{"numero_id": "ulb-durendal-1913-livraison05", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-001", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 257, "page_fin": 279, "titre_corps": "Joie païenne = Tristesse chrétienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "T. Hénusse", "ancre_debut": "Joie païenne - Tristesse chrétienne                     MESDAMES,          MESSIEURS,                   Vou", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 314, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1637, "texte": "Joie païenne - Tristesse chrétienne\n\n\n                  MESDAMES,          MESSIEURS,\n\n\n\n\n              Vous savez la gracieuse fiction connue en littéra-\n                 ture sous ce nom : l'âge d'or. Les vieux Grecs\n                 avaient imaginé ce rêve idyllique d'une époque\n                 très ancienne, d'une époque primitive où la vie\n                 s'écoulait riante et bonne, au sein d'une nature\n                 bienveillante, dans l'abondance facile, surtout\n                 d a n s la quiétude du cœur que ne troublait au-\ncune passion, de l'âme que n'attristait aucun mystère.\n   Les poètes chantaient cet âge de félicité auquel avait\nprésidé l'excellent S a t u r n e ; les simples y croyaient.\n   Par exemple, il avait été de courte durée : peu à peu l'or\ns'était mué en argent, et ç'avait été le règne de J u p i t e r ; puis\nune nouvelle transformation s'opéra, et ce fut l'âge d'airain;\nfinalement le fer a p p a r u t et la mythologie métallurgique prit fin.\n   Les poètes cessèrent de chanter les âges, les simples eux-\nmêmes se déshabituèrent d'y croire ; il ne resta de ces jolies\nchoses, qui avaient été des rêves de poésie h u m a i n e , que leurs\nnoms, inertes et froids, matière à métaphores pour les pédants\nà venir...\n   Ce qui ne périt pas, c'est l'instinct profond d'où était sortie\nla légende, c'est le besoin qu'éprouve l'homme, en proie à la\nmisère actuelle, de rêver tantôt dans le passé et tantôt dans\nle futur, une heure où sa race ne connut point, ne connaîtra\nplus la dure nécessité de souffrir.\n\n (1) Nous réunissons ici deux conférences faites à Bruxelles, le 15 et le 22 janvier 1913.\n"}, {"page_pdf": 315, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2358, "texte": "258                              DURENDAL\n\n\n\n   Dans nos temps modernes, cet instinct-là produit plutôt, je\nle reconnais, des visions d'avenir, visions religieuses ou\nscientifiques, visions de sociologues ou de poètes; pourtant\nil se retourne encore vers le passé pour lui faire subir\nle travail d'idéalisation, pour le dorer rétrospectivement.\nSeulement il ne le fait plus avec la naïveté poétique des\nprimitifs, mais il y apporte la docte et grave érudition d'une\népoque férue de critique et pétrie de philologie. Et le résultat\nc'est qu'au lieu de créer ainsi une gracieuse légende, un mythe\nriant, un rêve que l'on pourrait encore i n g é n u m e n t caresser en\nse disant : « Ce n'est q u ' u n rêve », au lieu de cela, il aboutit à\nquelque erreur historique que l'on se voit dans la nécessité de\ncombattre et de rejeter. C'est d'une erreur pareille que je viens\nvous entretenir ce soir, d'une réplique moderne de l'âge d'or\ndes vieux Grecs, et mon titre vous a dit, laquelle : je viens vous\nentretenir de la joie païenne.\n\n\n                                      I\n\n   Vous n'ignorez pas ce que l'on entend par la joie païenne.\nA en croire certains hommes savants d'aujourd'hui versés dans\nl'humanisme et l'archéologie, il aurait existé une époque où la\nvie était autrement aimable et douce à vivre qu'au XXe siècle où\nnous sommes, et même qu'aux dix-neuf qui l'ont précédé. Le\nmonde depuis tout ce temps-là est devenu triste, et contraint,\net inquiet; il s'est d é n a t u r é , c'est-à-dire il a perdu le sens de la\nnature, la trouvant mauvaise alors qu'elle est bonne, guer-\nroyant contre alors qu'il faut aller après, vivant dans l'idéal\nalors que la vie est dans le réel, consumant dans la poursuite\nde cet idéal chimérique les forces et le temps dont le réel\naurait fait de la joie. L e monde depuis dix-neuf siècles est\ndevenu triste. L e Christ a tué la joie, la libre joie des hommes.\nEt alors ce sont des d i t h y r a m b e s pour célébrer cette belle joie\nh u m a i n e , la noble joie païenne dont le plus a u t h e n t i q u e spec-\ntacle aurait été donné au monde par les enfants de l'Hellade.\n    L e Grec (avant d'avoir entendu la parole de l'apôtre Paul)\navait, parait-il, ce bel équilibre de nature qui ne se rencontre\nplus, hélas! Doué du sens parfait de la mesure, il y avait trouvé\nle secret de la vie comme le canon de la beauté.\n"}, {"page_pdf": 316, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                    259\n\n\n    Intelligent, il percevait certes le mystère la vie, mais l'heu-\n reuse pondération de son esprit empêchait qu'il s'en frappât ni\n qu'il en devînt pâle et morose...\n    Religieux, il vivait avec intensité le besoin du divin, mais la\nmême modération gracieuse de son caractère lui faisait accom-\nmoder la religion à la vie de la manière la plus harmonieuse,\n la plus souple et la moins gênante qui se puisse rêver.\n    Sensible, il vibrait aux tristesses inévitables de la vie, mais\nsa sensibilité j u s t e m e n t tempérée de sagesse se portait aussitôt\nde l'autre côté (comme on fait d a n s une barque qui penche) et\nl'équilibre était vite rétabli.\n    Idéaliste, il cultivait le rêve avec amour, mais il poussait rare-\nment le rêve au-dessus des nues, il planait bas et se ménageait\ntoujours un atterrissage facile et r a p i d e .\n    Bref, le Grec avait tout à la fois, le sens, l'amour et le respect\nde la nature : il l'interrogeait et elle lui répondait : il l'aimait\net elle lui souriait : il la suivait et elle le béatifiait. L e Grec\navait saisi la vie, en retour de quoi le Grec vivait!...\n    Le Christ a changé tout cela. L ' E v a n g i l e qui devait être\nmessage de paix a jeté le trouble partout : par l'introduction\ndans la vie de la nature d'une vie p r é t e n d u e supérieure à la\nnature, le Christ a gâché la nature.\n   Goethe a symbolisé ce lieu c o m m u n d'histoire r o m a n t i q u e\ndans ce poème (admirable, s'il n'était faux) La Fiancée de\nCorinthe. L a j e u n e Corinthienne promise d'abord au jeune\nAthénien, alors que « le temple serein de Vénus était encore\ndebout » est vouée à Jésus par sa mère devenue entretemps\nchrétienne. E t la vierge en m e u r t ! E t , morte, elle revient\ntorturer le peuple des jeunes hommes qu'elle veut immoler à sa\nrage d'angoisse.\n    La jeune Corinthienne, c'est la nature violentée par le Christ,\nle jeune Athénien, c'est l'homme désormais tourmenté par la\nnature qui se venge. E t Anatole F r a n c e , reprenant ce t h è m e\nde Goethe pour en faire le sujet de ses Noces corinthiennes,\ndéclare : « J'ai repris à mon tour et développé cette vieille\nhistoire, car je n'ai rien trouvé qui peignit mieux le déclin des\ndieux antiques et l'aube chrétienne dans un coin de la Grèce. »\nLu i-même, du reste, est trop profondément troublé par ses\natavismes chrétiens pour pouvoir peindre autre chose de la vie\ngrecque :\n"}, {"page_pdf": 317, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2105, "texte": " 260                         DURENDAL\n\n\n\n          D'autres ont exprimé ton enfance tranquille\n          Lorsque de la fontaine où respiraient tes dieux,\n          Tu revenais, portant au front l'urne d'argile !...\n          Tant de paix convient mal à mon cœur anxieux.\n\n          Moi j'ai mis sur ton sein de pâles violettes\n          Et je t'ai peinte, Hellas, alors qu'un Dieu jaloux,\n          Arrachant de ton front les saintes bandelettes,\n          Sur le parvis rompu brisa tes blancs genoux.\n\n          Dans le monde assombri s'effaça ton sourire,\n          La grâce et la beauté périrent avec toi,\n          Nul au rocher désert ne recueillit ta lyre\n          Et la terre roula dans un obscur effroi.\n\n          Et je t'ai céléEbrée, ô fille des Charités,\n          Belle et pleine d'amour en tes derniers moments,\n          Pour que ceux qui liront ces paroles écrites,\n          En aiment mieux la vie et soient doux aux amants...\n\n   Et vous entendez bien ce que l'on entend par la « vie », et\npar la « nature », et par la « beauté », et par 1' « amour »? Si\nvous en doutiez, un autre poète doublé, comme Anatole France,\nd'un philosophe, se charge de vous renseigner, qui, peignant\nla même époque du déclin du paganisme, la ramasse toute dans\nune allégorie plus expressive encore que celle des Noces corin-\nthiennes : un anachorète du désert qui chemine dès l'aurore\nà travers l'oasis, tombe face à face avec une troupe de faunes\n(est-il besoin que je vous rappelle ce que personnifient les\nfaunes et qu'ils ne sont pas autre chose que les instincts les\nmoins délicats de notre nature, incarnés dans des êtres hybrides\nparticipant de l'homme et du bouc?) et les faunes demandent\ngrâce au moine. Ecoutez leur prière. C'est de nouveau l'agaçant\ncouplet de la libre joie païenne tuée par le Christ, mais de la\njoie sous une forme plus abjecte que celle dont parlait Anatole\nFrance, et c'est pourquoi je joins cette citation d ' E d m . Harau-\ncourt à celle de son confrère.\n\n         Pourquoi nous torturer ainsi, moine aux yeux froids,\n         Laisse-nous vivre, ô mort qui méprises la vie!\n"}, {"page_pdf": 318, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2009, "texte": "             JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE               261\n\n\n         Nous avons cru que ton Sauveur nous oubliait\n         Et que l'on pouvait vivre en se faisant docile.\n         Vois! nous avons quitté la Grèce et la Sicile,\n         Et la douce Italie où Virgile a chanté...\n         Pour laisser à ton Dieu les pays de beauté,\n         Nous fuyons par delà les colonnes d'Hercule!\n         Mais la croix nous poursuit partout : Mata recule !\n\n  Ils continuent ainsi, vantant les temps anciens, rappelant les\nbienfaits qu'ils avaient su répandre sur les hommes :\n\n         Depuis plusieurs milliers de printemps, notre race\n         N'avait que du bonheur à donner au passant.\n\n         Ceux qui venaient vers nous s'en allaient rajeunis\n         Et nos voix guérissaient à force d'être saines...\n\n         Zeus nous versait l'azur; son fils versait le vin,\n         Cypris donnait la joie et la vie était bonne...\n\n  Mais 1' « H o m m e du Christ » est impitoyable, les chasse à\ngrands signes de croix et les pauvres faunes sur qui pleure le\npoète, s'en vont enfin, désespérés, toujours plus loin, et le\nmoine les entend crier :\n\n         « Allons mourir! Jésus a proscrit la nature. »\n\n   En somme donc, le christianisme aurait attristé l'humanité\nparce qu'il est une doctrine d'Idéal transcendant, inculquant la\nnécessité pour la masse de faire prédominer l'esprit sur la chair,\ninvitant quelques-uns à se libérer totalement de la chair par le\nvol de l'esprit et donc imposant à tous indistinctement la rude\ncondition de se combattre eux-mêmes. C'en était fait de la vie\nlibre et naïve, sans contrainte ni remords, la belle vie au\nsoleil de cet être de chair et de sang, de poussées et d'instincts\nque T a i n e appelle quelque part dans un accès d'enthousiasme\nnaturaliste, « le bel animal humain ».\n   Oui, T a i n e ! car je ne vous ai cité que trois poètes comme\npatrons de la thèse en question. Mais c'est de toute une lignée\nde philosophes et d'historiens qu'ils procèdent — de toute une\n"}, {"page_pdf": 319, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2426, "texte": "262                             DURENDAL\n\n\n\nlignée de professeurs surtout : la joie païenne est un lieu\ncommun de l'Université de France depuis un demi-siècle et plus.\nL'oracle de Michelet est célèbre autant que faux : « L a vie\ngrecque si terrible d'action, de lutte, de périls et de guerres, eut\ncela d'admirable, et qui compensait tout : elle était une fête.\nDu berceau, par les fêtes on allait au tombeau. Elles égayaient\nla mort même. Fêtes de la nature et de l'humanité, fêtes de\nfiction dramatique et d'histoire nationale, fêtes des exercices\net de gymnastique charmantes de force et de beauté qui\ncréaient l'homme même, faisaient les dieux vivants qu'imita\nP h i d i a s . C o m m e n t avec une existence si radieuse n'être pas\ngai? Peut-être on mourait tôt? N ' i m p o r t e ! L a vie n'avait été\nqu'un sourire héroïque! » (Il est vrai que Michelet est bien le\nplus fougueux visionnaire d'histoire que le romantisme ait\nconnu!)\n   Heureusement, on en revient! L ' é t u d e comparée des reli-\ngions dont vous connaissez les merveilleux accroissements\ndepuis un quart de siècle, a amené des penseurs à regarder\nd'un peu plus près et plus profondément l'âme grecque et, d'une\nfaçon générale, l'âme païenne; la philologie a suivi et peu à\npeu nous voyons se produire une mise au point tout à fait\ncalmante. J e dis bien calmante, car il devenait positivement\nagaçant de voir triompher sans fin, sous le couvert des plus\ngrandes autorités de la République des L e t t r e s , le préjugé\nabsurde! Maintenant on dit tout haut, on commence à dire\ntout haut qu'il y avait dans le t e m p é r a m e n t grec une dispo-\nsition à la tristesse, un fond de mélancolie intense.\n   On parle de la tristesse d ' H o m è r e , comme jadis on parlait de\nsa b o n h o m i e ; on sent la tristesse d ' H é s i o d e et celle de Mim-\nnerme et celle de Théognis et celle (même) de P i n d a r e .\n   On mesure plus exactement la tristesse insondable d'Hera-\nclite. Hérodote, le globe-trotter, apparaît triste par endroits, et\nT h u c y d i d e , habituellement...\n   L a tragédie grecque n'avait jamais paru j o y e u s e ; (il y aurait\nfallu par trop de bonne volonté!) mais on goûte mieux et l'on\nexprime mieux la sombre et désespérante philosophie qui se\ncache invariablement sous le masque d'Eschyle, voire de\nSophocle; quant à E u r i p i d e , c'est une âme douloureuse si\nproche de nous qu'elle aura accueilli comme des frères au\n"}, {"page_pdf": 320, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2511, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                     263\n\n\nroyaume des ombres, les âmes désespérées de T h é o d o r e Jouf-\nfroy, de S u l l y - P r u d h o m m e .\n   Enfin, les poètes de l'Anthologie voient lugubre. Plus le\nGrec va et plus il s'assombrit. Or, vous n'oubliez pas que dans\nune littérature se mire exactement l'âme habituelle d'un\npeuple? On se d e m a n d e dès lors comment les partisans de la\njoie grecque ont bien pu lire leurs auteurs pour conclure à cette\nchose énorme : la sérénité riante et i m p e r t u r b a b l e de la vie\nancienne, q u a n d depuis l ' E p o p é e primitive (en passant par\ntoutes les formes de la Poésie) j u s q u ' à la Philosophie, toute la\nlittérature hellénique reflète toutes les tonalités de la tristesse\nhumaine.\n   Mais ce qu'il y a de curieux et pour ainsi dire\nde piquant, c'est que l'espèce et les causes de la tristesse\nantique, telle qu'elle se révèle et circule dans cette littérature,\nsont, au vif, ce q u e l'on reproche au christianisme d'avoir\nintroduit dans le m o n d e et d'y avoir r é p a n d u .\n   Et je voudrais vous montrer ceci un peu longuement.\n   D'abord et dès les origines, on perçoit chez les Grecs et d'une\nmanière âcre et profonde, la tristesse de la vie, c'est-à-dire ce\nsentiment d'angoisse et de détresse produit par la vue com-\nbinée de l'universalité de la douleur et de la vanité des joies,\ndu plaisir, de toutes choses...\n   Achille revient de tuer Hector et de le mutiler affreusement;\nle vieux roi P r i a m vient lui r e d e m a n d e r le cadavre souillé de\nson fils et Achille dit à ce vieillard dont l'aspect lui a rappelé\nson propre père : « A h ! vivre dans la douleur, tel est le sort que\nles dieux réservent aux misérables h u m a i n s . L e s dieux seuls\nsont exempts de soucis. Deux vases sont placés devant Zeus\nqui contiennent l'un les biens, l'autre les maux. Celui à qui le\ndieu en distribue après les avoir mélangés, rencontre dans sa\nvie tantôt un bien, tantôt un m a l ; celui pour qui il puise seule-\nment au vase des douleurs, est voué aux outrages, à la faim, au\nvagabondage sans fin par le monde, sans honneur et sans\ngloire! » Voilà une fable passablement suggestive : H o m è r e ne\nsuppose déjà plus que parfois le dieu ne puise qu'au vase des\njoies : la vie lui apparaît universellement douloureuse. Ce n'est\nqu'une question de degré dans la douleur.\n  Le vieil Hésiode ne voit pas autrement : Il se dit « né en\ndes jours mauvais, sur la fin lamentable d'un m o n d e qui se\n"}, {"page_pdf": 321, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2450, "texte": "264                            DURENDAL\n\n\n\ndésagrège (déjà!) les maladies silencieuses et muettes planent\nsur les mortels et les assaillent; la terre est pleine de douleurs\net aussi la mer... »\n     M i m n e r m e , au siècle suivant, est tout aussi pessimiste. On n'a\nde son œuvre que quelques fragments; ils sont tous dans le\nmode mineur : \" Les plaisirs éphémères de la jeunesse passent\ncomme un songe; la vieillesse sans amour et sans joie, odieuse\naux enfants, méprisée des femmes, confond la beauté et la\nlaideur et ne trouve aucune joie dans la lumière du soleil... \"\n      Théognis (encore un siècle plus tard) rejoint tout bonnement\nJ o b : « Aucun des mortels qu'éclaire le soleil n'est heureux...\nIl vaut mieux pour les enfants des hommes, qu'ils ne naissent\npas, qu'ils ne voient pas la lumière ardente du soleil ; s'ils sont\nnés, qu'ils franchissent le plus vite possible les portes du\nm o n d e inférieur, qu'ils se couchent sous un épais monceau de\nterre!... »\n     N'est-ce pas que voilà une joie grecque qui ressemble terri-\nblement à cette tristesse i d u m é e n n e : « Périsse le jour où je\nsuis né et la nuit où l'on a dit : U n h o m m e est conçu ! Ce jour,\nqu'il se change en ténèbres, cette nuit qu'elle n'entre plus dans\nla supputation des m o i s ! . . . Que ne suis-je mort dès le sein de\nma m è r e ; au sortir de ses entrailles que n'ai-je expiré! Je\ndormirais, je serais en paix couché... là où se repose l'homme\népuisé de forces !... »\n     Il y aura au moins un poète pour donner une note vibrante\net frémissante de vie, le chantre de la force, de la gloire, du\nt r i o m p h e olympique, le poète des athlètes qui tressait sur leurs\nfronts en sueur la couronne de ses odes enthousiastes, P i n d a r e !\nP i n d a r e ? . . . Ah! certes vous ne voudriez pas qu'il rivalisât\navec J é r é m i e ; et le métier ne le voudrait pas non plus. N'em-\npêche que telle de ses odes triomphales (la V I I I e Pythique) est\nselon la forte expression d'un scholiaste, « une vraie lamen-\ntation sur la vie h u m a i n e ! » Sous ses enthousiasmes de fête,\n P i n d a r e laisse percer le fond triste de sa race : « Créatures\n d'un jour, que sommes-nous, que ne sommes-nous pas? Nous\nsommes le songe d'une o m b r e ; a h ! nous ne sommes pas de\n la lignée des dieux qui ne connaissent ni la fatigue, ni la\nmaladie, ni la vieillesse... Nous recevons des dieux deux maux\npour un bien (Pindare voit la vie comme Achille!) Nos joies\n"}, {"page_pdf": 322, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2433, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                     265\n\n\narrivent vite à maturité et puis t o m b e n t sur le sol... » Dites-moi !\nconnaissez-vous rien de plus aigu dans la tristesse que cette\ndernière vue sur la joie?...\n   j e le répète : tout P i n d a r e n'est pas là. Cela va de soi...\n   Mais tout Héraclite y est.\n    Héraclite de qui la tradition populaire prétend qu' « il pleu-\nrait toujours » l'homme qui a eu au cœur le sentiment de l'in-\nstabilité foncière, de l'effondrement perpétuel de tout ce qui\nparaît être, (aussi nettement q u ' u n Bossuet, aussi désespéré-\nment q u ' u n Pierre Loti) qui a eu en tout cas la vue nette dans\nl'esprit de la loi terrible à quoi toute réalité est soumise : la\nloi du mouvement, du c h a n g e m e n t , de l'évanouissement. E t je\ncrois dès lors volontiers qu' « il pleurât toujours ».\n   Quant à la tragédie grecque, elle est si sombre que ce n'est\nplus de la tristesse ordinaire qui s'en dégage, mais, alternati-\nvement, ces deux formes de tristesse renforcée et pousssée au\nparoxysme, qui sont : l'horreur et la terreur.\n    L'universalité de la douleur, constatée comme un fait par les\nprimitifs, est perçue peu à peu comme une loi inéluctable qui\nporte le nom d'Anankè « la F a t a l i t é ».\n   Et cette fatalité elle-même est conditionnée par un sentiment\nhorrible qui est au cœur des dieux : la Jalousie : les dieux sont\njaloux des h o m m e s .\n   C'est leur jalousie qui fait aux h u m a i n s ce sort navrant que\ndécrit P i n d a r e : si « nos joies viennent vite à maturité puis\ntombent aussitôt sur le sol », c'est l'envie des Immortels qui en\nest la cause. C'est cette envie divine qui a secoué le pauvre\narbre à joie qui commençait de fleurir, car Dieu ne veut ni la\ngrandeur ni le bonheur de l'homme, bonheur et grandeur étant\ndes attributs exclusivement divins — et l'audacieux mortel qui\nattente de la sorte au privilège de Dieu est aussitôt châtié.\n Dieu punit le b o n h e u r de l'homme comme un crime de lèse-\ndivinité.\n    Si vous joignez à cette conception affreuse, cette autre idée\nterrifiante de l'hérédité de la faute a m e n a n t peu à peu et fata-\n lement la ruine d'une race, vous aurez les deux thèmes princi-\n paux autour desquels gravite toute la tragédie antique, celle\n d'Eschyle surtout.\n    On dit que Sophocle est moins sombre... Je trouve au con-\n traire q u e rien n'est plus saisissant que l'œuvre de cet h o m m e\n"}, {"page_pdf": 323, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1941, "texte": "266                          DURENDAL\n\n\ncomme s y m p t ô m e de tristesse hellénique. Q u a n d on songe\nqu'il fut heureux, heureux pendant toute une longue vie de\nplus de quatre-vingt-dix ans, qui faisait l'admiration et l'envie\nde tous, et qu'un autre poète résumait fidèlement en ces quatre\nvers célèbres :\n\n          Ah! l'heureux Sophocle! Il vécut une longue vie,\n          Puis mourut : homme fortuné, homme habile;\n          Il avait fait de nombreuses et belles tragédies,\n          Il acheva sa belle vie sans avoir connu le malheur.\n\n   Q u a n d on songe que cet h o m m e criblé de félicités n'est point\nparvenu à jeter sur la vie une lumière beaucoup plus douce ni\nplus sereine, en somme, que le sombre Eschyle ou le doulou-\nreux Euripide, on est bien obligé d'en déduire que c'est que la\nvie en soi, nonobstant quelques contingences plus riantes, res-\ntait pour le Grec, quel qu'il fût, chose lourde à vivre et cruelle\nà quitter...\n   L a vie! voulez-vous savoir comme il la voyait et la jugeait,\nl'heureux Sophocle? Ecoutez! Voici comme il fait parler son\nŒdipe :\n\n          Le suprême bonheur est de n'exister pas !\n               Si l'on existe, eh bien\n          Le mieux c'est de retourner au plus vite\n               Là d'où l'on est venu.\n          Dès qu'apparaît la jeunesse\n               Avec ses légères folies,\n          Qui donc peut échapper aux tracas de la vie ?\n               Plongés dans les souffrances,\n               Tous les maux s'abattent sur nous :\n               Discordes, querelles, batailles,\n               Meurtres, l'odieuse haine.\n          Enfin la vieillesse, fin de tout, la vieillesse\n          Faible et morose, délaissée, méprisée,\n          La triste vieillesse\n          Où tous les plus grands maux se donnent rendez-vous.\n\n  Q u a n t à sa longévité dont on le félicitait unanimement,\nvoici ce qu'il en pensait probablement : « P a s de pire douleur\nqu'une vie qui se prolonge! »\n"}, {"page_pdf": 324, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2361, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                          267\n\n\n   Non vraiment, Sophocle n'a guère adouci le rictus de la tra-\ngédie, ni embelli l'image de la v i e ! . . . E t pour ce qui est d'Eu-\nripide, de crainte que vous ne me suspectiez de parti pris, je\nveux me borner à vous retracer le portrait qu'esquisse de lui,\nle professeur Butcher, de l'Université d ' E d i m b o u r g , dans son\nouvrage sur « Quelques aspects du genre grec ». « T o u t e s les\ntraditions, dit-il, représentent E u r i p i d e comme un h o m m e qui\nvoyait la vie avec tristesse. Son biographe grec le décrit\ncomme un h o m m e austère détestant le rire et les femmes.\nDans ses pièces où il aime à se faire entendre à travers ses\npersonnages, sa pensée poétique nous apparaît saturée d'un\nsentiment profond de la souffrance h u m a i n e , de l'ignorance\nhumaine, de l'infirmité h u m a i n e . . . Ses pièces nous donnent\nl'impression que le t e m p é r a m e n t de l'écrivain est aussi éloigné\nque possible de la « joie grecque ». A prendre les choses au\nmieux « la vie des infortunés mortels n'est, dit-il, ni complète-\nment heureuse, ni complètement malheureuse, et alors même\nqu'elle est heureuse, elle est malheureuse. L e bonheur est un\ndieu (si l'on peut l'appeler ainsi) qui se fatigue de fréquenter\ntoujours la m ê m e maison »...\n\n\n                                       *\n\n\n\n   Mais je m ' a t t a r d e un peu trop longuement à vous produire\nles expressions de la tristesse grecque q u a n d il est autrement\nintéressant d'en rechercher les racines. Il est entendu que le\nGrec, le Grec de tous les t e m p s , depuis H o m è r e j u s q u ' a u x écri-\nvains de l'Anthologie, a vu la vie sous un aspect de tristesse,\nqu'il l'a sentie douloureuse, mais ce serait être superficiel\nque de borner là cette analyse de la mélancolie antique.\n   La vraie cause de la tristesse de vivre n'est pas dans les\nmaux de la vie; si la vie n'était cruelle et décevante que par\nl'habitude qu'elle a de n'offrir que des joies instables et encore\nde flanquer chaque joie de deux peines, on ne la maudirait\npoint d'un accent aussi âpre que celui que nous venons\nd'entendre. Ce qu'elle a de pire que tout, c'est sa limite : elle\nest courte, misérablement courte et infailliblement vouée à la\n mort. L a tristesse de la vie, on peut h a r d i m e n t l'affirmer, ne\n"}, {"page_pdf": 325, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2283, "texte": "268                             DURENDAL\n\n\n\nvient pas des souffrances de la vie, mais de ce que malgré ses\nsouffrances, elle est regardée par l'homme comme moins dou-\nloureuse que la mort.\n\n          Mécénas fut un galant homme;\n          Il a dit quelque part : Qu'on me rende impotent,\n          Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme,\n          Je vive, c'est assez ! je suis plus que content. »\n                     ... Plutôt souffrir que mourir,\n                     C'est la devise des hommes.\n\nconclut le bon L a F o n t a i n e . En quoi le bon L a F o n t a i n e est\ntrès Grec. Et c'est E u r i p i d e encore qui nous livre le secret de\ncette mentalité-là.\n    « O mortels, amoureux de la vie, s'écrie-t-il, qui souhaitez\nvoir toujours ia journée de demain, alors que mille maux vous\noppressent. Oui, l'amour de la vie gît au fond des mortels. Car\nla vie, nous la savons, mais l'inexpérience de la mort nous fait\nredouter à tous de laisser la lumière du soleil!... »\n    L e sens de la mortalité, le sens aigu de la mortalité mysté-\nrieuse, telle est la source austère de la tristesse h u m a i n e .\n    E t elle est chez les Grecs dans toute son horreur.\n    « Les hommes sont semblables à des générations de feuilles,\nles feuilles que le vent disperse sur le sol ;. d'autres bourgeons\nnaissent, d'autres feuilles poussent au p r i n t e m p s ; telles sont\nles générations humaines : l'une donne sa fleur, l'autre\nm e u r t ! . . . » L a comparaison est classique, car elle est\nd ' H o m è r e . E t ce n'est pas chez lui un joli jeu d'imagination\nlittéraire, oh non ! c'est une idée de vie, et si mordante, qu'il\nen a lait l'âme d'un de ses héros : Achille vit de cela, de l'idée\nde sa courte vie. Il en vit, puisque c'est là, dans cette idée qu'il\nmourra jeune, qu'il puise l'âpre désir de vite couvrir de beau-\ncoup de gloire ce misérable tronçon de vie que le sort lui\noctroie; (le temps, c'est de la gloire!). Au m o m e n t d'égorger le\njeune fils de Priam, Lycaon, qui le supplie en grâce de\nl'épargner, Achille lui répond : « Mon cher, il faut que tu\nmeures! A quoi bon gémir ainsi! Patrocle est m o r t ! Il valait\nmieux que t o i ! Ne vois-tu pas comme je suis beau et grand?\nC e p e n d a n t sur moi aussi est suspendue la mort et la destinée\n"}, {"page_pdf": 326, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2211, "texte": "             JOIE PAÏENNE - TRISTESSE       CHRÉTIENNE              269\n\n\nqu'on ne fléchit p a s ! T ô t ou tard, à l'aube, le soir, ou au\nmilieu du jour, un guerrier m'arrachera l'âme en me frappant\nde sa lance ou d'une flèche !... »\n  Dans l ' h y m n e homérique à Apollon P y t h i q u e , les Muses\nchantent « les dons immortels des dieux et les chagrins des\nhommes, c'est-à-dire leurvie orpheline et impuissante, incapable\nd'échapper à la vieillesse et de résister à la mort. »\n   Pour M i m n e r m e , il n'y aurait q u ' u n temps de la vie valant\nla peine d'être vécu : c'est la jeunesse, « la durée d'un jour de\nsoleil sur la terre, mais après cela, mieux vaut mourir sur le\nchamp, car le noir destin est là : l'âge douloureux, puis la mort. »\n  Et M i m n e r m e est le chantre de la jeunesse et du plaisir!\nMais « il est profondément intelligent », observe justement\nCroiset, et ayant touché le fond de la sensation, il a trouvé ce\nfond médiocre. Son originalité, c'est de l'avoir dit pour la\npremière fois en des vers que la Grèce n'a plus oublié : « Celui\nqui jadis était beau, quand l'heure est passée, fait pitié même\nà ses enfants et à ses amis. »\n   L a moitié des vers qui nous restent de lui sont consacrés à\ncette antithèse : la joie d'être jeune, l'horreur de vieillir.\n   Mais pour T h é o g n i s , la mort projette son ombre jusque sur\nla jeunesse : « Je ris et je jouis dans ma jeunesse : je serai\ncouché assez longtemps sous la terre, sans vie, sans voix,\ncomme une p i e r r e . . . d'autres hommes entreront dans la vie et\nje serai une noire poussière dans la m o r t ! . . . »\n  On croit entendre M m e de Noailles (en qui revit à la fois la\nrace grecque et l'âme païenne) lorsqu'elle gémit sa terreur de\nvieillir :\n\n          Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,\n          Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras.\n          Je souffrirai, je pleurerai, tu l'en iras\n          Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse!\n\n          La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris,\n          Je te rappellerai d'une clameur si forte\n          Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte,\n          La mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri !...\n"}, {"page_pdf": 327, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2594, "texte": " 270                             DURENDAL\n\n\n    Je ne dirai rien des poètes bachiques et érotiques : Alcée,\n Sapho, Anacréon. Ils chantaient et pratiquaient le vin et\n l'amour physique, ils étaient donc a b o m i n a b l e m e n t tristes!\n    « Eros, comme un bûcheron, m'a frappé de sa grande hache,\n et jeté dans l'eau furieuse du torrent. Les jouets d ' E r o s sont les\n fureurs et les délires. J'aime et je n'aime pas. Je désire et je ne\n désire plus. Vienne pour moi la mort : je n'ai plus d'autres\n remèdes à tant de m a u x ! . . . »\n    Cela finit par devenir un état d'âme extrêmement violent.\n Butcher a fait justement remarquer l'analogie saisissante qui\n existe entre le sens de la vanité de la vie chez l'Ecclésiaste et\n chez les poètes de l'Anthologie. Dites-moi, est-ce encore de la\n poésie ceci, ou si ce n'est pas déjà de la neurasthénie?\n « T o u t est rire! tout est cendre! tout est n é a n t ! . . . » « C'est en\n pleurant que je suis né, c'est après avoir pleuré mon saoul que\nje m e u r e ; j'ai trouvé des larmes en abondance dans la vie. Je\nsuis arrivé nu sur la terre, nu je m'en irai sous la t e r r e ; pour-\nquoi m'efforcer en vain puisque tout aboutit à mourir n u ! . . . »\n « Pourquoi suis-je venu ici? P o u r m'en aller d'ici!... » Donnez\nau plus fin connaisseur à distinguer entre ces épigrammes de\nl'Anthologie et les versets du grand désenchanté qui a nom\nl'Ecclésiaste, il y renoncera : c'est identiquement la même\nchose : la « joie grecque » se confond avec la tristesse orientale,\nles deux n'étant au fond que la mélancolie éternelle de la vie :\ndepuis les origines, les enfants d'Adam se nourrissent du même\npain trempé des mêmes larmes — et ce pain et ces larmes\nresteront notre nourriture jusqu'à la fin des t e m p s . . .\n   L a grande tristesse moderne, celle qui a plané sur tout le\nXIXe siècle, touchant successivement de son aile les fronts les\nplus hauts, Byron, G œ t h e , C h a t e a u b r i a n d , Musset, Leconte\nde Lisle, Sully P r u d h o m m e . . . , et qui froissant toujours plus\nprofondément les âmes a fini par nous donner l'affreux ennui\ncontemporain, l'ennui, cette vue triste de la vie qui n'épargne\nplus même la jeunesse, qui ronge dès le p r i n t e m p s les racines\ndu courage et de l'enthousiasme et de la joie et de l'amour par\nl'intuition trop vive et prématurée de la vanité de tout cela et\nde son abolition prochaine par la mort fatale, cette tristesse\nmoderne est toute p a ï e n n e !\n   Nous l'avons héritée, comme les R o m a i n s l'avaient héritée\neux-mêmes, de l'Hellade. C'est la tristesse de ceux qui n'ont\n"}, {"page_pdf": 328, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2214, "texte": "             JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE               -     271\n\n\npas mis comme lumière au-dessus de leur pauvre vie h u m a i n e ,\nune idée, si haute et si dégagée de la matière et du contingent\nqu'elle en mérite le nom d'Idéal, c'est la tristesse de la chair.\n\n                    La chair est triste, hélas!\n\ngémit Mallarmé. Elle l'est! Elle l'est essentiellement — et\npourquoi? A cause qu'essentiellement elle s'use et se meurt\net qu'elle contrarie ainsi de façon vive et flagrante, le désir,\nl'instinct, la volonté de durée et de durée immobile qui est en\nnous. L a douleur de vivre vient de là, de ce que la vie est un\nflux alors que l'aspiration foncière de l'être h u m a i n est la fixité,\nla fixité d a n s le bien-être. L a douleur vient de là et par consé-\nquent sera en proportion de l'estime que l'on aura faite de\ncet ensemble de joies qui s'appellent la chair.\n   Et si q u e l q u ' u n met là toute la vie, sa vie deviendra, aux\nheures de conscience lucide, la chose la plus morne et la plus\ndésespérée qui le fera crier :\n\n         Ah! Jeunesse! Qu'un jour vous ne soyez plus là,\n         Vous, vos rêves, vos pleurs, vos rires et vos roses;\n         Les Plaisirs et l'Amour vous tenant — quelle chose\n         Pour ceux qui n'ont vraiment désiré que celai...\n\n   La chair est triste, h é l a s ! . . .\n   Mais elle est plus triste encore que je ne viens de vous la\ndécrire et il y a un comble auquel elle doit atteindre logique-\nment, auquel elle atteint de façon merveilleuse dans le paga-\nnisme.\n   La tristesse de la chair touche son paroxysme, non pas au\nmoment où l'homme l'éprouve dans toute son acuité et toute\nson horreur, mais au moment (qui suit fatalement) où il\ns'efforce de la comprendre afin d'y remédier et de la combattre.\n   C'est quand la tristesse de la vie a planté son aiguillon dans\nl'esprit qu'elle devient parfaite, car l'homme a commencé dès\nlors le grand labeur inapaisé et toujours vain dont les siècles\nnous donnent le douloureux spectacle et dont la dernière issue\nest le désespoir. Il tourne et retourne la vie sous tous ses\naspects pour découvrir le point de vue sous lequel il faudrait\ns'obliger à la regarder pour la voir bonne, et successivement, il\n"}, {"page_pdf": 329, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2575, "texte": "272                           DURENDAL\n\n\nessaye tout : le vin, le rire, l'étourdissement, la solitude; la\njouissance intense, la jouissance tempérée, la jouissance anor-\n male; l'idéalisme qui fait vivre plus haut que la vie, le cynisme\n qui fait vivre plus bas que la chair; l'amour qui use et fatigue,\nl'amitié qui repose de l'amour, la misanthropie qui venge de\n l'amitié et de l'amour; la poursuite de la science, le culte de\n l'art, l'étude de la philosophie; l'action, l'action héroïque,\n — pour la gloire —, l'action cupide — pour l'argent —, l'action\nsuperbe — pour la domination —, l'action morale — pour le\nbien —, l'action pure — pour l'action — ; l'insouciance (impos-\nsible), la révolte (inutile), le désespoir (affolant), l'espérance,\nmais avec l'impuissance de lui créer un objet vraiment digne\nde désir, — l'espérance si peu excitante, si mal consolante que\nson objet vous donne le frisson de la tristesse et vous fait crier\ncomme Achille : « N e me parle pas de la mort et de la gloire\naprès la mort!... Je préférerais vivre comme salarié chez autrui,\nchez un h o m m e sans domaine, chez un gagne-petit, que d'être\nroi chez les morts!... » Il essaye tout cela, tour à tour et à plu-\nsieurs reprises, redécouvrant après des milliers d'années de\nvieux systèmes de vie, des systèmes pour rendre la vie bonne,\nenfouis dans des ruines avec les ossements des h o m m e s anciens\nqu'ils avaient déçus et recommençant toujours et sans fin ce\nmouvement d'écureuil en cage, inapaisé, fiévreux, avec des\narrêts haletants pour reprendre haleine et repartir jusqu'à ce\nqu'enfin il s'arrête vaincu, lassé, découragé pour n'avoir trouvé\nqu'une seule chose au terme de toutes ces recherches tuantes :\nla certitude que la vie est telle et qu'on ne la changera pas!...\n    E t c'est alors un bouillonnement de tristesse où s'agitent\npêle-mêle, selon les tempéraments, de la révolte, de la colère,\ndu désespoir, du découragement, de la haine, de la résignation\nfarouche, du blasphème, tout une tristesse d'orgueil et d'amer-\nt u m e , celle qui éclate dans ce cri d'un des poètes de l'Anthologie\nqui pourrait servir d'épigraphe à la philosophie du pessimisme:\n« Je hais l'univers à cause de son mystère. »\n    Ce n'est point là seulement un cri de poète, c'est la dernière\nétape de la tristesse d'une race comme c'est l'aboutissement de\ntout le labeur intellectuel d'une lignée de génies. T o u t e la\nphilosophie grecque, long effort de six siècles pour scruter et\nrésoudre le mystère du monde et de la vie, se résume dans cette\nsombre imprécation douloureuse et passionnée.\n"}, {"page_pdf": 330, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2449, "texte": "            JOIE PAÏENNE - TRIbTESSE CHRETIENNE                  273\n\n\n   C'est au VIIe siècle avant le Christ qu'était apparue en Grèce\nla curiosité — féconde en souffrances — de résoudre l'énigme\nde l'univers. L'esprit grec s'était a t t a q u é au problème avec la\nmême ardeur joyeuse, avec la même confiance de conquérir la\nvérité que la jeunesse met à se lancer à la conquête de\nl'amour. Et l'issue fut la même — et ce fut la banqueroute.\n    Un siècle à peine s'était écoulé, et cette belle ardeur était\ngisante et devant l'accumulation des systèmes qui s'étaient\nsuccédé en se détruisant, le philosophe grec s'était assis,\ninquiet et pensif, avait rêvé douloureusement, et s'était relevé\nsceptique. Le scepticisme, c'est-à-dire la tristesse de l'esprit,\nl'abattement découragé de la raison, tel était le premier\nrésultat de cette recherche séculaire. T o u s les efforts pour\npénétrer le mystère n'avaient abouti qu'à faire prendre con-\nscience de la vanité de ces efforts m ê m e ; et tandis que les pre-\nmiers philosophes, les Thaïes et les Anaximandre, les P y t h a -\ngore et les Xénophane, les Héraclite et les Zenon, les\nEmpédocle et les Diogène avaient recherché la vérité de tout\nleur cœur, avec la conviction que chaque pas qu'ils faisaient\nétait un pas en avant, un pas vers la lumière, voici que surgit\nla race des rhéteurs et des sophistes qui prennent à tâche de\ndémontrer que la vérité est inconnaissable (nous en sommes\nrevenus là au XXe siècle, comme vous savez) et que la m é t a p h y -\nsique est une occupation aussi stérile que décevante (les rhé-\ntheurs d'Athènes sont aussi formels sur ce point qu'Auguste\nComte); bref, qu'il vaut bien mieux s'en tenir au côté pratique\nde la vie et de délaisser le vrai (inaccessible) pour cultiver\n l'utile (à portée de nos mains).\n   Cette tendance allait aboutir logiquement à Socrate, à\nl'homme de génie qui fusionnerait en un le vrai et l'utile en\ndéclarant la morale, c'est-à-dire la science pratique de la vie,\nl'unique objet de l'activité philosophique. Et Socrate marque-\nrait si profondément son empreinte sur son disciple Platon que\ncelui-ci, tout en revenant à la métaphysique, resterait surtout\nun moraliste et qu'il aiguillerait dans le même sens le\nmerveilleux génie qui fut son élève et devint son adversaire, le\nprince des philosophes, Aristote.\n  Après quoi, le génie disparut et le scepticisme reparut dévo-\nrant les esprits jusqu'à la moelle, les empoisonnant, leur\n"}, {"page_pdf": 331, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2365, "texte": "274                          DURENDAL\n\n\n\ndonnant la nausée de la vérité au point que l'on ne pourrait\nbientôt plus entendre prononcer son nom sans haine ou sans\nennui et qu'il suffirait qu'en retentissent les trois syllabes\nsacrées pour que l'on prenne aussitôt la porte en s'écriant avec\nhumeur dans un haussement d'épaules : « Quid est veritas!...\nLa vérité ! Un mythe!... »\n   Vous me direz : Mais rien de tout cela n'est changé et nous\nen sommes bien là à l'heure présente et s'il y a une différence\nc'est que nous y sommes d'une manière plus aiguë, plus affo-\nlante, plus générale que l'on n'y était alors! Butcher l'a noté\njustement : « Dans l'Anthologie, dit-il, les âmes d'un noble\ncaractère souffrent d'un mal analogue à la moderne Weltschmerz\nd'un sentiment dans lequel se confondent le mystère de la vie,\nl'intuition de l'infini, la fatigue et la satiété... »\n   On ne peut mieux dire, en vérité!\n   Mais tout ce qu'on pourrait légitimement conclure de là,\nc'est que le christianisme n'a point enrayé l'évolution natu-\nrelle de la tristesse humaine : comme l'homme en vieillissant\ndevint plus triste pour avoir mieux pris conscience de sa vie,\nl'humanité, en allant, pénètre toujours plus consciemment la\nvie, et elle devient plus triste : le Christ n'y a rien fait. Pour-\ntant, cette conclusion-là serait injuste en fait, et non seulement il\nest faux de prétendre que le Christ a déchaîné par le monde\nune tristesse ignorée avant lui, mais il l'est encore de lui repro-\ncher d'avoir contribué (quand ce ne serait que négativement) au\ndéveloppement du tempérament pessimiste.\n   Je montrerai ceci de façon directe dans la seconde partie\nde cette causerie. Pour le moment, je veux seulement vous\nfaire observer combien sont étrangers au christianisme les états\nd'âme douloureux et désespérés que présentèrent plusieurs\népoques de l'histoire moderne et dont notre monde actuel nous\n donne un si vivant spectacle.\n   A regarder de près, ils sont même toujours le produit final\nde ces mouvements de régression morale, de retour à la\n conception antique de la vie et du monde, dont le type le plus\n éclatant fut celui connu dans l'histoire sous le nom de Renais-\n sance : « La nature est bonne. Suivez la nature; il n'y a rien\n au-dessus de la nature. La raison suffit; il n'y a rien au-dessus\n de la raison; n'écoutez que la raison. » Dès là que ce principe\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 275, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2107, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                    276\n\n\n (qui est proprement l'antithèse de l'esprit chrétien) se répand\ndans une société et la gouverne, comme cela fut au XVIe siècle,\npar les soins des humanistes, et au XVIIIe siècle, par ceux des\nphilosophes, il produit à bref délai l'émancipation de la\nchair — et partant les états de tristesse physiologique qu'en-\ngendre la volupté, — l'émancipation de l'esprit — et logique-\nment les états de tristesse cérébrale que distille le mystère.\n   Qu'un homme se livre à l'ivresse du plaisir sans frein ou à\ncelle de la pensée sans maître, l'aventure est éternellement la\nmême. Cela commence par un ravissement, un éblouissement,\ncela continue par une lassitude, un doute, cela se termine\npar une impuissance de jouir pire que la privation de tout, par\nune impuissance de comprendre pire que l'ignorance de tout.\nJe lisais naguère l'œuvre poétique d'un de ces hommes de\nrenaissance, c'est-à-dire de décadence, d'un de ces païens\nmodernes qui, s'étant vidés de leurs hérédités chrétiennes,\nprétendent refaire leur vie sur le plan antique. Il faut lire\nd'affilée tout une œuvre pareille, depuis les hymnes du début\njusqu'aux poèmes de déclin pour sentir au vif l'ironie amère de\nces deux mots : la joie païenne!\n   Ecoutez-le s'élancer dans la vie, ruisselant de jeunesse et tout\ndébridé :\n\n   Chante la joie ! Je veux te couronner de toutes les fleurs, pour que\ntu célèbres la joie, la joie, la joie, cette magnifique donatrice!\n\n  Chante l'immense joie de vivre, d'être fort, d'être jeune, de mordre\naux fruits de la terre avec de fortes et blanches dents voraces.\n\n  De porter ses mains audacieuses et convoiteuses sur toutes les douces\nchoses palpables, de bander l'arc vers toutes les proies nouvelles que\nguette le désir.\n\n   Et d'écouter toutes les musiques, et de regarder avec des yeux de\nflamme la face divine du monde, comme ramant regarde l'aimée.\n\n  El d'adorer toutes les formes fugitives, tous les contours évanescents,\ntoutes les images éphémères, toutes les grâces fragiles, toutes les appa-\nrences qu'offre l'heure brève.\n"}, {"page_pdf": 333, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1781, "texte": "276                            DURENDAL\n\n\n\n  Chante la joie! Loin de notre âme la douleur, vêtement de cendre!\nC'est un misérable esclave celui qui fait de la douleur un vêtement.\n\n  A toi la joie, ô mon amie ! Je veux te revêtir de la plus rouge des\npourpres, dussé-je en teindre la soie avec le sang de mes veines.\n\n   Je veux te couronner de toutes les fleurs, afin que, transfigurée, tu\ncélèbres la joie, la joie, cette invincible créatrice !\n\n   Le poète est j e u n e ; il vient de découvrir la joie grecque,\n« toutes les choses divines créant la joie parfaite que les hommes\nconnurent sous tes cieux, ô H e l l a d e ! », et il se livre à la volupté\navec tout ce que l'on peut y mettre de fougue et d'impudeur,\nquand on l'a d'abord déclarée sacrée et que l'on s'y voue comme\nà un culte.\n   Quelques années à peine ont passé et voici déjà la flétrissure\nde la joie, la cruelle sensation de fatigue...\n\n   Oh! cessez! la musique me lasse; j'ai le dégoût du rêve comme\nd'un breuvage trop facile. Aucune magie ne me rendra ce que j'ai\nperdu.\n   O l'indicible lassitude!...  Qui pourra me donner une volupté\nnouvelle, un spasme nouveau?...\n\n  Encore un t e m p s et l'expérience de la joie est complète :\n\n   Tous mes rosiers sont dépouillés. Plus de guirlandes! Et ma coupe\nest vide! J'ai bu, j'ai bu, j'ai rebu! Enfin! je n'ignore plus aucune\nivresse. J'ai tout osé.\n\n   Désormais c'est entre le cilice et la corde qu'il faut choisir. Mon\nchoix est fait : donnez une bonne corde!... Mais peut-être, ô sage,\nsais-tu quelque volupté encore qui m'a échappée?...\n\n   Sois donc en dernier lieu mon maître, ô vieillard, toi qui connais\nsi profondément toutes les hontes de la vie !\n\n  E t enfin dix ans de plus ont passé sur le front dénudé du\npoêle.\n  E t voici le bilan de sa vie!\n"}, {"page_pdf": 334, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1534, "texte": "                JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                             277\n\n\n   Mon âme, pourquoi t'attardes-tu lâchement entre l'ennui de la vie\net la peur de la mort? Les flambeaux sont éteints. Rien ne luit dans\nl'immense abjection.\n   Pourquoi t'attardes-tu ? Es-tu leurré encore par l'espoir d'une der-\nnière aventure. Regarde bien ta voie : elle est nue, silencieuse, comme\nresserrée entre deux aveugles murailles !...\n\n  Art, art redoutable, lu ne t'es pas dévoilé encore ! Je t'ai adoré\nen vain!\n\n  Gloire, tu passes et à d'autres fronts tu accordes ton baiser. Je l'ai\npoursuivie en vain !\n\n  Amante      inconnue, tu es morte trop jeune, hélas ! Je t'ai attendue\nen vain.\n\n  Et où êtes-vous, ô fleurs étranges, ô parfums nouveaux ? Je vous ai\ncherchés en vain.\n\n   Nul malheureux au monde ne fut par moi consolé. Avec lui j'ai\npleuré en vain.\n\n  Nul opprimé au monde ne fut par moi vengé. Je me suis soulevé\nen vain.\n\n  La douleur ne fut pas assez forte pour vaincre le mystère. Je l'ai\nsoufferte en vain.\n\n  Derrière moi, il ne reste qu'un sillage stérile, oblique, léger. J'ai\nvécu en vain.\n\n  Devant moi dans l'ombre est la Mort sans flambeau !... Je mourrai\nen vain !...\n\n  Tel est l'idéal grec revécu par un moderne le plus parfaite-\nment étranger qu'il se puisse à l'esprit chrétien, car c'est Gabriel\nd'Annunzio. J e vous le montrerais revécu de même par cent\nautres, p r o d u i s a n t i n v a r i a b l e m e n t et selon le m ê m e processus\net sur le m ê m e laps de temps d'une quinzaine d'années, les\n"}, {"page_pdf": 335, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2444, "texte": "278                              DURENDAL\n\n\n\nmêmes fruits d ' a m e r t u m e et d'abjection, de tristesse et d'ennui,\nd'épouvante glaçante en face de la mort.\n     E t encore d'Annunzio, comme type de renaissance païenne,\nest incomplet, car s'il est un merveilleux artiste, il n'est qu'un\npenseur médiocre. Il le faudrait doubler de quelque philosophe\ninquiet comme fut S u l l y - P r u d h o m m e , ou de q u e l q u e intellec-\ntuel rageur comme est Anatole F r a n c e , ou m ê m e de quelque\nmisanthrope puissant du genre de Schopenhauer, pour obtenir\ndans toute sa splendide horreur, la tristesse de déception,\nd ' a m e r t u m e et de fureur à quoi mène, d'un mouvement fatal,\nla conception matérialiste du m o n d e et de la vie.\n    Mais encore une fois et précisément, c'est là une conception\net ce sont des mentalités en contradiction éclatante avec le\nt e m p é r a m e n t chrétien. N e remarquez-vous pas d'emblée et\nsans qu'il soit besoin d'une analyse plus profonde, que tous ces\ncris de détresse et tous ces cris de révolte et tous ces cris de\nterreur, par quoi s'exprime et s'exhale l'horreur de vivre, ont\nun accent qui détonnerait étrangement aux lèvres chrétiennes?\nC'est qu'en effet le chrétien (j'entends par là non point le pre-\nmier venu qui fut ondoyé au nom du P è r e et du F i l s et de\nl'Esprit Saint, mais l'homme qui a vraiment et consciemment\npris le point de vue du Christ) le chrétien ne peut rien éprou-\nver de pareil en face de la vie.\n    Que le Grec et — d'une manière plus générale — que le païen\npour qui la vie est ou bien l'œuvre de hasard d'une puissance\nindifférente et froide, ou bien le jouet conscient d'une puis-\nsance mauvaise et cruelle, contracte, à mesure qu'il avance\ndans la vie, la tristesse ou la haine de la vie, c'est logique.\nMon Dieu ! si nous sommes sous la coupe d'un destin aveugle\net sourd, quoi d'autre à faire que nous résigner triste-\nment tout en tâchant de dérober à la vie, quelques lam-\nbeaux de joie, quelques bribes de bonheur? E t si nous\nsommes dominés par un pouvoir méchant et jaloux, qui nous\nécrase lâchement, quelle autre attitude à prendre dans cette\nlutte disproportionnée, que celle de l'orgueil qui répond\n à la lâcheté brutale du fort par la bravade idéale du faible?\n Raidissons-nous de toute la vigueur de nos muscles, jouons\n l'impassibilité et protestons, d'un masque serein et d'une voix\n blanche : « Douleur! tu n'es qu'un mot! Je ne souffre pas! »\n"}, {"page_pdf": 336, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 740, "texte": "                JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE          279\n\n\nQue le Grec, que le païen soit épicurien et qu'il soit stoïcien,\nc'est logique et c'est psychologique. Et il ne peut rien être\nd'autre — à moins qu'il ne devienne chrétien... Mais alors, et\ndu coup, la vie change d'aspect et l'âme d'attitude. Ce qu'est\nl'aspect chrétien de la vie, il me reste à vous le montrer main-\ntenant, de façon directe, pour aboutir enfin à cette conclusion\nque non seulement il n'a rien d'assombrissant pour l'âme\nhumaine, mais que de tous les points de vue d'où l'on peut\nregarder la vie, le point de vue du Christ est le seul qui la\nmontre vraiment joyeuse et bonne...\n                                                T.    HENUSSE.\n  (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-002", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 280, "page_fin": 280, "titre_corps": "Benaci Musæ : Au lac de Garde", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Benaci Musae An lac de Garde Tour à tour améthyste", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La proue sculptée", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 337, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 788, "texte": "Benaci Musae\n\n\n                 An lac de Garde\n\nTour à tour améthyste, émcraude ou turquoise,\nTu baignes des cités, des bourgs et des    hameaux,\nEt la plainte du pâtre enflant ses   chalumeaux\nSe mêle au bruit marin de ta vague     sournoise.\n\nEntre les pampres verts que la vigne   entrecroise\nEt suspend en guirlande aux branches des       ormeaux.\nOn voit, lorsque la brise agite les rameaux,\nFuir sur ton onde glauque un bleu frisson     d'ardoise.\n\nTes monts casqués de neige offrent des citrons d'or;\nToujours, sur ton azur, plane le lent essor\nD'une barque aux flancs noirs dont l'aile est pourpre et jaune.\n\nEt parfois le pécheur et le jeune berger\nVoient encor, de la houle ou de l'herbe, émerger\nLe sein d'une Sirène ou la corne d'un Faune.\n\n\n\n                 "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-003", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": 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"fin_caractere_exclue": 454, "texte": "                                 BENACI          MUSAE                     28l'\n\n\n\n        Les Sirenes ont fui, qui de leur souple queue\n        Brisaient en se jouant le cristal de l'eau bleue;\n        Mais leur image encor rit sur le flot mouvant :\n\n        Et le voilier cabré dont elle orne la proue,\n        Le sein blanchi d'écume et les cheveux au vent.\n        Semble un coursier marin qui bondit et s'ébroue.\n\n\n\n                                 "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-004", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 281, "page_fin": 281, "titre_corps": "Benaci Musæ : Angulus ridet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", 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sans nombre?\n         L'humble écho de ce bois peut suffire à son Ombre,\n         Puisque le ciel natal sourit à son tombeau.\n\n         Envie un tel destin : c'est plus que tu n'espères.\n         Après avoir chanté son p a y s , il est beau\n         De s'endormir  en paix dans le champ de ses pères.\n\n                                                             FRANZ A N S E L .\nRiva (lac de Garde), mai 1912.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-005", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 282, "page_fin": 288, "titre_corps": "Le Culte et la Beauté", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "A.-D. 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D a n s son éternité, supérieure aux hom-\nmages du temps, sa sublime ironie pourrait transposer au\nspirituel le mot biblique : Est-ce que je mange la chair des\ntaureaux, est-ce que je bois le sang des boucs!\n   C'est nous, nous, qui avons besoin du culte, parce que le\ncontact de Dieu est pour nous S a u v e u r ; parce que, voisinant\navec Dieu, nous en devenons plus hommes et nous comptons\ndépasser l'homme, grâce aux intimités qui promettent à l'amour\net qui lui donnent déjà obscurément ce que l'œil de l'homme n'a\npoint vu, ce que son oreille n'a point entendu, ce que son cœur n'a point\ncompris.\n   P a r le culte, par la prière intérieure et extérieure, par toutes\nles liturgies dont l'Eucharistie est le centre, nous espérons\natteindre Dieu pour y trouver, m a i n t e n a n t ou plus tard, tout\nce qui nous m a n q u e ; nous garantir de ce qui nous nuit;\nvaincre le mal, l'erreur, la contradiction intérieure, l'insuf-\nfisance vitale, la mort m ê m e .\n   Que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ te garde pour la vie\néternelle, disons-nous aux communiants.\n\n\n  (1) Fragment inédit d'un discours prononcé par l'abbé Sertillange, à l'occasion de la\nréunion des Amis des Cathédrales, à Evreux.\n"}, {"page_pdf": 340, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2599, "texte": "                      LE CULTE ET LA BEAUTÉ                           283\n\n\n   T o u t le culte aboutit là, et sur la route, il trouve moyen de\ns'adapter à toutes les circonstances de la vie, de répondre à\ntous les besoins et de satisfaire toutes les âmes.\n   Peut-il le faire sans la beauté? Oui, évidemment si l'on prend\nce mot dans un sens étroit, ou si l'on ne cherche que le succès\nminimum d'une action religieuse réduite. Mais si l'on veut déplier\nles voiles, et si l'on prend le mot beauté en son sens plein, tel que\nl'entend le philosophe, on doit dire : N o n ; le culte sans la\nbeauté n'est pas lui-même, nous en sommes tout à l'heure\nconvenus : donc il n'a pas non plus une pleine action, et si,\npour des raisons accidentelles, on le voit privé de beauté plas-\ntique, il ne peut tout au moins se dispenser de la beauté de\ncaractère, à laquelle ses ressources les meilleures payent tribut.\n   Représentez-vous une messe solennelle célébrée au XIIIe, au\nXIVe ou au XVe siècle, dans un de ces édifices qui étaient alors\nla cité même, glorifiée et glorifiant Dieu par tout ce qu'avait pu\ninventer et réaliser son génie aidé de ses ressources, et dites si\nl'art ne représentait point là, en faveur du sentiment religieux,\nune valeur de tout premier ordre.\n   Cette foule, qui avait construit l'immense basilique au prix\nd'une collaboration incessante, d'un effort soutenu par un\nintérêt passionné auquel participaient les plus petits; qui arri-\nvait à l'appel des cloches, voix d'en haut, grand filet sonore qui\nallait, dans l'onde vivante, ramasser toutes les â m e s ; qui se\nprésentait aux trois points cardinaux où des porches s'ouvraient,\npassant sous les arceaux tout brodés d'icones, devant les niches\noù des personnages pieux suggéraient l'attention, rappelaient\ntoute l'histoire biblique, insinuaient tous les dogmes, incar-\nnaient les vertus, disaient tous les espoirs du chrétien; qui, de\nlà, s'épandait dans les vastes nefs éclairées d'une lumière\nvivante, où l'essaim des élus tournoyait; qui foulait, sur les\ndalles sonores, des inscriptions et des portraits de pieux\nancêtres; qui écoutait les voix liturgiques, accompagnant du\nregard, t a n d i s que l'oreille vibrait au r y t h m e , la belle choré-\ngraphie qui se développait là-bas dans les lumières, et dont\nchaque phase était un enseignement, une invitation, une pensée\nou un sentiment religieux érigés en art : cette foule, dis-je\npouvait-elle n'être pas élevée un instant au-dessus des vulga-\nrités terrestres, entraînée au divin, gagnée sensiblement, en vue\nde l'être spirituellement, par les réalités transcendantes?\n"}, {"page_pdf": 341, "page_imprimee": 284, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2570, "texte": "284                             DURENDAL\n\n\n\n     Les purifications commençaient; le piètre, au nom de tous,\n se battait la p o i t r i n e ; on aspergeait l'assemblée inclinée; on se\n tenait tout au bas des degrés, comme indignes, puis on montait\n au nom les audaces suggérées à l'humilité par l'amour confiant :\n Introïbo ad altare Dei...\n     On priait en silence un i n s t a n t ; puis on c h a n t a i t ; puis on\n lançait des cris passionnés : « Kyrie eleison : Christe eleison !...\n Maître, aie pitié de n o u s ! Christ, aie pitié de nous! Maître,\n Christ, Maître, ô Maître, aie pitié de n o u s ! »\n     E t puis, la gloire montante tournoyait, enlevée par les voix;\n plus tard par les ailes éployées des grandes orgues : «Gloria\n in excelsis Deo! Gloire! gloire, dans les h a u t e u r s , à Dieu, et sur\n terre, paix, paix aux âmes de bonne volonté! »\n     Les oraisons chantées; les encensements h a r m o n i e u x ; les\n effluves odorants qui semblaient venir du fond des temps, rap-\n pelant le berceau oriental de nos cultes, et qui montaient en\n volutes bleues, figurant l'envolée céleste; l'Evangile, et le\n prône qui le commentait en des homélies dont nous savons\n qu'elles passionnaient vivement la foule et provoquaient une\n grande émulation d'orateurs; après la parole sacrée, la réponse\n du peuple, la haute affirmation du Credo, que les masses cho-\n rales égrenaient en caractérisant chaque sentence, en l'ap-\n p u y a n t d'une notation appropriée qui en doublait la significa-\n tion active; l'offertoire, les ablutions, le chant sublime de la\n Préface qui, lançant son Sursum Corda, proclamant juste et raison-\n nable, équitable et salutaire de multiplier les louanges partout, tou-\njours, à l'adresse du Seigneur Saint, du Tout-Puissant, du Dieu\n éternel, projette comme des fusées adoratrices éclatées dans les\n h a u t e u r s les mots Saint, Saint, Saint ! qui dans la Bible sont le\n chant des armées célestes (Sabaoth), c'est-à-dire des astres et de\n l'armée plus sublime des esprits; puis le Canon, avec toutes les\n beautés du silence; puis la consécration qui s'y enchâsse, dia-\n mant dans le platine dense et tout u n i ; le Pater qui en éclot\n comme un jet de lumière, e m p r u n t a n t les clartés d'une nou-\n velle mélodie ample et forte; puis le défilé des communions,\n les derniers chants, la démission, et les éclats des sorties triom-\n phales qui poussent au dehors pour l'action chrétienne ceux\n que vient de nourrir le pain de l'esprit : je d e m a n d e si cet\n ensemble n'était rien pour le culte; si la foule enveloppée de\n"}, {"page_pdf": 342, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2249, "texte": "                      LE CULTE ET LA BEAUTÉ                           285\n\n\ntant d'influences esthétiques émanées naturellement des don-\n nées religieuses, faisant corps avec elles, pouvait y demeurer\n insensible, alors surtout que cette foule n'était pas, comme\nmaintenant, une fraction de la cité divisée contre l'autre, mais\nla cité elle-même, avec ses chefs au civil comme au sacré, tous\ndans le grand unisson moral que figuraient les pompes exté-\nrieures.\n   Nous sommes chair, disions-nous, en créant le culte; mais\nnous sommes chair aussi en le subissant. L'action divine du\nculte, en venant à nous, doit donc se faire chair et revêtir\ntoutes les formes harmonieuses q u ' a t t e n d la sensibilité pour\nvibrer.\n   Quand elle vibre, en effet, la sensibilité religieuse, elle\nassemble autour des idées une atmosphère d'images qui les\nsoutient et les conserve, les diffuse et les e n r i c h i t ; elle double\nles vouloirs, qui risquaient de succomber aux difficultés,\nd'impulsions vives et de chauds effluves, dont l'action est\nentraînante, au lieu d'être u n i q u e m e n t persuasive.\n   Jeter l'idée en oubliant ses échos sonores; lancer le précepte\nsans essayer d'y plier, en nous, tout, m ê m e la machine, l'auto-\nmate de Pascal, dont l'art tient les ressorts en dépendance de\nson clavier aux mille touches, ce serait un rationalisme court\net cruellement ennemi de l ' h o m m e .\n   T o u t ce qui est divin ou h u m a i n a droit à la beauté, la\nrequiert, et y trouve ses ultimes conditions d'efficacité.\n\n                                    *\n\n\n   Il en faudrait conclure que lés vrais amis de la religion ne\ndoivent pas négliger ce culte du beau qui donnera au culte\ntout court son achèvement de réalité à l'égard de Dieu et\nd'utilité à l'égard des h o m m e s .\n   Des églises bien construites, fussent-elles p a u v r e s ; bien\nsituées, q u a n d on en a le choix, le site faisant partie de la\nchose; bien adaptées à leur fonction, ce qui veut dire inspirées\npar la liturgie, par la théologie et par la m y s t i q u e ; des églises\nbien priantes, dans leur robe de pierre, et bonnes inspiratrices\npour ceux qui imitent passagèrement leur grande prosternation\ndurable. Au d e d a n s de l'église, des meubles et des objets tous\n"}, {"page_pdf": 343, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2289, "texte": "286                           DURENDAL\n\n\nde choix, j ' e n t e n d s dire purs de goût, sinon riches de matière;\ndes statues filles de nos admirables traditions nationales, au\nlieu des offensantes horreurs qui déshonorent, parfois dans de\nmagnifiques vaisseaux, tant de niches, de consoles ou d'autels.\nDes gestes liturgiques étudiés pieusement et bien conduits, au\nlieu d'être bâclés par une manière d'acquit qui ne mérite pas\nun acquit céleste. Des prédications simples quand il convient,\nprofondes ou solennelles quand il faut; toujours belles d'adap-\ntation, de soin, de précision attentive à ses hauts objets,\nd'expression religieuse : Lacordaire ou le curé d'Ars; Bossuet\nà l'ample draperie verbale, Vincent Ferrier au verbe de feu,\nChrysostome et son torrent aux bords fleuris, ou bien l'humble\nvicaire qui sous le lin blanc fait de sa simplicité comme une\nannexe de l'autel. Enfin, une musique grave, au registre\nétendu, mais non pas j u s q u ' a u x vanités; savante, mais sans\nrecherche u n i q u e m e n t curieuse; donnée à sa fonction, elle\naussi; liturgique d'intention et d'inspiration; ne débordant\npas, ne rappelant pas le théâtre ou la rue, restant l'église\navec son âme sonore, et, par l'orgue aux mille voix soute-\nnant une maîtrise bien dressée comme un flot porte une\nbarque de rameurs, poussant les âmes là où elles vont, vers la\npatrie éternelle : ne croyez-vous pas que tout cela, ce serait une\npartie de la religion, une partie de nos espoirs, à nous qui\nconstatons un évident renouveau de pensée c h r é t i e n n e ; mais si\nfragile encore et qui a tant besoin d'être aidé?\n\n                                   *\n\n\n   Les conditions, pour qu'un surcroît de beauté vienne ainsi\nau secours de la religion qui se réveille, sont fort complexes.\nJe ne veux pas mentionner celles qui d é p e n d e n t de l'extérieur :\norganisation, enseignement ou concours de l'autorité; mais je\nveux rappeler que l'extérieur, à lui seul, ne serait rien.\n   Ce qui suscitera la beauté religieuse au bénéfice de la vie\nreligieuse des foules, c'est le sentiment religieux des artistes.\nL a forme vient du fond, non d'un placage superficiel qui serait\nvite usé.\n   Il arrive par accident que des artistes non chrétiens réus-\nsissent des oeuvres chrétiennes, et que, détachés pour leur\n"}, {"page_pdf": 344, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "                      LE CULTE ET LA BEAUTÉ                            287\n\n\ncompte de la source, mais a y a n t su retrouver par l'étude l'ins-\npiration chrétienne du passé, ils en propagent la contagion.\nInversement, il arrive que de vrais chrétiens, qui sont artistes,\nne sont pas des artistes chrétiens, parce qu'ils se livrent à une\nsorte de d é d o u b l e m e n t : artistes d'un côté, chrétiens de l'autre,\nle chrétien obéissant à la foi et l'artiste g a r d a n t une â m e\npaïenne.\n    Entre les deux, je félicite ces derniers de ce qu'ils sont, en\npréférant d a n s les premiers ce qu'ils font; mais au total, s'il\ns'agit d'un j u g e m e n t qui puisse servir de règle c o m m u n e , on\ndoit dire : L ' a r t chrétien est fils du sentiment chrétien, nourri\npar la p r a t i q u e chrétienne, encadré d a n s la hiérarchie issue du\nChrist, participant de ses œuvres et dévoué à son expansion.\n    L e fond de tout, c'est donc la vie intérieure, dont le tréfond\nest ce sentiment divin et h u m a i n à la fois que la langue chré-\ntienne appelle la charité.\n    Sans charité, d a n s le grand sens que la théologie prête à ce\nterme, il n'y a pas plus de beauté chrétienne vraie, étendue et\ndurable qu'il n'y a de vertu, qu'il n'y a de fécondes vérités\nreligieuses.\n    Lorsque saint P a u l chante les louanges de cette maîtresse\ndes âmes ; quand il proclame la quasi exclusivité de sa valeur,\nil ne parle point d'art ; mais tout se tient, et c'est de l'art aussi\nqu'on peut dire : Quand je parlerais les langues des hommes et des\nanges ;... quand je connaîtrais tous les mystères et que je posséderais\ntoute science; q u a n d le langage des formes n'aurait pour moi\nplus de secrets, ni la couleur, ni le r y t h m e , ni les masses\nbalancées, ni les jeux de la lumière et de l'ombre, ni le manie-\n ment des voix, ni les enlacements de gestes, ni la poésie des\n mots et celles des choses, ni le souffle des périodes oratoires\n tournoyant sur les assemblées, si je n'ai la charité, je ne suis que\n l'airain sonnant et la cymbale bruyante.\n    L a charité en sa double forme : amour de Dieu, qui nous\n rend l'infini fraternel; amour d'autrui, qui nous élargit le\n cœur j u s q u ' à y comprendre tout ce qui, émané de Dieu, parti-\n cipe sa bonté et s'oriente vers ses fins; état d'esprit de F r a n -\n çois d'Assise s'écriant dans l'extase : Mon Dieu et mon tout!\n puis redescendant de cette unité pour jaser ineffablement avec\n tout ce qui l'émiette; disant : Mon frère le soleil, ma sœur la\n"}, {"page_pdf": 345, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1538, "texte": "288                            DURENDAL\n\n\nlune, après avoir dit à plus forte raison : Mon frère l'homme,\nfût-ce celui qui m e fait souffrir : synthèse grandiose et anthro-\np o m o r p h i s m e charmant, évocateurs d'art à un degré que l'his-\ntoire prouve : tel est le départ du beau religieux, comme\nc'est, chez qui le subit, le terme h u m a i n assigné à sa recherche.\n     L a cathédrale en acte de vie, dont nous disions qu'elle\nrésume l'art chrétien achevant le culte, trouve pour pendant\nici-bas l'âme sanctifiée, unie à un corps pénétré lui aussi par la\ngrâce — édifice un, dont saint P a u l dit : C'est le t e m p l e de\nl'Esprit-Saint.\n     Et l'édifice sacré, pierre inerte ou vivante, a pour pendant\nlà-haut, car la charité ne m e u r t pas, le temple définitif dont\nvous souffrirez bien que je vous parle en concluant, vous qui\nl'appelez sans doute avec l'Apôtre votre demeure permanente;\nqui avez je pense l'ambition d'y m o n t e r ; qui le regardez de\nloin comme le Grec en tempête l'Acropole, comme le marin\nfrançais N o t r e - D a m e de la Garde et le Mont Saint-Michel aux\ndorures claires luisantes dans le ciel :\n     T e m p l e où le culte éternel s'inaugure en beauté cette fois\nu l t i m e m e n t achevée, cette fois plénière, toute créature en chan-\ntant le cantique, et Dieu, universellement répandu dans les\nles âmes, donnant le ton des accents dont il est, en profondeur,\nla première source, comme il en est, en hauteur, le dernier\nobjet.\n                                             A.-D.   SERTILLANGES.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-201", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Église abbatiale de Maria-Laach", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "EGLISE ABBATIALE DE MARIA-LAACH", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 346, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 104, "texte": "EGLISE ABBATIALE DE MARIA-LAACH (XIe siècle)\n\n(ILLUSTRATION DU LIVRE « UNE JOURNÉE CHEZ LES MOINES »)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-006", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 289, "page_fin": 291, "titre_corps": "Gazette des livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Gazette des Livres     Le Hêtre rouge (1) de Léon S", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 348, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2617, "texte": "Gazette des Livres\n\n   Le Hêtre rouge (1) de Léon Souguenet... Et je revois l'homme, un fruste\navec des coins exquis de délicatesse; un sectaire parfois très buté et souvent\nun charmant éclectique; un amant de l'Idée et un ami des arbres; un intel-\nlectuel et un sentimental ; se jette bravement dans toutes les mêlées, mais se\nréserve le droit de s'attendrir; pratique l'éloquence par intervalles et toujours\nl'esprit; un journaliste en somme, un vrai journaliste, avec la gravité qui sied\net l'ironie qu'il faut; il lui arrive d'indigner et d'agacer — mais on a vite fait\nde lui pardonner parce qu'il ne se gobe pas, qu'il n'est pas dupe lui-même de\nses prosopopées cyniques et qu'au fond, tout au fond, il a si bon cœur — et,\navec cela, tant de talent.\n   Et ce cœur et ce talent, je les retrouve dans le Hêtre rouge — et le geste\ndésinvolte de jeter ses feuilles à tous les vents. C'est l'au-jour-le-jour de la\nvie d'hier essaimmé en petites notations vibrantes, subtiles, qui donnent, à la\nbanalité même, des aspects d'imprévu... On lit cela, comme on voit défiler le\nPathé-Journal — et on s'étonne et on admire, comme présenté par cet\nimpressario, le fait divers puisse devenir un objet d'art — de l'art le plus\nvivant et parfois du plus grand art. Pourquoi pas'?\n    Un joli titre : Le Coffre aux souvenirs (2) — et un bel écrivain : Louis\nDumont-Wilden. Notre Barrès national! J'ai dit quelque part, de lui, « qu'il\nconçoit la Littérature comme une philosophie et n'accepte la philosophie que\ncomme une littérature ». C'est dans ces limites qu'il convient d'admettre la\nlégende dont fait bénéfice à Dumont-Wilden, son préfacier Albert Giraud,\nquand il écrit que l'auteur du Coffre aux souvenirs est le seul écrivain en\nBelgique qui exprime des idées générales. Car, trop étendue, une telle for-\nmule risque de provoquer les protestations de M. Maurice Wilmotte et de\nM. Georges Rency. Et puis cette formule comporte, dans le jeu des idées, une\nmanière pontifiante et péremptoire qui est si peu dans le genre de Dumont-\nWilden, parce qu'elle s'adapte si mal à son tempérament. Cet essayiste essaie\nses idées sur autrui, et les suggère avec une extrême adresse, mais il n'a garde\nde les imposer. Pourquoi infligerait-il la certitude à ses lecteurs, quand il en\nt'ait si peu de cas pour lui-même? Il aime les idées, un peu sans doute pour\n\n\n  (1) Edition des Marches de l'Est Paris\n  (2) Bruxelles, Librairie Moderne. Cette collection \" Junior \" dans laquelle a paru le Coffre\naux souvenirs est une très louable initiative — artistement réalisée — de vulgarisation de nos\nLettres belges.\n"}, {"page_pdf": 349, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3118, "texte": "290                                   DURENDAL\n\n\n\nce qu'elles valent, mais beaucoup pour les aspects diversifiés auxquels elles se\nprêtent et pour les multiples symboles qu'elles lui inspirent. Il fait des exer-\ncices d'idées, comme d'autres font des exercices de style — et ces exercices,\ntantôt dissertations tantôt contes, sont les exercices spirituels d'un Ignace de\nLoyola laïcisé.\n   La place de Brunetière était à prendre dans la Revue des Deux-Mondes\net M. Victor Giraud s'y est installé. Bénissons celte audace qui ne fut préju-\ndiciable qu'aux illusions de M. Doumic, neveu déshérité de Brunetière! Car\nles Lettres ont, en M. Giraud, un guide d'une rare sûreté et de la plus péné-\ntrante compréhension. Il n'a pas la vaste érudition de Brunetière, ou du\nmoins il n'en fait pas étalage, mais il connaît, en leurs genèses, les œuvres\ndont il parle, et il s'attache à en présager l'avenir. En les Maîtres de\nl'Heure (1), les grands courants littéraires qui traversèrent notre époque con-\nquirent leur historien. Et cet historien fait mieux que de comprendre; il sait\nsentir; et si les droits de la tradition lui tiennent à cœur, ce n'est pas au point\nde lui faire méconnaître les bénéfices des évolutions. Brunetière nous habitua,\nvis-à-vis des maîtres modernes, à la plaidoirie des circonstances atténuantes...\nAh! Bossuet, monsieur, ah! Racine! M. Giraud accepte l'art contem-\nporain comme un fait — et déduit de ce fait les motifs d'exaltation qu'il con-\ntient. Par lui nous apprenons à nous enorgueillir pour notre temps, sans\narrière-pensée, des livres d'un Loti, d'un Bourget et d'un Vogué — et voici\nqu'après tant de grands et petits grincheux, nous advient un critique opti-\nmiste!\n   Ce n'est pas à raison précisément de son optimisme que l'Académie Picard\na couronné Les Clartés latentes (2) de Franz Hellens, encore que ce livre\nmanifeste chez son auteur, une interprétation plus confiante de la vie. Sans\ndoute, devant les gestes de la destinée, Hellens demeure grave — et je serais\nfâché qu'il en fût autrement, car cette gravité donne à son art une émouvante\nprofondeur. Mais enfin, nous voici loin des Hors-le-vent et de ces paro-\nxysmes sauvages de la pensée qui imprimaient au style une sorte de haletante\net trépidante exacerbation. Malgré soi, on soupçonnait le procédé et on con-\nstatait un dédain excessif des nuances. Avec plus de sérénité dans l'idée,\n Hellens a conquis, dans l'expression, la souplesse et l'art des demi-teintes : ce\nbarbare est devenu sensible au sens des harmonies; et ce triste a appris à\nsourire! Un sourire mélancolique et désabusé, mais qu'on sent aussi sin-\ncère que la philosophie attristée dont il est la « clarté latente » ! Tel qu'il\ns'offre à nous, en sa sombre manière ancienne ou en sa manière nouvelle, plus\napaisée, le talent de Franz Hellens est le talent de quelqu'un qui sait, d'au\ndelà les apparences, amener des aspects nouveaux et imprévus. Et ces sortes\nde talents-là ne courent pas les rues! Pour être « à part » des autres, ils ont\ngrande chance d'être « au-dessus » !\n\n\n  (1) Paris, Hachette.\n  (2) Bruxelles, Association des Ecrivains belges.\n"}, {"page_pdf": 350, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1663, "texte": "                             GAZETTE    DES   LIVRES                          291\n\n\n   Le nom de Franz Hellens m'amène naturellement à dire un mot de\nl'Almanach des Etudiants catholiques de Garni (1), puisqu'aussi bien c'est\nFranz Hellens — il s'appelait alors Fritz van Ermenghen — qui fonda, il y a\ndouze ans, cette intéressante publication de jeunesse et d'enthousiasme.\n   Dans le fugitif milieu universitaire, la persistance d'une telle œuvre a quel-\nque chose de vraiment admirable; elle révèle une exemplaire ténacité — et un\nsi bel amour de l'Art et des Lettres!\n   Ces vertus au demeurant reçoivent leur récompense, puisque, de plus en\nplus, grâce à des collaborations d'élite, l'Almanach des Etudiants catholiques\nde Gand s'offre comme un miroir, à toute la vie catholique en Belgique —\net que ce livre estudiantin a vraiment la portée d'une magnifique et cohérente\nmanifestation intellectuelle.\n   Chaque année, l'Almanach a l'habitude de commémorer quelque anniver-\nsaire littéraire ou artistique — et, cette fois, son comité s'est souvenu qu'il y a\nvingt ans que parut Le Drapeau, premier H organe littéraire des Jeunes\nCatholiques », et il a fait appel aux souvenirs de ceux qui arborèrent cet\nimpertinent Labarum du combat pour la Beauté.\n    L'Almanach a reçu une réponse de ministre, puisque Carton de Wiart et\nson élégante bravoure furent au premier rang de cette randonnée de jeunesse,\net que le Ministre de la Justice — contrairement aux habitudes des politiciens\n « arrivés » — ne renie point les gestes enthousiastes de son adolescence.\n                                                   FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n\n\n\n  (1) Gand, Vander Poorten\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-007", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 292, "page_fin": 292, "titre_corps": "Chronique du mois : Le prix quinquennal", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Van den Bosch", "ancre_debut": "Chronique du Mois                           Le prix quinquennal    L e p", "ancre_fin": "notre grand Idéal commun", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La Musique", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 351, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1744, "texte": "Chronique du Mois\n                          Le prix quinquennal\n   L e prix q u i n q u e n n a l de littérature. — Durendal accueille\navec joie et fierté la décision du jury quinquennal qui décerna le prix de\nlittérature à un des fondateurs de notre revue : Henry Carton de Wiart.\n   Si cette décision est le couronnement de beaux livres, où palpite dans une\natmosphère d'art, l'âme de notre race et un hommage mérité à un écrivain\nqui a donné le rare exemple de demeurer fidèle aux Lettres, en dépit de la\nplus éclatante fortune politique, cette décision encore consacre la haute\nqualité artistique du mouvement d'idéalisme littéraire que Durendal s'attacha\nà promouvoir.\n   Les œuvres, nimbées du laurier, La Cité Ardente et Les Vertus bourgeoises\nsont les filles de ce mouvement; elles en reflètent la pensée et en réalisent les\nambitions esthétiques. En elles, grâce au talent du plus brillant de nos frères\nd'armes, notre idéal est exalté et notre œuvre honorée.\n   Et c'est cela — tel que nous connaissons Henry Carton de Wiart — qui a dû\nlui agréer surtout dans l'honneur qui lui advient; car à l'exemple de Barbey\nd'Aurevilly, le Maître que glorifia sa jeunesse, il est de ceux qui estiment que\n\" penser à un succès, dans la joie qu'il cause à des amis, c'est boire son nectar\ndans une coupe d'or ».\n   En cette année du XXe anniversaire de Durendal, nul bonheur plus profond\nne pouvait nous être donné que cette mise à l'ordre du jour de la Littérature.\nde l'œuvre et de la carrière de celui qui, mieux que nul autre, personnifie en\nlui et incarna en des livres prestigieux, notre grand Idéal commun!\n\n                                                      Firmin VAN DEN BOSCH.\n\n\n                                  "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-008", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 292, "page_fin": 297, "titre_corps": "Revue du mois : La musique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golfesco", "ancre_debut": "La Musique Sixième Concert Ysaye", "ancre_fin": "cette joie prochaine", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Salons d'Art", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 351, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 1744, "fin_caractere_exclue": 2279, "texte": "La Musique\nSixième Concert Ysaye. — L e s a u d i t i o n s de la Libre\n  E s t h é t i q u e . — L e s pianistes E i s e n b e r g e r et F r i e d b e r g .\n  — L e s élèves de M M . Gurickx, M a r c h o t et T h é o Ysaye.\n   C'est à Vincent d'Indy qu'a été confiée la mission de conduire le sixième\nconcert Ysaye. consacré à l'école française contemporaine. Ce fut une heu-\nreuse idée en l'occurrence que de solliciter ce concours précieux, car qui pou-\nvait être mieux autorisé en la matière sinon celui qui apparaît actuellement\n"}, {"page_pdf": 352, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3264, "texte": "                          CHRONIQUE DU MOIS                                 293\n\n\nle chef incontesté et la personnalité la plus éminente de cette école? La direc-\ntion de Vincent d'Indy est ferme, précise, soucieuse de la perfection du\ndétail, atteignant souvent à des effets de puissance, bien que toujours con-\ncentrée et sans que son action, pourtant fort efficace, se traduise par des\nmanifestations extérieures, par une mimique en dehors ou des gestes très\napparents.\n   On fit au maître français une ovation triomphale à laquelle fut associé\nRaoul Pugno, dont la brillante collaboration au piano fit mieux apprécier\nla saveur pittoresque de la charmante symphonie sur un chant montagnard\nfrançais. Vincent d'Indy dirigea aussi ses variations symphoniques d'Istar,\ndont les superbes développements sont avivés par le prestige d'une orchestra-\ntion somptueuse, et la symphonie en si bémol majeur de Chausson, où se\nretrouvent l'ampleur de construction, l'inspiration généreuse et l'exquise sub-\ntilité d'harmonies qui caractérisent la musique de l'émouvant poète auquel\nnous devons le Roi Arthus, une des plus nobles partitions de la période con-\ntemporaine. Quand la reprendra-t-on à la Monnaie?\n    On sait que, malgré l'attrait spécial de Pelléas, du Quatuor, des Chansons\nde Bilitis et de quelques autres poèmes vocaux, nous ne comptons point parmi\nles fervents admirateurs de l'esthétique debussyste. Le prélude à 1' « Après-\nMidi d'un Faune » (dont le titre déliquescent, s'il en fut, ne pouvait éclore\nque dans l'imagination bizarrement maladive d'un Mallarmé) fut très bien\nrendu par l'orchestre Ysaye en ses afflux bigarrés de colorations chatoyantes,\ndisparates et kaléidoscopiques. Les « Faunes et Dryades » constituent la qua-\ntrième partie du Poème de la Forêt, de Roussel, exécuté aux Populaires\nen 1908 et qui, fortement influencé par Debussy, semble bien se rattacher\naussi à l'esthétique impressionniste.\n    Un des principaux attraits de ce beau concert (le dernier de la série des\nYsaye) résidait dans la participation de Mme Croiza, qui fit valoir un fragment\nd'Eros vainqueur de P. de Bréville, puis deux mélodies de Duparc, par son\nart plein d'émotion et si pénétrant de ferveur expressive.\n\n                                      * *\n\n   Poursuivant toujours leur but si louable de nous révéler des œuvres nou-\nvelles et spécialement des œuvres belges, les séances de la Libre Esthétique\nconservent ainsi leur rôle et leur importance bien définis dans le programme\nannuel des manifestations artistiques de la capitale. Sans vouloir analyser par\nle menu les différentes compositions entendues à ces concerts, la plupart\nd'ailleurs intéressantes ou curieuses à des titres divers, nous mentionnerons\nla sonate en si majeur pour piano et violon de Vreuls (exécutée par Mmc De\nVos-Aerts et Defauw), si riche de substance musicale, animée d'un sentiment\nsi chaleureux, et dont la partie centrale offre un essor d'inspiration particu-\nlièrement émouvante. La sonate pour violoncelle et piano (op. 39) de Jongen,\ncomposition de facture plus étudiée, mais beaucoup moins rayonnante, fut\njouée par l'auteur auquel M. Dambois prêtait le concours de son grand talent.\n Elle intéresse surtout par ses colorations, par l'ingénieuse variété de ses com-\n"}, {"page_pdf": 353, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3176, "texte": "294                                DURENDAL\n\n\nbinaisons harmoniques et rythmiques. La suite pour double quatuor d'instru-\nments à cordes de Defauw a été aussi justement remarquée. Les quatre\nmouvements sont tous pleins de charme, alternent en contrastes établis de la\nfaçon la plus heureuse, séduisent par la fraîcheur et la souplesse de leur\ninspiration, en même temps qu'ils attestent les ressources d'une imagination\ncréatrice lucide et brillante. Une mention spéciale pour le beau trio en\nsi mineur de François Rasse (piano, violon et violoncelle), composition capti-\nvante en toutes ses parties, où dans Validante les instruments semblent se\nparler et se répondre en un harmonieux et suggestif dialogue, tandis que,\nd'un bout à l'autre, la distinction de la pensée et de l'expression retient l'atten-\ntion charmée. Ce trio fut interprété à la perfection par l'auteur, MM. Chau-\nmont et Gaillard. Enfin, le Quintette inédit de Théo Ysaye (l'auteur.\nMM. Chaumont, Defauw, Rogister et Gaillard), poème aux sonorités savou-\nreuses où, en des développements d'un puissant relief, s'affirme la maîtrise\nd'écriture du distingué compositeur.\n   Parmi les interprètes entendus à ces auditions, nous citerons M. Pitsch,\nle violoncelliste dont l'art aussi affiné qu'expressif fut applaudi dans la Sonate\npour piano et violoncelle de Guy Ropartz, puis dans une transcription\nde la Pavane composée tardivement par Ravel pour une Infante défunte,\nnous citerons aussi Mme Weber-Delacre, Bathori, Rollet depuis longtemps\nappréciées aux auditions de la Libre Esthétique. Que de poésie, de chaleur\net d'envolée dans la Bonne Chanson de Fauré (série de neuf poèmes vocaux)\nque Mlle Anne Balguerie rehaussa des séductions d'un organe charmeur et\nd'une diction excellente. Les quatre cantatrices furent délicatement et artiste-\nment accompagnées au piano par le directeur de la Libre Esthétique. Signa-\nlons enfin le début d'une jeune pianiste de talent, Mlle Guller, déjà applaudie\naux belles soirées de Mlle Anna Boch et qui, notamment dans un Prélude et\nFugue pour piano de Pierné. Ht apprécier les mérites d'un jeu gracieux, d'une\ntechnique déliée et d'un toucher plein de finesse.\n\n\n\n\n   Deux maîtres éminents du piano, Eisenberger et Friedberg, se sont fait\nentendre à quelques jours d'intervalle, le premier à la Grande Harmonie, le\nseco.id à Patria. Eisenberger a confirmé l'impression d'art pur qu'il a produit\nlors de son récent passage à Bruxelles, en novembre dernier. Son interpréta-\ntion de la sonate (op. 57) de Beethoven, toute vibrante de passion et de lyrisme\ndans la première partie, nimbée de grandeur sereine dans la seconde, débor-\ndante de fougue dans la troisième, nous apparaît la réalisation idéale d'une\ndes plus puissantes conceptions de Beethoven dans le domaine de la sonate.\n 11 fut aussi délicieux de fantaisie, de rêve et d'humour dans le prestigieux\ncycle des Kreisleriana où scintillent quelques-uns parmi les plus authentiques\njoyaux de l'écrin d'un Schumann. De Chopin, les Mazurkas, mais surtout la\n Ballade en la bémol et le Nocturne en fa furent un enchantement. C'est qu'en\neffet Eisenberger a ce trait de commun avec Rubinstein, le pianiste inégalé,\n"}, {"page_pdf": 354, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3199, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                295\n\n\nqu'il s'affirme supérieur dans l'interprétation des différents maîtres, qu'il tra-\nduit avec une étonnante universalité de compréhension la poétique essence\nde chaque génie.\n   Friedberg est le pianiste contemplatif par excellence. Son jeu exquisement\nharmonieux, où s'épandent avec douceur les sonorités les plus touchantes, est\nun charme incomparable et une continuelle caresse. Avec quelle pureté de\nstyle il rendit ce merveilleux paysage d'âme qu'est la sonate en mi majeur\n(op. 109) de Beethoven! Avec quelle perspicacité de psychologie souple et\npénétrante il a raconté les confidences limpides, naïves et extasiées d'un cœur\nd'enfant dans les adorables Kinderscenen de Schumann ! Il détailla aussi de\nfaçon ravissante quelques mignonnes pièces de Schubert.\n   Nous ne goûtons guère ce procédé de critique consistant à établir un ordre\nde préférence entre deux artistes vraiment sincères et originaux, chacun d'eux,\nen effet, enrichissant de son apport personnel la compréhension du poème\nqu'il interprète et y découvrant souvent des éléments de beauté que son con-\ncurrent n'a pas su en dégager. Ayant entendu la Ballade en la bémol de Cho-\npin interprétée à quelques jours de distance par deux artistes de grande race,\nnous permettra-t-on de déroger une fois à la règle que nous nous sommes\nimposé et de dire que si sous les doigts de Friedberg, cette ballade de Chopin\nsemble un objet d'art amoureusement ciselé, l'interprétation plus simple, plus\nspontanée, plus héroïque aussi de Severin Eisenberger nous apparaît plus\nproche de la vérité.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n\n   Mentionnons aussi trois séances qui ont mis en vive lumière l'excellence\nde l'enseignement qui se donne en notre Conservatoire. La première fait\nhonneur à l'un de ses artistes et de ses professeurs les plus distingués, M. Gu-\nrickx, dont l'élève, M lle Claire Preumont, présenta un examen public pour\nl'obtention du diplôme de virtuosité. La matière de l'examen comportait le\nconcerto en sol majeur de Beethoven et une vingtaine de morceaux, au choix\ndu jury, puisés dans le répertoire de la littérature pianistique classique et\nmoderne. Mlle Preumont exprima tout le charme lumineux du Concerto de\nBeethoven dont la partie orchestrale était conduite avec autorité par M. Gu-\nrickx, montra des qualités de style dans 1'Allegro initial de la sonate de Beetho-\nven (op. 111), détailla finement deux Kreisleriana de Schumann, un impromptu\nde Chopin, fut tout à fait remarquable de verve, d'aisance et de clarté dans un\nPrélude-Choral de Bach-Busoni et termina par une exécution brillante de la\nToccata de Saint-Saëns.\n   Fort intéressantes aussi furent les deux séances données à la salle Erard par\nles élèves de M. Marchot. On y a fait la connaissance d'une pléiade de\njeunes violonistes qu'il forme et dirige avec autant de tact que de sollicitude.\nSans parler de Mlle Schellinx dont la fine nature d'artiste est connue et\nappréciée depuis longtemps, nous citerons les noms de Mlles Chester, Nash;\nde MM. Margolis, Eustathiou, de Meester, Wethmar, l'interprétation de\n"}, {"page_pdf": 355, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3003, "texte": "296                              DURENDAL\n\n\nchacun offrant des qualités propres et personnelles que leur maître s'attache à\nlaisser subsister, tout en les développant et les affinant avec un évident souci\nd'art. La seconde séance se terminait par une jolie et primesautière composi-\ntion de M. Marchot, Moto perpetuo vivace, que sept de ses élèves jouèrent\nà l'unisson dans une fusion de sonorité et avec une précision de rythme\nsurprenantes.\n   Signalons enfin le récital de piano donné à la salle nouvelle par\nMlle Eugénie Doehaerd, une des meilleures élèves de M. Théo Ysaye. C'était\nla première fois que Mlle Doehaerd paraissait en public. Musicienne très\ncompréhensive, la charmante et modeste artiste a conquis son auditoire par\nl'élégance, la pureté et la souplesse de son jeu, atteignant aussi à une belle\nampleur dans la Légende de Liszt, Saint François de Paule marchant sur\nles flots, et dans les redoutables études symphoniques de Schumann, qui con-\nstituaient le point culminant de son programme.\n\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n\n\n    L e « M e s s i e » à T o u r n a i . — Le Messie de Handel est une de ces\nœuvres impérissables sur lesquelles le temps n'a point de prise. Le goût public\npeut s'en écarter pendant un siècle, il y reviendra toujours. Force majestueuse\net souveraine, — plasticité magnifique de la phrase musicale, — netteté\néclatante du trait : tout contribue à donner à la musique de Händel ce\ncaractère affirmatif et dominateur qui la caractérise. « C'est par Händel, écrit\nplaisamment l'humoriste Bernard Shaw, que j'ai appris que le style consiste\ndans la force de l'assertion. Si vous pouvez dire une chose d'un seul trait,\nirréfutablement, alors vous avez du style; sinon vous n'êtes, tout au plus,\nqu'un marchand de plaisir, un décorateur en littérature, un conriscur en\nmusique ou un peintre d'éventails ornés d'amours et de cocottes. Handel a ce\npouvoir, cette force d'assertion. Quand il écrit « Dieu immuable sur son siège\néternel, » l'athée en demeure muet. Libre à vous de mépriser tout ce que\nvous voulez, mais vous ne pouvez pas contredire Hiindcl... » (S. 1. M.\navril 1913.)\n   Ce chef d'œuvre, d'une majesté sans égale, la Société de musique de\nTournai l'avait choisi pour couronner son année jubilaire. Après les Béati-\ntudes et la Damnation de Faust, elle nous donna une fort bonne exécution\ndu Messie, avec un groupe de solistes de haute valeur : Mme Mellot-Joubert\nqui chanta délicieusement les airs de soprano; Mlle Philippi, l'admirable\ncontralto allemand, si noblement expressive, un peu gênée par la diction\n française; M. Frölich qui interpréta avec une virtuosité et un accent étonnants\nles superbes morceaux de basse, et M. Plamondon, chanteur d'une élégance\nséduisante, mais trop doucereuse, trop féminine pour des pages de ce\ncaractère-ci.\n    Les chœurs de Tournai sont justement célèbres par leur belle sonorité,\nleur homogénéité, leur souplesse. 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Même les\nplus importantes, dont un jury sévère est chargé de défendre l'accès, sont\nenvahies régulièrement. Le nom, l'âge, la situation... quelque protection par-\nfois font entr'ouvrir la porte et fermer les yeux.\n   Aux salons des différents cercles, chaque membre ayant le droit d'exhiber un\nnombre déterminé de toiles, l'ivraie se mêle sans parcimonie au bon grain.\nDans les petites salles où un chacun, moyennant le droit de location, peut\ndisposer des cimaises durant un certain laps de temps, nous sommes témoins\nchaque jour de bien tristes spectacles.\n   M. Giroux, voyant l'écueil, a su conserver à ses murailles une dignité\nexempte de rigorisme. Il n'a point permis qu'elles fussent livrées à tous les\namateurs désireux d'y étaler leur insuffisance. C'est une justice à lui rendre;\nnous n'avons jamais rencontré chez lui, jusqu'à présent, d'inintéressants bar-\nbouillages.\n   L'exposition Lemmen fut parmi les plus remarquées de cette saison d'hiver.\nL'artiste est désormais notoire, sa manière est bien à lui, sa vision neuve et\nvraiment belle. L'art de M. Lemmen est celui d'un décorateur, cela parait\ndans la moindre esquisse comme dans le travail le plus achevé, la couleur\nétant choisie non pour elle-même mais pour l'effet d'une harmonie d'ensemble,\ntoujours rare, jamais banale. La touche peut sembler lourde ou hésitante, le\ndessin relâché; mais, à y bien regarder, il est séduisant dans sa gaucherie\napparente servie toujours par une mise en page fort heureuse.\n\n (1) N . B . — L'alinéa : «Comme Beethoven l'écrivit..; » dans le compte rendu des\nBéatitudes (n° d'avril) est une citation de M. Rolland. On a oublié les guillemets.\n"}, {"page_pdf": 357, "page_imprimee": 298, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3042, "texte": "298                                DURENDAL\n\n\n\n    De M. Jefferys nous avons admiré un important ensemble de peintures à\nl'huile, d'aquarelles et de dessins. Les aquarelles furent une révélation et appa-\nrurent supérieures à tout le reste. Les grandes toiles de M. Jerferys pèchent\npar l'inobservation des distances entraînant des confusions de plans. La\nFête des ballons est un modèle du genre.\n    Enfin! il nous a été donné de pouvoir juger l'œuvre complète d'Henri\nEvenepoel dont l'école belge, sans la mort prématurée qui l'enleva, pouvait\nattendre un si brillant appoint. Comblé de tous les dons du peintre, Henri\nEvenepoel, s'il n'a pas travaillé longtemps, aura par contre laissé son em-\npreinte sur toute la génération actuelle. Les Hagemans. les Smeers... tant\nd'autres sont inconsciemment ou non, ses disciples après avoir été ses compa-\ngnons.\n    Il avait l'esprit d'un caricaturiste, le Dimanche au bois de Boulogne nous\nl'a fait voir, il était né portraitiste. Ses portraits sont nombreux et dénotent\nun rare esprit de psychologue. Ils sont animés d'une vie intense parce que\nprofonde, d'une vie intérieure, car ils atteignent autre chose que la surface,\nd'une vie vraie puisqu'elle ne lient pas uniquement à l'expression fugitive des\nvisages, mais aux sentiments intimes qui les composent. Et que dire de ses\nsilhouettes d'enfants? Il les a compris parce qu'il les a aimés. Certain gosse\ndébraillé dont il a peint de dos la tignasse blonde ébouriffée et la culotte en\nbataille, d'où émergent deux petits mollets roses, est un chef-d'œuvre de res-\nsemblance.\n   Peintre de la vie, peintre des enfants, portraitiste. Evenepoel fut en outre\nun coloriste merveilleux. Il a manié certains noirs, certains rouges, certains\nbleus en des mélanges tout nouveaux avec une audace si naturelle qu'elle ne\nrit point crier au scandale, mais affirma la puissance d'un talent sur de lui\net maître de ses procédés. Cette récente exposition augmentera l'éclat d'un\nnom qui n'est point destiné à l'oubli.\n\n\n\n\n   Le salon de la « Libre Esthétique. » — La Libre Esthétique,\nqui doit être l'affranchissement des vieux dogmes, est devenue le royaume de\nla pochade et de l'a peu près. Peindre comme on ressent, avec toute sa naï-\nveté, toute sa spontanéité, toute sa fraîcheur d'âme, est un programme qui\ndevait subjuguer les masses avides de dissimuler, sous un salmigondis de cou-\nleurs, l'ignorance des règles les plus indispensables.\n   Il ne faut donc pas s'étonner de voir tous les farceurs d'ateliers se faufiler,\nsous le prétexte d'originalité, entre les artistes véritables qui peignent comme ils\nressentent et qui voient comme ils peignent. Les faux originaux sont la plaie\ndes expositions modernes, ils nous feraient douter du talent des meilleurs, de\nmême que les caricatures nous rendent lisibles les hommes sérieux.\n   Le dernier bateau de ces messieurs consiste à envoyer aux salons des\ntableaux qui peuvent se voir indifféremment les jambes en l'air ou en bas,\nsortes de rébus indéchiffrables, même pour des hommes de métier. Faut-il\n"}, {"page_pdf": 358, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1187, "texte": "                              REVUE     DU   MOIS                            299\n\n\ns'émanciper d'un parti pris pour tomber dans un autre? Je ne le crois pas.\nFaul-il exposer ces plaisanteries? Je ne le crois pas davantage. C'est rendre un\nmauvais service à chacun. L'auteur voit sa blague prise au sérieux et recom-\nmence, le public scandalisé déserte les salles, les vrais artistes sont englobés\ndans la réprobation commune. Et ils sont nombreux les vrais artistes et ils\ntémoignent de singulières ressources. Sortes de chevaux échappés dans lés\nplaines de l'imagination, ils nous l'ont voir la nature — cette année c'est le\nmidi de la France — comme nous ne l'avions pas vue encore. Mystère de\nl'art! ils créent de la vie selon la tendance de l'époque; ils sont transformistes\npar nature, opportunistes malgré eux. Leur vision répond à un besoin que\nnous portons en nous sans savoir l'exprimer; quand ils trouvent comme\nRousselle la formule qui satisfait à la fois nos tendances nouvelles et notre\ngoût de tradition, ils nous étonnent et nous apaisent, nous dirigent et nous\nobéissent.                                                            R. G. G.\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-010", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 299, "page_fin": 301, "titre_corps": "Revue du mois : Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "Théâtre du Parc Une nuit de Shakespeare", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 358, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 1187, "fin_caractere_exclue": 3201, "texte": "Théâtre du Parc\n  U n e n u i t d e S h a k e s p e a r e , pièce en trois actes de M. Horace\nVan Offel. — L e M a r c h a n d d e r e g r e t s , pièce en un acte de\nM. Fernand Crommelynck.\n   La petite pièce de M. Crommelynck, qui est d'un symbolisme limpide et\nd'un réalisme poétique, n'avait nul besoin, pour nous plaire, de se réclamer\nd'une formule neuve, appelée en l'occurrence le théâtre impressif. Il ne nous\nparait point, d'ailleurs, que quelques onomatopées dégurgitées à satiété, quel-\nques bruits de coulisse bien réglés, et d'autres détails aussi menus que pitto-\nresques, suffisent à provoquer de grands bouleversements dans l'histoire de la\nscène. Il y a, dans ce Marchand de regrets, des passages d'un lyrisme étrange,\ndes notations d'une rare finesse, des images d'une grâce captivante. Il y a\naussi, de-ci de-là, quelques audaces un peu faciles, et certaines scènes ne lais-\nsent pas de paraître presque pénibles. Peut-être n'était-ce pas la peine d'inven-\nter l'art impressif, pour en arriver à écrire, comme les autres, un drame\nd'adultère, où l'on voit un galant étouffer dans un coffre. Mais le beau talent\nde M. Crommelynck n'en éclate pas moins dans cette fantaisie, et c'est à coup\nsûr grâce à lui que les bonnes gens qui s'attendaient à une grande soirée\nd'avant-garde ne furent pas tout à fait déçus.\n   Nous nous attendions, de la part de M. Horace Van Offel, dont les débuts\nfurent audacieux, à une tentative plus hardie, à une pièce plus neuve et plus\nlibre. Sa Nuit de Shakespeare n'est somme toute, qu'un pastiche, d'ailleurs\nagréable, des drames fantaisistes du grand Will : on y retrouve leur style\nétrange, leur goût de la farce outrancière et des concetti pittoresques, leurs\npensées d'une forte amertume, leur mélange de noblesse et de trivialité.\nVisiblement, l'ombre énorme du dramaturge d'Othello se penchait sur les\npages blanches où ce caprice fut écrit. Mais Shakespeare est du nombre des\nmaîtres qui ne déshonorent pas leurs élèves : on pourrait s'adresser plus mal ;\n"}, {"page_pdf": 359, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3316, "texte": "300                               DURENDAL\n\n\n\net ne point pâlir tout à tait en évoquant un tel souvenir, c'est tout de même la\npreuve d'un talent qui s'élève au-dessus du médiocre.\n   M. Van Offel met en scène le jeune Shakespeare, encore obscur, s'acoquinant\nen des orgies à des gens de sac et de corde, tire-laine et voleurs de grand che-\nmin, qu'il rencontre en une vieille auberge où Green, un comédien fameux,\ns'est installé avec sa troupe. Or, la princesse Titania, une Italienne exilée,\nhabite en cette hôtellerie, où elle applaudit chaque jour le verbe sonore du\nbeau Green, dont elle s'apprête du reste à couronner la flamme. Mais Shakes-\npeare, qui aime Titania en secret, veille sur ce trésor : un beau soir, il feint\nd'accepter d'aider le peu honnête Sir John à piller cette princesse d'auberge ;\npuis, le coup fait, il force le drôle à restituer les joyaux, avoue son amour à la\nbelle, et lui lit, pour la mieux convaincre, la meilleure scène de Roméo.\nTitania va se rendre, quand survient la police, qui emmène le poète... Cepen-\ndant, le beau Green s'embarque sur un voilier où il attend en vain la perfide\nTitania, qui, afin d'éloigner l'encombrant amoureux, lui monta ce bateau ;\net c'est la flamme du grand Shakespeare que couronne l'aimable Italienne,\ntandis que, par une double chance, le jeune auteur de Roméo embauche les\ncomédiens de Green, que le brusque départ de leur chef jetait sur le pave de\nLondres, et qui joueront dorénavant les pièces du génial dramaturge.\n   Cette intrigue, pour trois actes, est bien un peu menue : on y trouve des\nlongueurs et des hésitations, et la psychologie des divers personnages n'est pas\ntrès étoffée. Mais M. Horace Van Offel n'a pas précisément voulu nous offrir\nlà un drame d'amour : son but était de nous montrer la lente éclosion du\ngénie, les obstacles auxquels il se heurte, ses luttes avec l'humaine bêtise, ses\ntriomphes chèrement obtenus, et de nous décrire en même temps les mœurs de\nla Renaissance anglaise, la vie mouvementée et violente que vécut, pendant sa\njeunesse, celui qui devait être Shakespeare. Il n'a point failli à la tâche : son\nœuvre a de la truculence, de la verve et du pittoresque ; elle est alerte et colo-\nrée ; elle est conduite, d'un bout à l'autre, avec une souple dextérité. Et\nl'auteur, ayant abordé un sujet un peu trop facile — auquel il eût fallu peut-\nêtre le charme incomparable du vers, surtout dans les scènes de tendresse, de\nbravoure et de fantaisie — en racheta la banalité par une grande luxuriance\nd'images, une langue très sûre, très élégante, un style riche en tournures\nheureuses, mais toujours naturel et vif.\n   Bref, cette Nuit de Shakespeare, qui ne s'impose pas, sans doute, par une\nforte nouveauté, ne mérite pas moins qu'on la range au nombre des meilleures\ntentatives que le Parc nous ait fait connaître, pendant cette saison drama-\ntique, sous l'étiquette de Théâtre belge. Nous n'avons pourtant là, j'y insiste\nà nouveau, qu'un brillant exercice, où s'affirme le doigté d'un habile virtuose.\nMaintenant que M. Van Offel semble connaître le métier scénique, il nous\ndoit, et surtout il se doit à lui-même, de nous donner une pièce vraiment\noriginale, qui n'évoque pas fatalement l'ombre d'Ibsen ou de Shakespeare. Et\nquand il aura fait cela, nous le saluerons volontiers du nom envié de\nmaître.\n"}, {"page_pdf": 360, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2001, "texte": "                             REVUE     DU   MOIS                            301\n\n\nL'Oncle Curé, comédie en trois actes de Mme V. Miller. — L a R e n -\n contre i n a t t e n d u e , comédie en un acte de M. F.-Charles Morisseaux.\n   Enfin ! voici donc une pièce gaie, et qui l'est délibérément, une pièce qui\nn'a pas honte d'amuser son public, dont c'est même l'unique but de divertir les\ngens, de leur l'aire, en riant, passer une couple d'heures. Remercions M me V.\nMiller, une Liégeoise établie à Londres, et qui garde, de la Wallonnie, la\nbonne humeur alerte et franche : grâce à elle, la première campagne du\nthéâtre qualifié de « belge » s'est achevée dans une atmosphère de joie cordiale\net sympathique. La diversité du programme y a gagné, assurément ; et l'on\nne pourra plus dire que toutes les pièces d'auteurs belges sont ennuyeuses\ncomme la pluie.\n   Certes, l'auteur de lOncle Curé n'a pas eu la prétention de bouleverser\nl'art scénique, d'apporter une formule neuve, d'écrire une pièce d'avant-garde\net d'épater les bourgeois. Une telle audace, au surplus, siérait bien mal à une\nfemme. Sa comédie rappelle, d'assez près par moments, la fantaisie légère de\nl'Abbé Constantin. Mais, après tout, vaut-il pas mieux imiter une comédie\ngaie qu'une pièce obscure et assommante? Le public du Parc, en tout cas,\na donné raison à Mme Miller : il a beaucoup ri, beaucoup applaudi, et il est\nparti pleinement enchanté. L'auteur de VOncle Curé n'en demandait pas\ndavantage.\n   La Rencontre inattendue, du regretté Morisseaux, appartient aussi au\ngenre léger. C'est une coupe de champagne pétillant ; très spirituel, presque\ntrop, c'est-à-dire vraiment parisien, cet acte alertement troussé a plu\nbeaucoup.\n   Les comédiens étant partis, je serai sobre d'appréciations. Mais je ne puis\nm'empêcher de dire que M. Marey, en Shakespeare, M. Richard en bon curé,\net Mlle Blanche Dudicourt, jouèrent excellemment leurs rôles.\n\n                                                             FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-011", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 302, "page_fin": 317, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES               LIVRES  POESIE :    P o è t e s . — M. 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Gauchez semble toujours promettre.\nIl n'y a dans ce livre que huit mauvais vers, mais ils sont très mauvais :\n\n          Qu'importent à mes yeux la vulgaire laideur\n          Et les travaux sans nom des fats ingénieurs.\n          Ces demi-dieux des jours présents qui s'aventurent,\n          Enfants niais du temps à polir la Nature :\n          Quand une femme est belle et soudain m'apparait\n          Peu me chaut, qu'elle soit ou roturière ou noble\n          Et je ne vais jamais par un désir ignoble\n          Lui déchirer le sein pour savoir ce qu'elle est! ..\n\n  M. Maurice Fragin (1) dédie à la mémoire de François Coppée son Cœur\nqui vibre :\n\n          C'était aux derniers fours où la France meurtrie\n          Luttait pour conserver à ses fils leur patrie.\n          Et chasser l'étranger toujours envahissant\n          Qui bridait nos hameaux et mettait tout à sang...\n\nou bien\n\n           C'est ainsi que mourut un soir Jean Léonard\n           L'ancien tambour d'Arcole et le dernier grognard...\n\n   François Coppée dans le paradis a du sourire. M. Georges David (2), qui\nest horloger dans une bourgade du Poitou, se peint dans son poème liminaire :\n\n  (1) Editions du Temps présent.\n  (2) Le toit qui fume. Edition du Beffroi.\n"}, {"page_pdf": 362, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2000, "texte": "                                     LES LIVRES                        303\n\n         N'ayant jamais appris, je chante sans savoir.\n         Je chante le ciel clair ou la brume du soir\n         Qui tombe doucement sur les bois et la ville.\n         Je chante chaque jour quand j'ai gagné mon pain\n         Et que, tout près de moi, j'ai vu la chère main\n         Poser la lampe d'or de mon foyer tranquille.\n\n  Amours, Peines, Folies (1), tel est le titre d'un compact volume ou\nM. Henry de Cliertemps, sur du papier de journal, aligne deux mille vers\nde ce genre :\n\n         Jadis nous nous aimions; comme une citadelle\n         Tu protégeais mes jours de tes soins vigilants.\n                  Ton cœur m'était fidèle.\n                  Je riais des galants\n\n   J'avoue que je n'ai pas lu les deux mille vers, M. de Cliertemps : La vie\nest trop courte — et le temps est cher. Très gnian-gnian, très Botrel, les\npoèmes de M. Maurice Rocher :\n\n              Mignonnes sous leurs coiffes blanches.\n              Avec de l'azur dans les yeux,\n              Nos Bretonnettes les dimanches\n              Promènent gaiement sous les cieux\n              Leurs collerettes de dentelles,\n              Leurs beaux tabliers brodés d'or.\n              Ah vraiment comme elles sont belles\n              Les jeunes filles de l'Arvor !\n\n  Ou ceci, qui est adorable :\n\n              Au lieu de la côte d'Emeraude\n              Nous habitons la côte d'Azur;\n              Mais autant le déclarer sans fraude\n              C'est l'autre que nous aimons pour sûr!\n\n   Cela se commet sous une couverture qui porte la marque de la Biblio-\nthèque du Temps présent. Celle-ci pourrait être moins accueillante. Cela\ns'appelle les Gerbes d'or. Cela coûte trois francs cinquante. — Le Grain de\nSenevé par Pierre d'Arcangues (2) : un recueil de poèmes évangéliques hono-\nrables. Préfacé par Reynès Monlaur. Dédié d'ailleurs à ce grand écrivain :\n\n\n (1) Bibliothèque de la Vie moderne, Paris.\n (2) Librairie académique, Perrin.\n"}, {"page_pdf": 363, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2131, "texte": "304                                      DURENDAL\n\n\n\n          Jamais je n'aurais dû toucher à votre prose\n          Au grand rayonnement des poèmes divins!\n          Qui pourrait ajouter au parfum d'une rose'!\n          Toute la poésie a chanté sous vos mains\n\n  On se souvient peut-être que M. R. Monlaur a jadis mis l'évangile en\nconfiture — Les Semailles, par Geo Drains (1). Ici c'est en plein du génie.\nOn le reconnaîtrait rien qu'à cette apostrophe, si neuve, au bourgeois, qui\nouvre le livre :\n\n          Vénérable pompier, j'admire ton dédain\n          Aussi loyalement, il faut, tu le confesse.\n          Admirer le nôtre quand tu nous tends la main\n          Nous sommes ennemis et quoi qu'on puisse dire\n          Le bourgeois d'à présent est même, et qui sait Pire\n          Que celui dont MONNIER nous laissa le portrait\n          Pour un Prud'homme mort, c'est mille qu'il en naît!\n\n   J'ai maintenu dans cette citation les majuscules dont M. Drains a si\nartistement agrémenté son texte. Respirons! Voici un poète. M. Edouard\nMichaud chante son pays, la Terre limousine (2), sans enfler la voix, mais\navec ferveur et un beau talent robuste et sain. Les Apartés, (3) par M. Henri\n Hertz, sont parfois d'une telle originalité qu'ils touchent à la loufoquerie ou à\nla mystification. De très curieux chants de vigie :\n\n                     A cheval sur mon mât\n                     La hune pour selle,\n                     Comme dans une nacelle\n                     L'univers, c'est moi.\n\n                     Les astres virent et f ont des tours.\n                     Ce sont mes dames d'atour,\n                     Les oiseaux les remplacent, le jour.\n\n                    Je file sur mon balai\n                    A travers des sabbats sans bruit\n                    Je peux dire ce qui me plaît\n                    L'espoir du navire me suit...\n\n L'enfant qui fut déçu, de M. Charles Plisnier (4) est un livre beaucoup\nmoins amusant. On y pleure même trop. A part ce déluge constant, c'est de\n\n\n (1) Association des écrivains belges.\n (2) Paris, Figuière.\n (3) Ed. de la Phalange.\n (4) Mons, éditions de Flamberge.\n"}, {"page_pdf": 364, "page_imprimee": 305, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1884, "texte": "                                  LES   LIVRES                          305\n\nl'honnête poésie. Je trouve dans l'Ame sans miroir (1) de M. Sylvain Royé ce\npoème parfait intitulé Salomé :\n\n                     Ce n'est qu'une petite fille\n                     Qui ne formule aucun désir.\n                     — Une toute petite fille —\n                     Elle rit, s'étonne, babille\n                     Elle ne sait pas réfléchir.\n\n                     Elle met dans sa chevelure\n                     Les iris mauves de l'étang\n                     — Les iris dans sa chevelure —\n                     Elle est une exquise figure\n                     Sous la fraîcheur de ce printemps.\n\n                     Elle court dans les jardins tristes\n                     Dans les mystérieux     jardins,\n                     — Si mystérieux et si tristes —\n                     Nul crépuscule ne résiste\n                     A la clarté de son matin.\n\n                     Ce n'est pas l'étrange princesse\n                     A ux voiles d'or trop parfumés,\n                     — L'étrange et sadique princesse —\n                     Son âme est toute d'allégresse.\n                     C'est la petite Salomé.\n\n                     Et quand sur la terrasse rose\n                     Où la nuit jette un profil bleu\n                     — Sur l'immense terrasse rose —\n                     Elle danse, paupières closes\n                     Par obéissance ou par jeu\n\n                     Elle ignore l'horrible   chose.\n\n Puisque je fais des citations, je cite encore l'un des Croquis gnoles (2) de\nM. Georges Gillet :\n\n                      Une blonde quelque peu blette\n                      Trouvant que ses cheveux trop tôt\n                      Tournaient au gris, fit aussitôt\n                      D'un colorant sauveur l'emplette.\n\n  (1) Paris, Figuière.\n  (2) Figuière, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 365, "page_imprimee": 306, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2178, "texte": "306                               DURENDAL\n\n\n\n                   La matrone inonda sa tête\n                   Des flots magiques de cette eau\n                   Qui devait dorer à nouveau\n                   Mèche folle, boucle et frisette !\n\n                   Mais en vain elle s'aspergea,\n                   Rien ne blondit, rien ne changea,\n                   Et, résultat plus triste encore,\n\n                   Son crâne apparut un beau jour\n                   Aussi nu qu'un petit amour !...\n                   Il ri est pire eau que l'eau qui dore'.\n\n   Cela continue sur ce ton pendant cent vingt-neuf pages. C'est complète-\nment idiot, mais assez amusant. — Les chrysanthèmes (1), de M. Henri\nHerlemont, débutent par ces deux vers dédiés à la mémoire de son père et de\nsa mère :\n\n         O vous dont le travail a mis dans mon buffet\n         Le meilleur du pain blanc dont j'entretiens ma vie.\n\n  Cela n'engage pas à lire le reste. — Les Fleurs des Alyscamps (2), de\nMlle d'Herbemont, sont d'une belle âme. — L'Impossible Idéal (3), de\nMme Suzanne Teissier, renferme de beaux poèmes passionnés. M. Cliarles\nConrardy, dans De l'ombre sur ma jeunesse (4), dit harmonieusement des\nchoses mélancoliques.\n  Trois beaux livres pour finir : La vie intérieure (5), par M. René Maran,\npoème d'une douceur triste et tendre. Les Heures intenses (6), par\nMme Marguerite Coleman qui ne visent pas à l'originalité, mais atteignent\nà l'émotion. Les Inquiétudes (7), par M. Fernand Hubert, volume que\nM. Nicolas Beauduin a préfacé sans paroxysme et qui est plein de musiques\nsubtiles.\n  Voilà ma table déblayée. Je pourrai maintenant m'attarder à relire, pour en\nparler le mois prochain, Jean Dominique, Grégoire Le Roy, Jules Delacre,\nCharles Grolleau, Armand Praviel, Robert Silvercruys, Adrien de Prémorel,\nMarcel Loumaye et quelques autres.\n\n                                                               Pierre NOTHOMB.\n\n\n\n (1) Edition du Beffroi.                               (5) Edition du Beffroi.\n (2) Avignon, Aubanel.                                 (6) Figuière, éditeur.\n (3) Edition du Temps présent.                          (7) Paris, Basset.\n (4) Editions du Falot.\n"}, {"page_pdf": 366, "page_imprimee": 307, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3043, "texte": "                                  LES LIVRES                                  307\n\n\n\n\nROMANS         :\n\n\nL ' A m p h i s b è n e , roman moderne, par    HENRI DE RÉGNIER.       — (Paris,\n   Mercure de France.)\n    M. Henri de Régnier se plaît à choisir, pour ses récits, des titres énigma-\ntiques et singuliers. L'amphisbène est un serpent ailé, avec une tête à chaque\nextrémité du corps, et qui marche aussi bien en arrière qu'en avant, symbole,\nsuivant les uns, de la trahison et de l'esprit de satire, simple image de l'in-\ncertitude, selon Julien Delbray, le héros de ce roman. Julien Delbray nous\nest représenté comme un indécis héréditaire. C'est un charmant garçon,\nécrit à son ex-mari Laure de Lérins, « très intelligent, très bien doué, avec\ntoutes sorte-: de curiosités intellectuelles, mais qu'une fâcheuse indécision\nd'esprit empêche de se déterminer dans la vie pour un but précis. Cette indé-\ncision l'a détourné de toute carrière et de tout métier. Julien Delbray est un\noisif. L'imagination, qu'il a vive et qui lui fait envisager toutes les possibi-\nlités, le dégoûte, par avance, des réalisations en lui montrant successivement\nles inconvénients de chacune de celles qu'il pourrait tenter. De telle façon qu'à\ntrente-quatre ans Julien Delbray se trouve en face de la vie dans une\nsituation d'attente qui n'est pas sans lui causer quelque tristesse. Je vous le\nrépète, Julien Delbray est un oisif, et un oisif imaginatif. C'est à cette oisiveté\nque j'ai dû en partie la complaisance qu'il m'a montrée. Je lui suis une occu-\npation ».\n    La vie, en effet, lui est devenue tout soudain moins vide et moins insigni-\nfiante à partir du jour où, dans une maison amie, Julien Delbray a rencontré\npar hasard cette jeune femme fraîchement divorcée, qui très complaisamment\na cédé sa place au foyer à une Américaine plus apte à servir la destinée de\nJérôme Cartier, mais qui demeure l'amie de l'homme dont elle n'est plus\nl'épouse et qu'elle accable de confidences : c'est une des singularités les plus\nhardies de l'Amphisbène que cette correspondance où Laure de Lérins conte\npar le menu à son mari d'hier les progrès que fait dans son cœur son amant\nde demain. Il y a, dans cette sincérité, bien de l'amoralisme : c'est le pêché\nmignon de la plupart des personnages que nous peint d'un pinceau complai-\nsant M. de Régnier. Si Julien Delbray eût été plus entreprenant, le roman\nde M. de Régnier eût été plus bref, et nous y eussions perdu maintes pages\nélégantes et subtiles; mais l'indécision qui caractérise Julien ne l'empêche\npas de conclure selon la coutume constante, ou presque, des héros de roman :\n Mme de Lérins est sa maîtresse au dernier chapitre.\n    Encore que l'on puisse préférer à l'Amphisbène maint autre récit de M. de\n Régnier, on goûte un vif plaisir à suivre, dans ce roman, un conteur plein de\nfantaisie, de finesse et de grâce, soucieux peut-être à l'excès d'utiliser, pour\n l'agrément de ses fictions, ses souvenirs de voyage.\n\n                                                                             D.\n"}, {"page_pdf": 367, "page_imprimee": 308, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3284, "texte": "308                              DURENDAL\n\n\n\nF i l l e s d e l a P l u i e , par ANDRÉ SAVIGNON. (Paris, Grasset.) — L ' O r -\n    d i n a t i o n , par JULIEN BENDA. — (Paris, Emile Paul.)\n   Malgré la redoutable compétition de M. Julien Benda, dont le roman\nL'Ordination, livre curieux et agaçant, fait d'analyses morbides et « d'idéo-\nlogies passionnées », retint les suffrages de la moitié du jury, c'est M. André\nSavignon qui a obtenu le prix Goncourt. M. Savignon est aujourd'hui un\nhomme célèbre, grâce à une œuvre assez médiocre. Certes, les mœurs\nd'Ouessant sont étranges, le paysage en est poignant, certaines scènes décrites\npar l'auteur sont pleines d'une admirable horreur. Mais d'épouvantables\nfautes de français, des répétitions — inévitables dans un livre qui est un\nrecueil et dont tous les morceaux procèdent de la même inspiration et évo-\nquent les mêmes décors, un manque d'idées et d'idéal, inaperçus pendant les\ncent premières pages, deviennent insupportables au cours des deux cents\nautres. D'autres œuvres plus fortes et moins imparfaites sollicitaient l'atten-\ntion des dix membres du jury : ils sont passés à côté.\n                                                                        P . N.\n\nLe Christ et l'instituteur Masen, sur la route de Furnes,\n   par DE GHISTELLES, version française avec une préface de LÉON RYCX\n   et un dessin d'EDMOND VAN OFFEL. — (Bruxelles, De Wit.)\n   Je ne relis jamais le vingt-quatrième chapitre de l'Evangile selon saint Luc,\nramené devant mes yeux par l'évolution liturgique de l'année, sans m'émou-\nvoir jusqu'au fond de l'âme de l'épisode des disciples d'Emmaüs. Cette page\nest une des plus belles de nos livres sacrés. La rencontre des deux disciples\net du Maître, le long du grand chemin, à la tombée du soir, et leur entre-\ntien, louchant ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth condamné à mort et\ncrucifié, et puis, tout à coup, l'élan de leur cœur brûlant à la fraction du\npain ; toute cette page est magnifique et merveilleuse et divine de beauté, de\nsincérité, de foi, de vérité. Eh bien, ce petit livre-ci, dans les pages duquel\nsemble apparaître et résonner la silhouette et les pas des passants d'Em-\nmaüs, ce livre continue l'Evangile de saint Luc. Les paroles rendent ici\ncomme un son divin. « L'instituteur Masen, écrit M. de Ghistelles, et c'est le\ndébut du livre, rencontra le Christ sur la route qui va de Furnes à la mer ».\n Et ils s'entretiennent de la terre natale, du malthusianisme, du Congo, de\nla langue flamande, de la nécessité pour la Belgique d'avoir des marins, etc.\n Et on n'éprouve pas un instant le sentiment que ce mélange d'Evangile et\n de préoccupations actuelles est anachronique.\n   Ces pages sont pénétrées d'un tel accent de bonté et de sincérité, écrites\ndans une langue si chrétienne, que nous ne nous étonnons pas. Le Christ,\nque Pascal, le janséniste de génie, nous a montré en agonie jusqu'à la fin\ndes siècles, nous le suivons d'Emmaüs jusqu'à nos chemins, mêlé à notie\n vie, contemporain de nos tristesses et de nos joies, vivant de notre existence,\nétant parmi nous la présence de Dieu. Je n'ai vraiment qu'un reproche à\nadresser à ce beau livre, c'est de contenir cette dernière ligne mise sur les\nlèvres de l'instituteur Masen : « Si celui que j'ai vu était le Christ ? »\n"}, {"page_pdf": 368, "page_imprimee": 309, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3219, "texte": "                                 LES LIVRES                                 309\n\n   L'instituteur Masen, auquel le Christ avait redit, à peine déguisées, des\nparoles évangéliques, devait dire, en se mettant à genoux :\n   « Celui que j'ai vu était le Christ. » Masen devait imiter les disciples\nd'Emmaüsdont saint Luc écrit :\n   \" Alors leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent ; mais il disparut de\ndevant eux. Et ils se dirent l'un à l'autre : Notre cœur ne brûlait-il pas au\ndedans de nous, lorsqu'il nous parlait en chemin. »\n   Si M. de Ghistelles avait donné à son œuvre cette conclusion, inévitable\nselon nous, il eût justifié davantage encore la préface pensive, enthousiaste,\net d'un si beau lyrisme que M. Léon Rycx a écrite pour elle.\n                                                                POL DEMADE.\nL'Ame des enfants, des pays et des saints. — Spectacles et\n  reflets, par Mme LUCIE-FÉLIX FAURE-GOYAU. — (Paris, Perrin.)\n   Chaque fois que je lis un volume de Mme Félix Faure-Goyau, que ce soit\nla Vie et la mort des fées, ou Vers la joie, ou la Vie nuancée, ou ce volume-\nci, qui a deux titres et qui pourrait en avoir aussi bien six ou douze, s'accroît\nmon regret de ne pas voir l'auteur aborder franchement le genre qui semble\nlui déplaire le plus et pour lequel elle a le plus de talent, je veux dire le\nroman. Ce livre surtout, qui défie l'analyse, parce qu'on ne dissèque pas un\nbouquet de fleurs, que la nuance et le parfum ne se mettent pas en théorèmes\nlittéraires; ce livre par sa grâce, son charme, la prodigieuse habileté de\nl'auteur à mettre en valeur des aspects d'âmes ou de choses, aggrave mon\nregret de ne pas lire l'admirable roman qu'écrirait Mme Lucie Goyau, si elle\nvoulait se donner la peine d'appliquer ses merveilleuses qualités de psycho-\nlogue à l'analyse d'une ou de quelques âmes humaines. Je m'imagine sans\neffort le beau livre que nous donnerait cette femme, qui a toutes les chances\nlittéraires du romancier, qui est une chrétienne avertie, une lyrique et un\nphilosophe, un poète et un peintre, si elle touchait par exemple au problème\nde la douleur, non pas comme abstraction mais concrétisé dans telle vie, tel\npersonnage, telle âme, dont elle nous conterait ou décrirait la vie. Il me\nsemble que je la vois, mêlée aux saintes Femmes de la voie douloureuse, et\nnous rapportant de cette aventure, une image sublime encore que littéraire,\nà la manière d'une Véronique. Son voile, ce serait tout bonnement un\nroman. Alors, je m'impatiente de voir son beau talent se monnayer seule-\nment en petits livres délicieux, comme celui-ci, mais qui passeront comme\nles bouquets se fanent...                                       P O L DEMADE.\n\n\nL a m e i l l e u r e d e s p a r t s , par EMILE POITEAU. — (Paris, Grasset.)\n  J'ai été heureux de découvrir en Emile Poiteau, un médecin, un opti-\nmiste et un romancier. La meilleure des parts est le prototype du roman\nhonnête et qui finit bien. Après tant de livres, où on ne rencontre que des\ndétraqués, des malhonnêtes gens ou des coquins, c'est une joie d'entr'ouvrir\ndes œuvres comme celle-ci et de se laisser aller à la saine émotion de voir\nvivre noblement sous nos yeux de braves gens. Sous prétexte de réalisme, la\n"}, {"page_pdf": 369, "page_imprimee": 310, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3168, "texte": "310                               DU K E N D A L\n\n\n\nlittérature contemporaine nous a trop fait patauger dans la boue pour que\nnous n'éprouvions pas un soulagement à revoir enfin de belles âmes,\ndévouées, exquises, consolatrices, vertueuses, portant les couleurs azur et\nor : la vertu trempée de souffrance et sanctifiée de christianisme. La meil-\nleure part, ici, dans ce beau roman, tendre, ému, c'est la bonne épouse.\nPars bona, millier bona. Retenez le titre de ce livre, et le nom de son\nauteur, pour le jour et l'heure inévitable où la vie vous aura causé une tris-\ntesse et le monde une vilenie. La meilleure part, extraite alors du coin de\nvotre bibliothèque, où vous l'aurez tenue en réserve pour cet instant, vous\nfera l'effet d'un baume sur une plaie, d'un jour de soleil au sortir de l'hiver,\nd'une tendresse après des meurtrissures.                      Pol. DEMADE.\n\nU n g e n t i l h o m m e w a l l o n , par P.-G. WÉGIMONT. — (Paris, Grasset.)\n   L'auteur écrit quelque part : « C'est encore un spectacle sacré qu'un jeune\nhomme vibrant d'enthousiasme : il devient trop rare. » Ces mots méritent\nd'être rappelés en tête d'une critique de ce joli livre. Ce spectacle rare, l'au-\nteur l'a décrit dans son livre, parce qu'il l'a vu, et probablement éprouvé,\ncar son héros, ce Jean d'Espierbon, pour lequel il éprouve une si visible et\nsi spéciale affection, est évidemment de sa famille spirituelle. Je ne vous\nraconterai pas ce roman, parce qu'il est trop tard pour oser ce résumé, et\nque tout le monde en Belgique l'a lu, en volume ou en feuilleton. (Il a eu cet\nhonneur tout de suite, et en Belgique encore, ce qui est presque invraisem-\nblable.) Mais je vous dirai que c'est un roman jeune, délicieux, tout imprégné\ndes sèves montantes de la vie, ardent et pur, joyeux et chrétien. La compo-\nsition et l'écriture sont à hauteur des idées et des spectacles. Çà et là,\nj'aurais peut-être à reprochera l'auteur, une inhabileté, un tour, un mot qui\nsentent le débutant et révèlent une certaine inexpérience; mais qu'est-ce que\ncela, que sont ces vétilles, en face du charme, j'allais dire de l'enchantement,\nde toute la jeunesse bourdonnante enclose dans ce livre dont les phrases\ndonnent, à certains moments, l'impression des mille paires d'ailes d'un\nessaim d'abeilles occupées à composer des miels savoureux et parfumés?\n Le Gentilhomme wallon est une bonne et très belle œuvre qui vaudra â son\nauteur, à la fois, l'estime des honnêtes gens et des lettrés délicats.\n                                                                POL DEMADE.\nLe Maître des Foules, par Louis D ELZONS. — (Paris, Calmann-\n   Lévy.)\n   Entre Germaine Grandier et Albert Manès il existait une amitié de dis-\nciple à maître, bientôt muée en un sentiment plus tendre; tous deux rêvaient\nd'une société moins dure et d'un monde fraternel; ils semblaient emboîtés\net soudés par l'idéal identique.\n   Mais Germaine épousa le richissime Vambard et quand elle retrouva\nAlbert, évadé d'un professorat obscur et promu politicien de premier\nplan, la rupture était opérée; si Germaine obéissait toujours à son\ninclination première, Albert ne connaissait plus désormais que sa vocation\n"}, {"page_pdf": 370, "page_imprimee": 311, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3133, "texte": "                                  LES LIVRES                                  311\n\n\npolitique; la maîtrise des foules lui suffit et l'accapare. Tel est, sommé en\nquelques lignes, le dernier roman de M. Louis Delzons.\n   Il est, ce roman, très digne de ses aînés, L'Affaire Nell, Le Meilleur\nAmour, Les Mascran, et il se recommande par les mêmes qualités : présen-\ntation vivante des personnages, dialogue bref et significatif, notation d'un\npaysage en quelques traits sans bavochure. Il y a plus : M. Louis Delzons\ns'affirme ici observateur sans indulgence des mœurs politiques et, si c'est\npossible, les offre à mépriser plus encore qu'il ne se peut.\n   Dans cet ouvrage, nerveux tout ensemble et sentimental, M. Delzons\ntrace un portrait, sans retouche, de la France politicienne présente.\n                                                             FRANZ MAHUTTE.\n\nPUBLICATIONS D'ART :\n\nTrésor de l'art belge au XVII e siècle, M émorial de l'exposition\n   d'art ancien à Bruxelles en 1910. Deuxième partie : Beaux-arts, art\n   appliqué, milieu social. Un fort volume in-4°, illustré. — (Bruxelles,\n   Librairie nationale d'art et d'histoire, Van Oest et Cie.)\n   L'intelligent éditeur Van Oest achève avec ce volume l'importante publi-\ncation qu'il a consacrée à cette exposition de 1910 qui, si incomplète qu'elle\nfût à certains égards, n'en a pas moins surpris ceux-là mêmes qui croyaient\nconnaître le mieux la grandeur de notre XVIIe siècle artistique. Elle a appris\naussi à beaucoup d'autres, dont l'admiration pour Rubens et les maîtres de\nson école n'allait pas sans restrictions et sans réticences, à prendre une\nconscience plus claire et plus précise de l'extraordinaire puissance de l'action\nque le grand maître anversois a exercée dans tous les domaines de l'art\ndu temps.\n   On appelle avec raison leXVIIesiècle le siècle de Rubens, car tout ce que\nle pays, contraint dans sa vie politique, entravé dans sa prospérité écono-\nmique, accablé sous les ruines accumulées par de longues années de guerres,\nconserva encore de réputation et de grandeur aux yeux du monde lui est\nvenu de lui ou par lui. On pourrait dire aussi que par la vigueur et l'abon-\ndance de son génie, aussi bien que par les exemples qu'il a donnés, les\némulations qu'il a suscitées autour de lui, il a entretenu dans les âmes les\nsentiments de force et de fierté alors qu'elles ne pouvaient remonter, dans\nl'ordre des réalités, que des motifs de découragement et d'humiliation.\n   Depuis l'apparition des premiers volumes de l'Histoire de Belgique, de\nM. Henri Pirenne, l'idée directrice de cette belle œuvre, quant au rôle\nassumé par nos provinces entre le monde latin et le monde germanique,\nà raison de leur situation de marches, unies dans une existence commune,\nde chacun de ces mondes ; cette idée nous a été répétée à satiété : Le génie de\nRubens a exercé, à certains égards, une action intermédiaire de ce genre\nentre l'art flamand et l'art italien ou, si l'on veut, entre la conception réaliste\net la conception idéaliste, formée dans la Péninsule sous l'influence de\nl'humanisme et de l'étude assidue des Antiques. Cette conception, nombre\n"}, {"page_pdf": 371, "page_imprimee": 312, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3536, "texte": "312                               DURENDAL\n\n\n\nd'artistes flamands en avaient propagé avant lui les principes. Leurs ouvrages\nétaient exécutés sous l'inspiration de ces derniers, mais ils y agissaient à la\nfaçon d'éléments mal assimilés, hétérogent s et étrangers. A Rubens seul il\nappartint de les naturaliser dans l'art flamand et, sans rien changer aux\ncaractères fondamentaux de celui-ci, d'élargir dans tous les sens le champ\nde sa vision, d'ouvrir de nouvelles et vastes perspectives à ses facultés d'ima-\ngination. Tellement que, s'il y eut des Italianisants parmi ses précurseurs,\nil n'y a plus parmi les artistes de son école que des Flamands.\n   L'action du style rubénien dans la construction, dans l'ameublement\nlaïque et religieux, action à l'étude de laquelle MM. Henri Rousseau, Gil-\nmont et l'abbé F. Crooy consacrent d'excellentes pages dans ce volume, n'a\nété, elle aussi, dans une certaine mesure, que l'aboutissement d'une tradition\nhésitante, qui s'est fixée et accentuée, en se nationalisant, sous l'impulsion\nde Rubens. Dans les arts d'utilité publique, l'évolution est, d'ailleurs, beau-\ncoup plus lente que dans les arts de pur agrément. Pour tenaces que soient\nles habitudes de l'esprit, elles le sont moins que celles du corps. Ce n'est que\ngrâce à d'indispensables adaptations qu'a pu s'acclimater en nos contrées\nhumides, aux habitations resserrées, l'architecture classique telle qu'elle\ns'était développée dans les pays du soleil.\n   Le goût pour le grandiose, pour une certaine ampleur fastueuse se mani-\nfeste partout. Tout en conservant les formes massives usitées jusque-là, le\nmeuble devient plus luxueux, d'une structure plus délicate et plus compli-\nquée. Il emprunte des éléments de décoration à l'architecture et à la sculp-\nture, encadre ses compartiments de colonnes ou de piliers, relève ses surfaces\nde festons entre lesquels il fait rire des masques de faunes ou de satyres. Le\nmonumental bahut des anciens jours se transforme en une somptueuse\ntroonkas, une armoire de parade, surmontée d'une frise taillée que soutiennent\nd'élégantes cariatides, ornée d'incrustations ou de parquetages de bois de\npierre, de métal ou d'ivoire. L'histoire et la fable antiques, dont l'art et les\nlettres ont vulgarisé la connaissance dans les classes dirigeantes, s'intro-\nduisent dans le décor de la vie familiale. La dame du logis, noble ou riche\nbourgeoise, tient les comptes de son ménage sur un secrétaire où quelque\npeintre a représenté le cortège des Muses. Si elle veut tirer quelques notes de\nson clavecin aux accents sautillants et aigrelets, elle aperçoit, sur le cou-\nvercle ouvert de l'instrument, Orphée charmant les animaux féroces par les\naccords divins de sa lyre ou Apollon punissant le roi Midas, qui était resté\ninsensible à ceux de la sienne, en l'affublant d'oreilles d'âne. Les murailles\nde la chambre où elle se trouve sont tendues de tapisseries, mais elles n'ont\n plus rien du style simple et largement décoratif des splendides tentures\nbruxelloises du siècle précédent. Les tisserands de haute lisse veulent,\n à présent, rivaliser avec les peintres. Ils désertent les procédés de perfection\n de leur art pour obtenir des effets de dégradation, de chatoiement de la\n lumière et des ombres, pour faire ruisseler des reflets dans les plis ambitieux\n de leurs draperies. « Si, écrit très justement M. Jules Guiffrey, qui nous\n retrace l'histoire de la tapisserie flamande au XVIIe siècle; si l'on comparait\n ces créations du génie de Pierre-Paul (l'Histoire de Constantin) aux concep-\n"}, {"page_pdf": 372, "page_imprimee": 313, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3215, "texte": "                                     LES LIVRES                                        313\n\ntions des a n o n y m e s d u début du XVIe siècle, des auteurs i n c o n n u s des cartons\nde l'Apocalypse de Madrid, des Vices et des Vertus, de l'Histoire de\nRomulus, des Triomphes de Scipion, dt s Chasses de Maximilien,                    l'avantage\nne resterait pas au peintre du XVIIe siècle. » L e s archaïques allégories chré-\ntiennes sont passées de m o d e . On leur préfère, de plus en plus, les héros et les\ndieux, quelque trait illustre de l'histoire grecque ou romaine, des n y m p h e s\ndansant au milieu d ' u n e clairière, le bel Apollon sur le char du soleil ou\nBacchus escorté de la troupe délirante de ses prêtres et d e ses a d o r a t e u r s . . .\nPartout, aux portes des a p p a r t e m e n t s c o m m e d a n s l'ornementation, des\nfaçades et des autels, apparaît la colonne torse, lourde, presque barbare, avec\nses renflements lisses et sa spirale enguirlandée de p a m p r e s , et qui, avec ses\ninflexions fortement accusées par les jeux de la lumière, avec ses formes qui\ncherchent le m o u v e m e n t plutôt que le r y t h m e , pourrait, bien que venue\nd'Italie, symboliser l'art r u b é n i e n , plus soucieux de vie et de sensualité que\nd'harmonie...\n   Cet art et le siècle qu'il a illustré, le magnifique ouvrage publié par la\nlibrairie Van Oest n o u s les présente sous leurs principaux aspects, par le\nmoyen de la r e p r o d u c t i o n , d a n s des conditions d'exceptionnelle beauté, des\nprincipales œ u v r e s qui figuraient à l'Exposition, et par celui de travaux\nsignés par des spécialistes aussi réputés que M M . Roersch, J o s e p h Destrée,\nR. Van Bastelaer, Faul Vitry, P a u l L a m b o t t e , Glück, B u s c h m a n n , Fierens-\nGevaert et C h . - L . C a r d o n .\n                                                                     ARNOLD G O F F I N .\n\nL e s B e l l i n i , par M. E . CAMMAERTS. Coll. des G r a n d s Artistes. —\n  (Paris, L a u r e n s . )\nLes dessins de Jacopo Bellini au Louvre et au British\n  Museum. II. Le livre d'esquisses du British Museum,\n   par M. GOLUBEW. — (Bruxelles, Librairie d'art et d'histoire, Van Oest\n   et Cie.)\n   Nous avons eu l'occasion de parler l o n g u e m e n t à nos lecteurs de J a c o p o\nBellini e t d u rôle qui peut lui être attribué d a n s le développement de l'école de\npeinture vénitienne, lors de l'apparition à la librairie Van Oest du premier\nvolume de r e p r o d u c t i o n s des dessins du maître (1).\n   Le second volume de cette splendide publication embrasse tous les\ndessins de J a c o p o conservés actuellement au British Museum.\n   L'examen des planches de ce n o u v e a u recueil, fac-similé irréprochables\nqui équivalent presque aux originaux, n o u s met en présence d'une longue\nsérie d'esquisses relatives aux différents genres d e sujets q u e nous avons\ndéjà signalés, et n o u s ne pourrions guère que répéter à tout propos les\nremarques et observations que nous avons faites touchant le Livre           d'esquisses\ndu Louvre.\n\n\n (1) Jacopo Bellini et la Renaissance à Venise. Durendal,       mai 1909)   V. aussi : les\nDessins de Jacopo Bellini. A R T . FL. ET HOLL., mars 1909.\n"}, {"page_pdf": 373, "page_imprimee": 314, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3196, "texte": "314                                DURENDAL\n\n\n   Comme nous le disions alors, il semble que parmi toutes les influences que\nJacopo a subies et qui l'ont tiré de l'art timide et lié par la tradition véni-\ntienne de ses débuts, il faut marquer surtout celle de son séjour à Padoue,\ndans un milieu très travaillé par les idées humanistes, et où vivaient alors\nDonatello, Squarcione, aussi obsédé par l'étude de l'antique que le Florentin\nUccello par celle de la perspective, et Mantegna, l'homme de génie qui\ndevait donner forme grande et magnifique dans son œuvre à toutes les aspi-\nrations esthétiques du temps.\n   M. Cammaerts estime, plutôt, que c'est Mantegna qui doit à Jacopo\nBellini, et il signale quelques similitudes entre les fresques des Eremitani et\ncertains dessins de l'artiste vénitien. Il est possible que le maître padouan ait\nfait quelques emprunts aux esquisses de Jacopo, devenu son beau-père, mais il\nparaît bien certain, néanmoins, que celui-ci a pris l'orientation nouvelle de\nson art, la conception élargie dont témoignent ses Livres de dessinss — et\ndont, malheureusement, ils témoignent seuls — à l'impulsion qu'il reçut de\nson changement de milieu et de son introduction dans le monde artistique\navide de nouveautés et de recherches, où dominait Mantegna.\n   M. Cammaerts montre d'une façon excellente tout ce que Jacopo a\napporté à l'art vénitien, et qui ne nous est révélé que par ces dessins, à\ndéfaut des œuvres disparues pour lesquelles ces derniers ont été, sans\ndoute, exécutés. Il nous le montre mieux encore en étudiant l'œuvre des\ndeux fils du maître, Gentile et Giovanni, admirables artistes, celui-ci plus\nexpressif et plus tendre; celui-là, plus enclin aux mises en scène somp-\ntueuses, aux figurations d'apparat, et plus représentatif par cette tendance et\npar une certaine sécheresse réaliste d'âme de l'évolution qui part de Jacopo\npour aboutir à Carpaccio et au Véronèse.                       ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s M o s t a e r t , par M. SANDER-PIERRON. Collection des Grands Artistes\n   des Pays-Bas. Un vol. ill.\nG u i l l a u m e C h a r l i e r , par M. SANDER-PIERRON. Coll. des Artistes belges\n  contemporains. Un vol. ill. — (Bruxelles, Librairie d'art et d'histoire\n   Van Oest et C ie )\n   Il faut louer l'infatigable activité de M. Sander-Pierron dans le domaine\nde l'histoire de l'art. Elle se manifeste, aujourd'hui, par l'apparition simul-\ntanée chez Van Oest de deux volumes très intéressants, consacrés, l'un, à des\npeintres du XVIe siècle, Jean, François et Gilles Mostaert; l'autre, à un\nstatuaire contemporain, M. Guillaume Charlier.\n   Tout le monde connaît le beau triptyque dit d'Oultremont que possède le\n Musée de Bruxelles, et tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'art savent\nles recherches et les efforts de la critique pour découvrir le nom de l'auteur de\nce magnifique ouvrage. M. Pierron, d'accord avec quelques critiques,\nMM. Glück et Camille Benoît entre autres, l'attribue à Jean Mostaert en\nmême temps qu'un certain nombre de peintures d'une conception et d'une\ntechnique analogues. La démonstration de M. Pierron, fortement argumen-\ntée et appuyée de documents abondants, nous paraît de nature à faire tomber\n"}, {"page_pdf": 374, "page_imprimee": 315, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3108, "texte": "                                        LES LIVRES                                          3l5\n\nbien des hésitations. Il croit pouvoir aussi attribuer à cet artiste ces jolis\nportraits de femmes à mi-corps qui ont d o n n é lieu, j u s q u ' à présent, à tant\nd'hypothèses c o n t r a d i c t o i r e s . L e travail de M . P i e r r o n , complété par u n e\nétude de l'œuvre de F r a n ç o i s et de Gilles Mostaert, constitue, au surplus,\n une excellente étude sur la vie artistique d'Anvers au XVIe siècle.\n\n                                                 *\n                                             *       *\n\n   Le livre enthousiaste — un peu trop parfois, peut-être, mais qui n'a point\nde reproches de cette n a t u r e à se faire? — le livre de M. P i e r r o n retrace\nfort bien la longue et laborieuse carrière et l'œuvre considérable et variée de\n M. Charlier. Œ u v r e d o n t le principal mérite réside dans u n e exécution tou-\njours pleine de conscience et de fermeté, dans la puissance de la vision\nréaliste du maître et d a n s tout ce que celui-ci a su faire passer et exprimer\ndans son œuvre des g r a n d s sentiments de solidarité h u m a i n e , d'exaltation\npopulaire qui, au siècle dernier, ont pris forme magnifique dans l'œuvre\nde Constantin Meunier.\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\n\n\nT i t i e n , par H . CARO-DELVAILLE. Coll. Art            et Esthétique.     U n vol. ill. —\n  (Paris, Félix Alcan.)\n  C'est un des premiers volumes d'une nouvelle collection de m o n o g r a p h i e s\nde grands artistes qui se présente sous u n aspect fort attrayant, et qui est\npubliée sous la direction d e M . P i e r r e Marcel. M. Caro-Delvaille, comme\ntout le m o n d e sait, est peintre, et peintre d'un talent ferme et délicat. L a\nconception d'art d o n t témoignent ses œuvres n e p e u t que disposer favorable-\nment le lecteur à l'entendre parler du T i t i e n .\n  Mais M. Caro-Delvaille n o u s parle du vieux maître, non seulement en\npeintre épris des puissances et des magies du coloris, mais en historien\navisé de l'art et, s u r t o u t , en artiste qui a senti profondément tout ce que le\ngrand Vénitien a mis d a n s son œuvre d'amour et de sentiment de la vie.\n\n                                                                         ARNOLD      GOFFIN.\n\n\nG r e u z e , par M. L o u i s HAUTECŒUR. Coll. Art               et Esthétique.—        (Paris,\n  Félix Alcan.)\n\n                      Poursuis, Greuze, poursuis; la faible humanité\n                      Pour le peintre du cœur te réclame et te nomme.\n\n  C'est dans ces termes q u ' u n poète du temps célébrait le succès et la gloire\nde l'auteur de l'Accordée du Village, du Fils putti, etc. Succès et gloire con-\nsidérables qui, aujourd'hui, n o u s paraissent de mauvais aloi, parce que rien\nne nous est plus étranger ou, m ê m e , plus antipathique q u e les effusions lar-\nmoyantes de sensibilité, d o n t le XVIIIe siècle, d'abord si raisonnable et si\nsceptique, se grisa à la suite de J e a n - J a c q u e s et de Diderot. On revenait à la\n"}, {"page_pdf": 375, "page_imprimee": 316, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2977, "texte": "316                                DURENDAL\n\n\nNature, mais cette Nature, naïve dans ses manifestations, ne commandait pas\nque la vertu. On s'en aperçoit même dans l'œuvre de Greuze, qui prenait\nvolontiers posture de moraliste, mais ne laissait pas d'obéir à des inspira-\ntions grivoises ou équivoques.\n   M. Hautecoeur nous fait de Greuze un portrait fort étudié et fort vivant,\ndans le cadre de l'époque férue à la fois de la réalité et de l'utopie dont ses\nouvrages reflètent si bien la mentalité singulière.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\nDIVERS :\n\nL'idéal monastique et la vie chrétienne des premiers\n  j o u r s , par un RELIGIEUX BÉNÉDICTIN. Abbaye de Maredsous. In-16,\n  210 pages. Prix : 2 fr. 50. — (Paris, Beauchesne, 1912.)\n   Voici un petit livre qui, sous des dehors très modestes, contient un vrai\ntrésor. Il a été conçu par un moine, et pour des moines : mais il n'en est\npas moins de nature à intéresser à un haut degré les gens du monde. La\nraison en est qu'il ne sépare jamais l'idéal monastique de l'idéal chrétien,\nvoire de l'idéal humain tout entier : son but est justement d'inculquer au\nmoine que le meilleur moyen d'atteindre à la perfection consiste pour lui à\ndevenir homme et chrétien dans la force du terme, et, en même temps, de\nmontrer à toute âme noble et généreuse, à quelque milieu qu'elle appartienne,\nles réserves de vitalité spirituelle qui sont l'apanage du monachisme, tel que\nle décrit dans sa Règle Benoît de Nursia. On trouvera là, en grand nombre\net sous forme très littéraire, des pages révélatrices sur plus d'un aspect\nimportant de la vie chrétienne, beaucoup de vérités oblitérées remises dans\nleur plein jour, une foule de préjugés dissipés sans ombre aucune de contro-\nverse, des pages admirables sur la Componction du cœur, le Baptême, la prière,\nla fraction du pain (Eucharistie), la discrétion, la largeur, la simplicité, la joie.\nEn notre temps d'incertitude et de défaillance, les âmes chrétiennes, la\nsociété tout entière, en pourront déduire un aperçu des avantages qu'il y\naurait pour elles à se tenir toujours plus en contact avec cette vie bénédic-\ntine, trop peu connue et pourtant si féconde.\n\nU n e j o u r n é e C h e z l e s m o i n e s . In-12, 154 pages, illustré de nom-\n  breuses gravures hors texte. Abbaye de Maredsous, 1912. Prix : 1 fr. 50.\n   La Journée chez les moines tient sa promesse. Un visiteur vient frapper à la\nporte de l'abbaye, la curiosité a autant de place que la piété dans son pèle-\nrinage. Son guide, le Père hôtelier, parcourt avec lui les lieux réguliers et\nlui fait prendre contact, suivant le cours et les incidents de la journée —\noffices du cœur, exercices, repas au réfectoire, e t c . . — avec les détails\nfamiliers de l'existence monacale. Les scènes animées se succèdent. Les\nquestions surgissent d'elles-mêmes; et lts réponses, faites avec simplicité et\nabondance, fournissent naturellement au religieux l'occasion d'initier son\n"}, {"page_pdf": 378, "page_imprimee": 317, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2962, "texte": "                                 LES LIVRES                                  317\n\n\ninterlocuteur à tout ce qui peut l'intéresser. Aux explications proprement\ndites se mêlent de nombreux épisodes historiques empruntés tant à la vie de\nsaint Benoît qu'aux longs siècles du passé bénédictin. Les détails sur l'art\net l'architecture se joignent aux renseignements et même aux anecdotes\nrelatifs aux anciennes écoles, aux travaux, aux procédés d'apostolat et de\nbienfaisance, au rôle social et civilisateur des moines d'Occident. Le cours\nmême de la causerie amène sur les lèvres du pieux cicerone maints passages\nde la « Sainte Règle » qui trouvent leur illustration et leur vivant commen-\ntaire, mais qui inversement les éclairent et montrent l'idée religieuse partout\nprésente dans les observances de la vie claustrale. Leçon de choses, ensei-\ngnement intuitif, qui, sans avoir imposé au lecteur aucune contrainte\ndidactique, mérite pourtant de sa part ce franc aveu, à la dernière page du\nlivre : j'ignorais hier, je sais aujourd'hui ce que sont les moines. I1 a compris\nce que saint Benoît voulait pour ses fils; ce que ceux-ci font, chez eux, pour\nl'Église et la société.\n   La deuxième édition, qui vient de paraître, a été considérablement\naugmentée; on a ajouté également de nouvelles gravures.\n\n\nL'Art de faire u n h o m m e , par Mocquillon. — (Paris, Perrin.)\n   Quatre cents et quelques pages! J'ai lu, dans mon existence, beaucoup de\nlivres et de traités d'éducation, et j'ai toujours observé que c'était dans les\ngros volumes, comme ceux de ce bon monsieur Mocquillon, qu'on trouvait le\nmoins de choses. Celui-ci est remarquable surtout par l'abondance des\nmots et la rareté des idées. Quand on a achevé cette abondante lecture on\nest tout étonné de ne pas savoir beaucoup plus que si on n'avait rien lu\ndu tout. Les auteurs pédagogiques agiraient sagement en s'inspirant des\nlivres de cuisine. M. Mocquillon aurait beaucoup à apprendre en relisant,\npar exemple, la recette du civet de lièvre. Sa recette pour faire un homme\nmanque de précision, elle est prolixe et diffuse. On ne fera jamais un homme\nen la suivant. Dieu nous garde de tels livres puisque la vie est si courte.\n                                                              D r P . DEMADE.\n\n\nM o n filleul a u j a r d i n d ' e n f a n t s , par F . KLEIN. — (Paris, Colin.)\n   Voici un livre charmant sur l'éducation des tout petits. Observation\nattentive, bonne humeur, critique avisée, notations précieuses de psycho-\nlogie, rien ne manque à cette œuvre que les mères et les pères liront avec\njoie et profit à côté des berceaux. M. Félix Klein, qui est un grand esprit,\nne s'est pas abaissé en écrivant ce livre, car il a élevé son sujet jusqu'à cette\nhauteur où les petites choses éclairées de toutes les lumières de la pensée,\ndeviennent, du fait de cet emprunt, rayonnantes elles-mêmes à la façon des\nétoiles.                                                       D r P . DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-012", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 318, "page_fin": 319, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTULES    U n e Conférence de M. Ernest Verlant", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 379, "page_imprimee": 318, "debut_caractere": 35, "fin_caractere_exclue": 2710, "texte": "NOTULES\n   U n e Conférence de M. Ernest Verlant, sur Velasquez,\nà l'Université Nouvelle.\n   On connaît la manière de M. Verlant, sa conception ferme, précise, amou-\nreuse de la clarté et de la méthode et, tout à la fois chaleureuse et coloriée.\nTous ces mots presque pourraient s'appliquer à l'art de Velasquez. C'est dire\nqu'il y avait entre le conférencier et le maître, qu'il avait entrepris d'étudier\ndevant son nombreux auditoire, ces affinités d'esprit qui sont singulièrement\npropres à donner au critique la compréhension complète de l'artiste qu'il\nadmire. Et, en effet, on ne saurait rien ajouter, on ne saurait rien retrancher\nà l'analyse, vraiment magistrale, que M. Verlant nous a faite des travaux\nde Velasquez, pas plus qu'à la façon dont il a caractérisé, avec une rare\nfierté d'expression, l'homme et son œuvre tout ensemble si espagnole et si\npositivement humaine.                                              A. GOFFIN.\n\n\n    Les Amis de la Médaille d'Art ont fait frapper une nouvelle\nmédaille très réussie. Sujet : la Télégraphie sans fil, ses créateurs, ses victimes.\nL'œuvre est de M. E.-J. BREMAKER, qui a interprété le sujet proposé d'une\nfaçon très adroite : Une femme se penche vers le large, la main droite en\ncornet à l'oreille, la main gauche en porte-voix devant la bouche. Au revers,\nles noms des inventeurs et des héros.\n                                                   *\n                                                  * *\n    L ' E x p o s i t i o n d e P a r t i t i o n s m u s i c a l e s , d e L i v r e t s d'opé-\nr a s et d ' A f f i c h e s t h é â t r a l e s , organisée par le \" Musée du Livre \"\ndans ses locaux, 46, rue de la Madeleine, s'est ouverte le dimanche 4 mai.\n   Elle réunit, outre une superbe collection d'affiches théâtrales, les produc-\ntions des principaux éditeurs de Barcelone, Bruxelles, Leipzig, Madrid,\nMilan et Paris.\n   MM. Closson, Combaz et de Ladrière y exposent d'intéressantes collec-\ntions de documents anciens et modernes.\n   L'Exposition est accessible gratuitement au public, tous les jours de\nsemaine, de 10 à 12 et de 14 à 18 heures, le dimanche, de 10 à 12 heures.\n                                                   *\n                                                  * *\n   A c h a t s Officiels d e t a b l e a u x . — Le gouvernement vient d'ac-\nquérir pour le Musée de Bruxelles, d'accord avec la Commission directrice,\nle tableau de Guillaumin Chêne-vert, malin, exposé au Salon de la Libre\nEsthétique et le grand tableau de M. Edmond Verstraeten, Le Lever de\nSirius, qu'on a pu admirer récemment à l'Exposition du Cercle Artistique.\n                                                   *\n"}, {"page_pdf": 380, "page_imprimee": 319, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3196, "texte": "                                  NOTULES                                   319\n\n\n  A n n a l e s de l'Art e n B e l g i q u e .   — On annonce la publica-\ntion, sous ce titre, d'une nouvelle revue artistique. Chaque fascicule com-\nprendra : 1° des articles sur un artiste peintre, sculpteur, architecte,\ngraveur, miniaturiste, musicien, tapissier, verrier, orfèvre, etc., ou sur des\nœuvres se rattachant au passé artistique de notre pays; 2° des documents\ninédits; 3° des informations de toute nature sur les découvertes, acqui-\nsitions, attributions, classement d'archives et de musées, notes sur les ventes\net sur les livres. Les Annales de l'Art en Belgique seront un périodique\nexclusivement consacré à l'histoire générale des arts dans nos provinces et à\nses sources. Il groupera, collectionnera, coordonnera tout ce qui se fera ou\nse publiera sur cet objet spécial, en Belgique et à l'étranger. Voici les noms\nde quelques-uns des fondateurs : MM. Alvin, E . Bacha, Ch. Buls,\nE. Closson, G. des Marez, G. Hulin, G. Kurth, Laurent, H. Pirenne,\nE. Verlant, etc.\n                                        *\n                                      * *\n  La suite d e s N i b e l u n g e n , de F . H e b b e l doit être différée jus-\nqu'au prochain fascicule, vu la surabondance des matières du présent\nnuméro.\n                                  *\n                                 * *\n  Accusé de réception :\n   L I T T É R A T U R E : Saint Vincent de Paul. Textes choisis cl commentés\npar J. CALVET. Collection: Bibliothèque française (Paris, Plon). — André\nChenier. Textes choisis et commentés par FIRMIN Roz (idem). — Les jeunes\ngens d'aujourd'hui, par AGATHON (Paris, Plon).\n   MUSIQUE : Le crépuscule d'un romantique. Hector Berlio^, par ADOLPHE\nBOSCHOT (Paris, Plon). — Le mysticisme musical espagnol au XVIe siècle,\npar HENRI COLLET (Paris, Alcan). — L'année musicale, 2e année, 1912\n(idem). — Le sens intime de la tétralogie de R. Wagner, par CARL DE CRI-\nSEROY (Paris, Perrin).\n    P H I L O S O P H I E : La philosophie de Bergson, par Al.BERT FARGES(Paris).\n    POÉSIE : Les gerbes d'or, par MAURICE ROCHER (Paris, édit. du Temps\nprésent). — Petits poèmes des jardins et de la montagne, par LOUIS PIZE\n(Paris, Bibliothèque de l'Amitié française).\n    RELIGION : La vérité religieuse, par ANDRÉ GODARD (Paris, Bloud). —\nLes sept sacrements, par A.-D. SERTILLANGES (Paris, Lethielleux).\n    ROMANS : La maison, par HENRY BORDEAUX (Paris, Plon). —Figures\net contes, par PIERRE NOTHOMB (Bruxelles, Mertens). — Les amis de mon\nami Fow Than, par LÉO BYRAM (Paris, Plon). — Les meilleures pages de\nJ. PR.AVIEUX (Tourcoing, Duvivier). — Légendes et récits d'Espagne et de\nPortugal, traduction de l'abbé BERNARD (idem). — Le besoin d'aimer, par\nAUGUSTIN BAR (Paris, Plon). — Nouvelles asiatiques, par le comte de\nGOBINEAU, avant-propos de T. DE VISAN (Paris, Perrin). — Jacotte et son\ncousin, par ALICE DECAEN (Paris, Plon). — Le canard domestique, par\nABEL TORCY (Paris, Association des Ecrivains belges). — Les deux ivresses,\n par NOËL BANGOR (Paris, Perrin).\n    VARIA : Les victoires françaises : Denain, par JEAN FERRATIER; Bou-\n lines, par PIERRE ALAIN; Iéna, par NOËL AIMÉ (Paris, Bloud).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison05-013", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 320, "page_fin": 320, "titre_corps": "La Rosserie de la Reine Pédauque", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Grand Rossart", "ancre_debut": "La Rosserie de la Reine Pédauqne Durendul a loué naguère", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 381, "page_imprimee": 320, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 3532, "texte": "La Rosserie de la Reine Pédauqne\n\n   Durendul a loué naguère, selon ses mé-           A la demande de M. Firmin Van den\nrites, un morceau d'éloquence parlemen-          Bosch, qui craindrait de se trouverdépaysé\ntaire dû à M. Louis Franck, député d An-         à son retour estival, le Comité exécutif de\nvers. Cet homme d'Etat n'a pas voulu             l'Exposition de Gand a décidé de créer au\ndemeurer en restedegalanterie. A la séance       sein de celle-ci une rue du Caire. Cette\ndu 17 avril, il a solennellement introduit       originale innovation sera vivement approu-\ndans l'histoire notre ami Pierre Nothomb,        vée par tous les artistes.\ndangereux démocrate à ses heures, dont il\na loué d'une voix pathétique, parmi les\nacclamations de l'extrême gauche, le\n\" noble langage \". C'est gentil, nous nous          Dans la Revue de Belgique, M me Louise\nen souviendrons.                                 Ganshoft-Van der Mersch raconte en termes\n                                                 lyriques une visite qu'elle fit au Père\n                                                 Hyacinthe Loyson...\n                                                    « C'est à son irrésistible besoin de vérité,\n   Une lettre de M. Pierre Broodcoorens a        dit-elle, que le Père Hyacinthe a sacrifié\npuissamment réconforté, au cours de la           tous les honneurs terrestres. Il allait être\nrécente grève, les troupes socialistes : elle    sénateur de l'empire, académicien, arche-\nleur donnait l'assurance qu'elles s'ap-          vêque de Lyon, primat de France!... »\npuyaient « sur l'autorité de la pensée              Rien que cela?\nhumaine ».\n                      *\n                                                                      * *\n   La divine Sarah veut son Grand-Bé,\n                                                   Du chroniqueur mondain de l'Eventail,\ncomme Chateaubriand, tout simplement.\n                                                 qui nous avertit, hebdomadairement, des\nElle vient, en effet, d'acquérir un îlot, près\n                                                 « bridges très réussis >, des « bals élé-\nde Belle-Isle. Les pèlerins, dans cinquante\n                                                 gants » et des « intéressantes soirées musi-\nans, y seront rares. A sa place, nous préfé-\n                                                 cales » organisés par sa noble clientèle :\nrerions le Père-Lachaise : pour les gloires\n                                                   « Le primat de Belgique est, on le sait,\nde théâtre, c'est plus sûr.\n                                                 un esprit très cultivé et ses ouvrages phi-\n                      *                          losophiques ont une rêelle valeur. »\n                                                   Il est bien bon...\n  Un autobus dérapant écrasait, en jan-\nvier, un jeune poète, auteur d'un Antinous\nen cinq actes. Cela coûte au chauffeur\n                                                                      ***\n8,000 francs : c'est donné.                         Du même :\n                                                    « M. X... et Mme , née Y..., font part de\n                    * '\" *                       l'heureuse naissance de leur fils Pierre. »\n  M. Rouvez n'a pas assisté à l'ouverture           Pierre avait évidemment été baptisé\ndes Floralies. Nous l'en félicitons.             avant sa naissance,\n\n                    **                                                 L l ï G R A N D ROSSART.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 313, "texte": ""}, {"page_pdf": 314, "texte": "Joie païenne - Tristesse chrétienne\n\n\n                  MESDAMES,          MESSIEURS,\n\n\n\n\n              Vous savez la gracieuse fiction connue en littéra-\n                 ture sous ce nom : l'âge d'or. Les vieux Grecs\n                 avaient imaginé ce rêve idyllique d'une époque\n                 très ancienne, d'une époque primitive où la vie\n                 s'écoulait riante et bonne, au sein d'une nature\n                 bienveillante, dans l'abondance facile, surtout\n                 d a n s la quiétude du cœur que ne troublait au-\ncune passion, de l'âme que n'attristait aucun mystère.\n   Les poètes chantaient cet âge de félicité auquel avait\nprésidé l'excellent S a t u r n e ; les simples y croyaient.\n   Par exemple, il avait été de courte durée : peu à peu l'or\ns'était mué en argent, et ç'avait été le règne de J u p i t e r ; puis\nune nouvelle transformation s'opéra, et ce fut l'âge d'airain;\nfinalement le fer a p p a r u t et la mythologie métallurgique prit fin.\n   Les poètes cessèrent de chanter les âges, les simples eux-\nmêmes se déshabituèrent d'y croire ; il ne resta de ces jolies\nchoses, qui avaient été des rêves de poésie h u m a i n e , que leurs\nnoms, inertes et froids, matière à métaphores pour les pédants\nà venir...\n   Ce qui ne périt pas, c'est l'instinct profond d'où était sortie\nla légende, c'est le besoin qu'éprouve l'homme, en proie à la\nmisère actuelle, de rêver tantôt dans le passé et tantôt dans\nle futur, une heure où sa race ne connut point, ne connaîtra\nplus la dure nécessité de souffrir.\n\n (1) Nous réunissons ici deux conférences faites à Bruxelles, le 15 et le 22 janvier 1913.\n"}, {"page_pdf": 315, "texte": "258                              DURENDAL\n\n\n\n   Dans nos temps modernes, cet instinct-là produit plutôt, je\nle reconnais, des visions d'avenir, visions religieuses ou\nscientifiques, visions de sociologues ou de poètes; pourtant\nil se retourne encore vers le passé pour lui faire subir\nle travail d'idéalisation, pour le dorer rétrospectivement.\nSeulement il ne le fait plus avec la naïveté poétique des\nprimitifs, mais il y apporte la docte et grave érudition d'une\népoque férue de critique et pétrie de philologie. Et le résultat\nc'est qu'au lieu de créer ainsi une gracieuse légende, un mythe\nriant, un rêve que l'on pourrait encore i n g é n u m e n t caresser en\nse disant : « Ce n'est q u ' u n rêve », au lieu de cela, il aboutit à\nquelque erreur historique que l'on se voit dans la nécessité de\ncombattre et de rejeter. C'est d'une erreur pareille que je viens\nvous entretenir ce soir, d'une réplique moderne de l'âge d'or\ndes vieux Grecs, et mon titre vous a dit, laquelle : je viens vous\nentretenir de la joie païenne.\n\n\n                                      I\n\n   Vous n'ignorez pas ce que l'on entend par la joie païenne.\nA en croire certains hommes savants d'aujourd'hui versés dans\nl'humanisme et l'archéologie, il aurait existé une époque où la\nvie était autrement aimable et douce à vivre qu'au XXe siècle où\nnous sommes, et même qu'aux dix-neuf qui l'ont précédé. Le\nmonde depuis tout ce temps-là est devenu triste, et contraint,\net inquiet; il s'est d é n a t u r é , c'est-à-dire il a perdu le sens de la\nnature, la trouvant mauvaise alors qu'elle est bonne, guer-\nroyant contre alors qu'il faut aller après, vivant dans l'idéal\nalors que la vie est dans le réel, consumant dans la poursuite\nde cet idéal chimérique les forces et le temps dont le réel\naurait fait de la joie. L e monde depuis dix-neuf siècles est\ndevenu triste. L e Christ a tué la joie, la libre joie des hommes.\nEt alors ce sont des d i t h y r a m b e s pour célébrer cette belle joie\nh u m a i n e , la noble joie païenne dont le plus a u t h e n t i q u e spec-\ntacle aurait été donné au monde par les enfants de l'Hellade.\n    L e Grec (avant d'avoir entendu la parole de l'apôtre Paul)\navait, parait-il, ce bel équilibre de nature qui ne se rencontre\nplus, hélas! Doué du sens parfait de la mesure, il y avait trouvé\nle secret de la vie comme le canon de la beauté.\n"}, {"page_pdf": 316, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                    259\n\n\n    Intelligent, il percevait certes le mystère la vie, mais l'heu-\n reuse pondération de son esprit empêchait qu'il s'en frappât ni\n qu'il en devînt pâle et morose...\n    Religieux, il vivait avec intensité le besoin du divin, mais la\nmême modération gracieuse de son caractère lui faisait accom-\nmoder la religion à la vie de la manière la plus harmonieuse,\n la plus souple et la moins gênante qui se puisse rêver.\n    Sensible, il vibrait aux tristesses inévitables de la vie, mais\nsa sensibilité j u s t e m e n t tempérée de sagesse se portait aussitôt\nde l'autre côté (comme on fait d a n s une barque qui penche) et\nl'équilibre était vite rétabli.\n    Idéaliste, il cultivait le rêve avec amour, mais il poussait rare-\nment le rêve au-dessus des nues, il planait bas et se ménageait\ntoujours un atterrissage facile et r a p i d e .\n    Bref, le Grec avait tout à la fois, le sens, l'amour et le respect\nde la nature : il l'interrogeait et elle lui répondait : il l'aimait\net elle lui souriait : il la suivait et elle le béatifiait. L e Grec\navait saisi la vie, en retour de quoi le Grec vivait!...\n    Le Christ a changé tout cela. L ' E v a n g i l e qui devait être\nmessage de paix a jeté le trouble partout : par l'introduction\ndans la vie de la nature d'une vie p r é t e n d u e supérieure à la\nnature, le Christ a gâché la nature.\n   Goethe a symbolisé ce lieu c o m m u n d'histoire r o m a n t i q u e\ndans ce poème (admirable, s'il n'était faux) La Fiancée de\nCorinthe. L a j e u n e Corinthienne promise d'abord au jeune\nAthénien, alors que « le temple serein de Vénus était encore\ndebout » est vouée à Jésus par sa mère devenue entretemps\nchrétienne. E t la vierge en m e u r t ! E t , morte, elle revient\ntorturer le peuple des jeunes hommes qu'elle veut immoler à sa\nrage d'angoisse.\n    La jeune Corinthienne, c'est la nature violentée par le Christ,\nle jeune Athénien, c'est l'homme désormais tourmenté par la\nnature qui se venge. E t Anatole F r a n c e , reprenant ce t h è m e\nde Goethe pour en faire le sujet de ses Noces corinthiennes,\ndéclare : « J'ai repris à mon tour et développé cette vieille\nhistoire, car je n'ai rien trouvé qui peignit mieux le déclin des\ndieux antiques et l'aube chrétienne dans un coin de la Grèce. »\nLu i-même, du reste, est trop profondément troublé par ses\natavismes chrétiens pour pouvoir peindre autre chose de la vie\ngrecque :\n"}, {"page_pdf": 317, "texte": " 260                         DURENDAL\n\n\n\n          D'autres ont exprimé ton enfance tranquille\n          Lorsque de la fontaine où respiraient tes dieux,\n          Tu revenais, portant au front l'urne d'argile !...\n          Tant de paix convient mal à mon cœur anxieux.\n\n          Moi j'ai mis sur ton sein de pâles violettes\n          Et je t'ai peinte, Hellas, alors qu'un Dieu jaloux,\n          Arrachant de ton front les saintes bandelettes,\n          Sur le parvis rompu brisa tes blancs genoux.\n\n          Dans le monde assombri s'effaça ton sourire,\n          La grâce et la beauté périrent avec toi,\n          Nul au rocher désert ne recueillit ta lyre\n          Et la terre roula dans un obscur effroi.\n\n          Et je t'ai céléEbrée, ô fille des Charités,\n          Belle et pleine d'amour en tes derniers moments,\n          Pour que ceux qui liront ces paroles écrites,\n          En aiment mieux la vie et soient doux aux amants...\n\n   Et vous entendez bien ce que l'on entend par la « vie », et\npar la « nature », et par la « beauté », et par 1' « amour »? Si\nvous en doutiez, un autre poète doublé, comme Anatole France,\nd'un philosophe, se charge de vous renseigner, qui, peignant\nla même époque du déclin du paganisme, la ramasse toute dans\nune allégorie plus expressive encore que celle des Noces corin-\nthiennes : un anachorète du désert qui chemine dès l'aurore\nà travers l'oasis, tombe face à face avec une troupe de faunes\n(est-il besoin que je vous rappelle ce que personnifient les\nfaunes et qu'ils ne sont pas autre chose que les instincts les\nmoins délicats de notre nature, incarnés dans des êtres hybrides\nparticipant de l'homme et du bouc?) et les faunes demandent\ngrâce au moine. Ecoutez leur prière. C'est de nouveau l'agaçant\ncouplet de la libre joie païenne tuée par le Christ, mais de la\njoie sous une forme plus abjecte que celle dont parlait Anatole\nFrance, et c'est pourquoi je joins cette citation d ' E d m . Harau-\ncourt à celle de son confrère.\n\n         Pourquoi nous torturer ainsi, moine aux yeux froids,\n         Laisse-nous vivre, ô mort qui méprises la vie!\n"}, {"page_pdf": 318, "texte": "             JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE               261\n\n\n         Nous avons cru que ton Sauveur nous oubliait\n         Et que l'on pouvait vivre en se faisant docile.\n         Vois! nous avons quitté la Grèce et la Sicile,\n         Et la douce Italie où Virgile a chanté...\n         Pour laisser à ton Dieu les pays de beauté,\n         Nous fuyons par delà les colonnes d'Hercule!\n         Mais la croix nous poursuit partout : Mata recule !\n\n  Ils continuent ainsi, vantant les temps anciens, rappelant les\nbienfaits qu'ils avaient su répandre sur les hommes :\n\n         Depuis plusieurs milliers de printemps, notre race\n         N'avait que du bonheur à donner au passant.\n\n         Ceux qui venaient vers nous s'en allaient rajeunis\n         Et nos voix guérissaient à force d'être saines...\n\n         Zeus nous versait l'azur; son fils versait le vin,\n         Cypris donnait la joie et la vie était bonne...\n\n  Mais 1' « H o m m e du Christ » est impitoyable, les chasse à\ngrands signes de croix et les pauvres faunes sur qui pleure le\npoète, s'en vont enfin, désespérés, toujours plus loin, et le\nmoine les entend crier :\n\n         « Allons mourir! Jésus a proscrit la nature. »\n\n   En somme donc, le christianisme aurait attristé l'humanité\nparce qu'il est une doctrine d'Idéal transcendant, inculquant la\nnécessité pour la masse de faire prédominer l'esprit sur la chair,\ninvitant quelques-uns à se libérer totalement de la chair par le\nvol de l'esprit et donc imposant à tous indistinctement la rude\ncondition de se combattre eux-mêmes. C'en était fait de la vie\nlibre et naïve, sans contrainte ni remords, la belle vie au\nsoleil de cet être de chair et de sang, de poussées et d'instincts\nque T a i n e appelle quelque part dans un accès d'enthousiasme\nnaturaliste, « le bel animal humain ».\n   Oui, T a i n e ! car je ne vous ai cité que trois poètes comme\npatrons de la thèse en question. Mais c'est de toute une lignée\nde philosophes et d'historiens qu'ils procèdent — de toute une\n"}, {"page_pdf": 319, "texte": "262                             DURENDAL\n\n\n\nlignée de professeurs surtout : la joie païenne est un lieu\ncommun de l'Université de France depuis un demi-siècle et plus.\nL'oracle de Michelet est célèbre autant que faux : « L a vie\ngrecque si terrible d'action, de lutte, de périls et de guerres, eut\ncela d'admirable, et qui compensait tout : elle était une fête.\nDu berceau, par les fêtes on allait au tombeau. Elles égayaient\nla mort même. Fêtes de la nature et de l'humanité, fêtes de\nfiction dramatique et d'histoire nationale, fêtes des exercices\net de gymnastique charmantes de force et de beauté qui\ncréaient l'homme même, faisaient les dieux vivants qu'imita\nP h i d i a s . C o m m e n t avec une existence si radieuse n'être pas\ngai? Peut-être on mourait tôt? N ' i m p o r t e ! L a vie n'avait été\nqu'un sourire héroïque! » (Il est vrai que Michelet est bien le\nplus fougueux visionnaire d'histoire que le romantisme ait\nconnu!)\n   Heureusement, on en revient! L ' é t u d e comparée des reli-\ngions dont vous connaissez les merveilleux accroissements\ndepuis un quart de siècle, a amené des penseurs à regarder\nd'un peu plus près et plus profondément l'âme grecque et, d'une\nfaçon générale, l'âme païenne; la philologie a suivi et peu à\npeu nous voyons se produire une mise au point tout à fait\ncalmante. J e dis bien calmante, car il devenait positivement\nagaçant de voir triompher sans fin, sous le couvert des plus\ngrandes autorités de la République des L e t t r e s , le préjugé\nabsurde! Maintenant on dit tout haut, on commence à dire\ntout haut qu'il y avait dans le t e m p é r a m e n t grec une dispo-\nsition à la tristesse, un fond de mélancolie intense.\n   On parle de la tristesse d ' H o m è r e , comme jadis on parlait de\nsa b o n h o m i e ; on sent la tristesse d ' H é s i o d e et celle de Mim-\nnerme et celle de Théognis et celle (même) de P i n d a r e .\n   On mesure plus exactement la tristesse insondable d'Hera-\nclite. Hérodote, le globe-trotter, apparaît triste par endroits, et\nT h u c y d i d e , habituellement...\n   L a tragédie grecque n'avait jamais paru j o y e u s e ; (il y aurait\nfallu par trop de bonne volonté!) mais on goûte mieux et l'on\nexprime mieux la sombre et désespérante philosophie qui se\ncache invariablement sous le masque d'Eschyle, voire de\nSophocle; quant à E u r i p i d e , c'est une âme douloureuse si\nproche de nous qu'elle aura accueilli comme des frères au\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                     263\n\n\nroyaume des ombres, les âmes désespérées de T h é o d o r e Jouf-\nfroy, de S u l l y - P r u d h o m m e .\n   Enfin, les poètes de l'Anthologie voient lugubre. Plus le\nGrec va et plus il s'assombrit. Or, vous n'oubliez pas que dans\nune littérature se mire exactement l'âme habituelle d'un\npeuple? On se d e m a n d e dès lors comment les partisans de la\njoie grecque ont bien pu lire leurs auteurs pour conclure à cette\nchose énorme : la sérénité riante et i m p e r t u r b a b l e de la vie\nancienne, q u a n d depuis l ' E p o p é e primitive (en passant par\ntoutes les formes de la Poésie) j u s q u ' à la Philosophie, toute la\nlittérature hellénique reflète toutes les tonalités de la tristesse\nhumaine.\n   Mais ce qu'il y a de curieux et pour ainsi dire\nde piquant, c'est que l'espèce et les causes de la tristesse\nantique, telle qu'elle se révèle et circule dans cette littérature,\nsont, au vif, ce q u e l'on reproche au christianisme d'avoir\nintroduit dans le m o n d e et d'y avoir r é p a n d u .\n   Et je voudrais vous montrer ceci un peu longuement.\n   D'abord et dès les origines, on perçoit chez les Grecs et d'une\nmanière âcre et profonde, la tristesse de la vie, c'est-à-dire ce\nsentiment d'angoisse et de détresse produit par la vue com-\nbinée de l'universalité de la douleur et de la vanité des joies,\ndu plaisir, de toutes choses...\n   Achille revient de tuer Hector et de le mutiler affreusement;\nle vieux roi P r i a m vient lui r e d e m a n d e r le cadavre souillé de\nson fils et Achille dit à ce vieillard dont l'aspect lui a rappelé\nson propre père : « A h ! vivre dans la douleur, tel est le sort que\nles dieux réservent aux misérables h u m a i n s . L e s dieux seuls\nsont exempts de soucis. Deux vases sont placés devant Zeus\nqui contiennent l'un les biens, l'autre les maux. Celui à qui le\ndieu en distribue après les avoir mélangés, rencontre dans sa\nvie tantôt un bien, tantôt un m a l ; celui pour qui il puise seule-\nment au vase des douleurs, est voué aux outrages, à la faim, au\nvagabondage sans fin par le monde, sans honneur et sans\ngloire! » Voilà une fable passablement suggestive : H o m è r e ne\nsuppose déjà plus que parfois le dieu ne puise qu'au vase des\njoies : la vie lui apparaît universellement douloureuse. Ce n'est\nqu'une question de degré dans la douleur.\n  Le vieil Hésiode ne voit pas autrement : Il se dit « né en\ndes jours mauvais, sur la fin lamentable d'un m o n d e qui se\n"}, {"page_pdf": 321, "texte": "264                            DURENDAL\n\n\n\ndésagrège (déjà!) les maladies silencieuses et muettes planent\nsur les mortels et les assaillent; la terre est pleine de douleurs\net aussi la mer... »\n     M i m n e r m e , au siècle suivant, est tout aussi pessimiste. On n'a\nde son œuvre que quelques fragments; ils sont tous dans le\nmode mineur : \" Les plaisirs éphémères de la jeunesse passent\ncomme un songe; la vieillesse sans amour et sans joie, odieuse\naux enfants, méprisée des femmes, confond la beauté et la\nlaideur et ne trouve aucune joie dans la lumière du soleil... \"\n      Théognis (encore un siècle plus tard) rejoint tout bonnement\nJ o b : « Aucun des mortels qu'éclaire le soleil n'est heureux...\nIl vaut mieux pour les enfants des hommes, qu'ils ne naissent\npas, qu'ils ne voient pas la lumière ardente du soleil ; s'ils sont\nnés, qu'ils franchissent le plus vite possible les portes du\nm o n d e inférieur, qu'ils se couchent sous un épais monceau de\nterre!... »\n     N'est-ce pas que voilà une joie grecque qui ressemble terri-\nblement à cette tristesse i d u m é e n n e : « Périsse le jour où je\nsuis né et la nuit où l'on a dit : U n h o m m e est conçu ! Ce jour,\nqu'il se change en ténèbres, cette nuit qu'elle n'entre plus dans\nla supputation des m o i s ! . . . Que ne suis-je mort dès le sein de\nma m è r e ; au sortir de ses entrailles que n'ai-je expiré! Je\ndormirais, je serais en paix couché... là où se repose l'homme\népuisé de forces !... »\n     Il y aura au moins un poète pour donner une note vibrante\net frémissante de vie, le chantre de la force, de la gloire, du\nt r i o m p h e olympique, le poète des athlètes qui tressait sur leurs\nfronts en sueur la couronne de ses odes enthousiastes, P i n d a r e !\nP i n d a r e ? . . . Ah! certes vous ne voudriez pas qu'il rivalisât\navec J é r é m i e ; et le métier ne le voudrait pas non plus. N'em-\npêche que telle de ses odes triomphales (la V I I I e Pythique) est\nselon la forte expression d'un scholiaste, « une vraie lamen-\ntation sur la vie h u m a i n e ! » Sous ses enthousiasmes de fête,\n P i n d a r e laisse percer le fond triste de sa race : « Créatures\n d'un jour, que sommes-nous, que ne sommes-nous pas? Nous\nsommes le songe d'une o m b r e ; a h ! nous ne sommes pas de\n la lignée des dieux qui ne connaissent ni la fatigue, ni la\nmaladie, ni la vieillesse... Nous recevons des dieux deux maux\npour un bien (Pindare voit la vie comme Achille!) Nos joies\n"}, {"page_pdf": 322, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                     265\n\n\narrivent vite à maturité et puis t o m b e n t sur le sol... » Dites-moi !\nconnaissez-vous rien de plus aigu dans la tristesse que cette\ndernière vue sur la joie?...\n   j e le répète : tout P i n d a r e n'est pas là. Cela va de soi...\n   Mais tout Héraclite y est.\n    Héraclite de qui la tradition populaire prétend qu' « il pleu-\nrait toujours » l'homme qui a eu au cœur le sentiment de l'in-\nstabilité foncière, de l'effondrement perpétuel de tout ce qui\nparaît être, (aussi nettement q u ' u n Bossuet, aussi désespéré-\nment q u ' u n Pierre Loti) qui a eu en tout cas la vue nette dans\nl'esprit de la loi terrible à quoi toute réalité est soumise : la\nloi du mouvement, du c h a n g e m e n t , de l'évanouissement. E t je\ncrois dès lors volontiers qu' « il pleurât toujours ».\n   Quant à la tragédie grecque, elle est si sombre que ce n'est\nplus de la tristesse ordinaire qui s'en dégage, mais, alternati-\nvement, ces deux formes de tristesse renforcée et pousssée au\nparoxysme, qui sont : l'horreur et la terreur.\n    L'universalité de la douleur, constatée comme un fait par les\nprimitifs, est perçue peu à peu comme une loi inéluctable qui\nporte le nom d'Anankè « la F a t a l i t é ».\n   Et cette fatalité elle-même est conditionnée par un sentiment\nhorrible qui est au cœur des dieux : la Jalousie : les dieux sont\njaloux des h o m m e s .\n   C'est leur jalousie qui fait aux h u m a i n s ce sort navrant que\ndécrit P i n d a r e : si « nos joies viennent vite à maturité puis\ntombent aussitôt sur le sol », c'est l'envie des Immortels qui en\nest la cause. C'est cette envie divine qui a secoué le pauvre\narbre à joie qui commençait de fleurir, car Dieu ne veut ni la\ngrandeur ni le bonheur de l'homme, bonheur et grandeur étant\ndes attributs exclusivement divins — et l'audacieux mortel qui\nattente de la sorte au privilège de Dieu est aussitôt châtié.\n Dieu punit le b o n h e u r de l'homme comme un crime de lèse-\ndivinité.\n    Si vous joignez à cette conception affreuse, cette autre idée\nterrifiante de l'hérédité de la faute a m e n a n t peu à peu et fata-\n lement la ruine d'une race, vous aurez les deux thèmes princi-\n paux autour desquels gravite toute la tragédie antique, celle\n d'Eschyle surtout.\n    On dit que Sophocle est moins sombre... Je trouve au con-\n traire q u e rien n'est plus saisissant que l'œuvre de cet h o m m e\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": "266                          DURENDAL\n\n\ncomme s y m p t ô m e de tristesse hellénique. Q u a n d on songe\nqu'il fut heureux, heureux pendant toute une longue vie de\nplus de quatre-vingt-dix ans, qui faisait l'admiration et l'envie\nde tous, et qu'un autre poète résumait fidèlement en ces quatre\nvers célèbres :\n\n          Ah! l'heureux Sophocle! Il vécut une longue vie,\n          Puis mourut : homme fortuné, homme habile;\n          Il avait fait de nombreuses et belles tragédies,\n          Il acheva sa belle vie sans avoir connu le malheur.\n\n   Q u a n d on songe que cet h o m m e criblé de félicités n'est point\nparvenu à jeter sur la vie une lumière beaucoup plus douce ni\nplus sereine, en somme, que le sombre Eschyle ou le doulou-\nreux Euripide, on est bien obligé d'en déduire que c'est que la\nvie en soi, nonobstant quelques contingences plus riantes, res-\ntait pour le Grec, quel qu'il fût, chose lourde à vivre et cruelle\nà quitter...\n   L a vie! voulez-vous savoir comme il la voyait et la jugeait,\nl'heureux Sophocle? Ecoutez! Voici comme il fait parler son\nŒdipe :\n\n          Le suprême bonheur est de n'exister pas !\n               Si l'on existe, eh bien\n          Le mieux c'est de retourner au plus vite\n               Là d'où l'on est venu.\n          Dès qu'apparaît la jeunesse\n               Avec ses légères folies,\n          Qui donc peut échapper aux tracas de la vie ?\n               Plongés dans les souffrances,\n               Tous les maux s'abattent sur nous :\n               Discordes, querelles, batailles,\n               Meurtres, l'odieuse haine.\n          Enfin la vieillesse, fin de tout, la vieillesse\n          Faible et morose, délaissée, méprisée,\n          La triste vieillesse\n          Où tous les plus grands maux se donnent rendez-vous.\n\n  Q u a n t à sa longévité dont on le félicitait unanimement,\nvoici ce qu'il en pensait probablement : « P a s de pire douleur\nqu'une vie qui se prolonge! »\n"}, {"page_pdf": 324, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                          267\n\n\n   Non vraiment, Sophocle n'a guère adouci le rictus de la tra-\ngédie, ni embelli l'image de la v i e ! . . . E t pour ce qui est d'Eu-\nripide, de crainte que vous ne me suspectiez de parti pris, je\nveux me borner à vous retracer le portrait qu'esquisse de lui,\nle professeur Butcher, de l'Université d ' E d i m b o u r g , dans son\nouvrage sur « Quelques aspects du genre grec ». « T o u t e s les\ntraditions, dit-il, représentent E u r i p i d e comme un h o m m e qui\nvoyait la vie avec tristesse. Son biographe grec le décrit\ncomme un h o m m e austère détestant le rire et les femmes.\nDans ses pièces où il aime à se faire entendre à travers ses\npersonnages, sa pensée poétique nous apparaît saturée d'un\nsentiment profond de la souffrance h u m a i n e , de l'ignorance\nhumaine, de l'infirmité h u m a i n e . . . Ses pièces nous donnent\nl'impression que le t e m p é r a m e n t de l'écrivain est aussi éloigné\nque possible de la « joie grecque ». A prendre les choses au\nmieux « la vie des infortunés mortels n'est, dit-il, ni complète-\nment heureuse, ni complètement malheureuse, et alors même\nqu'elle est heureuse, elle est malheureuse. L e bonheur est un\ndieu (si l'on peut l'appeler ainsi) qui se fatigue de fréquenter\ntoujours la m ê m e maison »...\n\n\n                                       *\n\n\n\n   Mais je m ' a t t a r d e un peu trop longuement à vous produire\nles expressions de la tristesse grecque q u a n d il est autrement\nintéressant d'en rechercher les racines. Il est entendu que le\nGrec, le Grec de tous les t e m p s , depuis H o m è r e j u s q u ' a u x écri-\nvains de l'Anthologie, a vu la vie sous un aspect de tristesse,\nqu'il l'a sentie douloureuse, mais ce serait être superficiel\nque de borner là cette analyse de la mélancolie antique.\n   La vraie cause de la tristesse de vivre n'est pas dans les\nmaux de la vie; si la vie n'était cruelle et décevante que par\nl'habitude qu'elle a de n'offrir que des joies instables et encore\nde flanquer chaque joie de deux peines, on ne la maudirait\npoint d'un accent aussi âpre que celui que nous venons\nd'entendre. Ce qu'elle a de pire que tout, c'est sa limite : elle\nest courte, misérablement courte et infailliblement vouée à la\n mort. L a tristesse de la vie, on peut h a r d i m e n t l'affirmer, ne\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": "268                             DURENDAL\n\n\n\nvient pas des souffrances de la vie, mais de ce que malgré ses\nsouffrances, elle est regardée par l'homme comme moins dou-\nloureuse que la mort.\n\n          Mécénas fut un galant homme;\n          Il a dit quelque part : Qu'on me rende impotent,\n          Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme,\n          Je vive, c'est assez ! je suis plus que content. »\n                     ... Plutôt souffrir que mourir,\n                     C'est la devise des hommes.\n\nconclut le bon L a F o n t a i n e . En quoi le bon L a F o n t a i n e est\ntrès Grec. Et c'est E u r i p i d e encore qui nous livre le secret de\ncette mentalité-là.\n    « O mortels, amoureux de la vie, s'écrie-t-il, qui souhaitez\nvoir toujours ia journée de demain, alors que mille maux vous\noppressent. Oui, l'amour de la vie gît au fond des mortels. Car\nla vie, nous la savons, mais l'inexpérience de la mort nous fait\nredouter à tous de laisser la lumière du soleil!... »\n    L e sens de la mortalité, le sens aigu de la mortalité mysté-\nrieuse, telle est la source austère de la tristesse h u m a i n e .\n    E t elle est chez les Grecs dans toute son horreur.\n    « Les hommes sont semblables à des générations de feuilles,\nles feuilles que le vent disperse sur le sol ;. d'autres bourgeons\nnaissent, d'autres feuilles poussent au p r i n t e m p s ; telles sont\nles générations humaines : l'une donne sa fleur, l'autre\nm e u r t ! . . . » L a comparaison est classique, car elle est\nd ' H o m è r e . E t ce n'est pas chez lui un joli jeu d'imagination\nlittéraire, oh non ! c'est une idée de vie, et si mordante, qu'il\nen a lait l'âme d'un de ses héros : Achille vit de cela, de l'idée\nde sa courte vie. Il en vit, puisque c'est là, dans cette idée qu'il\nmourra jeune, qu'il puise l'âpre désir de vite couvrir de beau-\ncoup de gloire ce misérable tronçon de vie que le sort lui\noctroie; (le temps, c'est de la gloire!). Au m o m e n t d'égorger le\njeune fils de Priam, Lycaon, qui le supplie en grâce de\nl'épargner, Achille lui répond : « Mon cher, il faut que tu\nmeures! A quoi bon gémir ainsi! Patrocle est m o r t ! Il valait\nmieux que t o i ! Ne vois-tu pas comme je suis beau et grand?\nC e p e n d a n t sur moi aussi est suspendue la mort et la destinée\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "             JOIE PAÏENNE - TRISTESSE       CHRÉTIENNE              269\n\n\nqu'on ne fléchit p a s ! T ô t ou tard, à l'aube, le soir, ou au\nmilieu du jour, un guerrier m'arrachera l'âme en me frappant\nde sa lance ou d'une flèche !... »\n  Dans l ' h y m n e homérique à Apollon P y t h i q u e , les Muses\nchantent « les dons immortels des dieux et les chagrins des\nhommes, c'est-à-dire leurvie orpheline et impuissante, incapable\nd'échapper à la vieillesse et de résister à la mort. »\n   Pour M i m n e r m e , il n'y aurait q u ' u n temps de la vie valant\nla peine d'être vécu : c'est la jeunesse, « la durée d'un jour de\nsoleil sur la terre, mais après cela, mieux vaut mourir sur le\nchamp, car le noir destin est là : l'âge douloureux, puis la mort. »\n  Et M i m n e r m e est le chantre de la jeunesse et du plaisir!\nMais « il est profondément intelligent », observe justement\nCroiset, et ayant touché le fond de la sensation, il a trouvé ce\nfond médiocre. Son originalité, c'est de l'avoir dit pour la\npremière fois en des vers que la Grèce n'a plus oublié : « Celui\nqui jadis était beau, quand l'heure est passée, fait pitié même\nà ses enfants et à ses amis. »\n   L a moitié des vers qui nous restent de lui sont consacrés à\ncette antithèse : la joie d'être jeune, l'horreur de vieillir.\n   Mais pour T h é o g n i s , la mort projette son ombre jusque sur\nla jeunesse : « Je ris et je jouis dans ma jeunesse : je serai\ncouché assez longtemps sous la terre, sans vie, sans voix,\ncomme une p i e r r e . . . d'autres hommes entreront dans la vie et\nje serai une noire poussière dans la m o r t ! . . . »\n  On croit entendre M m e de Noailles (en qui revit à la fois la\nrace grecque et l'âme païenne) lorsqu'elle gémit sa terreur de\nvieillir :\n\n          Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,\n          Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras.\n          Je souffrirai, je pleurerai, tu l'en iras\n          Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse!\n\n          La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris,\n          Je te rappellerai d'une clameur si forte\n          Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte,\n          La mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri !...\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": " 270                             DURENDAL\n\n\n    Je ne dirai rien des poètes bachiques et érotiques : Alcée,\n Sapho, Anacréon. Ils chantaient et pratiquaient le vin et\n l'amour physique, ils étaient donc a b o m i n a b l e m e n t tristes!\n    « Eros, comme un bûcheron, m'a frappé de sa grande hache,\n et jeté dans l'eau furieuse du torrent. Les jouets d ' E r o s sont les\n fureurs et les délires. J'aime et je n'aime pas. Je désire et je ne\n désire plus. Vienne pour moi la mort : je n'ai plus d'autres\n remèdes à tant de m a u x ! . . . »\n    Cela finit par devenir un état d'âme extrêmement violent.\n Butcher a fait justement remarquer l'analogie saisissante qui\n existe entre le sens de la vanité de la vie chez l'Ecclésiaste et\n chez les poètes de l'Anthologie. Dites-moi, est-ce encore de la\n poésie ceci, ou si ce n'est pas déjà de la neurasthénie?\n « T o u t est rire! tout est cendre! tout est n é a n t ! . . . » « C'est en\n pleurant que je suis né, c'est après avoir pleuré mon saoul que\nje m e u r e ; j'ai trouvé des larmes en abondance dans la vie. Je\nsuis arrivé nu sur la terre, nu je m'en irai sous la t e r r e ; pour-\nquoi m'efforcer en vain puisque tout aboutit à mourir n u ! . . . »\n « Pourquoi suis-je venu ici? P o u r m'en aller d'ici!... » Donnez\nau plus fin connaisseur à distinguer entre ces épigrammes de\nl'Anthologie et les versets du grand désenchanté qui a nom\nl'Ecclésiaste, il y renoncera : c'est identiquement la même\nchose : la « joie grecque » se confond avec la tristesse orientale,\nles deux n'étant au fond que la mélancolie éternelle de la vie :\ndepuis les origines, les enfants d'Adam se nourrissent du même\npain trempé des mêmes larmes — et ce pain et ces larmes\nresteront notre nourriture jusqu'à la fin des t e m p s . . .\n   L a grande tristesse moderne, celle qui a plané sur tout le\nXIXe siècle, touchant successivement de son aile les fronts les\nplus hauts, Byron, G œ t h e , C h a t e a u b r i a n d , Musset, Leconte\nde Lisle, Sully P r u d h o m m e . . . , et qui froissant toujours plus\nprofondément les âmes a fini par nous donner l'affreux ennui\ncontemporain, l'ennui, cette vue triste de la vie qui n'épargne\nplus même la jeunesse, qui ronge dès le p r i n t e m p s les racines\ndu courage et de l'enthousiasme et de la joie et de l'amour par\nl'intuition trop vive et prématurée de la vanité de tout cela et\nde son abolition prochaine par la mort fatale, cette tristesse\nmoderne est toute p a ï e n n e !\n   Nous l'avons héritée, comme les R o m a i n s l'avaient héritée\neux-mêmes, de l'Hellade. C'est la tristesse de ceux qui n'ont\n"}, {"page_pdf": 328, "texte": "             JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE               -     271\n\n\npas mis comme lumière au-dessus de leur pauvre vie h u m a i n e ,\nune idée, si haute et si dégagée de la matière et du contingent\nqu'elle en mérite le nom d'Idéal, c'est la tristesse de la chair.\n\n                    La chair est triste, hélas!\n\ngémit Mallarmé. Elle l'est! Elle l'est essentiellement — et\npourquoi? A cause qu'essentiellement elle s'use et se meurt\net qu'elle contrarie ainsi de façon vive et flagrante, le désir,\nl'instinct, la volonté de durée et de durée immobile qui est en\nnous. L a douleur de vivre vient de là, de ce que la vie est un\nflux alors que l'aspiration foncière de l'être h u m a i n est la fixité,\nla fixité d a n s le bien-être. L a douleur vient de là et par consé-\nquent sera en proportion de l'estime que l'on aura faite de\ncet ensemble de joies qui s'appellent la chair.\n   Et si q u e l q u ' u n met là toute la vie, sa vie deviendra, aux\nheures de conscience lucide, la chose la plus morne et la plus\ndésespérée qui le fera crier :\n\n         Ah! Jeunesse! Qu'un jour vous ne soyez plus là,\n         Vous, vos rêves, vos pleurs, vos rires et vos roses;\n         Les Plaisirs et l'Amour vous tenant — quelle chose\n         Pour ceux qui n'ont vraiment désiré que celai...\n\n   La chair est triste, h é l a s ! . . .\n   Mais elle est plus triste encore que je ne viens de vous la\ndécrire et il y a un comble auquel elle doit atteindre logique-\nment, auquel elle atteint de façon merveilleuse dans le paga-\nnisme.\n   La tristesse de la chair touche son paroxysme, non pas au\nmoment où l'homme l'éprouve dans toute son acuité et toute\nson horreur, mais au moment (qui suit fatalement) où il\ns'efforce de la comprendre afin d'y remédier et de la combattre.\n   C'est quand la tristesse de la vie a planté son aiguillon dans\nl'esprit qu'elle devient parfaite, car l'homme a commencé dès\nlors le grand labeur inapaisé et toujours vain dont les siècles\nnous donnent le douloureux spectacle et dont la dernière issue\nest le désespoir. Il tourne et retourne la vie sous tous ses\naspects pour découvrir le point de vue sous lequel il faudrait\ns'obliger à la regarder pour la voir bonne, et successivement, il\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": "272                           DURENDAL\n\n\nessaye tout : le vin, le rire, l'étourdissement, la solitude; la\njouissance intense, la jouissance tempérée, la jouissance anor-\n male; l'idéalisme qui fait vivre plus haut que la vie, le cynisme\n qui fait vivre plus bas que la chair; l'amour qui use et fatigue,\nl'amitié qui repose de l'amour, la misanthropie qui venge de\n l'amitié et de l'amour; la poursuite de la science, le culte de\n l'art, l'étude de la philosophie; l'action, l'action héroïque,\n — pour la gloire —, l'action cupide — pour l'argent —, l'action\nsuperbe — pour la domination —, l'action morale — pour le\nbien —, l'action pure — pour l'action — ; l'insouciance (impos-\nsible), la révolte (inutile), le désespoir (affolant), l'espérance,\nmais avec l'impuissance de lui créer un objet vraiment digne\nde désir, — l'espérance si peu excitante, si mal consolante que\nson objet vous donne le frisson de la tristesse et vous fait crier\ncomme Achille : « N e me parle pas de la mort et de la gloire\naprès la mort!... Je préférerais vivre comme salarié chez autrui,\nchez un h o m m e sans domaine, chez un gagne-petit, que d'être\nroi chez les morts!... » Il essaye tout cela, tour à tour et à plu-\nsieurs reprises, redécouvrant après des milliers d'années de\nvieux systèmes de vie, des systèmes pour rendre la vie bonne,\nenfouis dans des ruines avec les ossements des h o m m e s anciens\nqu'ils avaient déçus et recommençant toujours et sans fin ce\nmouvement d'écureuil en cage, inapaisé, fiévreux, avec des\narrêts haletants pour reprendre haleine et repartir jusqu'à ce\nqu'enfin il s'arrête vaincu, lassé, découragé pour n'avoir trouvé\nqu'une seule chose au terme de toutes ces recherches tuantes :\nla certitude que la vie est telle et qu'on ne la changera pas!...\n    E t c'est alors un bouillonnement de tristesse où s'agitent\npêle-mêle, selon les tempéraments, de la révolte, de la colère,\ndu désespoir, du découragement, de la haine, de la résignation\nfarouche, du blasphème, tout une tristesse d'orgueil et d'amer-\nt u m e , celle qui éclate dans ce cri d'un des poètes de l'Anthologie\nqui pourrait servir d'épigraphe à la philosophie du pessimisme:\n« Je hais l'univers à cause de son mystère. »\n    Ce n'est point là seulement un cri de poète, c'est la dernière\nétape de la tristesse d'une race comme c'est l'aboutissement de\ntout le labeur intellectuel d'une lignée de génies. T o u t e la\nphilosophie grecque, long effort de six siècles pour scruter et\nrésoudre le mystère du monde et de la vie, se résume dans cette\nsombre imprécation douloureuse et passionnée.\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "            JOIE PAÏENNE - TRIbTESSE CHRETIENNE                  273\n\n\n   C'est au VIIe siècle avant le Christ qu'était apparue en Grèce\nla curiosité — féconde en souffrances — de résoudre l'énigme\nde l'univers. L'esprit grec s'était a t t a q u é au problème avec la\nmême ardeur joyeuse, avec la même confiance de conquérir la\nvérité que la jeunesse met à se lancer à la conquête de\nl'amour. Et l'issue fut la même — et ce fut la banqueroute.\n    Un siècle à peine s'était écoulé, et cette belle ardeur était\ngisante et devant l'accumulation des systèmes qui s'étaient\nsuccédé en se détruisant, le philosophe grec s'était assis,\ninquiet et pensif, avait rêvé douloureusement, et s'était relevé\nsceptique. Le scepticisme, c'est-à-dire la tristesse de l'esprit,\nl'abattement découragé de la raison, tel était le premier\nrésultat de cette recherche séculaire. T o u s les efforts pour\npénétrer le mystère n'avaient abouti qu'à faire prendre con-\nscience de la vanité de ces efforts m ê m e ; et tandis que les pre-\nmiers philosophes, les Thaïes et les Anaximandre, les P y t h a -\ngore et les Xénophane, les Héraclite et les Zenon, les\nEmpédocle et les Diogène avaient recherché la vérité de tout\nleur cœur, avec la conviction que chaque pas qu'ils faisaient\nétait un pas en avant, un pas vers la lumière, voici que surgit\nla race des rhéteurs et des sophistes qui prennent à tâche de\ndémontrer que la vérité est inconnaissable (nous en sommes\nrevenus là au XXe siècle, comme vous savez) et que la m é t a p h y -\nsique est une occupation aussi stérile que décevante (les rhé-\ntheurs d'Athènes sont aussi formels sur ce point qu'Auguste\nComte); bref, qu'il vaut bien mieux s'en tenir au côté pratique\nde la vie et de délaisser le vrai (inaccessible) pour cultiver\n l'utile (à portée de nos mains).\n   Cette tendance allait aboutir logiquement à Socrate, à\nl'homme de génie qui fusionnerait en un le vrai et l'utile en\ndéclarant la morale, c'est-à-dire la science pratique de la vie,\nl'unique objet de l'activité philosophique. Et Socrate marque-\nrait si profondément son empreinte sur son disciple Platon que\ncelui-ci, tout en revenant à la métaphysique, resterait surtout\nun moraliste et qu'il aiguillerait dans le même sens le\nmerveilleux génie qui fut son élève et devint son adversaire, le\nprince des philosophes, Aristote.\n  Après quoi, le génie disparut et le scepticisme reparut dévo-\nrant les esprits jusqu'à la moelle, les empoisonnant, leur\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": "274                          DURENDAL\n\n\n\ndonnant la nausée de la vérité au point que l'on ne pourrait\nbientôt plus entendre prononcer son nom sans haine ou sans\nennui et qu'il suffirait qu'en retentissent les trois syllabes\nsacrées pour que l'on prenne aussitôt la porte en s'écriant avec\nhumeur dans un haussement d'épaules : « Quid est veritas!...\nLa vérité ! Un mythe!... »\n   Vous me direz : Mais rien de tout cela n'est changé et nous\nen sommes bien là à l'heure présente et s'il y a une différence\nc'est que nous y sommes d'une manière plus aiguë, plus affo-\nlante, plus générale que l'on n'y était alors! Butcher l'a noté\njustement : « Dans l'Anthologie, dit-il, les âmes d'un noble\ncaractère souffrent d'un mal analogue à la moderne Weltschmerz\nd'un sentiment dans lequel se confondent le mystère de la vie,\nl'intuition de l'infini, la fatigue et la satiété... »\n   On ne peut mieux dire, en vérité!\n   Mais tout ce qu'on pourrait légitimement conclure de là,\nc'est que le christianisme n'a point enrayé l'évolution natu-\nrelle de la tristesse humaine : comme l'homme en vieillissant\ndevint plus triste pour avoir mieux pris conscience de sa vie,\nl'humanité, en allant, pénètre toujours plus consciemment la\nvie, et elle devient plus triste : le Christ n'y a rien fait. Pour-\ntant, cette conclusion-là serait injuste en fait, et non seulement il\nest faux de prétendre que le Christ a déchaîné par le monde\nune tristesse ignorée avant lui, mais il l'est encore de lui repro-\ncher d'avoir contribué (quand ce ne serait que négativement) au\ndéveloppement du tempérament pessimiste.\n   Je montrerai ceci de façon directe dans la seconde partie\nde cette causerie. Pour le moment, je veux seulement vous\nfaire observer combien sont étrangers au christianisme les états\nd'âme douloureux et désespérés que présentèrent plusieurs\népoques de l'histoire moderne et dont notre monde actuel nous\n donne un si vivant spectacle.\n   A regarder de près, ils sont même toujours le produit final\nde ces mouvements de régression morale, de retour à la\n conception antique de la vie et du monde, dont le type le plus\n éclatant fut celui connu dans l'histoire sous le nom de Renais-\n sance : « La nature est bonne. Suivez la nature; il n'y a rien\n au-dessus de la nature. La raison suffit; il n'y a rien au-dessus\n de la raison; n'écoutez que la raison. » Dès là que ce principe\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                    276\n\n\n (qui est proprement l'antithèse de l'esprit chrétien) se répand\ndans une société et la gouverne, comme cela fut au XVIe siècle,\npar les soins des humanistes, et au XVIIIe siècle, par ceux des\nphilosophes, il produit à bref délai l'émancipation de la\nchair — et partant les états de tristesse physiologique qu'en-\ngendre la volupté, — l'émancipation de l'esprit — et logique-\nment les états de tristesse cérébrale que distille le mystère.\n   Qu'un homme se livre à l'ivresse du plaisir sans frein ou à\ncelle de la pensée sans maître, l'aventure est éternellement la\nmême. Cela commence par un ravissement, un éblouissement,\ncela continue par une lassitude, un doute, cela se termine\npar une impuissance de jouir pire que la privation de tout, par\nune impuissance de comprendre pire que l'ignorance de tout.\nJe lisais naguère l'œuvre poétique d'un de ces hommes de\nrenaissance, c'est-à-dire de décadence, d'un de ces païens\nmodernes qui, s'étant vidés de leurs hérédités chrétiennes,\nprétendent refaire leur vie sur le plan antique. Il faut lire\nd'affilée tout une œuvre pareille, depuis les hymnes du début\njusqu'aux poèmes de déclin pour sentir au vif l'ironie amère de\nces deux mots : la joie païenne!\n   Ecoutez-le s'élancer dans la vie, ruisselant de jeunesse et tout\ndébridé :\n\n   Chante la joie ! Je veux te couronner de toutes les fleurs, pour que\ntu célèbres la joie, la joie, la joie, cette magnifique donatrice!\n\n  Chante l'immense joie de vivre, d'être fort, d'être jeune, de mordre\naux fruits de la terre avec de fortes et blanches dents voraces.\n\n  De porter ses mains audacieuses et convoiteuses sur toutes les douces\nchoses palpables, de bander l'arc vers toutes les proies nouvelles que\nguette le désir.\n\n   Et d'écouter toutes les musiques, et de regarder avec des yeux de\nflamme la face divine du monde, comme ramant regarde l'aimée.\n\n  El d'adorer toutes les formes fugitives, tous les contours évanescents,\ntoutes les images éphémères, toutes les grâces fragiles, toutes les appa-\nrences qu'offre l'heure brève.\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "276                            DURENDAL\n\n\n\n  Chante la joie! Loin de notre âme la douleur, vêtement de cendre!\nC'est un misérable esclave celui qui fait de la douleur un vêtement.\n\n  A toi la joie, ô mon amie ! Je veux te revêtir de la plus rouge des\npourpres, dussé-je en teindre la soie avec le sang de mes veines.\n\n   Je veux te couronner de toutes les fleurs, afin que, transfigurée, tu\ncélèbres la joie, la joie, cette invincible créatrice !\n\n   Le poète est j e u n e ; il vient de découvrir la joie grecque,\n« toutes les choses divines créant la joie parfaite que les hommes\nconnurent sous tes cieux, ô H e l l a d e ! », et il se livre à la volupté\navec tout ce que l'on peut y mettre de fougue et d'impudeur,\nquand on l'a d'abord déclarée sacrée et que l'on s'y voue comme\nà un culte.\n   Quelques années à peine ont passé et voici déjà la flétrissure\nde la joie, la cruelle sensation de fatigue...\n\n   Oh! cessez! la musique me lasse; j'ai le dégoût du rêve comme\nd'un breuvage trop facile. Aucune magie ne me rendra ce que j'ai\nperdu.\n   O l'indicible lassitude!...  Qui pourra me donner une volupté\nnouvelle, un spasme nouveau?...\n\n  Encore un t e m p s et l'expérience de la joie est complète :\n\n   Tous mes rosiers sont dépouillés. Plus de guirlandes! Et ma coupe\nest vide! J'ai bu, j'ai bu, j'ai rebu! Enfin! je n'ignore plus aucune\nivresse. J'ai tout osé.\n\n   Désormais c'est entre le cilice et la corde qu'il faut choisir. Mon\nchoix est fait : donnez une bonne corde!... Mais peut-être, ô sage,\nsais-tu quelque volupté encore qui m'a échappée?...\n\n   Sois donc en dernier lieu mon maître, ô vieillard, toi qui connais\nsi profondément toutes les hontes de la vie !\n\n  E t enfin dix ans de plus ont passé sur le front dénudé du\npoêle.\n  E t voici le bilan de sa vie!\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "                JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                             277\n\n\n   Mon âme, pourquoi t'attardes-tu lâchement entre l'ennui de la vie\net la peur de la mort? Les flambeaux sont éteints. Rien ne luit dans\nl'immense abjection.\n   Pourquoi t'attardes-tu ? Es-tu leurré encore par l'espoir d'une der-\nnière aventure. Regarde bien ta voie : elle est nue, silencieuse, comme\nresserrée entre deux aveugles murailles !...\n\n  Art, art redoutable, lu ne t'es pas dévoilé encore ! Je t'ai adoré\nen vain!\n\n  Gloire, tu passes et à d'autres fronts tu accordes ton baiser. Je l'ai\npoursuivie en vain !\n\n  Amante      inconnue, tu es morte trop jeune, hélas ! Je t'ai attendue\nen vain.\n\n  Et où êtes-vous, ô fleurs étranges, ô parfums nouveaux ? Je vous ai\ncherchés en vain.\n\n   Nul malheureux au monde ne fut par moi consolé. Avec lui j'ai\npleuré en vain.\n\n  Nul opprimé au monde ne fut par moi vengé. Je me suis soulevé\nen vain.\n\n  La douleur ne fut pas assez forte pour vaincre le mystère. Je l'ai\nsoufferte en vain.\n\n  Derrière moi, il ne reste qu'un sillage stérile, oblique, léger. J'ai\nvécu en vain.\n\n  Devant moi dans l'ombre est la Mort sans flambeau !... Je mourrai\nen vain !...\n\n  Tel est l'idéal grec revécu par un moderne le plus parfaite-\nment étranger qu'il se puisse à l'esprit chrétien, car c'est Gabriel\nd'Annunzio. J e vous le montrerais revécu de même par cent\nautres, p r o d u i s a n t i n v a r i a b l e m e n t et selon le m ê m e processus\net sur le m ê m e laps de temps d'une quinzaine d'années, les\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": "278                              DURENDAL\n\n\n\nmêmes fruits d ' a m e r t u m e et d'abjection, de tristesse et d'ennui,\nd'épouvante glaçante en face de la mort.\n     E t encore d'Annunzio, comme type de renaissance païenne,\nest incomplet, car s'il est un merveilleux artiste, il n'est qu'un\npenseur médiocre. Il le faudrait doubler de quelque philosophe\ninquiet comme fut S u l l y - P r u d h o m m e , ou de q u e l q u e intellec-\ntuel rageur comme est Anatole F r a n c e , ou m ê m e de quelque\nmisanthrope puissant du genre de Schopenhauer, pour obtenir\ndans toute sa splendide horreur, la tristesse de déception,\nd ' a m e r t u m e et de fureur à quoi mène, d'un mouvement fatal,\nla conception matérialiste du m o n d e et de la vie.\n    Mais encore une fois et précisément, c'est là une conception\net ce sont des mentalités en contradiction éclatante avec le\nt e m p é r a m e n t chrétien. N e remarquez-vous pas d'emblée et\nsans qu'il soit besoin d'une analyse plus profonde, que tous ces\ncris de détresse et tous ces cris de révolte et tous ces cris de\nterreur, par quoi s'exprime et s'exhale l'horreur de vivre, ont\nun accent qui détonnerait étrangement aux lèvres chrétiennes?\nC'est qu'en effet le chrétien (j'entends par là non point le pre-\nmier venu qui fut ondoyé au nom du P è r e et du F i l s et de\nl'Esprit Saint, mais l'homme qui a vraiment et consciemment\npris le point de vue du Christ) le chrétien ne peut rien éprou-\nver de pareil en face de la vie.\n    Que le Grec et — d'une manière plus générale — que le païen\npour qui la vie est ou bien l'œuvre de hasard d'une puissance\nindifférente et froide, ou bien le jouet conscient d'une puis-\nsance mauvaise et cruelle, contracte, à mesure qu'il avance\ndans la vie, la tristesse ou la haine de la vie, c'est logique.\nMon Dieu ! si nous sommes sous la coupe d'un destin aveugle\net sourd, quoi d'autre à faire que nous résigner triste-\nment tout en tâchant de dérober à la vie, quelques lam-\nbeaux de joie, quelques bribes de bonheur? E t si nous\nsommes dominés par un pouvoir méchant et jaloux, qui nous\nécrase lâchement, quelle autre attitude à prendre dans cette\nlutte disproportionnée, que celle de l'orgueil qui répond\n à la lâcheté brutale du fort par la bravade idéale du faible?\n Raidissons-nous de toute la vigueur de nos muscles, jouons\n l'impassibilité et protestons, d'un masque serein et d'une voix\n blanche : « Douleur! tu n'es qu'un mot! Je ne souffre pas! »\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "                JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE          279\n\n\nQue le Grec, que le païen soit épicurien et qu'il soit stoïcien,\nc'est logique et c'est psychologique. Et il ne peut rien être\nd'autre — à moins qu'il ne devienne chrétien... Mais alors, et\ndu coup, la vie change d'aspect et l'âme d'attitude. Ce qu'est\nl'aspect chrétien de la vie, il me reste à vous le montrer main-\ntenant, de façon directe, pour aboutir enfin à cette conclusion\nque non seulement il n'a rien d'assombrissant pour l'âme\nhumaine, mais que de tous les points de vue d'où l'on peut\nregarder la vie, le point de vue du Christ est le seul qui la\nmontre vraiment joyeuse et bonne...\n                                                T.    HENUSSE.\n  (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": "               Benaci Musae\n\n\n                 An lac de Garde\n\nTour à tour améthyste, émcraude ou turquoise,\nTu baignes des cités, des bourgs et des    hameaux,\nEt la plainte du pâtre enflant ses   chalumeaux\nSe mêle au bruit marin de ta vague     sournoise.\n\nEntre les pampres verts que la vigne   entrecroise\nEt suspend en guirlande aux branches des       ormeaux.\nOn voit, lorsque la brise agite les rameaux,\nFuir sur ton onde glauque un bleu frisson     d'ardoise.\n\nTes monts casqués de neige offrent des citrons d'or;\nToujours, sur ton azur, plane le lent essor\nD'une barque aux flancs noirs dont l'aile est pourpre et jaune.\n\nEt parfois le pécheur et le jeune berger\nVoient encor, de la houle ou de l'herbe, émerger\nLe sein d'une Sirène ou la corne d'un Faune.\n\n\n\n                 La proue sculptée\n\nPar les nuits où Neptune emplissait les flots verts\nDu troupeau hennissant de ses chevaux sans rênes,\nLes antiques pêcheurs entendaient les Sirènes\nSoupirer leur appel nostalgique et pervers.\n\nElles nagaient, fendant les gouffres   entr'ouverts,\nDans le sillage d'or creusé par les carènes;\nEt quand elles plongeaient sous les vagues    sereines,\nUn voyait leurs beaux corps resplendir au travers...\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "                                 BENACI          MUSAE                     28l'\n\n\n\n        Les Sirenes ont fui, qui de leur souple queue\n        Brisaient en se jouant le cristal de l'eau bleue;\n        Mais leur image encor rit sur le flot mouvant :\n\n        Et le voilier cabré dont elle orne la proue,\n        Le sein blanchi d'écume et les cheveux au vent.\n        Semble un coursier marin qui bondit et s'ébroue.\n\n\n\n                                 Angalus ridet\n\n                                             Sur la tombe de Cesare    Betteloni,\n                                                 « Poète du lac de Garde »\n\n         Passant, ce fût de marbre et ces rudes cyprès\n         Resteront seuls debout pour garder la mémoire\n         D'un chanteur dont les dieux auront borné la gloire\n         A ce calme horizon d'eau bleue et de forêts.\n\n         Mais l'éternel soupir du vent, les pleurs secrets\n         De la source où, l'été, son enfance allait boire,\n         Et la plainte du lac au pied du     promontoire,\n         Lui parleront sans fin d'amour et de regrets.\n\n         Qu'importe s'il n'a pas trouble des cœurs sans nombre?\n         L'humble écho de ce bois peut suffire à son Ombre,\n         Puisque le ciel natal sourit à son tombeau.\n\n         Envie un tel destin : c'est plus que tu n'espères.\n         Après avoir chanté son p a y s , il est beau\n         De s'endormir  en paix dans le champ de ses pères.\n\n                                                             FRANZ A N S E L .\nRiva (lac de Garde), mai 1912.\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": "            Le Culte et la Beauté\n\n\n                 LE culte, qui s'adresse à Dieu, n'en cherche pas\n                    moins ses effets en nous.\n                      Dieu n'a pas besoin de nos louanges. Il est,\n                    cela lui suffit. Son être même le loue d'une\n                    louange pleine.\n                      Sa perfection n'a que faire du reflet d'un pâle\n                    miroir. D a n s son éternité, supérieure aux hom-\nmages du temps, sa sublime ironie pourrait transposer au\nspirituel le mot biblique : Est-ce que je mange la chair des\ntaureaux, est-ce que je bois le sang des boucs!\n   C'est nous, nous, qui avons besoin du culte, parce que le\ncontact de Dieu est pour nous S a u v e u r ; parce que, voisinant\navec Dieu, nous en devenons plus hommes et nous comptons\ndépasser l'homme, grâce aux intimités qui promettent à l'amour\net qui lui donnent déjà obscurément ce que l'œil de l'homme n'a\npoint vu, ce que son oreille n'a point entendu, ce que son cœur n'a point\ncompris.\n   P a r le culte, par la prière intérieure et extérieure, par toutes\nles liturgies dont l'Eucharistie est le centre, nous espérons\natteindre Dieu pour y trouver, m a i n t e n a n t ou plus tard, tout\nce qui nous m a n q u e ; nous garantir de ce qui nous nuit;\nvaincre le mal, l'erreur, la contradiction intérieure, l'insuf-\nfisance vitale, la mort m ê m e .\n   Que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ te garde pour la vie\néternelle, disons-nous aux communiants.\n\n\n  (1) Fragment inédit d'un discours prononcé par l'abbé Sertillange, à l'occasion de la\nréunion des Amis des Cathédrales, à Evreux.\n"}, {"page_pdf": 340, "texte": "                      LE CULTE ET LA BEAUTÉ                           283\n\n\n   T o u t le culte aboutit là, et sur la route, il trouve moyen de\ns'adapter à toutes les circonstances de la vie, de répondre à\ntous les besoins et de satisfaire toutes les âmes.\n   Peut-il le faire sans la beauté? Oui, évidemment si l'on prend\nce mot dans un sens étroit, ou si l'on ne cherche que le succès\nminimum d'une action religieuse réduite. Mais si l'on veut déplier\nles voiles, et si l'on prend le mot beauté en son sens plein, tel que\nl'entend le philosophe, on doit dire : N o n ; le culte sans la\nbeauté n'est pas lui-même, nous en sommes tout à l'heure\nconvenus : donc il n'a pas non plus une pleine action, et si,\npour des raisons accidentelles, on le voit privé de beauté plas-\ntique, il ne peut tout au moins se dispenser de la beauté de\ncaractère, à laquelle ses ressources les meilleures payent tribut.\n   Représentez-vous une messe solennelle célébrée au XIIIe, au\nXIVe ou au XVe siècle, dans un de ces édifices qui étaient alors\nla cité même, glorifiée et glorifiant Dieu par tout ce qu'avait pu\ninventer et réaliser son génie aidé de ses ressources, et dites si\nl'art ne représentait point là, en faveur du sentiment religieux,\nune valeur de tout premier ordre.\n   Cette foule, qui avait construit l'immense basilique au prix\nd'une collaboration incessante, d'un effort soutenu par un\nintérêt passionné auquel participaient les plus petits; qui arri-\nvait à l'appel des cloches, voix d'en haut, grand filet sonore qui\nallait, dans l'onde vivante, ramasser toutes les â m e s ; qui se\nprésentait aux trois points cardinaux où des porches s'ouvraient,\npassant sous les arceaux tout brodés d'icones, devant les niches\noù des personnages pieux suggéraient l'attention, rappelaient\ntoute l'histoire biblique, insinuaient tous les dogmes, incar-\nnaient les vertus, disaient tous les espoirs du chrétien; qui, de\nlà, s'épandait dans les vastes nefs éclairées d'une lumière\nvivante, où l'essaim des élus tournoyait; qui foulait, sur les\ndalles sonores, des inscriptions et des portraits de pieux\nancêtres; qui écoutait les voix liturgiques, accompagnant du\nregard, t a n d i s que l'oreille vibrait au r y t h m e , la belle choré-\ngraphie qui se développait là-bas dans les lumières, et dont\nchaque phase était un enseignement, une invitation, une pensée\nou un sentiment religieux érigés en art : cette foule, dis-je\npouvait-elle n'être pas élevée un instant au-dessus des vulga-\nrités terrestres, entraînée au divin, gagnée sensiblement, en vue\nde l'être spirituellement, par les réalités transcendantes?\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": "284                             DURENDAL\n\n\n\n     Les purifications commençaient; le piètre, au nom de tous,\n se battait la p o i t r i n e ; on aspergeait l'assemblée inclinée; on se\n tenait tout au bas des degrés, comme indignes, puis on montait\n au nom les audaces suggérées à l'humilité par l'amour confiant :\n Introïbo ad altare Dei...\n     On priait en silence un i n s t a n t ; puis on c h a n t a i t ; puis on\n lançait des cris passionnés : « Kyrie eleison : Christe eleison !...\n Maître, aie pitié de n o u s ! Christ, aie pitié de nous! Maître,\n Christ, Maître, ô Maître, aie pitié de n o u s ! »\n     E t puis, la gloire montante tournoyait, enlevée par les voix;\n plus tard par les ailes éployées des grandes orgues : «Gloria\n in excelsis Deo! Gloire! gloire, dans les h a u t e u r s , à Dieu, et sur\n terre, paix, paix aux âmes de bonne volonté! »\n     Les oraisons chantées; les encensements h a r m o n i e u x ; les\n effluves odorants qui semblaient venir du fond des temps, rap-\n pelant le berceau oriental de nos cultes, et qui montaient en\n volutes bleues, figurant l'envolée céleste; l'Evangile, et le\n prône qui le commentait en des homélies dont nous savons\n qu'elles passionnaient vivement la foule et provoquaient une\n grande émulation d'orateurs; après la parole sacrée, la réponse\n du peuple, la haute affirmation du Credo, que les masses cho-\n rales égrenaient en caractérisant chaque sentence, en l'ap-\n p u y a n t d'une notation appropriée qui en doublait la significa-\n tion active; l'offertoire, les ablutions, le chant sublime de la\n Préface qui, lançant son Sursum Corda, proclamant juste et raison-\n nable, équitable et salutaire de multiplier les louanges partout, tou-\njours, à l'adresse du Seigneur Saint, du Tout-Puissant, du Dieu\n éternel, projette comme des fusées adoratrices éclatées dans les\n h a u t e u r s les mots Saint, Saint, Saint ! qui dans la Bible sont le\n chant des armées célestes (Sabaoth), c'est-à-dire des astres et de\n l'armée plus sublime des esprits; puis le Canon, avec toutes les\n beautés du silence; puis la consécration qui s'y enchâsse, dia-\n mant dans le platine dense et tout u n i ; le Pater qui en éclot\n comme un jet de lumière, e m p r u n t a n t les clartés d'une nou-\n velle mélodie ample et forte; puis le défilé des communions,\n les derniers chants, la démission, et les éclats des sorties triom-\n phales qui poussent au dehors pour l'action chrétienne ceux\n que vient de nourrir le pain de l'esprit : je d e m a n d e si cet\n ensemble n'était rien pour le culte; si la foule enveloppée de\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": "                      LE CULTE ET LA BEAUTÉ                           285\n\n\ntant d'influences esthétiques émanées naturellement des don-\n nées religieuses, faisant corps avec elles, pouvait y demeurer\n insensible, alors surtout que cette foule n'était pas, comme\nmaintenant, une fraction de la cité divisée contre l'autre, mais\nla cité elle-même, avec ses chefs au civil comme au sacré, tous\ndans le grand unisson moral que figuraient les pompes exté-\nrieures.\n   Nous sommes chair, disions-nous, en créant le culte; mais\nnous sommes chair aussi en le subissant. L'action divine du\nculte, en venant à nous, doit donc se faire chair et revêtir\ntoutes les formes harmonieuses q u ' a t t e n d la sensibilité pour\nvibrer.\n   Quand elle vibre, en effet, la sensibilité religieuse, elle\nassemble autour des idées une atmosphère d'images qui les\nsoutient et les conserve, les diffuse et les e n r i c h i t ; elle double\nles vouloirs, qui risquaient de succomber aux difficultés,\nd'impulsions vives et de chauds effluves, dont l'action est\nentraînante, au lieu d'être u n i q u e m e n t persuasive.\n   Jeter l'idée en oubliant ses échos sonores; lancer le précepte\nsans essayer d'y plier, en nous, tout, m ê m e la machine, l'auto-\nmate de Pascal, dont l'art tient les ressorts en dépendance de\nson clavier aux mille touches, ce serait un rationalisme court\net cruellement ennemi de l ' h o m m e .\n   T o u t ce qui est divin ou h u m a i n a droit à la beauté, la\nrequiert, et y trouve ses ultimes conditions d'efficacité.\n\n                                    *\n\n\n   Il en faudrait conclure que lés vrais amis de la religion ne\ndoivent pas négliger ce culte du beau qui donnera au culte\ntout court son achèvement de réalité à l'égard de Dieu et\nd'utilité à l'égard des h o m m e s .\n   Des églises bien construites, fussent-elles p a u v r e s ; bien\nsituées, q u a n d on en a le choix, le site faisant partie de la\nchose; bien adaptées à leur fonction, ce qui veut dire inspirées\npar la liturgie, par la théologie et par la m y s t i q u e ; des églises\nbien priantes, dans leur robe de pierre, et bonnes inspiratrices\npour ceux qui imitent passagèrement leur grande prosternation\ndurable. Au d e d a n s de l'église, des meubles et des objets tous\n"}, {"page_pdf": 343, "texte": "286                           DURENDAL\n\n\nde choix, j ' e n t e n d s dire purs de goût, sinon riches de matière;\ndes statues filles de nos admirables traditions nationales, au\nlieu des offensantes horreurs qui déshonorent, parfois dans de\nmagnifiques vaisseaux, tant de niches, de consoles ou d'autels.\nDes gestes liturgiques étudiés pieusement et bien conduits, au\nlieu d'être bâclés par une manière d'acquit qui ne mérite pas\nun acquit céleste. Des prédications simples quand il convient,\nprofondes ou solennelles quand il faut; toujours belles d'adap-\ntation, de soin, de précision attentive à ses hauts objets,\nd'expression religieuse : Lacordaire ou le curé d'Ars; Bossuet\nà l'ample draperie verbale, Vincent Ferrier au verbe de feu,\nChrysostome et son torrent aux bords fleuris, ou bien l'humble\nvicaire qui sous le lin blanc fait de sa simplicité comme une\nannexe de l'autel. Enfin, une musique grave, au registre\nétendu, mais non pas j u s q u ' a u x vanités; savante, mais sans\nrecherche u n i q u e m e n t curieuse; donnée à sa fonction, elle\naussi; liturgique d'intention et d'inspiration; ne débordant\npas, ne rappelant pas le théâtre ou la rue, restant l'église\navec son âme sonore, et, par l'orgue aux mille voix soute-\nnant une maîtrise bien dressée comme un flot porte une\nbarque de rameurs, poussant les âmes là où elles vont, vers la\npatrie éternelle : ne croyez-vous pas que tout cela, ce serait une\npartie de la religion, une partie de nos espoirs, à nous qui\nconstatons un évident renouveau de pensée c h r é t i e n n e ; mais si\nfragile encore et qui a tant besoin d'être aidé?\n\n                                   *\n\n\n   Les conditions, pour qu'un surcroît de beauté vienne ainsi\nau secours de la religion qui se réveille, sont fort complexes.\nJe ne veux pas mentionner celles qui d é p e n d e n t de l'extérieur :\norganisation, enseignement ou concours de l'autorité; mais je\nveux rappeler que l'extérieur, à lui seul, ne serait rien.\n   Ce qui suscitera la beauté religieuse au bénéfice de la vie\nreligieuse des foules, c'est le sentiment religieux des artistes.\nL a forme vient du fond, non d'un placage superficiel qui serait\nvite usé.\n   Il arrive par accident que des artistes non chrétiens réus-\nsissent des oeuvres chrétiennes, et que, détachés pour leur\n"}, {"page_pdf": 344, "texte": "                      LE CULTE ET LA BEAUTÉ                            287\n\n\ncompte de la source, mais a y a n t su retrouver par l'étude l'ins-\npiration chrétienne du passé, ils en propagent la contagion.\nInversement, il arrive que de vrais chrétiens, qui sont artistes,\nne sont pas des artistes chrétiens, parce qu'ils se livrent à une\nsorte de d é d o u b l e m e n t : artistes d'un côté, chrétiens de l'autre,\nle chrétien obéissant à la foi et l'artiste g a r d a n t une â m e\npaïenne.\n    Entre les deux, je félicite ces derniers de ce qu'ils sont, en\npréférant d a n s les premiers ce qu'ils font; mais au total, s'il\ns'agit d'un j u g e m e n t qui puisse servir de règle c o m m u n e , on\ndoit dire : L ' a r t chrétien est fils du sentiment chrétien, nourri\npar la p r a t i q u e chrétienne, encadré d a n s la hiérarchie issue du\nChrist, participant de ses œuvres et dévoué à son expansion.\n    L e fond de tout, c'est donc la vie intérieure, dont le tréfond\nest ce sentiment divin et h u m a i n à la fois que la langue chré-\ntienne appelle la charité.\n    Sans charité, d a n s le grand sens que la théologie prête à ce\nterme, il n'y a pas plus de beauté chrétienne vraie, étendue et\ndurable qu'il n'y a de vertu, qu'il n'y a de fécondes vérités\nreligieuses.\n    Lorsque saint P a u l chante les louanges de cette maîtresse\ndes âmes ; quand il proclame la quasi exclusivité de sa valeur,\nil ne parle point d'art ; mais tout se tient, et c'est de l'art aussi\nqu'on peut dire : Quand je parlerais les langues des hommes et des\nanges ;... quand je connaîtrais tous les mystères et que je posséderais\ntoute science; q u a n d le langage des formes n'aurait pour moi\nplus de secrets, ni la couleur, ni le r y t h m e , ni les masses\nbalancées, ni les jeux de la lumière et de l'ombre, ni le manie-\n ment des voix, ni les enlacements de gestes, ni la poésie des\n mots et celles des choses, ni le souffle des périodes oratoires\n tournoyant sur les assemblées, si je n'ai la charité, je ne suis que\n l'airain sonnant et la cymbale bruyante.\n    L a charité en sa double forme : amour de Dieu, qui nous\n rend l'infini fraternel; amour d'autrui, qui nous élargit le\n cœur j u s q u ' à y comprendre tout ce qui, émané de Dieu, parti-\n cipe sa bonté et s'oriente vers ses fins; état d'esprit de F r a n -\n çois d'Assise s'écriant dans l'extase : Mon Dieu et mon tout!\n puis redescendant de cette unité pour jaser ineffablement avec\n tout ce qui l'émiette; disant : Mon frère le soleil, ma sœur la\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": "288                            DURENDAL\n\n\nlune, après avoir dit à plus forte raison : Mon frère l'homme,\nfût-ce celui qui m e fait souffrir : synthèse grandiose et anthro-\np o m o r p h i s m e charmant, évocateurs d'art à un degré que l'his-\ntoire prouve : tel est le départ du beau religieux, comme\nc'est, chez qui le subit, le terme h u m a i n assigné à sa recherche.\n     L a cathédrale en acte de vie, dont nous disions qu'elle\nrésume l'art chrétien achevant le culte, trouve pour pendant\nici-bas l'âme sanctifiée, unie à un corps pénétré lui aussi par la\ngrâce — édifice un, dont saint P a u l dit : C'est le t e m p l e de\nl'Esprit-Saint.\n     Et l'édifice sacré, pierre inerte ou vivante, a pour pendant\nlà-haut, car la charité ne m e u r t pas, le temple définitif dont\nvous souffrirez bien que je vous parle en concluant, vous qui\nl'appelez sans doute avec l'Apôtre votre demeure permanente;\nqui avez je pense l'ambition d'y m o n t e r ; qui le regardez de\nloin comme le Grec en tempête l'Acropole, comme le marin\nfrançais N o t r e - D a m e de la Garde et le Mont Saint-Michel aux\ndorures claires luisantes dans le ciel :\n     T e m p l e où le culte éternel s'inaugure en beauté cette fois\nu l t i m e m e n t achevée, cette fois plénière, toute créature en chan-\ntant le cantique, et Dieu, universellement répandu dans les\nles âmes, donnant le ton des accents dont il est, en profondeur,\nla première source, comme il en est, en hauteur, le dernier\nobjet.\n                                             A.-D.   SERTILLANGES.\n"}, {"page_pdf": 346, "texte": "  EGLISE ABBATIALE DE MARIA-LAACH (XIe siècle)\n\n(ILLUSTRATION DU LIVRE « UNE JOURNÉE CHEZ LES MOINES »)\n"}, {"page_pdf": 347, "texte": ""}, {"page_pdf": 348, "texte": "                        Gazette des Livres\n\n   Le Hêtre rouge (1) de Léon Souguenet... Et je revois l'homme, un fruste\navec des coins exquis de délicatesse; un sectaire parfois très buté et souvent\nun charmant éclectique; un amant de l'Idée et un ami des arbres; un intel-\nlectuel et un sentimental ; se jette bravement dans toutes les mêlées, mais se\nréserve le droit de s'attendrir; pratique l'éloquence par intervalles et toujours\nl'esprit; un journaliste en somme, un vrai journaliste, avec la gravité qui sied\net l'ironie qu'il faut; il lui arrive d'indigner et d'agacer — mais on a vite fait\nde lui pardonner parce qu'il ne se gobe pas, qu'il n'est pas dupe lui-même de\nses prosopopées cyniques et qu'au fond, tout au fond, il a si bon cœur — et,\navec cela, tant de talent.\n   Et ce cœur et ce talent, je les retrouve dans le Hêtre rouge — et le geste\ndésinvolte de jeter ses feuilles à tous les vents. C'est l'au-jour-le-jour de la\nvie d'hier essaimmé en petites notations vibrantes, subtiles, qui donnent, à la\nbanalité même, des aspects d'imprévu... On lit cela, comme on voit défiler le\nPathé-Journal — et on s'étonne et on admire, comme présenté par cet\nimpressario, le fait divers puisse devenir un objet d'art — de l'art le plus\nvivant et parfois du plus grand art. Pourquoi pas'?\n    Un joli titre : Le Coffre aux souvenirs (2) — et un bel écrivain : Louis\nDumont-Wilden. Notre Barrès national! J'ai dit quelque part, de lui, « qu'il\nconçoit la Littérature comme une philosophie et n'accepte la philosophie que\ncomme une littérature ». C'est dans ces limites qu'il convient d'admettre la\nlégende dont fait bénéfice à Dumont-Wilden, son préfacier Albert Giraud,\nquand il écrit que l'auteur du Coffre aux souvenirs est le seul écrivain en\nBelgique qui exprime des idées générales. Car, trop étendue, une telle for-\nmule risque de provoquer les protestations de M. Maurice Wilmotte et de\nM. Georges Rency. Et puis cette formule comporte, dans le jeu des idées, une\nmanière pontifiante et péremptoire qui est si peu dans le genre de Dumont-\nWilden, parce qu'elle s'adapte si mal à son tempérament. Cet essayiste essaie\nses idées sur autrui, et les suggère avec une extrême adresse, mais il n'a garde\nde les imposer. Pourquoi infligerait-il la certitude à ses lecteurs, quand il en\nt'ait si peu de cas pour lui-même? Il aime les idées, un peu sans doute pour\n\n\n  (1) Edition des Marches de l'Est Paris\n  (2) Bruxelles, Librairie Moderne. Cette collection \" Junior \" dans laquelle a paru le Coffre\naux souvenirs est une très louable initiative — artistement réalisée — de vulgarisation de nos\nLettres belges.\n"}, {"page_pdf": 349, "texte": "290                                   DURENDAL\n\n\n\nce qu'elles valent, mais beaucoup pour les aspects diversifiés auxquels elles se\nprêtent et pour les multiples symboles qu'elles lui inspirent. Il fait des exer-\ncices d'idées, comme d'autres font des exercices de style — et ces exercices,\ntantôt dissertations tantôt contes, sont les exercices spirituels d'un Ignace de\nLoyola laïcisé.\n   La place de Brunetière était à prendre dans la Revue des Deux-Mondes\net M. Victor Giraud s'y est installé. Bénissons celte audace qui ne fut préju-\ndiciable qu'aux illusions de M. Doumic, neveu déshérité de Brunetière! Car\nles Lettres ont, en M. Giraud, un guide d'une rare sûreté et de la plus péné-\ntrante compréhension. Il n'a pas la vaste érudition de Brunetière, ou du\nmoins il n'en fait pas étalage, mais il connaît, en leurs genèses, les œuvres\ndont il parle, et il s'attache à en présager l'avenir. En les Maîtres de\nl'Heure (1), les grands courants littéraires qui traversèrent notre époque con-\nquirent leur historien. Et cet historien fait mieux que de comprendre; il sait\nsentir; et si les droits de la tradition lui tiennent à cœur, ce n'est pas au point\nde lui faire méconnaître les bénéfices des évolutions. Brunetière nous habitua,\nvis-à-vis des maîtres modernes, à la plaidoirie des circonstances atténuantes...\nAh! Bossuet, monsieur, ah! Racine! M. Giraud accepte l'art contem-\nporain comme un fait — et déduit de ce fait les motifs d'exaltation qu'il con-\ntient. Par lui nous apprenons à nous enorgueillir pour notre temps, sans\narrière-pensée, des livres d'un Loti, d'un Bourget et d'un Vogué — et voici\nqu'après tant de grands et petits grincheux, nous advient un critique opti-\nmiste!\n   Ce n'est pas à raison précisément de son optimisme que l'Académie Picard\na couronné Les Clartés latentes (2) de Franz Hellens, encore que ce livre\nmanifeste chez son auteur, une interprétation plus confiante de la vie. Sans\ndoute, devant les gestes de la destinée, Hellens demeure grave — et je serais\nfâché qu'il en fût autrement, car cette gravité donne à son art une émouvante\nprofondeur. Mais enfin, nous voici loin des Hors-le-vent et de ces paro-\nxysmes sauvages de la pensée qui imprimaient au style une sorte de haletante\net trépidante exacerbation. Malgré soi, on soupçonnait le procédé et on con-\nstatait un dédain excessif des nuances. Avec plus de sérénité dans l'idée,\n Hellens a conquis, dans l'expression, la souplesse et l'art des demi-teintes : ce\nbarbare est devenu sensible au sens des harmonies; et ce triste a appris à\nsourire! Un sourire mélancolique et désabusé, mais qu'on sent aussi sin-\ncère que la philosophie attristée dont il est la « clarté latente » ! Tel qu'il\ns'offre à nous, en sa sombre manière ancienne ou en sa manière nouvelle, plus\napaisée, le talent de Franz Hellens est le talent de quelqu'un qui sait, d'au\ndelà les apparences, amener des aspects nouveaux et imprévus. Et ces sortes\nde talents-là ne courent pas les rues! Pour être « à part » des autres, ils ont\ngrande chance d'être « au-dessus » !\n\n\n  (1) Paris, Hachette.\n  (2) Bruxelles, Association des Ecrivains belges.\n"}, {"page_pdf": 350, "texte": "                             GAZETTE    DES   LIVRES                          291\n\n\n   Le nom de Franz Hellens m'amène naturellement à dire un mot de\nl'Almanach des Etudiants catholiques de Garni (1), puisqu'aussi bien c'est\nFranz Hellens — il s'appelait alors Fritz van Ermenghen — qui fonda, il y a\ndouze ans, cette intéressante publication de jeunesse et d'enthousiasme.\n   Dans le fugitif milieu universitaire, la persistance d'une telle œuvre a quel-\nque chose de vraiment admirable; elle révèle une exemplaire ténacité — et un\nsi bel amour de l'Art et des Lettres!\n   Ces vertus au demeurant reçoivent leur récompense, puisque, de plus en\nplus, grâce à des collaborations d'élite, l'Almanach des Etudiants catholiques\nde Gand s'offre comme un miroir, à toute la vie catholique en Belgique —\net que ce livre estudiantin a vraiment la portée d'une magnifique et cohérente\nmanifestation intellectuelle.\n   Chaque année, l'Almanach a l'habitude de commémorer quelque anniver-\nsaire littéraire ou artistique — et, cette fois, son comité s'est souvenu qu'il y a\nvingt ans que parut Le Drapeau, premier H organe littéraire des Jeunes\nCatholiques », et il a fait appel aux souvenirs de ceux qui arborèrent cet\nimpertinent Labarum du combat pour la Beauté.\n    L'Almanach a reçu une réponse de ministre, puisque Carton de Wiart et\nson élégante bravoure furent au premier rang de cette randonnée de jeunesse,\net que le Ministre de la Justice — contrairement aux habitudes des politiciens\n « arrivés » — ne renie point les gestes enthousiastes de son adolescence.\n                                                   FIRMIN VAN DEN BOSCH.\n\n\n\n\n  (1) Gand, Vander Poorten\n"}, {"page_pdf": 351, "texte": "                    Chronique du Mois\n                          Le prix quinquennal\n   L e prix q u i n q u e n n a l de littérature. — Durendal accueille\navec joie et fierté la décision du jury quinquennal qui décerna le prix de\nlittérature à un des fondateurs de notre revue : Henry Carton de Wiart.\n   Si cette décision est le couronnement de beaux livres, où palpite dans une\natmosphère d'art, l'âme de notre race et un hommage mérité à un écrivain\nqui a donné le rare exemple de demeurer fidèle aux Lettres, en dépit de la\nplus éclatante fortune politique, cette décision encore consacre la haute\nqualité artistique du mouvement d'idéalisme littéraire que Durendal s'attacha\nà promouvoir.\n   Les œuvres, nimbées du laurier, La Cité Ardente et Les Vertus bourgeoises\nsont les filles de ce mouvement; elles en reflètent la pensée et en réalisent les\nambitions esthétiques. En elles, grâce au talent du plus brillant de nos frères\nd'armes, notre idéal est exalté et notre œuvre honorée.\n   Et c'est cela — tel que nous connaissons Henry Carton de Wiart — qui a dû\nlui agréer surtout dans l'honneur qui lui advient; car à l'exemple de Barbey\nd'Aurevilly, le Maître que glorifia sa jeunesse, il est de ceux qui estiment que\n\" penser à un succès, dans la joie qu'il cause à des amis, c'est boire son nectar\ndans une coupe d'or ».\n   En cette année du XXe anniversaire de Durendal, nul bonheur plus profond\nne pouvait nous être donné que cette mise à l'ordre du jour de la Littérature.\nde l'œuvre et de la carrière de celui qui, mieux que nul autre, personnifie en\nlui et incarna en des livres prestigieux, notre grand Idéal commun!\n\n                                                      Firmin VAN DEN BOSCH.\n\n\n                                  La Musique\nSixième Concert Ysaye. — L e s a u d i t i o n s de la Libre\n  E s t h é t i q u e . — L e s pianistes E i s e n b e r g e r et F r i e d b e r g .\n  — L e s élèves de M M . Gurickx, M a r c h o t et T h é o Ysaye.\n   C'est à Vincent d'Indy qu'a été confiée la mission de conduire le sixième\nconcert Ysaye. consacré à l'école française contemporaine. Ce fut une heu-\nreuse idée en l'occurrence que de solliciter ce concours précieux, car qui pou-\nvait être mieux autorisé en la matière sinon celui qui apparaît actuellement\n"}, {"page_pdf": 352, "texte": "                          CHRONIQUE DU MOIS                                 293\n\n\nle chef incontesté et la personnalité la plus éminente de cette école? La direc-\ntion de Vincent d'Indy est ferme, précise, soucieuse de la perfection du\ndétail, atteignant souvent à des effets de puissance, bien que toujours con-\ncentrée et sans que son action, pourtant fort efficace, se traduise par des\nmanifestations extérieures, par une mimique en dehors ou des gestes très\napparents.\n   On fit au maître français une ovation triomphale à laquelle fut associé\nRaoul Pugno, dont la brillante collaboration au piano fit mieux apprécier\nla saveur pittoresque de la charmante symphonie sur un chant montagnard\nfrançais. Vincent d'Indy dirigea aussi ses variations symphoniques d'Istar,\ndont les superbes développements sont avivés par le prestige d'une orchestra-\ntion somptueuse, et la symphonie en si bémol majeur de Chausson, où se\nretrouvent l'ampleur de construction, l'inspiration généreuse et l'exquise sub-\ntilité d'harmonies qui caractérisent la musique de l'émouvant poète auquel\nnous devons le Roi Arthus, une des plus nobles partitions de la période con-\ntemporaine. Quand la reprendra-t-on à la Monnaie?\n    On sait que, malgré l'attrait spécial de Pelléas, du Quatuor, des Chansons\nde Bilitis et de quelques autres poèmes vocaux, nous ne comptons point parmi\nles fervents admirateurs de l'esthétique debussyste. Le prélude à 1' « Après-\nMidi d'un Faune » (dont le titre déliquescent, s'il en fut, ne pouvait éclore\nque dans l'imagination bizarrement maladive d'un Mallarmé) fut très bien\nrendu par l'orchestre Ysaye en ses afflux bigarrés de colorations chatoyantes,\ndisparates et kaléidoscopiques. Les « Faunes et Dryades » constituent la qua-\ntrième partie du Poème de la Forêt, de Roussel, exécuté aux Populaires\nen 1908 et qui, fortement influencé par Debussy, semble bien se rattacher\naussi à l'esthétique impressionniste.\n    Un des principaux attraits de ce beau concert (le dernier de la série des\nYsaye) résidait dans la participation de Mme Croiza, qui fit valoir un fragment\nd'Eros vainqueur de P. de Bréville, puis deux mélodies de Duparc, par son\nart plein d'émotion et si pénétrant de ferveur expressive.\n\n                                      * *\n\n   Poursuivant toujours leur but si louable de nous révéler des œuvres nou-\nvelles et spécialement des œuvres belges, les séances de la Libre Esthétique\nconservent ainsi leur rôle et leur importance bien définis dans le programme\nannuel des manifestations artistiques de la capitale. Sans vouloir analyser par\nle menu les différentes compositions entendues à ces concerts, la plupart\nd'ailleurs intéressantes ou curieuses à des titres divers, nous mentionnerons\nla sonate en si majeur pour piano et violon de Vreuls (exécutée par Mmc De\nVos-Aerts et Defauw), si riche de substance musicale, animée d'un sentiment\nsi chaleureux, et dont la partie centrale offre un essor d'inspiration particu-\nlièrement émouvante. La sonate pour violoncelle et piano (op. 39) de Jongen,\ncomposition de facture plus étudiée, mais beaucoup moins rayonnante, fut\njouée par l'auteur auquel M. Dambois prêtait le concours de son grand talent.\n Elle intéresse surtout par ses colorations, par l'ingénieuse variété de ses com-\n"}, {"page_pdf": 353, "texte": "294                                DURENDAL\n\n\nbinaisons harmoniques et rythmiques. La suite pour double quatuor d'instru-\nments à cordes de Defauw a été aussi justement remarquée. Les quatre\nmouvements sont tous pleins de charme, alternent en contrastes établis de la\nfaçon la plus heureuse, séduisent par la fraîcheur et la souplesse de leur\ninspiration, en même temps qu'ils attestent les ressources d'une imagination\ncréatrice lucide et brillante. Une mention spéciale pour le beau trio en\nsi mineur de François Rasse (piano, violon et violoncelle), composition capti-\nvante en toutes ses parties, où dans Validante les instruments semblent se\nparler et se répondre en un harmonieux et suggestif dialogue, tandis que,\nd'un bout à l'autre, la distinction de la pensée et de l'expression retient l'atten-\ntion charmée. Ce trio fut interprété à la perfection par l'auteur, MM. Chau-\nmont et Gaillard. Enfin, le Quintette inédit de Théo Ysaye (l'auteur.\nMM. Chaumont, Defauw, Rogister et Gaillard), poème aux sonorités savou-\nreuses où, en des développements d'un puissant relief, s'affirme la maîtrise\nd'écriture du distingué compositeur.\n   Parmi les interprètes entendus à ces auditions, nous citerons M. Pitsch,\nle violoncelliste dont l'art aussi affiné qu'expressif fut applaudi dans la Sonate\npour piano et violoncelle de Guy Ropartz, puis dans une transcription\nde la Pavane composée tardivement par Ravel pour une Infante défunte,\nnous citerons aussi Mme Weber-Delacre, Bathori, Rollet depuis longtemps\nappréciées aux auditions de la Libre Esthétique. Que de poésie, de chaleur\net d'envolée dans la Bonne Chanson de Fauré (série de neuf poèmes vocaux)\nque Mlle Anne Balguerie rehaussa des séductions d'un organe charmeur et\nd'une diction excellente. Les quatre cantatrices furent délicatement et artiste-\nment accompagnées au piano par le directeur de la Libre Esthétique. Signa-\nlons enfin le début d'une jeune pianiste de talent, Mlle Guller, déjà applaudie\naux belles soirées de Mlle Anna Boch et qui, notamment dans un Prélude et\nFugue pour piano de Pierné. Ht apprécier les mérites d'un jeu gracieux, d'une\ntechnique déliée et d'un toucher plein de finesse.\n\n\n\n\n   Deux maîtres éminents du piano, Eisenberger et Friedberg, se sont fait\nentendre à quelques jours d'intervalle, le premier à la Grande Harmonie, le\nseco.id à Patria. Eisenberger a confirmé l'impression d'art pur qu'il a produit\nlors de son récent passage à Bruxelles, en novembre dernier. Son interpréta-\ntion de la sonate (op. 57) de Beethoven, toute vibrante de passion et de lyrisme\ndans la première partie, nimbée de grandeur sereine dans la seconde, débor-\ndante de fougue dans la troisième, nous apparaît la réalisation idéale d'une\ndes plus puissantes conceptions de Beethoven dans le domaine de la sonate.\n 11 fut aussi délicieux de fantaisie, de rêve et d'humour dans le prestigieux\ncycle des Kreisleriana où scintillent quelques-uns parmi les plus authentiques\njoyaux de l'écrin d'un Schumann. De Chopin, les Mazurkas, mais surtout la\n Ballade en la bémol et le Nocturne en fa furent un enchantement. C'est qu'en\neffet Eisenberger a ce trait de commun avec Rubinstein, le pianiste inégalé,\n"}, {"page_pdf": 354, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                295\n\n\nqu'il s'affirme supérieur dans l'interprétation des différents maîtres, qu'il tra-\nduit avec une étonnante universalité de compréhension la poétique essence\nde chaque génie.\n   Friedberg est le pianiste contemplatif par excellence. Son jeu exquisement\nharmonieux, où s'épandent avec douceur les sonorités les plus touchantes, est\nun charme incomparable et une continuelle caresse. Avec quelle pureté de\nstyle il rendit ce merveilleux paysage d'âme qu'est la sonate en mi majeur\n(op. 109) de Beethoven! Avec quelle perspicacité de psychologie souple et\npénétrante il a raconté les confidences limpides, naïves et extasiées d'un cœur\nd'enfant dans les adorables Kinderscenen de Schumann ! Il détailla aussi de\nfaçon ravissante quelques mignonnes pièces de Schubert.\n   Nous ne goûtons guère ce procédé de critique consistant à établir un ordre\nde préférence entre deux artistes vraiment sincères et originaux, chacun d'eux,\nen effet, enrichissant de son apport personnel la compréhension du poème\nqu'il interprète et y découvrant souvent des éléments de beauté que son con-\ncurrent n'a pas su en dégager. Ayant entendu la Ballade en la bémol de Cho-\npin interprétée à quelques jours de distance par deux artistes de grande race,\nnous permettra-t-on de déroger une fois à la règle que nous nous sommes\nimposé et de dire que si sous les doigts de Friedberg, cette ballade de Chopin\nsemble un objet d'art amoureusement ciselé, l'interprétation plus simple, plus\nspontanée, plus héroïque aussi de Severin Eisenberger nous apparaît plus\nproche de la vérité.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n\n   Mentionnons aussi trois séances qui ont mis en vive lumière l'excellence\nde l'enseignement qui se donne en notre Conservatoire. La première fait\nhonneur à l'un de ses artistes et de ses professeurs les plus distingués, M. Gu-\nrickx, dont l'élève, M lle Claire Preumont, présenta un examen public pour\nl'obtention du diplôme de virtuosité. La matière de l'examen comportait le\nconcerto en sol majeur de Beethoven et une vingtaine de morceaux, au choix\ndu jury, puisés dans le répertoire de la littérature pianistique classique et\nmoderne. Mlle Preumont exprima tout le charme lumineux du Concerto de\nBeethoven dont la partie orchestrale était conduite avec autorité par M. Gu-\nrickx, montra des qualités de style dans 1'Allegro initial de la sonate de Beetho-\nven (op. 111), détailla finement deux Kreisleriana de Schumann, un impromptu\nde Chopin, fut tout à fait remarquable de verve, d'aisance et de clarté dans un\nPrélude-Choral de Bach-Busoni et termina par une exécution brillante de la\nToccata de Saint-Saëns.\n   Fort intéressantes aussi furent les deux séances données à la salle Erard par\nles élèves de M. Marchot. On y a fait la connaissance d'une pléiade de\njeunes violonistes qu'il forme et dirige avec autant de tact que de sollicitude.\nSans parler de Mlle Schellinx dont la fine nature d'artiste est connue et\nappréciée depuis longtemps, nous citerons les noms de Mlles Chester, Nash;\nde MM. Margolis, Eustathiou, de Meester, Wethmar, l'interprétation de\n"}, {"page_pdf": 355, "texte": "296                              DURENDAL\n\n\nchacun offrant des qualités propres et personnelles que leur maître s'attache à\nlaisser subsister, tout en les développant et les affinant avec un évident souci\nd'art. La seconde séance se terminait par une jolie et primesautière composi-\ntion de M. Marchot, Moto perpetuo vivace, que sept de ses élèves jouèrent\nà l'unisson dans une fusion de sonorité et avec une précision de rythme\nsurprenantes.\n   Signalons enfin le récital de piano donné à la salle nouvelle par\nMlle Eugénie Doehaerd, une des meilleures élèves de M. Théo Ysaye. C'était\nla première fois que Mlle Doehaerd paraissait en public. Musicienne très\ncompréhensive, la charmante et modeste artiste a conquis son auditoire par\nl'élégance, la pureté et la souplesse de son jeu, atteignant aussi à une belle\nampleur dans la Légende de Liszt, Saint François de Paule marchant sur\nles flots, et dans les redoutables études symphoniques de Schumann, qui con-\nstituaient le point culminant de son programme.\n\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n\n\n    L e « M e s s i e » à T o u r n a i . — Le Messie de Handel est une de ces\nœuvres impérissables sur lesquelles le temps n'a point de prise. Le goût public\npeut s'en écarter pendant un siècle, il y reviendra toujours. Force majestueuse\net souveraine, — plasticité magnifique de la phrase musicale, — netteté\néclatante du trait : tout contribue à donner à la musique de Händel ce\ncaractère affirmatif et dominateur qui la caractérise. « C'est par Händel, écrit\nplaisamment l'humoriste Bernard Shaw, que j'ai appris que le style consiste\ndans la force de l'assertion. Si vous pouvez dire une chose d'un seul trait,\nirréfutablement, alors vous avez du style; sinon vous n'êtes, tout au plus,\nqu'un marchand de plaisir, un décorateur en littérature, un conriscur en\nmusique ou un peintre d'éventails ornés d'amours et de cocottes. Handel a ce\npouvoir, cette force d'assertion. Quand il écrit « Dieu immuable sur son siège\néternel, » l'athée en demeure muet. Libre à vous de mépriser tout ce que\nvous voulez, mais vous ne pouvez pas contredire Hiindcl... » (S. 1. M.\navril 1913.)\n   Ce chef d'œuvre, d'une majesté sans égale, la Société de musique de\nTournai l'avait choisi pour couronner son année jubilaire. Après les Béati-\ntudes et la Damnation de Faust, elle nous donna une fort bonne exécution\ndu Messie, avec un groupe de solistes de haute valeur : Mme Mellot-Joubert\nqui chanta délicieusement les airs de soprano; Mlle Philippi, l'admirable\ncontralto allemand, si noblement expressive, un peu gênée par la diction\n française; M. Frölich qui interpréta avec une virtuosité et un accent étonnants\nles superbes morceaux de basse, et M. Plamondon, chanteur d'une élégance\nséduisante, mais trop doucereuse, trop féminine pour des pages de ce\ncaractère-ci.\n    Les chœurs de Tournai sont justement célèbres par leur belle sonorité,\nleur homogénéité, leur souplesse. Le mérite d'avoir forgé et ciselé un pareil\n"}, {"page_pdf": 356, "texte": "                           CHRONIQUE        DU   MOIS                          297\n\ninstrument d'art, devenu capable d'interpréter les plus hautes œuvres, revient\ntout entier, il ne faut pas se lasser de le redire, à M. De Loose et. à M. le\nbaron Stiénon du Pré. Ils peuvent se glorifier d'avoir créé une chorale artis-\ntique de premier ordre et d'avoir, durant un quart de siècle, t'ait exécuter,\ndans des conditions de plus en plus parfaites, une imposante série de nobles\ncompositions. Après le Mess te, le plus connu des oratorios de Händel, que\nne nous donnent-ils l'un d'entre les moins connus, qui sont tout aussi beaux :\nSain, Hcraklès, Samson, Israël en Egypte, Belshazzar. Espérons cette\njoie prochaine, (1)\n                                                                      C. M.\n\n                                Salons d'Art\n  L e s e x p o s i t i o n s de la Salle Giroux. — Elles furent nom-\nbreuses et toujours choisies. On n'y vit point des mètres de toile étalée\ncomme aux jours de « mise en vente » des marchands de nouveautés, mais des\nsélections faites avec goût et présentées avantageusement. Cela fit quelque\nimpression. Mais un choix n'est pas chose facile à réaliser! Pour choisir il\nfaut refuser, pour refuser il faut être maître chez soi et ne pas craindre les\nreprésailles.\n   Bien rarement une exposition est-elle composée en toute liberté. Même les\nplus importantes, dont un jury sévère est chargé de défendre l'accès, sont\nenvahies régulièrement. Le nom, l'âge, la situation... quelque protection par-\nfois font entr'ouvrir la porte et fermer les yeux.\n   Aux salons des différents cercles, chaque membre ayant le droit d'exhiber un\nnombre déterminé de toiles, l'ivraie se mêle sans parcimonie au bon grain.\nDans les petites salles où un chacun, moyennant le droit de location, peut\ndisposer des cimaises durant un certain laps de temps, nous sommes témoins\nchaque jour de bien tristes spectacles.\n   M. Giroux, voyant l'écueil, a su conserver à ses murailles une dignité\nexempte de rigorisme. Il n'a point permis qu'elles fussent livrées à tous les\namateurs désireux d'y étaler leur insuffisance. C'est une justice à lui rendre;\nnous n'avons jamais rencontré chez lui, jusqu'à présent, d'inintéressants bar-\nbouillages.\n   L'exposition Lemmen fut parmi les plus remarquées de cette saison d'hiver.\nL'artiste est désormais notoire, sa manière est bien à lui, sa vision neuve et\nvraiment belle. L'art de M. Lemmen est celui d'un décorateur, cela parait\ndans la moindre esquisse comme dans le travail le plus achevé, la couleur\nétant choisie non pour elle-même mais pour l'effet d'une harmonie d'ensemble,\ntoujours rare, jamais banale. La touche peut sembler lourde ou hésitante, le\ndessin relâché; mais, à y bien regarder, il est séduisant dans sa gaucherie\napparente servie toujours par une mise en page fort heureuse.\n\n (1) N . B . — L'alinéa : «Comme Beethoven l'écrivit..; » dans le compte rendu des\nBéatitudes (n° d'avril) est une citation de M. Rolland. On a oublié les guillemets.\n"}, {"page_pdf": 357, "texte": "298                                DURENDAL\n\n\n\n    De M. Jefferys nous avons admiré un important ensemble de peintures à\nl'huile, d'aquarelles et de dessins. Les aquarelles furent une révélation et appa-\nrurent supérieures à tout le reste. Les grandes toiles de M. Jerferys pèchent\npar l'inobservation des distances entraînant des confusions de plans. La\nFête des ballons est un modèle du genre.\n    Enfin! il nous a été donné de pouvoir juger l'œuvre complète d'Henri\nEvenepoel dont l'école belge, sans la mort prématurée qui l'enleva, pouvait\nattendre un si brillant appoint. Comblé de tous les dons du peintre, Henri\nEvenepoel, s'il n'a pas travaillé longtemps, aura par contre laissé son em-\npreinte sur toute la génération actuelle. Les Hagemans. les Smeers... tant\nd'autres sont inconsciemment ou non, ses disciples après avoir été ses compa-\ngnons.\n    Il avait l'esprit d'un caricaturiste, le Dimanche au bois de Boulogne nous\nl'a fait voir, il était né portraitiste. Ses portraits sont nombreux et dénotent\nun rare esprit de psychologue. Ils sont animés d'une vie intense parce que\nprofonde, d'une vie intérieure, car ils atteignent autre chose que la surface,\nd'une vie vraie puisqu'elle ne lient pas uniquement à l'expression fugitive des\nvisages, mais aux sentiments intimes qui les composent. Et que dire de ses\nsilhouettes d'enfants? Il les a compris parce qu'il les a aimés. Certain gosse\ndébraillé dont il a peint de dos la tignasse blonde ébouriffée et la culotte en\nbataille, d'où émergent deux petits mollets roses, est un chef-d'œuvre de res-\nsemblance.\n   Peintre de la vie, peintre des enfants, portraitiste. Evenepoel fut en outre\nun coloriste merveilleux. Il a manié certains noirs, certains rouges, certains\nbleus en des mélanges tout nouveaux avec une audace si naturelle qu'elle ne\nrit point crier au scandale, mais affirma la puissance d'un talent sur de lui\net maître de ses procédés. Cette récente exposition augmentera l'éclat d'un\nnom qui n'est point destiné à l'oubli.\n\n\n\n\n   Le salon de la « Libre Esthétique. » — La Libre Esthétique,\nqui doit être l'affranchissement des vieux dogmes, est devenue le royaume de\nla pochade et de l'a peu près. Peindre comme on ressent, avec toute sa naï-\nveté, toute sa spontanéité, toute sa fraîcheur d'âme, est un programme qui\ndevait subjuguer les masses avides de dissimuler, sous un salmigondis de cou-\nleurs, l'ignorance des règles les plus indispensables.\n   Il ne faut donc pas s'étonner de voir tous les farceurs d'ateliers se faufiler,\nsous le prétexte d'originalité, entre les artistes véritables qui peignent comme ils\nressentent et qui voient comme ils peignent. Les faux originaux sont la plaie\ndes expositions modernes, ils nous feraient douter du talent des meilleurs, de\nmême que les caricatures nous rendent lisibles les hommes sérieux.\n   Le dernier bateau de ces messieurs consiste à envoyer aux salons des\ntableaux qui peuvent se voir indifféremment les jambes en l'air ou en bas,\nsortes de rébus indéchiffrables, même pour des hommes de métier. Faut-il\n"}, {"page_pdf": 358, "texte": "                              REVUE     DU   MOIS                            299\n\n\ns'émanciper d'un parti pris pour tomber dans un autre? Je ne le crois pas.\nFaul-il exposer ces plaisanteries? Je ne le crois pas davantage. C'est rendre un\nmauvais service à chacun. L'auteur voit sa blague prise au sérieux et recom-\nmence, le public scandalisé déserte les salles, les vrais artistes sont englobés\ndans la réprobation commune. Et ils sont nombreux les vrais artistes et ils\ntémoignent de singulières ressources. Sortes de chevaux échappés dans lés\nplaines de l'imagination, ils nous l'ont voir la nature — cette année c'est le\nmidi de la France — comme nous ne l'avions pas vue encore. Mystère de\nl'art! ils créent de la vie selon la tendance de l'époque; ils sont transformistes\npar nature, opportunistes malgré eux. Leur vision répond à un besoin que\nnous portons en nous sans savoir l'exprimer; quand ils trouvent comme\nRousselle la formule qui satisfait à la fois nos tendances nouvelles et notre\ngoût de tradition, ils nous étonnent et nous apaisent, nous dirigent et nous\nobéissent.                                                            R. G. G.\n\n\n                             Théâtre du Parc\n  U n e n u i t d e S h a k e s p e a r e , pièce en trois actes de M. Horace\nVan Offel. — L e M a r c h a n d d e r e g r e t s , pièce en un acte de\nM. Fernand Crommelynck.\n   La petite pièce de M. Crommelynck, qui est d'un symbolisme limpide et\nd'un réalisme poétique, n'avait nul besoin, pour nous plaire, de se réclamer\nd'une formule neuve, appelée en l'occurrence le théâtre impressif. Il ne nous\nparait point, d'ailleurs, que quelques onomatopées dégurgitées à satiété, quel-\nques bruits de coulisse bien réglés, et d'autres détails aussi menus que pitto-\nresques, suffisent à provoquer de grands bouleversements dans l'histoire de la\nscène. Il y a, dans ce Marchand de regrets, des passages d'un lyrisme étrange,\ndes notations d'une rare finesse, des images d'une grâce captivante. Il y a\naussi, de-ci de-là, quelques audaces un peu faciles, et certaines scènes ne lais-\nsent pas de paraître presque pénibles. Peut-être n'était-ce pas la peine d'inven-\nter l'art impressif, pour en arriver à écrire, comme les autres, un drame\nd'adultère, où l'on voit un galant étouffer dans un coffre. Mais le beau talent\nde M. Crommelynck n'en éclate pas moins dans cette fantaisie, et c'est à coup\nsûr grâce à lui que les bonnes gens qui s'attendaient à une grande soirée\nd'avant-garde ne furent pas tout à fait déçus.\n   Nous nous attendions, de la part de M. Horace Van Offel, dont les débuts\nfurent audacieux, à une tentative plus hardie, à une pièce plus neuve et plus\nlibre. Sa Nuit de Shakespeare n'est somme toute, qu'un pastiche, d'ailleurs\nagréable, des drames fantaisistes du grand Will : on y retrouve leur style\nétrange, leur goût de la farce outrancière et des concetti pittoresques, leurs\npensées d'une forte amertume, leur mélange de noblesse et de trivialité.\nVisiblement, l'ombre énorme du dramaturge d'Othello se penchait sur les\npages blanches où ce caprice fut écrit. Mais Shakespeare est du nombre des\nmaîtres qui ne déshonorent pas leurs élèves : on pourrait s'adresser plus mal ;\n"}, {"page_pdf": 359, "texte": "300                               DURENDAL\n\n\n\net ne point pâlir tout à tait en évoquant un tel souvenir, c'est tout de même la\npreuve d'un talent qui s'élève au-dessus du médiocre.\n   M. Van Offel met en scène le jeune Shakespeare, encore obscur, s'acoquinant\nen des orgies à des gens de sac et de corde, tire-laine et voleurs de grand che-\nmin, qu'il rencontre en une vieille auberge où Green, un comédien fameux,\ns'est installé avec sa troupe. Or, la princesse Titania, une Italienne exilée,\nhabite en cette hôtellerie, où elle applaudit chaque jour le verbe sonore du\nbeau Green, dont elle s'apprête du reste à couronner la flamme. Mais Shakes-\npeare, qui aime Titania en secret, veille sur ce trésor : un beau soir, il feint\nd'accepter d'aider le peu honnête Sir John à piller cette princesse d'auberge ;\npuis, le coup fait, il force le drôle à restituer les joyaux, avoue son amour à la\nbelle, et lui lit, pour la mieux convaincre, la meilleure scène de Roméo.\nTitania va se rendre, quand survient la police, qui emmène le poète... Cepen-\ndant, le beau Green s'embarque sur un voilier où il attend en vain la perfide\nTitania, qui, afin d'éloigner l'encombrant amoureux, lui monta ce bateau ;\net c'est la flamme du grand Shakespeare que couronne l'aimable Italienne,\ntandis que, par une double chance, le jeune auteur de Roméo embauche les\ncomédiens de Green, que le brusque départ de leur chef jetait sur le pave de\nLondres, et qui joueront dorénavant les pièces du génial dramaturge.\n   Cette intrigue, pour trois actes, est bien un peu menue : on y trouve des\nlongueurs et des hésitations, et la psychologie des divers personnages n'est pas\ntrès étoffée. Mais M. Horace Van Offel n'a pas précisément voulu nous offrir\nlà un drame d'amour : son but était de nous montrer la lente éclosion du\ngénie, les obstacles auxquels il se heurte, ses luttes avec l'humaine bêtise, ses\ntriomphes chèrement obtenus, et de nous décrire en même temps les mœurs de\nla Renaissance anglaise, la vie mouvementée et violente que vécut, pendant sa\njeunesse, celui qui devait être Shakespeare. Il n'a point failli à la tâche : son\nœuvre a de la truculence, de la verve et du pittoresque ; elle est alerte et colo-\nrée ; elle est conduite, d'un bout à l'autre, avec une souple dextérité. Et\nl'auteur, ayant abordé un sujet un peu trop facile — auquel il eût fallu peut-\nêtre le charme incomparable du vers, surtout dans les scènes de tendresse, de\nbravoure et de fantaisie — en racheta la banalité par une grande luxuriance\nd'images, une langue très sûre, très élégante, un style riche en tournures\nheureuses, mais toujours naturel et vif.\n   Bref, cette Nuit de Shakespeare, qui ne s'impose pas, sans doute, par une\nforte nouveauté, ne mérite pas moins qu'on la range au nombre des meilleures\ntentatives que le Parc nous ait fait connaître, pendant cette saison drama-\ntique, sous l'étiquette de Théâtre belge. Nous n'avons pourtant là, j'y insiste\nà nouveau, qu'un brillant exercice, où s'affirme le doigté d'un habile virtuose.\nMaintenant que M. Van Offel semble connaître le métier scénique, il nous\ndoit, et surtout il se doit à lui-même, de nous donner une pièce vraiment\noriginale, qui n'évoque pas fatalement l'ombre d'Ibsen ou de Shakespeare. Et\nquand il aura fait cela, nous le saluerons volontiers du nom envié de\nmaître.\n"}, {"page_pdf": 360, "texte": "                             REVUE     DU   MOIS                            301\n\n\nL'Oncle Curé, comédie en trois actes de Mme V. Miller. — L a R e n -\n contre i n a t t e n d u e , comédie en un acte de M. F.-Charles Morisseaux.\n   Enfin ! voici donc une pièce gaie, et qui l'est délibérément, une pièce qui\nn'a pas honte d'amuser son public, dont c'est même l'unique but de divertir les\ngens, de leur l'aire, en riant, passer une couple d'heures. Remercions M me V.\nMiller, une Liégeoise établie à Londres, et qui garde, de la Wallonnie, la\nbonne humeur alerte et franche : grâce à elle, la première campagne du\nthéâtre qualifié de « belge » s'est achevée dans une atmosphère de joie cordiale\net sympathique. La diversité du programme y a gagné, assurément ; et l'on\nne pourra plus dire que toutes les pièces d'auteurs belges sont ennuyeuses\ncomme la pluie.\n   Certes, l'auteur de lOncle Curé n'a pas eu la prétention de bouleverser\nl'art scénique, d'apporter une formule neuve, d'écrire une pièce d'avant-garde\net d'épater les bourgeois. Une telle audace, au surplus, siérait bien mal à une\nfemme. Sa comédie rappelle, d'assez près par moments, la fantaisie légère de\nl'Abbé Constantin. Mais, après tout, vaut-il pas mieux imiter une comédie\ngaie qu'une pièce obscure et assommante? Le public du Parc, en tout cas,\na donné raison à Mme Miller : il a beaucoup ri, beaucoup applaudi, et il est\nparti pleinement enchanté. L'auteur de VOncle Curé n'en demandait pas\ndavantage.\n   La Rencontre inattendue, du regretté Morisseaux, appartient aussi au\ngenre léger. C'est une coupe de champagne pétillant ; très spirituel, presque\ntrop, c'est-à-dire vraiment parisien, cet acte alertement troussé a plu\nbeaucoup.\n   Les comédiens étant partis, je serai sobre d'appréciations. Mais je ne puis\nm'empêcher de dire que M. Marey, en Shakespeare, M. Richard en bon curé,\net Mlle Blanche Dudicourt, jouèrent excellemment leurs rôles.\n\n                                                             FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 361, "texte": "                            LES               LIVRES\n\nPOESIE :\n   P o è t e s . — M. Maurice Gauchez, qui poursuit sa Louange de la Terre\ndonne chez l'éditeur Lamberty des Paysages de Suisse qu'illustrent des\ndessins de Lynen et de P. Vanden Broeck. J'avoue ne point aimer que l'on\nrapporte d'un voyage de quinze jours en Suisse ou en Hollande un recueil\nde poèmes hâtifs, comme on en rapporte un album de photographie. Dirai-je\nque les présents poèmes sont mauvais? au contraire, ils sont bons, mais unifor-\nmément bons, et n'atteignent jamais à cette splendeur lyrique ou à cette\nforme pleine, que la riche nature de M. Gauchez semble toujours promettre.\nIl n'y a dans ce livre que huit mauvais vers, mais ils sont très mauvais :\n\n          Qu'importent à mes yeux la vulgaire laideur\n          Et les travaux sans nom des fats ingénieurs.\n          Ces demi-dieux des jours présents qui s'aventurent,\n          Enfants niais du temps à polir la Nature :\n          Quand une femme est belle et soudain m'apparait\n          Peu me chaut, qu'elle soit ou roturière ou noble\n          Et je ne vais jamais par un désir ignoble\n          Lui déchirer le sein pour savoir ce qu'elle est! ..\n\n  M. Maurice Fragin (1) dédie à la mémoire de François Coppée son Cœur\nqui vibre :\n\n          C'était aux derniers fours où la France meurtrie\n          Luttait pour conserver à ses fils leur patrie.\n          Et chasser l'étranger toujours envahissant\n          Qui bridait nos hameaux et mettait tout à sang...\n\nou bien\n\n           C'est ainsi que mourut un soir Jean Léonard\n           L'ancien tambour d'Arcole et le dernier grognard...\n\n   François Coppée dans le paradis a du sourire. M. Georges David (2), qui\nest horloger dans une bourgade du Poitou, se peint dans son poème liminaire :\n\n  (1) Editions du Temps présent.\n  (2) Le toit qui fume. Edition du Beffroi.\n"}, {"page_pdf": 362, "texte": "                                     LES LIVRES                        303\n\n         N'ayant jamais appris, je chante sans savoir.\n         Je chante le ciel clair ou la brume du soir\n         Qui tombe doucement sur les bois et la ville.\n         Je chante chaque jour quand j'ai gagné mon pain\n         Et que, tout près de moi, j'ai vu la chère main\n         Poser la lampe d'or de mon foyer tranquille.\n\n  Amours, Peines, Folies (1), tel est le titre d'un compact volume ou\nM. Henry de Cliertemps, sur du papier de journal, aligne deux mille vers\nde ce genre :\n\n         Jadis nous nous aimions; comme une citadelle\n         Tu protégeais mes jours de tes soins vigilants.\n                  Ton cœur m'était fidèle.\n                  Je riais des galants\n\n   J'avoue que je n'ai pas lu les deux mille vers, M. de Cliertemps : La vie\nest trop courte — et le temps est cher. Très gnian-gnian, très Botrel, les\npoèmes de M. Maurice Rocher :\n\n              Mignonnes sous leurs coiffes blanches.\n              Avec de l'azur dans les yeux,\n              Nos Bretonnettes les dimanches\n              Promènent gaiement sous les cieux\n              Leurs collerettes de dentelles,\n              Leurs beaux tabliers brodés d'or.\n              Ah vraiment comme elles sont belles\n              Les jeunes filles de l'Arvor !\n\n  Ou ceci, qui est adorable :\n\n              Au lieu de la côte d'Emeraude\n              Nous habitons la côte d'Azur;\n              Mais autant le déclarer sans fraude\n              C'est l'autre que nous aimons pour sûr!\n\n   Cela se commet sous une couverture qui porte la marque de la Biblio-\nthèque du Temps présent. Celle-ci pourrait être moins accueillante. Cela\ns'appelle les Gerbes d'or. Cela coûte trois francs cinquante. — Le Grain de\nSenevé par Pierre d'Arcangues (2) : un recueil de poèmes évangéliques hono-\nrables. Préfacé par Reynès Monlaur. Dédié d'ailleurs à ce grand écrivain :\n\n\n (1) Bibliothèque de la Vie moderne, Paris.\n (2) Librairie académique, Perrin.\n"}, {"page_pdf": 363, "texte": "304                                      DURENDAL\n\n\n\n          Jamais je n'aurais dû toucher à votre prose\n          Au grand rayonnement des poèmes divins!\n          Qui pourrait ajouter au parfum d'une rose'!\n          Toute la poésie a chanté sous vos mains\n\n  On se souvient peut-être que M. R. Monlaur a jadis mis l'évangile en\nconfiture — Les Semailles, par Geo Drains (1). Ici c'est en plein du génie.\nOn le reconnaîtrait rien qu'à cette apostrophe, si neuve, au bourgeois, qui\nouvre le livre :\n\n          Vénérable pompier, j'admire ton dédain\n          Aussi loyalement, il faut, tu le confesse.\n          Admirer le nôtre quand tu nous tends la main\n          Nous sommes ennemis et quoi qu'on puisse dire\n          Le bourgeois d'à présent est même, et qui sait Pire\n          Que celui dont MONNIER nous laissa le portrait\n          Pour un Prud'homme mort, c'est mille qu'il en naît!\n\n   J'ai maintenu dans cette citation les majuscules dont M. Drains a si\nartistement agrémenté son texte. Respirons! Voici un poète. M. Edouard\nMichaud chante son pays, la Terre limousine (2), sans enfler la voix, mais\navec ferveur et un beau talent robuste et sain. Les Apartés, (3) par M. Henri\n Hertz, sont parfois d'une telle originalité qu'ils touchent à la loufoquerie ou à\nla mystification. De très curieux chants de vigie :\n\n                     A cheval sur mon mât\n                     La hune pour selle,\n                     Comme dans une nacelle\n                     L'univers, c'est moi.\n\n                     Les astres virent et f ont des tours.\n                     Ce sont mes dames d'atour,\n                     Les oiseaux les remplacent, le jour.\n\n                    Je file sur mon balai\n                    A travers des sabbats sans bruit\n                    Je peux dire ce qui me plaît\n                    L'espoir du navire me suit...\n\n L'enfant qui fut déçu, de M. Charles Plisnier (4) est un livre beaucoup\nmoins amusant. On y pleure même trop. A part ce déluge constant, c'est de\n\n\n (1) Association des écrivains belges.\n (2) Paris, Figuière.\n (3) Ed. de la Phalange.\n (4) Mons, éditions de Flamberge.\n"}, {"page_pdf": 364, "texte": "                                  LES   LIVRES                          305\n\nl'honnête poésie. Je trouve dans l'Ame sans miroir (1) de M. Sylvain Royé ce\npoème parfait intitulé Salomé :\n\n                     Ce n'est qu'une petite fille\n                     Qui ne formule aucun désir.\n                     — Une toute petite fille —\n                     Elle rit, s'étonne, babille\n                     Elle ne sait pas réfléchir.\n\n                     Elle met dans sa chevelure\n                     Les iris mauves de l'étang\n                     — Les iris dans sa chevelure —\n                     Elle est une exquise figure\n                     Sous la fraîcheur de ce printemps.\n\n                     Elle court dans les jardins tristes\n                     Dans les mystérieux     jardins,\n                     — Si mystérieux et si tristes —\n                     Nul crépuscule ne résiste\n                     A la clarté de son matin.\n\n                     Ce n'est pas l'étrange princesse\n                     A ux voiles d'or trop parfumés,\n                     — L'étrange et sadique princesse —\n                     Son âme est toute d'allégresse.\n                     C'est la petite Salomé.\n\n                     Et quand sur la terrasse rose\n                     Où la nuit jette un profil bleu\n                     — Sur l'immense terrasse rose —\n                     Elle danse, paupières closes\n                     Par obéissance ou par jeu\n\n                     Elle ignore l'horrible   chose.\n\n Puisque je fais des citations, je cite encore l'un des Croquis gnoles (2) de\nM. Georges Gillet :\n\n                      Une blonde quelque peu blette\n                      Trouvant que ses cheveux trop tôt\n                      Tournaient au gris, fit aussitôt\n                      D'un colorant sauveur l'emplette.\n\n  (1) Paris, Figuière.\n  (2) Figuière, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 365, "texte": "306                               DURENDAL\n\n\n\n                   La matrone inonda sa tête\n                   Des flots magiques de cette eau\n                   Qui devait dorer à nouveau\n                   Mèche folle, boucle et frisette !\n\n                   Mais en vain elle s'aspergea,\n                   Rien ne blondit, rien ne changea,\n                   Et, résultat plus triste encore,\n\n                   Son crâne apparut un beau jour\n                   Aussi nu qu'un petit amour !...\n                   Il ri est pire eau que l'eau qui dore'.\n\n   Cela continue sur ce ton pendant cent vingt-neuf pages. C'est complète-\nment idiot, mais assez amusant. — Les chrysanthèmes (1), de M. Henri\nHerlemont, débutent par ces deux vers dédiés à la mémoire de son père et de\nsa mère :\n\n         O vous dont le travail a mis dans mon buffet\n         Le meilleur du pain blanc dont j'entretiens ma vie.\n\n  Cela n'engage pas à lire le reste. — Les Fleurs des Alyscamps (2), de\nMlle d'Herbemont, sont d'une belle âme. — L'Impossible Idéal (3), de\nMme Suzanne Teissier, renferme de beaux poèmes passionnés. M. Cliarles\nConrardy, dans De l'ombre sur ma jeunesse (4), dit harmonieusement des\nchoses mélancoliques.\n  Trois beaux livres pour finir : La vie intérieure (5), par M. René Maran,\npoème d'une douceur triste et tendre. Les Heures intenses (6), par\nMme Marguerite Coleman qui ne visent pas à l'originalité, mais atteignent\nà l'émotion. Les Inquiétudes (7), par M. Fernand Hubert, volume que\nM. Nicolas Beauduin a préfacé sans paroxysme et qui est plein de musiques\nsubtiles.\n  Voilà ma table déblayée. Je pourrai maintenant m'attarder à relire, pour en\nparler le mois prochain, Jean Dominique, Grégoire Le Roy, Jules Delacre,\nCharles Grolleau, Armand Praviel, Robert Silvercruys, Adrien de Prémorel,\nMarcel Loumaye et quelques autres.\n\n                                                               Pierre NOTHOMB.\n\n\n\n (1) Edition du Beffroi.                               (5) Edition du Beffroi.\n (2) Avignon, Aubanel.                                 (6) Figuière, éditeur.\n (3) Edition du Temps présent.                          (7) Paris, Basset.\n (4) Editions du Falot.\n"}, {"page_pdf": 366, "texte": "                                  LES LIVRES                                  307\n\n\n\n\nROMANS         :\n\n\nL ' A m p h i s b è n e , roman moderne, par    HENRI DE RÉGNIER.       — (Paris,\n   Mercure de France.)\n    M. Henri de Régnier se plaît à choisir, pour ses récits, des titres énigma-\ntiques et singuliers. L'amphisbène est un serpent ailé, avec une tête à chaque\nextrémité du corps, et qui marche aussi bien en arrière qu'en avant, symbole,\nsuivant les uns, de la trahison et de l'esprit de satire, simple image de l'in-\ncertitude, selon Julien Delbray, le héros de ce roman. Julien Delbray nous\nest représenté comme un indécis héréditaire. C'est un charmant garçon,\nécrit à son ex-mari Laure de Lérins, « très intelligent, très bien doué, avec\ntoutes sorte-: de curiosités intellectuelles, mais qu'une fâcheuse indécision\nd'esprit empêche de se déterminer dans la vie pour un but précis. Cette indé-\ncision l'a détourné de toute carrière et de tout métier. Julien Delbray est un\noisif. L'imagination, qu'il a vive et qui lui fait envisager toutes les possibi-\nlités, le dégoûte, par avance, des réalisations en lui montrant successivement\nles inconvénients de chacune de celles qu'il pourrait tenter. De telle façon qu'à\ntrente-quatre ans Julien Delbray se trouve en face de la vie dans une\nsituation d'attente qui n'est pas sans lui causer quelque tristesse. Je vous le\nrépète, Julien Delbray est un oisif, et un oisif imaginatif. C'est à cette oisiveté\nque j'ai dû en partie la complaisance qu'il m'a montrée. Je lui suis une occu-\npation ».\n    La vie, en effet, lui est devenue tout soudain moins vide et moins insigni-\nfiante à partir du jour où, dans une maison amie, Julien Delbray a rencontré\npar hasard cette jeune femme fraîchement divorcée, qui très complaisamment\na cédé sa place au foyer à une Américaine plus apte à servir la destinée de\nJérôme Cartier, mais qui demeure l'amie de l'homme dont elle n'est plus\nl'épouse et qu'elle accable de confidences : c'est une des singularités les plus\nhardies de l'Amphisbène que cette correspondance où Laure de Lérins conte\npar le menu à son mari d'hier les progrès que fait dans son cœur son amant\nde demain. Il y a, dans cette sincérité, bien de l'amoralisme : c'est le pêché\nmignon de la plupart des personnages que nous peint d'un pinceau complai-\nsant M. de Régnier. Si Julien Delbray eût été plus entreprenant, le roman\nde M. de Régnier eût été plus bref, et nous y eussions perdu maintes pages\nélégantes et subtiles; mais l'indécision qui caractérise Julien ne l'empêche\npas de conclure selon la coutume constante, ou presque, des héros de roman :\n Mme de Lérins est sa maîtresse au dernier chapitre.\n    Encore que l'on puisse préférer à l'Amphisbène maint autre récit de M. de\n Régnier, on goûte un vif plaisir à suivre, dans ce roman, un conteur plein de\nfantaisie, de finesse et de grâce, soucieux peut-être à l'excès d'utiliser, pour\n l'agrément de ses fictions, ses souvenirs de voyage.\n\n                                                                             D.\n"}, {"page_pdf": 367, "texte": "308                              DURENDAL\n\n\n\nF i l l e s d e l a P l u i e , par ANDRÉ SAVIGNON. (Paris, Grasset.) — L ' O r -\n    d i n a t i o n , par JULIEN BENDA. — (Paris, Emile Paul.)\n   Malgré la redoutable compétition de M. Julien Benda, dont le roman\nL'Ordination, livre curieux et agaçant, fait d'analyses morbides et « d'idéo-\nlogies passionnées », retint les suffrages de la moitié du jury, c'est M. André\nSavignon qui a obtenu le prix Goncourt. M. Savignon est aujourd'hui un\nhomme célèbre, grâce à une œuvre assez médiocre. Certes, les mœurs\nd'Ouessant sont étranges, le paysage en est poignant, certaines scènes décrites\npar l'auteur sont pleines d'une admirable horreur. Mais d'épouvantables\nfautes de français, des répétitions — inévitables dans un livre qui est un\nrecueil et dont tous les morceaux procèdent de la même inspiration et évo-\nquent les mêmes décors, un manque d'idées et d'idéal, inaperçus pendant les\ncent premières pages, deviennent insupportables au cours des deux cents\nautres. D'autres œuvres plus fortes et moins imparfaites sollicitaient l'atten-\ntion des dix membres du jury : ils sont passés à côté.\n                                                                        P . N.\n\nLe Christ et l'instituteur Masen, sur la route de Furnes,\n   par DE GHISTELLES, version française avec une préface de LÉON RYCX\n   et un dessin d'EDMOND VAN OFFEL. — (Bruxelles, De Wit.)\n   Je ne relis jamais le vingt-quatrième chapitre de l'Evangile selon saint Luc,\nramené devant mes yeux par l'évolution liturgique de l'année, sans m'émou-\nvoir jusqu'au fond de l'âme de l'épisode des disciples d'Emmaüs. Cette page\nest une des plus belles de nos livres sacrés. La rencontre des deux disciples\net du Maître, le long du grand chemin, à la tombée du soir, et leur entre-\ntien, louchant ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth condamné à mort et\ncrucifié, et puis, tout à coup, l'élan de leur cœur brûlant à la fraction du\npain ; toute cette page est magnifique et merveilleuse et divine de beauté, de\nsincérité, de foi, de vérité. Eh bien, ce petit livre-ci, dans les pages duquel\nsemble apparaître et résonner la silhouette et les pas des passants d'Em-\nmaüs, ce livre continue l'Evangile de saint Luc. Les paroles rendent ici\ncomme un son divin. « L'instituteur Masen, écrit M. de Ghistelles, et c'est le\ndébut du livre, rencontra le Christ sur la route qui va de Furnes à la mer ».\n Et ils s'entretiennent de la terre natale, du malthusianisme, du Congo, de\nla langue flamande, de la nécessité pour la Belgique d'avoir des marins, etc.\n Et on n'éprouve pas un instant le sentiment que ce mélange d'Evangile et\n de préoccupations actuelles est anachronique.\n   Ces pages sont pénétrées d'un tel accent de bonté et de sincérité, écrites\ndans une langue si chrétienne, que nous ne nous étonnons pas. Le Christ,\nque Pascal, le janséniste de génie, nous a montré en agonie jusqu'à la fin\ndes siècles, nous le suivons d'Emmaüs jusqu'à nos chemins, mêlé à notie\n vie, contemporain de nos tristesses et de nos joies, vivant de notre existence,\nétant parmi nous la présence de Dieu. Je n'ai vraiment qu'un reproche à\nadresser à ce beau livre, c'est de contenir cette dernière ligne mise sur les\nlèvres de l'instituteur Masen : « Si celui que j'ai vu était le Christ ? »\n"}, {"page_pdf": 368, "texte": "                                 LES LIVRES                                 309\n\n   L'instituteur Masen, auquel le Christ avait redit, à peine déguisées, des\nparoles évangéliques, devait dire, en se mettant à genoux :\n   « Celui que j'ai vu était le Christ. » Masen devait imiter les disciples\nd'Emmaüsdont saint Luc écrit :\n   \" Alors leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent ; mais il disparut de\ndevant eux. Et ils se dirent l'un à l'autre : Notre cœur ne brûlait-il pas au\ndedans de nous, lorsqu'il nous parlait en chemin. »\n   Si M. de Ghistelles avait donné à son œuvre cette conclusion, inévitable\nselon nous, il eût justifié davantage encore la préface pensive, enthousiaste,\net d'un si beau lyrisme que M. Léon Rycx a écrite pour elle.\n                                                                POL DEMADE.\nL'Ame des enfants, des pays et des saints. — Spectacles et\n  reflets, par Mme LUCIE-FÉLIX FAURE-GOYAU. — (Paris, Perrin.)\n   Chaque fois que je lis un volume de Mme Félix Faure-Goyau, que ce soit\nla Vie et la mort des fées, ou Vers la joie, ou la Vie nuancée, ou ce volume-\nci, qui a deux titres et qui pourrait en avoir aussi bien six ou douze, s'accroît\nmon regret de ne pas voir l'auteur aborder franchement le genre qui semble\nlui déplaire le plus et pour lequel elle a le plus de talent, je veux dire le\nroman. Ce livre surtout, qui défie l'analyse, parce qu'on ne dissèque pas un\nbouquet de fleurs, que la nuance et le parfum ne se mettent pas en théorèmes\nlittéraires; ce livre par sa grâce, son charme, la prodigieuse habileté de\nl'auteur à mettre en valeur des aspects d'âmes ou de choses, aggrave mon\nregret de ne pas lire l'admirable roman qu'écrirait Mme Lucie Goyau, si elle\nvoulait se donner la peine d'appliquer ses merveilleuses qualités de psycho-\nlogue à l'analyse d'une ou de quelques âmes humaines. Je m'imagine sans\neffort le beau livre que nous donnerait cette femme, qui a toutes les chances\nlittéraires du romancier, qui est une chrétienne avertie, une lyrique et un\nphilosophe, un poète et un peintre, si elle touchait par exemple au problème\nde la douleur, non pas comme abstraction mais concrétisé dans telle vie, tel\npersonnage, telle âme, dont elle nous conterait ou décrirait la vie. Il me\nsemble que je la vois, mêlée aux saintes Femmes de la voie douloureuse, et\nnous rapportant de cette aventure, une image sublime encore que littéraire,\nà la manière d'une Véronique. Son voile, ce serait tout bonnement un\nroman. Alors, je m'impatiente de voir son beau talent se monnayer seule-\nment en petits livres délicieux, comme celui-ci, mais qui passeront comme\nles bouquets se fanent...                                       P O L DEMADE.\n\n\nL a m e i l l e u r e d e s p a r t s , par EMILE POITEAU. — (Paris, Grasset.)\n  J'ai été heureux de découvrir en Emile Poiteau, un médecin, un opti-\nmiste et un romancier. La meilleure des parts est le prototype du roman\nhonnête et qui finit bien. Après tant de livres, où on ne rencontre que des\ndétraqués, des malhonnêtes gens ou des coquins, c'est une joie d'entr'ouvrir\ndes œuvres comme celle-ci et de se laisser aller à la saine émotion de voir\nvivre noblement sous nos yeux de braves gens. Sous prétexte de réalisme, la\n"}, {"page_pdf": 369, "texte": "310                               DU K E N D A L\n\n\n\nlittérature contemporaine nous a trop fait patauger dans la boue pour que\nnous n'éprouvions pas un soulagement à revoir enfin de belles âmes,\ndévouées, exquises, consolatrices, vertueuses, portant les couleurs azur et\nor : la vertu trempée de souffrance et sanctifiée de christianisme. La meil-\nleure part, ici, dans ce beau roman, tendre, ému, c'est la bonne épouse.\nPars bona, millier bona. Retenez le titre de ce livre, et le nom de son\nauteur, pour le jour et l'heure inévitable où la vie vous aura causé une tris-\ntesse et le monde une vilenie. La meilleure part, extraite alors du coin de\nvotre bibliothèque, où vous l'aurez tenue en réserve pour cet instant, vous\nfera l'effet d'un baume sur une plaie, d'un jour de soleil au sortir de l'hiver,\nd'une tendresse après des meurtrissures.                      Pol. DEMADE.\n\nU n g e n t i l h o m m e w a l l o n , par P.-G. WÉGIMONT. — (Paris, Grasset.)\n   L'auteur écrit quelque part : « C'est encore un spectacle sacré qu'un jeune\nhomme vibrant d'enthousiasme : il devient trop rare. » Ces mots méritent\nd'être rappelés en tête d'une critique de ce joli livre. Ce spectacle rare, l'au-\nteur l'a décrit dans son livre, parce qu'il l'a vu, et probablement éprouvé,\ncar son héros, ce Jean d'Espierbon, pour lequel il éprouve une si visible et\nsi spéciale affection, est évidemment de sa famille spirituelle. Je ne vous\nraconterai pas ce roman, parce qu'il est trop tard pour oser ce résumé, et\nque tout le monde en Belgique l'a lu, en volume ou en feuilleton. (Il a eu cet\nhonneur tout de suite, et en Belgique encore, ce qui est presque invraisem-\nblable.) Mais je vous dirai que c'est un roman jeune, délicieux, tout imprégné\ndes sèves montantes de la vie, ardent et pur, joyeux et chrétien. La compo-\nsition et l'écriture sont à hauteur des idées et des spectacles. Çà et là,\nj'aurais peut-être à reprochera l'auteur, une inhabileté, un tour, un mot qui\nsentent le débutant et révèlent une certaine inexpérience; mais qu'est-ce que\ncela, que sont ces vétilles, en face du charme, j'allais dire de l'enchantement,\nde toute la jeunesse bourdonnante enclose dans ce livre dont les phrases\ndonnent, à certains moments, l'impression des mille paires d'ailes d'un\nessaim d'abeilles occupées à composer des miels savoureux et parfumés?\n Le Gentilhomme wallon est une bonne et très belle œuvre qui vaudra â son\nauteur, à la fois, l'estime des honnêtes gens et des lettrés délicats.\n                                                                POL DEMADE.\nLe Maître des Foules, par Louis D ELZONS. — (Paris, Calmann-\n   Lévy.)\n   Entre Germaine Grandier et Albert Manès il existait une amitié de dis-\nciple à maître, bientôt muée en un sentiment plus tendre; tous deux rêvaient\nd'une société moins dure et d'un monde fraternel; ils semblaient emboîtés\net soudés par l'idéal identique.\n   Mais Germaine épousa le richissime Vambard et quand elle retrouva\nAlbert, évadé d'un professorat obscur et promu politicien de premier\nplan, la rupture était opérée; si Germaine obéissait toujours à son\ninclination première, Albert ne connaissait plus désormais que sa vocation\n"}, {"page_pdf": 370, "texte": "                                  LES LIVRES                                  311\n\n\npolitique; la maîtrise des foules lui suffit et l'accapare. Tel est, sommé en\nquelques lignes, le dernier roman de M. Louis Delzons.\n   Il est, ce roman, très digne de ses aînés, L'Affaire Nell, Le Meilleur\nAmour, Les Mascran, et il se recommande par les mêmes qualités : présen-\ntation vivante des personnages, dialogue bref et significatif, notation d'un\npaysage en quelques traits sans bavochure. Il y a plus : M. Louis Delzons\ns'affirme ici observateur sans indulgence des mœurs politiques et, si c'est\npossible, les offre à mépriser plus encore qu'il ne se peut.\n   Dans cet ouvrage, nerveux tout ensemble et sentimental, M. Delzons\ntrace un portrait, sans retouche, de la France politicienne présente.\n                                                             FRANZ MAHUTTE.\n\nPUBLICATIONS D'ART :\n\nTrésor de l'art belge au XVII e siècle, M émorial de l'exposition\n   d'art ancien à Bruxelles en 1910. Deuxième partie : Beaux-arts, art\n   appliqué, milieu social. Un fort volume in-4°, illustré. — (Bruxelles,\n   Librairie nationale d'art et d'histoire, Van Oest et Cie.)\n   L'intelligent éditeur Van Oest achève avec ce volume l'importante publi-\ncation qu'il a consacrée à cette exposition de 1910 qui, si incomplète qu'elle\nfût à certains égards, n'en a pas moins surpris ceux-là mêmes qui croyaient\nconnaître le mieux la grandeur de notre XVIIe siècle artistique. Elle a appris\naussi à beaucoup d'autres, dont l'admiration pour Rubens et les maîtres de\nson école n'allait pas sans restrictions et sans réticences, à prendre une\nconscience plus claire et plus précise de l'extraordinaire puissance de l'action\nque le grand maître anversois a exercée dans tous les domaines de l'art\ndu temps.\n   On appelle avec raison leXVIIesiècle le siècle de Rubens, car tout ce que\nle pays, contraint dans sa vie politique, entravé dans sa prospérité écono-\nmique, accablé sous les ruines accumulées par de longues années de guerres,\nconserva encore de réputation et de grandeur aux yeux du monde lui est\nvenu de lui ou par lui. On pourrait dire aussi que par la vigueur et l'abon-\ndance de son génie, aussi bien que par les exemples qu'il a donnés, les\némulations qu'il a suscitées autour de lui, il a entretenu dans les âmes les\nsentiments de force et de fierté alors qu'elles ne pouvaient remonter, dans\nl'ordre des réalités, que des motifs de découragement et d'humiliation.\n   Depuis l'apparition des premiers volumes de l'Histoire de Belgique, de\nM. Henri Pirenne, l'idée directrice de cette belle œuvre, quant au rôle\nassumé par nos provinces entre le monde latin et le monde germanique,\nà raison de leur situation de marches, unies dans une existence commune,\nde chacun de ces mondes ; cette idée nous a été répétée à satiété : Le génie de\nRubens a exercé, à certains égards, une action intermédiaire de ce genre\nentre l'art flamand et l'art italien ou, si l'on veut, entre la conception réaliste\net la conception idéaliste, formée dans la Péninsule sous l'influence de\nl'humanisme et de l'étude assidue des Antiques. Cette conception, nombre\n"}, {"page_pdf": 371, "texte": "312                               DURENDAL\n\n\n\nd'artistes flamands en avaient propagé avant lui les principes. Leurs ouvrages\nétaient exécutés sous l'inspiration de ces derniers, mais ils y agissaient à la\nfaçon d'éléments mal assimilés, hétérogent s et étrangers. A Rubens seul il\nappartint de les naturaliser dans l'art flamand et, sans rien changer aux\ncaractères fondamentaux de celui-ci, d'élargir dans tous les sens le champ\nde sa vision, d'ouvrir de nouvelles et vastes perspectives à ses facultés d'ima-\ngination. Tellement que, s'il y eut des Italianisants parmi ses précurseurs,\nil n'y a plus parmi les artistes de son école que des Flamands.\n   L'action du style rubénien dans la construction, dans l'ameublement\nlaïque et religieux, action à l'étude de laquelle MM. Henri Rousseau, Gil-\nmont et l'abbé F. Crooy consacrent d'excellentes pages dans ce volume, n'a\nété, elle aussi, dans une certaine mesure, que l'aboutissement d'une tradition\nhésitante, qui s'est fixée et accentuée, en se nationalisant, sous l'impulsion\nde Rubens. Dans les arts d'utilité publique, l'évolution est, d'ailleurs, beau-\ncoup plus lente que dans les arts de pur agrément. Pour tenaces que soient\nles habitudes de l'esprit, elles le sont moins que celles du corps. Ce n'est que\ngrâce à d'indispensables adaptations qu'a pu s'acclimater en nos contrées\nhumides, aux habitations resserrées, l'architecture classique telle qu'elle\ns'était développée dans les pays du soleil.\n   Le goût pour le grandiose, pour une certaine ampleur fastueuse se mani-\nfeste partout. Tout en conservant les formes massives usitées jusque-là, le\nmeuble devient plus luxueux, d'une structure plus délicate et plus compli-\nquée. Il emprunte des éléments de décoration à l'architecture et à la sculp-\nture, encadre ses compartiments de colonnes ou de piliers, relève ses surfaces\nde festons entre lesquels il fait rire des masques de faunes ou de satyres. Le\nmonumental bahut des anciens jours se transforme en une somptueuse\ntroonkas, une armoire de parade, surmontée d'une frise taillée que soutiennent\nd'élégantes cariatides, ornée d'incrustations ou de parquetages de bois de\npierre, de métal ou d'ivoire. L'histoire et la fable antiques, dont l'art et les\nlettres ont vulgarisé la connaissance dans les classes dirigeantes, s'intro-\nduisent dans le décor de la vie familiale. La dame du logis, noble ou riche\nbourgeoise, tient les comptes de son ménage sur un secrétaire où quelque\npeintre a représenté le cortège des Muses. Si elle veut tirer quelques notes de\nson clavecin aux accents sautillants et aigrelets, elle aperçoit, sur le cou-\nvercle ouvert de l'instrument, Orphée charmant les animaux féroces par les\naccords divins de sa lyre ou Apollon punissant le roi Midas, qui était resté\ninsensible à ceux de la sienne, en l'affublant d'oreilles d'âne. Les murailles\nde la chambre où elle se trouve sont tendues de tapisseries, mais elles n'ont\n plus rien du style simple et largement décoratif des splendides tentures\nbruxelloises du siècle précédent. Les tisserands de haute lisse veulent,\n à présent, rivaliser avec les peintres. Ils désertent les procédés de perfection\n de leur art pour obtenir des effets de dégradation, de chatoiement de la\n lumière et des ombres, pour faire ruisseler des reflets dans les plis ambitieux\n de leurs draperies. « Si, écrit très justement M. Jules Guiffrey, qui nous\n retrace l'histoire de la tapisserie flamande au XVIIe siècle; si l'on comparait\n ces créations du génie de Pierre-Paul (l'Histoire de Constantin) aux concep-\n"}, {"page_pdf": 372, "texte": "                                     LES LIVRES                                        313\n\ntions des a n o n y m e s d u début du XVIe siècle, des auteurs i n c o n n u s des cartons\nde l'Apocalypse de Madrid, des Vices et des Vertus, de l'Histoire de\nRomulus, des Triomphes de Scipion, dt s Chasses de Maximilien,                    l'avantage\nne resterait pas au peintre du XVIIe siècle. » L e s archaïques allégories chré-\ntiennes sont passées de m o d e . On leur préfère, de plus en plus, les héros et les\ndieux, quelque trait illustre de l'histoire grecque ou romaine, des n y m p h e s\ndansant au milieu d ' u n e clairière, le bel Apollon sur le char du soleil ou\nBacchus escorté de la troupe délirante de ses prêtres et d e ses a d o r a t e u r s . . .\nPartout, aux portes des a p p a r t e m e n t s c o m m e d a n s l'ornementation, des\nfaçades et des autels, apparaît la colonne torse, lourde, presque barbare, avec\nses renflements lisses et sa spirale enguirlandée de p a m p r e s , et qui, avec ses\ninflexions fortement accusées par les jeux de la lumière, avec ses formes qui\ncherchent le m o u v e m e n t plutôt que le r y t h m e , pourrait, bien que venue\nd'Italie, symboliser l'art r u b é n i e n , plus soucieux de vie et de sensualité que\nd'harmonie...\n   Cet art et le siècle qu'il a illustré, le magnifique ouvrage publié par la\nlibrairie Van Oest n o u s les présente sous leurs principaux aspects, par le\nmoyen de la r e p r o d u c t i o n , d a n s des conditions d'exceptionnelle beauté, des\nprincipales œ u v r e s qui figuraient à l'Exposition, et par celui de travaux\nsignés par des spécialistes aussi réputés que M M . Roersch, J o s e p h Destrée,\nR. Van Bastelaer, Faul Vitry, P a u l L a m b o t t e , Glück, B u s c h m a n n , Fierens-\nGevaert et C h . - L . C a r d o n .\n                                                                     ARNOLD G O F F I N .\n\nL e s B e l l i n i , par M. E . CAMMAERTS. Coll. des G r a n d s Artistes. —\n  (Paris, L a u r e n s . )\nLes dessins de Jacopo Bellini au Louvre et au British\n  Museum. II. Le livre d'esquisses du British Museum,\n   par M. GOLUBEW. — (Bruxelles, Librairie d'art et d'histoire, Van Oest\n   et Cie.)\n   Nous avons eu l'occasion de parler l o n g u e m e n t à nos lecteurs de J a c o p o\nBellini e t d u rôle qui peut lui être attribué d a n s le développement de l'école de\npeinture vénitienne, lors de l'apparition à la librairie Van Oest du premier\nvolume de r e p r o d u c t i o n s des dessins du maître (1).\n   Le second volume de cette splendide publication embrasse tous les\ndessins de J a c o p o conservés actuellement au British Museum.\n   L'examen des planches de ce n o u v e a u recueil, fac-similé irréprochables\nqui équivalent presque aux originaux, n o u s met en présence d'une longue\nsérie d'esquisses relatives aux différents genres d e sujets q u e nous avons\ndéjà signalés, et n o u s ne pourrions guère que répéter à tout propos les\nremarques et observations que nous avons faites touchant le Livre           d'esquisses\ndu Louvre.\n\n\n (1) Jacopo Bellini et la Renaissance à Venise. Durendal,       mai 1909)   V. aussi : les\nDessins de Jacopo Bellini. A R T . FL. ET HOLL., mars 1909.\n"}, {"page_pdf": 373, "texte": "314                                DURENDAL\n\n\n   Comme nous le disions alors, il semble que parmi toutes les influences que\nJacopo a subies et qui l'ont tiré de l'art timide et lié par la tradition véni-\ntienne de ses débuts, il faut marquer surtout celle de son séjour à Padoue,\ndans un milieu très travaillé par les idées humanistes, et où vivaient alors\nDonatello, Squarcione, aussi obsédé par l'étude de l'antique que le Florentin\nUccello par celle de la perspective, et Mantegna, l'homme de génie qui\ndevait donner forme grande et magnifique dans son œuvre à toutes les aspi-\nrations esthétiques du temps.\n   M. Cammaerts estime, plutôt, que c'est Mantegna qui doit à Jacopo\nBellini, et il signale quelques similitudes entre les fresques des Eremitani et\ncertains dessins de l'artiste vénitien. Il est possible que le maître padouan ait\nfait quelques emprunts aux esquisses de Jacopo, devenu son beau-père, mais il\nparaît bien certain, néanmoins, que celui-ci a pris l'orientation nouvelle de\nson art, la conception élargie dont témoignent ses Livres de dessinss — et\ndont, malheureusement, ils témoignent seuls — à l'impulsion qu'il reçut de\nson changement de milieu et de son introduction dans le monde artistique\navide de nouveautés et de recherches, où dominait Mantegna.\n   M. Cammaerts montre d'une façon excellente tout ce que Jacopo a\napporté à l'art vénitien, et qui ne nous est révélé que par ces dessins, à\ndéfaut des œuvres disparues pour lesquelles ces derniers ont été, sans\ndoute, exécutés. Il nous le montre mieux encore en étudiant l'œuvre des\ndeux fils du maître, Gentile et Giovanni, admirables artistes, celui-ci plus\nexpressif et plus tendre; celui-là, plus enclin aux mises en scène somp-\ntueuses, aux figurations d'apparat, et plus représentatif par cette tendance et\npar une certaine sécheresse réaliste d'âme de l'évolution qui part de Jacopo\npour aboutir à Carpaccio et au Véronèse.                       ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e s M o s t a e r t , par M. SANDER-PIERRON. Collection des Grands Artistes\n   des Pays-Bas. Un vol. ill.\nG u i l l a u m e C h a r l i e r , par M. SANDER-PIERRON. Coll. des Artistes belges\n  contemporains. Un vol. ill. — (Bruxelles, Librairie d'art et d'histoire\n   Van Oest et C ie )\n   Il faut louer l'infatigable activité de M. Sander-Pierron dans le domaine\nde l'histoire de l'art. Elle se manifeste, aujourd'hui, par l'apparition simul-\ntanée chez Van Oest de deux volumes très intéressants, consacrés, l'un, à des\npeintres du XVIe siècle, Jean, François et Gilles Mostaert; l'autre, à un\nstatuaire contemporain, M. Guillaume Charlier.\n   Tout le monde connaît le beau triptyque dit d'Oultremont que possède le\n Musée de Bruxelles, et tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'art savent\nles recherches et les efforts de la critique pour découvrir le nom de l'auteur de\nce magnifique ouvrage. M. Pierron, d'accord avec quelques critiques,\nMM. Glück et Camille Benoît entre autres, l'attribue à Jean Mostaert en\nmême temps qu'un certain nombre de peintures d'une conception et d'une\ntechnique analogues. La démonstration de M. Pierron, fortement argumen-\ntée et appuyée de documents abondants, nous paraît de nature à faire tomber\n"}, {"page_pdf": 374, "texte": "                                        LES LIVRES                                          3l5\n\nbien des hésitations. Il croit pouvoir aussi attribuer à cet artiste ces jolis\nportraits de femmes à mi-corps qui ont d o n n é lieu, j u s q u ' à présent, à tant\nd'hypothèses c o n t r a d i c t o i r e s . L e travail de M . P i e r r o n , complété par u n e\nétude de l'œuvre de F r a n ç o i s et de Gilles Mostaert, constitue, au surplus,\n une excellente étude sur la vie artistique d'Anvers au XVIe siècle.\n\n                                                 *\n                                             *       *\n\n   Le livre enthousiaste — un peu trop parfois, peut-être, mais qui n'a point\nde reproches de cette n a t u r e à se faire? — le livre de M. P i e r r o n retrace\nfort bien la longue et laborieuse carrière et l'œuvre considérable et variée de\n M. Charlier. Œ u v r e d o n t le principal mérite réside dans u n e exécution tou-\njours pleine de conscience et de fermeté, dans la puissance de la vision\nréaliste du maître et d a n s tout ce que celui-ci a su faire passer et exprimer\ndans son œuvre des g r a n d s sentiments de solidarité h u m a i n e , d'exaltation\npopulaire qui, au siècle dernier, ont pris forme magnifique dans l'œuvre\nde Constantin Meunier.\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\n\n\nT i t i e n , par H . CARO-DELVAILLE. Coll. Art            et Esthétique.     U n vol. ill. —\n  (Paris, Félix Alcan.)\n  C'est un des premiers volumes d'une nouvelle collection de m o n o g r a p h i e s\nde grands artistes qui se présente sous u n aspect fort attrayant, et qui est\npubliée sous la direction d e M . P i e r r e Marcel. M. Caro-Delvaille, comme\ntout le m o n d e sait, est peintre, et peintre d'un talent ferme et délicat. L a\nconception d'art d o n t témoignent ses œuvres n e p e u t que disposer favorable-\nment le lecteur à l'entendre parler du T i t i e n .\n  Mais M. Caro-Delvaille n o u s parle du vieux maître, non seulement en\npeintre épris des puissances et des magies du coloris, mais en historien\navisé de l'art et, s u r t o u t , en artiste qui a senti profondément tout ce que le\ngrand Vénitien a mis d a n s son œuvre d'amour et de sentiment de la vie.\n\n                                                                         ARNOLD      GOFFIN.\n\n\nG r e u z e , par M. L o u i s HAUTECŒUR. Coll. Art               et Esthétique.—        (Paris,\n  Félix Alcan.)\n\n                      Poursuis, Greuze, poursuis; la faible humanité\n                      Pour le peintre du cœur te réclame et te nomme.\n\n  C'est dans ces termes q u ' u n poète du temps célébrait le succès et la gloire\nde l'auteur de l'Accordée du Village, du Fils putti, etc. Succès et gloire con-\nsidérables qui, aujourd'hui, n o u s paraissent de mauvais aloi, parce que rien\nne nous est plus étranger ou, m ê m e , plus antipathique q u e les effusions lar-\nmoyantes de sensibilité, d o n t le XVIIIe siècle, d'abord si raisonnable et si\nsceptique, se grisa à la suite de J e a n - J a c q u e s et de Diderot. On revenait à la\n"}, {"page_pdf": 375, "texte": "316                                DURENDAL\n\n\nNature, mais cette Nature, naïve dans ses manifestations, ne commandait pas\nque la vertu. On s'en aperçoit même dans l'œuvre de Greuze, qui prenait\nvolontiers posture de moraliste, mais ne laissait pas d'obéir à des inspira-\ntions grivoises ou équivoques.\n   M. Hautecoeur nous fait de Greuze un portrait fort étudié et fort vivant,\ndans le cadre de l'époque férue à la fois de la réalité et de l'utopie dont ses\nouvrages reflètent si bien la mentalité singulière.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\nDIVERS :\n\nL'idéal monastique et la vie chrétienne des premiers\n  j o u r s , par un RELIGIEUX BÉNÉDICTIN. Abbaye de Maredsous. In-16,\n  210 pages. Prix : 2 fr. 50. — (Paris, Beauchesne, 1912.)\n   Voici un petit livre qui, sous des dehors très modestes, contient un vrai\ntrésor. Il a été conçu par un moine, et pour des moines : mais il n'en est\npas moins de nature à intéresser à un haut degré les gens du monde. La\nraison en est qu'il ne sépare jamais l'idéal monastique de l'idéal chrétien,\nvoire de l'idéal humain tout entier : son but est justement d'inculquer au\nmoine que le meilleur moyen d'atteindre à la perfection consiste pour lui à\ndevenir homme et chrétien dans la force du terme, et, en même temps, de\nmontrer à toute âme noble et généreuse, à quelque milieu qu'elle appartienne,\nles réserves de vitalité spirituelle qui sont l'apanage du monachisme, tel que\nle décrit dans sa Règle Benoît de Nursia. On trouvera là, en grand nombre\net sous forme très littéraire, des pages révélatrices sur plus d'un aspect\nimportant de la vie chrétienne, beaucoup de vérités oblitérées remises dans\nleur plein jour, une foule de préjugés dissipés sans ombre aucune de contro-\nverse, des pages admirables sur la Componction du cœur, le Baptême, la prière,\nla fraction du pain (Eucharistie), la discrétion, la largeur, la simplicité, la joie.\nEn notre temps d'incertitude et de défaillance, les âmes chrétiennes, la\nsociété tout entière, en pourront déduire un aperçu des avantages qu'il y\naurait pour elles à se tenir toujours plus en contact avec cette vie bénédic-\ntine, trop peu connue et pourtant si féconde.\n\nU n e j o u r n é e C h e z l e s m o i n e s . In-12, 154 pages, illustré de nom-\n  breuses gravures hors texte. Abbaye de Maredsous, 1912. Prix : 1 fr. 50.\n   La Journée chez les moines tient sa promesse. Un visiteur vient frapper à la\nporte de l'abbaye, la curiosité a autant de place que la piété dans son pèle-\nrinage. Son guide, le Père hôtelier, parcourt avec lui les lieux réguliers et\nlui fait prendre contact, suivant le cours et les incidents de la journée —\noffices du cœur, exercices, repas au réfectoire, e t c . . — avec les détails\nfamiliers de l'existence monacale. Les scènes animées se succèdent. Les\nquestions surgissent d'elles-mêmes; et lts réponses, faites avec simplicité et\nabondance, fournissent naturellement au religieux l'occasion d'initier son\n"}, {"page_pdf": 376, "texte": "COLLÈGE INTERNATIONAL DE S'-ANSELME A ROME\n\n.(ILLUSTRATION DU LIVRE : « UNE JOURNÉE CHEZ LES MOINES »)\n"}, {"page_pdf": 377, "texte": ""}, {"page_pdf": 378, "texte": "                                 LES LIVRES                                  317\n\n\ninterlocuteur à tout ce qui peut l'intéresser. Aux explications proprement\ndites se mêlent de nombreux épisodes historiques empruntés tant à la vie de\nsaint Benoît qu'aux longs siècles du passé bénédictin. Les détails sur l'art\net l'architecture se joignent aux renseignements et même aux anecdotes\nrelatifs aux anciennes écoles, aux travaux, aux procédés d'apostolat et de\nbienfaisance, au rôle social et civilisateur des moines d'Occident. Le cours\nmême de la causerie amène sur les lèvres du pieux cicerone maints passages\nde la « Sainte Règle » qui trouvent leur illustration et leur vivant commen-\ntaire, mais qui inversement les éclairent et montrent l'idée religieuse partout\nprésente dans les observances de la vie claustrale. Leçon de choses, ensei-\ngnement intuitif, qui, sans avoir imposé au lecteur aucune contrainte\ndidactique, mérite pourtant de sa part ce franc aveu, à la dernière page du\nlivre : j'ignorais hier, je sais aujourd'hui ce que sont les moines. I1 a compris\nce que saint Benoît voulait pour ses fils; ce que ceux-ci font, chez eux, pour\nl'Église et la société.\n   La deuxième édition, qui vient de paraître, a été considérablement\naugmentée; on a ajouté également de nouvelles gravures.\n\n\nL'Art de faire u n h o m m e , par Mocquillon. — (Paris, Perrin.)\n   Quatre cents et quelques pages! J'ai lu, dans mon existence, beaucoup de\nlivres et de traités d'éducation, et j'ai toujours observé que c'était dans les\ngros volumes, comme ceux de ce bon monsieur Mocquillon, qu'on trouvait le\nmoins de choses. Celui-ci est remarquable surtout par l'abondance des\nmots et la rareté des idées. Quand on a achevé cette abondante lecture on\nest tout étonné de ne pas savoir beaucoup plus que si on n'avait rien lu\ndu tout. Les auteurs pédagogiques agiraient sagement en s'inspirant des\nlivres de cuisine. M. Mocquillon aurait beaucoup à apprendre en relisant,\npar exemple, la recette du civet de lièvre. Sa recette pour faire un homme\nmanque de précision, elle est prolixe et diffuse. On ne fera jamais un homme\nen la suivant. Dieu nous garde de tels livres puisque la vie est si courte.\n                                                              D r P . DEMADE.\n\n\nM o n filleul a u j a r d i n d ' e n f a n t s , par F . KLEIN. — (Paris, Colin.)\n   Voici un livre charmant sur l'éducation des tout petits. Observation\nattentive, bonne humeur, critique avisée, notations précieuses de psycho-\nlogie, rien ne manque à cette œuvre que les mères et les pères liront avec\njoie et profit à côté des berceaux. M. Félix Klein, qui est un grand esprit,\nne s'est pas abaissé en écrivant ce livre, car il a élevé son sujet jusqu'à cette\nhauteur où les petites choses éclairées de toutes les lumières de la pensée,\ndeviennent, du fait de cet emprunt, rayonnantes elles-mêmes à la façon des\nétoiles.                                                       D r P . DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 379, "texte": "                                   NOTULES\n   U n e Conférence de M. Ernest Verlant, sur Velasquez,\nà l'Université Nouvelle.\n   On connaît la manière de M. Verlant, sa conception ferme, précise, amou-\nreuse de la clarté et de la méthode et, tout à la fois chaleureuse et coloriée.\nTous ces mots presque pourraient s'appliquer à l'art de Velasquez. C'est dire\nqu'il y avait entre le conférencier et le maître, qu'il avait entrepris d'étudier\ndevant son nombreux auditoire, ces affinités d'esprit qui sont singulièrement\npropres à donner au critique la compréhension complète de l'artiste qu'il\nadmire. Et, en effet, on ne saurait rien ajouter, on ne saurait rien retrancher\nà l'analyse, vraiment magistrale, que M. Verlant nous a faite des travaux\nde Velasquez, pas plus qu'à la façon dont il a caractérisé, avec une rare\nfierté d'expression, l'homme et son œuvre tout ensemble si espagnole et si\npositivement humaine.                                              A. GOFFIN.\n\n\n    Les Amis de la Médaille d'Art ont fait frapper une nouvelle\nmédaille très réussie. Sujet : la Télégraphie sans fil, ses créateurs, ses victimes.\nL'œuvre est de M. E.-J. BREMAKER, qui a interprété le sujet proposé d'une\nfaçon très adroite : Une femme se penche vers le large, la main droite en\ncornet à l'oreille, la main gauche en porte-voix devant la bouche. Au revers,\nles noms des inventeurs et des héros.\n                                                   *\n                                                  * *\n    L ' E x p o s i t i o n d e P a r t i t i o n s m u s i c a l e s , d e L i v r e t s d'opé-\nr a s et d ' A f f i c h e s t h é â t r a l e s , organisée par le \" Musée du Livre \"\ndans ses locaux, 46, rue de la Madeleine, s'est ouverte le dimanche 4 mai.\n   Elle réunit, outre une superbe collection d'affiches théâtrales, les produc-\ntions des principaux éditeurs de Barcelone, Bruxelles, Leipzig, Madrid,\nMilan et Paris.\n   MM. Closson, Combaz et de Ladrière y exposent d'intéressantes collec-\ntions de documents anciens et modernes.\n   L'Exposition est accessible gratuitement au public, tous les jours de\nsemaine, de 10 à 12 et de 14 à 18 heures, le dimanche, de 10 à 12 heures.\n                                                   *\n                                                  * *\n   A c h a t s Officiels d e t a b l e a u x . — Le gouvernement vient d'ac-\nquérir pour le Musée de Bruxelles, d'accord avec la Commission directrice,\nle tableau de Guillaumin Chêne-vert, malin, exposé au Salon de la Libre\nEsthétique et le grand tableau de M. Edmond Verstraeten, Le Lever de\nSirius, qu'on a pu admirer récemment à l'Exposition du Cercle Artistique.\n                                                   *\n"}, {"page_pdf": 380, "texte": "                                  NOTULES                                   319\n\n\n  A n n a l e s de l'Art e n B e l g i q u e .   — On annonce la publica-\ntion, sous ce titre, d'une nouvelle revue artistique. Chaque fascicule com-\nprendra : 1° des articles sur un artiste peintre, sculpteur, architecte,\ngraveur, miniaturiste, musicien, tapissier, verrier, orfèvre, etc., ou sur des\nœuvres se rattachant au passé artistique de notre pays; 2° des documents\ninédits; 3° des informations de toute nature sur les découvertes, acqui-\nsitions, attributions, classement d'archives et de musées, notes sur les ventes\net sur les livres. Les Annales de l'Art en Belgique seront un périodique\nexclusivement consacré à l'histoire générale des arts dans nos provinces et à\nses sources. Il groupera, collectionnera, coordonnera tout ce qui se fera ou\nse publiera sur cet objet spécial, en Belgique et à l'étranger. Voici les noms\nde quelques-uns des fondateurs : MM. Alvin, E . Bacha, Ch. Buls,\nE. Closson, G. des Marez, G. Hulin, G. Kurth, Laurent, H. Pirenne,\nE. Verlant, etc.\n                                        *\n                                      * *\n  La suite d e s N i b e l u n g e n , de F . H e b b e l doit être différée jus-\nqu'au prochain fascicule, vu la surabondance des matières du présent\nnuméro.\n                                  *\n                                 * *\n  Accusé de réception :\n   L I T T É R A T U R E : Saint Vincent de Paul. Textes choisis cl commentés\npar J. CALVET. Collection: Bibliothèque française (Paris, Plon). — André\nChenier. Textes choisis et commentés par FIRMIN Roz (idem). — Les jeunes\ngens d'aujourd'hui, par AGATHON (Paris, Plon).\n   MUSIQUE : Le crépuscule d'un romantique. Hector Berlio^, par ADOLPHE\nBOSCHOT (Paris, Plon). — Le mysticisme musical espagnol au XVIe siècle,\npar HENRI COLLET (Paris, Alcan). — L'année musicale, 2e année, 1912\n(idem). — Le sens intime de la tétralogie de R. Wagner, par CARL DE CRI-\nSEROY (Paris, Perrin).\n    P H I L O S O P H I E : La philosophie de Bergson, par Al.BERT FARGES(Paris).\n    POÉSIE : Les gerbes d'or, par MAURICE ROCHER (Paris, édit. du Temps\nprésent). — Petits poèmes des jardins et de la montagne, par LOUIS PIZE\n(Paris, Bibliothèque de l'Amitié française).\n    RELIGION : La vérité religieuse, par ANDRÉ GODARD (Paris, Bloud). —\nLes sept sacrements, par A.-D. SERTILLANGES (Paris, Lethielleux).\n    ROMANS : La maison, par HENRY BORDEAUX (Paris, Plon). —Figures\net contes, par PIERRE NOTHOMB (Bruxelles, Mertens). — Les amis de mon\nami Fow Than, par LÉO BYRAM (Paris, Plon). — Les meilleures pages de\nJ. PR.AVIEUX (Tourcoing, Duvivier). — Légendes et récits d'Espagne et de\nPortugal, traduction de l'abbé BERNARD (idem). — Le besoin d'aimer, par\nAUGUSTIN BAR (Paris, Plon). — Nouvelles asiatiques, par le comte de\nGOBINEAU, avant-propos de T. DE VISAN (Paris, Perrin). — Jacotte et son\ncousin, par ALICE DECAEN (Paris, Plon). — Le canard domestique, par\nABEL TORCY (Paris, Association des Ecrivains belges). — Les deux ivresses,\n par NOËL BANGOR (Paris, Perrin).\n    VARIA : Les victoires françaises : Denain, par JEAN FERRATIER; Bou-\n lines, par PIERRE ALAIN; Iéna, par NOËL AIMÉ (Paris, Bloud).\n"}, {"page_pdf": 381, "texte": "   La Rosserie de la Reine Pédauqne\n\n   Durendul a loué naguère, selon ses mé-           A la demande de M. Firmin Van den\nrites, un morceau d'éloquence parlemen-          Bosch, qui craindrait de se trouverdépaysé\ntaire dû à M. Louis Franck, député d An-         à son retour estival, le Comité exécutif de\nvers. Cet homme d'Etat n'a pas voulu             l'Exposition de Gand a décidé de créer au\ndemeurer en restedegalanterie. A la séance       sein de celle-ci une rue du Caire. Cette\ndu 17 avril, il a solennellement introduit       originale innovation sera vivement approu-\ndans l'histoire notre ami Pierre Nothomb,        vée par tous les artistes.\ndangereux démocrate à ses heures, dont il\na loué d'une voix pathétique, parmi les\nacclamations de l'extrême gauche, le\n\" noble langage \". C'est gentil, nous nous          Dans la Revue de Belgique, M me Louise\nen souviendrons.                                 Ganshoft-Van der Mersch raconte en termes\n                                                 lyriques une visite qu'elle fit au Père\n                                                 Hyacinthe Loyson...\n                                                    « C'est à son irrésistible besoin de vérité,\n   Une lettre de M. Pierre Broodcoorens a        dit-elle, que le Père Hyacinthe a sacrifié\npuissamment réconforté, au cours de la           tous les honneurs terrestres. Il allait être\nrécente grève, les troupes socialistes : elle    sénateur de l'empire, académicien, arche-\nleur donnait l'assurance qu'elles s'ap-          vêque de Lyon, primat de France!... »\npuyaient « sur l'autorité de la pensée              Rien que cela?\nhumaine ».\n                      *\n                                                                      * *\n   La divine Sarah veut son Grand-Bé,\n                                                   Du chroniqueur mondain de l'Eventail,\ncomme Chateaubriand, tout simplement.\n                                                 qui nous avertit, hebdomadairement, des\nElle vient, en effet, d'acquérir un îlot, près\n                                                 « bridges très réussis >, des « bals élé-\nde Belle-Isle. Les pèlerins, dans cinquante\n                                                 gants » et des « intéressantes soirées musi-\nans, y seront rares. A sa place, nous préfé-\n                                                 cales » organisés par sa noble clientèle :\nrerions le Père-Lachaise : pour les gloires\n                                                   « Le primat de Belgique est, on le sait,\nde théâtre, c'est plus sûr.\n                                                 un esprit très cultivé et ses ouvrages phi-\n                      *                          losophiques ont une rêelle valeur. »\n                                                   Il est bien bon...\n  Un autobus dérapant écrasait, en jan-\nvier, un jeune poète, auteur d'un Antinous\nen cinq actes. Cela coûte au chauffeur\n                                                                      ***\n8,000 francs : c'est donné.                         Du même :\n                                                    « M. X... et Mme , née Y..., font part de\n                    * '\" *                       l'heureuse naissance de leur fils Pierre. »\n  M. Rouvez n'a pas assisté à l'ouverture           Pierre avait évidemment été baptisé\ndes Floralies. Nous l'en félicitons.             avant sa naissance,\n\n                    **                                                 L l ï G R A N D ROSSART.\n"}, {"page_pdf": 382, "texte": ""}, {"page_pdf": 383, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 5, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1913-05", "signet_source": "Vingtième année - N°5 - Mai 1913 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : conférences de Hénusse faites à Bruxelles les 15 et 22 janvier 1913 ; poème de Franz Ansel daté de Riva, mai 1912 ; prix quinquennal de littérature décerné à Henry Carton de Wiart ; Sixième Concert Ysaye, Messie de Händel à Tournai, salon de la Libre Esthétique (saison de printemps) ; pagination 257-320 (cinquième livraison de l'année).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}