{"numero_id": "ulb-durendal-1913-livraison07", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-201", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Portrait de Camille Lemonnier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(Reproduction interdite) (Photo de F. 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Rien\n                   n'intéresse davantage — et surtout au moment\n                   de la fenaison — que le beau temps, à la cam-\npagne. Cet h o m m e qui, sa tournée faite, reprendra la faux et\nle rateau, est heureux comme les choses qui nous entourent...\nIl est parti, et je l'entends encore qui s'exclame, pour son\nplaisir à lui, sur la chance d'avoir une journée appropriée aux\nbesoins de la terre.\n   On vit ici un peu en dehors du monde et, malgré tout ce qui\ndevrait me retenir sous le ciel en fête, j ' a i hâte de lire mes\njournaux et mes lettres. Une feuille dépliée, et c'est un portrait\nbien connu qui apparaît dans un cadre noir, un en-tète funèbre\nqui barre la première p a g e . . . J e n'en crois pas mes yeux :\nCamille L e m o n n i e r est mort ! Nous éprouvons tous une dou-\nloureuse stupeur, tous, m ê m e ceux qui étaient les plus éloignés\nde certaines tendances du disparu. Il faut se répéter la fatale\nnouvelle, il faut l'imposer à son esprit, y contraindre sa\nvolonté... L a lumière entre à flots par toutes les fenêtres, les\nprés sont en r u m e u r , il semble que depuis hier soir l'été nous a\nenvoyé les annonciateurs de son escorte triomphale, et celui\nd'entre nous qui fut le plus près du visage sensible de l'univers,\ns'en va pour toujours, au moment où la nouvelle et glorieuse\nsaison se lève.\n   A-t-il souvent pensé, le disparu, au cours i m m u a b l e des\nchoses, et devant u n e matinée ensoleillée qui s'ouvre comme\nun calice, s'est-il dit que quand bien m ê m e la mort le prendrait à\nla gorge, il n'y aurait pas une fleur, pas un parfum de moins?...\nLe sentiment de notre personnalité est tel qu'on ne se soumet\n"}, {"page_pdf": 461, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2530, "texte": "386                         DURENDAL\n\n\npas, sans effort, à la loi commune. Le cours immuable, le\nfleuve des jours, le recommencement perpétuel, que de motifs à\ns'humilier sur notre fragilité, dans ce roulement à travers le\ntemps et l'espace ! Au contraire, Lemonnier eût trouvé, dans\ncette méditation, un motif d'exaltation intérieure, tant la splen-\ndeur des yeux lui tenait lieu d'autres besoins. C'était une âme\ningénue, mais panthéiste et ardente jusqu'à la licence dans tout\nce qui activait la puissance des instincts et de la vie. Il était\ndoué d'une prodigieuse sensibilité physique, toujours aux\nécoutes, réceptive au moindre frisson, et qui éveillait dans son\ncerveau de la couleur et des formes. Si, un jour, il avait pu\nentrevoir autre chose, quelle clarté définitive se fût levée sur\nles dons naturels de son imagination, et quelle consolation\nsuprême pour la générosité native de son âme! Je n'ai pas voulu\ncacher ce regret... C'est avec un serrement de cœur (dont les\ncauses sont au delà d'une beauté sensible) que nous saluons le\ncercueil de ce grand écrivain de chez nous.\n   Et j'insisterai, tout de suite, sur le caractère foncièrement\nrégional de son œuvre. Tous ses livres, ceux qui furent situés\nailleurs comme ceux qui revêtent une apparence légendaire,\nsont d'ici. Lemonnier a-t-il suivi des courants, a-t-il parfois\nvoulu se renouveler, d'accord avec des modes littéraires nou-\nvelles? Peu importe, l'accent ne trompe pas, ni l'image. Au\nbout de quelques pages, vous aurez reconnu l'auteur et son\nincomparable talent de peintre littéraire. Quel paysagiste réel\ndépassera jamais ses tableaux écrits? Il a souvent la fougue des\ngrands artistes de la Renaissance, et ses réalisations dans le\nlivre ne sont pas inférieures à de pareils ancêtres. Jordaens\nne désavouera point ce disciple, et même Rubens se reconnaîtra\ndans bien des pages de cette œuvre immense. D'autres fois,\n Lemonnier se retrouve des affinités avec les Primitifs; il aura\nle sens du mystère comme eux, la prescience des effusions\n mystiques, la divination de l'âme candide et fervente remontée\ndu fond des races. En lui se résumaient toutes les aspirations\n que l'histoire de notre art national découvre le long des siècles.\n Et c'est pourquoi il devait être — tout naturellement — en\n même temps qu'un grand peintre, un critique d'art souverai-\n nement perspicace. Emile Claus qui a transposé sur la toile les\n « descriptions parlées » de Lemonnier, cette conversation fré-\n missante, vibrante de clarté, découvrant un sens pictural hardi\n"}, {"page_pdf": 462, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2695, "texte": "                        CAMILLE LEMONNIER                            387\n\n et nouveau à tous les aspects de l'heure sur la plaine de\n Flandre, E m i l e Claus a fixé ainsi un souvenir inoubliable, un\nsouvenir illustre de son grand ami disparu. Camille Lemonnier\ntenait à cette F l a n d r e et aimait chaque province de son pays,\nd'une passion filiale. Q u a n d Paris, le Paris de Barbey d'Aure-\nvilly, des Goncourt, de D a u d e t , de Villiers de l'Isle-Adam,\nl'adoptait et l'invitait à demeurer désormais dans son orbe bril-\nlant, il ne tergiversa pas un instant et reprit le chemin du pays.\nPourtant le Mâle, ce terrible Mâle qui révolutionnait la littéra-\nture courante et belge de l'époque, lui avait valu du coup la\nnotoriété, et, après un pareil départ, chacun devenait attentif\nà l'œuvre de cet écrivain.\n   Albert Savine rééditait les premiers Contes flamands de\nLemonnier et J.-K. H u y s m a n s , qui avait admiré «le coloriste\nendiablé, le contemplateur enthousiaste des automnes dorés »\nécrivit non sans é t o n n e m e n t : « U n nouvel écrivain est devant\nnous, un écrivain sincère, franc, qui par un miracle d'art, va\nnous donner ce petit chef-d'œuvre : Bloemetje. L à est la vraie\nnote, la note exquise de L e m o n n i e r . C'est la simple histoire de\nla petite fille d'un boulanger, qui se meurt p e n d a n t la nuit de\nSaint-Nicolas. Il y a u n m o m e n t quand le prêtre, fermant son\nbréviaire dit : «Seigneur, mon Dieu, prenez pitié de ces pauvres\ngens!» où l'on étouffe et l'on é t r a n g l e » . Ainsi cette dualité,\ndans le talent de l'écrivain, se m a r q u a i t dès ses débuts. A côté\nde l'artiste visionnaire qui brosse de larges fresques, apparaît\nl'intimiste, l'observateur attentif et ému. Nous retrouverons plus\ntard, beaucoup plus t a r d encore, ces caractéristiques. Il suffit\nde penser à Adam et Eve, h y m n e éclatant de naturisme, et de\nlui opposer Le Petit Homme de Dieu, aux détails si m e n u s , aux\nsentiments d'une délicatesse presque fragile, mais aussi avec\nbeaucoup m o i n s d'observation réelle qu'autrefois. Camille\nLemonnier avait a b a n d o n n é , depuis longtemps déjà, l'étude\nexacte du décor et des modèles. Il évoquait, il transfigurait; les\nlignes, les éléments primaires (si j ' o s e dire) d'un site suffisaient\nà la construction d'un tableau complet et souvent magnifique,\net là-dedans se m o u v a i e n t des êtres qui ne vivaient que d a n s le\ncerveau de l'artiste. Mais, encore une fois, avec les vertus des\ngens et des choses de notre p a y s . L e m o n n i e r avait l'intuition\nde la couleur et de l'accent qui leur convenaient, et c'est pour-\nquoi tant de j e u n e s écrivains marchèrent à sa suite, conquis par\n"}, {"page_pdf": 463, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2679, "texte": "388                                DURENDAL\n\n\nce sentiment profond des réalités patriales et éblouis par la vir-\ntuosité de ce prosateur fulgurant. L e m o n n i e r a exercé une\nmaîtrise sans égale sur les lettres de son pays, en dehors des\npréoccupations d'école. Lui-même appartint-il réellement à un\ngroupe tendancieux (tout au moins à s e s débuts, comme certains\nl'affirment) et ces qualificatifs d'œuvres naturalistes appliqués au\nMâle et au Mort, par exemple, sont-ils bien exacts ? A notre\nsens, presque tous les livres de L e m o n n i e r sont des inspirations\nde poète, et elle nous parait bien peu influencée par le naturalis-\nme de Médan l'aventure héroïque de Cachaprès dans sa grande\nforêt r o m a n t i q u e . Si quelques pages ont un caractère brutal,\nsi l'auteur y accentue certaines vilenies de l'existence, cela ne\nsuffit pas à rattacher les tableaux éblouissants du Mâle ou les\nâpres eaux-fortes du Mort à je ne sais quelle cohorte strictement\nfidèle aux exemples d ' E m i l e Zola.. N o n , pareille conclusion\nconfondrait des moyens qui ne se ressemblent p a s .\n     Et bientôt, au fur et à mesure qu'il avance d a n s son œuvre,\nd é d a i g n a n t l'observation exacte (nous nous répétons) et s'exal-\nt a n t sur quelques éléments du site, sur quelques aspects rudi-\nmentaires d ' h u m a n i t é , Camille L e m o n n i e r se trouve aux anti-\npodes du naturalisme. Faut-il s'en réjouir a b s o l u m e n t ? L'école\nde Médan avait des qualités de construction littéraire et une\nm é t h o d e de déduction où tout n'était pas si m a u v a i s . . .\n    N o t r e Camille L e m o n n i e r se mouvait d a n s un perpétuel\nlyrisme, et ceux qui, connaissant ses livres, approchaient de\nleur auteur, n'éprouvaient aucune désillusion, aucun heurt :\nil vivait comme il écrivait, son exaltation intérieure s'extério-\nrisait par le geste et la parole. Ah ! ce j o u r lointain déjà, où\nMaurice des O m b i a u x nous introduisit, E d m o n d Glesener etmoi,\nchez l'écrivain qui h a b i t a i t alors le Boulevard militaire. Nous\nmontions, un peu émus, le petit escalier qui conduisait à son\ncabinet de travail. L a porte ouverte, le m a î t r e nous apparut\ndebout, cambré, les cheveux d'or en désordre sur le front, le\nregard brillant derrière un lorgnon m u n i d'un large ruban noir.\n Il avait fière m i n e . . . E t , à peine nous eût-il t e n d u la main, que\n les mots partaient, emplissaient la pièce, nous étourdissant\n p r e s q u e . . . Cette coloration de la pensée, ce relief dans la phrase,\n soudain cette tension suivie d ' u n e explosion de l'expression,\n d a n s u n e joie, d a n s un t r i o m p h e , et cela d e v a n t nos vingt ans\n"}, {"page_pdf": 464, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2665, "texte": "                         CAMILLE LEMONNIER                             389\n\néblouis... J e m e souviendrai toujours de cette première ren-\ncontre ! E t puis, nous allâmes au Bois. C'était en hiver, les\ngrands arbres étaient m i r a c u l e u s e m e n t givrés, le lac s'immobi-\nlisait sous la glace. L e s patineurs et patineuses passaient et\nrepassaient devant le fond blanc du paysage. L e m o n n i e r ne\nmanqua pas de nous rappeler Breughel avec une sûreté d'expres-\nsion extraordinaire. Au retour, la lune s'était levée sur cette\nféerie des branches argentées dressées vers le ciel pur, et\nLemonnier parlait, il parlait, il d r a p a i t de magnificences incon-\nnues le site, les mots en appelaient d'autres, les images nais-\nsaient, somptueuses et t e n d r e s . . . N o u s ne nous étions jamais\nsentis aussi près des puissances mystérieuses de la terre. Nous\nrentrâmes ; L e m o n n i e r nous retint à diner. Derrière lui, à table,\nun tableau de Claus semblait prolonger l'or de sa chevelure. Le\nchemin du soleil... fit q u e l q u ' u n . . . De la gloire... ajouta un\nautre... E t M a u r i c e des O m b i a u x trouva, ce soir-là, cette image\npeu orthodoxe reprise par E e k h o u d dans son discours aux funé-\nrailles et qui, d'après des O m b i a u x , évoquait pour notre hôte\nune fin digne de son génie et de ses affinités. L a nature accom-\nplirait en sa faveur ce miracle : par un jour de glorieux été,\ndans l'une de ces forêts a r d e m m e n t célébrées, s'accomplirait\nla grande m é t a m o r p h o s e . Il se trouverait, — lui, Camille\nLemonnier l ' a m a n t inspiré de la sylve, — ancré au sol, ses\nbras levés se raidiraient comme des branches, son front dispa-\nraîtrait sous les feuilles... (Mais il ne voulut pas entendre par-\nler du laurier, dont un disciple respectueux proposa, en ce\nmoment, le choix... non, le chêne viril de nos bois gardait ses\npréférences...) E t l'on riait en m ê m e t e m p s que lui...\n  Je l'ai retrouvé deux fois, dans le pays de L u m m e n , aux por-\ntes du village, près du « Chêne millénaire », qu'il déclarait\naimer comme un frère. N o u s avons, avec Bazalgette, parcouru\nles solitudes poignantes du Donderslag, à Helchteren, pour\nnous émerveiller ensuite de l'oasis de Kelgterhof ; une après-\nmidi d ' a u t o m n e , nous nous sommes rencontrés, avec H e n r i\nCharriaut, d a n s l'âpre décor de T e r L a m e n (on se croirait là-\nbas en dehors du t e m p s , à cent lieues de notre civilisation) et\ncette fois, l'impression fut telle q u e , passant une heure plus\ntard dans une paisible bourgade des environs de H a s s e l t et\n apercevant sur le pas de sa porte une bonne femme à l'air pla-\n"}, {"page_pdf": 465, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2447, "texte": "390                        DURENDAL\n\ncide, Lemonnier me prit le bras et me cria d'une voix stridente :\n« Virrès, une fille sauvage!»\n   Pareil exemple prouve l'admirable sincérité de l'homme et\nexplique le ressort de cette jeunesse, jeunesse de cœur et de\ntalent, qu'il avait gardée jusqu'à son dernier jour.\n   Mais en dehors du spectacle des renouvellements, de la fuite\ncolorée des heures, en dehors du monde, du vaste monde,\nlumineux et sensible, qui offrait en chaque saison, et mieux, à\ntout instant, des motifs à son exaltation, Camille Lemonnier\nne s'attachait guère aux problèmes qui tourmentèrent quelques-\nuns de ses plus nobles contemporains... Il avait connu Huys-\nmans, le Huysmans d'avant En Route... Quand on lui rappor-\ntait que J.-K., pénitent et catholique jusqu'aux moelles,\ns'informait de l'abondant et généreux ami de sa jeunesse, avec\nune curiosité où revivaient de chers souvenirs, Lemonnier\nfronçait les sourcils sans rien dire, manifestement déconte-\nnancé devant ce « cas littéraire ». 11 concevait un catholicisme\nen images, mais, dans la réalité, je crois bien qu'il ne s'arrêta\njamais aux troublantes questions qui passionnent maintenant\nl'élite des jeunes lettres françaises. Léon Bloy, cependant, le\ncaptivait encore comme au premier jour, sans doute la prose\nparée et les véhémences du pamphlétaire répondaient à son\ntempérament sanguin et plaisaient à ses goûts combatifs.\n   Comme il aimait et défendait ses amis, ce Lemonnier infati-\ngable! J'ai souvenance d'un dîner, où quelqu'un avait contesté\nle talent poétique de M. Albert Mockel. On vit Lemonnier\naprès avoir exposé ses motifs d'admiration, quitter la table,\nmonter à sa bibliothèque, en rapporter le dernier livre de\nM. Mockel, et on l'entendit lire des poèmes entiers pour nous\nconvaincre de leurs qualités suréminentes. Des traits pareils\nétaient fréquents chez lui... Dieu sait si les chers confrères\naiment à s'entre-déchirer ! Lemonnier ne leur ressemblait\npoint, il était bon, foncièrement bon, et montrait parfois une\nréelle persévérance à découvrir le talent dans l'œuvre du plus\nmodeste d'entre nous. Tant de « demi-castors », de demi-\ntalents littéraires, croient devoir jouer les dédaigneux, qu'il\nest salutaire et réconfortant de se souvenir de cet exemple.\n Et néanmoins, il demeurait, envers son « écriture » à\nlui, d'une exigence jamais lassée. C'est le propre des écrivains\nqui furent avant tout des artistes de la forme, et c'est aussi\n"}, {"page_pdf": 466, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "                      CAMILLE LEMONNIER                       391\n\nleur récompense. Ils tendent sans cesse à la plénitude de\nl'expression. Les dédicaces que Lemonnier inscrivait à la\npremière page de ses livres, nous apportaient toujours une jolie\nnote, un son inédit, une vive impression d'art ; sa fière passion\nne condescendait pas à une phrase banale... Et ce n'est pas un\ncôté négligeable de son tempérament ou de son esprit ; ainsi se\ncomplète une personnalité et s'achève une figure d'écrivain.\n   Il laisse vide une grande place dans notre vie commune;\nquand il était de l'une ou l'autre de nos réunions, de nos fêtes,\nles regards convergeaient vers lui et un peu de magnétisme se\ndégageait de ce maître volontaire et fort. Je le rencontrai, l'an\ndernier, à un déjeuner organisé en l'honneur de J. H. Rosny\nAîné. Quelques jours auparavant, dans un article de la Chroni-\nque, Lemonnier avait paru regetter ses fougues de style, ses\nhardiesses d'images, ses flambées de néologismes, incliné sou-\ndain dans un déférent hommage au génie classique de la France.\nOr jamais, au grand jamais, il ne fut plus piaffant d'ivresse\nverbale et dédaigneux de prudence syntaxique que dans son\ntoast à Rosny. C'était toujours le Lemonnier d'avant-garde, de\ncombat, d'audace, le Lemonnier de notre jeunesse !\n   On lui a reproché parfois son orgueil, qu'il me soit permis de\nrappeler, à ce sujet, un aveu de Lemonnier : Bruxelles allait\ncélébrer la parution du cinquantième volume de notre auteur\n(c'était le délicieux Petit Homme de Dieu...) et on se proposait\nd'y faire écho à Paris. Maurice des Ombiaux s'était voué à la\nréussite de ces fêtes. Un jour qu'il parlait, avec enthousiasme,\nde ses projets à Lemonnier, celui-ci l'interrompit :\n   — Sans doute, je suis quelqu'un en Belgique, mon ami,\nmais, là-bas, dans cet immense Paris, où les grands talents\nabondent?...\n   Loin de rapetisser l'homme ou l'artiste, une pareille inquié-\ntude l'honore. N'est-ce pas l'éternelle incertitude et le tourment\nde l'écrivain devant la réalisation parfaite de son vœu qui con-\nfèrent à ses efforts leur vraie noblesse ? Assurément, Camille\nLemonnier a mésusé dans certains livres de ses dons magni-\nfiques, — et, nos réserves formelles et nos regrets à cet\négard doivent être exprimés — mais son labeur, sa force d'en-\ntraînement, sa générosité vaillante ont fait lever une moisson\nque, d'ici longtemps, nos terres littéraires ne connaîtront plus.\n                                            GEORGES VIRRÈS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-002", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 392, "page_fin": 396, "titre_corps": "Une odeur de brûlé", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pol Demade", "ancre_debut": "Une odeur de brûlé                  Nous sommes sorti tout v", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 467, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2021, "texte": "Une odeur de brûlé\n\n                Nous sommes sorti tout vibrant d'émotion, l'autre\n                  soir, de chez notre ami Sauvain, le bon histo-\n                  rien, comme d'une tragédie de théâtre, et nous\n                  avons continué longtemps, par les rues désertes\n                  et j u s q u e d a n s le silence de la nuit, de nous\n                  émouvoir du jeu de nos sentiments et de nos\n                  rêveries.\n   Sauvain, encore qu'il n'ait publié que ces deux essais : Une\nesquisse de la vie des Béguines en Flandre, et La lèpre à la Un des\ncroisades, Sauvain n'est pas un historien ordinaire. Il est appelé\nà la réputation et peut-être à la gloire. C'est un témoin du\npassé, à la façon de ces ambassadeurs de la République de\nVenise, dont les récits vivants et colorés ne sont pas de dessé-\nchants grimoires, mais des tranches saignantes du passé.\nL'exactitude méticuleuse, m a t h é m a t h i q u e , y perd quelquefois,\nmais la vie s'y atteste intense et fourmillante, et ses récits sont\nmieux que des procès-verbaux que les archivistes confient à la\npoussière des bibliothèques pour le plus grand repos des arai-\ngnées et des cloportes. C'est un excitateur et un magicien. Le\npassé, qu'il touche d'une plume merveilleuse autant qu'une\nbaguette de fée, se lève de ses ténèbres; à son appel sa cendre\nfrémit, se ranime, ressuscite, et le lecteur se sent tout à coup\ncontemporain des âges révolus.\n   Cette soirée, d'où nous étions sorti frémissant, avait com-\nmencé monotone et morne, comme un soir gris de février, par\nquelques vagues propos sur le froid qu'il faisait ce jour, sujet\nbanal comme la pluie et le beau t e m p s , et à la portée de n'im-\nporte quel garçon coiffeur en mal de bavardage.\n   J e ne sais comme, à propos d'une phrase lue, le matin, dans\nune feuille publique, j ' e n étais venu à annoncer \" que l'église\nSte-Gudule serait chauffée \", et à me poser à moi-même cette\ninterrogation. Nos vieilles cathédrales n'ont-elles jamais été\nchauffées ?\n"}, {"page_pdf": 468, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2431, "texte": "                       UNE ODEUR DE BRULE                           393\n\n  A cette question j ' a v a i s vu aussitôt un éclair, une flamme,\ns'allumer d a n s les yeux vivants de Sauvain, et il avait répondu :\n   « J'ai l'idée q u e le chauffage des églises, qu'on célèbre\ncomme un progrès, ne doit pas avoir été inconnu de nos loin-\ntains ancêtres. N o n seulement ils se chauffaient à l'église, ce\nqui est attesté par maints documents, et par des objets que\nnous conservons d a n s nos musées, mais les églises, ou du moins\nquelques-unes, durent posséder à cet effet des appareils origi-\nnaux et assez compliqués. Pourquoi nos pères se seraient-ils\nprivés de ce b i e n - ê t r e ? C o m m e n t une époque qui éleva, au\ncentre de nos grands m o n u m e n t s publics, quelques-unes de\nces admirables cheminées, q u e nous avons murées, parce que\nnous sommes incapables de nous en servir, eut-elle reculé\ndevant l'.effort à faire pour doter la cathédrale d'un mode de\nchauffage ? Est-ce q u e vous vous imaginez que ces artistes\ningénieux et subtils, qui tordaient la barre de fer aussi capri-\ncieusement q u e le fil de lin des dentelles, eussent hésité devant\ncette médiocre difficulté d'un appareil à inventer pour produire\nune source intense de chaleur, dans l'immense édifice populaire?\n   Certaines cathédrales, et je crois tenir la preuve, ont été\nchauffées par des appareils spéciaux, artistiques, grandioses, et,\nj'oserai dire le mot, calorifères à souhait.\n   On a découvert, c'était en 1825, je crois, en Italie, que cer-\ntaines colonnes de pierre, é t a y a n t les voûtes, étaient creuses, et\nmarquées au centre, r a p p o r t e n t les observations, par des traces\nde feu, pour ne pas dire de suie. Qui m'empêche de voir dans\ncette constatation l'existence de cheminées monumentales ?\n   — E t les poêles, demandai-je ?\n   Pour toute réponse, Sauvain alla droit à une armoire de sa\nbibliothèque et en retira un cartonnier lourd de documents.\nMais, au m o m e n t de l'entr'ouvrir, il hésita, revint vers son\nfauteuil, et dit:\n   — Je m e fais cette réflexion qu'avant de prouver, il sied\nd'affirmer, et, puisque cette affirmation est une histoire,\n souffrez que je commence par elle.\n\n                                 * *\n   Il y avait, en ce temps-là, à la cour de      (je ne peux pro-\nnoncer aucun nom, la réserve et la loyauté me l'interdisent),\nil y avait un religieux célèbre par son éloquence et son audace.\n"}, {"page_pdf": 469, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "394                         DURENDAL\n\nTous les vendredis du carême, devant les princes et les cour-\ntisans, le prédicateur royal, confesseur en titre de la reine,\nmontait en chaire, et mettant à profit l'occasion merveilleuse\nque lui offrait la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il\nrappelait à son auditoire, où quelques uns des sept péchés\ncapitaux, un surtout, étaient en honneur, les sévères leçons\nde l'Evangile et fustigeait, avec une verdeur sans pareille,\nles vices connus ou secrets de tous ces grands de la terre.\nEt c'était, pour ces courtisans, passionnant autant qu'une\nchronique scandaleuse, que cette éloquence fulgurante et\ndénonciatrice, qui éclatait sur les sommets et descendait ses\nlueurs jusqu'au fond ténébreux des consciences. A chaque\nsermon la hardiesse du religieux s'élevait davantage. Ceux\nqui avaient à craindre de cette lumière tremblaient en allant\ns'exposer à l'église au verbe audacieux du moine. On en voyait\npâlir ou haleter, à mesure que se déroulaient les phrases ven-\ngeresses de la morale outragée, et c'étaient, chez les autres,\nà la fin de l'office, des œillades et des chuchotements. Jamais\nla chaire de vérité n'avait mieux justifié son nom. Le regard\nde l'orateur semblait avoir pénétré tous les secrets ; sa parole\néclatante traînait au grand jour les mystères des âmes les plus\ntorses. Oserait-il aller jusqu'au bout, se demandaient tout bas\n les courtisans ? Dans l'auditoire illustre, deux êtres secrète-\n ment attachés l'un à l'autre, la Reine, et l'un des principaux\n seigneurs, attendaient en tremblant qu'on fît allusion à une\n passion qu'ils se croyaient seuls à connaître et dont le hennis-\nsement avait été entendu         Et, dans un dernier sermon, le\nvendredi saint, devant le tabernacle entr'ouvert et vide, le\nmoine, à mots à peine voilés, avait osé, dans des périodes\nmagnifiques et tumultueuses, toucher à la majesté royale,\ncomme l'océan déchaîné et en pleine tempête ose attenter à\nla majesté des plus hautaines galères. La Reine, les regards\ndardés dans les yeux du terrible religieux, n'avait pas eu un\nfrémissement... Son complice, moins maître de lui-même,\navait pâli, et cette pâleur avait été observée.\n   Et ce même soir, le moine n'avait pas reparu à son couvent.\nIl avait disparu, disparu à jamais d'entre les vivants.\n   Or, il y avait là, rapporte une chronique, dont j'ai là le texte\nauthentique dans ce cartonnier, il y avait là, au centre de la\ncathédrale, un très grand feu qui servait à chauffer le grand\n"}, {"page_pdf": 470, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2381, "texte": "                     UNE ODEUR DE BRULÉ                        395\n\nvaisseau de pierre au coeur de la mauvaise saison. C'était\ncomme une châsse gigantesque, toute en fer forgé, et si grande\nqu'il eut été aisé de faire tenir plusieurs hommes à la fois. Elle\nreprésentait, sur ses quatre faces ouvragées, des scènes de\nl'enfer. A la lueur des flammes, on y voyait en grandeur natu-\nrelle des figurations de démons et de damnés. Quand, adossée\nau pilier creux, et toute bourrée d'énormes bûches de chêne,\nla châsse s'allumait, c'était un spectacle impressionnant que\nd'apercevoir ces macabres figures de fer forgé prendre une sorte\nde vie fantastique sous la crépitation tumultueuse des bois et\nl'empourprement des braises, et convenons-en, ce devait pro-\nduire une formidable impression de terreur.\n   Le spectacle, achevait Sauvain, devait être tout à fait beau,\néclatant, après un sermon du terrible prédicateur sur le péché et\nl'enfer mérité.\n   Eh bien, ce Vendredi saint, la chronique est bien précise dans\nses accusations, le moine audacieux disparut à jamais, et l'on\nfut unanime à la cour à soupçonner que, victime de son audace,\nil avait disparu, jeté vivant dans la châsse brûlante, en un\nféroce autodafé, parce que, dit un vieux texte que je vous lirai,\nil régna, le lendemain, par toute l'église comme une odeur de\nbrûlé, qui persistait encore le jour de Pâques, si tenace et si\nintolérable que la Reine en fut longtemps incommodée...\n                                   *\n                               *       *\n\n   Vous vous étonnez sans doute que je ne vous dise ni les\ndates, ni les noms, ni les personnes, ni les lieux, où cette abo-\nminable aventure s'est passée. Je ne peux vraiment pas vous\nen dire davantage aujourd'hui sans courir le risque de calom-\nnier tel règne, telle époque, telle souveraineté des âges dis-\nparus. Je suis sûr seulement que la pièce sur laquelle\nj'appuie mon histoire, est rigoureusement authentique.\n   Et notre ami nous montra les feuillets de velin du rare ma-\nnuscrit, sur lesquels étaient peints tous les détails de l'horrible\nrécit. Le scribe ou le miniaturiste de l'époque, effrayé après\ncoup de l'atroce médisance qu'il allait transmettre aux siècles\nfuturs, avait voulu en atténuer l'horreur en la rendant ano-\nnyme, car une main maladroite et hâtive avait à demi effacé\ntout ce qui pouvait situer la scène, pays, dates et noms.\n"}, {"page_pdf": 471, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1095, "texte": "396                          DURENDAL\n\n   Mais le chroniqueur inconnu a compté sans la sagacité et la\npatience de notre illustre ami.\n   « Avant trois mois, parla Sauvain, j ' a u r a i les noms et les\nadresses. J'ai retrouvé déjà, dans le nord de l'Italie, la terrible\nchâsse de fer avec ses démons et ses d a m n é s . J e sais vers quel\ncoin du m o n d e ancien orienter mes recherches. J'hésite entre\ndeux noms, q u a n t à la Reine de mon récit, car deux noms\ns'adaptent aux grattages du manuscrit. Mais que ce soit l'un\nou l'autre, je retrouverai le nom du moine. J'ai vu de mes yeux\ndéjà la châsse de fer forgé dans laquelle repose, ô ironie des\nsiècles, le corps d'un saint, et qui garde, en plusieurs endroits,\nles traces du feu ; et, en a t t e n d a n t mieux, vous avez toujours\nun document de premier ordre et qui résout, par l'affirmative,\nla question que vous me posiez tout à l'heure.\n   — Oui, nos vieilles cathédrales étaient chauffées, pas tou-\njours, mais quelquefois.\n   — Et singulièrement, osai-je d i r e !\n                                                    POL DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-003", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 397, "page_fin": 399, "titre_corps": "L’Automne au Chili", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "L'Automne au Chili                                 A MONSIEUR     HENRI    FABRY.      ... L", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 472, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2085, "texte": "L'Automne au Chili\n                                A MONSIEUR     HENRI    FABRY.\n\n    ... Le mois de mai ressemble ici à un très doux novembre du\n Nord. Non qu'il ne s'imprègne, certains jours, d'une tristesse\n profonde. Alors les saules géants, aux retombantes chevelures\n d'un vert glauque, qui peuplent ces campagnes, leur donnent\n un saisissant aspect de cimetière romantique. Il fait froid et\n humide comme si toute « l'âpre neige des Andes » se diffusait\n dans l'atmosphère. D'incessantes rafales vous fouettent le\n visage, la pluie vous aveugle, et à galoper dans le brouillard,\n par des chemins défoncés, noirâtres et fangeux, en se couchant\n sur l'encolure du cheval pour traverser les rivières débordées,\n on se sent comme incorporé aux sombres puissances de la tem-\npête, comme devenu soi-même une des formes fantomales\nqu'elle prend plaisir à déchaîner.\n    Mais un soleil vif et chaud resplendit au lendemain de ces\njours lugubres, et la nature automnale s'offre une harmonieuse\nfête de couleurs et de lignes. Les eaux brillent du même azur\nque la gorge des paons, et roulent des éblouissements diaman-\ntés. La tristesse en allée des saules fait place au frisselis joyeux\nde leurs rameaux pendants, que les petits flots câlinent, le long\ndes berges, comme des amours les cheveux d'une déesse. Les\npeupliers forment, au bord des routes, aux entours des villages,\nde grands rideaux touffus qui ressemblent à des bois. L'automne\nles embrase d'or à reflets verts, comme autant de candélabres\nmagiques; et quand leurs dernières feuilles ont cessé de choir,\nils s'élèvent nus, syeltes et argentés, dans un ciel aussi passion-\nnément bleu qu'un ciel d'Italie, du même bleu qui chatoie et\ncaresse. Les vignes rutilent comme des lacs d'or empourprés,\ndont chaque pampre serait une vague. On sème le blé pour\nl'hiver. Les grands bœufs attelés par couples aux charrues et\naux herses, ne laissent point de rappeler l'eurythmie virgilienne\nau voyageur égaré sur cette terre que Virgile n'a point connue.\nParfois un « inquilino » ou métayer explore au pas de sa jument\n"}, {"page_pdf": 473, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2454, "texte": "398                         DURENDAL\n\n\nla « siembra » où travaillent ses fils. Son air de lenteur et de\ndignité, sa barbe blanche étalée, la longue perche qu'il tient en\nmain comme un sceptre, lui donnent la physionomie d'un petit\nvieux roi de légende. D'innombrables troupeaux s'égaillent sur\nles prairies et les trèflières de l'hacienda. A leur suite chevau-\nchent les camperos, ces gauchos du Chili, très pittoresques,\navec leurs chapeaux à larges bords, leurs mantes rouges, blondes\nou grises, le harnachement bizarre et compliqué de leur mon-\nture, le lazo enroulé qui bat leur selle. Ils sont des statues\néquestres d'un bronze recuit au feu de tous les soleils et que\ntoutes les pluies ont lavé.\n   Les montagnes ferment le décor : à l'ouest, les plus proches\nde la côte sinuent bleuâtres. A l'est, par delà un premier plan\nde contreforts ternes et roux, la grande Cordillère étage ses\nsommets toujours blancs de neige.\n   L'heure féerique est celle où le soleil vient de s'enfoncer der-\nrière les cimes occidentales. Il en brode à ce moment les con-\ntours d'un si fin et lumineux liseré d'or! Vers le nord et le sud,\ndans un ciel de soie fanée et de satin anémié, les peupliers, les\ngracieux et frissonnants peupliers, de plus en plus s'effilent et\nse diaphanisent. Mais c'est à l'est surtout que la réverbération\ndu soleil disparu fait éclater une splendide apothéose! Tous les\nsommets sont en feu : les tons les plus étincelants et les plus\ndoux du violet, du mauve et du rose transfigurent pour quel-\nques instants, par un miracle de la lumière, en un palais aérien\nde cristal et d'albâtre cette chaîne andine d'une austérité si\npoignante et si nue, sans arbres et sans fleurs, pleine d'abîmes\ndont nul gazon ne drape les parois implacables. Et cependant\ntous les conquérants du Chili l'ont traversée à la tête de cava-\nliers héroïques, depuis Almagro qui vint y chercher de l'or et\ns'en retourna déçu, jusqu'à San Martin et O'Higgins qu'en-\nflammait l'espoir fondé de retailler une patrie aux descendants\ndes Espagnols compagnons d'Ercilla, et des Araucans qu'il a\ncombattus et chantés.\n   Terre heureuse, terre féconde. Mais aussi terre fiévreuse et\nardente, car non loin de nous un volcan au repos attend son\nheure, et du Tropique à Magellan les sommets creux des monts\nsont toujours prêts à déborder de lave. Encore y a-t-il une\nbeauté dans le risque et la fièvre, et l'âme n'est point vraiment\nhaute qui se contente d'un médiocre bonheur.\n"}, {"page_pdf": 474, "page_imprimee": 399, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1318, "texte": "                           L'AUTOMNE AU CHILI                     399\n\n   Terre surtout vaste et libre, où l'on n'étouffe point comme\ndans les étroites patries d'Europe, mais où l'on peut aspirer à\npleine poitrine le vent salubre qui, montant du large et descen-\ndant des cimes, balaye devant lui le brouillard, « hanté des\naigles noirs », et berce de sa rude mélodie la solennelle tris-\ntesse de la nuit, à l'heure où « elle endort le Chili, les villes,\nles rivages et la mer Pacifique et l'horizon divin ». Terre où le\nsongeur las de chercher un reflet dérisoire de la vie dans la\npoussière des livres et la cendre des morts, se dresse sur ses\nétriers au milieu de la solitude, livre son cœur neuf au lointain\nvierge, et mieux que des plus exaltants poèmes, s'enivre au\ngalop et au hennissement des chevaux d'Amérique. Car vivre la\nvie vaut mieux que l'écrire, et sages sous leur folle apparence\ndemeurent les Rimbauds indomptés, qui repoussant du pied,\nfût-elle géniale, leur œuvre inachevée, partent « sans regretter\nl'œil niais des falots » vers les pays de l'imprévu et de l'aven-\nture, afin d'y poursuivre dans l'action, après l'avoir en vain\ndemandée au rêve, la tenace illusion du bonheur.\n                                                    EMILE CHARDOME.\n\n Las Rosas, Villa Alegre (Chili), le 18 mai 1913.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-004", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 400, "page_fin": 403, "titre_corps": "Cimetières", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edgar Bonehill", "ancre_debut": "Cimetières                                      I      Nous projetâmes, un ami", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 475, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2005, "texte": "Cimetières\n                                     I\n\n    Nous projetâmes, un ami et moi, de revoir cette merveille\nd'Ardennes, « le Héron », aux jours où l'automne y sème tous\nles ors de sa palette : Nous revîmes ces croupes boisées\nqu'il avait éclairées de lueurs fauves, ces croupes géantes et\nsauvages aux pieds desquelles l'Ourthe serpente en sifflant ainsi\nqu'un boa d'argent.\n    Nous ne reprenions qu'à la t o m b é e de la nuit, à Nisramont,\nla patache préhistorique qui nous cahoterait vers Houffalize.\nJ u s q u ' à l'heure de ce supplice, nous résolûmes de nous aban-\ndonner au caprice des sentiers forestiers ; des sous-bois féériques\nnous ravirent; c'était une après-midi de soleil et de brise.\nCe novembre prodiguait des caresses de mai. L e s feuillages\nmourants avaient le blond et rayonnant éclat des feuillages\nnaissants. L e s feuilles qui se d é p r e n a i e n t et tombaient dans le\nsoleil, semblaient un vermeil essor de papillons printaniers.\nC o m m e nous pénétrions dans un sentier étroit et tortueux, un\npetit vieillard en sortait, la pipe et le sourire aux lèvres.\n    — Bien le bonjour, messieurs, fit-il. N o u s avons une belle\narrière-saison, pas vrai? Ce temps-là c'est réjouissant pour les\ntouristes comme vous, mais c'est ruineux pour les pauvres ten-\ndeurs ardennais, comme m o i . L e s grives ne passent pas. Je\nviens de relever mes deux mille lacets et voici m a prise.\n    Il montrait d'une moue dédaigneuse, d a n s son panier d'osier,\ntrois oiselets à la poitrine mouchetée, aux yeux éteints.\n    — E t pourtant, messieurs, je suis un fin et très vieux ten-\ndeur. Voyez-moi ces lacets. L e s bestioles passent là-dedans de\nvie à trépas en une seconde. Ces cravates-là ne se dénouent\npoint.\n    A chaque arbre b o r d a n t le sentier saillaient les tendelles\nperfides ; et les rouges baies de sorbier qui s'y balançaient,\nétincelaient dans le soleil et sous le frisson des ramures claires\ncomme des perles de corail sur un brocart d'or.\n"}, {"page_pdf": 476, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2367, "texte": "                               CIMETIÈRES                              401\n\n    Une sonnerie de cloches éparpilla sur le silence du bois ses\n arpèges de cristal.\n    — Ciel! fit le vieux, il est trois heures, et je jacasse ici\n comme une p i e . J'arriverai en retard aux vêpres, un jour de\n Toussaint! Si au moins j'avais fait une belle prise, mais man-\n quer vêpres pour une misère pareille... Excusez, messieurs, je\n me sauve. On sonne pour l'office des morts.\n    Déjà le petit vieux avait fait volte-face et s'éloignait en\nsaluant. Nous le rejoignîmes :\n   — Dites-nous, brave homme, quelle distance y a-t-il d'ici à\nvotre église?\n   — U n kilomètre, à peine.\n   — U n kilomètre d'Ardennes, frisant ses deux mille mètres?\n    Un éclair de malice plissa son œil bleu qui, de travers, nous\nfixa. L e sourire qui n'avait pas déserté sa face imberbe et rosée,\ns'élargit j u s q u ' a u x lobules des oreilles; il hésitait à nous lancer\nle petit coup de dard qui brûlait ses lèvres taquines.\n   Il paraissait si désireux de se hâter, que nous marchions\ncôte à côte, t o u t en l'interrogeant.\n    — E h bien, décocha-t-il enfin, si en allant de ce pas, nous\nsommes à l'église en douze minutes, assisterez-vous aussi à\nl'office des m o r t s ?\n   — C'est e n t e n d u , répondîmes-nous, en jetant un coup d'oeil\nà nos montres.\n   — E u h ! E u h ! claironna-t-il, t r i o m p h a n t , voilà au moins de\nbraves touristes. Mais, pardi, j ' a i fait une bonne prise : à défaut\nde grives j ' a i pris deux touristes au même lacet, et je ne leur\nrendrai la liberté q u ' à l'église. U n e heure de prières là-bas ne\nfera de mal ni à vos morts ni à vous-mêmes, allez!\n   Il avait un r a m a g e de t a r i n ; ses expressions pittoresques, ses\nmots drôles sifflaient entre les deux incisives nicotinées qui lui\nrestaient; ses éclats de rire fusaient francs, sonores; sa pipe de\nbruyère, toute calcinée, au bout entortillé de fil gris, sa pipe\nronflait c o m m e le bidet cornard de notre i m m i n e n t cabriolet.\n   Après dix m i n u t e s de marche, un village mignon, avenant et\npropret à l'égal de notre guide, aligna devant nous ses maisons\nminuscules aux m u r s de pierres grises, aux toits d'ardoises\nbrutes. Cent foyers se groupaient autour de l'église vieillotte,\npetits enfants faisant cercle autour de la sœur aînée.\n   Des beuglements sortaient des étables.\n"}, {"page_pdf": 477, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2388, "texte": "402                           DURENDAL\n\n    Dans les avant-cours les poules picotaient entre les clairon-\nnées des coqs et les ronrons des chats clignant l'œil au soleil.\n    Des aïeules vieilles comme le hêtre qui fait la garde devant\nl'église, des aïeules blanches et décrépites, des aïeules cente-\nnaires égrenaient des chapelets au seuil de leurs portes bran-\nlantes comme elles; en ce jour des trépassés, ces mourantes\npriaient pour leurs morts.\n    Nous entrâmes à l'église. T o u s les bancs étaient garnis, à\ngauche de femmes en mantilles, à droite d ' h o m m e s en sarraux.\nAu chœur, la voix du prêtre traînait les versets des psaumes;\nles voix juvéniles des gars scandaient les répons.\n    Après la bénédiction qui courba profondément toutes les\npoitrines et tous les fronts vers les dalles rugueuses, un enfant\nde chœur portant une grande croix précéda vers le porche les\nautres acolytes portant des cierges et le prêtre portant le gou-\npillon. Les villageois suivirent.\n  ' L a procession, lente et recueillie, se répandit au cimetière.\n    L e cimetière d'Ardennes est le j a r d i n de l'église, les croix de\nbois sont les fleurs de ce j a r d i n .\n    P e n d a n t que le clerc et les chantres psalmodiaient le Misere\net le De profundis, le prêtre bénissait chaque t o m b e . Les chants\nm o u r u r e n t ; le cortège se déchira; de petits groupes se for-\nmèrent de-ci, de-là, devant les tertres étroits; aux pieds des\ncroix de chêne, de naïves et symboliques fleurs, des immor-\ntelles disaient le cantique du souvenir. Devant les petits carrés\nde terre bordés de buis, les rudes enfants de la glèbe priaient;\ncalmes et résignés, ils s'étaient prosternés parmi l'herbe fami-\nlière; leurs genoux retrouvaient fidèlement les traces qu'ils y'\navaient creusées; les cloches effeuillèrent sur eux et leurs\nmorts aimés la sereine pitié de leurs glas. Longtemps les\nlèvres m u r m u r è r e n t les naïves oraisons; puis, les uns après les\nautres les groupes se signèrent, et s'en furent vers les chau-\nmines. Alors, dans le silence profond, par-dessus les petites\ncroix et les tertres consolés, le soir alluma ses bénissantes\nétoiles.\n                                    II\n\n   Ce soir, les cloches de nos églises clameront leurs lamenta-\ntions parmi nos villages noirs; ce soir, les glas dolents s'en\niront agoniser sur la crête de nos terrils, ces g r a n d s catafalques\n"}, {"page_pdf": 478, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2202, "texte": "                            CIMETIÈRES                          403\n\nvoilés de crêpe; les cloches mêleront leurs sanglots aux halète-\nments, aux râles des machines d'exhaure ; aux tonnerres des\nmarteaux-pilons, aux mugissements des hauts fourneaux.\n   De partout, de chaque rue, de chaque coron, de nombreux\ngroupes s'achemineront vers les cimetières.\n   Et tous défileront devant les m o n u m e n t s de pierre, devant\nles gerbes de chrysanthèmes prétentieux et compassés, devant\nles couronnes de perles au milieu desquelles s'étreignent des\nmains d'argent, devant les couronnes de violettes artificielles\nque le soleil a pâlies sous leur rond cercueil de verre; devant\ndes couronnes où s'entremêlent les luisantes roses de porcelaine,\ndevant les couronnes de majolique bariolée, devant des anges\nagenouillés et voilant de leurs ailes leurs fronts éplorés, devant\ndes plaques de marbre prometteuses de regrets éternels, devant\ndes palmes vertes cravatées de rubans à inscriptions d'or;\ndevant toutes ces vanités posthumes brûleront des milliers de\ncierges et de veilleuses.\n   Les chauves-souris et les hiboux s'enfuieront, affolés par cette\nsarabande de follets.\n   Pendant que défilera devant les mausolées ainsi grimés la\nfoule indifférente et curieuse, le vent gémira d a n s les ifs, les\nsaules pleureurs larmeront les dalles funéraires de leurs feuilles\njaunies, les cierges couleront leurs larmes blanches, les cloches\nsangloteront leurs navrants Miserere. L ' â m e compatissante\nde la nature, l'âme des choses s'attendrira, elle envoiera un\nsouvenir ému aux morts oubliés qu'irritent cette u n i q u e visite\nannuelle, ces illuminations de c o m m a n d e , ces corsos macabres,\nces exhibitions profanes, ces deuils de p a r a d e , ces processions\nirrévérencieuses.\n   Enfin, acteurs et spectateurs s'évanouiront j u s q u ' à la\nToussaint p r o c h a i n e .\n   Enfin, les cierges piqueront la nuit d'une dernière et cligno-\ntante lueur ; concierges et fossoyeurs, bénissant cette soirée\nlucrative, verrouilleront le grillage rouillé des champs de\nl'oubli.\n   Et tinteront, sur le sommeil de nos villages insoucieux, les\ncloches désolées.                           EDGAR B O N E H I L L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-005", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 404, "page_fin": 412, "titre_corps": "Les Nibelungen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Friedrich Hebbel", "ancre_debut": "Les Nibelungen Trilogie allemande de F", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 479, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1586, "texte": "Les Nibelungen\nTrilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n                  T R O I S I È M E PARTIE (1)\n\n                    La vengeance de Kriemhild\n               T r a g é d i e          en    cinq          actes\n                                    ACTE IV.\n                                      (suite)\n\n                                     S C È N E XI\n\n       (Les Nibelungen entrent.)\n  RUDEGER. — Q u o i , déjà levés ?\n  H A G E N . — C'est l'heure d'aller à la messe. N o u s sommes bons chrétiens.\n  VOLKER [montrant un guerrier hun). — Q u e signifie cela? L e s H u n s se sont\nparés? On dit qu'ils ne se lavent jamais et voilà qu'ils courent empanachés?\n(A Hagen.) As-tu quelque d e m a n d e à me faire ?\n  HAGEN. — Il s'agit de m o u r i r ; mourras-tu avec nous ?\n   VOLKER (au guerrier hun). — Qui bat de l'aile q u a n d on l'effraie n'est-il\npas plutôt oiseau qu'homme ? (Il lance son javelot, le transperce.) Homme,\nq u a n d même ! T u as une r é p o n s e ; n'ai-je pas vécu à tes côtés ?\n  H A G E N . — Merci ! g r a n d merci !\n  W E R B E L (aux Huns). — Qu'attendons-nous encore !\n                                                                   (Grand tumulte.)\n\n                                     SCÈNE XII\n\n       (Etzel survient. Kriemhild et les rois l'accompagnent. Il se jette entre Huns tt\n          Nibelungen.)\n  E T Z E L . — P a r ma colère ! Bas les armes ! Q u i se p e r m e t de frapper mes\nhôtes ?\n\n\n  (1) Voir les numéros de septembre, octobre, novembre 1912 et les numéros\njanvier, février, avril et juin 1913.\n"}, {"page_pdf": 480, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2626, "texte": "                                   LES NIBELUNGEN                                         405\n\n  W E R B E L . — Ils nous ont frappés les p r e m i e r s . E n voici la p r e u v e .\n  ETZEL. — C'est par m é g a r d e que Volker le t o u c h a .\n  W E R B E L . — P a r d o n n e , ô Roi, le markgrave Riideger peut en témoigner...\n  ETZEL (lui tourne le dos). — Salut à vous, p a r e n t s ! Mais p o u r q u o i êtes-vous\narmés ?\n  HAGEN (tourné vers Kriemhild). — C'est notre c o u t u m e . N o u s r y t h m o n s nos\ndanses au cliquetis des épées ; n o u s e n t e n d o n s la messe le bouclier au b r a s .\n  ETZEL. — E t r a n g e c o u t u m e !\n   KRIEMHILD. — N o n m o i n s étrange que celle d'accepter sans mot dire la\npire des injures et d e vouloir s'en c a c h e r . T u te trompes g r a n d e m e n t si tu\nespères me voir louer ta fierté !\n  DIETRICH. — Il n'est aujourd'hui d'autre o r d o n n a t e u r que moi! Qui veut\nentendre la messe me suive !\n                            (Il prend les devants; les Nibelungen le suivent à l'église.)\n\n\n                                       SCÈNE       XIII\n\n\n  KRIEMHILD (prenant la main d'Etzel). — P r e n d s g a r d e , s e i g n e u r ! écarte-toi!\nplus loin! e n c o r e ! J e crains fort qu'ils n e te renversent, tu n e pourrais jurer\nque tu es d e b o u t .\n  ETZEL. — Riideger, d é c o m m a n d e les t o u r n o i s !\n  KRIEMHILD. — On p r e n d r a bien la peine de j e û n e r , je p e n s e !\n ETZEL. — Avertis les princes de D a n e m a r k et de T h u r i n g e . L e vieil\nHildebrant sait à quoi s'en tenir.\n KRIEMHILD. — R i i d e g e r , r é p o n d s encore : que juras-tu à W o r i n s sur le\nRhin ?\n  RÜDEGER. — De ne rien te refuser.\n  KRIEMHILD. — Ce s e r m e n t n'engageait-il que toi seul?\n  ETZEL. — Ce que Riideger a p r o m i s je le t i e n d r a i .\n   KRIEMHILD. — Eh bien, q u a n d H a g e n Tronje lança l'épieu fatal, le roi\nGunther tournait le dos, en silence; si tu en avais fait a u t a n t , à cette h e u r e\ntu serais dégagé de ta promesse. Mais, p u i s q u e tu m'empêches de me faire\njustice, c'est de toi-même que je réclame la tête du m e u r t r i e r .\n  ETZEL. — J e te l'apporterai bientôt, s'il ne met la m i e n n e à tes p i e d s .\n(A Rudeger.) Va, m a i n t e n a n t !\n  KRIEMHILD. — P o u r q u o i différer plus longtemps? L e s tournois sont source\nde querelle. Quel m o m e n t plus propice à la vengeance que celui où le feu\néclate, où le t u m u l t e fait rage? Si je vins à toi, c'est q u e je me croyais\ndevinée; ne me c o m p r e n d s - t u pas encore a u j o u r d ' h u i ? R é p o n d s !\n"}, {"page_pdf": 481, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3252, "texte": "406                                    DURENDAL\n\n   E T Z E L . — E t pourtant, Kriemhild. — N o n ! n o n ! il n'en peut être ainsi.\nAussi longtemps qu'il sera sous mon toit pas un cheveu ne tombera de sa\ntête! Q u e ne puis-je le faire mourir en prononçant u n e parole, il serait mort\ndepuis longtemps! mais qui d o n c sera sacré si l'hôte n e l'est plus?\n                                                     (Il fait signe à Rüdeger qui part.)\n\n                                      S C È N E XIV\n\n   KRIEMHILD. — C'est là ta volonté? T u en a u r a s peu d ' h o n n e u r . On te\ntiendra pour violateur des us et coutumes, non pour leur gardien. Le mes-\nsager sorti vivant de ta présence sera pour tous u n sujet d'étonnement.\n    E T Z E L . — Qui me juge de la sorte, j u g e l'homme d'hier, non d'aujourd'hui.\nJ a d i s , je chevauchais le coursier d o n t l'étincelante crinière arquée illumine\nla comète qui brille au ciel n o c t u r n e . Il m'emportait au sein de l'ouragan;\nd'un souffle, je renversais trônes et r o y a u m e s . L e s rois, je les attachais à\nl'arçon de ma selle. Ayant tout détruit, couvert des débris d'un monde,\nj'atteignis R o m e où siège votre pontife. Je me l'étais réservé pour l'ultime\nvictoire. J e voulais, entouré de la troupe des rois, l'immoler dans son\npropre temple et m o n t r e r à tous, p a r cette furieuse justice, q u e j'étais le roi\ndes rois. J'aurais oint mon propre front du sang de la terre entière.\n     KRIEMHILD. — Si je m'étais représenté Etzel sous un a u t r e aspect, Rüdeger\nn'aurait obtenu q u ' u n refus hautain. Qu'est-ce qui peut l'avoir changé à ce\npoint ?\n     E T Z E L . — U n e vision terrible ! J e n'osai la révéler à p e r s o n n e , mais elle\nm'a frappé à ce point que j ' i m p l o r a i la bénédiction du vieillard dont j'avais\nj u r é la mort. Je m'estimai h e u r e u x de pouvoir baiser la trace d e ses pas.\n    KRIEMHILD. — Enfin, que comptes-tu faire? faillir à ton serment ?\n    E T Z E L (montrant le ciel). — L e coursier est toujours là, prêt à m'emporter;\ns'il se d é t o u r n e et cache la tête parmi les nuages, c'est par pitié et miséri-\ncorde pour le m o n d e que sa crinière seule é p o u v a n t e . Ses yeux incendient\ndes villes, ses n a r i n e s exhalent la peste et la mort et q u a n d il touche la terre\ndu sabot, elle tremble et devient stérile. Un signe et il accourt ! Je le che-\nvaucherai volontiers pour u n e cause aussi juste que la tienne. Oui, je veux\nvenger sur les tiens toute ta souffrance et je l'eusse fait depuis longtemps si\ntu m'en avais exprimé le désir. Mais attends qu'ils soient partis d'ici.\n\n  KRIEMHILD. — Ils en feront donc à leur guise, jusqu'alors? et te tireront la\nbarbe q u a n d il leur plaît?\n   E T Z E L . — N'en crois rien.\n   KRIEMHILD. — Ils tuent tes h o m m e s et tu déclares que c'est par mégarde!\n  E T Z E L . — Ils se croyaient trahis, c'était mon devoir de leur prouver le\ncontraire. De plus, la nuit dernière il s'est passé bien des choses que je ne\npuis louer et qui les excusent. Remets-t'en à mes s o i n s ; je connais les\ndevoirs de l'hôte et de l'invité. Celui qui rompt m é c h a m m e n t le lien fragile\noù l'hospitalité nous oblige porte des chaînes plus tôt qu'il ne le pense. Sois\n"}, {"page_pdf": 482, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2778, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                       407\n\ndonc rassurée, mais patiente : c h a q u e gobelet de vin vaut une cruche de\nleur sang. Mais je ne puis souffrir la ruse et la t r a h i s o n ; c'est pourquoi je\nparais plus me soucier de chasser les moustiques qui les incommodent que de\nles atteindre e u x - m ê m e s .\n                                                                           (Il sort.)\n\n                                     S C È N E XV\n\n   KRIEMHILD. — La guerre? Que m'importe la g u e r r e ! L ' e u s s é j e voulu,\nelle aurait éclaté depuis longtemps ! Mais ce serait récompenser au lieu de\npunir! C o m m e n t ? J'offrirais le loyal combat des héros en échange du meurtre\ndans la forêt sombre? Q u e dis-je ? je risquerais la victoire ? Ah ! comme il\ns'en réjouirait ! H a g e n n'a de plus g r a n d e joie au monde ! Non ! non ! Etzel,\nmeurtre pour meurtre ! L e monstre est dans la t r a p p e ; si tu ne l'abats avant\nqu'il te morde, c o m m e il me mordit, tu t'en repentiras, oui, tu t'en repentiras!\n                                                                         (Elle part.)\n\n                                     S C È N E XVI\n\n       (Werbel et les siens approchent.)\n  W E R B E L . — Ils sont à table! Allons, vite ! gardez les portes ! Qui saute\npar la fenêtre s'y casse le cou!\n                     (Les Huns poussent des cris de joie, entrechoquent leurs armes.)\n\n                                    S C È N E XVII\n\n                              La grande salle. Le banquet\n\n       (Dietrich et Riideger entrent.)\n\n  DIETRICH. — E h bien, R ü d e g e r ?\n  RÜDEGER. — Je n'espère plus qu'en Dieu, mais espère encore\n   DIETRICH. — Assis à la fontaine des Nixes, j'écoutais, à demi-sommeillant\net comme en rêve, les paroles s'égrener au m u r m u r e de l'eau. T o u t à coup —\nah! quelle énigme q u e le m o n d e , si par malchance u n e écharpe ne s'était\ndéfaite, j ' e n saurais plus long que n'importe quel mortel !\n  RÜDEGER. — U n e écharpe, dis-tu?\n  DIETRICH. — E n effet, celle qui m'entourait le b r a s ; car une blessure\nrécente me tenait éveillé. Sous moi les nixes dialoguaient; penchées comme\nmoi-même elles semblaient épier le cœur du m o n d e et ses secrets. Elles se\nchuchotaient des mystères, et discutant à qui mieux mieux, racontaient\nmille et mille nouvelles. Ainsi elles parlèrent de la g r a n d e époque solaire\nqui revient périodiquement, mais dont personne ne garde la m é m o i r e ; de la\nsource originelle et de la manière dont elle bouillonne coule et m o u s s e en\nmillions de bulles q u a n d elle saille au j o u r ; de l'ultime a u t o m n e qui brise\ntoutes les formes d e la nature et du p r i n t e m p s qui en a p p o r t e de meilleures;\n"}, {"page_pdf": 483, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2338, "texte": "408                                                 DURENDAL\n\naussi de l'ancienne et de la nouvelle ère, des combats sanglants que ces\népoques se livrent j u s q u ' à ce q u e l'une d e s deux soit v a i n c u e ; puis de\nl'homme qui doit g a g n e r la force d u lion si le lion ne g a g n e l'esprit de\nl'homme ; encore d'étoiles qui changent de place, varient de c o u r s , échangent\nleur l u m i è r e ; de tout cela enfin et de bien plus d'autres choses.\n   RÜDEGER. — Mais l'écharpe? l'écharpe!\n      DIETRICH. — Attends, tu sauras tout. Voilà que les nixes se prennent à\nparler d u temps et de l'espace, et à mesure que leurs paroles g a g n e n t en impor-\nt a n c e , le m u r m u r e s'en fait plus doux, plus avide est m o n oreille. N e parlera-\nt-on p a s de l'année courante ? J e le souhaite et me penche vers la source pour\nl ' a p p r e n d r e . Déjà, j ' e n t e n d s u n n o m b r e , je retiens m o n haleine, quand un\ncri retentit : « U n e goutte de s a n g ! On n o u s é p i e ! d'ici! vite ! vite! » Tout\ndisparut.\n   RÜDEGER. — Cette goutte ?\n   DIETRICH. — T o m b a i t de mon b r a s . E n m'accoudant j'avais déplacé\nl'écharpe. J e perdais de la sorte tout le gain, la clé m ê m e du mystère. Je\ncrains fort de pouvoir m'en passer sous peu.\n\n                                              S C È N E XVIII\n\n         (Les Nibelungen entrent. Iring et Thüring les conduisent. Une suite nombreuse\n           les escorte.)\n\n   RÜDEGER. — Ils viennent.\n   D I E T R I C H . — A la b o u c h e r i e .\n   RÜDEGER. — Ils n'ont rien r e m a r q u é .\n  H A G E N . — T o i qui vis en paix, seigneur Dietrich, comment passes-tu le\ntemps en ces lieux ?\n   DIETRICH. — E n chassant et joutant.\n   HAGEN. — A h ! je n'ai pas r e m a r q u é qu'il y eût d e s tournois aujourd'hui ?\n   D I E T R I C H . — N o u s avons un mort à enterrer.\n   H A G E N . — Celui q u e Volker tua par mégarde ? A quelle heure ? Nous ne\nm a n q u e r o n s p a s de témoigner notre peine et nos regrets.\n   DIETRICH. — N o u s vous en dispensons volontiers.\n   H A G E N . — Q u e n o n ! q u e non ! N o u s serons des vôtres !\n   D I E T R I C H . — S i l e n c e ! le R o i !\n\n\n                                                  SCÈNE XIX\n\n          (Etzel et Kfiemhild         entrent.)\n\n   E T Z E L . — En a r m e s , m ê m e ici ?\n"}, {"page_pdf": 484, "page_imprimee": 409, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2525, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                        409\n\n   HAGEN. — E n armes, toujours.\n   KRIEMHILD. — Leur conscience l'exige.\n   HAGEN. — Merci, noble hôtesse, merci !\n  E T Z E L (s'assied). — Je vous écoute, s'il plaît à quelqu'un de faire une\ndemande...\n   KRIEMHILD. — Parlez à tout hasard.\n  GUNTHER. — Alors je d e m a n d e où sont mes valets !\n   KRIEMHILD. — Bien soignés.\n   HAGEN. — Mon frère répond d'eux.\n  E T Z E L . — E t moi de mon cuisinier.\n  DIETRICH. — R i e n d e plus important !\n  HAGEN. — Ce n'est pas chose à dédaigner. J ' a p p r i s souvent que les H u n s\nabattent la cuisse du bœuf vivant et la tiennent sous leur selle jusqu'à ce\nqu'elle soit tendre.\n   ETZEL. — E n effet, q u a n d il sont à cheval et qu'il leur m a n q u e le t e m p s\nd'allumer u n bon feu. Toutefois, d u r a n t la paix ils ne se contentent pas de\nsatisfaire leur ingrate faim; ils aiment à flatter leur palais.\n   HAGEN. — J e m'en suis aperçu hier soir. Et quelle magnifique salle ! Il\nn'est sur terre rien qui ressemble davantage au firmament. L'on y cherche\nmalgré soi le m o u v e m e n t des planètes.\n   E T Z E L . — Ce n'est pas n o u s qui l'avons bâtie. Ma carrière eut un cours\nétrange. A son d é b u t , j'étais aveugle à toutes choses; je n ' é p a r g n a i s rien, ni\ngrange, ni temple, ni ville, ni village; j ' i n c e n d i a i s tout. Je revins et ouvris\nles yeux; les ruines branlantes qui luttaient à la fois contre l'orage et la\npluie m'arrachèrent l'admiration que n'avait p u susciter l'édifice dans son\nintacte b e a u t é .\n  VOLKER. — C'est naturel. On considère le mort d'un meilleur œil que le\nvivant; l'épée qui le tue sert à lui creuser une tombe.\n  ETZEL. — Ayant détruit cette merveille, j'ai m a u d i t bien des années ma\nmain qui l'avait réduite en cendres. Alors, un h o m m e vint à moi et dit : « J e\npus l'élever une première fois, j ' y réussirai de n o u v e a u . » J'acceptai son offre.\nVoilà c o m m e n t elle resplendit à vos y e u x .\n\n                                      S C È N E XX\n\n       (Un pèlerin entre, contourne la table, s'arrête près de Hagen.)\n   L E PÈLERIN. — J e t'en prie, donne-moi à m a n g e r et frappe-moi. Accorde\nle pain en s o u v e n i r d u Sauveur qui me créa, les c o u p s en rémission de mes\ncrimes. (Hagen lui donne du pain.) Je t'en s u p p l i e ! la faim me t o r t u r e ; je ne\npuis manger avant que tu n'aies frappé.\n  HAGEN (le frappe légèrement; le pèlerin s'éloigne). — E t r a n g e !\n"}, {"page_pdf": 485, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2300, "texte": "410                                    DURENDAL\n\n\n\n                                       S C È N E XXI\n\n   H A G E N . — E h ! quel est cet être ?\n   DIETRICH. — Devine ?\n   H A G E N . — Q u e l q u e illuminé !\n   DIETRICH. — N o n pas ; c'est u n d u c puissant !\n   HAGEN. — Impossible!\n   DIETRICH. — Aussi longtemps qu'il cheminera un trône puissant sera vide,\nu n e noble épouse a t t e n d r a .\n   H A G E N (rit). — L e m o n d e devient meilleur.\n  RÜDEGER. — O n prétend qu'il revit sa maison, mais n'en franchit pas le\nseuil.\n  H A G E N . — A u diable, l'insensé! Qu'il revienne, j ' a i le secret de réveiller le\nprince qu'il c a c h e .\n    D I E T R I C H . — Quelle t o u c h a n t e histoire! Dix a n s se sont écoulés depuis son\ndépart. L e soir t o m b e ; il arrive devant son c h â t e a u ; la lumière y brille; il\naperçoit sa femme, voit sou e n f a n t ; lève sa main pour s'annoncer, mais\nsoudain, se sentant indigne d'un tel b o n h e u r , il ferme doucement la\ng u e u l e du chien qui saluait son retour et repart p o u r un plus long voyage.\nMaintenant il va, m e n d i a n t , d'étable en étable, e n t r a n t o ù on le méprise, y\nrestant jusqu'à ce qu'on le presse sur le cœur, q u ' o n lui d o n n e le baiser de\npaix. Quelle g r a n d e chose !\n  H A G E N [rit). — A h ! a h ! Mais tu prêches comme n o t r e chapelain, là-bas,\nau bord du R h i n !\n  E T Z E L . — O ù donc s'attardent les m u s i c i e n s !\n  KRIEMHILD. — J'en connais un qui en remontre à tous. Allons, seigneur\nVolker, ne t'en laisse pas prier.\n  VOLKER. — Avec plaisir. Q u e désires-tu e n t e n d r e ?\n   KRIEMHILD. — A ta convenance. (Elle fait signe à un serviteur, celui-ci part.)\n   GISELHER (lève sa coupe et boit). — A m a sœur !\n  KRIEMHILD (versant le vin qu'on lui servit, à Rüdeger). — T u tins trop à tes\ncheveux blancs, tu p e r d r a s plus aujourd'hui.\n\n                                       S C È N E XXII\n\n        (Quatre hommes apportent sur un bouclier d'or Otuit.)\n   E T Z E L . — E n vérité, voilà qui me ravit!\n  KRIEMHILD. — Regardez cet enfant; il héritera de plus de couronnes qu'il\nne peut tenir de cerises d a n s la main. Chantez-le! célébrez sa gloire, son\nhonneur !\n  E T Z E L . — E h bien, cousin? Qu'en dites-vous? L'enfant est-il de taille\navenante?\n"}, {"page_pdf": 486, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2139, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                    411\n\n  H A G E N . — Q u ' o n le passe, n o u s l'examinerons à souhait.\n   KRIEMHILD (à Otuit).     — Rends-leur h o m m a g e , en attendant qu'ils t'en\nfassent a u t a n t .\n                                   (Otuit passe de mains en mains. Hagen le reçoit.)\n  E T Z E L . — E h bien? Q u ' e n penses-tu?\n  HAGEN. — Il ne vivra pas longtemps, j'oserais en jurer.\n  E T Z E L . — Est-il trop chétif ?\n   HAGEN. — J e suis enfant d e s elfes. C'est d'elles que j e tiens ces yeux qui\neffrayent mais possèdent la double vue. N o u s n'irons jamais à la cour de ce\nprince.\n  KRIEMHILD. — Est-ce la chanson promise ? — N o n , c'est ton désir qui parle.\nNe diffère plus, seigneur Volker, n'accorde p a s plus longtemps la vielle, le\njeune prince n'est p a s si exigeant.\n\n\n                                   S C È N E XXIII\n\n       (Dankwart entre, la cuirasse couverte de sang.)\n   DANKWART. — A moi ! H a g e n ! à moi ! — Vous restez bien longtemps à\ntable ! y prenez-vous tel plaisir aujourd'hui ? Allons ! buvez et mangez les\nfrais sont p a y é s .\n  G U N T H E R . — Que se passe-t-il ?\n DANKWART. — Des Burgondes q u e tu me confias, plus u n n'est en vie.\nVoilà pour le vin.\n  HAGEN (se live, tire l'epée. Tumulte.) — E t toi?\n  KRIEMHILD. — L'enfant! m o n enfant !\n  HAGEN (se penchant sur Otuit, à Dankwart). — T u dégouttes de sang?\n  KRIEMHILD. — Il le      tue!\n\n  DANKWART. — De la pluie rouge ! (Il essuie le sang qui le couvre. ) Vois, il n'en\ncoule plus, mais tous les autres sont morts !\n  KRIEMHILD. — Riideger ! à moi !\n  HAGEN (abat la tète d'Otttit).       — Regarde, mère ! regarde ! — Dankwart !\ngarde la porte !\n  VOLKER. — Il reste une issue !\n                                 (Dankwart et Volker gardent les portes de la salle.)\n  HAGEN (saute sur la table). — E h bien ! que le fossoyeur paraisse !\n  ETZEL. — Le voici ! Qu'on me suive !\n  DIETRICH (à Volker). — Place au Roi !\n          (Etzel et Kriemhild traversent la salle; Riideger, Hildebrant, Iring et\n             Thuring suivent; d'autres veulent se joindre à eux.)\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1042, "texte": "412                                  DURENDAL\n\n   VOLKER. — Arrière, vous autres !\n      E T Z E L (sur le seuil de la porte). — J'ignorais tout du meurtre de vos soldats ;\nj ' a u r a i s puni ce crime avec une sévérité telle que vous-mêmes m'eussiez\narraché l'épée des m a i n s . Cela je vous le jure ! Mais je ne vous jure pas\nmoins : désormais, vous êtes bannis de la paix de ce m o n d e ; vous avez aboli\ntous les droits de la guerre ! Aussi vrai que je vins du fond du désert, igno-\nrant tout des m œ u r s et des coutumes, semblable au feu et à l'eau que n'arrê-\ntent ni drapeaux blancs ni mains croisées, aussi vrai, je vengerai sur vous\nmon fils et ma femme ! Cette salle, vous ne la quitterez plus ! Dietrich ! vous\nme répondrez d'eux ! On verra bientôt, en cet étroit espace, ce qui rendit si\nredoutable au m o n d e , le roi des H u n s !\n                                                                (Il sort. Mêlée générale.)\n\n(A suivre.)\n\n\n                            (Tous droits réservés — Traduction de J. VANDEVELDEN.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-006", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 413, "page_fin": 421, "titre_corps": "La Walkyrie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Adrien Guillion", "ancre_debut": "La Walkyrie                                           (Suite) (1)                      LE rideau s'est ou", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 488, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2921, "texte": "La Walkyrie\n                                          (Suite) (1)\n\n\n                   LE rideau s'est ouvert, pour le second acte, sur un site sauvage,\n                     éboulis de rochers sur le flanc d'une montagne. Dans cette\n                     haute solitude où il s'enivre d'espace, Wotan est debout\n                     devant Brünnhilde, la Walkyrie. Casquée, vêtue d'une\n                     armure scintillante, armée du bouclier et de la lance, elle\n                     joint à cet appareil belliqueux le charme vainqueur de la\n                     jeunesse. Le dieu, lui-même en armure et en casque, se\n                     réjouit de la voir ainsi, et de lui parler comme il le fait,\n non plus en hésitant, mais ferme et résolu, osant dire ses préférences et ses\nantipathies. Elle ira assister au combat inévitable et proche de Hunding et\nde Siegmund ; de celui-ci elle assurera la victoire; celui-là, elle l'abandonnera\nà sa défaite, il ne convient plus qu'elle l'amène au Walhall. Et Brünnhilde,\ndévouée au Wälsung, heureuse du devoir que son père lui prescrit, pousse, en\nguise de réponse, le cri d'allégresse des Walkyries.\n   Campé dans son assurance retrouvée, Wotan attend la venue de Fricka.\n Briinnhilde, qui, de l'endroit où elle se trouve, l'a aperçue, en avertit son père.\nL'opiniâtre déesse, qui semble furieuse, arrive dans son char attelé de béliers,\nqu'elle fouette sans répit. Un rire espiègle en vient à Briinnhilde; elle engage\nson père à soutenir vaillamment le choc, et s'enfuit, joyeuse encore, quand\napparaît la sévère gardienne des Traités.\n   Fricka descend de son char, elle s'avance vers Wotan, qui demeure im-\npassible. « Je te retrouve enfin, dit-elle, sur les sommets, où tu peux rêver plus\nà l'aise, à tes chimères. Je viens te rappeler à la réalité et à ton devoir. Hun-\nding, offensé dans ses droits les plus incontestables, espère, de toi, une prompte\nréparation. Gardienne des liens du mariage, j'ai pris sur moi de venger\nl'honneur de cet homme, en te faisant châtier un couple rebelle. »\n   « Tu parles toujours de châtiment, réplique Wotan avec calme, toujours et\nhors de propos. Plus forts que la crainte, dont tu veux tout obtenir, furent les\nconseils enchanteurs de l'amour. Tes menaces n'ont pas empêché ces deux\nêtres de les entendre. Et n'eurent-ils pas raison, de te désobéir, en les suivant.\nIls ont leur droit au bonheur dont ne prennent point souci nos lois conven-\ntionnelles. Je sais que celles-ci sont toutes en faveur de Hunding, mais je ne\nveux plus le savoir. C'est en vain que tu en appelles au serment de mariage, si\nce serment n'a pas été libre, s'il a été arraché par la violence; or, Hunding a\npris Sieglinde de force. »\n   «Si tu permets l'adultère, s'exclame Fricka, je te défie de tolérer l'inceste. Ta\nmanière de voir serait d'une étrange et inacceptable nouveauté. »\n\n (1) Voir le n° 12 de 1911 de Durendal.\n"}, {"page_pdf": 489, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3449, "texte": "414                               DURENDAL\n\n\n   « Tu cherches à m'en imposer, dit Fricka, tu veux tromper celle qui a\nsuivi tous tes pas, qui s'attache à toi comme ton ombre. Siegmund n'est pas\nce que tu voudrais qu'il fut, le Héros né de la nécessité, personnel dans son\nsentiment et dans son effort. Son audace est ton œuvre; il profite du relâche-\nment de ta sévérité. C'est toi-même qui l'as entraîné dans les forêts, dans le\ndomaine de tes conceptions hardies, où il n'a pu apprendre qu'à te ressembler.\nC'est toi encore qui l'as mis sur une route dangereuse, qu'il n'aurait point\nchoisie, où il n'a persévéré que parce que tu lui étais favorable, et qu'il y\ncomptait sur ton aide. Ainsi, tu substituais ton impatient désir à la marche\nlente des événements, n'ayant pas le courage d'attendre qu'il s'appuyât sur une\nréalité. Maître du Walhall, des lois saintes, des lois nécessaires, tu livrais\nsournoisement les portes de la forteresse à la révolte, alors que, tu le reconnais\ntoi-même, celle-ci devrait se les ouvrir de vive force. Quitte cette faiblesse\ncoupable. Ne fonde pas plus longtemps tes espérances sur un couple\nd'étourdis, qu'un cas passionnel domine, qui rapporte tout à lui seul,\ndont l'action est sans avenir. Songe, au contraire, au retentissement de son\nimpunité, qui bouleverserait toutes les idées reçues. Je te rappelle à une\ndomination que tu as voulue, et dont tu ne peux rejeter le devoir. Il\nfaut que l'Autorité soit impersonnelle, sourde et indifférente, sans sympathies\ncomme sans antipathies. Elle n'a aucun compte à tenir des cas spéciaux,\npour qui elle ne peut créer d'exception. Une seule idée doit lui suffire,\nque le monde ne pourrait se passer d'elle, toute imparfaite qu'elle est,\nsans connaître des violences pires que la sienne. Ecarte-toi de Siegmund,\nabandonne-le vraiment à ses propres efforts, même si je ne t'ai pas convaincu,\nsurtout si tu te flattes encore de confiance en lui ; c'est le seul moyen de véri-\nfier qui de nous deux se trompe. Et si tu hésites, je dirai que tu n'oses pas te\ndétacher de lui, tellement tu es sûr que sans ta complaisance il ne peut\nvaincre. »\n   Wotan qui l'a écoutée avec angoisse, ne trouve rien à répondre. Il est\ncontraint de céder à l'impitoyable déesse, de sacrifier Siegmund, qu'il a\nguidé ve.s la révolte sans que l'heure en fût venue, qui n'aurait pas trouvé de\nlui-même l'Epée, vers laquelle il l'a conduit. A l'Épée, il opposera la Lance,\nl'arme de l'Autorité, de la règle, qui doit détruire l'individu et son effort\nnovateur. Fricka en exige, en obtient le serment. Wotan devra annoncer à\nBrünnhilde, qui ne peut exécuter que ce qu'il décide, que l'ordre de la bataille\nest changé.\n   Accablé, Wotan gagne une pierre, où il s'affaisse. Et comme Fricka s'éloigne\ntriomphante, l'arrivée de la Walkyrie le transperce, de Briinnhilde qui\nrevient, ignorante, faisant sonner sa joie claire dans son cri exubérant;\nWotan sent s'ouvrir, sous le coup de sa défaite, la blessure de son bonheur\nperdu. Son abaissement n'est rien auprès de la responsabilité qui l'assaille.\nElle est dans cette joie de Briinnhilde qu'il va détruire et qu'il a fait naître.\nElle est dans l'acte de Walsungen qu'il va châtier et dont il fut l'instigateur et\nl'indulgent complice. Est-il juste que le malheur de ceux qui lui ressemblent\net qu'il aime, vienne payer les égarements de sa pensée? Devoir s'avilir à ses\npropres yeux, en immolant les meilleurs aux pires; se voir condamné à une\n"}, {"page_pdf": 490, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3414, "texte": "                                 LA   WALKYRIE                                 4i5\n\n politique qui lui est odieuse; c'est pour en arriver là, qu'il a usé sa vie !\n Affreux néant, affreuse servitude du Pouvoir, mal dévorant qu'il subira en\n silence, dont nul autre que lui ne peut soupçonner l'étendue!\n    Brünnhilde, dont la joie s'est éteinte, dès qu'elle a aperçu son père, a jeté\nson casque, sa lance et son bouclier, et s'est agenouillée devant lui. Il la voit, à\ntravers son effrayante solitude, comme elle était naguère, tendre et fidèle.\nOsera-t-il se confier à elle, comme elle l'en implore? Il faut pourtant qu'il lui\ndise sa volonté nouvelle, et, puisqu'elle ne reçut jamais d'ordre brutal, qu'il la\nlui fasse comprendre.\n    A l'enfant enthousiaste, qui marchait avec lui dans un accord parfait, et\nqu'il voudrait garder dans une silencieuse obéissance, il tremble de livrer sa\nvie. « Qu'à tout jamais le monde ignore, dit-il, ce que je vais te révéler; en te\n parlant, je ne parle qu'à moi, je me concerte avec moi-même. » D'une voix\nlugubre, il raconte comment son désir de domination lui a fait faire fausse\nroute, en l'entraînant de compromis en compromis, jusqu'à l'asservissement\nde son intelligence et de son cœur, jusqu'à l'abandon forcé de sa dernière\nespérance. Maître des Traités, il est leur esclave. Il n'a agi, il n'agira plus que\npour Fricka.\n    Il arrive ce que Wotan appréhendait. Dire son mal à Brünnhilde, à cette\nâme neuve, c'est éveiller en elle une conscience propre, qui la détachera de lui.\n Instruite des erreurs de son père, de ses désirs les plus chers, de la cruelle\nnécessité de sa politique, elle s'étonne et résiste, n'accepte pas cette expérience\ndésabusée, oppose à la froide raison les inspirations du sentiment. Douloureuse\net inutile contradiction, que le dieu prévoyait, et qui cependant l'irrite.\nPuisque Brünnhilde ne veut pas comprendre, qu'elle obéisse. Avec colère, la\nmenaçant d'un châtiment terrible en cas d'insoumission, il ordonne qu'elle\nfera tomber Siegmund.\n    Il s'éloigne. Restée seule, Brünnhilde ramasse ses armes, se traîne triste-\nment vers son devoir.\n    Les dieux ont disparu. Voici venir Sieglinde suivie de Siegmund, qui\ncherche à la retenir; elle a entraîné son ami sur fa montagne. Hunding est\nsur leurs traces, les aboiements de ses chiens remplissent la plaine, montent\njusqu'à eux. Sieglinde tremble. Le ciel orageux qui l'oppresse lui semble\naussi menaçant que la vengeance qui les poursuit. Elle est loin, la nuit\nd'étoiles où le monde n'était que le vaste accompagnement du sentiment qui\nchantait dans son cœur. Elle est tombée, l'exaltation de l'action, la fatigue\net le découragement sont venus. L'ombre froide des rochers de la montagne\ns'appesantit sur la pauvre femme. Sieglinde a cessé de croire à son bon droit;\nl'amour qui l'enivra, elle le considère avec les yeux des autres, comme une\nfaute; elle se juge indigne de Siegmund, qu'elle a précipité dans un sort\naffreux, sur qui elle a déchaîné la meute qui le déchirera. Siegmund cepen-\ndant garde sa fermeté, cherche à ranimer la confiance de son amie, et, lorsque\ncelle-ci, à bout de forces et d'émotions, glisse dans le sommeil, il l'installe\ndevant lui, heureux de la voir reposer et de pouvoir veiller sur elle.\n  Rien ne bouge dans l'air lourd, sous le ciel sinistre; tout prend l'immobilité\ndes noirs rochers que Siegmund voit autour de lui. Sur l'un d'eux pourtant\n"}, {"page_pdf": 491, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3231, "texte": "416                                DURENDAL\n\n\nquelque chose se détache, une armure brille, Brünnhilde s'avance, grave et\nsilencieuse, nimbée de la gloire du Walhall.\n   Gloire menteuse qui ne tient pas devant celle de Siegmund. Brünnhilde\ntrouvera plus de grandeur dans cet homme que dans les dieux. Elle lui annonce\nqu'elle le conduira au merveilleux séjour, où les braves et les Walkyries vont\nlui faire fête, où Wotan et Wälse, cher à son cœur, vont l'accueillir. Sieg-\nmund refuse les délices qu'elle lui vante et les approbations extérieures qu'elle\nlui promet : il s'estime soi-même ce qu'il vaut, n'attend son bonheur que de\nson devoir; rien ne lui fera abandonner Sieglinde endormie. S'il est vrai qu'il\ndoive succomber, elle mourra, de sa main, avant lui.\n   Et comme Siegmund, désespéré par Brünnhilde, lève l'épée sur sa com-\npagne, la Walkyrie s'élance, pare le coup, de son bouclier.\n   Le sort en est jeté. Elle suivra l'impulsion de son cœur. L'ordre reçu ne vint\nqu'indirectement de son père, qu'elle admira autant qu'elle l'aime, et qui, par-\njure à Siegmund, apparaît, moins noble que sa victime, sous un jour défavo-\nrable qu'elle ne veut pas souffrir. Elle fera ce que Wotan eût fait, si Fricka, à\nqui peut-être il regrettera d'avoir cédé trop vite, ne l'eût détourné de son vrai\nmouvement. Elle part, promettant la victoire à Siegmund.\n   La trompe de Hunding le met debout. Plein d'assurance il serre l'Epée,\ns'élance sur la hauteur où son adversaire le provoque au combat.\n   Dans l'orage qui éclate, environnés d'éclairs, les deux hommes brandissent\nleurs armes. Brünnhilde apparaît sur la nuée, mais Wotan, surgissant à son\ntour, la devance, et Siegmund tombe.\n   Arrachée au sommeil, Sieglinde assiste impuissante à l'affreux dénouement.\nBrünnhilde bondit vers elle, l'emporte évanouie, l'enlève échevelée sur son\ncheval rapide.\n   Wotan demeure penché sur le corps sanglant du Walsung, sans voir Hun-\nding courbant le front, dans une attitude servile. Le dieu a accompli son dur\ndevoir. Il lève la tête, aperçoit avec dégoût le piètre adulateur de la force.\n« Va, lui dit-il , valet de Fricka! va lui porter l'assurance qu'elle est vengée. »\nEt d'un mouvement dédaigneux de sa main, il étend le vainqueur dans la\nmort.\n   Mais Wotan rassemble toutes ses foudres. Malheur à Brünnhilde, la crimi-\nnelle! c'est en vain qu'elle se flatte de lui échapper, il se rue à sa poursuite.\n                                        III\n   L'action, qui fut en suspens durant les conflits intérieurs, durant les dialo-\ngues dramatiques du second acte, reprend dans le troisième. Enlevant le specta-\nteur à ses réflexions, la symphonie et la mise en scène, par leur effet magique,\nle transportent au cœur de la forêt barbare, sur un rocher qui domine sa rumeur\nde mer. Dans le ciel, où la tempête fouette les nuages, venues du fond de l'hori-\nrizon, les Walkyries arrivent chevauchantes. La tempête les exalte, elles rient et\njubilent, s'amusent du sifflement du vent autant que du hennissement de leurs\nmontures,\n   Le roc est leur lieu de rendez-vous. L'une après l'autre, elles sortent du bois\nde sapins où elles ont laissé leurs coursiers. Elles se rassemblent, elles se\ncomptent. Brünnhilde manque. Où reste-t-elle?\n"}, {"page_pdf": 492, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3222, "texte": "                                 LA   WALKYRIE                                  417\n\n   La voici. Elle a traversé les airs dans une galopade vertigineuse, elle amène\n une femme, non un guerrier. En brèves paroles, que la frayeur précipite\nBrünnhilde s'explique. Elle soustrait Sieglinde à la rage de Wotan, qui les\npoursuit et va les atteindre. Grane, son vaillant cheval, est à bout de forces.\nQu'une des Walkyries soit compatissante, prête son cheval pour leur permettre\nde fuir encore.\n   La colère du père est terrible, les Walkyries le savent, l'épouvante les glace.\nD'ailleurs, la fuite n'est plus possible. Une d'entre elles signale l'approche de\nWotan ; il cingle droit sur leur rocher, dans un noir nuage environné d'éclairs.\nA peine a-t-elle parlé que la voix du dieu éclate dans le tonnerre, gronde mena-\nçante sur la forêt.\n   Sieglinde est résignée. « Briinnhilde, pourquoi te soucier de moi, dit-elle, que\nsuis-je, sans Siegmund? Le seul désir qui me reste, c'est de le suivre. Enfonce-\nmoi ton épée dans le cœur! »\n   « Tu ne mourras pas, tu dois vivre, réplique la Walkyrie, ainsi le veut\nl'amour, pour que tu sauves l'enfant de ton Siegmund. »\n   Sieglinde tressaille; fière de sa maternité, elle redemande la vie, supplie\nBriinnhilde et ses sœurs de la sauver.\n   Que fera Briinnhilde? Elle attendra Wotan, le retiendra, attirant sur elle\nseule le châtiment, pour permettre à Sieglinde de gagner un refuge.\n   « Hâte-toi, Sieglinde, s'écrie-t-elle, hâte-toi vers l'orient. Affronte la faim, la\nsoif, l'épine qui blesse et la pierre qui déchire; si le besoin et la douleur te\nmartyrisent, ris! car sache une chose, crois-y toujours : le plus glorieux héros\nde la terre grandit en toi, ô femme! Voici pour lui les fragments de l'Epée\nbrisée ramassés près du cadavre de Siegmund. A ton fils, qui doit brandir le\nglaive reforgé, je donne le nom de Siegfried : celui-là se réjouira de la vic-\ntoire. »\n   Fier symbole, digne de la grandeur que le maître lui a donnée. Sieglinde,\nmère douloureuse et féconde, c'est l'humanité toujours en travail et en lutte,\nredressée contre le sort, qui enfante laborieusement l'idée du monde futur;\nc'est l'instinct de la race dans lequel l'individu s'oublie, pour s'enchanter d'un\ntemps qu'il ne connaîtra pas, qu'il rêve meilleur que le sien, et qui luira sur\nceux qui ne sont pas encore, « ceux qui se réjouiront de la victoire ».\n   Sieglinde a fui. Briinnhilde s'est réfugiée derrière ses sœurs, qui vont\ntenter de fléchir la colère paternelle.\n   Le dieu surgit. Contre les Walkyries qui l'entourent, qui l'arrêtent,\neffrayées et gémissantes, sa fureur éclate.\n   — Sachez, clame-t-il, sachez, pleureuses, quel crime Briinnhilde a commis!\nNulle comme elle n'a connu l'intimité de ma pensée, nulle comme elle n'a eu\nl'explication de son devoir. Je voulais qu'elle fût une moitié de moi-même, et\nvoici qu'elle rompt notre alliance sacrée, qu'elle utilise contre moi les armes\nque je lui donnai. M'entends-tu, Briinnhilde, toi dont la cuirasse, le casque\net la lance sont à moi, toi qui reçus de moi ton nom et ta vie? M'entends-tu,\nfille tremblante qui te caches, fuyant lâchement mon arrêt?\n   Et comme la Walkyrie retrouve la fermeté sous l'outrage, écarte ses sœurs,\n"}, {"page_pdf": 493, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3224, "texte": "418                                DURENDAL\n\ns'avance humblement, demande à son père quel est cet arrêt, Wotan\npoursuit :\n    — C'est toi-même qui l'as prononcé, en agissant à l'encontre de ma volonté,\nà qui tu devais l'existence. T u n'existes plus pour moi, tu as renoncé à ton\nrang divin. Je te demandai la clairvoyante obéissance, et j'eus tort; ce tut de\nma part puérilité et faiblesse. Quel usage fis-tu de mon attachement, de ma\ncondescendance pour toi? La décision que tu devais exécuter, tu la discutas;\ntu prétendis juger ton père; tu eus l'orgueil de te croire meilleure que lui ; tu\neus l'audace de prétendre l'aimer, en l'aimant à ta manière. Je refuse à la\nraison et à l'amour le droit de méconnaître ce que mon autorité décide. Tu\nm'apprends que je n'ai pas à demander l'obéissance, mais à l'exiger, absolue,\naveugle       Vis loin des cieux, loin du Walhall !\n    Les forts méprisent ce qui n'enferme pas un principe d'action; les faibles\nseuls peuvent vivre dans de vaines, dans de chimériques espérances. Brünn-\nhilde, qui a préféré ses espérances à son devoir, s'est mise au rang des faibles.\nQu'elle y demeure, pour son châtiment!\n    — Deviens la sentimentalité! Je vais te laisser sur cette montagne,\nplongée dans un profond sommeil, sans défense, à la merci du premier venu\nqui te rencontrera, te réveillera, fera de toi sa captive. A l'époux tu te plieras\nde bonne grâce, ton maître fera de toi ce qu'il voudra ; reléguée au foyer,\nayant troqué ta lance contre une quenouille, tu deviendras la risée du monde!\n    Aux derniers mots de Wotan, Brünnhilde s'est prosternée, tandis que ses\nsœurs se lamentent et supplient.\n    « Si vous ne voulez pas de son sort, quittez-la ! », ordonne le dieu inflexible.\nLes Walkyries reculent, muettes d'effroi; elles fuient, elles s'enlèvent et dispa-\nraissent, aux ébrouements de leurs coursiers.\n    Resté seul en face de la rebelle à genoux, Wotan demeure immobile et\nsilencieux. Sa colère est tombée. Il voit le ciel, où l'orage s'apaise, triste\ncomme son âme, se teinter des feux mourants du jour, et, devant lui, le pâle\nvisage de Brünnhilde. Elle parle, elle se justifie.\n    Figé dans son attitude, appuyant sa tête lourde de douleur contre la hampe\nde sa lance, il écoute le cri de sa chair; ce sentiment qui a des raisons que la\nraison ne veut plus connaître, et qui s'attache à lui aussi étroitement que la\n fille au père. Mais rien ne peut combler l'abîme qui s'est creusé entre la con-\nduite de l'enfant et la volonté du père. Sentiment et volonté sont nettement\nincompatibles.\n    — Dans ta légèreté, répond avec amertume le dieu, tu persistas à agir\n comme tu sentais, alors que mon devoir, alors que le repos du monde exigait\n— comme je te l'avais fait connaître — le sacrifice de ma personnalité. Avec la\nrage du désespoir, je combattis ma nature, me raidissant contre mes désirs,\narrachant de mon cœur la pitié, souhaitant une mort secourable ; et toi, tu\n voulais vivre, goûter la volupté de vivre, t'affirmer dans des espérances\n insensées, vaincre pour les vaincus. Garde cette inconséquence, que tu fus\n seule à vouloir suivre. Le maître du Walhall s'engage sur une route opposée\nà la tienne, où ta vue ne pourrait que lui enlever sa fermeté.\n"}, {"page_pdf": 494, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3515, "texte": "                                 LA   WALKYRIE                                 419\n\n    — 0 père ! dit la vierge, il ne te suffit pas de rompre avec ton enfant préfé-\n rée, tu entends la livrer au premier venu, elle, la chair de ta chair. Peux-tu\n le vouloir ? Ne sens-tu pas que l'outrage qu'il m'infligerait t'atteindrait toi-\n même? Si ton idéal, l'ordre d'idées auquel je dus l'existence, t'est défendu; si,\n exclu du Walhall, ton rêve ne doit plus vivre que parmi les hommes, garde-lui\n au moins son caractère sacré; sinon, répétée par toutes les bouches et démentie\n par tous les actes, ta plus chère pensée n'aura de sens pour personne. O !\nlaisse à Brünnhilde sa divinité; destine-la, intacte dans sa beauté et dans sa\n force, comme une révélation saisissante, au héros futur. C'est à lui seul que\ndoit s'unir ma destinée. Il sera assez noble pour s'élever jusqu'à ton désir\nintime, assez libre pour y conformer sa conduite.\n    L'espoir obstiné de l'enfant dans le héros Siegfried, qui naîtra, dit-elle, de\nSieglinde, Wotan le condamne, n'en veut rien entendre. Mais cette négation,\npour être violente, n'exprime qu'un scepticisme de surface. Ce qui l'empêche\nde la suivre, c'est moins un endurcissement de son être que son impuissance\nà agir désormais d'après ce qu'il éprouve. « Je ne puis te choisir ton époux;\nton sort, pas plus que le mien, je ne puis l'arranger, ô Briinnhilde! » finit-il par\ndire avec accablement.\n    Intérieurement, le dieu se sent touché de cette ferveur. Comment pour-\nrait-il rester impassible ? Il contemple, pour la dernière fois, sa chère créa-\nture. Avec elle, que l'ombre enlève à la réalité, que la nuit prend dans son\nmystère, c'est le bonheur qui s'efface; et Wotan, près de se séparer d'elle, pour\ntoujours, cherche un adieu et des mots tendres pour le lui dire. Mais ces\nmots, que la raison refuse, comment les trouver ? les mots de réconciliation\nqui réuniraient dans une même étreinte — la dernière — le père et l'enfant, le\nvaincu et son idéal.\n    C'est au sentiment de les découvrir. Briinnhilde se redresse; toute frémis-\nsante, elle implore son père. « Je préfère la mort à une affreuse déchéance.\nAnéantis-moi, déchire de ta lance mon corps, et disperses-en les traces; ou\nbien, qu'à ton ordre un feu s'allume et gronde autour du roc où tu m'endor-\nmiras, pour le continuel effroi du timoré et du lâche. Protège mon sommeil\nd'une ceinture flamboyante, pour que seul un héros sans peur,.libre entre tous,\npuisse joindre et réveiller ton enfant. »\n   Wotan écoute, il reconnaît l'orgueil de sa race, c'est son instinct aristocra-\ntique qui parle. Il irait trop loin dans l'oubli de soi-même en sacrifiant com-\nplètement son rêve; bien qu'il ne puisse le concilier avec la réalité présente,\nbien qu'il doive se l'interdire comme trop personnel, il n'a pas à le jeter au\nmépris du vulgaire. Il peut même reprendre et cacher ce qu'il en laissa\nparaître ; ce sera faire preuve d'une autorité forte que d'exiger de la foule\nqu'elle demeure dans l'éloignement et dans le respect de ce qu'elle ne pourrait\ncomprendre. Rien ne l'empêche d'accueillir le vœu de son enfant, rien ne\nl'oblige à détruire un espoir qu'elle place dans l'insaisissable avenir.\n   Le dieu laisse échapper sa lourde lance; il ouvre les bras, reçoit son enfant\nsur sa poitrine. Dans le grave et paisible crépuscule, il s'abreuve de ten-\n dresse. Ses regards qu'affligèrent tant de tristes, tant de sombres spectacles, se\nplongent éperdûment dans les yeux de Briinnhilde. Yeux de loyauté, ardents\n"}, {"page_pdf": 495, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3294, "texte": "420                               DURENDAL\n\net purs ! là encore, après y avoir connu l'enthousiasme et la foi, il aperçoit de\nconsolants rayons, une clarté d'au delà qui baigne son âme meurtrie ; là\nencore, dans le scintillement de ces yeux étoiles, sa pensée, lasse d'objections\net de doutes, reprend courage. Il peut fermer ces paupières chéries; Siegfried\nviendra, dont il envie le bonheur et la gloire, pour qui les yeux de Brünnhilde\nse rouvriront, trésors de sagesse et d'amour.\n    Bien que les dieux et les hommes se replient dans leurs castes, ennemis les\nuns aux autres, l'avenir renouvellera leur entente. Ils se réconcilieront sur leur\nchamp de combat, celui de la tradition. Sur sa route impétueuse, le Héros\nrencontrera la Vierge consciente, qui lui dira qu'elle l'attendait et s'offrira à\nla conduire, qui le prémunira contre les erreurs, qui le fortifiera des enseigne-\nments du passé.\n    Entre, ô Brünnhilde! dans la sérénité de ton rêve. Ne crains plus rien de\nton père qui t'aime, du mélancolique vaincu qui, te cédant à un plus heureux,\nva t'endormir, t'endort déjà sous son baiser de paix. Abandonne ton corps flé-\nchissant à ses bras attentifs; Wotan te reçoit dans sa tendresse, aussi douce\npour toi que la mousse moelleuse où il te couche, à l'ombre d'un sapin à\nlarges branches. Dors! cachée à tous les regards impies; ton père remet ton\ncasque sur ta tête, le ferme sur ton rayonnant visage. Dors ! mieux qu'aucun\nêtre tu es instruite, et pour qu'à ton réveil tu les retrouves, ton père étend ta\nlance à ton côté, pose ton bouclier sur ta poitrine. Dors ainsi, ô Minerve!\ndans ta mûre sagesse, dans ta grâce héroïque, avec tous tes secrets et avec toutes\ntes armes.\n    Belle comme tu l'es ainsi, ô immortelle! Wotan va te quitter. C'est à peine\ns'il ose te contempler encore. L'heure a sonné où il expie son vain pouvoir\nâprement conquis, où il doit renoncer, comme Alberich, à l'amour.\n    Il ressaisit sa lance, se range sous la loi d'airain du Walhall; sa voix, de\ndouloureuse qu'elle était, éclate impérieuse. Le dieu invoque Loge, la ruse et\ntoutes ses ressources ; à Loge de le servir, maintenant que la domination\ndes dieux, devenue despotique, n'attend plus rien de la raison ni de l'amour,\nne peut plus durer qu'en se faisant craindre. Autour de Brünnhilde endormie,\nWotan tourne en cercle, suivi de son esclave rampant, Loge, le feu. La lance\ns'abat puissante et lourde, se relève, heurte encore le granit. Des flammes\nnaissent, se multiplient, proches, lointaines; elles ondulent, s'éploient,\nglissent dans la fumée qui monte ; Loge fait merveille : c'est un splendide et\ndévorant brasier.\n    Au bout de sa funèbre tâche, Wotan s'arrête, sa silhouette altière découpée\nsur le fond rouge de l'incendie; Wotan s'arrête et paraît suffoquer de douleur.\nCourte défaillance, dernière faiblesse, vaincue aussitôt qu'éprouvée. A nou-\n veau son bras se lève, brandissant la Lance des Traités.\n     Et c'est un moment inoubliable. La mise en scène, la musique, le poème,\n s'unissent dans une concentration de beauté; au milieu de l'embrasement qui\n l'illumine, salué du thème prophétique de Siegfried, plus majestueux que\n jamais, Wotan prononce les paroles fatidiques :\n     « N'importe qui reculera devant la pointe de ma lance, ne traversera le feu,\n jamais! »\n"}, {"page_pdf": 496, "page_imprimee": 421, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 509, "texte": "                             LA   WALKYRIE                             421\n\n  La force des mensonges conventionnels, la crainte superstitieuse du Pou-\nvoir, s'imposant à la crédulité des hommes, les maintiendra, loin du rèvc\naventureux, dans une obéissance passive.\n  Le dieu a disparu dans la fumée. Au milieu du cercle de feu, dans son\narmure éblouissante, Brünnhilde dort, et, avec elle, les pensées que le dieu\ncondamne au sommeil.\n                                                     ADRIEN    GUILLION.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-007", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 422, "page_fin": 425, "titre_corps": "Notes sur Alissa", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "M. 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Son âme reste si lointaine, si étrangère à notre grossièreté de bar-\nbares : encore bourdonnants des agitations de la rue, n'entrons-nous pas\nbrusquement dans un oratoire tout vibrant de spiritualité?\n  Non, pour pénétrer dans l'intimité d'Alissa, il faut tout effacer des pré-\noccupations banales et créer autour de soi une atmosphère recueillie.\n  Au moment de fixer en quelques notes les traits de sa figure, je voudrais\nqu'elle me prêtât, avec son exaltation, sa simplicité. Elle était attentive\ntoujours à se décompliquer de toute affectation.\n\n                                              *    *\n\n\n   « La Porte Etroite est une œuvre presque chrétienne, mais trop exagérée\nvraiment », dirait un lecteur naïf. Il faut manquer de perspicacité pour voir\nen Alissa presque une sainte; et cependant n'apparaît-elle pas comme la\nsœur des vierges auréolées par l'Église?\n   Des catholiques pourront aimer en Alissa une touchante hérétique ; et en\nfaveur de son inquiétude et de ses souffrances lui pardonneront son orgueil\net sa foi chancelante.\n   « Elle est la victime d'une erreur, diront-ils : élevée dans l'austérité et le\nrecueillement, habituée à se raidir contre tous les entraînements du cœur,\nà « déjà confondre bonheur et vertu », à voir dans le renoncement le plus\npénible, la félicité la plus sublime, enfant, elle offrait spontanément les\nefforts de sa petite âme à Dieu.\n   Par quelle perversion en est-elle venue à faire des moyens pour monter\nvers Lui, son but unique?\n   Nous, catholiques, un enseignement immuable nous maintient dans la\ntradition; des règles minutieuses guident notre marche quotidienne vers la\nseule fin d'une récompense céleste, et agenouillés dans la majesté des céré-\nmonies, nous nous pénétrons d'humilité : « Dieu seul est grand ».\n   Le protestantisme laissait Alissa plus abandonnée à elle-même : libre à elle\nde traduire l'enseignement des livres et des hommes selon ses penchants\n\n\n  (1) ANDRÉ G I D E . — La Porte   Étroite.\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2924, "texte": "                            NOTES    SUR    ALISSA                          423\n\nsecrets. A cette âme affamée d'héroïsme, on n'a pas enseigné à s'anéantir dans\ndans la prière, mais à bondir d'efforts en efforts. Et chaque jour, elle\ns'enivre de douloureuses victoires, oubliant un peu plus tout ce qui n'est pas\nsa vertu, ne songeant à son amour que pour le martyriser, ne songeant à\nDieu qu'aux heures de faiblesse, pour combattre la haïssable tristesse et\nreprendre courage.\n   Du reste, elle semble se reprocher comme une défaillance de se reposer\nainsi en Dieu. Par fierté sans doute, mais aussi parce qu'elle n'y trouve plus\nle réconfort attendu : uniquement penchée sur elle-même, elle a laissé\ndépérir sa foi, et elle a peur maintenant de la regarder en face.\n   « Tout à coup, il m'a demandé si je croyais à la vie future.\n  — Mais, Jérôme, me suis-je écriée aussitôt, c'est mieux pour moi qiCune\nespérance : c'est une certitude...\n  Et brusquement, il m'a semblé qne toute ma foi s'était comme vidée dans\nce cri. »\n   Elle cherche à s'illusionner, mais Dieu n'est plus en elle qu'une abstraction,\nl'image adorable d'un but reculant toujours, et lui permettant de se perfec-\ntionner à l'infini.\n   Et quand elle s'avoue brisée d'avoir une dernière fois vaincu l'amour, du\nfond de sa lassitude et de sa détresse, elle implore le consolateur avec une\nferveur et une humilité que depuis longtemps, absorbée dans le culte de son\nhéroïsme, elle avait perdue. Mais la foi, cette pensée vivante qui la faisait,\nenfant, frissonner des pieds à la tête, comme elle reste vacillante maintenant !\n   Et comme la mort va la souffler brutalement en même temps que son bel\norgueil ! « Je comprends que toute ma vie est vaine sinon pour aboutir au\nbonheur, » s'est-elle écriée d'abord; puis, réduite au seul amour divin, s'y\naccrochant désespérément, elle gémit : « O Seigneur, puissé-je atteindre\njusqu'au bout sans blasphème ! »\n\n\n\n   En Jérôme aussi, nous sentons, dès l'abord, un être à part et un étranger\nparmi nous. En réalité, il ne ressemble guère même aux meilleurs des nôtres :\nrien de cette inquiète nervosité, de ces ardeurs aussitôt découragées, de ces\ncomplications trop souvent superficielles.\n   Il faut, pour se mêler à la vie intérieure d'Alissa, une rare qualité d'âme :\nJérôme possède la gravité simple de son caractère et la profondeur de son\namour.\n   Elevé aux côtés d'Alissa, presque enfants, ils choisissent, la main dans la\nmain la même route idéale. Séparés du monde, ils devraient avancer chaque\njour plus étroitement unis. Pourquoi Jérôme ccise-t-il de suivre Alissa et\nreste-t-il à piétiner dans la voie où elle avance toujours plus illuminée?\n   C'est que les vertus de Jérôme n'atteignent qu'aux limites humaines, elles\ns'y trouvent trop à l'aise, tandis que celles d'Alissa s'envolent invinciblement\njusqu'au surhumain.\n   Jérôme est resté un chrétien : il veut au sacrifice une raison d'être : le\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3169, "texte": "424                              DURENDAL\n\nbonheur. Mais Alissa? Ne dédaigne-t-elle pas le bonheur? Quoi! avouer\nqu'il est temps de s'arrêter, qu'elle ne montera pas plus haut, qu'elle réalise\nsa perfection? Non, il n'y a plus de perfection, mais un infini perfectionne-\nment, et le bonheur, loin d'être une éternité de repos promise à sa lassitude,\nle bonheur c'est sa fatigue même, c'est la palpitation de toutes les minutes\nde sa vie. Et, plus elle s'arrache de Jérôme, après quelles secrètes faiblesses\net quelles révoltes contre Dieu! plus elle glorifie son idéal!\n   Et quelle ironie maintenant de le voir, lui qui jamais ne comprend la folie\nsublime de son amie, s'acharner à la réussite de projets d'amour, et s'étonner\nnaïvement que toujours « elle lui échappe par une cime ! »\n   Car il n'y a pas plus naïf idéaliste que Jérôme : Alissa s'est vouée à un\nculte idéal : soit! elle supprime résolument toutes les médiocrités qui pour-\nraient l'entraver. Mais cet amoureux qui veut contraindre l'impossible à\ns'emprisonner dans le réel !\n   Il se sent pourtant l'inférieur d'Alissa : toujours soumis et confiant même\nquand elle le repousse, il est le disciple qui a fait de son maître un dieu :\n« A toi se suspendent toutes mes vertus, » lui écrit-il. Comment ne com-\nprend-il pas qu'elle ne pourrait céder qu'à un dominateur, à un homme\nassez fervent ou assez subtil pour toujours paraître la précéder?\n   Mais qui sait? Peut-être alors son orgueil se fùt-il rebellé contre une auto-\nrité trop humaine, peut-être eût-elle préféré ne se soumettre qu'à un Dieu\ntrès lointain, et dans la solitude exaltée servir son âme.\n   Aux heures où elle se livre toute à cet idéal, je m'imagine qu'elle voit\nsurtout en Jérôme et en leur douloureux amour la magnifique occasion de\ncombats et de victoires toujours renouvelés. Il n'est plus qu'une pauvre chose\nsaignante dans ses mains cruelles.\n\n\n   Trop occupé de montrer Alissa supérieure à Jérôme, ai-je assez dit qu'elle\na souffert de l'amour autant et plus que lui ? Il s'y est abandonné et lui doit\ndes bonheurs intenses. Alissa, comme une autre Chimène, est sans trêve\nécartelée entre son devoir et sa passion. Mais elle ne se répand pas comme\nChimène, en discours tragiques et tendres, et si Jérôme se laisse aller à toute\nla mimique de l'amour malheureux, gémissements, supplications, elle ne se\nveut point départir d'une apparence souriante. « Tout dans son âme sans\napprêt restait de la plus naturelle beauté, » a dit Jérôme.\n   Seul, son journal intime nous révèle une amoureuse tour à tour héroïque\nou défaillante; et maintenant, dans ses lettres, nous entrevoyons quelquefois\nce visage palpitant et ces yeux mouillés de larmes.\n   A travers les précieuses confidences qui suivirent le. mariage de sa sœur et\nle départ de Jérôme, nous la devinons sans force contre l'amour et l'été qui\ns'unissent pour lui chanter « un hymne à la joie ». Protégée par l'absence,\nelle l'anoblira cet amour, de toutes ses aspirations, le haussera chaque jour\nun peu plus au-dessus de la réalité : mais le retour de Jérôme l'y rejette\ndurement : toute meurtrie, elle apprend encore une fois à ne mettre de con-\nfiance qu'en son rêve.\n"}, {"page_pdf": 500, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1692, "texte": "                               NOTES SUR        ALISSA                               425\n\n   Feuilletant le j o u r n a l d'Alissa, on la revoit étendue sur un c a n a p é , toute\namollie par le souvenir de sa m è r e , la faible Lucile Boculin, et tout à c o u p\ntroublée de sensualités i n c o n n u e s .\n   Ce n'est q u ' u n e bouffée de parfums tièdes, aussitôt é v a p o r é s , mais cette\nfaiblesse féminine n o u s rend plus chère encore cette vierge presque im-\nmatérielle.\n\n\n\n   Alissa meurt, elle meurt d ' a m o u r et de lassitude.\n   Du haut de cet instant u n i q u e où s'éclaircit le passé irrémédiable elle le\nrenie en gémissant. E t se tourner vers l'avenir inconnu l'emplit de désespoir\n   Suprême d é s e n c h a n t e m e n t ! Mais il n'enlève à l'idéal d'Alissa rien de sa\nbeauté : toutes les philosophies qu'on nous propose ne s'anéantissent-elles\npas face à face avec la m o r t ?\n   Oui, nous allons à la mort et si elle n'est pour n o u s la porte ouverte sur\nle bonheur, tout dans notre vie est vain, dérisoire. P e n s é e continuelle qui ne\npourrait que nous stériliser.\n   Ecoutons plutôt Alissa : elle a p p o r t e à notre scepticisme inquiet une forme\nrare de ce « culte du moi » dont certains d'entre nous n'ont encore su se\ndéprendre : le P h i l i p p e de Barrès, soucieux, lui aussi, d'épurer son univers\nintérieur, se plaisait p o u r t a n t à l'enrichir par « un libre bohémianisme\nd'esprit ». Alissa d é d a i g n e toute p a r u r e et toute complication ; elle veut son\nâme frémissante et n u e et ne croître qu'en h a u t e u r , mais vertigineusement\nhaut.\n                                                                          M.   FABRY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-008", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 426, "page_fin": 430, "titre_corps": "Joseph Ryelandt apprécié en Italie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Domenico Alaleona", "ancre_debut": "Joseph Ryelandt apprécié en Italie      Nous croyons intéresse", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 501, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 3076, "texte": "Joseph Ryelandt apprécié en Italie\n\n\n   Nous croyons intéresser nos lecteurs en donnant ici la traduction littérale\nd'un remarquable article qui vient de paraître dans la Rivista Musicale\nItaliana (1912, p. 1055), sur notre compositeur Ryelandt, à propos de son\noratorio Maria, récemment paru chez Breitkopf et Härtel (1). L'auteur de\nl'article, M. Domenico Alaleona, est un éminent musicien italien, composi-\nteur lui-même, auteur d'importants ouvrages d'esthétique et d'histoire musi-\ncale, surtout d'un livre de première valeur consacré à l'étude des origines de\nl'oratorio en Italie (Torino, fratelli Bocca). L'article, comme on le verra,\nest aussi intéressant par ses considérations sur les tendances générales de\nl'art contemporain que par ses appréciations flatteuses sur l'œuvre du maître\nbrugeois.\n   « Joseph Ryelandt est en train de devenir l'un des plus nobles et des plus\néminents compositeurs belges contemporains. Bien qu'il soit encore jeune (il\nest né à Bruges en 1870 et termina ses études musicales en 1894 sous la direc-\ntion du regretté Edgar Tinel), sa production est déjà très riche et très variée :\ntrois symphonies, de nombreuses œuvres de musique de chambre (trois qua-\ntuors, un quintette, plusieurs sonates), poèmes pour chant et orchestre, mélo-\ndies sur des paroles allemandes, flamandes et françaises, deux œuvres théâ-\ntrales de sujet sacré, cinq oratorios (2).\n   » Ryelandt appartient à ce groupe d'artistes mystiques dont la figure centrale\net, pour ainsi parler, le tronc vivifiant, est César Franck, et dont les plus illus-\ntres représentants sont Edgar Tinel et Edward Elgar; groupe dont le centre\nd'action se trouve entre la Belgique, la France et l'Angleterre et dont nous\nautres Italiens sommes peut-être le peuple le plus éloigné psychologiquement;\ncar le « phénomène Perosi » a une tout autre origine et un tout autre carac-\ntère. De fait, en Italie, les œuvres de Franck, de Tinel, d'Elgar, en dehors de\nquelques artistes, sont bien loin d'être connues et comprises. Ryelandt, le plus\njeune continuateur de ces artistes, est parmi nous encore tout à fait inconnu.\nEt je suis heureux d'être le premier à parler de lui, à l'occasion de son dernier\noratorio Maria, récemment publié chez Breitkopf, ouvrage d'une inspiration\nsingulièrement élevée et d'une rare puissance de sentiment, dans lequel se\ntrouvent réunies les qualités caractéristiques de ce noble compositeur et du\ngroupe spirituel et artistique auquel il appartient.\n\n  (1) V. le compte-rendu de notre collaborateur G. de Golesco dans Durendal 1912,p. 736.\n— Notons, en rectification d'un point de ce compte rendu, que le poème flamand original a\nété écrit par M. Léon Goemans d'après l'esquisse de M. Ch. Martens que notre revue a\npubliée en 1910. Le texte français de la partition éditée est, comme le texte allemand, une\nversion rythmique du texte original.\n   (2) Il faut ajouter à ces cinq oratorios la cantate évangélique : le Bon Pasteur (sous\npresse chez Breitkopf) et à ces trois symphonies une quatrième avec chœur, à laquelle l'au-\nteur met la dernière main.\n"}, {"page_pdf": 502, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3390, "texte": "                JOSEPH RYELANDT APPRÉCIÉ EN ITALIE                                  427\n\n   » Ce qui, en première ligne, se remarque dans cet art, c'est la simplicité, le\nnaturel, la spontanéité, la sincérité de l'expression.\n   n Ceux qui seraient trop pris par l'art des Strauss et des Debussy ne pour-\nraient comprendre cet art et seraient déçus par lui.\n   » Car, soit par une fausse interprétation de l'art de ces compositeurs ultra-\nmodernes, soit par ignorance ou déformation du sens esthétique chez ceux qui\ninfluent sur l'opinion ou les préjugés du public (c'est au moins le cas chez\nnous) et chez un petit groupe de compositeurs et de critiques, il s'est formé\nune conception étrange et tout à fait fausse de ce qu'est la musique et son ori-\nginalité. Cette espèce de maladie consiste en ceci : que l'attention se porte sur\nle signe et non plus sur la chose signifiée, sur les paroles mêmes et non sur le\ndiscours et le sens qui en résulte. Si l'on devait appliquer les mêmes critères\ndans le domaine littéraire, un poème de Giovanni Pascoli(1),dont tous les élé-\nments verbaux et grammaticaux se retrouvent chez tous les poètes, devrait\nparaître moins original qu'un verbiage de Tito Livio Cianchettini(2). Et ainsi\ns'explique comment, par exemple, Pietro Mascagni croit fermement son\nArnica et son Isabeau plus originales et plus fortes que sa Cavalleria.\n   » C'est que les compositeurs se laissent influencer par les préjugés ambiants.\nIl semble que l'on ne puisse plus dire ce que l'on pense, que l'artiste ne puisse\nplus s'abandonner librement, sereinement, joyeusement à la création, au\nnaturel du discours, à l'effusion parallèle et consubstantielle du sentiment et\ndu langage sonore qui l'exprime. C'est la préoccupation obsédante, funeste, du\nmot nouveau, de l'accord nouveau, du motif nouveau, de ce que nous appe-\nlons le spunto. Oh! ce spunto, que de misères il recouvre et que de mal il a\nfait à l'art !\n   » Les deux dernières œuvres de nos plus populaires compositeurs : l'Isabeau\n(de Mascagni) et la Fille du Far West (de Puccini) sont une évidente et élo-\nquente preuve de cette curieuse et déplorable mentalité, dont la faute n'est pas\naux compositeurs. Et dire que tout notre patrimoine de musique vocale et\ninstrumentale, tous les chefs-d'œuvre de notre glorieuse efflorescence mélo-\ndramatique jusques il y a quelques décades ont été écrits dans la même\nlangue précise, lentement et harmonieusement formée, avec quelques accords,\ntoujours les mêmes, avec les mêmes mélodies. Le Barbier de Séville se diffé-\nrencie-t-il des innombrables opéras de son temps par le genre d'accords et\nd'instruments employés ou par l'aspect extérieur des phrases mélodiques ?\nNon, ce n'est point là que se trouve le secret de la vitalité et de l'originalité\nde la musique.\n   » Je pensais et repensais à tout cela en lisant Ryelandt. Et j'ai éprouvé un\nsentiment de soulagement et de joie de trouver un compositeur qui dit avec\nnaturel, avec simplicité, avec sincérité ce qu'il sent, et le dit... en musique.\nSa musique fait l'impression d'un cours d'eau limpide coulant tranquillement,\ndu discours simple et ému d'un homme d'éloquence aisée, qui a beaucoup de\n\n\n  (1) Un des plus grands, des plus originaux et des plus exquis poètes italiens modernes.\n  (2) Curieux type de graphomane et de «néolalique», qui fonda à Rome un journal humo-\nristique sui generis encore existant.\n"}, {"page_pdf": 503, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3475, "texte": "428                               DURENDAL\n\nchoses à dire et beaucoup de sentiments à exprimer, qui les exprime et les dit\ndans sa langue maternelle, comme le cœur les lui dicte, sans aucune recherche\nde paroles étranges ou bizarres, sans artifices de rhétorique, sans même élever\nla voix de façon anormale.\n   » Je ne saurais mieux synthétiser la physionomie artistique de Ryelandt que\npar ces paroles d'un critique français : « C'est un artiste de sentiment et de pen-\nsée avant tout, poussant la sincérité à un point extrême, situé aux antipodes\ndu dilettantisme, des tenants de l'art pour l'art, de l'art divertissement, ajou-\ntons : de l'art raffiné, volontairement novateur. S'il lui arrive de trouver une\nharmonie nouvelle ou une combinaison de timbres inemployée, ce ne sera\npas de sa faute! Son style, simple, très classique, abondamment mélodique,\ndépourvu de toute recherche d'effets, devient original par sa simplicité même,\net son écriture orchestrale, qui ne révolutionne rien, est charmante de délica-\ntesse et de sobriété. Manifestement, pour lui, la musique ne doit pas être un\njeu de virtuose, ni une caresse sensuelle, ni même une joie subtile de l'esprit,\nmais un langage expressif apte à suggérer les plus hauts sentiments et, par\neux, les plus hautes pensées. Il parle pour être compris et pour faire aimer\n ce qu'il aime, étant de ceux qui peuvent dire vraiment : « Mon art, c'est ma\nprière. »\n    » Les qualités caractéristiques de Ryelandt, son profond mysticisme uni à\n un sens exquis de la nature et du cœur humain, ont trouvé un terrain parti-\n culièrement fécond dans le sujet de son récent oratorio, qui présente, réunis\nde façon heureuse en un prologue et quatre parties, les principaux épisodes\net motifs se rapportant à la vie et à la figure de Marie.\n    » D'abord l'angoisse et la plainte suppliante d'Eve tombée dans le péché,\npuis l'attente, la venue de Marie et le salut de joie de l'humanité, le délicat\nmotif de l'Annonciation, la poésie de la Nativité, la muette douleur et la\nsublimité de la scène du Calvaire, enfin l'apothéose de Marie dans sa mort\net son Assomption sont rendus par Ryelandt en traits tour à tour délicats et\nvigoureux, toujours avec éloquence, facilité et noblesse d'inspiration, et avec\nla contemplation et l'adoration calme d'un mystique.\n   » La scène de l'Annonciation, le cantique à trois voix sur une vieille poésie,\nqui ouvre la seconde partie (la Nativité), le touchant tableau du Calvaire, le\nrécit des paroles de Jésus à sa mère et à Jean, par lesquelles il laisse en héri-\ntage à l'amour de Marie toute l'humanité, et le choral à cinq voix qui suit, et\ntoute la dernière partie sont des pages de grave et touchante délicatesse. Le\npremier chœur de la première partie, qui est tout entier une effusion de\nlouanges passionnées et caressantes saluant la venue de Marie, est remar-\nquable par la chaleur et la richesse de l'onde mélodique, répondant bien à\nl'ardente et lumineuse poésie orientale du texte (Cantique des Cantiques).\n Dans le Magnificat, Ryelandt joint la vigueur d'accent à l'ampleur gran-\ndiose de la ligne.\n   » Cet oratorio, par les nombreux éléments humains et poétiques dont il est\nriche, peut, — plutôt que les autres du même auteur, qui sont de caractère\nplus exclusivement mystique: le Saint Sang, le Purgatoire, l'Avènement du\nSeigneur — être senti et goûté même par ceux qui vivent en dehors et restent\néloignés du mouvement mystique dans l'atmosphère de laquelle il vit et crée.\n"}, {"page_pdf": 504, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3622, "texte": "                 JOSEPH     RYELANDT APPRÉCIÉ               EN   ITALIE                  429\n\n\n   » Atmosphère de joie, de sérénité et de ferveur. En s'y abandonnant avec\nsincérité et avec foi, en y puisant comme à une veine abondante d'inspiration\nlimpide et émue, Ryelandt, comme je l'ai déjà dit, ne se préoccupe pas de la\nnouveauté des moyens à tout prix. Ce qui impressionne chez lui, en ces temps\nde nervosité, d'essoufflement, d'obsession, c'est la sérénité et le naturel de l'at-\ntitude, le calme paisible de la respiration (la calma, la posatezza del respiro).\n   » Et ici il faut s'entendre. De même que nous détestons les compositeurs et\nles critiques atteints inconsciemment de néolalie (on ne pourrait mieux mettre\nen relief cette maladie esthétique que par ce nom pris à la psychiatrie et qui\nsignifie la manie de fabriquer des mots nouveaux), de même aussi nous\nrepoussons les « Manzoniens » de la musique (1), c'est-à-dire ceux qui s'aban-\ndonnent trop candidement et volontairement à la « langue parlée », qui est en\nsomme, comme dit Carducci, la langue de ceux qui parlent mal.\n   \" Tel n'est certes pas le cas pour Ryelandt. Sa langue est, en vérité, sim-\nple, claire, exempte d'étrangetés et de recherches; mais pas un instant ne lui\nmanquent la noblesse, la distinction, l'élégance de l'expression. Cette dernière\nqualité lui vient sans doute du voisinage de la France, voisinage qui n'est pas\nseulement matériel. De caractère français nous semble aussi sa technique,\nspécialement sa technique orchestrale. A l'art germanique et à César Franck —\nen qui le génie français et le génie allemand se fusionnent si admirablement et\nsi harmonieusement — il fait penser par l'élévation et la noblesse de la con-\nception et par la profondeur et l'intimité de l'expression.\n   » La polyphonie vocale de Ryelandt nous apparaît nourrie et vigoureuse.\nSon orchestre, il est vrai, est ici destiné surtout à servir de fond lointain aux\nvoix; mais, bien qu'il reste toujours d'une rare distinction, plein de noblesse\net d'élégance, il nous semblera parfois trop orchestre d'accompagnement.\nNotre goût personnel, bien que détestant les thématismes et autres procédés\nintellectualistes, aime pourtant dans les œuvres vocales un orchestre plus riche,\nplus polymélodique. Dans l'orchestre et dans la polyphonie moderne, tels que\nnous les sentons aujourd'hui (cette évolution peut se comparer à celle de\nl'ordre social), aucun instrument ne se prête plus à être serf ou esclave de qui\nque ce soit; ce qu'était dans l'antique société le tyran absolu, la voix ou l'in-\nstrument unique chantant l'était dans l'orchestre. La conscience individuelle\ns'est substituée à la conscience ou à l'inconscience collective; chaque instru-\nment aujourd'hui ne parle que pour dire (et dans le pays de la musique, dire\nc'est chanter) quelque chose de lui. Il y a encore aujourd'hui des vainqueurs\net des vaincus, des dominateurs et des sujets; mais il n'est plus question d'in-\n conscience, de renonciation, de capitulation absolue.\n   » Mais ce qui chez Ryelandt pourrait sembler en quelque sorte de l'ingé-\n nuité et de l'archaïcité (je ne veux pas que cette parole dépasse ma pensée)\nest chez lui connaturel à son être de mvstique pris tout entier par la contem-\n plation de son mode intérieur, et qui, lorsqu'il est parvenu à exprimer avec\n\n  (1) On appelle ainsi les continuateurs du grand écrivain italien du siècle dernier, Ales-\nsandro Manzoni. Manzoni s'était déclaré partisan de la « langue parlée \", du langage sim-\nple, aisé, sans recherche. Mais ses disciples poussèrent cette tendance à l'excès et en faus-\nsèrent la portée.\n"}, {"page_pdf": 505, "page_imprimee": 430, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1586, "texte": "430                              DURENDAL\n\nsimplicité et naturel ses visions intimes, ne cherche pas plus loin et ne se\npréoccupe pas de ce qui l'entoure. Il est celui qui est « per troppo di amore »,\ncomme dirait Dante, et non \" per poco di amore \". Ces qualités sont en lui\npositives et non négatives. Car Rvelandt est un musicien de tout premier\nordre. Je ne connais pas ses Symphonies ni ses Quatuors; mais j'ai devant\nmoi un Prélude et Fugue, pour piano (le prélude d'allure dramatique et pas-\nsionnée, la fugue de caractère serein, grave, mystique) qui, à la distinction,\nà l'expressivité et à l'élégance mélodique, joint une richesse de structure, une\nliberté et une modernité de développement telles qu'on les trouve rarement.\nEt de nos jours il faut plutôt admirer en l'art la tendance à la simplification\nque la tendance à la complication, à l'écriture touffue.\n   » En Joseph Ryelandt j'ai eu le plaisir de connaître un artiste très noble et\nun sérieux musicien, qui vient s'ajouter au groupe peu nombreux mais très\nchoisi qui dérive de César Franck, dont il sera et dont il est déjà un continua-\nteur. Quand nos salles de concert italiennes se seront dégoûtées des vulgarités\net des funambulismes d'un Strauss pour rechercher un art plus noble, plus\npur, d'une spiritualité plus élevée, le nom de Ryelandt ne sera pas indigne d'y\nfigurer à côte de ceux de Tinel, d'Elgar et de Franck. »\n                                                        (Trad. de l'italien.)\n                                                     DOMENICO ALALEONA\n     (Traduction de Charles MARTENS.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-009", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 431, "page_fin": 433, "titre_corps": "A propos de quelques livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "A propos de quelques livres                                        I     Si nous suivons dans le", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 506, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 2938, "texte": "A propos de quelques livres\n                                       I\n\n   Si nous suivons dans leur ensemble la production de nos conteurs et l'effort\n de nos romanciers, il semble, à y bien regarder, qu'on voie se dessiner chez\neux une orientation nouvelle, dont il me plairait d'étudier les aspects divers\net multiples. Notre littérature d'imagination, pour brillante qu'elle fût, ne\nnous offrait guère jusqu'ici que des tableaux de mœurs champêtres : le rustre\ny occupait une place jugée excessive par d'aucuns, et l'on a pu dire à bon\ndroit que la plupart des romans belges exhalaient un relent d'étable. Hors\nCamille Lemonnier, génie protéiforme, apte à toutes les formules, et qui\ndonna sans cesse le spectacle d'un rajeunissement merveilleux, hors aussi\n Demolder, qui tient une place à part, et Léopold Courouble, qui s'est spécia-\nlisé dans les mœurs bruxelloises, — les plus originaux et les plus spontanés,\nparmi les conteurs belges, étaient et sont restés des écrivains rustiques : ils\ns'appellent Eekhoud, Krains, Delattre, des Ombiaux, Georges Virrès, Stier-\nnet, Garnir, Delaunoy et Boue. Tous apportent, à célébrer la région qui est\nla leur, un talent incontestable et une ferveur passionnée; les Flamands y\nmettent plus de puissance, de profondeur et de sérieux, les Wallons plus de\ngrâce souple et d'agrément enjoué.\n   Mais il n'est veine si riche qui ne s'épuise quelque jour à force d'être\nexploitée, et malgré la valeur de nos romans rustiques et de nos contes cham-\npêtres, ce genre, trop rebattu, courrait chance à la longue de lasser le lecteur\npar la monotonie. Il nous faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde...\nAussi bien perçoit-on, tant parmi les auteurs que parmi les lettrés, une\nobscure lassitude; et des symptômes certains manifestent dès maintenant,\nchez nos nouveaux conteurs et nos jeunes romanciers, la volonté très ferme\nde s'affranchir d'un genre apparemment usé (bornons-nous à citer ici les\nessais tout à fait louables de M. François Léonard et de M. P.-H. Devos).\n   Ces tentatives audacieuses, et que leur nouveauté même doit nous rendre\nintéressantes, sont-elles appelées à réussir comme ont réussi, en leur temps,\nles romans et les contes agrestes? Elles sont trop récentes encore pour que\nl'on en puisse répondre avec quelque certitude. Et sans doute faut-il noter, en\nétudiant cette question, que nos qualités raciques — l'aptitude à voir les\nchoses plutôt qu'à comprendre les âmes, à décrire un paysage plutôt qu'à\nimaginer des psychologies subtiles ou des intrigues mouvementées; le don\nnaturel de peindre et de s'élever jusqu'au rêve, et, pour tout dire en deux\nmots, la couleur et le lyrisme, marque distinctive de nos lettres, — tout cela\nse trouve mieux à l'aise dans les récits campagnards, sortes d'épopées ou\nd'idylles, où les grandes ressources d'invention et les fines déductions\nmorales, gloire des lettres anglaises ou françaises, ne sont point du tout\nnécessaires.\n"}, {"page_pdf": 507, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3461, "texte": "432                               DURENDAL\n\n   Je me réjouis cependant de voir se renouveler ainsi, en dépit des mille\nobstacles d'une voie mal travée encore, nos œuvres d'imagination, — parce\nque, faute de variété, une littérature se meurt, et parce que rien ne démontre\nmieux la vitalité de la nôtre que ces récentes transformations. Enfin ! on peut\nmaintenant ouvrir des romans belges qui ne soient pas uniquement peuplés\nde rustres wallons ou de « terriens » flamands! Certains objecteront peut-être\nqu'on rencontrera, dans les livres où nos auteurs étudieront la bourgeoisie et\nla noblesse, moins de vie et de vérité. Pour moi, je ne le crois pas, et c'est\nprécisément à ce point de vue spécial que je m'avoue fort aise de voir nos\nécrivains aborder un domaine où, seuls, aujourd'hui, quelques rares nova-\nteurs se hasardaient parfois avec timidité. Et je m'explique là-dessus.\n   On n'approfondit que ce qu'on connaît bien : on ne peut « pincer jusqu'à\nl'os », suivant le mot de Montaigne, que les gens qu'on voit de près. Pour\npercer à jour l'âme d'un homme, fût-elle la moins énigmatique, il faut un\ncontact journalier, un commerce ininterrompu, peut-être même une simili-\ntude d'origine, de nature, de goûts, de langage et de caractère. Or, nos roman-\nciers et conteurs, quelques exceptions mises à part, sont issus de la bour-\ngeoisie, ne fréquentent qu'elle, ne connaissent qu'elle : le rustre est pour eux\nl'étranger qu'on observe avec une nuance de curiosité intriguée, de sympathie\nun peu distante, de condescendance indulgente ; et peut-être est-il plus loin\nd'eux que ne l'est un mandarin lettré ou un milliardaire de Broadway. Jus-\nqu'à quel point un écrivain — c'est-à-dire, en règle générale, un civilisé supé-\nrieur — peut-il pénétrer jusqu'au fond ces âmes rudimentaires et frustes, en\nanalyser les mouvements, en étudier les réactions comme fait un chimiste\nattentif? Jusqu'à quel point n'y faut-il pas la prodigieuse divination d'un\nBalzac ou d'un Tolstoï, ou le tempérament robuste, sans complications ni\ndétours, d'un Maupassant ou d'un Cladel ? Et si ces dons-là sont absents, où\nest le roman, je vous prie?...\n   Au surplus les gestes des rustres, naturels et machinaux, leurs actes que\nmeuvent d'ordinaire des appétits sans noblesse et non ces ressorts délicats\nqu'on voit chez les honnêtes gens, n'ont, s'ils ne sont animés par un génie\ncréateur, rien qui soit capable de faire naître, dans l'âme raffinée d'un lettré,\nl'espèce d'intérêt fraternel que doivent inspirer aux lecteurs les héros d'une\nœuvre attachante. On peut aimer les paysans, accorder à ces travailleurs,\ndont les bienfaits restent méconnus, la plus chaleureuse sympathie, et estimer\npourtant qu'ils sont une piètre matière littéraire. Et ceci est si vrai que ceux\nde nos auteurs qui, en dehors des livres, se sont le plus souciés d'améliorer le\nsort du tâcheron de la glèbe, ne lui font, dans leurs contes, qu'une place\ninsignifiante. Leur activité sociale, sorte d'exutoire efficace, leur suffit appa-\nremment, et leur art ne se sent pas de l'amour qu'ils vouent aux rustres :\nvoyez plutôt les œuvres d'Henri Carton de Wiart, de Pol Demade, de\nJules Destrée.\n   Est-ce à dire que ceux de nos écrivains qui se sont donnés à la Muse cham-\npêtre aient fait œuvre vaine? Le prétendre, ce serait témoigner d'une étrange\nincompréhension. Il est naturel et logique qu'une littérature encore jeune\ns'essaye d'abord au genre rustique, qui, plus volontiers qu'aucun autre,\n"}, {"page_pdf": 508, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1140, "texte": "                   A PROPOS DE QUELQUES LIVRES                               433\n\ns'accommode d'une certaine gaucherie, d'une certaine ingénuité et d'un je ne\nsais quoi un peu fruste, ne laissant pas d'avoir du charme, — tandis que le\nroman d'idées, de psychologie ou d'histoire, exige, à peine d'échec complet,\nla profondeur dans l'analyse, des études patiemment mûries, des dépenses\nd'imagination, un doigté impeccable et sûr, — toutes choses qui ne\ns'acquièrent qu'à la longue, à force de civilisation, de raffinement spirituel et\nde pratique dans l'art d'écrire. Il est juste et même nécessaire que la littéra-\nrature d'un peuple en suive toutes les évolutions, et c'est à ce prix-là seule-\nment qu'elle en est le fidèle miroir : or notre conscience nationale, d'obscure\nqu'elle était naguère, se fait nette et réfléchie; et c'est pourquoi nos jeunes\nauteurs, au lieu de se borner comme jadis à chanter une petite patrie — Hes-\nbaye, Thudinie ou Campine —, élargissant leur horizon, étendent à la\nBelgique entière leurs ambitions et leur ferveur.\n                                                              FRANZ ANSEL.\n  (A suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-010", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 434, "page_fin": 444, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES  Belgique       et   Allemagne,        p", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 509, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2938, "texte": "LES LIVRES\n\nBelgique       et   Allemagne,        par   INTEGER.       (Bruxelles,   VICTOR\n  FERON.)\n   C'est une question d'une actualité palpitante pour la Belgique, que celle\nde nos rapports avec nos voisins du sud et de l'est. Là-dessus les Belges ont\nquelques idées sommaires et des préventions passionnées, renforcées par\nl'ignorance. Un journal politique, qui est donc l'évangile pour les lecteurs de\nson parti, affirme avec sérénité : « L'Allemagne nous envahira ». Pourquoi\npas la France? — L'unique préoccupation des Allemands établis en Bel-\ngique, qu'ils soient facteurs des postes, commis-ambulants, employés volon-\ntaires, voyageurs ou ouvriers, serait l'espionnage. Ils seraient les fourriers\nde l'invasion allemande. « Le mécanicien se verra réquisitionné par son\nancien employé mué en un sous-lieutenant impérieux; le marchand de grain\ns'apercevra que ce « volontaire », dont il avait tant à se louer, sait aussi bien\nque lui-même ce qu'il y a de fourrages en magasin, et ce sera un ex-com-\nptable de la maison qui fixera le chiffre de l'indemnité de guerre exigible de\ntelle banque. » Et après ces calembredaines, on ne manque pas de conclure\n « qu'il faut nous joindre à l'une ou à l'autre partie belligérante », ou mieux\nque « nous n'hésiterons point à nous ranger du côté français ».\n    \" Tout vice vient d'ânerie », dit Montaigne. La germanophobie provient\naussi de l'ignorance. Pour s'en guérir, les Belges feront bien de lire le petit\nvolume de 142 pages, intitulé « Belgique et Allemagne », et publié sous le\npseudonyme Integer. Dans cet ouvrage, l'auteur recherche les causes de cette\nhostilité, de cette antipathie contre l'Allemagne, et il expose tout ce que,\n mieux informés, nous pourrions apprécier chez nos voisins de l'Est.\n    L'activité allemande en Belgique a pris, dans les dernières années, une\n extension considérable, que les différences de langage et de mœurs font\n mieux ressortir. Il suffira de rappeler l'accroissement graduel du commerce\n allemand en Belgique, lignes de navigation, la fondation de filiales des\n grandes firmes allemandes, la prospérité grandissante des écoles allemandes\n dans le pays, la fondation d'un cercle d'art allemand à Bruxelles, etc., etc.\n Dans chacune de ces circonstances, les sentiments dominants du public\n belge sont la méfiance et la réserve. Quand on admire, c'est parce que l'on\n ne peut pas faire autrement. Et la raison ? La cause directe, dit \" Integer \",\n « réside dans l'attitude de la presse belge : facteur d'autant plus important\n que, quoi qu'on dise et malgré les progrès accomplis, on ne lit, en Belgique,\n que relativement peu de livres. C'est surtout à leur journal que bourgeois et\n ouvriers demandent à la fois leur pâture intellectuelle, leur information,\n leur direction politique \". La majorité de nos journaux de langue française\n sont hostiles à l'Allemagne. « Les faits politiques sont présentés de la façon\n"}, {"page_pdf": 510, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3386, "texte": "                                  LES LIVRES                                  435\n\nla plus tendancieuse, de manière à impressionner le lecteur, à entretenir chez\nlui la conception d'une Allemagne belliqueuse et brutale, n'attendant que le\nmoment propice pour se jeter sur des voisins sans défense. L'armée, la\nflotte, l'aviation militaire alimentent presque, à elles seules, la chronique\nallemande; — ce qui se réalise d'utile, de beau, de grand en Allemagne,\ndans le domaine des œuvres pacifiques, est présumé sans intérêt pour le\nlecteur. »\n   L'Allemagne nous apparaît comme le dernier rempart de l'absolutisme et\ndu militarisme. On se refuse à reconnaître que de toutes les grandes puis-\nsances, l'Allemagne, qui n'a pas les ressources inépuisables de la France,\nest peut-être celle qui a le plus besoin de la paix. C'est précisément en vue\nd'assurer cette paix que l'Empire entretient cette formidable machine de\nguerre, la perfectionne tous les jours et consent pour elle, à tous moments,\n de nouveaux sacrifices.\n    « Le bouc émissaire est Guillaume II, auquel une actrice parisienne\nadressait cette question ingénue : \" Mais pourquoi voulez-vous toujours nous\nfaire la guerre ? \" Guillaume II, le seul souverain moderne, dont aucune\nguerre n'a ensanglanté un règne de vingt-cinq ans, l'homme qui déclara\n aspirer au titre de pacifique! »\n    L'Allemagne a conservé des restes d'absolutisme, soit ; mais elle a su les\n concilier avec une politique sainement démocratique. Elle est entrée la pre-\n mière dans la voie de la législation ouvrière ; et dans ce domaine, ses lois\n ont inspiré toutes les autres nations. Pays conservateur à outrance ? Mais le\n régime de l'impôt est essentiellement démocratique.\n    Les Allemands, disent les germanophobes, envahissent lentement la Bel-\n gique et préparent ainsi l'annexion. En effet, au dernier recensement décen-\n nal, il y avait en Belgique 53.738 Allemands ; mais il y avait en même temps\n 56.576 Français. Et chez nous les Allemands s'abstiennent de toute ingérence\n dans les affaires politiques et linguistiques. Le gouvernement lui-même y\n met un tel tact que lors de sa visite à Bruxelles, Guillaume II refusa d'y visi-\n ter l'école allemande pour ne pas éveiller la susceptibilité des germanophobes.\n Il n'en fut pas de même de M. Fallières, qui non seulement visita l'école\n française, mais encore déversa sur la Belgique une pluie de décorations.\n    Une autre catégorie de griefs est fournie par les faits économiques : les\n Belges se plaignent d'être écrasés par la concurrence allemande. L'auteur\n donne à ce sujet quelques chiffres suggestifs. En 1911, pourle « commerce\n spécial,» l'exportations'est élevéeà 3.580.350.000 fr. dont 476.144.000 fr. vers\n l'Angleterre, 695.063.000 fr. vers la France et 950.331.000 fr. vers l'Alle-\n magne. L'importation se montait à 4.508.473.000 fr. dont 436.054.000 fr.\n pour l'Angleterre, 738.468.000 fr. pour la France, 602.393.000 fr. seulement\n pour l'Allemagne. Ainsi, non seulement l'Allemagne est de loin la meilleure\n cliente de la Belgique, mais c'est la seule chez laquelle nous vendions plus\n que nous n'achetons, et cela pour la somme énorme de 346 millions.\n    En réalité les griefs économiques ne sont pas la vraie cause de notre mé-\n fiance et de notre hostilité vis-à-vis de l'Allemagne. \" Ils ne résistent pas à un\n examen sérieux, surtout indépendant et intègre. \"\n"}, {"page_pdf": 511, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3591, "texte": "436                                        DURENDAL\n\n    « Les sentiments a n t i - a l l e m a n d s , en Belgique, p r o v i e n n e n t en première\nligne de ce fait que le grand public ne possède, des A l l e m a n d s , aucune\nconnaissance directe; il n'en sait que ce que d'autres lui en ont dit. » Nous\nlisons quotidiennement les j o u r n a u x de P a r i s . L e s g r a n d s j o u r n a u x alle-\nm a n d s , «si admirablement faits, rédigés avec la collaboration d e s spécialistes\nles plus qualifiés, ne sont lus chez n o u s que par les A l l e m a n d s eux-mêmes.\n    L a presse belge ne leur e m p r u n t e q u e peu : il faut t r a d u i r e , — tandis que\nles j o u r n a u x français offrent des c o u p u r e s toutes faites ».\n    L'Allemand, à première vue, paraît peut-être a n t i p a t h i q u e et raide. Il faut\nl'approcher, le voir d a n s l'intimité pour le c o n n a î t r e ; il faut voir la vie alle-\nm a n d e avec ses petits travers et ses qualités de serviabilité, de sérieux, de vie\nfamiliale. Observons la g r a n d e culture intellectuelle et professionnelle de ce\np e u p l e , sa tolérance politique et religieuse, le g r a n d respect qu'il a pour le\ntravailleur intellectuel.\n    « Trêve de défiance, d'exclusivisme, de préjugés. Efforçons-nous de juger\npar nos propres yeux et à notre p o i n t de vue q u a n d , par h a s a r d , l'équité, la\nlogique et l'intérêt n o u s le c o m m a n d e n t e n s e m b l e .\n    Faisons du bon internationalisme. T e n d o n s u n e main fraternelle vers la\nF r a n c e , mais u n e autre vers l ' A l l e m a g n e . P o s s é d a n t le privilège de vivre au\npoint de contact des deux g r a n d e s races de l ' E u r o p e occidentale, résumées\nd a n s notre population elle-même, sachons en profiter pour assurer davantage\nnotre prospérité, garantir notre avenir et développer notre culture. Qui sait\nsi la Belgique, sans sortir de sa neutralité, ne pourrait pas devenir un jour\nu n élément moral de r a p p r o c h e m e n t entre deux p e u p l e s qui se complètent\nl'un l'autre, et d o n t l'accord serait le plus g r a n d bienfait des temps\nmodernes. »\n    Ainsi se termine ce r e m a r q u a b l e petit ouvrage, où l'auteur fait preuve de\ntolérance, de patriotisme intelligent et aussi d'une g r a n d e érudition. A lire ce\nlivre et à méditer les enseignements qu'il c o m p o r t e , les Belges ont beaucoup\nà gagner. Ils p o u r r o n t se défaire de préventions q u e rien n e justifie, et qui\nne peuvent causer aucun bien. Ils se rendront u n c o m p t e plus exact de la\ncollaboration des peuples e u r o p é e n s . Q u a n d celle-ci sera générale et cons-\nciente, les E t a t s - U n i s d ' E u r o p e seront u n e réalité intellectuelle et morale.\n    L a Belgique y p r e n d u n e place originale, puisqu'elle a u n e dynastie\nfondée par u n Cobourg et u n e Orléans, et que toute sa civilisation est un\nmélange de culture française et de culture g e r m a n i q u e .\n                                                                          E M I L E COUNSON.\n\nL a c o n c e n t r a t i o n n a t i o n a l e , par le capitaine P I E R R E FÉLIX. —\n   (Paris, B e r n a r d Grasset).\n   « Il faut que le règne de l'orgueil, de la h a i n e et de la violence qui\nsévissent sur la F r a n c e contemporaine, p r e n n e fin sans délai, si nous ne\nvoulons pas sombrer. »\n   Telle est la conclusion du livre de Pierre Félix, écrit dans le b u t d'appor-\nter son tribut à la réfection complète de la mentalité française, totalement\ndévoyée. Voici comment l'auteur développe son idée.\n"}, {"page_pdf": 512, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3349, "texte": "                                 LES LIVRES                                 437\n\n   Ce qu'il importe avant tout de déraciner en France, d'après Pierre Félix,\nc'est le principe égalitaire. Il faut proclamer qu'à des charges ou à des devoirs\ninégaux correspondent des droits également inégaux, et pour tout dire, en un\nmot, il faut l'inégalité fondamentale dans la loi comme elle est dans la réalité\ndes choses. Avec le principe de la loi égale pour tous, on commet donc une\ninjustice dans la réalité. Demander plus à ceux qui peuvent plus dans l'ordre\nintellectuel et moral aussi bien que dans l'ordre matériel, telle doit être la\nbase du statut social, si on veut qu'il soit équitable.\n   Il faut un chef de l'Etat, dit le capitaine Félix, pour obtenir la continuité\ndans l'action ou dans la politique nationale. Mais comment choisir ce chef?\nA l'élection? Non, car le principe électif est entaché d'un vice fondamental, à\nsavoir l'ignorance du peuple et celui-ci sera toujours ignorant. Il n'appar-\ntient qu'à ceux qui occupent les gradins supérieurs de l'échelle sociale et\nvoient ainsi de haut et au loin, de guider les autres.\n   Il ne peut y avoir de souveraineté logique que dans le chef, lequel, par\nconséquent, doit être constitutionnellement investi d'un pouvoir absolu et\nc'est lui qui doit choisir son successeur. La succession au pouvoir souverain\ndoit être réglée par l'hérédité intellectuelle ou mieux par l'hérédité socio-\ncratique, non par l'hérédité familiale et encore moins par le choix direct du\npeuple, ce dernier système étant le plus mauvais de tous.\n   La Révolution française a réagi contre le Roi et le Pape; mais,\nen donnant naissance à la démocratie égalitaire qu'il ne faut pas confondre\navec la République, elle a fait une œuvre absurde et néfaste qui est d'ail-\nleurs sur le point de prendre fin.\n   L'égalité est le mauvais fruit de la Révolution française. Mais un nouveau\ncycle de civilisation commence. Le libre examen en est l'assise fonda-\nmentale et désormais inébranlable, ainsi que la souveraineté absolue de la\nconscience individuelle.\n   La tonalité intellectuelle et morale de l'humanité contemporaine, dite\ncivilisée, est telle depuis la Révolution française, que le libre examen est\npour elle une nécessité impérieuse et qu'elle ne peut continuer son ascen-\nsion que par sa méthode, quels que puissent être, par ailleurs, ses inconvé-\nnients parfois assez graves, mais, en tout état de cause, toujours inférieurs\net de plus en plus à l'avenir, à ceux qui résulteraient de sa suppression.\n   Ce n'est pas la démocratie qui est inséparable de la vertu, c'est le libre\nexamen, et celui-ci ne conduit nullement à la démocratie, bien au contraire,\nsi par démocratie on entend l'égalité politique et sociale conférant à l'igno-\nrant et à l'idiot exactement la même part de gouvernement qu'au savant et à\nl'homme sage. Les sphères intellectuelles rejettent de plus en plus, et défini-\ntivement, le concept démocratique et égalitaire et les masses suivront, inévi-\ntablement, dans un délai assez court.\n   L'inégalité bien comprise et réglée aussi harmonieusement que possible\npar l'amour, telle est la seule base rationnelle d'organisation sociale, don-\nnant à la fois satisfaction à l'intelligence et au sentiment, au cerveau et\nau cœur.\n   Consciemment et inconsciemment l'humanité réalise progressivement la\n"}, {"page_pdf": 513, "page_imprimee": 438, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3239, "texte": "438                                DURENDAL\n\nloi d'amour ou la fraternité humaine telle qu'elle se traduit par les principes\nde la morale universelle.\n   Mais le libre examen doit craindre un écueil redoutable et c'est l'orgueil\ndonnant lui-même naissance à la haine et à la violence. Mais la connais-\nsance de la variété infinie des opinions, des besoins et des sentiments est le\nmeilleur antidote contre l'orgueil. Les connaître, c'est nous connaître, car on\nne se connaît que par comparaison. Se connaître, c'est être sage, et être sage,\nc'est être modeste et simple. L'orgueil est en raison inverse de la sagesse.\n   La lutte des classes, l'anarchisme de la pensée et de l'action et les systèmes\ndivers de violence érigés en principe de gouvernement ou de vie sociale ne\nsont aptes qu'à créer du désordre et à faire des ravages.\n   Contrairement à l'opinion de ses partisans, la violence retarde les véri-\ntables progrès sociaux. La condition des travailleurs, comme celle de toute\nla nation en général, ne s'améliore réellement et graduellement que dans les\npériodes de paix sociale et par l'organisation. La violence est un phénomène,\nelle ne saurait être un principe.\n   L'égoïsme du bas de l'échelle sociale est au moins aussi fort que celui du\nhaut et, par surcroît, il est ignorant et grossier, parce qu'il est affamé et inas-\nsouvi de jouissances matérielles comme de haine.\n   La violence ne pouvant donner que de mauvais résultats, il faut donc\nécarter en tant que principe toute idée révolutionnaire, car c'est là un concept\nde primitifs et de rétrogrades que le monde moderne doit rejeter à jamais\npour s'orienter enfin dans la seule voie possible de progrès certain et métho-\ndique : le progrès par le haut, comme la lumière.\n   On résiste plus efficacement aux persécutions en se croisant les bras qu'en\nles agitant. Un mauvais régime est plutôt soutenu et retardé dans sa chute\nque précipité par la violence de ses adversaires. Elles lui servent de réactif\net le consolident, alors que, livré à lui-même, il se décomposerait rapide-\nment par ses abus.\n   Contre la haine et la violence, ou pour l'amour, c'est vraiment toute la loi\nnon seulement au point de vue religieux, mais aussi au point de vue purement\nterrestre et scientifique. Hors de cette loi point de salut.\n   L'auteur démontre ensuite que le travail manuel des ouvriers et des\npaysans est d'ordre inférieur et doit être, au nom de la science et de\nla logique, moins bien rétribué que le travail intellectuel.\n   En résumé, le progrès social nécessite la pression du bas, mais ne peut\njamais se faire que sous la direction du haut. Il faut élever le bas sans\nl'humilier mais sans l'exalter non plus. Les inégalités sociales sont inévi-\ntables. Il faut que le règne de l'orgueil, de la haine et de la violence, qui\nsévit sur la France contemporaine, prenne fin sans délai si elle ne veut\npas sombrer.\n                                        * *\nL / A n n é e M u s i c a l e , publiée par MM. MICHEL BRENET, J. CHANTAVOINE,\n  L. LALOY, L. DE LA LAURENCIE. Deuxième année, 1912. (Paris, Alcan).\n   L'Année Musicale constitue, dans la musicologie française, une publica-\ntion d'un genre nouveau, intermédiaire entre le livre et la revue de l'espèce\nhabituelle.\n"}, {"page_pdf": 514, "page_imprimee": 439, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3483, "texte": "                                         LES LIVRES                               439\n\n   Cette d e r n i è r e , écrivions-nous u n jour ici même, est u n e sorte de nécro-\npole de la d o c u m e n t a t i o n .\n   Au bout de quelques années, bien peu s'inquiètent d'y aller rechercher à\ngrand'peine, parmi d'autres travaux et au milieu d u fatras de la chronique du\njour, l'article, dont on pourrait avoir besoin ; la moindre b r o c h u r e , classée à\nsa place d a n s u n e bibliothèque bien rangée, garde u n intérêt plus constant.\n   L'Année Musicale échappe d a n s u n e certaine mesure à ces inconvénients.\nLes éditeurs ne se sont pas embarrassés de l'impedimentum des petites nou-\nvelles, fléau d e nos bibliothèques; ils n'offrent au lecteur qu'un petit nombre\nd'articles importants, de pure science musicale, d'un intérêt permanent et qu'il\nest aisé de répertorier pour les besoins éventuels.\n   La deuxième a n n é e contient les articles suivants : Contribution à l'étude\ndes théoriciens espagnols de la musique au XVIe siècle, par H . Collet ; Deux\nimitateurs français des Bouffons : Blavet et Dauvergne, par L . de la Lau-\nrencie ; ha critique musicale dans les «revues»             du X V I I I e siècle, par\nS. Cucuel; Jean de Cambefort, d'après des documents inédits, par H . P r u -\nnières; La musique française en 1912, par Jean Chantavoine. Nous ne pou-\nvons entrer ici dans le détail des travaux cités. Signalons l'intérêt exceptionnel\nde celui de M. Collet sur la littérature musicale espagnole ancienne où se\nmanifeste, avec u n e netteté frappante, l'éternelle lutte des théoriciens et des\npraticiens de l'art musical. Quelle indignation amusante, dans la Déclaration\ndes Instruments           de Bermudo (1549), contre les « barbares instrumentistes »\nqui méprisent les doctrines augustes de l'art! E t ne voit-on pas d e s joueurs\nde vitruela (instruments à cordes) q u i , pour injurier un confrère, ne trouvent\nrien de mieux q u e de l'appeler « théoricien » ?! La pratique musicale tend à\nse libérer de plus en plus des entraves de la théorie. Mais vers la fin du\nXVI e siècle, u n e réaction se manifeste en faveur de cette, dernière, occasionnée\nnotamment par les progrès rapides de la Renaissance et de la Eéforme.\n« En face du péril croissant, les défenseurs de l'ancienne dialectique et de\nla foi ancestrale se liguent. U n ton doctrinaire et parfois prophétique im-\nprègne leurs œuvres dédaigneuses des nouveautés sacrilèges.\n   La revue se termine par un bulletin bibliographique admirablement bien\nfait; nombre d'ouvrages y sont recensés, de telle manière qu'il devient pres-\nque superflu de les lire, p a r des spécialistes avertis. U n e table de quelque\nmille noms cités termine le volume.\n                                                                      E. CL.\n\n   Le Mysticisme                   musical espagnol au XVI e siècle,\npar H E N R I C O L L E T . — ( P a r i s , Alcan.)\n   Nous n o u s sentons quelque peu embarrassés de parler de cet ouvrage après\nle compte rendu, court mais si savant, qu'en a publié notre confrère M. Michel\nBrenet d a n s le Guide musical (1913, n oS 19-20). Peut-être celui-ci est-il un\npeu exclusif en sa sévérité. M. Collet a réalisé, en somme, un effort consi-\ndérable et mis à notre disposition une quantité assez imposante de d o c u m e n t s .\nSeulement, voilà : les témoignages de légèreté et de négligence cités p a r\nM. Brenet au sujet des noms, des traductions, des dates, font peser sur\n"}, {"page_pdf": 515, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3329, "texte": "440                                   DURENDAL\n\n\nl'ensemble une suspicion gênante. Il paraît inutile de les reproduire ici. Ajou-\ntons seulement quelques remarques. M. Collet tombe dans l'erreur très\ncommune aux écrivains ardemment épris de leur sujet et qui consiste à dimi-\nnuer systématiquement l'importance de tout ce qui s'en écarte. C'est ainsi\nqu'il fait assez bon marché de l'activité des vieux maîtres flamands en\nEspagne, — quand l'afflux de nos musiciens vers la péninsule montre à lui\nseul l'importance du rôle qu'ils y ont dû jouer; de même, il ne tient pas assez\ncompte du rôle d'initiateurs des monodistes florentins du trecento, qui se ma-\nnifeste plus ou moins indirectement dans toute l'Europe musicale. Au chapi-\ntre des instruments de musique, nous pensons que l'auteur attribue trop d'im-\nportance à cette iconographie musicale du moyen-âge qu'il ne faut pas tou-\njours prendreau pied de la lettre; lorsque dans tel manuscrit apparaissent «les\ndoubles flûtes d'origine grecque », il né faut pas avoir l'air d'en déduire que\nles auloï didumoï auraient revécu à ce moment-là dans la patrie de Philippe II.\nQue l'auteur appelle Roland de Lassus un musicien flamand, c'est là une\nde ces attributions traditionnelles qui lasseraient, à force d'être répétées,\nl'indignation de nos amis MM. Jules Destrée et Oscar Colson eux-mêmes...\n   N'importe, le livre est attirant par l'entrain sympathique du style et nombre\nd'idées qui ne sont point banales. A ce titre, nous conseillons de le lire, —\navec prudence au point de vue documentaire, — mais de le lire tout de même,\n\n                                                                             E. Ci-\n\nA n d r é L e N ô t r e , par M. J. GUIFFREY. Collection des Grands Artistes.\nL e s p r i n c i p e s d e l ' a r c h i t e c t u r e , par M. JOHN BEI.CHER, traduction\n  de M. F . MONOD. 2 vol. ill. —(Paris, Laurens.)\n   L'étude que M. Guiffrey consacre à l'architecte des jardins Le Nôtre nous\noffre un précis substantiel et complet de tout ce que l'on sait de cet intelligent\net sympathique artiste et de ses créations si admirablement appropriées au\ngoût et aux tendances de l'art louisquatorzien. Les jardins qu'il plantait\nétaient plus faits, au sentiment de notre temps, pour être contemplés du haut\nde la fenêtre ou du balcon d'un palais que pour servir de lieu de douceur,\nd'ombre et de repos, mais en tant que décor de la grandeur et de la majesté,\non ne saurait rien rêver de plus noblement magnifique.\n   L'idéal des Anglais, dans l'art des jardins comme dans l'architecture, est\nfort éloigné de celui qui s'exprime à Versailles avec une splendeur si sou-\ntenue. Ils ont cependant eu, eux aussi, une belle période classique, mais ce\nn'est pas dans les œuvres de ce temps que l'on cherchera la marque de leur\noriginalité. Cette réflexion n'est d'ailleurs pas tout à fait opportune, car le\nlivre de M. J. Belcher, bien qu'il prenne beaucoup de ses exemples dans les\nouvrages des architectes anglais, a pour but surtout d'enseigner avec clarté\net simplicité aux profanes les moyens de juger avec sécurité et justesse de la\nvaleur artistique des œuvres d'architecture. Le petit livre que M. Monod a\ntraduit avec élégance et qui est abondamment illustré, remplit on ne peut\nplus parfaitement le but dans lequel il a été conçu.                     A. G.\n"}, {"page_pdf": 516, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3379, "texte": "                                LES LIVRES                                  441\n\nLes v i l l e s d'art c é l è b r e s : A t h è n e s , par M. G. FOURGÈRE. Un\n   vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   La ville d'art par excellence! La ville où l'art, dans ses formes les plus\nhautes, a pris une figure parfaite et à jamais inimitable... Quel que l'on soit,\nil semble que l'on ne puisse jamais l'aborder qu'en barbare intimidé!...\nHélas! toute cette beauté presque n'est plus que ruines, décombres avec\npar-ci par-là quelques frontons de temples, quelques fûts de colonnes échappés\naux désastres des siècles, et qui font éclat et lumière dans la pensée, au\nmilieu de l'éclat et de la lumière du beau paysage. Il faut visiter ces ruines\navec un guide tel que M. Fougères, périégète pieux et savant, qui, en nous\nconduisant dans l'Athènes d'aujourd'hui, dans les fouilles et les musées, nous\ndit avec clarté et enthousiasme l'Athènes des origines, celle de Pisistrate,\ncelle de Périclès et de Phidias — l'immortelle, celle de toujours...\n                                                                       A. G.\nE m i l e V e r h a e r e n , douze dessins de M. GEORGES TRIBOUT. Glose de\n   M. ALBERT HEUMANN. — (Paris, A la belle Edition, 71, rue des Saints-\n   Pères.)\n   Dessins pleins d'observation et de vie, qui nous introduisent dans la fami-\nliarité du grand poète, qui nous le montrent tel qu'il se révèle à ses intimes,\ndans l'habitude de son existence, avec ses allures si caractéristiques, toute la\nmanière brusque et cordiale qui est sienne.\n   Le voici, travaillant, la tête penchée sur son papier qu'il retient d'une\nmain énergique; le voici, lisant quelque poème à haute voix, en battant du\nbras droit la mesure de sa pensée, — posé en point d'admiration devant\nl'œuvre de tel peintre aimé — marchant dans la rue, calfeutré dans son\npaletot, le dos courbé, les mains et la canne en poche, sa grosse moustache\ntout hérissée par le gel, avec son air de fougue et d'entêtement...\n   M. Tribout a saisi avec un art très fin et très pénétrant l'expressive et\noriginale physionomie de son modèle. On aimera aussi les pages dans\nlesquelles M. Heumann dit avec émotion l'être de simplicité et de sympathie\nuniverselle qu'est Verhaeren.                                          A. G.\n\nP o u r R o g e r V a n d e r W e y d e n , chef et honneur de l'école de\n   Bruxelles, par M. A.-J. WAUTERS. —(Bruxelles, Weissenbruch.)\n   M. A.-J. Wauters, qui apporte à la poursuite de ses fructueuses recherches\nsur l'histoire de la peinture flamande une ardeur et un enthousiasme juvé-\nniles, a prononcé l'allocution, dont le texte est reproduit dans cette brochure,\nà la dernière distribution des prix de l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles.\nL'éminent historien a fait dans ces pages un précis rapide de la carrière et de\nl'œuvre du grand artiste tournaisien, en mettant en valeur avec habileté tous\nles renseignements — trop rares — fournis par les documents, de même que\nles inductions que l'on peut tirer du rapprochement de ces renseignements\net de certains événements historiques.\n   Signalons, à ce propos, l'étude sur Roger que M. Wauters vient de\npublier dans le Burlington Magazine (novembre 1912 et janvier 1913), étude\ndont les conclusions, fortement établies, paraissent de nature à éclaircir\nconsidérablement la biographie du vieil artiste.                        A. G.\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3301, "texte": "442                                DURENDAL\n\n\nL e m i r a g e o r i e n t a l , par M. Louis BERTRAND. — (Paris, Librairie\n   académique Perrin.)\n   A ce moment où ce vieux monde byzantin, qui semblait condamné à végéter\néternellement sa vie de routine et de tradition, entrecoupée d'accès de fana-\ntisme ou de férocité, se remue, manifeste d'aspirations nouvelles, paraît vou-\nloir se transformer, lui et ses institutions, sur le modèle des nations occiden-\ntales, il est intéressant d'apprendre à connaître ce monde, la mentalité des\npeuples qui le composent, leurs mœurs, leurs aptitudes, afin de ne pas trop\nerrer dans l'appréciation des événements et des paroles de là-bas, dont les\néchos viennent jusqu'à nous. Cette initiation nécessaire, on ne savait la faire\nsous la direction d'un guide plus expert que M. Bertrand. Il a vécu dans ces\ncontrées attirantes, en Turquie, en Egypte, en Syrie, parmi les populations\nétrangement mélangées de race et de religion, musulmanes ou chrétiennes\nde rites divers, qui les habitent, et son livre, plein d'entrain, de couleur et\nd'observation impartiale, nous met sous les yeux un tableau matériel et mora\nsi vivant, si évidemment véritable que les utopistes et les idéologues eux-\nmêmes ne pourront pas se refuser à cette vérité.                         A. G.\n\n N a p l e s et S o n g o l f e , par M. ERNEST LÉMONON. (Collection des villes d'art\n   célèbres. Paris, Laurens.)\n   L'auteur de ce livre en fait la remarque dans son introduction, Naples n'a\njamais passé pour une ville d'art, parce que, sans doute, elle n'a été le centre\nde rayonnement d'aucune grande école artistique et a, presque toujours, été\ntributaire, à cet égard, des étrangers, qu'ils fussent florentins ou siennois,\ncatalans ou flamands aux XVe etXVIesiècles; romains ou bolonais, plus tard.\nLa paresse artistique, ou même la paresse tout court du peuple napolitain\nest un fait universellement admis, mais dont la faute n'est pas tout entière,\n probablement, à la nature trop belle ou à la vie trop facile. Gênes, dont les\nhabitants ne passent point pour indolents, n'a guère produit de grands\nartistes non plus. Il n'en reste pas moins que Naples surabonde d'oeuvres\nd'art précieuses et magnifiques de toutes les époques. Son Musée des antiques\nest le plus riche de l'Italie, et chacune des innombrables dominations qu'elle\na subies a laissé des monuments et des œuvres de tout genre. M. Lémonon\nnous les énumère et nous les décrit avec érudition et charme, en même temps\nqu'il nous fait parcourir toutes les parties du site admirable où est assise\nl'antique Parthénope.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nD a n s l a J u n g l e , par PAUL DEVAUX. — (Verviers, Aug. Nicolet.)\n  Ceci est le journal de route, écrit sans aucune prétention, d'un jeune sports-\nman verviétois qui a chassé à Ceylan (l'île du Paradis terrestre) tous les\ngibiers de la jungle, éléphants, léopards, ours, singes et crocodiles. M. Paul\nDevaux est, apparemment, un tireur adroit : les nombreuses photographies\ndont s'illustre ce petit volume témoignent des hécatombes grandioses com-\nmises par son fusil anglais. Et son livre très sincère, très simple et très\nvivant, nous communique à chaque page l'émotion sauvage et forte de la pour-\nsuite de grands fauves.\n"}, {"page_pdf": 518, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3462, "texte": "                                          LES    LIVRES                                       443\n\n   Mais u n e chasse à Ceylan n'est pas une mince affaire : il y faut un shikaris\n(guide), un cuisinier, u n marmiton, deux boys, quatre trakers, six charrettes\nattelées c h a c u n e d e quatre zébus, chacune a y a n t son conducteur, et enfin\nquatre coolies.\n   Ce sont là jeux de p r i n c e .                                        F . A.\n\nD ' a p r è s l ' E c c l é s i a s t e . Quelques petits essais sur la vie intérieure, par\n  M. L É O N W É R Y . — ( E d i t i o n s d u   Thyrse.)\n   En inscrivant le titre reproduit ci-dessus en tête des pages de son petit\nlivre, M. W é r y veut a p p a r e m m e n t signifier q u e les vérités qu'il entreprend\nde démontrer n e sont p a s nouvelles. Elles n e le sont pas, en effet, et leur\nantiquité i m m é m o r i a l e les rend, sinon plus vraies, au moins plus vénérables.\nL'égoïsme, la vanité, l'intérêt personnel, a p p a r e n t s ou déguisés, apparents\npour les a u t r e s , déguisés p o u r nous-mêmes, sont la m e s u r e et le mobile de\nnotre action, de notre pensée, de nos rêves, etc. T o u s les philosophes, tous\nles moralistes, tous les théologiens, etc., etc., etc., n o u s ont fait et refait cette\nleçon. Mais c'était, pense M. W é r y , moins u n e leçon qu'une constatation, et\ninutile. N é a n m o i n s il la refait, à son tour et n o n sans verve, d a n s le style,\nd'une sécheresse u n peu procédurière, qui lui est habituel.\n                                                                                  A. G.\n\nLes Réprouvés,               par   E U G È N E H E R D I E S . U n acte en p r o s e .   —   (Bru-\n   xelles, Agence Dechenne.)\n   Protestation, d a n s u n e langue pleine d'éloquence et de flamme, contre\nl'hypocrisie d e la loi qui refuse la qualité d'enfant légitime â l'enfant, ccnçu\navant le divorce, de la personne q u e le divorcé épousera ensuite.\n   L'auteur parle a u n o m d ' u n absolu anarchisme religieux et social. P o u r le\nchrétien la loi est claire, mais elle n e vient pas d u code Napoléon, et nous\ncroyons, n o u s , q u e la loi religieuse est la seule respectable en ces matières ;\nmais que ni le code Napoléon ni les petites machineries qui se font à l'hôtel\nde ville n'ont le droit d'influer sur la destinée de l'enfant, de le condamner\navant-naître à une injuste infériorité sociale. E t cela au n o m de qui, grand\nDieu, au n o m de quoi? Dès qu'elle ne s'appuie pas sur u n principe éternel,\naucune loi h u m a i n e n'a le droit d'empêcher u n individu d'être h e u r e u x\ncomme il l ' e n t e n d .\n                                                                           E . CH.\nLouis XVI, p a r M A R I U S S E P E T . — (Paris, Tequi.)\n  Bonne étude d'ensemble mais qui n'ajoutera guère à ce qu'on connaît de\nce règne sur lequel o n a déjà tant écrit.                      E . C.\n\nB e l g i q u e e t R o u m a n i e , p a r le comte GASTON DE Looz.— (Bruxelles,\n   Société belge de librairie.)\n   Il est toujours b o n d e signaler ce qui se publie sur la Belgique, les œuvres\nde nature à nous faire mieux connaître aux autres nations et à nous aider à\nles mieux connaître nous-mêmes. L e comte Gaston de Looz vient d'écrire\nun intéressant volume intitulé : Belgique et Roumanie, qui, à ce point d e v u e ,\nmérite de n e pas passer i n a p e r ç u .\n                                                                         G. d'A.\n"}, {"page_pdf": 519, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2387, "texte": "444                                    DURENDAL\n\n\nLa bienheureuse Jeanne-Marie Bonomo, moniale bénédictine\n   (1606-1670), par DOM Du BOURG. —- ( P a r i s , Perrin.)\n   Intéressant récit de la vie de cette béatifiée, d'après les d o c u m e n t s contem-\nporains et principalement les écrits de J e a n n e - M a r i e elle-même, qui nous\nrenseignent complètement sur ses extases, les grâces dont elle a été favorisée\net les tribulations qu'elle a souffertes.                                        A. G.\n\n B u r l i n g t o n m a g a z i n e . — Les numéros parus pour 1913 de cette bril-\n lante Revue sont riches, comme toujours, de matière et d'illustrations.\n N o u s citerons particulièrement (janvier et mars) la suite du travail intéres-\n sant de M. P . S c h u b r i n g sur les p a n n e a u x de coffrets de mariage italiens qui\n se trouvent dans les collections anglaises (janvier et février); u n curieux\n article de M. W . T . Whitley sur Turner as a lecturer (janvier) ; la fin de\n l'étude très documentée de M . A. J. W A U T E R S sur Roger van der Weyden,\n étude qui a trait aux peintures que le maître avait exécutées à Louvain,\n n o t a m m e n t la p r é t e n d u e Vierge des Médicis (Institut Steadel, Francfort-\ns/Mein): La thèse de l'éminent critique qui paraît solidement fondée en\nvraisemblance ne m a n q u e r a pas d'être passionnément combattue par les\nérudits tournaisiens; M. Gustave Friozzni étudie la reconstitution d'un grand\n tableau d'autel de Giovanni Bellini, conservé en partie dans l'église de\n S a n t ' U b a l d o à P a s a r o (février)]; M. Roger F r y signale u n e belle madone de\n Crivelli, d a n s la collection L e h m a n , à New-York ( m a r s ) ; M. Valérien van\n Loga consacre une notice au mystérieux B e r m e y o et reproduit une œuvre\nde ce maître, conservée d a n s la vieille cathédrale de S a l a m a n q u e (mars);\n M. Baldwin Brown et M. Archibald Christie étudient et reproduisent l'étole\net le manipule de S. Cuthbert, brodés au X e siècle et qui se trouvent à Durham\n(avril) ; M . Hill et T a n c r e d Borenius d o n n e n t d'excellentes notices,\nl'un sur certains médailleurs italiens; l'autre, sur les œuvres vénitiennes de\nla collection grand-ducale d'Oldenbourg (avril); M. L a u r r i e (the Van Eyck\nmedium, essaie de déterminer quel était le secret du procédé dont les grands\nmaîtres furent les initiateurs.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-011", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 445, "page_fin": 446, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Notules    D é c l a r a t i o n . Je tiens à d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 520, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 32, "fin_caractere_exclue": 2618, "texte": "Notules\n   D é c l a r a t i o n . Je tiens à déclarer que c'est au nom de tout le Comité\nde Rédaction de Durendal que j'ai décliné la responsabilité du compte rendu\ndu Salon de la Libre Esthétique publié par E. G. G. Ce compte rendu n'était\npas conforme aux idée générales de notre revue qui a toujours favorisé l'épa-\nnouissement non seulement de la littérature, mais encore de l'art de notre\népoque, surtout quand cet art est affirmé dans un salon aussi sérieux que\nLa Libre Esthétique.\n                                                         HENRY     MOELLER.\n\n    L e T h é â t r e B e l g e . Nous recevons du Comité de Patronage du\nThéâtre Belge la circulaire que voici :\n   Nous avons l'honneur de vous faire connaître que notre Comité a l'inten-\ntion de continuer pendant la saison 1913-1914 l'essai de théâtre belge qui\na été organisé l'hiver passé sous le haut patronage du Roi avec l'assistance des\npouvoirs publics.\n   Voici les principales lignes de notre projet :\n   Comme l'an passé, la Direction du théâtre royal du Parc montera, en pleine\nsaison, des œuvres belges ainsi que des levers de rideau, avec garantie à\nchacun d'eux d'un minimum de dix représentations.\n   Dans le courant de l'année, avec le concours de sociétés dramatiques, huit\ngrandes pièces d'auteurs belges et autant de levers de rideau seront joués dans\ndifférentes villes de province.\n   Le Comité de lecture se composera :\n   1° d'un délégué choisi dans le comité de lecture institué auprès du Minis-\ntère des Sciences et des Arts et chargé de désigner les pièces dont la représen-\ntation mérite d'être encouragée par l'octroi d'une prime;\n   20 d'un délégué du Comité de patronage choisi parmi les écrivains qui font\npartie de ce Comité ;\n   3° d'un délégué des 4 groupements suivants :\n   a) syndicat des auteurs dramatiques ; b) association des écrivains belges ;\nc) libre académie de Belgique; d) amis de la littérature.\n   Ces différents groupements ont été invités à nommer leurs délégués pour\nl'année 1913-1914.\n   4° du Directeur de théâtre et de son régisseur. Un vote unique est attribué\nà ces deux membres.\n   Ce Comité aura pour mission immédiate de choisir : a) les pièces belges à\nreprésenter en saison; b) les levers de rideau.\n   Il est tenu de prendre, endéans les deux mois après le jour du dépôt du\nmanuscrit, une décision au sujet des pièces proposées à son choix. Quand une\npièce aura été reconnue méritante, son auteur (pour autant que cela lui con-\nvienne) sera appelé à la lire devant le comité réuni. Une décision définitive ne\nsera prise qu'après cette lecture publique.\n"}, {"page_pdf": 521, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2680, "texte": "446                                DURENDAL\n\n\n   Les écrivains qui désirent soumettre leurs manuscrits au Comité de lecture,\nsont priés de les envoyer, avant le 15 septembre, au théâtre royal du Parc, à\nl'adresse de M. Prickartz, secrétaire du Comité de lecture.\n                                                Pour le Comité de patronage :\n                                                         Le Président,\n                                                     EDMOND PICARD.\n\n\n\n   Accusé de réception :\n   ART : L'abbaye de Fontenay et l'architecture cistérienne, par LUCIEN\nBÉGULE, vol. illustré (Paris, Laurens). — La sculpture sous les ducs de Bour-\ngogne, par ANDRÉ HUMBERT. Préface de HENRI ROUJON (idem).\n   L I T T É R A T U R E : L'amour et la mort. Lettres à mes amis, par\n CHARLES MORICE (Paris, Meissein). — Les grands amours travaillent\npour le Ciel ou l'amour chez S. François d'Assise, Ste Claire et Jacqueline\nde Settcsoli, par JEAN DE TOKARY, préface du C. de CRIMENOY. Notice et\nillustration du frère Angel de la confrérie esthétique : La Rosace (idem). —\nLa jeunesse de Lamennais, contribution à l'étude de l'origine du romantisme\nen France au XIXe siècle, par CHRISTIAN MARÉCHAL (Paris, Perrin). — La\nfamille de Lamennais sous l'ancien régime de la Révolution, par CHRISTIAN\n MARÉCHAL (idem).— Les provinces inébranlables, par GEORGES DUCROCQ,\n(Paris éd. des Marches de l'Est).— Mon filleul au jardin d'enfants, comment\nil s'élève, par FÉLIX KLEIN (Paris, Colin). — Bérenger, textes choisis et com-\nmentés, par STEPHANE STROWSKI (Paris, Plon). — Madame de Girardin,\nTextes choisis et commentés par JEAN BALDE (idem). — La jeunesse de\nFlaubert, par EDOUARD MAYNIAL (Paris, éd. du Mercure de France). —\nMusset : Les meilleures pages, introduction d'EUGÈNE EVRARD (Tourcoing,\n Duvivier).\n    M U S I Q U E : L'écriture des Musiciens célèbres, par LOUIS VAUZANGES\n (Paris, Alcan).\n    ROMANS : Le beau couchant, par GEORGES DELAQUYS (Paris, Plon).\n Au soleil couchant, par M A T H I L D E A L A N I C H (idem).— Les sources vives, par\n PAUL MARGUERITE (idem). — Sur mon chemin, par RENÉ LA HOULETTE\n(Paris, Tequi). — Les harpes Eoliennes, par GEORGES GRIMAUX (Paris.\n Perrin). — Contes belges, par M A R I E DE VILLERMONT (Tamines, Duculot).\n   POÉSIE : La maison blanche, par JOSÉ PERRÉE (Bruxelles, Association\ndes Ecrivains belges). — L'archipel de joie, par CHARLES CONRARDY\n(Bruxelles, L'Aube). — Le collier des heures, par LOUIS PAYEN (Paris, Mer-\n cure de France).\n   R E L I G I O N : Le Christ dans l'église, par ROBERT HUGH BENSON, tra-\nduit par MM. THELIER et P. DERON (Paris, Perrin).\n   VOYAGES. — De Java au Japon, par A. MAUIROID (Paris, Plon).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison07-012", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 447, "page_fin": 448, "titre_corps": "La Rosserie de la Reine Pédauque", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Le Grand Rossart", "ancre_debut": "La Rosserie de la Reine Pédauque On vient d'inaugurer, dans le verger", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 522, "page_imprimee": 447, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 4923, "texte": "La Rosserie de la Reine Pédauque\n   On vient d'inaugurer, dans le verger                Or, voici ce qui donne à cette éloquence\nd'Hougoumont, un m o n u m e n t à la gloire         patriotique sa pleine saveur :\ndes héros de France, morts à l'ennemi, le              M. Hector Fleischmann est né à Saint-\n18 juin 1815. Un orateur, dont le nom a              Nicolas ( F l a n d r e orientale, Belgique).\ndes sonorités bien françaises, M. Hector\n                                                                        ***\nFleischmann, a célébré ces p r e u x au nom\n                                                        Charles Potvin renaît ! A l'occasion de\nde leur patrie, dans une noble harangue,\n                                                     la joyeuse entrée du Roi à Liége, M. Mi-\ndont le grandiloquent lyrisme est tout\nnaturel en des lieux épiques. Ecoutez-le :           chel Bodeux publie ce délicieux poème :\n    « A Waterloo, l'infamie n'est nulle part;                La cloche sonne !\n» l'honneur est partout.... T o u t dénonce                   Le canon tonne !\n » ici la valeur et montre le courage. Dans          U n vent fatal souffle et bruit\n    le salut qu'on leur doit, la France n'ou-        Dans le silence et dans la nuit.\n    bliera pas l'Angleterre. Dans ce verger,         La foule court, sombre et défaite,\n » elle a montré ce que peut une grande              Vers son Roi, mort dans la retraite.\n » nation quand ses enfants croient en\n » elle. Ici, sans haine, les vaincus peuvent                La cloche sonne !\n » parler des vainqueurs.... Si nous élevons                 Le canon tonne !\n » ici cette pierre avec cet aigle cabré et          Les voix d'airain sous le ciel gris,\n » résistant, c'est que nous avons cru que,          Lancent au loin leur fier roulis\n » dans ce lieu où l'Angleterre, déjà, avait         La foule court, avec ivresse,\n     doublement honoré ses morts, on ne              Vers le Roi blond, plein de promesse.\n » trouverait point étrange de voir la\n  » France se souvenir des siens. «Vous sacri-\n                                                              La cloche sonne !\n     fierez sur les hauts lieux », est-il écrit\n                                                              Le canon tonne !\n  » dans le Deutéronome. Nos morts font\n                                                     Deux cœurs de femme ont tressailli,\n  » de Waterloo un haut lieu de l'histoire\n                                                     L'une est la mère au front vieilli,\n  » et c'est la patrie pour laquelle ils sont\n                                                     L'autre est l'épouse au cœur de flamme.\n  » tombés qui commande l'hommage qui\n                                                     Un Roi de rêve est dans leur âme.\n  » leur est rendu.... Q u e penser d'un pays\n  » qui, au loin, oublierait ses enfants\n                                                              La cloche sonne !\n  » morts ! Mais, ici, ces morts ne sont\n  » point en exil. Le passant étranger,                       Le canon tonne !\n  » trompé par ces doux paysages, ces molles         Des cris ardents fendent les airs.\n   » collines et ces nobles verdures, pourrait       Les sabres nus ont des éclairs,\n   » se dire : « C'est un beau p a y s ; c'est la    Le drapeau belge étend son voile,\n   » France». C'est la France, oui, et pres-         Le Roi de paix marche à l'étoile.\n      que, puisque la terre des morts n'est              24 décembre 1909.\n   » jamais une terre étrangère. Et comment                                *\n   » pourrait-elle l'être, ici, dans ce pays\n      dont les pères avec les nôtres ont com-            Et vous aussi, Pierre Nothomb, vous\n      battu pour les mêmes causes sous les            écrivez un peu vite, parfois, et comptez\n       mêmes étendards ? Non, non, terre de           trop sur une mémoire faillible. Le « bre-\n    » Waterloo et terre d'Hougoumont, tu              lan d'excommuniés » que chanta Léon\n    » ne nous es pas étrangère ! Tu es faite des      Bloy ne se compose pas de Barbey d'Au-\n    » os de nos pères, de la poussière de nos         revilly, Paul Verlaine et... Villiers de\n    » ancêtres et de notre race ... Cette défaite,    l'Isle-Adam, «l'enfant terrible», «pesti-\n    1\n       il est bon de la mâcher et de la remâcher,     fére » et l'« insensé ».\n    » commeces soldats qui, revenant d'Aus-              Si Barbey y figure « l'enfant terrible »,\n     terlitz et de W a g r a m , mâchaient le         Verlaine y est le « lépreux »,et le « fou »,\n     » laurier dont le goût leur demeurait à la       c'est Hello.\n       lèvre avec le désir de le retrouver et de        Et l'on se demande, à vous lire, par\n       le reconquérir.»                               quel miracle de sagacité M.Albert Giraud\n                                                      aurait pu, dans son Réveil ingénu que\n"}, {"page_pdf": 523, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 953, "texte": "448                                       DURENDAL\n\n\npubliait la Jeune Belgique en juin 1893,                           ***\névoquer la conversion de son ami Olivier-          S. M. le Tsar de Bulgarie nous adresse\nGeorges Destrée, conversion que vous             ce télégramme :\ndatez vous-même de 1895.                           « Roche Tarpéienne voisine du Capi-\n                                                 tole. Prévenez Rouvez. »\n                   ***\n   Mme Jane Catulle Mendès n'est pas                               * **\nflattée de la figure que lui a faite le dessi-     Notre ami Victor Kinon travaille d'ar-\nnateur Rouveyre,dans les Visages des Con-        rache-pied à une ode au muscle belge.\ntemporaines. Elle plaide. Mais il n'est pas      Elle sera dédiée à M. Philippe Thys, cou-\nsûr du tout que, plaideuse, elle fasse           reur-cycliste.\nfigure meilleure.                                                  L E GRAND ROSSART.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 454, "texte": ""}, {"page_pdf": 455, "texte": ""}, {"page_pdf": 456, "texte": ""}, {"page_pdf": 457, "texte": ""}, {"page_pdf": 458, "texte": "(Reproduction interdite)                       (Photo de F. Oreman)\n                           CAMILLE LEMONNIER\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": ""}, {"page_pdf": 460, "texte": "                 Camille Lemonnier\n\n                LE quinze juin, à huit heures du matin, comme\n                  je respire sur le seuil du logis une vraie journée\n                   de soleil et de parfums, devant les verdures\n                   éclatantes, le facteur, au visage épanoui, me\n                   remet un paquet de journaux et de lettres. Rien\n                   n'intéresse davantage — et surtout au moment\n                   de la fenaison — que le beau temps, à la cam-\npagne. Cet h o m m e qui, sa tournée faite, reprendra la faux et\nle rateau, est heureux comme les choses qui nous entourent...\nIl est parti, et je l'entends encore qui s'exclame, pour son\nplaisir à lui, sur la chance d'avoir une journée appropriée aux\nbesoins de la terre.\n   On vit ici un peu en dehors du monde et, malgré tout ce qui\ndevrait me retenir sous le ciel en fête, j ' a i hâte de lire mes\njournaux et mes lettres. Une feuille dépliée, et c'est un portrait\nbien connu qui apparaît dans un cadre noir, un en-tète funèbre\nqui barre la première p a g e . . . J e n'en crois pas mes yeux :\nCamille L e m o n n i e r est mort ! Nous éprouvons tous une dou-\nloureuse stupeur, tous, m ê m e ceux qui étaient les plus éloignés\nde certaines tendances du disparu. Il faut se répéter la fatale\nnouvelle, il faut l'imposer à son esprit, y contraindre sa\nvolonté... L a lumière entre à flots par toutes les fenêtres, les\nprés sont en r u m e u r , il semble que depuis hier soir l'été nous a\nenvoyé les annonciateurs de son escorte triomphale, et celui\nd'entre nous qui fut le plus près du visage sensible de l'univers,\ns'en va pour toujours, au moment où la nouvelle et glorieuse\nsaison se lève.\n   A-t-il souvent pensé, le disparu, au cours i m m u a b l e des\nchoses, et devant u n e matinée ensoleillée qui s'ouvre comme\nun calice, s'est-il dit que quand bien m ê m e la mort le prendrait à\nla gorge, il n'y aurait pas une fleur, pas un parfum de moins?...\nLe sentiment de notre personnalité est tel qu'on ne se soumet\n"}, {"page_pdf": 461, "texte": "386                         DURENDAL\n\n\npas, sans effort, à la loi commune. Le cours immuable, le\nfleuve des jours, le recommencement perpétuel, que de motifs à\ns'humilier sur notre fragilité, dans ce roulement à travers le\ntemps et l'espace ! Au contraire, Lemonnier eût trouvé, dans\ncette méditation, un motif d'exaltation intérieure, tant la splen-\ndeur des yeux lui tenait lieu d'autres besoins. C'était une âme\ningénue, mais panthéiste et ardente jusqu'à la licence dans tout\nce qui activait la puissance des instincts et de la vie. Il était\ndoué d'une prodigieuse sensibilité physique, toujours aux\nécoutes, réceptive au moindre frisson, et qui éveillait dans son\ncerveau de la couleur et des formes. Si, un jour, il avait pu\nentrevoir autre chose, quelle clarté définitive se fût levée sur\nles dons naturels de son imagination, et quelle consolation\nsuprême pour la générosité native de son âme! Je n'ai pas voulu\ncacher ce regret... C'est avec un serrement de cœur (dont les\ncauses sont au delà d'une beauté sensible) que nous saluons le\ncercueil de ce grand écrivain de chez nous.\n   Et j'insisterai, tout de suite, sur le caractère foncièrement\nrégional de son œuvre. Tous ses livres, ceux qui furent situés\nailleurs comme ceux qui revêtent une apparence légendaire,\nsont d'ici. Lemonnier a-t-il suivi des courants, a-t-il parfois\nvoulu se renouveler, d'accord avec des modes littéraires nou-\nvelles? Peu importe, l'accent ne trompe pas, ni l'image. Au\nbout de quelques pages, vous aurez reconnu l'auteur et son\nincomparable talent de peintre littéraire. Quel paysagiste réel\ndépassera jamais ses tableaux écrits? Il a souvent la fougue des\ngrands artistes de la Renaissance, et ses réalisations dans le\nlivre ne sont pas inférieures à de pareils ancêtres. Jordaens\nne désavouera point ce disciple, et même Rubens se reconnaîtra\ndans bien des pages de cette œuvre immense. D'autres fois,\n Lemonnier se retrouve des affinités avec les Primitifs; il aura\nle sens du mystère comme eux, la prescience des effusions\n mystiques, la divination de l'âme candide et fervente remontée\ndu fond des races. En lui se résumaient toutes les aspirations\n que l'histoire de notre art national découvre le long des siècles.\n Et c'est pourquoi il devait être — tout naturellement — en\n même temps qu'un grand peintre, un critique d'art souverai-\n nement perspicace. Emile Claus qui a transposé sur la toile les\n « descriptions parlées » de Lemonnier, cette conversation fré-\n missante, vibrante de clarté, découvrant un sens pictural hardi\n"}, {"page_pdf": 462, "texte": "                        CAMILLE LEMONNIER                            387\n\n et nouveau à tous les aspects de l'heure sur la plaine de\n Flandre, E m i l e Claus a fixé ainsi un souvenir inoubliable, un\nsouvenir illustre de son grand ami disparu. Camille Lemonnier\ntenait à cette F l a n d r e et aimait chaque province de son pays,\nd'une passion filiale. Q u a n d Paris, le Paris de Barbey d'Aure-\nvilly, des Goncourt, de D a u d e t , de Villiers de l'Isle-Adam,\nl'adoptait et l'invitait à demeurer désormais dans son orbe bril-\nlant, il ne tergiversa pas un instant et reprit le chemin du pays.\nPourtant le Mâle, ce terrible Mâle qui révolutionnait la littéra-\nture courante et belge de l'époque, lui avait valu du coup la\nnotoriété, et, après un pareil départ, chacun devenait attentif\nà l'œuvre de cet écrivain.\n   Albert Savine rééditait les premiers Contes flamands de\nLemonnier et J.-K. H u y s m a n s , qui avait admiré «le coloriste\nendiablé, le contemplateur enthousiaste des automnes dorés »\nécrivit non sans é t o n n e m e n t : « U n nouvel écrivain est devant\nnous, un écrivain sincère, franc, qui par un miracle d'art, va\nnous donner ce petit chef-d'œuvre : Bloemetje. L à est la vraie\nnote, la note exquise de L e m o n n i e r . C'est la simple histoire de\nla petite fille d'un boulanger, qui se meurt p e n d a n t la nuit de\nSaint-Nicolas. Il y a u n m o m e n t quand le prêtre, fermant son\nbréviaire dit : «Seigneur, mon Dieu, prenez pitié de ces pauvres\ngens!» où l'on étouffe et l'on é t r a n g l e » . Ainsi cette dualité,\ndans le talent de l'écrivain, se m a r q u a i t dès ses débuts. A côté\nde l'artiste visionnaire qui brosse de larges fresques, apparaît\nl'intimiste, l'observateur attentif et ému. Nous retrouverons plus\ntard, beaucoup plus t a r d encore, ces caractéristiques. Il suffit\nde penser à Adam et Eve, h y m n e éclatant de naturisme, et de\nlui opposer Le Petit Homme de Dieu, aux détails si m e n u s , aux\nsentiments d'une délicatesse presque fragile, mais aussi avec\nbeaucoup m o i n s d'observation réelle qu'autrefois. Camille\nLemonnier avait a b a n d o n n é , depuis longtemps déjà, l'étude\nexacte du décor et des modèles. Il évoquait, il transfigurait; les\nlignes, les éléments primaires (si j ' o s e dire) d'un site suffisaient\nà la construction d'un tableau complet et souvent magnifique,\net là-dedans se m o u v a i e n t des êtres qui ne vivaient que d a n s le\ncerveau de l'artiste. Mais, encore une fois, avec les vertus des\ngens et des choses de notre p a y s . L e m o n n i e r avait l'intuition\nde la couleur et de l'accent qui leur convenaient, et c'est pour-\nquoi tant de j e u n e s écrivains marchèrent à sa suite, conquis par\n"}, {"page_pdf": 463, "texte": "388                                DURENDAL\n\n\nce sentiment profond des réalités patriales et éblouis par la vir-\ntuosité de ce prosateur fulgurant. L e m o n n i e r a exercé une\nmaîtrise sans égale sur les lettres de son pays, en dehors des\npréoccupations d'école. Lui-même appartint-il réellement à un\ngroupe tendancieux (tout au moins à s e s débuts, comme certains\nl'affirment) et ces qualificatifs d'œuvres naturalistes appliqués au\nMâle et au Mort, par exemple, sont-ils bien exacts ? A notre\nsens, presque tous les livres de L e m o n n i e r sont des inspirations\nde poète, et elle nous parait bien peu influencée par le naturalis-\nme de Médan l'aventure héroïque de Cachaprès dans sa grande\nforêt r o m a n t i q u e . Si quelques pages ont un caractère brutal,\nsi l'auteur y accentue certaines vilenies de l'existence, cela ne\nsuffit pas à rattacher les tableaux éblouissants du Mâle ou les\nâpres eaux-fortes du Mort à je ne sais quelle cohorte strictement\nfidèle aux exemples d ' E m i l e Zola.. N o n , pareille conclusion\nconfondrait des moyens qui ne se ressemblent p a s .\n     Et bientôt, au fur et à mesure qu'il avance d a n s son œuvre,\nd é d a i g n a n t l'observation exacte (nous nous répétons) et s'exal-\nt a n t sur quelques éléments du site, sur quelques aspects rudi-\nmentaires d ' h u m a n i t é , Camille L e m o n n i e r se trouve aux anti-\npodes du naturalisme. Faut-il s'en réjouir a b s o l u m e n t ? L'école\nde Médan avait des qualités de construction littéraire et une\nm é t h o d e de déduction où tout n'était pas si m a u v a i s . . .\n    N o t r e Camille L e m o n n i e r se mouvait d a n s un perpétuel\nlyrisme, et ceux qui, connaissant ses livres, approchaient de\nleur auteur, n'éprouvaient aucune désillusion, aucun heurt :\nil vivait comme il écrivait, son exaltation intérieure s'extério-\nrisait par le geste et la parole. Ah ! ce j o u r lointain déjà, où\nMaurice des O m b i a u x nous introduisit, E d m o n d Glesener etmoi,\nchez l'écrivain qui h a b i t a i t alors le Boulevard militaire. Nous\nmontions, un peu émus, le petit escalier qui conduisait à son\ncabinet de travail. L a porte ouverte, le m a î t r e nous apparut\ndebout, cambré, les cheveux d'or en désordre sur le front, le\nregard brillant derrière un lorgnon m u n i d'un large ruban noir.\n Il avait fière m i n e . . . E t , à peine nous eût-il t e n d u la main, que\n les mots partaient, emplissaient la pièce, nous étourdissant\n p r e s q u e . . . Cette coloration de la pensée, ce relief dans la phrase,\n soudain cette tension suivie d ' u n e explosion de l'expression,\n d a n s u n e joie, d a n s un t r i o m p h e , et cela d e v a n t nos vingt ans\n"}, {"page_pdf": 464, "texte": "                         CAMILLE LEMONNIER                             389\n\néblouis... J e m e souviendrai toujours de cette première ren-\ncontre ! E t puis, nous allâmes au Bois. C'était en hiver, les\ngrands arbres étaient m i r a c u l e u s e m e n t givrés, le lac s'immobi-\nlisait sous la glace. L e s patineurs et patineuses passaient et\nrepassaient devant le fond blanc du paysage. L e m o n n i e r ne\nmanqua pas de nous rappeler Breughel avec une sûreté d'expres-\nsion extraordinaire. Au retour, la lune s'était levée sur cette\nféerie des branches argentées dressées vers le ciel pur, et\nLemonnier parlait, il parlait, il d r a p a i t de magnificences incon-\nnues le site, les mots en appelaient d'autres, les images nais-\nsaient, somptueuses et t e n d r e s . . . N o u s ne nous étions jamais\nsentis aussi près des puissances mystérieuses de la terre. Nous\nrentrâmes ; L e m o n n i e r nous retint à diner. Derrière lui, à table,\nun tableau de Claus semblait prolonger l'or de sa chevelure. Le\nchemin du soleil... fit q u e l q u ' u n . . . De la gloire... ajouta un\nautre... E t M a u r i c e des O m b i a u x trouva, ce soir-là, cette image\npeu orthodoxe reprise par E e k h o u d dans son discours aux funé-\nrailles et qui, d'après des O m b i a u x , évoquait pour notre hôte\nune fin digne de son génie et de ses affinités. L a nature accom-\nplirait en sa faveur ce miracle : par un jour de glorieux été,\ndans l'une de ces forêts a r d e m m e n t célébrées, s'accomplirait\nla grande m é t a m o r p h o s e . Il se trouverait, — lui, Camille\nLemonnier l ' a m a n t inspiré de la sylve, — ancré au sol, ses\nbras levés se raidiraient comme des branches, son front dispa-\nraîtrait sous les feuilles... (Mais il ne voulut pas entendre par-\nler du laurier, dont un disciple respectueux proposa, en ce\nmoment, le choix... non, le chêne viril de nos bois gardait ses\npréférences...) E t l'on riait en m ê m e t e m p s que lui...\n  Je l'ai retrouvé deux fois, dans le pays de L u m m e n , aux por-\ntes du village, près du « Chêne millénaire », qu'il déclarait\naimer comme un frère. N o u s avons, avec Bazalgette, parcouru\nles solitudes poignantes du Donderslag, à Helchteren, pour\nnous émerveiller ensuite de l'oasis de Kelgterhof ; une après-\nmidi d ' a u t o m n e , nous nous sommes rencontrés, avec H e n r i\nCharriaut, d a n s l'âpre décor de T e r L a m e n (on se croirait là-\nbas en dehors du t e m p s , à cent lieues de notre civilisation) et\ncette fois, l'impression fut telle q u e , passant une heure plus\ntard dans une paisible bourgade des environs de H a s s e l t et\n apercevant sur le pas de sa porte une bonne femme à l'air pla-\n"}, {"page_pdf": 465, "texte": "390                        DURENDAL\n\ncide, Lemonnier me prit le bras et me cria d'une voix stridente :\n« Virrès, une fille sauvage!»\n   Pareil exemple prouve l'admirable sincérité de l'homme et\nexplique le ressort de cette jeunesse, jeunesse de cœur et de\ntalent, qu'il avait gardée jusqu'à son dernier jour.\n   Mais en dehors du spectacle des renouvellements, de la fuite\ncolorée des heures, en dehors du monde, du vaste monde,\nlumineux et sensible, qui offrait en chaque saison, et mieux, à\ntout instant, des motifs à son exaltation, Camille Lemonnier\nne s'attachait guère aux problèmes qui tourmentèrent quelques-\nuns de ses plus nobles contemporains... Il avait connu Huys-\nmans, le Huysmans d'avant En Route... Quand on lui rappor-\ntait que J.-K., pénitent et catholique jusqu'aux moelles,\ns'informait de l'abondant et généreux ami de sa jeunesse, avec\nune curiosité où revivaient de chers souvenirs, Lemonnier\nfronçait les sourcils sans rien dire, manifestement déconte-\nnancé devant ce « cas littéraire ». 11 concevait un catholicisme\nen images, mais, dans la réalité, je crois bien qu'il ne s'arrêta\njamais aux troublantes questions qui passionnent maintenant\nl'élite des jeunes lettres françaises. Léon Bloy, cependant, le\ncaptivait encore comme au premier jour, sans doute la prose\nparée et les véhémences du pamphlétaire répondaient à son\ntempérament sanguin et plaisaient à ses goûts combatifs.\n   Comme il aimait et défendait ses amis, ce Lemonnier infati-\ngable! J'ai souvenance d'un dîner, où quelqu'un avait contesté\nle talent poétique de M. Albert Mockel. On vit Lemonnier\naprès avoir exposé ses motifs d'admiration, quitter la table,\nmonter à sa bibliothèque, en rapporter le dernier livre de\nM. Mockel, et on l'entendit lire des poèmes entiers pour nous\nconvaincre de leurs qualités suréminentes. Des traits pareils\nétaient fréquents chez lui... Dieu sait si les chers confrères\naiment à s'entre-déchirer ! Lemonnier ne leur ressemblait\npoint, il était bon, foncièrement bon, et montrait parfois une\nréelle persévérance à découvrir le talent dans l'œuvre du plus\nmodeste d'entre nous. Tant de « demi-castors », de demi-\ntalents littéraires, croient devoir jouer les dédaigneux, qu'il\nest salutaire et réconfortant de se souvenir de cet exemple.\n Et néanmoins, il demeurait, envers son « écriture » à\nlui, d'une exigence jamais lassée. C'est le propre des écrivains\nqui furent avant tout des artistes de la forme, et c'est aussi\n"}, {"page_pdf": 466, "texte": "                      CAMILLE LEMONNIER                       391\n\nleur récompense. Ils tendent sans cesse à la plénitude de\nl'expression. Les dédicaces que Lemonnier inscrivait à la\npremière page de ses livres, nous apportaient toujours une jolie\nnote, un son inédit, une vive impression d'art ; sa fière passion\nne condescendait pas à une phrase banale... Et ce n'est pas un\ncôté négligeable de son tempérament ou de son esprit ; ainsi se\ncomplète une personnalité et s'achève une figure d'écrivain.\n   Il laisse vide une grande place dans notre vie commune;\nquand il était de l'une ou l'autre de nos réunions, de nos fêtes,\nles regards convergeaient vers lui et un peu de magnétisme se\ndégageait de ce maître volontaire et fort. Je le rencontrai, l'an\ndernier, à un déjeuner organisé en l'honneur de J. H. Rosny\nAîné. Quelques jours auparavant, dans un article de la Chroni-\nque, Lemonnier avait paru regetter ses fougues de style, ses\nhardiesses d'images, ses flambées de néologismes, incliné sou-\ndain dans un déférent hommage au génie classique de la France.\nOr jamais, au grand jamais, il ne fut plus piaffant d'ivresse\nverbale et dédaigneux de prudence syntaxique que dans son\ntoast à Rosny. C'était toujours le Lemonnier d'avant-garde, de\ncombat, d'audace, le Lemonnier de notre jeunesse !\n   On lui a reproché parfois son orgueil, qu'il me soit permis de\nrappeler, à ce sujet, un aveu de Lemonnier : Bruxelles allait\ncélébrer la parution du cinquantième volume de notre auteur\n(c'était le délicieux Petit Homme de Dieu...) et on se proposait\nd'y faire écho à Paris. Maurice des Ombiaux s'était voué à la\nréussite de ces fêtes. Un jour qu'il parlait, avec enthousiasme,\nde ses projets à Lemonnier, celui-ci l'interrompit :\n   — Sans doute, je suis quelqu'un en Belgique, mon ami,\nmais, là-bas, dans cet immense Paris, où les grands talents\nabondent?...\n   Loin de rapetisser l'homme ou l'artiste, une pareille inquié-\ntude l'honore. N'est-ce pas l'éternelle incertitude et le tourment\nde l'écrivain devant la réalisation parfaite de son vœu qui con-\nfèrent à ses efforts leur vraie noblesse ? Assurément, Camille\nLemonnier a mésusé dans certains livres de ses dons magni-\nfiques, — et, nos réserves formelles et nos regrets à cet\négard doivent être exprimés — mais son labeur, sa force d'en-\ntraînement, sa générosité vaillante ont fait lever une moisson\nque, d'ici longtemps, nos terres littéraires ne connaîtront plus.\n                                            GEORGES VIRRÈS.\n"}, {"page_pdf": 467, "texte": "                Une odeur de brûlé\n\n                Nous sommes sorti tout vibrant d'émotion, l'autre\n                  soir, de chez notre ami Sauvain, le bon histo-\n                  rien, comme d'une tragédie de théâtre, et nous\n                  avons continué longtemps, par les rues désertes\n                  et j u s q u e d a n s le silence de la nuit, de nous\n                  émouvoir du jeu de nos sentiments et de nos\n                  rêveries.\n   Sauvain, encore qu'il n'ait publié que ces deux essais : Une\nesquisse de la vie des Béguines en Flandre, et La lèpre à la Un des\ncroisades, Sauvain n'est pas un historien ordinaire. Il est appelé\nà la réputation et peut-être à la gloire. C'est un témoin du\npassé, à la façon de ces ambassadeurs de la République de\nVenise, dont les récits vivants et colorés ne sont pas de dessé-\nchants grimoires, mais des tranches saignantes du passé.\nL'exactitude méticuleuse, m a t h é m a t h i q u e , y perd quelquefois,\nmais la vie s'y atteste intense et fourmillante, et ses récits sont\nmieux que des procès-verbaux que les archivistes confient à la\npoussière des bibliothèques pour le plus grand repos des arai-\ngnées et des cloportes. C'est un excitateur et un magicien. Le\npassé, qu'il touche d'une plume merveilleuse autant qu'une\nbaguette de fée, se lève de ses ténèbres; à son appel sa cendre\nfrémit, se ranime, ressuscite, et le lecteur se sent tout à coup\ncontemporain des âges révolus.\n   Cette soirée, d'où nous étions sorti frémissant, avait com-\nmencé monotone et morne, comme un soir gris de février, par\nquelques vagues propos sur le froid qu'il faisait ce jour, sujet\nbanal comme la pluie et le beau t e m p s , et à la portée de n'im-\nporte quel garçon coiffeur en mal de bavardage.\n   J e ne sais comme, à propos d'une phrase lue, le matin, dans\nune feuille publique, j ' e n étais venu à annoncer \" que l'église\nSte-Gudule serait chauffée \", et à me poser à moi-même cette\ninterrogation. Nos vieilles cathédrales n'ont-elles jamais été\nchauffées ?\n"}, {"page_pdf": 468, "texte": "                       UNE ODEUR DE BRULE                           393\n\n  A cette question j ' a v a i s vu aussitôt un éclair, une flamme,\ns'allumer d a n s les yeux vivants de Sauvain, et il avait répondu :\n   « J'ai l'idée q u e le chauffage des églises, qu'on célèbre\ncomme un progrès, ne doit pas avoir été inconnu de nos loin-\ntains ancêtres. N o n seulement ils se chauffaient à l'église, ce\nqui est attesté par maints documents, et par des objets que\nnous conservons d a n s nos musées, mais les églises, ou du moins\nquelques-unes, durent posséder à cet effet des appareils origi-\nnaux et assez compliqués. Pourquoi nos pères se seraient-ils\nprivés de ce b i e n - ê t r e ? C o m m e n t une époque qui éleva, au\ncentre de nos grands m o n u m e n t s publics, quelques-unes de\nces admirables cheminées, q u e nous avons murées, parce que\nnous sommes incapables de nous en servir, eut-elle reculé\ndevant l'.effort à faire pour doter la cathédrale d'un mode de\nchauffage ? Est-ce q u e vous vous imaginez que ces artistes\ningénieux et subtils, qui tordaient la barre de fer aussi capri-\ncieusement q u e le fil de lin des dentelles, eussent hésité devant\ncette médiocre difficulté d'un appareil à inventer pour produire\nune source intense de chaleur, dans l'immense édifice populaire?\n   Certaines cathédrales, et je crois tenir la preuve, ont été\nchauffées par des appareils spéciaux, artistiques, grandioses, et,\nj'oserai dire le mot, calorifères à souhait.\n   On a découvert, c'était en 1825, je crois, en Italie, que cer-\ntaines colonnes de pierre, é t a y a n t les voûtes, étaient creuses, et\nmarquées au centre, r a p p o r t e n t les observations, par des traces\nde feu, pour ne pas dire de suie. Qui m'empêche de voir dans\ncette constatation l'existence de cheminées monumentales ?\n   — E t les poêles, demandai-je ?\n   Pour toute réponse, Sauvain alla droit à une armoire de sa\nbibliothèque et en retira un cartonnier lourd de documents.\nMais, au m o m e n t de l'entr'ouvrir, il hésita, revint vers son\nfauteuil, et dit:\n   — Je m e fais cette réflexion qu'avant de prouver, il sied\nd'affirmer, et, puisque cette affirmation est une histoire,\n souffrez que je commence par elle.\n\n                                 * *\n   Il y avait, en ce temps-là, à la cour de      (je ne peux pro-\nnoncer aucun nom, la réserve et la loyauté me l'interdisent),\nil y avait un religieux célèbre par son éloquence et son audace.\n"}, {"page_pdf": 469, "texte": "394                         DURENDAL\n\nTous les vendredis du carême, devant les princes et les cour-\ntisans, le prédicateur royal, confesseur en titre de la reine,\nmontait en chaire, et mettant à profit l'occasion merveilleuse\nque lui offrait la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il\nrappelait à son auditoire, où quelques uns des sept péchés\ncapitaux, un surtout, étaient en honneur, les sévères leçons\nde l'Evangile et fustigeait, avec une verdeur sans pareille,\nles vices connus ou secrets de tous ces grands de la terre.\nEt c'était, pour ces courtisans, passionnant autant qu'une\nchronique scandaleuse, que cette éloquence fulgurante et\ndénonciatrice, qui éclatait sur les sommets et descendait ses\nlueurs jusqu'au fond ténébreux des consciences. A chaque\nsermon la hardiesse du religieux s'élevait davantage. Ceux\nqui avaient à craindre de cette lumière tremblaient en allant\ns'exposer à l'église au verbe audacieux du moine. On en voyait\npâlir ou haleter, à mesure que se déroulaient les phrases ven-\ngeresses de la morale outragée, et c'étaient, chez les autres,\nà la fin de l'office, des œillades et des chuchotements. Jamais\nla chaire de vérité n'avait mieux justifié son nom. Le regard\nde l'orateur semblait avoir pénétré tous les secrets ; sa parole\néclatante traînait au grand jour les mystères des âmes les plus\ntorses. Oserait-il aller jusqu'au bout, se demandaient tout bas\n les courtisans ? Dans l'auditoire illustre, deux êtres secrète-\n ment attachés l'un à l'autre, la Reine, et l'un des principaux\n seigneurs, attendaient en tremblant qu'on fît allusion à une\n passion qu'ils se croyaient seuls à connaître et dont le hennis-\nsement avait été entendu         Et, dans un dernier sermon, le\nvendredi saint, devant le tabernacle entr'ouvert et vide, le\nmoine, à mots à peine voilés, avait osé, dans des périodes\nmagnifiques et tumultueuses, toucher à la majesté royale,\ncomme l'océan déchaîné et en pleine tempête ose attenter à\nla majesté des plus hautaines galères. La Reine, les regards\ndardés dans les yeux du terrible religieux, n'avait pas eu un\nfrémissement... Son complice, moins maître de lui-même,\navait pâli, et cette pâleur avait été observée.\n   Et ce même soir, le moine n'avait pas reparu à son couvent.\nIl avait disparu, disparu à jamais d'entre les vivants.\n   Or, il y avait là, rapporte une chronique, dont j'ai là le texte\nauthentique dans ce cartonnier, il y avait là, au centre de la\ncathédrale, un très grand feu qui servait à chauffer le grand\n"}, {"page_pdf": 470, "texte": "                     UNE ODEUR DE BRULÉ                        395\n\nvaisseau de pierre au coeur de la mauvaise saison. C'était\ncomme une châsse gigantesque, toute en fer forgé, et si grande\nqu'il eut été aisé de faire tenir plusieurs hommes à la fois. Elle\nreprésentait, sur ses quatre faces ouvragées, des scènes de\nl'enfer. A la lueur des flammes, on y voyait en grandeur natu-\nrelle des figurations de démons et de damnés. Quand, adossée\nau pilier creux, et toute bourrée d'énormes bûches de chêne,\nla châsse s'allumait, c'était un spectacle impressionnant que\nd'apercevoir ces macabres figures de fer forgé prendre une sorte\nde vie fantastique sous la crépitation tumultueuse des bois et\nl'empourprement des braises, et convenons-en, ce devait pro-\nduire une formidable impression de terreur.\n   Le spectacle, achevait Sauvain, devait être tout à fait beau,\néclatant, après un sermon du terrible prédicateur sur le péché et\nl'enfer mérité.\n   Eh bien, ce Vendredi saint, la chronique est bien précise dans\nses accusations, le moine audacieux disparut à jamais, et l'on\nfut unanime à la cour à soupçonner que, victime de son audace,\nil avait disparu, jeté vivant dans la châsse brûlante, en un\nféroce autodafé, parce que, dit un vieux texte que je vous lirai,\nil régna, le lendemain, par toute l'église comme une odeur de\nbrûlé, qui persistait encore le jour de Pâques, si tenace et si\nintolérable que la Reine en fut longtemps incommodée...\n                                   *\n                               *       *\n\n   Vous vous étonnez sans doute que je ne vous dise ni les\ndates, ni les noms, ni les personnes, ni les lieux, où cette abo-\nminable aventure s'est passée. Je ne peux vraiment pas vous\nen dire davantage aujourd'hui sans courir le risque de calom-\nnier tel règne, telle époque, telle souveraineté des âges dis-\nparus. Je suis sûr seulement que la pièce sur laquelle\nj'appuie mon histoire, est rigoureusement authentique.\n   Et notre ami nous montra les feuillets de velin du rare ma-\nnuscrit, sur lesquels étaient peints tous les détails de l'horrible\nrécit. Le scribe ou le miniaturiste de l'époque, effrayé après\ncoup de l'atroce médisance qu'il allait transmettre aux siècles\nfuturs, avait voulu en atténuer l'horreur en la rendant ano-\nnyme, car une main maladroite et hâtive avait à demi effacé\ntout ce qui pouvait situer la scène, pays, dates et noms.\n"}, {"page_pdf": 471, "texte": "396                          DURENDAL\n\n   Mais le chroniqueur inconnu a compté sans la sagacité et la\npatience de notre illustre ami.\n   « Avant trois mois, parla Sauvain, j ' a u r a i les noms et les\nadresses. J'ai retrouvé déjà, dans le nord de l'Italie, la terrible\nchâsse de fer avec ses démons et ses d a m n é s . J e sais vers quel\ncoin du m o n d e ancien orienter mes recherches. J'hésite entre\ndeux noms, q u a n t à la Reine de mon récit, car deux noms\ns'adaptent aux grattages du manuscrit. Mais que ce soit l'un\nou l'autre, je retrouverai le nom du moine. J'ai vu de mes yeux\ndéjà la châsse de fer forgé dans laquelle repose, ô ironie des\nsiècles, le corps d'un saint, et qui garde, en plusieurs endroits,\nles traces du feu ; et, en a t t e n d a n t mieux, vous avez toujours\nun document de premier ordre et qui résout, par l'affirmative,\nla question que vous me posiez tout à l'heure.\n   — Oui, nos vieilles cathédrales étaient chauffées, pas tou-\njours, mais quelquefois.\n   — Et singulièrement, osai-je d i r e !\n                                                    POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 472, "texte": "                L'Automne au Chili\n                                A MONSIEUR     HENRI    FABRY.\n\n    ... Le mois de mai ressemble ici à un très doux novembre du\n Nord. Non qu'il ne s'imprègne, certains jours, d'une tristesse\n profonde. Alors les saules géants, aux retombantes chevelures\n d'un vert glauque, qui peuplent ces campagnes, leur donnent\n un saisissant aspect de cimetière romantique. Il fait froid et\n humide comme si toute « l'âpre neige des Andes » se diffusait\n dans l'atmosphère. D'incessantes rafales vous fouettent le\n visage, la pluie vous aveugle, et à galoper dans le brouillard,\n par des chemins défoncés, noirâtres et fangeux, en se couchant\n sur l'encolure du cheval pour traverser les rivières débordées,\n on se sent comme incorporé aux sombres puissances de la tem-\npête, comme devenu soi-même une des formes fantomales\nqu'elle prend plaisir à déchaîner.\n    Mais un soleil vif et chaud resplendit au lendemain de ces\njours lugubres, et la nature automnale s'offre une harmonieuse\nfête de couleurs et de lignes. Les eaux brillent du même azur\nque la gorge des paons, et roulent des éblouissements diaman-\ntés. La tristesse en allée des saules fait place au frisselis joyeux\nde leurs rameaux pendants, que les petits flots câlinent, le long\ndes berges, comme des amours les cheveux d'une déesse. Les\npeupliers forment, au bord des routes, aux entours des villages,\nde grands rideaux touffus qui ressemblent à des bois. L'automne\nles embrase d'or à reflets verts, comme autant de candélabres\nmagiques; et quand leurs dernières feuilles ont cessé de choir,\nils s'élèvent nus, syeltes et argentés, dans un ciel aussi passion-\nnément bleu qu'un ciel d'Italie, du même bleu qui chatoie et\ncaresse. Les vignes rutilent comme des lacs d'or empourprés,\ndont chaque pampre serait une vague. On sème le blé pour\nl'hiver. Les grands bœufs attelés par couples aux charrues et\naux herses, ne laissent point de rappeler l'eurythmie virgilienne\nau voyageur égaré sur cette terre que Virgile n'a point connue.\nParfois un « inquilino » ou métayer explore au pas de sa jument\n"}, {"page_pdf": 473, "texte": "398                         DURENDAL\n\n\nla « siembra » où travaillent ses fils. Son air de lenteur et de\ndignité, sa barbe blanche étalée, la longue perche qu'il tient en\nmain comme un sceptre, lui donnent la physionomie d'un petit\nvieux roi de légende. D'innombrables troupeaux s'égaillent sur\nles prairies et les trèflières de l'hacienda. A leur suite chevau-\nchent les camperos, ces gauchos du Chili, très pittoresques,\navec leurs chapeaux à larges bords, leurs mantes rouges, blondes\nou grises, le harnachement bizarre et compliqué de leur mon-\nture, le lazo enroulé qui bat leur selle. Ils sont des statues\néquestres d'un bronze recuit au feu de tous les soleils et que\ntoutes les pluies ont lavé.\n   Les montagnes ferment le décor : à l'ouest, les plus proches\nde la côte sinuent bleuâtres. A l'est, par delà un premier plan\nde contreforts ternes et roux, la grande Cordillère étage ses\nsommets toujours blancs de neige.\n   L'heure féerique est celle où le soleil vient de s'enfoncer der-\nrière les cimes occidentales. Il en brode à ce moment les con-\ntours d'un si fin et lumineux liseré d'or! Vers le nord et le sud,\ndans un ciel de soie fanée et de satin anémié, les peupliers, les\ngracieux et frissonnants peupliers, de plus en plus s'effilent et\nse diaphanisent. Mais c'est à l'est surtout que la réverbération\ndu soleil disparu fait éclater une splendide apothéose! Tous les\nsommets sont en feu : les tons les plus étincelants et les plus\ndoux du violet, du mauve et du rose transfigurent pour quel-\nques instants, par un miracle de la lumière, en un palais aérien\nde cristal et d'albâtre cette chaîne andine d'une austérité si\npoignante et si nue, sans arbres et sans fleurs, pleine d'abîmes\ndont nul gazon ne drape les parois implacables. Et cependant\ntous les conquérants du Chili l'ont traversée à la tête de cava-\nliers héroïques, depuis Almagro qui vint y chercher de l'or et\ns'en retourna déçu, jusqu'à San Martin et O'Higgins qu'en-\nflammait l'espoir fondé de retailler une patrie aux descendants\ndes Espagnols compagnons d'Ercilla, et des Araucans qu'il a\ncombattus et chantés.\n   Terre heureuse, terre féconde. Mais aussi terre fiévreuse et\nardente, car non loin de nous un volcan au repos attend son\nheure, et du Tropique à Magellan les sommets creux des monts\nsont toujours prêts à déborder de lave. Encore y a-t-il une\nbeauté dans le risque et la fièvre, et l'âme n'est point vraiment\nhaute qui se contente d'un médiocre bonheur.\n"}, {"page_pdf": 474, "texte": "                           L'AUTOMNE AU CHILI                     399\n\n   Terre surtout vaste et libre, où l'on n'étouffe point comme\ndans les étroites patries d'Europe, mais où l'on peut aspirer à\npleine poitrine le vent salubre qui, montant du large et descen-\ndant des cimes, balaye devant lui le brouillard, « hanté des\naigles noirs », et berce de sa rude mélodie la solennelle tris-\ntesse de la nuit, à l'heure où « elle endort le Chili, les villes,\nles rivages et la mer Pacifique et l'horizon divin ». Terre où le\nsongeur las de chercher un reflet dérisoire de la vie dans la\npoussière des livres et la cendre des morts, se dresse sur ses\nétriers au milieu de la solitude, livre son cœur neuf au lointain\nvierge, et mieux que des plus exaltants poèmes, s'enivre au\ngalop et au hennissement des chevaux d'Amérique. Car vivre la\nvie vaut mieux que l'écrire, et sages sous leur folle apparence\ndemeurent les Rimbauds indomptés, qui repoussant du pied,\nfût-elle géniale, leur œuvre inachevée, partent « sans regretter\nl'œil niais des falots » vers les pays de l'imprévu et de l'aven-\nture, afin d'y poursuivre dans l'action, après l'avoir en vain\ndemandée au rêve, la tenace illusion du bonheur.\n                                                    EMILE CHARDOME.\n\n Las Rosas, Villa Alegre (Chili), le 18 mai 1913.\n"}, {"page_pdf": 475, "texte": "                           Cimetières\n                                     I\n\n    Nous projetâmes, un ami et moi, de revoir cette merveille\nd'Ardennes, « le Héron », aux jours où l'automne y sème tous\nles ors de sa palette : Nous revîmes ces croupes boisées\nqu'il avait éclairées de lueurs fauves, ces croupes géantes et\nsauvages aux pieds desquelles l'Ourthe serpente en sifflant ainsi\nqu'un boa d'argent.\n    Nous ne reprenions qu'à la t o m b é e de la nuit, à Nisramont,\nla patache préhistorique qui nous cahoterait vers Houffalize.\nJ u s q u ' à l'heure de ce supplice, nous résolûmes de nous aban-\ndonner au caprice des sentiers forestiers ; des sous-bois féériques\nnous ravirent; c'était une après-midi de soleil et de brise.\nCe novembre prodiguait des caresses de mai. L e s feuillages\nmourants avaient le blond et rayonnant éclat des feuillages\nnaissants. L e s feuilles qui se d é p r e n a i e n t et tombaient dans le\nsoleil, semblaient un vermeil essor de papillons printaniers.\nC o m m e nous pénétrions dans un sentier étroit et tortueux, un\npetit vieillard en sortait, la pipe et le sourire aux lèvres.\n    — Bien le bonjour, messieurs, fit-il. N o u s avons une belle\narrière-saison, pas vrai? Ce temps-là c'est réjouissant pour les\ntouristes comme vous, mais c'est ruineux pour les pauvres ten-\ndeurs ardennais, comme m o i . L e s grives ne passent pas. Je\nviens de relever mes deux mille lacets et voici m a prise.\n    Il montrait d'une moue dédaigneuse, d a n s son panier d'osier,\ntrois oiselets à la poitrine mouchetée, aux yeux éteints.\n    — E t pourtant, messieurs, je suis un fin et très vieux ten-\ndeur. Voyez-moi ces lacets. L e s bestioles passent là-dedans de\nvie à trépas en une seconde. Ces cravates-là ne se dénouent\npoint.\n    A chaque arbre b o r d a n t le sentier saillaient les tendelles\nperfides ; et les rouges baies de sorbier qui s'y balançaient,\nétincelaient dans le soleil et sous le frisson des ramures claires\ncomme des perles de corail sur un brocart d'or.\n"}, {"page_pdf": 476, "texte": "                               CIMETIÈRES                              401\n\n    Une sonnerie de cloches éparpilla sur le silence du bois ses\n arpèges de cristal.\n    — Ciel! fit le vieux, il est trois heures, et je jacasse ici\n comme une p i e . J'arriverai en retard aux vêpres, un jour de\n Toussaint! Si au moins j'avais fait une belle prise, mais man-\n quer vêpres pour une misère pareille... Excusez, messieurs, je\n me sauve. On sonne pour l'office des morts.\n    Déjà le petit vieux avait fait volte-face et s'éloignait en\nsaluant. Nous le rejoignîmes :\n   — Dites-nous, brave homme, quelle distance y a-t-il d'ici à\nvotre église?\n   — U n kilomètre, à peine.\n   — U n kilomètre d'Ardennes, frisant ses deux mille mètres?\n    Un éclair de malice plissa son œil bleu qui, de travers, nous\nfixa. L e sourire qui n'avait pas déserté sa face imberbe et rosée,\ns'élargit j u s q u ' a u x lobules des oreilles; il hésitait à nous lancer\nle petit coup de dard qui brûlait ses lèvres taquines.\n   Il paraissait si désireux de se hâter, que nous marchions\ncôte à côte, t o u t en l'interrogeant.\n    — E h bien, décocha-t-il enfin, si en allant de ce pas, nous\nsommes à l'église en douze minutes, assisterez-vous aussi à\nl'office des m o r t s ?\n   — C'est e n t e n d u , répondîmes-nous, en jetant un coup d'oeil\nà nos montres.\n   — E u h ! E u h ! claironna-t-il, t r i o m p h a n t , voilà au moins de\nbraves touristes. Mais, pardi, j ' a i fait une bonne prise : à défaut\nde grives j ' a i pris deux touristes au même lacet, et je ne leur\nrendrai la liberté q u ' à l'église. U n e heure de prières là-bas ne\nfera de mal ni à vos morts ni à vous-mêmes, allez!\n   Il avait un r a m a g e de t a r i n ; ses expressions pittoresques, ses\nmots drôles sifflaient entre les deux incisives nicotinées qui lui\nrestaient; ses éclats de rire fusaient francs, sonores; sa pipe de\nbruyère, toute calcinée, au bout entortillé de fil gris, sa pipe\nronflait c o m m e le bidet cornard de notre i m m i n e n t cabriolet.\n   Après dix m i n u t e s de marche, un village mignon, avenant et\npropret à l'égal de notre guide, aligna devant nous ses maisons\nminuscules aux m u r s de pierres grises, aux toits d'ardoises\nbrutes. Cent foyers se groupaient autour de l'église vieillotte,\npetits enfants faisant cercle autour de la sœur aînée.\n   Des beuglements sortaient des étables.\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": "402                           DURENDAL\n\n    Dans les avant-cours les poules picotaient entre les clairon-\nnées des coqs et les ronrons des chats clignant l'œil au soleil.\n    Des aïeules vieilles comme le hêtre qui fait la garde devant\nl'église, des aïeules blanches et décrépites, des aïeules cente-\nnaires égrenaient des chapelets au seuil de leurs portes bran-\nlantes comme elles; en ce jour des trépassés, ces mourantes\npriaient pour leurs morts.\n    Nous entrâmes à l'église. T o u s les bancs étaient garnis, à\ngauche de femmes en mantilles, à droite d ' h o m m e s en sarraux.\nAu chœur, la voix du prêtre traînait les versets des psaumes;\nles voix juvéniles des gars scandaient les répons.\n    Après la bénédiction qui courba profondément toutes les\npoitrines et tous les fronts vers les dalles rugueuses, un enfant\nde chœur portant une grande croix précéda vers le porche les\nautres acolytes portant des cierges et le prêtre portant le gou-\npillon. Les villageois suivirent.\n  ' L a procession, lente et recueillie, se répandit au cimetière.\n    L e cimetière d'Ardennes est le j a r d i n de l'église, les croix de\nbois sont les fleurs de ce j a r d i n .\n    P e n d a n t que le clerc et les chantres psalmodiaient le Misere\net le De profundis, le prêtre bénissait chaque t o m b e . Les chants\nm o u r u r e n t ; le cortège se déchira; de petits groupes se for-\nmèrent de-ci, de-là, devant les tertres étroits; aux pieds des\ncroix de chêne, de naïves et symboliques fleurs, des immor-\ntelles disaient le cantique du souvenir. Devant les petits carrés\nde terre bordés de buis, les rudes enfants de la glèbe priaient;\ncalmes et résignés, ils s'étaient prosternés parmi l'herbe fami-\nlière; leurs genoux retrouvaient fidèlement les traces qu'ils y'\navaient creusées; les cloches effeuillèrent sur eux et leurs\nmorts aimés la sereine pitié de leurs glas. Longtemps les\nlèvres m u r m u r è r e n t les naïves oraisons; puis, les uns après les\nautres les groupes se signèrent, et s'en furent vers les chau-\nmines. Alors, dans le silence profond, par-dessus les petites\ncroix et les tertres consolés, le soir alluma ses bénissantes\nétoiles.\n                                    II\n\n   Ce soir, les cloches de nos églises clameront leurs lamenta-\ntions parmi nos villages noirs; ce soir, les glas dolents s'en\niront agoniser sur la crête de nos terrils, ces g r a n d s catafalques\n"}, {"page_pdf": 478, "texte": "                            CIMETIÈRES                          403\n\nvoilés de crêpe; les cloches mêleront leurs sanglots aux halète-\nments, aux râles des machines d'exhaure ; aux tonnerres des\nmarteaux-pilons, aux mugissements des hauts fourneaux.\n   De partout, de chaque rue, de chaque coron, de nombreux\ngroupes s'achemineront vers les cimetières.\n   Et tous défileront devant les m o n u m e n t s de pierre, devant\nles gerbes de chrysanthèmes prétentieux et compassés, devant\nles couronnes de perles au milieu desquelles s'étreignent des\nmains d'argent, devant les couronnes de violettes artificielles\nque le soleil a pâlies sous leur rond cercueil de verre; devant\ndes couronnes où s'entremêlent les luisantes roses de porcelaine,\ndevant les couronnes de majolique bariolée, devant des anges\nagenouillés et voilant de leurs ailes leurs fronts éplorés, devant\ndes plaques de marbre prometteuses de regrets éternels, devant\ndes palmes vertes cravatées de rubans à inscriptions d'or;\ndevant toutes ces vanités posthumes brûleront des milliers de\ncierges et de veilleuses.\n   Les chauves-souris et les hiboux s'enfuieront, affolés par cette\nsarabande de follets.\n   Pendant que défilera devant les mausolées ainsi grimés la\nfoule indifférente et curieuse, le vent gémira d a n s les ifs, les\nsaules pleureurs larmeront les dalles funéraires de leurs feuilles\njaunies, les cierges couleront leurs larmes blanches, les cloches\nsangloteront leurs navrants Miserere. L ' â m e compatissante\nde la nature, l'âme des choses s'attendrira, elle envoiera un\nsouvenir ému aux morts oubliés qu'irritent cette u n i q u e visite\nannuelle, ces illuminations de c o m m a n d e , ces corsos macabres,\nces exhibitions profanes, ces deuils de p a r a d e , ces processions\nirrévérencieuses.\n   Enfin, acteurs et spectateurs s'évanouiront j u s q u ' à la\nToussaint p r o c h a i n e .\n   Enfin, les cierges piqueront la nuit d'une dernière et cligno-\ntante lueur ; concierges et fossoyeurs, bénissant cette soirée\nlucrative, verrouilleront le grillage rouillé des champs de\nl'oubli.\n   Et tinteront, sur le sommeil de nos villages insoucieux, les\ncloches désolées.                           EDGAR B O N E H I L L .\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "                         Les Nibelungen\nTrilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n                  T R O I S I È M E PARTIE (1)\n\n                    La vengeance de Kriemhild\n               T r a g é d i e          en    cinq          actes\n                                    ACTE IV.\n                                      (suite)\n\n                                     S C È N E XI\n\n       (Les Nibelungen entrent.)\n  RUDEGER. — Q u o i , déjà levés ?\n  H A G E N . — C'est l'heure d'aller à la messe. N o u s sommes bons chrétiens.\n  VOLKER [montrant un guerrier hun). — Q u e signifie cela? L e s H u n s se sont\nparés? On dit qu'ils ne se lavent jamais et voilà qu'ils courent empanachés?\n(A Hagen.) As-tu quelque d e m a n d e à me faire ?\n  HAGEN. — Il s'agit de m o u r i r ; mourras-tu avec nous ?\n   VOLKER (au guerrier hun). — Qui bat de l'aile q u a n d on l'effraie n'est-il\npas plutôt oiseau qu'homme ? (Il lance son javelot, le transperce.) Homme,\nq u a n d même ! T u as une r é p o n s e ; n'ai-je pas vécu à tes côtés ?\n  H A G E N . — Merci ! g r a n d merci !\n  W E R B E L (aux Huns). — Qu'attendons-nous encore !\n                                                                   (Grand tumulte.)\n\n                                     SCÈNE XII\n\n       (Etzel survient. Kriemhild et les rois l'accompagnent. Il se jette entre Huns tt\n          Nibelungen.)\n  E T Z E L . — P a r ma colère ! Bas les armes ! Q u i se p e r m e t de frapper mes\nhôtes ?\n\n\n  (1) Voir les numéros de septembre, octobre, novembre 1912 et les numéros\njanvier, février, avril et juin 1913.\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "                                   LES NIBELUNGEN                                         405\n\n  W E R B E L . — Ils nous ont frappés les p r e m i e r s . E n voici la p r e u v e .\n  ETZEL. — C'est par m é g a r d e que Volker le t o u c h a .\n  W E R B E L . — P a r d o n n e , ô Roi, le markgrave Riideger peut en témoigner...\n  ETZEL (lui tourne le dos). — Salut à vous, p a r e n t s ! Mais p o u r q u o i êtes-vous\narmés ?\n  HAGEN (tourné vers Kriemhild). — C'est notre c o u t u m e . N o u s r y t h m o n s nos\ndanses au cliquetis des épées ; n o u s e n t e n d o n s la messe le bouclier au b r a s .\n  ETZEL. — E t r a n g e c o u t u m e !\n   KRIEMHILD. — N o n m o i n s étrange que celle d'accepter sans mot dire la\npire des injures et d e vouloir s'en c a c h e r . T u te trompes g r a n d e m e n t si tu\nespères me voir louer ta fierté !\n  DIETRICH. — Il n'est aujourd'hui d'autre o r d o n n a t e u r que moi! Qui veut\nentendre la messe me suive !\n                            (Il prend les devants; les Nibelungen le suivent à l'église.)\n\n\n                                       SCÈNE       XIII\n\n\n  KRIEMHILD (prenant la main d'Etzel). — P r e n d s g a r d e , s e i g n e u r ! écarte-toi!\nplus loin! e n c o r e ! J e crains fort qu'ils n e te renversent, tu n e pourrais jurer\nque tu es d e b o u t .\n  ETZEL. — Riideger, d é c o m m a n d e les t o u r n o i s !\n  KRIEMHILD. — On p r e n d r a bien la peine de j e û n e r , je p e n s e !\n ETZEL. — Avertis les princes de D a n e m a r k et de T h u r i n g e . L e vieil\nHildebrant sait à quoi s'en tenir.\n KRIEMHILD. — R i i d e g e r , r é p o n d s encore : que juras-tu à W o r i n s sur le\nRhin ?\n  RÜDEGER. — De ne rien te refuser.\n  KRIEMHILD. — Ce s e r m e n t n'engageait-il que toi seul?\n  ETZEL. — Ce que Riideger a p r o m i s je le t i e n d r a i .\n   KRIEMHILD. — Eh bien, q u a n d H a g e n Tronje lança l'épieu fatal, le roi\nGunther tournait le dos, en silence; si tu en avais fait a u t a n t , à cette h e u r e\ntu serais dégagé de ta promesse. Mais, p u i s q u e tu m'empêches de me faire\njustice, c'est de toi-même que je réclame la tête du m e u r t r i e r .\n  ETZEL. — J e te l'apporterai bientôt, s'il ne met la m i e n n e à tes p i e d s .\n(A Rudeger.) Va, m a i n t e n a n t !\n  KRIEMHILD. — P o u r q u o i différer plus longtemps? L e s tournois sont source\nde querelle. Quel m o m e n t plus propice à la vengeance que celui où le feu\néclate, où le t u m u l t e fait rage? Si je vins à toi, c'est q u e je me croyais\ndevinée; ne me c o m p r e n d s - t u pas encore a u j o u r d ' h u i ? R é p o n d s !\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "406                                    DURENDAL\n\n   E T Z E L . — E t pourtant, Kriemhild. — N o n ! n o n ! il n'en peut être ainsi.\nAussi longtemps qu'il sera sous mon toit pas un cheveu ne tombera de sa\ntête! Q u e ne puis-je le faire mourir en prononçant u n e parole, il serait mort\ndepuis longtemps! mais qui d o n c sera sacré si l'hôte n e l'est plus?\n                                                     (Il fait signe à Rüdeger qui part.)\n\n                                      S C È N E XIV\n\n   KRIEMHILD. — C'est là ta volonté? T u en a u r a s peu d ' h o n n e u r . On te\ntiendra pour violateur des us et coutumes, non pour leur gardien. Le mes-\nsager sorti vivant de ta présence sera pour tous u n sujet d'étonnement.\n    E T Z E L . — Qui me juge de la sorte, j u g e l'homme d'hier, non d'aujourd'hui.\nJ a d i s , je chevauchais le coursier d o n t l'étincelante crinière arquée illumine\nla comète qui brille au ciel n o c t u r n e . Il m'emportait au sein de l'ouragan;\nd'un souffle, je renversais trônes et r o y a u m e s . L e s rois, je les attachais à\nl'arçon de ma selle. Ayant tout détruit, couvert des débris d'un monde,\nj'atteignis R o m e où siège votre pontife. Je me l'étais réservé pour l'ultime\nvictoire. J e voulais, entouré de la troupe des rois, l'immoler dans son\npropre temple et m o n t r e r à tous, p a r cette furieuse justice, q u e j'étais le roi\ndes rois. J'aurais oint mon propre front du sang de la terre entière.\n     KRIEMHILD. — Si je m'étais représenté Etzel sous un a u t r e aspect, Rüdeger\nn'aurait obtenu q u ' u n refus hautain. Qu'est-ce qui peut l'avoir changé à ce\npoint ?\n     E T Z E L . — U n e vision terrible ! J e n'osai la révéler à p e r s o n n e , mais elle\nm'a frappé à ce point que j ' i m p l o r a i la bénédiction du vieillard dont j'avais\nj u r é la mort. Je m'estimai h e u r e u x de pouvoir baiser la trace d e ses pas.\n    KRIEMHILD. — Enfin, que comptes-tu faire? faillir à ton serment ?\n    E T Z E L (montrant le ciel). — L e coursier est toujours là, prêt à m'emporter;\ns'il se d é t o u r n e et cache la tête parmi les nuages, c'est par pitié et miséri-\ncorde pour le m o n d e que sa crinière seule é p o u v a n t e . Ses yeux incendient\ndes villes, ses n a r i n e s exhalent la peste et la mort et q u a n d il touche la terre\ndu sabot, elle tremble et devient stérile. Un signe et il accourt ! Je le che-\nvaucherai volontiers pour u n e cause aussi juste que la tienne. Oui, je veux\nvenger sur les tiens toute ta souffrance et je l'eusse fait depuis longtemps si\ntu m'en avais exprimé le désir. Mais attends qu'ils soient partis d'ici.\n\n  KRIEMHILD. — Ils en feront donc à leur guise, jusqu'alors? et te tireront la\nbarbe q u a n d il leur plaît?\n   E T Z E L . — N'en crois rien.\n   KRIEMHILD. — Ils tuent tes h o m m e s et tu déclares que c'est par mégarde!\n  E T Z E L . — Ils se croyaient trahis, c'était mon devoir de leur prouver le\ncontraire. De plus, la nuit dernière il s'est passé bien des choses que je ne\npuis louer et qui les excusent. Remets-t'en à mes s o i n s ; je connais les\ndevoirs de l'hôte et de l'invité. Celui qui rompt m é c h a m m e n t le lien fragile\noù l'hospitalité nous oblige porte des chaînes plus tôt qu'il ne le pense. Sois\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                       407\n\ndonc rassurée, mais patiente : c h a q u e gobelet de vin vaut une cruche de\nleur sang. Mais je ne puis souffrir la ruse et la t r a h i s o n ; c'est pourquoi je\nparais plus me soucier de chasser les moustiques qui les incommodent que de\nles atteindre e u x - m ê m e s .\n                                                                           (Il sort.)\n\n                                     S C È N E XV\n\n   KRIEMHILD. — La guerre? Que m'importe la g u e r r e ! L ' e u s s é j e voulu,\nelle aurait éclaté depuis longtemps ! Mais ce serait récompenser au lieu de\npunir! C o m m e n t ? J'offrirais le loyal combat des héros en échange du meurtre\ndans la forêt sombre? Q u e dis-je ? je risquerais la victoire ? Ah ! comme il\ns'en réjouirait ! H a g e n n'a de plus g r a n d e joie au monde ! Non ! non ! Etzel,\nmeurtre pour meurtre ! L e monstre est dans la t r a p p e ; si tu ne l'abats avant\nqu'il te morde, c o m m e il me mordit, tu t'en repentiras, oui, tu t'en repentiras!\n                                                                         (Elle part.)\n\n                                     S C È N E XVI\n\n       (Werbel et les siens approchent.)\n  W E R B E L . — Ils sont à table! Allons, vite ! gardez les portes ! Qui saute\npar la fenêtre s'y casse le cou!\n                     (Les Huns poussent des cris de joie, entrechoquent leurs armes.)\n\n                                    S C È N E XVII\n\n                              La grande salle. Le banquet\n\n       (Dietrich et Riideger entrent.)\n\n  DIETRICH. — E h bien, R ü d e g e r ?\n  RÜDEGER. — Je n'espère plus qu'en Dieu, mais espère encore\n   DIETRICH. — Assis à la fontaine des Nixes, j'écoutais, à demi-sommeillant\net comme en rêve, les paroles s'égrener au m u r m u r e de l'eau. T o u t à coup —\nah! quelle énigme q u e le m o n d e , si par malchance u n e écharpe ne s'était\ndéfaite, j ' e n saurais plus long que n'importe quel mortel !\n  RÜDEGER. — U n e écharpe, dis-tu?\n  DIETRICH. — E n effet, celle qui m'entourait le b r a s ; car une blessure\nrécente me tenait éveillé. Sous moi les nixes dialoguaient; penchées comme\nmoi-même elles semblaient épier le cœur du m o n d e et ses secrets. Elles se\nchuchotaient des mystères, et discutant à qui mieux mieux, racontaient\nmille et mille nouvelles. Ainsi elles parlèrent de la g r a n d e époque solaire\nqui revient périodiquement, mais dont personne ne garde la m é m o i r e ; de la\nsource originelle et de la manière dont elle bouillonne coule et m o u s s e en\nmillions de bulles q u a n d elle saille au j o u r ; de l'ultime a u t o m n e qui brise\ntoutes les formes d e la nature et du p r i n t e m p s qui en a p p o r t e de meilleures;\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": "408                                                 DURENDAL\n\naussi de l'ancienne et de la nouvelle ère, des combats sanglants que ces\népoques se livrent j u s q u ' à ce q u e l'une d e s deux soit v a i n c u e ; puis de\nl'homme qui doit g a g n e r la force d u lion si le lion ne g a g n e l'esprit de\nl'homme ; encore d'étoiles qui changent de place, varient de c o u r s , échangent\nleur l u m i è r e ; de tout cela enfin et de bien plus d'autres choses.\n   RÜDEGER. — Mais l'écharpe? l'écharpe!\n      DIETRICH. — Attends, tu sauras tout. Voilà que les nixes se prennent à\nparler d u temps et de l'espace, et à mesure que leurs paroles g a g n e n t en impor-\nt a n c e , le m u r m u r e s'en fait plus doux, plus avide est m o n oreille. N e parlera-\nt-on p a s de l'année courante ? J e le souhaite et me penche vers la source pour\nl ' a p p r e n d r e . Déjà, j ' e n t e n d s u n n o m b r e , je retiens m o n haleine, quand un\ncri retentit : « U n e goutte de s a n g ! On n o u s é p i e ! d'ici! vite ! vite! » Tout\ndisparut.\n   RÜDEGER. — Cette goutte ?\n   DIETRICH. — T o m b a i t de mon b r a s . E n m'accoudant j'avais déplacé\nl'écharpe. J e perdais de la sorte tout le gain, la clé m ê m e du mystère. Je\ncrains fort de pouvoir m'en passer sous peu.\n\n                                              S C È N E XVIII\n\n         (Les Nibelungen entrent. Iring et Thüring les conduisent. Une suite nombreuse\n           les escorte.)\n\n   RÜDEGER. — Ils viennent.\n   D I E T R I C H . — A la b o u c h e r i e .\n   RÜDEGER. — Ils n'ont rien r e m a r q u é .\n  H A G E N . — T o i qui vis en paix, seigneur Dietrich, comment passes-tu le\ntemps en ces lieux ?\n   DIETRICH. — E n chassant et joutant.\n   HAGEN. — A h ! je n'ai pas r e m a r q u é qu'il y eût d e s tournois aujourd'hui ?\n   D I E T R I C H . — N o u s avons un mort à enterrer.\n   H A G E N . — Celui q u e Volker tua par mégarde ? A quelle heure ? Nous ne\nm a n q u e r o n s p a s de témoigner notre peine et nos regrets.\n   DIETRICH. — N o u s vous en dispensons volontiers.\n   H A G E N . — Q u e n o n ! q u e non ! N o u s serons des vôtres !\n   D I E T R I C H . — S i l e n c e ! le R o i !\n\n\n                                                  SCÈNE XIX\n\n          (Etzel et Kfiemhild         entrent.)\n\n   E T Z E L . — En a r m e s , m ê m e ici ?\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                        409\n\n   HAGEN. — E n armes, toujours.\n   KRIEMHILD. — Leur conscience l'exige.\n   HAGEN. — Merci, noble hôtesse, merci !\n  E T Z E L (s'assied). — Je vous écoute, s'il plaît à quelqu'un de faire une\ndemande...\n   KRIEMHILD. — Parlez à tout hasard.\n  GUNTHER. — Alors je d e m a n d e où sont mes valets !\n   KRIEMHILD. — Bien soignés.\n   HAGEN. — Mon frère répond d'eux.\n  E T Z E L . — E t moi de mon cuisinier.\n  DIETRICH. — R i e n d e plus important !\n  HAGEN. — Ce n'est pas chose à dédaigner. J ' a p p r i s souvent que les H u n s\nabattent la cuisse du bœuf vivant et la tiennent sous leur selle jusqu'à ce\nqu'elle soit tendre.\n   ETZEL. — E n effet, q u a n d il sont à cheval et qu'il leur m a n q u e le t e m p s\nd'allumer u n bon feu. Toutefois, d u r a n t la paix ils ne se contentent pas de\nsatisfaire leur ingrate faim; ils aiment à flatter leur palais.\n   HAGEN. — J e m'en suis aperçu hier soir. Et quelle magnifique salle ! Il\nn'est sur terre rien qui ressemble davantage au firmament. L'on y cherche\nmalgré soi le m o u v e m e n t des planètes.\n   E T Z E L . — Ce n'est pas n o u s qui l'avons bâtie. Ma carrière eut un cours\nétrange. A son d é b u t , j'étais aveugle à toutes choses; je n ' é p a r g n a i s rien, ni\ngrange, ni temple, ni ville, ni village; j ' i n c e n d i a i s tout. Je revins et ouvris\nles yeux; les ruines branlantes qui luttaient à la fois contre l'orage et la\npluie m'arrachèrent l'admiration que n'avait p u susciter l'édifice dans son\nintacte b e a u t é .\n  VOLKER. — C'est naturel. On considère le mort d'un meilleur œil que le\nvivant; l'épée qui le tue sert à lui creuser une tombe.\n  ETZEL. — Ayant détruit cette merveille, j'ai m a u d i t bien des années ma\nmain qui l'avait réduite en cendres. Alors, un h o m m e vint à moi et dit : « J e\npus l'élever une première fois, j ' y réussirai de n o u v e a u . » J'acceptai son offre.\nVoilà c o m m e n t elle resplendit à vos y e u x .\n\n                                      S C È N E XX\n\n       (Un pèlerin entre, contourne la table, s'arrête près de Hagen.)\n   L E PÈLERIN. — J e t'en prie, donne-moi à m a n g e r et frappe-moi. Accorde\nle pain en s o u v e n i r d u Sauveur qui me créa, les c o u p s en rémission de mes\ncrimes. (Hagen lui donne du pain.) Je t'en s u p p l i e ! la faim me t o r t u r e ; je ne\npuis manger avant que tu n'aies frappé.\n  HAGEN (le frappe légèrement; le pèlerin s'éloigne). — E t r a n g e !\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": "410                                    DURENDAL\n\n\n\n                                       S C È N E XXI\n\n   H A G E N . — E h ! quel est cet être ?\n   DIETRICH. — Devine ?\n   H A G E N . — Q u e l q u e illuminé !\n   DIETRICH. — N o n pas ; c'est u n d u c puissant !\n   HAGEN. — Impossible!\n   DIETRICH. — Aussi longtemps qu'il cheminera un trône puissant sera vide,\nu n e noble épouse a t t e n d r a .\n   H A G E N (rit). — L e m o n d e devient meilleur.\n  RÜDEGER. — O n prétend qu'il revit sa maison, mais n'en franchit pas le\nseuil.\n  H A G E N . — A u diable, l'insensé! Qu'il revienne, j ' a i le secret de réveiller le\nprince qu'il c a c h e .\n    D I E T R I C H . — Quelle t o u c h a n t e histoire! Dix a n s se sont écoulés depuis son\ndépart. L e soir t o m b e ; il arrive devant son c h â t e a u ; la lumière y brille; il\naperçoit sa femme, voit sou e n f a n t ; lève sa main pour s'annoncer, mais\nsoudain, se sentant indigne d'un tel b o n h e u r , il ferme doucement la\ng u e u l e du chien qui saluait son retour et repart p o u r un plus long voyage.\nMaintenant il va, m e n d i a n t , d'étable en étable, e n t r a n t o ù on le méprise, y\nrestant jusqu'à ce qu'on le presse sur le cœur, q u ' o n lui d o n n e le baiser de\npaix. Quelle g r a n d e chose !\n  H A G E N [rit). — A h ! a h ! Mais tu prêches comme n o t r e chapelain, là-bas,\nau bord du R h i n !\n  E T Z E L . — O ù donc s'attardent les m u s i c i e n s !\n  KRIEMHILD. — J'en connais un qui en remontre à tous. Allons, seigneur\nVolker, ne t'en laisse pas prier.\n  VOLKER. — Avec plaisir. Q u e désires-tu e n t e n d r e ?\n   KRIEMHILD. — A ta convenance. (Elle fait signe à un serviteur, celui-ci part.)\n   GISELHER (lève sa coupe et boit). — A m a sœur !\n  KRIEMHILD (versant le vin qu'on lui servit, à Rüdeger). — T u tins trop à tes\ncheveux blancs, tu p e r d r a s plus aujourd'hui.\n\n                                       S C È N E XXII\n\n        (Quatre hommes apportent sur un bouclier d'or Otuit.)\n   E T Z E L . — E n vérité, voilà qui me ravit!\n  KRIEMHILD. — Regardez cet enfant; il héritera de plus de couronnes qu'il\nne peut tenir de cerises d a n s la main. Chantez-le! célébrez sa gloire, son\nhonneur !\n  E T Z E L . — E h bien, cousin? Qu'en dites-vous? L'enfant est-il de taille\navenante?\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                    411\n\n  H A G E N . — Q u ' o n le passe, n o u s l'examinerons à souhait.\n   KRIEMHILD (à Otuit).     — Rends-leur h o m m a g e , en attendant qu'ils t'en\nfassent a u t a n t .\n                                   (Otuit passe de mains en mains. Hagen le reçoit.)\n  E T Z E L . — E h bien? Q u ' e n penses-tu?\n  HAGEN. — Il ne vivra pas longtemps, j'oserais en jurer.\n  E T Z E L . — Est-il trop chétif ?\n   HAGEN. — J e suis enfant d e s elfes. C'est d'elles que j e tiens ces yeux qui\neffrayent mais possèdent la double vue. N o u s n'irons jamais à la cour de ce\nprince.\n  KRIEMHILD. — Est-ce la chanson promise ? — N o n , c'est ton désir qui parle.\nNe diffère plus, seigneur Volker, n'accorde p a s plus longtemps la vielle, le\njeune prince n'est p a s si exigeant.\n\n\n                                   S C È N E XXIII\n\n       (Dankwart entre, la cuirasse couverte de sang.)\n   DANKWART. — A moi ! H a g e n ! à moi ! — Vous restez bien longtemps à\ntable ! y prenez-vous tel plaisir aujourd'hui ? Allons ! buvez et mangez les\nfrais sont p a y é s .\n  G U N T H E R . — Que se passe-t-il ?\n DANKWART. — Des Burgondes q u e tu me confias, plus u n n'est en vie.\nVoilà pour le vin.\n  HAGEN (se live, tire l'epée. Tumulte.) — E t toi?\n  KRIEMHILD. — L'enfant! m o n enfant !\n  HAGEN (se penchant sur Otuit, à Dankwart). — T u dégouttes de sang?\n  KRIEMHILD. — Il le      tue!\n\n  DANKWART. — De la pluie rouge ! (Il essuie le sang qui le couvre. ) Vois, il n'en\ncoule plus, mais tous les autres sont morts !\n  KRIEMHILD. — Riideger ! à moi !\n  HAGEN (abat la tète d'Otttit).       — Regarde, mère ! regarde ! — Dankwart !\ngarde la porte !\n  VOLKER. — Il reste une issue !\n                                 (Dankwart et Volker gardent les portes de la salle.)\n  HAGEN (saute sur la table). — E h bien ! que le fossoyeur paraisse !\n  ETZEL. — Le voici ! Qu'on me suive !\n  DIETRICH (à Volker). — Place au Roi !\n          (Etzel et Kriemhild traversent la salle; Riideger, Hildebrant, Iring et\n             Thuring suivent; d'autres veulent se joindre à eux.)\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "412                                  DURENDAL\n\n   VOLKER. — Arrière, vous autres !\n      E T Z E L (sur le seuil de la porte). — J'ignorais tout du meurtre de vos soldats ;\nj ' a u r a i s puni ce crime avec une sévérité telle que vous-mêmes m'eussiez\narraché l'épée des m a i n s . Cela je vous le jure ! Mais je ne vous jure pas\nmoins : désormais, vous êtes bannis de la paix de ce m o n d e ; vous avez aboli\ntous les droits de la guerre ! Aussi vrai que je vins du fond du désert, igno-\nrant tout des m œ u r s et des coutumes, semblable au feu et à l'eau que n'arrê-\ntent ni drapeaux blancs ni mains croisées, aussi vrai, je vengerai sur vous\nmon fils et ma femme ! Cette salle, vous ne la quitterez plus ! Dietrich ! vous\nme répondrez d'eux ! On verra bientôt, en cet étroit espace, ce qui rendit si\nredoutable au m o n d e , le roi des H u n s !\n                                                                (Il sort. Mêlée générale.)\n\n(A suivre.)\n\n\n                            (Tous droits réservés — Traduction de J. VANDEVELDEN.)\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "                              La Walkyrie\n                                          (Suite) (1)\n\n\n                   LE rideau s'est ouvert, pour le second acte, sur un site sauvage,\n                     éboulis de rochers sur le flanc d'une montagne. Dans cette\n                     haute solitude où il s'enivre d'espace, Wotan est debout\n                     devant Brünnhilde, la Walkyrie. Casquée, vêtue d'une\n                     armure scintillante, armée du bouclier et de la lance, elle\n                     joint à cet appareil belliqueux le charme vainqueur de la\n                     jeunesse. Le dieu, lui-même en armure et en casque, se\n                     réjouit de la voir ainsi, et de lui parler comme il le fait,\n non plus en hésitant, mais ferme et résolu, osant dire ses préférences et ses\nantipathies. Elle ira assister au combat inévitable et proche de Hunding et\nde Siegmund ; de celui-ci elle assurera la victoire; celui-là, elle l'abandonnera\nà sa défaite, il ne convient plus qu'elle l'amène au Walhall. Et Brünnhilde,\ndévouée au Wälsung, heureuse du devoir que son père lui prescrit, pousse, en\nguise de réponse, le cri d'allégresse des Walkyries.\n   Campé dans son assurance retrouvée, Wotan attend la venue de Fricka.\n Briinnhilde, qui, de l'endroit où elle se trouve, l'a aperçue, en avertit son père.\nL'opiniâtre déesse, qui semble furieuse, arrive dans son char attelé de béliers,\nqu'elle fouette sans répit. Un rire espiègle en vient à Briinnhilde; elle engage\nson père à soutenir vaillamment le choc, et s'enfuit, joyeuse encore, quand\napparaît la sévère gardienne des Traités.\n   Fricka descend de son char, elle s'avance vers Wotan, qui demeure im-\npassible. « Je te retrouve enfin, dit-elle, sur les sommets, où tu peux rêver plus\nà l'aise, à tes chimères. Je viens te rappeler à la réalité et à ton devoir. Hun-\nding, offensé dans ses droits les plus incontestables, espère, de toi, une prompte\nréparation. Gardienne des liens du mariage, j'ai pris sur moi de venger\nl'honneur de cet homme, en te faisant châtier un couple rebelle. »\n   « Tu parles toujours de châtiment, réplique Wotan avec calme, toujours et\nhors de propos. Plus forts que la crainte, dont tu veux tout obtenir, furent les\nconseils enchanteurs de l'amour. Tes menaces n'ont pas empêché ces deux\nêtres de les entendre. Et n'eurent-ils pas raison, de te désobéir, en les suivant.\nIls ont leur droit au bonheur dont ne prennent point souci nos lois conven-\ntionnelles. Je sais que celles-ci sont toutes en faveur de Hunding, mais je ne\nveux plus le savoir. C'est en vain que tu en appelles au serment de mariage, si\nce serment n'a pas été libre, s'il a été arraché par la violence; or, Hunding a\npris Sieglinde de force. »\n   «Si tu permets l'adultère, s'exclame Fricka, je te défie de tolérer l'inceste. Ta\nmanière de voir serait d'une étrange et inacceptable nouveauté. »\n\n (1) Voir le n° 12 de 1911 de Durendal.\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "414                               DURENDAL\n\n\n   « Tu cherches à m'en imposer, dit Fricka, tu veux tromper celle qui a\nsuivi tous tes pas, qui s'attache à toi comme ton ombre. Siegmund n'est pas\nce que tu voudrais qu'il fut, le Héros né de la nécessité, personnel dans son\nsentiment et dans son effort. Son audace est ton œuvre; il profite du relâche-\nment de ta sévérité. C'est toi-même qui l'as entraîné dans les forêts, dans le\ndomaine de tes conceptions hardies, où il n'a pu apprendre qu'à te ressembler.\nC'est toi encore qui l'as mis sur une route dangereuse, qu'il n'aurait point\nchoisie, où il n'a persévéré que parce que tu lui étais favorable, et qu'il y\ncomptait sur ton aide. Ainsi, tu substituais ton impatient désir à la marche\nlente des événements, n'ayant pas le courage d'attendre qu'il s'appuyât sur une\nréalité. Maître du Walhall, des lois saintes, des lois nécessaires, tu livrais\nsournoisement les portes de la forteresse à la révolte, alors que, tu le reconnais\ntoi-même, celle-ci devrait se les ouvrir de vive force. Quitte cette faiblesse\ncoupable. Ne fonde pas plus longtemps tes espérances sur un couple\nd'étourdis, qu'un cas passionnel domine, qui rapporte tout à lui seul,\ndont l'action est sans avenir. Songe, au contraire, au retentissement de son\nimpunité, qui bouleverserait toutes les idées reçues. Je te rappelle à une\ndomination que tu as voulue, et dont tu ne peux rejeter le devoir. Il\nfaut que l'Autorité soit impersonnelle, sourde et indifférente, sans sympathies\ncomme sans antipathies. Elle n'a aucun compte à tenir des cas spéciaux,\npour qui elle ne peut créer d'exception. Une seule idée doit lui suffire,\nque le monde ne pourrait se passer d'elle, toute imparfaite qu'elle est,\nsans connaître des violences pires que la sienne. Ecarte-toi de Siegmund,\nabandonne-le vraiment à ses propres efforts, même si je ne t'ai pas convaincu,\nsurtout si tu te flattes encore de confiance en lui ; c'est le seul moyen de véri-\nfier qui de nous deux se trompe. Et si tu hésites, je dirai que tu n'oses pas te\ndétacher de lui, tellement tu es sûr que sans ta complaisance il ne peut\nvaincre. »\n   Wotan qui l'a écoutée avec angoisse, ne trouve rien à répondre. Il est\ncontraint de céder à l'impitoyable déesse, de sacrifier Siegmund, qu'il a\nguidé ve.s la révolte sans que l'heure en fût venue, qui n'aurait pas trouvé de\nlui-même l'Epée, vers laquelle il l'a conduit. A l'Épée, il opposera la Lance,\nl'arme de l'Autorité, de la règle, qui doit détruire l'individu et son effort\nnovateur. Fricka en exige, en obtient le serment. Wotan devra annoncer à\nBrünnhilde, qui ne peut exécuter que ce qu'il décide, que l'ordre de la bataille\nest changé.\n   Accablé, Wotan gagne une pierre, où il s'affaisse. Et comme Fricka s'éloigne\ntriomphante, l'arrivée de la Walkyrie le transperce, de Briinnhilde qui\nrevient, ignorante, faisant sonner sa joie claire dans son cri exubérant;\nWotan sent s'ouvrir, sous le coup de sa défaite, la blessure de son bonheur\nperdu. Son abaissement n'est rien auprès de la responsabilité qui l'assaille.\nElle est dans cette joie de Briinnhilde qu'il va détruire et qu'il a fait naître.\nElle est dans l'acte de Walsungen qu'il va châtier et dont il fut l'instigateur et\nl'indulgent complice. Est-il juste que le malheur de ceux qui lui ressemblent\net qu'il aime, vienne payer les égarements de sa pensée? Devoir s'avilir à ses\npropres yeux, en immolant les meilleurs aux pires; se voir condamné à une\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "                                 LA   WALKYRIE                                 4i5\n\n politique qui lui est odieuse; c'est pour en arriver là, qu'il a usé sa vie !\n Affreux néant, affreuse servitude du Pouvoir, mal dévorant qu'il subira en\n silence, dont nul autre que lui ne peut soupçonner l'étendue!\n    Brünnhilde, dont la joie s'est éteinte, dès qu'elle a aperçu son père, a jeté\nson casque, sa lance et son bouclier, et s'est agenouillée devant lui. Il la voit, à\ntravers son effrayante solitude, comme elle était naguère, tendre et fidèle.\nOsera-t-il se confier à elle, comme elle l'en implore? Il faut pourtant qu'il lui\ndise sa volonté nouvelle, et, puisqu'elle ne reçut jamais d'ordre brutal, qu'il la\nlui fasse comprendre.\n    A l'enfant enthousiaste, qui marchait avec lui dans un accord parfait, et\nqu'il voudrait garder dans une silencieuse obéissance, il tremble de livrer sa\nvie. « Qu'à tout jamais le monde ignore, dit-il, ce que je vais te révéler; en te\n parlant, je ne parle qu'à moi, je me concerte avec moi-même. » D'une voix\nlugubre, il raconte comment son désir de domination lui a fait faire fausse\nroute, en l'entraînant de compromis en compromis, jusqu'à l'asservissement\nde son intelligence et de son cœur, jusqu'à l'abandon forcé de sa dernière\nespérance. Maître des Traités, il est leur esclave. Il n'a agi, il n'agira plus que\npour Fricka.\n    Il arrive ce que Wotan appréhendait. Dire son mal à Brünnhilde, à cette\nâme neuve, c'est éveiller en elle une conscience propre, qui la détachera de lui.\n Instruite des erreurs de son père, de ses désirs les plus chers, de la cruelle\nnécessité de sa politique, elle s'étonne et résiste, n'accepte pas cette expérience\ndésabusée, oppose à la froide raison les inspirations du sentiment. Douloureuse\net inutile contradiction, que le dieu prévoyait, et qui cependant l'irrite.\nPuisque Brünnhilde ne veut pas comprendre, qu'elle obéisse. Avec colère, la\nmenaçant d'un châtiment terrible en cas d'insoumission, il ordonne qu'elle\nfera tomber Siegmund.\n    Il s'éloigne. Restée seule, Brünnhilde ramasse ses armes, se traîne triste-\nment vers son devoir.\n    Les dieux ont disparu. Voici venir Sieglinde suivie de Siegmund, qui\ncherche à la retenir; elle a entraîné son ami sur fa montagne. Hunding est\nsur leurs traces, les aboiements de ses chiens remplissent la plaine, montent\njusqu'à eux. Sieglinde tremble. Le ciel orageux qui l'oppresse lui semble\naussi menaçant que la vengeance qui les poursuit. Elle est loin, la nuit\nd'étoiles où le monde n'était que le vaste accompagnement du sentiment qui\nchantait dans son cœur. Elle est tombée, l'exaltation de l'action, la fatigue\net le découragement sont venus. L'ombre froide des rochers de la montagne\ns'appesantit sur la pauvre femme. Sieglinde a cessé de croire à son bon droit;\nl'amour qui l'enivra, elle le considère avec les yeux des autres, comme une\nfaute; elle se juge indigne de Siegmund, qu'elle a précipité dans un sort\naffreux, sur qui elle a déchaîné la meute qui le déchirera. Siegmund cepen-\ndant garde sa fermeté, cherche à ranimer la confiance de son amie, et, lorsque\ncelle-ci, à bout de forces et d'émotions, glisse dans le sommeil, il l'installe\ndevant lui, heureux de la voir reposer et de pouvoir veiller sur elle.\n  Rien ne bouge dans l'air lourd, sous le ciel sinistre; tout prend l'immobilité\ndes noirs rochers que Siegmund voit autour de lui. Sur l'un d'eux pourtant\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": "416                                DURENDAL\n\n\nquelque chose se détache, une armure brille, Brünnhilde s'avance, grave et\nsilencieuse, nimbée de la gloire du Walhall.\n   Gloire menteuse qui ne tient pas devant celle de Siegmund. Brünnhilde\ntrouvera plus de grandeur dans cet homme que dans les dieux. Elle lui annonce\nqu'elle le conduira au merveilleux séjour, où les braves et les Walkyries vont\nlui faire fête, où Wotan et Wälse, cher à son cœur, vont l'accueillir. Sieg-\nmund refuse les délices qu'elle lui vante et les approbations extérieures qu'elle\nlui promet : il s'estime soi-même ce qu'il vaut, n'attend son bonheur que de\nson devoir; rien ne lui fera abandonner Sieglinde endormie. S'il est vrai qu'il\ndoive succomber, elle mourra, de sa main, avant lui.\n   Et comme Siegmund, désespéré par Brünnhilde, lève l'épée sur sa com-\npagne, la Walkyrie s'élance, pare le coup, de son bouclier.\n   Le sort en est jeté. Elle suivra l'impulsion de son cœur. L'ordre reçu ne vint\nqu'indirectement de son père, qu'elle admira autant qu'elle l'aime, et qui, par-\njure à Siegmund, apparaît, moins noble que sa victime, sous un jour défavo-\nrable qu'elle ne veut pas souffrir. Elle fera ce que Wotan eût fait, si Fricka, à\nqui peut-être il regrettera d'avoir cédé trop vite, ne l'eût détourné de son vrai\nmouvement. Elle part, promettant la victoire à Siegmund.\n   La trompe de Hunding le met debout. Plein d'assurance il serre l'Epée,\ns'élance sur la hauteur où son adversaire le provoque au combat.\n   Dans l'orage qui éclate, environnés d'éclairs, les deux hommes brandissent\nleurs armes. Brünnhilde apparaît sur la nuée, mais Wotan, surgissant à son\ntour, la devance, et Siegmund tombe.\n   Arrachée au sommeil, Sieglinde assiste impuissante à l'affreux dénouement.\nBrünnhilde bondit vers elle, l'emporte évanouie, l'enlève échevelée sur son\ncheval rapide.\n   Wotan demeure penché sur le corps sanglant du Walsung, sans voir Hun-\nding courbant le front, dans une attitude servile. Le dieu a accompli son dur\ndevoir. Il lève la tête, aperçoit avec dégoût le piètre adulateur de la force.\n« Va, lui dit-il , valet de Fricka! va lui porter l'assurance qu'elle est vengée. »\nEt d'un mouvement dédaigneux de sa main, il étend le vainqueur dans la\nmort.\n   Mais Wotan rassemble toutes ses foudres. Malheur à Brünnhilde, la crimi-\nnelle! c'est en vain qu'elle se flatte de lui échapper, il se rue à sa poursuite.\n                                        III\n   L'action, qui fut en suspens durant les conflits intérieurs, durant les dialo-\ngues dramatiques du second acte, reprend dans le troisième. Enlevant le specta-\nteur à ses réflexions, la symphonie et la mise en scène, par leur effet magique,\nle transportent au cœur de la forêt barbare, sur un rocher qui domine sa rumeur\nde mer. Dans le ciel, où la tempête fouette les nuages, venues du fond de l'hori-\nrizon, les Walkyries arrivent chevauchantes. La tempête les exalte, elles rient et\njubilent, s'amusent du sifflement du vent autant que du hennissement de leurs\nmontures,\n   Le roc est leur lieu de rendez-vous. L'une après l'autre, elles sortent du bois\nde sapins où elles ont laissé leurs coursiers. Elles se rassemblent, elles se\ncomptent. Brünnhilde manque. Où reste-t-elle?\n"}, {"page_pdf": 492, "texte": "                                 LA   WALKYRIE                                  417\n\n   La voici. Elle a traversé les airs dans une galopade vertigineuse, elle amène\n une femme, non un guerrier. En brèves paroles, que la frayeur précipite\nBrünnhilde s'explique. Elle soustrait Sieglinde à la rage de Wotan, qui les\npoursuit et va les atteindre. Grane, son vaillant cheval, est à bout de forces.\nQu'une des Walkyries soit compatissante, prête son cheval pour leur permettre\nde fuir encore.\n   La colère du père est terrible, les Walkyries le savent, l'épouvante les glace.\nD'ailleurs, la fuite n'est plus possible. Une d'entre elles signale l'approche de\nWotan ; il cingle droit sur leur rocher, dans un noir nuage environné d'éclairs.\nA peine a-t-elle parlé que la voix du dieu éclate dans le tonnerre, gronde mena-\nçante sur la forêt.\n   Sieglinde est résignée. « Briinnhilde, pourquoi te soucier de moi, dit-elle, que\nsuis-je, sans Siegmund? Le seul désir qui me reste, c'est de le suivre. Enfonce-\nmoi ton épée dans le cœur! »\n   « Tu ne mourras pas, tu dois vivre, réplique la Walkyrie, ainsi le veut\nl'amour, pour que tu sauves l'enfant de ton Siegmund. »\n   Sieglinde tressaille; fière de sa maternité, elle redemande la vie, supplie\nBriinnhilde et ses sœurs de la sauver.\n   Que fera Briinnhilde? Elle attendra Wotan, le retiendra, attirant sur elle\nseule le châtiment, pour permettre à Sieglinde de gagner un refuge.\n   « Hâte-toi, Sieglinde, s'écrie-t-elle, hâte-toi vers l'orient. Affronte la faim, la\nsoif, l'épine qui blesse et la pierre qui déchire; si le besoin et la douleur te\nmartyrisent, ris! car sache une chose, crois-y toujours : le plus glorieux héros\nde la terre grandit en toi, ô femme! Voici pour lui les fragments de l'Epée\nbrisée ramassés près du cadavre de Siegmund. A ton fils, qui doit brandir le\nglaive reforgé, je donne le nom de Siegfried : celui-là se réjouira de la vic-\ntoire. »\n   Fier symbole, digne de la grandeur que le maître lui a donnée. Sieglinde,\nmère douloureuse et féconde, c'est l'humanité toujours en travail et en lutte,\nredressée contre le sort, qui enfante laborieusement l'idée du monde futur;\nc'est l'instinct de la race dans lequel l'individu s'oublie, pour s'enchanter d'un\ntemps qu'il ne connaîtra pas, qu'il rêve meilleur que le sien, et qui luira sur\nceux qui ne sont pas encore, « ceux qui se réjouiront de la victoire ».\n   Sieglinde a fui. Briinnhilde s'est réfugiée derrière ses sœurs, qui vont\ntenter de fléchir la colère paternelle.\n   Le dieu surgit. Contre les Walkyries qui l'entourent, qui l'arrêtent,\neffrayées et gémissantes, sa fureur éclate.\n   — Sachez, clame-t-il, sachez, pleureuses, quel crime Briinnhilde a commis!\nNulle comme elle n'a connu l'intimité de ma pensée, nulle comme elle n'a eu\nl'explication de son devoir. Je voulais qu'elle fût une moitié de moi-même, et\nvoici qu'elle rompt notre alliance sacrée, qu'elle utilise contre moi les armes\nque je lui donnai. M'entends-tu, Briinnhilde, toi dont la cuirasse, le casque\net la lance sont à moi, toi qui reçus de moi ton nom et ta vie? M'entends-tu,\nfille tremblante qui te caches, fuyant lâchement mon arrêt?\n   Et comme la Walkyrie retrouve la fermeté sous l'outrage, écarte ses sœurs,\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": "418                                DURENDAL\n\ns'avance humblement, demande à son père quel est cet arrêt, Wotan\npoursuit :\n    — C'est toi-même qui l'as prononcé, en agissant à l'encontre de ma volonté,\nà qui tu devais l'existence. T u n'existes plus pour moi, tu as renoncé à ton\nrang divin. Je te demandai la clairvoyante obéissance, et j'eus tort; ce tut de\nma part puérilité et faiblesse. Quel usage fis-tu de mon attachement, de ma\ncondescendance pour toi? La décision que tu devais exécuter, tu la discutas;\ntu prétendis juger ton père; tu eus l'orgueil de te croire meilleure que lui ; tu\neus l'audace de prétendre l'aimer, en l'aimant à ta manière. Je refuse à la\nraison et à l'amour le droit de méconnaître ce que mon autorité décide. Tu\nm'apprends que je n'ai pas à demander l'obéissance, mais à l'exiger, absolue,\naveugle       Vis loin des cieux, loin du Walhall !\n    Les forts méprisent ce qui n'enferme pas un principe d'action; les faibles\nseuls peuvent vivre dans de vaines, dans de chimériques espérances. Brünn-\nhilde, qui a préféré ses espérances à son devoir, s'est mise au rang des faibles.\nQu'elle y demeure, pour son châtiment!\n    — Deviens la sentimentalité! Je vais te laisser sur cette montagne,\nplongée dans un profond sommeil, sans défense, à la merci du premier venu\nqui te rencontrera, te réveillera, fera de toi sa captive. A l'époux tu te plieras\nde bonne grâce, ton maître fera de toi ce qu'il voudra ; reléguée au foyer,\nayant troqué ta lance contre une quenouille, tu deviendras la risée du monde!\n    Aux derniers mots de Wotan, Brünnhilde s'est prosternée, tandis que ses\nsœurs se lamentent et supplient.\n    « Si vous ne voulez pas de son sort, quittez-la ! », ordonne le dieu inflexible.\nLes Walkyries reculent, muettes d'effroi; elles fuient, elles s'enlèvent et dispa-\nraissent, aux ébrouements de leurs coursiers.\n    Resté seul en face de la rebelle à genoux, Wotan demeure immobile et\nsilencieux. Sa colère est tombée. Il voit le ciel, où l'orage s'apaise, triste\ncomme son âme, se teinter des feux mourants du jour, et, devant lui, le pâle\nvisage de Brünnhilde. Elle parle, elle se justifie.\n    Figé dans son attitude, appuyant sa tête lourde de douleur contre la hampe\nde sa lance, il écoute le cri de sa chair; ce sentiment qui a des raisons que la\nraison ne veut plus connaître, et qui s'attache à lui aussi étroitement que la\n fille au père. Mais rien ne peut combler l'abîme qui s'est creusé entre la con-\nduite de l'enfant et la volonté du père. Sentiment et volonté sont nettement\nincompatibles.\n    — Dans ta légèreté, répond avec amertume le dieu, tu persistas à agir\n comme tu sentais, alors que mon devoir, alors que le repos du monde exigait\n— comme je te l'avais fait connaître — le sacrifice de ma personnalité. Avec la\nrage du désespoir, je combattis ma nature, me raidissant contre mes désirs,\narrachant de mon cœur la pitié, souhaitant une mort secourable ; et toi, tu\n voulais vivre, goûter la volupté de vivre, t'affirmer dans des espérances\n insensées, vaincre pour les vaincus. Garde cette inconséquence, que tu fus\n seule à vouloir suivre. Le maître du Walhall s'engage sur une route opposée\nà la tienne, où ta vue ne pourrait que lui enlever sa fermeté.\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "                                 LA   WALKYRIE                                 419\n\n    — 0 père ! dit la vierge, il ne te suffit pas de rompre avec ton enfant préfé-\n rée, tu entends la livrer au premier venu, elle, la chair de ta chair. Peux-tu\n le vouloir ? Ne sens-tu pas que l'outrage qu'il m'infligerait t'atteindrait toi-\n même? Si ton idéal, l'ordre d'idées auquel je dus l'existence, t'est défendu; si,\n exclu du Walhall, ton rêve ne doit plus vivre que parmi les hommes, garde-lui\n au moins son caractère sacré; sinon, répétée par toutes les bouches et démentie\n par tous les actes, ta plus chère pensée n'aura de sens pour personne. O !\nlaisse à Brünnhilde sa divinité; destine-la, intacte dans sa beauté et dans sa\n force, comme une révélation saisissante, au héros futur. C'est à lui seul que\ndoit s'unir ma destinée. Il sera assez noble pour s'élever jusqu'à ton désir\nintime, assez libre pour y conformer sa conduite.\n    L'espoir obstiné de l'enfant dans le héros Siegfried, qui naîtra, dit-elle, de\nSieglinde, Wotan le condamne, n'en veut rien entendre. Mais cette négation,\npour être violente, n'exprime qu'un scepticisme de surface. Ce qui l'empêche\nde la suivre, c'est moins un endurcissement de son être que son impuissance\nà agir désormais d'après ce qu'il éprouve. « Je ne puis te choisir ton époux;\nton sort, pas plus que le mien, je ne puis l'arranger, ô Briinnhilde! » finit-il par\ndire avec accablement.\n    Intérieurement, le dieu se sent touché de cette ferveur. Comment pour-\nrait-il rester impassible ? Il contemple, pour la dernière fois, sa chère créa-\nture. Avec elle, que l'ombre enlève à la réalité, que la nuit prend dans son\nmystère, c'est le bonheur qui s'efface; et Wotan, près de se séparer d'elle, pour\ntoujours, cherche un adieu et des mots tendres pour le lui dire. Mais ces\nmots, que la raison refuse, comment les trouver ? les mots de réconciliation\nqui réuniraient dans une même étreinte — la dernière — le père et l'enfant, le\nvaincu et son idéal.\n    C'est au sentiment de les découvrir. Briinnhilde se redresse; toute frémis-\nsante, elle implore son père. « Je préfère la mort à une affreuse déchéance.\nAnéantis-moi, déchire de ta lance mon corps, et disperses-en les traces; ou\nbien, qu'à ton ordre un feu s'allume et gronde autour du roc où tu m'endor-\nmiras, pour le continuel effroi du timoré et du lâche. Protège mon sommeil\nd'une ceinture flamboyante, pour que seul un héros sans peur,.libre entre tous,\npuisse joindre et réveiller ton enfant. »\n   Wotan écoute, il reconnaît l'orgueil de sa race, c'est son instinct aristocra-\ntique qui parle. Il irait trop loin dans l'oubli de soi-même en sacrifiant com-\nplètement son rêve; bien qu'il ne puisse le concilier avec la réalité présente,\nbien qu'il doive se l'interdire comme trop personnel, il n'a pas à le jeter au\nmépris du vulgaire. Il peut même reprendre et cacher ce qu'il en laissa\nparaître ; ce sera faire preuve d'une autorité forte que d'exiger de la foule\nqu'elle demeure dans l'éloignement et dans le respect de ce qu'elle ne pourrait\ncomprendre. Rien ne l'empêche d'accueillir le vœu de son enfant, rien ne\nl'oblige à détruire un espoir qu'elle place dans l'insaisissable avenir.\n   Le dieu laisse échapper sa lourde lance; il ouvre les bras, reçoit son enfant\nsur sa poitrine. Dans le grave et paisible crépuscule, il s'abreuve de ten-\n dresse. Ses regards qu'affligèrent tant de tristes, tant de sombres spectacles, se\nplongent éperdûment dans les yeux de Briinnhilde. Yeux de loyauté, ardents\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": "420                               DURENDAL\n\net purs ! là encore, après y avoir connu l'enthousiasme et la foi, il aperçoit de\nconsolants rayons, une clarté d'au delà qui baigne son âme meurtrie ; là\nencore, dans le scintillement de ces yeux étoiles, sa pensée, lasse d'objections\net de doutes, reprend courage. Il peut fermer ces paupières chéries; Siegfried\nviendra, dont il envie le bonheur et la gloire, pour qui les yeux de Brünnhilde\nse rouvriront, trésors de sagesse et d'amour.\n    Bien que les dieux et les hommes se replient dans leurs castes, ennemis les\nuns aux autres, l'avenir renouvellera leur entente. Ils se réconcilieront sur leur\nchamp de combat, celui de la tradition. Sur sa route impétueuse, le Héros\nrencontrera la Vierge consciente, qui lui dira qu'elle l'attendait et s'offrira à\nla conduire, qui le prémunira contre les erreurs, qui le fortifiera des enseigne-\nments du passé.\n    Entre, ô Brünnhilde! dans la sérénité de ton rêve. Ne crains plus rien de\nton père qui t'aime, du mélancolique vaincu qui, te cédant à un plus heureux,\nva t'endormir, t'endort déjà sous son baiser de paix. Abandonne ton corps flé-\nchissant à ses bras attentifs; Wotan te reçoit dans sa tendresse, aussi douce\npour toi que la mousse moelleuse où il te couche, à l'ombre d'un sapin à\nlarges branches. Dors! cachée à tous les regards impies; ton père remet ton\ncasque sur ta tête, le ferme sur ton rayonnant visage. Dors ! mieux qu'aucun\nêtre tu es instruite, et pour qu'à ton réveil tu les retrouves, ton père étend ta\nlance à ton côté, pose ton bouclier sur ta poitrine. Dors ainsi, ô Minerve!\ndans ta mûre sagesse, dans ta grâce héroïque, avec tous tes secrets et avec toutes\ntes armes.\n    Belle comme tu l'es ainsi, ô immortelle! Wotan va te quitter. C'est à peine\ns'il ose te contempler encore. L'heure a sonné où il expie son vain pouvoir\nâprement conquis, où il doit renoncer, comme Alberich, à l'amour.\n    Il ressaisit sa lance, se range sous la loi d'airain du Walhall; sa voix, de\ndouloureuse qu'elle était, éclate impérieuse. Le dieu invoque Loge, la ruse et\ntoutes ses ressources ; à Loge de le servir, maintenant que la domination\ndes dieux, devenue despotique, n'attend plus rien de la raison ni de l'amour,\nne peut plus durer qu'en se faisant craindre. Autour de Brünnhilde endormie,\nWotan tourne en cercle, suivi de son esclave rampant, Loge, le feu. La lance\ns'abat puissante et lourde, se relève, heurte encore le granit. Des flammes\nnaissent, se multiplient, proches, lointaines; elles ondulent, s'éploient,\nglissent dans la fumée qui monte ; Loge fait merveille : c'est un splendide et\ndévorant brasier.\n    Au bout de sa funèbre tâche, Wotan s'arrête, sa silhouette altière découpée\nsur le fond rouge de l'incendie; Wotan s'arrête et paraît suffoquer de douleur.\nCourte défaillance, dernière faiblesse, vaincue aussitôt qu'éprouvée. A nou-\n veau son bras se lève, brandissant la Lance des Traités.\n     Et c'est un moment inoubliable. La mise en scène, la musique, le poème,\n s'unissent dans une concentration de beauté; au milieu de l'embrasement qui\n l'illumine, salué du thème prophétique de Siegfried, plus majestueux que\n jamais, Wotan prononce les paroles fatidiques :\n     « N'importe qui reculera devant la pointe de ma lance, ne traversera le feu,\n jamais! »\n"}, {"page_pdf": 496, "texte": "                             LA   WALKYRIE                             421\n\n  La force des mensonges conventionnels, la crainte superstitieuse du Pou-\nvoir, s'imposant à la crédulité des hommes, les maintiendra, loin du rèvc\naventureux, dans une obéissance passive.\n  Le dieu a disparu dans la fumée. Au milieu du cercle de feu, dans son\narmure éblouissante, Brünnhilde dort, et, avec elle, les pensées que le dieu\ncondamne au sommeil.\n                                                     ADRIEN    GUILLION.\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "                              Notes sar Hissa (1)\n\n                                                    « Va, je ne cherche pas mon salut dans la torpeur!Le\n                                                  frémissement est la meilleure part de l'homme. »\n                                                                                           GOETHE.\n\n\n\n\n   Dès une première rencontre avec Alissa, son ascétisme brûlant, son inquié-\ntude du surhumain nous étonnent et nous attirent ; plus directement peut-être\nnous charment son sourire meurtri et sa grâce fragile.\n   Car c'est par cette beauté féminine que d'abord elle se rapproche un peu\nde nous. Son âme reste si lointaine, si étrangère à notre grossièreté de bar-\nbares : encore bourdonnants des agitations de la rue, n'entrons-nous pas\nbrusquement dans un oratoire tout vibrant de spiritualité?\n  Non, pour pénétrer dans l'intimité d'Alissa, il faut tout effacer des pré-\noccupations banales et créer autour de soi une atmosphère recueillie.\n  Au moment de fixer en quelques notes les traits de sa figure, je voudrais\nqu'elle me prêtât, avec son exaltation, sa simplicité. Elle était attentive\ntoujours à se décompliquer de toute affectation.\n\n                                              *    *\n\n\n   « La Porte Etroite est une œuvre presque chrétienne, mais trop exagérée\nvraiment », dirait un lecteur naïf. Il faut manquer de perspicacité pour voir\nen Alissa presque une sainte; et cependant n'apparaît-elle pas comme la\nsœur des vierges auréolées par l'Église?\n   Des catholiques pourront aimer en Alissa une touchante hérétique ; et en\nfaveur de son inquiétude et de ses souffrances lui pardonneront son orgueil\net sa foi chancelante.\n   « Elle est la victime d'une erreur, diront-ils : élevée dans l'austérité et le\nrecueillement, habituée à se raidir contre tous les entraînements du cœur,\nà « déjà confondre bonheur et vertu », à voir dans le renoncement le plus\npénible, la félicité la plus sublime, enfant, elle offrait spontanément les\nefforts de sa petite âme à Dieu.\n   Par quelle perversion en est-elle venue à faire des moyens pour monter\nvers Lui, son but unique?\n   Nous, catholiques, un enseignement immuable nous maintient dans la\ntradition; des règles minutieuses guident notre marche quotidienne vers la\nseule fin d'une récompense céleste, et agenouillés dans la majesté des céré-\nmonies, nous nous pénétrons d'humilité : « Dieu seul est grand ».\n   Le protestantisme laissait Alissa plus abandonnée à elle-même : libre à elle\nde traduire l'enseignement des livres et des hommes selon ses penchants\n\n\n  (1) ANDRÉ G I D E . — La Porte   Étroite.\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "                            NOTES    SUR    ALISSA                          423\n\nsecrets. A cette âme affamée d'héroïsme, on n'a pas enseigné à s'anéantir dans\ndans la prière, mais à bondir d'efforts en efforts. Et chaque jour, elle\ns'enivre de douloureuses victoires, oubliant un peu plus tout ce qui n'est pas\nsa vertu, ne songeant à son amour que pour le martyriser, ne songeant à\nDieu qu'aux heures de faiblesse, pour combattre la haïssable tristesse et\nreprendre courage.\n   Du reste, elle semble se reprocher comme une défaillance de se reposer\nainsi en Dieu. Par fierté sans doute, mais aussi parce qu'elle n'y trouve plus\nle réconfort attendu : uniquement penchée sur elle-même, elle a laissé\ndépérir sa foi, et elle a peur maintenant de la regarder en face.\n   « Tout à coup, il m'a demandé si je croyais à la vie future.\n  — Mais, Jérôme, me suis-je écriée aussitôt, c'est mieux pour moi qiCune\nespérance : c'est une certitude...\n  Et brusquement, il m'a semblé qne toute ma foi s'était comme vidée dans\nce cri. »\n   Elle cherche à s'illusionner, mais Dieu n'est plus en elle qu'une abstraction,\nl'image adorable d'un but reculant toujours, et lui permettant de se perfec-\ntionner à l'infini.\n   Et quand elle s'avoue brisée d'avoir une dernière fois vaincu l'amour, du\nfond de sa lassitude et de sa détresse, elle implore le consolateur avec une\nferveur et une humilité que depuis longtemps, absorbée dans le culte de son\nhéroïsme, elle avait perdue. Mais la foi, cette pensée vivante qui la faisait,\nenfant, frissonner des pieds à la tête, comme elle reste vacillante maintenant !\n   Et comme la mort va la souffler brutalement en même temps que son bel\norgueil ! « Je comprends que toute ma vie est vaine sinon pour aboutir au\nbonheur, » s'est-elle écriée d'abord; puis, réduite au seul amour divin, s'y\naccrochant désespérément, elle gémit : « O Seigneur, puissé-je atteindre\njusqu'au bout sans blasphème ! »\n\n\n\n   En Jérôme aussi, nous sentons, dès l'abord, un être à part et un étranger\nparmi nous. En réalité, il ne ressemble guère même aux meilleurs des nôtres :\nrien de cette inquiète nervosité, de ces ardeurs aussitôt découragées, de ces\ncomplications trop souvent superficielles.\n   Il faut, pour se mêler à la vie intérieure d'Alissa, une rare qualité d'âme :\nJérôme possède la gravité simple de son caractère et la profondeur de son\namour.\n   Elevé aux côtés d'Alissa, presque enfants, ils choisissent, la main dans la\nmain la même route idéale. Séparés du monde, ils devraient avancer chaque\njour plus étroitement unis. Pourquoi Jérôme ccise-t-il de suivre Alissa et\nreste-t-il à piétiner dans la voie où elle avance toujours plus illuminée?\n   C'est que les vertus de Jérôme n'atteignent qu'aux limites humaines, elles\ns'y trouvent trop à l'aise, tandis que celles d'Alissa s'envolent invinciblement\njusqu'au surhumain.\n   Jérôme est resté un chrétien : il veut au sacrifice une raison d'être : le\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": "424                              DURENDAL\n\nbonheur. Mais Alissa? Ne dédaigne-t-elle pas le bonheur? Quoi! avouer\nqu'il est temps de s'arrêter, qu'elle ne montera pas plus haut, qu'elle réalise\nsa perfection? Non, il n'y a plus de perfection, mais un infini perfectionne-\nment, et le bonheur, loin d'être une éternité de repos promise à sa lassitude,\nle bonheur c'est sa fatigue même, c'est la palpitation de toutes les minutes\nde sa vie. Et, plus elle s'arrache de Jérôme, après quelles secrètes faiblesses\net quelles révoltes contre Dieu! plus elle glorifie son idéal!\n   Et quelle ironie maintenant de le voir, lui qui jamais ne comprend la folie\nsublime de son amie, s'acharner à la réussite de projets d'amour, et s'étonner\nnaïvement que toujours « elle lui échappe par une cime ! »\n   Car il n'y a pas plus naïf idéaliste que Jérôme : Alissa s'est vouée à un\nculte idéal : soit! elle supprime résolument toutes les médiocrités qui pour-\nraient l'entraver. Mais cet amoureux qui veut contraindre l'impossible à\ns'emprisonner dans le réel !\n   Il se sent pourtant l'inférieur d'Alissa : toujours soumis et confiant même\nquand elle le repousse, il est le disciple qui a fait de son maître un dieu :\n« A toi se suspendent toutes mes vertus, » lui écrit-il. Comment ne com-\nprend-il pas qu'elle ne pourrait céder qu'à un dominateur, à un homme\nassez fervent ou assez subtil pour toujours paraître la précéder?\n   Mais qui sait? Peut-être alors son orgueil se fùt-il rebellé contre une auto-\nrité trop humaine, peut-être eût-elle préféré ne se soumettre qu'à un Dieu\ntrès lointain, et dans la solitude exaltée servir son âme.\n   Aux heures où elle se livre toute à cet idéal, je m'imagine qu'elle voit\nsurtout en Jérôme et en leur douloureux amour la magnifique occasion de\ncombats et de victoires toujours renouvelés. Il n'est plus qu'une pauvre chose\nsaignante dans ses mains cruelles.\n\n\n   Trop occupé de montrer Alissa supérieure à Jérôme, ai-je assez dit qu'elle\na souffert de l'amour autant et plus que lui ? Il s'y est abandonné et lui doit\ndes bonheurs intenses. Alissa, comme une autre Chimène, est sans trêve\nécartelée entre son devoir et sa passion. Mais elle ne se répand pas comme\nChimène, en discours tragiques et tendres, et si Jérôme se laisse aller à toute\nla mimique de l'amour malheureux, gémissements, supplications, elle ne se\nveut point départir d'une apparence souriante. « Tout dans son âme sans\napprêt restait de la plus naturelle beauté, » a dit Jérôme.\n   Seul, son journal intime nous révèle une amoureuse tour à tour héroïque\nou défaillante; et maintenant, dans ses lettres, nous entrevoyons quelquefois\nce visage palpitant et ces yeux mouillés de larmes.\n   A travers les précieuses confidences qui suivirent le. mariage de sa sœur et\nle départ de Jérôme, nous la devinons sans force contre l'amour et l'été qui\ns'unissent pour lui chanter « un hymne à la joie ». Protégée par l'absence,\nelle l'anoblira cet amour, de toutes ses aspirations, le haussera chaque jour\nun peu plus au-dessus de la réalité : mais le retour de Jérôme l'y rejette\ndurement : toute meurtrie, elle apprend encore une fois à ne mettre de con-\nfiance qu'en son rêve.\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "                               NOTES SUR        ALISSA                               425\n\n   Feuilletant le j o u r n a l d'Alissa, on la revoit étendue sur un c a n a p é , toute\namollie par le souvenir de sa m è r e , la faible Lucile Boculin, et tout à c o u p\ntroublée de sensualités i n c o n n u e s .\n   Ce n'est q u ' u n e bouffée de parfums tièdes, aussitôt é v a p o r é s , mais cette\nfaiblesse féminine n o u s rend plus chère encore cette vierge presque im-\nmatérielle.\n\n\n\n   Alissa meurt, elle meurt d ' a m o u r et de lassitude.\n   Du haut de cet instant u n i q u e où s'éclaircit le passé irrémédiable elle le\nrenie en gémissant. E t se tourner vers l'avenir inconnu l'emplit de désespoir\n   Suprême d é s e n c h a n t e m e n t ! Mais il n'enlève à l'idéal d'Alissa rien de sa\nbeauté : toutes les philosophies qu'on nous propose ne s'anéantissent-elles\npas face à face avec la m o r t ?\n   Oui, nous allons à la mort et si elle n'est pour n o u s la porte ouverte sur\nle bonheur, tout dans notre vie est vain, dérisoire. P e n s é e continuelle qui ne\npourrait que nous stériliser.\n   Ecoutons plutôt Alissa : elle a p p o r t e à notre scepticisme inquiet une forme\nrare de ce « culte du moi » dont certains d'entre nous n'ont encore su se\ndéprendre : le P h i l i p p e de Barrès, soucieux, lui aussi, d'épurer son univers\nintérieur, se plaisait p o u r t a n t à l'enrichir par « un libre bohémianisme\nd'esprit ». Alissa d é d a i g n e toute p a r u r e et toute complication ; elle veut son\nâme frémissante et n u e et ne croître qu'en h a u t e u r , mais vertigineusement\nhaut.\n                                                                          M.   FABRY.\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": "   Joseph Ryelandt apprécié en Italie\n\n\n   Nous croyons intéresser nos lecteurs en donnant ici la traduction littérale\nd'un remarquable article qui vient de paraître dans la Rivista Musicale\nItaliana (1912, p. 1055), sur notre compositeur Ryelandt, à propos de son\noratorio Maria, récemment paru chez Breitkopf et Härtel (1). L'auteur de\nl'article, M. Domenico Alaleona, est un éminent musicien italien, composi-\nteur lui-même, auteur d'importants ouvrages d'esthétique et d'histoire musi-\ncale, surtout d'un livre de première valeur consacré à l'étude des origines de\nl'oratorio en Italie (Torino, fratelli Bocca). L'article, comme on le verra,\nest aussi intéressant par ses considérations sur les tendances générales de\nl'art contemporain que par ses appréciations flatteuses sur l'œuvre du maître\nbrugeois.\n   « Joseph Ryelandt est en train de devenir l'un des plus nobles et des plus\néminents compositeurs belges contemporains. Bien qu'il soit encore jeune (il\nest né à Bruges en 1870 et termina ses études musicales en 1894 sous la direc-\ntion du regretté Edgar Tinel), sa production est déjà très riche et très variée :\ntrois symphonies, de nombreuses œuvres de musique de chambre (trois qua-\ntuors, un quintette, plusieurs sonates), poèmes pour chant et orchestre, mélo-\ndies sur des paroles allemandes, flamandes et françaises, deux œuvres théâ-\ntrales de sujet sacré, cinq oratorios (2).\n   » Ryelandt appartient à ce groupe d'artistes mystiques dont la figure centrale\net, pour ainsi parler, le tronc vivifiant, est César Franck, et dont les plus illus-\ntres représentants sont Edgar Tinel et Edward Elgar; groupe dont le centre\nd'action se trouve entre la Belgique, la France et l'Angleterre et dont nous\nautres Italiens sommes peut-être le peuple le plus éloigné psychologiquement;\ncar le « phénomène Perosi » a une tout autre origine et un tout autre carac-\ntère. De fait, en Italie, les œuvres de Franck, de Tinel, d'Elgar, en dehors de\nquelques artistes, sont bien loin d'être connues et comprises. Ryelandt, le plus\njeune continuateur de ces artistes, est parmi nous encore tout à fait inconnu.\nEt je suis heureux d'être le premier à parler de lui, à l'occasion de son dernier\noratorio Maria, récemment publié chez Breitkopf, ouvrage d'une inspiration\nsingulièrement élevée et d'une rare puissance de sentiment, dans lequel se\ntrouvent réunies les qualités caractéristiques de ce noble compositeur et du\ngroupe spirituel et artistique auquel il appartient.\n\n  (1) V. le compte-rendu de notre collaborateur G. de Golesco dans Durendal 1912,p. 736.\n— Notons, en rectification d'un point de ce compte rendu, que le poème flamand original a\nété écrit par M. Léon Goemans d'après l'esquisse de M. Ch. Martens que notre revue a\npubliée en 1910. Le texte français de la partition éditée est, comme le texte allemand, une\nversion rythmique du texte original.\n   (2) Il faut ajouter à ces cinq oratorios la cantate évangélique : le Bon Pasteur (sous\npresse chez Breitkopf) et à ces trois symphonies une quatrième avec chœur, à laquelle l'au-\nteur met la dernière main.\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": "                JOSEPH RYELANDT APPRÉCIÉ EN ITALIE                                  427\n\n   » Ce qui, en première ligne, se remarque dans cet art, c'est la simplicité, le\nnaturel, la spontanéité, la sincérité de l'expression.\n   n Ceux qui seraient trop pris par l'art des Strauss et des Debussy ne pour-\nraient comprendre cet art et seraient déçus par lui.\n   » Car, soit par une fausse interprétation de l'art de ces compositeurs ultra-\nmodernes, soit par ignorance ou déformation du sens esthétique chez ceux qui\ninfluent sur l'opinion ou les préjugés du public (c'est au moins le cas chez\nnous) et chez un petit groupe de compositeurs et de critiques, il s'est formé\nune conception étrange et tout à fait fausse de ce qu'est la musique et son ori-\nginalité. Cette espèce de maladie consiste en ceci : que l'attention se porte sur\nle signe et non plus sur la chose signifiée, sur les paroles mêmes et non sur le\ndiscours et le sens qui en résulte. Si l'on devait appliquer les mêmes critères\ndans le domaine littéraire, un poème de Giovanni Pascoli(1),dont tous les élé-\nments verbaux et grammaticaux se retrouvent chez tous les poètes, devrait\nparaître moins original qu'un verbiage de Tito Livio Cianchettini(2). Et ainsi\ns'explique comment, par exemple, Pietro Mascagni croit fermement son\nArnica et son Isabeau plus originales et plus fortes que sa Cavalleria.\n   » C'est que les compositeurs se laissent influencer par les préjugés ambiants.\nIl semble que l'on ne puisse plus dire ce que l'on pense, que l'artiste ne puisse\nplus s'abandonner librement, sereinement, joyeusement à la création, au\nnaturel du discours, à l'effusion parallèle et consubstantielle du sentiment et\ndu langage sonore qui l'exprime. C'est la préoccupation obsédante, funeste, du\nmot nouveau, de l'accord nouveau, du motif nouveau, de ce que nous appe-\nlons le spunto. Oh! ce spunto, que de misères il recouvre et que de mal il a\nfait à l'art !\n   » Les deux dernières œuvres de nos plus populaires compositeurs : l'Isabeau\n(de Mascagni) et la Fille du Far West (de Puccini) sont une évidente et élo-\nquente preuve de cette curieuse et déplorable mentalité, dont la faute n'est pas\naux compositeurs. Et dire que tout notre patrimoine de musique vocale et\ninstrumentale, tous les chefs-d'œuvre de notre glorieuse efflorescence mélo-\ndramatique jusques il y a quelques décades ont été écrits dans la même\nlangue précise, lentement et harmonieusement formée, avec quelques accords,\ntoujours les mêmes, avec les mêmes mélodies. Le Barbier de Séville se diffé-\nrencie-t-il des innombrables opéras de son temps par le genre d'accords et\nd'instruments employés ou par l'aspect extérieur des phrases mélodiques ?\nNon, ce n'est point là que se trouve le secret de la vitalité et de l'originalité\nde la musique.\n   » Je pensais et repensais à tout cela en lisant Ryelandt. Et j'ai éprouvé un\nsentiment de soulagement et de joie de trouver un compositeur qui dit avec\nnaturel, avec simplicité, avec sincérité ce qu'il sent, et le dit... en musique.\nSa musique fait l'impression d'un cours d'eau limpide coulant tranquillement,\ndu discours simple et ému d'un homme d'éloquence aisée, qui a beaucoup de\n\n\n  (1) Un des plus grands, des plus originaux et des plus exquis poètes italiens modernes.\n  (2) Curieux type de graphomane et de «néolalique», qui fonda à Rome un journal humo-\nristique sui generis encore existant.\n"}, {"page_pdf": 503, "texte": "428                               DURENDAL\n\nchoses à dire et beaucoup de sentiments à exprimer, qui les exprime et les dit\ndans sa langue maternelle, comme le cœur les lui dicte, sans aucune recherche\nde paroles étranges ou bizarres, sans artifices de rhétorique, sans même élever\nla voix de façon anormale.\n   » Je ne saurais mieux synthétiser la physionomie artistique de Ryelandt que\npar ces paroles d'un critique français : « C'est un artiste de sentiment et de pen-\nsée avant tout, poussant la sincérité à un point extrême, situé aux antipodes\ndu dilettantisme, des tenants de l'art pour l'art, de l'art divertissement, ajou-\ntons : de l'art raffiné, volontairement novateur. S'il lui arrive de trouver une\nharmonie nouvelle ou une combinaison de timbres inemployée, ce ne sera\npas de sa faute! Son style, simple, très classique, abondamment mélodique,\ndépourvu de toute recherche d'effets, devient original par sa simplicité même,\net son écriture orchestrale, qui ne révolutionne rien, est charmante de délica-\ntesse et de sobriété. Manifestement, pour lui, la musique ne doit pas être un\njeu de virtuose, ni une caresse sensuelle, ni même une joie subtile de l'esprit,\nmais un langage expressif apte à suggérer les plus hauts sentiments et, par\neux, les plus hautes pensées. Il parle pour être compris et pour faire aimer\n ce qu'il aime, étant de ceux qui peuvent dire vraiment : « Mon art, c'est ma\nprière. »\n    » Les qualités caractéristiques de Ryelandt, son profond mysticisme uni à\n un sens exquis de la nature et du cœur humain, ont trouvé un terrain parti-\n culièrement fécond dans le sujet de son récent oratorio, qui présente, réunis\nde façon heureuse en un prologue et quatre parties, les principaux épisodes\net motifs se rapportant à la vie et à la figure de Marie.\n    » D'abord l'angoisse et la plainte suppliante d'Eve tombée dans le péché,\npuis l'attente, la venue de Marie et le salut de joie de l'humanité, le délicat\nmotif de l'Annonciation, la poésie de la Nativité, la muette douleur et la\nsublimité de la scène du Calvaire, enfin l'apothéose de Marie dans sa mort\net son Assomption sont rendus par Ryelandt en traits tour à tour délicats et\nvigoureux, toujours avec éloquence, facilité et noblesse d'inspiration, et avec\nla contemplation et l'adoration calme d'un mystique.\n   » La scène de l'Annonciation, le cantique à trois voix sur une vieille poésie,\nqui ouvre la seconde partie (la Nativité), le touchant tableau du Calvaire, le\nrécit des paroles de Jésus à sa mère et à Jean, par lesquelles il laisse en héri-\ntage à l'amour de Marie toute l'humanité, et le choral à cinq voix qui suit, et\ntoute la dernière partie sont des pages de grave et touchante délicatesse. Le\npremier chœur de la première partie, qui est tout entier une effusion de\nlouanges passionnées et caressantes saluant la venue de Marie, est remar-\nquable par la chaleur et la richesse de l'onde mélodique, répondant bien à\nl'ardente et lumineuse poésie orientale du texte (Cantique des Cantiques).\n Dans le Magnificat, Ryelandt joint la vigueur d'accent à l'ampleur gran-\ndiose de la ligne.\n   » Cet oratorio, par les nombreux éléments humains et poétiques dont il est\nriche, peut, — plutôt que les autres du même auteur, qui sont de caractère\nplus exclusivement mystique: le Saint Sang, le Purgatoire, l'Avènement du\nSeigneur — être senti et goûté même par ceux qui vivent en dehors et restent\néloignés du mouvement mystique dans l'atmosphère de laquelle il vit et crée.\n"}, {"page_pdf": 504, "texte": "                 JOSEPH     RYELANDT APPRÉCIÉ               EN   ITALIE                  429\n\n\n   » Atmosphère de joie, de sérénité et de ferveur. En s'y abandonnant avec\nsincérité et avec foi, en y puisant comme à une veine abondante d'inspiration\nlimpide et émue, Ryelandt, comme je l'ai déjà dit, ne se préoccupe pas de la\nnouveauté des moyens à tout prix. Ce qui impressionne chez lui, en ces temps\nde nervosité, d'essoufflement, d'obsession, c'est la sérénité et le naturel de l'at-\ntitude, le calme paisible de la respiration (la calma, la posatezza del respiro).\n   » Et ici il faut s'entendre. De même que nous détestons les compositeurs et\nles critiques atteints inconsciemment de néolalie (on ne pourrait mieux mettre\nen relief cette maladie esthétique que par ce nom pris à la psychiatrie et qui\nsignifie la manie de fabriquer des mots nouveaux), de même aussi nous\nrepoussons les « Manzoniens » de la musique (1), c'est-à-dire ceux qui s'aban-\ndonnent trop candidement et volontairement à la « langue parlée », qui est en\nsomme, comme dit Carducci, la langue de ceux qui parlent mal.\n   \" Tel n'est certes pas le cas pour Ryelandt. Sa langue est, en vérité, sim-\nple, claire, exempte d'étrangetés et de recherches; mais pas un instant ne lui\nmanquent la noblesse, la distinction, l'élégance de l'expression. Cette dernière\nqualité lui vient sans doute du voisinage de la France, voisinage qui n'est pas\nseulement matériel. De caractère français nous semble aussi sa technique,\nspécialement sa technique orchestrale. A l'art germanique et à César Franck —\nen qui le génie français et le génie allemand se fusionnent si admirablement et\nsi harmonieusement — il fait penser par l'élévation et la noblesse de la con-\nception et par la profondeur et l'intimité de l'expression.\n   » La polyphonie vocale de Ryelandt nous apparaît nourrie et vigoureuse.\nSon orchestre, il est vrai, est ici destiné surtout à servir de fond lointain aux\nvoix; mais, bien qu'il reste toujours d'une rare distinction, plein de noblesse\net d'élégance, il nous semblera parfois trop orchestre d'accompagnement.\nNotre goût personnel, bien que détestant les thématismes et autres procédés\nintellectualistes, aime pourtant dans les œuvres vocales un orchestre plus riche,\nplus polymélodique. Dans l'orchestre et dans la polyphonie moderne, tels que\nnous les sentons aujourd'hui (cette évolution peut se comparer à celle de\nl'ordre social), aucun instrument ne se prête plus à être serf ou esclave de qui\nque ce soit; ce qu'était dans l'antique société le tyran absolu, la voix ou l'in-\nstrument unique chantant l'était dans l'orchestre. La conscience individuelle\ns'est substituée à la conscience ou à l'inconscience collective; chaque instru-\nment aujourd'hui ne parle que pour dire (et dans le pays de la musique, dire\nc'est chanter) quelque chose de lui. Il y a encore aujourd'hui des vainqueurs\net des vaincus, des dominateurs et des sujets; mais il n'est plus question d'in-\n conscience, de renonciation, de capitulation absolue.\n   » Mais ce qui chez Ryelandt pourrait sembler en quelque sorte de l'ingé-\n nuité et de l'archaïcité (je ne veux pas que cette parole dépasse ma pensée)\nest chez lui connaturel à son être de mvstique pris tout entier par la contem-\n plation de son mode intérieur, et qui, lorsqu'il est parvenu à exprimer avec\n\n  (1) On appelle ainsi les continuateurs du grand écrivain italien du siècle dernier, Ales-\nsandro Manzoni. Manzoni s'était déclaré partisan de la « langue parlée \", du langage sim-\nple, aisé, sans recherche. Mais ses disciples poussèrent cette tendance à l'excès et en faus-\nsèrent la portée.\n"}, {"page_pdf": 505, "texte": "430                              DURENDAL\n\nsimplicité et naturel ses visions intimes, ne cherche pas plus loin et ne se\npréoccupe pas de ce qui l'entoure. Il est celui qui est « per troppo di amore »,\ncomme dirait Dante, et non \" per poco di amore \". Ces qualités sont en lui\npositives et non négatives. Car Rvelandt est un musicien de tout premier\nordre. Je ne connais pas ses Symphonies ni ses Quatuors; mais j'ai devant\nmoi un Prélude et Fugue, pour piano (le prélude d'allure dramatique et pas-\nsionnée, la fugue de caractère serein, grave, mystique) qui, à la distinction,\nà l'expressivité et à l'élégance mélodique, joint une richesse de structure, une\nliberté et une modernité de développement telles qu'on les trouve rarement.\nEt de nos jours il faut plutôt admirer en l'art la tendance à la simplification\nque la tendance à la complication, à l'écriture touffue.\n   » En Joseph Ryelandt j'ai eu le plaisir de connaître un artiste très noble et\nun sérieux musicien, qui vient s'ajouter au groupe peu nombreux mais très\nchoisi qui dérive de César Franck, dont il sera et dont il est déjà un continua-\nteur. Quand nos salles de concert italiennes se seront dégoûtées des vulgarités\net des funambulismes d'un Strauss pour rechercher un art plus noble, plus\npur, d'une spiritualité plus élevée, le nom de Ryelandt ne sera pas indigne d'y\nfigurer à côte de ceux de Tinel, d'Elgar et de Franck. »\n                                                        (Trad. de l'italien.)\n                                                     DOMENICO ALALEONA\n     (Traduction de Charles MARTENS.)\n"}, {"page_pdf": 506, "texte": "         A propos de quelques livres\n                                       I\n\n   Si nous suivons dans leur ensemble la production de nos conteurs et l'effort\n de nos romanciers, il semble, à y bien regarder, qu'on voie se dessiner chez\neux une orientation nouvelle, dont il me plairait d'étudier les aspects divers\net multiples. Notre littérature d'imagination, pour brillante qu'elle fût, ne\nnous offrait guère jusqu'ici que des tableaux de mœurs champêtres : le rustre\ny occupait une place jugée excessive par d'aucuns, et l'on a pu dire à bon\ndroit que la plupart des romans belges exhalaient un relent d'étable. Hors\nCamille Lemonnier, génie protéiforme, apte à toutes les formules, et qui\ndonna sans cesse le spectacle d'un rajeunissement merveilleux, hors aussi\n Demolder, qui tient une place à part, et Léopold Courouble, qui s'est spécia-\nlisé dans les mœurs bruxelloises, — les plus originaux et les plus spontanés,\nparmi les conteurs belges, étaient et sont restés des écrivains rustiques : ils\ns'appellent Eekhoud, Krains, Delattre, des Ombiaux, Georges Virrès, Stier-\nnet, Garnir, Delaunoy et Boue. Tous apportent, à célébrer la région qui est\nla leur, un talent incontestable et une ferveur passionnée; les Flamands y\nmettent plus de puissance, de profondeur et de sérieux, les Wallons plus de\ngrâce souple et d'agrément enjoué.\n   Mais il n'est veine si riche qui ne s'épuise quelque jour à force d'être\nexploitée, et malgré la valeur de nos romans rustiques et de nos contes cham-\npêtres, ce genre, trop rebattu, courrait chance à la longue de lasser le lecteur\npar la monotonie. Il nous faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde...\nAussi bien perçoit-on, tant parmi les auteurs que parmi les lettrés, une\nobscure lassitude; et des symptômes certains manifestent dès maintenant,\nchez nos nouveaux conteurs et nos jeunes romanciers, la volonté très ferme\nde s'affranchir d'un genre apparemment usé (bornons-nous à citer ici les\nessais tout à fait louables de M. François Léonard et de M. P.-H. Devos).\n   Ces tentatives audacieuses, et que leur nouveauté même doit nous rendre\nintéressantes, sont-elles appelées à réussir comme ont réussi, en leur temps,\nles romans et les contes agrestes? Elles sont trop récentes encore pour que\nl'on en puisse répondre avec quelque certitude. Et sans doute faut-il noter, en\nétudiant cette question, que nos qualités raciques — l'aptitude à voir les\nchoses plutôt qu'à comprendre les âmes, à décrire un paysage plutôt qu'à\nimaginer des psychologies subtiles ou des intrigues mouvementées; le don\nnaturel de peindre et de s'élever jusqu'au rêve, et, pour tout dire en deux\nmots, la couleur et le lyrisme, marque distinctive de nos lettres, — tout cela\nse trouve mieux à l'aise dans les récits campagnards, sortes d'épopées ou\nd'idylles, où les grandes ressources d'invention et les fines déductions\nmorales, gloire des lettres anglaises ou françaises, ne sont point du tout\nnécessaires.\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": "432                               DURENDAL\n\n   Je me réjouis cependant de voir se renouveler ainsi, en dépit des mille\nobstacles d'une voie mal travée encore, nos œuvres d'imagination, — parce\nque, faute de variété, une littérature se meurt, et parce que rien ne démontre\nmieux la vitalité de la nôtre que ces récentes transformations. Enfin ! on peut\nmaintenant ouvrir des romans belges qui ne soient pas uniquement peuplés\nde rustres wallons ou de « terriens » flamands! Certains objecteront peut-être\nqu'on rencontrera, dans les livres où nos auteurs étudieront la bourgeoisie et\nla noblesse, moins de vie et de vérité. Pour moi, je ne le crois pas, et c'est\nprécisément à ce point de vue spécial que je m'avoue fort aise de voir nos\nécrivains aborder un domaine où, seuls, aujourd'hui, quelques rares nova-\nteurs se hasardaient parfois avec timidité. Et je m'explique là-dessus.\n   On n'approfondit que ce qu'on connaît bien : on ne peut « pincer jusqu'à\nl'os », suivant le mot de Montaigne, que les gens qu'on voit de près. Pour\npercer à jour l'âme d'un homme, fût-elle la moins énigmatique, il faut un\ncontact journalier, un commerce ininterrompu, peut-être même une simili-\ntude d'origine, de nature, de goûts, de langage et de caractère. Or, nos roman-\nciers et conteurs, quelques exceptions mises à part, sont issus de la bour-\ngeoisie, ne fréquentent qu'elle, ne connaissent qu'elle : le rustre est pour eux\nl'étranger qu'on observe avec une nuance de curiosité intriguée, de sympathie\nun peu distante, de condescendance indulgente ; et peut-être est-il plus loin\nd'eux que ne l'est un mandarin lettré ou un milliardaire de Broadway. Jus-\nqu'à quel point un écrivain — c'est-à-dire, en règle générale, un civilisé supé-\nrieur — peut-il pénétrer jusqu'au fond ces âmes rudimentaires et frustes, en\nanalyser les mouvements, en étudier les réactions comme fait un chimiste\nattentif? Jusqu'à quel point n'y faut-il pas la prodigieuse divination d'un\nBalzac ou d'un Tolstoï, ou le tempérament robuste, sans complications ni\ndétours, d'un Maupassant ou d'un Cladel ? Et si ces dons-là sont absents, où\nest le roman, je vous prie?...\n   Au surplus les gestes des rustres, naturels et machinaux, leurs actes que\nmeuvent d'ordinaire des appétits sans noblesse et non ces ressorts délicats\nqu'on voit chez les honnêtes gens, n'ont, s'ils ne sont animés par un génie\ncréateur, rien qui soit capable de faire naître, dans l'âme raffinée d'un lettré,\nl'espèce d'intérêt fraternel que doivent inspirer aux lecteurs les héros d'une\nœuvre attachante. On peut aimer les paysans, accorder à ces travailleurs,\ndont les bienfaits restent méconnus, la plus chaleureuse sympathie, et estimer\npourtant qu'ils sont une piètre matière littéraire. Et ceci est si vrai que ceux\nde nos auteurs qui, en dehors des livres, se sont le plus souciés d'améliorer le\nsort du tâcheron de la glèbe, ne lui font, dans leurs contes, qu'une place\ninsignifiante. Leur activité sociale, sorte d'exutoire efficace, leur suffit appa-\nremment, et leur art ne se sent pas de l'amour qu'ils vouent aux rustres :\nvoyez plutôt les œuvres d'Henri Carton de Wiart, de Pol Demade, de\nJules Destrée.\n   Est-ce à dire que ceux de nos écrivains qui se sont donnés à la Muse cham-\npêtre aient fait œuvre vaine? Le prétendre, ce serait témoigner d'une étrange\nincompréhension. Il est naturel et logique qu'une littérature encore jeune\ns'essaye d'abord au genre rustique, qui, plus volontiers qu'aucun autre,\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "                   A PROPOS DE QUELQUES LIVRES                               433\n\ns'accommode d'une certaine gaucherie, d'une certaine ingénuité et d'un je ne\nsais quoi un peu fruste, ne laissant pas d'avoir du charme, — tandis que le\nroman d'idées, de psychologie ou d'histoire, exige, à peine d'échec complet,\nla profondeur dans l'analyse, des études patiemment mûries, des dépenses\nd'imagination, un doigté impeccable et sûr, — toutes choses qui ne\ns'acquièrent qu'à la longue, à force de civilisation, de raffinement spirituel et\nde pratique dans l'art d'écrire. Il est juste et même nécessaire que la littéra-\nrature d'un peuple en suive toutes les évolutions, et c'est à ce prix-là seule-\nment qu'elle en est le fidèle miroir : or notre conscience nationale, d'obscure\nqu'elle était naguère, se fait nette et réfléchie; et c'est pourquoi nos jeunes\nauteurs, au lieu de se borner comme jadis à chanter une petite patrie — Hes-\nbaye, Thudinie ou Campine —, élargissant leur horizon, étendent à la\nBelgique entière leurs ambitions et leur ferveur.\n                                                              FRANZ ANSEL.\n  (A suivre.)\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": "                         LES LIVRES\n\nBelgique       et   Allemagne,        par   INTEGER.       (Bruxelles,   VICTOR\n  FERON.)\n   C'est une question d'une actualité palpitante pour la Belgique, que celle\nde nos rapports avec nos voisins du sud et de l'est. Là-dessus les Belges ont\nquelques idées sommaires et des préventions passionnées, renforcées par\nl'ignorance. Un journal politique, qui est donc l'évangile pour les lecteurs de\nson parti, affirme avec sérénité : « L'Allemagne nous envahira ». Pourquoi\npas la France? — L'unique préoccupation des Allemands établis en Bel-\ngique, qu'ils soient facteurs des postes, commis-ambulants, employés volon-\ntaires, voyageurs ou ouvriers, serait l'espionnage. Ils seraient les fourriers\nde l'invasion allemande. « Le mécanicien se verra réquisitionné par son\nancien employé mué en un sous-lieutenant impérieux; le marchand de grain\ns'apercevra que ce « volontaire », dont il avait tant à se louer, sait aussi bien\nque lui-même ce qu'il y a de fourrages en magasin, et ce sera un ex-com-\nptable de la maison qui fixera le chiffre de l'indemnité de guerre exigible de\ntelle banque. » Et après ces calembredaines, on ne manque pas de conclure\n « qu'il faut nous joindre à l'une ou à l'autre partie belligérante », ou mieux\nque « nous n'hésiterons point à nous ranger du côté français ».\n    \" Tout vice vient d'ânerie », dit Montaigne. La germanophobie provient\naussi de l'ignorance. Pour s'en guérir, les Belges feront bien de lire le petit\nvolume de 142 pages, intitulé « Belgique et Allemagne », et publié sous le\npseudonyme Integer. Dans cet ouvrage, l'auteur recherche les causes de cette\nhostilité, de cette antipathie contre l'Allemagne, et il expose tout ce que,\n mieux informés, nous pourrions apprécier chez nos voisins de l'Est.\n    L'activité allemande en Belgique a pris, dans les dernières années, une\n extension considérable, que les différences de langage et de mœurs font\n mieux ressortir. Il suffira de rappeler l'accroissement graduel du commerce\n allemand en Belgique, lignes de navigation, la fondation de filiales des\n grandes firmes allemandes, la prospérité grandissante des écoles allemandes\n dans le pays, la fondation d'un cercle d'art allemand à Bruxelles, etc., etc.\n Dans chacune de ces circonstances, les sentiments dominants du public\n belge sont la méfiance et la réserve. Quand on admire, c'est parce que l'on\n ne peut pas faire autrement. Et la raison ? La cause directe, dit \" Integer \",\n « réside dans l'attitude de la presse belge : facteur d'autant plus important\n que, quoi qu'on dise et malgré les progrès accomplis, on ne lit, en Belgique,\n que relativement peu de livres. C'est surtout à leur journal que bourgeois et\n ouvriers demandent à la fois leur pâture intellectuelle, leur information,\n leur direction politique \". La majorité de nos journaux de langue française\n sont hostiles à l'Allemagne. « Les faits politiques sont présentés de la façon\n"}, {"page_pdf": 510, "texte": "                                  LES LIVRES                                  435\n\nla plus tendancieuse, de manière à impressionner le lecteur, à entretenir chez\nlui la conception d'une Allemagne belliqueuse et brutale, n'attendant que le\nmoment propice pour se jeter sur des voisins sans défense. L'armée, la\nflotte, l'aviation militaire alimentent presque, à elles seules, la chronique\nallemande; — ce qui se réalise d'utile, de beau, de grand en Allemagne,\ndans le domaine des œuvres pacifiques, est présumé sans intérêt pour le\nlecteur. »\n   L'Allemagne nous apparaît comme le dernier rempart de l'absolutisme et\ndu militarisme. On se refuse à reconnaître que de toutes les grandes puis-\nsances, l'Allemagne, qui n'a pas les ressources inépuisables de la France,\nest peut-être celle qui a le plus besoin de la paix. C'est précisément en vue\nd'assurer cette paix que l'Empire entretient cette formidable machine de\nguerre, la perfectionne tous les jours et consent pour elle, à tous moments,\n de nouveaux sacrifices.\n    « Le bouc émissaire est Guillaume II, auquel une actrice parisienne\nadressait cette question ingénue : \" Mais pourquoi voulez-vous toujours nous\nfaire la guerre ? \" Guillaume II, le seul souverain moderne, dont aucune\nguerre n'a ensanglanté un règne de vingt-cinq ans, l'homme qui déclara\n aspirer au titre de pacifique! »\n    L'Allemagne a conservé des restes d'absolutisme, soit ; mais elle a su les\n concilier avec une politique sainement démocratique. Elle est entrée la pre-\n mière dans la voie de la législation ouvrière ; et dans ce domaine, ses lois\n ont inspiré toutes les autres nations. Pays conservateur à outrance ? Mais le\n régime de l'impôt est essentiellement démocratique.\n    Les Allemands, disent les germanophobes, envahissent lentement la Bel-\n gique et préparent ainsi l'annexion. En effet, au dernier recensement décen-\n nal, il y avait en Belgique 53.738 Allemands ; mais il y avait en même temps\n 56.576 Français. Et chez nous les Allemands s'abstiennent de toute ingérence\n dans les affaires politiques et linguistiques. Le gouvernement lui-même y\n met un tel tact que lors de sa visite à Bruxelles, Guillaume II refusa d'y visi-\n ter l'école allemande pour ne pas éveiller la susceptibilité des germanophobes.\n Il n'en fut pas de même de M. Fallières, qui non seulement visita l'école\n française, mais encore déversa sur la Belgique une pluie de décorations.\n    Une autre catégorie de griefs est fournie par les faits économiques : les\n Belges se plaignent d'être écrasés par la concurrence allemande. L'auteur\n donne à ce sujet quelques chiffres suggestifs. En 1911, pourle « commerce\n spécial,» l'exportations'est élevéeà 3.580.350.000 fr. dont 476.144.000 fr. vers\n l'Angleterre, 695.063.000 fr. vers la France et 950.331.000 fr. vers l'Alle-\n magne. L'importation se montait à 4.508.473.000 fr. dont 436.054.000 fr.\n pour l'Angleterre, 738.468.000 fr. pour la France, 602.393.000 fr. seulement\n pour l'Allemagne. Ainsi, non seulement l'Allemagne est de loin la meilleure\n cliente de la Belgique, mais c'est la seule chez laquelle nous vendions plus\n que nous n'achetons, et cela pour la somme énorme de 346 millions.\n    En réalité les griefs économiques ne sont pas la vraie cause de notre mé-\n fiance et de notre hostilité vis-à-vis de l'Allemagne. \" Ils ne résistent pas à un\n examen sérieux, surtout indépendant et intègre. \"\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": "436                                        DURENDAL\n\n    « Les sentiments a n t i - a l l e m a n d s , en Belgique, p r o v i e n n e n t en première\nligne de ce fait que le grand public ne possède, des A l l e m a n d s , aucune\nconnaissance directe; il n'en sait que ce que d'autres lui en ont dit. » Nous\nlisons quotidiennement les j o u r n a u x de P a r i s . L e s g r a n d s j o u r n a u x alle-\nm a n d s , «si admirablement faits, rédigés avec la collaboration d e s spécialistes\nles plus qualifiés, ne sont lus chez n o u s que par les A l l e m a n d s eux-mêmes.\n    L a presse belge ne leur e m p r u n t e q u e peu : il faut t r a d u i r e , — tandis que\nles j o u r n a u x français offrent des c o u p u r e s toutes faites ».\n    L'Allemand, à première vue, paraît peut-être a n t i p a t h i q u e et raide. Il faut\nl'approcher, le voir d a n s l'intimité pour le c o n n a î t r e ; il faut voir la vie alle-\nm a n d e avec ses petits travers et ses qualités de serviabilité, de sérieux, de vie\nfamiliale. Observons la g r a n d e culture intellectuelle et professionnelle de ce\np e u p l e , sa tolérance politique et religieuse, le g r a n d respect qu'il a pour le\ntravailleur intellectuel.\n    « Trêve de défiance, d'exclusivisme, de préjugés. Efforçons-nous de juger\npar nos propres yeux et à notre p o i n t de vue q u a n d , par h a s a r d , l'équité, la\nlogique et l'intérêt n o u s le c o m m a n d e n t e n s e m b l e .\n    Faisons du bon internationalisme. T e n d o n s u n e main fraternelle vers la\nF r a n c e , mais u n e autre vers l ' A l l e m a g n e . P o s s é d a n t le privilège de vivre au\npoint de contact des deux g r a n d e s races de l ' E u r o p e occidentale, résumées\nd a n s notre population elle-même, sachons en profiter pour assurer davantage\nnotre prospérité, garantir notre avenir et développer notre culture. Qui sait\nsi la Belgique, sans sortir de sa neutralité, ne pourrait pas devenir un jour\nu n élément moral de r a p p r o c h e m e n t entre deux p e u p l e s qui se complètent\nl'un l'autre, et d o n t l'accord serait le plus g r a n d bienfait des temps\nmodernes. »\n    Ainsi se termine ce r e m a r q u a b l e petit ouvrage, où l'auteur fait preuve de\ntolérance, de patriotisme intelligent et aussi d'une g r a n d e érudition. A lire ce\nlivre et à méditer les enseignements qu'il c o m p o r t e , les Belges ont beaucoup\nà gagner. Ils p o u r r o n t se défaire de préventions q u e rien n e justifie, et qui\nne peuvent causer aucun bien. Ils se rendront u n c o m p t e plus exact de la\ncollaboration des peuples e u r o p é e n s . Q u a n d celle-ci sera générale et cons-\nciente, les E t a t s - U n i s d ' E u r o p e seront u n e réalité intellectuelle et morale.\n    L a Belgique y p r e n d u n e place originale, puisqu'elle a u n e dynastie\nfondée par u n Cobourg et u n e Orléans, et que toute sa civilisation est un\nmélange de culture française et de culture g e r m a n i q u e .\n                                                                          E M I L E COUNSON.\n\nL a c o n c e n t r a t i o n n a t i o n a l e , par le capitaine P I E R R E FÉLIX. —\n   (Paris, B e r n a r d Grasset).\n   « Il faut que le règne de l'orgueil, de la h a i n e et de la violence qui\nsévissent sur la F r a n c e contemporaine, p r e n n e fin sans délai, si nous ne\nvoulons pas sombrer. »\n   Telle est la conclusion du livre de Pierre Félix, écrit dans le b u t d'appor-\nter son tribut à la réfection complète de la mentalité française, totalement\ndévoyée. Voici comment l'auteur développe son idée.\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "                                 LES LIVRES                                 437\n\n   Ce qu'il importe avant tout de déraciner en France, d'après Pierre Félix,\nc'est le principe égalitaire. Il faut proclamer qu'à des charges ou à des devoirs\ninégaux correspondent des droits également inégaux, et pour tout dire, en un\nmot, il faut l'inégalité fondamentale dans la loi comme elle est dans la réalité\ndes choses. Avec le principe de la loi égale pour tous, on commet donc une\ninjustice dans la réalité. Demander plus à ceux qui peuvent plus dans l'ordre\nintellectuel et moral aussi bien que dans l'ordre matériel, telle doit être la\nbase du statut social, si on veut qu'il soit équitable.\n   Il faut un chef de l'Etat, dit le capitaine Félix, pour obtenir la continuité\ndans l'action ou dans la politique nationale. Mais comment choisir ce chef?\nA l'élection? Non, car le principe électif est entaché d'un vice fondamental, à\nsavoir l'ignorance du peuple et celui-ci sera toujours ignorant. Il n'appar-\ntient qu'à ceux qui occupent les gradins supérieurs de l'échelle sociale et\nvoient ainsi de haut et au loin, de guider les autres.\n   Il ne peut y avoir de souveraineté logique que dans le chef, lequel, par\nconséquent, doit être constitutionnellement investi d'un pouvoir absolu et\nc'est lui qui doit choisir son successeur. La succession au pouvoir souverain\ndoit être réglée par l'hérédité intellectuelle ou mieux par l'hérédité socio-\ncratique, non par l'hérédité familiale et encore moins par le choix direct du\npeuple, ce dernier système étant le plus mauvais de tous.\n   La Révolution française a réagi contre le Roi et le Pape; mais,\nen donnant naissance à la démocratie égalitaire qu'il ne faut pas confondre\navec la République, elle a fait une œuvre absurde et néfaste qui est d'ail-\nleurs sur le point de prendre fin.\n   L'égalité est le mauvais fruit de la Révolution française. Mais un nouveau\ncycle de civilisation commence. Le libre examen en est l'assise fonda-\nmentale et désormais inébranlable, ainsi que la souveraineté absolue de la\nconscience individuelle.\n   La tonalité intellectuelle et morale de l'humanité contemporaine, dite\ncivilisée, est telle depuis la Révolution française, que le libre examen est\npour elle une nécessité impérieuse et qu'elle ne peut continuer son ascen-\nsion que par sa méthode, quels que puissent être, par ailleurs, ses inconvé-\nnients parfois assez graves, mais, en tout état de cause, toujours inférieurs\net de plus en plus à l'avenir, à ceux qui résulteraient de sa suppression.\n   Ce n'est pas la démocratie qui est inséparable de la vertu, c'est le libre\nexamen, et celui-ci ne conduit nullement à la démocratie, bien au contraire,\nsi par démocratie on entend l'égalité politique et sociale conférant à l'igno-\nrant et à l'idiot exactement la même part de gouvernement qu'au savant et à\nl'homme sage. Les sphères intellectuelles rejettent de plus en plus, et défini-\ntivement, le concept démocratique et égalitaire et les masses suivront, inévi-\ntablement, dans un délai assez court.\n   L'inégalité bien comprise et réglée aussi harmonieusement que possible\npar l'amour, telle est la seule base rationnelle d'organisation sociale, don-\nnant à la fois satisfaction à l'intelligence et au sentiment, au cerveau et\nau cœur.\n   Consciemment et inconsciemment l'humanité réalise progressivement la\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": "438                                DURENDAL\n\nloi d'amour ou la fraternité humaine telle qu'elle se traduit par les principes\nde la morale universelle.\n   Mais le libre examen doit craindre un écueil redoutable et c'est l'orgueil\ndonnant lui-même naissance à la haine et à la violence. Mais la connais-\nsance de la variété infinie des opinions, des besoins et des sentiments est le\nmeilleur antidote contre l'orgueil. Les connaître, c'est nous connaître, car on\nne se connaît que par comparaison. Se connaître, c'est être sage, et être sage,\nc'est être modeste et simple. L'orgueil est en raison inverse de la sagesse.\n   La lutte des classes, l'anarchisme de la pensée et de l'action et les systèmes\ndivers de violence érigés en principe de gouvernement ou de vie sociale ne\nsont aptes qu'à créer du désordre et à faire des ravages.\n   Contrairement à l'opinion de ses partisans, la violence retarde les véri-\ntables progrès sociaux. La condition des travailleurs, comme celle de toute\nla nation en général, ne s'améliore réellement et graduellement que dans les\npériodes de paix sociale et par l'organisation. La violence est un phénomène,\nelle ne saurait être un principe.\n   L'égoïsme du bas de l'échelle sociale est au moins aussi fort que celui du\nhaut et, par surcroît, il est ignorant et grossier, parce qu'il est affamé et inas-\nsouvi de jouissances matérielles comme de haine.\n   La violence ne pouvant donner que de mauvais résultats, il faut donc\nécarter en tant que principe toute idée révolutionnaire, car c'est là un concept\nde primitifs et de rétrogrades que le monde moderne doit rejeter à jamais\npour s'orienter enfin dans la seule voie possible de progrès certain et métho-\ndique : le progrès par le haut, comme la lumière.\n   On résiste plus efficacement aux persécutions en se croisant les bras qu'en\nles agitant. Un mauvais régime est plutôt soutenu et retardé dans sa chute\nque précipité par la violence de ses adversaires. Elles lui servent de réactif\net le consolident, alors que, livré à lui-même, il se décomposerait rapide-\nment par ses abus.\n   Contre la haine et la violence, ou pour l'amour, c'est vraiment toute la loi\nnon seulement au point de vue religieux, mais aussi au point de vue purement\nterrestre et scientifique. Hors de cette loi point de salut.\n   L'auteur démontre ensuite que le travail manuel des ouvriers et des\npaysans est d'ordre inférieur et doit être, au nom de la science et de\nla logique, moins bien rétribué que le travail intellectuel.\n   En résumé, le progrès social nécessite la pression du bas, mais ne peut\njamais se faire que sous la direction du haut. Il faut élever le bas sans\nl'humilier mais sans l'exalter non plus. Les inégalités sociales sont inévi-\ntables. Il faut que le règne de l'orgueil, de la haine et de la violence, qui\nsévit sur la France contemporaine, prenne fin sans délai si elle ne veut\npas sombrer.\n                                        * *\nL / A n n é e M u s i c a l e , publiée par MM. MICHEL BRENET, J. CHANTAVOINE,\n  L. LALOY, L. DE LA LAURENCIE. Deuxième année, 1912. (Paris, Alcan).\n   L'Année Musicale constitue, dans la musicologie française, une publica-\ntion d'un genre nouveau, intermédiaire entre le livre et la revue de l'espèce\nhabituelle.\n"}, {"page_pdf": 514, "texte": "                                         LES LIVRES                               439\n\n   Cette d e r n i è r e , écrivions-nous u n jour ici même, est u n e sorte de nécro-\npole de la d o c u m e n t a t i o n .\n   Au bout de quelques années, bien peu s'inquiètent d'y aller rechercher à\ngrand'peine, parmi d'autres travaux et au milieu d u fatras de la chronique du\njour, l'article, dont on pourrait avoir besoin ; la moindre b r o c h u r e , classée à\nsa place d a n s u n e bibliothèque bien rangée, garde u n intérêt plus constant.\n   L'Année Musicale échappe d a n s u n e certaine mesure à ces inconvénients.\nLes éditeurs ne se sont pas embarrassés de l'impedimentum des petites nou-\nvelles, fléau d e nos bibliothèques; ils n'offrent au lecteur qu'un petit nombre\nd'articles importants, de pure science musicale, d'un intérêt permanent et qu'il\nest aisé de répertorier pour les besoins éventuels.\n   La deuxième a n n é e contient les articles suivants : Contribution à l'étude\ndes théoriciens espagnols de la musique au XVIe siècle, par H . Collet ; Deux\nimitateurs français des Bouffons : Blavet et Dauvergne, par L . de la Lau-\nrencie ; ha critique musicale dans les «revues»             du X V I I I e siècle, par\nS. Cucuel; Jean de Cambefort, d'après des documents inédits, par H . P r u -\nnières; La musique française en 1912, par Jean Chantavoine. Nous ne pou-\nvons entrer ici dans le détail des travaux cités. Signalons l'intérêt exceptionnel\nde celui de M. Collet sur la littérature musicale espagnole ancienne où se\nmanifeste, avec u n e netteté frappante, l'éternelle lutte des théoriciens et des\npraticiens de l'art musical. Quelle indignation amusante, dans la Déclaration\ndes Instruments           de Bermudo (1549), contre les « barbares instrumentistes »\nqui méprisent les doctrines augustes de l'art! E t ne voit-on pas d e s joueurs\nde vitruela (instruments à cordes) q u i , pour injurier un confrère, ne trouvent\nrien de mieux q u e de l'appeler « théoricien » ?! La pratique musicale tend à\nse libérer de plus en plus des entraves de la théorie. Mais vers la fin du\nXVI e siècle, u n e réaction se manifeste en faveur de cette, dernière, occasionnée\nnotamment par les progrès rapides de la Renaissance et de la Eéforme.\n« En face du péril croissant, les défenseurs de l'ancienne dialectique et de\nla foi ancestrale se liguent. U n ton doctrinaire et parfois prophétique im-\nprègne leurs œuvres dédaigneuses des nouveautés sacrilèges.\n   La revue se termine par un bulletin bibliographique admirablement bien\nfait; nombre d'ouvrages y sont recensés, de telle manière qu'il devient pres-\nque superflu de les lire, p a r des spécialistes avertis. U n e table de quelque\nmille noms cités termine le volume.\n                                                                      E. CL.\n\n   Le Mysticisme                   musical espagnol au XVI e siècle,\npar H E N R I C O L L E T . — ( P a r i s , Alcan.)\n   Nous n o u s sentons quelque peu embarrassés de parler de cet ouvrage après\nle compte rendu, court mais si savant, qu'en a publié notre confrère M. Michel\nBrenet d a n s le Guide musical (1913, n oS 19-20). Peut-être celui-ci est-il un\npeu exclusif en sa sévérité. M. Collet a réalisé, en somme, un effort consi-\ndérable et mis à notre disposition une quantité assez imposante de d o c u m e n t s .\nSeulement, voilà : les témoignages de légèreté et de négligence cités p a r\nM. Brenet au sujet des noms, des traductions, des dates, font peser sur\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": "440                                   DURENDAL\n\n\nl'ensemble une suspicion gênante. Il paraît inutile de les reproduire ici. Ajou-\ntons seulement quelques remarques. M. Collet tombe dans l'erreur très\ncommune aux écrivains ardemment épris de leur sujet et qui consiste à dimi-\nnuer systématiquement l'importance de tout ce qui s'en écarte. C'est ainsi\nqu'il fait assez bon marché de l'activité des vieux maîtres flamands en\nEspagne, — quand l'afflux de nos musiciens vers la péninsule montre à lui\nseul l'importance du rôle qu'ils y ont dû jouer; de même, il ne tient pas assez\ncompte du rôle d'initiateurs des monodistes florentins du trecento, qui se ma-\nnifeste plus ou moins indirectement dans toute l'Europe musicale. Au chapi-\ntre des instruments de musique, nous pensons que l'auteur attribue trop d'im-\nportance à cette iconographie musicale du moyen-âge qu'il ne faut pas tou-\njours prendreau pied de la lettre; lorsque dans tel manuscrit apparaissent «les\ndoubles flûtes d'origine grecque », il né faut pas avoir l'air d'en déduire que\nles auloï didumoï auraient revécu à ce moment-là dans la patrie de Philippe II.\nQue l'auteur appelle Roland de Lassus un musicien flamand, c'est là une\nde ces attributions traditionnelles qui lasseraient, à force d'être répétées,\nl'indignation de nos amis MM. Jules Destrée et Oscar Colson eux-mêmes...\n   N'importe, le livre est attirant par l'entrain sympathique du style et nombre\nd'idées qui ne sont point banales. A ce titre, nous conseillons de le lire, —\navec prudence au point de vue documentaire, — mais de le lire tout de même,\n\n                                                                             E. Ci-\n\nA n d r é L e N ô t r e , par M. J. GUIFFREY. Collection des Grands Artistes.\nL e s p r i n c i p e s d e l ' a r c h i t e c t u r e , par M. JOHN BEI.CHER, traduction\n  de M. F . MONOD. 2 vol. ill. —(Paris, Laurens.)\n   L'étude que M. Guiffrey consacre à l'architecte des jardins Le Nôtre nous\noffre un précis substantiel et complet de tout ce que l'on sait de cet intelligent\net sympathique artiste et de ses créations si admirablement appropriées au\ngoût et aux tendances de l'art louisquatorzien. Les jardins qu'il plantait\nétaient plus faits, au sentiment de notre temps, pour être contemplés du haut\nde la fenêtre ou du balcon d'un palais que pour servir de lieu de douceur,\nd'ombre et de repos, mais en tant que décor de la grandeur et de la majesté,\non ne saurait rien rêver de plus noblement magnifique.\n   L'idéal des Anglais, dans l'art des jardins comme dans l'architecture, est\nfort éloigné de celui qui s'exprime à Versailles avec une splendeur si sou-\ntenue. Ils ont cependant eu, eux aussi, une belle période classique, mais ce\nn'est pas dans les œuvres de ce temps que l'on cherchera la marque de leur\noriginalité. Cette réflexion n'est d'ailleurs pas tout à fait opportune, car le\nlivre de M. J. Belcher, bien qu'il prenne beaucoup de ses exemples dans les\nouvrages des architectes anglais, a pour but surtout d'enseigner avec clarté\net simplicité aux profanes les moyens de juger avec sécurité et justesse de la\nvaleur artistique des œuvres d'architecture. Le petit livre que M. Monod a\ntraduit avec élégance et qui est abondamment illustré, remplit on ne peut\nplus parfaitement le but dans lequel il a été conçu.                     A. G.\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "                                LES LIVRES                                  441\n\nLes v i l l e s d'art c é l è b r e s : A t h è n e s , par M. G. FOURGÈRE. Un\n   vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   La ville d'art par excellence! La ville où l'art, dans ses formes les plus\nhautes, a pris une figure parfaite et à jamais inimitable... Quel que l'on soit,\nil semble que l'on ne puisse jamais l'aborder qu'en barbare intimidé!...\nHélas! toute cette beauté presque n'est plus que ruines, décombres avec\npar-ci par-là quelques frontons de temples, quelques fûts de colonnes échappés\naux désastres des siècles, et qui font éclat et lumière dans la pensée, au\nmilieu de l'éclat et de la lumière du beau paysage. Il faut visiter ces ruines\navec un guide tel que M. Fougères, périégète pieux et savant, qui, en nous\nconduisant dans l'Athènes d'aujourd'hui, dans les fouilles et les musées, nous\ndit avec clarté et enthousiasme l'Athènes des origines, celle de Pisistrate,\ncelle de Périclès et de Phidias — l'immortelle, celle de toujours...\n                                                                       A. G.\nE m i l e V e r h a e r e n , douze dessins de M. GEORGES TRIBOUT. Glose de\n   M. ALBERT HEUMANN. — (Paris, A la belle Edition, 71, rue des Saints-\n   Pères.)\n   Dessins pleins d'observation et de vie, qui nous introduisent dans la fami-\nliarité du grand poète, qui nous le montrent tel qu'il se révèle à ses intimes,\ndans l'habitude de son existence, avec ses allures si caractéristiques, toute la\nmanière brusque et cordiale qui est sienne.\n   Le voici, travaillant, la tête penchée sur son papier qu'il retient d'une\nmain énergique; le voici, lisant quelque poème à haute voix, en battant du\nbras droit la mesure de sa pensée, — posé en point d'admiration devant\nl'œuvre de tel peintre aimé — marchant dans la rue, calfeutré dans son\npaletot, le dos courbé, les mains et la canne en poche, sa grosse moustache\ntout hérissée par le gel, avec son air de fougue et d'entêtement...\n   M. Tribout a saisi avec un art très fin et très pénétrant l'expressive et\noriginale physionomie de son modèle. On aimera aussi les pages dans\nlesquelles M. Heumann dit avec émotion l'être de simplicité et de sympathie\nuniverselle qu'est Verhaeren.                                          A. G.\n\nP o u r R o g e r V a n d e r W e y d e n , chef et honneur de l'école de\n   Bruxelles, par M. A.-J. WAUTERS. —(Bruxelles, Weissenbruch.)\n   M. A.-J. Wauters, qui apporte à la poursuite de ses fructueuses recherches\nsur l'histoire de la peinture flamande une ardeur et un enthousiasme juvé-\nniles, a prononcé l'allocution, dont le texte est reproduit dans cette brochure,\nà la dernière distribution des prix de l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles.\nL'éminent historien a fait dans ces pages un précis rapide de la carrière et de\nl'œuvre du grand artiste tournaisien, en mettant en valeur avec habileté tous\nles renseignements — trop rares — fournis par les documents, de même que\nles inductions que l'on peut tirer du rapprochement de ces renseignements\net de certains événements historiques.\n   Signalons, à ce propos, l'étude sur Roger que M. Wauters vient de\npublier dans le Burlington Magazine (novembre 1912 et janvier 1913), étude\ndont les conclusions, fortement établies, paraissent de nature à éclaircir\nconsidérablement la biographie du vieil artiste.                        A. G.\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": "442                                DURENDAL\n\n\nL e m i r a g e o r i e n t a l , par M. Louis BERTRAND. — (Paris, Librairie\n   académique Perrin.)\n   A ce moment où ce vieux monde byzantin, qui semblait condamné à végéter\néternellement sa vie de routine et de tradition, entrecoupée d'accès de fana-\ntisme ou de férocité, se remue, manifeste d'aspirations nouvelles, paraît vou-\nloir se transformer, lui et ses institutions, sur le modèle des nations occiden-\ntales, il est intéressant d'apprendre à connaître ce monde, la mentalité des\npeuples qui le composent, leurs mœurs, leurs aptitudes, afin de ne pas trop\nerrer dans l'appréciation des événements et des paroles de là-bas, dont les\néchos viennent jusqu'à nous. Cette initiation nécessaire, on ne savait la faire\nsous la direction d'un guide plus expert que M. Bertrand. Il a vécu dans ces\ncontrées attirantes, en Turquie, en Egypte, en Syrie, parmi les populations\nétrangement mélangées de race et de religion, musulmanes ou chrétiennes\nde rites divers, qui les habitent, et son livre, plein d'entrain, de couleur et\nd'observation impartiale, nous met sous les yeux un tableau matériel et mora\nsi vivant, si évidemment véritable que les utopistes et les idéologues eux-\nmêmes ne pourront pas se refuser à cette vérité.                         A. G.\n\n N a p l e s et S o n g o l f e , par M. ERNEST LÉMONON. (Collection des villes d'art\n   célèbres. Paris, Laurens.)\n   L'auteur de ce livre en fait la remarque dans son introduction, Naples n'a\njamais passé pour une ville d'art, parce que, sans doute, elle n'a été le centre\nde rayonnement d'aucune grande école artistique et a, presque toujours, été\ntributaire, à cet égard, des étrangers, qu'ils fussent florentins ou siennois,\ncatalans ou flamands aux XVe etXVIesiècles; romains ou bolonais, plus tard.\nLa paresse artistique, ou même la paresse tout court du peuple napolitain\nest un fait universellement admis, mais dont la faute n'est pas tout entière,\n probablement, à la nature trop belle ou à la vie trop facile. Gênes, dont les\nhabitants ne passent point pour indolents, n'a guère produit de grands\nartistes non plus. Il n'en reste pas moins que Naples surabonde d'oeuvres\nd'art précieuses et magnifiques de toutes les époques. Son Musée des antiques\nest le plus riche de l'Italie, et chacune des innombrables dominations qu'elle\na subies a laissé des monuments et des œuvres de tout genre. M. Lémonon\nnous les énumère et nous les décrit avec érudition et charme, en même temps\nqu'il nous fait parcourir toutes les parties du site admirable où est assise\nl'antique Parthénope.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nD a n s l a J u n g l e , par PAUL DEVAUX. — (Verviers, Aug. Nicolet.)\n  Ceci est le journal de route, écrit sans aucune prétention, d'un jeune sports-\nman verviétois qui a chassé à Ceylan (l'île du Paradis terrestre) tous les\ngibiers de la jungle, éléphants, léopards, ours, singes et crocodiles. M. Paul\nDevaux est, apparemment, un tireur adroit : les nombreuses photographies\ndont s'illustre ce petit volume témoignent des hécatombes grandioses com-\nmises par son fusil anglais. Et son livre très sincère, très simple et très\nvivant, nous communique à chaque page l'émotion sauvage et forte de la pour-\nsuite de grands fauves.\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "                                          LES    LIVRES                                       443\n\n   Mais u n e chasse à Ceylan n'est pas une mince affaire : il y faut un shikaris\n(guide), un cuisinier, u n marmiton, deux boys, quatre trakers, six charrettes\nattelées c h a c u n e d e quatre zébus, chacune a y a n t son conducteur, et enfin\nquatre coolies.\n   Ce sont là jeux de p r i n c e .                                        F . A.\n\nD ' a p r è s l ' E c c l é s i a s t e . Quelques petits essais sur la vie intérieure, par\n  M. L É O N W É R Y . — ( E d i t i o n s d u   Thyrse.)\n   En inscrivant le titre reproduit ci-dessus en tête des pages de son petit\nlivre, M. W é r y veut a p p a r e m m e n t signifier q u e les vérités qu'il entreprend\nde démontrer n e sont p a s nouvelles. Elles n e le sont pas, en effet, et leur\nantiquité i m m é m o r i a l e les rend, sinon plus vraies, au moins plus vénérables.\nL'égoïsme, la vanité, l'intérêt personnel, a p p a r e n t s ou déguisés, apparents\npour les a u t r e s , déguisés p o u r nous-mêmes, sont la m e s u r e et le mobile de\nnotre action, de notre pensée, de nos rêves, etc. T o u s les philosophes, tous\nles moralistes, tous les théologiens, etc., etc., etc., n o u s ont fait et refait cette\nleçon. Mais c'était, pense M. W é r y , moins u n e leçon qu'une constatation, et\ninutile. N é a n m o i n s il la refait, à son tour et n o n sans verve, d a n s le style,\nd'une sécheresse u n peu procédurière, qui lui est habituel.\n                                                                                  A. G.\n\nLes Réprouvés,               par   E U G È N E H E R D I E S . U n acte en p r o s e .   —   (Bru-\n   xelles, Agence Dechenne.)\n   Protestation, d a n s u n e langue pleine d'éloquence et de flamme, contre\nl'hypocrisie d e la loi qui refuse la qualité d'enfant légitime â l'enfant, ccnçu\navant le divorce, de la personne q u e le divorcé épousera ensuite.\n   L'auteur parle a u n o m d ' u n absolu anarchisme religieux et social. P o u r le\nchrétien la loi est claire, mais elle n e vient pas d u code Napoléon, et nous\ncroyons, n o u s , q u e la loi religieuse est la seule respectable en ces matières ;\nmais que ni le code Napoléon ni les petites machineries qui se font à l'hôtel\nde ville n'ont le droit d'influer sur la destinée de l'enfant, de le condamner\navant-naître à une injuste infériorité sociale. E t cela au n o m de qui, grand\nDieu, au n o m de quoi? Dès qu'elle ne s'appuie pas sur u n principe éternel,\naucune loi h u m a i n e n'a le droit d'empêcher u n individu d'être h e u r e u x\ncomme il l ' e n t e n d .\n                                                                           E . CH.\nLouis XVI, p a r M A R I U S S E P E T . — (Paris, Tequi.)\n  Bonne étude d'ensemble mais qui n'ajoutera guère à ce qu'on connaît de\nce règne sur lequel o n a déjà tant écrit.                      E . C.\n\nB e l g i q u e e t R o u m a n i e , p a r le comte GASTON DE Looz.— (Bruxelles,\n   Société belge de librairie.)\n   Il est toujours b o n d e signaler ce qui se publie sur la Belgique, les œuvres\nde nature à nous faire mieux connaître aux autres nations et à nous aider à\nles mieux connaître nous-mêmes. L e comte Gaston de Looz vient d'écrire\nun intéressant volume intitulé : Belgique et Roumanie, qui, à ce point d e v u e ,\nmérite de n e pas passer i n a p e r ç u .\n                                                                         G. d'A.\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "444                                    DURENDAL\n\n\nLa bienheureuse Jeanne-Marie Bonomo, moniale bénédictine\n   (1606-1670), par DOM Du BOURG. —- ( P a r i s , Perrin.)\n   Intéressant récit de la vie de cette béatifiée, d'après les d o c u m e n t s contem-\nporains et principalement les écrits de J e a n n e - M a r i e elle-même, qui nous\nrenseignent complètement sur ses extases, les grâces dont elle a été favorisée\net les tribulations qu'elle a souffertes.                                        A. G.\n\n B u r l i n g t o n m a g a z i n e . — Les numéros parus pour 1913 de cette bril-\n lante Revue sont riches, comme toujours, de matière et d'illustrations.\n N o u s citerons particulièrement (janvier et mars) la suite du travail intéres-\n sant de M. P . S c h u b r i n g sur les p a n n e a u x de coffrets de mariage italiens qui\n se trouvent dans les collections anglaises (janvier et février); u n curieux\n article de M. W . T . Whitley sur Turner as a lecturer (janvier) ; la fin de\n l'étude très documentée de M . A. J. W A U T E R S sur Roger van der Weyden,\n étude qui a trait aux peintures que le maître avait exécutées à Louvain,\n n o t a m m e n t la p r é t e n d u e Vierge des Médicis (Institut Steadel, Francfort-\ns/Mein): La thèse de l'éminent critique qui paraît solidement fondée en\nvraisemblance ne m a n q u e r a pas d'être passionnément combattue par les\nérudits tournaisiens; M. Gustave Friozzni étudie la reconstitution d'un grand\n tableau d'autel de Giovanni Bellini, conservé en partie dans l'église de\n S a n t ' U b a l d o à P a s a r o (février)]; M. Roger F r y signale u n e belle madone de\n Crivelli, d a n s la collection L e h m a n , à New-York ( m a r s ) ; M. Valérien van\n Loga consacre une notice au mystérieux B e r m e y o et reproduit une œuvre\nde ce maître, conservée d a n s la vieille cathédrale de S a l a m a n q u e (mars);\n M. Baldwin Brown et M. Archibald Christie étudient et reproduisent l'étole\net le manipule de S. Cuthbert, brodés au X e siècle et qui se trouvent à Durham\n(avril) ; M . Hill et T a n c r e d Borenius d o n n e n t d'excellentes notices,\nl'un sur certains médailleurs italiens; l'autre, sur les œuvres vénitiennes de\nla collection grand-ducale d'Oldenbourg (avril); M. L a u r r i e (the Van Eyck\nmedium, essaie de déterminer quel était le secret du procédé dont les grands\nmaîtres furent les initiateurs.\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "                                Notules\n   D é c l a r a t i o n . Je tiens à déclarer que c'est au nom de tout le Comité\nde Rédaction de Durendal que j'ai décliné la responsabilité du compte rendu\ndu Salon de la Libre Esthétique publié par E. G. G. Ce compte rendu n'était\npas conforme aux idée générales de notre revue qui a toujours favorisé l'épa-\nnouissement non seulement de la littérature, mais encore de l'art de notre\népoque, surtout quand cet art est affirmé dans un salon aussi sérieux que\nLa Libre Esthétique.\n                                                         HENRY     MOELLER.\n\n    L e T h é â t r e B e l g e . Nous recevons du Comité de Patronage du\nThéâtre Belge la circulaire que voici :\n   Nous avons l'honneur de vous faire connaître que notre Comité a l'inten-\ntion de continuer pendant la saison 1913-1914 l'essai de théâtre belge qui\na été organisé l'hiver passé sous le haut patronage du Roi avec l'assistance des\npouvoirs publics.\n   Voici les principales lignes de notre projet :\n   Comme l'an passé, la Direction du théâtre royal du Parc montera, en pleine\nsaison, des œuvres belges ainsi que des levers de rideau, avec garantie à\nchacun d'eux d'un minimum de dix représentations.\n   Dans le courant de l'année, avec le concours de sociétés dramatiques, huit\ngrandes pièces d'auteurs belges et autant de levers de rideau seront joués dans\ndifférentes villes de province.\n   Le Comité de lecture se composera :\n   1° d'un délégué choisi dans le comité de lecture institué auprès du Minis-\ntère des Sciences et des Arts et chargé de désigner les pièces dont la représen-\ntation mérite d'être encouragée par l'octroi d'une prime;\n   20 d'un délégué du Comité de patronage choisi parmi les écrivains qui font\npartie de ce Comité ;\n   3° d'un délégué des 4 groupements suivants :\n   a) syndicat des auteurs dramatiques ; b) association des écrivains belges ;\nc) libre académie de Belgique; d) amis de la littérature.\n   Ces différents groupements ont été invités à nommer leurs délégués pour\nl'année 1913-1914.\n   4° du Directeur de théâtre et de son régisseur. Un vote unique est attribué\nà ces deux membres.\n   Ce Comité aura pour mission immédiate de choisir : a) les pièces belges à\nreprésenter en saison; b) les levers de rideau.\n   Il est tenu de prendre, endéans les deux mois après le jour du dépôt du\nmanuscrit, une décision au sujet des pièces proposées à son choix. Quand une\npièce aura été reconnue méritante, son auteur (pour autant que cela lui con-\nvienne) sera appelé à la lire devant le comité réuni. Une décision définitive ne\nsera prise qu'après cette lecture publique.\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": "446                                DURENDAL\n\n\n   Les écrivains qui désirent soumettre leurs manuscrits au Comité de lecture,\nsont priés de les envoyer, avant le 15 septembre, au théâtre royal du Parc, à\nl'adresse de M. Prickartz, secrétaire du Comité de lecture.\n                                                Pour le Comité de patronage :\n                                                         Le Président,\n                                                     EDMOND PICARD.\n\n\n\n   Accusé de réception :\n   ART : L'abbaye de Fontenay et l'architecture cistérienne, par LUCIEN\nBÉGULE, vol. illustré (Paris, Laurens). — La sculpture sous les ducs de Bour-\ngogne, par ANDRÉ HUMBERT. Préface de HENRI ROUJON (idem).\n   L I T T É R A T U R E : L'amour et la mort. Lettres à mes amis, par\n CHARLES MORICE (Paris, Meissein). — Les grands amours travaillent\npour le Ciel ou l'amour chez S. François d'Assise, Ste Claire et Jacqueline\nde Settcsoli, par JEAN DE TOKARY, préface du C. de CRIMENOY. Notice et\nillustration du frère Angel de la confrérie esthétique : La Rosace (idem). —\nLa jeunesse de Lamennais, contribution à l'étude de l'origine du romantisme\nen France au XIXe siècle, par CHRISTIAN MARÉCHAL (Paris, Perrin). — La\nfamille de Lamennais sous l'ancien régime de la Révolution, par CHRISTIAN\n MARÉCHAL (idem).— Les provinces inébranlables, par GEORGES DUCROCQ,\n(Paris éd. des Marches de l'Est).— Mon filleul au jardin d'enfants, comment\nil s'élève, par FÉLIX KLEIN (Paris, Colin). — Bérenger, textes choisis et com-\nmentés, par STEPHANE STROWSKI (Paris, Plon). — Madame de Girardin,\nTextes choisis et commentés par JEAN BALDE (idem). — La jeunesse de\nFlaubert, par EDOUARD MAYNIAL (Paris, éd. du Mercure de France). —\nMusset : Les meilleures pages, introduction d'EUGÈNE EVRARD (Tourcoing,\n Duvivier).\n    M U S I Q U E : L'écriture des Musiciens célèbres, par LOUIS VAUZANGES\n (Paris, Alcan).\n    ROMANS : Le beau couchant, par GEORGES DELAQUYS (Paris, Plon).\n Au soleil couchant, par M A T H I L D E A L A N I C H (idem).— Les sources vives, par\n PAUL MARGUERITE (idem). — Sur mon chemin, par RENÉ LA HOULETTE\n(Paris, Tequi). — Les harpes Eoliennes, par GEORGES GRIMAUX (Paris.\n Perrin). — Contes belges, par M A R I E DE VILLERMONT (Tamines, Duculot).\n   POÉSIE : La maison blanche, par JOSÉ PERRÉE (Bruxelles, Association\ndes Ecrivains belges). — L'archipel de joie, par CHARLES CONRARDY\n(Bruxelles, L'Aube). — Le collier des heures, par LOUIS PAYEN (Paris, Mer-\n cure de France).\n   R E L I G I O N : Le Christ dans l'église, par ROBERT HUGH BENSON, tra-\nduit par MM. THELIER et P. DERON (Paris, Perrin).\n   VOYAGES. — De Java au Japon, par A. MAUIROID (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "    La Rosserie de la Reine Pédauque\n   On vient d'inaugurer, dans le verger                Or, voici ce qui donne à cette éloquence\nd'Hougoumont, un m o n u m e n t à la gloire         patriotique sa pleine saveur :\ndes héros de France, morts à l'ennemi, le              M. Hector Fleischmann est né à Saint-\n18 juin 1815. Un orateur, dont le nom a              Nicolas ( F l a n d r e orientale, Belgique).\ndes sonorités bien françaises, M. Hector\n                                                                        ***\nFleischmann, a célébré ces p r e u x au nom\n                                                        Charles Potvin renaît ! A l'occasion de\nde leur patrie, dans une noble harangue,\n                                                     la joyeuse entrée du Roi à Liége, M. Mi-\ndont le grandiloquent lyrisme est tout\nnaturel en des lieux épiques. Ecoutez-le :           chel Bodeux publie ce délicieux poème :\n    « A Waterloo, l'infamie n'est nulle part;                La cloche sonne !\n» l'honneur est partout.... T o u t dénonce                   Le canon tonne !\n » ici la valeur et montre le courage. Dans          U n vent fatal souffle et bruit\n    le salut qu'on leur doit, la France n'ou-        Dans le silence et dans la nuit.\n    bliera pas l'Angleterre. Dans ce verger,         La foule court, sombre et défaite,\n » elle a montré ce que peut une grande              Vers son Roi, mort dans la retraite.\n » nation quand ses enfants croient en\n » elle. Ici, sans haine, les vaincus peuvent                La cloche sonne !\n » parler des vainqueurs.... Si nous élevons                 Le canon tonne !\n » ici cette pierre avec cet aigle cabré et          Les voix d'airain sous le ciel gris,\n » résistant, c'est que nous avons cru que,          Lancent au loin leur fier roulis\n » dans ce lieu où l'Angleterre, déjà, avait         La foule court, avec ivresse,\n     doublement honoré ses morts, on ne              Vers le Roi blond, plein de promesse.\n » trouverait point étrange de voir la\n  » France se souvenir des siens. «Vous sacri-\n                                                              La cloche sonne !\n     fierez sur les hauts lieux », est-il écrit\n                                                              Le canon tonne !\n  » dans le Deutéronome. Nos morts font\n                                                     Deux cœurs de femme ont tressailli,\n  » de Waterloo un haut lieu de l'histoire\n                                                     L'une est la mère au front vieilli,\n  » et c'est la patrie pour laquelle ils sont\n                                                     L'autre est l'épouse au cœur de flamme.\n  » tombés qui commande l'hommage qui\n                                                     Un Roi de rêve est dans leur âme.\n  » leur est rendu.... Q u e penser d'un pays\n  » qui, au loin, oublierait ses enfants\n                                                              La cloche sonne !\n  » morts ! Mais, ici, ces morts ne sont\n  » point en exil. Le passant étranger,                       Le canon tonne !\n  » trompé par ces doux paysages, ces molles         Des cris ardents fendent les airs.\n   » collines et ces nobles verdures, pourrait       Les sabres nus ont des éclairs,\n   » se dire : « C'est un beau p a y s ; c'est la    Le drapeau belge étend son voile,\n   » France». C'est la France, oui, et pres-         Le Roi de paix marche à l'étoile.\n      que, puisque la terre des morts n'est              24 décembre 1909.\n   » jamais une terre étrangère. Et comment                                *\n   » pourrait-elle l'être, ici, dans ce pays\n      dont les pères avec les nôtres ont com-            Et vous aussi, Pierre Nothomb, vous\n      battu pour les mêmes causes sous les            écrivez un peu vite, parfois, et comptez\n       mêmes étendards ? Non, non, terre de           trop sur une mémoire faillible. Le « bre-\n    » Waterloo et terre d'Hougoumont, tu              lan d'excommuniés » que chanta Léon\n    » ne nous es pas étrangère ! Tu es faite des      Bloy ne se compose pas de Barbey d'Au-\n    » os de nos pères, de la poussière de nos         revilly, Paul Verlaine et... Villiers de\n    » ancêtres et de notre race ... Cette défaite,    l'Isle-Adam, «l'enfant terrible», «pesti-\n    1\n       il est bon de la mâcher et de la remâcher,     fére » et l'« insensé ».\n    » commeces soldats qui, revenant d'Aus-              Si Barbey y figure « l'enfant terrible »,\n     terlitz et de W a g r a m , mâchaient le         Verlaine y est le « lépreux »,et le « fou »,\n     » laurier dont le goût leur demeurait à la       c'est Hello.\n       lèvre avec le désir de le retrouver et de        Et l'on se demande, à vous lire, par\n       le reconquérir.»                               quel miracle de sagacité M.Albert Giraud\n                                                      aurait pu, dans son Réveil ingénu que\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": "448                                       DURENDAL\n\n\npubliait la Jeune Belgique en juin 1893,                           ***\névoquer la conversion de son ami Olivier-          S. M. le Tsar de Bulgarie nous adresse\nGeorges Destrée, conversion que vous             ce télégramme :\ndatez vous-même de 1895.                           « Roche Tarpéienne voisine du Capi-\n                                                 tole. Prévenez Rouvez. »\n                   ***\n   Mme Jane Catulle Mendès n'est pas                               * **\nflattée de la figure que lui a faite le dessi-     Notre ami Victor Kinon travaille d'ar-\nnateur Rouveyre,dans les Visages des Con-        rache-pied à une ode au muscle belge.\ntemporaines. Elle plaide. Mais il n'est pas      Elle sera dédiée à M. Philippe Thys, cou-\nsûr du tout que, plaideuse, elle fasse           reur-cycliste.\nfigure meilleure.                                                  L E GRAND ROSSART.\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": ""}, {"page_pdf": 525, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 7, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1913-07", "signet_source": "Vingtième année - N°7 - Juillet 1913 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée (PDF 454-459 : pages blanches et planche du portrait de Camille Lemonnier). Indices internes : nécrologie de Camille Lemonnier écrite après « le quinze juin » 1913 (mort le 13 juin) ; lettre du Chili datée du 18 mai 1913 ; pagination continue 385-448 ; la table annuelle donne pour La Rosserie de la Reine Pédauque les pages 61, 127, 191, 255, 320, 383, 447, soit la 7e livraison à la p. 447.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}