{"numero_id": "ulb-durendal-1913-livraison06", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison06-001", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 321, "page_fin": 340, "titre_corps": "Joie païenne = Tristesse chrétienne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "T. Henusse", "ancre_debut": "Joie païenne = Tristesse chrétienne( l)                                      II                   T O I T d'abord,                                 il sied d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 388, "page_imprimee": 321, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1747, "texte": "Joie païenne = Tristesse chrétienne( l)\n\n                                    II\n\n                 T O I T d'abord,\n                                il sied de remarquer que le Christ\n                   n'a rien changé à ce que l'on pourrait appeler\n                   le matériel de la vie. Les juifs avaient rêvé cela :\n                   un Messie fantastique par qui serait magique-\n                   ment transformée la condition même de la vie\n                   terrestre, d'abord en Israël puis, moyennant le\n                   peuple d'élection, par le monde entier. Cet âge\nd'or à venir serait le Royaume de Dieu.\n   Le Christ ne tarda guère à décevoir ce rêve enfantin, s'en-\nf'uyant dans la montagne, q u a n d on lui proposait la couronne,\naffirmant le droit de César parallèle au droit de Dieu, procla-\nmant enfin le caractère tout moral et spirituel du royaume :\n« Regnum Dei intra vos est : le royaume de Dieu, il est en\nvous !... »\n   Les conditions extérieures de la vie ne le toucheront donc\npas directement, et il n'y touchera pas. Il a pris la vie tout\nentière telle q u e Dieu l'a faite ; il l'a vue sans illusion, telle\nqu'elle est en elle-même; or, elle est triste en soi, je veux dire\naussi longtemps qu'on n'en regarde que ce qui s'en voit et\nqu'on n'en expérimente que ce qui s'en vit entre le premier cri\nde l'enfant et le râle suprême du vieillard. Elle est triste, car\nelle se réduit à ceci : une poignée d'aspirations ardentes, pro-\nfondes, immenses, qui nous font nous agitenet nous dépenser\nen mille efforts prodigieux pour saisir leur objet parmi les biens\nde la terre et puis de deux choses l'une : ou bien nous ne le\nsaisissons pas, et alors nous nous replions avec le regret amer et\n\n 1) Voir le numéro de Mai.\n"}, {"page_pdf": 389, "page_imprimee": 322, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2482, "texte": "322                            DURENDAL\n\n\n\ndésespéré d'avoir m a n q u é notre vie; ou bien nous le saisissons\net alors nous en constatons, dans un étonnement d'effroi, l'abo-\nminable inanité. Et tandis que nous savourons l'une ou l'autre\nde ces détresses, qui se nommeraient bien « le sentiment de\nla b a n q u e r o u t e » tout à coup la Mort, plus horrible que tout,\nnous saisit brutalement par l'épaule : « Allons, passe !...» Et,\nm a foi, il faut bien passer!.;.\n   L a vie, c'est cela, en canevas. Brodez-y le dessin varié des\nsouffrances exquises (que le Christ a bien connues aussi, puis-\nqu'il en a fait les Béatitudes), les larmes, l'oppression injuste,\nle spectacle affligeant des laideurs a m b i a n t e s , les maladies et la\npauvreté, et voilà l'étoffe donnée à quoi le Christ n'a rien voulu\nchanger, car on ne coud pas un morceau de d r a p neuf à un\nchiffon usé : cela ne ferait qu'une déchirure plus g r a n d e .\n   L a vie, en soi, est ce chiffon.\n   Et il n'y a que la jeunesse qui puisse ne pas la voir telle, ne\nl'ayant pas encore portée. A partir d'un certain m o m e n t , il\ndevient impossible au contraire de la voir a u t r e m e n t . Dès ce\nmême m o m e n t , l'effort commence pour pénétrer le mystère\nm ê m e de la vie et pour découvrir si sous son horreur apparente,\nelle ne cacherait peut-être pas quelque bonté profonde. Nou-\nvelle illusion! L a vie g a r d e bien son secret; le chercheur s'y\nusera tout entieret, tandis qu'il fixe sur elle son regard toujours\nplus anxieux, plus fatigué, b r u s q u e m e n t la Mort abat sa main\nsur ses yeux et les lui ferme pour j a m a i s .\n   Non seulement donc la vie est mauvaise — en soi — mais\nelle est — en soi — insoluble ! N o n seulement à vouloir la vivre\nen elle-même, d'une façon satisfaisante au cœur, on court droit\nà la b a n q u e r o u t e , mais on y court tout aussi droit à vouloir\nl'expliquer en elle-même d'une m a n i è r e satisfaisante pour\nl'esprit.\n   Qu'on se rappelle l'apologue oriental du voyageur surpris\ndans le désert par un tigre et qui, en se sauvant, a sauté dans un\npuits sans e a u ; il est descendu, s'arc-boutant aux parois, mais\nvoici qu'il s'arrête saisi d'horreur ; au fond du puits, un monstre\nest dressé, gueule béante. E t le malheureux n'osant remonter de\npeur d'être la proie du tigre, n'osant sauter au fond du puits de\npeur d'être dévoré par le monstre, s'accroche aux branches d'un\nbuisson sauvage qui croît dans une fissure de la p a r o i , et il s'y\n"}, {"page_pdf": 390, "page_imprimee": 323, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2439, "texte": "               JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                       323\n\n\n\ntient c r a m p o n n é . . . Ses mains faiblissent, il sent q u e bientôt il\ndevra s'abandonner; il se cramponne toujours... et soudain il\naperçoit — et tout son sang se fige — deux souris, l'une blanche\net l'autre noire, t o u r n a n t régulièrement autour de la tige de\nl'arbuste où il se suspend, et qui la rongent. T a n d i s qu'il\ndétourne les yeux de ce spectacle d'horreur, il avise sur les\nfeuilles du buisson quelques gouttes de miel laissé là par des\nabeilles errantes. Alors, dans un soupir, l'infortuné tend le cou,\nsort la langue et, lentement, il lèche ce miel.\n   « Et cela n'est pas une fable, s'écrie Tolstoï avec douleur, c'est\nla pure, l'incontestable vérité, compréhensible pour chacun :\nc'est la vie ! »\n   Oui, Messieurs, c'est la vie, cette chose misérable suspendue\nau buisson caduc que ronge la succession des jours et des nuits,\navec de toutes, parts des issues d'horreur et de mort, et, en\nattendant, quelques gouttes de joies de hasard; c'est la vie dans\nses données matérielles et c'est l'état du problème de la vie,\naussi longtemps que l'on n'y introduit rien de plus que ce que\nnous en touchons du doigt. T o u t ce que les plus beaux génies\nhumains ont découvert sur la vie, à tourner et à combiner dans\ntous les sens ces quelques éléments pour en dresser une équa-\ntion d'où sortît enfin, claire et pacifiante, la mystérieuse\ninconnue de notre destin, tient dans cette fable d'Orient,\nsimple comme la vérité, lourde comme un cauchemar!\n   Il leur est arrivé ce qui arrive à l'enfant qui, sous la dictée\ndu maître, a laissé échapper, dans un moment d'absence,\nquelque élément essentiel d'un problème à résoudre; rentré\nchez lui, il se met en devoir de le solutionner, il tourne et\nretourne en tous sens l'énoncé boiteux, s'agite, s'échauffe,\ns'irrite, s'enfièvre et enfin, dans un mouvement de colère\nrageuse, il injurie le maître absent, maudit les mathématiques,\nfroisse le papier noirci de formules vaines et s'en va pleurer, —\nou jouer.\n   Il y reviendra, remarquez-le bien, tout à l'heure, quand son\nénervement sera calmé, il y reviendra non pas avec l'espoir de\nrésoudre son problème (il en a la nausée à présent), mais parce\nqu'il faut bien remettre demain au maître un problème résolu.\nAlors il y met une solution quelconque à laquelle il ne croit pas\nlui-même et il se couche, humilié mais relativement tranquille.\n"}, {"page_pdf": 391, "page_imprimee": 324, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2419, "texte": "324                         DURENDAL\n\n\n\n   Messieurs, c'est là tout l'homme en face du problème de la\nvie; comme l'énoncé en est incomplet quand on le réduit aux\nseuls phénomènes biologiques inclus entre la conception et la\nmort, l'homme se lasse et s'exaspère d'abord, puis, comme il\nfaut vivre, il cherche au moins quelque expédient pratique qui\nlui permettra de se tenir à peu près en équilibre dans la vie\nentre la quiétude satisfaite, à quoi il renonce, et le désespoir\nfurieux, à quoi il résiste.\n   L'hommea renoncé à modifier la vie, il a renoncé à comprendre\nla vie et il s'est rabattu sur ce parti plus modeste et de nature\ntoute pratique : chercher le moyen de bien prendre la vie.\n   La vie est bonne, en somme, à ceux qui savent la prendre et\nla preuve en est que, de deux mortels fournissant la même\ncarrière de vie, parfois l'un est profondément malheureux,\ntandis que l'autre fait figure d'homme content de son sort;\nparfois même, de deux hommes dont l'un est comblé de biens\net l'autre criblé de maux, c'est le premier qui pleure et le\nsecond qui rit. De là à déduire que le bonheur n'est donc pas\ndans les choses, mais dans la façon de les voir et que, partant,\nl'affaire principale est de se faire un regard optimiste, un œil\nriant qui fasse rire la vie en la regardant, il n'y a qu'un pas.\n   Il en serait de la vie comme de certains visages : qu'il faut\nvoir sous une lumière et sous un angle déterminés pour qu'ils\napparaissent jolis; et comme le premier soin de l'artiste, à qui la\npropriétaire d'un visage pareil confie la mission de le fixer sur\nla toile, est de chercher le profil et l'éclairage avantageux, ainsi\nle premier soin de l'homme doit être de découvrir le jour et le\npoint de vue sous lesquels le visage de la vie se fait charmant\net délectable à voir...\n   L'homme, vous le pensez bien, a recherché ceci avec passion.\nCe qu'il a trouvé?.,. Pas grand'chose, vraiment : en tout cinq\nou six points de vue, c'est-à-dire cinq ou six attitudes inté-\nrieures à prendre en lace de la vie pour y faire relativement\nbonne contenance.\n   L'un a dit : « N'y songez pas, à la vie; laissez-vous vivre!\nAu bout du fossé la culbute. C'est ce que font pratiquement,\net sans que ce soit le résultat d'une méditation philosophique,\nla plupart des hommes; faites comme eux!... »\n   D'abord, est-on bien sûr que la plupart des hommes font\nainsi? Ce qui se passe dans l'arrière-fond obscur des humble s\n"}, {"page_pdf": 392, "page_imprimee": 325, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2456, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                      325\n\n\n\net des ignorants, Dieu seul le sait, mais pour ne j a m a i s s'expri-\nmer en paroles lucides, l'angoisse des vieilles femmes du peuple\net des vieux hommes des champs, est-elle moins réelle que celle\nde Tolstoï ou de Carlyle?...\n   Et puis, n'y pas songer, c'est facile à dire ! C'est peut-être plus\ndifficile à faire! Lorsque l'on d e m a n d a i t à Alphonse Karr son\nopinion sur le mystère de la vie, il répondait b r u s q u e m e n t :\n« Je n'y pense q u ' u n e fois l'année; j ' y ai pensé hier; repassez\ndans un an ! » La boutade est p i q u a n t e et bien française...\nEncore est-il qu'Alphonse Karr y pensait donc malgré lui de\ntemps à autre et qu'il devait faire effort p o u r chasser la pensée\nimportune... C'est que cette pensée est de celles qu'on n'abolit\npoint et dont l'autre dit justement : « H é l a s ! on ne peut pas\nne pas savoir ce que l'on sait !... »\n   Autre point de vue sur la vie : « Modérez vos désirs, a-t-on\ndit, n'accrochez vos cibles qu'à des altitudes m o y e n n e s ; ne\nsouhaitez pas d'être très heureux, mais seulement de ne pas être\ntrès m a l h e u r e u x . . . un peu comme vous diriez à un affamé :\n\" Je n'ai q u ' u n croûton de pain et une jatte d'eau à vous d o n n e r ;\nau moins ne mourrez-vous pas d'inanition à ce régime. » L e\nrégime à la longue lui paraîtrait un peu maigre. L a mesure ne\npeut être la loi dernière d'un être dont l'essence même est une\nincoercible aspiration d ' i m m e n s i t é .\n   D'autres disent : « Il faut renoncer radicalement à tout, pour\ns'être rendu compte que tout n'est rien, que la vie est illusoire\net vide; comme compensation, on cultivera intensément et\nexclusivement l'idée... »\n   C'est une demi-solution, mais ce n'est q u ' u n e demi-solution,\nparce que la culture de l'idée est elle-même féconde en dou-\nleurs (« qui a u g m e n t e sa science, accroît sa souffrance », sou-\npire l'Ecclésiaste). Celte demi-solution n'est m ê m e q u ' u n cercle\nvicieux, car, parmi CES idées voù ous réfugiez superbement votre\nimpuissance de vivre, vous allez précisément retrouver, au pre-\nmier plan, l'idée dont le mystère vous a amené à rompre avec la\nvie : l'idée de la vie!...\n   C'est e x a s p é r a n t !\n   Ce l'est à un tel point, qu'exaspérés, d'autres ont dit :\n« Jouissez de la vie aussi longtemps qu'elle vous donne quelque\njouissance et puis le jour où, ayant été pressée, comme un\n"}, {"page_pdf": 393, "page_imprimee": 326, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2443, "texte": "326                              DURENDAL\n\n\n\ncitron, elle vous apparaîtra dénuée de tout intérêt et comme\nvide de tout suc, quittez-la volontairement par un suicide\nviril... »\n    Il y a toujours eu des gens pour s'imaginer, que donner un\ng r a n d coup de sabre au travers d'un nœud, c'est l'avoir délié;\nmais personne ne s'y trompe, non pas même A l e x a n d r e ! Il est\ntrop évident que la vie ne nous a pas été donnée uniquement\npour que nous nous l'ôtions du m o m e n t que nous ne la trou-\nverons plus a m u s a n t e . . .\n    D'autres enfin, moins brutaux quoique plus radicaux, vous\ndisent : « Attaquez le mal plus à fond; la destruction du nihi-\nliste n'atteint que la vie; la destruction du stoïcien n'éteint que\nla sensibilité; la destruction doit être plus absolue : il faut\nqu'elle étouffe j u s q u ' à la personnalité h u m a i n e . T e n d e z donc à\nl'anéantissement personnel par la voie béatifique de l'ascèse\nqui, engourdissant peu à peu tous les désirs, tous les frissons,\ntous les réflexes, refoule d'abord la conscience lucide dans les\nlimbes du subliminal et finit par la diluer délicieusement dans\nla conscience universelle, comme un parfum, âme frêle exhalée\nd'une rose, se noie dans l'air immense ... »\n     E t voilà, en raccourci, Mesdames et Messieurs, tout ce que\nle génie antique, aidé du génie moderne, a su découvrir pour\nrendre la vie t e n a b l e sur la planète. Vous le voyez, ce ne sont\npas là, à proprement parler, des solutions, ce sont des modus\nvivendi, d'ingénieux expédients pour faire à moitié supportable\n un état de choses intolérable en soi et reconnu sans issue. Rien\nde tout cela n'explique rien ; tout, au contraire, part de ce prin-\ncipe désespéré que l'on se trouve devant l'inexplicable. C'est là\n que gît leur vice profond, c'est par là qu'elles répugnent à cer-\n taine logique vitale qui est en nous et en vertu de laquelle\n chacun de nos actes h u m a i n s , si h u m b l e soit-il, doit avoir et a,\n en effet, pour armature invisible, une idée correspondante, si\n confuse soit-elle.\n     A fortiori donc, exigeons nous q u e l'ensemble d'actes qui\n constitue notre vie ait pour â m e profonde l'idée m ê m e de la vie.\n Nous demandons, pour vivre, une interprétation de la vie, une\n explication de la vie, et de nous dire qu'elle est inexplicable\n nous apparaît comme absolument insuffisant pour fonder une\n attitude de vie. Instinctivement, en effet, si elle est inexplicable,\n"}, {"page_pdf": 394, "page_imprimee": 327, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2421, "texte": "                JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                               327\n\n\n\nnous la préjugeons mauvaise ou dangereuse et nous n'y avan-\nçons plus que comme sur un terrain m o u v a n t . . .\n   La solution complète et a d é q u a t e de la question de la vie\ncomportera donc un double élément : le premier, une vue théo-\nrique qui fasse voir dans la vie une chose en somme bonne,\nordonnée, se t e n a n t en équilibre, digne en tous points d'être\nvécue, et, loin d'être fatalement vouée au fiasco, susceptible, au\ncontraire, de se conclure en réussite, et puis et en conséquence\nune description nette de l'attitude p r a t i q u e qu'il convient de se\ndonner en face de la vie.\n  Je voudrais vous montrer que le Christ a bien traité de cette\nmanière ce grand problème d ' h u m a n i t é et que sa solution\nrépond bien aux exigences que je viens de dire : elle dit comment\nprendre la vie et pourquoi, et le pourquoi est aussi plausible\npour l'esprit q u e le comment est pacifiant pour le cœur et les\ndeux, l'idée et le geste, s'harmonisent dans un r y t h m e profond\ncomme la n a t u r e elle m ê m e . . .\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n   Des psychologues d'aujourd'hui (1) recherchant le sentiment\nqui d o m i n e habituellement la vie h u m a i n e — et qui l'empoi-\nsonne — ont trouvé que c'est une espèce de détresse multiforme,\nallant du sourd malaise à l'agonie terrifiante en passant par\ntous les tons intermédiaires de l'inquiétude, de l'appréhension,\nde l'angoisse, de la crainte : notre vie est dominée par la peur.\nDès que nous avons passé l'âge inconscient de l'enfance et l'âge\nirréel de la jeunesse, la peur s'installe à notre chevet, et nous\nn'aurons guère de relâche ! Il y a d'abord la prévision des mi-\nsères communes : les maladies de l'âge mûr, celles plus cruelles\nde la vieillesse, la perte ou l'amoindrissement de nos facultés\nphysiques, intellectuelles — plus de dents, plus d'yeux, plus de\nmémoire, plus rien. C'est, en outre, une série interminable de\ncraintes spéciales, de préoccupations troublantes : la peur de\ncertains aliments (les choux, le clou de girofle...) la peur du\nvent d'est, la peur des grandes chaleurs ou des grands froids, la\npeur des courants d'air où tourbillonne la pneumonie, la peur\n\n  (1) Entre autres, W. Dresser, auquel sont empruntés quelques-uns des traits de l'ana-\nlyse qui suit.\n"}, {"page_pdf": 395, "page_imprimee": 328, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2455, "texte": "328                          DURENDAL\n\n\n\nd'attraper la fièvre des foins, le 14 août, au milieu du jour, la\npeur du diable, la peur du mauvais œil, la peur d'être treize à\ntable, la peur des revenants, tous les rongements d'esprit,\nfrayeurs, inquiétudes, anxiétés, pressentiments fâcheux, idées\nnoires, phobies, ont installé leur sabbat dans notre pauvre tête\nhumaine...\n   Et ce n'est pas tout. A ces soucis corporels il faut ajouter\ntous les soucis moraux qui pullulent dans la vie quotidienne :\non a peur des dangers possibles, peur d'aimer (c'est-à-dire de ne\npas être toujours ni assez aimé), peur de coiffer sainte Cathe-\nrine, peur d'avoir un enfant de plus, peur de perdre sa fortune,\nd'être volé, d'être incendié, peur de voir éclater la guerre. On\nprend des « assurances » contre tous ces risques (et ce n'est\npas la prudence comme on le dit, c'est la frayeur qui est la\nmère de l'assurance !). On a peur m ê m e du bonheur (c'est-à-dire\nque le bonheur un moment posé sur notre toit ne s'envole...)\n   Il ne nous paraît pas suffisant de craindre pour nous-mêmes,\nnous nous mettons à craindre pour les autres. N o u s craignons\nnuit et jour pour nos enfants; un de nos amis tombe-t-il malade,\nnous pensons aussitôt à tout ce qui peut lui arriver de pire et\nnous tremblons de le voir mourir; un autre s'éloigne-t-il de\nnous pour un voyage, notre crainte s\"accroît, la crainte qui\nmajor absentes habet qui se double pour les a b s e n t s . . . un\ntroisième est-il dans les alarmes, nous sympathisons avec lui,\nc'est-à-dire que nous prenons ses alarmes en nous v associant,\nce qui du reste ne lui rend pas la sérénité !...\n   Arrivés au milieu du chemin de notre vie, on peut dire que\nnous sommes investis de toutes parts de craintes et d'angoisses\net que notre vie se passe dans une sorte de tremblement, quasi\nperpétuel, et cela va croissant à mesure que le c h a m p de vie se\nrestreint devant nos pieds. Arrive un moment, lorsqu'il n'y a\nplus qu'un bout d'étape à couvrir, où, bru q u e m e n t , il se pro-\nduit en nous comme une saute de la peur : nous cessons à peu\nprès de craindre pour l'avenir et nous commençons à craindre\nsurtout pour le passé... et c'est la peur de ce que nous avons\nfait de mal, de ce que nous n'avons pas fait de bien, de ce que\nnous aurions pu faire mieux ou autrement, la grande peur du\nremords, le sentiment de la responsabilité. D a n s les longues\nheures d'insomnie, la responsabilité de sa vie vient s'asseoir,\n"}, {"page_pdf": 396, "page_imprimee": 329, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2579, "texte": "                  JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                                    320,\n\n\n\n comme un poids très lourd, sur la poitrine du vieillard et il\n halète d a n s une oppression de cauchemar... E t c'est au fond la\n peur de Dieu !\n   L a peur de Dieu n'attend pas, du reste, la vieillesse pour\nassombrir la vie de l'homme, elle est sur lui en tout temps et je\nn'en veux d ' a u t r e preuve que la controverse qui divise les hié-\nrologues modernes de savoir si l'élément primordial du senti-\nment religieux est la crainte du dieu ou l'affection pour le dieu,\net ceux qui tiennent pour l'amour sont décidément dans le vrai,\nmais ceux qui opinent pour la peur sont bien excusables, tant le\nculte des dieux dégage une impression générale de terreur et\nd'angoisse. Il est faut de dire avec le sceptique latin primus in\norbe deos fecit timor : ce qui a créé les dieux c'est la peur; mais\nà première vue on pouvait s'y tromper.\n   E n s o m m e , étudier la courbe de l'inquiétude et de la crainte\nque dessine la vie d'un h o m m e , c'est peut-être encore le meil-\nleur m o y e n d'en tracer la monographie la plus profonde, la\ncrainte étant mêlée à tout dans nos vies h u m a i n e s , et c o m m e\nun élément subtil a u t a n t que tenace. Dans la langue grecque\nprimitive — celle d ' H o m è r e — il y a un m ê m e vocableδκηδοςqui\nsignifie à la fois « grand souci » puis « mariage » puis « funé-\nrailles » et q u a n d H o m è r e l'emploie il n'y a donc que le con-\ntexte qui puisse vous donner à comprendre s'il s'agit d'un\nhomme qui voit la peste éclater à sa porte, ou d'un h o m m e\nqui se marie, ou enfin d'un h o m m e qui va porter en terre\nun enfant b i e n - a i m é : au fond de tout, c'est le s o u c i ! . . .\nOr, à premier examen de la doctrine du Christ, il apparaît déjà\nclairement qu'il a prétendu mettre la cognée à la racine de ce\nmal profond.\n   Ceux-là m ê m e qui ne lisent pas du tout l'Évangile (je veux\ndire les chrétiens catholiques) savent p o u r t a n t qu'un mot s'y\nretrouve: sans cesse, qui revient comme un refrain très doux\nempreint d'une sérénité divine infiniment pacifiante : « N e\ncraignez p a s ! . . . N ' a y e z pas p e u r ! . . . N'ayez nul s o u c i ! . . . N e\nvous troublez p o i n t ! . . . Ne vous inquiétez pas pour demain !...\nNe redoutez pas ce qui a t t a q u e et ruine le corps!... P o i n t de\ntimidité!... Point de p u s i l l a n i m i t é ! . . . Point d ' é p o u v a n t e ! . . . Oh,\nles hommes sans confiance !... O h , les demi-confiants!... Allons,\nque votre cœur ne t r e m b l e ni ne s'agite!... »\n"}, {"page_pdf": 397, "page_imprimee": 330, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2317, "texte": "330                         DURENDAL\n\n\n\n   Et tout de même, à premier examen de l'histoire qui a suivi,\non s'aperçoit bientôt que ce mot d'ordre d'Evangile a produit\nce qu'il ordonnait : un sentiment d'intrépidité très spéciale\nrésultant non point d'une farouche tension de l'orgueil mais\nbien au contraire d'un naïf abandon du cœur; sentiment tout\nnouveau, si nouveau que le Christ n'avait pas hésité à le reven-\ndiquer comme sien : « Je vous lègue la paix, et cette paix c'est\nma paix et c'est tout autre chose que ce que le monde a produit\njusqu'à cette heure sous ce nom ».\n   Et son apôtre Paul lui rend en effet cette justice que sa paix\nconstitue pour l'homme une forme d'expérience complètement\ninédite, pacem quae exsuperat omnem sensum! Et depuis, des\nmilliers d'âmes, celles qui sont vraiment entrées dans la doctrine\ndu maître, ont goûté le charme inouï de cette paix souveraine\nqui dissout délicieusement le vieux levain d'inquiétude au\ncœur de l'homme; des millions d'autres, pour ne s'être pas\nlivrés assez pleinement à l'esprit du Christ, n'en ont éprouvé\nque des effets diminués mais qui sont encore comme des accal-\nmies de fièvre...\n   Mais ce qui est plus intéressant que de constater cette\nattitude de sécurité paisible chez les disciples du Sauveur,\nc'est de rechercher sur quoi, sur quelles bases idéales il l'éta-\nblissait et la fixait; car il ne s'est point borné, vous disais-je, à\nlivrer une doctrine de vie douteuse et tâtonnante, réduite à\nquelques conseils d'empirisme conscient; sa doctrine de vie\nest parfaite et le côté pratique n'y est que l'autre face de la\nconception théorique et si le chrétien (le chrétien de vrai nom)\nrespire dans toute sa vie la confiance que rien ne déconcerte et\nl'espoir que rien n'abat, s'il a pu frapper et vivre ce proverbe\nadmirable qui en est la formule : « Quand Dieu retirerait son\nsoleil des cieux, encore faudrait-il espérer en lui!... » c'est\nque le chrétien s'est formé d'abord de la vie, en écoutant le\n Christ, une idée d'où la paix découle à flots mêlée à la lumière.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Tout d'abord, le Christ rappelle avec force, à l'homme, la\ndistinction des deux vies qui sont en lui et leur valeur respec-\ntive : sa vie de surface, de sensibilité, de matière et de mort,\n"}, {"page_pdf": 398, "page_imprimee": 331, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2470, "texte": "             JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                   331\n\n\n\ncelle que l ' h o m m e s'obstine à regarder comme étant la chose\nprincipale — et sa vie de fond, sa vie immatérielle et indépen-\ndante des lois de la biologie a n i m a l e , la vie de l'âme. E t\nvigoureusement, il ramène l'attention de l'homme sur son â m e .\nC'est chez le Sauveur une préoccupation si constante que le\nmaître Adolf H a r n a c k , un des h o m m e s d'aujourd'hui qui ont\nle plus passionnément étudié les origines chrétiennes dans le\ncamp protestant où on les fouille avec frénésie, n'hésite pas à\nfaire de cette idée là une des trois ou quatre idées substan-\ntielles de l'Evangile. — T u as peur de m o u r i r ? T o n âme est\nimmortelle! — T u as peur d'avoir faim ? T o n â m e ne vit pas de\npain ! — T u as peur du glaive d'Hérode? T o n â m e est intan-\ngible au fer le plus a i g u ! — T u as peur des voleurs, du voleur\nd'argent, du voleur d'honneur, du voleur d'amour; tu as peur\nde la rouille, de la rouille qui ronge les vases, qui ronge les\ncœurs, qui ronge les gloires?... T o n âme a son trésor, son\nhonneur, son amour, là où les voleurs ne volent point, où la\nrouille ne mord point, où rien ne défaille... — T u as peur de toute\natteinte à toi-même, de toute diminution de ta personne qui\nest toi-même... Mais toi-même c'est ton â m e et ton âme, rien\nne l'atteint (que Dieu!) Q u a n d tu t'es étendu sur la table du\nchirurgien, c o m m e sur un chevalet de martyr, et que le poison\nsubtil t'ayant mis hors de tes sens, le fer a accompli sa terrible\nbesogne d'élagage, tu te réveilles soudain p a r m i des déchets\nqui ne te sont plus rien et qui furent tes m e m b r e s ou tes\norganes..., et, t a n d i s que pour les autres hommes, tu fais figure\nde débris h u m a i n , ta conscience frémissante se sent identique\nà ce qu'elle était aux heures d'intégrité, ton « moi » n'a\nrien perdu et m ê m e , ô merveille, à partir de ce m o m e n t\ntragique, il va commencer à p r e n d r e des accroissements\nétranges, toutes ses énergies, tantôt éparses dans les activités\ninférieures, se concentrant désormais dans la vie profonde de\nl'esprit... C'est ainsi qu'au jour où la mort t'enveloppe du\nsommeil redouté sous lequel elle opère, ton â m e se réveille, et\nson réveil est c o m m e un éveil premier tant sa conscience est\ndevenue plus l u m i n e u s e et plus intense, plus vivante et plus\npersonnelle, pour s'être émondée de la chair qui gênait son\nagilité...\n"}, {"page_pdf": 399, "page_imprimee": 332, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2548, "texte": "332                           DURENDAL\n\n\n\n    L a vie propre et indépendante de l'âme, l'immortalité person-\nnelle de l'âme, la prépondérance quasiment infinie de l'âme sur\ntout le reste du monde, tel est le premier fondement sur quoi\nle Christ établit son système de vie...\n    On dira : « D'autres ont dit cela avant lui, d'autres l'ont dit\naprès lui, en dehors de lui : qu'y a-t-il là d'original? »\n    Est-il bien sûr, Messieurs, que l'on l'ait tant dit avant lui,\nque l'on le dise tant en dehors de lui?\n    J e sais : l'immortalité de l'âme se trouve dans toutes les reli-\ngions et elle se trouve dans un grand n o m b r e de philosophies;\nmais quelle immortalité ? L a misérable survie des ombres\ndéfaillantes qui font des gestes las, parlent comme on gémit\net ne vivent qu'un seul sentiment : le regret amer de la lumière\ndu soleil qui leur a été ravie. . et souvent, plus illusoire encore\nque cette immortalité larvaire, la pauvre immortalité métapho-\nrique de l'homme qui se survit dans ses poèmes, ou dans ses\nenfants, ou dans ses efforts sociaux... ou bien encore l'immor-\ntalité collective, c'est-à-dire la pensée que l'on est partie d'un\ntout organique, formant une unité vitale, l'espèce, et que l'espèce\ndure si l'individu passe ... ou bien enfin l'inconsciente immorta-\nlité panthéistique qui résorbe l'homme en Dieu et le sauve\nainsi de l'horreur du néant, comme qui dirait q u ' u n arbre est\nimmortel parce que mort, il se transforme en un terreau qui\nrevit d a n s les arbres nouveaux qu'on y p l a n t e . . . Bref, une\nimmortalité si dégradée qu'elle en est indésirable et que la vie,\nla vie présente lui étant infiniment supérieure, reste l'élément\nprincipal de notre destinée — et c'est là une différence grande\nentre la doctrine d'immortalité chez le Christ et en dehors de\nl u i ! P a u l l'a fait tenir en un mot superbe : « N o u s ne sommes\npas comme le reste des h o m m e s , qui n'ont pas l'espérance :\n« ceteri qui spem non habent ! » Cicéron a écrit un dialogue célèbre sur\n« la Vieillesse» où il la pare de tant de séductions qu'il donnait\nà Montaigne 1' « l'appétit de vieillir ». L e Christ a fait espérer\nà l ' h u m a n i t é un lendemain de vie tellement séduisant qu'il a\ncréé ce nouveau sentiment : l'appétit de mourir. L e m ê m e Paul\nl'a formulé avec le m ê m e b o n h e u r : « Cupio dissolvi et esse cum\nChristo. J'aspire à me dissoudre pour être avec le Christ. »\n   Il est une seconde différence : mettre en poème ou en thèse\nla notion ou le rêve de l'immortalité, c'est déjà q u e l q u e chose;\n"}, {"page_pdf": 400, "page_imprimee": 333, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2609, "texte": "                  JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                                 333\n\n\n\n  en somme, c'est peu de chose aussi longtemps que ce rêve, on\n  ne l'aura pas fait rêver par la masse, que cette thèse, on ne l'aura\n  pas fait vivre par la foule. Le mérite et la difficulté, c'est de\n taire descendre l'idée d'une survivance personnelle et souhai-\n table à cette profondeur sacrée du cœur où l'idée devient une\n conviction de vie, un mobile d'action, où l'idée se fait prin-\n cipe! Et ceci, je ne sais trop si personne l'a réalisé jamais sur\n une bien grande échelle, hormis précisément le Christ. Le\n désir d'immortalité est au fond de la nature; un espoir vague\n d'une immortalité quelconque fleurit assez généralement sur ce\n désir instinctif; la conviction sereine et chronique de l'immor-\n talité personnelle et constituant un état de vie supérieure au\n stade actuel d'existence, voilà qui est beaucoup moins fré-\n quent!... Cela exista-t-il clans l'antiquité? On peut se le deman-\n der. Où cela se trouve-t-il de nos jours? On inclinerait assez à\n penser avec le protestant Carlyle que « bientôt il n'y aura plus\nque chez les chrétiens catholiques que l'on croie sincèrement à\nl'âme immortelle!... »\n    Oui! et je sais que cette croyance n'est peut-être pas toujours\net chez tous aussi dégagée d'arrière-pensée qu'il le faudrait; que\nsurtout, elle ne produit pas toujours dans la pratique de la vie\ntout le fruit de sérénité et de résignation qu'elle contient en\ngerme... et que nous enviait ce pauvre Sully-Prudhomme\nlorsqu'il souhaitait qu'il lui fût possible de se donner cette\nradieuse illusion afin, disait-il, « d'entrer dans le néant avec\nl'espoir chrétien ! » Mais quoi qu'il en soit des déchets et des\ndéfaillances de cette croyance chrétienne, il reste que dans\nl'ensemble de vingt siècles d'histoire humaine, elle a fait couler\nà travers la vie un immense courant d'espérance où sont venues\nse dissoudre bien des larmes brûlantes, s'abreuver bien des\ncourages haletants, se rafraîchir et se retremper bien des vies\nénervées et lassées : l'espérance du siècle à venir... (1).\n\n\n\n   (1) L'on connaît l'affirmation d'un autre protestant bien connu en économie sociale,\nHilty : « Le catholicisme possède actuellement un grand avantage sur le protestantisme\npar la force de ses croyances sur (a destinée de l'homme. Ce sont ces solides convictions\nqui constituent les meilleures armes contre les causes favorisant le suicide ».\n   Le célèbre statisticien Rost établit que sur 10,000 protestants en Allemagne, la propor-\ntion des suicides est de 2.47 ; sur 10,000 catholiques, de 0.93.\n"}, {"page_pdf": 401, "page_imprimee": 334, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2277, "texte": "334                          DURENDAL\n\n\n\n                                 **\n\n   Mais ce n'est là, vous disais-je, dans la doctrine de vie du\nMaître, qu'une des deux idées génératrices de paix et de quié-\ntude : il en est une autre par quoi celle-ci se complète harmo-\nnieusement, par où, encore, elle prend toute sa valeur parce\nque, par elle, la première passe dans le domaine du sentiment\nreligieux : non seulement la destinée de l'homme, personnelle\net consciente, dépasse infiniment le cercle étroit qui s'ouvre au\nberceau pour se fermer dans la tombe, mais cette destinée est\nrégie et conduite suivant un plan d'amour par une providence\ntoute-puissante et divine.\n   Il y avait au cœur de la vieille humanité, ce sentiment affreux\ndont je vous parlais tout à l'heure et dont nous gardons encore\ntrop de vestiges ataviques : la peur de Dieu.\n   La puissance suprême de qui, évidemment, dépendait la\nmisérable et faible vie des humains était perçue comme une\npuissance plutôt malveillante à l'égard de l'homme.\n   Au fond de la philosophie populaire de la Grèce régnait\nl'idée abominable de la jalousie divine. Les dieux, jaloux des\nhommes, passent leur temps à humilier toutes leurs grandeurs,\nà briser toutes leurs joies et le peuple a fait ce proverbe sinistre :\n« Les moulins des dieux broient lentement, mais ils n'en\nbroient que mieux !... >>\n   Et l'étude comparée des religions (des religions populaires\nsurtout, car pour ce qui est des théologies savantes, il faut\nreconnaître que chez plusieurs peuples de l'antiquité, les\nÉgyptiens notamment, les Perses, les Chinois, les Hindous...,\nelles avaient su purger l'idée de Dieu de ses éléments terri-\nfiants), l'étude comparée des religions populaires révèle com-\nmunément dans la masse des fidèles la honteuse attitude de la\ncrainte servile en face du dieu... « Les Dieux ont soif... » voilà\nen quelle formule sinistre un des hommes les plus intelligents\nd'aujourd'hui enferme l'essence même du sentiment religieux\nde l'humanité. Tantôt, le dieu est conçu comme méchant et\nmalveillant; les représentations qu'on en fait, en pierre ou en\nbois, sont horribles, difformes, grimaçantes... tantôt il est\nconçu comme susceptible d'être favorable ou hostile selon\nqu'on aura su le prendre ou non; tantôt il est conçu comme\n"}, {"page_pdf": 402, "page_imprimee": 335, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2402, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                      335\n\n\n\nirrité par quelque injure dont la conscience ne sent pas nette-\nment la nature, mais qui a dû être fort grave à en juger par la\nrigueur des fléaux par qui Dieu la châtie... De cette triple\nconception qui est dominante, résulte un culte inquiet et\nangoissé, scrupuleux, diplomatique et flagorneur, le service de\nl'esclave qui sait le Maître ombrageux, féroce, capricieux,\npassionné, m a n i a q u e , sensible à l'habile m a n i e m e n t de l'en-\ncensoir!...\n   A cette triple conception et pour supprimer la mentalité\nd'angoisse et de frayeur qui en dérive, le Christ oppose l'idée\nineffablement rassurante d'un gouvernement paternel du monde\net de la vie par Dieu.\n   Le Dieu de Jésus n'est pas le créateur, ni le maître, ni le\nseigneur, ni le tout-puissant, ni le juste, ni le saint : il est le\nbon et il est le père. Et vous savez ce que ce nom sacré signifie\ndans la langue h u m a i n e : le P è r e ! c'est-à-dire l'homme qui\nayant dans un élan d'amour, procréé des êtres, qui sont ses\nenfants, les aime de toute la spontanéité de sa nature, et va\ndésormais user joyeusement sa vie, sa pensée et sa force dans\nde nobles efforts et de prudents calculs pour que ses fils vivent,\ngrandissent, prospèrent, atteignent sous le soleil la plus large\npartde j o i e e t debien-être qui puisse être dévolue à des hommes.\n   L'amour paternel, ce bouclier sous lequel, enfants, nous nous\nsentons à l'abri de tous les coups du sort et goûtons, pour\nquelques années, cette chose délicieuse et sereine, la sécurité\nabsolue, l'amour paternel, voilà ce que le Christ a mis en Dieu,\nmaître de la vie et gouverneur du monde.\n   Il est le P è r e , le P è r e tout-puissant qui embrasse l'ensemble\nd'un bout à l'autre avec une force souveraine, et qui touche,\navec une délicatesse infinie, chaque détail...\n   Il est le P è r e ; il fait lever le soleil sur les blés et sur les\nvignes et puis il y verse la rosée et la pluie...\n   Mais avec le m ê m e soin, il suit du regard le vol des passe-\nreaux (dont on en vend deux pour un sou au marché de Caphar-\nnaüm) et pas un ne tombe sur le sol sans la permission du\nPère.\n   Et « sa bonté s'étend sur toute la nature », et si les lis des\nchamps qui ne filent ni ne tissent sont revêtus d'un éclat qui\nrendrait jaloux Salomon lui-même, c'est que le Père étant bon\nsème partout de la beauté.\n"}, {"page_pdf": 403, "page_imprimee": 336, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2607, "texte": "336                              DURENDAL\n\n\n\n    E n t e n d e z bien ceci : tout ce qu'il y a de beau et de bon\ndans le m o n d e vient de Dieu parce qu'il est bon et que l'acte\npropre de la bonté est le r a y o n n e m e n t diffusif par quoi elle se\nc o m m u n i q u e et se d o n n e ; il faut donc faire r e m o n t e r toute\nbonté au Père d'où descend tout don parfait, à celui q u i , seul,\nc'est-à-dire à rigoureusement parler, est bon « nemo bonus nisi\nsoins Deus » tout le reste n'étant que participation et écoule-\nment de sa bonté substantielle. Mais cette bonté de Dieu qui\néclate dans l'oeuvre de ses mains qui est la créature inconsciente,\nelle revêt un caractère plus spécial, plus t o u c h a n t , plus\nattentif, q u a n d il s'agit de la créature consciente et libre faite\nà l'image de Dieu.\n    « Si Dieu déjà se soucie des petits oiseaux et des fleurs\nchampêtres, à combien plus forte raison se souciera-t-il de\nvous?... N e valez-vous pas plus? E n vérité, je vous le dis : pas un\ncheveu ne t o m b e de votre tête que le Père ne l'ait su et permis\net s'il l'a su et qu'il l'ait permis, comme d'ailleurs il vous aime,\nc'est donc qu'il é t a i t b o n pour vous q u e c e cheveu t o m b â t — et si\nc'est vrai d'un cheveu, c'est donc à plus forte raison vrai de tout\nle reste qui t o m b e peu à peu d e v o u s , illusion sur illusion, amour\nsur amour, énergie sur énergie, joie surjoie, pour ne laisser enfin,\naprès tous les dépouillements de la vie et de la mort que votre\nàme, votre âme toute nue q u e le P è r e aime plus que l'univers\nentier revêtu de sa gloire !... L e P è r e le sait, le P è r e sait ce qu'il\nvous faut, le P è r e le p e u t : projetez donc en lui tout le souci de la\nvie, car vous, vous ne savez pas ce qu'il vous faut et vous ne\npouvez rien contre Dieu qui veut malgré vous votre bien :\ncomme des enfants mal avisés, vous d e m a n d i e z u n e pierre,\ncroyant d e m a n d e r du p a i n ; Dieu, c o m m e un Père prudent,\nvous donne du pain, obstinément, et vous, obstinément, vous\nregrettez la pierre... Laissez-vous faire comme l'asphodèle et le\npassereau : laissez-vous faire comme l'enfant. Dieu a soin de\nvous !... »\n   Vous le savez, Messieurs, ces simples paroles d'assurance\ndivine ont endormi la folle i n q u i é t u d e qui agitait le cœur de\nl'homme au milieu des aléas formidables de la vie... Q u a n t à la\nterreur de conscience, que le sentiment du m a l , du péché,\nentretenait en lui comme un r o n g e m e n t , v o u s savez aussi quelles\nautres paroles l'ont dissipée comme la b l a n c h e u r de l'aube dilue\nles sombres rêves...\n"}, {"page_pdf": 404, "page_imprimee": 337, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2567, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                      337\n\n\n\n    Un fils dit à son p è r e : « Donne-moi ma part, j ' e n ai assez de\nla vie insipide que l'on mène aux c h a m p s !.. » I1 s'en fut dans les\nvilles, se ruina en débauches, t o m b a n t de degré en degré\njusqu'à l'abjection dernière, et m a i n t e n a n t il gardait les pour-\nceaux dans une métairie sous un m a î t r e avare et sans cœur, et\nsouvent il avait faim et jetait u n œil d'envie sur l'auge fumante\noù se pressaient les bêtes, t a n t et si bien q u ' u n jour, affolé et\nvaincu, l'enfant s'écria : « Je retourne à la maison! » Et il\ns'enfuit.\n    Le père qui, chaque jour, venaitpasser des heures au tournant\ndu chemin p a r où son fils reviendrait s'il revenait, le père\naperçut au loin la silhouette voûtée et hésitante du malheureux,\net son vieux cœur bondissant dans sa poitrine, il courut à lui,\net il t o m b a sur son cou de tout le poids de sa vieille tendresse\net il pleurait et il riait et sans lui laisser dire u n e parole il\ncriait : « Il était p e r d u , je l'ai retrouvé, c'est mon enfant!... »\n et il le serrait de crainte de le reperdre. On t u a le veau le plus\n gras ; ce fut u n e grande fête dans la maison.\n    « Le P è r e , c'est Dieu, disait le Christ, et l'enfant, c'est tous les\n hommes. Dieu vous attend : le jour où vous allez revenir, il vous\n accueillera c o m m e je viens de vous dire et ce sera d a n s toute sa\n maison, qui est le ciel, une grande joie, une joie plus grande\n pour un seul qui revient que pour quatre-vingt-dix-neuf qui ne\n sont point p a r t i s . . . Je le sais bien, sansdou te, puisque c'est moi\n qui paie les frais de cette fêteéternelle : je suis venu pour donner\n ma vie en rançon de la foule, mon sang en rémission du péché\n humain. »\n    Et ces paroles-ci, qui révélaient à la terre la pitié infinie, on\n calmé à j a m a i s l'autre grande peur de Dieu qui tenaillait le\n cœur des h o m m e s : à la conscience du péché, elles ont fait\n succéder la conscience du pardon.\n    Et donc, q u a n d en finira-t-on avec cette absurde plaisanterie\n de la « tristesse chrétienne »? L ' E v a n g i l e est joyeux, son nom\n le dit: il est l'heureux message «Ευαγγελιον» apporté par le Christ\n au monde et ce message est celui-ci : Dieu est bon, Dieu par-\n donne, la route est bonne malgré tout, puisque c'est Dieu qui\n mène et q u e Dieu est bon !... L e terme est assuré malgré tout\n puisque l'âme est immortelle et que Dieu pardonne : ne craignez\n plus, ne vous troublez plus, ne vous inquiétez p l u s ! Aux heures\n"}, {"page_pdf": 405, "page_imprimee": 338, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2499, "texte": "338                           DURENDAL\n\n\n mauvaises, si mauvaises soient-elles, vous avez u n e ressource\nplus puissante que la douleur : c'est de rentrer dans votre\nchambre, de fermer sur vous la porte et là, dans le secret,\nlevant vos yeux et dilatant votre cœur, de dire tout bas, comme\nl'enfant blotti dans la poitrine de son père : « Notre Père qui\nêtes aux cieux !... » Et le Père vous entend ! A l'heure mauvaise\nentre toutes où l'agonie disloque votre pauvre être double qui\ns'affole de sentir la déchirure suprême, vous avez la ressource\nplus puissante que la mort : d'incliner votre tête défaillante et\nfermant vos yeux las de dire dans u n grand cri, c o m m e l'enfant\nqui s'évanouit dans les bras de son père : « Mon Père, je\nremets mon âme entre vos mains !... » E t le P è r e vous reçoit !...\n    L'histoire chrétienne tout entière m o n t r e à l'évidence que\nl'Evangile a réellement justifié son nom d'heureux message.\nDès qu'il l'eut reçu, le m o n d e a donné le spectacle que donne\nl'homme à qui arrive une « bonne nouvelle », u n spectacle de\njoie riante, de légère allégresse et de vigueur rajeunie, avec,\nirrésistible, le besoin de c o m m u n i q u e r la nouvelle heureuse...\n    Cette histoire divine est assez connue pour que je puisse me\ndispenser d'y insister... Mais elle obtient de nos jours une con-\nfirmation singulière et comme une réplique h u m a i n e que je\nveux encore vous dire avant de terminer.\n    U n e philosophie vient de naître, en Amérique, qui a créé un\nmouvement de jour en jour grandissant. Cette philosophie\nserait m ê m e au dire d'un philosophe de ce pays-là, William\nJ a m e s , la seule forme originale de la pensée américaine.\n    Elle s'est du reste déjà ramifiée en plusieurs systèmes, mais\ntous ces systèmes possèdent des éléments fondamentaux com-\nm u n s que J a m e s a réunis sous ce nom, la minci-cure, ce qui\nsignifie la cure d ' â m e .\n    Voici en trois traits la mind-cure.\n    L e grand vice de la vie et de la nature h u m a i n e s étant la\ncrainte, la peur, (ainsi que je vous le m o n t r a i s largement tout\nà l'heure), il s'agit de bannir soigneusement tout ce qui ressortit\nà cette forme honteuse de dépression m e n t a l e et morale, c'est-\nà-dire la défiance de soi, l'inquiétude m o r b i d e , les excès de\npréoccupation et de précaution. L e m o y e n , c'est de distinguer\nsoigneusement les deux natures qui sont d a n s l ' h o m m e , l'idéale\net la charnelle; d'observer que la nature charnelle, celle qui se\n"}, {"page_pdf": 406, "page_imprimee": 339, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2404, "texte": "                JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE             339\n\n\nmêle au monde matériel dont elle fait partie, est seule le siège\npropre de cette crainte débilitante et déshonorante (la crainte\nest animale;) tandis que la nature idéale peut s'en affranchir,\nétant reliée elle aussi, non pas au monde matériel, mais par son\narrière-fond subconscient, à celui qui est l'âme du monde, au\nprincipe divin lui-même.\n    « Le grand fait central de l'univers, c'est l'esprit principe\ninfini de vie et de force qui est au fond de tout et se mani-\nfeste en tout : je l'appelle Dieu... Dieu remplit à lui seul tout\nl'univers, tout existe en lui et par lui, rien n'est en dehors de\nlui. Il est notre vie même; nous participons à la vie divine. La\nvie divine et la vie humaine sont identiques dans leur essence.\nIl y a simplement une différence de degré. Le point central de\nla vie humaine, c'est le moment où nous nous rendons pleine-\nment compte de cette identité, où nous ouvrons nos cœurs à\nl'influx divin, accrochant notre courroie de transmission au\ngrand moteur central de l'Univers... A mesure que vous avan-\ncerez dans cette voie, le désordre en vous fera place à l'ordre, la\nmaladie à la santé, la dissonance à l'harmonie, la douleur oppri-\nmante à l'énergie florissante... (1). »\n   Et en effet, la mind-cure produit les résultats merveilleux\npromis de la sorte par ses prophètes : on assiste à des spectacles\nprodigieux de guérisons instantanées, de régénérations de\ncaractères, d'apaisements au sein des familles, d'accroissement\net d'épanouissement de la joie de vivre dans des villes entières.\n   La révélation de l'identité de l'homme avec Dieu donne à\nl'âme une telle attitude d'optimisme malgré tout, qu'elle\ntriomphe allègrement du mal sous toutes ses formes, même\nphysique.\n   Je ne sais si l'on a vérifié très exactement les guérisons\nd'influenza et même d'entorses et les conversions d'ivrognes et\nmême d'ivrognesses dont W. James fait honneur à la mind-cure,\nmais on ne peut les admettre, en quelque sorte, a priori.\n   Toute suggestion de force qui mord vraiment sur l'âme\ninstille à cet âme un tel surcroît de puissance qu'elle peut bien\ndevenir capable de l'effort de réaction physique ou morale qui\ndépasse l'état de tension moyenne et ordinaire. Toute sugges-\ntion d'immortalité personnelle et de providence divine, quand\n (1) M. W. TRINE. In Tune withs the Infinité. New-York, 1899.\n"}, {"page_pdf": 407, "page_imprimee": 340, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2456, "texte": "340                               DURENDAL\n\n\n\nelle prend à fond l'âme, y détermine un tel sentiment de paix\nmentale et de tranquille assurance que je crois de m ê m e à ce\nque l'on nous dit de l'efficacité en ce genre de la mind-cure.\n    Qu'il y ait en Amérique cinq ou six millions d ' h o m m e s et de\nfemmes qui améliorent leur santé, fortifient leur courage,\nembellissent leur vie pour avoir pris l'habitude de penser que\nleur vie profonde est identique à la vie d e D i e u et que Dieu,\npar conséquent, les mène et les sauve du même mouvement\ndont il vit lui-même, c'est une chose si naturelle et si logique\nq u e je comprends à peine l'étonnement qu'elle soulève chez\ncertains, l'incrédulité qu'elle rencontre chez d'autres.\n    M a i s c e q u i s e comprend beaucoup plus difficilement, c'est que\nl'on ose encore, après cela, parler d'une « tristesse chrétienne ! »\nE t si tous les pontifes de la mind-cure, si Mrs E d d y et son doc-\nteur G u i m b y , si H e n r y W o o d et W i l l i a m Dresser et William\nT r i n e sont célébrés comme des créateurs de joie pour avoir su\nneutraliser par leur mysticisme providentialiste ou leur méde-\ncine m é t a p h y s i q u e l'inquiétude t o r t u r a n t e et l'angoisse étouf-\nfante du cœur h u m a i n , de quel droit nomme-t-on Jésus-Christ\nle « Dieu triste à qui plaît la souffrance? » L a mind-cure tout\nentière en effet (et W. J a m e s aura beau l'appeler la seule forme\noriginale de la pensée américaine, cela ne change rien à la chose),\nla mind-cure tout entière procède du Christ. Sous son revête-\nment de philosophie soit panthéistique, soit psychologiste, elle\nn'est rien d'autre qu'un d é m a r q u a g e du « discours sur la mon-\ntagne » et si le Christ apportait à la défense de sa propriété\nintellectuelle et morale, l'âpre vanité d'auteur que les hommes\ny mettent entre eux, rien ne lui serait plus facile, ah ! certes\nnon! que de convaincre de plagiat toute cette philosophie\np r é t e n d û m e n t originale.\n  Mais voilà! le Christ est sans vanité, et c o m m e il n'est venu\nque pour se laisser dépouiller par les h o m m e s de tout ce que\nles h o m m e s trouveraient en lui à leur convenance, il se réjouit\nencore de ce vol et se r e t o u r n a n t avec un sourire, comme il fit\nsur la femme à l'hémorragie incoërcible, il se borne à dire :\n« J e vous assure que l'on m'a volé, car une force de vie vient\nde sortir de moi !... »                                  T . HENUSSE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison06-002", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 341, "page_fin": 350, "titre_corps": "Les Nibelungen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Friedrich Hebbel", "ancre_debut": "Les Nibelungen Trilogie allemande de F", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 408, "page_imprimee": 341, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1656, "texte": "Les Nibelungen\nTrilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n                  T R O I S I È M E PARTIE (1)\n\n\n                    La vengeance de Kriemhild\n               T r a g é d i e         en. c i n q :        actes\n\n                                    ACTE IV\n                                    Nuit profonde.\n\n                                     SCÈNE I\n\n       (Voilier est debout et joue de la vielle. Hagen est assis comme avant. Attentifs\n         et étonnés, les Huns sont groupés autour d'eux. On entend le jeu de Volker\n         dès avant le lever du rideau. Un guerrier hun laisse choir son bouclier.)\n  HAGEN. — Cesse! si tu continues tu les assommeras. Déjà les armes leur\ntombent des mains : u n bouclier ! encore trois coups d'archet et le javelot\nprendra le m ê m e c h e m i n . C'est assez pour les dompter de compter nos\nexploits passés. Inutile d'en accomplit de nouveaux.\n   VOLKER (qui ne prête nulle attention à Hagen, dans l'altitude d'un voyant). —\nD'abord tout était noir. La nuit était sillonnée d'éclairs, subtils comme des\nchats qu'on frôle d a n s l'obscurité : mais seulement lorsqu'un coup de sabot\nla fendait. Deux enfants se battaient pour l'objet. Ils se le j e t a i t n t , furieux;\nl'un en asséna l'autre.\n  HAGEN (gaillardement). — U n nouveau conte ? allez-y! allez-y!\n  VOLKER. — L'objet rougeoya, étincela et qui l'apercevait était pris d'un\ndésir sauvage.\n  HAGEN. — J e n'ai jamais e n t e n d u chose pareille. Vraiment il rêve! J e\nconnais pourtant tous les c o n t e s !\n\n\n  (1) Voir les numéros de septembre, octobre, novembre 1912 et les numéros de\njanvier, février et avril 1913.\n"}, {"page_pdf": 409, "page_imprimee": 342, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2540, "texte": "342                                    DURENDAL\n\n\n  VOLKER. — Il en résulta une plus â p r e d i s p u t e , u n e envie plus féroce.\nVoilà qu'ils reviennent armés jusqu'aux d e n t s ; le soc de la paisible charrue\nn'est pas é p a r g n é , ils s'entretuent.\n  HAGEN (de plus en plus attentif). — Mais à quoi pense-t-il?\n   VOLKER. — L e sang coule à flots, et tandis qu'il se coagule, l'or pour lequel\nil coule, s'assombrit et brille d'un éclat m a u v a i s .\n   H A G E N . — O h ! o h ! il parle de   l'or!\n  VOLKER. — Déjà il est r o u g e ; c h a q u e meurtre le rougit davantage.\nD e b o u t ! D e b o u t ! pourquoi vous m é n a g e r ! Il ne regagnera son éclat primitif\nque lorsque tous seront exterminés. La dernière goutte d e sang y est tout\naussi indispensable que la première.\n   H A G E N . — Il n'en faut pas douter.\n   VOLKER. — Où en étais-je?... La terre l'engloutit et ceux qui survivent se\ndispersent à la recherche des lingots m a g i q u e s . F o u l e i n s e n s é e ! Les nains\navides les ont enlevés et cachés d a n s les a b î m e s . Laissez l'or à l'abîme, vous\naurez l'éternelle paix.\n                                                        (Il s'assied et dépose la vielle.)\n   H A G E N . — T u te réveilles enfin ?\n  VOLKER (se relève et d'un ton sauvage). — Vainement ! V a i n e m e n t ! T o u t nous\nreprend. U n e nouvelle malédiction s'est ajoutée à celle qu'il porte en soi :\nQui le possède m o u r r a avant que d'en jouir.\n  H A G E N . — Il parle du trésor; m a i n t e n a n t tout est clair.\n   VOLKER (de plus en plus sauvage). — E t q u a n d à force de massacres, il ne\nrestera personne au m o n d e pour le posséder, alors il enfantera u n feu que\ntoutes les mers ne réussiront pas à éteindre, qui c o n s u m e r a la terre entière\net sera éternel !\n                                                                      (Il s'assied.)\n  H A G E N . — On pourrait en douter.\n  VOLKER. — Tel est l'arrêt des nains, furieux de ce rapt.\n  H A G E N . — Mais l'origine de l'histoire, quelle est-elle ?\n  VOLKER. — Un vol commis p a r les dieux. O d i n et L o c k e tuèrent un géant\npar m é g a r d e . Ils devaient le prix du sang.\n   H A G E N . — Qui pouvait les y forcer?\n   VOLKER. — Ils avaient pris forme h u m a i n e et soumis leur puissance aux\nlois des mortels.\n\n                                       SCÈNE       II\n\n        (Werbel circule parmi les Huns en murmurant.)\n  W E R B E L . — Q u o i ! ensorcelle-t-on les araignées au moyen de chanson ?\nSuivez-moi! c'est l'heure!\n"}, {"page_pdf": 410, "page_imprimee": 343, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                        343\n\n\n                                         SCÈNE III\n\n\n        (Kriemhild paraît entourée d'une suite nombreuse. Flambeaux.)\n\n  H A G E N . — Q u i d o n c s'approche avec tant d ' a p p a r a t ?\n  VOLKER. — C'est la reine en p e r s o n n e . Se couche-t-elle si tard? Viens,\nlevons-nous !\n  H A G E N . — E h pourquoi? restons assis!\n  VOLKER. — Ce ne serait pas à notre h o n n e u r . N'est-elle p a s noble et Reine?\n  HAGEN. — Elle croirait q u e nous nous levons par p e u r . P a s de fausse\nhonte, Balmung! (Il pose le Balmung sur ses genoux.) Son œil étincelle, menaçant\ndans la nuit, tel u n e comète. Quel magnifique rubis! si rouge ! On dirait qu'il\na bu tout le sang qui lava cette lame.\n  KKIEMHILD. — Voilà l'assassin !\n  HAGEN. — Q u i d o n c , femme?\n  KRIEMHILD. — L'assassin de m o n é p o u x !\n  H A G E N . — Eveillez-la, elle rêve. T o n époux vit, nous avons b u à la m ê m e\ncoupe, cette n u i t , et cette b o n n e épée garde son sommeil.\n   KRIEMHILD. — L ' h y p o c r i t e ! Il n e sait que trop bien de qui je parle, mais\nfeint de l'ignorer.\n   HAGEN. — T u parlais de t o n é p o u x ; ton époux c'est Etzel, Etzel dont je\nsuis l'hôte. Il est vrai que c'est le deuxième, mais peux-tu songer au premier\nlorsque t u es d a n s ses b r a s ? Q u a n t à l'autre, c'est moi qui l'ai t u é , je l'avoue.\n  KRIEMHILD. — L ' e n t e n d e z - v o u s ?\n  HAGEN. — L'ignorait-on peut-être? J ' e n pourrais chanter le récit, le\nmusicien connaît l'air. (Il s'apprête à chanter.) D a n s la forêt d'Odin bruit u n e\nsource j o y e u s e . . .\n  KRIEMHILD (aux Huns). — J e vous les livre! P e u m'importe qui t o m b e ou\nsurvit.\n  HAGEN. — Au lit ! au lit! T u as d'autres devoirs à cette h e u r e .\n  KRIEMHILD. — Q u e les flots de ton sang détesté étouffent ton ironie! D e b o u t\nassassin! D e b o u t ! — Montrez-lui pourquoi je célébrai de secondes n o c e s !\n   HAGEN (se lève). — Alors, vraiment, il y a meurtre et trahison? — C o m m e il\nvous plaira (frappant sa cuirasse). L e fer s'est trop refroidi. R i e n n'en chasse\nmieux la glace! (Il tire le Balmung.) E h b i e n ! je vois plus de têtes que de\npoitrines? E h ! là-bas derrière, pourquoi se cache-t-on de la sorte? L e miroi-\ntement des casques v o u s a trahi d e p u i s longtemps. (Il dépose le glaive.) Ils\nfuient! On voit bien qu'Etzel ne les soutient p a s ! — Au lit!\n  KRIEMHILD. — Misérables! êtes vous hommes?\n"}, {"page_pdf": 411, "page_imprimee": 344, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2874, "texte": "344                                        DURENDAL\n\n\n\n  H A G E N . — U n océan de sable qui couvre villes et vallées, pourvu                     toutefois\nque le vent les enlève.\n   KRIEMHILD. — Est-ce vous qui avez c o n q u i s le m o n d e ?\n  H A G E N . — Leur n o m b r e . E n vérité, la masse est u n e p u i s s a n c e , mais un\ngrain de sable n'en reste pas moins un g r a i n .\n   KRIEMHILD. — Vous l'entendez et vous ne vous vengez p a s ?\n\n    H A G E N . — C o u r a g e ! E p o u m o n n e - t o i , je t'y a i d e r a i ! (aux Huns.) Rampez\nsur le ventre, cramponnez-vous à nos j a m b e s , n'en avez-vous pas l'habitude\nà la guerre ? Si nous t r é b u c h o n s et vous écrasons en t o m b a n t , je vous jure\nq u e n o u s n'appellerons pas à l'aide !\n  K R I E M H I L D . — Si vous êtes peu n o m b r e u x , la p a r t d e c h a c u n sera d'autant\nplus g r a n d e .\n   H A G E N . — E t le trésor est assez vaste pour récompenser la terre entière!\nGrâce à l'anneau qui l'engendre, il se multiplie sans cesse. A h ! n o n ! Pas\nencore! (A Kriemhild.) T u l'ignorais c o m m e les autres? Croyez-moi, j'en\nai l'expérience et n e confierai mon secret qu'à celui qui me tuera. Il n'y\nm a n q u e que la baguette m a g i q u e qui réveille les morts. (A Kriemhild.) Tu\nvois nos c o m m u n s efforts sont i n u t i l e s ; n o u s n e réussirons j a m a i s â remuer\nce sable indocile. C'est p o u r q u o i je te dis : r e n o n c e s - y .\n                                                                                  (Il s'assied.)\n   KRIEMHILD (à Werbel). — C'est là votre courage?\n   W E R B E L . — Vous le connaîtrez b i e n t ô t .\n   VOLKER. — U n e autre t r o u p e . Les a r m u r e s reflètent les premières lueurs\ndu m a t i n ; de nouveau un musicien les e n t r a î n e . Merci, K r i e m h i l d ! Rien\nq u ' à l'air on devine à quelle danse tu n o u s invitas.\n  KRIEMHILD. — E h ! que m ' i m p o r t e ! Si la colère m'égare vous en portez la\nfaute ! Q u a n d l'invité ne dort p a s , il est juste qne l'hôte veille.\n   H A G E N . — Est-ce Etzel qui les conduit?\n   KRIEMHILD. — N o n , c h i e n ! c'est m o i - m ê m e ! Mais bien que tu voyes l'au-\nrore, ne crois pas que tu puisses m'échapper. J e ne reposerai près de mon\nSiegfried que lorsque mon suaire sera teint de ton s a n g !\n   H A G E N . — A la bonne h e u r e ! P o u r q u o i dissimuler, K r i e m h i l d ? nous nous\nconnaissons. Mais à ton tour, retiens ceci : au premier effort du cerf qui\ntâche d'échapper au chasseur, succède un d e u x i è m e ; il essaie de l'entraîner\ndans sa chute. Ne doutes pas que l'un des deux ne réussisse — à l'un de nous.\n\n\n                                           S C È N E IV\n\n      (Gunther en vêtements de nuit;              Giselher, Gerenot et d'autres guerriers le\n        suivent.)\n   GUNTHER. — Qu'est-ce encore?\n"}, {"page_pdf": 412, "page_imprimee": 345, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2685, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                        345\n\n\n  KRIEMHILD. — L'éternelle accusatrice qui crie vengeance contre H a g e n\nTronje et te s o m m e de faire justice !\n  GUNTHER. — T u d e m a n d e s justice les armes à la main?\n  KRIEMHILD. — J e requiers q u e vous vous assembliez, q u e vous juriez de\nparler selon le droit et le devoir! E t non seulement que vous parliez, mais\naussi q u e vous teniez votre serment !\n  GUNTHER. — J e n'y puis consentir.\n  KRIEMHILD. — Alors, livre-moi l'assassin.\n  GUNTHER. — N e me le d e m a n d e p a s !\n   KRIEMHILD. — Il ne m e reste d o n c q u e la violence? Mais n o n ! comptons\nd'abord nos e n n e m i s ! Cher Giselher, cher Gerenot, vous dont les m a i n s\nsont pures, vous pouvez sans remords frapper l'assassin : il n'a point de pacte\nà vous opposer. Lâchez-le, a b a n d o n n e z - l e - m o i , car celui qui demeure\nà ses côtés, signe son p r o p r e arrêt!\n                    (Gerenot et Giselher tirent l'épée, se mettent aux côtés de Hagen)\n   KRIEMHILD. — C o m m e n t ? Vous avez refusé de les suivie d a n s la forêt,\nréprouvant par là le m e u r t r e , et m a n t e n a n t vous voudriez défendre\nl'assassin ?\n  GUNTHER. — S o n sort est le nôtre.\n  KRIEMHILD. — C e p e n d a n t . —\n  GISELHER. — Chère s œ u r , cesse u n e vaine prière, nous ne pouvons agir\nautrement.\n  KRIEMHILD. — Mais c o m m e n t le pourrais-je, moi?\n  GISELHER. — Rien ne t'en e m p ê c h e , tandis qu'en a b a n d o n n a n t celui qui\nnous protégea d a n s la détresse et la mort, nous nous couvririons d'une honte\néternelle.\n   KRIEMHILD. — Vous en êtes couverts depuis l o n g t e m p s ; la honte vous\naccable c o m m e j a m a i s race de héros n'en fut accablée ! Mais je veux vous\nconduire à la source qui vous en lavera! (Frappant la poitrine d'Hagen.) C e s\nd'ici qu'elle doit jaillir!\n  HAGEN (à Gunther). — Q u e t'en semble-t-il ?\n  GUNTHER. — T u aurais dû ne pas venir ; m a i n t e n a n t il est trop tard.\n   KRIEMHILD. — Vous avez violé la foi jurée q u a n d c'était la plus noble d e s\nvertus de ne p a s s'en écarter d'un doigt, et aujourd'hui, q u e c'est u n e h o n t e\nde la garder vous songez à la respecter? Ni les liens de l'alliance, ni ceuxde\nla parenté, ni l'amour fraternel, ni la reconnaissance pour la préservation\nd'un anéantissement certain, rien ne tressaillait en vos cœurs p o u r l u i ! vous\nl'avez abattu c o m m e une bète sauvage, et qui n'y prêta la main, y coopéra par\nson silence et sa lâcheté! (A Giselher.) O u i , c'est p o u r toi q u e je parle ! T o u t ce\nqui pesait moins q u ' u n grain de sable lorsqu'il s'agissait d'avoir pitié d u\n"}, {"page_pdf": 413, "page_imprimee": 346, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2853, "texte": "346                              DURENDAL\n\n\nhéros, vaut-il le poids du monde maintenant que sa veuve réclame un vengeur?\n(A Gunther.) Quant à toi, c'est la seconde fois que tu approuves ce crime,\net ta jeunesse ne t'excuse plus comme jadis. (A Giselher et Gerenot.) Allez!\nrejoignez-les! Vous en répondrez comme eux!\n  HAGEN. — Ne te fais point injustice; viens, parmi nous, prendre la place\nqui te revient; car le plus coupable de tous, c'est toi !\n  KRIEMHILD. — Moi ?\n\n   HAGEN. — Toi-même! Je n'aimais pas Siegfried, c'est sûr; si j'étais apparu\ndans les Pays-Bas comme il parut à Worms, cueillant d'une main tous nos\nhonneurs et disant du regard : je les dédaigne; il m'en aurait fait autant. Tu\nportes une couronne dont la moindre feuille te rappelle des blessures mor-\ntelles, qui t'est plus précieuse que ton sang, et cette couronne, non seulement\non te l'arrache, mais on la piétine! Comment pourrait-on embrasser un tel\nennemi ! Non! non ! n'en parlons plus, et que ceci soit ton remords : quelque\nprofonde que fût la colère de mon cœur, je l'eusse domptée, oui, je le jure\npar la vie de mon roi! Mais, quand vint l'insidieux désir de connaître, il\noublia, toi-même tu l'as avoué dans ta colère, ses serments et ses devoirs. Le\nroi Gunther ne pouvait lui pardonner, c'eût été outrager sa noble épouse. Je\nne nie donc pas que c'est moi qui lançai l'épieu fatal, et même avec joie,\nj'en conviens, car elle m'est restée au cœur, mais je prétends que c'est ta\nmain qui arma la mienne et que, s'il faut une expiation, elle ne peut venir\nque de toi.\n   KRIEMHILD. — Mais que n'ai-je expié? Que pourrais-tu endurer qui égalât\nla moitié de mes souffrances? Regarde cette couronne, interroge-la! Elle me\nrappelle une alliance odieuse, des baisers échangés dans l'angoisse de la\nmort et de la vie, durant la plus funeste des nuits, un enfant que je ne puis\naimer! Non! c'est aujourd'hui que je goûterai les véritables joies nuptiales!\nQue mon ivresse égale ma souffrance! Ne crains pas que je gaspille un\ntrésor, non; tout, tout est payé! Sache néanmoins que s'il faut que j'abatte\ncent frères pour me frayer un chemin jusqu'à ta tête, je les abattrai! Que le\nmonde apprenne enfin que je brisai ma foi pour venger la foi donnée!\n                                                                 (Elle part.)\n\n                                  SCÈNE V\n\n   HAGEN. — Allons ! pare-toi pour la noce, mais au lieu de roses, choisis de\nsolides épées!\n  GISELHER. — Ne crains rien; je te resterai fidèle quoi qu'il arrive. D'ail-\nleurs, elle m'épargnera, jamais je ne lui fis de mal.\n   HAGEN. — Elle t'épargnera aussi peu que nous, mon fils. C'est pourquoi\n— veux-tu un bon conseil ? monte à cheval, retourne à Bechlarn. Elle ne\ns'opposera pas à ton départ, mais n'espère rien de plus d'elle. Va ! dépêche-\ntoi; elle a raison, je lui causai une amère douleur.\n"}, {"page_pdf": 414, "page_imprimee": 347, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2624, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                      347\n\n  GISELHER. — T u d o n n a s souvent de funestes conseils, mais celui-ci est le\npire de tous!\n                                       (Il rentre suivi de Gunther et de Gerenot.)\n\n                                        S C È N E VI\n\n  H A G E N . — C'est s u r p r e n a n t ! Il ne m'avait pas dit une seule parole aimable\ndepuis le retour de la forêt et voilà q u e . . .\n   VOLKER. — J e n'ai jamais douté de lui, quelque sombre que fût son visage.\nIl te m a u d i t , mais te couvrira de son c o r p s ; du talon il t'écrasera les orteils,\nmais parera les coups qu'on te destine. Si la p u d e u r des femmes leur voile le\ncorps, celle de l'homme couvre son â m e , et tu verras plutôt se désabiller\ndevant toi u n e enfant q u ' u n pareil j e u n e h o m m e te découvrir son cœur.\n  HAGEN. — J'ai pitié de sa jeunesse. L a mort se dresse derrière nous et\nnous enveloppe de son o m b r e p r o f o n d e ; lui seul s'auréole des reflets du\ncouchant.\n                                                                   (Tous deux sortent.)\n                                        S C È N E VII\n       (Etzel et Dietrich   entrent.)\n  DIETRICH. — T u vois m a i n t e n a n t pourquoi Kriemhild les invita.\n  E T Z E L . — T o u t s'éclaire a u j o u r d ' h u i .\n  DIETRICH. — Elle me parut toujours semblable au feu qui couve et n'attend\nqu'un soufflle d e vent pour tout e m b r a s e r .\n  ETZEL. — Elle ne me fit jamais cette impression.\n  DIETRICH. — T u n e devinas donc rien de ses projets?\n  E T Z E L . — Si, mais R ü d e g e r dit : Vengeance de femme expire avec la\ndernière parole qu'elle profère.\n  DIETRICH. — P o u r t a n t , ses l a r m e s , ses vêtements de deuil?\n   E T Z E L . — T u m'avais dit q u e les tiens aiment leurs ennemis, vengent\nl'offense en p a r d o n n a n t ; je t'ai cru.\n  DIETRICH. — Il en devrait être ainsi, mais tous n'ont pas ce c o u r a g e .\n  E T Z E L . — L o r s q u e Kriemhild me pressa d'envoyer des messagers, je crus\nque c'était pour consoler sa mère. Je savais qu'elle l'avait quittée assez froi-\ndement et qu'elle s'en repentait.\n   DIETRICH. — Sa mère n'est pas v e n u e ; je doute fort qu'on l'ait invitée.\nQuoi qu'il en soit, la nuit qui précéda leur départ, les N i b e l u n g e n ont\nimmergé à la lueur des flambeaux, d a n s le E h i n profond, !e trésor pour\nlequel ils avaient tout risqué.\n   E T Z E L . — Mais p o u r q u o i ne sont-ils pas restés chez eux? Ils ne se dou-\ntaient donc pas que les chaînes et la hâche auraient succédées aux réjouis-\nsances ?\n"}, {"page_pdf": 415, "page_imprimee": 348, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2840, "texte": "348                                        DURENDAL\n\n\n\n    DIETRICH. — Kriemhild avait leur parole, ils devaient se résoudre à la tenir;\ncelui qui ne respecte aucun engagement respecte une telle promesse. E n outre,\nils ont l'âme trop fière p o u r éviter le danger et suivre le conseil de la peur. Je\nte sais habitué à braver la mort, mais encore t'en faut-il des raisons ; eux les\nd é d a i g n e n t . De m ê m e que leurs ancêtres sauvages, estimant passée la meil-\nleure part de la vie, se transperçaient à la fin d'un b a n q u e t au chant de leurs\nhôtes assemblés, ou s'embarquant, ivres d e c o u r a g e , j u r a i e n t de ne plus\nrevenir, mais de tomber en haute mer sous les c o u p s de leurs mains frater-\nnelles — ils pensaient sceller de la sorte par un exploit merveilleux les maux\nultimes de la vie — de même s'agite d a n s le sang de ceux-ci u n d é m o n puis-\nsant qui les g o u v e r n e . Ils le suivent avec plaisir q u a n d il sévit et bouillonne.\n  E T Z E L . — Quoi qu'il en soit, je te remercie de les avoir reçus en mon nom.\nMais je ne puis rester plus longtemps débiteur de K r i e m h i l d ; je connais\naujourd'hui le m o n t a n t de ma dette.\n   DIETRICH. — Que veux-tu dire?\n  E T Z E L . — Il me semblait les avoir comblés d ' h o n n e u r s en me privant\nd'une seconde nuit de noces.\n   DIETRICH. — Ce n'est certes pas un égard à d é d a i g n e r .\n  E T Z E L . — C'est peu de chose. Mais c o m m e je n'hésitai pas à me sacrifier\npour eux, je n'hésiterai pas à faire plus pour Kriemhild, si elle en exprime le\ndésir, je le jure devant toi !\n   D I E T R I C H . — Ainsi, tu oserais...\n  E T Z E L . — Rien que tu puisses réprouver et c e p e n d a n t infiniment plus\nqu'elle n'espère de moi. Q u e ne l'ai-je a c c o m p l i , à cette heure elle désirerait\nd'autres j e u x ! (En sortant.) Crois-moi, K r i e m h i l d , je n'estime pas plus mes\nparents que tu n'aimes tes frères; p u i s q u e ce ne sont p o u r toi qu'assassins,\nton époux les traitera à l'avenant.\n                                                                (Dietrich et Etzel iortent.)\n\n                                           S C È N E VIII\n                                              L'Église\n\n         (Sur la place, beaucoup de gens armés. Kriemhild parait avec Werbel.)\n   KRIEMHILD. — Les maîtres sont-ils séparés des valets?\n   W E R B E L . — A une distance telle qu'ils ne p e u v e n t s'entendre.\n  KRIEMHILD. — Vous fondrez sur eux lorsqu'ils seront à table et les égor-\ngerez !\n   W E R B E L . — C'est e n t e n d u .\n   KRIEMHILD (jetant ses parures aux Huns). — Voilà de quoi boire. N e vous\nles disputez pas, j ' e n ai encore autant et même p l u s . Il n e dépend que de\nvous d'en être inondés avant ce soir.\n                                                                     (Cris de joie.)\n"}, {"page_pdf": 416, "page_imprimee": 349, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2470, "texte": "                                      LES NIBELUNGEN                                  349\n\n\n\n                                           S C È N E IX\n\n\n        (Rudeger entre.)\n  RÜDEGER. — C o m m e n t , tu gaspilles la moitié de ton r o y a u m e ?\n  KRIEMHILD. — J'en garde la meilleure part. (Aux Huns.) Soyez digne de\nvous! Qui g a g n e le trésor conquiert le m o n d e . N e vous souciez pas du nombre\ndes survivants, tous seront rois, fussent-ils mille.\n                                                   (Les Huns se dispersent par groupes.)\n\n  KRIEMHILD (à Rudeger). — N'as-tu rien à faire mander à Bechlarn ?\n  RÜDEGER. — R i e n q u e j e sache.\n  KRIEMHILD. — N ' y as-tu a u c u n e affaire à régler?\n  RÜDEGER. — A u c u n e , R e i n e .\n  KRIEMHILD. — U n e mèche de cheveux sort de ton casque : tire l'épée et\ncoupe-la.\n  R Ü D E G E R . — Et p o u r q u o i ?\n  KRIEMHILD. — T u auras au moins quelque chose à envoyer.\n  RÜDEGER. — C o m m e n t ? ne reverrais-je plus ma maison?\n  KRIEMHILD. — A quoi bon cette d e m a n d e ?\n  RÜDEGER. — Mais puisque tu veux que je c o u p e celte boucle? L'amour en\nrequiert a u t a n t du mort au m o m e n t où le charpentier s'avance pour fermer le\ncercueil !\n  KRIEMHILD. — J'ignore l'avenir; puisse-t il nous être plus propice ! Choisis\nGiselher pour messager; recommande-lui de ne passer aucun jardin sans\ncueillir une rose pour sa fiancée. E n rassemble-t-il une gerbe, qu'il l'attache\nen mon n o m sur son c œ u r ; puis, qu'il se repose près d'elle j u s q u ' a u jour\noù elle aura tressé u n a n n e a u avec la boucle que tu lui envois.\nEcoute-moi, tu a u r a s de quoi m'en remercier.\n  RÜDEGER. — Il refusera de partir.\n  KRIEMHILD. — Commande-le-lui, tu es son p è r e ; s'il te refuse obéis-\nsance, tu l'enfermeras d a n s la tour pour l'en p u n i r ; il est ton fils.\n  RÜDEGER. — C o m m e n t le pourrais-je j a m a i s ?\n   KRIEMHILD. — Si la force t'en fait défaut, attire l'y par la r u s e ; pourvu que\ntu le tiennes, le résultat est un : tout sera accompli avant qu'il puisse s'en\néchapper, car le j o u r de la vengeance sera le plus court. N'objecte rien ; si lu\naimes ta fille, tu suivras mon conseil et je te comblerai de présents magni-\nfiques. De p l u s . . . mais tu peux tout prévoir. Au ciel, les comètes de\nsang ont r e m p l a c é les paisibles étoiles; elles brillent d'une s o m b r e clarté. Ce\nn'est plus l'heure du pardon, mais celle des puissances mauvaises, l'heure où\n"}, {"page_pdf": 417, "page_imprimee": 350, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 712, "texte": "350                              DURENDAL\n\n\n\nl'on emploie le poison, puisque les remèdes ne servent plus à rien. N o n ! jus-\nqu'au moment où la vengeance sera consommée, il n'est pas de crime, plus\nde justice, et la nature elle-même s'est engourdie dans un profond sommeil !\n                                                                 (Elle part.)\n\n                                  SCÈNE X\n\n   RÜDEGER. — Est-ce bien là la femme qui n'était que larmes et sanglots? J'en\nfrémirais si je ne connaissais la magie qui la d o m i n e . Renvoyer Giselher?\nmoi ? J e jetterais plutôt le bouclier du Tronjer au feu !\n\n\n (A suivre.)\n\n\n                        (Tous droits réservés — Traduction de J. VANDEVELDEN )\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison06-003", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 351, "page_fin": 355, "titre_corps": "Le Paysage et l’Oiseau", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Davignon", "ancre_debut": "Le Paysage et l'Oiseau              MESDAMES, MESSIEURS, MES", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 418, "page_imprimee": 351, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2448, "texte": "Le Paysage et l'Oiseau\n\n            MESDAMES, MESSIEURS, MES CHERS E N F A N T S .\n\n\n\n    Ne vous semble-t-il pas que le beau paysage qui nous entoure va dans un\n instant gagner en perfection, en harmonie, en vie ailée et frémissante ?\n    Le printemps est dans l'air, mais il n'est pas venu tout à fait. Je ne sais\n quelle incertitude, sans doute délicieuse, tremble au bord du taillis bourgeon-\n nant, entre les prés reverdis, à la surface des champs duvetés et jusque dans\n l'azur traversé de nuées passagères. L'eau même, cette eau fraîche et tumul-\n tueuse de nos vallées ardennaises, ne se ride pas encore du tiède frisson\n d'avril...\n    C'est l'oiseau qu'on attend, et jamais sa présence dans l'ordre providentiel\ndu renouveau n'a paru plus indispensable et plus évocatrice. Les migrateurs à\n peine arrivés ne sont pas encore installés, vaillants passagers que tant de\n périls, hélas ! guettent et dont le retour est une leçon périodique de courage et\nde fidélité. Les sédentaires, hôtes permanents de notre pays ingrat, où sont-ils?\nAh! certes on en connaît. Tel détour de rivière, tel replis de collines boisées,\ntel sommet inaccessible défendent contre leurs ennemis la famille ailée. Et\ntel jardin encore, tel verger fleuri, lel cour où règne un arbre, tel mur sur\nlequel court une vigne où le plus modeste lierre sont des abris, où veille une\nprotection humaine, soucieuse de réparer la cruauté ou l'indifférence trop\ngénérales.\n    Mais voici l'œuvre réparatrice et exemplaire qui nous réunit aujourd'hui\npour seconder l'œuvre de Dieu, combler les vides faits dans la migration par\nl'intempérie et l'avidité, répandre une chaude bonté autour des nids anciens,\nafin de restituer à la beauté de la terre sa plus vivante, sa plus allègre\nparure.\n    Quand la cage s'ouvrira, quand la gent ailée prendra son vol, écoutons bien\nen nous, regardons de tous nos yeux autour de nous. Il n'est besoin ni d'être\nun poète, ni d'être un penseur pour percevoir le grand frémissement de la terre\net des bois, la tendre émotion qu'ils nous communiquent au moment où ils\n\n\n  (1) Discours prononcé à Stavelot le dimanche 20 avril, à la fête organisée p a r la Société\ndes « Amis de l'oiseau ». Au cours de cette fête qui a lieu en plein air, trois cents oiseaux,\nachetés à des tendeurs à l'arrière-saison et hivernes en une grande volière en plein vent,\nsont rendus à la liberté en présence des enfants des écoles et d'un nombreux public.\n"}, {"page_pdf": 419, "page_imprimee": 352, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3217, "texte": "352                                DURENDAL\n\n\n\nretrouvent le plein épanouissement de leur richesse morale, où ils atteignent\nce prolongement d'eux-mème dans le ciel par la voix et par le vol de l'oiseau!\n\n\n                                       * *\n\n   Car, mesdames et messieurs, et vous asssi mes chers enfants, un paysage est\nun trésor, qu'il soit humble et plat comme la plaine de notre littoral, qu'il\nsoit majestueux et mouvementé comme ce pays d'Ardenne, exceptionnel\net privilégié. De ce trésor, nous sommes responsables parce que nous n'en\nsommes que dépositaires et parce que nous n'avons pas le droit d'en\njouir avec inconscience ni avec égoïsme. Dans un pays dévoré d'industrie,\ncomme la Belgique, le rôle social de la nature est une mission; ceux, comme\nnous, qui sont les gardiens d'une région privilégiée ont à s'en pénétrer\nchaque jour davantage.\n   Tout ce qui diminue, tout ce qui appauvrit la force exaltante et reposante\nde notre patrimoine naturel, il faut le combattre et l'écarter. Je ne parle point\nde ce qui est une atteinte directe à la pureté de l'air, à la clarté de l'eau, à la\nligne de l'horizon, au mouvement des montagnes, à la richesse des fron-\ndaisons. Il n'est plus que des vandales pour en prôner la liberté. L'esprit\npublic s'émeut et des voix universelles s'élèvent dont l'écho retentit jusque\ndans les régions fermées de l'administration et du fonctionnarisme.\n   Mais notre inadvertance ou notre ignorance peuvent devenir les complices\nd'un appauvrissement moins évident, aussi certain, par lequel l'âme du\npaysage souffre et se rétrécit et devient plus silencieuse, moins expressive.\nVoici des années que les oiseaux sont de plus en plus rares en Ardenne. Il y a à\ncela toutes sortes de causes et qu'il n'est pas en notre pouvoir de supprimer. Du\nmoins celles qui dépendent de nous, celles qui disparaîtront sous la poussée\nde notre indignation, celles qui se neutraliseront par l'effort de notre sym-\npathie et l'union de nos ferveurs, celles-là, liguons-nous contre elles et sachons\npubliquement, solennellement comme aujourd'hui, leur donner le démenti\nde notre respect, de notre amour pour les petits oiseaux.\n   Sans eux, notre beau pays d'Ardenne demeure, sans doute encore, le plus\npittoresque de la Belgique. Je ne sais pas cependant si bien des cœurs ne lui\npréféreront pas un simple jardin, entouré de murs, avec un arbrisseau dont les\nrameaux tremblant balancent au vent printanier une nichée de rossignols.\nCar, voyez-vous, pour qui, dans les nuits qui vont venir, peut respirer l'odeur\nd'un feuillage frais en écoutant monter le trille infini de l'oiseau-poète, il n'est\nde lieu au monde plus beau que son jardin. Un pauvre laboureur sent moins\ndur le sol pierreux où s'émousse le soc de sa charrue et moins borné un hori-\nzon de maigres annelles ou de ciel fumeux, si tous les vingt mètres, de l'hum-\nble motte de terre grise, jaillit une allouette dont le frisselis suspend au-dessus\nde sa tête une hymne d'espérance et de gaieté.\n   Peut-on admettre que l'incomparable splendeur d'un jardin de chez nous à\nmi-côte, entre l'Eau-Rouge et la Fagnc, tout parfumé de bruyère et d'airelle,\ntrahisse tout à coup la lamentable indigence qui rende les nuits sans voix\n"}, {"page_pdf": 420, "page_imprimee": 353, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3231, "texte": "                          LE   PAYSAGE E T     L'OISEAU                        353\n\n\net les hailliers sans bruit d'ailes ? Et le laboureur d'Ardenne, si conscient de\nla valeur de son travail, si désireux de grandeur morale et de progrès spiri-\ntuel, souffrira-t-il qu'on le plaigne et qu'on le mésestime pour n'avoir plus,\nau-dessus de lui, dans l'éther immatériel où baigne sa pensée, l'oiseau d'espé-\nrance et d'amour'?\n   Dans une nation voisine, des millions de consciences, croyanteset incroyantes,\ns'émeuvent en songeant que des clochers abandonnés s'écroulent, parce\nqu'à leurs yeux la simple présence de ces édifices séculaires est dans le paysage\nun élément d'idéal. Élément d'idéal aussi, l'oiseau est nécessaire au paysage\nqu'il achève, qu'il anime, qu'il annoblit. Et ce sont des barbares — car\nde quel autre nom appeler les ennemis de l'idéal — ceux qui de gaieté de cœur\nvouent à la destruction des milliers de ces êtres frêles et délicats dont la mort\nendeuille toute la nature.\n   Ce sont des barbares de quelque mobile qu'ils se réclament. Et je sais\ncomme vous que les plus coupables ne sont point les mains qui écrasent, les\nfilets qui tendent, mais bien les cœurs, les cerveaux, les passions et les intérêts\nau nom de qui se fait l'hécatombe. La cruauté, sans doute, est une chose\nvile et méprisable. Que penser de la vanité, de la gourmandise, de la\nfausse science qui, de loin, se font ses alliées. N'avais-je. pas raison de parler de\nbarbarie, puisque dans le camp des ennemis de l'oiseau, nous venons presque\nd'énumérer les sept péchés capitaux ?\n   Et du côté de ses amis ne voit-on pas tout l'opposé ? Ses amis, mais ils sont\nici devant moi. accourus à l'appel de celui dont il faut célébrer l'initiative à\nl'égal des plus généreuses, car elle ne se réclame que de la bonté, de la justice,\nde la beauté et de l'amour.\n   Ce sont des familles, des lettrés, des enfants, élite sociale, intellectuelle et\nmorale d'une cité dont les autorités administratives sont la plus digne\némanation.\n                                          *\n                                         * *\n\n   Permettez-moi, à moi qui ne suis qu'un simple spectateur, de traduire sim-\nplement l'émotion profonde qui m'étreint en songeant aux liens mvstérieux\nque ces oiseaux, rendus à la la liberté, vont nouer entre cette population et\nson magnifique pavsage.\n   Je ne sais plus qui a dit que la vieillesse et l'enfance ont des émerveillements\npareils. D'ailleurs, rien ne ressemble plus au lever du jour que son déclin et si\nles aubes symbolisent la candeur et l'espoir, le crépuscule s'accorde avec la\nsérénité voisine du repos. Les veux du vieillard, les yeux de l'enfant sont faits\npour s'emplir des visions de la nature, car entre la nature et eux ne s'inter-\nposent plus ou ne s'interposent pas encore les vaines obsessions de soucis\nconventionnels. Aussi vous les vovez souvent, les chères tètes blanches, s'en\naller seules par les chemins de la campagne sans vouloir qu'on les guide et ne\nrevenir qu'après de longues heures de contemplations mystérieuses. De leur\ncœur, las et redevenu ingénu, avec les champs, les ruisseaux et les bois, s'échange\nun dialogue pas toujours intérieur. Car si vous pouviez les suivre à leur insu,\n"}, {"page_pdf": 421, "page_imprimee": 354, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3350, "texte": "354                                DURENDAL\n\n\n\nvous entendriez d'étranges mots, de tendres phrases et d'amoureuses décla-\nrations.\n    Des heures durant, les vieux demeurent arrêtés auprès d'une touffe d'airelle,\nà l'ombre d'un taillis de noisetier, dans l'angle d'un coude de rivière. Que\nvoient-ils, qu'écoutent-ils, eux dont la vue baisse et dont l'ouïe s'affaiblit ?\nC'est un oiseau qui fait son nid, roitelet ou mésange, c'est un oiseau qui chasse\nà ras de l'eau, hochequeue ou martin-pêcheur, c'est un oiseau qui fouille le\nterreau des feuilles mortes d'où émergent les pousses de muguets, merle ou\ngrive. Eux qui ont beaucoup vécu, souffert des hommes et lutté contre la vie,\ntrouvent un aliment de curiosité nouvelle et reposante dans le spectacle de ces\npetites choses ailées où ils s'émerveillent de découvrir une grâce, une activité,\nune simplicité qu'ils n'ont pas connues chez les hommes. Une étrange philo-\nsophie pénètre dans leur esprit, en bannit l'aigreur et la vanité, l'incline vers\nl'acceptation généreuse, reconnaissante envers Dieu de cette éclaircie de\nrecueillement et de sérénité avant la mort.\n    Plus rares sont les éclaircies pour l'homme de travail qui gagne le pain des\nsiens et que le souci de vivre obsède. Cependant, en connaissez-vous beaucoup\nqui consentent à se passer de promenades à travers champs et qui, au sein de\nleur labeur, ne tâchent pas de conserver quelque chose de la vie en plein air?\nC'est généralement un pinson, oiselet emprisonné, hélas! et suspendu au mur\nde la chambre en une cage minuscule, aveuglé trop souvent, dans le faux\nespoir qu'il chante mieux sa dernière vision de liberté. Cette habitude cruelle,\ncondamnable, haïssable, dérive d'un besoin tenace de nature et de campagne.\n Il faut la combattre mais respecter le sentiment qui l'a fait naître. Il faut pous-\nser le travailleur à jouir des oiseaux libres et chantant leur liberté. 11 faut\ninviter le citadin à visiter votre campagne repeuplée d'oiseaux afin qu'il y\ntrouve l'allégement par le plaisir de se mêler à la pleine nature odorante et\nharmonieuse.\n    Il est un âge de la vie, un instant plutôt, une saison où les nids, les\noiseaux, la nature décuplent l'exaltation du cœur. Quand les couples jeunes\ntraversent la campagne, les heureux couples, sincères et loyaux que l'équivoque\ndes villes, les suggestions malsaines du plaisir offensent comme un outrage à\nla probité de leur amour, ne sont-ce pas les oiseaux qui se pressent sur leur\npassage pour prendre une leçon de tendresse? Les amoureux le croiraient\nvolontiers, car il n'est rien qu'ils ne subordonnent à leur élan. Et, cependant,\npourquoi la jeunefilles'arrête-t-elle tout à coup au tournant du chemin, serre-t-\n elle plus fort la main de son fiancé et sent-elle en elle un trouble immense\nl'envahir, un sentiment inexprimable se mêler à l'émoi des fiançailles, englober\ntoutes les perpectives de l'avenir, s'approprier toutes les forces du monde et\nles associer au rêve où l'on retrouve le vœu même de la race ? Si ce n'est\nparce qu'elle a entrevu, au creux fourchu d'une branche, le nid de brindilles et\nde plumes autour duquel s'empresse avec des battements d'ailes la mésange\n qui nourrit ses petits!\n    Ah! les romanciers peuvent s'évertuer aux plus souples analyses, classifier\n toutes les nuances de la sensibilité contemporaine, ils n'atteindront pas à la\n"}, {"page_pdf": 422, "page_imprimee": 355, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3390, "texte": "                          LE   PAYSAGE     ET   L'OISEAU                        355\n\n\nvérité de ce très simple mais éternel instant. Les poètes, pour le chanter, em-\npruntent lys voix mêmes de l'oiseau. Un des nôtres, un des meilleurs,\nM. Victor Kinon, pour traduire la louange qui lui monte aux lèvres devant la\nfemme qu'il aime, s'écrie :\n                  Ma bien-aimée est comme un oiseau dans les bois.\n   Mais ici même, ne venons-nous pas d'entendre la parole de deux poètes arden-\nnais? Je leur demande la permission, puisque ce sont des fidèles de cette fête,\nd'associer leur œuvre poétique à l'œuvre qui unit désormais Stavelot à la nature\npar l'intermédiaire de l'oiseau. Sachons, au cours denos promenades, nous rap-\npeler avec gratitude les vers écrits en hommage au paysage ancestral. Ils\nlui ajoutent un peu de beauté morale. Et c'est lui rendre justice en affir-\nmant, d'autre part, qu'il soutient leurs vers de son prestige.\n   Lisez par exemple la Chanson des sources d'Albert Bonjean et le Concert\nd'oiseaux d'Adolphe Hardy. Si j'en avais le temps, je vous les réciterais ici.\nMais je pense que beaucoup d'entre vous les connaissent et peut-être qu'on\nvous les fait apprendre, mes chers enfants.\n\n\n   Aussi bien, c'est vous qui êtes le plus intéressé à cette fête et je vois votre\nimpatience à ouvrir enfin la porte de la volière où se pressent vos petits pro-\ntégés. Vous les aimez. Curieux de leurs ébats qui ressemblent aux vôtres,\npar le treillage vous les avez bien souvent regardés. Ah! cette curiosité, elle n'est\npas sans danger pour la gent ailée qui en est l'objet. Tenir entre les doigts\nde petites vies sauvages, sentir battre un cœur palpitant sous le plumage\ntiède, carresser une huppe soyeuse, quelle tentation! Elle n'est pas mauvaise\ncomme le méchant désir de ravir des œufs, de détruire un nid, ce qui est cruauté\net vilénie pures. N'y cédez point cependant. Nos mains comme la cage sont\nune prison. Et plus que les barreaux d'osier ou de fer, nos doigts sont redou-\ntables, car leur étreinte est volontaire et c'est l'âme qui les meut. Or, de toute\nvotre âme, enfants, il faut au contraire désirer et vouloir la liberté de l'oiseau,\nsa protection, sa multiplication. Il le faut pour les autres à qui cette beauté\nest nécessaire. Il le faut pour vous-mêmes à qui l'usage de la force est interdit\ncontre le plus faible, contre l'innocent. Dans la vie, vous aurez à lutter contre\ntoutes espèces d'obstacles et vous verrez combien la force aveugle est trop sou-\nvent l'ennemie de la justice et de la bonté. Dès aujourd'hui, en ouvrant la cage\naux oiseaux, en promettant de ne jamais rien faire pour priver la nature de\ncette parure et de cette utilité, rendez-vous compte que vous obéissez à une\npensée d'ordre et de discipline conforme à l'harmonie de la création.\n   Mesdames et messieurs, combien je serais heureux si mon commentaire ne\ns'est point écarté du but que vous vous êtes proposé en accourant nombreux\nici. En vous remerciant de votre attention, je me félicite de l'honneur qui m'a\nété fait par cette invitation à prendre part à cette cérémonie. Car, grâce à vous,\ngrâce aux organisateurs de la fête des oiseaux, j'ai appris à mieux connaître, à\nmieux aimer ce pays de Stavelot, joyau de nos Ardennes, lieu consacré par\nl'histoire, source de plaisir et de beauté.\n                                                            H E N R I DAVIGNON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison06-004", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 356, "page_fin": 367, "titre_corps": "Les poèmes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Les Poèmes    Le Puits d'azur, par JEAN D", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 423, "page_imprimee": 356, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2357, "texte": "Les Poèmes\n   Le Puits d'azur, par JEAN DOMINIQUE (Paris, Mercure de France). —\nChant provincial, par JULES DEI.ACRE (Bruxelles, Lamertin). — L'ironique\nTendresse, par ROBERT SILVERCRUYS. — (Idem.) — Les Jeux et la Flamme,\npar LUCIEN CHRISTOPHE (collection Flamberge. Mons). — Les Roses du\nSilence, par MARCEL LOUMAYE. — (Idem.) — Le Chemin des Ailes, par\nADRIEN DE P R É M O R E L (Bruxelles, éditions de Durendal). — Les Noces\nspirituelles, par 'PAUL CHAMPAGNE (Paris, éd. du Temps Présent). —\nImpressions et Souvenirs, par DOM BRUNO D E S T R É E (Paris Bloud).\n\n   On a tort de confier à un poète la critique des poèmes. Quand le livre est\nmédiocre, j'y vois immédiatement des beautés qui souvent v sont, mais\ncachées; je le déteste en bloc pour sa médiocrité. Quand le livre est beau, je\nme mets à l'aimer avec tant de joie qu'il m'est impossible d'en voir les défauts.\nQui donc voit les défauts de ce qu'il aime ? Ainsi, je viens de relire Le Puits\nd'Azur de Jean Dominique. Oserai-je certifier que tout y est parfait, que\ntoutes les métaphores y sont correctement suivies, qu'il n'y a aucune nébulo-\nsité dans cette lumière ? Je n'oserais. Je ne suis pas critique, je suis poète; et\nce petit livre est de ceux-là qu'on ne peut ouvrir sans l'aimer. Que dit-il ? Des\nmots légers, fluides aériens faits de candeur et de clarté. Qu'exprime-t-il ? Le\nfrémissement d'une âme ingénue et grave, éprise de l'amour et de la lumière...\n\n            Si douce! Elle entre et nient à travers les rideaux\n            Comme une enfant modeste et timide qui rit.\n            La lumière!.. Et son charme est sur      l'après-midi\n            Plus /luide et transparent que l'eau.\n            Si vive! Elle a tressé de royales  couronnes,\n            Aux vieux parterres du jardin,\n            El répandu sur la fenêtre aux     géraniums\n            Une odeur de soleil, de mer et de lointain...\n\n            ...Et si pure! On ne voit que par ses yeux divins,\n            La tranquilité grave et prudente du jour\n            Allonger en chantant la fuite des chemins\n            Par où s'est dérobé l'Amour.. .\n\n           ... Ah ! si miraculeuse avec sa robe d'or\n           Et ses sandales bleues la lumière     adorable!\n           Car c'est elle, si tendre, qui peindra sur le sable\n           Pour nous aussi, l'ombre du cyprès de la mort.\n"}, {"page_pdf": 424, "page_imprimee": 357, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2124, "texte": "                                 LES POÈMES                                   357\n\n\n   ... Des paysages immatériels où glissent des formes ensoleillées, le bondisse-\nment des cœurs que soulève un pur désir, l'a plus belle des mélancolies et\nl'éternelle jeunesse de la Beauté. Ce livre ne se lit pas; on en boit la poésie\ncomme l'eau d'une source vive, les pages se tournent d'elles-même, comme si\nun vent léger leur donnait l'envol ! D'adorables images dansent une ronde sur\ndes rythmes clairs.\n\n                   Le pommier léger sous l'azur,\n                   'Découpe sa forme    penchante.\n                   Ton cœur est frémissant et sûr\n                   Et je vois ta main    rayonnante...\n\n                   Mon regard ne va pas plus haut\n                   Que ta douce robe de toile.\n                   Sous le pommier luisant et beau\n                   Passe la brise à pleines voiles !...\n\n                   Au bord de l'herbe, dans les roses.\n                   Flotte un parfum de ciel en fleur!\n                   Et voici tes mains qui se posent,\n                   Frémissantes,   contre ton cœur...\n\n                   Je ne regarde pas plus haut\n                   Que ton cœur et que ta main          blanche...\n                   Je sais quel silence nouveau\n                   Traverse ce divin dimanche !\n\n                   C'est un jour de suavité!\n                   Ta voix chante et ton âme vole!\n                   Autour du beau pommier    lustré\n                   C'est une ronde sans paroles.\n\n                   Je ne regarde que le bord\n                   De ta robe touchant la terre.\n                   Et voici que des rameaux   d'or\n                   Se dessinent dans la poussière!\n\n                   Comme une immortelle       couronne,\n                   L'ombre à tes pieds tresse des fleurs...\n\n  Il faudrait citer, il faudrait citer. Il faudrait lire et relire le dernier poème\ndu petit recueil, ce poème qui est un des plus beaux que l'on ait écrit :\n\n                   Poésie! Je l'ai portée à mes lèvres,\n                   C o m m e un caillou frais pour ma soif...\n"}, {"page_pdf": 425, "page_imprimee": 358, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2583, "texte": "358                               DURENDAL\n\n\n\n   Et comment, moi qu'enchanta jusqu'à l'extase la grâce des matins, ne\nserais-je pas ravi par ces vers qui disent si bien l'atmosphère de ce livre :\n            Ici règne l'Azur! — Vois! Les jardins     humides\n            Sont des corbeilles de fraîcheur.\n            Le jour coule d'en haut, doré, vermeil et fluide,\n            Sur les gazons d'herbes et de fleurs ;\n            Vois! Le matin foulant les chemins d'air, candide,\n            Porte dans ses deux mains, qui te paraissent    vides,\n            La plus merveilleuse des heures !\n\n   Le Chant Provincial de Jules Delacre nous fait rentrer dans la réalité\net nous restitue, avec quelle poignante poésie pourtant, à la médiocrité de la\nvie. Mais ce n'est que pour nous en faire sortir aussitôt par l'admirable can-\ntique d'amour — la Source imprévue — que termine son livre. Et, au fait, on\nse demande pourquoi celui-ci tout entier ne porte pas ce titre là? On devine-\nrait, dès le début, que l'ancien Jules Delacre n'est pas mort et que, au-dessus\ndes paysages urbains dont il nous dit la tristesse et l'humble laideur, va\nsoudain mousser une nouvelle floraison de roses blanches.\n   On nous avait dit déjà la petite ville des dimanches, la petite ville entourée\nd'eaux claires et de fleurs. La voici aujourd'hui dans toute sa monotonie, avec sa\ntristesse, son visage douloureux. Elle est entourée de champs qui ne sont plus\ndes champs :\n            Avec des tas de chaux, de sable et de scories\n            Et des talus luisants  d'argile\n            Où, pesamment, des terrassiers     travaillent...\nd'usines, d'ateliers, de terrains vagues pleins de gravats :\n            Et plus loin, tout au bout du crépuscule\n            Là où naît sur le paysage\n            Un vert débile et monotone,\n            File tout droit un long train     minuscule\n            Dont la vapeur en boules     s'époumone\n            A travers les campagnes     plates.\n            Le long des prés où les vaches vont paître\n            Parmi tes palissades   écarlates\n            O publicité vive et champêtre .'...\n   Elle est peuplée de petites gens qui vivent médiocrement, avec résignation\net bonhomie, avec une pauvre joie et d'obscures douleurs, et le poète est plein\nde déchirante et de souriante pitié :\n            A cause de ce jeune    instituteur\n            Que, dans le sapin neuf de l'école       primaire,\n            Entre les chromos vifs et le       boulier-compteur,\n            Fait chanter l'alphabet en chœur\n            Et rêve dans la chaude odeur de la misère...\n"}, {"page_pdf": 426, "page_imprimee": 359, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2387, "texte": "                                  LES POÈMES                                     359\n\n\n            A cause du soldat venu de son village,\n            — La bas, sur un plateau de schiste et de bruyère —\n            Et qui, dans la boutique du libraire\n            Choisit, aux feux blafards de l'étalage\n            Un cœur fait de myosotis, sur un    nuage...\n\n\n            A cause du destin de la servante\n            Dont l'eau usa les mains     luisantes,\n            Et du lit de fer où son cœur repose\n            Sous la lucarne en bleu de la soupente\n            Pleine de lune et de l'odeur du savon rose...\n\n   A vrai dire Verhaeren avait déjà, dans les Villesà Pignons, dit le pittoresque\nquotidien des petites cités, et si nul ne l'a exprimé peut être avec une pareille\nacuité, d'autres avant M. Jules Delacre, avaient dit le spleen des tristes vies\nprovinciales. Une femme même, — Jeanne Termier — a chanté récemment,\navec une puissance qui ne sera jamais égalée, l'horreur des banlieues équi-\nvoques et des campagnes outragées... Mais voici que le poète redevient tout à\nfait lui-même et que, éblouissant et frais, jaillit, plus haut que les visions\ntristes ou pittoresques, un clair chant d'amour. Et ici il ne faut plus citer, il\nfaut lire et tout lire. Ce poète n'est plus que poète, il ne note plus, il ne décrit\nplus, il ne s'attarde plus au spectacle des choses, il chante. Le monde s'est\ntransfiguré, toute laideur est abolie, les réalités flottent dans la lumière.\n Les jours, les heures, les rêves, les mots sont faits plus légers que l'air même :\n\n\n          Plume dans l'air, feuille qui vole\n          Ce jour fuyait, léger, dans l'oubli des paroles,\n          Et son âme de brise emportait mon bonheur\n          Comme un chant sur les eaux, comme un bouquet                    d'odeurs...\n\n  Et la joie est si grande et la vie est si bonne, et le printemps est si embaumé,\nque l'on ne sait plus vraiment si l'on vit ou si l'on meurt de joie :\n\n         Même grâce et même chaleur\n         Sont dans mon cœur et dans le paysage...\n         Où vais-je aussi porter le poids de mon bonheur\n         Et cacher mon visage ?...\n\n          O rectangle de mon jardin\n          Entre ces quatre murs qu'au printemps           tu   proposes.\n          Avril répandait ce matin\n          Trop de fraîcheurs, de ses deux mains\n          Trop de pressentiments  de roses...\n"}, {"page_pdf": 427, "page_imprimee": 360, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2701, "texte": "360                                DURENDAL\n\n\n   Et le poème va ainsi dans un beau rythme soulevé, qui évoque les danses\nclaires des vierges printanières de Boticelli, jusqu'à la joie totale, jusqu'à\nl'extase de ce jour qui est encore le printemps et qui est déjà l'été :\n\n          Ah! toute ma ferveur par cette nuit pressée,\n          Eperdument se rassemblait     enfin,\n          Amour, dans ce doux geste ovale où mes deux mains\n          Prenaient ta tète obscure, et belle, et renversée !\n\n    Et je ne sais pas si jamais une joie humaine fut exprimée avec tant de grâce\net tant de jeunesse...\n   Si nous retrouvons cette jeunesse dans les poèmes de M. Robert Silvercruys,\nc'est bien malgré lui je pense. Ce poète de vingt ans s'attarde à nous dire le\npetit goût aigre et la petite chanson désabusée du premier mauvais amour. Et il\na le tort de se faire passer pour le collégien émancipé qui passe ses soirs à humer\ndes cocktails, juché sur un haut tabouret, dans des bars aux grands stores baissés.\nM. Robert Silvercruys a le tort de se farder ; qu'il laisse cela au petit Rostand...\nCar il se farde. Son goût des choses fraîches et des lumières pures éclate malgré\nlui partout. Il y a dans son livre autre chose que des aurores de gaz et des\nodeurs de macadam (vous savez au bois à sept heures du matin, à cheval, quand\non vient d'arroser), il y a un parfum agréable de pommes, de pain frais et de\nfleurs des champs.\n   Non que, quand M. Silvercruys est poète champêtre, il soit parfaitement\noriginal, il fait alors du Francis Jammes le plus souvent ; mais il l'avoue avec\ndésinvolture. Il a d'ailleurs, tout le long de son petit livre, une petite moue\nironique qui nous réconcilie avec lui malgré certains défauts qu'il affiche\ncomme des qualités. Soyez tranquille, il n'est pas dupe de lui-même.\n   Refuserons-nous pourtant à ce petit poème le mérite de la sincérité :\n\n                     Il pleut ce soir  doucement.\n                     J'ai relu du Francis    Jammes\n                     Et je rêve en    m'endormant\n                     A des mains de jeunes    femmes.\n                     Je songe à ce qui n'est plus\n                     Aux jours lointains de Septembre\n                     Quand j'écoutais    l'Angelus\n                     Mourir au coin de ma chambre.\n                     Mon cœur se souvient, ce soir :\n                     Je ne sais pourquoi    peut-être;\n                     Et je rêve sans savoir\n                     Le front contre la fenêtre.\n                     Quelque chose en moi persiste\n                     Qui me serre à m'étouffer.\n                     Je n'ai rien; mais je suis triste\n                     Et je voudrais bien pleurer...\n"}, {"page_pdf": 428, "page_imprimee": 361, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2899, "texte": "                                   POÈMES                                   361\n\n\n   Je comprends que le poète de l'Ironique tendresse ait parfois l'envie de\npleurer. Tout son livre qui est charmant de forme, est bien vide d'âme. Ses\nderniers vers nous font espérer une manière nouvelle, une poésie plus vraie,\ndes accents plus chrétiens et plus profonds... Mais Thomas Braun, mon cher\nSilvercruys, vous dit tout cela bien mieux que moi, dans la charmante pré-\nface qu'il vous a donnée... Et il le dit, lui, sans en avoir l'air...\n    Je m'étonne qu'un poète comme Lucien Christophe ne sente pas non plus\nque ce qui manque à sa poésie, c'est l'élément qui seul amplifie, transfigure,\nfait sublime l'âmeet le chant de l'âme: l'élémenl divin. Et nous devons nous en\ndésoler d'autant plus qu'il vient de prouver par son premier volume, dès long-\ntemps attendu, les Jeux et la Flamme, qu'il est l'écrivain le plus original, le\nplus éloquent, le plus lyrique de sa génération. Les lecteurs de Durendal\nconnaissent Lucien Christophe par quelques pages gonflées de vie, par des\npoèmes riches de sève qu'il a publiés naguère ici même. Et n'ont-ils pas senti\ncomme moi que si ce poète n'est pas des nôtres, il devrait en être. Le jour où il\ndira autre chose que l'inquiétude, la joie ou la douleur de vivre, le jour où se\nmêleront à ses rêves des symboles divins, comme son rêve sera plus ardent\nencore, son œuvre plus belle.\n    Tel quel, Lucien Christophe est emporté par toutes les forces de la vie. S'il\nn'est point un « paroxyste » comme M. Nicolas Bauduin (vous savez, cet\ninfatigable — banal et grand — lyrique qui abuse vraiment de son imparfait\ngénie), il aime les sentiments exaltés, les voix hautes, les gestes éperdus.\n Il va jusqu'au bout de l'émotion. Sa poésie n'est pas en contemplations, elle\nest en gestes. Elle est dynamique. Elle se meut. Sa strophe n'est pas une\nbelle matière coulée dans un moule harmonieux, c'est un être vivant qui croît,\nse développe, se transforme, avance, bondit selon le rythme de la pensée.\nEntrain, sève, jeunesse, élan, dans la pensée et dans la phrase :\n\n\n            Vous qui baillez au long des murs austères\n                   Et fouillez les coins et recoins\n            De vos âmes, et cependant n'y trouve point\n                   Cette source qui désaltère,\n                   Ne savez vous donc pas\n            Ce qu'il y a de pur, de fervent,    d'émouvant\n                             Dans le vent\n            Qui tressaille et frémit ainsi qu'un beau poème\n                             Et sème\n                   — A chaque pas —\n            La farouche ferveur dans les cœurs qu'il épuise!\n            Ah! nous sommes loin de ces âmes         qu'amenuisent\n                    Les psychologies    énervantes\n            Aux détails compliqués et savants;\n            O joie de se sentir dans la forêt vivante\n                              Vivant!\n"}, {"page_pdf": 429, "page_imprimee": 362, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2262, "texte": "362                                DURENDAL\n\n\n\n            Avec un âge d'un beau son si net, si         pur,\n                          Si éclatant\n            — Et de quel éclat ferme et dur —\n                          Vingt ans !\n\n   On comprend, dès lors, que les sentiments que Lucien Christophe exprime\nle mieux soient des sentiments d'allégresse, et que tout autour de son livre tourne\nune ronde d'images joyeuses :\n\n            Petites filles, toutes les petites filles\n            Ornement gracieux des diverses           saisons.\n            Guirlandes suspendues de maison à maison,\n            Nouez autour des bourgs, des hameaux et des villes\n            Une ronde enfantine, émue et puérile...\n\n  Et si, comme tous les poètes jeunes, celui-ci s'attarde par instants aux\npetites chansons « pour les cœurs sans vaillance » c'est pour se ressaisir dans\nun enthousiasme nouveau :\n\n           Jeunesse, couleurs, sons, formes, lignes,   lumière.\n           Secret consentement,   élans brusques et forts,\n           Allégresse de vivre et pureté    première,\n           Libre don de soi-même, ardent et pur accord;\n\n            Ah! mortes toutes les langueurs       crépusculaires.\n            Fini le vieux décor du parc    abandonné.\n            Ce bel orage et sa jubilante colère,\n            C'est ton âme et son mouvement      passionné.\n\n            Et tu renais; la pluie chante, chaude et nombreuse.\n            Une joie bondissante et père te soulève.\n            Ris et donne à ton œuvre une forme      amoureuse\n            Atteins à la hauteur où lu plaças ton rêve.\n\n   Un livre pareil est difficilement parfait. Il règne ici une spontanéité sans\ndiscipline. D'affreux prosaïsme, des vers amorphes — si médiocres, qu'on a\nl'impression que c'est fait exprès — des « pannes » d'inspiration font que\nLucien Christophe n'est pas toujours égal à lui même. Il convient de citer\npourtant comme définitifs, complets, des poèmes comme Toi qui ris (p. 59),\nou comme ce court morceau saisissant :\n\n           Le vent, la pluie, la lande, un blafard      crépuscule\n           Et la bruyère morne, et le morne      torrent,\n           Et dans la pluie, la lande et le brouillard     errant\n           Un homme va, courbé, que sa passion         brûle.\n"}, {"page_pdf": 430, "page_imprimee": 363, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3122, "texte": "                                LES POEMES                                  363\n\n\n            Et tout à coup l'éclair en un geste   d'archange,\n            Déchire la nuée et, dans le firmament,\n            Brusquement   on peut voir, l'espace d'un   moment,\n            Lutter une aile noire avec une aile blanche.\n\n  Dans la même collection « Flamberge » parait un livre voluptueux et par-\nfumé de M. Marcel Loumaye — encore un début — qui porte un admi-\nrable titre : les Roses du Silence :\n\n            Roses, bacchantes, — fleurs, ô filles de l'été,\n            Dans un essor joyeux vers l'azur vif haussées\n            Splendidement   vêtues de plénière   clarté,\n            Vous offrez, au soleil, des faces renversées !\n\n    Livre païen, on le devine, où l'on se promène à pas lents comme dans un\n jardin trop fleuri, par un jour accablant de juin. Pour moi. je songe à l'im-\n mense horizon, aux campagnes luisantes, à l'au-delà du réel, toutes choses\n que M. Marcel Loumaye ne voit pas dans le jardin muré où il m'emmène. Il\ny a sur les murs des roses qui grimpent, s'ouvrent, s'effeuillent, s'offrent, se\ndonnent. Mais les roses ne m'empêchent pas de voir le mur... Pas d'inquié-\n tude ici, pas de nostalgie d'autre chose, pas d'envol dans le frais azur, pas\n de fenêtres sur la vraie vie. Ces roses parfument délicieusement, mais l'on\n étouffe au milieu d'elles. Je puis admirer la forme riche, les mots lourds de\n volupté, les poèmes gonflés comme des fruits mûrs qui font le livre de ce\n poète. Je ne puis l'aimer. Je n'y respire pas. Bah ! un jour M. Marcel Loumaye\n s'évadera de son enclos, il s'apercevra qu'il n'y a point de grande poésie sans\nune pensée d'infini. Et il est bien capable d'un coup d'aile!\n    Voici justement que s'ouvre devant nous le Chemin des Ailes. Et il faut\naimer M. Adrien de Prémorel d'avoir, au seuil de ses poèmes, écrit un titre\naussi frémissant et aussi léger. Celui qui a trouvé ce mot est né poète. Et, en\neffet, tout son petit livre est naturel, spontané. Point d'étude, point de\nrecherche. Point non plus de travail. M. de Prémorel en est encore à cette\nivresse poétique du début, qu'on n'a point l'héroïsme de contrôler. Sa poésie\ncoule comme une eau abondante dont on n'a point affermi les rêves. Son\nsecond livre, sans doute tout en étant aussi sincère, sera plus réfléchi, plus\nconcentré, plus parfait. M. de Prémorel vit à la campagne parmi les champs,\nles bois et les collines. Les champs lui ont appris les longues perspectives, les\nbois l'ont pénétré d'un enchantement religieux. Il doit encore prendre de ses\ncollines une leçon de mesure, de lente musique, de calme sérénité. Son vallon\nde Bleid est la plus belle école d'harmonie et de grâce qu'il puisse fréquenter.\n    Pour le moment, il le déserte souvent pour les forêts d'alentour. Et il en a\nrapporté jusqu'ici ses meilleures pages. Non que je fasse fi de ses poèmes\nd'amour — si vrais malgré leur romantisme et leur éloquence — mais ceux là,\ntous ceux qui furent tristes à vingt ans les ont chantés. Quand le poète s'égare\ndans les bois il est plus lui-même. N'est ce point là qu'est sa vie? Depuis son\n"}, {"page_pdf": 431, "page_imprimee": 364, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2663, "texte": "364                               DURENDAL\n\n\n\nenfance il a noté les bruits, les odeurs, les lumières de la forêt. Il en commit\nles plus humbles insectes, les plus timides oiseaux, les plus petites fleurs, et si\nparfois, pour la chanter, il use (ou abuse) de rythmes peu nouveaux et\nd'images trop dites, il ordonne ces éléments dans de belles symphonies syl-\nvestres, bruissantes d'ailes ou silencieuses d'extases :\n\n\n          ... Eh bien, vivons au moins de ce soir      extatique.\n          Aimons-en la Beauté : C'est l'amour      éternel,\n          Le seul amour qui fait étinceler le ciel\n          Et dont les rossignols sont l'ardente    musique.\n\n          Ouvre toi simplement. La superbe forêt\n          N'est femme que par la profondeur du mystère.\n          Ce n'est jamais en vain qu'elle murmure « espère »\n          Tout ce qui charme en elle est un charme secret.\n\n         Laisse très librement se déployer mon rêve :\n         Que peut un songe mort lorsqu'un autre est vivant ?\n         Allons au fil de l'heure, oublions tout avant\n         Qu'un soleil jeune et fier dans les branches  s'élève.\n\n         Je t'aime, rossignol, je t'aime, soir divin\n         Je t'aime, ô ma forêt que va blanchir la lune,\n         Je t'aime, étoile d'or, j'aime mon    infortune,\n         Et je voudrais tenir un aigle dans ma main!\n\n   La nature, pour M. de Prémorel, est le visage même de Dieu. M. Paul\nChampagne dont le Catholique de Georges Ramaekers a publié récemment\ndes poèmes ardents, ne s'arrête point, quand il cherche Dieu, aux visions\nextérieures. Il tente de descendre dans les profondeurs de l'âme, et ses Noces\nspirituelles sont un poème mystique. Ici encore, trop peu de souci de la per-\nfection formelle, une spontanéité jaillissante de mots, de phrases, d'images,\ntoutes les qualités et tous les défauts de l'abondance. Mais quelle inspiration\nadmirable, quels inépuisables sujets, ignorés des poètes de l'art pour l'art et\nde ceux qui, piétinant dans la vie, ne regardent point du côté de l'infini. Le\ntourment de l'unité, l'union divine, l'amour suprême, la « nuit obscure ».\nvertigineuse, qui absorbe parfois les âmes assoiffées de lumière, n'est-ce point\nmille fois plus beau que les quelques mouvements des bras et des lèvres qui\nsont le sujet banal et monotone de la plupart des livres de vers. Ce livre-ci\npeut être parfait, il ne peut pas être médiocre, il porte en lui une part de la vie\néternelle. Que le désordre est pardonnable quand il est l'effet d'un élan éperdu\nvers Dieu... Parfois, M. Paul Champagne se fait plus intime, et voyez comme\nil exprime catholiquement le bien-être d'une soirée d'hiver. Cela s'appelle la\nGrâce :\n"}, {"page_pdf": 432, "page_imprimee": 365, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2878, "texte": "                                  LES POÈMES                                     365\n\n\n         De tout ceci, mon Dieu, je vous suis redevable!\n         Du pain qui fleure bon sur la neigeuse table;\n         De l'eau miroitant bleue, à côté de ce miel\n         Aux pâleurs de couchant en juin, et près du sel\n         Qui scintille et me rend toute chose rapide.\n\n\n         Seigneur, je me souviens que la chambre était vide,\n         De la présence active et joyeuse du feu :\n         Vous même l'avez fait flamber rouge, ô mon Dieu,\n         Pour réchauffer ma triste main, si tôt ouverte.\n         De gourde qu'elle était comme la glace inerte\n         Collée aux toits, l'hiver. .\n                         L'inestimable   don,\n         Que le Seigneur a fait à ma pauvre maison !\n         Mais la paix manque : Aussi j'attends que s'illumine\n         La chambre à vos lueurs, Jésus, lampe divine.\n         Vous poseriez la paix de vus reflets sur tout.\n         Et dès lors, chaque chose aurait un regard     doux.\n         A faire souvenir toujours de la /trière\n         Qui met du ciel au front serein des saints de pierre...\n\n\n   Voici, pour finir, un livre où cette sérénité plane et règne. Dom Bruno\nDestrée est une âme sans inquiétude. Après l'élan de sa conversion, il n'est\npoint redescendu sur la terre. Ce rêveur porte en son cœur même le principe\nde la Paix. On ne saura jamais assez l'influence que Dom Bruno Destrée\nexerce sur les quelques jeunes hommes qu'il approche. I1 se dégage de la\nmoindre de ses paroles une leçon. Comme il ignore la laideur, il apprend à\nses amis que si elle existe, ils doivent l'ignorer, qu'ils ne doivent pas prononcer\nson nom, qu'ils doivent vivre comme si elle n'était pas. Seule la Beauté est\nréelle. Ceux qu'il parvient à entraîner sur la pure colline où il vit, se dépouil-\nlent en y montant des sentiments médiocres et des angoisses humaines Là\nhaut palpite la Grâce, et ce poète ne voit plus le monde — l'a-t-il jamais vu\nautrement même quand il ne se savait pas chrétien? — que transfiguré par\nla Grâce. Elle baigne, ennoblit, adoucit toutes choses. Dès lors, pour exprimer\nle visage de la terre, il faudra n'employer que des mots simples, des\nmots trempés d'azur ou purifiés dans le feu, des phrases d'où soient tombées\ndans cette sorte de bain purificateur, les subtilités, les recherches, les souillures,\nles ombres, les couleurs même quand elles sont trop vives. Le poète\nd'Impressions et Souvenirs n'est pas peintre. Il parle une langue nue,\ntransparente, et qui n'est point banale, étant simple. Comme sa pensée, sa\nphrase est filtrée et si quelques éléments de vie sont restés dans le filtre,\nquelle limpidité, quelle fluidité, quelle absence d'éloquence, d'erlort, de\ntravail visible, de fermentation ! Victor Kinon a dit un jour que les poèmes\nde Dom Bruno Destrée ressemblaient à du Dante supérieurement traduit.\n"}, {"page_pdf": 433, "page_imprimee": 366, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3326, "texte": "366                                DURENDAL\n\n\n\nL'absence de mots sonores, l'impression de transposé (du divin dans l'humain)\nque l'on trouve ici, donnent bien cette illusion.\n    J'avoue ne point aimer le titre de ce livre, et les photographies qui coupent\nle texte, si elles illustrent parfois la pensée et aident à l'émotion, ne corres-\npondent pas toujours à ces poèmes qui tiennent plus du rêve que de la chose\nvue. Dom Bruno Destrée ne doit pas en être choqué. J'éprouve, en effet, à le\nlire que le rêve et la réalité du moment qu'elle est vue par lui, sont au même\nplan, une même chose; que s'il exprime simplement et uniment des pensées\nqui, à d'autres, donnent le vertige, il se sert — n'en voyant pas les tares ou les\npauvretés, ou les ennoblissant pour son usage — de mots que les autres ont\nusés, déshonorés, banalisés. Le mécanisme intérieur de cette poésie est de\nramener tout au même ton — comme on psalmodie. Ceux qui entrent dans\nla chapelle, non préparés, venant de l'extérieur, s'en étonnent : point de\n hauts et de bas, points de cris, point d'abîmes; point de chute ni de passion ;\npoint de paroles inattendues, cela ne saisit pas, cela vous prend doucement,\ncela vous enlève insensiblement. Le ravissement commence lorsque l'on croit\nque l'ennui va commencer. Qu'importent le titre, les photographies, quelques\nmots trop peu poétiques (pour les poètes ordinaires)? Le poète n'a cherché\n ni à frapper, ni à étonner, ni à enivrer. Aux yeux de celui pour qui tout ce\nqu'il voit est beau, tout n'est-il pas la même chose. C'est de l'atmosphère où\n vit le poème que les éléments tangibles qui le composent ou l'entourent\nprennent leur véritable valeur.\n    Les Impressions et les Souvenirs, c'est Florence que jadis aima tant\n Olivier-Georges, ce sont les petites villes d'Italie toutes embaumées de pieuses\nlégendes, toutes pénétrées de lumière, ce sont les cités saintes d'Allemagne,\nles agrestes paysages de la Wallonie natale, les vieilles villes religieuses des\n Flandres — Malines, Louvain, Bruges — ce sont les images de la vie passée,\nramenées, un peu pâlies par le lointain, à l'émotion d'aujourd'hui. Mais\ncombien le livre, dans sa seconde partie intitulée Poèmes religieux, est plus\ndirect, supérieur. Dialogues mystiques de l'âme avec Dieu, silences ineffables,\n paroles de Dieu dans la lumière, dans la nature, dans le rêve, dans la paix du\n sommeil. Symboles du chevalier — si préraphaélite — qui s'en va, illuminé,\n vers de mystérieuses conquêtes. Chant de « l'Amour Inconnu » de l'amour\n absolu qui désaltère pour l'éternité... Le poète, il ne faut pas s'y tromper,\n n'est pas seulement un harmonieux apôtre. Ce poète chante pour lui-même\n parce qu'il aime et qu'il aime de chanter:\n\n   — Déraisonnable chevalier, pourquoi chanter, alors que la route est semée\nde périls et d'embûches, et, qu'à tout instant, tu risques d'être assailli ? Il\nvaudrait mieux, ce semble, chevaucher en silence, quand on va au-devant de\n tant d'épreuves, voire même de la mort qui peut survenir à tout instant.\n   — De la mort qui peut survenir à tout instant. Simon heure est venue,\ncomment l'éviterais-je et pourquoi m'en plaindrais-je ? J'irai voir celui que je\nsers. Voilà longtemps que je bataille et que je lutte pour lui, et d'être\naccueilli par lui sera pour moi la plus enviable des récompenses. Mais pour\n"}, {"page_pdf": 434, "page_imprimee": 367, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1680, "texte": "                                 LES POÈMES                                   367\n\n les autres périls dont tu parles, aucun ne m'empêchera de chanter jamais —\ncar tout ce que j'ai enduré, je l'ai souffert pour avoir dans le cœur cette paix\n que tu m'envies et cette joie intérieure qui demeure inconnue au mécréant.\n    Et c'est pourquoi, quand je verrai le soleil du matin se lever sur les prairies\n et les forêts, bleuir à l'horizon des après-midi d'été ; quand je verrai les gout-\n telettes de rosée étinceler dans la fraîcheur de la nature renouvelée ; quand\nje verrai l'or du soir ourler et adoucir les lignes des coteaux et des vallées,\n toujours je chanterai. Car, à tous ces moments, mon cœur est plein de joie et\n il éprouve le besoin de s'épancher et de communier avec toutes ces choses, qui,\npar leur beauté, célèbrent à leur manière le Maître que je sers.\n\n   J'ai pu cette fois — ayant le mois dernier déblayé ma table que surchar-\ngeaient de médiocres livres — m'attarder à parler de quelques vrais poètes.\nTous de chez nous. Cette chronique étant déjà trop longue, je dois remettre\nau mois prochain l'étude de quelques beaux volumes de jeunes poètes fran-\n çais : Le Cantique des Saisons d'Armand Praviel ; la Visite du Berger de\n Paul Vaillant-Couturier ; l'Ombre des Fumées d'Albert-Jean; Sur la Route\n Claire de Charles Grolleau; Les roses du Valois de Georges Ducrocq;\n La clairière aux Sources de Philippe Henriot; L'ombre qui tourne de\n Marcel Drouet; La lumière d'Hellas de Léon Bocquet; Les poèmes des\njardins et de la montagne de Louis Pize. Que l'on m'excuse d'attendre encore.\n                                                          PIERRE    NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison06-005", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 368, "page_fin": 370, "titre_corps": "Le Salon de la Libre Esthétique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. 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Maus, en nous montrant des « Interprétations du Midi », nous a-t-il\nprésenté en quelque sorte une synthèse de l'impressionnisme.\n      Heureuse inspiration, car il est certain que l'étude de la lumière du Midi\na eu, sur l'évolution de la peinture contemporaine, une influence considérable.\n      « Aimantés vers la clarté par l'exemple des maîtres du Japon, dont les\nestampes révolutionnèrent l'art occidental, dit M. Octave Maus, lui-même,\ndes peintres tentèrent de dérober ses flèches au soleil pour en cribler leurs\ntoiles. Où, si ce n'est dans les plaines embrasées de la Provence, sur les grèves\nde la Méditerranée, au pied des Maures et de l'Estérel dont les roches flambent\ndans la pureté de l'atmosphère, trouver terrain plus propice à la conquête de\nla lumière ? Il fallait, pour dompter la chimère, la poursuivre au cœur de ses\ncantonnements.\n      » Claude Monet s'installa dès 1884 à Bordighera ; Antibes le vit, palelte\nau poing, en 1888. Et de ces deux séjours datent d'admirables toiles dont\nl'éclat exerça sur l'école moderne du paysage une décisive influence. Puis ce\nfut Guillaumin, dont le premier contact avec le Midi, à Agay, date de 1891.\nEugène Boudin, revenant d'Italie, s'arrêta à Antibes en 1893. Séduit parla\nféerie des clartés méridionales, Renoir fit de fréquents voyages dans les Alpes-\nMaritimes, dont les bois d'oliviers, les jardins, les fleurs, les perspectives\nmarines aperçues à travers les branches des eucalyptus lui fournirent d'innom-\nbrables motifs. Depuis quelques années, c'est à Cagnes, non loin de Nice,\nqu'il fixa définitivement sa résidence.\n      » Vers le même temps, Cézanne créait à Aix-en-Provence un art puissant,\nconcentré, moins soucieux de l'extériorité du décor que de la solidité de la\nstructure, de l'équilibre des volumes, de la qualité de la substance peinte, de\nl'intensité du caractère expressif. Vincent Van Gogh, à Arles, de 1887 à 1889\ndéconcertait ses contemporains par l'impétuosité de sa fougue, la violence de\n\n\n   (1) Considérant que le compte-rendu du dernier salon de la Libre Esthétique, paru\nici-même, était absolument insuffisant et même faux à mon avis (car je ne partage absolu-\nment pas le jugement qui y est donné), je crois bon de corriger ce défaut en reproduisant le\ncompte rendu remarquable de ce salon, publié par mon ami Louis Dumont-Wilden dans\nl'Expansion Belçe. Il y rend un juste hommage à l'initiative si intelligente d'Octave Maus\npour lequel j'ai la plus profonde admiration (Henry Moeller).\n"}, {"page_pdf": 436, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3337, "texte": "                 LE SALON DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                               369\n\n\n\nses harmonies et le fulgurant éclat de son coloris. C'est d'Arles qu'il écrivait :\n« Le pays me paraît aussi beau que le Japon par la limpidité de l'atmosphère et\nles effets de couleur gaie. Les eaux font des taches d'un bel émeraude et d'un\nriche bleu dans les paysages, ainsi que nous les voyons dans les crépons... Il y\naurait peut-être, pour bien des artistes amoureux de soleil et de couleur, un\nréel avantage à émigrer dans le Midi. »\n      Ce fut l'époque héroïque de l'impressionnisme, toute l'école suivit ces\nprécurseurs. Guillaumin vécut à Agay, Boudin à Antibes, Van Gogh à Arles.\nPuis ce furent Henri Edmond Cross, Paul Signac, Théo van Rysselberghe.\nTous furent hypnotisés par le ciel blanc, la mer bleue, les rochers rouges à un\ntel point que les expositions de l'école la plus moderne ne furent, à un\nmoment donné, qu'un flamboiement de plein soleil.\n      Le souvenir de ces toiles éclatantes et crues faisait craindre qu'une exposi-\ntion de La Libre Esthétique consacrée aux interprétations du Midi ne fut un\npeu monotone. Grâce à un choix judicieux, cet écueil a été évité, et l'on a pu\nvoir qu'il y a, dans le Midi, d'autres effets qu'un flamboiement. Aussi bien\nM. Octave Maus ne s'en est-il pas tenu au pur paysage. L'envoi de M. Maurice\nDenis est un panneau décoratif : Eurydice, évocation grecque d'une grâce\net d'une invention charmantes. C'est un panneau décoratif également que la\ngrande toile de M. Théo van Rysselberghe, L'Heure du Bain. Des figures\nnues se poursuivant entre les arbres, avant d'aller se plonger dans l'eau bleue.\nNéanmoins, comme de raison, ce sont les paysages qui sont de loin les plus\nnombreux. M. Maus a pu se procurer quelques toiles des maîtres classés de\nl'impressionnisme, dont un admirable Cézanne, L'Esiaque, un des Cézanne\nles plus complets et les plus concentrés que je connaisse. Claude Monet est\nreprésenté par six toiles de la plus belle qualité, dont une merveilleuse vue\nd'Antibes.\n   Parmi les peintres de la seconde génération de l'impressionnisme, Guillau-\nmin et Van Gogh sont peut-être les plus importants : Guillaumin, peintre vi-\ngoureux, coloriste puissant, était représenté à la Libre Esthétique par quelques\nbrillantes vues de l'Estérel. Van Gogh, étrange visionnaire qui reste un peu décon-\ncertant pour ceux qui ne sont pas initiés aux synthèses picturales modernes,\npar quelques toiles d'une étonnante intensité coloriste. Une récente exposition\nrétrospective de Henri-Edmond Gross fait que l'on n'a pu songer à la Libre\nEsthitique de cette année, qu'à montrer quelques toiles de cet artiste qui fut\nun des peintres les plus Ivriques du soleil méridional.\n   Paul Signac est plus systématique. Peintre du plein soleil, Signac ne peint\net ne peut peindre que le plein soleil. Son procédé pointilliste, qui rend fort\nbien la vibration flamboyante du plein Midi, est inapte à exprimer autre\nchose. Cela donne à son œuvre un aspect un peu monotone, et les toiles\nexposées à la Libre Esthétique n'ont rien de spécialement intéressant. A côté\nde cet art appliqué et volontaire, comme les jolies fantaisies de Roussel\nparaissent agréables ! On n'a pu réunir à l'exposition de cette année que\nquelques petites toiles, mais toutes, en leur légère grâce française, sont char-\nmantes.\n"}, {"page_pdf": 437, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3367, "texte": "370                              DURENDAL\n\n\n   La jeune génération de l'impressionnisme méridional est, comme de raison,\nbrillamment représentée à la Libre Esthétique, dont c'est le rôle de nous\nmontrer les dernières nouveautés. Voici des fleurs méridionales de Rodolphe\nFornerod, d'un coloris vigoureux mais un peu triste ; voici des baigneuses,\ndes fleurs, des paysages de Georges d'Espagnat, un des peintres les mieux\ndoués, les plus naturellement distingués de l'école française contemporaine.\nVoici de chatoyantes études de Pierre Bonnard, de vivantes et fines pocliades\nde Francis Jourdain, un délicieux Port de Marseille de Pierre Laprade, une\nextraordinaire Baie d'Agay d'Albert Marquet et de vigoureux paysages pro-\nvençaux de Henri Manguin. Il y a là des manifestations multiples d'un art\ntrès raffiné dans ses expressions volontairement sommaires, Il y a là, surtout,\nle témoignage d'une extrême sensibilité de l'œil, ce qui est la seule nouveauté,\nle seul perfectionnement qu'ait apporté l'art moderne. Pourtant l'impres-\nsion d'ensemble de ce paysage méridional nous laisse insatisfaits. Ce qui nous\nfrappe dans le Midi, ce n'est pas seulement le charme coloré, la splendeur de\nla lumière, c'est aussi le style du pays, son énergie sèche, la pureté et la\nnoblesse de ses lignes. Près de Fréjus, vieille ville romaine, aux environs de\nla noble ville d'Aix, ce sont les fonds de tableaux du Poussin, ce sont les\nnobles paysages de Claude Lorrain auxquels j'ai songé d'abord. Aucun\npaysagiste de l'école française moderne ne m'a rappelé ces amples et harmo-\nnieuses visions. Ils échantillonnent un pays, ils n'en donnent jamais cette\npuissante synthèse qu'on en pourrait attendre.\n   Cette synthèse, on ne songerait évidemment pas à la demander aux Belges\nqui, g i néralement, ne songent à demander à la peinture que l'enchantement\nde la couleur. Mais, du moins, le Midi a-t-il été, pour beaucoup d'entre eux,\nla révélation d'une autre lumière, d'une autre nature ; il a agrandi leur\nvision, enrichi leur palette, sans leur enlever leurs qualités natives. Rien de\nplus trucident, par exemple, que les paysages, les fruits et les fleurs de\nM. Jean van den Eeckhoudt. Rien n'égale la vigueur et la franchise de son\ncoloris, mais cette vigueur va quelquefois jusqu'à la brutalité.\n   Aussi bien M. van den Eeckhoudt, qui a déjà derrière lui tout un œuvre\ntrès remarquable, semble chercher une voie nouvelle, et il y met une sincérité\net une conscience vraiment admirables.\n   Mlle Anna Boch a toujours été fidèle au Midi. Il y a longtemps que son\npinceau hardi et délicat a fait connaître dans nos expositions la gaieté des\npetits ports et des villages provençaux. Les cinq toiles qu'elle expose cette\nannée ne cèdent en rien à celles qui ont fait sa réputation. M. Georges Buysse\nqui, lui aussi, a beaucoup travaillé sur la Côte d'Azur, est représenté par\nquelques toiles d'un sentiment très délicat ; M. Georges Morren, par de\npetites notations finement nacrées ; enfin, M. Fernand Lantoine, avec deux\nvisions méditerranéennes vivement brossées, complète le contingent belge.\nEn y comprenant l'œuvre de M. van Rysselberghe citée plus haut, il est des\nplus honorable, et montre que, dans la peinture impressionniste aussi bien\nque dans l'autre, nos artistes occupent un rang fort élevé.\n                                                      L. DUMONT-WILDEN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison06-006", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 371, "page_fin": 371, "titre_corps": "Camille Lemonnier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Moeller", "ancre_debut": "Camille Lemonnier Camille Lemonnier est mort au", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 438, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 2136, "texte": "Camille Lemonnier\n   Camille Lemonnier est mort au moment où le présent fascicule allait\nparaître. Nous nous proposons de rendre à sa grande mémoire un hommage\ndigne de cet incomparable artiste dans notre prochain fascicule. Nous avons\nconfié ce soin à notre ami Georges Virrès, qui lui consacrera quelques belles\npages dans notre numéro de juillet.\n   En attendant, nous nous associons dès maintenant au deuil de toute la\nfamille des écrivains belges si cruellement éprouvée par cette mort. Nous\npartageons les beaux sentiments exprimés à cette occasion par notre ami\nLouis Dumont-Wilden, dans L'Expansion Belge :\n   « Un deuil, un deuil cruel, un deuil illustre domine toute la vie artistique\net littéraire de la Belgique en ce mois de juin qui vient de finir. Les peintres\net les écrivains ont presque d'égales raisons de pleurer le grand artiste qui\nvient de disparaître. Pour ceux qui tiennent la plume, il a été le porte-drapeau\net le clairon de la phalange ou, si l'on ne craint point l'emphase, le maréchal\net le connétable des lettres belges; pour ceux qui manient le pinceau, il a été\nle guide, le soutien, le consolateur des mauvais jours, \"\n   Si Camille Lemonnier ne partageait point nos croyances, il n'était cepen-\ndant pas, du moins par le cœur, si loin de nous, celui qui, dans un charmant\net exquis petit chef-d'œuvre : L'Arche-Journal d'une Maman, rendit ce tou-\nchant et si bel hommage à notre grande Eglise catholique :\n   « Une Eglise, qui, dans son calendrier, a ces deux dates : Noël et Pâques,\nune Eglise, qui, en vénérant et magnifiant ces deux prestigieux mystères de\nl'amour, réchauffe autour toute la passion d'aimer de l'âme humaine et fair\nnaître les deux jours uniques, infiniment tendres, eucharistiques, où toute\nquerelle s'étouffe dans un universel embrassement, où la famille ressuscite\nchez les plus endurcis, où il germe un printemps des cœurs régénérés, la\npetite fleur bleue du besoin de croire et d'espérer... une telle Eglise est bien\nL'Eglise par excellence. 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Krasinski fut une des plus grandes gloires littéraires de son\n pays, et le plus jeune membre de la grande trinité qui représente le mouve-\n ment romantique dans la littérature polonaise.\n    A côté du réalisme profond de Mickiewicz et de l'idéalisme un peu fan-\n tasque du sensitif Slowacki, « le poète anonyme de la Pologne » fut le plus\n douloureusement émouvant des poètes philosophes.\n    « Que diriez-vous, s'écrie Laurent Pichal, d'une âme de poète, de\ncitoyen, d'une âme qui porte en elle toute sa patrie et toute sa religion, et\nqui, pour surcroît, roule sans relâche une conscience qui n'est pas la sienne,\n le remords d'une vie qui n'est pas sa vie, le poids d'une faute qu'elle ne peut\npas flétrir tout haut, un rocher insaisissable, plus pesant que toutes les malé-\ndictions et que toutes les ténèbres; que diriez-vous d'une âme écrasée sous\nl'âme de son père ? »\n    Sigismond Krasinski appartenait à une très ancienne famille mazovienne;\nson grand-père Michel avait été Maréchal de la Confédération de Bar, et\navait combattu aux côtés de Pulaski et de Kosciuszko; son père Vincent,\nbrillant officier, adjudant de l'empereur Napoléon, avait épousé la princesse\nRadziwill; c'est ainsi que notre poète naquit à Paris et fut tenu par l'em-\npereur lui-même sur les fonts baptismaux; il tenait de sa mère un tempé-\nrament nerveux, une santé frêle et délicate qui fit de sa vie un véritable\nmartyr.\n    Ayant perdu sa mère, très jeune encore, il fut élevé par sa grand'mère à\nOpinogora, séjour auquel il accorda un souvenir ému dans ses poèmes.\n    Après 1815,le général Krasinski revint à Varsovie où, acceptant toutes les\nfaveurs de la Russie, il fut nommé sénateur, puis gouverneur de la capitale,\naprès la mort du prince Poniatowski; l'enfant le rejoignit à l'âge où devaient\ncommencer ses études; il devint rapidement un brillant élève et, à 15 ans, il\navait déjà écrit un ouvrage historique de quelque valeur.\n    En 1828, le gouverneur perdit dans de malheureuses circonstances le\nprestige qui s'attachait à son nom, et cet événement eut une influence consi-\ndérable sur la vie du futur écrivain : une conspiration, ayant pour objet le\nrétablissement du royaume de Pologne, fut découverte à Varsovie; comme\ntous les conjurés étaient nobles, ils furent jugés par le Sénat. 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Réprouvant la haine et la vengeance, il se montra bon, mais\nprofondément triste. Laissant son cœur à son père, déshonoré, il offrit toute\nson âme à son malheureux pays, se jurant de consacrer sa vie à la cause\npolonaise.\n   « O Mère tant de fois assassinée, crie-t-il à la Pologne, ceux qui ne méri-\ntent pas ton pardon, méritent tes larmes. »\n   \" On n'édifie pas avec de la boue, dit-il, et la plus haute sagesse, c'est la\n vertu. »\n   Le poète anonyme est le véritable Tyrtée de la bataille des psaumes.\n\n                                       II\n\n    Le souffle révolutionnaire qui passa sur l'Europe en 1830 avait réveillé\nl'ardeur patriotique des Polonais et leurs élans vers la liberté.\n   Quand l'insurrection éclata, le jeune Krasinski était à Rome. Il accourut\npour mettre son bras au service de la cause chère à son cœur de patriote ;\nmais en route il apprit que son père, pour échapper à la vengeance popu-\nlaire, avait dû s'échapper et se réfugier à Saint-Pétersbourg ; il fut donc forcé\nd'assister de loin à la Révolution. Après la chute de Varsovie, le gouverneur\nrentra triomphant dans la capitale à la tête d'une armée russe. Il rappela son\nfils et lui enjoignit d'aller à Saint-Pétersbourg. L'empereur le flatta, lui fit\ndes promesses fallacieuses, il resta inébranlable et refusa tous les honneurs.\n    Nicolas, intéressé par cette fermeté de caractère, lui dit enfin :\n   — Il s'agit d'être Russe, puisqu'il n'y a plus de Pologne; que désirez-vous\nque je fasse pour vous?\n    — Sire, reprit Krasinski, permettez-moi de changer de nom.\n    Il raconta cette scène dans un poème intitulé Tentation — Pokusa —;\nl'œuvre eut un succès tragique; il n'en fallait pas davantage pour soulever\ntoute la jeunesse universitaire de Vilna, qui avait fait imprimer le livre\n secrètement; la plupart des étudiants lithuaniens furent envoyés en Sibérie.\n    Avec la fougue de son imagination et le sentiment de profonde douleur\n qui s'agitait en son cœur, ce jeune homme de 18 ans écrivit alors une des\n œuvres les plus émouvantes, mais aussi une des plus sombres que le génie\n humain ait pu concevoir.\n    Cette vision de la Sibérie, il l'intitula : Le Dernier — « Ostatni ».\n     Il suppose la Pologne libre! L'horrible lieu de déportation est ouvert;\n"}, {"page_pdf": 441, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3196, "texte": "374                                DURENDAL\n\n\n\noubliant les souffrances et les atrocités supportées avec résignation, les pri-\nsonniers vont revoir leur famille, leur patrie... Ivre de joie à cette pensée,\nmais atteint, lui-même, dans les fibres les plus intimes de son âme, par les\n douleurs de sa nation et par le mal secret qui le mine, le jeune poète trouve\nencore place ici pour un supplice. Il représente un captif inerte, brisé,\nmuet, sans parents, sans amis, qui va mourir là, oublié, le dernier, qui, voyant\nses frères s'acheminer vers la patrie, ne pourra pas leur crier : « Ne m'aban-\ndonnez pas, frères, ne me laissez pas seul ; je suis Polonais! »\n   Mûri par le malheur, Krasinski écrit à l'âge de 22 ans des pages d'une\ngrande portée philosophique, qui ne peuvent être comparées qu'au célèbre\nlivre de Björnson : Au-dessus des forces humaines. Puis, cherchant sa voie, il\ns'essaya en des livres où se faisait sentir l'influence de Walter Scott, dont les\nromans avaient bercé ses jeunes années et celles de ses contemporains; il\navait une tendance à dépeindre les sentiments les plus passionnés et les\nsituations les plus horribles. En des récits fantastiques il décrivit dans le\nTombeau des Reichsthal, paru en 1828, l'assassinat de Wallenstein par lequel\nLeslie Reichsthal venge la mort de sa sœur, la Cour du roi Ladislas Herman\n(1830), où l'on voit le faible roi se débattre entre l'indomptable orgueil, la\ntrahison et les désirs de vengeance de ses courtisans, etc., etc.\n   Mais l'œuvre la plus considérable et la plus importante qu'il écrivit fut\ncertes la Comédie non divine, drame fantastique à portée philosophique et\nsociale, dont il existe une magnifique étude dans le cours de littérature slave\ndonné au collège de France par Adam Mickiewicz (1).\n   Il le commença en 1837, mais une de ses œuvres posthumes, Le poème\ninachevé, était destinée à lui servir d'introduction. Aussi, pour la clarté de\nl'œuvre, est-il préférable d'en parler d'abord. Dante conduite travers l'enfer\ndes jours présents un jeune homme qui sera le comte Henri de la Comédie\nnon divine. Il lui fait voir la société actuelle brutale, matérialiste, adorant\nla force et l'argent; les ouvriers affamés, usés avant l'âge par l'excès du tra-\nvail ; les masses avides, se ruant à l'assaut du temple de l'or, qui doit leur\ndonner toutes les jouissances... Hors de ce séjour infernal, le Purgatoire\nexpose les nations martyres crucifiées ; mais elles ne sont pas mortes, car la\nmort d'une nation est chose impossible; une nation ne peut disparaître que\npar une dégradation volontaire et suprême, et, dans ce cas, il ne peut y\navoir pour elle ni existence, ni tombeau.\n   Ne vous semble-t-il pas entendre chanter à votre oreille le premier vers de\nl'hymne national polonais?\n                       La Pologne n'est pas encore morte !\n\n\n\n  (1) Le célèbre publiciste polonais Antoine Kostanecki vient de développer, en une\nétude savante et très fouillée, les ressemblances qui se manifestent entre la Divine\nComédie du Dante et la Comédie non divine de Krasinski des deux célèbres proscrits, ces\ndeux conceptions si différentes dans la forme, si semblables dans les intentions en tant\nque tendances sociales.\n"}, {"page_pdf": 442, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3277, "texte": "                             SIGISMOND KRASINSKI                             375\n\n   Pour bien comprendre le prodigieux factum de ce jeune fils de magnat, il\nfaut remonter jusqu'en 1830. Son père avait voulu lui ouvrir les yeux sur la\nsituation sociale de leur nation, niant la tendance nationaliste ou patriotique\nde l'agitation polonaise ; il déclarait dans une de ses lettres que : « les natio-\nnalités disparaissent; que deux forces régissent le monde : l'ordre et l'anar-\nchie, ce qui change par moments les places respectives des possesseurs et\ndes dépossédés; de là ce mouvement de parti, insupportable, qui s'étend\nsur le monde, et qui profite des sublimes et généreuses illusions de l'amour\npatriotique pour leur faire atteindre leur but ».\n   Cette impression grandit et fortifia ce que Krasinski put observer quand il\nse rendit en I 8 3 I de Genève en France et qu'il vit à Lyon quatre mille\nouvriers, travailleurs de la soie, sans pain et sans ouvrage... C'est l'époque\noù Saint-Marc Girardin écrivait : « Les barbares qui menacent la société ne\nsont pas au Caucase ou dans les steppes de la Tartarie, ils sont dans les fau-\nbourgs de nos villes manufacturières ».\n   Ces convulsions sociales, toujours plus violentes, lui firent se poser la\nquestion à laquelle il répondit dans sa Comédie non divine, dont nul poète\nsocial, après soixante-dix-ans, n'a atteint l'audace.\n   Nul mieux que lui n'a exprimé la stérilité de la haine (voir aussi son drame\nIridion), nul mieux que lui non plus n'a chanté la fécondité de l'amour qui\nest le thème général de l'Aube du jour et de ses Psaumes de l'avenir.\n   L'avenir de la Pologne se résume à ses yeux dans un règne de paix et de\nbonheur; il attend de l'humanité la réparation « du plus grand crime qui ait\nété commis depuis le Calvaire, l'assassinat d'une nation, la suppression vio-\nlente d'une pensée de Dieu par l'homme ».\n   « La froide critique pourrait reprocher à ce poète, a dit Laurent Pichat,\nd'être obscur et symbolique. Mais que l'on n'oublie pas que son œuvre est\ntoute nationale. Il parlait à ses frères qui le comprenaient et il savait trop bien\nque sa pensée était saisie par tous.\n   » Un vertige de malheur tourbillonne dans sa poésie, il se plaît à lire\nl'infortune sur le front des fiancées; il sent le monde voué à la douleur; il a\najouté une passion profonde aux rêveries amères de Jean-Paul. Des hymnes\nde mort dans des cathédrales, des défilés de fantômes, des sanglots au milieu\nde la nature, des anges en deuil parcourant des champs de bataille, des\nombres fuyant sur des lacs d'azur; la Vierge apportant à Dieu deux calices\nde sang, celui de la passion de Jésus-Christ et la passion de la Pologne : tels\nétaient les songes de cette âme! »\n   Krasinski mourut jeune, en 1859, et tandis que s'en allait modestement\nvers sa dernière demeure, celui qui avait tant fait pour son pays, suivi par la\nfoule nombreuse et recueillie des exilés polonais en larmes, l'on devait songer\naux funérailles pompeuses du général de Napoléon, faites quelques mois\nauparavant par toute la garnison de Varsovie à celui qui avait trahi sa patrie.\nContraste douloureux!\n    Le seul qui eût pleuré en suivant sa dépouille mortelle, manquait à ce\ncortège : son fils, exilé volontairement, n'avait jamais remis le pied en\n"}, {"page_pdf": 443, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 788, "texte": "376                                   DURENDAL\n\n\n\nP o l o g n e , et de loin, le cœur saignant, il avait d o n n é à son pays le meilleur\nde son â m e ; voyant d a n s tous les sacrifices accomplis « u n e t e n d a n c e conti-\nnuelle vers le progrès moral », il exhortait ses compatriotes à « suivre le pré-\ncepte divin qui o r d o n n e à tout être, soit individu, soit nation, d'aimer et de\nmourir pour son a m o u r , car c'est vivre que de mourir ainsi ! »\n   » E t que fait donc la P o l o g n e , si elle ne fait cela ? » (1).\n                                                                          E.   HAMER.\n\n\n\n\n  (1) Lettre de Krasinski à Montalembert.\n  Il existe une traduction des œuvres de Krasinski faite en partie par Ladislas .Mickie-\nwicz, en partie parV. Gasztowt.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison06-008", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 377, "page_fin": 382, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LITTÉRATURE : La Divine Comédie de Dante", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 444, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2759, "texte": "LES           LIVRES\n\nLITTÉRATURE              :\n\n L a D i v i n e C o m é d i e d e D a n t e A l i g h i e r i . L'Enfer. Tra-\n   duction nouvelle accompagnée du texte italien, avec une introduction\n   et des notes, par M. ERNEST DE LAMINNE. — (Paris, Librairie Académique\n   Perrin.)\n   Boccace fut l'un des premiers commentateurs de Dante, dans l'ordre des\ntemps. Il fit dans l'église de S. Stefano, à Florence, une série de leçons ou,\npour parler comme aujourd'hui, de conférences sur la Divine Comédie.\nEt, en conférencier soucieux de se ménager la faveur de son public, il com-\nmença par s'excuser de la hardiesse qu'il prenait d'expliquer « le texte\nsubtil, la multitude des histoires et la sublimité des significations cachées\nsous le voile poétique de l'œuvre, devant des hommes de haut entendement\net de merveilleuse perspicacité, comme vous êtes généralement, seigneurs\nflorentins ».\n   Toute l'ingéniosité d'esprit du commentateur et toute la compréhension\naiguë de ses auditeurs n'étaient pas de trop pour qu'une telle tâche fût menée à\nbon terme. Et cela d'autant plus que Boccace ne se faisait pas faute d'ajouter\nsouvent l'obscurité de la glose à celle du texte!\n   Depuis, les commentateurs ont été légion, une immense bibliothèque\ndantesque s'est formée, qui, certainement, est plus ténébreuse et semée de plus\nde périls que la Selva oscura, selvaggia, aspra a forte, dans laquelle le\npoète s'égara. Les gens épris d'érudition trouvent là d'abondants motifs de\ncomplaisance, car généralement un texte qui ne réclame ni notes, ni éclair-\ncissements, les met mal à l'aise. Mais les autres? Ceux qui veulent aborder\nun livre, non comme un problème à résoudre, mais comme une joie de beauté\nà recevoir?...\n   Le sort de ces derniers est enviable, du reste, à la comparaison de celui\ndes traducteurs, victimes de toutes les interprétations entre lesquelles ils\ndoivent choisir... La tâche apparaît déjà effrayante si l'on veut s'en tenir à\nla pensée même de l'Alighieri ; combien davantage si l'on doit tenir compte\nde tous ceux qui ont ajouté leur pensée à la sienne! Cette entreprise n'a\ncependant pas intimidé le courage de M. Ernest de Laminne. Le jeune écri-\nvain nous explique, dans son Introduction, comment la lecture de diverses\ntraductions antérieures, les unes d'une littéralité absurde, les autres défigurées\npar une prétentieuse rhétorique, l'amena à essayer « une traduction qui,\nsans être trop barbare, suivît toutefois le texte pas à pas et permît aux\nlettrés, à ceux-là du moins qui connaissent le latin, la lecture du texte\nitalien lui-même... ».\n   Le dessein qu'il définit ainsi, en termes fort modestes, M. de Laminne l'a\nexécuté de la façon la plus remarquable. Sa fidélité scrupuleuse à la parole\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3378, "texte": "378                                       DURENDAL\n\n\n\ndu poète s'unit presque partout d a n s son travail à u n e clarté et à un bonheur\nd'expression é t o n n a n t s . . . Avec les notes historiques, fort concises, dont\nM. de L a m i n n e a a c c o m p a g n é sa version et la r e p r o d u c t i o n d e l'original\nqu'il a eu l'excellente idée de mettre sous les yeux de son lecteur, cette\nédition est certainement un des meilleurs i n s t r u m e n t s d'étude de la Divine\nComédie qui aient été offerts jusqu'ici au p u b l i c .\n                                                                            ARNOLD G O F F I N .\n\nL e s C o u r t a g r é s , p a r P I E R R E GOURDON. — ( C a l m a n n - L é v y . )\n    Récit élégant et s o b r e . Cela se passe entre g e n s très distingués qui sont\naussi de très h o n n ê t e s g e n s . C o m m e décor, le paysage h a r m o n i e u x de la\nVendée, plaine des souvenirs toujours vivaces de la g r a n d e guerre, et\nd e m e u r é e fidèle à la foi, à la tradition et a u x m œ u r s chevaleresques de\njadis, toutes choses qu'exalte, noblement et sans déclamer, ce livre vraiment\nbeau.                                                                               E. CH.\n\nA u M o u l i n d e V i r e l u n e , par P I E R R E BILLAUD. — ( P a r i s , Bonne\n   Presse.)\n   M œ u r s v e n d é e n n e s , e n c o r e , décrites de façon plus naïve que dans le\nvolume dont il est rendu compte ci-dessus, mais avec b e a u c o u p de fraîcheur\net de c h a r m e .                                                              E. CH.\n\nL a V a l l é e b l e u e , par JACQUES DES GACHONS. — ( P a r i s , Fontemoing.)\n    P i q u a n t tableau d e s m œ u r s ultra-modernes d'une famille très « lancée »\nd a n s le m o n d e parisien, et d'une autre famille patriarcalement fidèle à la\nc a m p a g n e et au labeur de la terre. U n e jeune fille, séduite p a r l'élégance\nsuperficielle d ' u n freluquet, l'épouse de préférence à l'honnête garçon un peu\nfruste avec qui elle s'était d ' a b o r d a c c o r d é e . E t ce mariage imprudent se\ntrouve être c o m m e il sied, un mariage m a l h e u r e u x .\n    Des caractères vivants et bien dessinés, des tableaux c r o q u é s avec beau-\nc o u p d ' h u m o u r et de grâce, de l u m i n e u x sites b e r r i c h o n s , agrémentent\nce livre, qui vaut surtout p a r le détail.                                            E. CH.\n\n L'imitation espagnole en France : Les modèles castil-\n   lans de nos grands écrivains français. Etude et analyse,\n     par l'abbé G. BERNARD. T o u r c o i n g , J. Duvivier. 180 p a g e s : 3 francs.\n     Ce petit livre n'a point la prétention d'exposer tout a u long le grand pro-\nblème d'histoire littéraire comparée qui se trouve i n d i q u é d a n s son titre.\nL ' a u t e u r nous avertit qu'il ne songe qu'à en d o n n e r un aperçu général, et\nl'on doit reconnaître qu'il a fait ainsi u n e œ u v r e utile, d e b o n n e science et\nd'agréable lecture.\n    N o u s avons là u n e vue d'ensemble sur les e m p r u n t s de Corneille et de\nMolière à l ' E s p a g n e , sur les livres d e chevalerie et d e littérature picaresque\nqui o n t plu en F r a n c e , sur l'espagnolisme de Victor H u g o et le romantisme\ndes écrivains illustres.\n                                                                    G E O R G E S DOUTREPONT.\n"}, {"page_pdf": 446, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3000, "texte": "                                 LES LIVRES                                379\n\n\nMUSIQUE :\nH a e n d e l , par MICHEL BRENET. — G l i n k a , par CALVOCORESSI. —\n   A u b e r , par CHARLES MALHERBE. —(Paris, Laurens.)\n  Ces trois études sont remarquables à des titres divers. Le nouveau livre\nque Michel Brenet consacre à Haendel offre ce mérite, commun à tous les\nécrits du distingué critique, de condenser en quelques pages attachantes et\nsubstantielles, un grand nombre de faits et d'idées qui, projetant une vive\nlumière sur l'art et sur la physionomie de l'illustre émule de Bach, complète\nheureusement le savant travail publié par Romain Rolland sur l'auteur du\nMessie dans la collection Alcan.\n   Le Glinka de Calvocoressi définit avec maîtrise le double rôle de créateur\net de précurseur exercé par l'auteur de la Vie pour le Tsar et de Rousslan.\nAprès un rapide coup d'œil jeté sur la musique russe avant Glinka, M. Cal-\nvocoressi analyse de façon pénétrante l'œuvre de celui que l'école russe con-\nsidère et vénère à juste titre comme son ancêtre, et il y fait judicieusement le\ndépart de ce qu'elle contient de faiblesses et en même temps d'originalité\npuissante.\n   Enfin M. Charles Malherbe a écrit sur Auber une étude charmante, pleine\nde verve et de finesse. Auber est bien oublié aujourd'hui. Toutefois les qua-\nlités très françaises de sa musique sont celles « qu'un nuage en passant peut\nobscurcir, mais non point effacer pour toujours : elles s'appellent l'élégance\net l'esprit, la mesure et la clarté... Ses œuvres rappellent ces vieux amis\nqui deviennent la parure traditionnelle du foyer familial : nous les aimons\nselon la coutume et sans respect ; notre jeunesse ne veut pas savoir par\nquelles vertus jadis ils conquirent l'estime et l'affection ; seule notre malice\nobserve par quels travers ils se rendent désormais importuns ou ridicules....\nCertes, toute production de l'esprit contient une part de mode, celle de\nson âge ; mais l'impression désagréable qui en résulte s'atténue à mesure\nque les années marchent, jusqu'à l'heure où s'établit et s'impose le passé, ce\npassé définitif qui nous devient à peu près étranger, parce que nous n'avons\npresque plus rien de commun avec lui. »                               G. DE G.\n\nHISTOIRE :\nLa domination française en Belgique, t. V. L'Empire par\n   M. J. DELHAIZE. — (Bruxelles, Lebègue et Cie.)\n   C'est la partie brillante de l'Empire que l'auteur raconte dans ce volume,\nles « années heureuses », selon son expression. A ce moment, il paraît vouloir\ns'organiser pour la paix, c'est-à-dire pour vivre et pour durer. En Belgique,\nnotamment, des mesures d'apaisement sont prises, des travaux publics entre-\npris, etc., qui disposent favorablement l'esprit du peuple belge pour le nou-\nveau régime. Mais les années rapides dans lesquelles l'Empire a accompli\nson destin l'emportent vers de nouveaux combats, vers la guerre qui, l'ayant\nfait, doit aussi le défaire.\n  T. VI : L'Empire; deuxième partie : Les désastres et la fin.\n"}, {"page_pdf": 447, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3162, "texte": "380                              DURENDAL\n\n\n\n   L'œuvre de M. Delhaize se termine avec ce volume qui embrasse la\npériode comprise entre le début de la campagne en Russie et la fondation\ndu royaume des Pays-Bas. Ayant dit ces rapides événements et l'écroulement\nde l'Empire, l'auteur examine dans ses conclusions l'action que la domination\nfrançaise a pu exercer sur notre pays, sur sa culture, sur ses mœurs poli-\ntiques, etc., et, par conséquent, sur ses destinées. Sans adopter toutes les\nconsidérations sur lesquelles M. Delhaize établit son opinion, on peut\ncroire avec lui que cette influence a été bienfaisante, au total, et affirmer\navec lui que les souvenirs de contrainte, de force et de violence que l'histoire\nde cette époque réveille nécessairement n'ont pas nui longtemps à la\nsympathie naturelle qui unit la nation belge à la nation française. D'autant\nmoins longtemps que, quelques années plus tard, celle-ci aida généreusement\nCelle-là à conquérir son indépendance.\n                                                                       A. G.\nPUBLICATIONS D'ART :\nL e s p e i n t r e s de portraits, par M. PAUL LAMBOTTE. Un vol. ill.\n   Collection de l'Art belge auXIXesiècle. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   On termine la lecture de cet agréable livre avec la pensée que M. Van Oest\nn'aurait pu choisir pour parler des portraitistes belges, critique plus averti\net plus pondéré, plus apte à graduer lts mérites et à marquer les nuances\nque M. Paul Lambotte.\n   C'est, en somme, l'histoire de l'école belge de peinture au XIXe siècle que\nnous fait l'excellent écrivain, l'histoire considérée au point de vue spécial\nd'un genre qui, quelles que fussent les théories esthétiques régnantes, a\ntoujours imposé à ceux qui le pratiquaient l'obligation d'observer le vrai,\nmais qui n'en a pas moins changé d'aspect selon que l'idéal en vogue, était\nclassique, romantique ou, réaliste.\n   M. Lambotte, après nous avoir montré en quelques pages ce que le portrait\ndoit être, les qualités particulières de pénétration qu'il réclame de ceux\nqui le pratiquent, nous montre ce qu'il a été dans notre pays au cours du\nsiècle dernier, depuis Navez, si inanimé dans ses « œuvres d'histoire », si\nvivant dans ses admirables portraits, jusqu'aux maîtres de notre génération.\n   L'étude de M. Lambotte insiste particulièrement sur les artistes qui se\nsont mis en réputation dansledomaine du portrait, Navez, De Winne, Emile\nWauters, par exemple, mais ne néglige aucun des peintres, à quelque genre\nqu'ils se soient consacrés principalement, qui ont fait œuvre de portraitiste.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\nM a n e t , par M. ANTONIN PROUST. Coll. Ecrits d'amateurs et d'artistes.\n   Un vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   Personne n'était mieux placé pour parler de Manet que l'auteur de ces\nattachants souvenirs. M. Proust était lié avec lui depuis l'enfance ; sa fidèle\namitié a accompagné l'artiste durant toute sa carrière; elle était toujours là\npour l'applaudir ou, aux heures de découragement ou de doute, pour\nl'encourager à poursuivre dans la voie novatrice qu'il s'était tracée, en dépit\ndes avanies et des risées.\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3328, "texte": "                                LES LIVRES                                38l\n\n\n   La physionomie de Manet que nous retrace M. Proust est pleine de dis-\ncrète séduction. Il venait bouleverser l'art avec la nouveauté de ses concep-\ntions, mais il n'avait rien moins que les allures et les façons d'un révolu-\ntionnaire. Il était homme de tranquille entêtement, de lente et inflexible\nrésolution, et les huées qui accueillirent ses premières œuvres, les obstacles\nque l'art académique sema sur sa route, l'incompréhension et les moqueries\nrestèrent sans influence aucune sur son travail.\n   L'admiration peut hésiter devant certaines toiles du maître; elle ne saurait\ndevant le maître lui-même, devant une vie telle que la sienne, toute vouée à\nla réalisation de l'idéal d'art qu'il avait conçu.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\nL u c a s d e L e y d e , par M. N. BEETS. Coll. des Grands artistes des\n   Pays-Bas. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   Lucas de Leyde, bien qu'il ait travaillé à une époque où les influences\nitaliennes commençaient à se faire sentir dans les productions des artistes des\nPays-Bas, reste fidèle, tout en usant d'une technique singulièrement habile\net perfectionnée, à l'esprit qui, jusque-là, avait animé l'art du Nord. « C'est\ntoujours, comme l'écrit très bien l'auteur de ce livre, le conteur du moyen\nâge. Il aime à vous faire une longue narration. Il ne vous fait grâce d'aucun\ndétail. « Cependant, s'il reste bien dans la tradition de sa race, il apporte\ndans son œuvre la nouveauté d'une imagination originale, habile à tirer de\nla réalité tous les éléments pittoresques propres à donner à ses ouvrages,\ngravures sur cuivre ou sur bois, peintures, un attrait excessivement marqué.\n   M. Beets raconte la courte vie de Lucas; il étudie avec beaucoup d'éru-\ndition et de grâce son œuvre, œuvre gravée très considérable, œuvre peinte\nbeaucoup plus restreinte, et nous fait, en même temps, le tableau très animé\ndes milieux artistiques où le maître vécut et dont il subit l'influence.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\nL e s P e i n t r e s c h i n o i s , par M. R. PETRUCCI. Collection des Grands\n   Artistes. — (Paris, Laurens.)\n   L'art chinois remonte, sans discontinuité apparente, aux premiers siècles\nde notre ère, et les premières œuvres que l'on puisse dater avec quelque\ncertitude sont si parfaites que, comme l'observe fort bien M. Petrucci, elles\n« supposent une longue période antérieure de culture et d'évolution ». La\nnature, les choses de la réalité qui, dans l'art occidental, n'ont été souvent\nqu'un moyen entre les mains de l'artiste, semblent avoir été l'unique objet de\nl'an chinois depuis ses origines. Cette tendance, dont l'expression se diver-\nsifie selon les temps et les écoles; cette tendance, qui était commandée par\ncertaines idées philosophiques ou religieuses dont l'auteur indique et analyse\nl'influence esthétique, a donné à la peinture chinoise une supériorité extraor-\ndinaiie sur la nôtre dans la compréhension profonde, dans la sensibilité\ndu vrai... Nos impressionnistes les plus raffinés paraissent presque gros-\nsiers à la comparaison de Wang-Wei ou de quelque autre de ces précieux\npeintres de l'époque des T'ang (618-905), de celle des Song (960-1260)\nou des Yuan ( 1260-1368).\n"}, {"page_pdf": 449, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2144, "texte": "382                               DURENDAL\n\n\n  Cette longue histoire, M. Petrucci nous la fait avec beaucoup de précision\net de méthode; il nous dit les principaux artistes qui l'ont illustrée, les\nprocédés qu'ils employaient, les visées de leur art et ce qui reste des œuvres\nbelles que celui-ci a réalisées.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n                                     *\n                                     **\n\n  Accusé de réception :\n  ART : La Cathédrale de Clermont Ferrand, par H. DE RANQUET\n(Paris Laurens). — Barcelone, par J. DESDEVISES DU DEZERT (idem). —\nLa Peinture au 17e et au 18e siècle, par LOUIS GILLET (idem).\n  H I S T O I R E : Les Fantoches de la Peur, par CHARLES FOLEY (Paris\nBloud).\n  L I T T É R A T U R E : Etudes sur les œuvres d'Annette de Droste-Hülsdoff,\npar ERNESTINE BERENS (Paris Bloud). — Impressions et Souvenirs, par DOM\nBRUNO D E S T R É E (idem). — Racine, textes choisis et commentés par CHAR-\nLES LE GOFFI (Paris Bloud).\n  MUSIQUE : Meyerbeer, par L. DAURIAC (Paris Bloud). — Schiit^, par\nANDRÉ P I R R O (idem). — Méhul, par RENÉ BRANCOUR (Paris Laurens).\n  P H I L O S O P H I E : Devoir et Droit, par J. WILBOIS (Paris Alcan).—\nLa Liberté chez Descarte et la Théologie, par E. GILSON (idem). — Le\nNéant et la Vie, par JOH. JOERGEMSEN, trad. par PIERRE D'ARMAILHACQ\n(Paris Perrin).\n  POESIE : Jardin d'adolescent, par MAURICE GAUCHEZ(Bruxelles librairie\nmoderne). —Les Jeux et la Flamme, par LUCIEN CHRISTOPHE (Mons Ed.\nFlamberge).\n   ROMAN : Micheline Guinette, par ETIENNE BRICON (Paris Plon). —\nLégende de la Vieille France, par MAURICE TEISSIER (Paris Bloud). — Le\nMasque Doré, par CLAUDE NISSON (Paris P l o n ) . — L'Homme de Désir,\npar ROBERT VALLERY RADOT (idem). — Le Gédéon, par ANTOINE YVAN\n(idem). — Les Jeux de L'Ombre, par EUGÉNIE PRADIENZ (Paris Perrin). —\nContes Farouches, par NEEL DOFF (Paris Ollendorff).— L'Autre Miracle.\npar AIMÉE BLECH (Paris Perrin). — Ma Tante Vincentine, par THÉODORE\nDE WYZEWA, (idem).\n   VOYAGE : Voyage du Cardinal d'Aragon, par ANTONIO DE BEATIS.\ntrad. par MADELEINE HOVARD DE LA MONTAGNE (Paris Perrin).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison06-009", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 383, "page_fin": 384, "titre_corps": "La Rosserie de la Reine Pédauque", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Grand Rossart", "ancre_debut": "La Rosserie de la Reine Pédauque On sait que M. 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G E O R G E S RENCV e x p r i m e son admi-\n                                                   dont les muses en larmes escortèrent les\nration pour M. Sander Pierron. Cela vous\n                                                   restes; Catulle! qui fus le dernier poète,\nétonne? Il croit que M. Barrès, tout en\n                                                   le dernier fidèle — car Fidès est la Foi !\nassurant dans la Colline inspirée, le\n                                                   — O Maître !.. Cet enthousiasme qui\nTriomphe final à l'Eglise, conviendrait\n                                                   flambait en ton â m e , Mendès, comme\nsans peine, « q u e les Baillard sont néces-\n                                                   une forge... »\nsaires et salutaires, qu'eux seuls, au\n                                                      Il est vrai que dans le même numéro\nmilieu de l'universelle platitude, sauvent\n                                                   de la même revue, M m e Leonice Sienecka\nla fierté et la noblesse de l'homme ». Il\n                                                   parle de M. Léon Tricot au cours d'un\nlutine agréablement — l'esprit léger de\n                                                   article sur l'humour international à tra-\nM. Rency fait toujours penser à la fable\n                                                   vers les siècles. Elle y parle aussi d'ail-\nde l'Ane et du petit Chien. — M. Henry\n                                                   leurs de M. Paul André.\nBordeaux : « Idéal Bourgeois, M. Bor-\ndeaux n'aime pas l'amour, probablement                                  ***\nparce qu'il ne sait pas ce que c'est! »              M. LÉON TRICOT, dans le numéro pré-\nChacun sait que M. Georges Rency vit               cédent, nous apprenait que MM. Van\nd'un idéal vertigineux et qu'il est le plus        Offel et Crommelynck avaient obtenu du\nfrémissant des poètes. .                           succès au Théâtre du Parc, à propos de\n                                                   deux pièces qui y furent représentées.\n                       ***\n  On vient d'inaugurer, au cimetière\n                                                                        ***\n                                                     DURENDAL a parlé il y a un mois, d'un\nMontparnasse, un buste de CATULLE\n                                                   poète un peu loufoque, M. Geo Drains.\nMENDÈS. Ce fut l'occasion d'une belle\n                                                   M. Paul André en a parlé à son tour.\ndébauche d'épithètes : homme extraordi-\n                                                     « M. Geo Drains, dit-il, se fait de la\nnaire, prodigieux esprit, paladin des\n                                                   mission du poète une idée haute. Il paraît\nlettres, grand lyrique chevelu de lumière,\n                                                   de taille à la remplir en ce qui le concerne,\nmagnifique et fougueux porteur de lyre,\n                                                   avec une noble conscience.\nmaître entré dans la gloire. M. Courte-              Et il cite pour justifier son admiration :\nline compte, dans l'œuvre du défunt,               Sous les averses aux flagellements iniques.\nquinze chefs-d'œuvres, pas un de moins.            Sois la bête de somme au glorieux jardeau\nMais à M. Rostand le pompon. C'est le              Oui, les genoux en sang et les doigts en lam-\ndélire pur : « U n Paracelse, pape du sa-                                                   peaux\nvoir, rongé de curiosité, tourné vers le           Arrache à l'ouragan les épis magnifiques !\nmystère; — un Vinci, empereur de                   Sois le titan farouche aux deux poings arc-\nl'Art, hanté par l'énigme des sourires et                                                   boutés\nle rêve de l'envolée, et qui, lorsqu'on le         Qui ferme lu grand'porte au nez de la tour-\ncroit impassible dans sa barbe d'or,               ~                                       mente :\nmeurt de la ligne d'une lèvre et de la             Et quand tout est fini, quand les gerbes\ncourbe d'une aile! — un Faust enfin, un                                               [sanglantes\nFaust surtout, par l'énormité du cerveau           Sont sauves dans la grange, alors, ton corps\n                                                                                             [lassé\net le cœur sentimental, l'humanité com-            Etends-le comme un chien au travers de ton\nplète et l'ambition surhumaine, la magie                                                     [seuil\nnoire et la fleur bleue ». Cabotins !              Et veille en écoutant agoniser les astres\n   M. Léon Bloy manquait à cette petite            Pour qu'un jour tu puisses dans l'immense\nfête : eût-il été plus injuste ?                                                         [désastre\n"}, {"page_pdf": 451, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 5405, "texte": " 384                                               DURENDAL\n\n\n\nSemer à pleines mains avec un cri d'orgueil                  M. Adolphe Brisson écrit, à propos de\nLa graine de ton sang et le blé de tes moelles            la même Marie-Magdeleine :\nEtvoir s'épanouir aux pourpris sans clartés                  « Dans les parties païennesde l'ouvrage,\nTon verbe impérissable, en parterre d'étoi-               je ne sais quelle sérénité moine qui semble\n                                      les!...             déjà imprégnée de chrétienne humilité,\n  Des bêtes de somme qui, chargées d'un                   et dans les parties saintes, plus de réfle-\nfardeau, arrachent avec leurs doigts en                   xion peut-être que de ferveur. Ce qui\nlambeaux les épis de l'ouragan!.. Pourvu                  manque à ce drame évangélique, ne\nque M. André n'exige pas dorénavant                       serait-ce pas l'élan communicatif, l'ardeur\nque tous les poètes de la Belgique se fassent             militante, l'étincelle jaillant (?) du cœur\nde leur mission une idée aussi h a u t e .                de celui qui parle pour enflammer celui\n                         * **                             qui écoute ? Ne serait-ce pas simplement\n   Excellente étude sur le Dilettantisme et               la foi ? M. Maeterlinck se place en dehors\nM. Anatole France, par M . G. Michaut,                    des religions, il les domine (? ? ?) ; en tout\ndans le Correspondant du 10 mai. On y lit :               cas, il les regarde d'un air détaché, il leur\n   « Vers 1864, il n'en était pas ainsi ; et              témoigne une indifférence empreinle de\nM. France, comme tout le monde, com-                      doux sceptisisme et de tranquille mépris.\nmença par suivre les théories en vogue.                   Sont-ce là des conditions favorables à\nDis le collège et au sortir du collège, avide             l'éclosion d'un poème qui devrait être\nde nouveautés, curieux des idées et des                   embrasé par le soufle du divin ? »\nformes d'art, on le vit se mêler à tout un                  Il n'y aurait donc pas que profit, pour\ngroupe de jeunes au premier rang desquels                 un artiste, à déserter la F o i .\nbrillait M. Paul Bourget. \"\n   Déjà ? E n 1864, Paul Bourget, élève du                                       ***\nLycée de Clermont (Auvergne), avait                          L ' A C A D É M I E FRANÇAISE a, dans sa séance\ndouze a n s .                                             du 19 juin, distingué quelques poètes.\n                                                          Elle a décerné un prix de mille francs à\n                         ***                              M. Fernand L a m e , des prix de cinq cents\n   M. E M I L E F A G U E T quitte la Sorbonne\n                                                          francs à MM. René d'Avril, Jean Cocteau,\npour se donner tout entier â sa vocation\nd'écrire : il nous offrira désormais trois                Félix Colomb, Emile Rochard, Théodore\nvolumes par semaine.                                      Botrel, le « barde », e t . . . Louis Le Car-\n                                                          donnel. N e nous étonnons pas : M. Jean\n   Dans la Revue des Deux Mondes, M. René                 Aicard n'est-il pas de l'Académie française\nDoumic bêche de son mieux La Brebis                       tout comme M Henri de Régnier ?\négarée de Francis J a m m e s : « Ni compo-                                     ***\nsition, ni agencement et presque pas de                     La prose de M. J U L E S C L A R E T I E a lon-\ndialogue... Cette plate aventure nous est                 guement coulé sur Camille Lemonnier.\nservie sans o r n e m e n t s . T o u t e l'originalité   Savourons ces lignes :\ny consiste dans les fréquents baissers de                    « Camille Lemonnier avait été un ini-\nrideau.. »                                                tiateur, un des précurseurs de ce mouve-\n   Mais M. Doumic, de l'académie fran-                    ment littéraire contemporain que ne\nçaise, assure de son estime M. Maurice                    manquera pas d'étudier, à propos de la\nHennequin et M. Pierre Decourcelle.                       disparition de l'auteur de Un Mâle, l'ex-\n                                                          cellent auteur du Livre des Masques belges\n  Un mode d'éclairage inventé par Mme                     et de ce livre saisissant, la Guerre possible.\nGeorgette Leblanc, fit ses preuves à la                   J'attends ce que dira de Lemonnier M.\npremière de la Marie-Magdeleine de M.                     Paul André dans sa publication la Bel-\nMaurice Maeterlinck. C'est M. Lucien                      gique. »\nSolvay qui nous l'apprend :'« M m e Geor-                    M. Claretie attend !\ngette Leblanc éclaire le drame de ses bras                   Il serait cruel de le faire languir.\nexpressifs ».                                                                   ***\n  Qu'on ne nous parle plus, désormais,                      Il reste à savoir si M. Maurice Gauchez\nde drames obscurs.                                        doit être fâché ou n'allé d'être confondu\n                                                          avec notre plus brillant artilleur.\n                        ***                                                    L E G R A N D ROSSART.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 384, "texte": ""}, {"page_pdf": 385, "texte": ""}, {"page_pdf": 386, "texte": ""}, {"page_pdf": 387, "texte": ""}, {"page_pdf": 388, "texte": "Joie païenne = Tristesse chrétienne( l)\n\n                                    II\n\n                 T O I T d'abord,\n                                il sied de remarquer que le Christ\n                   n'a rien changé à ce que l'on pourrait appeler\n                   le matériel de la vie. Les juifs avaient rêvé cela :\n                   un Messie fantastique par qui serait magique-\n                   ment transformée la condition même de la vie\n                   terrestre, d'abord en Israël puis, moyennant le\n                   peuple d'élection, par le monde entier. Cet âge\nd'or à venir serait le Royaume de Dieu.\n   Le Christ ne tarda guère à décevoir ce rêve enfantin, s'en-\nf'uyant dans la montagne, q u a n d on lui proposait la couronne,\naffirmant le droit de César parallèle au droit de Dieu, procla-\nmant enfin le caractère tout moral et spirituel du royaume :\n« Regnum Dei intra vos est : le royaume de Dieu, il est en\nvous !... »\n   Les conditions extérieures de la vie ne le toucheront donc\npas directement, et il n'y touchera pas. Il a pris la vie tout\nentière telle q u e Dieu l'a faite ; il l'a vue sans illusion, telle\nqu'elle est en elle-même; or, elle est triste en soi, je veux dire\naussi longtemps qu'on n'en regarde que ce qui s'en voit et\nqu'on n'en expérimente que ce qui s'en vit entre le premier cri\nde l'enfant et le râle suprême du vieillard. Elle est triste, car\nelle se réduit à ceci : une poignée d'aspirations ardentes, pro-\nfondes, immenses, qui nous font nous agitenet nous dépenser\nen mille efforts prodigieux pour saisir leur objet parmi les biens\nde la terre et puis de deux choses l'une : ou bien nous ne le\nsaisissons pas, et alors nous nous replions avec le regret amer et\n\n 1) Voir le numéro de Mai.\n"}, {"page_pdf": 389, "texte": "322                            DURENDAL\n\n\n\ndésespéré d'avoir m a n q u é notre vie; ou bien nous le saisissons\net alors nous en constatons, dans un étonnement d'effroi, l'abo-\nminable inanité. Et tandis que nous savourons l'une ou l'autre\nde ces détresses, qui se nommeraient bien « le sentiment de\nla b a n q u e r o u t e » tout à coup la Mort, plus horrible que tout,\nnous saisit brutalement par l'épaule : « Allons, passe !...» Et,\nm a foi, il faut bien passer!.;.\n   L a vie, c'est cela, en canevas. Brodez-y le dessin varié des\nsouffrances exquises (que le Christ a bien connues aussi, puis-\nqu'il en a fait les Béatitudes), les larmes, l'oppression injuste,\nle spectacle affligeant des laideurs a m b i a n t e s , les maladies et la\npauvreté, et voilà l'étoffe donnée à quoi le Christ n'a rien voulu\nchanger, car on ne coud pas un morceau de d r a p neuf à un\nchiffon usé : cela ne ferait qu'une déchirure plus g r a n d e .\n   L a vie, en soi, est ce chiffon.\n   Et il n'y a que la jeunesse qui puisse ne pas la voir telle, ne\nl'ayant pas encore portée. A partir d'un certain m o m e n t , il\ndevient impossible au contraire de la voir a u t r e m e n t . Dès ce\nmême m o m e n t , l'effort commence pour pénétrer le mystère\nm ê m e de la vie et pour découvrir si sous son horreur apparente,\nelle ne cacherait peut-être pas quelque bonté profonde. Nou-\nvelle illusion! L a vie g a r d e bien son secret; le chercheur s'y\nusera tout entieret, tandis qu'il fixe sur elle son regard toujours\nplus anxieux, plus fatigué, b r u s q u e m e n t la Mort abat sa main\nsur ses yeux et les lui ferme pour j a m a i s .\n   Non seulement donc la vie est mauvaise — en soi — mais\nelle est — en soi — insoluble ! N o n seulement à vouloir la vivre\nen elle-même, d'une façon satisfaisante au cœur, on court droit\nà la b a n q u e r o u t e , mais on y court tout aussi droit à vouloir\nl'expliquer en elle-même d'une m a n i è r e satisfaisante pour\nl'esprit.\n   Qu'on se rappelle l'apologue oriental du voyageur surpris\ndans le désert par un tigre et qui, en se sauvant, a sauté dans un\npuits sans e a u ; il est descendu, s'arc-boutant aux parois, mais\nvoici qu'il s'arrête saisi d'horreur ; au fond du puits, un monstre\nest dressé, gueule béante. E t le malheureux n'osant remonter de\npeur d'être la proie du tigre, n'osant sauter au fond du puits de\npeur d'être dévoré par le monstre, s'accroche aux branches d'un\nbuisson sauvage qui croît dans une fissure de la p a r o i , et il s'y\n"}, {"page_pdf": 390, "texte": "               JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                       323\n\n\n\ntient c r a m p o n n é . . . Ses mains faiblissent, il sent q u e bientôt il\ndevra s'abandonner; il se cramponne toujours... et soudain il\naperçoit — et tout son sang se fige — deux souris, l'une blanche\net l'autre noire, t o u r n a n t régulièrement autour de la tige de\nl'arbuste où il se suspend, et qui la rongent. T a n d i s qu'il\ndétourne les yeux de ce spectacle d'horreur, il avise sur les\nfeuilles du buisson quelques gouttes de miel laissé là par des\nabeilles errantes. Alors, dans un soupir, l'infortuné tend le cou,\nsort la langue et, lentement, il lèche ce miel.\n   « Et cela n'est pas une fable, s'écrie Tolstoï avec douleur, c'est\nla pure, l'incontestable vérité, compréhensible pour chacun :\nc'est la vie ! »\n   Oui, Messieurs, c'est la vie, cette chose misérable suspendue\nau buisson caduc que ronge la succession des jours et des nuits,\navec de toutes, parts des issues d'horreur et de mort, et, en\nattendant, quelques gouttes de joies de hasard; c'est la vie dans\nses données matérielles et c'est l'état du problème de la vie,\naussi longtemps que l'on n'y introduit rien de plus que ce que\nnous en touchons du doigt. T o u t ce que les plus beaux génies\nhumains ont découvert sur la vie, à tourner et à combiner dans\ntous les sens ces quelques éléments pour en dresser une équa-\ntion d'où sortît enfin, claire et pacifiante, la mystérieuse\ninconnue de notre destin, tient dans cette fable d'Orient,\nsimple comme la vérité, lourde comme un cauchemar!\n   Il leur est arrivé ce qui arrive à l'enfant qui, sous la dictée\ndu maître, a laissé échapper, dans un moment d'absence,\nquelque élément essentiel d'un problème à résoudre; rentré\nchez lui, il se met en devoir de le solutionner, il tourne et\nretourne en tous sens l'énoncé boiteux, s'agite, s'échauffe,\ns'irrite, s'enfièvre et enfin, dans un mouvement de colère\nrageuse, il injurie le maître absent, maudit les mathématiques,\nfroisse le papier noirci de formules vaines et s'en va pleurer, —\nou jouer.\n   Il y reviendra, remarquez-le bien, tout à l'heure, quand son\nénervement sera calmé, il y reviendra non pas avec l'espoir de\nrésoudre son problème (il en a la nausée à présent), mais parce\nqu'il faut bien remettre demain au maître un problème résolu.\nAlors il y met une solution quelconque à laquelle il ne croit pas\nlui-même et il se couche, humilié mais relativement tranquille.\n"}, {"page_pdf": 391, "texte": "324                         DURENDAL\n\n\n\n   Messieurs, c'est là tout l'homme en face du problème de la\nvie; comme l'énoncé en est incomplet quand on le réduit aux\nseuls phénomènes biologiques inclus entre la conception et la\nmort, l'homme se lasse et s'exaspère d'abord, puis, comme il\nfaut vivre, il cherche au moins quelque expédient pratique qui\nlui permettra de se tenir à peu près en équilibre dans la vie\nentre la quiétude satisfaite, à quoi il renonce, et le désespoir\nfurieux, à quoi il résiste.\n   L'hommea renoncé à modifier la vie, il a renoncé à comprendre\nla vie et il s'est rabattu sur ce parti plus modeste et de nature\ntoute pratique : chercher le moyen de bien prendre la vie.\n   La vie est bonne, en somme, à ceux qui savent la prendre et\nla preuve en est que, de deux mortels fournissant la même\ncarrière de vie, parfois l'un est profondément malheureux,\ntandis que l'autre fait figure d'homme content de son sort;\nparfois même, de deux hommes dont l'un est comblé de biens\net l'autre criblé de maux, c'est le premier qui pleure et le\nsecond qui rit. De là à déduire que le bonheur n'est donc pas\ndans les choses, mais dans la façon de les voir et que, partant,\nl'affaire principale est de se faire un regard optimiste, un œil\nriant qui fasse rire la vie en la regardant, il n'y a qu'un pas.\n   Il en serait de la vie comme de certains visages : qu'il faut\nvoir sous une lumière et sous un angle déterminés pour qu'ils\napparaissent jolis; et comme le premier soin de l'artiste, à qui la\npropriétaire d'un visage pareil confie la mission de le fixer sur\nla toile, est de chercher le profil et l'éclairage avantageux, ainsi\nle premier soin de l'homme doit être de découvrir le jour et le\npoint de vue sous lesquels le visage de la vie se fait charmant\net délectable à voir...\n   L'homme, vous le pensez bien, a recherché ceci avec passion.\nCe qu'il a trouvé?.,. Pas grand'chose, vraiment : en tout cinq\nou six points de vue, c'est-à-dire cinq ou six attitudes inté-\nrieures à prendre en lace de la vie pour y faire relativement\nbonne contenance.\n   L'un a dit : « N'y songez pas, à la vie; laissez-vous vivre!\nAu bout du fossé la culbute. C'est ce que font pratiquement,\net sans que ce soit le résultat d'une méditation philosophique,\nla plupart des hommes; faites comme eux!... »\n   D'abord, est-on bien sûr que la plupart des hommes font\nainsi? Ce qui se passe dans l'arrière-fond obscur des humble s\n"}, {"page_pdf": 392, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                      325\n\n\n\net des ignorants, Dieu seul le sait, mais pour ne j a m a i s s'expri-\nmer en paroles lucides, l'angoisse des vieilles femmes du peuple\net des vieux hommes des champs, est-elle moins réelle que celle\nde Tolstoï ou de Carlyle?...\n   Et puis, n'y pas songer, c'est facile à dire ! C'est peut-être plus\ndifficile à faire! Lorsque l'on d e m a n d a i t à Alphonse Karr son\nopinion sur le mystère de la vie, il répondait b r u s q u e m e n t :\n« Je n'y pense q u ' u n e fois l'année; j ' y ai pensé hier; repassez\ndans un an ! » La boutade est p i q u a n t e et bien française...\nEncore est-il qu'Alphonse Karr y pensait donc malgré lui de\ntemps à autre et qu'il devait faire effort p o u r chasser la pensée\nimportune... C'est que cette pensée est de celles qu'on n'abolit\npoint et dont l'autre dit justement : « H é l a s ! on ne peut pas\nne pas savoir ce que l'on sait !... »\n   Autre point de vue sur la vie : « Modérez vos désirs, a-t-on\ndit, n'accrochez vos cibles qu'à des altitudes m o y e n n e s ; ne\nsouhaitez pas d'être très heureux, mais seulement de ne pas être\ntrès m a l h e u r e u x . . . un peu comme vous diriez à un affamé :\n\" Je n'ai q u ' u n croûton de pain et une jatte d'eau à vous d o n n e r ;\nau moins ne mourrez-vous pas d'inanition à ce régime. » L e\nrégime à la longue lui paraîtrait un peu maigre. L a mesure ne\npeut être la loi dernière d'un être dont l'essence même est une\nincoercible aspiration d ' i m m e n s i t é .\n   D'autres disent : « Il faut renoncer radicalement à tout, pour\ns'être rendu compte que tout n'est rien, que la vie est illusoire\net vide; comme compensation, on cultivera intensément et\nexclusivement l'idée... »\n   C'est une demi-solution, mais ce n'est q u ' u n e demi-solution,\nparce que la culture de l'idée est elle-même féconde en dou-\nleurs (« qui a u g m e n t e sa science, accroît sa souffrance », sou-\npire l'Ecclésiaste). Celte demi-solution n'est m ê m e q u ' u n cercle\nvicieux, car, parmi CES idées voù ous réfugiez superbement votre\nimpuissance de vivre, vous allez précisément retrouver, au pre-\nmier plan, l'idée dont le mystère vous a amené à rompre avec la\nvie : l'idée de la vie!...\n   C'est e x a s p é r a n t !\n   Ce l'est à un tel point, qu'exaspérés, d'autres ont dit :\n« Jouissez de la vie aussi longtemps qu'elle vous donne quelque\njouissance et puis le jour où, ayant été pressée, comme un\n"}, {"page_pdf": 393, "texte": "326                              DURENDAL\n\n\n\ncitron, elle vous apparaîtra dénuée de tout intérêt et comme\nvide de tout suc, quittez-la volontairement par un suicide\nviril... »\n    Il y a toujours eu des gens pour s'imaginer, que donner un\ng r a n d coup de sabre au travers d'un nœud, c'est l'avoir délié;\nmais personne ne s'y trompe, non pas même A l e x a n d r e ! Il est\ntrop évident que la vie ne nous a pas été donnée uniquement\npour que nous nous l'ôtions du m o m e n t que nous ne la trou-\nverons plus a m u s a n t e . . .\n    D'autres enfin, moins brutaux quoique plus radicaux, vous\ndisent : « Attaquez le mal plus à fond; la destruction du nihi-\nliste n'atteint que la vie; la destruction du stoïcien n'éteint que\nla sensibilité; la destruction doit être plus absolue : il faut\nqu'elle étouffe j u s q u ' à la personnalité h u m a i n e . T e n d e z donc à\nl'anéantissement personnel par la voie béatifique de l'ascèse\nqui, engourdissant peu à peu tous les désirs, tous les frissons,\ntous les réflexes, refoule d'abord la conscience lucide dans les\nlimbes du subliminal et finit par la diluer délicieusement dans\nla conscience universelle, comme un parfum, âme frêle exhalée\nd'une rose, se noie dans l'air immense ... »\n     E t voilà, en raccourci, Mesdames et Messieurs, tout ce que\nle génie antique, aidé du génie moderne, a su découvrir pour\nrendre la vie t e n a b l e sur la planète. Vous le voyez, ce ne sont\npas là, à proprement parler, des solutions, ce sont des modus\nvivendi, d'ingénieux expédients pour faire à moitié supportable\n un état de choses intolérable en soi et reconnu sans issue. Rien\nde tout cela n'explique rien ; tout, au contraire, part de ce prin-\ncipe désespéré que l'on se trouve devant l'inexplicable. C'est là\n que gît leur vice profond, c'est par là qu'elles répugnent à cer-\n taine logique vitale qui est en nous et en vertu de laquelle\n chacun de nos actes h u m a i n s , si h u m b l e soit-il, doit avoir et a,\n en effet, pour armature invisible, une idée correspondante, si\n confuse soit-elle.\n     A fortiori donc, exigeons nous q u e l'ensemble d'actes qui\n constitue notre vie ait pour â m e profonde l'idée m ê m e de la vie.\n Nous demandons, pour vivre, une interprétation de la vie, une\n explication de la vie, et de nous dire qu'elle est inexplicable\n nous apparaît comme absolument insuffisant pour fonder une\n attitude de vie. Instinctivement, en effet, si elle est inexplicable,\n"}, {"page_pdf": 394, "texte": "                JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                               327\n\n\n\nnous la préjugeons mauvaise ou dangereuse et nous n'y avan-\nçons plus que comme sur un terrain m o u v a n t . . .\n   La solution complète et a d é q u a t e de la question de la vie\ncomportera donc un double élément : le premier, une vue théo-\nrique qui fasse voir dans la vie une chose en somme bonne,\nordonnée, se t e n a n t en équilibre, digne en tous points d'être\nvécue, et, loin d'être fatalement vouée au fiasco, susceptible, au\ncontraire, de se conclure en réussite, et puis et en conséquence\nune description nette de l'attitude p r a t i q u e qu'il convient de se\ndonner en face de la vie.\n  Je voudrais vous montrer que le Christ a bien traité de cette\nmanière ce grand problème d ' h u m a n i t é et que sa solution\nrépond bien aux exigences que je viens de dire : elle dit comment\nprendre la vie et pourquoi, et le pourquoi est aussi plausible\npour l'esprit q u e le comment est pacifiant pour le cœur et les\ndeux, l'idée et le geste, s'harmonisent dans un r y t h m e profond\ncomme la n a t u r e elle m ê m e . . .\n\n                                            *\n                                        *       *\n\n   Des psychologues d'aujourd'hui (1) recherchant le sentiment\nqui d o m i n e habituellement la vie h u m a i n e — et qui l'empoi-\nsonne — ont trouvé que c'est une espèce de détresse multiforme,\nallant du sourd malaise à l'agonie terrifiante en passant par\ntous les tons intermédiaires de l'inquiétude, de l'appréhension,\nde l'angoisse, de la crainte : notre vie est dominée par la peur.\nDès que nous avons passé l'âge inconscient de l'enfance et l'âge\nirréel de la jeunesse, la peur s'installe à notre chevet, et nous\nn'aurons guère de relâche ! Il y a d'abord la prévision des mi-\nsères communes : les maladies de l'âge mûr, celles plus cruelles\nde la vieillesse, la perte ou l'amoindrissement de nos facultés\nphysiques, intellectuelles — plus de dents, plus d'yeux, plus de\nmémoire, plus rien. C'est, en outre, une série interminable de\ncraintes spéciales, de préoccupations troublantes : la peur de\ncertains aliments (les choux, le clou de girofle...) la peur du\nvent d'est, la peur des grandes chaleurs ou des grands froids, la\npeur des courants d'air où tourbillonne la pneumonie, la peur\n\n  (1) Entre autres, W. Dresser, auquel sont empruntés quelques-uns des traits de l'ana-\nlyse qui suit.\n"}, {"page_pdf": 395, "texte": "328                          DURENDAL\n\n\n\nd'attraper la fièvre des foins, le 14 août, au milieu du jour, la\npeur du diable, la peur du mauvais œil, la peur d'être treize à\ntable, la peur des revenants, tous les rongements d'esprit,\nfrayeurs, inquiétudes, anxiétés, pressentiments fâcheux, idées\nnoires, phobies, ont installé leur sabbat dans notre pauvre tête\nhumaine...\n   Et ce n'est pas tout. A ces soucis corporels il faut ajouter\ntous les soucis moraux qui pullulent dans la vie quotidienne :\non a peur des dangers possibles, peur d'aimer (c'est-à-dire de ne\npas être toujours ni assez aimé), peur de coiffer sainte Cathe-\nrine, peur d'avoir un enfant de plus, peur de perdre sa fortune,\nd'être volé, d'être incendié, peur de voir éclater la guerre. On\nprend des « assurances » contre tous ces risques (et ce n'est\npas la prudence comme on le dit, c'est la frayeur qui est la\nmère de l'assurance !). On a peur m ê m e du bonheur (c'est-à-dire\nque le bonheur un moment posé sur notre toit ne s'envole...)\n   Il ne nous paraît pas suffisant de craindre pour nous-mêmes,\nnous nous mettons à craindre pour les autres. N o u s craignons\nnuit et jour pour nos enfants; un de nos amis tombe-t-il malade,\nnous pensons aussitôt à tout ce qui peut lui arriver de pire et\nnous tremblons de le voir mourir; un autre s'éloigne-t-il de\nnous pour un voyage, notre crainte s\"accroît, la crainte qui\nmajor absentes habet qui se double pour les a b s e n t s . . . un\ntroisième est-il dans les alarmes, nous sympathisons avec lui,\nc'est-à-dire que nous prenons ses alarmes en nous v associant,\nce qui du reste ne lui rend pas la sérénité !...\n   Arrivés au milieu du chemin de notre vie, on peut dire que\nnous sommes investis de toutes parts de craintes et d'angoisses\net que notre vie se passe dans une sorte de tremblement, quasi\nperpétuel, et cela va croissant à mesure que le c h a m p de vie se\nrestreint devant nos pieds. Arrive un moment, lorsqu'il n'y a\nplus qu'un bout d'étape à couvrir, où, bru q u e m e n t , il se pro-\nduit en nous comme une saute de la peur : nous cessons à peu\nprès de craindre pour l'avenir et nous commençons à craindre\nsurtout pour le passé... et c'est la peur de ce que nous avons\nfait de mal, de ce que nous n'avons pas fait de bien, de ce que\nnous aurions pu faire mieux ou autrement, la grande peur du\nremords, le sentiment de la responsabilité. D a n s les longues\nheures d'insomnie, la responsabilité de sa vie vient s'asseoir,\n"}, {"page_pdf": 396, "texte": "                  JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                                    320,\n\n\n\n comme un poids très lourd, sur la poitrine du vieillard et il\n halète d a n s une oppression de cauchemar... E t c'est au fond la\n peur de Dieu !\n   L a peur de Dieu n'attend pas, du reste, la vieillesse pour\nassombrir la vie de l'homme, elle est sur lui en tout temps et je\nn'en veux d ' a u t r e preuve que la controverse qui divise les hié-\nrologues modernes de savoir si l'élément primordial du senti-\nment religieux est la crainte du dieu ou l'affection pour le dieu,\net ceux qui tiennent pour l'amour sont décidément dans le vrai,\nmais ceux qui opinent pour la peur sont bien excusables, tant le\nculte des dieux dégage une impression générale de terreur et\nd'angoisse. Il est faut de dire avec le sceptique latin primus in\norbe deos fecit timor : ce qui a créé les dieux c'est la peur; mais\nà première vue on pouvait s'y tromper.\n   E n s o m m e , étudier la courbe de l'inquiétude et de la crainte\nque dessine la vie d'un h o m m e , c'est peut-être encore le meil-\nleur m o y e n d'en tracer la monographie la plus profonde, la\ncrainte étant mêlée à tout dans nos vies h u m a i n e s , et c o m m e\nun élément subtil a u t a n t que tenace. Dans la langue grecque\nprimitive — celle d ' H o m è r e — il y a un m ê m e vocableδκηδοςqui\nsignifie à la fois « grand souci » puis « mariage » puis « funé-\nrailles » et q u a n d H o m è r e l'emploie il n'y a donc que le con-\ntexte qui puisse vous donner à comprendre s'il s'agit d'un\nhomme qui voit la peste éclater à sa porte, ou d'un h o m m e\nqui se marie, ou enfin d'un h o m m e qui va porter en terre\nun enfant b i e n - a i m é : au fond de tout, c'est le s o u c i ! . . .\nOr, à premier examen de la doctrine du Christ, il apparaît déjà\nclairement qu'il a prétendu mettre la cognée à la racine de ce\nmal profond.\n   Ceux-là m ê m e qui ne lisent pas du tout l'Évangile (je veux\ndire les chrétiens catholiques) savent p o u r t a n t qu'un mot s'y\nretrouve: sans cesse, qui revient comme un refrain très doux\nempreint d'une sérénité divine infiniment pacifiante : « N e\ncraignez p a s ! . . . N ' a y e z pas p e u r ! . . . N'ayez nul s o u c i ! . . . N e\nvous troublez p o i n t ! . . . Ne vous inquiétez pas pour demain !...\nNe redoutez pas ce qui a t t a q u e et ruine le corps!... P o i n t de\ntimidité!... Point de p u s i l l a n i m i t é ! . . . Point d ' é p o u v a n t e ! . . . Oh,\nles hommes sans confiance !... O h , les demi-confiants!... Allons,\nque votre cœur ne t r e m b l e ni ne s'agite!... »\n"}, {"page_pdf": 397, "texte": "330                         DURENDAL\n\n\n\n   Et tout de même, à premier examen de l'histoire qui a suivi,\non s'aperçoit bientôt que ce mot d'ordre d'Evangile a produit\nce qu'il ordonnait : un sentiment d'intrépidité très spéciale\nrésultant non point d'une farouche tension de l'orgueil mais\nbien au contraire d'un naïf abandon du cœur; sentiment tout\nnouveau, si nouveau que le Christ n'avait pas hésité à le reven-\ndiquer comme sien : « Je vous lègue la paix, et cette paix c'est\nma paix et c'est tout autre chose que ce que le monde a produit\njusqu'à cette heure sous ce nom ».\n   Et son apôtre Paul lui rend en effet cette justice que sa paix\nconstitue pour l'homme une forme d'expérience complètement\ninédite, pacem quae exsuperat omnem sensum! Et depuis, des\nmilliers d'âmes, celles qui sont vraiment entrées dans la doctrine\ndu maître, ont goûté le charme inouï de cette paix souveraine\nqui dissout délicieusement le vieux levain d'inquiétude au\ncœur de l'homme; des millions d'autres, pour ne s'être pas\nlivrés assez pleinement à l'esprit du Christ, n'en ont éprouvé\nque des effets diminués mais qui sont encore comme des accal-\nmies de fièvre...\n   Mais ce qui est plus intéressant que de constater cette\nattitude de sécurité paisible chez les disciples du Sauveur,\nc'est de rechercher sur quoi, sur quelles bases idéales il l'éta-\nblissait et la fixait; car il ne s'est point borné, vous disais-je, à\nlivrer une doctrine de vie douteuse et tâtonnante, réduite à\nquelques conseils d'empirisme conscient; sa doctrine de vie\nest parfaite et le côté pratique n'y est que l'autre face de la\nconception théorique et si le chrétien (le chrétien de vrai nom)\nrespire dans toute sa vie la confiance que rien ne déconcerte et\nl'espoir que rien n'abat, s'il a pu frapper et vivre ce proverbe\nadmirable qui en est la formule : « Quand Dieu retirerait son\nsoleil des cieux, encore faudrait-il espérer en lui!... » c'est\nque le chrétien s'est formé d'abord de la vie, en écoutant le\n Christ, une idée d'où la paix découle à flots mêlée à la lumière.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n   Tout d'abord, le Christ rappelle avec force, à l'homme, la\ndistinction des deux vies qui sont en lui et leur valeur respec-\ntive : sa vie de surface, de sensibilité, de matière et de mort,\n"}, {"page_pdf": 398, "texte": "             JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                   331\n\n\n\ncelle que l ' h o m m e s'obstine à regarder comme étant la chose\nprincipale — et sa vie de fond, sa vie immatérielle et indépen-\ndante des lois de la biologie a n i m a l e , la vie de l'âme. E t\nvigoureusement, il ramène l'attention de l'homme sur son â m e .\nC'est chez le Sauveur une préoccupation si constante que le\nmaître Adolf H a r n a c k , un des h o m m e s d'aujourd'hui qui ont\nle plus passionnément étudié les origines chrétiennes dans le\ncamp protestant où on les fouille avec frénésie, n'hésite pas à\nfaire de cette idée là une des trois ou quatre idées substan-\ntielles de l'Evangile. — T u as peur de m o u r i r ? T o n âme est\nimmortelle! — T u as peur d'avoir faim ? T o n â m e ne vit pas de\npain ! — T u as peur du glaive d'Hérode? T o n â m e est intan-\ngible au fer le plus a i g u ! — T u as peur des voleurs, du voleur\nd'argent, du voleur d'honneur, du voleur d'amour; tu as peur\nde la rouille, de la rouille qui ronge les vases, qui ronge les\ncœurs, qui ronge les gloires?... T o n âme a son trésor, son\nhonneur, son amour, là où les voleurs ne volent point, où la\nrouille ne mord point, où rien ne défaille... — T u as peur de toute\natteinte à toi-même, de toute diminution de ta personne qui\nest toi-même... Mais toi-même c'est ton â m e et ton âme, rien\nne l'atteint (que Dieu!) Q u a n d tu t'es étendu sur la table du\nchirurgien, c o m m e sur un chevalet de martyr, et que le poison\nsubtil t'ayant mis hors de tes sens, le fer a accompli sa terrible\nbesogne d'élagage, tu te réveilles soudain p a r m i des déchets\nqui ne te sont plus rien et qui furent tes m e m b r e s ou tes\norganes..., et, t a n d i s que pour les autres hommes, tu fais figure\nde débris h u m a i n , ta conscience frémissante se sent identique\nà ce qu'elle était aux heures d'intégrité, ton « moi » n'a\nrien perdu et m ê m e , ô merveille, à partir de ce m o m e n t\ntragique, il va commencer à p r e n d r e des accroissements\nétranges, toutes ses énergies, tantôt éparses dans les activités\ninférieures, se concentrant désormais dans la vie profonde de\nl'esprit... C'est ainsi qu'au jour où la mort t'enveloppe du\nsommeil redouté sous lequel elle opère, ton â m e se réveille, et\nson réveil est c o m m e un éveil premier tant sa conscience est\ndevenue plus l u m i n e u s e et plus intense, plus vivante et plus\npersonnelle, pour s'être émondée de la chair qui gênait son\nagilité...\n"}, {"page_pdf": 399, "texte": "332                           DURENDAL\n\n\n\n    L a vie propre et indépendante de l'âme, l'immortalité person-\nnelle de l'âme, la prépondérance quasiment infinie de l'âme sur\ntout le reste du monde, tel est le premier fondement sur quoi\nle Christ établit son système de vie...\n    On dira : « D'autres ont dit cela avant lui, d'autres l'ont dit\naprès lui, en dehors de lui : qu'y a-t-il là d'original? »\n    Est-il bien sûr, Messieurs, que l'on l'ait tant dit avant lui,\nque l'on le dise tant en dehors de lui?\n    J e sais : l'immortalité de l'âme se trouve dans toutes les reli-\ngions et elle se trouve dans un grand n o m b r e de philosophies;\nmais quelle immortalité ? L a misérable survie des ombres\ndéfaillantes qui font des gestes las, parlent comme on gémit\net ne vivent qu'un seul sentiment : le regret amer de la lumière\ndu soleil qui leur a été ravie. . et souvent, plus illusoire encore\nque cette immortalité larvaire, la pauvre immortalité métapho-\nrique de l'homme qui se survit dans ses poèmes, ou dans ses\nenfants, ou dans ses efforts sociaux... ou bien encore l'immor-\ntalité collective, c'est-à-dire la pensée que l'on est partie d'un\ntout organique, formant une unité vitale, l'espèce, et que l'espèce\ndure si l'individu passe ... ou bien enfin l'inconsciente immorta-\nlité panthéistique qui résorbe l'homme en Dieu et le sauve\nainsi de l'horreur du néant, comme qui dirait q u ' u n arbre est\nimmortel parce que mort, il se transforme en un terreau qui\nrevit d a n s les arbres nouveaux qu'on y p l a n t e . . . Bref, une\nimmortalité si dégradée qu'elle en est indésirable et que la vie,\nla vie présente lui étant infiniment supérieure, reste l'élément\nprincipal de notre destinée — et c'est là une différence grande\nentre la doctrine d'immortalité chez le Christ et en dehors de\nl u i ! P a u l l'a fait tenir en un mot superbe : « N o u s ne sommes\npas comme le reste des h o m m e s , qui n'ont pas l'espérance :\n« ceteri qui spem non habent ! » Cicéron a écrit un dialogue célèbre sur\n« la Vieillesse» où il la pare de tant de séductions qu'il donnait\nà Montaigne 1' « l'appétit de vieillir ». L e Christ a fait espérer\nà l ' h u m a n i t é un lendemain de vie tellement séduisant qu'il a\ncréé ce nouveau sentiment : l'appétit de mourir. L e m ê m e Paul\nl'a formulé avec le m ê m e b o n h e u r : « Cupio dissolvi et esse cum\nChristo. J'aspire à me dissoudre pour être avec le Christ. »\n   Il est une seconde différence : mettre en poème ou en thèse\nla notion ou le rêve de l'immortalité, c'est déjà q u e l q u e chose;\n"}, {"page_pdf": 400, "texte": "                  JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                                 333\n\n\n\n  en somme, c'est peu de chose aussi longtemps que ce rêve, on\n  ne l'aura pas fait rêver par la masse, que cette thèse, on ne l'aura\n  pas fait vivre par la foule. Le mérite et la difficulté, c'est de\n taire descendre l'idée d'une survivance personnelle et souhai-\n table à cette profondeur sacrée du cœur où l'idée devient une\n conviction de vie, un mobile d'action, où l'idée se fait prin-\n cipe! Et ceci, je ne sais trop si personne l'a réalisé jamais sur\n une bien grande échelle, hormis précisément le Christ. Le\n désir d'immortalité est au fond de la nature; un espoir vague\n d'une immortalité quelconque fleurit assez généralement sur ce\n désir instinctif; la conviction sereine et chronique de l'immor-\n talité personnelle et constituant un état de vie supérieure au\n stade actuel d'existence, voilà qui est beaucoup moins fré-\n quent!... Cela exista-t-il clans l'antiquité? On peut se le deman-\n der. Où cela se trouve-t-il de nos jours? On inclinerait assez à\n penser avec le protestant Carlyle que « bientôt il n'y aura plus\nque chez les chrétiens catholiques que l'on croie sincèrement à\nl'âme immortelle!... »\n    Oui! et je sais que cette croyance n'est peut-être pas toujours\net chez tous aussi dégagée d'arrière-pensée qu'il le faudrait; que\nsurtout, elle ne produit pas toujours dans la pratique de la vie\ntout le fruit de sérénité et de résignation qu'elle contient en\ngerme... et que nous enviait ce pauvre Sully-Prudhomme\nlorsqu'il souhaitait qu'il lui fût possible de se donner cette\nradieuse illusion afin, disait-il, « d'entrer dans le néant avec\nl'espoir chrétien ! » Mais quoi qu'il en soit des déchets et des\ndéfaillances de cette croyance chrétienne, il reste que dans\nl'ensemble de vingt siècles d'histoire humaine, elle a fait couler\nà travers la vie un immense courant d'espérance où sont venues\nse dissoudre bien des larmes brûlantes, s'abreuver bien des\ncourages haletants, se rafraîchir et se retremper bien des vies\nénervées et lassées : l'espérance du siècle à venir... (1).\n\n\n\n   (1) L'on connaît l'affirmation d'un autre protestant bien connu en économie sociale,\nHilty : « Le catholicisme possède actuellement un grand avantage sur le protestantisme\npar la force de ses croyances sur (a destinée de l'homme. Ce sont ces solides convictions\nqui constituent les meilleures armes contre les causes favorisant le suicide ».\n   Le célèbre statisticien Rost établit que sur 10,000 protestants en Allemagne, la propor-\ntion des suicides est de 2.47 ; sur 10,000 catholiques, de 0.93.\n"}, {"page_pdf": 401, "texte": "334                          DURENDAL\n\n\n\n                                 **\n\n   Mais ce n'est là, vous disais-je, dans la doctrine de vie du\nMaître, qu'une des deux idées génératrices de paix et de quié-\ntude : il en est une autre par quoi celle-ci se complète harmo-\nnieusement, par où, encore, elle prend toute sa valeur parce\nque, par elle, la première passe dans le domaine du sentiment\nreligieux : non seulement la destinée de l'homme, personnelle\net consciente, dépasse infiniment le cercle étroit qui s'ouvre au\nberceau pour se fermer dans la tombe, mais cette destinée est\nrégie et conduite suivant un plan d'amour par une providence\ntoute-puissante et divine.\n   Il y avait au cœur de la vieille humanité, ce sentiment affreux\ndont je vous parlais tout à l'heure et dont nous gardons encore\ntrop de vestiges ataviques : la peur de Dieu.\n   La puissance suprême de qui, évidemment, dépendait la\nmisérable et faible vie des humains était perçue comme une\npuissance plutôt malveillante à l'égard de l'homme.\n   Au fond de la philosophie populaire de la Grèce régnait\nl'idée abominable de la jalousie divine. Les dieux, jaloux des\nhommes, passent leur temps à humilier toutes leurs grandeurs,\nà briser toutes leurs joies et le peuple a fait ce proverbe sinistre :\n« Les moulins des dieux broient lentement, mais ils n'en\nbroient que mieux !... >>\n   Et l'étude comparée des religions (des religions populaires\nsurtout, car pour ce qui est des théologies savantes, il faut\nreconnaître que chez plusieurs peuples de l'antiquité, les\nÉgyptiens notamment, les Perses, les Chinois, les Hindous...,\nelles avaient su purger l'idée de Dieu de ses éléments terri-\nfiants), l'étude comparée des religions populaires révèle com-\nmunément dans la masse des fidèles la honteuse attitude de la\ncrainte servile en face du dieu... « Les Dieux ont soif... » voilà\nen quelle formule sinistre un des hommes les plus intelligents\nd'aujourd'hui enferme l'essence même du sentiment religieux\nde l'humanité. Tantôt, le dieu est conçu comme méchant et\nmalveillant; les représentations qu'on en fait, en pierre ou en\nbois, sont horribles, difformes, grimaçantes... tantôt il est\nconçu comme susceptible d'être favorable ou hostile selon\nqu'on aura su le prendre ou non; tantôt il est conçu comme\n"}, {"page_pdf": 402, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                      335\n\n\n\nirrité par quelque injure dont la conscience ne sent pas nette-\nment la nature, mais qui a dû être fort grave à en juger par la\nrigueur des fléaux par qui Dieu la châtie... De cette triple\nconception qui est dominante, résulte un culte inquiet et\nangoissé, scrupuleux, diplomatique et flagorneur, le service de\nl'esclave qui sait le Maître ombrageux, féroce, capricieux,\npassionné, m a n i a q u e , sensible à l'habile m a n i e m e n t de l'en-\ncensoir!...\n   A cette triple conception et pour supprimer la mentalité\nd'angoisse et de frayeur qui en dérive, le Christ oppose l'idée\nineffablement rassurante d'un gouvernement paternel du monde\net de la vie par Dieu.\n   Le Dieu de Jésus n'est pas le créateur, ni le maître, ni le\nseigneur, ni le tout-puissant, ni le juste, ni le saint : il est le\nbon et il est le père. Et vous savez ce que ce nom sacré signifie\ndans la langue h u m a i n e : le P è r e ! c'est-à-dire l'homme qui\nayant dans un élan d'amour, procréé des êtres, qui sont ses\nenfants, les aime de toute la spontanéité de sa nature, et va\ndésormais user joyeusement sa vie, sa pensée et sa force dans\nde nobles efforts et de prudents calculs pour que ses fils vivent,\ngrandissent, prospèrent, atteignent sous le soleil la plus large\npartde j o i e e t debien-être qui puisse être dévolue à des hommes.\n   L'amour paternel, ce bouclier sous lequel, enfants, nous nous\nsentons à l'abri de tous les coups du sort et goûtons, pour\nquelques années, cette chose délicieuse et sereine, la sécurité\nabsolue, l'amour paternel, voilà ce que le Christ a mis en Dieu,\nmaître de la vie et gouverneur du monde.\n   Il est le P è r e , le P è r e tout-puissant qui embrasse l'ensemble\nd'un bout à l'autre avec une force souveraine, et qui touche,\navec une délicatesse infinie, chaque détail...\n   Il est le P è r e ; il fait lever le soleil sur les blés et sur les\nvignes et puis il y verse la rosée et la pluie...\n   Mais avec le m ê m e soin, il suit du regard le vol des passe-\nreaux (dont on en vend deux pour un sou au marché de Caphar-\nnaüm) et pas un ne tombe sur le sol sans la permission du\nPère.\n   Et « sa bonté s'étend sur toute la nature », et si les lis des\nchamps qui ne filent ni ne tissent sont revêtus d'un éclat qui\nrendrait jaloux Salomon lui-même, c'est que le Père étant bon\nsème partout de la beauté.\n"}, {"page_pdf": 403, "texte": "336                              DURENDAL\n\n\n\n    E n t e n d e z bien ceci : tout ce qu'il y a de beau et de bon\ndans le m o n d e vient de Dieu parce qu'il est bon et que l'acte\npropre de la bonté est le r a y o n n e m e n t diffusif par quoi elle se\nc o m m u n i q u e et se d o n n e ; il faut donc faire r e m o n t e r toute\nbonté au Père d'où descend tout don parfait, à celui q u i , seul,\nc'est-à-dire à rigoureusement parler, est bon « nemo bonus nisi\nsoins Deus » tout le reste n'étant que participation et écoule-\nment de sa bonté substantielle. Mais cette bonté de Dieu qui\néclate dans l'oeuvre de ses mains qui est la créature inconsciente,\nelle revêt un caractère plus spécial, plus t o u c h a n t , plus\nattentif, q u a n d il s'agit de la créature consciente et libre faite\nà l'image de Dieu.\n    « Si Dieu déjà se soucie des petits oiseaux et des fleurs\nchampêtres, à combien plus forte raison se souciera-t-il de\nvous?... N e valez-vous pas plus? E n vérité, je vous le dis : pas un\ncheveu ne t o m b e de votre tête que le Père ne l'ait su et permis\net s'il l'a su et qu'il l'ait permis, comme d'ailleurs il vous aime,\nc'est donc qu'il é t a i t b o n pour vous q u e c e cheveu t o m b â t — et si\nc'est vrai d'un cheveu, c'est donc à plus forte raison vrai de tout\nle reste qui t o m b e peu à peu d e v o u s , illusion sur illusion, amour\nsur amour, énergie sur énergie, joie surjoie, pour ne laisser enfin,\naprès tous les dépouillements de la vie et de la mort que votre\nàme, votre âme toute nue q u e le P è r e aime plus que l'univers\nentier revêtu de sa gloire !... L e P è r e le sait, le P è r e sait ce qu'il\nvous faut, le P è r e le p e u t : projetez donc en lui tout le souci de la\nvie, car vous, vous ne savez pas ce qu'il vous faut et vous ne\npouvez rien contre Dieu qui veut malgré vous votre bien :\ncomme des enfants mal avisés, vous d e m a n d i e z u n e pierre,\ncroyant d e m a n d e r du p a i n ; Dieu, c o m m e un Père prudent,\nvous donne du pain, obstinément, et vous, obstinément, vous\nregrettez la pierre... Laissez-vous faire comme l'asphodèle et le\npassereau : laissez-vous faire comme l'enfant. Dieu a soin de\nvous !... »\n   Vous le savez, Messieurs, ces simples paroles d'assurance\ndivine ont endormi la folle i n q u i é t u d e qui agitait le cœur de\nl'homme au milieu des aléas formidables de la vie... Q u a n t à la\nterreur de conscience, que le sentiment du m a l , du péché,\nentretenait en lui comme un r o n g e m e n t , v o u s savez aussi quelles\nautres paroles l'ont dissipée comme la b l a n c h e u r de l'aube dilue\nles sombres rêves...\n"}, {"page_pdf": 404, "texte": "              JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE                      337\n\n\n\n    Un fils dit à son p è r e : « Donne-moi ma part, j ' e n ai assez de\nla vie insipide que l'on mène aux c h a m p s !.. » I1 s'en fut dans les\nvilles, se ruina en débauches, t o m b a n t de degré en degré\njusqu'à l'abjection dernière, et m a i n t e n a n t il gardait les pour-\nceaux dans une métairie sous un m a î t r e avare et sans cœur, et\nsouvent il avait faim et jetait u n œil d'envie sur l'auge fumante\noù se pressaient les bêtes, t a n t et si bien q u ' u n jour, affolé et\nvaincu, l'enfant s'écria : « Je retourne à la maison! » Et il\ns'enfuit.\n    Le père qui, chaque jour, venaitpasser des heures au tournant\ndu chemin p a r où son fils reviendrait s'il revenait, le père\naperçut au loin la silhouette voûtée et hésitante du malheureux,\net son vieux cœur bondissant dans sa poitrine, il courut à lui,\net il t o m b a sur son cou de tout le poids de sa vieille tendresse\net il pleurait et il riait et sans lui laisser dire u n e parole il\ncriait : « Il était p e r d u , je l'ai retrouvé, c'est mon enfant!... »\n et il le serrait de crainte de le reperdre. On t u a le veau le plus\n gras ; ce fut u n e grande fête dans la maison.\n    « Le P è r e , c'est Dieu, disait le Christ, et l'enfant, c'est tous les\n hommes. Dieu vous attend : le jour où vous allez revenir, il vous\n accueillera c o m m e je viens de vous dire et ce sera d a n s toute sa\n maison, qui est le ciel, une grande joie, une joie plus grande\n pour un seul qui revient que pour quatre-vingt-dix-neuf qui ne\n sont point p a r t i s . . . Je le sais bien, sansdou te, puisque c'est moi\n qui paie les frais de cette fêteéternelle : je suis venu pour donner\n ma vie en rançon de la foule, mon sang en rémission du péché\n humain. »\n    Et ces paroles-ci, qui révélaient à la terre la pitié infinie, on\n calmé à j a m a i s l'autre grande peur de Dieu qui tenaillait le\n cœur des h o m m e s : à la conscience du péché, elles ont fait\n succéder la conscience du pardon.\n    Et donc, q u a n d en finira-t-on avec cette absurde plaisanterie\n de la « tristesse chrétienne »? L ' E v a n g i l e est joyeux, son nom\n le dit: il est l'heureux message «Ευαγγελιον» apporté par le Christ\n au monde et ce message est celui-ci : Dieu est bon, Dieu par-\n donne, la route est bonne malgré tout, puisque c'est Dieu qui\n mène et q u e Dieu est bon !... L e terme est assuré malgré tout\n puisque l'âme est immortelle et que Dieu pardonne : ne craignez\n plus, ne vous troublez plus, ne vous inquiétez p l u s ! Aux heures\n"}, {"page_pdf": 405, "texte": "338                           DURENDAL\n\n\n mauvaises, si mauvaises soient-elles, vous avez u n e ressource\nplus puissante que la douleur : c'est de rentrer dans votre\nchambre, de fermer sur vous la porte et là, dans le secret,\nlevant vos yeux et dilatant votre cœur, de dire tout bas, comme\nl'enfant blotti dans la poitrine de son père : « Notre Père qui\nêtes aux cieux !... » Et le Père vous entend ! A l'heure mauvaise\nentre toutes où l'agonie disloque votre pauvre être double qui\ns'affole de sentir la déchirure suprême, vous avez la ressource\nplus puissante que la mort : d'incliner votre tête défaillante et\nfermant vos yeux las de dire dans u n grand cri, c o m m e l'enfant\nqui s'évanouit dans les bras de son père : « Mon Père, je\nremets mon âme entre vos mains !... » E t le P è r e vous reçoit !...\n    L'histoire chrétienne tout entière m o n t r e à l'évidence que\nl'Evangile a réellement justifié son nom d'heureux message.\nDès qu'il l'eut reçu, le m o n d e a donné le spectacle que donne\nl'homme à qui arrive une « bonne nouvelle », u n spectacle de\njoie riante, de légère allégresse et de vigueur rajeunie, avec,\nirrésistible, le besoin de c o m m u n i q u e r la nouvelle heureuse...\n    Cette histoire divine est assez connue pour que je puisse me\ndispenser d'y insister... Mais elle obtient de nos jours une con-\nfirmation singulière et comme une réplique h u m a i n e que je\nveux encore vous dire avant de terminer.\n    U n e philosophie vient de naître, en Amérique, qui a créé un\nmouvement de jour en jour grandissant. Cette philosophie\nserait m ê m e au dire d'un philosophe de ce pays-là, William\nJ a m e s , la seule forme originale de la pensée américaine.\n    Elle s'est du reste déjà ramifiée en plusieurs systèmes, mais\ntous ces systèmes possèdent des éléments fondamentaux com-\nm u n s que J a m e s a réunis sous ce nom, la minci-cure, ce qui\nsignifie la cure d ' â m e .\n    Voici en trois traits la mind-cure.\n    L e grand vice de la vie et de la nature h u m a i n e s étant la\ncrainte, la peur, (ainsi que je vous le m o n t r a i s largement tout\nà l'heure), il s'agit de bannir soigneusement tout ce qui ressortit\nà cette forme honteuse de dépression m e n t a l e et morale, c'est-\nà-dire la défiance de soi, l'inquiétude m o r b i d e , les excès de\npréoccupation et de précaution. L e m o y e n , c'est de distinguer\nsoigneusement les deux natures qui sont d a n s l ' h o m m e , l'idéale\net la charnelle; d'observer que la nature charnelle, celle qui se\n"}, {"page_pdf": 406, "texte": "                JOIE PAÏENNE - TRISTESSE CHRÉTIENNE             339\n\n\nmêle au monde matériel dont elle fait partie, est seule le siège\npropre de cette crainte débilitante et déshonorante (la crainte\nest animale;) tandis que la nature idéale peut s'en affranchir,\nétant reliée elle aussi, non pas au monde matériel, mais par son\narrière-fond subconscient, à celui qui est l'âme du monde, au\nprincipe divin lui-même.\n    « Le grand fait central de l'univers, c'est l'esprit principe\ninfini de vie et de force qui est au fond de tout et se mani-\nfeste en tout : je l'appelle Dieu... Dieu remplit à lui seul tout\nl'univers, tout existe en lui et par lui, rien n'est en dehors de\nlui. Il est notre vie même; nous participons à la vie divine. La\nvie divine et la vie humaine sont identiques dans leur essence.\nIl y a simplement une différence de degré. Le point central de\nla vie humaine, c'est le moment où nous nous rendons pleine-\nment compte de cette identité, où nous ouvrons nos cœurs à\nl'influx divin, accrochant notre courroie de transmission au\ngrand moteur central de l'Univers... A mesure que vous avan-\ncerez dans cette voie, le désordre en vous fera place à l'ordre, la\nmaladie à la santé, la dissonance à l'harmonie, la douleur oppri-\nmante à l'énergie florissante... (1). »\n   Et en effet, la mind-cure produit les résultats merveilleux\npromis de la sorte par ses prophètes : on assiste à des spectacles\nprodigieux de guérisons instantanées, de régénérations de\ncaractères, d'apaisements au sein des familles, d'accroissement\net d'épanouissement de la joie de vivre dans des villes entières.\n   La révélation de l'identité de l'homme avec Dieu donne à\nl'âme une telle attitude d'optimisme malgré tout, qu'elle\ntriomphe allègrement du mal sous toutes ses formes, même\nphysique.\n   Je ne sais si l'on a vérifié très exactement les guérisons\nd'influenza et même d'entorses et les conversions d'ivrognes et\nmême d'ivrognesses dont W. James fait honneur à la mind-cure,\nmais on ne peut les admettre, en quelque sorte, a priori.\n   Toute suggestion de force qui mord vraiment sur l'âme\ninstille à cet âme un tel surcroît de puissance qu'elle peut bien\ndevenir capable de l'effort de réaction physique ou morale qui\ndépasse l'état de tension moyenne et ordinaire. Toute sugges-\ntion d'immortalité personnelle et de providence divine, quand\n (1) M. W. TRINE. In Tune withs the Infinité. New-York, 1899.\n"}, {"page_pdf": 407, "texte": "340                               DURENDAL\n\n\n\nelle prend à fond l'âme, y détermine un tel sentiment de paix\nmentale et de tranquille assurance que je crois de m ê m e à ce\nque l'on nous dit de l'efficacité en ce genre de la mind-cure.\n    Qu'il y ait en Amérique cinq ou six millions d ' h o m m e s et de\nfemmes qui améliorent leur santé, fortifient leur courage,\nembellissent leur vie pour avoir pris l'habitude de penser que\nleur vie profonde est identique à la vie d e D i e u et que Dieu,\npar conséquent, les mène et les sauve du même mouvement\ndont il vit lui-même, c'est une chose si naturelle et si logique\nq u e je comprends à peine l'étonnement qu'elle soulève chez\ncertains, l'incrédulité qu'elle rencontre chez d'autres.\n    M a i s c e q u i s e comprend beaucoup plus difficilement, c'est que\nl'on ose encore, après cela, parler d'une « tristesse chrétienne ! »\nE t si tous les pontifes de la mind-cure, si Mrs E d d y et son doc-\nteur G u i m b y , si H e n r y W o o d et W i l l i a m Dresser et William\nT r i n e sont célébrés comme des créateurs de joie pour avoir su\nneutraliser par leur mysticisme providentialiste ou leur méde-\ncine m é t a p h y s i q u e l'inquiétude t o r t u r a n t e et l'angoisse étouf-\nfante du cœur h u m a i n , de quel droit nomme-t-on Jésus-Christ\nle « Dieu triste à qui plaît la souffrance? » L a mind-cure tout\nentière en effet (et W. J a m e s aura beau l'appeler la seule forme\noriginale de la pensée américaine, cela ne change rien à la chose),\nla mind-cure tout entière procède du Christ. Sous son revête-\nment de philosophie soit panthéistique, soit psychologiste, elle\nn'est rien d'autre qu'un d é m a r q u a g e du « discours sur la mon-\ntagne » et si le Christ apportait à la défense de sa propriété\nintellectuelle et morale, l'âpre vanité d'auteur que les hommes\ny mettent entre eux, rien ne lui serait plus facile, ah ! certes\nnon! que de convaincre de plagiat toute cette philosophie\np r é t e n d û m e n t originale.\n  Mais voilà! le Christ est sans vanité, et c o m m e il n'est venu\nque pour se laisser dépouiller par les h o m m e s de tout ce que\nles h o m m e s trouveraient en lui à leur convenance, il se réjouit\nencore de ce vol et se r e t o u r n a n t avec un sourire, comme il fit\nsur la femme à l'hémorragie incoërcible, il se borne à dire :\n« J e vous assure que l'on m'a volé, car une force de vie vient\nde sortir de moi !... »                                  T . HENUSSE.\n"}, {"page_pdf": 408, "texte": "                         Les Nibelungen\nTrilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n                  T R O I S I È M E PARTIE (1)\n\n\n                    La vengeance de Kriemhild\n               T r a g é d i e         en. c i n q :        actes\n\n                                    ACTE IV\n                                    Nuit profonde.\n\n                                     SCÈNE I\n\n       (Voilier est debout et joue de la vielle. Hagen est assis comme avant. Attentifs\n         et étonnés, les Huns sont groupés autour d'eux. On entend le jeu de Volker\n         dès avant le lever du rideau. Un guerrier hun laisse choir son bouclier.)\n  HAGEN. — Cesse! si tu continues tu les assommeras. Déjà les armes leur\ntombent des mains : u n bouclier ! encore trois coups d'archet et le javelot\nprendra le m ê m e c h e m i n . C'est assez pour les dompter de compter nos\nexploits passés. Inutile d'en accomplit de nouveaux.\n   VOLKER (qui ne prête nulle attention à Hagen, dans l'altitude d'un voyant). —\nD'abord tout était noir. La nuit était sillonnée d'éclairs, subtils comme des\nchats qu'on frôle d a n s l'obscurité : mais seulement lorsqu'un coup de sabot\nla fendait. Deux enfants se battaient pour l'objet. Ils se le j e t a i t n t , furieux;\nl'un en asséna l'autre.\n  HAGEN (gaillardement). — U n nouveau conte ? allez-y! allez-y!\n  VOLKER. — L'objet rougeoya, étincela et qui l'apercevait était pris d'un\ndésir sauvage.\n  HAGEN. — J e n'ai jamais e n t e n d u chose pareille. Vraiment il rêve! J e\nconnais pourtant tous les c o n t e s !\n\n\n  (1) Voir les numéros de septembre, octobre, novembre 1912 et les numéros de\njanvier, février et avril 1913.\n"}, {"page_pdf": 409, "texte": "342                                    DURENDAL\n\n\n  VOLKER. — Il en résulta une plus â p r e d i s p u t e , u n e envie plus féroce.\nVoilà qu'ils reviennent armés jusqu'aux d e n t s ; le soc de la paisible charrue\nn'est pas é p a r g n é , ils s'entretuent.\n  HAGEN (de plus en plus attentif). — Mais à quoi pense-t-il?\n   VOLKER. — L e sang coule à flots, et tandis qu'il se coagule, l'or pour lequel\nil coule, s'assombrit et brille d'un éclat m a u v a i s .\n   H A G E N . — O h ! o h ! il parle de   l'or!\n  VOLKER. — Déjà il est r o u g e ; c h a q u e meurtre le rougit davantage.\nD e b o u t ! D e b o u t ! pourquoi vous m é n a g e r ! Il ne regagnera son éclat primitif\nque lorsque tous seront exterminés. La dernière goutte d e sang y est tout\naussi indispensable que la première.\n   H A G E N . — Il n'en faut pas douter.\n   VOLKER. — Où en étais-je?... La terre l'engloutit et ceux qui survivent se\ndispersent à la recherche des lingots m a g i q u e s . F o u l e i n s e n s é e ! Les nains\navides les ont enlevés et cachés d a n s les a b î m e s . Laissez l'or à l'abîme, vous\naurez l'éternelle paix.\n                                                        (Il s'assied et dépose la vielle.)\n   H A G E N . — T u te réveilles enfin ?\n  VOLKER (se relève et d'un ton sauvage). — Vainement ! V a i n e m e n t ! T o u t nous\nreprend. U n e nouvelle malédiction s'est ajoutée à celle qu'il porte en soi :\nQui le possède m o u r r a avant que d'en jouir.\n  H A G E N . — Il parle du trésor; m a i n t e n a n t tout est clair.\n   VOLKER (de plus en plus sauvage). — E t q u a n d à force de massacres, il ne\nrestera personne au m o n d e pour le posséder, alors il enfantera u n feu que\ntoutes les mers ne réussiront pas à éteindre, qui c o n s u m e r a la terre entière\net sera éternel !\n                                                                      (Il s'assied.)\n  H A G E N . — On pourrait en douter.\n  VOLKER. — Tel est l'arrêt des nains, furieux de ce rapt.\n  H A G E N . — Mais l'origine de l'histoire, quelle est-elle ?\n  VOLKER. — Un vol commis p a r les dieux. O d i n et L o c k e tuèrent un géant\npar m é g a r d e . Ils devaient le prix du sang.\n   H A G E N . — Qui pouvait les y forcer?\n   VOLKER. — Ils avaient pris forme h u m a i n e et soumis leur puissance aux\nlois des mortels.\n\n                                       SCÈNE       II\n\n        (Werbel circule parmi les Huns en murmurant.)\n  W E R B E L . — Q u o i ! ensorcelle-t-on les araignées au moyen de chanson ?\nSuivez-moi! c'est l'heure!\n"}, {"page_pdf": 410, "texte": "                                    LES NIBELUNGEN                                        343\n\n\n                                         SCÈNE III\n\n\n        (Kriemhild paraît entourée d'une suite nombreuse. Flambeaux.)\n\n  H A G E N . — Q u i d o n c s'approche avec tant d ' a p p a r a t ?\n  VOLKER. — C'est la reine en p e r s o n n e . Se couche-t-elle si tard? Viens,\nlevons-nous !\n  H A G E N . — E h pourquoi? restons assis!\n  VOLKER. — Ce ne serait pas à notre h o n n e u r . N'est-elle p a s noble et Reine?\n  HAGEN. — Elle croirait q u e nous nous levons par p e u r . P a s de fausse\nhonte, Balmung! (Il pose le Balmung sur ses genoux.) Son œil étincelle, menaçant\ndans la nuit, tel u n e comète. Quel magnifique rubis! si rouge ! On dirait qu'il\na bu tout le sang qui lava cette lame.\n  KKIEMHILD. — Voilà l'assassin !\n  HAGEN. — Q u i d o n c , femme?\n  KRIEMHILD. — L'assassin de m o n é p o u x !\n  H A G E N . — Eveillez-la, elle rêve. T o n époux vit, nous avons b u à la m ê m e\ncoupe, cette n u i t , et cette b o n n e épée garde son sommeil.\n   KRIEMHILD. — L ' h y p o c r i t e ! Il n e sait que trop bien de qui je parle, mais\nfeint de l'ignorer.\n   HAGEN. — T u parlais de t o n é p o u x ; ton époux c'est Etzel, Etzel dont je\nsuis l'hôte. Il est vrai que c'est le deuxième, mais peux-tu songer au premier\nlorsque t u es d a n s ses b r a s ? Q u a n t à l'autre, c'est moi qui l'ai t u é , je l'avoue.\n  KRIEMHILD. — L ' e n t e n d e z - v o u s ?\n  HAGEN. — L'ignorait-on peut-être? J ' e n pourrais chanter le récit, le\nmusicien connaît l'air. (Il s'apprête à chanter.) D a n s la forêt d'Odin bruit u n e\nsource j o y e u s e . . .\n  KRIEMHILD (aux Huns). — J e vous les livre! P e u m'importe qui t o m b e ou\nsurvit.\n  HAGEN. — Au lit ! au lit! T u as d'autres devoirs à cette h e u r e .\n  KRIEMHILD. — Q u e les flots de ton sang détesté étouffent ton ironie! D e b o u t\nassassin! D e b o u t ! — Montrez-lui pourquoi je célébrai de secondes n o c e s !\n   HAGEN (se lève). — Alors, vraiment, il y a meurtre et trahison? — C o m m e il\nvous plaira (frappant sa cuirasse). L e fer s'est trop refroidi. R i e n n'en chasse\nmieux la glace! (Il tire le Balmung.) E h b i e n ! je vois plus de têtes que de\npoitrines? E h ! là-bas derrière, pourquoi se cache-t-on de la sorte? L e miroi-\ntement des casques v o u s a trahi d e p u i s longtemps. (Il dépose le glaive.) Ils\nfuient! On voit bien qu'Etzel ne les soutient p a s ! — Au lit!\n  KRIEMHILD. — Misérables! êtes vous hommes?\n"}, {"page_pdf": 411, "texte": "344                                        DURENDAL\n\n\n\n  H A G E N . — U n océan de sable qui couvre villes et vallées, pourvu                     toutefois\nque le vent les enlève.\n   KRIEMHILD. — Est-ce vous qui avez c o n q u i s le m o n d e ?\n  H A G E N . — Leur n o m b r e . E n vérité, la masse est u n e p u i s s a n c e , mais un\ngrain de sable n'en reste pas moins un g r a i n .\n   KRIEMHILD. — Vous l'entendez et vous ne vous vengez p a s ?\n\n    H A G E N . — C o u r a g e ! E p o u m o n n e - t o i , je t'y a i d e r a i ! (aux Huns.) Rampez\nsur le ventre, cramponnez-vous à nos j a m b e s , n'en avez-vous pas l'habitude\nà la guerre ? Si nous t r é b u c h o n s et vous écrasons en t o m b a n t , je vous jure\nq u e n o u s n'appellerons pas à l'aide !\n  K R I E M H I L D . — Si vous êtes peu n o m b r e u x , la p a r t d e c h a c u n sera d'autant\nplus g r a n d e .\n   H A G E N . — E t le trésor est assez vaste pour récompenser la terre entière!\nGrâce à l'anneau qui l'engendre, il se multiplie sans cesse. A h ! n o n ! Pas\nencore! (A Kriemhild.) T u l'ignorais c o m m e les autres? Croyez-moi, j'en\nai l'expérience et n e confierai mon secret qu'à celui qui me tuera. Il n'y\nm a n q u e que la baguette m a g i q u e qui réveille les morts. (A Kriemhild.) Tu\nvois nos c o m m u n s efforts sont i n u t i l e s ; n o u s n e réussirons j a m a i s â remuer\nce sable indocile. C'est p o u r q u o i je te dis : r e n o n c e s - y .\n                                                                                  (Il s'assied.)\n   KRIEMHILD (à Werbel). — C'est là votre courage?\n   W E R B E L . — Vous le connaîtrez b i e n t ô t .\n   VOLKER. — U n e autre t r o u p e . Les a r m u r e s reflètent les premières lueurs\ndu m a t i n ; de nouveau un musicien les e n t r a î n e . Merci, K r i e m h i l d ! Rien\nq u ' à l'air on devine à quelle danse tu n o u s invitas.\n  KRIEMHILD. — E h ! que m ' i m p o r t e ! Si la colère m'égare vous en portez la\nfaute ! Q u a n d l'invité ne dort p a s , il est juste qne l'hôte veille.\n   H A G E N . — Est-ce Etzel qui les conduit?\n   KRIEMHILD. — N o n , c h i e n ! c'est m o i - m ê m e ! Mais bien que tu voyes l'au-\nrore, ne crois pas que tu puisses m'échapper. J e ne reposerai près de mon\nSiegfried que lorsque mon suaire sera teint de ton s a n g !\n   H A G E N . — A la bonne h e u r e ! P o u r q u o i dissimuler, K r i e m h i l d ? nous nous\nconnaissons. Mais à ton tour, retiens ceci : au premier effort du cerf qui\ntâche d'échapper au chasseur, succède un d e u x i è m e ; il essaie de l'entraîner\ndans sa chute. Ne doutes pas que l'un des deux ne réussisse — à l'un de nous.\n\n\n                                           S C È N E IV\n\n      (Gunther en vêtements de nuit;              Giselher, Gerenot et d'autres guerriers le\n        suivent.)\n   GUNTHER. — Qu'est-ce encore?\n"}, {"page_pdf": 412, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                        345\n\n\n  KRIEMHILD. — L'éternelle accusatrice qui crie vengeance contre H a g e n\nTronje et te s o m m e de faire justice !\n  GUNTHER. — T u d e m a n d e s justice les armes à la main?\n  KRIEMHILD. — J e requiers q u e vous vous assembliez, q u e vous juriez de\nparler selon le droit et le devoir! E t non seulement que vous parliez, mais\naussi q u e vous teniez votre serment !\n  GUNTHER. — J e n'y puis consentir.\n  KRIEMHILD. — Alors, livre-moi l'assassin.\n  GUNTHER. — N e me le d e m a n d e p a s !\n   KRIEMHILD. — Il ne m e reste d o n c q u e la violence? Mais n o n ! comptons\nd'abord nos e n n e m i s ! Cher Giselher, cher Gerenot, vous dont les m a i n s\nsont pures, vous pouvez sans remords frapper l'assassin : il n'a point de pacte\nà vous opposer. Lâchez-le, a b a n d o n n e z - l e - m o i , car celui qui demeure\nà ses côtés, signe son p r o p r e arrêt!\n                    (Gerenot et Giselher tirent l'épée, se mettent aux côtés de Hagen)\n   KRIEMHILD. — C o m m e n t ? Vous avez refusé de les suivie d a n s la forêt,\nréprouvant par là le m e u r t r e , et m a n t e n a n t vous voudriez défendre\nl'assassin ?\n  GUNTHER. — S o n sort est le nôtre.\n  KRIEMHILD. — C e p e n d a n t . —\n  GISELHER. — Chère s œ u r , cesse u n e vaine prière, nous ne pouvons agir\nautrement.\n  KRIEMHILD. — Mais c o m m e n t le pourrais-je, moi?\n  GISELHER. — Rien ne t'en e m p ê c h e , tandis qu'en a b a n d o n n a n t celui qui\nnous protégea d a n s la détresse et la mort, nous nous couvririons d'une honte\néternelle.\n   KRIEMHILD. — Vous en êtes couverts depuis l o n g t e m p s ; la honte vous\naccable c o m m e j a m a i s race de héros n'en fut accablée ! Mais je veux vous\nconduire à la source qui vous en lavera! (Frappant la poitrine d'Hagen.) C e s\nd'ici qu'elle doit jaillir!\n  HAGEN (à Gunther). — Q u e t'en semble-t-il ?\n  GUNTHER. — T u aurais dû ne pas venir ; m a i n t e n a n t il est trop tard.\n   KRIEMHILD. — Vous avez violé la foi jurée q u a n d c'était la plus noble d e s\nvertus de ne p a s s'en écarter d'un doigt, et aujourd'hui, q u e c'est u n e h o n t e\nde la garder vous songez à la respecter? Ni les liens de l'alliance, ni ceuxde\nla parenté, ni l'amour fraternel, ni la reconnaissance pour la préservation\nd'un anéantissement certain, rien ne tressaillait en vos cœurs p o u r l u i ! vous\nl'avez abattu c o m m e une bète sauvage, et qui n'y prêta la main, y coopéra par\nson silence et sa lâcheté! (A Giselher.) O u i , c'est p o u r toi q u e je parle ! T o u t ce\nqui pesait moins q u ' u n grain de sable lorsqu'il s'agissait d'avoir pitié d u\n"}, {"page_pdf": 413, "texte": "346                              DURENDAL\n\n\nhéros, vaut-il le poids du monde maintenant que sa veuve réclame un vengeur?\n(A Gunther.) Quant à toi, c'est la seconde fois que tu approuves ce crime,\net ta jeunesse ne t'excuse plus comme jadis. (A Giselher et Gerenot.) Allez!\nrejoignez-les! Vous en répondrez comme eux!\n  HAGEN. — Ne te fais point injustice; viens, parmi nous, prendre la place\nqui te revient; car le plus coupable de tous, c'est toi !\n  KRIEMHILD. — Moi ?\n\n   HAGEN. — Toi-même! Je n'aimais pas Siegfried, c'est sûr; si j'étais apparu\ndans les Pays-Bas comme il parut à Worms, cueillant d'une main tous nos\nhonneurs et disant du regard : je les dédaigne; il m'en aurait fait autant. Tu\nportes une couronne dont la moindre feuille te rappelle des blessures mor-\ntelles, qui t'est plus précieuse que ton sang, et cette couronne, non seulement\non te l'arrache, mais on la piétine! Comment pourrait-on embrasser un tel\nennemi ! Non! non ! n'en parlons plus, et que ceci soit ton remords : quelque\nprofonde que fût la colère de mon cœur, je l'eusse domptée, oui, je le jure\npar la vie de mon roi! Mais, quand vint l'insidieux désir de connaître, il\noublia, toi-même tu l'as avoué dans ta colère, ses serments et ses devoirs. Le\nroi Gunther ne pouvait lui pardonner, c'eût été outrager sa noble épouse. Je\nne nie donc pas que c'est moi qui lançai l'épieu fatal, et même avec joie,\nj'en conviens, car elle m'est restée au cœur, mais je prétends que c'est ta\nmain qui arma la mienne et que, s'il faut une expiation, elle ne peut venir\nque de toi.\n   KRIEMHILD. — Mais que n'ai-je expié? Que pourrais-tu endurer qui égalât\nla moitié de mes souffrances? Regarde cette couronne, interroge-la! Elle me\nrappelle une alliance odieuse, des baisers échangés dans l'angoisse de la\nmort et de la vie, durant la plus funeste des nuits, un enfant que je ne puis\naimer! Non! c'est aujourd'hui que je goûterai les véritables joies nuptiales!\nQue mon ivresse égale ma souffrance! Ne crains pas que je gaspille un\ntrésor, non; tout, tout est payé! Sache néanmoins que s'il faut que j'abatte\ncent frères pour me frayer un chemin jusqu'à ta tête, je les abattrai! Que le\nmonde apprenne enfin que je brisai ma foi pour venger la foi donnée!\n                                                                 (Elle part.)\n\n                                  SCÈNE V\n\n   HAGEN. — Allons ! pare-toi pour la noce, mais au lieu de roses, choisis de\nsolides épées!\n  GISELHER. — Ne crains rien; je te resterai fidèle quoi qu'il arrive. D'ail-\nleurs, elle m'épargnera, jamais je ne lui fis de mal.\n   HAGEN. — Elle t'épargnera aussi peu que nous, mon fils. C'est pourquoi\n— veux-tu un bon conseil ? monte à cheval, retourne à Bechlarn. Elle ne\ns'opposera pas à ton départ, mais n'espère rien de plus d'elle. Va ! dépêche-\ntoi; elle a raison, je lui causai une amère douleur.\n"}, {"page_pdf": 414, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                      347\n\n  GISELHER. — T u d o n n a s souvent de funestes conseils, mais celui-ci est le\npire de tous!\n                                       (Il rentre suivi de Gunther et de Gerenot.)\n\n                                        S C È N E VI\n\n  H A G E N . — C'est s u r p r e n a n t ! Il ne m'avait pas dit une seule parole aimable\ndepuis le retour de la forêt et voilà q u e . . .\n   VOLKER. — J e n'ai jamais douté de lui, quelque sombre que fût son visage.\nIl te m a u d i t , mais te couvrira de son c o r p s ; du talon il t'écrasera les orteils,\nmais parera les coups qu'on te destine. Si la p u d e u r des femmes leur voile le\ncorps, celle de l'homme couvre son â m e , et tu verras plutôt se désabiller\ndevant toi u n e enfant q u ' u n pareil j e u n e h o m m e te découvrir son cœur.\n  HAGEN. — J'ai pitié de sa jeunesse. L a mort se dresse derrière nous et\nnous enveloppe de son o m b r e p r o f o n d e ; lui seul s'auréole des reflets du\ncouchant.\n                                                                   (Tous deux sortent.)\n                                        S C È N E VII\n       (Etzel et Dietrich   entrent.)\n  DIETRICH. — T u vois m a i n t e n a n t pourquoi Kriemhild les invita.\n  E T Z E L . — T o u t s'éclaire a u j o u r d ' h u i .\n  DIETRICH. — Elle me parut toujours semblable au feu qui couve et n'attend\nqu'un soufflle d e vent pour tout e m b r a s e r .\n  ETZEL. — Elle ne me fit jamais cette impression.\n  DIETRICH. — T u n e devinas donc rien de ses projets?\n  E T Z E L . — Si, mais R ü d e g e r dit : Vengeance de femme expire avec la\ndernière parole qu'elle profère.\n  DIETRICH. — P o u r t a n t , ses l a r m e s , ses vêtements de deuil?\n   E T Z E L . — T u m'avais dit q u e les tiens aiment leurs ennemis, vengent\nl'offense en p a r d o n n a n t ; je t'ai cru.\n  DIETRICH. — Il en devrait être ainsi, mais tous n'ont pas ce c o u r a g e .\n  E T Z E L . — L o r s q u e Kriemhild me pressa d'envoyer des messagers, je crus\nque c'était pour consoler sa mère. Je savais qu'elle l'avait quittée assez froi-\ndement et qu'elle s'en repentait.\n   DIETRICH. — Sa mère n'est pas v e n u e ; je doute fort qu'on l'ait invitée.\nQuoi qu'il en soit, la nuit qui précéda leur départ, les N i b e l u n g e n ont\nimmergé à la lueur des flambeaux, d a n s le E h i n profond, !e trésor pour\nlequel ils avaient tout risqué.\n   E T Z E L . — Mais p o u r q u o i ne sont-ils pas restés chez eux? Ils ne se dou-\ntaient donc pas que les chaînes et la hâche auraient succédées aux réjouis-\nsances ?\n"}, {"page_pdf": 415, "texte": "348                                        DURENDAL\n\n\n\n    DIETRICH. — Kriemhild avait leur parole, ils devaient se résoudre à la tenir;\ncelui qui ne respecte aucun engagement respecte une telle promesse. E n outre,\nils ont l'âme trop fière p o u r éviter le danger et suivre le conseil de la peur. Je\nte sais habitué à braver la mort, mais encore t'en faut-il des raisons ; eux les\nd é d a i g n e n t . De m ê m e que leurs ancêtres sauvages, estimant passée la meil-\nleure part de la vie, se transperçaient à la fin d'un b a n q u e t au chant de leurs\nhôtes assemblés, ou s'embarquant, ivres d e c o u r a g e , j u r a i e n t de ne plus\nrevenir, mais de tomber en haute mer sous les c o u p s de leurs mains frater-\nnelles — ils pensaient sceller de la sorte par un exploit merveilleux les maux\nultimes de la vie — de même s'agite d a n s le sang de ceux-ci u n d é m o n puis-\nsant qui les g o u v e r n e . Ils le suivent avec plaisir q u a n d il sévit et bouillonne.\n  E T Z E L . — Quoi qu'il en soit, je te remercie de les avoir reçus en mon nom.\nMais je ne puis rester plus longtemps débiteur de K r i e m h i l d ; je connais\naujourd'hui le m o n t a n t de ma dette.\n   DIETRICH. — Que veux-tu dire?\n  E T Z E L . — Il me semblait les avoir comblés d ' h o n n e u r s en me privant\nd'une seconde nuit de noces.\n   DIETRICH. — Ce n'est certes pas un égard à d é d a i g n e r .\n  E T Z E L . — C'est peu de chose. Mais c o m m e je n'hésitai pas à me sacrifier\npour eux, je n'hésiterai pas à faire plus pour Kriemhild, si elle en exprime le\ndésir, je le jure devant toi !\n   D I E T R I C H . — Ainsi, tu oserais...\n  E T Z E L . — Rien que tu puisses réprouver et c e p e n d a n t infiniment plus\nqu'elle n'espère de moi. Q u e ne l'ai-je a c c o m p l i , à cette heure elle désirerait\nd'autres j e u x ! (En sortant.) Crois-moi, K r i e m h i l d , je n'estime pas plus mes\nparents que tu n'aimes tes frères; p u i s q u e ce ne sont p o u r toi qu'assassins,\nton époux les traitera à l'avenant.\n                                                                (Dietrich et Etzel iortent.)\n\n                                           S C È N E VIII\n                                              L'Église\n\n         (Sur la place, beaucoup de gens armés. Kriemhild parait avec Werbel.)\n   KRIEMHILD. — Les maîtres sont-ils séparés des valets?\n   W E R B E L . — A une distance telle qu'ils ne p e u v e n t s'entendre.\n  KRIEMHILD. — Vous fondrez sur eux lorsqu'ils seront à table et les égor-\ngerez !\n   W E R B E L . — C'est e n t e n d u .\n   KRIEMHILD (jetant ses parures aux Huns). — Voilà de quoi boire. N e vous\nles disputez pas, j ' e n ai encore autant et même p l u s . Il n e dépend que de\nvous d'en être inondés avant ce soir.\n                                                                     (Cris de joie.)\n"}, {"page_pdf": 416, "texte": "                                      LES NIBELUNGEN                                  349\n\n\n\n                                           S C È N E IX\n\n\n        (Rudeger entre.)\n  RÜDEGER. — C o m m e n t , tu gaspilles la moitié de ton r o y a u m e ?\n  KRIEMHILD. — J'en garde la meilleure part. (Aux Huns.) Soyez digne de\nvous! Qui g a g n e le trésor conquiert le m o n d e . N e vous souciez pas du nombre\ndes survivants, tous seront rois, fussent-ils mille.\n                                                   (Les Huns se dispersent par groupes.)\n\n  KRIEMHILD (à Rudeger). — N'as-tu rien à faire mander à Bechlarn ?\n  RÜDEGER. — R i e n q u e j e sache.\n  KRIEMHILD. — N ' y as-tu a u c u n e affaire à régler?\n  RÜDEGER. — A u c u n e , R e i n e .\n  KRIEMHILD. — U n e mèche de cheveux sort de ton casque : tire l'épée et\ncoupe-la.\n  R Ü D E G E R . — Et p o u r q u o i ?\n  KRIEMHILD. — T u auras au moins quelque chose à envoyer.\n  RÜDEGER. — C o m m e n t ? ne reverrais-je plus ma maison?\n  KRIEMHILD. — A quoi bon cette d e m a n d e ?\n  RÜDEGER. — Mais puisque tu veux que je c o u p e celte boucle? L'amour en\nrequiert a u t a n t du mort au m o m e n t où le charpentier s'avance pour fermer le\ncercueil !\n  KRIEMHILD. — J'ignore l'avenir; puisse-t il nous être plus propice ! Choisis\nGiselher pour messager; recommande-lui de ne passer aucun jardin sans\ncueillir une rose pour sa fiancée. E n rassemble-t-il une gerbe, qu'il l'attache\nen mon n o m sur son c œ u r ; puis, qu'il se repose près d'elle j u s q u ' a u jour\noù elle aura tressé u n a n n e a u avec la boucle que tu lui envois.\nEcoute-moi, tu a u r a s de quoi m'en remercier.\n  RÜDEGER. — Il refusera de partir.\n  KRIEMHILD. — Commande-le-lui, tu es son p è r e ; s'il te refuse obéis-\nsance, tu l'enfermeras d a n s la tour pour l'en p u n i r ; il est ton fils.\n  RÜDEGER. — C o m m e n t le pourrais-je j a m a i s ?\n   KRIEMHILD. — Si la force t'en fait défaut, attire l'y par la r u s e ; pourvu que\ntu le tiennes, le résultat est un : tout sera accompli avant qu'il puisse s'en\néchapper, car le j o u r de la vengeance sera le plus court. N'objecte rien ; si lu\naimes ta fille, tu suivras mon conseil et je te comblerai de présents magni-\nfiques. De p l u s . . . mais tu peux tout prévoir. Au ciel, les comètes de\nsang ont r e m p l a c é les paisibles étoiles; elles brillent d'une s o m b r e clarté. Ce\nn'est plus l'heure du pardon, mais celle des puissances mauvaises, l'heure où\n"}, {"page_pdf": 417, "texte": "350                              DURENDAL\n\n\n\nl'on emploie le poison, puisque les remèdes ne servent plus à rien. N o n ! jus-\nqu'au moment où la vengeance sera consommée, il n'est pas de crime, plus\nde justice, et la nature elle-même s'est engourdie dans un profond sommeil !\n                                                                 (Elle part.)\n\n                                  SCÈNE X\n\n   RÜDEGER. — Est-ce bien là la femme qui n'était que larmes et sanglots? J'en\nfrémirais si je ne connaissais la magie qui la d o m i n e . Renvoyer Giselher?\nmoi ? J e jetterais plutôt le bouclier du Tronjer au feu !\n\n\n (A suivre.)\n\n\n                        (Tous droits réservés — Traduction de J. VANDEVELDEN )\n"}, {"page_pdf": 418, "texte": "             Le Paysage et l'Oiseau\n\n            MESDAMES, MESSIEURS, MES CHERS E N F A N T S .\n\n\n\n    Ne vous semble-t-il pas que le beau paysage qui nous entoure va dans un\n instant gagner en perfection, en harmonie, en vie ailée et frémissante ?\n    Le printemps est dans l'air, mais il n'est pas venu tout à fait. Je ne sais\n quelle incertitude, sans doute délicieuse, tremble au bord du taillis bourgeon-\n nant, entre les prés reverdis, à la surface des champs duvetés et jusque dans\n l'azur traversé de nuées passagères. L'eau même, cette eau fraîche et tumul-\n tueuse de nos vallées ardennaises, ne se ride pas encore du tiède frisson\n d'avril...\n    C'est l'oiseau qu'on attend, et jamais sa présence dans l'ordre providentiel\ndu renouveau n'a paru plus indispensable et plus évocatrice. Les migrateurs à\n peine arrivés ne sont pas encore installés, vaillants passagers que tant de\n périls, hélas ! guettent et dont le retour est une leçon périodique de courage et\nde fidélité. Les sédentaires, hôtes permanents de notre pays ingrat, où sont-ils?\nAh! certes on en connaît. Tel détour de rivière, tel replis de collines boisées,\ntel sommet inaccessible défendent contre leurs ennemis la famille ailée. Et\ntel jardin encore, tel verger fleuri, lel cour où règne un arbre, tel mur sur\nlequel court une vigne où le plus modeste lierre sont des abris, où veille une\nprotection humaine, soucieuse de réparer la cruauté ou l'indifférence trop\ngénérales.\n    Mais voici l'œuvre réparatrice et exemplaire qui nous réunit aujourd'hui\npour seconder l'œuvre de Dieu, combler les vides faits dans la migration par\nl'intempérie et l'avidité, répandre une chaude bonté autour des nids anciens,\nafin de restituer à la beauté de la terre sa plus vivante, sa plus allègre\nparure.\n    Quand la cage s'ouvrira, quand la gent ailée prendra son vol, écoutons bien\nen nous, regardons de tous nos yeux autour de nous. Il n'est besoin ni d'être\nun poète, ni d'être un penseur pour percevoir le grand frémissement de la terre\net des bois, la tendre émotion qu'ils nous communiquent au moment où ils\n\n\n  (1) Discours prononcé à Stavelot le dimanche 20 avril, à la fête organisée p a r la Société\ndes « Amis de l'oiseau ». Au cours de cette fête qui a lieu en plein air, trois cents oiseaux,\nachetés à des tendeurs à l'arrière-saison et hivernes en une grande volière en plein vent,\nsont rendus à la liberté en présence des enfants des écoles et d'un nombreux public.\n"}, {"page_pdf": 419, "texte": "352                                DURENDAL\n\n\n\nretrouvent le plein épanouissement de leur richesse morale, où ils atteignent\nce prolongement d'eux-mème dans le ciel par la voix et par le vol de l'oiseau!\n\n\n                                       * *\n\n   Car, mesdames et messieurs, et vous asssi mes chers enfants, un paysage est\nun trésor, qu'il soit humble et plat comme la plaine de notre littoral, qu'il\nsoit majestueux et mouvementé comme ce pays d'Ardenne, exceptionnel\net privilégié. De ce trésor, nous sommes responsables parce que nous n'en\nsommes que dépositaires et parce que nous n'avons pas le droit d'en\njouir avec inconscience ni avec égoïsme. Dans un pays dévoré d'industrie,\ncomme la Belgique, le rôle social de la nature est une mission; ceux, comme\nnous, qui sont les gardiens d'une région privilégiée ont à s'en pénétrer\nchaque jour davantage.\n   Tout ce qui diminue, tout ce qui appauvrit la force exaltante et reposante\nde notre patrimoine naturel, il faut le combattre et l'écarter. Je ne parle point\nde ce qui est une atteinte directe à la pureté de l'air, à la clarté de l'eau, à la\nligne de l'horizon, au mouvement des montagnes, à la richesse des fron-\ndaisons. Il n'est plus que des vandales pour en prôner la liberté. L'esprit\npublic s'émeut et des voix universelles s'élèvent dont l'écho retentit jusque\ndans les régions fermées de l'administration et du fonctionnarisme.\n   Mais notre inadvertance ou notre ignorance peuvent devenir les complices\nd'un appauvrissement moins évident, aussi certain, par lequel l'âme du\npaysage souffre et se rétrécit et devient plus silencieuse, moins expressive.\nVoici des années que les oiseaux sont de plus en plus rares en Ardenne. Il y a à\ncela toutes sortes de causes et qu'il n'est pas en notre pouvoir de supprimer. Du\nmoins celles qui dépendent de nous, celles qui disparaîtront sous la poussée\nde notre indignation, celles qui se neutraliseront par l'effort de notre sym-\npathie et l'union de nos ferveurs, celles-là, liguons-nous contre elles et sachons\npubliquement, solennellement comme aujourd'hui, leur donner le démenti\nde notre respect, de notre amour pour les petits oiseaux.\n   Sans eux, notre beau pays d'Ardenne demeure, sans doute encore, le plus\npittoresque de la Belgique. Je ne sais pas cependant si bien des cœurs ne lui\npréféreront pas un simple jardin, entouré de murs, avec un arbrisseau dont les\nrameaux tremblant balancent au vent printanier une nichée de rossignols.\nCar, voyez-vous, pour qui, dans les nuits qui vont venir, peut respirer l'odeur\nd'un feuillage frais en écoutant monter le trille infini de l'oiseau-poète, il n'est\nde lieu au monde plus beau que son jardin. Un pauvre laboureur sent moins\ndur le sol pierreux où s'émousse le soc de sa charrue et moins borné un hori-\nzon de maigres annelles ou de ciel fumeux, si tous les vingt mètres, de l'hum-\nble motte de terre grise, jaillit une allouette dont le frisselis suspend au-dessus\nde sa tête une hymne d'espérance et de gaieté.\n   Peut-on admettre que l'incomparable splendeur d'un jardin de chez nous à\nmi-côte, entre l'Eau-Rouge et la Fagnc, tout parfumé de bruyère et d'airelle,\ntrahisse tout à coup la lamentable indigence qui rende les nuits sans voix\n"}, {"page_pdf": 420, "texte": "                          LE   PAYSAGE E T     L'OISEAU                        353\n\n\net les hailliers sans bruit d'ailes ? Et le laboureur d'Ardenne, si conscient de\nla valeur de son travail, si désireux de grandeur morale et de progrès spiri-\ntuel, souffrira-t-il qu'on le plaigne et qu'on le mésestime pour n'avoir plus,\nau-dessus de lui, dans l'éther immatériel où baigne sa pensée, l'oiseau d'espé-\nrance et d'amour'?\n   Dans une nation voisine, des millions de consciences, croyanteset incroyantes,\ns'émeuvent en songeant que des clochers abandonnés s'écroulent, parce\nqu'à leurs yeux la simple présence de ces édifices séculaires est dans le paysage\nun élément d'idéal. Élément d'idéal aussi, l'oiseau est nécessaire au paysage\nqu'il achève, qu'il anime, qu'il annoblit. Et ce sont des barbares — car\nde quel autre nom appeler les ennemis de l'idéal — ceux qui de gaieté de cœur\nvouent à la destruction des milliers de ces êtres frêles et délicats dont la mort\nendeuille toute la nature.\n   Ce sont des barbares de quelque mobile qu'ils se réclament. Et je sais\ncomme vous que les plus coupables ne sont point les mains qui écrasent, les\nfilets qui tendent, mais bien les cœurs, les cerveaux, les passions et les intérêts\nau nom de qui se fait l'hécatombe. La cruauté, sans doute, est une chose\nvile et méprisable. Que penser de la vanité, de la gourmandise, de la\nfausse science qui, de loin, se font ses alliées. N'avais-je. pas raison de parler de\nbarbarie, puisque dans le camp des ennemis de l'oiseau, nous venons presque\nd'énumérer les sept péchés capitaux ?\n   Et du côté de ses amis ne voit-on pas tout l'opposé ? Ses amis, mais ils sont\nici devant moi. accourus à l'appel de celui dont il faut célébrer l'initiative à\nl'égal des plus généreuses, car elle ne se réclame que de la bonté, de la justice,\nde la beauté et de l'amour.\n   Ce sont des familles, des lettrés, des enfants, élite sociale, intellectuelle et\nmorale d'une cité dont les autorités administratives sont la plus digne\némanation.\n                                          *\n                                         * *\n\n   Permettez-moi, à moi qui ne suis qu'un simple spectateur, de traduire sim-\nplement l'émotion profonde qui m'étreint en songeant aux liens mvstérieux\nque ces oiseaux, rendus à la la liberté, vont nouer entre cette population et\nson magnifique pavsage.\n   Je ne sais plus qui a dit que la vieillesse et l'enfance ont des émerveillements\npareils. D'ailleurs, rien ne ressemble plus au lever du jour que son déclin et si\nles aubes symbolisent la candeur et l'espoir, le crépuscule s'accorde avec la\nsérénité voisine du repos. Les veux du vieillard, les yeux de l'enfant sont faits\npour s'emplir des visions de la nature, car entre la nature et eux ne s'inter-\nposent plus ou ne s'interposent pas encore les vaines obsessions de soucis\nconventionnels. Aussi vous les vovez souvent, les chères tètes blanches, s'en\naller seules par les chemins de la campagne sans vouloir qu'on les guide et ne\nrevenir qu'après de longues heures de contemplations mystérieuses. De leur\ncœur, las et redevenu ingénu, avec les champs, les ruisseaux et les bois, s'échange\nun dialogue pas toujours intérieur. Car si vous pouviez les suivre à leur insu,\n"}, {"page_pdf": 421, "texte": "354                                DURENDAL\n\n\n\nvous entendriez d'étranges mots, de tendres phrases et d'amoureuses décla-\nrations.\n    Des heures durant, les vieux demeurent arrêtés auprès d'une touffe d'airelle,\nà l'ombre d'un taillis de noisetier, dans l'angle d'un coude de rivière. Que\nvoient-ils, qu'écoutent-ils, eux dont la vue baisse et dont l'ouïe s'affaiblit ?\nC'est un oiseau qui fait son nid, roitelet ou mésange, c'est un oiseau qui chasse\nà ras de l'eau, hochequeue ou martin-pêcheur, c'est un oiseau qui fouille le\nterreau des feuilles mortes d'où émergent les pousses de muguets, merle ou\ngrive. Eux qui ont beaucoup vécu, souffert des hommes et lutté contre la vie,\ntrouvent un aliment de curiosité nouvelle et reposante dans le spectacle de ces\npetites choses ailées où ils s'émerveillent de découvrir une grâce, une activité,\nune simplicité qu'ils n'ont pas connues chez les hommes. Une étrange philo-\nsophie pénètre dans leur esprit, en bannit l'aigreur et la vanité, l'incline vers\nl'acceptation généreuse, reconnaissante envers Dieu de cette éclaircie de\nrecueillement et de sérénité avant la mort.\n    Plus rares sont les éclaircies pour l'homme de travail qui gagne le pain des\nsiens et que le souci de vivre obsède. Cependant, en connaissez-vous beaucoup\nqui consentent à se passer de promenades à travers champs et qui, au sein de\nleur labeur, ne tâchent pas de conserver quelque chose de la vie en plein air?\nC'est généralement un pinson, oiselet emprisonné, hélas! et suspendu au mur\nde la chambre en une cage minuscule, aveuglé trop souvent, dans le faux\nespoir qu'il chante mieux sa dernière vision de liberté. Cette habitude cruelle,\ncondamnable, haïssable, dérive d'un besoin tenace de nature et de campagne.\n Il faut la combattre mais respecter le sentiment qui l'a fait naître. Il faut pous-\nser le travailleur à jouir des oiseaux libres et chantant leur liberté. 11 faut\ninviter le citadin à visiter votre campagne repeuplée d'oiseaux afin qu'il y\ntrouve l'allégement par le plaisir de se mêler à la pleine nature odorante et\nharmonieuse.\n    Il est un âge de la vie, un instant plutôt, une saison où les nids, les\noiseaux, la nature décuplent l'exaltation du cœur. Quand les couples jeunes\ntraversent la campagne, les heureux couples, sincères et loyaux que l'équivoque\ndes villes, les suggestions malsaines du plaisir offensent comme un outrage à\nla probité de leur amour, ne sont-ce pas les oiseaux qui se pressent sur leur\npassage pour prendre une leçon de tendresse? Les amoureux le croiraient\nvolontiers, car il n'est rien qu'ils ne subordonnent à leur élan. Et, cependant,\npourquoi la jeunefilles'arrête-t-elle tout à coup au tournant du chemin, serre-t-\n elle plus fort la main de son fiancé et sent-elle en elle un trouble immense\nl'envahir, un sentiment inexprimable se mêler à l'émoi des fiançailles, englober\ntoutes les perpectives de l'avenir, s'approprier toutes les forces du monde et\nles associer au rêve où l'on retrouve le vœu même de la race ? Si ce n'est\nparce qu'elle a entrevu, au creux fourchu d'une branche, le nid de brindilles et\nde plumes autour duquel s'empresse avec des battements d'ailes la mésange\n qui nourrit ses petits!\n    Ah! les romanciers peuvent s'évertuer aux plus souples analyses, classifier\n toutes les nuances de la sensibilité contemporaine, ils n'atteindront pas à la\n"}, {"page_pdf": 422, "texte": "                          LE   PAYSAGE     ET   L'OISEAU                        355\n\n\nvérité de ce très simple mais éternel instant. Les poètes, pour le chanter, em-\npruntent lys voix mêmes de l'oiseau. Un des nôtres, un des meilleurs,\nM. Victor Kinon, pour traduire la louange qui lui monte aux lèvres devant la\nfemme qu'il aime, s'écrie :\n                  Ma bien-aimée est comme un oiseau dans les bois.\n   Mais ici même, ne venons-nous pas d'entendre la parole de deux poètes arden-\nnais? Je leur demande la permission, puisque ce sont des fidèles de cette fête,\nd'associer leur œuvre poétique à l'œuvre qui unit désormais Stavelot à la nature\npar l'intermédiaire de l'oiseau. Sachons, au cours denos promenades, nous rap-\npeler avec gratitude les vers écrits en hommage au paysage ancestral. Ils\nlui ajoutent un peu de beauté morale. Et c'est lui rendre justice en affir-\nmant, d'autre part, qu'il soutient leurs vers de son prestige.\n   Lisez par exemple la Chanson des sources d'Albert Bonjean et le Concert\nd'oiseaux d'Adolphe Hardy. Si j'en avais le temps, je vous les réciterais ici.\nMais je pense que beaucoup d'entre vous les connaissent et peut-être qu'on\nvous les fait apprendre, mes chers enfants.\n\n\n   Aussi bien, c'est vous qui êtes le plus intéressé à cette fête et je vois votre\nimpatience à ouvrir enfin la porte de la volière où se pressent vos petits pro-\ntégés. Vous les aimez. Curieux de leurs ébats qui ressemblent aux vôtres,\npar le treillage vous les avez bien souvent regardés. Ah! cette curiosité, elle n'est\npas sans danger pour la gent ailée qui en est l'objet. Tenir entre les doigts\nde petites vies sauvages, sentir battre un cœur palpitant sous le plumage\ntiède, carresser une huppe soyeuse, quelle tentation! Elle n'est pas mauvaise\ncomme le méchant désir de ravir des œufs, de détruire un nid, ce qui est cruauté\net vilénie pures. N'y cédez point cependant. Nos mains comme la cage sont\nune prison. Et plus que les barreaux d'osier ou de fer, nos doigts sont redou-\ntables, car leur étreinte est volontaire et c'est l'âme qui les meut. Or, de toute\nvotre âme, enfants, il faut au contraire désirer et vouloir la liberté de l'oiseau,\nsa protection, sa multiplication. Il le faut pour les autres à qui cette beauté\nest nécessaire. Il le faut pour vous-mêmes à qui l'usage de la force est interdit\ncontre le plus faible, contre l'innocent. Dans la vie, vous aurez à lutter contre\ntoutes espèces d'obstacles et vous verrez combien la force aveugle est trop sou-\nvent l'ennemie de la justice et de la bonté. Dès aujourd'hui, en ouvrant la cage\naux oiseaux, en promettant de ne jamais rien faire pour priver la nature de\ncette parure et de cette utilité, rendez-vous compte que vous obéissez à une\npensée d'ordre et de discipline conforme à l'harmonie de la création.\n   Mesdames et messieurs, combien je serais heureux si mon commentaire ne\ns'est point écarté du but que vous vous êtes proposé en accourant nombreux\nici. En vous remerciant de votre attention, je me félicite de l'honneur qui m'a\nété fait par cette invitation à prendre part à cette cérémonie. Car, grâce à vous,\ngrâce aux organisateurs de la fête des oiseaux, j'ai appris à mieux connaître, à\nmieux aimer ce pays de Stavelot, joyau de nos Ardennes, lieu consacré par\nl'histoire, source de plaisir et de beauté.\n                                                            H E N R I DAVIGNON.\n"}, {"page_pdf": 423, "texte": "                        Les Poèmes\n   Le Puits d'azur, par JEAN DOMINIQUE (Paris, Mercure de France). —\nChant provincial, par JULES DEI.ACRE (Bruxelles, Lamertin). — L'ironique\nTendresse, par ROBERT SILVERCRUYS. — (Idem.) — Les Jeux et la Flamme,\npar LUCIEN CHRISTOPHE (collection Flamberge. Mons). — Les Roses du\nSilence, par MARCEL LOUMAYE. — (Idem.) — Le Chemin des Ailes, par\nADRIEN DE P R É M O R E L (Bruxelles, éditions de Durendal). — Les Noces\nspirituelles, par 'PAUL CHAMPAGNE (Paris, éd. du Temps Présent). —\nImpressions et Souvenirs, par DOM BRUNO D E S T R É E (Paris Bloud).\n\n   On a tort de confier à un poète la critique des poèmes. Quand le livre est\nmédiocre, j'y vois immédiatement des beautés qui souvent v sont, mais\ncachées; je le déteste en bloc pour sa médiocrité. Quand le livre est beau, je\nme mets à l'aimer avec tant de joie qu'il m'est impossible d'en voir les défauts.\nQui donc voit les défauts de ce qu'il aime ? Ainsi, je viens de relire Le Puits\nd'Azur de Jean Dominique. Oserai-je certifier que tout y est parfait, que\ntoutes les métaphores y sont correctement suivies, qu'il n'y a aucune nébulo-\nsité dans cette lumière ? Je n'oserais. Je ne suis pas critique, je suis poète; et\nce petit livre est de ceux-là qu'on ne peut ouvrir sans l'aimer. Que dit-il ? Des\nmots légers, fluides aériens faits de candeur et de clarté. Qu'exprime-t-il ? Le\nfrémissement d'une âme ingénue et grave, éprise de l'amour et de la lumière...\n\n            Si douce! Elle entre et nient à travers les rideaux\n            Comme une enfant modeste et timide qui rit.\n            La lumière!.. Et son charme est sur      l'après-midi\n            Plus /luide et transparent que l'eau.\n            Si vive! Elle a tressé de royales  couronnes,\n            Aux vieux parterres du jardin,\n            El répandu sur la fenêtre aux     géraniums\n            Une odeur de soleil, de mer et de lointain...\n\n            ...Et si pure! On ne voit que par ses yeux divins,\n            La tranquilité grave et prudente du jour\n            Allonger en chantant la fuite des chemins\n            Par où s'est dérobé l'Amour.. .\n\n           ... Ah ! si miraculeuse avec sa robe d'or\n           Et ses sandales bleues la lumière     adorable!\n           Car c'est elle, si tendre, qui peindra sur le sable\n           Pour nous aussi, l'ombre du cyprès de la mort.\n"}, {"page_pdf": 424, "texte": "                                 LES POÈMES                                   357\n\n\n   ... Des paysages immatériels où glissent des formes ensoleillées, le bondisse-\nment des cœurs que soulève un pur désir, l'a plus belle des mélancolies et\nl'éternelle jeunesse de la Beauté. Ce livre ne se lit pas; on en boit la poésie\ncomme l'eau d'une source vive, les pages se tournent d'elles-même, comme si\nun vent léger leur donnait l'envol ! D'adorables images dansent une ronde sur\ndes rythmes clairs.\n\n                   Le pommier léger sous l'azur,\n                   'Découpe sa forme    penchante.\n                   Ton cœur est frémissant et sûr\n                   Et je vois ta main    rayonnante...\n\n                   Mon regard ne va pas plus haut\n                   Que ta douce robe de toile.\n                   Sous le pommier luisant et beau\n                   Passe la brise à pleines voiles !...\n\n                   Au bord de l'herbe, dans les roses.\n                   Flotte un parfum de ciel en fleur!\n                   Et voici tes mains qui se posent,\n                   Frémissantes,   contre ton cœur...\n\n                   Je ne regarde pas plus haut\n                   Que ton cœur et que ta main          blanche...\n                   Je sais quel silence nouveau\n                   Traverse ce divin dimanche !\n\n                   C'est un jour de suavité!\n                   Ta voix chante et ton âme vole!\n                   Autour du beau pommier    lustré\n                   C'est une ronde sans paroles.\n\n                   Je ne regarde que le bord\n                   De ta robe touchant la terre.\n                   Et voici que des rameaux   d'or\n                   Se dessinent dans la poussière!\n\n                   Comme une immortelle       couronne,\n                   L'ombre à tes pieds tresse des fleurs...\n\n  Il faudrait citer, il faudrait citer. Il faudrait lire et relire le dernier poème\ndu petit recueil, ce poème qui est un des plus beaux que l'on ait écrit :\n\n                   Poésie! Je l'ai portée à mes lèvres,\n                   C o m m e un caillou frais pour ma soif...\n"}, {"page_pdf": 425, "texte": "358                               DURENDAL\n\n\n\n   Et comment, moi qu'enchanta jusqu'à l'extase la grâce des matins, ne\nserais-je pas ravi par ces vers qui disent si bien l'atmosphère de ce livre :\n            Ici règne l'Azur! — Vois! Les jardins     humides\n            Sont des corbeilles de fraîcheur.\n            Le jour coule d'en haut, doré, vermeil et fluide,\n            Sur les gazons d'herbes et de fleurs ;\n            Vois! Le matin foulant les chemins d'air, candide,\n            Porte dans ses deux mains, qui te paraissent    vides,\n            La plus merveilleuse des heures !\n\n   Le Chant Provincial de Jules Delacre nous fait rentrer dans la réalité\net nous restitue, avec quelle poignante poésie pourtant, à la médiocrité de la\nvie. Mais ce n'est que pour nous en faire sortir aussitôt par l'admirable can-\ntique d'amour — la Source imprévue — que termine son livre. Et, au fait, on\nse demande pourquoi celui-ci tout entier ne porte pas ce titre là? On devine-\nrait, dès le début, que l'ancien Jules Delacre n'est pas mort et que, au-dessus\ndes paysages urbains dont il nous dit la tristesse et l'humble laideur, va\nsoudain mousser une nouvelle floraison de roses blanches.\n   On nous avait dit déjà la petite ville des dimanches, la petite ville entourée\nd'eaux claires et de fleurs. La voici aujourd'hui dans toute sa monotonie, avec sa\ntristesse, son visage douloureux. Elle est entourée de champs qui ne sont plus\ndes champs :\n            Avec des tas de chaux, de sable et de scories\n            Et des talus luisants  d'argile\n            Où, pesamment, des terrassiers     travaillent...\nd'usines, d'ateliers, de terrains vagues pleins de gravats :\n            Et plus loin, tout au bout du crépuscule\n            Là où naît sur le paysage\n            Un vert débile et monotone,\n            File tout droit un long train     minuscule\n            Dont la vapeur en boules     s'époumone\n            A travers les campagnes     plates.\n            Le long des prés où les vaches vont paître\n            Parmi tes palissades   écarlates\n            O publicité vive et champêtre .'...\n   Elle est peuplée de petites gens qui vivent médiocrement, avec résignation\net bonhomie, avec une pauvre joie et d'obscures douleurs, et le poète est plein\nde déchirante et de souriante pitié :\n            A cause de ce jeune    instituteur\n            Que, dans le sapin neuf de l'école       primaire,\n            Entre les chromos vifs et le       boulier-compteur,\n            Fait chanter l'alphabet en chœur\n            Et rêve dans la chaude odeur de la misère...\n"}, {"page_pdf": 426, "texte": "                                  LES POÈMES                                     359\n\n\n            A cause du soldat venu de son village,\n            — La bas, sur un plateau de schiste et de bruyère —\n            Et qui, dans la boutique du libraire\n            Choisit, aux feux blafards de l'étalage\n            Un cœur fait de myosotis, sur un    nuage...\n\n\n            A cause du destin de la servante\n            Dont l'eau usa les mains     luisantes,\n            Et du lit de fer où son cœur repose\n            Sous la lucarne en bleu de la soupente\n            Pleine de lune et de l'odeur du savon rose...\n\n   A vrai dire Verhaeren avait déjà, dans les Villesà Pignons, dit le pittoresque\nquotidien des petites cités, et si nul ne l'a exprimé peut être avec une pareille\nacuité, d'autres avant M. Jules Delacre, avaient dit le spleen des tristes vies\nprovinciales. Une femme même, — Jeanne Termier — a chanté récemment,\navec une puissance qui ne sera jamais égalée, l'horreur des banlieues équi-\nvoques et des campagnes outragées... Mais voici que le poète redevient tout à\nfait lui-même et que, éblouissant et frais, jaillit, plus haut que les visions\ntristes ou pittoresques, un clair chant d'amour. Et ici il ne faut plus citer, il\nfaut lire et tout lire. Ce poète n'est plus que poète, il ne note plus, il ne décrit\nplus, il ne s'attarde plus au spectacle des choses, il chante. Le monde s'est\ntransfiguré, toute laideur est abolie, les réalités flottent dans la lumière.\n Les jours, les heures, les rêves, les mots sont faits plus légers que l'air même :\n\n\n          Plume dans l'air, feuille qui vole\n          Ce jour fuyait, léger, dans l'oubli des paroles,\n          Et son âme de brise emportait mon bonheur\n          Comme un chant sur les eaux, comme un bouquet                    d'odeurs...\n\n  Et la joie est si grande et la vie est si bonne, et le printemps est si embaumé,\nque l'on ne sait plus vraiment si l'on vit ou si l'on meurt de joie :\n\n         Même grâce et même chaleur\n         Sont dans mon cœur et dans le paysage...\n         Où vais-je aussi porter le poids de mon bonheur\n         Et cacher mon visage ?...\n\n          O rectangle de mon jardin\n          Entre ces quatre murs qu'au printemps           tu   proposes.\n          Avril répandait ce matin\n          Trop de fraîcheurs, de ses deux mains\n          Trop de pressentiments  de roses...\n"}, {"page_pdf": 427, "texte": "360                                DURENDAL\n\n\n   Et le poème va ainsi dans un beau rythme soulevé, qui évoque les danses\nclaires des vierges printanières de Boticelli, jusqu'à la joie totale, jusqu'à\nl'extase de ce jour qui est encore le printemps et qui est déjà l'été :\n\n          Ah! toute ma ferveur par cette nuit pressée,\n          Eperdument se rassemblait     enfin,\n          Amour, dans ce doux geste ovale où mes deux mains\n          Prenaient ta tète obscure, et belle, et renversée !\n\n    Et je ne sais pas si jamais une joie humaine fut exprimée avec tant de grâce\net tant de jeunesse...\n   Si nous retrouvons cette jeunesse dans les poèmes de M. Robert Silvercruys,\nc'est bien malgré lui je pense. Ce poète de vingt ans s'attarde à nous dire le\npetit goût aigre et la petite chanson désabusée du premier mauvais amour. Et il\na le tort de se faire passer pour le collégien émancipé qui passe ses soirs à humer\ndes cocktails, juché sur un haut tabouret, dans des bars aux grands stores baissés.\nM. Robert Silvercruys a le tort de se farder ; qu'il laisse cela au petit Rostand...\nCar il se farde. Son goût des choses fraîches et des lumières pures éclate malgré\nlui partout. Il y a dans son livre autre chose que des aurores de gaz et des\nodeurs de macadam (vous savez au bois à sept heures du matin, à cheval, quand\non vient d'arroser), il y a un parfum agréable de pommes, de pain frais et de\nfleurs des champs.\n   Non que, quand M. Silvercruys est poète champêtre, il soit parfaitement\noriginal, il fait alors du Francis Jammes le plus souvent ; mais il l'avoue avec\ndésinvolture. Il a d'ailleurs, tout le long de son petit livre, une petite moue\nironique qui nous réconcilie avec lui malgré certains défauts qu'il affiche\ncomme des qualités. Soyez tranquille, il n'est pas dupe de lui-même.\n   Refuserons-nous pourtant à ce petit poème le mérite de la sincérité :\n\n                     Il pleut ce soir  doucement.\n                     J'ai relu du Francis    Jammes\n                     Et je rêve en    m'endormant\n                     A des mains de jeunes    femmes.\n                     Je songe à ce qui n'est plus\n                     Aux jours lointains de Septembre\n                     Quand j'écoutais    l'Angelus\n                     Mourir au coin de ma chambre.\n                     Mon cœur se souvient, ce soir :\n                     Je ne sais pourquoi    peut-être;\n                     Et je rêve sans savoir\n                     Le front contre la fenêtre.\n                     Quelque chose en moi persiste\n                     Qui me serre à m'étouffer.\n                     Je n'ai rien; mais je suis triste\n                     Et je voudrais bien pleurer...\n"}, {"page_pdf": 428, "texte": "                                   POÈMES                                   361\n\n\n   Je comprends que le poète de l'Ironique tendresse ait parfois l'envie de\npleurer. Tout son livre qui est charmant de forme, est bien vide d'âme. Ses\nderniers vers nous font espérer une manière nouvelle, une poésie plus vraie,\ndes accents plus chrétiens et plus profonds... Mais Thomas Braun, mon cher\nSilvercruys, vous dit tout cela bien mieux que moi, dans la charmante pré-\nface qu'il vous a donnée... Et il le dit, lui, sans en avoir l'air...\n    Je m'étonne qu'un poète comme Lucien Christophe ne sente pas non plus\nque ce qui manque à sa poésie, c'est l'élément qui seul amplifie, transfigure,\nfait sublime l'âmeet le chant de l'âme: l'élémenl divin. Et nous devons nous en\ndésoler d'autant plus qu'il vient de prouver par son premier volume, dès long-\ntemps attendu, les Jeux et la Flamme, qu'il est l'écrivain le plus original, le\nplus éloquent, le plus lyrique de sa génération. Les lecteurs de Durendal\nconnaissent Lucien Christophe par quelques pages gonflées de vie, par des\npoèmes riches de sève qu'il a publiés naguère ici même. Et n'ont-ils pas senti\ncomme moi que si ce poète n'est pas des nôtres, il devrait en être. Le jour où il\ndira autre chose que l'inquiétude, la joie ou la douleur de vivre, le jour où se\nmêleront à ses rêves des symboles divins, comme son rêve sera plus ardent\nencore, son œuvre plus belle.\n    Tel quel, Lucien Christophe est emporté par toutes les forces de la vie. S'il\nn'est point un « paroxyste » comme M. Nicolas Bauduin (vous savez, cet\ninfatigable — banal et grand — lyrique qui abuse vraiment de son imparfait\ngénie), il aime les sentiments exaltés, les voix hautes, les gestes éperdus.\n Il va jusqu'au bout de l'émotion. Sa poésie n'est pas en contemplations, elle\nest en gestes. Elle est dynamique. Elle se meut. Sa strophe n'est pas une\nbelle matière coulée dans un moule harmonieux, c'est un être vivant qui croît,\nse développe, se transforme, avance, bondit selon le rythme de la pensée.\nEntrain, sève, jeunesse, élan, dans la pensée et dans la phrase :\n\n\n            Vous qui baillez au long des murs austères\n                   Et fouillez les coins et recoins\n            De vos âmes, et cependant n'y trouve point\n                   Cette source qui désaltère,\n                   Ne savez vous donc pas\n            Ce qu'il y a de pur, de fervent,    d'émouvant\n                             Dans le vent\n            Qui tressaille et frémit ainsi qu'un beau poème\n                             Et sème\n                   — A chaque pas —\n            La farouche ferveur dans les cœurs qu'il épuise!\n            Ah! nous sommes loin de ces âmes         qu'amenuisent\n                    Les psychologies    énervantes\n            Aux détails compliqués et savants;\n            O joie de se sentir dans la forêt vivante\n                              Vivant!\n"}, {"page_pdf": 429, "texte": "362                                DURENDAL\n\n\n\n            Avec un âge d'un beau son si net, si         pur,\n                          Si éclatant\n            — Et de quel éclat ferme et dur —\n                          Vingt ans !\n\n   On comprend, dès lors, que les sentiments que Lucien Christophe exprime\nle mieux soient des sentiments d'allégresse, et que tout autour de son livre tourne\nune ronde d'images joyeuses :\n\n            Petites filles, toutes les petites filles\n            Ornement gracieux des diverses           saisons.\n            Guirlandes suspendues de maison à maison,\n            Nouez autour des bourgs, des hameaux et des villes\n            Une ronde enfantine, émue et puérile...\n\n  Et si, comme tous les poètes jeunes, celui-ci s'attarde par instants aux\npetites chansons « pour les cœurs sans vaillance » c'est pour se ressaisir dans\nun enthousiasme nouveau :\n\n           Jeunesse, couleurs, sons, formes, lignes,   lumière.\n           Secret consentement,   élans brusques et forts,\n           Allégresse de vivre et pureté    première,\n           Libre don de soi-même, ardent et pur accord;\n\n            Ah! mortes toutes les langueurs       crépusculaires.\n            Fini le vieux décor du parc    abandonné.\n            Ce bel orage et sa jubilante colère,\n            C'est ton âme et son mouvement      passionné.\n\n            Et tu renais; la pluie chante, chaude et nombreuse.\n            Une joie bondissante et père te soulève.\n            Ris et donne à ton œuvre une forme      amoureuse\n            Atteins à la hauteur où lu plaças ton rêve.\n\n   Un livre pareil est difficilement parfait. Il règne ici une spontanéité sans\ndiscipline. D'affreux prosaïsme, des vers amorphes — si médiocres, qu'on a\nl'impression que c'est fait exprès — des « pannes » d'inspiration font que\nLucien Christophe n'est pas toujours égal à lui même. Il convient de citer\npourtant comme définitifs, complets, des poèmes comme Toi qui ris (p. 59),\nou comme ce court morceau saisissant :\n\n           Le vent, la pluie, la lande, un blafard      crépuscule\n           Et la bruyère morne, et le morne      torrent,\n           Et dans la pluie, la lande et le brouillard     errant\n           Un homme va, courbé, que sa passion         brûle.\n"}, {"page_pdf": 430, "texte": "                                LES POEMES                                  363\n\n\n            Et tout à coup l'éclair en un geste   d'archange,\n            Déchire la nuée et, dans le firmament,\n            Brusquement   on peut voir, l'espace d'un   moment,\n            Lutter une aile noire avec une aile blanche.\n\n  Dans la même collection « Flamberge » parait un livre voluptueux et par-\nfumé de M. Marcel Loumaye — encore un début — qui porte un admi-\nrable titre : les Roses du Silence :\n\n            Roses, bacchantes, — fleurs, ô filles de l'été,\n            Dans un essor joyeux vers l'azur vif haussées\n            Splendidement   vêtues de plénière   clarté,\n            Vous offrez, au soleil, des faces renversées !\n\n    Livre païen, on le devine, où l'on se promène à pas lents comme dans un\n jardin trop fleuri, par un jour accablant de juin. Pour moi. je songe à l'im-\n mense horizon, aux campagnes luisantes, à l'au-delà du réel, toutes choses\n que M. Marcel Loumaye ne voit pas dans le jardin muré où il m'emmène. Il\ny a sur les murs des roses qui grimpent, s'ouvrent, s'effeuillent, s'offrent, se\ndonnent. Mais les roses ne m'empêchent pas de voir le mur... Pas d'inquié-\n tude ici, pas de nostalgie d'autre chose, pas d'envol dans le frais azur, pas\n de fenêtres sur la vraie vie. Ces roses parfument délicieusement, mais l'on\n étouffe au milieu d'elles. Je puis admirer la forme riche, les mots lourds de\n volupté, les poèmes gonflés comme des fruits mûrs qui font le livre de ce\n poète. Je ne puis l'aimer. Je n'y respire pas. Bah ! un jour M. Marcel Loumaye\n s'évadera de son enclos, il s'apercevra qu'il n'y a point de grande poésie sans\nune pensée d'infini. Et il est bien capable d'un coup d'aile!\n    Voici justement que s'ouvre devant nous le Chemin des Ailes. Et il faut\naimer M. Adrien de Prémorel d'avoir, au seuil de ses poèmes, écrit un titre\naussi frémissant et aussi léger. Celui qui a trouvé ce mot est né poète. Et, en\neffet, tout son petit livre est naturel, spontané. Point d'étude, point de\nrecherche. Point non plus de travail. M. de Prémorel en est encore à cette\nivresse poétique du début, qu'on n'a point l'héroïsme de contrôler. Sa poésie\ncoule comme une eau abondante dont on n'a point affermi les rêves. Son\nsecond livre, sans doute tout en étant aussi sincère, sera plus réfléchi, plus\nconcentré, plus parfait. M. de Prémorel vit à la campagne parmi les champs,\nles bois et les collines. Les champs lui ont appris les longues perspectives, les\nbois l'ont pénétré d'un enchantement religieux. Il doit encore prendre de ses\ncollines une leçon de mesure, de lente musique, de calme sérénité. Son vallon\nde Bleid est la plus belle école d'harmonie et de grâce qu'il puisse fréquenter.\n    Pour le moment, il le déserte souvent pour les forêts d'alentour. Et il en a\nrapporté jusqu'ici ses meilleures pages. Non que je fasse fi de ses poèmes\nd'amour — si vrais malgré leur romantisme et leur éloquence — mais ceux là,\ntous ceux qui furent tristes à vingt ans les ont chantés. Quand le poète s'égare\ndans les bois il est plus lui-même. N'est ce point là qu'est sa vie? Depuis son\n"}, {"page_pdf": 431, "texte": "364                               DURENDAL\n\n\n\nenfance il a noté les bruits, les odeurs, les lumières de la forêt. Il en commit\nles plus humbles insectes, les plus timides oiseaux, les plus petites fleurs, et si\nparfois, pour la chanter, il use (ou abuse) de rythmes peu nouveaux et\nd'images trop dites, il ordonne ces éléments dans de belles symphonies syl-\nvestres, bruissantes d'ailes ou silencieuses d'extases :\n\n\n          ... Eh bien, vivons au moins de ce soir      extatique.\n          Aimons-en la Beauté : C'est l'amour      éternel,\n          Le seul amour qui fait étinceler le ciel\n          Et dont les rossignols sont l'ardente    musique.\n\n          Ouvre toi simplement. La superbe forêt\n          N'est femme que par la profondeur du mystère.\n          Ce n'est jamais en vain qu'elle murmure « espère »\n          Tout ce qui charme en elle est un charme secret.\n\n         Laisse très librement se déployer mon rêve :\n         Que peut un songe mort lorsqu'un autre est vivant ?\n         Allons au fil de l'heure, oublions tout avant\n         Qu'un soleil jeune et fier dans les branches  s'élève.\n\n         Je t'aime, rossignol, je t'aime, soir divin\n         Je t'aime, ô ma forêt que va blanchir la lune,\n         Je t'aime, étoile d'or, j'aime mon    infortune,\n         Et je voudrais tenir un aigle dans ma main!\n\n   La nature, pour M. de Prémorel, est le visage même de Dieu. M. Paul\nChampagne dont le Catholique de Georges Ramaekers a publié récemment\ndes poèmes ardents, ne s'arrête point, quand il cherche Dieu, aux visions\nextérieures. Il tente de descendre dans les profondeurs de l'âme, et ses Noces\nspirituelles sont un poème mystique. Ici encore, trop peu de souci de la per-\nfection formelle, une spontanéité jaillissante de mots, de phrases, d'images,\ntoutes les qualités et tous les défauts de l'abondance. Mais quelle inspiration\nadmirable, quels inépuisables sujets, ignorés des poètes de l'art pour l'art et\nde ceux qui, piétinant dans la vie, ne regardent point du côté de l'infini. Le\ntourment de l'unité, l'union divine, l'amour suprême, la « nuit obscure ».\nvertigineuse, qui absorbe parfois les âmes assoiffées de lumière, n'est-ce point\nmille fois plus beau que les quelques mouvements des bras et des lèvres qui\nsont le sujet banal et monotone de la plupart des livres de vers. Ce livre-ci\npeut être parfait, il ne peut pas être médiocre, il porte en lui une part de la vie\néternelle. Que le désordre est pardonnable quand il est l'effet d'un élan éperdu\nvers Dieu... Parfois, M. Paul Champagne se fait plus intime, et voyez comme\nil exprime catholiquement le bien-être d'une soirée d'hiver. Cela s'appelle la\nGrâce :\n"}, {"page_pdf": 432, "texte": "                                  LES POÈMES                                     365\n\n\n         De tout ceci, mon Dieu, je vous suis redevable!\n         Du pain qui fleure bon sur la neigeuse table;\n         De l'eau miroitant bleue, à côté de ce miel\n         Aux pâleurs de couchant en juin, et près du sel\n         Qui scintille et me rend toute chose rapide.\n\n\n         Seigneur, je me souviens que la chambre était vide,\n         De la présence active et joyeuse du feu :\n         Vous même l'avez fait flamber rouge, ô mon Dieu,\n         Pour réchauffer ma triste main, si tôt ouverte.\n         De gourde qu'elle était comme la glace inerte\n         Collée aux toits, l'hiver. .\n                         L'inestimable   don,\n         Que le Seigneur a fait à ma pauvre maison !\n         Mais la paix manque : Aussi j'attends que s'illumine\n         La chambre à vos lueurs, Jésus, lampe divine.\n         Vous poseriez la paix de vus reflets sur tout.\n         Et dès lors, chaque chose aurait un regard     doux.\n         A faire souvenir toujours de la /trière\n         Qui met du ciel au front serein des saints de pierre...\n\n\n   Voici, pour finir, un livre où cette sérénité plane et règne. Dom Bruno\nDestrée est une âme sans inquiétude. Après l'élan de sa conversion, il n'est\npoint redescendu sur la terre. Ce rêveur porte en son cœur même le principe\nde la Paix. On ne saura jamais assez l'influence que Dom Bruno Destrée\nexerce sur les quelques jeunes hommes qu'il approche. I1 se dégage de la\nmoindre de ses paroles une leçon. Comme il ignore la laideur, il apprend à\nses amis que si elle existe, ils doivent l'ignorer, qu'ils ne doivent pas prononcer\nson nom, qu'ils doivent vivre comme si elle n'était pas. Seule la Beauté est\nréelle. Ceux qu'il parvient à entraîner sur la pure colline où il vit, se dépouil-\nlent en y montant des sentiments médiocres et des angoisses humaines Là\nhaut palpite la Grâce, et ce poète ne voit plus le monde — l'a-t-il jamais vu\nautrement même quand il ne se savait pas chrétien? — que transfiguré par\nla Grâce. Elle baigne, ennoblit, adoucit toutes choses. Dès lors, pour exprimer\nle visage de la terre, il faudra n'employer que des mots simples, des\nmots trempés d'azur ou purifiés dans le feu, des phrases d'où soient tombées\ndans cette sorte de bain purificateur, les subtilités, les recherches, les souillures,\nles ombres, les couleurs même quand elles sont trop vives. Le poète\nd'Impressions et Souvenirs n'est pas peintre. Il parle une langue nue,\ntransparente, et qui n'est point banale, étant simple. Comme sa pensée, sa\nphrase est filtrée et si quelques éléments de vie sont restés dans le filtre,\nquelle limpidité, quelle fluidité, quelle absence d'éloquence, d'erlort, de\ntravail visible, de fermentation ! Victor Kinon a dit un jour que les poèmes\nde Dom Bruno Destrée ressemblaient à du Dante supérieurement traduit.\n"}, {"page_pdf": 433, "texte": "366                                DURENDAL\n\n\n\nL'absence de mots sonores, l'impression de transposé (du divin dans l'humain)\nque l'on trouve ici, donnent bien cette illusion.\n    J'avoue ne point aimer le titre de ce livre, et les photographies qui coupent\nle texte, si elles illustrent parfois la pensée et aident à l'émotion, ne corres-\npondent pas toujours à ces poèmes qui tiennent plus du rêve que de la chose\nvue. Dom Bruno Destrée ne doit pas en être choqué. J'éprouve, en effet, à le\nlire que le rêve et la réalité du moment qu'elle est vue par lui, sont au même\nplan, une même chose; que s'il exprime simplement et uniment des pensées\nqui, à d'autres, donnent le vertige, il se sert — n'en voyant pas les tares ou les\npauvretés, ou les ennoblissant pour son usage — de mots que les autres ont\nusés, déshonorés, banalisés. Le mécanisme intérieur de cette poésie est de\nramener tout au même ton — comme on psalmodie. Ceux qui entrent dans\nla chapelle, non préparés, venant de l'extérieur, s'en étonnent : point de\n hauts et de bas, points de cris, point d'abîmes; point de chute ni de passion ;\npoint de paroles inattendues, cela ne saisit pas, cela vous prend doucement,\ncela vous enlève insensiblement. Le ravissement commence lorsque l'on croit\nque l'ennui va commencer. Qu'importent le titre, les photographies, quelques\nmots trop peu poétiques (pour les poètes ordinaires)? Le poète n'a cherché\n ni à frapper, ni à étonner, ni à enivrer. Aux yeux de celui pour qui tout ce\nqu'il voit est beau, tout n'est-il pas la même chose. C'est de l'atmosphère où\n vit le poème que les éléments tangibles qui le composent ou l'entourent\nprennent leur véritable valeur.\n    Les Impressions et les Souvenirs, c'est Florence que jadis aima tant\n Olivier-Georges, ce sont les petites villes d'Italie toutes embaumées de pieuses\nlégendes, toutes pénétrées de lumière, ce sont les cités saintes d'Allemagne,\nles agrestes paysages de la Wallonie natale, les vieilles villes religieuses des\n Flandres — Malines, Louvain, Bruges — ce sont les images de la vie passée,\nramenées, un peu pâlies par le lointain, à l'émotion d'aujourd'hui. Mais\ncombien le livre, dans sa seconde partie intitulée Poèmes religieux, est plus\ndirect, supérieur. Dialogues mystiques de l'âme avec Dieu, silences ineffables,\n paroles de Dieu dans la lumière, dans la nature, dans le rêve, dans la paix du\n sommeil. Symboles du chevalier — si préraphaélite — qui s'en va, illuminé,\n vers de mystérieuses conquêtes. Chant de « l'Amour Inconnu » de l'amour\n absolu qui désaltère pour l'éternité... Le poète, il ne faut pas s'y tromper,\n n'est pas seulement un harmonieux apôtre. Ce poète chante pour lui-même\n parce qu'il aime et qu'il aime de chanter:\n\n   — Déraisonnable chevalier, pourquoi chanter, alors que la route est semée\nde périls et d'embûches, et, qu'à tout instant, tu risques d'être assailli ? Il\nvaudrait mieux, ce semble, chevaucher en silence, quand on va au-devant de\n tant d'épreuves, voire même de la mort qui peut survenir à tout instant.\n   — De la mort qui peut survenir à tout instant. Simon heure est venue,\ncomment l'éviterais-je et pourquoi m'en plaindrais-je ? J'irai voir celui que je\nsers. Voilà longtemps que je bataille et que je lutte pour lui, et d'être\naccueilli par lui sera pour moi la plus enviable des récompenses. Mais pour\n"}, {"page_pdf": 434, "texte": "                                 LES POÈMES                                   367\n\n les autres périls dont tu parles, aucun ne m'empêchera de chanter jamais —\ncar tout ce que j'ai enduré, je l'ai souffert pour avoir dans le cœur cette paix\n que tu m'envies et cette joie intérieure qui demeure inconnue au mécréant.\n    Et c'est pourquoi, quand je verrai le soleil du matin se lever sur les prairies\n et les forêts, bleuir à l'horizon des après-midi d'été ; quand je verrai les gout-\n telettes de rosée étinceler dans la fraîcheur de la nature renouvelée ; quand\nje verrai l'or du soir ourler et adoucir les lignes des coteaux et des vallées,\n toujours je chanterai. Car, à tous ces moments, mon cœur est plein de joie et\n il éprouve le besoin de s'épancher et de communier avec toutes ces choses, qui,\npar leur beauté, célèbrent à leur manière le Maître que je sers.\n\n   J'ai pu cette fois — ayant le mois dernier déblayé ma table que surchar-\ngeaient de médiocres livres — m'attarder à parler de quelques vrais poètes.\nTous de chez nous. Cette chronique étant déjà trop longue, je dois remettre\nau mois prochain l'étude de quelques beaux volumes de jeunes poètes fran-\n çais : Le Cantique des Saisons d'Armand Praviel ; la Visite du Berger de\n Paul Vaillant-Couturier ; l'Ombre des Fumées d'Albert-Jean; Sur la Route\n Claire de Charles Grolleau; Les roses du Valois de Georges Ducrocq;\n La clairière aux Sources de Philippe Henriot; L'ombre qui tourne de\n Marcel Drouet; La lumière d'Hellas de Léon Bocquet; Les poèmes des\njardins et de la montagne de Louis Pize. Que l'on m'excuse d'attendre encore.\n                                                          PIERRE    NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 435, "texte": "      Le Salon de la Libre Esthétique (1)\n   Le rôle que La Libre Esthétique, parmi tant d'autres cercles bruxellois,\na assumé, dès son origine, ce fut l'importation des nouveautés artistiques, des\nthéories, des idées, des talents les plus récents qui se sont produits en Europe.\nMalheureusement, ces dernières années, en dehors du cubisme qui relève\nplutôt de la fumisterie que de l'art, aucune école nouvelle ne s'est produite.\nAussi M. Maus, en nous montrant des « Interprétations du Midi », nous a-t-il\nprésenté en quelque sorte une synthèse de l'impressionnisme.\n      Heureuse inspiration, car il est certain que l'étude de la lumière du Midi\na eu, sur l'évolution de la peinture contemporaine, une influence considérable.\n      « Aimantés vers la clarté par l'exemple des maîtres du Japon, dont les\nestampes révolutionnèrent l'art occidental, dit M. Octave Maus, lui-même,\ndes peintres tentèrent de dérober ses flèches au soleil pour en cribler leurs\ntoiles. Où, si ce n'est dans les plaines embrasées de la Provence, sur les grèves\nde la Méditerranée, au pied des Maures et de l'Estérel dont les roches flambent\ndans la pureté de l'atmosphère, trouver terrain plus propice à la conquête de\nla lumière ? Il fallait, pour dompter la chimère, la poursuivre au cœur de ses\ncantonnements.\n      » Claude Monet s'installa dès 1884 à Bordighera ; Antibes le vit, palelte\nau poing, en 1888. Et de ces deux séjours datent d'admirables toiles dont\nl'éclat exerça sur l'école moderne du paysage une décisive influence. Puis ce\nfut Guillaumin, dont le premier contact avec le Midi, à Agay, date de 1891.\nEugène Boudin, revenant d'Italie, s'arrêta à Antibes en 1893. Séduit parla\nféerie des clartés méridionales, Renoir fit de fréquents voyages dans les Alpes-\nMaritimes, dont les bois d'oliviers, les jardins, les fleurs, les perspectives\nmarines aperçues à travers les branches des eucalyptus lui fournirent d'innom-\nbrables motifs. Depuis quelques années, c'est à Cagnes, non loin de Nice,\nqu'il fixa définitivement sa résidence.\n      » Vers le même temps, Cézanne créait à Aix-en-Provence un art puissant,\nconcentré, moins soucieux de l'extériorité du décor que de la solidité de la\nstructure, de l'équilibre des volumes, de la qualité de la substance peinte, de\nl'intensité du caractère expressif. Vincent Van Gogh, à Arles, de 1887 à 1889\ndéconcertait ses contemporains par l'impétuosité de sa fougue, la violence de\n\n\n   (1) Considérant que le compte-rendu du dernier salon de la Libre Esthétique, paru\nici-même, était absolument insuffisant et même faux à mon avis (car je ne partage absolu-\nment pas le jugement qui y est donné), je crois bon de corriger ce défaut en reproduisant le\ncompte rendu remarquable de ce salon, publié par mon ami Louis Dumont-Wilden dans\nl'Expansion Belçe. Il y rend un juste hommage à l'initiative si intelligente d'Octave Maus\npour lequel j'ai la plus profonde admiration (Henry Moeller).\n"}, {"page_pdf": 436, "texte": "                 LE SALON DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE                               369\n\n\n\nses harmonies et le fulgurant éclat de son coloris. C'est d'Arles qu'il écrivait :\n« Le pays me paraît aussi beau que le Japon par la limpidité de l'atmosphère et\nles effets de couleur gaie. Les eaux font des taches d'un bel émeraude et d'un\nriche bleu dans les paysages, ainsi que nous les voyons dans les crépons... Il y\naurait peut-être, pour bien des artistes amoureux de soleil et de couleur, un\nréel avantage à émigrer dans le Midi. »\n      Ce fut l'époque héroïque de l'impressionnisme, toute l'école suivit ces\nprécurseurs. Guillaumin vécut à Agay, Boudin à Antibes, Van Gogh à Arles.\nPuis ce furent Henri Edmond Cross, Paul Signac, Théo van Rysselberghe.\nTous furent hypnotisés par le ciel blanc, la mer bleue, les rochers rouges à un\ntel point que les expositions de l'école la plus moderne ne furent, à un\nmoment donné, qu'un flamboiement de plein soleil.\n      Le souvenir de ces toiles éclatantes et crues faisait craindre qu'une exposi-\ntion de La Libre Esthétique consacrée aux interprétations du Midi ne fut un\npeu monotone. Grâce à un choix judicieux, cet écueil a été évité, et l'on a pu\nvoir qu'il y a, dans le Midi, d'autres effets qu'un flamboiement. Aussi bien\nM. Octave Maus ne s'en est-il pas tenu au pur paysage. L'envoi de M. Maurice\nDenis est un panneau décoratif : Eurydice, évocation grecque d'une grâce\net d'une invention charmantes. C'est un panneau décoratif également que la\ngrande toile de M. Théo van Rysselberghe, L'Heure du Bain. Des figures\nnues se poursuivant entre les arbres, avant d'aller se plonger dans l'eau bleue.\nNéanmoins, comme de raison, ce sont les paysages qui sont de loin les plus\nnombreux. M. Maus a pu se procurer quelques toiles des maîtres classés de\nl'impressionnisme, dont un admirable Cézanne, L'Esiaque, un des Cézanne\nles plus complets et les plus concentrés que je connaisse. Claude Monet est\nreprésenté par six toiles de la plus belle qualité, dont une merveilleuse vue\nd'Antibes.\n   Parmi les peintres de la seconde génération de l'impressionnisme, Guillau-\nmin et Van Gogh sont peut-être les plus importants : Guillaumin, peintre vi-\ngoureux, coloriste puissant, était représenté à la Libre Esthétique par quelques\nbrillantes vues de l'Estérel. Van Gogh, étrange visionnaire qui reste un peu décon-\ncertant pour ceux qui ne sont pas initiés aux synthèses picturales modernes,\npar quelques toiles d'une étonnante intensité coloriste. Une récente exposition\nrétrospective de Henri-Edmond Gross fait que l'on n'a pu songer à la Libre\nEsthitique de cette année, qu'à montrer quelques toiles de cet artiste qui fut\nun des peintres les plus Ivriques du soleil méridional.\n   Paul Signac est plus systématique. Peintre du plein soleil, Signac ne peint\net ne peut peindre que le plein soleil. Son procédé pointilliste, qui rend fort\nbien la vibration flamboyante du plein Midi, est inapte à exprimer autre\nchose. Cela donne à son œuvre un aspect un peu monotone, et les toiles\nexposées à la Libre Esthétique n'ont rien de spécialement intéressant. A côté\nde cet art appliqué et volontaire, comme les jolies fantaisies de Roussel\nparaissent agréables ! On n'a pu réunir à l'exposition de cette année que\nquelques petites toiles, mais toutes, en leur légère grâce française, sont char-\nmantes.\n"}, {"page_pdf": 437, "texte": "370                              DURENDAL\n\n\n   La jeune génération de l'impressionnisme méridional est, comme de raison,\nbrillamment représentée à la Libre Esthétique, dont c'est le rôle de nous\nmontrer les dernières nouveautés. Voici des fleurs méridionales de Rodolphe\nFornerod, d'un coloris vigoureux mais un peu triste ; voici des baigneuses,\ndes fleurs, des paysages de Georges d'Espagnat, un des peintres les mieux\ndoués, les plus naturellement distingués de l'école française contemporaine.\nVoici de chatoyantes études de Pierre Bonnard, de vivantes et fines pocliades\nde Francis Jourdain, un délicieux Port de Marseille de Pierre Laprade, une\nextraordinaire Baie d'Agay d'Albert Marquet et de vigoureux paysages pro-\nvençaux de Henri Manguin. Il y a là des manifestations multiples d'un art\ntrès raffiné dans ses expressions volontairement sommaires, Il y a là, surtout,\nle témoignage d'une extrême sensibilité de l'œil, ce qui est la seule nouveauté,\nle seul perfectionnement qu'ait apporté l'art moderne. Pourtant l'impres-\nsion d'ensemble de ce paysage méridional nous laisse insatisfaits. Ce qui nous\nfrappe dans le Midi, ce n'est pas seulement le charme coloré, la splendeur de\nla lumière, c'est aussi le style du pays, son énergie sèche, la pureté et la\nnoblesse de ses lignes. Près de Fréjus, vieille ville romaine, aux environs de\nla noble ville d'Aix, ce sont les fonds de tableaux du Poussin, ce sont les\nnobles paysages de Claude Lorrain auxquels j'ai songé d'abord. Aucun\npaysagiste de l'école française moderne ne m'a rappelé ces amples et harmo-\nnieuses visions. Ils échantillonnent un pays, ils n'en donnent jamais cette\npuissante synthèse qu'on en pourrait attendre.\n   Cette synthèse, on ne songerait évidemment pas à la demander aux Belges\nqui, g i néralement, ne songent à demander à la peinture que l'enchantement\nde la couleur. Mais, du moins, le Midi a-t-il été, pour beaucoup d'entre eux,\nla révélation d'une autre lumière, d'une autre nature ; il a agrandi leur\nvision, enrichi leur palette, sans leur enlever leurs qualités natives. Rien de\nplus trucident, par exemple, que les paysages, les fruits et les fleurs de\nM. Jean van den Eeckhoudt. Rien n'égale la vigueur et la franchise de son\ncoloris, mais cette vigueur va quelquefois jusqu'à la brutalité.\n   Aussi bien M. van den Eeckhoudt, qui a déjà derrière lui tout un œuvre\ntrès remarquable, semble chercher une voie nouvelle, et il y met une sincérité\net une conscience vraiment admirables.\n   Mlle Anna Boch a toujours été fidèle au Midi. Il y a longtemps que son\npinceau hardi et délicat a fait connaître dans nos expositions la gaieté des\npetits ports et des villages provençaux. Les cinq toiles qu'elle expose cette\nannée ne cèdent en rien à celles qui ont fait sa réputation. M. Georges Buysse\nqui, lui aussi, a beaucoup travaillé sur la Côte d'Azur, est représenté par\nquelques toiles d'un sentiment très délicat ; M. Georges Morren, par de\npetites notations finement nacrées ; enfin, M. Fernand Lantoine, avec deux\nvisions méditerranéennes vivement brossées, complète le contingent belge.\nEn y comprenant l'œuvre de M. van Rysselberghe citée plus haut, il est des\nplus honorable, et montre que, dans la peinture impressionniste aussi bien\nque dans l'autre, nos artistes occupent un rang fort élevé.\n                                                      L. DUMONT-WILDEN.\n"}, {"page_pdf": 438, "texte": "      Camille Lemonnier\n   Camille Lemonnier est mort au moment où le présent fascicule allait\nparaître. Nous nous proposons de rendre à sa grande mémoire un hommage\ndigne de cet incomparable artiste dans notre prochain fascicule. Nous avons\nconfié ce soin à notre ami Georges Virrès, qui lui consacrera quelques belles\npages dans notre numéro de juillet.\n   En attendant, nous nous associons dès maintenant au deuil de toute la\nfamille des écrivains belges si cruellement éprouvée par cette mort. Nous\npartageons les beaux sentiments exprimés à cette occasion par notre ami\nLouis Dumont-Wilden, dans L'Expansion Belge :\n   « Un deuil, un deuil cruel, un deuil illustre domine toute la vie artistique\net littéraire de la Belgique en ce mois de juin qui vient de finir. Les peintres\net les écrivains ont presque d'égales raisons de pleurer le grand artiste qui\nvient de disparaître. Pour ceux qui tiennent la plume, il a été le porte-drapeau\net le clairon de la phalange ou, si l'on ne craint point l'emphase, le maréchal\net le connétable des lettres belges; pour ceux qui manient le pinceau, il a été\nle guide, le soutien, le consolateur des mauvais jours, \"\n   Si Camille Lemonnier ne partageait point nos croyances, il n'était cepen-\ndant pas, du moins par le cœur, si loin de nous, celui qui, dans un charmant\net exquis petit chef-d'œuvre : L'Arche-Journal d'une Maman, rendit ce tou-\nchant et si bel hommage à notre grande Eglise catholique :\n   « Une Eglise, qui, dans son calendrier, a ces deux dates : Noël et Pâques,\nune Eglise, qui, en vénérant et magnifiant ces deux prestigieux mystères de\nl'amour, réchauffe autour toute la passion d'aimer de l'âme humaine et fair\nnaître les deux jours uniques, infiniment tendres, eucharistiques, où toute\nquerelle s'étouffe dans un universel embrassement, où la famille ressuscite\nchez les plus endurcis, où il germe un printemps des cœurs régénérés, la\npetite fleur bleue du besoin de croire et d'espérer... une telle Eglise est bien\nL'Eglise par excellence. Je comprends qu'il y ait des missionnaires pour aller\nla porter chez les sauvages. »                             HENRY MOELLER.\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": "                  Sigismond Krasinski\n                      Son centenaire (1812-1859)\n\n    La Pologne vient de célébrer le centenaire de deux des plus illustres de\n ses enfants. Krasinski fut une des plus grandes gloires littéraires de son\n pays, et le plus jeune membre de la grande trinité qui représente le mouve-\n ment romantique dans la littérature polonaise.\n    A côté du réalisme profond de Mickiewicz et de l'idéalisme un peu fan-\n tasque du sensitif Slowacki, « le poète anonyme de la Pologne » fut le plus\n douloureusement émouvant des poètes philosophes.\n    « Que diriez-vous, s'écrie Laurent Pichal, d'une âme de poète, de\ncitoyen, d'une âme qui porte en elle toute sa patrie et toute sa religion, et\nqui, pour surcroît, roule sans relâche une conscience qui n'est pas la sienne,\n le remords d'une vie qui n'est pas sa vie, le poids d'une faute qu'elle ne peut\npas flétrir tout haut, un rocher insaisissable, plus pesant que toutes les malé-\ndictions et que toutes les ténèbres; que diriez-vous d'une âme écrasée sous\nl'âme de son père ? »\n    Sigismond Krasinski appartenait à une très ancienne famille mazovienne;\nson grand-père Michel avait été Maréchal de la Confédération de Bar, et\navait combattu aux côtés de Pulaski et de Kosciuszko; son père Vincent,\nbrillant officier, adjudant de l'empereur Napoléon, avait épousé la princesse\nRadziwill; c'est ainsi que notre poète naquit à Paris et fut tenu par l'em-\npereur lui-même sur les fonts baptismaux; il tenait de sa mère un tempé-\nrament nerveux, une santé frêle et délicate qui fit de sa vie un véritable\nmartyr.\n    Ayant perdu sa mère, très jeune encore, il fut élevé par sa grand'mère à\nOpinogora, séjour auquel il accorda un souvenir ému dans ses poèmes.\n    Après 1815,le général Krasinski revint à Varsovie où, acceptant toutes les\nfaveurs de la Russie, il fut nommé sénateur, puis gouverneur de la capitale,\naprès la mort du prince Poniatowski; l'enfant le rejoignit à l'âge où devaient\ncommencer ses études; il devint rapidement un brillant élève et, à 15 ans, il\navait déjà écrit un ouvrage historique de quelque valeur.\n    En 1828, le gouverneur perdit dans de malheureuses circonstances le\nprestige qui s'attachait à son nom, et cet événement eut une influence consi-\ndérable sur la vie du futur écrivain : une conspiration, ayant pour objet le\nrétablissement du royaume de Pologne, fut découverte à Varsovie; comme\ntous les conjurés étaient nobles, ils furent jugés par le Sénat. Tous les séna-\nteurs, sauf un, se prononcèrent pour l'acquittement : ce fut le général\nKrasinski.\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": "                          SIGISMOND KRASINSKI                               373\n\n\n   Le président du Sénat, Bielinski, un octogénaire qu'avaient brisé les\némotions du procès, tomba mort en prononçant le verdict; on lui fit des\nfunérailles imposantes mais muettes; le deuil était surveillé; on sentait que\nla colère du czar Nicolas n'était pas apaisée.\n   Sigismond suivait le cortège; des étudiants l'aperçurent; voulant venger\nceux que le père avait voulu perdre, ils outragèrent le fils.\n   Le jeune homme se lava de cet affront, mais il quitta sa patrie et se rendit\nà Genève; l'indignation qu'avait soulevée la conduite de son père pesa sur\nson âme et fut le véritable motif, qui, sa vie durant, l'empêcha de signer ses\nœuvres. Réprouvant la haine et la vengeance, il se montra bon, mais\nprofondément triste. Laissant son cœur à son père, déshonoré, il offrit toute\nson âme à son malheureux pays, se jurant de consacrer sa vie à la cause\npolonaise.\n   « O Mère tant de fois assassinée, crie-t-il à la Pologne, ceux qui ne méri-\ntent pas ton pardon, méritent tes larmes. »\n   \" On n'édifie pas avec de la boue, dit-il, et la plus haute sagesse, c'est la\n vertu. »\n   Le poète anonyme est le véritable Tyrtée de la bataille des psaumes.\n\n                                       II\n\n    Le souffle révolutionnaire qui passa sur l'Europe en 1830 avait réveillé\nl'ardeur patriotique des Polonais et leurs élans vers la liberté.\n   Quand l'insurrection éclata, le jeune Krasinski était à Rome. Il accourut\npour mettre son bras au service de la cause chère à son cœur de patriote ;\nmais en route il apprit que son père, pour échapper à la vengeance popu-\nlaire, avait dû s'échapper et se réfugier à Saint-Pétersbourg ; il fut donc forcé\nd'assister de loin à la Révolution. Après la chute de Varsovie, le gouverneur\nrentra triomphant dans la capitale à la tête d'une armée russe. Il rappela son\nfils et lui enjoignit d'aller à Saint-Pétersbourg. L'empereur le flatta, lui fit\ndes promesses fallacieuses, il resta inébranlable et refusa tous les honneurs.\n    Nicolas, intéressé par cette fermeté de caractère, lui dit enfin :\n   — Il s'agit d'être Russe, puisqu'il n'y a plus de Pologne; que désirez-vous\nque je fasse pour vous?\n    — Sire, reprit Krasinski, permettez-moi de changer de nom.\n    Il raconta cette scène dans un poème intitulé Tentation — Pokusa —;\nl'œuvre eut un succès tragique; il n'en fallait pas davantage pour soulever\ntoute la jeunesse universitaire de Vilna, qui avait fait imprimer le livre\n secrètement; la plupart des étudiants lithuaniens furent envoyés en Sibérie.\n    Avec la fougue de son imagination et le sentiment de profonde douleur\n qui s'agitait en son cœur, ce jeune homme de 18 ans écrivit alors une des\n œuvres les plus émouvantes, mais aussi une des plus sombres que le génie\n humain ait pu concevoir.\n    Cette vision de la Sibérie, il l'intitula : Le Dernier — « Ostatni ».\n     Il suppose la Pologne libre! L'horrible lieu de déportation est ouvert;\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": "374                                DURENDAL\n\n\n\noubliant les souffrances et les atrocités supportées avec résignation, les pri-\nsonniers vont revoir leur famille, leur patrie... Ivre de joie à cette pensée,\nmais atteint, lui-même, dans les fibres les plus intimes de son âme, par les\n douleurs de sa nation et par le mal secret qui le mine, le jeune poète trouve\nencore place ici pour un supplice. Il représente un captif inerte, brisé,\nmuet, sans parents, sans amis, qui va mourir là, oublié, le dernier, qui, voyant\nses frères s'acheminer vers la patrie, ne pourra pas leur crier : « Ne m'aban-\ndonnez pas, frères, ne me laissez pas seul ; je suis Polonais! »\n   Mûri par le malheur, Krasinski écrit à l'âge de 22 ans des pages d'une\ngrande portée philosophique, qui ne peuvent être comparées qu'au célèbre\nlivre de Björnson : Au-dessus des forces humaines. Puis, cherchant sa voie, il\ns'essaya en des livres où se faisait sentir l'influence de Walter Scott, dont les\nromans avaient bercé ses jeunes années et celles de ses contemporains; il\navait une tendance à dépeindre les sentiments les plus passionnés et les\nsituations les plus horribles. En des récits fantastiques il décrivit dans le\nTombeau des Reichsthal, paru en 1828, l'assassinat de Wallenstein par lequel\nLeslie Reichsthal venge la mort de sa sœur, la Cour du roi Ladislas Herman\n(1830), où l'on voit le faible roi se débattre entre l'indomptable orgueil, la\ntrahison et les désirs de vengeance de ses courtisans, etc., etc.\n   Mais l'œuvre la plus considérable et la plus importante qu'il écrivit fut\ncertes la Comédie non divine, drame fantastique à portée philosophique et\nsociale, dont il existe une magnifique étude dans le cours de littérature slave\ndonné au collège de France par Adam Mickiewicz (1).\n   Il le commença en 1837, mais une de ses œuvres posthumes, Le poème\ninachevé, était destinée à lui servir d'introduction. Aussi, pour la clarté de\nl'œuvre, est-il préférable d'en parler d'abord. Dante conduite travers l'enfer\ndes jours présents un jeune homme qui sera le comte Henri de la Comédie\nnon divine. Il lui fait voir la société actuelle brutale, matérialiste, adorant\nla force et l'argent; les ouvriers affamés, usés avant l'âge par l'excès du tra-\nvail ; les masses avides, se ruant à l'assaut du temple de l'or, qui doit leur\ndonner toutes les jouissances... Hors de ce séjour infernal, le Purgatoire\nexpose les nations martyres crucifiées ; mais elles ne sont pas mortes, car la\nmort d'une nation est chose impossible; une nation ne peut disparaître que\npar une dégradation volontaire et suprême, et, dans ce cas, il ne peut y\navoir pour elle ni existence, ni tombeau.\n   Ne vous semble-t-il pas entendre chanter à votre oreille le premier vers de\nl'hymne national polonais?\n                       La Pologne n'est pas encore morte !\n\n\n\n  (1) Le célèbre publiciste polonais Antoine Kostanecki vient de développer, en une\nétude savante et très fouillée, les ressemblances qui se manifestent entre la Divine\nComédie du Dante et la Comédie non divine de Krasinski des deux célèbres proscrits, ces\ndeux conceptions si différentes dans la forme, si semblables dans les intentions en tant\nque tendances sociales.\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "                             SIGISMOND KRASINSKI                             375\n\n   Pour bien comprendre le prodigieux factum de ce jeune fils de magnat, il\nfaut remonter jusqu'en 1830. Son père avait voulu lui ouvrir les yeux sur la\nsituation sociale de leur nation, niant la tendance nationaliste ou patriotique\nde l'agitation polonaise ; il déclarait dans une de ses lettres que : « les natio-\nnalités disparaissent; que deux forces régissent le monde : l'ordre et l'anar-\nchie, ce qui change par moments les places respectives des possesseurs et\ndes dépossédés; de là ce mouvement de parti, insupportable, qui s'étend\nsur le monde, et qui profite des sublimes et généreuses illusions de l'amour\npatriotique pour leur faire atteindre leur but ».\n   Cette impression grandit et fortifia ce que Krasinski put observer quand il\nse rendit en I 8 3 I de Genève en France et qu'il vit à Lyon quatre mille\nouvriers, travailleurs de la soie, sans pain et sans ouvrage... C'est l'époque\noù Saint-Marc Girardin écrivait : « Les barbares qui menacent la société ne\nsont pas au Caucase ou dans les steppes de la Tartarie, ils sont dans les fau-\nbourgs de nos villes manufacturières ».\n   Ces convulsions sociales, toujours plus violentes, lui firent se poser la\nquestion à laquelle il répondit dans sa Comédie non divine, dont nul poète\nsocial, après soixante-dix-ans, n'a atteint l'audace.\n   Nul mieux que lui n'a exprimé la stérilité de la haine (voir aussi son drame\nIridion), nul mieux que lui non plus n'a chanté la fécondité de l'amour qui\nest le thème général de l'Aube du jour et de ses Psaumes de l'avenir.\n   L'avenir de la Pologne se résume à ses yeux dans un règne de paix et de\nbonheur; il attend de l'humanité la réparation « du plus grand crime qui ait\nété commis depuis le Calvaire, l'assassinat d'une nation, la suppression vio-\nlente d'une pensée de Dieu par l'homme ».\n   « La froide critique pourrait reprocher à ce poète, a dit Laurent Pichat,\nd'être obscur et symbolique. Mais que l'on n'oublie pas que son œuvre est\ntoute nationale. Il parlait à ses frères qui le comprenaient et il savait trop bien\nque sa pensée était saisie par tous.\n   » Un vertige de malheur tourbillonne dans sa poésie, il se plaît à lire\nl'infortune sur le front des fiancées; il sent le monde voué à la douleur; il a\najouté une passion profonde aux rêveries amères de Jean-Paul. Des hymnes\nde mort dans des cathédrales, des défilés de fantômes, des sanglots au milieu\nde la nature, des anges en deuil parcourant des champs de bataille, des\nombres fuyant sur des lacs d'azur; la Vierge apportant à Dieu deux calices\nde sang, celui de la passion de Jésus-Christ et la passion de la Pologne : tels\nétaient les songes de cette âme! »\n   Krasinski mourut jeune, en 1859, et tandis que s'en allait modestement\nvers sa dernière demeure, celui qui avait tant fait pour son pays, suivi par la\nfoule nombreuse et recueillie des exilés polonais en larmes, l'on devait songer\naux funérailles pompeuses du général de Napoléon, faites quelques mois\nauparavant par toute la garnison de Varsovie à celui qui avait trahi sa patrie.\nContraste douloureux!\n    Le seul qui eût pleuré en suivant sa dépouille mortelle, manquait à ce\ncortège : son fils, exilé volontairement, n'avait jamais remis le pied en\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": "376                                   DURENDAL\n\n\n\nP o l o g n e , et de loin, le cœur saignant, il avait d o n n é à son pays le meilleur\nde son â m e ; voyant d a n s tous les sacrifices accomplis « u n e t e n d a n c e conti-\nnuelle vers le progrès moral », il exhortait ses compatriotes à « suivre le pré-\ncepte divin qui o r d o n n e à tout être, soit individu, soit nation, d'aimer et de\nmourir pour son a m o u r , car c'est vivre que de mourir ainsi ! »\n   » E t que fait donc la P o l o g n e , si elle ne fait cela ? » (1).\n                                                                          E.   HAMER.\n\n\n\n\n  (1) Lettre de Krasinski à Montalembert.\n  Il existe une traduction des œuvres de Krasinski faite en partie par Ladislas .Mickie-\nwicz, en partie parV. Gasztowt.\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "                         LES           LIVRES\n\nLITTÉRATURE              :\n\n L a D i v i n e C o m é d i e d e D a n t e A l i g h i e r i . L'Enfer. Tra-\n   duction nouvelle accompagnée du texte italien, avec une introduction\n   et des notes, par M. ERNEST DE LAMINNE. — (Paris, Librairie Académique\n   Perrin.)\n   Boccace fut l'un des premiers commentateurs de Dante, dans l'ordre des\ntemps. Il fit dans l'église de S. Stefano, à Florence, une série de leçons ou,\npour parler comme aujourd'hui, de conférences sur la Divine Comédie.\nEt, en conférencier soucieux de se ménager la faveur de son public, il com-\nmença par s'excuser de la hardiesse qu'il prenait d'expliquer « le texte\nsubtil, la multitude des histoires et la sublimité des significations cachées\nsous le voile poétique de l'œuvre, devant des hommes de haut entendement\net de merveilleuse perspicacité, comme vous êtes généralement, seigneurs\nflorentins ».\n   Toute l'ingéniosité d'esprit du commentateur et toute la compréhension\naiguë de ses auditeurs n'étaient pas de trop pour qu'une telle tâche fût menée à\nbon terme. Et cela d'autant plus que Boccace ne se faisait pas faute d'ajouter\nsouvent l'obscurité de la glose à celle du texte!\n   Depuis, les commentateurs ont été légion, une immense bibliothèque\ndantesque s'est formée, qui, certainement, est plus ténébreuse et semée de plus\nde périls que la Selva oscura, selvaggia, aspra a forte, dans laquelle le\npoète s'égara. Les gens épris d'érudition trouvent là d'abondants motifs de\ncomplaisance, car généralement un texte qui ne réclame ni notes, ni éclair-\ncissements, les met mal à l'aise. Mais les autres? Ceux qui veulent aborder\nun livre, non comme un problème à résoudre, mais comme une joie de beauté\nà recevoir?...\n   Le sort de ces derniers est enviable, du reste, à la comparaison de celui\ndes traducteurs, victimes de toutes les interprétations entre lesquelles ils\ndoivent choisir... La tâche apparaît déjà effrayante si l'on veut s'en tenir à\nla pensée même de l'Alighieri ; combien davantage si l'on doit tenir compte\nde tous ceux qui ont ajouté leur pensée à la sienne! Cette entreprise n'a\ncependant pas intimidé le courage de M. Ernest de Laminne. Le jeune écri-\nvain nous explique, dans son Introduction, comment la lecture de diverses\ntraductions antérieures, les unes d'une littéralité absurde, les autres défigurées\npar une prétentieuse rhétorique, l'amena à essayer « une traduction qui,\nsans être trop barbare, suivît toutefois le texte pas à pas et permît aux\nlettrés, à ceux-là du moins qui connaissent le latin, la lecture du texte\nitalien lui-même... ».\n   Le dessein qu'il définit ainsi, en termes fort modestes, M. de Laminne l'a\nexécuté de la façon la plus remarquable. Sa fidélité scrupuleuse à la parole\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "378                                       DURENDAL\n\n\n\ndu poète s'unit presque partout d a n s son travail à u n e clarté et à un bonheur\nd'expression é t o n n a n t s . . . Avec les notes historiques, fort concises, dont\nM. de L a m i n n e a a c c o m p a g n é sa version et la r e p r o d u c t i o n d e l'original\nqu'il a eu l'excellente idée de mettre sous les yeux de son lecteur, cette\nédition est certainement un des meilleurs i n s t r u m e n t s d'étude de la Divine\nComédie qui aient été offerts jusqu'ici au p u b l i c .\n                                                                            ARNOLD G O F F I N .\n\nL e s C o u r t a g r é s , p a r P I E R R E GOURDON. — ( C a l m a n n - L é v y . )\n    Récit élégant et s o b r e . Cela se passe entre g e n s très distingués qui sont\naussi de très h o n n ê t e s g e n s . C o m m e décor, le paysage h a r m o n i e u x de la\nVendée, plaine des souvenirs toujours vivaces de la g r a n d e guerre, et\nd e m e u r é e fidèle à la foi, à la tradition et a u x m œ u r s chevaleresques de\njadis, toutes choses qu'exalte, noblement et sans déclamer, ce livre vraiment\nbeau.                                                                               E. CH.\n\nA u M o u l i n d e V i r e l u n e , par P I E R R E BILLAUD. — ( P a r i s , Bonne\n   Presse.)\n   M œ u r s v e n d é e n n e s , e n c o r e , décrites de façon plus naïve que dans le\nvolume dont il est rendu compte ci-dessus, mais avec b e a u c o u p de fraîcheur\net de c h a r m e .                                                              E. CH.\n\nL a V a l l é e b l e u e , par JACQUES DES GACHONS. — ( P a r i s , Fontemoing.)\n    P i q u a n t tableau d e s m œ u r s ultra-modernes d'une famille très « lancée »\nd a n s le m o n d e parisien, et d'une autre famille patriarcalement fidèle à la\nc a m p a g n e et au labeur de la terre. U n e jeune fille, séduite p a r l'élégance\nsuperficielle d ' u n freluquet, l'épouse de préférence à l'honnête garçon un peu\nfruste avec qui elle s'était d ' a b o r d a c c o r d é e . E t ce mariage imprudent se\ntrouve être c o m m e il sied, un mariage m a l h e u r e u x .\n    Des caractères vivants et bien dessinés, des tableaux c r o q u é s avec beau-\nc o u p d ' h u m o u r et de grâce, de l u m i n e u x sites b e r r i c h o n s , agrémentent\nce livre, qui vaut surtout p a r le détail.                                            E. CH.\n\n L'imitation espagnole en France : Les modèles castil-\n   lans de nos grands écrivains français. Etude et analyse,\n     par l'abbé G. BERNARD. T o u r c o i n g , J. Duvivier. 180 p a g e s : 3 francs.\n     Ce petit livre n'a point la prétention d'exposer tout a u long le grand pro-\nblème d'histoire littéraire comparée qui se trouve i n d i q u é d a n s son titre.\nL ' a u t e u r nous avertit qu'il ne songe qu'à en d o n n e r un aperçu général, et\nl'on doit reconnaître qu'il a fait ainsi u n e œ u v r e utile, d e b o n n e science et\nd'agréable lecture.\n    N o u s avons là u n e vue d'ensemble sur les e m p r u n t s de Corneille et de\nMolière à l ' E s p a g n e , sur les livres d e chevalerie et d e littérature picaresque\nqui o n t plu en F r a n c e , sur l'espagnolisme de Victor H u g o et le romantisme\ndes écrivains illustres.\n                                                                    G E O R G E S DOUTREPONT.\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                                 LES LIVRES                                379\n\n\nMUSIQUE :\nH a e n d e l , par MICHEL BRENET. — G l i n k a , par CALVOCORESSI. —\n   A u b e r , par CHARLES MALHERBE. —(Paris, Laurens.)\n  Ces trois études sont remarquables à des titres divers. Le nouveau livre\nque Michel Brenet consacre à Haendel offre ce mérite, commun à tous les\nécrits du distingué critique, de condenser en quelques pages attachantes et\nsubstantielles, un grand nombre de faits et d'idées qui, projetant une vive\nlumière sur l'art et sur la physionomie de l'illustre émule de Bach, complète\nheureusement le savant travail publié par Romain Rolland sur l'auteur du\nMessie dans la collection Alcan.\n   Le Glinka de Calvocoressi définit avec maîtrise le double rôle de créateur\net de précurseur exercé par l'auteur de la Vie pour le Tsar et de Rousslan.\nAprès un rapide coup d'œil jeté sur la musique russe avant Glinka, M. Cal-\nvocoressi analyse de façon pénétrante l'œuvre de celui que l'école russe con-\nsidère et vénère à juste titre comme son ancêtre, et il y fait judicieusement le\ndépart de ce qu'elle contient de faiblesses et en même temps d'originalité\npuissante.\n   Enfin M. Charles Malherbe a écrit sur Auber une étude charmante, pleine\nde verve et de finesse. Auber est bien oublié aujourd'hui. Toutefois les qua-\nlités très françaises de sa musique sont celles « qu'un nuage en passant peut\nobscurcir, mais non point effacer pour toujours : elles s'appellent l'élégance\net l'esprit, la mesure et la clarté... Ses œuvres rappellent ces vieux amis\nqui deviennent la parure traditionnelle du foyer familial : nous les aimons\nselon la coutume et sans respect ; notre jeunesse ne veut pas savoir par\nquelles vertus jadis ils conquirent l'estime et l'affection ; seule notre malice\nobserve par quels travers ils se rendent désormais importuns ou ridicules....\nCertes, toute production de l'esprit contient une part de mode, celle de\nson âge ; mais l'impression désagréable qui en résulte s'atténue à mesure\nque les années marchent, jusqu'à l'heure où s'établit et s'impose le passé, ce\npassé définitif qui nous devient à peu près étranger, parce que nous n'avons\npresque plus rien de commun avec lui. »                               G. DE G.\n\nHISTOIRE :\nLa domination française en Belgique, t. V. L'Empire par\n   M. J. DELHAIZE. — (Bruxelles, Lebègue et Cie.)\n   C'est la partie brillante de l'Empire que l'auteur raconte dans ce volume,\nles « années heureuses », selon son expression. A ce moment, il paraît vouloir\ns'organiser pour la paix, c'est-à-dire pour vivre et pour durer. En Belgique,\nnotamment, des mesures d'apaisement sont prises, des travaux publics entre-\npris, etc., qui disposent favorablement l'esprit du peuple belge pour le nou-\nveau régime. Mais les années rapides dans lesquelles l'Empire a accompli\nson destin l'emportent vers de nouveaux combats, vers la guerre qui, l'ayant\nfait, doit aussi le défaire.\n  T. VI : L'Empire; deuxième partie : Les désastres et la fin.\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": "380                              DURENDAL\n\n\n\n   L'œuvre de M. Delhaize se termine avec ce volume qui embrasse la\npériode comprise entre le début de la campagne en Russie et la fondation\ndu royaume des Pays-Bas. Ayant dit ces rapides événements et l'écroulement\nde l'Empire, l'auteur examine dans ses conclusions l'action que la domination\nfrançaise a pu exercer sur notre pays, sur sa culture, sur ses mœurs poli-\ntiques, etc., et, par conséquent, sur ses destinées. Sans adopter toutes les\nconsidérations sur lesquelles M. Delhaize établit son opinion, on peut\ncroire avec lui que cette influence a été bienfaisante, au total, et affirmer\navec lui que les souvenirs de contrainte, de force et de violence que l'histoire\nde cette époque réveille nécessairement n'ont pas nui longtemps à la\nsympathie naturelle qui unit la nation belge à la nation française. D'autant\nmoins longtemps que, quelques années plus tard, celle-ci aida généreusement\nCelle-là à conquérir son indépendance.\n                                                                       A. G.\nPUBLICATIONS D'ART :\nL e s p e i n t r e s de portraits, par M. PAUL LAMBOTTE. Un vol. ill.\n   Collection de l'Art belge auXIXesiècle. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   On termine la lecture de cet agréable livre avec la pensée que M. Van Oest\nn'aurait pu choisir pour parler des portraitistes belges, critique plus averti\net plus pondéré, plus apte à graduer lts mérites et à marquer les nuances\nque M. Paul Lambotte.\n   C'est, en somme, l'histoire de l'école belge de peinture au XIXe siècle que\nnous fait l'excellent écrivain, l'histoire considérée au point de vue spécial\nd'un genre qui, quelles que fussent les théories esthétiques régnantes, a\ntoujours imposé à ceux qui le pratiquaient l'obligation d'observer le vrai,\nmais qui n'en a pas moins changé d'aspect selon que l'idéal en vogue, était\nclassique, romantique ou, réaliste.\n   M. Lambotte, après nous avoir montré en quelques pages ce que le portrait\ndoit être, les qualités particulières de pénétration qu'il réclame de ceux\nqui le pratiquent, nous montre ce qu'il a été dans notre pays au cours du\nsiècle dernier, depuis Navez, si inanimé dans ses « œuvres d'histoire », si\nvivant dans ses admirables portraits, jusqu'aux maîtres de notre génération.\n   L'étude de M. Lambotte insiste particulièrement sur les artistes qui se\nsont mis en réputation dansledomaine du portrait, Navez, De Winne, Emile\nWauters, par exemple, mais ne néglige aucun des peintres, à quelque genre\nqu'ils se soient consacrés principalement, qui ont fait œuvre de portraitiste.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\nM a n e t , par M. ANTONIN PROUST. Coll. Ecrits d'amateurs et d'artistes.\n   Un vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   Personne n'était mieux placé pour parler de Manet que l'auteur de ces\nattachants souvenirs. M. Proust était lié avec lui depuis l'enfance ; sa fidèle\namitié a accompagné l'artiste durant toute sa carrière; elle était toujours là\npour l'applaudir ou, aux heures de découragement ou de doute, pour\nl'encourager à poursuivre dans la voie novatrice qu'il s'était tracée, en dépit\ndes avanies et des risées.\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "                                LES LIVRES                                38l\n\n\n   La physionomie de Manet que nous retrace M. Proust est pleine de dis-\ncrète séduction. Il venait bouleverser l'art avec la nouveauté de ses concep-\ntions, mais il n'avait rien moins que les allures et les façons d'un révolu-\ntionnaire. Il était homme de tranquille entêtement, de lente et inflexible\nrésolution, et les huées qui accueillirent ses premières œuvres, les obstacles\nque l'art académique sema sur sa route, l'incompréhension et les moqueries\nrestèrent sans influence aucune sur son travail.\n   L'admiration peut hésiter devant certaines toiles du maître; elle ne saurait\ndevant le maître lui-même, devant une vie telle que la sienne, toute vouée à\nla réalisation de l'idéal d'art qu'il avait conçu.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\nL u c a s d e L e y d e , par M. N. BEETS. Coll. des Grands artistes des\n   Pays-Bas. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   Lucas de Leyde, bien qu'il ait travaillé à une époque où les influences\nitaliennes commençaient à se faire sentir dans les productions des artistes des\nPays-Bas, reste fidèle, tout en usant d'une technique singulièrement habile\net perfectionnée, à l'esprit qui, jusque-là, avait animé l'art du Nord. « C'est\ntoujours, comme l'écrit très bien l'auteur de ce livre, le conteur du moyen\nâge. Il aime à vous faire une longue narration. Il ne vous fait grâce d'aucun\ndétail. « Cependant, s'il reste bien dans la tradition de sa race, il apporte\ndans son œuvre la nouveauté d'une imagination originale, habile à tirer de\nla réalité tous les éléments pittoresques propres à donner à ses ouvrages,\ngravures sur cuivre ou sur bois, peintures, un attrait excessivement marqué.\n   M. Beets raconte la courte vie de Lucas; il étudie avec beaucoup d'éru-\ndition et de grâce son œuvre, œuvre gravée très considérable, œuvre peinte\nbeaucoup plus restreinte, et nous fait, en même temps, le tableau très animé\ndes milieux artistiques où le maître vécut et dont il subit l'influence.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n\nL e s P e i n t r e s c h i n o i s , par M. R. PETRUCCI. Collection des Grands\n   Artistes. — (Paris, Laurens.)\n   L'art chinois remonte, sans discontinuité apparente, aux premiers siècles\nde notre ère, et les premières œuvres que l'on puisse dater avec quelque\ncertitude sont si parfaites que, comme l'observe fort bien M. Petrucci, elles\n« supposent une longue période antérieure de culture et d'évolution ». La\nnature, les choses de la réalité qui, dans l'art occidental, n'ont été souvent\nqu'un moyen entre les mains de l'artiste, semblent avoir été l'unique objet de\nl'an chinois depuis ses origines. Cette tendance, dont l'expression se diver-\nsifie selon les temps et les écoles; cette tendance, qui était commandée par\ncertaines idées philosophiques ou religieuses dont l'auteur indique et analyse\nl'influence esthétique, a donné à la peinture chinoise une supériorité extraor-\ndinaiie sur la nôtre dans la compréhension profonde, dans la sensibilité\ndu vrai... Nos impressionnistes les plus raffinés paraissent presque gros-\nsiers à la comparaison de Wang-Wei ou de quelque autre de ces précieux\npeintres de l'époque des T'ang (618-905), de celle des Song (960-1260)\nou des Yuan ( 1260-1368).\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": "382                               DURENDAL\n\n\n  Cette longue histoire, M. Petrucci nous la fait avec beaucoup de précision\net de méthode; il nous dit les principaux artistes qui l'ont illustrée, les\nprocédés qu'ils employaient, les visées de leur art et ce qui reste des œuvres\nbelles que celui-ci a réalisées.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n                                     *\n                                     **\n\n  Accusé de réception :\n  ART : La Cathédrale de Clermont Ferrand, par H. DE RANQUET\n(Paris Laurens). — Barcelone, par J. DESDEVISES DU DEZERT (idem). —\nLa Peinture au 17e et au 18e siècle, par LOUIS GILLET (idem).\n  H I S T O I R E : Les Fantoches de la Peur, par CHARLES FOLEY (Paris\nBloud).\n  L I T T É R A T U R E : Etudes sur les œuvres d'Annette de Droste-Hülsdoff,\npar ERNESTINE BERENS (Paris Bloud). — Impressions et Souvenirs, par DOM\nBRUNO D E S T R É E (idem). — Racine, textes choisis et commentés par CHAR-\nLES LE GOFFI (Paris Bloud).\n  MUSIQUE : Meyerbeer, par L. DAURIAC (Paris Bloud). — Schiit^, par\nANDRÉ P I R R O (idem). — Méhul, par RENÉ BRANCOUR (Paris Laurens).\n  P H I L O S O P H I E : Devoir et Droit, par J. WILBOIS (Paris Alcan).—\nLa Liberté chez Descarte et la Théologie, par E. GILSON (idem). — Le\nNéant et la Vie, par JOH. JOERGEMSEN, trad. par PIERRE D'ARMAILHACQ\n(Paris Perrin).\n  POESIE : Jardin d'adolescent, par MAURICE GAUCHEZ(Bruxelles librairie\nmoderne). —Les Jeux et la Flamme, par LUCIEN CHRISTOPHE (Mons Ed.\nFlamberge).\n   ROMAN : Micheline Guinette, par ETIENNE BRICON (Paris Plon). —\nLégende de la Vieille France, par MAURICE TEISSIER (Paris Bloud). — Le\nMasque Doré, par CLAUDE NISSON (Paris P l o n ) . — L'Homme de Désir,\npar ROBERT VALLERY RADOT (idem). — Le Gédéon, par ANTOINE YVAN\n(idem). — Les Jeux de L'Ombre, par EUGÉNIE PRADIENZ (Paris Perrin). —\nContes Farouches, par NEEL DOFF (Paris Ollendorff).— L'Autre Miracle.\npar AIMÉE BLECH (Paris Perrin). — Ma Tante Vincentine, par THÉODORE\nDE WYZEWA, (idem).\n   VOYAGE : Voyage du Cardinal d'Aragon, par ANTONIO DE BEATIS.\ntrad. par MADELEINE HOVARD DE LA MONTAGNE (Paris Perrin).\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "   La Rosserie de la Reine Pédauque\n  On   sait que   M.    EDMOND     GLESHNER                             ***\navait l'intention de faire de M. HONORÉ              A ces grandes voix, M. L É O N TRICOT,\nun député socialiste, au cours de son              dans la Belgique artistique et littéraire,\nprochain volume. Il paraît maintenant              ajoute la sienne : « O Catulle! qui par-\nqu'il songe à en faire un sénateur.                tout brandissais la lyre et restas, jusqu'à\n                                                   l'heure ultime, le chantre éperdu de\n                     * *\n                                                   l'Idéal, de la Beauté, de la Bonté, toi\n  M. G E O R G E S RENCV e x p r i m e son admi-\n                                                   dont les muses en larmes escortèrent les\nration pour M. Sander Pierron. Cela vous\n                                                   restes; Catulle! qui fus le dernier poète,\nétonne? Il croit que M. Barrès, tout en\n                                                   le dernier fidèle — car Fidès est la Foi !\nassurant dans la Colline inspirée, le\n                                                   — O Maître !.. Cet enthousiasme qui\nTriomphe final à l'Eglise, conviendrait\n                                                   flambait en ton â m e , Mendès, comme\nsans peine, « q u e les Baillard sont néces-\n                                                   une forge... »\nsaires et salutaires, qu'eux seuls, au\n                                                      Il est vrai que dans le même numéro\nmilieu de l'universelle platitude, sauvent\n                                                   de la même revue, M m e Leonice Sienecka\nla fierté et la noblesse de l'homme ». Il\n                                                   parle de M. Léon Tricot au cours d'un\nlutine agréablement — l'esprit léger de\n                                                   article sur l'humour international à tra-\nM. Rency fait toujours penser à la fable\n                                                   vers les siècles. Elle y parle aussi d'ail-\nde l'Ane et du petit Chien. — M. Henry\n                                                   leurs de M. Paul André.\nBordeaux : « Idéal Bourgeois, M. Bor-\ndeaux n'aime pas l'amour, probablement                                  ***\nparce qu'il ne sait pas ce que c'est! »              M. LÉON TRICOT, dans le numéro pré-\nChacun sait que M. Georges Rency vit               cédent, nous apprenait que MM. Van\nd'un idéal vertigineux et qu'il est le plus        Offel et Crommelynck avaient obtenu du\nfrémissant des poètes. .                           succès au Théâtre du Parc, à propos de\n                                                   deux pièces qui y furent représentées.\n                       ***\n  On vient d'inaugurer, au cimetière\n                                                                        ***\n                                                     DURENDAL a parlé il y a un mois, d'un\nMontparnasse, un buste de CATULLE\n                                                   poète un peu loufoque, M. Geo Drains.\nMENDÈS. Ce fut l'occasion d'une belle\n                                                   M. Paul André en a parlé à son tour.\ndébauche d'épithètes : homme extraordi-\n                                                     « M. Geo Drains, dit-il, se fait de la\nnaire, prodigieux esprit, paladin des\n                                                   mission du poète une idée haute. Il paraît\nlettres, grand lyrique chevelu de lumière,\n                                                   de taille à la remplir en ce qui le concerne,\nmagnifique et fougueux porteur de lyre,\n                                                   avec une noble conscience.\nmaître entré dans la gloire. M. Courte-              Et il cite pour justifier son admiration :\nline compte, dans l'œuvre du défunt,               Sous les averses aux flagellements iniques.\nquinze chefs-d'œuvres, pas un de moins.            Sois la bête de somme au glorieux jardeau\nMais à M. Rostand le pompon. C'est le              Oui, les genoux en sang et les doigts en lam-\ndélire pur : « U n Paracelse, pape du sa-                                                   peaux\nvoir, rongé de curiosité, tourné vers le           Arrache à l'ouragan les épis magnifiques !\nmystère; — un Vinci, empereur de                   Sois le titan farouche aux deux poings arc-\nl'Art, hanté par l'énigme des sourires et                                                   boutés\nle rêve de l'envolée, et qui, lorsqu'on le         Qui ferme lu grand'porte au nez de la tour-\ncroit impassible dans sa barbe d'or,               ~                                       mente :\nmeurt de la ligne d'une lèvre et de la             Et quand tout est fini, quand les gerbes\ncourbe d'une aile! — un Faust enfin, un                                               [sanglantes\nFaust surtout, par l'énormité du cerveau           Sont sauves dans la grange, alors, ton corps\n                                                                                             [lassé\net le cœur sentimental, l'humanité com-            Etends-le comme un chien au travers de ton\nplète et l'ambition surhumaine, la magie                                                     [seuil\nnoire et la fleur bleue ». Cabotins !              Et veille en écoutant agoniser les astres\n   M. Léon Bloy manquait à cette petite            Pour qu'un jour tu puisses dans l'immense\nfête : eût-il été plus injuste ?                                                         [désastre\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": " 384                                               DURENDAL\n\n\n\nSemer à pleines mains avec un cri d'orgueil                  M. Adolphe Brisson écrit, à propos de\nLa graine de ton sang et le blé de tes moelles            la même Marie-Magdeleine :\nEtvoir s'épanouir aux pourpris sans clartés                  « Dans les parties païennesde l'ouvrage,\nTon verbe impérissable, en parterre d'étoi-               je ne sais quelle sérénité moine qui semble\n                                      les!...             déjà imprégnée de chrétienne humilité,\n  Des bêtes de somme qui, chargées d'un                   et dans les parties saintes, plus de réfle-\nfardeau, arrachent avec leurs doigts en                   xion peut-être que de ferveur. Ce qui\nlambeaux les épis de l'ouragan!.. Pourvu                  manque à ce drame évangélique, ne\nque M. André n'exige pas dorénavant                       serait-ce pas l'élan communicatif, l'ardeur\nque tous les poètes de la Belgique se fassent             militante, l'étincelle jaillant (?) du cœur\nde leur mission une idée aussi h a u t e .                de celui qui parle pour enflammer celui\n                         * **                             qui écoute ? Ne serait-ce pas simplement\n   Excellente étude sur le Dilettantisme et               la foi ? M. Maeterlinck se place en dehors\nM. Anatole France, par M . G. Michaut,                    des religions, il les domine (? ? ?) ; en tout\ndans le Correspondant du 10 mai. On y lit :               cas, il les regarde d'un air détaché, il leur\n   « Vers 1864, il n'en était pas ainsi ; et              témoigne une indifférence empreinle de\nM. France, comme tout le monde, com-                      doux sceptisisme et de tranquille mépris.\nmença par suivre les théories en vogue.                   Sont-ce là des conditions favorables à\nDis le collège et au sortir du collège, avide             l'éclosion d'un poème qui devrait être\nde nouveautés, curieux des idées et des                   embrasé par le soufle du divin ? »\nformes d'art, on le vit se mêler à tout un                  Il n'y aurait donc pas que profit, pour\ngroupe de jeunes au premier rang desquels                 un artiste, à déserter la F o i .\nbrillait M. Paul Bourget. \"\n   Déjà ? E n 1864, Paul Bourget, élève du                                       ***\nLycée de Clermont (Auvergne), avait                          L ' A C A D É M I E FRANÇAISE a, dans sa séance\ndouze a n s .                                             du 19 juin, distingué quelques poètes.\n                                                          Elle a décerné un prix de mille francs à\n                         ***                              M. Fernand L a m e , des prix de cinq cents\n   M. E M I L E F A G U E T quitte la Sorbonne\n                                                          francs à MM. René d'Avril, Jean Cocteau,\npour se donner tout entier â sa vocation\nd'écrire : il nous offrira désormais trois                Félix Colomb, Emile Rochard, Théodore\nvolumes par semaine.                                      Botrel, le « barde », e t . . . Louis Le Car-\n                                                          donnel. N e nous étonnons pas : M. Jean\n   Dans la Revue des Deux Mondes, M. René                 Aicard n'est-il pas de l'Académie française\nDoumic bêche de son mieux La Brebis                       tout comme M Henri de Régnier ?\négarée de Francis J a m m e s : « Ni compo-                                     ***\nsition, ni agencement et presque pas de                     La prose de M. J U L E S C L A R E T I E a lon-\ndialogue... Cette plate aventure nous est                 guement coulé sur Camille Lemonnier.\nservie sans o r n e m e n t s . T o u t e l'originalité   Savourons ces lignes :\ny consiste dans les fréquents baissers de                    « Camille Lemonnier avait été un ini-\nrideau.. »                                                tiateur, un des précurseurs de ce mouve-\n   Mais M. Doumic, de l'académie fran-                    ment littéraire contemporain que ne\nçaise, assure de son estime M. Maurice                    manquera pas d'étudier, à propos de la\nHennequin et M. Pierre Decourcelle.                       disparition de l'auteur de Un Mâle, l'ex-\n                                                          cellent auteur du Livre des Masques belges\n  Un mode d'éclairage inventé par Mme                     et de ce livre saisissant, la Guerre possible.\nGeorgette Leblanc, fit ses preuves à la                   J'attends ce que dira de Lemonnier M.\npremière de la Marie-Magdeleine de M.                     Paul André dans sa publication la Bel-\nMaurice Maeterlinck. C'est M. Lucien                      gique. »\nSolvay qui nous l'apprend :'« M m e Geor-                    M. Claretie attend !\ngette Leblanc éclaire le drame de ses bras                   Il serait cruel de le faire languir.\nexpressifs ».                                                                   ***\n  Qu'on ne nous parle plus, désormais,                      Il reste à savoir si M. Maurice Gauchez\nde drames obscurs.                                        doit être fâché ou n'allé d'être confondu\n                                                          avec notre plus brillant artilleur.\n                        ***                                                    L E G R A N D ROSSART.\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": ""}, {"page_pdf": 453, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 6, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1913-06", "signet_source": "Vingtième année - N°6 - Juin 1913", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : discours de Stavelot prononcé le dimanche 20 avril (printemps) ; « un jour accablant de juin » (compte rendu de poèmes) ; l'avis sur Camille Lemonnier dit qu'il « est mort au moment où le présent fascicule allait paraître » et annonce un article de Georges Virrès « dans notre numéro de juillet » (le fascicule est donc celui de juin) ; Nibelungen, troisième partie, suite du feuilleton ; pagination 321-384 conforme à la sixième livraison.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}