{"numero_id": "ulb-durendal-1913-livraison04", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-201", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La Procession de Werchter", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Photo de la maison Scherl à Berlin). 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l'ombre bleue et transparente de septembre,\n     Et qu'importe la grande nuit\nOù le monde muet flotte comme en un rêve,\nEt où la lune, un doigt sur la bouche, se lève,\nJe n'ai d'autre bonheur que d'écouter encor\nLe souffle frêle et doux de mon enfant qui dort.\n\nIl monte, régulier et tranquille — il soulève\nLa petite poitrine en un rythme      ténu,\nEt je devine la rondeur des deux bras nus\nPosés sur l'oreiller devant le profil d'ange,\nEt tout le petit corps enveloppé de langes,\nEl ce sourire insaisissable du sommeil,\nPlus léger qu'un rayon fugitif de soleil\nQui frôle l'eau dormante et claire des fontaines,\nEt la bouche entr'ouverte — et la tiède haleine...\n"}, {"page_pdf": 243, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2083, "texte": "194                           DURENDAL\n\n\n           Heure étrange et gonflée d'émoi !\n           Il n'est plus rien autour de moi :\n      Les meubles aux contours amicaux, les fleurs pâles,\n      Les glaces où parfois glisse un reflet d'opale.\n      Les livres entr'ouverts à la page où il faut,\n           Tant ils sont émouvants et beaux,\n      Se taire longuement et aveugler les lampes,\n      Et le dessin, flottant dans l'ombre, des estampes,\n      Tout cela s'est imprécisé, s'est effacé,\n           Et les images du passé,\n           El les espoirs, et les baisers,\n      Et toutes les douleurs par ce souffle bercées...\n\n           Tantôt il était    indistinct,\n      El si imperceptible aux sens, et si lointain :\n      Je dus pour l'écouter arrêter mes pensées,\n      Et maintenant,    c'est sa musique  cadencée\n      Qui remplit cette chambre où tout      s'évanouit,\n                Et dans la nuit\n      C'est tout ce qui subsiste encore de la vie...\n\n\n           O Petit enfant de ma chair,\n      0 plus léger que le parfum des fleurs dans l'air,\n      0 petite existence hésitante et perdue\n           Dans l'infini de l'étendue\n           Et la force de l'univers,\n      Quel émoi me pénètre en écoutant ton âme!\n      Il y a au dehors des étoiles de flamme\n      Attentives au songe épars dans cette nuit,\n      Des mers dont le silence est un immense        bruit,\n      De grands monts solennels et lents, des villes lasses\n      Qui se sont endormies tournant leur front vers Dieu,\n      Et après ce beau ciel si calme, d'autres c i e u x ,\n      Et après cet espace encor d'autres     espaces...\n      Des Rêves long voilés s'accoudent aux       terrasses,\n      Le firmament s'unit au lac en un baiser,\n      Des cœurs religieux s'accordent,      apaisés.\n      Et partout jusqu'au fond des ombres, se propage\n      Ton petit souffle frêle, ô cher petit visage!\n\n\n      J'ai posé sur mon cœur arrêté mes deux mains,\n            J'écouterai jusqu'à   demain,\n      Jusqu'à jamais, car celle nuit semble absolue,\n         J'écouterai jusqu'à n'exister    plus,\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 424, "texte": "                     NOCTURNE                                   195\n\n\nEt jusqu'à n'être plus qu'une part du silence,\nMon enfant! ta petite haleine et sa cadence...\nJ'écouterai, penché vers la blancheur du lit,\nCependant qu'au dehors se rythmeront    sur lui\nLes astres balancés dans les ombres   profondes.\n     Ton petit souffle qui remplit\n          Le Monde!\n                                         P I E R R E NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-002", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 196, "page_fin": 205, "titre_corps": "Littérature comparée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Counson", "ancre_debut": "Littérature comparée                                   (1813-1913)                     LES hommes de 1", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 245, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2797, "texte": "Littérature comparée\n                                  (1813-1913)\n\n\n                  LES hommes de 1913 qui pensent, tiennent compte et se res-\n                     sentent de ce qu'ont pensé les hommes d'autres temps et\n                     d'autres nations. Aucun livre sérieux d'aujourd'hui ne\n                     serait ce qu'il est, sans les livres écrits en d'autres langues\n                     vulgaires par des auteurs antérieurs. Un bactériologiste\n                     japonais ou brésilien ne peut pas ignorer qu'un homme\n                     nommé Pasteur écrivit en français au XIXe siècle. Nul\n                     mathématicien ne saurait oublier qu'un Grec nommé\nEuclide a traité jadis de la géométrie. Ni en physique ni en morale, un écri-\nvain grave ne peut négliger ce que ses confrères ont exprimé en divers idiomes.\nDès lors, la patrie morale qui est dans le temps comme dans l'espace, l'esprit de\nnotre siècle, l'âme de notre nation (autrement dit la syntaxe de notre langue),\ncomporte ou supporte la notion d'un monde passé et d'un monde étranger. La\nconnaissance d'un monde moral, c'est l'histoire de ce monde moral. L'histoire\ncomparée des littératures est désormais la seule explication possible de l'esprit\npublic. La civilisation n'est monopolisée ni même indigène dans aucune\nnation moderne. Le Décaloguc hébreu, les mathématiques grecques, le droit\nromain ont été adoptés, pratiqués, développés par les Hyperboréens de Gaule,\nde Germanie, de Bretagne. L'histoire de la culture française, allemande,\nanglaise, est la série des circonstances et conditions dans lesquelles les Fran-\nçais, Allemands et Anglais se sont christianisés, hellénisés, romanisés.\n    Les circonstances et les conditions de la littérature et du progrès ont été\nrévolutionnées à l'époque moderne par l'abolition du latin clérical, scientifique\net juridique. La république des lettres est aujourd'hui une fédération poly-\nglotte. La langue unique et vénérable, internationale et interséculaire,\nd'Erasme et de Copernic, de Kepler et de Newton, a été abandonnée; on a vu\nMachiavel et Galilée écrire en italien, Descartes et Voltaire en français,\nShakspeare et Locke en anglais, Kant et Goethe en allemand. L'augmentation\net l'enrichissement des nationaux de divers pavs, créant un public pour ces\nlittératures nouvelles, le XIXe siècle a présenté diverses cultures nationales\nservies par des bourgeois, légataires universels de la culture latine servie jadis\npar des clercs.\n   Entre ces provinces linguistiques du monde pensant, se sont établis des\néchanges qui ont frappé l'attention et exercé la verve des narrateurs. Renan\ndéjà croyait « avoir puisé dans l'étude comparée des littératures une idée\nbeaucoup plus large de la nature humaine que celle qu'on se forme d'ordi-\n"}, {"page_pdf": 246, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3582, "texte": "                          LITTÉRATURE       COMPARÉE                           197\n\n naire ». L'homme n'a-t-il pas autant d'âmes qu'il connait de langues? Et la\n largeur de notre conception du monde n'est-clle pas en fonction de notre\ninstrument de mensuration intellectuelle? Notre idée de la vie humaine, de\n l'univers et de la patrie, s'embellit donc et s'amplifie à mesure que se perfec-\n tionne notre entendement, outil de tout savoir et de toute œuvre grande.\n L'historien Lavisse, en vacances dans la Thiérache, rencontrait naguère un\njeune vacher illettré avec qui il s'entretint de patriotisme. « Tu seras soldat un\njour. Pour faire quoi? » — « Pour se battre! » — « Mais pour qui,\ncontre qui? » Le professeur voulait lui faire dire qu'il serait soldat pour\ndéfendre la France, mais il s'aperçut que le mot France était totalement\n inconnu au jouvenceau. Celui-ci, dès lors, ne pouvait trouver le sens de la vie\n civile que dans l'assassinat pratiqué selon certains rites. La guérie est la\n poésie des nations demi-barbares, comme le scalp est celle des Indiens. Chez\n les peuples qui savent lire et écrire, apprendre, retenir et penser, la fierté\n nationale peut déjà se nourrir de souvenirs moraux. Quand l'humanité sera\nchrétienne de coeur et intelligente du cerveau, le sentiment collectif sera infi-\nniment plus large que les nationalismes actuels. Le patriotisme européen\ndépassera en dignité les patriotismes linguistiques autant que ceux-ci dépas-\nsent les nationalismes urbains du moyen âge.\n    La longue et terrible guerre de Gand et de Bruges, celle de la France et de\nla Normandie, n'émeuvent plus aujourd'hui les écoliers du royaume de Bel-\ngique et de la république française. L'avenir est plus certain et plus proche\noù la guerre franco-allemande, la franco-anglaise ou la franco-russe appa-\nraîtront comme des guerres de taupinées pareillement misérables.\n    Confiant dans le progrès intellectuel et moral, Renan annonçait même que\nl'historiographie serait négligée dans cent ans. Il espérait que le récit des\nguerres et tribulations modernes deviendrait indifférent à une humanité meil-\nleure, comme déjà le récit des anthropophagies ancestrales et des sacrifices\nhumains indiffère à l'humanité présente. Et certes, sans l'espoir de progrès\nmoral, les termes de civilisation, d'humanité et d'histoire universelle sont\ndénués de sens et de portée. Mais les chemins du progrès sont multiples et\nsinueux; l'humanité n'arrive à l'unité qu'en traversant la forme de groupe-\nments nationaux. Or, aux sociétés nationales il a fallu, pendant ce dernier\nsiècle, les complaisances linguistiques et les souvenirs historiques. Le récit\ndes événements passés a donc pris une place très large dans le temps même où\nl'on prévoyait sa déchéance. Il exerce une action salutaire quand il montre le\nprogrès réalisé. Aux plus sceptiques il fait voir et prévoir que la collaboration\ninternationale et interséculaire est possible puisqu'elle se réalise et s'accentue\ntous les jours. Les pangermanistes eux-mêmes ne rougissent pas d'employer\ndes latinismes comme Kaiser, des gallicismes comme national et libéral. Les\nnationalistes français non plus n'hésitent pas à utiliser l'imprimerie apportée\nd'Allemagne à Paris par des métèques du XVe siècle. Aucun peuple (sauf\npeut-être les Papous et les Lapons) ne se contente d'une culture exclusivement\nnationale. Tous les penseurs dédaignent la plaisante justice qu'une rivière\nborne, la vérité qui serait limitée, par les frontières linguistiques, le savoir qui\ns'arrêterait aux faubourgs d'une ville, au rivage d'une république.\n"}, {"page_pdf": 247, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3599, "texte": "198                               DURENDAL\n\n\n    Les Européens prouvent même par leur conduite qu'ils attachent plus de\nprix aux conquêtes modernes de l'industrie qu'aux anciennes conquêtes des\nrois et des soldats : les Parisiens ont plus de plaisir à employer les chemins de\nfer et l'électricité qu'ils n'en éprouveraient à voir M. Poincaré brûler\nBruxelles, Heidelberg et Moscou.\n    La France et l'Allemagne, sociétés intelligentes et militaires, ont chacune\nplus de profit à s'entr'aider qu'à s'entretuer. L'assassinat imposant entre\npeuples d'égale culture ne procure guère, en effet, que des satisfactions de\nvanité collective. Les survivants éprouvent, quand ils sont grossiers, de la joie\nà songer que leurs homonymes ou homoglottes ont tué beaucoup de monde.\nMais ces survivants, plus instruits, comprendraient que la guerre est plus\nqu'un crime, que c'est une sottise et une mauvaise affaire. Supposons que la\nFrance ou l'Allemagne, à force de patriotisme et de mélinite, parvienne à\ntuer vingt millions d'ennemis et à extorquer une contribution de guerre de cinq\ncents milliards. Trouvera-t-elle un intérêt durable à supprimer la collaboration\nde l'autre peuple à la civilisation humaine? Si Charles VII le Jeune, devançant\n Louis XIV, avait pu brûler le Palatinat, faire écraser sous le talon d'un\nsoldat le crâne de Gutenberg. décimer l'Allemagne, et retarder ou empêcher\nl'introduction de l'imprimerie, les Français auraient-ils été plus heureux? Si\n Moltke, prenant Strasbourg dès 1849, y avait tué d'un éclat d'obus Louis\n Pasteur qui y professait la chimie, l'Allemagne aurait-elle eu avantage à la\n suppression de la bactériologie?\n     Le progrès récent réalisé par les arts de la paix n'apparail pas toujours dans\ntoute sa grandeur, parce que les circonstances linguistiques et morales ont,\ndans le même temps, suscité une religion nouvelle, laïque, bruyante et patentée,\n le patriotisme. Les peuples occidentaux ont cessé de croire au merveilleux poli-\ntique et militaire qui les fascinait jadis. Les Espagnols ne croient plus que\nsaint Jacques détruira leurs ennemis; les Français ne croient plus, comme au\nXIIe siècle, que l'archange Gabriel éclaire les conseils du chef de l'Etat; les\n Allemands n'attendent plus le secours de Wotan ni l'artillerie d'Alberich.\n Mais le besoin religieux subsiste malgré tout; et l'on a fait des idoles nou-\n velles, France, Germania, on leur a donnné des statues en marbre, en bronze,\n en papier, en timbres-poste, en manuels d'histoire, des prêtres habillés en\n empereurs ou en bourgeois, en soldats ou en instituteurs, des théologiens en\n prosateurs politiques, des liturgies en hymnes militaires, des théogonies à\n métaphores familiales et physiologiques. Mais la Germania malgré son casque\n et la France malgré son bonnet phrygien sont des divinités plus douces que\n  les anciennes, parce qu'elles sont inventées et servies par des hommes meil-\n leurs que nos aïeux d'il y a t'ois mille ans. Elles ne réclament pas jour-\n  nellement des sacrifices humains dans leurs temples. Elles admettent d'autres\n  trophées que des crânes troués. Même elles s'adoucissent tous les jours.\n     Quel temps fut jamais plus fertile que le nôtre en miracles de la bonté\n  humaine? Si nous comparons 1913 à 1813, nous voyons que la vie physique\n  et morale, le nombre des citoyens honnêtes, des nations libres, des insti-\n  tutions salutaires, a quadruplé. Nul homme aujourd'hui n'oserait demander\n  à l'Occident de sacrifier pendant vingt ans sur les champs de bataille toute la\n  jeunesse valide. L'Europe qui était un charnier est maintenant une usine.\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3554, "texte": "                         LITTÉRATURE        COMPARÉE\n                                                                              199\n\n   Et quelle douceur nouvelle des mœurs littéraires et politiques! quelle\nlargeur de vues, et quelle complaisance envers les idées étrangères! Aux Fran-\nçais pourvus de leurs auteurs classiques, le subtil Arouet voulut, en 1734,\nprésenter les Anglais lettrés et savants : les Lettres anglaises furent brûlées\nparla main du bourreau. Soixante-seize ans plus tard, M me de Staël entreprit\npour l'Allemagne ce que Voltaire avait fait pour l'Angleterre : son livre\nDe l'Allemagne fut détruit par la police de Savary, et l'auteur exilée dere-\nchef (1810). Or, soixante-seize ans après, M. de Vogué réalisa pour la litté-\nrature russe ce que Voltaire avait osé pour l'anglaise et Mme de Staël pour\nl'allemande : le Roman russe (1886) fut abondamment et impunément réédité,\net l'auteur fut mis dans l'Académie française sans aucun sévice du bourreau\nni du préfet de police. Douceur de mœurs pareille fut-il jamais?\n   Cent ans après Napoléon, M. Raymond Poincaré est allé à Moscou : mais\ncela n'a nullement déterminé les Moscovites à brûler leur ville. Cent ans\naprès Wellington, on verra les Anglais et les Français se rencontrer en Bel-\ngique sans qu'ils songent à se massacrer les uns les autres par l'artillerie.\n   Malgré les grands progrès industriels, malgré l'internationalisation des\nmoyens de transport, de correspondance et de plaisir, il ne reste pas moins\nvrai que le régionalisme national continue à obséder les idiomes vulgaires.\n Pas plus que les autres fétichismes, la dernière idole ne séduirait les hommes\nsi elle ne répondait par des symboles commodes à des sentiments légitimes et\ntrès répandus. Le sentiment linguistique d'abord. C'est par le langage que\nnous recevons morale et doctrine, science et conscience. Aussi notre gratitude\nenvers la langue maternelle s'étend aussi loin que l'empire de notre sentiment\nsur nos jugements. Dante l'a déjà remarqué : l'imbécile qui croit que le lieu\nde sa naissance est le plus délicieux sous le soleil, se permet aussi de placer\nson propre idiome vulgaire au-dessus de tous les autres. Quand on a chanté que\nla patrie allemande est là où résonne la langue allemande, quand on a prié en alle-\nmand un Dieu dont le délégué mortel est l'empereur allemand, quand on a vu\nsur les pièces de monnaie l'invocation du secours divin au profit des Allemands,\ncomment l'homme simple ne serait-il pas enclin à supposer que tout ce qui\nparle une autre langue est le suppôt d'un autre Dieu ou d'un démon redou-\ntable? Pareillement, les peuples de langue française ont cru et proclamé\npendant des siècles que Dieu protégeait la France, avant-garde de l'armée de\nDieu. Longtemps les nations occidentales, en de solennels blasphèmes, ont\nremercié et loué le Seigneur des massacres triomphants qu'elles avaient\nperpétrés. Dieu était prié en fiançais et en latin d'assister les Germanicides,\nDieu était prié en latin et en teutonique d'assister les Gallicides. La stupidité\nsauvage et sacrilège de ces invocations apparut aux génies polyglottes, à\nFrédéric de Prusse qui avait appris le français, à Voltaire qui avait appris\nl'anglais. Frédéric estimait que Dieu embarrassé avait décidé de ne plus\nécouter que le plus fort. Ce sont, en fait, les armes à feu qui ont résolu la\nquestion philologique de savoir en quelle langue européenne Dieu veut être\ninvoqué. Aussi la république française a effacé de ses monnaies Dieu protège\nla France, un siècle après en avoir effacé le latin.\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3505, "texte": "200                               DURENDAL\n\n\n    Après le sentiment linguistique, les souvenirs historiques. Les Allemands\n pillés, rançonnés, décimés pendant la guerre de Trente ans, canonnés et\n opprimés par les troupes de Napoléon, ont résolu de s'armer et de s'unir; et\n depuis qu'ils ont la plus forte armée du monde, on les laisse vivre en paix.\n Pour les gouvernements de Paris, la promenade militaire en Allemagne n'est\n plus un moyen de satisfaire l'opinion française et de se maintenir au pouvoir.\n La réalité présente s'est montrée plus efficace sur les résolutions politiques\n que toutes les suggestions des souvenirs. Bien plus, par un admirable progrès\n moral, des professeurs d'histoire comme MM. Aulard et Seignobos, d'ailleurs\n sans génie, dédaignent et abandonnent l'ancien dogme que la mission provi-\ndentielle de la France est d'infliger des raclées providentielles aux étrangers.\n    Grâce à l'enseignement généralisé, à l'augmentation de l'aisance et du\n confort, le nombre des Européens s'accroit pour lesquels la culture littéraire,\nl'humanité, la douceur des mœurs, est préférable au roulement des tambours\net des canons, aux proclamations militaires, aux massacres somptueux et\n tapageurs. Et ces Européens éclairés font de plus en plus sentir leur opinion\net leur influence dans le gouvernement des nations. Leur opinion tient compte,\nde plus en plus, de la civilisation exprimée dans les langues étrangères. Voici\n des exemples très simples et très sûrs : quand Julien commandait dans les\n Gaules, les chants germaniques étaient à ses oreilles des croassements de cor-\nbeaux ; on livrait d'ailleurs aux bêtes du cirque des Franks vaincus et capturés ;\n quand Rouget de Lisle composait et chantait à Strasbourg le chant de guerre\nde l'armée du Rhin, les révolutionnaires n'entendaient dans les chants alle-\nmands que des mugissements de féroces soldats. Le soir de Sedan, M. de\nVogué écoute le Choral de Luther chanté par les vainqueurs, et il sait assez\nd'allemand, de théologie et d'histoire pour sentir dans ces paroles l'âme natio-\nnale et religieuse de l'Allemagne. Aujourd'hui, nombre de Parisiens savent\nque l'allemand a servi à la philosophie de Kant, à la physique de Helmholtz,\nà la poésie de Wagner. Les noms de Gutenberg et de Goethe ont été donnés à\ndes rues de Paris.\n   Inversement, les Allemands ont fait des progrès non moins miraculeux. La\nPrusse et l'Autriche, dans le temps de Rouget de Lisle, s'allièrent contre la\nFrance révolutionnaire qui s'était donné une Constitution. Or, aujourd'hui\nnon seulement la Prusse et l'Autriche permettent à la France de vivre en\nrépublique, mais elles ont reçu à leur tour une Constitution, et ne font rien\npour la détruire. Les Prussiens, depuis le moyen âge, ont successivement\nabandonné leur langue nationale (qui était slave), leurs superstitions païennes,\nleur régime féodal. Il ont abjuré leur langue maternelle et leur religion, c'est-\nà-dire leur âme collective; ils ont adopté l'allemand, le christianisme, la litté-\nrature moderne. Ils ont copié tant de latinismes, de gallicismes et d'héllé-\nnismes qu'ils en sont méconnaissables.\n   La culture moderne, à laquelle collaborent Allemands et Français, est faite\nd'échanges internationaux. Il n'y a pas d'isolement splendide en matière de\ncivilisation. La Grande-Bretagne, dans son ile, a elle-même adopté la langue\ndes envahisseurs germaniques, le christianisme d'Israël, la géométrie d'Eu-\nclide, le gouvernement des conquérants normands. La culture anglaise est\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3394, "texte": "                         LITTÉRATURE       COMPARÉE                         201\n\n\n toute d'importation. Pas plus que les insulaires, les continentaux ne peuvent\nse borner aux éléments autochtones. Une nation ne saurait même pas jouer\nle rôle de Robinson. Bien plus, l'identification littéraire et métaphorique d'un\npeuple à un homme nécessite des restrictions perpétuelles. Un homme naît et\nmeurt en un temps dont la longueur moyenne est connue ; il revit dans des\ndescendants, il veille au sort de ses futurs héritiers; il fait une foule d'actes\ndont les nations n'ont pas les équivalents. Surtout, sa personnalité, sa\nconscience est plus précise que celle de la nation.\n   Robinson lui-même a subsisté grâce à des ressources que lui avait commu-\nniquées la vie sociale, la collaboration d'autres hommes. Plus encore que les\nindividus, les nations vivent d'emprunts aux autres nations. Le trône impérial\nd'Allemagne est occupé par un descendant de Coligny ; le bâtiment du Reich-\nstag eut pour architecte Paul Wallot, descendant d'un huguenot français\nréfugié en Allemagne après 1685 ; la bibliothèque universelle la plus répandue\nen langue allemande est celle de Ph. Reclam, qui descend d'un réfugié\nsavoyard. Inversement, Paris a reçu l'imprimerie d'Allemagne, la musique de\nWagner, la morale de Kant, les recettes chimiques de Liebig. La bibliothèque\nnationale, offerte, dans toutes lés gares de chemins de fer de la République,\nporte le nom allemand de l'éditeur Pfluger; et le dernier Dictionnaire général\nde la langue française est signé Darmesteter et Hatzfeld.\n   Certes, Pfluger et Darmesteter n'enseignent point l'allemand à leurs ache-\nteurs, pas plus que Frédéric le Grand et Guillaume II n'ont inculqué le fran-\nçais à leurs sujets. Haltzfeld n'a converti aucun professeur au judaïsme; et le\nReichstag, construit par Wallot, n'inspire pas le calvinisme de l'architecte au\nparti du Centre. Le caractère national répandu dans des millions d'hommes\nsubsiste à droite et à gauche du Rhin et triomphe même des croisements\nisolés. Faut-il un exemple? Un émigré français épousa jadis une Bethmann\nde Francfort. La fille née de cette union à Francfort, épousa un comte fran-\nçais et prit pour amant un musicien allemand. C'était la comtesse d'Agoult,\nplus connue sous le pseudonyme de Daniel Stern. Elle proclame que les Alpes\nsont moins hautes que le Rhin n'est profond. Et effectivement, Blandine et\nCosima, les deux filles de la comtesse et de Liszt, ayant épousé l'une un\nFrançais, l'autre un Allemand, les deux gendres se sont comportés dans le\nmonde selon le génie de leur nation, selon les goûts et les aptitudes de leurs\ncompatriotes. Le Français fut politicien : c'était Emile Ollivier, qui, d'un\ncœur léger, déclara la guerre à la Prusse. L'Allemand fut musicien : c'était\nRichard Wagner, époux de Cosima.\n   Seulement, le ministre de Napoléon III a lieu de regretter sa politique\nbeaucoup plus que sa belle-sœur ne regrette la musique wagnérienne. Tous\nles peuples capables de raisonnement préfèrent aussi les échanges artistiques\net littéraires aux échanges de coups de canons; la musique leur semble plus\nharmonieuse que la fusillade.\n   La littérature comparée nous enseigne que les nations modernes se sont\nentr'aidées. Et cet enseignement est de nature à dissiper des malentendus\nmalfaisants. « Tout vient d'ânerie », et toute haine nationale est présomption\nd'ignorance.\n"}, {"page_pdf": 251, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3445, "texte": "202                                DURENDAL\n\n\n\n   Puisque raconter c'est encore agir indirectement, ou du moins suggérer des\nactions, l'histoire comparée des littératures développe le patriotisme européen\ncomme l'histoire nationale développait le patriotisme monoglotte. Le senti-\nment de la patrie s'alimente du souvenir des grandes choses faites ensemble.\nLe sentiment du patriotisme humain, la dignité de l'homme s'amplifie, se\nprécise et s'embellit au souvenir des grandes choses que les nations ont faites\nensemble. La plus belle de ces grandes choses, celle qui les contient et les\nrésume toutes, c'est la pensée de l'humanité libre et éclairée, juste et bonne.\nChatouiller des nations l'orgueilleuse faiblesse, cela se peut et cela se fait par\ndes moyens proportionnés à l'état intellectuel de ces nations. Les Indiens y\nparvenaient en ornant de crânes humains les temples de leurs dieux, en\nsuspendant beaucoup de chevelures scalpées autour de la demeure de leur chef.\n Les Européens d'autrefois élevaient des colonnes de victoire, des arcs de\ntriomphe, des monuments commémoratifs de pugilats publics. Ils chantaient :\n\" nous avons tué, nous tuerons encore ». Les patriotes les plus convaincus et\nles plus agissants, vers 1793, promenaient des têtes sur des piques. Les\npatriotes d'à présent sont bien loin de ces mœurs; ils écrivent, ils veulent\ndevenir académiciens, ou même ils le sont. La dernière idole des peuplades\neuropéennes, le nationalisme, reçoit surtout les louanges périodiques des\nbourgeois de plume. La foi laïque suscite plus de discours que de sacrifices\nhumains. Et surtout, chaque religion nationale n'inspire que des dévotions et\ndéclamations en une seule langue. La France est une déesse jalouse, l'Alle-\nmagne en est une autre. Seulement, la première n'entend que le français, la\nseconde n'entend que l'allemand. Ainsi elles ne s'égorgent pas pour la conquête\ndes hommes polyglottes.\n   La guerre aujourd'hui prend bien plus de place dans l'imagination que dans\nla vie. La plupart des Français et des Allemands n'ont jamais vu et ne verront\nprobablement la guerre que dans les livres et les journaux. Elle est repré-\nsentée pour eux non par les boiteux, manchots, culs-de-jatte et balafrés,\nincendies et ruines, réquisitions et exécutions, pillages et viols, mais bien par\ndes histoires et des poésies, des opéras et des tambours. La guerre est toute la\nphilosophie de l'illettré, toute l'historiographie de l'ignorant. Elle est, pour le\npoète, un arsenal de métaphores empruntées à l'agriculture, à l'escrime, à\nl'héraldique. Les auteurs qui ont le plus éloquemment réclamé la guerre,\n Rouget de Lisle, Musset, Hugo, promettent qu'un sang impur abreuvera les\nsillons français, que l'épée du chef sera lavée et retrempée dans le sang\nétranger, que l'aigle napoléonienne soufflettera d'un coup d'aile le lion de\nWaterloo.\n   Mais comparaison n\"est pas raison, et métaphore l'est moins encore. Les\npoésies revanchistes de 1815 à 1870 exprimaient des sentiments, non des\nraisons. L'amour du panache, du tambour et de l'empire rime souvent, mais\nraisonne peu. Le raisonnement, en ces matières, n'est possible qu'à des\npeuples intelligents et instruits qui se recueillent et s'appliquent à se connaître\neux-mêmes et à se connaître les uns les autres. La France et l'Allemagne\napprochent de cette maturité morale dans laquelle chacune peut se rendre\ncompte de sa collaboration et de sa dette à la civilisation humaine.\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3646, "texte": "                          LITTÉRATURE        COMPARÉE                           203\n\n\n   L'histoire de France, Michelet le proclame déjà, commence avec la langue\net la poésie française; l'histoire de l'Allemagne commence avec la langue et la\npoésie allemande. Ces deux littératures n'ont-elles rien de commun? Ne se\ndoivent-elles rien l'une à l'autre? L'influence française en Allemagne, de\nBarberousse à Schiller, apparaît assez à quiconque a observé la littérature\nd'Outre-Rhin. L'influence de l'Allemagne littéraire en France est beaucoup\nplus récente. Elle est surtout sensible au XIXe siècle. La littérature allemande\na eu ses classiques un siècle après la française. Depuis cent ans seulement, les\nlivres écrits en allemand influencent la pensée moderne, et l'Allemagne litté-\nraire est entrée dans le concert international, dans la Weltliteratur.\n   Cinq langues modernes ont hérité en Occident du rôle intellectuel joué au\nmoyen âge par le latin : l'italien, l'espagnol, le français, l'anglais, l'allemand\nont exprimé les réflexions et les fictions de la pensée moderne, et ont formé les\ncinq sens de l'esprit européen issu de la Renaissance. Or, dans le quinconce\nde la géographie littéraire, la France occupe le poste central, le plus avanta-\ngeux des cinq. De l'Italie à l'Angleterre, de l'Espagne à l'Allemagne, les\nvoyageurs, les livres et les doctrines vont au plus vite en traversant la France.\nLes diagonales de Rome à Londres et de Madrid à Berlin se coupent à angle\ndroit entre la Seine et la Moselle. Vidal de La Blache donne comme signale-\nment de la France que cette contrée, sise au rapprochement des deux mers,\nforme un pont entre la Méditerranée et l'Océan. Aussi, que voyons nous dans\nl'histoire littéraire? Shakspeare a lu, non le grec de Plutarque, mais la tra-\nduction anglaise du Français Amyot; Leibniz a d'abord connu l'Essai sur\nl'entendement humain de Locke dans un résumé français ; et Herder a chanté\nle Cid d'après une adaptation française du Romancero. La littérature française\nest le pont jeté entre les siècles et les races : elle fait passer de l'une à l'autre\nles pensées conçues dans les trois péninsules méditerranéennes et les deux\nnations germaniques : l'hellénisme, l'italianisme, l'hispanisme, d'une part,\nla pensée anglaise et l'allemande d'autre part. La langue de Paris est la grande\nentremetteuse des esprits, comme Paris est le carrefour des nations.\n   Cette situation internationale explique certains avantages intellectuels et\nquelques préoccupations dominantes de la littérature française aux diverses épo-\nques. La France a été en Europe ce que la Toscane était en Italie : la province\ncentrale sensible et attentive aux événements et aux sentiments des voisines.\nElle a donc connu successivement, adopté ou critiqué l'italianisme, la matière\nd'Espagne, l'anglomanie et le germanisme. Dans le siècle de Machiavel et de\nCatherine de Médicis, Henri Estienne juge sévèrement le nouveau français\nitalianisé. Au siècle suivant, Corneille fonde le drame et la comédie en met-\ntant en vers français le Cid et le Hâbleur ; mais Pascal, rénovateur de la prose\nfrançaise, dénonce Escobar, Suarez et les jésuites espagnols. Puis Voltaire\nannonce que Londres, jadis barbare, est le centre des arts; il en revient, et il\nen rapporte la philosophie de Locke, la physique de Newton, le drame de\nShakspeare. Mme de Staël révèle la poésie de l'âme allemande, la Prusse\npatrie de la pensée, l'esprit européen. De trois quarts en trois quarts de siècle\nse succèdent ces livres français caractéristiques de la préoccupation exotique :\nDeux dialogues du nouveau françois italianisé (1379); les Lettres provin-\n"}, {"page_pdf": 253, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3450, "texte": "204                                 DURENDAL\n\n\n\nciales (1657); les Lettres philosophiques (1734); De l'Allemagne (1813);\nLe roman russe (1886). Ces dates sont les indices de changements dans les\nquatre vents de l'esprit qui réchauffent ou rafraîchissent alternativement et\ninégalement le Parnasse français.\n    La sympathie pour les idées du dehors grandit dans chaque province d'Eu-\nrope à mesure que l'humanité augmente et s'adoucit. Henri Estienne, comme\ndu Bellay, dressait le réquisitoire de l'Italie. Le sévère Escobar estime péché\nmortel la vente de livres étrangers qui font concurrence, aux livres nationaux.\nA cette concurrence la France était exposée des quatre coins de son horizon\nphysique et moral. Or, la République française a bravement inscrit dans les\nprogrammes universitaires l'anglais et l'allemand et, dans des proportions\nplus restreintes, l'espagnol et l'italien. Elle entretient des établissements qui\nont pour mission l'échange intellectuel franco-italien, franco-espagnol, franco-\nhellénique et même franco-américain. Ni les Alpes ni les Pyrénées, ni la\nManche ni le Rhin, ni l'Atlantique ne peuvent plus jouer le rôle de la Grande'\nMuraille. Si d'ailleurs notre temps de communications rapides est plus inter-\nnationaliste en littérature que les précédents, la France aussi, par sa situation\ngéographique, par son éducation romaine, par la centralisation et l'idéologie,\nest particulièrement accueillante parmi les nations, elle est hospitalière et,\npour tout dire, humaine. Verissima Gallorum laus est humanitas, maxime in\nexternos (Grotius, 1608). Le premier hégélien de France, entrant en 1831 à\nl'Académie française, disait : « Il n'est si doux d'aimer la France et de la\nservir que parce qu'on sent que ses intérêts se confondent avec ceux de l'hu-\nmanité entière, et que sa grandeur est l'espérance du monde. » ,\n    Italianisée dès du Bellay, la littérature française a travaillé ensuite la matière\nhéroïque, théologique et picaresque d'outre-Pyrénées du Cid à Gil Blas;\npuis elle a utilisé le théâtre et la philosophie des Anglais de Zaïre à Hermès;\nenfin, elle a répercuté depuis 1813 la pensée et la musique des Allemands.\nHarpe éolienne de l'Hellade nouvelle formée par la fédération européenne, la\nlangue française vibre aux quatre vents des nations et des siècles. Si l'écho\nsonore mis au centre de toutes les littératures reçoit et répète désormais le lied\net le leit-motiv, l'objectif et le subjectif, la plainte de Werther et le sarcasme\nde Méphisto, c'est que le concert européen a recruté un nouvel orchestre, le\ngermanique. Depuis quand ?\n   Octobre I 8 I 3 marque le changement de front de l'univers politique et\nlittéraire. La bataille des nations, dans les champs de Leipzig, libère l'Alle-\nmagne de la domination étrangère; Napoléon, qui s'appliquait à « déso-\nrienter l'esprit germanique », est vaincu, et les soldats prussiens chantent le\npoème d'Arndt (publié à Pâques 1813) : « la patrie de l'Allemand s'étend\npartout où résonne la langue allemande ». En octobre 1813 aussi parait à\nLondres L'Allemagne de Mme de Staël, le livre que la police parisienne avait\ndétruit chez le libraire en 1810.\n   Après 1813, après Mme de Staël et Blücher, la France prêta attention aux\nchoses et lettres d'Allemagne. C'était une nouveauté, quoi qu'on en dise;\nmalgré Gessner, Melchior Grimm et leurs lecteurs du royaume de France, et\nmalgré vingt particularités germaniques, c'était un revirement d'opinion. Il\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2898, "texte": "                         LITTÉRATURE        COMPARÉE                          205\n\n\nest facile aux comparatistes actuels de signaler dès l'Ancien Régime et la\nRévolution toutes sortes de notions de littérature allemande infiltrées jusqu'à\nParis. Il est aisé de relever cent détails dont nul ne s'avise, dans des œuvres\nqu'on ne lit plus. Mais l'opinion générale, les voix les plus autorisées, la litté-\nrature courante, sont explicites. La Harpe écrivait dans le Mercure de\nFrance de janvier 1791 : « un militaire n'apprend l'allemand que pour se\nfaire entendre quand il fait la guerre eu Allemagne». Professeur de littéra-\nture, le même La Harpe, quelques années plus lard, dénonce Kant comme\nl'opprobre de l'esprit humain. Joseph de Maistre écrit sur un exemplaire de\nKant : Plato putrefactus. M.-J. Chénier, dans son rapport officiel sur le\nprix de littérature, explique à Napoléon et à ses sujets que M. Goethe ose\nadmirer Racine et Voltaire, et que c'est beaucoup pour un Allemand. M. de\nBonald voit encore dans l'Allemagne philosophique et kantiste « le délire de\nla caducité ». Enfin, les jugements les plus notables sont dignes du P. Bou-\nhours et de ses Entretiens d'Ariste et d'Eugène, où l'on discutait si un\nAllemand peut avoir de l'esprit.\n    Or, dans ce siècle (1813-1913), qu'avons-nous vu? C'est peu dire que de\nconstater une « influence germanique ». Car le terme influence est ondovant\net imprécis comme l'était celui de miasme ou de contagion avant la décou-\nverte de la bactériologie. Mais depuis que l'étude comparée des littératures\npermet de donner sens et précision à l'histoire de la pensée française, on peut\naffirmer ceci. Les pensées exprimées en français de 1813 à 1913 ne seraient\npas ce qu'elles sont, s'il n'y avait pas eu de littérature allemande. Et il suffit\nd'examiner les livres et les traductions, la biographie et la bibliothèque des\nauteurs français pour suivre des yeux, pour toucher du doigt la pensée étran-\n gère acclimatée dans notre langue, depuis De l'Allemagne jusqu'à Science et\n Hypothèse, depuis les Burgraves jusqu'aux Contes d'Hoffmann,              depuis\n Musset jusqu'à Verhaeren. Sans Herder, pas de Renan; sans Hegel, pas de\n Taine; sans Riemann, Fuchs et Weierstrass, pas de Henri Poincaré. Tout\n s'enchaîne dans le plus littéraire des mondes connus comme dans la philoso-\n phie de Pangloss.\n    UN Allemand de grand sens et de profond génie l'a remarqué : un homme\n qui ne sait que sa langue maternelle, n'en possède bien aucune. S'il\n existait un tribunal de l'opinion humaine, ou des littératures comparées (c'est\n tout un), il pourrait reprendre le vieil adage et lui donner une application\n nouvelle : testis units, testis nullus; lingua una, doctrina nulla. C'est un\n chapitre nouveau de l'histoire littéraire moderne que l'histoire du germanisme\n français.\n                                                          ALBERT COUNSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-003", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 206, "page_fin": 208, "titre_corps": "En gravissant la côte", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Boseret", "ancre_debut": "En gravissant la côte P a r les chemins ardus qu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 255, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1072, "texte": "En gravissant la côte\nP a r les chemins ardus que j'ai choisis\nPlus lentement toujours —\nJe monte dans la vie.\n\nEt comme au temps où,\nPèlerin des divins sites d'Italie\nA mesure que je dépassais\nAu flanc des coteaux émaillés\nLa région des vignes et celle des châtaigners\n— Les yeux à l'ombre de la main —\nJe découvrais entre les lacs et les sommets\nLes rivages en fleurs,\nLes gais villages de blancheur ensoleillée\nAvec leurs rires et leurs chants passionnés,\nLes roches escapant la montée\nOù sourdait parfois la fraîcheur d'une source,\nLa solitude illusoire et croissante des bois,\nEt le sentier gravi\nAvec ses lassitudes et ses découragements ;\nMaintenant seul,\nEn me penchant, je songe\nQue les pays parcourus sont devenus bien lointains,\nQue la vie s'est faite plus âpre\nEt les fleurs plus rares\nDans les musiques assourdies.\nEt je sens\nQu'une vallée s'est creusée\n— Déjà profonde, —\nEntre la colline consciente d'où je contemple\nEt le doux lac uni de l'Enfance\nD'où je montai.\n\nQue le soir tombe tôt\nSur le peu de pas que l'on fait !\nEt que l'étape semble longue\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1174, "texte": "             EN GRAVISSANT EA COTE            20/\n\n\nLorsque par paresse de l'Idéal\nL'on s'est assis sans pensée\nSur la borne ingrate des joies décevantes !\n\nMais c'est tout que le cœur se soit éclairé\nDu sourire d'une bonne passante,\n— Le sourire d'une femme est tissé\nDu bonheur de l'amour\nEt des douleurs de la maternité ! —\nCar si c'est, baiser par baiser\nEt serment par serment\nQue s'apaise la fièvre de la route,\nL'âme sait aussi recueillir chaque larme\nGoutte à goutte,\nPour le Ciel.\n\nLes rêves seuls cadencent bien\nLa dure marche ascendante.\n\nTout petit\nLorsqu'on aborde sa voie\nOn en fait une gerbe qu'on emporte\nComme des fleurs de l'enclos natal :\nDes lis que la poussière souille bientôt,\nDes violettes odorantes\nQui tombent du bouquet\nUne à une sans qu'on sache\nE t des roses\nQui se parent pour mourir\nDe la pourpre des digitales.\nChères illusions !\nA mesure qu'elles se fanent\nOn les essaime pour marquer son passage,\n— Bien que jamais on ne se retourne\nPour redescendre la pente —\nMais le cœur reste parfumé\nDe leur vertu !\n\nO mon cœur ! penché sur ta jeunesse !\n— Soleil qui n'est encore qu'à son midi, —\nC'est ton Passé,\nQui fut le pur rayon de ta clarté. —\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 674, "texte": "208                           DURENDAL\n\n\n\n         Avant que tu n'atteignes les cimes,\n         Le Désert respectable de l'âge et de la raison,\n         C'est lui qui t'apparaît\n         Entre les branches de tes cils intérieurs\n         Dans la gloire de sa sainte ferveur :\n         Et je mets ma main sur ma poitrine\n         Pour te garder de son éclat.\n\n         Toute la solitude de la poitrine qui t'enferme\n         Tu la ressens et tu soupires\n         Lorsqu'il évoque de ses lèvres — ce soir — de miel\n         Le doux charme attendrissant\n         Des souvenirs d'autrefois\n\n  Février 1913.\n                                                    JOSEPH    BOSERET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-004", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 209, "page_fin": 216, "titre_corps": "Le lyrisme dans les « Carmina Sacra »", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Pize", "ancre_debut": "Le lyrisme dans les \"Carmina Sacra\"                     de l'abbé Louis Le Cardon", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 258, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2319, "texte": "Le lyrisme dans les \"Carmina Sacra\"\n                    de l'abbé Louis Le Cardonoel\n\n\n\n                  RECEMMENT, lorsque le train qui ramenait en France Louis\n                     Le Cardonnel approchait d'Arles, une cigale, accourue des\n                    plaines torrides, vint se poser sur la main du poète. Elle\n                    y demeura jusqu'à Valence. Par ce jour éclatant, n'était-\n                    ce pas l'hommage du midi latin et provençal, de la terre\n                     classique du lyrisme, à ce chanteur dont l'âme était encore\n                    toute vibrante des Cannina Sacra qu'il venait de nous\n                    donner. Et jamais hommage ne fut plus justifié.\nNous retrouvons dans les Cannina ce lyrisme religieux et pur comme le\ncristal, qui transfigurait les « Invocations d'automne » et qui, dès 1904,\nplaçait Louis Le Cardonnel au premier rang des poètes catholiques ou, selon\nl'expression de Joë Imbert-Vier « au-dessus du lyrisme en général ». La plus\ngrande partie du nouveau livre a été écrite en Italie; la terre de saint Fran-\nçois et de Virgile attirait invinciblement notre poète. Elle lui a donné un\nbonheur qu'il n'avait jamais connu auparavant. L'àme de Louis Le Car-\ndonnel s'est librement épanouie; et ses poèmes, semblables à des grappes gon-\nflées de soleil latin, sont le fruit de cette prospérité spirituelle. Certains\nobjecteront peut-être que, dans les Cannina Sacra, ils cherchent en vain les\ndouleurs et les angoisses qui sublimisaient les Poèmes. A ceux-là, répondons\nqu'il est, dans l'existence, des heures qu'on ne peut vivre deux l'ois; et ne\nserait-il pas cruellement ridicule d'exiger du poète qu'il recommence, pour\nnotre agrément, à souffrir et à saigner! L'inspiration demeure la même. Un\nséminariste d'esprit fort distingué comparait, en m'écrivant, la vie littéraire de\nLe Cardonnel à une Cadence de résolution, dont les dernières pages des\nPoèmes et les Cannina seraient « l'accord parfait résolutoire »; l'accord\nparfait représentant ici « la lumière, la paix, l'ordre, la joie classique ».\nComment dissocier ces deux instants d'une même phrase musicale. Ah! c'est\ntoujours notre Louis Le Cardonnel que nous reconnaissons, dans les belles\nstrophes ardentes!\n   Ecoutez plutôt :\n\n\n  (1) Editions du Mercure de France. Paris, 26, rue de Condé.\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2618, "texte": " 210                                DURENDAL\n\n\n\n             Près du cloître où la vigne est blonde de lumière.\n             Oublieux du cruel passé qui Jut le mien.\n             J'abandonne en priant mon âme tout entière\n             Aux attraits de ce beau printemps italien.\n\n             Dans mon ravissement, je crois marcher à peine ;\n             Je sens comme bondir la terre sous mes pieds.\n             Ce matin, dans la claire église franciscaine,\n             J'ai compris le bonheur des cœurs sacrifiés.\n\n   En Ombrie, le souvenir du « Poverello » flotte partout; et qui, mieux que\n Le Cardonnel, pouvait partager l'enthousiasme franciscain! « J'ai respiré\nl'esprit de l'insensé d'Assise... » Cette exaltation persiste, limpide et calme,\nsans craindre les atroces réalités. Assise n'est-elle pas très haut, très loin de la\nterre, et baignée de rayons presque célestes. Ville bénie, qui donne au cœur\nfiévreux du pèlerin la consolation tardive. « O ville où le passé gravement se\nprolonge ». Mais la sensibilité du poète, pour être apaisée, n'en est pas moins\nvivante. Seulement, il voit les paysages et les hommes à travers le prisme de\nla douceur ombrienne :\n\n            Tout nous délivre ici des liens du réel.\n            Ce jour tranquille est comme un jour surnaturel.\n            On dirait que l'on voit, il semble qu'on entende\n            La Muse s'avancer, grave, sereine et grande.\n\n   D'une allure un peu semblable sont les deux poèmes .-1 Mariano Falcinelli\net à Bino Binazzi. Ils émeuvent par leur rayonnement intérieur, par leur élé-\ngance sobre et précise. Qu'il célèbre les soirs éclairés par la lampe monacale,\nla grâce du printemps ou l'automne de cristal, qu'il chante en vers virgiliens\nla campagne et l'été toscans, les amis du poète se plaisent à reconstituer\nl'existence qu'il dut mener là-bas. Et c'est de là-bas aussi qu'il adresse à la\nmémoire de Charles Guérin des strophes délicates et mélancoliques,\nempreintes d'un esprit vraiment sacerdotal :\n\n            Sans t'avoir vu jamais dans ces jours d'ici-bas\n            Je te sentais une âme un peu sœur de la mienne...\n            ...Je me disais peut-être à la fin de l'été,\n            Au moment lumineux où le soleil décline,\n            Il s'en viendra vers moi...\n            ...Il me dira son âme, il m'ouvrira son cœur\n            ... Et je le bénirai, puisque je suis un prêtre.\n\n   Mais le poète serait-il lassé de la clarté toujours éblouissante, de l'azur\ntoujours profond? Voici qu'il ferme les yeux, il revoit, au loin, une ville fami-\nlière, des paysages aimés : « Je suis né dans Valence aux mémoires romaines,\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2297, "texte": "            LE   LYRISME    DANS L E S           « CARMINA   SACRA »       211\n\n\n\nqui voit les monts bleuir dans ses horizons clairs... » Et il écrit l'admirable\nJuliae Valentiae Augustae, évocatoire comme un tombeau romain au bord\nd'une route ensoleillée.\n\n           O Valence au grand cœur, toi qui m'as enfante\n           A ces désirs du Beau dont je suis tourmenté.\n\n           Et qui me nourrissant d'une chaude lumière\n           Dans mon âme éveillas le rythme la première,\n           Si quelque gravité se marque dans ma voix,\n           Si j'ai l'accent latin. Mère, je te le dois...\n\n   Et nous devinions bien qu'il ne saurait pas longtemps résister à une si puis-\nsante nostalgie ! Louis Le Gardonnel, remontant à travers l'histoire celtique\nde sa race jusqu' « aux aïeux d'Irlande », devient épique (comme dans le\n« chant des chevaliers qui ne sont pas morts en Palestine »). L'âme des loin-\ntains ancêtres coexiste en lui avec des aspirations méridionales. La conclusion\nest en tous points superbe :\n\n           Que mon vœu de songeur et mon vœu de poète.\n           Jusqu'à mon dernier jour demeurent d'accorder\n           L'élan ardent de l'âme à la forme parfaite,\n           Coupe d'or d'où le vin ne doit pas déborder.\n\n           Et que, les yeux fixés sur l'Idéal, je vive,\n           Gardant, aïeux perdus dans un brumeux lointain,\n           La richesse sans fond de votre ardeur pensive\n           Harmonieusement unie au goût latin.\n\n    Ces vers sont bien, n'est-ce pas, caractéristiques de l'inspiration cardoné-\nlienne. Par leur place dans le recueil, à la tin de la première partie,\nils revêtent la solennité d'un art poétique. Et le chant tout entier ne suggère-\nt-il pas la comparaison d'un finale d'orgue succédant aux voix graves, mais\nplus ténues, des cithares et des lyres?\n\n\n                                     *           *\n                                         *   ■\n\n\n\n\n   Nous arrivons auseuil du jardin, — temple d'azur et de lumière, — dans lequel\nle poète tresse à l'Amitié une guirlande incomparable. Non sit mortale quod\noptas, lisons-nous en épigraphe. Ces mots nous révèlent la conception que\n Le Cardonnel s'est faite des sentiments humains. Et de quelle tendresse il\nenveloppe l'adolescent de grande race, d'esprit noble qui est son disciple :\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2561, "texte": "212                               DURENDAL\n\n\n                      Toi que je mène à la lumière,\n                      Toi que, tremblant dans ton émoi,\n            J'ai choisi pour verser en toi mon âme entière.\n\n   Le maître est ravi des découvertes que lui réserve chaque jour la person-\nnalité de son élève. Il a enfin trouvé quelqu'un qui le comprenne, et qui lui\noffre, pour être cultivés, les dons les plus riches. Avec quelle sollicitude il le\nconseille; quelle place il tient dans ses pensées.\n\n            L'heure est charmante et grave où je te dis ces choses...\n            Le cœur trop frémissant pour pouvoir m'endormir,\n            Dans l'ombre qu embaumait l'été chargé de roses,\n            Cette nuit j'ai cru voir ton étoile frémir.\n\n   Devant la nature, et dans la contemplation des Idées, leurs âmes se con-\n fondent; on ne saurait dire qui, du maître ou de l'élève, éprouve le\nplus d'ivresse, et cette ivresse, Louis Le Cardonnel la traduit avec une extra-\nordinaire et somptueuse variété d'expression. C'est vers la poésie qu'il\nentraîne le jeune homme : \" Mâle enfant, tu seras poète aussi ! \" D'aucuns\nconsidéreraient la prédiction comme sinistre. Et le lyrique destin d'Orphée\npunit bien souvent les chercheurs d'Idéal. Qu'importent les souffrances et les\nangoisses de la voie douloureuse! Le Cardonnel ne se soucie pas pour son\ndisciple d'une médiocrité tranquille, d'un \" bonheur sans flamme ». « Toi né\nsur le rivage où vint mourir Virgile... » Ah! plutôt, « que ton dernier soupir\nà tes vingt ans s'exhale... » Il rejoindrait ces adolescents subtils et mélanco-\nliques qui gardent, dans le royaume de la mort, une éternelle jeunesse, et sur\nlesquels Louis Le Cardonnel s'est attendri : « O chers jeunes gens morts que\nje n'ai pas connus... »\n\n           Et tout à coup voici que dans le vert jardin\n           Où m'accompagnaient seuls et mon Dante et Platon\n                    M'entoure un jeune essaim.\n\n  Ce sont les admirateurs, descendants d'aïeux illustres, qui apportent au\nmaître leur âme encore frémissante de ses rythmes. Et comme il répond à\ncette offrande!\n\n           C'est vous que j'attendais, belle troupe ingénue.\n           Il suffit pour trouver des chants que je vous voie;\n           Ma tendresse vous est depuis longtemps connue,\n                          Venez, ma pure joie.\n\n  Et il leur dédie dans la fin des Orphica tout son cœur ardent, avide de se\nrépandre et de se donner. « Je vous ouvre en ces vers ma veine généreuse ».\nCe sont les ultima verba que le poète, sur le point de partir, adresse à ses\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2485, "texte": "              LE LYEISME DANS LES « CARMINA SACRA »                             2l3\n\n\namis et à la terre dont ils sont issus : « Enfants, tous vous l'ont dit, votre\npatrie est belle... n Une tristesse résignée est contenue dans ces adieux et ces\nderniers conseils. Le chanteur se souvient de tous ceux qu'il a aimés :\n\n            Un grand cœur maternel est dans les vrais poètes,\n            Quand vous étiez amers, je n'ai pas pu dormir.\n\n  Ils se retrouveront « dans la joie éternelle », mais, déjà dans ce monde,\n\n            Quelque chose me dit que je vous reverrai.\n\n   Et Louis Le Cardonnel se laisse gagner par la douce espérance du retour :\n« J'irai, je parcourrai la belle Péninsule... »\n\n            Ainsi j'apparaîtrai dans les hautes Abruzzes;\n            Dans Naples, la chantante, et Torre del Grecco :\n            Pays où le soir d'or est plein de cornemuses,\n            Où l'on entend sonner des flûtes dans l'écho.\n\n            ... Et, partout, acclamant le pèlerin lyrique,\n            M'entoureront, restés à mon âme tous chers,\n            Les fils, les héritiers de l'Ausomie antique,.\n            Grave et pure Sybille, assise entre deux mers!\n\n   I1 faut avoir entendu Louis Le Cardonnel faire sonner dans la lumière ces\nsyllabes étincelantes, pour sentir vraiment toute la beauté des Orphica, pour\nexulter soi-même à l'unisson des disciples qui formaient autour du maître la\nplus glorieuse des couronnes.\n   Et ces chants ne prouvent-ils pas à nouveau que le talent de Le Cardonnel\nn'a pas été diminué par le sacerdoce catholique? C'est à la notion chrétienne\nde l'amitié et de la paternité spirituelle que le poète est redevable de ces\nsublimes Orphica II n'y a que le prêtre, dégagé des liens charnels et ter-\nrestres, pour aimer comme Louis Le Cardonnel aime son élève et ses dis-\nciples.\n                                         *\n\n\n   Sacerdotales, elles le sont encore plus, les suaves, les fortes, les pures harmo-\nnies des Elégies chrétiennes et des Méditations et cantiques. Soucieux d'ac-\ncorder dans un classicisme nouveau l'inspiration païenne et l'inspiration\nmystique, le poète grave sur les tombes de premiers chrétiens des épitaphes où\nla mélancolie, exprimée avec une grâce antique, s'unit à la résignation et à\n1 espoir supra-terrestre. Au reste, dans tous ses poèmes, Louis Le Cardonnel\nemploie un style et un vocabulaire latins, auxquels nous reconnaissons une\nculture approfondie des classiques jointe à la connaissance des auteurs mys-\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "214                                DURENDAL\n\n\n\ntiques. De cette fusion résulte le langage des Carmina, à la fois noble et\nprécis, subtil et vibrant, et qui s'adapte aux mouvements les. plus délicats de\nnotre sensibilité. Que le poète me pardonne la maladresse de mes termes.\nN'est-ce pas son grand secret que de chanter, avec des modes d'expression\nantiques, l'âme catholique et moderne? Il faut citer ici cette Méditation\nromaine, dédiée à un nom qui m'est cher, mon ancien professeur de lettres,\nJoseph Parnin :\n\n            Oh ! s'égarer tout seul par la Voie Appienne,\n            Plein de mélancolie et de recueillement,\n            Et, des mortes splendeurs de la Rome païenne,\n            A la chrétienne aller, comme insensiblement.\n\n   Les Muses qui traversaient jadis le Bois sacré « harmonieusement dans les\nchemins pâlis » sont devenues des Saintes. Ames des pures adolescentes ravies\nà la terre, elles jouissent dans le ciel de la félicité radieuse. Et leur évocation\nconsolera ceux qui restent :\n\n            Du côté de la terre incline encor tes yeux,\n            Visite-nous parfois, forme muette et blanche,\n            Que, vers nous, un visage en souriant se penche,\n            Le tien, aux profondeurs du sommeil entrevu.\n\n   Mais loin de nous la tentation de rêveries uniquement gracieuses : « puis-\nqu'il faut encor moins nous ceindre de fleurs, — que prier et gémir dans de\nsaintes alarmes... » Les strophes « A saint Ephrem » rétablissent l'équilibre :\n« Saint Ephrem, ouvre-nous tes fontaines de larmes ».\n   Le prêtre, au début des Méditations et cantiques, place ses travaux sous la\nprotection de la vierge Marie, symbole de sagesse. « O Vierge, dont le nom\nmurmuré sent la myrrhe. » Et c'est l'Archange saint Michel, « terrible capi-\ntaine aux batailles du ciel », dont il invoque le secours, pour lui et pour la\nFrance. Devant l'image de saint Benoit «miséricordieux, sévère et taciturne »,\nle poète éveille l'écho des hymnes hiératiques qui retentissent vers la fin de\nson premier livre. Plus loin, nous trouvons un écho de l'Attente mystique. Car\nl'âme de Louis Le Cardonnel est demeurée la même, répétons-le ; sa soif\nd'idéal et d'amour a trouvéla source qui désaltère, et si le souvenir des heures\npassées hante, par intervalles, le poète, c'est pour le consolider dans la persévé-\n rance :\n             Comme le voyageur qui n'a trouvé que sables :\n             Chercheur d'ivresse, cœur amèrement puni\n             Pour avoir trop aimé les beautés périssables,\n             Tu sais quelle tristesse est au fond du fini.\n\n Dieu seul peut remplir le vide de notre cœur. Et Le Cardonnel prie avec les\nmoines :\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2721, "texte": "             LE LYRISME DANS LES « CARMINA SACRA »                          215\n\n\n           Ah! tandis qu'ici-bas meurt la lumière, en nous\n           Puisse, puisse, mon Dieu, votre lumière croître!\n\n   Ce Chant des moines serait à reproduire en entier : pas une strophe, pas un\nvers, pas un mot qui ne donne cette magnifique impression de paix, de renon-\ncement, de sainte joie.\n   Et le poète, pénétrant au cœur de la viemonacale, en décrit les holocaustes,\nles transports, les épreuves et le couronnement. Nos lecteurs ont reconnu\nles stances : A une carmélite, le plus beau morceau de la poésie mystique\nmoderne.\n   Hélas! la persécution s'est abattue sur les moniales. Où est l'ancienne\ndouceur des chapelles visitandines. Le poète fait entendre une plainte nostal-\ngique et touchante :\n\n           Je me tourne vers vous, ô nos Sœurs exilées,\n           Et, qu'il ait de brumeux ou de clairs horizons,\n           Je bénis le pays où vous êtes allées\n           Chercher la liberté de vos chères prisons.\n\n  Et dans ce poème encore la profondeur théologique des pensées, loin de nuire\nau lyrisme, loin d'alourdir le rythme, les transfigure.\n  D'élégiaque, le lyrisme de Le Cardonnel dans la Nuit sur les écritures,\ndevient terrible :\n\n           Je suis seul : et ma lampe a ses deux flammes droites,\n           Quelque chose est dans l'air dont je sens la frayeur ;\n           De mon humanité les limites étroites\n           S'effacent : je verrai de ta gloire, Seigneur!\n\n   Le chant se déroule, augurai et grandiose jusqu'au vertige. Nous sentons\npasser dans ces larges strophes tout le souffle biblique, depuis les « éclairs du\nSinaï, les « éblouissements des nuits de Salomon », les effusions du Cantique\ndes Cantiques, jusqu'aux gouffres de l'Apocalypse.\n   Mais quel soleil nouveau éclaire l'œuvre du poète ! La Nuit sur les écritures\ntait place à un éclatant matin : « Le temps est revenu de nos fêtes sereines :\n— Voici finir les jours de désolation. » C'est Pâques! Ecce vicit Leo de\nTribu Juda! Le chanteur élève un Alleluia superbe, où nous retrouvons toute\nla poésie du bréviaire et de la liturgie pascale. Prodige! l'hymne de Le Car-\ndonnel, écrit pourtant dans notre simple français, supporte la comparaison,\nJ'ai entendu à la Trappe d'Aiguebelle les Nocturnes de jubilation, et je son-\ngeais, malgré moi, à certains vers de ce Prœconium Paschale, nous montrant\nle Christ « Pareil au vendangeur, rouge de sa vendange, — qui vient d'Edom et\nde Bosra ». Le Pontife, « saint vieillard qui verra d'autres Pâques encor »,\nquitte le chœur, et le peuple, « ressaisi par l'esprit des ancêtres », s'en va.\nDéjà se rapproche le lundi de Pâques d'Emmaüs. Du moins, gardons les pré-\ncieuses leçons de la Fête :\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2681, "texte": "2l6                              DURENDAL\n\n\n            Bien morts avec le Christ à tout ce qui nous souille,\n            Sentant l'homme nouveau tressaillir dans nos cœurs,\n            Ne la reprenons pas, notre vieille dépouille,\n                   De ce inonde et de nous, vainqueurs.\n\n            Sourions à l'espoir de notre récompense,\n            Et qu'à nos fronts rayonne une telle clarté\n            Qu'il semble que pour nous, dès ici-bas, commence\n                   La Pâque de l'Eternité.\n\n    Quarante jours après, Louis Le Cardonnel célèbre l'Ascension, et, partageant\nla tristesse des disciples qui restent, il s'écrie devant ce départ : « Mon Dieu,\nque peut nous être encor, sinon l'exil, — cette terre pour nous toujours\ningrate et nue. » Comme le Chant des moines, ce bref morceau est soutenu, du\ncommencement à la fin par le même élan, la même intensité de foi et d'amour,\nla même puissance de forme, la même souplesse de rythme. Nous ne sommes\npas éloignés de voir là un des poèmes les plus impressionnants des Carmina\nSacra.\n    I1 est à désirer que Le Cardonnel continue la série de ces hymnes qui l'ont\nde lui notre plus grand poète liturgique. Car enfin, Verlaine nous indique seu-\nlement la voie dans ses Liturgies intimes. Et on sait que les cérémonies et les\nl'êtes de l'Eglise constituent un inépuisable trésor de lyrisme et que notre Mère\na pour traduire nos tristesses et nos joies des modes d'expression uniques. Mais\ncombien de catholiques se doutent-ils que de telles richesses dorment, tout\nsimplement, dans le plus humble paroissien! Citons, pour mémoire, l'Introït\nde la messe de la Visitation et celui de l'Assomption.\n    Et remarquez-le, même dans ses œuvres liturgiques, notre poète garde, très\nnettement, sa personnalité.\n                                           *\n\n  Mais voici terminé l'office que Louis Le Cardonnel chanta : dehors, quand\nnous sortons de la cathédrale, nous retrouvons la chère et apaisante saison\nd'Automne. C'est par des vers d'arrière-saison que se clôturent les Carmina\nSacra.\n            Car s'emparant d'un cœur oit le chant se taira,\n            Bientôt, hélas ! bientôt, mon automne à moi-même\n            Sans me dorer le front, sévèrement viendra.\n\n   L'Automne du poète? Que non pas ! Ou alors ce sera un automne d'une\nbeauté singulière, la gloire des limpides et suprêmes journées qui deviendraient\néternelles...\n   Louis Le Cardonnel, ayant renoncé aux choses qui meurent, ne peut pas\nvieillir. Saluons avec enthousiasme les chants nouveaux et novateurs dont les\nCarmina Sacra sont la promesse et le magnifique commencement.\n\n                                                                Louis- PIZE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-005", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 217, "page_fin": 218, "titre_corps": "Départ", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joë Imbert-Vier", "ancre_debut": "Départ                                    A Madame   de   Chambarlhac", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 266, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1405, "texte": "Départ\n\n                                  A Madame   de   Chambarlhac.\n\n\nCe soir, lorsque le vent impérieux du monde\nAura guidé mes pas errants vers d'autres    lieux,\nJe sais que la chanson du flot souple et nerveux\nContinuera sans que mon âme lui réponde.\n\nLes vagues, ignorant mon départ et mon nom,\nRediront comme hier leur rumeur     adorable\nEl pourront effacer mes traces sur le sable\nAvec la même grâce et le même abandon.\n\nC'est ainsi!... La beauté véhémente des choses\nNe leur vient-elle pas de nous avoir bercés\nSans nous connaître et sans souffrir de nous   quitter,\nLorsque survient l'instant de nos    métamorphoses'!\n\nLa douceur du matin qui glisse sur la mer,\nPur comme un jeune dieu bienveillant et candide,\nLa cadence du flot au murmure      languide,\nLe vent exquis du large et son parfum amer ;\n\nLe hurlement ardent et fou de la tempête,\nLe baiser de l'embrun, l'écume aux doigts    neigeux,\nTous les reflels chéris d'un amour plus pieux\nNe se souviendront pas de mon âme      imparfaite.\n\nC'est ainsi!... Mais laissez an moins qu'au fond de moi\nJ'enferme pour toujours leur musique et leur grâce :\nLe souvenir d'une splendeur que rien n'efface\nEst la seule fontaine où la tristesse boit.\n\nMon cœur sera pareil à la conque sonore,\nDélaissée, une nuit d'automne, par les flots,\nMais qui, sans oublier le murmure des eaux.\nRésonne longuement et semble vivre encore.\n"}, {"page_pdf": 267, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 661, "texte": "218                               DURENDAL\n\n\n        J'aurai, pour apaiser les larmes qui     viendront,\n        Le secret embaumé des tendresses     anciennes\n        Dont la brise, longtemps afin qu'il m'en     souoicnne,\n        Enveloppait mon rêve et caressait mon front.\n\n        Que m'importe d'ailleurs mon âme inassouvie\n        FA la peur des chemins obscurs, loin du bonheur.\n        Puisque j'emporte en moi l'orgueil clair et vainqueur\n        D'avoir, en ce matin qui brille sur ma vie,\n\n        Pressé toute l'éternité    contre mon   cœur!\n\n                                                        JOË   IMBERT-VIER.\n\n Soulac-sur-Mer, août 1912.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-006", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 219, "page_fin": 232, "titre_corps": "Les Nibelungen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Traduction de J. Vandervelden", "ancre_debut": "Les Nibelungen Trilogie allemande de F", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 268, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 1297, "texte": "Les Nibelungen\nTrilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n                    T R O I S I È M E PARTIE (1)\n\n                      La vengeance de Kriemhild\n             Tragédie                       en         cinq    actes\n                                         ACTE III\n               Au pays des Huns. Le Burg du roi Etzel. Salle de réception.\n\n                                           SCÈNE I\n\n          (Kriemhild, Werbcl,         Swemmel.)\n  KKIEMHILD. — Il vient sans qu'on l'invite? J e le connaissais bien, H a g e n\nTronje !\n  W E R B E L . — Marchant en tête il leur montre le chemin.\n  KRIEMHILD. — Aussitôt qu'ils seront arrivés, désarmez-les adroitement.\n  W E R B E L . — Ça n o u s connaît.\n  KKIEMHILD. — Vous en reste-t-il le courage, m a i n t e n a n t que vous les\nconnaissez?\n   W E R B E L . — L'essaim de g u ê p e s triompha souvent du lion. Etzel connaît-\nil vos desseins ?\n  KRIEMHILD. — N o n ! . . . P o u r t a n t , s i !\n  W E R B E L . — C'est q u e . . .\n  KRIEMHILD. — Quoi d o n c ?\n  W E R B E I . . — N o u s respectons l'hôte au sein du désert m ê m e .\n  KRIEMHILD. — Celui qu'on oublia en mérite-t-il le n o m ?\n\n  (1) Voir les numéros de septembre, d'octobre, de novembre 1912 et les numéros de\njanvier et de février 1913.\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1951, "texte": "220                                    DURENDAL\n\n\n  W E R B E L . — L'ennemi m ê m e ne l'invoque pas en vain.\n   KRIEMHILD. — Au fait, il se peut que tout soit inutile... L e roi Gunther\nsera libre et si je trouve le bourreau en Burgondie je me passeiai du\nsecours des H u n s .\n  W E R B E L . — Quoi qu'il en soit. .\n   KKIEMHILD. — N e craignez rien. J e tiendrai ma promesse. L e trésor des\nNibelungen est vôtre, en quelque lieu qu'il soit. J e ne d e m a n d e r a i p a s qui\nl'a frappé.\n  W E R B E L . — Alors, on pourrait, sans coup férir... Qu'Etzel grogne, à ce\nprix nous sommes vôtres jusque dans la mort.\n  KKIEMHILD. — Avez-vous vu la reine des Burgondes?\n  W E R B E L . — P e r s o n n e n'y parvint.\n  KRIEMHILD. — N'avez-vous rien appris à son sujet?\n  W E R B E L . — Les bruits les plus étranges circulent à son p r o p o s .\n  KKIEMHILD. — Lesquels?\n\n  W E R B E L . On dit qu'elle habite un tombeau.\n  KRIEMHILD. — Elle n'est p a s morte pourtant?\n  W E R B E L . — Elle s'y retira après ton départ. On ne la découvrit qu'après\ndes semaines, elle s'y était cachée de nuit. On n'a pu l'en faire sortir.\n  KRIEMHILD. — E l l e ! Brunhild dans la tombe de Siegfried!\n  W E R B E L . — Elle-même.\n\n  KKIEMHILD. — V a m p i r e !\n\n  W E R B E L . — Blottie contre le cercueil.\n  KRIEMHILD. — Méditant de sinistres piojets.\n  W E R B E L . — Sans doute. Les yeux emplis de larmes, elle laboure de ses\nongles, sa figure^ou le bois funèbre.\n  KRIEMHILD. — Vous l'avez d o n c vue?\n  W E R B E L . — L e roi c o m m a n d a de l'emmurer. Mais sa vieille nourrice se\nmit en travers de la porte.\n  KRIEMHILD. — J e saurai l'en chasser. (Après un long silence.) Pourquoi\nma mère m'envoya-t-elle cette boucle de cheveux? N ' y a-t-elle rien ajouté?\n  W E R B E L . — Pas un     mot.\n\n KRIEMHILD. — Sans doute elle m'avertit de ne pas retenir trop longtemps\nmes frères?\n  WERBEL. — Probablement.\n   KRIEMHILD. — Elle est blanche comme neige.\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2520, "texte": "                                  LES NIBELUnGEN                                      221\n\n\n\n   W E R B E L . — S a n s l'effroi que lui causa son rêve elle n'y eut pas songé,\nelle se dépensa à préparer ce voyage.\n  KRIEMHILD. — Son rêve, dis-tu? Quel est-il?\n  W E R B E L . — L a nuit qui précéda notre départ tous les oiseaux du ciel\ntombèrent morts.\n  KRIEMHILD. — Quel présage!\n  W E R B E L . — N'est-ce pas? L e s enfants les rassemblaient d u pied c o m m e\non rassemble à l'automne les feuilles m o r t e s .\n  KRIEMHILD. — P a s de rêve qui ne se réalise; quel gage de victoire!\n   W E R B E L . — Vous jubilez? Déjà n o u s montions à cheval, q u a n d elle\ns'effraya, coupa de sa tête grise cette boucle et me chargea de vous la\nremettre.\n  KRIEMHILD. — Apprêtez-vous, c'est l'heure.\n  W E R H E L . — Les rets sont t e n d u s .\n                                                         (Werbel et Swemmel partent.)\n\n\n                                        S C È N E II\n\n\n   KRIEMHILD (élevant la boucle). — J e te c o m p r e n d s à souhait : ne crains rien,\nva! je ne vise qu'après le vautour, tes faucons n'y p e r d r o n t pas une de\nleurs plumes à moins q u e . . . Mais non, ils se haïssent.\n\n\n                                       S C È N E III\n\n\n  E T Z E L (entre avec sa suite). — Mêlerons-nous aujourd'hui notre joie? Si tu\nne peux t'y résoudre encore, je ne doute pas que tu le fasses avant mon\ndépart. Dis, c o m m e n t veux-tu que je salue les tiens?\n  KRIEMHILD. — Mon r o i . . .\n   E T Z E L . — Parle. Exige ce qui te plaît. Q u a n d je reçus le vieux Dietrich\nde Bern, j'allai jusqu'à la porte de ce B u r g , à sa r e n c o n t r e , et je portais mes\ndiadèmes; je n'avais r e n d u à p e r s o n n e pareil h o m m a g e . Aujourd'hui afin\nqu'on voie q u e le H u n t ' h o n o r e c o m m e il sied, je ferai plus encore. J'ai\nenvoyé au devant des tiens et jusqu'aux frontières de mon r o y a u m e des\nrois qui me servent plus de gré que de force; des feux de joie allumés au\nsommet des m o n t a g n e s a n n o n c e n t que quels que soient leurs sentiments ils\nsont les b i e n v e n u s chez Etzel. Veux-tu que je leur fasse l'honneur de sortir\nde nouveau mes couronnes et d'éventer mes m a n t e a u x de p o u r p r e ? P a r l e et\nne m'en veuille pas qu'un quintal de fer me pèse moins qu'une once d'or;\nje choisis la c o u r o n n e la plus légère. M a r q u e la d'un r u b a n rouge si tu veux\nm'en remercier, je la reconnaîtrai d'autant mieux â la fête du solstice.\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2764, "texte": "222                                   DURENDAL\n\n\n  KRIEMHILD. — Mon époux et mon roi ce serait me c o m b l e r . . .\n   E T Z E L . — E u x peut-être, non toi. E n me d o n n a n t un héritier tu réalisas\nma s u p r ê m e espérance. Ce q u e j e promis d a n s la première ivresse de la\npaternité, je le tiendrai; de plus, je ne saurais rien te refuser. Mais si tu\nn'exiges rien pour toi-même, laisse-moi d u moins prouver aux tiens q u e mes\nparoles sont sincères.\n   KRIEMHILD. — Permets donc que je les reçoive et les traite selon le mérite\net le rang. Mieux que tout autre je sais ce qui leur revient. Quel que soit\nl'ordre de la fête et la disposition des places, chacun recevra ce qui lui\nest d û ,\n    E T Z E L . — Règle tout à ta guise, c'est sur tes instances q u e je les invitai.\nP o u r ma part, je puis me passer aujourd'hui de parents qui m'ont rebuté\ndurant sept a n s . Agis à ton g r é . Si tu veux dissiper la moitié de mon\nr o y a u m e , libre à loi. T u es la r e i n e . Si tu préfères faire des économies en\népargnant les gâteaux, c'est encore bien. T u es la maîtresse d e maison.\n  KRIEMHILD. — Mon seigneur et roi, tu m'as toujours noblement traitée,\nmais plus noblement que jamais à cette heure. J e t'en remercie.\n  E T Z E L . — J e ne te d e m a n d e q u ' u n e grâce : permets-moi de recommander\nà ta bienveillance le vieux Dietrich de Bern ; en l'honorant, tu m e réjouiras.\n   KRIEMHILD. — Je te le promets et de g r a n d cœur.\n  E T Z E L . — Si mon ordre dépêcha les maîtres de T h u r i n g e et de Danemark\nvers nos hôtes, Dietrich s'est joint à eux librement.\n   KRIEMHILD. — Il veut leur rendre h o m m a g e .\n   E T Z E L . — Il ne s'inclinera pas devant eux.\n   KRIEMHILD. — Les honorer ou les craindre.\n   ETZEL. — Non plus.\n\n   KRIEMHILD. — C'est b e a u c o u p dire.\n    E T Z E L . — L a réalité est plus g r a n d e encore. Sache qu'il y a sur terre trois\nh o m m e s libres, trois h o m m e s forts, que la n a t u r e quelle qu'elle soit n'a pu\ncréer sans affaiblir l'espèce entière, sans amoindrir sa force d'un degré.\n   KRIEMHILD. — T r o i s ?\n\n E T Z E L . — L e premier c'est — p a r d o n n e - m o i — il l'était; le second c'est\nmoi-même, le troisième et le plus puissant c'est lui.\n   KRIEMHILD. — Dietrich de Bern !\n      E T Z E L . — Il aime à s'en cacher et n e bouge q u e q u a n d la terre b o u g e :\nc'est-à-dire q u a n d il ne peut s'en défendre. J'ai les preuves de ce que\nj ' a v a n c e . T u connais les H u n s ; leur vaillance excuse la folle présomption\ndont ils débordent. Il ne faut pas leur en vouloir. Qui connaît le métier sait\nque le soldat n'obéit aveuglément dans la plaine que parce qu'il peut de\ntemps en temps vanter sa force au bivouac. C'est pourquoi il lui laisse le\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3095, "texte": "                                   LES NIBELUNGEN                                            223\n\n\nchoix de porter sa plume à gauche ou la boucle à droite, faveur légère qu'il\npaie de son s a n g . Mais c'est aussi pourquoi je ne puis garantir les rois contre\ntoute mésaventure. L e dernier de mes soldats exige sa part de la puissance\net de la gloire d ' E t z e l ; il les considère c o m m e biens c o m m u n s . Aussi cla-\nquent-ils de la langue là ou d'autres plient et répondent au salut q u ' o n\nleur adresse en sifflotant. Or donc, il y en eut un qui risqua une raillerie\nderrière le dos de Dietrich; c'était le j o u r de sa v e n u e . Dietrich se retourna,\nnous dévisagea en silence; puis, m a r c h a n t droit vers un chêne, il le déra-\ncina, et le renversa sur les épaules du railleur. T a n d i s que celui-ci s'affaissait\nsous le poids é n o r m e , tous crièrent « Vive le B e r n o i s ! »\n  KRIEMHILD. — J e ne m'en serais jamais d o u t é e .\n  EtzEL. — Il cache ses vertus aussi soigneusement que d'autres cachent\nleur honte. E t , s'il trouvait p r e n e u r , il distribuerait ses exploits c o m m e pré-\nsents de chasse. T o u t cela est simplement vrai.\n   KRIEMHILD. — Mais c o m m e n t se peut-il qu'il dépasse tous les mortels et\nn'en soit pas moins ton vassal?\n   E T Z E L . — L'effroi me prit q u a n d il se présenta devant moi, sans c o u r o n n e ,\net qu'il abaissa son épée. J'ignore ce qui l'a poussé vers moi, mais je sais qu'il\nme sert plus fidèlement que ceux que j'ai soumis, et cela depuis sept a n s . Je\nl'eusse volontiers doté du plus riche de mes fiefs, mais il n'accepta q u ' u n e\nferme. E n c o r e en distribue-t-il tous les fruits, sauf l'œuf de P â q u e s , qu'il se\nréserve.\n   KRIEMHILD. — E t r a n g e p e r s o n n a g e !\n  E T Z E L . — T u ne l'expliques pas mieux que nous? P o u r t a n t , il est chrétien\ncomme toi. Vos m œ u r s nous sont étrangères, incompréhensibles. N ' e n est-il\npas qui se retirent d a n s des cavernes p o u r y souffrir la faim, à moins q u ' u n\ncorbeau ne leur porte à manger'? d'autres n'escaladent-ils p a s , au cœur du\ndésert, des rochers et ne s'y tiennent-ils pas immobiles jusqu'à ce q u ' u n\ntourbillon les en précipite?\n   KRIEMHILD. — Oui, les saints et les pénitents. Mais Dietrich porte l'épée?\n  E T Z E L . — C'est tout un ! c'est tout u n ! Je voudrais le récompenser de tant\nde services, mais le don qui l'en d é d o m m a g e r a i t me m a n q u e . Supplée à mon\nindigence; tu nous dois ton premier sourire, réserve-le-lui.\n   KRIEMHILD. — T u seras contente de moi.\n\n                                          S C È N E IV\n\n         (Weibel et Swemmel entrent.)\n   W E R B E L . — Mon roi, les montagnes s'éclairent, les N i b e l u n g e n a p p r o c h e n t .\n         (Etzel veut descendre du trône pour aller à leur rencontre.)\n   KRIENHILD (le retient). — C'est moi qui les recevrai; je les introduirai dans\n cette salle. T o i , reste, attends-les ici; que les marches de ton trône leur sem-\n blent plus longues que la route du Rhin j u s q u ' a u B u r g des H u n s .\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2268, "texte": "224                                  DURENDAL\n\n\n   E T Z E L . — Soit. D u reste, il n'y a pas de raison de se hâter. J e veux, en\nattendant leur venue, contempler ces héros du h a u t d'une fenêtre. Viens,\nSwemmel, désigne-moi chacun d'eux par leur n o m .\n                                                        (Il sort. Swemmel le suit.)\n\n                                     SCÈNE V\n\n\n    KRIEMHILD. — Maintenant, je suis toute-puissante. J e saurai les atteindre.\nJ e ne d e m a n d e pas qu'Etzel m'aide ; j'accomplirai seule mes desseins, pourvu\nqu'il ne m'en empêche p a s ; et qu'il ne m'en empêchera pas, j'en ai pleine\na s s u r a n c e , à présent.\n                                                                       (Elle sort.)\n\n                                     S C È N E VI\n\n                                  La cour du château\n\n\n  (Les Nibelungen entrent accompagnés de Dietrich, de Rüdeger, d'Iring et de\n      Thüring.)\n   H A G E N . — N o u s voilà r e n d u s ! Qu'il fait superbe i c i ! Quelle est cette\nsalle?\n   RÜDEGER. — Celle qui vous est destinée; tu la c o n n a î t r a s avant ce soir;\nil y a place pour plus de mille hôtes.\n    HAGEN. — E n vérité nous ne r e d o u t o n s pas plus la fumée que nos\na n c ê t r e s ; toutefois, nous espérions trouver mieux qu'une caverne d'ours,\nmais ceci est u n e surprise. (Aux rois.) Gardez-vous d'inviter le beau-frère\nd'Asie; il enverrait son cheval dans la meilleure de vos salles et a p r è s deman-\nderait où loger.\n  R Ü D E G E R . — Le roi Etzel dit : Les peuples j u g e n t le prince d'après le\npalais qu'il habite. C'est pourquoi il y consacre toute la splendeur qu'il\ndédaigne pour sa p e r s o n n e .\n  H A G E N . — Ils se le figurent donc avec autant d'yeux que cette demeure a\nde fenêtres et le craignent au loin? Au fait, Etzel a raison.\n  RÜDEGER. — La reine!\n\n\n                                    S C È N E VII\n\n\n       (Kriemhild entre avec une grande suite J\n  H A G E N . — Toujours en noir?\n    KRIEMHILD (aux Nibeluugeu). — C'est donc vous, vraiment? Ce sont là bien\nmes frères? — Votre suite est si grande que nous croyions à l'approche d'un\ne n n e m i . — J e vous salue.\n                             (On échange des salutations, mais personne ne s'embrasse.)\n"}, {"page_pdf": 274, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2959, "texte": "                                LES NIBELUNGEN                                      225\n\n\n  Cher Giselher, c'est la reine des H u n s qui saluait les B u r g o n d e s ; c'est ta\nsœur qui t'embrasse sur la b o u c h e . Noble Dietrich, le roi m'a chargé de vous\nremercier d'avoir reçu ses hôtes. J e vous adresse ce remerciement.\n                                                           (Elle lui tend la main.)\n  HAGEN. — On salue différemment rois et valets ; singulier présage qui met\nen valeur certains rêves obscurs.\n                                         (Il attache solidement son casque.)\n  KRIEMHILD. — C o m m e n t ? toi? ici? Qui d o n c t'invita?\n  HAGEN. — Qui invite mes maîtres m'invite. S'il me refuse la b i e n v e n u e ,\nqu'il renvoie les B u r g o n d e s , je les suis comme leur épée.\n  KRIEMHILD. — Q u e celui que ta présence égayé s'en félicite. Q u e m ' a p -\nportes-tu, pour attendre de moi le souhait de b i e n v e n u e ? J e te jugeai indigne\nde l'adieu; c o m m e n t pouvais-tu espérer être reçu avec joie, aujourd'hui?\n  HAGEN. — Q u e t'apporterais-je, si ce n'est m o i - m ê m e ? De ma vie je n'ai\nporté de l'eau à la mer. Ajouterais-je de nouvelles richesses à tes trésors?\nN'es-tu pas depuis longtemps la femme la plus riche de la terre?\n  KRIEMHILD. — J e n e d e m a n d e que ce qui m'appartient : me l'apportes-tu?\nO u e s t le trésor des N i b e l u n g e n ? U n e a r m é e vous suit. Il faut au moins\nautant de bras p o u r l'apporter; rends-le d o n c !\n  HAGEN. — L a singulière envie ! T o n trésor est bien gardé ; nous l'avons\ncaché dans u n endroit sûr, le seul d'où les voleurs ne l'enlèveront jamais,\nau plus profond du R h i n\n  KRIEMHILD. — Ainsi, vous n'avez p u , j u s q u ' à présent, déterminer l'objet\nd'une volonté c o m m u n e ? T u prétends q u e c'est toi qu'on trouvait indispen-\nsable au voyage, et pas le trésor? Est-ce là le gage de ta foi nouvelle?\n  HAGEN. — Il me semble qu'on n o u s invita à la fête du Solstice et non au\njugement dernier? S'il faut danser avec le diable et la mort, on ne nous a pas\naverti en temps o p p o r t u n .\n  KRIEMHILD. — Ce n'est pas p o u r moi-même que je réclame le trésor, m o n\ndé à coudre me suffit, mais les reines sont mal venues q u a n d la dot n e les\nsuil pas.\n  HAGEN. — L e poids des armes n o u s ôta l'envie d e nous charger de l'or.\nQui soupèse mon bouclier et ma cuirasse loin d'y ajouter rien en secouera la\npoussière.\n   KRIEMHILD. — J e n'en reste pas moins la débitrice d'Etzel ; mais c'est son\naffaire, non la m i e n n e . Débarrassez-vous d o n c et suivez-moi d a n s la salle, il\nvous y attend depuis longtemps avec i m p a t i e n c e .\n  HAGEN. — J e refuse de me débarrasser de mes armes. L e service de valet\nne te sied guère, noble R e i n e .\n     (A Werbel qui sur un signe de Kriemhild a mis la main au bouclier d'Hagen.)\n   Toi aussi, gentil messager, tu es trop poli ; les serres ne pèsent jamais à\nl'aigle.\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2489, "texte": "226                                DURENDAL\n\n\n\n  KRIEMHILD. — Vous voulez donc paraître en armes devant le roi? C'est\nqu'un traître vous a avertis. Si je le connaissais, il souffrirait lui-même ce\ndont son hypocrisie vous prévint.\n  DIETRICH (s'avance). — Cet h o m m e c'est moi, Dietrich, seigneur de Bern !\n   KRIEMHILD. — Si tu ne l'affirmais toi-même, je ne le croirais p a s . Le monde\nte s u r n o m m e le noble Dietrich, une digue contre l'eau et le feu, u n guide\nau soleil et à la lune s'ils s'écartaient jamais du droit c h e m i n . Sont-ce ces\nvertus, innommables parce que personne ne les posséda avant toi, qui te\nportent à exciter l'un contre l'autre des parents qui se réconcilient, à changer\nla voix en souffle de discorde?\n  DIETRICH. — Je connais tes desseins, je partis les prévenir.\n   KRIEMHILD. — Alors révèle-les. Si tu connais un désir de mon â m e que\nl'homme ou le héros désapprouve en toi, parle, c o n d a m n e à ton g r é ; mais si\ntu te tais parce que tu n'oses m'accuser d'injustice, exige leurs a r m e s .\n  H A G E N . — Qu'il en exprime le désir, je les lui remets.\n  DIETRICH. — J e vous en réponds.\n   KRIEMHILD. — Réponds-tu aussi d'Etzel. Oubliera-t-il lâchement cette\ndouble honte? Les nixes se parent de mes perles, les poissons de l'or rouge\net ici au lieu de voir les bras s'enlacer en signe de paix, l'épée brille en guise\nde salut!\n  HAGEN. — Etzel ne vint jamais au R h i n . A moins que tu ne les lui\ndécouvres il ignorera nos usages.\n   KRIEMHILD. — Chacun choisit le signe qui lui plaît; vous venez sous celui\ndu sang. Mais sachez que celui qui exalte sa propre force ne peut compter\nsur celle d'autrui; je tiens à vous en avertir.\n  H A G E N . — N o u s ne comptons que sur nous-mêmes. Le reste ne nous\nvaut rien.\n   DIETRICH. — J e veillerai moi-même aux points délicats, qu'il n'en surgisse\na u c u n e discorde.\n  KRIEMHILD. — T u t'en repentiras plus           tard. Tu ne connais pas les\nBurgondes.\n   HAGEN (à Riideger). — Seigneur Markgrave, agis donc en allié par le sang!\nQu'elle voie que nous sommes pacifiques; cherche-t-il querelle celui qui\nprovoque l'union? Oui, Reine, nous sommes bardés de fer mais n'avons\nfait qu'oeuvre d ' a m o u r ; aussi nous te prions de sceller par ta bénédiction\nl'alliance qui unit Giselher à G u d r u n .\n  KRIEMHILD. — Comment Rü leger? Se pourrait-il qu'il en fut ainsi.\n  GISELHER. — C'est vrai, chère sœur.\n  KRIEMHILD. — Vous unit-on déjà?\n  GISELHER. — N o u s sommes       fiancés.\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2677, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                        227\n\n\n  HAGEN. — On célébrera la noce le j o u r où tu les b é n i r a s . (A Gunther.)\nMais il me semble qu'il est grand temps de rejoindre le roi. La p a r a d e a\ndéjà trop d u r é .\n  DIETRICH. — Suivez-moi. (Il part ; les Nibelungen le suivent.)\n   KRIEMHII.D (à Rüdeger en partant). — Seigneur Riideger, te souvient-il de\nton serment? L'heure a p p r o c h e , songe à le tenir!\n     (Tous deux sortent. L'affluence des Huns devient de plus en plus considérable.)\n\n\n\n                                     S C È N E VIII\n\n\n\n  RUMOJ.T. — Q u e te semble-t-il de tout ceci?\n  DANKWART. — T e n o n s nos g e n s assemblés et... a t t e n d o n s .\n  RUMOLT. — Il est étrange que le roi Etzel ne soit pas venu à notre\nrencontre. Serait-ce contraire à ses h a b i t u d e s ?\n  DANKWART. — C o m m e cette engeance épie, louche, se tient du coude et\nchuchote! (A quelques Huns qui s'approchent trop.) H a l t e ! Cette place est\nréservée! Celle-ci aussi et encore celle-là! N e m'écrasez pas l'orteil, mon\npied s'étend à vingt pas d'ici.\n   RUMOLD (crie par-dessus l'épaule). — Il me faut autant de place p o u r le d o s ;\nil est fragile c o m m e u n e coque d'oeuf.\n  DANKWART. — L e remède est b o n . Ils grognent, mais se retirent. I n q u i é -\ntante valetaille! l a i d e ! éhontée !\n  RUMOLT. — U n jour j'épiai par la fente d'un rocher le cœur d'une caverne\nsombre. P l u s de trente roues d'yeux me fixaient : verts, bleus, j a u n e s de feu ;\nchaque angle cachait une bête, chats et serpents clignotaient en giroyant.\nC'était chose h o r r i b l e ! Il me sembla qu'un enfer étoile s'était ouvert au sein\nde la terre, car toutes ces lueurs dansaient une folle s a r a b a n d e . I g n o r a n t ce\nque ce pouvait être, je reculai. J e m'en souviens en voyant loucher si perfi-\ndement cette multitude. P l u s le soir s'avance, plus la ressemblance devient\nfrappante.\n  DANKWART. — Il ne m a n q u e ici ni chats ni serpents, mais je ne vois pas\nde lion.\n   RUMOLT. — L'aventure nous l'apprendra. J e n'en vis pas dans la caverne.\nDès que je repris les sens, j'en cherchai l'entrée. D e h o r s il faisait j o u r ; je\nlançai quelques flèches d a n s les ténèbres. B e a u c o u p portèrent, les gémisse-\nments me l'ont prouvé; mais je n'entendis ni hurler ni grogner. Elle se blotis-\nsait au creux du rocher, la couvée de la nuit, ce lâche troupeau qui griffe et\nblesse traîtreusement, au lieu de bondir au-devant d'une lutte ouverte et d e\nfrapper des griffes et des cornes. J'en tiens la gageure, s'ils ne peuvent nous\natteindre de dos, nous ne courrons aucun d a n g e r .\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1993, "texte": "228                                       DURENDAL\n\n\n  DANKWART. — J e n e puis me résoudre à les mépriser, c'est avec eux\nqu'Etzel conquit le m o n d e .\n  RUMOLT. — P e u h ! nous ne le vîmes jamais. Ce qu'il fauchait c'était l'herbe\ndu m o n d e ; les chênes allemands ont rabattu ses bras et son courage.\n\n\n                                        S C È N E IX\n\n\n                   ( Werbel et Swemmel sortent de la foule des Huns qui les entourait.\n                                 Eckewart les suit, sans en être remarqué.)\n  W E R B E L . — E h ! c o m p a g n o n s ! ne regagnez-vous pas vos q u a r t i e r s ?\n  DANKWART. — On ne n o u s les a p a s désignés.\n  W E R B E L . — Ils sont prêts d e p u i s longtemps. [Aux Huns.) Venez ! mêlez-\nvous comme il sied.\n  DANKWART. — Halte-là ! Les B u r g o n d e s aiment rester seuls.\n  W E R B E L (encourageant les Huns). — Allons d o n c !\n  DANKWART. — J e vous le répète, c'est notre c o u t u m e .\n  W E R B E L . — ' A la guerre soit, mais non pour boire.\n  DANKWART. — Arrière ! ou je tire l'épée !\n  W E R B E L . — Vit-on j a m a i s de pareils hôtes ?\n  RUMOLT. — Ils tiennent de ceux qui les hébergent.\n                                                                            (On    applaudit.)\n  DANKWART. — O n applaudit, qui est-ce ?\n  R U M O L T . — N e le devines-tu p a s ?\n\n  DANKMART. — U n ami caché.\n  RUMOLT. — J'ai vu tantôt le vieil E c k e w a r t se traîner par i c i ; il venait de\nreconduire Kriemhild.\n  DANKWART. — T u crois que c'est lui ?\n  RUMOLT. — Il m e s e m b l e .\n  DANKWART. — Il lui j u r a fidélité jusqu'à la mort, lui fut sans cesse bon et\nserviable; l'avertissement est sérieux.\n\n\n                                         SCÈNE X\n\n        (Hagen revient avec Volker.)\n   HAGEN. — E h bien ! où en sommes-nous ?\n  DANKWART. — N o u s t'avons obéi.\n  RUMOLT. — E t le valet de Kriemhild nous a a p p l a u d i .\n   HAGEN. — Ecoutez-moi. J'ai trouvé Elzel tel que je m e l'étais imaginé.\n"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2439, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                    229\n\n\n\n  DANKWART. — V r a i m e n t ?\n\n  RUMOLT. — S a n s fausseté ?\n  HAGEN. — Il me semble. Il porte la cotte du meilleur de ses vaincus et\nparfait de la sorte le rôle du mort. L'habit lui serre un p e u aux épaules, la\ncouture cède plus souvent qu'il ne le r e m a r q u e , mais les intentions sont\nexcellentes.\n  DANKWART. — Alors, p o u r q u o i ne n o u s reçoit-il pas ?\n  VOLKER. — Il me semble tenu p a r quelque promesse. C'est l'unique raison\npourquoi il n e nous a pas reçus.\n H A G E N . — C'est exact. Sa femme lui a défendu de venir au-devant de n o u s ;\nmais sa douceur n o u s en a bien d é d o m m a g é s .\n  VOLKER. — Lorsqu'il nous tendit la main je ne pus m'empêcher de songer\nà mon chien fidèle qui se perd en d é m o n s t r a t i o n s d'allégresse q u a n d sa\nchaîne le retient.\n   HAGEN. — Ce n'est pas à ton chien que je pensais, mais au lion qui brise\nles chaînes de fer et respecte la faiblesse des femmes. (A Dankwart et d Rumolt.)\nMaintenant buvez et mangez. N o u s venons de table et nous relevons de\ngarde.\n  DANKWART. — Conduisez-nous où il vous plaira.\n  W E R B E L (à Swemmel). — T u peux t'en c h a r g e r . (Secrètement.) Il faut que je\nrentre aussitôt chez la reine.\n                  (Tous se dispersent. Werbel rentre au palais. Eckewart réapparaît.)\n\n\n                                     S C È N E XI\n\n\n  VOLKER. — T u voulais m e dire?\n   HAGEN. — Ce ne sera j a m a i s du consentement d'Etzel que l'on r o m p r a la\nfoi promise. Il est jaloux de sa loyauté. H e u r e u x de pouvoir enfin le prou-\nver, sa conscience déborde de toute la joie d o n t il l'a privée d u r a n t des\nannées. P o u r t a n t , le sol n'est pas s û r ; où l'on passe, il sonne c r e u x ; ce\nmusicien est la t a u p e qui le mine sourdement.\n  VOLKER. — Il est faux c o m m e la première couche de glace. C'est pourquoi\nsouvenons-nous toujours du loup apprivoisé qui m o r d en léchant. L'habi-\ntude qui n'est point d a n s le sang n'en est pas u n e . Mais regarde le vieux,\nquel air étrange il a !\n              (Eckewart passe lentement comme quelqu'un qui se parle d voix basse.\n                         Ses gestes correspondent aux paroles de Volker.)\n  HAGEN (appelant). — E h ! E c k e w a r t !\n  VOLKER. — Il chuchote, m u r m u r e , et fait semblant de ne pas nous voir.\nJe vais le suivre, il y c o m p t e .\n"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2233, "texte": "230                                  DURENDAL\n\n\n\n  H A G E N . — B a h ! n o u s sied-il d'épier, Volker? F r a p p e plutôt du bouclier,\nou cogne du glaive.\n                                                                    (Il agite ses armes.)\n  VOLKER. — Regarde, il fait signe.\n  HAGEN. — Retourne-toi. (Ils se retournent. Hagen dit d haute voix :) Qu'on\nporte l'avis là où on l'ignore!\n  VOLKER. — M a i s . . .\n  H A G E N . — Tais-toi. Veux-tu épargner quelque honte au roi des H u n s ?\nQu'il y veille lui-même.\n                                         (Eckewart secoue la tête et disparait.)\n  VOLKER. — Quelle sombre visage!\n   HAGEN (lui prenant le bras). — Eh! l ' a m i ! nous sommes sur le navire de la\nmort. Des trente-deux vents, a u c u n ne peut nous servir. Autour de n o u s , la\nmer furieuse ; au-dessus de nos têtes, les lourdes nuées de l'orage. A quoi bon\nse soucier, si c'est le requin ou la foudre qui te dévorera ; tu n'en m o u r r a s pas\nmoins. N e cherche pas de prophète de b o n h e u r , suis mon exemple : bouche-\ntoi les oreilles, et d o n n e libre cours à tes convoitises : c'est le droit de ceux\nqui vont m o u r i r .\n\n                                    S C È N E XII\n\n       (Les rois et Riideger entrent.)\n  GUNTHER. — E n c o r e au frais?\n  HAGEN. — Je veux, une fois encore, entendre le chant de l'alouette,\n  GISELHER. — Elle ne s'éveille qu'à l'aurore.\n  H A G E N . — J'attendrai sa venue en chassant hiboux et chauves-souris.\n  G U N T H E R . — Vous veillez toute la nuit?\n  H A G E N . — T o u t e la nuit, à moins que le noble R ü d e g e r ne n o u s endorme.\n  RÜDEGER. — Dieu m'en g a r d e !\n  GISELHER. — Alors, je veillerai avec vous.\n  HAGEN. — C'est inutile, nous suffisons. N o u s vous répondrons de chaque\ngoutte de sang, sauf de celle dont le moustique se nourrit.\n  GERENOT. — Ainsi, tu sais?\n   HAGEN. — R i e n ; si ce n'est que celui qui me cherche me trouve à\nl'instant. E t maintenant, au lit les b u v e u r s !\n  GUNTHER. — Vous nous appellerez?\n  H A G E N . — Soyez sans c r a i n t e ; personne ne vous réveillera, si ce n'est le\ncoq.\n  GUNTHER. — Alors, b o n n e nuit !\n                              (Il entre dans la salle. Les guerriers l'y suivent.)\n"}, {"page_pdf": 280, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1758, "texte": "                                       SCÈNE           XIII\n\n\n\n   HAGENT (à Gunther qui s'éloigne). — N'oublie pas de scruter le sens de ton\nrêve, comme le fit ta mère au d é p a r t ! (A Volker.) N o u s veillerons à ce qu'il\nne se réalise point avant que tu puisses le c h a n t e r . I1 ne pressent rien du\ndanger.\n\n  VOLKER. — Il n'ignore rien, mais son orgueil se refuse à le reconnaître.\n\n   HAGEN. — E n vérité, il serait aveugle s'il ne voyait autour de nous les\nvisages s'assombrir et les meilleurs le plus.\n       (Un grand nombre de Huns reviennent.)\n\n  VOLKER. — R e g a r d e .\n\n    HAGEN. — Voilà le secret d ' E c k e w a r t ! J'avais tout deviné. Viens, assieds-\ntoi, tourne-leur le dos.\n                                              (Ils s'assoient, le dos tourné aux Huns.)\n Si l'on b o u g e , tousse : tu les verras courir. Ils s'approchent en souris,\nmais fuieront comme, des rats,\n\n\n\n                                        S C È N E XIV\n\n\n\n        (Kriemhild apparaît au haut de l'escalier. Wtrbtl     l'accompagne.)\n  W E R B E L . — L e s voilà! Ils sont assis.\n\n  KRIEMHILD. — Ils n'ont pas l'air de vouloir d o r m i r .\n\n  W E R B E L . — U n signe, et une troupe se précipite sur eux.\n\n  KRIEMHILD. — Combien d ' h o m m e s as-tu?\n\n  W E R B E L . — P r è s d'un millier.\n\n  [Kriemhild renvoie les Huns d'un geste d'angoisse.)\n\n  W E R B E L . — Qu'est-ce à dire?\n\n  KRIEMHILD. — Qu'ils ne b o u g e n t pas ! va !\n\n  W E R B E L . — P r e n d s - t u pitié des tiens?\n   KRIEMHILD. — I n s e n s é ! Mais le Tronjer les abattrait, tandis que Volker\nraclerait sa vielle ! T u ne connais pas les N i b e l u n g e n ! Vite ! hors d'ici !\n                                                                       (Ils se retirent.)\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 509, "texte": "232                                    DURENDAL\n\n\n\n\n                                      S C È N E XV\n\n\n\n  VOLKER (saute sur pieds). — Ils en t i e n n e n t !\n       (Il entame un air joyeux.)\n\n   H A G E N (frappant l'archet). — N o n ! n o n ! P a s cela! Celui du Navire des\nM o r t s ! L e dernier couplet, c o m m e n t l'ami égorge l'ami. P u i s le flambeau !\nT o u t ce qui éclatera demain !\n\n\n\n  (A continuer.)\n\n\n\n                           (Tous droits réserrés. — Traduction de J. VANDERVELDEN.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-007", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 233, "page_fin": 234, "titre_corps": "Renée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Clément Besseleers", "ancre_debut": "Renée                             I  Il est de douces choses", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 282, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1324, "texte": "Renée\n                            I\n\nIl est de douces choses, de douces idées. —\nLe cœur a parfois d'étranges      soubresauts\nOù chaque élan, comme une vague d'eau\nS'élève vers des vides inconnus,   hanté.\n\nSe dit-on jamais, avant de s'émerveiller\nDevant des yeux larges et des gestes beaux,\nQue tout cela encore ne vaut pas les mots\nA d'autres choses plus noblement   destinés?\n\nL'on aime des passantes; troublantes      cliimères\nQu'enveloppe l'amour      d'imaginations,\nQu'on habille des jeux si troubles des passions,\n\n...Dont on ne voit l'énigmatique  caractère\nQu'à l'heure où bien vite mettent des flammes\nDes ombres comme des fantômes dans l'âme!\n\n                           II\n\nVois, comme le ciel, à cette heure, est bleu ;\nTel un ruban d'espoir ou une couronne\nTressés autour d'une toison d'immenses      cheveux\nDont la beauté et la jeunesse étonnent ;\n\n...Et les étoiles dont l'argent clair chantonne;\nRêve puérile, sans doute, si l'on veut\nMais tout de même dans lequel revit un peu\nCelle qu'en souvenir, doucement on nomme!\n\nTout cela reflète l'infini d'un  sentiment,\nAuquel ardemment toute l'âme se livre;\nQuel est-il et on le désignerait  comment...\n\nAh! qu'importe! Tout est fièvre maintenant ;\nJe ne veux devant tout ce désir de vivre\nQu'un peu d'illusion autour d'un cœur ivre!\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 720, "texte": "                          III\n\n\nPuis le soir est doux; à la fenêtre close\nLe silence attend, troublant, tel un soupir,\nQui émane des délicieuses choses\nDans lesquelles son nom s'étend et se mire.\n\nL'heure ne dit rien ; seules les pensées écloses\nAu fond du cœur — mais à quoi donc bon l'écrire —\nSurvivent et en regardant une rose\nDevant moi, je voudrais tant pouvoir Lui dire :\n\n« Chère, fraternelle âme, trouvée au hasard,\n» Inconnue, subitement et tant aimée,\n» Quelles émotions, ce soir, encor si tard,\n\n» Eveillez-vous en moi, cependant qu'un doux bruit,\n» Silencieux et grandiose, naît dans la nuit\n» Comme l'écho de ion nom étrange... 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En effet Edgar Tinel accom-\nplit son pèlerinage terrestre les yeux fixés sur un but unique, le regard retenu\npar un Idéal de beauté qui revêtait pour lui deux formes, amour de Dieu,\namour de l'Art, et dont les rayons sacrés pénétraient de leur énergie divine son\nâme de poète extasiée et confiante. A ce double idéal Tinel resta toute sa vie\nfidèle. Il ne concevait l'exercice de son art qu'au service de sa religion et s'il\nconvient à quelques-uns de juger cette conception étroite, personne ne contes-\ntera qu'elle ne témoigne d'une admirable droiture de conscience artistique,\nd'une sûreté d'orientation et d'une puissance de volonté peu communes, la\nreligion chrétienne apparaissant d'ailleurs à quiconque ouvre un regard\nattentif sur la vie comme la plus haute force individuelle et sociale de l'huma-\nnité. C'est précisément dans l'ardente vigueur de cette conviction, invincible\ncomme le roc altier surplombant la mer, que l'auteur de Franciscus puisa le\nsecret de ces inspirations largement vibrantes, de ces accents tantôt héroïques\net retentissant comme des appels de croisade, tantôt s'épanouissant, suaves,\nen des atmosphères sonores éclairées de reflets supraterrestres.\n   Dans le remarquable article que Durendal publia récemment, Joseph\nRyelandt, un autre maître éminent de l'oratorio, dit que « si Godelieve et\nCatharina (la plus parfaite de ses compositions) marquent un progrès dans la\ntechnique et souvent dans l'inspiration, ces belles œuvres, d'une psychologie\ntrop rudimentaire pour des drames et d'une allure trop scénique pour des\noratorios, n'ont pas la séduction qu'eut et que conservera Franciscus, son\nœuvre par excellence ». Quoi qu'il en soit, il semble que Franciscus ait\nexercé une sorte d'apostolat et lorsqu'on songe à la glorieuse carrière qu'il a\nparcourue à travers l'Europe et l'Amérique, on est autorisé à dire sans exagé-\nration que, célébrant en tous lieux l'apothéose de la Bonté et de la Charité\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3526, "texte": "236                              DURENDAL\n\n\nchrétiennes, cette œuvre a véritablement rayonné sur le monde. Telle que nous\nl'exprimions naguère, nous redirons ici notre pensée sur Franciscus, partout\naccueilli avec le respect et l'admiration légitimement dus à ce poème pétri de\nfoi vigoureuse, illuminé de célestes envolées et qui traduit musicalement la\nfigure séraphique du Poverello avec cette même plénitude de vérité sentie,\navec ce même coloris doux et surnaturel qui ont conféré l'immortalité aux\ninterprétations picturales d'un Giotto ou d'un Ghirlandajo. Ne peut-on dire\nque la pensée de Tinel synthétise en quelque sorte l'âme de la Flandre et les\nforces vives de son génie, unissant la pureté lumineuse et recueillie des primi-\ntifs brugeois du XVe siècle à la fougue robuste et éclatante des célèbres colo-\nristes du XVIIe siècle? Aux grands ensembles vocaux, à l'effusion triomphale\ndu Cantique du Soleil viennent s'opposer la douceur merveilleuse des appels\ndivins, des chœurs de voix surnaturelles qui semblent descendre de sphères\nsublimes et c'est ainsi que toutes les énergies vivaces et généreuses de son\nâme à la fois lyrique et contemplative, il les versa en cette œuvre d'aurore où\nelles apparaissent déjà victorieusement épanouies.\n    Rappelons les pages maîtresses de la partition : la Ballade de la Pauvreté,\ndont la saveur pittoresque et moyennageuse se rehausse d'un accompagnement\norchestral étonnamment suggestif, le premier dialogue entre François et les\nvoix de l'Infini, l'hymne: Ciel'. Ciel! Ce mot ému, l'avez-vous entendu?, la\nsymphonie puissante et de mouvement si tragique qui, au début de la seconde\npartie, exprime l'horreur des guerres et le deuil de l'Eglise à la veille du\nXIIIe siècle et de son prodigieux rayonnement, le contraste épique et saisissant\nentre le Génie de l'Amour et le Génie de la Haine, le Génie de la Paix et le\nGénie de la Guerre, puis ces trois chants de la Pauvreté, du Soleil et de\nl'Amour, si totalement différents l'un de l'autre et qui traduisent chacun en\nson accent propre, avec autant de vérité que de profondeur et d'émotion, et\nsous sa triple manifestation, amour des hommes, amour de la nature, amour\nde Dieu, toute la psychologie radieuse de François d'Assise, cette personnalité\nunique dans l'histoire de l'âme humaine. La troisième partie offre un enchaî-\nnement ininterrompu d'impressions fortes, nobles et touchantes. Redirons-\nnous la fraîcheur délicieuse de l'Angelus, dont l'inspiration naïve, qui fait\nsonger à Fra Angelico, se pare de sonorités virginales et limpides, la gravité\nmajestueusement émue des adieux de François à ses disciples, l'entrée du saint\naux parvis éternels saluée par un chœur de séraphins qui doucement plane\nsur un accompagnement orchestral où fleurissent des harmonies heureuses,\npleines de lumière et de tendresse? Et cette page grandiose du Cortège funèbre,\ndont la simplicité auguste et douloureuse fait monter aux lèvres de l'auditeur\nle nom sacré de Beethoven? Enfin, les accents désolés des Franciscains et des\nClarisses s'opposant au chœur angélique qui chante joyeusement l'émanci-\npation souhaitée de la mort bienfaisante et libératrice?\n  L'interprétation de Franciscus au Conservatoire fut remarquable d'élan et\nde généreuse ferveur. L'orchestre ainsi que les chœurs atteignirent souvent\nà une ampleur d'accent absolument impressionnante. On souhaiterait à\nM. Plamondon un organe plus puissant et conséquemment mieux à même de\ndominer les vastes déploiements orchestraux de la partition, mais en revanche\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3256, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                 237\n\non ne saurait assez louer son profond sentiment de l'œuvre, sa maîtrise vocale\naux inflexions souples et pénétrantes. M. Seguin est toujours l'artiste admi-\nrable de simplicité, d'autorité et de force expressive. Mme Mellot-Joubert,\nMM. Ansseau et Morissens complétaient très heureusement ce bel ensemble.\nC'est dans une atmosphère de recueillement, où l'on sentait planer à la fois le\nrespect et l'émotion que le public du Conservatoire écouta cette œuvre de\npure beauté, de lyrisme vibrant, œuvre qui demeurera l'un des plus solides\ntitres de gloire dont puisse s'honorer le grand art religieux de notre pays.\n\n                                        *\n\n\n    Parlons maintenant de Kaatje, récemment représentée à la Monnaie, et où\nle talent de M. Buffin se montre affiné et enrichi.\n    C'est toujours faire œuvre délicate et périlleuse que de revêtir de musique\nune pièce de théâtre qu'on s'est habitué à aimer et à admirer sous sa forme\npurement littéraire. Il est d'observation constante que la plupart des chefs-\nd'œuvre de la littérature dramatique ont été de la sorte altérés ou amoindris.\n Entre cent exemples nous pourrions citer Roméo et Juliette, Hamlet, Faust,\n Guillaume Tell, Le Cid, Polyeucte, dont les noms glorieux, transférés dans\nle domaine de l'opéra, ont dépouillé la meilleure part de leur prestige. Trop\nindépendante pour entrer dans l'esprit intime de l'œuvre poétique et s'y assu-\njettir discrètement, la musique est composée plutôt à propos et à côté du\n poème dont elle voile ainsi la beauté essentielle et adultère l'inspiration. Si\n on en excepte le Don Juan de Mozart qui sûrement ne tombe point sous le\n coup de cette observation, on peut dire que Gluck seul a accompli ce miracle\n d'art de couler à nouveau dans le moule de son génie les plus radieux chefs-\n d'œuvre de la littérature antique et de les grandir encore en les créant pour\n ainsi dire une seconde fois.\n    Si dans la Kaatje de M. Spaak, l'expression verbale est généralement fine,\n fleurie d'images heureusement évocatives, si en revanche la fermeté disci-\n plinée du style y fléchit parfois et que pour ce motif il semble difficile de lui\n accorder la qualification de chef-d'œuvre, il est certain d'ailleurs que par la\n saine beauté de son inspiration familiale et patriale, par la forte simplicité de\n l'action exempte d'éléments mélodramatiques et parasitaires, par le charme\n symbolique et l'auréole de poésie touchante dont se nimbe la figure centrale\n du poème, l'œuvre de M. Spaak a obtenu auprès du public un succès direct,\n rapide, rayonnant, et occupe une place d'avant-plan dans la production théâ-\n trale de notre pays.\n     M. Buffin, avec un tact qui décèle en lui le poète et l'homme de\n goût à côté du musicien, a composé pour Kaatje une musique qui, harmo-\n  nieusement, se fusionne avec le frais sentiment de l'idylle naïve qui l'inspire.\n  Sans vouloir plagier en leurs mobiles reflets les formes imprécises et fugaces\n  de l'esthétique debussyste, il s'est aussi gardé de cet autre écueil encore plus\n  redoutable de la forme d'opéra proprement dit, découpé en chœurs, airs, duos,\n  avec leurs ornements encombrants, hors de propos en l'occurrence, et où\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3133, "texte": "238                               DURENDAL\n\n\n\nl'arome délicieux du poème se fut promptement évanoui. Il a adopté\nle parti d'une symphonie se développant à l'orchestre parallèlement à l'action.\n    Imprégnée de tendresse et d'émotion, unissant la distinction de la ligne à\nla plénitude harmonieuse, cette musique coule avec une grâce exempte de\nmonotonie (nous ferons toutefois une réserve sur une certaine propension à\nmultiplier les glissando des harpes), discrètement colorée, souvent sugges-\ntive, sans accaparer abusivement l'intérêt au détriment de l'action drama-\ntique par de vaines surcharges, d'oiseuses recherches d'effets sonores et de\ntimbres rares où un musicien de métier, moins intuitif ou moins compré-\nhensif de son sujet que M. Buffin, se serait peut-être complu. Mais si dans la\nconception esthétique de M. Buffin, la partie oschestrale se trouve au pre-\nmier plan, la partie vocale n'est sûrement point négligée, se recommandant\npar la justesse et les qualités expressives de la déclamation lyrique. Parmi les\npages les plus captivantes de la partition, nous signalerons au premier acte la\nscène entre Kaatje et Jean, au second, les élans enflammés où Kaatje exprime\n l'ivresse de l'attente, au troisième, la scène de la dentelle, l'inspiration la\nplus exquise du poème de M. Spaak, que M. Buffin a traitée avec infiniment\nde charme.\n     C'est dans la plus séduisante eurythmie de gestes et d'attitudes, éclairée par\nla virginale douceur d'une physionomie pensive où comme dans un miroir se\nlisent toutes les impressions de l'âme, que Mme Heldy compose le rôle de\n Kaatje. M. Girot (Jean) y joint le prestige de sa belle voix et de son interpré-\ntation si généreuse. M. de Cléry à qui est confié le rôle du Père y atteste une\n fois de plus cette autorité et cette remarquable souplesse d'assimilation dans\nla création d'un personnage qui lui sont coutumières. Il faut citer aussi\n Mme Bardot dans le rôle de la Mère, Mme Symiane dans le rôle de la Servante.\n Le commentaire orchestral est délicatement nuancé sous la direction très\nintelligente et attentive de M. Lauweryns. Le décor, suggestif de poésie\nintime et familière comme une toile de Terburg ou de Van Miéris, est ravis-\nsant de composition, de perspective et de couleur.\n\n                                                      G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n                                         *\n\n\n   Les « Béatitudes » de César F r a n c k à A n v e r s . — La Société\ndes Concerts de Musique Sacrée d'Anvers a donné, le 9 mars, une exécution\nintégrale des Béatitudes. Les fervents de haute musique ont pu assister la\nveille à Bruxelles à la répétition du concert Ysaye, où M. Lasalle a dirigé\nd'une façon supérieure et extrêmement soignée les plus belles pages orches-\ntrales du maître liégeois : les Variations symphoniques et les Djinno (avec le\npianiste Cortot), la Symphonie, Psyché, l'interlude de Rédemption, le Chas-\nseur maudit. Et, le 20 mars, M. Capet et son admirable groupe (avec Lewis\nRichards) couronnaient la série de leurs auditions par une séance Franck :\nla sonate, le quintette et le sublime quatuor. Ce fût donc vraiment, en cet\n"}, {"page_pdf": 288, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3401, "texte": "                              CHRONIQUE          DU    MOIS                             239\n\n\nespace de douze jours, comme un merveilleux festival où l'on put contempler\nà nouveau le faisceau magnifique de ces chefs-d'œuvre (1) qui font de César\nFranck l'une des plus grandes et nobles figures de la musique moderne.\n   Une œuvre jaillie du cœur! n'est-ce point là, tout d'abord, l'impression\ncausée par les Béatitudes? Et cette impression, confirmée chez nous à chaque\naudition, est si forte qu'elle n'est en rien compromise par les quelques mesures\ndéplorables qui déparent la première, la cinquième et la septième partie; elle\nest si vive qu'il faut d'abord dominer l'émotion ressentie pour pouvoir consi-\ndérer et admirer l'architecture du monument sonore.\n   Comme Beethoven l'écrivit à la fin de sa Messe en ré :vom Herzen... zu\nHerben (venue du cœur, qu'elle aille au cœur). Et, en vérité, je ne connais\nque Beethoven qui ait eu, depuis un siècle, à un tel degré, cette vertu d'être\nvrai, de ne rien dire que le vrai, de ne parler que pour soi, sans penser au\npublic. Jamais la foi ne s'est exprimée avec cette sincérité. Franck est le seul\nmusicien qui ait réellement vu le Christ et qui le fasse voir. J'oserais même\ndire que son Christ est plus simple que celui de Bach, où la grandeur de la\npensée est parfois entraînée, par la recherche de la forme et par une sorte\nd'habitude d'écriture, à des répétitions, à des artifices de virtuosité qui l'affai-\nblissent. Chez Franck, c'est 1a parole toute pure du Christ sans ornement\nextérieur, dans sa force vivante; et l'accord est merveilleux de la musique et\nde cette auguste parole où résonne la conscience du monde.\n   L'exécution d'Anvers fut vraiment très bonne. M. Ontrop est devenu un\nchef tout à fait remarquable, qui, à l'ardeur, à la conviction, à l'intelligence\nartistique, joint toutes les qualités que l'expérience, la pratique du métier et\nl'atmosphère des chefs-d'œuvre lui ont acquises. Ses deux cents choristes et\nson orchestre (qui était autrefois la partie faible) sont devenus d'excellents\ncollaborateurs. L'interprétation de cette œuvre si difficile mériterait un éloge\npresque sans réserve, si trop de nervosité dans l'accent et de précipitation dans\nl'allure de certaines pages — telles que le prélude orchestral de la quatrième\nbéatitude et surtout le chœur des miséricordieux dans la cinquième n'en\navaient amoindri l'impression d'intériorité et le charme suave. Mais il y eut\nréellement des instants admirables : l'émouvante troisième, l'adorable sixième,\nla sublime huitième furent rendues de façon magnifique.\n  M. Albers, le bel artiste que Bruxelles a tant acclamé autrefois à la Monnaie,\nchanta « la voix du Christ » avec une dignité calme, noble, mais trop froide.\nM. Froelich donna beaucoup de relief au rôle de Satan. Mme Campredon a\nune voix très belle, qui charma beaucoup l'auditoire dans l'air de l'ange du\npardon. Mme Marie Ontrop, une charmante et très intelligente cantatrice,\nqu'on voudrait entendre plus souvent, dit admirablement le beau chant de la\nMater dolorosa. Enfin, MM. Lheureux et Ausseau interprétèrent de façon\n\n\n\n   (1) Seuls des ouvrages susdits ne méritent pas ce titre souverain : Le Chasseur maudit, qui\n n'est qu'un beau morceau de concert, d'un intérêt pittoresque, et le poème symphonique\n avec piano, les Djinns, qui n'est pas même, ou peu s'en faut, intéressant à ce point de vue.\n"}, {"page_pdf": 289, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 315, "texte": "240                               DURENDAL\n\n\nparfaite les deux merveilleux solos de ténor du prologue et de la quatrième\nbéatitude.\n  En résumé, un beau triomphe de plus à l'actif de la Société des Concerts de\nMusique Sacrée.                                                     C. M.\n\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-009", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 240, "page_fin": 241, "titre_corps": "Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Théâtre du Parc Le Double madrigal", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 289, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 315, "fin_caractere_exclue": 2750, "texte": "Théâtre du Parc\n\nL e D o u b l e m a d r i g a l , pièce en trois actes et en vers de M. Jean\n  Auzanet. — La Conversion d'Alceste.\n   On avait annoncé cette pièce comme un pendant aux Romanesques. Il s'en\nfaut de beaucoup que l'assimilation soit juste et pertinente. Ce petit chef-\nd'œuvre d'Edmond Rostand reste une merveille de grâce, de charme et de\nfantaisie ingénieuse, tandis que les trois actes de M. Auzanet sont assez\ndécousus, extrêmement languissants et souvent ennuyeux. L'auteur du\nDouble madrigal développe en long et en large l'idée piquante et jolie qu'in-\ncarne, dans les Romanesques, le spadassin Straforel, entrepreneur d'enlève-\nments. Mais il y insiste, il appuie, il y montre une lourdeur pénible et même\nquelque vulgarité. Ah! la mesure, le doigté subtil ! voilà ce qu'avait, à vingt-\ncinq ans, le futur auteur de l'Aiglon; et voilà ce qui manque ici.\n   Au demeurant, les vers de M. Auzanet, malgré leurs prosaïsmes, sont sou-\nvent agréables, coquets et bien rimes. Et il y a, de-ci de-là, quelques scènes\nassez bien venues, bien qu'un peu conventionnelles et trop « déjà entendues. »\n   La Conversion d'Alceste, pastiche de Courteline, précédait le Double\nmadrigal. Cette suite au Misanthrope est digne de son modèle, et Molière\nl'eût signée.\n   L'intrerprétation des deux pièces fut aussi médiocre que possible, mis à\npart M. Dauvilliers qui, en Alceste, eut de l'accent. Le reste ne vaut pas\nl'honneur d'être nommé.\n                                          *\n                                      *       *\n\n\n   A p r è s m o i , pièce en trois actes de M. Henry Bernstein.\n   On se souvient des huées qui, lors de sa création à la Comédie-Française,\naccueillirent cette nouvelle pièce de M. Henry Bernstein. Bien que la désertion\nde celui-ci dût laisser froids les bonnes gens de Bruxelles, il y eut pourtant, au\nParc, quelques spectateurs qui pensèrent qu'Après moi ne méritait guère une\nréception plus enthousiaste, mais ils se sont bornés à rire. Et, ma foi, j'avoue\nque ces rires n'étaient pas toujours déplacés. En dépit des critiques qui\npensent que nous sommes en présence, ici, de la pièce la plus adroite et la plus\nforte de Bernstein, l'histoire de ce mari acculé au suicide par une faillite\nhonteuse, et qui se reprend à la vie parce que sa femme l'a trompé, cette his-\ntoire est vraiment trop absurde et trop sotte pour que l'on n'en pouffe point,\nsi peu qu'on ait encore de sens du ridicule.\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3296, "texte": "                               R E V U E DU   MOIS                            241\n\n\n   Le surhomme de M. Bernstein est d'une pleutrerie, d'une veulerie qui vous\ninspirent tout à la fois de la pitié et du dégoût. Et voilà qui nous prouve que\nviolence et puissance, cela fait deux... au moins! Décidément, j'aime mieux\nles héros de Corneille.\n   Au surplus, Après moi fut joué à merveille; M. Krauss et Mme Rolly ont fait\npreuve d'un énorme talent en des rôles étrangement pénibles. Il ne fallait rien\nmoins pour faire passer ce drame, dont certaines scènes étaient capables de\ndonner des haut-le-cœur aux gens, non point tant à force de brutalité qu'à\nforce de bêtise ou de platitude (j'ai dit assez de bien de l'Assaut pour être franc\nen cette occasion).\n                                          *\n                                        * *\n\n   Grisélidis. — Tartufe. — Les Fausses confidences\n   Le public de jeunes tilles des Matinées littéraires avait fait un vif succès à\nGrisélidis, conte en vers écrit en collaboration par Armand Silvestre et\nMorand. Les spectateurs du soir y ont trouvé aussi un charme fort agréable.\nMême quand ce n'est point Sarah ou Moreno qui les dit, ces vers ont une\ngrâce et une harmonie de fort bon aloi. On a beaucoup applaudi les inter-\nprètes féminins de ce léger fabliau, et ce n'était que justice : Mmes Borgos,\nVasselin, Dudicourt et Lefèvre étaient toutes excellentes à des titres divers,\net à la joie de les entendre s'ajoutait celle de les regarder. MM. Marey,\nBlancard et Brousse s'acquittèrent très bien, eux aussi, de rôles qui exigeaient\nensemble de la verve et du sentiment.\n  L'éducation classique du public bruxellois se continue au Parc. Tandis que\nM. Reding, de sa propre initiative, offrait ce régal de grand art, M. de Féraudy\ndans le rôle de Tartufe, où l'éminent acteur égale, s'il ne les surpasse, les\nmeilleurs créateurs de cette puissante figure, le Comité du théâtre Belge\norganisait de son côté deux représentations excellentes. Les Fausses confi-\ndences, pur chef-d'œuvre de psvchologie délicate et de finesse sentimentale,\ndurent à la grâce expressive de Mlle Duluc et au jeu très distingué de M. Des-\nsonnes d'être mises pleinement en valeur. Il faut reconnaître d'ailleurs que ces\ndeux grands comédiens furent utilement secondés par les acteurs ordinaires\nde notre théâtre national.\n   Ah ! que l'idée fut donc heureuse de reprendre le Barbier de Séville! Au\nlait, je crois me souvenir que c'est moi qui l'ait eue... Et comme nos drama-\nturges seraient bien inspirés de retourner à l'école de M. de Beaumarchais!\nQue cette prose incisive, nerveuse, alerte et souple, a gardé de jeunesse! Que\ntout cela est joyeux et grand, facile et profond à la fois !\n   L'interprétation, du reste, fut parfaite de naturel et d'homogénéité : c'est à\ncoup sur l'une des meilleures que nous avons eues cette année. M. Roger Mon-\nteaux, en comte Almaviva, fut fringant à souhait. M. Péral, en Figaro, se\nrévéla comédien accompli,' plein d'entrain, d'esprit et de fougue. L'intelli-\ngent M. Gournac campa un Basile de beau style. Bartholo, c'était M. Darras,\nd'une drôlerie fort pittoresque. Et Mlle Duluc prêta son charme exquis et sa\nsûre élégance à la futée Rosine.\n                                                               FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-010", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 242, "page_fin": 242, "titre_corps": "Salons d’art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Salons d'Art    L'exposition des œuvres d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 291, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 81, "fin_caractere_exclue": 2789, "texte": "Salons d'Art\n   L'exposition des œuvres de M. Verhaeren au Cercle devait,\n d'après les dires, nous révéler l'artiste sous un jour nouveau : la palette s'était\n éclaircie, les tons s'étaient harmonisés, les sujets eux-mêmes n'étaient plus\nempruntés uniquement aux ornements d'église... en un mot, il devait y avoir\n du neuf et le visiteur avide de sensations en était tout émoustillé.\n    Il a fallu déchanter. Monsieur Verhaeren continue à peindre en quatre tons,\ntoujours les mêmes, des sujets qu'il a reproduits cent fois et que nous connais-\nsons depuis toujours, il les adorne de petites taches jaunes, en relief, qui\npapillonnent sur la toile à la façon d'insectes et vous fatiguent la rétine par\nleur sarabande désordonnée.\n    Les plans, dans cette kermesse de la couleur, se confondent au grand\ndommage de la perspective et de l'hygiène moderne qui réclament plus d'air.\n   Je ne veux point médire des riches brocarts excellemment rendus ni des\nvieux murs de sacristie aux patines superbes, mais il faut les peindre selon\nleur matière, les uns ont de la souplesse, les autres de la résistance, ne l'ou-\nblions pas. M. Verhaeren n'a pas de conseils à recevoir, je l'engagerai néan-\nmoins à ouvrir sa fenêtre de temps à autre, et à faire, chez lui, des courants\nd'air.                                                                R. G. G.\n\n\n\n\n   L'exposition des œuvres de Mme Ida Hynderick de\nS m e d t a u C e r c l e . — La dune est un inépuisable sujet d'études poul-\nies artistes. Elle est riante, elle est triste, elle est monotone et contient aussi\nune gamme de nuances variées à l'infini. C'est ce qui fait son attrait. Peu de\npeintres s'y sont consacrés, elle méritait plus d'hommages.\n   Mmc Hynderick lui' a rendu celui d'une admiration sincère et d'un culte\nexclusif; elle a été charmée par les tonalités des sables de La Panne, la délica-\ntesse des chardons gris, la souplesse des herbes jaunes couchées par la tempête\net la profondeur des horizons maritimes, elles les a peints avec amour, ce qui est\nla première condition du succès, avec sincérité, ce qui en est une autre.\nQuand Mme Hynderick mettra plus d'air dans ses ciels et les exécutera plus\nlibrement, d'une seule venue, quand ses avant-plans auront plus de corps et\nque ses lignes d'horizon seront plus légères, en conservant les harmonies de\ncouleur qu'elle a notées si justement, elle nous donnera des œuvres tout à fait\nbonnes où les amis de la dune auront plaisir à retrouver les impressions\nqu'ils ont eux-mêmes ressenties, ce qui est assurément la jouissance la plus\ndouce que peut nous procurer l'œuvre d'art. 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F...\n\nJ'aime beaucoup les      articliauls,\nNon tels que les sert la cuisine,\nBouillis ou farcis, froids on chauds;\nMais tels, mon artiste    Cousine,\n\nQue, dans les grands vases du      Mick,\nDisposés par tes mains de fée,\nIls prennent un suprême chic\nEt des allures de trophée.\n\nAvec leurs raideurs de métal\nEt leurs fleurs aux reflets de bronze,\nIls semblent d'art oriental\nEt ciselés par quelque bonze.\n\nAu gel vaillamment      supporté\nIls doivent leurs exquises    teintes,\nComme les âmes leur beauté\nAux maux qu'elles portent sans plaintes.\n\nFrappés à mort par l'âpre hiver,\nIls cachent leur douleur   farouche\nSous un sourire triste et fier\nEt ne souffrent pas qu'on y touche.\n\nTout, en eux, est rigide, dur,\nHérissé de pointes traîtresses :\nSeul, leur cœur, d'un violet pur,\nOffre un velours doux aux caresses.\n\nInaccessible et renfermé,\nCe cœur délicat est l'emblème\nDe ceux qui, n'ayant pas aimé,\nSe défendent de l'amour même :\n\nQui s'y frotte s'y pique! 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Sa vie musicale et son œuvre (1756-1777). Essai de\n    biographie critique suivi d'un nouveau catalogue chronologique de\n    l'œuvre du maître, par T. DE WYZEWA et G. DE SAINTE-FOIX. 2 vol.—\n    (Paris, Perrin.)\n   Le présent ouvrage comprend deux volumes contenant ensemble près de\n mille pages de texte serré, le premier intitulé l'Enfant Prodige, et le second,\nle Jeune Maître. Encore inachevé, car il s'arrête à la vingt et unième année,\nil n'en constitue pas moins un des travaux les plus importants de biblio-\ngraphie savante et de critique musicale qui aient paru en ces dernières\nannées.\n   Envisagée d'un point de vue synthétique et supérieur, il est incontestable\nque l'œuvre de Mozart apparaît dans son ensemble et plus que toute autre\navec un caractère très concordant de parfaite et merveilleuse unité. L'essence\nlumineuse de cette âme et de ce génie limpides y est partout présente, mar-\nquant d'une empreinte fixe et inaltérable la moindre des productions\ndu maître de Salzbourg, s'exprimant en ce langage unique, d'une beauté\nharmonieuse et suprême, et auquel nul autre ne saurait être comparé. Et\ncependant, malgré cet évident caractère d'unité que manifeste l'œuvre de\nMozart, et dans sa vision extasiée des êtres et des choses, et dans la fermeté,\nla constance de sa foi esthétique en un idéal de bonheur et de sérénité\nsupraterrestres, l'analyste savant et subtil ne tarde pas à y apercevoir les\ntraces de fréquents changements de style qui, sans atteindre la nature\nfoncière de l'inspiration, se révèlent dans le choix des formes adoptées pour\nl'exprimer.\n   Au cours de cette carrière éblouissante aussi prodigieusement courte que\nprodigieusement remplie, ces changements naturellement très rapides\nreflètent les influences des maîtres que le jeune Mozart a successivement\nconnus et adorés. Son imagination souple et aimante a cueilli partout des\néléments de beauté mais pour les transmuer par l'énergie de son activité\ncréatrice dans le rayonnement souverain de sa propre personnalité. Telle\nest l'idée féconde et originale qui a servi de guide à MM. de Wyzewa\net de Sainte-Foix dans leur immense travail, les mettant sur la voie de\ndécouvertes aussi intéressantes qu'instructives.\n   En effet, la classification chronologique de l'œuvre de Mozart, classifi-\ncation rationnelle et basée sur l'étude attentive de cette œuvre, ne\nreprésentait que la moindre partie de la tâche entreprise. La vie de Mozart\nde 1756 à 1777 est divisée par les auteurs en vingt-quatre périodes dont cha-\ncune fait l'objet d'un chapitre spécial étudiant les traits caractéristiques du\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3304, "texte": "                                  LES LIVRES                                  245\n\nstyle de Mozart à un moment donné de sa carrière et corroborant ensuite\nces appréciations par un examen critique détaillé et approfondi de chacune\ndes œuvres composées en cet espace de temps. Deux cent quatre-vingt-huit\nœuvres sont ainsi minutieusement analysées, attestant l'influence successive\nde Schobert, musicien exquis et trop peu connu, de Chrétien Bach, des\nitaliens Boccherini, Sacchini, Piccini, de Joseph et Michel Haydn, etc., etc.\n   A ce point de vue surtout les érudits collaborateurs ont rassemblé une\nfoule de rapprochements curieux, d'indications très précieuses sur la forma-\ntion et le développement du génie de Mozart. On pourra peut-être dire\nqu'en sa synthétique concision la magistrale étude de Camille Bellaigue sur\nle maître de Salzbourg pénètre plus à fond et fait mieux saisir ce qu'il y a\nd'éternellement beau dans cet art. Nous répondrons à cela que l'ouvrage de\nM. de Wyzewa contient des enseignements d'un ordre différent et qu'il ne\nconvient point d'ailleurs de faire entrer en ligne de comparaison le labeur\nprobe, ingrat et méticuleux de l'érudit avec la manière plus profonde du\ncritique artiste, sorte de voyant intuitif aux horizons larges, aux conceptions\ninspirées. Tel Vincent d'Indy dans son admirable livre sur Beethoven.\n   Quoiqu'il en soit, soutenus par un zèle fervent, par leur culte passionné\nde l'œuvre du maître, par une ardeur et une persévérance d'investigation\ndont le superbe effort appelle tous les hommages, les auteurs de la Vie de\nMozart ont réalisé un travail d'une rare ampleur qui, pour la richesse de la\ndocumentation, la nouveauté des aperçus, la sûreté de la méthode critique,\nest le plus complet qui ait été publié jusqu'ici sur l'œuvre du musicien par\nexcellence.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\nL e l a n g a g e m u s i c a l , par les Drs ERNEST DUPRÉ et MARCEL NATHAN.\n   — (Paris, Alcan.)\n   Ce livre, que je viens de lire avec le plus vif intérêt, mérite d'attirer l'at-\ntention de tous les médecins, mais spécialement de ceux qui, comme moi,\nsont amateurs de musique. Les idées, si originales et si neuves que les auteurs\nexposent sur le langage musical, m'ont vivement frappé. J'ai particulière-\nment goûté les pages consacrées à l'étude de la formation du langage musi-\ncal et de ses divers modes d'expression. Il serait téméraire, de ma part, de\nvouloir résumer en quelques lignes les théories ingénieuses formulées pal-\nmes confrères français.\n   Au point de vue médical, deux chapitres m'ont vivement intéressé : c'est\nd'abord celui où les auteurs décrivent d'une façon magistrale les troubles\npsycho-névropathiques du langage musical, que l'on observe chez certains\nmalades; c'est ensuite et surtout celui qui a pour objet les troubles psy-\nchiques, qui ont été constatés chez quelques grands compositeurs de musique.\nOn sait que Lombroso, dont les idées exagérées ont beaucoup perdu de leur\nvogue, avait prétendu que le génie n'était qu'une espèce de folie. 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Mais il eût été intéres-\nsant de suivre les auteurs, si compétents en la matière, dans des développe-\nments plus étendus et plus précis.\n                                                                 D r MŒLLER.\n\nMusique et musiciens de la vieille France, par MICHEL BRENET.\n    — (Paris, Alcan.)\n    Les revues — avouons-le — sont les nécropoles de la littérature. Les tra-\nvaux de tous genres qu'elles font passer sous les yeux du lecteur, qui saura,\ndans quelques années plus tard, où les retrouver, qui se doutera encore de\nleur existence? Aussi ne peut-on assez fortement approuver les écrivains qui,\nconscients de leur valeur, prennent soin de réunir en volume des travaux\nimportants, longuement mûris, et de les sauver par là d'un oubli quasi cer-\ntain... C'est ainsi que nous avons reçu, avec la plus vive satisfaction, le\ndernier volume de M. Michel Brenet, Musique et musiciens de la vieille France,\ndans lequel l'auteur a réuni une série d'études publiées par lui dans diverses\nrevues, le S. I. M., la Tribune de Saint-Gervais, la Rivista musicale italiana, les\nMémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France.\n   M. Michel Brenet est l'une des trois ou quatre plus éminentes personna-\nlités de la musicologie française contemporaine. Ses travaux se recommandent\nà la fois par l'ampleur, la minutie et la conscience de l'information documen-\ntaire, par la finesse de l'intuition, la concision de la forme, la claire et har-\nmonieuse disposition des éléments. Dans le recueil ci-dessus cité, nous avons\nlu — ou relu — avec un intérêt soutenu des notes sur les Musiciens de Philippe\nle Hardi — une bibliographie du vieux maître néerlandais Ockeghem qui con-\ndense tous les éléments actuellement réunis sur ce maître, — des notes sur\nles Origines de la musique descriptive (où l'auteur s'inscrit en faux contre l'hypo-\nthèse, aujourd'hui généralement admise, relative à l'intervention des instru-\nments dans l'ancienne polyphonie); enfin, un travail sur Jacques Mauduit,\nce musicien humaniste du XVIe siècle, Français, qui suivit Baïf dans ses\nessais de versification qualitative, « à l'antique », par longues et par brèves.\n                                                                         E. C L .\n\nLa Résonance du toucher et la Topographie des Pulpes,\n  par MARIE JAËLL. — (Paris, Alcan.)\n  Il faut admirer l'esprit scientifique qui préside aujourd'hui à l'étude de\ntous les problèmes techniques, dans l'exécution musicale comme dans les\nautres branches de l'activité humaine. L'art pianistique, l'une des plus\nredoutables des performances artistiques, est entrée depuis quelques années\ndans cette phase nouvelle. En Allemagne, il a inspiré les remarquables travaux\n"}, {"page_pdf": 296, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3085, "texte": "                                  LES LIVRES                                  247\n\n\nde Scharwenka, Deppe-Caland, Rodolphe Breithaupt, dont le grand ouvrage,\nDas Gewichtspiel (le jeu par la pesanteur [du bras]), comprend, sauf erreur,\nquelque six cents pages. En France, Mme Marie Jaëll est le représentant le\nplus attitré de cette conception scientifique des techniques musicales. Sous\nle titre bizarre reproduit ci-dessus, elle publie, avec dessins, diagrammes,\nphotographies, planches en couleur à l'appui, de nombreuses observations\nsur l'influence, dans le jeu du clavier, du sens tactile et des réflexes singu-\nliers qui se manifestent dans l'action combinée des deux mains : observations\nparfois bien subtiles dans leurs déductions, peut-être même oiseuses au\npoint de vue pratique, mais dont on ne saurait contester l'ingéniosité et\nl'intérêt.                                                             E. C L .\n\nMa Vie, par RiCHARD WAGNER, traduction de N. Valentin et A. Schenk,\n   tome III. — (Paris, Plon, 1912.)\n   Nous avons annoncé l'apparition des deux premiers volumes de cette\nautobiographie tant attendue, nous n'insisterons donc plus sur l'intérêt capital\nqu'elle présente pour tous ceux qu'intéresse l'histoire de la musique moderne.\n Le troisième et dernier volume, qui vient de paraître, va de 1850 à 1864, de\nl'installation à Zurich à l'arrivée à Munich ; c'est dire qu'il traite des périodes\nles plus mouvementées et les plus décisives de l'histoire du maître avant\nl'apothéose de Bayreuth. On remarque à la fin du livre une excellente table\ndes noms cités dans les trois volumes.\n                                                                          E. CL.\n\n\n M u s i c i e n s e t p o è t e s , par JEAN CHANTAVOINE. — (Paris, Alcan.)\n   Sous ce titre, M. Chantavoine rassemble en un volume divers articles et\nétudes où, suivant sa coutume, il fait œuvre de critique sagace et averti.\n   On lira avec fruit les fines appréciations sur Goethe musicien, appréciations\nétayées d'extraits de sa correspondance avec le compositeur Zelter d'après\nlaquelle on voit combien chez le grand poète l'amour de la musique était\npénétré de métaphysique et d'intellectualité. Citons également les articles\nsur le neveu de Beethoven, sur Loewe et la ballade allemande, celui qui\ntraite des rapports entre Heine et Liszt, et où les sentiments vils et intéressés\ndu premier contrastent vivement avec la noblesse d'âme, la franchise et la\ndroiture du second. Enfin et surtout l'étude sur Schumann qui termine le\nvolume, caractérisant de façon très perspicace le génie et l'art du poète de\nZwickau.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\nL'expérience mystique et l'activité subconsciente, par JULES\n   PACHEU. — (Paris, Perrin.)\n   M. Pacheu — fort connu pour ses travaux de psychologie mystique où il\ns'est spécialisé — tend à montrer, dans son dernier ouvrage, que l'étude, par\nla psychologie empirique, des états de conscience des mystiques chrétiens ne\npermet pas d'établir, ni non plus d'écarter l'hypothèse de l'intervention d'une\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3407, "texte": "248                                      DURENDAL\n\n\ncausalité divine ou angélique. La psychologie, comme telle, indépendam-\nment de la philosophie générale et des sciences religieuses, doit laisser la\nquestion ouverte. Car les explications p u r e m e n t naturelles par la sub-\nconscience, même sous la forme perfectionnée que leur d o n n e M. Delacroix,\nsont insuffisantes, et, d'ailleurs, dût-on même recourir à la subconscience\npour en rendre raison, il resterait qu'on n'atteindrait là que la cause instru-\nmentale des p h é n o m è n e s mystiques, le problème de la cause principale\ndemeurerait toujours en suspens et relèverait de la m é t a p h y s i q u e et de la\nthéologie. D ' u n autre côté, les p h é n o m è n e s mystiques, à se fier même au\ntémoignage des grands mystiques chrétiens, n'autorisent point, en dehors de\ntoute conception métaphysique et religieuse, de conclure avec certitude que\nDieu s'est trouvé là présent et agissant.\n   Telle est la thèse d e M. P a c h e u , et pour la démontrer il fait u n exposé\ncritique très fouillé, qui est d'un h o m m e parfaitement au c o u r a n t et d'un\nesprit pénétrant. N o u s ne pouvons toutefois souscrire pleinement en tous\npoints à son interprétation des faits mystiques. P o u r établir que la psycho-\nlogie, en tant qu'exclusivement scientifique, ne permet point de conclure, de\nfaçon certaine, à l'action de Dieu, n'est-il point amené à atténuer la valeur\nde l'attestation des mystiques, de telle sorte que l'explication ultérieure par\nla causalité divine — dont M. P a c h e u admet la possibilité et la légitimité —\nn'ait plus, comme base d'élan, tous les faits qu'elle est en droit de réclamer.\nAinsi, il atténue singulièrement la portée objective du sentiment de présence\ndes mystiques, de leur conscience d'un contact intime avec Dieu, par la\n« fine pointe de l'esprit » et même non plus seulement par les facultés, mais\npar la substance même de l'âme. E t a n t d o n n é s les témoignages en cause,\nleur n o m b r e , leur concordance, leur caractère formel et précis, étant donnée\nla valeur des témoins, est-il loisible de prendre une attitude qui a p p r o c h e au\nmoins de l'agnosticisme ? E t n'est-ce point restreindre, d'une façon arbitraire,\nle fondement que la psychologie scientifique offrira ultérieurement aux\ndémonstrations du philosophe ou du théologien?\n                                                                             E . JANSSENS.\n\n\n\nL a p h i l o s o p h i e de M. H e n r i B e r g s o n , par RENÉ GILLOUIN. —\n    (Paris, Grasset.)\n    S'il n'était une intelligence bien française, M . Gillouin aurait p u intituler\nson livre, à la mode allemande, \" Introduction \" à la philosophie bergson-\nn i e n n e . Q u i c o n q u e , en effet, veut p r e n d r e contact avec la pensée de M. Berg-\nson fera bien de lire cet ouvrage si clair et si p é n é t r a n t , avant d'aborder\n« Matière et mémoire » ou 1' « Evolution créatrice. Il s'évitera bien de la\npeine et échappera à bien des m é p r i s e s . On sent que M. Gillouin a une\nlongue fréquentation de son auteur, qu'il l'a relu, médité avec sympathie,\navec amour. Aussi les pages où il fait connaître l'essentiel de sa doctrine\nsont-elles, en règle générale, remarquables de concision, de netteté, de trans-\nparence, sauf, peut-être, le chapitre consacré à résumer « Matière et mémoire »\noù l'on souhaiterait parfois un peu plus de relief.\n"}, {"page_pdf": 298, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3351, "texte": "                                  LES LIVRES                                  249\n\n   L'étude de M. Gillouin relève, avant tout, de la méthode interne : elle con-\nsidère le bergsonnisme uniquement de l'intérieur, sans le rattacher, d'une\nmanière marquée, au mouvement de la philosophie contemporaine. Ce tra-\nvail de rapprochement serait plein d'intérêt et compléterait heureusement le\nprésent ouvrage.                                             E D . JANSSENS.\n\n\nL a v a l e u r d u S p i r i t u a l i s m e , par JEAN LUBAC. — (Paris, Grasset.)\n   L'ouvrage de M. Lubac vise uniquement à vulgariser. Il ne conviendrait\ndonc point d'y chercher une étude critique approfondie des thèses fondamen-\ntales du spiritualisme. Il n'a d'autre ambition que d'en faire un plaidoyer\naisément accessible au grand public lettré.\n   On y trouve un essai de conciliation des doctrines traditionnelles sur\nl'âme spirituelle et immortelle et sur Dieu, avec nombre de doctrines berg-\nsonniennes. C'est dire que M. Lubac est à la fois intellectualiste avec les\ngrands spiritiialistes des siècles passés et, d'autre part, avec plusieurs de nos\ncontemporains, intuitionniste et partisan de la philosophie de l'action. Son\nintellectualisme se ressent de ce voisinage : il est assez vague et peu précis.\nCar si M. Lubac reconnaît à l'intelligence une certaine valeur d'objectivité,\nil semble très souvent ne point distinguer le concept du mot, la représenta-\ntion intellectuelle de son expression verbale. Qui ne voit que ce nomina-\nlisme bergsonnien enlève à l'idée la valeur représentative qu'on lui a d'autre\npart accordée? Le livre appellerait encore, de-ci de-là, quelques réserves.\n Mais nous reconnaissons volontiers que l'ensemble est d'une inspiration heu-\nreuse. En plusieurs endroits même, on lit avec plaisir des pages clairement\npensées, d'une langue ferme et transparente.                      E D . JANSSENS.\n\nHistoire religieuse de la R é v o l u t i o n française, par M. PIERRE\n  DE LA GORCE, t. I I . — (Paris, Plon et Nourrit.)\n   Ce nouveau volume de M. de la Gorce embrasse la période qui va\nde 1791 à 1793. C'est, d'une part, l'œuvre de l'Assemblée législative et\nde la 'Convention contre les catholiques et le clergé, la poursuite des\n insermentés, l'emprisonnement, la déportation puis la mort décrétées\ncontre les opposants ou les suspects; d'autre part, l'insurrection des\npopulations de l'Ouest, exaspérées par les lois et les décrets de persécution\ncontre les croyances et les coutumes qui leur étaient chères.\n   Histoire de peu de jours et de beaucoup d'événements. Chacune de ses\npages est tachée et, quelquefois, éclaboussée de sang : exécutions légales,\nassassinats isolés, massacres en masse, comme ceux de septembre; épisodes\nde la guerre fratricide, batailles, embuscades, représailles..\n   Pour ceux qui vécurent ces années d'épouvante et de violence, le senti-\nment de l'horreur dut finir par s'émousser ou, peut-être, l'emportement de la\nlutte — qu'ils appartinssent à l'un ou à l'autre parti — ne leur laissait-il\nque de médiocres facultés de sensibilité. Cette horreur, dont la passion poli-\ntique annulait alors les impressions, nous l'éprouvons tout entière à la lecture\nde ce livre qui n'est pas un réquisitoire, mais un exposé impartial et attristé\ndes faits.                                                   ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-013", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 250, "page_fin": 254, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES     Le présent numéro de « Dur", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 299, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2688, "texte": "NOTULES\n\n   Le présent numéro de « Durendal » contient une reproduction\nde la Procession de Werchter par Frans Van Leemputten.\n   Peinte en 1901, exposée au Salon triennal d'Anvers en 1903 et peu après\nà Berlin, cette oeuvre y fut acquise par le gouvernement allemand et est\nrestée ainsi peu connue chez nous. Il a fallu la récente exposition, au Cercle\nArtistique d'Anvers, des études et croquis de M. Van Leemputten, aux fins\nde nous confier « comment, disait-il, je prépare un tableau », pour rappeler\ncette toile pittoresque et probe à notre souvenir et à notre attention.\n   L'artiste y rend un hommage filial à ce village honnête et croyant d'où il\nest parti vers une estimable renommée et il se targue de revendiquer son\norigine rustique en faisant figurer sur le tableau la maison couverte de\nchaume où il naquit et le paisible logis à un étage où vécurent ses parents.\n   Eduqué par ses yeux et dégrossi par ses lectures, fils de ses oeuvres, Frans\nVan Leemputten, paysagiste et animalier, se haussa à diverses reprises à la\ncomposition dans des représentations de scènes de piété collectives. Obser-\nvateur direct de l'en-dehors des fêtes religieuses de la campagne, il reste\nà égale distance de la noble contention de Charles De Groux de la « Proces-\nsion de saint Guidon à Anderlecht » et du charivari des kermesses de Martin\nMelsen et, s'il fallait lui trouver un frère spirituel dans la littérature, nous\névoquerions Georges Eekhoud, au temps des « Milices de saint François ».\n   La Bénédiction des chevaux à Werchter, la Procession aux chandelles de\nMontaigu et le Pèlerinage d''Hackendover font de Frans Van Leemputten le\nmaître de nos pèlerinages brabançons.\n\n                                      *\n                                     * *\n    M o r t d u p e i n t r e B o r e l . — Paul Borel est mort il y a quelque\ntemps à Lyon, dans sa 84e année. Il a décoré la chapelle des Augustines de\nVersailles (voir les pages que Huysmans consacre à Borel dans la « Cathé-\ndrale »), la Basilique d'Ars, l'église Saint-Paul de Lyon. Son œuvre capi-\ntale se trouve dans la chapelle des Dominicains, à Oullins près Lyon. Elle\ncomprend deux suites de panneaux : Les Miracles de Jésus et les Pèlerins\nd'Emmaüs, pleins de foi brûlante, de force et d'évocation, et quelques autres\npeintures dont un admirable « Moïse frappant le rocher ». Au dire de Henry\nBéraud, Borel consacra plus de vingt ans aux compositions d'Oullins.\n« De loin en loin, dit ce critique, quelques pèlerins fervents, venus du bout\ndu monde, s'arrêteront devant ces fresques incomparables. Ils pleureront\nd'angoisse; le génie de Paul Borel les emplira de stupeur. Nul peut-être ne\n"}, {"page_pdf": 300, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2847, "texte": "                                  NOTULES                                  251\n\n\npubliera son admiration, et cette postérité émue et silencieuse sera, étant\nsans apprêt, selon les vœux de celui qui vient de disparaître après s'être\ntoute sa vie caché d'être un grand homme. »\n   Dans toute sa vie comme dans son art, Borel a été un catholique aident.\nLors de l'expulsion des Petites-Sœurs de l'Assomption, l'hiver dernier, il se\ntrouvait, dès 6 heures du matin, dans la cour du couvent, à Oullins, pour\nprotester et pour assurer de sa sympathie les petites servantes des Pauvres.\nL'Art catholique est en deuil. Mais la mort de Paul Borel a été entourée\nd'une sérénité religieuse, d'une grave allégresse. Il s'est vraiment endormi\ndans le Seigneur. Il va retrouver là-haut ses ancêtres, ses frères, les Bâtis-\nseurs de Cathédrales et les Primitifs.\n  Ses funérailles ont eu lieu dans la vieille Basilique d'Ainay, au milieu\nd'une nombreuse assistance. S. G. Mgr Lecrin, archevêque de Lyon, Pri-\nmat des Gaules, a voulu rendre à cet artiste chrétien, à ce bon serviteur de\nDieu, un suprême hommage : il a donné l'absoute.\n  A nous qui restons sur cette terre d'exil et de combat, Paul Borel donne un\nexemple précieux. Il a ramené l'Art à sa fonction véritable : la glorification\nde Dieu. Toute sa vie est une leçon de foi et de charité, de travail, d'hu-\nmilité, de renoncement.\n\n\n  On annonce la mort, à Surgères (Charente-Inférieure, du poète L é o n c e\nDepont.\n   Léonce Depont, peu connu du grand public, avait publié de jolis poèmes\nd'une forme très pure : Sérénités, Déclins, Pèlerinages, Triomphe de Pan. L'Aca-\ndémie l'avait plusieurs fois couronné.\n   Il était âgé de 51 ans.\n   La roue tourne. Les « jeunes » ont rapidement des rides. La vogue et la\nmode vont vite. Heureux qui peut se confiner en une retraite paisible et\nlaborieuse. Berlioz était enchanté de vivre en cette maison de la rue du\nMont-Cenis où Harriett Smithson lui chantait sa musique, où Vigny, Liszt,\nEmile Deschamps, Chopin allaient le visiter. « Je me crois en Italie, à\nSubiaca ! » s'écriait-il au dire de son biographe, M. Baschet. Et ce Léonce\nDepont, dont le nom frappera pour la première fois peut-être bien des gens,\nce poète que la gloire va maintenant baiser au front dans son tombeau,\nécrivait, croyant et résigné :\n\n         Laissez-moi donc mourir devant quelque beau site,\n         Les yeux pleins de votre œuvre et le cœur plein de vous,\n         Et demeurez propice au peu que sollicite\n         Le pêcheur d'autrefois qui veut s'éteindre absous.\n\n   Ce sont les derniers vers qu'ait publiés Léonce Depont. C'est le dernier\nvers de lui qu'au I er septembre ait imprimé la Revue des Deux-Mondes. Il\nallait bientôt s'éteindre, et voilà qu'il va vivre maintenant dans la mémoire\ndes hommes.                                                 (Echo de Paris.)\n"}, {"page_pdf": 301, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3160, "texte": "252                                    DURENDAL\n\n\n    La Société de Musique de Tou m a i a n n o n c e son prochain et\nd e r n i e r concert de la saison pour l e d i m a n c h e 2 7 a v r i l , à 2 h e u r e s . On\ny exécutera le chef-d'œuvre de HAËNDEL : L e M e s s i e , suivant les traditions\nde l'Angleterre.\n    Les solistes seront : M m e s M e l l o t - J o u b e r t e t Philippi, MM. P l a m o n -\ndon et F r ö l i c h , les premiers chanteurs d'oratorios de notre époque. Avec de\ntels artistes et les c h œ u r s si réputés de cette Société, L e M e s s i e recevra une\ninterprétation de tout premier ordre. N o u s engageons vivement nos ama-\nteurs de musique à se r e n d r e ce jour-là à T o u r n a i pour y entendre l'un des\nplus merveilleux ouvrages qu'ait produit le génie h u m a i n et que l'on\nn'entend, hélas, que trop rarement d a n s notre p a y s .\n\n                                             * *\n\n   U n e exposition Henri Evenepoel à Bruxelles. — Cette\nadmirable exposition d'un de nos plus g r a n d s peintres belges a été ouverte,\nà Bruxelles, à la galerie Georges Giroux, 26, rue R o y a l e , le 5 avril. Les\norganisateurs ont pu réunir la totalité des tableaux, étude et croquis que\nl'artiste a laissés. N o u s rendrons compte prochainement de cette exposition.\n   Il y a longtemps que nous n'avons plus eu à Bruxelles une exposition d'un\naussi vif intérêt. T o u s les Bruxellois doivent aller la voir et même nos pro-\nvinciaux. Cela vaut un voyage, à coup sûr.\n\n                                                 *\n                                             *       *\n   Vient de paraître :\n   V i t a v e r a , par notre ami et collaborateur J o h a n n e s J o e r g e n s e n , le\ncélèbre écrivain catholique danois, dont la conversion au catholicisme, il y\na quelques années, eut u n si g r a n d retentissement en D a n e m a r k . Ce livre est\nd'un intérêt poignant. C'est le récit émouvant de la conversion de l'écrivain.\nCe livre est aussi b e a u que le fameux volume En Route de J.-K.              Huysmans.\nIl est écrit dans un style admirable et plein de pensées chrétiennes profondes\net saisissantes. Ce livre p a r u t en danois sous le titre : Notre-Dame       de Dane-\nmark. On a eu tort, à mon avis, de l ' a b a n d o n n e r . N'était-ce pas un hommage\nà Celle qui a charge de ramener les âmes à D i e u . Le livre a été traduit en\nfrançais par Siegel-Launoy et de la F a b r è g e . Il contient une introduction\nde Georges Goyau, le célèbre écrivain catholique français. N u l n'était\nplus désigné que lui pour présenter au public ce beau livre de littérature\nchrétienne. (Editeur Beauchesne, Paris. Prix : 3 fr. 50.)\n\n                                                 *\n                                             *       *\n   L'Almanach des étudiants catholiques de Gand a paru\nrécemment. U n e importante collaboration littéraire contribue, comme chaque\nannée, à l'intérêt de cet a n n u a i r e intellectuel de la jeunesse belge. Le mor-\nceau capital du présent volume est l'étude de M. Victor Kinon sur la poésie\nde T h o m a s B r a u n . Très curieuse l'enquête faite près des écrivains catho-\n"}, {"page_pdf": 302, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3156, "texte": "                                          NOTULES                                           253\n\nliques au sujet du Drapeau, dont l'année 1913 m a r q u e le vingtième anniver-\nsaire. Les fondateurs de l'alerte petite revue lui d o n n e n t un souvenir enthou-\nsiaste et ému. M. Pol D e m a d e raconte quelques faits assez p i q u a n t s ; en\nvoici un :\n   « (Un) autre éreintement, plus retentissant encore (que celui de L é o\nTaxil) atteignit en pleine gloire littéraire E d o u a r d D e s c a m p s , qui venait\nd'obtenir pour un d r a m e nègre « Africa », un prix de 10,000 francs, et devait\ndevenir un jour notre premier ministre des Arts, Sciences et Lettres. Cet\néreintement me valut, je le sais, d'être rayé, quelques années p l u s tard, de la\nlisté des p r é s e n t a t i o n s d a n s l'ordre de Léopold, mais je m'en console en\nsongeant que l'auteur d' « Africa » dut renoncer, de ce c o u p , à présenter au\npublic un second d r a m e du même acabit qu'il avait en portefeuille et qui y\nest resté... pour l'honneur des lettres belges. »\n   M. Gaorges R a m a e k e r s a, d a n s sa longue r é p o n s e ; ces phrases a m u s a n t e s\net curieuses :\n   « A h ! l'anticlassicisme farouche des rédacteurs du Drapeau ! il fit florès\nencore en ce Congrès littéraire de Gand organisé par vos aînés les E t u d i a n t s\nde la section des Lettres. U n e philippique de D e m a d e et les mille tiaits de\nVan den Bosch et de De Baets firent un peu sourire, dès lors, le directeur\ndu Spectateur catholique,                E d m o n d de B r u y n , qui les traita de « mauvais\nécoliers ».\n    » C'est bien ainsi que les traiteraient aujourd'hui les « classiques fran-\nçais » dernier cri : ceux qui sont à la fois p o u r Auguste Comte et... l'Eglise\nde F r a n c e , la légitimité e t . . . le duc d'Orléans, le culte esthétique de la Cathé-\ndrale... et l''Art poétique de B o i l e a u !\n    » A cause de ce retour factice et politique de plusieurs h o m m e s de lettres\net écrivains français à la littérature d'ancien régime, à cause aussi de la per-\nsistante influence qu'exerce sur le p a n u r g i s m e littéraire d'ici tout exemple\n — bon ou mauvais — « qui vient de F r a n c e », les démolitions des classiques\n par Van den Bosch, H e n r i Carton d e W i a r t , l'abbé H o o r n a e r t , P o l D e m a d e ,\n Maurice Dullaert, etc., ces démolitions qui semblaient oiseuses à E d . de\n Bruyn en 1897 deviendront d'étrange actualité q u a n d l'engouement pour le\n « grand siècle », né du snobisme et de la m o d e , aura été poussé au paroxisme\n dans d'absurdes salons L o u i s XVI p u a n t encore le plâtre frais ! »\n\n                                               *\n                                              * *\n\n   Viennent de paraître :\n  Nous r e c o m m a n d o n s instamment à nos lecteurs ces nouveaux volumes de\nnos amis :\n  Le c œ u r t i m i d e . R o m a n par notre collaborateur G e o r g e s V i r r è s .\n(Bruxelles, Mertens, éditeur.)\n  Un B e l g e , par H. D a v i g n o n . ( P a r i s , P l o n . )\n  Le h ê t r e p o u r p r e , p a r L é o n S o u g u e n e t . (Paris, Editions des Marches\nde l'Est.)\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2088, "texte": "254                             DURENDAL\n\n\n  L'enfer du Dante, par Ernest de Laminne. Traduction avec noies.\n(Paris Perrin.)\n  Monsieur Romain, par G. Willame. (Bruxelles, Ecrivains belges.)\n  Le Capitole, par Th. Rouvez. (Idem.)\n  Le petit Poels, par L. Courouble. (Bruxelles, Lacomblez.)\n  Joë Trimborn, par Grégoire Le Roy. (Paris, Figuière.)\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n  Accusé de réception :\n\n   ART : Velasquez, par AMAN-JEAN. Collection illustrée : Art et Esthé-\ntique (Paris, Alcan).\n\n  BIOGRAPHIE : Louis Veuillot : L'homme, Le lutteur, L'écrivain, par\nEUGÈNE TAV'ERNIER (Paris, Plon).\n   LITTÉRATURE : Figures d'évocateurs, par VlCTOR-EMILE MlCHELET\n(Paris, Figuière).— Paroles devant la vie, par ALEXANDRE MERCEREAU\n(idem). — L'inquiétude de Dieu dans l'œuvre de quelques poètes contempo-\nrains (Gand, Vanderschelden). — Les nuits, les ennuis et les âmes de nos\nplus notoires contemporains, par ERNEST L A JEUNESSE. Nouvelle édition\naccrue d'un avant-propos et de soixante croquis de l'auteur (Paris, Plon).\n\n   POÉSIE : Les semailles, par GEO DRAIN (Bruxelles, Association des Ecri-\nvains belges) — L'enfant qui fut déçu, par CHARLES PLISNIER (Mons,\nédit. de Flamberge). — Sur la route claire, par CHARLES GROLLEAU (Paris,\nédit. du Temps Présent). — La visite du berger, par PAUL VAILLANT-COU-\nTIIRIER (idem). — Le cantique des saisons, par ARMAND PRAVIEL (idem).\n— L'impossible idéal, par SUZANNE TEISSIER (idem).\n   ROMANS : Le sang des émeutes, par YVES LE FÉBURE (Paris, Figuière).\n— Les copains, par JULES ROMAINS (idem). — I. Mirah Clarke. IL Les\nRoyalistes, par CONAN DOYLE. Traduit de l'anglais par RENÉ LÉCUYER\n(Paris, Plon). — Jacotte et son cousin, par ALICE DECAEN (idem). — Hors\ndu foyer, par MARGUERITE PORADOWSKA (Paris, édit. du Temps Présent).\n\n  T H E A T R E : Ce bon Monsieur Zoetebeek, comédie bruxelloise par JULES\nVAN ROY et LOUIS BA.JART (Bruxelles,   Lamberty).\n\n  VARIA : Les vrais aînés de la maison de France, d'après la généalogie\nauthentique de la maison de Bourbon (Paris, Figuière).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-014", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 255, "page_fin": 256, "titre_corps": "La Rosserie de la Reine Pédauque", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Grand Rossard", "ancre_debut": "La Rosserie de la Reine Pédauque M. le Ministre de la Guerre vient", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 304, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 4070, "texte": "La Rosserie de la Reine Pédauque\n\n  M. le Ministre de la Guerre vient d'enri-        R U D E FRANCHISE : Dans le Journal      de\nchir notre littérature officielle d'un nouveau   Bruxelles, du 9 avril, Erasme fait l'éloge\nrapport au Roi, qui fait l'ornement du           funèbre de Pierpont Morgan, amateur\nMoniteur Belge (oh! combien belge!) du           d'art, et souligne la difficulté qu'il y a à\n2 avril. On y lit :                              s'improviser connaisseur. « U n homme de\n  « Depuis quelques années, le nombre des        60 ans qui commence à aimer l'art, dont il\nhommes incorporées dans chacune de ces           ne s'était jamais occupé jusque-là, ne peut\ncompagnies a diminué notablement et              l'aimer vraiment, ni apprendre à s'y con-\nabsorbe une quantité de cadres... »              naître sérieusement. Il faut donc qu'il ait\n  Bizarre manie! Ne lui ménageons pas            une autre idée, celle d'assumer une fonc-\ndes critiques « justement fondées ».             tion, comme un député qui n'a jamais\n                      *                          regardé un tableau de sa vie et qui entre\n                    * *                          dans une combinaison ministérielle où\n   Il existe une « méditation» lamarlinienne     l'administration des Beaux-arts vient à lui\nsur l'enthousiasme. M. Gaston Pulings,           incomber. »\nqui s'essaie sur le même thème dans le                               * '* *\nCatholique, déchaîne surtout son enthou-           U N E ADMIRABLE PAGE DE LITTÉRATURE\nsiasme contre la grammaire élémentaire;          NATIONALE. Dans son numéro du 27 mars\nil est question, dans son poème, d'un bel        1913, l'Indépendance Belge rapporte en un\noriflamme, d'un corps qui se vieillit, de        style appliqué et choisi un trait vraiment\njours jeunes et cristallins « où bont vingt      émouvant :\nans et ses années », d'un baume « où le\n                                                   « L E JOLI GESTE.\n fort se refait ». J'en passe.                      » Sur la route noyée de lumière et tout\n   Comment ne pas s'attendrir à ce « vieux       enbaumée de l'odeur grisante des mimosas\nmot d'autrefois sorti de tes lèvres avec des     qui suit la courbe gracieuse du cap d'An-\npleurs dans la voix »? Et qui ne s'empres-       tibes, dans le murmure rythmique des\nserait, puisque a c'est la marque suprême»,      vagues frangées de mousseline blanche, un\n   De placer sa jeunesse en un beau diadème      ronflement de moteur se fait entendre au\n   Au-dessus des communs...                      loin.\n    Cela ne dégotte pas encore Lamartine,\n                                                    » Une petite fille au visage hâlé par le\n hélas !\n                                                 grand air, dont la brune chevelure fris-\n                     *                           sonne sous la caresse de la brise, se tient\n                    * *                          immobile sur le bord du chemin. Ses fines\n  PROFONDE PENSÉE : L'Action      économique\n                                                 oreilles ont perçu le bruit de l'auto et, pru-\nconsulte quelques spécialistes sur la baisse     demment, elle attend que celui-ci l'ait dé-\nde la Rente belge. Voici une des réponses        passée pour continuer son chemin.\npubliées dans le numéro du 5 avril :\n                                                    » Des fleurs liées en gerbe sont dans sa\n  « Mon avis sera très net.                      main. C'est une pauvre petite paysanne\n  » La Rente baisse parce que l'intérêt          d'une douzaine d'années, mais ses traits\nn'est pas assez rémunérateur.                    sont d'une jolie expression et son regard\n  » Elle remontera infailliblement le jour       est noir et profond comme une nuit d'été.\noù cet intérêt sera relevé.\n                                                    » L'auto arrive avec une allure modé-\n                     » GEORGES DE Ro,            rée... Un jeune couple, aux allures extrê-\n                » Sénateur de Bruxelles. »\n                    ***\n"}, {"page_pdf": 305, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2106, "texte": "256                                      DURENDAL\n\n\n\nmement distinguées, en nccupe le siège              LA POPULARITÉ DE RAYMOND POINCARÉ\nmoelleux... I.e voici devant l'enfant qui         Nous lisons à ce sujet dans la Belgique\nserre toujours dans sa main les fleurs fra-       Artistique : \" M. Raymond Poincaré est\ngiles... Mais voici que, sur un signe de la       populaire... Il sort beaucoup. Il se mon-\nvoyageuse, la voiture stoppe soudaine-            tre... On le voit partout... Au concours\nment... L a jeune femme sourit à l'enfant,        agricole, IL A GOÛTÉ DE TOUS LES CRUS !\nl'invite à s'approcher, lui adresse quelques      L'enthousiasme déborda comme les cou-\nparoles encourageantes... U n peu inti-           pes. On l'escorta en l'acclamant. Le bruit\nmidée d'abord, la petite paysanne s'enhar-        s'est répandu rapidement dans Paris que\ndit et, d'un geste délicieusement spontané,       le Président VENAIT DE BOIRE VIN SUR VIN\nelle tend ses fleurs à la voyageuse.              SANS ÊTRE INCOMMODÉ ! ! ! »\n   » Celle-ci prend les fleurs, embrasse l'en-      « M. Poincaré est UN LEVIER! »\nfant, lui demande son nom et l'endroit où           « Le jour où M. Poincaré mit le pied à\nhabitent ses parents... A toutes ses ques-        l'Elysée, UNE COCARDE A FLEURI DANS TOUS\ntions, la petite paysanne répond avec une         LES CŒURS FRANÇAIS ! »\nassurance enfantine. Alors, la jeune femme          \" Un ami sûr m'a affirmé que, le jour\nse penche vers son compagnon, lequel a            du triomphe du nouveau Président, l'une\nsuivi cette petite scène en souriant. Elle        de ces circés l'avait convié à la suivre et à\nlui dit quelques mots à voix basse. II. A         l'aimer, EN L'HONNEUR DE M        POINCARÉ.\nCOMPRIS .. Fort aimablement, il remet à           Ceci est vraiment admirable ! \" Admirable\nl'enfant une belle pièce d'or et l'auto repart.   en effet, plus qu'admirable... SUBLIME !!!\n  » Les deux voyageurs n'étaient autres\n                                                                       L E GRAND ROSSART\nque nos souverains, en ce moment au cap\nd'Antibes. »\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison04-202", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Le Christ et l'instituteur sur la route de Furnes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LE CHRIST ET L'INSTITUTEUR SUR LA ROUTE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 312, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, 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nuit berce un peu.\n\nJusqu'aux   extrémités du monde se prolonge,\nJusqu'aux    extrémités du temps, à l'infini,\nLa grande nuit muette où ne monte aucun       bruit,\nLa grande mer sans rive où rien ne se balance,\nEt la divine et grave marée du silence...\n\n     Je suis seul et je sais assis\nDans l'ombre bleue, au fond de la petite  chambre,\nDans l'ombre bleue et transparente de septembre,\n     Et qu'importe la grande nuit\nOù le monde muet flotte comme en un rêve,\nEt où la lune, un doigt sur la bouche, se lève,\nJe n'ai d'autre bonheur que d'écouter encor\nLe souffle frêle et doux de mon enfant qui dort.\n\nIl monte, régulier et tranquille — il soulève\nLa petite poitrine en un rythme      ténu,\nEt je devine la rondeur des deux bras nus\nPosés sur l'oreiller devant le profil d'ange,\nEt tout le petit corps enveloppé de langes,\nEl ce sourire insaisissable du sommeil,\nPlus léger qu'un rayon fugitif de soleil\nQui frôle l'eau dormante et claire des fontaines,\nEt la bouche entr'ouverte — et la tiède haleine...\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": "194                           DURENDAL\n\n\n           Heure étrange et gonflée d'émoi !\n           Il n'est plus rien autour de moi :\n      Les meubles aux contours amicaux, les fleurs pâles,\n      Les glaces où parfois glisse un reflet d'opale.\n      Les livres entr'ouverts à la page où il faut,\n           Tant ils sont émouvants et beaux,\n      Se taire longuement et aveugler les lampes,\n      Et le dessin, flottant dans l'ombre, des estampes,\n      Tout cela s'est imprécisé, s'est effacé,\n           Et les images du passé,\n           El les espoirs, et les baisers,\n      Et toutes les douleurs par ce souffle bercées...\n\n           Tantôt il était    indistinct,\n      El si imperceptible aux sens, et si lointain :\n      Je dus pour l'écouter arrêter mes pensées,\n      Et maintenant,    c'est sa musique  cadencée\n      Qui remplit cette chambre où tout      s'évanouit,\n                Et dans la nuit\n      C'est tout ce qui subsiste encore de la vie...\n\n\n           O Petit enfant de ma chair,\n      0 plus léger que le parfum des fleurs dans l'air,\n      0 petite existence hésitante et perdue\n           Dans l'infini de l'étendue\n           Et la force de l'univers,\n      Quel émoi me pénètre en écoutant ton âme!\n      Il y a au dehors des étoiles de flamme\n      Attentives au songe épars dans cette nuit,\n      Des mers dont le silence est un immense        bruit,\n      De grands monts solennels et lents, des villes lasses\n      Qui se sont endormies tournant leur front vers Dieu,\n      Et après ce beau ciel si calme, d'autres c i e u x ,\n      Et après cet espace encor d'autres     espaces...\n      Des Rêves long voilés s'accoudent aux       terrasses,\n      Le firmament s'unit au lac en un baiser,\n      Des cœurs religieux s'accordent,      apaisés.\n      Et partout jusqu'au fond des ombres, se propage\n      Ton petit souffle frêle, ô cher petit visage!\n\n\n      J'ai posé sur mon cœur arrêté mes deux mains,\n            J'écouterai jusqu'à   demain,\n      Jusqu'à jamais, car celle nuit semble absolue,\n         J'écouterai jusqu'à n'exister    plus,\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "                     NOCTURNE                                   195\n\n\nEt jusqu'à n'être plus qu'une part du silence,\nMon enfant! ta petite haleine et sa cadence...\nJ'écouterai, penché vers la blancheur du lit,\nCependant qu'au dehors se rythmeront    sur lui\nLes astres balancés dans les ombres   profondes.\n     Ton petit souffle qui remplit\n          Le Monde!\n                                         P I E R R E NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "                  Littérature comparée\n                                  (1813-1913)\n\n\n                  LES hommes de 1913 qui pensent, tiennent compte et se res-\n                     sentent de ce qu'ont pensé les hommes d'autres temps et\n                     d'autres nations. Aucun livre sérieux d'aujourd'hui ne\n                     serait ce qu'il est, sans les livres écrits en d'autres langues\n                     vulgaires par des auteurs antérieurs. Un bactériologiste\n                     japonais ou brésilien ne peut pas ignorer qu'un homme\n                     nommé Pasteur écrivit en français au XIXe siècle. Nul\n                     mathématicien ne saurait oublier qu'un Grec nommé\nEuclide a traité jadis de la géométrie. Ni en physique ni en morale, un écri-\nvain grave ne peut négliger ce que ses confrères ont exprimé en divers idiomes.\nDès lors, la patrie morale qui est dans le temps comme dans l'espace, l'esprit de\nnotre siècle, l'âme de notre nation (autrement dit la syntaxe de notre langue),\ncomporte ou supporte la notion d'un monde passé et d'un monde étranger. La\nconnaissance d'un monde moral, c'est l'histoire de ce monde moral. L'histoire\ncomparée des littératures est désormais la seule explication possible de l'esprit\npublic. La civilisation n'est monopolisée ni même indigène dans aucune\nnation moderne. Le Décaloguc hébreu, les mathématiques grecques, le droit\nromain ont été adoptés, pratiqués, développés par les Hyperboréens de Gaule,\nde Germanie, de Bretagne. L'histoire de la culture française, allemande,\nanglaise, est la série des circonstances et conditions dans lesquelles les Fran-\nçais, Allemands et Anglais se sont christianisés, hellénisés, romanisés.\n    Les circonstances et les conditions de la littérature et du progrès ont été\nrévolutionnées à l'époque moderne par l'abolition du latin clérical, scientifique\net juridique. La république des lettres est aujourd'hui une fédération poly-\nglotte. La langue unique et vénérable, internationale et interséculaire,\nd'Erasme et de Copernic, de Kepler et de Newton, a été abandonnée; on a vu\nMachiavel et Galilée écrire en italien, Descartes et Voltaire en français,\nShakspeare et Locke en anglais, Kant et Goethe en allemand. L'augmentation\net l'enrichissement des nationaux de divers pavs, créant un public pour ces\nlittératures nouvelles, le XIXe siècle a présenté diverses cultures nationales\nservies par des bourgeois, légataires universels de la culture latine servie jadis\npar des clercs.\n   Entre ces provinces linguistiques du monde pensant, se sont établis des\néchanges qui ont frappé l'attention et exercé la verve des narrateurs. Renan\ndéjà croyait « avoir puisé dans l'étude comparée des littératures une idée\nbeaucoup plus large de la nature humaine que celle qu'on se forme d'ordi-\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": "                          LITTÉRATURE       COMPARÉE                           197\n\n naire ». L'homme n'a-t-il pas autant d'âmes qu'il connait de langues? Et la\n largeur de notre conception du monde n'est-clle pas en fonction de notre\ninstrument de mensuration intellectuelle? Notre idée de la vie humaine, de\n l'univers et de la patrie, s'embellit donc et s'amplifie à mesure que se perfec-\n tionne notre entendement, outil de tout savoir et de toute œuvre grande.\n L'historien Lavisse, en vacances dans la Thiérache, rencontrait naguère un\njeune vacher illettré avec qui il s'entretint de patriotisme. « Tu seras soldat un\njour. Pour faire quoi? » — « Pour se battre! » — « Mais pour qui,\ncontre qui? » Le professeur voulait lui faire dire qu'il serait soldat pour\ndéfendre la France, mais il s'aperçut que le mot France était totalement\n inconnu au jouvenceau. Celui-ci, dès lors, ne pouvait trouver le sens de la vie\n civile que dans l'assassinat pratiqué selon certains rites. La guérie est la\n poésie des nations demi-barbares, comme le scalp est celle des Indiens. Chez\n les peuples qui savent lire et écrire, apprendre, retenir et penser, la fierté\n nationale peut déjà se nourrir de souvenirs moraux. Quand l'humanité sera\nchrétienne de coeur et intelligente du cerveau, le sentiment collectif sera infi-\nniment plus large que les nationalismes actuels. Le patriotisme européen\ndépassera en dignité les patriotismes linguistiques autant que ceux-ci dépas-\nsent les nationalismes urbains du moyen âge.\n    La longue et terrible guerre de Gand et de Bruges, celle de la France et de\nla Normandie, n'émeuvent plus aujourd'hui les écoliers du royaume de Bel-\ngique et de la république française. L'avenir est plus certain et plus proche\noù la guerre franco-allemande, la franco-anglaise ou la franco-russe appa-\nraîtront comme des guerres de taupinées pareillement misérables.\n    Confiant dans le progrès intellectuel et moral, Renan annonçait même que\nl'historiographie serait négligée dans cent ans. Il espérait que le récit des\nguerres et tribulations modernes deviendrait indifférent à une humanité meil-\nleure, comme déjà le récit des anthropophagies ancestrales et des sacrifices\nhumains indiffère à l'humanité présente. Et certes, sans l'espoir de progrès\nmoral, les termes de civilisation, d'humanité et d'histoire universelle sont\ndénués de sens et de portée. Mais les chemins du progrès sont multiples et\nsinueux; l'humanité n'arrive à l'unité qu'en traversant la forme de groupe-\nments nationaux. Or, aux sociétés nationales il a fallu, pendant ce dernier\nsiècle, les complaisances linguistiques et les souvenirs historiques. Le récit\ndes événements passés a donc pris une place très large dans le temps même où\nl'on prévoyait sa déchéance. Il exerce une action salutaire quand il montre le\nprogrès réalisé. Aux plus sceptiques il fait voir et prévoir que la collaboration\ninternationale et interséculaire est possible puisqu'elle se réalise et s'accentue\ntous les jours. Les pangermanistes eux-mêmes ne rougissent pas d'employer\ndes latinismes comme Kaiser, des gallicismes comme national et libéral. Les\nnationalistes français non plus n'hésitent pas à utiliser l'imprimerie apportée\nd'Allemagne à Paris par des métèques du XVe siècle. Aucun peuple (sauf\npeut-être les Papous et les Lapons) ne se contente d'une culture exclusivement\nnationale. Tous les penseurs dédaignent la plaisante justice qu'une rivière\nborne, la vérité qui serait limitée, par les frontières linguistiques, le savoir qui\ns'arrêterait aux faubourgs d'une ville, au rivage d'une république.\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "198                               DURENDAL\n\n\n    Les Européens prouvent même par leur conduite qu'ils attachent plus de\nprix aux conquêtes modernes de l'industrie qu'aux anciennes conquêtes des\nrois et des soldats : les Parisiens ont plus de plaisir à employer les chemins de\nfer et l'électricité qu'ils n'en éprouveraient à voir M. Poincaré brûler\nBruxelles, Heidelberg et Moscou.\n    La France et l'Allemagne, sociétés intelligentes et militaires, ont chacune\nplus de profit à s'entr'aider qu'à s'entretuer. L'assassinat imposant entre\npeuples d'égale culture ne procure guère, en effet, que des satisfactions de\nvanité collective. Les survivants éprouvent, quand ils sont grossiers, de la joie\nà songer que leurs homonymes ou homoglottes ont tué beaucoup de monde.\nMais ces survivants, plus instruits, comprendraient que la guerre est plus\nqu'un crime, que c'est une sottise et une mauvaise affaire. Supposons que la\nFrance ou l'Allemagne, à force de patriotisme et de mélinite, parvienne à\ntuer vingt millions d'ennemis et à extorquer une contribution de guerre de cinq\ncents milliards. Trouvera-t-elle un intérêt durable à supprimer la collaboration\nde l'autre peuple à la civilisation humaine? Si Charles VII le Jeune, devançant\n Louis XIV, avait pu brûler le Palatinat, faire écraser sous le talon d'un\nsoldat le crâne de Gutenberg. décimer l'Allemagne, et retarder ou empêcher\nl'introduction de l'imprimerie, les Français auraient-ils été plus heureux? Si\n Moltke, prenant Strasbourg dès 1849, y avait tué d'un éclat d'obus Louis\n Pasteur qui y professait la chimie, l'Allemagne aurait-elle eu avantage à la\n suppression de la bactériologie?\n     Le progrès récent réalisé par les arts de la paix n'apparail pas toujours dans\ntoute sa grandeur, parce que les circonstances linguistiques et morales ont,\ndans le même temps, suscité une religion nouvelle, laïque, bruyante et patentée,\n le patriotisme. Les peuples occidentaux ont cessé de croire au merveilleux poli-\ntique et militaire qui les fascinait jadis. Les Espagnols ne croient plus que\nsaint Jacques détruira leurs ennemis; les Français ne croient plus, comme au\nXIIe siècle, que l'archange Gabriel éclaire les conseils du chef de l'Etat; les\n Allemands n'attendent plus le secours de Wotan ni l'artillerie d'Alberich.\n Mais le besoin religieux subsiste malgré tout; et l'on a fait des idoles nou-\n velles, France, Germania, on leur a donnné des statues en marbre, en bronze,\n en papier, en timbres-poste, en manuels d'histoire, des prêtres habillés en\n empereurs ou en bourgeois, en soldats ou en instituteurs, des théologiens en\n prosateurs politiques, des liturgies en hymnes militaires, des théogonies à\n métaphores familiales et physiologiques. Mais la Germania malgré son casque\n et la France malgré son bonnet phrygien sont des divinités plus douces que\n  les anciennes, parce qu'elles sont inventées et servies par des hommes meil-\n leurs que nos aïeux d'il y a t'ois mille ans. Elles ne réclament pas jour-\n  nellement des sacrifices humains dans leurs temples. Elles admettent d'autres\n  trophées que des crânes troués. Même elles s'adoucissent tous les jours.\n     Quel temps fut jamais plus fertile que le nôtre en miracles de la bonté\n  humaine? Si nous comparons 1913 à 1813, nous voyons que la vie physique\n  et morale, le nombre des citoyens honnêtes, des nations libres, des insti-\n  tutions salutaires, a quadruplé. Nul homme aujourd'hui n'oserait demander\n  à l'Occident de sacrifier pendant vingt ans sur les champs de bataille toute la\n  jeunesse valide. L'Europe qui était un charnier est maintenant une usine.\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "                         LITTÉRATURE        COMPARÉE\n                                                                              199\n\n   Et quelle douceur nouvelle des mœurs littéraires et politiques! quelle\nlargeur de vues, et quelle complaisance envers les idées étrangères! Aux Fran-\nçais pourvus de leurs auteurs classiques, le subtil Arouet voulut, en 1734,\nprésenter les Anglais lettrés et savants : les Lettres anglaises furent brûlées\nparla main du bourreau. Soixante-seize ans plus tard, M me de Staël entreprit\npour l'Allemagne ce que Voltaire avait fait pour l'Angleterre : son livre\nDe l'Allemagne fut détruit par la police de Savary, et l'auteur exilée dere-\nchef (1810). Or, soixante-seize ans après, M. de Vogué réalisa pour la litté-\nrature russe ce que Voltaire avait osé pour l'anglaise et Mme de Staël pour\nl'allemande : le Roman russe (1886) fut abondamment et impunément réédité,\net l'auteur fut mis dans l'Académie française sans aucun sévice du bourreau\nni du préfet de police. Douceur de mœurs pareille fut-il jamais?\n   Cent ans après Napoléon, M. Raymond Poincaré est allé à Moscou : mais\ncela n'a nullement déterminé les Moscovites à brûler leur ville. Cent ans\naprès Wellington, on verra les Anglais et les Français se rencontrer en Bel-\ngique sans qu'ils songent à se massacrer les uns les autres par l'artillerie.\n   Malgré les grands progrès industriels, malgré l'internationalisation des\nmoyens de transport, de correspondance et de plaisir, il ne reste pas moins\nvrai que le régionalisme national continue à obséder les idiomes vulgaires.\n Pas plus que les autres fétichismes, la dernière idole ne séduirait les hommes\nsi elle ne répondait par des symboles commodes à des sentiments légitimes et\ntrès répandus. Le sentiment linguistique d'abord. C'est par le langage que\nnous recevons morale et doctrine, science et conscience. Aussi notre gratitude\nenvers la langue maternelle s'étend aussi loin que l'empire de notre sentiment\nsur nos jugements. Dante l'a déjà remarqué : l'imbécile qui croit que le lieu\nde sa naissance est le plus délicieux sous le soleil, se permet aussi de placer\nson propre idiome vulgaire au-dessus de tous les autres. Quand on a chanté que\nla patrie allemande est là où résonne la langue allemande, quand on a prié en alle-\nmand un Dieu dont le délégué mortel est l'empereur allemand, quand on a vu\nsur les pièces de monnaie l'invocation du secours divin au profit des Allemands,\ncomment l'homme simple ne serait-il pas enclin à supposer que tout ce qui\nparle une autre langue est le suppôt d'un autre Dieu ou d'un démon redou-\ntable? Pareillement, les peuples de langue française ont cru et proclamé\npendant des siècles que Dieu protégeait la France, avant-garde de l'armée de\nDieu. Longtemps les nations occidentales, en de solennels blasphèmes, ont\nremercié et loué le Seigneur des massacres triomphants qu'elles avaient\nperpétrés. Dieu était prié en fiançais et en latin d'assister les Germanicides,\nDieu était prié en latin et en teutonique d'assister les Gallicides. La stupidité\nsauvage et sacrilège de ces invocations apparut aux génies polyglottes, à\nFrédéric de Prusse qui avait appris le français, à Voltaire qui avait appris\nl'anglais. Frédéric estimait que Dieu embarrassé avait décidé de ne plus\nécouter que le plus fort. Ce sont, en fait, les armes à feu qui ont résolu la\nquestion philologique de savoir en quelle langue européenne Dieu veut être\ninvoqué. Aussi la république française a effacé de ses monnaies Dieu protège\nla France, un siècle après en avoir effacé le latin.\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": "200                               DURENDAL\n\n\n    Après le sentiment linguistique, les souvenirs historiques. Les Allemands\n pillés, rançonnés, décimés pendant la guerre de Trente ans, canonnés et\n opprimés par les troupes de Napoléon, ont résolu de s'armer et de s'unir; et\n depuis qu'ils ont la plus forte armée du monde, on les laisse vivre en paix.\n Pour les gouvernements de Paris, la promenade militaire en Allemagne n'est\n plus un moyen de satisfaire l'opinion française et de se maintenir au pouvoir.\n La réalité présente s'est montrée plus efficace sur les résolutions politiques\n que toutes les suggestions des souvenirs. Bien plus, par un admirable progrès\n moral, des professeurs d'histoire comme MM. Aulard et Seignobos, d'ailleurs\n sans génie, dédaignent et abandonnent l'ancien dogme que la mission provi-\ndentielle de la France est d'infliger des raclées providentielles aux étrangers.\n    Grâce à l'enseignement généralisé, à l'augmentation de l'aisance et du\n confort, le nombre des Européens s'accroit pour lesquels la culture littéraire,\nl'humanité, la douceur des mœurs, est préférable au roulement des tambours\net des canons, aux proclamations militaires, aux massacres somptueux et\n tapageurs. Et ces Européens éclairés font de plus en plus sentir leur opinion\net leur influence dans le gouvernement des nations. Leur opinion tient compte,\nde plus en plus, de la civilisation exprimée dans les langues étrangères. Voici\n des exemples très simples et très sûrs : quand Julien commandait dans les\n Gaules, les chants germaniques étaient à ses oreilles des croassements de cor-\nbeaux ; on livrait d'ailleurs aux bêtes du cirque des Franks vaincus et capturés ;\n quand Rouget de Lisle composait et chantait à Strasbourg le chant de guerre\nde l'armée du Rhin, les révolutionnaires n'entendaient dans les chants alle-\nmands que des mugissements de féroces soldats. Le soir de Sedan, M. de\nVogué écoute le Choral de Luther chanté par les vainqueurs, et il sait assez\nd'allemand, de théologie et d'histoire pour sentir dans ces paroles l'âme natio-\nnale et religieuse de l'Allemagne. Aujourd'hui, nombre de Parisiens savent\nque l'allemand a servi à la philosophie de Kant, à la physique de Helmholtz,\nà la poésie de Wagner. Les noms de Gutenberg et de Goethe ont été donnés à\ndes rues de Paris.\n   Inversement, les Allemands ont fait des progrès non moins miraculeux. La\nPrusse et l'Autriche, dans le temps de Rouget de Lisle, s'allièrent contre la\nFrance révolutionnaire qui s'était donné une Constitution. Or, aujourd'hui\nnon seulement la Prusse et l'Autriche permettent à la France de vivre en\nrépublique, mais elles ont reçu à leur tour une Constitution, et ne font rien\npour la détruire. Les Prussiens, depuis le moyen âge, ont successivement\nabandonné leur langue nationale (qui était slave), leurs superstitions païennes,\nleur régime féodal. Il ont abjuré leur langue maternelle et leur religion, c'est-\nà-dire leur âme collective; ils ont adopté l'allemand, le christianisme, la litté-\nrature moderne. Ils ont copié tant de latinismes, de gallicismes et d'héllé-\nnismes qu'ils en sont méconnaissables.\n   La culture moderne, à laquelle collaborent Allemands et Français, est faite\nd'échanges internationaux. Il n'y a pas d'isolement splendide en matière de\ncivilisation. La Grande-Bretagne, dans son ile, a elle-même adopté la langue\ndes envahisseurs germaniques, le christianisme d'Israël, la géométrie d'Eu-\nclide, le gouvernement des conquérants normands. La culture anglaise est\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "                         LITTÉRATURE       COMPARÉE                         201\n\n\n toute d'importation. Pas plus que les insulaires, les continentaux ne peuvent\nse borner aux éléments autochtones. Une nation ne saurait même pas jouer\nle rôle de Robinson. Bien plus, l'identification littéraire et métaphorique d'un\npeuple à un homme nécessite des restrictions perpétuelles. Un homme naît et\nmeurt en un temps dont la longueur moyenne est connue ; il revit dans des\ndescendants, il veille au sort de ses futurs héritiers; il fait une foule d'actes\ndont les nations n'ont pas les équivalents. Surtout, sa personnalité, sa\nconscience est plus précise que celle de la nation.\n   Robinson lui-même a subsisté grâce à des ressources que lui avait commu-\nniquées la vie sociale, la collaboration d'autres hommes. Plus encore que les\nindividus, les nations vivent d'emprunts aux autres nations. Le trône impérial\nd'Allemagne est occupé par un descendant de Coligny ; le bâtiment du Reich-\nstag eut pour architecte Paul Wallot, descendant d'un huguenot français\nréfugié en Allemagne après 1685 ; la bibliothèque universelle la plus répandue\nen langue allemande est celle de Ph. Reclam, qui descend d'un réfugié\nsavoyard. Inversement, Paris a reçu l'imprimerie d'Allemagne, la musique de\nWagner, la morale de Kant, les recettes chimiques de Liebig. La bibliothèque\nnationale, offerte, dans toutes lés gares de chemins de fer de la République,\nporte le nom allemand de l'éditeur Pfluger; et le dernier Dictionnaire général\nde la langue française est signé Darmesteter et Hatzfeld.\n   Certes, Pfluger et Darmesteter n'enseignent point l'allemand à leurs ache-\nteurs, pas plus que Frédéric le Grand et Guillaume II n'ont inculqué le fran-\nçais à leurs sujets. Haltzfeld n'a converti aucun professeur au judaïsme; et le\nReichstag, construit par Wallot, n'inspire pas le calvinisme de l'architecte au\nparti du Centre. Le caractère national répandu dans des millions d'hommes\nsubsiste à droite et à gauche du Rhin et triomphe même des croisements\nisolés. Faut-il un exemple? Un émigré français épousa jadis une Bethmann\nde Francfort. La fille née de cette union à Francfort, épousa un comte fran-\nçais et prit pour amant un musicien allemand. C'était la comtesse d'Agoult,\nplus connue sous le pseudonyme de Daniel Stern. Elle proclame que les Alpes\nsont moins hautes que le Rhin n'est profond. Et effectivement, Blandine et\nCosima, les deux filles de la comtesse et de Liszt, ayant épousé l'une un\nFrançais, l'autre un Allemand, les deux gendres se sont comportés dans le\nmonde selon le génie de leur nation, selon les goûts et les aptitudes de leurs\ncompatriotes. Le Français fut politicien : c'était Emile Ollivier, qui, d'un\ncœur léger, déclara la guerre à la Prusse. L'Allemand fut musicien : c'était\nRichard Wagner, époux de Cosima.\n   Seulement, le ministre de Napoléon III a lieu de regretter sa politique\nbeaucoup plus que sa belle-sœur ne regrette la musique wagnérienne. Tous\nles peuples capables de raisonnement préfèrent aussi les échanges artistiques\net littéraires aux échanges de coups de canons; la musique leur semble plus\nharmonieuse que la fusillade.\n   La littérature comparée nous enseigne que les nations modernes se sont\nentr'aidées. Et cet enseignement est de nature à dissiper des malentendus\nmalfaisants. « Tout vient d'ânerie », et toute haine nationale est présomption\nd'ignorance.\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "202                                DURENDAL\n\n\n\n   Puisque raconter c'est encore agir indirectement, ou du moins suggérer des\nactions, l'histoire comparée des littératures développe le patriotisme européen\ncomme l'histoire nationale développait le patriotisme monoglotte. Le senti-\nment de la patrie s'alimente du souvenir des grandes choses faites ensemble.\nLe sentiment du patriotisme humain, la dignité de l'homme s'amplifie, se\nprécise et s'embellit au souvenir des grandes choses que les nations ont faites\nensemble. La plus belle de ces grandes choses, celle qui les contient et les\nrésume toutes, c'est la pensée de l'humanité libre et éclairée, juste et bonne.\nChatouiller des nations l'orgueilleuse faiblesse, cela se peut et cela se fait par\ndes moyens proportionnés à l'état intellectuel de ces nations. Les Indiens y\nparvenaient en ornant de crânes humains les temples de leurs dieux, en\nsuspendant beaucoup de chevelures scalpées autour de la demeure de leur chef.\n Les Européens d'autrefois élevaient des colonnes de victoire, des arcs de\ntriomphe, des monuments commémoratifs de pugilats publics. Ils chantaient :\n\" nous avons tué, nous tuerons encore ». Les patriotes les plus convaincus et\nles plus agissants, vers 1793, promenaient des têtes sur des piques. Les\npatriotes d'à présent sont bien loin de ces mœurs; ils écrivent, ils veulent\ndevenir académiciens, ou même ils le sont. La dernière idole des peuplades\neuropéennes, le nationalisme, reçoit surtout les louanges périodiques des\nbourgeois de plume. La foi laïque suscite plus de discours que de sacrifices\nhumains. Et surtout, chaque religion nationale n'inspire que des dévotions et\ndéclamations en une seule langue. La France est une déesse jalouse, l'Alle-\nmagne en est une autre. Seulement, la première n'entend que le français, la\nseconde n'entend que l'allemand. Ainsi elles ne s'égorgent pas pour la conquête\ndes hommes polyglottes.\n   La guerre aujourd'hui prend bien plus de place dans l'imagination que dans\nla vie. La plupart des Français et des Allemands n'ont jamais vu et ne verront\nprobablement la guerre que dans les livres et les journaux. Elle est repré-\nsentée pour eux non par les boiteux, manchots, culs-de-jatte et balafrés,\nincendies et ruines, réquisitions et exécutions, pillages et viols, mais bien par\ndes histoires et des poésies, des opéras et des tambours. La guerre est toute la\nphilosophie de l'illettré, toute l'historiographie de l'ignorant. Elle est, pour le\npoète, un arsenal de métaphores empruntées à l'agriculture, à l'escrime, à\nl'héraldique. Les auteurs qui ont le plus éloquemment réclamé la guerre,\n Rouget de Lisle, Musset, Hugo, promettent qu'un sang impur abreuvera les\nsillons français, que l'épée du chef sera lavée et retrempée dans le sang\nétranger, que l'aigle napoléonienne soufflettera d'un coup d'aile le lion de\nWaterloo.\n   Mais comparaison n\"est pas raison, et métaphore l'est moins encore. Les\npoésies revanchistes de 1815 à 1870 exprimaient des sentiments, non des\nraisons. L'amour du panache, du tambour et de l'empire rime souvent, mais\nraisonne peu. Le raisonnement, en ces matières, n'est possible qu'à des\npeuples intelligents et instruits qui se recueillent et s'appliquent à se connaître\neux-mêmes et à se connaître les uns les autres. La France et l'Allemagne\napprochent de cette maturité morale dans laquelle chacune peut se rendre\ncompte de sa collaboration et de sa dette à la civilisation humaine.\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                          LITTÉRATURE        COMPARÉE                           203\n\n\n   L'histoire de France, Michelet le proclame déjà, commence avec la langue\net la poésie française; l'histoire de l'Allemagne commence avec la langue et la\npoésie allemande. Ces deux littératures n'ont-elles rien de commun? Ne se\ndoivent-elles rien l'une à l'autre? L'influence française en Allemagne, de\nBarberousse à Schiller, apparaît assez à quiconque a observé la littérature\nd'Outre-Rhin. L'influence de l'Allemagne littéraire en France est beaucoup\nplus récente. Elle est surtout sensible au XIXe siècle. La littérature allemande\na eu ses classiques un siècle après la française. Depuis cent ans seulement, les\nlivres écrits en allemand influencent la pensée moderne, et l'Allemagne litté-\nraire est entrée dans le concert international, dans la Weltliteratur.\n   Cinq langues modernes ont hérité en Occident du rôle intellectuel joué au\nmoyen âge par le latin : l'italien, l'espagnol, le français, l'anglais, l'allemand\nont exprimé les réflexions et les fictions de la pensée moderne, et ont formé les\ncinq sens de l'esprit européen issu de la Renaissance. Or, dans le quinconce\nde la géographie littéraire, la France occupe le poste central, le plus avanta-\ngeux des cinq. De l'Italie à l'Angleterre, de l'Espagne à l'Allemagne, les\nvoyageurs, les livres et les doctrines vont au plus vite en traversant la France.\nLes diagonales de Rome à Londres et de Madrid à Berlin se coupent à angle\ndroit entre la Seine et la Moselle. Vidal de La Blache donne comme signale-\nment de la France que cette contrée, sise au rapprochement des deux mers,\nforme un pont entre la Méditerranée et l'Océan. Aussi, que voyons nous dans\nl'histoire littéraire? Shakspeare a lu, non le grec de Plutarque, mais la tra-\nduction anglaise du Français Amyot; Leibniz a d'abord connu l'Essai sur\nl'entendement humain de Locke dans un résumé français ; et Herder a chanté\nle Cid d'après une adaptation française du Romancero. La littérature française\nest le pont jeté entre les siècles et les races : elle fait passer de l'une à l'autre\nles pensées conçues dans les trois péninsules méditerranéennes et les deux\nnations germaniques : l'hellénisme, l'italianisme, l'hispanisme, d'une part,\nla pensée anglaise et l'allemande d'autre part. La langue de Paris est la grande\nentremetteuse des esprits, comme Paris est le carrefour des nations.\n   Cette situation internationale explique certains avantages intellectuels et\nquelques préoccupations dominantes de la littérature française aux diverses épo-\nques. La France a été en Europe ce que la Toscane était en Italie : la province\ncentrale sensible et attentive aux événements et aux sentiments des voisines.\nElle a donc connu successivement, adopté ou critiqué l'italianisme, la matière\nd'Espagne, l'anglomanie et le germanisme. Dans le siècle de Machiavel et de\nCatherine de Médicis, Henri Estienne juge sévèrement le nouveau français\nitalianisé. Au siècle suivant, Corneille fonde le drame et la comédie en met-\ntant en vers français le Cid et le Hâbleur ; mais Pascal, rénovateur de la prose\nfrançaise, dénonce Escobar, Suarez et les jésuites espagnols. Puis Voltaire\nannonce que Londres, jadis barbare, est le centre des arts; il en revient, et il\nen rapporte la philosophie de Locke, la physique de Newton, le drame de\nShakspeare. Mme de Staël révèle la poésie de l'âme allemande, la Prusse\npatrie de la pensée, l'esprit européen. De trois quarts en trois quarts de siècle\nse succèdent ces livres français caractéristiques de la préoccupation exotique :\nDeux dialogues du nouveau françois italianisé (1379); les Lettres provin-\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "204                                 DURENDAL\n\n\n\nciales (1657); les Lettres philosophiques (1734); De l'Allemagne (1813);\nLe roman russe (1886). Ces dates sont les indices de changements dans les\nquatre vents de l'esprit qui réchauffent ou rafraîchissent alternativement et\ninégalement le Parnasse français.\n    La sympathie pour les idées du dehors grandit dans chaque province d'Eu-\nrope à mesure que l'humanité augmente et s'adoucit. Henri Estienne, comme\ndu Bellay, dressait le réquisitoire de l'Italie. Le sévère Escobar estime péché\nmortel la vente de livres étrangers qui font concurrence, aux livres nationaux.\nA cette concurrence la France était exposée des quatre coins de son horizon\nphysique et moral. Or, la République française a bravement inscrit dans les\nprogrammes universitaires l'anglais et l'allemand et, dans des proportions\nplus restreintes, l'espagnol et l'italien. Elle entretient des établissements qui\nont pour mission l'échange intellectuel franco-italien, franco-espagnol, franco-\nhellénique et même franco-américain. Ni les Alpes ni les Pyrénées, ni la\nManche ni le Rhin, ni l'Atlantique ne peuvent plus jouer le rôle de la Grande'\nMuraille. Si d'ailleurs notre temps de communications rapides est plus inter-\nnationaliste en littérature que les précédents, la France aussi, par sa situation\ngéographique, par son éducation romaine, par la centralisation et l'idéologie,\nest particulièrement accueillante parmi les nations, elle est hospitalière et,\npour tout dire, humaine. Verissima Gallorum laus est humanitas, maxime in\nexternos (Grotius, 1608). Le premier hégélien de France, entrant en 1831 à\nl'Académie française, disait : « Il n'est si doux d'aimer la France et de la\nservir que parce qu'on sent que ses intérêts se confondent avec ceux de l'hu-\nmanité entière, et que sa grandeur est l'espérance du monde. » ,\n    Italianisée dès du Bellay, la littérature française a travaillé ensuite la matière\nhéroïque, théologique et picaresque d'outre-Pyrénées du Cid à Gil Blas;\npuis elle a utilisé le théâtre et la philosophie des Anglais de Zaïre à Hermès;\nenfin, elle a répercuté depuis 1813 la pensée et la musique des Allemands.\nHarpe éolienne de l'Hellade nouvelle formée par la fédération européenne, la\nlangue française vibre aux quatre vents des nations et des siècles. Si l'écho\nsonore mis au centre de toutes les littératures reçoit et répète désormais le lied\net le leit-motiv, l'objectif et le subjectif, la plainte de Werther et le sarcasme\nde Méphisto, c'est que le concert européen a recruté un nouvel orchestre, le\ngermanique. Depuis quand ?\n   Octobre I 8 I 3 marque le changement de front de l'univers politique et\nlittéraire. La bataille des nations, dans les champs de Leipzig, libère l'Alle-\nmagne de la domination étrangère; Napoléon, qui s'appliquait à « déso-\nrienter l'esprit germanique », est vaincu, et les soldats prussiens chantent le\npoème d'Arndt (publié à Pâques 1813) : « la patrie de l'Allemand s'étend\npartout où résonne la langue allemande ». En octobre 1813 aussi parait à\nLondres L'Allemagne de Mme de Staël, le livre que la police parisienne avait\ndétruit chez le libraire en 1810.\n   Après 1813, après Mme de Staël et Blücher, la France prêta attention aux\nchoses et lettres d'Allemagne. C'était une nouveauté, quoi qu'on en dise;\nmalgré Gessner, Melchior Grimm et leurs lecteurs du royaume de France, et\nmalgré vingt particularités germaniques, c'était un revirement d'opinion. Il\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                         LITTÉRATURE        COMPARÉE                          205\n\n\nest facile aux comparatistes actuels de signaler dès l'Ancien Régime et la\nRévolution toutes sortes de notions de littérature allemande infiltrées jusqu'à\nParis. Il est aisé de relever cent détails dont nul ne s'avise, dans des œuvres\nqu'on ne lit plus. Mais l'opinion générale, les voix les plus autorisées, la litté-\nrature courante, sont explicites. La Harpe écrivait dans le Mercure de\nFrance de janvier 1791 : « un militaire n'apprend l'allemand que pour se\nfaire entendre quand il fait la guerre eu Allemagne». Professeur de littéra-\nture, le même La Harpe, quelques années plus lard, dénonce Kant comme\nl'opprobre de l'esprit humain. Joseph de Maistre écrit sur un exemplaire de\nKant : Plato putrefactus. M.-J. Chénier, dans son rapport officiel sur le\nprix de littérature, explique à Napoléon et à ses sujets que M. Goethe ose\nadmirer Racine et Voltaire, et que c'est beaucoup pour un Allemand. M. de\nBonald voit encore dans l'Allemagne philosophique et kantiste « le délire de\nla caducité ». Enfin, les jugements les plus notables sont dignes du P. Bou-\nhours et de ses Entretiens d'Ariste et d'Eugène, où l'on discutait si un\nAllemand peut avoir de l'esprit.\n    Or, dans ce siècle (1813-1913), qu'avons-nous vu? C'est peu dire que de\nconstater une « influence germanique ». Car le terme influence est ondovant\net imprécis comme l'était celui de miasme ou de contagion avant la décou-\nverte de la bactériologie. Mais depuis que l'étude comparée des littératures\npermet de donner sens et précision à l'histoire de la pensée française, on peut\naffirmer ceci. Les pensées exprimées en français de 1813 à 1913 ne seraient\npas ce qu'elles sont, s'il n'y avait pas eu de littérature allemande. Et il suffit\nd'examiner les livres et les traductions, la biographie et la bibliothèque des\nauteurs français pour suivre des yeux, pour toucher du doigt la pensée étran-\n gère acclimatée dans notre langue, depuis De l'Allemagne jusqu'à Science et\n Hypothèse, depuis les Burgraves jusqu'aux Contes d'Hoffmann,              depuis\n Musset jusqu'à Verhaeren. Sans Herder, pas de Renan; sans Hegel, pas de\n Taine; sans Riemann, Fuchs et Weierstrass, pas de Henri Poincaré. Tout\n s'enchaîne dans le plus littéraire des mondes connus comme dans la philoso-\n phie de Pangloss.\n    UN Allemand de grand sens et de profond génie l'a remarqué : un homme\n qui ne sait que sa langue maternelle, n'en possède bien aucune. S'il\n existait un tribunal de l'opinion humaine, ou des littératures comparées (c'est\n tout un), il pourrait reprendre le vieil adage et lui donner une application\n nouvelle : testis units, testis nullus; lingua una, doctrina nulla. C'est un\n chapitre nouveau de l'histoire littéraire moderne que l'histoire du germanisme\n français.\n                                                          ALBERT COUNSON.\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "      En gravissant la côte\nP a r les chemins ardus que j'ai choisis\nPlus lentement toujours —\nJe monte dans la vie.\n\nEt comme au temps où,\nPèlerin des divins sites d'Italie\nA mesure que je dépassais\nAu flanc des coteaux émaillés\nLa région des vignes et celle des châtaigners\n— Les yeux à l'ombre de la main —\nJe découvrais entre les lacs et les sommets\nLes rivages en fleurs,\nLes gais villages de blancheur ensoleillée\nAvec leurs rires et leurs chants passionnés,\nLes roches escapant la montée\nOù sourdait parfois la fraîcheur d'une source,\nLa solitude illusoire et croissante des bois,\nEt le sentier gravi\nAvec ses lassitudes et ses découragements ;\nMaintenant seul,\nEn me penchant, je songe\nQue les pays parcourus sont devenus bien lointains,\nQue la vie s'est faite plus âpre\nEt les fleurs plus rares\nDans les musiques assourdies.\nEt je sens\nQu'une vallée s'est creusée\n— Déjà profonde, —\nEntre la colline consciente d'où je contemple\nEt le doux lac uni de l'Enfance\nD'où je montai.\n\nQue le soir tombe tôt\nSur le peu de pas que l'on fait !\nEt que l'étape semble longue\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "             EN GRAVISSANT EA COTE            20/\n\n\nLorsque par paresse de l'Idéal\nL'on s'est assis sans pensée\nSur la borne ingrate des joies décevantes !\n\nMais c'est tout que le cœur se soit éclairé\nDu sourire d'une bonne passante,\n— Le sourire d'une femme est tissé\nDu bonheur de l'amour\nEt des douleurs de la maternité ! —\nCar si c'est, baiser par baiser\nEt serment par serment\nQue s'apaise la fièvre de la route,\nL'âme sait aussi recueillir chaque larme\nGoutte à goutte,\nPour le Ciel.\n\nLes rêves seuls cadencent bien\nLa dure marche ascendante.\n\nTout petit\nLorsqu'on aborde sa voie\nOn en fait une gerbe qu'on emporte\nComme des fleurs de l'enclos natal :\nDes lis que la poussière souille bientôt,\nDes violettes odorantes\nQui tombent du bouquet\nUne à une sans qu'on sache\nE t des roses\nQui se parent pour mourir\nDe la pourpre des digitales.\nChères illusions !\nA mesure qu'elles se fanent\nOn les essaime pour marquer son passage,\n— Bien que jamais on ne se retourne\nPour redescendre la pente —\nMais le cœur reste parfumé\nDe leur vertu !\n\nO mon cœur ! penché sur ta jeunesse !\n— Soleil qui n'est encore qu'à son midi, —\nC'est ton Passé,\nQui fut le pur rayon de ta clarté. —\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "208                           DURENDAL\n\n\n\n         Avant que tu n'atteignes les cimes,\n         Le Désert respectable de l'âge et de la raison,\n         C'est lui qui t'apparaît\n         Entre les branches de tes cils intérieurs\n         Dans la gloire de sa sainte ferveur :\n         Et je mets ma main sur ma poitrine\n         Pour te garder de son éclat.\n\n         Toute la solitude de la poitrine qui t'enferme\n         Tu la ressens et tu soupires\n         Lorsqu'il évoque de ses lèvres — ce soir — de miel\n         Le doux charme attendrissant\n         Des souvenirs d'autrefois\n\n  Février 1913.\n                                                    JOSEPH    BOSERET.\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "Le lyrisme dans les \"Carmina Sacra\"\n                    de l'abbé Louis Le Cardonoel\n\n\n\n                  RECEMMENT, lorsque le train qui ramenait en France Louis\n                     Le Cardonnel approchait d'Arles, une cigale, accourue des\n                    plaines torrides, vint se poser sur la main du poète. Elle\n                    y demeura jusqu'à Valence. Par ce jour éclatant, n'était-\n                    ce pas l'hommage du midi latin et provençal, de la terre\n                     classique du lyrisme, à ce chanteur dont l'âme était encore\n                    toute vibrante des Cannina Sacra qu'il venait de nous\n                    donner. Et jamais hommage ne fut plus justifié.\nNous retrouvons dans les Cannina ce lyrisme religieux et pur comme le\ncristal, qui transfigurait les « Invocations d'automne » et qui, dès 1904,\nplaçait Louis Le Cardonnel au premier rang des poètes catholiques ou, selon\nl'expression de Joë Imbert-Vier « au-dessus du lyrisme en général ». La plus\ngrande partie du nouveau livre a été écrite en Italie; la terre de saint Fran-\nçois et de Virgile attirait invinciblement notre poète. Elle lui a donné un\nbonheur qu'il n'avait jamais connu auparavant. L'àme de Louis Le Car-\ndonnel s'est librement épanouie; et ses poèmes, semblables à des grappes gon-\nflées de soleil latin, sont le fruit de cette prospérité spirituelle. Certains\nobjecteront peut-être que, dans les Cannina Sacra, ils cherchent en vain les\ndouleurs et les angoisses qui sublimisaient les Poèmes. A ceux-là, répondons\nqu'il est, dans l'existence, des heures qu'on ne peut vivre deux l'ois; et ne\nserait-il pas cruellement ridicule d'exiger du poète qu'il recommence, pour\nnotre agrément, à souffrir et à saigner! L'inspiration demeure la même. Un\nséminariste d'esprit fort distingué comparait, en m'écrivant, la vie littéraire de\nLe Cardonnel à une Cadence de résolution, dont les dernières pages des\nPoèmes et les Cannina seraient « l'accord parfait résolutoire »; l'accord\nparfait représentant ici « la lumière, la paix, l'ordre, la joie classique ».\nComment dissocier ces deux instants d'une même phrase musicale. Ah! c'est\ntoujours notre Louis Le Cardonnel que nous reconnaissons, dans les belles\nstrophes ardentes!\n   Ecoutez plutôt :\n\n\n  (1) Editions du Mercure de France. Paris, 26, rue de Condé.\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": " 210                                DURENDAL\n\n\n\n             Près du cloître où la vigne est blonde de lumière.\n             Oublieux du cruel passé qui Jut le mien.\n             J'abandonne en priant mon âme tout entière\n             Aux attraits de ce beau printemps italien.\n\n             Dans mon ravissement, je crois marcher à peine ;\n             Je sens comme bondir la terre sous mes pieds.\n             Ce matin, dans la claire église franciscaine,\n             J'ai compris le bonheur des cœurs sacrifiés.\n\n   En Ombrie, le souvenir du « Poverello » flotte partout; et qui, mieux que\n Le Cardonnel, pouvait partager l'enthousiasme franciscain! « J'ai respiré\nl'esprit de l'insensé d'Assise... » Cette exaltation persiste, limpide et calme,\nsans craindre les atroces réalités. Assise n'est-elle pas très haut, très loin de la\nterre, et baignée de rayons presque célestes. Ville bénie, qui donne au cœur\nfiévreux du pèlerin la consolation tardive. « O ville où le passé gravement se\nprolonge ». Mais la sensibilité du poète, pour être apaisée, n'en est pas moins\nvivante. Seulement, il voit les paysages et les hommes à travers le prisme de\nla douceur ombrienne :\n\n            Tout nous délivre ici des liens du réel.\n            Ce jour tranquille est comme un jour surnaturel.\n            On dirait que l'on voit, il semble qu'on entende\n            La Muse s'avancer, grave, sereine et grande.\n\n   D'une allure un peu semblable sont les deux poèmes .-1 Mariano Falcinelli\net à Bino Binazzi. Ils émeuvent par leur rayonnement intérieur, par leur élé-\ngance sobre et précise. Qu'il célèbre les soirs éclairés par la lampe monacale,\nla grâce du printemps ou l'automne de cristal, qu'il chante en vers virgiliens\nla campagne et l'été toscans, les amis du poète se plaisent à reconstituer\nl'existence qu'il dut mener là-bas. Et c'est de là-bas aussi qu'il adresse à la\nmémoire de Charles Guérin des strophes délicates et mélancoliques,\nempreintes d'un esprit vraiment sacerdotal :\n\n            Sans t'avoir vu jamais dans ces jours d'ici-bas\n            Je te sentais une âme un peu sœur de la mienne...\n            ...Je me disais peut-être à la fin de l'été,\n            Au moment lumineux où le soleil décline,\n            Il s'en viendra vers moi...\n            ...Il me dira son âme, il m'ouvrira son cœur\n            ... Et je le bénirai, puisque je suis un prêtre.\n\n   Mais le poète serait-il lassé de la clarté toujours éblouissante, de l'azur\ntoujours profond? Voici qu'il ferme les yeux, il revoit, au loin, une ville fami-\nlière, des paysages aimés : « Je suis né dans Valence aux mémoires romaines,\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "            LE   LYRISME    DANS L E S           « CARMINA   SACRA »       211\n\n\n\nqui voit les monts bleuir dans ses horizons clairs... » Et il écrit l'admirable\nJuliae Valentiae Augustae, évocatoire comme un tombeau romain au bord\nd'une route ensoleillée.\n\n           O Valence au grand cœur, toi qui m'as enfante\n           A ces désirs du Beau dont je suis tourmenté.\n\n           Et qui me nourrissant d'une chaude lumière\n           Dans mon âme éveillas le rythme la première,\n           Si quelque gravité se marque dans ma voix,\n           Si j'ai l'accent latin. Mère, je te le dois...\n\n   Et nous devinions bien qu'il ne saurait pas longtemps résister à une si puis-\nsante nostalgie ! Louis Le Gardonnel, remontant à travers l'histoire celtique\nde sa race jusqu' « aux aïeux d'Irlande », devient épique (comme dans le\n« chant des chevaliers qui ne sont pas morts en Palestine »). L'âme des loin-\ntains ancêtres coexiste en lui avec des aspirations méridionales. La conclusion\nest en tous points superbe :\n\n           Que mon vœu de songeur et mon vœu de poète.\n           Jusqu'à mon dernier jour demeurent d'accorder\n           L'élan ardent de l'âme à la forme parfaite,\n           Coupe d'or d'où le vin ne doit pas déborder.\n\n           Et que, les yeux fixés sur l'Idéal, je vive,\n           Gardant, aïeux perdus dans un brumeux lointain,\n           La richesse sans fond de votre ardeur pensive\n           Harmonieusement unie au goût latin.\n\n    Ces vers sont bien, n'est-ce pas, caractéristiques de l'inspiration cardoné-\nlienne. Par leur place dans le recueil, à la tin de la première partie,\nils revêtent la solennité d'un art poétique. Et le chant tout entier ne suggère-\nt-il pas la comparaison d'un finale d'orgue succédant aux voix graves, mais\nplus ténues, des cithares et des lyres?\n\n\n                                     *           *\n                                         *   ■\n\n\n\n\n   Nous arrivons auseuil du jardin, — temple d'azur et de lumière, — dans lequel\nle poète tresse à l'Amitié une guirlande incomparable. Non sit mortale quod\noptas, lisons-nous en épigraphe. Ces mots nous révèlent la conception que\n Le Cardonnel s'est faite des sentiments humains. Et de quelle tendresse il\nenveloppe l'adolescent de grande race, d'esprit noble qui est son disciple :\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "212                               DURENDAL\n\n\n                      Toi que je mène à la lumière,\n                      Toi que, tremblant dans ton émoi,\n            J'ai choisi pour verser en toi mon âme entière.\n\n   Le maître est ravi des découvertes que lui réserve chaque jour la person-\nnalité de son élève. Il a enfin trouvé quelqu'un qui le comprenne, et qui lui\noffre, pour être cultivés, les dons les plus riches. Avec quelle sollicitude il le\nconseille; quelle place il tient dans ses pensées.\n\n            L'heure est charmante et grave où je te dis ces choses...\n            Le cœur trop frémissant pour pouvoir m'endormir,\n            Dans l'ombre qu embaumait l'été chargé de roses,\n            Cette nuit j'ai cru voir ton étoile frémir.\n\n   Devant la nature, et dans la contemplation des Idées, leurs âmes se con-\n fondent; on ne saurait dire qui, du maître ou de l'élève, éprouve le\nplus d'ivresse, et cette ivresse, Louis Le Cardonnel la traduit avec une extra-\nordinaire et somptueuse variété d'expression. C'est vers la poésie qu'il\nentraîne le jeune homme : \" Mâle enfant, tu seras poète aussi ! \" D'aucuns\nconsidéreraient la prédiction comme sinistre. Et le lyrique destin d'Orphée\npunit bien souvent les chercheurs d'Idéal. Qu'importent les souffrances et les\nangoisses de la voie douloureuse! Le Cardonnel ne se soucie pas pour son\ndisciple d'une médiocrité tranquille, d'un \" bonheur sans flamme ». « Toi né\nsur le rivage où vint mourir Virgile... » Ah! plutôt, « que ton dernier soupir\nà tes vingt ans s'exhale... » Il rejoindrait ces adolescents subtils et mélanco-\nliques qui gardent, dans le royaume de la mort, une éternelle jeunesse, et sur\nlesquels Louis Le Cardonnel s'est attendri : « O chers jeunes gens morts que\nje n'ai pas connus... »\n\n           Et tout à coup voici que dans le vert jardin\n           Où m'accompagnaient seuls et mon Dante et Platon\n                    M'entoure un jeune essaim.\n\n  Ce sont les admirateurs, descendants d'aïeux illustres, qui apportent au\nmaître leur âme encore frémissante de ses rythmes. Et comme il répond à\ncette offrande!\n\n           C'est vous que j'attendais, belle troupe ingénue.\n           Il suffit pour trouver des chants que je vous voie;\n           Ma tendresse vous est depuis longtemps connue,\n                          Venez, ma pure joie.\n\n  Et il leur dédie dans la fin des Orphica tout son cœur ardent, avide de se\nrépandre et de se donner. « Je vous ouvre en ces vers ma veine généreuse ».\nCe sont les ultima verba que le poète, sur le point de partir, adresse à ses\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "              LE LYEISME DANS LES « CARMINA SACRA »                             2l3\n\n\namis et à la terre dont ils sont issus : « Enfants, tous vous l'ont dit, votre\npatrie est belle... n Une tristesse résignée est contenue dans ces adieux et ces\nderniers conseils. Le chanteur se souvient de tous ceux qu'il a aimés :\n\n            Un grand cœur maternel est dans les vrais poètes,\n            Quand vous étiez amers, je n'ai pas pu dormir.\n\n  Ils se retrouveront « dans la joie éternelle », mais, déjà dans ce monde,\n\n            Quelque chose me dit que je vous reverrai.\n\n   Et Louis Le Cardonnel se laisse gagner par la douce espérance du retour :\n« J'irai, je parcourrai la belle Péninsule... »\n\n            Ainsi j'apparaîtrai dans les hautes Abruzzes;\n            Dans Naples, la chantante, et Torre del Grecco :\n            Pays où le soir d'or est plein de cornemuses,\n            Où l'on entend sonner des flûtes dans l'écho.\n\n            ... Et, partout, acclamant le pèlerin lyrique,\n            M'entoureront, restés à mon âme tous chers,\n            Les fils, les héritiers de l'Ausomie antique,.\n            Grave et pure Sybille, assise entre deux mers!\n\n   I1 faut avoir entendu Louis Le Cardonnel faire sonner dans la lumière ces\nsyllabes étincelantes, pour sentir vraiment toute la beauté des Orphica, pour\nexulter soi-même à l'unisson des disciples qui formaient autour du maître la\nplus glorieuse des couronnes.\n   Et ces chants ne prouvent-ils pas à nouveau que le talent de Le Cardonnel\nn'a pas été diminué par le sacerdoce catholique? C'est à la notion chrétienne\nde l'amitié et de la paternité spirituelle que le poète est redevable de ces\nsublimes Orphica II n'y a que le prêtre, dégagé des liens charnels et ter-\nrestres, pour aimer comme Louis Le Cardonnel aime son élève et ses dis-\nciples.\n                                         *\n\n\n   Sacerdotales, elles le sont encore plus, les suaves, les fortes, les pures harmo-\nnies des Elégies chrétiennes et des Méditations et cantiques. Soucieux d'ac-\ncorder dans un classicisme nouveau l'inspiration païenne et l'inspiration\nmystique, le poète grave sur les tombes de premiers chrétiens des épitaphes où\nla mélancolie, exprimée avec une grâce antique, s'unit à la résignation et à\n1 espoir supra-terrestre. Au reste, dans tous ses poèmes, Louis Le Cardonnel\nemploie un style et un vocabulaire latins, auxquels nous reconnaissons une\nculture approfondie des classiques jointe à la connaissance des auteurs mys-\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "214                                DURENDAL\n\n\n\ntiques. De cette fusion résulte le langage des Carmina, à la fois noble et\nprécis, subtil et vibrant, et qui s'adapte aux mouvements les. plus délicats de\nnotre sensibilité. Que le poète me pardonne la maladresse de mes termes.\nN'est-ce pas son grand secret que de chanter, avec des modes d'expression\nantiques, l'âme catholique et moderne? Il faut citer ici cette Méditation\nromaine, dédiée à un nom qui m'est cher, mon ancien professeur de lettres,\nJoseph Parnin :\n\n            Oh ! s'égarer tout seul par la Voie Appienne,\n            Plein de mélancolie et de recueillement,\n            Et, des mortes splendeurs de la Rome païenne,\n            A la chrétienne aller, comme insensiblement.\n\n   Les Muses qui traversaient jadis le Bois sacré « harmonieusement dans les\nchemins pâlis » sont devenues des Saintes. Ames des pures adolescentes ravies\nà la terre, elles jouissent dans le ciel de la félicité radieuse. Et leur évocation\nconsolera ceux qui restent :\n\n            Du côté de la terre incline encor tes yeux,\n            Visite-nous parfois, forme muette et blanche,\n            Que, vers nous, un visage en souriant se penche,\n            Le tien, aux profondeurs du sommeil entrevu.\n\n   Mais loin de nous la tentation de rêveries uniquement gracieuses : « puis-\nqu'il faut encor moins nous ceindre de fleurs, — que prier et gémir dans de\nsaintes alarmes... » Les strophes « A saint Ephrem » rétablissent l'équilibre :\n« Saint Ephrem, ouvre-nous tes fontaines de larmes ».\n   Le prêtre, au début des Méditations et cantiques, place ses travaux sous la\nprotection de la vierge Marie, symbole de sagesse. « O Vierge, dont le nom\nmurmuré sent la myrrhe. » Et c'est l'Archange saint Michel, « terrible capi-\ntaine aux batailles du ciel », dont il invoque le secours, pour lui et pour la\nFrance. Devant l'image de saint Benoit «miséricordieux, sévère et taciturne »,\nle poète éveille l'écho des hymnes hiératiques qui retentissent vers la fin de\nson premier livre. Plus loin, nous trouvons un écho de l'Attente mystique. Car\nl'âme de Louis Le Cardonnel est demeurée la même, répétons-le ; sa soif\nd'idéal et d'amour a trouvéla source qui désaltère, et si le souvenir des heures\npassées hante, par intervalles, le poète, c'est pour le consolider dans la persévé-\n rance :\n             Comme le voyageur qui n'a trouvé que sables :\n             Chercheur d'ivresse, cœur amèrement puni\n             Pour avoir trop aimé les beautés périssables,\n             Tu sais quelle tristesse est au fond du fini.\n\n Dieu seul peut remplir le vide de notre cœur. Et Le Cardonnel prie avec les\nmoines :\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "             LE LYRISME DANS LES « CARMINA SACRA »                          215\n\n\n           Ah! tandis qu'ici-bas meurt la lumière, en nous\n           Puisse, puisse, mon Dieu, votre lumière croître!\n\n   Ce Chant des moines serait à reproduire en entier : pas une strophe, pas un\nvers, pas un mot qui ne donne cette magnifique impression de paix, de renon-\ncement, de sainte joie.\n   Et le poète, pénétrant au cœur de la viemonacale, en décrit les holocaustes,\nles transports, les épreuves et le couronnement. Nos lecteurs ont reconnu\nles stances : A une carmélite, le plus beau morceau de la poésie mystique\nmoderne.\n   Hélas! la persécution s'est abattue sur les moniales. Où est l'ancienne\ndouceur des chapelles visitandines. Le poète fait entendre une plainte nostal-\ngique et touchante :\n\n           Je me tourne vers vous, ô nos Sœurs exilées,\n           Et, qu'il ait de brumeux ou de clairs horizons,\n           Je bénis le pays où vous êtes allées\n           Chercher la liberté de vos chères prisons.\n\n  Et dans ce poème encore la profondeur théologique des pensées, loin de nuire\nau lyrisme, loin d'alourdir le rythme, les transfigure.\n  D'élégiaque, le lyrisme de Le Cardonnel dans la Nuit sur les écritures,\ndevient terrible :\n\n           Je suis seul : et ma lampe a ses deux flammes droites,\n           Quelque chose est dans l'air dont je sens la frayeur ;\n           De mon humanité les limites étroites\n           S'effacent : je verrai de ta gloire, Seigneur!\n\n   Le chant se déroule, augurai et grandiose jusqu'au vertige. Nous sentons\npasser dans ces larges strophes tout le souffle biblique, depuis les « éclairs du\nSinaï, les « éblouissements des nuits de Salomon », les effusions du Cantique\ndes Cantiques, jusqu'aux gouffres de l'Apocalypse.\n   Mais quel soleil nouveau éclaire l'œuvre du poète ! La Nuit sur les écritures\ntait place à un éclatant matin : « Le temps est revenu de nos fêtes sereines :\n— Voici finir les jours de désolation. » C'est Pâques! Ecce vicit Leo de\nTribu Juda! Le chanteur élève un Alleluia superbe, où nous retrouvons toute\nla poésie du bréviaire et de la liturgie pascale. Prodige! l'hymne de Le Car-\ndonnel, écrit pourtant dans notre simple français, supporte la comparaison,\nJ'ai entendu à la Trappe d'Aiguebelle les Nocturnes de jubilation, et je son-\ngeais, malgré moi, à certains vers de ce Prœconium Paschale, nous montrant\nle Christ « Pareil au vendangeur, rouge de sa vendange, — qui vient d'Edom et\nde Bosra ». Le Pontife, « saint vieillard qui verra d'autres Pâques encor »,\nquitte le chœur, et le peuple, « ressaisi par l'esprit des ancêtres », s'en va.\nDéjà se rapproche le lundi de Pâques d'Emmaüs. Du moins, gardons les pré-\ncieuses leçons de la Fête :\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "2l6                              DURENDAL\n\n\n            Bien morts avec le Christ à tout ce qui nous souille,\n            Sentant l'homme nouveau tressaillir dans nos cœurs,\n            Ne la reprenons pas, notre vieille dépouille,\n                   De ce inonde et de nous, vainqueurs.\n\n            Sourions à l'espoir de notre récompense,\n            Et qu'à nos fronts rayonne une telle clarté\n            Qu'il semble que pour nous, dès ici-bas, commence\n                   La Pâque de l'Eternité.\n\n    Quarante jours après, Louis Le Cardonnel célèbre l'Ascension, et, partageant\nla tristesse des disciples qui restent, il s'écrie devant ce départ : « Mon Dieu,\nque peut nous être encor, sinon l'exil, — cette terre pour nous toujours\ningrate et nue. » Comme le Chant des moines, ce bref morceau est soutenu, du\ncommencement à la fin par le même élan, la même intensité de foi et d'amour,\nla même puissance de forme, la même souplesse de rythme. Nous ne sommes\npas éloignés de voir là un des poèmes les plus impressionnants des Carmina\nSacra.\n    I1 est à désirer que Le Cardonnel continue la série de ces hymnes qui l'ont\nde lui notre plus grand poète liturgique. Car enfin, Verlaine nous indique seu-\nlement la voie dans ses Liturgies intimes. Et on sait que les cérémonies et les\nl'êtes de l'Eglise constituent un inépuisable trésor de lyrisme et que notre Mère\na pour traduire nos tristesses et nos joies des modes d'expression uniques. Mais\ncombien de catholiques se doutent-ils que de telles richesses dorment, tout\nsimplement, dans le plus humble paroissien! Citons, pour mémoire, l'Introït\nde la messe de la Visitation et celui de l'Assomption.\n    Et remarquez-le, même dans ses œuvres liturgiques, notre poète garde, très\nnettement, sa personnalité.\n                                           *\n\n  Mais voici terminé l'office que Louis Le Cardonnel chanta : dehors, quand\nnous sortons de la cathédrale, nous retrouvons la chère et apaisante saison\nd'Automne. C'est par des vers d'arrière-saison que se clôturent les Carmina\nSacra.\n            Car s'emparant d'un cœur oit le chant se taira,\n            Bientôt, hélas ! bientôt, mon automne à moi-même\n            Sans me dorer le front, sévèrement viendra.\n\n   L'Automne du poète? Que non pas ! Ou alors ce sera un automne d'une\nbeauté singulière, la gloire des limpides et suprêmes journées qui deviendraient\néternelles...\n   Louis Le Cardonnel, ayant renoncé aux choses qui meurent, ne peut pas\nvieillir. Saluons avec enthousiasme les chants nouveaux et novateurs dont les\nCarmina Sacra sont la promesse et le magnifique commencement.\n\n                                                                Louis- PIZE.\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                     Départ\n\n                                  A Madame   de   Chambarlhac.\n\n\nCe soir, lorsque le vent impérieux du monde\nAura guidé mes pas errants vers d'autres    lieux,\nJe sais que la chanson du flot souple et nerveux\nContinuera sans que mon âme lui réponde.\n\nLes vagues, ignorant mon départ et mon nom,\nRediront comme hier leur rumeur     adorable\nEl pourront effacer mes traces sur le sable\nAvec la même grâce et le même abandon.\n\nC'est ainsi!... La beauté véhémente des choses\nNe leur vient-elle pas de nous avoir bercés\nSans nous connaître et sans souffrir de nous   quitter,\nLorsque survient l'instant de nos    métamorphoses'!\n\nLa douceur du matin qui glisse sur la mer,\nPur comme un jeune dieu bienveillant et candide,\nLa cadence du flot au murmure      languide,\nLe vent exquis du large et son parfum amer ;\n\nLe hurlement ardent et fou de la tempête,\nLe baiser de l'embrun, l'écume aux doigts    neigeux,\nTous les reflels chéris d'un amour plus pieux\nNe se souviendront pas de mon âme      imparfaite.\n\nC'est ainsi!... Mais laissez an moins qu'au fond de moi\nJ'enferme pour toujours leur musique et leur grâce :\nLe souvenir d'une splendeur que rien n'efface\nEst la seule fontaine où la tristesse boit.\n\nMon cœur sera pareil à la conque sonore,\nDélaissée, une nuit d'automne, par les flots,\nMais qui, sans oublier le murmure des eaux.\nRésonne longuement et semble vivre encore.\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "218                               DURENDAL\n\n\n        J'aurai, pour apaiser les larmes qui     viendront,\n        Le secret embaumé des tendresses     anciennes\n        Dont la brise, longtemps afin qu'il m'en     souoicnne,\n        Enveloppait mon rêve et caressait mon front.\n\n        Que m'importe d'ailleurs mon âme inassouvie\n        FA la peur des chemins obscurs, loin du bonheur.\n        Puisque j'emporte en moi l'orgueil clair et vainqueur\n        D'avoir, en ce matin qui brille sur ma vie,\n\n        Pressé toute l'éternité    contre mon   cœur!\n\n                                                        JOË   IMBERT-VIER.\n\n Soulac-sur-Mer, août 1912.\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                              Les Nibelungen\nTrilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n                    T R O I S I È M E PARTIE (1)\n\n                      La vengeance de Kriemhild\n             Tragédie                       en         cinq    actes\n                                         ACTE III\n               Au pays des Huns. Le Burg du roi Etzel. Salle de réception.\n\n                                           SCÈNE I\n\n          (Kriemhild, Werbcl,         Swemmel.)\n  KKIEMHILD. — Il vient sans qu'on l'invite? J e le connaissais bien, H a g e n\nTronje !\n  W E R B E L . — Marchant en tête il leur montre le chemin.\n  KRIEMHILD. — Aussitôt qu'ils seront arrivés, désarmez-les adroitement.\n  W E R B E L . — Ça n o u s connaît.\n  KKIEMHILD. — Vous en reste-t-il le courage, m a i n t e n a n t que vous les\nconnaissez?\n   W E R B E L . — L'essaim de g u ê p e s triompha souvent du lion. Etzel connaît-\nil vos desseins ?\n  KRIEMHILD. — N o n ! . . . P o u r t a n t , s i !\n  W E R B E L . — C'est q u e . . .\n  KRIEMHILD. — Quoi d o n c ?\n  W E R B E I . . — N o u s respectons l'hôte au sein du désert m ê m e .\n  KRIEMHILD. — Celui qu'on oublia en mérite-t-il le n o m ?\n\n  (1) Voir les numéros de septembre, d'octobre, de novembre 1912 et les numéros de\njanvier et de février 1913.\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "220                                    DURENDAL\n\n\n  W E R B E L . — L'ennemi m ê m e ne l'invoque pas en vain.\n   KRIEMHILD. — Au fait, il se peut que tout soit inutile... L e roi Gunther\nsera libre et si je trouve le bourreau en Burgondie je me passeiai du\nsecours des H u n s .\n  W E R B E L . — Quoi qu'il en soit. .\n   KKIEMHILD. — N e craignez rien. J e tiendrai ma promesse. L e trésor des\nNibelungen est vôtre, en quelque lieu qu'il soit. J e ne d e m a n d e r a i p a s qui\nl'a frappé.\n  W E R B E L . — Alors, on pourrait, sans coup férir... Qu'Etzel grogne, à ce\nprix nous sommes vôtres jusque dans la mort.\n  KKIEMHILD. — Avez-vous vu la reine des Burgondes?\n  W E R B E L . — P e r s o n n e n'y parvint.\n  KRIEMHILD. — N'avez-vous rien appris à son sujet?\n  W E R B E L . — Les bruits les plus étranges circulent à son p r o p o s .\n  KKIEMHILD. — Lesquels?\n\n  W E R B E L . On dit qu'elle habite un tombeau.\n  KRIEMHILD. — Elle n'est p a s morte pourtant?\n  W E R B E L . — Elle s'y retira après ton départ. On ne la découvrit qu'après\ndes semaines, elle s'y était cachée de nuit. On n'a pu l'en faire sortir.\n  KRIEMHILD. — E l l e ! Brunhild dans la tombe de Siegfried!\n  W E R B E L . — Elle-même.\n\n  KKIEMHILD. — V a m p i r e !\n\n  W E R B E L . — Blottie contre le cercueil.\n  KRIEMHILD. — Méditant de sinistres piojets.\n  W E R B E L . — Sans doute. Les yeux emplis de larmes, elle laboure de ses\nongles, sa figure^ou le bois funèbre.\n  KRIEMHILD. — Vous l'avez d o n c vue?\n  W E R B E L . — L e roi c o m m a n d a de l'emmurer. Mais sa vieille nourrice se\nmit en travers de la porte.\n  KRIEMHILD. — J e saurai l'en chasser. (Après un long silence.) Pourquoi\nma mère m'envoya-t-elle cette boucle de cheveux? N ' y a-t-elle rien ajouté?\n  W E R B E L . — Pas un     mot.\n\n KRIEMHILD. — Sans doute elle m'avertit de ne pas retenir trop longtemps\nmes frères?\n  WERBEL. — Probablement.\n   KRIEMHILD. — Elle est blanche comme neige.\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                                  LES NIBELUnGEN                                      221\n\n\n\n   W E R B E L . — S a n s l'effroi que lui causa son rêve elle n'y eut pas songé,\nelle se dépensa à préparer ce voyage.\n  KRIEMHILD. — Son rêve, dis-tu? Quel est-il?\n  W E R B E L . — L a nuit qui précéda notre départ tous les oiseaux du ciel\ntombèrent morts.\n  KRIEMHILD. — Quel présage!\n  W E R B E L . — N'est-ce pas? L e s enfants les rassemblaient d u pied c o m m e\non rassemble à l'automne les feuilles m o r t e s .\n  KRIEMHILD. — P a s de rêve qui ne se réalise; quel gage de victoire!\n   W E R B E L . — Vous jubilez? Déjà n o u s montions à cheval, q u a n d elle\ns'effraya, coupa de sa tête grise cette boucle et me chargea de vous la\nremettre.\n  KRIEMHILD. — Apprêtez-vous, c'est l'heure.\n  W E R H E L . — Les rets sont t e n d u s .\n                                                         (Werbel et Swemmel partent.)\n\n\n                                        S C È N E II\n\n\n   KRIEMHILD (élevant la boucle). — J e te c o m p r e n d s à souhait : ne crains rien,\nva! je ne vise qu'après le vautour, tes faucons n'y p e r d r o n t pas une de\nleurs plumes à moins q u e . . . Mais non, ils se haïssent.\n\n\n                                       S C È N E III\n\n\n  E T Z E L (entre avec sa suite). — Mêlerons-nous aujourd'hui notre joie? Si tu\nne peux t'y résoudre encore, je ne doute pas que tu le fasses avant mon\ndépart. Dis, c o m m e n t veux-tu que je salue les tiens?\n  KRIEMHILD. — Mon r o i . . .\n   E T Z E L . — Parle. Exige ce qui te plaît. Q u a n d je reçus le vieux Dietrich\nde Bern, j'allai jusqu'à la porte de ce B u r g , à sa r e n c o n t r e , et je portais mes\ndiadèmes; je n'avais r e n d u à p e r s o n n e pareil h o m m a g e . Aujourd'hui afin\nqu'on voie q u e le H u n t ' h o n o r e c o m m e il sied, je ferai plus encore. J'ai\nenvoyé au devant des tiens et jusqu'aux frontières de mon r o y a u m e des\nrois qui me servent plus de gré que de force; des feux de joie allumés au\nsommet des m o n t a g n e s a n n o n c e n t que quels que soient leurs sentiments ils\nsont les b i e n v e n u s chez Etzel. Veux-tu que je leur fasse l'honneur de sortir\nde nouveau mes couronnes et d'éventer mes m a n t e a u x de p o u r p r e ? P a r l e et\nne m'en veuille pas qu'un quintal de fer me pèse moins qu'une once d'or;\nje choisis la c o u r o n n e la plus légère. M a r q u e la d'un r u b a n rouge si tu veux\nm'en remercier, je la reconnaîtrai d'autant mieux â la fête du solstice.\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "222                                   DURENDAL\n\n\n  KRIEMHILD. — Mon époux et mon roi ce serait me c o m b l e r . . .\n   E T Z E L . — E u x peut-être, non toi. E n me d o n n a n t un héritier tu réalisas\nma s u p r ê m e espérance. Ce q u e j e promis d a n s la première ivresse de la\npaternité, je le tiendrai; de plus, je ne saurais rien te refuser. Mais si tu\nn'exiges rien pour toi-même, laisse-moi d u moins prouver aux tiens q u e mes\nparoles sont sincères.\n   KRIEMHILD. — Permets donc que je les reçoive et les traite selon le mérite\net le rang. Mieux que tout autre je sais ce qui leur revient. Quel que soit\nl'ordre de la fête et la disposition des places, chacun recevra ce qui lui\nest d û ,\n    E T Z E L . — Règle tout à ta guise, c'est sur tes instances q u e je les invitai.\nP o u r ma part, je puis me passer aujourd'hui de parents qui m'ont rebuté\ndurant sept a n s . Agis à ton g r é . Si tu veux dissiper la moitié de mon\nr o y a u m e , libre à loi. T u es la r e i n e . Si tu préfères faire des économies en\népargnant les gâteaux, c'est encore bien. T u es la maîtresse d e maison.\n  KRIEMHILD. — Mon seigneur et roi, tu m'as toujours noblement traitée,\nmais plus noblement que jamais à cette heure. J e t'en remercie.\n  E T Z E L . — J e ne te d e m a n d e q u ' u n e grâce : permets-moi de recommander\nà ta bienveillance le vieux Dietrich de Bern ; en l'honorant, tu m e réjouiras.\n   KRIEMHILD. — Je te le promets et de g r a n d cœur.\n  E T Z E L . — Si mon ordre dépêcha les maîtres de T h u r i n g e et de Danemark\nvers nos hôtes, Dietrich s'est joint à eux librement.\n   KRIEMHILD. — Il veut leur rendre h o m m a g e .\n   E T Z E L . — Il ne s'inclinera pas devant eux.\n   KRIEMHILD. — Les honorer ou les craindre.\n   ETZEL. — Non plus.\n\n   KRIEMHILD. — C'est b e a u c o u p dire.\n    E T Z E L . — L a réalité est plus g r a n d e encore. Sache qu'il y a sur terre trois\nh o m m e s libres, trois h o m m e s forts, que la n a t u r e quelle qu'elle soit n'a pu\ncréer sans affaiblir l'espèce entière, sans amoindrir sa force d'un degré.\n   KRIEMHILD. — T r o i s ?\n\n E T Z E L . — L e premier c'est — p a r d o n n e - m o i — il l'était; le second c'est\nmoi-même, le troisième et le plus puissant c'est lui.\n   KRIEMHILD. — Dietrich de Bern !\n      E T Z E L . — Il aime à s'en cacher et n e bouge q u e q u a n d la terre b o u g e :\nc'est-à-dire q u a n d il ne peut s'en défendre. J'ai les preuves de ce que\nj ' a v a n c e . T u connais les H u n s ; leur vaillance excuse la folle présomption\ndont ils débordent. Il ne faut pas leur en vouloir. Qui connaît le métier sait\nque le soldat n'obéit aveuglément dans la plaine que parce qu'il peut de\ntemps en temps vanter sa force au bivouac. C'est pourquoi il lui laisse le\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                                   LES NIBELUNGEN                                            223\n\n\nchoix de porter sa plume à gauche ou la boucle à droite, faveur légère qu'il\npaie de son s a n g . Mais c'est aussi pourquoi je ne puis garantir les rois contre\ntoute mésaventure. L e dernier de mes soldats exige sa part de la puissance\net de la gloire d ' E t z e l ; il les considère c o m m e biens c o m m u n s . Aussi cla-\nquent-ils de la langue là ou d'autres plient et répondent au salut q u ' o n\nleur adresse en sifflotant. Or donc, il y en eut un qui risqua une raillerie\nderrière le dos de Dietrich; c'était le j o u r de sa v e n u e . Dietrich se retourna,\nnous dévisagea en silence; puis, m a r c h a n t droit vers un chêne, il le déra-\ncina, et le renversa sur les épaules du railleur. T a n d i s que celui-ci s'affaissait\nsous le poids é n o r m e , tous crièrent « Vive le B e r n o i s ! »\n  KRIEMHILD. — J e ne m'en serais jamais d o u t é e .\n  EtzEL. — Il cache ses vertus aussi soigneusement que d'autres cachent\nleur honte. E t , s'il trouvait p r e n e u r , il distribuerait ses exploits c o m m e pré-\nsents de chasse. T o u t cela est simplement vrai.\n   KRIEMHILD. — Mais c o m m e n t se peut-il qu'il dépasse tous les mortels et\nn'en soit pas moins ton vassal?\n   E T Z E L . — L'effroi me prit q u a n d il se présenta devant moi, sans c o u r o n n e ,\net qu'il abaissa son épée. J'ignore ce qui l'a poussé vers moi, mais je sais qu'il\nme sert plus fidèlement que ceux que j'ai soumis, et cela depuis sept a n s . Je\nl'eusse volontiers doté du plus riche de mes fiefs, mais il n'accepta q u ' u n e\nferme. E n c o r e en distribue-t-il tous les fruits, sauf l'œuf de P â q u e s , qu'il se\nréserve.\n   KRIEMHILD. — E t r a n g e p e r s o n n a g e !\n  E T Z E L . — T u ne l'expliques pas mieux que nous? P o u r t a n t , il est chrétien\ncomme toi. Vos m œ u r s nous sont étrangères, incompréhensibles. N ' e n est-il\npas qui se retirent d a n s des cavernes p o u r y souffrir la faim, à moins q u ' u n\ncorbeau ne leur porte à manger'? d'autres n'escaladent-ils p a s , au cœur du\ndésert, des rochers et ne s'y tiennent-ils pas immobiles jusqu'à ce q u ' u n\ntourbillon les en précipite?\n   KRIEMHILD. — Oui, les saints et les pénitents. Mais Dietrich porte l'épée?\n  E T Z E L . — C'est tout un ! c'est tout u n ! Je voudrais le récompenser de tant\nde services, mais le don qui l'en d é d o m m a g e r a i t me m a n q u e . Supplée à mon\nindigence; tu nous dois ton premier sourire, réserve-le-lui.\n   KRIEMHILD. — T u seras contente de moi.\n\n                                          S C È N E IV\n\n         (Weibel et Swemmel entrent.)\n   W E R B E L . — Mon roi, les montagnes s'éclairent, les N i b e l u n g e n a p p r o c h e n t .\n         (Etzel veut descendre du trône pour aller à leur rencontre.)\n   KRIENHILD (le retient). — C'est moi qui les recevrai; je les introduirai dans\n cette salle. T o i , reste, attends-les ici; que les marches de ton trône leur sem-\n blent plus longues que la route du Rhin j u s q u ' a u B u r g des H u n s .\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "224                                  DURENDAL\n\n\n   E T Z E L . — Soit. D u reste, il n'y a pas de raison de se hâter. J e veux, en\nattendant leur venue, contempler ces héros du h a u t d'une fenêtre. Viens,\nSwemmel, désigne-moi chacun d'eux par leur n o m .\n                                                        (Il sort. Swemmel le suit.)\n\n                                     SCÈNE V\n\n\n    KRIEMHILD. — Maintenant, je suis toute-puissante. J e saurai les atteindre.\nJ e ne d e m a n d e pas qu'Etzel m'aide ; j'accomplirai seule mes desseins, pourvu\nqu'il ne m'en empêche p a s ; et qu'il ne m'en empêchera pas, j'en ai pleine\na s s u r a n c e , à présent.\n                                                                       (Elle sort.)\n\n                                     S C È N E VI\n\n                                  La cour du château\n\n\n  (Les Nibelungen entrent accompagnés de Dietrich, de Rüdeger, d'Iring et de\n      Thüring.)\n   H A G E N . — N o u s voilà r e n d u s ! Qu'il fait superbe i c i ! Quelle est cette\nsalle?\n   RÜDEGER. — Celle qui vous est destinée; tu la c o n n a î t r a s avant ce soir;\nil y a place pour plus de mille hôtes.\n    HAGEN. — E n vérité nous ne r e d o u t o n s pas plus la fumée que nos\na n c ê t r e s ; toutefois, nous espérions trouver mieux qu'une caverne d'ours,\nmais ceci est u n e surprise. (Aux rois.) Gardez-vous d'inviter le beau-frère\nd'Asie; il enverrait son cheval dans la meilleure de vos salles et a p r è s deman-\nderait où loger.\n  R Ü D E G E R . — Le roi Etzel dit : Les peuples j u g e n t le prince d'après le\npalais qu'il habite. C'est pourquoi il y consacre toute la splendeur qu'il\ndédaigne pour sa p e r s o n n e .\n  H A G E N . — Ils se le figurent donc avec autant d'yeux que cette demeure a\nde fenêtres et le craignent au loin? Au fait, Etzel a raison.\n  RÜDEGER. — La reine!\n\n\n                                    S C È N E VII\n\n\n       (Kriemhild entre avec une grande suite J\n  H A G E N . — Toujours en noir?\n    KRIEMHILD (aux Nibeluugeu). — C'est donc vous, vraiment? Ce sont là bien\nmes frères? — Votre suite est si grande que nous croyions à l'approche d'un\ne n n e m i . — J e vous salue.\n                             (On échange des salutations, mais personne ne s'embrasse.)\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                                LES NIBELUNGEN                                      225\n\n\n  Cher Giselher, c'est la reine des H u n s qui saluait les B u r g o n d e s ; c'est ta\nsœur qui t'embrasse sur la b o u c h e . Noble Dietrich, le roi m'a chargé de vous\nremercier d'avoir reçu ses hôtes. J e vous adresse ce remerciement.\n                                                           (Elle lui tend la main.)\n  HAGEN. — On salue différemment rois et valets ; singulier présage qui met\nen valeur certains rêves obscurs.\n                                         (Il attache solidement son casque.)\n  KRIEMHILD. — C o m m e n t ? toi? ici? Qui d o n c t'invita?\n  HAGEN. — Qui invite mes maîtres m'invite. S'il me refuse la b i e n v e n u e ,\nqu'il renvoie les B u r g o n d e s , je les suis comme leur épée.\n  KRIEMHILD. — Q u e celui que ta présence égayé s'en félicite. Q u e m ' a p -\nportes-tu, pour attendre de moi le souhait de b i e n v e n u e ? J e te jugeai indigne\nde l'adieu; c o m m e n t pouvais-tu espérer être reçu avec joie, aujourd'hui?\n  HAGEN. — Q u e t'apporterais-je, si ce n'est m o i - m ê m e ? De ma vie je n'ai\nporté de l'eau à la mer. Ajouterais-je de nouvelles richesses à tes trésors?\nN'es-tu pas depuis longtemps la femme la plus riche de la terre?\n  KRIEMHILD. — J e n e d e m a n d e que ce qui m'appartient : me l'apportes-tu?\nO u e s t le trésor des N i b e l u n g e n ? U n e a r m é e vous suit. Il faut au moins\nautant de bras p o u r l'apporter; rends-le d o n c !\n  HAGEN. — L a singulière envie ! T o n trésor est bien gardé ; nous l'avons\ncaché dans u n endroit sûr, le seul d'où les voleurs ne l'enlèveront jamais,\nau plus profond du R h i n\n  KRIEMHILD. — Ainsi, vous n'avez p u , j u s q u ' à présent, déterminer l'objet\nd'une volonté c o m m u n e ? T u prétends q u e c'est toi qu'on trouvait indispen-\nsable au voyage, et pas le trésor? Est-ce là le gage de ta foi nouvelle?\n  HAGEN. — Il me semble qu'on n o u s invita à la fête du Solstice et non au\njugement dernier? S'il faut danser avec le diable et la mort, on ne nous a pas\naverti en temps o p p o r t u n .\n  KRIEMHILD. — Ce n'est pas p o u r moi-même que je réclame le trésor, m o n\ndé à coudre me suffit, mais les reines sont mal venues q u a n d la dot n e les\nsuil pas.\n  HAGEN. — L e poids des armes n o u s ôta l'envie d e nous charger de l'or.\nQui soupèse mon bouclier et ma cuirasse loin d'y ajouter rien en secouera la\npoussière.\n   KRIEMHILD. — J e n'en reste pas moins la débitrice d'Etzel ; mais c'est son\naffaire, non la m i e n n e . Débarrassez-vous d o n c et suivez-moi d a n s la salle, il\nvous y attend depuis longtemps avec i m p a t i e n c e .\n  HAGEN. — J e refuse de me débarrasser de mes armes. L e service de valet\nne te sied guère, noble R e i n e .\n     (A Werbel qui sur un signe de Kriemhild a mis la main au bouclier d'Hagen.)\n   Toi aussi, gentil messager, tu es trop poli ; les serres ne pèsent jamais à\nl'aigle.\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "226                                DURENDAL\n\n\n\n  KRIEMHILD. — Vous voulez donc paraître en armes devant le roi? C'est\nqu'un traître vous a avertis. Si je le connaissais, il souffrirait lui-même ce\ndont son hypocrisie vous prévint.\n  DIETRICH (s'avance). — Cet h o m m e c'est moi, Dietrich, seigneur de Bern !\n   KRIEMHILD. — Si tu ne l'affirmais toi-même, je ne le croirais p a s . Le monde\nte s u r n o m m e le noble Dietrich, une digue contre l'eau et le feu, u n guide\nau soleil et à la lune s'ils s'écartaient jamais du droit c h e m i n . Sont-ce ces\nvertus, innommables parce que personne ne les posséda avant toi, qui te\nportent à exciter l'un contre l'autre des parents qui se réconcilient, à changer\nla voix en souffle de discorde?\n  DIETRICH. — Je connais tes desseins, je partis les prévenir.\n   KRIEMHILD. — Alors révèle-les. Si tu connais un désir de mon â m e que\nl'homme ou le héros désapprouve en toi, parle, c o n d a m n e à ton g r é ; mais si\ntu te tais parce que tu n'oses m'accuser d'injustice, exige leurs a r m e s .\n  H A G E N . — Qu'il en exprime le désir, je les lui remets.\n  DIETRICH. — J e vous en réponds.\n   KRIEMHILD. — Réponds-tu aussi d'Etzel. Oubliera-t-il lâchement cette\ndouble honte? Les nixes se parent de mes perles, les poissons de l'or rouge\net ici au lieu de voir les bras s'enlacer en signe de paix, l'épée brille en guise\nde salut!\n  HAGEN. — Etzel ne vint jamais au R h i n . A moins que tu ne les lui\ndécouvres il ignorera nos usages.\n   KRIEMHILD. — Chacun choisit le signe qui lui plaît; vous venez sous celui\ndu sang. Mais sachez que celui qui exalte sa propre force ne peut compter\nsur celle d'autrui; je tiens à vous en avertir.\n  H A G E N . — N o u s ne comptons que sur nous-mêmes. Le reste ne nous\nvaut rien.\n   DIETRICH. — J e veillerai moi-même aux points délicats, qu'il n'en surgisse\na u c u n e discorde.\n  KRIEMHILD. — T u t'en repentiras plus           tard. Tu ne connais pas les\nBurgondes.\n   HAGEN (à Riideger). — Seigneur Markgrave, agis donc en allié par le sang!\nQu'elle voie que nous sommes pacifiques; cherche-t-il querelle celui qui\nprovoque l'union? Oui, Reine, nous sommes bardés de fer mais n'avons\nfait qu'oeuvre d ' a m o u r ; aussi nous te prions de sceller par ta bénédiction\nl'alliance qui unit Giselher à G u d r u n .\n  KRIEMHILD. — Comment Rü leger? Se pourrait-il qu'il en fut ainsi.\n  GISELHER. — C'est vrai, chère sœur.\n  KRIEMHILD. — Vous unit-on déjà?\n  GISELHER. — N o u s sommes       fiancés.\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                        227\n\n\n  HAGEN. — On célébrera la noce le j o u r où tu les b é n i r a s . (A Gunther.)\nMais il me semble qu'il est grand temps de rejoindre le roi. La p a r a d e a\ndéjà trop d u r é .\n  DIETRICH. — Suivez-moi. (Il part ; les Nibelungen le suivent.)\n   KRIEMHII.D (à Rüdeger en partant). — Seigneur Riideger, te souvient-il de\nton serment? L'heure a p p r o c h e , songe à le tenir!\n     (Tous deux sortent. L'affluence des Huns devient de plus en plus considérable.)\n\n\n\n                                     S C È N E VIII\n\n\n\n  RUMOJ.T. — Q u e te semble-t-il de tout ceci?\n  DANKWART. — T e n o n s nos g e n s assemblés et... a t t e n d o n s .\n  RUMOLT. — Il est étrange que le roi Etzel ne soit pas venu à notre\nrencontre. Serait-ce contraire à ses h a b i t u d e s ?\n  DANKWART. — C o m m e cette engeance épie, louche, se tient du coude et\nchuchote! (A quelques Huns qui s'approchent trop.) H a l t e ! Cette place est\nréservée! Celle-ci aussi et encore celle-là! N e m'écrasez pas l'orteil, mon\npied s'étend à vingt pas d'ici.\n   RUMOLD (crie par-dessus l'épaule). — Il me faut autant de place p o u r le d o s ;\nil est fragile c o m m e u n e coque d'oeuf.\n  DANKWART. — L e remède est b o n . Ils grognent, mais se retirent. I n q u i é -\ntante valetaille! l a i d e ! éhontée !\n  RUMOLT. — U n jour j'épiai par la fente d'un rocher le cœur d'une caverne\nsombre. P l u s de trente roues d'yeux me fixaient : verts, bleus, j a u n e s de feu ;\nchaque angle cachait une bête, chats et serpents clignotaient en giroyant.\nC'était chose h o r r i b l e ! Il me sembla qu'un enfer étoile s'était ouvert au sein\nde la terre, car toutes ces lueurs dansaient une folle s a r a b a n d e . I g n o r a n t ce\nque ce pouvait être, je reculai. J e m'en souviens en voyant loucher si perfi-\ndement cette multitude. P l u s le soir s'avance, plus la ressemblance devient\nfrappante.\n  DANKWART. — Il ne m a n q u e ici ni chats ni serpents, mais je ne vois pas\nde lion.\n   RUMOLT. — L'aventure nous l'apprendra. J e n'en vis pas dans la caverne.\nDès que je repris les sens, j'en cherchai l'entrée. D e h o r s il faisait j o u r ; je\nlançai quelques flèches d a n s les ténèbres. B e a u c o u p portèrent, les gémisse-\nments me l'ont prouvé; mais je n'entendis ni hurler ni grogner. Elle se blotis-\nsait au creux du rocher, la couvée de la nuit, ce lâche troupeau qui griffe et\nblesse traîtreusement, au lieu de bondir au-devant d'une lutte ouverte et d e\nfrapper des griffes et des cornes. J'en tiens la gageure, s'ils ne peuvent nous\natteindre de dos, nous ne courrons aucun d a n g e r .\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "228                                       DURENDAL\n\n\n  DANKWART. — J e n e puis me résoudre à les mépriser, c'est avec eux\nqu'Etzel conquit le m o n d e .\n  RUMOLT. — P e u h ! nous ne le vîmes jamais. Ce qu'il fauchait c'était l'herbe\ndu m o n d e ; les chênes allemands ont rabattu ses bras et son courage.\n\n\n                                        S C È N E IX\n\n\n                   ( Werbel et Swemmel sortent de la foule des Huns qui les entourait.\n                                 Eckewart les suit, sans en être remarqué.)\n  W E R B E L . — E h ! c o m p a g n o n s ! ne regagnez-vous pas vos q u a r t i e r s ?\n  DANKWART. — On ne n o u s les a p a s désignés.\n  W E R B E L . — Ils sont prêts d e p u i s longtemps. [Aux Huns.) Venez ! mêlez-\nvous comme il sied.\n  DANKWART. — Halte-là ! Les B u r g o n d e s aiment rester seuls.\n  W E R B E L (encourageant les Huns). — Allons d o n c !\n  DANKWART. — J e vous le répète, c'est notre c o u t u m e .\n  W E R B E L . — ' A la guerre soit, mais non pour boire.\n  DANKWART. — Arrière ! ou je tire l'épée !\n  W E R B E L . — Vit-on j a m a i s de pareils hôtes ?\n  RUMOLT. — Ils tiennent de ceux qui les hébergent.\n                                                                            (On    applaudit.)\n  DANKWART. — O n applaudit, qui est-ce ?\n  R U M O L T . — N e le devines-tu p a s ?\n\n  DANKMART. — U n ami caché.\n  RUMOLT. — J'ai vu tantôt le vieil E c k e w a r t se traîner par i c i ; il venait de\nreconduire Kriemhild.\n  DANKWART. — T u crois que c'est lui ?\n  RUMOLT. — Il m e s e m b l e .\n  DANKWART. — Il lui j u r a fidélité jusqu'à la mort, lui fut sans cesse bon et\nserviable; l'avertissement est sérieux.\n\n\n                                         SCÈNE X\n\n        (Hagen revient avec Volker.)\n   HAGEN. — E h bien ! où en sommes-nous ?\n  DANKWART. — N o u s t'avons obéi.\n  RUMOLT. — E t le valet de Kriemhild nous a a p p l a u d i .\n   HAGEN. — Ecoutez-moi. J'ai trouvé Elzel tel que je m e l'étais imaginé.\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                    229\n\n\n\n  DANKWART. — V r a i m e n t ?\n\n  RUMOLT. — S a n s fausseté ?\n  HAGEN. — Il me semble. Il porte la cotte du meilleur de ses vaincus et\nparfait de la sorte le rôle du mort. L'habit lui serre un p e u aux épaules, la\ncouture cède plus souvent qu'il ne le r e m a r q u e , mais les intentions sont\nexcellentes.\n  DANKWART. — Alors, p o u r q u o i ne n o u s reçoit-il pas ?\n  VOLKER. — Il me semble tenu p a r quelque promesse. C'est l'unique raison\npourquoi il n e nous a pas reçus.\n H A G E N . — C'est exact. Sa femme lui a défendu de venir au-devant de n o u s ;\nmais sa douceur n o u s en a bien d é d o m m a g é s .\n  VOLKER. — Lorsqu'il nous tendit la main je ne pus m'empêcher de songer\nà mon chien fidèle qui se perd en d é m o n s t r a t i o n s d'allégresse q u a n d sa\nchaîne le retient.\n   HAGEN. — Ce n'est pas à ton chien que je pensais, mais au lion qui brise\nles chaînes de fer et respecte la faiblesse des femmes. (A Dankwart et d Rumolt.)\nMaintenant buvez et mangez. N o u s venons de table et nous relevons de\ngarde.\n  DANKWART. — Conduisez-nous où il vous plaira.\n  W E R B E L (à Swemmel). — T u peux t'en c h a r g e r . (Secrètement.) Il faut que je\nrentre aussitôt chez la reine.\n                  (Tous se dispersent. Werbel rentre au palais. Eckewart réapparaît.)\n\n\n                                     S C È N E XI\n\n\n  VOLKER. — T u voulais m e dire?\n   HAGEN. — Ce ne sera j a m a i s du consentement d'Etzel que l'on r o m p r a la\nfoi promise. Il est jaloux de sa loyauté. H e u r e u x de pouvoir enfin le prou-\nver, sa conscience déborde de toute la joie d o n t il l'a privée d u r a n t des\nannées. P o u r t a n t , le sol n'est pas s û r ; où l'on passe, il sonne c r e u x ; ce\nmusicien est la t a u p e qui le mine sourdement.\n  VOLKER. — Il est faux c o m m e la première couche de glace. C'est pourquoi\nsouvenons-nous toujours du loup apprivoisé qui m o r d en léchant. L'habi-\ntude qui n'est point d a n s le sang n'en est pas u n e . Mais regarde le vieux,\nquel air étrange il a !\n              (Eckewart passe lentement comme quelqu'un qui se parle d voix basse.\n                         Ses gestes correspondent aux paroles de Volker.)\n  HAGEN (appelant). — E h ! E c k e w a r t !\n  VOLKER. — Il chuchote, m u r m u r e , et fait semblant de ne pas nous voir.\nJe vais le suivre, il y c o m p t e .\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": "230                                  DURENDAL\n\n\n\n  H A G E N . — B a h ! n o u s sied-il d'épier, Volker? F r a p p e plutôt du bouclier,\nou cogne du glaive.\n                                                                    (Il agite ses armes.)\n  VOLKER. — Regarde, il fait signe.\n  HAGEN. — Retourne-toi. (Ils se retournent. Hagen dit d haute voix :) Qu'on\nporte l'avis là où on l'ignore!\n  VOLKER. — M a i s . . .\n  H A G E N . — Tais-toi. Veux-tu épargner quelque honte au roi des H u n s ?\nQu'il y veille lui-même.\n                                         (Eckewart secoue la tête et disparait.)\n  VOLKER. — Quelle sombre visage!\n   HAGEN (lui prenant le bras). — Eh! l ' a m i ! nous sommes sur le navire de la\nmort. Des trente-deux vents, a u c u n ne peut nous servir. Autour de n o u s , la\nmer furieuse ; au-dessus de nos têtes, les lourdes nuées de l'orage. A quoi bon\nse soucier, si c'est le requin ou la foudre qui te dévorera ; tu n'en m o u r r a s pas\nmoins. N e cherche pas de prophète de b o n h e u r , suis mon exemple : bouche-\ntoi les oreilles, et d o n n e libre cours à tes convoitises : c'est le droit de ceux\nqui vont m o u r i r .\n\n                                    S C È N E XII\n\n       (Les rois et Riideger entrent.)\n  GUNTHER. — E n c o r e au frais?\n  HAGEN. — Je veux, une fois encore, entendre le chant de l'alouette,\n  GISELHER. — Elle ne s'éveille qu'à l'aurore.\n  H A G E N . — J'attendrai sa venue en chassant hiboux et chauves-souris.\n  G U N T H E R . — Vous veillez toute la nuit?\n  H A G E N . — T o u t e la nuit, à moins que le noble R ü d e g e r ne n o u s endorme.\n  RÜDEGER. — Dieu m'en g a r d e !\n  GISELHER. — Alors, je veillerai avec vous.\n  HAGEN. — C'est inutile, nous suffisons. N o u s vous répondrons de chaque\ngoutte de sang, sauf de celle dont le moustique se nourrit.\n  GERENOT. — Ainsi, tu sais?\n   HAGEN. — R i e n ; si ce n'est que celui qui me cherche me trouve à\nl'instant. E t maintenant, au lit les b u v e u r s !\n  GUNTHER. — Vous nous appellerez?\n  H A G E N . — Soyez sans c r a i n t e ; personne ne vous réveillera, si ce n'est le\ncoq.\n  GUNTHER. — Alors, b o n n e nuit !\n                              (Il entre dans la salle. Les guerriers l'y suivent.)\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "                                       SCÈNE           XIII\n\n\n\n   HAGENT (à Gunther qui s'éloigne). — N'oublie pas de scruter le sens de ton\nrêve, comme le fit ta mère au d é p a r t ! (A Volker.) N o u s veillerons à ce qu'il\nne se réalise point avant que tu puisses le c h a n t e r . I1 ne pressent rien du\ndanger.\n\n  VOLKER. — Il n'ignore rien, mais son orgueil se refuse à le reconnaître.\n\n   HAGEN. — E n vérité, il serait aveugle s'il ne voyait autour de nous les\nvisages s'assombrir et les meilleurs le plus.\n       (Un grand nombre de Huns reviennent.)\n\n  VOLKER. — R e g a r d e .\n\n    HAGEN. — Voilà le secret d ' E c k e w a r t ! J'avais tout deviné. Viens, assieds-\ntoi, tourne-leur le dos.\n                                              (Ils s'assoient, le dos tourné aux Huns.)\n Si l'on b o u g e , tousse : tu les verras courir. Ils s'approchent en souris,\nmais fuieront comme, des rats,\n\n\n\n                                        S C È N E XIV\n\n\n\n        (Kriemhild apparaît au haut de l'escalier. Wtrbtl     l'accompagne.)\n  W E R B E L . — L e s voilà! Ils sont assis.\n\n  KRIEMHILD. — Ils n'ont pas l'air de vouloir d o r m i r .\n\n  W E R B E L . — U n signe, et une troupe se précipite sur eux.\n\n  KRIEMHILD. — Combien d ' h o m m e s as-tu?\n\n  W E R B E L . — P r è s d'un millier.\n\n  [Kriemhild renvoie les Huns d'un geste d'angoisse.)\n\n  W E R B E L . — Qu'est-ce à dire?\n\n  KRIEMHILD. — Qu'ils ne b o u g e n t pas ! va !\n\n  W E R B E L . — P r e n d s - t u pitié des tiens?\n   KRIEMHILD. — I n s e n s é ! Mais le Tronjer les abattrait, tandis que Volker\nraclerait sa vielle ! T u ne connais pas les N i b e l u n g e n ! Vite ! hors d'ici !\n                                                                       (Ils se retirent.)\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "232                                    DURENDAL\n\n\n\n\n                                      S C È N E XV\n\n\n\n  VOLKER (saute sur pieds). — Ils en t i e n n e n t !\n       (Il entame un air joyeux.)\n\n   H A G E N (frappant l'archet). — N o n ! n o n ! P a s cela! Celui du Navire des\nM o r t s ! L e dernier couplet, c o m m e n t l'ami égorge l'ami. P u i s le flambeau !\nT o u t ce qui éclatera demain !\n\n\n\n  (A continuer.)\n\n\n\n                           (Tous droits réserrés. — Traduction de J. VANDERVELDEN.)\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                       Renée\n                            I\n\nIl est de douces choses, de douces idées. —\nLe cœur a parfois d'étranges      soubresauts\nOù chaque élan, comme une vague d'eau\nS'élève vers des vides inconnus,   hanté.\n\nSe dit-on jamais, avant de s'émerveiller\nDevant des yeux larges et des gestes beaux,\nQue tout cela encore ne vaut pas les mots\nA d'autres choses plus noblement   destinés?\n\nL'on aime des passantes; troublantes      cliimères\nQu'enveloppe l'amour      d'imaginations,\nQu'on habille des jeux si troubles des passions,\n\n...Dont on ne voit l'énigmatique  caractère\nQu'à l'heure où bien vite mettent des flammes\nDes ombres comme des fantômes dans l'âme!\n\n                           II\n\nVois, comme le ciel, à cette heure, est bleu ;\nTel un ruban d'espoir ou une couronne\nTressés autour d'une toison d'immenses      cheveux\nDont la beauté et la jeunesse étonnent ;\n\n...Et les étoiles dont l'argent clair chantonne;\nRêve puérile, sans doute, si l'on veut\nMais tout de même dans lequel revit un peu\nCelle qu'en souvenir, doucement on nomme!\n\nTout cela reflète l'infini d'un  sentiment,\nAuquel ardemment toute l'âme se livre;\nQuel est-il et on le désignerait  comment...\n\nAh! qu'importe! Tout est fièvre maintenant ;\nJe ne veux devant tout ce désir de vivre\nQu'un peu d'illusion autour d'un cœur ivre!\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "                          III\n\n\nPuis le soir est doux; à la fenêtre close\nLe silence attend, troublant, tel un soupir,\nQui émane des délicieuses choses\nDans lesquelles son nom s'étend et se mire.\n\nL'heure ne dit rien ; seules les pensées écloses\nAu fond du cœur — mais à quoi donc bon l'écrire —\nSurvivent et en regardant une rose\nDevant moi, je voudrais tant pouvoir Lui dire :\n\n« Chère, fraternelle âme, trouvée au hasard,\n» Inconnue, subitement et tant aimée,\n» Quelles émotions, ce soir, encor si tard,\n\n» Eveillez-vous en moi, cependant qu'un doux bruit,\n» Silencieux et grandiose, naît dans la nuit\n» Comme l'écho de ion nom étrange... Renée! »\n\n                                      CLÉMENT B E S S E L E E R S .\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "                   Chronique du Mois\n                                La Musique\nFranciscus d'Edgar Tinel au Conservatoire. — Kaatje\n  de Buffin à la Monnaie. — Les Béatitudes de César\n  Franck, à Anvers.\n   Le quatrième concert du Conservatoire a été consacré à l'audition inté-\ngrale du Franciscus d'Edgar Tinel. En apportant tous ses soins ainsi que\ntoutes les ressources de son art et de son expérience à une éloquente interpré-\ntation de cet oratorio, M. Dubois a été mu parla pensée de rendre un solennel\nhommage au musicien illustre que, dans la profondeur de ses décrets impéné-\ntrables, Dieu vient de rappeler à lui, à celui dont l'oeuvre tout entière fut un\nhymne perpétuel de foi, d'adoration et d'amour. En effet Edgar Tinel accom-\nplit son pèlerinage terrestre les yeux fixés sur un but unique, le regard retenu\npar un Idéal de beauté qui revêtait pour lui deux formes, amour de Dieu,\namour de l'Art, et dont les rayons sacrés pénétraient de leur énergie divine son\nâme de poète extasiée et confiante. A ce double idéal Tinel resta toute sa vie\nfidèle. Il ne concevait l'exercice de son art qu'au service de sa religion et s'il\nconvient à quelques-uns de juger cette conception étroite, personne ne contes-\ntera qu'elle ne témoigne d'une admirable droiture de conscience artistique,\nd'une sûreté d'orientation et d'une puissance de volonté peu communes, la\nreligion chrétienne apparaissant d'ailleurs à quiconque ouvre un regard\nattentif sur la vie comme la plus haute force individuelle et sociale de l'huma-\nnité. C'est précisément dans l'ardente vigueur de cette conviction, invincible\ncomme le roc altier surplombant la mer, que l'auteur de Franciscus puisa le\nsecret de ces inspirations largement vibrantes, de ces accents tantôt héroïques\net retentissant comme des appels de croisade, tantôt s'épanouissant, suaves,\nen des atmosphères sonores éclairées de reflets supraterrestres.\n   Dans le remarquable article que Durendal publia récemment, Joseph\nRyelandt, un autre maître éminent de l'oratorio, dit que « si Godelieve et\nCatharina (la plus parfaite de ses compositions) marquent un progrès dans la\ntechnique et souvent dans l'inspiration, ces belles œuvres, d'une psychologie\ntrop rudimentaire pour des drames et d'une allure trop scénique pour des\noratorios, n'ont pas la séduction qu'eut et que conservera Franciscus, son\nœuvre par excellence ». Quoi qu'il en soit, il semble que Franciscus ait\nexercé une sorte d'apostolat et lorsqu'on songe à la glorieuse carrière qu'il a\nparcourue à travers l'Europe et l'Amérique, on est autorisé à dire sans exagé-\nration que, célébrant en tous lieux l'apothéose de la Bonté et de la Charité\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "236                              DURENDAL\n\n\nchrétiennes, cette œuvre a véritablement rayonné sur le monde. Telle que nous\nl'exprimions naguère, nous redirons ici notre pensée sur Franciscus, partout\naccueilli avec le respect et l'admiration légitimement dus à ce poème pétri de\nfoi vigoureuse, illuminé de célestes envolées et qui traduit musicalement la\nfigure séraphique du Poverello avec cette même plénitude de vérité sentie,\navec ce même coloris doux et surnaturel qui ont conféré l'immortalité aux\ninterprétations picturales d'un Giotto ou d'un Ghirlandajo. Ne peut-on dire\nque la pensée de Tinel synthétise en quelque sorte l'âme de la Flandre et les\nforces vives de son génie, unissant la pureté lumineuse et recueillie des primi-\ntifs brugeois du XVe siècle à la fougue robuste et éclatante des célèbres colo-\nristes du XVIIe siècle? Aux grands ensembles vocaux, à l'effusion triomphale\ndu Cantique du Soleil viennent s'opposer la douceur merveilleuse des appels\ndivins, des chœurs de voix surnaturelles qui semblent descendre de sphères\nsublimes et c'est ainsi que toutes les énergies vivaces et généreuses de son\nâme à la fois lyrique et contemplative, il les versa en cette œuvre d'aurore où\nelles apparaissent déjà victorieusement épanouies.\n    Rappelons les pages maîtresses de la partition : la Ballade de la Pauvreté,\ndont la saveur pittoresque et moyennageuse se rehausse d'un accompagnement\norchestral étonnamment suggestif, le premier dialogue entre François et les\nvoix de l'Infini, l'hymne: Ciel'. Ciel! Ce mot ému, l'avez-vous entendu?, la\nsymphonie puissante et de mouvement si tragique qui, au début de la seconde\npartie, exprime l'horreur des guerres et le deuil de l'Eglise à la veille du\nXIIIe siècle et de son prodigieux rayonnement, le contraste épique et saisissant\nentre le Génie de l'Amour et le Génie de la Haine, le Génie de la Paix et le\nGénie de la Guerre, puis ces trois chants de la Pauvreté, du Soleil et de\nl'Amour, si totalement différents l'un de l'autre et qui traduisent chacun en\nson accent propre, avec autant de vérité que de profondeur et d'émotion, et\nsous sa triple manifestation, amour des hommes, amour de la nature, amour\nde Dieu, toute la psychologie radieuse de François d'Assise, cette personnalité\nunique dans l'histoire de l'âme humaine. La troisième partie offre un enchaî-\nnement ininterrompu d'impressions fortes, nobles et touchantes. Redirons-\nnous la fraîcheur délicieuse de l'Angelus, dont l'inspiration naïve, qui fait\nsonger à Fra Angelico, se pare de sonorités virginales et limpides, la gravité\nmajestueusement émue des adieux de François à ses disciples, l'entrée du saint\naux parvis éternels saluée par un chœur de séraphins qui doucement plane\nsur un accompagnement orchestral où fleurissent des harmonies heureuses,\npleines de lumière et de tendresse? Et cette page grandiose du Cortège funèbre,\ndont la simplicité auguste et douloureuse fait monter aux lèvres de l'auditeur\nle nom sacré de Beethoven? Enfin, les accents désolés des Franciscains et des\nClarisses s'opposant au chœur angélique qui chante joyeusement l'émanci-\npation souhaitée de la mort bienfaisante et libératrice?\n  L'interprétation de Franciscus au Conservatoire fut remarquable d'élan et\nde généreuse ferveur. L'orchestre ainsi que les chœurs atteignirent souvent\nà une ampleur d'accent absolument impressionnante. On souhaiterait à\nM. Plamondon un organe plus puissant et conséquemment mieux à même de\ndominer les vastes déploiements orchestraux de la partition, mais en revanche\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                 237\n\non ne saurait assez louer son profond sentiment de l'œuvre, sa maîtrise vocale\naux inflexions souples et pénétrantes. M. Seguin est toujours l'artiste admi-\nrable de simplicité, d'autorité et de force expressive. Mme Mellot-Joubert,\nMM. Ansseau et Morissens complétaient très heureusement ce bel ensemble.\nC'est dans une atmosphère de recueillement, où l'on sentait planer à la fois le\nrespect et l'émotion que le public du Conservatoire écouta cette œuvre de\npure beauté, de lyrisme vibrant, œuvre qui demeurera l'un des plus solides\ntitres de gloire dont puisse s'honorer le grand art religieux de notre pays.\n\n                                        *\n\n\n    Parlons maintenant de Kaatje, récemment représentée à la Monnaie, et où\nle talent de M. Buffin se montre affiné et enrichi.\n    C'est toujours faire œuvre délicate et périlleuse que de revêtir de musique\nune pièce de théâtre qu'on s'est habitué à aimer et à admirer sous sa forme\npurement littéraire. Il est d'observation constante que la plupart des chefs-\nd'œuvre de la littérature dramatique ont été de la sorte altérés ou amoindris.\n Entre cent exemples nous pourrions citer Roméo et Juliette, Hamlet, Faust,\n Guillaume Tell, Le Cid, Polyeucte, dont les noms glorieux, transférés dans\nle domaine de l'opéra, ont dépouillé la meilleure part de leur prestige. Trop\nindépendante pour entrer dans l'esprit intime de l'œuvre poétique et s'y assu-\njettir discrètement, la musique est composée plutôt à propos et à côté du\n poème dont elle voile ainsi la beauté essentielle et adultère l'inspiration. Si\n on en excepte le Don Juan de Mozart qui sûrement ne tombe point sous le\n coup de cette observation, on peut dire que Gluck seul a accompli ce miracle\n d'art de couler à nouveau dans le moule de son génie les plus radieux chefs-\n d'œuvre de la littérature antique et de les grandir encore en les créant pour\n ainsi dire une seconde fois.\n    Si dans la Kaatje de M. Spaak, l'expression verbale est généralement fine,\n fleurie d'images heureusement évocatives, si en revanche la fermeté disci-\n plinée du style y fléchit parfois et que pour ce motif il semble difficile de lui\n accorder la qualification de chef-d'œuvre, il est certain d'ailleurs que par la\n saine beauté de son inspiration familiale et patriale, par la forte simplicité de\n l'action exempte d'éléments mélodramatiques et parasitaires, par le charme\n symbolique et l'auréole de poésie touchante dont se nimbe la figure centrale\n du poème, l'œuvre de M. Spaak a obtenu auprès du public un succès direct,\n rapide, rayonnant, et occupe une place d'avant-plan dans la production théâ-\n trale de notre pays.\n     M. Buffin, avec un tact qui décèle en lui le poète et l'homme de\n goût à côté du musicien, a composé pour Kaatje une musique qui, harmo-\n  nieusement, se fusionne avec le frais sentiment de l'idylle naïve qui l'inspire.\n  Sans vouloir plagier en leurs mobiles reflets les formes imprécises et fugaces\n  de l'esthétique debussyste, il s'est aussi gardé de cet autre écueil encore plus\n  redoutable de la forme d'opéra proprement dit, découpé en chœurs, airs, duos,\n  avec leurs ornements encombrants, hors de propos en l'occurrence, et où\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "238                               DURENDAL\n\n\n\nl'arome délicieux du poème se fut promptement évanoui. Il a adopté\nle parti d'une symphonie se développant à l'orchestre parallèlement à l'action.\n    Imprégnée de tendresse et d'émotion, unissant la distinction de la ligne à\nla plénitude harmonieuse, cette musique coule avec une grâce exempte de\nmonotonie (nous ferons toutefois une réserve sur une certaine propension à\nmultiplier les glissando des harpes), discrètement colorée, souvent sugges-\ntive, sans accaparer abusivement l'intérêt au détriment de l'action drama-\ntique par de vaines surcharges, d'oiseuses recherches d'effets sonores et de\ntimbres rares où un musicien de métier, moins intuitif ou moins compré-\nhensif de son sujet que M. Buffin, se serait peut-être complu. Mais si dans la\nconception esthétique de M. Buffin, la partie oschestrale se trouve au pre-\nmier plan, la partie vocale n'est sûrement point négligée, se recommandant\npar la justesse et les qualités expressives de la déclamation lyrique. Parmi les\npages les plus captivantes de la partition, nous signalerons au premier acte la\nscène entre Kaatje et Jean, au second, les élans enflammés où Kaatje exprime\n l'ivresse de l'attente, au troisième, la scène de la dentelle, l'inspiration la\nplus exquise du poème de M. Spaak, que M. Buffin a traitée avec infiniment\nde charme.\n     C'est dans la plus séduisante eurythmie de gestes et d'attitudes, éclairée par\nla virginale douceur d'une physionomie pensive où comme dans un miroir se\nlisent toutes les impressions de l'âme, que Mme Heldy compose le rôle de\n Kaatje. M. Girot (Jean) y joint le prestige de sa belle voix et de son interpré-\ntation si généreuse. M. de Cléry à qui est confié le rôle du Père y atteste une\n fois de plus cette autorité et cette remarquable souplesse d'assimilation dans\nla création d'un personnage qui lui sont coutumières. Il faut citer aussi\n Mme Bardot dans le rôle de la Mère, Mme Symiane dans le rôle de la Servante.\n Le commentaire orchestral est délicatement nuancé sous la direction très\nintelligente et attentive de M. Lauweryns. Le décor, suggestif de poésie\nintime et familière comme une toile de Terburg ou de Van Miéris, est ravis-\nsant de composition, de perspective et de couleur.\n\n                                                      G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n                                         *\n\n\n   Les « Béatitudes » de César F r a n c k à A n v e r s . — La Société\ndes Concerts de Musique Sacrée d'Anvers a donné, le 9 mars, une exécution\nintégrale des Béatitudes. Les fervents de haute musique ont pu assister la\nveille à Bruxelles à la répétition du concert Ysaye, où M. Lasalle a dirigé\nd'une façon supérieure et extrêmement soignée les plus belles pages orches-\ntrales du maître liégeois : les Variations symphoniques et les Djinno (avec le\npianiste Cortot), la Symphonie, Psyché, l'interlude de Rédemption, le Chas-\nseur maudit. Et, le 20 mars, M. Capet et son admirable groupe (avec Lewis\nRichards) couronnaient la série de leurs auditions par une séance Franck :\nla sonate, le quintette et le sublime quatuor. Ce fût donc vraiment, en cet\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "                              CHRONIQUE          DU    MOIS                             239\n\n\nespace de douze jours, comme un merveilleux festival où l'on put contempler\nà nouveau le faisceau magnifique de ces chefs-d'œuvre (1) qui font de César\nFranck l'une des plus grandes et nobles figures de la musique moderne.\n   Une œuvre jaillie du cœur! n'est-ce point là, tout d'abord, l'impression\ncausée par les Béatitudes? Et cette impression, confirmée chez nous à chaque\naudition, est si forte qu'elle n'est en rien compromise par les quelques mesures\ndéplorables qui déparent la première, la cinquième et la septième partie; elle\nest si vive qu'il faut d'abord dominer l'émotion ressentie pour pouvoir consi-\ndérer et admirer l'architecture du monument sonore.\n   Comme Beethoven l'écrivit à la fin de sa Messe en ré :vom Herzen... zu\nHerben (venue du cœur, qu'elle aille au cœur). Et, en vérité, je ne connais\nque Beethoven qui ait eu, depuis un siècle, à un tel degré, cette vertu d'être\nvrai, de ne rien dire que le vrai, de ne parler que pour soi, sans penser au\npublic. Jamais la foi ne s'est exprimée avec cette sincérité. Franck est le seul\nmusicien qui ait réellement vu le Christ et qui le fasse voir. J'oserais même\ndire que son Christ est plus simple que celui de Bach, où la grandeur de la\npensée est parfois entraînée, par la recherche de la forme et par une sorte\nd'habitude d'écriture, à des répétitions, à des artifices de virtuosité qui l'affai-\nblissent. Chez Franck, c'est 1a parole toute pure du Christ sans ornement\nextérieur, dans sa force vivante; et l'accord est merveilleux de la musique et\nde cette auguste parole où résonne la conscience du monde.\n   L'exécution d'Anvers fut vraiment très bonne. M. Ontrop est devenu un\nchef tout à fait remarquable, qui, à l'ardeur, à la conviction, à l'intelligence\nartistique, joint toutes les qualités que l'expérience, la pratique du métier et\nl'atmosphère des chefs-d'œuvre lui ont acquises. Ses deux cents choristes et\nson orchestre (qui était autrefois la partie faible) sont devenus d'excellents\ncollaborateurs. L'interprétation de cette œuvre si difficile mériterait un éloge\npresque sans réserve, si trop de nervosité dans l'accent et de précipitation dans\nl'allure de certaines pages — telles que le prélude orchestral de la quatrième\nbéatitude et surtout le chœur des miséricordieux dans la cinquième n'en\navaient amoindri l'impression d'intériorité et le charme suave. Mais il y eut\nréellement des instants admirables : l'émouvante troisième, l'adorable sixième,\nla sublime huitième furent rendues de façon magnifique.\n  M. Albers, le bel artiste que Bruxelles a tant acclamé autrefois à la Monnaie,\nchanta « la voix du Christ » avec une dignité calme, noble, mais trop froide.\nM. Froelich donna beaucoup de relief au rôle de Satan. Mme Campredon a\nune voix très belle, qui charma beaucoup l'auditoire dans l'air de l'ange du\npardon. Mme Marie Ontrop, une charmante et très intelligente cantatrice,\nqu'on voudrait entendre plus souvent, dit admirablement le beau chant de la\nMater dolorosa. Enfin, MM. Lheureux et Ausseau interprétèrent de façon\n\n\n\n   (1) Seuls des ouvrages susdits ne méritent pas ce titre souverain : Le Chasseur maudit, qui\n n'est qu'un beau morceau de concert, d'un intérêt pittoresque, et le poème symphonique\n avec piano, les Djinns, qui n'est pas même, ou peu s'en faut, intéressant à ce point de vue.\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": "240                               DURENDAL\n\n\nparfaite les deux merveilleux solos de ténor du prologue et de la quatrième\nbéatitude.\n  En résumé, un beau triomphe de plus à l'actif de la Société des Concerts de\nMusique Sacrée.                                                     C. M.\n\n\n\n                            Théâtre du Parc\n\nL e D o u b l e m a d r i g a l , pièce en trois actes et en vers de M. Jean\n  Auzanet. — La Conversion d'Alceste.\n   On avait annoncé cette pièce comme un pendant aux Romanesques. Il s'en\nfaut de beaucoup que l'assimilation soit juste et pertinente. Ce petit chef-\nd'œuvre d'Edmond Rostand reste une merveille de grâce, de charme et de\nfantaisie ingénieuse, tandis que les trois actes de M. Auzanet sont assez\ndécousus, extrêmement languissants et souvent ennuyeux. L'auteur du\nDouble madrigal développe en long et en large l'idée piquante et jolie qu'in-\ncarne, dans les Romanesques, le spadassin Straforel, entrepreneur d'enlève-\nments. Mais il y insiste, il appuie, il y montre une lourdeur pénible et même\nquelque vulgarité. Ah! la mesure, le doigté subtil ! voilà ce qu'avait, à vingt-\ncinq ans, le futur auteur de l'Aiglon; et voilà ce qui manque ici.\n   Au demeurant, les vers de M. Auzanet, malgré leurs prosaïsmes, sont sou-\nvent agréables, coquets et bien rimes. Et il y a, de-ci de-là, quelques scènes\nassez bien venues, bien qu'un peu conventionnelles et trop « déjà entendues. »\n   La Conversion d'Alceste, pastiche de Courteline, précédait le Double\nmadrigal. Cette suite au Misanthrope est digne de son modèle, et Molière\nl'eût signée.\n   L'intrerprétation des deux pièces fut aussi médiocre que possible, mis à\npart M. Dauvilliers qui, en Alceste, eut de l'accent. Le reste ne vaut pas\nl'honneur d'être nommé.\n                                          *\n                                      *       *\n\n\n   A p r è s m o i , pièce en trois actes de M. Henry Bernstein.\n   On se souvient des huées qui, lors de sa création à la Comédie-Française,\naccueillirent cette nouvelle pièce de M. Henry Bernstein. Bien que la désertion\nde celui-ci dût laisser froids les bonnes gens de Bruxelles, il y eut pourtant, au\nParc, quelques spectateurs qui pensèrent qu'Après moi ne méritait guère une\nréception plus enthousiaste, mais ils se sont bornés à rire. Et, ma foi, j'avoue\nque ces rires n'étaient pas toujours déplacés. En dépit des critiques qui\npensent que nous sommes en présence, ici, de la pièce la plus adroite et la plus\nforte de Bernstein, l'histoire de ce mari acculé au suicide par une faillite\nhonteuse, et qui se reprend à la vie parce que sa femme l'a trompé, cette his-\ntoire est vraiment trop absurde et trop sotte pour que l'on n'en pouffe point,\nsi peu qu'on ait encore de sens du ridicule.\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "                               R E V U E DU   MOIS                            241\n\n\n   Le surhomme de M. Bernstein est d'une pleutrerie, d'une veulerie qui vous\ninspirent tout à la fois de la pitié et du dégoût. Et voilà qui nous prouve que\nviolence et puissance, cela fait deux... au moins! Décidément, j'aime mieux\nles héros de Corneille.\n   Au surplus, Après moi fut joué à merveille; M. Krauss et Mme Rolly ont fait\npreuve d'un énorme talent en des rôles étrangement pénibles. Il ne fallait rien\nmoins pour faire passer ce drame, dont certaines scènes étaient capables de\ndonner des haut-le-cœur aux gens, non point tant à force de brutalité qu'à\nforce de bêtise ou de platitude (j'ai dit assez de bien de l'Assaut pour être franc\nen cette occasion).\n                                          *\n                                        * *\n\n   Grisélidis. — Tartufe. — Les Fausses confidences\n   Le public de jeunes tilles des Matinées littéraires avait fait un vif succès à\nGrisélidis, conte en vers écrit en collaboration par Armand Silvestre et\nMorand. Les spectateurs du soir y ont trouvé aussi un charme fort agréable.\nMême quand ce n'est point Sarah ou Moreno qui les dit, ces vers ont une\ngrâce et une harmonie de fort bon aloi. On a beaucoup applaudi les inter-\nprètes féminins de ce léger fabliau, et ce n'était que justice : Mmes Borgos,\nVasselin, Dudicourt et Lefèvre étaient toutes excellentes à des titres divers,\net à la joie de les entendre s'ajoutait celle de les regarder. MM. Marey,\nBlancard et Brousse s'acquittèrent très bien, eux aussi, de rôles qui exigeaient\nensemble de la verve et du sentiment.\n  L'éducation classique du public bruxellois se continue au Parc. Tandis que\nM. Reding, de sa propre initiative, offrait ce régal de grand art, M. de Féraudy\ndans le rôle de Tartufe, où l'éminent acteur égale, s'il ne les surpasse, les\nmeilleurs créateurs de cette puissante figure, le Comité du théâtre Belge\norganisait de son côté deux représentations excellentes. Les Fausses confi-\ndences, pur chef-d'œuvre de psvchologie délicate et de finesse sentimentale,\ndurent à la grâce expressive de Mlle Duluc et au jeu très distingué de M. Des-\nsonnes d'être mises pleinement en valeur. Il faut reconnaître d'ailleurs que ces\ndeux grands comédiens furent utilement secondés par les acteurs ordinaires\nde notre théâtre national.\n   Ah ! que l'idée fut donc heureuse de reprendre le Barbier de Séville! Au\nlait, je crois me souvenir que c'est moi qui l'ait eue... Et comme nos drama-\nturges seraient bien inspirés de retourner à l'école de M. de Beaumarchais!\nQue cette prose incisive, nerveuse, alerte et souple, a gardé de jeunesse! Que\ntout cela est joyeux et grand, facile et profond à la fois !\n   L'interprétation, du reste, fut parfaite de naturel et d'homogénéité : c'est à\ncoup sur l'une des meilleures que nous avons eues cette année. M. Roger Mon-\nteaux, en comte Almaviva, fut fringant à souhait. M. Péral, en Figaro, se\nrévéla comédien accompli,' plein d'entrain, d'esprit et de fougue. L'intelli-\ngent M. Gournac campa un Basile de beau style. Bartholo, c'était M. Darras,\nd'une drôlerie fort pittoresque. Et Mlle Duluc prêta son charme exquis et sa\nsûre élégance à la futée Rosine.\n                                                               FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": "242                                DURENDAL\n\n\n\n\n                                 Salons d'Art\n   L'exposition des œuvres de M. Verhaeren au Cercle devait,\n d'après les dires, nous révéler l'artiste sous un jour nouveau : la palette s'était\n éclaircie, les tons s'étaient harmonisés, les sujets eux-mêmes n'étaient plus\nempruntés uniquement aux ornements d'église... en un mot, il devait y avoir\n du neuf et le visiteur avide de sensations en était tout émoustillé.\n    Il a fallu déchanter. Monsieur Verhaeren continue à peindre en quatre tons,\ntoujours les mêmes, des sujets qu'il a reproduits cent fois et que nous connais-\nsons depuis toujours, il les adorne de petites taches jaunes, en relief, qui\npapillonnent sur la toile à la façon d'insectes et vous fatiguent la rétine par\nleur sarabande désordonnée.\n    Les plans, dans cette kermesse de la couleur, se confondent au grand\ndommage de la perspective et de l'hygiène moderne qui réclament plus d'air.\n   Je ne veux point médire des riches brocarts excellemment rendus ni des\nvieux murs de sacristie aux patines superbes, mais il faut les peindre selon\nleur matière, les uns ont de la souplesse, les autres de la résistance, ne l'ou-\nblions pas. M. Verhaeren n'a pas de conseils à recevoir, je l'engagerai néan-\nmoins à ouvrir sa fenêtre de temps à autre, et à faire, chez lui, des courants\nd'air.                                                                R. G. G.\n\n\n\n\n   L'exposition des œuvres de Mme Ida Hynderick de\nS m e d t a u C e r c l e . — La dune est un inépuisable sujet d'études poul-\nies artistes. Elle est riante, elle est triste, elle est monotone et contient aussi\nune gamme de nuances variées à l'infini. C'est ce qui fait son attrait. Peu de\npeintres s'y sont consacrés, elle méritait plus d'hommages.\n   Mmc Hynderick lui' a rendu celui d'une admiration sincère et d'un culte\nexclusif; elle a été charmée par les tonalités des sables de La Panne, la délica-\ntesse des chardons gris, la souplesse des herbes jaunes couchées par la tempête\net la profondeur des horizons maritimes, elles les a peints avec amour, ce qui est\nla première condition du succès, avec sincérité, ce qui en est une autre.\nQuand Mme Hynderick mettra plus d'air dans ses ciels et les exécutera plus\nlibrement, d'une seule venue, quand ses avant-plans auront plus de corps et\nque ses lignes d'horizon seront plus légères, en conservant les harmonies de\ncouleur qu'elle a notées si justement, elle nous donnera des œuvres tout à fait\nbonnes où les amis de la dune auront plaisir à retrouver les impressions\nqu'ils ont eux-mêmes ressenties, ce qui est assurément la jouissance la plus\ndouce que peut nous procurer l'œuvre d'art. Cette satisfaction, la prochaine\nexposition la leur donnera très complète, nous n'en doutons pas un instant.\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": " Fleurs d'Artichauts\n                         A ma cousine    Monique   d.   F...\n\nJ'aime beaucoup les      articliauls,\nNon tels que les sert la cuisine,\nBouillis ou farcis, froids on chauds;\nMais tels, mon artiste    Cousine,\n\nQue, dans les grands vases du      Mick,\nDisposés par tes mains de fée,\nIls prennent un suprême chic\nEt des allures de trophée.\n\nAvec leurs raideurs de métal\nEt leurs fleurs aux reflets de bronze,\nIls semblent d'art oriental\nEt ciselés par quelque bonze.\n\nAu gel vaillamment      supporté\nIls doivent leurs exquises    teintes,\nComme les âmes leur beauté\nAux maux qu'elles portent sans plaintes.\n\nFrappés à mort par l'âpre hiver,\nIls cachent leur douleur   farouche\nSous un sourire triste et fier\nEt ne souffrent pas qu'on y touche.\n\nTout, en eux, est rigide, dur,\nHérissé de pointes traîtresses :\nSeul, leur cœur, d'un violet pur,\nOffre un velours doux aux caresses.\n\nInaccessible et renfermé,\nCe cœur délicat est l'emblème\nDe ceux qui, n'ayant pas aimé,\nSe défendent de l'amour même :\n\nQui s'y frotte s'y pique! Il faut\nUne égale douceur de geste\nPour toucher un cœur       d'artichaut\nEt pour se faire aimer    d'Alceste!\n              GASTON DELLA F A I L L E DE LEVERGHEM.\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": "                         LES LIVRES\n\nMozart. Sa vie musicale et son œuvre (1756-1777). Essai de\n    biographie critique suivi d'un nouveau catalogue chronologique de\n    l'œuvre du maître, par T. DE WYZEWA et G. DE SAINTE-FOIX. 2 vol.—\n    (Paris, Perrin.)\n   Le présent ouvrage comprend deux volumes contenant ensemble près de\n mille pages de texte serré, le premier intitulé l'Enfant Prodige, et le second,\nle Jeune Maître. Encore inachevé, car il s'arrête à la vingt et unième année,\nil n'en constitue pas moins un des travaux les plus importants de biblio-\ngraphie savante et de critique musicale qui aient paru en ces dernières\nannées.\n   Envisagée d'un point de vue synthétique et supérieur, il est incontestable\nque l'œuvre de Mozart apparaît dans son ensemble et plus que toute autre\navec un caractère très concordant de parfaite et merveilleuse unité. L'essence\nlumineuse de cette âme et de ce génie limpides y est partout présente, mar-\nquant d'une empreinte fixe et inaltérable la moindre des productions\ndu maître de Salzbourg, s'exprimant en ce langage unique, d'une beauté\nharmonieuse et suprême, et auquel nul autre ne saurait être comparé. Et\ncependant, malgré cet évident caractère d'unité que manifeste l'œuvre de\nMozart, et dans sa vision extasiée des êtres et des choses, et dans la fermeté,\nla constance de sa foi esthétique en un idéal de bonheur et de sérénité\nsupraterrestres, l'analyste savant et subtil ne tarde pas à y apercevoir les\ntraces de fréquents changements de style qui, sans atteindre la nature\nfoncière de l'inspiration, se révèlent dans le choix des formes adoptées pour\nl'exprimer.\n   Au cours de cette carrière éblouissante aussi prodigieusement courte que\nprodigieusement remplie, ces changements naturellement très rapides\nreflètent les influences des maîtres que le jeune Mozart a successivement\nconnus et adorés. Son imagination souple et aimante a cueilli partout des\néléments de beauté mais pour les transmuer par l'énergie de son activité\ncréatrice dans le rayonnement souverain de sa propre personnalité. Telle\nest l'idée féconde et originale qui a servi de guide à MM. de Wyzewa\net de Sainte-Foix dans leur immense travail, les mettant sur la voie de\ndécouvertes aussi intéressantes qu'instructives.\n   En effet, la classification chronologique de l'œuvre de Mozart, classifi-\ncation rationnelle et basée sur l'étude attentive de cette œuvre, ne\nreprésentait que la moindre partie de la tâche entreprise. La vie de Mozart\nde 1756 à 1777 est divisée par les auteurs en vingt-quatre périodes dont cha-\ncune fait l'objet d'un chapitre spécial étudiant les traits caractéristiques du\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "                                  LES LIVRES                                  245\n\nstyle de Mozart à un moment donné de sa carrière et corroborant ensuite\nces appréciations par un examen critique détaillé et approfondi de chacune\ndes œuvres composées en cet espace de temps. Deux cent quatre-vingt-huit\nœuvres sont ainsi minutieusement analysées, attestant l'influence successive\nde Schobert, musicien exquis et trop peu connu, de Chrétien Bach, des\nitaliens Boccherini, Sacchini, Piccini, de Joseph et Michel Haydn, etc., etc.\n   A ce point de vue surtout les érudits collaborateurs ont rassemblé une\nfoule de rapprochements curieux, d'indications très précieuses sur la forma-\ntion et le développement du génie de Mozart. On pourra peut-être dire\nqu'en sa synthétique concision la magistrale étude de Camille Bellaigue sur\nle maître de Salzbourg pénètre plus à fond et fait mieux saisir ce qu'il y a\nd'éternellement beau dans cet art. Nous répondrons à cela que l'ouvrage de\nM. de Wyzewa contient des enseignements d'un ordre différent et qu'il ne\nconvient point d'ailleurs de faire entrer en ligne de comparaison le labeur\nprobe, ingrat et méticuleux de l'érudit avec la manière plus profonde du\ncritique artiste, sorte de voyant intuitif aux horizons larges, aux conceptions\ninspirées. Tel Vincent d'Indy dans son admirable livre sur Beethoven.\n   Quoiqu'il en soit, soutenus par un zèle fervent, par leur culte passionné\nde l'œuvre du maître, par une ardeur et une persévérance d'investigation\ndont le superbe effort appelle tous les hommages, les auteurs de la Vie de\nMozart ont réalisé un travail d'une rare ampleur qui, pour la richesse de la\ndocumentation, la nouveauté des aperçus, la sûreté de la méthode critique,\nest le plus complet qui ait été publié jusqu'ici sur l'œuvre du musicien par\nexcellence.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\nL e l a n g a g e m u s i c a l , par les Drs ERNEST DUPRÉ et MARCEL NATHAN.\n   — (Paris, Alcan.)\n   Ce livre, que je viens de lire avec le plus vif intérêt, mérite d'attirer l'at-\ntention de tous les médecins, mais spécialement de ceux qui, comme moi,\nsont amateurs de musique. Les idées, si originales et si neuves que les auteurs\nexposent sur le langage musical, m'ont vivement frappé. J'ai particulière-\nment goûté les pages consacrées à l'étude de la formation du langage musi-\ncal et de ses divers modes d'expression. Il serait téméraire, de ma part, de\nvouloir résumer en quelques lignes les théories ingénieuses formulées pal-\nmes confrères français.\n   Au point de vue médical, deux chapitres m'ont vivement intéressé : c'est\nd'abord celui où les auteurs décrivent d'une façon magistrale les troubles\npsycho-névropathiques du langage musical, que l'on observe chez certains\nmalades; c'est ensuite et surtout celui qui a pour objet les troubles psy-\nchiques, qui ont été constatés chez quelques grands compositeurs de musique.\nOn sait que Lombroso, dont les idées exagérées ont beaucoup perdu de leur\nvogue, avait prétendu que le génie n'était qu'une espèce de folie. Parmi les\nartistes de génie, ce sont surtout les musiciens qu'il considérait comme enta-\nchés d'aliénation mentale. Aucun des compositeurs célèbres n'échappait à\ncet arrêt; Gluck et Mozart pas plus que Chopin et Schubert, sans oublier,\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "246                               DURENDAL\n\n\nbien entendu, Beethoven et Wagner. Les auteurs ont passé cette opinion\nau crible d'une critique serrée et judicieuse, et ont montré que ces musiciens\nimmortels, à qui nous devons de si grandes jouissances artistiques, ne méritent\npas l'anathème de Lombroso.\n  Le dernier chapitre, consacré à l'étude de la mélothérapie, me paraît trop\nécourté. Il est vrai que nous sommes encore peu avancés sur cette question\ndu traitement de certaines maladies par la musique. Mais il eût été intéres-\nsant de suivre les auteurs, si compétents en la matière, dans des développe-\nments plus étendus et plus précis.\n                                                                 D r MŒLLER.\n\nMusique et musiciens de la vieille France, par MICHEL BRENET.\n    — (Paris, Alcan.)\n    Les revues — avouons-le — sont les nécropoles de la littérature. Les tra-\nvaux de tous genres qu'elles font passer sous les yeux du lecteur, qui saura,\ndans quelques années plus tard, où les retrouver, qui se doutera encore de\nleur existence? Aussi ne peut-on assez fortement approuver les écrivains qui,\nconscients de leur valeur, prennent soin de réunir en volume des travaux\nimportants, longuement mûris, et de les sauver par là d'un oubli quasi cer-\ntain... C'est ainsi que nous avons reçu, avec la plus vive satisfaction, le\ndernier volume de M. Michel Brenet, Musique et musiciens de la vieille France,\ndans lequel l'auteur a réuni une série d'études publiées par lui dans diverses\nrevues, le S. I. M., la Tribune de Saint-Gervais, la Rivista musicale italiana, les\nMémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France.\n   M. Michel Brenet est l'une des trois ou quatre plus éminentes personna-\nlités de la musicologie française contemporaine. Ses travaux se recommandent\nà la fois par l'ampleur, la minutie et la conscience de l'information documen-\ntaire, par la finesse de l'intuition, la concision de la forme, la claire et har-\nmonieuse disposition des éléments. Dans le recueil ci-dessus cité, nous avons\nlu — ou relu — avec un intérêt soutenu des notes sur les Musiciens de Philippe\nle Hardi — une bibliographie du vieux maître néerlandais Ockeghem qui con-\ndense tous les éléments actuellement réunis sur ce maître, — des notes sur\nles Origines de la musique descriptive (où l'auteur s'inscrit en faux contre l'hypo-\nthèse, aujourd'hui généralement admise, relative à l'intervention des instru-\nments dans l'ancienne polyphonie); enfin, un travail sur Jacques Mauduit,\nce musicien humaniste du XVIe siècle, Français, qui suivit Baïf dans ses\nessais de versification qualitative, « à l'antique », par longues et par brèves.\n                                                                         E. C L .\n\nLa Résonance du toucher et la Topographie des Pulpes,\n  par MARIE JAËLL. — (Paris, Alcan.)\n  Il faut admirer l'esprit scientifique qui préside aujourd'hui à l'étude de\ntous les problèmes techniques, dans l'exécution musicale comme dans les\nautres branches de l'activité humaine. L'art pianistique, l'une des plus\nredoutables des performances artistiques, est entrée depuis quelques années\ndans cette phase nouvelle. En Allemagne, il a inspiré les remarquables travaux\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                                  LES LIVRES                                  247\n\n\nde Scharwenka, Deppe-Caland, Rodolphe Breithaupt, dont le grand ouvrage,\nDas Gewichtspiel (le jeu par la pesanteur [du bras]), comprend, sauf erreur,\nquelque six cents pages. En France, Mme Marie Jaëll est le représentant le\nplus attitré de cette conception scientifique des techniques musicales. Sous\nle titre bizarre reproduit ci-dessus, elle publie, avec dessins, diagrammes,\nphotographies, planches en couleur à l'appui, de nombreuses observations\nsur l'influence, dans le jeu du clavier, du sens tactile et des réflexes singu-\nliers qui se manifestent dans l'action combinée des deux mains : observations\nparfois bien subtiles dans leurs déductions, peut-être même oiseuses au\npoint de vue pratique, mais dont on ne saurait contester l'ingéniosité et\nl'intérêt.                                                             E. C L .\n\nMa Vie, par RiCHARD WAGNER, traduction de N. Valentin et A. Schenk,\n   tome III. — (Paris, Plon, 1912.)\n   Nous avons annoncé l'apparition des deux premiers volumes de cette\nautobiographie tant attendue, nous n'insisterons donc plus sur l'intérêt capital\nqu'elle présente pour tous ceux qu'intéresse l'histoire de la musique moderne.\n Le troisième et dernier volume, qui vient de paraître, va de 1850 à 1864, de\nl'installation à Zurich à l'arrivée à Munich ; c'est dire qu'il traite des périodes\nles plus mouvementées et les plus décisives de l'histoire du maître avant\nl'apothéose de Bayreuth. On remarque à la fin du livre une excellente table\ndes noms cités dans les trois volumes.\n                                                                          E. CL.\n\n\n M u s i c i e n s e t p o è t e s , par JEAN CHANTAVOINE. — (Paris, Alcan.)\n   Sous ce titre, M. Chantavoine rassemble en un volume divers articles et\nétudes où, suivant sa coutume, il fait œuvre de critique sagace et averti.\n   On lira avec fruit les fines appréciations sur Goethe musicien, appréciations\nétayées d'extraits de sa correspondance avec le compositeur Zelter d'après\nlaquelle on voit combien chez le grand poète l'amour de la musique était\npénétré de métaphysique et d'intellectualité. Citons également les articles\nsur le neveu de Beethoven, sur Loewe et la ballade allemande, celui qui\ntraite des rapports entre Heine et Liszt, et où les sentiments vils et intéressés\ndu premier contrastent vivement avec la noblesse d'âme, la franchise et la\ndroiture du second. Enfin et surtout l'étude sur Schumann qui termine le\nvolume, caractérisant de façon très perspicace le génie et l'art du poète de\nZwickau.\n                                                       GEORGES DE GOLESCO.\n\n\nL'expérience mystique et l'activité subconsciente, par JULES\n   PACHEU. — (Paris, Perrin.)\n   M. Pacheu — fort connu pour ses travaux de psychologie mystique où il\ns'est spécialisé — tend à montrer, dans son dernier ouvrage, que l'étude, par\nla psychologie empirique, des états de conscience des mystiques chrétiens ne\npermet pas d'établir, ni non plus d'écarter l'hypothèse de l'intervention d'une\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "248                                      DURENDAL\n\n\ncausalité divine ou angélique. La psychologie, comme telle, indépendam-\nment de la philosophie générale et des sciences religieuses, doit laisser la\nquestion ouverte. Car les explications p u r e m e n t naturelles par la sub-\nconscience, même sous la forme perfectionnée que leur d o n n e M. Delacroix,\nsont insuffisantes, et, d'ailleurs, dût-on même recourir à la subconscience\npour en rendre raison, il resterait qu'on n'atteindrait là que la cause instru-\nmentale des p h é n o m è n e s mystiques, le problème de la cause principale\ndemeurerait toujours en suspens et relèverait de la m é t a p h y s i q u e et de la\nthéologie. D ' u n autre côté, les p h é n o m è n e s mystiques, à se fier même au\ntémoignage des grands mystiques chrétiens, n'autorisent point, en dehors de\ntoute conception métaphysique et religieuse, de conclure avec certitude que\nDieu s'est trouvé là présent et agissant.\n   Telle est la thèse d e M. P a c h e u , et pour la démontrer il fait u n exposé\ncritique très fouillé, qui est d'un h o m m e parfaitement au c o u r a n t et d'un\nesprit pénétrant. N o u s ne pouvons toutefois souscrire pleinement en tous\npoints à son interprétation des faits mystiques. P o u r établir que la psycho-\nlogie, en tant qu'exclusivement scientifique, ne permet point de conclure, de\nfaçon certaine, à l'action de Dieu, n'est-il point amené à atténuer la valeur\nde l'attestation des mystiques, de telle sorte que l'explication ultérieure par\nla causalité divine — dont M. P a c h e u admet la possibilité et la légitimité —\nn'ait plus, comme base d'élan, tous les faits qu'elle est en droit de réclamer.\nAinsi, il atténue singulièrement la portée objective du sentiment de présence\ndes mystiques, de leur conscience d'un contact intime avec Dieu, par la\n« fine pointe de l'esprit » et même non plus seulement par les facultés, mais\npar la substance même de l'âme. E t a n t d o n n é s les témoignages en cause,\nleur n o m b r e , leur concordance, leur caractère formel et précis, étant donnée\nla valeur des témoins, est-il loisible de prendre une attitude qui a p p r o c h e au\nmoins de l'agnosticisme ? E t n'est-ce point restreindre, d'une façon arbitraire,\nle fondement que la psychologie scientifique offrira ultérieurement aux\ndémonstrations du philosophe ou du théologien?\n                                                                             E . JANSSENS.\n\n\n\nL a p h i l o s o p h i e de M. H e n r i B e r g s o n , par RENÉ GILLOUIN. —\n    (Paris, Grasset.)\n    S'il n'était une intelligence bien française, M . Gillouin aurait p u intituler\nson livre, à la mode allemande, \" Introduction \" à la philosophie bergson-\nn i e n n e . Q u i c o n q u e , en effet, veut p r e n d r e contact avec la pensée de M. Berg-\nson fera bien de lire cet ouvrage si clair et si p é n é t r a n t , avant d'aborder\n« Matière et mémoire » ou 1' « Evolution créatrice. Il s'évitera bien de la\npeine et échappera à bien des m é p r i s e s . On sent que M. Gillouin a une\nlongue fréquentation de son auteur, qu'il l'a relu, médité avec sympathie,\navec amour. Aussi les pages où il fait connaître l'essentiel de sa doctrine\nsont-elles, en règle générale, remarquables de concision, de netteté, de trans-\nparence, sauf, peut-être, le chapitre consacré à résumer « Matière et mémoire »\noù l'on souhaiterait parfois un peu plus de relief.\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                                  LES LIVRES                                  249\n\n   L'étude de M. Gillouin relève, avant tout, de la méthode interne : elle con-\nsidère le bergsonnisme uniquement de l'intérieur, sans le rattacher, d'une\nmanière marquée, au mouvement de la philosophie contemporaine. Ce tra-\nvail de rapprochement serait plein d'intérêt et compléterait heureusement le\nprésent ouvrage.                                             E D . JANSSENS.\n\n\nL a v a l e u r d u S p i r i t u a l i s m e , par JEAN LUBAC. — (Paris, Grasset.)\n   L'ouvrage de M. Lubac vise uniquement à vulgariser. Il ne conviendrait\ndonc point d'y chercher une étude critique approfondie des thèses fondamen-\ntales du spiritualisme. Il n'a d'autre ambition que d'en faire un plaidoyer\naisément accessible au grand public lettré.\n   On y trouve un essai de conciliation des doctrines traditionnelles sur\nl'âme spirituelle et immortelle et sur Dieu, avec nombre de doctrines berg-\nsonniennes. C'est dire que M. Lubac est à la fois intellectualiste avec les\ngrands spiritiialistes des siècles passés et, d'autre part, avec plusieurs de nos\ncontemporains, intuitionniste et partisan de la philosophie de l'action. Son\nintellectualisme se ressent de ce voisinage : il est assez vague et peu précis.\nCar si M. Lubac reconnaît à l'intelligence une certaine valeur d'objectivité,\nil semble très souvent ne point distinguer le concept du mot, la représenta-\ntion intellectuelle de son expression verbale. Qui ne voit que ce nomina-\nlisme bergsonnien enlève à l'idée la valeur représentative qu'on lui a d'autre\npart accordée? Le livre appellerait encore, de-ci de-là, quelques réserves.\n Mais nous reconnaissons volontiers que l'ensemble est d'une inspiration heu-\nreuse. En plusieurs endroits même, on lit avec plaisir des pages clairement\npensées, d'une langue ferme et transparente.                      E D . JANSSENS.\n\nHistoire religieuse de la R é v o l u t i o n française, par M. PIERRE\n  DE LA GORCE, t. I I . — (Paris, Plon et Nourrit.)\n   Ce nouveau volume de M. de la Gorce embrasse la période qui va\nde 1791 à 1793. C'est, d'une part, l'œuvre de l'Assemblée législative et\nde la 'Convention contre les catholiques et le clergé, la poursuite des\n insermentés, l'emprisonnement, la déportation puis la mort décrétées\ncontre les opposants ou les suspects; d'autre part, l'insurrection des\npopulations de l'Ouest, exaspérées par les lois et les décrets de persécution\ncontre les croyances et les coutumes qui leur étaient chères.\n   Histoire de peu de jours et de beaucoup d'événements. Chacune de ses\npages est tachée et, quelquefois, éclaboussée de sang : exécutions légales,\nassassinats isolés, massacres en masse, comme ceux de septembre; épisodes\nde la guerre fratricide, batailles, embuscades, représailles..\n   Pour ceux qui vécurent ces années d'épouvante et de violence, le senti-\nment de l'horreur dut finir par s'émousser ou, peut-être, l'emportement de la\nlutte — qu'ils appartinssent à l'un ou à l'autre parti — ne leur laissait-il\nque de médiocres facultés de sensibilité. Cette horreur, dont la passion poli-\ntique annulait alors les impressions, nous l'éprouvons tout entière à la lecture\nde ce livre qui n'est pas un réquisitoire, mais un exposé impartial et attristé\ndes faits.                                                   ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": "                             NOTULES\n\n   Le présent numéro de « Durendal » contient une reproduction\nde la Procession de Werchter par Frans Van Leemputten.\n   Peinte en 1901, exposée au Salon triennal d'Anvers en 1903 et peu après\nà Berlin, cette oeuvre y fut acquise par le gouvernement allemand et est\nrestée ainsi peu connue chez nous. Il a fallu la récente exposition, au Cercle\nArtistique d'Anvers, des études et croquis de M. Van Leemputten, aux fins\nde nous confier « comment, disait-il, je prépare un tableau », pour rappeler\ncette toile pittoresque et probe à notre souvenir et à notre attention.\n   L'artiste y rend un hommage filial à ce village honnête et croyant d'où il\nest parti vers une estimable renommée et il se targue de revendiquer son\norigine rustique en faisant figurer sur le tableau la maison couverte de\nchaume où il naquit et le paisible logis à un étage où vécurent ses parents.\n   Eduqué par ses yeux et dégrossi par ses lectures, fils de ses oeuvres, Frans\nVan Leemputten, paysagiste et animalier, se haussa à diverses reprises à la\ncomposition dans des représentations de scènes de piété collectives. Obser-\nvateur direct de l'en-dehors des fêtes religieuses de la campagne, il reste\nà égale distance de la noble contention de Charles De Groux de la « Proces-\nsion de saint Guidon à Anderlecht » et du charivari des kermesses de Martin\nMelsen et, s'il fallait lui trouver un frère spirituel dans la littérature, nous\névoquerions Georges Eekhoud, au temps des « Milices de saint François ».\n   La Bénédiction des chevaux à Werchter, la Procession aux chandelles de\nMontaigu et le Pèlerinage d''Hackendover font de Frans Van Leemputten le\nmaître de nos pèlerinages brabançons.\n\n                                      *\n                                     * *\n    M o r t d u p e i n t r e B o r e l . — Paul Borel est mort il y a quelque\ntemps à Lyon, dans sa 84e année. Il a décoré la chapelle des Augustines de\nVersailles (voir les pages que Huysmans consacre à Borel dans la « Cathé-\ndrale »), la Basilique d'Ars, l'église Saint-Paul de Lyon. Son œuvre capi-\ntale se trouve dans la chapelle des Dominicains, à Oullins près Lyon. Elle\ncomprend deux suites de panneaux : Les Miracles de Jésus et les Pèlerins\nd'Emmaüs, pleins de foi brûlante, de force et d'évocation, et quelques autres\npeintures dont un admirable « Moïse frappant le rocher ». Au dire de Henry\nBéraud, Borel consacra plus de vingt ans aux compositions d'Oullins.\n« De loin en loin, dit ce critique, quelques pèlerins fervents, venus du bout\ndu monde, s'arrêteront devant ces fresques incomparables. Ils pleureront\nd'angoisse; le génie de Paul Borel les emplira de stupeur. Nul peut-être ne\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                                  NOTULES                                  251\n\n\npubliera son admiration, et cette postérité émue et silencieuse sera, étant\nsans apprêt, selon les vœux de celui qui vient de disparaître après s'être\ntoute sa vie caché d'être un grand homme. »\n   Dans toute sa vie comme dans son art, Borel a été un catholique aident.\nLors de l'expulsion des Petites-Sœurs de l'Assomption, l'hiver dernier, il se\ntrouvait, dès 6 heures du matin, dans la cour du couvent, à Oullins, pour\nprotester et pour assurer de sa sympathie les petites servantes des Pauvres.\nL'Art catholique est en deuil. Mais la mort de Paul Borel a été entourée\nd'une sérénité religieuse, d'une grave allégresse. Il s'est vraiment endormi\ndans le Seigneur. Il va retrouver là-haut ses ancêtres, ses frères, les Bâtis-\nseurs de Cathédrales et les Primitifs.\n  Ses funérailles ont eu lieu dans la vieille Basilique d'Ainay, au milieu\nd'une nombreuse assistance. S. G. Mgr Lecrin, archevêque de Lyon, Pri-\nmat des Gaules, a voulu rendre à cet artiste chrétien, à ce bon serviteur de\nDieu, un suprême hommage : il a donné l'absoute.\n  A nous qui restons sur cette terre d'exil et de combat, Paul Borel donne un\nexemple précieux. Il a ramené l'Art à sa fonction véritable : la glorification\nde Dieu. Toute sa vie est une leçon de foi et de charité, de travail, d'hu-\nmilité, de renoncement.\n\n\n  On annonce la mort, à Surgères (Charente-Inférieure, du poète L é o n c e\nDepont.\n   Léonce Depont, peu connu du grand public, avait publié de jolis poèmes\nd'une forme très pure : Sérénités, Déclins, Pèlerinages, Triomphe de Pan. L'Aca-\ndémie l'avait plusieurs fois couronné.\n   Il était âgé de 51 ans.\n   La roue tourne. Les « jeunes » ont rapidement des rides. La vogue et la\nmode vont vite. Heureux qui peut se confiner en une retraite paisible et\nlaborieuse. Berlioz était enchanté de vivre en cette maison de la rue du\nMont-Cenis où Harriett Smithson lui chantait sa musique, où Vigny, Liszt,\nEmile Deschamps, Chopin allaient le visiter. « Je me crois en Italie, à\nSubiaca ! » s'écriait-il au dire de son biographe, M. Baschet. Et ce Léonce\nDepont, dont le nom frappera pour la première fois peut-être bien des gens,\nce poète que la gloire va maintenant baiser au front dans son tombeau,\nécrivait, croyant et résigné :\n\n         Laissez-moi donc mourir devant quelque beau site,\n         Les yeux pleins de votre œuvre et le cœur plein de vous,\n         Et demeurez propice au peu que sollicite\n         Le pêcheur d'autrefois qui veut s'éteindre absous.\n\n   Ce sont les derniers vers qu'ait publiés Léonce Depont. C'est le dernier\nvers de lui qu'au I er septembre ait imprimé la Revue des Deux-Mondes. Il\nallait bientôt s'éteindre, et voilà qu'il va vivre maintenant dans la mémoire\ndes hommes.                                                 (Echo de Paris.)\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "252                                    DURENDAL\n\n\n    La Société de Musique de Tou m a i a n n o n c e son prochain et\nd e r n i e r concert de la saison pour l e d i m a n c h e 2 7 a v r i l , à 2 h e u r e s . On\ny exécutera le chef-d'œuvre de HAËNDEL : L e M e s s i e , suivant les traditions\nde l'Angleterre.\n    Les solistes seront : M m e s M e l l o t - J o u b e r t e t Philippi, MM. P l a m o n -\ndon et F r ö l i c h , les premiers chanteurs d'oratorios de notre époque. Avec de\ntels artistes et les c h œ u r s si réputés de cette Société, L e M e s s i e recevra une\ninterprétation de tout premier ordre. N o u s engageons vivement nos ama-\nteurs de musique à se r e n d r e ce jour-là à T o u r n a i pour y entendre l'un des\nplus merveilleux ouvrages qu'ait produit le génie h u m a i n et que l'on\nn'entend, hélas, que trop rarement d a n s notre p a y s .\n\n                                             * *\n\n   U n e exposition Henri Evenepoel à Bruxelles. — Cette\nadmirable exposition d'un de nos plus g r a n d s peintres belges a été ouverte,\nà Bruxelles, à la galerie Georges Giroux, 26, rue R o y a l e , le 5 avril. Les\norganisateurs ont pu réunir la totalité des tableaux, étude et croquis que\nl'artiste a laissés. N o u s rendrons compte prochainement de cette exposition.\n   Il y a longtemps que nous n'avons plus eu à Bruxelles une exposition d'un\naussi vif intérêt. T o u s les Bruxellois doivent aller la voir et même nos pro-\nvinciaux. Cela vaut un voyage, à coup sûr.\n\n                                                 *\n                                             *       *\n   Vient de paraître :\n   V i t a v e r a , par notre ami et collaborateur J o h a n n e s J o e r g e n s e n , le\ncélèbre écrivain catholique danois, dont la conversion au catholicisme, il y\na quelques années, eut u n si g r a n d retentissement en D a n e m a r k . Ce livre est\nd'un intérêt poignant. C'est le récit émouvant de la conversion de l'écrivain.\nCe livre est aussi b e a u que le fameux volume En Route de J.-K.              Huysmans.\nIl est écrit dans un style admirable et plein de pensées chrétiennes profondes\net saisissantes. Ce livre p a r u t en danois sous le titre : Notre-Dame       de Dane-\nmark. On a eu tort, à mon avis, de l ' a b a n d o n n e r . N'était-ce pas un hommage\nà Celle qui a charge de ramener les âmes à D i e u . Le livre a été traduit en\nfrançais par Siegel-Launoy et de la F a b r è g e . Il contient une introduction\nde Georges Goyau, le célèbre écrivain catholique français. N u l n'était\nplus désigné que lui pour présenter au public ce beau livre de littérature\nchrétienne. (Editeur Beauchesne, Paris. Prix : 3 fr. 50.)\n\n                                                 *\n                                             *       *\n   L'Almanach des étudiants catholiques de Gand a paru\nrécemment. U n e importante collaboration littéraire contribue, comme chaque\nannée, à l'intérêt de cet a n n u a i r e intellectuel de la jeunesse belge. Le mor-\nceau capital du présent volume est l'étude de M. Victor Kinon sur la poésie\nde T h o m a s B r a u n . Très curieuse l'enquête faite près des écrivains catho-\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "                                          NOTULES                                           253\n\nliques au sujet du Drapeau, dont l'année 1913 m a r q u e le vingtième anniver-\nsaire. Les fondateurs de l'alerte petite revue lui d o n n e n t un souvenir enthou-\nsiaste et ému. M. Pol D e m a d e raconte quelques faits assez p i q u a n t s ; en\nvoici un :\n   « (Un) autre éreintement, plus retentissant encore (que celui de L é o\nTaxil) atteignit en pleine gloire littéraire E d o u a r d D e s c a m p s , qui venait\nd'obtenir pour un d r a m e nègre « Africa », un prix de 10,000 francs, et devait\ndevenir un jour notre premier ministre des Arts, Sciences et Lettres. Cet\néreintement me valut, je le sais, d'être rayé, quelques années p l u s tard, de la\nlisté des p r é s e n t a t i o n s d a n s l'ordre de Léopold, mais je m'en console en\nsongeant que l'auteur d' « Africa » dut renoncer, de ce c o u p , à présenter au\npublic un second d r a m e du même acabit qu'il avait en portefeuille et qui y\nest resté... pour l'honneur des lettres belges. »\n   M. Gaorges R a m a e k e r s a, d a n s sa longue r é p o n s e ; ces phrases a m u s a n t e s\net curieuses :\n   « A h ! l'anticlassicisme farouche des rédacteurs du Drapeau ! il fit florès\nencore en ce Congrès littéraire de Gand organisé par vos aînés les E t u d i a n t s\nde la section des Lettres. U n e philippique de D e m a d e et les mille tiaits de\nVan den Bosch et de De Baets firent un peu sourire, dès lors, le directeur\ndu Spectateur catholique,                E d m o n d de B r u y n , qui les traita de « mauvais\nécoliers ».\n    » C'est bien ainsi que les traiteraient aujourd'hui les « classiques fran-\nçais » dernier cri : ceux qui sont à la fois p o u r Auguste Comte et... l'Eglise\nde F r a n c e , la légitimité e t . . . le duc d'Orléans, le culte esthétique de la Cathé-\ndrale... et l''Art poétique de B o i l e a u !\n    » A cause de ce retour factice et politique de plusieurs h o m m e s de lettres\net écrivains français à la littérature d'ancien régime, à cause aussi de la per-\nsistante influence qu'exerce sur le p a n u r g i s m e littéraire d'ici tout exemple\n — bon ou mauvais — « qui vient de F r a n c e », les démolitions des classiques\n par Van den Bosch, H e n r i Carton d e W i a r t , l'abbé H o o r n a e r t , P o l D e m a d e ,\n Maurice Dullaert, etc., ces démolitions qui semblaient oiseuses à E d . de\n Bruyn en 1897 deviendront d'étrange actualité q u a n d l'engouement pour le\n « grand siècle », né du snobisme et de la m o d e , aura été poussé au paroxisme\n dans d'absurdes salons L o u i s XVI p u a n t encore le plâtre frais ! »\n\n                                               *\n                                              * *\n\n   Viennent de paraître :\n  Nous r e c o m m a n d o n s instamment à nos lecteurs ces nouveaux volumes de\nnos amis :\n  Le c œ u r t i m i d e . R o m a n par notre collaborateur G e o r g e s V i r r è s .\n(Bruxelles, Mertens, éditeur.)\n  Un B e l g e , par H. D a v i g n o n . ( P a r i s , P l o n . )\n  Le h ê t r e p o u r p r e , p a r L é o n S o u g u e n e t . (Paris, Editions des Marches\nde l'Est.)\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": "254                             DURENDAL\n\n\n  L'enfer du Dante, par Ernest de Laminne. Traduction avec noies.\n(Paris Perrin.)\n  Monsieur Romain, par G. Willame. (Bruxelles, Ecrivains belges.)\n  Le Capitole, par Th. Rouvez. (Idem.)\n  Le petit Poels, par L. Courouble. (Bruxelles, Lacomblez.)\n  Joë Trimborn, par Grégoire Le Roy. (Paris, Figuière.)\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n  Accusé de réception :\n\n   ART : Velasquez, par AMAN-JEAN. Collection illustrée : Art et Esthé-\ntique (Paris, Alcan).\n\n  BIOGRAPHIE : Louis Veuillot : L'homme, Le lutteur, L'écrivain, par\nEUGÈNE TAV'ERNIER (Paris, Plon).\n   LITTÉRATURE : Figures d'évocateurs, par VlCTOR-EMILE MlCHELET\n(Paris, Figuière).— Paroles devant la vie, par ALEXANDRE MERCEREAU\n(idem). — L'inquiétude de Dieu dans l'œuvre de quelques poètes contempo-\nrains (Gand, Vanderschelden). — Les nuits, les ennuis et les âmes de nos\nplus notoires contemporains, par ERNEST L A JEUNESSE. Nouvelle édition\naccrue d'un avant-propos et de soixante croquis de l'auteur (Paris, Plon).\n\n   POÉSIE : Les semailles, par GEO DRAIN (Bruxelles, Association des Ecri-\nvains belges) — L'enfant qui fut déçu, par CHARLES PLISNIER (Mons,\nédit. de Flamberge). — Sur la route claire, par CHARLES GROLLEAU (Paris,\nédit. du Temps Présent). — La visite du berger, par PAUL VAILLANT-COU-\nTIIRIER (idem). — Le cantique des saisons, par ARMAND PRAVIEL (idem).\n— L'impossible idéal, par SUZANNE TEISSIER (idem).\n   ROMANS : Le sang des émeutes, par YVES LE FÉBURE (Paris, Figuière).\n— Les copains, par JULES ROMAINS (idem). — I. Mirah Clarke. IL Les\nRoyalistes, par CONAN DOYLE. Traduit de l'anglais par RENÉ LÉCUYER\n(Paris, Plon). — Jacotte et son cousin, par ALICE DECAEN (idem). — Hors\ndu foyer, par MARGUERITE PORADOWSKA (Paris, édit. du Temps Présent).\n\n  T H E A T R E : Ce bon Monsieur Zoetebeek, comédie bruxelloise par JULES\nVAN ROY et LOUIS BA.JART (Bruxelles,   Lamberty).\n\n  VARIA : Les vrais aînés de la maison de France, d'après la généalogie\nauthentique de la maison de Bourbon (Paris, Figuière).\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "   La Rosserie de la Reine Pédauque\n\n  M. le Ministre de la Guerre vient d'enri-        R U D E FRANCHISE : Dans le Journal      de\nchir notre littérature officielle d'un nouveau   Bruxelles, du 9 avril, Erasme fait l'éloge\nrapport au Roi, qui fait l'ornement du           funèbre de Pierpont Morgan, amateur\nMoniteur Belge (oh! combien belge!) du           d'art, et souligne la difficulté qu'il y a à\n2 avril. On y lit :                              s'improviser connaisseur. « U n homme de\n  « Depuis quelques années, le nombre des        60 ans qui commence à aimer l'art, dont il\nhommes incorporées dans chacune de ces           ne s'était jamais occupé jusque-là, ne peut\ncompagnies a diminué notablement et              l'aimer vraiment, ni apprendre à s'y con-\nabsorbe une quantité de cadres... »              naître sérieusement. Il faut donc qu'il ait\n  Bizarre manie! Ne lui ménageons pas            une autre idée, celle d'assumer une fonc-\ndes critiques « justement fondées ».             tion, comme un député qui n'a jamais\n                      *                          regardé un tableau de sa vie et qui entre\n                    * *                          dans une combinaison ministérielle où\n   Il existe une « méditation» lamarlinienne     l'administration des Beaux-arts vient à lui\nsur l'enthousiasme. M. Gaston Pulings,           incomber. »\nqui s'essaie sur le même thème dans le                               * '* *\nCatholique, déchaîne surtout son enthou-           U N E ADMIRABLE PAGE DE LITTÉRATURE\nsiasme contre la grammaire élémentaire;          NATIONALE. Dans son numéro du 27 mars\nil est question, dans son poème, d'un bel        1913, l'Indépendance Belge rapporte en un\noriflamme, d'un corps qui se vieillit, de        style appliqué et choisi un trait vraiment\njours jeunes et cristallins « où bont vingt      émouvant :\nans et ses années », d'un baume « où le\n                                                   « L E JOLI GESTE.\n fort se refait ». J'en passe.                      » Sur la route noyée de lumière et tout\n   Comment ne pas s'attendrir à ce « vieux       enbaumée de l'odeur grisante des mimosas\nmot d'autrefois sorti de tes lèvres avec des     qui suit la courbe gracieuse du cap d'An-\npleurs dans la voix »? Et qui ne s'empres-       tibes, dans le murmure rythmique des\nserait, puisque a c'est la marque suprême»,      vagues frangées de mousseline blanche, un\n   De placer sa jeunesse en un beau diadème      ronflement de moteur se fait entendre au\n   Au-dessus des communs...                      loin.\n    Cela ne dégotte pas encore Lamartine,\n                                                    » Une petite fille au visage hâlé par le\n hélas !\n                                                 grand air, dont la brune chevelure fris-\n                     *                           sonne sous la caresse de la brise, se tient\n                    * *                          immobile sur le bord du chemin. Ses fines\n  PROFONDE PENSÉE : L'Action      économique\n                                                 oreilles ont perçu le bruit de l'auto et, pru-\nconsulte quelques spécialistes sur la baisse     demment, elle attend que celui-ci l'ait dé-\nde la Rente belge. Voici une des réponses        passée pour continuer son chemin.\npubliées dans le numéro du 5 avril :\n                                                    » Des fleurs liées en gerbe sont dans sa\n  « Mon avis sera très net.                      main. C'est une pauvre petite paysanne\n  » La Rente baisse parce que l'intérêt          d'une douzaine d'années, mais ses traits\nn'est pas assez rémunérateur.                    sont d'une jolie expression et son regard\n  » Elle remontera infailliblement le jour       est noir et profond comme une nuit d'été.\noù cet intérêt sera relevé.\n                                                    » L'auto arrive avec une allure modé-\n                     » GEORGES DE Ro,            rée... Un jeune couple, aux allures extrê-\n                » Sénateur de Bruxelles. »\n                    ***\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": "256                                      DURENDAL\n\n\n\nmement distinguées, en nccupe le siège              LA POPULARITÉ DE RAYMOND POINCARÉ\nmoelleux... I.e voici devant l'enfant qui         Nous lisons à ce sujet dans la Belgique\nserre toujours dans sa main les fleurs fra-       Artistique : \" M. Raymond Poincaré est\ngiles... Mais voici que, sur un signe de la       populaire... Il sort beaucoup. Il se mon-\nvoyageuse, la voiture stoppe soudaine-            tre... On le voit partout... Au concours\nment... L a jeune femme sourit à l'enfant,        agricole, IL A GOÛTÉ DE TOUS LES CRUS !\nl'invite à s'approcher, lui adresse quelques      L'enthousiasme déborda comme les cou-\nparoles encourageantes... U n peu inti-           pes. On l'escorta en l'acclamant. Le bruit\nmidée d'abord, la petite paysanne s'enhar-        s'est répandu rapidement dans Paris que\ndit et, d'un geste délicieusement spontané,       le Président VENAIT DE BOIRE VIN SUR VIN\nelle tend ses fleurs à la voyageuse.              SANS ÊTRE INCOMMODÉ ! ! ! »\n   » Celle-ci prend les fleurs, embrasse l'en-      « M. Poincaré est UN LEVIER! »\nfant, lui demande son nom et l'endroit où           « Le jour où M. Poincaré mit le pied à\nhabitent ses parents... A toutes ses ques-        l'Elysée, UNE COCARDE A FLEURI DANS TOUS\ntions, la petite paysanne répond avec une         LES CŒURS FRANÇAIS ! »\nassurance enfantine. Alors, la jeune femme          \" Un ami sûr m'a affirmé que, le jour\nse penche vers son compagnon, lequel a            du triomphe du nouveau Président, l'une\nsuivi cette petite scène en souriant. Elle        de ces circés l'avait convié à la suivre et à\nlui dit quelques mots à voix basse. II. A         l'aimer, EN L'HONNEUR DE M        POINCARÉ.\nCOMPRIS .. Fort aimablement, il remet à           Ceci est vraiment admirable ! \" Admirable\nl'enfant une belle pièce d'or et l'auto repart.   en effet, plus qu'admirable... SUBLIME !!!\n  » Les deux voyageurs n'étaient autres\n                                                                       L E GRAND ROSSART\nque nos souverains, en ce moment au cap\nd'Antibes. »\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": ""}, {"page_pdf": 307, "texte": ""}, {"page_pdf": 308, "texte": ""}, {"page_pdf": 309, "texte": ""}, {"page_pdf": 310, "texte": ""}, {"page_pdf": 311, "texte": ""}, {"page_pdf": 312, "texte": "LE CHRIST ET         L'INSTITUTEUR\n\n    SUR LA ROUTE DE FURNES\n\n\n      (Dessin d'Edmond Van Offel)\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1913-04", "signet_source": "Vingtième année - N°4 - Avril 1913 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : poème de Joseph Boseret daté « Février 1913 » ; « Départ » d'Imbert-Vier daté Soulac-sur-Mer, août 1912 ; Nibelungen en suite (acte III, A continuer) ; comptes rendus de concerts (Franciscus de Tinel au Conservatoire, Béatitudes de Franck à Anvers) et du Théâtre du Parc ; Notules annonçant la mort du peintre Borel et du poète Léonce Depont ; Littérature comparée (1813-1913). Mois (avril) non vérifié.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}