{"numero_id": "ulb-durendal-1913-livraison10", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-001", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 569, "page_fin": 589, "titre_corps": "La passion catholique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pol Demade", "ancre_debut": "LA PASSION CATHOLIQUE Benedicta in mulieribus", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 668, "page_imprimee": 569, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1368, "texte": "LA PASSION CATHOLIQUE\n\n\n\n          Benedicta in mulieribus (*)\n                         (BÉNIE ENTRE LES FEMMES)\n\n\n\n\n                               Dédicaces\n\n   A ma Mère, qui fut mère aussi longtemps qu'il est possible de\nl'être\n   A vous, Pauvre et Chère Morte, que les mains de vos enfants, trop\nlointains, ne surent pas retenir dans cette vie...\n   A vous aussi, Madame, si hautaine de désirs, et si trahie par le\npeu de corps vaillant que vous aviez autour de votre âme; à vous que\ntenait ce regret délicieux, que la venue à la vie d'un enfant ne fût\npas plus semblable à la naissance d'une rose...\n   A vous encore, Grande Amie, qui m'avez offert la substance des\npages qui vont suivre et' dont je retiens cette dernière pensée :\n    « Si Dieu, lassé des hommes, en balayait le monde pour mettre\ndes anges à leur place, en laissant à ceux-ci l'espérance de devenir des\nsaints, les archanges se précipiteraient à l'autel; mais les plus humbles,\nles plus doux accepteraient d'être femmes et mères, et qui pourrait\ndécrire leur joie de créer pour la gloire d e Dieu !» ...\n   A Vous enfin, à Vous surtout qui, malgré la maternité subie, avez\nconservé en vous, comme trois roses dans un bouquet unique, rose,\nblanche et rouge, la jeunesse du cœur, la candeur de l'âme, et la\nflambée ardente des grands sentiments...\n\n\n (*) Fragments de l'histoire d'une femme.\n"}, {"page_pdf": 669, "page_imprimee": 570, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2139, "texte": "                                       I.\n\n\n                         Le rôle de l'écrivain.\n\n\n               QUE de fois, en lisant une belle page, ne vous\n                est-il pas arrivé de vous d i r e : J'ai pensé cela, moi\n                aussi; j ' a i éprouvé ces m ê m e s sentiments. Et\n                vous ajoutez tout bas : si j ' a v a i s été capable de\n                tenir une plume, il m e semble que je me serais\n                exprimé de la m ê m e manière ; que j ' a u r a i s trouvé\n                pour traduire ma pensée, les mêmes mots. Dans\n                ces paroles m u r m u r é e s à soi-même, il y a du\nregret et de la joie : le regret d'avoir été devancé, la joie de se\nsentir exprimé. (Oh le beau mot que ce verbe exprimer, qui\nsignifie : presser son âme pour en faire sourdre son essence!)\n    L'écrivain n'a souvent que ce mérite d'avoir t r a d u i t en une\nformule heureuse ce qui était dans l'âme du lecteur. Son rôle,\nici, est analogue à celui de l'écrivain public de j a d i s , qui écrivait\nsous l'incitation du passant incapable de styliser lui-même.\n    Je me rappelle cette scène qu'un peintre a t r a d u i t e dans une\ntoile connue : un vieillard impassible, la p l u m e à la main, écrit\nce que lui suggère une jeune fille rêveuse assise devant lui.\n    L a pensée h u m a i n e , en beaucoup d'âmes, est comme un\nd i a m a n t caché sous sa gangue. L ' h o m m e de lettres n'est qu'un\ntailleur de pierre, un d i a m a n t a i r e plus ou moins adroit.\n    L e lecteur s'émerveille de la beauté de la taille, de la vivacité\ndes feux que jette, sous les coups de la p l u m e , le diamant\ndélivré apparu tout à coup à la lumière. N o u s ne sommes que\nles accoucheurs de la pensée, des libérateurs d'âmes. Nous\nfaisons tomber les chaînes de cette captive.\n    L o r s q u e Goethe m u r m u r e , sur le seuil du m o n d e invisible où\nil va entrer, ce dernier cri admirable :\n              « D e la lumière, encore de la l u m i è r e ! »\nil formule en une phrase claire le gémissement confus de tous les\nm o u r a n t s . Si ce cri n'avait pas erré déjà, p e n d a n t des générations,\n"}, {"page_pdf": 670, "page_imprimee": 571, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2272, "texte": "                   BENEDICTA IN MULIERIBUS                     571\n\n\nau bord de millions de lèvres, Goethe, malgré tout son génie, ne\nfut peut-être pas parvenu à son admirable équation, à la sertir\nen cette formule éternellement belle et que rediront après lui,\njusqu'à la fin du monde, tant qu'il existera des hommes, tous\nceux qui mourront.\n   Je crois aussi qu'une des meilleures joies, en l'art d'écrire,\nc'est d'apercevoir cette surprise heureuse, cet étonnement ravi,\ncette admiration éclatante du lecteur; — et que cette joie\ngrandit, jusqu'à devenir une sorte de délicieuse ivresse, lorsque,\nde la foule, s'élève vers l'écrivain la sympathie d'une âme,\nd'une seule âme, reconnaissante de sa délivrance, envers celui\nqui a fait reluire, éclater, resplendir l'idée jadis obscure.\n   Entre la foule et l'artiste s'opère sans cesse un échange de\nvaleurs.\n   Je ne parle pas ici des écrivains qui ravalent leur talent au\nniveau de la canaille, qui avilissent le sublime instrument de la\npensée jusqu'à n'être plus que l'esclave de l'instinct vulgaire.\nLe phonographe suffirait à leur basse besogne.\n   La pensée est le plus beau don de Dieu; savoir écrire est une\nélévation.\n   La pensée est une paternité intellectuelle, et cela est si vrai\nque souvent la Providence ne l'associe pas à l'autre.\n   Rôle magnifique de l'écrivain! Misérable prêtre qui, au lieu\nd'élever l'hostie, l'humilierait dans la poussière.\n   Les vrais, les grands, ne se résignent jamais à cette profana-\ntion de la parole écrite. Ils ne descendent pas jusqu'à la foule,\nmais ils essayent de l'élever jusqu'à eux. Ils préfèrent, aux\napplaudissements de la multitude, la joie d'écrire pour trente-\nsix amis inconnus.\n   Plus précieux encore que la renommée est la sympathie de\ncette élite, de cette aristocratie de cœurs. Celui qui a rencontré\nune seule âme, qui a été assez fort pour s'élever jusqu'à hau-\nteur de l'idéal, d'où elle atteindra d'elle-même à la beauté\nsuprême, celui-là éprouve une joie analogue à celle du «placer»\nqui, sous la pierre caillouteuse, a deviné une gemme éblouis-\nsante, l'a fait tailler et l'a vue, sous ses regards, donner\nl'éblouissement de ses feux. Ces pierres précieuses sont si rares\nque l'univers les catalogue comme des chefs-d'œuvre et en\nretient les noms.\n"}, {"page_pdf": 671, "page_imprimee": 572, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2250, "texte": "572                                 DuRENDAL\n\n\n    J e m e flatte d'avoir rencontré u n d e ces j o y a u x h u m a i n s .\n    D e p u i s vingt-cinq ans que j'écris c h a q u e semaine, m'inquié-\ntant des âmes plus que des corps, soucieux de ce qui élève...\nj'ai rencontré, sans en avoir fait le compte exact, ces trente-six\namis inconnus qui suffisent à mon ambition, je dis inconnus,\nparce qu'il est rare, en notre race discrète et peu communica-\ntive, q u e de la foule s'élève ce cri involontaire, ce clair regard,\nce geste d'une m a i n t e n d u e qui décèle celui qui pense comme\nvous et marche t e n a n t son cœur à h a u t e u r de votre poitrine.\n    P o u r t a n t j ' a i deviné plusieurs fois, le long de mon chemin,\ncette haleine tiède, cet air de s y m p a t h i e qui, pour quelques\nminutes, met c o m m e un peu de p r i n t e m p s a u t o u r de votre\ncœur; délicieuse sensation q u a n d on vieillit.\n    J'ai connu, ou plutôt j ' a i reconnu parmi la m u l t i t u d e , à des\n signes non équivoques, des âmes fraternelles à la m i e n n e , et\ncela m ' a consolé d'être ce qu'a dit M. L o u i s D e l a t t r e , « l'artiste\nqui a le plus d'ennemis d a n s le m o n d e de nos lettres belges ».\n    C'est entre ces âmes, q u e nul regard ne distinguait des\n autres, que j ' a i eu la joie de découvrir celle dont je dirai la vie\némouvante d a n s les pages qui vont suivre.\n\n\n\n                                         II\n\n\n                La rencontre d'une âme maternelle.\n\n    U n s y m p t ô m e maladif d'une haute gravité, capable de devenir\nmortel, m a r q u e d'une tache honteuse, hier secrète et déjà impos-\nsible à dissimuler, notre société frémissante du désir et de la\njoie de vivre : c'est la peur, j ' a l l a i s dire la haine de l'enfant.\n   J ' e n t e n d s m u r m u r e r , d a n s cette o m b r e , que le poète de Booz\nendormi rêvait « n u p t i a l e , auguste et solennelle », ces mots :\nMoi, oui, mais t o i . . . non !\n    Ceux qui créaient, dociles à la loi p r i m o r d i a l e du monde,\na b d i q u e n t c o m m e à l'envi ce pouvoir de faire de la vie, qui les\nrendait semblables à D i e u : ou ils ne veulent pas créer, ou ils\nne veulent plus créer. Ils ont, en exergue de leur cœur, frappé\n"}, {"page_pdf": 672, "page_imprimee": 573, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2319, "texte": "                   BENEDICTA IN     MULIERIBUS                   573\n\n\nà l'image divine et dont la substance est marquée de l'indélé-\nbile : « Croissez et multipliez », substitué cette devise impie :\n« Pas d'enfants, peu d'enfants, plus d'enfant ».\n   Ne dites pas que vous vous désintéressez de ce désordre, de\ncette maladie du corps auquel vous appartenez. La famille\nest atteinte, lacellule sociale en danger, la vie chrétienne mena-\ncée dans ses sources.\n   C'était un mal inconnu, au temps où la société chrétienne\nétait debout, fière et noble, couronnée du vieil et toujours jeune\nidéal qui la parait d'un diadème, et l'obligeait à tenir la tête\n levée vers le ciel.\n   Devant les berceaux multipliés et jamais vides, nos aïeux,\nmarqués de la croix neuve des pèlerinages, des croisades, des\nchevaleries, se dressent dans leur force joyeuse. La parole qui\némerveille Abraham retentit à leurs oreilles : « Je multiplierai\nta postérité comme les étoiles du ciel et comme les grains de\nsable des rivages de la mer ». Et leurs yeux voient, dans une\nvaste féerie, le cortège des siècles à venir...\n   Celui qui entend aujourd'hui la promesse magnifique qui met-\ntait comme une aurore de gloire autour de la tête du patriarche,\net des clartés triomphales dans ses yeux élargis par l'enthou-\nsiasme, celui qui entend cette promesse de vie s'effraye, se\ndésole ou sourit ironique.\n   La gloire de la plante, c'est de se montrer toute fleurie; la\ngloire de l'arbre, c'est de plier sous beaucoup de fruits ; la gloire\nde l'oiseau, c'est de sentir les petits déborder ses ailes. L'homme\nde ces temps scientifiques tire vanité de sa ressemblance avec le\nfiguier stérile, et toi, femme, tu t'enorgueillis de ce qui faisait\npleurer la fille de Jephté.\n   Il est vrai que nous pouvons être fiers : nous avons inventé la\npuériculture et appliqué à l'enfance les méthodes que les\nmaraîchers réservaient jusqu'ici aux petits pois !\n   Engendrer — le verbe sublime qui retentit comme un rappel\nde Dieu à travers la Genèse — c'est assurer la durée de sa vie\ndans la succession des temps; c'est tendre du passé à l'avenir\nsans discontinuité, des morts aux vivants, la chaîne éternelle.\nL'homme, guidé par Dieu, n'a pas trouvé d'autre méthode de\nconquérir l'immortalité dès ici-bas. Je mourrai, mais je con-\ntinue de vivre en mon fils.\n"}, {"page_pdf": 673, "page_imprimee": 574, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2238, "texte": "574                          DURENDAL\n\n\n\n    Enfanter — noble mot dont nos livres saints n'ont pas peur\n— c'est porter des hommes comme la terre porte du blé, et\nmultiplier la race des élus. Celui qui élève une cathédrale a\ndroit à nos admirations ; il n'élève cependant que des pierres\nmagnifiques et muettes. La femme qui enfante bâtit, de sa\nchair et de son sang, une cathédrale vivante, animée, éloquente,\nune âme qui vivra ce désir de Dieu exprimé dans le Pater, avec\nles paroles divines elles-mêmes :\n    « Que votre nom soit sanctifié ;\n    \" Que votre règne nous arrive;\n    » Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».\n    Cela est plus grand, au moins dans l'ordre humain, que le\nsacerdoce lui-même.\n    La femme, dont l'âme se libère un peu dans ces pages, a\ncompris et senti mieux que d'autres femmes et que d'autres\nâmes, la beauté absolue de la fonction maternelle.\n    Elle n'a pas d'autre mérite: elle a celui-là.\n    Il n'importe nullement qu'elle ait été belle, ni qu'elle ait\nété aimée, ni qu'elle ait de la grâce ou de l'esprit, ni même\nqu'elle ait réussi sa vie. Elle n'est pas la première femme du\nmonde, au sens où l'entendait Bonaparte, puisqu'elle n'a pas\nété celle qui a fait le plus d'enfants. Ce qui l'illustre, à nos\nyeux, c'est qu'elle a eu la passion et la volonté de la maternité\nà ce degré sublime qui atteint et réjouit le Génie, et qu'elle est\nun des plus grands exemples à donner aux croyantes de ce\ntemps.\n    J'engage celles qui ne seraient pas chrétiennes àfond d'âme,\net que la curiosité amènerait à ces pages, à ne pas en pour-\nsuivre la lecture : elles ne comprendront pas.\n    Ce livre court le risque d'être singulier. Ce n'est pas un\ntraité de sociologie, comme aurait pu le faire craindre le début de\nce chapitre, ni un roman, forme séductrice à qui ne veut donner\nni le nom ni l'adresse de ses héros, ce ne sera même pas de la\nlittérature au sens méprisant que lui donnait le poète en disant:\n                  Et tout le reste est   littérature'.\n\n  J'ai fait la rencontre d'une âme, d'une âme bien plus que\nd'une femme ; je l'ai vue, entendue, écoutée, devinée, inter-\nrogée, connue jusqu'au point où il n'y a plus de secrets, plus\nde recoins, et où la feinte est inutile.\n"}, {"page_pdf": 674, "page_imprimee": 575, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2182, "texte": "                      BENEDICTA IN MULIERIBUS                           575\n\n\n   C'est la rencontre de cette â m e que je rappelle ici.\n   Il n'y a rien de plus inconnu que le fond d'une âme, m ê m e\nquand elle se découvre elle-même, et la preuve, c'est q u ' u n\nlivre qui semblait sincère, comme le Journal d'Eugénie de Guérin,\nest u n e sorte de faux psychologique.\n   Je n'ajoute aucun sentiment, je n'en retranche aucun. Je ne\ncomplique ni ne simplifie. J e n'ai pas la prétention d'être l'ana-\nlyste d'un cœur de femme, selon la m é t h o d e chère à D u m a s fils\nou à P a u l Bourget.\n   Il n'y aura pas ici une pensée qui ne soit d'elle.\n   Ai-je ajouté une phrase qu'elle n'eût pas souhaité lire ou\nqu'elle eût voulu retrancher de mon texte? Je ne le crois p a s .\n   Je n'aurai été, en somme, que l'écrivain public d'une âme\nqui, sans la plume mise à son service, fût demeurée m u e t t e ,\ncachée, i n c o n n u e . . .\n\n                                    III\n\n                          Niobé chrétienne.\n   Vous souvenez-vous des Métamorphoses? Ovide y rappelle,\ndans le style sans vigueur qui convenait au sujet, les fables\nfalotes à l'aide desquelles, trompant les heures longues et vides\ndu gynécée, les mères romaines bercèrent, d'une mélopée\nendormeuse, le sommeil des enfants. E t puis tout à coup, entre\nces somnolences de pensée, et ces grisailles de mots, éclate\npassionnée, orgueilleuse, déchirée de beaux cris, l'histoire de\nNiobé. L e conte de fée est de la manière ordinaire du poète\nélégiaque; les éclats attestent l'orgueil des jeunes femmes de\nRome, petites-filles de la louve héroïque.\n   J ' a b a n d o n n e l'affabulation au poète, je n'en retiens que ce qui\nen fait la beauté et prend mon âme.\n   Niobé choisit parmi ses richesses royales, et ne se pare que\nde celle-ci : la maternité. Elle arrête les T h é b a i n e s , couronnées\nde lauriers, qui portent de l'encens aux autels de la déesse, par\nla considération « de sept fils et de sept filles » et de l'innom-\nbrable descendance qu'elle se promet en rêve.\n   « L a t o n e , parle-t-elle, est la mère de deux enfants; ce n'est\nque la septième partie de ceux à qui j ' a i donné le jour! »\n"}, {"page_pdf": 675, "page_imprimee": 576, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2211, "texte": "576                         DURENDAL\n\n\n\n   Et elle aggrave sa superbe de cette bravade au destin :\n   « Je suis heureuse... Je serai toujours heureuse. Ma fécon-\ndité garantit mon bonheur. Supposez que le sort m'enlève quel-\nqu'un de mes enfants, il ne me dépouillera jamais assez pom-\nme réduire à deux. »\n   Vous savez le reste. Le conte de fée s'achève en tragédie. Les\nsept fils et les sept filles de Niobé périssent, jusqu'au dernier,\npercés des flèches de la vengeance exécrable et Niobé, rendue\ninsensible d'abord par l'excès de son malheur, pleure ces san-\nglots immortels dont l'amertume et la sonorité sont arrivés à\nnous, à travers les âges...\n   La Niobé antique, douloureuse des enfants qu'elle a eus, est\nune statue de marbre que mouillent des pleurs de légende.\n   En face d'elle, voici la Niobé chrétienne, douloureuse des\nenfants qu'elle avait ambitionnés avoir, qu'elle n'a pas, et qu'elle\nn'aura jamais, — et ce n'est pas une statue, c'est une créature\nde chair, d'os et de nerfs, — et ce n'est pas un mythe, puisqu'elle\ns'est dressée devant moi et qu'elle m'a donné l'envie de me\nmettre à genoux et de baiser la trace de ses pieds dans la pous-\nsière.\n   J'ai été témoin de ce spectacle, rare même pour un médecin,\nqui rencontre tant d'âmes surprenantes et découvre tant de\nphénomènes extraordinaires, j'ai été le témoin de cette jeune\nmère pleurant devant moi de vraies larmes parce qu'elle n'avait\nque six enfants, et que, malade et atteinte aux sources mêmes\nde la vie maternelle, elle n'en aurait pas davantage, et qu'elle\navait fait ce noble rêve et qu'elle avait en son cœur cette magni-\nfique ambition de se présenter à Dieu en lui disant :\n   — J'ai élargi ta gloire, étendu ton règne, fait ta volonté. J'ai\ndouze enfants.\n   Elle était là, droite devant moi. répétant tout haut ce désir\nsecret sous un ruissellement de larmes, la poitrine houleuse,\noppressée d'émotion trop longtemps contenue, éloquente de\ncette éloquence des timides, lorsque, toutes digues emportées,\nle flot des mots et des pensées trouve enfin son issue et va son\ncours naturel.\n   Je suivais avec la docilité de la feuille qui suit le fil de l'eau\nqui l'enlève et l'emporte.\n   J'étais silencieux et attendri.\n"}, {"page_pdf": 676, "page_imprimee": 577, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2469, "texte": "                       BENEDICTA IN MULIERIBUS                               577\n\n\n   C'est en vain que je frênais les ressorts de mon âme, surprise\net enlevée d a n s le même sillage d'enthousiasme. L'indifférence\nprofessionnelle, dont nous sommes si fiers, parce qu'elle nous\na tant coûté d'efforts, s'amollissait et fondait à la chaleur de cette\nlave enflammée, et mes yeux se voilaient.\n   — Mais, m a d a m e , tentai-je de dire par manière de diversion,\nvous ne savez p a s . . . vous ne pouvez pas savoir.\n    Le pauvre être fragile, que la douleur revêtait d'une surna-\nturelle b e a u t é , n'entendait pas. Elle répétait :\n    — C'est fini! J a m a i s plus!\n    Nous avons tous v u , e t c ' e s t un spectacle q u o t i d i e n , de jeunes\nfemmes désireuses de maternité, se lamenter doucement de ce\nque leurs désirs restassent inexaucés. C'est une manifestation\ntouchante du cœur féminin, que ces soupirs m u r m u r é s tout bas\ndevant u n berceau rêvé, et que ces larmes versées dans le silence\ndu foyer sur des espoirs déçus.\n    Mais que la femme, qui a enfanté six fois, qui est une mère\net non pas u n e a m a n t e ; dont la chair a saigné par d'inexpri-\nmables déchirures; qui a perdu, dans la répétition de l'effort\ncréateur, ses illusions d'amour, de jeunesse, de beauté et les\nautres et toutes, et senti en elle-même fuir la vie en la multi-\npliant, que cette femme crie ainsi sa désespérance de ne pouvoir\nrenouveler l'holocauste de son corps saignant et de son âme\ndouloureuse. E n vérité, ce sublime et vivant tableau nous était\njusqu'alors inconnu.\n   Je vivrais un siècle que cette merveilleuse aventure ne sorti-\nrait pas de mon souvenir; que je verrais sans cesse devant mes\nyeux ce spectacle, le plus beau des spectacles humains auxquels\nj'aie encore assisté : cette mère, fière des enfants qu'elle a et\ndésolée en m ê m e temps de ceux qu'elle n'a p a s ; cette mère\npossédée, comme nous tous, par de naturelles aspirations vers\n la joie et le bonheur, et qui tend des bras désespérés à la dou-\n leur aimée d'avance; cette mère, enfin, qui se sent u n i q u e m e n t\n malheureuse de n'être pas assez mère.\n    Ce que j ' a v a i s devant moi, ce n'était pas une de ces femmes\n vulgaires, c'était une chrétienne tout empreinte de la grâce et\n de l'esprit du christianisme, dont le cœur débordait la poitrine,\ngrandissait, s'élargissait, à la façon de ces espaces que décou-\n vrent les grandes marées, et qui se lamentait désespérément,\n"}, {"page_pdf": 677, "page_imprimee": 578, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1994, "texte": "578                        DURENDAL\n\n\npauvre cœur aux désirs infinis, que l'océan de l'amour maternel\nne vint pas le recouvrir tout entier.\n  Et ce fut notre première entrevue.\n\n                                IV\n\n               Une consultation théologique.\n   Quelques jours plus tard, nous recevions une lettre dont\nl'expression contenue, glaciale même, contrastait, à première\nvue, avec la rencontre extraordinaire de Madame Mauvers\n(acceptez ce nom, ou mieux ce pseudonyme de Marthe\nMauvers, pour la facilité du récit). La flambée d'enthousiasme\ndont nous avions été le témoin s'était-elle éteinte et sommeillait-\nelle, oubliée sous un pied de cendres? L'âme offre de ces\ncontrastes insoupçonnés. C'est une contrée aux aspects\nchangeants.\n   Il y avait dans ces huit pages, visibles au moins pour le\nconnaisseur, de la timidité et de la révolte à la fois, et, à\ncertains instants, l'indice d'un recul, d'un sursaut, comme si\nle cœur, avant de se répandre, s'était heurté à des obstacles qu'il\navait dû emporter un par un. Le style et même l'écriture, d'un\njet, d'une coulée, indiquaient cependant une pensée qui poursuit\nson cours entre les mêmes bords et va, par sa pente naturelle\nde sa source, près des cimes, vers sa destinée lointaine.\n    Il était évident que ces lignes avait été pensées tout bas.\n Celle qui les avait écrites ne les avait pas lues tout haut,\nfût-ce à elle-même. Les mots étaient ouatés de silence. Les\n paroles de détresse elles-mêmes avaient été étouffées, à leur\n départ, par un mouchoir tordu par une main nerveuse et posé\n devant les lèvres d'où elles étaient sorties!\n    La pauvre femme s'était agenouillée devant un prêtre, et\n soit qu'elle n'eût pas osé déplier son cœur pour en laisser voir\n le fond, soit qu'elle se fût montrée maladroite dans l'exposé du\ncas de conscience qu'elle lui soumettait, soit enfin que, malgré\n son désir de sincérité, elle eût été mal comprise, elle s'était\n relevée mal jugée, condamnée en dépit de son innocence,\n troublée.\n"}, {"page_pdf": 678, "page_imprimee": 579, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2371, "texte": "                   BENEDICTA IN MULIERIBUS                   579\n\n   Le prêtre est susceptible d'erreur, hélas ! quand il pèse, dans\nles balances qui lui furent confiées, le poids des consciences. Il\ntient la place de Dieu, oui, certes. Mais il n'est pas en personne\nCelui qui scrute les cœurs et les reins. Et puis, à quelles\nmatières délicates ses mains ne doivent-elles pas toucher quand\non songe que ce qu'il évalue c'est de l'immatériel, et que la\nvaleur d'une âme, selon l'expression de saint Augustin, ce peut\nêtre simplement son poids d'amour.\n   Il est étonnant que le prêtre ne se trompe pas davantage.\nAussi me garderai-je de médire de la confession, qui demeure à\nmes yeux de médecin, comme la suprême pratique des\npsychologies, et qui m'apparaît tellement surhumaine de\ngrandeur que Dieu seul a pu l'imaginer. Les inventions\ndivines, quand elles touchent la terre, se froissent le bout de\nl'aile.\n    La lettre de Marthe Mauvers, touchante de honte pudique, et\nde tristesse contenue, posait cette question :\n    Une femme mariée, jeune encore, mère de plusieurs enfants,\n atteinte de maladie, et menacée même d'accidents graves si\nelle s'expose à une grossesse nouvelle, peut-elle se refuser à la\nmaternité et dans quelles conditions?\n    L'inquiétude qu'un tel problème, résolu par la négative,\n avait inspirée à cette chrétienne, amènera un sourire sur bien\n des lèvres ! Beaucoup de femmes, qui se croient des créatures\n angéliques, et d'une pâte si exquise qu'un Dieu seul eût été\n digne de les façonner, alors que leur raffinement de civilisées\n atteint tout juste à celui des sauvagesses de l'Océanie, beau-\n coup de femmes se désintéressent de ces préoccupations reli-\n gieuses et sont étrangères à ces délicatesses morales.\n    Que de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées d'oranger\n qui entrent dans le mariage avec l'idée très arrêtée de n'avoir\n pas d'enfants ou, tout au moins, d'en avoir le plus tard\n possible. Je ne les calomnie pas, en faisant cette constatation,\n elles proclament elles-mêmes leur désir et leur volonté tandis\n qu'on drape le voile qui les couvrira devant l'autel. Que\n d'épouses, femmes distinguées par ailleurs, élégantes et bien\n mises, qui ne voient dans la maternité qu'une sorte de luxe\n qu'on est incapable de se payer au delà d'un certain chiffre de\n rente. Elles se décident à avoir un enfant, comme elles se\n"}, {"page_pdf": 679, "page_imprimee": 580, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2350, "texte": "580                            DURENDAL\n\n\ndécideraient à l'acquisition d'un P l e y e l , et si, d'aventure,\nelles ont acheté le piano d'abord, elles s'abstiennent d'avoir\nl'enfant.\n   Il y a de ce fait de mœurs, dans notre société si fière de sa\nplace au soleil du progrès, des tueuses d'enfants dans toutes les\nrues, et l'infanticide se promène en gants blancs à tous les bals\net d a n s toutes les fêtes.\n   J e ne fais aucune révélation sensationnelle en disant que\nM a d a m e une telle a sacrifié un enfant à venir, ou m ê m e venu,\nnon pas à un principe, mais à u n e taille ou à une j u p e prévue\nou décidée par sa tailleuse. (Dieu seul sait quelles hécatombes\nd'enfants ont été offertes aux robes entravées.) Moins discrets\nque le médecin, lié par le secret professionnel, vous inscrivez,\nà côté des faits que je signale, des noms et des adresses.\n   Ce que je mettrai mieux que vous, parce que je sais la patho-\nlogie, ce sont les noms des maladies qui sont la conséquence et\ncomme la rançon de ces attentats à la vie, de ces crimes contre\nl'espèce, de ces péchés, pour parler le langage catholique. Cette\nrébellion de la femme contre l'enfant, cette révolte contre la loi\ndivine, se paie par d'atroces douleurs, subies d a n s ces organes\nmêmes qui avaient été destinés à la fécondité! Si les maladies\nde la femme sont si nombreuses depuis vingt-cinq ans, qu'elles\nconstituent une sorte d'épouvantail féminin, c'est parce que la\nfemme a été infidèle à sa fonction maternelle. Innombrables\nsont les femmes qui périssent par où elles ont péché. L a mort\nexpiatrice sort à la fin du creuset où devait naître et s'élever\nla vie triomphale.\n   L a réponse à la question de M a d a m e Mauvers ne faisait pas\nde doute pour moi.\n   L a femme menacée peut se refuser à la maternité.\n   J'allai néanmoins consulter deux religieux a p p a r t e n a n t à des\nordres très différents d'esprit. Je leur exposai la situation dans\n laquelle se trouvait m a m a l a d e .\n   L e Père, à la cellule duquel j ' a l l a i frapper d'abord, m'em-\nm e n a dans les j a r d i n s du couvent. Ce fut sous la sérénité des\ncieux que nous débattîmes le délicat problème.\n   « L a femme, me dit en substance mon interlocuteur, a droit\n à la vie, c'est un droit primordial, imprescriptible, à moins\n d'un droit supérieur que je n'aperçois nulle part ici. L a vie, ne\n"}, {"page_pdf": 680, "page_imprimee": 581, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2199, "texte": "                    BENEDICTA IN MULIERIBUS                     581\n\n\n l'oublions pas, est un bien venu de Dieu auquel l'homme n'a lé\n droit de toucher que pour des raisons très spéciales. La femme\npeut se refuser à la maternité dès que la grossesse lui fait courir,\ncomme c'est le cas ici, un péril grave, puisque vous me signalez\nune mortalité de 3o à 40 p. c , en moyenne.\n    Conséquemment, ce qu'on appelle le droit du mari, qui est\nun droit inférieur au droit à la vie, devient caduc et périmé\nquelles qu'en puissent être les conséquences.\n   — Cette conséquence, osai-je demander, fût-elle l'inconduite\néventuelle, probable même, du mari?\n    — Absolument. La femme, soit par charité, soit par un acte\nhéroïque, est libre de renoncer à son droit. Mais aucune auto-\nrité ne peut lui imposer ce renoncement. Ce droit à la vie\ngrandit encore, si possible, quand il existe des enfants en bas\nâge, une mère leur étant indispensable.\n    Le second religieux, auquel j'exposai les éléments de la\ncause, fut d'un avis identique. Il ajouta, à sa consultation,\nquelques rudesses méritées et stigmatisa, comme il convenait,\nl'égoïsme forcené de ces beaux messieurs qui célèbrent, en\npublic, l'élégance et la liberté, et qui ont gardé pour l'intimité\nles mœurs et les idées de l'homme des cavernes.\n   Je suis sorti heureux de cette double consultation théolo-\ngique.\n   Je me faisais d'avance une fête de relever cette pauvre créa-\nture, froissée dans le velouté de sa conscience et de sa pudeur,\nhumiliée dans toutes ses fiertés de chrétienne, de femme, de\nmère.\n   — C'est vous qui aviez raison, Madame, lui écrivais-je le\nmême jour, malade, menacée même dans votre vie, vous avez\nle droit de vous refuser à courir les aléas d'une maternité nou-\nvelle.\n   Je reçus, courrier par courrier, une de ces réponses qui\nattestent par leur rapidité même, sans qu'il soit utile de dési-\ngner d'autre argumentation, la décision et l'énergie du signa-\ntaire.\n   — Vous êtes bon, mon ami (et que cet adjectif vous serve de\nremerciement), de vous être donné tant de peine pour la pauvre\ncréature que je suis. Quand il y a deux partis à prendre, je\nchoisis toujours celui qui m'est le moins favorable et celui qui.\n"}, {"page_pdf": 681, "page_imprimee": 582, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2221, "texte": "582                         DURENDAL\n\n\na l'air le plus pénible. C'est une vieille habitude à moi. Bien\navant la consultation de vos théologiens, j'avais cédé, quelque\ndur que cela me parût, à ce que nous appelons un peu diffé-\nremment, vous l'héroïsme, et moi le devoir. Le devoir n'est-il\npas toujours difficile. Marquez, je vous prie, la date du... dans\nvotre calendrier, afin que vous vous souveniez approximative-\nment de l'époque où j'aurai besoin de vos bons offices.\n  J'ai lu, je ne sais où, et trouvé admirable l'exploit de ce\nsoldat ou de cet officier, qui reçoit un ordre de son chef, que l'on\nenvoie à un poste dangereux, où il y a cinquante chances sur\ncent de trouver la mort, et qui s'en va, haussant son courage,\nsans un mot d'hésitation, sans un geste de regret, se faire tuer.\nJe n'ai pas trouvé cette femme si différente du héros d'épopée.\n\n                                  V\n\n                           Exaltations\n                              Si tu veux être grand, bâtis ta citadelle\n                              Loin de tous et trop haut, bâtis-la pour toi seul.\n                              Qu'elle soit imprenable et vierge, et qu'autour d'elle\n                              Le mont fasse un rempart et la neige un linceul.\n                                                       E. H A R A U C O U R T . Seul.\n\n\n\n\n   A quinze ans, m'a conté la femme de ce livre, ma mère me\nfit comparaître devant elle.\n   Ces comparutions étaient rares et par conséquent solennelles.\n   — Madame attend mademoiselle dans sa chambre, était\nvenue annoncer une domestique.\n   J'abandonnai tout, pour me rendre incontinent chez ma\nmère. Je crois me souvenir que c'était à l'entrée des vacances,\nà la belle saison, qu'il faisait chaud, que j'étais au jeu. En\npassant devant une glace où je rangeai mes cheveux ébouriffés,\nje m'aperçus que mes joues chaudes pâlissaient à vue d'œil.\n    Ma mère était assise dans un fauteuil. J'étais debout.\n    — Ma fille, commença ma mère, tu n'es plus un enfant. J'ai\nà te parler sérieusement. Écoute, et surtout retiens.\n    Ici, elle fit une longue pause pendant laquelle il me semblait\nque j'entendais mon cœur battre aussi haut que la pendule de\nla chambre où nous étions.\n"}, {"page_pdf": 682, "page_imprimee": 583, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2206, "texte": "                   BENEDICTA IN          MULIERIBUS           583\n\n\n   — Marthe, tu es une exaltée !\n   Et comme j'esquissais sans doute une moue d'enfant sur-\nprise, elle corrigea.\n   — C'est une constatation, ce n'est pas un reproche. D'ail-\nleurs pourquoi te reprocherais-je ce que tu es, puisque tu tiens\nton âme de nous, de ton père et de moi. Et puis je serais\ndésolée que tu ne le fusses pas. L'exaltation est une vertu, ou,\npour parler français, une force. Dans la vie, il n'y a que deux\nalternatives, opposées, contradictoires, antinomiques comme\ndit ton père : on est en bas ou on est en haut. En haut, c'est\nl'exaltation. Comprends-tu, petite?\n   Je fis un signe d'assentiment..\n   — Tout ce qui s'est fait de grand, de beau, dans le monde,\ntout ce qui nous fait crier d'admiration, applaudir, soulever\nnos âmes, c'est de l'exaltation.\n   Tu as étudié l'histoire, n'est-ce pas? Eh bien, tout ce qui est\nmagnifique dans l'histoire, c'est de l'exaltation. Les premiers\napôtres, les chrétiens nouveaux, les chevaliers, les croisés, les\nfondateurs d'ordres, les artistes, les poètes, ceux qui ont con-\nstruit les cathédrales, empli les musées de chefs-d'œuvre, écrit\ndes vers qui nous font tressaillir, pleurer, les musiciens dont\nles chants ont comme donné des ailes à nos sentiments étaient\ntous des exaltés, des enthousiastes, si tu préfères.\n   A cet éloge, qui me rassurait quant aux intentions de ma mère\nà mon égard, je dus avoir un mouvement d'orgueil ou de sou-\nlagement.\n   — Mais ne t'enorgueillis pas ! Sais-tu à quoi ça t'expose,\nl'exaltation?\n   Non, je ne savais pas. Et je faisais, à cette minute, devant\nma mère, figure de point d'exclamation.\n   — Eh bien, Marthe, être exalté expose aux plus cruelles\ndégringolades, aux chutes les plus désastreuses. Ceux qui\nsont très haut descendent toujours plus bas que les autres,\nquand ils descendent. Celui qui tombe du haut d'une cathé-\ndrale, d'une montagne, du faîte d'un palais, se fait plus de mal\nque celui qui tombe de sa fenêtre, ou simplement de sa chaise.\nCette admirable vertu d'exaltation expose aux chutes meur-\ntrières. Alors, petite, quand on est exaltée, et tu l'es, on n'a\n plus le choix; on est en haut, il faut y rester.\n"}, {"page_pdf": 683, "page_imprimee": 584, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2100, "texte": "584                         DURENDAL\n\n\n   — Oui, mère.\n   — C'est un programme de vie. On n'a plus le droit de faire\ndes choses petites, laides, terre à terre, vulgaires, basses, mé-\ndiocres; on ne peut même pas y penser, parce que c'est déjà\ndéchoir que de penser seulement à de telles possibilités. Il faut\nrester noble, en rêve, en pensée, en action, en tout. T u ne peux\npas toucher le mal ou la fange du bout du doigt. Il faut vivre,\ncomme si tu portais à tes mains des gants blancs, que tu ne\npourrais ni ôter, ni salir. Pas un battement de ton cœur n'a le\ndroit de correspondre à une pensée vile; ton âme doit porter\néternellement une robe blanche. T u es exaltée, donc vouée à la\ngrandeur pour toujours. Tu suis ma pensée? Je finis. Il y a\nd'admirables avantages à l'exaltation. Vivant haut, très haut,\ntu seras peut-être un peu solitaire, parce qu'il n'y a pas beau-\ncoup de monde sur les sommets ; mais tu y respireras un air\npur, généreux, et tel qu'il ne s'en respire nulle part ailleurs de\nsemblable. T u y seras silencieuse aussi, parce que le silence\nrègne sur les sommets du monde moral, comme sur les sommets\ndu monde physique; mais tu te dédommageras par la société\ninvisible des anges, et la société visible de ce qu'il y a de plus\nrare et de plus fier dans notre humanité. Tu seras parfois un\npeu oubliée, là-haut, de la masse qui est en bas, et vis-à-vis de\nlaquelle tu apparaîtras, de ta hauteur, ridicule jusqu'à la peti-\ntesse. T u m'as compris?\n   — Tout à fait.\n   — Et qu'est-ce que tu décides?\n   — De continuer.\n   Et ma mère m'a serrée contre sa poitrine à m'écraser.\n   Il y a des années que ces paroles furent prononcées devant\nmoi, et je les entends, et je les sens toucher mon cœur, et se\ngraver dans sa substance :\n   « Exaltée, on est en haut. Tout ce qui est magnifique, c'est\nde l'exaltation. Il faut vivre les mains gantées de blanc. Ton\nâme doit porter une robe blanche. »\n\n  Ces propos constituent une leçon pratique et originale de\nvertu.\n  L'enthousiasme ne se porte pas beaucoup dans le monde des\nidées modernes. Nous sommes trop positifs, paraît-il, trop\n"}, {"page_pdf": 684, "page_imprimee": 585, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2247, "texte": "                      BENEDICTA IN MULIERIBUS                          585\n\n\nimbus de science, trop livrés au machinisme, à la chimie, à la\nmangeaille, à l'argent, que sais-je encore.\n   L e langage de notre amie atteste que la bonne exaltation de\nla pensée existe et que, dans cette zone i m m e n s e qui se déploie\nentre le ciel et la terre, et que nous croyons vide, des âmes\nnombreuses s'élèvent et montent vers le divin idéal.\n\n\n\n                                   *   *\n\n\n   J'ai souri, M a d a m e , à ce qualificatif d'exaltée dont vous vous\nparez. L e s gens terre à terre appellent exaltés ceux dont l'idéal\nest plus h a u t que le leur, voilà tout. C'est un compliment. Exal-\ntation! L e beau mot. Il y a aussi une exaltation de la croix.\n   Je m'explique fort bien l'énigme de votre existence. A dix-\nhuit ans, vous aviez fait, dans votre imagination, de la. vie un\nbeau rêve, et vous avez heurté, du front et d e la poitrine, des\nréalités qui ont fait tort à votre rêve et l'ont détruit. D e là,\nmalgré votre espérance forcenée, cet état de d é s e m p a r e m e n t\nactuel, de b a r q u e sans voile ni boussole sur la mer h u m a i n e .\nC'est un d u r m o m e n t .\n   Votre rêve d'éternelle tendresse n'a pas résisté davantage à\nl'épreuve de ce qu'on appelle c o m m u n é m e n t l'amour. L ' a m o u r !\nVous devez prononcer ce mot avec un pli d ' a m e r t u m e . Vous me\nfaites ressouvenir de ce mot d'une morte, dont j ' a i soigné l'âme\nen même t e m p s que le corps : « Que j ' a u r a i s voulu la tendresse,\nsans l ' a m o u r ! » Je suis convaincu qu'elles sont innombrables\nles femmes qui ont exprimé tout bas, dans le silence de leur\ncœur, ce souhait-là.\n   Désemparée, vous avez cherché dans les petits bras ce que\nvous n'avez pas rencontré d a n s les grands. E t là, la désillusion\nvous guette encore. L'infini de votre cœur s'arrête.\n   Ne vous désolez pas. Nous sommes tous créés avec un désir\nplus g r a n d que le m o n d e , avec un idéal plus haut que la vie.\nCertains h o m m e s ressentent moins que d'autres cette divine\nnostalgie; ce ne sont pas les mieux partagés. Q u a n d vous\naurez un peu vieilli, vous deviendrez moins impatiente.\nVous accepterez la vie avec ses misères petites et grandes. Vous\n"}, {"page_pdf": 685, "page_imprimee": 586, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1939, "texte": "586                         DURENDAL\n\n\nvous résignerez à attendre d'une autre existence ce que celle-ci\nest incapable de vous donner. Votre bonheur, alors, consistera\nà faire votre devoir sans compensation, à être bonne et utile\naux autres pour la beauté du geste. En attendant que vous\nsoyez guérie de votre désenchantement, et que vous ayez\nretrouvé cette sérénité de la sagesse chrétienne, travaillez,\nlisez, écrivez.\n   D'autres ont passé avant vous par les mêmes chemins\ndésolés, et c'est un de ceux-là qui vous tend une main amie,\nj'allais dire fraternelle. Rassurez-vous : il n'y a nul égoïsme à\nouvrir son cœur à quelqu'un qui a beaucoup vu souffrir et qui\na été assez heureux pour consoler déjà quelques âmes.\n\n\n\n                                *   *\n\n\n\n    La vie est chère; tout augmente; oui, Madame, même le\nbonheur. Il m'apparaît, quand je me rappelle mes souvenirs\nd'enfance, qu'on était heureux à moindre prix, du temps que\nj'étais jeune et je m'émerveille que la civilisation progressante\nait eu pour résultat ceci : de rendre le bonheur moins accessible\net plus coûteux. Ce que j'aurais voulu qu'on améliorât d'abord,\nce n'est pas le bien-être, le confort, le luxe, mais le cœur de\nl'homme.\n    La terre est plus commode qu'autrefois. Je ne le conteste\npas. Est-elle plus belle? J'hésite. Existe-t-il, à cette heure, plus\nde beauté sur la terre que ce soir bleu de l'Attique où, devant\nles archontes, éblouis, les compagnons de Phidias dressèrent\ndans l'acropole d'Athènes la Minerve chryséléphantine du\nParthénon ?\n    Ici, chez moi, comme dans ce village perdu de la Suisse que\nj'ai visité, nos paysannes trairont bientôt leurs vaches à la\nclarté de la lumière électrique. Je ne raille pas, en faisant\ncette constatation. Je ne regrette ni la lampe à l'huile, ni le\n briquet, ni les diligences.\n    Les chemins de fer à l'allure vertigineuse servent mieux\n l'impatience de mon cœur que la lente patache de jadis. Je me\n"}, {"page_pdf": 686, "page_imprimee": 587, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2372, "texte": "                    BENEDICTA IN MULIERIBUS                            587\n\n\nsens joyeux, e m p o r t é par l'automobile, d a n s l'ivresse de l'air\nfouetté, et je m o n t e r a i d'un pas alerte d a n s la nacelle ailée de\nl'aviateur...\n   L'ingéniosité des inventeurs a amélioré tout ce qu'elle\noffrait à l ' h o m m e . A-t-on amélioré l ' h o m m e lui-même? L'ivraie\nde la h a i n e occupe-t-elle moins de place d a n s le c h a m p\nuniversel? L ' a m o u r pousse-t-il plus vigoureusement ses\nmoissons dorées ? Compte-t-on plus d'hommes prêts à servir, à se\nsacrifier, à se dévouer, à mourir en héros? H é l a s , j ' a i peur qu'il\nfaille r é p o n d r e non à ces questions anxieuses! J e lis, d a n s les\nfeuilles p u b l i q u e s et d a n s les documents des sociologues, que\nla natalité est en baisse partout et surtout d a n s les milieux les\nplus avancés, les plus intelligents. A part vous, M a d a m e , vous\net quelques autres exceptions, je constate que le cœur de la\nfemme s'est raccorni; que les bras ouverts et pleins sont\ndevenus des bras fermés ou vides ou p r e s q u e . . .\n\n\n                                     *\n\n\n   Dites, mon a m i , êtes-vous comme moi, et ne se rencontre-t-il\npas d'autres créatures comme nous ?\n  J'ai éprouvé ce sentiment-ci. L e jour baisse, les crêpes de la\nnuit descendent et cendrent de gris ou de noir, de silence ou\nd'obscurité, le jour, la lumière, le paysage, les fleurs, le ciel,\nles chants, la m u s i q u e , les hommes et les choses, tout enfin...\nVous rentrez d ' u n e partie de campagne, d'une fête, d'un dîner,\nd'un concert, d'un spectacle. Eprouvez-vous aussi, tout à coup,\ncette angoisse affreuse, ce mécontentement de vous-même et des\nautres?... L e matin, vous aviez eu soif de beauté, de joie, de\nbonheur, et vous aviez tout espéré de ces belles h e u r e s qui\nviennent de passer, et il vous semble m a i n t e n a n t q u ' u n e seule\ngoutte a mouillé vos lèvres et que vous êtes plus altéré qu'aupa-\nravant. Quelle curiosité, quel désir, quelle espérance, la veille,\ndans votre cœur! Des relents de parfum, des notes de m u s i q u e ,\ndes phrases cassées, un vers, une attitude, un geste, un mot, c'est\ntout ce qui d e m e u r e de ce qui fut. Vous avez cependant côtoyé\nou la splendeur, ou le génie, génie du passé ou du présent, ou\ntout au moins la beauté ou l'artifice. E t vous éprouvez un\n"}, {"page_pdf": 687, "page_imprimee": 588, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2308, "texte": "588                         DURENDAL\n\n\ninassouvissement malheureux, cruel, malfaisant. Votre désir a\nété plus grand que toutes les réalisations.\n   Ressentez-vous, tout à coup, comme moi, cette désespérance\ncette angoisse, ce mécontentement de tout et de vous-même? Le\ntemps a été trop court, les joies imparfaites ou trop brèves, ou\ntrop mêlées de scories. Et la nostalgie vous étreint de quelque\nchose de plus beau, de plus durable, de. meilleur, qui rassasie-\nrait totalement votre fringale, qui occuperait et retiendrait cap-\ntives et enchantées toutes les forces et toutes les puissances de\nvotre âme.\n   Alors, le cœur tempétueux, les lèvres amères, les yeux en\nlarmes, vous avez jeté comme moi, j'imagine, un appel suprême,\nun cri de secours, et vous avez tendu en rêve votre cœur, vos\nlèvres, vos yeux, vos deux bras en haut.\n   Dans le désarroi de tout vous, le désir d'infini, de rassasie-\nment total, l'idée du Ciel et de Dieu a surgi.\n   Malheur à l'imprudent ou au misérable qui, à cette minute-là,\nse fut interposé entre ce qui n'était plus et ce qui était encore,\nentre votre cœur et le ciel, pour vous affirmer que cette suprême\nespérance était elle-même un leurre; que la terre bornait\nl'homme; qu'il n'y avait pas d'au delà à la tombe. Vous l'eussiez\npiétiné, cet insulteur de la providence, ce négateur de la Bonté\néternelle, ce blasphémateur de la toute-puissance créatrice. Si\nDieu, car il y en a un, et nous le sentons rien qu'à mettre la\nmain sur notre poitrine où habite le désir, si Dieu avait créé\ncet abîme dans le cœur humain pour la seule joie de créer un\nabîme et d'inquiéter la pensée humaine, il ne serait pas le\nDieu que nous aimons à genoux, mais un monstre qu'il fau-\ndrait exécrer debout, et l'anathème à la bouche.\n   Et au lieu de blasphémer, vous avez murmuré avec moi, à\nl'oreille du Père céleste, cette prière :\n    Mon Dieu vous êtes trop bon, trop grand, trop miséricor-\ndieux pour décevoir sans fin les pauvres créatures que nous\nsommes.\n   Voyez notre esprit, notre cœur, notre pensée, notre amour,\nl'infini désir que nous tenons de vous, et l'inhabileté au bon-\nheur qui vient de nous et de la terre sur laquelle nous vivons.\nNotre intelligence réclame la lumière, notre volonté la perfec-\ntion du bien souverain, notre cœur la totalité d'un amour sans\n limite.\n"}, {"page_pdf": 688, "page_imprimee": 589, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1476, "texte": "                   BENEDICTA IN MULIERIBUS                      589\n\n   Il n'est pas imaginable, sans insulter à votre toute-puissance,\nque vous vous soyez fait des jouets de nous, que vous nous\nayez créés, tels des déçus éternels, pour la seule douceur de nous\nlaisser pleurer; pour nous abandonner errants dans cette vallée\nde larmes; pour que, voyageurs sans guide nous ne traversions\nque des Sahara sans oasis et sans rafraîchissement...\n   Seigneur, à l'éclat de mes yeux, au frémissement de mes\nlèvres, au battement de ma poitrine, à la seule pensée de la\njoie ou du bonheur ou de l'amour, je sens que vous m'avez\ncréé pour ce qui sera sans mesure, sans limite et sans bornes.\nNous ne sommes pas destinés à n'être qu'une pincée de cendres\nendormies sous la terre et confondues dans une poussière ano-\nnyme. Nous ressusciterons, et ce sera la revanche de tout ce\nque nous aurons souffert. Le jour de notre définitive ascension,\nnous foulerons d'un pas aisé les chemins de lumières, les voies\nlactées d'astres, et nous irons habiter les printemps sans fin,\npour les jours faits tout entiers d'aurores; et nous entrerons\ntriomphalement dans la Maison merveilleuse, parée de grâce,\néclairée de gloire, servie par les anges, emparadisée d'harmonie,\nau foyer du baiser éternel, sans lassitude, ni séparation, ni adieu,\net nous serons beaux, parfaits, heureux, immortels avec Toi,\n « notre Père qui es aux cieux ».\n                                                  POL DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-002", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 590, "page_fin": 592, "titre_corps": "L’âme en état de grâce : Chansons enfantines", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L'Ame en Etat de Grâce (1) Chansons enfantines I Il était un petit navire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 689, "page_imprimee": 590, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1575, "texte": "L'Ame en Etat de Grâce (1)\n                           Chansons enfantines\n\n\n                                           I\n\n                                           Il était un petit navire...\n\n\n\n                  ECOUTE, ô       mon enfant, cette histoire du petit\n                   navire.\n                    P a r un matin clair de candeur pascale, des\n                   anges descendirent au merveilleux pays d'Orient\n                   qui fut autrefois le P a r a d i s terrestre.\n                    Non loin d'une baie en fleur, ils construi-\n                   sirent, avec du bois riche et flexible, un petit\n                   navire fier et souriant au grand soleil du bon\nDieu.\n   L e s anges voulaient l'envoyer dans nos contrées...\n   Et, p e n d a n t que, retenu par ses ancres d'or, le navire se\nbalançait langoureusement sur les flots chantants, ils s'en\nallèrent par les campagnes luxuriantes cueillir des fleurs,\ntoutes les plus belles et les plus odorantes, pour en faire\nsa charge.\n   Or, il se fit qu'au milieu d'un massif de roses ils\ntrouvèrent, endormi, un enfant nouveau-né. Sans aucun\ndoute, des frères célestes l'avaient déposé en cet endroit.\n   Ils prirent toutes les roses pour orner le navire et placèrent\nl'enfant p a r m i elles.\n   P u i s levèrent les ancres.\n   E t le petit navire qui n'avait jamais navigué entreprit\n une course harmonieuse vers le lointain, emportant dans\n ses voiles l'éblouissement du soleil d'Orient, et dans sa\n\n  (1) Recueil de Poèmes en prose à paraître, fin novembre, aux éditions de Durendal,\n"}, {"page_pdf": 690, "page_imprimee": 591, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1737, "texte": "                  L'AME   EN É T A T D E      GRACE                        591\n\ncarène, les parfums du pays natal et le petit enfant descendu\nau Paradis terrestre...\n  Le petit enfant qui n'était que toi, ô mon ange...\n  Par un soleil couchant, le navire fatigué se pencha sur\nla rive du fleuve qui passe non loin de notre demeure.\nSes mâts m'ont fait un signe: je suis venue vers lui. Et\ntandis qu'il me racontait son voyage, je t'ai cueilli, en\néveil, dans les roses qui mouraient avec douceur...\n\n                                   *\n\n\n  Si tes joues sont fraîches, ô mon enfant, c'est que les fleurs\nde là-bas les ont frôlées depuis ta naissance.\n  Si tes yeux sont bleus, si ta chevelure est blonde, c'est\nqu'un peu de ciel s'est noyé en eux et que des rayons d'or\nse sont confondus en elle.\n  Ta chair rosée a conservé les parfums qui l'ont pénétrée.\n                                   *\n                               *       *\n\n   En Orient, il était un petit navire qui n'avait jamais\nnavigué...\n   Un matin, des anges l'envoyèrent vers nos contrées avec\nun chargement précieux qu'ils destinaient à des mains\npieuses et maternelles.\n   Il était un petit navire qui, un soir, se coucha sur nos\nrives pour repartir bientôt vers le Paradis terrestre.\n   Et depuis lors, il n'a plus jamais navigué...\n\n\n                                II\n                                   Ainsi font, font, font\n                                   Les petites marionnettes\n                                   Ainsi font, font, font\n                                   Trois petits tours et puis s'en vont.\n\n\n\n  Tu chantes ces paroles, ô mon enfant, en agitant tes mains\nroses et potelées et en souriant à ta mère dont les grands\nyeux s'attendrissent.\n"}, {"page_pdf": 691, "page_imprimee": 592, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1594, "texte": "592                       DURENDAL\n\n\n\n   Tu chantes et ne comprends point le sens de ta chanson.\n   Le cœur s'amuse, toute la vie, à la danse des marionnettes\nque les poètes appellent illusions.\n   Toute la vie, nous les regardons avec émotion faire leur\ntrois petits tours...\n   Nous chantons sans cesse dans notre âme :\n   Ainsi font, font, font...\n   Au premier tour, elles nous font rêver.\n  Au second, elles nous font sourire.\n   Au troisième, elles nous font espérer...\n  Ainsi font, font, font trois petits tours,\n   Et puis s'en vont, en nous faisant pleurer...\n\n\n\n                              III\n\n                                     Sur le pont d'Avignon,\n                                    On y danse, on y danse...\n\n\n\n   Dansez, dansez vivement, joyeuses fillettes, aux sons de\nla ronde enfantine.\n   Que seraient, sans vos ébats, le rond-point fleuri du jardin\nd'été, la cour recouverte de mousse et la grand'route blanche\net silencieuse ?\n   Le soleil a beau illuminer le jardin, caresser la mousse\net rendre éblouissante la route;\n   Il ne serait que lumière trop franche,\n   si vous n'apparaissiez, petites fleurs vivantes, parmi les\nroses et les lys immobiles;\n   si vos danses ne faisaient point se poursuivre des ombres\nfantastiques sur les murs de la maison,\n   et si vos pieds mignons ne soulevaient la poussière d'or\ndu chemin.\n   Le soleil inonde de sa lumière crue vos danses enfan-\ntines dans les fleurs du jardin, dans la cour moussue et\n sur la grand'route infinie...\n   Mais vous, ô mes fillettes, vous lui prêtez en retour\ntoute la fraîcheur de votre gaieté!...\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-003", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 593, "page_fin": 594, "titre_corps": "L’âme en état de grâce : Les Heures", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Heures I Dans quel royaume d'oubli", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 692, "page_imprimee": 593, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1513, "texte": "Les Heures\n                              I\n\n   Dans quel royaume d'oubli s'évanouissent-elles, les heures\nqui chantent et les heures qui pleurent?\n   Où vont-elles les heures qui passent sans jeter un regard\nconsolateur dans les replis de notre âme inquiète ?\n   Non, mon âme, elles ne se dissolvent point dans le\nnéant, les heures qui s'en vont, emportant avec elles la\nclarté de nos joies et la force de nos espoirs.\n   Quand elles ont sonné dans notre vie, elles remontent\nvers Dieu avec nos chants et nos pleurs.\n   Puis s'en reviennent vers nous, purifiées et impassibles\npour nous regarder à nouveau de leurs yeux mystérieux et\nnous endormir avec des caresses étranges qui font s'abais-\nser nos paupières et pâlir les cheveux de nos tempes.\n   Car les heures sont les Dévastatrices impitoyables de la\nJeunesse et de la Beauté.\n\n                              II\n  Les heures d'angoisse — ô mon âme, les reconnais-tu?\n— sont les compagnes assidues de notre vie.\n  Pourquoi sont-elles si lentes à passer ?\n  Pourquoi s'obstinent-elles à nous baiser cruellement avec\ndes rires diaboliques?\n  Les heures d'angoisse sont longues...\n  Longues, parce que Dieu qui nous les envoie veut que\nnous goûtions pleinement la douleur de la vie.\n  Accueillons-les avec ferveur...\n  Ces heures-là sont les saintes Purificatrices de nos âmes...\n\n                             III\n  Mais il est des heures, ô Bien-Aimée, qui sont carillon-\nnantes de joie dans l'aube de notre jeunesse et de notre\namour.\n"}, {"page_pdf": 693, "page_imprimee": 594, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1659, "texte": "594                       DURENDAL\n\n\n\n  Elles sont blanches comme la prière des angélus espé-\nrants et ensoleillés,... comme la pureté des lys inviolables...\n   Elles sont chantantes comme les paroles d'amour que\nnous nous répétons aux vesprées illunées...\n   Elles sont caressantes comme les étreintes de nos mains\net de nos lèvres...\n   Hélas ! elles ont des ailes !\n   Mais qu'elles s'en retournent vers Dieu, elles aussi, avec\nnos actions de grâces et embaumées des jeunes parfums\nde notre amour nouveau-né...\n\n                              IV\n\n  L'heure du soir sera consolatrice.\n  Elle épandra de la paix dans les âmes exaspérées de\ndésirs inassouvis;\n  de la fraîcheur sur la terre ardente encore des feux des\nmidis;\n  du silence sur le travail des hommes et sur les bruits\nde la cité;\n  du clair-obscur sur toutes les choses éblouies de soleil.,.\n  L'heure du soir sera bonne à ceux qui s'aiment...\n  Dans le silence de leurs âmes ferventes elle sonnera des\nparoles d'amour que leurs lèvres n'auront jamais chantées...\n  Et pour le rêve de leurs yeux, elle fera surgir, d'un lac\naux eaux miroitantes, une île enchantée où ne fleuriront\nque des rayons d'étoile...\n  L'heure du soir sera consolatrice et bonne...\n                               V\n   Que le Seigneur te donne, ô mon âme, d'entrevoir\nl'Heure suprême de ton ascension vers le royaume où tu\nes née.\n   T u souffres de la nostalgie d'une patrie que mes pauvres\nyeux n'ont jamais vue, mais dont les Livres Saints m'ont\ndit toute la beauté...\n   Oue sera-t-elle ton Heure suprême?\n   Sinon la sublime Libératrice qui te lancera, éperdûment\nheureuse, vers la splendeur des horizons célestes...\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-004", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 595, "page_fin": 596, "titre_corps": "L’âme en état de grâce : Sois béni, ô Soleil !...", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Sois béni, ô Soleil J'écoute, en ce jour de lumière", "ancre_fin": "la Lumière inextinguible de l'Éternité", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le miracle de la Pentecôte A Monsieur", 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les brins d'herbe dans la fraîcheur m a t u t i n a l e ;\n   Pour ton baiser qui fait s'ouvrir le cœur des campanules\net des roses;\n   P o u r le frissonnement des branches et des feuilles que tu\ncaresses de ta l u m i è r e ;\n   P o u r les flots de candeur que tu déverses sur la tête des\ncollines;\n   Pour l'argent que tu coules dans les eaux du             fleuve\nclair ;\n   P o u r la fécondité que ta chaleur épand dans les labours\ndes plaines ;\n   Pour l'or rutilant des moissons épanouies...\n  Sois béni, ô Soleil...\n   P o u r la bonté, la vigilance et la fierté que tu mets\ndans les yeux des douces bêtes...\n  Sois béni, ô soleil...\n"}, {"page_pdf": 695, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 922, "texte": "596                         DURENDAL\n\n\n\n  Car tu fais se dresser, vers le ciel, les fronts des hommes;\n  Car tu lances dans leurs regards tout l'éblouissement de\nta lumière,\n  Et dans leur poitrine, ton souffle régénérateur de joie\net de force.\n  O Soleil, sois béni...\n  Voici que, les bras levés vers toi, nous te chantons par\nnotre voix les hommages de toute la Terre.\n\n\n\n  Mais gloire à Vous, Seigneur !\n  Ce sont vos mains providentielles qui soutiennent sur\nnos têtes cet astre de vie et de splendeur, pour féconder\ntout ce qui germe, pour illuminer tout ce qui aime...\n  A genoux, nous adorons votre bonté.\n  Et quand nos yeux seront éteints à la clarté des mondes\nlumineux; quand nos corps seront privés de leur chaleur,\n  Faites que notre âme vous possède dans l'éblouissement\ndu bonheur divin...\n  Car vous êtes, Seigneur, le Soleil d'un midi sans fin, la\nLumière inextinguible de l'Éternité !\n\n\n                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-005", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 596, "page_fin": 598, "titre_corps": "L’âme en état de grâce : Le miracle de la Pentecôte", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "René Germane", "ancre_debut": "Le miracle de la Pentecôte A Monsieur l'abbé Henry Moeller O Pentecôte", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 695, "page_imprimee": 596, "debut_caractere": 922, "fin_caractere_exclue": 1620, "texte": "Le miracle de la Pentecôte\n                                A Monsieur l'abbé Henry Moeller.\n\n\n   O Pentecôte !\n   Heure d'étonnement nouveau sur le monde! Heure merveil-\nleuse où les humbles disciples du Christ parlaient en leur langue\nà tous les accourus des pays lointains, parlaient des grandeurs\nde Dieu dans les cœurs et sur la terre!\n   Seigneur, faites que ce miracle s'accomplisse à nouveau dans\nnos âmes et sur nos lèvres que les Langues de feu auront\nsanctifiées.\n                               * *\n  Apprenez-nous, Seigneur, les mots qu'il faut prononcer aux\nherbes des prairies et des pelouses où des enfants rieurs vien-\ndront s'ébattre; aux petites fleurs des bois, des champs et des\n"}, {"page_pdf": 696, "page_imprimee": 597, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2089, "texte": "                    L'AME EN ÉTAT DE              GRACE           597\n\n\ntalus qui n'ont point l'orgueil d'être admirées et que les pieds\nécrasent cruellement.\n   Apprenez-nous à dire à la marguerite, que sa collerette est\naussi belle que toutes les collerettes en dentelles; aux coque-\nlicots et aux bluets qu'ils, sont la gloire du chapeau de grosse\npaille que la douce paysanne* de vingt ans coiffe pour s'en\naller au travail; aux roses sauvages, qu'on ne les enlèvera\njamais de leur tige pour les faire mourir dans des vases ciselés;\naux genêts d'or, que des enfants et des jeunes filles viendront\nles cueillir et les serrer à pleins bras contre leur cœur ardent,\npour conserver le souvenir de leurs courses vagabondes.\n   Apprenez-nous, Seigneur, les mots qu'il faut redire aux\nruisseaux ignorés pour qu'ils nous répondent par des chansons;\naux ruisseaux clairs qui ont des galets luisants dans leur lit, où\nles oiseaux viennent mirer leurs yeux bons et francs et se bai-\ngner aux heures de soleil.\n   Que la forêt nous répète son h y m n e séculaire, afin que nous\ncélébrions les louanges des arbres qui ont toujours été nos frères.\n\n                                    *\n\n\n  Apprenez-nous, Seigneur, à parler leur langage aux bêtes\nfamilières, afin qu'elles nous comprennent plus facilement,\nviennent nous lécher la main en signe de joie ou se frôler contre\nnous pour d e m a n d e r des caresses, afin que nous sachions lire\ndans leur regard l'effroi et la détresse de leur â m e .\n\n                                *       *\n\n   Donnez-nous la c a n d e u r ingénue des tout petits enfants que\nvous envoyez, en dons précieux, aux mères, afin que nous puis-\nsions, comme celles-ci, nous faire sourire ces petits Jésus dès\nleur berceau et leur donner le désir d'être élevés dans nos b r a s ,\npendant que leurs mains mignonnes se cachent d a n s nos\ncheveux.\n   Donnez aux jeunes hommes qu'émeuvent pour la première\nfois les parfums et l'apothéose d'un printemps épanoui, de\ntrouver des paroles saintes et graves à chanter à l ' É l u e , dont\nl'âme est si frêle et déjà si profonde.\n"}, {"page_pdf": 697, "page_imprimee": 598, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 917, "texte": "598                         DURENDAL\n\n\n\n  Enfin — nous vous crions cette prière, ô Seigneur — donnez\naux heureux de la vie, à ceux que le bonheur caresse de ses\nmains immatérielles, de dire à tous leurs frères déshérités ren-\ncontrés sur la route, des paroles qui fleurissent dans les cœurs\ncomme des lys d'espoir et qui coulent dans les âmes en peine\ncomme un b a u m e lénifiant.\n  E t s'ils sont tristes, donnez-leur de participer à toute la joie\nqui surgira devant leur âme, dans les regards d'autrui.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n  Alors, Seigneur, vous aurez accompli à nouveau le miracle de\nla Pentecôte radieuse dans la nature et dans les âmes; le\nmiracle qui fait que les choses, les bêtes et les hommes com-\nprennent, pour se la partager, la part de bonté et de force que\nvous leur avez donnée.\n                                            R E N É GERMANE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-006", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 599, "page_fin": 601, "titre_corps": "Le livre de Jean", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hélène Canivet", "ancre_debut": "Le livre de Jean JEAN m'a quitté pour la première fois", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 698, "page_imprimee": 599, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1641, "texte": "Le livre de Jean\n\nJ  EAN m'a quitté pour la première fois; il était dans la voiture,\n    assis sur les genoux de sa tante. Il était tout habillé de\nblanc et portait un chapeau garni d'aubépines. Il m'a dit au\nrevoir en agitant sa petite main, mais cela n'a pas duré long-\ntemps, car il a été vite distrait et a oublié que j'étais là, sur le\nseuil, à le regarder partir!\n   Quand la voiture a tourné le coin de la rue, j'ai refermé la\nporte, et me suis trouvée dans le silence; au fond du corridor,\nle petit jardin était muet comme un tombeau.\n   Je me suis appuyée contre le mur, et j'ai pleuré douloureu-\nsement; un abandon immense était tombé sur moi.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n\n\n\nJ  E suis revenue d'un long voyage, et je vais chercher Jean à\n     la campagne, pour le ramener chez nous.\n   Je suis folle d'impatience. Enfin, j'arrive : Jean dort; il est\nrose, il est doux et frêle comme un petit oiseau ; je n'ose pas\nl'éveiller. Je m'en vais attendre derrière la porte. On m'ap-\npelle, j'accours, Jean est dans les bras de sa tante; il sourit\nd'un air intimidé; je l'appelle, il sourit encore, et de tout l'élan\nde son petit être, il me tend les bras.\n\n\n                                *       *\n\n\nL'OBSCURITÉ     est complète et le silence absolu ; la nuit d'été\n     orageuse et lourde enfièvre mon sommeil. Et il me\nsemble que c'est en rêve que j'entends une voix menue qui\ncrie de la chambre voisine : « Maman, maman! » Je me lève\nen sursaut : Qu'y a-t-il? Jean est malade peut-être!... Ma main\ninquiète tâte le front lisse et les joues fraîches, et une joie\n"}, {"page_pdf": 699, "page_imprimee": 600, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1868, "texte": "600                         DuRENDAL\n\n\nabondante me transporte : « Maman chérie, j'ai soif», dit la\npetite voix. Je me hâte vers l'eau fraîche, et, sans allumer, je\nglisse le verre entre les petites mains tendues, qui le saisissent.\n   Une magnifique douceur m'épanouit; mes yeux devinent\ndans la pénombre la silhouette assise, les mains nouées autour\ndu large verre, et j'entends le bruit très grand et adorable du\npetit être qui boit. Ce geste d'assouvir sa soif, accompli par mon\nenfant chéri, dans le silence et l'obscurité de la nuit, me\nreporte à l'état primitif; je suis la mère qui donne à boire à\nson petit, à celui qui sera bientôt plus fort qu'elle, au rejeton\navide qui aspire la vie avec l'ardeur sacrée de l'instinct!\n   Je baise les fins cheveux et la tête déjà alourdie par le som-\nmeil et je m'en vais, rêvant à la douceur et à la beauté\nde la vie !\n\n\n                                **\n\n\n\n A s s i s devant une assiette de fraises, Jean déguste avec bon-\n       heur. Ses yeux agrandis et sa gravité comique lui attirent\ndes questions tendrement moqueuses : « C'est bon, Jean? »\nJean fait oui de la tête, et continue. Il pique les fruits, les\nroule soigneusement dans le sucre, puis ouvre une bouche\nénorme, qu'il referme aussitôt hermétiquement. Une fois son\nassiette vide, il regarde autour de lui, et m'avisant, moi qui\nmange encore, il me dit avec un rire contraint, flatteur et dépité :\n« C'est bon, hein, gros gourmand?... »\n\n\n\n\nJ EAN marche; sa main est dans la mienne, légère et confiante.\n    Sur le chemin dur, nos pas résonnent.\n  C'est un beau temps d'hiver clair et froid. Jean est guêtre de\ncuir, coiffé et cravaté de laine. I1 marche vaillamment; je ne\nsens pas son poids. Et c'est une véritable ivresse, de sentir à\nmon côté cette petite force qui s'exerce, qui avance sans aucune\naide, de sa propre volonté, comme un homme. — « Oui,\n"}, {"page_pdf": 700, "page_imprimee": 601, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1049, "texte": "                       LE LIVRE DE JEAN                       601\n\n\ncomme un homme, Jean!... » — Jean lève le nez, un petit nez tout\nrouge, et deux beaux yeux luisants de plaisir; mais il éprouve\nle besoin atavique de nier, et il me répond, d'une grosse voix\nbougonne : « T u dis ça! »\n\n\n\n\nJ   'ACHÈVE  de lire à haute voix de fort beaux vers. Jean qui a\n    écouté en silence, mais comme s'il avait quelque chose à\ndire, marche rapidement vers la petite terrasse, et là, un bras\nlevé, il se donne à lui-même de belles émotions. Il récite lar-\ngement, d'une voix gonflée et emphatique, de vagues choses, où\nreviennent souvent certains mots qu'il aime : \" La beauté, l'âme\npure, le sommeil, les tristesses d'amour, les paradis, la mort...\"\nPar moments, il cesse son discours pour chanter en fausset,\nesquisser un petit pas de danse, et se remettre ensuite à parler.\nCela dure un bon moment puis il rentre, et me demande d'une\nvoix pincée : « Bonjour, Mèdème, qu'est-ce que Mèdème\ndésire? »\n                                            HÉLÈNE CANIVET.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-007", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 602, "page_fin": 604, "titre_corps": "L’enfant aux glycines", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "L'Enfant aux Glycines Par quel soir ruisselant d'étoiles", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 701, "page_imprimee": 602, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 1443, "texte": "L'Enfant aux Glycines\n\nPar quel soir ruisselant d'étoiles, où les arbres\nBaignaient d'ombre et d'azur les contours blancs des marbres,\nOù l'air vibrait, grisé d'effluves palpitants,\nDans quel jardin de la Renaissance latine,\nEnfant mystérieux, couronné de glycine,\nRayonna tout à coup l'orgueil de tes vingt ans?\n\nParmi tes cheveux noirs, aux soyeuses torsades,\nLes fleurs ont des langueurs d'améthystes malades\nOu de vierges qui vont mourir. Plus caressants\nEt plus paiement bleus qu'un pâle ciel d'automne,\nTes yeux semblent une onde où le matin frissonne,\nEt ton corps est pareil aux lys adolescents.\n\nMais le rire qui naît sur tes lèvres de flamme\nSerait-il d'un démon, d'un ange ou d'une femme?\nRire cruel et doux, enjôleur et élin\nQui tour à tour mendie ou raille la tendresse\nDes cœurs sanglants, des cœurs fouettés que mène en laisse\nTon geste ensorceleur, subtil et féminin.\n\nDis, frère trop pensif des éphèbes splendides\nAu torse harmonieux et fier de Niobides,\nAnxieux dernier-né des robustes enfants\nP a r Phidias sculptés, troupe jeune et divine,\nAux frontons que l'aurore éclatante illumine,\nNus sur des chevaux nus, calmes et triomphants.\n\nDis, frère bien plutôt des femmes irréelles\nAu péplum si léger, qu'un frémissement d'ailes\nEn pourrait chiffonner le fragile apparat,\nQui joignent, au milieu des herbes opalines,\nLeurs sveltes doigts frileux pour des rondes câlines\nSous les frais o r a n g e r s de la PRIMAVERA.\n"}, {"page_pdf": 702, "page_imprimee": 603, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1760, "texte": "                  L ' E N F A N T AUX G L Y C I N E S          6O3\n\n\n\nF r è r e aussi du BACCHUS et du SAINT JEAN du Louvre,\nAndrogynes trop beaux, dont l'ironie entr'ouvre\nLa bouche qu'un sourire aigu vient effleurer.\nLeur front blanc resplendit. Leur geste de complices\nEvoque un ciel étrange, aux perverses délices,\nOù Faust et don Juan seuls oseraient entrer.\n\nUn ciel étrange, où les péchés de l'esprit règnent,\nOù vénéneux les lys rouges des stupres saignent,\nMonde à faire pâlir, qu'inventa Léonard,\nOù bien plus que la chair l'âme est inassouvie\nD'arracher ses fruits mûrs à l'arbre de la vie :\nL'amour, le bien, le mal, et la science et l'art,\n\nF r è r e aussi des enfants, corps d'ambre ou bien de neige,\nQui s'endorment dans la lumière du Corrège\nOu défaillent dans les tableaux de Sodoma,\nOu rêvent, nonchalants, sur les toiles du Guide,\nRappelant par leur grâce indécise et languide\nL'Adonis merveilleux qu'Aphrodite pleura.\n\nL'on voit se refléter, dans ton œil nostalgique,\nLes festins qu'autrefois offrait le Magnifique\nEn de voluptueux palais, qui grands ouverts\nSur les horizons bleus de la nuit florentine,\nLaissaient irradier la musique argentine\nDu clair parler toscan, des violes et des vers.\n\nPar toi, faible et nimbé de mourantes glycines,\nPourtant s'exalte et gronde, en de neuves poitrines,\nLa palpitation d'héroïques espoirs ;\nEt les pages épris d'aventures altières\nJalousent la splendeur fauve des condottières\nQui passent au galop dans la pourpre des soirs.\n\nLorsque, dominateur farouhe et solitaire,\nTel à vaincre un lion s'acharne un belluaire,\nMichel-Ange étreignait le marbre, corps à corps ;\nQuand Cellini moulait le bronze où l'Epigone\nAgile et nu brandit le chef de la Gorgone,\nCe qui brûlait en eux, c'était ton âme encor.\n"}, {"page_pdf": 703, "page_imprimee": 604, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 413, "texte": "604                            DURENDAL\n\n\n      Par-dessus l'Italie effervescente et libre,\n      C'est ton moi souverain qui s'exaspère et vibre,\n      Enfant ressuscité de la cendre des dieux,\n      E t les enamourés de grandioses fièvres\n      Rythmant l'art ou le verbe au souffle de tes lèvres\n      Embrasent leur génie à l'éclair de tes yeux.\n\n                                              Emile CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-008", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 605, "page_fin": 608, "titre_corps": "Gil Vicente", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Luis D’Almeida Braga", "ancre_debut": "Gil Vicente Vous me demandez, mon cher Vandervelden", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 704, "page_imprimee": 605, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2669, "texte": "Gil Vicente\n\n                 Vous me demandez, mon cher Vandervelden, d'écrire une\n                  petite notice pour accompagner la traduction du Mystère de\n                  l'Ame, de Gil Vicente. Et en vous plaignant qu'un si pur\n                  maître soit presque inconnu au dehors de chez nous, vous\n                  m'avez dit, dans la grâce aimable d'un sourire qui cachait\n                  beaucoup de malice, cette triste vérité que j'ai bien com-\n                  prise : « Vous qui avez découvert tant de mondes, vous avez\n                  besoin maintenant de quelqu'un qui vous découvre ». Mais\n                  vous savez bien que Gil Vicente n'a pas toujours été si\ninconnu.\n   L'on dit que le bon Erasme apprit le portugais uniquement pour lire ses\ncomédies, et les grands maîtres du théâtre espagnol, Lope de Vega et Calde-\n ron, ont connu ses œuvres et s'en sont inspirés.\n   Gil Vicente n'est pas seulement une des figures les plus notables de la lit-\ntérature portugaise, il est aussi une des physionomies les plus brillantes\ndu XVI e siècle. Il appartient à cette pléiade d'esprits encyclopédiques où\nl'on trouve Michel Angelo et Léonardo.\n   Avant d'écrire ses autos, il était musicien et acteur, et l'on se demande\nencore si ce ne fut pas lui l'orfèvre, auteur de l'ostensoir des Jéronymes,\nfait avec le premier or venu des conquêtes de l'Orient, de cette merveille\nd'art et de richesse, dont on marque l'inestimable valeur en disant que Dieu\nest bien chez lui quand l'hostie y repose.\n   Il a une incontestable supériorité sur tout le théâtre de son temps. Alors\nque les Mystères français et les Rappresentazioni des Italiens, les Miracles\nplays d'Angleterre et les Marienklage allemands étaient encore des actes de\ndévotion travaillés confusément et lourdement sur l'Ecriture, actes dont la\nreprésentation exigeait plusieurs jours, Gil Vicente prenait les traditions et\nhabitudes populaires — comme devait faire plus tard Lope de Vega — et\nleur donnant forme littéraire, ouvrait à la fois de nouveaux horizons à l'art\ndramatique et fondait le Théâtre national portugais.\n   En ses premières œuvres, Gil Vicente a pour modèle les Eglogues de Juan\nde la Encina, qui sont comme des paraphrases des bucoliques de Virgile,\ndouces et faciles. Mais déjà il passe son modèle en esprit, en grâce, en vigueur\nartistique et en imagination, mettant en pleine lumière son génie libre, ori-\nginal et fécond, doué d'une conception profonde et philosophique, dont Juan\nde la Encina n'eut pas même le pressentiment. Et, parce qu'il fut l'auteur de\nla première comédie de caractère et de plan tendant au développement d'une\n"}, {"page_pdf": 705, "page_imprimee": 606, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3231, "texte": "606                              DURENDAL\n\n\nidée, il doit être considéré comme un des véritables initiateurs du théâtre\ncontemporain; gloire qui lui est reconnue tant par les castellanistes les\nplus exclusivistes que par la thèse de Menendez y Pelayo, proclamant que\nc'est en Portugal qu'on doit chercher les racines de cette merveille de génie\nqu'est le théâtre espagnol.\n     La cour de Portugal était alors la plus magnifique de l'Europe. Le Por-\ntugal était arrivé à l'apogée de sa prospérité et, dans ses palais, le roi Emma-\n nuel cherchait à reproduire la splendeur de la cour de Léon X. Que ce soit\n dans le somptueux palais de la Ribeira, à Lisbonne, ou à Cintra — dans ce\n doux lieu de délices que Byron a appelé l'Eden glorieux — on trouve le roi\n toujours entouré par une foule de poètes et d'artistes qui rendirent célèbres\n ses soirées, inédites et raffinées à l'égal de celles de la plus illustre\n académie.\n      Ce fut dans ce milieu intensément intellectuel que Gil Vicente créa le\n théâtre portugais. C'est là, dans ces brillantes et pompeuses réunions, qu'il\n vient avec une suite d'anges et de diables, de dieux de la mythologie, de\n  nobles et de roturiers, profitant des fêtes de la cour — une princesse qui se\n  mariait ou l'ennoblissement de quelque héros — pour fustiger les vices et les\n  ridicules de son temps, satiriser les nobles et les clercs, toujours avec une\n  liberté qu'on ne comprend plus que difficilement aujourd'hui et une intrépi-\n  dité seulement propre à un homme supérieur revêtu d'une suprême autorité.\n       Il fut à la cour de D. Manuel ce que Molière fut à la cour de Louis XIV\n  et Beaumarchais au temps de Louis XVI.\n       Ses Autos sont la glace limpide où la société du XVI e siècle se voit en\n   pleine vie et vérité; on y trouve l'état des esprits, des habitudes, de la\n   langue, de la littérature, de l'histoire politique. C'est un trésor où palpite\n   toute la vie du moyen âge portugais.\n       Son œuvre, qui se compose de quarante-quatre pièces, a été divisée par lui-\n   même en trois groupes : le premier est formé des œuvres hiératiques, les Autos\n   de dévotion. C'est à ce groupe qu'appartient le Mystère de l'Ame — qui a\n    donné naissance aux fameux Autos sacramentales ; le deuxième est fait de\n    tragi-comédies et comprend des œuvres aristocratiques, c'est-à-dire les comé-\n    dies allégoriques et chevaleresques; le troisième groupe contient les Farces,\n    les comédies pour le peuple, où son génie atteint à la lumineuse vision du\n    théâtre moderne.\n        Un des plus grands prosateurs portugais du siècle dernier, Camillo\n     Castello Branco, disait que Gil Vicente fut l'homme qui, le premier de tous,\n     au Portugal, sut rire. Il est sorti du moyen-âge avec toute son originalité\n     pure et crue, quand l'époque des luttes pour l'établissement de la monarchie\n     venait de passer et que le peuple, délivré des Maures et des Espagnols, fort,\n     libre et jeune, commençait de jouir des richesses que l'Orient déposait tous\n     les jours au port de Lisbonne comme pour le remercier de l'œuvre grandiose\n     de civilisation qu'il venait de faire.\n         L'Auto de l'Ame occupe une place toute spéciale dans l'œuvre de Gil\n     Vicente.\n"}, {"page_pdf": 706, "page_imprimee": 607, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2812, "texte": "                                GIL VICENTE                                607\n\n\n   Il a relégué toutes ses bouffonneries et ses farces pour s'y élever aux plus\npures régions du mysticisme.\n   Ce qu'il y a de plus ingénu, de plus touchant dans le sentiment religieux\nse trouve dans le mystère. De toutes les œuvres de dévotion, c'est le Mystère\nde l'âme la plus simple, la plus sincèrement sentie. Elle résume la lutte de\nl'homme avec le génie du mal, et montre le triomphe du premier grâce à la\nmiséricorde du Rédempteur. C'est un drame purement hiératique, déroulé\ndans une forme douce et suave, plein d'amour et de pureté inconnus aux\nchoses de la terre.\n   Quand on lit les vers où l'ange parle à l'âme, on croit entendre la voix\nmême d'un ange. Et comme il est ingénu, simple et humble, le parler de lâme\nquand elle demande à l'ange de la protéger :\n\n                       Ange qui êtes mon gardien\n                       Surveillez ma faiblesse\n                       Charnelle,\n                       De toutes parts ayez soin\n                       Que ma précieuse richesse\n                       Principale\n                       Ne se consume pas...\n\n   Le vicomte d'Auguella, dans une étude aussi approfondie que précieuse\nsur Gil Vicente, consacre une trentaine de pages à un examen critique du\nMystère de l'âme. Il y trouve une évidente analogie avec le Faust de\nGoethe.\n   Je tâcherai de vous donner une vue très rapide sur cette curieuse confron-\ntation qui devient d'un très vif intérêt au moment de la parution de cette\ntraduction française, la première qui ait été faite de ce mystère.\n   Il nous est impossible de savoir aujourd'hui d'une façon certaine si\nGoethe a connu les œuvres du fondateur du théâtre portugais. C'est possible\npuisque les moyens de le connaître ne lui ont pas fait défaut. Peut-être que\nl'intérêt d'Erasme pour Gil Vicente, qu'il appelait le Plaute portugais, a\néveillé la curiosité de Goethe.\n   Quoi qu'il en soit, Gil Vicente, observe d'Auguella, n'a pas enfermé son\nsujet dans un tableau aussi concret et aussi réaliste que le fit le poète\nallemand dans la première partie de sa célèbre tragédie. Il l'idéalise tout de\nsuite, l'esquisse de pure inspiration, l'ébauchant dans des contours vagues,\néthérés, sans le naturalisme de l'existence. En simplifiant l'effet, il l'a\naugmenté.\n   Voici l'heure de la tentation. Le diable cherche prudemment à éveiller le\ndoute dans l'âme ingénue, mêlant l'erreur à la vérité, posant de subtiles\ninterrogations. Le Méphistophélès de Goethe n'est pas moins rusé, mais il\nest vulgaire et grossier dans la forme. Il est insolent et débauché; ses\nréponses sont brutales.\n   Mais, bref, tous deux parviennent à affaiblir la volonté. Déjà l'âme hésite\nen réponses évasives, n'a pas de critère propre, obéit à la suggestion du milieu\n"}, {"page_pdf": 707, "page_imprimee": 608, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3258, "texte": "608                              DURENDAL\n\n\noù elle se trouve. Quand Méphistophélès conseille à Marguerite de prendre\nun amant, celle-ci dit lassement et sans pudeur : « Il n'est pas d'usage ici ».\n   Chez Gil Vicente, l'ange cherche l'âme, essaye de la sauver par des\nparoles sévères, marquant nettement la responsabilité de la chute. Et il est\ncurieux de noter comme les deux personnifications, l'ange et le diable,\nmaintiennent, durant toute l'action, les attributs de leur caractère. Tandis\nque l'ange jouit d'une paix céleste, d'une sérénité divine, même dans les\naccusations les plus ardentes, Satan est l'antithèse de cette charmante\nmajesté ; il est turbulent, astucieux et pervers.\n   L'analogie de ces deux œuvres est plus frappante encore si nous confron-\ntons les deux scènes de la tentation — celle des bijoux — et il en coûte de\ncroire que le poète allemand n'a pas connu le mystère de Gil Vicente.\n   Il y a une extraordinaire ressemblance entre l'Ame et Marguerite. Mais,\ntandis que, dans le Faust, la vie est supposée réelle, les personnages exis-\ntants; dans le mystère du poète portugais, tout est éthéré, allégorique et pure\nmanifestation d'une vision spirituelle.\n    La situation où se trouve le Méphistophélès de Goethe ne diffère pas moins\nde celle où vit le diable de Gil Vicente, quand un chœur d'anges emporte\nle corps de Faust. Seulement on trouve, à l'avantage de Gil Vicente, en\nplus de la priorité de la création, plus de vérité, de précision, de clarté.\n    Il y a, dans le Faust, comme un écho de la pensée créatrice de l'Auto da\nAima. Et le vicomte d'Auguella, faisant noter que, hasard ou non, la prio-\nrité de la conception appartient à noire poète, termine son étude sur\nl'opinion d'un écrivain illustre qui préfère le symbolisme quelquefois trivial\ndu Mystère de l'Ame à la fantasmagorie nébuleuse de la deuxième partie\ndu Faust.\n   Ducarme dit que l'oraison que le poète a mise dans la bouche de\nsaint Augustin est d'un tel sublime qu'elle semble avoir été inspirée par la\nmuse douloureuse du Stabat. Il ajoute que rarement la poésie chrétienne\ns'est élevée à de tels accents. La force, la grâce, la tristesse sainte produite\npar la croix, les extases de la foi, tout cela gémit et défaille de douleur dans\ncette oraison.\n    Il suffisait qu'il y eût cette perle dans le Mystère de l'Ame pour déter-\nminer la supériorité de Gil Vicente dans cette branche de la littérature\n portugaise et espagnole. L'imprévu de cette poésie délicate, qui jaillit avec\nun tel brillant, donne la mesure de ce que fut et de ce qu'aurait pu être dans\nun autre milieu Gil Vicente.\n    « Où il s'élève, a dit un critique français, il a d'admirables accents; il a le\n secret des grâces qui sont restées l'apanage de son peuple, la sève poétique\n circule abondante dans sa langue libre, souple, éclatante. »\n    Voila, mon cher Vandervelden, ce que j'ai cru devoir vous dire d'essentiel\n au sujet de Gil Vicente. J'espère que vous ne m'en voudrez pas de n'avoir\n pu pousser plus avant cette étude, mais je crains fort qu'elle ne dépasse déjà\n la place dont vous disposez.\n    Je m'en excuse à nouveau, et reste dans ces sentiments tout à vous, très\n cordialement.\n                                                         Luis D'ALMEIDA BRAGA.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-009", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 609, "page_fin": 618, "titre_corps": "Le mystère de l’âme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Gil Vicente", "ancre_debut": "Le Mystère de l'Ame par GIL VICENTE à PAUL CLAUDEL", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 708, "page_imprimee": 609, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 2463, "texte": "Le Mystère de l'Ame\n                                par G I L V I C E N T E\n\n\n\n                        à PAUL C L A U D E L cette traduction   est respectueusement dédiée.\n\n\n                                        Figures :\n            L'AME.                                        SAINT AMBROISE.\n            L ' A N G E GARDIEN.                          SAINT G É R O M E .\n            L'ÉGLISE.                                     SAINT THOMAS.\n            SAINT AUGUSTIN.                               D E U X DIABLES.\n\n\n   Ce mystère a été composé à la demande de la très dévote R e i n e D o n a\nLéonore, et joué devant le très-puissant et noble roi, Don E m m a n u e l , son\nfrère, p a r son ordre, en la ville de Lisbonne, au palais de la Ribeira, d a n s la\nnuit du Vendredi-Saint de l'ère du Seigneur l'année quinze cent et huitième.\n\n                                       Argument\n   Tout c o m m e il est très nécessaire qu'il y ait des auberges sur le chemin\npour repos et réfection des voyageurs fatigués, de même il est chose très\nconvenable de rencontrer dans cette vie passante une hôtellerie pour réfection\net repos des âmes qui vont voyageantes vers l'éternelle demeure de Dieu.\n   Cette hôtellerie des âmes est l'autel; les aliments : les insignes de la pas-\nsion; et de cette perfiguration traite l'œuvre suivante.\n  (Une table est dressée ; devant se trouve un siège. La mère Sainte Eglise entre suivie\ndeses quatre docteurs : Saint Thomas, Saint Jérôme, Saint Ambroise, Saint Augustin.\nCelui-ci dit) :\n  AUGUSTIN. — Il est nécessaire, amis, que dans cette triste course de la vie,\npar les insidieux périls des ennemis, il y ait quelque manière d'asile; parce\nque l'humaine nature, passagère et débile, veut du repos en divers temps.\n   Dans cette course glorieuse qui mène à l'éternelle récompense, il fallait\nune hôtellerie, pour les âmes.\n   Hôtellerie pleine de provisions, garnie d'une table en lumière claire atten-\ndant toujours chargée de ces aliments et réfections q u e le Fils de Dieu sur la\ncroix gagna en souffrant.\n  Sa mort fut u n pacte par lequel, pour nous donner le Ciel, il n o u s donna\nsa vie avec angoisse.\n  En le c o n d a m n a n t on jugea la Paix, mais on la dispensa à tous.\n   Le fruit de sa mort fut donc que la sainte h ô t e l i è r e , la Mère Eglise, con-\nsole, à ses frais, à cette table, l'âme, voyageante, lui d o n n a n t la connaissance\ndu Père et l'ange gardien pour précepteur.\n"}, {"page_pdf": 709, "page_imprimee": 610, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2816, "texte": "610                                  DURENDAL\n\n\n\n   Si l'âme qui lui est confiée va s'affaiblissant et défaillant, en arrivant à\ncette hôtellerie elle guérit.\n   (Vient l'ange gardien suivi de l'âme ; il dit) :\n   L ' A N G E . — Ame humaine, formée d'aucune chose, faite très précieuse, de\ncorruption séparée, émaillée dans la forge parfaite, glorieuse plante mise\ndans cette vallée pour donner de célestes fleurs odorantes et pour être trans-\nplantée sur les cimes où s'épanouissent les merveilles plus merveilleuses que\nles roses, vous êtes plante et voyageuse, car quoique vous demeuriez, vous\nremontez vers votre origine.\n  Votre véritable patrie est d'être héritière de la gloire que vous gagnerez.\n   Allez vite !\n  Ame bienheureuse, des anges tant aimée, ne dormez pas.\n   Ne tardez pas un instant, la journée sera bientôt finie si vous attendez.\n   L'AME. — Ange, qui êtes mon gardien, surveillez ma faiblesse charnelle.\n   De toutes parts ayez soin que ma précieuse richesse principale ne se\nconsume pas.\n   Entourez-moi toujours, car je sors craintive du combat.\n   O précieux défenseur, ma faveur! Votre épée lumineuse me défende sans\ncesse!\n   Ayez toujours surveillance sur moi, j'ai peur de broncher et de tomber.\n    L ' A N G E . — C'est pourquoi je suis venu et j'y veillerai.\n   Mais encore faut-il que vous m'aidiez à résister.\n   Que richesses ni procès ne vous occupent de leurs vanités, surveillez-vous\nvous-même; car pompes, honneurs, biens et frivolités ne sont qu'obstacles\net combats.\n   Comme moyen de rendre votre état glorieux, votre libre arbitre, exempt,\naffranchi, puissant, vous est donné par le divin pouvoir.\n   Encore votre libre intelligence et libre volonté et la mémoire, afin que\nvous vous souveniez toujours que vous êtes créée par lui pour la gloire.\n    Et comme Dieu vit que le métal où il vous mettait en épreuve pour méri-\nter, était fragile et périssable, il m'envoya à votre aide et défense.\n   Allons notre chemin.\n   Prenez garde de retourner, car l'ennemi mettra mille traverses à votre gloire.\n    N'écoutez pas Satan, votre péril.\n    Persévérez au soir de votre journée et souvenez-vous que l'esprit, qui est\nla sentinelle contre le péché, chemine sans crainte vers la patrie.\n    Du chemin que vous tenez, ne tombez pas dans les pièges infernaux, dans\nles rets de la tristesse ténébreuse; les gloires suivent votre beauté.\n                                              (l'Ange avance; le diable vient et dit ) :\n  L E DIABLE. — Si vite, si délicate, blanche colombe, où courez-vous ?\n  Qui vous trompe et vous entraîne fatiguée par la route, que vous ne sentez\nseulement pas que vous êtes humaine ?\n  Ne cherchez pas à vous tuer.\n  Vous êtes encore en âge de grandir, il y a du temps pour s'amuser et du\ntemps pour voyager; vivez à votre aise et ayez plaisir!\n"}, {"page_pdf": 710, "page_imprimee": 611, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2254, "texte": "                           LE   MYSTÈRE      DE   L'AME                         611\n\n\n  Jouissez, jouissez des biens de la terre !\n  Cherchez seigneuries et richesses !\n  Qui de la vie vous exile d a n s la triste montagne ?\n  Qui vous parle de délires au lieu de plaisirs ?\n  Cette vie est repos, doux et bénin, n'ayez soin d'autre p a r a d i s ! Qui vous\nmet en raison autre asile ?\n  L ' A M E . — Ne me retenez pas, il faut que j'aille; d'autres soins m'occupent.\n  L E DIABLE. — E h ! reposez en ce m o n d e , tous en font a u t a n t .\n  Les richesses ne sont pas en vain, ni les plaisirs, ni les festins; tous sont\npures passions des créatures et créés pour elles.\n  Egayez sans cesse votre passage; reposez, puisqu'ils ont reposé ceux qui\npassèrent par ce pèlerinage où vous peinez.\n  Ce q u e veut la volonté, tout ce que le corps désire, tout se fait.\n  Moquez-vous de qui voudra vous blâmer et tâchez de vous martyriser sans\nprofit.\n  A votre place, je m'en retournerais.\n  Vous allez si triste, si affligée, que c'est vraiment m a l h e u r e u x .\n  Madame, vous êtes maîtresse et commandez, vous ne devez rien à personne\nsoyez libre!\n  L ' A N G E . — Suivez-moi! qui vous retient?\n  Comme vous cherchez calmement la gloire!\n  Oh! mon D i e u ! o h ! s u p r ê m e bien, personne n'estime plus la victoire de se\nsauver !\n  Ame précieuse, la fatigue vous tient-elle déjà?\n  Tombez-vous si vite en défaillance?\n  Soyez courageuse !\n  O ! comme vous viendriez pressée et désireuse si vous voyiez le b u t i n de\ncette journée !\n   Marchons! Marchons !\n  Prenez courage, âme sainte, âme choisie!\n                                                    (L'Ange avance, Satan recule.)\n  L E DIABLE. — Quelle vanité et quel excès suprêmes!\n  A quoi bon tant de hâte ?\n  Ayez vie !\n  Vous allez déconsidérée, déchaussée, pauvre, perdue, complètement, vous\nne portez m ê m e rien qui soit vôtre.\n  Affligée, vous passez cette vie en sottise!\n  Prenez plutôt cette robe de soie, passez les bras par ici.\n  Maintenant, attendez.\n  Oh! qu'elle vous sied royalement!\n  Vraiment, cela me paraît b i e n !\n  Maintenant, marchez.\n  Vous avez besoin de chapins de Valence! — Les voilà.\n  Vous voici femme enfin à plaire!\n  Pliez les bras, h a r d i m e n t .\n"}, {"page_pdf": 711, "page_imprimee": 612, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2192, "texte": "612                               DURENDAL\n\n\n  Bien.\n  Promenez-vous fièrement.\n  D'ici par là, de là par ici, suivez votre fantaisie.\n  Maintenant, vous êtes belle comme la rose.\n  Tout est pour le mieux.\n  Reposez.\n                                             (L'Ange retourne à l'Ame, disant :)\n  L'ANGE. — Que faites-vous là?\n  L'AME. — Ce que je vois faire par le monde.\n  L ' A N G E . —- Oh! âme, vous allez vous perdant, vous courez vers l'abîme,\nvous perdez le chemin acquis et vous errez !\n  Vous avez traité en marchand le corsaire Satan et de libre volonté!\n  Oh! prenez de la peine, car la Vierge glorieuse vous attend.\n  Priverez-vous la principauté de son héritier?\n  Répudierez-vous votre gloire et vraie patrie?\n  Quittez aussitôt ces chapins et ces traînes si excessives dont vous allez\nchargée.\n  Que la mort ne vous prenne pas si bien mise.\n  Qu'on ne vous enterre pas avec de tels désirs!\n  L ' A M E . — Venez! donnez-moi votre main.\n  Allez! que je vous suive s'il m'en reste la force.\n                                              (L'Ange avance, le Diable recule.)\n   L E DIABLE. — Toutes choses, avec raison, ont saison, Madame. Croyez-en\nmon opinion.\n  Vient le temps où l'on s'amuse, le temps où l'on croît et celui où l'on\nordonne et triomphe et amasse et acquiert ce qu'on peut de la prospérité.\n   Il est encore trop tôt pour mourir.\n   Il y a du temps pour se repentir et aller au Ciel.\n   Mettez-vous à la mode de la cour, de cette façon votre beauté vivra en son\nnaturel.\n   A quoi donc servirait l'or et la pierre précieuse et le brocart et la soie?\nà quoi?\n   Ayez foi qu'ils sont destinés à des âmes plus heureuses.\n   Voici un collier d'or, très bien émaillé et dix bagues.\n   Maintenant vous êtes à marier et à galantiser.\n   Mirez-vous en cette glace et vous saurez que je n'ai voulu vous tromper en\nrien.\n   Mettez ces boucles chacune en son oreille; faites vite, car qui veut\nacquérir des biens saisit l'occasion.\n   Maintenant, je m'en vais content.\n   L ' A M E . — Oh ! comme je suis précieuse, si propre à servir.\n   Et comme une sainte qu'on adore !\n   L ' A N G E . — Oh ! âme impitoyable, entêtée, on devrait vous fuir plutôt que\nvous garder.\n"}, {"page_pdf": 712, "page_imprimee": 613, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2436, "texte": "                          LE   MYSTÈRE DE       L'AME                         613\n\n\n   Vous mettez terre sur terre, car ces ors ne sont que boue.\n   O seigneur! pourquoi permets-tu cette tentation qui relègue au royaume\nde la confusion ton labeur ?\n   N'alliez-vous pas moins embarrassée et plus libre, par avant ?\n   Vous voilà chargée et gênée de choses qu'il faudra abandonner un jour;\n   Tout cela se décharge au port de la sépulture.\n   Ame sainte, qui vous aveugle et vous charge d'un vain malheur ?\n   L ' A M E . — Cela ne me pèse rien, mais la faible nature m'embarrasse.\n   Je ne puis faire un pas que je ne sois fatiguée, telle est ma faiblesse, tant la\ngrâce me fait défaut.\n   Messire, laissez-moi, je me sens incurable et déjà engagée à ce point...\n   L ' A N G E . — Au moins faites deux pas jusqu'où demeure celle qui détient\nle céleste remède.\n   Vous y trouverez repos et réconfort, car l'hôtelière n'a pas sa pareille\npour accueillir ceux qui viennent affligés et pleurants.\n   L'AME. — Est-ce loin d'ici ?\n   L'ANGE. — Tout près.\n   Prenez courage, ne défaillezpas.\n   Et marchons,\n   Car la guérison vous y attend pleine et entière.\n   Tout ce que vous désirez y sera accordé.\n   L'hôtelière est si pleine de grâce,\n   Elle vous fera tant de faveurs...\n  L'AME. — Qui est-elle ?\n  L'ANGE. — C'est la sainte mère Eglise — et ses saints docteurs sont auprès\nd'elle.\n   Vous sortirez de là légère, pleine du Saint Esprit et très belle.\n   Oh ! âme soyez courageuse; encore un pas, il vous en faudra moins pour\ndevenir l'Epouse.\n   L E DIABLE. — Par grâce, un moment, où allez-vous ?\n   Cette hâte excessive est déjà folie !\n   Comment 1 vous qui doutez, consentez-vous à suivre l'Eglise, dans la fleur\n de l'âge?\n   Donnez-vous, donnez-vous au plaisir ; il y a trop d'heures dans le cours des\nannées futures.\n   Et pour celle où la mort viendra, comme on veut s'y pardonnent tous les\ntorts de l'âme.\n   Récapitulez vos biens; certains droits acquis sur quelques hameaux restent\nen souffrance.\n   La perte d'une belle rente est fâcheuse.\n   C'est un débat que vos parents n'ont pu tirer au clair ;\n   Au fait, une bagatelle, une difficulté dont un rire triomphe.\n   Citez les parties mardi que ces droits ne se prescrivent pas et ayez bon sens.\n   L'AME. — Silence ! par l'amour de Dieu !\n   Laissez-moi, ne me poursuivez pas!\n   Il suffit que vous retardiez les héritiers du ciel.\n   En vos combats la vie se dissipe.\n"}, {"page_pdf": 713, "page_imprimee": 614, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2494, "texte": "614                               DURENDAL\n\n\n\n   Laissez-moi purifier ce que vous, cruel, avez corrompu sans vergogne.\n   Car je ne peux ni fuir, ni atteindre à l'endroit où je me nettoyerai de ce\npoison.\n   L ' A N G E . — Voici l'auberge véritable et très sûre à qui veut la vie.\n   L'EGLISE. — O ! que vous venez fatiguée et chargée !\n   L ' A M E . — Expirante, je cherche le bonheur !\n   L'EGLISE. — Qui êtes-vous? Où allez-vous?\n   L'AME. — Je ne sais où je vais.\n   Je suis sauvage.\n   Je suis une âme qui pécha mortellement contre le Dieu qui ma créée.\n   Je suis la triste, sans bonheur, créée resplendissante et précieuse,\nangélique en beauté, et de nature lumineuse comme le rayon brillant.\n   Mais à cause d'un sort mauvais et de méchancetés, diaboliques et violen-\ntes, je suis plus morte que la mort, sans repos, chargée de vanités vénéneuses.\n   Je suis la triste, sans remède,\n   Pécheresse obstinée, entêtée,\n    Par ma triste faute, très mesquine, à tout mal inclinée délicieusement.\n   J'ai exilé de ma pensée mes parfaites parures naturelles,\n   J'ai rejeté la prudence et me suis parée des défroques du monde,\n   Au lieu de mériter, je me suis perdue à chaque pas.\n   Je suis coupable.\n   Ayez pitié de moi, car j'étais aveugle à moi-même,\n   J'ai perdu mon innocence et je suis damnée;\n   Et pour révéler le pire, je sens ne pouvoir me repentir quand je le\nvoudrais ;\n   Ma triste pensée, d'essence libre, ne veut pas, comme d'habitude,\nm'obéir.\n   Secourez-moi, bonne hôtelière, car la main de Satan m'a touchée,\n   Et déjà je suis tant échappée à moi-même que j'ignore si j'avance ou recule\net comment je marche encore.\n   Nourrissez ma faiblesse d'une substance sacrée, car je péris.\n   Je vous en supplie par votre sainte noblesse si généreuse !\n   Ce que je mérite ne m'est que trop connu,\n   Je me reconnais coupable et devant vous je crie ma faute :\n   Madame, je veux logis, donnez-moi place, puisqu'il a souffert pour nous\nqui nous absout,\n   Recevez-moi dans votre sein, manteau des délaissés, mère Eglise!...\n   L'EGLISE. — Venez vous asseoir ici, très doucement.\n   Car les mets sont préparés par Dieu le Père.\n   SAINT AUGUSTIN. — Jérôme, Ambroise et Thomas, mes piliers, servez ici\nmon amour, et choisissez le meilleur\n   Et vous, âme, venez goûter de célestes aliments.\n   Allez à l'office bénit; il faut replier cette âme sur soi, afin qu'elle mérite\nd'achever le chemin où elle s'arrêtait.\n   Puisque Dieu l'a portée ici, il ne faut pas qu'elle se perde.\n"}, {"page_pdf": 714, "page_imprimee": 615, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2832, "texte": "                           LE MYSTÈRE DE L'AME                                      6l5\n\n\n (Cependant, Satan s'agite en mille contorsions. — Un autre diable survient et dit :\n  DEUXIÈME DIABLE. — Q u e vous êtes agité !\n  PREMIER DIABLE. — J e brûle au feu d u c h a g r i n .\n  DEUXIÈME DIABLE. — Q u e vous arriva-t-il ?\n  PREMIER DIABLE. — J e suis si furieux d'être j o u é , q u e je ne peux trouver\nde repos q u i m e serve.\n  Je tenais u n e â m e , trompée, presque embrasée p o u r l'infernal...\n  DEUXIÈME DIABLE. — E t qui vous l'a r a v i e ?\n  PREMIER DIABLE. — Celui qui porte l'épée.\n  DEUXIÈME DIABLE. — Il m'a fait la pareille.\n  J'avais u n e âme vaincue, sur le point de se perdre de désespoir,\n  Elle s'était livrée à nous et déjà je la traînais pour l'emporter q u a n d il lui\narracha des flots d e l a r m e s .\n  | ' a i b l a s p h é m é et mes cris ont retenti par les monts I\n   Mais q u ' i m p o r t e ! Ce qui est perdu est perdu !\n   Je gagnerai demain et nous l'emporterons.\n  PREMIER DIABLE. — Ce n'est pas mon sentiment !\n  Je retournerai à cette â m e et nous verrons !\n  Q u a n d elle quittera l'église, je reviendrai la caresser et saurai tâter, durant\nsa marche, si elle vainquit dans ce combat.\n                                                      (L'Ame entre suivie de l'Ange.)\n\n   L ' A M E . — N e me délaissez p a s , Monseigneur Ange gardien !\n   O h ! incrédules, e n n e m i s , que voulez-vous de moi ?\n   Ne suis-je pas hors de la haine de m o n Dieu ?\n   Allez, tentateurs, laissez-moi me délecter à ce banquet choisi, a p p r ê t é pour\nles pécheurs avec les douleurs de notre R é d e m p t e u r , le Christ crucifié.\n\n    (Ces choses étant, l'Ame s'assied à table et l'Ange se met, debout, à son côté.\n       Viennent les Docteurs, portant quatre plateaux couverts ; ils chantent le « Vexilla\n      regis prodeunt ». Après qu'ils ont déposé les plateaux sur la table, saint Augustin\n       dit) :\n  SAINT AUGUSTIN. — Invitée, dans cette d e m e u r e céleste, il faut, M a d a m e ,\nvous écarter et vous transporter loin de toute chose m o n d a i n e et trompeuse.\n  Fermez les y e u x de la chair.\n  Mettez a u x fers les appétits d a m n é s , guide de l'infernal.\n  Car vous cherchez les chemins salutaires des repentis.\n  L ' E G L I S E . — Bénissez la table, Monseigneur.\n  Et pour consolation de l'invitée soit dite l'oraison des douleurs, consacrée\naux souffrances de la glorieuse passion.\n  Et vous, A m e , priez en contemplant les vives douleurs de N o t r e - D a m e .\n  Vous a u t r e s , répondez, puisque, jusqu'à ce jour, vous en avez fait autant.\n  Oraison de SAINT AUGUSTIN. — H a u t Dieu, merveilleux, qui avez visité le\ninonde sous la forme h u m a i n e , dans cette vallée de craintes et de larmes, vous\nnous avez m o n t r é votre gloire, souveraine.\n"}, {"page_pdf": 715, "page_imprimee": 616, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2727, "texte": "616                                DURENDAL\n\n\n   Votre fils délicat, chéri de la divinité et de la nature, fut couvert de plaies\net vidé de sang par notre maladie et vile faiblesse.\n   Oh ! roi des cieux, Dieu haut, très puissant, essentiel, qui pour l'homme\nque vous créâtes avez abaissé votre état glorieux au rang de l'humaine nature!\n   Et votre fille, votre mère, votre épouse, la vierge Marie, douce colombe\nglorieuse. Oh ! comme elle pleurait quand son Dieu souffrait !\n   Oh ! larmes précieuses distillées dans un cœur virginal, sources de toutes\ndouleurs, ouvertes aux yeux de la perfection !\n   Qui pourrait en recueillir la moindre y verrait clairement la douleur, la\npeine et la souffrance avec lesquelles, Vierge, vous avez pleuré votre amour!\n   Et quand vousétiez expirante, à défaut de vos larmes taries, celles de votre\nfils, de votre vie, coulaient ; alors que se sentant percé de la souffrance de\nvous voir ainsi et souffrant de votre douleur plus que de la sienne, il pliait\nsous le poids d'un double tourment.\n   Oh ! si une telle douleur pouvait s'étaler !\n   S'il se pouvait faire que nous voyions votre âme quand on cloua le Rédemp-\nteur sur la croix !\n    Oh ! belle et ravissante figure !\n   Oh ! divine splendeur ! qu'avez-vous senti quand la croix s'est dressée,\nélevant le fils céleste, né de vos flancs;\n   Quand vous vîtes au-dessus de la foule monter votre joie couverte de\nplaies, suppliciée, etque ses yeux rencontrèrent les vôtres, les vôtres, mère du\n mort marqué d'infamie !\n   Oh ! reine délicate, sainteté mystérieuse, qui ne pleurerait à voir expirante\nl'avocate, la force de notre vie !\n   AMBROISE. — Ainsi pleurait Jérémie sur la montagne de Sion, au temps\npassé, pressentant dans le Messie notre rédemption.\n   Ses larmes tombaient sans joie; il pleurait Jérusalem l'homicide, tuant\ncontre nature son Dieu, incarné à Bethléem.\n   JÉRÔME. — Car il voyait le Saint Agneau devenu la proie des loups,\nhumble, bafoué, condamné au martyre de la croix et sa face blanche et belle\ncouverte de crachats.\n   AUGUSTIN. — Voici la bénédiction du Père Eternel,\n   Et du Fils qui pour nous a tant souffert,\n   Et du Saint-Esprit consubstantiel que l'Eglise vous donne dans son amour.\n   L'EGLISE. — Voici l'eau pour les mains.\n   AUGUSTIN. — Il faut vous laver dans les larmes de votre repentir et\npleinement.\n   Après vous vous essuyerez avec une belle touaille bien ouvrée avec la soie\ndes veines pures de la Vierge immaculée.\n   Elle fut choisie entre toutes, tordue par une nuit d'amertume, parfaite et\nachevée au sein des douleurs.\n   Vous n'y pourrez pas sécher vos yeux, car les tristes lacets ne le permettent\n pas.\n   Vous trouverez d'avers et de revers des points qui déchirent le cœur.\n"}, {"page_pdf": 716, "page_imprimee": 617, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2652, "texte": "                            LE MYSTÈRE DE L'AME                                       6l7\n\n  Vous verrez sa triste trame naturelle contrepointée de tourments et l'image\nde Dieu créateur en agonie.\n\n    La touaille dont il est question est la Véronique que saint Augustin prend\n      d'entre les plateaux et montre à l'Ame : la Mère Eglise et les docteurs se pros-\n      ternent et l'adorent, chantant : \" Salve Sancta Facies \". Après, la Mère Eglise\n       dit :\n\n   L ' E G L I S E . — Voici le premier m e t s .\n   JÉRÔME. — Ce premier aliment, M a d a m e , fut a p p r ê t é sans joie, en u n\ntriste jour par la cruauté meurtrière.\n   Vous le goûterez épicé des pleurs de maintes douleurs, parce que les côtés\ndu Messie, divin, p u r et innocent, furent fouettés p a r a m o u r de vous.\n\n    L'aliment dont il est question sont les Jouets de la flagellation. Les docteurs les\n       sortent des plateaux et les présentent à l'Ame. Tous se prosternent et adorent,\n       chantant « Ave flagellum \". Jérôme dit ensuite :\n\n  JÉRÔME. — Cet autre mets contient l'aliment que vous r u m i n e r e z en con-\ntemplant la douleur que le maître d u m o n d e souffrit pour votre salut.\n  Il en vint un t o u r m e n t imprévu qui brûla son cerveau.\n  Il le permit afin de redresser la raison qui m a n q u a i t à la vôtre.\n  E t pour vous gagner le paradis il a souffert cela.\n\n       Le mets dont il s'agit est la couronne d'épines. Les docteurs la tirent des plateaux,\n       se prosternent et chantent: « Ave Corona spinarum ». Le chant terminé la\n       Mère Eglise dit :\n   L ' E G L I S E . — U n autre suit de m ê m e n a t u r e .\n   JÉRÔME. — Ce troisième aliment fut préparé sur le bois de la croix en trois\nlieux de d o u l e u r .\n   On ne sait quel fut le plus g r a n d et quel est le plus précieux.\n   On le m a n g e avec g r a n d e tristesse, parce qu'il fut apprêté sous les yeux de\nla Vierge glorieuse,\n   Quand elle vit crucifier son trésor et percer sa perle précieuse.\n\n    Saint Augustin montre les clous; tous se prosternent et les adorent chantant : Dulce\n      Lignum, dulcis clavus. L'oraison achevée l'Ange dit d l'Ame :\n\n  L ' A N G E . — Vous ne savez de quelle manière se m a n g e le dernier aliment.\n  Dépouillez m a i n t e n a n t ces attifets.\n  Ils enlaidissent les âmes et sont moyens d'empêcher les mortels de descendre\nen soi.\n\n       L'Ame se dépouille de la robe et des joyaux     que l'ennemi lui avait donnés.\n  AUGUSTIN. — O h â m e bien conseillée qui rendez ses biens à Satan et à la\nTerre les siens,\n  Voici que vous irez allégée p a r la route ;\n  Car, par la foi, vous avez remporté g r a n d e victoire.\n"}, {"page_pdf": 717, "page_imprimee": 618, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1407, "texte": "618                                   DURENDAL\n\n\n   L ' E G L I S E . — Voici le dernier mets.\n   JÉRÔME. — L e quatrième aliment est de telle perfection, de telle valeur et\nde tel prix que l'entendement divin l'élabora avec mystère au sein du ciboire\nvirginal de la divinité m ê m e , et après consécration le présenta au P è r e éter-\nnel en offrande.\n\n    Saint Jérôme présente d l'Ame un crucifix qu'il tire d'entre les plateaux. Les docteurs\n       se prosternent et l'adorent, chantant « Domine Jesu Christe; » après l'Ame dit :\n\n     L ' A M E . — Avec quelle force, avec quel esprit vous donnerais-je de tristes\nl o u a n g e s , moi qui ne suis rien et vous vois, Dieu infini, sous le coup de telles\ndouleurs et de telles tristesses!\n    N e suis-je point coupable?\n    C o m m e v o u s êtes abattu, Fils d u Dieu i m m o r t e l !\n    Qui vous tua, Seigneur, qui osa vous c o n d a m n e r , vous, Dieu de l'Univers,\nauteur de toute vie !\n     AUGUSTIN. — L e fruit de ce b a n q u e t , qui sur cet autel vous fut servi avec\na m o u r , nous irons tous le cueillir au verger où repose le R é d e m p t e u r .\n\n        Et     tous se prosternant avec l'Ame, entonnent le « Te Deum laudamus » et\n             adorent l'autel.\n                                                              Jos.   VANDERVELDEN.\n\n  Gand, juin-juillet                  1913.                  L u i s D'ALMEIDA BRAGA.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-010", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 619, "page_fin": 619, "titre_corps": "Le soleil brûle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "R. E. Mélot", "ancre_debut": "Le Soleil brûle Le soleil brûle en un ciel trop précis", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 718, "page_imprimee": 619, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1012, "texte": "Le Soleil brûle\n\nLe soleil brûle en un ciel trop précis... Seigneur,\nAccordez-moi très doucement, je vous en prie,\nLa douce force d'être heureux loin du bonheur !\n\nLoin d'un bonheur trop évident, loin d'un bonheur\nComme ce soleil dur en sa flamme assouvie,\nQui frappe, comme un gel strident, les tendres fleurs!\n\nPeut-être faudrait-il que mon cœur fût ainsi,\nCœur lumineux et violent, cœur sec, cœur d'homme,\nAu lieu de s'attarder aux matins attendris...\n\nPeut-être faudrait-il que mon cœur fût ainsi...\nPourtant, voyez, je suis encor, Seigneur, en somme,\nUn enfant. Le matin délicieusement\n\n\nMe tient, loin du soleil qui brûle, et de la vie...\nLes fleurs qui vont m o u r i r sont d e t e n d r e s amies,\nE t je v o u d r a i s naïvement ne point m o u r i r !\n\n\nE t puisqu'il m e f a u d r a bientôt, Seigneur, m o u r i r ,\nAccordez-moi t r è s doucement, je vous en prie,\nL'intangible b o n h e u r d'un simple et p u r Désir.\n\n                                               R.   E.    MÉLOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-011", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 620, "page_fin": 623, "titre_corps": "Les aveugles espérances", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean de Mot", "ancre_debut": "Les aveugles espérances Pour Edmond de Bruyn", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 719, "page_imprimee": 620, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2482, "texte": "Les aveugles espérances.\n                                                          Pour Edmond de Bruyn (1).\n\n\n\n\n                VOICI que vous m'arrachez à la paix où je vis parmi les vases\n                  brisés et les marbres mutilés, qui furent des dieux, et que\n                  vous me traînez à la barre de Durendal : « Cet archéologue\n                  est monté au Parnasse. Oui ou non aperçoit-on Byzance de\n                  là-haut ? »\n                     Puisque vous me découvrez, il me faut bien reconnaître\n                  que j'ai gravi le Parnasse, en dépit des préventions et des\nméfiances qu'incitent généralement à son égard les vers par trop fameux de\nBoileau.\n\n\n   « ayant traversé le Parnasse neigeux de mes pieds rapides, » s'il m'est permis\nd'emprunter le langage du poète Panyasis, j'ai doncgravi le rocailleux Likaoura.\nLes pâtres qui, après m'avoir offert l'hospitalité de leur foyer et de leur frugal\nsouper, m'y guidèrent au travers des ténèbres nocturnes, ne tentèrent pas\nde me faire voir Constantinople et ses coupoles. Il est vrai que c'était au\nlendemain de la guerre peu brillante de 1897, dans laquelle le Diadoque\nConstantin et ses Palikares s'étaient mués en cerfs, comme dit Aristophane,\ndevant le Turc vainqueur. Byzance semblait alors bien plus reculée dans\nl'espace et dans l'espoir qu'elle ne l'est aujourd'hui que le Basileus Constantin\nTourcoctone et Boulgaroctone règne glorieusement de la Crète au Rhodopc.\n   Je vous avouerai, d'ailleurs, qu'Apollon ne nous fut guère clément ce matin :\nil s'élevait resplendissant à l'Orient, qu'avait entr'ouvert l'Aurore aux doigts\nde roses. Sans doute croyait-il éclairer des poètes, mais voyant que nous\nn'étions que d'indignes archéologues, manieurs de pioches et non de lyres,\nil nous envoya, tout à coup, un ballot de nuages glacés qui nous noya dans\nson ouate opaque.\n    Combien de temps restâmes-nous là-haut, mes compagnons et moi, cher-\n chant à nous réchauffer, tapis les uns contre les autres, et blasphémant le saint\n nom de Phoebus?... Enfin Borée, nous prenant en pitié, voulut bien ouvrir,\n de son souffle puissant, quelques fenêtres dans le mur immense qui nous\nentourait et derrière lequel il devait se passer quelque chose. Ainsi nous fûmes\n dédommagés de notre longue attente, par des échappées sur des golfes bleus et\n des montagnes dorées. Une brèche plus large que les autres nous découvrit au\n\n\n  (1) Voir Durendal, septembre 1913 : Vues sur Byzance.\n"}, {"page_pdf": 720, "page_imprimee": 621, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2876, "texte": "                       LES AVEUGLES ESPÉRANCES                             Ö2I\n\n\nloin, la silhouette dentelée de l'Eubée. Elle se découpait nettement sur la mer,\ndressée, telle une muraille circulaire, à hauteur d'horizon. Et plus à l'est se\ndevinaient les contours estompés des Cyclades...\n   Certes ce n'était pas encore Byzance, mais c'étaient les premières pierres de\nce gué géant qui fait qu'une barque peut passer de Grèce en Asie, de Crête en\nThrace, avec la même facilité qu'un piéton saute de roc en roc, au travers\nd'un torrent, en dépit des tourbillons et des abîmes.\n   Comme au temps du roi Minos, aujourd'hui encore les frêles caïques\nhellènes s'en vont, par petites étapes, sans boussole, d'une île à l'autre,\npourvu que le vent souffle quelques heures. En quelque endroit que leur\nnégoce ou les fortunes de la mer les obligent à aborder, les marins sont\ncertains d'y rencontrer des habitants de leur race, parlant leur langue.\n   Jadis c'était vers l'Apollon Délien, aujourd'hui c'est vers la Panaghia de\nTinos, que de tous les rivages hellènes les pèlerins affluent. De la terrasse\nqui précède le sanctuaire l'on distingue, par un temps clair, le Cinthe et\nà ses pieds on devine la blanche étendue des ruines de l'Hieron de Délos.\nLes dieux ont pu changer de noms et de formes, mais après de longs siècles,\nles mêmes besoins religieux, unis aux communs sentiments de race, réunissent\nencore les hommes en un même centre, à peine déplacé. Cependant la\n« Toute Sainte » n'est pas la légataire universelle d'Apollon. Les prêtres\navisés de celui-ci avaient su faire de son sanctuaire la première place de\nbanque et de commerce de l'archipel. C'est Syra, étageantses maisons blanches\nnon loin de là, qui a hérité de la prospérité commerciale de l'île sacrée\ncar en dépit des bouleversements économiques amenés par les progrès de\nla navigation, il fallait un centre d'échanges, à mi-chemin, entre les rives de\nce lac grec qu'est restée la mer Egée.\n   En effet, elle est restée un lac grec en dépit des douaniers loqueteux et\nfaméliques du Sultan, fumant, sur les môles des îles et des côtes asiatiques,\nrésignés, l'éternelle cigarette qu'ils n'achèvent jamais.\n   Ainsi, dans les temps très anciens, les archers du grand Roi montèrent,\nquelque temps, la même garde...\n\n\n\n\n   Certes tout ce qui, il y a cinquante ans, excitait la verve d'About, est loin\nd'avoir disparu de la Grèce contemporaine.\n   La prétention des Grecs actuels de s'annexer l'admiration et l'amour que\nnous avons pour la Grèce antique, est horripilante.\n   N'ont-ils pas voulu imposer aux humanités l'enseignement de la pronon-\nciation moderne iotacisante, comme si c'était pour le plaisir de converser\navec eux que des milliers d'écoliers suaient sang et eau sur l'Iliade et sur\nl'Anabase ?\n   C'est tout juste s'il n'y a pas à Athènes une société des « enfants des\ncombattants de Marathon ».\n"}, {"page_pdf": 721, "page_imprimee": 622, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3307, "texte": "622                               DURENDAL\n\n\n   Ce qu'il faut laisser aux Grecs, tant autochtones qu'hétérochtones, c'est\nune conscience très vive de leur nationalité. Comme jadis les colonies les plus\nlointaines rivalisaient de piété généreuse à l'égard des sanctuaires de la mère\npatrie, ainsi les Grecs de Smyrne, de Constantinople, d'Odessa, d'Alexandrie,\nde Marseille, voire de Londres et de Chicago, comblent la métropole de leurs\nbienfaits. On vous aura montré à Athènes, non sans quelque naïf orgueil, des\nmonuments de marbre trop neuf, un stade trop éblouissant et au Pirée, sous\nle grand pavois du triomphe, des cuirassés dus à la munificence d'Hellènes\nhabitant au loin.\n   Beaucoup sont certes des émigrants, mais dans maintes villes de l'Orient\nméditerranéen, la Grande Grèce, les Grecs, qui y sont majorité, perpétuent\nla lignée des lointains fondateurs.\n   Je ne vous referai pas les statistiques, que nos journaux ont découpées, à\nl'envi, dans les Temps et les Times, mais je vous rappellerai qu'à\nByzance, que vous souriez de leur voir convoiter, il y a quatre cent mille\nGrecs, parmi les Turcs, les Arméniens, les Juifs, et cette population\npolymorphe et inquiétante, sans race déterminée, les Levantins...\n   Vous reconnaîtrez que les Grecs ont des raisons au moins aussi bonnes que\nle Tsar Ferdinand et ses Bougres de désirer Constantinople.\n   Quel crève-cœur c'eût été pour eux si leurs anciens alliés avaient été les pre-\nmiers à rétablir le culte chrétien sous la coupole de la Divine Sagesse, comme\nils en avaient témoigné l'intention en annonçant, ainsi que s'il s'agissait de\nl'inauguration d'une simple gare centrale, qu'ils y feraient célébrer la messe le\n 17 novembre dernier !\n   M'est avis qu'avant même d'avoir pris ouvertement l'offensive contre les\nBulgares, les Grecs s'arrangèrent pour ne pas les aider à forcer Tchataldja.\nCar les Turcs dans la place, en dépit des Puissances jalouses et hésitantes,\ntout espoir est encore permis. La Turquie est, en effet, appelée à disparaître,\net peut-être, non seulement d'Europe, mais encore de la carte du monde.\nAucun doute n'est possible à cet égard. La désagrégation est proche.\n   Certes, on pourra le regretter, car la Turquie avait sa grandeur farouche et\nhéroïque, et le Turc, une dignité exempte de tout « rastacouérisme » levantin.\n   Le Turc parti d'Europe, qui le remplacera?\n   Voici les rêves fous qui prennent leur essor. La Macédoine et Salonique con-\nquises, alors qu'il y a quelques années les Turcs menaçaient, presque, Athènes !\nVous m'objecterez que Salonique fut achetée, et non prise d'assaut. C'est vrai,\ncar ce ne fut pas ses hussards que Constantin, diadoque alors, lança contre la\nville cernée, mais la sonore cavalerie de Saint-Georges (une tactique anglaise\nque Constantin, roi, se garda de vanter, dans la chaleur communicative des\nbanquets, comme il le fit alternativement pour la discipline allemande et l'orga-\nnisation française.) Salonique fut gagnée à coups de livres sterling et non pas\nde canon.\n   Après tout, pourquoi cette victoire ne vaudrait-elle pas la Prise de Troie et\ncette ruse, le Cheval de Bois?\n   Les Grecs d'aujourd'hui se sont montrés, en ceci, dignes descendants du\nsubtil Odysseus; ce qui prouve que la race antique survit en eux beaucoup plus\nqu'on ne l'admet généralement.\n"}, {"page_pdf": 722, "page_imprimee": 623, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2738, "texte": "                       LES AVEUGLES ESPÉRANCES                              623\n\n\n   Sans doute ils ont hérité des défauts plus que du génie, mais il est déjà\nbeau, qu'au travers des malheurs des temps, ils aient conservé quelques traits\ndes ancêtres.\n   Le mirage du passé et surtout les leçons des pédants de collège nous ont\nlaissé des Grecs antiques une image classiquement parfaiteet froide. Beaucoup\ns'en sont dégoûtés, ou n'ont conservé pour eux qu'un respect fait\nd'indifférence.\n   Mais ceux qui ont lu Aristophane et regardé les peintures de vases,\nont vu des hommes vivants là où on leur avait campé des modèles d'académie.\nEt si la chance leur échut de parcourir la Grèce, ils auront retrouvé, avec\némotion, dans la bouche des pâtres qui les accueillaient dans leur hutte avec\nune majesté patriarcale, la question qu'Alcinoüs adressait à Ulysse errant :\nQui es-tu et d'où viens-tu d'entre les hommes? Que de fois nous dûmes narrer\nles péripéties de notre voyage du pays des Hyperboréens à la terre des\ndieux, et dire les raisons de notre vie vagabonde. Que de fois avons-nous\nsongé aux grœculi de la satire latine dans la boutique d'un de ces Bakkals\nbeaux parleurs, cabaretiers, épiciers, usuriers et pis encore, que l'on rencontre\ntoujours pareils d'Odessa à Marseille?\n\n\n\n\n   Voilà que leur bonheur passe leur espérance, et qu'en quelques mois la\nGrèce libre voit presque doubler son étendue...\n   Vous souvient-il du message qu'Agamemnon envoya à Clytemnestre pour\nlui annoncer cette prise de Troie dont le souvenir s'est dressé dans le cœur de\nchaque Grec, le jour où tomba Salonique? La flamme messagère s'alluma de\ncime à promontoire, d'île à île, et en quelques heures la grande nouvelle arriva\nà Argos.\n   « Oui, tels étaient les ordres que j'avais donnés aux coureurs aux flambeaux.\n» proclame Clytemnestre dans cette saisissante scène de l'Agamemnon, et\n» l'un après l'autre, ils se le sont passé. Mais les vainqueurs furent le premier\n» et le dernier coureur... »\n   Le chemin de la flamme, à part la première étape, l'Ida resté turc, les Grecs\nl'ont parcouru ces derniers temps, et le drapeau blanc lamé de bleu flotte là où\nles bûchers se dressaient vers le ciel. Le chemin vers Byzance est plus qu'au\n trois quarts parcouru. Pardonnez à la candeur hellène de rêver aux feux de\njoie qui s'allumeraient le jour où la Ville serait conquise, la ville dont le\nnom turc même est grec (Istamboul : έίς τήν πόλιν.)\n   Les mères grecques n'ont-elles pas depuis des siècles bercé leurs enfants\nen leur promettant « une Constantinople de sucre » ?\n   Filles de Prométhée, elles versent ainsi dans les cœurs ingénus « les aveugles\nespérances ».\n                                                            JEAN D E     MOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-012", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 624, "page_fin": 625, "titre_corps": "Chronique du mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P. 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Edmond Picard parla en termes émus de l'ami\nperdu, du grand indépendant et du grand honnête homme qu'il fut, et, racon-\ntant sa mort, il s'attendrit jusqu'aux larmes. En dépit des ans, l'éloquence\nd'Edmond Picard reste ce qu'elle était : souple et spontanée, inégale et inéga-\nlable. M. Maurice des Ombiaux lui succéda. Après un exode assez peu heu-\nreux où il fut question de géologie, d'histoire nationale et d'ethnographie,\nil évoqua l'œuvre de Lemonnier, non point tout entière, mais sous quelques-\nuns de ses aspects, mêlant à cette évocation de savoureux souvenirs person-\nnels. Emile Verhaeren fit le troisième discours. Ceux qui ont déjà entendu la\nchaude et véhémente parole du poète, ceux qui connaissent sa sincérité pas-\nsionnée, sa généreuse puissance de louange — marque, à coup sûr, de ceux\nqui sont très grands — peuvent deviner ce que fut l'éloge qu'il fit de son aîné.\nCeux qui savent de quelle admiration il est entouré chez les littérateurs et les\nlettrés, peuvent deviner l'émouvante et inoubliable ovation qu'on lui fit...\n                                                                     P. N.\n\n\n                           l a Théâtre du Parc \"\n    M . P a u l S p a a k toujours se cherche et se renouvelle. Il n'est pas de\nceux qui s'étant trouvés une fois ne cessent d'imposer au public — ou de se\nlaisser imposer par le public — la répétition d'eux-mêmes. Camille est le plus\nexquis des levers de rideau qu'on ait applaudi depuis longtemps. L'histoire en\nest simple et peut-être a-t-elle déjà été faite. Un jeune gentilhomme français\n— presque un enfant encore — se rend à Rome. Dans la voiture de poste il\nrencontre entre autres la Léonilda, vieille danseuse toujours jeune,\nGrambattista Zénale, acteur fat et facond, et le fils de celui-ci, Camille, avec\nlequel il se lie d'amitié. Arrêtés par un accident de la diligence, dans une\nauberge des montagnes, la Léonilda à force de coquetteries finit par enjôler le\njeune Français et par le persuader de fuir avec elle. Survient Camille qui\napprenant la chose, s'étonne, gronde doucement, se désole et finit par révéler\nce qu'il est : Fidèle amie de Zénale costumée en homme pour se garder des\n\n (1) Notre critique théâtral a été empêché d'assister à la représentation de la pièce de\nM. Maurice Donnay : Lis Eclaireuses.\n"}, {"page_pdf": 724, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1744, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                 625\n\noutrages des voyageurs. Et voici qu'Aymond s'aperçoit que c'est elle qu'il aime\net il le lui déclare avec passion. Mais elle s'en ira douloureuse et résignée avec\nson pauvre devoir : elle a voulu sauver le jeune homme, elle l'a sauvé, elle\nenlaidirait en restant près de lui, son joli geste... M. Spaak a fait de cette\nfable un peu surannée un très joli poème dialogué qu'on écoute comme on\nsavoure une musique. Les vers légers, tendres et spirituels se suivent en un\nrythme qu'on prévoit presque, tant il est naturel, mais qui reste pourtant\ntoujours inattendu. Le beau métier que celui-là ! et le talent souple, nuancé,\nharmonieux, qu'une fois de plus il révèle. L'auteur de Kaatje et de Damme a\nété plus ému, plus profond, plus lyrique; il a joué avec de plus vastes symboles\net évoqué des drames plus grands — il n'a jamais été charmant comme dans\nCamille.\n   MM. Gustave Rouget et Laumonier, MM mes Dudicourt et Camille Medal\nont joué cette fine comédie de façon délicieuse.\n   Elle était suivie d'une pièce en trois actes : Le Bonheur, de M. Albert\nGuinon, qui est d'une élégante bassesse et d'une correcte impudeur, mais où\nune scène merveilleuse au second acte — le second acte tout entier peut-être —\nconstitue la plus cruelle et la plus audacieuse analyse de l'amour profane ou\nde l'amour profané. Un prédicateur n'eût pas mieux fait. Cette crise est le\npoint culminant de la pièce; elle est vivement menée, éloquemment dénouée,\nprofondément, impitoyablement poursuivie. Mme Borgos et M. Henry Bosc y\nsont pathétiques, frénétiques, abattus, parfaits.\n                                                                          P. N.\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-013", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 625, "page_fin": 625, "titre_corps": "Chronique du mois : Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "G. de G.", "ancre_debut": "Le premier concert populaire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 724, "page_imprimee": 625, "debut_caractere": 1744, "fin_caractere_exclue": 3248, "texte": "Le premier concert populaire.\n   Le programme du premier concert populaire ne renfermait rien d'inédit,\nmais les œuvres étaient de choix et elles furent détaillées avec soin, mises en\nvaleur par une exécution ferme et colorée. C'était pour la première fois que\nM. Lauweryns paraissait à la tête de l'orchestre des Populaires. Il dirige avec\ncalme et autorité, imprimant aux masses sonores une fusion parfaite, très\nsoucieux également des nuances. L'Ouverture d'Euryanthe, animée d'un élan\nsoutenu et chantée avec un accent de triomphe, fut aussi remarquable par la\nsolidité de ses assises rythmiques, tandis que l'ouverture du Carnaval Romain,\nfinement dessinée, apparut pleine de verve et spirituelle à souhait. L'orchestre\nsut encore exprimer toute la poésie charmeuse de la Symphonie inachevée de\nSchubert. La Symphonie italienne de Mendelssohn eut moins de relief. Une\ndistance assez appréciable, d'ailleurs, sépare ces deux créations de la Muse\nromantique et le véritable chef-d'œuvre de Mendelssohn dans le domaine de la\nsymphonie, c'est l'Ecossaise.\n   Le concours de Madame Destinn, cantatrice tchèque, ajoutait un intérêt\nde plus à cette audition. Dans deux fragments, l'un du Freischütz, l'autre de\nDon Juan, elle fit admirer la pureté, l'ampleur et l'étendue de sa voix et, au\nrappel, délicatement accompagnée au piano par M. Lauweryns, elle chanta\navec une expression touchante la Marguerite au rouet de Schubert.\n                                                                     G. de G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-014", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 626, "page_fin": 628, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES Collection Les Maîtres de la Musique", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 725, "page_imprimee": 626, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2776, "texte": "LES LIVRES\n\n\nCollection L e s Maîtres de la Musique. — Jean-Jacques\n  Rousseau, par JULIEN TIERSOT. — (Alcan, Paris.)\n   M. Julien Tiersot consacre à Jean-Jacques Rousseau musicien une étude\ncompacte de deux cent cinquante pages. Le distingué musicologue y traite\navec compétence et autorité une matière peu connue et, â ce titre, son livre\nest aussi intéressant qu'instructif. On considère généralement et à tort que\ndans le domaine musical l'action et l'influence du célèbre philosophe gene-\nvois sont demeurées d'ordre absolument secondaire. N'oublions pas que toute\nla jeunesse de Jean-Jacques (jusqu'à l'âge de quarante ans) fut presque exclu-\nsivement orientée vers la musique qui prit, durant cet espace de temps, la\nmeilleure part de son activité. Le Devin du village, son œuvre la plus signi-\nficative, fut représentée pendant trois quarts de siècle avec un succès toujours\ngrandissant, coexistant auprès des chefs-d'œuvre de Gluck, jusqu'à leur\néclipse commune et, comme le fait justement remarquer M. Tiersot, on peut\ndire que, sous l'impérieuse poussée du mouvement romantique, la bluelte de\nRousseau « tomba en bonne compagnie ».\n   Un des chapitres les plus curieux du livre est celui qui raconte la guerre\ndes deux musiques (l'italienne et la française).\n   Tandis que l'harmoniste Rameau, personnifiant la musique selon la science,\nprenait la défense de la musique française, le mélodiste Rousseau, person-\nnifiant la musique selon l'instinct, se faisait le champion de la musique\nitalienne. Leur dissentiment portait plus sur des questions de forme que sur\ndes questions de fond et « en somme, dans cette querelle entre un maître de\nl'art et un praticien de moindre habileté mais d'idées plus étendues, il faut\navouer que ce ne fut pas le premier qui eut raison ». Du côté de Rousseau, il\nest possible que l'ardeur de la polémique lui fil parfois dépasser sa pensée.\nCependant, il ne voulut point se faire « l'esclave d'un dogme, même formule\n par lui » et lorsque Gluck eut vivifié la tradition française par ses chefs-\nd'œuvre, Jean-Jacques Rousseau en fut un des plus fervents admirateurs.\nC'est d'ailleurs moins comme créateur que comme initiateur et semeur d'idées\nque Rousseau doit nous intéresser ici.\n    En ses divers écrits sur l'art musical, et surtout dans son Dictionnaire de\n Musique qui fait une très large place à toutes les questions de théorie,\nl'auteur du Contrat social a maintes fois témoigné d'une prescience merveil-\nleuse, notamment en ce qui concerne la subordination de la musique à la\npoésie, le rôle expressif de l'orchestre, la supériorité des sujets légendaires\nsur les sujets historiques comme base du drame musical, etc, etc.\n                                                                   G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 726, "page_imprimee": 627, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3281, "texte": "                                     LES LIVRES                                     627\n\n\nCollection Les Musiciens Célèbres.                          — Méhui, par RENÉ\n    BRANCOUR. — ( P a r i s , Laurens).\n   En u n e étude très avertie, M. René B r a n c o u r ressuscite la physionomie\nattachante et raconte l'œuvre trop oubliée du très noble musicien que fut\n Méhul. Cette œ u v r e est considérable. Outre ses n o m b r e u x opéras, Méhul a\nécrit une messe solennelle d'une grande pureté d'inspiration, des symphonies\ns'apparentant à la m a n i è r e de H a y d n , des cantates patriotiques dont quel-\nques-unes, le Chant du Départ, le Chant du 2S Messidor, sont demeurés\njustement célèbres. Si ses opéras en général n'ont pas eu tout le succès\nqu'ils méritaient, c'est que trop souvent le musicien fut desservi par le\nlibrettiste. Quoi qu'il en soit, Euphrosine, Stratonice, Ariodant, Uthal renfer-\nment des pages de premier ordre. Q u a n t à Joseph, son chef-d'œuvre,\n« éternellement j e u n e en sa grandeur pathétique et sa noble sérénité », il a\ntoujours conservé le rare privilège d'être unanimement admiré des musiciens,\nà quelque nation ou système qu'ils appartiennent. W a g n e r t n le faisant\nétudier à u n e petite c o m p a g n i e d'opéra se sentait « transporté d a n s un\nmonde supérieur ». E t W e b e r : « L a beauté de telles œuvres ne se prouve\npas... P o u r relever tous les mérites de ce magnifique poème musical, il\nfaudrait des v o l u m e s . . . ». L'Allemagne a continué de penser comme\nl'immortel a u t e u r d'Obiron, et le chef-d'œuvre de Méhul est d e m e u r é au\nrépertoire de toutes ses g r a n d e s scènes lyriques. A signaler aussi une fine\nanalyse de l'ouverture du Jeune Henry où M. Brancour voit « le t y p e\npremier du p o è m e s y m p h o n i q u e ».\n   La conception esthétique de Méhul fut d'ailleurs d'ordre très élevé.\nS'inspirant à la fois d e Gluck et de Mozart, ses deux maîtres de prédi-\nlection, il pensait que « l'expression musicale est une fleur suave, délicate et rare,\nd'un parfum exquis, qui ne fleurit point sans culture et qu'on flétrit d'un souffle... que\nla musique étant fille de la poésie, entre un joli effet musical étranger\nà l'accent s c é n i q u e ou au caractère des personnages, et u n e série d'ac-\ncents vrais, mais non provocateurs d'un frivole plaisir, il n ' y a point à\nhésiter. »\n   Quant à l'orchestration de Méhul que Berlioz admire profondément,\nSaint-Saëns affirme qu'elle est \" très supérieure à celle de ses contemporains\net le classe tout à fait à part des compositeurs français de son époque \".\n   Tous ceux qui connurent Méhul ne tarissent point d'éloges sur la beauté\nd'âme et de caractère d u grand artiste. Arnault dit : « L a générosité fut\nhabitude en lui. S'il s'agissait d'un autre, je chercherais dans sa vie\nquelques traits pour le prouver ; quant à lui, je n'en connais qu'une\npreuve, c'est sa vie tout entière ».\n                                                                             G. DE G.\n\nLe sens intime de la Tétralogie de Richard Wagner.\n La Chute. L a Rédemption, par CARL DE CRISENOY. — (Perrin,\n  Paris.)\n  La littérature wagnérienne, qui constitue à l'heure qu'il est u n e vaste\nbibliothèque, s'enrichit encore chaque jour d'une nouvelle étude sur la\n"}, {"page_pdf": 727, "page_imprimee": 628, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2972, "texte": "628                                        DURENDAL\n\n\nmatière. Cette a b o n d a n c e de commentaires s'explique par le g r a n d nombre\nd'idées que remuent les p o è m e s de W a g n e r , par l'étonnante richesse et la\nprofondeur de leur vie s y m b o l i q u e , sollicitant sans cesse les réflexions du\np e n s e u r . L e livre de M. de Crisenoy est de ceux qu'il convient de signaler.\nSon titre ne répond pas complètement à son c o n t e n u , bien que la majeure\npartie de l'ouvrage soit consacrée à la Tétralogie. L'auteur s'attache à y mon-\ntrer l'importance qu'ont les idées de chute et de r é d e m p t i o n , non seulement\nd a n s la Tétralogie, mais encore d a n s Parsifal. N o t a n t le symbole partout où il\nle rencontre, il examine et c o m p a r e les deux é p o p é e s , la païenne et la\nchrétienne, et à ce point de vue spécial, il d é t e r m i n e avec perspicacité leurs\nrapports et leurs différences. Il est incontestable que cette analyse attentive\ntémoigne d'une connaissance approfondie et d'une c o m p r é h e n s i o n élevée de\nl'œuvre w a g n é r i e n n e . Quelle est la signification d e Parsifal au point de vue\ndes tendances philosophiques et des aspirations religieuses de Wagner?\nEst-il permis d'en déduire légitimement l'orientation progressive de ce grand\ngénie vers l'Idéal et vers les dogmes du Christianisme ? Celte question est\nune de celles qui ont été le plus vivement discutées par la critique. Sur ce\npoint, M. de Crisenoy se montre très explicite. Déjà il l'affirme en sa\npréface : « Parsifal est u n symbole certainement plus l u m i n e u x et plus net\nq u e la T é t r a l o g i e » . E t il c o n c l u t : « N o u s ne s o n g e o n s certes pas à pré-\ntendre que W a g n e r ait été catholique ; mais ce que l'on p e u t reconnaître,\nc'est qu'il a toujours traité les sujets chrétiens avec un esprit catholique qui\nse révèle par autre chose q u e des détails ou des traits de p e u d'importance.\nL e voyage à R o m e de T a n n h a u s e r n'est pas un détail ; la présence réelle, le\nmystère eucharistique qui, d a n s Parsifal, est présenté, non c o m m e un sym-\nbole, mais c o m m e un fait, n'est pas n o n plus u n détail .....\n   « Parsifal est u n e p r e u v e nouvelle de la puissance inspiratrice et de la\nfécondité artistique du Christianisme, et c'est u n e preuve particulièrement\nintéressante parce qu'elle é m a n e d ' u n i n d é p e n d a n t et d ' u n intuitif qui n'a\npu céder qu'à u n besoin artistique, q u ' à la logique i n t e r n e de son œuvre ».\n   W a g n e r vient ainsi affirmer à son tour que le Christ est le véritable ali-\nm e n t de toute vie spirituelle dans l'humanité. Voie droite p o u r le moraliste,\nVérité pour le philosophe, Vie s u p r ê m e pour l'artiste, c h a c u n , dans :a\nsphère, t é m o i g n e de l'exactitude de sa parole : « J e suis la Voie, la Vérité\net la Vie ».\n                                                                               G. DE G.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison10-015", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 629, "page_fin": 632, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Notules A LA MÉMOIRE D'ARTHUR RIM", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 728, "page_imprimee": 629, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2331, "texte": "Notules\nA LA MÉMOIRE D'ARTHUR RIMBAUD. — « U N E\n S A I S O N E N E N F E R . » volume de grand luxe, hors com-\n  merce, réservé aux souscripteurs.\n  Il a paru à des admirateurs de Rimbaud que le plus digne hom-\nmage à rendre à sa mémoire serait, non pas de lui élever dans Paris\nun monument statuaire, mais de réimprimer avec le plus de perfec-\ntion possible, sur matière défiant l'action corrosive du temps, le seul\nouvrage que, un instant, en 1873, il crut pouvoir publier. De l'édition\nprinceps, défectueusement fabriquée et d'ailleurs détruite par le\npoète a u s s i t ô t livraison, il ne subsiste que sept ou huit exemplaires\ndispersés dans des collections. Au texte de ces exemplaires et à son\ndispositif, le monument typographique ici proposé sera rigoureuse-\nment conforme.\n   Une Saison en Enfer formera un livre in-quarto Jésus, d'une centaine\nde pages composées dans des caractères gravés d'après les types vénitiens\nduXVIesiècle et imprimées à la presse à bras.\n   Le tirage, en deux couleurs, sur papier choisi, sera limité à :\n  50 exemplaires sur JAPON DE LA MANUFACTURE IMPÉRIALE DE TOKIO, numé-\nrotées de 1 à 50 et portant le nom du souscripteur, au prix de 100 francs; et\n100 exemplaires sur VERGÉ A LA CUVE DE LA MANUFACTURE VAN GELDER ZONEN\nD'AMSTERDAM, numérotées de 51 à 150 et portant le nom du souscripteur, au\nprix de 50 francs.\n  Chaque exemplaire contiendra, imprimée en pages de garde, la liste entière\ndes souscripteurs qui auront adhéré avant le tirage.\n   Adresser les souscriptions au Mercure de France, 26, rue de Condé, à\nParis, ou à la Nouvelle Revue Française, 35 et 37, rue Madame, à Paris, ou\nchez l'Editeur M. Pichon, 21, boulevard Sébastopol, à Paris.\n  Envoi franco de pages spécimen, sur demande adressée à l'imprimeur\nPICHON, 21, boulevard de Sébastopol, à Paris.\n\n\n\n   C o m i t é X i n e l . Nous recevons du comité qui vient de se constituer\nsous ce nom un communiqué que nous publions en engageant nos amis à\nrépondre à son appel. (Adresser les souscriptions au trésorier, M. le notaire\nC. De Boek, à Sinay.)\n   « L'admiration et la reconnaissance nous font un devoir de rendre hom-\nmage à l'illustre compositeur Edgard Tinel, qui par ses œuvres immortelles,\na contribué pour une si large part à l'ennoblissement de son peuple et à la\ngloire de son pays.\n"}, {"page_pdf": 729, "page_imprimee": 630, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2573, "texte": "630                              DURENDAL\n\n\n   Notre Comité a pris l'initiative de cette œuvre de gratitude et se propose\nd'ériger un monument, digne de l'artiste, à Sinay (Waes), son village natal\npour lequel le maître avait une prédilection marquée et qu'il a choisi pour le\nlieu de sa sépulture.\n   Ce projet a rencontré la plus vive sympathie et un grand nombre de per-\nsonnes très haut placées, appartenant à toutes les opinions, ont bien voulu\nfaire partie de notre Comité d'honneur.\n   Nous avons l'honneur de nous adresser à tous les admirateurs du maître\net de les prier de contribuer à la réalisation de notre projet. »\n\n   L'École des hautes études sociales de Paris vient de publier\nson programme pour la saison 1913-14.\n   La section d'art consacre principalement ses leçons à l'« art belge ».\nAux côtés de M. Henry Marcel, directeur des Musées nationaux, de\nM. Léonce Bénédite, conservateur du Musée du Luxembourg et d'autres\ncritiques éminents, l'Ecole a invité certains des nôtres : M. Fierens-Gevaert\ndonnera une suite de leçons sur Rubens; M. Edmond de Bruyn étudiera\nla sculpture aux XVIIe et XVIIIe siècles, tandis que M. Dumont-Wilden\npoursuivra cette étude pour le XIXe siècle.\n\n   La Société des Amis des Musées Royaux de L'Etat à\nB r u x e l l e s organise, cet hiver, une série de conférences ayant trait aux\nœuvres d'art que renferment les divers musées de la capitale, ainsi qu'aux\nquestions d'érudition ou d'esthétique que ces œuvres sont de nature à soulever.\n   Ces conférences, accompagnées de projections lumineuses, auront lieu le\nmercredi, à 4 h. 1/2, dans la grande salle du Cercle Artistique et Littéraire\n(Waux-Hall du Parc). En voici le programme dès à présent, sauf modifica-\ntions imprévues :\n  1. 15 octobre, M. Buls, La Grand'Place de Bruxelles envisagée comme\nForum populaire et comme Musée National ;\n  2. 29 octobre, M. A.-J. Wauters, Pour Hubert Van Eyck, chef et honneur\nde l'école de Gand ;\n  3. 12 novembre, M. Jules Destrée, Les sculpteurs en Wallonie;\n  4. 3 décembre, M. P . Lambotte, Alfred Stevens et Eugène Smits;\n  5. 10 décembre, V. Tourneur, La médaille en Belgique aux XIVe et\nXVe siècles;\n  6. 24 décembre, M. Joseph Destrée, Le mobilier civil en Belgique au\nMoyen Age jusqu'au début de la Renaissance;\n  7. 7 janvier, M. Vermeylen, Quelques aspects de l'influence italienne\n(XVe-XVIe siècles) ;\n  8. 21 janvier, M. Fierens-Gevaert, Les Frères de Limbourg et le rôle des\nminiaturistes dans les débuts de la peinture moderne.\n  9. 4 février, M. Capart, La sculpture égyptienne auxMusées Royaux du\nCinquantenaire ;\n"}, {"page_pdf": 730, "page_imprimee": 631, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2831, "texte": "                                      NOTULES                                        631\n\n\n   10. 18 février,    M . J e a n D e Mot, L e s influences classiques dans nos p r o -\nvinces;\n   11. 4 mars,     M. Marcel L a u r e n t , L e s collections d e céramique euro-\npéenne aux Musées du Cinquantenaire (XVI e -XIX e siècles);\n   12. 18 mars, M. Verlant, Portraits d'histoire nationale d a n s les Musées\nRoyaux.\n   Les h o m m e s de lettres et les étudiants d'art p o u r r o n t obtenir gratuitement\nun certain n o m b r e d e cartes d'admission à cette série d e conférences en\ns'adressant par écrit à M. P . Bautier, secrétaire, 52, rue Vilain X I I I I .\n\n\n\n   L a S o c i é t é J . - S . B a c h donnera cet hiver, à la Salle P a t r i a , sous la\ndirection d e M. Albert Z i m m e r , trois concerts d ' a b o n n e m e n t et un concert\nextraordinaire fixés aux dimanche 30 novembre, dimanche I e r février, samedi\n21 mars et d i m a n c h e 22 mars, à 3 h e u r e s .\n   Elle interprétera, entre autres, les cantates Brich dem Hungrigen                  dein\nBrot et Also hat Gott die Welt geliebt, le Concerto brandebourgeois en\nré majeur pour p i a n o , flûte, violon et orchestre d'archets, la Sonate en\nsol mineur pour violoncelle et clavecin, la Suite anglaise en la mineur pour\npiano et le Capriccio sur le départ d'un ami, des chœurs, d u o s , airs de basse\net de s o p r a n o extraits de diverses cantates, et, pour clôturer la saison,\nla Passion selon Saint-Mathieu,         oratorio pour soli, chœurs, orchestre et\norgue.\n   Cette dernière œ u v r e sera exécutée au troisième concert d'abonnement, le\n21 mars, ainsi qu'au concert extraordinaire du lendemain.\n   S'adresser p o u r la location chez MM. Breitkopf et Martel.\n\n\n\n   L a C h o r a l e m i x t e A C a p e l l a , dirigée par M. Bauvais, profes-\nseur au Conservatoire, d o n n e r a les 19 octobre, 16 novembre, 21 d é c e m b r e ,\n18 janvier, 8 février et 29 m a r s , à 6 heures, six auditions publiques consacrées\nrespectivement à la musique ancienne, à l'Opéra allemand, à l'Opéra\nfrançais, à l'Opéra italien, à la musique anglaise et à la musique belge.\n   Des cours de chant, d e déclamation et de chant d'ensemble sont organisés\ngratuitement les lundis, jeudis, samedis, de 8 à 10 heures d u soir. L e s\ninscriptions sont reçues à l'Ecole, rue du Poinçon, 57.\n\n\n\n   L'Institut des Hautes-Etudes musicales d'Ixelles a repris\nses cours le 1er octobre. Organisés selon le programme du gouvernement, ils\ncomprennent tous les degrés de l'enseignement musical, l'étude de la\ndéclamation et la gymnastique rythmique (méthode Dalcroze). Des bourses\nd'études sont accordées aux élèves qui se destinent à la carrière musicale ou\ndramatique ainsi qu'au professorat. S'adresser pour les inscriptions au secré-\ntariat, 35 rue S o u v e r a i n e .\n"}, {"page_pdf": 731, "page_imprimee": 632, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3140, "texte": "632                                               DURENDAL\n\n\n   La Société de Musique de Tournai nous communique les dates\net les p r o g r a m m e s d e ses Concerts q u i a u r o n t lieu p e n d a n t la saison d'hiver\n1913-1914.\n   L e d i m a n c h e 30 n o v e m b r e 1913, à 2 h e u r e s : « L E S SAISONS » d'HAYDN,\nle d i m a n c h e 8 février 1 9 1 4 , à 2 h e u r e s : « L A PASSION, SELON S A I N T JEAN », de\nJ . S . B A C H , le d i m a n c h e      a6 avril       1914, à 2 h e u r e s : « FRANCISCUS »\nD'EDGAR T I N E L .\n    P o u r tous r e n s e i g n e m e n t s et d e m a n d e s d ' a b o n n e m e n t s ,   s'adresser au\nb u r e a u de location, G r a n d ' P l a c e , 18, à T o u r n a i .\n\n     L a S o c i é t é P h i l h a r m o n i q u e a fixé c o m m e suit les d a t e s des cinq\nconcerts qu'elle d o n n e r a , p a r a b o n n e m e n t , à la Salte P a t r i a : 27 octobre,\nséance B e e t h o v e n p a r M M . E u g è n e Ysaye et R a o u l P u g n o ; 19 novembre,\nd e u x i è m e séance de sonates p a r les m ê m e s i n t e r p r è t e s ; 17 d é c e m b r e , M. Carl\nF r i e d b e r g , p i a n i s t e ; 2 février, M. P a b l o Casais, violoncelliste; 4 mars,\nM. E m i l S a u e r , p i a n i s t e .\n    Les d e m a n d e s d ' a b o n n e m e n t sont r e ç u e s à la m a i s o n S c h o t t frères.\n\n\n    Accusé de réception :\n  A R T : La peinture    au Musée de Bruxelles,   p a r H . FIERENS-GEVAERT.\nVol. ill. (Bruxelles, V a n Oest). — Hubert Robert et les paysagistes               français\ndu XVIIIe    siècle, par TRISTAN LECLÈRE. Vol. ill. ( P a r i s , L a u r e n s ) . — Les\ndessins humoristiques,    p a r LOUIS MORIN (idem).\n  M U S I Q U E : Histoire  de la musique, par D. C o m b a r i e u ,                         I vol. (Paris,\nColin). — Notes        sur la chanson populaire  en Belgique,                                  p a r ERNEST\nCLOSSON (Bruxelles, Schott).\n   P O É S I E : Poèmes, par JEAN LIONNET ( P a r i s , P l o n ) . — L'âme                              du\nPurgatoire,    par PIERRE NOTHOMB (Bruxelles, L a m e r t i n ) . — Parmi                                les\noliviers sauvages, par GEORGES BUISSERET (Anvers).\n    R O M A N S : Entre deux âmes, p a r M . D E L L Y ( P a r i s , P l o n ) . — Vivre la\nvie, p a r JACQUES DES GACHONS (idem). — Les Fabrice,                            par PAUL\nMARGUERITE (idem). — Les sources vives, p a r PAUL MARGUERITE (idem).\n— Mifanwy,       lachanteuse gauloise, p a r ALLEN RAINE (idem). — La rose des\nruines, par VICTOR MARGUERITE ( P a r i s , Fasquelle). — Le citoyen                 Colette,\np a r EDMOND GLESENER (Bruxelles, Assoc. des écrivains belges). —\nL'ouvrier de paix, p a r NOËL CHRESTIEN ( T o u r c o i n g , Duvivier). Histoires\nhantées, p a r H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Librairie M o d e r n e ) . — Les\nentravés, par GEORGES R E N S ( i d e m ) . — Histoire mirifique de Saint Dodon,\npar MAURICE DES OMBIAUX (idem). — Les vies agrestes,                          p a r DÉSIRÉ-\nJOSEPH DEBOUCK (idem).\n\n    V A R I A : Vers la vraie vie, par le chanoine LALIEU (Société St-Augustin).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 664, "texte": ""}, {"page_pdf": 665, "texte": ""}, {"page_pdf": 666, "texte": ""}, {"page_pdf": 667, "texte": ""}, {"page_pdf": 668, "texte": "     LA PASSION CATHOLIQUE\n\n\n\n          Benedicta in mulieribus (*)\n                         (BÉNIE ENTRE LES FEMMES)\n\n\n\n\n                               Dédicaces\n\n   A ma Mère, qui fut mère aussi longtemps qu'il est possible de\nl'être\n   A vous, Pauvre et Chère Morte, que les mains de vos enfants, trop\nlointains, ne surent pas retenir dans cette vie...\n   A vous aussi, Madame, si hautaine de désirs, et si trahie par le\npeu de corps vaillant que vous aviez autour de votre âme; à vous que\ntenait ce regret délicieux, que la venue à la vie d'un enfant ne fût\npas plus semblable à la naissance d'une rose...\n   A vous encore, Grande Amie, qui m'avez offert la substance des\npages qui vont suivre et' dont je retiens cette dernière pensée :\n    « Si Dieu, lassé des hommes, en balayait le monde pour mettre\ndes anges à leur place, en laissant à ceux-ci l'espérance de devenir des\nsaints, les archanges se précipiteraient à l'autel; mais les plus humbles,\nles plus doux accepteraient d'être femmes et mères, et qui pourrait\ndécrire leur joie de créer pour la gloire d e Dieu !» ...\n   A Vous enfin, à Vous surtout qui, malgré la maternité subie, avez\nconservé en vous, comme trois roses dans un bouquet unique, rose,\nblanche et rouge, la jeunesse du cœur, la candeur de l'âme, et la\nflambée ardente des grands sentiments...\n\n\n (*) Fragments de l'histoire d'une femme.\n"}, {"page_pdf": 669, "texte": "                                       I.\n\n\n                         Le rôle de l'écrivain.\n\n\n               QUE de fois, en lisant une belle page, ne vous\n                est-il pas arrivé de vous d i r e : J'ai pensé cela, moi\n                aussi; j ' a i éprouvé ces m ê m e s sentiments. Et\n                vous ajoutez tout bas : si j ' a v a i s été capable de\n                tenir une plume, il m e semble que je me serais\n                exprimé de la m ê m e manière ; que j ' a u r a i s trouvé\n                pour traduire ma pensée, les mêmes mots. Dans\n                ces paroles m u r m u r é e s à soi-même, il y a du\nregret et de la joie : le regret d'avoir été devancé, la joie de se\nsentir exprimé. (Oh le beau mot que ce verbe exprimer, qui\nsignifie : presser son âme pour en faire sourdre son essence!)\n    L'écrivain n'a souvent que ce mérite d'avoir t r a d u i t en une\nformule heureuse ce qui était dans l'âme du lecteur. Son rôle,\nici, est analogue à celui de l'écrivain public de j a d i s , qui écrivait\nsous l'incitation du passant incapable de styliser lui-même.\n    Je me rappelle cette scène qu'un peintre a t r a d u i t e dans une\ntoile connue : un vieillard impassible, la p l u m e à la main, écrit\nce que lui suggère une jeune fille rêveuse assise devant lui.\n    L a pensée h u m a i n e , en beaucoup d'âmes, est comme un\nd i a m a n t caché sous sa gangue. L ' h o m m e de lettres n'est qu'un\ntailleur de pierre, un d i a m a n t a i r e plus ou moins adroit.\n    L e lecteur s'émerveille de la beauté de la taille, de la vivacité\ndes feux que jette, sous les coups de la p l u m e , le diamant\ndélivré apparu tout à coup à la lumière. N o u s ne sommes que\nles accoucheurs de la pensée, des libérateurs d'âmes. Nous\nfaisons tomber les chaînes de cette captive.\n    L o r s q u e Goethe m u r m u r e , sur le seuil du m o n d e invisible où\nil va entrer, ce dernier cri admirable :\n              « D e la lumière, encore de la l u m i è r e ! »\nil formule en une phrase claire le gémissement confus de tous les\nm o u r a n t s . Si ce cri n'avait pas erré déjà, p e n d a n t des générations,\n"}, {"page_pdf": 670, "texte": "                   BENEDICTA IN MULIERIBUS                     571\n\n\nau bord de millions de lèvres, Goethe, malgré tout son génie, ne\nfut peut-être pas parvenu à son admirable équation, à la sertir\nen cette formule éternellement belle et que rediront après lui,\njusqu'à la fin du monde, tant qu'il existera des hommes, tous\nceux qui mourront.\n   Je crois aussi qu'une des meilleures joies, en l'art d'écrire,\nc'est d'apercevoir cette surprise heureuse, cet étonnement ravi,\ncette admiration éclatante du lecteur; — et que cette joie\ngrandit, jusqu'à devenir une sorte de délicieuse ivresse, lorsque,\nde la foule, s'élève vers l'écrivain la sympathie d'une âme,\nd'une seule âme, reconnaissante de sa délivrance, envers celui\nqui a fait reluire, éclater, resplendir l'idée jadis obscure.\n   Entre la foule et l'artiste s'opère sans cesse un échange de\nvaleurs.\n   Je ne parle pas ici des écrivains qui ravalent leur talent au\nniveau de la canaille, qui avilissent le sublime instrument de la\npensée jusqu'à n'être plus que l'esclave de l'instinct vulgaire.\nLe phonographe suffirait à leur basse besogne.\n   La pensée est le plus beau don de Dieu; savoir écrire est une\nélévation.\n   La pensée est une paternité intellectuelle, et cela est si vrai\nque souvent la Providence ne l'associe pas à l'autre.\n   Rôle magnifique de l'écrivain! Misérable prêtre qui, au lieu\nd'élever l'hostie, l'humilierait dans la poussière.\n   Les vrais, les grands, ne se résignent jamais à cette profana-\ntion de la parole écrite. Ils ne descendent pas jusqu'à la foule,\nmais ils essayent de l'élever jusqu'à eux. Ils préfèrent, aux\napplaudissements de la multitude, la joie d'écrire pour trente-\nsix amis inconnus.\n   Plus précieux encore que la renommée est la sympathie de\ncette élite, de cette aristocratie de cœurs. Celui qui a rencontré\nune seule âme, qui a été assez fort pour s'élever jusqu'à hau-\nteur de l'idéal, d'où elle atteindra d'elle-même à la beauté\nsuprême, celui-là éprouve une joie analogue à celle du «placer»\nqui, sous la pierre caillouteuse, a deviné une gemme éblouis-\nsante, l'a fait tailler et l'a vue, sous ses regards, donner\nl'éblouissement de ses feux. Ces pierres précieuses sont si rares\nque l'univers les catalogue comme des chefs-d'œuvre et en\nretient les noms.\n"}, {"page_pdf": 671, "texte": "572                                 DuRENDAL\n\n\n    J e m e flatte d'avoir rencontré u n d e ces j o y a u x h u m a i n s .\n    D e p u i s vingt-cinq ans que j'écris c h a q u e semaine, m'inquié-\ntant des âmes plus que des corps, soucieux de ce qui élève...\nj'ai rencontré, sans en avoir fait le compte exact, ces trente-six\namis inconnus qui suffisent à mon ambition, je dis inconnus,\nparce qu'il est rare, en notre race discrète et peu communica-\ntive, q u e de la foule s'élève ce cri involontaire, ce clair regard,\nce geste d'une m a i n t e n d u e qui décèle celui qui pense comme\nvous et marche t e n a n t son cœur à h a u t e u r de votre poitrine.\n    P o u r t a n t j ' a i deviné plusieurs fois, le long de mon chemin,\ncette haleine tiède, cet air de s y m p a t h i e qui, pour quelques\nminutes, met c o m m e un peu de p r i n t e m p s a u t o u r de votre\ncœur; délicieuse sensation q u a n d on vieillit.\n    J'ai connu, ou plutôt j ' a i reconnu parmi la m u l t i t u d e , à des\n signes non équivoques, des âmes fraternelles à la m i e n n e , et\ncela m ' a consolé d'être ce qu'a dit M. L o u i s D e l a t t r e , « l'artiste\nqui a le plus d'ennemis d a n s le m o n d e de nos lettres belges ».\n    C'est entre ces âmes, q u e nul regard ne distinguait des\n autres, que j ' a i eu la joie de découvrir celle dont je dirai la vie\némouvante d a n s les pages qui vont suivre.\n\n\n\n                                         II\n\n\n                La rencontre d'une âme maternelle.\n\n    U n s y m p t ô m e maladif d'une haute gravité, capable de devenir\nmortel, m a r q u e d'une tache honteuse, hier secrète et déjà impos-\nsible à dissimuler, notre société frémissante du désir et de la\njoie de vivre : c'est la peur, j ' a l l a i s dire la haine de l'enfant.\n   J ' e n t e n d s m u r m u r e r , d a n s cette o m b r e , que le poète de Booz\nendormi rêvait « n u p t i a l e , auguste et solennelle », ces mots :\nMoi, oui, mais t o i . . . non !\n    Ceux qui créaient, dociles à la loi p r i m o r d i a l e du monde,\na b d i q u e n t c o m m e à l'envi ce pouvoir de faire de la vie, qui les\nrendait semblables à D i e u : ou ils ne veulent pas créer, ou ils\nne veulent plus créer. Ils ont, en exergue de leur cœur, frappé\n"}, {"page_pdf": 672, "texte": "                   BENEDICTA IN     MULIERIBUS                   573\n\n\nà l'image divine et dont la substance est marquée de l'indélé-\nbile : « Croissez et multipliez », substitué cette devise impie :\n« Pas d'enfants, peu d'enfants, plus d'enfant ».\n   Ne dites pas que vous vous désintéressez de ce désordre, de\ncette maladie du corps auquel vous appartenez. La famille\nest atteinte, lacellule sociale en danger, la vie chrétienne mena-\ncée dans ses sources.\n   C'était un mal inconnu, au temps où la société chrétienne\nétait debout, fière et noble, couronnée du vieil et toujours jeune\nidéal qui la parait d'un diadème, et l'obligeait à tenir la tête\n levée vers le ciel.\n   Devant les berceaux multipliés et jamais vides, nos aïeux,\nmarqués de la croix neuve des pèlerinages, des croisades, des\nchevaleries, se dressent dans leur force joyeuse. La parole qui\némerveille Abraham retentit à leurs oreilles : « Je multiplierai\nta postérité comme les étoiles du ciel et comme les grains de\nsable des rivages de la mer ». Et leurs yeux voient, dans une\nvaste féerie, le cortège des siècles à venir...\n   Celui qui entend aujourd'hui la promesse magnifique qui met-\ntait comme une aurore de gloire autour de la tête du patriarche,\net des clartés triomphales dans ses yeux élargis par l'enthou-\nsiasme, celui qui entend cette promesse de vie s'effraye, se\ndésole ou sourit ironique.\n   La gloire de la plante, c'est de se montrer toute fleurie; la\ngloire de l'arbre, c'est de plier sous beaucoup de fruits ; la gloire\nde l'oiseau, c'est de sentir les petits déborder ses ailes. L'homme\nde ces temps scientifiques tire vanité de sa ressemblance avec le\nfiguier stérile, et toi, femme, tu t'enorgueillis de ce qui faisait\npleurer la fille de Jephté.\n   Il est vrai que nous pouvons être fiers : nous avons inventé la\npuériculture et appliqué à l'enfance les méthodes que les\nmaraîchers réservaient jusqu'ici aux petits pois !\n   Engendrer — le verbe sublime qui retentit comme un rappel\nde Dieu à travers la Genèse — c'est assurer la durée de sa vie\ndans la succession des temps; c'est tendre du passé à l'avenir\nsans discontinuité, des morts aux vivants, la chaîne éternelle.\nL'homme, guidé par Dieu, n'a pas trouvé d'autre méthode de\nconquérir l'immortalité dès ici-bas. Je mourrai, mais je con-\ntinue de vivre en mon fils.\n"}, {"page_pdf": 673, "texte": "574                          DURENDAL\n\n\n\n    Enfanter — noble mot dont nos livres saints n'ont pas peur\n— c'est porter des hommes comme la terre porte du blé, et\nmultiplier la race des élus. Celui qui élève une cathédrale a\ndroit à nos admirations ; il n'élève cependant que des pierres\nmagnifiques et muettes. La femme qui enfante bâtit, de sa\nchair et de son sang, une cathédrale vivante, animée, éloquente,\nune âme qui vivra ce désir de Dieu exprimé dans le Pater, avec\nles paroles divines elles-mêmes :\n    « Que votre nom soit sanctifié ;\n    \" Que votre règne nous arrive;\n    » Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».\n    Cela est plus grand, au moins dans l'ordre humain, que le\nsacerdoce lui-même.\n    La femme, dont l'âme se libère un peu dans ces pages, a\ncompris et senti mieux que d'autres femmes et que d'autres\nâmes, la beauté absolue de la fonction maternelle.\n    Elle n'a pas d'autre mérite: elle a celui-là.\n    Il n'importe nullement qu'elle ait été belle, ni qu'elle ait\nété aimée, ni qu'elle ait de la grâce ou de l'esprit, ni même\nqu'elle ait réussi sa vie. Elle n'est pas la première femme du\nmonde, au sens où l'entendait Bonaparte, puisqu'elle n'a pas\nété celle qui a fait le plus d'enfants. Ce qui l'illustre, à nos\nyeux, c'est qu'elle a eu la passion et la volonté de la maternité\nà ce degré sublime qui atteint et réjouit le Génie, et qu'elle est\nun des plus grands exemples à donner aux croyantes de ce\ntemps.\n    J'engage celles qui ne seraient pas chrétiennes àfond d'âme,\net que la curiosité amènerait à ces pages, à ne pas en pour-\nsuivre la lecture : elles ne comprendront pas.\n    Ce livre court le risque d'être singulier. Ce n'est pas un\ntraité de sociologie, comme aurait pu le faire craindre le début de\nce chapitre, ni un roman, forme séductrice à qui ne veut donner\nni le nom ni l'adresse de ses héros, ce ne sera même pas de la\nlittérature au sens méprisant que lui donnait le poète en disant:\n                  Et tout le reste est   littérature'.\n\n  J'ai fait la rencontre d'une âme, d'une âme bien plus que\nd'une femme ; je l'ai vue, entendue, écoutée, devinée, inter-\nrogée, connue jusqu'au point où il n'y a plus de secrets, plus\nde recoins, et où la feinte est inutile.\n"}, {"page_pdf": 674, "texte": "                      BENEDICTA IN MULIERIBUS                           575\n\n\n   C'est la rencontre de cette â m e que je rappelle ici.\n   Il n'y a rien de plus inconnu que le fond d'une âme, m ê m e\nquand elle se découvre elle-même, et la preuve, c'est q u ' u n\nlivre qui semblait sincère, comme le Journal d'Eugénie de Guérin,\nest u n e sorte de faux psychologique.\n   Je n'ajoute aucun sentiment, je n'en retranche aucun. Je ne\ncomplique ni ne simplifie. J e n'ai pas la prétention d'être l'ana-\nlyste d'un cœur de femme, selon la m é t h o d e chère à D u m a s fils\nou à P a u l Bourget.\n   Il n'y aura pas ici une pensée qui ne soit d'elle.\n   Ai-je ajouté une phrase qu'elle n'eût pas souhaité lire ou\nqu'elle eût voulu retrancher de mon texte? Je ne le crois p a s .\n   Je n'aurai été, en somme, que l'écrivain public d'une âme\nqui, sans la plume mise à son service, fût demeurée m u e t t e ,\ncachée, i n c o n n u e . . .\n\n                                    III\n\n                          Niobé chrétienne.\n   Vous souvenez-vous des Métamorphoses? Ovide y rappelle,\ndans le style sans vigueur qui convenait au sujet, les fables\nfalotes à l'aide desquelles, trompant les heures longues et vides\ndu gynécée, les mères romaines bercèrent, d'une mélopée\nendormeuse, le sommeil des enfants. E t puis tout à coup, entre\nces somnolences de pensée, et ces grisailles de mots, éclate\npassionnée, orgueilleuse, déchirée de beaux cris, l'histoire de\nNiobé. L e conte de fée est de la manière ordinaire du poète\nélégiaque; les éclats attestent l'orgueil des jeunes femmes de\nRome, petites-filles de la louve héroïque.\n   J ' a b a n d o n n e l'affabulation au poète, je n'en retiens que ce qui\nen fait la beauté et prend mon âme.\n   Niobé choisit parmi ses richesses royales, et ne se pare que\nde celle-ci : la maternité. Elle arrête les T h é b a i n e s , couronnées\nde lauriers, qui portent de l'encens aux autels de la déesse, par\nla considération « de sept fils et de sept filles » et de l'innom-\nbrable descendance qu'elle se promet en rêve.\n   « L a t o n e , parle-t-elle, est la mère de deux enfants; ce n'est\nque la septième partie de ceux à qui j ' a i donné le jour! »\n"}, {"page_pdf": 675, "texte": "576                         DURENDAL\n\n\n\n   Et elle aggrave sa superbe de cette bravade au destin :\n   « Je suis heureuse... Je serai toujours heureuse. Ma fécon-\ndité garantit mon bonheur. Supposez que le sort m'enlève quel-\nqu'un de mes enfants, il ne me dépouillera jamais assez pom-\nme réduire à deux. »\n   Vous savez le reste. Le conte de fée s'achève en tragédie. Les\nsept fils et les sept filles de Niobé périssent, jusqu'au dernier,\npercés des flèches de la vengeance exécrable et Niobé, rendue\ninsensible d'abord par l'excès de son malheur, pleure ces san-\nglots immortels dont l'amertume et la sonorité sont arrivés à\nnous, à travers les âges...\n   La Niobé antique, douloureuse des enfants qu'elle a eus, est\nune statue de marbre que mouillent des pleurs de légende.\n   En face d'elle, voici la Niobé chrétienne, douloureuse des\nenfants qu'elle avait ambitionnés avoir, qu'elle n'a pas, et qu'elle\nn'aura jamais, — et ce n'est pas une statue, c'est une créature\nde chair, d'os et de nerfs, — et ce n'est pas un mythe, puisqu'elle\ns'est dressée devant moi et qu'elle m'a donné l'envie de me\nmettre à genoux et de baiser la trace de ses pieds dans la pous-\nsière.\n   J'ai été témoin de ce spectacle, rare même pour un médecin,\nqui rencontre tant d'âmes surprenantes et découvre tant de\nphénomènes extraordinaires, j'ai été le témoin de cette jeune\nmère pleurant devant moi de vraies larmes parce qu'elle n'avait\nque six enfants, et que, malade et atteinte aux sources mêmes\nde la vie maternelle, elle n'en aurait pas davantage, et qu'elle\navait fait ce noble rêve et qu'elle avait en son cœur cette magni-\nfique ambition de se présenter à Dieu en lui disant :\n   — J'ai élargi ta gloire, étendu ton règne, fait ta volonté. J'ai\ndouze enfants.\n   Elle était là, droite devant moi. répétant tout haut ce désir\nsecret sous un ruissellement de larmes, la poitrine houleuse,\noppressée d'émotion trop longtemps contenue, éloquente de\ncette éloquence des timides, lorsque, toutes digues emportées,\nle flot des mots et des pensées trouve enfin son issue et va son\ncours naturel.\n   Je suivais avec la docilité de la feuille qui suit le fil de l'eau\nqui l'enlève et l'emporte.\n   J'étais silencieux et attendri.\n"}, {"page_pdf": 676, "texte": "                       BENEDICTA IN MULIERIBUS                               577\n\n\n   C'est en vain que je frênais les ressorts de mon âme, surprise\net enlevée d a n s le même sillage d'enthousiasme. L'indifférence\nprofessionnelle, dont nous sommes si fiers, parce qu'elle nous\na tant coûté d'efforts, s'amollissait et fondait à la chaleur de cette\nlave enflammée, et mes yeux se voilaient.\n   — Mais, m a d a m e , tentai-je de dire par manière de diversion,\nvous ne savez p a s . . . vous ne pouvez pas savoir.\n    Le pauvre être fragile, que la douleur revêtait d'une surna-\nturelle b e a u t é , n'entendait pas. Elle répétait :\n    — C'est fini! J a m a i s plus!\n    Nous avons tous v u , e t c ' e s t un spectacle q u o t i d i e n , de jeunes\nfemmes désireuses de maternité, se lamenter doucement de ce\nque leurs désirs restassent inexaucés. C'est une manifestation\ntouchante du cœur féminin, que ces soupirs m u r m u r é s tout bas\ndevant u n berceau rêvé, et que ces larmes versées dans le silence\ndu foyer sur des espoirs déçus.\n    Mais que la femme, qui a enfanté six fois, qui est une mère\net non pas u n e a m a n t e ; dont la chair a saigné par d'inexpri-\nmables déchirures; qui a perdu, dans la répétition de l'effort\ncréateur, ses illusions d'amour, de jeunesse, de beauté et les\nautres et toutes, et senti en elle-même fuir la vie en la multi-\npliant, que cette femme crie ainsi sa désespérance de ne pouvoir\nrenouveler l'holocauste de son corps saignant et de son âme\ndouloureuse. E n vérité, ce sublime et vivant tableau nous était\njusqu'alors inconnu.\n   Je vivrais un siècle que cette merveilleuse aventure ne sorti-\nrait pas de mon souvenir; que je verrais sans cesse devant mes\nyeux ce spectacle, le plus beau des spectacles humains auxquels\nj'aie encore assisté : cette mère, fière des enfants qu'elle a et\ndésolée en m ê m e temps de ceux qu'elle n'a p a s ; cette mère\npossédée, comme nous tous, par de naturelles aspirations vers\n la joie et le bonheur, et qui tend des bras désespérés à la dou-\n leur aimée d'avance; cette mère, enfin, qui se sent u n i q u e m e n t\n malheureuse de n'être pas assez mère.\n    Ce que j ' a v a i s devant moi, ce n'était pas une de ces femmes\n vulgaires, c'était une chrétienne tout empreinte de la grâce et\n de l'esprit du christianisme, dont le cœur débordait la poitrine,\ngrandissait, s'élargissait, à la façon de ces espaces que décou-\n vrent les grandes marées, et qui se lamentait désespérément,\n"}, {"page_pdf": 677, "texte": "578                        DURENDAL\n\n\npauvre cœur aux désirs infinis, que l'océan de l'amour maternel\nne vint pas le recouvrir tout entier.\n  Et ce fut notre première entrevue.\n\n                                IV\n\n               Une consultation théologique.\n   Quelques jours plus tard, nous recevions une lettre dont\nl'expression contenue, glaciale même, contrastait, à première\nvue, avec la rencontre extraordinaire de Madame Mauvers\n(acceptez ce nom, ou mieux ce pseudonyme de Marthe\nMauvers, pour la facilité du récit). La flambée d'enthousiasme\ndont nous avions été le témoin s'était-elle éteinte et sommeillait-\nelle, oubliée sous un pied de cendres? L'âme offre de ces\ncontrastes insoupçonnés. C'est une contrée aux aspects\nchangeants.\n   Il y avait dans ces huit pages, visibles au moins pour le\nconnaisseur, de la timidité et de la révolte à la fois, et, à\ncertains instants, l'indice d'un recul, d'un sursaut, comme si\nle cœur, avant de se répandre, s'était heurté à des obstacles qu'il\navait dû emporter un par un. Le style et même l'écriture, d'un\njet, d'une coulée, indiquaient cependant une pensée qui poursuit\nson cours entre les mêmes bords et va, par sa pente naturelle\nde sa source, près des cimes, vers sa destinée lointaine.\n    Il était évident que ces lignes avait été pensées tout bas.\n Celle qui les avait écrites ne les avait pas lues tout haut,\nfût-ce à elle-même. Les mots étaient ouatés de silence. Les\n paroles de détresse elles-mêmes avaient été étouffées, à leur\n départ, par un mouchoir tordu par une main nerveuse et posé\n devant les lèvres d'où elles étaient sorties!\n    La pauvre femme s'était agenouillée devant un prêtre, et\n soit qu'elle n'eût pas osé déplier son cœur pour en laisser voir\n le fond, soit qu'elle se fût montrée maladroite dans l'exposé du\ncas de conscience qu'elle lui soumettait, soit enfin que, malgré\n son désir de sincérité, elle eût été mal comprise, elle s'était\n relevée mal jugée, condamnée en dépit de son innocence,\n troublée.\n"}, {"page_pdf": 678, "texte": "                   BENEDICTA IN MULIERIBUS                   579\n\n   Le prêtre est susceptible d'erreur, hélas ! quand il pèse, dans\nles balances qui lui furent confiées, le poids des consciences. Il\ntient la place de Dieu, oui, certes. Mais il n'est pas en personne\nCelui qui scrute les cœurs et les reins. Et puis, à quelles\nmatières délicates ses mains ne doivent-elles pas toucher quand\non songe que ce qu'il évalue c'est de l'immatériel, et que la\nvaleur d'une âme, selon l'expression de saint Augustin, ce peut\nêtre simplement son poids d'amour.\n   Il est étonnant que le prêtre ne se trompe pas davantage.\nAussi me garderai-je de médire de la confession, qui demeure à\nmes yeux de médecin, comme la suprême pratique des\npsychologies, et qui m'apparaît tellement surhumaine de\ngrandeur que Dieu seul a pu l'imaginer. Les inventions\ndivines, quand elles touchent la terre, se froissent le bout de\nl'aile.\n    La lettre de Marthe Mauvers, touchante de honte pudique, et\nde tristesse contenue, posait cette question :\n    Une femme mariée, jeune encore, mère de plusieurs enfants,\n atteinte de maladie, et menacée même d'accidents graves si\nelle s'expose à une grossesse nouvelle, peut-elle se refuser à la\nmaternité et dans quelles conditions?\n    L'inquiétude qu'un tel problème, résolu par la négative,\n avait inspirée à cette chrétienne, amènera un sourire sur bien\n des lèvres ! Beaucoup de femmes, qui se croient des créatures\n angéliques, et d'une pâte si exquise qu'un Dieu seul eût été\n digne de les façonner, alors que leur raffinement de civilisées\n atteint tout juste à celui des sauvagesses de l'Océanie, beau-\n coup de femmes se désintéressent de ces préoccupations reli-\n gieuses et sont étrangères à ces délicatesses morales.\n    Que de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées d'oranger\n qui entrent dans le mariage avec l'idée très arrêtée de n'avoir\n pas d'enfants ou, tout au moins, d'en avoir le plus tard\n possible. Je ne les calomnie pas, en faisant cette constatation,\n elles proclament elles-mêmes leur désir et leur volonté tandis\n qu'on drape le voile qui les couvrira devant l'autel. Que\n d'épouses, femmes distinguées par ailleurs, élégantes et bien\n mises, qui ne voient dans la maternité qu'une sorte de luxe\n qu'on est incapable de se payer au delà d'un certain chiffre de\n rente. Elles se décident à avoir un enfant, comme elles se\n"}, {"page_pdf": 679, "texte": "580                            DURENDAL\n\n\ndécideraient à l'acquisition d'un P l e y e l , et si, d'aventure,\nelles ont acheté le piano d'abord, elles s'abstiennent d'avoir\nl'enfant.\n   Il y a de ce fait de mœurs, dans notre société si fière de sa\nplace au soleil du progrès, des tueuses d'enfants dans toutes les\nrues, et l'infanticide se promène en gants blancs à tous les bals\net d a n s toutes les fêtes.\n   J e ne fais aucune révélation sensationnelle en disant que\nM a d a m e une telle a sacrifié un enfant à venir, ou m ê m e venu,\nnon pas à un principe, mais à u n e taille ou à une j u p e prévue\nou décidée par sa tailleuse. (Dieu seul sait quelles hécatombes\nd'enfants ont été offertes aux robes entravées.) Moins discrets\nque le médecin, lié par le secret professionnel, vous inscrivez,\nà côté des faits que je signale, des noms et des adresses.\n   Ce que je mettrai mieux que vous, parce que je sais la patho-\nlogie, ce sont les noms des maladies qui sont la conséquence et\ncomme la rançon de ces attentats à la vie, de ces crimes contre\nl'espèce, de ces péchés, pour parler le langage catholique. Cette\nrébellion de la femme contre l'enfant, cette révolte contre la loi\ndivine, se paie par d'atroces douleurs, subies d a n s ces organes\nmêmes qui avaient été destinés à la fécondité! Si les maladies\nde la femme sont si nombreuses depuis vingt-cinq ans, qu'elles\nconstituent une sorte d'épouvantail féminin, c'est parce que la\nfemme a été infidèle à sa fonction maternelle. Innombrables\nsont les femmes qui périssent par où elles ont péché. L a mort\nexpiatrice sort à la fin du creuset où devait naître et s'élever\nla vie triomphale.\n   L a réponse à la question de M a d a m e Mauvers ne faisait pas\nde doute pour moi.\n   L a femme menacée peut se refuser à la maternité.\n   J'allai néanmoins consulter deux religieux a p p a r t e n a n t à des\nordres très différents d'esprit. Je leur exposai la situation dans\n laquelle se trouvait m a m a l a d e .\n   L e Père, à la cellule duquel j ' a l l a i frapper d'abord, m'em-\nm e n a dans les j a r d i n s du couvent. Ce fut sous la sérénité des\ncieux que nous débattîmes le délicat problème.\n   « L a femme, me dit en substance mon interlocuteur, a droit\n à la vie, c'est un droit primordial, imprescriptible, à moins\n d'un droit supérieur que je n'aperçois nulle part ici. L a vie, ne\n"}, {"page_pdf": 680, "texte": "                    BENEDICTA IN MULIERIBUS                     581\n\n\n l'oublions pas, est un bien venu de Dieu auquel l'homme n'a lé\n droit de toucher que pour des raisons très spéciales. La femme\npeut se refuser à la maternité dès que la grossesse lui fait courir,\ncomme c'est le cas ici, un péril grave, puisque vous me signalez\nune mortalité de 3o à 40 p. c , en moyenne.\n    Conséquemment, ce qu'on appelle le droit du mari, qui est\nun droit inférieur au droit à la vie, devient caduc et périmé\nquelles qu'en puissent être les conséquences.\n   — Cette conséquence, osai-je demander, fût-elle l'inconduite\néventuelle, probable même, du mari?\n    — Absolument. La femme, soit par charité, soit par un acte\nhéroïque, est libre de renoncer à son droit. Mais aucune auto-\nrité ne peut lui imposer ce renoncement. Ce droit à la vie\ngrandit encore, si possible, quand il existe des enfants en bas\nâge, une mère leur étant indispensable.\n    Le second religieux, auquel j'exposai les éléments de la\ncause, fut d'un avis identique. Il ajouta, à sa consultation,\nquelques rudesses méritées et stigmatisa, comme il convenait,\nl'égoïsme forcené de ces beaux messieurs qui célèbrent, en\npublic, l'élégance et la liberté, et qui ont gardé pour l'intimité\nles mœurs et les idées de l'homme des cavernes.\n   Je suis sorti heureux de cette double consultation théolo-\ngique.\n   Je me faisais d'avance une fête de relever cette pauvre créa-\nture, froissée dans le velouté de sa conscience et de sa pudeur,\nhumiliée dans toutes ses fiertés de chrétienne, de femme, de\nmère.\n   — C'est vous qui aviez raison, Madame, lui écrivais-je le\nmême jour, malade, menacée même dans votre vie, vous avez\nle droit de vous refuser à courir les aléas d'une maternité nou-\nvelle.\n   Je reçus, courrier par courrier, une de ces réponses qui\nattestent par leur rapidité même, sans qu'il soit utile de dési-\ngner d'autre argumentation, la décision et l'énergie du signa-\ntaire.\n   — Vous êtes bon, mon ami (et que cet adjectif vous serve de\nremerciement), de vous être donné tant de peine pour la pauvre\ncréature que je suis. Quand il y a deux partis à prendre, je\nchoisis toujours celui qui m'est le moins favorable et celui qui.\n"}, {"page_pdf": 681, "texte": "582                         DURENDAL\n\n\na l'air le plus pénible. C'est une vieille habitude à moi. Bien\navant la consultation de vos théologiens, j'avais cédé, quelque\ndur que cela me parût, à ce que nous appelons un peu diffé-\nremment, vous l'héroïsme, et moi le devoir. Le devoir n'est-il\npas toujours difficile. Marquez, je vous prie, la date du... dans\nvotre calendrier, afin que vous vous souveniez approximative-\nment de l'époque où j'aurai besoin de vos bons offices.\n  J'ai lu, je ne sais où, et trouvé admirable l'exploit de ce\nsoldat ou de cet officier, qui reçoit un ordre de son chef, que l'on\nenvoie à un poste dangereux, où il y a cinquante chances sur\ncent de trouver la mort, et qui s'en va, haussant son courage,\nsans un mot d'hésitation, sans un geste de regret, se faire tuer.\nJe n'ai pas trouvé cette femme si différente du héros d'épopée.\n\n                                  V\n\n                           Exaltations\n                              Si tu veux être grand, bâtis ta citadelle\n                              Loin de tous et trop haut, bâtis-la pour toi seul.\n                              Qu'elle soit imprenable et vierge, et qu'autour d'elle\n                              Le mont fasse un rempart et la neige un linceul.\n                                                       E. H A R A U C O U R T . Seul.\n\n\n\n\n   A quinze ans, m'a conté la femme de ce livre, ma mère me\nfit comparaître devant elle.\n   Ces comparutions étaient rares et par conséquent solennelles.\n   — Madame attend mademoiselle dans sa chambre, était\nvenue annoncer une domestique.\n   J'abandonnai tout, pour me rendre incontinent chez ma\nmère. Je crois me souvenir que c'était à l'entrée des vacances,\nà la belle saison, qu'il faisait chaud, que j'étais au jeu. En\npassant devant une glace où je rangeai mes cheveux ébouriffés,\nje m'aperçus que mes joues chaudes pâlissaient à vue d'œil.\n    Ma mère était assise dans un fauteuil. J'étais debout.\n    — Ma fille, commença ma mère, tu n'es plus un enfant. J'ai\nà te parler sérieusement. Écoute, et surtout retiens.\n    Ici, elle fit une longue pause pendant laquelle il me semblait\nque j'entendais mon cœur battre aussi haut que la pendule de\nla chambre où nous étions.\n"}, {"page_pdf": 682, "texte": "                   BENEDICTA IN          MULIERIBUS           583\n\n\n   — Marthe, tu es une exaltée !\n   Et comme j'esquissais sans doute une moue d'enfant sur-\nprise, elle corrigea.\n   — C'est une constatation, ce n'est pas un reproche. D'ail-\nleurs pourquoi te reprocherais-je ce que tu es, puisque tu tiens\nton âme de nous, de ton père et de moi. Et puis je serais\ndésolée que tu ne le fusses pas. L'exaltation est une vertu, ou,\npour parler français, une force. Dans la vie, il n'y a que deux\nalternatives, opposées, contradictoires, antinomiques comme\ndit ton père : on est en bas ou on est en haut. En haut, c'est\nl'exaltation. Comprends-tu, petite?\n   Je fis un signe d'assentiment..\n   — Tout ce qui s'est fait de grand, de beau, dans le monde,\ntout ce qui nous fait crier d'admiration, applaudir, soulever\nnos âmes, c'est de l'exaltation.\n   Tu as étudié l'histoire, n'est-ce pas? Eh bien, tout ce qui est\nmagnifique dans l'histoire, c'est de l'exaltation. Les premiers\napôtres, les chrétiens nouveaux, les chevaliers, les croisés, les\nfondateurs d'ordres, les artistes, les poètes, ceux qui ont con-\nstruit les cathédrales, empli les musées de chefs-d'œuvre, écrit\ndes vers qui nous font tressaillir, pleurer, les musiciens dont\nles chants ont comme donné des ailes à nos sentiments étaient\ntous des exaltés, des enthousiastes, si tu préfères.\n   A cet éloge, qui me rassurait quant aux intentions de ma mère\nà mon égard, je dus avoir un mouvement d'orgueil ou de sou-\nlagement.\n   — Mais ne t'enorgueillis pas ! Sais-tu à quoi ça t'expose,\nl'exaltation?\n   Non, je ne savais pas. Et je faisais, à cette minute, devant\nma mère, figure de point d'exclamation.\n   — Eh bien, Marthe, être exalté expose aux plus cruelles\ndégringolades, aux chutes les plus désastreuses. Ceux qui\nsont très haut descendent toujours plus bas que les autres,\nquand ils descendent. Celui qui tombe du haut d'une cathé-\ndrale, d'une montagne, du faîte d'un palais, se fait plus de mal\nque celui qui tombe de sa fenêtre, ou simplement de sa chaise.\nCette admirable vertu d'exaltation expose aux chutes meur-\ntrières. Alors, petite, quand on est exaltée, et tu l'es, on n'a\n plus le choix; on est en haut, il faut y rester.\n"}, {"page_pdf": 683, "texte": "584                         DURENDAL\n\n\n   — Oui, mère.\n   — C'est un programme de vie. On n'a plus le droit de faire\ndes choses petites, laides, terre à terre, vulgaires, basses, mé-\ndiocres; on ne peut même pas y penser, parce que c'est déjà\ndéchoir que de penser seulement à de telles possibilités. Il faut\nrester noble, en rêve, en pensée, en action, en tout. T u ne peux\npas toucher le mal ou la fange du bout du doigt. Il faut vivre,\ncomme si tu portais à tes mains des gants blancs, que tu ne\npourrais ni ôter, ni salir. Pas un battement de ton cœur n'a le\ndroit de correspondre à une pensée vile; ton âme doit porter\néternellement une robe blanche. T u es exaltée, donc vouée à la\ngrandeur pour toujours. Tu suis ma pensée? Je finis. Il y a\nd'admirables avantages à l'exaltation. Vivant haut, très haut,\ntu seras peut-être un peu solitaire, parce qu'il n'y a pas beau-\ncoup de monde sur les sommets ; mais tu y respireras un air\npur, généreux, et tel qu'il ne s'en respire nulle part ailleurs de\nsemblable. T u y seras silencieuse aussi, parce que le silence\nrègne sur les sommets du monde moral, comme sur les sommets\ndu monde physique; mais tu te dédommageras par la société\ninvisible des anges, et la société visible de ce qu'il y a de plus\nrare et de plus fier dans notre humanité. Tu seras parfois un\npeu oubliée, là-haut, de la masse qui est en bas, et vis-à-vis de\nlaquelle tu apparaîtras, de ta hauteur, ridicule jusqu'à la peti-\ntesse. T u m'as compris?\n   — Tout à fait.\n   — Et qu'est-ce que tu décides?\n   — De continuer.\n   Et ma mère m'a serrée contre sa poitrine à m'écraser.\n   Il y a des années que ces paroles furent prononcées devant\nmoi, et je les entends, et je les sens toucher mon cœur, et se\ngraver dans sa substance :\n   « Exaltée, on est en haut. Tout ce qui est magnifique, c'est\nde l'exaltation. Il faut vivre les mains gantées de blanc. Ton\nâme doit porter une robe blanche. »\n\n  Ces propos constituent une leçon pratique et originale de\nvertu.\n  L'enthousiasme ne se porte pas beaucoup dans le monde des\nidées modernes. Nous sommes trop positifs, paraît-il, trop\n"}, {"page_pdf": 684, "texte": "                      BENEDICTA IN MULIERIBUS                          585\n\n\nimbus de science, trop livrés au machinisme, à la chimie, à la\nmangeaille, à l'argent, que sais-je encore.\n   L e langage de notre amie atteste que la bonne exaltation de\nla pensée existe et que, dans cette zone i m m e n s e qui se déploie\nentre le ciel et la terre, et que nous croyons vide, des âmes\nnombreuses s'élèvent et montent vers le divin idéal.\n\n\n\n                                   *   *\n\n\n   J'ai souri, M a d a m e , à ce qualificatif d'exaltée dont vous vous\nparez. L e s gens terre à terre appellent exaltés ceux dont l'idéal\nest plus h a u t que le leur, voilà tout. C'est un compliment. Exal-\ntation! L e beau mot. Il y a aussi une exaltation de la croix.\n   Je m'explique fort bien l'énigme de votre existence. A dix-\nhuit ans, vous aviez fait, dans votre imagination, de la. vie un\nbeau rêve, et vous avez heurté, du front et d e la poitrine, des\nréalités qui ont fait tort à votre rêve et l'ont détruit. D e là,\nmalgré votre espérance forcenée, cet état de d é s e m p a r e m e n t\nactuel, de b a r q u e sans voile ni boussole sur la mer h u m a i n e .\nC'est un d u r m o m e n t .\n   Votre rêve d'éternelle tendresse n'a pas résisté davantage à\nl'épreuve de ce qu'on appelle c o m m u n é m e n t l'amour. L ' a m o u r !\nVous devez prononcer ce mot avec un pli d ' a m e r t u m e . Vous me\nfaites ressouvenir de ce mot d'une morte, dont j ' a i soigné l'âme\nen même t e m p s que le corps : « Que j ' a u r a i s voulu la tendresse,\nsans l ' a m o u r ! » Je suis convaincu qu'elles sont innombrables\nles femmes qui ont exprimé tout bas, dans le silence de leur\ncœur, ce souhait-là.\n   Désemparée, vous avez cherché dans les petits bras ce que\nvous n'avez pas rencontré d a n s les grands. E t là, la désillusion\nvous guette encore. L'infini de votre cœur s'arrête.\n   Ne vous désolez pas. Nous sommes tous créés avec un désir\nplus g r a n d que le m o n d e , avec un idéal plus haut que la vie.\nCertains h o m m e s ressentent moins que d'autres cette divine\nnostalgie; ce ne sont pas les mieux partagés. Q u a n d vous\naurez un peu vieilli, vous deviendrez moins impatiente.\nVous accepterez la vie avec ses misères petites et grandes. Vous\n"}, {"page_pdf": 685, "texte": "586                         DURENDAL\n\n\nvous résignerez à attendre d'une autre existence ce que celle-ci\nest incapable de vous donner. Votre bonheur, alors, consistera\nà faire votre devoir sans compensation, à être bonne et utile\naux autres pour la beauté du geste. En attendant que vous\nsoyez guérie de votre désenchantement, et que vous ayez\nretrouvé cette sérénité de la sagesse chrétienne, travaillez,\nlisez, écrivez.\n   D'autres ont passé avant vous par les mêmes chemins\ndésolés, et c'est un de ceux-là qui vous tend une main amie,\nj'allais dire fraternelle. Rassurez-vous : il n'y a nul égoïsme à\nouvrir son cœur à quelqu'un qui a beaucoup vu souffrir et qui\na été assez heureux pour consoler déjà quelques âmes.\n\n\n\n                                *   *\n\n\n\n    La vie est chère; tout augmente; oui, Madame, même le\nbonheur. Il m'apparaît, quand je me rappelle mes souvenirs\nd'enfance, qu'on était heureux à moindre prix, du temps que\nj'étais jeune et je m'émerveille que la civilisation progressante\nait eu pour résultat ceci : de rendre le bonheur moins accessible\net plus coûteux. Ce que j'aurais voulu qu'on améliorât d'abord,\nce n'est pas le bien-être, le confort, le luxe, mais le cœur de\nl'homme.\n    La terre est plus commode qu'autrefois. Je ne le conteste\npas. Est-elle plus belle? J'hésite. Existe-t-il, à cette heure, plus\nde beauté sur la terre que ce soir bleu de l'Attique où, devant\nles archontes, éblouis, les compagnons de Phidias dressèrent\ndans l'acropole d'Athènes la Minerve chryséléphantine du\nParthénon ?\n    Ici, chez moi, comme dans ce village perdu de la Suisse que\nj'ai visité, nos paysannes trairont bientôt leurs vaches à la\nclarté de la lumière électrique. Je ne raille pas, en faisant\ncette constatation. Je ne regrette ni la lampe à l'huile, ni le\n briquet, ni les diligences.\n    Les chemins de fer à l'allure vertigineuse servent mieux\n l'impatience de mon cœur que la lente patache de jadis. Je me\n"}, {"page_pdf": 686, "texte": "                    BENEDICTA IN MULIERIBUS                            587\n\n\nsens joyeux, e m p o r t é par l'automobile, d a n s l'ivresse de l'air\nfouetté, et je m o n t e r a i d'un pas alerte d a n s la nacelle ailée de\nl'aviateur...\n   L'ingéniosité des inventeurs a amélioré tout ce qu'elle\noffrait à l ' h o m m e . A-t-on amélioré l ' h o m m e lui-même? L'ivraie\nde la h a i n e occupe-t-elle moins de place d a n s le c h a m p\nuniversel? L ' a m o u r pousse-t-il plus vigoureusement ses\nmoissons dorées ? Compte-t-on plus d'hommes prêts à servir, à se\nsacrifier, à se dévouer, à mourir en héros? H é l a s , j ' a i peur qu'il\nfaille r é p o n d r e non à ces questions anxieuses! J e lis, d a n s les\nfeuilles p u b l i q u e s et d a n s les documents des sociologues, que\nla natalité est en baisse partout et surtout d a n s les milieux les\nplus avancés, les plus intelligents. A part vous, M a d a m e , vous\net quelques autres exceptions, je constate que le cœur de la\nfemme s'est raccorni; que les bras ouverts et pleins sont\ndevenus des bras fermés ou vides ou p r e s q u e . . .\n\n\n                                     *\n\n\n   Dites, mon a m i , êtes-vous comme moi, et ne se rencontre-t-il\npas d'autres créatures comme nous ?\n  J'ai éprouvé ce sentiment-ci. L e jour baisse, les crêpes de la\nnuit descendent et cendrent de gris ou de noir, de silence ou\nd'obscurité, le jour, la lumière, le paysage, les fleurs, le ciel,\nles chants, la m u s i q u e , les hommes et les choses, tout enfin...\nVous rentrez d ' u n e partie de campagne, d'une fête, d'un dîner,\nd'un concert, d'un spectacle. Eprouvez-vous aussi, tout à coup,\ncette angoisse affreuse, ce mécontentement de vous-même et des\nautres?... L e matin, vous aviez eu soif de beauté, de joie, de\nbonheur, et vous aviez tout espéré de ces belles h e u r e s qui\nviennent de passer, et il vous semble m a i n t e n a n t q u ' u n e seule\ngoutte a mouillé vos lèvres et que vous êtes plus altéré qu'aupa-\nravant. Quelle curiosité, quel désir, quelle espérance, la veille,\ndans votre cœur! Des relents de parfum, des notes de m u s i q u e ,\ndes phrases cassées, un vers, une attitude, un geste, un mot, c'est\ntout ce qui d e m e u r e de ce qui fut. Vous avez cependant côtoyé\nou la splendeur, ou le génie, génie du passé ou du présent, ou\ntout au moins la beauté ou l'artifice. E t vous éprouvez un\n"}, {"page_pdf": 687, "texte": "588                         DURENDAL\n\n\ninassouvissement malheureux, cruel, malfaisant. Votre désir a\nété plus grand que toutes les réalisations.\n   Ressentez-vous, tout à coup, comme moi, cette désespérance\ncette angoisse, ce mécontentement de tout et de vous-même? Le\ntemps a été trop court, les joies imparfaites ou trop brèves, ou\ntrop mêlées de scories. Et la nostalgie vous étreint de quelque\nchose de plus beau, de plus durable, de. meilleur, qui rassasie-\nrait totalement votre fringale, qui occuperait et retiendrait cap-\ntives et enchantées toutes les forces et toutes les puissances de\nvotre âme.\n   Alors, le cœur tempétueux, les lèvres amères, les yeux en\nlarmes, vous avez jeté comme moi, j'imagine, un appel suprême,\nun cri de secours, et vous avez tendu en rêve votre cœur, vos\nlèvres, vos yeux, vos deux bras en haut.\n   Dans le désarroi de tout vous, le désir d'infini, de rassasie-\nment total, l'idée du Ciel et de Dieu a surgi.\n   Malheur à l'imprudent ou au misérable qui, à cette minute-là,\nse fut interposé entre ce qui n'était plus et ce qui était encore,\nentre votre cœur et le ciel, pour vous affirmer que cette suprême\nespérance était elle-même un leurre; que la terre bornait\nl'homme; qu'il n'y avait pas d'au delà à la tombe. Vous l'eussiez\npiétiné, cet insulteur de la providence, ce négateur de la Bonté\néternelle, ce blasphémateur de la toute-puissance créatrice. Si\nDieu, car il y en a un, et nous le sentons rien qu'à mettre la\nmain sur notre poitrine où habite le désir, si Dieu avait créé\ncet abîme dans le cœur humain pour la seule joie de créer un\nabîme et d'inquiéter la pensée humaine, il ne serait pas le\nDieu que nous aimons à genoux, mais un monstre qu'il fau-\ndrait exécrer debout, et l'anathème à la bouche.\n   Et au lieu de blasphémer, vous avez murmuré avec moi, à\nl'oreille du Père céleste, cette prière :\n    Mon Dieu vous êtes trop bon, trop grand, trop miséricor-\ndieux pour décevoir sans fin les pauvres créatures que nous\nsommes.\n   Voyez notre esprit, notre cœur, notre pensée, notre amour,\nl'infini désir que nous tenons de vous, et l'inhabileté au bon-\nheur qui vient de nous et de la terre sur laquelle nous vivons.\nNotre intelligence réclame la lumière, notre volonté la perfec-\ntion du bien souverain, notre cœur la totalité d'un amour sans\n limite.\n"}, {"page_pdf": 688, "texte": "                   BENEDICTA IN MULIERIBUS                      589\n\n   Il n'est pas imaginable, sans insulter à votre toute-puissance,\nque vous vous soyez fait des jouets de nous, que vous nous\nayez créés, tels des déçus éternels, pour la seule douceur de nous\nlaisser pleurer; pour nous abandonner errants dans cette vallée\nde larmes; pour que, voyageurs sans guide nous ne traversions\nque des Sahara sans oasis et sans rafraîchissement...\n   Seigneur, à l'éclat de mes yeux, au frémissement de mes\nlèvres, au battement de ma poitrine, à la seule pensée de la\njoie ou du bonheur ou de l'amour, je sens que vous m'avez\ncréé pour ce qui sera sans mesure, sans limite et sans bornes.\nNous ne sommes pas destinés à n'être qu'une pincée de cendres\nendormies sous la terre et confondues dans une poussière ano-\nnyme. Nous ressusciterons, et ce sera la revanche de tout ce\nque nous aurons souffert. Le jour de notre définitive ascension,\nnous foulerons d'un pas aisé les chemins de lumières, les voies\nlactées d'astres, et nous irons habiter les printemps sans fin,\npour les jours faits tout entiers d'aurores; et nous entrerons\ntriomphalement dans la Maison merveilleuse, parée de grâce,\néclairée de gloire, servie par les anges, emparadisée d'harmonie,\nau foyer du baiser éternel, sans lassitude, ni séparation, ni adieu,\net nous serons beaux, parfaits, heureux, immortels avec Toi,\n « notre Père qui es aux cieux ».\n                                                  POL DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 689, "texte": "            L'Ame en Etat de Grâce (1)\n                           Chansons enfantines\n\n\n                                           I\n\n                                           Il était un petit navire...\n\n\n\n                  ECOUTE, ô       mon enfant, cette histoire du petit\n                   navire.\n                    P a r un matin clair de candeur pascale, des\n                   anges descendirent au merveilleux pays d'Orient\n                   qui fut autrefois le P a r a d i s terrestre.\n                    Non loin d'une baie en fleur, ils construi-\n                   sirent, avec du bois riche et flexible, un petit\n                   navire fier et souriant au grand soleil du bon\nDieu.\n   L e s anges voulaient l'envoyer dans nos contrées...\n   Et, p e n d a n t que, retenu par ses ancres d'or, le navire se\nbalançait langoureusement sur les flots chantants, ils s'en\nallèrent par les campagnes luxuriantes cueillir des fleurs,\ntoutes les plus belles et les plus odorantes, pour en faire\nsa charge.\n   Or, il se fit qu'au milieu d'un massif de roses ils\ntrouvèrent, endormi, un enfant nouveau-né. Sans aucun\ndoute, des frères célestes l'avaient déposé en cet endroit.\n   Ils prirent toutes les roses pour orner le navire et placèrent\nl'enfant p a r m i elles.\n   P u i s levèrent les ancres.\n   E t le petit navire qui n'avait jamais navigué entreprit\n une course harmonieuse vers le lointain, emportant dans\n ses voiles l'éblouissement du soleil d'Orient, et dans sa\n\n  (1) Recueil de Poèmes en prose à paraître, fin novembre, aux éditions de Durendal,\n"}, {"page_pdf": 690, "texte": "                  L'AME   EN É T A T D E      GRACE                        591\n\ncarène, les parfums du pays natal et le petit enfant descendu\nau Paradis terrestre...\n  Le petit enfant qui n'était que toi, ô mon ange...\n  Par un soleil couchant, le navire fatigué se pencha sur\nla rive du fleuve qui passe non loin de notre demeure.\nSes mâts m'ont fait un signe: je suis venue vers lui. Et\ntandis qu'il me racontait son voyage, je t'ai cueilli, en\néveil, dans les roses qui mouraient avec douceur...\n\n                                   *\n\n\n  Si tes joues sont fraîches, ô mon enfant, c'est que les fleurs\nde là-bas les ont frôlées depuis ta naissance.\n  Si tes yeux sont bleus, si ta chevelure est blonde, c'est\nqu'un peu de ciel s'est noyé en eux et que des rayons d'or\nse sont confondus en elle.\n  Ta chair rosée a conservé les parfums qui l'ont pénétrée.\n                                   *\n                               *       *\n\n   En Orient, il était un petit navire qui n'avait jamais\nnavigué...\n   Un matin, des anges l'envoyèrent vers nos contrées avec\nun chargement précieux qu'ils destinaient à des mains\npieuses et maternelles.\n   Il était un petit navire qui, un soir, se coucha sur nos\nrives pour repartir bientôt vers le Paradis terrestre.\n   Et depuis lors, il n'a plus jamais navigué...\n\n\n                                II\n                                   Ainsi font, font, font\n                                   Les petites marionnettes\n                                   Ainsi font, font, font\n                                   Trois petits tours et puis s'en vont.\n\n\n\n  Tu chantes ces paroles, ô mon enfant, en agitant tes mains\nroses et potelées et en souriant à ta mère dont les grands\nyeux s'attendrissent.\n"}, {"page_pdf": 691, "texte": "592                       DURENDAL\n\n\n\n   Tu chantes et ne comprends point le sens de ta chanson.\n   Le cœur s'amuse, toute la vie, à la danse des marionnettes\nque les poètes appellent illusions.\n   Toute la vie, nous les regardons avec émotion faire leur\ntrois petits tours...\n   Nous chantons sans cesse dans notre âme :\n   Ainsi font, font, font...\n   Au premier tour, elles nous font rêver.\n  Au second, elles nous font sourire.\n   Au troisième, elles nous font espérer...\n  Ainsi font, font, font trois petits tours,\n   Et puis s'en vont, en nous faisant pleurer...\n\n\n\n                              III\n\n                                     Sur le pont d'Avignon,\n                                    On y danse, on y danse...\n\n\n\n   Dansez, dansez vivement, joyeuses fillettes, aux sons de\nla ronde enfantine.\n   Que seraient, sans vos ébats, le rond-point fleuri du jardin\nd'été, la cour recouverte de mousse et la grand'route blanche\net silencieuse ?\n   Le soleil a beau illuminer le jardin, caresser la mousse\net rendre éblouissante la route;\n   Il ne serait que lumière trop franche,\n   si vous n'apparaissiez, petites fleurs vivantes, parmi les\nroses et les lys immobiles;\n   si vos danses ne faisaient point se poursuivre des ombres\nfantastiques sur les murs de la maison,\n   et si vos pieds mignons ne soulevaient la poussière d'or\ndu chemin.\n   Le soleil inonde de sa lumière crue vos danses enfan-\ntines dans les fleurs du jardin, dans la cour moussue et\n sur la grand'route infinie...\n   Mais vous, ô mes fillettes, vous lui prêtez en retour\ntoute la fraîcheur de votre gaieté!...\n"}, {"page_pdf": 692, "texte": "                         Les Heures\n                              I\n\n   Dans quel royaume d'oubli s'évanouissent-elles, les heures\nqui chantent et les heures qui pleurent?\n   Où vont-elles les heures qui passent sans jeter un regard\nconsolateur dans les replis de notre âme inquiète ?\n   Non, mon âme, elles ne se dissolvent point dans le\nnéant, les heures qui s'en vont, emportant avec elles la\nclarté de nos joies et la force de nos espoirs.\n   Quand elles ont sonné dans notre vie, elles remontent\nvers Dieu avec nos chants et nos pleurs.\n   Puis s'en reviennent vers nous, purifiées et impassibles\npour nous regarder à nouveau de leurs yeux mystérieux et\nnous endormir avec des caresses étranges qui font s'abais-\nser nos paupières et pâlir les cheveux de nos tempes.\n   Car les heures sont les Dévastatrices impitoyables de la\nJeunesse et de la Beauté.\n\n                              II\n  Les heures d'angoisse — ô mon âme, les reconnais-tu?\n— sont les compagnes assidues de notre vie.\n  Pourquoi sont-elles si lentes à passer ?\n  Pourquoi s'obstinent-elles à nous baiser cruellement avec\ndes rires diaboliques?\n  Les heures d'angoisse sont longues...\n  Longues, parce que Dieu qui nous les envoie veut que\nnous goûtions pleinement la douleur de la vie.\n  Accueillons-les avec ferveur...\n  Ces heures-là sont les saintes Purificatrices de nos âmes...\n\n                             III\n  Mais il est des heures, ô Bien-Aimée, qui sont carillon-\nnantes de joie dans l'aube de notre jeunesse et de notre\namour.\n"}, {"page_pdf": 693, "texte": "594                       DURENDAL\n\n\n\n  Elles sont blanches comme la prière des angélus espé-\nrants et ensoleillés,... comme la pureté des lys inviolables...\n   Elles sont chantantes comme les paroles d'amour que\nnous nous répétons aux vesprées illunées...\n   Elles sont caressantes comme les étreintes de nos mains\net de nos lèvres...\n   Hélas ! elles ont des ailes !\n   Mais qu'elles s'en retournent vers Dieu, elles aussi, avec\nnos actions de grâces et embaumées des jeunes parfums\nde notre amour nouveau-né...\n\n                              IV\n\n  L'heure du soir sera consolatrice.\n  Elle épandra de la paix dans les âmes exaspérées de\ndésirs inassouvis;\n  de la fraîcheur sur la terre ardente encore des feux des\nmidis;\n  du silence sur le travail des hommes et sur les bruits\nde la cité;\n  du clair-obscur sur toutes les choses éblouies de soleil.,.\n  L'heure du soir sera bonne à ceux qui s'aiment...\n  Dans le silence de leurs âmes ferventes elle sonnera des\nparoles d'amour que leurs lèvres n'auront jamais chantées...\n  Et pour le rêve de leurs yeux, elle fera surgir, d'un lac\naux eaux miroitantes, une île enchantée où ne fleuriront\nque des rayons d'étoile...\n  L'heure du soir sera consolatrice et bonne...\n                               V\n   Que le Seigneur te donne, ô mon âme, d'entrevoir\nl'Heure suprême de ton ascension vers le royaume où tu\nes née.\n   T u souffres de la nostalgie d'une patrie que mes pauvres\nyeux n'ont jamais vue, mais dont les Livres Saints m'ont\ndit toute la beauté...\n   Oue sera-t-elle ton Heure suprême?\n   Sinon la sublime Libératrice qui te lancera, éperdûment\nheureuse, vers la splendeur des horizons célestes...\n"}, {"page_pdf": 694, "texte": "                    L'AME EN   ÉTAT        DE   GRACE\n\n\n\n   Q u e le Seigneur te donne, ô mon âme, d'entrevoir cette\nH e u r e dans toute sa divinité.\n\n\n\n                   Sois béni, ô Soleil!...\n  J'écoute, en ce jour de lumière exultante et glorieuse,\ntoutes les voix de la Nature : celle des herbes et des\nplantes, des fleurs et des arbres, des fleuves, des monta-\ngnes et des plaines, des moissons et des fruits;\n  celle de tous les animaux ;\n  celle de tous les h o m m e s . . .\n  J'écoute toutes ces voix qui vous glorifient, ô Seigneur, et\nvous louent d'avoir fait irradier en vos cieux, pour l'illu-\nminement de la T e r r e , le Soleil, roi des astres...\n  L e Soleil, dont la chaleur et la lumière sont les principes\ndivins de la vie des êtres.\n\n                                   *\n                               #       *\n\n   E t toi, Soleil, oh! sois béni...\n   P o u r l'éclat que tu donnes aux gouttes de rosée qui nais-\nsent sur les brins d'herbe dans la fraîcheur m a t u t i n a l e ;\n   Pour ton baiser qui fait s'ouvrir le cœur des campanules\net des roses;\n   P o u r le frissonnement des branches et des feuilles que tu\ncaresses de ta l u m i è r e ;\n   P o u r les flots de candeur que tu déverses sur la tête des\ncollines;\n   Pour l'argent que tu coules dans les eaux du             fleuve\nclair ;\n   P o u r la fécondité que ta chaleur épand dans les labours\ndes plaines ;\n   Pour l'or rutilant des moissons épanouies...\n  Sois béni, ô Soleil...\n   P o u r la bonté, la vigilance et la fierté que tu mets\ndans les yeux des douces bêtes...\n  Sois béni, ô soleil...\n"}, {"page_pdf": 695, "texte": "596                         DURENDAL\n\n\n\n  Car tu fais se dresser, vers le ciel, les fronts des hommes;\n  Car tu lances dans leurs regards tout l'éblouissement de\nta lumière,\n  Et dans leur poitrine, ton souffle régénérateur de joie\net de force.\n  O Soleil, sois béni...\n  Voici que, les bras levés vers toi, nous te chantons par\nnotre voix les hommages de toute la Terre.\n\n\n\n  Mais gloire à Vous, Seigneur !\n  Ce sont vos mains providentielles qui soutiennent sur\nnos têtes cet astre de vie et de splendeur, pour féconder\ntout ce qui germe, pour illuminer tout ce qui aime...\n  A genoux, nous adorons votre bonté.\n  Et quand nos yeux seront éteints à la clarté des mondes\nlumineux; quand nos corps seront privés de leur chaleur,\n  Faites que notre âme vous possède dans l'éblouissement\ndu bonheur divin...\n  Car vous êtes, Seigneur, le Soleil d'un midi sans fin, la\nLumière inextinguible de l'Éternité !\n\n\n                Le miracle de la Pentecôte\n                                A Monsieur l'abbé Henry Moeller.\n\n\n   O Pentecôte !\n   Heure d'étonnement nouveau sur le monde! Heure merveil-\nleuse où les humbles disciples du Christ parlaient en leur langue\nà tous les accourus des pays lointains, parlaient des grandeurs\nde Dieu dans les cœurs et sur la terre!\n   Seigneur, faites que ce miracle s'accomplisse à nouveau dans\nnos âmes et sur nos lèvres que les Langues de feu auront\nsanctifiées.\n                               * *\n  Apprenez-nous, Seigneur, les mots qu'il faut prononcer aux\nherbes des prairies et des pelouses où des enfants rieurs vien-\ndront s'ébattre; aux petites fleurs des bois, des champs et des\n"}, {"page_pdf": 696, "texte": "                    L'AME EN ÉTAT DE              GRACE           597\n\n\ntalus qui n'ont point l'orgueil d'être admirées et que les pieds\nécrasent cruellement.\n   Apprenez-nous à dire à la marguerite, que sa collerette est\naussi belle que toutes les collerettes en dentelles; aux coque-\nlicots et aux bluets qu'ils, sont la gloire du chapeau de grosse\npaille que la douce paysanne* de vingt ans coiffe pour s'en\naller au travail; aux roses sauvages, qu'on ne les enlèvera\njamais de leur tige pour les faire mourir dans des vases ciselés;\naux genêts d'or, que des enfants et des jeunes filles viendront\nles cueillir et les serrer à pleins bras contre leur cœur ardent,\npour conserver le souvenir de leurs courses vagabondes.\n   Apprenez-nous, Seigneur, les mots qu'il faut redire aux\nruisseaux ignorés pour qu'ils nous répondent par des chansons;\naux ruisseaux clairs qui ont des galets luisants dans leur lit, où\nles oiseaux viennent mirer leurs yeux bons et francs et se bai-\ngner aux heures de soleil.\n   Que la forêt nous répète son h y m n e séculaire, afin que nous\ncélébrions les louanges des arbres qui ont toujours été nos frères.\n\n                                    *\n\n\n  Apprenez-nous, Seigneur, à parler leur langage aux bêtes\nfamilières, afin qu'elles nous comprennent plus facilement,\nviennent nous lécher la main en signe de joie ou se frôler contre\nnous pour d e m a n d e r des caresses, afin que nous sachions lire\ndans leur regard l'effroi et la détresse de leur â m e .\n\n                                *       *\n\n   Donnez-nous la c a n d e u r ingénue des tout petits enfants que\nvous envoyez, en dons précieux, aux mères, afin que nous puis-\nsions, comme celles-ci, nous faire sourire ces petits Jésus dès\nleur berceau et leur donner le désir d'être élevés dans nos b r a s ,\npendant que leurs mains mignonnes se cachent d a n s nos\ncheveux.\n   Donnez aux jeunes hommes qu'émeuvent pour la première\nfois les parfums et l'apothéose d'un printemps épanoui, de\ntrouver des paroles saintes et graves à chanter à l ' É l u e , dont\nl'âme est si frêle et déjà si profonde.\n"}, {"page_pdf": 697, "texte": "598                         DURENDAL\n\n\n\n  Enfin — nous vous crions cette prière, ô Seigneur — donnez\naux heureux de la vie, à ceux que le bonheur caresse de ses\nmains immatérielles, de dire à tous leurs frères déshérités ren-\ncontrés sur la route, des paroles qui fleurissent dans les cœurs\ncomme des lys d'espoir et qui coulent dans les âmes en peine\ncomme un b a u m e lénifiant.\n  E t s'ils sont tristes, donnez-leur de participer à toute la joie\nqui surgira devant leur âme, dans les regards d'autrui.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n  Alors, Seigneur, vous aurez accompli à nouveau le miracle de\nla Pentecôte radieuse dans la nature et dans les âmes; le\nmiracle qui fait que les choses, les bêtes et les hommes com-\nprennent, pour se la partager, la part de bonté et de force que\nvous leur avez donnée.\n                                            R E N É GERMANE.\n"}, {"page_pdf": 698, "texte": "                 Le livre de Jean\n\nJ  EAN m'a quitté pour la première fois; il était dans la voiture,\n    assis sur les genoux de sa tante. Il était tout habillé de\nblanc et portait un chapeau garni d'aubépines. Il m'a dit au\nrevoir en agitant sa petite main, mais cela n'a pas duré long-\ntemps, car il a été vite distrait et a oublié que j'étais là, sur le\nseuil, à le regarder partir!\n   Quand la voiture a tourné le coin de la rue, j'ai refermé la\nporte, et me suis trouvée dans le silence; au fond du corridor,\nle petit jardin était muet comme un tombeau.\n   Je me suis appuyée contre le mur, et j'ai pleuré douloureu-\nsement; un abandon immense était tombé sur moi.\n\n                                    *\n                                *       *\n\n\n\n\nJ  E suis revenue d'un long voyage, et je vais chercher Jean à\n     la campagne, pour le ramener chez nous.\n   Je suis folle d'impatience. Enfin, j'arrive : Jean dort; il est\nrose, il est doux et frêle comme un petit oiseau ; je n'ose pas\nl'éveiller. Je m'en vais attendre derrière la porte. On m'ap-\npelle, j'accours, Jean est dans les bras de sa tante; il sourit\nd'un air intimidé; je l'appelle, il sourit encore, et de tout l'élan\nde son petit être, il me tend les bras.\n\n\n                                *       *\n\n\nL'OBSCURITÉ     est complète et le silence absolu ; la nuit d'été\n     orageuse et lourde enfièvre mon sommeil. Et il me\nsemble que c'est en rêve que j'entends une voix menue qui\ncrie de la chambre voisine : « Maman, maman! » Je me lève\nen sursaut : Qu'y a-t-il? Jean est malade peut-être!... Ma main\ninquiète tâte le front lisse et les joues fraîches, et une joie\n"}, {"page_pdf": 699, "texte": "600                         DuRENDAL\n\n\nabondante me transporte : « Maman chérie, j'ai soif», dit la\npetite voix. Je me hâte vers l'eau fraîche, et, sans allumer, je\nglisse le verre entre les petites mains tendues, qui le saisissent.\n   Une magnifique douceur m'épanouit; mes yeux devinent\ndans la pénombre la silhouette assise, les mains nouées autour\ndu large verre, et j'entends le bruit très grand et adorable du\npetit être qui boit. Ce geste d'assouvir sa soif, accompli par mon\nenfant chéri, dans le silence et l'obscurité de la nuit, me\nreporte à l'état primitif; je suis la mère qui donne à boire à\nson petit, à celui qui sera bientôt plus fort qu'elle, au rejeton\navide qui aspire la vie avec l'ardeur sacrée de l'instinct!\n   Je baise les fins cheveux et la tête déjà alourdie par le som-\nmeil et je m'en vais, rêvant à la douceur et à la beauté\nde la vie !\n\n\n                                **\n\n\n\n A s s i s devant une assiette de fraises, Jean déguste avec bon-\n       heur. Ses yeux agrandis et sa gravité comique lui attirent\ndes questions tendrement moqueuses : « C'est bon, Jean? »\nJean fait oui de la tête, et continue. Il pique les fruits, les\nroule soigneusement dans le sucre, puis ouvre une bouche\nénorme, qu'il referme aussitôt hermétiquement. Une fois son\nassiette vide, il regarde autour de lui, et m'avisant, moi qui\nmange encore, il me dit avec un rire contraint, flatteur et dépité :\n« C'est bon, hein, gros gourmand?... »\n\n\n\n\nJ EAN marche; sa main est dans la mienne, légère et confiante.\n    Sur le chemin dur, nos pas résonnent.\n  C'est un beau temps d'hiver clair et froid. Jean est guêtre de\ncuir, coiffé et cravaté de laine. I1 marche vaillamment; je ne\nsens pas son poids. Et c'est une véritable ivresse, de sentir à\nmon côté cette petite force qui s'exerce, qui avance sans aucune\naide, de sa propre volonté, comme un homme. — « Oui,\n"}, {"page_pdf": 700, "texte": "                       LE LIVRE DE JEAN                       601\n\n\ncomme un homme, Jean!... » — Jean lève le nez, un petit nez tout\nrouge, et deux beaux yeux luisants de plaisir; mais il éprouve\nle besoin atavique de nier, et il me répond, d'une grosse voix\nbougonne : « T u dis ça! »\n\n\n\n\nJ   'ACHÈVE  de lire à haute voix de fort beaux vers. Jean qui a\n    écouté en silence, mais comme s'il avait quelque chose à\ndire, marche rapidement vers la petite terrasse, et là, un bras\nlevé, il se donne à lui-même de belles émotions. Il récite lar-\ngement, d'une voix gonflée et emphatique, de vagues choses, où\nreviennent souvent certains mots qu'il aime : \" La beauté, l'âme\npure, le sommeil, les tristesses d'amour, les paradis, la mort...\"\nPar moments, il cesse son discours pour chanter en fausset,\nesquisser un petit pas de danse, et se remettre ensuite à parler.\nCela dure un bon moment puis il rentre, et me demande d'une\nvoix pincée : « Bonjour, Mèdème, qu'est-ce que Mèdème\ndésire? »\n                                            HÉLÈNE CANIVET.\n"}, {"page_pdf": 701, "texte": "        L'Enfant aux Glycines\n\nPar quel soir ruisselant d'étoiles, où les arbres\nBaignaient d'ombre et d'azur les contours blancs des marbres,\nOù l'air vibrait, grisé d'effluves palpitants,\nDans quel jardin de la Renaissance latine,\nEnfant mystérieux, couronné de glycine,\nRayonna tout à coup l'orgueil de tes vingt ans?\n\nParmi tes cheveux noirs, aux soyeuses torsades,\nLes fleurs ont des langueurs d'améthystes malades\nOu de vierges qui vont mourir. Plus caressants\nEt plus paiement bleus qu'un pâle ciel d'automne,\nTes yeux semblent une onde où le matin frissonne,\nEt ton corps est pareil aux lys adolescents.\n\nMais le rire qui naît sur tes lèvres de flamme\nSerait-il d'un démon, d'un ange ou d'une femme?\nRire cruel et doux, enjôleur et élin\nQui tour à tour mendie ou raille la tendresse\nDes cœurs sanglants, des cœurs fouettés que mène en laisse\nTon geste ensorceleur, subtil et féminin.\n\nDis, frère trop pensif des éphèbes splendides\nAu torse harmonieux et fier de Niobides,\nAnxieux dernier-né des robustes enfants\nP a r Phidias sculptés, troupe jeune et divine,\nAux frontons que l'aurore éclatante illumine,\nNus sur des chevaux nus, calmes et triomphants.\n\nDis, frère bien plutôt des femmes irréelles\nAu péplum si léger, qu'un frémissement d'ailes\nEn pourrait chiffonner le fragile apparat,\nQui joignent, au milieu des herbes opalines,\nLeurs sveltes doigts frileux pour des rondes câlines\nSous les frais o r a n g e r s de la PRIMAVERA.\n"}, {"page_pdf": 702, "texte": "                  L ' E N F A N T AUX G L Y C I N E S          6O3\n\n\n\nF r è r e aussi du BACCHUS et du SAINT JEAN du Louvre,\nAndrogynes trop beaux, dont l'ironie entr'ouvre\nLa bouche qu'un sourire aigu vient effleurer.\nLeur front blanc resplendit. Leur geste de complices\nEvoque un ciel étrange, aux perverses délices,\nOù Faust et don Juan seuls oseraient entrer.\n\nUn ciel étrange, où les péchés de l'esprit règnent,\nOù vénéneux les lys rouges des stupres saignent,\nMonde à faire pâlir, qu'inventa Léonard,\nOù bien plus que la chair l'âme est inassouvie\nD'arracher ses fruits mûrs à l'arbre de la vie :\nL'amour, le bien, le mal, et la science et l'art,\n\nF r è r e aussi des enfants, corps d'ambre ou bien de neige,\nQui s'endorment dans la lumière du Corrège\nOu défaillent dans les tableaux de Sodoma,\nOu rêvent, nonchalants, sur les toiles du Guide,\nRappelant par leur grâce indécise et languide\nL'Adonis merveilleux qu'Aphrodite pleura.\n\nL'on voit se refléter, dans ton œil nostalgique,\nLes festins qu'autrefois offrait le Magnifique\nEn de voluptueux palais, qui grands ouverts\nSur les horizons bleus de la nuit florentine,\nLaissaient irradier la musique argentine\nDu clair parler toscan, des violes et des vers.\n\nPar toi, faible et nimbé de mourantes glycines,\nPourtant s'exalte et gronde, en de neuves poitrines,\nLa palpitation d'héroïques espoirs ;\nEt les pages épris d'aventures altières\nJalousent la splendeur fauve des condottières\nQui passent au galop dans la pourpre des soirs.\n\nLorsque, dominateur farouhe et solitaire,\nTel à vaincre un lion s'acharne un belluaire,\nMichel-Ange étreignait le marbre, corps à corps ;\nQuand Cellini moulait le bronze où l'Epigone\nAgile et nu brandit le chef de la Gorgone,\nCe qui brûlait en eux, c'était ton âme encor.\n"}, {"page_pdf": 703, "texte": "604                            DURENDAL\n\n\n      Par-dessus l'Italie effervescente et libre,\n      C'est ton moi souverain qui s'exaspère et vibre,\n      Enfant ressuscité de la cendre des dieux,\n      E t les enamourés de grandioses fièvres\n      Rythmant l'art ou le verbe au souffle de tes lèvres\n      Embrasent leur génie à l'éclair de tes yeux.\n\n                                              Emile CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 704, "texte": "                           Gil Vicente\n\n                 Vous me demandez, mon cher Vandervelden, d'écrire une\n                  petite notice pour accompagner la traduction du Mystère de\n                  l'Ame, de Gil Vicente. Et en vous plaignant qu'un si pur\n                  maître soit presque inconnu au dehors de chez nous, vous\n                  m'avez dit, dans la grâce aimable d'un sourire qui cachait\n                  beaucoup de malice, cette triste vérité que j'ai bien com-\n                  prise : « Vous qui avez découvert tant de mondes, vous avez\n                  besoin maintenant de quelqu'un qui vous découvre ». Mais\n                  vous savez bien que Gil Vicente n'a pas toujours été si\ninconnu.\n   L'on dit que le bon Erasme apprit le portugais uniquement pour lire ses\ncomédies, et les grands maîtres du théâtre espagnol, Lope de Vega et Calde-\n ron, ont connu ses œuvres et s'en sont inspirés.\n   Gil Vicente n'est pas seulement une des figures les plus notables de la lit-\ntérature portugaise, il est aussi une des physionomies les plus brillantes\ndu XVI e siècle. Il appartient à cette pléiade d'esprits encyclopédiques où\nl'on trouve Michel Angelo et Léonardo.\n   Avant d'écrire ses autos, il était musicien et acteur, et l'on se demande\nencore si ce ne fut pas lui l'orfèvre, auteur de l'ostensoir des Jéronymes,\nfait avec le premier or venu des conquêtes de l'Orient, de cette merveille\nd'art et de richesse, dont on marque l'inestimable valeur en disant que Dieu\nest bien chez lui quand l'hostie y repose.\n   Il a une incontestable supériorité sur tout le théâtre de son temps. Alors\nque les Mystères français et les Rappresentazioni des Italiens, les Miracles\nplays d'Angleterre et les Marienklage allemands étaient encore des actes de\ndévotion travaillés confusément et lourdement sur l'Ecriture, actes dont la\nreprésentation exigeait plusieurs jours, Gil Vicente prenait les traditions et\nhabitudes populaires — comme devait faire plus tard Lope de Vega — et\nleur donnant forme littéraire, ouvrait à la fois de nouveaux horizons à l'art\ndramatique et fondait le Théâtre national portugais.\n   En ses premières œuvres, Gil Vicente a pour modèle les Eglogues de Juan\nde la Encina, qui sont comme des paraphrases des bucoliques de Virgile,\ndouces et faciles. Mais déjà il passe son modèle en esprit, en grâce, en vigueur\nartistique et en imagination, mettant en pleine lumière son génie libre, ori-\nginal et fécond, doué d'une conception profonde et philosophique, dont Juan\nde la Encina n'eut pas même le pressentiment. Et, parce qu'il fut l'auteur de\nla première comédie de caractère et de plan tendant au développement d'une\n"}, {"page_pdf": 705, "texte": "606                              DURENDAL\n\n\nidée, il doit être considéré comme un des véritables initiateurs du théâtre\ncontemporain; gloire qui lui est reconnue tant par les castellanistes les\nplus exclusivistes que par la thèse de Menendez y Pelayo, proclamant que\nc'est en Portugal qu'on doit chercher les racines de cette merveille de génie\nqu'est le théâtre espagnol.\n     La cour de Portugal était alors la plus magnifique de l'Europe. Le Por-\ntugal était arrivé à l'apogée de sa prospérité et, dans ses palais, le roi Emma-\n nuel cherchait à reproduire la splendeur de la cour de Léon X. Que ce soit\n dans le somptueux palais de la Ribeira, à Lisbonne, ou à Cintra — dans ce\n doux lieu de délices que Byron a appelé l'Eden glorieux — on trouve le roi\n toujours entouré par une foule de poètes et d'artistes qui rendirent célèbres\n ses soirées, inédites et raffinées à l'égal de celles de la plus illustre\n académie.\n      Ce fut dans ce milieu intensément intellectuel que Gil Vicente créa le\n théâtre portugais. C'est là, dans ces brillantes et pompeuses réunions, qu'il\n vient avec une suite d'anges et de diables, de dieux de la mythologie, de\n  nobles et de roturiers, profitant des fêtes de la cour — une princesse qui se\n  mariait ou l'ennoblissement de quelque héros — pour fustiger les vices et les\n  ridicules de son temps, satiriser les nobles et les clercs, toujours avec une\n  liberté qu'on ne comprend plus que difficilement aujourd'hui et une intrépi-\n  dité seulement propre à un homme supérieur revêtu d'une suprême autorité.\n       Il fut à la cour de D. Manuel ce que Molière fut à la cour de Louis XIV\n  et Beaumarchais au temps de Louis XVI.\n       Ses Autos sont la glace limpide où la société du XVI e siècle se voit en\n   pleine vie et vérité; on y trouve l'état des esprits, des habitudes, de la\n   langue, de la littérature, de l'histoire politique. C'est un trésor où palpite\n   toute la vie du moyen âge portugais.\n       Son œuvre, qui se compose de quarante-quatre pièces, a été divisée par lui-\n   même en trois groupes : le premier est formé des œuvres hiératiques, les Autos\n   de dévotion. C'est à ce groupe qu'appartient le Mystère de l'Ame — qui a\n    donné naissance aux fameux Autos sacramentales ; le deuxième est fait de\n    tragi-comédies et comprend des œuvres aristocratiques, c'est-à-dire les comé-\n    dies allégoriques et chevaleresques; le troisième groupe contient les Farces,\n    les comédies pour le peuple, où son génie atteint à la lumineuse vision du\n    théâtre moderne.\n        Un des plus grands prosateurs portugais du siècle dernier, Camillo\n     Castello Branco, disait que Gil Vicente fut l'homme qui, le premier de tous,\n     au Portugal, sut rire. Il est sorti du moyen-âge avec toute son originalité\n     pure et crue, quand l'époque des luttes pour l'établissement de la monarchie\n     venait de passer et que le peuple, délivré des Maures et des Espagnols, fort,\n     libre et jeune, commençait de jouir des richesses que l'Orient déposait tous\n     les jours au port de Lisbonne comme pour le remercier de l'œuvre grandiose\n     de civilisation qu'il venait de faire.\n         L'Auto de l'Ame occupe une place toute spéciale dans l'œuvre de Gil\n     Vicente.\n"}, {"page_pdf": 706, "texte": "                                GIL VICENTE                                607\n\n\n   Il a relégué toutes ses bouffonneries et ses farces pour s'y élever aux plus\npures régions du mysticisme.\n   Ce qu'il y a de plus ingénu, de plus touchant dans le sentiment religieux\nse trouve dans le mystère. De toutes les œuvres de dévotion, c'est le Mystère\nde l'âme la plus simple, la plus sincèrement sentie. Elle résume la lutte de\nl'homme avec le génie du mal, et montre le triomphe du premier grâce à la\nmiséricorde du Rédempteur. C'est un drame purement hiératique, déroulé\ndans une forme douce et suave, plein d'amour et de pureté inconnus aux\nchoses de la terre.\n   Quand on lit les vers où l'ange parle à l'âme, on croit entendre la voix\nmême d'un ange. Et comme il est ingénu, simple et humble, le parler de lâme\nquand elle demande à l'ange de la protéger :\n\n                       Ange qui êtes mon gardien\n                       Surveillez ma faiblesse\n                       Charnelle,\n                       De toutes parts ayez soin\n                       Que ma précieuse richesse\n                       Principale\n                       Ne se consume pas...\n\n   Le vicomte d'Auguella, dans une étude aussi approfondie que précieuse\nsur Gil Vicente, consacre une trentaine de pages à un examen critique du\nMystère de l'âme. Il y trouve une évidente analogie avec le Faust de\nGoethe.\n   Je tâcherai de vous donner une vue très rapide sur cette curieuse confron-\ntation qui devient d'un très vif intérêt au moment de la parution de cette\ntraduction française, la première qui ait été faite de ce mystère.\n   Il nous est impossible de savoir aujourd'hui d'une façon certaine si\nGoethe a connu les œuvres du fondateur du théâtre portugais. C'est possible\npuisque les moyens de le connaître ne lui ont pas fait défaut. Peut-être que\nl'intérêt d'Erasme pour Gil Vicente, qu'il appelait le Plaute portugais, a\néveillé la curiosité de Goethe.\n   Quoi qu'il en soit, Gil Vicente, observe d'Auguella, n'a pas enfermé son\nsujet dans un tableau aussi concret et aussi réaliste que le fit le poète\nallemand dans la première partie de sa célèbre tragédie. Il l'idéalise tout de\nsuite, l'esquisse de pure inspiration, l'ébauchant dans des contours vagues,\néthérés, sans le naturalisme de l'existence. En simplifiant l'effet, il l'a\naugmenté.\n   Voici l'heure de la tentation. Le diable cherche prudemment à éveiller le\ndoute dans l'âme ingénue, mêlant l'erreur à la vérité, posant de subtiles\ninterrogations. Le Méphistophélès de Goethe n'est pas moins rusé, mais il\nest vulgaire et grossier dans la forme. Il est insolent et débauché; ses\nréponses sont brutales.\n   Mais, bref, tous deux parviennent à affaiblir la volonté. Déjà l'âme hésite\nen réponses évasives, n'a pas de critère propre, obéit à la suggestion du milieu\n"}, {"page_pdf": 707, "texte": "608                              DURENDAL\n\n\noù elle se trouve. Quand Méphistophélès conseille à Marguerite de prendre\nun amant, celle-ci dit lassement et sans pudeur : « Il n'est pas d'usage ici ».\n   Chez Gil Vicente, l'ange cherche l'âme, essaye de la sauver par des\nparoles sévères, marquant nettement la responsabilité de la chute. Et il est\ncurieux de noter comme les deux personnifications, l'ange et le diable,\nmaintiennent, durant toute l'action, les attributs de leur caractère. Tandis\nque l'ange jouit d'une paix céleste, d'une sérénité divine, même dans les\naccusations les plus ardentes, Satan est l'antithèse de cette charmante\nmajesté ; il est turbulent, astucieux et pervers.\n   L'analogie de ces deux œuvres est plus frappante encore si nous confron-\ntons les deux scènes de la tentation — celle des bijoux — et il en coûte de\ncroire que le poète allemand n'a pas connu le mystère de Gil Vicente.\n   Il y a une extraordinaire ressemblance entre l'Ame et Marguerite. Mais,\ntandis que, dans le Faust, la vie est supposée réelle, les personnages exis-\ntants; dans le mystère du poète portugais, tout est éthéré, allégorique et pure\nmanifestation d'une vision spirituelle.\n    La situation où se trouve le Méphistophélès de Goethe ne diffère pas moins\nde celle où vit le diable de Gil Vicente, quand un chœur d'anges emporte\nle corps de Faust. Seulement on trouve, à l'avantage de Gil Vicente, en\nplus de la priorité de la création, plus de vérité, de précision, de clarté.\n    Il y a, dans le Faust, comme un écho de la pensée créatrice de l'Auto da\nAima. Et le vicomte d'Auguella, faisant noter que, hasard ou non, la prio-\nrité de la conception appartient à noire poète, termine son étude sur\nl'opinion d'un écrivain illustre qui préfère le symbolisme quelquefois trivial\ndu Mystère de l'Ame à la fantasmagorie nébuleuse de la deuxième partie\ndu Faust.\n   Ducarme dit que l'oraison que le poète a mise dans la bouche de\nsaint Augustin est d'un tel sublime qu'elle semble avoir été inspirée par la\nmuse douloureuse du Stabat. Il ajoute que rarement la poésie chrétienne\ns'est élevée à de tels accents. La force, la grâce, la tristesse sainte produite\npar la croix, les extases de la foi, tout cela gémit et défaille de douleur dans\ncette oraison.\n    Il suffisait qu'il y eût cette perle dans le Mystère de l'Ame pour déter-\nminer la supériorité de Gil Vicente dans cette branche de la littérature\n portugaise et espagnole. L'imprévu de cette poésie délicate, qui jaillit avec\nun tel brillant, donne la mesure de ce que fut et de ce qu'aurait pu être dans\nun autre milieu Gil Vicente.\n    « Où il s'élève, a dit un critique français, il a d'admirables accents; il a le\n secret des grâces qui sont restées l'apanage de son peuple, la sève poétique\n circule abondante dans sa langue libre, souple, éclatante. »\n    Voila, mon cher Vandervelden, ce que j'ai cru devoir vous dire d'essentiel\n au sujet de Gil Vicente. J'espère que vous ne m'en voudrez pas de n'avoir\n pu pousser plus avant cette étude, mais je crains fort qu'elle ne dépasse déjà\n la place dont vous disposez.\n    Je m'en excuse à nouveau, et reste dans ces sentiments tout à vous, très\n cordialement.\n                                                         Luis D'ALMEIDA BRAGA.\n"}, {"page_pdf": 708, "texte": "                  Le Mystère de l'Ame\n                                par G I L V I C E N T E\n\n\n\n                        à PAUL C L A U D E L cette traduction   est respectueusement dédiée.\n\n\n                                        Figures :\n            L'AME.                                        SAINT AMBROISE.\n            L ' A N G E GARDIEN.                          SAINT G É R O M E .\n            L'ÉGLISE.                                     SAINT THOMAS.\n            SAINT AUGUSTIN.                               D E U X DIABLES.\n\n\n   Ce mystère a été composé à la demande de la très dévote R e i n e D o n a\nLéonore, et joué devant le très-puissant et noble roi, Don E m m a n u e l , son\nfrère, p a r son ordre, en la ville de Lisbonne, au palais de la Ribeira, d a n s la\nnuit du Vendredi-Saint de l'ère du Seigneur l'année quinze cent et huitième.\n\n                                       Argument\n   Tout c o m m e il est très nécessaire qu'il y ait des auberges sur le chemin\npour repos et réfection des voyageurs fatigués, de même il est chose très\nconvenable de rencontrer dans cette vie passante une hôtellerie pour réfection\net repos des âmes qui vont voyageantes vers l'éternelle demeure de Dieu.\n   Cette hôtellerie des âmes est l'autel; les aliments : les insignes de la pas-\nsion; et de cette perfiguration traite l'œuvre suivante.\n  (Une table est dressée ; devant se trouve un siège. La mère Sainte Eglise entre suivie\ndeses quatre docteurs : Saint Thomas, Saint Jérôme, Saint Ambroise, Saint Augustin.\nCelui-ci dit) :\n  AUGUSTIN. — Il est nécessaire, amis, que dans cette triste course de la vie,\npar les insidieux périls des ennemis, il y ait quelque manière d'asile; parce\nque l'humaine nature, passagère et débile, veut du repos en divers temps.\n   Dans cette course glorieuse qui mène à l'éternelle récompense, il fallait\nune hôtellerie, pour les âmes.\n   Hôtellerie pleine de provisions, garnie d'une table en lumière claire atten-\ndant toujours chargée de ces aliments et réfections q u e le Fils de Dieu sur la\ncroix gagna en souffrant.\n  Sa mort fut u n pacte par lequel, pour nous donner le Ciel, il n o u s donna\nsa vie avec angoisse.\n  En le c o n d a m n a n t on jugea la Paix, mais on la dispensa à tous.\n   Le fruit de sa mort fut donc que la sainte h ô t e l i è r e , la Mère Eglise, con-\nsole, à ses frais, à cette table, l'âme, voyageante, lui d o n n a n t la connaissance\ndu Père et l'ange gardien pour précepteur.\n"}, {"page_pdf": 709, "texte": "610                                  DURENDAL\n\n\n\n   Si l'âme qui lui est confiée va s'affaiblissant et défaillant, en arrivant à\ncette hôtellerie elle guérit.\n   (Vient l'ange gardien suivi de l'âme ; il dit) :\n   L ' A N G E . — Ame humaine, formée d'aucune chose, faite très précieuse, de\ncorruption séparée, émaillée dans la forge parfaite, glorieuse plante mise\ndans cette vallée pour donner de célestes fleurs odorantes et pour être trans-\nplantée sur les cimes où s'épanouissent les merveilles plus merveilleuses que\nles roses, vous êtes plante et voyageuse, car quoique vous demeuriez, vous\nremontez vers votre origine.\n  Votre véritable patrie est d'être héritière de la gloire que vous gagnerez.\n   Allez vite !\n  Ame bienheureuse, des anges tant aimée, ne dormez pas.\n   Ne tardez pas un instant, la journée sera bientôt finie si vous attendez.\n   L'AME. — Ange, qui êtes mon gardien, surveillez ma faiblesse charnelle.\n   De toutes parts ayez soin que ma précieuse richesse principale ne se\nconsume pas.\n   Entourez-moi toujours, car je sors craintive du combat.\n   O précieux défenseur, ma faveur! Votre épée lumineuse me défende sans\ncesse!\n   Ayez toujours surveillance sur moi, j'ai peur de broncher et de tomber.\n    L ' A N G E . — C'est pourquoi je suis venu et j'y veillerai.\n   Mais encore faut-il que vous m'aidiez à résister.\n   Que richesses ni procès ne vous occupent de leurs vanités, surveillez-vous\nvous-même; car pompes, honneurs, biens et frivolités ne sont qu'obstacles\net combats.\n   Comme moyen de rendre votre état glorieux, votre libre arbitre, exempt,\naffranchi, puissant, vous est donné par le divin pouvoir.\n   Encore votre libre intelligence et libre volonté et la mémoire, afin que\nvous vous souveniez toujours que vous êtes créée par lui pour la gloire.\n    Et comme Dieu vit que le métal où il vous mettait en épreuve pour méri-\nter, était fragile et périssable, il m'envoya à votre aide et défense.\n   Allons notre chemin.\n   Prenez garde de retourner, car l'ennemi mettra mille traverses à votre gloire.\n    N'écoutez pas Satan, votre péril.\n    Persévérez au soir de votre journée et souvenez-vous que l'esprit, qui est\nla sentinelle contre le péché, chemine sans crainte vers la patrie.\n    Du chemin que vous tenez, ne tombez pas dans les pièges infernaux, dans\nles rets de la tristesse ténébreuse; les gloires suivent votre beauté.\n                                              (l'Ange avance; le diable vient et dit ) :\n  L E DIABLE. — Si vite, si délicate, blanche colombe, où courez-vous ?\n  Qui vous trompe et vous entraîne fatiguée par la route, que vous ne sentez\nseulement pas que vous êtes humaine ?\n  Ne cherchez pas à vous tuer.\n  Vous êtes encore en âge de grandir, il y a du temps pour s'amuser et du\ntemps pour voyager; vivez à votre aise et ayez plaisir!\n"}, {"page_pdf": 710, "texte": "                           LE   MYSTÈRE      DE   L'AME                         611\n\n\n  Jouissez, jouissez des biens de la terre !\n  Cherchez seigneuries et richesses !\n  Qui de la vie vous exile d a n s la triste montagne ?\n  Qui vous parle de délires au lieu de plaisirs ?\n  Cette vie est repos, doux et bénin, n'ayez soin d'autre p a r a d i s ! Qui vous\nmet en raison autre asile ?\n  L ' A M E . — Ne me retenez pas, il faut que j'aille; d'autres soins m'occupent.\n  L E DIABLE. — E h ! reposez en ce m o n d e , tous en font a u t a n t .\n  Les richesses ne sont pas en vain, ni les plaisirs, ni les festins; tous sont\npures passions des créatures et créés pour elles.\n  Egayez sans cesse votre passage; reposez, puisqu'ils ont reposé ceux qui\npassèrent par ce pèlerinage où vous peinez.\n  Ce q u e veut la volonté, tout ce que le corps désire, tout se fait.\n  Moquez-vous de qui voudra vous blâmer et tâchez de vous martyriser sans\nprofit.\n  A votre place, je m'en retournerais.\n  Vous allez si triste, si affligée, que c'est vraiment m a l h e u r e u x .\n  Madame, vous êtes maîtresse et commandez, vous ne devez rien à personne\nsoyez libre!\n  L ' A N G E . — Suivez-moi! qui vous retient?\n  Comme vous cherchez calmement la gloire!\n  Oh! mon D i e u ! o h ! s u p r ê m e bien, personne n'estime plus la victoire de se\nsauver !\n  Ame précieuse, la fatigue vous tient-elle déjà?\n  Tombez-vous si vite en défaillance?\n  Soyez courageuse !\n  O ! comme vous viendriez pressée et désireuse si vous voyiez le b u t i n de\ncette journée !\n   Marchons! Marchons !\n  Prenez courage, âme sainte, âme choisie!\n                                                    (L'Ange avance, Satan recule.)\n  L E DIABLE. — Quelle vanité et quel excès suprêmes!\n  A quoi bon tant de hâte ?\n  Ayez vie !\n  Vous allez déconsidérée, déchaussée, pauvre, perdue, complètement, vous\nne portez m ê m e rien qui soit vôtre.\n  Affligée, vous passez cette vie en sottise!\n  Prenez plutôt cette robe de soie, passez les bras par ici.\n  Maintenant, attendez.\n  Oh! qu'elle vous sied royalement!\n  Vraiment, cela me paraît b i e n !\n  Maintenant, marchez.\n  Vous avez besoin de chapins de Valence! — Les voilà.\n  Vous voici femme enfin à plaire!\n  Pliez les bras, h a r d i m e n t .\n"}, {"page_pdf": 711, "texte": "612                               DURENDAL\n\n\n  Bien.\n  Promenez-vous fièrement.\n  D'ici par là, de là par ici, suivez votre fantaisie.\n  Maintenant, vous êtes belle comme la rose.\n  Tout est pour le mieux.\n  Reposez.\n                                             (L'Ange retourne à l'Ame, disant :)\n  L'ANGE. — Que faites-vous là?\n  L'AME. — Ce que je vois faire par le monde.\n  L ' A N G E . —- Oh! âme, vous allez vous perdant, vous courez vers l'abîme,\nvous perdez le chemin acquis et vous errez !\n  Vous avez traité en marchand le corsaire Satan et de libre volonté!\n  Oh! prenez de la peine, car la Vierge glorieuse vous attend.\n  Priverez-vous la principauté de son héritier?\n  Répudierez-vous votre gloire et vraie patrie?\n  Quittez aussitôt ces chapins et ces traînes si excessives dont vous allez\nchargée.\n  Que la mort ne vous prenne pas si bien mise.\n  Qu'on ne vous enterre pas avec de tels désirs!\n  L ' A M E . — Venez! donnez-moi votre main.\n  Allez! que je vous suive s'il m'en reste la force.\n                                              (L'Ange avance, le Diable recule.)\n   L E DIABLE. — Toutes choses, avec raison, ont saison, Madame. Croyez-en\nmon opinion.\n  Vient le temps où l'on s'amuse, le temps où l'on croît et celui où l'on\nordonne et triomphe et amasse et acquiert ce qu'on peut de la prospérité.\n   Il est encore trop tôt pour mourir.\n   Il y a du temps pour se repentir et aller au Ciel.\n   Mettez-vous à la mode de la cour, de cette façon votre beauté vivra en son\nnaturel.\n   A quoi donc servirait l'or et la pierre précieuse et le brocart et la soie?\nà quoi?\n   Ayez foi qu'ils sont destinés à des âmes plus heureuses.\n   Voici un collier d'or, très bien émaillé et dix bagues.\n   Maintenant vous êtes à marier et à galantiser.\n   Mirez-vous en cette glace et vous saurez que je n'ai voulu vous tromper en\nrien.\n   Mettez ces boucles chacune en son oreille; faites vite, car qui veut\nacquérir des biens saisit l'occasion.\n   Maintenant, je m'en vais content.\n   L ' A M E . — Oh ! comme je suis précieuse, si propre à servir.\n   Et comme une sainte qu'on adore !\n   L ' A N G E . — Oh ! âme impitoyable, entêtée, on devrait vous fuir plutôt que\nvous garder.\n"}, {"page_pdf": 712, "texte": "                          LE   MYSTÈRE DE       L'AME                         613\n\n\n   Vous mettez terre sur terre, car ces ors ne sont que boue.\n   O seigneur! pourquoi permets-tu cette tentation qui relègue au royaume\nde la confusion ton labeur ?\n   N'alliez-vous pas moins embarrassée et plus libre, par avant ?\n   Vous voilà chargée et gênée de choses qu'il faudra abandonner un jour;\n   Tout cela se décharge au port de la sépulture.\n   Ame sainte, qui vous aveugle et vous charge d'un vain malheur ?\n   L ' A M E . — Cela ne me pèse rien, mais la faible nature m'embarrasse.\n   Je ne puis faire un pas que je ne sois fatiguée, telle est ma faiblesse, tant la\ngrâce me fait défaut.\n   Messire, laissez-moi, je me sens incurable et déjà engagée à ce point...\n   L ' A N G E . — Au moins faites deux pas jusqu'où demeure celle qui détient\nle céleste remède.\n   Vous y trouverez repos et réconfort, car l'hôtelière n'a pas sa pareille\npour accueillir ceux qui viennent affligés et pleurants.\n   L'AME. — Est-ce loin d'ici ?\n   L'ANGE. — Tout près.\n   Prenez courage, ne défaillezpas.\n   Et marchons,\n   Car la guérison vous y attend pleine et entière.\n   Tout ce que vous désirez y sera accordé.\n   L'hôtelière est si pleine de grâce,\n   Elle vous fera tant de faveurs...\n  L'AME. — Qui est-elle ?\n  L'ANGE. — C'est la sainte mère Eglise — et ses saints docteurs sont auprès\nd'elle.\n   Vous sortirez de là légère, pleine du Saint Esprit et très belle.\n   Oh ! âme soyez courageuse; encore un pas, il vous en faudra moins pour\ndevenir l'Epouse.\n   L E DIABLE. — Par grâce, un moment, où allez-vous ?\n   Cette hâte excessive est déjà folie !\n   Comment 1 vous qui doutez, consentez-vous à suivre l'Eglise, dans la fleur\n de l'âge?\n   Donnez-vous, donnez-vous au plaisir ; il y a trop d'heures dans le cours des\nannées futures.\n   Et pour celle où la mort viendra, comme on veut s'y pardonnent tous les\ntorts de l'âme.\n   Récapitulez vos biens; certains droits acquis sur quelques hameaux restent\nen souffrance.\n   La perte d'une belle rente est fâcheuse.\n   C'est un débat que vos parents n'ont pu tirer au clair ;\n   Au fait, une bagatelle, une difficulté dont un rire triomphe.\n   Citez les parties mardi que ces droits ne se prescrivent pas et ayez bon sens.\n   L'AME. — Silence ! par l'amour de Dieu !\n   Laissez-moi, ne me poursuivez pas!\n   Il suffit que vous retardiez les héritiers du ciel.\n   En vos combats la vie se dissipe.\n"}, {"page_pdf": 713, "texte": "614                               DURENDAL\n\n\n\n   Laissez-moi purifier ce que vous, cruel, avez corrompu sans vergogne.\n   Car je ne peux ni fuir, ni atteindre à l'endroit où je me nettoyerai de ce\npoison.\n   L ' A N G E . — Voici l'auberge véritable et très sûre à qui veut la vie.\n   L'EGLISE. — O ! que vous venez fatiguée et chargée !\n   L ' A M E . — Expirante, je cherche le bonheur !\n   L'EGLISE. — Qui êtes-vous? Où allez-vous?\n   L'AME. — Je ne sais où je vais.\n   Je suis sauvage.\n   Je suis une âme qui pécha mortellement contre le Dieu qui ma créée.\n   Je suis la triste, sans bonheur, créée resplendissante et précieuse,\nangélique en beauté, et de nature lumineuse comme le rayon brillant.\n   Mais à cause d'un sort mauvais et de méchancetés, diaboliques et violen-\ntes, je suis plus morte que la mort, sans repos, chargée de vanités vénéneuses.\n   Je suis la triste, sans remède,\n   Pécheresse obstinée, entêtée,\n    Par ma triste faute, très mesquine, à tout mal inclinée délicieusement.\n   J'ai exilé de ma pensée mes parfaites parures naturelles,\n   J'ai rejeté la prudence et me suis parée des défroques du monde,\n   Au lieu de mériter, je me suis perdue à chaque pas.\n   Je suis coupable.\n   Ayez pitié de moi, car j'étais aveugle à moi-même,\n   J'ai perdu mon innocence et je suis damnée;\n   Et pour révéler le pire, je sens ne pouvoir me repentir quand je le\nvoudrais ;\n   Ma triste pensée, d'essence libre, ne veut pas, comme d'habitude,\nm'obéir.\n   Secourez-moi, bonne hôtelière, car la main de Satan m'a touchée,\n   Et déjà je suis tant échappée à moi-même que j'ignore si j'avance ou recule\net comment je marche encore.\n   Nourrissez ma faiblesse d'une substance sacrée, car je péris.\n   Je vous en supplie par votre sainte noblesse si généreuse !\n   Ce que je mérite ne m'est que trop connu,\n   Je me reconnais coupable et devant vous je crie ma faute :\n   Madame, je veux logis, donnez-moi place, puisqu'il a souffert pour nous\nqui nous absout,\n   Recevez-moi dans votre sein, manteau des délaissés, mère Eglise!...\n   L'EGLISE. — Venez vous asseoir ici, très doucement.\n   Car les mets sont préparés par Dieu le Père.\n   SAINT AUGUSTIN. — Jérôme, Ambroise et Thomas, mes piliers, servez ici\nmon amour, et choisissez le meilleur\n   Et vous, âme, venez goûter de célestes aliments.\n   Allez à l'office bénit; il faut replier cette âme sur soi, afin qu'elle mérite\nd'achever le chemin où elle s'arrêtait.\n   Puisque Dieu l'a portée ici, il ne faut pas qu'elle se perde.\n"}, {"page_pdf": 714, "texte": "                           LE MYSTÈRE DE L'AME                                      6l5\n\n\n (Cependant, Satan s'agite en mille contorsions. — Un autre diable survient et dit :\n  DEUXIÈME DIABLE. — Q u e vous êtes agité !\n  PREMIER DIABLE. — J e brûle au feu d u c h a g r i n .\n  DEUXIÈME DIABLE. — Q u e vous arriva-t-il ?\n  PREMIER DIABLE. — J e suis si furieux d'être j o u é , q u e je ne peux trouver\nde repos q u i m e serve.\n  Je tenais u n e â m e , trompée, presque embrasée p o u r l'infernal...\n  DEUXIÈME DIABLE. — E t qui vous l'a r a v i e ?\n  PREMIER DIABLE. — Celui qui porte l'épée.\n  DEUXIÈME DIABLE. — Il m'a fait la pareille.\n  J'avais u n e âme vaincue, sur le point de se perdre de désespoir,\n  Elle s'était livrée à nous et déjà je la traînais pour l'emporter q u a n d il lui\narracha des flots d e l a r m e s .\n  | ' a i b l a s p h é m é et mes cris ont retenti par les monts I\n   Mais q u ' i m p o r t e ! Ce qui est perdu est perdu !\n   Je gagnerai demain et nous l'emporterons.\n  PREMIER DIABLE. — Ce n'est pas mon sentiment !\n  Je retournerai à cette â m e et nous verrons !\n  Q u a n d elle quittera l'église, je reviendrai la caresser et saurai tâter, durant\nsa marche, si elle vainquit dans ce combat.\n                                                      (L'Ame entre suivie de l'Ange.)\n\n   L ' A M E . — N e me délaissez p a s , Monseigneur Ange gardien !\n   O h ! incrédules, e n n e m i s , que voulez-vous de moi ?\n   Ne suis-je pas hors de la haine de m o n Dieu ?\n   Allez, tentateurs, laissez-moi me délecter à ce banquet choisi, a p p r ê t é pour\nles pécheurs avec les douleurs de notre R é d e m p t e u r , le Christ crucifié.\n\n    (Ces choses étant, l'Ame s'assied à table et l'Ange se met, debout, à son côté.\n       Viennent les Docteurs, portant quatre plateaux couverts ; ils chantent le « Vexilla\n      regis prodeunt ». Après qu'ils ont déposé les plateaux sur la table, saint Augustin\n       dit) :\n  SAINT AUGUSTIN. — Invitée, dans cette d e m e u r e céleste, il faut, M a d a m e ,\nvous écarter et vous transporter loin de toute chose m o n d a i n e et trompeuse.\n  Fermez les y e u x de la chair.\n  Mettez a u x fers les appétits d a m n é s , guide de l'infernal.\n  Car vous cherchez les chemins salutaires des repentis.\n  L ' E G L I S E . — Bénissez la table, Monseigneur.\n  Et pour consolation de l'invitée soit dite l'oraison des douleurs, consacrée\naux souffrances de la glorieuse passion.\n  Et vous, A m e , priez en contemplant les vives douleurs de N o t r e - D a m e .\n  Vous a u t r e s , répondez, puisque, jusqu'à ce jour, vous en avez fait autant.\n  Oraison de SAINT AUGUSTIN. — H a u t Dieu, merveilleux, qui avez visité le\ninonde sous la forme h u m a i n e , dans cette vallée de craintes et de larmes, vous\nnous avez m o n t r é votre gloire, souveraine.\n"}, {"page_pdf": 715, "texte": "616                                DURENDAL\n\n\n   Votre fils délicat, chéri de la divinité et de la nature, fut couvert de plaies\net vidé de sang par notre maladie et vile faiblesse.\n   Oh ! roi des cieux, Dieu haut, très puissant, essentiel, qui pour l'homme\nque vous créâtes avez abaissé votre état glorieux au rang de l'humaine nature!\n   Et votre fille, votre mère, votre épouse, la vierge Marie, douce colombe\nglorieuse. Oh ! comme elle pleurait quand son Dieu souffrait !\n   Oh ! larmes précieuses distillées dans un cœur virginal, sources de toutes\ndouleurs, ouvertes aux yeux de la perfection !\n   Qui pourrait en recueillir la moindre y verrait clairement la douleur, la\npeine et la souffrance avec lesquelles, Vierge, vous avez pleuré votre amour!\n   Et quand vousétiez expirante, à défaut de vos larmes taries, celles de votre\nfils, de votre vie, coulaient ; alors que se sentant percé de la souffrance de\nvous voir ainsi et souffrant de votre douleur plus que de la sienne, il pliait\nsous le poids d'un double tourment.\n   Oh ! si une telle douleur pouvait s'étaler !\n   S'il se pouvait faire que nous voyions votre âme quand on cloua le Rédemp-\nteur sur la croix !\n    Oh ! belle et ravissante figure !\n   Oh ! divine splendeur ! qu'avez-vous senti quand la croix s'est dressée,\nélevant le fils céleste, né de vos flancs;\n   Quand vous vîtes au-dessus de la foule monter votre joie couverte de\nplaies, suppliciée, etque ses yeux rencontrèrent les vôtres, les vôtres, mère du\n mort marqué d'infamie !\n   Oh ! reine délicate, sainteté mystérieuse, qui ne pleurerait à voir expirante\nl'avocate, la force de notre vie !\n   AMBROISE. — Ainsi pleurait Jérémie sur la montagne de Sion, au temps\npassé, pressentant dans le Messie notre rédemption.\n   Ses larmes tombaient sans joie; il pleurait Jérusalem l'homicide, tuant\ncontre nature son Dieu, incarné à Bethléem.\n   JÉRÔME. — Car il voyait le Saint Agneau devenu la proie des loups,\nhumble, bafoué, condamné au martyre de la croix et sa face blanche et belle\ncouverte de crachats.\n   AUGUSTIN. — Voici la bénédiction du Père Eternel,\n   Et du Fils qui pour nous a tant souffert,\n   Et du Saint-Esprit consubstantiel que l'Eglise vous donne dans son amour.\n   L'EGLISE. — Voici l'eau pour les mains.\n   AUGUSTIN. — Il faut vous laver dans les larmes de votre repentir et\npleinement.\n   Après vous vous essuyerez avec une belle touaille bien ouvrée avec la soie\ndes veines pures de la Vierge immaculée.\n   Elle fut choisie entre toutes, tordue par une nuit d'amertume, parfaite et\nachevée au sein des douleurs.\n   Vous n'y pourrez pas sécher vos yeux, car les tristes lacets ne le permettent\n pas.\n   Vous trouverez d'avers et de revers des points qui déchirent le cœur.\n"}, {"page_pdf": 716, "texte": "                            LE MYSTÈRE DE L'AME                                       6l7\n\n  Vous verrez sa triste trame naturelle contrepointée de tourments et l'image\nde Dieu créateur en agonie.\n\n    La touaille dont il est question est la Véronique que saint Augustin prend\n      d'entre les plateaux et montre à l'Ame : la Mère Eglise et les docteurs se pros-\n      ternent et l'adorent, chantant : \" Salve Sancta Facies \". Après, la Mère Eglise\n       dit :\n\n   L ' E G L I S E . — Voici le premier m e t s .\n   JÉRÔME. — Ce premier aliment, M a d a m e , fut a p p r ê t é sans joie, en u n\ntriste jour par la cruauté meurtrière.\n   Vous le goûterez épicé des pleurs de maintes douleurs, parce que les côtés\ndu Messie, divin, p u r et innocent, furent fouettés p a r a m o u r de vous.\n\n    L'aliment dont il est question sont les Jouets de la flagellation. Les docteurs les\n       sortent des plateaux et les présentent à l'Ame. Tous se prosternent et adorent,\n       chantant « Ave flagellum \". Jérôme dit ensuite :\n\n  JÉRÔME. — Cet autre mets contient l'aliment que vous r u m i n e r e z en con-\ntemplant la douleur que le maître d u m o n d e souffrit pour votre salut.\n  Il en vint un t o u r m e n t imprévu qui brûla son cerveau.\n  Il le permit afin de redresser la raison qui m a n q u a i t à la vôtre.\n  E t pour vous gagner le paradis il a souffert cela.\n\n       Le mets dont il s'agit est la couronne d'épines. Les docteurs la tirent des plateaux,\n       se prosternent et chantent: « Ave Corona spinarum ». Le chant terminé la\n       Mère Eglise dit :\n   L ' E G L I S E . — U n autre suit de m ê m e n a t u r e .\n   JÉRÔME. — Ce troisième aliment fut préparé sur le bois de la croix en trois\nlieux de d o u l e u r .\n   On ne sait quel fut le plus g r a n d et quel est le plus précieux.\n   On le m a n g e avec g r a n d e tristesse, parce qu'il fut apprêté sous les yeux de\nla Vierge glorieuse,\n   Quand elle vit crucifier son trésor et percer sa perle précieuse.\n\n    Saint Augustin montre les clous; tous se prosternent et les adorent chantant : Dulce\n      Lignum, dulcis clavus. L'oraison achevée l'Ange dit d l'Ame :\n\n  L ' A N G E . — Vous ne savez de quelle manière se m a n g e le dernier aliment.\n  Dépouillez m a i n t e n a n t ces attifets.\n  Ils enlaidissent les âmes et sont moyens d'empêcher les mortels de descendre\nen soi.\n\n       L'Ame se dépouille de la robe et des joyaux     que l'ennemi lui avait donnés.\n  AUGUSTIN. — O h â m e bien conseillée qui rendez ses biens à Satan et à la\nTerre les siens,\n  Voici que vous irez allégée p a r la route ;\n  Car, par la foi, vous avez remporté g r a n d e victoire.\n"}, {"page_pdf": 717, "texte": "618                                   DURENDAL\n\n\n   L ' E G L I S E . — Voici le dernier mets.\n   JÉRÔME. — L e quatrième aliment est de telle perfection, de telle valeur et\nde tel prix que l'entendement divin l'élabora avec mystère au sein du ciboire\nvirginal de la divinité m ê m e , et après consécration le présenta au P è r e éter-\nnel en offrande.\n\n    Saint Jérôme présente d l'Ame un crucifix qu'il tire d'entre les plateaux. Les docteurs\n       se prosternent et l'adorent, chantant « Domine Jesu Christe; » après l'Ame dit :\n\n     L ' A M E . — Avec quelle force, avec quel esprit vous donnerais-je de tristes\nl o u a n g e s , moi qui ne suis rien et vous vois, Dieu infini, sous le coup de telles\ndouleurs et de telles tristesses!\n    N e suis-je point coupable?\n    C o m m e v o u s êtes abattu, Fils d u Dieu i m m o r t e l !\n    Qui vous tua, Seigneur, qui osa vous c o n d a m n e r , vous, Dieu de l'Univers,\nauteur de toute vie !\n     AUGUSTIN. — L e fruit de ce b a n q u e t , qui sur cet autel vous fut servi avec\na m o u r , nous irons tous le cueillir au verger où repose le R é d e m p t e u r .\n\n        Et     tous se prosternant avec l'Ame, entonnent le « Te Deum laudamus » et\n             adorent l'autel.\n                                                              Jos.   VANDERVELDEN.\n\n  Gand, juin-juillet                  1913.                  L u i s D'ALMEIDA BRAGA.\n"}, {"page_pdf": 718, "texte": "              Le Soleil brûle\n\nLe soleil brûle en un ciel trop précis... Seigneur,\nAccordez-moi très doucement, je vous en prie,\nLa douce force d'être heureux loin du bonheur !\n\nLoin d'un bonheur trop évident, loin d'un bonheur\nComme ce soleil dur en sa flamme assouvie,\nQui frappe, comme un gel strident, les tendres fleurs!\n\nPeut-être faudrait-il que mon cœur fût ainsi,\nCœur lumineux et violent, cœur sec, cœur d'homme,\nAu lieu de s'attarder aux matins attendris...\n\nPeut-être faudrait-il que mon cœur fût ainsi...\nPourtant, voyez, je suis encor, Seigneur, en somme,\nUn enfant. Le matin délicieusement\n\n\nMe tient, loin du soleil qui brûle, et de la vie...\nLes fleurs qui vont m o u r i r sont d e t e n d r e s amies,\nE t je v o u d r a i s naïvement ne point m o u r i r !\n\n\nE t puisqu'il m e f a u d r a bientôt, Seigneur, m o u r i r ,\nAccordez-moi t r è s doucement, je vous en prie,\nL'intangible b o n h e u r d'un simple et p u r Désir.\n\n                                               R.   E.    MÉLOT.\n"}, {"page_pdf": 719, "texte": "               Les aveugles espérances.\n                                                          Pour Edmond de Bruyn (1).\n\n\n\n\n                VOICI que vous m'arrachez à la paix où je vis parmi les vases\n                  brisés et les marbres mutilés, qui furent des dieux, et que\n                  vous me traînez à la barre de Durendal : « Cet archéologue\n                  est monté au Parnasse. Oui ou non aperçoit-on Byzance de\n                  là-haut ? »\n                     Puisque vous me découvrez, il me faut bien reconnaître\n                  que j'ai gravi le Parnasse, en dépit des préventions et des\nméfiances qu'incitent généralement à son égard les vers par trop fameux de\nBoileau.\n\n\n   « ayant traversé le Parnasse neigeux de mes pieds rapides, » s'il m'est permis\nd'emprunter le langage du poète Panyasis, j'ai doncgravi le rocailleux Likaoura.\nLes pâtres qui, après m'avoir offert l'hospitalité de leur foyer et de leur frugal\nsouper, m'y guidèrent au travers des ténèbres nocturnes, ne tentèrent pas\nde me faire voir Constantinople et ses coupoles. Il est vrai que c'était au\nlendemain de la guerre peu brillante de 1897, dans laquelle le Diadoque\nConstantin et ses Palikares s'étaient mués en cerfs, comme dit Aristophane,\ndevant le Turc vainqueur. Byzance semblait alors bien plus reculée dans\nl'espace et dans l'espoir qu'elle ne l'est aujourd'hui que le Basileus Constantin\nTourcoctone et Boulgaroctone règne glorieusement de la Crète au Rhodopc.\n   Je vous avouerai, d'ailleurs, qu'Apollon ne nous fut guère clément ce matin :\nil s'élevait resplendissant à l'Orient, qu'avait entr'ouvert l'Aurore aux doigts\nde roses. Sans doute croyait-il éclairer des poètes, mais voyant que nous\nn'étions que d'indignes archéologues, manieurs de pioches et non de lyres,\nil nous envoya, tout à coup, un ballot de nuages glacés qui nous noya dans\nson ouate opaque.\n    Combien de temps restâmes-nous là-haut, mes compagnons et moi, cher-\n chant à nous réchauffer, tapis les uns contre les autres, et blasphémant le saint\n nom de Phoebus?... Enfin Borée, nous prenant en pitié, voulut bien ouvrir,\n de son souffle puissant, quelques fenêtres dans le mur immense qui nous\nentourait et derrière lequel il devait se passer quelque chose. Ainsi nous fûmes\n dédommagés de notre longue attente, par des échappées sur des golfes bleus et\n des montagnes dorées. Une brèche plus large que les autres nous découvrit au\n\n\n  (1) Voir Durendal, septembre 1913 : Vues sur Byzance.\n"}, {"page_pdf": 720, "texte": "                       LES AVEUGLES ESPÉRANCES                             Ö2I\n\n\nloin, la silhouette dentelée de l'Eubée. Elle se découpait nettement sur la mer,\ndressée, telle une muraille circulaire, à hauteur d'horizon. Et plus à l'est se\ndevinaient les contours estompés des Cyclades...\n   Certes ce n'était pas encore Byzance, mais c'étaient les premières pierres de\nce gué géant qui fait qu'une barque peut passer de Grèce en Asie, de Crête en\nThrace, avec la même facilité qu'un piéton saute de roc en roc, au travers\nd'un torrent, en dépit des tourbillons et des abîmes.\n   Comme au temps du roi Minos, aujourd'hui encore les frêles caïques\nhellènes s'en vont, par petites étapes, sans boussole, d'une île à l'autre,\npourvu que le vent souffle quelques heures. En quelque endroit que leur\nnégoce ou les fortunes de la mer les obligent à aborder, les marins sont\ncertains d'y rencontrer des habitants de leur race, parlant leur langue.\n   Jadis c'était vers l'Apollon Délien, aujourd'hui c'est vers la Panaghia de\nTinos, que de tous les rivages hellènes les pèlerins affluent. De la terrasse\nqui précède le sanctuaire l'on distingue, par un temps clair, le Cinthe et\nà ses pieds on devine la blanche étendue des ruines de l'Hieron de Délos.\nLes dieux ont pu changer de noms et de formes, mais après de longs siècles,\nles mêmes besoins religieux, unis aux communs sentiments de race, réunissent\nencore les hommes en un même centre, à peine déplacé. Cependant la\n« Toute Sainte » n'est pas la légataire universelle d'Apollon. Les prêtres\navisés de celui-ci avaient su faire de son sanctuaire la première place de\nbanque et de commerce de l'archipel. C'est Syra, étageantses maisons blanches\nnon loin de là, qui a hérité de la prospérité commerciale de l'île sacrée\ncar en dépit des bouleversements économiques amenés par les progrès de\nla navigation, il fallait un centre d'échanges, à mi-chemin, entre les rives de\nce lac grec qu'est restée la mer Egée.\n   En effet, elle est restée un lac grec en dépit des douaniers loqueteux et\nfaméliques du Sultan, fumant, sur les môles des îles et des côtes asiatiques,\nrésignés, l'éternelle cigarette qu'ils n'achèvent jamais.\n   Ainsi, dans les temps très anciens, les archers du grand Roi montèrent,\nquelque temps, la même garde...\n\n\n\n\n   Certes tout ce qui, il y a cinquante ans, excitait la verve d'About, est loin\nd'avoir disparu de la Grèce contemporaine.\n   La prétention des Grecs actuels de s'annexer l'admiration et l'amour que\nnous avons pour la Grèce antique, est horripilante.\n   N'ont-ils pas voulu imposer aux humanités l'enseignement de la pronon-\nciation moderne iotacisante, comme si c'était pour le plaisir de converser\navec eux que des milliers d'écoliers suaient sang et eau sur l'Iliade et sur\nl'Anabase ?\n   C'est tout juste s'il n'y a pas à Athènes une société des « enfants des\ncombattants de Marathon ».\n"}, {"page_pdf": 721, "texte": "622                               DURENDAL\n\n\n   Ce qu'il faut laisser aux Grecs, tant autochtones qu'hétérochtones, c'est\nune conscience très vive de leur nationalité. Comme jadis les colonies les plus\nlointaines rivalisaient de piété généreuse à l'égard des sanctuaires de la mère\npatrie, ainsi les Grecs de Smyrne, de Constantinople, d'Odessa, d'Alexandrie,\nde Marseille, voire de Londres et de Chicago, comblent la métropole de leurs\nbienfaits. On vous aura montré à Athènes, non sans quelque naïf orgueil, des\nmonuments de marbre trop neuf, un stade trop éblouissant et au Pirée, sous\nle grand pavois du triomphe, des cuirassés dus à la munificence d'Hellènes\nhabitant au loin.\n   Beaucoup sont certes des émigrants, mais dans maintes villes de l'Orient\nméditerranéen, la Grande Grèce, les Grecs, qui y sont majorité, perpétuent\nla lignée des lointains fondateurs.\n   Je ne vous referai pas les statistiques, que nos journaux ont découpées, à\nl'envi, dans les Temps et les Times, mais je vous rappellerai qu'à\nByzance, que vous souriez de leur voir convoiter, il y a quatre cent mille\nGrecs, parmi les Turcs, les Arméniens, les Juifs, et cette population\npolymorphe et inquiétante, sans race déterminée, les Levantins...\n   Vous reconnaîtrez que les Grecs ont des raisons au moins aussi bonnes que\nle Tsar Ferdinand et ses Bougres de désirer Constantinople.\n   Quel crève-cœur c'eût été pour eux si leurs anciens alliés avaient été les pre-\nmiers à rétablir le culte chrétien sous la coupole de la Divine Sagesse, comme\nils en avaient témoigné l'intention en annonçant, ainsi que s'il s'agissait de\nl'inauguration d'une simple gare centrale, qu'ils y feraient célébrer la messe le\n 17 novembre dernier !\n   M'est avis qu'avant même d'avoir pris ouvertement l'offensive contre les\nBulgares, les Grecs s'arrangèrent pour ne pas les aider à forcer Tchataldja.\nCar les Turcs dans la place, en dépit des Puissances jalouses et hésitantes,\ntout espoir est encore permis. La Turquie est, en effet, appelée à disparaître,\net peut-être, non seulement d'Europe, mais encore de la carte du monde.\nAucun doute n'est possible à cet égard. La désagrégation est proche.\n   Certes, on pourra le regretter, car la Turquie avait sa grandeur farouche et\nhéroïque, et le Turc, une dignité exempte de tout « rastacouérisme » levantin.\n   Le Turc parti d'Europe, qui le remplacera?\n   Voici les rêves fous qui prennent leur essor. La Macédoine et Salonique con-\nquises, alors qu'il y a quelques années les Turcs menaçaient, presque, Athènes !\nVous m'objecterez que Salonique fut achetée, et non prise d'assaut. C'est vrai,\ncar ce ne fut pas ses hussards que Constantin, diadoque alors, lança contre la\nville cernée, mais la sonore cavalerie de Saint-Georges (une tactique anglaise\nque Constantin, roi, se garda de vanter, dans la chaleur communicative des\nbanquets, comme il le fit alternativement pour la discipline allemande et l'orga-\nnisation française.) Salonique fut gagnée à coups de livres sterling et non pas\nde canon.\n   Après tout, pourquoi cette victoire ne vaudrait-elle pas la Prise de Troie et\ncette ruse, le Cheval de Bois?\n   Les Grecs d'aujourd'hui se sont montrés, en ceci, dignes descendants du\nsubtil Odysseus; ce qui prouve que la race antique survit en eux beaucoup plus\nqu'on ne l'admet généralement.\n"}, {"page_pdf": 722, "texte": "                       LES AVEUGLES ESPÉRANCES                              623\n\n\n   Sans doute ils ont hérité des défauts plus que du génie, mais il est déjà\nbeau, qu'au travers des malheurs des temps, ils aient conservé quelques traits\ndes ancêtres.\n   Le mirage du passé et surtout les leçons des pédants de collège nous ont\nlaissé des Grecs antiques une image classiquement parfaiteet froide. Beaucoup\ns'en sont dégoûtés, ou n'ont conservé pour eux qu'un respect fait\nd'indifférence.\n   Mais ceux qui ont lu Aristophane et regardé les peintures de vases,\nont vu des hommes vivants là où on leur avait campé des modèles d'académie.\nEt si la chance leur échut de parcourir la Grèce, ils auront retrouvé, avec\némotion, dans la bouche des pâtres qui les accueillaient dans leur hutte avec\nune majesté patriarcale, la question qu'Alcinoüs adressait à Ulysse errant :\nQui es-tu et d'où viens-tu d'entre les hommes? Que de fois nous dûmes narrer\nles péripéties de notre voyage du pays des Hyperboréens à la terre des\ndieux, et dire les raisons de notre vie vagabonde. Que de fois avons-nous\nsongé aux grœculi de la satire latine dans la boutique d'un de ces Bakkals\nbeaux parleurs, cabaretiers, épiciers, usuriers et pis encore, que l'on rencontre\ntoujours pareils d'Odessa à Marseille?\n\n\n\n\n   Voilà que leur bonheur passe leur espérance, et qu'en quelques mois la\nGrèce libre voit presque doubler son étendue...\n   Vous souvient-il du message qu'Agamemnon envoya à Clytemnestre pour\nlui annoncer cette prise de Troie dont le souvenir s'est dressé dans le cœur de\nchaque Grec, le jour où tomba Salonique? La flamme messagère s'alluma de\ncime à promontoire, d'île à île, et en quelques heures la grande nouvelle arriva\nà Argos.\n   « Oui, tels étaient les ordres que j'avais donnés aux coureurs aux flambeaux.\n» proclame Clytemnestre dans cette saisissante scène de l'Agamemnon, et\n» l'un après l'autre, ils se le sont passé. Mais les vainqueurs furent le premier\n» et le dernier coureur... »\n   Le chemin de la flamme, à part la première étape, l'Ida resté turc, les Grecs\nl'ont parcouru ces derniers temps, et le drapeau blanc lamé de bleu flotte là où\nles bûchers se dressaient vers le ciel. Le chemin vers Byzance est plus qu'au\n trois quarts parcouru. Pardonnez à la candeur hellène de rêver aux feux de\njoie qui s'allumeraient le jour où la Ville serait conquise, la ville dont le\nnom turc même est grec (Istamboul : έίς τήν πόλιν.)\n   Les mères grecques n'ont-elles pas depuis des siècles bercé leurs enfants\nen leur promettant « une Constantinople de sucre » ?\n   Filles de Prométhée, elles versent ainsi dans les cœurs ingénus « les aveugles\nespérances ».\n                                                            JEAN D E     MOT.\n"}, {"page_pdf": 723, "texte": "                      Chronique du Mois\n                      Aux amis de la littérature\n   Excellente séance de rentrée. La salle gothique de l'Hôtel de Ville était\n comble et le spectacle de la grand'place, noire d'un millier de personnes qui\nn'avaient pu trouver la plus petite place, était certes inattendu.\n   Le comité, par une heureuse et respectueuse pensée, avait consacré cette\nréunion à la mémoire de CAMILLE LEMONNIER. Cette cérémonie fut digne\ndu mort qu'on célébrait. M. Edmond Picard parla en termes émus de l'ami\nperdu, du grand indépendant et du grand honnête homme qu'il fut, et, racon-\ntant sa mort, il s'attendrit jusqu'aux larmes. En dépit des ans, l'éloquence\nd'Edmond Picard reste ce qu'elle était : souple et spontanée, inégale et inéga-\nlable. M. Maurice des Ombiaux lui succéda. Après un exode assez peu heu-\nreux où il fut question de géologie, d'histoire nationale et d'ethnographie,\nil évoqua l'œuvre de Lemonnier, non point tout entière, mais sous quelques-\nuns de ses aspects, mêlant à cette évocation de savoureux souvenirs person-\nnels. Emile Verhaeren fit le troisième discours. Ceux qui ont déjà entendu la\nchaude et véhémente parole du poète, ceux qui connaissent sa sincérité pas-\nsionnée, sa généreuse puissance de louange — marque, à coup sûr, de ceux\nqui sont très grands — peuvent deviner ce que fut l'éloge qu'il fit de son aîné.\nCeux qui savent de quelle admiration il est entouré chez les littérateurs et les\nlettrés, peuvent deviner l'émouvante et inoubliable ovation qu'on lui fit...\n                                                                     P. N.\n\n\n                           l a Théâtre du Parc \"\n    M . P a u l S p a a k toujours se cherche et se renouvelle. Il n'est pas de\nceux qui s'étant trouvés une fois ne cessent d'imposer au public — ou de se\nlaisser imposer par le public — la répétition d'eux-mêmes. Camille est le plus\nexquis des levers de rideau qu'on ait applaudi depuis longtemps. L'histoire en\nest simple et peut-être a-t-elle déjà été faite. Un jeune gentilhomme français\n— presque un enfant encore — se rend à Rome. Dans la voiture de poste il\nrencontre entre autres la Léonilda, vieille danseuse toujours jeune,\nGrambattista Zénale, acteur fat et facond, et le fils de celui-ci, Camille, avec\nlequel il se lie d'amitié. Arrêtés par un accident de la diligence, dans une\nauberge des montagnes, la Léonilda à force de coquetteries finit par enjôler le\njeune Français et par le persuader de fuir avec elle. Survient Camille qui\napprenant la chose, s'étonne, gronde doucement, se désole et finit par révéler\nce qu'il est : Fidèle amie de Zénale costumée en homme pour se garder des\n\n (1) Notre critique théâtral a été empêché d'assister à la représentation de la pièce de\nM. Maurice Donnay : Lis Eclaireuses.\n"}, {"page_pdf": 724, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                 625\n\noutrages des voyageurs. Et voici qu'Aymond s'aperçoit que c'est elle qu'il aime\net il le lui déclare avec passion. Mais elle s'en ira douloureuse et résignée avec\nson pauvre devoir : elle a voulu sauver le jeune homme, elle l'a sauvé, elle\nenlaidirait en restant près de lui, son joli geste... M. Spaak a fait de cette\nfable un peu surannée un très joli poème dialogué qu'on écoute comme on\nsavoure une musique. Les vers légers, tendres et spirituels se suivent en un\nrythme qu'on prévoit presque, tant il est naturel, mais qui reste pourtant\ntoujours inattendu. Le beau métier que celui-là ! et le talent souple, nuancé,\nharmonieux, qu'une fois de plus il révèle. L'auteur de Kaatje et de Damme a\nété plus ému, plus profond, plus lyrique; il a joué avec de plus vastes symboles\net évoqué des drames plus grands — il n'a jamais été charmant comme dans\nCamille.\n   MM. Gustave Rouget et Laumonier, MM mes Dudicourt et Camille Medal\nont joué cette fine comédie de façon délicieuse.\n   Elle était suivie d'une pièce en trois actes : Le Bonheur, de M. Albert\nGuinon, qui est d'une élégante bassesse et d'une correcte impudeur, mais où\nune scène merveilleuse au second acte — le second acte tout entier peut-être —\nconstitue la plus cruelle et la plus audacieuse analyse de l'amour profane ou\nde l'amour profané. Un prédicateur n'eût pas mieux fait. Cette crise est le\npoint culminant de la pièce; elle est vivement menée, éloquemment dénouée,\nprofondément, impitoyablement poursuivie. Mme Borgos et M. Henry Bosc y\nsont pathétiques, frénétiques, abattus, parfaits.\n                                                                          P. N.\n\n                    Le premier concert populaire.\n   Le programme du premier concert populaire ne renfermait rien d'inédit,\nmais les œuvres étaient de choix et elles furent détaillées avec soin, mises en\nvaleur par une exécution ferme et colorée. C'était pour la première fois que\nM. Lauweryns paraissait à la tête de l'orchestre des Populaires. Il dirige avec\ncalme et autorité, imprimant aux masses sonores une fusion parfaite, très\nsoucieux également des nuances. L'Ouverture d'Euryanthe, animée d'un élan\nsoutenu et chantée avec un accent de triomphe, fut aussi remarquable par la\nsolidité de ses assises rythmiques, tandis que l'ouverture du Carnaval Romain,\nfinement dessinée, apparut pleine de verve et spirituelle à souhait. L'orchestre\nsut encore exprimer toute la poésie charmeuse de la Symphonie inachevée de\nSchubert. La Symphonie italienne de Mendelssohn eut moins de relief. Une\ndistance assez appréciable, d'ailleurs, sépare ces deux créations de la Muse\nromantique et le véritable chef-d'œuvre de Mendelssohn dans le domaine de la\nsymphonie, c'est l'Ecossaise.\n   Le concours de Madame Destinn, cantatrice tchèque, ajoutait un intérêt\nde plus à cette audition. Dans deux fragments, l'un du Freischütz, l'autre de\nDon Juan, elle fit admirer la pureté, l'ampleur et l'étendue de sa voix et, au\nrappel, délicatement accompagnée au piano par M. Lauweryns, elle chanta\navec une expression touchante la Marguerite au rouet de Schubert.\n                                                                     G. de G.\n"}, {"page_pdf": 725, "texte": "                         LES LIVRES\n\n\nCollection L e s Maîtres de la Musique. — Jean-Jacques\n  Rousseau, par JULIEN TIERSOT. — (Alcan, Paris.)\n   M. Julien Tiersot consacre à Jean-Jacques Rousseau musicien une étude\ncompacte de deux cent cinquante pages. Le distingué musicologue y traite\navec compétence et autorité une matière peu connue et, â ce titre, son livre\nest aussi intéressant qu'instructif. On considère généralement et à tort que\ndans le domaine musical l'action et l'influence du célèbre philosophe gene-\nvois sont demeurées d'ordre absolument secondaire. N'oublions pas que toute\nla jeunesse de Jean-Jacques (jusqu'à l'âge de quarante ans) fut presque exclu-\nsivement orientée vers la musique qui prit, durant cet espace de temps, la\nmeilleure part de son activité. Le Devin du village, son œuvre la plus signi-\nficative, fut représentée pendant trois quarts de siècle avec un succès toujours\ngrandissant, coexistant auprès des chefs-d'œuvre de Gluck, jusqu'à leur\néclipse commune et, comme le fait justement remarquer M. Tiersot, on peut\ndire que, sous l'impérieuse poussée du mouvement romantique, la bluelte de\nRousseau « tomba en bonne compagnie ».\n   Un des chapitres les plus curieux du livre est celui qui raconte la guerre\ndes deux musiques (l'italienne et la française).\n   Tandis que l'harmoniste Rameau, personnifiant la musique selon la science,\nprenait la défense de la musique française, le mélodiste Rousseau, person-\nnifiant la musique selon l'instinct, se faisait le champion de la musique\nitalienne. Leur dissentiment portait plus sur des questions de forme que sur\ndes questions de fond et « en somme, dans cette querelle entre un maître de\nl'art et un praticien de moindre habileté mais d'idées plus étendues, il faut\navouer que ce ne fut pas le premier qui eut raison ». Du côté de Rousseau, il\nest possible que l'ardeur de la polémique lui fil parfois dépasser sa pensée.\nCependant, il ne voulut point se faire « l'esclave d'un dogme, même formule\n par lui » et lorsque Gluck eut vivifié la tradition française par ses chefs-\nd'œuvre, Jean-Jacques Rousseau en fut un des plus fervents admirateurs.\nC'est d'ailleurs moins comme créateur que comme initiateur et semeur d'idées\nque Rousseau doit nous intéresser ici.\n    En ses divers écrits sur l'art musical, et surtout dans son Dictionnaire de\n Musique qui fait une très large place à toutes les questions de théorie,\nl'auteur du Contrat social a maintes fois témoigné d'une prescience merveil-\nleuse, notamment en ce qui concerne la subordination de la musique à la\npoésie, le rôle expressif de l'orchestre, la supériorité des sujets légendaires\nsur les sujets historiques comme base du drame musical, etc, etc.\n                                                                   G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 726, "texte": "                                     LES LIVRES                                     627\n\n\nCollection Les Musiciens Célèbres.                          — Méhui, par RENÉ\n    BRANCOUR. — ( P a r i s , Laurens).\n   En u n e étude très avertie, M. René B r a n c o u r ressuscite la physionomie\nattachante et raconte l'œuvre trop oubliée du très noble musicien que fut\n Méhul. Cette œ u v r e est considérable. Outre ses n o m b r e u x opéras, Méhul a\nécrit une messe solennelle d'une grande pureté d'inspiration, des symphonies\ns'apparentant à la m a n i è r e de H a y d n , des cantates patriotiques dont quel-\nques-unes, le Chant du Départ, le Chant du 2S Messidor, sont demeurés\njustement célèbres. Si ses opéras en général n'ont pas eu tout le succès\nqu'ils méritaient, c'est que trop souvent le musicien fut desservi par le\nlibrettiste. Quoi qu'il en soit, Euphrosine, Stratonice, Ariodant, Uthal renfer-\nment des pages de premier ordre. Q u a n t à Joseph, son chef-d'œuvre,\n« éternellement j e u n e en sa grandeur pathétique et sa noble sérénité », il a\ntoujours conservé le rare privilège d'être unanimement admiré des musiciens,\nà quelque nation ou système qu'ils appartiennent. W a g n e r t n le faisant\nétudier à u n e petite c o m p a g n i e d'opéra se sentait « transporté d a n s un\nmonde supérieur ». E t W e b e r : « L a beauté de telles œuvres ne se prouve\npas... P o u r relever tous les mérites de ce magnifique poème musical, il\nfaudrait des v o l u m e s . . . ». L'Allemagne a continué de penser comme\nl'immortel a u t e u r d'Obiron, et le chef-d'œuvre de Méhul est d e m e u r é au\nrépertoire de toutes ses g r a n d e s scènes lyriques. A signaler aussi une fine\nanalyse de l'ouverture du Jeune Henry où M. Brancour voit « le t y p e\npremier du p o è m e s y m p h o n i q u e ».\n   La conception esthétique de Méhul fut d'ailleurs d'ordre très élevé.\nS'inspirant à la fois d e Gluck et de Mozart, ses deux maîtres de prédi-\nlection, il pensait que « l'expression musicale est une fleur suave, délicate et rare,\nd'un parfum exquis, qui ne fleurit point sans culture et qu'on flétrit d'un souffle... que\nla musique étant fille de la poésie, entre un joli effet musical étranger\nà l'accent s c é n i q u e ou au caractère des personnages, et u n e série d'ac-\ncents vrais, mais non provocateurs d'un frivole plaisir, il n ' y a point à\nhésiter. »\n   Quant à l'orchestration de Méhul que Berlioz admire profondément,\nSaint-Saëns affirme qu'elle est \" très supérieure à celle de ses contemporains\net le classe tout à fait à part des compositeurs français de son époque \".\n   Tous ceux qui connurent Méhul ne tarissent point d'éloges sur la beauté\nd'âme et de caractère d u grand artiste. Arnault dit : « L a générosité fut\nhabitude en lui. S'il s'agissait d'un autre, je chercherais dans sa vie\nquelques traits pour le prouver ; quant à lui, je n'en connais qu'une\npreuve, c'est sa vie tout entière ».\n                                                                             G. DE G.\n\nLe sens intime de la Tétralogie de Richard Wagner.\n La Chute. L a Rédemption, par CARL DE CRISENOY. — (Perrin,\n  Paris.)\n  La littérature wagnérienne, qui constitue à l'heure qu'il est u n e vaste\nbibliothèque, s'enrichit encore chaque jour d'une nouvelle étude sur la\n"}, {"page_pdf": 727, "texte": "628                                        DURENDAL\n\n\nmatière. Cette a b o n d a n c e de commentaires s'explique par le g r a n d nombre\nd'idées que remuent les p o è m e s de W a g n e r , par l'étonnante richesse et la\nprofondeur de leur vie s y m b o l i q u e , sollicitant sans cesse les réflexions du\np e n s e u r . L e livre de M. de Crisenoy est de ceux qu'il convient de signaler.\nSon titre ne répond pas complètement à son c o n t e n u , bien que la majeure\npartie de l'ouvrage soit consacrée à la Tétralogie. L'auteur s'attache à y mon-\ntrer l'importance qu'ont les idées de chute et de r é d e m p t i o n , non seulement\nd a n s la Tétralogie, mais encore d a n s Parsifal. N o t a n t le symbole partout où il\nle rencontre, il examine et c o m p a r e les deux é p o p é e s , la païenne et la\nchrétienne, et à ce point de vue spécial, il d é t e r m i n e avec perspicacité leurs\nrapports et leurs différences. Il est incontestable que cette analyse attentive\ntémoigne d'une connaissance approfondie et d'une c o m p r é h e n s i o n élevée de\nl'œuvre w a g n é r i e n n e . Quelle est la signification d e Parsifal au point de vue\ndes tendances philosophiques et des aspirations religieuses de Wagner?\nEst-il permis d'en déduire légitimement l'orientation progressive de ce grand\ngénie vers l'Idéal et vers les dogmes du Christianisme ? Celte question est\nune de celles qui ont été le plus vivement discutées par la critique. Sur ce\npoint, M. de Crisenoy se montre très explicite. Déjà il l'affirme en sa\npréface : « Parsifal est u n symbole certainement plus l u m i n e u x et plus net\nq u e la T é t r a l o g i e » . E t il c o n c l u t : « N o u s ne s o n g e o n s certes pas à pré-\ntendre que W a g n e r ait été catholique ; mais ce que l'on p e u t reconnaître,\nc'est qu'il a toujours traité les sujets chrétiens avec un esprit catholique qui\nse révèle par autre chose q u e des détails ou des traits de p e u d'importance.\nL e voyage à R o m e de T a n n h a u s e r n'est pas un détail ; la présence réelle, le\nmystère eucharistique qui, d a n s Parsifal, est présenté, non c o m m e un sym-\nbole, mais c o m m e un fait, n'est pas n o n plus u n détail .....\n   « Parsifal est u n e p r e u v e nouvelle de la puissance inspiratrice et de la\nfécondité artistique du Christianisme, et c'est u n e preuve particulièrement\nintéressante parce qu'elle é m a n e d ' u n i n d é p e n d a n t et d ' u n intuitif qui n'a\npu céder qu'à u n besoin artistique, q u ' à la logique i n t e r n e de son œuvre ».\n   W a g n e r vient ainsi affirmer à son tour que le Christ est le véritable ali-\nm e n t de toute vie spirituelle dans l'humanité. Voie droite p o u r le moraliste,\nVérité pour le philosophe, Vie s u p r ê m e pour l'artiste, c h a c u n , dans :a\nsphère, t é m o i g n e de l'exactitude de sa parole : « J e suis la Voie, la Vérité\net la Vie ».\n                                                                               G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 728, "texte": "                           Notules\nA LA MÉMOIRE D'ARTHUR RIMBAUD. — « U N E\n S A I S O N E N E N F E R . » volume de grand luxe, hors com-\n  merce, réservé aux souscripteurs.\n  Il a paru à des admirateurs de Rimbaud que le plus digne hom-\nmage à rendre à sa mémoire serait, non pas de lui élever dans Paris\nun monument statuaire, mais de réimprimer avec le plus de perfec-\ntion possible, sur matière défiant l'action corrosive du temps, le seul\nouvrage que, un instant, en 1873, il crut pouvoir publier. De l'édition\nprinceps, défectueusement fabriquée et d'ailleurs détruite par le\npoète a u s s i t ô t livraison, il ne subsiste que sept ou huit exemplaires\ndispersés dans des collections. Au texte de ces exemplaires et à son\ndispositif, le monument typographique ici proposé sera rigoureuse-\nment conforme.\n   Une Saison en Enfer formera un livre in-quarto Jésus, d'une centaine\nde pages composées dans des caractères gravés d'après les types vénitiens\nduXVIesiècle et imprimées à la presse à bras.\n   Le tirage, en deux couleurs, sur papier choisi, sera limité à :\n  50 exemplaires sur JAPON DE LA MANUFACTURE IMPÉRIALE DE TOKIO, numé-\nrotées de 1 à 50 et portant le nom du souscripteur, au prix de 100 francs; et\n100 exemplaires sur VERGÉ A LA CUVE DE LA MANUFACTURE VAN GELDER ZONEN\nD'AMSTERDAM, numérotées de 51 à 150 et portant le nom du souscripteur, au\nprix de 50 francs.\n  Chaque exemplaire contiendra, imprimée en pages de garde, la liste entière\ndes souscripteurs qui auront adhéré avant le tirage.\n   Adresser les souscriptions au Mercure de France, 26, rue de Condé, à\nParis, ou à la Nouvelle Revue Française, 35 et 37, rue Madame, à Paris, ou\nchez l'Editeur M. Pichon, 21, boulevard Sébastopol, à Paris.\n  Envoi franco de pages spécimen, sur demande adressée à l'imprimeur\nPICHON, 21, boulevard de Sébastopol, à Paris.\n\n\n\n   C o m i t é X i n e l . Nous recevons du comité qui vient de se constituer\nsous ce nom un communiqué que nous publions en engageant nos amis à\nrépondre à son appel. (Adresser les souscriptions au trésorier, M. le notaire\nC. De Boek, à Sinay.)\n   « L'admiration et la reconnaissance nous font un devoir de rendre hom-\nmage à l'illustre compositeur Edgard Tinel, qui par ses œuvres immortelles,\na contribué pour une si large part à l'ennoblissement de son peuple et à la\ngloire de son pays.\n"}, {"page_pdf": 729, "texte": "630                              DURENDAL\n\n\n   Notre Comité a pris l'initiative de cette œuvre de gratitude et se propose\nd'ériger un monument, digne de l'artiste, à Sinay (Waes), son village natal\npour lequel le maître avait une prédilection marquée et qu'il a choisi pour le\nlieu de sa sépulture.\n   Ce projet a rencontré la plus vive sympathie et un grand nombre de per-\nsonnes très haut placées, appartenant à toutes les opinions, ont bien voulu\nfaire partie de notre Comité d'honneur.\n   Nous avons l'honneur de nous adresser à tous les admirateurs du maître\net de les prier de contribuer à la réalisation de notre projet. »\n\n   L'École des hautes études sociales de Paris vient de publier\nson programme pour la saison 1913-14.\n   La section d'art consacre principalement ses leçons à l'« art belge ».\nAux côtés de M. Henry Marcel, directeur des Musées nationaux, de\nM. Léonce Bénédite, conservateur du Musée du Luxembourg et d'autres\ncritiques éminents, l'Ecole a invité certains des nôtres : M. Fierens-Gevaert\ndonnera une suite de leçons sur Rubens; M. Edmond de Bruyn étudiera\nla sculpture aux XVIIe et XVIIIe siècles, tandis que M. Dumont-Wilden\npoursuivra cette étude pour le XIXe siècle.\n\n   La Société des Amis des Musées Royaux de L'Etat à\nB r u x e l l e s organise, cet hiver, une série de conférences ayant trait aux\nœuvres d'art que renferment les divers musées de la capitale, ainsi qu'aux\nquestions d'érudition ou d'esthétique que ces œuvres sont de nature à soulever.\n   Ces conférences, accompagnées de projections lumineuses, auront lieu le\nmercredi, à 4 h. 1/2, dans la grande salle du Cercle Artistique et Littéraire\n(Waux-Hall du Parc). En voici le programme dès à présent, sauf modifica-\ntions imprévues :\n  1. 15 octobre, M. Buls, La Grand'Place de Bruxelles envisagée comme\nForum populaire et comme Musée National ;\n  2. 29 octobre, M. A.-J. Wauters, Pour Hubert Van Eyck, chef et honneur\nde l'école de Gand ;\n  3. 12 novembre, M. Jules Destrée, Les sculpteurs en Wallonie;\n  4. 3 décembre, M. P . Lambotte, Alfred Stevens et Eugène Smits;\n  5. 10 décembre, V. Tourneur, La médaille en Belgique aux XIVe et\nXVe siècles;\n  6. 24 décembre, M. Joseph Destrée, Le mobilier civil en Belgique au\nMoyen Age jusqu'au début de la Renaissance;\n  7. 7 janvier, M. Vermeylen, Quelques aspects de l'influence italienne\n(XVe-XVIe siècles) ;\n  8. 21 janvier, M. Fierens-Gevaert, Les Frères de Limbourg et le rôle des\nminiaturistes dans les débuts de la peinture moderne.\n  9. 4 février, M. Capart, La sculpture égyptienne auxMusées Royaux du\nCinquantenaire ;\n"}, {"page_pdf": 730, "texte": "                                      NOTULES                                        631\n\n\n   10. 18 février,    M . J e a n D e Mot, L e s influences classiques dans nos p r o -\nvinces;\n   11. 4 mars,     M. Marcel L a u r e n t , L e s collections d e céramique euro-\npéenne aux Musées du Cinquantenaire (XVI e -XIX e siècles);\n   12. 18 mars, M. Verlant, Portraits d'histoire nationale d a n s les Musées\nRoyaux.\n   Les h o m m e s de lettres et les étudiants d'art p o u r r o n t obtenir gratuitement\nun certain n o m b r e d e cartes d'admission à cette série d e conférences en\ns'adressant par écrit à M. P . Bautier, secrétaire, 52, rue Vilain X I I I I .\n\n\n\n   L a S o c i é t é J . - S . B a c h donnera cet hiver, à la Salle P a t r i a , sous la\ndirection d e M. Albert Z i m m e r , trois concerts d ' a b o n n e m e n t et un concert\nextraordinaire fixés aux dimanche 30 novembre, dimanche I e r février, samedi\n21 mars et d i m a n c h e 22 mars, à 3 h e u r e s .\n   Elle interprétera, entre autres, les cantates Brich dem Hungrigen                  dein\nBrot et Also hat Gott die Welt geliebt, le Concerto brandebourgeois en\nré majeur pour p i a n o , flûte, violon et orchestre d'archets, la Sonate en\nsol mineur pour violoncelle et clavecin, la Suite anglaise en la mineur pour\npiano et le Capriccio sur le départ d'un ami, des chœurs, d u o s , airs de basse\net de s o p r a n o extraits de diverses cantates, et, pour clôturer la saison,\nla Passion selon Saint-Mathieu,         oratorio pour soli, chœurs, orchestre et\norgue.\n   Cette dernière œ u v r e sera exécutée au troisième concert d'abonnement, le\n21 mars, ainsi qu'au concert extraordinaire du lendemain.\n   S'adresser p o u r la location chez MM. Breitkopf et Martel.\n\n\n\n   L a C h o r a l e m i x t e A C a p e l l a , dirigée par M. Bauvais, profes-\nseur au Conservatoire, d o n n e r a les 19 octobre, 16 novembre, 21 d é c e m b r e ,\n18 janvier, 8 février et 29 m a r s , à 6 heures, six auditions publiques consacrées\nrespectivement à la musique ancienne, à l'Opéra allemand, à l'Opéra\nfrançais, à l'Opéra italien, à la musique anglaise et à la musique belge.\n   Des cours de chant, d e déclamation et de chant d'ensemble sont organisés\ngratuitement les lundis, jeudis, samedis, de 8 à 10 heures d u soir. L e s\ninscriptions sont reçues à l'Ecole, rue du Poinçon, 57.\n\n\n\n   L'Institut des Hautes-Etudes musicales d'Ixelles a repris\nses cours le 1er octobre. Organisés selon le programme du gouvernement, ils\ncomprennent tous les degrés de l'enseignement musical, l'étude de la\ndéclamation et la gymnastique rythmique (méthode Dalcroze). Des bourses\nd'études sont accordées aux élèves qui se destinent à la carrière musicale ou\ndramatique ainsi qu'au professorat. S'adresser pour les inscriptions au secré-\ntariat, 35 rue S o u v e r a i n e .\n"}, {"page_pdf": 731, "texte": "632                                               DURENDAL\n\n\n   La Société de Musique de Tournai nous communique les dates\net les p r o g r a m m e s d e ses Concerts q u i a u r o n t lieu p e n d a n t la saison d'hiver\n1913-1914.\n   L e d i m a n c h e 30 n o v e m b r e 1913, à 2 h e u r e s : « L E S SAISONS » d'HAYDN,\nle d i m a n c h e 8 février 1 9 1 4 , à 2 h e u r e s : « L A PASSION, SELON S A I N T JEAN », de\nJ . S . B A C H , le d i m a n c h e      a6 avril       1914, à 2 h e u r e s : « FRANCISCUS »\nD'EDGAR T I N E L .\n    P o u r tous r e n s e i g n e m e n t s et d e m a n d e s d ' a b o n n e m e n t s ,   s'adresser au\nb u r e a u de location, G r a n d ' P l a c e , 18, à T o u r n a i .\n\n     L a S o c i é t é P h i l h a r m o n i q u e a fixé c o m m e suit les d a t e s des cinq\nconcerts qu'elle d o n n e r a , p a r a b o n n e m e n t , à la Salte P a t r i a : 27 octobre,\nséance B e e t h o v e n p a r M M . E u g è n e Ysaye et R a o u l P u g n o ; 19 novembre,\nd e u x i è m e séance de sonates p a r les m ê m e s i n t e r p r è t e s ; 17 d é c e m b r e , M. Carl\nF r i e d b e r g , p i a n i s t e ; 2 février, M. P a b l o Casais, violoncelliste; 4 mars,\nM. E m i l S a u e r , p i a n i s t e .\n    Les d e m a n d e s d ' a b o n n e m e n t sont r e ç u e s à la m a i s o n S c h o t t frères.\n\n\n    Accusé de réception :\n  A R T : La peinture    au Musée de Bruxelles,   p a r H . FIERENS-GEVAERT.\nVol. ill. (Bruxelles, V a n Oest). — Hubert Robert et les paysagistes               français\ndu XVIIIe    siècle, par TRISTAN LECLÈRE. Vol. ill. ( P a r i s , L a u r e n s ) . — Les\ndessins humoristiques,    p a r LOUIS MORIN (idem).\n  M U S I Q U E : Histoire  de la musique, par D. C o m b a r i e u ,                         I vol. (Paris,\nColin). — Notes        sur la chanson populaire  en Belgique,                                  p a r ERNEST\nCLOSSON (Bruxelles, Schott).\n   P O É S I E : Poèmes, par JEAN LIONNET ( P a r i s , P l o n ) . — L'âme                              du\nPurgatoire,    par PIERRE NOTHOMB (Bruxelles, L a m e r t i n ) . — Parmi                                les\noliviers sauvages, par GEORGES BUISSERET (Anvers).\n    R O M A N S : Entre deux âmes, p a r M . D E L L Y ( P a r i s , P l o n ) . — Vivre la\nvie, p a r JACQUES DES GACHONS (idem). — Les Fabrice,                            par PAUL\nMARGUERITE (idem). — Les sources vives, p a r PAUL MARGUERITE (idem).\n— Mifanwy,       lachanteuse gauloise, p a r ALLEN RAINE (idem). — La rose des\nruines, par VICTOR MARGUERITE ( P a r i s , Fasquelle). — Le citoyen                 Colette,\np a r EDMOND GLESENER (Bruxelles, Assoc. des écrivains belges). —\nL'ouvrier de paix, p a r NOËL CHRESTIEN ( T o u r c o i n g , Duvivier). Histoires\nhantées, p a r H U B E R T STIERNET (Bruxelles, Librairie M o d e r n e ) . — Les\nentravés, par GEORGES R E N S ( i d e m ) . — Histoire mirifique de Saint Dodon,\npar MAURICE DES OMBIAUX (idem). — Les vies agrestes,                          p a r DÉSIRÉ-\nJOSEPH DEBOUCK (idem).\n\n    V A R I A : Vers la vraie vie, par le chanoine LALIEU (Société St-Augustin).\n"}, {"page_pdf": 732, "texte": ""}, {"page_pdf": 733, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 10, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1913-10", "signet_source": "Vingtième année - N°10 - Octobre 1913 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « Gand, juin-juillet 1913 » sous la traduction du Mystère de l’âme ; « séance de rentrée » à l’Hôtel de Ville et « premier concert populaire » de la saison dans la Chronique du mois (rentrée d’automne) ; pagination 569-632 cohérente avec la dixième livraison de la vingtième année.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}