{"numero_id": "ulb-durendal-1913-livraison09", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-201", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La Procession à Haekendover, à travers champs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LA PROCESSION A HAEKENDOVER : A TRAVERS CHAMPS", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 600, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 84, "texte": "LA PROCESSION A HAEKENDOVER : A TRAVERS CHAMPS\n              (FRANZ VAN LEEMPUTTEN)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-001", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 513, "page_fin": 515, "titre_corps": "Vues sur Byzance", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edmond De Bruijn", "ancre_debut": "Vues sur Byzance     M. P . Foucart, qui fouilla e", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 602, "page_imprimee": 513, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1847, "texte": "Vues sur Byzance\n\n   M. P . Foucart, qui fouilla en 1860 le site de Delphes pour\nl'Ecole française d'Athènes et publia, en 1865, son Mémoire sui-\ntes ruines et l'histoire de Delphes, remarquait dès lors — avec la\ndivination naturelle en ce milieu - que du haut du mont Par-\nnasse, les Grecs prétendent découvrir Constantinople. « C'est\nqu'ils voient, ajoutait-il, avec les yeux de la convoitise. »\n   Je reviens de cette région enchantée.\n   On ne rencontre plus guère de poètes dans le Val des Muses\nni sur les pentes de l'Hélicon, et je ne connais, pour mon\ncompte, que M. Jean de Mot — qui n'est pas un lyrique — qui\nait effectivement gravi la double cime du biceps Parnassus. E n\nl'espèce, j ' a i m e autant que ce soit lui. Avec ce garçon aimable-\nment positif, qui sait étiqueter des tessons sans emballement,\nil y a, en effet, meilleur lieu d'espérer que nous tenons un\ntémoin.\n   Qu'il ose donc déclarer, par oui ou par non, si, du haut de ces\n2459 mètres, il a aperçu la Corne d'Or.\n   La question est d'importance : c'est d'un témoignage non\néquivoque qu'aurait à dépendre la géographie de l'Europe et le\nsort de l ' E m p i r e d'Orient.\n   Mais à quels yeux se fier en ce pays ensorcelé?\n   J'avoue qu'en arrivant d'une patrie où la nature est réservée\ndans ses manifestations, je restai promptement ahuri, en Grèce,\ndevant toutes sortes de fantaisies auxquelles se livrent les dieux,\nqui y animent, sans doute, encore les eaux, y peuplent les\nmontagnes et occupent en tous cas les souterrains. Sachez que\nles ruisseaux disparaissent dans les katavothres de la plaine de\nTnpolis comme des reptiles dans une fente; que la mer fuit à\nArgostoli comme par le fond d'un bassin mal cimenté, en\nfaisant tourner des m o u l i n s ; que l'Euripe, qui obéit vraisem-\nblablement à des chants alternés, remonte jusqu'à quatorze\n"}, {"page_pdf": 603, "page_imprimee": 514, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2312, "texte": "514                          DURENDAL\n\n\nfois par jour contre son cours ! Pareilles plaisanteries mettent la\ntête du voyageur à l'envers. Comment pourra-t-il être sûr, après\ncela, d'y voir clair, sur le Parnasse?\n   Bien plus ; à mesure qu'il s'en rapprochera, de ce mont, à\nmesure aussi il ne pourra s'empêcher d'accumuler de l'énergie\nd'illusions. Qu'il ait soif, il n'est pas d'eau à dix lieues qu'il n'y\nboive, à son corps défendant, de l'inspiration : Source\nHippocrène ou Fontaine Kastalie! Pas une caverne où se\nmettre à l'ombre — Antre de Trophonios ou Grotte Corycienne\n— sans se vouer au mirage ou appeler le délire. Et s'il évite, à\nDelphes, le Rocher de la Sibylle dont l'approche a, de tout\ntemps, stimulé l'imagination, le malheureux ignore que,\ndepuis les fouilles, le démon s'est déplacé avec le village; et le\nvoilà qui s'aventure en plein dans les vapeurs qui, de l'aveu\nmême de ces hypercritiques d'archéologues allemands, sourdent\ndes fissures au bord de la grand'route... Voyez le rouler des\nyeux d'extase comme une Pythie ! Est-ce là une condition pour\naller lever un plan?\n   Quel exégète, alors, pourra démêler, à la descente du\nParnasse, les souvenirs incohérents d'un ascensionniste ainsi\ndéréglé? Est-ce que je sais seulement encore ce que j'ai vu,\nmoi, quand je piétinais, stupide, ces terrasses schisteuses et\ncontournais ces falaises calcaires? Et tout bien considéré, je\nme demande si ce brave de Mot s'est maintenu flegmatique...\n   Il est entendu que, « par temps clair, » ainsi que s'expriment\nles guides, on voit du haut du mont Loup, qui est le meilleur\ndes deux belvédères du Parnasse, toute la Grèce dépliée comme\nune carte, de l'Olympe au Taygète.\n   Mais la vue est une perception relative. Un Palikare aux\n yeux perçants atteint Stamboul comme un trait; disons même\n qu'une fois que le dieu est en lui, son regard ne connaît\n plus de bornes...\n    Pareille bravoure physiologique porte à conséquence. L'his-\n torien enregistre certains modes dynamométriques d'acquérir:\n le champ s'étendra jusqu'où va choir la framée du nouveau\n maître; la ville aura comme enceinte le circuit que le char du\nchef aura tracé en un jour... Nous considérons ici le phéno-\n mène juridique nouveau de l'occupation mesurée à la portée\ndu coup d'œil. Le Gouvernement hellénique, — encore qu'on\n"}, {"page_pdf": 604, "page_imprimee": 515, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2058, "texte": "                          VUES SUR      BYZANCE                          515\n\n\nsache que, suivant une plaisante tradition, les Grecs ont\nd'autres atouts d a n s leur jeu — tient là un a r g u m e n t qui passe\ntous les protocoles du règlement b a l k a n i q u e . Serrons cette\nnotion de la possession par prospect : ainsi q u ' u n château\nrégit la plaine p a r le rayon de son tir, le P a r n a s s e circonscrit\nla Grèce p a r l'étendue de sa perspective. L a Grèce est le bassin\nvisuel du P a r n a s s e . Ce qui se voit de la pointe du Liakoura,\nc'est la Grèce telle qu'elle est naturellement, telle qu'elle doit\nêtre politiquement. E t ainsi, t e n e z ! L e roc gris de l'Athos sur-\ngit là-bas de la mer. Adjugé. U n e coupole miroite au loin...\nc'est S a i n t e - S o p h i e . Voilà la Grèce.\n    Le tout est de faire partager la vision. Comptez-y. C'est là,\nprécisément, le fait des h a u t s lieux. J'en appelle à de M o t . . .\n    Je me sens encore sous le charme parnassien en reprenant\npied dans les rues d'Athènes. Des camelots y colportent des\ndrapelets bleu et blanc, sur lesquels la Victoire ailée, couron-\nnant d'une m a i n le roi Constantin au retour de Salonique, lui\nindique de l'autre les minarets de Constantinople. J'achète un\njournal : il annonce que la cérémonie du couronnement du\nsouverain sera célébrée en mai prochain suivant le rite byzantin,\nque le basileus ceindra l'ancienne couronneimpériale et revêtira\nle manteau de pourpre des empereurs de Byzance conservé par\nles moines du m o n t A t h o s ; enfin qu'il p r e n d r a le titre d'Auguste\net la reine celui d'Augusta.\n    Les dieux, j o u a n t un tour de leur façon à Minerve, lui ont\nchangé son hibou clignotant contre un aigle qui regarde du\n haut des cimes. E t les Grecs, après avoir respiré au-dessus de\n l'adyton de ces fumées qui font, je crois, les yeux plus grands\n que la bouche, m'ont tout l'air, en ce moment, de monter effec-\n tivement au P a r n a s s e .\n                                             E D M O N D DE   BRUIJN.\n  Athènes, août 1913.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-002", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 516, "page_fin": 518, "titre_corps": "La promenade d’Horace", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "La promenade d'Horace  0 poète innocent, rustiq", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 605, "page_imprimee": 516, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1428, "texte": "La promenade d'Horace\n\n0 poète innocent, rustique et familier,\nQui, vendangeant ta vigne et soignant ton cellier,\nNe connus le bonheur qu'à vivre loin des hommes,\nToi dont la joue était ronde comme les pommes\nEl le cœur simple et frais comme une /leur des bois.\nJe t'évoque en ce coin de Tibur, où je bois,\nAssis sous le riant feuillage d'une treille.\nLe même vin que toi dans une humeur       pareille,\nO poète innocent, rustique et familier!\n\n\nEn vain tu m'as valu, quand j'étais écolier.\nPlus d'un pesant pensum, qu'un pédant de collège\nPuisait parmi tes chants d'une main sacrilège :\nOubliant ces longs jours de contrainte et d'ennui,\nDoux maître! c'est de toi que j'apprends  aujourd'hui\nComment le vers nombreux se modèle et se forge.\n\n\n\n\nA mes pieds, gouffre noir, se creuse l'âpre gorge\nOù l'Anio bondit et gronde en écumant;\nEt, déroulant au loin leur chœur grave et charmant.\nPar-dessus d'humbles champs clos d'ajoncs ou d'épine,\nLes monts profonds et bleus de la fauve Sabine\nSe dressent, couronnés de hameaux et de bourgs.\nLa houle des blés mûrs déjà s'en/le aux labours;\nLes pâles oliviers tremblent dans la lumière ;\nUn enfant joue et rit au seuil d'une chaumière ;\nUn chevreau bêle; un pâtre aux cheveux mal peignés\nDort sous l'ombrage épais d'antiques     châtaigniers;\nL'air vermeil brûle et vibre, et sur les pierres chaudes,\nLes lézards aplatis, vivantes émeraudes,\nVoluptueusement somnolent au soleil...\n"}, {"page_pdf": 606, "page_imprimee": 517, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1956, "texte": "               LA P R O M E N A D E   D'HORACE                   517\n\n\nHorace, ô gai chanteur! c'est par un jour      pareil,\nC'est dans cet air limpide et chaud, qui brûle et vibre,\nQue tu passais ici, fuyant les bords du Tibre,\nAux premières ardeurs de la verte saison.\nLevé de bon matin, tu fermais ta maison\nDu faubourg, et, monté sur ton mulet sans queue.\nTu t'en allais tout seul vers la grande ombre bleue\nQue font, par les beaux jours d'air vif et de ciel pur,\nSur l'horizon romain les coteaux de Tibur;\nEl, content de laisser derrière toi la Ville,\nLes soucis de l'intrigue, et la tourbe servile\nDes flatteurs, importuns et bourdonnants       frelons,\nEt des solliciteurs attachés aux talons\nDe quiconque est l'ami du puissant et du riche,\nTu trouvais presque beaux ces pauvres champs en friche\nOù des pâtres au teint fiévreux, aux grands yeux        bruns,\nMenaient un troupeau maigre à de chétifs         nerpruns.\n\n\n\n\nMais bientôt la Sabine, où rit l'agreste Muse,\nMontrait d'heureux vergers dignes de Syracuse;\nLes pampres en festons s'enlaçaient aux       ormeaux,\nEl dans la brise errait l'âme des      chalumeaux.\nAlors lu faisais halte, un peu las de ta course,\nEn un bois rafraîchi par les pleurs d'une source ;\nEl là, de tout ton long couché dans l'herbe en fleur,\n'Tu laissais en dormant décroître la chaleur\nDu jour, non sans avoir d'abord, ô vieux      classique!\nVidé plus qu'à demi ton outre de Massique :\nCar le vin généreux fait le sommeil léger.\nEt parfois, s'approchant de toi, quelque berger\nRegardait en silence, oublieux de ses chèvres,\nLe vol d'or d'une abeille arrêté sur tes lèvres...\n\n\n\n\nPuis, quand l'ombre des monts fertiles en bons vins\nS'était faite plus longue au penchant des ravins,\nEn un dernier coup d'oeil sur Rome et sur la plaine,\nTu reparlais, berçant ton ventre de Silène\nAu pas bien cadencé de ton mulet courtaud ;\nEt, t'éveillant d'un rêve à chaque   soubresaut,\nRiant des polissons ameutés sur ta trace,\n"}, {"page_pdf": 607, "page_imprimee": 518, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 407, "texte": "518                         DURENDAL\n\n\n      Qui s'écriaient de loin : « Voilà le gros Horace! »,\n      Et qui pour te poursuivre abandonnaient      leurs jeux,\n      Tu traversais les bourgs et les hameaux       fangeux\n      Où, vils Epicuriens d'une immonde       Capoue,\n      Les porcs noirs se vaut raient et grognaient dans la boue.\n\n      Tivoli, mai 1912.                         FRANZ A N S E L .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-003", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 519, "page_fin": 531, "titre_corps": "Le sacrifice", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edmond Glesener", "ancre_debut": "Le Sacrifice (*)                    RENTRANT chez lui,  Colette", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 608, "page_imprimee": 519, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1800, "texte": "Le Sacrifice (*)\n\n                  RENTRANT chez lui,  Colette fut surpris d'apercevoir\n                 encore de la lumière dans la cuisine et une ombre\n                remuer derrière les carreaux de la porte. C'était\n                la bonne. Elle lui dit que sa maîtresse s'était\n                rendue près de M m e Monseur, qui venait d'accou-\n                cher avant terme. Son état avait empiré pen-\n                d a n t la soirée, et l'on craignait qu'elle ne passât\n                point la nuit.\n   Il partit en hâte pour la rue de l'Etuve.\n   Ce fut sa femme qui lui ouvrit. Après l'avoir embrassé, elle\nlui d e m a n d a s'il ne s'était pas trop ennuyé, ces derniers jours,\npuis elle ajouta, d'une voix hoquetante, que Lucie était si bas\nqu'on avait dû appeler deux médecins en consultation. Ils se\ntrouvaient auprès d'elle, avec la vieille B a b e t h .\n   Dans la c h a m b r e à manger, Monseur, assis contre la che-\nminée, pleurait silencieusement. Il répondit au salut d ' H o n o r é\net à ses paroles d'encouragement par un regard de douleur et\nd'angoisse; ensuite il se moucha, alla tendre l'oreille dans l'écar-\ntement de la porte, et, en regagnant sa chaise, il remit en place\nun cadre à la muraille.\n   Quand les pas des médecins descendirent l'escalier, il releva\nla tête, ses lèvres tremblotèrent, et on le vit devenir si blême\nque ses prunelles parurent s'assombrir.\n   — Rassurez-vous! lui dit un des docteurs, nous la sauverons.\nSeulement, elle est fort faible, laissez-la reposer!\n   Il passa c o m m e un torrent de lumière à travers son être :\n   — Je voudrais tant la voir! fit-il. U n e m i n u t e . . . rien que la\nvoir...\n\n  (*) Fragment d'un roman « Le Citoyen Colette ». (Chronique d'un petit pays), à paraître\nprochainement.\n"}, {"page_pdf": 609, "page_imprimee": 520, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2372, "texte": "520                              DURENDAL\n\n\n   — U n instant, soit.\n   Les deux h o m m e s et Angélique m o n t è r e n t .\n   L a veilleuse, qui brûlait sur le coin de la c o m m o d e , recou-\nvrait le lit d'une lueur vacillante. L a tète de la j e u n e femme\nreposait sur l'oreiller, ainsi q u ' u n e chose a b a n d o n n é e ; la souf-\nfrance avait pâli et contracté sa figure, et les cheveux, qui se\nserraient aux tempes et embrassaient les joues, semblaient\nl'amincir encore.\n   Au bruit des pas, elle ouvrit les y e u x . C o m m e son mari se\npenchait pour lui prendre la main, elle lui e n t o u r a le cou de\nl'autre bras et l'attira contre sa poitrine, avec un sourire qui\nparut rayonner sur tout le visage à travers les paupières closes.\nP u i s elle tourna son regard vers le berceau, d'où la sage-femme\nprit l'enfant pour le lui montrer.\n   — P a u v r e petit cœur ! fit-elle.\n   Sa tête retomba ; elle s'endormit, et, dans la c h a m b r e muette,\non n'entendit plus que le tic tac de l'horloge.\n   — M a i n t e n a n t , allez vous coucher ! c o m m a n d a Babeth. Je\nconnais mon métier, je n'ai pas besoin de vous.\n    Voyant Monseur s'assurer si le poêle était chargé, elle se\nredressa avec une roideur agressive; une flamme tressaillit au\nfond de ses orbites, où les pupilles s'incrustaient, aussi noires\nque des éclats de charbon ; et, c o m m e Angélique s'approchait\ndu lit pour le reborder, elle l'empoigna par l'épaule et la poussa\nsur le palier, en grondant :\n   — P a s tant de chipoteries, n'est-ce pas ! Retournez chez vous !\nDéjà, vous n'en pouvez p l u s ! Ce n'est pas à votre âge qu'on\npasse les n u i t s ! Il ne faut pas vous croire plus forte que vous\nne l'êtes : on vous connaît...\n    L a porte fermée, elle r e m o n t a le d r a p sur la poitrine de la\nmalade, puis elle s'assit au coin du feu.\n    T o u t était immobile et recueilli. De temps à autre, la bise\nchantonnait dans la cheminée, et, soufflant sous les fenêtres,\nfaisait frissonner la frange des stores au ras des tablettes, que\nle clair de lune effleurait d'un reflet d'argent. C o m m e un cœur\nfatigué, le lumignon de la veilleuse faiblissait puis se ranimait\ntour à tour sur l'huile limpide et dorée, et il régnait dans cette\npetite chambre, où un enfant venait de naître, une de ces séré-\n nités accablées, telles que le rêve en met sur un visage en-\n dormi.\n"}, {"page_pdf": 610, "page_imprimee": 521, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2479, "texte": "                            LE SACRIFICE                             521\n\n\n    La convalescence de la jeune femme fut longue. Aussi, dès\nque l'été reparut, le docteur, qui la voyait toujours languissante,\nconseilla-t-il u n séjour de quelques semaines à la c a m p a g n e .\n    Après s'être tourné de côté et d'autre, on se décida pour\nPoulseur. Mélie aménagea la plus belle pièce de sa maison,\nune vaste pièce s'ouvrant sur le j a r d i n , et dont le papier vert,\nsemé de pâquerettes, paraissait prolonger les berges de l'Ourthe\nsur les m u r s . L u c i e s'y établit avec ses deux plus jeunes enfants\net confia les trois autres à sa mère, chez qui Monseur alla p r e n -\ndre ses repas.\n    C'était un de ces beaux étés resplendissants, où les oiseaux\nsemblent ivres de soleil. C h a q u e matin, dès les premiers rayons,\ntous les arbres chantaient ; chaque rameau b a t t a i t des ailes,\ns'essuyant à la chaleur.\n    Réveillée par toute cette gaité, Lucie, de son lit, sentait la\ncampagne entrer par les fenêtres entr'ouvertes, avec ses bruits\nmouillés, ses parfums frissonnants et l'haleine du ciel, encore\nengourdi de sommeil, et qu'elle voyait s'étirer entre deux pom-\nmiers, dont les branches frôlaient les carreaux.\n    Elle passait presque toute la journée à l'ombre du petit ver-\nger, derrière la maison. Lorsque Colette, Arthur et le coiffeur\nvenaient pêcher, elle les rejoignait au bord de l'eau et s'instal-\n lait près d'eux, son poupon dans les bras.\n    Vers le soir, Joseph arrivait avec S u z a n n e . Bien que ce fût\n une fillette à présent, grande et robuste, il continuait à la tenir\n par la main, comme q u a n d elle était petite.\n    C'est elle qui, chaque jour, lui apportait son diner à la cabine.\n La voyait-il arriver, vite il feignait de dormir, et elle le cha-\n touillait sous le menton j u s q u ' à ce qu'il l'embrassât en la ren-\n versant sur ses genoux. P o u r l'entendre rire, il se caressait\n l'estomac avec des mines affamées, poussait des grognements et\n roulait des prunelles gourmandes. A peine avait-il expédié la\n dernière bouchée, elle lui bourrait sa pipe. Rien n ' a m u s a i t\n l'ouvrier c o m m e de voir la gamine devenir rouge des efforts\n qu'elle faisait, en tassant le tabac dans le fourneau.\n    — Allons, J o s e p h ! T â c h e de m ' a t t r a p e r !\n     Et il s'époumonait à chasser la fumée vers l'enfant, qui fuyait\n à reculons, en agitant les bras pour dissiper les bouffées qu'il\n  lui décochait à l'improviste.\n"}, {"page_pdf": 611, "page_imprimee": 522, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2406, "texte": "522                          DURENDAL\n\n\n   Le soir, au souper, ils s'asseyaient l'un près de l'autre. Mais\nelle ne tardait pas à s'assoupir, le dos au mur, les bras le long\ndu corps; — et, parfois, tandis qu'il lisait son journal, il sentait\nla tête de la petite se coucher doucement contre son épaule,\nsoyeuse et tiède comme un gros oiseau.\n    Pendant qu'elle reposait, les joues roses de sommeil, il lui\narrivait de se demander ce qu'elle deviendrait plus tard. Ce\nsouci l'oppressait plus souvent à mesure qu'elle grandissait. De\nse pencher sur cette enfant et de s'inquiéter de son avenir, il\ns'était éveillé en lui une pudeur ombrageuse que des riens offen-\nsaient. Lui parlait-on de Lydie, il se sentait perclus de gêne,\ncomme si l'amour de la fille l'eût rendu responsable des souil-\nlures de la mère, et le jour où, pour la première fois, Suzanne\nl'interrogea sur son papa, il n'avait tout d'abord pu répondre,\ntant sa gorge s'était contractée d'angoisse et de honte.\n    Cette honte le reprenait, chaque fois qu'il accompagnait la\ngamine à Liège, dans le petit café que Lydie tenait rue de la\nWache, depuis son départ du Chaffour. Déjà il était troublé par\nle parfum musqué qu'on respirait dès l'entrée; les regards, les\nfamiliarités de certains clients lui donnaient des rougeurs su-\nbites, avec des envies de fuir. Aussi, le plus souvent, se réfugiait-\nt-il dans la seconde chambre, dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur\nune cour malpropre, aux murs lépreux, qu'encombraient des\ncaisses pleines de bouteilles vides et des linges pendus à des\ncordes.\n   Aux moments où ils étaient seuls, la cabaretière lui confiait\nses inquiétudes : le débit ne rapportait plus guère ; elle avait\ndes difficultés d'argent et pensait même à s'établir ailleurs.\n    Elle se plaignait d'une voix lasse et clignait par instants les\npaupières, lorsqu'une ombre glissait derrière les rideaux.\n    L'ouvrier considérait en silence sa figure flétrie, ses yeux\nfanés, son corps jadis replet, qui se relâchait à présent, épaissi\nde partout. Mon Dieu! qu'elle vieillissait!\n    Quand il la quittait, d'un pas hâtif, pour fuir les regards\nqu'il croyait embusqués aux croisées des maisons voisines, la\npeau lui picotait au front à l'idée que des passants pourraient\nse méprendre sur les saluts qu'elle leur adressait de son seuil,\navec de beaux sourires de métier.\n    En retournant à Poulseur, il se tourmentait de la crainte\n"}, {"page_pdf": 612, "page_imprimee": 523, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2377, "texte": "                           LE SACRIFICE                           523\n\n\nqu'elle ne reprit sa fille dans quelques années, afin d'allécher\navec sa jeunesse les clients que sa m a t u r i t é n'attirerait plus.\n   Cette appréhension dormait en lui comme un poison. L a vue\nd'une petite paysanne jouant sur la route, d'un visage maquillé\nà la portière d'un train, la lecture d'un fait-divers, un mot suffi-\nsait parfois à réveiller son malaise; et il lui montait alors de la\npoitrine, où son cœur se crispait, un froid qui étreignait ses\ntempes et semblait lui vider la tête de tout son sang. Oui, que\ndeviendrait Suzanne, si sa mère la réclamait? Des images s'asso-\nciaient dans son esprit de la manière la plus fugace; puis, peu\nà peu, des contours s'y précisaient, et, du fond de sa songerie,\nune scène, toujours la même, surgissait devant ses y e u x . C'était\nune maison publique, où des amis l'avaient entraîné, un soir de\nbamboche. Il revoyait, avachies sur la b a n q u e t t e qui courait\nautour d'une c h a m b r e lambrissée de glaces, quelques pauvres\nfemmes dont les joues s'encanaillaient de fard, les seins d'ori-\npeaux et la bouche d'un rire obscène qui l'avait i n t i m i d é . . .\n  A l'idée que la mère et peut-être la fille pourraient un j o u r\néchouer là-dedans, une angoisse le faisait haleter. Il se penchait\nsur l'enfant et lui prenait la main, comme pour la garder des\nhontes auxquelles il craignait qu'elle ne tombât plus t a r d .\n  — E h bien! Joseph, on ne se marie pas encore? lui d e m a n d a\nBoileau, un soir que l'aiguilleur rejoignait les trois amis au\nbord de l'Ourthe. Les commères ne m a n q u e n t pourtant pas, au\nvillage !\n   Devenu rouge, l'autre balbutia, en s'essuyant le front :\n  — J'ai encore bien le temps de penser à cela.\n   — Joseph est un philosophe, fit Honoré. Il sait que les\nfemmes ne valent pas cher, et qu'à tout âge on fait une bêtise\nen s'en liant une au cou. Peut-être aussi attend-il que monsieur\nFabry lui en procure une qui soit bien à point. A propos, com-\nment va ce bon monsieur F a b r y ?\n   — C'est vrai! s'écria Arthur, en affectant le plus vif intérêt,\ncomment va ce cher ami?\n   — T r è s bien, dit Joseph en riant.\n   — Alors, vraiment, reprit Boileau, un petit poulet de grain,\nbien frais, bien tendre, ne te déciderait pas à entrer dans la\nconfrérie?\n   — Si vous commenciez par y entrer le premier...\n"}, {"page_pdf": 613, "page_imprimee": 524, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2237, "texte": "524                         DURENDAL\n\n\n   — Oh ! moi, c'est différent : j'ai fait vœu de chasteté...\n   Comme tous éclataient de rire, Lambinet, qui péchait quel-\nques mètres plus loin, tout absoibé par son flotteur, se retourna\nd'un air furieux :\n   — Et vous voudriez que le poisson morde? Mais vous\nl'effrayez avec tout ce bruit-là! Vous pourriez bien attendre\njusqu'au soir pour raconter vos bêtises.\n   — Vos bêtises? protesta Arthur, voyez-vous cela? Mais, mon\ncher ami, nous échangions précisément des pensées profondes\nsur le plus délicat des sujets.\n   Au même instant, il accrocha un beau chevesne, qu'il montra\nau barbier, avec un sourire goguenard :\n   — Mon vieux, conclut-il, les poissons aiment la gaîté ; ils\nadorent les gens ayant bon caractère, et je t'assure que le meil-\nleur moyen de les amorcer, c'est de rire comme nous venons\nde le faire.\n   — C'est ce que j'ai toujours prétendu, ajouta Honoré. Je suis\ncertain qu'à la vue de Lambinet, ils se sauvent en criant : Ouf!\nAllons nous faire raser ailleurs !\n    Joseph, que les facéties des Liégeois intimidaient quelque\npeu, parce qu'il craignait d'en devenir l'objet, alla s'asseoir\nprès de Lucie, dont le visage souriait à l'ombre d'un chapeau\nde paille. 11 se sentait plus à l'aise avec elle : leurs natures,\nsimples et confiantes, sympathisaient.\n   Il s'ingéniait à lui rendre mille petits services, comme d'en-\nfiler ses aiguilles, de lui présenter les ciseaux, la bobine, et de\nrattraper la boule de laine qui s'esquivait à tout moment de\nson giron pour courir sur l'herbe. Il restait accroupi aux pieds\nde la jeune femme, à considérer ses doigts maigris, dont l'agi-\nlité l'émerveillait. Parfois, il levait les yeux sur sa figure, où\nles couleurs de la santé commençaient à renaître, et que le\nsoleil, à travers les tresses du chapeau, criblait de petites taches\nbrillantes, pareilles à un vol de mouches d'émeraude. Leurs\nregards se rencontraient-ils, ils échangeaient un sourire, sans\nraison, parce qu'ils étaient heureux et ne pensaient à rien.\n    Un soir qu'il lui tenait compagnie dans le verger, il observa\nles alentours, comme s'il eût craint qu'on ne l'entendit, et,\nayant enlevé sa casquette pour s'essuyer le front, il articula\nd'une voix basse :\n"}, {"page_pdf": 614, "page_imprimee": 525, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1894, "texte": "                          LE SACRIFICE                        525\n\n\n   — Vous connaissez la mère de la petite?\n   — De quelle petite? demanda M me Monseur, qui s'arrêta de\ncoudre.\n   — De Suzanne.\n   — Lydie? Non, je ne la connais pas; je me souviens seule-\nment de l'avoir vue autrefois chez maman, quand elle occupait\nune de ses maisons.\n   — Quelle malheureuse, n'est-ce pas?\n   — Je ne sais pas si elle est malheureuse, mais ce doit être\ntriste de mener cette vie-là.\n   Après avoir épingle l'ouvrage à son genou, Lucie se remit à\ntravailler.\n   — Et vous croyez, reprit-il, qu'elle ne se mariera jamais?\n   — C'est peu probable. Il n'y a guère d'hommes qui vou-\ndraient encore d'elle.\n   — Bien sûr, il y en a peu...\n   Il s'éventa avec sa casquette, comme s'il avait fort chaud;\npuis, d'une voix altérée :\n   — Et... si quelqu'un voulait d'elle, pensez-vous qu'elle\naccepterait...?\n   — Je n'en sais rien, moi, Joseph ! fit la jeune femme, étonnée\nde la question. Mais je suppose qu'elle ne demanderait pas\nmieux... Quoique, voyez-vous, ces femmes-là sont si différentes\ndes autres... Ainsi, l'on m'a dit que la plupart n'aiment pas\nd'avoir d'enfants, ou bien, quand elles en ont, ne s'occupent\npas d'eux.\n   — Oh! pas Lydie, protesta-t-il, elle aime tant sa petite! Si\nvous pouviez voir tout ce qu'elle lui envoie. Elle n'a pas encore\nété en retard, une seule fois, pour le paiement de la pension.\nPourtant, elle n'est pas riche ; je le sais bien, moi...\n   — Aussi, n'est-ce pas d'elle que je voulais parler, répondit\nLucie.\n   Après une pause, elle ajouta :\n   — D'ailleurs, il vaut peut-être mieux qu'elles n'aient pas\nd'enfants, car, presque toujours, ils tournent mal.\n   — C'est vrai, fit Joseph, qui se mit à pétrir son mouchoir\nd'un geste nerveux.\n   Trois pigeons, quittant le toit de la maison voisine avec de\nlongs battements d'ailes, se balancèrent dans le soleil, au-dessus\n"}, {"page_pdf": 615, "page_imprimee": 526, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2087, "texte": "526                               DURENDAL\n\n\ndu verger, que les arbres semaient d'îlots d ' o m b r e ; puis ils\nvinrent se poser dans l'herbe, sous un pommier, d'où la lumière,\npar les trous du feuillage, ruissela en gouttes de feu sur leurs\nrobes grises et mauves.\n   — L y d i e songerait-elle à reprendre Suzanne? demanda\n   me\nM      Monseur.\n   — Elle n'en a j a m a i s p a r l é . . . m a i s . . . on ne sait p a s . . .\n   Il respira profondément, et, l'œil inquiet :\n   — Si, un jour, elle réclamait la petite, pourrait-on m'obliger\nà la rendre?\n   — Sans doute : c'est son enfant.\n   — E t si un h o m m e comme monsieur F a b r y s'en occupait,\nvous croyez q u e je ne pourrais pas la garder?\n   Elle secoua la tête, tira quelques aiguillées, puis, contem-\nplant l'ouvrier avec son doux sourire :\n   — Vous l'aimez donc tant, cette gamine?\n   — C o m m e si c'était la m i e n n e . . .\n   — Vous avez raison : elle est fort gentille.\n   Il fut si heureux de cette approbation que la voix lui m a n q u a :\nil n'eut plus q u ' u n t r e m b l e m e n t à la bouche. Il regarda devant\nlui, un brouillard léger sur les yeux, puis, comme s'il eût voulu\nexprimer sa gratitude et son bonheur, il cueillit une coccinelle,\nqui longeait le bord de son veston, et la déposa sur la manche\nde la j e u n e femme.\n\n                                      *   *\n                        me\n    Un matin que M Monseur sortait avec ses deux plus jeunes\nenfants, elle aperçut Joseph qui, traversant la rue, venait à sa\nrencontre. Il répondit aux questions de la jeune femme d'un air\nembarrassé, tandis q u ' u n e rougeur subite lui empourprait le\nvisage; puis, avec cette brusquerie des timides, qui se décident\nc o m m e s'ils rejetaient un fardeau, il articula d'une voix sourde:\n    — J e voudrais vous d e m a n d e r quelque chose.\n    — A moi?\n    — O u i . . . à vous seule.\n    Un roulement de tonnerre les interrompit. Des nuages noirs,\nfrangés de lumière rousse, se bousculaient au ciel, et des grê-\nlons, aussi m e n u s que des grains de riz, commençaient à\nrebondir sur le pavé.\n"}, {"page_pdf": 616, "page_imprimee": 527, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2131, "texte": "                           LE   SACRIFICE                               527\n\n\n   — Rentrons un instant, fit-elle. Nous serons mieux à la\nmaison pour parler; nous y laisserons passer la giboulée.\n   L'ouvrier s'arrêta sur le seuil de la c h a m b r e et, p e n d a n t que\nLucie déposait parapluie et cabas dans un coin, il battit à petits\ncoups son chapeau contre sa j a m b e , tout en promenant un\nregard h u m b l e sur les m u r s .\n   — Asseyez-vous! dit M m e Monseur, qui lui présenta une\nchaise.\n   Et, c o m m e les enfants se rapprochaient d'elle, sans quitter le\nvisiteur des yeux :\n   — Ils ne vous reconnaissent pas, reprit-elle. Est-ce que vous\nne vous rappelez pas Joseph?... Joseph... d e P o u l s e u r . . . le frère\nde Mélie?\n   Le plus jeune, qui suçait son pouce, se mit à contempler le\nplafond, en se balançant sur une j a m b e ; mais l'autre fit signe\nqu'il se souvenait. E t il précisa :\n   — C'est le monsieur qui remonte les trains.\n   — Ils poussent rudement, observa l'aiguilleur, qui riait de la\nréponse du g a m i n . L e dernier surtout a grandi. Q u a n d vous\nêtes venue la première fois à Poulseur, il était tout chétif.\n   — Il n'avait que quelques semaines, expliqua la mère, et il\nne se formait pas; mais ces deux mois de campagne lui ont fait\nbeaucoup de bien.\n   Tous deux tournèrent la figure vers les fenêtres, dont la\nbourrasque criblait les vitres d'une volée de grêlons.\n   — L'été tarde bien, fit-il. Après un ou deux beaux jours,\nl'hiver revient. P o u r t a n t , la campagne a besoin d'un peu de\nsoleil.\n   Sa résolution semblait s'être fondue à la douceur de cette\nchambre de famille; Lucie, le sentant reculer devant l'entretien\nqu'il lui avait d e m a n d é , l'encouragea d'un sourire :\n    — Alors, c'est donc vrai : vous avez à me confier un secret?\n   Il eut un regard fixe, presque hébété, et son front se creusa\nd'une ride :\n   — E h b i e n ! voilà, fit-il. C'est rapport à la petite. J e me suis\nencore dit que si L y d i e la reprenait, ce serait un grand\n malheur.\n   — Mais elle n'y songe pas; vous-même me l'avez dit. Pour-\n quoi, alors, vous tourmenter sans cesse?\n"}, {"page_pdf": 617, "page_imprimee": 528, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2238, "texte": "528                              DURENDAL\n\n\n    — On ne sait j a m a i s . . . on voit tant de choses !... Ce n'est pas\nque L y d i e soit une méchante femme, mais....il y a le métier...\n    Il eut une brisure du regard, et l'ombre d ' u n e angoisse\némergea de son âme à ses prunelles :\n    — Q u e voulez-vous? reprit-il. T o u t le m o n d e n'a pas de\nla chance dans la vie, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.\nC'est déjà si difficile de vivre!... J'ai beaucoup pensé à cela, et\nà Suzanne, et à ce qu'elle deviendrait... M a i n t e n a n t , j ' a i mon\nidée.\n    Il se tut, et Lucie eut devant elle deux grands yeux anxieux\nqui semblaient l'interroger. Après avoir respiré longuement,\ncomme s'il eût étouffé, il ajouta :\n    — J'ai mon idée : épouser L y d i e .\n    Il avait prononcé les derniers mots d'une voix presque éteinte,\net Mme Monseur, qui baissait les paupières, troublée par cet\naveu, vit t r e m b l e r ses mains et ses genoux.\n    — Vous l'aimez donc? demanda-t-elle.\n    — A cause de la petite, répondit-il. Je l'ai élevée, c'est moi\nqui lui ai appris à marcher, je l'ai soignée lorsqu'elle était ma-\nl a d e . . . Est-ce que je ne suis pas comme son père? Maintenant,\nje vois qu'elle est triste, dès qu'elle pense à sa mère. Sans\ndoute, elle voudrait vivre près d'elle... E t puis, il y a encore\nautre chose.., L y d i e est m a l h e u r e u s e . . . Si elle pouvait avoir\nun peu de bonheur, à la fin de sa vie!\n    M m e Monseur, dont le visage restait sérieux, d e m a n d a :\n     — Vous avez bien réfléchi à ce que vous allez faire ?\n    — Oh ! oui... des fois, toute la journée. Q u a n d L y d i e aura sa\nfille auprès d'elle, elle ne pensera plus aux mauvaises choses.\nE t ainsi, Suzanne ne saura peut-être jamais comment sa mère\na vécu.\n     Lucie se taisait, aussi heureuse que navrée de tout ce qu'elle\nsentait de bonté et de g r a n d e u r dans ce sacrifice du jeune\nh o m m e . Inquiet de ce silence, il se pencha vers elle, lui posa\ndoucement la m a i n sur le bras, et, d'une voix où il y avait de\nla crainte et de l'imploration :\n    — Dites! est-ce que je ne fais pas bien?\n     Elle répondit :\n     — Vous ferez là, Joseph, une bonne action. P r è s de vous,\n L y d i e redeviendra honnête.\n"}, {"page_pdf": 618, "page_imprimee": 529, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2282, "texte": "                            LE SACRIFICE                            529\n\n\n   Il fut si ému de ces paroles qu'il ne sut d'abord rien d i r e ;\npuis, avec une intonation singulière :\n   — Vous êtes bonne, vous !\n   Et, après un silence :\n   — M a i s . . . est-ce qu'elle voudra?\n   — C o m m e n t ! vous ne lui en avez pas encore parlé?\n   — J a m a i s je n'oserais...\n   — Il faudra pourtant bien que vous vous y décidiez.\n   Il hocha la tête :\n   — J a m a i s je n'oserais, et je suis venu... mais ne dites rien à\npersonne, n'est-ce pas?.., car les hommes, voyez-vous...! J e suis\nvenu parce que j'aimerais que ce soit vous qui d e m a n d e à L y d i e\nsi elle veut bien...\n   Lucie d'abord parut étonnée, puis elle se mit à rire :\n   — C'est vrai? vous n'oseriez pas? Vous, un h o m m e ! E t pour-\nquoi? L y d i e ne vous mangera pas...\n   — Pour sûr... mais il vaut mieux que ce soit vous, parce q u e . . .\nsi elle ne voulait pas, elle serait gênée de me le dire.\n   — Oh ! soyez sans crainte ! Elle voudra.., Mais enfin, puisque\nvous y tenez, j'arrangerai tout bien volontiers.\n   P e n d a n t l'entretien, les enfants avaient joué avec le chat. Ils\navaient fini par le coiffer d'un bonnet de papier rose, qu'il enle-\nvait de temps à autre d'un revers de patte, en promenant par la\nchambre des regards indolents de vieux B o u d d h a résigné.\n   C'est avec ces deux enfants que Lucie se rendit, le jour même,\nrue de la W a c h e , sans penser qu'elle pouvait se compromettre\naux yeux des gens qui la verraient entrer dans ce cabaret mal\nfamé. Elle était pure naturellement, comme on respire, et l'idée\nqu'on pût suspecter son honnêteté ne lui effleurait même pas\nl'esprit.\n   Quand elle poussa la porte, le café était vide. U n e clarté\nmorose fluait entre la frange du store et le rideau rouge, tendu\naux vitres j u s q u ' à hauteur d'appui; on voyait quatre tables et\nquelques chaises contre les murs, dont le frottement des dos\navait sali le papier par endroits, et où des chromos pendaient,\nentre les porte-manteaux. Mais Lucie remarqua moins ce dénû-\nment qu'elle ne sentit l'odeur poivrée, canaille, qui entêtait dès\nl'abord.\n   L y d i e , qu'elle n'avait pas aperçue, tricotait derrière le comp-\ntoir où s'alignaient des bouteilles et des verres. Reconnaissant\n"}, {"page_pdf": 619, "page_imprimee": 530, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2144, "texte": "530                             DURENDAL\n\n\nM m e Monseur, elle se leva avec un sourire gêné, et, ne sachant\nque dire ni que faire, attendit qu'on lui parlât.\n   Lucie se tenait debout devant elle, avec ses deux enfants à\nses côtés :\n   — Je ne sais si vous me remettez, fit-elle.\n   — Si, si, ma petite m'a souvent parlé de vous. Vous jouiez\nsouvent avec elle à Poulseur.\n   — Elle est fort gentille... Joseph, que j ' a i rencontré ce matin,\nm'a donné de ses nouvelles. Elle vous fait bien des compli-\nments.\n   L a fille parut surprise :\n   — Joseph est en ville ? J e ne l'ai pas v u ! . . . L e s autres fois, il\nne m a n q u a i t j a m a i s de venir jusqu'ici. Il n'est pas fâché, n'est-\nce pas?\n   — N o n , s'il n'est pas venu vous voir, c'est pour un autre\nmotif... Il songe à se marier... C'est lui qui m'envoie... Il\naimerait que vous soyez sa femme, et il d e m a n d e si vous voulez\nl'épouser.\n   L y d i e parut d'abord ne pas c o m p r e n d r e ; un sourire amer\ncontracta ses lèvres et découvrit ses d e n t s ; puis elle s'étreignit\nle front des deux mains, et, tandis qu'un spasme lui secouait\nles épaules, elle s'affaissa sur une chaise et se mit à pleurer.\n   Elle pleura doucement, tout en respirant par saccades préci-\npitées qui lui soulevaient les seins et lui remuaient la t ê t e ; puis,\ntout à coup, elle s'abattit sur la table, la figure d a n s les bras, et\nsanglota avec des cris étouffés.\n   Q u a n d elle avait entendu que Joseph voulait l'épouser, une\ndouceur déchirante l'avait brusquement pénétrée, réveillant en\nelle la conscience de sa jeunesse perdue, et son âme s'était\ncourbée sous cette émotion, comme un roseau sous la rafale.\n   Les enfants, effrayés par la violence de ses sanglots, se réfu-\ngièrent contre leur mère, dont ils saisirent la robe pour s'en pro-\ntéger. L a moue inquiète, prêts eux-mêmes à pleurer, ils regar-\ndaient alternativement les deux femmes, essayant de com-\nprendre.\n   L a fille finit par relever la tête. Les larmes lui avaient lavé\nla figure de son fard et de sa poudre, et Lucie eut devant elle\nune femme vieille, hâve, dont les rides commençaient à délier\nles chairs.\n"}, {"page_pdf": 620, "page_imprimee": 531, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 496, "texte": "                          LE SACRIFICE                       531\n\n\n  — Oh! maintenant, je serai heureuse, fit-elle.\n  Et elle eut un mot où se découvrit tout son cœur de pauvre\ncréature, née pour la soumission :\n  — Je soignerai bien Joseph. Il est si bon !...\n  La forte secousse était passée. Déjà, elle acceptait ce bonheur\ninespéré avec une passivité animale, comme elle avait subi,\npendant des années, toutes les misères de la vie.\n                                       EDMOND    GLESENER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-004", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 532, "page_fin": 532, "titre_corps": "Sérénité", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Vanderauwera", "ancre_debut": "Sérénité               Vois-tu, quand ce sera    dim", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 621, "page_imprimee": 532, "debut_caractere": 33, "fin_caractere_exclue": 1476, "texte": "Sérénité\n              Vois-tu, quand ce sera    dimanche,\n              Loin des travaux et des soucis\n              Et qu'il y aura, dans les branches,\n              Du vert et des oiseaux   aussi,\n\n              Nous partirons, ô ma chérie,\n              Ainsi que deux      aventuriers,\n              Tout seuls, vers les plaines fleuries,\n              Respirer les fleurs des vergers.\n\n              Et ce sera dans la banlieue.\n              Au bois, nous ferons un festin,\n              Assis près d'une mare bleue,\n              Souvenir de l'hiver  lointain.\n\n              Puis nous irons à     l'aventure,\n              En faisant un petit bouquet\n              De sauges, menthes et verdures.\n              Vois-tu, nous trouverons, tout près,\n\n              Une petite Sainte Vierge,\n              A qui nous offrirons le doux\n              Petit bouquet, ainsi qu'un cierge,\n              En priant d'amour, à genoux !\n\n\n             J'aurai mon front près de ta bouche;\n             Je te dirai des mots   nouveaux,\n             En buvant le jour qui se couche\n             Au parfum de tes baisers chauds.\n\n\n             Vois-tu, quand ce sera   dimanche,\n             Loin des travaux et des soucis,\n             Et qu'il y aura, dans les branches,\n             Du vert et des oiseaux   aussi...\n                                        M A E C E L VANDERAUWERA.\n\n\n\n(1) Extrait d'un volume à paraître : Le Tabernacle d'amour.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-202", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La Procession à Haekendover, la chapelle de O. 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Prenez-le d'une main          fraternelle,\nrespirez-en l'humble parfum, et puis l'offrez à Celle qui est notre Mère.\n   Pour moi, j'avais cru en le composant, — assis sur l'herbe d'une\nprairie où nous avons couru jadis —, me retremper dans les joies de\nma prime jeunesse: hélas! je me suis retrouvé bien vieux devant mon\ncœur      d'enfant!\n   Dites à ceux auxquels vous ferez lire ces pages, qu'ils n'y       cherchent\nni tableaux de mœurs, ni études de caractères, ni dissections de\npsychologies compliquées, ni « types» d'humanité aspirant aux brevets\ndes littératures .. J'ai seulement voulu dessiner ici, avec ma main de\nl'école primaire, le visage d'une chaumière que nous avons connue; —\nelj'ai tenté de faire revivre son âme et la mienne (celle d'autrefois)    deux\npauvres âmes que le Temps et les Hommes ont bien changées!\n                                                              D.J. — D.\n   Je l'ai si bien connue, cette chaumière blanche aux volets verts. Aujour-\nd'hui encore, après tant d'années, je n'ai qu'à fermer les yeux pour la revoir\ndans mon souvenir. C'était là, au détour du sentier, comme une présence\nimmaculée derrière les branches. Une haie entourait le courtil; sur le fumier\nbougeaient des poules ; le chien dormait, le nez sur les pattes, devant la porte\nentre-baîllée; et la vieille avait l'air de rêver derrière ses vitres fleuries de fuch-\nsias et de géraniums...\n   Qu'il aurait fait bon vivre toute ma vie dans cet enclos champêtre! Autour\nde la maison, s'étendaient de vastes prairies où des vaches flânaient comme\ndans un songe; au fond de la vallée jasait un ruisseau d'argent dont une file de\nsaules marquait le cours capricieux. Le grand soleil d'or tournait comme une\nroue vertigineuse au-dessus des peupliers bordant la route; de petits nuages\nd'ouate apparaissaient au bout de l'horizon, passaient sur les prés et s'allaient\nperdre derrière le bois lointain avec un rien de mélancolie.\n   Jusqu'à sa mort, grand'mère habita l'humble ermitage que ses ancêtres\ns'étaient transmis avec des soins pieux. Chaque année, vers la kermesse, les\nmurs se vêtaient d'un crépi neuf à reflets de ciel ; et le goudron odorant qui\n"}, {"page_pdf": 625, "page_imprimee": 534, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3427, "texte": "534                                 DURENDAL\n\n\nluisait à leur pied rendait, par contraste, la chaux légère à l'œil, comme une\nvirginale robe de printemps.\n    Grand'mère, je vous revois toujours : vous viviez seule, votre âme était claire\ncomme votre petite maison, vos yeux limpides comme ses fenêtres, votre cœur\ntranquille ainsi que la chambre familiale où vous tricotiez, assise près du long\npoêle de Louvain. Vos cheveux en bandeaux grisonnaient à peine, votre\nvisage était resté rond, afin que l'on gardât de vous une image vénérable;\nquand vos yeux noirs s'ouvraient, c'était pour sourire ou rêver, pour regarder\nmon front que vous berciez dans votre sein, le bon Dieu de cuivre sur la che-\nminée, ou, par la croisée basse, l'orage qui montait à l'horizon.\n    Vous me parliez avec des accents qui se sont éteints et que je n'ouïrai plus ;\nmais votre voix résonne encore jusqu'à mon cœur, et c'est tout le poème de\nma petite enfance qui tremble dans ce souvenir. Je vous aimais, oh ! bien plus\nque Justine qui vous rendait jalouse. Pourtant j'aimais aussi Justine qui aidait\nma mère lors des lessives.\n    Justine portait des tabliers de toile bleue rugueux à mes mains et à mes\njoues; elle avait une figure rouge sur laquelle je mis plus d'un baiser; elle\nriait d'un rire un peu artificiel qui m'amusait beaucoup, et la joie faisait\nbriller des larmes dans ses prunelles claires.\n    Je me souviens — et je suis humble! Mon Dieu, oui, petit paysan (— fier\npoète!) pour fumer « mon jardin », je ramassais sur la route en face de la\nmaison paternelle, du crottin et des bouses... J'avais une minuscule brouette\ndont la roue, à chaque tour, jetait une plainte de jeune chien malade; et\nchaque fois qu'elle criait, j'avais mal aussi. C'était une après-dînée, les haies\nétaient pleines de soleil, la route avait des tournants d'ombre verte, et, là-bas,\nderrière moi, où commençaient les champs, la lumière couvrait d'une nappe\nd'or les pavés du chemin. Des insectes bourdonnaient sur l'aubépine rose, les\nlamiers blancs s'étaient parés de collerettes, leur odeur âcre imprégnait l'air et\npartout des coqs chantaient!\n    Alors, comme la brouette jetait son cri, Justine est accourue; elle avait le\nvisage si drôle que j'eus l'envie de me moquer d'elle ; mais je remarquai tout\nde suite qu'elle pleurait, et comme je n'avais jamais vu couler ses larmes qu'à\ntravers son rire, je sentis naître en mon cœur une vague épouvante. Elle passa\nprès de moi sans me dire une parole, frappa fiévreusement au seuil de la maison.\nJe vis mon père courir du côté de l'église; le soir vint me regarder de son\ngrand œil violet; je rentrai et trouvai ma mère en pleurs. Justine me prit sur\nses genoux et me dit : « Mon enfant, il faut prier pour votre grand'mère, qui\nest morte. » Elle joignit mes mains dans les siennes et nous récitâmes un\nPater et un Ave; mais comme ma mère sanglotait plus fort, je me mis à crier,\npris d'une peur indicible. La nuit était toute tombée, la lampe à pétrole avait\n mauvais air dans l'ombre... pourtant, comme j'étais las d'une longue journée\n de jeux, je ne tardai pas à m'endormir...\n     ... Ce n'est que plus tard que je sus où vous étiez allée, grand'mère... sous le\n tertre d'argile jaune, dans le cimetière qui berce les vieux morts au chant\n assourdi des cloches de l'église. Vous m'aviez quitté, vous étiez partie sans que\n j'eusse pu vous revoir, car on craignait de me faire connaître ce que l'on\n"}, {"page_pdf": 626, "page_imprimee": 535, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3517, "texte": "                             LA VIEILLE MAISON                                  535\n\n\nn'éprouve que trop tôt dans la vie : l'horreur du cercueil. On me disait que je\nvous retrouverais un jour au paradis; ce jour-là me paraissait lointain, et\ndans l'exil où m'avait laissé votre âme en s'ouvrant à Dieu, votre petite\nmaison seule me consolait de ma solitude : c'était, comme si vous vous étiez\nidentifiée avec elle; j'allais la revoir et je vous revoyais; mon cœur lui parlait\nsur un rythme mystérieux', mes mains la touchaient et il me semblait que\nvous me rendiez mes caresses à travers les murs; votre présence se perpétuait\ndans le silence de ses chambres, au delà de la mort...\n    Cependant, vos meubles anciens furent ramenés chez nous ; l'horloge à\ngaine, de chêne clair, le bahut noir, le grand lit rouge... Nous les avons gar-\ndés, nous les gardons encore, jusqu'à votre chaise de paille tressée sur laquelle\nvous vous asseyiez, la tête un peu penchée, les paupières mi-closes, au crépus-\ncule.\n    La chaumière fut louée: Justine la prit à bail, puis, comme elle venait de\nfaire un petit héritage, mon père la lui vendit. Moi, j'étais heureux qu'elle\nne fût point tombée en possession d'un étranger; je pouvais aller la revoir\nquand il m'agréait : je la contemplais à distance, je suivais le sentier sinuant\nà travers les prairies, je tournais autour d'elle pour compter ses fenêtres et ses\nlucarnes, j'entrais me blottir entre ses murs comme entre les bras d'une vieille\nfemme.. Mon frère aîné m'accompagnait souvent; quand nous voyions de\nloin monter de la cheminée un mince filet bleu dans le soir rose, il me disait :\n « Ah ! petit frère, comme elle fume doucement! » ou bien « C'est par là que\nle bon Dieu vient regarder dans les maisons ! n\n    Justine nous faisait si bon accueil, que nous ne remarquions pas en entrant\ndans la chambre comme tout y avait changé ! Il y avait bien un peu de désor-\ndre sur l'armoire brune et sur la table aux pieds verts, le parquet était souillé\nde boue... mais la bouilloire chantait sur le feu — couveuse étrange qui\ncachait des oeufs rouges ; les vitres des fenêtres étaient posées contre le ciel; sur\nle tuyau du poêle, cuisait une pomme que couvrait une jatte retournée; son\nfumet brûlé embaumait toute la pièce et nous mettait en appétit. Alors, Justine\nnous faisait manger une large tartine de ce pain bis et serré qu'elle cuisait sur\nle carreau; et elle riait en écrasant la pomme fumante et sa pelure éclatée sous\nlaquelle le beurre se mettait à fondre...\n    Pauvre bonne Justine! Elle riait et pourtant son lot n'était point la joie ni\nle bonheur de vivre. Depuis longtemps déjà, le Vieux-Gris — son homme —\navait la passion des grandes saoûleries ; chaque dimanche, il rentrait ivre,\n braillant à l'heure obscure des morts et du silence. Badigeonneur de son état,\n il portait de longues blouses blanches qui lui donnaient un air à la fois bouffon\n et terrible; quand nous l'apercevions titubant sur la route, sa brosse à long\n manche sur l'épaule, sa casquette tachée de chaux dans la nuque, le dos\n voûté, une main dans la poche jusqu'au coude, tout son corps tourmenté dans\n sa robe flasque par des contorsions singulières, nous nous enfuyions avec la\n frayeur que nous causaient certains masques aux jours de carnaval...\n    Il avait deux fils auxquels il semblait avoir transmis les germes des plus\n méchantes passions. Gaspard, l'aîné, travaillait au «pays haut» dans une\n usine. On le revoyait rarement ; d'aucuns disaient qu'il y menait une vie de\n"}, {"page_pdf": 627, "page_imprimee": 536, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3275, "texte": "536                               DURENDAL\n\n\ndamné. Lorsqu'il revenait embrasser sa mère, c'était pour lui réclamer de\nl'argent, de vieux habits, l'une ou l'autre chose qu'il avait rêvé de demander\nou de prendre; il avait l'air souffrant et triste : quand il me regardait, j'avais\npeur de ses yeux. Justine pleurait chaque fois que ma mère parlait de lui.\n    Bien qu'il fréquentât encore la classe, Emile, le cadet, ne promettait guère\nplus. Mon père, qui était maître d'école, se mettait dans tous ses états pour\nparvenir à « briser », comme il disait, cette tête de pierre. Pour ma part, en\nobservant Emile il ne me paraissait point que son crâne eût quelque ressem-\nblance avec un pavé; c'était un joli garçon aux cheveux bouclés, aux yeux\nbleus, aux joues très rouges. Mais il se montrait têtu, violent, grossier, et de\nplus, il était fort menteur. Mon père n'aîmait point nous voir jouer avec lui;\nd'ailleurs, comme il était de beaucoup notre aîné, nous ne recherchions pas\nsa compagnie.\n    C'est à cause de lui, sans doute, mais surtout à cause de l'ivrogne, que nous\nespaçâmes nos visites à la chaumière. Maintenant, c'était l'habitude de nous\ny rendre le dimanche après les vêpres : l'heure était bleue et dorée sous le grand\nciel, et la Hesbaye avait revêtu son manteau de soleil, celui des jours de fête.\nNous portions, mon frère et moi. des costumes de coutil rayé, avec des cols\nmarins azur... nous cueillions des fleurs dans les haies et nous nous étonnions\ndes chants d'oiseaux. Généralement, nous trouvions Justine seule au logis;\nle Vieux Gris s'était déjà mis en route pour sa grande tournée, jusqu'au soir.\nEmile vagabondait à la recherche des nids dans les buissons; elle était toute\nseule et notre arrivée lui apportait le sourire de nos visages ; je suis sûr que\nlorsqu'elle me tenait sur ses genoux et qu'elle regardait mes yeux, elle avait\ntout oublié de sa misère.\n    Nous goûtions ensemble, puis je courais dans les chambres, je montais par\nl'échelle branlante jusqu'au grenier, je descendais, les joues rouges et Justine\nriait de me voir affairé à cause de sa pauvre maison! Elle ne comprenait pas,\nla chère âme, ce qui me remuait si profondément dans cette demeure. Moi-\nmême, je n'aurais pu dire si c'était Justine ou la chaumière que je venais\nrevoir, avec qui je venais parler, rire, m'amuser tous les dimanches. Sans\ndoute, ces murs penchés sous leur toiture de tuiles rouges, ces murs et leurs\npetites fenêtres et leur porte verte dans la façade basse, ces murs dont mes\nyeux et mes mains connaissaient toutes les aspérités et jusqu'aux moindres\n crevasses, avaient fini par entrer en mon être, s'étaient reconstruits pierre à\n pierre dans mon âme; ou bien était-ce le meilleur de mon cœur qui était passé\n en eux pour y vivre toujours?\n    Je ne sais, mais, quand j'y resonge, il me semble qu'alors déjà, j'avais\n conscience des correspondances mystérieuses qui existaient entre mon âme et\n l'âme de la cabane. Je la chérissais parce que vraiment je m'en sentais aimé;\n elle m'entourait de sa douceur, de sa bonté, de sa tristesse : rien ne m'impres-\n sionnait plus que son silence ou que le bruit que rendaient mes pas en fran-\n chissant son seuil.\n    Je me rappelle qu'un jour ce silence me parla si étrangement que j'eus peur\n d'elle.\n"}, {"page_pdf": 628, "page_imprimee": 537, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3531, "texte": "                            LA VIEILLE MAISON                                 537\n\n\n   J'étais venu seul, comme s'il eût fallu qu'elle m'eût donné dans le secret une\ninoubliable leçon. Il arriva que Justine dut sortir pour faire une course au vil-\nlage. C'était une après-dînée de septembre avec un ciel d'argent sur la mélan-\ncolie des prairies. La maison n'avait jamais été si douce ; mes yeux s'emplirent\ndu rayonnement de ses vitres, mon àme fut une chambre crépie comme\nl'étaient ses chambres. Le soleil, nonchalamment, passait par la croisée un\nbras doré dont la main longue et fine jouait avec le sable sur le parquet. L'hor-\nloge à poids s'était arrêtée pour écouter... car une abeille voletant autour des\nfleurs du géranium ronflait comme une musique lointaine : on se serait cru à\nl'église, quand l'orgue parle de sa voix céleste et que les vieilles femmes et les\npetits enfants ferment les yeux...\n   Pourquoi fallait-il que dans cette atmosphère pure la tentation vînt\nm'éprouver? L'Esprit du mal est donc partout, même sur la tête blonde d'un\nmarmot qui rêve au sein d'une vieille maison? Il y avait, sur la table, dans un\nsaladier blanc, des reines-Claude que Justine avait débarrassées de leurs\nnoyaux et dont elle s'apprêtait à faire des confitures; elles étaient mûres à\npoint, elles répandaient un parfum à la fois sûr et sucré; leur pulpe verte et\njuteuse prenait par endroits les reflets transparents du miel... Justine ne\nm'avait certes pas défendu d'en goûter, mais elle ne m'avait pas non plus\npermis d'en prendre; je savais très bien que j'allais commettre l'horrible\nchose, un vol, et pourtant ma main s'avança, tandis que mes lèvres se mouil-\nlaient de gourmandise... Mais pourquoi ai-je regardé soudain dans la\nchambre où grand'mère était morte? Elle béait à demi ; elle s'était entr'ouverte:\nil y avait, derrière sa fenêtre tournée vers l'occident, une étrange lumière de\ncrépuscule; puis je vis, se détachant comme un œil, du losange de peinture\nnoire, à côté du chambranle, le bouton arrondi de la porte qui m'observait de\nson sévère regard de cuivre : alors je retirai ma main criminelle et pris de\n frayeur, je m'enfuis au moment où Justine rentrait portant un pain de sucre\n dans les bras.\n    O maison! o conscience austère qui veillais sur ma conscience! que n'as-tu\n protégé ainsi tous ceux qui vécurent entre tes murs! Où que je fusse, près de\n toi, dans la plaine, ou égaré parmi mes songes, le conseil de tes yeux me\n suivait et celui de ton souvenir! Un autre fois que nous flânions sur la route\n derrière la colline que gravissent des peupliers si beaux dans les matins\n d'automne, un jeune paysan passa, le veston de toile au vent, le cigare aux\n lèvres, fier comme un roi : la fumée s'échappait toute bleue de sa bouche\n arrondie; nous en restions ébahis, nous le fûmes bien davantage lorsqu'il nous\n montra comment on la faisait aussi revenir par les narines...\n    Mais voilà que mon frère avise un autre cigare dont le pointe sortait de la\n poche du veston de toile : c'en était un, en effet, un énorme, tout noir que le\n drôle nous passa sous le nez pour nous en faire apprécier l'arome. Bien qu'au\n fond, celui-ci nous eût désagréablement surpris, nous le jugeâmes délicieux et\n  nous suppliâmes le jeune fat de nous céder le havane, authentique : il n'y\n consentit qu'à regret, exigeant en retour la menue monnaie que nous possé-\n dions. Nous la lui mîmes volontiers dans la main, et comme il allait\n s'éloigner, je réclamai des allumettes : il nous en laissa une boite, une petite\n"}, {"page_pdf": 629, "page_imprimee": 538, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3365, "texte": "538                               DURENDAL\n\n\nboîte rouge déjà fort entamée, puis s'en fut vers une kermesse encore loin-\ntaine, dont on percevait, dans la sérénité bleue du silence, la musique cham-\npêtre et les cris de la danse, à l'horizon.\n   Mettre le feu à l'énorme cigare n'était pas chose aisée; mon frère le tournait\net le retournait entre ses doigts d'un air embarrassé. Comme il en avait mordu\nle bout, il crachait à tout instant, la bouche pleine de nicotine; quant à moi,\nl'honneur m'était échu de faire flamber les allumettes. Mais le vent du\ncrépuscule s'étant levé, si bien que je les eusse garanties de mes deux paumes\nréunies il venait souffler sournoisement par-dessus mon épaule et les éteignait\ntoutes.\n   Nous nous abritâmes derrière les peupliers, hélas ! sans plus de succès :\nl'occident devenait rouge, les ombres allongées des troncs striaient de bandes\nviolettes la route où nous marchions machinalement, allant d'un arbre à\nl'autre, et chaque fois la maladresse de mon frère, ou la mienne, ou l'haleine\ndu vent perfide faisait s'évanouir la petite flamme dorée qui venait d'éclore\ndans mes mains.\n   Alors (avions-nous vraiment tant marché), comme je levais les yeux pour\ninterroger les alentours, j'ai vu tout de suite la petite cheminée qui fumait\ndans le soir et j'ai été saisi d'un grand étonnement. Elle avait surgi de la ligne\ndu coteau qui descend vers elle, sous la verdure des prés; elle levait la tête\ncomme une bête effarée et, de loin, nous épiait. Certes non, nous n'avions pas\nassez marché pour que déjà elle s'offrît à notre vue ; c'était elle plutôt qui\ndevait être venue à nous, car, de faire quelques pas encore, en moins d'un\ninstant où nous n'avions rien dit, nous la vîmes sortir tout entière du sol, et\ns'asseoir au fond de la vallée, étrangement, les yeux pleins des reflets du soir.\nJe n'ai pas voulu voir ses yeux; j'ai contemplé longuement la cheminée qui\nfumait si bleu dans le ciel rose et j'ai pensé à ce que disait mon frère : « C'est\npar là que le bon Dieu vient regarder dans les maisons... » Puis, saisissant le\ncigare à l'odeur roussie, j'ai dit d'une voix persuasive : « Rappelle-toi que ce\nmatin encore notre mère nous l'a défendu », et j'ai lancé la petite boîte et sa\ndernière allumette dans le ruisseau. Ensuite, galopant sous les saules affligés,\nnous avons mâché des feuilles amères, afin que nos bouches perdissent le goût\ndu poison.\n   Souvenirs d'enfance! Je vous retrouve en moi pareils à de vieux portraits\nque n'a point fanés le temps; c'est à peine si vos contours parfois s'estompent\nd'un peu de mélancolie. Plus souvent, à la faveur d'une clarté éclose à fleur de\nl'âme, ils se précisent et s'avivent : je revois nos visages de jadis, la forme de\nnos pensées, tous les gestes, tous les mouvements de nos corps ; et au-dessus\nde cela, la couleur du ciel, les jeux des nuages, le tremblement des feuilles, et\nalentour le regard des choses, de toutes les choses que nos cœurs animaient\nde leur vie.\n   Mais le temps coule ainsi qu'une onde égale, sans s'arrêter jamais ; et tandis\nqu'il passait en nous, son cours aux érosions mystérieuses usait peu à peu le\nmiracle de nos naturelles bontés et de nos continuels émerveillements; nous\nvécûmes moins de jours, moins d'heures, moins, d'instants infinis qui restent\ndans l'être comme autant de firmaments lumineux : ce sont ces grands ciels-là\n"}, {"page_pdf": 630, "page_imprimee": 539, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3574, "texte": "                              LA VIEILLE MAISON                                   539\n\n qui créent, qui élargissent les âmes. Autour de nous, dans la beauté éclatante\n du monde, nos yeux découvraient la misère des bêtes et des hommes. Nous\n n'avions point encore réfléchi aux spectacles que la maladie et la mort nous\n offraient : les chaumières pâles où l'on veille les agonisants et les cadavres, le\n glas des cloches dans le crépuscule, les cercueils énormes à éclater, les grands\n trous sombres et les croix rouillées du cimetière nous mettaient trop d'épou-\n vante au cœur pour nous laisser la faculté de penser à propos d'eux. Ce fut\n non seulement Justine et sa misérable famille, mais surtout leur vieille maison\n qui m'apprirent la loi de souffrance et que tout est destiné au tombeau.\n    Pauvre Justine! Maintenant, elle commençait à gravir le calvaire de la honte\n et de l'infamie. Le Vieux-Gris avait tout à fait sombré dans l'alcoolisme; sa\n passion tenait du vertige : il buvait comme pour apaiser un grand appétit, et\n cet appétit ne s'assouvissait jamais! Ce qu'il rapportait à sa femme, quand il\n rentrait au logis, c'était, non l'argent de la paie qui eût été si utile à l'entretien\n du ménage, mais des blasphèmes, des violences et des coups. Un jour que\n nous étions allés la revoir (ce que nous faisions beaucoup moins souvent), elle\n portait sur le front, à demi cachées par le mouchoir qui lui couvrait la tête,\n des meurtrissures noires et bleues ; elle nous confia son chagrin en versant des\nlarmes ; nous la regardions avec des yeux graves et désolés. Dans sa détresse,\n Emile ne lui procurait aucune consolation; étant toujours à errer par les cam-\npagnes, comme un chemineau, il la laissait accablée sous les tâches serviles; il\nmaraudait dans les vergers, détournait les menues sommes que sa mère réser-\nvait à l'épargne, jurait comme un vieux roulier et fumait la pipe. Mon père\nnous le proposait souvent en exemple à ne pas suivre.\n   Sans doute, fut-ce de vivre en aussi misérable compagnie, que la chaumière\nprit un autre visage : le visage inquiétant et louche de ceux qui se complaisent\ndans l'ordure. Etaient-ce eux qui l'avaient salie ou elle qui vieillissait à cause\nd'eux ? Sa robe, naguère encore immaculée, portait les traces d'ignobles souil-\nlures; la peinture des volets s'écaillait sous la pluie, les fenêtres avaient un\nregard mort, la porte penchée mimait grotesquement l'ivrogne, le parquet\nrouge, mal nettoyé, semblait une chair corrompue ; et il sentait mauvais dans la\nchambre d'où je m'enfuyais, écourtant de plus en plus mes visites, révolté\npar le malheur de la cabane plus encore qu'attendri au récit que Justine me\nfaisait de ses misères.\n   Car elle me racontait tout, son cœur se soulageait de se confier au mien.\nMaintenant, j'étais un grand garçon trop sérieux pour mon âge, comme sont\ntous les paysans de Hesbaye longtemps avant l'adolescence. Mon frère m'avait\nquitté pour un pensionnat lointain : je lui écrivais des lettres courtes, et\nchaque fois je lui parlais de la chaumière si bien que mes parents finirent par\nse moquer doucement de ma manie. Mon frère devait s'en amuser aussi, car\njamais ses réponses ne faisaient allusion à ce que je lui avais dit de l'état de la\ntoiture, de la couleur des châssis ou de la tuile qui mettait comme un œil\nau-dessus de la cheminée.\n   Pour moi, toutes les plaisanteries du monde ne m'auraient pas fait oublier\nma chère maison; mais en grandissant, je lui portais une tendresse plus dis-\ncrète; je parlais rarement d'elle, j'y pensais souvent. Ce qui faisait toute ma\n"}, {"page_pdf": 631, "page_imprimee": 540, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3359, "texte": "540                                DURENDAL\n\n\n\npeine, c'était de la savoir abandonnée au point qu'elle ne tarderait plus à tom-\nber en ruines : j'aurais voulu pleurer à cette pensée, car si l'âge m'avait appris\nà dissimuler mes mouvements intérieurs, j'avais toujours des attendrissements\npuérils. Et comme il me crevait le cœur de voir, la semaine de la kermesse,\ntoutes les chaumières du village se parer de robes claires comme pour une pro-\ncession le long des haies, dans la gloire ensoleillée de juillet, alors qu'elle seule\nrestait triste et sale à l'écart, ainsi qu'une mendiante, avec ses murailles de\ntous les jours, sa porte rongée, ses vitres noires et vides, derrière lesquelles\ntoutes les fleurs étaient mortes !\n    Ma mère ayant congédié Justine parce que celle-ci lui avait manqué grave-\nment, j'aurais volontiers proposé de la reprendre contre promesse formelle de\nsa part de passer la maison à la chaux, les volets et la porte au vert. Mais une\ntelle audace n'était pas facile; et maintenant, quand je rencontrais Justine sur\nla route, j'avais peur de lui parler. Un jour, elle m'en fit la remarque et me\npria de l'aller voir. Je m'y rendis en secret : « Dites-moi, fit-elle, moitié riant,\nmoitié pleurant, ce n'est pas parce que j'ai manqué envers votre mère que vous\nallez oublier le chemin de votre vieille maison ? »\n    Ces paroles m'ouvrirent le cœur : «Justine, dis-je en regardant par la vitre\nle ciel du soir, si vous saviez la peine que j'ai de la voir si délabrée! » Elle\nne s'offensa pas du reproche : « Je sais bien, reprit-elle, que c'est une honte\npour un homme de métier... bon Dieu! non, ce n'est plus qu'un ivrogne, et\nl'ivrogne a toutes les négligences ! » Et elle soupirait : « Si cela ne dépendait\nque de moi, mon enfant! Mais voilà, l'argent est rare et je suis seule à en\ngagner ». Je la quittai en lui promettant de l'aider de mes épargnes, ce qui la\nfit rire avec attendrissement.\n   A partir de ce jour-là, chaque fois que je lui rendais visite, je revenais à\ncette idée qui m'obsédait : blanchir la chaumière!\n   Justine elle-même avait fini par m'en parler comme d'une chose qui se\nverrait bientôt; moi, j'exprimais à l'aide de plaisanteries ce qui faisait mon\ngros tourment : « Eh! bien? Justine, quand lui passerons-nous sa neuve che-\nmise? » ou bien encore : « Ah! Justine ! ce n'est donc jamais dimanche pour\nelle ? »\n    Justine disait : « Avec un peu de patience, mon enfant, nous y arriverons;\n mais vois, le Vieux-Gris est malade et il faut penser à tant de choses ! »\n    C'était vrai. Le Vieux-Gris, tout usé, souffrait surtout des yeux; subitement,\nla lumière s'en était allée de ses prunelles comme elle s'en va d'un crépuscule\nd'hiver. Maigre et vacillant, le dos courbé, la poitrine rentrée, ce n'était plus\n qu'un squelette.\n    Sa petite tête était d'un jouet ridicule. Dans sa face grise, hérissée d'un\n poil dur, on ne distinguait plus que les rides de son front ravagé, un nez\n crochu et une large bouche bleue. Mais sa plus grande misère lui venait de ses\n paupières qu'il n'avait plus la force de soulever ; quelques efforts qu'il fit pour\n y parvenir, elles retombaient toujours, comme elles retombent lorsque tout\n est fini.\n    Il se tenait assis auprès du poêle, le bras étendu sur la baguette luisante, le\n long du tuyau plat; et, le menton dans la poitrine, il se lamentait, tandis que\n"}, {"page_pdf": 632, "page_imprimee": 541, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3415, "texte": "                          LA V I E I L L E   MAISON                            541\n\n\ndes larmes coulaient de ses yeux fermés, mouillant toute la barbe de\nson visage.\n   Justine, impitoyable à présent, le cœur durci par les maux qu'elle avait\nendurés, se moquait de ses doléances, et c'était son tour de lui lancer des\ninjures. Et moi, (ai-je pu être à ce point égoïste et insensible?) chaque fois\nque j'entrais dans la cambuse, je ne trouvais rien d'autre à répéter que ma\nvieille question : « Eh bien '? Justine, quand donc blanchirez-vous les\nmurs? »\n   A la longue, mes instances devaient finir par l'énerver; cette détresse du\nsort qui lui battait le crâne, et dans la bouche, le goût amer des souvenirs et\ndes regrets, et sous ses yeux le foyer mort et l'armoire vide, et autour de son\ncœur la solitude et l'abandon : tout cela ne lui suffisait-il pas à lui faire désirer\nl'ultime paix? Il fallait encore qu'en insensé, je vinsse la harceler de mes repro-\nches! Est-ce que je n'y pensais point ? Pourquoi ne fus-je pas plus ému le jour\nù elle pleurait parce qu'Emile, à son tour, était parti pour le pays de la houille\net du fer'? Elle avait en vain supplié qu'il lui restât, qu'il s'employât dans la\nferme voisine comme valet d'écurie ou d'étable; car bien qu'il n'eût pour elle\nque méchancetés et rudesses, c'était néanmoins son fils, son dernier enfant, et\nelle se fût rattachée à la vie et à l'espoir s'il avait consenti à demeurer. Je\nl'écoutais se lamenter ainsi, et tandis qu'elle parlait et que son homme gro-\ngnait en bavant dans son coin, près de la fenêtre, je suivais des yeux la large\ntissure qui déparait la porte vermoulue de la chambre : elle lut ma pensée dans\nmon regard et elle éclata sur un ton que je ne lui avais jamais entendu : « Ah\nça, pour les réparations, faudra vous adresser à d'autres, puisque bientôt elle\nne sera plus à nous ! »\n   Je ne compris pas tout de suite, mais je sus plus tard. Ainsi, vieille maison,\nc'était d'hypothèques que tu étais minée ! C'étaient les sourdes opérations d'un\nnotaire qui creusaient le sol sous tes murs, faisaient tes vitres se fêler et croître\nles chardons et la haine devant ton seuil! Que je te plaignais! Les enfants\nsont ainsi ; leur pitié va aux choses immobiles et silencieuses avant de s'ac-\ncorder aux êtres qui crient et qui pleurent.\n   Plusieurs mois s'écoulèrent sans que je revisse Justine ni sa chaumière; je\nme défendais d'y songer, car lorsque cela m'arrivait je commençais à penser\nqu'un jour je me trouverais ridicule d'avoir aimé ainsi quelques murs cou-\nronnés de vieilles tuiles... Mais il m'advint une grande joie et Justine eut bien\ndu bonheur.\n   Ce fut l'année où nous quittâmes le village. Un soir de fin juin, un soir\nrose et sucré comme une fleur de trèfle, je lisais un livre de Cooper, assis sur\nle seuil de notre grande maison de briques brunes : cette histoire étrange et\nlointaine, avec ses sauvages de cuivre et leurs cris de guerre, le déroulement\nd'une action captivante au milieu d'une merveilleuse nature, palpitait dans\nmon cœur et m'absorbait comme un beau songe. Effectivement, lorsque je\nm'entendis appeler, il me parut sortir d'un profond sommeil. J'aperçus Justine\nau milieu de la place: elle me faisait des signes mystérieux. Ses joues étaient\nrouges comme aux anciens jours; quel plaisir la transfigurait ainsi? Je courus\nauprès d'elle; elle m'emmena le long des haies remplies d'yeux à cils d'or,\n"}, {"page_pdf": 633, "page_imprimee": 542, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3429, "texte": "542                                DURENDAL\n\n\npour me confier à voix basse son secret ; mais il n'en fallait rien dire : tout\nle monde serait bien étonné ! Elle n'avait jamais perdu courage avec\nraison! Gaspard n'était pas si mauvais : elle pensait ainsi depuis toujours.\n   Enfin, elle prit dans sa poche une enveloppe bleue dont elle retira... un\nbillet de banque! Un billet de banque, oui! J'étais stupéfait et elle riait de\nma mine. « Il vaut cinquante francs, me dit-elle. Le garçon a bon cœur; il\ns'est souvenu de nous, il veut nous aider dans la misère. Voyez ce qu'il\nm'écrit. »\n   C'était bien Gaspard qui avait signé les quelques lignes du papier fripé\nqu'elle appelait la lettre de son garçon. Et tandis que je les relisais à haute\nvoix, elle s'essuyait les yeux du coin de son rude tablier. Je lui rendis le pli,\nl'assurant que je partageais son bonheur et la félicitant de l'aubaine : mais\nelle, me prenant la main, s'écria : « Il y aura fête cette année, mon petit,\nkermesse pour les gens et kermesse pour la maison ! Ah ! ce sera un beau\njour ! »\n   Ce fut aussi bien une inoubliable journée! Le soleil s'éleva plus radieux\nque de coutume au-dessus du toit dont on avait remplacé les tuiles brisées ;\ndans l'immatériel azur d'un ciel incomparable, la cheminée dressait la tête,\nune écharpe de chaux neuve (son faux col des dimanches) autour du cou; les\nmurs embaumaient le goudron et le frais crépi; les volets, repeints de la veille,\ninvitaient au repos dans la chambre que laissaient entrevoir des fenêtres lim-\npides comme des yeux d'enfant. Sur le seuil, la porte ne mimait plus l'ivrogne\net, à l'intérieur, Justine avait tout écuré, tout balayé, tout frotté; elle était\nmême parvenue, la brave femme, à remettre son homme en état : elle l'avait\nfait raser, lui avait passé une veste lavée, si bien qu'il sortit et se promena dans\nla prairie soulevant de ses doigts les paupières de ses yeux ; et en sentant le bon\nsoleil sur ses épaules et en revoyant le miracle de la lumière, il retrouva, au\nfond de sa gorge, son rire un peu fou et des jurons joyeux. Il y eut un repas\nde tartes immenses et de café noir, sur le tapis de table que bordaient des\ncoquelicots. Emile était de retour au foyer — un beau jeune homme, ce\nfripon! — On attendait Gaspard aussi : il ne vint pas, on s'en étonna un peu.\n Mais moi, comme je laissai de grand cœur aux autres gamins de mon âge, le\nplaisir des chevaux de bois qui animaient la place communale des refrains de\nleur orchestrion, pour celui de m'asseoir avec des malheureux au banquet de\nla misère oubliée! Justine avait tiré de l'armoire son bonnet à violettes; et ses\njoues luisaient, lustrées d'un vernis rouge que craquelaient ses éclats de rire.\nSes petits yeux enfoncés brillaient d'une joie claire, revenue de très loin; et\nelle me bourrait de quartiers de tarte : de la noire, aux prunes, saupoudrée\nd'un sucre fondant, puis de la blonde au fromage cuit sur une couche de pâte\nde pommes. Les tasses avaient des fleurs roses, la cafetière montrait un oiseau\nde ciel, les ailes ouvertes; et les autres oiseaux, ses frères, chantaient partout au\ndehors, et la maison riait parce que tous les chardons étaient morts au pied\nde ses murs !\n   Vrai, c'était trop de joie et de lumière, trop de gâteaux et de rires, trop de\nbonheur enfin pour cinquante francs ! Est-il possible, ô maison vénérable,\nô ma conscience de douze ans et vous, pauvres gens restés honnêtes malgré\n"}, {"page_pdf": 634, "page_imprimee": 543, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3585, "texte": "                            LA VIEILLE MAISON                                 543\n\ntout, est-il possible que vous vous soyez réjouis avec l'argent du vol? Quelque\ntemps après, nous apprenions que Gaspard était en prison...\n    Cette nouvelle ne nous causa pas grand étonnement ; mais comme Justine\ndut en être bouleversée! Nous étions en pleins préparatifs de départ lors-\nqu'elle nous parvint ; deux jours plus tard, nous quittions le village sans avoir\neu la force de faire des adieux : plus nous regardons les êtres et les choses\ndont nous allons nous séparer, plus nous laissons de notre lumière en eux, et\nplus nous souffrons de leur absence et de notre ombre, au loin... Littéralement,\nnous avions pris la fuite devant les visages de nos anciennes vies, de nos bon-\nheurs passés, de nos deuils vénérés et chéris à l'égal de nos joies !\n    Puis nous nous embarquâmes à la gare voisine pour la ville attirante; nous\nfîmes un long voyage dans l'Espace et nous le continuâmes dans le Temps :\noù que nous descendions, après de folles randonnées, hommes de ce siècle de\nvertige; dans quelque lieu paisible où nous croirons pouvoir trouver le repos\nimmobile, oublier notre soif d'infini et la conscience de notre néant, la Barque\ndes Heures reçoit nos corps las et nos âmes lourdes; et, que nous dormions, la\nnuit, ou que nos yeux restent ouverts à la clarté du monde, elle nous force à\npoursuivre notre course au grand abîme : l'Eternité.\n    Des jours passent, des mois, des saisons, des années, et l'âme d'un jeune\nhomme au long du temps, reflète tant de pensées et tant d'images, qu'elle\ncroit se revoir changée à chaque aurore; pourtant, rien ne change dans\nl'univers, si ce n'est les aspects et les contours; nous retrouvons en nous des\nprintemps et des étés, après avoir souffert avec la terre le martyre de l'hiver et\nde l'automne.\n    On vit, on connaît les ressorts de la vie, on les démonte, on les reconstruit ;\non observe les choses et l'on s'exalte devant leur beauté; on voyage, on fuit\nsur le rail dans des trains rugissants, on se berce au roulis des navires; on voit\ndes villes et des plaines; on parcourt des continents et des mers, on étudie les\nespèces, les peuples et les tribus, on parle leurs langues, on se passionne pour\nleurs sciences, leurs arts, leur littérature, leur histoire; puis un beau jour,\n ayant fini par découvrir que tout autour de nous, même les moindres choses,\n est affolant d'immensité, que le plus petit insecte que cèle la flore impénétrable\n sur les terreaux des forêts vierges, comme la goutte de rosée que le brouillard\n balance dans le ciel rose du matin, comme chacun des grains de sable que\n soulève la brise marine dans les dunes, et jusqu'au dernier atome de l'air et de\n l'éther, tout cela, oui, tout cela est un monde dont nous sommes incapables\n de percevoir les commencements ni les bornes ; alors, balançant comme un\n point imperceptible entre le vertige des deux infinis, on ferme les paupières,\n on bouche toutes les fenêtres de sa raison et, descendant dans son coeur, l'on\n s'efforce d'oublier. Il y fait nuit, et, du fond de l'ombre, l'on entend une voix-\n lamentable qui crie vers un peu de lumière; c'est pourquoi, bientôt l'on rouvre\n les yeux dans la clarté pour rechercher autour de soi d'autres yeux dans\n lesquels, en contemplant les siens au miroir même de la vie, on retrouvera\n'avec la joie d'exister le souvenir et l'image des grandes et belles choses que\n l'on a connues et aimées. Mais l'Amour ne paraît que pour nous enseigner\n la misère, la souffrance et la mort. Et lorsqu'au retour de tant d'impossibles\n"}, {"page_pdf": 635, "page_imprimee": 544, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3426, "texte": "544                               DURENDAL\n\n\nvoyages, revient s'étendre à l'ombre du rêve défunt le beau corps de vingt ans\nque hante une âme de vieillard, on repense soudain, ému par le bruit des\nfeuilles dans le vent, par un parfum de fleurs ou par un chant d'oiseau sur la\nhaie, par un regard du ciel au crépuscule, on repense à une chose profonde\nqui est en nous et que rien ne pourra faire mourir. Alors, on revoit, dressé\nau sein du paysage calme de l'enfance, le petit clocher de tel village qui\nmontre tous les soirs la même étoile parmi toutes les étoiles; et voici que déjà\nil nous tarde d'aller embrasser les trois arbres qui sont dans le cimetière plein\nd'ombre à prier pour les morts oubliés.\n   Je me souviens, comme s'il datait d'hier, du jour où j'entrepris ce pèlerinage\nvers mon cœur de jadis. Octobre finissait sous un ciel toujours bleu que la\nplaine dénudée rendait plus vaste et plus haut malgré le déclin du soleil ; son\nor bruni, couleur des limbes tombés des branches le long des routes, couvrait\nde sa mélancolie les champs de betteraves aux verdures dejà flétries; mon\nâme s'adoucit sous le miel de sa caresse, devint une plaine austère et rêveuse\nd'où surgissaient, un à un, d'innombrables souvenirs infimes dans la per-\nspective des années, mais gonflés de sucs et couronnés de feuilles à peine\nmourantes, comme les racines que soulevaient de la glèbe miraculeuse les\nbêches luisantes des tâcherons !\n   Dix ans avaient passé depuis mon départ, dix ans d'exil, et je croyais\nretrouver intacte devant les choses inchangées ma façon de m'émerveiller,\nd'aimer et de comprendre. A V..., dans le cabaret où j'entrai en face de la\ngare, personne ne me reconnut. Il fallut me nommer et l'on réussit à peine à\nse souvenir ! Pourtant, la patronne, une vieille au long visage et aux yeux\npâles, vint s'asseoir à mon côté et me parler du pays. Il y avait une grande\nnouvelle éclose au matin même : un détenu de l'amigo, surnommé le Renaud,\ngrand dérobeur de volailles, ramené la veille entre deux gendarmes, était\nparvenu à s'évader pendant la nuit.\n   Les battues aussitôt organisées n'avaient encore abouti à aucun résultat.\nOn s'effrayait de ce tour joué par un drôle auquel un canif avait suffi pour\ndétacher les verrous d'une porte de prison. Cette histoire ne m'intéressait que\ncomme fait divers pittoresque et local; tandis que les consommateurs qui\nm'entouraient : valets de ferme, le fouet à la main, ouvriers de chemin de fer\nen blouse bleue, s'en entretenaient ainsi que d'une chose qui les avait vive-\nment remués, je songeais, accoudé devant mon verre de bière brune, à la route\nque j'allais suivre vers mon village, la route qui se déroulait comme un\n serpent de pierre à travers les campagnes affaissées.\n    Mais soudain un nom sorti d'un gosier rude excita ma curiosité, et mon\n cœur battit plus vite. Je devinai; même avant qu'on m'eût expliqué, je\nsavais! Ainsi, c'était Gaspard, ce Renaud populaire dans la contrée comme un\n bandit de grand chemin. Je demandai des détails : on m'en servit, on m'en\n abreuva jusqu'aux nausées: je pâlissais et je rougissais tour à tour. Je rougis-\n sais pour toi, pauvre maison, chaumière de Mère Grand, ainsi déshonorée.\n Depuis longtemps, Emile aussi était revenu dormir entre tes murs, cracher\n sur ton vieux sol honnête, blasphémer ton silence religieux. Justine et toi,\n vous viviez avec eux d'expédients, de rapines, de braconnages et de vols. Déjà\n"}, {"page_pdf": 636, "page_imprimee": 545, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3535, "texte": "                               LA VIEILLE MAISON                                545\n\n\ndeux meurtres sur les coteaux du crépuscule avaient souillé la terre de sang\nrouge; et là, les blés seuls, levant plus haut la tête au milieu des moissons,\nperpétuaient le souvenir des victimes et criaient vengeance vers le ciel ; mais\npartout, dans ses recherches, la justice s'était heurtée au silence qui tient la\nplaine prisonnière de sa coupole oppressante ; et à ceux qui auraient pu parler,\nla crainte des représailles avait mis le bâillon.\n   Généralement, on s'accordait pour rejeter sur Emile, le cadet, ces horreurs\ndont nul ne parlait sans frémir : celui-là était bien le héros terrible. Gaspard,\nlui, ivrogne et chansonnier de kermesse, maraudeur joyeux et vagabond\ninfatigable, apparaissait comme un pauvre diable plus amusant que dangereux,\nse faisant donner la chasse par les gendarmes pour le plaisir, eût-on dit, de se\ndérober à leurs recherches par les grandes plaines rondes. On se divertissait au\nrappel de ses exploits, les histoires et les bons mots ne manquaient pas sur son\ncompte; mais tout cela ne m'amusait guère et, comme je craignais qu'on s'en\naperçût; je payai mon verre, pris mon bâton et sortis du café d'un air\nindifférent.\n   Mon Dieu! c'était donc vers un tel repaire que j'étais revenu, moi, pauvre\nenfant dont le cœur vivait toujours là-bas! J'étais navré! J'errai le long de la\nvoie ferrée; une honte pesait à mes épaules; la sonnerie de la gare troublait\nseule de son rire métallique le silence désert... Il me vint l'envie de reprendre\nle train suivant sans poursuivre plus loin mon voyage, mais je fus lâche une\npremière fois et je me mis en route.\n   C'était déjà l'après-dînée ; des chars bleus cahotaient le long du chemin :\nservilement, les roues suivaient les ornières comme des rails ; les chevaux\navaient la couleur de la terre déchirée dont le soleil caressait la plaie immense;\nau loin, la sucrerie noire sur le ciel argenté fumait par sa cheminée infernale;\nsous son toit pointu, le visage de l'usine semblait bien las et dégoûté de sa\nbesogne : les râperies mangent plus de terre que de sucre.\n   Bientôt le clocher de l'église pointa derrière un pli de terrain ; à mesure que\nj'avançais, le village venait à ma rencontre comme un cortège que mes pas\nanimaient d'une marche triomphale; je reconnaissais toutes ses maisons : elles\nsortaient l'une après l'autre des feuillages rouilles où elles s'étaient dérobées un\ninstant comme pour s'amuser d'un jeu ingénu de petites filles. Elles m'atten-\ndaient, elles m'auraient regardé de leurs vitres bleues, elles m'auraient souri,\nelles m'auraient ouvert toutes grandes leurs portes; mais je n'en voulais revoir\nqu'une, et celles-ci étaient trop belles de leurs robes de fiancées! Déjà mon\ncœur m'entraînait du côté des prairies; je traversai des éteules grises, des\nterres déchaumées d'où se levaient des vols de perdreaux poussiéreux; je\ncontournai un groupe de meules rêvant sous leurs toits penchés, puis je suivis\nle cours du ruisseau toujours limpide à l'ombre des saules.\n   Sans doute eux aussi avaient souvenance de l'enfant d'autrefois, puisque en\nlaçant leurs branches et leurs feuilles compatissantes, ils me cachèrent le\nspectacle douloureux jusqu'au moment où cela ne fut plus possible à leur\npitié : tout à coup, par une énorme trouée devant laquelle gisait un tronc\n mort, mes yeux la virent — et ils ne l'avaient point reconnue! Malade, en\nruines, le toit branlant, sa façade lépreuse comme Je visage d'une pauvre fille\n à l'hôpital !\n"}, {"page_pdf": 637, "page_imprimee": 546, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3467, "texte": "546                                DURENDAL\n\n\n   Tantôt, j'avais rougi pour elle, à présent elle rougissait aussi, montrant ses\nbriques par les trous du crépi, comme une chair; mais était-ce de honte ou\ndu plaisir de son impudeur?\n   Misérable vieille ! si telle était sa face, barbue et baveuse, que devait-elle\ncacher derrière son crâne dément, défoncé sous les tuiles? J'imaginai la\ndétresse de ses murs, leur mal humide sous les mousses, les bêtes rampantes\ndans l'herbe grise, à leur pied, et la petite fenêtre de la chambre, derrière, par\noù entre la mort, par où s'en vont les âmes dans l'odeur des maladies... Et je\nsentis une larme, lourde de sel, me piquer au coin de l'œil, de son épine...\n   Mais une femme sortit de la cabane, posa la main en visière sur ses yeux et\nregarda. C'était Justine. Elle avait changé à peine, seulement, je la vis sale\net courbée. Elle ne disait rien et moi, je tardais à m'approcher d'elle; était-ce\nelle que j'étais venu revoir? Je la maudissais sourdement à cause de ce\nspectacle dont la détresse me faisait souffrir. Subitement, elle cria :\n   « Si c'est pour le Renaud que vous faites la faction, faudra repasser, Mon-\nsieur le gendarme. Il n'est pas rentré de sitôt, bien sûr ! »\n   J'avançai droit sur elle, à grands pas ; elle m'attendait, les poings sur les\nhanches, sans bouger. Ah! Justine narguant la justice! Justine aux cheveux\nblancs sous le mouchoir de deuil, vieille Justine aux joues rouges, ta bouche\ngrimaçait prête à me lancer l'injure! Mais, sans doute eus-je un sourire ou\nune grimace d'émotion, elle poussa un grand cri et me tendit les bras :\n    \" Mon Dieu! c'est toi, mon enfant, mon pauvre petit enfant! Je n'aurais\njamais pensé... \" Et elle sanglotait, le poing sur la bouche, la tête courbée\nsous son mouchoir... Cela ne dura qu'un instant; elle sécha ses yeux, me con-\ntempla, riant comme une folle et me prenant par la main, m'entraina dans la\n maison.\n    Le repaire ! Je ne reconnus point la chambre de jadis; c'était pourtant le\nmême manteau de cheminée, la même table, la même armoire, toujours. Mais\nun bruit bourdonnait dans l'air, affairé et continu, comme un travail de\nruche; cela vous emplissait les oreilles et le crâne, ne laissant point à vos\nyeux le loisir de regarder... Des horloges! des horloges! Il y en avait autant\n que dans la boutique d'un horloger .. Une vieille lune ronde, cerclée de\n cuivre, avec des poids terribles, de ses longues aiguilles noires, commandait\naux autres, plus petites, fixées contre le mur autour d'elle; sur l'armoire, des\n réveille-matin scandaient leurs métalliques mélopées et des montres grigno-\n taient un peu partout leur maigre part de silence.\n    Tous ces engins mécaniques tissaient la durée emmêlant leurs tics tacs\n comme les fils d'invisibles navettes; toutes ces voix étranges disaient le prix\n du temps ; tous ces yeux, cillés d'heures sous le verre des cadrans, regardaient au\n loin sur la « route éternelle » les points marqués pour les sinistres besognes...\n    Mais ce qui, dans cet antre enfumé, poignait le cœur d'une horreur indi-\n cible, c'était, non la plainte du temps rongé par les rouages des horloges,\n mais la misère des images et des icônes saintes, obligées à vivre dans cet enfer;\n  partout, aux murailles, des Christs ouvraient les bras, implorant le pardon,\n non seulement pour les péchés anciens, mais déjà pour les crimes à venir;\n et les petites madones en plâtre, sous leur globe de verre devaient être sourdes\n"}, {"page_pdf": 638, "page_imprimee": 547, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3449, "texte": "                            LA VIEILLE MAISON                                   547\n\nd'avoir eu les oreilles déchirées par trop de blasphèmes ! Justine elle-même\navait la bouche pleine de jurons.\n    « Assieds-toi donc, tu es chez toi, me criait-elle en me frappant sur l'épaule,\net conte-moi les nouvelles ! »\n   Cela ne fut pas long. Qu'avais-je à lui apprendre? Sans heurt, ma vie avait\nsuivi son cours, honnêtement grise d'un peu de mélancolie. Justine, elle,\ndevait avoir bien des choses à me dire : aussi ne fallut-il pas la questionner\nbeaucoup pour qu'elle commençât.\n   Je lui parlai de son homme.\n    « Ah ! le Vieux Gris, tu t'en souviens? fit-elle. Moi aussi! Il a vécu de longs\njours encore après ton départ; il a été malheureux, le pauvre, mais il l'avait\nbien mérité, hein? Allons, faire souffrir une femme, boire comme un fainéant,\nmanger comme un pourceau, et ne pas rapporter un peu d'argent au logis,\ncomment trouves-tu cela, toi, pour un homme? Je l'avoue, j'étais sans pitié\ndevant ses maux. Nous nous moquions souvent de lui; alors il devenait furieux;\nune fois, il m'a suivie, le tisonnier à la main. Mais il n'y voyait plus et il est\ntombé. Nous avions fait venir le médecin des pauvres gens, il lui avait retourné\nles paupières, il les lui avait cousues pour qu'elles ne se referment plus; seu-\nlement, quand la vue s'en va, il paraît qu'il n'y a rien à faire. Et il a fini par\nclaquer, le Vieux-Gris; et quand nous l'avons vu étendu raide mort dans son\nlit, avec ses yeux toujours ouverts sous ses paupières qui saignaient, nous\nn'avons pu nous retenir de pleurer... On a beau dire, c'était mon homme,\nc'était le père de mes enfants, on oublie tout quand un cercueil s'en va... »\n   Justine s'essuya les yeux. Elle riait et larmoyait tour à tour; il me sembla\nque, par instants, sa pensée vacillante touchait à la folie. Elle s'était assise près\nde la fenêtre sans rideaux et à tout moment, elle regardait par la vitre, du\ncôté des meules qui se dressaient sur la prairie fanée.\n    \" Voyez-vous, me dit-elle, d'un ton sérieux, avec un effort vers la gravité\ndans ses yeux lointains, je m'attends à la visite des gendarmes. Le Renaud\n(c'est notre Gaspard qu'on nomme ainsi), leur a encore tiré la langue en s'éva-\ndant hier de l'amigo de V... Ah ! diable de vaurien, éclata-t-elle avec un rire\ntout à fait joyeux, il n'en fait jamais d'autres, le Renaud! Il sera repris, c'est\ncertain, mais quand, je ne saurais pas vous le dire; car c'est un fin Renaud,\nnotre Gaspard ! et elle riait de plus belle.\n    Elle pensa sans doute qu'on m'avait conté l'histoire en route, et elle se\nremit à me parler du Vieux Gris; ses pommettes brûlaient d'un feu rouge;\nd'une loquacité nerveuse, elle me parlait, s'égarait en de longues digressions,\nrappelait des souvenirs, riait, pleurait, frappait ses genoux de ses paumes, puis,\nsubitement, regardait par la fenêtre avec inquiétude.\n    « Le Vieux Gris, c'était un cochon, mon enfant ! Un jour, vous étiez encore\nau village, mais je n'en ai jamais rien dit, il est rentré ivre comme je me pré-\n parais à tourner le pain ; le four chauffait, ma pâte était levée ; alors, pendant\n que j'étais dans la chambre, il a pris mon pétrin, et il est allé le renverser sur\n la route, parmi les bouses... N'était-ce pas un cochon, hein? Retourner dans\n les bouses le pain que j'avais gagné! Moi, je vous le dis, je l'aurais tué! »\n    Et elle blasphémait d'une voix aigre qui lui déchirait la gorge.\n"}, {"page_pdf": 639, "page_imprimee": 548, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3301, "texte": "548                                   DURENDAL\n\n\n   « Emile est mauvais, on peut le dire. Eh bien, il ne m'en a jamais l'ait\nautant! Voilà! le garçon n'a pas du bon sang dans les veines, c'est sûr, mais\nest-ce que j'en peux, moi? Je les ai élevés comme j'ai pu, mes enfants; ils\nn'ont pas bien tourné, et après? La vie est une misère! Sacré nom, c'est\npourtant un beau gaillard que notre Emile,f i e r ,et qui n'a pas froid aux yeux!\nAvec lui, nous sommes tranquilles, allez! Nous n'avons pas besoin de chien\npour nous garder, nous! Partout, aux alentours, c'est le silence et le désert !\nNous vivons en paix et sommes rois sur les prairies; le propriétaire est tout\nheureux de prendre un verre avec Emile, à l'occasion ! »\n   Encore une fois, elle se mit à rire, d'une voix stridente, mais son rire\ns'arrêta dans son gosier comme si une lame l'y eût tranché net; elle écar-\nquilla les yeux du côté de la fenêtre :\n   « Regarde donc! fit-elle, il va y avoir du neuf tout à l'heure ».\n   Un petit homme vêtu de toile bleue courait nu-tête au fond du pré, ses\njambes arquées tournant sous lui comme deux morceaux de roues munies\nd'étranges bielles.\n   n Je le reconnais! c'est lui! » dit Justine en le voyant grimper avec l'agilité\nd'un fauve le long du tronc bosselé étançonnant l'une des meules. En un\ninstant, s'élevant à la force des poignets, il glissait à plat ventre sur le toit\nconique jusqu'à la moyette échevelée du sommet; là, il inspecta longuement\nl'horizon, puis, se retournant tout à coup sur son séant, dévala la pente\nrapide, fit un bond dans le vide, pour retomber sur ses pieds élastiques et\nreprendre aussitôt son galop vers la chaumière.\n   Justine courut lever la trappe de la cave, au fond du corridor; à peine avait-\nelle repris sa place près de la fenêtre, que Gaspard, passant le seuil en tourbil-\nlon, dégringolait l'escalier, laissant retomber sur lui la porte avec fracas. Et\nmaintenant, c'était déjà fini ! La vieille ne disait rien, son coeur battait sous sa\nblouse trouée, son sein était soulevé de hoquets, elle respirait à grand bruit...\nMoi, je n'avais pris qu'à demi conscience de la scène qui venait de se dérouler\ncinématographiquement devant mes yeux; il me semblait que je vivais très\nloin, dans un songe hanté d'aventures singulières. J'avais vu Gaspard à\ntravers la vitre fêlée, sans le reconnaître... Il était si vieilli; une moustache\ntoute grise pendait en désordre sur sa bouche; le dos en boule, la tête dans les\népaules, il bondissait avec l'ardeur d'un sauvage se ruant à l'assaut.\n   Et je restais là, cloué sur ma chaise rouge, dans l'attente d'une chose\nangoissante qui me rendait lâche et poltron.\n   Justine me regarda et se mit à rire; elle rit si longtemps que je la crus\n devenue tout à fait folle.\n    « Ça t'effraie, tout ça, mon fi? Mais il est en sûreté, à présent; les pandores\n peuvent venir : ils visiteront les lits, les coffres, la cave et le grenier, ils retour-\n neront tout, entends-tu, mais la cachette, ils ne la découvriront pas, sois en\n paix! Pour le reprendre, ils le reprendront certainement, puisqu'ils lui donne-\n ront la chasse tous les jours; mais en attendant, le Renaud reste libre, et c'est\n autant de gagné! »\n    Et comme je me taisais toujours :\n    « Va, c'est un bon garçon, sais-tu, le Renaud : doux pour sa mère,\n"}, {"page_pdf": 640, "page_imprimee": 549, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3588, "texte": "                             LA VIEILLE MAISON                                  549\n\nrespectueux et prévenant; mais un peu fou, vois-tu, un peu sauvage. Et\npuis, il aime trop les poules : un vrai Renaud, je te le dis... Mon Dieu, on\nfait ce qu'on peut : il faut bien qu'on vienne en aide à ses enfants... »\n   Soudain, elle dressa la tête, tendit l'oreille : « Chut, dit-elle, ils arrivent ! »\nEffectivement, on entendait des pas dans la paix du crépuscule proche.\nQu'est-ce qui me retenait là? J'aurais voulu fuir, mais il était trop tard. Une\nlourde botte heurta le seuil : deux gendarmes entrèrent.\n    Devant leurs uniformes parés de cordons'nets, comme des consciences sans\nreproche, je me sentis rougir. Déjà, leurs regards fouillaient partout; Justine\nleur ouvrit la porte de la chambre : je revis la pièce où grand'mère s'était\nendormie dans la sainteté d'un beau soir. Toute mon enfance claire repassa\ndans mon souvenir comme, derrière une fenêtre, le cortège d'une blanche pro-\ncession. Et, dans cette cabane où mon àme s'était formée au bien, sous ce toit\ndéshonoré par le meurtre et par le vol, je me sentais devenir pur et sévère\nd'avoir su me garder, au milieu de bien des orages, du mensonge et des trom-\nperies. Et je me disais : « Si l'on t'interroge, que répondras-tu? Vas-tu leur\nmentir, leur ravir la vérité, les voler? » Je ne savais pas, je ne savais pas! Jus-\ntine m'adressait des signes d'intelligence, des clins d'oeil significatifs ; à plu-\nsieurs reprises, elle avait poussé des « chut ! » qui se perdaient dans le tic tac\ninfernal des horloges et le bruit des bottes arpentant les chambres. Elle était\nsûre de moi, je le voyais bien, mais moi, je ne savais pas encore ce que j'allais\nrépondre, non! non! je ne le savais point! « Dénonce-les, criait une voix\nobstinée dans mon cœur; dénonce, dénonce! » Oui, il fallait les accuser! Les\ngendarmes remontaient de la cave, les mains vides; il fallait leur dire :\n    « Retournez-y, messieurs, inspectez le sol et les murs. Vous y trouverez une\ncachette où il s'est blotti! » Il fallait ne pas tromper la justice dans cette\nmaison qui, jadis, m'avait empêché de prendre... une reine-Claude !\n    Les gendarmes s'arrêtèrent devant moi et me considérèrent comme s'ils ne\ns'étaient pas encore aperçus de ma présence.\n    « Au fait, dit l'un d'eux, nous oublions d'interroger... La vieille, elle, n'a\nplus ses idées; d'ailleurs, elle ne parlerait pas. Mais sans doute monsieur va-\nt-il nous renseigner utilement? » Et plongeantson regard dans mes yeux, sans\nautre préambule, il me posa cette question : « Depuis votre arrivée ici,\n personne n'est-il entré dans la chaumière? »\n    Je ne répondis pas tout de suite; il y eut une silence pendant lequel les\n horloges tictaquèrent plus vite, à l'unisson de mon cœur; toute la maison fut\naux écoutes, inquiète de ce que j'allais dire. En moi la voix hurlait toujours :\n « Dénonce! dénonce! » Et les Christs, aux murailles, souffraient des iniquités\n innombrables des hommes; les petites saintes vierges, sous leurs globes de verre\n attendaient une parole de vérité; un moment, le visage de grand'mère passa\n devant mes yeux... Mais il y avait là, branlante et bossue, une vieille femme\n que j'avais aimée, qui m'aimait encore, me confondant dans sa tendresse avec\n les deux bandits, enfants de son amour... Son pauvre cœur battait à se rompre\n dans son sein qui m'avait bercé... Ses prunelles fixées sur moi, ses prunelles\n lointaines, déjà tournées vers autre chose de vague et de funèbre, me\n suppliaient, me conjuraient de ne pas la perdre; alors, comme j'avais vécu et\n"}, {"page_pdf": 641, "page_imprimee": 550, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2210, "texte": "550                                DURENDAL\n\n\ncomme j'avais aimé, que j'avais appris à souffrir, à être faible devant mes\nsouffrances et devant celles des autres, je n'eus point le courage de m'ériger en\njuge de tant de misères et je répondis sans sourciller par un mensonge\nénorme : « Messieurs les gendarmes, si j'avais été en mesure de vous fournir\nla moindre lumière, croyez que je n'aurais pas attendu vos questions pour\néclairer la justice de mon mieux. »\n     Ils s'excusèrent et, m'ayant salué, partirent. Justine les reconduisit jusqu'au\nseuil, puis revint à moi, un petit rire chantant dans sa poitrine, comme un\ngloussement étouffé de poule. Elle me prit l'oreille :\n     « Pourquoi hésitais-tu? tu m'as fait peur! »\n    — Je m'en vais, lui dis-je, et reviendrai plus tard... » Pour la seconde fois\nje mentais, car je savais bien que je ne devais plus revenir!\n     Le soir allait descendre sur les tristes coteaux ; les feuilles des peupliers se\ndétachaient dans le vent rouge de l'automne... Justine insista pour me faire\n partager le souper : « Il y a de la poule, mon fieu, et du lapin ! » (partout le\ngoût, le souvenir du vol !) Mon front était brûlant et lourd, mon cœur me\n faisait mal, j'aspirais à retrouver l'air libre des campagnes; je partis comme\n Gaspard remontait de la cave, la face et les mains noires, riant comme un\n démon et me tendant les bras. J'en eus horreur : « Attends, lui dis-je, je sors\n un instant! »\n    Je pris la fuite devant le tic tac hérissé des horloges, crachant de dégoût,\n et maudissant cette cabane possédée, de ne m'avoir point enseveli sous ses\n ruines avec les complices du crime.\n     A dix pas du seuil, je croisai un homme aux épaules tombantes ; il me\n regarda de côté et se mit à siffler une ritournelle. Puis, comme j'arrivais au\n ruisseau et que, pour apaiser leur fièvre, mes mains caressaient les chevelures\n des saules, j'entendis la voix de Justine me crier, en s'arrêtant entre les\n phrases pour lancer son rire d'oiseau nocturne : « C'est dommage que t'es\n parti, mon petit! Emile rentre tout juste! Nous aurions soupe tous ensemble.\n  Il aurait tant voulu te revoir! »\n                                                 DÉSIRÉ-JOSEPH DEBOUCK.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-203", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La Procession à Haekendover, autour de l'église", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LA PROCESSION A HAEKENDOVER A U T O U R", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 642, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 88, "texte": "LA PROCESSION A HAEKENDOVER\n      A U T O U R D E L'ÉGLISE\n\n     (FRANZ VAN LEEMPUTTEN)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-006", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 551, "page_fin": 551, "titre_corps": "Impression", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Fierens", "ancre_debut": "Impression C'était un vieux couvent", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 644, "page_imprimee": 551, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 762, "texte": "Impression\nC'était un vieux couvent à l'aspect pacifique\nEt qui semblait, quand on le voyait du dehors.\nAvec sa cour humide et ses arbustes morts\nUn peu sauvage, un peu triste et mélancolique.\n\nOn entrait... A travers les nombreux     corridors\nUne sœur vous guidait. Tout était sympathique      :\nPetits parloirs, vierges aux murs, cloître gothique,\nQuelques meubles anciens. — Oh! pas de grands trésors!\n\nMais il s'en dégageait une telle atmosphère\nFaite de charité tranquille et de prière,\nQu'on retenait son souffle et qu'on n'osait parler\n\nEt qu'on marchait sans bruit comme font les      béguines,\nTimidement, tant on avait peur de troubler\nLa présence de Dieu et des grâces divines.\n\n                                       PAUL FIERENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-007", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 552, "page_fin": 558, "titre_corps": "Le catalpa", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Gaston Della Faille", "ancre_debut": "Le Catalpa                   LE grand séminaire de B. e", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 645, "page_imprimee": 552, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1905, "texte": "Le Catalpa\n\n                 LE grand séminaire de B. est « désaffecté ».\n                      La République, quand elle vole, désarme\n                   la Justice. Elle déclare simplement qu'elle\n                   exproprie sans indemnité, pour cause d'anti-\n                   cléricalisme public : ce motif suffit au pays\n                   de l'Égalité, de la Liberté et de la Fraternité.\n    Le morceau, d'ailleurs, était d'autant meilleur à prendre que\nl'Université se trouvait à l'étroit dans ses anciens locaux. Rési-\ndence seigneuriale autrefois léguée à l'Évèché, le séminaire,\navec ses deux ailes spacieuses, sa belle salle de fêtes et son\nimmense jardin aux arbres séculaires, formait une annexe tout\nindiquée et si exactement adaptée aux besoins de la section de\nPhilosophie et Lettres, qu'on ne l'eût pas bâtie ailleurs ni\nautrement.\n    La République nomma président de la section celui qui y\navait le plus de droits, c'est-à-dire un prêtre défroqué, que ses\nthéories subversives et le scandale de sa vie désignaient claire-\nment à ses faveurs. Cet homme, cinquante ans auparavant,\navait fait ses études et, plus tard, professé dans ce même sémi-\nnaire. Il s'en taisait; semblait même en avoir perdu la mémoire\net affrontait d'une apparence calme et sereine les souvenirs\naccusateurs qu'abritaient ces murs, cette chapelle, les ombrages\nde ce beau jardin.\n    Lorsqu'il prit possession de son domaine, il se contenta de\ncondamner la chapelle, qu'au grand étonnement de son Conseil\nacadémique il avait refusé d'affecter à une destination profane.\n Il avait coupé court aux instances, en déclarant ce local réservé\nà son usage personnel, sans plus. En fait, il n'y entrait jamais.\n Il fit aussi transformer une grotte de Lourdes en niche de\n rocailles et y plaça une assez belle Vénus anadyomène, reçue\n en paiement d'un juif à qui il avait donné des leçons d'hébreu.\n"}, {"page_pdf": 646, "page_imprimee": 553, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2518, "texte": "                           LE   CATALPA                        553\n\n\n   Ce prêtre était sans conteste un savant. Tous les systèmes\nphilosophiques, les langues orientales et l'exégèse biblique lui\nétaient familiers. Il en parlait sur un ton d'indulgence un peu\ndédaigneux, et traitait les écrivains sacrés comme de vieux amis\nà qui l'on pardonne, en faveur de leur âge, beaucoup d'igno-\nrances et de propos incohérents. Il devisait du surnaturel et du\nDogme avec une bonhomie blasphématoire.\n   Il était doux, bien que très jaloux de son autorité; sa con-\nstante politesse donnait l'illusion de l'égalité d'humeur. La\ncorrection de sa tenue, de son langage et de sa toilette mainte-\nnait les distances et le défendait contre la familiarité. Il\npassait pour intègre et peut-être l'était-il à sa manière. Tels\nétaient son orgueil et son empire sur lui-même, que personne\njamais ne soupçonna, sous son masque souriant, les tourments\ndont le doute, après tant d'années, tenaillait cette conscience.\n   Jadis, quand elle s'inspirait encore de la foi, son éloquence\nattirait autour de sa chair une élite intellectuelle. Très\nvite, il s'était acquis une réputation et avait exercé une\ninfluence profonde. Sa parole élégante, illustrée d'images\nneuves, enflammait la jeunesse, qui épiait son moindre geste et\nl'aurait suivi aux nobles combats. Grisé, il avait hasardé des\nthéories de plus en plus téméraires, dont l'originalité et l'ex-\ntrême tolérance séduisaient les foules. Ses supérieurs l'avaient\nd'abord délicatement averti : tout de suite, son orgueil s'était\ncabré. En peu d'étapes, il avait dépassé les limites de l'ortho-\ndoxie; et, lorsque, en des conférences aussi retentissantes que\nscandaleuses, il rejeta ses dernières croyances, de secrètes pas-\nsions avaient déjà pris leur place. Rome avait alors parlé, sans\nqu'il daignât l'écouter. Par fausse honte ou, peut-être, par bra-\nvade, il avait persévéré dans ses erreurs, altérant savamment\nla vérité et perdant ceux qui croyaient encore en lui.\n   Il aimait les éloges. Son nouveau public ne les lui ménagea\npoint. L'élégante impiété de ses livres pailletés d'esprit et de\nvolupté, lui assurait de gros tirages, une aisance voisine de la\nfortune et des distinctions officielles qu'il dédaignait de porter.\n   Physiquement, c'était un beau vieillard, un peu voûté par le\ntravail, mais d'aspect vert encore. Il avait conservé l'habitude\nde se raser le visage, et, de temps en temps, d'un geste nerveux,\n rejetait en arrière sa longue chevelure blanche. Son profil\n"}, {"page_pdf": 647, "page_imprimee": 554, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2338, "texte": "554                          DURENDAL\n\n\n\nressemblait à celui de Cicéron, mais empâté et affadi par un\nperpétuel sourire. A cause de l'inquiétante dureté du regard,\non ne pouvait se défendre de suspecter la sincérité de cet air\ntrop amène.\n   Quand il se promenait sous le quinconce de hêtres, vêtu d'un\nmanteau sombre qui moulait ses formes d'athlète, et entouré\nde « ses chers jeunes gens », il faisait penser aux philosophes anti-\nques discourant par les jardins d'Académus.\n   Il le savait et en tirait gloire. L'affection de ces étudiants\nqui, à jours fixes, se réunissaient volontairement autour de lui,\nqui l'interrogeaient avec respect et semblaient boire ses paro-\nles, lui tenait plus au cœur que sa notoriété. Il revivait au\nmilieu d'eux sa jeunesse inquiète et se flattait qu'une école\ncélèbre naîtrait de ses entretiens.\n   Soit enthousiasme, soit flatterie, les plus intelligents de ces\npéripatéticiens avaient noté les causeries du Président et, le\njour de ses soixante-dix ans, lui avaient remis, avec des vœux\nembaumés d'un subtil encens, un cahier à reliure de maroquin\nnoir, où s'épanouissaient les capiteuses fleurs de la doctrine\nnouvelle. Cette attention l'avait ému plus qu'il ne voulait\nle paraître, et ce fut avec une effusion vraie qu'il remercia\net embrassa les fils de sa pensée.\n   Mais, durant la soirée solitaire où il lut les leçons données\nà « ses enfants », ses doigts tremblaient en tournant les pages,\net il prit conscience d'avoir versé à ces lèvres avides un poison\nqui dessèche le cœur et tue l'âme. Le dilettantisme flottant et\nséducteur qu'il avait exalté à fleur de lèvres, les conclusions de\nses sous-entendus corrosifs et de ses peut-être blasphématoires,\nson sectarisme voilé d'ironie, en un mot, sa doctrine tout\nentière, depuis sa mise à l'index, se retrouvait là, condensée en\nquelques pages, dépouillée de ses oripeaux de parade et décou-\nvrant sa hideur.\n   C'était sa doctrine, oui, mais poussée jusqu'à ses extrêmes\nconséquences logiques, telle que lui-même ne l'aurait jamais\nformulée et telle cependant que les esprits simplistes devaient\nla déduire de ses élégantes subtilités. Dieu? Un mythe poéti-\nque. Le bien et le mal? Des identités. La conscience? Un épou-\nvantail planté par les pontifes des diverses religions sur le\nchamp des fruits défendus. L'amour? Un admirable instinct,\n"}, {"page_pdf": 648, "page_imprimee": 555, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2282, "texte": "                            LE   CATALPA                         555\n\nqui fait de l'homme un dieu et qu'aucune puissance n'a le droit\nde réfréner. Conclusions : les passions grandissent l'homme,\nstimulent son activité, exaltent ses facultés jusqu'à la pleine\nréalisation de son moi.\n   Devant ces affirmations catégoriques, auxquelles répugnait\nson scepticisme ondoyant, il se demandait si vraiment ses dis-\nciples n'avaient pas outrepassé sa thèse. Il dut s'avouer\nque non.\n   Pourtant, il aimait paternellement plusieurs de ses jeunes\nadmirateurs et leur souhaitait le bonheur sain et normal des\nexistences régulières. Qu'adviendrait-il d'eux, s'ils allaient\n« vivre leur vie » selon de pareils principes? Ils ne fonderaient\npas de famille, ne serviraient pas la patrie, ne reconnaîtraient\nd'autre règle que leur caprice du moment : ils erreraient par\nl'existence, sans idéal, ni guide, ni frein, bêtes de proie en\nquête de satisfaire leurs appétits...\n   Pour la première fois, l'idéologue se heurtait à des faits pré-\ncis. De quel droit avait-il attiré ces naïfs dans le gouffre d'incer-\ntitudes et de misères morales où sa vie avait sombré? La\nconscience de ses responsabilités se réveillait à mesure qu'ap-\nparaissaient avec plus de précision les mentalités d'anarchistes\nqu'il avait formées. L'avenir lui fit peur. Il avait convié ces\nenfants au banquet de la science. Ils s'y étaient assis en hôtes\nconfiants, et voici que, à la manière du tyran de la légende, il\navait trompé leur faim en effeuillant sur eux des roses, qui les\ngrisaient encore, mais qui, à la fin, les étoufferaient!\n   Il ne dormit guère, durant cette claire nuit de juin. Dès\nl'aube, il se leva et, en lutte contre lui-même, serrant nerveu-\nsement le cahier noir entre ses doigts, il descendit au jardin.\nA pas lents, oppressé et las, il tâchait d'aspirer la merveilleuse\npaix du matin; mais elle ne pouvait entrer en lui, parce que\nl'iniquité gardait la porte de son âme. Alors il s'assit sur un\nbanc; au carrefour de deux allées, et s'efforça de ne plus pen-\nser à rien...\n                                  *.\n\n   Devant lui, un vieux catalpa étale son large feuillage exo-\ntique. Il monte la garde à l'orée du bois et domine les fourrés,\ncomme pour saluer de plus loin le promeneur en quête d'ombre.\n"}, {"page_pdf": 649, "page_imprimee": 556, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2221, "texte": "556                          DURENDAL\n\n\nLes fatigues de l'âge et l'inclémence des saisons ont voûté en\narcade sa puissante échine. Ce matin, il s'est tellement incliné\nvers les pluies d'or, les lilas et les aubépines, qu'il ressemble à\nun gigantesque massacre de cerf, jeté là par quelque rival\nd'Hercule, sur une jonché de fleurs triomphales. Mourant et\nsuperbe, il trône là, couronné, des nids plein ses branches.\nJuin l'encense de merveilleux parfums. Rossignols, pinsons\net fauvettes lui font nuit et jour une musique divine. Et toute\ncette pompe estivale, qui magnifie cette ruine en spectacle de\nbeauté, n'empêche pas champignons et parasites de lui ronger\nle cœur.\n   Depuis longtemps il serait tombé, si, caché parmi la folle\nvégétation, un étai ne le soutenait, pareil à une béquille...\n   A présent, si peu d'écorce lui reste, qu'on se demande par où\nmonte jusqu'à ses feuilles majestueuses, la sève qui les alimente.\nQu'importe ! Le vieux lutteur veut mourir avec la grâce sou-\nriante des gladiateurs et met une suprême coquetterie en son\ngeste d'adieu.\n   Vanité ! Un soir du prochain automne, il tombera sans bruit,\net s'émiettera sur la mousse. Et, de ce grand morceau de bois\nvermoulu et miné, aujourd'hui si fier de sa parure d'emprunt,\nil ne demeurera ni une planche, ni une bûche, mais seulement\nquelques éclats inutilisables, légèrement phosphorescents la\nnuit...\n                                    *\n\n   Le vieux philosophe ne pouvait détacher ni ses regards, ni\nsa pensés du catalpa.\n   Comme cet arbre, lui aussi paraît fort et sain : son étai d'or-\ngueil le tient debout, pendant que tout en lui est ruine et corrup-\ntion. Le vent a rompu les racines du catalpa; ainsi, le doute a\nébranlé les liens vivants et nourriciers qui rattachaient son\nintelligence au sol fécond de la vérité; et les passions ont achevé\nde les ronger. Il s'effritera, lui aussi, dans son néant, parce\nqu'il n'est plus qu'une apparence. De lui, rien non plus ne sur-\nvivra, rien ne sera utile à personne... Rien ?... Serait-ce vrai ?...\n   Il rouvrit le cahier noir : cette prose ardente et belliqueuse\ndistrairait son angoisse et cet hymne à sa gloire ranimerait les\nforces qu'il avait toujours puisées dans son orgueil...\n"}, {"page_pdf": 650, "page_imprimee": 557, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2473, "texte": "                           LE CATALPA                           557\n\n    Le charme, hélas ! n'opérait plus! A mesure qu'il relisait, il\nse sentait plus semblable, non pas à un pionnier ou à un con-\nquérant qui dote son peuple d'un m o n d e nouveau, mais à un\nchef barbare, mettant à sac le temple de l'idéal et excitant au\npillage les hordes qu'il a enivrées.\n    Il referma le manuscrit avec dégoût, et se leva. Ses jambes\nétaient molles, son haleine courte. L'allée qu'il suivait au\nhasard, le mena devant la chapelle, close depuis tant d'années.\nL'idée lui vint d'y entrer, ne fût-ce que pour s'arracher aux\nhorizons familiers qui l'écœuraient. U n e glycine avait envahi\nla porte et une de ses grappes d'améthyste voilait laserrure. En\nl'écartant, il s'aperçut que sa main tremblait. Il eut honte et\npesa de l'épaule sur le battant, qui jeta un cri lugubre et décou-\nvrit la nef poudreuse et vide; au fond, l'autel nu, le tabernacle\nouvert et, les dominant, un grand Christ dont le visage doulou-\nreux pleurait et saignait.\n    Ces choses saintes lui étaient devenues si étrangères, que le\nrenégat n'osait en approcher. L e u r abandon cependant l'émut.\nIl s'était découvert, d'un geste réflexe, et se tenait debout,\nimmobile, la tête haute, presque arrogante, p e n d a n t que ses\nmains tournaient et retournaient le cahier noir. Sa contenance\nne voulait pas avoir l'air embarrassé. U n e seconde, son sourire\nde c o m m a n d e lui revint; mais le passé parlait trop haut dans\nce décor-là : il fallait bien l'écouter!\n    Sans le vouloir, il se revit jeune prêtre, officiant au haut de\nces degrés, élevant entre ses doigts consacrés Celui qu'il avait\nrenié, bafoué, persécuté; déposant le P a i n mystique sur les\njeunes lèvres dont il avait recueilli et pardonné les aveux, au\nnom du Dieu de miséricorde. Il se revit en surplis, prêchant,\ndans cette chaire, la Doctrine d'humilité, de foi et de chasteté.\n Il songea aux heures de méditation et de prière passées dans\ncette chapelle, alors que, du meilleur de son enthousiasme, il\n aspirait à suivre le Crucifié en toutes ses voies, assoiffé d'apos-\ntolat et souhaitant le martyre comme une grâce.\n   Il soupira. P u i s , un rictus amer lui plissa les lèvres : que\ns'attardait-il davantage au milieu de ces fantômes importuns?...\nDécidément, l'insommie ébranle les nerfs... Il fit un mouve-\nment pour sortir : tout à coup, par la fente d'un vitrail, un\nrayon de l'aurore frappa la lampe-dieu oubliée là autrefois,\n"}, {"page_pdf": 651, "page_imprimee": 558, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1952, "texte": "558                         DURENDAL\n\n\nsans doute dans la hâte du départ. Une flamme s'y alluma,\ntoute rouge et pareille à une goutte de sang.\n   Le vieillard s'arrêta, comme ébloui d'un éclair, et frissonna\nde la tête aux pieds. Ce jeu de lumière, simple et fugitif effet\ndu hasard, lui rappelait la petite flamme qui, jadis, veillait\njour et nuit devant l'Hôte divin. Et, de nouveau, par un naturel\nenchaînement d'images et de souvenirs, il songeait aux senti-\nments profonds et tendres, qui, durant la partie la plus heureuse\nde sa vie, — la seule heureuse! — l'avaient retenu si souvent\nlà, en adoration devant ce même tabernacle... Et maintenant,\neffrayé de son désarroi moral, il se prenait à regretter la dou-\nceur de croire. Dès qu'il prit conscience de ce regret, il voulut\néchapper au rayon évocateur, symbole de la Grâce, et se\ndéplaça; mais, répercuté par quelque autre facette du cristal, le\nrayon semblait le suivre. Il ferma les yeux. L'obsédante clarté\ndevenait chaleur, s'irradiait jusqu'au fond de son être et péné-\ntrait la moelle de ses os. L'angoisse de son âme fondait comme\nune cire, et son cœur se gonflait d'un ineffable attendrissement.\n   Trop fier encore pour s'avouer vaincu, il voulut chercher\nrefuge en quelque autre pensée... L'image du catalpa se dressa\ndevant lui; puis, celle du figuier maudit; puis, celle de l'arbre\nqui tombe du côté où il a toujours penché... Il frémit. Son\npassé lui fit horreur.\n   Quand il rouvrit les yeux, la petite flamme brillait toujours ;\net, au-dessus d'elle, les yeux du grand Christ cherchaient les\nsiens avec une tendre insistance, comme ils regardaient Pierre\naprès ses reniements.\n   Et voici que le coq chanta...\n   Alors, le front superbe du docteur s'inclina, ses genoux fléchi-\nrent et deux larmes roulèrent lentement, par les rides de son\nvisage, jusque sur le cahier, qu'il avait rejeté pour joindre les\nmains.\n                                       GASTON DELLA      FAILLE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-008", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 559, "page_fin": 563, "titre_corps": "Un essai de rénovation artistique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "H. 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Le théâtre du Vieux-Colo", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 652, "page_imprimee": 559, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 2461, "texte": "Un essai de rénovation artistique.\n                  Le théâtre du Vieux-Colombier.\n  Notre confrère de Paris, Jacques Copeau, directeur de la Nouvelle         Revue\nFrançaise, nous adresse la lettre suivante :\n                                                       Paris, le 2 septembre1913.\n\n\n                MONSIEUR ET CHER CONFRÈRE,\n\n   Vous trouverez dans le numéro de septembre de la Nouvelle Revue Fran-\nçaise, un article concernant l'esprit d'un théâtre nouveau, Le théâtre du Vieux-\nColombier, dont je prends la direction.\n   Si nos idées vous intéressent, nous vous demandons confraternellement de\nvouloir bien les répandre parmi vos lecteurs, soit en publiant dans votre revue\ndes extraits de notre exposé, soit en le commentant, ou le discutant dans un\narticle.\n   L'œuvre que nous entreprenons, à laquelle nous vouerons désormais toutes\nnos forces, est lourde et périlleuse. Pour la défendre, pour assurer son existence\net son succès, nous avons besoin de la collaboration effective de tous ceux à\nqui importe l'avenir de l'art dramatique français. C'est pourquoi nous vous\nserons vivement obligés, si vous voulez bien nous accorder dès maintenant et\nnous continuer dans l'avenir l'appui de votre talent et votre autorité.\n   Veuillez agréer, Monsieur et cher confrère, l'assurance de mes sentiments\ndistingués.\n                                                          JACQUES C O P E A U .\n                                      *   *\n   Il va de soi que nous applaudissons de tout cœur à la belle et noble\ninitiative de nos confrères de Paris. Tout ce qui a pour but de régénérer l'art,\nde le purifier, de le relever, ne peut que nous plaire à nous qui n'avons jamais\neu d'autre but nous-même, dans l'apostolat artistique que nous exerçons\ndepuis vingt ans, que de ramener l'art contemporain à l'idéal. Il ne s'en est\nque trop écarté et cela au détriment de la vraie beauté et au grand dam de\nl'art lui-même. Pour déférer au légitime désir de notre confrère et lui\ntémoigner en même temps notre sympathie, nous reproduisons ici quelques\nextraits de son article.\n                                         *\n                                       * *\n   Au mois d'octobre prochain s'ouvrira à Paris, 21, rue du Vieux-Colombier,\nun théâtre nouveau. Il prendra le nom de Théâtre du Vieux-Colombier. Son\nprogramme sera composé des chefs-d'œuvre classiques européens, de certains\nouvrages modernes déjà consacrés et de ceux de la jeune génération.\n"}, {"page_pdf": 653, "page_imprimee": 560, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3448, "texte": "560                                DURENDAL\n\n\n   Si l'on veut que nous nommions clairement le sentiment qui nous anime,\nla passion qui nous pousse, nous contraint, nous oblige, à laquelle il faut\nque nous cédions enfin : c'est l'indignation.\n    Une industrialisation effrénée qui, de jour en jour plus cyniquement,\ndégrade notre scène française et détourne d'elle le public cultivé; l'accapare-\nment de la plupart des théâtres par une poignée d'amuseurs à la solde de mar-\nchands éhontés; partout, et là encore où de grandes traditions devraient\nsauvegarder quelque pudeur, le même esprit de cabotinage et de spéculation,\nla même bassesse; partout le bluff, la surenchère de toute sorte et l'exhibition-\nnisme de toute nature parasitant un art qui se meurt, et dont il n'est même\nplus question; partout veulerie, désordre, indiscipline, ignorance et sottise,\ndédain du créateur, haine de la beauté; une production de plus en plus folle\net vaine, une critique de plus en plus consentante, un goût public de plus en\nplus égaré : voilà ce qui nous indigne et nous soulève.\n    Cette indignation, d'autres que nous la ressentent ; d'autre avant nous l'ex-\nprimèrent. Mais, parmi les plus généreux, combien ont lentement résigné\nleur colère ! Ou bien c'est l'intimidation qui leur ferme la bouche, ou la\ncamaraderie qui les débauche, ou la lassitude qui leur fait tomber la plume\ndes mains. Des plaintes nouvelles se firent entendre, de jeunes protestations\ns'élèveront encore. Mais suffit-t-il de protester?\n    Nous pensons qu'il ne suffit même pas, aujourd'hui, de créer des œuvres\n fortes : en quel lieu trouveraient-elles accueil, rencontreraient-elles à la lois\nleur public et leurs interprètes, avec une atmosphère favorable à leur épanouis-\nsement? C'est ainsi que, fatalement, comme une « postulation perpétuelle »,\ns'imposait à nous ce grand problème : élever sur des fondations absolument\nintactes un théâtre nouveau; qu'il soit le point de ralliement de tous ceux,\nauteurs, acteurs, spectateurs, que tourmente le besoin de restituer sa beauté\nau spectacle scénique. Un jour verra peut-être ce prodige réalisé. Alors l'avenir\ns'ouvrira devant nous.\n    Car nous n'avons rien à attendre du présent. Nous devons ne compter pour\nrien ce qui existe. Si nous voulons retrouver la santé et la vie, il convient que\nnous repoussions le contact de ce qui est vicié dans sa forme et dans son fond,\ndans son esprit, dans ses mœurs.\n    Nous ne méconnaissons pas que des dons de toute sorte, et souvent pré-\n cieux, se fassent jour dans la production dramatique contemporaine. Ils y\n sont fébrilement prodigués, dispersés, gaspillés. Faute d'orientation, de disci-\n pline, faute de sérieux et surtout d' honnêteté, on ne les voit nulle part aboutir\n à la concentration, à l'accomplissement d'une œuvre d'art.\n    Nous avons vu, depuis trente ans, quelques vrais talents se porter vers la\n scène. Nous avons vu les uns, peut-être à leur insu, prendre insensiblement et\n garder ce pli de complaisance que les premiers succès laissent aux âmes faibles;\n de leurs dons exploités, déformés, ils ont tiré ce creux prestige qu'ils exercent\n désormais sur la foule. Nous avons vu les autres, mieux défendus par la fer-\n meté du caractère et le respect de leur art, déserter un théâtre qui ne les eût\n accueillis que pour les corrompre : leur verve s'est ralentie, leur inspiration\n s'est brisée. A tous s'est imposée l'alternative ou de se taire ou d'abdiquer.\n"}, {"page_pdf": 654, "page_imprimee": 561, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3120, "texte": "                UN ESSAI DE RÉNOVATION ARTISTIQUE                           56l\n\n\n   Qu'elle fasse échec à la puissance de l'artiste : voilà la condamnation sans\nappel de la scène moderne. Et cette aversion, ce dégoût que l'artiste lui témoi-\ngne en retour : voilà qui achève de ravaler le théâtre présent, d'en faire, comme\non l'a trop justement écrit, le plus décrié des arts.\n   Nous voulons travailler à lui rendre son lustre et sa grandeur. Dans cette\nentreprise, à défaut de génie, nous apporterons une ardeur résolue, une force\nconcertée, le désintéressement, la patience, la méthode, l'intelligence et la\nculture, l'amour et le besoin de ce qui est bien fait. Et de qui attendrait-on\npareil effort, sinon de ceux pour qui il y va de leur vie même? non pas des tra-\nfiquants, ni des amateurs, ni d'orgueilleux esthètes, mais des ouvriers en leur\nart, rompus à la besogne, s'ingéniant à tout faire sortir de leurs mains et de\nleur cerveau, préparant les matériaux et concevant le plan selon lequel ils\nseront assemblés, depuis la fondation jusqu'au faîte. Puisque nous sommes\njeunes encore, puisque nous avons conscience du but et des moyens pratiques\nde l'atteindre, n'hésitons pas. Que rien ne nous détourne plus. Laissons là les\nactivités secondaires. Mettons-nous, d'un seul coup, en face de toute notre\ntâche. Il la faut attaquer à pied d'œuvre. Elle est vaste, et sera laborieuse.\nNous ne nous Battons guère de la mener à bout. D'autres que nous, peut-être,\nachèveront l'édifice Espérons au moins de former ce petit noyau d'où rayon-\nnera la vie, autour duquel l'avenir fera de grands apports\n\n\n                              Le Répertoire.\n   RÉPERTOIRE CLASSIQUE. — Avant de tenter utilement sur le théâtre une\nréforme quelconque, il faudrait l'assainir, l'honorer, en y rappelant les\ngrandes œuvres du passé, afin que les poètes d'aujourd'hui, repris d'un filial\nrespect pour cette scène qu'on leur avait ternie, ambitionnent d'y monter à\nleur tour.\n   Notre premier souci sera de marquer une vénération particulière aux\nclassiques anciens et modernes, français et étrangers. Il n'est point excessif de\ndire qu'ils sont ignorés du public. Nous les proposerons comme un constant\nexemple, comme l'antidote du faux goût et des engoûments esthétiques,\ncomme l'étalon du jugement critique, comme une leçon rigoureuse pour ceux\nqui écrivent le théâtre d'aujourd'hui et pour ceux qui l'interprètent.\n   REPRISES. — Autant qu'il sera en son pouvoir, le Théâtre du Vieux-\nColombier reprendra, parmi les meilleures pièces de ces trente dernières\nannées, celles que le temps ne semble pas avoir affaiblies et, d'une façon plus\ngénérale, celles qui marquent une date dans l'histoire du théâtre, une étape\ndans l'évolution du genre dramatique.\n   PIÈCES INÉDITES. — Comme on vient de le voir, le Théâtre du Vieux-\nColombier assure son existence sur un fonds d'oeuvres consacrées. En effet,\nnous ne nourrissons pas l'illusion qu'en ouvrant un théâtre aux plus sincères\nmanifestations de l'esprit dramatique, nous allons de ce fait et d'emblée\nprovoquer une renaissance. Et nous n'imaginons pas qu'il existe actuellement\n"}, {"page_pdf": 655, "page_imprimee": 562, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2737, "texte": "562                                  DURENDAL\n\n\nen France toute une armée de jeunes talents méconnus, dignes d'être mis en\nlumière, et qui vont dès demain répondre à notre appel.\n  Le Théâtre du Vieux-Colombier est ouvert à toutes les tentatives, pourvu\nqu'elles atteignent un certain niveau, qu'elles soient d'une certaine qualité.\nNous entendons une qualité dramatique.\n\n\n                                  la troupe\n   Le théâtre du Vieux-Colombier groupe, sous l'autorité d'un seul homme,\nune troupe de comédiens jeunes, désintéressés, enthousiastes, dont l'ambition\nest de servir l'art auquel ils se consacrent. Décabotiniser l'acteur, créer autour\nde lui une atmosphère plus propre à son développement comme homme et\ncomme artiste, le cultiver, lui inspirer la conscience et l'initier à la moralité\nde son art : c'est à quoi tendront opiniâtrement nos efforts. Nous aurons tou-\njours en vue l'assouplissement des dons individuels et leur subordination à\nl'ensemble. Nous lutterons contre l'envahissement des procédés du métier,\ncontre toutes les déformations professionnelles, contre l'ankylose de la spécia-\nlisation. Enfin nous nous emploierons de notre mieux à renormaliser ces\nhommes et ces femmes dont la vocation est de feindre toutes les émotions et\ntous les gestes humains. Autant qu'il nous sera possible, nous les appellerons\nhors du théâtre au contact de la nature et de la vie!\n\n\n                          Les élèves-comédiens\n   Notre effort de renouvellement portant sur le caractère même et la nature\nd'individus déjà modelés par des influences antérieures, nous ne doutons pas\nqu'il ne se heurte à de fortes résistances. Aussi voudrions-nous, sur ce point,\nfaire remonter plus haut notre réforme. Il s'agirait de créer, en même temps\nque le théâtre, à côté de lui et sur le même plan, une véritable école de comé-\ndiens. Elle serait gratuite, et nous y appellerions d'une part de très jeunes\ngens et même des enfants, d'autre part des hommes et des femmes ayant\nl'amour et l'instinct du théâtre, mais qui n'auraient pas encore compromis\ncet instinct par des méthodes défectueuses et des habitudes de métier. Un tel\ncontingent de forces neuves ferait plus tard la grandeur de notre entreprise.\nNous y puiserions, dès les premières années, des collaborateurs capables de\nremplir les petits rôles d'utilité, et une équipe de figurants instruits, soucieux\nde s'habituer à la scène, très supérieurs enfin à ceux qui sont généralement\nemployés.\n   I1 est à craindre qu'un travail écrasant ne nous permette pas, dès les débuts\nde l'entreprise, de mettre au point ce projet d'école. Aussitôt que nous le pour-\nrons, tous nos soins lui seront acquis. Nous exposerons alors, dans un nouvel\narticle, notre plan d'organisation.\n"}, {"page_pdf": 656, "page_imprimee": 563, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 692, "texte": "               UN ESSAI DE RÉNOVATION ARTISTIQUE                          563\n\n\n\n                                    ***\n\n   Tel est dans ses grandes lignes, et en ses points principaux, d'après les\nparoles même de Jacques Copeau que nous ne faisons que citer, le noble\nprojet de régénération dramatique que vont tenter nos confrères de la Nouvelle\nRevue Française. Nous leur adressons nos vœux les plus ardents pour le\nplein succès de leur œuvre qui a toutes nos sympathies et que nous admirons\net louons avec toute notre âme. S'il est en notre pouvoir de les aider en quoi\nque ce soit, nous le ferons de grand cœur.\n                                                                    H. M.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-009", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 564, "page_fin": 566, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES  L a R é p a r a t i o n , roman rus", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 657, "page_imprimee": 564, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 2921, "texte": "LES LIVRES\n\nL a R é p a r a t i o n , roman russe, par J. DE GIVRY. — (Edition spéciale de\n   Paris-Revue.)\n   Il faut avant tout louer, d a n s le nouveau livre de M lle de Givry, l'intérêt\ndu récit et le mouvement qu'elle a su donner au jeu des passions. Malgré la\nforme dialoguée d'un g r a n d n o m b r e de chapitres, la trame du roman ne\nlanguit pas un instant, et les « conversations » de ses personnages nous\naidant à pénétrer les mystérieux dessous de celte Russie toujours travaillée\npar les ferments anarchistes.\n   C'est précisément u n d r a m e , un terrible d r a m e inspiré par le nihilisme,\nque Mlle de Givry évoque avec une puissance'peu c o m m u n e d a n s l'émotion\net u n e sûreté d a n s la composition du r o m a n qui é t o n n e chez un aussi jeune\nécrivain.\n   Voilà deux ou trois ans à peine que Mlle de Givry d é b u t a dans les lettres.\nOn a b e a u c o u p r e m a r q u é sa collaboration au Soleil, où, sous le pseudonyme\nde J e a n de Montalac, elle a traité une foule de questions à l'ordre du jour,\nrévélant tout de suite une culture très ferme et un goût averti.\"\n   Son premier livre, Epée brisée, fut un r o m a n plein de nobles sentiments,\nmais déjà la Réparation nous montre le chemin parcouru d e p u i s lors et nous\npermet d'augurer un brillant avenir...\n   Ajoutons que le fier talent de Mlle de Givry est consacré à la défense\nd'idées qui requièrent toutes nos s y m p a t h i e s . C'est assez dire que nous\nsouhaitons à cette nouvelle œ u v r e u n g r a n d succès et que nous nous\nréjouissons, sans arrière-pensée, de sa valeur et de sa portée.\n                                                                              H . B.\n\nI m p r e s s i o n s e t s o u v e n i r s , par dom        BRUNO DESTRÉE.            (Un\n   volume illustré, Paris. B l o u d . )\n   Impressions et souvenirs — images des lieux, des m o n u m e n t s ou des êtres:\nle geste d'un passant, l'expression d'une statue, la douceur grave d'un\npaysage — qui ont laissé trace dans la pensée de l'auteur, trace de beauté\nparce qu'il est artiste, trace spirituelle parce qu'il est m o i n e . . .\n   Les splendeurs du m o n d e de la n a t u r e , la g r a n d e u r des œuvres du passé où\nles hommes ont mis leur a m o u r , tout ce qu'il y avait en eux d'adoration et de\nprière, parlent également à l'esprit fervent de dom B r u n o . Il chante les unes\net décrit les autres où qu'il les rencontre, sur les bords illustres de l'Arno oudu\n Rhin c o m m e dans le W a l l o n i e dont il est ou dans les Flandres qu'il aime. Mais,\nelles ne sont pas que pour elles-mêmes ; toutes elles signifient Dieu, elles le\nglorifient, et il n'est pas de contemplation pour le poète qui ne fasse apparaître\n derrière elles, comme u n e auvéole, le r a y o n n e m e n t de la présence divine...\n   U n e beauté s'ajoute ainsi à la beauté, qui l'achève et accroît ses puissances\n"}, {"page_pdf": 658, "page_imprimee": 565, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3167, "texte": "                                  LES LIVRES                                   565\n\nsur les â m e s . . . Et, au fond, ce que contient le nouveau et délicat recueil de\ndom B r u n o , ce sont les impressions d'une âme que la réalité enchante, mais\nqu'elle ne saurait satisfaire...                            ARNOLD GOFFIN.\n\nT h o m a s B r a u n , par ALBERT DE BERSAUCOURT. (Aux Marches de l'Est.\n  — Paris.) Etudes       et Recherches, par le m ê m e . (Mercure de France.\n  — Paris.)\n   C'est un c h a r m a n t causeur que M. Albert de Bersaucourt, plein d'abandon\net de grâce. I1 déteste l'apprêt, et sans rechercher l'originalité pour elle-\nmême, sans se laisser prendre à certaines attitudes, il prise cependant très\nhaut la spontanéité, la naïveté, la simplicité, quand ces caractéristiques sont\ninstinctives et lui paraissent des dons de nature. P a r ailleurs, il apprécie\nmieux que q u i c o n q u e les plus parfaits lyriques de la haute poésie française,\nles artistes les plus scrupuleux de la métrique traditionnelle.\n   Et tout cela — les motifs de ses admirations, les conséquences de ses\nsympathies — il l'expose, avec une ardeur élégante, u n e distinction de pensée\ntrès enviable, mais, encore une fois, en évitant soigneusement de se\nsingulariser d a n s le choix de ses modèles ou plus simplement de ses\namitiés littéraires.\n   Et si M. de Bersaucourt écrit comme il parle, avec un heureux enjouement,\nune joie vivace de libérer sa pensée, un laisser-aller qui est dans la meilleure\ntradition française, quel plaisir d'être son lecteur!\n  Je l'avais r e n c o n t r é ; nous avions parcouru maint sentier, suivi de larges\navenues, contemplé d'imposants espaces et surpris même quelques coins\ninédits, ou plutôt, je l'avais accompagné, attentif à ses paroles, tandis qu'il\nme faisait les h o n n e u r s de ses admirations littéraires.\n   Je le retrouve aujourd'hui dans ses livres, tel qu'il m'apparaît d a n s la vie,\net je jalouse un peu notre ami T h o m a s B r a u n , le beau poète religieux, le\nchantre si profondément simple de la « nature en Dieu », pour lequel\nM. Albert de B e r s a u c o u r t se montre un biographe singulièrement attentif et\nperspicace, et tout vibrant à ces cantiques de chez nous. Bersaucourt suit\nson poète pas à pas, rien n'échappe à son zèle admiratif, et quand on con-\nnaît cette étude sur T h o m a s Braun, on peut découvrir à chacune de ses\nimpressions, devant l'œuvre dupoète, une cause qui la justifie.\n   D'autres fois, Albert de Bersaucourt nous rapporte de ses recherches, de\nses curiosités, de ses incursions au pays de littérature, des pages et des pages,\nchargées de sens, documentées, instructives et toujours sans qu'il y paraisse\ntrop... On s'amuse à écouter leur auteur qui semble n'y mettre que de la\nbonne grâce et, q u a n d il se tait, on voit repasser aussitôt tant de souvenirs,\nque vraiment la valeur « de fond » qui vient s'ajouter à toutes les qualités de\nla forme, nous d o n n e déjà l'assurance de durables profits...\n  Il faut d o n c lire Etudes et Recherches  après avoir savouré            Thomas\nBraun, et apprécier ces deux livres comme ils le méritent,                    V,\n"}, {"page_pdf": 659, "page_imprimee": 566, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2147, "texte": "566                               DURENDAL\n\n\n   Accusé de réception :\n   ART : La cathédrale de Rouen, par ARMAND LOISEL, illustré (Paris,\nLaurens). — Amsterdam et Haarlem, par LOUIS-DUMONT-WILDEN. Vol.\nillustré. Col. : Villes d'art (idem). — La peinture polonaise à la fin du XVIe\nsiècle. Les Carrache, par GABRIEL. BOUCHÉS, vol. illustré (Paris, Alcan).—\nL'esthétique du Paysage, par F. PAULHAN, vol. illustré (idem).— Le décor\nde la pierre, par LUCIEN MAGNE (Paris, Laurens).\n  L I T T É R A T U R E : Profils historiques, par LOUIS DUMONT-WlLDEN\n(Bruxelles, Mertens). — Paroles devant la vie, par ALEXANDRE MERCEREAU\nParis, Figuière).\n   MUSIQUE : Histoire de la musique des origines à la mort de Beethoven,\npar J. COMBARIEU, avec de nombreux textes musicaux, t. I. (Paris, Colin).\n   POESIE : Cinq grandes Odes, suivies d'un processionnal pour saluer le\nsiècle nouveau, par PAUL CLAUDEL. Nouvelle édition augmentée d'arguments.\n(Paris, édition de la Nouvelle Revue française). — La lumière d'Hellas, par\nLÉON BOCQUET. (Ed. du Beffroi, Paris). — La guitare enchantée, par JOHN\nLITTLEBIRD. Traduit de l'anglais, par A. CANTILLON. (Mons édit. de\nFlamberge). — Un rêve dans les fleurs, par MARCEL VANDERAUWERA.\n(Louvain, éd. de la Bonne Auberge.)\n  RELIGION : La vocation d'Ignace de Loyola,           par PIERRE LHANDE\n(Bruxelles, Dewit).\n  ROMANS : L'absente, par HENRIETTE BESANÇON (Paris, Plon). — Les\ncontes de Minnie, par ANDRÉ LICHTENBERGER (idem). — L'ouvrier de paix,\npar NOËL CHRESTIEN (Tourcoing, Duvivier). — Les fantaisies de Camargo,\npar HENRI LIBRECHT. (Librairie moderne, Bruxelles). — Pères et filles, par\nJACQUES GAËL (idem). — Les choses voient, par EDOUARD ESTAUNIÉ\n(Paris, Perrin).\n  T H E A T R E : Une nuit de Shakespeare, par HORACE VAN OFFEL.\n(Bruxelles, Librairie moderne). — Le mirage, par EUGÈNE HERDIES (idem).\n  VARIA : Le bon combat, par HENRY CARTON DE WIART (Bruxelles,\nMertens.) — Aux écoutes de la France qui vient, par GASTON RIOU (Paris,\nGrasset). — Le latin des Françaises, par DOM HEBRARD (Abbaye de Ligugé\nà Chevetogne). — Le miracle des hommes, Helen Keiler, par GERARD\nHARRY (Paris, Librairie Larousse).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison09-010", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 567, "page_fin": 568, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Notules    F r a n z V a n L e e m p u t t e n . 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Buschmann, d'Anvers, cette appréciation de\nnotre collaborateur Arnold Goffin sur le talent spécial d'Alfred Verhaeren\nqui vaut la peine d'être citée, vu qu'elle caractérise admirablement la per-\nsonnalité intéressante de ce peintre :\n   « Le nom de M. Alfred Verhaeren ressuscite dans la mémoire le sou-\nvenir de quantité de petites pages du coloris le plus profond et le plus\nsomptueux. Personne mieux que ce maître n'a su mélanger sur sa palette\net faire chanter et resplendir sur sa toile les opulences de la couleur. Ses\ncoins d'atelier ou de chapelle, ses autels magnifiés d'orfrois et de vieux brocarts,\nses bibelots de bronze ou de porcelaine, sont une jouissance pour l'œil et la\nchaude harmonie qui met comme un rayonnement autour de toutes ces\nchoses, un plaisir pour l'esprit. Rien de plus vivant que les natures mortes de\nM. Verhaeren ».\n\n   L e s c o n c e r t s p o p u l a i r e s . La société des Concerts Populaires ne va\npas tarder à reprendre ses séances de musique symphonique et concertante.\nComme il y a deux ans pour le festival Beethoven, elle les donnera celte\nannée dans la salle de la Monnaie, le lundi, à 8 1/2 h. Elle s'est entendue à ce\nsujet avec la direction du théâtre, et la répétition générale publique du\nsamedi se donnera également à la Monnaie l'après-midi, à 2 1/2 heures.\n   La circulaire qui vient d'être adressée aux abonnés et habitués de cette\ninstitution si chère aux Bruxellois promet une saison musicale animée, variée\net du plus haut intérêt artistique.\n   La série des concerts, au nombre de six, comprendra notamment un con-\ncert dirigé par M. Richard Strauss, un concert dirigé par MM. Vincent d'Indy\net Claude Debussy, un concert de l'orchestre de Meiningen, sous la direction\nde son chef, M. Max Reger, le compositeur le plus en vue de l'Allemagne à\ncôté de Richard Strauss, enfin, l'en verra un autre chef d'orchestre fameux\nd'outre-Rhin, M. Schneevoigt, qui fit naguère à Bruxelles une apparition sen-\nsationnelle à la tête de l'orchestre Kaim. Avec ces maîtres illustres rivaliseront\n"}, {"page_pdf": 661, "page_imprimee": 568, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2815, "texte": "568                               NOTULES\n\n\ndeux chefs d'orchestre belges : M. François Rülhmann, qui occupe avec\ntant d'éclat depuis huit ans le pupitre de premier chef à l'Opéra-Comique de\nParis, et M.Georges Lauweryns, dont on a pu apprécier le talent à l'orchestre\nde la Monnaie.\n   Comme solistes, nous voyons les noms de Mme Emmy Destinn, la grande\ncantatrice tchèque, qu'on n'a pas encore entendue à Bruxelles; Mme Francès\nRose, qui fut tant applaudie l'année dernière ; le célèbre violoniste Szigeti et\nM. Jacques Thibaud, qui est depuis longtemps l'un des favoris du public\nbruxellois.\n   Le premier concert est annoncé pour le 13 octobre. Il sera consacré aux\nmaîtres de l'école romantique et aura pour soliste Mme Destinn, qui chantera\ndu Weber et du Schubert.\n   M. Richard Strauss ainsi que MM. d'Indy et Claude Debussy dirigerontdes\nauditions de leurs oeuvres, et ces deux concerts ne manqueront pas d'éveiller\ntoute l'attention de nos musiciens. M. Rühlmann dirigera le concert d'oeuvres\nbelges qui clôturera la saison. M.Schneevoigt nous fera connaître une œuvre\nimportante de l'école russe et M. Max Reger fera entendre avec son orchestre\nses célébrés Variations syinphoniques encore inconnues en Belgique malgré\nle retentissement que cette œuvre eut en Allemagne, il y a quelques années.\n   L'ensemble de ce programme est vraiment exceptionnel et ne peut manquer\nd'intéresser tous ceux qui aiment la musique.\n\n   Viennent de paraître :\n  Nous recommandons à l'attention de nos lecteurs les volumes suivants\npubliés récemment par nos amis et collaborateurs :\n  Cinq grandes Odes, suivie d'un Processionnal pour saluer le Siècle\nNouveau, par Paul Claudel.— Nouvelle édition (Paris, édition de la Nou-\nvelle Revue Française).                                        Fr. 3.50\n  Le cœur timide, roman, par Georges Virrès. — (Bruxelles, Mertens\néditeur.)                                                  Fr. 3 50\n  Monsieur Romain, par Georges Willame. — (Bruxelles, Association\ndes écrivains belges.)                                   Fr. 3.50\n  Le bon combat, par Henri Carton de W i a r t —(Bruxelles, Mertens,\néditeur) —                                                  Fr. 3.50\n  Profils historiques, par Louis Dumont-Wilden. — (Bruxelles, Mer-\ntens, éditeur.) —                                          Fr. 3.50\n  Figures et contes, par Pierre Nothomb. — (Bruxelles, Mertens, édi-\nteur.) —                                                              Fr. 3.50\n  Nous recommandons aussi l'Edition populaire, de M. l'éditeur Mertens\n(rue des Paroissiens, 16 à Bruxelles), à 0.15 cent, le numéro et par abonne-\nment à 4.50 fr. les 24 numéros. Cette édition populaire reproduit au prix\nmodique de o.15 cent, des volumes de littérature, tant classique que moderne,\npubliés jusqu'ici au prix de fr. 3.50\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 596, "texte": ""}, {"page_pdf": 597, "texte": ""}, {"page_pdf": 598, "texte": ""}, {"page_pdf": 599, "texte": ""}, {"page_pdf": 600, "texte": "LA PROCESSION A HAEKENDOVER : A TRAVERS CHAMPS\n              (FRANZ VAN LEEMPUTTEN)\n"}, {"page_pdf": 601, "texte": ""}, {"page_pdf": 602, "texte": "                  Vues sur Byzance\n\n   M. P . Foucart, qui fouilla en 1860 le site de Delphes pour\nl'Ecole française d'Athènes et publia, en 1865, son Mémoire sui-\ntes ruines et l'histoire de Delphes, remarquait dès lors — avec la\ndivination naturelle en ce milieu - que du haut du mont Par-\nnasse, les Grecs prétendent découvrir Constantinople. « C'est\nqu'ils voient, ajoutait-il, avec les yeux de la convoitise. »\n   Je reviens de cette région enchantée.\n   On ne rencontre plus guère de poètes dans le Val des Muses\nni sur les pentes de l'Hélicon, et je ne connais, pour mon\ncompte, que M. Jean de Mot — qui n'est pas un lyrique — qui\nait effectivement gravi la double cime du biceps Parnassus. E n\nl'espèce, j ' a i m e autant que ce soit lui. Avec ce garçon aimable-\nment positif, qui sait étiqueter des tessons sans emballement,\nil y a, en effet, meilleur lieu d'espérer que nous tenons un\ntémoin.\n   Qu'il ose donc déclarer, par oui ou par non, si, du haut de ces\n2459 mètres, il a aperçu la Corne d'Or.\n   La question est d'importance : c'est d'un témoignage non\néquivoque qu'aurait à dépendre la géographie de l'Europe et le\nsort de l ' E m p i r e d'Orient.\n   Mais à quels yeux se fier en ce pays ensorcelé?\n   J'avoue qu'en arrivant d'une patrie où la nature est réservée\ndans ses manifestations, je restai promptement ahuri, en Grèce,\ndevant toutes sortes de fantaisies auxquelles se livrent les dieux,\nqui y animent, sans doute, encore les eaux, y peuplent les\nmontagnes et occupent en tous cas les souterrains. Sachez que\nles ruisseaux disparaissent dans les katavothres de la plaine de\nTnpolis comme des reptiles dans une fente; que la mer fuit à\nArgostoli comme par le fond d'un bassin mal cimenté, en\nfaisant tourner des m o u l i n s ; que l'Euripe, qui obéit vraisem-\nblablement à des chants alternés, remonte jusqu'à quatorze\n"}, {"page_pdf": 603, "texte": "514                          DURENDAL\n\n\nfois par jour contre son cours ! Pareilles plaisanteries mettent la\ntête du voyageur à l'envers. Comment pourra-t-il être sûr, après\ncela, d'y voir clair, sur le Parnasse?\n   Bien plus ; à mesure qu'il s'en rapprochera, de ce mont, à\nmesure aussi il ne pourra s'empêcher d'accumuler de l'énergie\nd'illusions. Qu'il ait soif, il n'est pas d'eau à dix lieues qu'il n'y\nboive, à son corps défendant, de l'inspiration : Source\nHippocrène ou Fontaine Kastalie! Pas une caverne où se\nmettre à l'ombre — Antre de Trophonios ou Grotte Corycienne\n— sans se vouer au mirage ou appeler le délire. Et s'il évite, à\nDelphes, le Rocher de la Sibylle dont l'approche a, de tout\ntemps, stimulé l'imagination, le malheureux ignore que,\ndepuis les fouilles, le démon s'est déplacé avec le village; et le\nvoilà qui s'aventure en plein dans les vapeurs qui, de l'aveu\nmême de ces hypercritiques d'archéologues allemands, sourdent\ndes fissures au bord de la grand'route... Voyez le rouler des\nyeux d'extase comme une Pythie ! Est-ce là une condition pour\naller lever un plan?\n   Quel exégète, alors, pourra démêler, à la descente du\nParnasse, les souvenirs incohérents d'un ascensionniste ainsi\ndéréglé? Est-ce que je sais seulement encore ce que j'ai vu,\nmoi, quand je piétinais, stupide, ces terrasses schisteuses et\ncontournais ces falaises calcaires? Et tout bien considéré, je\nme demande si ce brave de Mot s'est maintenu flegmatique...\n   Il est entendu que, « par temps clair, » ainsi que s'expriment\nles guides, on voit du haut du mont Loup, qui est le meilleur\ndes deux belvédères du Parnasse, toute la Grèce dépliée comme\nune carte, de l'Olympe au Taygète.\n   Mais la vue est une perception relative. Un Palikare aux\n yeux perçants atteint Stamboul comme un trait; disons même\n qu'une fois que le dieu est en lui, son regard ne connaît\n plus de bornes...\n    Pareille bravoure physiologique porte à conséquence. L'his-\n torien enregistre certains modes dynamométriques d'acquérir:\n le champ s'étendra jusqu'où va choir la framée du nouveau\n maître; la ville aura comme enceinte le circuit que le char du\nchef aura tracé en un jour... Nous considérons ici le phéno-\n mène juridique nouveau de l'occupation mesurée à la portée\ndu coup d'œil. Le Gouvernement hellénique, — encore qu'on\n"}, {"page_pdf": 604, "texte": "                          VUES SUR      BYZANCE                          515\n\n\nsache que, suivant une plaisante tradition, les Grecs ont\nd'autres atouts d a n s leur jeu — tient là un a r g u m e n t qui passe\ntous les protocoles du règlement b a l k a n i q u e . Serrons cette\nnotion de la possession par prospect : ainsi q u ' u n château\nrégit la plaine p a r le rayon de son tir, le P a r n a s s e circonscrit\nla Grèce p a r l'étendue de sa perspective. L a Grèce est le bassin\nvisuel du P a r n a s s e . Ce qui se voit de la pointe du Liakoura,\nc'est la Grèce telle qu'elle est naturellement, telle qu'elle doit\nêtre politiquement. E t ainsi, t e n e z ! L e roc gris de l'Athos sur-\ngit là-bas de la mer. Adjugé. U n e coupole miroite au loin...\nc'est S a i n t e - S o p h i e . Voilà la Grèce.\n    Le tout est de faire partager la vision. Comptez-y. C'est là,\nprécisément, le fait des h a u t s lieux. J'en appelle à de M o t . . .\n    Je me sens encore sous le charme parnassien en reprenant\npied dans les rues d'Athènes. Des camelots y colportent des\ndrapelets bleu et blanc, sur lesquels la Victoire ailée, couron-\nnant d'une m a i n le roi Constantin au retour de Salonique, lui\nindique de l'autre les minarets de Constantinople. J'achète un\njournal : il annonce que la cérémonie du couronnement du\nsouverain sera célébrée en mai prochain suivant le rite byzantin,\nque le basileus ceindra l'ancienne couronneimpériale et revêtira\nle manteau de pourpre des empereurs de Byzance conservé par\nles moines du m o n t A t h o s ; enfin qu'il p r e n d r a le titre d'Auguste\net la reine celui d'Augusta.\n    Les dieux, j o u a n t un tour de leur façon à Minerve, lui ont\nchangé son hibou clignotant contre un aigle qui regarde du\n haut des cimes. E t les Grecs, après avoir respiré au-dessus de\n l'adyton de ces fumées qui font, je crois, les yeux plus grands\n que la bouche, m'ont tout l'air, en ce moment, de monter effec-\n tivement au P a r n a s s e .\n                                             E D M O N D DE   BRUIJN.\n  Athènes, août 1913.\n"}, {"page_pdf": 605, "texte": "    La promenade d'Horace\n\n0 poète innocent, rustique et familier,\nQui, vendangeant ta vigne et soignant ton cellier,\nNe connus le bonheur qu'à vivre loin des hommes,\nToi dont la joue était ronde comme les pommes\nEl le cœur simple et frais comme une /leur des bois.\nJe t'évoque en ce coin de Tibur, où je bois,\nAssis sous le riant feuillage d'une treille.\nLe même vin que toi dans une humeur       pareille,\nO poète innocent, rustique et familier!\n\n\nEn vain tu m'as valu, quand j'étais écolier.\nPlus d'un pesant pensum, qu'un pédant de collège\nPuisait parmi tes chants d'une main sacrilège :\nOubliant ces longs jours de contrainte et d'ennui,\nDoux maître! c'est de toi que j'apprends  aujourd'hui\nComment le vers nombreux se modèle et se forge.\n\n\n\n\nA mes pieds, gouffre noir, se creuse l'âpre gorge\nOù l'Anio bondit et gronde en écumant;\nEt, déroulant au loin leur chœur grave et charmant.\nPar-dessus d'humbles champs clos d'ajoncs ou d'épine,\nLes monts profonds et bleus de la fauve Sabine\nSe dressent, couronnés de hameaux et de bourgs.\nLa houle des blés mûrs déjà s'en/le aux labours;\nLes pâles oliviers tremblent dans la lumière ;\nUn enfant joue et rit au seuil d'une chaumière ;\nUn chevreau bêle; un pâtre aux cheveux mal peignés\nDort sous l'ombrage épais d'antiques     châtaigniers;\nL'air vermeil brûle et vibre, et sur les pierres chaudes,\nLes lézards aplatis, vivantes émeraudes,\nVoluptueusement somnolent au soleil...\n"}, {"page_pdf": 606, "texte": "               LA P R O M E N A D E   D'HORACE                   517\n\n\nHorace, ô gai chanteur! c'est par un jour      pareil,\nC'est dans cet air limpide et chaud, qui brûle et vibre,\nQue tu passais ici, fuyant les bords du Tibre,\nAux premières ardeurs de la verte saison.\nLevé de bon matin, tu fermais ta maison\nDu faubourg, et, monté sur ton mulet sans queue.\nTu t'en allais tout seul vers la grande ombre bleue\nQue font, par les beaux jours d'air vif et de ciel pur,\nSur l'horizon romain les coteaux de Tibur;\nEl, content de laisser derrière toi la Ville,\nLes soucis de l'intrigue, et la tourbe servile\nDes flatteurs, importuns et bourdonnants       frelons,\nEt des solliciteurs attachés aux talons\nDe quiconque est l'ami du puissant et du riche,\nTu trouvais presque beaux ces pauvres champs en friche\nOù des pâtres au teint fiévreux, aux grands yeux        bruns,\nMenaient un troupeau maigre à de chétifs         nerpruns.\n\n\n\n\nMais bientôt la Sabine, où rit l'agreste Muse,\nMontrait d'heureux vergers dignes de Syracuse;\nLes pampres en festons s'enlaçaient aux       ormeaux,\nEl dans la brise errait l'âme des      chalumeaux.\nAlors lu faisais halte, un peu las de ta course,\nEn un bois rafraîchi par les pleurs d'une source ;\nEl là, de tout ton long couché dans l'herbe en fleur,\n'Tu laissais en dormant décroître la chaleur\nDu jour, non sans avoir d'abord, ô vieux      classique!\nVidé plus qu'à demi ton outre de Massique :\nCar le vin généreux fait le sommeil léger.\nEt parfois, s'approchant de toi, quelque berger\nRegardait en silence, oublieux de ses chèvres,\nLe vol d'or d'une abeille arrêté sur tes lèvres...\n\n\n\n\nPuis, quand l'ombre des monts fertiles en bons vins\nS'était faite plus longue au penchant des ravins,\nEn un dernier coup d'oeil sur Rome et sur la plaine,\nTu reparlais, berçant ton ventre de Silène\nAu pas bien cadencé de ton mulet courtaud ;\nEt, t'éveillant d'un rêve à chaque   soubresaut,\nRiant des polissons ameutés sur ta trace,\n"}, {"page_pdf": 607, "texte": "518                         DURENDAL\n\n\n      Qui s'écriaient de loin : « Voilà le gros Horace! »,\n      Et qui pour te poursuivre abandonnaient      leurs jeux,\n      Tu traversais les bourgs et les hameaux       fangeux\n      Où, vils Epicuriens d'une immonde       Capoue,\n      Les porcs noirs se vaut raient et grognaient dans la boue.\n\n      Tivoli, mai 1912.                         FRANZ A N S E L .\n"}, {"page_pdf": 608, "texte": "                            Le Sacrifice (*)\n\n                  RENTRANT chez lui,  Colette fut surpris d'apercevoir\n                 encore de la lumière dans la cuisine et une ombre\n                remuer derrière les carreaux de la porte. C'était\n                la bonne. Elle lui dit que sa maîtresse s'était\n                rendue près de M m e Monseur, qui venait d'accou-\n                cher avant terme. Son état avait empiré pen-\n                d a n t la soirée, et l'on craignait qu'elle ne passât\n                point la nuit.\n   Il partit en hâte pour la rue de l'Etuve.\n   Ce fut sa femme qui lui ouvrit. Après l'avoir embrassé, elle\nlui d e m a n d a s'il ne s'était pas trop ennuyé, ces derniers jours,\npuis elle ajouta, d'une voix hoquetante, que Lucie était si bas\nqu'on avait dû appeler deux médecins en consultation. Ils se\ntrouvaient auprès d'elle, avec la vieille B a b e t h .\n   Dans la c h a m b r e à manger, Monseur, assis contre la che-\nminée, pleurait silencieusement. Il répondit au salut d ' H o n o r é\net à ses paroles d'encouragement par un regard de douleur et\nd'angoisse; ensuite il se moucha, alla tendre l'oreille dans l'écar-\ntement de la porte, et, en regagnant sa chaise, il remit en place\nun cadre à la muraille.\n   Quand les pas des médecins descendirent l'escalier, il releva\nla tête, ses lèvres tremblotèrent, et on le vit devenir si blême\nque ses prunelles parurent s'assombrir.\n   — Rassurez-vous! lui dit un des docteurs, nous la sauverons.\nSeulement, elle est fort faible, laissez-la reposer!\n   Il passa c o m m e un torrent de lumière à travers son être :\n   — Je voudrais tant la voir! fit-il. U n e m i n u t e . . . rien que la\nvoir...\n\n  (*) Fragment d'un roman « Le Citoyen Colette ». (Chronique d'un petit pays), à paraître\nprochainement.\n"}, {"page_pdf": 609, "texte": "520                              DURENDAL\n\n\n   — U n instant, soit.\n   Les deux h o m m e s et Angélique m o n t è r e n t .\n   L a veilleuse, qui brûlait sur le coin de la c o m m o d e , recou-\nvrait le lit d'une lueur vacillante. L a tète de la j e u n e femme\nreposait sur l'oreiller, ainsi q u ' u n e chose a b a n d o n n é e ; la souf-\nfrance avait pâli et contracté sa figure, et les cheveux, qui se\nserraient aux tempes et embrassaient les joues, semblaient\nl'amincir encore.\n   Au bruit des pas, elle ouvrit les y e u x . C o m m e son mari se\npenchait pour lui prendre la main, elle lui e n t o u r a le cou de\nl'autre bras et l'attira contre sa poitrine, avec un sourire qui\nparut rayonner sur tout le visage à travers les paupières closes.\nP u i s elle tourna son regard vers le berceau, d'où la sage-femme\nprit l'enfant pour le lui montrer.\n   — P a u v r e petit cœur ! fit-elle.\n   Sa tête retomba ; elle s'endormit, et, dans la c h a m b r e muette,\non n'entendit plus que le tic tac de l'horloge.\n   — M a i n t e n a n t , allez vous coucher ! c o m m a n d a Babeth. Je\nconnais mon métier, je n'ai pas besoin de vous.\n    Voyant Monseur s'assurer si le poêle était chargé, elle se\nredressa avec une roideur agressive; une flamme tressaillit au\nfond de ses orbites, où les pupilles s'incrustaient, aussi noires\nque des éclats de charbon ; et, c o m m e Angélique s'approchait\ndu lit pour le reborder, elle l'empoigna par l'épaule et la poussa\nsur le palier, en grondant :\n   — P a s tant de chipoteries, n'est-ce pas ! Retournez chez vous !\nDéjà, vous n'en pouvez p l u s ! Ce n'est pas à votre âge qu'on\npasse les n u i t s ! Il ne faut pas vous croire plus forte que vous\nne l'êtes : on vous connaît...\n    L a porte fermée, elle r e m o n t a le d r a p sur la poitrine de la\nmalade, puis elle s'assit au coin du feu.\n    T o u t était immobile et recueilli. De temps à autre, la bise\nchantonnait dans la cheminée, et, soufflant sous les fenêtres,\nfaisait frissonner la frange des stores au ras des tablettes, que\nle clair de lune effleurait d'un reflet d'argent. C o m m e un cœur\nfatigué, le lumignon de la veilleuse faiblissait puis se ranimait\ntour à tour sur l'huile limpide et dorée, et il régnait dans cette\npetite chambre, où un enfant venait de naître, une de ces séré-\n nités accablées, telles que le rêve en met sur un visage en-\n dormi.\n"}, {"page_pdf": 610, "texte": "                            LE SACRIFICE                             521\n\n\n    La convalescence de la jeune femme fut longue. Aussi, dès\nque l'été reparut, le docteur, qui la voyait toujours languissante,\nconseilla-t-il u n séjour de quelques semaines à la c a m p a g n e .\n    Après s'être tourné de côté et d'autre, on se décida pour\nPoulseur. Mélie aménagea la plus belle pièce de sa maison,\nune vaste pièce s'ouvrant sur le j a r d i n , et dont le papier vert,\nsemé de pâquerettes, paraissait prolonger les berges de l'Ourthe\nsur les m u r s . L u c i e s'y établit avec ses deux plus jeunes enfants\net confia les trois autres à sa mère, chez qui Monseur alla p r e n -\ndre ses repas.\n    C'était un de ces beaux étés resplendissants, où les oiseaux\nsemblent ivres de soleil. C h a q u e matin, dès les premiers rayons,\ntous les arbres chantaient ; chaque rameau b a t t a i t des ailes,\ns'essuyant à la chaleur.\n    Réveillée par toute cette gaité, Lucie, de son lit, sentait la\ncampagne entrer par les fenêtres entr'ouvertes, avec ses bruits\nmouillés, ses parfums frissonnants et l'haleine du ciel, encore\nengourdi de sommeil, et qu'elle voyait s'étirer entre deux pom-\nmiers, dont les branches frôlaient les carreaux.\n    Elle passait presque toute la journée à l'ombre du petit ver-\nger, derrière la maison. Lorsque Colette, Arthur et le coiffeur\nvenaient pêcher, elle les rejoignait au bord de l'eau et s'instal-\n lait près d'eux, son poupon dans les bras.\n    Vers le soir, Joseph arrivait avec S u z a n n e . Bien que ce fût\n une fillette à présent, grande et robuste, il continuait à la tenir\n par la main, comme q u a n d elle était petite.\n    C'est elle qui, chaque jour, lui apportait son diner à la cabine.\n La voyait-il arriver, vite il feignait de dormir, et elle le cha-\n touillait sous le menton j u s q u ' à ce qu'il l'embrassât en la ren-\n versant sur ses genoux. P o u r l'entendre rire, il se caressait\n l'estomac avec des mines affamées, poussait des grognements et\n roulait des prunelles gourmandes. A peine avait-il expédié la\n dernière bouchée, elle lui bourrait sa pipe. Rien n ' a m u s a i t\n l'ouvrier c o m m e de voir la gamine devenir rouge des efforts\n qu'elle faisait, en tassant le tabac dans le fourneau.\n    — Allons, J o s e p h ! T â c h e de m ' a t t r a p e r !\n     Et il s'époumonait à chasser la fumée vers l'enfant, qui fuyait\n à reculons, en agitant les bras pour dissiper les bouffées qu'il\n  lui décochait à l'improviste.\n"}, {"page_pdf": 611, "texte": "522                          DURENDAL\n\n\n   Le soir, au souper, ils s'asseyaient l'un près de l'autre. Mais\nelle ne tardait pas à s'assoupir, le dos au mur, les bras le long\ndu corps; — et, parfois, tandis qu'il lisait son journal, il sentait\nla tête de la petite se coucher doucement contre son épaule,\nsoyeuse et tiède comme un gros oiseau.\n    Pendant qu'elle reposait, les joues roses de sommeil, il lui\narrivait de se demander ce qu'elle deviendrait plus tard. Ce\nsouci l'oppressait plus souvent à mesure qu'elle grandissait. De\nse pencher sur cette enfant et de s'inquiéter de son avenir, il\ns'était éveillé en lui une pudeur ombrageuse que des riens offen-\nsaient. Lui parlait-on de Lydie, il se sentait perclus de gêne,\ncomme si l'amour de la fille l'eût rendu responsable des souil-\nlures de la mère, et le jour où, pour la première fois, Suzanne\nl'interrogea sur son papa, il n'avait tout d'abord pu répondre,\ntant sa gorge s'était contractée d'angoisse et de honte.\n    Cette honte le reprenait, chaque fois qu'il accompagnait la\ngamine à Liège, dans le petit café que Lydie tenait rue de la\nWache, depuis son départ du Chaffour. Déjà il était troublé par\nle parfum musqué qu'on respirait dès l'entrée; les regards, les\nfamiliarités de certains clients lui donnaient des rougeurs su-\nbites, avec des envies de fuir. Aussi, le plus souvent, se réfugiait-\nt-il dans la seconde chambre, dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur\nune cour malpropre, aux murs lépreux, qu'encombraient des\ncaisses pleines de bouteilles vides et des linges pendus à des\ncordes.\n   Aux moments où ils étaient seuls, la cabaretière lui confiait\nses inquiétudes : le débit ne rapportait plus guère ; elle avait\ndes difficultés d'argent et pensait même à s'établir ailleurs.\n    Elle se plaignait d'une voix lasse et clignait par instants les\npaupières, lorsqu'une ombre glissait derrière les rideaux.\n    L'ouvrier considérait en silence sa figure flétrie, ses yeux\nfanés, son corps jadis replet, qui se relâchait à présent, épaissi\nde partout. Mon Dieu! qu'elle vieillissait!\n    Quand il la quittait, d'un pas hâtif, pour fuir les regards\nqu'il croyait embusqués aux croisées des maisons voisines, la\npeau lui picotait au front à l'idée que des passants pourraient\nse méprendre sur les saluts qu'elle leur adressait de son seuil,\navec de beaux sourires de métier.\n    En retournant à Poulseur, il se tourmentait de la crainte\n"}, {"page_pdf": 612, "texte": "                           LE SACRIFICE                           523\n\n\nqu'elle ne reprit sa fille dans quelques années, afin d'allécher\navec sa jeunesse les clients que sa m a t u r i t é n'attirerait plus.\n   Cette appréhension dormait en lui comme un poison. L a vue\nd'une petite paysanne jouant sur la route, d'un visage maquillé\nà la portière d'un train, la lecture d'un fait-divers, un mot suffi-\nsait parfois à réveiller son malaise; et il lui montait alors de la\npoitrine, où son cœur se crispait, un froid qui étreignait ses\ntempes et semblait lui vider la tête de tout son sang. Oui, que\ndeviendrait Suzanne, si sa mère la réclamait? Des images s'asso-\nciaient dans son esprit de la manière la plus fugace; puis, peu\nà peu, des contours s'y précisaient, et, du fond de sa songerie,\nune scène, toujours la même, surgissait devant ses y e u x . C'était\nune maison publique, où des amis l'avaient entraîné, un soir de\nbamboche. Il revoyait, avachies sur la b a n q u e t t e qui courait\nautour d'une c h a m b r e lambrissée de glaces, quelques pauvres\nfemmes dont les joues s'encanaillaient de fard, les seins d'ori-\npeaux et la bouche d'un rire obscène qui l'avait i n t i m i d é . . .\n  A l'idée que la mère et peut-être la fille pourraient un j o u r\néchouer là-dedans, une angoisse le faisait haleter. Il se penchait\nsur l'enfant et lui prenait la main, comme pour la garder des\nhontes auxquelles il craignait qu'elle ne tombât plus t a r d .\n  — E h bien! Joseph, on ne se marie pas encore? lui d e m a n d a\nBoileau, un soir que l'aiguilleur rejoignait les trois amis au\nbord de l'Ourthe. Les commères ne m a n q u e n t pourtant pas, au\nvillage !\n   Devenu rouge, l'autre balbutia, en s'essuyant le front :\n  — J'ai encore bien le temps de penser à cela.\n   — Joseph est un philosophe, fit Honoré. Il sait que les\nfemmes ne valent pas cher, et qu'à tout âge on fait une bêtise\nen s'en liant une au cou. Peut-être aussi attend-il que monsieur\nFabry lui en procure une qui soit bien à point. A propos, com-\nment va ce bon monsieur F a b r y ?\n   — C'est vrai! s'écria Arthur, en affectant le plus vif intérêt,\ncomment va ce cher ami?\n   — T r è s bien, dit Joseph en riant.\n   — Alors, vraiment, reprit Boileau, un petit poulet de grain,\nbien frais, bien tendre, ne te déciderait pas à entrer dans la\nconfrérie?\n   — Si vous commenciez par y entrer le premier...\n"}, {"page_pdf": 613, "texte": "524                         DURENDAL\n\n\n   — Oh ! moi, c'est différent : j'ai fait vœu de chasteté...\n   Comme tous éclataient de rire, Lambinet, qui péchait quel-\nques mètres plus loin, tout absoibé par son flotteur, se retourna\nd'un air furieux :\n   — Et vous voudriez que le poisson morde? Mais vous\nl'effrayez avec tout ce bruit-là! Vous pourriez bien attendre\njusqu'au soir pour raconter vos bêtises.\n   — Vos bêtises? protesta Arthur, voyez-vous cela? Mais, mon\ncher ami, nous échangions précisément des pensées profondes\nsur le plus délicat des sujets.\n   Au même instant, il accrocha un beau chevesne, qu'il montra\nau barbier, avec un sourire goguenard :\n   — Mon vieux, conclut-il, les poissons aiment la gaîté ; ils\nadorent les gens ayant bon caractère, et je t'assure que le meil-\nleur moyen de les amorcer, c'est de rire comme nous venons\nde le faire.\n   — C'est ce que j'ai toujours prétendu, ajouta Honoré. Je suis\ncertain qu'à la vue de Lambinet, ils se sauvent en criant : Ouf!\nAllons nous faire raser ailleurs !\n    Joseph, que les facéties des Liégeois intimidaient quelque\npeu, parce qu'il craignait d'en devenir l'objet, alla s'asseoir\nprès de Lucie, dont le visage souriait à l'ombre d'un chapeau\nde paille. 11 se sentait plus à l'aise avec elle : leurs natures,\nsimples et confiantes, sympathisaient.\n   Il s'ingéniait à lui rendre mille petits services, comme d'en-\nfiler ses aiguilles, de lui présenter les ciseaux, la bobine, et de\nrattraper la boule de laine qui s'esquivait à tout moment de\nson giron pour courir sur l'herbe. Il restait accroupi aux pieds\nde la jeune femme, à considérer ses doigts maigris, dont l'agi-\nlité l'émerveillait. Parfois, il levait les yeux sur sa figure, où\nles couleurs de la santé commençaient à renaître, et que le\nsoleil, à travers les tresses du chapeau, criblait de petites taches\nbrillantes, pareilles à un vol de mouches d'émeraude. Leurs\nregards se rencontraient-ils, ils échangeaient un sourire, sans\nraison, parce qu'ils étaient heureux et ne pensaient à rien.\n    Un soir qu'il lui tenait compagnie dans le verger, il observa\nles alentours, comme s'il eût craint qu'on ne l'entendit, et,\nayant enlevé sa casquette pour s'essuyer le front, il articula\nd'une voix basse :\n"}, {"page_pdf": 614, "texte": "                          LE SACRIFICE                        525\n\n\n   — Vous connaissez la mère de la petite?\n   — De quelle petite? demanda M me Monseur, qui s'arrêta de\ncoudre.\n   — De Suzanne.\n   — Lydie? Non, je ne la connais pas; je me souviens seule-\nment de l'avoir vue autrefois chez maman, quand elle occupait\nune de ses maisons.\n   — Quelle malheureuse, n'est-ce pas?\n   — Je ne sais pas si elle est malheureuse, mais ce doit être\ntriste de mener cette vie-là.\n   Après avoir épingle l'ouvrage à son genou, Lucie se remit à\ntravailler.\n   — Et vous croyez, reprit-il, qu'elle ne se mariera jamais?\n   — C'est peu probable. Il n'y a guère d'hommes qui vou-\ndraient encore d'elle.\n   — Bien sûr, il y en a peu...\n   Il s'éventa avec sa casquette, comme s'il avait fort chaud;\npuis, d'une voix altérée :\n   — Et... si quelqu'un voulait d'elle, pensez-vous qu'elle\naccepterait...?\n   — Je n'en sais rien, moi, Joseph ! fit la jeune femme, étonnée\nde la question. Mais je suppose qu'elle ne demanderait pas\nmieux... Quoique, voyez-vous, ces femmes-là sont si différentes\ndes autres... Ainsi, l'on m'a dit que la plupart n'aiment pas\nd'avoir d'enfants, ou bien, quand elles en ont, ne s'occupent\npas d'eux.\n   — Oh! pas Lydie, protesta-t-il, elle aime tant sa petite! Si\nvous pouviez voir tout ce qu'elle lui envoie. Elle n'a pas encore\nété en retard, une seule fois, pour le paiement de la pension.\nPourtant, elle n'est pas riche ; je le sais bien, moi...\n   — Aussi, n'est-ce pas d'elle que je voulais parler, répondit\nLucie.\n   Après une pause, elle ajouta :\n   — D'ailleurs, il vaut peut-être mieux qu'elles n'aient pas\nd'enfants, car, presque toujours, ils tournent mal.\n   — C'est vrai, fit Joseph, qui se mit à pétrir son mouchoir\nd'un geste nerveux.\n   Trois pigeons, quittant le toit de la maison voisine avec de\nlongs battements d'ailes, se balancèrent dans le soleil, au-dessus\n"}, {"page_pdf": 615, "texte": "526                               DURENDAL\n\n\ndu verger, que les arbres semaient d'îlots d ' o m b r e ; puis ils\nvinrent se poser dans l'herbe, sous un pommier, d'où la lumière,\npar les trous du feuillage, ruissela en gouttes de feu sur leurs\nrobes grises et mauves.\n   — L y d i e songerait-elle à reprendre Suzanne? demanda\n   me\nM      Monseur.\n   — Elle n'en a j a m a i s p a r l é . . . m a i s . . . on ne sait p a s . . .\n   Il respira profondément, et, l'œil inquiet :\n   — Si, un jour, elle réclamait la petite, pourrait-on m'obliger\nà la rendre?\n   — Sans doute : c'est son enfant.\n   — E t si un h o m m e comme monsieur F a b r y s'en occupait,\nvous croyez q u e je ne pourrais pas la garder?\n   Elle secoua la tête, tira quelques aiguillées, puis, contem-\nplant l'ouvrier avec son doux sourire :\n   — Vous l'aimez donc tant, cette gamine?\n   — C o m m e si c'était la m i e n n e . . .\n   — Vous avez raison : elle est fort gentille.\n   Il fut si heureux de cette approbation que la voix lui m a n q u a :\nil n'eut plus q u ' u n t r e m b l e m e n t à la bouche. Il regarda devant\nlui, un brouillard léger sur les yeux, puis, comme s'il eût voulu\nexprimer sa gratitude et son bonheur, il cueillit une coccinelle,\nqui longeait le bord de son veston, et la déposa sur la manche\nde la j e u n e femme.\n\n                                      *   *\n                        me\n    Un matin que M Monseur sortait avec ses deux plus jeunes\nenfants, elle aperçut Joseph qui, traversant la rue, venait à sa\nrencontre. Il répondit aux questions de la jeune femme d'un air\nembarrassé, tandis q u ' u n e rougeur subite lui empourprait le\nvisage; puis, avec cette brusquerie des timides, qui se décident\nc o m m e s'ils rejetaient un fardeau, il articula d'une voix sourde:\n    — J e voudrais vous d e m a n d e r quelque chose.\n    — A moi?\n    — O u i . . . à vous seule.\n    Un roulement de tonnerre les interrompit. Des nuages noirs,\nfrangés de lumière rousse, se bousculaient au ciel, et des grê-\nlons, aussi m e n u s que des grains de riz, commençaient à\nrebondir sur le pavé.\n"}, {"page_pdf": 616, "texte": "                           LE   SACRIFICE                               527\n\n\n   — Rentrons un instant, fit-elle. Nous serons mieux à la\nmaison pour parler; nous y laisserons passer la giboulée.\n   L'ouvrier s'arrêta sur le seuil de la c h a m b r e et, p e n d a n t que\nLucie déposait parapluie et cabas dans un coin, il battit à petits\ncoups son chapeau contre sa j a m b e , tout en promenant un\nregard h u m b l e sur les m u r s .\n   — Asseyez-vous! dit M m e Monseur, qui lui présenta une\nchaise.\n   Et, c o m m e les enfants se rapprochaient d'elle, sans quitter le\nvisiteur des yeux :\n   — Ils ne vous reconnaissent pas, reprit-elle. Est-ce que vous\nne vous rappelez pas Joseph?... Joseph... d e P o u l s e u r . . . le frère\nde Mélie?\n   Le plus jeune, qui suçait son pouce, se mit à contempler le\nplafond, en se balançant sur une j a m b e ; mais l'autre fit signe\nqu'il se souvenait. E t il précisa :\n   — C'est le monsieur qui remonte les trains.\n   — Ils poussent rudement, observa l'aiguilleur, qui riait de la\nréponse du g a m i n . L e dernier surtout a grandi. Q u a n d vous\nêtes venue la première fois à Poulseur, il était tout chétif.\n   — Il n'avait que quelques semaines, expliqua la mère, et il\nne se formait pas; mais ces deux mois de campagne lui ont fait\nbeaucoup de bien.\n   Tous deux tournèrent la figure vers les fenêtres, dont la\nbourrasque criblait les vitres d'une volée de grêlons.\n   — L'été tarde bien, fit-il. Après un ou deux beaux jours,\nl'hiver revient. P o u r t a n t , la campagne a besoin d'un peu de\nsoleil.\n   Sa résolution semblait s'être fondue à la douceur de cette\nchambre de famille; Lucie, le sentant reculer devant l'entretien\nqu'il lui avait d e m a n d é , l'encouragea d'un sourire :\n    — Alors, c'est donc vrai : vous avez à me confier un secret?\n   Il eut un regard fixe, presque hébété, et son front se creusa\nd'une ride :\n   — E h b i e n ! voilà, fit-il. C'est rapport à la petite. J e me suis\nencore dit que si L y d i e la reprenait, ce serait un grand\n malheur.\n   — Mais elle n'y songe pas; vous-même me l'avez dit. Pour-\n quoi, alors, vous tourmenter sans cesse?\n"}, {"page_pdf": 617, "texte": "528                              DURENDAL\n\n\n    — On ne sait j a m a i s . . . on voit tant de choses !... Ce n'est pas\nque L y d i e soit une méchante femme, mais....il y a le métier...\n    Il eut une brisure du regard, et l'ombre d ' u n e angoisse\némergea de son âme à ses prunelles :\n    — Q u e voulez-vous? reprit-il. T o u t le m o n d e n'a pas de\nla chance dans la vie, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.\nC'est déjà si difficile de vivre!... J'ai beaucoup pensé à cela, et\nà Suzanne, et à ce qu'elle deviendrait... M a i n t e n a n t , j ' a i mon\nidée.\n    Il se tut, et Lucie eut devant elle deux grands yeux anxieux\nqui semblaient l'interroger. Après avoir respiré longuement,\ncomme s'il eût étouffé, il ajouta :\n    — J'ai mon idée : épouser L y d i e .\n    Il avait prononcé les derniers mots d'une voix presque éteinte,\net Mme Monseur, qui baissait les paupières, troublée par cet\naveu, vit t r e m b l e r ses mains et ses genoux.\n    — Vous l'aimez donc? demanda-t-elle.\n    — A cause de la petite, répondit-il. Je l'ai élevée, c'est moi\nqui lui ai appris à marcher, je l'ai soignée lorsqu'elle était ma-\nl a d e . . . Est-ce que je ne suis pas comme son père? Maintenant,\nje vois qu'elle est triste, dès qu'elle pense à sa mère. Sans\ndoute, elle voudrait vivre près d'elle... E t puis, il y a encore\nautre chose.., L y d i e est m a l h e u r e u s e . . . Si elle pouvait avoir\nun peu de bonheur, à la fin de sa vie!\n    M m e Monseur, dont le visage restait sérieux, d e m a n d a :\n     — Vous avez bien réfléchi à ce que vous allez faire ?\n    — Oh ! oui... des fois, toute la journée. Q u a n d L y d i e aura sa\nfille auprès d'elle, elle ne pensera plus aux mauvaises choses.\nE t ainsi, Suzanne ne saura peut-être jamais comment sa mère\na vécu.\n     Lucie se taisait, aussi heureuse que navrée de tout ce qu'elle\nsentait de bonté et de g r a n d e u r dans ce sacrifice du jeune\nh o m m e . Inquiet de ce silence, il se pencha vers elle, lui posa\ndoucement la m a i n sur le bras, et, d'une voix où il y avait de\nla crainte et de l'imploration :\n    — Dites! est-ce que je ne fais pas bien?\n     Elle répondit :\n     — Vous ferez là, Joseph, une bonne action. P r è s de vous,\n L y d i e redeviendra honnête.\n"}, {"page_pdf": 618, "texte": "                            LE SACRIFICE                            529\n\n\n   Il fut si ému de ces paroles qu'il ne sut d'abord rien d i r e ;\npuis, avec une intonation singulière :\n   — Vous êtes bonne, vous !\n   Et, après un silence :\n   — M a i s . . . est-ce qu'elle voudra?\n   — C o m m e n t ! vous ne lui en avez pas encore parlé?\n   — J a m a i s je n'oserais...\n   — Il faudra pourtant bien que vous vous y décidiez.\n   Il hocha la tête :\n   — J a m a i s je n'oserais, et je suis venu... mais ne dites rien à\npersonne, n'est-ce pas?.., car les hommes, voyez-vous...! J e suis\nvenu parce que j'aimerais que ce soit vous qui d e m a n d e à L y d i e\nsi elle veut bien...\n   Lucie d'abord parut étonnée, puis elle se mit à rire :\n   — C'est vrai? vous n'oseriez pas? Vous, un h o m m e ! E t pour-\nquoi? L y d i e ne vous mangera pas...\n   — Pour sûr... mais il vaut mieux que ce soit vous, parce q u e . . .\nsi elle ne voulait pas, elle serait gênée de me le dire.\n   — Oh ! soyez sans crainte ! Elle voudra.., Mais enfin, puisque\nvous y tenez, j'arrangerai tout bien volontiers.\n   P e n d a n t l'entretien, les enfants avaient joué avec le chat. Ils\navaient fini par le coiffer d'un bonnet de papier rose, qu'il enle-\nvait de temps à autre d'un revers de patte, en promenant par la\nchambre des regards indolents de vieux B o u d d h a résigné.\n   C'est avec ces deux enfants que Lucie se rendit, le jour même,\nrue de la W a c h e , sans penser qu'elle pouvait se compromettre\naux yeux des gens qui la verraient entrer dans ce cabaret mal\nfamé. Elle était pure naturellement, comme on respire, et l'idée\nqu'on pût suspecter son honnêteté ne lui effleurait même pas\nl'esprit.\n   Quand elle poussa la porte, le café était vide. U n e clarté\nmorose fluait entre la frange du store et le rideau rouge, tendu\naux vitres j u s q u ' à hauteur d'appui; on voyait quatre tables et\nquelques chaises contre les murs, dont le frottement des dos\navait sali le papier par endroits, et où des chromos pendaient,\nentre les porte-manteaux. Mais Lucie remarqua moins ce dénû-\nment qu'elle ne sentit l'odeur poivrée, canaille, qui entêtait dès\nl'abord.\n   L y d i e , qu'elle n'avait pas aperçue, tricotait derrière le comp-\ntoir où s'alignaient des bouteilles et des verres. Reconnaissant\n"}, {"page_pdf": 619, "texte": "530                             DURENDAL\n\n\nM m e Monseur, elle se leva avec un sourire gêné, et, ne sachant\nque dire ni que faire, attendit qu'on lui parlât.\n   Lucie se tenait debout devant elle, avec ses deux enfants à\nses côtés :\n   — Je ne sais si vous me remettez, fit-elle.\n   — Si, si, ma petite m'a souvent parlé de vous. Vous jouiez\nsouvent avec elle à Poulseur.\n   — Elle est fort gentille... Joseph, que j ' a i rencontré ce matin,\nm'a donné de ses nouvelles. Elle vous fait bien des compli-\nments.\n   L a fille parut surprise :\n   — Joseph est en ville ? J e ne l'ai pas v u ! . . . L e s autres fois, il\nne m a n q u a i t j a m a i s de venir jusqu'ici. Il n'est pas fâché, n'est-\nce pas?\n   — N o n , s'il n'est pas venu vous voir, c'est pour un autre\nmotif... Il songe à se marier... C'est lui qui m'envoie... Il\naimerait que vous soyez sa femme, et il d e m a n d e si vous voulez\nl'épouser.\n   L y d i e parut d'abord ne pas c o m p r e n d r e ; un sourire amer\ncontracta ses lèvres et découvrit ses d e n t s ; puis elle s'étreignit\nle front des deux mains, et, tandis qu'un spasme lui secouait\nles épaules, elle s'affaissa sur une chaise et se mit à pleurer.\n   Elle pleura doucement, tout en respirant par saccades préci-\npitées qui lui soulevaient les seins et lui remuaient la t ê t e ; puis,\ntout à coup, elle s'abattit sur la table, la figure d a n s les bras, et\nsanglota avec des cris étouffés.\n   Q u a n d elle avait entendu que Joseph voulait l'épouser, une\ndouceur déchirante l'avait brusquement pénétrée, réveillant en\nelle la conscience de sa jeunesse perdue, et son âme s'était\ncourbée sous cette émotion, comme un roseau sous la rafale.\n   Les enfants, effrayés par la violence de ses sanglots, se réfu-\ngièrent contre leur mère, dont ils saisirent la robe pour s'en pro-\ntéger. L a moue inquiète, prêts eux-mêmes à pleurer, ils regar-\ndaient alternativement les deux femmes, essayant de com-\nprendre.\n   L a fille finit par relever la tête. Les larmes lui avaient lavé\nla figure de son fard et de sa poudre, et Lucie eut devant elle\nune femme vieille, hâve, dont les rides commençaient à délier\nles chairs.\n"}, {"page_pdf": 620, "texte": "                          LE SACRIFICE                       531\n\n\n  — Oh! maintenant, je serai heureuse, fit-elle.\n  Et elle eut un mot où se découvrit tout son cœur de pauvre\ncréature, née pour la soumission :\n  — Je soignerai bien Joseph. Il est si bon !...\n  La forte secousse était passée. Déjà, elle acceptait ce bonheur\ninespéré avec une passivité animale, comme elle avait subi,\npendant des années, toutes les misères de la vie.\n                                       EDMOND    GLESENER.\n"}, {"page_pdf": 621, "texte": "                                 Sérénité\n              Vois-tu, quand ce sera    dimanche,\n              Loin des travaux et des soucis\n              Et qu'il y aura, dans les branches,\n              Du vert et des oiseaux   aussi,\n\n              Nous partirons, ô ma chérie,\n              Ainsi que deux      aventuriers,\n              Tout seuls, vers les plaines fleuries,\n              Respirer les fleurs des vergers.\n\n              Et ce sera dans la banlieue.\n              Au bois, nous ferons un festin,\n              Assis près d'une mare bleue,\n              Souvenir de l'hiver  lointain.\n\n              Puis nous irons à     l'aventure,\n              En faisant un petit bouquet\n              De sauges, menthes et verdures.\n              Vois-tu, nous trouverons, tout près,\n\n              Une petite Sainte Vierge,\n              A qui nous offrirons le doux\n              Petit bouquet, ainsi qu'un cierge,\n              En priant d'amour, à genoux !\n\n\n             J'aurai mon front près de ta bouche;\n             Je te dirai des mots   nouveaux,\n             En buvant le jour qui se couche\n             Au parfum de tes baisers chauds.\n\n\n             Vois-tu, quand ce sera   dimanche,\n             Loin des travaux et des soucis,\n             Et qu'il y aura, dans les branches,\n             Du vert et des oiseaux   aussi...\n                                        M A E C E L VANDERAUWERA.\n\n\n\n(1) Extrait d'un volume à paraître : Le Tabernacle d'amour.\n"}, {"page_pdf": 622, "texte": " LA PROCESSION A HAEKENDOVER :\nLA C H A P E L L E D E O. L. V. T E R S T E E N\n          (FRANZ VAN LEEMPUTTEN)\n"}, {"page_pdf": 623, "texte": ""}, {"page_pdf": 624, "texte": "                       La Vieille Maison\n        Souvenirs d'un petit enfant devenu (comme il arrive)\n                    un jeune homme très vieux...\n\n\n                                     Dédicace\n               A ma sœur et à mon frère           bien-aimés,\n\n   Je vous offre en partage ce modeste bouquet du souvenir; il est fait\nde petites fleurs de notre village... Prenez-le d'une main          fraternelle,\nrespirez-en l'humble parfum, et puis l'offrez à Celle qui est notre Mère.\n   Pour moi, j'avais cru en le composant, — assis sur l'herbe d'une\nprairie où nous avons couru jadis —, me retremper dans les joies de\nma prime jeunesse: hélas! je me suis retrouvé bien vieux devant mon\ncœur      d'enfant!\n   Dites à ceux auxquels vous ferez lire ces pages, qu'ils n'y       cherchent\nni tableaux de mœurs, ni études de caractères, ni dissections de\npsychologies compliquées, ni « types» d'humanité aspirant aux brevets\ndes littératures .. J'ai seulement voulu dessiner ici, avec ma main de\nl'école primaire, le visage d'une chaumière que nous avons connue; —\nelj'ai tenté de faire revivre son âme et la mienne (celle d'autrefois)    deux\npauvres âmes que le Temps et les Hommes ont bien changées!\n                                                              D.J. — D.\n   Je l'ai si bien connue, cette chaumière blanche aux volets verts. Aujour-\nd'hui encore, après tant d'années, je n'ai qu'à fermer les yeux pour la revoir\ndans mon souvenir. C'était là, au détour du sentier, comme une présence\nimmaculée derrière les branches. Une haie entourait le courtil; sur le fumier\nbougeaient des poules ; le chien dormait, le nez sur les pattes, devant la porte\nentre-baîllée; et la vieille avait l'air de rêver derrière ses vitres fleuries de fuch-\nsias et de géraniums...\n   Qu'il aurait fait bon vivre toute ma vie dans cet enclos champêtre! Autour\nde la maison, s'étendaient de vastes prairies où des vaches flânaient comme\ndans un songe; au fond de la vallée jasait un ruisseau d'argent dont une file de\nsaules marquait le cours capricieux. Le grand soleil d'or tournait comme une\nroue vertigineuse au-dessus des peupliers bordant la route; de petits nuages\nd'ouate apparaissaient au bout de l'horizon, passaient sur les prés et s'allaient\nperdre derrière le bois lointain avec un rien de mélancolie.\n   Jusqu'à sa mort, grand'mère habita l'humble ermitage que ses ancêtres\ns'étaient transmis avec des soins pieux. Chaque année, vers la kermesse, les\nmurs se vêtaient d'un crépi neuf à reflets de ciel ; et le goudron odorant qui\n"}, {"page_pdf": 625, "texte": "534                                 DURENDAL\n\n\nluisait à leur pied rendait, par contraste, la chaux légère à l'œil, comme une\nvirginale robe de printemps.\n    Grand'mère, je vous revois toujours : vous viviez seule, votre âme était claire\ncomme votre petite maison, vos yeux limpides comme ses fenêtres, votre cœur\ntranquille ainsi que la chambre familiale où vous tricotiez, assise près du long\npoêle de Louvain. Vos cheveux en bandeaux grisonnaient à peine, votre\nvisage était resté rond, afin que l'on gardât de vous une image vénérable;\nquand vos yeux noirs s'ouvraient, c'était pour sourire ou rêver, pour regarder\nmon front que vous berciez dans votre sein, le bon Dieu de cuivre sur la che-\nminée, ou, par la croisée basse, l'orage qui montait à l'horizon.\n    Vous me parliez avec des accents qui se sont éteints et que je n'ouïrai plus ;\nmais votre voix résonne encore jusqu'à mon cœur, et c'est tout le poème de\nma petite enfance qui tremble dans ce souvenir. Je vous aimais, oh ! bien plus\nque Justine qui vous rendait jalouse. Pourtant j'aimais aussi Justine qui aidait\nma mère lors des lessives.\n    Justine portait des tabliers de toile bleue rugueux à mes mains et à mes\njoues; elle avait une figure rouge sur laquelle je mis plus d'un baiser; elle\nriait d'un rire un peu artificiel qui m'amusait beaucoup, et la joie faisait\nbriller des larmes dans ses prunelles claires.\n    Je me souviens — et je suis humble! Mon Dieu, oui, petit paysan (— fier\npoète!) pour fumer « mon jardin », je ramassais sur la route en face de la\nmaison paternelle, du crottin et des bouses... J'avais une minuscule brouette\ndont la roue, à chaque tour, jetait une plainte de jeune chien malade; et\nchaque fois qu'elle criait, j'avais mal aussi. C'était une après-dînée, les haies\nétaient pleines de soleil, la route avait des tournants d'ombre verte, et, là-bas,\nderrière moi, où commençaient les champs, la lumière couvrait d'une nappe\nd'or les pavés du chemin. Des insectes bourdonnaient sur l'aubépine rose, les\nlamiers blancs s'étaient parés de collerettes, leur odeur âcre imprégnait l'air et\npartout des coqs chantaient!\n    Alors, comme la brouette jetait son cri, Justine est accourue; elle avait le\nvisage si drôle que j'eus l'envie de me moquer d'elle ; mais je remarquai tout\nde suite qu'elle pleurait, et comme je n'avais jamais vu couler ses larmes qu'à\ntravers son rire, je sentis naître en mon cœur une vague épouvante. Elle passa\nprès de moi sans me dire une parole, frappa fiévreusement au seuil de la maison.\nJe vis mon père courir du côté de l'église; le soir vint me regarder de son\ngrand œil violet; je rentrai et trouvai ma mère en pleurs. Justine me prit sur\nses genoux et me dit : « Mon enfant, il faut prier pour votre grand'mère, qui\nest morte. » Elle joignit mes mains dans les siennes et nous récitâmes un\nPater et un Ave; mais comme ma mère sanglotait plus fort, je me mis à crier,\npris d'une peur indicible. La nuit était toute tombée, la lampe à pétrole avait\n mauvais air dans l'ombre... pourtant, comme j'étais las d'une longue journée\n de jeux, je ne tardai pas à m'endormir...\n     ... Ce n'est que plus tard que je sus où vous étiez allée, grand'mère... sous le\n tertre d'argile jaune, dans le cimetière qui berce les vieux morts au chant\n assourdi des cloches de l'église. Vous m'aviez quitté, vous étiez partie sans que\n j'eusse pu vous revoir, car on craignait de me faire connaître ce que l'on\n"}, {"page_pdf": 626, "texte": "                             LA VIEILLE MAISON                                  535\n\n\nn'éprouve que trop tôt dans la vie : l'horreur du cercueil. On me disait que je\nvous retrouverais un jour au paradis; ce jour-là me paraissait lointain, et\ndans l'exil où m'avait laissé votre âme en s'ouvrant à Dieu, votre petite\nmaison seule me consolait de ma solitude : c'était, comme si vous vous étiez\nidentifiée avec elle; j'allais la revoir et je vous revoyais; mon cœur lui parlait\nsur un rythme mystérieux', mes mains la touchaient et il me semblait que\nvous me rendiez mes caresses à travers les murs; votre présence se perpétuait\ndans le silence de ses chambres, au delà de la mort...\n    Cependant, vos meubles anciens furent ramenés chez nous ; l'horloge à\ngaine, de chêne clair, le bahut noir, le grand lit rouge... Nous les avons gar-\ndés, nous les gardons encore, jusqu'à votre chaise de paille tressée sur laquelle\nvous vous asseyiez, la tête un peu penchée, les paupières mi-closes, au crépus-\ncule.\n    La chaumière fut louée: Justine la prit à bail, puis, comme elle venait de\nfaire un petit héritage, mon père la lui vendit. Moi, j'étais heureux qu'elle\nne fût point tombée en possession d'un étranger; je pouvais aller la revoir\nquand il m'agréait : je la contemplais à distance, je suivais le sentier sinuant\nà travers les prairies, je tournais autour d'elle pour compter ses fenêtres et ses\nlucarnes, j'entrais me blottir entre ses murs comme entre les bras d'une vieille\nfemme.. Mon frère aîné m'accompagnait souvent; quand nous voyions de\nloin monter de la cheminée un mince filet bleu dans le soir rose, il me disait :\n « Ah ! petit frère, comme elle fume doucement! » ou bien « C'est par là que\nle bon Dieu vient regarder dans les maisons ! n\n    Justine nous faisait si bon accueil, que nous ne remarquions pas en entrant\ndans la chambre comme tout y avait changé ! Il y avait bien un peu de désor-\ndre sur l'armoire brune et sur la table aux pieds verts, le parquet était souillé\nde boue... mais la bouilloire chantait sur le feu — couveuse étrange qui\ncachait des oeufs rouges ; les vitres des fenêtres étaient posées contre le ciel; sur\nle tuyau du poêle, cuisait une pomme que couvrait une jatte retournée; son\nfumet brûlé embaumait toute la pièce et nous mettait en appétit. Alors, Justine\nnous faisait manger une large tartine de ce pain bis et serré qu'elle cuisait sur\nle carreau; et elle riait en écrasant la pomme fumante et sa pelure éclatée sous\nlaquelle le beurre se mettait à fondre...\n    Pauvre bonne Justine! Elle riait et pourtant son lot n'était point la joie ni\nle bonheur de vivre. Depuis longtemps déjà, le Vieux-Gris — son homme —\navait la passion des grandes saoûleries ; chaque dimanche, il rentrait ivre,\n braillant à l'heure obscure des morts et du silence. Badigeonneur de son état,\n il portait de longues blouses blanches qui lui donnaient un air à la fois bouffon\n et terrible; quand nous l'apercevions titubant sur la route, sa brosse à long\n manche sur l'épaule, sa casquette tachée de chaux dans la nuque, le dos\n voûté, une main dans la poche jusqu'au coude, tout son corps tourmenté dans\n sa robe flasque par des contorsions singulières, nous nous enfuyions avec la\n frayeur que nous causaient certains masques aux jours de carnaval...\n    Il avait deux fils auxquels il semblait avoir transmis les germes des plus\n méchantes passions. Gaspard, l'aîné, travaillait au «pays haut» dans une\n usine. On le revoyait rarement ; d'aucuns disaient qu'il y menait une vie de\n"}, {"page_pdf": 627, "texte": "536                               DURENDAL\n\n\ndamné. Lorsqu'il revenait embrasser sa mère, c'était pour lui réclamer de\nl'argent, de vieux habits, l'une ou l'autre chose qu'il avait rêvé de demander\nou de prendre; il avait l'air souffrant et triste : quand il me regardait, j'avais\npeur de ses yeux. Justine pleurait chaque fois que ma mère parlait de lui.\n    Bien qu'il fréquentât encore la classe, Emile, le cadet, ne promettait guère\nplus. Mon père, qui était maître d'école, se mettait dans tous ses états pour\nparvenir à « briser », comme il disait, cette tête de pierre. Pour ma part, en\nobservant Emile il ne me paraissait point que son crâne eût quelque ressem-\nblance avec un pavé; c'était un joli garçon aux cheveux bouclés, aux yeux\nbleus, aux joues très rouges. Mais il se montrait têtu, violent, grossier, et de\nplus, il était fort menteur. Mon père n'aîmait point nous voir jouer avec lui;\nd'ailleurs, comme il était de beaucoup notre aîné, nous ne recherchions pas\nsa compagnie.\n    C'est à cause de lui, sans doute, mais surtout à cause de l'ivrogne, que nous\nespaçâmes nos visites à la chaumière. Maintenant, c'était l'habitude de nous\ny rendre le dimanche après les vêpres : l'heure était bleue et dorée sous le grand\nciel, et la Hesbaye avait revêtu son manteau de soleil, celui des jours de fête.\nNous portions, mon frère et moi. des costumes de coutil rayé, avec des cols\nmarins azur... nous cueillions des fleurs dans les haies et nous nous étonnions\ndes chants d'oiseaux. Généralement, nous trouvions Justine seule au logis;\nle Vieux Gris s'était déjà mis en route pour sa grande tournée, jusqu'au soir.\nEmile vagabondait à la recherche des nids dans les buissons; elle était toute\nseule et notre arrivée lui apportait le sourire de nos visages ; je suis sûr que\nlorsqu'elle me tenait sur ses genoux et qu'elle regardait mes yeux, elle avait\ntout oublié de sa misère.\n    Nous goûtions ensemble, puis je courais dans les chambres, je montais par\nl'échelle branlante jusqu'au grenier, je descendais, les joues rouges et Justine\nriait de me voir affairé à cause de sa pauvre maison! Elle ne comprenait pas,\nla chère âme, ce qui me remuait si profondément dans cette demeure. Moi-\nmême, je n'aurais pu dire si c'était Justine ou la chaumière que je venais\nrevoir, avec qui je venais parler, rire, m'amuser tous les dimanches. Sans\ndoute, ces murs penchés sous leur toiture de tuiles rouges, ces murs et leurs\npetites fenêtres et leur porte verte dans la façade basse, ces murs dont mes\nyeux et mes mains connaissaient toutes les aspérités et jusqu'aux moindres\n crevasses, avaient fini par entrer en mon être, s'étaient reconstruits pierre à\n pierre dans mon âme; ou bien était-ce le meilleur de mon cœur qui était passé\n en eux pour y vivre toujours?\n    Je ne sais, mais, quand j'y resonge, il me semble qu'alors déjà, j'avais\n conscience des correspondances mystérieuses qui existaient entre mon âme et\n l'âme de la cabane. Je la chérissais parce que vraiment je m'en sentais aimé;\n elle m'entourait de sa douceur, de sa bonté, de sa tristesse : rien ne m'impres-\n sionnait plus que son silence ou que le bruit que rendaient mes pas en fran-\n chissant son seuil.\n    Je me rappelle qu'un jour ce silence me parla si étrangement que j'eus peur\n d'elle.\n"}, {"page_pdf": 628, "texte": "                            LA VIEILLE MAISON                                 537\n\n\n   J'étais venu seul, comme s'il eût fallu qu'elle m'eût donné dans le secret une\ninoubliable leçon. Il arriva que Justine dut sortir pour faire une course au vil-\nlage. C'était une après-dînée de septembre avec un ciel d'argent sur la mélan-\ncolie des prairies. La maison n'avait jamais été si douce ; mes yeux s'emplirent\ndu rayonnement de ses vitres, mon àme fut une chambre crépie comme\nl'étaient ses chambres. Le soleil, nonchalamment, passait par la croisée un\nbras doré dont la main longue et fine jouait avec le sable sur le parquet. L'hor-\nloge à poids s'était arrêtée pour écouter... car une abeille voletant autour des\nfleurs du géranium ronflait comme une musique lointaine : on se serait cru à\nl'église, quand l'orgue parle de sa voix céleste et que les vieilles femmes et les\npetits enfants ferment les yeux...\n   Pourquoi fallait-il que dans cette atmosphère pure la tentation vînt\nm'éprouver? L'Esprit du mal est donc partout, même sur la tête blonde d'un\nmarmot qui rêve au sein d'une vieille maison? Il y avait, sur la table, dans un\nsaladier blanc, des reines-Claude que Justine avait débarrassées de leurs\nnoyaux et dont elle s'apprêtait à faire des confitures; elles étaient mûres à\npoint, elles répandaient un parfum à la fois sûr et sucré; leur pulpe verte et\njuteuse prenait par endroits les reflets transparents du miel... Justine ne\nm'avait certes pas défendu d'en goûter, mais elle ne m'avait pas non plus\npermis d'en prendre; je savais très bien que j'allais commettre l'horrible\nchose, un vol, et pourtant ma main s'avança, tandis que mes lèvres se mouil-\nlaient de gourmandise... Mais pourquoi ai-je regardé soudain dans la\nchambre où grand'mère était morte? Elle béait à demi ; elle s'était entr'ouverte:\nil y avait, derrière sa fenêtre tournée vers l'occident, une étrange lumière de\ncrépuscule; puis je vis, se détachant comme un œil, du losange de peinture\nnoire, à côté du chambranle, le bouton arrondi de la porte qui m'observait de\nson sévère regard de cuivre : alors je retirai ma main criminelle et pris de\n frayeur, je m'enfuis au moment où Justine rentrait portant un pain de sucre\n dans les bras.\n    O maison! o conscience austère qui veillais sur ma conscience! que n'as-tu\n protégé ainsi tous ceux qui vécurent entre tes murs! Où que je fusse, près de\n toi, dans la plaine, ou égaré parmi mes songes, le conseil de tes yeux me\n suivait et celui de ton souvenir! Un autre fois que nous flânions sur la route\n derrière la colline que gravissent des peupliers si beaux dans les matins\n d'automne, un jeune paysan passa, le veston de toile au vent, le cigare aux\n lèvres, fier comme un roi : la fumée s'échappait toute bleue de sa bouche\n arrondie; nous en restions ébahis, nous le fûmes bien davantage lorsqu'il nous\n montra comment on la faisait aussi revenir par les narines...\n    Mais voilà que mon frère avise un autre cigare dont le pointe sortait de la\n poche du veston de toile : c'en était un, en effet, un énorme, tout noir que le\n drôle nous passa sous le nez pour nous en faire apprécier l'arome. Bien qu'au\n fond, celui-ci nous eût désagréablement surpris, nous le jugeâmes délicieux et\n  nous suppliâmes le jeune fat de nous céder le havane, authentique : il n'y\n consentit qu'à regret, exigeant en retour la menue monnaie que nous possé-\n dions. Nous la lui mîmes volontiers dans la main, et comme il allait\n s'éloigner, je réclamai des allumettes : il nous en laissa une boite, une petite\n"}, {"page_pdf": 629, "texte": "538                               DURENDAL\n\n\nboîte rouge déjà fort entamée, puis s'en fut vers une kermesse encore loin-\ntaine, dont on percevait, dans la sérénité bleue du silence, la musique cham-\npêtre et les cris de la danse, à l'horizon.\n   Mettre le feu à l'énorme cigare n'était pas chose aisée; mon frère le tournait\net le retournait entre ses doigts d'un air embarrassé. Comme il en avait mordu\nle bout, il crachait à tout instant, la bouche pleine de nicotine; quant à moi,\nl'honneur m'était échu de faire flamber les allumettes. Mais le vent du\ncrépuscule s'étant levé, si bien que je les eusse garanties de mes deux paumes\nréunies il venait souffler sournoisement par-dessus mon épaule et les éteignait\ntoutes.\n   Nous nous abritâmes derrière les peupliers, hélas ! sans plus de succès :\nl'occident devenait rouge, les ombres allongées des troncs striaient de bandes\nviolettes la route où nous marchions machinalement, allant d'un arbre à\nl'autre, et chaque fois la maladresse de mon frère, ou la mienne, ou l'haleine\ndu vent perfide faisait s'évanouir la petite flamme dorée qui venait d'éclore\ndans mes mains.\n   Alors (avions-nous vraiment tant marché), comme je levais les yeux pour\ninterroger les alentours, j'ai vu tout de suite la petite cheminée qui fumait\ndans le soir et j'ai été saisi d'un grand étonnement. Elle avait surgi de la ligne\ndu coteau qui descend vers elle, sous la verdure des prés; elle levait la tête\ncomme une bête effarée et, de loin, nous épiait. Certes non, nous n'avions pas\nassez marché pour que déjà elle s'offrît à notre vue ; c'était elle plutôt qui\ndevait être venue à nous, car, de faire quelques pas encore, en moins d'un\ninstant où nous n'avions rien dit, nous la vîmes sortir tout entière du sol, et\ns'asseoir au fond de la vallée, étrangement, les yeux pleins des reflets du soir.\nJe n'ai pas voulu voir ses yeux; j'ai contemplé longuement la cheminée qui\nfumait si bleu dans le ciel rose et j'ai pensé à ce que disait mon frère : « C'est\npar là que le bon Dieu vient regarder dans les maisons... » Puis, saisissant le\ncigare à l'odeur roussie, j'ai dit d'une voix persuasive : « Rappelle-toi que ce\nmatin encore notre mère nous l'a défendu », et j'ai lancé la petite boîte et sa\ndernière allumette dans le ruisseau. Ensuite, galopant sous les saules affligés,\nnous avons mâché des feuilles amères, afin que nos bouches perdissent le goût\ndu poison.\n   Souvenirs d'enfance! Je vous retrouve en moi pareils à de vieux portraits\nque n'a point fanés le temps; c'est à peine si vos contours parfois s'estompent\nd'un peu de mélancolie. Plus souvent, à la faveur d'une clarté éclose à fleur de\nl'âme, ils se précisent et s'avivent : je revois nos visages de jadis, la forme de\nnos pensées, tous les gestes, tous les mouvements de nos corps ; et au-dessus\nde cela, la couleur du ciel, les jeux des nuages, le tremblement des feuilles, et\nalentour le regard des choses, de toutes les choses que nos cœurs animaient\nde leur vie.\n   Mais le temps coule ainsi qu'une onde égale, sans s'arrêter jamais ; et tandis\nqu'il passait en nous, son cours aux érosions mystérieuses usait peu à peu le\nmiracle de nos naturelles bontés et de nos continuels émerveillements; nous\nvécûmes moins de jours, moins d'heures, moins, d'instants infinis qui restent\ndans l'être comme autant de firmaments lumineux : ce sont ces grands ciels-là\n"}, {"page_pdf": 630, "texte": "                              LA VIEILLE MAISON                                   539\n\n qui créent, qui élargissent les âmes. Autour de nous, dans la beauté éclatante\n du monde, nos yeux découvraient la misère des bêtes et des hommes. Nous\n n'avions point encore réfléchi aux spectacles que la maladie et la mort nous\n offraient : les chaumières pâles où l'on veille les agonisants et les cadavres, le\n glas des cloches dans le crépuscule, les cercueils énormes à éclater, les grands\n trous sombres et les croix rouillées du cimetière nous mettaient trop d'épou-\n vante au cœur pour nous laisser la faculté de penser à propos d'eux. Ce fut\n non seulement Justine et sa misérable famille, mais surtout leur vieille maison\n qui m'apprirent la loi de souffrance et que tout est destiné au tombeau.\n    Pauvre Justine! Maintenant, elle commençait à gravir le calvaire de la honte\n et de l'infamie. Le Vieux-Gris avait tout à fait sombré dans l'alcoolisme; sa\n passion tenait du vertige : il buvait comme pour apaiser un grand appétit, et\n cet appétit ne s'assouvissait jamais! Ce qu'il rapportait à sa femme, quand il\n rentrait au logis, c'était, non l'argent de la paie qui eût été si utile à l'entretien\n du ménage, mais des blasphèmes, des violences et des coups. Un jour que\n nous étions allés la revoir (ce que nous faisions beaucoup moins souvent), elle\n portait sur le front, à demi cachées par le mouchoir qui lui couvrait la tête,\n des meurtrissures noires et bleues ; elle nous confia son chagrin en versant des\nlarmes ; nous la regardions avec des yeux graves et désolés. Dans sa détresse,\n Emile ne lui procurait aucune consolation; étant toujours à errer par les cam-\npagnes, comme un chemineau, il la laissait accablée sous les tâches serviles; il\nmaraudait dans les vergers, détournait les menues sommes que sa mère réser-\nvait à l'épargne, jurait comme un vieux roulier et fumait la pipe. Mon père\nnous le proposait souvent en exemple à ne pas suivre.\n   Sans doute, fut-ce de vivre en aussi misérable compagnie, que la chaumière\nprit un autre visage : le visage inquiétant et louche de ceux qui se complaisent\ndans l'ordure. Etaient-ce eux qui l'avaient salie ou elle qui vieillissait à cause\nd'eux ? Sa robe, naguère encore immaculée, portait les traces d'ignobles souil-\nlures; la peinture des volets s'écaillait sous la pluie, les fenêtres avaient un\nregard mort, la porte penchée mimait grotesquement l'ivrogne, le parquet\nrouge, mal nettoyé, semblait une chair corrompue ; et il sentait mauvais dans la\nchambre d'où je m'enfuyais, écourtant de plus en plus mes visites, révolté\npar le malheur de la cabane plus encore qu'attendri au récit que Justine me\nfaisait de ses misères.\n   Car elle me racontait tout, son cœur se soulageait de se confier au mien.\nMaintenant, j'étais un grand garçon trop sérieux pour mon âge, comme sont\ntous les paysans de Hesbaye longtemps avant l'adolescence. Mon frère m'avait\nquitté pour un pensionnat lointain : je lui écrivais des lettres courtes, et\nchaque fois je lui parlais de la chaumière si bien que mes parents finirent par\nse moquer doucement de ma manie. Mon frère devait s'en amuser aussi, car\njamais ses réponses ne faisaient allusion à ce que je lui avais dit de l'état de la\ntoiture, de la couleur des châssis ou de la tuile qui mettait comme un œil\nau-dessus de la cheminée.\n   Pour moi, toutes les plaisanteries du monde ne m'auraient pas fait oublier\nma chère maison; mais en grandissant, je lui portais une tendresse plus dis-\ncrète; je parlais rarement d'elle, j'y pensais souvent. Ce qui faisait toute ma\n"}, {"page_pdf": 631, "texte": "540                                DURENDAL\n\n\n\npeine, c'était de la savoir abandonnée au point qu'elle ne tarderait plus à tom-\nber en ruines : j'aurais voulu pleurer à cette pensée, car si l'âge m'avait appris\nà dissimuler mes mouvements intérieurs, j'avais toujours des attendrissements\npuérils. Et comme il me crevait le cœur de voir, la semaine de la kermesse,\ntoutes les chaumières du village se parer de robes claires comme pour une pro-\ncession le long des haies, dans la gloire ensoleillée de juillet, alors qu'elle seule\nrestait triste et sale à l'écart, ainsi qu'une mendiante, avec ses murailles de\ntous les jours, sa porte rongée, ses vitres noires et vides, derrière lesquelles\ntoutes les fleurs étaient mortes !\n    Ma mère ayant congédié Justine parce que celle-ci lui avait manqué grave-\nment, j'aurais volontiers proposé de la reprendre contre promesse formelle de\nsa part de passer la maison à la chaux, les volets et la porte au vert. Mais une\ntelle audace n'était pas facile; et maintenant, quand je rencontrais Justine sur\nla route, j'avais peur de lui parler. Un jour, elle m'en fit la remarque et me\npria de l'aller voir. Je m'y rendis en secret : « Dites-moi, fit-elle, moitié riant,\nmoitié pleurant, ce n'est pas parce que j'ai manqué envers votre mère que vous\nallez oublier le chemin de votre vieille maison ? »\n    Ces paroles m'ouvrirent le cœur : «Justine, dis-je en regardant par la vitre\nle ciel du soir, si vous saviez la peine que j'ai de la voir si délabrée! » Elle\nne s'offensa pas du reproche : « Je sais bien, reprit-elle, que c'est une honte\npour un homme de métier... bon Dieu! non, ce n'est plus qu'un ivrogne, et\nl'ivrogne a toutes les négligences ! » Et elle soupirait : « Si cela ne dépendait\nque de moi, mon enfant! Mais voilà, l'argent est rare et je suis seule à en\ngagner ». Je la quittai en lui promettant de l'aider de mes épargnes, ce qui la\nfit rire avec attendrissement.\n   A partir de ce jour-là, chaque fois que je lui rendais visite, je revenais à\ncette idée qui m'obsédait : blanchir la chaumière!\n   Justine elle-même avait fini par m'en parler comme d'une chose qui se\nverrait bientôt; moi, j'exprimais à l'aide de plaisanteries ce qui faisait mon\ngros tourment : « Eh! bien? Justine, quand lui passerons-nous sa neuve che-\nmise? » ou bien encore : « Ah! Justine ! ce n'est donc jamais dimanche pour\nelle ? »\n    Justine disait : « Avec un peu de patience, mon enfant, nous y arriverons;\n mais vois, le Vieux-Gris est malade et il faut penser à tant de choses ! »\n    C'était vrai. Le Vieux-Gris, tout usé, souffrait surtout des yeux; subitement,\nla lumière s'en était allée de ses prunelles comme elle s'en va d'un crépuscule\nd'hiver. Maigre et vacillant, le dos courbé, la poitrine rentrée, ce n'était plus\n qu'un squelette.\n    Sa petite tête était d'un jouet ridicule. Dans sa face grise, hérissée d'un\n poil dur, on ne distinguait plus que les rides de son front ravagé, un nez\n crochu et une large bouche bleue. Mais sa plus grande misère lui venait de ses\n paupières qu'il n'avait plus la force de soulever ; quelques efforts qu'il fit pour\n y parvenir, elles retombaient toujours, comme elles retombent lorsque tout\n est fini.\n    Il se tenait assis auprès du poêle, le bras étendu sur la baguette luisante, le\n long du tuyau plat; et, le menton dans la poitrine, il se lamentait, tandis que\n"}, {"page_pdf": 632, "texte": "                          LA V I E I L L E   MAISON                            541\n\n\ndes larmes coulaient de ses yeux fermés, mouillant toute la barbe de\nson visage.\n   Justine, impitoyable à présent, le cœur durci par les maux qu'elle avait\nendurés, se moquait de ses doléances, et c'était son tour de lui lancer des\ninjures. Et moi, (ai-je pu être à ce point égoïste et insensible?) chaque fois\nque j'entrais dans la cambuse, je ne trouvais rien d'autre à répéter que ma\nvieille question : « Eh bien '? Justine, quand donc blanchirez-vous les\nmurs? »\n   A la longue, mes instances devaient finir par l'énerver; cette détresse du\nsort qui lui battait le crâne, et dans la bouche, le goût amer des souvenirs et\ndes regrets, et sous ses yeux le foyer mort et l'armoire vide, et autour de son\ncœur la solitude et l'abandon : tout cela ne lui suffisait-il pas à lui faire désirer\nl'ultime paix? Il fallait encore qu'en insensé, je vinsse la harceler de mes repro-\nches! Est-ce que je n'y pensais point ? Pourquoi ne fus-je pas plus ému le jour\nù elle pleurait parce qu'Emile, à son tour, était parti pour le pays de la houille\net du fer'? Elle avait en vain supplié qu'il lui restât, qu'il s'employât dans la\nferme voisine comme valet d'écurie ou d'étable; car bien qu'il n'eût pour elle\nque méchancetés et rudesses, c'était néanmoins son fils, son dernier enfant, et\nelle se fût rattachée à la vie et à l'espoir s'il avait consenti à demeurer. Je\nl'écoutais se lamenter ainsi, et tandis qu'elle parlait et que son homme gro-\ngnait en bavant dans son coin, près de la fenêtre, je suivais des yeux la large\ntissure qui déparait la porte vermoulue de la chambre : elle lut ma pensée dans\nmon regard et elle éclata sur un ton que je ne lui avais jamais entendu : « Ah\nça, pour les réparations, faudra vous adresser à d'autres, puisque bientôt elle\nne sera plus à nous ! »\n   Je ne compris pas tout de suite, mais je sus plus tard. Ainsi, vieille maison,\nc'était d'hypothèques que tu étais minée ! C'étaient les sourdes opérations d'un\nnotaire qui creusaient le sol sous tes murs, faisaient tes vitres se fêler et croître\nles chardons et la haine devant ton seuil! Que je te plaignais! Les enfants\nsont ainsi ; leur pitié va aux choses immobiles et silencieuses avant de s'ac-\ncorder aux êtres qui crient et qui pleurent.\n   Plusieurs mois s'écoulèrent sans que je revisse Justine ni sa chaumière; je\nme défendais d'y songer, car lorsque cela m'arrivait je commençais à penser\nqu'un jour je me trouverais ridicule d'avoir aimé ainsi quelques murs cou-\nronnés de vieilles tuiles... Mais il m'advint une grande joie et Justine eut bien\ndu bonheur.\n   Ce fut l'année où nous quittâmes le village. Un soir de fin juin, un soir\nrose et sucré comme une fleur de trèfle, je lisais un livre de Cooper, assis sur\nle seuil de notre grande maison de briques brunes : cette histoire étrange et\nlointaine, avec ses sauvages de cuivre et leurs cris de guerre, le déroulement\nd'une action captivante au milieu d'une merveilleuse nature, palpitait dans\nmon cœur et m'absorbait comme un beau songe. Effectivement, lorsque je\nm'entendis appeler, il me parut sortir d'un profond sommeil. J'aperçus Justine\nau milieu de la place: elle me faisait des signes mystérieux. Ses joues étaient\nrouges comme aux anciens jours; quel plaisir la transfigurait ainsi? Je courus\nauprès d'elle; elle m'emmena le long des haies remplies d'yeux à cils d'or,\n"}, {"page_pdf": 633, "texte": "542                                DURENDAL\n\n\npour me confier à voix basse son secret ; mais il n'en fallait rien dire : tout\nle monde serait bien étonné ! Elle n'avait jamais perdu courage avec\nraison! Gaspard n'était pas si mauvais : elle pensait ainsi depuis toujours.\n   Enfin, elle prit dans sa poche une enveloppe bleue dont elle retira... un\nbillet de banque! Un billet de banque, oui! J'étais stupéfait et elle riait de\nma mine. « Il vaut cinquante francs, me dit-elle. Le garçon a bon cœur; il\ns'est souvenu de nous, il veut nous aider dans la misère. Voyez ce qu'il\nm'écrit. »\n   C'était bien Gaspard qui avait signé les quelques lignes du papier fripé\nqu'elle appelait la lettre de son garçon. Et tandis que je les relisais à haute\nvoix, elle s'essuyait les yeux du coin de son rude tablier. Je lui rendis le pli,\nl'assurant que je partageais son bonheur et la félicitant de l'aubaine : mais\nelle, me prenant la main, s'écria : « Il y aura fête cette année, mon petit,\nkermesse pour les gens et kermesse pour la maison ! Ah ! ce sera un beau\njour ! »\n   Ce fut aussi bien une inoubliable journée! Le soleil s'éleva plus radieux\nque de coutume au-dessus du toit dont on avait remplacé les tuiles brisées ;\ndans l'immatériel azur d'un ciel incomparable, la cheminée dressait la tête,\nune écharpe de chaux neuve (son faux col des dimanches) autour du cou; les\nmurs embaumaient le goudron et le frais crépi; les volets, repeints de la veille,\ninvitaient au repos dans la chambre que laissaient entrevoir des fenêtres lim-\npides comme des yeux d'enfant. Sur le seuil, la porte ne mimait plus l'ivrogne\net, à l'intérieur, Justine avait tout écuré, tout balayé, tout frotté; elle était\nmême parvenue, la brave femme, à remettre son homme en état : elle l'avait\nfait raser, lui avait passé une veste lavée, si bien qu'il sortit et se promena dans\nla prairie soulevant de ses doigts les paupières de ses yeux ; et en sentant le bon\nsoleil sur ses épaules et en revoyant le miracle de la lumière, il retrouva, au\nfond de sa gorge, son rire un peu fou et des jurons joyeux. Il y eut un repas\nde tartes immenses et de café noir, sur le tapis de table que bordaient des\ncoquelicots. Emile était de retour au foyer — un beau jeune homme, ce\nfripon! — On attendait Gaspard aussi : il ne vint pas, on s'en étonna un peu.\n Mais moi, comme je laissai de grand cœur aux autres gamins de mon âge, le\nplaisir des chevaux de bois qui animaient la place communale des refrains de\nleur orchestrion, pour celui de m'asseoir avec des malheureux au banquet de\nla misère oubliée! Justine avait tiré de l'armoire son bonnet à violettes; et ses\njoues luisaient, lustrées d'un vernis rouge que craquelaient ses éclats de rire.\nSes petits yeux enfoncés brillaient d'une joie claire, revenue de très loin; et\nelle me bourrait de quartiers de tarte : de la noire, aux prunes, saupoudrée\nd'un sucre fondant, puis de la blonde au fromage cuit sur une couche de pâte\nde pommes. Les tasses avaient des fleurs roses, la cafetière montrait un oiseau\nde ciel, les ailes ouvertes; et les autres oiseaux, ses frères, chantaient partout au\ndehors, et la maison riait parce que tous les chardons étaient morts au pied\nde ses murs !\n   Vrai, c'était trop de joie et de lumière, trop de gâteaux et de rires, trop de\nbonheur enfin pour cinquante francs ! Est-il possible, ô maison vénérable,\nô ma conscience de douze ans et vous, pauvres gens restés honnêtes malgré\n"}, {"page_pdf": 634, "texte": "                            LA VIEILLE MAISON                                 543\n\ntout, est-il possible que vous vous soyez réjouis avec l'argent du vol? Quelque\ntemps après, nous apprenions que Gaspard était en prison...\n    Cette nouvelle ne nous causa pas grand étonnement ; mais comme Justine\ndut en être bouleversée! Nous étions en pleins préparatifs de départ lors-\nqu'elle nous parvint ; deux jours plus tard, nous quittions le village sans avoir\neu la force de faire des adieux : plus nous regardons les êtres et les choses\ndont nous allons nous séparer, plus nous laissons de notre lumière en eux, et\nplus nous souffrons de leur absence et de notre ombre, au loin... Littéralement,\nnous avions pris la fuite devant les visages de nos anciennes vies, de nos bon-\nheurs passés, de nos deuils vénérés et chéris à l'égal de nos joies !\n    Puis nous nous embarquâmes à la gare voisine pour la ville attirante; nous\nfîmes un long voyage dans l'Espace et nous le continuâmes dans le Temps :\noù que nous descendions, après de folles randonnées, hommes de ce siècle de\nvertige; dans quelque lieu paisible où nous croirons pouvoir trouver le repos\nimmobile, oublier notre soif d'infini et la conscience de notre néant, la Barque\ndes Heures reçoit nos corps las et nos âmes lourdes; et, que nous dormions, la\nnuit, ou que nos yeux restent ouverts à la clarté du monde, elle nous force à\npoursuivre notre course au grand abîme : l'Eternité.\n    Des jours passent, des mois, des saisons, des années, et l'âme d'un jeune\nhomme au long du temps, reflète tant de pensées et tant d'images, qu'elle\ncroit se revoir changée à chaque aurore; pourtant, rien ne change dans\nl'univers, si ce n'est les aspects et les contours; nous retrouvons en nous des\nprintemps et des étés, après avoir souffert avec la terre le martyre de l'hiver et\nde l'automne.\n    On vit, on connaît les ressorts de la vie, on les démonte, on les reconstruit ;\non observe les choses et l'on s'exalte devant leur beauté; on voyage, on fuit\nsur le rail dans des trains rugissants, on se berce au roulis des navires; on voit\ndes villes et des plaines; on parcourt des continents et des mers, on étudie les\nespèces, les peuples et les tribus, on parle leurs langues, on se passionne pour\nleurs sciences, leurs arts, leur littérature, leur histoire; puis un beau jour,\n ayant fini par découvrir que tout autour de nous, même les moindres choses,\n est affolant d'immensité, que le plus petit insecte que cèle la flore impénétrable\n sur les terreaux des forêts vierges, comme la goutte de rosée que le brouillard\n balance dans le ciel rose du matin, comme chacun des grains de sable que\n soulève la brise marine dans les dunes, et jusqu'au dernier atome de l'air et de\n l'éther, tout cela, oui, tout cela est un monde dont nous sommes incapables\n de percevoir les commencements ni les bornes ; alors, balançant comme un\n point imperceptible entre le vertige des deux infinis, on ferme les paupières,\n on bouche toutes les fenêtres de sa raison et, descendant dans son coeur, l'on\n s'efforce d'oublier. Il y fait nuit, et, du fond de l'ombre, l'on entend une voix-\n lamentable qui crie vers un peu de lumière; c'est pourquoi, bientôt l'on rouvre\n les yeux dans la clarté pour rechercher autour de soi d'autres yeux dans\n lesquels, en contemplant les siens au miroir même de la vie, on retrouvera\n'avec la joie d'exister le souvenir et l'image des grandes et belles choses que\n l'on a connues et aimées. Mais l'Amour ne paraît que pour nous enseigner\n la misère, la souffrance et la mort. Et lorsqu'au retour de tant d'impossibles\n"}, {"page_pdf": 635, "texte": "544                               DURENDAL\n\n\nvoyages, revient s'étendre à l'ombre du rêve défunt le beau corps de vingt ans\nque hante une âme de vieillard, on repense soudain, ému par le bruit des\nfeuilles dans le vent, par un parfum de fleurs ou par un chant d'oiseau sur la\nhaie, par un regard du ciel au crépuscule, on repense à une chose profonde\nqui est en nous et que rien ne pourra faire mourir. Alors, on revoit, dressé\nau sein du paysage calme de l'enfance, le petit clocher de tel village qui\nmontre tous les soirs la même étoile parmi toutes les étoiles; et voici que déjà\nil nous tarde d'aller embrasser les trois arbres qui sont dans le cimetière plein\nd'ombre à prier pour les morts oubliés.\n   Je me souviens, comme s'il datait d'hier, du jour où j'entrepris ce pèlerinage\nvers mon cœur de jadis. Octobre finissait sous un ciel toujours bleu que la\nplaine dénudée rendait plus vaste et plus haut malgré le déclin du soleil ; son\nor bruni, couleur des limbes tombés des branches le long des routes, couvrait\nde sa mélancolie les champs de betteraves aux verdures dejà flétries; mon\nâme s'adoucit sous le miel de sa caresse, devint une plaine austère et rêveuse\nd'où surgissaient, un à un, d'innombrables souvenirs infimes dans la per-\nspective des années, mais gonflés de sucs et couronnés de feuilles à peine\nmourantes, comme les racines que soulevaient de la glèbe miraculeuse les\nbêches luisantes des tâcherons !\n   Dix ans avaient passé depuis mon départ, dix ans d'exil, et je croyais\nretrouver intacte devant les choses inchangées ma façon de m'émerveiller,\nd'aimer et de comprendre. A V..., dans le cabaret où j'entrai en face de la\ngare, personne ne me reconnut. Il fallut me nommer et l'on réussit à peine à\nse souvenir ! Pourtant, la patronne, une vieille au long visage et aux yeux\npâles, vint s'asseoir à mon côté et me parler du pays. Il y avait une grande\nnouvelle éclose au matin même : un détenu de l'amigo, surnommé le Renaud,\ngrand dérobeur de volailles, ramené la veille entre deux gendarmes, était\nparvenu à s'évader pendant la nuit.\n   Les battues aussitôt organisées n'avaient encore abouti à aucun résultat.\nOn s'effrayait de ce tour joué par un drôle auquel un canif avait suffi pour\ndétacher les verrous d'une porte de prison. Cette histoire ne m'intéressait que\ncomme fait divers pittoresque et local; tandis que les consommateurs qui\nm'entouraient : valets de ferme, le fouet à la main, ouvriers de chemin de fer\nen blouse bleue, s'en entretenaient ainsi que d'une chose qui les avait vive-\nment remués, je songeais, accoudé devant mon verre de bière brune, à la route\nque j'allais suivre vers mon village, la route qui se déroulait comme un\n serpent de pierre à travers les campagnes affaissées.\n    Mais soudain un nom sorti d'un gosier rude excita ma curiosité, et mon\n cœur battit plus vite. Je devinai; même avant qu'on m'eût expliqué, je\nsavais! Ainsi, c'était Gaspard, ce Renaud populaire dans la contrée comme un\n bandit de grand chemin. Je demandai des détails : on m'en servit, on m'en\n abreuva jusqu'aux nausées: je pâlissais et je rougissais tour à tour. Je rougis-\n sais pour toi, pauvre maison, chaumière de Mère Grand, ainsi déshonorée.\n Depuis longtemps, Emile aussi était revenu dormir entre tes murs, cracher\n sur ton vieux sol honnête, blasphémer ton silence religieux. Justine et toi,\n vous viviez avec eux d'expédients, de rapines, de braconnages et de vols. Déjà\n"}, {"page_pdf": 636, "texte": "                               LA VIEILLE MAISON                                545\n\n\ndeux meurtres sur les coteaux du crépuscule avaient souillé la terre de sang\nrouge; et là, les blés seuls, levant plus haut la tête au milieu des moissons,\nperpétuaient le souvenir des victimes et criaient vengeance vers le ciel ; mais\npartout, dans ses recherches, la justice s'était heurtée au silence qui tient la\nplaine prisonnière de sa coupole oppressante ; et à ceux qui auraient pu parler,\nla crainte des représailles avait mis le bâillon.\n   Généralement, on s'accordait pour rejeter sur Emile, le cadet, ces horreurs\ndont nul ne parlait sans frémir : celui-là était bien le héros terrible. Gaspard,\nlui, ivrogne et chansonnier de kermesse, maraudeur joyeux et vagabond\ninfatigable, apparaissait comme un pauvre diable plus amusant que dangereux,\nse faisant donner la chasse par les gendarmes pour le plaisir, eût-on dit, de se\ndérober à leurs recherches par les grandes plaines rondes. On se divertissait au\nrappel de ses exploits, les histoires et les bons mots ne manquaient pas sur son\ncompte; mais tout cela ne m'amusait guère et, comme je craignais qu'on s'en\naperçût; je payai mon verre, pris mon bâton et sortis du café d'un air\nindifférent.\n   Mon Dieu! c'était donc vers un tel repaire que j'étais revenu, moi, pauvre\nenfant dont le cœur vivait toujours là-bas! J'étais navré! J'errai le long de la\nvoie ferrée; une honte pesait à mes épaules; la sonnerie de la gare troublait\nseule de son rire métallique le silence désert... Il me vint l'envie de reprendre\nle train suivant sans poursuivre plus loin mon voyage, mais je fus lâche une\npremière fois et je me mis en route.\n   C'était déjà l'après-dînée ; des chars bleus cahotaient le long du chemin :\nservilement, les roues suivaient les ornières comme des rails ; les chevaux\navaient la couleur de la terre déchirée dont le soleil caressait la plaie immense;\nau loin, la sucrerie noire sur le ciel argenté fumait par sa cheminée infernale;\nsous son toit pointu, le visage de l'usine semblait bien las et dégoûté de sa\nbesogne : les râperies mangent plus de terre que de sucre.\n   Bientôt le clocher de l'église pointa derrière un pli de terrain ; à mesure que\nj'avançais, le village venait à ma rencontre comme un cortège que mes pas\nanimaient d'une marche triomphale; je reconnaissais toutes ses maisons : elles\nsortaient l'une après l'autre des feuillages rouilles où elles s'étaient dérobées un\ninstant comme pour s'amuser d'un jeu ingénu de petites filles. Elles m'atten-\ndaient, elles m'auraient regardé de leurs vitres bleues, elles m'auraient souri,\nelles m'auraient ouvert toutes grandes leurs portes; mais je n'en voulais revoir\nqu'une, et celles-ci étaient trop belles de leurs robes de fiancées! Déjà mon\ncœur m'entraînait du côté des prairies; je traversai des éteules grises, des\nterres déchaumées d'où se levaient des vols de perdreaux poussiéreux; je\ncontournai un groupe de meules rêvant sous leurs toits penchés, puis je suivis\nle cours du ruisseau toujours limpide à l'ombre des saules.\n   Sans doute eux aussi avaient souvenance de l'enfant d'autrefois, puisque en\nlaçant leurs branches et leurs feuilles compatissantes, ils me cachèrent le\nspectacle douloureux jusqu'au moment où cela ne fut plus possible à leur\npitié : tout à coup, par une énorme trouée devant laquelle gisait un tronc\n mort, mes yeux la virent — et ils ne l'avaient point reconnue! Malade, en\nruines, le toit branlant, sa façade lépreuse comme Je visage d'une pauvre fille\n à l'hôpital !\n"}, {"page_pdf": 637, "texte": "546                                DURENDAL\n\n\n   Tantôt, j'avais rougi pour elle, à présent elle rougissait aussi, montrant ses\nbriques par les trous du crépi, comme une chair; mais était-ce de honte ou\ndu plaisir de son impudeur?\n   Misérable vieille ! si telle était sa face, barbue et baveuse, que devait-elle\ncacher derrière son crâne dément, défoncé sous les tuiles? J'imaginai la\ndétresse de ses murs, leur mal humide sous les mousses, les bêtes rampantes\ndans l'herbe grise, à leur pied, et la petite fenêtre de la chambre, derrière, par\noù entre la mort, par où s'en vont les âmes dans l'odeur des maladies... Et je\nsentis une larme, lourde de sel, me piquer au coin de l'œil, de son épine...\n   Mais une femme sortit de la cabane, posa la main en visière sur ses yeux et\nregarda. C'était Justine. Elle avait changé à peine, seulement, je la vis sale\net courbée. Elle ne disait rien et moi, je tardais à m'approcher d'elle; était-ce\nelle que j'étais venu revoir? Je la maudissais sourdement à cause de ce\nspectacle dont la détresse me faisait souffrir. Subitement, elle cria :\n   « Si c'est pour le Renaud que vous faites la faction, faudra repasser, Mon-\nsieur le gendarme. Il n'est pas rentré de sitôt, bien sûr ! »\n   J'avançai droit sur elle, à grands pas ; elle m'attendait, les poings sur les\nhanches, sans bouger. Ah! Justine narguant la justice! Justine aux cheveux\nblancs sous le mouchoir de deuil, vieille Justine aux joues rouges, ta bouche\ngrimaçait prête à me lancer l'injure! Mais, sans doute eus-je un sourire ou\nune grimace d'émotion, elle poussa un grand cri et me tendit les bras :\n    \" Mon Dieu! c'est toi, mon enfant, mon pauvre petit enfant! Je n'aurais\njamais pensé... \" Et elle sanglotait, le poing sur la bouche, la tête courbée\nsous son mouchoir... Cela ne dura qu'un instant; elle sécha ses yeux, me con-\ntempla, riant comme une folle et me prenant par la main, m'entraina dans la\n maison.\n    Le repaire ! Je ne reconnus point la chambre de jadis; c'était pourtant le\nmême manteau de cheminée, la même table, la même armoire, toujours. Mais\nun bruit bourdonnait dans l'air, affairé et continu, comme un travail de\nruche; cela vous emplissait les oreilles et le crâne, ne laissant point à vos\nyeux le loisir de regarder... Des horloges! des horloges! Il y en avait autant\n que dans la boutique d'un horloger .. Une vieille lune ronde, cerclée de\n cuivre, avec des poids terribles, de ses longues aiguilles noires, commandait\naux autres, plus petites, fixées contre le mur autour d'elle; sur l'armoire, des\n réveille-matin scandaient leurs métalliques mélopées et des montres grigno-\n taient un peu partout leur maigre part de silence.\n    Tous ces engins mécaniques tissaient la durée emmêlant leurs tics tacs\n comme les fils d'invisibles navettes; toutes ces voix étranges disaient le prix\n du temps ; tous ces yeux, cillés d'heures sous le verre des cadrans, regardaient au\n loin sur la « route éternelle » les points marqués pour les sinistres besognes...\n    Mais ce qui, dans cet antre enfumé, poignait le cœur d'une horreur indi-\n cible, c'était, non la plainte du temps rongé par les rouages des horloges,\n mais la misère des images et des icônes saintes, obligées à vivre dans cet enfer;\n  partout, aux murailles, des Christs ouvraient les bras, implorant le pardon,\n non seulement pour les péchés anciens, mais déjà pour les crimes à venir;\n et les petites madones en plâtre, sous leur globe de verre devaient être sourdes\n"}, {"page_pdf": 638, "texte": "                            LA VIEILLE MAISON                                   547\n\nd'avoir eu les oreilles déchirées par trop de blasphèmes ! Justine elle-même\navait la bouche pleine de jurons.\n    « Assieds-toi donc, tu es chez toi, me criait-elle en me frappant sur l'épaule,\net conte-moi les nouvelles ! »\n   Cela ne fut pas long. Qu'avais-je à lui apprendre? Sans heurt, ma vie avait\nsuivi son cours, honnêtement grise d'un peu de mélancolie. Justine, elle,\ndevait avoir bien des choses à me dire : aussi ne fallut-il pas la questionner\nbeaucoup pour qu'elle commençât.\n   Je lui parlai de son homme.\n    « Ah ! le Vieux Gris, tu t'en souviens? fit-elle. Moi aussi! Il a vécu de longs\njours encore après ton départ; il a été malheureux, le pauvre, mais il l'avait\nbien mérité, hein? Allons, faire souffrir une femme, boire comme un fainéant,\nmanger comme un pourceau, et ne pas rapporter un peu d'argent au logis,\ncomment trouves-tu cela, toi, pour un homme? Je l'avoue, j'étais sans pitié\ndevant ses maux. Nous nous moquions souvent de lui; alors il devenait furieux;\nune fois, il m'a suivie, le tisonnier à la main. Mais il n'y voyait plus et il est\ntombé. Nous avions fait venir le médecin des pauvres gens, il lui avait retourné\nles paupières, il les lui avait cousues pour qu'elles ne se referment plus; seu-\nlement, quand la vue s'en va, il paraît qu'il n'y a rien à faire. Et il a fini par\nclaquer, le Vieux-Gris; et quand nous l'avons vu étendu raide mort dans son\nlit, avec ses yeux toujours ouverts sous ses paupières qui saignaient, nous\nn'avons pu nous retenir de pleurer... On a beau dire, c'était mon homme,\nc'était le père de mes enfants, on oublie tout quand un cercueil s'en va... »\n   Justine s'essuya les yeux. Elle riait et larmoyait tour à tour; il me sembla\nque, par instants, sa pensée vacillante touchait à la folie. Elle s'était assise près\nde la fenêtre sans rideaux et à tout moment, elle regardait par la vitre, du\ncôté des meules qui se dressaient sur la prairie fanée.\n    \" Voyez-vous, me dit-elle, d'un ton sérieux, avec un effort vers la gravité\ndans ses yeux lointains, je m'attends à la visite des gendarmes. Le Renaud\n(c'est notre Gaspard qu'on nomme ainsi), leur a encore tiré la langue en s'éva-\ndant hier de l'amigo de V... Ah ! diable de vaurien, éclata-t-elle avec un rire\ntout à fait joyeux, il n'en fait jamais d'autres, le Renaud! Il sera repris, c'est\ncertain, mais quand, je ne saurais pas vous le dire; car c'est un fin Renaud,\nnotre Gaspard ! et elle riait de plus belle.\n    Elle pensa sans doute qu'on m'avait conté l'histoire en route, et elle se\nremit à me parler du Vieux Gris; ses pommettes brûlaient d'un feu rouge;\nd'une loquacité nerveuse, elle me parlait, s'égarait en de longues digressions,\nrappelait des souvenirs, riait, pleurait, frappait ses genoux de ses paumes, puis,\nsubitement, regardait par la fenêtre avec inquiétude.\n    « Le Vieux Gris, c'était un cochon, mon enfant ! Un jour, vous étiez encore\nau village, mais je n'en ai jamais rien dit, il est rentré ivre comme je me pré-\n parais à tourner le pain ; le four chauffait, ma pâte était levée ; alors, pendant\n que j'étais dans la chambre, il a pris mon pétrin, et il est allé le renverser sur\n la route, parmi les bouses... N'était-ce pas un cochon, hein? Retourner dans\n les bouses le pain que j'avais gagné! Moi, je vous le dis, je l'aurais tué! »\n    Et elle blasphémait d'une voix aigre qui lui déchirait la gorge.\n"}, {"page_pdf": 639, "texte": "548                                   DURENDAL\n\n\n   « Emile est mauvais, on peut le dire. Eh bien, il ne m'en a jamais l'ait\nautant! Voilà! le garçon n'a pas du bon sang dans les veines, c'est sûr, mais\nest-ce que j'en peux, moi? Je les ai élevés comme j'ai pu, mes enfants; ils\nn'ont pas bien tourné, et après? La vie est une misère! Sacré nom, c'est\npourtant un beau gaillard que notre Emile,f i e r ,et qui n'a pas froid aux yeux!\nAvec lui, nous sommes tranquilles, allez! Nous n'avons pas besoin de chien\npour nous garder, nous! Partout, aux alentours, c'est le silence et le désert !\nNous vivons en paix et sommes rois sur les prairies; le propriétaire est tout\nheureux de prendre un verre avec Emile, à l'occasion ! »\n   Encore une fois, elle se mit à rire, d'une voix stridente, mais son rire\ns'arrêta dans son gosier comme si une lame l'y eût tranché net; elle écar-\nquilla les yeux du côté de la fenêtre :\n   « Regarde donc! fit-elle, il va y avoir du neuf tout à l'heure ».\n   Un petit homme vêtu de toile bleue courait nu-tête au fond du pré, ses\njambes arquées tournant sous lui comme deux morceaux de roues munies\nd'étranges bielles.\n   n Je le reconnais! c'est lui! » dit Justine en le voyant grimper avec l'agilité\nd'un fauve le long du tronc bosselé étançonnant l'une des meules. En un\ninstant, s'élevant à la force des poignets, il glissait à plat ventre sur le toit\nconique jusqu'à la moyette échevelée du sommet; là, il inspecta longuement\nl'horizon, puis, se retournant tout à coup sur son séant, dévala la pente\nrapide, fit un bond dans le vide, pour retomber sur ses pieds élastiques et\nreprendre aussitôt son galop vers la chaumière.\n   Justine courut lever la trappe de la cave, au fond du corridor; à peine avait-\nelle repris sa place près de la fenêtre, que Gaspard, passant le seuil en tourbil-\nlon, dégringolait l'escalier, laissant retomber sur lui la porte avec fracas. Et\nmaintenant, c'était déjà fini ! La vieille ne disait rien, son coeur battait sous sa\nblouse trouée, son sein était soulevé de hoquets, elle respirait à grand bruit...\nMoi, je n'avais pris qu'à demi conscience de la scène qui venait de se dérouler\ncinématographiquement devant mes yeux; il me semblait que je vivais très\nloin, dans un songe hanté d'aventures singulières. J'avais vu Gaspard à\ntravers la vitre fêlée, sans le reconnaître... Il était si vieilli; une moustache\ntoute grise pendait en désordre sur sa bouche; le dos en boule, la tête dans les\népaules, il bondissait avec l'ardeur d'un sauvage se ruant à l'assaut.\n   Et je restais là, cloué sur ma chaise rouge, dans l'attente d'une chose\nangoissante qui me rendait lâche et poltron.\n   Justine me regarda et se mit à rire; elle rit si longtemps que je la crus\n devenue tout à fait folle.\n    « Ça t'effraie, tout ça, mon fi? Mais il est en sûreté, à présent; les pandores\n peuvent venir : ils visiteront les lits, les coffres, la cave et le grenier, ils retour-\n neront tout, entends-tu, mais la cachette, ils ne la découvriront pas, sois en\n paix! Pour le reprendre, ils le reprendront certainement, puisqu'ils lui donne-\n ront la chasse tous les jours; mais en attendant, le Renaud reste libre, et c'est\n autant de gagné! »\n    Et comme je me taisais toujours :\n    « Va, c'est un bon garçon, sais-tu, le Renaud : doux pour sa mère,\n"}, {"page_pdf": 640, "texte": "                             LA VIEILLE MAISON                                  549\n\nrespectueux et prévenant; mais un peu fou, vois-tu, un peu sauvage. Et\npuis, il aime trop les poules : un vrai Renaud, je te le dis... Mon Dieu, on\nfait ce qu'on peut : il faut bien qu'on vienne en aide à ses enfants... »\n   Soudain, elle dressa la tête, tendit l'oreille : « Chut, dit-elle, ils arrivent ! »\nEffectivement, on entendait des pas dans la paix du crépuscule proche.\nQu'est-ce qui me retenait là? J'aurais voulu fuir, mais il était trop tard. Une\nlourde botte heurta le seuil : deux gendarmes entrèrent.\n    Devant leurs uniformes parés de cordons'nets, comme des consciences sans\nreproche, je me sentis rougir. Déjà, leurs regards fouillaient partout; Justine\nleur ouvrit la porte de la chambre : je revis la pièce où grand'mère s'était\nendormie dans la sainteté d'un beau soir. Toute mon enfance claire repassa\ndans mon souvenir comme, derrière une fenêtre, le cortège d'une blanche pro-\ncession. Et, dans cette cabane où mon àme s'était formée au bien, sous ce toit\ndéshonoré par le meurtre et par le vol, je me sentais devenir pur et sévère\nd'avoir su me garder, au milieu de bien des orages, du mensonge et des trom-\nperies. Et je me disais : « Si l'on t'interroge, que répondras-tu? Vas-tu leur\nmentir, leur ravir la vérité, les voler? » Je ne savais pas, je ne savais pas! Jus-\ntine m'adressait des signes d'intelligence, des clins d'oeil significatifs ; à plu-\nsieurs reprises, elle avait poussé des « chut ! » qui se perdaient dans le tic tac\ninfernal des horloges et le bruit des bottes arpentant les chambres. Elle était\nsûre de moi, je le voyais bien, mais moi, je ne savais pas encore ce que j'allais\nrépondre, non! non! je ne le savais point! « Dénonce-les, criait une voix\nobstinée dans mon cœur; dénonce, dénonce! » Oui, il fallait les accuser! Les\ngendarmes remontaient de la cave, les mains vides; il fallait leur dire :\n    « Retournez-y, messieurs, inspectez le sol et les murs. Vous y trouverez une\ncachette où il s'est blotti! » Il fallait ne pas tromper la justice dans cette\nmaison qui, jadis, m'avait empêché de prendre... une reine-Claude !\n    Les gendarmes s'arrêtèrent devant moi et me considérèrent comme s'ils ne\ns'étaient pas encore aperçus de ma présence.\n    « Au fait, dit l'un d'eux, nous oublions d'interroger... La vieille, elle, n'a\nplus ses idées; d'ailleurs, elle ne parlerait pas. Mais sans doute monsieur va-\nt-il nous renseigner utilement? » Et plongeantson regard dans mes yeux, sans\nautre préambule, il me posa cette question : « Depuis votre arrivée ici,\n personne n'est-il entré dans la chaumière? »\n    Je ne répondis pas tout de suite; il y eut une silence pendant lequel les\n horloges tictaquèrent plus vite, à l'unisson de mon cœur; toute la maison fut\naux écoutes, inquiète de ce que j'allais dire. En moi la voix hurlait toujours :\n « Dénonce! dénonce! » Et les Christs, aux murailles, souffraient des iniquités\n innombrables des hommes; les petites saintes vierges, sous leurs globes de verre\n attendaient une parole de vérité; un moment, le visage de grand'mère passa\n devant mes yeux... Mais il y avait là, branlante et bossue, une vieille femme\n que j'avais aimée, qui m'aimait encore, me confondant dans sa tendresse avec\n les deux bandits, enfants de son amour... Son pauvre cœur battait à se rompre\n dans son sein qui m'avait bercé... Ses prunelles fixées sur moi, ses prunelles\n lointaines, déjà tournées vers autre chose de vague et de funèbre, me\n suppliaient, me conjuraient de ne pas la perdre; alors, comme j'avais vécu et\n"}, {"page_pdf": 641, "texte": "550                                DURENDAL\n\n\ncomme j'avais aimé, que j'avais appris à souffrir, à être faible devant mes\nsouffrances et devant celles des autres, je n'eus point le courage de m'ériger en\njuge de tant de misères et je répondis sans sourciller par un mensonge\nénorme : « Messieurs les gendarmes, si j'avais été en mesure de vous fournir\nla moindre lumière, croyez que je n'aurais pas attendu vos questions pour\néclairer la justice de mon mieux. »\n     Ils s'excusèrent et, m'ayant salué, partirent. Justine les reconduisit jusqu'au\nseuil, puis revint à moi, un petit rire chantant dans sa poitrine, comme un\ngloussement étouffé de poule. Elle me prit l'oreille :\n     « Pourquoi hésitais-tu? tu m'as fait peur! »\n    — Je m'en vais, lui dis-je, et reviendrai plus tard... » Pour la seconde fois\nje mentais, car je savais bien que je ne devais plus revenir!\n     Le soir allait descendre sur les tristes coteaux ; les feuilles des peupliers se\ndétachaient dans le vent rouge de l'automne... Justine insista pour me faire\n partager le souper : « Il y a de la poule, mon fieu, et du lapin ! » (partout le\ngoût, le souvenir du vol !) Mon front était brûlant et lourd, mon cœur me\n faisait mal, j'aspirais à retrouver l'air libre des campagnes; je partis comme\n Gaspard remontait de la cave, la face et les mains noires, riant comme un\n démon et me tendant les bras. J'en eus horreur : « Attends, lui dis-je, je sors\n un instant! »\n    Je pris la fuite devant le tic tac hérissé des horloges, crachant de dégoût,\n et maudissant cette cabane possédée, de ne m'avoir point enseveli sous ses\n ruines avec les complices du crime.\n     A dix pas du seuil, je croisai un homme aux épaules tombantes ; il me\n regarda de côté et se mit à siffler une ritournelle. Puis, comme j'arrivais au\n ruisseau et que, pour apaiser leur fièvre, mes mains caressaient les chevelures\n des saules, j'entendis la voix de Justine me crier, en s'arrêtant entre les\n phrases pour lancer son rire d'oiseau nocturne : « C'est dommage que t'es\n parti, mon petit! Emile rentre tout juste! Nous aurions soupe tous ensemble.\n  Il aurait tant voulu te revoir! »\n                                                 DÉSIRÉ-JOSEPH DEBOUCK.\n"}, {"page_pdf": 642, "texte": "LA PROCESSION A HAEKENDOVER\n      A U T O U R D E L'ÉGLISE\n\n     (FRANZ VAN LEEMPUTTEN)\n"}, {"page_pdf": 643, "texte": ""}, {"page_pdf": 644, "texte": "                  Impression\nC'était un vieux couvent à l'aspect pacifique\nEt qui semblait, quand on le voyait du dehors.\nAvec sa cour humide et ses arbustes morts\nUn peu sauvage, un peu triste et mélancolique.\n\nOn entrait... A travers les nombreux     corridors\nUne sœur vous guidait. Tout était sympathique      :\nPetits parloirs, vierges aux murs, cloître gothique,\nQuelques meubles anciens. — Oh! pas de grands trésors!\n\nMais il s'en dégageait une telle atmosphère\nFaite de charité tranquille et de prière,\nQu'on retenait son souffle et qu'on n'osait parler\n\nEt qu'on marchait sans bruit comme font les      béguines,\nTimidement, tant on avait peur de troubler\nLa présence de Dieu et des grâces divines.\n\n                                       PAUL FIERENS.\n"}, {"page_pdf": 645, "texte": "                     Le Catalpa\n\n                 LE grand séminaire de B. est « désaffecté ».\n                      La République, quand elle vole, désarme\n                   la Justice. Elle déclare simplement qu'elle\n                   exproprie sans indemnité, pour cause d'anti-\n                   cléricalisme public : ce motif suffit au pays\n                   de l'Égalité, de la Liberté et de la Fraternité.\n    Le morceau, d'ailleurs, était d'autant meilleur à prendre que\nl'Université se trouvait à l'étroit dans ses anciens locaux. Rési-\ndence seigneuriale autrefois léguée à l'Évèché, le séminaire,\navec ses deux ailes spacieuses, sa belle salle de fêtes et son\nimmense jardin aux arbres séculaires, formait une annexe tout\nindiquée et si exactement adaptée aux besoins de la section de\nPhilosophie et Lettres, qu'on ne l'eût pas bâtie ailleurs ni\nautrement.\n    La République nomma président de la section celui qui y\navait le plus de droits, c'est-à-dire un prêtre défroqué, que ses\nthéories subversives et le scandale de sa vie désignaient claire-\nment à ses faveurs. Cet homme, cinquante ans auparavant,\navait fait ses études et, plus tard, professé dans ce même sémi-\nnaire. Il s'en taisait; semblait même en avoir perdu la mémoire\net affrontait d'une apparence calme et sereine les souvenirs\naccusateurs qu'abritaient ces murs, cette chapelle, les ombrages\nde ce beau jardin.\n    Lorsqu'il prit possession de son domaine, il se contenta de\ncondamner la chapelle, qu'au grand étonnement de son Conseil\nacadémique il avait refusé d'affecter à une destination profane.\n Il avait coupé court aux instances, en déclarant ce local réservé\nà son usage personnel, sans plus. En fait, il n'y entrait jamais.\n Il fit aussi transformer une grotte de Lourdes en niche de\n rocailles et y plaça une assez belle Vénus anadyomène, reçue\n en paiement d'un juif à qui il avait donné des leçons d'hébreu.\n"}, {"page_pdf": 646, "texte": "                           LE   CATALPA                        553\n\n\n   Ce prêtre était sans conteste un savant. Tous les systèmes\nphilosophiques, les langues orientales et l'exégèse biblique lui\nétaient familiers. Il en parlait sur un ton d'indulgence un peu\ndédaigneux, et traitait les écrivains sacrés comme de vieux amis\nà qui l'on pardonne, en faveur de leur âge, beaucoup d'igno-\nrances et de propos incohérents. Il devisait du surnaturel et du\nDogme avec une bonhomie blasphématoire.\n   Il était doux, bien que très jaloux de son autorité; sa con-\nstante politesse donnait l'illusion de l'égalité d'humeur. La\ncorrection de sa tenue, de son langage et de sa toilette mainte-\nnait les distances et le défendait contre la familiarité. Il\npassait pour intègre et peut-être l'était-il à sa manière. Tels\nétaient son orgueil et son empire sur lui-même, que personne\njamais ne soupçonna, sous son masque souriant, les tourments\ndont le doute, après tant d'années, tenaillait cette conscience.\n   Jadis, quand elle s'inspirait encore de la foi, son éloquence\nattirait autour de sa chair une élite intellectuelle. Très\nvite, il s'était acquis une réputation et avait exercé une\ninfluence profonde. Sa parole élégante, illustrée d'images\nneuves, enflammait la jeunesse, qui épiait son moindre geste et\nl'aurait suivi aux nobles combats. Grisé, il avait hasardé des\nthéories de plus en plus téméraires, dont l'originalité et l'ex-\ntrême tolérance séduisaient les foules. Ses supérieurs l'avaient\nd'abord délicatement averti : tout de suite, son orgueil s'était\ncabré. En peu d'étapes, il avait dépassé les limites de l'ortho-\ndoxie; et, lorsque, en des conférences aussi retentissantes que\nscandaleuses, il rejeta ses dernières croyances, de secrètes pas-\nsions avaient déjà pris leur place. Rome avait alors parlé, sans\nqu'il daignât l'écouter. Par fausse honte ou, peut-être, par bra-\nvade, il avait persévéré dans ses erreurs, altérant savamment\nla vérité et perdant ceux qui croyaient encore en lui.\n   Il aimait les éloges. Son nouveau public ne les lui ménagea\npoint. L'élégante impiété de ses livres pailletés d'esprit et de\nvolupté, lui assurait de gros tirages, une aisance voisine de la\nfortune et des distinctions officielles qu'il dédaignait de porter.\n   Physiquement, c'était un beau vieillard, un peu voûté par le\ntravail, mais d'aspect vert encore. Il avait conservé l'habitude\nde se raser le visage, et, de temps en temps, d'un geste nerveux,\n rejetait en arrière sa longue chevelure blanche. Son profil\n"}, {"page_pdf": 647, "texte": "554                          DURENDAL\n\n\n\nressemblait à celui de Cicéron, mais empâté et affadi par un\nperpétuel sourire. A cause de l'inquiétante dureté du regard,\non ne pouvait se défendre de suspecter la sincérité de cet air\ntrop amène.\n   Quand il se promenait sous le quinconce de hêtres, vêtu d'un\nmanteau sombre qui moulait ses formes d'athlète, et entouré\nde « ses chers jeunes gens », il faisait penser aux philosophes anti-\nques discourant par les jardins d'Académus.\n   Il le savait et en tirait gloire. L'affection de ces étudiants\nqui, à jours fixes, se réunissaient volontairement autour de lui,\nqui l'interrogeaient avec respect et semblaient boire ses paro-\nles, lui tenait plus au cœur que sa notoriété. Il revivait au\nmilieu d'eux sa jeunesse inquiète et se flattait qu'une école\ncélèbre naîtrait de ses entretiens.\n   Soit enthousiasme, soit flatterie, les plus intelligents de ces\npéripatéticiens avaient noté les causeries du Président et, le\njour de ses soixante-dix ans, lui avaient remis, avec des vœux\nembaumés d'un subtil encens, un cahier à reliure de maroquin\nnoir, où s'épanouissaient les capiteuses fleurs de la doctrine\nnouvelle. Cette attention l'avait ému plus qu'il ne voulait\nle paraître, et ce fut avec une effusion vraie qu'il remercia\net embrassa les fils de sa pensée.\n   Mais, durant la soirée solitaire où il lut les leçons données\nà « ses enfants », ses doigts tremblaient en tournant les pages,\net il prit conscience d'avoir versé à ces lèvres avides un poison\nqui dessèche le cœur et tue l'âme. Le dilettantisme flottant et\nséducteur qu'il avait exalté à fleur de lèvres, les conclusions de\nses sous-entendus corrosifs et de ses peut-être blasphématoires,\nson sectarisme voilé d'ironie, en un mot, sa doctrine tout\nentière, depuis sa mise à l'index, se retrouvait là, condensée en\nquelques pages, dépouillée de ses oripeaux de parade et décou-\nvrant sa hideur.\n   C'était sa doctrine, oui, mais poussée jusqu'à ses extrêmes\nconséquences logiques, telle que lui-même ne l'aurait jamais\nformulée et telle cependant que les esprits simplistes devaient\nla déduire de ses élégantes subtilités. Dieu? Un mythe poéti-\nque. Le bien et le mal? Des identités. La conscience? Un épou-\nvantail planté par les pontifes des diverses religions sur le\nchamp des fruits défendus. L'amour? Un admirable instinct,\n"}, {"page_pdf": 648, "texte": "                            LE   CATALPA                         555\n\nqui fait de l'homme un dieu et qu'aucune puissance n'a le droit\nde réfréner. Conclusions : les passions grandissent l'homme,\nstimulent son activité, exaltent ses facultés jusqu'à la pleine\nréalisation de son moi.\n   Devant ces affirmations catégoriques, auxquelles répugnait\nson scepticisme ondoyant, il se demandait si vraiment ses dis-\nciples n'avaient pas outrepassé sa thèse. Il dut s'avouer\nque non.\n   Pourtant, il aimait paternellement plusieurs de ses jeunes\nadmirateurs et leur souhaitait le bonheur sain et normal des\nexistences régulières. Qu'adviendrait-il d'eux, s'ils allaient\n« vivre leur vie » selon de pareils principes? Ils ne fonderaient\npas de famille, ne serviraient pas la patrie, ne reconnaîtraient\nd'autre règle que leur caprice du moment : ils erreraient par\nl'existence, sans idéal, ni guide, ni frein, bêtes de proie en\nquête de satisfaire leurs appétits...\n   Pour la première fois, l'idéologue se heurtait à des faits pré-\ncis. De quel droit avait-il attiré ces naïfs dans le gouffre d'incer-\ntitudes et de misères morales où sa vie avait sombré? La\nconscience de ses responsabilités se réveillait à mesure qu'ap-\nparaissaient avec plus de précision les mentalités d'anarchistes\nqu'il avait formées. L'avenir lui fit peur. Il avait convié ces\nenfants au banquet de la science. Ils s'y étaient assis en hôtes\nconfiants, et voici que, à la manière du tyran de la légende, il\navait trompé leur faim en effeuillant sur eux des roses, qui les\ngrisaient encore, mais qui, à la fin, les étoufferaient!\n   Il ne dormit guère, durant cette claire nuit de juin. Dès\nl'aube, il se leva et, en lutte contre lui-même, serrant nerveu-\nsement le cahier noir entre ses doigts, il descendit au jardin.\nA pas lents, oppressé et las, il tâchait d'aspirer la merveilleuse\npaix du matin; mais elle ne pouvait entrer en lui, parce que\nl'iniquité gardait la porte de son âme. Alors il s'assit sur un\nbanc; au carrefour de deux allées, et s'efforça de ne plus pen-\nser à rien...\n                                  *.\n\n   Devant lui, un vieux catalpa étale son large feuillage exo-\ntique. Il monte la garde à l'orée du bois et domine les fourrés,\ncomme pour saluer de plus loin le promeneur en quête d'ombre.\n"}, {"page_pdf": 649, "texte": "556                          DURENDAL\n\n\nLes fatigues de l'âge et l'inclémence des saisons ont voûté en\narcade sa puissante échine. Ce matin, il s'est tellement incliné\nvers les pluies d'or, les lilas et les aubépines, qu'il ressemble à\nun gigantesque massacre de cerf, jeté là par quelque rival\nd'Hercule, sur une jonché de fleurs triomphales. Mourant et\nsuperbe, il trône là, couronné, des nids plein ses branches.\nJuin l'encense de merveilleux parfums. Rossignols, pinsons\net fauvettes lui font nuit et jour une musique divine. Et toute\ncette pompe estivale, qui magnifie cette ruine en spectacle de\nbeauté, n'empêche pas champignons et parasites de lui ronger\nle cœur.\n   Depuis longtemps il serait tombé, si, caché parmi la folle\nvégétation, un étai ne le soutenait, pareil à une béquille...\n   A présent, si peu d'écorce lui reste, qu'on se demande par où\nmonte jusqu'à ses feuilles majestueuses, la sève qui les alimente.\nQu'importe ! Le vieux lutteur veut mourir avec la grâce sou-\nriante des gladiateurs et met une suprême coquetterie en son\ngeste d'adieu.\n   Vanité ! Un soir du prochain automne, il tombera sans bruit,\net s'émiettera sur la mousse. Et, de ce grand morceau de bois\nvermoulu et miné, aujourd'hui si fier de sa parure d'emprunt,\nil ne demeurera ni une planche, ni une bûche, mais seulement\nquelques éclats inutilisables, légèrement phosphorescents la\nnuit...\n                                    *\n\n   Le vieux philosophe ne pouvait détacher ni ses regards, ni\nsa pensés du catalpa.\n   Comme cet arbre, lui aussi paraît fort et sain : son étai d'or-\ngueil le tient debout, pendant que tout en lui est ruine et corrup-\ntion. Le vent a rompu les racines du catalpa; ainsi, le doute a\nébranlé les liens vivants et nourriciers qui rattachaient son\nintelligence au sol fécond de la vérité; et les passions ont achevé\nde les ronger. Il s'effritera, lui aussi, dans son néant, parce\nqu'il n'est plus qu'une apparence. De lui, rien non plus ne sur-\nvivra, rien ne sera utile à personne... Rien ?... Serait-ce vrai ?...\n   Il rouvrit le cahier noir : cette prose ardente et belliqueuse\ndistrairait son angoisse et cet hymne à sa gloire ranimerait les\nforces qu'il avait toujours puisées dans son orgueil...\n"}, {"page_pdf": 650, "texte": "                           LE CATALPA                           557\n\n    Le charme, hélas ! n'opérait plus! A mesure qu'il relisait, il\nse sentait plus semblable, non pas à un pionnier ou à un con-\nquérant qui dote son peuple d'un m o n d e nouveau, mais à un\nchef barbare, mettant à sac le temple de l'idéal et excitant au\npillage les hordes qu'il a enivrées.\n    Il referma le manuscrit avec dégoût, et se leva. Ses jambes\nétaient molles, son haleine courte. L'allée qu'il suivait au\nhasard, le mena devant la chapelle, close depuis tant d'années.\nL'idée lui vint d'y entrer, ne fût-ce que pour s'arracher aux\nhorizons familiers qui l'écœuraient. U n e glycine avait envahi\nla porte et une de ses grappes d'améthyste voilait laserrure. En\nl'écartant, il s'aperçut que sa main tremblait. Il eut honte et\npesa de l'épaule sur le battant, qui jeta un cri lugubre et décou-\nvrit la nef poudreuse et vide; au fond, l'autel nu, le tabernacle\nouvert et, les dominant, un grand Christ dont le visage doulou-\nreux pleurait et saignait.\n    Ces choses saintes lui étaient devenues si étrangères, que le\nrenégat n'osait en approcher. L e u r abandon cependant l'émut.\nIl s'était découvert, d'un geste réflexe, et se tenait debout,\nimmobile, la tête haute, presque arrogante, p e n d a n t que ses\nmains tournaient et retournaient le cahier noir. Sa contenance\nne voulait pas avoir l'air embarrassé. U n e seconde, son sourire\nde c o m m a n d e lui revint; mais le passé parlait trop haut dans\nce décor-là : il fallait bien l'écouter!\n    Sans le vouloir, il se revit jeune prêtre, officiant au haut de\nces degrés, élevant entre ses doigts consacrés Celui qu'il avait\nrenié, bafoué, persécuté; déposant le P a i n mystique sur les\njeunes lèvres dont il avait recueilli et pardonné les aveux, au\nnom du Dieu de miséricorde. Il se revit en surplis, prêchant,\ndans cette chaire, la Doctrine d'humilité, de foi et de chasteté.\n Il songea aux heures de méditation et de prière passées dans\ncette chapelle, alors que, du meilleur de son enthousiasme, il\n aspirait à suivre le Crucifié en toutes ses voies, assoiffé d'apos-\ntolat et souhaitant le martyre comme une grâce.\n   Il soupira. P u i s , un rictus amer lui plissa les lèvres : que\ns'attardait-il davantage au milieu de ces fantômes importuns?...\nDécidément, l'insommie ébranle les nerfs... Il fit un mouve-\nment pour sortir : tout à coup, par la fente d'un vitrail, un\nrayon de l'aurore frappa la lampe-dieu oubliée là autrefois,\n"}, {"page_pdf": 651, "texte": "558                         DURENDAL\n\n\nsans doute dans la hâte du départ. Une flamme s'y alluma,\ntoute rouge et pareille à une goutte de sang.\n   Le vieillard s'arrêta, comme ébloui d'un éclair, et frissonna\nde la tête aux pieds. Ce jeu de lumière, simple et fugitif effet\ndu hasard, lui rappelait la petite flamme qui, jadis, veillait\njour et nuit devant l'Hôte divin. Et, de nouveau, par un naturel\nenchaînement d'images et de souvenirs, il songeait aux senti-\nments profonds et tendres, qui, durant la partie la plus heureuse\nde sa vie, — la seule heureuse! — l'avaient retenu si souvent\nlà, en adoration devant ce même tabernacle... Et maintenant,\neffrayé de son désarroi moral, il se prenait à regretter la dou-\nceur de croire. Dès qu'il prit conscience de ce regret, il voulut\néchapper au rayon évocateur, symbole de la Grâce, et se\ndéplaça; mais, répercuté par quelque autre facette du cristal, le\nrayon semblait le suivre. Il ferma les yeux. L'obsédante clarté\ndevenait chaleur, s'irradiait jusqu'au fond de son être et péné-\ntrait la moelle de ses os. L'angoisse de son âme fondait comme\nune cire, et son cœur se gonflait d'un ineffable attendrissement.\n   Trop fier encore pour s'avouer vaincu, il voulut chercher\nrefuge en quelque autre pensée... L'image du catalpa se dressa\ndevant lui; puis, celle du figuier maudit; puis, celle de l'arbre\nqui tombe du côté où il a toujours penché... Il frémit. Son\npassé lui fit horreur.\n   Quand il rouvrit les yeux, la petite flamme brillait toujours ;\net, au-dessus d'elle, les yeux du grand Christ cherchaient les\nsiens avec une tendre insistance, comme ils regardaient Pierre\naprès ses reniements.\n   Et voici que le coq chanta...\n   Alors, le front superbe du docteur s'inclina, ses genoux fléchi-\nrent et deux larmes roulèrent lentement, par les rides de son\nvisage, jusque sur le cahier, qu'il avait rejeté pour joindre les\nmains.\n                                       GASTON DELLA      FAILLE.\n"}, {"page_pdf": 652, "texte": "    Un essai de rénovation artistique.\n                  Le théâtre du Vieux-Colombier.\n  Notre confrère de Paris, Jacques Copeau, directeur de la Nouvelle         Revue\nFrançaise, nous adresse la lettre suivante :\n                                                       Paris, le 2 septembre1913.\n\n\n                MONSIEUR ET CHER CONFRÈRE,\n\n   Vous trouverez dans le numéro de septembre de la Nouvelle Revue Fran-\nçaise, un article concernant l'esprit d'un théâtre nouveau, Le théâtre du Vieux-\nColombier, dont je prends la direction.\n   Si nos idées vous intéressent, nous vous demandons confraternellement de\nvouloir bien les répandre parmi vos lecteurs, soit en publiant dans votre revue\ndes extraits de notre exposé, soit en le commentant, ou le discutant dans un\narticle.\n   L'œuvre que nous entreprenons, à laquelle nous vouerons désormais toutes\nnos forces, est lourde et périlleuse. Pour la défendre, pour assurer son existence\net son succès, nous avons besoin de la collaboration effective de tous ceux à\nqui importe l'avenir de l'art dramatique français. C'est pourquoi nous vous\nserons vivement obligés, si vous voulez bien nous accorder dès maintenant et\nnous continuer dans l'avenir l'appui de votre talent et votre autorité.\n   Veuillez agréer, Monsieur et cher confrère, l'assurance de mes sentiments\ndistingués.\n                                                          JACQUES C O P E A U .\n                                      *   *\n   Il va de soi que nous applaudissons de tout cœur à la belle et noble\ninitiative de nos confrères de Paris. Tout ce qui a pour but de régénérer l'art,\nde le purifier, de le relever, ne peut que nous plaire à nous qui n'avons jamais\neu d'autre but nous-même, dans l'apostolat artistique que nous exerçons\ndepuis vingt ans, que de ramener l'art contemporain à l'idéal. Il ne s'en est\nque trop écarté et cela au détriment de la vraie beauté et au grand dam de\nl'art lui-même. Pour déférer au légitime désir de notre confrère et lui\ntémoigner en même temps notre sympathie, nous reproduisons ici quelques\nextraits de son article.\n                                         *\n                                       * *\n   Au mois d'octobre prochain s'ouvrira à Paris, 21, rue du Vieux-Colombier,\nun théâtre nouveau. Il prendra le nom de Théâtre du Vieux-Colombier. Son\nprogramme sera composé des chefs-d'œuvre classiques européens, de certains\nouvrages modernes déjà consacrés et de ceux de la jeune génération.\n"}, {"page_pdf": 653, "texte": "560                                DURENDAL\n\n\n   Si l'on veut que nous nommions clairement le sentiment qui nous anime,\nla passion qui nous pousse, nous contraint, nous oblige, à laquelle il faut\nque nous cédions enfin : c'est l'indignation.\n    Une industrialisation effrénée qui, de jour en jour plus cyniquement,\ndégrade notre scène française et détourne d'elle le public cultivé; l'accapare-\nment de la plupart des théâtres par une poignée d'amuseurs à la solde de mar-\nchands éhontés; partout, et là encore où de grandes traditions devraient\nsauvegarder quelque pudeur, le même esprit de cabotinage et de spéculation,\nla même bassesse; partout le bluff, la surenchère de toute sorte et l'exhibition-\nnisme de toute nature parasitant un art qui se meurt, et dont il n'est même\nplus question; partout veulerie, désordre, indiscipline, ignorance et sottise,\ndédain du créateur, haine de la beauté; une production de plus en plus folle\net vaine, une critique de plus en plus consentante, un goût public de plus en\nplus égaré : voilà ce qui nous indigne et nous soulève.\n    Cette indignation, d'autres que nous la ressentent ; d'autre avant nous l'ex-\nprimèrent. Mais, parmi les plus généreux, combien ont lentement résigné\nleur colère ! Ou bien c'est l'intimidation qui leur ferme la bouche, ou la\ncamaraderie qui les débauche, ou la lassitude qui leur fait tomber la plume\ndes mains. Des plaintes nouvelles se firent entendre, de jeunes protestations\ns'élèveront encore. Mais suffit-t-il de protester?\n    Nous pensons qu'il ne suffit même pas, aujourd'hui, de créer des œuvres\n fortes : en quel lieu trouveraient-elles accueil, rencontreraient-elles à la lois\nleur public et leurs interprètes, avec une atmosphère favorable à leur épanouis-\nsement? C'est ainsi que, fatalement, comme une « postulation perpétuelle »,\ns'imposait à nous ce grand problème : élever sur des fondations absolument\nintactes un théâtre nouveau; qu'il soit le point de ralliement de tous ceux,\nauteurs, acteurs, spectateurs, que tourmente le besoin de restituer sa beauté\nau spectacle scénique. Un jour verra peut-être ce prodige réalisé. Alors l'avenir\ns'ouvrira devant nous.\n    Car nous n'avons rien à attendre du présent. Nous devons ne compter pour\nrien ce qui existe. Si nous voulons retrouver la santé et la vie, il convient que\nnous repoussions le contact de ce qui est vicié dans sa forme et dans son fond,\ndans son esprit, dans ses mœurs.\n    Nous ne méconnaissons pas que des dons de toute sorte, et souvent pré-\n cieux, se fassent jour dans la production dramatique contemporaine. Ils y\n sont fébrilement prodigués, dispersés, gaspillés. Faute d'orientation, de disci-\n pline, faute de sérieux et surtout d' honnêteté, on ne les voit nulle part aboutir\n à la concentration, à l'accomplissement d'une œuvre d'art.\n    Nous avons vu, depuis trente ans, quelques vrais talents se porter vers la\n scène. Nous avons vu les uns, peut-être à leur insu, prendre insensiblement et\n garder ce pli de complaisance que les premiers succès laissent aux âmes faibles;\n de leurs dons exploités, déformés, ils ont tiré ce creux prestige qu'ils exercent\n désormais sur la foule. Nous avons vu les autres, mieux défendus par la fer-\n meté du caractère et le respect de leur art, déserter un théâtre qui ne les eût\n accueillis que pour les corrompre : leur verve s'est ralentie, leur inspiration\n s'est brisée. A tous s'est imposée l'alternative ou de se taire ou d'abdiquer.\n"}, {"page_pdf": 654, "texte": "                UN ESSAI DE RÉNOVATION ARTISTIQUE                           56l\n\n\n   Qu'elle fasse échec à la puissance de l'artiste : voilà la condamnation sans\nappel de la scène moderne. Et cette aversion, ce dégoût que l'artiste lui témoi-\ngne en retour : voilà qui achève de ravaler le théâtre présent, d'en faire, comme\non l'a trop justement écrit, le plus décrié des arts.\n   Nous voulons travailler à lui rendre son lustre et sa grandeur. Dans cette\nentreprise, à défaut de génie, nous apporterons une ardeur résolue, une force\nconcertée, le désintéressement, la patience, la méthode, l'intelligence et la\nculture, l'amour et le besoin de ce qui est bien fait. Et de qui attendrait-on\npareil effort, sinon de ceux pour qui il y va de leur vie même? non pas des tra-\nfiquants, ni des amateurs, ni d'orgueilleux esthètes, mais des ouvriers en leur\nart, rompus à la besogne, s'ingéniant à tout faire sortir de leurs mains et de\nleur cerveau, préparant les matériaux et concevant le plan selon lequel ils\nseront assemblés, depuis la fondation jusqu'au faîte. Puisque nous sommes\njeunes encore, puisque nous avons conscience du but et des moyens pratiques\nde l'atteindre, n'hésitons pas. Que rien ne nous détourne plus. Laissons là les\nactivités secondaires. Mettons-nous, d'un seul coup, en face de toute notre\ntâche. Il la faut attaquer à pied d'œuvre. Elle est vaste, et sera laborieuse.\nNous ne nous Battons guère de la mener à bout. D'autres que nous, peut-être,\nachèveront l'édifice Espérons au moins de former ce petit noyau d'où rayon-\nnera la vie, autour duquel l'avenir fera de grands apports\n\n\n                              Le Répertoire.\n   RÉPERTOIRE CLASSIQUE. — Avant de tenter utilement sur le théâtre une\nréforme quelconque, il faudrait l'assainir, l'honorer, en y rappelant les\ngrandes œuvres du passé, afin que les poètes d'aujourd'hui, repris d'un filial\nrespect pour cette scène qu'on leur avait ternie, ambitionnent d'y monter à\nleur tour.\n   Notre premier souci sera de marquer une vénération particulière aux\nclassiques anciens et modernes, français et étrangers. Il n'est point excessif de\ndire qu'ils sont ignorés du public. Nous les proposerons comme un constant\nexemple, comme l'antidote du faux goût et des engoûments esthétiques,\ncomme l'étalon du jugement critique, comme une leçon rigoureuse pour ceux\nqui écrivent le théâtre d'aujourd'hui et pour ceux qui l'interprètent.\n   REPRISES. — Autant qu'il sera en son pouvoir, le Théâtre du Vieux-\nColombier reprendra, parmi les meilleures pièces de ces trente dernières\nannées, celles que le temps ne semble pas avoir affaiblies et, d'une façon plus\ngénérale, celles qui marquent une date dans l'histoire du théâtre, une étape\ndans l'évolution du genre dramatique.\n   PIÈCES INÉDITES. — Comme on vient de le voir, le Théâtre du Vieux-\nColombier assure son existence sur un fonds d'oeuvres consacrées. En effet,\nnous ne nourrissons pas l'illusion qu'en ouvrant un théâtre aux plus sincères\nmanifestations de l'esprit dramatique, nous allons de ce fait et d'emblée\nprovoquer une renaissance. Et nous n'imaginons pas qu'il existe actuellement\n"}, {"page_pdf": 655, "texte": "562                                  DURENDAL\n\n\nen France toute une armée de jeunes talents méconnus, dignes d'être mis en\nlumière, et qui vont dès demain répondre à notre appel.\n  Le Théâtre du Vieux-Colombier est ouvert à toutes les tentatives, pourvu\nqu'elles atteignent un certain niveau, qu'elles soient d'une certaine qualité.\nNous entendons une qualité dramatique.\n\n\n                                  la troupe\n   Le théâtre du Vieux-Colombier groupe, sous l'autorité d'un seul homme,\nune troupe de comédiens jeunes, désintéressés, enthousiastes, dont l'ambition\nest de servir l'art auquel ils se consacrent. Décabotiniser l'acteur, créer autour\nde lui une atmosphère plus propre à son développement comme homme et\ncomme artiste, le cultiver, lui inspirer la conscience et l'initier à la moralité\nde son art : c'est à quoi tendront opiniâtrement nos efforts. Nous aurons tou-\njours en vue l'assouplissement des dons individuels et leur subordination à\nl'ensemble. Nous lutterons contre l'envahissement des procédés du métier,\ncontre toutes les déformations professionnelles, contre l'ankylose de la spécia-\nlisation. Enfin nous nous emploierons de notre mieux à renormaliser ces\nhommes et ces femmes dont la vocation est de feindre toutes les émotions et\ntous les gestes humains. Autant qu'il nous sera possible, nous les appellerons\nhors du théâtre au contact de la nature et de la vie!\n\n\n                          Les élèves-comédiens\n   Notre effort de renouvellement portant sur le caractère même et la nature\nd'individus déjà modelés par des influences antérieures, nous ne doutons pas\nqu'il ne se heurte à de fortes résistances. Aussi voudrions-nous, sur ce point,\nfaire remonter plus haut notre réforme. Il s'agirait de créer, en même temps\nque le théâtre, à côté de lui et sur le même plan, une véritable école de comé-\ndiens. Elle serait gratuite, et nous y appellerions d'une part de très jeunes\ngens et même des enfants, d'autre part des hommes et des femmes ayant\nl'amour et l'instinct du théâtre, mais qui n'auraient pas encore compromis\ncet instinct par des méthodes défectueuses et des habitudes de métier. Un tel\ncontingent de forces neuves ferait plus tard la grandeur de notre entreprise.\nNous y puiserions, dès les premières années, des collaborateurs capables de\nremplir les petits rôles d'utilité, et une équipe de figurants instruits, soucieux\nde s'habituer à la scène, très supérieurs enfin à ceux qui sont généralement\nemployés.\n   I1 est à craindre qu'un travail écrasant ne nous permette pas, dès les débuts\nde l'entreprise, de mettre au point ce projet d'école. Aussitôt que nous le pour-\nrons, tous nos soins lui seront acquis. Nous exposerons alors, dans un nouvel\narticle, notre plan d'organisation.\n"}, {"page_pdf": 656, "texte": "               UN ESSAI DE RÉNOVATION ARTISTIQUE                          563\n\n\n\n                                    ***\n\n   Tel est dans ses grandes lignes, et en ses points principaux, d'après les\nparoles même de Jacques Copeau que nous ne faisons que citer, le noble\nprojet de régénération dramatique que vont tenter nos confrères de la Nouvelle\nRevue Française. Nous leur adressons nos vœux les plus ardents pour le\nplein succès de leur œuvre qui a toutes nos sympathies et que nous admirons\net louons avec toute notre âme. S'il est en notre pouvoir de les aider en quoi\nque ce soit, nous le ferons de grand cœur.\n                                                                    H. M.\n"}, {"page_pdf": 657, "texte": "                             LES LIVRES\n\nL a R é p a r a t i o n , roman russe, par J. DE GIVRY. — (Edition spéciale de\n   Paris-Revue.)\n   Il faut avant tout louer, d a n s le nouveau livre de M lle de Givry, l'intérêt\ndu récit et le mouvement qu'elle a su donner au jeu des passions. Malgré la\nforme dialoguée d'un g r a n d n o m b r e de chapitres, la trame du roman ne\nlanguit pas un instant, et les « conversations » de ses personnages nous\naidant à pénétrer les mystérieux dessous de celte Russie toujours travaillée\npar les ferments anarchistes.\n   C'est précisément u n d r a m e , un terrible d r a m e inspiré par le nihilisme,\nque Mlle de Givry évoque avec une puissance'peu c o m m u n e d a n s l'émotion\net u n e sûreté d a n s la composition du r o m a n qui é t o n n e chez un aussi jeune\nécrivain.\n   Voilà deux ou trois ans à peine que Mlle de Givry d é b u t a dans les lettres.\nOn a b e a u c o u p r e m a r q u é sa collaboration au Soleil, où, sous le pseudonyme\nde J e a n de Montalac, elle a traité une foule de questions à l'ordre du jour,\nrévélant tout de suite une culture très ferme et un goût averti.\"\n   Son premier livre, Epée brisée, fut un r o m a n plein de nobles sentiments,\nmais déjà la Réparation nous montre le chemin parcouru d e p u i s lors et nous\npermet d'augurer un brillant avenir...\n   Ajoutons que le fier talent de Mlle de Givry est consacré à la défense\nd'idées qui requièrent toutes nos s y m p a t h i e s . C'est assez dire que nous\nsouhaitons à cette nouvelle œ u v r e u n g r a n d succès et que nous nous\nréjouissons, sans arrière-pensée, de sa valeur et de sa portée.\n                                                                              H . B.\n\nI m p r e s s i o n s e t s o u v e n i r s , par dom        BRUNO DESTRÉE.            (Un\n   volume illustré, Paris. B l o u d . )\n   Impressions et souvenirs — images des lieux, des m o n u m e n t s ou des êtres:\nle geste d'un passant, l'expression d'une statue, la douceur grave d'un\npaysage — qui ont laissé trace dans la pensée de l'auteur, trace de beauté\nparce qu'il est artiste, trace spirituelle parce qu'il est m o i n e . . .\n   Les splendeurs du m o n d e de la n a t u r e , la g r a n d e u r des œuvres du passé où\nles hommes ont mis leur a m o u r , tout ce qu'il y avait en eux d'adoration et de\nprière, parlent également à l'esprit fervent de dom B r u n o . Il chante les unes\net décrit les autres où qu'il les rencontre, sur les bords illustres de l'Arno oudu\n Rhin c o m m e dans le W a l l o n i e dont il est ou dans les Flandres qu'il aime. Mais,\nelles ne sont pas que pour elles-mêmes ; toutes elles signifient Dieu, elles le\nglorifient, et il n'est pas de contemplation pour le poète qui ne fasse apparaître\n derrière elles, comme u n e auvéole, le r a y o n n e m e n t de la présence divine...\n   U n e beauté s'ajoute ainsi à la beauté, qui l'achève et accroît ses puissances\n"}, {"page_pdf": 658, "texte": "                                  LES LIVRES                                   565\n\nsur les â m e s . . . Et, au fond, ce que contient le nouveau et délicat recueil de\ndom B r u n o , ce sont les impressions d'une âme que la réalité enchante, mais\nqu'elle ne saurait satisfaire...                            ARNOLD GOFFIN.\n\nT h o m a s B r a u n , par ALBERT DE BERSAUCOURT. (Aux Marches de l'Est.\n  — Paris.) Etudes       et Recherches, par le m ê m e . (Mercure de France.\n  — Paris.)\n   C'est un c h a r m a n t causeur que M. Albert de Bersaucourt, plein d'abandon\net de grâce. I1 déteste l'apprêt, et sans rechercher l'originalité pour elle-\nmême, sans se laisser prendre à certaines attitudes, il prise cependant très\nhaut la spontanéité, la naïveté, la simplicité, quand ces caractéristiques sont\ninstinctives et lui paraissent des dons de nature. P a r ailleurs, il apprécie\nmieux que q u i c o n q u e les plus parfaits lyriques de la haute poésie française,\nles artistes les plus scrupuleux de la métrique traditionnelle.\n   Et tout cela — les motifs de ses admirations, les conséquences de ses\nsympathies — il l'expose, avec une ardeur élégante, u n e distinction de pensée\ntrès enviable, mais, encore une fois, en évitant soigneusement de se\nsingulariser d a n s le choix de ses modèles ou plus simplement de ses\namitiés littéraires.\n   Et si M. de Bersaucourt écrit comme il parle, avec un heureux enjouement,\nune joie vivace de libérer sa pensée, un laisser-aller qui est dans la meilleure\ntradition française, quel plaisir d'être son lecteur!\n  Je l'avais r e n c o n t r é ; nous avions parcouru maint sentier, suivi de larges\navenues, contemplé d'imposants espaces et surpris même quelques coins\ninédits, ou plutôt, je l'avais accompagné, attentif à ses paroles, tandis qu'il\nme faisait les h o n n e u r s de ses admirations littéraires.\n   Je le retrouve aujourd'hui dans ses livres, tel qu'il m'apparaît d a n s la vie,\net je jalouse un peu notre ami T h o m a s B r a u n , le beau poète religieux, le\nchantre si profondément simple de la « nature en Dieu », pour lequel\nM. Albert de B e r s a u c o u r t se montre un biographe singulièrement attentif et\nperspicace, et tout vibrant à ces cantiques de chez nous. Bersaucourt suit\nson poète pas à pas, rien n'échappe à son zèle admiratif, et quand on con-\nnaît cette étude sur T h o m a s Braun, on peut découvrir à chacune de ses\nimpressions, devant l'œuvre dupoète, une cause qui la justifie.\n   D'autres fois, Albert de Bersaucourt nous rapporte de ses recherches, de\nses curiosités, de ses incursions au pays de littérature, des pages et des pages,\nchargées de sens, documentées, instructives et toujours sans qu'il y paraisse\ntrop... On s'amuse à écouter leur auteur qui semble n'y mettre que de la\nbonne grâce et, q u a n d il se tait, on voit repasser aussitôt tant de souvenirs,\nque vraiment la valeur « de fond » qui vient s'ajouter à toutes les qualités de\nla forme, nous d o n n e déjà l'assurance de durables profits...\n  Il faut d o n c lire Etudes et Recherches  après avoir savouré            Thomas\nBraun, et apprécier ces deux livres comme ils le méritent,                    V,\n"}, {"page_pdf": 659, "texte": "566                               DURENDAL\n\n\n   Accusé de réception :\n   ART : La cathédrale de Rouen, par ARMAND LOISEL, illustré (Paris,\nLaurens). — Amsterdam et Haarlem, par LOUIS-DUMONT-WILDEN. Vol.\nillustré. Col. : Villes d'art (idem). — La peinture polonaise à la fin du XVIe\nsiècle. Les Carrache, par GABRIEL. BOUCHÉS, vol. illustré (Paris, Alcan).—\nL'esthétique du Paysage, par F. PAULHAN, vol. illustré (idem).— Le décor\nde la pierre, par LUCIEN MAGNE (Paris, Laurens).\n  L I T T É R A T U R E : Profils historiques, par LOUIS DUMONT-WlLDEN\n(Bruxelles, Mertens). — Paroles devant la vie, par ALEXANDRE MERCEREAU\nParis, Figuière).\n   MUSIQUE : Histoire de la musique des origines à la mort de Beethoven,\npar J. COMBARIEU, avec de nombreux textes musicaux, t. I. (Paris, Colin).\n   POESIE : Cinq grandes Odes, suivies d'un processionnal pour saluer le\nsiècle nouveau, par PAUL CLAUDEL. Nouvelle édition augmentée d'arguments.\n(Paris, édition de la Nouvelle Revue française). — La lumière d'Hellas, par\nLÉON BOCQUET. (Ed. du Beffroi, Paris). — La guitare enchantée, par JOHN\nLITTLEBIRD. Traduit de l'anglais, par A. CANTILLON. (Mons édit. de\nFlamberge). — Un rêve dans les fleurs, par MARCEL VANDERAUWERA.\n(Louvain, éd. de la Bonne Auberge.)\n  RELIGION : La vocation d'Ignace de Loyola,           par PIERRE LHANDE\n(Bruxelles, Dewit).\n  ROMANS : L'absente, par HENRIETTE BESANÇON (Paris, Plon). — Les\ncontes de Minnie, par ANDRÉ LICHTENBERGER (idem). — L'ouvrier de paix,\npar NOËL CHRESTIEN (Tourcoing, Duvivier). — Les fantaisies de Camargo,\npar HENRI LIBRECHT. (Librairie moderne, Bruxelles). — Pères et filles, par\nJACQUES GAËL (idem). — Les choses voient, par EDOUARD ESTAUNIÉ\n(Paris, Perrin).\n  T H E A T R E : Une nuit de Shakespeare, par HORACE VAN OFFEL.\n(Bruxelles, Librairie moderne). — Le mirage, par EUGÈNE HERDIES (idem).\n  VARIA : Le bon combat, par HENRY CARTON DE WIART (Bruxelles,\nMertens.) — Aux écoutes de la France qui vient, par GASTON RIOU (Paris,\nGrasset). — Le latin des Françaises, par DOM HEBRARD (Abbaye de Ligugé\nà Chevetogne). — Le miracle des hommes, Helen Keiler, par GERARD\nHARRY (Paris, Librairie Larousse).\n"}, {"page_pdf": 660, "texte": "                            Notules\n   F r a n z V a n L e e m p u t t e n . Nous avons reproduit dans notre fasci-\ncule d'avril le beau tableau de l'artiste peintre Franz Van Leemputten :\nLa procession de Werchter. Nous donnons dans ce numéro-ci la reproduction\nde trois autres tableaux du même artiste, qui ont pour sujet: Le pèlerinage\nd'Haekendover. Les pèlerinages brabançons ont inspiré très heureusement\ndéjà plus d'une fois le peintre Van Leemputten qui a un talent vraiment\nremarquable pour représenter ces scènes religieuses villageoises dans leur\nbeauté simple et naïve.\n\n   Alfred Verhaeren. Nous lisons dans le numéro de juillet de la belle\nrevue : L'Art flamand, de M. Buschmann, d'Anvers, cette appréciation de\nnotre collaborateur Arnold Goffin sur le talent spécial d'Alfred Verhaeren\nqui vaut la peine d'être citée, vu qu'elle caractérise admirablement la per-\nsonnalité intéressante de ce peintre :\n   « Le nom de M. Alfred Verhaeren ressuscite dans la mémoire le sou-\nvenir de quantité de petites pages du coloris le plus profond et le plus\nsomptueux. Personne mieux que ce maître n'a su mélanger sur sa palette\net faire chanter et resplendir sur sa toile les opulences de la couleur. Ses\ncoins d'atelier ou de chapelle, ses autels magnifiés d'orfrois et de vieux brocarts,\nses bibelots de bronze ou de porcelaine, sont une jouissance pour l'œil et la\nchaude harmonie qui met comme un rayonnement autour de toutes ces\nchoses, un plaisir pour l'esprit. Rien de plus vivant que les natures mortes de\nM. Verhaeren ».\n\n   L e s c o n c e r t s p o p u l a i r e s . La société des Concerts Populaires ne va\npas tarder à reprendre ses séances de musique symphonique et concertante.\nComme il y a deux ans pour le festival Beethoven, elle les donnera celte\nannée dans la salle de la Monnaie, le lundi, à 8 1/2 h. Elle s'est entendue à ce\nsujet avec la direction du théâtre, et la répétition générale publique du\nsamedi se donnera également à la Monnaie l'après-midi, à 2 1/2 heures.\n   La circulaire qui vient d'être adressée aux abonnés et habitués de cette\ninstitution si chère aux Bruxellois promet une saison musicale animée, variée\net du plus haut intérêt artistique.\n   La série des concerts, au nombre de six, comprendra notamment un con-\ncert dirigé par M. Richard Strauss, un concert dirigé par MM. Vincent d'Indy\net Claude Debussy, un concert de l'orchestre de Meiningen, sous la direction\nde son chef, M. Max Reger, le compositeur le plus en vue de l'Allemagne à\ncôté de Richard Strauss, enfin, l'en verra un autre chef d'orchestre fameux\nd'outre-Rhin, M. Schneevoigt, qui fit naguère à Bruxelles une apparition sen-\nsationnelle à la tête de l'orchestre Kaim. Avec ces maîtres illustres rivaliseront\n"}, {"page_pdf": 661, "texte": "568                               NOTULES\n\n\ndeux chefs d'orchestre belges : M. François Rülhmann, qui occupe avec\ntant d'éclat depuis huit ans le pupitre de premier chef à l'Opéra-Comique de\nParis, et M.Georges Lauweryns, dont on a pu apprécier le talent à l'orchestre\nde la Monnaie.\n   Comme solistes, nous voyons les noms de Mme Emmy Destinn, la grande\ncantatrice tchèque, qu'on n'a pas encore entendue à Bruxelles; Mme Francès\nRose, qui fut tant applaudie l'année dernière ; le célèbre violoniste Szigeti et\nM. Jacques Thibaud, qui est depuis longtemps l'un des favoris du public\nbruxellois.\n   Le premier concert est annoncé pour le 13 octobre. Il sera consacré aux\nmaîtres de l'école romantique et aura pour soliste Mme Destinn, qui chantera\ndu Weber et du Schubert.\n   M. Richard Strauss ainsi que MM. d'Indy et Claude Debussy dirigerontdes\nauditions de leurs oeuvres, et ces deux concerts ne manqueront pas d'éveiller\ntoute l'attention de nos musiciens. M. Rühlmann dirigera le concert d'oeuvres\nbelges qui clôturera la saison. M.Schneevoigt nous fera connaître une œuvre\nimportante de l'école russe et M. Max Reger fera entendre avec son orchestre\nses célébrés Variations syinphoniques encore inconnues en Belgique malgré\nle retentissement que cette œuvre eut en Allemagne, il y a quelques années.\n   L'ensemble de ce programme est vraiment exceptionnel et ne peut manquer\nd'intéresser tous ceux qui aiment la musique.\n\n   Viennent de paraître :\n  Nous recommandons à l'attention de nos lecteurs les volumes suivants\npubliés récemment par nos amis et collaborateurs :\n  Cinq grandes Odes, suivie d'un Processionnal pour saluer le Siècle\nNouveau, par Paul Claudel.— Nouvelle édition (Paris, édition de la Nou-\nvelle Revue Française).                                        Fr. 3.50\n  Le cœur timide, roman, par Georges Virrès. — (Bruxelles, Mertens\néditeur.)                                                  Fr. 3 50\n  Monsieur Romain, par Georges Willame. — (Bruxelles, Association\ndes écrivains belges.)                                   Fr. 3.50\n  Le bon combat, par Henri Carton de W i a r t —(Bruxelles, Mertens,\néditeur) —                                                  Fr. 3.50\n  Profils historiques, par Louis Dumont-Wilden. — (Bruxelles, Mer-\ntens, éditeur.) —                                          Fr. 3.50\n  Figures et contes, par Pierre Nothomb. — (Bruxelles, Mertens, édi-\nteur.) —                                                              Fr. 3.50\n  Nous recommandons aussi l'Edition populaire, de M. l'éditeur Mertens\n(rue des Paroissiens, 16 à Bruxelles), à 0.15 cent, le numéro et par abonne-\nment à 4.50 fr. les 24 numéros. Cette édition populaire reproduit au prix\nmodique de o.15 cent, des volumes de littérature, tant classique que moderne,\npubliés jusqu'ici au prix de fr. 3.50\n"}, {"page_pdf": 662, "texte": ""}, {"page_pdf": 663, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 9, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1913-09", "signet_source": "Vingtième année - N°9 - Septembre 1913", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « Athènes, août 1913 » sous Vues sur Byzance ; lettre de Jacques Copeau datée « Paris, le 2 septembre 1913 » ; les Notules renvoient au « fascicule d’avril » ; rang du fascicule dans la vingtième année (pagination 513-568).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}