{"numero_id": "ulb-durendal-1913-livraison08", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-001", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 449, "page_fin": 458, "titre_corps": "Et ils lui répondirent :", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Léon Rycx", "ancre_debut": "Et ils lui répondirent :            Que nous importe? c'est to", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 530, "page_imprimee": 449, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 1786, "texte": "Et ils lui répondirent :\n           Que nous importe? c'est ton affaire\n\n                                           à L . de   GHISTELLES.\n\n\n\n                   Vous vous rappelez, mon cher ami, cette journée\n                      de P â q u e s que nous avons passée ensemble\n                      dans votre Ermitage, sur la route d'Ouden-\n                      bourg, auprès du canal qui va d ' O s t e n d e\n                      à Furnes.\n                        J'ai conservé, de cette journée de Pâques en\nFlandre, un souvenir que je garderai jusqu'à la mort.\n    ...Mais aussi, pourquoi la grande plaine maritime avait-elle,\nce matin-là, une si divine douceur sous la brume opalisée — sous\nl'infinie b r u m e lumineuse qui semblait tendre l'espace d'une\npoussière de flammes...\n    Je vous avais dit : « glorious day... » pour traduire mon impres-\nsion; et vous m'avez dit : «non, jour aimant; les choses ne sont\npas glorieuses, aujourd'hui; elles sont affectueuses ».\n    Et c'était bien cela : tout, les souffles, rafraîchis d'avoir longé\n la plage ourlée de la neige des vagues, odorants d'avoir passé\n sur la griserie des vergers en fleurs; les voiles, pareilles sur la\n mer à des gouttes de lumière; les vieilles tours aux longs regards\n hantant les horizons; toutes les choses semblaient heureuses et\n fraternelles.\n     Une fois de plus, au cours des années, l'émoi de la semaine\n miraculeuse sourdait de la terre neuve, enveloppait les êtres et\n  les âmes et les baignait dans « l'enchantement du Vendredi-\n  Saint ».\n     A l'office du matin, avec les laboureurs et les pacants, nous\n  avions relu les paroles mystérieuses de l'Evangile de St-Jean,\n  les mots inouïs qui sont comme gonflés d'un indicible émoi —\n  comme certains fruits trop lourds, qui se fendent...\n"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 450, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2369, "texte": "450                           DURENDAL\n\n\n\n   Après le déjeuner, dans la salle emplie d'une clarté fraîche,\nvous m'avez montré une vieille bible aux curieuses enluminures.\nL e livre était ouvert à cette page étonnante qui raconte le mi-\nracle de l'aveugle-né.\n   L e narrateur a noté, en quelques lignes inoubliables, le bavar-\ndage des disciples : « Maître, qui donc a péché, de cet homme ou de\nses parents, pour qu'il soit né aveugle? » ; les commérages des juifs :\n« N'est-ce point là l'homme qui était assis et mendiait ?— C'est lui —\nPoint du tout ; mais c'est quelqu'un qui lui ressemble» ; et l'enquête\nsoupçonneuse des pharisiens qui interrogent lemiraculé, voulant\ntirer de lui tous les détails de son histoire, et qui font venir les\nparents pour leur d e m a n d e r : « Est-ce bien là votre fils, que\nvous dites né aveugle?» — et la réponse de ces rustres, défiants\net mal embouchés : « Demandez-le lui; il est assez vieux pour\nparler de ce qui le regarde ».\n   L e s pharisiens, alors, prennent leur décision : ils font revenir\nl'homme : \" Rends gloire à Dieu! N o u s sommes certains, nous,\nque cet h o m m e est un pécheur ».\n   Mais l'homme ne se laisse pas «cuisiner» : « Que ce soit un\npécheur, je l'ignore; je ne sais q u ' u n e chose : j'étais aveugle, et\nm a i n t e n a n t je vois! ».\n   E t comme on lui d e m a n d e de nouveau commenc cela s'est\npassé, le faquin de répondre : « J e vous l'ai déjà dit, et vous\nl'avez e n t e n d u . . . Pourquoi voulez-vous l'entendre encore? Est-\nce que, vous aussi, vous voulez devenir ses disciples? »\n   Sur ce, fureur des pharisiens : « Sois toi-même son disciple !\nNous, nous sommes les disciples de Moïse ! Q u a n t à celui-ci,\nnous ne savons d'où il est ».\n   E t l'homme ricane : « C'est surprenant ! Ils ne savent pas d'où\nil est ? E t pourtant, il m'a ouvert les yeux ». E t , carrément, le\nmiraculé leur dit leur fait: « Si cet h o m m e n'était pas de Dieu,\nil n'aurait pas cette puissance ».\n   Là-dessus, ils le jettent à la porte : « C o m m e n t ! tu es né tout\nentier dans le péché, et tu prétends nous donner des leçons !...\n\n   E t vous me demandiez : «N'est-ce pas que tout cela vit, que\ntout cela est la réalité saisie sur le vif par quelqu'un qui en a\nété le témoin? N'est-ce pas que tout cela est raconté à la Balzac! »\n   E t j ' a i supposé que cette phrase devait être dans votre\n"}, {"page_pdf": 532, "page_imprimee": 451, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2058, "texte": "                    ET ILS LUI RÉPONDIRENT :                      451\n\n\nbouche une formule superlative d'éloge — car, Dieu merci, ni\nvous ni moi ne nous sommes gavés de la pénible prose balza-\ncienne...\n\n\n\n  Cependant, si le récit avait votre assentiment, un point vous\ndonnait souci. Vous avez fini par m e l'expliquer :\n  Comment l'Écriture-Sainte a-t-elle pu représenter, sous un jour\nqui semble défavorable, l'histoire du dévouement de Pierre,\ndont la tradition a fait « le reniement de Saint-Pierre ? »\n  Récapitulons les faits :\n\n   Lorsque la cohorte est arrivée, avec des torches, avec des\népées et des bâtons, — dans le bois d'oliviers où les derniers\nfidèles sont restés avec Jésus, où ils ont fini par s'endormir d'un\nsommeil harrassé, sous le ciel bas que traversent des souffles\nchargés d'angoisses — les disciples ont essayé de défendre\nleur maître.\n   Pierre, l'ancien pêcheur du lac de T i b é r i a d e — l'homme tout\nd'une pièce qui avait crié à son maître : « Je ne vous abandon-\nnerai j a m a i s ! q u a n d bien même tous les autres vous abandon-\nneraient, moi, je ne vous abandonnerai pas! » — Pierre a saisi\nun s a b r e ; il frappe : coup impuissant, frappé à la manière du\nrustre et non de l'escrimeur : il n'aboutit qu'à emporter l'oreille\nà un valet. (Le narrateur nous a conservé son nom : cette\nhomme se n o m m a i t Malchus.)\n   Jésus dit : « Remets ton épée dans le fourreau ».\n   Les disciples s'enfuirent.\n   Pierre, cependant, suivit de loin. U n e vieille bible de mon\nenfance le montre, dissimulé dans une défroque couleur de\nmuraille, tapi au long des maisons à pignons des ruelles.\n   Et voilà que le rude plébéien, guidé par l'amour, se fait\nsubtil. Il arrive à se glisser, incognito, jusque dans le prétoire,\nprêt à toute éventualité, prêt à saisir n'importe quelle occasion\npour venir au secours de son maître : on ne sait pas ; un hasard\npeut se présenter...\n   Il est là, d a n s la gueule du lion, au milieu des satellites,\ndans le tribunal m ê m e . Pourvu qu'il ne soit pas reconnu...\n   Il rôde dans l'ombre.\n"}, {"page_pdf": 533, "page_imprimee": 452, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2033, "texte": "452                         DURENDAL\n\n\n   Un contre-temps se produit ; il fait froid et on a allumé des\nfeux. « Il faisait froid. Les satellites et les valets avaient\nallumé du feu au milieu de la cour et, rangés autour du bra-\nsier, les uns assis, les autres debout, ils se chauffaient. »\n   Et voici que la portière s'approche de Pierre et le dévisage.\nPierre se trouble. Va-t-il être reconnu, jeté à la porte, privé de\ntout espoir de revoir son maître, de le secourir ? Et la femme\ndit : « En voici un qui était avec le Nazaréen... » Il proteste :\n« Femme, je ne le connais pas! je ne sais... je ne puis com-\nprendre ce que tu dis . . . »\n   L'alerte est passée ; il respire. Obstinément, il reste dans\ncette cour, où tout, un geste, l'accent de sa voix peuvent le faire\nreconnaître et le trahir. Et successivement, au cours de cette\nheure mortelle, des gens croient le reconnaître, lui disent: «Tu\nes un de la bande; ton langage prouve que tu es de Galilée; je\nt'ai vu tout à l'heure dans le jardin... »\n   Il reste jusqu'au moment où il voit passer son maître.\n\n   Et vous vous inquiétiez : pourquoi avoir taxé de trahison ce\nqui n'était qu'un suprême dévouement au Maître qu'il essayait\nde sauver ?\n   Peut-être fut-ce Pierre qui, dans le désarroi de cette nuit,\ns'en alla pleurer et s'accuser auprès des siens; et peut-être\nl'historien sacré a-t-il recueilli cette version sans la contrôler.\nOu bien n'y a-t-il pas eu une erreur d'un copiste — ou une\ntradition du vulgaire, tradition dépourvue d'autorité orthodoxe,\na-t-elle faussé l'interprétation du texte ?\n   Vous me demandiez, avec un peu d'anxiété, mon opinion.\n   Je vous fis remarquer que je n'étais nullement qualifié pour\ndonner une opinion en la matière, et qu'il serait naturel, si\nvous vouliez des éclaircissements, que vous en écrivissiez à\nMalines.\n   Vous jugeâtes que cette réponse était pleine de sens.\n\n\n\n\n  Avez vous écrit à Malines ? Je l'ignore.\n  Mais, des choses sur lesquelles nous dissertâmes ce jour-là il\nen est une qui est restée dans ma mémoire.\n"}, {"page_pdf": 534, "page_imprimee": 453, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2292, "texte": "                      ET ILS LUI RÉPONDIRENT :                         453\n\n\n   Vous me parliez de l'autre trahison, authentique celle-là :\nde J u d a s .\n   Et vous me disiez l'horreur dont vous secouait cet épou-\nvantable récit.\n   Il y a là, m e disiez vous, une scène, tracée en quelques\nmots, dont le réalisme psychologique vous plonge dans le\ntréfond de la vilenie h u m a i n e : j a m a i s l'ignominie de l'âme\nhumaine, toute l'horreur d'être h o m m e n'a été burinée, au\nscalpel, comme dans ces trois lignes du narrateur sacré.\n   Il faut se représenter cela :\n   J u d a s , je le connais : je l'ai vu plus d'une fois sur nos routes.\nSon t y p e est bien précisé : il est de taille petite, mais sa carrure\nde rustre le fait paraître solide : le nez écrasé, la barbe non\npas crépue, mais « crollée », comme disent les gens d'ici. Il est\navare, envieux, anémié par sa misère physiologique d'avare.\nAu d e m e u r a n t , intelligent, dans un certain sens ; agité ; l'esprit\nd'hérésie est en lui ; c'est l'hérésiarque-né.\n   Et alors, c'est la scène qui dépasse en horreur froide les\nabîmes que j a m a i s on a pu creuser dans l'infamie de l'homme :\nJudas est revenu affolé vers ses complices, ses associés, ceux\nqui l'ont poussé sur la pente savonnée ; on lui avait dit : « Il\nfaut rendre service ; c'est pour le bien p u b l i c ; cela vous vaudra\nrécompense et h o n n e u r . E t puis, vous ne risquez rien ; on le\npunira, un peu, pour l'exemple, dans son propre intérêt. Vous\nlui aurez rendu service. On vous en saura gré ; on vous donnera\nde l'argent, et votre nom sera honoré ».\n   Et puis, c'est la condamnation à mort. Il court vers eux :\n« Nous sommes coupables, nous avons péché. C'est ma faute;\nsans moi, tout cela ne serait pas arrivé. Je viens vous deman-\nder pardon du crime que j ' a i fait commettre, de l'abîme\nque j ' a i creusé sous nos pas. Mais il est temps e n c o r e ; tout\npeut se réparer... Il faut courir chez Pilate, le sauver. E t cet\nargent, tenez, je vous le rapporte ; il me brûlait. Reprenez-le ».\n   Et le narrateur du récit sacré nous dit : Ils lui répondirent :\nQ U E NOUS IMPORTE ? C'EST TON AFFAIRE.\n\n\n  Il me semble, qu'après cela, l'enfer a dû paraître, à ce\ndamné, un lieu de Bonté et de Miséricorde.\n                                     *\n"}, {"page_pdf": 535, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1843, "texte": "454                                 DURENDAL\n\n\n  Vous m e racontiez cela. E t j ' a i essayé de reproduire,\nsténographiquement, vos paroles.\n   Ce que j e n'ai p u reproduire, c'est votre pensée, qui s'expri-\nmait par un geste, par le t i m b r e de votre voix, par des silences.\n\n                                          ... Toute l'horreur d'être homme\n\n                                          I\nL E GRAND-PRÊTRE.\n   Il faut en finir avec cet h o m m e . . . sinon, ces gens-là nous\nm è n e r o n t loin...\n   (S'adressant à Nathanias). Il faudrait nouer des intelligences\navec un des gens de sa suite, de manière à dresser un piège\nserré, où on le p r e n d r a i t sans esclandre.\n   NATHANIAS.\n  Ce sont tous des exaltés. Il n ' y a aucun moyen de gagner un\nde ces gens-là...\nL E GRAND-PRÊTRE.\n   Mon cher, avec de l'argent on fait ce qu'on veut.\n   (Nathanias fait signe qu'il a compris, et sort.)\n\n                                         II\n\n   (Un sentier, au flanc d'une colline. Au tournant du chemin, une\ntaverne. — Il fait une chaleur accablante.)\n  JUDAS (agité, en sueur—           marmonant)...\n   P o u r q u o i moi ?..\n   P a r c e que c'est m o i . . .\n   (Il s'assied sur un banc.)\n           Ce n'est pas une raison parce q u e je suis né à Iscariote,\nqu'on me fasse faire toutes les corvées. Q u a n d il s'agit des\nautres, c'est toujours b i e n . . . I L est plein de prévenances pour\neux. L e s autres, les autres peuvent vaquer à leurs affaires, goûter\nla beauté des blés qui o n d u l e n t au long des sentiers, des soirs\nq u ' e m p l i t u n e douceur mauve et i n e x p r i m a b l e . . . Il n'a pour eux\nque des paroles d ' a m é n i t é .\n   J e ne puis pas dire qu'il m'adresse des paroles désagréables ;\nnon, — mais c'est la manière, la m a n i è r e de faire... Je sens\nbien que pour moi il est autre.\n"}, {"page_pdf": 536, "page_imprimee": 455, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1743, "texte": "                       ET ILS LUI RÉPONDIRENT :                     455\n\n\n   J'en ai assez. T o u s sont contre moi. — Il faut qu'à la fin je\nmontre à ces gens-là de quel bois je me chauffe.\n   C'est parce que je fais toutes les courses, toutes les corvées,\nparce que je fais les commissions des autres, que tout est tou-\njours assez bon pour moi.\n        Si j ' é t a i s riche; si j'avais une bourse emplie de vingt ou\ntrente deniers, on m e respecterait. Vous verriez comme ça chan-\ngerait : ils seraient tous à mes pieds.\n\n  (Entre     Nathanias.)\nNATHANIAS.\n   Compagnon, salut...\n   Quelle chaleur...\n   (Il s'assied sur le banc.)\n   Quelle chaleur...si ce temps c o n t i n u e r a moisson sera perdue.\nQue dit-on de cela ? Il y en a qui disent que les gens du Naza-\nréen peuvent faire pleuvoir par leurs invocations... mais je crois\nque c'est u n e mauvaise affaire.\n   Je n'aime pas beaucoup ces gens-là... Ils ont toujours l'air\namène, bien, parfait; mais c'est une cause de trouble dans la\ncité; et s'ils pouvaient vous faire quelque mauvais coup, dans\nle dos, ils n'hésiteraient p a s . . .\nJUDAS (entre ses  dents).\n  Il est certain que si je pouvais leurfaire un tour de ma façon...\nNATHANIAS     (debout et lui indignant        l'auberge).\n  Allons p r e n d r e q u e l q u e chose.\n\n                                       III\n\n           (Dans la taverne. JUDAS et NATHANIAS attablés.)\nJUDAS.\n  Mais cependant, trahir mon m a î t r e . . .\nNATHANIAS.\n  Mais, mon cher, il n'est pas question de le mettre à mort.\n  Le Grand-Pontife et nos prêtres sont des civilisés, que diable !\nvoyons...\n  Le Grand-Prêtre vous connaît. Il fait beaucoup de cas de vous. Il\nm'a encore parlé de vous, hier. Il me disait : J u d a s d'Iscariote\n"}, {"page_pdf": 537, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2151, "texte": "456                                  DURENDAL\n\n\nest quelqu'un qu'il faudra it suivre ; on devrait lui confier un\nposte important ; u n e bonne place. « Vous devriez lui faire\ncomprendre, me disait-il, que la place d'un h o m m e tel que lui,\navec ses capacités, n'est pas chez des gens de peu. »\n    E t puis, mon cher, il s'agit d'un service à rendre à la chose\np u b l i q u e ; c'est le devoir de tout bon Israélite de savoir se\ndévouer à l'occasion. E t puis, nous ne d e m a n d o n s pas aux gens\nde travailler pour rien...\n   L'occasion est bonne, pour vous, de vous m e t t r e en lumière.\nE t vous savez, l'occasion ne se présente q u ' u n e fois. On vous\nferait un petit capital : vingt ou t r e n t e deniers. Or, avec un\npetit capital de d é b u t , on peut faire b e a u c o u p . T o u t est là :\navoir un petit capital de d é b u t , — pour s'installer : le sanhédrin\nvoudrait un bon b a n q u i e r . Il n'y en a pas pour l'instant sur la\nplace. E t cependant pour q u e l q u ' u n de capable, il y a, en ce\nmoment, de bons petits arbitrages à faire entre le cours du denier\net celui de la d r a c h m e . Si vous étiez M e J u d a s , dirigeant un\nbureau, avec de bons employés sous vos ordres, d a n s une belle\nmaison, bien fraîche, un comptoir sur la place du Litostroton,\ncela vous vaudrait mieux que d'être un traîne-la-patte.\n\nJUDAS\n  J e ne dis pas n o n ; j e réfléchirai... J e ne dis pas oui, mais je\nréfléchirai.\n                                           IV\n\n   (Au Sanhédrin. — Le Grand-Prêtre et les rabbins sont en séance.\n   Entre Judas. — Il fait quelques pas, comme un homme qui titube.)\nJUDAS (d'une voix        éteinte).\n   Pardon...\n   P a r d o n n e z - m o i . . . N o u s avons livré le j u s t e . C o m m e n t avons-\nnous fait cela ? C o m m e n t est-il possible q u e nous ayons fait\ncela, mon Dieu ?..\n   D a n s le bois de G e t h s é m a n i , je l'ai baisé sur la j o u e . . . sous\nles oliviers de G e t h s é m a n i .\n   Il était là comme un agneau... J e l'ai baisé sur la j o u e . . . et\npuis...\n   ... C o m m e n t me pardonnerez-vous ? c'est moi qui suis la\ncause de notre c r i m e . . .\n"}, {"page_pdf": 538, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1629, "texte": "                          ET ILS LUI RÉPONDIRENT :                        457\n\n    Mais il est temps encore : il faut courir chez Pilate. T o u t\n  peut se réparer.\n    Je suis venu en courant; mes pieds saignent...\n    Je vous rapporte l'argent. Il m e brûlait...\n. L E GRAND-PRÊTRE.\n    Que nous importe ! c'est ton affaire.\n JUDAS (il semble n'avoir pas     compris).\n    Quoi?... que dites-vous?\n L E GRAND-PRÉTRE     (accentuant).\n   Je dis : ça ne nous regarde pas. Qu'est-ce que tu veux que ça\n nous fasse ? C'est ton affaire.\n JUDAS    (suppliant).\n   Mais il va périr... mais, en ce moment, on le crucifie sur le\ncalvaire...\n   (Ilpromène autour de lui des regards fous; il a compris, (hurlant) :\n   Croulez, croulez sur m o i ! et c'est moi q u i . . . c'est m o i . . . hur-\nlez ! hurlez ! hurlez !\n   « C'est ton affaire !... » T u me dis cela, t o i . . . à moi !... Vous\nl'entendez, ils disent : « C'est ton affaire... »\n   Mais voyez, mes cheveux ont blanchi en une nuit. Misé-\nrables! m i s é r a b l e s ! m o n s t r u e u x . . .\nL E GRAND-PRÉTRE.\n   A qui parlez-vous? F a i t e s attention à ce q u e vous dites.\nU N RABBIN.\n   Tâchez d'être poli, espèce de m a l o t r u .\nD E U X I È M E RABBIN.\n  Ca vient faire de l'esclandre ici, et ça n'a m ê m e pas de chaus-\nsures.\nTROISIÈME RABBIN.\n  Mon a m i , vous n'avez pas reçu u n e éducation soignée.\nTous.\n   Vous ne c o m p r e n e z pas ce q u ' o n vous dit? on vous dit : c'est\nvotre affaire; çà ne nous r e g a r d e pas. — F a l l a i t pas qu'il y\naille. — Il y en a toujours qui veulent faire le m a l i n .\n   — Q u ' o n le j e t t e à la porte.\n"}, {"page_pdf": 539, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1542, "texte": "458                               DURENDAL\n\n\n                                        V\n   (Au sanhedrin. Les mêmes.)\nU N MESSAGER.\n   L e Nazaréen vient d'être mis en croix sur le calvaire.\n      (Long silence.)\nU N RABBIN.\n   ... E t c e t i n d i v i d u q u i est venu ici faire de l'esclandre... A-t-on\nidée d'un va-nu-pieds venant nous lancer ses injures? J'en\ntremble encore.\n   D E U X I È M E RABBIN (poussant du pied le sac).\n   Il n'a pas voulu de son argent.\nT R O I S I È M E RABBIN.\n   Il nous a rapporté notre argent, c'est parfait.\nLE    GRAND-PRÊTRE.\n   Cet argent est le prix du sang. On ne peut le verser d a n s le trésor.\nTROISIÈME RABBIN.\n   Combien est-ce?\nL E GRAND-PRÈTRE.\n   T r e n t e deniers.\nT R O I S I È M E RABBIN.\n  Ce n'est pas u n e raison de laisser perdre cet argent. On peut\ntoujours utiliser trente deniers.\nQ U A T R I È M E RABBIN.\n   Je vous signale une occasion à faire. On pourrait acheter le\nc h a m p du potier. Nous en avons besoin depuis longtemps. Le\npotier n'a laissé, en fait de succession, q u e des dettes et sa\nveuve est dans la misère.\nL E GRAND-PRÊTRE.\n   Il faut lui dire que nous n'avons pas besoin de son terrain;\nque nous ne le ferions servir que comme déversoir pour les\ndétritus, mais que, parce que c'est elle, on veut bien aller\njusqu'à vingt-neuf ou trente deniers.\n\nU N RABBIN. Ce Judas, au fond, nous pouvons lui brûler un\nfameux cierge.\nL E G R A N D P R Ê T R E . — Qu'il aille se faire pendre !\n\n                                                            LÉON      RYCX.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-002", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 459, "page_fin": 470, "titre_corps": "Les Nibelungen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Traduction de Jos. 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De larges escaliers conduisent de part et d'autre à la salle,\n              s'y rejoignent et forment balcon.\n\n                                     SCÈNE I\n\n  HILDEBRANT. — Q u a n d donc ces lamentations cesseront-elles?\n  DIETRICH. — A la mort du dernier d'entre eux.\n  HILDEBRANT. — Ils maîtrisent le feu! R e g a r d e ! R e g a r d e ! Quels tourbil-\nlons de fumée!\n DIETRICH. — Ils éteignent l'incendie à flots de sang !\n  HILDEBRANT.— Ils y baignent jusqu'aux genoux, leur casque sert de seau.\n\n                                    S C È N E II\n\n                           La porte de la salle s'ouvre avec violence. Hagen parait.\n\n  HAGEN. — P o u a h ! — (Il se retourne.) Qui survit me r é p o n d e !\n  HILDEBRANT. — L e noble H a g e n est prêt d'étouffer; il chancelle!\n   DIETRICH. — T u es redoutable, Etzel ! L'épouvante que tu vis au ciel, tu\nla sèmes sur la t e r r e .\n  HAGEN. — P a r ici, Giselher, il y a de l'air!\n\n. (1) Voir les numéros de septembre, octobre, novembre 1912 et les numéros de\njanvier, février, avril, juin et juillet 1913.\n"}, {"page_pdf": 541, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2212, "texte": "460                                     DURENDAL\n\n\n  GISELHER (de l'intérieur). — C o m m e n t sortir?\n  H A G E N . — L o n g e la m u r a i l l e ! Q u e ma voix te g u i d e . (Il rentre un peu\ndans la salle.) N e t o m b e p a s ! C'est u n m o n c e a u d e c a d a v r e s !\n  GISELHER. — Ah! — J e revis ! je tombais ! — O n y étouffe ! — J e préfère\nbrûler vif!\n                                       SCÈNE III\n\n           Gunther, Dankwart et Gerenot paraissent. Rumolt est au milieu d'eux.\n   GUNTHER. — J e vois la p o r t e .\n   DANKWART. — Vite! Vite!\n  GERENOT (aspirant l'air). — Quelles délices!\n  GUNTHER (a Rumolt qui s'affaisse). — Il n ' e n a plus de profit!\n   HAGEN. — Mort!\n   DANKWART. — Debout, échanson ! — Il expire.\n   GISELHER. — A b o i r e ! J e meurs de soif?\n  H A G E N . — R e t o u r n e au cellier, il regorge de vin r o u g e .    Bien des fûts\nsaignent encore !\n  H I L D E B R A N T . — C o m p r e n d s - t u ? (montrant le tas de cadavres.) L e s bondes\nvides, les voilà!\n  DIETRICH. — Dieu nous g a r d e !\n  H A G E N . — Quelle c h a n c e q u e la salle soit voûtée ! S a n s cette cuirasse de\npierre qui n o u s protège d'une pluie d'airain, rien n'eût aidé !\n   GUNTHER. — M a cuirasse me b r û l e !\n   H A G E N . — Tourne-toi du côté d u vent, il n o u s est favorable.\n  G U N T H E R . — Souffle-t-il encore ?\n\n                                        S C È N E IV\n\n   KRIEMHILD (apparaissant à une fenêtre). — E h bien, h é r a u t d ' a r m e s ?\n  HILDEBRANT. — Des flèches!\n                                                          (Les archers tendent leurs arcs.)\n   H A G E N . — J e vous protège encore ! (Il élève son bouclier qui tombe et roule au\nbas de l'escalier. — Arrière ! — (77 crie aux Huns.) — Avant d ' e n rire, regardez-y!\nCe n'est p a s m o n bras qui a faibli, mais le poids d e s armes qui me\nl'arrache. T o u s vos traits s'y sont fixés.\n\n                                        SCÈNE V\n\n  HILDEBRANT. — J e n'y tiens p l u s ! F i n i s s o n s - e n !\n  D I E T R I C H . — N e me le d e m a n d e p a s ; je suis le serviteur d'Etzel : je le\nsers de plein g r é , m o n devoir est de lui rester fidèle p l u s q u e tout autre.\n"}, {"page_pdf": 542, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2427, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                           461\n\n\n  HILDEBRANT. — S o u v i e n s - t o i !\n  DIETRICH. — S i l e n c e !\n  HILDEBRANT. — L e terme q u e tu fixas à ton obéissance est échu. L e s\ntémoins de ta promesse a t t e n d e n t .\n  DIETRICH. — Ce t e r m e n e peut échoir a u j o u r d ' h u i !\n  HILDEBRANT. — Aujourd'hui o u j a m a i s ! L e s héros q u e Dieu garda mira-\nculeusement j u s q u ' à ce j o u r , vont mourir.\n  DIETRICH. — J e ne tenterai p a s de les sauver! — Q u e ce soit le signe qui\ndoit me conduire a u trône ou me r a m e n e r au fief où j ' a i vécu, j e suis prêt à\nobéir.\n  HILDEBRANT. — E h bien! p u i s q u e tu te tais, c'est moi q u i p a r l e r a i !\n   DIETRICH. — N e parle pas, tu n ' y gagnerais rien. (Il lui pose la main sur\nl'épaule.) — Cher H i l d e b r a n t , q u a n d un incendie éclate sous u n toit, le ser-\nviteur qui s'en éloigne après la tâche requise, ne retourne-t-il p a s aussitôt?\nNe jette-t-il p a s ses v ê t e m e n t s de fête pour aider à c o m b a t t r e le feu?\nComment veux-tu q u e Dietrich s'éloigne à cette heure?\n   HILDEBRANT. — Ils jettent de nouvelles victimes! Seigneur! par g r â c e !\nl'enfer est repu !\n   DIETRICH. — J e n'y puis rien, malgré moi ! L e crime a provoqué le\nmeurtre; ne songe p a s à les séparer, leur droit est égal. Si la vengeance ne\ns'apaise d'elle-même, ou n e se dégoûte de ses propres victimes, rien n'en\nviendra calmer la fureur.\n   HILDEBRANT {qui s'est approché de la salle, revient). — A défaut de valets,\nvoilà les héros qui t o m b e n t ! On ne les reconnaît plus qu'à leur a r m u r e . —\nLe brave Iring c o n d u i s a i t leur t r o u p e . N e d e m a n d e plus de l'embrasser ; il\nest trop tard m a i n t e n a n t ; sa tête est calcinée !\n  DIETRICH. — Quel c œ u r fidèle !\n                                                   (Hagen parait de nouveau au balcon.)\n  HILDEBRANT. — H a g e n encore !\n\n\n                                        S C È N E VI\n                                     Kriemhild paraît\n\n  KRIEMHILD. — Des flèches ! (Hagen s'éloigne.) Quels sont ceux qui sur-\nvivent?\n   HILDEBRANT (montrant la salle). — Viens ici! R e g a r d e t o i - m ê m e !\n   DIETRICH. — T o u s les B u r g o n d e s sont morts.\n   KRIEMHILD. — Mais H a g e n v i t !\n   DIETRICH. — S e p t mille H u n s sont tombés.\n   KRIEMHILD. — Mais H a g e n vit!\n"}, {"page_pdf": 543, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2493, "texte": "462                                           DURENDAL\n\n\n   DIETRICH. — L e brave Iring n'est p l u s .\n   KRIEMHIELD. — Mais H a g e n v i t !\n   DIETRICH. — L e noble T h ü r i n g , Irnfried et Blödel et Volker sont morts.\n   KRIEMHILD. — Mais H a g e n vit! — Achevez le c o m p t e ! Allez! dussiez-\nvous en être les dernières victimes, q u ' i m p o r t e ! J e d o n n e u n m o n d e pour\nsa tête 1\n   HILDEBRANT. — D é m o n !\n      K R I E M H I L D . — P o u r q u o i m'insultes-tu? — Mais n o n ! Insulte à souhait,\n atteins ceux que t u veux épargner, car je suis l'œuvre de ceux que tu tâches\n de soustraire au c h â t i m e n t . Si j e verse d u sang à y étouffer le monde, si\nj ' a m o n c e l l e des cadavres j u s q u ' a u ciel, c'est leur crime qui grandit et non\n ma faute ! O h ! ne m e cache p a s m o n i m a g e , sa vue n e m'horrifie point;\nchacun de mes traits accuse ces monstres et n o n p a s m o i , ils m'ont tourné\nl'esprit et le c œ u r . T u m'accuses de trahison et de lâcheté? Mais qui donc\n m'apprit à p r e n d r e les héros au piège? T u m e dis s o u r d e à la pitié? Mais\nqui le fut alors q u e les pierres s'attendrissaient? N o n , en toutes choses, je ne\nsuis que leur simple reflet, et qui hait le d é m o n , loin d'en souiller l'image\nde crachats, le frappe lui-même et le chasse d u m o n d e .\n\n\n                                            SCÈNE VII\n                                            Hagen reparaît\n\n   H A G E N . — L e roi Etzel est-il ici?\n   KRIEMHILD. — J e c o m m a n d e en son n o m . Q u e veux-tu?\n   H A G E N . — L e franc combat en c h a m p l i b r e .\n   KRIEMHILD. — J e le refuse et d i s : s'il ne d é p e n d a i t q u e d e moi, tu n'aurais\nd'autre combat q u e celui de la faim, d e la soif et d u feu !\n   D I E T R I C H . — L e roi, en p e r s o n n e !\n\n\n                                            SCÈNE      VIII\n                                               Etzel entre\n\n  H A G E N . — Est-ce p a r t o n ordre, Etzel, qu'on mit le feu à la salle, alors\nque n o u s b a n d i o n s nos plaies ?\n  E T Z E L . — O n n'a p a s livré nos m o r t s , tu m'as refusé le corps de mon\nenfant.\n   D I E T R I C H . — Refus abominable !\n   E T Z E L . — N o u s avons coutume de brûler nos m o r t s ; tu l'ignores peut-\nêtre, sache-le à p r é s e n t !\n  H A G E N . — C'est bien, n o u s voilà quittes. Mais a c c o r d e - n o u s ce que tu ne\npeux refuser, à moins de te couvrir d'une honte éternelle.\n"}, {"page_pdf": 544, "page_imprimee": 463, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2547, "texte": "                                      LES     NIBELUNGEN                                463\n\n\n  KRIEMHILD. — Il n ' y a d'autre h o n t e que celle de t'écouter plus longtemps.\nDes flèches 1 D e s flèches !\n  HAGEN. — C'est d o n c u n e femme qui c o m m a n d e en ces lieux?\n  E T Z E L . — N e t'en p l a i n s p a s ; c'est a u x m a i n s d'une sœur que j'ai remis\nvotre sort.\n  KRIEMHILD. — Ils refusèrent de livrer les morts p o u r attirer ceux que la\ncolère ne fouettait p a s !\n  E T Z E L . — R a c e p o u r race ! Ils ont éteint la m i e n n e , la leur ne survivra\npas !\n  KRIEMHILD. — Q u e vois-je? L e vieux R ü d e g e r t r a n s p o r t é de colère?\n\n\n                                            SCÈNE          IX\n\n                  (Rüdeger chasse un guerrier Hun, l'abat d'un coup de poing.)\n  RÜDEGER. — L à ! C r a c h e e n c o r e ton venin !\n  ETZEL. — Sers l'ennemi avec m o i n s de chaleur, R ü d e g e r , nous comptons\nassez de morts s a n s toi.\n  KRIEMHILD. — Quel est le crime de cet h o m m e ?\n  RÜDEGER. — (d Etzel) N e suis-je ton ami que de nom? H a p p é - j e les pré-\nsents c o m m e les ch i en s la viande ? Mes coffres sont-ils sans fond et m o n\népée est-elle d e bois m o r t ?\n  E T Z E L . — Q u i d o n c osa le p r é t e n d r e ?\n   RÜDEGER. — N e m e r e p r o c h e pas de p u n i r ce g a m i n , il m e l'a dit tout à\nl'heure, tandis q u e les l a r m e s aux yeux, je songeais à toutes les misères\nqu'apporta ce solstice. S o n clan l'approuvait en h u r l a n t .\n   KRIEMHILD. — Ainsi, tout u n clan l'entourait? Seigneur R ü d e g e r , la puni-\ntion est trop forte. Si b e a u c o u p partagent l'avis de cet h o m m e , il en est\nd'autres qui sont prêts à te r e n d r e justice. Mais il y avait meilleure réponse à\ntout cela : tirer l'épée, en frapper les N i b e l u n g e n .\n  RÜDEGER. — Qu'entends-je? Oublies-tu que c'est moi qui les a m e n a i en\nces lieux?\n   ETZEL. — A toi d o n c de les faire disparaître.\n  RÜDEGER. — Mon roi, n'en d e m a n d e pas a u t a n t ! T u me p e r m i s à peine\nde te rendre les services q u e j'offrais, exigerais-tu déjà ceux que je dois refuser\nau prix de ma vie m ê m e ? Ce n'est pas que je veuille ou que je puisse les\ndéfendre, n o n , mais je les guidai loyalement ; c o m p r e n d s que s'il m'est\nimpossible de les protéger contre toi, je p u i s moins encore te prêter mon bras\npour les frapper.\n   KRIEMHILD. — T u parles en h o m m e libre qui se retire à son gré?\n   RÜDEGER. — Si je r e n d s mes fiefs qui m'en empêcherait.\n"}, {"page_pdf": 545, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2941, "texte": "464                                DURENDAL\n\n\n   KRIEMHILD. — Qui? Ton serment! Tu ne peux me refuser quoi que ce\nsoit ; obéis donc ! C'est sa tête qu'il me faut !\n  RÜDEGER. — Je ne puis t'accuser de mensonge et pourtant tu ne dis pas la\nvérité, car la femme qui reçut mon serment n'est pas celle qui s'en réclame\naujourd'hui !\n   ETZEL. — Brave Rüdeger, je ne cherche de preuve de ma fidélité qu'en\nla tienne ; mais dis-moi, en est-il question à cette heure? Les Burgondes\nsont au ban de la nature ; ils se sont armés de ce qui avait fui dans l'abîme,\navant la création du monde, du rebut des éléments qui se perdait dans les\nténèbres quand la sphère s'arrondissait.\n  KRIEMHILD. — Bien dit! — Le fer empoisonné couvre dé honte celui\nqui l'invente, mais qui s'en fait une défense contre ce fer même, n'y trouve\nqu'honneur.\n   RÜDEGER. — Qu'il en soit ainsi, c'est possible, je ne le conteste pas : mais\nsongez que je leur offris le pain et le vin quand ils franchirent le Danube\net que je les conduisis jusqu'au seuil de ce palais. Puis-je lever mon glaive\ncontre eux maintenant qu'ils sont dans la détresse suprême? Quand, pour\nles accabler, la terre entière se soulèverait, à la lueur des coutelas et des faux,\nquand même les pierres voleraient, je me sentirais toujours lié envers eux !\nNon ! Si ma main s'arme dans cette lutte, ce sera tout au plus d'une bêche.\n  ETZEL. — Je t'épargnai autant que je pus. Je n'ai rien exigé de toi avant\nce moment suprême.\n    RÜDEGER. — Pitié! Pitié! Que dirais-je, si mon gendre, le jeune Giselher,\ns'avançait au-devant de moi et me tendait la main? Et si ma force triom-\nphait de son courage, de quel front reverrais-je ma fille? (à Kriemhild). C'est\nle regret de l'époux disparu qui te pousse à cette vengeance, voudrais-tu en\naccabler mon enfant innocent en tuant son père et celui qu'elle aime?\nC'est ce que tu demandes en exigeant que je te venge, car quelle que soit\nl'issue du combat, le vainqueur tombera vaincu, et il n'y aura personne pour\ndivulguer la fatale nouvelle.\n  KRIEMHILD.    — Tu pouvais tout prévoir ; tu savais à quoi t'obligeait ton\nserment.\n   RÜDEGER. — Je n'en savais rien, et par le Dieu tout-puissant qui nous\nécoute, tu en savais autant que moi! — Le pays était plein de tes louanges;\nc'est dans ton œil que je vis la première et la dernière larme, car ta\nmain bienfaisante avait calmé toute douleur. Partout on te bénissait: Avant\nde s'endormir, l'enfant te vouait sa dernière pensée ; la coupe qu'on vidait,\nle pain qu'on rompait, tout venait de toi ! Qui pouvait croire qu'une telle\nheure sonnerait jamais ! L'eussé-je entrevue, loin d'attenter à la vie des rois,\ntes frères, j'aurais donné la mienne et refusé le serment que tu exigeais!\nMais suppose que tu les aies vus, comme je les vis, groupés autour de ta\nvieille mère, qui se rendait à l'église, te serait-il jamais venu à l'idée qu'un\njour tu pusses exiger leur vie! Comment donc l'aurais-je pressenti, moi!\n"}, {"page_pdf": 546, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3046, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                         465\n\nComment aurais-je pu refuser le meilleur, le plus noble des p r é t e n d a n t s à\nla main de ma fille?\n   KRIEMHILD. — Ce n'est pas la vie de mes frères que j'exige a u j o u r d ' h u i ;\nla porte est large ouverte p o u r tous, h o r m i s p o u r u n seul. Qu'ils déposent\nles armes, et me j u r e n t la paix, ils seront libres. Va! Avertis-les une dernière\nfois!\n\n                                       SCÈNE X\n\n                                                (Giselher parait au balcon.)\n  GISELHER. — Est-ce toi, ma sœur? Aie pitié de ma j e u n e s s e !\n  KRIEMHILD. — D e s c e n d s . Aussi affamé qu'il soit, qui est a u festin te fera\nplace. M o i - m ê m e je t'offre la boisson la plus fraîche du cellier.\n  GISELHER. — J e ne puis a b a n d o n n e r les m i e n s !\n  KRIEMHILD. — R e v i e n s avec les fils d'Ute : Qu'elle n ' e n t e r r e pas avec\ndouleur ce qu'elle enfanta d a n s la joie !\n  GISELHER. — Il en est d'autres que ceux-là!\n   KRIEMHILD. — T u oses me le r a p p e l e r ? — L e temps de la grâce est passé!\nIl n'est de miséricorde que pour celui qui abattra la tête de Tronjer et me\nl'apportera !\n  GISELHER. — J'ai honte de ma p l a i n t e !\n                                                                          (Il   disparaît.)\n  RÜDEGER. — J e t'en avais p r é v e n u e .\n   KRIEMHILD. — Voilà ce qui me r é p u g n e . Félons, ils versent le sang du plus\nnoble des héros c o m m e de l'eau fétide; fidèles, ils gardent, c o m m e puisée\ndans le Graal, la dernière goutte du sang m a u d i t de ce d é m o n ! Ah ! à les voir\nse quereller j a d i s je n e m'en serais j a m a i s d o u t é ! Au cloître, l'isolement de\nma retraite n'étouffait pas le bruit de leurs incessantes querelles; je n e\nm'attendais p a s à trouver unis d a n s le m ê m e souffle ceux qui s'empoisonnaient\nla vie! Mais q u ' i m p o r t e ! Au pied du cercueil, l'assassin féroce me jeta cette\ninsulte : Siegfried et le d r a g o n ne sont q u ' u n ; les dragons on les a b a t ! — E h\nbien ! ces paroles, je les répète aujourd'hui ! L e dragon et ses défenseurs, je\nles abattrai.\n   ETZEL. — J ' a v a i s c o m m a n d é de les enfermer avec l'horreur de l'inconnu\nqui suinte de ces m u r s et croît avec le j o u r ; mais, tu as jalousé l'office de\nfossoyeur à la faim et au lieu de provoquer tes railleries, leurs ruses ont mis\nles armes à la m a i n : en me bravant tu les écoutas. M a i n t e n a n t , il ne reste\nplus qu'à achever le c o m b a t ; j ' e n saurai p r e n d r e ma part q u a n d viendra\nl'heure, ils en ont m a parole !\n   RÜDEGER. — Quel h o m m e subit j a m a i s pareille é p r e u v e ! Quoi q u e je\nfasse, je trahis m o n devoir, c h a c u n me le r e p r o c h e ; si je m'y soustrais, tout\nle monde m'accable.\n                                 (Un bruit de coupes entrechoquées vient de la salle.)\n\n                                                                                              2\n"}, {"page_pdf": 547, "page_imprimee": 466, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3100, "texte": "466                               DURENDAL\n\n\n  KRIEMHILD. — Quel est ce bruit? On dirait des coupes qu'on      entrechoque!\n                                                   (Hildebrant monte l'escalier.)\n  Je devine, ils nous raillent ! C'est la coutume de ceux qui festoient; ils\ncognent du casque et trinquent.\n  HILDEBRANT. — Regarde et deviens muette! Ils sont assis sur les morts et\nboivent du sang.\n  KRIEMHILD. — Ils n'en boivent pas moins!\n   HILDEBRANT. — Il n'est donc rien qui t'émeuve? — Jamais héros n'accom-\npliront plus noble exploit, et quel que soit leur crime, ce courage et cette\nfidélité l'ont bien racheté. Ils en sont doublement honorés, si j'en crois ta\nparole !\n   RÜDEGER. — Mon maître et roi, tes faveurs furent telles, tu me dispensas\nde tant de gratitude qu'il n'est pas d'homme qui te soit plus attaché —\nKriemhild, je t'ai prêté serment, je le tiendrai loyalement, je le déclare\nà tous, par devoir. Mais, si tu me vois agenouillé, souviens-toi du cerf qui,\ndans l'angoisse suprême, se tourne vers le chasseur, et verse, pour éveiller sa\npitié, la seule larme de sang qu'il pleure sur cette terre. Non, ce n'est pas\npour de l'or ou de l'argent que je te supplie, ni pour mes jours, ni pour\nmon corps, ni même pour ma femme et mon enfant, non, que tout cela\npérisse! C'est pour mon âme que j'implore, pour mon âme qui est perdue si\ntu ne me délies de ce serment! — (A Etzel.) Je ne t'offrirai pas ce qui te\nrevient de droit. Bien que la bouche du vassal hésite, que son œil se mouille\nfais un signe : mon pays je te le rends ! (A Kriemhild.) Je ne dis pas : si tu\nveux ma vie, prends-là, si tu exiges mon corps, attelle-moi à la charrue,\n(à tous deux) j'offre plus encore, bien qu'il ne me reste lien ! Si vous dispensez\nmon bras de ce crime, eh bien! il sera pour moi comme n'étant plus; je\nne me défendrai pas si l'on me frappe ; je ne vengerai pas ma femme si\non l'injurie; comme un vieillard que le temps invincible a privé de toute\ndéfense, je parcourrai le monde en pleine force, le bâton de mendiant à la\nmain !\n   KRIEMHILD. — J'en souffre et pourtant il faut que tu frappes. Penses-tu\nque je me souciai de mon âme lorsque, après une lutte sans pareille, j'entrai\nau lit d'Etzel? Sache que l'instant où forcée de dénouer ma ceinture, je m'en\ndéfendis au point qu'il dut la trancher d'un coup de poignard furieux, que cet\ninstant, dis-je, contenait plus de souffrances que cette salle gorgée des\nhorreurs du feu, de la faim, de la soif et de la mort. Sache que si, au lieu de\nravir le poignard et de nous en frapper, je suis montée au lit, c'est que ton\nserment m'en donnait le courage, que ce jour soutenait mon espérance, que\nl'entrevision de cette heure couronnait le sacrifice ! Et je n'y aurais gagné\nqu'une bouffonnerie ! J'aurais tout donné pour ne rien recevoir? Non! Non!\nDussé-je saigner la terre entière et détruire jusqu'à l'oiseau qui n'a pas quitté\nle nid, je n'y renoncerai pas ! N'hésite donc plus ! Markgrave Rüdeger, fais\nton devoir, comme je fais le mien, et s'il te prend envie de maudire quelqu'un,\nmaudis ceux qui nous y forcent tous deux !\n"}, {"page_pdf": 548, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2611, "texte": "                                            LES     NIBELUGEN                                        467\n\n  RÜDEGER ( A u x siens.) — Allons d o n c !\n  KRIEMHILD. — T a m a i n d'abord !\n  RÜDEGER. — A u r e t o u r .\n  HILDEBRANT. — Dietrich de Bern, l'heure est venue ! Jette le vil insigne\nde ton servage ! Avance-toi pareil à u n roi ! Arrière. Rüdeger ! Il y a tous\ndroits ! Il s'est voué p o u r sept a n s au service d'Etzel, ce temps est passé,\nson vœu n'est plus ! Q u i n'en croit p a s m a parole en croira m e s témoins !\n  ETZEL. — T a parole suffit.\n   DIETRICH (qui, pendant qu'Hildebrant parlait, a lev la main). — Mon maître et\nroi, c'est vrai, il en était ainsi, mais mon héraut d'armes ignore q u e tandis\nqu'il parlait, j e t'ai j u r é nouvelle obéissance et cette fois jusqu'à la mort !\n  HILDEBRANT (fait place à Rüdeger). — Va donc ! Mais, ta main ! U n e der-\nnière fois ! Cela ne se verra plus j a m a i s , quel que soit l'issue de la lutte.\n  RÜDEGER. — S e i g n e u r E t z e l , je te recommande ma femme et m o n enfant,\naussi ceux qui sont loin de la patrie. J'essayai de les traiter comme il te plus\nde me traiter m o i - m ê m e .\n\n\n                                            S C È N E XI\n\n\n     Hagen et les Nibelungen regardent au dehors. Ils voient monter Rüdeger et les siens.\n  GISELHER. — T o u t est p o u r le mieux ! Vois ! C'est Rüdeger !\n  HAGEN. — L ' h e u r e du dernier, d u plus terrible combat est venue :\nCeux qui s'aiment vont s'égorger.\n   GISELHER. — C o m m e n t ?\n   HAGEN. — L a paix se présente-t-elle en armes ? Se couvre-t-on d'une\ncuirasse pour embrasser? Sont-ce des baisers que les épées nous enfoncent\nau cœur ? E n p r e n d - o n tout un peuple à témoin et choisit-on cette heure ?\n  GISELHER. — N o u s échangeâmes nos épées à B e c h l a r n . J e porte la\nsienne, lui la m i e n n e , n'est-ce p a s un gage d'éternelle alliance?\n  HAGEN. — Ailleurs qu'ici. Allons! qu'on se serre les m a i n s ! Bonsoir à\ntous, nous s o m m e s a u but !\n  GISELHER (s'avance vers Rüdeger). — Sois le b i e n v e n u !\n  RÜDEGER. — J e suis s o u r d ! D e la m u s i q u e ! de la musique ! (Musique\nbruyante.)\n  HAGEN. — A h ! q u e n'ai-je u n bouclier!\n   RÖDEGER. — Il t'en m a n q u e ? Voici le mien, qu'il ne te fasse jamais défaut!\n(Iltendson bouclier à Hagen, Hildebrant lui tend le sien.) De la m u s i q u e ! de la\nmusique! F r a p p e z vos c u i r a s s e s ! E n t r e c h o q u e z v o s é p é e s ! J'entendis la der-\nnière parole !\n                                                          (Suivi des siens, il entre dans la salle.)\n"}, {"page_pdf": 549, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2290, "texte": "468                                               DURENDAL\n\n\n\n                                              SCÈNE XII\n\n   E T Z E L . — Mon c a s q u e !\n   HILDEBRANT {Regarde dans la salle, tend le poing à Kriemhild). — Toi ! oh ! toi !\n   KRIEMHILD. — Q u i vient de tomber?\n   HILDEBRANT. — Gerenot! ton frère!\n   KRIEMHILD. — C'est sa faute.\n    HILDEBRANT. — Quel est cet éclat qui m'éblouit? O ù s u i s - j e ? L e Balmung!\nH a g e n s'avance a u milieu d ' u n e mer d'étincelles! Elles d a n s e n t autour de lui\nc o m m e les feux d ' u n arc-en-ciel aveuglant! Quelle é p é e ! Elle taille des\nblessures profondes et les cache à la fois! — L e moissonneur s'arrête. — Où\nen est-on? — Quelle fauchée! Combien d'herbes lèvent encore la tête? Je\nvois Giselher.\n   KRIEMHILD. — Que trouva-t-il?\n\n   HILDEBRANT. — L a mort!\n   KRIEMHILD. — L a mort? M a i n t e n a n t il n'est plus de grâce!\n   HILDEBRANT.      — La t o u r m e n t e r e p r e n d ; elle sévit à n o u v e a u ! Q u e Rüde-\nger fait r a g e ! Il tient son serment c o m m e s'il s'en réjouissait! Mais tous\nles siens sont m o r t s .\n   K R I E M H I L D . — V a ! rejoins-le !\n\n   HILDEBRANT. — D'autres q u e moi s'en c h a r g e r o n t ! C o m m e n t , Dankwart,\ntu t'adosses dans u n coin ! F a i s ton devoir? N e vois-tu pas Volker à tes pieds?\n— Ah ! il en a toutes raisons I C'est le m u r qui le soutient, n o n le pied qui le\nm e n a par mille combats glorieux 1 — O h ! Dieu I\n   KRIEMHILD. — Q u e se passe-t-il?\n   H I L D E B R A N T . — Ils s'embrassent!\n\n   KRIEMHILD. — Q u i ?\n   HILDEBRANT. — R ü d e g e r et le Tronjer !\n   KRIEMHILD. — H o n t e et d a m n a t i o n !\n  H I L D E B R A N T . — N e m a u d i s p o i n t , le sang les aveuglait; ils cherchaient\nun a p p u i pour n e p a s tomber !\n   K R I E M H I L D . — J e l'en e x c u s e .\n   HILDEBRANT. — Ils s'essuient les y e u x , se secouent c o m m e d e s lutteurs,\ns'étreignent. — Si tu veux en savoir d a v a n t a g e , m o n t e toi-même, regarde!\n   KRIEMHILD. — Rien ne m ' é p o u v a n t e .\n                                                                     (Elle descend l'escalier.).\n  HAGEN (vient d sa rencontre quand elle est à mi-chemin).                  — L e markgrave\nRüdeger réclame u n e t o m b e .\n"}, {"page_pdf": 550, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2518, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                        469\n\n  ETZÈL (saisit le casque qu'un guerrier lui présente). — C'est mon tour, personne\nne m'en retiendra plus !\n  DIETRICH. — Sinon moi! L e roi sera le dernier.\n                                                                 (Il entre dans la salle.)\n   HILDEBRANT. — Dieu soit l o u é ! Il divisa la force en parts égales; ces mil-\nlions en possèdent u n e ; Dietrich, à lui seul, l'autre.\n\n\n                                     SCÈNE XIII\n\n  DIETRICH (apporte Hagen et Gunther, ligotés). — L e s voilà !\n  HAGEN (montrant ses blessures). — T o u t e s les sources sont ouvertes, on\nn'aura plus besoin d'y s o n g e r !\n  GUNTHER. — J e voudrais m'asseoir un p e u ! N ' y a-t-il pas de siège ici?\n  HAGEN (se jette à terre). — E n voici u n , mon roi, et qui t'appartient !\n  DIETRICH. — Epargne-les, sois aussi compatissant que la mort, elle les\népargna m i r a c u l e u s e m e n t .\n  ETZEL. — Ils vivront j u s q u ' à d e m a i n . Après, elle décidera.      Conduis-les\ndans le B u r g .\n                                                     (Hagen et Gunther sont emmenés.)\n  KRIEMHILD. — U n mot, seigneur H a g e n Tronje?\n   HAGEN (se retourne). — Q u e te faut-il, femme?\n   KRIEMHILD. — Attends — L e roi Etzel est-il le seul des H u n s qui survive?\n(montrant le charnier) On b o u g e là-bas !\n  ETZEL. — Il me reste u n g u e r r i e r ; il se traîne dans la s a l l e ; son épée lui\nsert de béquille.\n  KRIEMHILD. — Si les m e m b r e s cassés te le permettent, a p p r o c h e , que je te\npaye : je suis ta d é b i t r i c e .\n                                                     (Le Guerrier Hun paraît.)\n   KRIEMHILD. — S e i g n e u r H a g e n , où est le trésor? Ce n'est pas p o u r moi que\nje le d e m a n d e , mais p o u r cet h o m m e : il lui a p p a r t i e n t .\n  HAGEN. — J'ai j u r é de n e le révéler à p e r s o n n e tant q u ' u n des rois serait\nen vie !\n   KRIEMHILD (secrètement, au Hun). — Peux-tu soulever ton épée? Va, tranche\nla tête au roi prisonnier, a p p o r t e - l a m o i !\n                                                       (Le Hun aquiesce d'un signe de tête.)\n  KRIEMHILD. — Il n e faut pas que le p l u s coupable des fils de U t e survive.\nL'ironie du sort serait trop g r a n d e .\n                           (Le Guerrier Hun revient, portant la tête de Gunther).\n   KRIEMHILD (la montrant à Hagen). — Connais-tu cette tête? P a r l e d o n c , où\nest le trésor ?\n"}, {"page_pdf": 551, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1125, "texte": "470                                    DURENDAL\n\n\n\n    H A G E N . — Ceci est la fin, j e l'avais p r é v u ! (il applaudit) A h ! Ah! mal-\nh e u r ! J e te vaincs encore ! Il n'y a q u e Dieu et moi qui connaissions la\ncachette. Aucun de nous n'en soufflera mot, c'est plus que certain !\n  KRIEMHILD. — Alors, B a l m u n g , fais ton devoir ! (Elle arrache le Balmung à\nHagen, et d'un coup, sans qu'il se défende, l'abat).\n  HILDEBRANT. — L e diable devancerait-il encore la mort ! E n enfer! va!\nretourne ! (Il tue Kriemhield).\n   DIETRICH. — Hildebrant!\n\n   HILDEBRANT. — M o i - m ê m e !\n    E T Z E L . — M a i n t e n a n t — il faut juger — venger — c o n d u i r e de nouvelles\nsources de sang à la m e r de la m o r t ! — A h ! quel d é g o û t ! — J e n'en puis\np l u s ! Le fardeau m'écrase! — Dietrich, p r e n d s mes c o u r o n n e s , va! traîne le\nm o n d e , plus loin, sur tes épaules !...\n  DIETRICH. — Au nom de celui qui mourut sur la croix !\n\n\n\n                                           FIN\n\n\n\n                                           TRADUCTION D E J o s . 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L a vie lui fut une fête toujours nou-\nvelle, à condition qu'elle dénoue avec facilité sa ceinture.\n   Il fut sauvé de la platitude de Zola par la fréquentation de\nRubens ; et, d a n s un terreau naturaliste, il cultiva l'idéalisme\ndes images; u n e culbute dans les foins revêt sous sa plume des\nallures lyriques ; et il sait tisser de la grande prose sur de petits\nrendez-vous.\n   Et cet écrivain véhément cacha un homme timide, avec des\ncoins exquis de bonté, une indulgence attendrie et des gestes si\nsincèrement paternels p o u r ceux qui le suivent...\n   Et puis il aima son pays et lui fit don, en La Belgique, de la\nmeilleure part et de lui-même et de son génie pictural!\n"}, {"page_pdf": 553, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2001, "texte": "472                           DURENDAL\n\n\n\n\n                                   II\n\n   L ' i m a g e s'impose du Juif-Errant...\n   De son pas lourd et balancé, le front t ê t u m e n t poussé en\navant vers les explorations, il a fait le tour du m o n d e et des\nidées, il a parcouru les villes et les campagnes, il a navigué sur\ntoutes les mers et tous les fleuves, il a d e m a n d é abri au taudis\ndes gueux et à la cellule des moines, il a évoqué les vieilles civi-\nlisations ets'est initié aux jeunes progrès; il a traversé les jardins\nde l'Histoire et visité les palais de la L é g e n d e ; il a voulu tout\nvoir, tout connaître, et, de tout, emporter l'essence en son âme\nvorace...\n   E t à chaque halte de sa marche fiévreuse, il jetait négligem-\nment à nos pieds sa besace; et il en jaillit des rayons et des\nétoiles, de la splendeur et de la tendresse.\n   E t tour à tour tous les grands visages de l ' H u m a n i t é lui ont\nsouri parce que tous se reconnaissent en son œuvre : la Religion\net la Science, la T r a d i t i o n et le Progrès, l'Ordre et l'Anarchie,\nl'Amour et la H a i n e , la Force et la P i t i é . . .\n   E t T r i b u l a t B o n h o m e t a dit : « Que voilà donc un homme\ncontradictoire! »\n   N o n , Monsieur, cet h o m m e est par excellence le Poète —\nc'est-à-dire le Pèlerin de la Beauté.\n\n\n                                   III\n\n  P a r lui, nous fut révélé l'apostolat de l'art — qu'il mena en\n«meetinguiste» au geste impératif, à la voix r a u q u e et avec des\nvocables tout gonflés du plus pittoresque imprévu.\n  Il exigea de sa vie — et de toute la vie — q u e l'art leur soit\nadjoint c o m m e ornement et comme condiment.\n   Il installa l'art en royale maîtresse d a n s le palais de ses jours\nde faste, et il l'accueillit, comme une douce Egérie, au foyer de\nson renoncement volontaire.\n   Il nous révéla l'esthétique de l'argument de droit, des proso-\npopées politiques, des considérations sociales, et l'esthétique\naussi — imprévue — du jeu de baccarat.\n"}, {"page_pdf": 554, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2351, "texte": "                             PETITES IMAGES                               473\n\n   Dans toutes les avenues de la pensée, on se heurte à son acti-\nvité multiforme, volontiers bousculante; son existence est tissée\nde contrastes et «soubresautante d'inconséquences»; il se cou-\nche avec une idée et se réveille à côté d'une a u t r e ; il cultive le\npréjugé conservateur et leparadoxe révolutionnaire; il attaque le\ncapital et il défend la rente; son dilettantisme sans bassesse lui\ndonne des haines mobiles et des sympathies qui se déplacent;\n chacun de nous peut, tour à tour, se réclamer de lui et il y a dans\nce qu'il dit « à boire et à manger pour tous ». De sorte qu'en ce\npays aux délimitations intellectuelles si tranchées, on se jette et\nrejette son œuvre sur les raquettes des disputes.\n   Et néanmoins, au regard de l'avenir, quand l'avenir contem-\nplera le passé avec les yeux du présent, sa physionomie appa-\nraîtra u n e .\n   T a n t de divergences et tous ces jeux capricieux d'idées seront\nrésorbés alors en cette passion de l'art qui exerça sur lui son\nemprise souveraine et à qui il ne faillit j a m a i s .\n   Il fut le porteur de flambeau, parti, avec l'aube, le jarret\nsouple et le bras tendu — et le voici, dans la gravité auguste\ndu soir, qui chemine toujours, le pas à peine ralenti par la\nfatigue d'une si longue route... L e s aspects successifs des choses\net la diversité des paysages ont pu tenter son imagination et\nfasciner son œil — mais la flamme qu'il brandit demeura iden-\ntique, obstinément.\n   Un jour, hélas, viendra où cette magnifique activité devien-\ndra de l'immobilité... D'aucuns, devant le vide qu'il fera,\ndiront : «Je ne le croyais pas si encombrant» ; d'autres, stupé-\nfiés du silence q u e laissera derrière elle sa voix éteinte, décla-\nreront : «Je ne le croyais pas si b r u y a n t » . . . Mais les plus aver-\ntis, devançant le j u g e m e n t de la postérité, qui retiendra surtout\nla miraculeuse fièvre d'art qui le posséda, murmureront : «Je ne\nle croyais pas si semblable à lui-même»...\n\n\n                                      IV\n\n  Depuis trente ans, sans une défaillance, avec une rigueur\nmonacale, il p r a t i q u e la discipline du parfait d é d o u b l e m e n t .\n  Quotidiennement, son « premier Bruxelles » écrit, le rédac-\nteur de l'Etoile belge rentre chez lui et revêt le costume de rêve\n"}, {"page_pdf": 555, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1975, "texte": "474                         DURENDAL\n\n\n\nde Pierrot lunaire — et, par ce départage scrupuleux de ses\nactivités, s'il rendit service à la vieille Doctrine, il honora nos\nJeunes Lettres.\n   Mais Pierrot serait-il encore Pierrot, si son art ne faisait la\nnique à son métier et si sa chanson de poète ne se moquait de\nsa besogne de publiciste?\n   Ce journaliste progressiste est le plus réactionnaire de nos\nartistes, et, d'avoir dû défendre M. Buyl, il se venge en impré-\ncations véhémentes contre le siècle qui nous valut ce grand\nhomme!\n   Et cet improvisateur se mue, avec la plus parfaite aisance, en\nun artiste obstinément hanté du souci de la perfection.\n   De ces deux visages, lequel est le masque?\n   A cette question, des poèmes répondent — tous ces merveil-\nleux poèmes, élaborés dans une religieuse soumission à l'impec-\ncabilité du rythme et sous l'inspiration de la plus intransigeante\nnostalgie... L'homme de ces poèmes-là est « hors du siècle » ;\nil peut accomplir, par routine, tels rites de notre époque, mais\nle passé est sa vraie patrie, et rien ne peut le consoler d'être un\n« tard venu », sinon la joie dionysiaque de revivre, par la splen-\ndeur du verbe, ces heures lointaines, chatoyantes et équivoques,\noù le grand art s'alliait aux grandes perversités...\n   Celui qui seul importe, c'est « le convive des Dernières fêtes »,\nle reste n'est que « feuilles au vent. »\n\n\n                                 V\n\n   Il est l'ennemi personnel de la Règle.\n   Et il serait bien marri que la Règle n'existât pas, puisqu'elle\nimplique l'Exception et qu'il voulut être le romancier de\nl'Exception.\n   Il vit — littérairement — en marge de la société et de la mo-\nrale, des codes et des conventions; et il érigea « l'encanaille-\nment » en précepte de beauté.\n   D'autres que lui pratiquent la pitié pour les hors-la-loi; il y\najoute l'admiration, et par lui les pires haillons connurent\nl'honneur du lyrisme.\n   Roi miséricordieux et impudent de la plus extraordinaire\n"}, {"page_pdf": 556, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1332, "texte": "                            PETITES IMAGES                           475\n\n\n\" Cour de miracles \", il règne sur un peuple vicieusement com-\nplexe, où se coudoient et se frôlent le blême voyou à haute\ncoiffure, le rustre en folie d'étreintes, le sombre réfractaire des\nmaisons de correction et l'ondulant Antinous des boulevards.\n   Ses livres? U n e tournée de grands ducs dans un « Cycle\npatibulaire» !\n   Que si, gens de la norme, vous clamez à la perversion, on se\nréclamera de Shakespare, de Platon, de Michel-Ange et de\nWagner — par ce côté de leur existence et de leur œuvre, que les\nbiographes m a i n t i e n n e n t dans une o m b r e p r u d e n t e .\n   A moins qu'on ne vous renvoie à U r a n u s !\n   Un art d'une telle inspiration trouve en lui-même sa faiblesse\net son c h â t i m e n t , q u a n d il n'est pas sustenté par la magie du\nverbe.\n   Et voici bien le verbe qu'il fallait à cette Bible de malédic-\ntion, un verbe ardent, un verbe corrosif, avec des images qui\nflambent et des adjectifs qui brûlent, un verbe qui s'exalte d'un\nimmense orgueil et qui frémit parfois d'une immense com-\npassion.\n   Et c'est ce verbe-là qui fit que nos Lettres se retournèrent sur\nl'œuvre — comme la femme de L o t h se retourna sur Sodome\nen feu !\n                                          FIRMIN VANDEN BOSCH.\n  (A   suivre.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-004", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 476, "page_fin": 480, "titre_corps": "Vers les collines de mon pays", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "René Germane", "ancre_debut": "Vers les Collines de mon Pays                                       I                     ELLES sont         là-bas, tout a", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 557, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1494, "texte": "Vers les Collines de mon Pays\n\n                                     I\n\n\n                  ELLES sont         là-bas, tout au fond de la Flandre,\n                          là-bas où celle-ci fait un effort pour s'élever\n                          vers le soleil et lui tendre en offrande toute sa\n                          floraison.\n                                O h ! les collines de mon pays, les douces\n                          et timides collines, boisées de sapins noirs et\nfleuries d ' h u m b l e s bruyères !\n   Q u a n d le soleil caresse langoureusement leur sein, elles\ntressaillent parce qu'elles sont jeunes et belles...\n   Q u a n d la brise passe dans leur chevelure d'arbres et de\nfleurs, elles chantent des mélodies que, seuls, comprennent\nleurs enfants...\n   Q u a n d passent les vents de furie et d'orage, elles tremblent\nlonguement et pleurent...\n   Oh ! l'âme des collines de mon pays !\n\n                                    Il\n\n   Nos collines sont silencieuses...\n   P a r les soirs d'août, quand la terre exhale des parfums qui\napaisent, des amants promènent leur rêve par leurs sentiers.\n   Nos collines sont silencieuses à leur approche; elles écoutent\nleurs aveux et q u a n d l'émoi fait silence en leur â m e enfantine,\nle vent du soir sort des bosquets odorants pour leur murmurer\nles mots d'amour, les mots ineffables que leurs lèvres ne trou-\nvaient plus.\n   Alors nos collines contemplent ces amants qui s'étreignent\néperdùment dans la paix du silence.\n"}, {"page_pdf": 558, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1768, "texte": "               VERS LES COLLINES DE MON PAYS                    477\n\n\n\n\n                                III\n\n   Nos collines sont tabernacles d'espoir.\n   O Pèlerin pieux, qu'ont blessé l'égoïsme et la cruauté des\nhommes, prends ta besace et ton bâton de route.\n   Et gravis lentement la pente de nos collines.\n   Si le jour t'a fait mal, sache que, là-haut, la venue du soir\nest consolante parce que tu seras plus près des étoiles d'espoir\net du ciel en paix.\n   Si les rêves de la nuit ont agité ton âme, lève-toi et viens ici,\nafin que les rayons du soleil matinal inondent ta poitrine et tes\nregards avant de s'écouler dans la plaine.\n   Car nos collines sont tabernacles d'espoir.\n\n\n\n                                IV\n\n   Par-dessus nos collines, ce sont des horizons infinis.\n   Mon rêve, contemple-les ces horizons; parcours leur étendue\nlointaine et nostalgique.\n   Arrête-toi sur les tours illuminées des hameaux perdus dans\nla plaine d'où monte, indécis, un chant de vie familièrement\ndouce.\n   Survole les cités où gémit la rumeur des hommes qui ont les\npaupières lourdes et le cœur brûlant de désirs inassouvis.\n   Côtoie le fleuve que tu vois se dérouler dans la lumière\nardente, c o m m e une ceinture d'argent dans la robe d'or dont\nles moissons revêtent la terre maternelle.\n   Suis les chalands noirs qui viennent, on ne sait d'où, avec,\ndans leurs flancs, la misère, le travail et la richesse des hommes\net qui s'en vont, là-bas, vers le nord et la mer.\n   O mon rêve, contemple les horizons, la plaine et tout ce qui\nsurgit de son sein, les dons de la nature et les œuvres des\nhommes.\n   Ecoute, ô mon Rêve, écoute.\n   Toutes les rumeurs de la T e r r e qui montent vers le sommet\n de nos collines.\n   Et qui s'épandent vers l'infini des horizons.\n"}, {"page_pdf": 559, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1585, "texte": "478                        DURENDAL\n\n\n\n\n                                V\n\n   La petite cité — ô mon pays natal ! — s'agite dans les bras\nde nos collines maternelles. Des tours grises dressent vers le\nciel leur prière audacieuse. C'est le coeur de la cité qui pleure,\nespère et croit.\n   Des usines sont empanachées de nuages, chargés de la peine\ndes hommes. Des bras et des volontés se tendent dans un effort\nincessant d'énergie créatrice.\n   Et, le soir, la petite cité se tait pour recevoir, dans ses rues\ncalmes et dans ses places désertes, la bonne Nuit réparatrice\ndes forces épuisées.\n   Elle se revêt du silence et s'endort pieusement dans les bras\nde nos collines maternelles.\n\n\n                                VI\n\n   Parmi nos collines, il y en a dont la tête est couverte d'une\nfrondaison épaisse et sombre dans laquelle l'ouragan gémit avec\nviolence. La brise la fait onduler mollement, comme une opu-\nlente chevelure qui s'écroule avec volupté sur la ligne gracieuse\nd'une épaule divine...\n  J'ai goûté le silence de ces forêts ombreuses...\n   On dit qu'autrefois des nymphes et des sylvains s'y cachaient.\n   Mais je n'y ai rencontré que des madones humbles et frustes,\ndans les branches des chênes ;\n   Mais je n'y ai entendu que le sourire en pleurs des sources\nlimpides.\n   O Forêts de nos collines! ô Palais de solitude fervente!\n\n\n                               VII\n\n  Ça et là, des moulins ont pris racine au sommet des collines\nde mon Pays.\n  Les moulins broient le blé d'or qui croît dans la plaine.\n  Les moulins font de grands signes de croix dans le ciel, dès\n"}, {"page_pdf": 560, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1860, "texte": "               VERS LES COLLINES DE MON PAYS                   479\n\n\nl'heure d'éveil des aubes blanches jusqu'à l'heure d'extase des\nsoirs rutilants.\n   O les moulins — les clairs et joyeux moulins! — qui prient\nsur le sommet de nos collines, pour demander au Créateur le\ntriomphe d'abondantes moissons.\n\n\n                              VIII\n\n   Découvre, ô voyageur, l'âme du paysage que tes yeux con-\ntemplent.\n   Sur le versant de cette colline, à l'orée d'un bois séculaire,\ns'élève timidement le sanctuaire ensoleillé de Notre-Dame-du-\nRameau-blanc.\n   Quelle âme de mon pays n'a point gravi la côte dans la joie\nd'un matin d'été? Quelle âme ne s'est point agenouillée devant\nNotre-Dame-du-Rameau-blanc ?\n   Si vous vouliez, ô Notre-Dame,\n   J'irais vers vous, comme les pèlerins pieux de l'Autrefois,\npieds nus, besace au dos, récitant sans cesse les AVE de mon\nrosaire.\n   Les cailloux du chemin montant blesseraient mes pieds qui\nles marqueraient tous d'une goutte de sang.\n   Le vent m'échevèlerait et la pluie cinglerait mon visage.\n   Des passants incrédules et impies me lanceraient leurs sar-\ncasmes et des pierres.\n   Mais que m'importeraient les souffrances de la route, les\ncailloux, le vent, la pluie et les passants.\n   Que m'importerait tout cela, ô Notre-Dame, si, dans votre\nsanctuaire, un rayon de grâce écoulé de vos yeux et des paroles\nde paix fleuries sur vos lèvres s'en venaient endormir l'inquié-\ntude de mon âme...\n   Et si vous vouliez m'apparaître dans un arbre de la route,\n   Comme autrefois vous êtes apparue dans cet arbre bénit dont\nles rameaux sont devenus blancs, parce que vous les aviez\nemplis des rayons de votre candeur...\n   Passant inconnu, agenouille-toi dans le sanctuaire intime,\nblotti à l'orée du bois séculaire, sur le versant de cette colline.\n   Agenouille-toi, si tu veux savoir l'âme dece paysage ingénu...\n"}, {"page_pdf": 561, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 461, "texte": "480                        DURENDAL\n\n\n\n\n                               IX\n\n\n   Je vous bénis, ô Collines de mon P a y s natal : c'est dans\nl'ascension de vos chemins que j ' a i rencontré la Beauté.\n   J e vous bénis d'avoir habitué mes regards à la splendeur de\nvos sites, à la grâce de vos contours,\n   E t d'avoir pétri mon âme de la ferveur pieuse de votre sol et\ndu rêve parfumé de vos forêts!\n\n                                             RENÉ   GERMANE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-005", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 481, "page_fin": 484, "titre_corps": "Notes de vacances", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Comte d’Arschot", "ancre_debut": "Notes de Vacances                                    « L a petite ville. 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L a paix, tellement elle est\nprofonde partout, se teinte d'ennui et fait songer au repos éternel.\n   Les passants s'avancent d'un pas qui ne va nulle part ; ils\nparaissent accablés d'avoir devant eux une existence et de ne\npas savoir avec quoi la remplir. L e u r vie entre les pierres\nimmuables évoque l'idée d'une horloge qui marcherait indéfini-\nment, sans qu'on doive la remonter j a m a i s , en faisant entendre\nle même tic-tac affaibli et monotone.\n   Autrefois, pourtant, les cœurs ont dû battre plus v i t e ! Des\nfoules se sont pressées sur ces pavés que de l'herbe e n c a d r e ; des\nnavires ont encombré le fleuve. De tout cela, il ne reste rien.\nL'art divin a ouvert ses fleurs merveilleuses ; puis il s'est\nendormi. U n musée rappelle seul les jours de prospérité où\nl'on avait du goût pour les œuvres somptueuses et belles.\n   Où est-il ce musée ? Il a fallu interroger plusieurs personnes\navant de le découvrir, attendre près d'un quart d'heure avant\nque le concierge se décidât à aller chercher « M. le Conserva-\nteur ». Il est venu cependant, lui, tout de suite, dès qu'il a été\nprévenu.\n   Il est arrivé modestement, portant une clef grande comme\ncelle d'une citadelle. Petit b o n h o m m e étrange! Il a un costume\ngris j a u n â t r e , dont la lumière vive accuse davantage la fatigue,\n une calotte ronde posée de côté, d'énormes lunettes, une figure\nsereine quoique empreinte d'un découragement qui en accentue\n"}, {"page_pdf": 563, "page_imprimee": 482, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2335, "texte": "482                           DURENDAL\n\n\n\nles rides profondes. M. le Conservateur a plutôt l'air d'un huis-\nsier en toilette de vacances.\n    U n coup d'œil rapide sur les étrangers, un bref salut, sans\nun mot, et il ouvre la porte du « Musée ».\n    Les collections occupent cinq ou six pièces blanchies à la\nchaux. Hétéroclites au possible, elles évoquent la chambre\nde débarras d'un a m a t e u r peu éclectique. Bêtes empaillées,\nsilex, fossiles, poteries préhistoriques, monnaies, tout cela,\nfaute d'espace, voisine comiquement. C e p e n d a n t , tandis que\nles cloches d'une église r é p a n d e n t sur la petite ville une\nr u m e u r ouatée et comme respectueuse de son recueillement, le\nsoleil autour des objets ne montre pas un grain de poussière.\nE t un rapport s'établit soudain entre eux si méticuleusement\nrangés et étiquetés et le petit b o n h o m m e , « M. le Conserva-\nt e u r » . L a vie, l'activité, la vigilance ont trouvé ici leur asile\nsuprême.\n   Deux chambres, les plus grandes, sont réservées aux tableaux.\nP a r m i eux, il en est quelques-uns de très bons, que la cité\ngarde de son passé glorieux et auxquels elle doit un peu de sa\nnotoriété présente. Devant eux des souvenirs sont évoqués, des\ndates citées; des comparaisons s'établissent avec d'autres\nœuvres.\n   L e petit b o n h o m m e , assis mélancoliquement dans un coin,\na relevé la tête, doucement, c o m m e sortant d'un sommeil d'un\nsiècle. P u i s , tout à coup, saisissant une assertion inexacte :\n   — N o n , Monsieur, pardon, c'est un tableau peint incontesta-\nblement après le second voyage du peintre en Italie, entre 1650\net i655, mais je crois plutôt vers 1655, car...\n   Sa calotte s'est mise d ' a p l o m b , son costume a l'air plus neuf,\nses joues se sont rosées, tout le soleil de l'été rit dans ses yeux.\n   E t m a i n t e n a n t il cause; il a glissé en poche sa grande clef\npour mieux a p p u y e r sa parole du geste de ses mains; il\nexplique, donne cent détails, justifie les attributions. Il est\nétourdissant d'érudition, il connaît tous les peintres, leurs\nœuvres, tous les musées, où p o u r t a n t il n'est pas allé, et il a\ntrente ans de moins que tantôt.\n    Oui, vraiment, c'est ici que bat le pouls de la petite ville, et\ncet h o m m e si étrange, si calme et soudainement ranimé, en est\ncomme l'âme survivante.\n"}, {"page_pdf": 564, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2463, "texte": "                         NOTES DE VACANCES                             483\n\n\n   Ah! ce fut une triste vie que la sienne.\n   — J'ai voulu être peintre, a-t-il dit aux visiteurs.\n   T o u t ce que ces quelques mots renfermaient de regrets et\nd'amertume!\n   — E t il m'a fallu y renoncer!\n   Tout ce que ceux-ci contenaient de résignation!\n   Il avait été professeur; perdu d a n s des villages, il avait long-\ntemps enseigné à des cancres un peu d'orthographe et de calcul\nélémentaire. P a s de joies alors, pas de belles choses pour empê-\ncher que l'esprit ne s'assoupisse, personne avec qui causer. Les\nvacances venant, il employait ses économies à aller visiter des\ncollections, à acheter quelques livres d'art, — toute sa force de\nvivre j u s q u ' à l'autre année. L'art seul existait pour cet h o m m e .\nLes plaisirs de la terre, il ne les concevait pas en dehors de\nl'art et son à m e ne put j a m a i s s'émouvoir devant de beaux yeux\nou devant une chair savoureuse que lorsque c'était un peintre\nqui leur avait donné l'éclat et la beauté de la vie. Il se fit\nainsi, dans la paix et l'isolement, une érudition extraordinaire.\nQuand l'âge de la retraite fut là, il revint habiter la petite ville\noù il était né. E t il obtint, faveur insigne, d'être n o m m é conser-\nvateur du musée. L e titre lui importait peu, les fonctions non\nplus; simple visiteur, il eût pu voir presque autant le musée,\n\" son musée \", mais elles le mettaient cependant plus près des\nchoses qu'il renfermait; il les sentait plus à lui; puis il pouvait\naussi à son gré congédier le gardien de salles et, lorsque des\nétrangers se présentaient, leur servir lui-même de guide.\n   En été, beaucoup de touristes venaient parce que la vieille\ncité avait des pignons pittoresques et de jolis carillons dans ses\ntours, — des ignorants, des dédaigneux perpétuellement déçus,\net des snobs. Il les supportait comme jadis ses écoliers bar-\nbouillés d'encre. Mais parfois aussi, un connaisseur passait,\navec qui il apprenait toujours quelque chose. E t l'étonnement\nqu'il constatait q u a n d on trouvait en lui tant de science, n'était-\nil pas, à lui seul, malgré sa modestie, la récompense du long\ntravail de sa décourageante vie? Il pouvait enfin causer de cet\nart qu'il aimait si éperduement, auquel il eût voulu se vouer,\ndont il avait rêvé d'être un grand-prêtre, et dont il n'était\nqu'un desservant ignoré.\n   Ces jours-là étaient les jours heureux qui faisaient oublier\ntous les autres...\n"}, {"page_pdf": 565, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 651, "texte": "484                          DURENDAL\n\n\n   « M. le Conservateur » retira de sa poche la grande clef,\nferma le Musée et salua les visiteurs, cette fois en égal, comme\non se salue entre initiés qu'ont remué les mêmes émotions. A\npetits pas, il regagna sa maison toute voisine; puis il s'arrêta\nsur le seuil pour les regarder s'éloigner. L e n t e m e n t sa figure\nreprit un air d'indifférence : une joie partait, venait de mourir,\net pour combien de t e m p s !\n   Q u a n d les voyageurs eurent disparu au bout de la rue, il se\nretourna brusquement, ouvrit sa porte, et rentra chez lui.\n\n                                          COMTE     D'ARSCHOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-006", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 485, "page_fin": 487, "titre_corps": "Douard", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Willame", "ancre_debut": "Douard                 LORSQUE Douard,          quittan", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 566, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2092, "texte": "Douard\n\n               LORSQUE Douard,          quittant Nivelles, les jours de\n                    marché, retournait à Bornival, il se sentait chez\n                    lui dès le faubourg de Soignies, le plus beau\n                    de tous pour ses yeux accoutumés à le revoir\n                    chaque semaine. P o u r les miens aussi, en ce\n                    temps-là, malgré les maisonnettes banales et\n                    toutes pareilles les unes aux autres qu'on y avait\nconstruites au bord de la T h i n e s . Mais des jardinets, séparant\nles maisons, égayaient cette cité ouvrière, et dans l'un d'eux\ns'élevait une tonnelle où trônait, tout au milieu, une statuette\nde Napoléon, placée dès le printemps sur un socle de bois peint\nen vert. On la repeignait elle-même chaque année avec un art\nqui m'apparaissait souverain : j ' a d m i r a i s surtout son ventre\ncrème et, sur le bicorne, l'or d'un large galon dont j'ignorais\nla fantaisie. J e les admirerais sans doute moins, aujourd'hui\nque j ' a i perdu — depuis si longtemps ! — l'heureuse faculté\nd'embellir toutes choses (les vois-je mieux, plus laides?).\n   Ce samedi-là, D o u a r d , qui devait aimer aussi mon petit\nNapoléon, n'aura pas songé à lui, car il roulait dans sa tête\ngrisonnante, en rejoignant son village, les plus vastes pensées\nqu'elle pût concevoir, et les plus agréables : sa femme, à propos\nde qui ses voisins disaient de lui qu'il couchait avec son maître,\nlui avait r e c o m m a n d é , le matin, de ne pas vendre leur cochon\nmoins de soixante-dix-huit francs et de ne signer un nouveau\nbail, chez le propriétaire de leur « héritage », qu'après avoir\ndiscuté sou par sou l'augmentation de loyer redoutée, quasi\ncertaine. Or, le cochon s'était vendu quatre-vingt-six francs, et\nle bail, tout préparé, à l'ancien prix, attendait la croix que\nDouard y apposa gauchement, la joie et le m a n q u e d ' h a b i t u d e\nfaisant trembler sa m a i n .\n  Cette journée d'automne était sereine et douce ; le soleil,\ndéjà paresseux, s'était levé lentement, dissipant à l'aise les\n"}, {"page_pdf": 567, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2344, "texte": "486                            DURENDAL\n\n\nvapeurs éparses sur les prés, et la calme matinée finissait sous\nun ciel sans nuages.\n   D o u a r d songeait et, comme tous nos songes, les siens peu-\nplaient de projets un avenir sans limites. Il ne s'était d'ailleurs\njamais senti plus gaillard ni plus pénétré d'une joie tranquille:\nétait-ce pour sa double chance du matin, ou pour la douceur\nde ce midi d'octobre, souriant comme un matin d'avril, ou\nbien à cause, tout u n i m e n t , de sa conscience paisible ? Car\ntoute sa philosophie et toute sa morale et presque toute sa\nreligion tenaient dans ce précepte hérité de son père et qui\navait toujours cheminé devant lui comme un chien vigilant :\n« Le mieux est de tenir sa casquette droite », et son bâton\nnoueux à lanière de cuir l'avait moins soutenu que cette\nsimple parole.\n   Au m o m e n t où D o u a r d allait passer sous le pont du chemin\nde fer séparant le faubourg de la campagne, deux petits garçons\ny jouaient aux billes. E n ces temps tout proches encore de\nnous, mais que l'horreur présente recule aux âges idylliques,\nun garçonnet jouant sur la route ne risquait pas d'être happé par\nun de ces monstres modernes dont la course évoque la briè-\nveté, le vain fracas et parfois la cruauté de la vie. L e chemin\net la rue appartenaient encore aux enfants. J'en ai joui, pour\nma part, comme faisaient les deux b a m b i n s en tablier de\ncotonnette qui lançaient leurs billes sous le pont au passage de\nDouard.\n   C'étaient de ces tout petits dont on dit que leurs braies sont\nencore sur la haie et qui trottent les j a m b e s ouvertes, comme\ndes mineurs borains. L ' u n d'eux, accroupi au milieu de la\nroute, tournait le dos à D o u a r d , qui s'avançait de son grand\npas égal, une pipe Jacob dans le coin de sa bouche, large et\nfine comme un coup de bêche sur un sentier. L ' a u t r e , le voyant\ns'engager sous le pont, s'écria :\n   — Laissez passer ce grand-père-là !\n   Ce grand-père-là !... D o u a r d s'arrêta. A p p u y é sur son bâton,\nregardant sans la voir une feuille j a u n e tombée entre deux\npavés, sur la terre h u m i d e , il réfléchit qu'il avait dû mettre au\nbout de sa pipe noircie un de ces bourrelets de fil, vrais suçons\nà l'usage des vieux édentés, qu'ils r a m è n e n t à l'enfance; et, se\ncaressant le menton, que blanchissait une barbe de six jours,\n"}, {"page_pdf": 568, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 530, "texte": "                           DOUARD                           487\n\nil vit la femme à bandeaux gris, sèche et ridée, qui l'attendait\nau foyer, et le bébé tout dru, si bien venant, qu'allaitait son\naînée, mariée depuis tout à l'heure treize mois...\n   — Ce gamin dit vrai, je suis un grand-père.\n   Et il reprit sa route, à grandes enjambées. Mais pour la pre-\nmière fois de sa vie, il songea que là-bas, vers Bornival, à\ndroite de Monstreux, le pavé allait monter bien fort.\n\n                                      GEORGES   WILLAME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-007", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 488, "page_fin": 489, "titre_corps": "Journée d’été", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Anciaux", "ancre_debut": "Journée d'Eté                          Juin. — Onze heures.    Midi, da", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 569, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1953, "texte": "Journée d'Eté\n\n                        Juin. — Onze heures.\n   Midi, dans une heure, va sonner.\n   Après ces deux longs mois de pluie, comme il est bon de vivre, et comme\nle soleil qui baigne les arbres, les maisons, les prairies, me met le cœur\nen fête.\n   Un vent léger, si léger qu'on ne l'entend pas, court dans les branches et\nles feuilles, et les teintes rouges des jeunes poires commencent à poindre\ndans les tendres frondaisons, où, ainsi que des larmes d'or, tremblotent de\npetits lambeaux de soleil.\n   Les jardins avec leurs groseilliers trapus, leurs clairs parterres d'escaroles,\nd'endives, et leurs longues perches croisées qui attendent l'étreinte des\nfrêles haricots, s'alignent, monotones et semblables, le long des maisons\nsilencieuses..\n   Tout se tait, et tout s'irradie d'une telle joie que l'on dirait que tout\nchante.\n   Un papillon blanc vient tituber près de ma fenêtre... puis disparaît.\n   Tout à coup, un babil de jeunes filles éclate d'une porte ouverte; et le\nbruit de seaux qu'on bouscule, dans une cour, alterne avec le rythme\nprécipité d'un hachereau sur le hachoir...\n   Puis tout se tait encore.\n   Le papillon a repassé près de ma fenêtre.\n   Le soleil a quitté les rideaux et darde maintenant sur les toits, et il ne me\nreste plus de lui qu'une raie blanche striée d'ombres qui vacille sur le\nmarbre noir.\n   Et le long d'une haie, là-bas, arrivent étonnées, deux très petites filles qui\nse tiennent difficilement par la taille.\n\n\n\n                           Le dîner. — Midi.\n   L'on va dîner.\n   Le soleil a envahi la salle à manger ; il dessine de longs ramages clairs\nsur la nappe et les assiettes et caresse le cristal des verres qui projettent sur\nles murs de pures irisations.\n   Des odeurs chaudes et prometteuses arrivent par bouffées de la cuisine où\nl'on entend la dernière musique des casseroles secouées, le crépitement des\nsauces, et le vacarme du tisonnier contre la grille.\n"}, {"page_pdf": 570, "page_imprimee": 489, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2533, "texte": "                                JOURNÉE D'ÉTÉ                                     489\n\n   Les chaises sont soigneusement alignées; les rideaux sont t e n d u s ; on a\nremis en place les livres égarés, et sur les meubles on ne voit plus u n e\npoussière: la salle à manger est ainsi proprette et séduisante; on l'habille\nchaque j o u r de cette m ê m e robe toujours soignée qui semble la toilette\ningénue de notre paix familiale.\n   Mon père, p o u r r o m p r e l'ennui de son désœuvrement, lit jusqu'à la\ndernière ligne le journal déjà parcouru le matin.\n   Et voila que r a d i e u s e ma mère arrive, portant h a u t la soupière où fume la\nsoupe dorée.\n   Les convives, après elle, entrent par les deux portes et leurs visages sont\nroses et froids d e la fraîcheur de la r u e .\n   Et lorsque tout le m o n d e est assis, le silence se fait et la plus j e u n e sœur\nprononce d'une voix très forte et avec un accent de mépris à l'adresse de nos\nsignes de croix trop vite é b a u c h é s : \" Seigneur, bénissez-nous, ainsi que la\nnourriture que n o u s allons p r e n d r e pour bien vous servir, ainsi soit-il. \"\n   Et puis mon père prend l'assiette de sa voisine et y renverse la louche de\nfaïence blanche o ù déborde le liquide épais.\n\n\n\n                                   Le goûter.\n   Il est quatre heures, et c'est jeudi, jeudi d'été, jeudi plein de soleil.\n   Les trois petits garçons sont à table, sur une même ligne, serrès l'un\ncontre l'autre, et très d r o i t s .\n   Leurs cheveux sont défaits, leurs joues violacées, et sous les tabliers\ncourts, leurs petits mollets n u s vont et viennent, frappant le bois des\nchaises.\n   Ils ont couru et joué toute l'après-midi ; ils se sont couchés dans l'herbe et\nroulés dans la terre sèche des chemins et des fossés; et leurs doigts et leurs\nvêtements fleurent encore à table l'odeur violente de la terre remuée.\n   Ils ont une g r a n d e faim m a i n t e n a n t , et ils mangent avec ferveur.\n   Devant les tasses de café à demi vidées, les chers petits hommes sont\ngraves, silencieux, le regard distrait, ainsi que des poètes.\n   Gloutonnement leurs dents s'enfoncent dans les tranches du large pain que\nla maman a pétri la veille et dans lequel elle a versé les œufs, le beurre et\nle sel.\n   La confiture de petites groseilles met des balafres rouges aux coins des\nbouches r o n d e s . . .\n   Et le père, assis près du grand poêle éteint depuis l'hiver, souriant et\nmuet, les r e g a r d e .\n                                                         CHARLES       ANCIAUX.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-008", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 490, "page_fin": 491, "titre_corps": "Conseils pour un poète", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Firmin Vanden Bosch", "ancre_debut": "Conseils pour un Poète    Un livre de poèmes me par", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 571, "page_imprimee": 490, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "Conseils pour un Poète\n   Un livre de poèmes me parvient, qui a pour titre : L'Ironique ten-\ndresse (1).\n   Dans ce livre bat un cœur d'adolescent, qui rencontra trop tôt la « banale\naventure » ; il s'y complut avec une ivresse un peu fébrile, et quand l'aventure\nprit fin, il en souffrit, comme doit souffrir un poète.\n   Car, ce qui est, pour le commun des mortels, un fait divers, acquiert, aux\nyeux du poète, des proportions d'événement !\n   Et cette fois encore, voici bien du talent dilapidé pour chanter l'arrivée et\npleurer le départ d'une grisette — quand bien même elle cultiva Francis\nJammes et feuilleta Verhaeren !...\n   Sachons d'ailleurs gré à ce jeune homme de nous avoir épargné, comme\népilogue d'une « passade », les grands cris de pélican blessé à la manière de\nMusset, les imprécations baudelairiennes et les pleurnicheries bourgeoises du\npère Coppée... D'être déjà quelqu'un a sauvé le poète d'un romantisme\nattardé; et sa désillusion s'est muée en ironie...\n   Et cela nous enchante; et cela nous rassure.\n   Cela nous enchante, car cela nous vaut une guirlande de, lieds primesau-\ntiers et langoureux, volages et tendres, impertinents et songeurs — dans la\nmanière de ce « mélancolique tintamarresque » de Max Waller, mais avec\ndéjà plus de perfection technique que n'en proféra La Flûte à Siebel... Ah !\nles délicieuses cabrioles sentimentales : à peine le cœur a-t-il le temps de mon-\ntrer un bout de souffrance — que déjà l'esprit lui fait la nique!\n   Et cela nous rassure; décidément, la « tache n'est pas au fond », comme\ndit Musset; et l'idylle ne fut guère tragique qui se résout en d'aussi désin-\nvoltes jeux de rimes... Peut-être même le poète n'insiste-t-il tant à nous per-\nsuader qu'il ne fut pas dupe, que pour nous engager à n'être point dupe à\nnotre tour de son aventure... Et il nous vient alors ce doute que cette aventure\npourrait bien être plus rêvée que vécue — et que l'Ironique tendresse le serait\nau point de recéler quelque défi moqueur à l'endroit du lecteur trop crédule\net du critique trop enclin à morigéner.\n   Allons-y tout de même ; ce livre contient tant de promesses de talent — et de\nla qualité la plus imprévue, la plus personnelle et la plus souple — qu'il vaut\nbien un prêche...\n   Et je dirai donc à ce poète : « Jeune homme, par l'Ironique tendresse, vous\navez prouvé que, déjà, vous êtes « quelqu'un », à l'âge où d'autres trébuchent\n\n\n  (() ROBERT SILVERCRUYS : L'Ironique tendresse. Préface de THOMAS BRAUN (Bruxelles,\nLamertin).\n"}, {"page_pdf": 572, "page_imprimee": 491, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2747, "texte": "                        CONSEILS POUR UN POÈTE                              491\n\n\nencore dans les broussailles des imitations. Cette rare et prompte conquête de\nvotre moi vous crée des devoirs auxquels ne satisfont les plus brillantes mu-\nsardises... Mimi date — puisque Murger mourut en 1861 ! — et pour la\ndéfriper, il ne suffit pas de lui faire lire Jammes et Verhaeren !... Ne faites\nplus l'honneur de votre beau luth à un bibelot périmé de garçonnière qui\nvaut tout au plus les hommages du mirliton! .. Votre foi et vos traditions,\nautant que votre talent, vous requièrent vers de plus nobles objectifs et vous\nappellent à de plus viriles tâches... Ne vous attardez plus dans les médiocres\ndélices de guinguettes et montez aux sommets, le long de la grande route, par\noù la Nature conduit à Dieu... Sur cette route-là, rejoignez vos aînés et les\ncompagnons de votre génération ; et à leur contact, votre vocation véritable\nvous sera révélée... Un poète glorieux vous enseignera l'usage miraculeux\nqu'on peut faire du « Don d'enfance » ; le beau chantre des Saisons vous\napprendra comment les ardeurs du cœur se purifient au creuset de l'idéal ; le\nsourire, sans fard, des choses vous sera révélé par Thomas Braun, Franz\nAnsel et Adolphe Hardy et, dans votre cœur juvénile résonnera, comme\nl'appel même de la destinée, l'écho du pas ferme, sur les chemins de l'Art, de\nce croisé de Dieu qu'est Georges Ramaekers et de ce chevalier de Notre-Dame\nqu'est Pierre Nothomb ! »...\n   En parlant ainsi à l'auteur de l'Ironique tendresse, je ne fais d'ailleurs que\ncommenter l'avis que donne au poète, son préfacier lui-même, lorsqu'il le\nconvie à « un chant nouveau, dont l'objet, enfin digne d'elles, exalte toutes\nses vertus, et où se développe une jeunesse ardente et pure, et, où se répande\nune tendresse dont aucune ironie ne saurait décevoir les clairs enchan-\ntements ...»\n   Admirables paroles d'un aîné à un cadet, et que souligne, comme un\nexemple exaltant, la divine fraîcheur franciscaine de Fumées d'Ardennel\n   Que ces conseils de Thomas Braun — et les miens — seront suivis par le\npoète, j'en ai pour garant l'épilogue même de l'Ironique tendresse et qui, par\nsa gravité presque angoissée, contraste tant avec la gaminerie sceptique du res-\ntant du livre...\n   Dans cet épilogue, le poète va jusqu'à évoquer le chemin de Damas... C'est\nexcessif, et son amour des « paupières peintes » n'exige pas aussi tragique\nrédemption ! Il nous suffit qu'il soit résolu désormais à aller\n\n                           Sans plus trembler, par les chemins,\n              Chantant son allégresse et bénissant son sort !\n\n  Et, comme dit Thomas Braun, « ses aînés seront réjouis! »\n\n                                                  FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-009", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 492, "page_fin": 496, "titre_corps": "Pour Camille Lemonnier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Pour Camille Lemonnier    Le Conseil Provincial d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 573, "page_imprimee": 492, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2069, "texte": "Pour Camille Lemonnier\n   Le Conseil Provincial du Limbourg, dont la majorité est catholi-\nque, a voté, a l'unanimité, un subside en Javeur de l'érection d'un\nmonument à Camille Lemonnier.\n   C'est notre ami et collaborateur Georges Virrès qui a défendu la\nproposition émanant de la 3e commission dont il était le rapporteur.\n   Voici, d'après la sténographie, reproduite par le journal du Lim-\nbourg: L a Vallée du Geer, la jolie improvisation de Georges Virrès:\n\n     On nous d e m a n d e , Messieurs, de rendre h o m m a g e à quel-\nq u ' u n qui fut p e n d a n t près d'un demi-siècle le principal écri-\nvain artiste de ce pays.\n     Dès les commencements de notre renouveau littéraire, on le\ntrouve, lui, Camille L e m o n n i e r , à l'avant-garde, encourageant\npar son exemple, par son énorme labeur, par cette force d'en-\nt r a î n e m e n t qui était en lui, toute une jeunesse avide de con-\nquérir des lauriers d a n s une voie nouvelle, dans u n e voie incon-\nnue à cette époque en Belgique. Il y avait bien eu quelques\nprécurseurs, quelques grands précurseurs m ê m e en littérature,\nun Charles D e Coster, un Van Hasselt, un Octave Pirmez,\nmais ils d u r e n t travailler à l'écart d'un public qui ne les com-\nprenait pas encore.\n     L e m o n n i e r parvint à briser ces murs de silence, cette opacité\nhostile qui entourèrent, au début, nos prosateurs et nos poètes.\nA cet égard, il ne peut y avoir deux opinions. T o u t le monde\nreconnaîtra — à moins de nier l'évidence — que Lemonnier\nfut, avec E d m o n d P i c a r d , le principal artisan d'un mouvement\ndont les effets dépassent aujourd'hui largement nos frontières\net ajoutent à la g r a n d e u r du p a y s .\n     Q u a n t à l'œuvre de cet écrivain prise en elle-même, quant à\nsa production livresque, disons tout de suite q u e , depuis Bal-\nzac, il y en a eu très peu d'aussi considérables, du moins en\nce qui concerne les livres écrits, c'est-à-dire les ouvrages ayant\ndes qualités de style, de facture, et ce frémissement artiste, à\nquoi se reconnaît la vertu d'un maître.\n"}, {"page_pdf": 574, "page_imprimee": 493, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2406, "texte": "                   POUR CAMILLE LEMONNIER                      493\n\n\n\n   Et dans cette œuvre immense, les livres doués — selon la\nbelle expression de Verhaeren — de qualités « invincibles », les\nlivres qui dureront, sont précisément ceux où Lemonnier s'est\nle plus longuement attaché à sa terre. Je pense, en ce moment,\nà ses Noëls flamands, pleins de détails précis, savoureux, et par-\nfois si émotionnants, débordants aussi de bonhomie ; je pense\naux admirables descriptions sylvestres du Mâle qui resteront\nsans doute inégalées, je songe à cette âpre et puissante eau-\nforte intitulée le Mort, à ces pages qui exaltent la Flandre et\nqui portent ce titre évocatif, le Vent dans les Moulins (cela ne\nsuffit-il pas à nous faire sentir le souffle qui vient de la mer et\nfait tourner toutes les ailes sur la plaine flamande?). Je pense\nencore à son Petit Homme de Dieu, l'humble figurant de la pro-\ncession expiatoire de Furnes, une histoire que baigne une\natmosphère toute mystique où revit la West-Flandre religieuse\net grave. Tous ces livres nous touchent de près, ils sont char-\ngés de sensibilité flamande. Lemonnier, d'ailleurs, n'a ignoré\naucun coin de son pays, et notre Limbourg revit en images\nsaisissantes dans sa Belgique, une oeuvre, une fresque devrais-je\ndire, à laquelle fut accordé jadis le prix quinquennal de litté-\nrature.\n   Il s'éprit des paysages de notre province, il y revint à diver-\nses reprises. La Campine notamment eut le don de l'émouvoir\nprofondément. Pendant que Picard écrivait à Helchteren, au\nchâteau du Doel, sa Vie Simple, Lemonnier promenait ses\nenthousiasmes dans la bruyère du « Donderslag » ou allait\ns'enivrer de l'odeur des fourrés clans l'oasis de « Kelgterhof ».\nIl passa deux automnes à Lummen, dans une petite villa\nvoisine du <t Chêne millénaire ». Et j'ai pu me rendre compte\nde la ferveur qui l'animait devant les aspects de notre contrée.\n Cet homme ne faisait que transposer dans ses livres le lyrisme\ndont il était possédé et qui le soulevait. Sa conversation colo-\nrée, ses phrases en relief, ses mots qui peignaient, qui déclan-\nchaient les images, accrochaient aux choses une splendeur nou-\n velle. Il fut un peintre incomparable de sa patrie, et il en a\n fixé à jamais le visage.\n    Sait-on que malgré des appels réitérés, des offres avantageu-\n ses qui lui vinrent de l'autre côté de la frontière, il se refusa\n toujours à quitter sa terre natale?\n"}, {"page_pdf": 575, "page_imprimee": 494, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2349, "texte": "494                         DURENDAL\n\n\n\n   Sans doute, et je me reprocherais le silence à cet égard,\nemporté par ses ardeurs instinctives, il lui est arrivé de dépas-\nser beaucoup trop certaines limites qu'il n'eût jamais dû fran-\nchir. C'est malheureusement le cas de bien des écrivains aux-\nquels va cependant aujourd'hui le suffrage des plus prudents.\nSans sortir du grand siècle, nous trouvons La Fontaine, le\ndélicieux, l'incomparable auteur des Fables, ami de nos jeunes\nannées (mais que nous apprécions sans doute davantage\naujourd'hui) ; ce La Fontaine fabuliste est aussi l'auteur des\nContes singulièrement libertins que vous savez et que vous con-\ndamnez.\n   Car, dans cet ordre d'idées, il convient d'émettre ici des res-\ntrictions formelles. 11 ne doit pas y avoir d'équivoque quant à\nma pensée, à cet égard. C'est assurément le sentiment des\nmembres du Comité organisé à Bruxelles en vue de l'hommage\nà rendre à Lemonnier, et qui s'appellent Henry Carton de\nWiart, ministre de la Justice, et Prosper Poullet, ministre des\nSciences et des Arts. Croyez bien que si, avec d'autres noms\nencore, tels que ceux de Thomas Braun, le poète religieux,\nd'Edmond de Bruyn, ancien directeur du Spectateur Catho-\nlique, de François Empain, sénateur, de Fierens-Gevaert, secré-\ntaire de la Commission des musées royaux, de Pierre Nothomb,\nsecrétaire de rédaction à Durendal, de Rouvez, délégué des\nAmis de la Littérature, de Théodor, le député de Bruxelles, et\nd'autres, et d'autres, croyez bien que si nos ministres eux-\nmêmes ont prêté leur concours, leur haut appui et leur exemple\nà la commémoration qui se prépare, avant tout paraît-il sous\nla forme d'un monument, sans doute aussi sous la forme d'un\nprix, c'est qu'ils ont senti combien le disparu avait laissé de\ntitres à la reconnaissance de la Belgique lettrée.\n   D'ailleurs il se fait, par une heureuse coïncidence (et c'est\ncomme si l'Art lui-même avait voulu sauvegarder la mémoire\ndu défunt) il se fait que les plus beaux livres de Lemonnier\nsont précisément ceux qui répondent sans restriction aux affi-\nnités de chacun de nous.\n   On fêtait, il y a quelques années, à Bruxelles, la parution du\ncinquantième volume de Lemonnier (c'était tout juste le Petit\nHomme de Dieu, dont je parlais tout à l'heure). A cette occasion,\nl'Académie libre de Belgique était réunie. Alexandre Braun, le\n"}, {"page_pdf": 576, "page_imprimee": 495, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2040, "texte": "                       POUR CAMILLE LEMONNIER                             495\n\nsénateur de Bruxelles, présidait. Il s'agissait de rédiger une\ndédicace pour un exemplaire de la Belgique, somptueusement\nrelié, que l'Académie libre voulait offrir au héros de la fête.\n   Et Alexandre B r a u n proposa d'inscrire à la première page du\nlivre :\n\n           A Camille Lemonnier            qui glorifia sa       Patrie.\n\n   « Cela suffit, car cela dit tout », fit-il observer. E t l'on ratifia\nsa proposition.\n   Un pays s'honore en honorant ses illustrations.\n   Je propose d o n c , au nom de la troisième Commission, le vote\nd'un subside de 100 francs. Nous avons été tous d'accord, la\nsemaine dernière, pour la protection de notre trésor artistique.\nQui p r é t e n d r a i t que la littérature ne fait pas partie de ce\ntrésor, dont u n e nation doit se montrer jalouse? Soyons donc\nencore u n a n i m e s !\n   Et j ' a i la conviction de ne pas avoir parlé en vain.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   M. Meyers a donne' lecture, le lendemain (1) au Conseil provincial,\nd'une page de Camille Lemonnier consacrée à la Collégiale de\nTongres.\n   C'est à l'appui d'une importante demande de subside, en Javeur de\nla restauration de ce magnifique édifice, que M. Meyers a invoqué le\ntémoignage de notre maître-écrivain.\n   Voici cette page :\n\n   Une porte nous livre l'accès de l'église. E n un instant nous\nsommes transportés dans la pompe et la magnificence; un\nhymne de styles et d'époques s'accomplit sous nos yeux : l'ogi-\nval primaire des nefs, du transept droit et du chœur se marie,\ndans le rond-point du chœur, le transept gauche et les chapel-\nles des bas-côtés, à l'ogive du quinzième siècle. L a vaste basi-\nlique ouvre, à travers l'espacement de ses vingt-quatre piliers,\nson imposant vaisseau; là-haut, par-dessus les arcs en tiers-\npoint des travées, le triforium, lancéolé de petites arcades sup-\n\n  (1) Voir le m ê m e n u m é r o du journal : La   Vallée du     Geer.\n"}, {"page_pdf": 577, "page_imprimee": 496, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2283, "texte": "496                              DURENDAL\n\n\nportées par des colonnettes c y l i n d r i q u e s , ressemble à la galerie\nd'une carène qui voguerait d a n s la lumière des paradis. Et\ndans le grand chœur éblouissant où les clartés vives du dehors\njaillissent à torrents par deux rangs superposés de hautes fenê-\ntres à lancettes géminées, ainsi que des eaux ruisselantes par\nles bouches des écluses, l'adorable et naïve beauté d'un retable\nsur l'autel, entre les candélabres d'argent, comme une palpita-\ntion de vie lointaine, qui, plus bas, sur les dalles où posent\nleurs pieds ongles, a l'air de s'achever dans l'éploiement d'ailes\ndes aigles des lutrins.\n   L e cuivre, la couleur, la lumière s'accordent clans l'aime et\nblanche église, pour glorifier Marie, la céleste patronne du\nlieu; son image, sous la forme d'une très vieille statue poly-\nchromée, les joues enluminées d'un nuage rose, une épée\nretombant aux plis de la robe — cette m ê m e épée qui plus tard\nse retournera dans le sang et la chair de son cœur, — continue\nde sourire en un coin du transept gauche, d'un pâle et fragile\nsourire qui semble s'égarer sur les mères venues là gémissantes,\net leur verser les consolations, au nom du divin m a r t y r qu'elle\nberce dans ses bras.\n   Depuis des siècles, les générations amoncellent en son hon-\nneur dans le trésor de l'église, les ors, les soies brochées, les\njoyaux, une miraculeuse fortune qui remplit des armoires et\nforme comme le viatique terrestre de la bonne D a m e dans son\npèlerinage à travers la souffrance h u m a i n e . Des étoles et des\nsurplis pendus à des clous ont gardé l'attitude et le geste de\nl'officiant, voici les ciboires, les buires, les m a n i p u l e s , les châs-\nses, les pixides, les sanglantes reliques, évocatrices des saintes\ndouleurs des premiers confesseurs de la foi. C'est un véritable\nossuaire qui nous apparaît à travers les gemmes et les orfèvre-\nries; notre scepticisme moderne n'y trouve plus qu'un spectacle\ncurieux; mais d'autres que nous y viennent encore appuyer les\nlèvres de leur ferveur; et nous pensons au t e m p s lointain où\nc'était la coutume d'exposer toutes ces possessions illustres der-\nrière la balustrade de la tour, au dessus du grand portail que\nnous apercevions tout a l'heure du r e m p a r t . . .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-010", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 497, "page_fin": 498, "titre_corps": "La revanche du surnaturel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jacques Debout", "ancre_debut": "La Revanche da Surnaturel NOS lecteurs ont pu le remarquer", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 578, "page_imprimee": 497, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2974, "texte": "La Revanche da Surnaturel\n\n                   NOS lecteurs ont pu le remarquer : l'Appel entre dans sa cin-\n                      quième année. Autour de son berceau, il y avait tout juste\n                      vingt-cinq abonnés, et le petit Noël avait omis de mettre\n                      de l'or dans ses sabots. Pour nous déjà la crise de l'or avait\n                      commencé ! Tout de même, cet enfant des pauvres a vécu,\n                      il a grandi et plus de quatre mille amis le regardent pousser\n                      et l'écoutent bégayer ses cantiques.\n                         C'est le mot, car la caractéristique de notre œuvre est le\nsurnaturel. Nous avons trouvé bon et beau de n'en pas rougir. Et notre rêve\neût été d'en être des annonciateurs splendides à la vie qui monte. On pleure\nde rage quand on a la faveur de deviner la magnificence de la vérité et qu'on\nse sent inapt à en être l'ostensoir... Oh ! savoir qu'il y a une évidence du Divin\ncapable d'irradier tant d'âmes en voyage sur les chemins de Damas, et en être\nréduit à n'allumer qu'un cierge pâle! torture ineffable! torture de la détention\nperpétuelle dans la geôle de la médiocrité!\n   ... Le monde est tellement las d'être orphelin de Dieu. Les dérivatifs à\nl'inquiétude religieuse sont désormais impuissants. On sait trop bien que la\nScience n'est pas l'Amour et que faute de pouvoir s'agenouiller sur une tombe\nelle ne peut rien, que constater la mort. La Philosophie non plus n'a pas les\nparoles de la vie éternelle. Et son histoire apparaît aux gens de cette heure,\ncomme un vaste cimetière aux monuments écroulés. Il y a encore des Maîtres,\nc'est vrai ; il y a des Bergson. Beaucoup en parlent, peu le connaissent. Et\npuis, ni lui, ni d'autres n'ont appris à quiconque à faire leur vie une et immor-\ntelle. Ce ne sont plus « des systèmes, ni des formules, ni des mots faits pour\nse définir » qui apaiseront l'anxiété présente. Il faut des certitudes.\n   Car l'exaltation qui fait oublier la vie est tombée. Les psychologies amu-\nseuses ; les philanthropies aveuglantes, les politiques excitatrices, les sociologies\nenivrantes, ont perdu leur griserie comme un parfum évaporé. La foi de\ncontrebande dont elles ont maléficié l'humanité agonise sans grandeur. Ses\nfunérailles ne seront point, comme disait Jouffroy, celles d'un grand culte.\nElles auront lieu la nuit et il n'y aura pour assistance que quelques bedeaux\nenrhumés !\n   J'ai vu sur les murs de Paris une affiche-réclame pour le journal l'Humanité.\nCela a des prétentions artistiques. On y croit deviner une colline boisée. Un\nouvrier ployant sous un sac de charbon montre à un bûcheron assis sur un\nautre sac... quelque chose. Que lui montre-t-il au juste? Il y a dans une\nsinuosité blanche qui doit être une route, deux gendarmes endormis sur de\npacifiques chevaux. Ce n'est pas un spectacle autrement émotif. J'entends bien\nque ces Pandores symbolisent, je ne sais quoi... le Passé peut-être. En effet,\n"}, {"page_pdf": 579, "page_imprimee": 498, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2933, "texte": "498                                 DURENDAL\n\n\nen regardant de plus près, on aperçoit un rond qui a l'air d'un cerceau, mais\nqui pourrait bien Être le Soleil Levant. Alors, on comprend un peu l'allégorie\net on a l'impression que le plus candide socialiste doit la trouver fade.\n   Mais oui! tout ça, c'est de la blaguologie éculée. Il faut vivre de phrases et\nde son, comme Jaurès, pour n'en pas sentir la caducité. Les anarchistes eux-\nmêmes ne parlent plus sans rire de la « Cité future ». Il y a bien quelques\nnéo-chrétiens comme Albin Vallabrègue pour prêcher une fraternité sans\ndogme. Mais leur « apostolat » ne fait pas même le bruit d'un puceron qui\nmeurt.\n\n               Il nous faut Dieu pour tout l'abîme obscur,\n               Qu'agrandissent en nous la terreur et l'attente\n\na écrit Jeanne Termier.\n   Il ne nous faut rien moins en vérité. Les auberges de rencontre se sont\neffondrées. Les routes ne sont plus hospitalières. Il faut aller jusqu'au bout\ndes routes!\n   Demain peut-être elles seront ensanglantées. Même sans lire les journaux,\non sent craquer l'avenir. La sensation est très nette qu'il se prépare quelque\nchose de terrible dont les jours les plus damnés de l'Histoire ne sont qu'un\npauvre avant-propos. La guerre européenne, ces mots épouvantables expri-\nment mal le mystère qui nous apeuré. On sent confusément qu'il y aura autre\nchose. Il y aura peut-être le face-à-face indicible de l'Humanité avec le Dieu\nméconnu. La fin du Monde ? non sans doute, mais peut-être la fin d'un monde\nque la Miséricorde a jugé?\n   Cette génération est poignardée par ces points d'interrogation. Voilà pour-\nquoi le surnaturel la hante et l'attire. Lui faire voir, dans le tremblement de\nterre universel, la pierre de l'angle immobile, les âmes eucharistiques qui\nrestent sans effroi, l'Eglise qui ne vieillit pas et qui sans morgue et sans faiblesse\nmaintient l'harmonie de l'éternelle justice et de l'éternelle charité, qui totalise\ndans son unité tout ce que les aspirations humaines ont eu d'auguste, qui n'a\nlaissé tomber à terre aucun progrès réel, telle est la mission merveilleuse, où\ngauchement nous nous sommes essayés.\n   Nous n'y avons pas échoué tout à fait. Ils sont nombreux les jeunes qui,\ngrâce à cette pauvre petite feuille, ont compris la gloire d'être surnaturels.\nL'Amour, le Mariage, l'Education, l'Apostolat, la Vocation, l'Action sociale\ncatholique sous toutes ses formes, la Liturgie, la Communion, quels sujets\ndignes de passionner les âmes qui s'ouvrent !\n   Il faudrait du génie. Alors, les vocables indigents qui font songer à l'Art de\nSaint-Sulpice et qui déshonorent l'essentielle beauté, ne diminueraient plus\nnotre œuvre d'adoration.\n   Nous n'avons eu que la ferveur. Priez Dieu qu'il nous la garde et qu'il dise\nà notre place les paroles que nous ne savons pas...\n\n                                                              JACQUES DEBOUT.\n\n(L'Appel.   Numéro du 25 janvier 1913.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-011", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 499, "page_fin": 500, "titre_corps": "De l’immoralité au point de vue littéraire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Francis Jammes", "ancre_debut": "De Timmoralité          au point de vue littéraire.                                              I       La littérature immora", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 580, "page_imprimee": 499, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 2366, "texte": "De Timmoralité\n         au point de vue littéraire.\n\n                                            I\n\n\n    La littérature immorale est celle qui est en désaccord avec les lois de\nl'Eglise catholique, c'est-à-dire avec la vérité et, par conséquent, l'ordre et\nla beauté.\n   Tout ce qui est contraire à cette vérité est fausse, d o n c laid en morale et\nen art.\n   Cela ne veut point dire q u ' u n e œuvre en partie immorale ne puisse con-\ntenir des beautés.\n   Ainsi l'œuvre de R o n s a r d , d ' H u g o ou de Beaudelaire. Mais ces beautés\nn'existent qu'en raison de ce qui les relie à Dieu, et il n'est point permis à\ntous de les découvrir sans d a n g e r .\n   Il est intéressant q u e certains antiques aient en quelque mesure cette\nrelation ou p e r m a n e n c e diffuse de la première révélation, tant il est difficile\nau païen m ê m e de se d é p r e n d r e de Dieu. C'est de là q u e provient, par\nensemble, toute la beauté des Grecs : d a n s H o m è r e cette fréquente chasteté\net cette louange du paysage d a n s Théocrite et ce respect du lit nuptial chez\nleurs tragiques.\n   C'est une chose r a r e que la relation complète de l'œuvre avec la vie éter-\nnelle. C e p e n d a n t l'auteur de la Chanson de Roland, D a n t e presque toujours,\nCervantes, Shakespeare parfois, R a c i n e et L a m a r t i n e souvent; de nos jours,\nClaudel ou L o u i s L e Cardonnel n o u s offrent cet exemple.\n   L'hérésie et l'obscénité sont les vers qui corrompent l'œuvre d'art et qui\nempêchent qu'elle p a r v i e n n e en tout ou en partie à l'immortalité.\n\n\n                                            II\n\n   Pour réagir contre u n e littérature qui porte en elle des germes de mort\nqui peuvent c o n t a m i n e r à la longue les plus purs écrivains, il faut que\nles auteurs qui savent q u e le g r a n d art ne peut exister d a n s le mal,\ntel que l'Eglise le définit, fassent des œuvres si belles qu'elles détournent\ndes autres œ u v r e s .\n   D'un autre côté, q u e b e a u c o u p de pieuses gens n'aillent point, comme\nelles l'ont déjà fait, h é l a s ! j u g e r avec u n superbe dédain et u n e coupable\nprésomption des œ u v r e s a d m i r a b l e m e n t chrétiennes. C'est un péché d'orgueil\nque de croire q u e l'on peut répudier à première vue une œuvre qui a\ndemandé à son a u t e u r des a n n é e s d e méditation. Q u e ces pieuses gens\n"}, {"page_pdf": 581, "page_imprimee": 500, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1601, "texte": "500                                   DURENDAL\n\n\nessaient patiemment de s'éduquer, et si elles ne sont point nées pour l'art,\nqu'elles recherchent la compagnie des g r a n d s h o m m e s de science qui ne\nm a n q u e n t point à l'Eglise. Dieu étant la fin de tout, il ne faut point qu'un\nh o m m e s'égare d a n s u n e voie qui ne lui est pas destinée. Si d o n c la lettre et\nle chiffre sont deux moyens voulus de Dieu, il ne sied point que celui qui est\nné pour le chiffre fasse tort à celui qui est né pour la lettre et inversement.\n    Q u e non plus, et par u n e bien courte vue, les écrivains catholiques\nn'aillent point se mésestimer, s'insulter, s'attaquer entre eux, sous prétexte\nque leurs opinions politiques diffèrent.\n    U n e jeunesse est debout qui est avant tout catholique : Vallery-Radot,\n André Lafon, François Mauriac, pour n e n o m m e r que ses chefs; et des\nadolescents de beaucoup de talent les suivent qui collaborent aux Cahiers de\n l'Amitié de France, aux Intimités et ailleurs.\n    Déjà nos adversaires politiques se plaignent que la p u d e u r envahisse la\nlittérature. C'est que déjà, même le public indifférent finit p a r se lasser d'un\nthéâtre qui n'est plus qu'un lieu d'excitation et de livres où l'on vous serine à\nchaque ligne ou à c h a q u e vers u n e variation sur le vice.\n    Ce colossal ennui provoqué chez les débauchés m ê m e par ces insipides\n turpitudes, c'est le commencement de l'état de grâce littéraire.\n\n                                                                   FRANCIS JAMMES.\n\n\n   (Extrait des cahiers de L'Amitié    de France.)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-012", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 501, "page_fin": 502, "titre_corps": "Léopold Wallner", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Moeller", "ancre_debut": "Léopold Wallner    La mort récente de Léopo", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 582, "page_imprimee": 501, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2088, "texte": "Léopold Wallner\n   La mort récente de Léopold Wallner, bien connu des\nabonnés de « D u r e n d a l » à laquelle il collabora souvent, nous a\ndouloureusement surpris, p e n d a n t ces vacances. N o u s avons\nsouvent rendu h o m m a g e au grand talent de cet artiste, peu\nconnu du grand public en raison de sa modestie. Il ne se révélait\nqu'à ses amis. Ceux-ci garderont un souvenir inoubliable de sa\nconversation c h a r m a n t e tant sur la musique — sa branche de\nprédilection — que sur l'art et la littérature. T r è s féru sur la\nlittérature russe et polonaise, il nous donna plusieurs fois d'inté-\nressantes études sur ce sujet. Nous publiâmes aussi, il y a peu\nde temps encore, une étude très fouillée de lui sur B r a h m s .\nEn diverses circonstances, nous eûmes l'occasion de faire ici\nl'éloge de Léopold Wallner. Récemment encore, nous donnions\nici la jolie et fine conférence de son grand ami M. Evenepoel,\nprononcée à l'occasion de l'exécution de ses dernières œuvres.\nNous reviendrons encore sur cette intéressante et s y m p a t h i q u e\npersonnalité. E n attendant, nous nous associons aux sentiments\nexprimés par Octave Maus, au sujet de cet ami et collaborateur\ndans l'Art moderne, en ces termes :\n   « L a mort de Léopold Wallner affligera tous ceux qui prirent\ncontact avec le musicien de valeur, le professeur érudit, le\nphilosophe et l'écrivain que réunissait la personnalité multiple\ndu défunt. P e r s o n n a l i t é originale, des plus sympathiques, qui\nfut pour beaucoup d'artistes au début de leur carrière un guide\nsûr et un ami dévoué.\n   » Wallner était né à Kiew. L e hasard l'amena à Bruxelles\ntout jeune. Il s'y fit des relations parmi les hommes de lettres,\nles musiciens et les peintres; il fut mêlé au mouvement batail-\nleur de la Jeune Belgique et illustra de ses inspirations mélo-\ndiques, qui évoquent le romantisme allemand, des poèmes de\nVerhaeren, Rodenbach, Giraud, Gilkin et autres. U n e Sonate\nromantique pour piano montre que Wallner connaissait à fond\nla technique musicale et qu'il savait plier celle-ci à sa volonté\n"}, {"page_pdf": 583, "page_imprimee": 502, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1251, "texte": "502                            DURENDAL\n\n\n\nsans se laisser dominer par elle. L ' œ u v r e est vivante et d'un\nbeau mouvement. Peut-être est-elle arrivée un peu tard et n'a-\nt-elle pas suffisamment renouvelé les formules pour rencontrer,\nlorsqu'elle parut il y a quelques années, l'accueil souhaité.\n     » Mais c'est surtout le professorat qui valut à W a l l n e r ses plus\ngrandes joies. Il le pratiquait avec une g r a n d e dignité, un par-\nfait désintéressement, et nombreux sont ceux qui lui doivent de\nconnaître de la m u s i q u e autre chose que l'art de remuer les\ndoigts sur un clavier. P a r sa conversation alimentée de souve-\nnirs, de citations, d'observations personnelles, il rendait fort\na t t r a y a n t l'enseignement qu'il dispensait à ses élèves. Sans\nqu'il fît partie d'aucune école officielle, sans qu'on le tînt\npour un grand professeur, il a eu u n rôle i m p o r t a n t dans le\ndéveloppement musical en éveillant p a r m i de jeunes âmes le\ngoût de la musique et l'amour des belles œuvres.\n   » W a l l n e r disparaît à 66 ans. Sa mort a fait peu de bruit: mais\nses élèves et ses amis savent quelle perte ils ont faite en lui et\ngarderont son souvenir.\"\n\n                                                   HENRY MOELLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-013", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 503, "page_fin": 504, "titre_corps": "La colline inspirée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "La Colline inspirée                                          par Maurice Barrès                     LA « co", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 584, "page_imprimee": 503, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2510, "texte": "La Colline inspirée\n                                         par Maurice Barrès\n\n\n                  LA « colline inspirée », c'est la colline de Sion-Vaudémont,\n                      en Lorraine, « faible éminence sur une terre la plus usée\n                      de F r a n c e », lieu immémorial de culte, où les divinités\n                      romaines puis la Vierge o n t succédé à Wotan et à Ros-\n                      mertha, adorés par les Celtes. Les grandeurs de la tradi-\n                      tion, la majesté mystérieuse d'une prière qui n'a pas cessé,\n                       flottent autour de cette montagne, sorte d'acropole reli-\n                       gieuse de cette contrée de plaines. Il n'y était plus que\n                      la ruine et le délaissement lorsque, dans le premier quart\ndu XIX e siècle, trois jeunes prêtres, les frères Baillard, Léopold, l'aîné et le\nchef, François et Q u i r i n , rêvent de rendre la colline à sa destination sacrée,\nd'y reconstruire les sanctuaires disparus et d'y ramener les foules des pèle-\nrinages anciens. Mais cette grande entreprise, conduite avec plus de déci-\nsion que de p r u d e n c e , soutenue par des moyens insolites, devient suspecte\nà l'évêque du diocèse et finit par sombrer dans une débâcle à la fois financière\net morale.\n   Le hasard a m è n e François, désemparé par le désastre et presque interdit,\nà se mettre en rapports avec un Pierre-Michel Vintras, un illusionné qui se\nprésente c o m m e prophète et réformateur de l'Eglise... C'est alors sur la col-\nline de Sion-Vaudémont l'installation d'un culte et de congrégations étran-\nges, organisés p a r les frères Baillard et aux exercices desquels s'associe une\ntroupe enthousiaste et confiante de fidèles. Culte et congrégations se perpé-\ntuent, parmi les vicissitudes des événements, jusqu'à ce que leur existence,\nassurée à force d'expédients et de misères supportées, devienne impossible,\net que les pontifes et leurs adeptes soient réduits à la dispersion. Finalement,\nLéopold reste seul, vieillard pathétique, plein de paroles confuses et de sou-\nvenirs de douleur, errant sur la colline qu'il a tant aimée, errant et vagabond\nautour des lieux dont la figure s'associe dans sa pensée à toutes les grandes\naspirations idéales qui ont nourri sa vie et qui l'ont égarée...\n    C'est là un résumé bien incomplet et bien sec d'un récit tel que celui de\n Barrès, tout pénétré de sentiments largement humains, de la compréhension\n\n\n  (1) Paris, Emile Paul, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 585, "page_imprimee": 504, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1955, "texte": "504                               DURENDAL\n\n\némouvante des mystères et des aberrations de la croyance et de la recherche\ndu divin. Tout le passé, celui de la nature comme celui de l'histoire et des\nreligions, est, sur cette colline de Sion, le témoin du présent singulier. Il\nl'explique, il l'excuse parfois. Il représente les forces absentes et irrésistibles\nqui, agissant dans les âmes, les tirent des chemins réguliers dont elles sont\ndésenchantées, pour les pousser sur les routes merveilleuses de l'aventure.\n   L'inspiration personnelle s'oppose alors pour elles à la règle, la fantaisie\nà la discipline, le charme du vagabondage spirituel aux sévérités de\nl'obéissance... La hantise du mystère est en elles, hantise qui se repait,\nsouvent, de semblances et de puérilités. Grandeurs mélangées, Barrès, nous\nle montre en traits magnifiques et cruels, de ridicule et de trivialité;\ngrandeurs, cependant, parce que, si pleines qu'elles soient d'obscurités et de\nfumées, un éclair parfois illumine leurs profondeurs.\n   Rien qui puisse durer, dans le domaine religieux, qu'au prix du sacrifice et\nde la subordination de soi-même. Mais les divagations personnelles mêmes\npeuvent y être respectables et touchantes... Tâtonnements de mains angois-\nsées dans les ténèbres de l'inconnu; lueurs décevantes dans la nuit,\nfantômes, images et projections de la pensée en effervescence de Léopold et\nqu'il interprète comme des signes divins...\n   Et tel que Barrès l'a évoqué, ce Léopold Baillard, abusant et abusé,\naugure debout sur son trépied de montagnes, dans le souffle et le sifflement\ndes vents, et la plainte éternelle des arbres remués; ce grand vieillard\ndécharné qui adjure les puissances surnaturelles et fait le geste du miracle\nfait se lever dans la poussière de ses pas la race impérissable des enfants\nperdus de l'idéal et des amants toujours inapaisés de la chimère.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison08-014", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 505, "page_fin": 512, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES      Portraits      d'Infantes,        X V", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 586, "page_imprimee": 505, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2751, "texte": "LES LIVRES\n\n    Portraits      d'Infantes,        X V I e siècle. E t u d e s iconographiques par\n    me\nM        L A U R E ROULÂT DELONDRE.    Un   vol. g r a n d in-8° illustré.   Bruxelles,\nLibrairie d'art et d'histoire Van Oest et C ie .\n   Voici u n livre plein d'érudition historique et critique; un livre conçu selon\nles méthodes les plus scientifiques et qui est des plus agréables à lire. Cela\nn'est pas fort c o m m u n .\n   C'est u n e galerie de princesses illustres de la branche espagnole de la\nfamille des H a b s b o u r g , dont certaines, ainsi que le r e m a r q u e l'auteur, et\nnon des m o i n d r e s , sont parfaitement oubliées. Il est vrai que la p l u p a r t\nd'entre elles n'ayant j a m a i s eu à agir de leur propre chef, ne sont plus guère\nqu'un nom d a n s u n e généalogie dynastique, entre les p a r e n t s dont elles sont\nissues el les enfants auxquels elles ont donné le jour.\n   Elles n'existent presque que comme épouses et mères de princes : « femme\nde Charles, mère de P h i l i p p e », comme dit l'inscription d'un portrait gravé\nd'Isabelle de P o r t u g a l . Mais, il en est d'autres dont la mémoire n'a pas péri,\ntelle J e a n n e la Folle, célèbre par son amour pour son volage é p o u x ; telles\n Marguerite d'Autriche, Marie de Hongrie, Marguerite de Parme et Isabelle-\nClaire-Eugénie qui gouvernèrent nos provinces.\n   Les dames q u e l'on rencontre d a n s celte galerie d'un siècle n'auraient pas,\n à de rares exceptions près, celle d'Isabelle de Portugal, p a r exemple, été\n admises d a n s la collection des plus belles dames du monde que le duc de\n Mantoue fit p e i n d r e pour le plaisir de ses yeux, par François P o u r b u s le\njeune et par R u b e n s !\n    Mais ce n'est pas leur beauté qui nous intéresse, à présent; c'est plutôt la\n vision d'un passé lointain que leur apparence suscite devant nous, l'évocation\n du temps où elles vécurent dont les peintres auxquels était confié le soin de\n reproduire leurs traits ont, sans le savoir, fixé la physionomie en même temps\n que celle de leurs modèles.\n   Ces artistes, parmi lesquels il en est de très grands, comme Titien et Van\n Dyck, d'excellents c o m m e Antonio Moroore, Sanches Coelho, comme les\n auteurs des c h a r m a n t s portraits dessinés du Recueil d'Arras; parmi lesquels il\n en est aussi bon n o m b r e d'inconnus, flamands, espagnols ou portugais,\n donnent occasion à Mme Roblot-Delondre de nous faire l'histoire de la\n peinture septentrionale espagnole d u X V I e siècle dans le domaine du portrait;\n histoire illustrée de la façon la plus parlante par de nombreuses et irrépro-\n chables reproductions.\n\n                                                                  ARNOLD     GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 587, "page_imprimee": 506, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2994, "texte": "5o6                              DURENDAL\n\n\n\n   L e s A r t i s t e s W a l l o n s , pAR M.-L. CLOQUET, Bruxelles, Van Oest\n(coll. des Grands Artistes des Pays-Bas).\n   Comme l'indique le titre adopté par l'auteur, celui-ci ne s'est pas donné\npour tâche d'essayer de faire l'histoire du sentiment artistique wallon, mais\nplus simplement de passer rapidement en revue l'œuvre des artistes de ce\npays qui ont vu le jour dans nos provinces romanes. Une centaine de pages ne\nsont guère pour une récapitulation de l'activité des maîtres wallons dans tous\nles domaines de l'art, depuis les origines jusqu'à nos jours.\n   C'était là un travail ingrat qui pouvait aisément prendre l'allure et la\nsécheresse d'une nomenclature et M. Cloquet s'en est tiré habilement sans\nrien sacrifier et en mettant en relief les hommes et les œuvres qui réclamaient\nparticulière attention.\n                                                                     A. G.\n\n\nV e l a s q u e z , par M. AMAN-JEAN. Un vol. ill. (Collection Art et Esthétique).\n   — (Paris, Félix Alcan.)\n   C'est l'originalité de la collection Art et Esthétique que de chercher ses\ncollaborateurs parmi les artistes. Les promoteurs de cette collection ont jugé\nqu'un peintre était aussi qualifié pour parler d'un de ses grands confrères du\npassé qu'un écrivain ou qu'un érudit, si supérieur que celui-ci pût être ou\nparaître au point de vue de la méthode scientifique enseignée dans les\nécoles. Et les volumes qui ont paru jusqu'à présent, le Titien, de M. Caro\nDelvaille et le Velasquez, de M. Aman-Jean, justifient complètement cette\nopinion. Le livre de M. Aman-Jean, qui est très touffu, très riche d'idées\nesthétiques, sans cesser d'ailleurs d'être clair, met parfaitement en relief la\ngrandeur de l'œuvre et de la personnalité de Velasquez, tout ce qui fait de\nl'art du maître, dans toutes ses manifestations magnifiques, l'expression la\nplus juste et la plus profonde du caractère et du tempérament espagnols.\n\n                                                                       A. G.\n\n\nL a Compagnie du Saint-Sacrement de l'Autel à Caen.Deux\n   mystiques n o r m a n d s du X V I I e siècle. M M . de Renty et\n    J e a n d e B e r n i è r e s , par M. MAURICE SANDIAU. — (Paris, Perrin.)\n   La vie et l'action religieuse de M. de Renty et de M. Jean de Bernières,\ninitiateurs ou recteurs de la Compagnie du Saint-Sacrement à Caen, aux-\nquelles M. Sandiau consacre une étude attrayante et solidement documentée,\nillustrent, en quelque sorte, un épisode local du grand mouvement de réno-\nvation et aussi de controverse religieuses, qui agita tout le siècle de Louis XIV.\nOn aime vivre quelque temps, avec l'auteur de ce livre, en compagnie d'âmes\nqu'il qualifie avec raison d' «extraordinaires», puissantes dans l'abnégation\nd'elles-mêmes, dans l'indifférence du monde, si fermes dans la raison et, en\nmême temps, si enivrées de l'idéal le plus mystique.\n                                                                         A. G.\n"}, {"page_pdf": 588, "page_imprimee": 507, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3203, "texte": "                                  LES LIVRES                                  507\n\nVoyage du Cardinal d'Aragon en Allemagne, Hollande\n    B e l g i q u e , e t c . (1517-18) par don ANTONIO DE BEATIS. Traduit de l'ita-\n   lien par M me Havard de la Montagne. Préface de M. Henry Cochin. Un\n   vol. ill. — (Paris, Perrin.)\n   L'auteur de ce journal de voyage accompagnait le Cardinal Louis d'Ara-\ngon en qualité de secrétaire. « L'illustrissime et révérendissime » prélat, qui\nappartenait à une maison souveraine, voyageait peut-être pour son agrément,\npeut-être pour remplir quelque mission ou pour visiter ses parents et alliés\nprinciers italiens ou étrangers. Son historiographe nous rend un compte très\nexact des itinéraires de son maître, des réceptions honorables qui sont ména-\ngées partout à celui-ci, et il ajoute à ces détails ses observations personnelles\nsur les personnages, Charles-Quint et François I er , par exemple, qu'il a eu\nl'occasion d'approcher; sur les mœurs, les coutumes, la physionomie des pays\noù il a passé. Les renseignements du bon chanoine sont nécessairement un\npeu sommaires, car ses séjours étaient brefs, mais sont très intéressants et\nsouvent très caractéristiques. On pourrait remarquer, avec quelque malice,\nqu'il était très préoccupé de la beauté féminine; les Flamandes lui ont parti-\nculièrement plu : « Elles sont toutes grandes et très agréables, blanches et\nroses avec un teint ravissant...» Les pages qu'il consacre aux provinces\nbelges sont, d'ailleurs, des plus élogieuses et témoignent de la prospérité et\nde la richesse du pays au début du XVI e siècle.\n                                                                          A. G.\n\nL e M u s é e d u L u x e m b o u r g , les Peintures, par M. LÉONCE BÉNE-\n   DITE. — L e M u s é e d u L o u v r e , sculptures et objets d'art du moyen\n   âge, de la Renaissance et des temps modernes, par MM. A. MICHEL et\n   G. MIGEON. — L e M u s é e d e L y o n , Les Peintures par M. P. DISSARD.\n   Trois vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   Trois volumes encore qui se classeront en belle place dans l'imposante série\nde publications entreprise par la maison Laurens pour la vulgarisation de la\nconnaissance des richesses artistiques de la France. Illustration nombreuse\net choisie; notices ou études écrites par les critiques les plus réputés, conser-\nvateurs, du reste, des œuvres dont ils parlent; on ne saurait demander davan-\ntage. En somme, d'excellents ouvrages propres à servir de guides aux curieux\net d'instruments de travail pour les professionnels.                     A. G.\n\nBourges et les abbayes et châteaux du Berry, par MM. GEORGES\n  HARDY et ALFRED GANDILHON. (Coll. des Villes d'Art célèbres.) Un vol. ill.\n  — (Paris, Laurens.)\n  L'époque la plus brillante de la ville de Bourges est celle où elle servait de\ncapitale au bon duc Jean de Berry, ce prince illustre dans l'histoire de l'art\npar toutes les œuvres auxquelles son nom est resté attaché. Bourges conserve\ndes restes importants du palais que le duc s'était fait construire, et elle doit\nau célèbre argentier Jacques Cœur le charmant palais qui sert actuellement\nde palais de justice. Mais elle a bien d'autres richesses encore : sa belle\n"}, {"page_pdf": 589, "page_imprimee": 508, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3291, "texte": "508                                DURENDAL\n\n\n\ncathédrale avec ses cycles de délicates sculptures, ses charmants hôtels de la\nRenaissance et du XVIIe siècle, etc., le pittoresque, enfin, d'une vieille cité\noù le présent ne s'est pas montré trop brutal à l'égard des beautés du passé.\nMM. Hardy et Gandilhon nous font la description et l'histoire de tout cela\navec beaucoup d'érudition et de goût.                                 A. G.\n\nS a i n t - P é t e r s b o u r g , par M. Louis Réau, (un vol. illustr.); Paris LAU-\nRENS (Coll. les Villes d'art célèbres). — La capitale de la Russie n'a pas d'ori-\ngines antiques ou même fabuleuses, comme la plupart des capitales de\nl'Europe occidentale. Elle est née au XVIII e siècle de la volonté autocratique\nde Pierre le Grand. De là un caractère très spécial, qui ne donne sans doute\npas beaucoup à l'imagination, mais qui n'exclut pas, loin de là, la beauté ni\nla grandeur. Beauté et grandeur auxquelles ont collaboré le faste des tzars\net de la noblesse russe, et l'art des maîtres italiens et surtout français qui\ntravaillère nt à la construction et à la décoration de la ville et de ses innom-\nbrables palais, tellement que, comme le montre le livre plein d'agrément de\nM. Réau, Saint-Pétersbourg est probablement la ville d'Europe où l'on ren-\ncontre les œuvres architecturales les plus parfaites et les plus intactes créées\npar l'art français du XVIII e siècle et du début du XIX e siècle.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nLondres, Hampton-Courtet Windsor, par M. JOSEPH AYNARD.\n   — (Paris, Laurens. Collection des Villes d'art célèbres.)\n   A vrai dire, ce n'est pas une figure d'art que Londres présente d'abord à la\npensée. Les émotions que l'on y reçoit en premier lieu sont d'un ordre fort\ndifférent. Ce sont celles qui naissent de l'immensité de la ville et du four-\nmillement de ses habitants. Sauf en certains endroits, parcs, monuments,\nrives de la Tamise, lieux qui tiennent leur prestige de quelque grand sou-\nvenir, le décor est monotone et triste, ou plutôt il le serait si le sentiment de\nla vie puissante et formidable de l'activité incessante des millions d'hommes\nqui s'agitent, travaillent, s'ingénient dans cette agglomération innombrable,\nne lui donnait une grandeur et une majesté extraordinaires.\n   La beauté créée par la sensation mystérieuse de la foule, par l'espèce de\nvertige que l'on éprouve devant une collectivité telle que celle-ci, on peut la\ntrouver partout à Londres; la beauté créée par l'art, il faut la chercher. Et\nsans cette recherche on ne saurait trouver de guide plus agréable que\n M. Joseph Aynard, familier de la grande cité et des richesses artistiques de\nses édifices, de ses palais royaux et de ses admirables musées.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n   M. Etienne MOREAU-NÉLATON vient de faire paraître chez Henri Laurens,\nsous le titre « L e s É g l i s e s de chez nous », arrondissement\nd e C h â t e a u - T h i e r r y , 3 volumes in-quarto présentant un recueil de\ndouze cents gravures et donnant d'excellentes reproductions des 128 églises\nde cet arrondissement. Chaque église comprend : notice, plan, reproductions.\nLe nombre de reproductions est variable suivant l'intérêt de l'édifice,\n"}, {"page_pdf": 590, "page_imprimee": 509, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3330, "texte": "                                 LES LIVRES                                   509\n\n\n  Ces trois remarquables volumes offrent un véritable exemple. Si l'on pou-\nvait trouver un Etienne Moreau-Nélaton dans tous les arrondissements de\nFrance, quels procès-verbaux on dresserait de ce que sont nos églises au-\njourd'hui si menacées ! Le distingué et savant auteur de l'ouvrage a mérité\nune fois de plus la reconnaissance de tous les Français.\n  Tiré à 200 exemplaires, Les Eglises de chez nous sont à la fois une publi-\ncation d'archéologue et de bibliophile.\n\n   B i s m a r k e t l ' É g l i s e , par GEORGES GOYAU, 2 vol. (Paris, PERRIN.)\nAutour du Catholicisme social, par le même 5 e série (id.). — Nous avons\ndéjà fait l'éloge qu'il méritait de l'ouvrage que Georges Goyau termine par\nces deux volumes. Les trois premiers volumes de cette grande œuvre avaient\npour titre l'Allemagne religieuse. Le premier traitait du Protestantisme. Les\nquatre volumes suivants s'occupaient plus spécialement du Catholicisme. Les\ndeux derniers qui viennent de paraître relatent la lutte gigantesque entre\nl'Etat et l'Eglise, qui porta le nom de Kulturkampf et s'incarna du côté de\nnos adversaires, dans la puissante personnalité de Bismark. Tous ces volumes\nforment un admirable ensemble. C'est en réalité toute l'histoire de l'Eglise\ncatholique en Allemagne de cette époque célèbre qui y est racontée. Cet\nouvrage est certes le travail le plus remarquable, le plus précis, le plus docu-\nmenté qu'on ait écrit sur ce sujet. Il est, en outre, d'une impartialité absolue.\n   Enfin, il est écrit dans un style sobre, clair et alerte et qui en rend la lec-\nture tout à fait exquise. Ce bel ouvrage qui est une apologie d'une rare élo-\nquence et sans réplique de notre grande Eglise catholique, et l'histoire de\nses plus glorieuses victoires dans une des luttes les plus formidables qu'elle\nait eu à soutenir et dont elle est sortie triomphante sur toute la ligne, devrait\nse trouver dans toutes les bibliothèques des familles catholiques. Il faut le\ndonner aux jeunes gens en prix, au lieu de tant d'autres livres ineptes et\nvides. Ils y puiseront de précieux renseignements. Les magnifiques exem-\nples de nos ancêtres catholiques d'Allemagne stimuleront leur vaillance et\nraffermiront leur foi et leur apprendront à la défendre à leur tour avec\ncourage et, s'il le faut, avec héroïsme.\n   Je saisis cette occasion pour recommander aussi aux catholiques,\nsurtout aux jeunes, la lecture de tous les beaux ouvrages écrits par le même\nauteur sous le titre : Autour du catholicisme social, et dont la cinquième\nsérie a paru il y a peu de temps. Ce dernier volume contient notamment un\ndes plus lumineux exposés de la morale catholique que j'aie jamais lu. Aucun\nthéologien que je connaisse n'a jamais traité aussi adroitement et d'une façon\naussi vivante ce sujet de la dernière importance.\n   Georges Goyau est un des plus brillants et des plus méritants apologistes\nde la vérité catholique. On ne saurait le proclamer assez haut. Nous lui en\ndevons une profonde reconnaissance. Il a en réalité consacré toute sa vie,\ntous ses loisirs, tous ses efforts à l'Eglise, qu'il honore par son beau talent, si\nnoble, si vibrant, si loyal, dépourvu de toute mesquinerie. Georges Goyau\nest un nom qui mérite d'être cité à côté de tous les grands noms des plus\n"}, {"page_pdf": 591, "page_imprimee": 510, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3174, "texte": "510                          DURENDAL\n\n\n\ncélèbres défenseurs de l'Eglise. Il a autant de droit à cette gloire que les\nOzanam, les Montalembert, les Veuillot, les Lacordaire, les Dupanloup et\ntant d'autres écrivains catholiques de ces derniers temps. On peut affirmer,\nnon sans témérité, qu'il est l'égal de toutes ces âmes si chrétiennes, si\nchevaleresques, dont toute la vie fut un perpétuel combat pour leur mère,\nl'Eglise.\n                                                               H . MOELLER.\n\nLamennais, sa vie et ses doctrines, par l'abbé CHARLES BOU-\n   TARD, III. L'Éducation de la démocratie (1834-1854). — (Paris, Perrin).\n   Le dernier volume, qui complète le grand travail de M. l'abbé Boutard\nsur Lamennais est poussé très à fond. Cette période de la vie de Lamen-\nnais a été jusqu'ici la moins étudiée, elle est moins connue ; une sorte de\ncuriosité nouvelle s'attache au récit qui nous en est donné. L'auteur s'est\nefforcé d'analyser de très près les ouvrages de Lamennais depuis sa rupture\navec l'Église: Paroles d'un croyant, Troisièmes Mélanges, Affaires de Rome,\nLe Livre du peuple, L'Esclavage moderne, Une Voix de prison, Du passé et\nde l'avenir du peuple, Esquisse d'une philosophie, Amchaspands et Darvands,\nLes Evangiles, Introduction à la Divine Comédie. En quatre chapitres, il\ngroupe ses réflexions sur les « opinions » philosophiques, esthétiques, reli-\ngieuses et sociales de Lamennais à cette triste époque de sa carrière. Il le\nsuit dans ses étapes : son dernier séjour à la Chesnaie (1836), sa prison à\nSainte-Pélagie (1841), son rôle comme représentant du peuple à l'Assemblée\nde 1848 ; sa mort enfin, triste, lugubre, désemparée. Une foule de détails\nrecueillis avec soin encadrent bien cette figure malheureuse et tourmentée ;\nses relations nouvelles, entre un Béranger et une George Sand, les révolu-\ntionnaires plus ou moins anarchistes, les esprits faux, les sectaires antireli-\ngieux, les publicistes en quête de popularité de mauvais aloi, présentent le\ntableau d'une décadence intellectuelle et sociale pénible. M. l'abbé Boutard\ncherche et met en lumière les qualités littéraires persistantes de Lamennais,\nses malheurs qui inspirent de la pitié, son entêtement qui côtoie presque la\nbonne foi, mais aussi ses colères, son orgueil. C'est un drame moral poignant\nà suivre. Ces trois volumes présentent ce que nous avons à l'heure actuelle de\nplus complet sur Féli de Lamennais.\n\nL e C h r i s t d a n s l ' E g l i s e , par Mgr ROBERT-HUGH BENSON. —(Librairie\n   Académique. Perrin et C ie , Paris.)\n   « Le Christ dans l'Eglise, est en quelque sorte une réponse aux attaques\n» dont « le Maître de la Terre» a été l'objet. Mgr Benson y compare l'iden-\n   tité du Christ et de son Eglise à l'identité du corps et des cellules. Il\n» montre en des pages éloquentes l'Eglise attaquée, persécutée à toutes les\n» époques. Et ceci s'explique, dit-il, par notre conception de la souffrance :\n» le triomphe de l'Evangile est le triomphe de l'amour s'affirmant dans la\n\" douleur... »\n   Dans cet ouvrage, l'éminent converti de l'anglicanisme esquisse à grands\ntraits l'histoire de l'Eglise des premiers siècles ; il la montre violemment\n"}, {"page_pdf": 592, "page_imprimee": 511, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3219, "texte": "                                 LES LIVRES                                511\n\n\nébranlée à l'époque de la Réforme, sans cesse menacée dans son existence par\nles hérésies, les persécutions, les fautes mêmes de ses enfants... Puis, «reve-\n il nant au temps présent, il découvre la même opposition au catholicisme :\n » il fait un historique saisissant des diverses crises et des assauts multiples\n \" que subit le catholicisme. » (Le Correspondant). Avec un art consommé,\nl'auteur fait le portrait des Caïphe, des Judas, des Hérode et des Pilate du\nXXe siècle. En face de ces éternels ennemis du Christ, il dresse ensuite le\ngroupe imposant des apôtres et des amis fidèles... Dans cette lutte sans\nmerci il montre que c'est le Juste qui triomphera cependant.\n    « Le Christ dans l'Eglise » est une hymne de reconnaissance à l'Eglise\ncatholique et un chant d'espérance que l'auteur du « Maître de la Terre »\ndevait décrire pour nous, il en est peu qui montreront aussi bien l'immortelle\njeunesse du catholicisme et la grandeur de sa mission dans le monde.\n\nA u t o u r d e s lacs i t a l i e n s , par M. GABRIEL FAURE. — (Paris, Sansot\n   et Cie.)\n   Un voyage, c'est, au fond, une flânerie en soi-même, dans sa propre pensée,\ndans sa propre sensibilité. Les paysages, les monuments, les œuvres, les\nsouvenirs de l'art et du passé, sont, pour l'une et pour l'autre, des motifs de\ns'explorer, de s'approfondir, de découvrir ses régions obscures, de mesurer,\nen quelque sorte, des possibilités de compréhension ou d'émotion. C'est ici\nque l'intérêt d'un récit ou de notes de voyage réside tout entier dans la\npersonnalité de son auteur ; c'est ici aussi que ceux qui ouvriront ce petit\nlivre seront rapidement séduits par le charme de ces pages et par l'amour\nintelligent de la beauté dont elles sont toutes inspirées.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n\nBarcelone        et   les    grands       sanctuaires        catalans, par\n   M. G. DESDEVISES DU DEZET. — (Un vol. ill. Paris, Laurens. Coll. des\n   Villes d'art célèbres.)\n   Barcelone est, sans doute, la ville la plus vivante et la plus active de\nl'Espagne, et aussi la ville de la Péninsule où se manifestent avec le plus de\npassion les aspirations populaires modernes.\n   Toute cette vie agitée et ardente développe ses événements dans un beau\ncadre, où le passé a laissé de nombreux et magnifiques témoins, monu-\nments, œuvres des écoles primitives catalanes dont l'histoire se dégage peu à\npeu grâce aux patientes recherches des érudits, etc. au milieu d'un pays\ndominé par le formidable massif de Montserrat, lieu de miracle et de péleri-\nnage immémorial, et où l'on rencontre partout les fortes empreintes et la for-\nmation religieuse de la civilisation espagnole : empreintes anciennes comme\nles grands monastères de Poblet et de Santa-Creus; empreintes modernes\ncomme l'ensemble des monuments élevés à Manrésa par les Jésuites pour com-\nmémorer les premiers actes de l'apostolat de saint Ignace.\n   Le livre que M. Desdevises du Dezert consacre à nous dire et à nous\ndécrire les choses de la Catalogne, est rempli d'érudition et d'agrément.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 593, "page_imprimee": 512, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1937, "texte": "5l2                                        DURENDAL\n\n\n\nEtienne Moreau-Nelaton, par M. FRÉDÉRIC HENRIET. — (un vol.\n   ill. d'héliotypies, P a r i s - L a u r e n s ) .\nE g l i s e s de c h e z n o u s , par M. E t i e n n e M o r e a u - N e l a t o n . Arrondissement de\n    Château-Thierry. — ( P a r i s - L a u r e n s . )\n    La m o n o g r a p h i e que M . Henriet a consacrée à M, Moreau-Nélaton met\nexcellemment en lumière la s y m p a t h i q u e personnalité de l'artiste et définit\navec un g r a n d b o n h e u r d'expression l'originalité et la conscience dont témoi-\ngnent ses travaux d a n s les domaines les plus variés : la p e i n t u r e , la gravure,\nla c é r a m i q u e et la littérature.\n    P a r son origine comme d a n s son art etses inclinations esthétiques et spiri-\ntuelles, M. Moreau-Nelaton est un h o m m e de tradition, c'est-à-dire un hom-\nme chez lequel l'amour du progrès n'est pas à la condition du dédain ou du\nm é p r i s d u passé. On conçoit, dès lors, q u ' à cette heure où, malgré l'éloquente\nc a m p a g n e de Barrès, n o m b r e d'églises françaises sont menacées d'une pro-\nchaine ruine, M. Moreau-Nelaton ait conçu l'idée de préserver, autantqu'il\nest possible, le souvenir des plus pittoresques ou des plus belles églises\nde sa région natale.\n    Ce qu'il n o u s d o n n e , sous la forme de brèves monographies accompagnées\nde n o m b r e u s e s illustrations, c'est un véritable recensement des plus intéres-\nsants édifices du culte de l'arrondissement de C h â t e a u - T h i e r r y — une par-\ntie de la plus vieille F r a n c e — mais un recensement fait de main d'artiste,\nqui, s'il est riche en renseignements précis pour le curieux ou l'archéologue,\napporte aussi aux a m o u r e u x sentimentaux du passé et des g r a n d s souvenirs,\nd'abondants éléments d'admiration et d'émotion.\n                                                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 526, "texte": ""}, {"page_pdf": 527, "texte": ""}, {"page_pdf": 528, "texte": ""}, {"page_pdf": 529, "texte": ""}, {"page_pdf": 530, "texte": " Et ils lui répondirent :\n           Que nous importe? c'est ton affaire\n\n                                           à L . de   GHISTELLES.\n\n\n\n                   Vous vous rappelez, mon cher ami, cette journée\n                      de P â q u e s que nous avons passée ensemble\n                      dans votre Ermitage, sur la route d'Ouden-\n                      bourg, auprès du canal qui va d ' O s t e n d e\n                      à Furnes.\n                        J'ai conservé, de cette journée de Pâques en\nFlandre, un souvenir que je garderai jusqu'à la mort.\n    ...Mais aussi, pourquoi la grande plaine maritime avait-elle,\nce matin-là, une si divine douceur sous la brume opalisée — sous\nl'infinie b r u m e lumineuse qui semblait tendre l'espace d'une\npoussière de flammes...\n    Je vous avais dit : « glorious day... » pour traduire mon impres-\nsion; et vous m'avez dit : «non, jour aimant; les choses ne sont\npas glorieuses, aujourd'hui; elles sont affectueuses ».\n    Et c'était bien cela : tout, les souffles, rafraîchis d'avoir longé\n la plage ourlée de la neige des vagues, odorants d'avoir passé\n sur la griserie des vergers en fleurs; les voiles, pareilles sur la\n mer à des gouttes de lumière; les vieilles tours aux longs regards\n hantant les horizons; toutes les choses semblaient heureuses et\n fraternelles.\n     Une fois de plus, au cours des années, l'émoi de la semaine\n miraculeuse sourdait de la terre neuve, enveloppait les êtres et\n  les âmes et les baignait dans « l'enchantement du Vendredi-\n  Saint ».\n     A l'office du matin, avec les laboureurs et les pacants, nous\n  avions relu les paroles mystérieuses de l'Evangile de St-Jean,\n  les mots inouïs qui sont comme gonflés d'un indicible émoi —\n  comme certains fruits trop lourds, qui se fendent...\n"}, {"page_pdf": 531, "texte": "450                           DURENDAL\n\n\n\n   Après le déjeuner, dans la salle emplie d'une clarté fraîche,\nvous m'avez montré une vieille bible aux curieuses enluminures.\nL e livre était ouvert à cette page étonnante qui raconte le mi-\nracle de l'aveugle-né.\n   L e narrateur a noté, en quelques lignes inoubliables, le bavar-\ndage des disciples : « Maître, qui donc a péché, de cet homme ou de\nses parents, pour qu'il soit né aveugle? » ; les commérages des juifs :\n« N'est-ce point là l'homme qui était assis et mendiait ?— C'est lui —\nPoint du tout ; mais c'est quelqu'un qui lui ressemble» ; et l'enquête\nsoupçonneuse des pharisiens qui interrogent lemiraculé, voulant\ntirer de lui tous les détails de son histoire, et qui font venir les\nparents pour leur d e m a n d e r : « Est-ce bien là votre fils, que\nvous dites né aveugle?» — et la réponse de ces rustres, défiants\net mal embouchés : « Demandez-le lui; il est assez vieux pour\nparler de ce qui le regarde ».\n   L e s pharisiens, alors, prennent leur décision : ils font revenir\nl'homme : \" Rends gloire à Dieu! N o u s sommes certains, nous,\nque cet h o m m e est un pécheur ».\n   Mais l'homme ne se laisse pas «cuisiner» : « Que ce soit un\npécheur, je l'ignore; je ne sais q u ' u n e chose : j'étais aveugle, et\nm a i n t e n a n t je vois! ».\n   E t comme on lui d e m a n d e de nouveau commenc cela s'est\npassé, le faquin de répondre : « J e vous l'ai déjà dit, et vous\nl'avez e n t e n d u . . . Pourquoi voulez-vous l'entendre encore? Est-\nce que, vous aussi, vous voulez devenir ses disciples? »\n   Sur ce, fureur des pharisiens : « Sois toi-même son disciple !\nNous, nous sommes les disciples de Moïse ! Q u a n t à celui-ci,\nnous ne savons d'où il est ».\n   E t l'homme ricane : « C'est surprenant ! Ils ne savent pas d'où\nil est ? E t pourtant, il m'a ouvert les yeux ». E t , carrément, le\nmiraculé leur dit leur fait: « Si cet h o m m e n'était pas de Dieu,\nil n'aurait pas cette puissance ».\n   Là-dessus, ils le jettent à la porte : « C o m m e n t ! tu es né tout\nentier dans le péché, et tu prétends nous donner des leçons !...\n\n   E t vous me demandiez : «N'est-ce pas que tout cela vit, que\ntout cela est la réalité saisie sur le vif par quelqu'un qui en a\nété le témoin? N'est-ce pas que tout cela est raconté à la Balzac! »\n   E t j ' a i supposé que cette phrase devait être dans votre\n"}, {"page_pdf": 532, "texte": "                    ET ILS LUI RÉPONDIRENT :                      451\n\n\nbouche une formule superlative d'éloge — car, Dieu merci, ni\nvous ni moi ne nous sommes gavés de la pénible prose balza-\ncienne...\n\n\n\n  Cependant, si le récit avait votre assentiment, un point vous\ndonnait souci. Vous avez fini par m e l'expliquer :\n  Comment l'Écriture-Sainte a-t-elle pu représenter, sous un jour\nqui semble défavorable, l'histoire du dévouement de Pierre,\ndont la tradition a fait « le reniement de Saint-Pierre ? »\n  Récapitulons les faits :\n\n   Lorsque la cohorte est arrivée, avec des torches, avec des\népées et des bâtons, — dans le bois d'oliviers où les derniers\nfidèles sont restés avec Jésus, où ils ont fini par s'endormir d'un\nsommeil harrassé, sous le ciel bas que traversent des souffles\nchargés d'angoisses — les disciples ont essayé de défendre\nleur maître.\n   Pierre, l'ancien pêcheur du lac de T i b é r i a d e — l'homme tout\nd'une pièce qui avait crié à son maître : « Je ne vous abandon-\nnerai j a m a i s ! q u a n d bien même tous les autres vous abandon-\nneraient, moi, je ne vous abandonnerai pas! » — Pierre a saisi\nun s a b r e ; il frappe : coup impuissant, frappé à la manière du\nrustre et non de l'escrimeur : il n'aboutit qu'à emporter l'oreille\nà un valet. (Le narrateur nous a conservé son nom : cette\nhomme se n o m m a i t Malchus.)\n   Jésus dit : « Remets ton épée dans le fourreau ».\n   Les disciples s'enfuirent.\n   Pierre, cependant, suivit de loin. U n e vieille bible de mon\nenfance le montre, dissimulé dans une défroque couleur de\nmuraille, tapi au long des maisons à pignons des ruelles.\n   Et voilà que le rude plébéien, guidé par l'amour, se fait\nsubtil. Il arrive à se glisser, incognito, jusque dans le prétoire,\nprêt à toute éventualité, prêt à saisir n'importe quelle occasion\npour venir au secours de son maître : on ne sait pas ; un hasard\npeut se présenter...\n   Il est là, d a n s la gueule du lion, au milieu des satellites,\ndans le tribunal m ê m e . Pourvu qu'il ne soit pas reconnu...\n   Il rôde dans l'ombre.\n"}, {"page_pdf": 533, "texte": "452                         DURENDAL\n\n\n   Un contre-temps se produit ; il fait froid et on a allumé des\nfeux. « Il faisait froid. Les satellites et les valets avaient\nallumé du feu au milieu de la cour et, rangés autour du bra-\nsier, les uns assis, les autres debout, ils se chauffaient. »\n   Et voici que la portière s'approche de Pierre et le dévisage.\nPierre se trouble. Va-t-il être reconnu, jeté à la porte, privé de\ntout espoir de revoir son maître, de le secourir ? Et la femme\ndit : « En voici un qui était avec le Nazaréen... » Il proteste :\n« Femme, je ne le connais pas! je ne sais... je ne puis com-\nprendre ce que tu dis . . . »\n   L'alerte est passée ; il respire. Obstinément, il reste dans\ncette cour, où tout, un geste, l'accent de sa voix peuvent le faire\nreconnaître et le trahir. Et successivement, au cours de cette\nheure mortelle, des gens croient le reconnaître, lui disent: «Tu\nes un de la bande; ton langage prouve que tu es de Galilée; je\nt'ai vu tout à l'heure dans le jardin... »\n   Il reste jusqu'au moment où il voit passer son maître.\n\n   Et vous vous inquiétiez : pourquoi avoir taxé de trahison ce\nqui n'était qu'un suprême dévouement au Maître qu'il essayait\nde sauver ?\n   Peut-être fut-ce Pierre qui, dans le désarroi de cette nuit,\ns'en alla pleurer et s'accuser auprès des siens; et peut-être\nl'historien sacré a-t-il recueilli cette version sans la contrôler.\nOu bien n'y a-t-il pas eu une erreur d'un copiste — ou une\ntradition du vulgaire, tradition dépourvue d'autorité orthodoxe,\na-t-elle faussé l'interprétation du texte ?\n   Vous me demandiez, avec un peu d'anxiété, mon opinion.\n   Je vous fis remarquer que je n'étais nullement qualifié pour\ndonner une opinion en la matière, et qu'il serait naturel, si\nvous vouliez des éclaircissements, que vous en écrivissiez à\nMalines.\n   Vous jugeâtes que cette réponse était pleine de sens.\n\n\n\n\n  Avez vous écrit à Malines ? Je l'ignore.\n  Mais, des choses sur lesquelles nous dissertâmes ce jour-là il\nen est une qui est restée dans ma mémoire.\n"}, {"page_pdf": 534, "texte": "                      ET ILS LUI RÉPONDIRENT :                         453\n\n\n   Vous me parliez de l'autre trahison, authentique celle-là :\nde J u d a s .\n   Et vous me disiez l'horreur dont vous secouait cet épou-\nvantable récit.\n   Il y a là, m e disiez vous, une scène, tracée en quelques\nmots, dont le réalisme psychologique vous plonge dans le\ntréfond de la vilenie h u m a i n e : j a m a i s l'ignominie de l'âme\nhumaine, toute l'horreur d'être h o m m e n'a été burinée, au\nscalpel, comme dans ces trois lignes du narrateur sacré.\n   Il faut se représenter cela :\n   J u d a s , je le connais : je l'ai vu plus d'une fois sur nos routes.\nSon t y p e est bien précisé : il est de taille petite, mais sa carrure\nde rustre le fait paraître solide : le nez écrasé, la barbe non\npas crépue, mais « crollée », comme disent les gens d'ici. Il est\navare, envieux, anémié par sa misère physiologique d'avare.\nAu d e m e u r a n t , intelligent, dans un certain sens ; agité ; l'esprit\nd'hérésie est en lui ; c'est l'hérésiarque-né.\n   Et alors, c'est la scène qui dépasse en horreur froide les\nabîmes que j a m a i s on a pu creuser dans l'infamie de l'homme :\nJudas est revenu affolé vers ses complices, ses associés, ceux\nqui l'ont poussé sur la pente savonnée ; on lui avait dit : « Il\nfaut rendre service ; c'est pour le bien p u b l i c ; cela vous vaudra\nrécompense et h o n n e u r . E t puis, vous ne risquez rien ; on le\npunira, un peu, pour l'exemple, dans son propre intérêt. Vous\nlui aurez rendu service. On vous en saura gré ; on vous donnera\nde l'argent, et votre nom sera honoré ».\n   Et puis, c'est la condamnation à mort. Il court vers eux :\n« Nous sommes coupables, nous avons péché. C'est ma faute;\nsans moi, tout cela ne serait pas arrivé. Je viens vous deman-\nder pardon du crime que j ' a i fait commettre, de l'abîme\nque j ' a i creusé sous nos pas. Mais il est temps e n c o r e ; tout\npeut se réparer... Il faut courir chez Pilate, le sauver. E t cet\nargent, tenez, je vous le rapporte ; il me brûlait. Reprenez-le ».\n   Et le narrateur du récit sacré nous dit : Ils lui répondirent :\nQ U E NOUS IMPORTE ? C'EST TON AFFAIRE.\n\n\n  Il me semble, qu'après cela, l'enfer a dû paraître, à ce\ndamné, un lieu de Bonté et de Miséricorde.\n                                     *\n"}, {"page_pdf": 535, "texte": "454                                 DURENDAL\n\n\n  Vous m e racontiez cela. E t j ' a i essayé de reproduire,\nsténographiquement, vos paroles.\n   Ce que j e n'ai p u reproduire, c'est votre pensée, qui s'expri-\nmait par un geste, par le t i m b r e de votre voix, par des silences.\n\n                                          ... Toute l'horreur d'être homme\n\n                                          I\nL E GRAND-PRÊTRE.\n   Il faut en finir avec cet h o m m e . . . sinon, ces gens-là nous\nm è n e r o n t loin...\n   (S'adressant à Nathanias). Il faudrait nouer des intelligences\navec un des gens de sa suite, de manière à dresser un piège\nserré, où on le p r e n d r a i t sans esclandre.\n   NATHANIAS.\n  Ce sont tous des exaltés. Il n ' y a aucun moyen de gagner un\nde ces gens-là...\nL E GRAND-PRÊTRE.\n   Mon cher, avec de l'argent on fait ce qu'on veut.\n   (Nathanias fait signe qu'il a compris, et sort.)\n\n                                         II\n\n   (Un sentier, au flanc d'une colline. Au tournant du chemin, une\ntaverne. — Il fait une chaleur accablante.)\n  JUDAS (agité, en sueur—           marmonant)...\n   P o u r q u o i moi ?..\n   P a r c e que c'est m o i . . .\n   (Il s'assied sur un banc.)\n           Ce n'est pas une raison parce q u e je suis né à Iscariote,\nqu'on me fasse faire toutes les corvées. Q u a n d il s'agit des\nautres, c'est toujours b i e n . . . I L est plein de prévenances pour\neux. L e s autres, les autres peuvent vaquer à leurs affaires, goûter\nla beauté des blés qui o n d u l e n t au long des sentiers, des soirs\nq u ' e m p l i t u n e douceur mauve et i n e x p r i m a b l e . . . Il n'a pour eux\nque des paroles d ' a m é n i t é .\n   J e ne puis pas dire qu'il m'adresse des paroles désagréables ;\nnon, — mais c'est la manière, la m a n i è r e de faire... Je sens\nbien que pour moi il est autre.\n"}, {"page_pdf": 536, "texte": "                       ET ILS LUI RÉPONDIRENT :                     455\n\n\n   J'en ai assez. T o u s sont contre moi. — Il faut qu'à la fin je\nmontre à ces gens-là de quel bois je me chauffe.\n   C'est parce que je fais toutes les courses, toutes les corvées,\nparce que je fais les commissions des autres, que tout est tou-\njours assez bon pour moi.\n        Si j ' é t a i s riche; si j'avais une bourse emplie de vingt ou\ntrente deniers, on m e respecterait. Vous verriez comme ça chan-\ngerait : ils seraient tous à mes pieds.\n\n  (Entre     Nathanias.)\nNATHANIAS.\n   Compagnon, salut...\n   Quelle chaleur...\n   (Il s'assied sur le banc.)\n   Quelle chaleur...si ce temps c o n t i n u e r a moisson sera perdue.\nQue dit-on de cela ? Il y en a qui disent que les gens du Naza-\nréen peuvent faire pleuvoir par leurs invocations... mais je crois\nque c'est u n e mauvaise affaire.\n   Je n'aime pas beaucoup ces gens-là... Ils ont toujours l'air\namène, bien, parfait; mais c'est une cause de trouble dans la\ncité; et s'ils pouvaient vous faire quelque mauvais coup, dans\nle dos, ils n'hésiteraient p a s . . .\nJUDAS (entre ses  dents).\n  Il est certain que si je pouvais leurfaire un tour de ma façon...\nNATHANIAS     (debout et lui indignant        l'auberge).\n  Allons p r e n d r e q u e l q u e chose.\n\n                                       III\n\n           (Dans la taverne. JUDAS et NATHANIAS attablés.)\nJUDAS.\n  Mais cependant, trahir mon m a î t r e . . .\nNATHANIAS.\n  Mais, mon cher, il n'est pas question de le mettre à mort.\n  Le Grand-Pontife et nos prêtres sont des civilisés, que diable !\nvoyons...\n  Le Grand-Prêtre vous connaît. Il fait beaucoup de cas de vous. Il\nm'a encore parlé de vous, hier. Il me disait : J u d a s d'Iscariote\n"}, {"page_pdf": 537, "texte": "456                                  DURENDAL\n\n\nest quelqu'un qu'il faudra it suivre ; on devrait lui confier un\nposte important ; u n e bonne place. « Vous devriez lui faire\ncomprendre, me disait-il, que la place d'un h o m m e tel que lui,\navec ses capacités, n'est pas chez des gens de peu. »\n    E t puis, mon cher, il s'agit d'un service à rendre à la chose\np u b l i q u e ; c'est le devoir de tout bon Israélite de savoir se\ndévouer à l'occasion. E t puis, nous ne d e m a n d o n s pas aux gens\nde travailler pour rien...\n   L'occasion est bonne, pour vous, de vous m e t t r e en lumière.\nE t vous savez, l'occasion ne se présente q u ' u n e fois. On vous\nferait un petit capital : vingt ou t r e n t e deniers. Or, avec un\npetit capital de d é b u t , on peut faire b e a u c o u p . T o u t est là :\navoir un petit capital de d é b u t , — pour s'installer : le sanhédrin\nvoudrait un bon b a n q u i e r . Il n'y en a pas pour l'instant sur la\nplace. E t cependant pour q u e l q u ' u n de capable, il y a, en ce\nmoment, de bons petits arbitrages à faire entre le cours du denier\net celui de la d r a c h m e . Si vous étiez M e J u d a s , dirigeant un\nbureau, avec de bons employés sous vos ordres, d a n s une belle\nmaison, bien fraîche, un comptoir sur la place du Litostroton,\ncela vous vaudrait mieux que d'être un traîne-la-patte.\n\nJUDAS\n  J e ne dis pas n o n ; j e réfléchirai... J e ne dis pas oui, mais je\nréfléchirai.\n                                           IV\n\n   (Au Sanhédrin. — Le Grand-Prêtre et les rabbins sont en séance.\n   Entre Judas. — Il fait quelques pas, comme un homme qui titube.)\nJUDAS (d'une voix        éteinte).\n   Pardon...\n   P a r d o n n e z - m o i . . . N o u s avons livré le j u s t e . C o m m e n t avons-\nnous fait cela ? C o m m e n t est-il possible q u e nous ayons fait\ncela, mon Dieu ?..\n   D a n s le bois de G e t h s é m a n i , je l'ai baisé sur la j o u e . . . sous\nles oliviers de G e t h s é m a n i .\n   Il était là comme un agneau... J e l'ai baisé sur la j o u e . . . et\npuis...\n   ... C o m m e n t me pardonnerez-vous ? c'est moi qui suis la\ncause de notre c r i m e . . .\n"}, {"page_pdf": 538, "texte": "                          ET ILS LUI RÉPONDIRENT :                        457\n\n    Mais il est temps encore : il faut courir chez Pilate. T o u t\n  peut se réparer.\n    Je suis venu en courant; mes pieds saignent...\n    Je vous rapporte l'argent. Il m e brûlait...\n. L E GRAND-PRÊTRE.\n    Que nous importe ! c'est ton affaire.\n JUDAS (il semble n'avoir pas     compris).\n    Quoi?... que dites-vous?\n L E GRAND-PRÉTRE     (accentuant).\n   Je dis : ça ne nous regarde pas. Qu'est-ce que tu veux que ça\n nous fasse ? C'est ton affaire.\n JUDAS    (suppliant).\n   Mais il va périr... mais, en ce moment, on le crucifie sur le\ncalvaire...\n   (Ilpromène autour de lui des regards fous; il a compris, (hurlant) :\n   Croulez, croulez sur m o i ! et c'est moi q u i . . . c'est m o i . . . hur-\nlez ! hurlez ! hurlez !\n   « C'est ton affaire !... » T u me dis cela, t o i . . . à moi !... Vous\nl'entendez, ils disent : « C'est ton affaire... »\n   Mais voyez, mes cheveux ont blanchi en une nuit. Misé-\nrables! m i s é r a b l e s ! m o n s t r u e u x . . .\nL E GRAND-PRÉTRE.\n   A qui parlez-vous? F a i t e s attention à ce q u e vous dites.\nU N RABBIN.\n   Tâchez d'être poli, espèce de m a l o t r u .\nD E U X I È M E RABBIN.\n  Ca vient faire de l'esclandre ici, et ça n'a m ê m e pas de chaus-\nsures.\nTROISIÈME RABBIN.\n  Mon a m i , vous n'avez pas reçu u n e éducation soignée.\nTous.\n   Vous ne c o m p r e n e z pas ce q u ' o n vous dit? on vous dit : c'est\nvotre affaire; çà ne nous r e g a r d e pas. — F a l l a i t pas qu'il y\naille. — Il y en a toujours qui veulent faire le m a l i n .\n   — Q u ' o n le j e t t e à la porte.\n"}, {"page_pdf": 539, "texte": "458                               DURENDAL\n\n\n                                        V\n   (Au sanhedrin. Les mêmes.)\nU N MESSAGER.\n   L e Nazaréen vient d'être mis en croix sur le calvaire.\n      (Long silence.)\nU N RABBIN.\n   ... E t c e t i n d i v i d u q u i est venu ici faire de l'esclandre... A-t-on\nidée d'un va-nu-pieds venant nous lancer ses injures? J'en\ntremble encore.\n   D E U X I È M E RABBIN (poussant du pied le sac).\n   Il n'a pas voulu de son argent.\nT R O I S I È M E RABBIN.\n   Il nous a rapporté notre argent, c'est parfait.\nLE    GRAND-PRÊTRE.\n   Cet argent est le prix du sang. On ne peut le verser d a n s le trésor.\nTROISIÈME RABBIN.\n   Combien est-ce?\nL E GRAND-PRÈTRE.\n   T r e n t e deniers.\nT R O I S I È M E RABBIN.\n  Ce n'est pas u n e raison de laisser perdre cet argent. On peut\ntoujours utiliser trente deniers.\nQ U A T R I È M E RABBIN.\n   Je vous signale une occasion à faire. On pourrait acheter le\nc h a m p du potier. Nous en avons besoin depuis longtemps. Le\npotier n'a laissé, en fait de succession, q u e des dettes et sa\nveuve est dans la misère.\nL E GRAND-PRÊTRE.\n   Il faut lui dire que nous n'avons pas besoin de son terrain;\nque nous ne le ferions servir que comme déversoir pour les\ndétritus, mais que, parce que c'est elle, on veut bien aller\njusqu'à vingt-neuf ou trente deniers.\n\nU N RABBIN. Ce Judas, au fond, nous pouvons lui brûler un\nfameux cierge.\nL E G R A N D P R Ê T R E . — Qu'il aille se faire pendre !\n\n                                                            LÉON      RYCX.\n"}, {"page_pdf": 540, "texte": "                        Les Nibelungen\nTrilogie allemande de FRIEDRICH HEBBEL\n\n                 T R O I S I È M E PARTIE (1)\n\n                   La vengeance de Kriemhild\n              T r a g é d i e         en. c i n q           actes\n                                    ACTE V.\n                                  Devant la salle.\n\n              Incendie, tourbillons de flammes et de fumée. Partout des Nibelungen\n              armés d'arcs. De larges escaliers conduisent de part et d'autre à la salle,\n              s'y rejoignent et forment balcon.\n\n                                     SCÈNE I\n\n  HILDEBRANT. — Q u a n d donc ces lamentations cesseront-elles?\n  DIETRICH. — A la mort du dernier d'entre eux.\n  HILDEBRANT. — Ils maîtrisent le feu! R e g a r d e ! R e g a r d e ! Quels tourbil-\nlons de fumée!\n DIETRICH. — Ils éteignent l'incendie à flots de sang !\n  HILDEBRANT.— Ils y baignent jusqu'aux genoux, leur casque sert de seau.\n\n                                    S C È N E II\n\n                           La porte de la salle s'ouvre avec violence. Hagen parait.\n\n  HAGEN. — P o u a h ! — (Il se retourne.) Qui survit me r é p o n d e !\n  HILDEBRANT. — L e noble H a g e n est prêt d'étouffer; il chancelle!\n   DIETRICH. — T u es redoutable, Etzel ! L'épouvante que tu vis au ciel, tu\nla sèmes sur la t e r r e .\n  HAGEN. — P a r ici, Giselher, il y a de l'air!\n\n. (1) Voir les numéros de septembre, octobre, novembre 1912 et les numéros de\njanvier, février, avril, juin et juillet 1913.\n"}, {"page_pdf": 541, "texte": "460                                     DURENDAL\n\n\n  GISELHER (de l'intérieur). — C o m m e n t sortir?\n  H A G E N . — L o n g e la m u r a i l l e ! Q u e ma voix te g u i d e . (Il rentre un peu\ndans la salle.) N e t o m b e p a s ! C'est u n m o n c e a u d e c a d a v r e s !\n  GISELHER. — Ah! — J e revis ! je tombais ! — O n y étouffe ! — J e préfère\nbrûler vif!\n                                       SCÈNE III\n\n           Gunther, Dankwart et Gerenot paraissent. Rumolt est au milieu d'eux.\n   GUNTHER. — J e vois la p o r t e .\n   DANKWART. — Vite! Vite!\n  GERENOT (aspirant l'air). — Quelles délices!\n  GUNTHER (a Rumolt qui s'affaisse). — Il n ' e n a plus de profit!\n   HAGEN. — Mort!\n   DANKWART. — Debout, échanson ! — Il expire.\n   GISELHER. — A b o i r e ! J e meurs de soif?\n  H A G E N . — R e t o u r n e au cellier, il regorge de vin r o u g e .    Bien des fûts\nsaignent encore !\n  H I L D E B R A N T . — C o m p r e n d s - t u ? (montrant le tas de cadavres.) L e s bondes\nvides, les voilà!\n  DIETRICH. — Dieu nous g a r d e !\n  H A G E N . — Quelle c h a n c e q u e la salle soit voûtée ! S a n s cette cuirasse de\npierre qui n o u s protège d'une pluie d'airain, rien n'eût aidé !\n   GUNTHER. — M a cuirasse me b r û l e !\n   H A G E N . — Tourne-toi du côté d u vent, il n o u s est favorable.\n  G U N T H E R . — Souffle-t-il encore ?\n\n                                        S C È N E IV\n\n   KRIEMHILD (apparaissant à une fenêtre). — E h bien, h é r a u t d ' a r m e s ?\n  HILDEBRANT. — Des flèches!\n                                                          (Les archers tendent leurs arcs.)\n   H A G E N . — J e vous protège encore ! (Il élève son bouclier qui tombe et roule au\nbas de l'escalier. — Arrière ! — (77 crie aux Huns.) — Avant d ' e n rire, regardez-y!\nCe n'est p a s m o n bras qui a faibli, mais le poids d e s armes qui me\nl'arrache. T o u s vos traits s'y sont fixés.\n\n                                        SCÈNE V\n\n  HILDEBRANT. — J e n'y tiens p l u s ! F i n i s s o n s - e n !\n  D I E T R I C H . — N e me le d e m a n d e p a s ; je suis le serviteur d'Etzel : je le\nsers de plein g r é , m o n devoir est de lui rester fidèle p l u s q u e tout autre.\n"}, {"page_pdf": 542, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                           461\n\n\n  HILDEBRANT. — S o u v i e n s - t o i !\n  DIETRICH. — S i l e n c e !\n  HILDEBRANT. — L e terme q u e tu fixas à ton obéissance est échu. L e s\ntémoins de ta promesse a t t e n d e n t .\n  DIETRICH. — Ce t e r m e n e peut échoir a u j o u r d ' h u i !\n  HILDEBRANT. — Aujourd'hui o u j a m a i s ! L e s héros q u e Dieu garda mira-\nculeusement j u s q u ' à ce j o u r , vont mourir.\n  DIETRICH. — J e ne tenterai p a s de les sauver! — Q u e ce soit le signe qui\ndoit me conduire a u trône ou me r a m e n e r au fief où j ' a i vécu, j e suis prêt à\nobéir.\n  HILDEBRANT. — E h bien! p u i s q u e tu te tais, c'est moi q u i p a r l e r a i !\n   DIETRICH. — N e parle pas, tu n ' y gagnerais rien. (Il lui pose la main sur\nl'épaule.) — Cher H i l d e b r a n t , q u a n d un incendie éclate sous u n toit, le ser-\nviteur qui s'en éloigne après la tâche requise, ne retourne-t-il p a s aussitôt?\nNe jette-t-il p a s ses v ê t e m e n t s de fête pour aider à c o m b a t t r e le feu?\nComment veux-tu q u e Dietrich s'éloigne à cette heure?\n   HILDEBRANT. — Ils jettent de nouvelles victimes! Seigneur! par g r â c e !\nl'enfer est repu !\n   DIETRICH. — J e n'y puis rien, malgré moi ! L e crime a provoqué le\nmeurtre; ne songe p a s à les séparer, leur droit est égal. Si la vengeance ne\ns'apaise d'elle-même, ou n e se dégoûte de ses propres victimes, rien n'en\nviendra calmer la fureur.\n   HILDEBRANT {qui s'est approché de la salle, revient). — A défaut de valets,\nvoilà les héros qui t o m b e n t ! On ne les reconnaît plus qu'à leur a r m u r e . —\nLe brave Iring c o n d u i s a i t leur t r o u p e . N e d e m a n d e plus de l'embrasser ; il\nest trop tard m a i n t e n a n t ; sa tête est calcinée !\n  DIETRICH. — Quel c œ u r fidèle !\n                                                   (Hagen parait de nouveau au balcon.)\n  HILDEBRANT. — H a g e n encore !\n\n\n                                        S C È N E VI\n                                     Kriemhild paraît\n\n  KRIEMHILD. — Des flèches ! (Hagen s'éloigne.) Quels sont ceux qui sur-\nvivent?\n   HILDEBRANT (montrant la salle). — Viens ici! R e g a r d e t o i - m ê m e !\n   DIETRICH. — T o u s les B u r g o n d e s sont morts.\n   KRIEMHILD. — Mais H a g e n v i t !\n   DIETRICH. — S e p t mille H u n s sont tombés.\n   KRIEMHILD. — Mais H a g e n vit!\n"}, {"page_pdf": 543, "texte": "462                                           DURENDAL\n\n\n   DIETRICH. — L e brave Iring n'est p l u s .\n   KRIEMHIELD. — Mais H a g e n v i t !\n   DIETRICH. — L e noble T h ü r i n g , Irnfried et Blödel et Volker sont morts.\n   KRIEMHILD. — Mais H a g e n vit! — Achevez le c o m p t e ! Allez! dussiez-\nvous en être les dernières victimes, q u ' i m p o r t e ! J e d o n n e u n m o n d e pour\nsa tête 1\n   HILDEBRANT. — D é m o n !\n      K R I E M H I L D . — P o u r q u o i m'insultes-tu? — Mais n o n ! Insulte à souhait,\n atteins ceux que t u veux épargner, car je suis l'œuvre de ceux que tu tâches\n de soustraire au c h â t i m e n t . Si j e verse d u sang à y étouffer le monde, si\nj ' a m o n c e l l e des cadavres j u s q u ' a u ciel, c'est leur crime qui grandit et non\n ma faute ! O h ! ne m e cache p a s m o n i m a g e , sa vue n e m'horrifie point;\nchacun de mes traits accuse ces monstres et n o n p a s m o i , ils m'ont tourné\nl'esprit et le c œ u r . T u m'accuses de trahison et de lâcheté? Mais qui donc\n m'apprit à p r e n d r e les héros au piège? T u m e dis s o u r d e à la pitié? Mais\nqui le fut alors q u e les pierres s'attendrissaient? N o n , en toutes choses, je ne\nsuis que leur simple reflet, et qui hait le d é m o n , loin d'en souiller l'image\nde crachats, le frappe lui-même et le chasse d u m o n d e .\n\n\n                                            SCÈNE VII\n                                            Hagen reparaît\n\n   H A G E N . — L e roi Etzel est-il ici?\n   KRIEMHILD. — J e c o m m a n d e en son n o m . Q u e veux-tu?\n   H A G E N . — L e franc combat en c h a m p l i b r e .\n   KRIEMHILD. — J e le refuse et d i s : s'il ne d é p e n d a i t q u e d e moi, tu n'aurais\nd'autre combat q u e celui de la faim, d e la soif et d u feu !\n   D I E T R I C H . — L e roi, en p e r s o n n e !\n\n\n                                            SCÈNE      VIII\n                                               Etzel entre\n\n  H A G E N . — Est-ce p a r t o n ordre, Etzel, qu'on mit le feu à la salle, alors\nque n o u s b a n d i o n s nos plaies ?\n  E T Z E L . — O n n'a p a s livré nos m o r t s , tu m'as refusé le corps de mon\nenfant.\n   D I E T R I C H . — Refus abominable !\n   E T Z E L . — N o u s avons coutume de brûler nos m o r t s ; tu l'ignores peut-\nêtre, sache-le à p r é s e n t !\n  H A G E N . — C'est bien, n o u s voilà quittes. Mais a c c o r d e - n o u s ce que tu ne\npeux refuser, à moins de te couvrir d'une honte éternelle.\n"}, {"page_pdf": 544, "texte": "                                      LES     NIBELUNGEN                                463\n\n\n  KRIEMHILD. — Il n ' y a d'autre h o n t e que celle de t'écouter plus longtemps.\nDes flèches 1 D e s flèches !\n  HAGEN. — C'est d o n c u n e femme qui c o m m a n d e en ces lieux?\n  E T Z E L . — N e t'en p l a i n s p a s ; c'est a u x m a i n s d'une sœur que j'ai remis\nvotre sort.\n  KRIEMHILD. — Ils refusèrent de livrer les morts p o u r attirer ceux que la\ncolère ne fouettait p a s !\n  E T Z E L . — R a c e p o u r race ! Ils ont éteint la m i e n n e , la leur ne survivra\npas !\n  KRIEMHILD. — Q u e vois-je? L e vieux R ü d e g e r t r a n s p o r t é de colère?\n\n\n                                            SCÈNE          IX\n\n                  (Rüdeger chasse un guerrier Hun, l'abat d'un coup de poing.)\n  RÜDEGER. — L à ! C r a c h e e n c o r e ton venin !\n  ETZEL. — Sers l'ennemi avec m o i n s de chaleur, R ü d e g e r , nous comptons\nassez de morts s a n s toi.\n  KRIEMHILD. — Quel est le crime de cet h o m m e ?\n  RÜDEGER. — (d Etzel) N e suis-je ton ami que de nom? H a p p é - j e les pré-\nsents c o m m e les ch i en s la viande ? Mes coffres sont-ils sans fond et m o n\népée est-elle d e bois m o r t ?\n  E T Z E L . — Q u i d o n c osa le p r é t e n d r e ?\n   RÜDEGER. — N e m e r e p r o c h e pas de p u n i r ce g a m i n , il m e l'a dit tout à\nl'heure, tandis q u e les l a r m e s aux yeux, je songeais à toutes les misères\nqu'apporta ce solstice. S o n clan l'approuvait en h u r l a n t .\n   KRIEMHILD. — Ainsi, tout u n clan l'entourait? Seigneur R ü d e g e r , la puni-\ntion est trop forte. Si b e a u c o u p partagent l'avis de cet h o m m e , il en est\nd'autres qui sont prêts à te r e n d r e justice. Mais il y avait meilleure réponse à\ntout cela : tirer l'épée, en frapper les N i b e l u n g e n .\n  RÜDEGER. — Qu'entends-je? Oublies-tu que c'est moi qui les a m e n a i en\nces lieux?\n   ETZEL. — A toi d o n c de les faire disparaître.\n  RÜDEGER. — Mon roi, n'en d e m a n d e pas a u t a n t ! T u me p e r m i s à peine\nde te rendre les services q u e j'offrais, exigerais-tu déjà ceux que je dois refuser\nau prix de ma vie m ê m e ? Ce n'est pas que je veuille ou que je puisse les\ndéfendre, n o n , mais je les guidai loyalement ; c o m p r e n d s que s'il m'est\nimpossible de les protéger contre toi, je p u i s moins encore te prêter mon bras\npour les frapper.\n   KRIEMHILD. — T u parles en h o m m e libre qui se retire à son gré?\n   RÜDEGER. — Si je r e n d s mes fiefs qui m'en empêcherait.\n"}, {"page_pdf": 545, "texte": "464                                DURENDAL\n\n\n   KRIEMHILD. — Qui? Ton serment! Tu ne peux me refuser quoi que ce\nsoit ; obéis donc ! C'est sa tête qu'il me faut !\n  RÜDEGER. — Je ne puis t'accuser de mensonge et pourtant tu ne dis pas la\nvérité, car la femme qui reçut mon serment n'est pas celle qui s'en réclame\naujourd'hui !\n   ETZEL. — Brave Rüdeger, je ne cherche de preuve de ma fidélité qu'en\nla tienne ; mais dis-moi, en est-il question à cette heure? Les Burgondes\nsont au ban de la nature ; ils se sont armés de ce qui avait fui dans l'abîme,\navant la création du monde, du rebut des éléments qui se perdait dans les\nténèbres quand la sphère s'arrondissait.\n  KRIEMHILD. — Bien dit! — Le fer empoisonné couvre dé honte celui\nqui l'invente, mais qui s'en fait une défense contre ce fer même, n'y trouve\nqu'honneur.\n   RÜDEGER. — Qu'il en soit ainsi, c'est possible, je ne le conteste pas : mais\nsongez que je leur offris le pain et le vin quand ils franchirent le Danube\net que je les conduisis jusqu'au seuil de ce palais. Puis-je lever mon glaive\ncontre eux maintenant qu'ils sont dans la détresse suprême? Quand, pour\nles accabler, la terre entière se soulèverait, à la lueur des coutelas et des faux,\nquand même les pierres voleraient, je me sentirais toujours lié envers eux !\nNon ! Si ma main s'arme dans cette lutte, ce sera tout au plus d'une bêche.\n  ETZEL. — Je t'épargnai autant que je pus. Je n'ai rien exigé de toi avant\nce moment suprême.\n    RÜDEGER. — Pitié! Pitié! Que dirais-je, si mon gendre, le jeune Giselher,\ns'avançait au-devant de moi et me tendait la main? Et si ma force triom-\nphait de son courage, de quel front reverrais-je ma fille? (à Kriemhild). C'est\nle regret de l'époux disparu qui te pousse à cette vengeance, voudrais-tu en\naccabler mon enfant innocent en tuant son père et celui qu'elle aime?\nC'est ce que tu demandes en exigeant que je te venge, car quelle que soit\nl'issue du combat, le vainqueur tombera vaincu, et il n'y aura personne pour\ndivulguer la fatale nouvelle.\n  KRIEMHILD.    — Tu pouvais tout prévoir ; tu savais à quoi t'obligeait ton\nserment.\n   RÜDEGER. — Je n'en savais rien, et par le Dieu tout-puissant qui nous\nécoute, tu en savais autant que moi! — Le pays était plein de tes louanges;\nc'est dans ton œil que je vis la première et la dernière larme, car ta\nmain bienfaisante avait calmé toute douleur. Partout on te bénissait: Avant\nde s'endormir, l'enfant te vouait sa dernière pensée ; la coupe qu'on vidait,\nle pain qu'on rompait, tout venait de toi ! Qui pouvait croire qu'une telle\nheure sonnerait jamais ! L'eussé-je entrevue, loin d'attenter à la vie des rois,\ntes frères, j'aurais donné la mienne et refusé le serment que tu exigeais!\nMais suppose que tu les aies vus, comme je les vis, groupés autour de ta\nvieille mère, qui se rendait à l'église, te serait-il jamais venu à l'idée qu'un\njour tu pusses exiger leur vie! Comment donc l'aurais-je pressenti, moi!\n"}, {"page_pdf": 546, "texte": "                                  LES NIBELUNGEN                                         465\n\nComment aurais-je pu refuser le meilleur, le plus noble des p r é t e n d a n t s à\nla main de ma fille?\n   KRIEMHILD. — Ce n'est pas la vie de mes frères que j'exige a u j o u r d ' h u i ;\nla porte est large ouverte p o u r tous, h o r m i s p o u r u n seul. Qu'ils déposent\nles armes, et me j u r e n t la paix, ils seront libres. Va! Avertis-les une dernière\nfois!\n\n                                       SCÈNE X\n\n                                                (Giselher parait au balcon.)\n  GISELHER. — Est-ce toi, ma sœur? Aie pitié de ma j e u n e s s e !\n  KRIEMHILD. — D e s c e n d s . Aussi affamé qu'il soit, qui est a u festin te fera\nplace. M o i - m ê m e je t'offre la boisson la plus fraîche du cellier.\n  GISELHER. — J e ne puis a b a n d o n n e r les m i e n s !\n  KRIEMHILD. — R e v i e n s avec les fils d'Ute : Qu'elle n ' e n t e r r e pas avec\ndouleur ce qu'elle enfanta d a n s la joie !\n  GISELHER. — Il en est d'autres que ceux-là!\n   KRIEMHILD. — T u oses me le r a p p e l e r ? — L e temps de la grâce est passé!\nIl n'est de miséricorde que pour celui qui abattra la tête de Tronjer et me\nl'apportera !\n  GISELHER. — J'ai honte de ma p l a i n t e !\n                                                                          (Il   disparaît.)\n  RÜDEGER. — J e t'en avais p r é v e n u e .\n   KRIEMHILD. — Voilà ce qui me r é p u g n e . Félons, ils versent le sang du plus\nnoble des héros c o m m e de l'eau fétide; fidèles, ils gardent, c o m m e puisée\ndans le Graal, la dernière goutte du sang m a u d i t de ce d é m o n ! Ah ! à les voir\nse quereller j a d i s je n e m'en serais j a m a i s d o u t é ! Au cloître, l'isolement de\nma retraite n'étouffait pas le bruit de leurs incessantes querelles; je n e\nm'attendais p a s à trouver unis d a n s le m ê m e souffle ceux qui s'empoisonnaient\nla vie! Mais q u ' i m p o r t e ! Au pied du cercueil, l'assassin féroce me jeta cette\ninsulte : Siegfried et le d r a g o n ne sont q u ' u n ; les dragons on les a b a t ! — E h\nbien ! ces paroles, je les répète aujourd'hui ! L e dragon et ses défenseurs, je\nles abattrai.\n   ETZEL. — J ' a v a i s c o m m a n d é de les enfermer avec l'horreur de l'inconnu\nqui suinte de ces m u r s et croît avec le j o u r ; mais, tu as jalousé l'office de\nfossoyeur à la faim et au lieu de provoquer tes railleries, leurs ruses ont mis\nles armes à la m a i n : en me bravant tu les écoutas. M a i n t e n a n t , il ne reste\nplus qu'à achever le c o m b a t ; j ' e n saurai p r e n d r e ma part q u a n d viendra\nl'heure, ils en ont m a parole !\n   RÜDEGER. — Quel h o m m e subit j a m a i s pareille é p r e u v e ! Quoi q u e je\nfasse, je trahis m o n devoir, c h a c u n me le r e p r o c h e ; si je m'y soustrais, tout\nle monde m'accable.\n                                 (Un bruit de coupes entrechoquées vient de la salle.)\n\n                                                                                              2\n"}, {"page_pdf": 547, "texte": "466                               DURENDAL\n\n\n  KRIEMHILD. — Quel est ce bruit? On dirait des coupes qu'on      entrechoque!\n                                                   (Hildebrant monte l'escalier.)\n  Je devine, ils nous raillent ! C'est la coutume de ceux qui festoient; ils\ncognent du casque et trinquent.\n  HILDEBRANT. — Regarde et deviens muette! Ils sont assis sur les morts et\nboivent du sang.\n  KRIEMHILD. — Ils n'en boivent pas moins!\n   HILDEBRANT. — Il n'est donc rien qui t'émeuve? — Jamais héros n'accom-\npliront plus noble exploit, et quel que soit leur crime, ce courage et cette\nfidélité l'ont bien racheté. Ils en sont doublement honorés, si j'en crois ta\nparole !\n   RÜDEGER. — Mon maître et roi, tes faveurs furent telles, tu me dispensas\nde tant de gratitude qu'il n'est pas d'homme qui te soit plus attaché —\nKriemhild, je t'ai prêté serment, je le tiendrai loyalement, je le déclare\nà tous, par devoir. Mais, si tu me vois agenouillé, souviens-toi du cerf qui,\ndans l'angoisse suprême, se tourne vers le chasseur, et verse, pour éveiller sa\npitié, la seule larme de sang qu'il pleure sur cette terre. Non, ce n'est pas\npour de l'or ou de l'argent que je te supplie, ni pour mes jours, ni pour\nmon corps, ni même pour ma femme et mon enfant, non, que tout cela\npérisse! C'est pour mon âme que j'implore, pour mon âme qui est perdue si\ntu ne me délies de ce serment! — (A Etzel.) Je ne t'offrirai pas ce qui te\nrevient de droit. Bien que la bouche du vassal hésite, que son œil se mouille\nfais un signe : mon pays je te le rends ! (A Kriemhild.) Je ne dis pas : si tu\nveux ma vie, prends-là, si tu exiges mon corps, attelle-moi à la charrue,\n(à tous deux) j'offre plus encore, bien qu'il ne me reste lien ! Si vous dispensez\nmon bras de ce crime, eh bien! il sera pour moi comme n'étant plus; je\nne me défendrai pas si l'on me frappe ; je ne vengerai pas ma femme si\non l'injurie; comme un vieillard que le temps invincible a privé de toute\ndéfense, je parcourrai le monde en pleine force, le bâton de mendiant à la\nmain !\n   KRIEMHILD. — J'en souffre et pourtant il faut que tu frappes. Penses-tu\nque je me souciai de mon âme lorsque, après une lutte sans pareille, j'entrai\nau lit d'Etzel? Sache que l'instant où forcée de dénouer ma ceinture, je m'en\ndéfendis au point qu'il dut la trancher d'un coup de poignard furieux, que cet\ninstant, dis-je, contenait plus de souffrances que cette salle gorgée des\nhorreurs du feu, de la faim, de la soif et de la mort. Sache que si, au lieu de\nravir le poignard et de nous en frapper, je suis montée au lit, c'est que ton\nserment m'en donnait le courage, que ce jour soutenait mon espérance, que\nl'entrevision de cette heure couronnait le sacrifice ! Et je n'y aurais gagné\nqu'une bouffonnerie ! J'aurais tout donné pour ne rien recevoir? Non! Non!\nDussé-je saigner la terre entière et détruire jusqu'à l'oiseau qui n'a pas quitté\nle nid, je n'y renoncerai pas ! N'hésite donc plus ! Markgrave Rüdeger, fais\nton devoir, comme je fais le mien, et s'il te prend envie de maudire quelqu'un,\nmaudis ceux qui nous y forcent tous deux !\n"}, {"page_pdf": 548, "texte": "                                            LES     NIBELUGEN                                        467\n\n  RÜDEGER ( A u x siens.) — Allons d o n c !\n  KRIEMHILD. — T a m a i n d'abord !\n  RÜDEGER. — A u r e t o u r .\n  HILDEBRANT. — Dietrich de Bern, l'heure est venue ! Jette le vil insigne\nde ton servage ! Avance-toi pareil à u n roi ! Arrière. Rüdeger ! Il y a tous\ndroits ! Il s'est voué p o u r sept a n s au service d'Etzel, ce temps est passé,\nson vœu n'est plus ! Q u i n'en croit p a s m a parole en croira m e s témoins !\n  ETZEL. — T a parole suffit.\n   DIETRICH (qui, pendant qu'Hildebrant parlait, a lev la main). — Mon maître et\nroi, c'est vrai, il en était ainsi, mais mon héraut d'armes ignore q u e tandis\nqu'il parlait, j e t'ai j u r é nouvelle obéissance et cette fois jusqu'à la mort !\n  HILDEBRANT (fait place à Rüdeger). — Va donc ! Mais, ta main ! U n e der-\nnière fois ! Cela ne se verra plus j a m a i s , quel que soit l'issue de la lutte.\n  RÜDEGER. — S e i g n e u r E t z e l , je te recommande ma femme et m o n enfant,\naussi ceux qui sont loin de la patrie. J'essayai de les traiter comme il te plus\nde me traiter m o i - m ê m e .\n\n\n                                            S C È N E XI\n\n\n     Hagen et les Nibelungen regardent au dehors. Ils voient monter Rüdeger et les siens.\n  GISELHER. — T o u t est p o u r le mieux ! Vois ! C'est Rüdeger !\n  HAGEN. — L ' h e u r e du dernier, d u plus terrible combat est venue :\nCeux qui s'aiment vont s'égorger.\n   GISELHER. — C o m m e n t ?\n   HAGEN. — L a paix se présente-t-elle en armes ? Se couvre-t-on d'une\ncuirasse pour embrasser? Sont-ce des baisers que les épées nous enfoncent\nau cœur ? E n p r e n d - o n tout un peuple à témoin et choisit-on cette heure ?\n  GISELHER. — N o u s échangeâmes nos épées à B e c h l a r n . J e porte la\nsienne, lui la m i e n n e , n'est-ce p a s un gage d'éternelle alliance?\n  HAGEN. — Ailleurs qu'ici. Allons! qu'on se serre les m a i n s ! Bonsoir à\ntous, nous s o m m e s a u but !\n  GISELHER (s'avance vers Rüdeger). — Sois le b i e n v e n u !\n  RÜDEGER. — J e suis s o u r d ! D e la m u s i q u e ! de la musique ! (Musique\nbruyante.)\n  HAGEN. — A h ! q u e n'ai-je u n bouclier!\n   RÖDEGER. — Il t'en m a n q u e ? Voici le mien, qu'il ne te fasse jamais défaut!\n(Iltendson bouclier à Hagen, Hildebrant lui tend le sien.) De la m u s i q u e ! de la\nmusique! F r a p p e z vos c u i r a s s e s ! E n t r e c h o q u e z v o s é p é e s ! J'entendis la der-\nnière parole !\n                                                          (Suivi des siens, il entre dans la salle.)\n"}, {"page_pdf": 549, "texte": "468                                               DURENDAL\n\n\n\n                                              SCÈNE XII\n\n   E T Z E L . — Mon c a s q u e !\n   HILDEBRANT {Regarde dans la salle, tend le poing à Kriemhild). — Toi ! oh ! toi !\n   KRIEMHILD. — Q u i vient de tomber?\n   HILDEBRANT. — Gerenot! ton frère!\n   KRIEMHILD. — C'est sa faute.\n    HILDEBRANT. — Quel est cet éclat qui m'éblouit? O ù s u i s - j e ? L e Balmung!\nH a g e n s'avance a u milieu d ' u n e mer d'étincelles! Elles d a n s e n t autour de lui\nc o m m e les feux d ' u n arc-en-ciel aveuglant! Quelle é p é e ! Elle taille des\nblessures profondes et les cache à la fois! — L e moissonneur s'arrête. — Où\nen est-on? — Quelle fauchée! Combien d'herbes lèvent encore la tête? Je\nvois Giselher.\n   KRIEMHILD. — Que trouva-t-il?\n\n   HILDEBRANT. — L a mort!\n   KRIEMHILD. — L a mort? M a i n t e n a n t il n'est plus de grâce!\n   HILDEBRANT.      — La t o u r m e n t e r e p r e n d ; elle sévit à n o u v e a u ! Q u e Rüde-\nger fait r a g e ! Il tient son serment c o m m e s'il s'en réjouissait! Mais tous\nles siens sont m o r t s .\n   K R I E M H I L D . — V a ! rejoins-le !\n\n   HILDEBRANT. — D'autres q u e moi s'en c h a r g e r o n t ! C o m m e n t , Dankwart,\ntu t'adosses dans u n coin ! F a i s ton devoir? N e vois-tu pas Volker à tes pieds?\n— Ah ! il en a toutes raisons I C'est le m u r qui le soutient, n o n le pied qui le\nm e n a par mille combats glorieux 1 — O h ! Dieu I\n   KRIEMHILD. — Q u e se passe-t-il?\n   H I L D E B R A N T . — Ils s'embrassent!\n\n   KRIEMHILD. — Q u i ?\n   HILDEBRANT. — R ü d e g e r et le Tronjer !\n   KRIEMHILD. — H o n t e et d a m n a t i o n !\n  H I L D E B R A N T . — N e m a u d i s p o i n t , le sang les aveuglait; ils cherchaient\nun a p p u i pour n e p a s tomber !\n   K R I E M H I L D . — J e l'en e x c u s e .\n   HILDEBRANT. — Ils s'essuient les y e u x , se secouent c o m m e d e s lutteurs,\ns'étreignent. — Si tu veux en savoir d a v a n t a g e , m o n t e toi-même, regarde!\n   KRIEMHILD. — Rien ne m ' é p o u v a n t e .\n                                                                     (Elle descend l'escalier.).\n  HAGEN (vient d sa rencontre quand elle est à mi-chemin).                  — L e markgrave\nRüdeger réclame u n e t o m b e .\n"}, {"page_pdf": 550, "texte": "                                 LES NIBELUNGEN                                        469\n\n  ETZÈL (saisit le casque qu'un guerrier lui présente). — C'est mon tour, personne\nne m'en retiendra plus !\n  DIETRICH. — Sinon moi! L e roi sera le dernier.\n                                                                 (Il entre dans la salle.)\n   HILDEBRANT. — Dieu soit l o u é ! Il divisa la force en parts égales; ces mil-\nlions en possèdent u n e ; Dietrich, à lui seul, l'autre.\n\n\n                                     SCÈNE XIII\n\n  DIETRICH (apporte Hagen et Gunther, ligotés). — L e s voilà !\n  HAGEN (montrant ses blessures). — T o u t e s les sources sont ouvertes, on\nn'aura plus besoin d'y s o n g e r !\n  GUNTHER. — J e voudrais m'asseoir un p e u ! N ' y a-t-il pas de siège ici?\n  HAGEN (se jette à terre). — E n voici u n , mon roi, et qui t'appartient !\n  DIETRICH. — Epargne-les, sois aussi compatissant que la mort, elle les\népargna m i r a c u l e u s e m e n t .\n  ETZEL. — Ils vivront j u s q u ' à d e m a i n . Après, elle décidera.      Conduis-les\ndans le B u r g .\n                                                     (Hagen et Gunther sont emmenés.)\n  KRIEMHILD. — U n mot, seigneur H a g e n Tronje?\n   HAGEN (se retourne). — Q u e te faut-il, femme?\n   KRIEMHILD. — Attends — L e roi Etzel est-il le seul des H u n s qui survive?\n(montrant le charnier) On b o u g e là-bas !\n  ETZEL. — Il me reste u n g u e r r i e r ; il se traîne dans la s a l l e ; son épée lui\nsert de béquille.\n  KRIEMHILD. — Si les m e m b r e s cassés te le permettent, a p p r o c h e , que je te\npaye : je suis ta d é b i t r i c e .\n                                                     (Le Guerrier Hun paraît.)\n   KRIEMHILD. — S e i g n e u r H a g e n , où est le trésor? Ce n'est pas p o u r moi que\nje le d e m a n d e , mais p o u r cet h o m m e : il lui a p p a r t i e n t .\n  HAGEN. — J'ai j u r é de n e le révéler à p e r s o n n e tant q u ' u n des rois serait\nen vie !\n   KRIEMHILD (secrètement, au Hun). — Peux-tu soulever ton épée? Va, tranche\nla tête au roi prisonnier, a p p o r t e - l a m o i !\n                                                       (Le Hun aquiesce d'un signe de tête.)\n  KRIEMHILD. — Il n e faut pas que le p l u s coupable des fils de U t e survive.\nL'ironie du sort serait trop g r a n d e .\n                           (Le Guerrier Hun revient, portant la tête de Gunther).\n   KRIEMHILD (la montrant à Hagen). — Connais-tu cette tête? P a r l e d o n c , où\nest le trésor ?\n"}, {"page_pdf": 551, "texte": "470                                    DURENDAL\n\n\n\n    H A G E N . — Ceci est la fin, j e l'avais p r é v u ! (il applaudit) A h ! Ah! mal-\nh e u r ! J e te vaincs encore ! Il n'y a q u e Dieu et moi qui connaissions la\ncachette. Aucun de nous n'en soufflera mot, c'est plus que certain !\n  KRIEMHILD. — Alors, B a l m u n g , fais ton devoir ! (Elle arrache le Balmung à\nHagen, et d'un coup, sans qu'il se défende, l'abat).\n  HILDEBRANT. — L e diable devancerait-il encore la mort ! E n enfer! va!\nretourne ! (Il tue Kriemhield).\n   DIETRICH. — Hildebrant!\n\n   HILDEBRANT. — M o i - m ê m e !\n    E T Z E L . — M a i n t e n a n t — il faut juger — venger — c o n d u i r e de nouvelles\nsources de sang à la m e r de la m o r t ! — A h ! quel d é g o û t ! — J e n'en puis\np l u s ! Le fardeau m'écrase! — Dietrich, p r e n d s mes c o u r o n n e s , va! traîne le\nm o n d e , plus loin, sur tes épaules !...\n  DIETRICH. — Au nom de celui qui mourut sur la croix !\n\n\n\n                                           FIN\n\n\n\n                                           TRADUCTION D E J o s . VANDERVELDEN.\nT o u s DROITS RÉSERVÉS.\n"}, {"page_pdf": 552, "texte": "                      Petites images\n\n                                     I\n\n\n\n                       JE le revois — cadre approprié — dans l'ermitage\n                           de Claus, à Astene, sous les arbres aux sèves\n                           puissantes, parmi le va comme je te pousse\n                           des herbes et des fleurs; des œillets écarlates\n                           saignaient à ses pieds et sa fauve silhouette se\n                           détachait sur le lointain des grasses prairies\nde F l a n d r e , vers qui se tend la mâle encolure des taureaux...\n   Il fut un d u r tâcheron volontaire, pareil à ceux qui passent\nlà-bas, sur la grande route, et p e n d a n t un demi-siècle son échine\nporta q u o t i d i e n n e m e n t le faix de l'œuvre.\n   Il garda toujours avec la nature un contact filial, mais fils\nplutôt prodigue, il accueillit rarement ses conseils de sagesse et\nde modération et lui d e m a n d a surtout le coup de fouet pour\nla fougue passionnée qu'il portait en lui.\n   Il fut un élément, un instinct et un œil que nulle orgie de\ncouleurs ne p u t combler. L a vie lui fut une fête toujours nou-\nvelle, à condition qu'elle dénoue avec facilité sa ceinture.\n   Il fut sauvé de la platitude de Zola par la fréquentation de\nRubens ; et, d a n s un terreau naturaliste, il cultiva l'idéalisme\ndes images; u n e culbute dans les foins revêt sous sa plume des\nallures lyriques ; et il sait tisser de la grande prose sur de petits\nrendez-vous.\n   Et cet écrivain véhément cacha un homme timide, avec des\ncoins exquis de bonté, une indulgence attendrie et des gestes si\nsincèrement paternels p o u r ceux qui le suivent...\n   Et puis il aima son pays et lui fit don, en La Belgique, de la\nmeilleure part et de lui-même et de son génie pictural!\n"}, {"page_pdf": 553, "texte": "472                           DURENDAL\n\n\n\n\n                                   II\n\n   L ' i m a g e s'impose du Juif-Errant...\n   De son pas lourd et balancé, le front t ê t u m e n t poussé en\navant vers les explorations, il a fait le tour du m o n d e et des\nidées, il a parcouru les villes et les campagnes, il a navigué sur\ntoutes les mers et tous les fleuves, il a d e m a n d é abri au taudis\ndes gueux et à la cellule des moines, il a évoqué les vieilles civi-\nlisations ets'est initié aux jeunes progrès; il a traversé les jardins\nde l'Histoire et visité les palais de la L é g e n d e ; il a voulu tout\nvoir, tout connaître, et, de tout, emporter l'essence en son âme\nvorace...\n   E t à chaque halte de sa marche fiévreuse, il jetait négligem-\nment à nos pieds sa besace; et il en jaillit des rayons et des\nétoiles, de la splendeur et de la tendresse.\n   E t tour à tour tous les grands visages de l ' H u m a n i t é lui ont\nsouri parce que tous se reconnaissent en son œuvre : la Religion\net la Science, la T r a d i t i o n et le Progrès, l'Ordre et l'Anarchie,\nl'Amour et la H a i n e , la Force et la P i t i é . . .\n   E t T r i b u l a t B o n h o m e t a dit : « Que voilà donc un homme\ncontradictoire! »\n   N o n , Monsieur, cet h o m m e est par excellence le Poète —\nc'est-à-dire le Pèlerin de la Beauté.\n\n\n                                   III\n\n  P a r lui, nous fut révélé l'apostolat de l'art — qu'il mena en\n«meetinguiste» au geste impératif, à la voix r a u q u e et avec des\nvocables tout gonflés du plus pittoresque imprévu.\n  Il exigea de sa vie — et de toute la vie — q u e l'art leur soit\nadjoint c o m m e ornement et comme condiment.\n   Il installa l'art en royale maîtresse d a n s le palais de ses jours\nde faste, et il l'accueillit, comme une douce Egérie, au foyer de\nson renoncement volontaire.\n   Il nous révéla l'esthétique de l'argument de droit, des proso-\npopées politiques, des considérations sociales, et l'esthétique\naussi — imprévue — du jeu de baccarat.\n"}, {"page_pdf": 554, "texte": "                             PETITES IMAGES                               473\n\n   Dans toutes les avenues de la pensée, on se heurte à son acti-\nvité multiforme, volontiers bousculante; son existence est tissée\nde contrastes et «soubresautante d'inconséquences»; il se cou-\nche avec une idée et se réveille à côté d'une a u t r e ; il cultive le\npréjugé conservateur et leparadoxe révolutionnaire; il attaque le\ncapital et il défend la rente; son dilettantisme sans bassesse lui\ndonne des haines mobiles et des sympathies qui se déplacent;\n chacun de nous peut, tour à tour, se réclamer de lui et il y a dans\nce qu'il dit « à boire et à manger pour tous ». De sorte qu'en ce\npays aux délimitations intellectuelles si tranchées, on se jette et\nrejette son œuvre sur les raquettes des disputes.\n   Et néanmoins, au regard de l'avenir, quand l'avenir contem-\nplera le passé avec les yeux du présent, sa physionomie appa-\nraîtra u n e .\n   T a n t de divergences et tous ces jeux capricieux d'idées seront\nrésorbés alors en cette passion de l'art qui exerça sur lui son\nemprise souveraine et à qui il ne faillit j a m a i s .\n   Il fut le porteur de flambeau, parti, avec l'aube, le jarret\nsouple et le bras tendu — et le voici, dans la gravité auguste\ndu soir, qui chemine toujours, le pas à peine ralenti par la\nfatigue d'une si longue route... L e s aspects successifs des choses\net la diversité des paysages ont pu tenter son imagination et\nfasciner son œil — mais la flamme qu'il brandit demeura iden-\ntique, obstinément.\n   Un jour, hélas, viendra où cette magnifique activité devien-\ndra de l'immobilité... D'aucuns, devant le vide qu'il fera,\ndiront : «Je ne le croyais pas si encombrant» ; d'autres, stupé-\nfiés du silence q u e laissera derrière elle sa voix éteinte, décla-\nreront : «Je ne le croyais pas si b r u y a n t » . . . Mais les plus aver-\ntis, devançant le j u g e m e n t de la postérité, qui retiendra surtout\nla miraculeuse fièvre d'art qui le posséda, murmureront : «Je ne\nle croyais pas si semblable à lui-même»...\n\n\n                                      IV\n\n  Depuis trente ans, sans une défaillance, avec une rigueur\nmonacale, il p r a t i q u e la discipline du parfait d é d o u b l e m e n t .\n  Quotidiennement, son « premier Bruxelles » écrit, le rédac-\nteur de l'Etoile belge rentre chez lui et revêt le costume de rêve\n"}, {"page_pdf": 555, "texte": "474                         DURENDAL\n\n\n\nde Pierrot lunaire — et, par ce départage scrupuleux de ses\nactivités, s'il rendit service à la vieille Doctrine, il honora nos\nJeunes Lettres.\n   Mais Pierrot serait-il encore Pierrot, si son art ne faisait la\nnique à son métier et si sa chanson de poète ne se moquait de\nsa besogne de publiciste?\n   Ce journaliste progressiste est le plus réactionnaire de nos\nartistes, et, d'avoir dû défendre M. Buyl, il se venge en impré-\ncations véhémentes contre le siècle qui nous valut ce grand\nhomme!\n   Et cet improvisateur se mue, avec la plus parfaite aisance, en\nun artiste obstinément hanté du souci de la perfection.\n   De ces deux visages, lequel est le masque?\n   A cette question, des poèmes répondent — tous ces merveil-\nleux poèmes, élaborés dans une religieuse soumission à l'impec-\ncabilité du rythme et sous l'inspiration de la plus intransigeante\nnostalgie... L'homme de ces poèmes-là est « hors du siècle » ;\nil peut accomplir, par routine, tels rites de notre époque, mais\nle passé est sa vraie patrie, et rien ne peut le consoler d'être un\n« tard venu », sinon la joie dionysiaque de revivre, par la splen-\ndeur du verbe, ces heures lointaines, chatoyantes et équivoques,\noù le grand art s'alliait aux grandes perversités...\n   Celui qui seul importe, c'est « le convive des Dernières fêtes »,\nle reste n'est que « feuilles au vent. »\n\n\n                                 V\n\n   Il est l'ennemi personnel de la Règle.\n   Et il serait bien marri que la Règle n'existât pas, puisqu'elle\nimplique l'Exception et qu'il voulut être le romancier de\nl'Exception.\n   Il vit — littérairement — en marge de la société et de la mo-\nrale, des codes et des conventions; et il érigea « l'encanaille-\nment » en précepte de beauté.\n   D'autres que lui pratiquent la pitié pour les hors-la-loi; il y\najoute l'admiration, et par lui les pires haillons connurent\nl'honneur du lyrisme.\n   Roi miséricordieux et impudent de la plus extraordinaire\n"}, {"page_pdf": 556, "texte": "                            PETITES IMAGES                           475\n\n\n\" Cour de miracles \", il règne sur un peuple vicieusement com-\nplexe, où se coudoient et se frôlent le blême voyou à haute\ncoiffure, le rustre en folie d'étreintes, le sombre réfractaire des\nmaisons de correction et l'ondulant Antinous des boulevards.\n   Ses livres? U n e tournée de grands ducs dans un « Cycle\npatibulaire» !\n   Que si, gens de la norme, vous clamez à la perversion, on se\nréclamera de Shakespare, de Platon, de Michel-Ange et de\nWagner — par ce côté de leur existence et de leur œuvre, que les\nbiographes m a i n t i e n n e n t dans une o m b r e p r u d e n t e .\n   A moins qu'on ne vous renvoie à U r a n u s !\n   Un art d'une telle inspiration trouve en lui-même sa faiblesse\net son c h â t i m e n t , q u a n d il n'est pas sustenté par la magie du\nverbe.\n   Et voici bien le verbe qu'il fallait à cette Bible de malédic-\ntion, un verbe ardent, un verbe corrosif, avec des images qui\nflambent et des adjectifs qui brûlent, un verbe qui s'exalte d'un\nimmense orgueil et qui frémit parfois d'une immense com-\npassion.\n   Et c'est ce verbe-là qui fit que nos Lettres se retournèrent sur\nl'œuvre — comme la femme de L o t h se retourna sur Sodome\nen feu !\n                                          FIRMIN VANDEN BOSCH.\n  (A   suivre.)\n"}, {"page_pdf": 557, "texte": "      Vers les Collines de mon Pays\n\n                                     I\n\n\n                  ELLES sont         là-bas, tout au fond de la Flandre,\n                          là-bas où celle-ci fait un effort pour s'élever\n                          vers le soleil et lui tendre en offrande toute sa\n                          floraison.\n                                O h ! les collines de mon pays, les douces\n                          et timides collines, boisées de sapins noirs et\nfleuries d ' h u m b l e s bruyères !\n   Q u a n d le soleil caresse langoureusement leur sein, elles\ntressaillent parce qu'elles sont jeunes et belles...\n   Q u a n d la brise passe dans leur chevelure d'arbres et de\nfleurs, elles chantent des mélodies que, seuls, comprennent\nleurs enfants...\n   Q u a n d passent les vents de furie et d'orage, elles tremblent\nlonguement et pleurent...\n   Oh ! l'âme des collines de mon pays !\n\n                                    Il\n\n   Nos collines sont silencieuses...\n   P a r les soirs d'août, quand la terre exhale des parfums qui\napaisent, des amants promènent leur rêve par leurs sentiers.\n   Nos collines sont silencieuses à leur approche; elles écoutent\nleurs aveux et q u a n d l'émoi fait silence en leur â m e enfantine,\nle vent du soir sort des bosquets odorants pour leur murmurer\nles mots d'amour, les mots ineffables que leurs lèvres ne trou-\nvaient plus.\n   Alors nos collines contemplent ces amants qui s'étreignent\néperdùment dans la paix du silence.\n"}, {"page_pdf": 558, "texte": "               VERS LES COLLINES DE MON PAYS                    477\n\n\n\n\n                                III\n\n   Nos collines sont tabernacles d'espoir.\n   O Pèlerin pieux, qu'ont blessé l'égoïsme et la cruauté des\nhommes, prends ta besace et ton bâton de route.\n   Et gravis lentement la pente de nos collines.\n   Si le jour t'a fait mal, sache que, là-haut, la venue du soir\nest consolante parce que tu seras plus près des étoiles d'espoir\net du ciel en paix.\n   Si les rêves de la nuit ont agité ton âme, lève-toi et viens ici,\nafin que les rayons du soleil matinal inondent ta poitrine et tes\nregards avant de s'écouler dans la plaine.\n   Car nos collines sont tabernacles d'espoir.\n\n\n\n                                IV\n\n   Par-dessus nos collines, ce sont des horizons infinis.\n   Mon rêve, contemple-les ces horizons; parcours leur étendue\nlointaine et nostalgique.\n   Arrête-toi sur les tours illuminées des hameaux perdus dans\nla plaine d'où monte, indécis, un chant de vie familièrement\ndouce.\n   Survole les cités où gémit la rumeur des hommes qui ont les\npaupières lourdes et le cœur brûlant de désirs inassouvis.\n   Côtoie le fleuve que tu vois se dérouler dans la lumière\nardente, c o m m e une ceinture d'argent dans la robe d'or dont\nles moissons revêtent la terre maternelle.\n   Suis les chalands noirs qui viennent, on ne sait d'où, avec,\ndans leurs flancs, la misère, le travail et la richesse des hommes\net qui s'en vont, là-bas, vers le nord et la mer.\n   O mon rêve, contemple les horizons, la plaine et tout ce qui\nsurgit de son sein, les dons de la nature et les œuvres des\nhommes.\n   Ecoute, ô mon Rêve, écoute.\n   Toutes les rumeurs de la T e r r e qui montent vers le sommet\n de nos collines.\n   Et qui s'épandent vers l'infini des horizons.\n"}, {"page_pdf": 559, "texte": "478                        DURENDAL\n\n\n\n\n                                V\n\n   La petite cité — ô mon pays natal ! — s'agite dans les bras\nde nos collines maternelles. Des tours grises dressent vers le\nciel leur prière audacieuse. C'est le coeur de la cité qui pleure,\nespère et croit.\n   Des usines sont empanachées de nuages, chargés de la peine\ndes hommes. Des bras et des volontés se tendent dans un effort\nincessant d'énergie créatrice.\n   Et, le soir, la petite cité se tait pour recevoir, dans ses rues\ncalmes et dans ses places désertes, la bonne Nuit réparatrice\ndes forces épuisées.\n   Elle se revêt du silence et s'endort pieusement dans les bras\nde nos collines maternelles.\n\n\n                                VI\n\n   Parmi nos collines, il y en a dont la tête est couverte d'une\nfrondaison épaisse et sombre dans laquelle l'ouragan gémit avec\nviolence. La brise la fait onduler mollement, comme une opu-\nlente chevelure qui s'écroule avec volupté sur la ligne gracieuse\nd'une épaule divine...\n  J'ai goûté le silence de ces forêts ombreuses...\n   On dit qu'autrefois des nymphes et des sylvains s'y cachaient.\n   Mais je n'y ai rencontré que des madones humbles et frustes,\ndans les branches des chênes ;\n   Mais je n'y ai entendu que le sourire en pleurs des sources\nlimpides.\n   O Forêts de nos collines! ô Palais de solitude fervente!\n\n\n                               VII\n\n  Ça et là, des moulins ont pris racine au sommet des collines\nde mon Pays.\n  Les moulins broient le blé d'or qui croît dans la plaine.\n  Les moulins font de grands signes de croix dans le ciel, dès\n"}, {"page_pdf": 560, "texte": "               VERS LES COLLINES DE MON PAYS                   479\n\n\nl'heure d'éveil des aubes blanches jusqu'à l'heure d'extase des\nsoirs rutilants.\n   O les moulins — les clairs et joyeux moulins! — qui prient\nsur le sommet de nos collines, pour demander au Créateur le\ntriomphe d'abondantes moissons.\n\n\n                              VIII\n\n   Découvre, ô voyageur, l'âme du paysage que tes yeux con-\ntemplent.\n   Sur le versant de cette colline, à l'orée d'un bois séculaire,\ns'élève timidement le sanctuaire ensoleillé de Notre-Dame-du-\nRameau-blanc.\n   Quelle âme de mon pays n'a point gravi la côte dans la joie\nd'un matin d'été? Quelle âme ne s'est point agenouillée devant\nNotre-Dame-du-Rameau-blanc ?\n   Si vous vouliez, ô Notre-Dame,\n   J'irais vers vous, comme les pèlerins pieux de l'Autrefois,\npieds nus, besace au dos, récitant sans cesse les AVE de mon\nrosaire.\n   Les cailloux du chemin montant blesseraient mes pieds qui\nles marqueraient tous d'une goutte de sang.\n   Le vent m'échevèlerait et la pluie cinglerait mon visage.\n   Des passants incrédules et impies me lanceraient leurs sar-\ncasmes et des pierres.\n   Mais que m'importeraient les souffrances de la route, les\ncailloux, le vent, la pluie et les passants.\n   Que m'importerait tout cela, ô Notre-Dame, si, dans votre\nsanctuaire, un rayon de grâce écoulé de vos yeux et des paroles\nde paix fleuries sur vos lèvres s'en venaient endormir l'inquié-\ntude de mon âme...\n   Et si vous vouliez m'apparaître dans un arbre de la route,\n   Comme autrefois vous êtes apparue dans cet arbre bénit dont\nles rameaux sont devenus blancs, parce que vous les aviez\nemplis des rayons de votre candeur...\n   Passant inconnu, agenouille-toi dans le sanctuaire intime,\nblotti à l'orée du bois séculaire, sur le versant de cette colline.\n   Agenouille-toi, si tu veux savoir l'âme dece paysage ingénu...\n"}, {"page_pdf": 561, "texte": "480                        DURENDAL\n\n\n\n\n                               IX\n\n\n   Je vous bénis, ô Collines de mon P a y s natal : c'est dans\nl'ascension de vos chemins que j ' a i rencontré la Beauté.\n   J e vous bénis d'avoir habitué mes regards à la splendeur de\nvos sites, à la grâce de vos contours,\n   E t d'avoir pétri mon âme de la ferveur pieuse de votre sol et\ndu rêve parfumé de vos forêts!\n\n                                             RENÉ   GERMANE.\n"}, {"page_pdf": 562, "texte": "                 Notes de Vacances\n                                   « L a petite ville. Elle n'a pas de nom...\n                                   « Vous la connaissez tous. »\n                                                         MARC D E B R O L .\n\n\n\n               LA petite ville se mire dans sa rivière. Sa forte-\n                  resse inutile, la flèche de sa cathédrale, ses\n                  vieilles maisons se reflètent dans l'eau qui\n                  semble ne pas couler. Des plats de cuivre\n                  tremblent mollement aux portes des barbiers ;\n                  aux étalages, les marchandises ont l'air de\nchoses qui ne seront j a m a i s vendues. L a paix, tellement elle est\nprofonde partout, se teinte d'ennui et fait songer au repos éternel.\n   Les passants s'avancent d'un pas qui ne va nulle part ; ils\nparaissent accablés d'avoir devant eux une existence et de ne\npas savoir avec quoi la remplir. L e u r vie entre les pierres\nimmuables évoque l'idée d'une horloge qui marcherait indéfini-\nment, sans qu'on doive la remonter j a m a i s , en faisant entendre\nle même tic-tac affaibli et monotone.\n   Autrefois, pourtant, les cœurs ont dû battre plus v i t e ! Des\nfoules se sont pressées sur ces pavés que de l'herbe e n c a d r e ; des\nnavires ont encombré le fleuve. De tout cela, il ne reste rien.\nL'art divin a ouvert ses fleurs merveilleuses ; puis il s'est\nendormi. U n musée rappelle seul les jours de prospérité où\nl'on avait du goût pour les œuvres somptueuses et belles.\n   Où est-il ce musée ? Il a fallu interroger plusieurs personnes\navant de le découvrir, attendre près d'un quart d'heure avant\nque le concierge se décidât à aller chercher « M. le Conserva-\nteur ». Il est venu cependant, lui, tout de suite, dès qu'il a été\nprévenu.\n   Il est arrivé modestement, portant une clef grande comme\ncelle d'une citadelle. Petit b o n h o m m e étrange! Il a un costume\ngris j a u n â t r e , dont la lumière vive accuse davantage la fatigue,\n une calotte ronde posée de côté, d'énormes lunettes, une figure\nsereine quoique empreinte d'un découragement qui en accentue\n"}, {"page_pdf": 563, "texte": "482                           DURENDAL\n\n\n\nles rides profondes. M. le Conservateur a plutôt l'air d'un huis-\nsier en toilette de vacances.\n    U n coup d'œil rapide sur les étrangers, un bref salut, sans\nun mot, et il ouvre la porte du « Musée ».\n    Les collections occupent cinq ou six pièces blanchies à la\nchaux. Hétéroclites au possible, elles évoquent la chambre\nde débarras d'un a m a t e u r peu éclectique. Bêtes empaillées,\nsilex, fossiles, poteries préhistoriques, monnaies, tout cela,\nfaute d'espace, voisine comiquement. C e p e n d a n t , tandis que\nles cloches d'une église r é p a n d e n t sur la petite ville une\nr u m e u r ouatée et comme respectueuse de son recueillement, le\nsoleil autour des objets ne montre pas un grain de poussière.\nE t un rapport s'établit soudain entre eux si méticuleusement\nrangés et étiquetés et le petit b o n h o m m e , « M. le Conserva-\nt e u r » . L a vie, l'activité, la vigilance ont trouvé ici leur asile\nsuprême.\n   Deux chambres, les plus grandes, sont réservées aux tableaux.\nP a r m i eux, il en est quelques-uns de très bons, que la cité\ngarde de son passé glorieux et auxquels elle doit un peu de sa\nnotoriété présente. Devant eux des souvenirs sont évoqués, des\ndates citées; des comparaisons s'établissent avec d'autres\nœuvres.\n   L e petit b o n h o m m e , assis mélancoliquement dans un coin,\na relevé la tête, doucement, c o m m e sortant d'un sommeil d'un\nsiècle. P u i s , tout à coup, saisissant une assertion inexacte :\n   — N o n , Monsieur, pardon, c'est un tableau peint incontesta-\nblement après le second voyage du peintre en Italie, entre 1650\net i655, mais je crois plutôt vers 1655, car...\n   Sa calotte s'est mise d ' a p l o m b , son costume a l'air plus neuf,\nses joues se sont rosées, tout le soleil de l'été rit dans ses yeux.\n   E t m a i n t e n a n t il cause; il a glissé en poche sa grande clef\npour mieux a p p u y e r sa parole du geste de ses mains; il\nexplique, donne cent détails, justifie les attributions. Il est\nétourdissant d'érudition, il connaît tous les peintres, leurs\nœuvres, tous les musées, où p o u r t a n t il n'est pas allé, et il a\ntrente ans de moins que tantôt.\n    Oui, vraiment, c'est ici que bat le pouls de la petite ville, et\ncet h o m m e si étrange, si calme et soudainement ranimé, en est\ncomme l'âme survivante.\n"}, {"page_pdf": 564, "texte": "                         NOTES DE VACANCES                             483\n\n\n   Ah! ce fut une triste vie que la sienne.\n   — J'ai voulu être peintre, a-t-il dit aux visiteurs.\n   T o u t ce que ces quelques mots renfermaient de regrets et\nd'amertume!\n   — E t il m'a fallu y renoncer!\n   Tout ce que ceux-ci contenaient de résignation!\n   Il avait été professeur; perdu d a n s des villages, il avait long-\ntemps enseigné à des cancres un peu d'orthographe et de calcul\nélémentaire. P a s de joies alors, pas de belles choses pour empê-\ncher que l'esprit ne s'assoupisse, personne avec qui causer. Les\nvacances venant, il employait ses économies à aller visiter des\ncollections, à acheter quelques livres d'art, — toute sa force de\nvivre j u s q u ' à l'autre année. L'art seul existait pour cet h o m m e .\nLes plaisirs de la terre, il ne les concevait pas en dehors de\nl'art et son à m e ne put j a m a i s s'émouvoir devant de beaux yeux\nou devant une chair savoureuse que lorsque c'était un peintre\nqui leur avait donné l'éclat et la beauté de la vie. Il se fit\nainsi, dans la paix et l'isolement, une érudition extraordinaire.\nQuand l'âge de la retraite fut là, il revint habiter la petite ville\noù il était né. E t il obtint, faveur insigne, d'être n o m m é conser-\nvateur du musée. L e titre lui importait peu, les fonctions non\nplus; simple visiteur, il eût pu voir presque autant le musée,\n\" son musée \", mais elles le mettaient cependant plus près des\nchoses qu'il renfermait; il les sentait plus à lui; puis il pouvait\naussi à son gré congédier le gardien de salles et, lorsque des\nétrangers se présentaient, leur servir lui-même de guide.\n   En été, beaucoup de touristes venaient parce que la vieille\ncité avait des pignons pittoresques et de jolis carillons dans ses\ntours, — des ignorants, des dédaigneux perpétuellement déçus,\net des snobs. Il les supportait comme jadis ses écoliers bar-\nbouillés d'encre. Mais parfois aussi, un connaisseur passait,\navec qui il apprenait toujours quelque chose. E t l'étonnement\nqu'il constatait q u a n d on trouvait en lui tant de science, n'était-\nil pas, à lui seul, malgré sa modestie, la récompense du long\ntravail de sa décourageante vie? Il pouvait enfin causer de cet\nart qu'il aimait si éperduement, auquel il eût voulu se vouer,\ndont il avait rêvé d'être un grand-prêtre, et dont il n'était\nqu'un desservant ignoré.\n   Ces jours-là étaient les jours heureux qui faisaient oublier\ntous les autres...\n"}, {"page_pdf": 565, "texte": "484                          DURENDAL\n\n\n   « M. le Conservateur » retira de sa poche la grande clef,\nferma le Musée et salua les visiteurs, cette fois en égal, comme\non se salue entre initiés qu'ont remué les mêmes émotions. A\npetits pas, il regagna sa maison toute voisine; puis il s'arrêta\nsur le seuil pour les regarder s'éloigner. L e n t e m e n t sa figure\nreprit un air d'indifférence : une joie partait, venait de mourir,\net pour combien de t e m p s !\n   Q u a n d les voyageurs eurent disparu au bout de la rue, il se\nretourna brusquement, ouvrit sa porte, et rentra chez lui.\n\n                                          COMTE     D'ARSCHOT.\n"}, {"page_pdf": 566, "texte": "                             Douard\n\n               LORSQUE Douard,          quittant Nivelles, les jours de\n                    marché, retournait à Bornival, il se sentait chez\n                    lui dès le faubourg de Soignies, le plus beau\n                    de tous pour ses yeux accoutumés à le revoir\n                    chaque semaine. P o u r les miens aussi, en ce\n                    temps-là, malgré les maisonnettes banales et\n                    toutes pareilles les unes aux autres qu'on y avait\nconstruites au bord de la T h i n e s . Mais des jardinets, séparant\nles maisons, égayaient cette cité ouvrière, et dans l'un d'eux\ns'élevait une tonnelle où trônait, tout au milieu, une statuette\nde Napoléon, placée dès le printemps sur un socle de bois peint\nen vert. On la repeignait elle-même chaque année avec un art\nqui m'apparaissait souverain : j ' a d m i r a i s surtout son ventre\ncrème et, sur le bicorne, l'or d'un large galon dont j'ignorais\nla fantaisie. J e les admirerais sans doute moins, aujourd'hui\nque j ' a i perdu — depuis si longtemps ! — l'heureuse faculté\nd'embellir toutes choses (les vois-je mieux, plus laides?).\n   Ce samedi-là, D o u a r d , qui devait aimer aussi mon petit\nNapoléon, n'aura pas songé à lui, car il roulait dans sa tête\ngrisonnante, en rejoignant son village, les plus vastes pensées\nqu'elle pût concevoir, et les plus agréables : sa femme, à propos\nde qui ses voisins disaient de lui qu'il couchait avec son maître,\nlui avait r e c o m m a n d é , le matin, de ne pas vendre leur cochon\nmoins de soixante-dix-huit francs et de ne signer un nouveau\nbail, chez le propriétaire de leur « héritage », qu'après avoir\ndiscuté sou par sou l'augmentation de loyer redoutée, quasi\ncertaine. Or, le cochon s'était vendu quatre-vingt-six francs, et\nle bail, tout préparé, à l'ancien prix, attendait la croix que\nDouard y apposa gauchement, la joie et le m a n q u e d ' h a b i t u d e\nfaisant trembler sa m a i n .\n  Cette journée d'automne était sereine et douce ; le soleil,\ndéjà paresseux, s'était levé lentement, dissipant à l'aise les\n"}, {"page_pdf": 567, "texte": "486                            DURENDAL\n\n\nvapeurs éparses sur les prés, et la calme matinée finissait sous\nun ciel sans nuages.\n   D o u a r d songeait et, comme tous nos songes, les siens peu-\nplaient de projets un avenir sans limites. Il ne s'était d'ailleurs\njamais senti plus gaillard ni plus pénétré d'une joie tranquille:\nétait-ce pour sa double chance du matin, ou pour la douceur\nde ce midi d'octobre, souriant comme un matin d'avril, ou\nbien à cause, tout u n i m e n t , de sa conscience paisible ? Car\ntoute sa philosophie et toute sa morale et presque toute sa\nreligion tenaient dans ce précepte hérité de son père et qui\navait toujours cheminé devant lui comme un chien vigilant :\n« Le mieux est de tenir sa casquette droite », et son bâton\nnoueux à lanière de cuir l'avait moins soutenu que cette\nsimple parole.\n   Au m o m e n t où D o u a r d allait passer sous le pont du chemin\nde fer séparant le faubourg de la campagne, deux petits garçons\ny jouaient aux billes. E n ces temps tout proches encore de\nnous, mais que l'horreur présente recule aux âges idylliques,\nun garçonnet jouant sur la route ne risquait pas d'être happé par\nun de ces monstres modernes dont la course évoque la briè-\nveté, le vain fracas et parfois la cruauté de la vie. L e chemin\net la rue appartenaient encore aux enfants. J'en ai joui, pour\nma part, comme faisaient les deux b a m b i n s en tablier de\ncotonnette qui lançaient leurs billes sous le pont au passage de\nDouard.\n   C'étaient de ces tout petits dont on dit que leurs braies sont\nencore sur la haie et qui trottent les j a m b e s ouvertes, comme\ndes mineurs borains. L ' u n d'eux, accroupi au milieu de la\nroute, tournait le dos à D o u a r d , qui s'avançait de son grand\npas égal, une pipe Jacob dans le coin de sa bouche, large et\nfine comme un coup de bêche sur un sentier. L ' a u t r e , le voyant\ns'engager sous le pont, s'écria :\n   — Laissez passer ce grand-père-là !\n   Ce grand-père-là !... D o u a r d s'arrêta. A p p u y é sur son bâton,\nregardant sans la voir une feuille j a u n e tombée entre deux\npavés, sur la terre h u m i d e , il réfléchit qu'il avait dû mettre au\nbout de sa pipe noircie un de ces bourrelets de fil, vrais suçons\nà l'usage des vieux édentés, qu'ils r a m è n e n t à l'enfance; et, se\ncaressant le menton, que blanchissait une barbe de six jours,\n"}, {"page_pdf": 568, "texte": "                           DOUARD                           487\n\nil vit la femme à bandeaux gris, sèche et ridée, qui l'attendait\nau foyer, et le bébé tout dru, si bien venant, qu'allaitait son\naînée, mariée depuis tout à l'heure treize mois...\n   — Ce gamin dit vrai, je suis un grand-père.\n   Et il reprit sa route, à grandes enjambées. Mais pour la pre-\nmière fois de sa vie, il songea que là-bas, vers Bornival, à\ndroite de Monstreux, le pavé allait monter bien fort.\n\n                                      GEORGES   WILLAME.\n"}, {"page_pdf": 569, "texte": "                          Journée d'Eté\n\n                        Juin. — Onze heures.\n   Midi, dans une heure, va sonner.\n   Après ces deux longs mois de pluie, comme il est bon de vivre, et comme\nle soleil qui baigne les arbres, les maisons, les prairies, me met le cœur\nen fête.\n   Un vent léger, si léger qu'on ne l'entend pas, court dans les branches et\nles feuilles, et les teintes rouges des jeunes poires commencent à poindre\ndans les tendres frondaisons, où, ainsi que des larmes d'or, tremblotent de\npetits lambeaux de soleil.\n   Les jardins avec leurs groseilliers trapus, leurs clairs parterres d'escaroles,\nd'endives, et leurs longues perches croisées qui attendent l'étreinte des\nfrêles haricots, s'alignent, monotones et semblables, le long des maisons\nsilencieuses..\n   Tout se tait, et tout s'irradie d'une telle joie que l'on dirait que tout\nchante.\n   Un papillon blanc vient tituber près de ma fenêtre... puis disparaît.\n   Tout à coup, un babil de jeunes filles éclate d'une porte ouverte; et le\nbruit de seaux qu'on bouscule, dans une cour, alterne avec le rythme\nprécipité d'un hachereau sur le hachoir...\n   Puis tout se tait encore.\n   Le papillon a repassé près de ma fenêtre.\n   Le soleil a quitté les rideaux et darde maintenant sur les toits, et il ne me\nreste plus de lui qu'une raie blanche striée d'ombres qui vacille sur le\nmarbre noir.\n   Et le long d'une haie, là-bas, arrivent étonnées, deux très petites filles qui\nse tiennent difficilement par la taille.\n\n\n\n                           Le dîner. — Midi.\n   L'on va dîner.\n   Le soleil a envahi la salle à manger ; il dessine de longs ramages clairs\nsur la nappe et les assiettes et caresse le cristal des verres qui projettent sur\nles murs de pures irisations.\n   Des odeurs chaudes et prometteuses arrivent par bouffées de la cuisine où\nl'on entend la dernière musique des casseroles secouées, le crépitement des\nsauces, et le vacarme du tisonnier contre la grille.\n"}, {"page_pdf": 570, "texte": "                                JOURNÉE D'ÉTÉ                                     489\n\n   Les chaises sont soigneusement alignées; les rideaux sont t e n d u s ; on a\nremis en place les livres égarés, et sur les meubles on ne voit plus u n e\npoussière: la salle à manger est ainsi proprette et séduisante; on l'habille\nchaque j o u r de cette m ê m e robe toujours soignée qui semble la toilette\ningénue de notre paix familiale.\n   Mon père, p o u r r o m p r e l'ennui de son désœuvrement, lit jusqu'à la\ndernière ligne le journal déjà parcouru le matin.\n   Et voila que r a d i e u s e ma mère arrive, portant h a u t la soupière où fume la\nsoupe dorée.\n   Les convives, après elle, entrent par les deux portes et leurs visages sont\nroses et froids d e la fraîcheur de la r u e .\n   Et lorsque tout le m o n d e est assis, le silence se fait et la plus j e u n e sœur\nprononce d'une voix très forte et avec un accent de mépris à l'adresse de nos\nsignes de croix trop vite é b a u c h é s : \" Seigneur, bénissez-nous, ainsi que la\nnourriture que n o u s allons p r e n d r e pour bien vous servir, ainsi soit-il. \"\n   Et puis mon père prend l'assiette de sa voisine et y renverse la louche de\nfaïence blanche o ù déborde le liquide épais.\n\n\n\n                                   Le goûter.\n   Il est quatre heures, et c'est jeudi, jeudi d'été, jeudi plein de soleil.\n   Les trois petits garçons sont à table, sur une même ligne, serrès l'un\ncontre l'autre, et très d r o i t s .\n   Leurs cheveux sont défaits, leurs joues violacées, et sous les tabliers\ncourts, leurs petits mollets n u s vont et viennent, frappant le bois des\nchaises.\n   Ils ont couru et joué toute l'après-midi ; ils se sont couchés dans l'herbe et\nroulés dans la terre sèche des chemins et des fossés; et leurs doigts et leurs\nvêtements fleurent encore à table l'odeur violente de la terre remuée.\n   Ils ont une g r a n d e faim m a i n t e n a n t , et ils mangent avec ferveur.\n   Devant les tasses de café à demi vidées, les chers petits hommes sont\ngraves, silencieux, le regard distrait, ainsi que des poètes.\n   Gloutonnement leurs dents s'enfoncent dans les tranches du large pain que\nla maman a pétri la veille et dans lequel elle a versé les œufs, le beurre et\nle sel.\n   La confiture de petites groseilles met des balafres rouges aux coins des\nbouches r o n d e s . . .\n   Et le père, assis près du grand poêle éteint depuis l'hiver, souriant et\nmuet, les r e g a r d e .\n                                                         CHARLES       ANCIAUX.\n"}, {"page_pdf": 571, "texte": "              Conseils pour un Poète\n   Un livre de poèmes me parvient, qui a pour titre : L'Ironique ten-\ndresse (1).\n   Dans ce livre bat un cœur d'adolescent, qui rencontra trop tôt la « banale\naventure » ; il s'y complut avec une ivresse un peu fébrile, et quand l'aventure\nprit fin, il en souffrit, comme doit souffrir un poète.\n   Car, ce qui est, pour le commun des mortels, un fait divers, acquiert, aux\nyeux du poète, des proportions d'événement !\n   Et cette fois encore, voici bien du talent dilapidé pour chanter l'arrivée et\npleurer le départ d'une grisette — quand bien même elle cultiva Francis\nJammes et feuilleta Verhaeren !...\n   Sachons d'ailleurs gré à ce jeune homme de nous avoir épargné, comme\népilogue d'une « passade », les grands cris de pélican blessé à la manière de\nMusset, les imprécations baudelairiennes et les pleurnicheries bourgeoises du\npère Coppée... D'être déjà quelqu'un a sauvé le poète d'un romantisme\nattardé; et sa désillusion s'est muée en ironie...\n   Et cela nous enchante; et cela nous rassure.\n   Cela nous enchante, car cela nous vaut une guirlande de, lieds primesau-\ntiers et langoureux, volages et tendres, impertinents et songeurs — dans la\nmanière de ce « mélancolique tintamarresque » de Max Waller, mais avec\ndéjà plus de perfection technique que n'en proféra La Flûte à Siebel... Ah !\nles délicieuses cabrioles sentimentales : à peine le cœur a-t-il le temps de mon-\ntrer un bout de souffrance — que déjà l'esprit lui fait la nique!\n   Et cela nous rassure; décidément, la « tache n'est pas au fond », comme\ndit Musset; et l'idylle ne fut guère tragique qui se résout en d'aussi désin-\nvoltes jeux de rimes... Peut-être même le poète n'insiste-t-il tant à nous per-\nsuader qu'il ne fut pas dupe, que pour nous engager à n'être point dupe à\nnotre tour de son aventure... Et il nous vient alors ce doute que cette aventure\npourrait bien être plus rêvée que vécue — et que l'Ironique tendresse le serait\nau point de recéler quelque défi moqueur à l'endroit du lecteur trop crédule\net du critique trop enclin à morigéner.\n   Allons-y tout de même ; ce livre contient tant de promesses de talent — et de\nla qualité la plus imprévue, la plus personnelle et la plus souple — qu'il vaut\nbien un prêche...\n   Et je dirai donc à ce poète : « Jeune homme, par l'Ironique tendresse, vous\navez prouvé que, déjà, vous êtes « quelqu'un », à l'âge où d'autres trébuchent\n\n\n  (() ROBERT SILVERCRUYS : L'Ironique tendresse. Préface de THOMAS BRAUN (Bruxelles,\nLamertin).\n"}, {"page_pdf": 572, "texte": "                        CONSEILS POUR UN POÈTE                              491\n\n\nencore dans les broussailles des imitations. Cette rare et prompte conquête de\nvotre moi vous crée des devoirs auxquels ne satisfont les plus brillantes mu-\nsardises... Mimi date — puisque Murger mourut en 1861 ! — et pour la\ndéfriper, il ne suffit pas de lui faire lire Jammes et Verhaeren !... Ne faites\nplus l'honneur de votre beau luth à un bibelot périmé de garçonnière qui\nvaut tout au plus les hommages du mirliton! .. Votre foi et vos traditions,\nautant que votre talent, vous requièrent vers de plus nobles objectifs et vous\nappellent à de plus viriles tâches... Ne vous attardez plus dans les médiocres\ndélices de guinguettes et montez aux sommets, le long de la grande route, par\noù la Nature conduit à Dieu... Sur cette route-là, rejoignez vos aînés et les\ncompagnons de votre génération ; et à leur contact, votre vocation véritable\nvous sera révélée... Un poète glorieux vous enseignera l'usage miraculeux\nqu'on peut faire du « Don d'enfance » ; le beau chantre des Saisons vous\napprendra comment les ardeurs du cœur se purifient au creuset de l'idéal ; le\nsourire, sans fard, des choses vous sera révélé par Thomas Braun, Franz\nAnsel et Adolphe Hardy et, dans votre cœur juvénile résonnera, comme\nl'appel même de la destinée, l'écho du pas ferme, sur les chemins de l'Art, de\nce croisé de Dieu qu'est Georges Ramaekers et de ce chevalier de Notre-Dame\nqu'est Pierre Nothomb ! »...\n   En parlant ainsi à l'auteur de l'Ironique tendresse, je ne fais d'ailleurs que\ncommenter l'avis que donne au poète, son préfacier lui-même, lorsqu'il le\nconvie à « un chant nouveau, dont l'objet, enfin digne d'elles, exalte toutes\nses vertus, et où se développe une jeunesse ardente et pure, et, où se répande\nune tendresse dont aucune ironie ne saurait décevoir les clairs enchan-\ntements ...»\n   Admirables paroles d'un aîné à un cadet, et que souligne, comme un\nexemple exaltant, la divine fraîcheur franciscaine de Fumées d'Ardennel\n   Que ces conseils de Thomas Braun — et les miens — seront suivis par le\npoète, j'en ai pour garant l'épilogue même de l'Ironique tendresse et qui, par\nsa gravité presque angoissée, contraste tant avec la gaminerie sceptique du res-\ntant du livre...\n   Dans cet épilogue, le poète va jusqu'à évoquer le chemin de Damas... C'est\nexcessif, et son amour des « paupières peintes » n'exige pas aussi tragique\nrédemption ! Il nous suffit qu'il soit résolu désormais à aller\n\n                           Sans plus trembler, par les chemins,\n              Chantant son allégresse et bénissant son sort !\n\n  Et, comme dit Thomas Braun, « ses aînés seront réjouis! »\n\n                                                  FIRMIN VANDEN BOSCH.\n"}, {"page_pdf": 573, "texte": "             Pour Camille Lemonnier\n   Le Conseil Provincial du Limbourg, dont la majorité est catholi-\nque, a voté, a l'unanimité, un subside en Javeur de l'érection d'un\nmonument à Camille Lemonnier.\n   C'est notre ami et collaborateur Georges Virrès qui a défendu la\nproposition émanant de la 3e commission dont il était le rapporteur.\n   Voici, d'après la sténographie, reproduite par le journal du Lim-\nbourg: L a Vallée du Geer, la jolie improvisation de Georges Virrès:\n\n     On nous d e m a n d e , Messieurs, de rendre h o m m a g e à quel-\nq u ' u n qui fut p e n d a n t près d'un demi-siècle le principal écri-\nvain artiste de ce pays.\n     Dès les commencements de notre renouveau littéraire, on le\ntrouve, lui, Camille L e m o n n i e r , à l'avant-garde, encourageant\npar son exemple, par son énorme labeur, par cette force d'en-\nt r a î n e m e n t qui était en lui, toute une jeunesse avide de con-\nquérir des lauriers d a n s une voie nouvelle, dans u n e voie incon-\nnue à cette époque en Belgique. Il y avait bien eu quelques\nprécurseurs, quelques grands précurseurs m ê m e en littérature,\nun Charles D e Coster, un Van Hasselt, un Octave Pirmez,\nmais ils d u r e n t travailler à l'écart d'un public qui ne les com-\nprenait pas encore.\n     L e m o n n i e r parvint à briser ces murs de silence, cette opacité\nhostile qui entourèrent, au début, nos prosateurs et nos poètes.\nA cet égard, il ne peut y avoir deux opinions. T o u t le monde\nreconnaîtra — à moins de nier l'évidence — que Lemonnier\nfut, avec E d m o n d P i c a r d , le principal artisan d'un mouvement\ndont les effets dépassent aujourd'hui largement nos frontières\net ajoutent à la g r a n d e u r du p a y s .\n     Q u a n t à l'œuvre de cet écrivain prise en elle-même, quant à\nsa production livresque, disons tout de suite q u e , depuis Bal-\nzac, il y en a eu très peu d'aussi considérables, du moins en\nce qui concerne les livres écrits, c'est-à-dire les ouvrages ayant\ndes qualités de style, de facture, et ce frémissement artiste, à\nquoi se reconnaît la vertu d'un maître.\n"}, {"page_pdf": 574, "texte": "                   POUR CAMILLE LEMONNIER                      493\n\n\n\n   Et dans cette œuvre immense, les livres doués — selon la\nbelle expression de Verhaeren — de qualités « invincibles », les\nlivres qui dureront, sont précisément ceux où Lemonnier s'est\nle plus longuement attaché à sa terre. Je pense, en ce moment,\nà ses Noëls flamands, pleins de détails précis, savoureux, et par-\nfois si émotionnants, débordants aussi de bonhomie ; je pense\naux admirables descriptions sylvestres du Mâle qui resteront\nsans doute inégalées, je songe à cette âpre et puissante eau-\nforte intitulée le Mort, à ces pages qui exaltent la Flandre et\nqui portent ce titre évocatif, le Vent dans les Moulins (cela ne\nsuffit-il pas à nous faire sentir le souffle qui vient de la mer et\nfait tourner toutes les ailes sur la plaine flamande?). Je pense\nencore à son Petit Homme de Dieu, l'humble figurant de la pro-\ncession expiatoire de Furnes, une histoire que baigne une\natmosphère toute mystique où revit la West-Flandre religieuse\net grave. Tous ces livres nous touchent de près, ils sont char-\ngés de sensibilité flamande. Lemonnier, d'ailleurs, n'a ignoré\naucun coin de son pays, et notre Limbourg revit en images\nsaisissantes dans sa Belgique, une oeuvre, une fresque devrais-je\ndire, à laquelle fut accordé jadis le prix quinquennal de litté-\nrature.\n   Il s'éprit des paysages de notre province, il y revint à diver-\nses reprises. La Campine notamment eut le don de l'émouvoir\nprofondément. Pendant que Picard écrivait à Helchteren, au\nchâteau du Doel, sa Vie Simple, Lemonnier promenait ses\nenthousiasmes dans la bruyère du « Donderslag » ou allait\ns'enivrer de l'odeur des fourrés clans l'oasis de « Kelgterhof ».\nIl passa deux automnes à Lummen, dans une petite villa\nvoisine du <t Chêne millénaire ». Et j'ai pu me rendre compte\nde la ferveur qui l'animait devant les aspects de notre contrée.\n Cet homme ne faisait que transposer dans ses livres le lyrisme\ndont il était possédé et qui le soulevait. Sa conversation colo-\nrée, ses phrases en relief, ses mots qui peignaient, qui déclan-\nchaient les images, accrochaient aux choses une splendeur nou-\n velle. Il fut un peintre incomparable de sa patrie, et il en a\n fixé à jamais le visage.\n    Sait-on que malgré des appels réitérés, des offres avantageu-\n ses qui lui vinrent de l'autre côté de la frontière, il se refusa\n toujours à quitter sa terre natale?\n"}, {"page_pdf": 575, "texte": "494                         DURENDAL\n\n\n\n   Sans doute, et je me reprocherais le silence à cet égard,\nemporté par ses ardeurs instinctives, il lui est arrivé de dépas-\nser beaucoup trop certaines limites qu'il n'eût jamais dû fran-\nchir. C'est malheureusement le cas de bien des écrivains aux-\nquels va cependant aujourd'hui le suffrage des plus prudents.\nSans sortir du grand siècle, nous trouvons La Fontaine, le\ndélicieux, l'incomparable auteur des Fables, ami de nos jeunes\nannées (mais que nous apprécions sans doute davantage\naujourd'hui) ; ce La Fontaine fabuliste est aussi l'auteur des\nContes singulièrement libertins que vous savez et que vous con-\ndamnez.\n   Car, dans cet ordre d'idées, il convient d'émettre ici des res-\ntrictions formelles. 11 ne doit pas y avoir d'équivoque quant à\nma pensée, à cet égard. C'est assurément le sentiment des\nmembres du Comité organisé à Bruxelles en vue de l'hommage\nà rendre à Lemonnier, et qui s'appellent Henry Carton de\nWiart, ministre de la Justice, et Prosper Poullet, ministre des\nSciences et des Arts. Croyez bien que si, avec d'autres noms\nencore, tels que ceux de Thomas Braun, le poète religieux,\nd'Edmond de Bruyn, ancien directeur du Spectateur Catho-\nlique, de François Empain, sénateur, de Fierens-Gevaert, secré-\ntaire de la Commission des musées royaux, de Pierre Nothomb,\nsecrétaire de rédaction à Durendal, de Rouvez, délégué des\nAmis de la Littérature, de Théodor, le député de Bruxelles, et\nd'autres, et d'autres, croyez bien que si nos ministres eux-\nmêmes ont prêté leur concours, leur haut appui et leur exemple\nà la commémoration qui se prépare, avant tout paraît-il sous\nla forme d'un monument, sans doute aussi sous la forme d'un\nprix, c'est qu'ils ont senti combien le disparu avait laissé de\ntitres à la reconnaissance de la Belgique lettrée.\n   D'ailleurs il se fait, par une heureuse coïncidence (et c'est\ncomme si l'Art lui-même avait voulu sauvegarder la mémoire\ndu défunt) il se fait que les plus beaux livres de Lemonnier\nsont précisément ceux qui répondent sans restriction aux affi-\nnités de chacun de nous.\n   On fêtait, il y a quelques années, à Bruxelles, la parution du\ncinquantième volume de Lemonnier (c'était tout juste le Petit\nHomme de Dieu, dont je parlais tout à l'heure). A cette occasion,\nl'Académie libre de Belgique était réunie. Alexandre Braun, le\n"}, {"page_pdf": 576, "texte": "                       POUR CAMILLE LEMONNIER                             495\n\nsénateur de Bruxelles, présidait. Il s'agissait de rédiger une\ndédicace pour un exemplaire de la Belgique, somptueusement\nrelié, que l'Académie libre voulait offrir au héros de la fête.\n   Et Alexandre B r a u n proposa d'inscrire à la première page du\nlivre :\n\n           A Camille Lemonnier            qui glorifia sa       Patrie.\n\n   « Cela suffit, car cela dit tout », fit-il observer. E t l'on ratifia\nsa proposition.\n   Un pays s'honore en honorant ses illustrations.\n   Je propose d o n c , au nom de la troisième Commission, le vote\nd'un subside de 100 francs. Nous avons été tous d'accord, la\nsemaine dernière, pour la protection de notre trésor artistique.\nQui p r é t e n d r a i t que la littérature ne fait pas partie de ce\ntrésor, dont u n e nation doit se montrer jalouse? Soyons donc\nencore u n a n i m e s !\n   Et j ' a i la conviction de ne pas avoir parlé en vain.\n\n                                          *\n                                      *       *\n\n   M. Meyers a donne' lecture, le lendemain (1) au Conseil provincial,\nd'une page de Camille Lemonnier consacrée à la Collégiale de\nTongres.\n   C'est à l'appui d'une importante demande de subside, en Javeur de\nla restauration de ce magnifique édifice, que M. Meyers a invoqué le\ntémoignage de notre maître-écrivain.\n   Voici cette page :\n\n   Une porte nous livre l'accès de l'église. E n un instant nous\nsommes transportés dans la pompe et la magnificence; un\nhymne de styles et d'époques s'accomplit sous nos yeux : l'ogi-\nval primaire des nefs, du transept droit et du chœur se marie,\ndans le rond-point du chœur, le transept gauche et les chapel-\nles des bas-côtés, à l'ogive du quinzième siècle. L a vaste basi-\nlique ouvre, à travers l'espacement de ses vingt-quatre piliers,\nson imposant vaisseau; là-haut, par-dessus les arcs en tiers-\npoint des travées, le triforium, lancéolé de petites arcades sup-\n\n  (1) Voir le m ê m e n u m é r o du journal : La   Vallée du     Geer.\n"}, {"page_pdf": 577, "texte": "496                              DURENDAL\n\n\nportées par des colonnettes c y l i n d r i q u e s , ressemble à la galerie\nd'une carène qui voguerait d a n s la lumière des paradis. Et\ndans le grand chœur éblouissant où les clartés vives du dehors\njaillissent à torrents par deux rangs superposés de hautes fenê-\ntres à lancettes géminées, ainsi que des eaux ruisselantes par\nles bouches des écluses, l'adorable et naïve beauté d'un retable\nsur l'autel, entre les candélabres d'argent, comme une palpita-\ntion de vie lointaine, qui, plus bas, sur les dalles où posent\nleurs pieds ongles, a l'air de s'achever dans l'éploiement d'ailes\ndes aigles des lutrins.\n   L e cuivre, la couleur, la lumière s'accordent clans l'aime et\nblanche église, pour glorifier Marie, la céleste patronne du\nlieu; son image, sous la forme d'une très vieille statue poly-\nchromée, les joues enluminées d'un nuage rose, une épée\nretombant aux plis de la robe — cette m ê m e épée qui plus tard\nse retournera dans le sang et la chair de son cœur, — continue\nde sourire en un coin du transept gauche, d'un pâle et fragile\nsourire qui semble s'égarer sur les mères venues là gémissantes,\net leur verser les consolations, au nom du divin m a r t y r qu'elle\nberce dans ses bras.\n   Depuis des siècles, les générations amoncellent en son hon-\nneur dans le trésor de l'église, les ors, les soies brochées, les\njoyaux, une miraculeuse fortune qui remplit des armoires et\nforme comme le viatique terrestre de la bonne D a m e dans son\npèlerinage à travers la souffrance h u m a i n e . Des étoles et des\nsurplis pendus à des clous ont gardé l'attitude et le geste de\nl'officiant, voici les ciboires, les buires, les m a n i p u l e s , les châs-\nses, les pixides, les sanglantes reliques, évocatrices des saintes\ndouleurs des premiers confesseurs de la foi. C'est un véritable\nossuaire qui nous apparaît à travers les gemmes et les orfèvre-\nries; notre scepticisme moderne n'y trouve plus qu'un spectacle\ncurieux; mais d'autres que nous y viennent encore appuyer les\nlèvres de leur ferveur; et nous pensons au t e m p s lointain où\nc'était la coutume d'exposer toutes ces possessions illustres der-\nrière la balustrade de la tour, au dessus du grand portail que\nnous apercevions tout a l'heure du r e m p a r t . . .\n"}, {"page_pdf": 578, "texte": "          La Revanche da Surnaturel\n\n                   NOS lecteurs ont pu le remarquer : l'Appel entre dans sa cin-\n                      quième année. Autour de son berceau, il y avait tout juste\n                      vingt-cinq abonnés, et le petit Noël avait omis de mettre\n                      de l'or dans ses sabots. Pour nous déjà la crise de l'or avait\n                      commencé ! Tout de même, cet enfant des pauvres a vécu,\n                      il a grandi et plus de quatre mille amis le regardent pousser\n                      et l'écoutent bégayer ses cantiques.\n                         C'est le mot, car la caractéristique de notre œuvre est le\nsurnaturel. Nous avons trouvé bon et beau de n'en pas rougir. Et notre rêve\neût été d'en être des annonciateurs splendides à la vie qui monte. On pleure\nde rage quand on a la faveur de deviner la magnificence de la vérité et qu'on\nse sent inapt à en être l'ostensoir... Oh ! savoir qu'il y a une évidence du Divin\ncapable d'irradier tant d'âmes en voyage sur les chemins de Damas, et en être\nréduit à n'allumer qu'un cierge pâle! torture ineffable! torture de la détention\nperpétuelle dans la geôle de la médiocrité!\n   ... Le monde est tellement las d'être orphelin de Dieu. Les dérivatifs à\nl'inquiétude religieuse sont désormais impuissants. On sait trop bien que la\nScience n'est pas l'Amour et que faute de pouvoir s'agenouiller sur une tombe\nelle ne peut rien, que constater la mort. La Philosophie non plus n'a pas les\nparoles de la vie éternelle. Et son histoire apparaît aux gens de cette heure,\ncomme un vaste cimetière aux monuments écroulés. Il y a encore des Maîtres,\nc'est vrai ; il y a des Bergson. Beaucoup en parlent, peu le connaissent. Et\npuis, ni lui, ni d'autres n'ont appris à quiconque à faire leur vie une et immor-\ntelle. Ce ne sont plus « des systèmes, ni des formules, ni des mots faits pour\nse définir » qui apaiseront l'anxiété présente. Il faut des certitudes.\n   Car l'exaltation qui fait oublier la vie est tombée. Les psychologies amu-\nseuses ; les philanthropies aveuglantes, les politiques excitatrices, les sociologies\nenivrantes, ont perdu leur griserie comme un parfum évaporé. La foi de\ncontrebande dont elles ont maléficié l'humanité agonise sans grandeur. Ses\nfunérailles ne seront point, comme disait Jouffroy, celles d'un grand culte.\nElles auront lieu la nuit et il n'y aura pour assistance que quelques bedeaux\nenrhumés !\n   J'ai vu sur les murs de Paris une affiche-réclame pour le journal l'Humanité.\nCela a des prétentions artistiques. On y croit deviner une colline boisée. Un\nouvrier ployant sous un sac de charbon montre à un bûcheron assis sur un\nautre sac... quelque chose. Que lui montre-t-il au juste? Il y a dans une\nsinuosité blanche qui doit être une route, deux gendarmes endormis sur de\npacifiques chevaux. Ce n'est pas un spectacle autrement émotif. J'entends bien\nque ces Pandores symbolisent, je ne sais quoi... le Passé peut-être. En effet,\n"}, {"page_pdf": 579, "texte": "498                                 DURENDAL\n\n\nen regardant de plus près, on aperçoit un rond qui a l'air d'un cerceau, mais\nqui pourrait bien Être le Soleil Levant. Alors, on comprend un peu l'allégorie\net on a l'impression que le plus candide socialiste doit la trouver fade.\n   Mais oui! tout ça, c'est de la blaguologie éculée. Il faut vivre de phrases et\nde son, comme Jaurès, pour n'en pas sentir la caducité. Les anarchistes eux-\nmêmes ne parlent plus sans rire de la « Cité future ». Il y a bien quelques\nnéo-chrétiens comme Albin Vallabrègue pour prêcher une fraternité sans\ndogme. Mais leur « apostolat » ne fait pas même le bruit d'un puceron qui\nmeurt.\n\n               Il nous faut Dieu pour tout l'abîme obscur,\n               Qu'agrandissent en nous la terreur et l'attente\n\na écrit Jeanne Termier.\n   Il ne nous faut rien moins en vérité. Les auberges de rencontre se sont\neffondrées. Les routes ne sont plus hospitalières. Il faut aller jusqu'au bout\ndes routes!\n   Demain peut-être elles seront ensanglantées. Même sans lire les journaux,\non sent craquer l'avenir. La sensation est très nette qu'il se prépare quelque\nchose de terrible dont les jours les plus damnés de l'Histoire ne sont qu'un\npauvre avant-propos. La guerre européenne, ces mots épouvantables expri-\nment mal le mystère qui nous apeuré. On sent confusément qu'il y aura autre\nchose. Il y aura peut-être le face-à-face indicible de l'Humanité avec le Dieu\nméconnu. La fin du Monde ? non sans doute, mais peut-être la fin d'un monde\nque la Miséricorde a jugé?\n   Cette génération est poignardée par ces points d'interrogation. Voilà pour-\nquoi le surnaturel la hante et l'attire. Lui faire voir, dans le tremblement de\nterre universel, la pierre de l'angle immobile, les âmes eucharistiques qui\nrestent sans effroi, l'Eglise qui ne vieillit pas et qui sans morgue et sans faiblesse\nmaintient l'harmonie de l'éternelle justice et de l'éternelle charité, qui totalise\ndans son unité tout ce que les aspirations humaines ont eu d'auguste, qui n'a\nlaissé tomber à terre aucun progrès réel, telle est la mission merveilleuse, où\ngauchement nous nous sommes essayés.\n   Nous n'y avons pas échoué tout à fait. Ils sont nombreux les jeunes qui,\ngrâce à cette pauvre petite feuille, ont compris la gloire d'être surnaturels.\nL'Amour, le Mariage, l'Education, l'Apostolat, la Vocation, l'Action sociale\ncatholique sous toutes ses formes, la Liturgie, la Communion, quels sujets\ndignes de passionner les âmes qui s'ouvrent !\n   Il faudrait du génie. Alors, les vocables indigents qui font songer à l'Art de\nSaint-Sulpice et qui déshonorent l'essentielle beauté, ne diminueraient plus\nnotre œuvre d'adoration.\n   Nous n'avons eu que la ferveur. Priez Dieu qu'il nous la garde et qu'il dise\nà notre place les paroles que nous ne savons pas...\n\n                                                              JACQUES DEBOUT.\n\n(L'Appel.   Numéro du 25 janvier 1913.)\n"}, {"page_pdf": 580, "texte": "       De Timmoralité\n         au point de vue littéraire.\n\n                                            I\n\n\n    La littérature immorale est celle qui est en désaccord avec les lois de\nl'Eglise catholique, c'est-à-dire avec la vérité et, par conséquent, l'ordre et\nla beauté.\n   Tout ce qui est contraire à cette vérité est fausse, d o n c laid en morale et\nen art.\n   Cela ne veut point dire q u ' u n e œuvre en partie immorale ne puisse con-\ntenir des beautés.\n   Ainsi l'œuvre de R o n s a r d , d ' H u g o ou de Beaudelaire. Mais ces beautés\nn'existent qu'en raison de ce qui les relie à Dieu, et il n'est point permis à\ntous de les découvrir sans d a n g e r .\n   Il est intéressant q u e certains antiques aient en quelque mesure cette\nrelation ou p e r m a n e n c e diffuse de la première révélation, tant il est difficile\nau païen m ê m e de se d é p r e n d r e de Dieu. C'est de là q u e provient, par\nensemble, toute la beauté des Grecs : d a n s H o m è r e cette fréquente chasteté\net cette louange du paysage d a n s Théocrite et ce respect du lit nuptial chez\nleurs tragiques.\n   C'est une chose r a r e que la relation complète de l'œuvre avec la vie éter-\nnelle. C e p e n d a n t l'auteur de la Chanson de Roland, D a n t e presque toujours,\nCervantes, Shakespeare parfois, R a c i n e et L a m a r t i n e souvent; de nos jours,\nClaudel ou L o u i s L e Cardonnel n o u s offrent cet exemple.\n   L'hérésie et l'obscénité sont les vers qui corrompent l'œuvre d'art et qui\nempêchent qu'elle p a r v i e n n e en tout ou en partie à l'immortalité.\n\n\n                                            II\n\n   Pour réagir contre u n e littérature qui porte en elle des germes de mort\nqui peuvent c o n t a m i n e r à la longue les plus purs écrivains, il faut que\nles auteurs qui savent q u e le g r a n d art ne peut exister d a n s le mal,\ntel que l'Eglise le définit, fassent des œuvres si belles qu'elles détournent\ndes autres œ u v r e s .\n   D'un autre côté, q u e b e a u c o u p de pieuses gens n'aillent point, comme\nelles l'ont déjà fait, h é l a s ! j u g e r avec u n superbe dédain et u n e coupable\nprésomption des œ u v r e s a d m i r a b l e m e n t chrétiennes. C'est un péché d'orgueil\nque de croire q u e l'on peut répudier à première vue une œuvre qui a\ndemandé à son a u t e u r des a n n é e s d e méditation. Q u e ces pieuses gens\n"}, {"page_pdf": 581, "texte": "500                                   DURENDAL\n\n\nessaient patiemment de s'éduquer, et si elles ne sont point nées pour l'art,\nqu'elles recherchent la compagnie des g r a n d s h o m m e s de science qui ne\nm a n q u e n t point à l'Eglise. Dieu étant la fin de tout, il ne faut point qu'un\nh o m m e s'égare d a n s u n e voie qui ne lui est pas destinée. Si d o n c la lettre et\nle chiffre sont deux moyens voulus de Dieu, il ne sied point que celui qui est\nné pour le chiffre fasse tort à celui qui est né pour la lettre et inversement.\n    Q u e non plus, et par u n e bien courte vue, les écrivains catholiques\nn'aillent point se mésestimer, s'insulter, s'attaquer entre eux, sous prétexte\nque leurs opinions politiques diffèrent.\n    U n e jeunesse est debout qui est avant tout catholique : Vallery-Radot,\n André Lafon, François Mauriac, pour n e n o m m e r que ses chefs; et des\nadolescents de beaucoup de talent les suivent qui collaborent aux Cahiers de\n l'Amitié de France, aux Intimités et ailleurs.\n    Déjà nos adversaires politiques se plaignent que la p u d e u r envahisse la\nlittérature. C'est que déjà, même le public indifférent finit p a r se lasser d'un\nthéâtre qui n'est plus qu'un lieu d'excitation et de livres où l'on vous serine à\nchaque ligne ou à c h a q u e vers u n e variation sur le vice.\n    Ce colossal ennui provoqué chez les débauchés m ê m e par ces insipides\n turpitudes, c'est le commencement de l'état de grâce littéraire.\n\n                                                                   FRANCIS JAMMES.\n\n\n   (Extrait des cahiers de L'Amitié    de France.)\n"}, {"page_pdf": 582, "texte": "                   Léopold Wallner\n   La mort récente de Léopold Wallner, bien connu des\nabonnés de « D u r e n d a l » à laquelle il collabora souvent, nous a\ndouloureusement surpris, p e n d a n t ces vacances. N o u s avons\nsouvent rendu h o m m a g e au grand talent de cet artiste, peu\nconnu du grand public en raison de sa modestie. Il ne se révélait\nqu'à ses amis. Ceux-ci garderont un souvenir inoubliable de sa\nconversation c h a r m a n t e tant sur la musique — sa branche de\nprédilection — que sur l'art et la littérature. T r è s féru sur la\nlittérature russe et polonaise, il nous donna plusieurs fois d'inté-\nressantes études sur ce sujet. Nous publiâmes aussi, il y a peu\nde temps encore, une étude très fouillée de lui sur B r a h m s .\nEn diverses circonstances, nous eûmes l'occasion de faire ici\nl'éloge de Léopold Wallner. Récemment encore, nous donnions\nici la jolie et fine conférence de son grand ami M. Evenepoel,\nprononcée à l'occasion de l'exécution de ses dernières œuvres.\nNous reviendrons encore sur cette intéressante et s y m p a t h i q u e\npersonnalité. E n attendant, nous nous associons aux sentiments\nexprimés par Octave Maus, au sujet de cet ami et collaborateur\ndans l'Art moderne, en ces termes :\n   « L a mort de Léopold Wallner affligera tous ceux qui prirent\ncontact avec le musicien de valeur, le professeur érudit, le\nphilosophe et l'écrivain que réunissait la personnalité multiple\ndu défunt. P e r s o n n a l i t é originale, des plus sympathiques, qui\nfut pour beaucoup d'artistes au début de leur carrière un guide\nsûr et un ami dévoué.\n   » Wallner était né à Kiew. L e hasard l'amena à Bruxelles\ntout jeune. Il s'y fit des relations parmi les hommes de lettres,\nles musiciens et les peintres; il fut mêlé au mouvement batail-\nleur de la Jeune Belgique et illustra de ses inspirations mélo-\ndiques, qui évoquent le romantisme allemand, des poèmes de\nVerhaeren, Rodenbach, Giraud, Gilkin et autres. U n e Sonate\nromantique pour piano montre que Wallner connaissait à fond\nla technique musicale et qu'il savait plier celle-ci à sa volonté\n"}, {"page_pdf": 583, "texte": "502                            DURENDAL\n\n\n\nsans se laisser dominer par elle. L ' œ u v r e est vivante et d'un\nbeau mouvement. Peut-être est-elle arrivée un peu tard et n'a-\nt-elle pas suffisamment renouvelé les formules pour rencontrer,\nlorsqu'elle parut il y a quelques années, l'accueil souhaité.\n     » Mais c'est surtout le professorat qui valut à W a l l n e r ses plus\ngrandes joies. Il le pratiquait avec une g r a n d e dignité, un par-\nfait désintéressement, et nombreux sont ceux qui lui doivent de\nconnaître de la m u s i q u e autre chose que l'art de remuer les\ndoigts sur un clavier. P a r sa conversation alimentée de souve-\nnirs, de citations, d'observations personnelles, il rendait fort\na t t r a y a n t l'enseignement qu'il dispensait à ses élèves. Sans\nqu'il fît partie d'aucune école officielle, sans qu'on le tînt\npour un grand professeur, il a eu u n rôle i m p o r t a n t dans le\ndéveloppement musical en éveillant p a r m i de jeunes âmes le\ngoût de la musique et l'amour des belles œuvres.\n   » W a l l n e r disparaît à 66 ans. Sa mort a fait peu de bruit: mais\nses élèves et ses amis savent quelle perte ils ont faite en lui et\ngarderont son souvenir.\"\n\n                                                   HENRY MOELLER.\n"}, {"page_pdf": 584, "texte": "          La Colline inspirée\n                                         par Maurice Barrès\n\n\n                  LA « colline inspirée », c'est la colline de Sion-Vaudémont,\n                      en Lorraine, « faible éminence sur une terre la plus usée\n                      de F r a n c e », lieu immémorial de culte, où les divinités\n                      romaines puis la Vierge o n t succédé à Wotan et à Ros-\n                      mertha, adorés par les Celtes. Les grandeurs de la tradi-\n                      tion, la majesté mystérieuse d'une prière qui n'a pas cessé,\n                       flottent autour de cette montagne, sorte d'acropole reli-\n                       gieuse de cette contrée de plaines. Il n'y était plus que\n                      la ruine et le délaissement lorsque, dans le premier quart\ndu XIX e siècle, trois jeunes prêtres, les frères Baillard, Léopold, l'aîné et le\nchef, François et Q u i r i n , rêvent de rendre la colline à sa destination sacrée,\nd'y reconstruire les sanctuaires disparus et d'y ramener les foules des pèle-\nrinages anciens. Mais cette grande entreprise, conduite avec plus de déci-\nsion que de p r u d e n c e , soutenue par des moyens insolites, devient suspecte\nà l'évêque du diocèse et finit par sombrer dans une débâcle à la fois financière\net morale.\n   Le hasard a m è n e François, désemparé par le désastre et presque interdit,\nà se mettre en rapports avec un Pierre-Michel Vintras, un illusionné qui se\nprésente c o m m e prophète et réformateur de l'Eglise... C'est alors sur la col-\nline de Sion-Vaudémont l'installation d'un culte et de congrégations étran-\nges, organisés p a r les frères Baillard et aux exercices desquels s'associe une\ntroupe enthousiaste et confiante de fidèles. Culte et congrégations se perpé-\ntuent, parmi les vicissitudes des événements, jusqu'à ce que leur existence,\nassurée à force d'expédients et de misères supportées, devienne impossible,\net que les pontifes et leurs adeptes soient réduits à la dispersion. Finalement,\nLéopold reste seul, vieillard pathétique, plein de paroles confuses et de sou-\nvenirs de douleur, errant sur la colline qu'il a tant aimée, errant et vagabond\nautour des lieux dont la figure s'associe dans sa pensée à toutes les grandes\naspirations idéales qui ont nourri sa vie et qui l'ont égarée...\n    C'est là un résumé bien incomplet et bien sec d'un récit tel que celui de\n Barrès, tout pénétré de sentiments largement humains, de la compréhension\n\n\n  (1) Paris, Emile Paul, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 585, "texte": "504                               DURENDAL\n\n\némouvante des mystères et des aberrations de la croyance et de la recherche\ndu divin. Tout le passé, celui de la nature comme celui de l'histoire et des\nreligions, est, sur cette colline de Sion, le témoin du présent singulier. Il\nl'explique, il l'excuse parfois. Il représente les forces absentes et irrésistibles\nqui, agissant dans les âmes, les tirent des chemins réguliers dont elles sont\ndésenchantées, pour les pousser sur les routes merveilleuses de l'aventure.\n   L'inspiration personnelle s'oppose alors pour elles à la règle, la fantaisie\nà la discipline, le charme du vagabondage spirituel aux sévérités de\nl'obéissance... La hantise du mystère est en elles, hantise qui se repait,\nsouvent, de semblances et de puérilités. Grandeurs mélangées, Barrès, nous\nle montre en traits magnifiques et cruels, de ridicule et de trivialité;\ngrandeurs, cependant, parce que, si pleines qu'elles soient d'obscurités et de\nfumées, un éclair parfois illumine leurs profondeurs.\n   Rien qui puisse durer, dans le domaine religieux, qu'au prix du sacrifice et\nde la subordination de soi-même. Mais les divagations personnelles mêmes\npeuvent y être respectables et touchantes... Tâtonnements de mains angois-\nsées dans les ténèbres de l'inconnu; lueurs décevantes dans la nuit,\nfantômes, images et projections de la pensée en effervescence de Léopold et\nqu'il interprète comme des signes divins...\n   Et tel que Barrès l'a évoqué, ce Léopold Baillard, abusant et abusé,\naugure debout sur son trépied de montagnes, dans le souffle et le sifflement\ndes vents, et la plainte éternelle des arbres remués; ce grand vieillard\ndécharné qui adjure les puissances surnaturelles et fait le geste du miracle\nfait se lever dans la poussière de ses pas la race impérissable des enfants\nperdus de l'idéal et des amants toujours inapaisés de la chimère.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 586, "texte": "                           LES LIVRES\n\n    Portraits      d'Infantes,        X V I e siècle. E t u d e s iconographiques par\n    me\nM        L A U R E ROULÂT DELONDRE.    Un   vol. g r a n d in-8° illustré.   Bruxelles,\nLibrairie d'art et d'histoire Van Oest et C ie .\n   Voici u n livre plein d'érudition historique et critique; un livre conçu selon\nles méthodes les plus scientifiques et qui est des plus agréables à lire. Cela\nn'est pas fort c o m m u n .\n   C'est u n e galerie de princesses illustres de la branche espagnole de la\nfamille des H a b s b o u r g , dont certaines, ainsi que le r e m a r q u e l'auteur, et\nnon des m o i n d r e s , sont parfaitement oubliées. Il est vrai que la p l u p a r t\nd'entre elles n'ayant j a m a i s eu à agir de leur propre chef, ne sont plus guère\nqu'un nom d a n s u n e généalogie dynastique, entre les p a r e n t s dont elles sont\nissues el les enfants auxquels elles ont donné le jour.\n   Elles n'existent presque que comme épouses et mères de princes : « femme\nde Charles, mère de P h i l i p p e », comme dit l'inscription d'un portrait gravé\nd'Isabelle de P o r t u g a l . Mais, il en est d'autres dont la mémoire n'a pas péri,\ntelle J e a n n e la Folle, célèbre par son amour pour son volage é p o u x ; telles\n Marguerite d'Autriche, Marie de Hongrie, Marguerite de Parme et Isabelle-\nClaire-Eugénie qui gouvernèrent nos provinces.\n   Les dames q u e l'on rencontre d a n s celte galerie d'un siècle n'auraient pas,\n à de rares exceptions près, celle d'Isabelle de Portugal, p a r exemple, été\n admises d a n s la collection des plus belles dames du monde que le duc de\n Mantoue fit p e i n d r e pour le plaisir de ses yeux, par François P o u r b u s le\njeune et par R u b e n s !\n    Mais ce n'est pas leur beauté qui nous intéresse, à présent; c'est plutôt la\n vision d'un passé lointain que leur apparence suscite devant nous, l'évocation\n du temps où elles vécurent dont les peintres auxquels était confié le soin de\n reproduire leurs traits ont, sans le savoir, fixé la physionomie en même temps\n que celle de leurs modèles.\n   Ces artistes, parmi lesquels il en est de très grands, comme Titien et Van\n Dyck, d'excellents c o m m e Antonio Moroore, Sanches Coelho, comme les\n auteurs des c h a r m a n t s portraits dessinés du Recueil d'Arras; parmi lesquels il\n en est aussi bon n o m b r e d'inconnus, flamands, espagnols ou portugais,\n donnent occasion à Mme Roblot-Delondre de nous faire l'histoire de la\n peinture septentrionale espagnole d u X V I e siècle dans le domaine du portrait;\n histoire illustrée de la façon la plus parlante par de nombreuses et irrépro-\n chables reproductions.\n\n                                                                  ARNOLD     GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 587, "texte": "5o6                              DURENDAL\n\n\n\n   L e s A r t i s t e s W a l l o n s , pAR M.-L. CLOQUET, Bruxelles, Van Oest\n(coll. des Grands Artistes des Pays-Bas).\n   Comme l'indique le titre adopté par l'auteur, celui-ci ne s'est pas donné\npour tâche d'essayer de faire l'histoire du sentiment artistique wallon, mais\nplus simplement de passer rapidement en revue l'œuvre des artistes de ce\npays qui ont vu le jour dans nos provinces romanes. Une centaine de pages ne\nsont guère pour une récapitulation de l'activité des maîtres wallons dans tous\nles domaines de l'art, depuis les origines jusqu'à nos jours.\n   C'était là un travail ingrat qui pouvait aisément prendre l'allure et la\nsécheresse d'une nomenclature et M. Cloquet s'en est tiré habilement sans\nrien sacrifier et en mettant en relief les hommes et les œuvres qui réclamaient\nparticulière attention.\n                                                                     A. G.\n\n\nV e l a s q u e z , par M. AMAN-JEAN. Un vol. ill. (Collection Art et Esthétique).\n   — (Paris, Félix Alcan.)\n   C'est l'originalité de la collection Art et Esthétique que de chercher ses\ncollaborateurs parmi les artistes. Les promoteurs de cette collection ont jugé\nqu'un peintre était aussi qualifié pour parler d'un de ses grands confrères du\npassé qu'un écrivain ou qu'un érudit, si supérieur que celui-ci pût être ou\nparaître au point de vue de la méthode scientifique enseignée dans les\nécoles. Et les volumes qui ont paru jusqu'à présent, le Titien, de M. Caro\nDelvaille et le Velasquez, de M. Aman-Jean, justifient complètement cette\nopinion. Le livre de M. Aman-Jean, qui est très touffu, très riche d'idées\nesthétiques, sans cesser d'ailleurs d'être clair, met parfaitement en relief la\ngrandeur de l'œuvre et de la personnalité de Velasquez, tout ce qui fait de\nl'art du maître, dans toutes ses manifestations magnifiques, l'expression la\nplus juste et la plus profonde du caractère et du tempérament espagnols.\n\n                                                                       A. G.\n\n\nL a Compagnie du Saint-Sacrement de l'Autel à Caen.Deux\n   mystiques n o r m a n d s du X V I I e siècle. M M . de Renty et\n    J e a n d e B e r n i è r e s , par M. MAURICE SANDIAU. — (Paris, Perrin.)\n   La vie et l'action religieuse de M. de Renty et de M. Jean de Bernières,\ninitiateurs ou recteurs de la Compagnie du Saint-Sacrement à Caen, aux-\nquelles M. Sandiau consacre une étude attrayante et solidement documentée,\nillustrent, en quelque sorte, un épisode local du grand mouvement de réno-\nvation et aussi de controverse religieuses, qui agita tout le siècle de Louis XIV.\nOn aime vivre quelque temps, avec l'auteur de ce livre, en compagnie d'âmes\nqu'il qualifie avec raison d' «extraordinaires», puissantes dans l'abnégation\nd'elles-mêmes, dans l'indifférence du monde, si fermes dans la raison et, en\nmême temps, si enivrées de l'idéal le plus mystique.\n                                                                         A. G.\n"}, {"page_pdf": 588, "texte": "                                  LES LIVRES                                  507\n\nVoyage du Cardinal d'Aragon en Allemagne, Hollande\n    B e l g i q u e , e t c . (1517-18) par don ANTONIO DE BEATIS. Traduit de l'ita-\n   lien par M me Havard de la Montagne. Préface de M. Henry Cochin. Un\n   vol. ill. — (Paris, Perrin.)\n   L'auteur de ce journal de voyage accompagnait le Cardinal Louis d'Ara-\ngon en qualité de secrétaire. « L'illustrissime et révérendissime » prélat, qui\nappartenait à une maison souveraine, voyageait peut-être pour son agrément,\npeut-être pour remplir quelque mission ou pour visiter ses parents et alliés\nprinciers italiens ou étrangers. Son historiographe nous rend un compte très\nexact des itinéraires de son maître, des réceptions honorables qui sont ména-\ngées partout à celui-ci, et il ajoute à ces détails ses observations personnelles\nsur les personnages, Charles-Quint et François I er , par exemple, qu'il a eu\nl'occasion d'approcher; sur les mœurs, les coutumes, la physionomie des pays\noù il a passé. Les renseignements du bon chanoine sont nécessairement un\npeu sommaires, car ses séjours étaient brefs, mais sont très intéressants et\nsouvent très caractéristiques. On pourrait remarquer, avec quelque malice,\nqu'il était très préoccupé de la beauté féminine; les Flamandes lui ont parti-\nculièrement plu : « Elles sont toutes grandes et très agréables, blanches et\nroses avec un teint ravissant...» Les pages qu'il consacre aux provinces\nbelges sont, d'ailleurs, des plus élogieuses et témoignent de la prospérité et\nde la richesse du pays au début du XVI e siècle.\n                                                                          A. G.\n\nL e M u s é e d u L u x e m b o u r g , les Peintures, par M. LÉONCE BÉNE-\n   DITE. — L e M u s é e d u L o u v r e , sculptures et objets d'art du moyen\n   âge, de la Renaissance et des temps modernes, par MM. A. MICHEL et\n   G. MIGEON. — L e M u s é e d e L y o n , Les Peintures par M. P. DISSARD.\n   Trois vol. ill. — (Paris, Laurens.)\n   Trois volumes encore qui se classeront en belle place dans l'imposante série\nde publications entreprise par la maison Laurens pour la vulgarisation de la\nconnaissance des richesses artistiques de la France. Illustration nombreuse\net choisie; notices ou études écrites par les critiques les plus réputés, conser-\nvateurs, du reste, des œuvres dont ils parlent; on ne saurait demander davan-\ntage. En somme, d'excellents ouvrages propres à servir de guides aux curieux\net d'instruments de travail pour les professionnels.                     A. G.\n\nBourges et les abbayes et châteaux du Berry, par MM. GEORGES\n  HARDY et ALFRED GANDILHON. (Coll. des Villes d'Art célèbres.) Un vol. ill.\n  — (Paris, Laurens.)\n  L'époque la plus brillante de la ville de Bourges est celle où elle servait de\ncapitale au bon duc Jean de Berry, ce prince illustre dans l'histoire de l'art\npar toutes les œuvres auxquelles son nom est resté attaché. Bourges conserve\ndes restes importants du palais que le duc s'était fait construire, et elle doit\nau célèbre argentier Jacques Cœur le charmant palais qui sert actuellement\nde palais de justice. Mais elle a bien d'autres richesses encore : sa belle\n"}, {"page_pdf": 589, "texte": "508                                DURENDAL\n\n\n\ncathédrale avec ses cycles de délicates sculptures, ses charmants hôtels de la\nRenaissance et du XVIIe siècle, etc., le pittoresque, enfin, d'une vieille cité\noù le présent ne s'est pas montré trop brutal à l'égard des beautés du passé.\nMM. Hardy et Gandilhon nous font la description et l'histoire de tout cela\navec beaucoup d'érudition et de goût.                                 A. G.\n\nS a i n t - P é t e r s b o u r g , par M. Louis Réau, (un vol. illustr.); Paris LAU-\nRENS (Coll. les Villes d'art célèbres). — La capitale de la Russie n'a pas d'ori-\ngines antiques ou même fabuleuses, comme la plupart des capitales de\nl'Europe occidentale. Elle est née au XVIII e siècle de la volonté autocratique\nde Pierre le Grand. De là un caractère très spécial, qui ne donne sans doute\npas beaucoup à l'imagination, mais qui n'exclut pas, loin de là, la beauté ni\nla grandeur. Beauté et grandeur auxquelles ont collaboré le faste des tzars\net de la noblesse russe, et l'art des maîtres italiens et surtout français qui\ntravaillère nt à la construction et à la décoration de la ville et de ses innom-\nbrables palais, tellement que, comme le montre le livre plein d'agrément de\nM. Réau, Saint-Pétersbourg est probablement la ville d'Europe où l'on ren-\ncontre les œuvres architecturales les plus parfaites et les plus intactes créées\npar l'art français du XVIII e siècle et du début du XIX e siècle.\n                                                               ARNOLD GOFFIN.\n\nLondres, Hampton-Courtet Windsor, par M. JOSEPH AYNARD.\n   — (Paris, Laurens. Collection des Villes d'art célèbres.)\n   A vrai dire, ce n'est pas une figure d'art que Londres présente d'abord à la\npensée. Les émotions que l'on y reçoit en premier lieu sont d'un ordre fort\ndifférent. Ce sont celles qui naissent de l'immensité de la ville et du four-\nmillement de ses habitants. Sauf en certains endroits, parcs, monuments,\nrives de la Tamise, lieux qui tiennent leur prestige de quelque grand sou-\nvenir, le décor est monotone et triste, ou plutôt il le serait si le sentiment de\nla vie puissante et formidable de l'activité incessante des millions d'hommes\nqui s'agitent, travaillent, s'ingénient dans cette agglomération innombrable,\nne lui donnait une grandeur et une majesté extraordinaires.\n   La beauté créée par la sensation mystérieuse de la foule, par l'espèce de\nvertige que l'on éprouve devant une collectivité telle que celle-ci, on peut la\ntrouver partout à Londres; la beauté créée par l'art, il faut la chercher. Et\nsans cette recherche on ne saurait trouver de guide plus agréable que\n M. Joseph Aynard, familier de la grande cité et des richesses artistiques de\nses édifices, de ses palais royaux et de ses admirables musées.\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n   M. Etienne MOREAU-NÉLATON vient de faire paraître chez Henri Laurens,\nsous le titre « L e s É g l i s e s de chez nous », arrondissement\nd e C h â t e a u - T h i e r r y , 3 volumes in-quarto présentant un recueil de\ndouze cents gravures et donnant d'excellentes reproductions des 128 églises\nde cet arrondissement. Chaque église comprend : notice, plan, reproductions.\nLe nombre de reproductions est variable suivant l'intérêt de l'édifice,\n"}, {"page_pdf": 590, "texte": "                                 LES LIVRES                                   509\n\n\n  Ces trois remarquables volumes offrent un véritable exemple. Si l'on pou-\nvait trouver un Etienne Moreau-Nélaton dans tous les arrondissements de\nFrance, quels procès-verbaux on dresserait de ce que sont nos églises au-\njourd'hui si menacées ! Le distingué et savant auteur de l'ouvrage a mérité\nune fois de plus la reconnaissance de tous les Français.\n  Tiré à 200 exemplaires, Les Eglises de chez nous sont à la fois une publi-\ncation d'archéologue et de bibliophile.\n\n   B i s m a r k e t l ' É g l i s e , par GEORGES GOYAU, 2 vol. (Paris, PERRIN.)\nAutour du Catholicisme social, par le même 5 e série (id.). — Nous avons\ndéjà fait l'éloge qu'il méritait de l'ouvrage que Georges Goyau termine par\nces deux volumes. Les trois premiers volumes de cette grande œuvre avaient\npour titre l'Allemagne religieuse. Le premier traitait du Protestantisme. Les\nquatre volumes suivants s'occupaient plus spécialement du Catholicisme. Les\ndeux derniers qui viennent de paraître relatent la lutte gigantesque entre\nl'Etat et l'Eglise, qui porta le nom de Kulturkampf et s'incarna du côté de\nnos adversaires, dans la puissante personnalité de Bismark. Tous ces volumes\nforment un admirable ensemble. C'est en réalité toute l'histoire de l'Eglise\ncatholique en Allemagne de cette époque célèbre qui y est racontée. Cet\nouvrage est certes le travail le plus remarquable, le plus précis, le plus docu-\nmenté qu'on ait écrit sur ce sujet. Il est, en outre, d'une impartialité absolue.\n   Enfin, il est écrit dans un style sobre, clair et alerte et qui en rend la lec-\nture tout à fait exquise. Ce bel ouvrage qui est une apologie d'une rare élo-\nquence et sans réplique de notre grande Eglise catholique, et l'histoire de\nses plus glorieuses victoires dans une des luttes les plus formidables qu'elle\nait eu à soutenir et dont elle est sortie triomphante sur toute la ligne, devrait\nse trouver dans toutes les bibliothèques des familles catholiques. Il faut le\ndonner aux jeunes gens en prix, au lieu de tant d'autres livres ineptes et\nvides. Ils y puiseront de précieux renseignements. Les magnifiques exem-\nples de nos ancêtres catholiques d'Allemagne stimuleront leur vaillance et\nraffermiront leur foi et leur apprendront à la défendre à leur tour avec\ncourage et, s'il le faut, avec héroïsme.\n   Je saisis cette occasion pour recommander aussi aux catholiques,\nsurtout aux jeunes, la lecture de tous les beaux ouvrages écrits par le même\nauteur sous le titre : Autour du catholicisme social, et dont la cinquième\nsérie a paru il y a peu de temps. Ce dernier volume contient notamment un\ndes plus lumineux exposés de la morale catholique que j'aie jamais lu. Aucun\nthéologien que je connaisse n'a jamais traité aussi adroitement et d'une façon\naussi vivante ce sujet de la dernière importance.\n   Georges Goyau est un des plus brillants et des plus méritants apologistes\nde la vérité catholique. On ne saurait le proclamer assez haut. Nous lui en\ndevons une profonde reconnaissance. Il a en réalité consacré toute sa vie,\ntous ses loisirs, tous ses efforts à l'Eglise, qu'il honore par son beau talent, si\nnoble, si vibrant, si loyal, dépourvu de toute mesquinerie. Georges Goyau\nest un nom qui mérite d'être cité à côté de tous les grands noms des plus\n"}, {"page_pdf": 591, "texte": "510                          DURENDAL\n\n\n\ncélèbres défenseurs de l'Eglise. Il a autant de droit à cette gloire que les\nOzanam, les Montalembert, les Veuillot, les Lacordaire, les Dupanloup et\ntant d'autres écrivains catholiques de ces derniers temps. On peut affirmer,\nnon sans témérité, qu'il est l'égal de toutes ces âmes si chrétiennes, si\nchevaleresques, dont toute la vie fut un perpétuel combat pour leur mère,\nl'Eglise.\n                                                               H . MOELLER.\n\nLamennais, sa vie et ses doctrines, par l'abbé CHARLES BOU-\n   TARD, III. L'Éducation de la démocratie (1834-1854). — (Paris, Perrin).\n   Le dernier volume, qui complète le grand travail de M. l'abbé Boutard\nsur Lamennais est poussé très à fond. Cette période de la vie de Lamen-\nnais a été jusqu'ici la moins étudiée, elle est moins connue ; une sorte de\ncuriosité nouvelle s'attache au récit qui nous en est donné. L'auteur s'est\nefforcé d'analyser de très près les ouvrages de Lamennais depuis sa rupture\navec l'Église: Paroles d'un croyant, Troisièmes Mélanges, Affaires de Rome,\nLe Livre du peuple, L'Esclavage moderne, Une Voix de prison, Du passé et\nde l'avenir du peuple, Esquisse d'une philosophie, Amchaspands et Darvands,\nLes Evangiles, Introduction à la Divine Comédie. En quatre chapitres, il\ngroupe ses réflexions sur les « opinions » philosophiques, esthétiques, reli-\ngieuses et sociales de Lamennais à cette triste époque de sa carrière. Il le\nsuit dans ses étapes : son dernier séjour à la Chesnaie (1836), sa prison à\nSainte-Pélagie (1841), son rôle comme représentant du peuple à l'Assemblée\nde 1848 ; sa mort enfin, triste, lugubre, désemparée. Une foule de détails\nrecueillis avec soin encadrent bien cette figure malheureuse et tourmentée ;\nses relations nouvelles, entre un Béranger et une George Sand, les révolu-\ntionnaires plus ou moins anarchistes, les esprits faux, les sectaires antireli-\ngieux, les publicistes en quête de popularité de mauvais aloi, présentent le\ntableau d'une décadence intellectuelle et sociale pénible. M. l'abbé Boutard\ncherche et met en lumière les qualités littéraires persistantes de Lamennais,\nses malheurs qui inspirent de la pitié, son entêtement qui côtoie presque la\nbonne foi, mais aussi ses colères, son orgueil. C'est un drame moral poignant\nà suivre. Ces trois volumes présentent ce que nous avons à l'heure actuelle de\nplus complet sur Féli de Lamennais.\n\nL e C h r i s t d a n s l ' E g l i s e , par Mgr ROBERT-HUGH BENSON. —(Librairie\n   Académique. Perrin et C ie , Paris.)\n   « Le Christ dans l'Eglise, est en quelque sorte une réponse aux attaques\n» dont « le Maître de la Terre» a été l'objet. Mgr Benson y compare l'iden-\n   tité du Christ et de son Eglise à l'identité du corps et des cellules. Il\n» montre en des pages éloquentes l'Eglise attaquée, persécutée à toutes les\n» époques. Et ceci s'explique, dit-il, par notre conception de la souffrance :\n» le triomphe de l'Evangile est le triomphe de l'amour s'affirmant dans la\n\" douleur... »\n   Dans cet ouvrage, l'éminent converti de l'anglicanisme esquisse à grands\ntraits l'histoire de l'Eglise des premiers siècles ; il la montre violemment\n"}, {"page_pdf": 592, "texte": "                                 LES LIVRES                                511\n\n\nébranlée à l'époque de la Réforme, sans cesse menacée dans son existence par\nles hérésies, les persécutions, les fautes mêmes de ses enfants... Puis, «reve-\n il nant au temps présent, il découvre la même opposition au catholicisme :\n » il fait un historique saisissant des diverses crises et des assauts multiples\n \" que subit le catholicisme. » (Le Correspondant). Avec un art consommé,\nl'auteur fait le portrait des Caïphe, des Judas, des Hérode et des Pilate du\nXXe siècle. En face de ces éternels ennemis du Christ, il dresse ensuite le\ngroupe imposant des apôtres et des amis fidèles... Dans cette lutte sans\nmerci il montre que c'est le Juste qui triomphera cependant.\n    « Le Christ dans l'Eglise » est une hymne de reconnaissance à l'Eglise\ncatholique et un chant d'espérance que l'auteur du « Maître de la Terre »\ndevait décrire pour nous, il en est peu qui montreront aussi bien l'immortelle\njeunesse du catholicisme et la grandeur de sa mission dans le monde.\n\nA u t o u r d e s lacs i t a l i e n s , par M. GABRIEL FAURE. — (Paris, Sansot\n   et Cie.)\n   Un voyage, c'est, au fond, une flânerie en soi-même, dans sa propre pensée,\ndans sa propre sensibilité. Les paysages, les monuments, les œuvres, les\nsouvenirs de l'art et du passé, sont, pour l'une et pour l'autre, des motifs de\ns'explorer, de s'approfondir, de découvrir ses régions obscures, de mesurer,\nen quelque sorte, des possibilités de compréhension ou d'émotion. C'est ici\nque l'intérêt d'un récit ou de notes de voyage réside tout entier dans la\npersonnalité de son auteur ; c'est ici aussi que ceux qui ouvriront ce petit\nlivre seront rapidement séduits par le charme de ces pages et par l'amour\nintelligent de la beauté dont elles sont toutes inspirées.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n\n\nBarcelone        et   les    grands       sanctuaires        catalans, par\n   M. G. DESDEVISES DU DEZET. — (Un vol. ill. Paris, Laurens. Coll. des\n   Villes d'art célèbres.)\n   Barcelone est, sans doute, la ville la plus vivante et la plus active de\nl'Espagne, et aussi la ville de la Péninsule où se manifestent avec le plus de\npassion les aspirations populaires modernes.\n   Toute cette vie agitée et ardente développe ses événements dans un beau\ncadre, où le passé a laissé de nombreux et magnifiques témoins, monu-\nments, œuvres des écoles primitives catalanes dont l'histoire se dégage peu à\npeu grâce aux patientes recherches des érudits, etc. au milieu d'un pays\ndominé par le formidable massif de Montserrat, lieu de miracle et de péleri-\nnage immémorial, et où l'on rencontre partout les fortes empreintes et la for-\nmation religieuse de la civilisation espagnole : empreintes anciennes comme\nles grands monastères de Poblet et de Santa-Creus; empreintes modernes\ncomme l'ensemble des monuments élevés à Manrésa par les Jésuites pour com-\nmémorer les premiers actes de l'apostolat de saint Ignace.\n   Le livre que M. Desdevises du Dezert consacre à nous dire et à nous\ndécrire les choses de la Catalogne, est rempli d'érudition et d'agrément.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 593, "texte": "5l2                                        DURENDAL\n\n\n\nEtienne Moreau-Nelaton, par M. FRÉDÉRIC HENRIET. — (un vol.\n   ill. d'héliotypies, P a r i s - L a u r e n s ) .\nE g l i s e s de c h e z n o u s , par M. E t i e n n e M o r e a u - N e l a t o n . Arrondissement de\n    Château-Thierry. — ( P a r i s - L a u r e n s . )\n    La m o n o g r a p h i e que M . Henriet a consacrée à M, Moreau-Nélaton met\nexcellemment en lumière la s y m p a t h i q u e personnalité de l'artiste et définit\navec un g r a n d b o n h e u r d'expression l'originalité et la conscience dont témoi-\ngnent ses travaux d a n s les domaines les plus variés : la p e i n t u r e , la gravure,\nla c é r a m i q u e et la littérature.\n    P a r son origine comme d a n s son art etses inclinations esthétiques et spiri-\ntuelles, M. Moreau-Nelaton est un h o m m e de tradition, c'est-à-dire un hom-\nme chez lequel l'amour du progrès n'est pas à la condition du dédain ou du\nm é p r i s d u passé. On conçoit, dès lors, q u ' à cette heure où, malgré l'éloquente\nc a m p a g n e de Barrès, n o m b r e d'églises françaises sont menacées d'une pro-\nchaine ruine, M. Moreau-Nelaton ait conçu l'idée de préserver, autantqu'il\nest possible, le souvenir des plus pittoresques ou des plus belles églises\nde sa région natale.\n    Ce qu'il n o u s d o n n e , sous la forme de brèves monographies accompagnées\nde n o m b r e u s e s illustrations, c'est un véritable recensement des plus intéres-\nsants édifices du culte de l'arrondissement de C h â t e a u - T h i e r r y — une par-\ntie de la plus vieille F r a n c e — mais un recensement fait de main d'artiste,\nqui, s'il est riche en renseignements précis pour le curieux ou l'archéologue,\napporte aussi aux a m o u r e u x sentimentaux du passé et des g r a n d s souvenirs,\nd'abondants éléments d'admiration et d'émotion.\n                                                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 594, "texte": ""}, {"page_pdf": 595, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 8, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1913-08", "signet_source": "Vingtième année - N°8 - Août 1913 (?)", "preuve": "Aucune couverture conservée. Indices internes : « Journée d’été » (Anciaux) est datée de juin, « après ces deux longs mois de pluie » ; la notice sur Léopold Wallner évoque sa mort récente « pendant ces vacances » ; « La revanche du surnaturel » est reprise de L’Appel du 25 janvier 1913 ; les « Notes de vacances » vont dans le même sens. Livraison d’août 1913 (vingtième année) déduite du signet et de la pagination (pp. 449-512).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}