{"numero_id": "ulb-durendal-1913-livraison11", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison11-001", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 633, "page_fin": 634, "titre_corps": "Chant de la Saint-Louis", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "Chant de la Saint-Louis   Les mailles du filet son", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 738, "page_imprimee": 633, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1566, "texte": "Chant de la Saint-Louis\n\n Les mailles du filet sont dissoutes et le filet lui-même a     disparu.\n Le filet où j'étais retenu s'est ouvert et je n'y suis plus.\n\n Je n'ai plus pour prison que Dieu et la couleur sublime de la terre.\n C'est toujours la même moisson et c'est le même désert.\n\n  Aucun chemin n'y conduit, il n'y pas de carte de la contrée,\n  Mais le travail à la même place dans la boue, dans la pluie et dans\nla durée.\n\n  Aucun chemin n'y conduit, mais le temps et la foi dans le mois\nd'août.\n  Et nous n'avons point changé de place, la voici radieuse autour de\nnous.\n\n Bénis soient l'entrave jusqu'ici et les liens qui me tenaient lié!\n Il les fallait forts et sûrs avant que la prison soit arrivée.\n\n   Ma prison est la plus grande lumière et la plus grande chaleur,\n   La vision de la terre au mois d'août, qui exclut toute   possibilité\nd'être ailleurs.\n\n  Comment aurais-je du passé souci, du futur aucun désir,\n  Quand déjà la chose qui m'entoure est telle que je n'y puis        suffire?\n\n  Comment penserais-je à moi-même, à ce qui me manque ou m'attend,\n  Quand Dieu ici-même hors de moi est tellement plus  intéressant?\n\n Ce champ où je suis est de l'or, et là-bas au-dessus des chaumes,\n Cette ineffable couleur rose est la terre même des hommes !\n\n  La terre même un instant a pris la couleur de l'éternité,\n  La couleur de Dieu avec nous et toutes les tribus humaines         y sont\ncampées.\n\n Ineffable couleur de rose et les multitudes humaines y sont       vivantes!\n Une mer d'or et de feu entoure nos postes et nos tentes.\n"}, {"page_pdf": 739, "page_imprimee": 634, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1179, "texte": "634                              DURENDAL\n\n\n  C'est le jour de la Saint-Louis, Confesseur et Roi de France.\n  Je tiens l'étoffe de son manteau dans mes doigts, les gros           épis\nrugueux de blé qui en forment la ganse.\n\n  De toutes parts je vois les meules qu'on bâtit et les rangs de gerbes\nentassées,\n  Et les profondes fumées grelottantes    des avoines qui ne sont pas\ncoupées.\n\n  L'étoffe est d'or et la bordure est de velours bleu presque noir,\n  Comme la double forêt qui était autour de Senlis hier soir.\n\n   Quelle tristesse peut-il y avoir quand chaque année le même mois\nd'août est fatal?\n   La tristesse n'est que d'un moment, la joie est supérieure et finale.\n\n   La lumière a tout gagné peu à peu et la nuit est exterminée.\n   De grosses compagnies de perdreaux sous mes pas éclatent sur la\nterre   illuminée.\n\n  Je sais et je vois de mes yeux une chose qui n'est pas   mensongère.\n  Je suis libre et ma prison autour de moi est la lumière!\n\n   La terre rit et sait et rit et se cache dans le blé et dans la lumière,\n   Pour garder le secret que nous savons, ce n'est pas assez que de se\ntaire.\n\n                                                  PAUL CLAUDEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison11-002", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 635, "page_fin": 641, "titre_corps": "La conversion de Paul Claudel racontée par lui-même", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "La Conversion de Paul Claudel                       racontée par lui-même (1).                    J", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 740, "page_imprimee": 635, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1813, "texte": "La Conversion de Paul Claudel\n                      racontée par lui-même (1).\n\n\n\n                JE suis né le 6 août 1868. Ma conversion s'est\n                 produite le 26 décembre 1886. J'avais donc\n                 18 ans. Mais le développement de mon caractère\n                 était déjà à ce moment très avancé.\n                    Bien que rattachée des deux côtés à des lignées\n                 de croyants, qui ont donné plusieurs prêtres à\n                 l'Eglise, ma famille était indifférente, et, après\n                 notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère\naux choses de la F o i . Auparavant j'avais fait une bonne pre-\nmière communion, qui, comme pour la plupart des jeunes\ngarçons, fut à la fois le couronnement et le terme de mes\npratiques religieuses.\n   J'ai été élevé, ou plutôt instruit, d'abord par un professeur\nlibre, puis dans les collèges (laïcs) de province, puis enfin au\nlycée Louis-le-Grand. Dès mon entrée dans cet établissement,\nj'avais perdu la foi, qui me semblait inconciliable avec la\npluralité des mondes (!!!). L a lecture de la Vie de Jésus, de\nRenan, fournit de nouveaux prétextes à ce changement de\nconvictions que tout, d'ailleurs, autour de moi, facilitait ou\nencourageait.\n   Que l'on se rappelle ces tristes années quatre-vingts, l'époque\ndu plein épanouissement de la littérature naturaliste. J a m a i s le\njoug de la matière ne parut mieux affermi. T o u t ce qui avait\nun nom dans l'art, dans la science et dans la littérature, était\nirréligieux. T o u s les (soi-disant) grands hommes de ce siècle\n\n  (1) Nous reproduisons cet article paru dans la Revue de lu Jeunesse   (octobre 1913)\nconvaincus qu'il intéressera tous les amis du grand artiste chrétien    Paul Claudel,\ndont on vient de lire le beau poème qu'il a bien voulu nous offrir.\n"}, {"page_pdf": 741, "page_imprimee": 636, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2369, "texte": "636                         DURENDAL\n\n\n\nfinissant s'étaient surtout distingués parleur hostilité à l'Eglise.\nRenan régnait. Il présidait la dernière distribution de prix du\nlycée Louis-le-Grand à laquelle j'assistai et il me semble que\nje fus couronné de ses mains. Victor Hugo venait de disparaître\ndans une apothéose.\n   A dix-huit ans je croyais donc ce que croyaient la plupart\ndes gens dits cultivés de ce temps. La forte idée de l'individuel\net du concret était obscurcie en moi. J'acceptais l'hypothèse\nmoniste et mécaniste dans toute sa rigueur, je croyais que tout\nétait soumis aux « Lois », et que ce monde était un enchaîne-\nment dur d'effets et de causes que la science allait arriver après-\ndemain à débrouiller parfaitement. Tout cela me semblait\nd'ailleurs fort triste et fort ennuyeux. Quant à l'idée du devoir\nkantien que nous présentait mon professeur de philosophie,\n M. Burdeau, jamais il ne me fut possible de la digérer.\n    Je vivais d'ailleurs dans l'immoralité et peu à peu je tombai\ndans un état de désespoir. La mort de mon grand-père que\nj'avais vu de longs mois rongé par un cancer à l'estomac\n m'avait inspiré une profonde terreur et la pensée de la mort ne\n me quittait pas. J'avais complètement oublié la religion et\nj'étais à son égard dans une ignorance de sauvage.\n    La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre\ndes livres d'un grand poète, à qui je dois une éternelle recon-\nnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part\nprépondérante, Arthur Rimbaud. La lecture des « Illumi-\n nations », puis, quelques mois après, d' « Une Saison en\n Enfer » fut pour moi un événement capital. Pour la première\n fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne maté-\n rialiste et me donnaient l'impression vivante et presque\n physique du surnaturel. Mais mon état habituel d'asphyxie et\nde désespoir restait le même.\n    Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se\nrendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les Offices de Noël.\nJe commençais alors à écrire et il me semblait que dans les\ncérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme\nsupérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de\nquelques exercices décadents. C'est dans ces dispositions que,\ncoudoyé et bousculé par la foule, j'assistai, avec un plaisir\nmédiocre, à la Grand'Messe. Puis, n'ayant rien de mieux à\n"}, {"page_pdf": 742, "page_imprimee": 637, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2445, "texte": "              LA CONVERSION DE PAUL CLAUDEL                   637\n\n\nfaire, je revins aux Vêpres. Les enfants de la Maîtrise en robes\nblanches et les élèves du Petit Séminaire de Saint-Nicolas-du-\nChardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce\nque je sus plus tard être le Magnificat. J'étais moi-même debout\ndans la foule près du second pilier à l'entrée du Chœur, à droite\ndu côté de la sacristie.\n   Et c'est alors que se produisit l'événement qui domine toute\nma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus,\nd'une telle force d'adhésion, d'un tel soulèvement de tout mon\nêtre, d'une conviction si puissante, d'une telle certitude ne\nlaissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les\nlivres, tous les raisonnements, tous les hasards d'une vie agitée,\nn'ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J'avais eu\ntout à coup le sentiment déchirant de l'Innocence, de l'éter-\nnelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. En essayant,\ncomme je l'ai fait souvent, de reconstituer les minutes qui\nsuivirent cet instant extraordinaire, je retrouve les éléments\nsuivants qui cependant ne formaient qu'un seul éclair, une\nseule arme, dont la Providence divine se servait pour atteindre\net s'ouvrir enfin le cœur d'un pauvre enfant désespéré : « Que\nles gens qui croient sont heureux! — Si c'était vrai, pourtant?\n— C'est vrai! — Dieu existe, il est là. C'est quelqu'un, c'est un\nêtre aussi personnel que moi ! — Il m'aime, il m'appelle. » Les\nlarmes et les sanglots étaient venus et le chant si tendre de\nl'Adeste ajoutait encore à mon émotion.\n   Émotion bien douce où se mêlait cependant un sentiment\nd'épouvante et presque d'horreur ! Car mes convictions philo-\nsophiques étaient entières, Dieu les avait laissées dédaigneuse-\nment où elles étaient, je ne voyais rien à y changer, la religion\ncatholique me semblait toujours le même trésor d'anecdotes\nabsurdes, ses prêtres et les fidèles m'inspiraient la même\naversion qui allait jusqu'à la haine et jusqu'au dégoût.\n L'édifice de mes opinions et de mes connaissances restait\ndebout et je n'y voyais aucun défaut. Il était seulement arrivé\nque j'en étais sorti. Un être nouveau et formidable, avec de\nterribles exigences pour le jeune homme et l'artiste que j'étais,\ns'était révélé que je ne savais comment concilier avec rien de ce\n qui m'entourait. L'état d'un homme qu'on arracherait d'un\n seul coup de sa peau pour le planter dans un corps\n"}, {"page_pdf": 743, "page_imprimee": 638, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2514, "texte": "638                             DURENDAL\n\n\n\nétranger au milieu d'un monde inconnu est la seule comparaison\nque je puisse trouver pour exprimer cet état de désarroi com-\nplet. Ce qui était le plus répugnant, à mes opinions et à mes\ngoûts, c'est cela pourtant qui était vrai, c'est cela dont il fallait\nbon gré mal gré que je m'accommodasse. Ah! ce ne serait pas\ndu moins sans avoir essayé tout ce qu'il m'était possible pour\nrésister.\n   Cette résistance a duré quatre ans. J'ose dire que je fis une\nbelle défense et que la lutte fut loyale et complète. Rien ne fut\nomis. J'usai de tous les moyens de résistance et je dus aban-\ndonner l'une après l'autre des armes qui ne me servaient à rien.\nCe fut la grande crise de mon existence, cette agonie de la\npensée dont Arthur R a i m b a u t a écrit : « L e combat spirituel\nest aussi brutal que la bataille d ' h o m m e s . D u r e n u i t ! le sang\n séché fume sur ma face! » Les jeunes gens qui a b a n d o n n e n t si\nfacilement la foi ne savent pas ce qu'il en coûte pour la recou-\nvrer et de quelles tortures elle devient le prix. L a pensée de\nl'Enfer, la pensée aussi de toutes les beautés et de toutes les\njoies dont, à ce qu'il me paraissait, mon retour à la Vérité\ndevait m'imposer le sacrihce, étaient surtout ce qui me retirait\nen arrière. Mais enfin, dès le soir même de ce mémorable jour\nà Notre-Dame, après que je fus rentré chez moi par ces rues\npluvieuses qui me semblaient m a i n t e n a n t si étranges, j'avais\npris une bible protestante q u ' u n e amie allemande avait donnée\nautrefois à ma sœur Camille et, pour la première fois, j'avais\nentendu l'accent de cette voix si douce et si inflexible qui n'a\ncessé de retentir dans mon cœur. Je ne connaissais que par\nRenan l'histoire de Jésus, et, sur la foi de cet imposteur, j'igno-\nrais même qu'il se fût jamais dit le Fils de Dieu. C h a q u e mot,\nchaque ligne démentait, avec une simplicité majestueuse, les\nimpudentes affirmations de l'apostat et me dessillait les\nyeux. C'est vrai, je l'avouais avec le Centurion, oui, Jésus était\nle Fils de Dieu. C'est à moi, P a u l , entre tous, qu'il s'adressait,\net il me promettait son amour. Mais en m ê m e temps, si je ne\nle suivais pas, il ne me laissait d'autre alternative que la dam-\nnation. Ah! je n'avais pas besoin qu'on m'expliquât ce qu'était\nl'Enfer et j ' y avais fait ma « Saison ». Ces quelques heures\nm'avaient suffi pour me montrer que l'Enfer est partout où n'est\npas Jésus-Christ. Et que m'importait le reste du m o n d e auprès\n"}, {"page_pdf": 744, "page_imprimee": 639, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2387, "texte": "               LA CONVERSION DE PAUL CLAUDEL                    63g\n\n\nde cet être nouveau et prodigieux qui venait de m'être révélé?\n   C'était l'homme nouveau en moi qui parlait ainsi, mais l'an-\ncien résistait de toutes ses forces et ne voulait rien abandonner\nde cette vie qui s'ouvrait à lui. L'avouerai-je? au fond, le senti-\nment le plus fort qui m'empêchait de déclarer mes convictions\nétait le respect humain. La pensée d'annoncer à tous ma con-\nversion, de dire à mes parents que je voulais faire maigre le\nvendredi, de me proclamer moi-même un de ces catholiques\ntant raillés, me donnait des sueurs froides, et par moments la\nviolence qui m'était faite me causait une véritable indignation.\nMais je sentais sur moi une main ferme.\n   Je ne connaissais pas un prêtre. Je n'avais pas un ami catho-\nlique.\n   L'étude de la religion était devenue mon intérêt dominant.\nChose curieuse! l'éveil de l'âme et celui des facultés poétiques\nse faisait chez moi en même temps, démentant mes préjugés et\nmes terreurs enfantines. C'est à ce moment que j'écrivis les\npremières versions de mes drames : «Tête d'or» et « La Ville».\nQuoique étranger encore aux sacrements, déjà je participais à\nla vie de l'Eglise, je respirais enfin et la vie pénétrait en moi\npar tous les pores. Les livres qui m'ont le plus aidé à cette\népoque sont d'abord les Pensées de Pascal, ouvrage inestimable\npour ceux qui cherchent la foi, bien que son influence ait sou-\nvent été funeste; les « Elévations sur les Mystères » et les «Médi-\ntations sur les Evangiles » de Bossuet, et ses autres traités philo-\nsophiques; le poème de Dante et les admirables récits de la\nSœur Emmerich. La Métaphysique d'Aristote m'avait nettoyé\nl'esprit et m'introduisait dans les domaines de la véritable\nraison. L'Imitation appartenait à une sphère trop élevée pour\nmoi et ses deux premiers livres m'avaient paru d'une dureté\nterrible.\n   Mais le grand Livre qui m'était ouvert et où je lis mes classes,\nc'était l'Église! Louée soit à jamais cette grande Mère majes-\ntueuse aux genoux de qui j'ai tout appris! Je passais tous mes\ndimanches à Notre-Dame et j'y allais le plus souvent possible\nen semaine. J'étais alors aussi ignorant de ma religion qu'on\npeut l'être du bouddhisme, et voilà que le drame sacré se\ndéployait devant moi avec une magnificence qui surpassait\ntoutes mes imaginations. Ah! ce n'était plus le pauvre langage\n"}, {"page_pdf": 745, "page_imprimee": 640, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2433, "texte": "640                        DURENDAL\n\n\ndes livres de dévotion! C'était la plus profonde et la plus gran-\ndiose poésie, les gestes les plus augustes qui aient jamais été\nconfiés à des êtres humains. Je ne pouvais me rassasier du\nspectacle de la messe et chaque mouvement du prêtre s'inscri-\nvait profondément dans mon esprit et dans mon cœur. La lec-\nture de l'Office des Morts, de celui de Noël, le spectacle des\njours de la Semaine Sainte, le sublime chant de l'Exultet,\nauprès duquel les accents les plus enivrés de Sophocle et de\nPindare me paraissaient fades, tout cela m'écrasait de respect,\nde joie, de reconnaissance, de repentir et d'adoration! Peu à\npeu, lentement et péniblement, se faisait jour dans mon cœur\ncette idée que l'art et la poésie sont aussi des choses divines,\net que les plaisirs de la chair, loin de leur être indispensables,\nleur sont au contraire un détriment. Combien j'enviais les heu-\nreux chrétiens que je voyais communier! Quant à moi, j'osais\nà peine me glisser parmi ceux qui à chaque vendredi de Carême\nvenaient baiser la couronne d'épines.\n   Cependant les années passaient et ma situation devenait\nintolérable, j e priais Dieu avec larmes en secret et cependant\nje n'osais ouvrir la bouche. Pourtant chaque jour mes objec-\ntions devenaient plus faibles et l'exigence de Dieu plus dure.\nAh! que je le connaissais bien à ce moment et que ses touches\nsur mon âme étaient fortes! Comment ai-je trouvé le courage\nd'y résister? La troisième année je lus les « Écrits Posthumes»,\nde Baudelaire, et je vis qu'un poète que je préférais à tous les\nFrançais avait retrouvé la foi dans les dernières années de sa\nvie et s'était débattu dans les mêmes angoisses et les mêmes\nremords que moi. Je réunis mon courage et j'entrai un après-\nmidi dans un confessionnal de Saint-Médard, ma paroisse. Les\nminutes où j'attendis le prêtre sont les plus amères de ma vie.\nJe trouvai un vieil homme qui parut fort peu ému d'une his-\ntoire qui à moi semblait si intéressante; il me parla des\n« souvenirs de ma première communion » (à ma profonde vexa-\ntion), et m'ordonna avant toute absolution de déclarer ma con-\nversion à ma famille : en quoi aujourd'hui je ne puis lui\ndonner tort. Je sortis de la boîte humilié et courroucé, et n'y\nrevins que l'année suivante, lorsque je fus décidément forcé,\nréduit et poussé à bout. Là, dans cette même église Saint-\nMédard, je trouvai un jeune prêtre miséricordieux et fraternel,\n"}, {"page_pdf": 746, "page_imprimee": 641, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 448, "texte": "              LA CONVERSION DE PAUL CLAUDEL               641\n\n\nM. l'abbé Ménard, qui me réconcilia, et plus tard le saint et\nvénérable ecclésiastique, l'abbé Villaume, qui fut mon direc-\nteur et mon père bien-aimé, et dont, du Ciel où il est main-\ntenant, je ne cesse de sentir sur moi la protection. Je fis ma\nseconde communion en ce même jour de Noël, le 25 décembre\n 1890, à Notre-Dame.\n                                           PAUL CLAUDEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison11-003", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 642, "page_fin": 645, "titre_corps": "La leçon des montagnes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "La Leçon des Montagnes (1)        Quand mes doigts d'écol", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 747, "page_imprimee": 642, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1671, "texte": "La Leçon des Montagnes (1)\n\n      Quand mes doigts d'écolier sur les globes tournants\n      Cherchaient les bruns massifs au bleu des mappemondes,\n      J'élevais en glaciers les îles de la Sonde\n      Et gravissais le Pôle à l'assaut d'un volcan.\n\n      Mes yeux neufs n'avaient vu que l'Ardenne et la dune,\n      Mais, toisant en esprit l'Escalier des Géants,\n      Je déduisais : « la T e r r e est semblable à la Lune\n      P a r les pics émergés de ses trois océans»,\n\n       Les Carpathes d'Autriche et les Sierra d'Espagne,\n       Le Stromboli fumant, les monts bleus du Japon,\n       La Cordillère interminable et les montagnes\n       Où l'homme blanc créa des tunnels et des ponts,\n       Les rocs marins d'Océanie, les monts d'Afrique\n       Hantaient mon rêve : être un nouveau Colomb,\n       Conquérant à la Croix sous un soleil de plomb\n       Les rouges montagnards d'une abrupte Amérique.\n\n       Dorsales du globe, alpages, moraines,\n       Laves, limons, amas béants,\n       Vous aviez fasciné mon coeur d'enfant des plaines\n       Si tôt que je songeais à vos étages blancs,\n       Mon front révélateur voyait, décors troublants,\n       Les tours de la Prière à l'ombre de vos chaînes.\n\n       D'en bas : masques de pierre à l'éternel dédain,\n       Au loin vos murs crayeux formaient un cirque antique ;\n       Le sang pur du soleil empourprait ses gradins.\n\n      Mais vus à vol d'oiseau vos crénaux basaltiques\n      Prenaient des aspects apocalyptiques\n      De cités ravagées par des fléaux soudains !\n\n  (1) Ce Poème inédit est extrait de l'Hymnaire Etoilé qui paraîtra prochainement chez\nFiguière, dans la Collection du Catholique \".\n"}, {"page_pdf": 748, "page_imprimee": 643, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1566, "texte": "               LA LEÇON DES MONTAGNES                    643\n\n\nOr, votre calme est gonflé de colères,\nVolcaniques tombeaux, cavernes d'ombre,\nQui vomissiez, brûlante, avant notre ère\nEt vomirez encore, en cataclysmes clairs,\nLa lave illuminée aux oscèlements sombres.\n\nLe silence absolu plane en Dieu sur vos têtes.\nIl m'incite à sonder de vos hauteurs propices,\nCe double attrait : les blancheurs de vos faîtes\nLes ténèbres de vos précipices.\n\nPyramides des solitudes\nFigées — identique attitude —\nDans un calme isocèle à la fois simple et fort,\nVous dominez du ciel les bas-fonds de la mort.\n\nViennent les jours d'Amour où les fastes d'octobre\nGorgeront des trésors de leurs métaux brûlants\nLa pauvreté chrétienne et l'ascétisme sobre\nDe vos rocs bruns et de vos frontons blancs.\n\nAlors vous brillerez, comme en d'autres planètes\nLeurs montagnes, couleur de feu,\nEt vous apparaîtrez à la Foi des Poètes\nLes saints de Jésus-Christ parmi les chœurs des cieux.\nCar le Christ a créé les monts à son image.\nSa voix leur conféra sa Force et sa Grandeur\nPour que la majesté de leurs vastes hommages\nAu delà des nuées monte vers La Splendeur.\n\nAh ! piège ! au cœur des monts Satan creuse l'abîme.\nMalheur au fou qui, fort de son néant,\nE n blasphémant\nEscalades les cimes :\nLa pente est raide et le gouffre attirant.\n\nAfin que, l'avalanche évitant tes chemins,\nS'affermisse à tes pieds l'éboulante moraine,\nToi qui gravis, remets en des Mains souveraines\nTon sort humain.\n\nMédite, ascensionnant dans leur paix radieuse,\nLes drames dont les monts furent les grands décors.\n"}, {"page_pdf": 749, "page_imprimee": 644, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1722, "texte": "644                             DURENDAL\n\n\n      Les vents de l'Arrarat répercutent encor\n      Le cri de délivrance et l'oraison joyeuse.\n\n      Songe qu'au Moria des chemins désolés\n      Élèveraient ton corps jusqu'à l'autel de pierre\n      Où, sous le fer brandi d'Abraham en prière\n      Son seul fils au Seigneur faillit être immolé.\n\n      O rêve ! aller prier Notre-Dame Marie\n      Au lieu purifié par le Buisson de feu\n      Elle est vraiment la montagne de Dieu,\n      Et la source d'Horeb ne sera plus tarie.\n\n      Gravir par un soir d'or les flancs du Sinaï\n      Encore tremblants du don sacré du Décalogue,\n      V a ! ses seuls tamarix savent quel dialogue\n      Y retenait Moïse au pied d'Adonaï...\n\n      Puis du Nébo voir la T e r r e Promise\n      Étaler à tes pieds ses bibliques trésors\n      Telle que le Seigneur les montrait à Moïse\n      Dans l'heure où ce géant fit hésiter la Mort,\n\n      Aucun triomphe humain n'égale votre gloire\n      Montagnes du désert où le Verbe a parlé.\n      E n vain les siècles sur nos fronts ont déferlé,\n      L a voix de l'Éternel règne sur vos mémoires.\n\n      Mon cœur comprend l'honneur qui vous échut,\n      Monts de Juda où vécut Zacharie,\n      Quand il vous fut donné de vénérer Marie\n      Portant sur vos sommets et dans sa chair fleurie\n      Le Rédempteur futur de vos enfants déchus.\n\n      Son souvenir hante encor le silence\n      De vos rochers et tes cèdres immenses\n      Liban chrétien, sont sur tes éminences\n      Les emblèmes vivants de Celle qui s'élance\n      Vers l'Amour enflammé des matins de l'Esprit.\n\n      Elie avait clamé aux échos du Carmel\n      Son nom et les échos surpris\n      Répétaient « Myriam » et n'avaient pas compris.\n"}, {"page_pdf": 750, "page_imprimee": 645, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1249, "texte": "                LA LEÇON     DES   MONTAGNES                645\n\nOr, ils prophétisaient la Reine que contemplent\nLes Séraphins du ciel et les Anges du Temple\nBâti sur la Montagne au Seigneur éternel.\n\nE n enfantant le Dompteur du Péché\nElle a divinisé la grandeur des montagnes.\nBienheureux le sommet qui l'entendra prêcher\nEt celui d'où, voyant la ténèbre approcher,\nIl nourrira le peuple ému qui L'accompagne,\n\nE t cependant tu m'es plus belle encor,\nE d e n soudain, montagne du Tabor.\nLa splendeur de Jésus illumina ton faîte\nE t tu le vis monter entre les deux prophètes\nVers la voix qui parlait dans le nuage d'or.\n\nVous tous qui cherchez Dieu pour le crucifier,\nVoici votre heure et la puissance des ténèbres.\nAh ! Golgotha ! aucun sommet n'est plus célèbre\nEt c'est la mort de Dieu qui l'a glorifié.\n\nMais c'est du mont témoin de sa pourpre agonie\nQue notre Maître est remonté au Ciel.\nCher mont des Oliviers, deux fois providentiel,\nP a r sa gloire et ses pleurs, ta terre fut bénie !\n\nLe Seigneur a gravé son Nom sur les sommets,\nQue le Nom du Seigneur se grave en ma mémoire.\nTel sur l'hiver des pics l'équateur de la gloire,\nQue son Nom sur mon front resplendisse à jamais.\n\n                                           GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison11-004", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 646, "page_fin": 653, "titre_corps": "La charité de Sœur Ermengarde", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Nesmy", "ancre_debut": "La charité de Sœur Ermengarde                  SŒUR E r m e n g a r d e    vient de", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 751, "page_imprimee": 646, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 2140, "texte": "La charité de Sœur Ermengarde\n\n                SŒUR E r m e n g a r d e    vient de mourir : le billet qui\n                       me l'annonce est un billet banal en lettres impri-\n                       mées. Il porte que\n                             M a d a m e Victoire-Désirée Plantevin,\n                                 en religion Sœur E r m e n g a r d e ,\n                       s'est pieusement endormie dans le Seigneur,\n                       après soixante années de profession religieuse.\n                          Les souvenirs qui, ce soir, me reviennent, je\n veux les dire, et ce sera comme la prière que j ' a u r a i s égrenée\nlà-bas, sur la terre d'exil, au pied du lit funèbre, où, les mains\n jointes et le rosaire aux doigts, elle dort dans le vacillement\n des ombres, entre quatre petites flammes inquiètes, avec cet\nair d'immuable sérénité que nous d o n n e la mort.\n    L e couvent était à l'extrémité de la ville, au bout d'une très\nvieille rue de faubourg, où, par-dessus les murs, passaient des\n branches d'arbres, des branches nues, grelottantes, noires et\ntristes l'hiver, somptueuses, fleuries et bourdonnantes au prin-\nt e m p s . C h a q u e maison, en effet, y portait comme un éventaire\nun jardin à l'ancienne mode, où, entre les buis en cordons et\nles fusains en touffes, régnaient invariablement, et selon l'ordre\ndes saisons, les roses de Noël, les perce-neige, qu'on appelait\ngouttes de lait, les primevères et les jonquilles, puis, après les\nlilas et presque d'une m ê m e fusée, les roses de vieilles espèces\navec les seringas, les lys royaux, les balsamines, les pensées,\nles pois de senteur, les phlox et les bouquets tout faits, les cou-\nronnes impériales et les véroniques, pour finir avec les chry-\nsanthèmes en pompons, quand mouraient les dernières roses\npâles aux rosiers de Bengale.\n  Ainsi, tout pareil, fleurissait le jardin des bonnes sœurs, qui\nétait le plus e m b a u m é , le plus chantant, le plus aimé des ailes,\ndes mouches et des fauvettes.\n   De quel ordre était la c o m m u n a u t é ? . . . L'ai-je bien jamais\nsu? Les bonnes sœurs de chez moi étaient, « comme si Dieu\n"}, {"page_pdf": 752, "page_imprimee": 647, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "               LA CHARITÉ DE SŒUR        ERMENGARDE                647\n\n\neût mis en elles toutes ses complaisances », très humbles, très\ncharitables, très aimables, très vertueuses. Elles portaient voile\nnoir sur béguin blanc, par-dessus tout un mystérieux baume de\npaix répandu sur elles et aussi je ne sais quelle atmosphère de\nsérénité, de calme et de joie pure, qui berçait et endormait la\nsouffrance des âmes. Elles priaient le Seigneur et soignaient\nles malades. Et je n'en sais pas davantage. A de tels attributs,\nque les curieux aillent les reconnaître!\n   La plupart sont à présent saintes au paradis, de celles que\nj'ai connues et dont je vénérais la pureté vaillante. Mais sitôt\nque je pense au couvent de la vieille rue endormie, tout au bout\ndu vert faubourg paisible de ma petite ville, c'est la Sœur\nErmengarde que je vois la première.\n   J'ai dit que le jardin des bonnes sœurs était le plus fleuri. J'y\nvenais jouer quand j'étais petit : ma voix, dans les allées, répon-\ndait à la voix des fauvettes ou à celle de « ma » sœur Ermen-\ngarde, qui était presque aussi pure. Avec son champ de pommes\nde terre, son petit bois et sa longue allée en charmille, ce\ndomaine me paraissait immense. Sœur Ermengarde, qui\nvenait d'un village, avait demandé, en entrant dans la com-\nmunauté, de prendre sa cellule tout au fond dans le bâtiment\nde la laiterie. La petite novice blanche, abritée déjà par les\nailes des anges, ne craignait ni la nuit, ni le vent du jardin; et,\nseule chaque soir, à la lueur de sa lanterne, elle suivait jus-\nqu'au bout, d'un pas ferme et tranquille, la sombre allée de\nfeuilles silencieuse ou bruissante.\n   La dernière fois que je l'ai vue, il y a de cela... cinq ans?\n Qu'allais-je dire?... Dix ans déjà! Dieu! comme le temps coule !\n— je n'ai pas attendu qu'on allât la quérir ou qu'on sonnât la\ncloche : j'ai pris le chemin d'autrefois, que je connais si bien,\net, traversant tout le jardin jusqu'à la laiterie, j'ai voulu, en\nm'annonçant moi-même, jouir de sa surprise.\n   C'était vers le milieu de l'automne et sur la fin du jour : la\nsaison dorait les arbres, l'heure dorait le ciel. On entendait,\n plaintifs, dans le feuillage déjà clair, de petits cris d'oiseau , et,\nmolles et à peine bruissantes, quelques chutes de feuilles. On\nsentait l'odeur fade des terres limoneuses, l'odeur aigre des vies\nvégétales, qui se décomposent si activement sous les brumes\n mouillantes des soirs fumeux d'octobre. Tout le jardin était\n"}, {"page_pdf": 753, "page_imprimee": 648, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2005, "texte": "648                         DURENDAL\n\n\n\nrecueilli et dolent, et ne portait que quelques piquets de chry-\nsanthèmes sur la bure d'hiver, qu'il avait déjà mise.\n   Et j'ai vu tout à coup, dans l'allée, Sœur Ermengarde, qui\ns'avançait humblement, béguin penché, mains jointes, dans\nl'auréole du couchant Elle ne me voyait pas : elle n'avait\nd'attention que pour la cloche frêle, qui sonnait l'Angelus à\ncoups lents et d'un ton de cristal dans l'air sonore et nerveux\nde l'automne. Quand elle arriva devant moi, récitant les\nparoles saintes, elle disait à voix haute :\n   — « Voici la servante du Seigneur... »\n    Et cela me parut une présentation.\n   J'étais presque honteux de troubler sa prière. Mais elle, la\ncoupant d'un grand signe de croix, me saisit les deux mains\nd'un geste affectueux, et m'entraînant vers le vieux banc de\nbois, que les petites mousses avaient, par places, patiné de leurs\ntons vert-de-gris et les lichens rongés de leur lèpre, couleur de\nvieil argent :\n   — « Mon enfant, mon enfant, me dit-elle, ah! que je suis\ncontente que vous n'oubliiez pas notre couvent et la Sœur\nErmengarde ! »\n   Et puis il a fallu que je raconte toute ma vie, mes projets,\nmes illusions, mes déceptions, mes espoirs et mes craintes.\nRieurs, mouillés, brillants de flamme ou d'eau, s'éclairant, se\nvoilant, ses yeux clairs suivaient les miens, et tour à tour\ncomme son cœur ou rayonnaient de ma joie ou souffraient de\nma peine.\n   — « Mais, ma Sœur, ai-je protesté à la fin, parlez-moi aussi\nun peu de vous : qu'êtes-vous devenue? »\n   Elle a souri.\n   — « Mon pauvre enfant, est-ce qu'on peut raconter ce que\nfait une sœur! Le bon Dieu seul le sait; le reste du monde\nl'ignore. Pourquoi, d'ailleurs, s'en occuperait-il? Nous-mêmes,\nnous l'oublions si vite! »\n   — « Vous pouvez oublier ainsi? »\n   — « Pas toujours. »\n   — « Par exemple? »\n   Sœur Ermengarde, les mains dans ses manches, s'est penchée\ndavantage vers moi et, d'une voix plus lente, tandis qu'il me\nsemblait qu'elle devenait plus pâle :\n"}, {"page_pdf": 754, "page_imprimee": 649, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2212, "texte": "               LA CHARITÉ DE SŒUR       ERMENGARDE               649\n\n\n   — « P a r exemple? E h bien! tenez, ma veillée de vendredi,\nnon, je crois que je ne l'oublierai jamais ».\n   — « Q u e s'est-il donc passé? »\n   — « Oh ! la chose la plus ordinaire du monde : un pauvre\nhomme mourait et je l'assistais : m a i s . . . »\n   — « Mais? »\n   — « M a i s . . . vous souvenez-vous de votre catéchisme et de la\ndéfinition de la grâce actuelle?... L a grâce actuelle est une\nlumière et un bon mouvement, que Dieu nous d o n n e . . . E h\nbien! je crois n'avoir jamais aussi bien éprouvé que vendredi\nce don divin de la grâce. Figurez-vous... oh! ce sera tôt dit et\nce sera seulement pour vous montrer, mon enfant, ce que peu\nde chose peut faire, quand c'est le cœur qu'on écoute parler et\nDieu qui le conduit...\n   » Donc, vendredi dernier, notre Mère m'appelle et me\ndemande d'aller près d'un mourant pour y passer la nuit.\nJe suis toujours presque prête à partir, et je le fus encore plus\ntôt que d'autres fois, puisque le temps pressait. C'était à peu\nprès vers cette heure-ci. L e crépuscule marchait vite, mais,\nmon sac passé au bras, moi je trottais encore plus vite...\n   » E n arrivant à la petite rue des Trois-Godets, qui, vous\nsavez, est à l'autre bout de la ville, près de l'usine à gaz,\ncomme je cherchais la maison, voilà que je rencontre M. le\nvicaire de Saint-Frobert.\n   — « C'est Moulinot que vous allez veiller, ma Sœur? »\n   — « E h ! oui, Monsieur l'abbé. »\n   — « I l m e u r t en vrai chrétien, mais avec tant d'angoisse!\nAh! si son â m e pouvait partir en paix avec la vie, comme elle\nl'est avec Dieu ! »\n   » J'ai m o n t é d'une haleine l'escalier tout branlant. De la\nlumière à travers une fente est venue me guider. Q u a n d j ' a i\npoussé la porte, le malade, au cri des gonds rouillés, avec un\ngrand effort a pu tourner la tête. Ses yeux creusés, cernés de\nbleu, ses yeux sombres et brûlants m'ont un instant interrogée;\npuis les paupières sont retombées si lasses, si meurtries, si\nplombées, q u e je me suis sentie, moi que l'habitude pourtant a\nrendue plus d u r e à la peine, le cœur tout oppressé.\n   » U n j e u n e h o m m e était là, un ami : il est venu à moi, il\nm'a dit :\n"}, {"page_pdf": 755, "page_imprimee": 650, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2423, "texte": "650                            DURENDAL\n\n\n   — « Il faut que je parte, m a sœur, car on m ' a t t e n d chez moi.\nSoyez plus douce encore pour lui que pour un a u t r e . Si vous\nsaviez comme il meurt m a l h e u r e u x ! Il avait épousé une de ces\njeunes filles, auxquelles on n'a parlé que de droit au bonheur.\nQ u a n d elle l'a vu m a l a d e et presque c o n d a m n é , elle s'est\nenfuie d'un toit qui devenait si triste. E t la maladie du mari\ndélaissé n'a plus été dès lors q u ' u n e agonie. Il lui a pourtant\npardonné, mieux encore, il l'attend, et sa dernière pensée, la\nseule qui veille encore en lui, c'est cet espoir qu'elle va venir.\nVous avez vu q u a n d vous êtes entrée? »\n   — » P a u v r e h o m m e ! ai-je m u r m u r é .\n   » Et j ' a i senti des larmes qui me mouillaient les yeux.\n   — « O h ! oui, le pauvre h o m m e ! a repris l'ami. Enfin, la\ndélivrance est proche. Vous l'aiderez ! »\n   » Mon enfant, nous qui ne sommes vouées q u ' à l'amour\ndivin, dont l'objet est d'infinie p u r e t é , dont toutes les joies\nmystérieuses ne peuvent qu'exalter et que ravir une â m e , nous\ncomprenons très mal le pauvre amour h u m a i n . N o u s savons\npourtant combien il est infirme de nature, simple passant du\ncœur le plus souvent, et source de douleur bien plus que d'allé-\ngresse. Nous n'ignorons pas tout ce qu'il y a de charité à exer-\ncer auprès de ceux qui souffrent d'un tel mal, sans le vouloir\nguérir. E t la plainte du roseau nous touche.\n   » J'étais donc pleine de pitié pour mon agonisant... Je me\nsuis approchée et j ' a i mouillé ses lèvres; ses yeux étaient tou-\njours fermés; ses deux narines se pinçaient; la connaissance\ns'en allait, s'en allait... il avait presque entièrement perdu son\npeu de vie consciente : c'était l'extrême fin...\n   » J e me suis assise dans l'ombre, au pied du lit, et, sans faire\nde bruit, je me suis mise à égrener pour lui mon chapelet.\n   » A peine avais-je dit le « J e crois en Dieu », j ' e n t e n d s une\nsorte de voix blanche, lointaine, qui disait avec toute l'ardeur\nqu'elle pouvait y mettre :\n   — « Ma Guite, ma chérie, mon amour, toute ma v i e ! C'est\nbien toi, que j ' a i entendue sur la marche, c'est bien ton pas\nd'oiseau, qui a passé ma porte? T u es là, mon aimée? »\n   » C'était le moribond, qui délirait. Moi, je ne bougeais pas.\n Que pouvais-je faire?... Mais, le cœur plus serré, je continuais\nà prier à lèvres plus ardentes.\n"}, {"page_pdf": 756, "page_imprimee": 651, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2366, "texte": "              LA CHARITÉ DE SŒUR       ERMENGARDE               651\n\n\n   — « Tu es bien là, tu es venue ? Tu as emporté ma vie et tu\nme la rapportes! Oh! nous allons être si heureux ensemble\nmaintenant, tu verras, si heureux, si heureux! Tout meurt de\nmon mal. Tout s'efface. Je sens ma vie qui se ranime... Sens-\ntu le sang plus chaud qui me bouillonne aux tempes?... »\n   » La fièvre montait de plus en plus : c'était ce sang brûlant\nqui exaltait son délire. Et son délire était plein de la pensée\nde son rêve et de sa tendresse. Puis tout à coup, au milieu\nde sa joie, ce fut une explosion de désespoir :\n   — « Oh! tu ne me réponds pas!... Et moi qui voudrais tant\nréentendre ta voix!... Tu n'as donc pas pitié? Mais réponds-\nmoi, Guite!... Mais parle-moi, dis-moi quelque chose!,.. C'est\nbien toi, dis? C'est vrai que je vais revoir tes yeux?... Nous\navons perdu bien de la tendresse... Dis que tu vas m'aimer ! »\n   » Il s'agitait avec un tel air de souffrance, il implorait d'une\nvoix qui vous fendait le cœur si cruellement, que, poussée par\nDieu — là grâce actuelle, vous savez — comme il redemandait\npour la vingtième fois, mais d'une voix plus faible :\n   — « Tu es là, mon amour? »\n   » Je me suis approchée, j'ai fait ma voix la plus basse, la plus\ndouce, et, tout près, me cachant, la gorge étranglée d'émotion,\nje lui ai dit :\n   — « Oui !... C'est bien moi !... Je suis venue ! »\n   » Alors il s'est transfiguré. Sa voix est devenue celle de quel-\nqu'un qui s'éloigne :\n   — « O h ! tu es venue!... Approche-toi encore... Penche-toi\ntout près... plus près encore... Mets ta main dans ma main...\n Sens-tu mon cœur qui bat?... et si vite... si vite! »... C'est\nle bonheur qui m'oppresse!... Embrasse-moi!... veux-tu?»\n   Sœur Ermengarde s'arrêta un instant. Et moi je restais sans\nrien dire, étreint par une émotion puissante, qui me faisait\npénétrer jusqu'à l'angoisse le drame de cette veillée funèbre.\n   Par la voix pure de Sœur Ermengarde, j'entendais la passion\ndu mourant surgissant du délire, et si forte et si vraie, si\ncruelle et poignante, qu'elle entraînait la sainte fille elle-même,\net lui inspirait avec la grâce de Dieu des pensées de tendresse\n héroïque. J'assistais à la scène, à la lueur falote de la veilleuse\n de la chambre, qui semblait, elle aussi, à chaque instant\n mourir; je le voyais, lui, soutenu par la fièvre, soulevé par\n"}, {"page_pdf": 757, "page_imprimee": 652, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1995, "texte": "652                          DURENDAL\n\n\nl'amour; je la voyais, elle, humblement assise au pied du lit\ncomme elle était auprès de moi, son chapelet en main et le\nfront incliné sous le voile. Et entre eux la cruelle, qui avait\nabandonné ce mourant à la mort, flottait comme un fantôme...\n   Cependant Sœur Ermengarde avait repris :\n   — « Lorsque j'étais novice et que j'allais, en compagnie\nd'une très vieille sœur, assister les malades, que de fois\nm'avait-elle répété : « Ne vous faites point de scrupule de\ntromper ceux qui partent. Ce sont de pieux mensonges, que\nDieu pardonne, avant même que notre ange gardien les lui ait\nrapportés. »\n   » Alors, comme le pauvre moribond dans son délire ne\ncessait de demander si j'étais bien celle qui était partie, et que\nma simple affirmation à la fin ne lui suffisait plus, vous\ndevinez, mon enfant, jusqu'où j'ai poussé le mensonge. Oui, je\nme penchai vers lui en m'arrangeant pour mettre dans l'ombre\nmon visage, et puis je l'embrassai tout doucement, oh! avec\ntoute la charité de mon cœur, je vous assure, sur son front\nmoite de mourant...\n   » Il tressaillit à mon baiser, et tous ses traits se détentirent :\nil ressemblait à un mort qui revient; mais il était à bout de\nforces. Il murmura :\n   — « Merci ! »\n   » Puis les mots s'embrouillèrent.\n   « J'eus le temps d'approcher de ses lèvres mon crucifix de\ncuivre; mais sitôt après il passa, comme si l'excès de sa joie le\ndélivrait... »\n   Après un court silence, Sœur Ermengarde, très troublée,\najouta :\n   — « Jamais je n'ai gardé un mort qui eût l'air aussi\nheureux... >>\n   Puis elle se tut.\n   On entendit, vers le fond du jardin, le premier crapaud du\nsoir qui pleurait. L'ombre était tout à fait venue dans l'allée en\ncharmille; le vent, tout bas, parlait aux feuilles mortes; sous\nles branches il faisait une nuit de murmures...\n   J'ai cherché des mots et n'en ai pas trouvé. Alors j'ai serré\nsans paroles la main de ma Sœur Ermengarde : nos yeux se\nsont parlé et nos âmes comprises...\n"}, {"page_pdf": 758, "page_imprimee": 653, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 377, "texte": "             LA C H A R I T E D E S Œ U R   ERMENGARDE            653\n\n\n  Et à présent le couvent est vide, et le jardin désert, et les\nsœurs exilées.. Sœur Ermengarde est morte!...\n  Sainte E r m e n g a r d e , ancienne religieuse au couvent des\nbonnes sœurs si charitables de chez moi, priez pour nous !\n\n                                                    JEAN N E S M Y .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison11-005", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 654, "page_fin": 663, "titre_corps": "La vie mystique de Denys Rielandt", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. 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Sait-on jamais?\n                  Nous ne nous connaissons pas nous-mème.\n               Notre propre âme nous est impénétrable — ob-\nscure et fermée. Pouvons-nous espérer lire dans l'âme d'un\nautre, la déchiffrer? L e s étreintes, les mains qui se serrent\npour la vie, tout cela effleure à peine la surface de l'être, mais\nl'âme reste non atteinte : l'âme invisible.\n\n   Ai-je bien compris les mots que m'a dit D e n y s Rielandt\npour essayer de retracer les routes par lesquelles son âme a\ncheminé? Des choses essentielles, parmi celles qu'il voulait me\ndire, n'ont-elles pas été par moi inentendues? Lui-même avait-\nil la claire vision des lents efforts de sa pensée mouvante?\nPeut-être il s'est mépris lui-même, attachant de l'importance\nà des choses qui n'en avaient pas, et ignorant ce qu'il y eut\nd'essentiel d a n s les péripéties qui l'acheminèrent à la croyance.\nMême s'il ne s'est pas trompé et si j ' a i bien reproduit ses\nparoles, est-ce que les mots ne sont pas malhabiles pour\ninvestir, dans leur forme insuffisante, le mystère des idées et\n"}, {"page_pdf": 760, "page_imprimee": 655, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1948, "texte": "             LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                 655\n\n\ndes choses, les transubstantiations par lesquelles passe un être\nqui va du nihilisme à la certitude? « — Aucune chose n'est ceci\nou cela : elle le devient dans le mouvement de la vie et de la\nnature» (Héraclite d'Ephèse).\n\n   Qu'importe, si sous la cendre des mots palpite encore une\nflamme, et si, malgré l'angoisse, une lueur du vrai, une clarté\nde l'âme filtre sous les paroles que j'ai essayé de retracer.\n                                 *\n\n                                        Réponse à l'auteur :\n\n   Je pense, mon cher ami, que vous avez raison de publier la\nbiographie de Denys Rielandt, chef-comptable à la Banque\nLiégeoise.\n   Je vous donne mon opinion, sincèrement, comme toujours, je\ncrois.\n   En écrivant la préface de votre livre Le Christ et l'instituteur\nMascn sur la route de Furnes, je disais : « Somme toute, je crois\n» que vous n'avez pas tort de vouloir extérioriser des idées,\n» bonnes en elle». Il s'est trouvé que votre livre était en commu-\nnion avec la pensée de la jeunesse intellectuelle de notre pays.\nJ'ai pris plaisir à constater que votre ouvrage avait un reten-\ntissement dans les âmes, à constater qu'il trouvait un écho au\ndelà de nos frontières et que de probes écrivains saluaient, de\nParis, l'enseignement grave et tendre de l'humble instituteur\nde Furnes ; — et surtout, ces lettres de jeunes amis inconnus qui\ns'adressaient à votre traducteur pour lui confier les réflexions\nque la lecture de vos pages avait fait naître en leurs âmes\n\n\n   Vous abordez maintenant de graves problèmes. Je ne dirai\nrien des questions qui font le sujet de ce livre.\n   Que valent les cogitations de Denys Rielandt? Atteignent-\nelles, comme il le croyait, « la vérité certaine, achevée,\nimmobile »?\n   En matière religieuse : oui, si elles sont en rapport avec le\ndogme, le credo immuable — et je ne suis pas qualifié pour\némettre une opinion à ce sujet.\n"}, {"page_pdf": 761, "page_imprimee": 656, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2255, "texte": "656                               DURENDAL\n\n\n   E n matière scientifique : l'idée de l'origine pélagique de la\nvie est à la mode dans certains milieux; mais combien de\ntemps d u r e r a cette faveur? la théorie Darwinienne de la lutte\npour la vie a été détrônée par l'hypothèse de l'entente pour la vie\npar une adaptation des êtres aux conditions du milieu dans\nlequel ils évoluent en commun vers u n e augmentation de vie,\nvers un progrès que leurs efforts communs recherchent pour\naméliorer la vie. E t voici que déjà des études paraissent, dont\nles auteurs s'attachent à démontrer que ce système est fondé\nsur des observations insuffisantes et des déductions enfan-\ntines...\n\n   Certes, je comprends q u ' u n esprit ordonné et généralisateur\ncomme celui de Denys Rielandt — (habitué par sa profession\nà trouver dans les nombres un développement que l'intelli-\ngence embrasse sans peine q u a n d elle en a découvert le fil con-\nducteur, un plan qui se déroule en p a r t a n t de foyers qui ont\nentre eux des correspondances voulues et nécessaires) — je\ncomprends q u ' u n tel esprit ait été séduit par l'hypothèse d'un\nenchaînement des forces créées :\n   L a matière inorganique se transformant en matière vivante;\nla matière organique a l l u m a n t à son tour, par la combustion\ndes forces chimiques, la flamme d'une vie non plus inférieure\nmais d'une vie m o n t a n t e , et m o n t a n t e j u s q u ' a u point où elle\nreçoit l'intelligence et la pensée; je comprends que cette con-\nception ait pu s'imposer à l'adhésion d'un esprit tel que celui\nde votre comptable. Mais qu'en restera-t-il devant la science\nde d e m a i n ? L e fait que la raison de D e n y s Rielandt ait adhéré\nà ce système n'est qu'un accident intellectuel. Cela prouve\nsimplement une équation entre certaines idées et le jugement\nde votre comptable, et vous savez qu'on a prétendu que les\nm a t h é m a t i q u e s faussent le j u g e m e n t . . .\n\n                                        *\n\n   E n matière scientifique, il ne saurait y avoir de vérité ache-\nvée, immobile.\n   A chaque pas q u e nous faisons d a n s l'inconnu, cet inconnu\ns'élargit autour de nous. Même les choses que nous connais-\nsons impressionnent la pensée h u m a i n e sous des aspects diffé-\n"}, {"page_pdf": 762, "page_imprimee": 657, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2095, "texte": "             LA V I E M Y S T I Q U E       DE       DENYS   RIELANDT   657\n\n\nrents suivant les périodes. L ' é p o q u e moderne ressent les\nmêmes choses avec une autre émotion que ne ressentaient les\nâges précédents.\n  Je ne sais plus dans quelle revue je lisais une étude sur les\npenseurs et écrivains récents, où se trouvait cité ce vers :\n« Nous sentions en nous l'émotion moderne ». F a g u e t critiquait\ncette expression. Je me permets de la trouver très belle et\nlourde de sens.\n  L a vision que nous avons du monde, et l'émoi qui s'en\ndégage pour nous, revêtent des formes bien spéciales à notre\ntemps, et dont nous ne pouvons nous d é p r e n d r e .\n\n   Soyons de notre temps. Il est inutile d'en ressentir la per-\nception aiguë. Gardons, toutefois, sur la valeur de cet angle de\nvue, le scepticisme qui convient. Défendons-nous de cette\nniaiserie de croire que pour être de son temps il faut accepter,\nles yeux fermés, le fatras de systèmes éphémères que les habil-\nleurs de vieux-neuf présentent comme le dernier cri. E t r e\n« moderniste » ce n'est pas être moderne.\n   Dieu merci, j e vous sais un cerveau trop ordonné pour ver-\nser dans un quelconque modernisme. Vous êtes trop logicien\npour ne pas savoir combien est subjectif et accidentel le critère\nque nous fournit notre sens particulier.\n   P o u r avoir une certitude sur les choses, nous devons attendre\nd'être mort : Peut-être Denys Rielandt bifferait-il à présent\nplus d ' u n e ligne de votre manuscrit...\n\n   C'est à cause de cette grande incertitude que vous éprouvez\nla noble inquiétude de ce que vous écrivez.\n   Mais, sans doute aussi, ressentez-vous la joie du probe\nouvrier qui n'a pas mésusé de l'outil qui lui a été confié. Vous\npouvez vous rendre ce témoignage que vous n'avez m a n q u é ni\nà vous-même ni à votre public.\n\n                                        *        *\n\n  P a r m i les choses que vous écrivez, il en est une que l'on ne\npourrait assez dire et redire : tout le respect que l'on doit à une\nâme d'enfant. Les latins déjà se proclamaient pénétrés de ce\nprincipe : maxima puero debetur...\n"}, {"page_pdf": 763, "page_imprimee": 658, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1844, "texte": "658                           DURENDAL\n\n\n   Mais comment faut-il interpréter cette règle de respecter une\nâme? Dans votre récit, Julien et Schukert en font des applica-\ntions diamétralement opposées...\n   Et ceci me ramène à des mots que j'ai lus récemment :\n\n   Mon cher ami, je ne sais si Albert Giraud a pensé à vous\nenvoyer, à votre ermitage d'Oudenbourg, son dernier livre :\n« La frise empourprée ».\n   Il y a là un poème étrangement pensif sur « le portrait de\nPhilippe Wharton », le bel adolescent peint par Van Dyck, qui\nse trouve au Musée de Saint-Pétersbourg.\n   Dans les strophes d'Albert Giraud — qui sont comme gon-\nflées d'un émoi mystérieux et font songer à ces fruits trop\nlourds qui se fendent... — passe toute l'angoisse de « l'âme\nobscure et fermée » : Tandis que meurt le jour, l'adolescent\nanxieux jette sur la toile magique où son image va commencer\nde vivre, un regard assombri. Il a l'impression qu'il est captif\nde l'œuvre qui s'achève. Pour cacher son trouble, il se penche\nvers l'attirant portrait à l'étrange sourire. Quel artifice obscur\na fixé sur cette toile grise ses traits charmants? Ne lui vole-t-on\npas sa chevelure blonde, ses prunelles où luit la candeur du\nciel bleu,\n\n              Son printemps ébloui de lui-même et du monde.\n              Et son âme d'enfant dont il doit compte à Dieu ?\n\n  Je ne sais quel est le sens que le beau poète a attaché à ces\nmots.\n  Vous les prenez dans leur signification textuelle : vous croyez\nque celui qui est né de la femme a vraiment une âme et que\nvraiment « il en doit compte » à Dieu.\n\n  Je crois que vous avez raison de le penser et raison de\nle dire.\n                                     *\n                                 *       *\n\n  Voilà pour le fond. — Disons maintenant un mot de la forme\n(puisqu'il est convenu que toute critique littéraire doit distin-\n"}, {"page_pdf": 764, "page_imprimee": 659, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2203, "texte": "              LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                        659\n\n\n\nguer le fond et la forme — bien qu'à mon sens, ceux-ci fassent\n« bloc »).\n   L ' a u t e u r a écrit son livre dans une langue simple. Peut-être\nserais-je tenté de lui en faire une critique. J'avoue que je ne\nhais pas un peu d ' e m p h a s e — emphatically, disent les Anglais.\n   Musset écrivait à l'un de ses personnages : « Vous aimiez\nLord Byron, les grands vers et la danse ».\n   De mon temps, le T a n g o loué par Richepin n'était pas encore\ninventé, je connaissais l'anglais insuffisamment pour lire Byron\ndans le texte, mais j ' a i toujours aimé les « grands vers » : les\ngrands cris où se crispent les sanglots h u m a i n s , les déclama-\ntions chargées d'ardente passion — et la poésie m'apparaissait\n« bouche pleine de cris et cœur plein de sanglots ».\n\n   L ' a u t e u r exprime ses idées dans une forme pauvre et nue —\nvolontairement, j ' i m a g i n e : pauvreté n'est pas indigence.\n   « Tu dis cela tout simplement », dit Pelléas à Mélisande d a n s\ncette scène d'amour enfiévrée qui est une des cimes de l'émotion\nh u m a i n e . Mélisande vient de m u r m u r e r le mot qui contient\ntout : « je t ' a i m e » ; et Pelléas s'exclame : « O h ! c o m m e tu dis\ncela! tu dis cela tout simplement... ».\n\n  Dire les choses tout simplement peut être une façon de ne\npas trahir la pensée — et je ne chicanerai pas l'auteur p o u r la\nforme qu'il a donnée à sa méditation.\n\n                                      *\n                                  *       *\n\n\n   Mon a m i , pour mieux rendre ma pensée, pour la faire plus\nexpressive et plus pompeuse, je vais prendre une image q u e\nvous aimerez, car elle est e m p r u n t é e à un souvenir de nos\nvoyages dans l'Atlantique. Parfois, rappelez-vous, nos h o m m e s\nd'équipage capturaient des goelands. Alors on leur confiait,\nattaché sous leurs ailes, un message : un salut pour les navires\nsur lesquels leur vol irait se poser, quelques observations sur\nl'état du ciel et de la brise — et nous les regardions s'éloigner\ndans les b r u m e s . Laissez partir vos pages, comme j a d i s nous\nlaissions partir les goelands. Elles portent sous leurs ailes les\n"}, {"page_pdf": 765, "page_imprimee": 660, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1636, "texte": "660                        DURENDAL\n\n\nobservations que vous avez pu recueillir. Elles apporteront un\nsalut aux âmes qu'elles effleureront et — qui sait? — peut-\nêtre une indication, un espoir, à ceux qui cherchent la voie —\ndans la brume.\n                                *\n\n\n\n                       Denys Rielandt\n                      « La vérité certaine achevée, immobile...»\n\n   C'est à l'Université que j'ai connu Denys Rielandt, qui vient\nde mourir.\n   Depuis lors, je l'avais revu de temps en temps, suivant le\nhasard des circonstances.\n  Je savais qu'il avait fait un séjour de quelques années en\nChine, comme agent de la Compagnie du chemin de fer d'Han-\nkéou-Pékin, et que, rentré en Belgique, il était devenu comp-\ntable dans un établissement financier.\n   Je le connaissais comme un garçon intelligent, d'esprit\nréfléchi — mais ce fut par une circonstance fortuite que j'eus la\nrévélation du drame de pensée qui s'était accompli dans son\nâme.\n   Je me trouvais en séjour au littoral, et je voulus en profiter\npour aller revoir le spectacle du flot montant à l'embouchure\nde l'Escaut.\n\n                              A l'embouchure de l'Escaut.\n\n   Le spectacle de la marée à l'embouchure de l'Escaut est,\ndans mon opinion, une des choses les plus belles qui se puisse\nvoir.\n   Assurément je ne songe pas à prétendre que la beauté écla-\ntante des paysages méditerranéens puisse être éclipsée par le\ntableau qu'offrent les rives de notre fleuve: Et cependant, je me\ndemande si ces paysages, dont la splendeur vous gonfle le cœur\njusqu'à la souffrance, égalent en pathétique le spectacle de\nl'Escaut lorsque la marée l'envahit.\n"}, {"page_pdf": 766, "page_imprimee": 661, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1996, "texte": "              LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                        661\n\n\n   Rien q u ' u n e côte basse, des rives incertaines où se penchent\nles lavandes — devant les horizons vides et le ciel profond des\nFlandres. Devant soi, au-dessus, autour de soi, l'immensité :\n« plein ciel »...\n   Véritablement, on a l'impression physique d'être au bord de\nl'infini.\n\n  C e p e n d a n t — chose qui arrive presque toujours d'un plaisir\nqu'on s'est promis — j ' e u s au premier abord une déception. Je\nne sais quoi de morne me semblait flotter d a n s l'espace, et je\nne retrouvai pas ce secret magnétisme dont j ' a v a i s gardé le\nsouvenir.\n\n  Je cherchai un bateau pour traverser le fleuve.\n  Je finis par découvrir un bachot amarré au fond d'une crique,\nmais un passager l'occupait déjà. J'allais m'éloigner lorsque le\nvoyageur m'appela par mon nom. Je reconnus D e n y s Rielandt.\n  I1 m ' e x p l i q u a qu'il voulait aller à Zouteland, petit h a m e a u\ndans les d u n e s de Walkeren, et me proposa de faire la traversée\navec lui.\n\n                                                 Soleil couchant.\n\n   Le bachot d é m a r r a lentement, et notre navigation com-\nmença, en suivant cette ligne indécise dont on ne sait si elle est\nencore le fleuve ou si elle est déjà la mer.\n   Lentement le soleil s'abaissait sur la mer lisse et nous\neûmes, une fois de plus, le spectacle de la mort de l'astre, dans\nune splendeur solennelle, aveuglante et désespérée.\n   Je devrais être blasé sur les « couchants de soleil » ; et\ncependant, cette fois encore je restai saisi devant l'inimaginable\nsplendeur : c'est que l'adieu de la lumière s'enveloppait d'une\nsi poignante douceur dans le ciel appâli, c'est que de tels\nécroulements de pourpres incendiaient la mer en nappes de\nflammes...\n   Nous regardions muets.\n   Denys Rielandt me dit soudain : « N'est-il pas étrange de\n» songer q u e cette beauté si émouvante, toute la splendeur\n» répandue sur cette heure et que nous ressentons j u s q u ' à la\n"}, {"page_pdf": 767, "page_imprimee": 662, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2441, "texte": "662                             DURENDAL\n\n\n\n» souffrance, cette beauté et cette splendeur n'existent pas et\n» ne sont q u ' u n e illusion créée au fond de nos cerveaux ? »\n   Je lui d e m a n d a i : « Que voulez-vous dire? »\n   Il tendit la main vers l'ouest où fusaient les flammes du\ncouchant : « Nous voyons là-bas des gouffres d'azur, de\n« pourpre, des ruissellements de flammes et d'or. Nos yeux\n» s'enchantent de ce spectacle, mais toute cette féerie est\n» éclose sous nos paupières. L a voûte d'azur n'a pas de teinte,\n» ou si elle a une teinte, c'est le n o i r ; la pourpre que charrie la\n» mer en vastes nappes est illusoire. Sa couleur n'existe pas, et\n» n'est q u ' u n e vibration qu'enregistre le daltonisme de nos\n» rétines.\n   » Il n'y a aucune beauté r é p a n d u e sur les choses, et nous\n» sommes leurrés par un mirage de nos yeux ».\n   L ' o m b r e peu à peu envahissait l'espace. L a féerie des choses\ns'évanouissait, comme si quelque machiniste éteignait succes-\nsivement les lumières de cette illumination.\n   Rielandt ajouta :\n   « J'ai pensé jadis qu'il en était de m ê m e de ce que voient nos\n» â m e s ; j ' a i pensé q u e nos idées sur le Beau et sur le Bien, sur\n» la Vérité et sur la Justice, étaient pareillement de simples\n» impressions nées au fond du cerveau h u m a i n et destinées à\n» disparaître s'il n'y avait plus d ' h u m a n i t é pour les percevoir.\n   » M a i n t e n a n t je crois q u e nos idées sont vraies; qu'elles sont\n» les seules réalités; que les objets que nos sens perçoivent, les\n» choses que nos yeux encore mortels contemplent, ne sont\n» qu'illusoires — mais que la Beauté et la Vérité existent\n» au-dessus de nous, et continueront à exister q u a n d la mort\n» aura envahi nos cerveaux... »\n   J e regardai mon compagnon. Il était d e b o u t contre l'unique\nmât du bachot. Sous le collet à demi relevé de son veston, le\ncordon effiloqué de son binocle encerclait d'un trait noir son\nfaux-col usagé. Ses yeux gris, des yeux de m y o p e brouillés sur\nles livres et les registres, suivaient le disque de l'astre qui\ns'enfonçait sous les flots.\n   L ' o m b r e nous envahissait. S u r la terre, la dernière clarté\ndiffuse d a n s l'espace s'était éteinte. Seuls, là-haut, au-dessus de\nnos têtes, les longs regards des étoiles d a r d a i e n t .\n   L e lent clapotis du flot contre la b a r q u e s'était arrêté. Il nous\nsemblait être immobiles, portés dans le v i d e . . .\n"}, {"page_pdf": 768, "page_imprimee": 663, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2010, "texte": "               LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                         663\n\n\n                                             Walcheren Zélande.\n\n     Des heures encore passèrent ainsi.\n     Nous finîmes par aborder à l'île de W a l c h e r e n . Nous débar-\nquâmes sur la grève et nous nous dirigeâmes v e r s l a m u r a i l l e d e s\nd u n e s , dans une obscurité qui trompait nos pas.\n     Des lumières nous apparurent, dont les reflets glissaient\nj u s q u ' à nous sur le sable —- lampes de pêcheurs vers lesquelles\nnous guidâmes notre marche comme sur des p h a r e s .\n     N o u s arrivâmes à une maisonnette, tapie au pied de la d u n e .\nU n e enseigne sur la devanture nous fit espérer « le bon gîte ».\nL a patronne nous reçut avec cordialité et s'empressa de nous\n préparer un souper qui nous réconforta.\n     P e u à peu, une impression de bien-être s'était insinuée en\n nous. L'accueil de la chambre paisible et claire contrastait avec\n l'impression d'angoisse confuse des longues heures passées dans\n l'obscurité sur la mer.\n     L e café pris, nous fumions t r a n q u i l l e m e n t nos cigares, et\n nous nous mîmes à deviser. Rielandt me conta quelques\n souvenirs de ses voyages. Nous revînmes à ces questions que\n ses discours avaient effleurées p e n d a n t notre trajet surlefleuve.\n\n  Rielandt pensait que sous le voile transitoire des choses\nmatérielles se dérobent les réalités permanentes : « Je crois que\n» toutes les choses nous font signe. Si nos yeux pouvaient voir\n» au delà de ce qui est périssable, nous verrions dans toutes les\n» choses qui nous entourent des avertissements qui nous\n» viennent d'En H a u t . Dieu nous fait signe. Nos yeux mortels\n» ne discernent encore qu'imparfaitement les avertissements\n» qu'il nous donne. Si nous pouvions voir, nous verrions dans\n» toutes les choses les signes qu'il nous fait. »\n  Je questionnai Rielandt.\n  Il me raconta sa vie, et voici ce qu'il me dit :\n      (A continuer.)                         L .R. DE G H I S T E L L E S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison11-006", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 664, "page_fin": 665, "titre_corps": "À propos du Hérou", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Joseph Ryelandt", "ancre_debut": "À propos du Hérou                     E H é r o u ! Sous ce nom agreste, on désigne", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 769, "page_imprimee": 664, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2083, "texte": "À propos du Hérou\n\n                   E H é r o u ! Sous ce nom agreste, on désigne en\n                    l'occurrence toute la partie sauvage de la vallée\n                    de l'Ourthe, comprise entre Maboge et au delà\n                    du confluent des deux Ourthes, sur un nombre\n                    considérable de kilomètres que je ne pourrais\n                    préciser. Les rochers dits du « H é r o u », perdus\n                    dans ce vaste territoire, ne peuvent pas être\n                    comparés à ceux de la Lesse, ni à ceux qui domi-\nnent la Meuse, à Dave ou à F r e y r . Ce qui est admirable, c'est\nle charme et la sauvagerie de cette vallée absolument vierge,\noù l'on rencontre à peine un vestige de civilisation, comme\nle pont de N i s r a m o n t .\n   P a s de routes; ci et là un petit sentier perdu entre les herbes\nde la rive; les montagnes couvertes de bois; l'Ourthe limpide\nm u r m u r a n t sur les cailloux, caressant au passage de petites\nîles herbeuses ou des rochers épars. L e s villages sont au loin,\nperdus sur les h a u t e u r s ; pas d ' h a b i t a t i o n s ; la solitude, la paix,\nle bonheur de la simple nature.\n   Cet ensemble est exceptionnel en Belgique, et, sur une\nétendue aussi grande, la Semois elle-même — la plus belle de\nnos rivières — n'offre pas d'aussi sauvages solitudes. Les vrais\namants de la nature la veulent vierge, et ils connaissent bien\ncette région bénie qu'ils préfèrent au tourisme b r u y a n t de la\nMeuse et aux visites en b a n d e à la grotte de H a n .\n   E h bien! ce serait à ne pas y croire... Si vous ne le saviez\ndéjà! on projette de construire un barrage de cinquante mètres\nde haut, au milieu de ce p a r a d i s . . . une réédition de la Gileppe,\npour des besoins industriels!\n   Je veux bien croire — étant donné que les promoteurs de\ncette affaire sont des gens sérieux et avisés — que les avantages\ndu barrage seraient réels et grands. Q u ' i m p o r t e : les contrées,\ncomme celle dont nous parlons, deviennent trop rares pour ne\npas être respectées intégralement.\n"}, {"page_pdf": 772, "page_imprimee": 665, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1610, "texte": "                      A PROPOS DU H É R O U                    665\n\n\n   On n'y regardera pas à dépenser follement cent millions pour\néventrer Bruxelles et la doter d'une gare centrale que personne\nne désire. Après cela, on peut bien consacrer quelques millions\nà se procurer des réserves d'eau ailleurs qu'au Hérou.\n    Pareil coin de nature vierge doit rester u n bien national\nintangible; car il est temps qu'on songe à protéger les beaux\nsites aussi efficacement que les beaux m o n u m e n t s ! On peut\nrenouveler un monument, mais un site perdu l'est à tout\njamais!\n    Retenez bien que le barrage doit faire submerger toute la\nvallée sur une très vaste étendue. On aurait un lac! Belle affaire\nque ce lac, avec des rives basses et sans beauté. D'ailleurs,\nl'âme de la contrée s'envolera devant cette invasion indus-\ntrielle.\n    Il est un fait consolant : c'est que les protestations pleuvent\n de tous les coins du pays, même du pays flamand. P a r b l e u ! si\n l'on voulait démolir la tour des halles à Bruges, les Wallons\n protesteraient aussi : c'est la beauté de la patrie qui est en jeu\n dans l'un cas comme dans l'autre.\n    Continuons à protester haut et ferme. Tous ceux qui ont le\n cœur bien placé et qui comprennent qu'il est des intérêts plus\n hauts que ceux de la richesse, que tous fassent du prosélytisme\n pour le H é r o u et pour d'autres sites encore... mais notons que\n ce pays des deux Ourthes une fois abîmé, on ne s'arrêtera pas\n en si beau chemin et les industrialisants se croiront tout permis.\n Sonnons l'alarme!\n                                              JOSEPH   RYELANDT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison11-007", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 666, "page_fin": 670, "titre_corps": "La germanophobie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Counson", "ancre_debut": "La Germanophobie (*)                     LES bonnes gens de Bruxe", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 773, "page_imprimee": 666, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2791, "texte": "La Germanophobie (*)\n\n                   LES bonnes gens de Bruxelles, de Gand et de Liège sont\n                     exposés à trois maladies caniculaires : l'hydrophobie, la\n                     gallophobie et la germanophobie. La première provient de\n                    mauvaises morsures; les deux autres proviennent de mau-\n                    vaises lectures. La première est traitée avec succès par la\n                     méthode de Pasteur, l'un des meilleurs présents que la\n                    pensée française ait faits à l'humanité. La gallophobie se\n                    guérit vite en Belgique par l'enseignement de la langue\n                    française. La germanophobie est plus fréquente et moins\n énergiquement traitée, parce que les Belges étudient beaucoup moins l'alle-\nmand que le français. Haïr une nation, une langue, une culture, c'est\n toujours un signe d'ignorance géographique, linguistique et historique.\n « Tout vice vient d'ânerie », a dit Montaigne. L'anthropophagie, qui est\nun grand défaut, vient de la bêtise du cannibale, qui, au lieu d'écouter le\nmissionnaire, le mange. La haine de la France ou de l'Allemagne vient de\nl'ignorance du gallophobe ou du germanophobe, qui oublie ce que tout\nEuropéen doit à la France et à l'Allemagne. La Belgique est le pays qui\ndevrait le moins avoir de préventions et d'animosité envers ses voisins; car\nl'existence physique et morale des Belges se ressent et bénéficie de la pensée\nfrançaise et de la pensée allemande. Un Belge qui hait la France ou un Belge\nqui hait l'Allemagne, manque de génie et de lettres; et il méconnaît les\ncirconstances qui obligent à gratitude les peuples conscients et éclairés.\nMicrocosme de l'Europe occidentale, notre pays doit à la France une bonne\npart de son vocabulaire civil, et à l'Allemagne une bonne part de sa culture\nintellectuelle.\n    I. Ce que nous devons à la France. C'est tout d'abord l'autonomie natio-\nnale. Notre Constitution est une copie des principes français : souveraineté\nnationale, égalité, nous viennent de la Déclaration des droits de l'homme;\nnos constituants et nos juristes ont imité la Constitution de l'an III, le double\ncorps législatif, le député par 40,000 habitants, les préfectures de Bonaparte,\nmaint détail du Concordat et du Code civil, et le mètre comme unité de\nmesure. Les soldats français de Louis-Philippe se sont fait tuer pour nous\ndébarrasser des Hollandais. La fille de Louis-Philippe est devenue la première\nreine des Belges, l'Eve de notre dynastie. Notre roi s'appelle encore roi des\n\n\n   (*) S'il existe des Belges qui lisent autre chose que leur journal ou leurs propres épreuves\nd'imprimerie, il faut leur recommander de lire et méditer le petit livre D'INTEGER, Belgique\net Allemagne,     Bruxelles 1913.\n"}, {"page_pdf": 774, "page_imprimee": 667, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3643, "texte": "                             LA GERMANOPHOBIE                                   667\n\n\nBelges (et non de Belgique), parce que Louis-Philippe était roi des Français\n(et non de France). C'est une pièce française, une musique française (La\nMuette de Portici) qui a donné le signal de la révolution de 1830. Si Paris\nn'avait pas fait les révolutions de 1789 et de 1830, la Belgique de 1913 ne\nserait pas gouvernée comme elle l'est. Se plaint-on qu'elle pratique l'autonomie\net la souveraineté nationale? Mais qui demande à la Chambre notre annexion\nà la Hollande ou à l'Autriche? qui réclame le rétablissement du comté de\nFlandre, de la principauté episcopale de Liège, du duché de Brabant, des\nanciennes monnaies et du pied de Saint-Lambert? Personne n'oserait réagir\ncontre la francisation, personne n'y songe. Bien plus, les étrangers eux-mêmes\nsont francisés et ne font rien pour se guérir de cette influence. La Prusse et\nl'Autriche s'alliaient jadis contre la France qui s'était donné une constitution ;\nnon seulement la Prusse et l'Autriche permettent aujourd'hui à la France de\nvivre en république, mais elles ont reçu à leur tour une constitution, un\nparlement, une presse démocratique, et ne font rien pour les détruire. Elles\nn'ont même pas l'air d'en souffrir : de sorte que les idées françaises leur sont\nsalutaires, et sont, en tous cas, irrésistibles.\n    Les Belges qui savent lire et écrire n'ont qu'à consulter un dictionnaire,\n à lire les gallicismes de nos journaux, de nos partis politiques, de nos institu-\n tions, pour mesurer la part de la pensée française dans notre vie nationale.\n    Il faut un peu plus d'instruction pour reconnaître les nombreux et solides\n cadeaux de la pensée allemande à la Belgique. Mais il importe de n'être\n ignare ni ingrat envers la civilisation germanique. Souvenons-nous donc de\n    II. Ce que nous devons à l'Allemagne. — Chacun sait que l'Allemagne a\n donné à l'Europe la poudre à canon, l'imprimerie et les dynasties royales et\n financières, depuis les Carolingiens jusqu'aux Rothschild. Les germanophobes\n songent parfois, il est vrai, à décapiter les dynasties et à exproprier les banquiers\n juifs. Mais jamais ils ne demandent la suppression de la poudre et de l'impri-\n merie. Bien plus, ils font imprimer leurs diatribes, et ils injurient l'Allemagne\n à l'aide de la presse que l'Allemagne a donnée à l'Occident. Leur ingratitude\n est aussi flagrante que celle des gallophobes qui pratiquent et admettent la\n souveraineté nationale enseignée par la France. Haïr l'Allemagne est aussi\n stupide que haïr la France; mais cela parait moins répugnant au vulgaire.\n  Pourquoi? C'est que — nous disent les germanophobes — il y a deux Alle-\n  magnes : la vieille, la bonne, la sage, celle de Gutenberg, de Gcethe et de\n  Schiller, celle qui se laissait dépecer, canonner, décimer, rançonner par les\n  Saédois, les Français et les artilleurs de tous pays étrangers, celle qui se faisait\n  encore battre à Iéna et à Wagram : nation exquise, vertu des anciens jours,\n  candeur germanique, rouet de Marguerite, qu'êtes-vous devenus? Il y a une\n  seconde Allemagne, la neuve, la terrible, la féroce, celle de Bismarck, de\n  Moltke, de Krupp, celle qui est allée à Sedan, qui a pris l'Alsace et la Lor-\n  raine, qui veut dévorer, dit-on, la Belgique, la Hollande, l'Afrique, l'Asie, la\n  Polynésie, et qui, sans doute, n'entretient de si beaux observatoires que pour\n  explorer et annexer la lune et les étoiles. De la fureur des hulans, délivrez-\n  nous, Seigneur! — ou plutôt, car le germanophobe ne croit guère en Dieu —\n  délivrez-nous, Czar de Russie, roi d'Angleterre, service de trois ans !\n"}, {"page_pdf": 775, "page_imprimee": 668, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3376, "texte": "  668                               DURENDAL\n\n\n      Si les germanophobes lisaient autre chose que leur journal, s'ils écoutaient\n   autre chose que le roulement du tambour, ils pourraient s'adoucir et se\n   rassurer en comprenant : 1° que la civilisation belge d'après 1830 doit beau-\n   coup à l'Allemagne; 2° que l'Allemagne de 1913 n'a aucun intérêt à con-\n   quérir la Belgique. Je sais fort bien que l'homme possédé de phobie n'écoute\n   plus d'autre argument que la camisole de force. Mais vous qui ne délirez pas,\n   écoutez ce raisonnement très simple.\n      1° Il y avait une fois, à Bruxelles en Brabant, un couple auguste, une prin-\n   cesse charmante; elle et lui étaient Allemands, fils d'Allemands, petits-fils\n   d'Allemands; entre eux, ils parlaient allemand. Souvent ils retournaient en\n   Allemagne, et conversaient avec des princes allemands; ils reçurent même à\n   Bruxelles Guillaume II et l'impératrice allemande. Tramaient-ils la\n  germanisation de la Belgique, l'annexion de la Belgique à l'Allemagne? Nul\n   ne les en a jusqu'ici accusés. Vous savez comme ils se nomment: Albert Ier et\n   Elisabeth.\n     Autre invasion allemande : quand on organisa l'enseignement primaire\n  dans le royaume de Belgique, on copia le régime prussien comme l'avait copié\n  précédemment F. Guizot. On fit venir un instituteur prussien, Thomas\n  Braun, qui apprit à lire aux petits Belges. Les Belges d'aujourd'hui se\n  plaignent si peu de la prussification qu'ils ont élevé, à Nivelles, un monument\n  à Thomas Braun. Les fils de Thomas Braun, le bourgmestre de Gand et le\n  sénateur de Bruxelles, sont rarement accusés de livrer la Belgique à\n  l'Allemagne. Même ils s'expriment le plus souvent en français.\n     Léopold I er , Allemand et protestant, avait un chapelain-bibliothécaire\n allemand, et ce chapelain avait un fils, Scheler. Aug. Scheler introduisit en\n Belgique les études de philologie romane qu'il avait commencées en\n Allemagne, il édita nos vieux auteurs français, fit un Dictionnaire étymo-\n logique de la langue française pour mettre à la portée du grand public le\n résultat des recherches allemandes ; et les Wallons se plaignirent si peu de\n cette intrusion que Scheler fut chargé de terminer le dictionnaire wallon de\n Grandgagnage.\n     On pourrait citer jusqu'à demain, dans notre enseignement aux trois degrés,\n dans notre activité politique, littéraire, musicale, des invasions allemandes\n contre lesquelles personne ne récrimine.\n     La germanisation intellectuelle serait-elle plus redoutable? Nous en avons\n un exemple typique dans l'œuvre de M. Maeterlinck. De tous les Belges qui\n écrivent, il n'en est pas de plus profondément germanisé. Quand\n M. Maeterlinck délaisse les maîtres de la raison (il cite parmi ceux-là Kant et\n Schopenhauer), c'est pour suivre les mystiques sur la route de l'inaccessible.\n Or, ses maîtres en mysticisme sont tous des Germains, des Allemands comme\nNovalis et Lichtenberg, des Flamands comme Ruysbroeck, des Anglo-Saxons\ncomme Emerson, Carlyle, E. Bronte. M. Maeterlinck a traduit en français\nun livre allemand de Novalis, et il a de l'âme humaine et de ses aspirations\nvers le mystère l'opinion qu'en avait Novalis. Le rôle original et utile du\nlittérateur belge est de mettre en français des idées allemandes. C'est là une\ntransposition d'art, plus délicate que le rentoilage d'un tableau ancien. C'est\n"}, {"page_pdf": 776, "page_imprimee": 669, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3545, "texte": "                            LA   GERMANOPHOBIE                              669\n\n en cela que consiste la meilleure virtuosité de la pensée belge. Comme il n'y\n a pas de langue belge, il ne peut pas exister de littérature belge; la pensée\n belge sera donc cosmopolite ou ne sera pas. Les compatriotes de Maeterlinck,\n comme ceux de J. J. Rousseau et de Mme de Staël, doivent surtout avoir\n « l'esprit européen ». Ils doivent connaître les idées élaborées dans les trois\n grandes langues voisines, la française, l'anglaise et l'allemande. Ces trois\n communautés linguistiques sont grandes, et d'une importance universelle,\n parce qu'elles sont servies par des budgets nationaux de plusieurs milliards,\n parce qu'elles sont lues par des centaines de milliers d'hommes, parce qu'elles\n ont servi à formuler des doctrines qui ont amélioré l'humanité. Et voilà\n pourquoi le Belge qui voudrait résister à la germanisation, à la francisation,\n à l'anglicisation, aboutirait littérairement à l'isolement splendide du Papou\n ou du Lapon. La science et la morale n'ont pas de frontières orographiques;\n et les niaiseries de Barrès et des régionalistes dénotent bruyamment\n l'étroitesse de cœur et d'esprit des « raciers ».\n    20 Mais, puisque notre Belgique est muette dans le concert des langues\n européennes, parlons non plus littérature, mais politique. Le danger n'est pas\n dans les métèques allemands devenus fonctionnaires belges, il n'est pas dans\nles traductions belges : le mal vient de plus loin, c'est, disent d'aucuns, le\n pangermanisme des professeurs berlinois qui menace la Belgique et\nl'Europe.\n    Le pangermanisme est une théorie qui tend à réunir dans une solidarité\naussi intime que possible tous les Germains, tous ceux, du moins, qui parlent\nallemand. L'irrédentisme est une théorie analogue, qui tend à réunir tous ceux\nqui parlent italien. Le flamingantisme tend de même à réunir dans une vie\nmentale commune tous ceux qui parlent flamand. Les patriotismes linguis-\ntiques ont été actifs et heureux depuis que la Révolution française a répandu\nle principe des nationalités. Le patriotisme linguistique a déjà engendré plu-\nsieurs nations : la Grèce, l'Allemagne, l'Italie, la Roumanie. Engendrera-t-il\nune nation de Flandre et une nation de Wallonie? Ces nations, en tous cas,\nn'égaleraient jamais la France ni l'Allemagne, et elles n'assureraient pas à\nleurs nationaux une culture supérieure à la française et à l'allemande. Mais\nle pangermanisme annexera-t-il la Belgique? Les Belges qui parlent allemand\nforment à peu près le centième du royaume. Croit-on que l'Empire allemand\nva partir en guerre pourqu'un fonctionnaire d'Arlon s'appelle Landrat et qu'un\nSchulmeister brandisse sa férule à Martelange? — C'est Anvers, dit-on, c'est\nAnvers ettout le hinterland, c'est toute la Belgique, que l'Allemagne annexera!\nSupposons que les sept millions de Belges soient devenus sept millions d'Alle-\nmands de plus. Ils enverront au Reichstag soixante-dix députés, dont soixante\nau moins seront des catholiques et des socialistes. Or, catholiques et socia-\nlistes, au Reichstag, votant souvent dans le même sens d'opposition à l'impé-\nrialisme, seront, par le contingent belge, assurés d'une majorité perpétuelle :\nils pourront rejeter tous les budgets, et rendre l'Allemagne ingouvernable. Les\npangermanistes sont-ils assez stupides pour préparer la destruction interne de\nl'œuvre impériale ? pour violer les principes linguistiques dont ils vivent? pour\naccroître sans profit les difficultés que suscitent déjà Polonais, Lorrains et\n"}, {"page_pdf": 777, "page_imprimee": 670, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2585, "texte": "670                                DURENDAL\n\n\nDanois ? Ou dira-t-on qu'ils se réservent de priver les Belges de tous droits,\nde les enfermer dans des réductions comme les Peaux-Rouges d'Amérique?\nMais, rien que pour soumettre les Herreros d'Afrique, l'Allemagne a dû dépenser\nbeaucoup plus qu'elle n'a gagné. La soumission des Belges serait infiniment\nplus difficile et plus coûteuse que celle des Herreros. En vérité, pour crier à\nl'annexion allemande, il faut supposer que les intellectuels berlinois ne con-\nnaissent ni l'arithmétique, ni la géographie, ni l'histoire, ni la linguistique, ni\nla raison. En supposant cela, les germanophobes belges exagèrent; ils oublient\nque l'Allemagne compte moins d'illettrés que la Belgique et la France; ils\noublient que la guerre n'est plus une industrie lucrative comme au temps\nd'Alaric; que le vol à main armée ne nourrit plus ni son homme ni son peuple,\net que Bonnot. Garnier, Carouy, Tamerlan, Gengis Khan, Napoléon, sont\ndes survivances, des archaïsmes démodés dans un temps qui possède le télé-\nphone, le Liebig, les chèques et l'instruction obligatoire. Guillaume II n'a\npas plus de raisons de conquérir Bruxelles que M. Poincaré n'en a d'imiter\nLouis XIV et Napoléon, et de brûler Heidelberg, Bruxelles et Moscou. Les\nÉtats d'Europe n'ont pas plus de raisons de renouveler la guerre de Cent Ans\nou de Trente Ans que les individus n'en ont de retourner à l'anthropophagie.\n    Les États, comme les individus, ont plus de profit à s'entr'aider qu'à s'entre-\ntuer; — à moins que l'Europe ne tombe au rang d'une Chine occidentale, et\nne soit remplacée dans la civilisation humaine par l'Amérique, — les Etats-\n Unis d'Europe seront de plus en plus une réalité physique, économique, intel-\nlectuelle et morale. Ne pas prévoir et ne pas préparer cet avenir européen,\nc'est témoigner d'une certaine myopie mentale et morale. Aussi, les germa-\nnophobes et les gallophobes, hostiles et hargneux, aigrissent les esprits et vitu-\npèrent sans utilité, sans clairvoyance et sans joie. L'homme ne saurait jamais\n penser assez hautement de l'homme ; c'est une opinion de Kant dont\n Guillaume II fait grande estime. Les nations aussi ne sauraient jamais penser\n trop de bien l'une de l'autre. Entre ses voisines, la Belgique devrait être la terre\n olympique et négliger la plaisante doctrine qu'une rivière borne, les sottes\n déclamations régionalistes et toutes les « phobies » qui, en éloignant les nations\n les unes des autres, les éloignent toutes du cœur de l'humanité.\n\n                                                         ALBERT COUNSON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison11-008", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 671, "page_fin": 673, "titre_corps": "Le pèlerin d’idéal", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marie Vesselovsky", "ancre_debut": "Le Pèlerin d'Idéal     Madame Marie Vesselovs", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 778, "page_imprimee": 671, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2783, "texte": "Le Pèlerin d'Idéal\n\n   Madame Marie Vesselovsky dont on connaît les traductions remarquables\net les très pénétrantes études sur les écrivains de langue française, a publié\nrécemment sous ce titre dans la « Roussaya Viedomosti » (la gazette Russe), le\ngrand journal de Moscou, un article sur Pierre Notliomb. Nous en donnons\nici la traduction.\n\n   Le génie créateur du jeune poète belge Pierre Nothomb, l'auteur des livres\nL'Arc-en-Ciel et Notre Dame du Matin — évoque le souvenir d'une petite ville\nprovinciale en Italie, imprégnée d'adoration pour la Madone et le poète lui-\nmême se présente comme un tendre moine, ne connaissant pas la vie et qui\npour toujours s'est détaché des biens terrestres. L'imagination peint facilement\nune rue étroite, tortueuse, avec de hautes maisons, tellement étroite, que les\nrayons du soleil n'y pénètrent jamais, où il fait toujours froid et où la terreur\nvous envahit quand tombe le crépuscule. Une pareille rue en montant très\nfort vous amène souvent vers une église.\n   En gravissant cette rue, elle devient de plus en plus étroite et bientôt se\ntransforme en un sentier, pavé de briques rouges entre deux hauts murs. Le\nchemin sinueux monte toujours; tout autour règne le silence; aux grandes fêtes\nseulement les fidèles paroissiens suivent ce chemin pour se rendre à l'église.\n   C'est dans un cadre pareil que se dessine l'auteur de l'Arc-en-Ciel, dans un\nsombre vêtement de moine, avec un cordon blanc à la taille, un chapelet et\nun grand bâton de pèlerin dans les mains. Ce pèlerin a pris ce chemin étroit\nqui monte vers le temple de la Madone.\n   Tout autour il n'y avait que des murs, on ne voyait aucune porte, aucune\nentrée à une villa quelconque; on ne pressentait pas la fin de cette ascension;\nle chemin sinueux montait toujours et l'ascension devenait de plus en plus\ndifficile. Les briques qui pavaient le sentier donnaient à celui-ci une teinte rouge\nqui évoquait le sang versé sur cette voie difficile et en effet plus d'une fois le\nmalheureux pèlerin trébuchait et tombait, ses genoux étaient blessés; mais il\nne le remarquait pas; il était si jeune, si fort, et son âme se portant vers l'Idéal\nremplissait tout son être de courage et d'énergie.\n   Les arbres sombres derrière les murs descendaient leurs branches si bas\nau-dessus du chemin, que vers l'approche du soir elles semblaient des fantômes\nqui voulaient prendre le pèlerin, l'attirer à la Vie, à ses joies passagères, à ses\nsouffrances profondes, l'attacher à ce monde qui a le culte de l'or et des plaisirs.\nCe jeune tendre moine n'ayant encore rien connu de la vie, dans ces minutes\ncherchait l'appui du ciel ; il sentait des larmes dans ses yeux et en dirigeant\nses regards vers là Haut, voulait y voir la lune et les étoiles et trouver dans\n"}, {"page_pdf": 779, "page_imprimee": 672, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3115, "texte": "672                                DURENDAL\n\n\nces astres la consolation. Mais pendant cette nuit froide, le ciel était couvert\nde nuages et le vent soufflait de toute sa force. Le pauvre pèlerin en montant\ntombait de fatigue, le vent déchaîné arrachait ses vêtements, refroidissait son\ncorps, secouait les branches qui frappaient son visage.\n    Il faisait nuit, de grosses gouttes de pluie commençaient à tomber; on ne\nvoyait pas la fin de la route et pourtant il fallait monter, car c'était seulement\nau sommet, dans le temple de la Sainte Vierge, qu'il y avait moyen de trouver\nl'asile et le repos.\n    Combien de fois, dans ses prières il appela la Madone; combien de fois la\nsupplia-t-il de l'aider à conserver son âme pure !\n    Il a tout oublié, son enfance, ses années d'études, ses proches, ses parents,\ncomme si son passé n'existait pas; un seul sentiment remplissait son âme —\nc'était ce sentiment profond qu'il avait eu quand il était encore enfant pour\nune petite fille aux grands yeux clairs.\n    En ce temps-là, il ne comprenait pas ce que c'était que l'amour et maintenant\nil ne se rendait pas compte de ce qu'une telle joie, une telle lumière, qui ne pou-\nvait s'éteindre même ici dans cette nuit obscure, remplissaient son jeune cœur.\n    Il se rappelle qu'il l'a vue le jour de sa première communion, en voile blanc\n avec les mains croisées, regardant l'image du Christ qui lui tendait les bras.\n Il se rappelle comme dans son enfance il se promenait avec elle au coucher\n du soleil, comme elle lui donna une fleur; il se souvient de sa jolie voix, de\n son sourire et il lui est resté fidèle, quoique ne l'ayant jamais plus revue.\n    Ce rêve enchanté a conservé la pureté de son âme; c'est elle qui l'a délivré\n des vils plaisirs de la vie; c'est elle qui lui a interdit de s'approcher des lèvres\n des autres femmes, qui cherchaient sa jeunesse et sa beauté. Enfant encore,\n il n'osait rêver d'un baiser, n'osait chuchoter les paroles de confidence, mais\n il savait déjà que c'est elle qui serait son rêve; que pendant toute sa vie il\n allait la chercher, désirer son amour et appeler menteurs ceux qui lui con-\n fieraient en riant et en pleurant que l'amour finissait. Même ne trouvant pas\n ici-bas cet amour fidèle, son rêve ne s'affaiblissait pas; ce rêve de l'amour\n éternel ne l'abandonnait pas. — Et maintenant dans cette nuit pluvieuse,\n il continuait à rêver d'elle... Dans l'obscurité, il heurta un arbre et tomba\n sur une pierre. Tout son être fût rempli d'inquiétude et de souffrances; il\n se préparait à la mort.\n\n\n\n\n   Quand, après le lourd sommeil, le jeune moine se réveilla aux sons de la\ncloche, il faisait déjà clair; le vent s'était apaisé, le soleil brillait et réchauffait\nson corps fatigué, le calme régnait, longtemps le moine ne comprenait pas où\nil se trouvait.\n    Il était couché sur des pierres; sa main droite tendue en avant se tenait\navec iorce à une grille, derrière laquelle il voyait une jolie grotte. Le long des\nmurs de cette grotte artificielle l'eau tombait en murmurant, au fond se\ntrouvait une statue de la Madone habillée de blanc avec la ceinture bleue\n"}, {"page_pdf": 780, "page_imprimee": 673, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1764, "texte": "                           LE PÈLERIN      D'IDÉAL                          673\n\net les mains croisées pour la prière. Son regard était si pur, si vierge! —\nBeaucoup plus bas se trouvait une autre forme, celle d'une femme age-\nnouillée qui tendait les mains vers la Madone. Le jeune pèlerin se releva,\nrendit grâce à Marie et se retourna.\n   Enfin il a atteint le temple désiré! Il fit le tour de la terrasse devant le\ntemple, et regarda en bas. Là se trouvait le monde, la vie. A gauche\nplusieurs cheminées laissaient échapper une fumée épaisse et noire ; à droite\nles villas luxueuses rivalisaient de végétations tropicales. Sur le fond velouté\ndes jolis pins mûrissaient les oranges et les citrons, et dans la verdure\ntendre des oliviers brillaient les camélias aux fleurs rouges. Tout parle de la\nvie, mais le jeune pèlerin ne regrette pas ce qu'il a laissé là. Il a préféré la\nsolitude à la vanité mesquine, à l'amitié infidèle et à la sympathie intéressée.\n Désormais il vivra ici et servira Dieu par son art. Ici personne ne l'empê-\n chera de composer des hymnes en l'honneur de la Madone, la Vierge...\n    Ainsi est Pierre Nothomb. Il compose ses hymnes en l'honneur de la\n Madone — point de celle qui, désolée, chercha son enfant resté dans le temple\n au milieu des Docteurs; point de celle qui, pendant les souffrances terribles de\nson fils, perdait presque ses sens en allant vers le Golgotha; pas cette Sainte\n Vierge héroïque qui calme, et debout, a résolu d'endurer tout jusqu'à la fin;\n mais en l'honneur de cette Vierge qui n'a jamais encore connu la souffrance,\n qui est presque enfant, qui dit ses prières dans la verdure, parmi les fleurs\n et les chants des oiseaux.\n\n                                                      M A R I E VESSELOVSKY.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison11-009", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 674, "page_fin": 679, "titre_corps": "Chronique du mois : Les concerts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique du Mois                               Les Concerts.     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Au point de vue du\npublic, ces auditions supplémentaires ont également leur raison d'être. En\neffet, les grands concerts du Conservatoire sont en nombre restreint. Ils sont\nd'ailleurs consacrés aux chefs-d'œuvre classiques et dans tous les domaines de\nla musique, il existe des compositions qui, sans pouvoir être appelées du nom\nde chefs-d'œuvre, n'en ont pas moins une valeur d'art fort appréciable et qui,\ncharmantes autant qu'instructives, méritent de fixer l'attention et d'être\nretenues.\n    Tel a été notamment le cas pour l'audition du 19 octobre. Par l'importance\nde son programme elle avait du reste l'allure d'un véritable concert. Sous la\ndirection de son distingué chef M. Marivoel, la classe d'ensemble vocal a fait\nentendre les Advent-lieder (Quatre Chants pour l'Avent) d'Edgar Tinel. Ces\nchants redisent dans un langage d'une harmonieuse magnificence les\nsentiments de crainte, d'espoir et d'adoration qui pénètrent l'âme chrétienne\naux approches de la fête commémorant la naissance du Redempteur.\n D'inspiration diverse, ils possèdent en eux une force expressive singulièrement\nappropriée au texte et à l'esprit des poèmes de l'admirable Guido Gezelle, pour\nlesquels M. Ernest Closson a écrit de claires et fermes adaptations\n françaises.\n    Quel savoureux diptyque que les deux chants bibliques de Lassen ! Le\n premier, La Sainte Nuit, trio pour voix de femmes avec violon et orgue\n(Mlle Freyburg, M. De Bondt) charme par sa naïve fraîcheur teintée\nd'archaïsme. Le second, Au Jardin de Joseph, trio pour mezzo-soprano,\nténor et basse, avec harpe (Mlle Famerie), cor (M. Mahy) et orgue (M. De\nBondt), interprété avec conviction et respect par Mlle Devrin, MM. Weber et\n Chantraine, est empreint d'un accent absolument émouvant et à notre sens ce\n fut une des pièces les plus attachantes du concert. Nous dirons la même chose\ndu Psaume CXXXVII de Liszt (Super flumina Babylonis) où Mlle Martinot\n fit apprécier une voix ample et expressive; composition religieuse où\nl'élévation du style et la caresse d'exquises sonorités s'allie à une ferveur de\n lyrisme qui rayonne.\n"}, {"page_pdf": 782, "page_imprimee": 675, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3342, "texte": "                           CHRONIQUE             DU   MOIS                  675\n\n    Le Concerto en la mineur op. 100. d'Enrico Bossi, est aussi une œuvre\n d'envergure II est écrit pour orgue (Bossi, directeur du Conservatoire de\n Bologne, est en même temps le meilleur organiste d'Italie) avec un accom-\n pagnement d'instruments à archets, quatre cors et timbales. Bien qu'en\n principe nous soyons d'avis que par son exceptionnelle richesse l'orgue soit\n un instrument qui se suffise à lui-même et ne réclame point le concours\ncomplémentaire de l'orchestre, il est incontestable que ce concerto est fort\nhabilement écrit pour faire valoir toutes les ressources de l'orgue, que son\narchitecture est remarquablement pondérée, qu'il contient dans l'Adagio des\népisodes poétiques et dans l'Allegro final, la plus puissante des trois parties,\nde beaux mouvements passionnés et ascensionnels dont l'effet irrésistible\nélectrisa le public. C'était pour la première fois que ce concerto était exécuté\nà Bruxelles et l'organiste M. De Bondt, qui y affirma sa grande maîtrise, fut\njustement et longuement acclamé.\n    Il faut aussi rendre hommage à la direction si énergique, compréhensive et\n fixement nuancée de M. Van Dam, le professeur de la classe d'orchestre.\n    Il conduisit une aimable symphonie de Schubert, la deuxième, en si bémol,\n composée par le maître à l'âge de dix-sept ans et que caractérisent d'évi-\ndentes attaches avec l'inspiration et avec la facture de Haydn, et une suite\npour instruments à cordes de Gilson, les Mélodies Ecossaises : I. Les fleurs\n de la forêt, II. Le doux matin de mai, III. Gigue et chant. Pages de\nmusique suggestive, scintillante et ornée de rythmes subtils, particulièrement\n a seconde, bien que le choix du titre déroute en l'occurrence.\n   Résumons aussi, en quelques traits brefs et rapides, l'intéressante audition\ndonnée au Conservatoire, le 9 novembre dernier, à l'occasion de la distribution\ndes prix. Citons, en première ligne, M. Moisse (premier prix avec la plus\ngrande distinction de la classe de M. De Greef). Ce jeune pianiste, remarqua-\nblement doué, a donné du concerto en mi bémol, de Liszt, une interprétation\ntrès fine, où l'on a retrouvé avec joie les précieuses qualités qui caractérisent\nl'art de son maître, la délicatesse du toucher, la souple élégance du trait,\nle charme enveloppant d'une sonorité perlée et limpide. M. Waersegers, vio-\nloniste, premier prix avec distinction de la classe de M. Cornélis, a su\ninfuser à la Symphonie espagnole de Lalo une belle abondance de sève ryth-\nmique, faisant apprécier en outre les mérites d'une technique ferme et bril-\nlante.\n   C'est avec une véritable autorité, et dans un style plein de noblesse, que\nMlle Spanoghe, premier prix avec grande distinction de la classe de Mme Cor-\nnélis, a chanté l'air d'Alceste : « Non, ce n'est point un sacrifice. »\n    Mlles Defyn et Aschl, élèves de Mlle Flament, ont été les charmantes inter-\nprètes d'un duo de Haendel (extrait de l'opéra Sozarme).\n    Enfin, la classe d'orchestre de M. Van Dam s'est notamment fait applaudir\ndans la symphonie, en ré majeur de Haydn, dont l' Andante, mais plus\nencore le Tempo di Minuetto, et le Vivace assai, sont de purs joyaux de grâce\net de rayonnement mélodieux.\n\n                                         *\n                                     *       *\n"}, {"page_pdf": 783, "page_imprimee": 676, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3249, "texte": "676                               DURENDAL\n\n\n\n   Le premier concert Ysaye était dirigé par Eugène Ysaye, fait assez\nrare, car il confie généralement son bâton à de célèbres capellmeister de\nl'étranger, tandis que, parcourant les deux mondes, il fait acclamer partout\nson merveilleux talent d'interprète inspiré.\n   Le concert débutait par la charmante symphonie en mi bémol de\nSchumann, celle qui est connue sous le nom de Rhénane parce que, suivant\nune tradition, c'est la contemplation de la cathédrale de Cologne qui lui en\nsuggéra l'idée. Nous avons déjà signalé en cette revue les dons exceptionnels\ndu pianiste Severin Eisenberger. Le concerto en ut mineur de Mozart mit\nen relief la clarté exemplaire de son jeu, et son étonnante faculté de\ncoloration dans l'exposé des traits. Le Concerto en ut dièse mineur de\nRimsky-Korsakoff, composition brillante avec de jolies sonorités, mais assez\npauvre d'idées et d'inspiration plutôt courte, fit valoir sa fougue, son brio, la\nsuperbe aisance de sa maîtrise technique. Cependant Eisenberger ne donne\nla véritable mesure de ses dons d'interprète que dans des œuvres se prêtant\nau plein essor du sentiment expressif,la Fantaisie de Schumann, la Sonate\nen si bémol mineur de Chopin, l'Appassionata de Beethoven et c'est pour-\nquoi on ne peut le juger complètement qu'au récital.\n   On entendit ensuite A Pagan Poem, poème symphonique de Lœffler,\ncommentant librement un passage de la huitième bucolique de Virgile, avec\nune partie de piano confiéeà M. de Bourguignon qui s'acquitta de son ingrate\nmission avec tact et en artiste. Nous ne goûtons nullement cette insertion du\npiano dans l'orchestre telle que la conçoit M. Lœffler. Il va de soi que\ncette observation ne vise pas la forme du concerto où, si touffue et importante\nque puisse être la participation de l'orchestre, le pianiste n'en demeure pas\nmoins le collaborateur principal de l'œuvre. Mais le piano qui, sous les doigts\nd'un maître du clavier, est en lui-même un orchestre admirable et complet\n(c'est en cela même que consiste sa supériorité sur les autres instruments) se\ndécouronne de cette dignité souveraine lorsqu'il est noyé dans l'orchestre,\nsurtout un orchestre aussi massif que celui de M. Lœffler. Sa sonorité apparaît\nalors courte, grêle, dépaysée et importune.\n   Le Pagan Poem veut être une composition de vastes dimensions mais, en\ndépit du commentaire qui en explique abondamment la constitution\nthématique, elle n'est manifestement que copieuse. Très tendue et tumultueuse,\navec une préférence marquée pour les sonorités violentes, un de ses non moin-\ndres défauts (commun, d'ailleurs, à bon nombre de productions orchestrales\ncontemporaines) est le manque d'équilibre et de logique.\n   Quelle idée, en effet, de prétendre traduire un passage d'idylle par de telles\ntruculences sonores? Quelle idée de vouloir illustrer la forme virgilienne, la\nplus pondérée et certainement une des plus parfaites qui existent dans la\nlittérature de tous les peuples, en un revêtement musical aussi disparate et\ntintamarresque !\n   Ysaye et son orchestre défendirent avec vaillance la composition de\n M. Lœffler, et terminèrent le concert par une danse piémontaise de\nSinigaglia, amusante et alertement rythmée sur un thème populaire.\n"}, {"page_pdf": 784, "page_imprimee": 677, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3362, "texte": "                            CHRONIQUE       DU    MOIS                        677\n\n\n\n\n     Le second concert populaire a été donné par l'orchestre de la cour de\n  Saxe-Meiningen sous la direction de Max Reger, l'un des compositeurs\n en vue de l'Allemagne contemporaine. Comme tous les grands orchestres\n allemands, il est composé d'éléments de premier ordre qui, merveilleusement\n disciplinés, réalisent par là même des interprétations puissamment unifiées\n de l'effet le plus imposant. De l'ouverture d'Obéron ils donnèrent une\n version très stylée et expressive, accentuant le caractère fantastique de\n l'inspiration webérienne par de vives oppositions de rythmes et de nuances.\n L'interprétation de la Symphonie en ut mineur fut aussi remarquable de\n ligne et assurément pleine de grandeur. Les pianissimi sont étonnants de\n finesse, de fluidité et de douceur, tandis que les crescendi s'intensifient avec\n un sens très averti des gradations. L'Allégro final fut notamment d'une\n envolée superbe. Nous eussions souhaité une allure plus exaltée, un accent\n plus émouvant et dramatique dans l'Allegro con brio du début, particulière-\n ment dans la répétition des trois notes fatidiques où un rythme plus\n serré marquerait mieux le caractère impératif et inéluctable de la pesée du\n destin sur l'existence humaine. Les Variations et Fugue pour grand orchestre\n de Max Reger sur un thème original de Hiller ont été exécutées à la répétition\n générale et furent remplacées au concert par les airs de ballet de Rosamonde\n de Schubert, détaillés d'ailleurs de façon exquise. Il y a lieu de regretter cette\n substitution, car il eût été intéressant de réentendre les Variations sympho-\nniques de Reger, afin de mieux approfondir les significations de cette œuvre\nqui, nonobstant la richesse des développements et la maîtrise de l'instru-\nmentation, a laissé une impression d'abondance que l'on serait vite porté à\ntaxer de surabondance. Il ne serait toutefois point digne d'une critique sérieuse\nde se fier à cette première impression que l'on éprouve aussi lorsque, pour la\npremière fois, on entend l'une ou l'autre des nombreuses œuvres, orchestrales\nou instrumentales, que Brahms écrivit en forme de variations.\n    Comme chef d'orchestre, Max Reger apparaît dans son geste d'une sobriété\nqui se rencontre rarement chez les capellmeister. Il est tout l'opposé de ce\nfameux Birnbaum dont les déchaînements de mimique exubérante sont encore\nprésents au souvenir des habitués des concerts Ysaye. Parfois Max Reger,\ndéposant son bâton, cesse tout à fait de battre la mesure, ayant l'air de\ncontempler ses musiciens avec amour, ainsi que le ferait quelque professeur\npaternel pour des élèves excellents qu'il aurait formés. On ne saurait, certes,lui\nfaire un grief de cette réserve, puisqu'il connaît à fond son orchestre, l'ayant\namené lui-même à un tel degré de cohésion et à une si parfaite sûreté d'exé-\ncution qu'à certains moments la direction, ou du moins cette partie matérielle\nde la direction qui consiste à marquer le rythme, devient inutile.\n    Dans le concerto de Brahms, le jeune violoniste Josef Szigeti a été très juste-\nment applaudi. C'est un artiste dont le jeu, comme la personne, est marqué\nau coin de la finesse et de la distinction. Sonorité pure et touchante, rythme\nfier et décidé, technique aisée et souple, il possède tout cela, et l'avenir\n"}, {"page_pdf": 785, "page_imprimee": 678, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3049, "texte": "678                                DURENDAL\n\n\namènera aussi, l'on n'en saurait douter, le complet épanouissement de ses\nfacultés lyriques et expressives.\n\n                                       * *\n\n   M. Richard Buhlig qu'on entendit déjà l'an dernier, à Bruxelles, vient\nde donner un nouveau récital de piano, dans la salle de la Grande Harmonie.\n   Richard Buhlig n'est pas seulement un virtuose remarquable. A notre\népoque de grand affinement musical, la virtuosité ne constitue plus, d'ailleurs,\nun titre suffisant pour attirer l'attention et assurer le succès. Mais il est aussi\nun artiste véritable qui, en toute sincérité et sans viser à l'effet, cherche à\nexprimer suivant sa conception personnelle la poésie des œuvres qu'il inter-\nprète. En son programme substantiel et concis (pourquoi donc les pianistes\nsont-ils généralement si enclins à surcharger et à encombrer outre mesure les\nprogrammes de leurs récitals?), deux noms figuraient seulement, Beethoven et\nChopin, représentés par deux de leurs plus hautes inspirations, l'Appassionaia\net la sonate en 52 bémol mineur. Buhlig donna de l'Appassionata une inter-\nprétation fervente dont le finale, enlevé avec une fougue superbe, constitua\nle summum.\n   Mais, à notre sens, c'est surtout dans la sonate de Chopin que cet intéres-\nsant artiste affirma sa personnalité avec toutes ses capacités pittoresques et\nexpressives. Le Scherzo de la sonate, au milieu duquel se dessine un rythme\nalenti de danse idéale et lointaine, fut bien rendu dans sa sombre et farouche\ngrandeur. La marche funèbre, prise dans un mouvement très lent, revêtit un\ncaractère solennel et tragique. Quant aux chromatismes fantastiques de la fin,\ncette étonnante page d'impressionnisme écrite plus de cinquante ans avant que\nl'impressionisme musical fût mis en honneur par Debussy et son école, Buhlig\nl'esquissa comme en rêve, la dissimulant discrètement derrière un nuage de\nsonorités embrumées et monochromes. C'est là, croyons-nous, la véritable\ninterprétation qui est aussi celle de Paderewski, plusieurs grands pianistes\nl'exposant avec des rinforzandi, que Chopin n'a pas voulus, et en rafales de\ntempête qui n'en rendent point la vraie signification. Buhlig détailla aussi\navec de poétiques colorations le Nocturne en ré bémol, cisela spirituellement\nquelques études (sol bémol, la bémol op. 10) et termina par la glorieuse étude\nen ut mineur (op. 10), un des sommets de l'œuvre de Chopin. Au rappel, il\njoua la Berceuse à la perfection. Ce fut un régal de sonorités qui, comme une\nfine caresse, s'épandirent avec une limpidité délicieuse.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n   Signalons enfin la première séance du Quatuor Zimmer. Au programme,\nle « Kaiser Quartett » de Haydn, dont le caractère juvénile et primesautier fut\nrendu avec une exquise fraîcheur de sentiment et une simplicité toute clas-\nsique. Le quintette en la majeur (op. 81) pour pianos et cordes de Dvorak,\nabondamment imprégné de sève folklorique et dont l'interprétation vibrante,\n"}, {"page_pdf": 786, "page_imprimee": 679, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 913, "texte": "                           CHRONIQUE       DU   MOIS                         679\n\npleine d'envolée et de couleur, donna parfois des effets d'une ampleur vraiment\norchestrale, où la participation brillante et la si belle clarté d'exécution du\npianiste hollandais Verhey mérite d'être notée. Enfin, comme couronnement,\nle quatuor en la mineur (op. 41, n° 1) de Schumann, où les vaillants artistes\nmirent toute la ferveur expressive souhaitable.\n   Le quatuor Zimmer, on le sait, réunit des éléments d'élite (MM. Zimmer,\nGaillard, Baroen, Ghigo) et l'on eut une fois de plus l'impression que, tant\nau point de vue du fini de l'interprétation qu'au point de vue de la puissance\nd'émotivité, le quatuor Zimmer ne le cède en rien aux autres quatuors célèbres,\ndont notre capitale reçoit de temps à autre la visite.\n                                                    GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison11-010", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 679, "page_fin": 679, "titre_corps": "Chronique du mois : Au Théâtre du Parc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "B. 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Pierre Frondaie — on\nse souvient de son adaptation au théâtre d'un livre de Pierre Louys qui est le\nmaximum de l'ignominie — mérite plus d'un éloge. Tout en s'inspirant du\nroman, elle conserve une personnalité très marquée. On y trouve tout à la fois\nune langue riche et expressive, un grand talent dramatique — du mouvement\nplus que de la nuance — et une intensité de vie rendue plus émouvante encore\npar le cadre poétique dans lequel se déroulent les événements.\n    Au point de vue psychologique, on peut s'étonner de voir que le marquis de\nSévigné, personnification de si grandes qualités d'âme, ne trouve pas d'autre\nmoyen que le crime brutal pour sauver son amie Lady Falkland... Mais\nalors ce ne serait plus « l'homme qui assassina ». Cet assassinat qui paraît de\n loin — sur l'affiche et dans le titre — le nœud de l'action, ne l'est pas du tout.\n Ce n'en est même pas le point culminant : mais c'est le moment où l'intérêt\nphysique des spectateurs — cette tension des nerfs si connue des amateurs de\n mélos — est à son comble.\n    J'ai fait allusion au cadre. Claude Farrère l'avait fait prestigieux. M. Reding\n l'a imité. De nouveaux décors exotiques à souhait évoquent tour à tour des\n intérieurs orientaux d'une exactitude scrupuleuse et de lumineux jardins domi-\n nant le Bosphore et son horizon de collines et de palais. Quant à l'interpréta-\n tion, elle est hors pair. M. Marey s'est montré égal à lui-même et Mme Michelle\n égale à son partenaire.\n                                                                           B. 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D ' a u c u n s ont dit que les Blés mouvants (1) ne mar-\nquaient point chez Emile Verhaeren un renouvellement ; d'autres ont pensé\nqu'ils marquaient une décadence. Le ton seul a baissé. Ce livre n'est point\nexaspéré ou paroxyste, et il m a r q u e u n e évolution du g r a n d lyrique vers\nu n e force égale et une vigoureuse majesté. Dirais-je que c'est de la poésie de\nvieil h o m m e ? N o n p a s . Mais l'heure vient, où, plus é m o u v a n t que les midis\nfauves, va s'étendre sur les campagnes le g r a n d soir apaisant où s'allongent\nles o m b r e s .\n    Virgile! il faut l'évoquer ici, quoique les sept dialogues rustiques qui,\navec des poèmes d'interlude, forment le volume des Blés mouvants, n e soient\nen rien des réminiscences ou des modernisations des églogues. Ils n'ont\nde c o m m u n avec elles que la noblesse de l'accent et la belle lenteur des\nmusiques. Das paysans parlent du passé, du progrès, de la ville, de leurs\nbêtes, de leurs prières, de leurs a m o u r s . Vieillards autoritaires, beaux\na m a n t s rustiques, l a b o u r e u r s , pâtres, jardiniers, ils redisent à calme voix le\npoème de la terre. Et tous l'aiment de cet a m o u r entêté et sain, de cette\npassion violente et profonde qui lie le cœur de Verhaeren au cœur silencieux\nde la glèbe.\n    Les vers, sans p e r d r e de leur force, sont plus simples et plus souples que\nn a g u è r e . E t ceux qui s'impriment le plus profondément dans la mémoire ne\nsont plus les vers crispés comme jadis, mais ceux qui évoquent des senti-\nments tendres et doux, ou des images nuancées.\n\n                 ...Et le vent semble fait de mouvante lumière...\n                 ...Ah noire amour, à nous, tiens la dûment cachée\n                 Comme la main protège un f eu contre le vent...\n\n  Deux inoubliables p o è m e s restent les points culminants de ce livre. Ce\nsont La Fermière, et la Belle Fille. E v o c a t i o n s de la femme flamande, vigou-\nreuse, saine, autoritaire, et dont\n\n                Les pas sont lourds mais confiants\n                Comme s'ils s'appuyaient sur le cœur de la          terre...\n\nils ont la g r a n d e allure, la forme définitive qui ne peut point passer et qui\nest la marque des œuvres classiques.\n   L e s lecteurs de Durendal connaissent Charles Grolleau. Il a publié récem-\nment u n nouveau volume : Sur la route claire (2), dont les poèmes sont impré-\n\n\n  (1) Paris, Mercure de France. (2) Paris. Ed. du Temps présent.\n"}, {"page_pdf": 788, "page_imprimee": 681, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2362, "texte": "                                  LES LIVRES                                  681\n\ngnés d'une belle émotion religieuse, et qui, d'un bout à l'autre, sonnent\nchrétien. U n e des pages les plus prenantes est celle où le poète évoque\nOlivier d e la F a y e t t e :\n\n              Maintenant vous vivez loin du pays des songes\n              Dans ce vivant Réel vers qui vous haletiez,\n              Esprit pur, dévêtu des terrestres mensonges,\n              En Dieu qui vous possède à jamais tout entier.\n\n              Car vous n'avez perdu que l'humaine apparence\n              Et, pour moi qui gémis vers la sainte Beauté,\n              Vous êtes un jeune astre éclos dans l'ombre immense\n              Puisque vous êtes mort et que vous habitez\n\n              La Profondeur divine et le divin silence\n\n   Le livre de M . P a u l Vaillant-Couturier La Visite du Berger (1), est de\nceux qu'il nous faut relire. Parce que c'est une admirable promesse qu'il\napporte là et parce que rarement la vie des champs et l'émotion de l'âme\nn'ont composé u n e aussi poignante et vivante poésie. Ecoutez ce poème\nfinal qui est presque aussi beau que le silence même.\n\n               Demeure en face de toi même, pauvre enfant,\n               El compte les heures perdues.\n\n               Offre dans tes deux mains tendues\n               Ton cœur au ciel nu comme un fruit sanglant\n               Puisqu'avec le soleil la paix sur toi descend. .\n\n               Reste ainsi: le printemps d'un coup d'aile t'effleure.\n               Ne chéris pas l'aile battante, sa tiédeur\n               Est pareille au poison d'une mauvaise fleur.\n\n               Reste ainsi, ne connais ni la forme ni l'heure ;\n               Ne demande au soleil qui t'inonde le cœur,\n               Que la lumière intérieure.\n\n               Avec la volonté de demeurer, demeure,\n               Apprends à devenir plus grand que ta douleur.\n\n   C o m m e n t n'ai-je pas encore parlé de Louis Pize? Depuis longtemps son\nmince volume aussi est à portée de ma main, pour les heures intimes. Ses\npetits poèmes des jardins et de la montagne (2) ont un parfum agreste et simple qui\nles fait aimer. L e s paysages familiers et les émotions douces, l'odeur des\nfruits mûrs et la tombée du jour, le rêve égal et calme d'une âme qui con-\n\n\n  (1) Paris. Ed. du Temps présent. (2) Collection de l'Amitié de France.\n"}, {"page_pdf": 789, "page_imprimee": 682, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2661, "texte": "682                                   DURENDAL\n\n\ntemple. N e nous livrons pas au petit jeu des réminiscences. M. Louis Pize\nnous prévient de c h a r m a n t e façon :\n\n                Parce que j'ai chanté l'automne qui commence,\n                Dans le mystère du jardin de mon enfance.\n                Les pampres rougissants, les suprêmes bouquets,\n                Et les fruits fatigués tombant dans les fossés,\n                Parce que j'ai chanté toutes ces choses, telles\n                Que je les ai senties et je me les rappelle.\n                Sans grands mots, écoutant dans mon cœur ruisseler\n                L'eau vive, au souvenir des jours qui m'ont laissé\n                Tant de douceur et tant de simplicité d'âme,\n                On dira que j'ai trop imité Francis Jammes.\n\n    Laissons de côté les médiocres et les e n n u y e u x . Ne p r e n o n s aujourd'hui\nque les poèmes s y m p a t h i q u e s . E n ce novembre, autour de la lampe, il est si\nbon de n'avoir q u e des amis. Comment le poète de l'Ombre qui tourne (1),\nMarcel Drouët, n'en serait-il pas? Dans u n e langue tour à tour serrée ou\na b a n d o n n é e il dit le rêve tiède et la mélancolique volupté. Mais on attend le\ngrand vent qui doit passer et révéler peut-être à ce chanteur trop humain la\nvraie Vie... Comment aussi ne nous attarderions-nous pas aux beaux poèmes\nsi sûrs de forme de M. P h i l i p p e Henriot (La clairière aux sources) (2),\nencore un de ces j e u n e s qui, ayant connu les images, les paysages les émo-\ntions, les regrets, viennent s'asseoir au bord du puits d'où jaillit l ' E a u vive :\n\n                ...El lorsqu'après avoir ployé sous votre étreinte\n                Vous aurez exaucé ma prière et ma plainte,\n                Lorsqu' encor tout meurtri je me relèverai\n                Ce sera pour aller, pâle et transfiguré\n                De retrouver ainsi votre amitié Divine,\n\n                Endormir ma douleur contre Votre Poitrine.\n\n   M. José P e r r é e , d a n s une édition c h a r m a n t e , recueille ses poèmes sous\nce joli t i t r e : La Maison Blanche.\n\n                Au pied du vert coteau, sourit la maison blanche\n                La solitude en est la maîtresse, l'accueil\n                Un chant aux lèvres, tel un frais et gai dimanche\n                Debout, attend parmi les lierres froids du seuil.\n\n                Le jardin, baisé par le doux parfum des roses,\n                Emmêle dans ses fleurs aux brillantes couleurs.\n                Les haleines du vent, la musique des choses,\n                La grâce du sourire et la douceur des pleurs...\n\n  (1) Paris, Dorbon. (2) Paris. Ed. du Temps présent.\n"}, {"page_pdf": 790, "page_imprimee": 683, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2721, "texte": "                                    LES    LIVRES                                   683\n\n   Chansons d'amour, paysages de rêve, confidences à mi-voix. Rien de plus\nsympathique que ce petit livre (1).\n  Si le dernier volume de M. Louis Payen est d'une belle et noble tenue, il\nfaut reconnaître que le titre: Le Collier des heures (2), en est affreusement\nordinaire, et que la pièce qui prétend expliquer ce titre est d'un symbolisme\nbien médiocre et tarabiscoté. Il faut aussi s'affliger de la banalité de trop de\npoèmes qui ont cent fois été faits par d'autres. Ainsi n'est il pas très original\nd'écrire (c'est une nymphe qui parle) :\n\n               Un Dieu cruel a renversé l'autel antique,\n               Sa parole a rompu les pierres du parvis,\n               Et le lierre et la ronce enlacent les portiques\n               Qui ne connaissent plus les peuples asservis...\n\n               Quels espoirs, quels bonheurs, quels rêves dois-je attendre ?\n               L'univers oublieux ignore le remords,\n               Notre passé n'est plus que poussière et que cendre,\n               Le chèvre-pied divin Pan, Pan lui-même est mort.\n\n   Avouez que ce P a n Pan est du dernier bon goût!\n   Voici deux plaquettes, M. Charles Conrardy, dans l'Archipel de Joie (3),\nréunit des poèmes en prose qui ne sont pas sans grâce. M. Arthur Cantillon,\npréfacé par M. Polydore Flandre,traduit sous le titre de la Guitare enchantée (4),\ndes morceaux de J o h n Littlebird, poète anglais mort jeune. L'ensemble de\nla brochure (le sérieux documentaire de la préface, le goût déchirant des\npoèmes) en font certainement une des plus agréables fumisteries de ces der-\nnières a n n é e s .\n   Arrêtons-nous, pour terminer cette rapide revue, devant les paysages mesu-\nrés qu'évoque M. Georges Ducrocq dans son beau recueil : Les Roses du\n Valois (5). Nous y goûterons tout l'équilibre, toute la souriante gravité, toute\nla grâce sans effort du génie fiançais.\n\n               Ciel de France léger, si tendre sur nos têtes,\n               Nuages qui volez comme des ramiers blancs,\n               Beau pavillon d'azur souple, pur et troublant\n               Climat miraculeux, ordonnateur de fêtes,\n\n               Qu'il est doux de sentir après de longs voyages\n               En des pays brumeux ou de trop grand soleil\n               Se poser sur nos fronts le baiser sans pareil\n               D'un firmament limpide, indulgent, sans orages !\n\n               Il n'est d'apaisement que sous la coupe ronde\n               Ciel bleu de mon pays, horizon velouté...\n\n\n  (1) Bruxelles. Association des écrivains belges. (2) Paris. Mercure de France. (3) Col-\nlection des Chants de l'Aube. (4) Edition de Flamberge. (5) Paris. Belle Edition.\n"}, {"page_pdf": 791, "page_imprimee": 684, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3347, "texte": " 684                                      DURENDAL\n\n\n    M. Ducrocq, qui mène avec ses Marches de l'Est u n e admirable et vigou-\n reuse c a m p a g n e nationaliste, vient chercher devant les horizons calmes\n et harmonieux de l'Ile de F r a n c e le secret de sa vigueur même.\n\n                                                                 PIERRE    NOTHOMB.\n\n\n       N o u v e l l e s a s i a t i q u e s , par le comte DE GOBINEAU. Nouvelle édition.\n — (Paris, Perrin.)\n      Plusieurs des ouvrages du comte de Gobineau sont rares et, pour dire le\n vrai, introuvables. Depuis que cette passionnante physionomie littéraire a\n été remise en valeur par divers travaux allemands et français, et que l'opi-\n nion commence enfin à soupçonner en l'auteur des Pléiades un des génies les\n plus curieux du dix-neuvième siècle, les livres du comte de Gobineau sont\n recherchés avec fureur par les collectionneurs avertis.\n     On a d o n c pensé o p p o r t u n d'offrir au public lettré une seconde édition des\nNouvelles asiatiques. Ce recueil, depuis longtemps épuisé, parut en 1876 à la\n librairie Didier, tandis que le comte de Gobineau se trouvait en Crimée,\naccomplissant en c o m p a g n i e de l ' E m p e r e u r du Brésil, Dom P e d r o , ami très\nfidèle, u n g r a n d voyage en Russie, en T u r q u i e , et en Grèce, par Saint-\nP é t e r s b o u r g , Nijni-Novgorod, Moscou, Kiew, Livadia, Sébastopol, Con-\nstantinople et Athènes.\n     Si les lecteurs a l l e m a n d s , depuis une vingtaine d ' a n n é e s , grâce à de\ngénéreuses et intelligentes initiatives, sont familiarisés avec l'œuvre du comte\nde G o b i n e a u , il n'en est pas de m ê m e en F i a n c e où l'ethnologue a fait tort à\nl ' h o m m e de lettres et à l'artiste.\n     Il est arrivé à Gobineau une aventure assez ennuyeuse quoique c o m m u n e .\nSon nom s'est attaché au fameux Essai sur l'inégalité des races humaines. P o u r\nb e a u c o u p de gens inattentifs il fut l'homme d ' u n seul livre, d'ailleurs origi-\nnal, plein d'aperçus hardis, mais enfin assez spécial, d'abord rébarbatif et\ndestiné au public savant. C'était étrangement restreindre sinon refroidir la\ncuriosité. Quantité de lettrés, à la vue d'un titre un peu rude, ne poussèrent\npas plus avant leur investigation, s'étonnant qu'on fît tant de bruit autour\nd'un diplomate, écrivain à ses heures, orientaliste par e n n u i , croyaient-ils,\namateur érudit sans p l u s .\n     Q u e si quelques critiques plus éclairés prétendaient reviser un jugement\npar trop sommaire, on avouait qu'à la vérité on n'ignorait pas les Pléiades,\nce r o m a n de l'énergie et de l'ascétisme h u m a i n s , qu'on admirait même La\nRenaissance, cette magistrale fresque d'histoire. Mais lorsqu'on avait pro-\nnoncé à ce sujet le mot d'impérialisme stendhalien, on se croyait quitte\nenvers une mémoire pourtant digne de quelque pitié.\n     L a vérité est tout a u t r e . Gobineau fut diplomate par occasion, mais écri-\nvain de métier et l'homme le plus éloigné qui soit de tout pédantisme, bref,\nle plus français. Dès l'âge de vingt ans, il entre dans la carrière des lettres et\nne quitte la plume que le jour de sa mort. Déjà Mérimée, un de ses intimes,\ns'étonnait de cette fécondité intellectuelle. R o m a n s , épigraphie, drames,\nhistoire des peuples, p o è m e s lyriques, archéologie, récits de voyage, philo-\n"}, {"page_pdf": 792, "page_imprimee": 685, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3407, "texte": "                                     LES LIVRES                                     685\n\n sophie comparée, Gobineau s'est essayé dans les genres les plus divers et a\n excellé d a n s la plupart. Sa culture encyclopédique, jointe à u n e curiosité\n insatiable et à u n e imagination extraordinaire, l'entraînait dans les voies les\n plus opposées.\n    Ajoutez à cela une promenade perpétuelle â travers des pays exotiques,\n des races très anciennes et qui furent la jeunesse du m o n d e , des horizons\n magnifiques, contemplés tour à tour avec des yeux de savant et des yeux de\n poète, u n cerveau admirablement organisé et un goût très sûr quoique très\n original — et vous vous étonnerez moins de voir u n e intelligence saine et\n active pousser des prolongements dans tous les domaines de l'esprit,\n de même q u ' u n bel arbre étend ses racines autour de lui en éventail.\n    Cette œ u v r e composée de deux douzaines de volumes, si variée dans ses\n réalisations, accuse une réelle unité de pensée. U n e idée directrice relie les\n romans aux ouvrages d'érudition, les poèmes aux études scientifiques, en\n sorte que porter un jugement sur le comte de Gobineau est fort hasardeux,\n avant d'avoir épuisé la substance de tous ses livres complétés les uns par les\n autres. C'est là le mystère d'une vie bien organisée.\n    Ces ouvrages ne sont pas accessibles au même degré. Gravir à contretemps\n l'échelle de l'initiation c'est risquer de s'essouffler. Chaque âme possède ainsi\n des c h e m i n s plus ou moins familiers.\n    E n mettant entre les mains du grand public les Nouvelles asiatiques on a\nconscience de dévoiler un des côtés les plus riants de l'œuvre de Gobineau,\net q u a n d même les plus représentatifs. Cet ouvrage plaira aussi bien aux\nsavants q u ' a u x amateurs, aux érudits comme aux simples lettrés, à ceux\nqu'on appelait jadis les « honnêtes gens ».\n    L'attrait piquant de ces scènes exotiques, l'art étonnant avec lequel sont\ncampés certains caractères, la psychologie aiguë et froide, la magie d'un\nstyle tout en mouvements et qui mord, ne sauraient manquer de captiver les\nvrais a d m i r a t e u r s de Stendhal et de Mérimée. Les elhnologues ne seront\npoint déçus qui cherchent des observations objectives, des analyses expéri-\nmentales d'états d'âmes collectifs, car il n'est point d'homme plus dégagé\nde tout parti pris que l'auteur de La Renaissance, quoi qu'on en ait dit. Il\nn'a rien tant en horreur que les théoriciens si ce n'est les moralistes. Lui-\nmême a pris soin de nous en avertir dans son Introduction. L a page est\nbelle et tout à fait dans sa manière :\n    « On ne se rend pas très bien compte de ce que vaut un moraliste, à q u a i\nil sert d e p u i s le temps que cette secte parasite s'est présentée dans le m o n d e ;\net les innombrables censures qu'elle mérite par l'inconsistance de son point\nde départ, l'incohérence de ses remarques, la légèreté de ses déductions,\nauraient bien d û faire classer, depuis des siècles, ses adeptes au n o m b r e des\nbavards prétentieux qui parlent pour parler et alignent des mots pour se les\nentendre dire. Au nombre des non-valeurs que l'on doit aux moralistes, il\nn'en est pas de plus complète que cet axiome : « L'homme est partout le\nmême ». Cet axiome va de pair avec la g r a n d e prétention de ces soi-disant\npenseurs de réformer les torts de l'humanité, en faisant admettre à celle-ci\nleurs sages conseils. »\n"}, {"page_pdf": 793, "page_imprimee": 686, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3474, "texte": "686                              DURENDAL\n\n\n    Oui, les âmes sont fort éloignées les unes des autres, et Gobineau ajoute :\n    « Au rebours de ce qu'enseignent les moralistes, les hommes ne sont nulle\n part les mêmes. On s'aperçoit sans peine qu'un Chinois possède deux bras et\n deux jambes, deux yeux et un nez comme un Hottentot ou un bourgeois de\n Paris; mais il n'est pas nécessaire de causer une heure avec chacun de ces\n êtres pour s'apercevoir qu'aucun lien intellectuel et moral n'existe entre\n eux, si ce n'est la conviction qu'il faut manger quand on a faim et dormir\n quand le sommeil presse...\n    » ... Dans les Nouvelles ici rassemblées, le but qu'on s'est proposé a donc\n été de montrer un certain nombre de variétés de l'esprit asiatique et en quoi\ncet esprit, observé en général, s'éloigne du nôtre. Ce sont les observateurs\n pénétrés de cette vérité qui se sont montrés les plus propres à vivre au milieu\ndes Persans, des Afghans, des Turcs et des gens du Caucase. Quand on l'a\noublié et qu'on se place ensuite en face de ces populations avec l'intention\nde les décrire, on ne formule plus à leur égard que des jugements ridicules;\non se borne à les trouver perverses et rien que perverses, par cela seul qu'elles\nne ressemblent pas aux Européens. La conclusion nécessaire à tirer de ce\njugement serait qu'elles représentent la corruption, tandis que les Occiden-\ntaux sont la vertu. Afin de ne pas tomber dans un pareil non-sens, il ne faut\npas parler des Asiatiques en moraliste. »\n   Ces Nouvelles furent écrites à Stockholm durant que Gobineau était\nministre de France en Suède. Il atteignait la soixantaine et revivait pour\nson plaisir une existence assez mouvementée, promenée avec délices aux\nquatre coins de l'Orient.\n   Vers cet Orient des Mille et une Nuits si complexe, si cruel, si merveilleux,\nsi totalement différent de notre civilisation et dont Gobineau emprunta cer-\ntaines habitudes de vie, sa pensée se reportait sans cesse. Il se rappelait ses\nannées vécues en Perse et dans la Turquie d'Asie; sou bienheureux séjour\nen Grèce, la masse de documents trouvés sur place; les pays incomparables\ntraversés dans l'exaltation; la quotidienne observation de ces caractères asia-\ntiques où l'instinct domine jusqu'à la tyrannie, de ces mœurs commandées\npar une sorte d'immoralité inconsciente. Le curieux spectacle, pour un psy-\nchologue dénué de préjugés, que cette floraison humaine si vivace et si libre!\n   Quelque chose de cette nostalgie de l'Orient se retrouve dans le dernier\nchapitre du recueil : La Vie de voyage. C'est la description colorée d'un de ces\nimmenses trains de caravanes qui vont d'Erzeroum à Tebriz, caravanes con-\nduites par un chef autoritaire et expérimenté, composées de deux mille\nvoyageurs : Osmanlis, le chapelet de grains d'ambre à la main, émigrés\ntjerkesses, Juifs, Arméniens, Yézidys, Syriens, le tout s'étendant sur plu-\nsieurs kilomètres de longueur, avec des files de chevaux, de mulets, de\nchameaux escortés par des gardiens, le chef couvert de bonnets ronds ou\ncylindriques. Ainsi l'on s'avance parmi des contrées tantôt fertiles, tantôt\ndésolées avec, sur sa tête, le vol imposant des aigles et des faucons décrivant\nleurs cercles de chasse. Les aventures ne sont jamais les mêmes; de ce\nspectacle ondoyant et changeant on ne peut se lasser. Plusieurs voyageurs\nvont jusqu'à passer leur existence à suivre ces trains humains, tellement ce\ngenre de vie est passionnant. C'est pourquoi, ajoute Gobineau :\n"}, {"page_pdf": 794, "page_imprimee": 687, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3297, "texte": "                                    LES LIVRES                                    687\n\n    « On peut s'expliquer que lorsque les hommes ont goûté u n e fois de\n ce genre d'existence, ils n'en peuvent plus subir u n autre. Amants de l'im-\n prévu, ils le possèdent ou plutôt s'abandonnent à lui du soir au matin, et du\n matin jusqu'au soir; avides d'émotions, ils en sont a b r e u v é s ; curieux, leurs\n yeux sont constamment en régal; inconstants, ils n'ont pas le temps même\n de se lasser de ce qui les quitte; passionnés enfin pour la sensation présente,\n ils sont débarrassés à la fois des ombres du passé, qui ne sauraient les suivi e\n dans leur évolution incessante, et encore bien plus des préocupations de\n l'avenir écrasées sous la présence impérieuse de ce qui est là. »\n    On c o m p r e n d à quel point ce mode de vivre exalte notre auteur, plus que\n quiconque « a m a n t de l'imprévu », « avide d'émotions », « passionné pour\n la sensation présente », les sens en perpétuel éveil, l'intelligence en récepti-\n vité constante.\n    Aussi bien, connaissant à la perfection les paysages, les êtres et les\n mœurs d o n t il parle, Gobineau nous a donné une série de Nouvelles extrê-\n mement vivantes et variées, sorte d'illustration littéraire de son livre plus\nscientifique Trois ans en Asie. T o u r à tour transportés dans les aouls de\nTjerkesses, d a n s les villes turques, persanes ou afghanes, au milieu de vallées\ntrès riches ou d e plaines arides et poussiéreuses, nous assistons à un défilé\nde types les plus dissemblables et les plus pittoresques qui soient, unis pour-\ntant d a n s la même ferveur : la haine de l'Européen.\n    La danseuse de Shamakha évoque une série de scènes caucasiennes; les\nAmants de Kandahar, récit sanguinaire qui a pour théâtre l'Afghanistan,\nrappellent u n e histoire de vendetta ou une chronique italienne de la Renais-\nsance; l'Illustre Magicien fait songer aux contes des Mille et une Nuits, —\nau dire de critiques autorisés, cette nouvelle est un pur chef-d'œuvre; — la\nGuerre des Turcomans nous permet de saisir sur le vif la verve incompa-\nrable de l'auteur et cette ironie froide et cruelle qui est bien une des caracté-\nristiques les plus curieuses de son tempérament d'artiste. Cette ironie si\nparticulière et ce pessimisme aigu l'apparentent à Stendhal et à M é r i m é e ;\nmais seul peut-être, Kipling a su évoquer des paysages exotiques avec cette\nintensité.\n    Au m o m e n t où l'attention de l'Europe est plus que jamais sollicitée par cet\nOrient fanatique, mystérieux, en proie au choc des races et présentant des\nsymptômes inquiétants de décrépitude après avoir été le berceau de la civili-\nsation, les Nouvelles Asiatiques susciteront un vif mouvement d'intérêt. Ce\nlivre, en plus qu'il est un chef-d'œuvre littéraire, permettra à certains de\nreviser leur j u g e m e n t sur l'œuvre du comte de Gobineau. P o u r beaucoup il\nsera u n e révélation.\n                                                           TANCRÈDE de      VISAN.\n\n\n\n   L a P e i n t u r e aux XVII e et XVIII e siècles, par M. Louis\nG I L L E T . — ( U n volume illustré, Paris, Laurens.)\n    G r a n d s siècles dans l'histoire de la peinture; grands siècles dont l'œuvre\nse résume d a n s notre mémoire par de grands noms : R u b e n s , F r a n s H a l s ,\n"}, {"page_pdf": 795, "page_imprimee": 688, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3432, "texte": "688                                DURENDAL\n\n\nRembrandt, Velasquez, Poussin, Watteau, Goya... Maîtres des prestiges,\ntournés, les uns, vers la réalité; les autres, vers le rêve; tous vers la vie; maî-\ntres qui, dans le recul des années, se dressent comme les témoins de la vie,\ndont ils ont été les magnifiques interprètes, et tout à la fois de la mort qui\na tout enseveli autour d'eux pour les laisser seuls debout.\n    Ce sont, sur les routes confuses et enténébrées du passé, les « phares »\n qu'évoquait Baudelaire. Mais s'ils font de la lumière, ils font aussi de\nl'ombre: tout leur éclat est dans les hauteurs et ils enferment dans une nuit\n plus épaisse tout ce qui est à leur base. Telle est, du moins, l'impression\n première que l'on reçoit lorsque l'on aborde l'œuvre de quelqu'un de ces\ngéants de l'art. Il semble qu'ils aient englouti dans leurs créations avec\ntoute l'œuvre de leurs prédécesseurs, toutes les possibilités d'inspiration\nde leurs contemporains. Ils ont donné à la pensée de leur temps une\n expression si forte et si impérieuse qu'à la comparaison toutes les autres\nexpressions qu'elle a reçues nous paraissent inertes et incertaines... Mais,\n cette pensée, ne nous trompons-nous pas en la définissant d'après les\n ouvrages des hommes de génie? Ne l'y saisissons-nous pas, traduite déjà\n et fixée, à un moment où elle était encore en devenir dans la réalité? Étant\n hommes, ils sont du présent, mais, étant hommes de génie, ils le devancent\n et sont aussi de l'avenir. Par tout ce qu'il assimile de l'ambiance, le génie\n est multitude; par tout ce qu'il ne tient que de lui-même, et qui est singulier\n ou exceptionnel, il est solitude. Il regarde, il observe, mais aussi, il anticipe.\n Il marche en éclaireur, en annonciateur. Il « vise, dit Schopenhauer, un but\n que les autres ne voient pas », et que nous ne voyons, nous, que parce que,\n depuis, il a été dépassé.\n     De sorte que l'on est amené à conclure que la mentalité vraie d'une époque\n se reflète avec infiniment plus d'exactitude dans l'œuvre des artistes\n moyens ou même médiocres, tout à fait assujettis aux influences du\n milieu, que dans celle des grands. A certains égards, on pourrait dire que\n Benvenuto Cellini ou Jules Romain sont plus représentatifs de l'esprit de la\n Renaissance que Léonard ou Michel-Ange. Ce n'est pas à l'exorbitant\n Rembrandt, mais à des maîtres tels que Pieter de Hoogh, Paul Potter ou\n Vermeer de Delft que nous demanderons l'image du peuple de marchands\n  positifs et puritains, parmi lesquels ils travaillaient. Lorsque nous songeons\n  à la peinture classique française, c'est plutôt à Le Brun que nous pensons et\n  à ses décorations de Versailles qu'à Nicolas Poussin et aux nobles rêves\n  qu'il conduisait dans les ruines de Rome. Où surprendrons-nous mieux le\n  XVIII e siècle, libertin et sentimental, que chez Watteau ou chez Boucher,\n  Fragonard et Greuze...\n     Ces maîtres, grands ou moyens, on les trouvera tous dans le beau livre de\n  M. Gillet, et aussi les petits; tous ceux, en un mot, qui, durant cette\n  période de deux siècles, ont marqué une originalité puissante ou légère\n  dans la peinture des écoles de l'Italie, de la Flandre, de la France, de\n  l'Espagne, de la Hollande ou de l'Angleterre. Des solidarités unissent toutes\n  ces écoles: toutes ont dû à l'Italie; toutes, sauf l'Italie, ont dû à la Flandre.\n  Des solidarités unissent, à travers — ou au-dessus — du temps, les grands\n"}, {"page_pdf": 796, "page_imprimee": 689, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3344, "texte": "                                     LES    LIVRES                                   689\n\nartistes qui font l'orgueil de chacune d'elles ; R u b e n s , qui doit à Titien,\nà Michel-Ange, au Corrège et, peut-être, aussi, au travail des obscurs\nRomanistes du XVIe siècle, donne à tout le X V I I I e siècle français, par\nl'intermédiaire de Watteau, « le dernier des F l a m a n d s , le plus raffiné et le\nplus délicieux »; Van Dyck lègue à l'Angleterre une tradition qui suscite\nR e y n o l d s , Gainsborough et les autres ; d'un siècle à l'autre, Velasquez crée\nGoya; Poussin, David...\n    P a s d'histoire plus émouvante que celle de l'art. Elle ne connaît d'autres\nbatailles que celles de la p e n s é e ; d'autres victoires que celles de la beauté.\n   L'effort est partout, obstiné, volontaire; le succès est ici, puis là, puis là...\n Une gloire s'obscurcit, une autre commence à briller, grandit, éblouit, puis\nu n e autre encore, ailleurs... Et M. Gillet nous les dit toutes, ces gloires, et\nles écoles sur lesquelles elles ont lui, la succession de ces écoles, la\nmultitude des maîtres et des œuvres qu'elles ont produites, ce que chacune\nd'elles à reçu, ce que chacune d'elles a ajouté à ce qu'elle avait reçu...\nTout cela en des pages d'une plénitude et d'une concision admirables,\npénétrées de compréhension vive et de sensibilité délicate.\n\n                                                                   ARNOLD G O F F I N .\n\n\nLa liberté chez Descartes et la théologie, par M. GILSON. —\n    (Paris, Alcan. Bibliothèque             de philosophie    contemporaine.)\n     On rencontre dans les Pensées de Pascal cette brève note : « Descartes\n inutile et incertain... », et l'on comprend qu'au sens de cette intelligence\n souveraine et, peut-être, aussi bien au point de vue de sa conception scien-\n tifique qu'à celui de sa foi religieuse, le système cartésien lui paraît à la fois\nsuperflu et insuffisant.\n    L ' i n c e r t i t u d e dont parle Pascal, il la découvrait évidemment, non d a n s\nl'homme, mais dans son système. Descartes, lui, était fort convaincu du\ncaractère imperfectible de sa philosophie : Dans une lettre au Jésuite Dinet,\nil écrivait que « l'adoption de la vraie philosophie (la sienne)... serait la fin\nde toutes les guerres et de toutes les controverses, la claire vue de la vérité\nne laissant nulle place au doute ou à la dispute ».\n    Il faut croire que, pas plus que M. de Sacy, Descartes n'avait fréquenté\nMontaigne ou, m ê m e , qu'il n'avait guère l'expérience des hommes ou de leur\nesprit inapaisable de contention... Ce n'est pas faute, cependant, d'avoir\nété mêlé à la dispute et à la controverse et aussi, comme nous le montre\nl'auteur de cette excellente étude, d'avoir usé parfois d'artifices assez subtils\nou de concessions un peu spécieuses pour attirer à sa philosophie la faveur\nde certains théologiens de la puissante Compagnie de Jésus et de la Com-\npagnie, elle-même, qui était seule en situation, en ce moment-là, de d o n n e r\nou non autorité à l'œuvre du grand philosophe.\n    Le g r a n d débat théologique de l'époque avait pour principal objet le libre\narbitre. C'était presque toute la matière des fameuses controverses entre\nMolinistes, Thomistes et bientôt Jansénistes. L'analyse serrée, à laquelle\nM. Gilson a soumis les travaux métaphysiques de Descartes, lui ont permis\n"}, {"page_pdf": 797, "page_imprimee": 690, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2895, "texte": "690                                DURENDAL\n\n\n\nde dégager nettement les sources des idées directrices de celui-ci, comme\naussi les influences qu'il a subies où auxquelles, parfois, il s'est plié, de la\npart du cardinal de Bérdulle, de l'Oratorien Gibœuf, etc., et, plus tard, de\ncelle de théologiens d'opinions tout opposées, comme le Jésuite Petau... Au\nfond, il semble bien, c'est la conclusion de M. Gilson, que Descartes, qui se\npiquait, du reste, de la plus parfaite orthodoxie, était préoccupé surtout,\nfût-ce quelquefois au prix d'assez singuliers revirements de position, de\nrendre sa Physique acceptable pour les autorités religieuses et, pour atteindre\nce but « d'adapter aux exigences de la physique nouvelle, les thèses de la\nthéologie traditionnelle, en lui faisant subir le minimum de déformations. »\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL'esthétique du paysage,          par M. PAULHAN. — (Paris, Alcan,\n Bibliothèque de philosophie contemporaine.)\nHubert Robert et les paysagistes français du XVIIIe\n   s i è c l e , par M. TRISTAN LECLÈRE. —(Paris, Laurens; Coll. des Grands\n  artistes.)\n   Après avoir beaucoup ratiociné sur la nature du plaisir que nous recevons\nde la contemplation d'une peinture de paysage, après avoir lu les pages\nattachantes que M. Paulhan consacre à l'analyse de ce plaisir, il semble que\nnous puissions conclure : le paysage, c'est le paysagiste. Celui-là nous tou-\nchera, créera en nous des sentiments ou des émotions dans la mesure où\ncelui-ci révélera dans son œuvre un tempérament original, une sensibilité\nqui soit bien sienne. C'est moins le sujet qu'il représente qui nous intéresse,\nque sa vision. Il en est ainsi, du moins, depuis que les règles classiques de\nsymétrie, d'équilibre, de genre, etc. ont cessé d'enfermer nos admirations\ndans des formules.\n   Hubert Robert et les petits maîtres français Oudry, Louis-Gabriel, Moreau,\nque M. Leclère étudie dans son agréable livre, étaient bien loin d'être affran-\nchis des lois académiques, mais il y a dans leurs œuvres quelque chose de\nnouveau, de rebelle à la convention, un penchant à la réalité vraie, à l'expres-\nsion personnelle, qui fait d eux les précurseurs conscients des maîtres du\nsiècle suivant.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e d e s s i n h u m o r i s t i q u e , par M. Louis MORIN. Un vol. ill. —(Paris,\n   Laurens.)\n   L'auteur nous fait un précis alerte et amusant de l'histoire du dessin humo-\nristique en France; précis entrecoupé d'anecdotes, de conseils pratiques,\nd'exemples choisis dans les œuvres des maîtres de jadis, Toppfer, Daumier,\nGaverni, et de ceux d'à présent, Forain, Willette, Léandre... En somme,\nune manière de causerie plaisante et érudite, où il y a beaucoup à apprendre\net à retenir.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 798, "page_imprimee": 691, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2917, "texte": "                                    LES   LIVRES                                    691\n\n\nSenlis,            par M. MARCEL AUBERT. L a Cathédrale de R o u e n ,\n    par M . A R M A N D LOISEL. (Collection de Petites monographies des grands édi-\n   fices de la France.) Deux vol. ill. — (Paris Laurens.)\n    C'est une excursion dans un des coins les plus séduisants de la vieille\nF r a n c e que nous fait faire M. Aubert en nous apprenant à connaître la char-\nmante ville de Senlis et tous les monuments religieux et civils du passé\nq u ' e l l e s préservés et qui font son orgueil et son ornement.\n    M. l'abbé Loisel nous fournit, lui. un guide excellent, nourri de goût et\nd'érudition, de la magnifique cathédrale de R o u e n . Il nous raconte l'his-\ntoire de ce noble monument, les phases de sa construction, les désastres qu'il\na subis soit par accident, soit par la main fanatique des hommes, et nous\nmontre tout ce qu'il a conservé, dans l'état où il se trouve actuellement,\nd'inimitable pittoresque et de beauté émouvante.\n\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\nS t o c k h o l m e t U p s a l , par M. LUCIEN MAURY. Paris, L a u r e n s . (Coll.\n   des Villes d'art célèbres.)\n   L a capitale suédoise ne peut se réclamer de très antiques origines. Le\nplus ancien document qui parle d'elle remonte au X I I I e siècle; au delà, il\nn'y a que la légende, naturelle, d'ailleurs, dans les brumes du N o r d . La\nville n'a à peu près rien gardé des époques primitives. Ce qui est resté\nd'ancien d a n s sa physionomie date de la période de la « grandeur suédoise »,\nsous les W a s a , et porte l'empreinte des influences artistiques hollandaise,\npuis française, qui s'y exercèrent tour à tour.\n   M. Maury nous donne, au cours de son étude, des renseignements fort\nintéressants sur l'art et les artistes suédois et sur la renaissance artistique\nrégionale que la prospérité actuelle du pays a engendrée.\n                                                             ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nL'art flamand et hollandais                   (juillet).\n   Notre collaborateur Arnold Gotfin rend compte du Salon des Beaux-\nArts de l'Exposition    universelle de Gand; M. Joseph Déstrée signale des\npeintures représentant la Lamentation sur le corps du Christ, répliques ou\nimitations d'un Tableau original — de Van der Goes — à retrouver\n   (Août.) U n e note de M. Bredius relative à Un tableau inconnu de Siebe-\nrechts conservé à Berlin (reproduction). Le Caractère médiéval    hollandais\nde S. H. de Roos, par M. Van Hoyen. (Il s'agit de caractères d'impressions;\nl'article est accompagné de très beaux spécimens. U n e malencontreuse\ncoquille dépare celui des Fleurs du mal).\n\n\nB u r l i n g t o n M a g a z i n e (août).\n  M . Campbell Dodgson publie deux dessins inédits de Léonard de Vinci,\nappartenant au British M u s e u m ; M. Lionel Cust donne la suite de ses notes\n"}, {"page_pdf": 799, "page_imprimee": 692, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2068, "texte": "692                                DURENDAL\n\n\n\nsur les peintures des collections royales anglaises : il s'occupe, cette fois, des\ntableaux achetés en Italie pour le compte de Georges I I I ; suite également\nau travail de M. Giacomo di Nicola sur le délicieux maître siennois Sassetta.\nIl parle de la Madone des neiges, exécutée entre 1430 et 1432 pour le Dôme\nde Sienne et qui se trouve actuellement à Chiusdino. Mrs Archibald\nH. Christie reproduit et commente de curieuses broderies primitives\nanglaises.\n   (Septembre).— Bramantino, quelques mots sur cet artiste de M. Royer Fry,\nà propos d'une madone (collection Turner) qu'il reproduit; Sir Claude\nPhilips étudie deux panneaux (collection de Lady Wantaye), représentant\nSt-Sébastien et St-Jérôme, qu'il attribue à Raphaël ; M. Giacomo de Nicola\npoursuit son étude sur Sassetta; le baron de Cosson parle du modèle dont\nCellini s'est servi pour l'exécution deson Ganymède. Signalons encore, parmi\nles autres articles, une très intéressante notice sur Marc-Louis Solon, un\ncéramiste français établi en Angleterre, par Sir C. Hercules Read.\n   Nombreuses reproductions; bibliographies très complètes.\n\n\nVers la v r a i e Vie, par le chanoine LALIEU. (Société de St-Augustin.)\n   La vraie vie, c'est la vie chrétienne, continuellement alimentée et renou-\nvelée par Celui-là même qui est la Vie. Le livre du chanoine Lalieu est un\npetit traité pratique, clair et bien divisé, renfermant d'excellents conseils sur\nla conduite à tenir dans la fréquentation desSacrements de Pénitence et d'Eu-\ncharistie. Il offre cet intérêt spécial d'avoir rappelé la doctrine de saint\nFrançois de Sales, dont il cite souvent les œuvres en la complétant pour\nce qui concerne l'Eucharistie, par les récents décrets du Saint-Père sur la\nfréquente communion. Le livre du chanoine Lalieu vient à son heure et fera\ndu bien en orientant les âmes vers une piété solide basée sur l'Eucharistie et\nsur la liturgie.\n                                                                  D. BR. D.\n\n\n\n\n                               *    *&**&         '\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison11-012", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 693, "page_fin": 696, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Notules Le CERCLE MELPOMENE don", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 800, "page_imprimee": 693, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1343, "texte": "Notules\nLe CERCLE MELPOMENE donnera à la Salle Patria :\n            Le 20 DÉCEMBRE, à 8 heures du soir\n                   la première représentation de :\n\n\n\n\n    L'AN                           MILLE\n                          Drame en cinq actes\n                     DE    NOTRE   COLLABORATEUR\n\n\n         VICTOR KINON\n  Nous engageons vivement nos lecteurs à assister à cette repré-\nsentation et à y amener leurs amis.\n\n  Cette création de l'œuvre dun de nos meilleurs poètes belges,\nsera l'objet, au Cercle Melpomène, de soins tout particuliers et\nrevêtira le caractère d'une véritable manifestation artistique.\n  La représentation de « L'AN MILLE » se donnera, en effet, sous\nles auspices du COMITÉ DE PATRONAGE DE L'ESSAI DU\nTHÉÂTRE BELGE et sera honorée de la présence de MM. les\nMinistres des Sciences et des Arts, et de la Justice, ainsi que de\npersonnalités les plus éminentes du monde des lettres.\n  PRIX DES PLACES : Fauteuils d'orchestre, 5 francs ; fauteuils\nde parquet, 2 francs; fauteuils de balcon, 2 francs; deuxièmes\nbalcons, 1 franc.\n  Les places demandées seront numérotées sans augmentation de\nprix. Elles seront remises à domicile contre remboursement.\n  Les demandes de places doivent être adressées à M. J . Van\nParys, président du Cercle Melpomène, Chaussée de Haecht, 284,\na Schaerbeek-Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 801, "page_imprimee": 694, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2689, "texte": "694                            DURENDAL\n\n\n AVIS        IMPORTANT — N o u s prévenons nos abonnés\n                                        que nous mettrons en circula-\ntion, dès les premiers jours de Décembre, nos quittances d'abonne-\nment pour Tannée 1 9 1 4 , afin d'éviter l'encombrement du Nouvel-An.\nNous leur serions obligés s'ils voulaient bien charger leur personnel,\nen cas d'absence, de payer la quittance à leur place dès sa première\nprésentation pour nous faciliter la besogne et nous épargner la\ncorvée d'un second envoi. Nous les remercions d'avance.\n\n\n                                       *\n\n\n   La Société des Concerts de Musique Sacrée à Anvers\n a décidé de faire entendre cette saison deux œuvres capitales du répertoire\nclassique. Elle exécutera sous la direction de Mr Lod. Ontrop, en la Grande\nSalle de la Société Royale d'Harmonie, le dimanche, 21 décembre 1913, à\n 3 heures, la Schöpfung, oratorio pour soli, chœur, orgue et orchestre, de\n J. Haydn. Solistes : Melle Tilly Cahnbley-Hinken, soprano (Würzburg).\n Mr. G. Baldzun, ténor (Dortmund), Mr Arthur Van Eweyk, basse (Berlin);\nle dimanche, 29 mars 1914, à 3 heures, exécution de Elias, oratorio pour\nsoli, chœur, orgue et orchestre de F. Mendelssohn.\n   Le Comité engage les intéressés à réserver le plus tôt possible les places\nqu'ils désirent.\n   La vente de billets d'entrée au Contrôle ne peut être garantie.\n   Conditions d'abonnement : Tout membre fondateur de la Société des Concerts\nde Musique Sacrée paie une cotisation annuelle de 50 fr. Il recevra deux\nplaces léservées pour chaque Concert el deux invitations à chaque répétition\ngénérale.\n   Tout membre protecteur paie une cotisation annuelle de minimum 15 fr.,\npour laquelle il lui sera envoyé une place réservée à tous les Concerts.\n   Prix des places : Place réservée 6 fr. — Première 4 fr. — Seconde (galeries-\nbas-côtés) 3 fr. — Troisième (galeries-étages) 2 fr.\n   Le Samedi à 5 heures, veille de l'exécution: Répétition générale. —\nBillet d'entrée : 2 fr.\n   Les personnes, étrangères à la ville, peuvent faire numéroter leurs billets\n(places réservées) en les adressant à l'Administrateur de la Société, M. Jules\nBoelaerts, Marché St-Jacques, 11, Anvers, qui les renverra dûment numé-\nrotés.\n   Les billets sont en vente à Bruxelles, chez MM. Breitkopf et Hartel ; à\nGand, chez MM. Beyer; à Liége, chez Mad. Veuve Muraille; à Bruges,\nchez M. Van Marcke; à Louvain, chez M. Versluys, rue de la Station, 45;\nà Malines, chez M. Loret, Place d'Egmont, 52 ; à St-Nicolas, chez M. Joris,\nrue de la Station; à Anvers, chez les principaux marchands de musique ou\nchez l'Administrateur de la Société M.Jules Boelaerts, Marché St-Jacques,n,\nAnvers.\n"}, {"page_pdf": 802, "page_imprimee": 695, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3108, "texte": "                                    NOTULES                                    695\n\n« L'Annonce faite à Marie » en Allemagne.— Comme naguère\nGobineau, aujourd'hui M. Paul Claudel est adopté en Allemagne, où il\nreprésente en première ligne le théâtre philosophique et poétique de la nou-\nvelle génération française. Plusieurs scènes ont donné ou donneront prochai-\nnement des œuvres de M. Claudel. E t on vient de représenter à Hellerau,\nprès de Dresde, la plus célèbre des pièces de M. Claudel, l'Annonce faite à\nMarie, dans des conditions de mise en scène particulières qui méritent qu'on\ns'y arrête.\n   L'institut d'art de Hellerau, petite localité voisine de Dresde, est bien\nconnu, quoiqu'il n'ait guère que deux ans d'existence. Cet été, il a d o n n é\nl'Orphée de Gluck. Il a monté de la même façon — qui est toute nouvelle —\nen simplification, en synthèse purement figurative et symbolique, l'œuvre\nsimple, figurative et symbolique d e M. Claudel.\n   Le prince Jean-Georges de Saxe, frère du roi, avait tenu à assister à la\nreprésentation. L a princesse l'y avait accompagné.\n   La France était représentée par notre ambassadeur, M. Jules C a m b o n , qui\nest aussi accrédité près de la cour de Dresde. On remarquait au premier rang\ndes fauteuils M. Reinhardt, le directeur du Deutsches T h e a t e r de Berlin,\nqui a l'intention de monter l'Annonce faite a' Marie cet hiver.\n   La salle qui servit à la représentation avait été accommodée aux besoins de\nla scène. Le régisseur, M. Salzmann, l'avait tout entière tendue de minces\ndraperies blanches au travers desquelles passait la lumière d'innombrables\nlampes à incandescence disposées au dehors, le long des parois. L a scène\nétait disposée en trois terrasses, étagées et reliées à leurs extrémités par des\nescaliers d ' u n e belle courbe. L'ensemble donnait l'impression d'un dessin\nschématique estompé de teintes plates et neutres où des personnages aux\ngestes lents se détachaient avec un beau relief. Le jeu de la lumière était très\nsûrement réglé et permettait d'obtenir, dans cette salle sans lampes et pour-\ntant parfaitement lumineuse, des effets heureux et inattendus dans ce genre\nde décor stylisé.\n   Le public de Hellerau a réservé à l'Annonce faite à Marie un accueil de\nfavorable qui s'adressait visiblement plutôt à l'auteur qu'à ses interprètes.\nM. P a u l Claudel compte déjà en Allemagne, et aussi en Autriche et en\nH o l l a n d e , de très nombreux et très assidus admirateurs. Nous savons l'estime\ntoute particulière que lui portele grand critique danois, M. George Brandès.\n   De toutes ses « paroisses » étrangères, la plus grande et la plus enthousiaste\nest a s s u r é m e n t celle d'Allemagne. M. Claudel a groupé autour de lui, avec\nune étonnante rapidité, les admirateurs de Maeterlinck, qui firent, il y a\nquelques a n n é e s , un succès sans précédent au drame de Monna Vanna. C'est\nlà u n fait incontestable qui fournit une excellente formule pour juger le talent\névidemment supérieur, mais un peu déconcertant, de M. P a u l Claudel.\n\n                                              (Extrait du Temps, 7 octobre.)\n"}, {"page_pdf": 803, "page_imprimee": 696, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1843, "texte": "696                               DURENDAL\n\n\n\n   Viennent de paraître :\n   L'Ame du Purgatoire, poème par Pierre Nothomb (Bruxelles, Lamer-\ntin). — Méditations sur la Beauté du Monde, par Paul Bonté (Paris,\n Perrin). — L e Roman de la Forêt, roman par Jean N e s m y (Paris,\nGrasset). — Vivre la vie, roman par Jacques des Gachons (Paris, Plon)\n   Nous recommandons instamment à l'attention de nos lecteurs ces nouveaux\nlivres de nos collaborateurs.\n\n   Accusé de réception :\n\n   ART : Nevers et Moulins (collection : Villes d'art), par JEAN LOCQUIN.\nVol. ill. (Paris, Laurens). — Jacques Callot (collection : Les grands artistes),\npar EDMOND B R U W A E R T . Vol. ill. (idem). — La Cathédrale de Limoges\n(collection: Les grands édifices de la France), par RENÉ FAGE. Vol. ill.\n(idem). — Jacques Callot, maître graveur (1593-1635), par PIERRE-PAUL\nPLAN. Vol. ill. (Bruxelles, Van Oest).\n  H I S T O I R E : Histoire de Gand, par VICTOR FRIS. Vol. ill. (Bruxelles,\nVan Oest).\n\n  L I T T É R A T U R E : Les heures bénédictines, par EDOUARD SCHNEIDER,\n(Paris, Ollendorff). —La vie au théâtre, par HENRY BORDEAUX. 3e série\n(Paris, Plon). — Par-dessus la haie, par RAOUL DESJARDINS, Préface de\nFrancis Jammes (Paris, éd. du Temps présent).\n  P O É S I E : Flûteries d'Automne, par RENÉ VACHIA (Paris, Bardet). —\nLes blés mouvants, par EMILE VERHAEREN (Paris, Mercure de France). —\nMéditations sur la beauté du monde, par PAUL BONTÉ (Paris, Perrin).\n\n  ROMANS : Le Roman de la forêt, par JEAN NESMY (Paris, Grasset). —\nCeux d'hier, ceux d'aujourd'hui, par MYRIAM T H É L E N (Paris, Plon). —\nChrétienne, par JULIETTE ADAM (idem). — Vivre la vie, par JACQUES\nDES GACHONS (idem).\n  VOYAGE : La Rome du Cœur, par AMÉLIE DE SUBERCASEAUX, tra-\nduction de la comtesse de Lopinot (Paris, Perrin). — Heures d'Italie, par\nGABRIEL FAURE (Paris, Fasquelle).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 734, "texte": ""}, {"page_pdf": 735, "texte": ""}, {"page_pdf": 736, "texte": ""}, {"page_pdf": 737, "texte": ""}, {"page_pdf": 738, "texte": "            Chant de la Saint-Louis\n\n Les mailles du filet sont dissoutes et le filet lui-même a     disparu.\n Le filet où j'étais retenu s'est ouvert et je n'y suis plus.\n\n Je n'ai plus pour prison que Dieu et la couleur sublime de la terre.\n C'est toujours la même moisson et c'est le même désert.\n\n  Aucun chemin n'y conduit, il n'y pas de carte de la contrée,\n  Mais le travail à la même place dans la boue, dans la pluie et dans\nla durée.\n\n  Aucun chemin n'y conduit, mais le temps et la foi dans le mois\nd'août.\n  Et nous n'avons point changé de place, la voici radieuse autour de\nnous.\n\n Bénis soient l'entrave jusqu'ici et les liens qui me tenaient lié!\n Il les fallait forts et sûrs avant que la prison soit arrivée.\n\n   Ma prison est la plus grande lumière et la plus grande chaleur,\n   La vision de la terre au mois d'août, qui exclut toute   possibilité\nd'être ailleurs.\n\n  Comment aurais-je du passé souci, du futur aucun désir,\n  Quand déjà la chose qui m'entoure est telle que je n'y puis        suffire?\n\n  Comment penserais-je à moi-même, à ce qui me manque ou m'attend,\n  Quand Dieu ici-même hors de moi est tellement plus  intéressant?\n\n Ce champ où je suis est de l'or, et là-bas au-dessus des chaumes,\n Cette ineffable couleur rose est la terre même des hommes !\n\n  La terre même un instant a pris la couleur de l'éternité,\n  La couleur de Dieu avec nous et toutes les tribus humaines         y sont\ncampées.\n\n Ineffable couleur de rose et les multitudes humaines y sont       vivantes!\n Une mer d'or et de feu entoure nos postes et nos tentes.\n"}, {"page_pdf": 739, "texte": "634                              DURENDAL\n\n\n  C'est le jour de la Saint-Louis, Confesseur et Roi de France.\n  Je tiens l'étoffe de son manteau dans mes doigts, les gros           épis\nrugueux de blé qui en forment la ganse.\n\n  De toutes parts je vois les meules qu'on bâtit et les rangs de gerbes\nentassées,\n  Et les profondes fumées grelottantes    des avoines qui ne sont pas\ncoupées.\n\n  L'étoffe est d'or et la bordure est de velours bleu presque noir,\n  Comme la double forêt qui était autour de Senlis hier soir.\n\n   Quelle tristesse peut-il y avoir quand chaque année le même mois\nd'août est fatal?\n   La tristesse n'est que d'un moment, la joie est supérieure et finale.\n\n   La lumière a tout gagné peu à peu et la nuit est exterminée.\n   De grosses compagnies de perdreaux sous mes pas éclatent sur la\nterre   illuminée.\n\n  Je sais et je vois de mes yeux une chose qui n'est pas   mensongère.\n  Je suis libre et ma prison autour de moi est la lumière!\n\n   La terre rit et sait et rit et se cache dans le blé et dans la lumière,\n   Pour garder le secret que nous savons, ce n'est pas assez que de se\ntaire.\n\n                                                  PAUL CLAUDEL.\n"}, {"page_pdf": 740, "texte": "    La Conversion de Paul Claudel\n                      racontée par lui-même (1).\n\n\n\n                JE suis né le 6 août 1868. Ma conversion s'est\n                 produite le 26 décembre 1886. J'avais donc\n                 18 ans. Mais le développement de mon caractère\n                 était déjà à ce moment très avancé.\n                    Bien que rattachée des deux côtés à des lignées\n                 de croyants, qui ont donné plusieurs prêtres à\n                 l'Eglise, ma famille était indifférente, et, après\n                 notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère\naux choses de la F o i . Auparavant j'avais fait une bonne pre-\nmière communion, qui, comme pour la plupart des jeunes\ngarçons, fut à la fois le couronnement et le terme de mes\npratiques religieuses.\n   J'ai été élevé, ou plutôt instruit, d'abord par un professeur\nlibre, puis dans les collèges (laïcs) de province, puis enfin au\nlycée Louis-le-Grand. Dès mon entrée dans cet établissement,\nj'avais perdu la foi, qui me semblait inconciliable avec la\npluralité des mondes (!!!). L a lecture de la Vie de Jésus, de\nRenan, fournit de nouveaux prétextes à ce changement de\nconvictions que tout, d'ailleurs, autour de moi, facilitait ou\nencourageait.\n   Que l'on se rappelle ces tristes années quatre-vingts, l'époque\ndu plein épanouissement de la littérature naturaliste. J a m a i s le\njoug de la matière ne parut mieux affermi. T o u t ce qui avait\nun nom dans l'art, dans la science et dans la littérature, était\nirréligieux. T o u s les (soi-disant) grands hommes de ce siècle\n\n  (1) Nous reproduisons cet article paru dans la Revue de lu Jeunesse   (octobre 1913)\nconvaincus qu'il intéressera tous les amis du grand artiste chrétien    Paul Claudel,\ndont on vient de lire le beau poème qu'il a bien voulu nous offrir.\n"}, {"page_pdf": 741, "texte": "636                         DURENDAL\n\n\n\nfinissant s'étaient surtout distingués parleur hostilité à l'Eglise.\nRenan régnait. Il présidait la dernière distribution de prix du\nlycée Louis-le-Grand à laquelle j'assistai et il me semble que\nje fus couronné de ses mains. Victor Hugo venait de disparaître\ndans une apothéose.\n   A dix-huit ans je croyais donc ce que croyaient la plupart\ndes gens dits cultivés de ce temps. La forte idée de l'individuel\net du concret était obscurcie en moi. J'acceptais l'hypothèse\nmoniste et mécaniste dans toute sa rigueur, je croyais que tout\nétait soumis aux « Lois », et que ce monde était un enchaîne-\nment dur d'effets et de causes que la science allait arriver après-\ndemain à débrouiller parfaitement. Tout cela me semblait\nd'ailleurs fort triste et fort ennuyeux. Quant à l'idée du devoir\nkantien que nous présentait mon professeur de philosophie,\n M. Burdeau, jamais il ne me fut possible de la digérer.\n    Je vivais d'ailleurs dans l'immoralité et peu à peu je tombai\ndans un état de désespoir. La mort de mon grand-père que\nj'avais vu de longs mois rongé par un cancer à l'estomac\n m'avait inspiré une profonde terreur et la pensée de la mort ne\n me quittait pas. J'avais complètement oublié la religion et\nj'étais à son égard dans une ignorance de sauvage.\n    La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre\ndes livres d'un grand poète, à qui je dois une éternelle recon-\nnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part\nprépondérante, Arthur Rimbaud. La lecture des « Illumi-\n nations », puis, quelques mois après, d' « Une Saison en\n Enfer » fut pour moi un événement capital. Pour la première\n fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne maté-\n rialiste et me donnaient l'impression vivante et presque\n physique du surnaturel. Mais mon état habituel d'asphyxie et\nde désespoir restait le même.\n    Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se\nrendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les Offices de Noël.\nJe commençais alors à écrire et il me semblait que dans les\ncérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme\nsupérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de\nquelques exercices décadents. C'est dans ces dispositions que,\ncoudoyé et bousculé par la foule, j'assistai, avec un plaisir\nmédiocre, à la Grand'Messe. Puis, n'ayant rien de mieux à\n"}, {"page_pdf": 742, "texte": "              LA CONVERSION DE PAUL CLAUDEL                   637\n\n\nfaire, je revins aux Vêpres. Les enfants de la Maîtrise en robes\nblanches et les élèves du Petit Séminaire de Saint-Nicolas-du-\nChardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce\nque je sus plus tard être le Magnificat. J'étais moi-même debout\ndans la foule près du second pilier à l'entrée du Chœur, à droite\ndu côté de la sacristie.\n   Et c'est alors que se produisit l'événement qui domine toute\nma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus,\nd'une telle force d'adhésion, d'un tel soulèvement de tout mon\nêtre, d'une conviction si puissante, d'une telle certitude ne\nlaissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les\nlivres, tous les raisonnements, tous les hasards d'une vie agitée,\nn'ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J'avais eu\ntout à coup le sentiment déchirant de l'Innocence, de l'éter-\nnelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. En essayant,\ncomme je l'ai fait souvent, de reconstituer les minutes qui\nsuivirent cet instant extraordinaire, je retrouve les éléments\nsuivants qui cependant ne formaient qu'un seul éclair, une\nseule arme, dont la Providence divine se servait pour atteindre\net s'ouvrir enfin le cœur d'un pauvre enfant désespéré : « Que\nles gens qui croient sont heureux! — Si c'était vrai, pourtant?\n— C'est vrai! — Dieu existe, il est là. C'est quelqu'un, c'est un\nêtre aussi personnel que moi ! — Il m'aime, il m'appelle. » Les\nlarmes et les sanglots étaient venus et le chant si tendre de\nl'Adeste ajoutait encore à mon émotion.\n   Émotion bien douce où se mêlait cependant un sentiment\nd'épouvante et presque d'horreur ! Car mes convictions philo-\nsophiques étaient entières, Dieu les avait laissées dédaigneuse-\nment où elles étaient, je ne voyais rien à y changer, la religion\ncatholique me semblait toujours le même trésor d'anecdotes\nabsurdes, ses prêtres et les fidèles m'inspiraient la même\naversion qui allait jusqu'à la haine et jusqu'au dégoût.\n L'édifice de mes opinions et de mes connaissances restait\ndebout et je n'y voyais aucun défaut. Il était seulement arrivé\nque j'en étais sorti. Un être nouveau et formidable, avec de\nterribles exigences pour le jeune homme et l'artiste que j'étais,\ns'était révélé que je ne savais comment concilier avec rien de ce\n qui m'entourait. L'état d'un homme qu'on arracherait d'un\n seul coup de sa peau pour le planter dans un corps\n"}, {"page_pdf": 743, "texte": "638                             DURENDAL\n\n\n\nétranger au milieu d'un monde inconnu est la seule comparaison\nque je puisse trouver pour exprimer cet état de désarroi com-\nplet. Ce qui était le plus répugnant, à mes opinions et à mes\ngoûts, c'est cela pourtant qui était vrai, c'est cela dont il fallait\nbon gré mal gré que je m'accommodasse. Ah! ce ne serait pas\ndu moins sans avoir essayé tout ce qu'il m'était possible pour\nrésister.\n   Cette résistance a duré quatre ans. J'ose dire que je fis une\nbelle défense et que la lutte fut loyale et complète. Rien ne fut\nomis. J'usai de tous les moyens de résistance et je dus aban-\ndonner l'une après l'autre des armes qui ne me servaient à rien.\nCe fut la grande crise de mon existence, cette agonie de la\npensée dont Arthur R a i m b a u t a écrit : « L e combat spirituel\nest aussi brutal que la bataille d ' h o m m e s . D u r e n u i t ! le sang\n séché fume sur ma face! » Les jeunes gens qui a b a n d o n n e n t si\nfacilement la foi ne savent pas ce qu'il en coûte pour la recou-\nvrer et de quelles tortures elle devient le prix. L a pensée de\nl'Enfer, la pensée aussi de toutes les beautés et de toutes les\njoies dont, à ce qu'il me paraissait, mon retour à la Vérité\ndevait m'imposer le sacrihce, étaient surtout ce qui me retirait\nen arrière. Mais enfin, dès le soir même de ce mémorable jour\nà Notre-Dame, après que je fus rentré chez moi par ces rues\npluvieuses qui me semblaient m a i n t e n a n t si étranges, j'avais\npris une bible protestante q u ' u n e amie allemande avait donnée\nautrefois à ma sœur Camille et, pour la première fois, j'avais\nentendu l'accent de cette voix si douce et si inflexible qui n'a\ncessé de retentir dans mon cœur. Je ne connaissais que par\nRenan l'histoire de Jésus, et, sur la foi de cet imposteur, j'igno-\nrais même qu'il se fût jamais dit le Fils de Dieu. C h a q u e mot,\nchaque ligne démentait, avec une simplicité majestueuse, les\nimpudentes affirmations de l'apostat et me dessillait les\nyeux. C'est vrai, je l'avouais avec le Centurion, oui, Jésus était\nle Fils de Dieu. C'est à moi, P a u l , entre tous, qu'il s'adressait,\net il me promettait son amour. Mais en m ê m e temps, si je ne\nle suivais pas, il ne me laissait d'autre alternative que la dam-\nnation. Ah! je n'avais pas besoin qu'on m'expliquât ce qu'était\nl'Enfer et j ' y avais fait ma « Saison ». Ces quelques heures\nm'avaient suffi pour me montrer que l'Enfer est partout où n'est\npas Jésus-Christ. Et que m'importait le reste du m o n d e auprès\n"}, {"page_pdf": 744, "texte": "               LA CONVERSION DE PAUL CLAUDEL                    63g\n\n\nde cet être nouveau et prodigieux qui venait de m'être révélé?\n   C'était l'homme nouveau en moi qui parlait ainsi, mais l'an-\ncien résistait de toutes ses forces et ne voulait rien abandonner\nde cette vie qui s'ouvrait à lui. L'avouerai-je? au fond, le senti-\nment le plus fort qui m'empêchait de déclarer mes convictions\nétait le respect humain. La pensée d'annoncer à tous ma con-\nversion, de dire à mes parents que je voulais faire maigre le\nvendredi, de me proclamer moi-même un de ces catholiques\ntant raillés, me donnait des sueurs froides, et par moments la\nviolence qui m'était faite me causait une véritable indignation.\nMais je sentais sur moi une main ferme.\n   Je ne connaissais pas un prêtre. Je n'avais pas un ami catho-\nlique.\n   L'étude de la religion était devenue mon intérêt dominant.\nChose curieuse! l'éveil de l'âme et celui des facultés poétiques\nse faisait chez moi en même temps, démentant mes préjugés et\nmes terreurs enfantines. C'est à ce moment que j'écrivis les\npremières versions de mes drames : «Tête d'or» et « La Ville».\nQuoique étranger encore aux sacrements, déjà je participais à\nla vie de l'Eglise, je respirais enfin et la vie pénétrait en moi\npar tous les pores. Les livres qui m'ont le plus aidé à cette\népoque sont d'abord les Pensées de Pascal, ouvrage inestimable\npour ceux qui cherchent la foi, bien que son influence ait sou-\nvent été funeste; les « Elévations sur les Mystères » et les «Médi-\ntations sur les Evangiles » de Bossuet, et ses autres traités philo-\nsophiques; le poème de Dante et les admirables récits de la\nSœur Emmerich. La Métaphysique d'Aristote m'avait nettoyé\nl'esprit et m'introduisait dans les domaines de la véritable\nraison. L'Imitation appartenait à une sphère trop élevée pour\nmoi et ses deux premiers livres m'avaient paru d'une dureté\nterrible.\n   Mais le grand Livre qui m'était ouvert et où je lis mes classes,\nc'était l'Église! Louée soit à jamais cette grande Mère majes-\ntueuse aux genoux de qui j'ai tout appris! Je passais tous mes\ndimanches à Notre-Dame et j'y allais le plus souvent possible\nen semaine. J'étais alors aussi ignorant de ma religion qu'on\npeut l'être du bouddhisme, et voilà que le drame sacré se\ndéployait devant moi avec une magnificence qui surpassait\ntoutes mes imaginations. Ah! ce n'était plus le pauvre langage\n"}, {"page_pdf": 745, "texte": "640                        DURENDAL\n\n\ndes livres de dévotion! C'était la plus profonde et la plus gran-\ndiose poésie, les gestes les plus augustes qui aient jamais été\nconfiés à des êtres humains. Je ne pouvais me rassasier du\nspectacle de la messe et chaque mouvement du prêtre s'inscri-\nvait profondément dans mon esprit et dans mon cœur. La lec-\nture de l'Office des Morts, de celui de Noël, le spectacle des\njours de la Semaine Sainte, le sublime chant de l'Exultet,\nauprès duquel les accents les plus enivrés de Sophocle et de\nPindare me paraissaient fades, tout cela m'écrasait de respect,\nde joie, de reconnaissance, de repentir et d'adoration! Peu à\npeu, lentement et péniblement, se faisait jour dans mon cœur\ncette idée que l'art et la poésie sont aussi des choses divines,\net que les plaisirs de la chair, loin de leur être indispensables,\nleur sont au contraire un détriment. Combien j'enviais les heu-\nreux chrétiens que je voyais communier! Quant à moi, j'osais\nà peine me glisser parmi ceux qui à chaque vendredi de Carême\nvenaient baiser la couronne d'épines.\n   Cependant les années passaient et ma situation devenait\nintolérable, j e priais Dieu avec larmes en secret et cependant\nje n'osais ouvrir la bouche. Pourtant chaque jour mes objec-\ntions devenaient plus faibles et l'exigence de Dieu plus dure.\nAh! que je le connaissais bien à ce moment et que ses touches\nsur mon âme étaient fortes! Comment ai-je trouvé le courage\nd'y résister? La troisième année je lus les « Écrits Posthumes»,\nde Baudelaire, et je vis qu'un poète que je préférais à tous les\nFrançais avait retrouvé la foi dans les dernières années de sa\nvie et s'était débattu dans les mêmes angoisses et les mêmes\nremords que moi. Je réunis mon courage et j'entrai un après-\nmidi dans un confessionnal de Saint-Médard, ma paroisse. Les\nminutes où j'attendis le prêtre sont les plus amères de ma vie.\nJe trouvai un vieil homme qui parut fort peu ému d'une his-\ntoire qui à moi semblait si intéressante; il me parla des\n« souvenirs de ma première communion » (à ma profonde vexa-\ntion), et m'ordonna avant toute absolution de déclarer ma con-\nversion à ma famille : en quoi aujourd'hui je ne puis lui\ndonner tort. Je sortis de la boîte humilié et courroucé, et n'y\nrevins que l'année suivante, lorsque je fus décidément forcé,\nréduit et poussé à bout. Là, dans cette même église Saint-\nMédard, je trouvai un jeune prêtre miséricordieux et fraternel,\n"}, {"page_pdf": 746, "texte": "              LA CONVERSION DE PAUL CLAUDEL               641\n\n\nM. l'abbé Ménard, qui me réconcilia, et plus tard le saint et\nvénérable ecclésiastique, l'abbé Villaume, qui fut mon direc-\nteur et mon père bien-aimé, et dont, du Ciel où il est main-\ntenant, je ne cesse de sentir sur moi la protection. Je fis ma\nseconde communion en ce même jour de Noël, le 25 décembre\n 1890, à Notre-Dame.\n                                           PAUL CLAUDEL.\n"}, {"page_pdf": 747, "texte": "            La Leçon des Montagnes (1)\n\n      Quand mes doigts d'écolier sur les globes tournants\n      Cherchaient les bruns massifs au bleu des mappemondes,\n      J'élevais en glaciers les îles de la Sonde\n      Et gravissais le Pôle à l'assaut d'un volcan.\n\n      Mes yeux neufs n'avaient vu que l'Ardenne et la dune,\n      Mais, toisant en esprit l'Escalier des Géants,\n      Je déduisais : « la T e r r e est semblable à la Lune\n      P a r les pics émergés de ses trois océans»,\n\n       Les Carpathes d'Autriche et les Sierra d'Espagne,\n       Le Stromboli fumant, les monts bleus du Japon,\n       La Cordillère interminable et les montagnes\n       Où l'homme blanc créa des tunnels et des ponts,\n       Les rocs marins d'Océanie, les monts d'Afrique\n       Hantaient mon rêve : être un nouveau Colomb,\n       Conquérant à la Croix sous un soleil de plomb\n       Les rouges montagnards d'une abrupte Amérique.\n\n       Dorsales du globe, alpages, moraines,\n       Laves, limons, amas béants,\n       Vous aviez fasciné mon coeur d'enfant des plaines\n       Si tôt que je songeais à vos étages blancs,\n       Mon front révélateur voyait, décors troublants,\n       Les tours de la Prière à l'ombre de vos chaînes.\n\n       D'en bas : masques de pierre à l'éternel dédain,\n       Au loin vos murs crayeux formaient un cirque antique ;\n       Le sang pur du soleil empourprait ses gradins.\n\n      Mais vus à vol d'oiseau vos crénaux basaltiques\n      Prenaient des aspects apocalyptiques\n      De cités ravagées par des fléaux soudains !\n\n  (1) Ce Poème inédit est extrait de l'Hymnaire Etoilé qui paraîtra prochainement chez\nFiguière, dans la Collection du Catholique \".\n"}, {"page_pdf": 748, "texte": "               LA LEÇON DES MONTAGNES                    643\n\n\nOr, votre calme est gonflé de colères,\nVolcaniques tombeaux, cavernes d'ombre,\nQui vomissiez, brûlante, avant notre ère\nEt vomirez encore, en cataclysmes clairs,\nLa lave illuminée aux oscèlements sombres.\n\nLe silence absolu plane en Dieu sur vos têtes.\nIl m'incite à sonder de vos hauteurs propices,\nCe double attrait : les blancheurs de vos faîtes\nLes ténèbres de vos précipices.\n\nPyramides des solitudes\nFigées — identique attitude —\nDans un calme isocèle à la fois simple et fort,\nVous dominez du ciel les bas-fonds de la mort.\n\nViennent les jours d'Amour où les fastes d'octobre\nGorgeront des trésors de leurs métaux brûlants\nLa pauvreté chrétienne et l'ascétisme sobre\nDe vos rocs bruns et de vos frontons blancs.\n\nAlors vous brillerez, comme en d'autres planètes\nLeurs montagnes, couleur de feu,\nEt vous apparaîtrez à la Foi des Poètes\nLes saints de Jésus-Christ parmi les chœurs des cieux.\nCar le Christ a créé les monts à son image.\nSa voix leur conféra sa Force et sa Grandeur\nPour que la majesté de leurs vastes hommages\nAu delà des nuées monte vers La Splendeur.\n\nAh ! piège ! au cœur des monts Satan creuse l'abîme.\nMalheur au fou qui, fort de son néant,\nE n blasphémant\nEscalades les cimes :\nLa pente est raide et le gouffre attirant.\n\nAfin que, l'avalanche évitant tes chemins,\nS'affermisse à tes pieds l'éboulante moraine,\nToi qui gravis, remets en des Mains souveraines\nTon sort humain.\n\nMédite, ascensionnant dans leur paix radieuse,\nLes drames dont les monts furent les grands décors.\n"}, {"page_pdf": 749, "texte": "644                             DURENDAL\n\n\n      Les vents de l'Arrarat répercutent encor\n      Le cri de délivrance et l'oraison joyeuse.\n\n      Songe qu'au Moria des chemins désolés\n      Élèveraient ton corps jusqu'à l'autel de pierre\n      Où, sous le fer brandi d'Abraham en prière\n      Son seul fils au Seigneur faillit être immolé.\n\n      O rêve ! aller prier Notre-Dame Marie\n      Au lieu purifié par le Buisson de feu\n      Elle est vraiment la montagne de Dieu,\n      Et la source d'Horeb ne sera plus tarie.\n\n      Gravir par un soir d'or les flancs du Sinaï\n      Encore tremblants du don sacré du Décalogue,\n      V a ! ses seuls tamarix savent quel dialogue\n      Y retenait Moïse au pied d'Adonaï...\n\n      Puis du Nébo voir la T e r r e Promise\n      Étaler à tes pieds ses bibliques trésors\n      Telle que le Seigneur les montrait à Moïse\n      Dans l'heure où ce géant fit hésiter la Mort,\n\n      Aucun triomphe humain n'égale votre gloire\n      Montagnes du désert où le Verbe a parlé.\n      E n vain les siècles sur nos fronts ont déferlé,\n      L a voix de l'Éternel règne sur vos mémoires.\n\n      Mon cœur comprend l'honneur qui vous échut,\n      Monts de Juda où vécut Zacharie,\n      Quand il vous fut donné de vénérer Marie\n      Portant sur vos sommets et dans sa chair fleurie\n      Le Rédempteur futur de vos enfants déchus.\n\n      Son souvenir hante encor le silence\n      De vos rochers et tes cèdres immenses\n      Liban chrétien, sont sur tes éminences\n      Les emblèmes vivants de Celle qui s'élance\n      Vers l'Amour enflammé des matins de l'Esprit.\n\n      Elie avait clamé aux échos du Carmel\n      Son nom et les échos surpris\n      Répétaient « Myriam » et n'avaient pas compris.\n"}, {"page_pdf": 750, "texte": "                LA LEÇON     DES   MONTAGNES                645\n\nOr, ils prophétisaient la Reine que contemplent\nLes Séraphins du ciel et les Anges du Temple\nBâti sur la Montagne au Seigneur éternel.\n\nE n enfantant le Dompteur du Péché\nElle a divinisé la grandeur des montagnes.\nBienheureux le sommet qui l'entendra prêcher\nEt celui d'où, voyant la ténèbre approcher,\nIl nourrira le peuple ému qui L'accompagne,\n\nE t cependant tu m'es plus belle encor,\nE d e n soudain, montagne du Tabor.\nLa splendeur de Jésus illumina ton faîte\nE t tu le vis monter entre les deux prophètes\nVers la voix qui parlait dans le nuage d'or.\n\nVous tous qui cherchez Dieu pour le crucifier,\nVoici votre heure et la puissance des ténèbres.\nAh ! Golgotha ! aucun sommet n'est plus célèbre\nEt c'est la mort de Dieu qui l'a glorifié.\n\nMais c'est du mont témoin de sa pourpre agonie\nQue notre Maître est remonté au Ciel.\nCher mont des Oliviers, deux fois providentiel,\nP a r sa gloire et ses pleurs, ta terre fut bénie !\n\nLe Seigneur a gravé son Nom sur les sommets,\nQue le Nom du Seigneur se grave en ma mémoire.\nTel sur l'hiver des pics l'équateur de la gloire,\nQue son Nom sur mon front resplendisse à jamais.\n\n                                           GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 751, "texte": "       La charité de Sœur Ermengarde\n\n                SŒUR E r m e n g a r d e    vient de mourir : le billet qui\n                       me l'annonce est un billet banal en lettres impri-\n                       mées. Il porte que\n                             M a d a m e Victoire-Désirée Plantevin,\n                                 en religion Sœur E r m e n g a r d e ,\n                       s'est pieusement endormie dans le Seigneur,\n                       après soixante années de profession religieuse.\n                          Les souvenirs qui, ce soir, me reviennent, je\n veux les dire, et ce sera comme la prière que j ' a u r a i s égrenée\nlà-bas, sur la terre d'exil, au pied du lit funèbre, où, les mains\n jointes et le rosaire aux doigts, elle dort dans le vacillement\n des ombres, entre quatre petites flammes inquiètes, avec cet\nair d'immuable sérénité que nous d o n n e la mort.\n    L e couvent était à l'extrémité de la ville, au bout d'une très\nvieille rue de faubourg, où, par-dessus les murs, passaient des\n branches d'arbres, des branches nues, grelottantes, noires et\ntristes l'hiver, somptueuses, fleuries et bourdonnantes au prin-\nt e m p s . C h a q u e maison, en effet, y portait comme un éventaire\nun jardin à l'ancienne mode, où, entre les buis en cordons et\nles fusains en touffes, régnaient invariablement, et selon l'ordre\ndes saisons, les roses de Noël, les perce-neige, qu'on appelait\ngouttes de lait, les primevères et les jonquilles, puis, après les\nlilas et presque d'une m ê m e fusée, les roses de vieilles espèces\navec les seringas, les lys royaux, les balsamines, les pensées,\nles pois de senteur, les phlox et les bouquets tout faits, les cou-\nronnes impériales et les véroniques, pour finir avec les chry-\nsanthèmes en pompons, quand mouraient les dernières roses\npâles aux rosiers de Bengale.\n  Ainsi, tout pareil, fleurissait le jardin des bonnes sœurs, qui\nétait le plus e m b a u m é , le plus chantant, le plus aimé des ailes,\ndes mouches et des fauvettes.\n   De quel ordre était la c o m m u n a u t é ? . . . L'ai-je bien jamais\nsu? Les bonnes sœurs de chez moi étaient, « comme si Dieu\n"}, {"page_pdf": 752, "texte": "               LA CHARITÉ DE SŒUR        ERMENGARDE                647\n\n\neût mis en elles toutes ses complaisances », très humbles, très\ncharitables, très aimables, très vertueuses. Elles portaient voile\nnoir sur béguin blanc, par-dessus tout un mystérieux baume de\npaix répandu sur elles et aussi je ne sais quelle atmosphère de\nsérénité, de calme et de joie pure, qui berçait et endormait la\nsouffrance des âmes. Elles priaient le Seigneur et soignaient\nles malades. Et je n'en sais pas davantage. A de tels attributs,\nque les curieux aillent les reconnaître!\n   La plupart sont à présent saintes au paradis, de celles que\nj'ai connues et dont je vénérais la pureté vaillante. Mais sitôt\nque je pense au couvent de la vieille rue endormie, tout au bout\ndu vert faubourg paisible de ma petite ville, c'est la Sœur\nErmengarde que je vois la première.\n   J'ai dit que le jardin des bonnes sœurs était le plus fleuri. J'y\nvenais jouer quand j'étais petit : ma voix, dans les allées, répon-\ndait à la voix des fauvettes ou à celle de « ma » sœur Ermen-\ngarde, qui était presque aussi pure. Avec son champ de pommes\nde terre, son petit bois et sa longue allée en charmille, ce\ndomaine me paraissait immense. Sœur Ermengarde, qui\nvenait d'un village, avait demandé, en entrant dans la com-\nmunauté, de prendre sa cellule tout au fond dans le bâtiment\nde la laiterie. La petite novice blanche, abritée déjà par les\nailes des anges, ne craignait ni la nuit, ni le vent du jardin; et,\nseule chaque soir, à la lueur de sa lanterne, elle suivait jus-\nqu'au bout, d'un pas ferme et tranquille, la sombre allée de\nfeuilles silencieuse ou bruissante.\n   La dernière fois que je l'ai vue, il y a de cela... cinq ans?\n Qu'allais-je dire?... Dix ans déjà! Dieu! comme le temps coule !\n— je n'ai pas attendu qu'on allât la quérir ou qu'on sonnât la\ncloche : j'ai pris le chemin d'autrefois, que je connais si bien,\net, traversant tout le jardin jusqu'à la laiterie, j'ai voulu, en\nm'annonçant moi-même, jouir de sa surprise.\n   C'était vers le milieu de l'automne et sur la fin du jour : la\nsaison dorait les arbres, l'heure dorait le ciel. On entendait,\n plaintifs, dans le feuillage déjà clair, de petits cris d'oiseau , et,\nmolles et à peine bruissantes, quelques chutes de feuilles. On\nsentait l'odeur fade des terres limoneuses, l'odeur aigre des vies\nvégétales, qui se décomposent si activement sous les brumes\n mouillantes des soirs fumeux d'octobre. Tout le jardin était\n"}, {"page_pdf": 753, "texte": "648                         DURENDAL\n\n\n\nrecueilli et dolent, et ne portait que quelques piquets de chry-\nsanthèmes sur la bure d'hiver, qu'il avait déjà mise.\n   Et j'ai vu tout à coup, dans l'allée, Sœur Ermengarde, qui\ns'avançait humblement, béguin penché, mains jointes, dans\nl'auréole du couchant Elle ne me voyait pas : elle n'avait\nd'attention que pour la cloche frêle, qui sonnait l'Angelus à\ncoups lents et d'un ton de cristal dans l'air sonore et nerveux\nde l'automne. Quand elle arriva devant moi, récitant les\nparoles saintes, elle disait à voix haute :\n   — « Voici la servante du Seigneur... »\n    Et cela me parut une présentation.\n   J'étais presque honteux de troubler sa prière. Mais elle, la\ncoupant d'un grand signe de croix, me saisit les deux mains\nd'un geste affectueux, et m'entraînant vers le vieux banc de\nbois, que les petites mousses avaient, par places, patiné de leurs\ntons vert-de-gris et les lichens rongés de leur lèpre, couleur de\nvieil argent :\n   — « Mon enfant, mon enfant, me dit-elle, ah! que je suis\ncontente que vous n'oubliiez pas notre couvent et la Sœur\nErmengarde ! »\n   Et puis il a fallu que je raconte toute ma vie, mes projets,\nmes illusions, mes déceptions, mes espoirs et mes craintes.\nRieurs, mouillés, brillants de flamme ou d'eau, s'éclairant, se\nvoilant, ses yeux clairs suivaient les miens, et tour à tour\ncomme son cœur ou rayonnaient de ma joie ou souffraient de\nma peine.\n   — « Mais, ma Sœur, ai-je protesté à la fin, parlez-moi aussi\nun peu de vous : qu'êtes-vous devenue? »\n   Elle a souri.\n   — « Mon pauvre enfant, est-ce qu'on peut raconter ce que\nfait une sœur! Le bon Dieu seul le sait; le reste du monde\nl'ignore. Pourquoi, d'ailleurs, s'en occuperait-il? Nous-mêmes,\nnous l'oublions si vite! »\n   — « Vous pouvez oublier ainsi? »\n   — « Pas toujours. »\n   — « Par exemple? »\n   Sœur Ermengarde, les mains dans ses manches, s'est penchée\ndavantage vers moi et, d'une voix plus lente, tandis qu'il me\nsemblait qu'elle devenait plus pâle :\n"}, {"page_pdf": 754, "texte": "               LA CHARITÉ DE SŒUR       ERMENGARDE               649\n\n\n   — « P a r exemple? E h bien! tenez, ma veillée de vendredi,\nnon, je crois que je ne l'oublierai jamais ».\n   — « Q u e s'est-il donc passé? »\n   — « Oh ! la chose la plus ordinaire du monde : un pauvre\nhomme mourait et je l'assistais : m a i s . . . »\n   — « Mais? »\n   — « M a i s . . . vous souvenez-vous de votre catéchisme et de la\ndéfinition de la grâce actuelle?... L a grâce actuelle est une\nlumière et un bon mouvement, que Dieu nous d o n n e . . . E h\nbien! je crois n'avoir jamais aussi bien éprouvé que vendredi\nce don divin de la grâce. Figurez-vous... oh! ce sera tôt dit et\nce sera seulement pour vous montrer, mon enfant, ce que peu\nde chose peut faire, quand c'est le cœur qu'on écoute parler et\nDieu qui le conduit...\n   » Donc, vendredi dernier, notre Mère m'appelle et me\ndemande d'aller près d'un mourant pour y passer la nuit.\nJe suis toujours presque prête à partir, et je le fus encore plus\ntôt que d'autres fois, puisque le temps pressait. C'était à peu\nprès vers cette heure-ci. L e crépuscule marchait vite, mais,\nmon sac passé au bras, moi je trottais encore plus vite...\n   » E n arrivant à la petite rue des Trois-Godets, qui, vous\nsavez, est à l'autre bout de la ville, près de l'usine à gaz,\ncomme je cherchais la maison, voilà que je rencontre M. le\nvicaire de Saint-Frobert.\n   — « C'est Moulinot que vous allez veiller, ma Sœur? »\n   — « E h ! oui, Monsieur l'abbé. »\n   — « I l m e u r t en vrai chrétien, mais avec tant d'angoisse!\nAh! si son â m e pouvait partir en paix avec la vie, comme elle\nl'est avec Dieu ! »\n   » J'ai m o n t é d'une haleine l'escalier tout branlant. De la\nlumière à travers une fente est venue me guider. Q u a n d j ' a i\npoussé la porte, le malade, au cri des gonds rouillés, avec un\ngrand effort a pu tourner la tête. Ses yeux creusés, cernés de\nbleu, ses yeux sombres et brûlants m'ont un instant interrogée;\npuis les paupières sont retombées si lasses, si meurtries, si\nplombées, q u e je me suis sentie, moi que l'habitude pourtant a\nrendue plus d u r e à la peine, le cœur tout oppressé.\n   » U n j e u n e h o m m e était là, un ami : il est venu à moi, il\nm'a dit :\n"}, {"page_pdf": 755, "texte": "650                            DURENDAL\n\n\n   — « Il faut que je parte, m a sœur, car on m ' a t t e n d chez moi.\nSoyez plus douce encore pour lui que pour un a u t r e . Si vous\nsaviez comme il meurt m a l h e u r e u x ! Il avait épousé une de ces\njeunes filles, auxquelles on n'a parlé que de droit au bonheur.\nQ u a n d elle l'a vu m a l a d e et presque c o n d a m n é , elle s'est\nenfuie d'un toit qui devenait si triste. E t la maladie du mari\ndélaissé n'a plus été dès lors q u ' u n e agonie. Il lui a pourtant\npardonné, mieux encore, il l'attend, et sa dernière pensée, la\nseule qui veille encore en lui, c'est cet espoir qu'elle va venir.\nVous avez vu q u a n d vous êtes entrée? »\n   — » P a u v r e h o m m e ! ai-je m u r m u r é .\n   » Et j ' a i senti des larmes qui me mouillaient les yeux.\n   — « O h ! oui, le pauvre h o m m e ! a repris l'ami. Enfin, la\ndélivrance est proche. Vous l'aiderez ! »\n   » Mon enfant, nous qui ne sommes vouées q u ' à l'amour\ndivin, dont l'objet est d'infinie p u r e t é , dont toutes les joies\nmystérieuses ne peuvent qu'exalter et que ravir une â m e , nous\ncomprenons très mal le pauvre amour h u m a i n . N o u s savons\npourtant combien il est infirme de nature, simple passant du\ncœur le plus souvent, et source de douleur bien plus que d'allé-\ngresse. Nous n'ignorons pas tout ce qu'il y a de charité à exer-\ncer auprès de ceux qui souffrent d'un tel mal, sans le vouloir\nguérir. E t la plainte du roseau nous touche.\n   » J'étais donc pleine de pitié pour mon agonisant... Je me\nsuis approchée et j ' a i mouillé ses lèvres; ses yeux étaient tou-\njours fermés; ses deux narines se pinçaient; la connaissance\ns'en allait, s'en allait... il avait presque entièrement perdu son\npeu de vie consciente : c'était l'extrême fin...\n   » J e me suis assise dans l'ombre, au pied du lit, et, sans faire\nde bruit, je me suis mise à égrener pour lui mon chapelet.\n   » A peine avais-je dit le « J e crois en Dieu », j ' e n t e n d s une\nsorte de voix blanche, lointaine, qui disait avec toute l'ardeur\nqu'elle pouvait y mettre :\n   — « Ma Guite, ma chérie, mon amour, toute ma v i e ! C'est\nbien toi, que j ' a i entendue sur la marche, c'est bien ton pas\nd'oiseau, qui a passé ma porte? T u es là, mon aimée? »\n   » C'était le moribond, qui délirait. Moi, je ne bougeais pas.\n Que pouvais-je faire?... Mais, le cœur plus serré, je continuais\nà prier à lèvres plus ardentes.\n"}, {"page_pdf": 756, "texte": "              LA CHARITÉ DE SŒUR       ERMENGARDE               651\n\n\n   — « Tu es bien là, tu es venue ? Tu as emporté ma vie et tu\nme la rapportes! Oh! nous allons être si heureux ensemble\nmaintenant, tu verras, si heureux, si heureux! Tout meurt de\nmon mal. Tout s'efface. Je sens ma vie qui se ranime... Sens-\ntu le sang plus chaud qui me bouillonne aux tempes?... »\n   » La fièvre montait de plus en plus : c'était ce sang brûlant\nqui exaltait son délire. Et son délire était plein de la pensée\nde son rêve et de sa tendresse. Puis tout à coup, au milieu\nde sa joie, ce fut une explosion de désespoir :\n   — « Oh! tu ne me réponds pas!... Et moi qui voudrais tant\nréentendre ta voix!... Tu n'as donc pas pitié? Mais réponds-\nmoi, Guite!... Mais parle-moi, dis-moi quelque chose!,.. C'est\nbien toi, dis? C'est vrai que je vais revoir tes yeux?... Nous\navons perdu bien de la tendresse... Dis que tu vas m'aimer ! »\n   » Il s'agitait avec un tel air de souffrance, il implorait d'une\nvoix qui vous fendait le cœur si cruellement, que, poussée par\nDieu — là grâce actuelle, vous savez — comme il redemandait\npour la vingtième fois, mais d'une voix plus faible :\n   — « Tu es là, mon amour? »\n   » Je me suis approchée, j'ai fait ma voix la plus basse, la plus\ndouce, et, tout près, me cachant, la gorge étranglée d'émotion,\nje lui ai dit :\n   — « Oui !... C'est bien moi !... Je suis venue ! »\n   » Alors il s'est transfiguré. Sa voix est devenue celle de quel-\nqu'un qui s'éloigne :\n   — « O h ! tu es venue!... Approche-toi encore... Penche-toi\ntout près... plus près encore... Mets ta main dans ma main...\n Sens-tu mon cœur qui bat?... et si vite... si vite! »... C'est\nle bonheur qui m'oppresse!... Embrasse-moi!... veux-tu?»\n   Sœur Ermengarde s'arrêta un instant. Et moi je restais sans\nrien dire, étreint par une émotion puissante, qui me faisait\npénétrer jusqu'à l'angoisse le drame de cette veillée funèbre.\n   Par la voix pure de Sœur Ermengarde, j'entendais la passion\ndu mourant surgissant du délire, et si forte et si vraie, si\ncruelle et poignante, qu'elle entraînait la sainte fille elle-même,\net lui inspirait avec la grâce de Dieu des pensées de tendresse\n héroïque. J'assistais à la scène, à la lueur falote de la veilleuse\n de la chambre, qui semblait, elle aussi, à chaque instant\n mourir; je le voyais, lui, soutenu par la fièvre, soulevé par\n"}, {"page_pdf": 757, "texte": "652                          DURENDAL\n\n\nl'amour; je la voyais, elle, humblement assise au pied du lit\ncomme elle était auprès de moi, son chapelet en main et le\nfront incliné sous le voile. Et entre eux la cruelle, qui avait\nabandonné ce mourant à la mort, flottait comme un fantôme...\n   Cependant Sœur Ermengarde avait repris :\n   — « Lorsque j'étais novice et que j'allais, en compagnie\nd'une très vieille sœur, assister les malades, que de fois\nm'avait-elle répété : « Ne vous faites point de scrupule de\ntromper ceux qui partent. Ce sont de pieux mensonges, que\nDieu pardonne, avant même que notre ange gardien les lui ait\nrapportés. »\n   » Alors, comme le pauvre moribond dans son délire ne\ncessait de demander si j'étais bien celle qui était partie, et que\nma simple affirmation à la fin ne lui suffisait plus, vous\ndevinez, mon enfant, jusqu'où j'ai poussé le mensonge. Oui, je\nme penchai vers lui en m'arrangeant pour mettre dans l'ombre\nmon visage, et puis je l'embrassai tout doucement, oh! avec\ntoute la charité de mon cœur, je vous assure, sur son front\nmoite de mourant...\n   » Il tressaillit à mon baiser, et tous ses traits se détentirent :\nil ressemblait à un mort qui revient; mais il était à bout de\nforces. Il murmura :\n   — « Merci ! »\n   » Puis les mots s'embrouillèrent.\n   « J'eus le temps d'approcher de ses lèvres mon crucifix de\ncuivre; mais sitôt après il passa, comme si l'excès de sa joie le\ndélivrait... »\n   Après un court silence, Sœur Ermengarde, très troublée,\najouta :\n   — « Jamais je n'ai gardé un mort qui eût l'air aussi\nheureux... >>\n   Puis elle se tut.\n   On entendit, vers le fond du jardin, le premier crapaud du\nsoir qui pleurait. L'ombre était tout à fait venue dans l'allée en\ncharmille; le vent, tout bas, parlait aux feuilles mortes; sous\nles branches il faisait une nuit de murmures...\n   J'ai cherché des mots et n'en ai pas trouvé. Alors j'ai serré\nsans paroles la main de ma Sœur Ermengarde : nos yeux se\nsont parlé et nos âmes comprises...\n"}, {"page_pdf": 758, "texte": "             LA C H A R I T E D E S Œ U R   ERMENGARDE            653\n\n\n  Et à présent le couvent est vide, et le jardin désert, et les\nsœurs exilées.. Sœur Ermengarde est morte!...\n  Sainte E r m e n g a r d e , ancienne religieuse au couvent des\nbonnes sœurs si charitables de chez moi, priez pour nous !\n\n                                                    JEAN N E S M Y .\n"}, {"page_pdf": 759, "texte": "   La Vie Mystique de Denys Rielandt\n           CHEF-COMPTABLE A LA BANQUE LIÉGEOISE\n\n                            (1862-1913)\n                (ESSAI   D'UNE   BIOGRAPHIE   D'AME)\n\n\n\n\n                                     Lettre à M. L é o n R y c x .\n\n\n\n              Vous m'avez conseillé de présenter cette biogra-\n               phie d'une âme comme un essai.\n                  J e crois que vous avez raison.\n                  Écrire l'histoire d'une âme, vouloir retracer\n               les étapes d'une pensée en marche vers l'appel\n               divin... Sait-on jamais?\n                  Nous ne nous connaissons pas nous-mème.\n               Notre propre âme nous est impénétrable — ob-\nscure et fermée. Pouvons-nous espérer lire dans l'âme d'un\nautre, la déchiffrer? L e s étreintes, les mains qui se serrent\npour la vie, tout cela effleure à peine la surface de l'être, mais\nl'âme reste non atteinte : l'âme invisible.\n\n   Ai-je bien compris les mots que m'a dit D e n y s Rielandt\npour essayer de retracer les routes par lesquelles son âme a\ncheminé? Des choses essentielles, parmi celles qu'il voulait me\ndire, n'ont-elles pas été par moi inentendues? Lui-même avait-\nil la claire vision des lents efforts de sa pensée mouvante?\nPeut-être il s'est mépris lui-même, attachant de l'importance\nà des choses qui n'en avaient pas, et ignorant ce qu'il y eut\nd'essentiel d a n s les péripéties qui l'acheminèrent à la croyance.\nMême s'il ne s'est pas trompé et si j ' a i bien reproduit ses\nparoles, est-ce que les mots ne sont pas malhabiles pour\ninvestir, dans leur forme insuffisante, le mystère des idées et\n"}, {"page_pdf": 760, "texte": "             LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                 655\n\n\ndes choses, les transubstantiations par lesquelles passe un être\nqui va du nihilisme à la certitude? « — Aucune chose n'est ceci\nou cela : elle le devient dans le mouvement de la vie et de la\nnature» (Héraclite d'Ephèse).\n\n   Qu'importe, si sous la cendre des mots palpite encore une\nflamme, et si, malgré l'angoisse, une lueur du vrai, une clarté\nde l'âme filtre sous les paroles que j'ai essayé de retracer.\n                                 *\n\n                                        Réponse à l'auteur :\n\n   Je pense, mon cher ami, que vous avez raison de publier la\nbiographie de Denys Rielandt, chef-comptable à la Banque\nLiégeoise.\n   Je vous donne mon opinion, sincèrement, comme toujours, je\ncrois.\n   En écrivant la préface de votre livre Le Christ et l'instituteur\nMascn sur la route de Furnes, je disais : « Somme toute, je crois\n» que vous n'avez pas tort de vouloir extérioriser des idées,\n» bonnes en elle». Il s'est trouvé que votre livre était en commu-\nnion avec la pensée de la jeunesse intellectuelle de notre pays.\nJ'ai pris plaisir à constater que votre ouvrage avait un reten-\ntissement dans les âmes, à constater qu'il trouvait un écho au\ndelà de nos frontières et que de probes écrivains saluaient, de\nParis, l'enseignement grave et tendre de l'humble instituteur\nde Furnes ; — et surtout, ces lettres de jeunes amis inconnus qui\ns'adressaient à votre traducteur pour lui confier les réflexions\nque la lecture de vos pages avait fait naître en leurs âmes\n\n\n   Vous abordez maintenant de graves problèmes. Je ne dirai\nrien des questions qui font le sujet de ce livre.\n   Que valent les cogitations de Denys Rielandt? Atteignent-\nelles, comme il le croyait, « la vérité certaine, achevée,\nimmobile »?\n   En matière religieuse : oui, si elles sont en rapport avec le\ndogme, le credo immuable — et je ne suis pas qualifié pour\némettre une opinion à ce sujet.\n"}, {"page_pdf": 761, "texte": "656                               DURENDAL\n\n\n   E n matière scientifique : l'idée de l'origine pélagique de la\nvie est à la mode dans certains milieux; mais combien de\ntemps d u r e r a cette faveur? la théorie Darwinienne de la lutte\npour la vie a été détrônée par l'hypothèse de l'entente pour la vie\npar une adaptation des êtres aux conditions du milieu dans\nlequel ils évoluent en commun vers u n e augmentation de vie,\nvers un progrès que leurs efforts communs recherchent pour\naméliorer la vie. E t voici que déjà des études paraissent, dont\nles auteurs s'attachent à démontrer que ce système est fondé\nsur des observations insuffisantes et des déductions enfan-\ntines...\n\n   Certes, je comprends q u ' u n esprit ordonné et généralisateur\ncomme celui de Denys Rielandt — (habitué par sa profession\nà trouver dans les nombres un développement que l'intelli-\ngence embrasse sans peine q u a n d elle en a découvert le fil con-\nducteur, un plan qui se déroule en p a r t a n t de foyers qui ont\nentre eux des correspondances voulues et nécessaires) — je\ncomprends q u ' u n tel esprit ait été séduit par l'hypothèse d'un\nenchaînement des forces créées :\n   L a matière inorganique se transformant en matière vivante;\nla matière organique a l l u m a n t à son tour, par la combustion\ndes forces chimiques, la flamme d'une vie non plus inférieure\nmais d'une vie m o n t a n t e , et m o n t a n t e j u s q u ' a u point où elle\nreçoit l'intelligence et la pensée; je comprends que cette con-\nception ait pu s'imposer à l'adhésion d'un esprit tel que celui\nde votre comptable. Mais qu'en restera-t-il devant la science\nde d e m a i n ? L e fait que la raison de D e n y s Rielandt ait adhéré\nà ce système n'est qu'un accident intellectuel. Cela prouve\nsimplement une équation entre certaines idées et le jugement\nde votre comptable, et vous savez qu'on a prétendu que les\nm a t h é m a t i q u e s faussent le j u g e m e n t . . .\n\n                                        *\n\n   E n matière scientifique, il ne saurait y avoir de vérité ache-\nvée, immobile.\n   A chaque pas q u e nous faisons d a n s l'inconnu, cet inconnu\ns'élargit autour de nous. Même les choses que nous connais-\nsons impressionnent la pensée h u m a i n e sous des aspects diffé-\n"}, {"page_pdf": 762, "texte": "             LA V I E M Y S T I Q U E       DE       DENYS   RIELANDT   657\n\n\nrents suivant les périodes. L ' é p o q u e moderne ressent les\nmêmes choses avec une autre émotion que ne ressentaient les\nâges précédents.\n  Je ne sais plus dans quelle revue je lisais une étude sur les\npenseurs et écrivains récents, où se trouvait cité ce vers :\n« Nous sentions en nous l'émotion moderne ». F a g u e t critiquait\ncette expression. Je me permets de la trouver très belle et\nlourde de sens.\n  L a vision que nous avons du monde, et l'émoi qui s'en\ndégage pour nous, revêtent des formes bien spéciales à notre\ntemps, et dont nous ne pouvons nous d é p r e n d r e .\n\n   Soyons de notre temps. Il est inutile d'en ressentir la per-\nception aiguë. Gardons, toutefois, sur la valeur de cet angle de\nvue, le scepticisme qui convient. Défendons-nous de cette\nniaiserie de croire que pour être de son temps il faut accepter,\nles yeux fermés, le fatras de systèmes éphémères que les habil-\nleurs de vieux-neuf présentent comme le dernier cri. E t r e\n« moderniste » ce n'est pas être moderne.\n   Dieu merci, j e vous sais un cerveau trop ordonné pour ver-\nser dans un quelconque modernisme. Vous êtes trop logicien\npour ne pas savoir combien est subjectif et accidentel le critère\nque nous fournit notre sens particulier.\n   P o u r avoir une certitude sur les choses, nous devons attendre\nd'être mort : Peut-être Denys Rielandt bifferait-il à présent\nplus d ' u n e ligne de votre manuscrit...\n\n   C'est à cause de cette grande incertitude que vous éprouvez\nla noble inquiétude de ce que vous écrivez.\n   Mais, sans doute aussi, ressentez-vous la joie du probe\nouvrier qui n'a pas mésusé de l'outil qui lui a été confié. Vous\npouvez vous rendre ce témoignage que vous n'avez m a n q u é ni\nà vous-même ni à votre public.\n\n                                        *        *\n\n  P a r m i les choses que vous écrivez, il en est une que l'on ne\npourrait assez dire et redire : tout le respect que l'on doit à une\nâme d'enfant. Les latins déjà se proclamaient pénétrés de ce\nprincipe : maxima puero debetur...\n"}, {"page_pdf": 763, "texte": "658                           DURENDAL\n\n\n   Mais comment faut-il interpréter cette règle de respecter une\nâme? Dans votre récit, Julien et Schukert en font des applica-\ntions diamétralement opposées...\n   Et ceci me ramène à des mots que j'ai lus récemment :\n\n   Mon cher ami, je ne sais si Albert Giraud a pensé à vous\nenvoyer, à votre ermitage d'Oudenbourg, son dernier livre :\n« La frise empourprée ».\n   Il y a là un poème étrangement pensif sur « le portrait de\nPhilippe Wharton », le bel adolescent peint par Van Dyck, qui\nse trouve au Musée de Saint-Pétersbourg.\n   Dans les strophes d'Albert Giraud — qui sont comme gon-\nflées d'un émoi mystérieux et font songer à ces fruits trop\nlourds qui se fendent... — passe toute l'angoisse de « l'âme\nobscure et fermée » : Tandis que meurt le jour, l'adolescent\nanxieux jette sur la toile magique où son image va commencer\nde vivre, un regard assombri. Il a l'impression qu'il est captif\nde l'œuvre qui s'achève. Pour cacher son trouble, il se penche\nvers l'attirant portrait à l'étrange sourire. Quel artifice obscur\na fixé sur cette toile grise ses traits charmants? Ne lui vole-t-on\npas sa chevelure blonde, ses prunelles où luit la candeur du\nciel bleu,\n\n              Son printemps ébloui de lui-même et du monde.\n              Et son âme d'enfant dont il doit compte à Dieu ?\n\n  Je ne sais quel est le sens que le beau poète a attaché à ces\nmots.\n  Vous les prenez dans leur signification textuelle : vous croyez\nque celui qui est né de la femme a vraiment une âme et que\nvraiment « il en doit compte » à Dieu.\n\n  Je crois que vous avez raison de le penser et raison de\nle dire.\n                                     *\n                                 *       *\n\n  Voilà pour le fond. — Disons maintenant un mot de la forme\n(puisqu'il est convenu que toute critique littéraire doit distin-\n"}, {"page_pdf": 764, "texte": "              LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                        659\n\n\n\nguer le fond et la forme — bien qu'à mon sens, ceux-ci fassent\n« bloc »).\n   L ' a u t e u r a écrit son livre dans une langue simple. Peut-être\nserais-je tenté de lui en faire une critique. J'avoue que je ne\nhais pas un peu d ' e m p h a s e — emphatically, disent les Anglais.\n   Musset écrivait à l'un de ses personnages : « Vous aimiez\nLord Byron, les grands vers et la danse ».\n   De mon temps, le T a n g o loué par Richepin n'était pas encore\ninventé, je connaissais l'anglais insuffisamment pour lire Byron\ndans le texte, mais j ' a i toujours aimé les « grands vers » : les\ngrands cris où se crispent les sanglots h u m a i n s , les déclama-\ntions chargées d'ardente passion — et la poésie m'apparaissait\n« bouche pleine de cris et cœur plein de sanglots ».\n\n   L ' a u t e u r exprime ses idées dans une forme pauvre et nue —\nvolontairement, j ' i m a g i n e : pauvreté n'est pas indigence.\n   « Tu dis cela tout simplement », dit Pelléas à Mélisande d a n s\ncette scène d'amour enfiévrée qui est une des cimes de l'émotion\nh u m a i n e . Mélisande vient de m u r m u r e r le mot qui contient\ntout : « je t ' a i m e » ; et Pelléas s'exclame : « O h ! c o m m e tu dis\ncela! tu dis cela tout simplement... ».\n\n  Dire les choses tout simplement peut être une façon de ne\npas trahir la pensée — et je ne chicanerai pas l'auteur p o u r la\nforme qu'il a donnée à sa méditation.\n\n                                      *\n                                  *       *\n\n\n   Mon a m i , pour mieux rendre ma pensée, pour la faire plus\nexpressive et plus pompeuse, je vais prendre une image q u e\nvous aimerez, car elle est e m p r u n t é e à un souvenir de nos\nvoyages dans l'Atlantique. Parfois, rappelez-vous, nos h o m m e s\nd'équipage capturaient des goelands. Alors on leur confiait,\nattaché sous leurs ailes, un message : un salut pour les navires\nsur lesquels leur vol irait se poser, quelques observations sur\nl'état du ciel et de la brise — et nous les regardions s'éloigner\ndans les b r u m e s . Laissez partir vos pages, comme j a d i s nous\nlaissions partir les goelands. Elles portent sous leurs ailes les\n"}, {"page_pdf": 765, "texte": "660                        DURENDAL\n\n\nobservations que vous avez pu recueillir. Elles apporteront un\nsalut aux âmes qu'elles effleureront et — qui sait? — peut-\nêtre une indication, un espoir, à ceux qui cherchent la voie —\ndans la brume.\n                                *\n\n\n\n                       Denys Rielandt\n                      « La vérité certaine achevée, immobile...»\n\n   C'est à l'Université que j'ai connu Denys Rielandt, qui vient\nde mourir.\n   Depuis lors, je l'avais revu de temps en temps, suivant le\nhasard des circonstances.\n  Je savais qu'il avait fait un séjour de quelques années en\nChine, comme agent de la Compagnie du chemin de fer d'Han-\nkéou-Pékin, et que, rentré en Belgique, il était devenu comp-\ntable dans un établissement financier.\n   Je le connaissais comme un garçon intelligent, d'esprit\nréfléchi — mais ce fut par une circonstance fortuite que j'eus la\nrévélation du drame de pensée qui s'était accompli dans son\nâme.\n   Je me trouvais en séjour au littoral, et je voulus en profiter\npour aller revoir le spectacle du flot montant à l'embouchure\nde l'Escaut.\n\n                              A l'embouchure de l'Escaut.\n\n   Le spectacle de la marée à l'embouchure de l'Escaut est,\ndans mon opinion, une des choses les plus belles qui se puisse\nvoir.\n   Assurément je ne songe pas à prétendre que la beauté écla-\ntante des paysages méditerranéens puisse être éclipsée par le\ntableau qu'offrent les rives de notre fleuve: Et cependant, je me\ndemande si ces paysages, dont la splendeur vous gonfle le cœur\njusqu'à la souffrance, égalent en pathétique le spectacle de\nl'Escaut lorsque la marée l'envahit.\n"}, {"page_pdf": 766, "texte": "              LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                        661\n\n\n   Rien q u ' u n e côte basse, des rives incertaines où se penchent\nles lavandes — devant les horizons vides et le ciel profond des\nFlandres. Devant soi, au-dessus, autour de soi, l'immensité :\n« plein ciel »...\n   Véritablement, on a l'impression physique d'être au bord de\nl'infini.\n\n  C e p e n d a n t — chose qui arrive presque toujours d'un plaisir\nqu'on s'est promis — j ' e u s au premier abord une déception. Je\nne sais quoi de morne me semblait flotter d a n s l'espace, et je\nne retrouvai pas ce secret magnétisme dont j ' a v a i s gardé le\nsouvenir.\n\n  Je cherchai un bateau pour traverser le fleuve.\n  Je finis par découvrir un bachot amarré au fond d'une crique,\nmais un passager l'occupait déjà. J'allais m'éloigner lorsque le\nvoyageur m'appela par mon nom. Je reconnus D e n y s Rielandt.\n  I1 m ' e x p l i q u a qu'il voulait aller à Zouteland, petit h a m e a u\ndans les d u n e s de Walkeren, et me proposa de faire la traversée\navec lui.\n\n                                                 Soleil couchant.\n\n   Le bachot d é m a r r a lentement, et notre navigation com-\nmença, en suivant cette ligne indécise dont on ne sait si elle est\nencore le fleuve ou si elle est déjà la mer.\n   Lentement le soleil s'abaissait sur la mer lisse et nous\neûmes, une fois de plus, le spectacle de la mort de l'astre, dans\nune splendeur solennelle, aveuglante et désespérée.\n   Je devrais être blasé sur les « couchants de soleil » ; et\ncependant, cette fois encore je restai saisi devant l'inimaginable\nsplendeur : c'est que l'adieu de la lumière s'enveloppait d'une\nsi poignante douceur dans le ciel appâli, c'est que de tels\nécroulements de pourpres incendiaient la mer en nappes de\nflammes...\n   Nous regardions muets.\n   Denys Rielandt me dit soudain : « N'est-il pas étrange de\n» songer q u e cette beauté si émouvante, toute la splendeur\n» répandue sur cette heure et que nous ressentons j u s q u ' à la\n"}, {"page_pdf": 767, "texte": "662                             DURENDAL\n\n\n\n» souffrance, cette beauté et cette splendeur n'existent pas et\n» ne sont q u ' u n e illusion créée au fond de nos cerveaux ? »\n   Je lui d e m a n d a i : « Que voulez-vous dire? »\n   Il tendit la main vers l'ouest où fusaient les flammes du\ncouchant : « Nous voyons là-bas des gouffres d'azur, de\n« pourpre, des ruissellements de flammes et d'or. Nos yeux\n» s'enchantent de ce spectacle, mais toute cette féerie est\n» éclose sous nos paupières. L a voûte d'azur n'a pas de teinte,\n» ou si elle a une teinte, c'est le n o i r ; la pourpre que charrie la\n» mer en vastes nappes est illusoire. Sa couleur n'existe pas, et\n» n'est q u ' u n e vibration qu'enregistre le daltonisme de nos\n» rétines.\n   » Il n'y a aucune beauté r é p a n d u e sur les choses, et nous\n» sommes leurrés par un mirage de nos yeux ».\n   L ' o m b r e peu à peu envahissait l'espace. L a féerie des choses\ns'évanouissait, comme si quelque machiniste éteignait succes-\nsivement les lumières de cette illumination.\n   Rielandt ajouta :\n   « J'ai pensé jadis qu'il en était de m ê m e de ce que voient nos\n» â m e s ; j ' a i pensé q u e nos idées sur le Beau et sur le Bien, sur\n» la Vérité et sur la Justice, étaient pareillement de simples\n» impressions nées au fond du cerveau h u m a i n et destinées à\n» disparaître s'il n'y avait plus d ' h u m a n i t é pour les percevoir.\n   » M a i n t e n a n t je crois q u e nos idées sont vraies; qu'elles sont\n» les seules réalités; que les objets que nos sens perçoivent, les\n» choses que nos yeux encore mortels contemplent, ne sont\n» qu'illusoires — mais que la Beauté et la Vérité existent\n» au-dessus de nous, et continueront à exister q u a n d la mort\n» aura envahi nos cerveaux... »\n   J e regardai mon compagnon. Il était d e b o u t contre l'unique\nmât du bachot. Sous le collet à demi relevé de son veston, le\ncordon effiloqué de son binocle encerclait d'un trait noir son\nfaux-col usagé. Ses yeux gris, des yeux de m y o p e brouillés sur\nles livres et les registres, suivaient le disque de l'astre qui\ns'enfonçait sous les flots.\n   L ' o m b r e nous envahissait. S u r la terre, la dernière clarté\ndiffuse d a n s l'espace s'était éteinte. Seuls, là-haut, au-dessus de\nnos têtes, les longs regards des étoiles d a r d a i e n t .\n   L e lent clapotis du flot contre la b a r q u e s'était arrêté. Il nous\nsemblait être immobiles, portés dans le v i d e . . .\n"}, {"page_pdf": 768, "texte": "               LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                         663\n\n\n                                             Walcheren Zélande.\n\n     Des heures encore passèrent ainsi.\n     Nous finîmes par aborder à l'île de W a l c h e r e n . Nous débar-\nquâmes sur la grève et nous nous dirigeâmes v e r s l a m u r a i l l e d e s\nd u n e s , dans une obscurité qui trompait nos pas.\n     Des lumières nous apparurent, dont les reflets glissaient\nj u s q u ' à nous sur le sable —- lampes de pêcheurs vers lesquelles\nnous guidâmes notre marche comme sur des p h a r e s .\n     N o u s arrivâmes à une maisonnette, tapie au pied de la d u n e .\nU n e enseigne sur la devanture nous fit espérer « le bon gîte ».\nL a patronne nous reçut avec cordialité et s'empressa de nous\n préparer un souper qui nous réconforta.\n     P e u à peu, une impression de bien-être s'était insinuée en\n nous. L'accueil de la chambre paisible et claire contrastait avec\n l'impression d'angoisse confuse des longues heures passées dans\n l'obscurité sur la mer.\n     L e café pris, nous fumions t r a n q u i l l e m e n t nos cigares, et\n nous nous mîmes à deviser. Rielandt me conta quelques\n souvenirs de ses voyages. Nous revînmes à ces questions que\n ses discours avaient effleurées p e n d a n t notre trajet surlefleuve.\n\n  Rielandt pensait que sous le voile transitoire des choses\nmatérielles se dérobent les réalités permanentes : « Je crois que\n» toutes les choses nous font signe. Si nos yeux pouvaient voir\n» au delà de ce qui est périssable, nous verrions dans toutes les\n» choses qui nous entourent des avertissements qui nous\n» viennent d'En H a u t . Dieu nous fait signe. Nos yeux mortels\n» ne discernent encore qu'imparfaitement les avertissements\n» qu'il nous donne. Si nous pouvions voir, nous verrions dans\n» toutes les choses les signes qu'il nous fait. »\n  Je questionnai Rielandt.\n  Il me raconta sa vie, et voici ce qu'il me dit :\n      (A continuer.)                         L .R. DE G H I S T E L L E S .\n"}, {"page_pdf": 769, "texte": "                    À propos du Hérou\n\n                   E H é r o u ! Sous ce nom agreste, on désigne en\n                    l'occurrence toute la partie sauvage de la vallée\n                    de l'Ourthe, comprise entre Maboge et au delà\n                    du confluent des deux Ourthes, sur un nombre\n                    considérable de kilomètres que je ne pourrais\n                    préciser. Les rochers dits du « H é r o u », perdus\n                    dans ce vaste territoire, ne peuvent pas être\n                    comparés à ceux de la Lesse, ni à ceux qui domi-\nnent la Meuse, à Dave ou à F r e y r . Ce qui est admirable, c'est\nle charme et la sauvagerie de cette vallée absolument vierge,\noù l'on rencontre à peine un vestige de civilisation, comme\nle pont de N i s r a m o n t .\n   P a s de routes; ci et là un petit sentier perdu entre les herbes\nde la rive; les montagnes couvertes de bois; l'Ourthe limpide\nm u r m u r a n t sur les cailloux, caressant au passage de petites\nîles herbeuses ou des rochers épars. L e s villages sont au loin,\nperdus sur les h a u t e u r s ; pas d ' h a b i t a t i o n s ; la solitude, la paix,\nle bonheur de la simple nature.\n   Cet ensemble est exceptionnel en Belgique, et, sur une\nétendue aussi grande, la Semois elle-même — la plus belle de\nnos rivières — n'offre pas d'aussi sauvages solitudes. Les vrais\namants de la nature la veulent vierge, et ils connaissent bien\ncette région bénie qu'ils préfèrent au tourisme b r u y a n t de la\nMeuse et aux visites en b a n d e à la grotte de H a n .\n   E h bien! ce serait à ne pas y croire... Si vous ne le saviez\ndéjà! on projette de construire un barrage de cinquante mètres\nde haut, au milieu de ce p a r a d i s . . . une réédition de la Gileppe,\npour des besoins industriels!\n   Je veux bien croire — étant donné que les promoteurs de\ncette affaire sont des gens sérieux et avisés — que les avantages\ndu barrage seraient réels et grands. Q u ' i m p o r t e : les contrées,\ncomme celle dont nous parlons, deviennent trop rares pour ne\npas être respectées intégralement.\n"}, {"page_pdf": 770, "texte": "L'OURTHE PRÈS DU HÉROU.\n"}, {"page_pdf": 771, "texte": ""}, {"page_pdf": 772, "texte": "                      A PROPOS DU H É R O U                    665\n\n\n   On n'y regardera pas à dépenser follement cent millions pour\néventrer Bruxelles et la doter d'une gare centrale que personne\nne désire. Après cela, on peut bien consacrer quelques millions\nà se procurer des réserves d'eau ailleurs qu'au Hérou.\n    Pareil coin de nature vierge doit rester u n bien national\nintangible; car il est temps qu'on songe à protéger les beaux\nsites aussi efficacement que les beaux m o n u m e n t s ! On peut\nrenouveler un monument, mais un site perdu l'est à tout\njamais!\n    Retenez bien que le barrage doit faire submerger toute la\nvallée sur une très vaste étendue. On aurait un lac! Belle affaire\nque ce lac, avec des rives basses et sans beauté. D'ailleurs,\nl'âme de la contrée s'envolera devant cette invasion indus-\ntrielle.\n    Il est un fait consolant : c'est que les protestations pleuvent\n de tous les coins du pays, même du pays flamand. P a r b l e u ! si\n l'on voulait démolir la tour des halles à Bruges, les Wallons\n protesteraient aussi : c'est la beauté de la patrie qui est en jeu\n dans l'un cas comme dans l'autre.\n    Continuons à protester haut et ferme. Tous ceux qui ont le\n cœur bien placé et qui comprennent qu'il est des intérêts plus\n hauts que ceux de la richesse, que tous fassent du prosélytisme\n pour le H é r o u et pour d'autres sites encore... mais notons que\n ce pays des deux Ourthes une fois abîmé, on ne s'arrêtera pas\n en si beau chemin et les industrialisants se croiront tout permis.\n Sonnons l'alarme!\n                                              JOSEPH   RYELANDT.\n"}, {"page_pdf": 773, "texte": "                        La Germanophobie (*)\n\n                   LES bonnes gens de Bruxelles, de Gand et de Liège sont\n                     exposés à trois maladies caniculaires : l'hydrophobie, la\n                     gallophobie et la germanophobie. La première provient de\n                    mauvaises morsures; les deux autres proviennent de mau-\n                    vaises lectures. La première est traitée avec succès par la\n                     méthode de Pasteur, l'un des meilleurs présents que la\n                    pensée française ait faits à l'humanité. La gallophobie se\n                    guérit vite en Belgique par l'enseignement de la langue\n                    française. La germanophobie est plus fréquente et moins\n énergiquement traitée, parce que les Belges étudient beaucoup moins l'alle-\nmand que le français. Haïr une nation, une langue, une culture, c'est\n toujours un signe d'ignorance géographique, linguistique et historique.\n « Tout vice vient d'ânerie », a dit Montaigne. L'anthropophagie, qui est\nun grand défaut, vient de la bêtise du cannibale, qui, au lieu d'écouter le\nmissionnaire, le mange. La haine de la France ou de l'Allemagne vient de\nl'ignorance du gallophobe ou du germanophobe, qui oublie ce que tout\nEuropéen doit à la France et à l'Allemagne. La Belgique est le pays qui\ndevrait le moins avoir de préventions et d'animosité envers ses voisins; car\nl'existence physique et morale des Belges se ressent et bénéficie de la pensée\nfrançaise et de la pensée allemande. Un Belge qui hait la France ou un Belge\nqui hait l'Allemagne, manque de génie et de lettres; et il méconnaît les\ncirconstances qui obligent à gratitude les peuples conscients et éclairés.\nMicrocosme de l'Europe occidentale, notre pays doit à la France une bonne\npart de son vocabulaire civil, et à l'Allemagne une bonne part de sa culture\nintellectuelle.\n    I. Ce que nous devons à la France. C'est tout d'abord l'autonomie natio-\nnale. Notre Constitution est une copie des principes français : souveraineté\nnationale, égalité, nous viennent de la Déclaration des droits de l'homme;\nnos constituants et nos juristes ont imité la Constitution de l'an III, le double\ncorps législatif, le député par 40,000 habitants, les préfectures de Bonaparte,\nmaint détail du Concordat et du Code civil, et le mètre comme unité de\nmesure. Les soldats français de Louis-Philippe se sont fait tuer pour nous\ndébarrasser des Hollandais. La fille de Louis-Philippe est devenue la première\nreine des Belges, l'Eve de notre dynastie. Notre roi s'appelle encore roi des\n\n\n   (*) S'il existe des Belges qui lisent autre chose que leur journal ou leurs propres épreuves\nd'imprimerie, il faut leur recommander de lire et méditer le petit livre D'INTEGER, Belgique\net Allemagne,     Bruxelles 1913.\n"}, {"page_pdf": 774, "texte": "                             LA GERMANOPHOBIE                                   667\n\n\nBelges (et non de Belgique), parce que Louis-Philippe était roi des Français\n(et non de France). C'est une pièce française, une musique française (La\nMuette de Portici) qui a donné le signal de la révolution de 1830. Si Paris\nn'avait pas fait les révolutions de 1789 et de 1830, la Belgique de 1913 ne\nserait pas gouvernée comme elle l'est. Se plaint-on qu'elle pratique l'autonomie\net la souveraineté nationale? Mais qui demande à la Chambre notre annexion\nà la Hollande ou à l'Autriche? qui réclame le rétablissement du comté de\nFlandre, de la principauté episcopale de Liège, du duché de Brabant, des\nanciennes monnaies et du pied de Saint-Lambert? Personne n'oserait réagir\ncontre la francisation, personne n'y songe. Bien plus, les étrangers eux-mêmes\nsont francisés et ne font rien pour se guérir de cette influence. La Prusse et\nl'Autriche s'alliaient jadis contre la France qui s'était donné une constitution ;\nnon seulement la Prusse et l'Autriche permettent aujourd'hui à la France de\nvivre en république, mais elles ont reçu à leur tour une constitution, un\nparlement, une presse démocratique, et ne font rien pour les détruire. Elles\nn'ont même pas l'air d'en souffrir : de sorte que les idées françaises leur sont\nsalutaires, et sont, en tous cas, irrésistibles.\n    Les Belges qui savent lire et écrire n'ont qu'à consulter un dictionnaire,\n à lire les gallicismes de nos journaux, de nos partis politiques, de nos institu-\n tions, pour mesurer la part de la pensée française dans notre vie nationale.\n    Il faut un peu plus d'instruction pour reconnaître les nombreux et solides\n cadeaux de la pensée allemande à la Belgique. Mais il importe de n'être\n ignare ni ingrat envers la civilisation germanique. Souvenons-nous donc de\n    II. Ce que nous devons à l'Allemagne. — Chacun sait que l'Allemagne a\n donné à l'Europe la poudre à canon, l'imprimerie et les dynasties royales et\n financières, depuis les Carolingiens jusqu'aux Rothschild. Les germanophobes\n songent parfois, il est vrai, à décapiter les dynasties et à exproprier les banquiers\n juifs. Mais jamais ils ne demandent la suppression de la poudre et de l'impri-\n merie. Bien plus, ils font imprimer leurs diatribes, et ils injurient l'Allemagne\n à l'aide de la presse que l'Allemagne a donnée à l'Occident. Leur ingratitude\n est aussi flagrante que celle des gallophobes qui pratiquent et admettent la\n souveraineté nationale enseignée par la France. Haïr l'Allemagne est aussi\n stupide que haïr la France; mais cela parait moins répugnant au vulgaire.\n  Pourquoi? C'est que — nous disent les germanophobes — il y a deux Alle-\n  magnes : la vieille, la bonne, la sage, celle de Gutenberg, de Gcethe et de\n  Schiller, celle qui se laissait dépecer, canonner, décimer, rançonner par les\n  Saédois, les Français et les artilleurs de tous pays étrangers, celle qui se faisait\n  encore battre à Iéna et à Wagram : nation exquise, vertu des anciens jours,\n  candeur germanique, rouet de Marguerite, qu'êtes-vous devenus? Il y a une\n  seconde Allemagne, la neuve, la terrible, la féroce, celle de Bismarck, de\n  Moltke, de Krupp, celle qui est allée à Sedan, qui a pris l'Alsace et la Lor-\n  raine, qui veut dévorer, dit-on, la Belgique, la Hollande, l'Afrique, l'Asie, la\n  Polynésie, et qui, sans doute, n'entretient de si beaux observatoires que pour\n  explorer et annexer la lune et les étoiles. De la fureur des hulans, délivrez-\n  nous, Seigneur! — ou plutôt, car le germanophobe ne croit guère en Dieu —\n  délivrez-nous, Czar de Russie, roi d'Angleterre, service de trois ans !\n"}, {"page_pdf": 775, "texte": "  668                               DURENDAL\n\n\n      Si les germanophobes lisaient autre chose que leur journal, s'ils écoutaient\n   autre chose que le roulement du tambour, ils pourraient s'adoucir et se\n   rassurer en comprenant : 1° que la civilisation belge d'après 1830 doit beau-\n   coup à l'Allemagne; 2° que l'Allemagne de 1913 n'a aucun intérêt à con-\n   quérir la Belgique. Je sais fort bien que l'homme possédé de phobie n'écoute\n   plus d'autre argument que la camisole de force. Mais vous qui ne délirez pas,\n   écoutez ce raisonnement très simple.\n      1° Il y avait une fois, à Bruxelles en Brabant, un couple auguste, une prin-\n   cesse charmante; elle et lui étaient Allemands, fils d'Allemands, petits-fils\n   d'Allemands; entre eux, ils parlaient allemand. Souvent ils retournaient en\n   Allemagne, et conversaient avec des princes allemands; ils reçurent même à\n   Bruxelles Guillaume II et l'impératrice allemande. Tramaient-ils la\n  germanisation de la Belgique, l'annexion de la Belgique à l'Allemagne? Nul\n   ne les en a jusqu'ici accusés. Vous savez comme ils se nomment: Albert Ier et\n   Elisabeth.\n     Autre invasion allemande : quand on organisa l'enseignement primaire\n  dans le royaume de Belgique, on copia le régime prussien comme l'avait copié\n  précédemment F. Guizot. On fit venir un instituteur prussien, Thomas\n  Braun, qui apprit à lire aux petits Belges. Les Belges d'aujourd'hui se\n  plaignent si peu de la prussification qu'ils ont élevé, à Nivelles, un monument\n  à Thomas Braun. Les fils de Thomas Braun, le bourgmestre de Gand et le\n  sénateur de Bruxelles, sont rarement accusés de livrer la Belgique à\n  l'Allemagne. Même ils s'expriment le plus souvent en français.\n     Léopold I er , Allemand et protestant, avait un chapelain-bibliothécaire\n allemand, et ce chapelain avait un fils, Scheler. Aug. Scheler introduisit en\n Belgique les études de philologie romane qu'il avait commencées en\n Allemagne, il édita nos vieux auteurs français, fit un Dictionnaire étymo-\n logique de la langue française pour mettre à la portée du grand public le\n résultat des recherches allemandes ; et les Wallons se plaignirent si peu de\n cette intrusion que Scheler fut chargé de terminer le dictionnaire wallon de\n Grandgagnage.\n     On pourrait citer jusqu'à demain, dans notre enseignement aux trois degrés,\n dans notre activité politique, littéraire, musicale, des invasions allemandes\n contre lesquelles personne ne récrimine.\n     La germanisation intellectuelle serait-elle plus redoutable? Nous en avons\n un exemple typique dans l'œuvre de M. Maeterlinck. De tous les Belges qui\n écrivent, il n'en est pas de plus profondément germanisé. Quand\n M. Maeterlinck délaisse les maîtres de la raison (il cite parmi ceux-là Kant et\n Schopenhauer), c'est pour suivre les mystiques sur la route de l'inaccessible.\n Or, ses maîtres en mysticisme sont tous des Germains, des Allemands comme\nNovalis et Lichtenberg, des Flamands comme Ruysbroeck, des Anglo-Saxons\ncomme Emerson, Carlyle, E. Bronte. M. Maeterlinck a traduit en français\nun livre allemand de Novalis, et il a de l'âme humaine et de ses aspirations\nvers le mystère l'opinion qu'en avait Novalis. Le rôle original et utile du\nlittérateur belge est de mettre en français des idées allemandes. C'est là une\ntransposition d'art, plus délicate que le rentoilage d'un tableau ancien. C'est\n"}, {"page_pdf": 776, "texte": "                            LA   GERMANOPHOBIE                              669\n\n en cela que consiste la meilleure virtuosité de la pensée belge. Comme il n'y\n a pas de langue belge, il ne peut pas exister de littérature belge; la pensée\n belge sera donc cosmopolite ou ne sera pas. Les compatriotes de Maeterlinck,\n comme ceux de J. J. Rousseau et de Mme de Staël, doivent surtout avoir\n « l'esprit européen ». Ils doivent connaître les idées élaborées dans les trois\n grandes langues voisines, la française, l'anglaise et l'allemande. Ces trois\n communautés linguistiques sont grandes, et d'une importance universelle,\n parce qu'elles sont servies par des budgets nationaux de plusieurs milliards,\n parce qu'elles sont lues par des centaines de milliers d'hommes, parce qu'elles\n ont servi à formuler des doctrines qui ont amélioré l'humanité. Et voilà\n pourquoi le Belge qui voudrait résister à la germanisation, à la francisation,\n à l'anglicisation, aboutirait littérairement à l'isolement splendide du Papou\n ou du Lapon. La science et la morale n'ont pas de frontières orographiques;\n et les niaiseries de Barrès et des régionalistes dénotent bruyamment\n l'étroitesse de cœur et d'esprit des « raciers ».\n    20 Mais, puisque notre Belgique est muette dans le concert des langues\n européennes, parlons non plus littérature, mais politique. Le danger n'est pas\n dans les métèques allemands devenus fonctionnaires belges, il n'est pas dans\nles traductions belges : le mal vient de plus loin, c'est, disent d'aucuns, le\n pangermanisme des professeurs berlinois qui menace la Belgique et\nl'Europe.\n    Le pangermanisme est une théorie qui tend à réunir dans une solidarité\naussi intime que possible tous les Germains, tous ceux, du moins, qui parlent\nallemand. L'irrédentisme est une théorie analogue, qui tend à réunir tous ceux\nqui parlent italien. Le flamingantisme tend de même à réunir dans une vie\nmentale commune tous ceux qui parlent flamand. Les patriotismes linguis-\ntiques ont été actifs et heureux depuis que la Révolution française a répandu\nle principe des nationalités. Le patriotisme linguistique a déjà engendré plu-\nsieurs nations : la Grèce, l'Allemagne, l'Italie, la Roumanie. Engendrera-t-il\nune nation de Flandre et une nation de Wallonie? Ces nations, en tous cas,\nn'égaleraient jamais la France ni l'Allemagne, et elles n'assureraient pas à\nleurs nationaux une culture supérieure à la française et à l'allemande. Mais\nle pangermanisme annexera-t-il la Belgique? Les Belges qui parlent allemand\nforment à peu près le centième du royaume. Croit-on que l'Empire allemand\nva partir en guerre pourqu'un fonctionnaire d'Arlon s'appelle Landrat et qu'un\nSchulmeister brandisse sa férule à Martelange? — C'est Anvers, dit-on, c'est\nAnvers ettout le hinterland, c'est toute la Belgique, que l'Allemagne annexera!\nSupposons que les sept millions de Belges soient devenus sept millions d'Alle-\nmands de plus. Ils enverront au Reichstag soixante-dix députés, dont soixante\nau moins seront des catholiques et des socialistes. Or, catholiques et socia-\nlistes, au Reichstag, votant souvent dans le même sens d'opposition à l'impé-\nrialisme, seront, par le contingent belge, assurés d'une majorité perpétuelle :\nils pourront rejeter tous les budgets, et rendre l'Allemagne ingouvernable. Les\npangermanistes sont-ils assez stupides pour préparer la destruction interne de\nl'œuvre impériale ? pour violer les principes linguistiques dont ils vivent? pour\naccroître sans profit les difficultés que suscitent déjà Polonais, Lorrains et\n"}, {"page_pdf": 777, "texte": "670                                DURENDAL\n\n\nDanois ? Ou dira-t-on qu'ils se réservent de priver les Belges de tous droits,\nde les enfermer dans des réductions comme les Peaux-Rouges d'Amérique?\nMais, rien que pour soumettre les Herreros d'Afrique, l'Allemagne a dû dépenser\nbeaucoup plus qu'elle n'a gagné. La soumission des Belges serait infiniment\nplus difficile et plus coûteuse que celle des Herreros. En vérité, pour crier à\nl'annexion allemande, il faut supposer que les intellectuels berlinois ne con-\nnaissent ni l'arithmétique, ni la géographie, ni l'histoire, ni la linguistique, ni\nla raison. En supposant cela, les germanophobes belges exagèrent; ils oublient\nque l'Allemagne compte moins d'illettrés que la Belgique et la France; ils\noublient que la guerre n'est plus une industrie lucrative comme au temps\nd'Alaric; que le vol à main armée ne nourrit plus ni son homme ni son peuple,\net que Bonnot. Garnier, Carouy, Tamerlan, Gengis Khan, Napoléon, sont\ndes survivances, des archaïsmes démodés dans un temps qui possède le télé-\nphone, le Liebig, les chèques et l'instruction obligatoire. Guillaume II n'a\npas plus de raisons de conquérir Bruxelles que M. Poincaré n'en a d'imiter\nLouis XIV et Napoléon, et de brûler Heidelberg, Bruxelles et Moscou. Les\nÉtats d'Europe n'ont pas plus de raisons de renouveler la guerre de Cent Ans\nou de Trente Ans que les individus n'en ont de retourner à l'anthropophagie.\n    Les États, comme les individus, ont plus de profit à s'entr'aider qu'à s'entre-\ntuer; — à moins que l'Europe ne tombe au rang d'une Chine occidentale, et\nne soit remplacée dans la civilisation humaine par l'Amérique, — les Etats-\n Unis d'Europe seront de plus en plus une réalité physique, économique, intel-\nlectuelle et morale. Ne pas prévoir et ne pas préparer cet avenir européen,\nc'est témoigner d'une certaine myopie mentale et morale. Aussi, les germa-\nnophobes et les gallophobes, hostiles et hargneux, aigrissent les esprits et vitu-\npèrent sans utilité, sans clairvoyance et sans joie. L'homme ne saurait jamais\n penser assez hautement de l'homme ; c'est une opinion de Kant dont\n Guillaume II fait grande estime. Les nations aussi ne sauraient jamais penser\n trop de bien l'une de l'autre. Entre ses voisines, la Belgique devrait être la terre\n olympique et négliger la plaisante doctrine qu'une rivière borne, les sottes\n déclamations régionalistes et toutes les « phobies » qui, en éloignant les nations\n les unes des autres, les éloignent toutes du cœur de l'humanité.\n\n                                                         ALBERT COUNSON.\n"}, {"page_pdf": 778, "texte": "                       Le Pèlerin d'Idéal\n\n   Madame Marie Vesselovsky dont on connaît les traductions remarquables\net les très pénétrantes études sur les écrivains de langue française, a publié\nrécemment sous ce titre dans la « Roussaya Viedomosti » (la gazette Russe), le\ngrand journal de Moscou, un article sur Pierre Notliomb. Nous en donnons\nici la traduction.\n\n   Le génie créateur du jeune poète belge Pierre Nothomb, l'auteur des livres\nL'Arc-en-Ciel et Notre Dame du Matin — évoque le souvenir d'une petite ville\nprovinciale en Italie, imprégnée d'adoration pour la Madone et le poète lui-\nmême se présente comme un tendre moine, ne connaissant pas la vie et qui\npour toujours s'est détaché des biens terrestres. L'imagination peint facilement\nune rue étroite, tortueuse, avec de hautes maisons, tellement étroite, que les\nrayons du soleil n'y pénètrent jamais, où il fait toujours froid et où la terreur\nvous envahit quand tombe le crépuscule. Une pareille rue en montant très\nfort vous amène souvent vers une église.\n   En gravissant cette rue, elle devient de plus en plus étroite et bientôt se\ntransforme en un sentier, pavé de briques rouges entre deux hauts murs. Le\nchemin sinueux monte toujours; tout autour règne le silence; aux grandes fêtes\nseulement les fidèles paroissiens suivent ce chemin pour se rendre à l'église.\n   C'est dans un cadre pareil que se dessine l'auteur de l'Arc-en-Ciel, dans un\nsombre vêtement de moine, avec un cordon blanc à la taille, un chapelet et\nun grand bâton de pèlerin dans les mains. Ce pèlerin a pris ce chemin étroit\nqui monte vers le temple de la Madone.\n   Tout autour il n'y avait que des murs, on ne voyait aucune porte, aucune\nentrée à une villa quelconque; on ne pressentait pas la fin de cette ascension;\nle chemin sinueux montait toujours et l'ascension devenait de plus en plus\ndifficile. Les briques qui pavaient le sentier donnaient à celui-ci une teinte rouge\nqui évoquait le sang versé sur cette voie difficile et en effet plus d'une fois le\nmalheureux pèlerin trébuchait et tombait, ses genoux étaient blessés; mais il\nne le remarquait pas; il était si jeune, si fort, et son âme se portant vers l'Idéal\nremplissait tout son être de courage et d'énergie.\n   Les arbres sombres derrière les murs descendaient leurs branches si bas\nau-dessus du chemin, que vers l'approche du soir elles semblaient des fantômes\nqui voulaient prendre le pèlerin, l'attirer à la Vie, à ses joies passagères, à ses\nsouffrances profondes, l'attacher à ce monde qui a le culte de l'or et des plaisirs.\nCe jeune tendre moine n'ayant encore rien connu de la vie, dans ces minutes\ncherchait l'appui du ciel ; il sentait des larmes dans ses yeux et en dirigeant\nses regards vers là Haut, voulait y voir la lune et les étoiles et trouver dans\n"}, {"page_pdf": 779, "texte": "672                                DURENDAL\n\n\nces astres la consolation. Mais pendant cette nuit froide, le ciel était couvert\nde nuages et le vent soufflait de toute sa force. Le pauvre pèlerin en montant\ntombait de fatigue, le vent déchaîné arrachait ses vêtements, refroidissait son\ncorps, secouait les branches qui frappaient son visage.\n    Il faisait nuit, de grosses gouttes de pluie commençaient à tomber; on ne\nvoyait pas la fin de la route et pourtant il fallait monter, car c'était seulement\nau sommet, dans le temple de la Sainte Vierge, qu'il y avait moyen de trouver\nl'asile et le repos.\n    Combien de fois, dans ses prières il appela la Madone; combien de fois la\nsupplia-t-il de l'aider à conserver son âme pure !\n    Il a tout oublié, son enfance, ses années d'études, ses proches, ses parents,\ncomme si son passé n'existait pas; un seul sentiment remplissait son âme —\nc'était ce sentiment profond qu'il avait eu quand il était encore enfant pour\nune petite fille aux grands yeux clairs.\n    En ce temps-là, il ne comprenait pas ce que c'était que l'amour et maintenant\nil ne se rendait pas compte de ce qu'une telle joie, une telle lumière, qui ne pou-\nvait s'éteindre même ici dans cette nuit obscure, remplissaient son jeune cœur.\n    Il se rappelle qu'il l'a vue le jour de sa première communion, en voile blanc\n avec les mains croisées, regardant l'image du Christ qui lui tendait les bras.\n Il se rappelle comme dans son enfance il se promenait avec elle au coucher\n du soleil, comme elle lui donna une fleur; il se souvient de sa jolie voix, de\n son sourire et il lui est resté fidèle, quoique ne l'ayant jamais plus revue.\n    Ce rêve enchanté a conservé la pureté de son âme; c'est elle qui l'a délivré\n des vils plaisirs de la vie; c'est elle qui lui a interdit de s'approcher des lèvres\n des autres femmes, qui cherchaient sa jeunesse et sa beauté. Enfant encore,\n il n'osait rêver d'un baiser, n'osait chuchoter les paroles de confidence, mais\n il savait déjà que c'est elle qui serait son rêve; que pendant toute sa vie il\n allait la chercher, désirer son amour et appeler menteurs ceux qui lui con-\n fieraient en riant et en pleurant que l'amour finissait. Même ne trouvant pas\n ici-bas cet amour fidèle, son rêve ne s'affaiblissait pas; ce rêve de l'amour\n éternel ne l'abandonnait pas. — Et maintenant dans cette nuit pluvieuse,\n il continuait à rêver d'elle... Dans l'obscurité, il heurta un arbre et tomba\n sur une pierre. Tout son être fût rempli d'inquiétude et de souffrances; il\n se préparait à la mort.\n\n\n\n\n   Quand, après le lourd sommeil, le jeune moine se réveilla aux sons de la\ncloche, il faisait déjà clair; le vent s'était apaisé, le soleil brillait et réchauffait\nson corps fatigué, le calme régnait, longtemps le moine ne comprenait pas où\nil se trouvait.\n    Il était couché sur des pierres; sa main droite tendue en avant se tenait\navec iorce à une grille, derrière laquelle il voyait une jolie grotte. Le long des\nmurs de cette grotte artificielle l'eau tombait en murmurant, au fond se\ntrouvait une statue de la Madone habillée de blanc avec la ceinture bleue\n"}, {"page_pdf": 780, "texte": "                           LE PÈLERIN      D'IDÉAL                          673\n\net les mains croisées pour la prière. Son regard était si pur, si vierge! —\nBeaucoup plus bas se trouvait une autre forme, celle d'une femme age-\nnouillée qui tendait les mains vers la Madone. Le jeune pèlerin se releva,\nrendit grâce à Marie et se retourna.\n   Enfin il a atteint le temple désiré! Il fit le tour de la terrasse devant le\ntemple, et regarda en bas. Là se trouvait le monde, la vie. A gauche\nplusieurs cheminées laissaient échapper une fumée épaisse et noire ; à droite\nles villas luxueuses rivalisaient de végétations tropicales. Sur le fond velouté\ndes jolis pins mûrissaient les oranges et les citrons, et dans la verdure\ntendre des oliviers brillaient les camélias aux fleurs rouges. Tout parle de la\nvie, mais le jeune pèlerin ne regrette pas ce qu'il a laissé là. Il a préféré la\nsolitude à la vanité mesquine, à l'amitié infidèle et à la sympathie intéressée.\n Désormais il vivra ici et servira Dieu par son art. Ici personne ne l'empê-\n chera de composer des hymnes en l'honneur de la Madone, la Vierge...\n    Ainsi est Pierre Nothomb. Il compose ses hymnes en l'honneur de la\n Madone — point de celle qui, désolée, chercha son enfant resté dans le temple\n au milieu des Docteurs; point de celle qui, pendant les souffrances terribles de\nson fils, perdait presque ses sens en allant vers le Golgotha; pas cette Sainte\n Vierge héroïque qui calme, et debout, a résolu d'endurer tout jusqu'à la fin;\n mais en l'honneur de cette Vierge qui n'a jamais encore connu la souffrance,\n qui est presque enfant, qui dit ses prières dans la verdure, parmi les fleurs\n et les chants des oiseaux.\n\n                                                      M A R I E VESSELOVSKY.\n"}, {"page_pdf": 781, "texte": "                    Chronique du Mois\n                              Les Concerts.\n    Les auditions des classes d'orchestre et de chant qui sont annoncées cette\nannée au Conservatoire de Bruxelles constituent une innovation au sujet\nde laquelle il sied de féliciter M. Léon Du Bois. Ces contacts fréquents avec\nle public ont l'évidente utilité de stimuler les élèves, de les engager à une\nétude plus approfondie et au perfectionnement des œuvres interprétées, de\nleur apprendre aussi à maîtriser ce genre d'émotion particulière à tous les\nartistes qui, dans le vocabulaire contemporain, est désigné par une expression\naussi dépourvue de noblesse que d'euphonie, le trac. Au point de vue du\npublic, ces auditions supplémentaires ont également leur raison d'être. En\neffet, les grands concerts du Conservatoire sont en nombre restreint. Ils sont\nd'ailleurs consacrés aux chefs-d'œuvre classiques et dans tous les domaines de\nla musique, il existe des compositions qui, sans pouvoir être appelées du nom\nde chefs-d'œuvre, n'en ont pas moins une valeur d'art fort appréciable et qui,\ncharmantes autant qu'instructives, méritent de fixer l'attention et d'être\nretenues.\n    Tel a été notamment le cas pour l'audition du 19 octobre. Par l'importance\nde son programme elle avait du reste l'allure d'un véritable concert. Sous la\ndirection de son distingué chef M. Marivoel, la classe d'ensemble vocal a fait\nentendre les Advent-lieder (Quatre Chants pour l'Avent) d'Edgar Tinel. Ces\nchants redisent dans un langage d'une harmonieuse magnificence les\nsentiments de crainte, d'espoir et d'adoration qui pénètrent l'âme chrétienne\naux approches de la fête commémorant la naissance du Redempteur.\n D'inspiration diverse, ils possèdent en eux une force expressive singulièrement\nappropriée au texte et à l'esprit des poèmes de l'admirable Guido Gezelle, pour\nlesquels M. Ernest Closson a écrit de claires et fermes adaptations\n françaises.\n    Quel savoureux diptyque que les deux chants bibliques de Lassen ! Le\n premier, La Sainte Nuit, trio pour voix de femmes avec violon et orgue\n(Mlle Freyburg, M. De Bondt) charme par sa naïve fraîcheur teintée\nd'archaïsme. Le second, Au Jardin de Joseph, trio pour mezzo-soprano,\nténor et basse, avec harpe (Mlle Famerie), cor (M. Mahy) et orgue (M. De\nBondt), interprété avec conviction et respect par Mlle Devrin, MM. Weber et\n Chantraine, est empreint d'un accent absolument émouvant et à notre sens ce\n fut une des pièces les plus attachantes du concert. Nous dirons la même chose\ndu Psaume CXXXVII de Liszt (Super flumina Babylonis) où Mlle Martinot\n fit apprécier une voix ample et expressive; composition religieuse où\nl'élévation du style et la caresse d'exquises sonorités s'allie à une ferveur de\n lyrisme qui rayonne.\n"}, {"page_pdf": 782, "texte": "                           CHRONIQUE             DU   MOIS                  675\n\n    Le Concerto en la mineur op. 100. d'Enrico Bossi, est aussi une œuvre\n d'envergure II est écrit pour orgue (Bossi, directeur du Conservatoire de\n Bologne, est en même temps le meilleur organiste d'Italie) avec un accom-\n pagnement d'instruments à archets, quatre cors et timbales. Bien qu'en\n principe nous soyons d'avis que par son exceptionnelle richesse l'orgue soit\n un instrument qui se suffise à lui-même et ne réclame point le concours\ncomplémentaire de l'orchestre, il est incontestable que ce concerto est fort\nhabilement écrit pour faire valoir toutes les ressources de l'orgue, que son\narchitecture est remarquablement pondérée, qu'il contient dans l'Adagio des\népisodes poétiques et dans l'Allegro final, la plus puissante des trois parties,\nde beaux mouvements passionnés et ascensionnels dont l'effet irrésistible\nélectrisa le public. C'était pour la première fois que ce concerto était exécuté\nà Bruxelles et l'organiste M. De Bondt, qui y affirma sa grande maîtrise, fut\njustement et longuement acclamé.\n    Il faut aussi rendre hommage à la direction si énergique, compréhensive et\n fixement nuancée de M. Van Dam, le professeur de la classe d'orchestre.\n    Il conduisit une aimable symphonie de Schubert, la deuxième, en si bémol,\n composée par le maître à l'âge de dix-sept ans et que caractérisent d'évi-\ndentes attaches avec l'inspiration et avec la facture de Haydn, et une suite\npour instruments à cordes de Gilson, les Mélodies Ecossaises : I. Les fleurs\n de la forêt, II. Le doux matin de mai, III. Gigue et chant. Pages de\nmusique suggestive, scintillante et ornée de rythmes subtils, particulièrement\n a seconde, bien que le choix du titre déroute en l'occurrence.\n   Résumons aussi, en quelques traits brefs et rapides, l'intéressante audition\ndonnée au Conservatoire, le 9 novembre dernier, à l'occasion de la distribution\ndes prix. Citons, en première ligne, M. Moisse (premier prix avec la plus\ngrande distinction de la classe de M. De Greef). Ce jeune pianiste, remarqua-\nblement doué, a donné du concerto en mi bémol, de Liszt, une interprétation\ntrès fine, où l'on a retrouvé avec joie les précieuses qualités qui caractérisent\nl'art de son maître, la délicatesse du toucher, la souple élégance du trait,\nle charme enveloppant d'une sonorité perlée et limpide. M. Waersegers, vio-\nloniste, premier prix avec distinction de la classe de M. Cornélis, a su\ninfuser à la Symphonie espagnole de Lalo une belle abondance de sève ryth-\nmique, faisant apprécier en outre les mérites d'une technique ferme et bril-\nlante.\n   C'est avec une véritable autorité, et dans un style plein de noblesse, que\nMlle Spanoghe, premier prix avec grande distinction de la classe de Mme Cor-\nnélis, a chanté l'air d'Alceste : « Non, ce n'est point un sacrifice. »\n    Mlles Defyn et Aschl, élèves de Mlle Flament, ont été les charmantes inter-\nprètes d'un duo de Haendel (extrait de l'opéra Sozarme).\n    Enfin, la classe d'orchestre de M. Van Dam s'est notamment fait applaudir\ndans la symphonie, en ré majeur de Haydn, dont l' Andante, mais plus\nencore le Tempo di Minuetto, et le Vivace assai, sont de purs joyaux de grâce\net de rayonnement mélodieux.\n\n                                         *\n                                     *       *\n"}, {"page_pdf": 783, "texte": "676                               DURENDAL\n\n\n\n   Le premier concert Ysaye était dirigé par Eugène Ysaye, fait assez\nrare, car il confie généralement son bâton à de célèbres capellmeister de\nl'étranger, tandis que, parcourant les deux mondes, il fait acclamer partout\nson merveilleux talent d'interprète inspiré.\n   Le concert débutait par la charmante symphonie en mi bémol de\nSchumann, celle qui est connue sous le nom de Rhénane parce que, suivant\nune tradition, c'est la contemplation de la cathédrale de Cologne qui lui en\nsuggéra l'idée. Nous avons déjà signalé en cette revue les dons exceptionnels\ndu pianiste Severin Eisenberger. Le concerto en ut mineur de Mozart mit\nen relief la clarté exemplaire de son jeu, et son étonnante faculté de\ncoloration dans l'exposé des traits. Le Concerto en ut dièse mineur de\nRimsky-Korsakoff, composition brillante avec de jolies sonorités, mais assez\npauvre d'idées et d'inspiration plutôt courte, fit valoir sa fougue, son brio, la\nsuperbe aisance de sa maîtrise technique. Cependant Eisenberger ne donne\nla véritable mesure de ses dons d'interprète que dans des œuvres se prêtant\nau plein essor du sentiment expressif,la Fantaisie de Schumann, la Sonate\nen si bémol mineur de Chopin, l'Appassionata de Beethoven et c'est pour-\nquoi on ne peut le juger complètement qu'au récital.\n   On entendit ensuite A Pagan Poem, poème symphonique de Lœffler,\ncommentant librement un passage de la huitième bucolique de Virgile, avec\nune partie de piano confiéeà M. de Bourguignon qui s'acquitta de son ingrate\nmission avec tact et en artiste. Nous ne goûtons nullement cette insertion du\npiano dans l'orchestre telle que la conçoit M. Lœffler. Il va de soi que\ncette observation ne vise pas la forme du concerto où, si touffue et importante\nque puisse être la participation de l'orchestre, le pianiste n'en demeure pas\nmoins le collaborateur principal de l'œuvre. Mais le piano qui, sous les doigts\nd'un maître du clavier, est en lui-même un orchestre admirable et complet\n(c'est en cela même que consiste sa supériorité sur les autres instruments) se\ndécouronne de cette dignité souveraine lorsqu'il est noyé dans l'orchestre,\nsurtout un orchestre aussi massif que celui de M. Lœffler. Sa sonorité apparaît\nalors courte, grêle, dépaysée et importune.\n   Le Pagan Poem veut être une composition de vastes dimensions mais, en\ndépit du commentaire qui en explique abondamment la constitution\nthématique, elle n'est manifestement que copieuse. Très tendue et tumultueuse,\navec une préférence marquée pour les sonorités violentes, un de ses non moin-\ndres défauts (commun, d'ailleurs, à bon nombre de productions orchestrales\ncontemporaines) est le manque d'équilibre et de logique.\n   Quelle idée, en effet, de prétendre traduire un passage d'idylle par de telles\ntruculences sonores? Quelle idée de vouloir illustrer la forme virgilienne, la\nplus pondérée et certainement une des plus parfaites qui existent dans la\nlittérature de tous les peuples, en un revêtement musical aussi disparate et\ntintamarresque !\n   Ysaye et son orchestre défendirent avec vaillance la composition de\n M. Lœffler, et terminèrent le concert par une danse piémontaise de\nSinigaglia, amusante et alertement rythmée sur un thème populaire.\n"}, {"page_pdf": 784, "texte": "                            CHRONIQUE       DU    MOIS                        677\n\n\n\n\n     Le second concert populaire a été donné par l'orchestre de la cour de\n  Saxe-Meiningen sous la direction de Max Reger, l'un des compositeurs\n en vue de l'Allemagne contemporaine. Comme tous les grands orchestres\n allemands, il est composé d'éléments de premier ordre qui, merveilleusement\n disciplinés, réalisent par là même des interprétations puissamment unifiées\n de l'effet le plus imposant. De l'ouverture d'Obéron ils donnèrent une\n version très stylée et expressive, accentuant le caractère fantastique de\n l'inspiration webérienne par de vives oppositions de rythmes et de nuances.\n L'interprétation de la Symphonie en ut mineur fut aussi remarquable de\n ligne et assurément pleine de grandeur. Les pianissimi sont étonnants de\n finesse, de fluidité et de douceur, tandis que les crescendi s'intensifient avec\n un sens très averti des gradations. L'Allégro final fut notamment d'une\n envolée superbe. Nous eussions souhaité une allure plus exaltée, un accent\n plus émouvant et dramatique dans l'Allegro con brio du début, particulière-\n ment dans la répétition des trois notes fatidiques où un rythme plus\n serré marquerait mieux le caractère impératif et inéluctable de la pesée du\n destin sur l'existence humaine. Les Variations et Fugue pour grand orchestre\n de Max Reger sur un thème original de Hiller ont été exécutées à la répétition\n générale et furent remplacées au concert par les airs de ballet de Rosamonde\n de Schubert, détaillés d'ailleurs de façon exquise. Il y a lieu de regretter cette\n substitution, car il eût été intéressant de réentendre les Variations sympho-\nniques de Reger, afin de mieux approfondir les significations de cette œuvre\nqui, nonobstant la richesse des développements et la maîtrise de l'instru-\nmentation, a laissé une impression d'abondance que l'on serait vite porté à\ntaxer de surabondance. Il ne serait toutefois point digne d'une critique sérieuse\nde se fier à cette première impression que l'on éprouve aussi lorsque, pour la\npremière fois, on entend l'une ou l'autre des nombreuses œuvres, orchestrales\nou instrumentales, que Brahms écrivit en forme de variations.\n    Comme chef d'orchestre, Max Reger apparaît dans son geste d'une sobriété\nqui se rencontre rarement chez les capellmeister. Il est tout l'opposé de ce\nfameux Birnbaum dont les déchaînements de mimique exubérante sont encore\nprésents au souvenir des habitués des concerts Ysaye. Parfois Max Reger,\ndéposant son bâton, cesse tout à fait de battre la mesure, ayant l'air de\ncontempler ses musiciens avec amour, ainsi que le ferait quelque professeur\npaternel pour des élèves excellents qu'il aurait formés. On ne saurait, certes,lui\nfaire un grief de cette réserve, puisqu'il connaît à fond son orchestre, l'ayant\namené lui-même à un tel degré de cohésion et à une si parfaite sûreté d'exé-\ncution qu'à certains moments la direction, ou du moins cette partie matérielle\nde la direction qui consiste à marquer le rythme, devient inutile.\n    Dans le concerto de Brahms, le jeune violoniste Josef Szigeti a été très juste-\nment applaudi. C'est un artiste dont le jeu, comme la personne, est marqué\nau coin de la finesse et de la distinction. Sonorité pure et touchante, rythme\nfier et décidé, technique aisée et souple, il possède tout cela, et l'avenir\n"}, {"page_pdf": 785, "texte": "678                                DURENDAL\n\n\namènera aussi, l'on n'en saurait douter, le complet épanouissement de ses\nfacultés lyriques et expressives.\n\n                                       * *\n\n   M. Richard Buhlig qu'on entendit déjà l'an dernier, à Bruxelles, vient\nde donner un nouveau récital de piano, dans la salle de la Grande Harmonie.\n   Richard Buhlig n'est pas seulement un virtuose remarquable. A notre\népoque de grand affinement musical, la virtuosité ne constitue plus, d'ailleurs,\nun titre suffisant pour attirer l'attention et assurer le succès. Mais il est aussi\nun artiste véritable qui, en toute sincérité et sans viser à l'effet, cherche à\nexprimer suivant sa conception personnelle la poésie des œuvres qu'il inter-\nprète. En son programme substantiel et concis (pourquoi donc les pianistes\nsont-ils généralement si enclins à surcharger et à encombrer outre mesure les\nprogrammes de leurs récitals?), deux noms figuraient seulement, Beethoven et\nChopin, représentés par deux de leurs plus hautes inspirations, l'Appassionaia\net la sonate en 52 bémol mineur. Buhlig donna de l'Appassionata une inter-\nprétation fervente dont le finale, enlevé avec une fougue superbe, constitua\nle summum.\n   Mais, à notre sens, c'est surtout dans la sonate de Chopin que cet intéres-\nsant artiste affirma sa personnalité avec toutes ses capacités pittoresques et\nexpressives. Le Scherzo de la sonate, au milieu duquel se dessine un rythme\nalenti de danse idéale et lointaine, fut bien rendu dans sa sombre et farouche\ngrandeur. La marche funèbre, prise dans un mouvement très lent, revêtit un\ncaractère solennel et tragique. Quant aux chromatismes fantastiques de la fin,\ncette étonnante page d'impressionnisme écrite plus de cinquante ans avant que\nl'impressionisme musical fût mis en honneur par Debussy et son école, Buhlig\nl'esquissa comme en rêve, la dissimulant discrètement derrière un nuage de\nsonorités embrumées et monochromes. C'est là, croyons-nous, la véritable\ninterprétation qui est aussi celle de Paderewski, plusieurs grands pianistes\nl'exposant avec des rinforzandi, que Chopin n'a pas voulus, et en rafales de\ntempête qui n'en rendent point la vraie signification. Buhlig détailla aussi\navec de poétiques colorations le Nocturne en ré bémol, cisela spirituellement\nquelques études (sol bémol, la bémol op. 10) et termina par la glorieuse étude\nen ut mineur (op. 10), un des sommets de l'œuvre de Chopin. Au rappel, il\njoua la Berceuse à la perfection. Ce fut un régal de sonorités qui, comme une\nfine caresse, s'épandirent avec une limpidité délicieuse.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n   Signalons enfin la première séance du Quatuor Zimmer. Au programme,\nle « Kaiser Quartett » de Haydn, dont le caractère juvénile et primesautier fut\nrendu avec une exquise fraîcheur de sentiment et une simplicité toute clas-\nsique. Le quintette en la majeur (op. 81) pour pianos et cordes de Dvorak,\nabondamment imprégné de sève folklorique et dont l'interprétation vibrante,\n"}, {"page_pdf": 786, "texte": "                           CHRONIQUE       DU   MOIS                         679\n\npleine d'envolée et de couleur, donna parfois des effets d'une ampleur vraiment\norchestrale, où la participation brillante et la si belle clarté d'exécution du\npianiste hollandais Verhey mérite d'être notée. Enfin, comme couronnement,\nle quatuor en la mineur (op. 41, n° 1) de Schumann, où les vaillants artistes\nmirent toute la ferveur expressive souhaitable.\n   Le quatuor Zimmer, on le sait, réunit des éléments d'élite (MM. Zimmer,\nGaillard, Baroen, Ghigo) et l'on eut une fois de plus l'impression que, tant\nau point de vue du fini de l'interprétation qu'au point de vue de la puissance\nd'émotivité, le quatuor Zimmer ne le cède en rien aux autres quatuors célèbres,\ndont notre capitale reçoit de temps à autre la visite.\n                                                    GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                            Au Théâtre du Parc\n    L ' h o m m e q u i a s s a s s i n a . — Claude Farrère au Théâtre. Romancier\nen vedette, ce sort devait lui arriver. Mais c'est toujours avec appréhension\nque l'on assiste à cette incarnation par des acteurs de personnages qui vous\nétaient peut-être apparus à la lecture avec un visage très différent — et l'on\ncraint de voir l'interprétation dramatique faire du tort à l'œuvre primitive\nelle-même. Que de beaux romans ont été ainsi par des dramaturges violents\net des acteurs brutaux — mis en pièces !\n    Malgré cette mise en garde a priori, le drame de M. Pierre Frondaie — on\nse souvient de son adaptation au théâtre d'un livre de Pierre Louys qui est le\nmaximum de l'ignominie — mérite plus d'un éloge. Tout en s'inspirant du\nroman, elle conserve une personnalité très marquée. On y trouve tout à la fois\nune langue riche et expressive, un grand talent dramatique — du mouvement\nplus que de la nuance — et une intensité de vie rendue plus émouvante encore\npar le cadre poétique dans lequel se déroulent les événements.\n    Au point de vue psychologique, on peut s'étonner de voir que le marquis de\nSévigné, personnification de si grandes qualités d'âme, ne trouve pas d'autre\nmoyen que le crime brutal pour sauver son amie Lady Falkland... Mais\nalors ce ne serait plus « l'homme qui assassina ». Cet assassinat qui paraît de\n loin — sur l'affiche et dans le titre — le nœud de l'action, ne l'est pas du tout.\n Ce n'en est même pas le point culminant : mais c'est le moment où l'intérêt\nphysique des spectateurs — cette tension des nerfs si connue des amateurs de\n mélos — est à son comble.\n    J'ai fait allusion au cadre. Claude Farrère l'avait fait prestigieux. M. Reding\n l'a imité. De nouveaux décors exotiques à souhait évoquent tour à tour des\n intérieurs orientaux d'une exactitude scrupuleuse et de lumineux jardins domi-\n nant le Bosphore et son horizon de collines et de palais. Quant à l'interpréta-\n tion, elle est hors pair. M. Marey s'est montré égal à lui-même et Mme Michelle\n égale à son partenaire.\n                                                                           B. N.\n"}, {"page_pdf": 787, "texte": "                             LES LIVRES\n\n     L e s P o è m e s . D ' a u c u n s ont dit que les Blés mouvants (1) ne mar-\nquaient point chez Emile Verhaeren un renouvellement ; d'autres ont pensé\nqu'ils marquaient une décadence. Le ton seul a baissé. Ce livre n'est point\nexaspéré ou paroxyste, et il m a r q u e u n e évolution du g r a n d lyrique vers\nu n e force égale et une vigoureuse majesté. Dirais-je que c'est de la poésie de\nvieil h o m m e ? N o n p a s . Mais l'heure vient, où, plus é m o u v a n t que les midis\nfauves, va s'étendre sur les campagnes le g r a n d soir apaisant où s'allongent\nles o m b r e s .\n    Virgile! il faut l'évoquer ici, quoique les sept dialogues rustiques qui,\navec des poèmes d'interlude, forment le volume des Blés mouvants, n e soient\nen rien des réminiscences ou des modernisations des églogues. Ils n'ont\nde c o m m u n avec elles que la noblesse de l'accent et la belle lenteur des\nmusiques. Das paysans parlent du passé, du progrès, de la ville, de leurs\nbêtes, de leurs prières, de leurs a m o u r s . Vieillards autoritaires, beaux\na m a n t s rustiques, l a b o u r e u r s , pâtres, jardiniers, ils redisent à calme voix le\npoème de la terre. Et tous l'aiment de cet a m o u r entêté et sain, de cette\npassion violente et profonde qui lie le cœur de Verhaeren au cœur silencieux\nde la glèbe.\n    Les vers, sans p e r d r e de leur force, sont plus simples et plus souples que\nn a g u è r e . E t ceux qui s'impriment le plus profondément dans la mémoire ne\nsont plus les vers crispés comme jadis, mais ceux qui évoquent des senti-\nments tendres et doux, ou des images nuancées.\n\n                 ...Et le vent semble fait de mouvante lumière...\n                 ...Ah noire amour, à nous, tiens la dûment cachée\n                 Comme la main protège un f eu contre le vent...\n\n  Deux inoubliables p o è m e s restent les points culminants de ce livre. Ce\nsont La Fermière, et la Belle Fille. E v o c a t i o n s de la femme flamande, vigou-\nreuse, saine, autoritaire, et dont\n\n                Les pas sont lourds mais confiants\n                Comme s'ils s'appuyaient sur le cœur de la          terre...\n\nils ont la g r a n d e allure, la forme définitive qui ne peut point passer et qui\nest la marque des œuvres classiques.\n   L e s lecteurs de Durendal connaissent Charles Grolleau. Il a publié récem-\nment u n nouveau volume : Sur la route claire (2), dont les poèmes sont impré-\n\n\n  (1) Paris, Mercure de France. (2) Paris. Ed. du Temps présent.\n"}, {"page_pdf": 788, "texte": "                                  LES LIVRES                                  681\n\ngnés d'une belle émotion religieuse, et qui, d'un bout à l'autre, sonnent\nchrétien. U n e des pages les plus prenantes est celle où le poète évoque\nOlivier d e la F a y e t t e :\n\n              Maintenant vous vivez loin du pays des songes\n              Dans ce vivant Réel vers qui vous haletiez,\n              Esprit pur, dévêtu des terrestres mensonges,\n              En Dieu qui vous possède à jamais tout entier.\n\n              Car vous n'avez perdu que l'humaine apparence\n              Et, pour moi qui gémis vers la sainte Beauté,\n              Vous êtes un jeune astre éclos dans l'ombre immense\n              Puisque vous êtes mort et que vous habitez\n\n              La Profondeur divine et le divin silence\n\n   Le livre de M . P a u l Vaillant-Couturier La Visite du Berger (1), est de\nceux qu'il nous faut relire. Parce que c'est une admirable promesse qu'il\napporte là et parce que rarement la vie des champs et l'émotion de l'âme\nn'ont composé u n e aussi poignante et vivante poésie. Ecoutez ce poème\nfinal qui est presque aussi beau que le silence même.\n\n               Demeure en face de toi même, pauvre enfant,\n               El compte les heures perdues.\n\n               Offre dans tes deux mains tendues\n               Ton cœur au ciel nu comme un fruit sanglant\n               Puisqu'avec le soleil la paix sur toi descend. .\n\n               Reste ainsi: le printemps d'un coup d'aile t'effleure.\n               Ne chéris pas l'aile battante, sa tiédeur\n               Est pareille au poison d'une mauvaise fleur.\n\n               Reste ainsi, ne connais ni la forme ni l'heure ;\n               Ne demande au soleil qui t'inonde le cœur,\n               Que la lumière intérieure.\n\n               Avec la volonté de demeurer, demeure,\n               Apprends à devenir plus grand que ta douleur.\n\n   C o m m e n t n'ai-je pas encore parlé de Louis Pize? Depuis longtemps son\nmince volume aussi est à portée de ma main, pour les heures intimes. Ses\npetits poèmes des jardins et de la montagne (2) ont un parfum agreste et simple qui\nles fait aimer. L e s paysages familiers et les émotions douces, l'odeur des\nfruits mûrs et la tombée du jour, le rêve égal et calme d'une âme qui con-\n\n\n  (1) Paris. Ed. du Temps présent. (2) Collection de l'Amitié de France.\n"}, {"page_pdf": 789, "texte": "682                                   DURENDAL\n\n\ntemple. N e nous livrons pas au petit jeu des réminiscences. M. Louis Pize\nnous prévient de c h a r m a n t e façon :\n\n                Parce que j'ai chanté l'automne qui commence,\n                Dans le mystère du jardin de mon enfance.\n                Les pampres rougissants, les suprêmes bouquets,\n                Et les fruits fatigués tombant dans les fossés,\n                Parce que j'ai chanté toutes ces choses, telles\n                Que je les ai senties et je me les rappelle.\n                Sans grands mots, écoutant dans mon cœur ruisseler\n                L'eau vive, au souvenir des jours qui m'ont laissé\n                Tant de douceur et tant de simplicité d'âme,\n                On dira que j'ai trop imité Francis Jammes.\n\n    Laissons de côté les médiocres et les e n n u y e u x . Ne p r e n o n s aujourd'hui\nque les poèmes s y m p a t h i q u e s . E n ce novembre, autour de la lampe, il est si\nbon de n'avoir q u e des amis. Comment le poète de l'Ombre qui tourne (1),\nMarcel Drouët, n'en serait-il pas? Dans u n e langue tour à tour serrée ou\na b a n d o n n é e il dit le rêve tiède et la mélancolique volupté. Mais on attend le\ngrand vent qui doit passer et révéler peut-être à ce chanteur trop humain la\nvraie Vie... Comment aussi ne nous attarderions-nous pas aux beaux poèmes\nsi sûrs de forme de M. P h i l i p p e Henriot (La clairière aux sources) (2),\nencore un de ces j e u n e s qui, ayant connu les images, les paysages les émo-\ntions, les regrets, viennent s'asseoir au bord du puits d'où jaillit l ' E a u vive :\n\n                ...El lorsqu'après avoir ployé sous votre étreinte\n                Vous aurez exaucé ma prière et ma plainte,\n                Lorsqu' encor tout meurtri je me relèverai\n                Ce sera pour aller, pâle et transfiguré\n                De retrouver ainsi votre amitié Divine,\n\n                Endormir ma douleur contre Votre Poitrine.\n\n   M. José P e r r é e , d a n s une édition c h a r m a n t e , recueille ses poèmes sous\nce joli t i t r e : La Maison Blanche.\n\n                Au pied du vert coteau, sourit la maison blanche\n                La solitude en est la maîtresse, l'accueil\n                Un chant aux lèvres, tel un frais et gai dimanche\n                Debout, attend parmi les lierres froids du seuil.\n\n                Le jardin, baisé par le doux parfum des roses,\n                Emmêle dans ses fleurs aux brillantes couleurs.\n                Les haleines du vent, la musique des choses,\n                La grâce du sourire et la douceur des pleurs...\n\n  (1) Paris, Dorbon. (2) Paris. Ed. du Temps présent.\n"}, {"page_pdf": 790, "texte": "                                    LES    LIVRES                                   683\n\n   Chansons d'amour, paysages de rêve, confidences à mi-voix. Rien de plus\nsympathique que ce petit livre (1).\n  Si le dernier volume de M. Louis Payen est d'une belle et noble tenue, il\nfaut reconnaître que le titre: Le Collier des heures (2), en est affreusement\nordinaire, et que la pièce qui prétend expliquer ce titre est d'un symbolisme\nbien médiocre et tarabiscoté. Il faut aussi s'affliger de la banalité de trop de\npoèmes qui ont cent fois été faits par d'autres. Ainsi n'est il pas très original\nd'écrire (c'est une nymphe qui parle) :\n\n               Un Dieu cruel a renversé l'autel antique,\n               Sa parole a rompu les pierres du parvis,\n               Et le lierre et la ronce enlacent les portiques\n               Qui ne connaissent plus les peuples asservis...\n\n               Quels espoirs, quels bonheurs, quels rêves dois-je attendre ?\n               L'univers oublieux ignore le remords,\n               Notre passé n'est plus que poussière et que cendre,\n               Le chèvre-pied divin Pan, Pan lui-même est mort.\n\n   Avouez que ce P a n Pan est du dernier bon goût!\n   Voici deux plaquettes, M. Charles Conrardy, dans l'Archipel de Joie (3),\nréunit des poèmes en prose qui ne sont pas sans grâce. M. Arthur Cantillon,\npréfacé par M. Polydore Flandre,traduit sous le titre de la Guitare enchantée (4),\ndes morceaux de J o h n Littlebird, poète anglais mort jeune. L'ensemble de\nla brochure (le sérieux documentaire de la préface, le goût déchirant des\npoèmes) en font certainement une des plus agréables fumisteries de ces der-\nnières a n n é e s .\n   Arrêtons-nous, pour terminer cette rapide revue, devant les paysages mesu-\nrés qu'évoque M. Georges Ducrocq dans son beau recueil : Les Roses du\n Valois (5). Nous y goûterons tout l'équilibre, toute la souriante gravité, toute\nla grâce sans effort du génie fiançais.\n\n               Ciel de France léger, si tendre sur nos têtes,\n               Nuages qui volez comme des ramiers blancs,\n               Beau pavillon d'azur souple, pur et troublant\n               Climat miraculeux, ordonnateur de fêtes,\n\n               Qu'il est doux de sentir après de longs voyages\n               En des pays brumeux ou de trop grand soleil\n               Se poser sur nos fronts le baiser sans pareil\n               D'un firmament limpide, indulgent, sans orages !\n\n               Il n'est d'apaisement que sous la coupe ronde\n               Ciel bleu de mon pays, horizon velouté...\n\n\n  (1) Bruxelles. Association des écrivains belges. (2) Paris. Mercure de France. (3) Col-\nlection des Chants de l'Aube. (4) Edition de Flamberge. (5) Paris. Belle Edition.\n"}, {"page_pdf": 791, "texte": " 684                                      DURENDAL\n\n\n    M. Ducrocq, qui mène avec ses Marches de l'Est u n e admirable et vigou-\n reuse c a m p a g n e nationaliste, vient chercher devant les horizons calmes\n et harmonieux de l'Ile de F r a n c e le secret de sa vigueur même.\n\n                                                                 PIERRE    NOTHOMB.\n\n\n       N o u v e l l e s a s i a t i q u e s , par le comte DE GOBINEAU. Nouvelle édition.\n — (Paris, Perrin.)\n      Plusieurs des ouvrages du comte de Gobineau sont rares et, pour dire le\n vrai, introuvables. Depuis que cette passionnante physionomie littéraire a\n été remise en valeur par divers travaux allemands et français, et que l'opi-\n nion commence enfin à soupçonner en l'auteur des Pléiades un des génies les\n plus curieux du dix-neuvième siècle, les livres du comte de Gobineau sont\n recherchés avec fureur par les collectionneurs avertis.\n     On a d o n c pensé o p p o r t u n d'offrir au public lettré une seconde édition des\nNouvelles asiatiques. Ce recueil, depuis longtemps épuisé, parut en 1876 à la\n librairie Didier, tandis que le comte de Gobineau se trouvait en Crimée,\naccomplissant en c o m p a g n i e de l ' E m p e r e u r du Brésil, Dom P e d r o , ami très\nfidèle, u n g r a n d voyage en Russie, en T u r q u i e , et en Grèce, par Saint-\nP é t e r s b o u r g , Nijni-Novgorod, Moscou, Kiew, Livadia, Sébastopol, Con-\nstantinople et Athènes.\n     Si les lecteurs a l l e m a n d s , depuis une vingtaine d ' a n n é e s , grâce à de\ngénéreuses et intelligentes initiatives, sont familiarisés avec l'œuvre du comte\nde G o b i n e a u , il n'en est pas de m ê m e en F i a n c e où l'ethnologue a fait tort à\nl ' h o m m e de lettres et à l'artiste.\n     Il est arrivé à Gobineau une aventure assez ennuyeuse quoique c o m m u n e .\nSon nom s'est attaché au fameux Essai sur l'inégalité des races humaines. P o u r\nb e a u c o u p de gens inattentifs il fut l'homme d ' u n seul livre, d'ailleurs origi-\nnal, plein d'aperçus hardis, mais enfin assez spécial, d'abord rébarbatif et\ndestiné au public savant. C'était étrangement restreindre sinon refroidir la\ncuriosité. Quantité de lettrés, à la vue d'un titre un peu rude, ne poussèrent\npas plus avant leur investigation, s'étonnant qu'on fît tant de bruit autour\nd'un diplomate, écrivain à ses heures, orientaliste par e n n u i , croyaient-ils,\namateur érudit sans p l u s .\n     Q u e si quelques critiques plus éclairés prétendaient reviser un jugement\npar trop sommaire, on avouait qu'à la vérité on n'ignorait pas les Pléiades,\nce r o m a n de l'énergie et de l'ascétisme h u m a i n s , qu'on admirait même La\nRenaissance, cette magistrale fresque d'histoire. Mais lorsqu'on avait pro-\nnoncé à ce sujet le mot d'impérialisme stendhalien, on se croyait quitte\nenvers une mémoire pourtant digne de quelque pitié.\n     L a vérité est tout a u t r e . Gobineau fut diplomate par occasion, mais écri-\nvain de métier et l'homme le plus éloigné qui soit de tout pédantisme, bref,\nle plus français. Dès l'âge de vingt ans, il entre dans la carrière des lettres et\nne quitte la plume que le jour de sa mort. Déjà Mérimée, un de ses intimes,\ns'étonnait de cette fécondité intellectuelle. R o m a n s , épigraphie, drames,\nhistoire des peuples, p o è m e s lyriques, archéologie, récits de voyage, philo-\n"}, {"page_pdf": 792, "texte": "                                     LES LIVRES                                     685\n\n sophie comparée, Gobineau s'est essayé dans les genres les plus divers et a\n excellé d a n s la plupart. Sa culture encyclopédique, jointe à u n e curiosité\n insatiable et à u n e imagination extraordinaire, l'entraînait dans les voies les\n plus opposées.\n    Ajoutez à cela une promenade perpétuelle â travers des pays exotiques,\n des races très anciennes et qui furent la jeunesse du m o n d e , des horizons\n magnifiques, contemplés tour à tour avec des yeux de savant et des yeux de\n poète, u n cerveau admirablement organisé et un goût très sûr quoique très\n original — et vous vous étonnerez moins de voir u n e intelligence saine et\n active pousser des prolongements dans tous les domaines de l'esprit,\n de même q u ' u n bel arbre étend ses racines autour de lui en éventail.\n    Cette œ u v r e composée de deux douzaines de volumes, si variée dans ses\n réalisations, accuse une réelle unité de pensée. U n e idée directrice relie les\n romans aux ouvrages d'érudition, les poèmes aux études scientifiques, en\n sorte que porter un jugement sur le comte de Gobineau est fort hasardeux,\n avant d'avoir épuisé la substance de tous ses livres complétés les uns par les\n autres. C'est là le mystère d'une vie bien organisée.\n    Ces ouvrages ne sont pas accessibles au même degré. Gravir à contretemps\n l'échelle de l'initiation c'est risquer de s'essouffler. Chaque âme possède ainsi\n des c h e m i n s plus ou moins familiers.\n    E n mettant entre les mains du grand public les Nouvelles asiatiques on a\nconscience de dévoiler un des côtés les plus riants de l'œuvre de Gobineau,\net q u a n d même les plus représentatifs. Cet ouvrage plaira aussi bien aux\nsavants q u ' a u x amateurs, aux érudits comme aux simples lettrés, à ceux\nqu'on appelait jadis les « honnêtes gens ».\n    L'attrait piquant de ces scènes exotiques, l'art étonnant avec lequel sont\ncampés certains caractères, la psychologie aiguë et froide, la magie d'un\nstyle tout en mouvements et qui mord, ne sauraient manquer de captiver les\nvrais a d m i r a t e u r s de Stendhal et de Mérimée. Les elhnologues ne seront\npoint déçus qui cherchent des observations objectives, des analyses expéri-\nmentales d'états d'âmes collectifs, car il n'est point d'homme plus dégagé\nde tout parti pris que l'auteur de La Renaissance, quoi qu'on en ait dit. Il\nn'a rien tant en horreur que les théoriciens si ce n'est les moralistes. Lui-\nmême a pris soin de nous en avertir dans son Introduction. L a page est\nbelle et tout à fait dans sa manière :\n    « On ne se rend pas très bien compte de ce que vaut un moraliste, à q u a i\nil sert d e p u i s le temps que cette secte parasite s'est présentée dans le m o n d e ;\net les innombrables censures qu'elle mérite par l'inconsistance de son point\nde départ, l'incohérence de ses remarques, la légèreté de ses déductions,\nauraient bien d û faire classer, depuis des siècles, ses adeptes au n o m b r e des\nbavards prétentieux qui parlent pour parler et alignent des mots pour se les\nentendre dire. Au nombre des non-valeurs que l'on doit aux moralistes, il\nn'en est pas de plus complète que cet axiome : « L'homme est partout le\nmême ». Cet axiome va de pair avec la g r a n d e prétention de ces soi-disant\npenseurs de réformer les torts de l'humanité, en faisant admettre à celle-ci\nleurs sages conseils. »\n"}, {"page_pdf": 793, "texte": "686                              DURENDAL\n\n\n    Oui, les âmes sont fort éloignées les unes des autres, et Gobineau ajoute :\n    « Au rebours de ce qu'enseignent les moralistes, les hommes ne sont nulle\n part les mêmes. On s'aperçoit sans peine qu'un Chinois possède deux bras et\n deux jambes, deux yeux et un nez comme un Hottentot ou un bourgeois de\n Paris; mais il n'est pas nécessaire de causer une heure avec chacun de ces\n êtres pour s'apercevoir qu'aucun lien intellectuel et moral n'existe entre\n eux, si ce n'est la conviction qu'il faut manger quand on a faim et dormir\n quand le sommeil presse...\n    » ... Dans les Nouvelles ici rassemblées, le but qu'on s'est proposé a donc\n été de montrer un certain nombre de variétés de l'esprit asiatique et en quoi\ncet esprit, observé en général, s'éloigne du nôtre. Ce sont les observateurs\n pénétrés de cette vérité qui se sont montrés les plus propres à vivre au milieu\ndes Persans, des Afghans, des Turcs et des gens du Caucase. Quand on l'a\noublié et qu'on se place ensuite en face de ces populations avec l'intention\nde les décrire, on ne formule plus à leur égard que des jugements ridicules;\non se borne à les trouver perverses et rien que perverses, par cela seul qu'elles\nne ressemblent pas aux Européens. La conclusion nécessaire à tirer de ce\njugement serait qu'elles représentent la corruption, tandis que les Occiden-\ntaux sont la vertu. Afin de ne pas tomber dans un pareil non-sens, il ne faut\npas parler des Asiatiques en moraliste. »\n   Ces Nouvelles furent écrites à Stockholm durant que Gobineau était\nministre de France en Suède. Il atteignait la soixantaine et revivait pour\nson plaisir une existence assez mouvementée, promenée avec délices aux\nquatre coins de l'Orient.\n   Vers cet Orient des Mille et une Nuits si complexe, si cruel, si merveilleux,\nsi totalement différent de notre civilisation et dont Gobineau emprunta cer-\ntaines habitudes de vie, sa pensée se reportait sans cesse. Il se rappelait ses\nannées vécues en Perse et dans la Turquie d'Asie; sou bienheureux séjour\nen Grèce, la masse de documents trouvés sur place; les pays incomparables\ntraversés dans l'exaltation; la quotidienne observation de ces caractères asia-\ntiques où l'instinct domine jusqu'à la tyrannie, de ces mœurs commandées\npar une sorte d'immoralité inconsciente. Le curieux spectacle, pour un psy-\nchologue dénué de préjugés, que cette floraison humaine si vivace et si libre!\n   Quelque chose de cette nostalgie de l'Orient se retrouve dans le dernier\nchapitre du recueil : La Vie de voyage. C'est la description colorée d'un de ces\nimmenses trains de caravanes qui vont d'Erzeroum à Tebriz, caravanes con-\nduites par un chef autoritaire et expérimenté, composées de deux mille\nvoyageurs : Osmanlis, le chapelet de grains d'ambre à la main, émigrés\ntjerkesses, Juifs, Arméniens, Yézidys, Syriens, le tout s'étendant sur plu-\nsieurs kilomètres de longueur, avec des files de chevaux, de mulets, de\nchameaux escortés par des gardiens, le chef couvert de bonnets ronds ou\ncylindriques. Ainsi l'on s'avance parmi des contrées tantôt fertiles, tantôt\ndésolées avec, sur sa tête, le vol imposant des aigles et des faucons décrivant\nleurs cercles de chasse. Les aventures ne sont jamais les mêmes; de ce\nspectacle ondoyant et changeant on ne peut se lasser. Plusieurs voyageurs\nvont jusqu'à passer leur existence à suivre ces trains humains, tellement ce\ngenre de vie est passionnant. C'est pourquoi, ajoute Gobineau :\n"}, {"page_pdf": 794, "texte": "                                    LES LIVRES                                    687\n\n    « On peut s'expliquer que lorsque les hommes ont goûté u n e fois de\n ce genre d'existence, ils n'en peuvent plus subir u n autre. Amants de l'im-\n prévu, ils le possèdent ou plutôt s'abandonnent à lui du soir au matin, et du\n matin jusqu'au soir; avides d'émotions, ils en sont a b r e u v é s ; curieux, leurs\n yeux sont constamment en régal; inconstants, ils n'ont pas le temps même\n de se lasser de ce qui les quitte; passionnés enfin pour la sensation présente,\n ils sont débarrassés à la fois des ombres du passé, qui ne sauraient les suivi e\n dans leur évolution incessante, et encore bien plus des préocupations de\n l'avenir écrasées sous la présence impérieuse de ce qui est là. »\n    On c o m p r e n d à quel point ce mode de vivre exalte notre auteur, plus que\n quiconque « a m a n t de l'imprévu », « avide d'émotions », « passionné pour\n la sensation présente », les sens en perpétuel éveil, l'intelligence en récepti-\n vité constante.\n    Aussi bien, connaissant à la perfection les paysages, les êtres et les\n mœurs d o n t il parle, Gobineau nous a donné une série de Nouvelles extrê-\n mement vivantes et variées, sorte d'illustration littéraire de son livre plus\nscientifique Trois ans en Asie. T o u r à tour transportés dans les aouls de\nTjerkesses, d a n s les villes turques, persanes ou afghanes, au milieu de vallées\ntrès riches ou d e plaines arides et poussiéreuses, nous assistons à un défilé\nde types les plus dissemblables et les plus pittoresques qui soient, unis pour-\ntant d a n s la même ferveur : la haine de l'Européen.\n    La danseuse de Shamakha évoque une série de scènes caucasiennes; les\nAmants de Kandahar, récit sanguinaire qui a pour théâtre l'Afghanistan,\nrappellent u n e histoire de vendetta ou une chronique italienne de la Renais-\nsance; l'Illustre Magicien fait songer aux contes des Mille et une Nuits, —\nau dire de critiques autorisés, cette nouvelle est un pur chef-d'œuvre; — la\nGuerre des Turcomans nous permet de saisir sur le vif la verve incompa-\nrable de l'auteur et cette ironie froide et cruelle qui est bien une des caracté-\nristiques les plus curieuses de son tempérament d'artiste. Cette ironie si\nparticulière et ce pessimisme aigu l'apparentent à Stendhal et à M é r i m é e ;\nmais seul peut-être, Kipling a su évoquer des paysages exotiques avec cette\nintensité.\n    Au m o m e n t où l'attention de l'Europe est plus que jamais sollicitée par cet\nOrient fanatique, mystérieux, en proie au choc des races et présentant des\nsymptômes inquiétants de décrépitude après avoir été le berceau de la civili-\nsation, les Nouvelles Asiatiques susciteront un vif mouvement d'intérêt. Ce\nlivre, en plus qu'il est un chef-d'œuvre littéraire, permettra à certains de\nreviser leur j u g e m e n t sur l'œuvre du comte de Gobineau. P o u r beaucoup il\nsera u n e révélation.\n                                                           TANCRÈDE de      VISAN.\n\n\n\n   L a P e i n t u r e aux XVII e et XVIII e siècles, par M. Louis\nG I L L E T . — ( U n volume illustré, Paris, Laurens.)\n    G r a n d s siècles dans l'histoire de la peinture; grands siècles dont l'œuvre\nse résume d a n s notre mémoire par de grands noms : R u b e n s , F r a n s H a l s ,\n"}, {"page_pdf": 795, "texte": "688                                DURENDAL\n\n\nRembrandt, Velasquez, Poussin, Watteau, Goya... Maîtres des prestiges,\ntournés, les uns, vers la réalité; les autres, vers le rêve; tous vers la vie; maî-\ntres qui, dans le recul des années, se dressent comme les témoins de la vie,\ndont ils ont été les magnifiques interprètes, et tout à la fois de la mort qui\na tout enseveli autour d'eux pour les laisser seuls debout.\n    Ce sont, sur les routes confuses et enténébrées du passé, les « phares »\n qu'évoquait Baudelaire. Mais s'ils font de la lumière, ils font aussi de\nl'ombre: tout leur éclat est dans les hauteurs et ils enferment dans une nuit\n plus épaisse tout ce qui est à leur base. Telle est, du moins, l'impression\n première que l'on reçoit lorsque l'on aborde l'œuvre de quelqu'un de ces\ngéants de l'art. Il semble qu'ils aient englouti dans leurs créations avec\ntoute l'œuvre de leurs prédécesseurs, toutes les possibilités d'inspiration\nde leurs contemporains. Ils ont donné à la pensée de leur temps une\n expression si forte et si impérieuse qu'à la comparaison toutes les autres\nexpressions qu'elle a reçues nous paraissent inertes et incertaines... Mais,\n cette pensée, ne nous trompons-nous pas en la définissant d'après les\n ouvrages des hommes de génie? Ne l'y saisissons-nous pas, traduite déjà\n et fixée, à un moment où elle était encore en devenir dans la réalité? Étant\n hommes, ils sont du présent, mais, étant hommes de génie, ils le devancent\n et sont aussi de l'avenir. Par tout ce qu'il assimile de l'ambiance, le génie\n est multitude; par tout ce qu'il ne tient que de lui-même, et qui est singulier\n ou exceptionnel, il est solitude. Il regarde, il observe, mais aussi, il anticipe.\n Il marche en éclaireur, en annonciateur. Il « vise, dit Schopenhauer, un but\n que les autres ne voient pas », et que nous ne voyons, nous, que parce que,\n depuis, il a été dépassé.\n     De sorte que l'on est amené à conclure que la mentalité vraie d'une époque\n se reflète avec infiniment plus d'exactitude dans l'œuvre des artistes\n moyens ou même médiocres, tout à fait assujettis aux influences du\n milieu, que dans celle des grands. A certains égards, on pourrait dire que\n Benvenuto Cellini ou Jules Romain sont plus représentatifs de l'esprit de la\n Renaissance que Léonard ou Michel-Ange. Ce n'est pas à l'exorbitant\n Rembrandt, mais à des maîtres tels que Pieter de Hoogh, Paul Potter ou\n Vermeer de Delft que nous demanderons l'image du peuple de marchands\n  positifs et puritains, parmi lesquels ils travaillaient. Lorsque nous songeons\n  à la peinture classique française, c'est plutôt à Le Brun que nous pensons et\n  à ses décorations de Versailles qu'à Nicolas Poussin et aux nobles rêves\n  qu'il conduisait dans les ruines de Rome. Où surprendrons-nous mieux le\n  XVIII e siècle, libertin et sentimental, que chez Watteau ou chez Boucher,\n  Fragonard et Greuze...\n     Ces maîtres, grands ou moyens, on les trouvera tous dans le beau livre de\n  M. Gillet, et aussi les petits; tous ceux, en un mot, qui, durant cette\n  période de deux siècles, ont marqué une originalité puissante ou légère\n  dans la peinture des écoles de l'Italie, de la Flandre, de la France, de\n  l'Espagne, de la Hollande ou de l'Angleterre. Des solidarités unissent toutes\n  ces écoles: toutes ont dû à l'Italie; toutes, sauf l'Italie, ont dû à la Flandre.\n  Des solidarités unissent, à travers — ou au-dessus — du temps, les grands\n"}, {"page_pdf": 796, "texte": "                                     LES    LIVRES                                   689\n\nartistes qui font l'orgueil de chacune d'elles ; R u b e n s , qui doit à Titien,\nà Michel-Ange, au Corrège et, peut-être, aussi, au travail des obscurs\nRomanistes du XVIe siècle, donne à tout le X V I I I e siècle français, par\nl'intermédiaire de Watteau, « le dernier des F l a m a n d s , le plus raffiné et le\nplus délicieux »; Van Dyck lègue à l'Angleterre une tradition qui suscite\nR e y n o l d s , Gainsborough et les autres ; d'un siècle à l'autre, Velasquez crée\nGoya; Poussin, David...\n    P a s d'histoire plus émouvante que celle de l'art. Elle ne connaît d'autres\nbatailles que celles de la p e n s é e ; d'autres victoires que celles de la beauté.\n   L'effort est partout, obstiné, volontaire; le succès est ici, puis là, puis là...\n Une gloire s'obscurcit, une autre commence à briller, grandit, éblouit, puis\nu n e autre encore, ailleurs... Et M. Gillet nous les dit toutes, ces gloires, et\nles écoles sur lesquelles elles ont lui, la succession de ces écoles, la\nmultitude des maîtres et des œuvres qu'elles ont produites, ce que chacune\nd'elles à reçu, ce que chacune d'elles a ajouté à ce qu'elle avait reçu...\nTout cela en des pages d'une plénitude et d'une concision admirables,\npénétrées de compréhension vive et de sensibilité délicate.\n\n                                                                   ARNOLD G O F F I N .\n\n\nLa liberté chez Descartes et la théologie, par M. GILSON. —\n    (Paris, Alcan. Bibliothèque             de philosophie    contemporaine.)\n     On rencontre dans les Pensées de Pascal cette brève note : « Descartes\n inutile et incertain... », et l'on comprend qu'au sens de cette intelligence\n souveraine et, peut-être, aussi bien au point de vue de sa conception scien-\n tifique qu'à celui de sa foi religieuse, le système cartésien lui paraît à la fois\nsuperflu et insuffisant.\n    L ' i n c e r t i t u d e dont parle Pascal, il la découvrait évidemment, non d a n s\nl'homme, mais dans son système. Descartes, lui, était fort convaincu du\ncaractère imperfectible de sa philosophie : Dans une lettre au Jésuite Dinet,\nil écrivait que « l'adoption de la vraie philosophie (la sienne)... serait la fin\nde toutes les guerres et de toutes les controverses, la claire vue de la vérité\nne laissant nulle place au doute ou à la dispute ».\n    Il faut croire que, pas plus que M. de Sacy, Descartes n'avait fréquenté\nMontaigne ou, m ê m e , qu'il n'avait guère l'expérience des hommes ou de leur\nesprit inapaisable de contention... Ce n'est pas faute, cependant, d'avoir\nété mêlé à la dispute et à la controverse et aussi, comme nous le montre\nl'auteur de cette excellente étude, d'avoir usé parfois d'artifices assez subtils\nou de concessions un peu spécieuses pour attirer à sa philosophie la faveur\nde certains théologiens de la puissante Compagnie de Jésus et de la Com-\npagnie, elle-même, qui était seule en situation, en ce moment-là, de d o n n e r\nou non autorité à l'œuvre du grand philosophe.\n    Le g r a n d débat théologique de l'époque avait pour principal objet le libre\narbitre. C'était presque toute la matière des fameuses controverses entre\nMolinistes, Thomistes et bientôt Jansénistes. L'analyse serrée, à laquelle\nM. Gilson a soumis les travaux métaphysiques de Descartes, lui ont permis\n"}, {"page_pdf": 797, "texte": "690                                DURENDAL\n\n\n\nde dégager nettement les sources des idées directrices de celui-ci, comme\naussi les influences qu'il a subies où auxquelles, parfois, il s'est plié, de la\npart du cardinal de Bérdulle, de l'Oratorien Gibœuf, etc., et, plus tard, de\ncelle de théologiens d'opinions tout opposées, comme le Jésuite Petau... Au\nfond, il semble bien, c'est la conclusion de M. Gilson, que Descartes, qui se\npiquait, du reste, de la plus parfaite orthodoxie, était préoccupé surtout,\nfût-ce quelquefois au prix d'assez singuliers revirements de position, de\nrendre sa Physique acceptable pour les autorités religieuses et, pour atteindre\nce but « d'adapter aux exigences de la physique nouvelle, les thèses de la\nthéologie traditionnelle, en lui faisant subir le minimum de déformations. »\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL'esthétique du paysage,          par M. PAULHAN. — (Paris, Alcan,\n Bibliothèque de philosophie contemporaine.)\nHubert Robert et les paysagistes français du XVIIIe\n   s i è c l e , par M. TRISTAN LECLÈRE. —(Paris, Laurens; Coll. des Grands\n  artistes.)\n   Après avoir beaucoup ratiociné sur la nature du plaisir que nous recevons\nde la contemplation d'une peinture de paysage, après avoir lu les pages\nattachantes que M. Paulhan consacre à l'analyse de ce plaisir, il semble que\nnous puissions conclure : le paysage, c'est le paysagiste. Celui-là nous tou-\nchera, créera en nous des sentiments ou des émotions dans la mesure où\ncelui-ci révélera dans son œuvre un tempérament original, une sensibilité\nqui soit bien sienne. C'est moins le sujet qu'il représente qui nous intéresse,\nque sa vision. Il en est ainsi, du moins, depuis que les règles classiques de\nsymétrie, d'équilibre, de genre, etc. ont cessé d'enfermer nos admirations\ndans des formules.\n   Hubert Robert et les petits maîtres français Oudry, Louis-Gabriel, Moreau,\nque M. Leclère étudie dans son agréable livre, étaient bien loin d'être affran-\nchis des lois académiques, mais il y a dans leurs œuvres quelque chose de\nnouveau, de rebelle à la convention, un penchant à la réalité vraie, à l'expres-\nsion personnelle, qui fait d eux les précurseurs conscients des maîtres du\nsiècle suivant.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nL e d e s s i n h u m o r i s t i q u e , par M. Louis MORIN. Un vol. ill. —(Paris,\n   Laurens.)\n   L'auteur nous fait un précis alerte et amusant de l'histoire du dessin humo-\nristique en France; précis entrecoupé d'anecdotes, de conseils pratiques,\nd'exemples choisis dans les œuvres des maîtres de jadis, Toppfer, Daumier,\nGaverni, et de ceux d'à présent, Forain, Willette, Léandre... En somme,\nune manière de causerie plaisante et érudite, où il y a beaucoup à apprendre\net à retenir.\n                                                            ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 798, "texte": "                                    LES   LIVRES                                    691\n\n\nSenlis,            par M. MARCEL AUBERT. L a Cathédrale de R o u e n ,\n    par M . A R M A N D LOISEL. (Collection de Petites monographies des grands édi-\n   fices de la France.) Deux vol. ill. — (Paris Laurens.)\n    C'est une excursion dans un des coins les plus séduisants de la vieille\nF r a n c e que nous fait faire M. Aubert en nous apprenant à connaître la char-\nmante ville de Senlis et tous les monuments religieux et civils du passé\nq u ' e l l e s préservés et qui font son orgueil et son ornement.\n    M. l'abbé Loisel nous fournit, lui. un guide excellent, nourri de goût et\nd'érudition, de la magnifique cathédrale de R o u e n . Il nous raconte l'his-\ntoire de ce noble monument, les phases de sa construction, les désastres qu'il\na subis soit par accident, soit par la main fanatique des hommes, et nous\nmontre tout ce qu'il a conservé, dans l'état où il se trouve actuellement,\nd'inimitable pittoresque et de beauté émouvante.\n\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\nS t o c k h o l m e t U p s a l , par M. LUCIEN MAURY. Paris, L a u r e n s . (Coll.\n   des Villes d'art célèbres.)\n   L a capitale suédoise ne peut se réclamer de très antiques origines. Le\nplus ancien document qui parle d'elle remonte au X I I I e siècle; au delà, il\nn'y a que la légende, naturelle, d'ailleurs, dans les brumes du N o r d . La\nville n'a à peu près rien gardé des époques primitives. Ce qui est resté\nd'ancien d a n s sa physionomie date de la période de la « grandeur suédoise »,\nsous les W a s a , et porte l'empreinte des influences artistiques hollandaise,\npuis française, qui s'y exercèrent tour à tour.\n   M. Maury nous donne, au cours de son étude, des renseignements fort\nintéressants sur l'art et les artistes suédois et sur la renaissance artistique\nrégionale que la prospérité actuelle du pays a engendrée.\n                                                             ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nL'art flamand et hollandais                   (juillet).\n   Notre collaborateur Arnold Gotfin rend compte du Salon des Beaux-\nArts de l'Exposition    universelle de Gand; M. Joseph Déstrée signale des\npeintures représentant la Lamentation sur le corps du Christ, répliques ou\nimitations d'un Tableau original — de Van der Goes — à retrouver\n   (Août.) U n e note de M. Bredius relative à Un tableau inconnu de Siebe-\nrechts conservé à Berlin (reproduction). Le Caractère médiéval    hollandais\nde S. H. de Roos, par M. Van Hoyen. (Il s'agit de caractères d'impressions;\nl'article est accompagné de très beaux spécimens. U n e malencontreuse\ncoquille dépare celui des Fleurs du mal).\n\n\nB u r l i n g t o n M a g a z i n e (août).\n  M . Campbell Dodgson publie deux dessins inédits de Léonard de Vinci,\nappartenant au British M u s e u m ; M. Lionel Cust donne la suite de ses notes\n"}, {"page_pdf": 799, "texte": "692                                DURENDAL\n\n\n\nsur les peintures des collections royales anglaises : il s'occupe, cette fois, des\ntableaux achetés en Italie pour le compte de Georges I I I ; suite également\nau travail de M. Giacomo di Nicola sur le délicieux maître siennois Sassetta.\nIl parle de la Madone des neiges, exécutée entre 1430 et 1432 pour le Dôme\nde Sienne et qui se trouve actuellement à Chiusdino. Mrs Archibald\nH. Christie reproduit et commente de curieuses broderies primitives\nanglaises.\n   (Septembre).— Bramantino, quelques mots sur cet artiste de M. Royer Fry,\nà propos d'une madone (collection Turner) qu'il reproduit; Sir Claude\nPhilips étudie deux panneaux (collection de Lady Wantaye), représentant\nSt-Sébastien et St-Jérôme, qu'il attribue à Raphaël ; M. Giacomo de Nicola\npoursuit son étude sur Sassetta; le baron de Cosson parle du modèle dont\nCellini s'est servi pour l'exécution deson Ganymède. Signalons encore, parmi\nles autres articles, une très intéressante notice sur Marc-Louis Solon, un\ncéramiste français établi en Angleterre, par Sir C. Hercules Read.\n   Nombreuses reproductions; bibliographies très complètes.\n\n\nVers la v r a i e Vie, par le chanoine LALIEU. (Société de St-Augustin.)\n   La vraie vie, c'est la vie chrétienne, continuellement alimentée et renou-\nvelée par Celui-là même qui est la Vie. Le livre du chanoine Lalieu est un\npetit traité pratique, clair et bien divisé, renfermant d'excellents conseils sur\nla conduite à tenir dans la fréquentation desSacrements de Pénitence et d'Eu-\ncharistie. Il offre cet intérêt spécial d'avoir rappelé la doctrine de saint\nFrançois de Sales, dont il cite souvent les œuvres en la complétant pour\nce qui concerne l'Eucharistie, par les récents décrets du Saint-Père sur la\nfréquente communion. Le livre du chanoine Lalieu vient à son heure et fera\ndu bien en orientant les âmes vers une piété solide basée sur l'Eucharistie et\nsur la liturgie.\n                                                                  D. BR. D.\n\n\n\n\n                               *    *&**&         '\n"}, {"page_pdf": 800, "texte": "                      Notules\nLe CERCLE MELPOMENE donnera à la Salle Patria :\n            Le 20 DÉCEMBRE, à 8 heures du soir\n                   la première représentation de :\n\n\n\n\n    L'AN                           MILLE\n                          Drame en cinq actes\n                     DE    NOTRE   COLLABORATEUR\n\n\n         VICTOR KINON\n  Nous engageons vivement nos lecteurs à assister à cette repré-\nsentation et à y amener leurs amis.\n\n  Cette création de l'œuvre dun de nos meilleurs poètes belges,\nsera l'objet, au Cercle Melpomène, de soins tout particuliers et\nrevêtira le caractère d'une véritable manifestation artistique.\n  La représentation de « L'AN MILLE » se donnera, en effet, sous\nles auspices du COMITÉ DE PATRONAGE DE L'ESSAI DU\nTHÉÂTRE BELGE et sera honorée de la présence de MM. les\nMinistres des Sciences et des Arts, et de la Justice, ainsi que de\npersonnalités les plus éminentes du monde des lettres.\n  PRIX DES PLACES : Fauteuils d'orchestre, 5 francs ; fauteuils\nde parquet, 2 francs; fauteuils de balcon, 2 francs; deuxièmes\nbalcons, 1 franc.\n  Les places demandées seront numérotées sans augmentation de\nprix. Elles seront remises à domicile contre remboursement.\n  Les demandes de places doivent être adressées à M. J . Van\nParys, président du Cercle Melpomène, Chaussée de Haecht, 284,\na Schaerbeek-Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 801, "texte": "694                            DURENDAL\n\n\n AVIS        IMPORTANT — N o u s prévenons nos abonnés\n                                        que nous mettrons en circula-\ntion, dès les premiers jours de Décembre, nos quittances d'abonne-\nment pour Tannée 1 9 1 4 , afin d'éviter l'encombrement du Nouvel-An.\nNous leur serions obligés s'ils voulaient bien charger leur personnel,\nen cas d'absence, de payer la quittance à leur place dès sa première\nprésentation pour nous faciliter la besogne et nous épargner la\ncorvée d'un second envoi. Nous les remercions d'avance.\n\n\n                                       *\n\n\n   La Société des Concerts de Musique Sacrée à Anvers\n a décidé de faire entendre cette saison deux œuvres capitales du répertoire\nclassique. Elle exécutera sous la direction de Mr Lod. Ontrop, en la Grande\nSalle de la Société Royale d'Harmonie, le dimanche, 21 décembre 1913, à\n 3 heures, la Schöpfung, oratorio pour soli, chœur, orgue et orchestre, de\n J. Haydn. Solistes : Melle Tilly Cahnbley-Hinken, soprano (Würzburg).\n Mr. G. Baldzun, ténor (Dortmund), Mr Arthur Van Eweyk, basse (Berlin);\nle dimanche, 29 mars 1914, à 3 heures, exécution de Elias, oratorio pour\nsoli, chœur, orgue et orchestre de F. Mendelssohn.\n   Le Comité engage les intéressés à réserver le plus tôt possible les places\nqu'ils désirent.\n   La vente de billets d'entrée au Contrôle ne peut être garantie.\n   Conditions d'abonnement : Tout membre fondateur de la Société des Concerts\nde Musique Sacrée paie une cotisation annuelle de 50 fr. Il recevra deux\nplaces léservées pour chaque Concert el deux invitations à chaque répétition\ngénérale.\n   Tout membre protecteur paie une cotisation annuelle de minimum 15 fr.,\npour laquelle il lui sera envoyé une place réservée à tous les Concerts.\n   Prix des places : Place réservée 6 fr. — Première 4 fr. — Seconde (galeries-\nbas-côtés) 3 fr. — Troisième (galeries-étages) 2 fr.\n   Le Samedi à 5 heures, veille de l'exécution: Répétition générale. —\nBillet d'entrée : 2 fr.\n   Les personnes, étrangères à la ville, peuvent faire numéroter leurs billets\n(places réservées) en les adressant à l'Administrateur de la Société, M. Jules\nBoelaerts, Marché St-Jacques, 11, Anvers, qui les renverra dûment numé-\nrotés.\n   Les billets sont en vente à Bruxelles, chez MM. Breitkopf et Hartel ; à\nGand, chez MM. Beyer; à Liége, chez Mad. Veuve Muraille; à Bruges,\nchez M. Van Marcke; à Louvain, chez M. Versluys, rue de la Station, 45;\nà Malines, chez M. Loret, Place d'Egmont, 52 ; à St-Nicolas, chez M. Joris,\nrue de la Station; à Anvers, chez les principaux marchands de musique ou\nchez l'Administrateur de la Société M.Jules Boelaerts, Marché St-Jacques,n,\nAnvers.\n"}, {"page_pdf": 802, "texte": "                                    NOTULES                                    695\n\n« L'Annonce faite à Marie » en Allemagne.— Comme naguère\nGobineau, aujourd'hui M. Paul Claudel est adopté en Allemagne, où il\nreprésente en première ligne le théâtre philosophique et poétique de la nou-\nvelle génération française. Plusieurs scènes ont donné ou donneront prochai-\nnement des œuvres de M. Claudel. E t on vient de représenter à Hellerau,\nprès de Dresde, la plus célèbre des pièces de M. Claudel, l'Annonce faite à\nMarie, dans des conditions de mise en scène particulières qui méritent qu'on\ns'y arrête.\n   L'institut d'art de Hellerau, petite localité voisine de Dresde, est bien\nconnu, quoiqu'il n'ait guère que deux ans d'existence. Cet été, il a d o n n é\nl'Orphée de Gluck. Il a monté de la même façon — qui est toute nouvelle —\nen simplification, en synthèse purement figurative et symbolique, l'œuvre\nsimple, figurative et symbolique d e M. Claudel.\n   Le prince Jean-Georges de Saxe, frère du roi, avait tenu à assister à la\nreprésentation. L a princesse l'y avait accompagné.\n   La France était représentée par notre ambassadeur, M. Jules C a m b o n , qui\nest aussi accrédité près de la cour de Dresde. On remarquait au premier rang\ndes fauteuils M. Reinhardt, le directeur du Deutsches T h e a t e r de Berlin,\nqui a l'intention de monter l'Annonce faite a' Marie cet hiver.\n   La salle qui servit à la représentation avait été accommodée aux besoins de\nla scène. Le régisseur, M. Salzmann, l'avait tout entière tendue de minces\ndraperies blanches au travers desquelles passait la lumière d'innombrables\nlampes à incandescence disposées au dehors, le long des parois. L a scène\nétait disposée en trois terrasses, étagées et reliées à leurs extrémités par des\nescaliers d ' u n e belle courbe. L'ensemble donnait l'impression d'un dessin\nschématique estompé de teintes plates et neutres où des personnages aux\ngestes lents se détachaient avec un beau relief. Le jeu de la lumière était très\nsûrement réglé et permettait d'obtenir, dans cette salle sans lampes et pour-\ntant parfaitement lumineuse, des effets heureux et inattendus dans ce genre\nde décor stylisé.\n   Le public de Hellerau a réservé à l'Annonce faite à Marie un accueil de\nfavorable qui s'adressait visiblement plutôt à l'auteur qu'à ses interprètes.\nM. P a u l Claudel compte déjà en Allemagne, et aussi en Autriche et en\nH o l l a n d e , de très nombreux et très assidus admirateurs. Nous savons l'estime\ntoute particulière que lui portele grand critique danois, M. George Brandès.\n   De toutes ses « paroisses » étrangères, la plus grande et la plus enthousiaste\nest a s s u r é m e n t celle d'Allemagne. M. Claudel a groupé autour de lui, avec\nune étonnante rapidité, les admirateurs de Maeterlinck, qui firent, il y a\nquelques a n n é e s , un succès sans précédent au drame de Monna Vanna. C'est\nlà u n fait incontestable qui fournit une excellente formule pour juger le talent\névidemment supérieur, mais un peu déconcertant, de M. P a u l Claudel.\n\n                                              (Extrait du Temps, 7 octobre.)\n"}, {"page_pdf": 803, "texte": "696                               DURENDAL\n\n\n\n   Viennent de paraître :\n   L'Ame du Purgatoire, poème par Pierre Nothomb (Bruxelles, Lamer-\ntin). — Méditations sur la Beauté du Monde, par Paul Bonté (Paris,\n Perrin). — L e Roman de la Forêt, roman par Jean N e s m y (Paris,\nGrasset). — Vivre la vie, roman par Jacques des Gachons (Paris, Plon)\n   Nous recommandons instamment à l'attention de nos lecteurs ces nouveaux\nlivres de nos collaborateurs.\n\n   Accusé de réception :\n\n   ART : Nevers et Moulins (collection : Villes d'art), par JEAN LOCQUIN.\nVol. ill. (Paris, Laurens). — Jacques Callot (collection : Les grands artistes),\npar EDMOND B R U W A E R T . Vol. ill. (idem). — La Cathédrale de Limoges\n(collection: Les grands édifices de la France), par RENÉ FAGE. Vol. ill.\n(idem). — Jacques Callot, maître graveur (1593-1635), par PIERRE-PAUL\nPLAN. Vol. ill. (Bruxelles, Van Oest).\n  H I S T O I R E : Histoire de Gand, par VICTOR FRIS. Vol. ill. (Bruxelles,\nVan Oest).\n\n  L I T T É R A T U R E : Les heures bénédictines, par EDOUARD SCHNEIDER,\n(Paris, Ollendorff). —La vie au théâtre, par HENRY BORDEAUX. 3e série\n(Paris, Plon). — Par-dessus la haie, par RAOUL DESJARDINS, Préface de\nFrancis Jammes (Paris, éd. du Temps présent).\n  P O É S I E : Flûteries d'Automne, par RENÉ VACHIA (Paris, Bardet). —\nLes blés mouvants, par EMILE VERHAEREN (Paris, Mercure de France). —\nMéditations sur la beauté du monde, par PAUL BONTÉ (Paris, Perrin).\n\n  ROMANS : Le Roman de la forêt, par JEAN NESMY (Paris, Grasset). —\nCeux d'hier, ceux d'aujourd'hui, par MYRIAM T H É L E N (Paris, Plon). —\nChrétienne, par JULIETTE ADAM (idem). — Vivre la vie, par JACQUES\nDES GACHONS (idem).\n  VOYAGE : La Rome du Cœur, par AMÉLIE DE SUBERCASEAUX, tra-\nduction de la comtesse de Lopinot (Paris, Perrin). — Heures d'Italie, par\nGABRIEL FAURE (Paris, Fasquelle).\n"}, {"page_pdf": 804, "texte": ""}, {"page_pdf": 805, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 11, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1913-11", "signet_source": "Vingtième année - N°11 - Novembre 1913 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : article de Claudel paru dans la Revue de la Jeunesse (octobre 1913) ; mort récente de Denys Rielandt (1862-1913) ; Notules citant un extrait du Temps du 7 octobre et annonçant une représentation du Cercle Melpomène le 20 décembre ; comptes rendus de L'art flamand et hollandais (juillet) et du Burlington Magazine (août). Numéro 11 d'après la pagination (pp. 633-696).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}