise, puisqu'il s'agit ici de littérature, Guez de Balzac, Godeau, Chape-\n lain, les pédants — que par leurs ridicules ou leurs faiblesses, par l'en\n dehors.\n     Sur le modèle de Voiture, M. Magne sait conter une histoire et forcer\n l'attention : « Depuis plusieurs heures dans l'atmosphère lourde du tripot\n ouvert, rue de l'Ecrivinerie, entre deux boutiques de libraires, Vincent Voi-\n ture jouait au reversi avec quelques étudiants picards... » C'est sur ce petit\n intérieur que s'ouvre, de façon imprévue, le premier chapitre, et il se continue\n aussitôt par une reconstitution étourdissante de la ville d'Orléans, où Voiture\n prit ses grades en droit. Nous tenons ainsi un joli pendant au tableau du\n Mans, qui avait si bien réussi à l'auteur dans son étude sur Scarron. Voilà la\n façon ; c'est celle du roman historique, et M. Magne ne cessera de la soutenir,\n avec moins d'érudition sans doute quand il brosse le décor de Bruxelles\n en 1632 et même quelque mauvais goût quand il transpose en phrases amphi-\ngouriques des lieux communs touchant les mœurs d'Espagne, mais, en\n moyenne, avec un bonheur incontestable. Pour le plaisir du grand public,\n M. Magne n'est pas seulement un biographe d'état civil ou un critique philo-\n logique, c'est un conteur et qui n'est pas dépourvu d'imagination, Il invente\ndonc Voiture en action. Il accompagne son héros au long des déplacements\ninconséquents du crapuleux Gaston d'Orléans; il rejoindra Voiture maussade\nà Bruxelles, malade à Madrid ou insensible aux monuments de Rome; il\ncourra avec lui les routes de Touraine ou les camps du Roussillon, fera voile\ndu Portugal à Londres ou d'Italie à Marseille; il sera des parties en carrosse\nà Chantilly comme à Pomponne, s'introduira dans le somptueux château de\nRichelieu comme dans le sombre cabinet de Chapelain; mais surtout il pas-\nsera ses soirées — toute une vie — rue Saint-Thomas du Louvre.\n    Forçant le vestibule des grands, la porte des tripots et le secret des alcôves,\n M. Magne a tenu le journal de vie de Voiture. El ce n'est pas une apologie.\nJoueur et paillard, vaniteux au cœur sec, qui, n'ayant pas de grâce, fut obligé\nde se procurer de l'esprit, mais apte à régenter le langage et le premier à\ntourner un compliment du moment qu'il aspire à faire tourner une tête, ainsi\nnous apparaît ce petit maigriot enrhumé, fils d'un marchand de vin, devenu\nle chef du parti galant et le roi des muguets de France.\n    (M. Magne a fait suivre le deuxième tome d'une bibliographie des éditions\nde Voiture, enrichie par le signalement de quelques lettres, rondeaux, etc.,\nqui y manquent. A ceux-ci je tiens à lui signaler qu'il conviendrait peut-être\nde joindre, sur la foi d'un album de Godeau, le rival de Voiture, certaines\nstances précieusement scatologiques : Unique objet de mes délices..., qui ont\ntout ce qu'il fallait pour plaire à l'Académie romaine des Humoristes, mais\nqui n'ajouteront d'ailleurs rien à la gloire de l'auteur du Sonnet d'Uranie.\nVoir GEORGES DOUBLET, Le Keepsake d'Antoine Godeau, évêque de Vence,\nbr. 32 pages, Nice, 1905.)\n\n                                                                      E. DE B.\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "             (Reproduction interdite)\n\n\n\n        UN ANGE\n\n(CATHARINE WEEKES O. S. B.)\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": ""}, {"page_pdf": 230, "texte": "                              NOTULES\n\n    L ' A n n o n c e f a i t e à M a r i e a été représentée à Bruxelles. Il faut\nféliciter la direction du Cercle Artistique d'avoir songé à donner cette œuvre\nadmirable. Mais il faut déplorer qu'elle ait été écoutée par le public le plus\ninintelligent de Belgique. Ce fut une souffrance pour les quelques artistes\nqui s'étaient égarés là de subir les rires, les murmures et les bêtises de ces\nbourgeois sans respect. N'insistons pas, et souhaitons qu'il nous soit bientôt\ndonné d'entendre la pièce de Claudel dans un milieu plus digne d'elle.\n                                         *\n                                        * *\n   M m e V e S S e l o v s k y , qui depuis des années, parses articles et sestraduc-\ntions — sa dernière en date est la légende de sainte Cordule de M. Pierre\nNothomb, qui va paraître dans une revue de Moscou — fait connaître en\nRussie les écrivains belges, a fait le mois dernier un séjour à Bruxelles.\nMme Vesselovsky prépare une étude de longue haleine sur la poésie catho-\nlique en Belgique.\n                                            *\n\n  Durendal publiera dans un prochain numéro une importante revue des\nPoèmes récemment parus.\n                                  *\n                                 * *\n   Une Exposition H e n r i E v e n e p o e l à Bruxelles. — Sous le\nhaut patronage de M. le Ministre des Sciences et des Arts s'organise en\nce moment une exposition qui aura un grand retentissement dans le monde\nartistique de notre pays et aussi de l'étranger.\n   Il s'agit des œuvres de Henri Evenepoel, un des peintres dont la Belgique\nest le plus fière, à juste titre.\n   Les organisateurs de cette exposition ont pu réunir la totalité des tableaux,\nétudes et croquis que l'artiste a laissés. Les Musées de Bruxelles, de Gand et\nde Liége ont consenti à prêter les leurs et celui du Musée du Luxembourg\naussi sera envoyé à Bruxelles pour la circonstance. Tous ceux qui se trouvent\ndans les galeries particulières de Belgique et de l'étranger y figureront\négalement.\n   L'Exposition Henri Evenepoel s'ouvrira le 5 avril prochain, à la Galerie\nGeorges Giroux, 26, rue Royale, et dès à présent des démarches sont faites\npour l'envoyer en France, en Allemagne et en Angleterre. C'est dire qu'elle\nexcite partout le plus grand intérêt.\n                                         *\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "190                               DURENDAL\n\n\n   A cause de la surabondance des matières, nous sommes contraints de\ndiiïérer, jusqu'au fascicule d'avril, la suite de la publication de la traduction\ndes Niebelungen, de F. Hebbel, de notre collaborateur I. Vandervelden.\n\n                                        *\n\n\n  Accusé de réception :\n   ART : Titien, par C A R O - D E L V A I L L E ; Gretige, par LOUIS HAUTTECŒUR.\n2 vol. illustrés. Collection : Art et Esthétique (Paris, Alcan). — Edmond\nManet, par ANTOINE PROCÈS. Vol. illustré. Collection : Ecrits d'amateurs et\nd'artistes (Paris, Laurens). — Saint-Pétersbourg, par LOUIS RÉAU. Collec-\ntion illustrée : (Les villes d'art célèbres. Paris. Laurens). - - Stockholm et\nUpsal, par LUCIEN MAURY (idem).\n  HISTOIRE : Bismarck et l'Eglise : Le Cultarkampf,              par GEORGES\nGOYAU. Vol. 3 et 4 (Paris, Perrin).\n   L I T T É R A T U R E : Jean-Jacques Rousseau. Textes choisis et commen-\ntaires, par ALBERT BAZAILLAS. Collection : Bibliothèque française du\nXVIIIe siècle. 2 vol. (Paris, Plon). — Quelques écrivains de ce temps, par\nEMILE POITEAU (Paris, Grasset). — Henri Heine, par PIERRE GAUTHIEZ\n(Paris, Bloud). — Willemain, par G. GAUTHIER (Paris, Perrin). — Le mou-\nvement littéraire belge d'expression française depuis 1880, par ALBERT\nHEUMAN. Préface de P. Juliaan (Paris, Mercure de France).\n   L I T T É R A T U R E FLAMANDE : Modem Kunst, door JOSEPH MULS\n(Antwerpen, uitgave van Vlaamsche Arbeid). — Vereen, door JOSEPH MULS\n(idem).\n   POÉSIE : Les inquiétudes, par FERNAND HURET (Paris, Basset). —\nL'ironique tendresse, par ROBERT SILVERCRUYS (Bruxelles, Lamertin). —\nChant provincial, par JULES DELACRE (idem). — Le Vallon, par CÉCILE\nSAUVAGE (Paris, Mercure de France). — L'Ombre des Jumées, par ALBERT-\nJEAN (Paris, Crès).\n   ROMANS : Le cavalier blanc, par MAX DAUVILLE (Bruxelles, Lamberty).\n— Les contes de Minnie, par ANDRÉ LICHTENBURGER (Paris, Plon).—\nLiselotte, par P.-A. CHEVINAY (idem).\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "   La Rosserie de la Reine Pédauque\n  Comme il n'a guère neigé de tout l'hiver             « L'Artistique a donné, hier soir, un\nM. Charles Dumercy a tenu à nous donner              dîner en l'honneur de M. Jean Richepin,\nen un petit livre ses Flocons de neige. Cela         de l'Académie française.\nremplace avantageusement les autres :                  » Cent cinquante convives avaient pris\nQu'importe le flocon pourvu qu'on l'ait livresque.   place autour des tables coquettement dé-\n                                                     corées.\n                      ***                               » M. Jean Richepin présidait, ayant à\n  M. Camille Lemonnier dans la Belgique              sa droite M m e Jean Nouguès et à sa gau-\nartistique et littéraire reprend la publication      che Mme Charlotte W y n s .\nde ses souvenirs. En passant il salue le                » Parmi les convives nous avons noté :\nsouvenir de ses aînés : Charles De Coster            M. Maurice Maeterlinck, l'éminent au-\net Eudore Pirmez. Ce que c'est que la                teur de Pelléas et d'Ariane et Barbe-Bleue ;\ngloire! Dans cinquante ans nous célébre-             Mme Georgette Leblanc Maeterlinck, M.\nrons peut-être les romans de notre mailre,           Jean Nouguès, le compositeur applaudi de\nM. Maurice Lemonnier!                                Quo vadis, et de l'Aigle; M Paul Milliet, le\n                                                     distingué librettiste d'Hérodiade et M me\n                      :•: * *                        Paul Milliet; M. Henri Cain, l'auteur de\n  M. Marcel Vanderanwera (c'est tout?)               Don Quichotte et de Sonia, et Mme Henri\nparle dans l'Universitaire catholique de l'Iro-      CainGuiraudon, M. Léopold Mabilleau.\nnique tendresse où M. Robert Silvercruys,               » M. Jacques Fenoux, de la Comédie-\nen passant, interpréta Mauriac.« La poésie,          Française, et M me Fenoux, M. de Joly,\ndit-il, s'y l'ait tremblante et fervente comme       préfet des Alpes-Maritimes; le général\nune prière murmurée à genoux » :                     Carbillet, commandant la 29e division;\n      Il faisait chaud ce matin                      M. Denys Puech, de l'Institut, et             Mme\n      et voici que, sans plus rien                   Pucch-princesse Gagarine Stoudza; M. et\n      nous dire, dans l'heure sainte                 Mme Frédéric Hoyer, Mme Ixo, M Smirnoff,\n      nous aurons nos deux mains jointes.            M. Chambor, président du tribunal civil;\n   Honneur... à l'innocence! proclame la             M. Octave Uzanne, M. Quinaud, M. La-\ncantate des Joyeux : hiboux.                         font, Mme Berthe César, M. Ph. Flon, de\n                                                     l'Opéra; M. Schlesinger, M. Sarlin, etc.\n                      ***                               » Au désert, M. Gassin, président de\n   Rappelons à nos lecteurs que cette can-           l'Artistique, prononce un discours admira-\ntate puissante dont les paroles sont de              blement bien venu Dans un langage d'une\nM.Pierre Nothomb et la musique de M. Paul            parfaite tenue littéraire et en termes d'une\nGilson a été exécutée il y a quelques jours          rare inspiration, il célèbre toutes les gloires\nà la Salle Mercelis au milieu d'une reli-            de la Poésie, de l'Eloquence, de la Sta-\ngieuse admiration.                                   tuaire, de la Peinture, de la Musique, et\n                                                     toute la beauté qui sont venus, ce soir,\n                      * '\" *                         s'asseoir à l'Artistique, pour célébrer le\n   L'ORNEMENT D'UNE PETITE          NOCE   SPIRI-    grand poète Richepin\nTUELLE : 'L'Eclaireur, de Nice, dans son                » L'éloquent président parle avec infini-\nnuméro du 4 mars, nous apporte d'excel-              ment d'humour de Maurice Materlincli, qui\nlentes nouvelles du dernier de nos auteurs           représente, à cette fête, non seulement la Poésie\ngais :                                               et l'Art, mais la Boxe...\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "192                                         DURENDAL\n\n\n\n   » Rappelant la conférence de M. Riche-              Il se charge de nous expliquer la rapidité\npin, il dit que l'orateur aurait pu, parlant        avec laquelle il passe de la Mythologie\nde lui-même, employer les paroles élo-              grecque à Diderot et à Zola :\ngieuses qu'il consacra à Verlaine :                    \" En ces temps de course à toute vitesse\n   \" Je souhaite, dit-il, que lorsque, plus         — d'automobilisme, d'aviation — peut-être\n   tard, le plus tard possible, on fera, maî-       arriverai-je à résumer à grands traits, à\n   tre, votre éloge devant le marbre qui con-       vol d'oiseau, l'histoire de la pensée libre et\n   sacrera votre mémoire, ce soit un Riche-         indépendante depuis les premiers âges de\n   pin qui parle de Richepin. »                     l'humanité... \"\n   » L'auteur du Chemineau répondit et ce              Ah! ces libertins de Schaerbeek !\nfut une véritable aubaine pour les convives\nque d'entendre la parole alerte et pleine\nd'esprit de Richepin. Lui aussi parla, en\n                                                      M. RENCY N'EST PAS TOUJOURS LUI-MÊME:\ntermes enthousiastes de Mœterlinck, qu'il\n                                                    C'est avec le plus grand intérêt et la plus\nsouhaita rencontrer, un jour prochain, en un\n                                                    vive satisfaction que les lecteurs de l'Art\nmatch de boxe. Le discours si pimpant du\n                                                    Moderne ont lu la chronique théâtrale con-\nmaître fut, comme celui de M. Gassin\n                                                    sacrée à la représentation de l'Annonce faite\nsalué par un ban chaleureux.\n                                                    à Marie de Paul Claudel, envers qui le\n   La soirée se termina par un concert im-          critique de la Vie intellectuelle n'avait pas\nprovisé et tout à fait charmant. »                  toujours témoigné d'une aussi sagace luci-\n                       *                            dité et convenable attention.\n                      * *\n   M. Georges Rency publie dans la Vie\nintellectuelle (février), un article sur le livre\nde Wilmotte, dont nous extrayons ces                  Comme quoi le Président de la Républi-\n                                                    que française envoie, DANS UN TRICOT, un\nfortes pensées :\n   « Le temps passé n'est plus le nôtre. Il y       petit poulet au capitaine Paul André et à\na, à présent, à Bruxelles, un gouverne-             la Belgique Artistique et Littéraire qu'il\nment fixe, une Cour, un public, une atmos-          dirige si militairement.\nphère spéciale de grande ville européenne.             « J'ai gardé pour la fin de cette lettre\n   » On se demande pourquoi, maintenant             des compliments flatteurs! M Raymond\nque nous avons une vie propre, un centre            Poincaré, qui voulut bien, récemment, me\nartistique et mondain presque aussi impor           recevoir, me dit l'intérêt très vif que lui\ntant que Paris et en tout cas au moins              inspira toujours la littérature belge, dont\naussi important que là plupart des autres           il me fait l'éloquent éloge. Je vous repar-\ncapitales européennes, pourquoi nous de-            lerai dans quinze jours de cette visite à\nvrions rester éternellement en tutelle pour         l'homme éminent et charmant que la\nce qu'un peuple a de plus profond, de               France vient de se donner pour chef. Il\nplus personnel, de plus irréductible : la           faut aujourd'hui seulement vous dire que\nlittérature. »                                      le nom de la Belgique Artistique et Littéraire\n                                                    fut   SYMPATHIQUEMENT         PRONONCÉ    par\n   A défaut d'habit vert, l'habit de cour...!\n                                                    M. Poincaré et que     le PRÉSIDENT ME PRIA\n                       *\n                                                    DE TRANSMETTRE A M. P A U L ANDRÉ L'AS-\n                      * *\n                                                    SURANCE DE SON BON SOUVENIR.\n  M. Georges Eeckhoud consacre, dans la\nSociété Nouvelle (février 1913), neuf pages           » C'est fait.      LÉON TRICOT. »\ndu style qui a rendu si remarquables ses            (Belgique Artistique, I e r mars.)\nchroniques au Mercure de France, à la Libre\n                                                                          L E GRAND ROSSART.\npensée ou la conscience à travers les âges.\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": ""}, {"page_pdf": 235, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1913-03", "signet_source": "Vingtième année - N°3 - Mars 1913 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : les Notules citent la Société Nouvelle (février 1913) et la Belgique Artistique (1er mars), et mentionnent la représentation bruxelloise de L'Annonce faite à Marie ; la Chronique du mois évoque les concerts Ysaye (festival Bach-Beethoven) et l'exposition Léon Frédéric au Cercle. Livraison postérieure au 1er mars 1913, donc mars 1913 plausible (non confirmé).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}