{"numero_id": "ulb-durendal-1913-livraison12", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-201", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Sainte Catherine (André Beauneveu)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "EXPOSITION D'ART ANCIEN A GAND", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 810, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 145, "texte": "EXPOSITION D'ART ANCIEN A GAND\n\n\n\n\nA N D R É BEAUNEVEU :\n                SAINTE CATHERINE\n Statue en marbre (Église Notre-Dame, Courtrai).\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-001", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 697, "page_fin": 700, "titre_corps": "Dédicace de la maison", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "Dédicace de la Maison                       DIVAE     VIRGINI         ASPRICOL", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 812, "page_imprimee": 697, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 1455, "texte": "Dédicace de la Maison\n\n                     DIVAE     VIRGINI         ASPRICOLLENSI\n\n\n\n\nPuisque, de point en point exauçant      l'oraison,\nVous avez abrité notre destin    tranquille\nSous un toit plus riant que les toits de la uille,\nDouce Dame, agréez le don de la maison.\nToute blanche, avec sa pelouse toute verte,\nQu'elle vous soit de cœur et simplement      offerte.\n\nVoyez ! elle se fait câline et vous complaît\nPar sa blancheur, et par son nom qui vous rappelle\nVotre colline, avec le chêne et la chapelle,\nEt parce qu'elle dit un peu le chapelet,\nEt parce que c'est votre image qui surveille\nLe jardin ruisselant de roses et d'abeilles...\n\nVoyez ! sitôt que l'aube a blanchi le gazon,\nLa maison, de ses yeux d'opale, considère\nLe mystère du ciel descendu sur la terre,\nEt, quand le brasier d'or s'enflamme à l'horizon,\nLa maison vous salue, ô Dame, et vous appelle\nAurore du soleil de la vie éternelle !\n\nPuis, elle fait sa tâche avec simplicité,\nSe souvenant du Christ que vous avez porté ;\nElle rit, elle jase, elle ouvre ses fenêtres ;\nEt, quand le soir s'accorde au murmure des hêtres.\nElle redevient grave et vous salue encor.\nBelle comme la lune au ciel pointillé d'or !\n\nAinsi donc, bénissez la maison qui vous aime,\nO Dame! Pour parer aux faiblesses des siens.\nDonnez-lui d'agréer à leurs anges    gardiens,\nD'avoir un air propice aux grâces du baptême,\nEt de favoriser par de justes décors\nLa sagesse du cœur et la santé du corps.\n"}, {"page_pdf": 813, "page_imprimee": 698, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2116, "texte": "698                          DURENDAL\n\n\n      Heureuses les maisons qui sont pures ! Heureuses\n      Les maisons sans dispute et sans éclats de voix.\n      Où, comme un pénétrant parfum de tubéreuses,\n      On respire le calme et l'empire des lois\n      Et la chaste union des âmes enlacées\n      Dans les simples vertus et les bonnes pensées !\n\n      Ah ! que cette maison soit pure dès le seuil !\n      Que nul de ses recoins ne cache l'ange    immonde,\n      Qu'on dépouille en entrant les poussières du monde.\n      Qu'elle soit sans humeur, sans haine, sans orgueil,\n      Et toute vôtre enfin tout le long de l'année,\n      Douce Dame d'amour qui nous l'avez donnée !\n\n      Aspricollis ! Aspricollis ! tressaille et prie.\n      Il est sous le ciel bleu des maisons de Marie\n       Où le bonheur fleurit comme un lis sans        défaut...\n       Chante magnificat, chante avec un sanglot,\n      Comme au jour de ses vœux la vierge en mousseline,\n      Aspricollis ! Aspricollis ! sur la colline.\n\n      Paix donc à la maison de bonne volonté !\n      O Vierge au nom de qui le Raphomet        chancelle.\n      Etendez notre main protectrice sur elle !\n      Donnez-lui pour gardien un Esprit       redouté.\n      Surveillant l'eau du puits et l'huile de la lampe.\n      Le charbon qui rougit et la bûche qui flambe ;\n\n      Un ange éblouissant comme un glaive brandi\n      Qui, d'un tressaillement  de sa splendeur,     arrête\n      L'éclair fourchu, le bond houleux de la tempête.\n      Le vol incandescent du démon de midi,\n      Et le pas carnassier des hommes de ténèbres,\n      Munis de limes et de lanternes     funèbres...\n\n      Et puisque vous donnez le printemps par surcroit,\n      O Dame, fleurissez en mai la clématite;\n      Qu'un léger roitelet dans la glycine habite ;\n      Que l'hirondelle rase en gazouillant  le toit,\n      Et qu'un merle qui siffle et gaiment    pirouette\n      En vienne chaque soir garnir la girouette.\n\n      Qu'en juin, les marronniers rendent le gazon   noir;\n      Que dans les phlox en feu qui parent les corbeilles\n      On entende le gong de cuivre des abeilles ;\n"}, {"page_pdf": 814, "page_imprimee": 699, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1933, "texte": "             DÉDICACE    D E LA   MAISON                    699\n\nEt qu'à l'heure d'ouvrir les fenêtres, le soir,\nOn aspire une odeur de chaleur apaisée,\nComme de seringas baignant dans la rosée...\n\nAh! donnez-nous souvent, à la fin des beaux jours,\nCette heure dont la trame est faite de velours,\nCette heure du baiser sans paroles, cette heure\nOù l'on s'aime à ce point, dans l'ombre, qu'on en pleure,\nL'âme étant proprement une belle-de-nuit\nQui n'a tout son parfum que quand la lune luit...\n\nPour ne rien oublier, soignez aussi, ô Dame,\nQue l'août soit décoré de parterres de flamme.\nQu'il y ait des criquets sonores et des noix,\nEt que l'on trouve, sous les vieux ormes, un choix\nDe mouches pour la truite et de vers pour la perche,\nTous les appâts enfin que le pêcheur    recherche.\n\nQuand la procession va sortir, en septembre,\nFaites que la maison excelle entre ses sœurs\nA dresser un autel garni de grappes      d'ambre,\nDe feuillages dorés, de cierges et de fleurs ;\nQu'elle soit la plus belle, ou du moins la plus fraîche.\nAvec un doux parfum de verveine, et de pêche.\n\nEt lorsque vient novembre, abaissez vos regards\nVers sa lampe perdue au milieu des brouillards.\nQu'est-ce qu'une maison seulette sons la suie\nDu vaste ciel cinglé de bourrasque et de pluie ?...\nEt puisqu'il est des vents pareils à des remords,\nSouvenez-vous   de nous en novembre-des-morts !\n\nEt lorsque vient décembre à la mitre de givre,\nQue la maison, dans un tête-à-tête    charmant,\nNous réserve l'étude et le recueillement,\nLes voyages du soir à travers les beaux livres,\nOù l'on voit les oiseaux du Tropique,     Beyrouth,\nCeylan, l'astronomie et l'âge du    mammouth.\n\nConnaissant notre goût intime qui prolonge\nLa clarté de la lampe en un halo de songe,\nLaissez-nous évoquer, de frileuse façon,\nLes vieux hommes de mer serrés sur un glaçon,\nLes ours blancs, l'hivernage à la    Nouvelle-Zemble,\nEt la chasse de neige et la hutte qui tremble...\n"}, {"page_pdf": 815, "page_imprimee": 700, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1071, "texte": "700                           DURENDAL\n\n\n\n      Mais en ceci surtout bénissez la maison,\n      Qu'elle garde la chair soumise à la raison,\n      Qu'elle égrène à vos pieds le chapelet des heures\n      Et n'ait pas trop besoin, comme d'autres    demeures,\n      Du pain de la misère et du sel des sanglots\n      Pour se ressouvenir du Maître de là-haut...\n\n      Si c'est trop demander, pardonnez, douce Dame !\n      Mais pourtant, est-ce trop que ce vœu de bonheur\n      Pour un poète seul au monde avec sa femme?...\n      Voyez ! sous le soleil du printemps  cajoleur,\n      Nous sommes enlacés comme deux tiges d'hièble,\n      Et vous êtes si bonne, et nous sommes si faibles !...\n\n      Souffrez-la donc heureuse au milieu des lilas\n      Un peu plus qu'il ne sied aux maisons d'ici-bas !\n      Et pour tout dire enfin, faites qu'elle inaugure\n      — Oh ! faiblement et comme en reflets, — la figure\n      De la maison d'azur, pleine de harpes d'or,\n      Où nous vous aimerons plus tendrement encor !\n\n                                                   VICTOR KINON\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-202", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : L'Agneau immolé adoré par les vingt-quatre vieillards", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L'AGNEAU IMMOLÉ ADORÉ PAR LES VINGT", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 816, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 364, "texte": "L'AGNEAU IMMOLÉ ADORÉ PAR LES VINGT-QUATRE                                                                          VIEILLARDS\nFragment de la * Tenture de l'Apocalypse » exécutée dans l'atelier de N. Bataille de Paris, d'après les cartons de J- Bandol, dit Hennequin de Bruges\n                                                         (Musée de l'Êvéché d'Angers)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-002", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 701, "page_fin": 706, "titre_corps": "Le baptême de Pauline Ardel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Baumann", "ancre_debut": "Le Baptême de Pauline Ardel (1)                                 Roman      Dans celle nouve", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 818, "page_imprimee": 701, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 2074, "texte": "Le Baptême de Pauline Ardel (1)\n                                Roman\n\n    Dans celle nouvelle œuvre, toute d'intimité, de nuances          délicates\n et pures, le romancier de l'Immolé et de la Kosse aux lions, le fervent\n pèlerin de Trois villes saintes révèle une fois de plus sa merveilleuse\n compréhension     des choses de la vie intérieure.\n    Par quelles voies simples et mystérieuses        Pauline Ardel, qui a\n grandi dans l'irréligion, se prend à aimer Julien Rude, un croyant ;\n comment ses réflexions et ses souffrances la conduisent peu à peu\njusqu'à la foi, c'est le sujet émouvant et tout à fait actuel de ce\n livre.\n    Les paysages     de l'ile de France, la douceur d'une vieille ville\n épiscopale, l'intimité de deux familles universitaires      mettent     dans\n une atmosphère       paisible le romanesque     naïf d'un amour       chaste\n que sublimise la mort.\n    Pauline Ardel semble une des figures de jeunes filles         françaises\n et modernes les plus harmonieuses      et vraies qu'on ait su réaliser.\n    Le fragment     inédit que nous publions ici raconte le matin de\nson baptême, quelque temps après la mort de celui qu'elle              aimait\n et qui, avant de mourir, l'avait convertie et menée jusqu'au seuil de\nl'Eglise    Catholique.\n\n\n   L e m a t i n du grand jour, elle se réveilla, comme u n e mariée\nqui va m e t t r e sa robe de noces, dans une attente extraordinaire.\nElle avait j e û n é la veille, et son esprit se mouvait, presque\ndégagé de son corps, avec une alacrité lumineuse. Dès\nsix heures, elle sortit, devant rejoindre, en la chapelle de son\ncouvent, l'abbé Charmoy qui la confesserait.\n   Il avait plu avant l'aurore; sur le mail, où personne ne\npassait, un vent d'est léger, le « matinal », comme disent les\npaysans de Bourgogne, agitait dans les feuilles mouillées des\nplatanes la lumière aussi fraîche que la rosée. L a n a p p e verte\net claire des frondaisons d'un acacia remuait dans le vivier du\n\n  (1) A paraître en février prochain, chez Bernard GRASSET, éditeur. 61, rue\ndes Saints-Pères, Paris.\n"}, {"page_pdf": 819, "page_imprimee": 702, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2533, "texte": "702                             DURENDAL\n\n\nciel; les rossignols se répondaient à travers les j a r d i n s ; une\nbuée fumait sur des massifs de fleurs ; la tour de la cathédrale\nétait rose au soleil montant.\n   « T o u t à l'heure, se disait P a u l i n e , je serai joyeuse comme\nces atomes de rayons qui dansent et qui scintillent. »\n   Mais la perspective de sa confession couvrait encore d'une\no m b r e le bonheur dont elle palpitait. Q u o i q u e ses entretiens\navec l'abbé C h a r m o y eussent, d'avance, allégé, pour elle,\nl'humiliation des aveux, elle entra, presque tremblante, à\nl'intérieur du confessionnal. L'exiguïté noire et nue du recoin\noù ses yeux ne distinguaient q u ' u n e image de Jésus en croix et\nla grille fermée d'une planche l'inquiétait comme un accusé qui\nattend, dans u n e cellule austère, le moment de comparaître\ndevant un juge infaillible. Elle entendit l'abbé C h a r m o y enfiler\nson surplis, mettre son étole et s'asseoir : était-ce le même\nprêtre dont elle connaissait le visage bénin? Mais, dès qu'il eut\nouvert la grille et parlé, elle respira. A chacune des fautes\nqu'elle énumérait scrupuleusement, il prononçait, pour\nl'encourager, un : Bien, paisible. Son exhortation fut une\nparole, moins de reproche que d'espoir grave. P a u l i n e s'étonna\nde la pénitence facile qu'il lui infligea; trois psaumes à lire\npour dix-neuf ans d'infidélité! U n e critique qu'elle fit taire\ns'ébaucha en elle, à l'idée d'une indulgence si exorbitante!\n   Elle lut aussitôt les trois p s a u m e s ; car c'était ceux préci-\nsément qu'on récite dans la liturgie du b a p t ê m e , et, de tout son\ncœur, elle s'appropria ces versets :\n   « Seigneur, notre Dieu, comme votre nom est a d m i r a b l e sur\nla t e r r e ! Votre magnificence est élevée au-dessus des cieux...\nQu'est l'homme, pour que vous vous en souveniez, et le fils de\nl'homme pour que vous le visitiez? Vous l'avez établi un peu au-\ndessous des anges, vous l'avez couronné d'honneur et de gloire,\nvous l'avez constitué sur les œuvres de vos m a i n s . . .\n   » Comme le cerf désire les sources des eaux, ainsi le désir de\nmon âme va vers vous, ô Dieu !... Quand viendrai-je et quand\nparaîtrai-je devant la face de Dieu? Mes larmes ont été, jour et\nnuit, mon pain, tandis qu'on me disait : Où est ton D i e u ? . . . »\n   Elle partit en se chantant comme une mélodie les mots\nextatiques : Quare tristis es, anima mea ?... P o u r q u o i étais-tu triste,\nô mon âme, et pourquoi me troublais-tu? Espère en Dieu,\npuisque tu le confesseras.\n"}, {"page_pdf": 820, "page_imprimee": 703, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2503, "texte": "                  LE BAPTÊME DE PAULINE ARDEL                        703\n\n\n   L e s ailes de sa joie la portaient; elle aurait couru sur des\ncharbons ardents avec l'illusion de marcher sur des roses.\nL'espace se faisait bleu comme le vitrail du P a r a d i s , dans la\ncathédrale; elle pensait, les yeux dirigés vers le soleil, à la\nvision de la Sibylle qui aperçut, autour de l'astre, un cercle\nd'or, et au milieu du cercle une Vierge merveilleuse, portant\ncontre sa poitrine un enfant.\n   Armance et Antoinette, qu'elle avait invitées toutes deux à\nson b a p t ê m e , l'attendaient devant la porte de l'archevêché.\nBientôt, le parrain et la marraine arrivèrent avec E d m é e et\nM a r t h e ; le grand voile noir de M m e Rude et d ' E d m é e semblait\ncacher derrière elles le fantôme de Julien. L ' a b b é Jacques et\nl'abbé C h a r m o y les suivirent de près ; le secrétaire de l'arche-\nvêque, un jeune prêtre suave et modeste, les fit tous monter\ndans l'oratoire, une chambre peu vaste transformée en chapelle,\net qui faisait songer à ces réduits où les prêtres réfractaires,\nsous la Terreur, célébraient la messe. Mgr Chênedru, en plu-\nvial violet, entra presque aussitôt; il s'agenouilla et se recueillit;\non sentait dans son oraison muette qu'il soulevait vers le T r è s -\nH a u t les misères et l'imploration de tout un p e u p l e ; en\nbaptisant Pauline il restituait au Christ une France qui ne peut\ncesser d'être à L u i .\n   Il se tourna vers l'assistance, et s'adressant à la néophyte,\nmontra le prodige des largesses que Dieu en un seul moment,\nallait faire pleuvoir sur elle à pleines mains, la veille du jour\noù les langues de feu étaient descendues, où les sept dons du\nParaclet emplirent les apôtres. Il évoqua les voies singulières\npar où elle avait été conduite; des allusions chaleureuses et\npleines de tact à l'abbé Ardel, à l'influence tacite des Rude, à\nJulien, à l'abbé Charmoy, touchèrent d'un trait si juste le cœur\nde chacun que M m e Rude et Edmée rabattirent leur voile\ndevant leur figure, afin de pleurer librement.\n   Mais, ajouta Mgr Chênedru, ce n'était point pour elle seule\nqu'elle devait être chrétienne; il fallait que sa naissance à la\ngrâce fût un signe et un exemple, et qu'autour d'elle la lampe\nardente de sa piété resplendît...\n   E n s u i t e , le baptême commença. L'archevêque s'étant assis,\nénonça, selon les formules rituelles, les mêmes questions que\nles évêques des premiers siècles posaient, dans les catacombes,\naux jeunes chrétiennes de Rome.\n"}, {"page_pdf": 821, "page_imprimee": 704, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2234, "texte": "704                             DURENDAL\n\n\n    P a u l i n e y répondait en latin, et, chaque fois qu'elle réitérait\n le simple mot : Credo, la conviction de sa foi s'implantait plus\n avant dans son être, par cela seul qu'elle l'affirmait.\n    P u i s , il se leva, Pexorcisa en soufflant sur elle; et elle s'hu-\n milia sans effort sous l'idée que sa personne avait pu être un\ntemple de l'Esprit i m m o n d e . Son âme, à cette heure, était\nsouple, fondue d'amour, telle que l'or liquide et rouge, quand\non le verse dans le creuset.\n    Il lui fit avec le pouce une croix sur le front et dit en même\ntemps :\n    — Signe ton front, pour que tu reçoives la Croix du\nSeigneur.\n    E t il continua :\n   — Signe tes oreilles, pour que tu entendes les divins pré-\nceptes. T e s yeux, pour que tu voies la clarté de Dieu. T o n nez,\npour que tu sentes l'odeur de suavité du Christ. T a bouche,\npour que tu dises les paroles de vie. T a poitrine, pour que tu\ncroies en D i e u . T e s épaules, pour que tu prennes sur toi le\njoug de sa servitude...\n    L e Christ prenait possession de sa servante, l'investissait\ntout entière, la voulant sienne « dans les siècles des siècles ».\nL'archevêque exorcisa et bénit le sel qu'il mit sur la langue de\n« l'Elue », afin que ce principe de force et de sagesse pénétrât\ndans sa chair et y d e m e u r â t éternellement. L e parrain et la\nmarraine marquèrent, à leur tour, avec le pouce, le front de\nP a u l i n e d'un signe de croix. De la main du père et de la mère\nqui, par Julien, avaient mis en elle les premiers rudiments de\nsa croyance, ce geste, trois fois recommencé, équivalait à une\nattestation de leur paternité acquise dans la d o u l e u r ; et ce fut,\npour eux tous, une des minutes les plus solennelles de la céré-\nmonie.\n  P a u l i n e suivait sur son Rituale romanum le sens intime des\noraisons, en apparence impersonnelles, mais exactement faites\nà son intention. D a n s un des exorcismes, le célébrant\ndisait :\n  — T e n t a t e u r m a u d i t , ne viole j a m a i s ce signe de la Croix\nsainte que nous mettons sur son front... Va-t-en, tremblant et\ngémissant. C'est Jésus-Christ qui te le c o m m a n d e , lui qui\nmarcha sur la mer, et tendit sa droite à Pierre qui sombrait.\n"}, {"page_pdf": 822, "page_imprimee": 705, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2114, "texte": "                 LE BAPTÊME DE PAULINE ARDEL                      705\n\n\n   C'était là une des images où elle se reconnaissait le plus fami-\nlièrement : l'élan de Pierre marchant sur les vagues à la ren-\ncontre du Maître qu'il avait d'abord pris pour un fantôme, son\ncri d'angoisse : « Seigneur, sauve-moi! » et la main toute-puis-\nsante t e n d u e à sa faiblesse : « H o m m e de peu de foi, pourquoi\nas-tu douté? »\n   D e m ê m e , plus loin, l'invocation au Dieu qui a ouvert les\nyeux de l'aveugle-né lui remémora le mot de Julien, si vrai dans\nsa sévérité !\n   L'archevêque lui imposa sa main sur la tête; avec lui et les\nassistants elle prononça le Credo et le Pater; il t r e m p a son\npouce dans l'huile sainte, accomplit des onctions sur la poitrine\net entre les épaules de celle que le baptême allait sanctifier.\nCar l'instant était venu pour Pauline de recevoir l'eau de la vie\néternelle; sa personne était soustraite au Prince de ce m o n d e ;\nelle pouvait devenir le tabernacle de l'Esprit-Saint.\n   U n e fois encore l'archevêque, en latin, lui d e m a n d a :\n   — Crois-tu au Dieu omnipotent créateur du ciel et de\nla terre?\n   — J'y crois.\n   — Crois-tu en Jésus-Crist, son fils unique, Notre-Seigneur,\nqui est né et qui a souffert?\n   — J'y crois.\n   — Crois-tu en l'Esprit-Saint, en la sainte Eglise catholique,\nen la rémission des péchés?...\n   — J'y crois.\n   — Veux-tu être baptisée ?\n   — Je le veux.\n   Alors elle s'inclina, il lui versa trois fois l'eau sainte sur sa\ntête; puis il lui mit un cierge entre les doigts, comme à une\nVierge prête à suivre le cortège de l'Epoux.\n   T o u t à l'heure, il demandait au Christ pour elle, en l'une\ndes oraisons, « de ne pas la laisser avoir faim longtemps, jus-\nqu'à ce qu'elle fût rassasiée de la nourriture céleste ». Cette\nnourriture, elle l'attendait avidement. Lorsque l'archevêque\nl'eut confirmée, il ôta sa mitre, revêtit une chasuble et dit la\nMesse, que lui servirent l'abbé Charmoy et l'abbé Jacques.\n   P a u l i n e ne venait pas en vain de recevoir l'Esprit de sagesse\net d'intelligence. T a n d i s que la Messe se développait, elle\n"}, {"page_pdf": 823, "page_imprimee": 706, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2134, "texte": "706                          DURENDAL\n\n\nentrait — ce qu'elle n'aurait su faire auparavant - dans la\nsublimité du mystère célébré devant elle et avec elle, puisque\nles chrétiens présents officiaient, selon leur part de ferveur, en\nm ê m e temps que le prêtre et l'invisible Officiant qui s'im-\nmolait.\n    T o u t e signée de la croix, elle la retrouvait multipliée sur la\npierre de l'autel, sur la chasuble, sur les instruments du sacri-\nfice, dans les gestes du célébrant. Mgr Chênedru articulait\nd'un ton haut les prières du rite; à la Consécration, il baissa la\nvoix, mais proféra lentes et distinctes les syllabes miracu-\nleuses. P a u l i n e sentit réellement s'opérer la divine Présence,\nelle se vit couverte du sang brûlant de la Victime; elle aurait\nété confondue de tristesse en pensant qu'elle-même avait\nouvert ces veines et transpercé cette chair, si l'attente de la\ncommunion ne l'eût saturée d'un bonheur qu'ensuite elle\ns'étonna d'avoir pu porter. Ah! comment des hommes pou-\nvaient-ils croire vivre, en ignorant de telles extases!\n    Elle ne se laissa point aller pourtant à une adoration passive.\nE l l e pria pour son malheureux père :\n    « S'il ne se convertit, ô mon Dieu disait-elle, c'est que je ne\nsaurai pas vous aimer... »\n    Elle pria pour sa mère défunte, pour toutes les âmes perdues,\npour la déplorable paroisse de son oncle, pour le diocèse dénué\nde prêtres, pour la F r a n c e à ressusciter. Elle pria pour les\npauvres sans consolateur, pour les morts dont nul ne se sou-\nvient, pour les juifs et les hérétiques, pour les immenses\npeuples qui seront idolâtres j u s q u ' à la fin des t e m p s . . .\n    Puis elle revint à ceux qu'elle aimait, aux Rouleau, aux deux\nservantes, aux bons R u d e , à l'abbé C h a r m o y , au saint arche-\nvêque, à Julien qui lui méritait sa félicité. Elle s'unissait à lui\ndans le Christ, comme j a m a i s un amour terrestre ne les aurait\nunis. D a n s la salle du festin où l'Epoux les conviait tous deux,\nelle entrait avec sa robe blanche, immaculée, sa robe baptis-\nmale qu'elle ne quitterait plus.\n                                             EMILE   BAUMANN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-003", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 707, "page_fin": 723, "titre_corps": "La vie mystique de Denys Rielandt", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "L. 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Je savais\n                    que ma mère était malheureuse, mais mon\n                     père m'avait tenu à l'écart de la maison fami-\nliale, et ma jeunesse s'était passée en pension, chez les Frères\nde Malonne.\n   Ayant conquis mon diplôme, je m'installai comme médecin\nà L a Louvière.\n   D u r e existence que celle de praticien dans les bourgades de\nnotre région industrielle : contact permanent avec la souffrance\net, ce qui est plus déprimant, avec la misère et sa compagne\nforcée : la saleté; contact, aussi, avec toute la vilenie et l'ingra-\ntitude h u m a i n e .\n   E t surtout, cette lassitude, cette inexorable lassitude, qui\npèse — longuement et inexorablement — comme la brume\nalourdie de suies et de fumées, qui s'infiltre jusqu'au fond des\ncouloirs visqueux des corons...\n\n (1) Voir le n° de Novembre.\n"}, {"page_pdf": 825, "page_imprimee": 708, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1966, "texte": "708                           DURENDAL\n\n\n  Ainsi j ' e u s , avec la révélation du monde, la révélation de la\nmisère et de la souffrance.\n  Je crus cependant, reprit Rielandt, avoir une halte, une\noasis sur ma route... je me mariai.\n\n                                   *\n                                  * *\n\n    Un jour, je fus appelé au charbonnage, pour un accident. Un\njeune étudiant roumain avait été brûlé par une déflagration de\ngaz. C'était un adolescent à la taille souple, beau visage aux\ntraits purs, éclairé par des yeux de velours longs seules. L e cas\nétait sérieux; le blessé pouvait perdre la vue.\n    Je le soignai p e n d a n t longtemps. Il venait souvent me voir.\n    J e crus m'apercevoir qu'il plaisait à ma femme. Je remarquai\nqu'ils se recherchaient... Je passai toute une nuit à réfléchir.\nAu matin, en me levant, je me vis dans le miroir avec mes\nyeux fatigués, mon teint brouillé. Je pensai à l'adolescent au\ntorse souple, aux traits p u r s . . . Je me rendis compte que je\nn'étais pas de force à lutter. J'allai trouver le jeune h o m m e et,\nsimplement, je fis appel à sa loyauté. I1 me j u r a qu'il n'avait\nj a m a i s songé qu'à un flirt innocent.\n    L e lendemain, ma femme partait avec lui...\n\n\n\n\n   Dans mon dévouement pour ma femme, la jeunesse de son\nbel amant me parut une excuse. J e lui p a r d o n n a i . Nous reprî-\nmes la vie c o m m u n e . Elle me trompa avec tout le monde. Elle\npartit et devint u n e grue cotée. On l'appelait « Satin » (une\ncontraction tendait les traits de mon interlocuteur à ce\nsouvenir).\n   P e n d a n t deux ans, Monsieur, je fis ceci : j'allais le soir, dans\nles cafés pour épier les propos des consommateurs. Souvent des\ngens parlaient de «Satin », se racontaient leurs bonnes fortunes.\nJ'écoutais et je sentais mon cœur blémir. Un soir, je giflai un\nmonsieur, qui, sans me connaître, m'avait raconté sa « nuit de\nnoce » avec elle...\n   Je quittai L a Louvière, et abandonnai la médecine.\n"}, {"page_pdf": 826, "page_imprimee": 709, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1774, "texte": "             LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                          709\n\n\n                S'il est vrai qu'an jardin des Saintes   Écritures...\n\n   J'avais une sœur, nature profondément chrétienne, qui accep-\ntait la vie avec une sorte de joie, une sérénité qui me\nrévoltait.\n   Elle m'avait écrit : « C'est une nouvelle épreuve à offrir à\nDieu ».\n   Je lui répondis : « N e me parle plus de ton dieu. Si je venais\nà le rencontrer, je refuserais de lui serrer la main ».\n   C'était une transposition, en prose, du mot de Vigny — le\nhautain et pessimiste poète dont les strophes avaient, dans ma\njeunesse, enchanté mon âme de leur frémissement révolté et\ndouloureux :\n   S'il est vrai qu'au jardin des Saintes Ecritures...\n   Vous connaissez ces vers de « Au Jardin des Olives » :\n   S'il est vrai que le Christ a supplié son Père, dans son agonie,\net que le ciel est resté inexorable, sourd à la prière du juste\n« comme il est rapporté », il n'y a plus qu'à répondre par un\nfroid silence « au silence éternel de la Divinité »...\n\n\n                    DEUXIÈME          PARTIE\n\n\n                   Apaisement dans le néant\n\n   Je compris, avec le temps, que cette vision révoltée des\nchoses était puérile. Une sorte d'apaisement se fit en moi :\n   Je crois bien que c'est au cours de longs voyages en mer, que\nl'apaisement entra peu à peu en mon âme, au contact de la vie\ndes m a r i n s . J'avais contracté un engagement avec la firme\nd'armateurs Daens, d'Anvers. Pendant plusieurs mois, je fus\n« Commisioner » à bord d'un cargo qui cabotait de la Méditer-\nranée à la Norvège.\n\n                                        « Cela n'aide pas... »\n\n   Nos officiers étaient des Anversois, ayant gagné leurs galons\nà la force du poignet, après avoir écume toutes les mers, gens\n"}, {"page_pdf": 827, "page_imprimee": 710, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2196, "texte": "710                         DURENDAL\n\n\n instruits et expérimentés, bronzés contre les intempéries, et\n indifférents au sort. Leur esprit était plein, non de pessimisme,\n mais d'indifférence.\n    Penser, vouloir! à quoi bon?— A quoi bon se révolter? A quoi\n sert de pleurer? A quoi sert-il de prier? « Cela n'aide pas »,\n m'expliquait mon capitaine, Dhondt, un rude gaillard qui\n commande maintenant l'« Avenir».\n   Quand le grain désempare le navire, que faire d'autre, sinon\n mettre les mains en poches et attendre, en fumant peut-être\n une cigarette dernière?— Gémir? prier? Est-ce qu'une plainte,\nune prière a jamais changé quelque chose? Quelqu'un meurt à\n bord : c'est unefortunede mer, terme qui englobe dans une même\nphilosophie placide tous les incidents de la vie ; un cercueil est\nvite fait; si le mousse se rappelle le Pater, une prière sera mar-\nmottée, et tout sera fait, proprement et honorablement. Etre\nici ou là, qu'importe?\n   Les choses ne valent même pas un haussement d'épaules.\n Elles ne valent pas la peine qu'on regarde autour de soi : que\nla mer soit grise ou qu'elle soit comme un lac d'azur, que la\ncôte soit un marécage ou qu'elle soit la muraille étincelante\nd'un chimborazo, qu'est-ce que cela peut bien faire?\n   Une chose cependant, dans l'opinion de nos marins, valait\nla peine d'être considérée : savoir si la ville où l'on fait relâche\nétait dotée de brasseries et d'établissements de nuit confor-\ntables; à ce point de vue, Anvers n'était pas à dédaigner -\namoindrie cependant depuis que le Conseil communal, peu sou-\ncieux du renom mondial de sa place, a fait fermer tel établis-\nsement dont les glaces et les enrochements étaient fameux\ndepuis Iquique jusqu'à Melbourne.\n\n                                        L'immense illusion.\n\n  Je passais souvent mes nuits sur le pont du cargo. En moi\nentrait quelque chose de l'immense sérénité de la mer. Je com-\nprenais que la nature n'est ni bienveillante, ni hostile. Elle est\nindifférente. Son amour ou sa haine n'existent que pour nos\nimaginations; elle n'est ni clémente, ni sournoise.\n  Ses fureurs, la détresse de ses ciels plombés quand la brise\nâpre fouette inlassablement l'horizon gris, l'extase de ses\n"}, {"page_pdf": 828, "page_imprimee": 711, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1977, "texte": "             LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                  711\n\n\ncouchants sur la mer violette, l'allégresse de ses matins vierges,\ntout cela ne sont que des phantasmes de nos cerveaux : les\nchoses n'ont ni regards, ni teinte, ni flamme, ni voix.\n\n   E t je comprenais l'immense illusion qui nous fait trouver un\nordre, un plan dans le cosmos.\n   Aucun agencement ne préside à l'état de la matière. Nous clas-\nsifions les molécules et les astres dans l'état où le hasard a fait\nqu'ils se trouvent et nous croyons que cette classification\nrépond à un plan, à une pensée.\n   Des astres, poussière cosmique, brûlent dans la nuit et les\nhommes ont cru que ces astres devaient brûler, flambeaux de\nnos nuits.\n\n   — T e n e z , reprit Rielandt,tout à l'heure nous marchions dans\nles dunes, au milieu de l'obscurité. Des lumières ont guidé\nnotre marche, et nous étions comme portés à croire que ces\nlumières brûlaient pour nous guider.\n   E n rallumant mon cigare, j'avais fait tomber une miette\nde pain beurré, qui était allée rouler près du foyer.\n   Rielandt reprit :\n   — Les conditions dans lesquelles s'est trouvée, à un moment\ndu hasard cosmique, la nature terrestre, ont donné naissance,\nsur sa surface, à notre vie. Nous croyons que notre vie est due\nà autre chose qu'au hasard.\n   T e n e z , me dit Rielandt, tout à l'heure votre main a laissé\ntomber une miette de pain. Cette miette est tombée à un mètre\ndu foyer. A partir de ce moment, sans doute, une vie appro-\npriée au degré thermique a commencé à germer dans cette\nmasse qui s'est peuplée de micro-organismes. Peut-être, les\nêtres éclos sur cette parcelle de pain pensent-ils que le hasard\nn'y est pour rien, mais que votre main a voulu jeter cette\nmiette à la distance du foyer exactement nécessaire pour amener\nleur éclosion.\n\n                                    L'âme au long regard...\n\n  Voilà, reprit Rielandt, quelles étaient mes idées...\n  Les circonstances de la vie firent que je partis pour la Chine.\n"}, {"page_pdf": 829, "page_imprimee": 712, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1767, "texte": "712                            DURENDAL\n\n\n\nJ'avais avec moi mon fils, qui avait alors treize ans. L e voyage\npour la Chine durait, en ce temps-là, plusieurs semaines.\n   L e mer Rouge, l'océan Indien, Ceylan, tous ces paysages se\ndéroulèrent à mes yeux indifférents.\n   Mais ma pensée s'était concentrée tout entière sur mon\nenfant. Je voyais grandir sa grâce simple, sa douce raison.\n   L e soir, je restais longtemps sur le pont, accoudé d a n s l'ombre\navec l'enfant « dont je tenais la main, mais qui tenait mon\nâ m e ».\n   E t il me semblait, auprès de ce foyer de chère tendresse,\nauprès de cette âme au long regard, q u ' u n e résurrection se levait\npour mon cœur stérile...\n\n\n\n\n                      TROISIÈME          PARTIE\n\n\n                   La rivière de Shaaghaï\n\n   J e passai en Chine plusieurs années.\n   C'est un morne pays que cette Asie qui nous reste fermée,\nhostile, avec ses centaines de millions d'êtres h u m a i n s , race\nimpénétrable.\n   Pékin, la ville de 1' « effroyable saleté »; H a n k é o u , isolée à\ndes centaines de milles de la mer; même Shanghaï, malgré son\nluxe, son « bund » cosmopolite bordé de grands hôtels au long\ndu W h a m p o o aux lourdes eaux grises, tout cela n'a rien de\npropre à dilater le cœur.\n   Pourtant, je goûtai dans ce pays un charme sincère : celui\ndes amitiés qui se nouent dans l'exil, entre des hommes que\ndes c o m m u n a u t é s d'idées et de vue rapprochent... E n t r e ceux\nque plombent l'isolement et l'hostilité du pays où il faut vivre,\nles s y m p a t h i e s se font plus agissantes, plus entières, malgré\n— ou peut être à cause — du peu de temps que durent ces\nliens.\n   Nous étions arrivés à former ainsi un groupe de quelques\ncamarades, presque des a m i s , que des liens de sympathie\n"}, {"page_pdf": 830, "page_imprimee": 713, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2105, "texte": "              LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                       713\n\n\n unissaient. E t dans la dure vie inclémente que nous menions,\nce groupement était pour chacun de nous un réconfort.\n      Parfois un de nous s'en allait, appelé sous d'autres cieux.\n      Ceux qui restaient lui serraient la main au départ, lui souhai-\ntaient bonne chance; notre petit groupe se resserrait, jusqu'au\n m o m e n t où une nouvelle recrue, attirée par la communauté\n des idées et des sentiments, prenait la place du disparu.\n      C'est ainsi que je connus un homme, dont la bonté foncière,\n le dévouement, m'ont laissé un profond souvenir : le docteur\nJulien était un médecin de grande science, un homme comme\nj ' e n ai connu très peu.\n      C'était ce qu'on appelle un « bourru bienfaisant ».\n      Assez taciturne d'ordinaire, lorsqu'il parlait sous l'empire\n d'un sentiment fort, il s'exprimait sur un ton bourru et saccadé\n qui surprenait.\n      Il s'était pris d'amitié pour mon fils; il aimait à s'occuper de\nses études et inspectait parfois ses devoirs de collégien.\n\n\n   Vers la fin de mon séjour, Julien m'avait envoyé une invita-\ntion à dîner chez lui, à l'occasion du départ d'un de nous.\n   L e m a t i n de ce même jour, mon fils me revint malade et\nfiévreux.\n   Je fis d e m a n d e r le docteur Julien. Il diagnostica une atteinte\nde grippe : « Je ne vois aucun symptôme de complication me\ndit-il. Ce ne sera probablement rien de sérieux et ton fils sera\nsur pied, j'espère, dans trois ou quatre jours. »\n   L'après-midi je m'installai avec mes dossiers dans la chambre\nde mon fils, pour être plus près de lui.\n\n\n                                            L e chiffre i n c o n n u .\n\n\n  J'examinai auprès de son lit un dossier sur lequel on\nm'avait d e m a n d é une note pour le Vice-Roi. C'étaient des pièces\nde comptabilité; au-dessus du dossier il y avait une feuille\nvolante portant des chiffres et des nombres. A cette époque, je\nne connaissais pas la comptabilité, et me demandai si cette\nfeuille volante était un simple brouillon ou si, au contraire, elle\nétait le bilan de l'entreprise.\n"}, {"page_pdf": 831, "page_imprimee": 714, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2159, "texte": "714                            DURENDAL\n\n\n   J'essayai de me rendre compte si ces nombres étaient groupés\ndans un ordre méthodique ou inscrits là au hasard. Je ne par-\nvins pas à me reconnaître. L e compte des pertes figurait à\nl'actif, les réserves au passif. Cela me paraissait confus. Remet-\ntant à plus tard l'examen, j ' e m b r a s s a i mon fils et je partis pour\nme rendre chez le docteur Julien.\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n   Il nous offrait un dîner pour le départ d'un de nous, un fran-\ncais du nom de Gondère qui rentrait en E u r o p e ; il devait\nencore avoir comme convive l'ingénieur Adam qui s'occupait des\ntravaux du port et un commerçant allemand, le docteur\nSchukert.\n   L e dîner fut agréable. L a conversation à bâtons rompus,\nporta sur les souvenirs que chacun de nous avait amassés, tou-\nchant les h o m m e s et les choses, au cours de ses expéditions.\nT o u s ceux qui étaient là avaient longuement couru le monde\net vu beaucoup de choses.\n   L'ingénieur Adam, h o m m e bienveillant et d'expérience,\navait séjourné longtemps au Katanga pour l'étude des voies\nferrées; il avait rempli diverses missions importantes et con-\nnaissait les h o m m e s .\n   L e français Gondère, un Bordelais, représentait un beau\ntype de gascon, un méridional pondéré, parlant peu.\n   L e Docteur Schukert était un h o m m e modeste et affable.\n   P a r la fenêtre ouverte nous arrivait la rumeur éloignée de la\nville. L'agitation du port ne venait à nous qu'assourdie et nous\ngoûtions la détente et le calme de cette réunion intime.\n\n   Notre hôte nous offrit un bourgogne australien, de tout pre-\nmier ordre, que nous appréciâmes fort.\n   — Q u a n d ton fils sera sur pied, me dit-il, en remplissant mon\nverre, je t'enverrai de ce vin. C'est un excellent tonique. —\n   — J ' a i m e beaucoup ton fils, me dit Adam. C'est un gentil\ngosse, et intelligent; mais si tu veux en faire un h o m m e , ne le\nlaisse pas chez les missionnaires. Je ne dis pas que ce ne soient\npas de très braves gens, mais leurs idées sont vraiment par\ntrop vieux jeu. J'ai eu en mains leur prospectus : ils vantent\n"}, {"page_pdf": 832, "page_imprimee": 715, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2246, "texte": "             LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                   715\n\n\nles méthodes qui forment l'enfant à la ponctualité, à la disci-\npline, à la soumission. Que voulez-vous qu'un garçon devienne\navec une pareille formation? Voyez les Américains : tous les\nprogrammes de leurs établissements portent : « ici on forme des\nhommes », « des hommes qui sauront commander, des manieurs\nd'hommes ». L e programme des missionnaires est bon pour\nformer des concierges... Ce qu'il faut pour être quelqu'un,\n c'est savoir ce qu'on veut, connaître la vie pour pouvoir la\n vivre ! »\n    L e Docteur Julien eut un haussement d'épaules, et, de son\n ton bourru, maugréa : « Il est toujours assez tôt pour q u ' u n\n enfant apprenne la vie ! L a vie n'est pas une si belle chose ».\n    L e long appel de la sirène d'un paquebot passa sur le fleuve.\n Nous prêtâmes un instant l'oreille à ce signal.\n\n                                            Sacrifice inutile...\n\n   Gondère nous expliqua ses projets. Il était heureux de ren-\ntrer en E u r o p e . . .\n   — J e rentre à Paris. Comme le disait, mon cher Schukert,\nvotre compatriote H a n s , qui a été directeur de l'arsenal de\nCanton : « Plutôt le plus petit village d ' E u r o p e que la plus\n» grande ville d'Asie. » — et quand il s'agit de P a r i s . . .\n    Hier au soir, sur le quai de Wampoo, je me suis promené\navec Mgr Aubanel. Je lui expliquais les projets financiers que\nj'allais réaliser à Paris. Nous suivions des yeux les fanaux d'un\nsteamer qui fuyait dans la brune, vers le large où je m'embar-\nquerai demain, tandis que lui reste rivé ici — et j ' a i compris\nque cet h o m m e regrettait son sacrifice inutile...\n    — O u i . . . vous disiez tout à l'heure, Julien, que la vie n'est\npas si belle... L e tout est de savoir la conduire.\n    T o u t ce que l'éducation que nous avions reçue nous a ensei-\ngné, tend à restreindre notre personnalité, à nous raccornir. Se\nconformer aux lois naturelles, voilà la vraie moralité : faire de\n la vie une équation.\n    Ceux qui vont contre cela se font écraser. — C'est le cas de\n tous ceux qui se sont écartés de la vie : la vie se venge de ceux\n qui l'ont méprisée : voyez les missionnaires qui lui ont préféré\n les macérations et le sacrifice!...\n"}, {"page_pdf": 833, "page_imprimee": 716, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2059, "texte": " 716                          DURENDAL\n\n\n     — Cela n'est pas certain, dit Adam. Voyez les religieuses...\n Je ne puis entrer dans un hôpital ou une clinique sans ressentir\n  une extraordinaire impression de calme, de sérénité; elles sont\n heureuses, au milieu des plaies, des sanies, parce qu'elles se\n dévouent pour un idéal...\n    — Ce n'est pas cela, répondit Gondère. Il y a des femmes\n pour lesquelles le bonheur n'existe qu'à manier des charpies,\n panser des plaies, donner des soins dégoûtants. C'est une ques-\n tion de tempérament et non de dévouement. Elles suivent en\n cela leur penchant comme les autres —• car, enfin, vous n'en\n êtes plus, n'est-ce pas, à faire une différence entre une reli-\n gieuse et une fille de joie...?\n    Julien hocha la tête :\n    — C'est évident, et il y a longtemps que je n'ai plus de\n superstition d'aucun g e n r e ; mais c'est autre chose pour ceux-là\n qui ont charge d'âme. Ce n'est pas une raison parce que nous,\n nous savons ce que valent les choses, ce n'est pas une raison\n pour salir une âme d'enfant.\n    L e mot souleva des protestations.\n    Gondère se récria :\n    — Vous avez une singulière logique, mon cher a m i . Vous\n voudriez empêcher vos enfants de savoir ce que vous savez... et\n vous dites « salir une âme ».\n    Parce que vous vous êtes heureusement dégagé de toute\nsuperstition, vous ne vous considérez pas comme un malpropre\n personnage...\n    L e dîner touchait à sa fin.\n    Nous passâmes au fumoir.\n   Un joli boy à la taille souple, aux yeux de velours, nous\napporta les pipes.\n    Nous restâmes quelque temps silencieux, goûtant le bien-\n être et le calme.\n    Ce fut Schukert qui renoua le fil de la conversation. Sur son\nton affable, il reprit le thème que nous avions ébauché.\n   — Je ne dis pas qu'il faille tout dire aux enfants, non ; il est\ndes choses qu'il faut garder pour nous. Mais il faut éviter de\narcir leurs cerveaux avec des absurdités. Il est absurde d'ap-\nprendre aux enfants que du pain n'est plus du pain ou que\n Gédéon a arrêté le soleil.\n   Mais Julien s'entêta :\n"}, {"page_pdf": 834, "page_imprimee": 717, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1993, "texte": "             LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                   717\n\n\n   — Mon cher, la première objection a peut-être tout juste la\nvaleur de la seconde — qui n'est qu'une boutade, n'est-ce pas?\n  J'ai étudié ces questions-là, jadis : la communion, ou plutôt\nce que le langage mystique appelle la transubstantiation, ne\nsignifie pas que « d u pain n'est plus du p a i n » , à l'analyse\nchimique. Cela veut dire que ce pain et ce vin sont devenus le\ncorps et le sang du Christ. Je ne vois à cela rien d'absurde\npour ceux qui croient que le Christ était Dieu .\n\n\n    Je parle pour notre ami qui a u n fils et je lui dis :\n                                            « fais attention ».\n\n   — Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je parle pour notre\nami, D e n y s Rielandt; j ' a i m e son fils qui est un brave petit\ngars.\n   E h bien, je lui dis : « fais attention; tu as charge d'une âme».\nJ'ai eu jadis un ami très cher, que j'aimais comme l'être de\nmon être. Nous étions Nietzschéens. Notre doctrine était aussi\nqu'il faut vivre sa vie... Pas d'autre loi que notre bon plaisir :\n« Bismarck a été un faussaire, Napoléon un faux-monnayeur.\nCeux-là seuls qui savent se dégager des règles et des devoirs,\nbons pour la multitude inférieure, ceux-là seuls connaissent et\nsavourent la vie... » U n jour vint où l'ami dont je vous parle se\nplaça devant la glace de sa chambre à coucher et se fit sauter la\ncervelle.\n   Q u a n d on a vu cela, voyez-vous, on en garde l'âme dévastée\npour la vie.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Nous laissâmes ce sujet.\n   L a conversation tomba.\n   Gondère proposa : « Si nous achevions la soirée à la maison\nde t h é de Sungeai. L'entretien n'a pas été folâtre ce soir et il\nest bon de se remonter ».\n   — Mes amis, fit Julien, si le cœur vous en dit, d'aller à la\nmaison de thé, allez-y. Chacun est libre de suivre ses goûts.\n   « T o i , tu resteras près de moi », ajouta-t-il en s'adressant au\njoli boy.\n"}, {"page_pdf": 835, "page_imprimee": 718, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1910, "texte": "718                         DURENDAL\n\n\n\n  Nous prîmes nos manteaux pour nous rendre à Sungeai et\nnous laissâmes Julien, qui s'était assis sur le divan, avec le bel\nadolescent sur ses genoux.\n\n   Il faisait lugubre à cette maison de thé de Sungeai. Une\nchaleur étouffante suintait dans le jardin maladif, au fond\nduquel, dans une cage à treillis, des couples de singes mimaient\nl'amour avec des gestes humains. J'avais le cœur serré.\n   On vint me prévenir que mon domestique chinois me\ncherchait.\n   Il me dit que mon fils était fort malade, qu'il avait cherché le\ndocteur Julien, qui l'avait envoyé après moi.\n   Je courus chez moi comme un fou.\n   L'enfant râlait, délirait; Julien, très sombre, ne me dit rien;\nmais, quand il partit, sa poignée de main me fit comprendre\nque tout ce qui pourrait être fait pour sauver. mon fils il le\nferait.\n   Pendant quatre jours, mon enfant eut le délire : il se croyait\ndans un bois, la nuit, par la neige. Il me suppliait de le laisser\nrentrer à la maison, sa voix fiévreuse me déchirait : « J'ai froid,\n» oh! si froid, je suis glacé... laisse-moi rentrer... Comment\n» as-tu pu me faire cela...? Jamais je ne l'aurais cru... »\n   Je sentais une douleur aiguë comme si mon cœur se déchi-\nrait, avec un tremblement aux genoux et aux jointures...\n   Puis brusquement, la fièvre s'apaisa.\n   La convalescence fut rapide.\n\n                                 *\n\n                                                    Torpeur.\n\n  Je n'avais pas quitté mon enfant, le veillant jour et nuit.\n  Installé à son chevet, j'essayais de réagir contre la fatigue. Je\npris le dossier qu'on m'avait envoyé pour le Vice-Roi, et j'es-\nsayai de l'examiner pour donner une diversion à ma lassitude.\n  Je le feuilletai machinalement. J'essayai de me rendre\ncompte de la signification que pouvaient avoir les chiffres\ninscrits sur la feuille volante de la première page. Je ne les\ncomprenais pas.\n"}, {"page_pdf": 836, "page_imprimee": 719, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2238, "texte": "              LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                        719\n\n\n   U n e sorte de torpeur m'envahissait. Mais comme une obses-\nsion, cette question torturait mon cerveau fatigué : « Que signi-\nfient ces chiffres? Ont-ils été écrits là au hasard? Pourquoi ces\ncomptes de réserves qui figurent au passif? »\n   Je sentais obscurément que ces chiffres n'avaient pas été\ntracés là au hasard; que le groupement de ces nombres devait\navoir une raison d'être, mais je me sentais devant quelque\nchose qui me déroutait... quelque chose d'inexplicable.\n   L o r s q u e notre esprit est ainsi plongé dans une demi-torpeur,\nnous sommes sujets à ces tensions de pensée singulières — et\nla préoccupation de déchiffrer cette feuille me hantait, m'ob-\nsédait.\n   J e savais que mon garçon avait appris la comptabilité à\nl'école des missions, et comme rien ne me plaisait autant que\nde le consulter lorsqu'une question m'embarrassait, je me pro-\nmis de lui soumettre le cas.\n\n   Avec cette vigueur des natures jeunes, la convalescence se fit\npresque i n s t a n t a n é m e n t ; et, bientôt, accoudé à son chevet, je\npus lui parler de ce qui me préoccupait.\n   L'enfant prit plaisir à m'expliquer le problème; il me montra\nl'enchaînement, la coordination des nombres, élucidant la règle\nqui avait présidé à leur groupement.\n   E t je m'étonnai de voir comme tout cela était clair, limpide,\ndu m o m e n t où la raison en était dévoilée.\n   Ces comptes, inscrits au passif, qui m'avaient dérouté, irrité,\nje voyais avec une clairvoyance amusée leur raison d'être — et\nje comprenais qu'ils ne pouvaient pas n'exister point.\n\n   Assis au chevet de mon petit malade, je feuilletai ses autres\nlivres de collégien. Il y avait un catéchisme. E n t r e cet opuscule\nédité à Shanghaï, et le petit livre de ma jeunesse chez les\nFrères de Malonne, aucune différence. J'y retrouvais le même\nenseignement : la certitude et, en même temps, le mystère :\n« Nous avons une âme immortelle et un corps mortel. — Nous\nsommes responsables de nos actes; nous sommes doués du libre\narbitre. Cependant, nous ne pouvons rien sans « la grâce ». —\nL a grâce, nous devons la demander aux sacrements ».\n   E t , par-dessus tout, les paroles mystérieuses vers lesquelles\n"}, {"page_pdf": 837, "page_imprimee": 720, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1766, "texte": "720                             DURENDAL\n\n\nsemblaient converger tous les enseignements du livre : « Ceci\nest ma chair et ceci est mon sang ».\n   E t je songeai à l'opinion qu'avait affirmée Julien : « Je ne\nvois à cela rien d'absurde »...\n\n   Je réfléchissais encore à ces choses, lorsque Julien vint nous\nfaire sa visite quotidienne.\n   Son examen t e r m i n é , il aperçut le petit livre que j'avais, à\nson entrée, déposé sur le lit. Il le prit, et en parcourut les\npages à l'endroit où le catéchisme était resté ouvert. L e docteur\nse rappelait-il l'appréciation qu'il avait formulée au sujet du\nsacrement? Je ne sais. Il posa le livre, le front barré par un pli\nsombre, et m u r m u r a : « L ' h o m m e ne vit pas que de pain. H e u -\n» reuses les âmes, s'il y a pour leur faim un pain supra-\nsubstantiel »...\n   J e songeai que les propos de Gondère ne pouvaient être, pour\nmon enfant, ce « pain de l'âme »...\n\n\n                      TROISIÈME            PARTIE\n\n\n                        Le chemin du Retour\n  L e t e r m e de mon engagement était arrivé. J e me rembarquai\npour l'Europe.\n  Je revis les paysages que j'avais contemplés quelques années\nauparavant, à l'aller.\n  A m e s yeux vieillis, ils parurent moins hostiles...\n\n  L a mer était calme. Le soir, on dansait sur le pont. On\nforma un orchestre de fortune. U n jeune Anglais, à la mine\nintelligente, en prit le c o m m a n d e m e n t . Il me m o n t r a les quel-\nques musiques qu'il avait distribuées à ses exécutants : des\nvalses, des h y m n e s nationaux et, « pour le cas où nous vien-\ndrions à sombrer», le Nearer to thee, « plus près de toi, mon Dieu,\nplus près de toi »...\n   Dans la nuit bleue, les astres nous suivaient de leurs longs\nregards, obstinément, à travers les espaces...\n"}, {"page_pdf": 838, "page_imprimee": 721, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2109, "texte": "              LA V I E MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                       721\n\n\n   N o u s passâmes la Méditerranée, Gibraltar; nous entrâmes\ndans l'Atlantique, pour remonter vers le Nord, — puis la\nManche, illuminée par la ceinture des phares. L'approche de\nl'Escaut s'indiquait à notre droite par les lourds panaches de\nfumée des navires qui traçaient leur route vers le grand port\nflamand.\n\n\n   N ous avions échappé aux heures torrides.\n   L e soir, pour me distraire, j ' e m p r u n t a i un livre à la biblio-\nthèque du bord. C'était un simple cours de biologie, d'Iéna,\nprécédé d'une introduction. L'auteur y passait en revue les\nconstatations de la science actuelle. Il montrait l'unité des\nforces biologiques : la matière inorganique tendant vers la vie,\nréagissant contre les actions du milieu qui l'enveloppe, s'effor-\nçant de se multiplier par division; la cellule faisant effort, chez\nla plante et chez l'animal, pour accroître sa vie, pour monter\njusqu'à la vie consciente, jusqu'au sentiment et la pensée.\n   P u i s l'auteur corrigeait les expressions dont il venait de se\nservir : « la nature ne tend pas, ne fait pas effort; la nature en\n» elle n'a pas de désir. Si la vie a émergé de la matière inerte,\n» si l'intelligence s'est dégagée de l'inconscience, c'est parce\n» q u ' u n e loi externe a dirigé dans ce sens les forces cos-\nmiques.        »\n\n\n  Je m e pris à penser.\n\n    Ainsi, les forces créées sont dirigées par des lois, sur un plan\nqui nous apparaît plus clairement lorsque la science nous en\ndéroule le fil conducteur. L e Hasard disparaît à mesure que\nnous savons mieux déchiffrer les nombres divins...\n    E t je me rappelai cette nuit où, penché sur les chiffres d'un\nbilan, j ' e n avais vainement essayé de scruter l'arrangement. L e\nH a s a r d , c'est ce que voit celui dont le regard ne peut suivre\nl'enchaînement des nombres; alors des chiffres nous déconcer-\nt e n t ; notre esprit refuse de les admettre. L e nombre-Dou-\nleur, le passif-Souffrance, nous voulons le rejeter, le rayer\ndu Grand Livre du comptable d'En H a u t . . .\n    P l u s tard, nous comprendrons.\n"}, {"page_pdf": 839, "page_imprimee": 722, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2015, "texte": "722                          DURENDAL\n\n\n  L o r s q u e nous serons initiés à la connaissance suprême des\nrègles inéluctables, nous comprendrons ce que nous ne perce-\nvons m a i n t e n a n t qu'obscurément : que ce Passif est nécessaire,\ninévitable, que Dieu lui-même ne pourrait le rayer...\n\n   E t mon esprit se reporta vers le cri de révolte, vers la pensée\ndésolée qui, jadis, avait dévasté mon âme : « s'il est vrai qu'au\njardin des Saintes-Ecritures...» E n opposition avec la malédiction\ndu douloureux Vigny, je relus en pensée le texte divin : «Mon\npère, avait supplié le Christ, que ce calice s'éloigne de moi, s'il\nest possible ! »\n   Mais, au P è r e lui-même il n'avait pas été possible d'écarter\nle calice de douleur : il fallait que le Fils souffrît — « et il lui\n envoya un ange, qui le fortifia»...\n\n   M a i n t e n a n t , je comprends — et je crois.\n   J e crois que Dieu a pitié de nos cœurs. Je crois qu'il est pressé\nde nous arracher à nos misères d'un j o u r ; et qu'il fait effort\npour essuyer la sueur de sang qui, éternellement, transsude à\nla face de l'homme.\n   Si nous pouvions voir, nous verrions dans toutes les choses\nson appel, les signes qu'il nous fait, les invisibles mains des\nanges qui nous environnent et qui cherchent à étancher la\nsueur de nos fronts.\n   « Mon père lui-même vous aime, parce que vous m'avez aimé »...\nSi nous songeons que le Christ est venu nous a p p r e n d r e cela,\nil n'est pas vrai de dire que la T e r r e soit encore sans astre, sans\naurore — sans clarté d'âme.\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n  D e n y s Rielandt se tut. Maintenant, le souffle de la nuit trou-\nblait seul, comme une respiration paisible, le silence de la\ncalme maison. Inlassablement il allait vers la mer; par la porte\nouverte, il apportait l'arome de la plaine.\n  Je m'approchai du seuil.\n\n   L a marée devait être haute, au pied de la d u n e . Nous écou-\ntions sa r u m e u r accrue qui emplissait le silence de l'espace.\n"}, {"page_pdf": 840, "page_imprimee": 723, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 985, "texte": "              LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                         723\n\n\n  J e me demandais quel sens Rielandt pouvait prêter à cette\nvoix des choses — et je songeai à l'hymne qu'il m'avait cité :\n« Nearer to thee »,... plus près de toi...\n   L à - h a u t , dardaient les longs regards des étoiles. L a lumière\ndes phares leur répondait sur la mer.\n   P a r instants une brume, qui traînait sur la mer, montait et\nnous enveloppait. T o u t s'effaçait dans la nuit; puis les\nclartés reparaissaient.\n\n   Rielandt me dit, de sa voix lassée et calme :\n   — J'ai touché le fond de la souffrance h u m a i n e ; mais j ' a i\nreconquis l'espoir, car mon âme n'est plus ulcérée. Maintenant\nje crois qu'il y a vraiment, là-haut, une Présence infinie, une\nprésence aimante qui a pitié de nos cœurs, que l'ombre et la\ndouleur peuvent voiler mais jamais effacer, et qui, par delà\nles brumes, nous attend — avec douceur.\n\n                                     L.   R.   DE G H I S T E L L E S\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-004", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 724, "page_fin": 730, "titre_corps": "L'exposition d'art ancien dans les Flandres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Beautier", "ancre_debut": "L'Expositon d'art ancien                    dans les Flandres                                 Gand 1913   A      L'EXPOSITION", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 841, "page_imprimee": 724, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": "L'Expositon d'art ancien\n                   dans les Flandres\n                                Gand 1913\n\n\nA      L'EXPOSITION                de Gand on n'a pu reprocher que d'être un\n                   peu ambitieuse, l'afflux mondial escompté n'ayant empli\n                   qu'à demi ses halls aux proportions démesurées. Si l'effet\n                   harmonieux de sa cour d'honneur convertit à l'architecture\n                    moderne plus d'un récalcitrant, la part réservée aux fer-\n                    vents du passé demeurait en maint endroit prépondérante.\n                    Et de même qu'au milieu du compartiment utilitaire, médi-\n                    cal et administratif de la ville de Paris, on découvrait\n                   trois petites salles — Carnavalet transplanté — toutes par-\nfumées des grâces françaises du XVIII e siècle, de même auprès du colossal\nPalais des fêtes, conçu par l'architecte Van de Voorde, s'abritait dans les\nannexes neuves destinées à l'accroissement constant du Musée, une Exposition\nd'art ancien dans les Flandres originale et réussie. Un sous-titre en résume le\nprogramme : région de l'Escaut. Succédant à d'agressives polémiques, une\nrépartition esthétique d'après la géographie physique était apaisante; et nous\napplaudîmes à ce développement chronologique où voisinaient Flamands,\nWallons, Français du Nord; Gand, Tournai et Valenciennes. Le secrétaire\ngénéral, M. Paul Bergmans, a parfaitement expliqué l'intention des organi-\nsateurs en divers articles parus dans la Revue de Belgique, l'Art flamand et\nhollandais, Gand-Exposition. Rendons hommage à l'énergie déployée par le\nprésident de l'Art ancien dans les Flandres, M. Joseph Casier, l'un des direc-\nteurs de l'Exposition, qui, en ce coin particulier, a tout élaboré, assisté du\nvaillant M. Bergmans déjà nommé et de quelques collaborateurs. Le succès\nobtenu leur est personnel : goût dans l'arrangement, érudition quant au\ncatalogue, ténacité vis-à-vis des propriétaires toujours plus timorés. Il faut\ndire que la sécurité des locaux semblait absolue, et que le plan offrait une\ncomplication divertissante : portes d'angle, galeries courbes, lumières variées\néchappées sur la verdure du parc. — Je renonce à décrire les innombrables objets\nréunis cet été pour le bon renom de la Belgique, paradis des exhibitions rétros-\npectives, et me borne à une promenade au travers des salles. Nous en carac-\ntériserons brièvement certains aspects et nous nous arrêterons au hasard\ndevant les tableaux remarquables, — car il est curieux de constater que la\nmodestie des dirigeants a voulu éviter de se mettre en parallèle avec les\n"}, {"page_pdf": 844, "page_imprimee": 725, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3528, "texte": "          L'EXPOSITION D'ART ANCIEN DANS LES FLANDRES                             725\n\n\nensembles picturaux réalisés à Bruges en 1902 et 1907, à Bruxelles en 1910, —\nde sorte que les choses rares et précieuses rencontrées en ce domaine consti-\ntuaient une surprise, et il y avait là des trésors qu'on n'aura plus, hélas! l'occa-\nsion de revoir.\n   La première salle, consacrée à la vie publique, rappelait l'activité des corpo-\nrations. Insignes, colliers, plaques et étendards ont figuré jadis dans l'éclat\ndes cortèges qui s'alignent au long des murs : entrées de princes ou défilés des\nmétiers, peints par Van Alsloot, Sallaert et Duchastel, empruntés aux musées\nde G a n d , d'Anvers et de Bruxelles. Au fond, l'arc de triomphe érigé en 1635\nsur le Marché du Vendredi en l'honneur du cardinal-infant Ferdinand, vain-\nqueur à Nordlingen et gouverneur des Pays-Bas. Cette reconstitution de\nfragments dispersés, sans faire oublier les savoureuses esquisses que brossa\nRubens pour la même circonstance, — a néanmoins belle allure. Deux tableaux\nà retenir : d'un maître inconnu de la fin du XV e siècle, Saint Georges à che-\nval terrassant le dragon au milieu des membres de la gilde de la grande\narbalète de Matines, excellemment portraiturés ; et l'imageen pied du Tambour\nde la gilde Saint-Sébastien      d'Anvers, par Congnet le Vieux (1540-1509).\n   Nous pénétrons ensuite dans les sphères discrètes de la vie intellectuelle :\ncartels et panonceaux, registres, blasons, livres d'or, diplômes, thèses enlu-\nminées, instruments de musique et poussière de science ! Les chambres de\nrhétorique après les corporations témoignent del'entrain jovial de nos ancêtres.\nSous prétexte d'effigies de savants, voici deux jolis panneaux : le mignon dip-\ntyque sur fond d'or de l'humaniste Guillaume Bibaut, général des Char-\ntreux 1535 (Ctesse Ed. de Liedekerke, Bruxelles) ; et le retable de l'église\nSt.-Sauveur à Bruges dû au maître de la Mater dolorosa, disciple de Gérard\nDavid, dont les volets nous montrent le jurisconsulte Philippe W i e l a n t , prési-\ndent du Conseil de Flandre, et son épouse Jeanne van Halewyn. De la Biblio-\nthèque de l'Université de Gand provient un amusant et minutieux portrait sur\ncuivre du X V I I I e siècle : Le chanoine Clemens, du chapitre de         Saint-Bavon,\navec son fidèle domestique remuant tableaux et bouquins ; ce sont ds pirie-\ntuelles perruques !\n   La vie religieuse comporte, en d'étincelantes vitrines, de somptueuses orfè-\nvreries, ostensoirs, calices, bénitiers et reliquaires; et la vie privée de\nlourdes argenteries, orgueil des familles.\n   Aux m u r s de ces deux salles, par-dessus les stalles et bahuts, sont appendus\nles plus intéressants tableaux de l'Exposition. D'abord les sept panneaux de la\nLégende de Sainte Dymphne             issus de l'abbaye de Tongerloo, prêtés par\nM M . Fréd. Muller d'Amsterdam, avant le départ pour l'insatiable Amérique\nde ces documents d'art et d'histoire locale que notre pays, naturellement,\nn'a pas su garder, faute d'agir en temps opportun. L'attribution de cette\nsuite à Goswyn Van der Weyden, petit-fils du grand Roger, se manifeste\ncomme tout à fait décisive. M. Hulin a publié à ce sujet une étude critique,\nà laquelle nous nous rallions pleinement, dans le Burlington                  Magasine\nd'octobre 1912; on aurait désiré l'illustrer en m o n t r a n t aussi à Gand la Sainte\nCatherine et les philosophes de la collection Cook, à Richmond, rattachée\nautrefois au groupe Bles, et le Mariage de la Vierge, mystérieux triptyque\n"}, {"page_pdf": 845, "page_imprimee": 726, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3314, "texte": "726                               DURENDAL\n\n\n\n de l'église St-Gommaire à Lierre, mais on échoua pour ce dernier : les œuvres\n d'art de l'étranger se déplacent plus facilement que les nôtres ! Ayant eu la\n chance de contempler les trois compositions à peu d'intervalle, j'apporte\n ma faible voix à la thèse qui les donne à un maître unique. Les scènes de\n la légende se déroulent en de verdoyants paysages, arbres feuillus, pelouses,\n lacs, portes de ville et remparts ; et nous suivons au cours du candide récit le\n roi patriarcal et la touchante sainte vêtue de rose broché d'or. Au quatrième\n épisode, signalons ce type « bruegelien » habillé mi-partie jaune et gris,\n coiffé d'un bonnet rouge vif, le visage madré et poilu, étonnant de vérité, qui\n tente de suborner la servante apparue sur le seuil avec sa cruche.\n    Plus d'archaïsme encore dans le vaste retable hispano-flamand, assez dégra-\n dé, envoyé par un marchand parisien, M. Demotte : dix compartiments\nencadrés de sculptures dorées; paysage pâle, analogue à celui des fresques;\non songe à 1' « Ecole de la Côte d'Azur (Nice et Ligurie, XVe siècle), récem-\nment mise enlumière. Les primitifs espagnols sont à la mode, et la Messe de\nSaint-Grégoire, qui permet un étalage de chasubles et d'ornements religieux,\nest un motif fréquent dans cette école. Le présent retable en offre un exemple;\net nous le trouvons également dans un panneau « franco-flamand », prodigue\nde rouge et d'or, appartenant à M. Fernand Franchomme.\n    Le Triomphe de l'Eglise sur la Synagogue (M. Schutz, Paris), copie\nancienne du célèbre « Hubert Van Eyck » du Prado (qui lui-même n'est pas un\noriginal) — nous intrigue fort. C'est évidemment le tableau auquel fait allu-\nsion une note de l'ouvrage de M. Lucien Solvay, L'Art espagnol (1), citant le\npassage suivant d'une lettre adressée de Paris au mois d'avril 1863, par\nM. Bürger à M. de Madrazo : « Il y a en ce moment, exposé chez le restau-\nrateur de tableaux, M. Haro, une ancienne copie de la Fontaine mystique\nde Van Eyck, signée du monogramme... « Lancelot Blondeel » probablement,\nlequel a beaucoup étudié les Van Eyck et a même restauré, au XVI e siècle,\nl'Agneau de St.-Bavon à Gand. » L'interprétation du monogramme, visible\nau haut d'un pilastre, n'est pas exacte; le problème qui se pose à propos\nde ce pseudo-Blondeel demeure donc irrésolu.\n   De la galerie Robin Grey à Londres : une Vierge debout avec l'Enfant\nremettant la chape à saint Ildephonse agenouillé dans un intérieur d'église\noù volent de minuscules anges bigarrés, tableau usé mais digne d'attention\nde l'école de Memling(?); une Descente de croix, trop repeinte, attribuée\nau maître du Saint-Sang; un Adam et Eve quelconques, heureusement situés\ndans un décor boisé d'une moelleuse exécution sans aucun rapport toutefois\navec Gossart dont le nom se lit sur le cartel.\n   Je ne détaillerai point, puisque les « Amis des Musées de Bruxelles » l'ont\nacquis et que nous aurons le loisir d'y revenir, l'impeccable portrait de Mar-\nguerite d'Autriche       (M. Lucas Moreno, Paris) qualifié « Bernard Van\nOrley », mais d'une technique si conforme à la délicate Isabelle de\nBourgogne en Madeleine de la collection Cardon, qu'on lui conserverait\nvolontiers l'appellation de « M abuse », malgré l'avis de MM. Friedlaender et\n\n  (1) Paris, 1887, p . 96.\n"}, {"page_pdf": 846, "page_imprimee": 727, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3296, "texte": "           L'EXPOSITION       D'ART A N C I E N    DANS L E S F L A N D R E S        727\n\n\n\n Hulin (répliques à Hampton-Court, Anvers et chez le Dr Carvalho à Paris).\n   Tout à côté, le chef-d'œuvre de François Pourbus : le Festin de noces du\npeintre Georges Hoefnagel, avec Suzanne Van Onssen (signé et daté 1571),\npropriété de la douairière Camberlyn d'Amougies à Pepinghen. C'est une\n bonne fortune d'étudier cette « page d'histoire bourgeoise », digne pendant de\nla Famille Van Berchem de Pierre Pourbus l'Ancien (au marquis de la\nBoëssière-Thiennes), montrée à l'Exposition de la Miniature. M. Camille\nTulpinck dans les Arts anciens de Flandre (1) souligne le caractère\nd'intimité, le calme bonheur de la réunion ; « on chante, on joue, on danse,\non échange de gais propos. Le petit dieu malin n'est point exclu de la fête.\nIl plane mystérieux et câlin dans l'atmosphère quiète, qui ne fait point\nprésager pour les futurs les malheurs politiques ou religieux qui s'abattirent\nsur Anvers et dont ils eurent leur triste part ». Quant au coloris, « les noirs\néchauffés par l'or des soies et des joyaux y dominent; les blancs font valoir\nles carnations tres sobres, même dans les types masculins ». L'œuvre avait\nété analysée dans la Galette des Beaux-Arts, lors de son apparition à l'Ex-\nposition de tableaux anciens organisée au profit de la caisse centrale des\nartistes belges en 1886.\n   Cette pièce maîtresse éclipse naturellement les scènes de guerre et de\npillage de Roland Savery (Musée de Courtrai), les fêtes et kermesses appa-\nrentées à l'art des Breughel. — La Prédication de saint Jean-Baptiste, attri-\nbuée à Pierre Breughel II, s'ajoute à la liste abondante des copies d'une\nprobable composition du vieux Breughel (2). Le Concert — « Musica laetitiae\ncornes, medicina dolorum » — dit de Gonzalès Coques (au b on Janssen)\nressemble à Palamedesz. En revanche, le Groupe de famille, de Gilles\nVan Tilborgh, offre toutes les qualités de facture du « petit Van Dyck ».\nLes Saisons d'Albert Grimmer, aux vigoureux tons plats, ont des finesses d'en-\nluminure ; et le Watteau (?) ovale, parc rousseâtre qu'aurait aimé Monticelli,\nest bien séduisant. Deux grands portraits anonymes flamands du XVII e siècle\n(au bon de Nève de Roden, à Waesmunster) : Don Christoval de Medina de\nMontoya, bardé de fer; et Blanche d'Oignies avec son fils, sur le fond d'un\nrideau rouge relevé dans l'angle. Enfin une Dame âgée, d'une laideur très\ncaractéristique, émanée sans doute d'un imitateur génois de Van Dyck.\n(M. G. Hulin de Loo.)\n   L'ancien local des gouverneurs de la Chambre des Pauvres, institution de\nbienfaisance créée par Charles-Quint en 1531, démontée et transportée de\nl'hôtel de ville de Gand, a trouvé au Musée un abri définitif. Les boiseries,\nexécutées par le Gantois Norbert Sauvage en 1689, forment, surtout à la\ncheminée, un ensemble sobre et harmonieux; elles encadrent des tableaux\ninsignifiants figurant les sept œuvres de miséricorde.\n   En quittant ce coin recueilli, évocateur des temps révolus, nous entrons\ndans la longue galerie des vues des villes, où nous nous hâterons, malgré son\n\n  (1) Les Arts anciens de Flandre, IV, 1909-1910. Fasc. I. — La collection Camberlyn\nd'Amougies.\n  (2) Elles sont énumérées dans la nouvelle édition du Catalogue du Musée d'Anvers, p 57.\n"}, {"page_pdf": 847, "page_imprimee": 728, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3482, "texte": "728                                DURENDAL\n\n\n vif intérêt, sous peine de monotonie. Mentionnons toutefois, au hasard, une\n aquarelle de Van der Meulen : La Prise de Mons (1691 ) prêtée par la Manu-\n facture des Gobelins, qui conquit tous les visiteurs par sa fraîcheur; des\n aspects de Lille au XVIII e siècle par François Watteau, de Bruges-la-Morte,\n oh! combien, avec ses larges places demi-deuil vides d'habitants, de Gand\n surtout qui se devait à elle-même de fournir une iconographie complète de\n son passé architectural; voici, en un dessin colorié, le projet de couronnement\n du Beffroi, dont la silhouette modifiée ne nous est pas encore familière. Des\n réserves du Musée de Bruxelles furent extraites deux toiles instructives (l'une\n signée de P. Snaeyers) : l'Archiduc Léopold-Guillaume abattant l'oiseau au\n Sablon et le Panorama de la ville pris de l'hôtel de Burnonville (Mérode).\n L'Abbaye à Middelbourg, ombragée d'arbres épais, n'a point changé; heu-\n reux privilège de la Zélande, épargnée par les chambardements qui sévissent\n dans nos cités; pour la plupart leur physionomie d'antan ne subsiste qu'aux\n murs des musées!\n    Au centre de l'Exposition, à la place d'honneur qui lui revient, on a mis en\n pleine lumière la merveilleuse Sainte Catherine, due au ciseau d'André Beau-\n neveu, de Valenciennes. Trop ignoré à Courtrai, dans la Chapelle des comtes\n de Flandre de l'église Notre-Dame, ce « chef-d'œuvre incontestable de la\n statuaire belge au XIV e siècle )) reçut à Gand un ample tribut d'hommages.\n L'exceptionnelle majesté du visage s'impose, en dépit de relatives gaucheries :\n sourire et plis enroulés, hérités de la tradition française; c'est là un marbre\némouvant, à l'égal de l'antique. Les quatre mascarons en chêne, biens connus,\nde l'ancienne salle échevinale d'Ypres, lui faisaient un entourage adéquat.\n   Nous nous acheminons ainsi vers la salle de sculpture, tout emplie de sta-\ntues isolées, de groupes et monuments votifs : en pierre, en albâtre, en ivoire,\nen bois polychrome ; madones, christs de pitié, saints et anges, sortis des\nriches collections de M. Paul De Decker, du baron Van der Straeten, de l'an-\ncienne collection Van den Corput, et de cent autres. Il faudrait décrire chaque\nmorceau, tel retable ajouré, telle statuette de buisqui sollicite notre attention;\nmais puisque des. études approfondies seront évidemment consacrées à ce cha-\npitre, essentiel dans la pensée du comité, organisateur, nous nous contente-\nrons d'un coup, d'oeil. Jamais l'art de la sculpture ne fut commémoré de\nfaçon aussi brillante; nous pouvons suivre son évolution depuis le saint\nAlexis, au sourire niais du XIV e siècle, jusqu'aux maquettes en terre cuite\nde notre grand Godecharle. Et les Duquesnoy, Luc Faidherbe, Gérard\nVan Opstal, Laurent Delvaux étaient rappelés par des pièces de choix. Au\nfond, l'exubérante porte du Musée de Tirlemont, avec ses anges sculptés en\nronde bosse, attirait le regard, tandis qu'une Vierge de marbre, assise avec\nl'Enfant, de l'église de Thielrode, exprime je. ne sais quelle réminescence de la\nfameuse Vierge de Michel-Ange à Bruges.\n   Les manuscrits enluminés et les reliures affirmaient la richesse de la\nBliothèque de l'Université de Gand (citons, par exemple, le Second livre de\nla Thoyson d'Or, de Guillaume Fillastre). Une foule de renseignements\nsont à puiser çà et là, mais c'est toujours devant les perles de la salle d'ex-\nhibition de la Bibliothèque Royale, à Bruxelles : Chroniques du Hainaut\n"}, {"page_pdf": 850, "page_imprimee": 729, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3327, "texte": "         L'EXPOSITION     D'ART ANCIEN       DANS L E S F L A N D R E S       729\n\n\n\nde Jacques de Guise, Bréviaire de Philippe le lion, Chroniques et conquêtes\nde Charlemagne, Histoire de Charles Martel, ouvertes aux meilleures pages,\nqu'il est doux de rêver. Et je songe mélancoliquement au vibrant commen-\ntaire dont le regretté Père Van den Gheyn accompagnait l'examen des minia-\ntures de Guillaume Vrelant, de Jean Le Tavernier, de Loyset Liédet ! —\nOn appréciait l'idée louable de confronter le Christen croix entre la Vierge\net saint Jean, du Missel de Dixmude, avec les Heures de Hennessy. notre\n « Grimani » au poétique calendrier, dans lequel M. Joseph Destrée reconnaît\nla main de Simon Bening. — Comment qualifier autrement que « Ecole fla-\n mande, vers 1500 », la grande Annonciation carrée, appartenante M. Klein-\n berger, accrochée au mur de cette salle? Le mobilier de l'oratoire : crë-\n dence, banc à coussins, petit triptyque, fourmille d'objets attrayants; —\n un régal pour le folkloriste.\n   Un escalier nous mène au labyrinthe luxueux des appartements reconstitués :\nchambre à coucher de tons effacés et gris, ornée de pastels ; couloir tendu de\ncuir de Malines; cabinet d'amateur où se pressent à nouveau, dans un décor\nrubénien, semblable à ceux du rez-de-chaussée de l'Exposition du XVII e siècle\nà Bruxelles en 1910, — un certain nombre de tableaux, parmi lesquels nous\nmettrons hors pair : un Ecce Homo sur or, genre Roger Van der Weyden,\nune Vierge avec l'Enfant (à M. R. Lippens), dans la dépendance étroite des\nproductions allemandes de la fin du XVe siècle; Marguerite d'Autriche en\nprière devant la Vierge, l'aimable diptyque de M. Lescarts à Mons, déjà vu\nà Bruges en 1907 et à Charleroi; l'Annonciation, sur cuivre, de F. Franck\n(au Cte R. de Lambrilly) ; une Madone entourée d'une guirlande de\nfleurs, sous le nom de Breughel de Velours (à M. G. Taymans); deux bons\nportraits, un enfant de Corneille de Vos, tout à fait délicieux (à M. Hulin de\nLoo) et un élégant jeune homme, attribué à D. Teniers, (au C te Cavcns) très\nsemblable aux Van Dyck de la période anglaise. Portant l'étiquette du maître\nanversois, une Vierge avec l'Enfant (au Cte Goethals) les veux au ciel, se\n rattachant à la Caritas qui figure au collège de Dulwich.\n    A travers la cuisine nous gagnons la numismatique et la sigillographie;\n puis les ferronneries, dinanderies, étains ; enfin le département du linge\n damassé et celui des dentelles. Dans le premier de ceux-ci signalons la collec-\n tion du baron de Réthune, à Courtrai ; dans le second, les collections Moens\n et Godtschalck, à Bruxelles. Au bout de la galerie, un portrait attribué à\n Martin van Meytens, l'impératrice Marie-Thérèse vêtue de la robe de den-\n telle offerte par les Etats de Flandre (1743) constitue un illusionnant travail\n  de précision.\n     Le Salon de Baudeloo — on sait que l'athénée royal de Gand est installé\n  dans une partie de l'ancienne abbaye de ce nom — est le digne pendant de la\n  Chambre des pauvres. Des boiseries du XVIII e siècle au vernis foncé enserrent\n  de leurs lignes élégantes des tapisseries bruxelloises, paysages nobles dans le\n  style de Claude Lorrain.\n     Mais le triomphe de la tapisserie sous ses aspects les plus chatoyants, c'est\n  le spacieux hémicycle qui clôt notre promenade. Les vitrines rangées au\n"}, {"page_pdf": 851, "page_imprimee": 730, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2478, "texte": "730                              DURENDAL\n\n\n milieu contenaient un rutilant assortiment d'habits sacerdotaux : chasubles,\nchapes et dalmatiques de velours, d'argent et d'or.\n   J'aurais dû — parmi les tapisseries garnissant les salles que nous venons de\nparcourir — insister sur une pièce de la fameuse série de l'Apocalypse d'après\nles cartons de Hennequin de Bruges, peintre du roi de France Charles V\n(Musée de l'Evèché d'Angers). Le fragment vétusté réprésentant un sujet\ncaptivant pour les Gantois, l'Adoration de l'Agneau, était placé au-dessus\ndes panneaux de Tongerloo. — Nous contemplons maintenant : Louis XI\nlevant le siège de Salins en Franche-Comté, étonnant morceau daté de 1501\n(donné par M. Spitzer à la Manufacture Nationale des Gobelins); et la Mort\nde la Vierge, œuvre des ateliers tournaisiens (XVIe siècle), de la suite qui\ndécore luxueusement la nef de la cathédrale de Reims. La première de ces\ntapisseries fut exposée au Cercle artistique de Bruxelles en 1905, la seconde à\nTournai en 1911; en revanche les Navires débarquant des animaux venant\ndes Indes — une ménagerie qui flotte — (au marquis de Dreux-Brézé) était,\nà nos yeux du moins, tenture inédite, et combien drolatique avec ces mille\ndétails naïfs et pittoresques ! C'est là encore une production tournaisienne. —\nPuis le Mariage princier, si décoratif, de la collection Somzée; Clovis à\nTolbiac, et autres pompeux épisodes d'après Le Brun; et l'Histoire d'Ale-\nxandre (à M. François Empain) — tout ceci proclamant la renommée des\nhauts lissiers bruxellois. L'hémicycle des tapisseries, enchantement pour\nl'œil — il y avait, au haut d'une paroi, je ne sais plus quelle allégorie, ou\ns'étalait (n'est-ce pas Minerve accueillant Ulysse?) en replis modelés un jaune\norangé véritablement exquis — achevait de façon impressionnante l'Exposition\nd'art ancien dans les Flandres.\n   Une tête de Christ d'expression poignante, bois d'assez grande dimension,\nde la cathédrale St-Vaast, à Arras — sera, si vous le voulez bien, la sensa-\ntion dernière, d'intense ferveur religieuse, que nous emporterons en termi-\nnant cette revue rapide — et pourtant trop longue, malgré ses omissions\ninjustes.\n   Je n'ai eu d'autre but que de récapituler pour moi-même les objets les plus\nfrappants, en m'efforçant de communiquer au lecteur — après le rideau tombé\net les locaux évacués, — le regret de cette incomparable féerie rétrospective.\n\n                                                        PIERRE    BAUTIER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-005", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 731, "page_fin": 735, "titre_corps": "L'ami inconnu", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Tancrède de Visan", "ancre_debut": "L'Ami inconnu                JE voudrais le voir assi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 852, "page_imprimee": 731, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1989, "texte": "L'Ami inconnu\n               JE voudrais le voir assis sous les cèdres, à mes\n                 côtés, et que sa confiance m'enveloppe, comme\n                un châle moelleux des épaules délicates.\n                   Je voudrais entendre sa voix nonchalente et\n                gaie, sa voix rieuse de se savoir aimée.\n                   Je voudrais ses conseils et les suivre à la ma-\n                nière d'un sentier sous les frênes, au bout du-\nquel s'arrondit la robe dorée de la clairière, avec la petite\nauberge et le vin chaud.\n  Je voudrais qu'il soit là comme une certitude.\n\n   Où se cache-t-il? Peut-être qu'il fait le malin, semblable à\nces frelons que vous congédiez d'un revers de main et plongez\ndans l'océan de l'espace, mais qui, une minute après, m a n q u e n t\nvous entrer dans l'œil pour bien vous prouver que c'était une\nfarce et qu'ils ne vous ont pas quitté.\n   Je le suppose aussi en voyage. Je devine qu'il se penche, un\nsac à la main, sur le tain usé des canaux de H o l l a n d e ; à moins\nque sa paresse ne l'ait fixé clans un blond cottage de la Tamise,\nparmi une campagne ingénue et de sanguins joueurs de cricket,\net qu'assis à l'ombre d'un charme il médite sur l'esthétique\nde la force; si toutefois il n'est pas encore juché sur la tour\nEiffel où il a accoutumé de passer ses après-midi, lâchant dans\nl'abîme des carrés de papier que les troglodytes du Champ-de-\nMars stupéfaits, prennent pour une pluie d'aéroplanes ; ou\ngoûtant un vrai plaisir à comparer à des écureuils dans leurs\ncages les voyageurs de la Grande Roue.\n   Il s'en est allé par un de ces petits matins gris où les senti-\nments se décolorent jusqu'à ce qu'on ne puisse plus voir clair\nen soi. Je l'accompagnai à la gare, désirant tirer de cette sépa-\nration, comme de tout événement, une jouissance, souhaitant\nmême ce départ ainsi qu'un bien qu'on a trop longtemps pos-\nsédé et dont il est bon de se priver si l'on veut encore de la joie\nlorsqu'il nous est rendu.\n"}, {"page_pdf": 853, "page_imprimee": 732, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2340, "texte": "732                           DURENDAL\n\n\n   A mesure que le train s'enfonçait dans sa rivière de cailloux\net semblait rentrer dans les rails, là bas, au bout du vague\nhorizon, j'imaginais mieux les fracas du retour, le bonheur\nencadré dans la portière ouverte et, lorsqu'on enjambe les voies,\nla conversation folle où l'on voudrait tout se dire, les mots jetés\nsur le quai de la gare, sans ordre, comme des paquets dont on\ndénombrera ensuite le contenu dans la voiture pleine de rires.\n   Je ne m'inquiète donc pas de cette absence, car sitôt qu'elle\npèsera trop lourd dans mon désir, mon ami poussera la porte\ndu retour, la petite porte du bas du clos par où pénètrent les\nvoyageurs.\n                                      *\n                                  *       *\n\n   Au fait, je ne vous ai pas dit son nom. Je l'appelle Pallas,\nainsi qu'un vulgaire flotteur d ' a p p a r t e m e n t . Ce nom ne vous\nparle pas, et j'avoue qu'il est assez neutre, mais il me plaît par\nson indétermination, pour tout ce qu'il contient d'obscurs sen-\ntiments, de longues promenades heureuses, de plaisanteries\ndouces, de conversations familières, d'habitude et de mains\ndans les poches.\n   Vous avez un ami, confident de toutes vos heures, témoin de\nvotre âme, penché sur votre cœur comme un médecin de\nfamille. U n beau jour, sans savoir pourquoi, vous l'appelez\nPallas, simplement. Si l'on s'étonne, vous souriez finement et\ndites : « je n'y peux rien; c'est la fatalité. Je ne saurais l'appe-\nler autrement. Ce nom est un visage, une individualité. Je\nvous dis, Monsieur, que ce nom a une « idiosyncrasie ». Mon\nami s'appellera P a l l a s ou ne s'appellera pas du tout. »\n   Nous avons toujours vécu côte à côte; les mêmes paysages\nnous unissent. Cela nous évite bien des mots inutiles. Avec\nd'autres il faut toujours reprendre la conversation au point où\non l'avait laissée. Avec Pallas, c'est plus facile. Alors m ê m e que\nnous nous taisons, notre silence est occupé du mouvement\nmutuel de nos esprits, en sorte qu'après un voyage, une mala-\ndie, une soirée mondaine, un enterrement, notre causerie a\nfait beaucoup de chemin tacite et que nous nous trouvons avoir\nrépondu à chacune de nos objections réciproques. C'est vrai-\nment pratique. Est-ce à dire que nous mêlons nos goûts,\ncomme les épiciers mélangent le vin et l'eau ? Non, mais faisant\n"}, {"page_pdf": 854, "page_imprimee": 733, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2275, "texte": "                            L'AMI INCONNU                             733\n\ntous nos efforts pour nous comprendre, nous cherchons toujours\nà nous placer au même point de vue, afin de simplifier les\ndéveloppements oiseux. Notre amitié draine en son filet ces\nalgues déliées qu'on nomme politesse et un peu de cette sub-\nstance précieuse appelée largeur d'esprit que la marée humaine\ndépose dans les cœurs longtemps ballottés par la vie.\n    Pallas ne peut souffrir les huîtres et je déteste le fromage.\nMalgré quoi, peu de nos repas commencent sans cet amer\nmollusque bivalve et prennent fin autrement que par la péro-\nraison d'un onctueux « Sassenage ».\n     « J e comprends que l'odeur de cette crème travaillée t'impor-\ntune, dit Pallas, mais c'est que tu ne l'aimes pas. Si tu étais\n a m a t e u r de caséine, tu te rendrais vite compte que le mets que\nvoici est délicieux; je pense même que tu en redemanderais.\n T u ne saurais donc trouver mauvais que je goûte à ce\n fromage. »\n     E t je réponds : « Je ne te force pas à manger de ces coquilles.\n T u as peur de t'empoisonner et tu t'imagines que les ostendcs\n ont le goût d'un crachat. Soit. Je ne partage pas ton opinion,\n mais si j ' é t a i s à ta place je la formulerais sans doute de la\n même manière. Je me garderai de te convertir; de ton côté tu\n conçois qu'il faut t'abstenir de me détourner d'un plat pour\n lequel j'éprouve de la sympathie. Je me tais donc sur ton\n fromage qui m'incommode, à condition que tu n'insultes pas\n mes huîtres discrètes ».\n     Ainsi nous nous sourions par-dessus nos assiettes.\n     U n e semblable méthode préside à nos jugements littéraires.\n     « J'entends fort bien les raisons par où un poète comme Verhae-\n r e n t e plaît, déclare Pallas. T u trouves en lui la glorification de ta\n vision intérieure et cet élan enthousiaste vers toutes les énergies\n de la nature. Je veux bien écouter ce poème de la Multiple\n Splendeur, à condition que tu me permettes ensuite de te parler\n de Gide. »\n     Voilà comment, à propos d'oeuvres différentes, nous nous\n réconcilions dans une commune exaltation.\n\n                                   * *\n\n   D u r a n t l'été, Pallas s'absente. Nous n'avons que faire l'un de\nl'autre et nous craignons la satiété. A cette époque, la nature me\n"}, {"page_pdf": 855, "page_imprimee": 734, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2308, "texte": "734                            DURENDAL\n\n\n\nsollicite tout entière par ses fleurs, ses aurores, ses chansons.\nJe n'ai plus besoin d'ami. L a montagne parée comme une\nchâsse, les bois immobiles dans le soleil, un toit qui fume, suf-\nfisent à épuiser mes confidences.\n   Mais lorsque les feuilles disent adieu à leurs parents, les\nbranches, et s'envolent en blondissant; lorsque la pluie joue\naux dames sur les dalles du perron et que la terre offre à mon\ntransport un squelette farouche, je sens la vie se retirer autour\nde moi, comme une vague. Les c h a m p s h u m i d e s m e hèlent par\nles pieds, ils veulent m'engloutir dans leurs sillons mouvants.\nAlors, j ' a i peur, je tends les bras au fidèle tuteur de ma pensée.\nIl revient vite et ne m ' a b a n d o n n e plus à l'effroi des fantômes\nde l'automne.\n   Avec lui je puis braver l'enlisement des heures grises, et\nc'est une grande douceur, au retour de nos promenades dans le\nvent ponctué de corbeaux, de se blottir au bord de la veillée,\noù palpite l'âme mystérieuse des bûches de sapin résineuses et\nbalsamiques. L e grand salon flétri nous c o m m u n i q u e un peu\nde la délicieuse torpeur de ses meubles usés; on entend la\nvieille horloge de l'escalier monter sa garde m o n o t o n e ; quel-\nqu'un remue une chaise au-dessus de nos têtes et, tandis que\nnos pipes gloussent de plaisir, nos pensées nous quittent et\nvoyagent de compagnie, comme deux sœurs de légende, parmi\nles troupeaux de bruyère et les champs de bataille des forêts.\n\n\n\n   Ami inconnu que j ' é v o q u e selon mon désir de te réaliser,\nsubtil Pallas de mon rêve, toi que j ' i n v e n t e au gré de mes\nh u m e u r s , de mon t e m p é r a m e n t , de ma vie silencieuse, comme\nune conscience dialoguée, je saurai assez te reconnaître à ton\nsourire et à ta façon de porter un chapeau de feutre mou ! Mais\nquand viendras-tu?...\n    ... Ce sera peut-être une nuit d'octobre diluée et sans corps.\nL'eau du bassin fondra en un brouillard tendre, afin de forcer\nle T r i t o n à jeter de la fumée par le nez. Ma vitre pétillera sous\nta poignée de graviers. Je me réveillerai en sursaut et, tout de\nsuite rassuré, je m'écrierai : « le voilà donc, ce sacré P a l l a s ! »\nAvant de déverrouiller le volet de la cuisine, je m'assurerai\nqu'il reste du j a m b o n ou du veau froid.\n"}, {"page_pdf": 856, "page_imprimee": 735, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1910, "texte": "                          L'AMI   INCONNU                          735\n\n\n    ... Ou bien il fera cette après-midi nostalgique, une après-\nmidi langoureuse et abandonnée ainsi qu'une main de jeune\nreligieuse. L a prairie taillée ras, avec ses taches de rousseur,\nressemblera au crâne du condamné à mort. Je promènerai mon\nennui sous les cèdres cirés par l'averse et qui ont toujours l'air\nde dire : « taisez-vous », avec leurs rameaux agités de haut en\nbas. — « Quelle visite agace donc le sable de l'allée? » et avant\nq u e mes sourcils aient achevé de bâtir leur petite ogive sur mon\ninterrogation, la porte du jardin potager s'ouvrira, et tu\nenjambes déjà les fils de fer des treilles basses dont il ne reste\nq u e des moignons.\n    Il faudra tellement causer tous deux que nous arrêterons aus-\nsitôt le plan de promenades excitantes.\n    — Veux-tu qu'on aille voir si l'écho du Désert se précipite\nencore sur nos cris?\n    — D e m a i n , on pourrait jeter quelques pierres dans le Drac,\ndu haut de Comboire!\n    — T i e n s , si on mangeait un de ces lapins qui ont le goût de\npoulet, à moins que ce ne soit le contraire, dans cette guin-\nguette de Sassenage, tu sais, où il y a toujours des rouliers qui\nchantent? C'est là qu'il fera bon causer du dernier livre de\nBergson.\n\n                                  *   *\n\n   O Pallas, chère sagesse, ma sécurité et prolongement de mon\nâme! s'incrustera-t-elle au cadran solaire de la pelouse l'heure\nchimérique où paraîtra l'ami de bon conseil, celui dont on est\ntellement sur que tout peut manquer dans la vie sans qu'on\npousse un soupir, s'il vous reste cette lumière et ce pain quoti-\ndien ; avec qui on partage ses doutes, ses enthousiasmes comme\ndeux enfants leur chausson aux pommes, et qui d'un mot vous\ndresse vers l'espoir : « Voyons, est-ce que je ne suis pas là,\nvieille bête » ?\n                                            T A N C R È D E DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-006", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 736, "page_fin": 740, "titre_corps": "Chronique du mois : Les concerts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Chronique du Mois                               Les Concerts.    Gomme le pr", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 857, "page_imprimee": 736, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 2796, "texte": "Chronique du Mois\n                              Les Concerts.\n   Gomme le premier Concert Ysaye, le second de la série fut également\ndirigé par Eugène Ysaye. Quelques jours auparavant avait eu lieu à Patria\nune série sensationnelle de sonates pour piano et violon, honorée de la pré-\nsence de Leurs Majestés le Roi et la Reine des Belges. Ce fut une suite de\ngrandes impressions où, secondé par l'admirable talent de Raoul Pugno, le\ntrès noble créateur de beauté qu'est Eugène Ysaye s'éleva, particulièrement\ndans le mouvement lent de la sonate de Lekeu, dans la Kreutzer-Sonate et dans\ncelle de César Franck, jusqu'aux plus purs sommets de l'art. Du reste\nEugène Ysaye n'est pas seulement le violoniste le plus émouvant de notre\népoque. Son activité débordante, vouée aux plus généreuses initiatives, se\ncomplaît dans les apostolats artistiques, aime notamment à mettre en lumière\nles œuvres des compositeurs nationaux. C'est ainsi qu'au programme du\ndeuxième concert Ysaye, il y a lieu de signaler deux œuvres belges très remar-\nquables.\n    La Légende du Chevrier (pour soprano et contralto solos, petit chœur et\norchestre) de François Rasse, est d'une pureté de lignes et d'une fraîcheur de\ncoloris exquises. Que cette musique est évocative et combien adéquate à l'in-\nspiration naïvement mystique du poème d'Aicard! Poétisé par la caresse d'une\ninstrumentation discrète et savoureuse, le duo, que M mes Delfortrie et Buyens\nchantèrent avec beaucoup de charme, s'idéalise encore par les sonorités\nestompées d'un chœur de voix de femmes, doucement lointaines. Si M. Rasse\n fut triomphalement acclamé pour sa Légende, M. Jongen le fut également\n pour ses Impressions d'Ardenne. Ce n'est point là un poème symphonique\n au sens usuel du mot. En ce morceau bien moins descriptif que lyrique,\nl'artiste laisse chanter son âme, librement et puissamment, en présence du\n paysage grandiose qui l'entoure et l'enchante de ses enivrements. Spectacle\n multiforme! Nature aux aspects mobiles incessamment renouvelés vis-à-\n vis de laquelle le poète exprime son amour et son enthousiasme dans une\n langue musicale nerveuse, vibrante, parée d'une orchestration splendide et\n atteignant parfois au summum de l'exaltation. Si la Kermesse Flamande de\n  M. Brusselmans n'est pas à la hauteur des deux œuvres précédemment citées,\n elle ne doit point certes passer inaperçue. Il y a là beaucoup de vie, de cou-\n leur, des rythmes pleins de verve et d'originalité. Ce concert belge débutait\n par un hommage à la France dans la personne de M. Théodore Dubois qui\n assistait à l'audition et dont on exécuta la deuxième Symphonie en ré, sym-\n  phonie finement pensée et construite, œuvre bien française autant par l'élé-\n  gante distinction de sa forme que par sa claire et solide architecture. En\n"}, {"page_pdf": 858, "page_imprimee": 737, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3070, "texte": "                          CHRONIQUE         DU   MOIS                      737\n\nM. Lucien Capet qui joua à la perfection le Concert de Beethoven, on salua\nencore une des plus incontestables illustrations contemporaines de l'art inter-\nprétatif français.\n\n                                       *\n\n   Le premier Concert Bach eut lieu avec le concours du chanteur Nieratzky\n(basse) (Mannheim), de Mmes Lessmann et Fischer, de Berlin, du pianiste\nparisien M. Dumesnil, de MM. Demont et Ghigo. M. Zimmer continue à\npuiser avec un tact judicieux dans l'étincelant trésor du cantor de Leipzig.\nDans la cantate n° 39 où, à défaut d'une voix ample et sonore, M. Nieratzky\nfut particulièrement apprécié pour sa diction expressive, on admire comme\ntoujours l'étonnante majesté de l'édifice polyphonique, au milieu duquel s'épa-\nnouissent magnifiquement des airs confiés successivement au soprano, à\nl'alto, à la basse. Le récit et air de basse de la cantate n° 73, chanté\navec art par M. Nieratzky, est aussi à signaler. Mais le grand succès alla sur-\ntout au charmant concerto brandebourgeois pour piano, flûte et violon,\ninterprété avec maestria par MM. Dumesnil, Demont et Ghigo, ensuite à\ndeux duos pour soprano et alto extraits des cantates 78 et 91, dont les voix\n pures de M mes Lessmann et Fischer exprimèrent toute la grâce, le premier\n ailé, scintillant, s'élevant joyeusement dans le ciel comme un cantique d'oi-\n seau ravi, le second pénétré d'infinie tendresse et plus captivant encore en ses\n lumineux transports, et enfin à une de ces suites de Bach trop négligées de\n nos pianistes (Suite anglaise en la mineur), que M. Dumesnil interpréta avec\n une compréhension profonde. La netteté parfaite et le rythme impeccable de\n son jeu, très intelligemment et délicatement nuancé, firent apparaître à la fois\n toute la ligne et toute la poésie de cette œuvre si riche de substance musi-\n cale. Chœurs et orchestre furent chaleureusement acclamés, ainsi que\n M. Zimmer, l'organisateur et le chef fervent de cette instructive séance d'art.\n\n\n                                        *\n\n    De même que la série bigarrée des jours dans l'existence humaine, les chefs\n d'orchestre aux Concerts populaires se suivent sans se ressembler. Quel\n contraste entre la farouche impétuosité de Schneevoigt mise en regard avec\n l'imperturbable et béate placidité de Max Regers! Par parenthèse, qu'eussent\n dit les abonnés des Concerts populaires si, à leurs yeux, l'ironie du sort avait\n voulu faire apparaître sous un même angle de vision la silhouette très\n gracieuse de Mme Kousnezoff et l'effarante ampleur dorsale du plus volu-\n mineux des capellmeister ? Cette coïncidence ne s'est heureusement pas pro-\n duite M Schneevoigt est un chef exultant, frémissant, trépidant, dont la\n  bouillante énergie n'a rien de commun avec les glaces de sa patrie d'origine,\n la Finlande. Nous ne le comparerons pas à un garde national en délire,\n  comme on l'a dit si mal à propos pour Victor Hugo, mais plutôt à quelque\n  naufragé luttant désespérément des bras contre la vague envahissante ou\n"}, {"page_pdf": 859, "page_imprimee": 738, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3472, "texte": "738                                DURENDAL\n\n\n\nencore à quelque jeune poulain fantasque et nerveux lâché pour la première\nfois dans une prairie. La mimique de M. Schneevoigt est complexe et fertile\nen antithèses. Il unit la férocité à la tendresse. Il supplie ses musiciens et l'in-\nstant d'après il les terrorise. De son pouce retourné, il modèle et pétrit\nl'intensité des sons comme de l'argile. A d'autres moments, il fait brandir un\npoing fermé et comminatoire. Il a tour à tour des regards extasiés d'amoureux\ntransi et des gestes inquiétants de parlementaire modem style. Que nous\nsommes loin de la calme maîtrise d'un Steinbach, de la suprême élégance d'un\nLassalle! Si l'auditeur veut bien fermer les veux, il est toutefois certain que\nM. Schneevoigt est un chef dont l'ardente conviction atteint aux effets les\nplus remarquables. Sans lui que serait devenue cette symphonie finlandaise\nde Sibelius qu'il sent' profondément, qu'il aime et qu'il s'efforce de faire aimer?\n    On sait que Sibelius est un lyrique des plus intéressants et que dans ses\nlieder il v a quelques perles à recueillir. Dans le domaine de la musique pure\nil semble moins heureux. Si la première partie de cette symphonie a incontes-\ntablement de l'allure avec un déploiement d'idées qui ne manque assurément\nni de clarté ni de noblesse, la substance musicale se raréfie ensuite, l'orches-\ntration devient massive et l'inspiration flottante s'affranchissant de toute con-\ntrainte synthétique, laisse trop se multiplier les purs artifices d'instrumenta-\ntion (second mouvement). Dans le Scherzo, d'une exécution très difficile, les\ndivers groupes instrumentaux conversent spirituellement, bruyamment aussi,\nse dépensant avec une déconcertante prodigalité en un échange de propos qui.\nà la fin, se rencontrent et se confondent dans un anarchique pêle-mêle. La\nquatrième partie se libère quelque peu de ces constantes visées aux effets, tandis\nque le thème saillant de l'œuvre s'y affirme et s'y intensifie dans un crescendo\nd'une très belle ampleur.\n    On entendit ensuite les Sirènes, de A. Glière, composition orchestrale\nétrangement captivante, infiniment supérieure, tant au point de vue de\nl'inspiration que de la forme, à la Symphonie de Sibelius. Le capellmeister de\n Riga et l'orchestre lui donnèrent un relief intense et savoureux. Le poème\nsymphonique de Glière raconte la rumeur éternelle des flots, leur sourde\nmenace, l'angoisse errante des marins au travers des solitudes infinies de\nl'Océan, la beauté des sirènes qui habitent les îles enchantées du rêve, l'appel\nfallacieux de leurs voix enivrantes et suaves, enfin la catastrophe et le\nnaufrage. Parmi les compositions inspirées du mystère tragique de la mer, la\nsymphonie des Sirènes nous apparaît la plus suggestive que nous ayons\nentendue depuis l'admirable poème de Gilson.\n    A la répétition générale, M. Jacques Thibaut avait interprété avec son talent\n exquis l'émouvant poème pour violon de Chausson, et l'étincelante symphonie\n espagnole de Lalo, dont la surprenante abondance de vie folklorique\n transparaît à travers les mélodies charmeuses, les rythmes vivaces, délicats ou\n spirituels. Une indisposition l'empêcha de prendre part au concert et\n Mme Kousnezoff s'offrit très gracieusement pour le remplacer. D'une voix\n claire, pure et puissante, elle chanta la Mort d'Yseult que précéda une\n exécution impressionnante du Prélude de Tristan.\n    L'interprétation de ces divers fragments wagnériens fut légèrement\n"}, {"page_pdf": 860, "page_imprimee": 739, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3026, "texte": "                          CHRONIQUE DU MOIS                                739\n\n\ncompromise par un défaut d'entente purement accidentel entre le chef et la\ncantatrice, défaut d'entente promptement réparé d'ailleurs, et au sujet duquel\nil serait fastidieux d'entrer dans de plus amples développements, car il sem-\nblerait puéril de l'aire dépendre l'intérêt d'art d'une audition, le succès ou\nl'insuccès d'un concert d'une circonstance si parfaitement secondaire aux\nyeux d'un véritable artiste. Le concert se terminait par l'Ouverture des\nMaîtres Chanteurs. Ici nous ne sommes pas entièrement d'accord avec\nM. Schneevoigt. Qu'un capellmeister aspire à être aussi expressif et ému que\npossible en ces pages immortelles, rien de mieux. Mais que, sous prétexte\nd'expression, il se garde toutefois d'altérer l'harmonie du monument, de trop\nébranler les lignes architecturales de ce glorieux édifice sonore qui égale en\nmajesté les sublimes polyphonies d'un Bach.\n\n\n                                     * *\n\n   Le récital annuel de Mme Wybauw-Detilleux avait attiré à la salle de la\nGrande Harmonie un public nombreux et choisi. Tour à tour vibrantes de\npassion ( Ah ! perfido! de Beethoven), simples et majestueuses de ligne (Die\nAllmacht de Schubert), savamment dramatisées (La Fiancée du Timbalier\nde Saint-Saëns), superbes d'énergie farouche et toutes imprégnées de cette\nivresse dyonisiaque qui caractérise les Chansons à danser de Bruneau, les\ninterprétations de Mme Wybauw-Dutilleux furent remarquables autant par la\njustesse que par l'intensité de l'accent. Soucieuse, suivant sa coutume, de\nrendre son programme aussi instructif qu'attachant en révélant au public\ndes poèmes de choix, la distinguée cantatrice y avait inséré un sombre frag-\nment de l'oratorio du compositeur Danois Niels Gade : « Die Kreuzfahrer »,\nun poème vocal de LéonDu Bois, et une scène dramatique de François Rasse.\nLe Soir religieux de Léon Du Bois, dont le texte est dû à un de nos plus fiers\npoètes, Emile van Arenbergh, est une page contemplative qui s'impose par son\ninspiration large et soutenue, par les harmonies graves et sereines de l'accom-\npagnement. La scène dramatique de Rasse se recommande par des mérites\nd'un ordre tout différent. L'auteur a voulu illustrer symphoniquement un\népisode extrait d'Ossian, la mort de Fingal, dans le poème intitulé Comala.\nCe commentaire orchestral de très noble facture, suggestif, exempt de vaines\nsurcharges, suit fidèlement le texte du poème gaélique (adaptation française\nde Paul Gilson) et lui confère un singulier relief. Ce fut Rasse qui dirigea ce\nsoir-là l'orchestre avec son habituelle maîtrise.\n\n\n                                         *\n                                     *       *\n\n   Au programme de la seconde séance du Quatuor Zimmer, le quatuor à\ncordes, en mi mineur, de Verdi (première audition). C'était sans doute une\nidée fort intéressante que celle de faire connaître la manière dont le plus\n notable des musiciens d'Italie, au XIX e siècle, a conçu et traité la forme du\n"}, {"page_pdf": 861, "page_imprimee": 740, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2988, "texte": "740                              DURENDAL\n\n\n\nquatuor. Ce quatuor plaît par sa limpidité, ses rythmes allègres, surtout par la\nsouplesse et la subtilité de sa facture dont les quartettistes rendirent à mer-\nveille toutes les finesses. Le poème pour piano et quatuor à cordes de\nMM. Maurice Dumesnil, Gabriel Dupont, à l'exécution duquel collabora\nMonsieur Dumesnil l'élégant pianiste applaudi au concert Bach, est une\nœuvre de longue haleine, d'écriture délicate et distinguée, émaillée d'in-\nspirations généreuses et d'épisodes attachants, mais dont l'architecture ne\nsemble point très nettement définie et qui, du moins après une première audi-\ntion, laisse une impression générale plutôt confuse. Le concert se terminait\npar le quatuor à cordes en fa mineur de Beethoven. Interprétation superbe,\ntant par la largeur de compréhension que par raffinement des nuances.\n\n\n\n\n   Signalons le succès remporté par M. de Bourguignon, pianiste, qui s'est\nfait applaudir à la Grande Harmonie dans un programme des plus intéres-\nsants. Dans les mouvements lents dans les pages d'inspiration douce et\nrecueillie M. de Bourguignon a de jolies demi-teintes, des sonorités\nheureuses et poétiques. Les mouvements animés font valoir sa verve, son\ndoigté subtil, sa technique aisée et brillante. Nous le mettrons en garde contre\nune certaine tendance à précipiter ces mouvements (Aufschwung de Schu-\nmann, sonate en si bémol mineur de Chopin), tendance qui s'explique chez\nun artiste plein d'enthousiasme juvénile et doué d'une grande facilité\ncomme M. de Bourguignon, mais qu'il importe de contrôler et de refréner\nafin d'arriver à l'ampleur expressive.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   On a réentendu avec plaisir le violoniste Mischa Elman, depuis longtemps\nconnu à Bruxelles, et dont le talent est arrivé aujourd'hui à maturité. Il a\njoué avec une remarquable maestria le Concerto, en ré mineur de Max Bruch\net a témoigné de beaucoup de finesse et de distinction dans la sonate en\nmi majeur de Haendel, notamment dans le merveilleux Largo de cette sonate.\nMais pourquoi donc la présence, au programme d'un récital de violon, de cet\nOiseau-Prophète, poème essentiellement pianistique et qui, comme toutes les\ncompositions de Schumann, ne devrait pas être détaché et isolé de l'unité\norganique (La Forêt) dont, au point de vue poétique, il ne représente qu'un\nfragment? Pourquoi, dans la conclusion du nocturne en mi bémol de Chopin,\nl'addition de traits importuns qui rétrécissent l'œuvre et en froissent rudement\nl'inspiration délicate comme une fleur? Pourquoi surtout, dans l'Are Maria,\nde Schubert, autoriser au piano la licence abusive d'un accompagnement\nbanal dilué en arpèges venant se substituer à l'accompagnement sublime de\nsimplicité voulu par Schubert? Voilà une faute de goût qui confine au sacri-\n lège et un véritable artiste ne devrait pas le tolérer.\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-007", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 741, "page_fin": 743, "titre_corps": "Chronique du mois : Les salons d'art", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Les Salons d'art Le 54me salon des aquarellistes a réuni", "ancre_fin": "E R E N S .", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Théâtre    Deux Premières retenti", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 862, "page_imprimee": 741, "debut_caractere": 114, "fin_caractere_exclue": 3330, "texte": "Les Salons d'Art\n    L e 54me s a l o n d e s a q u a r e l l i s t e s a réuni un important ensemble\nd'oeuvres de Gaston La Touche et de l'artiste vénitienne, Mme Clara Montalba.\n   Le talent de cette dernière s'est librement développé sous le ciel léger de\nl'Adriatique. D'un irréprochable métier, ses aquarelles sont de lumineuses\nvisions de la ville colorée. La matière est fluide, les tons adoucis; la liberté\nde l'ébauche se joint — si l'on peut ainsi dire — à la précision de la miniature\net la grandeur des sujets s'accommode à merveille de l'étroitesse du cadre. Ce\nn'est pas la Venise des petits canaux et des ponts mystérieux, ce sont de\nlarges évocations de dômes, de palais, de fêtes, de processions. Vovez :\nL'Inauguration du Nouveau Campanile de Saint-Marc : Au premier plan,\nune foule bariolée au-dessus de laquelle flottent des bannières; on dirait un\nmouvant parterre printanier; puis au fond, la masse des palais clairs détachés\nsur un ciel ivoirin. C'est du rêve sans cesser d'être de la réalité. Le sentiment\nde l'artiste a transfiguré sa vision.\n   Gaston La Touche s'évade plus complètement du réel et crée un monde de\nfantaisie. Il a un tempérament de décorateur et traduit ses émotions en des\nœuvres parfois un peu artificielles, mais presque toujours d'un beau style.\nLes couleurs ne suivent pas les contours des objets, mais rayonnent par larges\nplaques. Elles semblent projetées sur les différentes parties du tableau comme\ndes ondes de lumière. Mais l'homme qui a peint cette Fête de Nuit, où les\nreflets de l'eau se confondent avec les fusées du ciel, ce Piccador en danger,\ndont le cheval vert pomme est éventré par un taureau bleu foncé superbe de\nrage et de fougue, Notre-Dame de Paris, silhouette fantomatique découpée\nsur un ciel jaune, a fait preuve d'une psychologie très fine dans le Portrait\nd'Artiste auquel une place d'honneur a été réservée. Cette tête spirituelle\nencadrée d'une barbe légère et blanche, nous fait deviner chez le modèle\ntoutes les qualités de distinction et d'amabilité, d'élégance et de vivacité qui\nfont le véritable Français.\n    Parmi les artistes étrangers, citons encore l'anglais Bartlett dont les œuvres\nmanquent d'air mais sont d'une matière riche, et le grand aquafortiste\n hollandais, Bauer, représenté ici par un Temple à Delhi et une Entrée de\n Mosquée espagnole. Ces œuvres sont d'une grandeur émouvante, très peu\n colorées et malheureusement exposées en mauvaise place.\n    Passons aux Belges et signalons en première ligne la déconcertante\n virtuosité d'Ensor. Cet artiste se renouvelle constamment, passant du réalisme\n à la fantaisie... et même de la peinture à la musique. La danse et les pupazzi\n le préoccupent en ce moment. Voici les Marionnettes ténues muées en fleurs\n et puis le Ballet gracile, un peu Watteau et très Ensor pourtant. Dans sa\n délicatesse et son charme, c'est une des œuvres capitales de cette exposition.\n    Khnopff évoque en Orphée le symbole de l'art, inspiré à la fois par la nature\n féconde et riche au visage voilé et le ciel où la vérité nue darde un regard\n profond et droit. Oleffe, très joyeux, orne de figures féminines deux\n Intérieurs et un Coin de Jardin. Ne cherchons pas ici la patience du dessin,\n"}, {"page_pdf": 863, "page_imprimee": 742, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2893, "texte": " 742                               DURENDAL\n\n\nmais seulement la fraicheur de l'impression et nous serons comblés.\nDemandons la même joie aux aquarelles de Jefferys et de Smeers, et nous\nserons exaucés.\n   De Lemmen, voici des Tètes d'enfants « de cheveux ondulants et bouclés\nde lumière » ; de Hageman, encore de ces types hindous qu'il étudie\navec amour; de Claus, une Impression d'Automne, — rien de mélancolique;\n— de Cassiers, Mellery, Uytterschaut, Reckelbus, Delaunois, beaucoup de\nbelles choses que je voudrais avoir le temps d'analyser.\n   Mais ne terminons pas notre visite sans nous arrêter devant le panneau de\nFabry : La Vigne. Un homme et une femme cueillent les grappes sous le\nregard d'une sorte de faune qui semble un démon tentateur d'Adam et Eve. Il\ny a dans le ciel d'azur, les nuages roses, les fruits roux et les corps jeunes, une\ndouceur à laquelle le peintre ne nous avait pas habitués. J'entends dire que\nc'est un projet de tapisserie. Puisse-t-il en être ainsi ! Ce serait un grand pas\nvers le triomphe de l'art décoratif moderne.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n    S a l l e G i r o u x : Alfred Delaunois, le peintre du « pays monastique »,\nnous y fait voir une importante partie de son œuvre. Cet artiste qu'on pourrait\ncroire monocorde à ne regarder que ses envois habituels aux expositions —\nvoyez aux aquarellistes, — apparaît ici singulièrement varié dans les\nexpressions d'un sentiment unique. Delaunois aime d'un amour mystique les\néglises d'ombre, les collines rythmées, les moines figés dans la méditation ; il\naime les plus humbles choses si elles contiennent une étincelle de beauté. Je\nme rappelle une promenade faite en compagnie de l'artiste dans les ruelles de\nLouvain : comme il s'extasie ingénument devant le ton d'une vieille poutre\nou d'un mur moussu! J'ai toujours présente à l'esprit l'impression que m'a\nlaissée un vieux couvent pacifique aux murs blanchis. Je revois un petit cloître,\nun couloir nu, une béguine empressée. J'évoque aussi le soir tombant dans la\nnef de l'église Saint-Pierre, et je comprends l'âme émerveillée de Delaunois et\nle poème fervent et recueilli qu'il compose à la gloire des grands moines, des\ncloîtres et de la glèbe.\n\n\n\n\n   Au C e r c l e A r t i s t i q u e , à côté d'aquarelles gaies et habiles de\nA. Crespin et de clairs paysages flamands deMlleJenny Montigny, nous avons\nvu les œuvres de Mlle Léo Jo. Cette peinture franche et solide est éminem-\nment sympathique. Cherchant surtout à simplifier son sujet et à en donner\nune impression d'ensemble facilement saisissable, Mlle Leo Jo emploie des\ncouleurs nettes et étudie la forme dans ce qu'elle a d'essentiel. Certains\nreprocheront à ses toiles de ressembler trop à des affiches. Je ne crois pas,\njusqu'à présent, que ce blâme puisse être fondé, mais il y a là un écueil à\nsignaler à l'auteur.\n"}, {"page_pdf": 864, "page_imprimee": 743, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 370, "texte": "                          CHRONIQUE       DU   MOIS                          743\n\n   Souhaitons lui de l'éviter et de nous donner encore des œuvres sincères et\njoyeuses comme l'Oie, la Raie, Accessoires et tant d'autres natures mortes...\ntrès vivantes.\n                                                            PAUL F I E R E N S .\n\n\n\n\n                                "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-008", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 743, "page_fin": 745, "titre_corps": "Chronique du mois : Le théâtre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "P. 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Le grave problème de\nl'union et de la désunion de nos races, porté à la scène avec une jolie audace\net dans un noble dessein, un drame de famille symbolisant le drame possible\noù peut nous conduire la dissemblance, habilement exploitée, de la Wallonie\net de la Flandre, étaient faits pour attirer au Parc tous ceux que préoccupe ce\ndouloureux — et parfois comique — conflit, tous ceux aussi qui, ayant suivi\navec une sympathie grandissante l'œuvre sans cesse supérieure à elle-même\nd'Henri Davignon, avaient vu son dernier roman analyser et résoudre ce\nconflit avec autant de sûreté que de délicatesse.\n    Que les flamingants veuillent ne pas l'oublier : dans Un Belge c'était la\n Flandre, sa robuste sagesse, son égale raison, sa pieuse tendresse qui semblait\n recueillir le bénéfice moral de l'aventure, et l'amante wallone qui détournait\nle héros de son devoir nous paraissait séduisante, certes, mais non pas absolu-\nment sympathique. Dans La Querelle, la Wallonie se retrouve symbolisée à\n peu près sous les mêmes traits : un musicien idéaliste et fantaisiste, une\ngrisette enjôleuse dont la voix est chantante et le minois charmant — et\n pourtant c'est elle qui emporte et garde toute notre sympathie. Singulière\n immoralité du théâtre qui nous rend chers des gens que nous blâmons, parce\n qu'ils ont un accent plus pur, de l'esprit primesautier — et une jolie tour-\n nure — et qui nous fait haïr un brave homme qui parle plusieurs fois comme\n la raison même, mais qui parle mal ! Certes dans l'esprit de l'auteur le musi-\n cien wallon aussi bien que le Heer Doctoor flamand troublent le ménage\n belge. Mais pour le spectateur le premier seul est détestable, et l'on s'étonne,\n au troisième acte, de voir jeter à la porte avec une égale rudesse, par la\n famille réconciliée, la Grâce légère et mobile et la ridicule Outrecuidance.\n J'admets que celle-là, autant que celle-ci, peut être un élément de désordre\n dans notre vie nationale, mais combien j'aime, malgré tout, le musicien\nViolette !\n  Aussi bien est-il le personnage le mieux campé de la pièce, le mieux trouve\naussi le plus nouveau. Son rôle tout en nuances, en mots charmants, est\nincomparablement réussi et M. Gournac l'a composé avec une intelligence\ntout à fait remarquable. J'en dirais presque autant de M. Meret - le profes-\nseur Lodewyck - si son rôle n'était plus simpliste et partant plus aise, et s'il\nn'avait pas un peu exagéré le côté caricatural de sa création.\n"}, {"page_pdf": 865, "page_imprimee": 744, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3447, "texte": "744                                DURENDAL\n\n\n    Notez que je ne m'en plains pas, car Lodewyck planté ainsi est très amu-\nsant, et ce Beulemans intellectuel et dogmatique, à chacune de ses apparitions\nm'a ravi, mais le succès facile qu'il s'est attiré a nui à cette impression d'impar-\ntialité que M. Henri Davignon a certainement voulu que dégageât sa pièce.\n   J'ai peur à ce sujet que les belles paroles d'union accompagnant le symbole\nde la réconciliation des deux époux, paroles qui ont été couvertes d'applaudis-\nsements par le public — un peu officiel — de la première, aient moins porté\naux représentations suivantes.\n    La critique des journaux quotidiens a fait à la Querelle un accueil très\ndivers et certains journaux qui doivent être pourtant particulièrement amis\nde M. Davignon en ont même parlé sans sympathie. La pièce avait droit à\ncette svmpathie d'abord, et ensuite, si pas à une admiration sans défaillance,\ndu moins à une totale estime. Le premier acte est absolument parfait, admi-\nrable d'équilibre, de mesure, de pittoresque, de netteté. Le second contient\ndes beautés de premier ordre et deux ou trois scènes — d'ailleurs exquisement\njouées — qui ne peuvent s'oublier : celle où Poyette, la petite maîtresse de\nGeorges, accepte, sur les conseils de Violette, de renoncer à son ami et de fuir ;\ncelle où Mme Troyen mère rencontre, au seuil de l'auberge des Fagnes, la\ntriste Poyette qui va partir. La situation était difficile, dangereuse : M. Davi-\ngnon a triomphé de cette difficulté avec un tact parfait, et ces deux scènes\nsont d'une émotion à la fois légère et profonde, d'une fluidité, d'une grâce,\nd'une délicatesse infinies. Si j'aime moins le troisième acte, c'est qu'il est à la\nfois un peu rapide, un peu incertain, assez artificiel dans l'un ou l'autre\ndiscours.\n   J'ai dit tantôt que l'œuvre d'Henri Davignon montrait à chaque pas un\ncontinuel progrès. Cela se vérifie encore à cette nouvelle étape. Le dialogue\nest vif et sans aucune lourdeur, la description sobre comme il sied au théâtre,\nla langue plus nerveuse que dans Un Belge, moins abstraite aussi, plus directe\net vivante. Pas de lourdeurs, ni de longueurs; l'attention du public n'a pas\nfaibli un instant et ne s'est point égarée. Ce début au théâtre a donc été exces-\nsivement brillant, et si les amis de M. Davignon attendaient avec quelque\ninquiétude cette épreuve, ils peuvent se réjouir, aujourd'hui que son talent en\nest sorti avec le plus grand honneur — et le succès le plus mérité.\n   L'interprétation fut excellente. L'éloge de M. Marey n'est plus à faire; j'ai\nfait celui de MM. Méret et Gournac; M. Bosc a malheureusement parfois\nl'air d'improviser. Mme De Bedts fut une Poyette Bonnefin absolument exquise.\nQuant à Mme Médal, son jeu qui est plein de grâce n'est pas assez concentré,\nassez pathétique. C'est en elle que devrait se résumer pourtant — mieux : que\ndevrait s'agiter tout le drame. Elle ne semble pas l'avoir assez senti, et si elle\nne s'est pas départie un instant de sa remarquable distinction, elle n'a pas paru\nce qu'elle devait paraître : le personnage principal et central de cette pathé-\ntique Querelle.\n   Un lever de rideau précédait la pièce de M. Davignon. C'était aussi d'un\nde nos collaborateurs, M. Max Deauville, dont les lettrés connaissent depuis\nlongtemps la finesse et l'élégante pensée. Un Confident est un badinage ému\net souriant qui fait songer au Musset d' \" Il faut qu'une porte soit ouverte ou\n"}, {"page_pdf": 866, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2680, "texte": "                             CHRONIQUE DU MOIS                                 745\n\n\nfermée ». Peut-on en faire un meilleur éloge ? M. Laumonier et Mlle Dudicourt\nse sont donné la réplique avec un art très nuancé et toute la subtilité qu'il\nfallait.\n\n    Pas plus que je n'ai raconté la Querelle, que tous les lecteurs de Durendal\nauront été applaudir, je ne retracerai ici le scénario de L'An Mille, que tous\nles lecteurs de Durendal ont certainement lu, et dont, au surplus, j'ai parlé\nlonguement ici même lorsque cette œuvre parut en librairie(1). J'ai dit alors de\nquelle double tradition classique et romantique procédait ce drame et qu'il ne\nfallait point s'arrêter à la forme extérieure — le plus souvent hugolienne —\nmais retrouver dans l'âme des personnages l'essence même du théâtre clas-\nsique, le combat intérieur qui fait cette tragédie — on peut employer ici ce\nnoble mot — mille fois plus profonde que les Burgraves, qu'elle rappelle par\nle dehors. L'homme à qui s'offre la Grâce et qui, l'ayant connue, demeure\nrebelle à la grâce, tel est le symbole que contiennent (et que cachent parfois)\n l'action tumultueuse et les vers sonores.\n    La soirée du 20 décembre a fait connaître à beaucoup de sceptiques que\nl'An Mille était parfaitement scénique et supportait admirablement la repré-\n sentation.\n    Cette pièce inégale fourmille de beautés et, si une actrice intelligente a pu,\n l'autre soir, nous en révéler tant qui étaient à la lecture restées inaperçues, que\n ne ferait une interprétation homogène et soutenue comme pourrait en\n fournir un grand théâtre? En attendant, je puis me réjouir de ce qu'un cercle\n d'amateurs ait fait le bel effort de monter une telle œuvre d'art, et s'y soit\n donné avec toute la bonne volonté possible — mais je me désole de ce qu'un\n poème qui méritait mieux ait été livré par l'auteur à cette simple bonne\n volonté. J'ai vu un jour jouer Hernani au patronage et j'ai eu la même\n impression de gêne. Une jeune artiste, Mme Reine Christian, a presque sauvé\n la pièce par son charme, sa diction pure, sa parfaite compréhension d'un rôle\n à la fois humain et divin, son jeu harmonieux et mesuré. Le jour où un direc-\n teur avisé donnera cette pièce avec des acteurs tout à fait formés, une figura-\n tion nombreuse, le jour aussi où, ayant fait l'expérience de la scène, l'auteur\n aura un peu élagué son œuvre, en aura supprimé quelques puérilités et peut-\n être simplifié la catastrophe finale, nous pourrons aller à la véritable Première\n avec la certitude que rien ne troublera ou n'empêchera notre admiration.\n                                                                          P. N.\n\n\n                                   "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-009", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 745, "page_fin": 747, "titre_corps": "Chronique du mois : Conférences", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "Conférences Les Conférences des Amis des Musées", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 866, "page_imprimee": 745, "debut_caractere": 2680, "fin_caractere_exclue": 2949, "texte": "Conférences\n   Les     Conférences des Amis des Musées. — Nous avons\nbeaucoup d'Amis, par le temps qui court : Amis de la Forêt, Amis de l'Art\nwallon. Amis de Bruges, Amis de la Littérature, Amis des Musées... Et\n\n   (1) Voir le n° de Mai 1911, pages 309 et suivantes.\n"}, {"page_pdf": 867, "page_imprimee": 746, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3420, "texte": "                                   DURENDAL\n746\n\n ils sont tous fort militants, bien que leur activité prenne des formes iné-\n galement efficaces. Il en est qui se contentent de parler; d'autres — et les\n Amis des Musées sont de ceux-là — qui, sans négliger la parole, se livrent\n aussi à ce que l'on pourrait appeler la propagande par le fait. On sait, en effet,\n que grâce à leur concours généreux nos collections nationales se sont enrichies\n de quantité d'œuvres et d'objets d'art de première valeur.\n    Mais ces collections qui sont magnifiques, ils voudraient qu'elles n'existent\n pas seulement pour le plaisir de quelques-uns. Et comme ils savent que l'on ne\ns'intéresse qu'aux choses ou aux gens que l'on connaît, ils ont entrepris\nd'apprendre au public à connaître ou à mieux connaître les peintres ou les\nœuvres que l'on rencontre dans nos Musées.\n    Dans ce but, ils ont organisé une série de conférences illustrées de projec-\ntions qui se donnent de quinzaine en quinzaine au Cercle artistique. Elles ont\nété inaugurées par M. Charles Buls, qui a parlé de la Grand'Place de Bru-\nxelles, de son histoire et des édifices et maisons qui la décorent, sujet qui est\nparticulièrement de sa compétence, puisque c'est à lui, en grande partie, que\nnous devons la restauration de ce bel ensemble architectural.\n    M. A.-J. Wauters, qui a occupé ensuite l'estrade de conférencier, a rompu\nvigoureusement une lance en l'honneur d'Hubert Van Eyck. Résumant l'argu-\nmentation peremptoire d'une brochure qu'il a publiée récemment (La Légende\net le Monument des Van Eyck, Bruxelles, Weissenbruch), il a fait avec\nhumour, en usant de toutes les formes juridiques, le procès de ceux, à com-\nmencer par le médiocre Lucas de Heere, qui sont les auteurs responsables de\nl'erreur historique qui a eu pour résultat l'annihilation de la personnalité de\nl'ainé des Van Eyck au profit de celle de son frère, notamment en ce qui\nregarde l'exécution du retable de l'Agneau mystique... Cette erreur, on lui\naurait encore donné, une consécration solennelle dans le groupe sculptural érigé\nrécemment à Gand, si l'intervention de M. A.-J. Wauters n'avait décidé le\nComité du monument à modifier quelque peu le projet primitif, de façon à\nfaire comprendre que Hubert n'avait pas été seulement l'inspirateur du chef-\nd'œuvre, mais aussi son auteur...\n    Il est assez comique de marquer, en passant, à propos de ce monument, que\nles autorités gantoises avaient jugé avec raison que pour mieux faire sentir à\nla toute l'importance d'artistes tels que les Van Eyck, il importait de ne\nconfier le soin de prononcer le panégyrique des deux maîtres à rien moins\nqu'à un échevin de la ville!... Ce magistrat communal a, d'ailleurs, fait\nbonne mesure à la famille Van Eyck, car il a enveloppé dans ses éloges —\n MM. Wauters, Hulin ou Verlant n'y auraient peut-être jamais songé! — la\nsœur d'Hubert, Marguerite, dont ce que l'on sait de moins incertain, c'est\nqu'elle n'a sans doute jamais existé!...\n    M. Jules Destrée, auquel était confiée la troisième conférence, est venu\nréclamer, lui aussi, la révision d'une erreur ou plutôt d'une omission\nhistorique. La Wallonie revendique sa part dans la gloire qui appartient à\nnos écoles primitives de sculpture et de peinture. Elle se plaint de ce que\nl'éclat du nom flamand ait relégué le sien dans l'ombre. A juste titre,\nM. Destrée l'a montré, en étudiant dans la manière chaleureuse et conyain-\n"}, {"page_pdf": 868, "page_imprimee": 747, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2249, "texte": "                            CHRONIQUE       DU   MOIS                          747\n\ncante qui est sienne, l'œuvre des sculpteurs de la Wallonie, depuis les\nmaîtres des origines comme André Beauneveu, jusqu'à ceux de nos jours,\ncomme Victor Rousseau 'et Constantin Meunier (qui n'était qu'un simple\nBruxellois, mais qui peut être considéré comme Wallon, puisqu'il doit à la\nWallonie l'inspiration de son œuvre grandiose. )\n    Il est vrai qu'à ce compte-là, on serait amené à penser que le regret\nexprimé par M. Lambotte, dans sa conférence sur Alfred Stevens et Eugène\nSmits, quant à l'absence, à Bruxelles, de tout monument destiné à com-\nmémorer l'œuvre du premier de ces artistes, n'est pas fondé. Stevens est né à\nBruxelles, mais c'est à Paris qu'il a fait laplus grande et la plus excellente partie\nde sa carrière, et c'est Paris, la vie et les mœurs parisiennes qui lui ont fourni la\nmatière essentielle de la partie de cette œuvre sur laquelle s'est établie sa\n réputation. Que Paris célèbre Stevens, c'est son affaire! Bruxelles ne lui doit\nrien, et l'édilité de la capitale a bien raison, lorsqu'elle s'occupe de baptiser ses\nrues nouvelles, de préférer à des artistes qui sont allés s'illustrer à l'étranger,\n de bons conseillers communaux qui, eux au moins, n'ont jamais quitté leur\n quartier!... M. Paul Lambotte a défini avec beaucoup de finesse et d'exac-\n titude le talent de Stevens, en marquant ses limites, l'abondance de ses dons\n de peintre et ses insuffisances de conception. Exécutant prestigieux, mais\n esprit sans profondeur, Stevens ne va pas, le plus souvent, au delà des appa-\n  rences dont son pinceau fixait merveilleusement l'aspect. Au fond, il y a dans\n ses ouvrages une sorte de « beauté du diable >> qui s'use rapidement par\n  l'accoutumance. Eugène Smits, au contraire, plaît davantage à mesure qu'on\n  le connaît mieux, que l'on pénètre davantage tout ce que cet artiste de haute\n  conscience, de vie discrète et retirée, épris de l'idéal le plus fier, a su foire\n  passer dans ses œuvres de la sensibilité raffinée et un peu farouche à laquelle,\n  sans aucun doute, il a dû la relative obscurité de sa longue et belle carrière.\n\n                                                              ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-010", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 748, "page_fin": 753, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES               Livres d'Etrennes :    A l'occ", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 869, "page_imprimee": 748, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2551, "texte": "LES LIVRES\n\n             Livres d'Etrennes :\n   A l'occasion du Nouvel An, nous recommandons à nos lecteurs de faire\nun choix judicieux. N'achetez pas de livres banals, mal écrits et grossièrement\nillustrés.\n   Voulez-vous un bel almanach bien fait, intéressant, illustré avec art, chré-\ntien par-dessus le marché, achetez donc Le grand Almanach du Moude\ncatholique de la maison Desclée (1). Nous le recommandons d'autant plus\nvolontiers qu'il rend hommage à notre mouvement littéraire chrétien dans un\narticle intitulé : Poètes catholiques belges de langue française, signé A r m a n d Del-\nvigne, à qui nous exprimons toute notre reconnaissance pour cet aimable\ngeste.\n   Votre fillette vous a-t-elle d e m a n d é un livre pour ses étrennes, donnez-lui\n sans hésiter : Lisette et sa Pantoufle, de Blanche Rousseau (2). C'est le\n plus délicieux, le plus ravissant conte de fées qu'il soit possible de rêver et il\n est illustré d'une façon à la fois naïve et tout à fait charmeuse par Madeleine\n Franchomme.\n    Et voici pour vos garçonnets l'amusante histoire de Jean-le-Loup (3) que\n notre collaborateur Jean Nesmy, cet écrivain au talent à la fois si ferme,\n si souple et si varié, a écrit avec amour pour ses trois fils René, Jean (:t\n Noël. Il est gentiment et spirituellement illustré par l'artiste H. Deluermoz.\n    Aux amants de la Douce France, la France de Clovis et de Jeanne d'Arc,\n nous recommandons le beau livre que René Bazin a écrit jadis sous ce titre\net dont nous fîmes l'éloge en son temps. L'éditeur Plon, de Paris, vient d'en\n publier une édition illustrée par la reproduction de beaux portraits et de\n magnifiques œuvres d'art.\n    Le même éditeur vient de publier aussi, comme livre d'étrennes pour les\nenfants, un album de Scènes enfantines d'un goût exquis : reproductions\nde fraîches et lumineuses aquarelles de Rie Cramer et jolies chansons enfan-\ntines, texte adapté du hollandais par Dominique La Bonnardière, musique\nde Nelly Van der Linden Van Zneeuward. Que la longueur kilométrique de\nce nom ne vous effraye pas! Si le nom de l'artiste est un peu lourd, sa\nmusique ne l'est pas. Elle est si belle et si gracieuse qu'elle vous paraîtra\ntoujours trop vite finie et que vous la bisserez et la ferez chanter encore une\nfois et rechanter encore par vos blonds bébés.\n   Aux jeunes gens déjà graves et sérieux, donnez donc les belles\n\n\n (1) En vente à la librairie Saint-Augustin, rue de la Montagne, Bruxelles.\n (2) Editeur Van Oest, place du Musée, Bruxelles.\n (3) Editeur Delagrave, à Paris.\n"}, {"page_pdf": 870, "page_imprimee": 749, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3261, "texte": "                                        LES   LIVRES\n                                                                                          749\n\n éditions de luxe de L a Cité a r d e n t e (1) et des V e r t u s B o u r g e o i s e s (2) de\n notre ami le Ministre H e n r y Carton de W i a r t , éditions si finement\n illustrées par l'incomparable artiste belge Amédée L y n e n .\n    Donnez-leur aussi des livres d'art pour les enthousiasmer p o u r la Beauté,\n par la lecture de monographies d'art et d'artistes et par la contemplation des\n plus beaux chefs-d'œuvre des siècles passés et de nos temps, dont ces mono-\n graphies sont illustrées. Vous trouverez de ce chef de bien beaux volumes\n instructifs chez les grands éditeurs d'art L a u r e n s , de P a r i s et Van Oest, de\n Bruxelles.\n                                                                      HENRY     MOELLER.\n\n\n Le        C r é p u s c u l e d'un R o m a n t i q u e ,    par ADOLPHE BOSCHOT.\n     (Pion, Paris.)\n     Sous ce titre, le très distingué critique de l'Écho de Paris publie le\n troisième et dernier volume qui parachève le livre auquel il travaille depuis\n de longues années et où il raconte avec tant d'intensité la vie inquiète et\n orageuse en même temps que l'œuvre géniale du plus illustre musicien\n r o m a n t i q u e de la F r a n c e . Le Crépuscule d'un Romantique embrasse un\n espace d'années (1842-1869), toutes remplies de labeur acharné, de voyages\n à travers le monde, de triomphes éphémères, de luttes épuisantes et de\n deuils amers.\n     N o u s avons déjà eu l'occasion de dire ici même comment, dans l'œuvre\n de M . Boschot, malgré le grand n o m b r e de faits cités et la multitude de\n d o c u m e n t s utilisés, cette richesse de documentation n'alourdit jamais le récit\n de l'historien, récit qui dans sa rigueur chronologique demeure toujours\n alerte, vivant, coloré et d'un intérêt singulièrement captivant. Comment\n d'ailleurs en pourrait-il être autrement? L e romantisme qui, comme tous les\n notables mouvements de la pensée humaine, s'offre à nous, en Allemagne\n au X V I I I m e siècle, puis en France au XIX m e , avec des éléments assez com-\n plexes, eut sans doute ses faiblesses, ses tares, même ses extravagances. Il\nest c e p e n d a n t incontestable qu'à le considérer en ses plus hautes et essen-\ntielles tendances, son action fut infiniment précieuse. Il renouvela et rafraî-\nchit les sources de l'inspiration poétique, enrichit le domaine de l'art en le\nspiritualisant, affranchit généreusement l'essor lyrique si longtemps captif\nsous la pesée des entraves traditionnelles, laissa pénétrer dans l'œuvre litté-\nraire u n e plus grande part de subjectivisme et conséquemment de personna-\nlité, octroya à l'expression verbale plus de liberté et de souplesse en même\ntemps q u e plus de précision et de couleur. Or, le romantisme qui suivit la\nmarche ordinaire des grands courants esthétiques (se manifestant d'abord\ndans la littérature pour étendre ensuite son empire, en l'intensifiant encore,\nsur les arts graphiques et plastiques et enfin sur l'art musical) trouve sa per-\nsonnification la plus caractérisée, son type le plus fidèlement représentatif et\n\n\n  (1) Editeur Vromant, à Bruxelles.\n  (2) Editeur Van Oest, à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 871, "page_imprimee": 750, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3374, "texte": "750                               DURENDAL\n\n\n\nle plus puissamment original en ce vibrant et savoureux Berlioz dont\nM. Boschot nous raconte l'histoire.\n    Et en effet, Berlioz est, on peut le dire, plus romantique que nature. Il\nest plus amoureux que Werther. Il sent et s'exprime avec autant et parfois\navec plus d'impétuosité et d' \" à-coups \" que tel héros de Shakespeare, de\nByron ou de Victor Hugo. Grisé de son propre génie, éperdu de lyrisme,\nsans cesse obsédé de visions colossales ou consumé de passions volcaniques,\nplus sensible que la plus impressionnable des femmes, plus batailleur que le\nplus belliqueux des guerriers, adorant ou méprisant, exaltant ou injuriant,\nn'ayant cependant pas rompu toute attache classique au point de ne pouvoir\nadorer Virgile, Gluck et Mozart à l'égal de Shakespeare, de Beethoven et de\nWeber, Berlioz offre encore ceci de spécial qu'il est un romantique bien\nfrançais par sa verve inépuisable, par la fougue et l'acuité de son ironie,\nironie qui, reconnaissons-le, s'égare parfois en se laissant choir aux à peu\nprès et au ton d'insolence gouailleuse d'un gavroche parisien. Mais cette\nréserve faite, qui donc en France, si ce n'est Molière, Voltaire ou Pascal\ndans ses Provinciales, eut plus d'esprit que Berlioz? Aussi fut-il aux Débats\nle plus redouté des critiques, et le roi de la scène en lui recommandant son\nProphète lui adresse une lettre mielleuse qu'il signe de ces mots : Votre\ntremblant Meyerbeer ».\n    Dans le Crépuscule d'un Romantique, on voit défiler une foule de person-\nnalités de l'époque, Mendelssohn, Schumann, Glinka, Jules Janin le prince\nde la critique, le vénimeux Scudo de la Revue des Deux-Mondes, Théophile\nGautier, Napoléon III, Félicien David, Fétis, Gounod, ce crapaud d'Adam,\net tout un cortège de silhouettes caractéristiques ou amusantes, le fidèle\nd'Ortigue, les deux sœurs de Berlioz, l'excellente Adèle Suat et la littéraire\nNancy Pal, sa seconde femme Marie Recio, mesquine et vindicative, sa\nbelle-mère, Mme Martin Sotera de Villas, obligeante mais jacassière et qui\nl'assommait de son charabia franco-espagnol ; enfin M me Fornier, la charmante\nEstelle, la belle fille de Provence qui enchanta les rêves de l'adolescent.\nQue tout cela est loin ! Près d'un demi-siècle s'est écoulé sans qu'il l'ait revue.\n Mme Fornier est veuve. Retirée dans un coin de province, elle s'occupe, en\nexcellente mère de famille, d'élever puis de marier ses enfants. Mais n'im-\nporte. Le pauvre grand homme, cruellement isolé par les circonstances\nadverses de la vie, voudrait rallumer les cendres éteintes d'un passé mort. Il\nla supplie dans des lettres naïvement volcaniques et cependant touchantes\n qui éveillent le souvenir d'un des plus jolis épisodes de l'Arlésienne, les\n amours loyales et la rencontre tardive du berger Balthasar avec la mère\n Renaude, tandis que dans ses réponses, M me Fornier lui tient le langage de\n la raison, de l'atroce (!) raison.\n    Comme dans les romans de Fielding, de Lesage ou de Dickens, en lisant\n le Crépuscule d'un Romantique, on croit se promener à travers une galerie\n de portraits que dominent de toute leur ampleur les deux grandes figures de\n Liszt et de Wagner. Liszt, ami dévoué et bienfaiteur infatigable de\n Berlioz, apparaît dans tout le lustre de sa bonté et de son noble cœur. A\n Weimar, il a fait connaître et apprécier les œuvres de Berlioz. Cependant\n"}, {"page_pdf": 872, "page_imprimee": 751, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3591, "texte": "                                  LES    LIVRES\n                                                                                   751\n\nLiszt aime aussi W a g n e r . II voudrait rapprocher Berlioz de W a g n e r , mais un\nmur impénétrable qui se dresse entre les deux grands artistes les tient\néloignés l'un de l'autre. Et pourquoi? Si leurs arts sont différents, ils pour-\nsuivent tous deux un idéal de rénovation. Wagner accuse Berlioz de maté-\nrialisme musical. Berlioz reproche à W a g n e r de vouloir détruire la forme\nde la musique pour y substituer de simples accents expressifs et l'asservir\ncomplètement à la poésie. Puis il y a les offices empressés des faux amis, les\nmisérables potins de Marie Recio qui contribuent à accroître le dissen-\ntiment. Il semble cependant que W a g n e r fut moins injuste à l'égard de\nBerlioz que ce dernier ne le fut à l'égard de W a g n e r . C'est ce qui résulte\nnotamment d'une lettre de W a g n e r (page 524 du livre) adressée à Liszt\nlettre témoignant d'une sereine élévation de sentiment à l'égard de son rival\net où l'on trouve cette pénétrante remarque :\n    « E n ce moment, nous formons une triade exclusive de tout autre élément,\nparce que nous sommes tous les trois pareils ; cette triade se compose de loi,\nde lui et de moi. (Liszt, Berlioz et Wagner.) Mais il faut bien se garder de\nle dire à Berlioz : il se cabre dès qu'on lui en parle. »\n    L a lecture des cent dernières pages du livre de M, Boschot fait souvent\nmonter les larmes aux yeux. Après des difficultés sans n o m b r e et d'indicibles\ndéboires, on a enfin accepté les Troyens au Théâtre-Lyrique. O bonheur ! le\nrêve de l'artiste va se réaliser. Mais les Troyens, dont le succès sera vite\népuisé, n'auront que vingt et une représentations. P e n d a n t ces représenta-\ntions, la maladie le cloue impitoyablement au lit et q u a n d , à p e i n e remis,\n Berlioz peut assister aux dernières, sa partition, compromise par l'interpré-\ntation insuffisante de doublures, défigurée par d'innombrables et ineptes cou-\np u r e s , lui apparaît comme «une loque saignante de sa chair m ê m e » . « Mais\nil s'entend. C'est son génie, son âme, c'est lui tout entier qu'il sent vivre et pal-\npiter sous cette musique. C'est beau, se dit-il, c'est beau. E t il p l e u r e . . . Il\npleure comme un spectre, sur son tombeau, devant l'image de ce qu'il\nfut. »\n    Et les nuages planent de plus en plus sombres sur son existense ravagée.\nLa maladie le torture. Il a vu mourir Marie Recio, sa seconde femme qu'il\nadorait en dépit de ses vulgarités. La concession de sépulture de sa première\nfemme, Harriet Smithson, venant à expirer, il assiste à l'exhumation et au\nfond du cercueil, sous le squelette de sa bien-aimée, il voit (o spectacle h a m -\nlétique) se dessiner en une lugubre poudre noire, la silhouette gracieuse\nd'Ophélia. P u i s c'est le tour de son fils de mourir, puis d'Amélie, une gen-\ntille enfant qui, émue de la détresse du vieillard, avait voulu être pour lui\ncomme la Bettina de Goethe. Berlioz a connu sans doute des triomphes, mais\nsi restreints, si éphémères, au milieu de quelques cours étrangères, voire\nmême au Casino de Baden (!). A Paris, il sera apprécié, comme W a g n e r du\nreste des seuls littérateurs ou de quelques rares musiciens, dont Saint-Saëns\net Reyer. Mais qu'est-ce que cela? Il mourra avec la suprême: douleur de\nvoir son art méconnu du public et toutefois, jusqu'à son dernier souffle, il\nluttera pour son œuvre, pour sa gloire dont l'aube ne poindra que bien plus\ntard et lorsque depuis plus de vingt ans la mort aura scellé sa tombe.\n"}, {"page_pdf": 873, "page_imprimee": 752, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3474, "texte": "752                                    DURENDAL\n\n\n   N o u s ne voulons point terminer cet article sans signaler les très belles\nanalyses du Te Deum de l'Enfance du Christ, des Troyens, de Beatrix et\nBenedict, que renferme le livre de M. Boschot. Véritables modèles d'analyse\nmusicale que poétise la p a r u r e d'un style harmonieux et aussi je n e sais quel\nait spécial de caractériser les divers instruments de l'orchestre p a r d e s é p i t h è -\ntes qui, toujours pittoresques, parfois hardies mais jamais excessives, leur\nconfèrent une vie symbolique et en quelque sorte les personnalisent. Et pour\nnous résumer, nous dirons que l'Histoire d'un Romantique, où semblent réunis\ntous les éléments d'un livre définitif sur Berlioz, apparait aussi comme l'un\ndes types les plus intéressants d'étude à la fois biographique, critique et\nesthétique que l'on ait tenté jusqu'à ce j o u r .\n\n                                                                G E O R G E S DE G O L E S C O .\n\n\n\nL ' h o m m e de désir,         Par   ROBERT VALLERY-RADOT. — (Paris                      Plon.)\n    E n c o r e que je n'aime pas b e a u c o u p ce titre équivoque, et que j'eusse\nvoulu celui-ci par exemple : L'homme du désir, ou cet autre : L'homme du\ndivin désir, car l'œuvre met en valeur le plus beau désir qui puisse\naccaparer l'âme h u m a i n e , le seul qui soit digne d'elle, le désir de D i e u , j'ai\néprouvé, en lisant ce beau livre, c o m m e la fraîcheur de l'air p u r , neuf et\nvierge, respiré au-dessus d u m o n d e . On sait l'affabulation très simple de ce\nlivre, qui n'a d u roman que l'apparence et dont le héros est un j e u n e prêtre,\nl'homme de désir, qui renonce h é r o ï q u e m e n t à tout p o u r servir la volonté de\nDieu mise à la place de ses volontés h u m a i n e s , a b a n d o n enthousiaste, par-\nfait, total.\n    E r n e s t Hello eût aimé ces pages frémissantes, passionnées, où de si beaux\net de si fiers déchirements de cœur c o r r e s p o n d e n t aux élévations d'une\npensée sans cesse en ascension vers l'idéal absolu, et que traverse, associée\nd a n s le m ê m e r e n o n c e m e n t à la fortune et à la gloire, l'ombre délicieuse d'une\nfemme. Il faudrait parcourir des centaines de volumes m o d e r n e s a v a n t de\nretrouver la p u r e image d'une telle Béatrice. E t je m'étonne que M. A n d r é\nBeaunier, de la Revue des Deux-Mondes, d a n s u n article s y m p a t h i q u e con-\nsacré au g r o u p e littéraire dont fait partie M. Vallery-Radot, ait pu dire\nque l'auteur n'avait pas encore trouvé son esthétique ni inventé son art. Dès\nla trentième page d u livre, celle qui ouvre la si belle et si profonde d e s c r i p -\ntion du d o m a i n e familial, nous étions conquis par la manière de penser et la\nm a r q u e littéraire de l'auteur. U n e constante élévation de pensée, servie par\nun style d'une exquise munificence, attestent en tous les chapitres le\nc o m p a g n o n n a g e fraternel d'un idéaliste et d'un artiste, qui ne se quittent pas\nle temps d ' u n e phrase.\n    J e ne crois pas que depuis L a m a r t i n e , le L a m a r t i n e des plus beaux\npoèmes, de telles mains pures aient touché la prose française pour en tirer\n de telles c a d e n c e s . C h a q u e fois surtout que l'écrivain, j'allais dire le poète,\nparle de la femme, de cette délicieuse S a b i n e , son art atteint au s u p r ê m e de\nla délicatesse et ses mots n o u s e m p a r a d i s e n t le c œ u r et l'oreille. C'est u n\n"}, {"page_pdf": 874, "page_imprimee": 753, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1679, "texte": "                                LES   LIVRES                             755\n\nenchantement continuel. J'ai souligné, à mesure que je lisais, les plus beaux\npassages, mais ils sont si nombreux que j'hésite à choisir, une citation\nécourtée déflorerait le bouquet littéraire de ce livre.\n   M. Vallery-Radot parle (page 74) de sa prédilection pour le Phèdre de\nPlaton; cet hymne divin à la beauté... « et peu à peu, écrit-il, ces chants de\ncigales, que Platon évoque au début de son dialogue, ces murmures de\nrillyssus, ces ombres épaisses du platane, au soleil éblouissant du zénith,\nrecommencèrent d'enchanter mes sens et mon esprit ». L'emprise platoni-\ncienne est visible à plusieurs pages dignes de l'anthologie. Je signalerai aux\nconnaisseurs la page 179 et comment ce simple épisode : une troupe de\ncigognes qui passe, devient le sujet d'un bref poème que ne renierait pas\nHomère : « Alors j'évoquai aux jeunes filles les pays lumineux où ce vol\ntendait, l'Afrique éclatante, l'étincellement des sables, les fruits sous les\npalmiers de l'oasis, les groupes bariolés et taciturnes accroupis aux pieds\ndes murs blancs, et dans le brûlant silence le sanglot des fontaines cachées,\nla plainte déchirante des flûtes invisibles. »\n   Le livre de M. Vallery-Radot, de pensée supérieure, d'exécution\nremarquable, m'a ravi. Je ne sais pas de meilleure lecture à conseiller aux\njeunes hommes de vingt à trente ans s'ils veulent utiliser leur jeunesse, et\naussi aux autres s'ils souhaitent rajeunir, car il sourd de ces pages, comme\ndes entrailles de la terre, la source qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle.\n\n                                                             Por. DEMADE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1913-livraison12-011", "volume": "ELB-AML-484382-1913-000-020_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1913-000-020_f.pdf", "ocr_sha256": "ab70d14c08dc61eaa31781dde9b76d795581c61bdfbfd35c36f95a744b9e5b3d", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 754, "page_fin": 757, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Notules   Nous recommandons tout", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 875, "page_imprimee": 754, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 1968, "texte": "Notules\n  Nous recommandons tout spécialement à nos lecteurs le livre de\nnotre ami et collaborateur René GERMANE : L'AME EN ÉTAT\nDE GRACE : Poèmes en prose, publié dans les éditions de DUREN-\nDAL. — Prix fr. 3 . 5 0 .\n\n\n   M o n u m e n t V i l l i e r s d e l ' I s l e - A d a m . Notre ami José Henne-\nbicq nous communique l'appel que voici, qu'il a adressé aux admirateurs de\nVilliers :\n\n                    MONSIEUR,\n\n\n   La municipalité de Saint-Brieuc a décidé d'élever un monument à Villiers\nde l'Isle-Adam et a constitué un Comité en vue de recueillir les sommes\nnécessaires à l'érection de ce monument qui consistera en une stèle dominée\npar le buste du poète. Ce Comité présidé par M. H . Servain, conseiller\ngénéral et maire de Saint-Brieuc, m'a fait l'honneur de me confier le soin\nde recueillir en Belgique les souscriptions de ceux qu'émerveilla la lecture\nd'Akedysseril.\n   Sachant l'admiration que vous avez vouée au prestigieux visionnaire de\nL'Annonciateur, au créateur de YEve Future et au poète d'Axel, j'espère\nque vous voudrez, par votre souscription, vous associer à la glorification\nde son génie par sa ville natale.\n   C'est dans cet espoir que je vous prie, Monsieur, de croire à mes sentiments\nles plus distingués.\n                                                              JOSÉ HENNEBICQ.\n\n  Adressez les souscriptions à      M . J O S É HENNEBICQ,   116, rue St-Bernard,\nà Bruxelles.                                     -\n\n\n                                       *    *\n\n   L e C o n s e i l p r o v i n c i a l a décidé l'institution d'un concours annuel\nconsacré, sans distinction de genre, alternativement à la littérature drama-\ntique d'expression française et à la littérature flamande. Le concours pour\n1914 sera consacré à la littérature dramatique française.\n   Les œuvres, inédites, doivent être adressées à M. le Gouverneur du\nBrabant, au plus tard le 1er septembre. 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D a n s ce\ncas, le prix ne pourra être décerné que sous condition p o u r le lauréat, de\nfaire représenter ou tout au moins de publier l'œuvre c o u r o n n é e . L e jury\np e u t proposer aussi de laisser inemployé, en tout ou en partie, le crédit de\n3,000 francs prévu.\n    Le j u r y se compose du Député permanent, président de la Commission\nprovinciale de littérature, d'un membre délégué par cette commission, d'un\nreprésentant des concurrents, de deux membres n o m m é s par la députation\np e r m a n e n t e sur présentation d'une liste double de candidats dressée par la\nCommission de littérature.\n    L'élection du délégué des concurrents se fera à la pluralité des suffrages et\np a r bulletin sous enveloppe p o r t a n t la mention : « P r o v i n c e de B r a b a n t —\nConcours de littérature dramatique — Bulletin de vote à joindre au texte de\nl'oeuvre présentée.\n\n                                                  *\n                                              *       *\n\n   La Députation permanente du Brabant a réparti les\n4.500 francs destinés à encourager les jeunes littérateurs d'expression fran-\nçaise ou d'expression flamande de la façon suivante : Ont obtenu une prime\nde 500 francs, les auteurs français : EDMOND GLESENER, nos collaborateurs :\nL U C I E N CHRISTOPHE et DÉSIRÉ DE BOECK, J. D E BOSSCHÈRE et P A U L R E I D E R .\nDe même chacun des auteurs flamands dont les noms suivent a également\nreçu une prime de 500 francs : MM. ALPHONSE DERIDDER, c o n n u sous le\npseudonyme de Willem Elschot ; le D r ALBERT VAN DRIESSCHE, qui écrit\nsous le nom de Berto Van Keleederke ; le P è r e HILARTON THANS, franciscain,\net M.   MENNECKENS.\n\n\n\n    L ' a r t flamand e t h o l l a n d a i s . Le n° de Septembre, a b o n d a m m e n t\net richement illustré, est consacré à l'Exposition d'art ancien dans les\nFlandres, Gand 1913. Bel article, très bien pensé et écrit, de Paul\nBerckmans. Dans le n° d'Octobre, M. G. H . Marius étudie l'œuvre de\nChevalier Antoine Gérard van Ropperd (1858-1892), un artiste hollandais\nfort, mais qui mourut avant d'être parvenu à la notoriété. Chroniques\nd'art, etc.\n"}, {"page_pdf": 877, "page_imprimee": 756, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2622, "texte": "756                              DURENDAL\n\n\n   A r t e t t e c h n i q u e . Nous signalons à l'attention de nos lecteurs ce\nnouveau périodique, publié par l'excellent éditeur Lamertin. Cette revue,\nqui se consacre à la rénovation de l'art décoratif et défend les plus\nsaines idées esthétiques, a publié, dans son fascicule de septembre, le\ndébut d'une étude de l'éminent architecte hollandais Berlage, sur l'Art et la\nsociété, qu'on lira avec le plus vif intérêt.\n\n\n   B u r l i n g t o n M a g a z i n e (octobre et novembre). Plusieurs intéres-\nsants articles ou études relatives à l'art italien :\n   M. GinoFocolari parle d'un nouveau Primitif vénitien — du XIV e siècle —\nune Madone, d'allure et de conception byzantines, qui est entrée récem-\nment à l'Académie de Venise; M. Tancred Borenius, essaie la Reconstitution\nd'un polyptique de Signorelli, en rapprochant des œuvres attribuées à ce\nmaître, qui se trouvent à la National Gallery et dans des collections privées:\nM. G. F. Hill poursuit la publication de Noies sur des médailles italiennes:\nM. Ethel Ross Barker s'occupe du Symbolisme de certaines fresques des\ncatacombes; M. Corrade Ricci résume la vie et l'œuvre de Barnaba da\nModena, qui florissait dans la seconde moitié du XIV e siècle et doit être\ncompté parmi les imitateurs tardifs des grands maîtres siennois du début du\nsiècle (belle reproduction en couleurs).\n   M. Roger Ery publie et commente Quelques tableaux du Greco appar-\ntenant à des particuliers; M. Tancred Borenius signale deux Natures\nmortes qu'il attribue à Murillo et M. José Porjouan s'occupe des Primitifs\naragonais. A propos d'Un Portrait idéalisé de Diane de Poitiers, M. Dimier\nesquisse l'iconographie de cette dame célèbre.\n   Revue des périodiques français et allemands.\n\n\n   Accusé de réception :\n\n   ART : L'esthétique de la lumière, par PAUL SOURIAU (Paris, Hachette). —\nThéories, 1890-1910. Du symbolisme et de Gauguin vers un nouvel ordre\nclassique, par MAURICE DENIS (Paris, Bibliothèque de l'Occident).\n\n\n  L I T T É R A T U R E : BOSSUET - Texteschoisis et commentés, par HENRI\nBRÉMOND, 3 vol. (Bibliothèque française   du XVII e siècle, éditée par Plon,\nParis).— Christianisme et culture féminine, par LUCIE FAURE-GOYAU (Paris,\nPerrin). — Edouard Schuré. Son œuvre et sa pensée, par A. Roux et\nR. VEYSSIÉ (id.). — Derniers essais de littérature et d'esthétique d'OSCAR\nWILDE. Traduits par ALBERT SAVINE (Paris, Stock).\n\n MUSIQUE : Scènes enfantines : Tableaux et chansons. Aquarelles de Rie\nCRAMER. Texte adapté du hollandais par Dominique La Bonnardière.\nMusique de Nelly Van der Linden Van Snelrewaard (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 878, "page_imprimee": 757, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1796, "texte": "                                NOTULES                               757\n\n  POESIE : La Tristesse du Soleil, par JEANNE LEUBA (Paris, Plon). —\nJacques Bonhomme, par PIERRE GAUTHIEZ (Paris, librairie de l'Art catho-\nlique). — Poèmes choisies de CHARLES DE POMMAIROLS. Préface de M. BARRÈS\n(Paris, Ed. du Temps Présent). — Le Tabernacle d'amour, par MARCEL\nVANDERAUWEKA (Bruxelles, Dewit). — L'âme en état de grâce, par RENÉ\nGERMANE (Bruxelles, Ed. de Durendal). — Régner, par LÉON DEUBEL, avec\nportrail, préface de L. Pergaud (Paris, Ed. du Mercure de France). — La\nvie unanime, par JULES ROMAIN (idem). — Le silence des heures, par HENRY\nSPIESS (idem). — La robe de pourpre, par JOSEPH JEANGOUT (Bruxelles,\nLamberty).\n\n  RELIGION : Le miracle et ses suppléances, par le R. P. DE POULPIQLET\n(Paris, Beauchesne).\n\n\n  ROMAN : La bruyère ardente, par GEORGES VIRRÈS. Nouvelle édition\n(Bruxelles, Librairie Moderne). — De la fleur à l'abeille, par LOUIS D E\nLATTRE (idem). — Les arrivants, par JEAN YOLE (Tourcoing Duvivier). —\nLa douce France, par RENÉ BAZIN. Vol. illustré (Paris, Plon). — Jean le\nLoup, par JEAN NESMY, vol. illustré (Paris Delagrave). — Très Russe, par\nJEAN LORRAIN (Paris, Stocq). — Justin Pinard, professeur en Sorbonne, par\nABEL FAURE (iderr). — Servitude et grandeur ecclésiastiques, par MARCELLE\nFERRY (idem). — Idylles de la mer, par FRANK BULLEN. Préface de\nRudyard Kipling. Trad. d'ALBERT SAVINE (idem). — Les aventuristes, par\n H. B. MARRIOTT WATSON. Trad. d'ALBERT SAVINE (idem). — Paraboles et\ndiversions, par PIERRE MILLE (idem).\n\n\n    VARIA : Entre l'Olympie et la Taygète, par JOSEPH MF.LOT. Vol. illustr.\n (Paris, Plon). — Chez François Coppée, par CLAUDE COUTURIER. Vol. illustr.\n (Paris, Stock). — La science moderne et l'anarchie, par PIERRE KROPOTKINE\n (idem).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 806, "texte": ""}, {"page_pdf": 807, "texte": ""}, {"page_pdf": 808, "texte": ""}, {"page_pdf": 809, "texte": ""}, {"page_pdf": 810, "texte": "      EXPOSITION D'ART ANCIEN A GAND\n\n\n\n\nA N D R É BEAUNEVEU :\n                SAINTE CATHERINE\n Statue en marbre (Église Notre-Dame, Courtrai).\n"}, {"page_pdf": 811, "texte": ""}, {"page_pdf": 812, "texte": "      Dédicace de la Maison\n\n                     DIVAE     VIRGINI         ASPRICOLLENSI\n\n\n\n\nPuisque, de point en point exauçant      l'oraison,\nVous avez abrité notre destin    tranquille\nSous un toit plus riant que les toits de la uille,\nDouce Dame, agréez le don de la maison.\nToute blanche, avec sa pelouse toute verte,\nQu'elle vous soit de cœur et simplement      offerte.\n\nVoyez ! elle se fait câline et vous complaît\nPar sa blancheur, et par son nom qui vous rappelle\nVotre colline, avec le chêne et la chapelle,\nEt parce qu'elle dit un peu le chapelet,\nEt parce que c'est votre image qui surveille\nLe jardin ruisselant de roses et d'abeilles...\n\nVoyez ! sitôt que l'aube a blanchi le gazon,\nLa maison, de ses yeux d'opale, considère\nLe mystère du ciel descendu sur la terre,\nEt, quand le brasier d'or s'enflamme à l'horizon,\nLa maison vous salue, ô Dame, et vous appelle\nAurore du soleil de la vie éternelle !\n\nPuis, elle fait sa tâche avec simplicité,\nSe souvenant du Christ que vous avez porté ;\nElle rit, elle jase, elle ouvre ses fenêtres ;\nEt, quand le soir s'accorde au murmure des hêtres.\nElle redevient grave et vous salue encor.\nBelle comme la lune au ciel pointillé d'or !\n\nAinsi donc, bénissez la maison qui vous aime,\nO Dame! Pour parer aux faiblesses des siens.\nDonnez-lui d'agréer à leurs anges    gardiens,\nD'avoir un air propice aux grâces du baptême,\nEt de favoriser par de justes décors\nLa sagesse du cœur et la santé du corps.\n"}, {"page_pdf": 813, "texte": "698                          DURENDAL\n\n\n      Heureuses les maisons qui sont pures ! Heureuses\n      Les maisons sans dispute et sans éclats de voix.\n      Où, comme un pénétrant parfum de tubéreuses,\n      On respire le calme et l'empire des lois\n      Et la chaste union des âmes enlacées\n      Dans les simples vertus et les bonnes pensées !\n\n      Ah ! que cette maison soit pure dès le seuil !\n      Que nul de ses recoins ne cache l'ange    immonde,\n      Qu'on dépouille en entrant les poussières du monde.\n      Qu'elle soit sans humeur, sans haine, sans orgueil,\n      Et toute vôtre enfin tout le long de l'année,\n      Douce Dame d'amour qui nous l'avez donnée !\n\n      Aspricollis ! Aspricollis ! tressaille et prie.\n      Il est sous le ciel bleu des maisons de Marie\n       Où le bonheur fleurit comme un lis sans        défaut...\n       Chante magnificat, chante avec un sanglot,\n      Comme au jour de ses vœux la vierge en mousseline,\n      Aspricollis ! Aspricollis ! sur la colline.\n\n      Paix donc à la maison de bonne volonté !\n      O Vierge au nom de qui le Raphomet        chancelle.\n      Etendez notre main protectrice sur elle !\n      Donnez-lui pour gardien un Esprit       redouté.\n      Surveillant l'eau du puits et l'huile de la lampe.\n      Le charbon qui rougit et la bûche qui flambe ;\n\n      Un ange éblouissant comme un glaive brandi\n      Qui, d'un tressaillement  de sa splendeur,     arrête\n      L'éclair fourchu, le bond houleux de la tempête.\n      Le vol incandescent du démon de midi,\n      Et le pas carnassier des hommes de ténèbres,\n      Munis de limes et de lanternes     funèbres...\n\n      Et puisque vous donnez le printemps par surcroit,\n      O Dame, fleurissez en mai la clématite;\n      Qu'un léger roitelet dans la glycine habite ;\n      Que l'hirondelle rase en gazouillant  le toit,\n      Et qu'un merle qui siffle et gaiment    pirouette\n      En vienne chaque soir garnir la girouette.\n\n      Qu'en juin, les marronniers rendent le gazon   noir;\n      Que dans les phlox en feu qui parent les corbeilles\n      On entende le gong de cuivre des abeilles ;\n"}, {"page_pdf": 814, "texte": "             DÉDICACE    D E LA   MAISON                    699\n\nEt qu'à l'heure d'ouvrir les fenêtres, le soir,\nOn aspire une odeur de chaleur apaisée,\nComme de seringas baignant dans la rosée...\n\nAh! donnez-nous souvent, à la fin des beaux jours,\nCette heure dont la trame est faite de velours,\nCette heure du baiser sans paroles, cette heure\nOù l'on s'aime à ce point, dans l'ombre, qu'on en pleure,\nL'âme étant proprement une belle-de-nuit\nQui n'a tout son parfum que quand la lune luit...\n\nPour ne rien oublier, soignez aussi, ô Dame,\nQue l'août soit décoré de parterres de flamme.\nQu'il y ait des criquets sonores et des noix,\nEt que l'on trouve, sous les vieux ormes, un choix\nDe mouches pour la truite et de vers pour la perche,\nTous les appâts enfin que le pêcheur    recherche.\n\nQuand la procession va sortir, en septembre,\nFaites que la maison excelle entre ses sœurs\nA dresser un autel garni de grappes      d'ambre,\nDe feuillages dorés, de cierges et de fleurs ;\nQu'elle soit la plus belle, ou du moins la plus fraîche.\nAvec un doux parfum de verveine, et de pêche.\n\nEt lorsque vient novembre, abaissez vos regards\nVers sa lampe perdue au milieu des brouillards.\nQu'est-ce qu'une maison seulette sons la suie\nDu vaste ciel cinglé de bourrasque et de pluie ?...\nEt puisqu'il est des vents pareils à des remords,\nSouvenez-vous   de nous en novembre-des-morts !\n\nEt lorsque vient décembre à la mitre de givre,\nQue la maison, dans un tête-à-tête    charmant,\nNous réserve l'étude et le recueillement,\nLes voyages du soir à travers les beaux livres,\nOù l'on voit les oiseaux du Tropique,     Beyrouth,\nCeylan, l'astronomie et l'âge du    mammouth.\n\nConnaissant notre goût intime qui prolonge\nLa clarté de la lampe en un halo de songe,\nLaissez-nous évoquer, de frileuse façon,\nLes vieux hommes de mer serrés sur un glaçon,\nLes ours blancs, l'hivernage à la    Nouvelle-Zemble,\nEt la chasse de neige et la hutte qui tremble...\n"}, {"page_pdf": 815, "texte": "700                           DURENDAL\n\n\n\n      Mais en ceci surtout bénissez la maison,\n      Qu'elle garde la chair soumise à la raison,\n      Qu'elle égrène à vos pieds le chapelet des heures\n      Et n'ait pas trop besoin, comme d'autres    demeures,\n      Du pain de la misère et du sel des sanglots\n      Pour se ressouvenir du Maître de là-haut...\n\n      Si c'est trop demander, pardonnez, douce Dame !\n      Mais pourtant, est-ce trop que ce vœu de bonheur\n      Pour un poète seul au monde avec sa femme?...\n      Voyez ! sous le soleil du printemps  cajoleur,\n      Nous sommes enlacés comme deux tiges d'hièble,\n      Et vous êtes si bonne, et nous sommes si faibles !...\n\n      Souffrez-la donc heureuse au milieu des lilas\n      Un peu plus qu'il ne sied aux maisons d'ici-bas !\n      Et pour tout dire enfin, faites qu'elle inaugure\n      — Oh ! faiblement et comme en reflets, — la figure\n      De la maison d'azur, pleine de harpes d'or,\n      Où nous vous aimerons plus tendrement encor !\n\n                                                   VICTOR KINON\n"}, {"page_pdf": 816, "texte": " L'AGNEAU IMMOLÉ ADORÉ PAR LES VINGT-QUATRE                                                                          VIEILLARDS\nFragment de la * Tenture de l'Apocalypse » exécutée dans l'atelier de N. Bataille de Paris, d'après les cartons de J- Bandol, dit Hennequin de Bruges\n                                                         (Musée de l'Êvéché d'Angers)\n"}, {"page_pdf": 817, "texte": ""}, {"page_pdf": 818, "texte": "    Le Baptême de Pauline Ardel (1)\n                                Roman\n\n    Dans celle nouvelle œuvre, toute d'intimité, de nuances          délicates\n et pures, le romancier de l'Immolé et de la Kosse aux lions, le fervent\n pèlerin de Trois villes saintes révèle une fois de plus sa merveilleuse\n compréhension     des choses de la vie intérieure.\n    Par quelles voies simples et mystérieuses        Pauline Ardel, qui a\n grandi dans l'irréligion, se prend à aimer Julien Rude, un croyant ;\n comment ses réflexions et ses souffrances la conduisent peu à peu\njusqu'à la foi, c'est le sujet émouvant et tout à fait actuel de ce\n livre.\n    Les paysages     de l'ile de France, la douceur d'une vieille ville\n épiscopale, l'intimité de deux familles universitaires      mettent     dans\n une atmosphère       paisible le romanesque     naïf d'un amour       chaste\n que sublimise la mort.\n    Pauline Ardel semble une des figures de jeunes filles         françaises\n et modernes les plus harmonieuses      et vraies qu'on ait su réaliser.\n    Le fragment     inédit que nous publions ici raconte le matin de\nson baptême, quelque temps après la mort de celui qu'elle              aimait\n et qui, avant de mourir, l'avait convertie et menée jusqu'au seuil de\nl'Eglise    Catholique.\n\n\n   L e m a t i n du grand jour, elle se réveilla, comme u n e mariée\nqui va m e t t r e sa robe de noces, dans une attente extraordinaire.\nElle avait j e û n é la veille, et son esprit se mouvait, presque\ndégagé de son corps, avec une alacrité lumineuse. Dès\nsix heures, elle sortit, devant rejoindre, en la chapelle de son\ncouvent, l'abbé Charmoy qui la confesserait.\n   Il avait plu avant l'aurore; sur le mail, où personne ne\npassait, un vent d'est léger, le « matinal », comme disent les\npaysans de Bourgogne, agitait dans les feuilles mouillées des\nplatanes la lumière aussi fraîche que la rosée. L a n a p p e verte\net claire des frondaisons d'un acacia remuait dans le vivier du\n\n  (1) A paraître en février prochain, chez Bernard GRASSET, éditeur. 61, rue\ndes Saints-Pères, Paris.\n"}, {"page_pdf": 819, "texte": "702                             DURENDAL\n\n\nciel; les rossignols se répondaient à travers les j a r d i n s ; une\nbuée fumait sur des massifs de fleurs ; la tour de la cathédrale\nétait rose au soleil montant.\n   « T o u t à l'heure, se disait P a u l i n e , je serai joyeuse comme\nces atomes de rayons qui dansent et qui scintillent. »\n   Mais la perspective de sa confession couvrait encore d'une\no m b r e le bonheur dont elle palpitait. Q u o i q u e ses entretiens\navec l'abbé C h a r m o y eussent, d'avance, allégé, pour elle,\nl'humiliation des aveux, elle entra, presque tremblante, à\nl'intérieur du confessionnal. L'exiguïté noire et nue du recoin\noù ses yeux ne distinguaient q u ' u n e image de Jésus en croix et\nla grille fermée d'une planche l'inquiétait comme un accusé qui\nattend, dans u n e cellule austère, le moment de comparaître\ndevant un juge infaillible. Elle entendit l'abbé C h a r m o y enfiler\nson surplis, mettre son étole et s'asseoir : était-ce le même\nprêtre dont elle connaissait le visage bénin? Mais, dès qu'il eut\nouvert la grille et parlé, elle respira. A chacune des fautes\nqu'elle énumérait scrupuleusement, il prononçait, pour\nl'encourager, un : Bien, paisible. Son exhortation fut une\nparole, moins de reproche que d'espoir grave. P a u l i n e s'étonna\nde la pénitence facile qu'il lui infligea; trois psaumes à lire\npour dix-neuf ans d'infidélité! U n e critique qu'elle fit taire\ns'ébaucha en elle, à l'idée d'une indulgence si exorbitante!\n   Elle lut aussitôt les trois p s a u m e s ; car c'était ceux préci-\nsément qu'on récite dans la liturgie du b a p t ê m e , et, de tout son\ncœur, elle s'appropria ces versets :\n   « Seigneur, notre Dieu, comme votre nom est a d m i r a b l e sur\nla t e r r e ! Votre magnificence est élevée au-dessus des cieux...\nQu'est l'homme, pour que vous vous en souveniez, et le fils de\nl'homme pour que vous le visitiez? Vous l'avez établi un peu au-\ndessous des anges, vous l'avez couronné d'honneur et de gloire,\nvous l'avez constitué sur les œuvres de vos m a i n s . . .\n   » Comme le cerf désire les sources des eaux, ainsi le désir de\nmon âme va vers vous, ô Dieu !... Quand viendrai-je et quand\nparaîtrai-je devant la face de Dieu? Mes larmes ont été, jour et\nnuit, mon pain, tandis qu'on me disait : Où est ton D i e u ? . . . »\n   Elle partit en se chantant comme une mélodie les mots\nextatiques : Quare tristis es, anima mea ?... P o u r q u o i étais-tu triste,\nô mon âme, et pourquoi me troublais-tu? Espère en Dieu,\npuisque tu le confesseras.\n"}, {"page_pdf": 820, "texte": "                  LE BAPTÊME DE PAULINE ARDEL                        703\n\n\n   L e s ailes de sa joie la portaient; elle aurait couru sur des\ncharbons ardents avec l'illusion de marcher sur des roses.\nL'espace se faisait bleu comme le vitrail du P a r a d i s , dans la\ncathédrale; elle pensait, les yeux dirigés vers le soleil, à la\nvision de la Sibylle qui aperçut, autour de l'astre, un cercle\nd'or, et au milieu du cercle une Vierge merveilleuse, portant\ncontre sa poitrine un enfant.\n   Armance et Antoinette, qu'elle avait invitées toutes deux à\nson b a p t ê m e , l'attendaient devant la porte de l'archevêché.\nBientôt, le parrain et la marraine arrivèrent avec E d m é e et\nM a r t h e ; le grand voile noir de M m e Rude et d ' E d m é e semblait\ncacher derrière elles le fantôme de Julien. L ' a b b é Jacques et\nl'abbé C h a r m o y les suivirent de près ; le secrétaire de l'arche-\nvêque, un jeune prêtre suave et modeste, les fit tous monter\ndans l'oratoire, une chambre peu vaste transformée en chapelle,\net qui faisait songer à ces réduits où les prêtres réfractaires,\nsous la Terreur, célébraient la messe. Mgr Chênedru, en plu-\nvial violet, entra presque aussitôt; il s'agenouilla et se recueillit;\non sentait dans son oraison muette qu'il soulevait vers le T r è s -\nH a u t les misères et l'imploration de tout un p e u p l e ; en\nbaptisant Pauline il restituait au Christ une France qui ne peut\ncesser d'être à L u i .\n   Il se tourna vers l'assistance, et s'adressant à la néophyte,\nmontra le prodige des largesses que Dieu en un seul moment,\nallait faire pleuvoir sur elle à pleines mains, la veille du jour\noù les langues de feu étaient descendues, où les sept dons du\nParaclet emplirent les apôtres. Il évoqua les voies singulières\npar où elle avait été conduite; des allusions chaleureuses et\npleines de tact à l'abbé Ardel, à l'influence tacite des Rude, à\nJulien, à l'abbé Charmoy, touchèrent d'un trait si juste le cœur\nde chacun que M m e Rude et Edmée rabattirent leur voile\ndevant leur figure, afin de pleurer librement.\n   Mais, ajouta Mgr Chênedru, ce n'était point pour elle seule\nqu'elle devait être chrétienne; il fallait que sa naissance à la\ngrâce fût un signe et un exemple, et qu'autour d'elle la lampe\nardente de sa piété resplendît...\n   E n s u i t e , le baptême commença. L'archevêque s'étant assis,\nénonça, selon les formules rituelles, les mêmes questions que\nles évêques des premiers siècles posaient, dans les catacombes,\naux jeunes chrétiennes de Rome.\n"}, {"page_pdf": 821, "texte": "704                             DURENDAL\n\n\n    P a u l i n e y répondait en latin, et, chaque fois qu'elle réitérait\n le simple mot : Credo, la conviction de sa foi s'implantait plus\n avant dans son être, par cela seul qu'elle l'affirmait.\n    P u i s , il se leva, Pexorcisa en soufflant sur elle; et elle s'hu-\n milia sans effort sous l'idée que sa personne avait pu être un\ntemple de l'Esprit i m m o n d e . Son âme, à cette heure, était\nsouple, fondue d'amour, telle que l'or liquide et rouge, quand\non le verse dans le creuset.\n    Il lui fit avec le pouce une croix sur le front et dit en même\ntemps :\n    — Signe ton front, pour que tu reçoives la Croix du\nSeigneur.\n    E t il continua :\n   — Signe tes oreilles, pour que tu entendes les divins pré-\nceptes. T e s yeux, pour que tu voies la clarté de Dieu. T o n nez,\npour que tu sentes l'odeur de suavité du Christ. T a bouche,\npour que tu dises les paroles de vie. T a poitrine, pour que tu\ncroies en D i e u . T e s épaules, pour que tu prennes sur toi le\njoug de sa servitude...\n    L e Christ prenait possession de sa servante, l'investissait\ntout entière, la voulant sienne « dans les siècles des siècles ».\nL'archevêque exorcisa et bénit le sel qu'il mit sur la langue de\n« l'Elue », afin que ce principe de force et de sagesse pénétrât\ndans sa chair et y d e m e u r â t éternellement. L e parrain et la\nmarraine marquèrent, à leur tour, avec le pouce, le front de\nP a u l i n e d'un signe de croix. De la main du père et de la mère\nqui, par Julien, avaient mis en elle les premiers rudiments de\nsa croyance, ce geste, trois fois recommencé, équivalait à une\nattestation de leur paternité acquise dans la d o u l e u r ; et ce fut,\npour eux tous, une des minutes les plus solennelles de la céré-\nmonie.\n  P a u l i n e suivait sur son Rituale romanum le sens intime des\noraisons, en apparence impersonnelles, mais exactement faites\nà son intention. D a n s un des exorcismes, le célébrant\ndisait :\n  — T e n t a t e u r m a u d i t , ne viole j a m a i s ce signe de la Croix\nsainte que nous mettons sur son front... Va-t-en, tremblant et\ngémissant. C'est Jésus-Christ qui te le c o m m a n d e , lui qui\nmarcha sur la mer, et tendit sa droite à Pierre qui sombrait.\n"}, {"page_pdf": 822, "texte": "                 LE BAPTÊME DE PAULINE ARDEL                      705\n\n\n   C'était là une des images où elle se reconnaissait le plus fami-\nlièrement : l'élan de Pierre marchant sur les vagues à la ren-\ncontre du Maître qu'il avait d'abord pris pour un fantôme, son\ncri d'angoisse : « Seigneur, sauve-moi! » et la main toute-puis-\nsante t e n d u e à sa faiblesse : « H o m m e de peu de foi, pourquoi\nas-tu douté? »\n   D e m ê m e , plus loin, l'invocation au Dieu qui a ouvert les\nyeux de l'aveugle-né lui remémora le mot de Julien, si vrai dans\nsa sévérité !\n   L'archevêque lui imposa sa main sur la tête; avec lui et les\nassistants elle prononça le Credo et le Pater; il t r e m p a son\npouce dans l'huile sainte, accomplit des onctions sur la poitrine\net entre les épaules de celle que le baptême allait sanctifier.\nCar l'instant était venu pour Pauline de recevoir l'eau de la vie\néternelle; sa personne était soustraite au Prince de ce m o n d e ;\nelle pouvait devenir le tabernacle de l'Esprit-Saint.\n   U n e fois encore l'archevêque, en latin, lui d e m a n d a :\n   — Crois-tu au Dieu omnipotent créateur du ciel et de\nla terre?\n   — J'y crois.\n   — Crois-tu en Jésus-Crist, son fils unique, Notre-Seigneur,\nqui est né et qui a souffert?\n   — J'y crois.\n   — Crois-tu en l'Esprit-Saint, en la sainte Eglise catholique,\nen la rémission des péchés?...\n   — J'y crois.\n   — Veux-tu être baptisée ?\n   — Je le veux.\n   Alors elle s'inclina, il lui versa trois fois l'eau sainte sur sa\ntête; puis il lui mit un cierge entre les doigts, comme à une\nVierge prête à suivre le cortège de l'Epoux.\n   T o u t à l'heure, il demandait au Christ pour elle, en l'une\ndes oraisons, « de ne pas la laisser avoir faim longtemps, jus-\nqu'à ce qu'elle fût rassasiée de la nourriture céleste ». Cette\nnourriture, elle l'attendait avidement. Lorsque l'archevêque\nl'eut confirmée, il ôta sa mitre, revêtit une chasuble et dit la\nMesse, que lui servirent l'abbé Charmoy et l'abbé Jacques.\n   P a u l i n e ne venait pas en vain de recevoir l'Esprit de sagesse\net d'intelligence. T a n d i s que la Messe se développait, elle\n"}, {"page_pdf": 823, "texte": "706                          DURENDAL\n\n\nentrait — ce qu'elle n'aurait su faire auparavant - dans la\nsublimité du mystère célébré devant elle et avec elle, puisque\nles chrétiens présents officiaient, selon leur part de ferveur, en\nm ê m e temps que le prêtre et l'invisible Officiant qui s'im-\nmolait.\n    T o u t e signée de la croix, elle la retrouvait multipliée sur la\npierre de l'autel, sur la chasuble, sur les instruments du sacri-\nfice, dans les gestes du célébrant. Mgr Chênedru articulait\nd'un ton haut les prières du rite; à la Consécration, il baissa la\nvoix, mais proféra lentes et distinctes les syllabes miracu-\nleuses. P a u l i n e sentit réellement s'opérer la divine Présence,\nelle se vit couverte du sang brûlant de la Victime; elle aurait\nété confondue de tristesse en pensant qu'elle-même avait\nouvert ces veines et transpercé cette chair, si l'attente de la\ncommunion ne l'eût saturée d'un bonheur qu'ensuite elle\ns'étonna d'avoir pu porter. Ah! comment des hommes pou-\nvaient-ils croire vivre, en ignorant de telles extases!\n    Elle ne se laissa point aller pourtant à une adoration passive.\nE l l e pria pour son malheureux père :\n    « S'il ne se convertit, ô mon Dieu disait-elle, c'est que je ne\nsaurai pas vous aimer... »\n    Elle pria pour sa mère défunte, pour toutes les âmes perdues,\npour la déplorable paroisse de son oncle, pour le diocèse dénué\nde prêtres, pour la F r a n c e à ressusciter. Elle pria pour les\npauvres sans consolateur, pour les morts dont nul ne se sou-\nvient, pour les juifs et les hérétiques, pour les immenses\npeuples qui seront idolâtres j u s q u ' à la fin des t e m p s . . .\n    Puis elle revint à ceux qu'elle aimait, aux Rouleau, aux deux\nservantes, aux bons R u d e , à l'abbé C h a r m o y , au saint arche-\nvêque, à Julien qui lui méritait sa félicité. Elle s'unissait à lui\ndans le Christ, comme j a m a i s un amour terrestre ne les aurait\nunis. D a n s la salle du festin où l'Epoux les conviait tous deux,\nelle entrait avec sa robe blanche, immaculée, sa robe baptis-\nmale qu'elle ne quitterait plus.\n                                             EMILE   BAUMANN.\n"}, {"page_pdf": 824, "texte": "   La Vie Mystique de Denys Rielandt\n            CHEF-COMPTABLE A LA BANQUE LIÉGEOISE\n\n                                  (1862-1913)\n\n                   (ESSAI      D'UNE   BIOGRAPHIE   D'AME)\n\n\n\n\n                        PREMIÈRE            PARTIE\n\n             L'âme révoltée — La misère humaine\n                                  (Suite) (1)\n\n                  J'AI fait d'abord les études de médecine.\n                       A l'Université, je menai la vie des jeunes\n                    gens de mon temps, ni meilleure ni pire.\n                        Mon père était ingénieur au charbonnage de\n                    Sacré-Madame.\n                       Il était maladif, irritable, violent. Je savais\n                    que ma mère était malheureuse, mais mon\n                     père m'avait tenu à l'écart de la maison fami-\nliale, et ma jeunesse s'était passée en pension, chez les Frères\nde Malonne.\n   Ayant conquis mon diplôme, je m'installai comme médecin\nà L a Louvière.\n   D u r e existence que celle de praticien dans les bourgades de\nnotre région industrielle : contact permanent avec la souffrance\net, ce qui est plus déprimant, avec la misère et sa compagne\nforcée : la saleté; contact, aussi, avec toute la vilenie et l'ingra-\ntitude h u m a i n e .\n   E t surtout, cette lassitude, cette inexorable lassitude, qui\npèse — longuement et inexorablement — comme la brume\nalourdie de suies et de fumées, qui s'infiltre jusqu'au fond des\ncouloirs visqueux des corons...\n\n (1) Voir le n° de Novembre.\n"}, {"page_pdf": 825, "texte": "708                           DURENDAL\n\n\n  Ainsi j ' e u s , avec la révélation du monde, la révélation de la\nmisère et de la souffrance.\n  Je crus cependant, reprit Rielandt, avoir une halte, une\noasis sur ma route... je me mariai.\n\n                                   *\n                                  * *\n\n    Un jour, je fus appelé au charbonnage, pour un accident. Un\njeune étudiant roumain avait été brûlé par une déflagration de\ngaz. C'était un adolescent à la taille souple, beau visage aux\ntraits purs, éclairé par des yeux de velours longs seules. L e cas\nétait sérieux; le blessé pouvait perdre la vue.\n    Je le soignai p e n d a n t longtemps. Il venait souvent me voir.\n    J e crus m'apercevoir qu'il plaisait à ma femme. Je remarquai\nqu'ils se recherchaient... Je passai toute une nuit à réfléchir.\nAu matin, en me levant, je me vis dans le miroir avec mes\nyeux fatigués, mon teint brouillé. Je pensai à l'adolescent au\ntorse souple, aux traits p u r s . . . Je me rendis compte que je\nn'étais pas de force à lutter. J'allai trouver le jeune h o m m e et,\nsimplement, je fis appel à sa loyauté. I1 me j u r a qu'il n'avait\nj a m a i s songé qu'à un flirt innocent.\n    L e lendemain, ma femme partait avec lui...\n\n\n\n\n   Dans mon dévouement pour ma femme, la jeunesse de son\nbel amant me parut une excuse. J e lui p a r d o n n a i . Nous reprî-\nmes la vie c o m m u n e . Elle me trompa avec tout le monde. Elle\npartit et devint u n e grue cotée. On l'appelait « Satin » (une\ncontraction tendait les traits de mon interlocuteur à ce\nsouvenir).\n   P e n d a n t deux ans, Monsieur, je fis ceci : j'allais le soir, dans\nles cafés pour épier les propos des consommateurs. Souvent des\ngens parlaient de «Satin », se racontaient leurs bonnes fortunes.\nJ'écoutais et je sentais mon cœur blémir. Un soir, je giflai un\nmonsieur, qui, sans me connaître, m'avait raconté sa « nuit de\nnoce » avec elle...\n   Je quittai L a Louvière, et abandonnai la médecine.\n"}, {"page_pdf": 826, "texte": "             LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                          709\n\n\n                S'il est vrai qu'an jardin des Saintes   Écritures...\n\n   J'avais une sœur, nature profondément chrétienne, qui accep-\ntait la vie avec une sorte de joie, une sérénité qui me\nrévoltait.\n   Elle m'avait écrit : « C'est une nouvelle épreuve à offrir à\nDieu ».\n   Je lui répondis : « N e me parle plus de ton dieu. Si je venais\nà le rencontrer, je refuserais de lui serrer la main ».\n   C'était une transposition, en prose, du mot de Vigny — le\nhautain et pessimiste poète dont les strophes avaient, dans ma\njeunesse, enchanté mon âme de leur frémissement révolté et\ndouloureux :\n   S'il est vrai qu'au jardin des Saintes Ecritures...\n   Vous connaissez ces vers de « Au Jardin des Olives » :\n   S'il est vrai que le Christ a supplié son Père, dans son agonie,\net que le ciel est resté inexorable, sourd à la prière du juste\n« comme il est rapporté », il n'y a plus qu'à répondre par un\nfroid silence « au silence éternel de la Divinité »...\n\n\n                    DEUXIÈME          PARTIE\n\n\n                   Apaisement dans le néant\n\n   Je compris, avec le temps, que cette vision révoltée des\nchoses était puérile. Une sorte d'apaisement se fit en moi :\n   Je crois bien que c'est au cours de longs voyages en mer, que\nl'apaisement entra peu à peu en mon âme, au contact de la vie\ndes m a r i n s . J'avais contracté un engagement avec la firme\nd'armateurs Daens, d'Anvers. Pendant plusieurs mois, je fus\n« Commisioner » à bord d'un cargo qui cabotait de la Méditer-\nranée à la Norvège.\n\n                                        « Cela n'aide pas... »\n\n   Nos officiers étaient des Anversois, ayant gagné leurs galons\nà la force du poignet, après avoir écume toutes les mers, gens\n"}, {"page_pdf": 827, "texte": "710                         DURENDAL\n\n\n instruits et expérimentés, bronzés contre les intempéries, et\n indifférents au sort. Leur esprit était plein, non de pessimisme,\n mais d'indifférence.\n    Penser, vouloir! à quoi bon?— A quoi bon se révolter? A quoi\n sert de pleurer? A quoi sert-il de prier? « Cela n'aide pas »,\n m'expliquait mon capitaine, Dhondt, un rude gaillard qui\n commande maintenant l'« Avenir».\n   Quand le grain désempare le navire, que faire d'autre, sinon\n mettre les mains en poches et attendre, en fumant peut-être\n une cigarette dernière?— Gémir? prier? Est-ce qu'une plainte,\nune prière a jamais changé quelque chose? Quelqu'un meurt à\n bord : c'est unefortunede mer, terme qui englobe dans une même\nphilosophie placide tous les incidents de la vie ; un cercueil est\nvite fait; si le mousse se rappelle le Pater, une prière sera mar-\nmottée, et tout sera fait, proprement et honorablement. Etre\nici ou là, qu'importe?\n   Les choses ne valent même pas un haussement d'épaules.\n Elles ne valent pas la peine qu'on regarde autour de soi : que\nla mer soit grise ou qu'elle soit comme un lac d'azur, que la\ncôte soit un marécage ou qu'elle soit la muraille étincelante\nd'un chimborazo, qu'est-ce que cela peut bien faire?\n   Une chose cependant, dans l'opinion de nos marins, valait\nla peine d'être considérée : savoir si la ville où l'on fait relâche\nétait dotée de brasseries et d'établissements de nuit confor-\ntables; à ce point de vue, Anvers n'était pas à dédaigner -\namoindrie cependant depuis que le Conseil communal, peu sou-\ncieux du renom mondial de sa place, a fait fermer tel établis-\nsement dont les glaces et les enrochements étaient fameux\ndepuis Iquique jusqu'à Melbourne.\n\n                                        L'immense illusion.\n\n  Je passais souvent mes nuits sur le pont du cargo. En moi\nentrait quelque chose de l'immense sérénité de la mer. Je com-\nprenais que la nature n'est ni bienveillante, ni hostile. Elle est\nindifférente. Son amour ou sa haine n'existent que pour nos\nimaginations; elle n'est ni clémente, ni sournoise.\n  Ses fureurs, la détresse de ses ciels plombés quand la brise\nâpre fouette inlassablement l'horizon gris, l'extase de ses\n"}, {"page_pdf": 828, "texte": "             LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                  711\n\n\ncouchants sur la mer violette, l'allégresse de ses matins vierges,\ntout cela ne sont que des phantasmes de nos cerveaux : les\nchoses n'ont ni regards, ni teinte, ni flamme, ni voix.\n\n   E t je comprenais l'immense illusion qui nous fait trouver un\nordre, un plan dans le cosmos.\n   Aucun agencement ne préside à l'état de la matière. Nous clas-\nsifions les molécules et les astres dans l'état où le hasard a fait\nqu'ils se trouvent et nous croyons que cette classification\nrépond à un plan, à une pensée.\n   Des astres, poussière cosmique, brûlent dans la nuit et les\nhommes ont cru que ces astres devaient brûler, flambeaux de\nnos nuits.\n\n   — T e n e z , reprit Rielandt,tout à l'heure nous marchions dans\nles dunes, au milieu de l'obscurité. Des lumières ont guidé\nnotre marche, et nous étions comme portés à croire que ces\nlumières brûlaient pour nous guider.\n   E n rallumant mon cigare, j'avais fait tomber une miette\nde pain beurré, qui était allée rouler près du foyer.\n   Rielandt reprit :\n   — Les conditions dans lesquelles s'est trouvée, à un moment\ndu hasard cosmique, la nature terrestre, ont donné naissance,\nsur sa surface, à notre vie. Nous croyons que notre vie est due\nà autre chose qu'au hasard.\n   T e n e z , me dit Rielandt, tout à l'heure votre main a laissé\ntomber une miette de pain. Cette miette est tombée à un mètre\ndu foyer. A partir de ce moment, sans doute, une vie appro-\npriée au degré thermique a commencé à germer dans cette\nmasse qui s'est peuplée de micro-organismes. Peut-être, les\nêtres éclos sur cette parcelle de pain pensent-ils que le hasard\nn'y est pour rien, mais que votre main a voulu jeter cette\nmiette à la distance du foyer exactement nécessaire pour amener\nleur éclosion.\n\n                                    L'âme au long regard...\n\n  Voilà, reprit Rielandt, quelles étaient mes idées...\n  Les circonstances de la vie firent que je partis pour la Chine.\n"}, {"page_pdf": 829, "texte": "712                            DURENDAL\n\n\n\nJ'avais avec moi mon fils, qui avait alors treize ans. L e voyage\npour la Chine durait, en ce temps-là, plusieurs semaines.\n   L e mer Rouge, l'océan Indien, Ceylan, tous ces paysages se\ndéroulèrent à mes yeux indifférents.\n   Mais ma pensée s'était concentrée tout entière sur mon\nenfant. Je voyais grandir sa grâce simple, sa douce raison.\n   L e soir, je restais longtemps sur le pont, accoudé d a n s l'ombre\navec l'enfant « dont je tenais la main, mais qui tenait mon\nâ m e ».\n   E t il me semblait, auprès de ce foyer de chère tendresse,\nauprès de cette âme au long regard, q u ' u n e résurrection se levait\npour mon cœur stérile...\n\n\n\n\n                      TROISIÈME          PARTIE\n\n\n                   La rivière de Shaaghaï\n\n   J e passai en Chine plusieurs années.\n   C'est un morne pays que cette Asie qui nous reste fermée,\nhostile, avec ses centaines de millions d'êtres h u m a i n s , race\nimpénétrable.\n   Pékin, la ville de 1' « effroyable saleté »; H a n k é o u , isolée à\ndes centaines de milles de la mer; même Shanghaï, malgré son\nluxe, son « bund » cosmopolite bordé de grands hôtels au long\ndu W h a m p o o aux lourdes eaux grises, tout cela n'a rien de\npropre à dilater le cœur.\n   Pourtant, je goûtai dans ce pays un charme sincère : celui\ndes amitiés qui se nouent dans l'exil, entre des hommes que\ndes c o m m u n a u t é s d'idées et de vue rapprochent... E n t r e ceux\nque plombent l'isolement et l'hostilité du pays où il faut vivre,\nles s y m p a t h i e s se font plus agissantes, plus entières, malgré\n— ou peut être à cause — du peu de temps que durent ces\nliens.\n   Nous étions arrivés à former ainsi un groupe de quelques\ncamarades, presque des a m i s , que des liens de sympathie\n"}, {"page_pdf": 830, "texte": "              LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                       713\n\n\n unissaient. E t dans la dure vie inclémente que nous menions,\nce groupement était pour chacun de nous un réconfort.\n      Parfois un de nous s'en allait, appelé sous d'autres cieux.\n      Ceux qui restaient lui serraient la main au départ, lui souhai-\ntaient bonne chance; notre petit groupe se resserrait, jusqu'au\n m o m e n t où une nouvelle recrue, attirée par la communauté\n des idées et des sentiments, prenait la place du disparu.\n      C'est ainsi que je connus un homme, dont la bonté foncière,\n le dévouement, m'ont laissé un profond souvenir : le docteur\nJulien était un médecin de grande science, un homme comme\nj ' e n ai connu très peu.\n      C'était ce qu'on appelle un « bourru bienfaisant ».\n      Assez taciturne d'ordinaire, lorsqu'il parlait sous l'empire\n d'un sentiment fort, il s'exprimait sur un ton bourru et saccadé\n qui surprenait.\n      Il s'était pris d'amitié pour mon fils; il aimait à s'occuper de\nses études et inspectait parfois ses devoirs de collégien.\n\n\n   Vers la fin de mon séjour, Julien m'avait envoyé une invita-\ntion à dîner chez lui, à l'occasion du départ d'un de nous.\n   L e m a t i n de ce même jour, mon fils me revint malade et\nfiévreux.\n   Je fis d e m a n d e r le docteur Julien. Il diagnostica une atteinte\nde grippe : « Je ne vois aucun symptôme de complication me\ndit-il. Ce ne sera probablement rien de sérieux et ton fils sera\nsur pied, j'espère, dans trois ou quatre jours. »\n   L'après-midi je m'installai avec mes dossiers dans la chambre\nde mon fils, pour être plus près de lui.\n\n\n                                            L e chiffre i n c o n n u .\n\n\n  J'examinai auprès de son lit un dossier sur lequel on\nm'avait d e m a n d é une note pour le Vice-Roi. C'étaient des pièces\nde comptabilité; au-dessus du dossier il y avait une feuille\nvolante portant des chiffres et des nombres. A cette époque, je\nne connaissais pas la comptabilité, et me demandai si cette\nfeuille volante était un simple brouillon ou si, au contraire, elle\nétait le bilan de l'entreprise.\n"}, {"page_pdf": 831, "texte": "714                            DURENDAL\n\n\n   J'essayai de me rendre compte si ces nombres étaient groupés\ndans un ordre méthodique ou inscrits là au hasard. Je ne par-\nvins pas à me reconnaître. L e compte des pertes figurait à\nl'actif, les réserves au passif. Cela me paraissait confus. Remet-\ntant à plus tard l'examen, j ' e m b r a s s a i mon fils et je partis pour\nme rendre chez le docteur Julien.\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n   Il nous offrait un dîner pour le départ d'un de nous, un fran-\ncais du nom de Gondère qui rentrait en E u r o p e ; il devait\nencore avoir comme convive l'ingénieur Adam qui s'occupait des\ntravaux du port et un commerçant allemand, le docteur\nSchukert.\n   L e dîner fut agréable. L a conversation à bâtons rompus,\nporta sur les souvenirs que chacun de nous avait amassés, tou-\nchant les h o m m e s et les choses, au cours de ses expéditions.\nT o u s ceux qui étaient là avaient longuement couru le monde\net vu beaucoup de choses.\n   L'ingénieur Adam, h o m m e bienveillant et d'expérience,\navait séjourné longtemps au Katanga pour l'étude des voies\nferrées; il avait rempli diverses missions importantes et con-\nnaissait les h o m m e s .\n   L e français Gondère, un Bordelais, représentait un beau\ntype de gascon, un méridional pondéré, parlant peu.\n   L e Docteur Schukert était un h o m m e modeste et affable.\n   P a r la fenêtre ouverte nous arrivait la rumeur éloignée de la\nville. L'agitation du port ne venait à nous qu'assourdie et nous\ngoûtions la détente et le calme de cette réunion intime.\n\n   Notre hôte nous offrit un bourgogne australien, de tout pre-\nmier ordre, que nous appréciâmes fort.\n   — Q u a n d ton fils sera sur pied, me dit-il, en remplissant mon\nverre, je t'enverrai de ce vin. C'est un excellent tonique. —\n   — J ' a i m e beaucoup ton fils, me dit Adam. C'est un gentil\ngosse, et intelligent; mais si tu veux en faire un h o m m e , ne le\nlaisse pas chez les missionnaires. Je ne dis pas que ce ne soient\npas de très braves gens, mais leurs idées sont vraiment par\ntrop vieux jeu. J'ai eu en mains leur prospectus : ils vantent\n"}, {"page_pdf": 832, "texte": "             LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                   715\n\n\nles méthodes qui forment l'enfant à la ponctualité, à la disci-\npline, à la soumission. Que voulez-vous qu'un garçon devienne\navec une pareille formation? Voyez les Américains : tous les\nprogrammes de leurs établissements portent : « ici on forme des\nhommes », « des hommes qui sauront commander, des manieurs\nd'hommes ». L e programme des missionnaires est bon pour\nformer des concierges... Ce qu'il faut pour être quelqu'un,\n c'est savoir ce qu'on veut, connaître la vie pour pouvoir la\n vivre ! »\n    L e Docteur Julien eut un haussement d'épaules, et, de son\n ton bourru, maugréa : « Il est toujours assez tôt pour q u ' u n\n enfant apprenne la vie ! L a vie n'est pas une si belle chose ».\n    L e long appel de la sirène d'un paquebot passa sur le fleuve.\n Nous prêtâmes un instant l'oreille à ce signal.\n\n                                            Sacrifice inutile...\n\n   Gondère nous expliqua ses projets. Il était heureux de ren-\ntrer en E u r o p e . . .\n   — J e rentre à Paris. Comme le disait, mon cher Schukert,\nvotre compatriote H a n s , qui a été directeur de l'arsenal de\nCanton : « Plutôt le plus petit village d ' E u r o p e que la plus\n» grande ville d'Asie. » — et quand il s'agit de P a r i s . . .\n    Hier au soir, sur le quai de Wampoo, je me suis promené\navec Mgr Aubanel. Je lui expliquais les projets financiers que\nj'allais réaliser à Paris. Nous suivions des yeux les fanaux d'un\nsteamer qui fuyait dans la brune, vers le large où je m'embar-\nquerai demain, tandis que lui reste rivé ici — et j ' a i compris\nque cet h o m m e regrettait son sacrifice inutile...\n    — O u i . . . vous disiez tout à l'heure, Julien, que la vie n'est\npas si belle... L e tout est de savoir la conduire.\n    T o u t ce que l'éducation que nous avions reçue nous a ensei-\ngné, tend à restreindre notre personnalité, à nous raccornir. Se\nconformer aux lois naturelles, voilà la vraie moralité : faire de\n la vie une équation.\n    Ceux qui vont contre cela se font écraser. — C'est le cas de\n tous ceux qui se sont écartés de la vie : la vie se venge de ceux\n qui l'ont méprisée : voyez les missionnaires qui lui ont préféré\n les macérations et le sacrifice!...\n"}, {"page_pdf": 833, "texte": " 716                          DURENDAL\n\n\n     — Cela n'est pas certain, dit Adam. Voyez les religieuses...\n Je ne puis entrer dans un hôpital ou une clinique sans ressentir\n  une extraordinaire impression de calme, de sérénité; elles sont\n heureuses, au milieu des plaies, des sanies, parce qu'elles se\n dévouent pour un idéal...\n    — Ce n'est pas cela, répondit Gondère. Il y a des femmes\n pour lesquelles le bonheur n'existe qu'à manier des charpies,\n panser des plaies, donner des soins dégoûtants. C'est une ques-\n tion de tempérament et non de dévouement. Elles suivent en\n cela leur penchant comme les autres —• car, enfin, vous n'en\n êtes plus, n'est-ce pas, à faire une différence entre une reli-\n gieuse et une fille de joie...?\n    Julien hocha la tête :\n    — C'est évident, et il y a longtemps que je n'ai plus de\n superstition d'aucun g e n r e ; mais c'est autre chose pour ceux-là\n qui ont charge d'âme. Ce n'est pas une raison parce que nous,\n nous savons ce que valent les choses, ce n'est pas une raison\n pour salir une âme d'enfant.\n    L e mot souleva des protestations.\n    Gondère se récria :\n    — Vous avez une singulière logique, mon cher a m i . Vous\n voudriez empêcher vos enfants de savoir ce que vous savez... et\n vous dites « salir une âme ».\n    Parce que vous vous êtes heureusement dégagé de toute\nsuperstition, vous ne vous considérez pas comme un malpropre\n personnage...\n    L e dîner touchait à sa fin.\n    Nous passâmes au fumoir.\n   Un joli boy à la taille souple, aux yeux de velours, nous\napporta les pipes.\n    Nous restâmes quelque temps silencieux, goûtant le bien-\n être et le calme.\n    Ce fut Schukert qui renoua le fil de la conversation. Sur son\nton affable, il reprit le thème que nous avions ébauché.\n   — Je ne dis pas qu'il faille tout dire aux enfants, non ; il est\ndes choses qu'il faut garder pour nous. Mais il faut éviter de\narcir leurs cerveaux avec des absurdités. Il est absurde d'ap-\nprendre aux enfants que du pain n'est plus du pain ou que\n Gédéon a arrêté le soleil.\n   Mais Julien s'entêta :\n"}, {"page_pdf": 834, "texte": "             LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                   717\n\n\n   — Mon cher, la première objection a peut-être tout juste la\nvaleur de la seconde — qui n'est qu'une boutade, n'est-ce pas?\n  J'ai étudié ces questions-là, jadis : la communion, ou plutôt\nce que le langage mystique appelle la transubstantiation, ne\nsignifie pas que « d u pain n'est plus du p a i n » , à l'analyse\nchimique. Cela veut dire que ce pain et ce vin sont devenus le\ncorps et le sang du Christ. Je ne vois à cela rien d'absurde\npour ceux qui croient que le Christ était Dieu .\n\n\n    Je parle pour notre ami qui a u n fils et je lui dis :\n                                            « fais attention ».\n\n   — Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je parle pour notre\nami, D e n y s Rielandt; j ' a i m e son fils qui est un brave petit\ngars.\n   E h bien, je lui dis : « fais attention; tu as charge d'une âme».\nJ'ai eu jadis un ami très cher, que j'aimais comme l'être de\nmon être. Nous étions Nietzschéens. Notre doctrine était aussi\nqu'il faut vivre sa vie... Pas d'autre loi que notre bon plaisir :\n« Bismarck a été un faussaire, Napoléon un faux-monnayeur.\nCeux-là seuls qui savent se dégager des règles et des devoirs,\nbons pour la multitude inférieure, ceux-là seuls connaissent et\nsavourent la vie... » U n jour vint où l'ami dont je vous parle se\nplaça devant la glace de sa chambre à coucher et se fit sauter la\ncervelle.\n   Q u a n d on a vu cela, voyez-vous, on en garde l'âme dévastée\npour la vie.\n                                    *\n                                *       *\n\n   Nous laissâmes ce sujet.\n   L a conversation tomba.\n   Gondère proposa : « Si nous achevions la soirée à la maison\nde t h é de Sungeai. L'entretien n'a pas été folâtre ce soir et il\nest bon de se remonter ».\n   — Mes amis, fit Julien, si le cœur vous en dit, d'aller à la\nmaison de thé, allez-y. Chacun est libre de suivre ses goûts.\n   « T o i , tu resteras près de moi », ajouta-t-il en s'adressant au\njoli boy.\n"}, {"page_pdf": 835, "texte": "718                         DURENDAL\n\n\n\n  Nous prîmes nos manteaux pour nous rendre à Sungeai et\nnous laissâmes Julien, qui s'était assis sur le divan, avec le bel\nadolescent sur ses genoux.\n\n   Il faisait lugubre à cette maison de thé de Sungeai. Une\nchaleur étouffante suintait dans le jardin maladif, au fond\nduquel, dans une cage à treillis, des couples de singes mimaient\nl'amour avec des gestes humains. J'avais le cœur serré.\n   On vint me prévenir que mon domestique chinois me\ncherchait.\n   Il me dit que mon fils était fort malade, qu'il avait cherché le\ndocteur Julien, qui l'avait envoyé après moi.\n   Je courus chez moi comme un fou.\n   L'enfant râlait, délirait; Julien, très sombre, ne me dit rien;\nmais, quand il partit, sa poignée de main me fit comprendre\nque tout ce qui pourrait être fait pour sauver. mon fils il le\nferait.\n   Pendant quatre jours, mon enfant eut le délire : il se croyait\ndans un bois, la nuit, par la neige. Il me suppliait de le laisser\nrentrer à la maison, sa voix fiévreuse me déchirait : « J'ai froid,\n» oh! si froid, je suis glacé... laisse-moi rentrer... Comment\n» as-tu pu me faire cela...? Jamais je ne l'aurais cru... »\n   Je sentais une douleur aiguë comme si mon cœur se déchi-\nrait, avec un tremblement aux genoux et aux jointures...\n   Puis brusquement, la fièvre s'apaisa.\n   La convalescence fut rapide.\n\n                                 *\n\n                                                    Torpeur.\n\n  Je n'avais pas quitté mon enfant, le veillant jour et nuit.\n  Installé à son chevet, j'essayais de réagir contre la fatigue. Je\npris le dossier qu'on m'avait envoyé pour le Vice-Roi, et j'es-\nsayai de l'examiner pour donner une diversion à ma lassitude.\n  Je le feuilletai machinalement. J'essayai de me rendre\ncompte de la signification que pouvaient avoir les chiffres\ninscrits sur la feuille volante de la première page. Je ne les\ncomprenais pas.\n"}, {"page_pdf": 836, "texte": "              LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                        719\n\n\n   U n e sorte de torpeur m'envahissait. Mais comme une obses-\nsion, cette question torturait mon cerveau fatigué : « Que signi-\nfient ces chiffres? Ont-ils été écrits là au hasard? Pourquoi ces\ncomptes de réserves qui figurent au passif? »\n   Je sentais obscurément que ces chiffres n'avaient pas été\ntracés là au hasard; que le groupement de ces nombres devait\navoir une raison d'être, mais je me sentais devant quelque\nchose qui me déroutait... quelque chose d'inexplicable.\n   L o r s q u e notre esprit est ainsi plongé dans une demi-torpeur,\nnous sommes sujets à ces tensions de pensée singulières — et\nla préoccupation de déchiffrer cette feuille me hantait, m'ob-\nsédait.\n   J e savais que mon garçon avait appris la comptabilité à\nl'école des missions, et comme rien ne me plaisait autant que\nde le consulter lorsqu'une question m'embarrassait, je me pro-\nmis de lui soumettre le cas.\n\n   Avec cette vigueur des natures jeunes, la convalescence se fit\npresque i n s t a n t a n é m e n t ; et, bientôt, accoudé à son chevet, je\npus lui parler de ce qui me préoccupait.\n   L'enfant prit plaisir à m'expliquer le problème; il me montra\nl'enchaînement, la coordination des nombres, élucidant la règle\nqui avait présidé à leur groupement.\n   E t je m'étonnai de voir comme tout cela était clair, limpide,\ndu m o m e n t où la raison en était dévoilée.\n   Ces comptes, inscrits au passif, qui m'avaient dérouté, irrité,\nje voyais avec une clairvoyance amusée leur raison d'être — et\nje comprenais qu'ils ne pouvaient pas n'exister point.\n\n   Assis au chevet de mon petit malade, je feuilletai ses autres\nlivres de collégien. Il y avait un catéchisme. E n t r e cet opuscule\nédité à Shanghaï, et le petit livre de ma jeunesse chez les\nFrères de Malonne, aucune différence. J'y retrouvais le même\nenseignement : la certitude et, en même temps, le mystère :\n« Nous avons une âme immortelle et un corps mortel. — Nous\nsommes responsables de nos actes; nous sommes doués du libre\narbitre. Cependant, nous ne pouvons rien sans « la grâce ». —\nL a grâce, nous devons la demander aux sacrements ».\n   E t , par-dessus tout, les paroles mystérieuses vers lesquelles\n"}, {"page_pdf": 837, "texte": "720                             DURENDAL\n\n\nsemblaient converger tous les enseignements du livre : « Ceci\nest ma chair et ceci est mon sang ».\n   E t je songeai à l'opinion qu'avait affirmée Julien : « Je ne\nvois à cela rien d'absurde »...\n\n   Je réfléchissais encore à ces choses, lorsque Julien vint nous\nfaire sa visite quotidienne.\n   Son examen t e r m i n é , il aperçut le petit livre que j'avais, à\nson entrée, déposé sur le lit. Il le prit, et en parcourut les\npages à l'endroit où le catéchisme était resté ouvert. L e docteur\nse rappelait-il l'appréciation qu'il avait formulée au sujet du\nsacrement? Je ne sais. Il posa le livre, le front barré par un pli\nsombre, et m u r m u r a : « L ' h o m m e ne vit pas que de pain. H e u -\n» reuses les âmes, s'il y a pour leur faim un pain supra-\nsubstantiel »...\n   J e songeai que les propos de Gondère ne pouvaient être, pour\nmon enfant, ce « pain de l'âme »...\n\n\n                      TROISIÈME            PARTIE\n\n\n                        Le chemin du Retour\n  L e t e r m e de mon engagement était arrivé. J e me rembarquai\npour l'Europe.\n  Je revis les paysages que j'avais contemplés quelques années\nauparavant, à l'aller.\n  A m e s yeux vieillis, ils parurent moins hostiles...\n\n  L a mer était calme. Le soir, on dansait sur le pont. On\nforma un orchestre de fortune. U n jeune Anglais, à la mine\nintelligente, en prit le c o m m a n d e m e n t . Il me m o n t r a les quel-\nques musiques qu'il avait distribuées à ses exécutants : des\nvalses, des h y m n e s nationaux et, « pour le cas où nous vien-\ndrions à sombrer», le Nearer to thee, « plus près de toi, mon Dieu,\nplus près de toi »...\n   Dans la nuit bleue, les astres nous suivaient de leurs longs\nregards, obstinément, à travers les espaces...\n"}, {"page_pdf": 838, "texte": "              LA V I E MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                       721\n\n\n   N o u s passâmes la Méditerranée, Gibraltar; nous entrâmes\ndans l'Atlantique, pour remonter vers le Nord, — puis la\nManche, illuminée par la ceinture des phares. L'approche de\nl'Escaut s'indiquait à notre droite par les lourds panaches de\nfumée des navires qui traçaient leur route vers le grand port\nflamand.\n\n\n   N ous avions échappé aux heures torrides.\n   L e soir, pour me distraire, j ' e m p r u n t a i un livre à la biblio-\nthèque du bord. C'était un simple cours de biologie, d'Iéna,\nprécédé d'une introduction. L'auteur y passait en revue les\nconstatations de la science actuelle. Il montrait l'unité des\nforces biologiques : la matière inorganique tendant vers la vie,\nréagissant contre les actions du milieu qui l'enveloppe, s'effor-\nçant de se multiplier par division; la cellule faisant effort, chez\nla plante et chez l'animal, pour accroître sa vie, pour monter\njusqu'à la vie consciente, jusqu'au sentiment et la pensée.\n   P u i s l'auteur corrigeait les expressions dont il venait de se\nservir : « la nature ne tend pas, ne fait pas effort; la nature en\n» elle n'a pas de désir. Si la vie a émergé de la matière inerte,\n» si l'intelligence s'est dégagée de l'inconscience, c'est parce\n» q u ' u n e loi externe a dirigé dans ce sens les forces cos-\nmiques.        »\n\n\n  Je m e pris à penser.\n\n    Ainsi, les forces créées sont dirigées par des lois, sur un plan\nqui nous apparaît plus clairement lorsque la science nous en\ndéroule le fil conducteur. L e Hasard disparaît à mesure que\nnous savons mieux déchiffrer les nombres divins...\n    E t je me rappelai cette nuit où, penché sur les chiffres d'un\nbilan, j ' e n avais vainement essayé de scruter l'arrangement. L e\nH a s a r d , c'est ce que voit celui dont le regard ne peut suivre\nl'enchaînement des nombres; alors des chiffres nous déconcer-\nt e n t ; notre esprit refuse de les admettre. L e nombre-Dou-\nleur, le passif-Souffrance, nous voulons le rejeter, le rayer\ndu Grand Livre du comptable d'En H a u t . . .\n    P l u s tard, nous comprendrons.\n"}, {"page_pdf": 839, "texte": "722                          DURENDAL\n\n\n  L o r s q u e nous serons initiés à la connaissance suprême des\nrègles inéluctables, nous comprendrons ce que nous ne perce-\nvons m a i n t e n a n t qu'obscurément : que ce Passif est nécessaire,\ninévitable, que Dieu lui-même ne pourrait le rayer...\n\n   E t mon esprit se reporta vers le cri de révolte, vers la pensée\ndésolée qui, jadis, avait dévasté mon âme : « s'il est vrai qu'au\njardin des Saintes-Ecritures...» E n opposition avec la malédiction\ndu douloureux Vigny, je relus en pensée le texte divin : «Mon\npère, avait supplié le Christ, que ce calice s'éloigne de moi, s'il\nest possible ! »\n   Mais, au P è r e lui-même il n'avait pas été possible d'écarter\nle calice de douleur : il fallait que le Fils souffrît — « et il lui\n envoya un ange, qui le fortifia»...\n\n   M a i n t e n a n t , je comprends — et je crois.\n   J e crois que Dieu a pitié de nos cœurs. Je crois qu'il est pressé\nde nous arracher à nos misères d'un j o u r ; et qu'il fait effort\npour essuyer la sueur de sang qui, éternellement, transsude à\nla face de l'homme.\n   Si nous pouvions voir, nous verrions dans toutes les choses\nson appel, les signes qu'il nous fait, les invisibles mains des\nanges qui nous environnent et qui cherchent à étancher la\nsueur de nos fronts.\n   « Mon père lui-même vous aime, parce que vous m'avez aimé »...\nSi nous songeons que le Christ est venu nous a p p r e n d r e cela,\nil n'est pas vrai de dire que la T e r r e soit encore sans astre, sans\naurore — sans clarté d'âme.\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n  D e n y s Rielandt se tut. Maintenant, le souffle de la nuit trou-\nblait seul, comme une respiration paisible, le silence de la\ncalme maison. Inlassablement il allait vers la mer; par la porte\nouverte, il apportait l'arome de la plaine.\n  Je m'approchai du seuil.\n\n   L a marée devait être haute, au pied de la d u n e . Nous écou-\ntions sa r u m e u r accrue qui emplissait le silence de l'espace.\n"}, {"page_pdf": 840, "texte": "              LA VIE MYSTIQUE DE DENYS RIELANDT                         723\n\n\n  J e me demandais quel sens Rielandt pouvait prêter à cette\nvoix des choses — et je songeai à l'hymne qu'il m'avait cité :\n« Nearer to thee »,... plus près de toi...\n   L à - h a u t , dardaient les longs regards des étoiles. L a lumière\ndes phares leur répondait sur la mer.\n   P a r instants une brume, qui traînait sur la mer, montait et\nnous enveloppait. T o u t s'effaçait dans la nuit; puis les\nclartés reparaissaient.\n\n   Rielandt me dit, de sa voix lassée et calme :\n   — J'ai touché le fond de la souffrance h u m a i n e ; mais j ' a i\nreconquis l'espoir, car mon âme n'est plus ulcérée. Maintenant\nje crois qu'il y a vraiment, là-haut, une Présence infinie, une\nprésence aimante qui a pitié de nos cœurs, que l'ombre et la\ndouleur peuvent voiler mais jamais effacer, et qui, par delà\nles brumes, nous attend — avec douceur.\n\n                                     L.   R.   DE G H I S T E L L E S\n"}, {"page_pdf": 841, "texte": "L'Expositon d'art ancien\n                   dans les Flandres\n                                Gand 1913\n\n\nA      L'EXPOSITION                de Gand on n'a pu reprocher que d'être un\n                   peu ambitieuse, l'afflux mondial escompté n'ayant empli\n                   qu'à demi ses halls aux proportions démesurées. Si l'effet\n                   harmonieux de sa cour d'honneur convertit à l'architecture\n                    moderne plus d'un récalcitrant, la part réservée aux fer-\n                    vents du passé demeurait en maint endroit prépondérante.\n                    Et de même qu'au milieu du compartiment utilitaire, médi-\n                    cal et administratif de la ville de Paris, on découvrait\n                   trois petites salles — Carnavalet transplanté — toutes par-\nfumées des grâces françaises du XVIII e siècle, de même auprès du colossal\nPalais des fêtes, conçu par l'architecte Van de Voorde, s'abritait dans les\nannexes neuves destinées à l'accroissement constant du Musée, une Exposition\nd'art ancien dans les Flandres originale et réussie. Un sous-titre en résume le\nprogramme : région de l'Escaut. Succédant à d'agressives polémiques, une\nrépartition esthétique d'après la géographie physique était apaisante; et nous\napplaudîmes à ce développement chronologique où voisinaient Flamands,\nWallons, Français du Nord; Gand, Tournai et Valenciennes. Le secrétaire\ngénéral, M. Paul Bergmans, a parfaitement expliqué l'intention des organi-\nsateurs en divers articles parus dans la Revue de Belgique, l'Art flamand et\nhollandais, Gand-Exposition. Rendons hommage à l'énergie déployée par le\nprésident de l'Art ancien dans les Flandres, M. Joseph Casier, l'un des direc-\nteurs de l'Exposition, qui, en ce coin particulier, a tout élaboré, assisté du\nvaillant M. Bergmans déjà nommé et de quelques collaborateurs. Le succès\nobtenu leur est personnel : goût dans l'arrangement, érudition quant au\ncatalogue, ténacité vis-à-vis des propriétaires toujours plus timorés. Il faut\ndire que la sécurité des locaux semblait absolue, et que le plan offrait une\ncomplication divertissante : portes d'angle, galeries courbes, lumières variées\néchappées sur la verdure du parc. — Je renonce à décrire les innombrables objets\nréunis cet été pour le bon renom de la Belgique, paradis des exhibitions rétros-\npectives, et me borne à une promenade au travers des salles. Nous en carac-\ntériserons brièvement certains aspects et nous nous arrêterons au hasard\ndevant les tableaux remarquables, — car il est curieux de constater que la\nmodestie des dirigeants a voulu éviter de se mettre en parallèle avec les\n"}, {"page_pdf": 842, "texte": "MINERVE ACCUEILLANT ULYSSE ET MENTOR\n"}, {"page_pdf": 843, "texte": ""}, {"page_pdf": 844, "texte": "          L'EXPOSITION D'ART ANCIEN DANS LES FLANDRES                             725\n\n\nensembles picturaux réalisés à Bruges en 1902 et 1907, à Bruxelles en 1910, —\nde sorte que les choses rares et précieuses rencontrées en ce domaine consti-\ntuaient une surprise, et il y avait là des trésors qu'on n'aura plus, hélas! l'occa-\nsion de revoir.\n   La première salle, consacrée à la vie publique, rappelait l'activité des corpo-\nrations. Insignes, colliers, plaques et étendards ont figuré jadis dans l'éclat\ndes cortèges qui s'alignent au long des murs : entrées de princes ou défilés des\nmétiers, peints par Van Alsloot, Sallaert et Duchastel, empruntés aux musées\nde G a n d , d'Anvers et de Bruxelles. Au fond, l'arc de triomphe érigé en 1635\nsur le Marché du Vendredi en l'honneur du cardinal-infant Ferdinand, vain-\nqueur à Nordlingen et gouverneur des Pays-Bas. Cette reconstitution de\nfragments dispersés, sans faire oublier les savoureuses esquisses que brossa\nRubens pour la même circonstance, — a néanmoins belle allure. Deux tableaux\nà retenir : d'un maître inconnu de la fin du XV e siècle, Saint Georges à che-\nval terrassant le dragon au milieu des membres de la gilde de la grande\narbalète de Matines, excellemment portraiturés ; et l'imageen pied du Tambour\nde la gilde Saint-Sébastien      d'Anvers, par Congnet le Vieux (1540-1509).\n   Nous pénétrons ensuite dans les sphères discrètes de la vie intellectuelle :\ncartels et panonceaux, registres, blasons, livres d'or, diplômes, thèses enlu-\nminées, instruments de musique et poussière de science ! Les chambres de\nrhétorique après les corporations témoignent del'entrain jovial de nos ancêtres.\nSous prétexte d'effigies de savants, voici deux jolis panneaux : le mignon dip-\ntyque sur fond d'or de l'humaniste Guillaume Bibaut, général des Char-\ntreux 1535 (Ctesse Ed. de Liedekerke, Bruxelles) ; et le retable de l'église\nSt.-Sauveur à Bruges dû au maître de la Mater dolorosa, disciple de Gérard\nDavid, dont les volets nous montrent le jurisconsulte Philippe W i e l a n t , prési-\ndent du Conseil de Flandre, et son épouse Jeanne van Halewyn. De la Biblio-\nthèque de l'Université de Gand provient un amusant et minutieux portrait sur\ncuivre du X V I I I e siècle : Le chanoine Clemens, du chapitre de         Saint-Bavon,\navec son fidèle domestique remuant tableaux et bouquins ; ce sont ds pirie-\ntuelles perruques !\n   La vie religieuse comporte, en d'étincelantes vitrines, de somptueuses orfè-\nvreries, ostensoirs, calices, bénitiers et reliquaires; et la vie privée de\nlourdes argenteries, orgueil des familles.\n   Aux m u r s de ces deux salles, par-dessus les stalles et bahuts, sont appendus\nles plus intéressants tableaux de l'Exposition. D'abord les sept panneaux de la\nLégende de Sainte Dymphne             issus de l'abbaye de Tongerloo, prêtés par\nM M . Fréd. Muller d'Amsterdam, avant le départ pour l'insatiable Amérique\nde ces documents d'art et d'histoire locale que notre pays, naturellement,\nn'a pas su garder, faute d'agir en temps opportun. L'attribution de cette\nsuite à Goswyn Van der Weyden, petit-fils du grand Roger, se manifeste\ncomme tout à fait décisive. M. Hulin a publié à ce sujet une étude critique,\nà laquelle nous nous rallions pleinement, dans le Burlington                  Magasine\nd'octobre 1912; on aurait désiré l'illustrer en m o n t r a n t aussi à Gand la Sainte\nCatherine et les philosophes de la collection Cook, à Richmond, rattachée\nautrefois au groupe Bles, et le Mariage de la Vierge, mystérieux triptyque\n"}, {"page_pdf": 845, "texte": "726                               DURENDAL\n\n\n\n de l'église St-Gommaire à Lierre, mais on échoua pour ce dernier : les œuvres\n d'art de l'étranger se déplacent plus facilement que les nôtres ! Ayant eu la\n chance de contempler les trois compositions à peu d'intervalle, j'apporte\n ma faible voix à la thèse qui les donne à un maître unique. Les scènes de\n la légende se déroulent en de verdoyants paysages, arbres feuillus, pelouses,\n lacs, portes de ville et remparts ; et nous suivons au cours du candide récit le\n roi patriarcal et la touchante sainte vêtue de rose broché d'or. Au quatrième\n épisode, signalons ce type « bruegelien » habillé mi-partie jaune et gris,\n coiffé d'un bonnet rouge vif, le visage madré et poilu, étonnant de vérité, qui\n tente de suborner la servante apparue sur le seuil avec sa cruche.\n    Plus d'archaïsme encore dans le vaste retable hispano-flamand, assez dégra-\n dé, envoyé par un marchand parisien, M. Demotte : dix compartiments\nencadrés de sculptures dorées; paysage pâle, analogue à celui des fresques;\non songe à 1' « Ecole de la Côte d'Azur (Nice et Ligurie, XVe siècle), récem-\nment mise enlumière. Les primitifs espagnols sont à la mode, et la Messe de\nSaint-Grégoire, qui permet un étalage de chasubles et d'ornements religieux,\nest un motif fréquent dans cette école. Le présent retable en offre un exemple;\net nous le trouvons également dans un panneau « franco-flamand », prodigue\nde rouge et d'or, appartenant à M. Fernand Franchomme.\n    Le Triomphe de l'Eglise sur la Synagogue (M. Schutz, Paris), copie\nancienne du célèbre « Hubert Van Eyck » du Prado (qui lui-même n'est pas un\noriginal) — nous intrigue fort. C'est évidemment le tableau auquel fait allu-\nsion une note de l'ouvrage de M. Lucien Solvay, L'Art espagnol (1), citant le\npassage suivant d'une lettre adressée de Paris au mois d'avril 1863, par\nM. Bürger à M. de Madrazo : « Il y a en ce moment, exposé chez le restau-\nrateur de tableaux, M. Haro, une ancienne copie de la Fontaine mystique\nde Van Eyck, signée du monogramme... « Lancelot Blondeel » probablement,\nlequel a beaucoup étudié les Van Eyck et a même restauré, au XVI e siècle,\nl'Agneau de St.-Bavon à Gand. » L'interprétation du monogramme, visible\nau haut d'un pilastre, n'est pas exacte; le problème qui se pose à propos\nde ce pseudo-Blondeel demeure donc irrésolu.\n   De la galerie Robin Grey à Londres : une Vierge debout avec l'Enfant\nremettant la chape à saint Ildephonse agenouillé dans un intérieur d'église\noù volent de minuscules anges bigarrés, tableau usé mais digne d'attention\nde l'école de Memling(?); une Descente de croix, trop repeinte, attribuée\nau maître du Saint-Sang; un Adam et Eve quelconques, heureusement situés\ndans un décor boisé d'une moelleuse exécution sans aucun rapport toutefois\navec Gossart dont le nom se lit sur le cartel.\n   Je ne détaillerai point, puisque les « Amis des Musées de Bruxelles » l'ont\nacquis et que nous aurons le loisir d'y revenir, l'impeccable portrait de Mar-\nguerite d'Autriche       (M. Lucas Moreno, Paris) qualifié « Bernard Van\nOrley », mais d'une technique si conforme à la délicate Isabelle de\nBourgogne en Madeleine de la collection Cardon, qu'on lui conserverait\nvolontiers l'appellation de « M abuse », malgré l'avis de MM. Friedlaender et\n\n  (1) Paris, 1887, p . 96.\n"}, {"page_pdf": 846, "texte": "           L'EXPOSITION       D'ART A N C I E N    DANS L E S F L A N D R E S        727\n\n\n\n Hulin (répliques à Hampton-Court, Anvers et chez le Dr Carvalho à Paris).\n   Tout à côté, le chef-d'œuvre de François Pourbus : le Festin de noces du\npeintre Georges Hoefnagel, avec Suzanne Van Onssen (signé et daté 1571),\npropriété de la douairière Camberlyn d'Amougies à Pepinghen. C'est une\n bonne fortune d'étudier cette « page d'histoire bourgeoise », digne pendant de\nla Famille Van Berchem de Pierre Pourbus l'Ancien (au marquis de la\nBoëssière-Thiennes), montrée à l'Exposition de la Miniature. M. Camille\nTulpinck dans les Arts anciens de Flandre (1) souligne le caractère\nd'intimité, le calme bonheur de la réunion ; « on chante, on joue, on danse,\non échange de gais propos. Le petit dieu malin n'est point exclu de la fête.\nIl plane mystérieux et câlin dans l'atmosphère quiète, qui ne fait point\nprésager pour les futurs les malheurs politiques ou religieux qui s'abattirent\nsur Anvers et dont ils eurent leur triste part ». Quant au coloris, « les noirs\néchauffés par l'or des soies et des joyaux y dominent; les blancs font valoir\nles carnations tres sobres, même dans les types masculins ». L'œuvre avait\nété analysée dans la Galette des Beaux-Arts, lors de son apparition à l'Ex-\nposition de tableaux anciens organisée au profit de la caisse centrale des\nartistes belges en 1886.\n   Cette pièce maîtresse éclipse naturellement les scènes de guerre et de\npillage de Roland Savery (Musée de Courtrai), les fêtes et kermesses appa-\nrentées à l'art des Breughel. — La Prédication de saint Jean-Baptiste, attri-\nbuée à Pierre Breughel II, s'ajoute à la liste abondante des copies d'une\nprobable composition du vieux Breughel (2). Le Concert — « Musica laetitiae\ncornes, medicina dolorum » — dit de Gonzalès Coques (au b on Janssen)\nressemble à Palamedesz. En revanche, le Groupe de famille, de Gilles\nVan Tilborgh, offre toutes les qualités de facture du « petit Van Dyck ».\nLes Saisons d'Albert Grimmer, aux vigoureux tons plats, ont des finesses d'en-\nluminure ; et le Watteau (?) ovale, parc rousseâtre qu'aurait aimé Monticelli,\nest bien séduisant. Deux grands portraits anonymes flamands du XVII e siècle\n(au bon de Nève de Roden, à Waesmunster) : Don Christoval de Medina de\nMontoya, bardé de fer; et Blanche d'Oignies avec son fils, sur le fond d'un\nrideau rouge relevé dans l'angle. Enfin une Dame âgée, d'une laideur très\ncaractéristique, émanée sans doute d'un imitateur génois de Van Dyck.\n(M. G. Hulin de Loo.)\n   L'ancien local des gouverneurs de la Chambre des Pauvres, institution de\nbienfaisance créée par Charles-Quint en 1531, démontée et transportée de\nl'hôtel de ville de Gand, a trouvé au Musée un abri définitif. Les boiseries,\nexécutées par le Gantois Norbert Sauvage en 1689, forment, surtout à la\ncheminée, un ensemble sobre et harmonieux; elles encadrent des tableaux\ninsignifiants figurant les sept œuvres de miséricorde.\n   En quittant ce coin recueilli, évocateur des temps révolus, nous entrons\ndans la longue galerie des vues des villes, où nous nous hâterons, malgré son\n\n  (1) Les Arts anciens de Flandre, IV, 1909-1910. Fasc. I. — La collection Camberlyn\nd'Amougies.\n  (2) Elles sont énumérées dans la nouvelle édition du Catalogue du Musée d'Anvers, p 57.\n"}, {"page_pdf": 847, "texte": "728                                DURENDAL\n\n\n vif intérêt, sous peine de monotonie. Mentionnons toutefois, au hasard, une\n aquarelle de Van der Meulen : La Prise de Mons (1691 ) prêtée par la Manu-\n facture des Gobelins, qui conquit tous les visiteurs par sa fraîcheur; des\n aspects de Lille au XVIII e siècle par François Watteau, de Bruges-la-Morte,\n oh! combien, avec ses larges places demi-deuil vides d'habitants, de Gand\n surtout qui se devait à elle-même de fournir une iconographie complète de\n son passé architectural; voici, en un dessin colorié, le projet de couronnement\n du Beffroi, dont la silhouette modifiée ne nous est pas encore familière. Des\n réserves du Musée de Bruxelles furent extraites deux toiles instructives (l'une\n signée de P. Snaeyers) : l'Archiduc Léopold-Guillaume abattant l'oiseau au\n Sablon et le Panorama de la ville pris de l'hôtel de Burnonville (Mérode).\n L'Abbaye à Middelbourg, ombragée d'arbres épais, n'a point changé; heu-\n reux privilège de la Zélande, épargnée par les chambardements qui sévissent\n dans nos cités; pour la plupart leur physionomie d'antan ne subsiste qu'aux\n murs des musées!\n    Au centre de l'Exposition, à la place d'honneur qui lui revient, on a mis en\n pleine lumière la merveilleuse Sainte Catherine, due au ciseau d'André Beau-\n neveu, de Valenciennes. Trop ignoré à Courtrai, dans la Chapelle des comtes\n de Flandre de l'église Notre-Dame, ce « chef-d'œuvre incontestable de la\n statuaire belge au XIV e siècle )) reçut à Gand un ample tribut d'hommages.\n L'exceptionnelle majesté du visage s'impose, en dépit de relatives gaucheries :\n sourire et plis enroulés, hérités de la tradition française; c'est là un marbre\némouvant, à l'égal de l'antique. Les quatre mascarons en chêne, biens connus,\nde l'ancienne salle échevinale d'Ypres, lui faisaient un entourage adéquat.\n   Nous nous acheminons ainsi vers la salle de sculpture, tout emplie de sta-\ntues isolées, de groupes et monuments votifs : en pierre, en albâtre, en ivoire,\nen bois polychrome ; madones, christs de pitié, saints et anges, sortis des\nriches collections de M. Paul De Decker, du baron Van der Straeten, de l'an-\ncienne collection Van den Corput, et de cent autres. Il faudrait décrire chaque\nmorceau, tel retable ajouré, telle statuette de buisqui sollicite notre attention;\nmais puisque des. études approfondies seront évidemment consacrées à ce cha-\npitre, essentiel dans la pensée du comité, organisateur, nous nous contente-\nrons d'un coup, d'oeil. Jamais l'art de la sculpture ne fut commémoré de\nfaçon aussi brillante; nous pouvons suivre son évolution depuis le saint\nAlexis, au sourire niais du XIV e siècle, jusqu'aux maquettes en terre cuite\nde notre grand Godecharle. Et les Duquesnoy, Luc Faidherbe, Gérard\nVan Opstal, Laurent Delvaux étaient rappelés par des pièces de choix. Au\nfond, l'exubérante porte du Musée de Tirlemont, avec ses anges sculptés en\nronde bosse, attirait le regard, tandis qu'une Vierge de marbre, assise avec\nl'Enfant, de l'église de Thielrode, exprime je. ne sais quelle réminescence de la\nfameuse Vierge de Michel-Ange à Bruges.\n   Les manuscrits enluminés et les reliures affirmaient la richesse de la\nBliothèque de l'Université de Gand (citons, par exemple, le Second livre de\nla Thoyson d'Or, de Guillaume Fillastre). Une foule de renseignements\nsont à puiser çà et là, mais c'est toujours devant les perles de la salle d'ex-\nhibition de la Bibliothèque Royale, à Bruxelles : Chroniques du Hainaut\n"}, {"page_pdf": 848, "texte": "                                                 EXPOSITION D'ART ANCIEN A GAND\n\n\n\n\nLe Père de Ste D y m p h n e l u i annonce son inLenlion de la marier.                     Fuite de Ste Dymphne.\n\n                                  LA LÉGENDE DE SAINTE DYMPHNE\n                                          (Panneaux appartenant à MM. Fréderik Muller et C', Amsterdam.)\n"}, {"page_pdf": 849, "texte": ""}, {"page_pdf": 850, "texte": "         L'EXPOSITION     D'ART ANCIEN       DANS L E S F L A N D R E S       729\n\n\n\nde Jacques de Guise, Bréviaire de Philippe le lion, Chroniques et conquêtes\nde Charlemagne, Histoire de Charles Martel, ouvertes aux meilleures pages,\nqu'il est doux de rêver. Et je songe mélancoliquement au vibrant commen-\ntaire dont le regretté Père Van den Gheyn accompagnait l'examen des minia-\ntures de Guillaume Vrelant, de Jean Le Tavernier, de Loyset Liédet ! —\nOn appréciait l'idée louable de confronter le Christen croix entre la Vierge\net saint Jean, du Missel de Dixmude, avec les Heures de Hennessy. notre\n « Grimani » au poétique calendrier, dans lequel M. Joseph Destrée reconnaît\nla main de Simon Bening. — Comment qualifier autrement que « Ecole fla-\n mande, vers 1500 », la grande Annonciation carrée, appartenante M. Klein-\n berger, accrochée au mur de cette salle? Le mobilier de l'oratoire : crë-\n dence, banc à coussins, petit triptyque, fourmille d'objets attrayants; —\n un régal pour le folkloriste.\n   Un escalier nous mène au labyrinthe luxueux des appartements reconstitués :\nchambre à coucher de tons effacés et gris, ornée de pastels ; couloir tendu de\ncuir de Malines; cabinet d'amateur où se pressent à nouveau, dans un décor\nrubénien, semblable à ceux du rez-de-chaussée de l'Exposition du XVII e siècle\nà Bruxelles en 1910, — un certain nombre de tableaux, parmi lesquels nous\nmettrons hors pair : un Ecce Homo sur or, genre Roger Van der Weyden,\nune Vierge avec l'Enfant (à M. R. Lippens), dans la dépendance étroite des\nproductions allemandes de la fin du XVe siècle; Marguerite d'Autriche en\nprière devant la Vierge, l'aimable diptyque de M. Lescarts à Mons, déjà vu\nà Bruges en 1907 et à Charleroi; l'Annonciation, sur cuivre, de F. Franck\n(au Cte R. de Lambrilly) ; une Madone entourée d'une guirlande de\nfleurs, sous le nom de Breughel de Velours (à M. G. Taymans); deux bons\nportraits, un enfant de Corneille de Vos, tout à fait délicieux (à M. Hulin de\nLoo) et un élégant jeune homme, attribué à D. Teniers, (au C te Cavcns) très\nsemblable aux Van Dyck de la période anglaise. Portant l'étiquette du maître\nanversois, une Vierge avec l'Enfant (au Cte Goethals) les veux au ciel, se\n rattachant à la Caritas qui figure au collège de Dulwich.\n    A travers la cuisine nous gagnons la numismatique et la sigillographie;\n puis les ferronneries, dinanderies, étains ; enfin le département du linge\n damassé et celui des dentelles. Dans le premier de ceux-ci signalons la collec-\n tion du baron de Réthune, à Courtrai ; dans le second, les collections Moens\n et Godtschalck, à Bruxelles. Au bout de la galerie, un portrait attribué à\n Martin van Meytens, l'impératrice Marie-Thérèse vêtue de la robe de den-\n telle offerte par les Etats de Flandre (1743) constitue un illusionnant travail\n  de précision.\n     Le Salon de Baudeloo — on sait que l'athénée royal de Gand est installé\n  dans une partie de l'ancienne abbaye de ce nom — est le digne pendant de la\n  Chambre des pauvres. Des boiseries du XVIII e siècle au vernis foncé enserrent\n  de leurs lignes élégantes des tapisseries bruxelloises, paysages nobles dans le\n  style de Claude Lorrain.\n     Mais le triomphe de la tapisserie sous ses aspects les plus chatoyants, c'est\n  le spacieux hémicycle qui clôt notre promenade. Les vitrines rangées au\n"}, {"page_pdf": 851, "texte": "730                              DURENDAL\n\n\n milieu contenaient un rutilant assortiment d'habits sacerdotaux : chasubles,\nchapes et dalmatiques de velours, d'argent et d'or.\n   J'aurais dû — parmi les tapisseries garnissant les salles que nous venons de\nparcourir — insister sur une pièce de la fameuse série de l'Apocalypse d'après\nles cartons de Hennequin de Bruges, peintre du roi de France Charles V\n(Musée de l'Evèché d'Angers). Le fragment vétusté réprésentant un sujet\ncaptivant pour les Gantois, l'Adoration de l'Agneau, était placé au-dessus\ndes panneaux de Tongerloo. — Nous contemplons maintenant : Louis XI\nlevant le siège de Salins en Franche-Comté, étonnant morceau daté de 1501\n(donné par M. Spitzer à la Manufacture Nationale des Gobelins); et la Mort\nde la Vierge, œuvre des ateliers tournaisiens (XVIe siècle), de la suite qui\ndécore luxueusement la nef de la cathédrale de Reims. La première de ces\ntapisseries fut exposée au Cercle artistique de Bruxelles en 1905, la seconde à\nTournai en 1911; en revanche les Navires débarquant des animaux venant\ndes Indes — une ménagerie qui flotte — (au marquis de Dreux-Brézé) était,\nà nos yeux du moins, tenture inédite, et combien drolatique avec ces mille\ndétails naïfs et pittoresques ! C'est là encore une production tournaisienne. —\nPuis le Mariage princier, si décoratif, de la collection Somzée; Clovis à\nTolbiac, et autres pompeux épisodes d'après Le Brun; et l'Histoire d'Ale-\nxandre (à M. François Empain) — tout ceci proclamant la renommée des\nhauts lissiers bruxellois. L'hémicycle des tapisseries, enchantement pour\nl'œil — il y avait, au haut d'une paroi, je ne sais plus quelle allégorie, ou\ns'étalait (n'est-ce pas Minerve accueillant Ulysse?) en replis modelés un jaune\norangé véritablement exquis — achevait de façon impressionnante l'Exposition\nd'art ancien dans les Flandres.\n   Une tête de Christ d'expression poignante, bois d'assez grande dimension,\nde la cathédrale St-Vaast, à Arras — sera, si vous le voulez bien, la sensa-\ntion dernière, d'intense ferveur religieuse, que nous emporterons en termi-\nnant cette revue rapide — et pourtant trop longue, malgré ses omissions\ninjustes.\n   Je n'ai eu d'autre but que de récapituler pour moi-même les objets les plus\nfrappants, en m'efforçant de communiquer au lecteur — après le rideau tombé\net les locaux évacués, — le regret de cette incomparable féerie rétrospective.\n\n                                                        PIERRE    BAUTIER.\n"}, {"page_pdf": 852, "texte": "                     L'Ami inconnu\n               JE voudrais le voir assis sous les cèdres, à mes\n                 côtés, et que sa confiance m'enveloppe, comme\n                un châle moelleux des épaules délicates.\n                   Je voudrais entendre sa voix nonchalente et\n                gaie, sa voix rieuse de se savoir aimée.\n                   Je voudrais ses conseils et les suivre à la ma-\n                nière d'un sentier sous les frênes, au bout du-\nquel s'arrondit la robe dorée de la clairière, avec la petite\nauberge et le vin chaud.\n  Je voudrais qu'il soit là comme une certitude.\n\n   Où se cache-t-il? Peut-être qu'il fait le malin, semblable à\nces frelons que vous congédiez d'un revers de main et plongez\ndans l'océan de l'espace, mais qui, une minute après, m a n q u e n t\nvous entrer dans l'œil pour bien vous prouver que c'était une\nfarce et qu'ils ne vous ont pas quitté.\n   Je le suppose aussi en voyage. Je devine qu'il se penche, un\nsac à la main, sur le tain usé des canaux de H o l l a n d e ; à moins\nque sa paresse ne l'ait fixé clans un blond cottage de la Tamise,\nparmi une campagne ingénue et de sanguins joueurs de cricket,\net qu'assis à l'ombre d'un charme il médite sur l'esthétique\nde la force; si toutefois il n'est pas encore juché sur la tour\nEiffel où il a accoutumé de passer ses après-midi, lâchant dans\nl'abîme des carrés de papier que les troglodytes du Champ-de-\nMars stupéfaits, prennent pour une pluie d'aéroplanes ; ou\ngoûtant un vrai plaisir à comparer à des écureuils dans leurs\ncages les voyageurs de la Grande Roue.\n   Il s'en est allé par un de ces petits matins gris où les senti-\nments se décolorent jusqu'à ce qu'on ne puisse plus voir clair\nen soi. Je l'accompagnai à la gare, désirant tirer de cette sépa-\nration, comme de tout événement, une jouissance, souhaitant\nmême ce départ ainsi qu'un bien qu'on a trop longtemps pos-\nsédé et dont il est bon de se priver si l'on veut encore de la joie\nlorsqu'il nous est rendu.\n"}, {"page_pdf": 853, "texte": "732                           DURENDAL\n\n\n   A mesure que le train s'enfonçait dans sa rivière de cailloux\net semblait rentrer dans les rails, là bas, au bout du vague\nhorizon, j'imaginais mieux les fracas du retour, le bonheur\nencadré dans la portière ouverte et, lorsqu'on enjambe les voies,\nla conversation folle où l'on voudrait tout se dire, les mots jetés\nsur le quai de la gare, sans ordre, comme des paquets dont on\ndénombrera ensuite le contenu dans la voiture pleine de rires.\n   Je ne m'inquiète donc pas de cette absence, car sitôt qu'elle\npèsera trop lourd dans mon désir, mon ami poussera la porte\ndu retour, la petite porte du bas du clos par où pénètrent les\nvoyageurs.\n                                      *\n                                  *       *\n\n   Au fait, je ne vous ai pas dit son nom. Je l'appelle Pallas,\nainsi qu'un vulgaire flotteur d ' a p p a r t e m e n t . Ce nom ne vous\nparle pas, et j'avoue qu'il est assez neutre, mais il me plaît par\nson indétermination, pour tout ce qu'il contient d'obscurs sen-\ntiments, de longues promenades heureuses, de plaisanteries\ndouces, de conversations familières, d'habitude et de mains\ndans les poches.\n   Vous avez un ami, confident de toutes vos heures, témoin de\nvotre âme, penché sur votre cœur comme un médecin de\nfamille. U n beau jour, sans savoir pourquoi, vous l'appelez\nPallas, simplement. Si l'on s'étonne, vous souriez finement et\ndites : « je n'y peux rien; c'est la fatalité. Je ne saurais l'appe-\nler autrement. Ce nom est un visage, une individualité. Je\nvous dis, Monsieur, que ce nom a une « idiosyncrasie ». Mon\nami s'appellera P a l l a s ou ne s'appellera pas du tout. »\n   Nous avons toujours vécu côte à côte; les mêmes paysages\nnous unissent. Cela nous évite bien des mots inutiles. Avec\nd'autres il faut toujours reprendre la conversation au point où\non l'avait laissée. Avec Pallas, c'est plus facile. Alors m ê m e que\nnous nous taisons, notre silence est occupé du mouvement\nmutuel de nos esprits, en sorte qu'après un voyage, une mala-\ndie, une soirée mondaine, un enterrement, notre causerie a\nfait beaucoup de chemin tacite et que nous nous trouvons avoir\nrépondu à chacune de nos objections réciproques. C'est vrai-\nment pratique. Est-ce à dire que nous mêlons nos goûts,\ncomme les épiciers mélangent le vin et l'eau ? Non, mais faisant\n"}, {"page_pdf": 854, "texte": "                            L'AMI INCONNU                             733\n\ntous nos efforts pour nous comprendre, nous cherchons toujours\nà nous placer au même point de vue, afin de simplifier les\ndéveloppements oiseux. Notre amitié draine en son filet ces\nalgues déliées qu'on nomme politesse et un peu de cette sub-\nstance précieuse appelée largeur d'esprit que la marée humaine\ndépose dans les cœurs longtemps ballottés par la vie.\n    Pallas ne peut souffrir les huîtres et je déteste le fromage.\nMalgré quoi, peu de nos repas commencent sans cet amer\nmollusque bivalve et prennent fin autrement que par la péro-\nraison d'un onctueux « Sassenage ».\n     « J e comprends que l'odeur de cette crème travaillée t'impor-\ntune, dit Pallas, mais c'est que tu ne l'aimes pas. Si tu étais\n a m a t e u r de caséine, tu te rendrais vite compte que le mets que\nvoici est délicieux; je pense même que tu en redemanderais.\n T u ne saurais donc trouver mauvais que je goûte à ce\n fromage. »\n     E t je réponds : « Je ne te force pas à manger de ces coquilles.\n T u as peur de t'empoisonner et tu t'imagines que les ostendcs\n ont le goût d'un crachat. Soit. Je ne partage pas ton opinion,\n mais si j ' é t a i s à ta place je la formulerais sans doute de la\n même manière. Je me garderai de te convertir; de ton côté tu\n conçois qu'il faut t'abstenir de me détourner d'un plat pour\n lequel j'éprouve de la sympathie. Je me tais donc sur ton\n fromage qui m'incommode, à condition que tu n'insultes pas\n mes huîtres discrètes ».\n     Ainsi nous nous sourions par-dessus nos assiettes.\n     U n e semblable méthode préside à nos jugements littéraires.\n     « J'entends fort bien les raisons par où un poète comme Verhae-\n r e n t e plaît, déclare Pallas. T u trouves en lui la glorification de ta\n vision intérieure et cet élan enthousiaste vers toutes les énergies\n de la nature. Je veux bien écouter ce poème de la Multiple\n Splendeur, à condition que tu me permettes ensuite de te parler\n de Gide. »\n     Voilà comment, à propos d'oeuvres différentes, nous nous\n réconcilions dans une commune exaltation.\n\n                                   * *\n\n   D u r a n t l'été, Pallas s'absente. Nous n'avons que faire l'un de\nl'autre et nous craignons la satiété. A cette époque, la nature me\n"}, {"page_pdf": 855, "texte": "734                            DURENDAL\n\n\n\nsollicite tout entière par ses fleurs, ses aurores, ses chansons.\nJe n'ai plus besoin d'ami. L a montagne parée comme une\nchâsse, les bois immobiles dans le soleil, un toit qui fume, suf-\nfisent à épuiser mes confidences.\n   Mais lorsque les feuilles disent adieu à leurs parents, les\nbranches, et s'envolent en blondissant; lorsque la pluie joue\naux dames sur les dalles du perron et que la terre offre à mon\ntransport un squelette farouche, je sens la vie se retirer autour\nde moi, comme une vague. Les c h a m p s h u m i d e s m e hèlent par\nles pieds, ils veulent m'engloutir dans leurs sillons mouvants.\nAlors, j ' a i peur, je tends les bras au fidèle tuteur de ma pensée.\nIl revient vite et ne m ' a b a n d o n n e plus à l'effroi des fantômes\nde l'automne.\n   Avec lui je puis braver l'enlisement des heures grises, et\nc'est une grande douceur, au retour de nos promenades dans le\nvent ponctué de corbeaux, de se blottir au bord de la veillée,\noù palpite l'âme mystérieuse des bûches de sapin résineuses et\nbalsamiques. L e grand salon flétri nous c o m m u n i q u e un peu\nde la délicieuse torpeur de ses meubles usés; on entend la\nvieille horloge de l'escalier monter sa garde m o n o t o n e ; quel-\nqu'un remue une chaise au-dessus de nos têtes et, tandis que\nnos pipes gloussent de plaisir, nos pensées nous quittent et\nvoyagent de compagnie, comme deux sœurs de légende, parmi\nles troupeaux de bruyère et les champs de bataille des forêts.\n\n\n\n   Ami inconnu que j ' é v o q u e selon mon désir de te réaliser,\nsubtil Pallas de mon rêve, toi que j ' i n v e n t e au gré de mes\nh u m e u r s , de mon t e m p é r a m e n t , de ma vie silencieuse, comme\nune conscience dialoguée, je saurai assez te reconnaître à ton\nsourire et à ta façon de porter un chapeau de feutre mou ! Mais\nquand viendras-tu?...\n    ... Ce sera peut-être une nuit d'octobre diluée et sans corps.\nL'eau du bassin fondra en un brouillard tendre, afin de forcer\nle T r i t o n à jeter de la fumée par le nez. Ma vitre pétillera sous\nta poignée de graviers. Je me réveillerai en sursaut et, tout de\nsuite rassuré, je m'écrierai : « le voilà donc, ce sacré P a l l a s ! »\nAvant de déverrouiller le volet de la cuisine, je m'assurerai\nqu'il reste du j a m b o n ou du veau froid.\n"}, {"page_pdf": 856, "texte": "                          L'AMI   INCONNU                          735\n\n\n    ... Ou bien il fera cette après-midi nostalgique, une après-\nmidi langoureuse et abandonnée ainsi qu'une main de jeune\nreligieuse. L a prairie taillée ras, avec ses taches de rousseur,\nressemblera au crâne du condamné à mort. Je promènerai mon\nennui sous les cèdres cirés par l'averse et qui ont toujours l'air\nde dire : « taisez-vous », avec leurs rameaux agités de haut en\nbas. — « Quelle visite agace donc le sable de l'allée? » et avant\nq u e mes sourcils aient achevé de bâtir leur petite ogive sur mon\ninterrogation, la porte du jardin potager s'ouvrira, et tu\nenjambes déjà les fils de fer des treilles basses dont il ne reste\nq u e des moignons.\n    Il faudra tellement causer tous deux que nous arrêterons aus-\nsitôt le plan de promenades excitantes.\n    — Veux-tu qu'on aille voir si l'écho du Désert se précipite\nencore sur nos cris?\n    — D e m a i n , on pourrait jeter quelques pierres dans le Drac,\ndu haut de Comboire!\n    — T i e n s , si on mangeait un de ces lapins qui ont le goût de\npoulet, à moins que ce ne soit le contraire, dans cette guin-\nguette de Sassenage, tu sais, où il y a toujours des rouliers qui\nchantent? C'est là qu'il fera bon causer du dernier livre de\nBergson.\n\n                                  *   *\n\n   O Pallas, chère sagesse, ma sécurité et prolongement de mon\nâme! s'incrustera-t-elle au cadran solaire de la pelouse l'heure\nchimérique où paraîtra l'ami de bon conseil, celui dont on est\ntellement sur que tout peut manquer dans la vie sans qu'on\npousse un soupir, s'il vous reste cette lumière et ce pain quoti-\ndien ; avec qui on partage ses doutes, ses enthousiasmes comme\ndeux enfants leur chausson aux pommes, et qui d'un mot vous\ndresse vers l'espoir : « Voyons, est-ce que je ne suis pas là,\nvieille bête » ?\n                                            T A N C R È D E DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 857, "texte": "                   Chronique du Mois\n                              Les Concerts.\n   Gomme le premier Concert Ysaye, le second de la série fut également\ndirigé par Eugène Ysaye. Quelques jours auparavant avait eu lieu à Patria\nune série sensationnelle de sonates pour piano et violon, honorée de la pré-\nsence de Leurs Majestés le Roi et la Reine des Belges. Ce fut une suite de\ngrandes impressions où, secondé par l'admirable talent de Raoul Pugno, le\ntrès noble créateur de beauté qu'est Eugène Ysaye s'éleva, particulièrement\ndans le mouvement lent de la sonate de Lekeu, dans la Kreutzer-Sonate et dans\ncelle de César Franck, jusqu'aux plus purs sommets de l'art. Du reste\nEugène Ysaye n'est pas seulement le violoniste le plus émouvant de notre\népoque. Son activité débordante, vouée aux plus généreuses initiatives, se\ncomplaît dans les apostolats artistiques, aime notamment à mettre en lumière\nles œuvres des compositeurs nationaux. C'est ainsi qu'au programme du\ndeuxième concert Ysaye, il y a lieu de signaler deux œuvres belges très remar-\nquables.\n    La Légende du Chevrier (pour soprano et contralto solos, petit chœur et\norchestre) de François Rasse, est d'une pureté de lignes et d'une fraîcheur de\ncoloris exquises. Que cette musique est évocative et combien adéquate à l'in-\nspiration naïvement mystique du poème d'Aicard! Poétisé par la caresse d'une\ninstrumentation discrète et savoureuse, le duo, que M mes Delfortrie et Buyens\nchantèrent avec beaucoup de charme, s'idéalise encore par les sonorités\nestompées d'un chœur de voix de femmes, doucement lointaines. Si M. Rasse\n fut triomphalement acclamé pour sa Légende, M. Jongen le fut également\n pour ses Impressions d'Ardenne. Ce n'est point là un poème symphonique\n au sens usuel du mot. En ce morceau bien moins descriptif que lyrique,\nl'artiste laisse chanter son âme, librement et puissamment, en présence du\n paysage grandiose qui l'entoure et l'enchante de ses enivrements. Spectacle\n multiforme! Nature aux aspects mobiles incessamment renouvelés vis-à-\n vis de laquelle le poète exprime son amour et son enthousiasme dans une\n langue musicale nerveuse, vibrante, parée d'une orchestration splendide et\n atteignant parfois au summum de l'exaltation. Si la Kermesse Flamande de\n  M. Brusselmans n'est pas à la hauteur des deux œuvres précédemment citées,\n elle ne doit point certes passer inaperçue. Il y a là beaucoup de vie, de cou-\n leur, des rythmes pleins de verve et d'originalité. Ce concert belge débutait\n par un hommage à la France dans la personne de M. Théodore Dubois qui\n assistait à l'audition et dont on exécuta la deuxième Symphonie en ré, sym-\n  phonie finement pensée et construite, œuvre bien française autant par l'élé-\n  gante distinction de sa forme que par sa claire et solide architecture. En\n"}, {"page_pdf": 858, "texte": "                          CHRONIQUE         DU   MOIS                      737\n\nM. Lucien Capet qui joua à la perfection le Concert de Beethoven, on salua\nencore une des plus incontestables illustrations contemporaines de l'art inter-\nprétatif français.\n\n                                       *\n\n   Le premier Concert Bach eut lieu avec le concours du chanteur Nieratzky\n(basse) (Mannheim), de Mmes Lessmann et Fischer, de Berlin, du pianiste\nparisien M. Dumesnil, de MM. Demont et Ghigo. M. Zimmer continue à\npuiser avec un tact judicieux dans l'étincelant trésor du cantor de Leipzig.\nDans la cantate n° 39 où, à défaut d'une voix ample et sonore, M. Nieratzky\nfut particulièrement apprécié pour sa diction expressive, on admire comme\ntoujours l'étonnante majesté de l'édifice polyphonique, au milieu duquel s'épa-\nnouissent magnifiquement des airs confiés successivement au soprano, à\nl'alto, à la basse. Le récit et air de basse de la cantate n° 73, chanté\navec art par M. Nieratzky, est aussi à signaler. Mais le grand succès alla sur-\ntout au charmant concerto brandebourgeois pour piano, flûte et violon,\ninterprété avec maestria par MM. Dumesnil, Demont et Ghigo, ensuite à\ndeux duos pour soprano et alto extraits des cantates 78 et 91, dont les voix\n pures de M mes Lessmann et Fischer exprimèrent toute la grâce, le premier\n ailé, scintillant, s'élevant joyeusement dans le ciel comme un cantique d'oi-\n seau ravi, le second pénétré d'infinie tendresse et plus captivant encore en ses\n lumineux transports, et enfin à une de ces suites de Bach trop négligées de\n nos pianistes (Suite anglaise en la mineur), que M. Dumesnil interpréta avec\n une compréhension profonde. La netteté parfaite et le rythme impeccable de\n son jeu, très intelligemment et délicatement nuancé, firent apparaître à la fois\n toute la ligne et toute la poésie de cette œuvre si riche de substance musi-\n cale. Chœurs et orchestre furent chaleureusement acclamés, ainsi que\n M. Zimmer, l'organisateur et le chef fervent de cette instructive séance d'art.\n\n\n                                        *\n\n    De même que la série bigarrée des jours dans l'existence humaine, les chefs\n d'orchestre aux Concerts populaires se suivent sans se ressembler. Quel\n contraste entre la farouche impétuosité de Schneevoigt mise en regard avec\n l'imperturbable et béate placidité de Max Regers! Par parenthèse, qu'eussent\n dit les abonnés des Concerts populaires si, à leurs yeux, l'ironie du sort avait\n voulu faire apparaître sous un même angle de vision la silhouette très\n gracieuse de Mme Kousnezoff et l'effarante ampleur dorsale du plus volu-\n mineux des capellmeister ? Cette coïncidence ne s'est heureusement pas pro-\n duite M Schneevoigt est un chef exultant, frémissant, trépidant, dont la\n  bouillante énergie n'a rien de commun avec les glaces de sa patrie d'origine,\n la Finlande. Nous ne le comparerons pas à un garde national en délire,\n  comme on l'a dit si mal à propos pour Victor Hugo, mais plutôt à quelque\n  naufragé luttant désespérément des bras contre la vague envahissante ou\n"}, {"page_pdf": 859, "texte": "738                                DURENDAL\n\n\n\nencore à quelque jeune poulain fantasque et nerveux lâché pour la première\nfois dans une prairie. La mimique de M. Schneevoigt est complexe et fertile\nen antithèses. Il unit la férocité à la tendresse. Il supplie ses musiciens et l'in-\nstant d'après il les terrorise. De son pouce retourné, il modèle et pétrit\nl'intensité des sons comme de l'argile. A d'autres moments, il fait brandir un\npoing fermé et comminatoire. Il a tour à tour des regards extasiés d'amoureux\ntransi et des gestes inquiétants de parlementaire modem style. Que nous\nsommes loin de la calme maîtrise d'un Steinbach, de la suprême élégance d'un\nLassalle! Si l'auditeur veut bien fermer les veux, il est toutefois certain que\nM. Schneevoigt est un chef dont l'ardente conviction atteint aux effets les\nplus remarquables. Sans lui que serait devenue cette symphonie finlandaise\nde Sibelius qu'il sent' profondément, qu'il aime et qu'il s'efforce de faire aimer?\n    On sait que Sibelius est un lyrique des plus intéressants et que dans ses\nlieder il v a quelques perles à recueillir. Dans le domaine de la musique pure\nil semble moins heureux. Si la première partie de cette symphonie a incontes-\ntablement de l'allure avec un déploiement d'idées qui ne manque assurément\nni de clarté ni de noblesse, la substance musicale se raréfie ensuite, l'orches-\ntration devient massive et l'inspiration flottante s'affranchissant de toute con-\ntrainte synthétique, laisse trop se multiplier les purs artifices d'instrumenta-\ntion (second mouvement). Dans le Scherzo, d'une exécution très difficile, les\ndivers groupes instrumentaux conversent spirituellement, bruyamment aussi,\nse dépensant avec une déconcertante prodigalité en un échange de propos qui.\nà la fin, se rencontrent et se confondent dans un anarchique pêle-mêle. La\nquatrième partie se libère quelque peu de ces constantes visées aux effets, tandis\nque le thème saillant de l'œuvre s'y affirme et s'y intensifie dans un crescendo\nd'une très belle ampleur.\n    On entendit ensuite les Sirènes, de A. Glière, composition orchestrale\nétrangement captivante, infiniment supérieure, tant au point de vue de\nl'inspiration que de la forme, à la Symphonie de Sibelius. Le capellmeister de\n Riga et l'orchestre lui donnèrent un relief intense et savoureux. Le poème\nsymphonique de Glière raconte la rumeur éternelle des flots, leur sourde\nmenace, l'angoisse errante des marins au travers des solitudes infinies de\nl'Océan, la beauté des sirènes qui habitent les îles enchantées du rêve, l'appel\nfallacieux de leurs voix enivrantes et suaves, enfin la catastrophe et le\nnaufrage. Parmi les compositions inspirées du mystère tragique de la mer, la\nsymphonie des Sirènes nous apparaît la plus suggestive que nous ayons\nentendue depuis l'admirable poème de Gilson.\n    A la répétition générale, M. Jacques Thibaut avait interprété avec son talent\n exquis l'émouvant poème pour violon de Chausson, et l'étincelante symphonie\n espagnole de Lalo, dont la surprenante abondance de vie folklorique\n transparaît à travers les mélodies charmeuses, les rythmes vivaces, délicats ou\n spirituels. Une indisposition l'empêcha de prendre part au concert et\n Mme Kousnezoff s'offrit très gracieusement pour le remplacer. D'une voix\n claire, pure et puissante, elle chanta la Mort d'Yseult que précéda une\n exécution impressionnante du Prélude de Tristan.\n    L'interprétation de ces divers fragments wagnériens fut légèrement\n"}, {"page_pdf": 860, "texte": "                          CHRONIQUE DU MOIS                                739\n\n\ncompromise par un défaut d'entente purement accidentel entre le chef et la\ncantatrice, défaut d'entente promptement réparé d'ailleurs, et au sujet duquel\nil serait fastidieux d'entrer dans de plus amples développements, car il sem-\nblerait puéril de l'aire dépendre l'intérêt d'art d'une audition, le succès ou\nl'insuccès d'un concert d'une circonstance si parfaitement secondaire aux\nyeux d'un véritable artiste. Le concert se terminait par l'Ouverture des\nMaîtres Chanteurs. Ici nous ne sommes pas entièrement d'accord avec\nM. Schneevoigt. Qu'un capellmeister aspire à être aussi expressif et ému que\npossible en ces pages immortelles, rien de mieux. Mais que, sous prétexte\nd'expression, il se garde toutefois d'altérer l'harmonie du monument, de trop\nébranler les lignes architecturales de ce glorieux édifice sonore qui égale en\nmajesté les sublimes polyphonies d'un Bach.\n\n\n                                     * *\n\n   Le récital annuel de Mme Wybauw-Detilleux avait attiré à la salle de la\nGrande Harmonie un public nombreux et choisi. Tour à tour vibrantes de\npassion ( Ah ! perfido! de Beethoven), simples et majestueuses de ligne (Die\nAllmacht de Schubert), savamment dramatisées (La Fiancée du Timbalier\nde Saint-Saëns), superbes d'énergie farouche et toutes imprégnées de cette\nivresse dyonisiaque qui caractérise les Chansons à danser de Bruneau, les\ninterprétations de Mme Wybauw-Dutilleux furent remarquables autant par la\njustesse que par l'intensité de l'accent. Soucieuse, suivant sa coutume, de\nrendre son programme aussi instructif qu'attachant en révélant au public\ndes poèmes de choix, la distinguée cantatrice y avait inséré un sombre frag-\nment de l'oratorio du compositeur Danois Niels Gade : « Die Kreuzfahrer »,\nun poème vocal de LéonDu Bois, et une scène dramatique de François Rasse.\nLe Soir religieux de Léon Du Bois, dont le texte est dû à un de nos plus fiers\npoètes, Emile van Arenbergh, est une page contemplative qui s'impose par son\ninspiration large et soutenue, par les harmonies graves et sereines de l'accom-\npagnement. La scène dramatique de Rasse se recommande par des mérites\nd'un ordre tout différent. L'auteur a voulu illustrer symphoniquement un\népisode extrait d'Ossian, la mort de Fingal, dans le poème intitulé Comala.\nCe commentaire orchestral de très noble facture, suggestif, exempt de vaines\nsurcharges, suit fidèlement le texte du poème gaélique (adaptation française\nde Paul Gilson) et lui confère un singulier relief. Ce fut Rasse qui dirigea ce\nsoir-là l'orchestre avec son habituelle maîtrise.\n\n\n                                         *\n                                     *       *\n\n   Au programme de la seconde séance du Quatuor Zimmer, le quatuor à\ncordes, en mi mineur, de Verdi (première audition). C'était sans doute une\nidée fort intéressante que celle de faire connaître la manière dont le plus\n notable des musiciens d'Italie, au XIX e siècle, a conçu et traité la forme du\n"}, {"page_pdf": 861, "texte": "740                              DURENDAL\n\n\n\nquatuor. Ce quatuor plaît par sa limpidité, ses rythmes allègres, surtout par la\nsouplesse et la subtilité de sa facture dont les quartettistes rendirent à mer-\nveille toutes les finesses. Le poème pour piano et quatuor à cordes de\nMM. Maurice Dumesnil, Gabriel Dupont, à l'exécution duquel collabora\nMonsieur Dumesnil l'élégant pianiste applaudi au concert Bach, est une\nœuvre de longue haleine, d'écriture délicate et distinguée, émaillée d'in-\nspirations généreuses et d'épisodes attachants, mais dont l'architecture ne\nsemble point très nettement définie et qui, du moins après une première audi-\ntion, laisse une impression générale plutôt confuse. Le concert se terminait\npar le quatuor à cordes en fa mineur de Beethoven. Interprétation superbe,\ntant par la largeur de compréhension que par raffinement des nuances.\n\n\n\n\n   Signalons le succès remporté par M. de Bourguignon, pianiste, qui s'est\nfait applaudir à la Grande Harmonie dans un programme des plus intéres-\nsants. Dans les mouvements lents dans les pages d'inspiration douce et\nrecueillie M. de Bourguignon a de jolies demi-teintes, des sonorités\nheureuses et poétiques. Les mouvements animés font valoir sa verve, son\ndoigté subtil, sa technique aisée et brillante. Nous le mettrons en garde contre\nune certaine tendance à précipiter ces mouvements (Aufschwung de Schu-\nmann, sonate en si bémol mineur de Chopin), tendance qui s'explique chez\nun artiste plein d'enthousiasme juvénile et doué d'une grande facilité\ncomme M. de Bourguignon, mais qu'il importe de contrôler et de refréner\nafin d'arriver à l'ampleur expressive.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n   On a réentendu avec plaisir le violoniste Mischa Elman, depuis longtemps\nconnu à Bruxelles, et dont le talent est arrivé aujourd'hui à maturité. Il a\njoué avec une remarquable maestria le Concerto, en ré mineur de Max Bruch\net a témoigné de beaucoup de finesse et de distinction dans la sonate en\nmi majeur de Haendel, notamment dans le merveilleux Largo de cette sonate.\nMais pourquoi donc la présence, au programme d'un récital de violon, de cet\nOiseau-Prophète, poème essentiellement pianistique et qui, comme toutes les\ncompositions de Schumann, ne devrait pas être détaché et isolé de l'unité\norganique (La Forêt) dont, au point de vue poétique, il ne représente qu'un\nfragment? Pourquoi, dans la conclusion du nocturne en mi bémol de Chopin,\nl'addition de traits importuns qui rétrécissent l'œuvre et en froissent rudement\nl'inspiration délicate comme une fleur? Pourquoi surtout, dans l'Are Maria,\nde Schubert, autoriser au piano la licence abusive d'un accompagnement\nbanal dilué en arpèges venant se substituer à l'accompagnement sublime de\nsimplicité voulu par Schubert? Voilà une faute de goût qui confine au sacri-\n lège et un véritable artiste ne devrait pas le tolérer.\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 862, "texte": "                            CHRONIQUE      DU    MOIS                          741\n\n\n                             Les Salons d'Art\n    L e 54me s a l o n d e s a q u a r e l l i s t e s a réuni un important ensemble\nd'oeuvres de Gaston La Touche et de l'artiste vénitienne, Mme Clara Montalba.\n   Le talent de cette dernière s'est librement développé sous le ciel léger de\nl'Adriatique. D'un irréprochable métier, ses aquarelles sont de lumineuses\nvisions de la ville colorée. La matière est fluide, les tons adoucis; la liberté\nde l'ébauche se joint — si l'on peut ainsi dire — à la précision de la miniature\net la grandeur des sujets s'accommode à merveille de l'étroitesse du cadre. Ce\nn'est pas la Venise des petits canaux et des ponts mystérieux, ce sont de\nlarges évocations de dômes, de palais, de fêtes, de processions. Vovez :\nL'Inauguration du Nouveau Campanile de Saint-Marc : Au premier plan,\nune foule bariolée au-dessus de laquelle flottent des bannières; on dirait un\nmouvant parterre printanier; puis au fond, la masse des palais clairs détachés\nsur un ciel ivoirin. C'est du rêve sans cesser d'être de la réalité. Le sentiment\nde l'artiste a transfiguré sa vision.\n   Gaston La Touche s'évade plus complètement du réel et crée un monde de\nfantaisie. Il a un tempérament de décorateur et traduit ses émotions en des\nœuvres parfois un peu artificielles, mais presque toujours d'un beau style.\nLes couleurs ne suivent pas les contours des objets, mais rayonnent par larges\nplaques. Elles semblent projetées sur les différentes parties du tableau comme\ndes ondes de lumière. Mais l'homme qui a peint cette Fête de Nuit, où les\nreflets de l'eau se confondent avec les fusées du ciel, ce Piccador en danger,\ndont le cheval vert pomme est éventré par un taureau bleu foncé superbe de\nrage et de fougue, Notre-Dame de Paris, silhouette fantomatique découpée\nsur un ciel jaune, a fait preuve d'une psychologie très fine dans le Portrait\nd'Artiste auquel une place d'honneur a été réservée. Cette tête spirituelle\nencadrée d'une barbe légère et blanche, nous fait deviner chez le modèle\ntoutes les qualités de distinction et d'amabilité, d'élégance et de vivacité qui\nfont le véritable Français.\n    Parmi les artistes étrangers, citons encore l'anglais Bartlett dont les œuvres\nmanquent d'air mais sont d'une matière riche, et le grand aquafortiste\n hollandais, Bauer, représenté ici par un Temple à Delhi et une Entrée de\n Mosquée espagnole. Ces œuvres sont d'une grandeur émouvante, très peu\n colorées et malheureusement exposées en mauvaise place.\n    Passons aux Belges et signalons en première ligne la déconcertante\n virtuosité d'Ensor. Cet artiste se renouvelle constamment, passant du réalisme\n à la fantaisie... et même de la peinture à la musique. La danse et les pupazzi\n le préoccupent en ce moment. Voici les Marionnettes ténues muées en fleurs\n et puis le Ballet gracile, un peu Watteau et très Ensor pourtant. Dans sa\n délicatesse et son charme, c'est une des œuvres capitales de cette exposition.\n    Khnopff évoque en Orphée le symbole de l'art, inspiré à la fois par la nature\n féconde et riche au visage voilé et le ciel où la vérité nue darde un regard\n profond et droit. Oleffe, très joyeux, orne de figures féminines deux\n Intérieurs et un Coin de Jardin. Ne cherchons pas ici la patience du dessin,\n"}, {"page_pdf": 863, "texte": " 742                               DURENDAL\n\n\nmais seulement la fraicheur de l'impression et nous serons comblés.\nDemandons la même joie aux aquarelles de Jefferys et de Smeers, et nous\nserons exaucés.\n   De Lemmen, voici des Tètes d'enfants « de cheveux ondulants et bouclés\nde lumière » ; de Hageman, encore de ces types hindous qu'il étudie\navec amour; de Claus, une Impression d'Automne, — rien de mélancolique;\n— de Cassiers, Mellery, Uytterschaut, Reckelbus, Delaunois, beaucoup de\nbelles choses que je voudrais avoir le temps d'analyser.\n   Mais ne terminons pas notre visite sans nous arrêter devant le panneau de\nFabry : La Vigne. Un homme et une femme cueillent les grappes sous le\nregard d'une sorte de faune qui semble un démon tentateur d'Adam et Eve. Il\ny a dans le ciel d'azur, les nuages roses, les fruits roux et les corps jeunes, une\ndouceur à laquelle le peintre ne nous avait pas habitués. J'entends dire que\nc'est un projet de tapisserie. Puisse-t-il en être ainsi ! Ce serait un grand pas\nvers le triomphe de l'art décoratif moderne.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n    S a l l e G i r o u x : Alfred Delaunois, le peintre du « pays monastique »,\nnous y fait voir une importante partie de son œuvre. Cet artiste qu'on pourrait\ncroire monocorde à ne regarder que ses envois habituels aux expositions —\nvoyez aux aquarellistes, — apparaît ici singulièrement varié dans les\nexpressions d'un sentiment unique. Delaunois aime d'un amour mystique les\néglises d'ombre, les collines rythmées, les moines figés dans la méditation ; il\naime les plus humbles choses si elles contiennent une étincelle de beauté. Je\nme rappelle une promenade faite en compagnie de l'artiste dans les ruelles de\nLouvain : comme il s'extasie ingénument devant le ton d'une vieille poutre\nou d'un mur moussu! J'ai toujours présente à l'esprit l'impression que m'a\nlaissée un vieux couvent pacifique aux murs blanchis. Je revois un petit cloître,\nun couloir nu, une béguine empressée. J'évoque aussi le soir tombant dans la\nnef de l'église Saint-Pierre, et je comprends l'âme émerveillée de Delaunois et\nle poème fervent et recueilli qu'il compose à la gloire des grands moines, des\ncloîtres et de la glèbe.\n\n\n\n\n   Au C e r c l e A r t i s t i q u e , à côté d'aquarelles gaies et habiles de\nA. Crespin et de clairs paysages flamands deMlleJenny Montigny, nous avons\nvu les œuvres de Mlle Léo Jo. Cette peinture franche et solide est éminem-\nment sympathique. Cherchant surtout à simplifier son sujet et à en donner\nune impression d'ensemble facilement saisissable, Mlle Leo Jo emploie des\ncouleurs nettes et étudie la forme dans ce qu'elle a d'essentiel. Certains\nreprocheront à ses toiles de ressembler trop à des affiches. Je ne crois pas,\njusqu'à présent, que ce blâme puisse être fondé, mais il y a là un écueil à\nsignaler à l'auteur.\n"}, {"page_pdf": 864, "texte": "                          CHRONIQUE       DU   MOIS                          743\n\n   Souhaitons lui de l'éviter et de nous donner encore des œuvres sincères et\njoyeuses comme l'Oie, la Raie, Accessoires et tant d'autres natures mortes...\ntrès vivantes.\n                                                            PAUL F I E R E N S .\n\n\n\n\n                                Le Théâtre\n   Deux Premières retentissantes ont marqué cette dernière quinzaine, au\nParc celle de La Querelle, à la salle Patria celle de L'An Mille.\n   La pièce d'Henri Davignon inaugurait cette année la saison du Théâtre\nBelge. Et voici du Théâtre Belge s'il en fut jamais. Le grave problème de\nl'union et de la désunion de nos races, porté à la scène avec une jolie audace\net dans un noble dessein, un drame de famille symbolisant le drame possible\noù peut nous conduire la dissemblance, habilement exploitée, de la Wallonie\net de la Flandre, étaient faits pour attirer au Parc tous ceux que préoccupe ce\ndouloureux — et parfois comique — conflit, tous ceux aussi qui, ayant suivi\navec une sympathie grandissante l'œuvre sans cesse supérieure à elle-même\nd'Henri Davignon, avaient vu son dernier roman analyser et résoudre ce\nconflit avec autant de sûreté que de délicatesse.\n    Que les flamingants veuillent ne pas l'oublier : dans Un Belge c'était la\n Flandre, sa robuste sagesse, son égale raison, sa pieuse tendresse qui semblait\n recueillir le bénéfice moral de l'aventure, et l'amante wallone qui détournait\nle héros de son devoir nous paraissait séduisante, certes, mais non pas absolu-\nment sympathique. Dans La Querelle, la Wallonie se retrouve symbolisée à\n peu près sous les mêmes traits : un musicien idéaliste et fantaisiste, une\ngrisette enjôleuse dont la voix est chantante et le minois charmant — et\n pourtant c'est elle qui emporte et garde toute notre sympathie. Singulière\n immoralité du théâtre qui nous rend chers des gens que nous blâmons, parce\n qu'ils ont un accent plus pur, de l'esprit primesautier — et une jolie tour-\n nure — et qui nous fait haïr un brave homme qui parle plusieurs fois comme\n la raison même, mais qui parle mal ! Certes dans l'esprit de l'auteur le musi-\n cien wallon aussi bien que le Heer Doctoor flamand troublent le ménage\n belge. Mais pour le spectateur le premier seul est détestable, et l'on s'étonne,\n au troisième acte, de voir jeter à la porte avec une égale rudesse, par la\n famille réconciliée, la Grâce légère et mobile et la ridicule Outrecuidance.\n J'admets que celle-là, autant que celle-ci, peut être un élément de désordre\n dans notre vie nationale, mais combien j'aime, malgré tout, le musicien\nViolette !\n  Aussi bien est-il le personnage le mieux campé de la pièce, le mieux trouve\naussi le plus nouveau. Son rôle tout en nuances, en mots charmants, est\nincomparablement réussi et M. Gournac l'a composé avec une intelligence\ntout à fait remarquable. J'en dirais presque autant de M. Meret - le profes-\nseur Lodewyck - si son rôle n'était plus simpliste et partant plus aise, et s'il\nn'avait pas un peu exagéré le côté caricatural de sa création.\n"}, {"page_pdf": 865, "texte": "744                                DURENDAL\n\n\n    Notez que je ne m'en plains pas, car Lodewyck planté ainsi est très amu-\nsant, et ce Beulemans intellectuel et dogmatique, à chacune de ses apparitions\nm'a ravi, mais le succès facile qu'il s'est attiré a nui à cette impression d'impar-\ntialité que M. Henri Davignon a certainement voulu que dégageât sa pièce.\n   J'ai peur à ce sujet que les belles paroles d'union accompagnant le symbole\nde la réconciliation des deux époux, paroles qui ont été couvertes d'applaudis-\nsements par le public — un peu officiel — de la première, aient moins porté\naux représentations suivantes.\n    La critique des journaux quotidiens a fait à la Querelle un accueil très\ndivers et certains journaux qui doivent être pourtant particulièrement amis\nde M. Davignon en ont même parlé sans sympathie. La pièce avait droit à\ncette svmpathie d'abord, et ensuite, si pas à une admiration sans défaillance,\ndu moins à une totale estime. Le premier acte est absolument parfait, admi-\nrable d'équilibre, de mesure, de pittoresque, de netteté. Le second contient\ndes beautés de premier ordre et deux ou trois scènes — d'ailleurs exquisement\njouées — qui ne peuvent s'oublier : celle où Poyette, la petite maîtresse de\nGeorges, accepte, sur les conseils de Violette, de renoncer à son ami et de fuir ;\ncelle où Mme Troyen mère rencontre, au seuil de l'auberge des Fagnes, la\ntriste Poyette qui va partir. La situation était difficile, dangereuse : M. Davi-\ngnon a triomphé de cette difficulté avec un tact parfait, et ces deux scènes\nsont d'une émotion à la fois légère et profonde, d'une fluidité, d'une grâce,\nd'une délicatesse infinies. Si j'aime moins le troisième acte, c'est qu'il est à la\nfois un peu rapide, un peu incertain, assez artificiel dans l'un ou l'autre\ndiscours.\n   J'ai dit tantôt que l'œuvre d'Henri Davignon montrait à chaque pas un\ncontinuel progrès. Cela se vérifie encore à cette nouvelle étape. Le dialogue\nest vif et sans aucune lourdeur, la description sobre comme il sied au théâtre,\nla langue plus nerveuse que dans Un Belge, moins abstraite aussi, plus directe\net vivante. Pas de lourdeurs, ni de longueurs; l'attention du public n'a pas\nfaibli un instant et ne s'est point égarée. Ce début au théâtre a donc été exces-\nsivement brillant, et si les amis de M. Davignon attendaient avec quelque\ninquiétude cette épreuve, ils peuvent se réjouir, aujourd'hui que son talent en\nest sorti avec le plus grand honneur — et le succès le plus mérité.\n   L'interprétation fut excellente. L'éloge de M. Marey n'est plus à faire; j'ai\nfait celui de MM. Méret et Gournac; M. Bosc a malheureusement parfois\nl'air d'improviser. Mme De Bedts fut une Poyette Bonnefin absolument exquise.\nQuant à Mme Médal, son jeu qui est plein de grâce n'est pas assez concentré,\nassez pathétique. C'est en elle que devrait se résumer pourtant — mieux : que\ndevrait s'agiter tout le drame. Elle ne semble pas l'avoir assez senti, et si elle\nne s'est pas départie un instant de sa remarquable distinction, elle n'a pas paru\nce qu'elle devait paraître : le personnage principal et central de cette pathé-\ntique Querelle.\n   Un lever de rideau précédait la pièce de M. Davignon. C'était aussi d'un\nde nos collaborateurs, M. Max Deauville, dont les lettrés connaissent depuis\nlongtemps la finesse et l'élégante pensée. Un Confident est un badinage ému\net souriant qui fait songer au Musset d' \" Il faut qu'une porte soit ouverte ou\n"}, {"page_pdf": 866, "texte": "                             CHRONIQUE DU MOIS                                 745\n\n\nfermée ». Peut-on en faire un meilleur éloge ? M. Laumonier et Mlle Dudicourt\nse sont donné la réplique avec un art très nuancé et toute la subtilité qu'il\nfallait.\n\n    Pas plus que je n'ai raconté la Querelle, que tous les lecteurs de Durendal\nauront été applaudir, je ne retracerai ici le scénario de L'An Mille, que tous\nles lecteurs de Durendal ont certainement lu, et dont, au surplus, j'ai parlé\nlonguement ici même lorsque cette œuvre parut en librairie(1). J'ai dit alors de\nquelle double tradition classique et romantique procédait ce drame et qu'il ne\nfallait point s'arrêter à la forme extérieure — le plus souvent hugolienne —\nmais retrouver dans l'âme des personnages l'essence même du théâtre clas-\nsique, le combat intérieur qui fait cette tragédie — on peut employer ici ce\nnoble mot — mille fois plus profonde que les Burgraves, qu'elle rappelle par\nle dehors. L'homme à qui s'offre la Grâce et qui, l'ayant connue, demeure\nrebelle à la grâce, tel est le symbole que contiennent (et que cachent parfois)\n l'action tumultueuse et les vers sonores.\n    La soirée du 20 décembre a fait connaître à beaucoup de sceptiques que\nl'An Mille était parfaitement scénique et supportait admirablement la repré-\n sentation.\n    Cette pièce inégale fourmille de beautés et, si une actrice intelligente a pu,\n l'autre soir, nous en révéler tant qui étaient à la lecture restées inaperçues, que\n ne ferait une interprétation homogène et soutenue comme pourrait en\n fournir un grand théâtre? En attendant, je puis me réjouir de ce qu'un cercle\n d'amateurs ait fait le bel effort de monter une telle œuvre d'art, et s'y soit\n donné avec toute la bonne volonté possible — mais je me désole de ce qu'un\n poème qui méritait mieux ait été livré par l'auteur à cette simple bonne\n volonté. J'ai vu un jour jouer Hernani au patronage et j'ai eu la même\n impression de gêne. Une jeune artiste, Mme Reine Christian, a presque sauvé\n la pièce par son charme, sa diction pure, sa parfaite compréhension d'un rôle\n à la fois humain et divin, son jeu harmonieux et mesuré. Le jour où un direc-\n teur avisé donnera cette pièce avec des acteurs tout à fait formés, une figura-\n tion nombreuse, le jour aussi où, ayant fait l'expérience de la scène, l'auteur\n aura un peu élagué son œuvre, en aura supprimé quelques puérilités et peut-\n être simplifié la catastrophe finale, nous pourrons aller à la véritable Première\n avec la certitude que rien ne troublera ou n'empêchera notre admiration.\n                                                                          P. N.\n\n\n                                   Conférences\n   Les     Conférences des Amis des Musées. — Nous avons\nbeaucoup d'Amis, par le temps qui court : Amis de la Forêt, Amis de l'Art\nwallon. Amis de Bruges, Amis de la Littérature, Amis des Musées... Et\n\n   (1) Voir le n° de Mai 1911, pages 309 et suivantes.\n"}, {"page_pdf": 867, "texte": "                                   DURENDAL\n746\n\n ils sont tous fort militants, bien que leur activité prenne des formes iné-\n galement efficaces. Il en est qui se contentent de parler; d'autres — et les\n Amis des Musées sont de ceux-là — qui, sans négliger la parole, se livrent\n aussi à ce que l'on pourrait appeler la propagande par le fait. On sait, en effet,\n que grâce à leur concours généreux nos collections nationales se sont enrichies\n de quantité d'œuvres et d'objets d'art de première valeur.\n    Mais ces collections qui sont magnifiques, ils voudraient qu'elles n'existent\n pas seulement pour le plaisir de quelques-uns. Et comme ils savent que l'on ne\ns'intéresse qu'aux choses ou aux gens que l'on connaît, ils ont entrepris\nd'apprendre au public à connaître ou à mieux connaître les peintres ou les\nœuvres que l'on rencontre dans nos Musées.\n    Dans ce but, ils ont organisé une série de conférences illustrées de projec-\ntions qui se donnent de quinzaine en quinzaine au Cercle artistique. Elles ont\nété inaugurées par M. Charles Buls, qui a parlé de la Grand'Place de Bru-\nxelles, de son histoire et des édifices et maisons qui la décorent, sujet qui est\nparticulièrement de sa compétence, puisque c'est à lui, en grande partie, que\nnous devons la restauration de ce bel ensemble architectural.\n    M. A.-J. Wauters, qui a occupé ensuite l'estrade de conférencier, a rompu\nvigoureusement une lance en l'honneur d'Hubert Van Eyck. Résumant l'argu-\nmentation peremptoire d'une brochure qu'il a publiée récemment (La Légende\net le Monument des Van Eyck, Bruxelles, Weissenbruch), il a fait avec\nhumour, en usant de toutes les formes juridiques, le procès de ceux, à com-\nmencer par le médiocre Lucas de Heere, qui sont les auteurs responsables de\nl'erreur historique qui a eu pour résultat l'annihilation de la personnalité de\nl'ainé des Van Eyck au profit de celle de son frère, notamment en ce qui\nregarde l'exécution du retable de l'Agneau mystique... Cette erreur, on lui\naurait encore donné, une consécration solennelle dans le groupe sculptural érigé\nrécemment à Gand, si l'intervention de M. A.-J. Wauters n'avait décidé le\nComité du monument à modifier quelque peu le projet primitif, de façon à\nfaire comprendre que Hubert n'avait pas été seulement l'inspirateur du chef-\nd'œuvre, mais aussi son auteur...\n    Il est assez comique de marquer, en passant, à propos de ce monument, que\nles autorités gantoises avaient jugé avec raison que pour mieux faire sentir à\nla toute l'importance d'artistes tels que les Van Eyck, il importait de ne\nconfier le soin de prononcer le panégyrique des deux maîtres à rien moins\nqu'à un échevin de la ville!... Ce magistrat communal a, d'ailleurs, fait\nbonne mesure à la famille Van Eyck, car il a enveloppé dans ses éloges —\n MM. Wauters, Hulin ou Verlant n'y auraient peut-être jamais songé! — la\nsœur d'Hubert, Marguerite, dont ce que l'on sait de moins incertain, c'est\nqu'elle n'a sans doute jamais existé!...\n    M. Jules Destrée, auquel était confiée la troisième conférence, est venu\nréclamer, lui aussi, la révision d'une erreur ou plutôt d'une omission\nhistorique. La Wallonie revendique sa part dans la gloire qui appartient à\nnos écoles primitives de sculpture et de peinture. Elle se plaint de ce que\nl'éclat du nom flamand ait relégué le sien dans l'ombre. A juste titre,\nM. Destrée l'a montré, en étudiant dans la manière chaleureuse et conyain-\n"}, {"page_pdf": 868, "texte": "                            CHRONIQUE       DU   MOIS                          747\n\ncante qui est sienne, l'œuvre des sculpteurs de la Wallonie, depuis les\nmaîtres des origines comme André Beauneveu, jusqu'à ceux de nos jours,\ncomme Victor Rousseau 'et Constantin Meunier (qui n'était qu'un simple\nBruxellois, mais qui peut être considéré comme Wallon, puisqu'il doit à la\nWallonie l'inspiration de son œuvre grandiose. )\n    Il est vrai qu'à ce compte-là, on serait amené à penser que le regret\nexprimé par M. Lambotte, dans sa conférence sur Alfred Stevens et Eugène\nSmits, quant à l'absence, à Bruxelles, de tout monument destiné à com-\nmémorer l'œuvre du premier de ces artistes, n'est pas fondé. Stevens est né à\nBruxelles, mais c'est à Paris qu'il a fait laplus grande et la plus excellente partie\nde sa carrière, et c'est Paris, la vie et les mœurs parisiennes qui lui ont fourni la\nmatière essentielle de la partie de cette œuvre sur laquelle s'est établie sa\n réputation. Que Paris célèbre Stevens, c'est son affaire! Bruxelles ne lui doit\nrien, et l'édilité de la capitale a bien raison, lorsqu'elle s'occupe de baptiser ses\nrues nouvelles, de préférer à des artistes qui sont allés s'illustrer à l'étranger,\n de bons conseillers communaux qui, eux au moins, n'ont jamais quitté leur\n quartier!... M. Paul Lambotte a défini avec beaucoup de finesse et d'exac-\n titude le talent de Stevens, en marquant ses limites, l'abondance de ses dons\n de peintre et ses insuffisances de conception. Exécutant prestigieux, mais\n esprit sans profondeur, Stevens ne va pas, le plus souvent, au delà des appa-\n  rences dont son pinceau fixait merveilleusement l'aspect. Au fond, il y a dans\n ses ouvrages une sorte de « beauté du diable >> qui s'use rapidement par\n  l'accoutumance. Eugène Smits, au contraire, plaît davantage à mesure qu'on\n  le connaît mieux, que l'on pénètre davantage tout ce que cet artiste de haute\n  conscience, de vie discrète et retirée, épris de l'idéal le plus fier, a su foire\n  passer dans ses œuvres de la sensibilité raffinée et un peu farouche à laquelle,\n  sans aucun doute, il a dû la relative obscurité de sa longue et belle carrière.\n\n                                                              ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 869, "texte": "                           LES LIVRES\n\n             Livres d'Etrennes :\n   A l'occasion du Nouvel An, nous recommandons à nos lecteurs de faire\nun choix judicieux. N'achetez pas de livres banals, mal écrits et grossièrement\nillustrés.\n   Voulez-vous un bel almanach bien fait, intéressant, illustré avec art, chré-\ntien par-dessus le marché, achetez donc Le grand Almanach du Moude\ncatholique de la maison Desclée (1). Nous le recommandons d'autant plus\nvolontiers qu'il rend hommage à notre mouvement littéraire chrétien dans un\narticle intitulé : Poètes catholiques belges de langue française, signé A r m a n d Del-\nvigne, à qui nous exprimons toute notre reconnaissance pour cet aimable\ngeste.\n   Votre fillette vous a-t-elle d e m a n d é un livre pour ses étrennes, donnez-lui\n sans hésiter : Lisette et sa Pantoufle, de Blanche Rousseau (2). C'est le\n plus délicieux, le plus ravissant conte de fées qu'il soit possible de rêver et il\n est illustré d'une façon à la fois naïve et tout à fait charmeuse par Madeleine\n Franchomme.\n    Et voici pour vos garçonnets l'amusante histoire de Jean-le-Loup (3) que\n notre collaborateur Jean Nesmy, cet écrivain au talent à la fois si ferme,\n si souple et si varié, a écrit avec amour pour ses trois fils René, Jean (:t\n Noël. Il est gentiment et spirituellement illustré par l'artiste H. Deluermoz.\n    Aux amants de la Douce France, la France de Clovis et de Jeanne d'Arc,\n nous recommandons le beau livre que René Bazin a écrit jadis sous ce titre\net dont nous fîmes l'éloge en son temps. L'éditeur Plon, de Paris, vient d'en\n publier une édition illustrée par la reproduction de beaux portraits et de\n magnifiques œuvres d'art.\n    Le même éditeur vient de publier aussi, comme livre d'étrennes pour les\nenfants, un album de Scènes enfantines d'un goût exquis : reproductions\nde fraîches et lumineuses aquarelles de Rie Cramer et jolies chansons enfan-\ntines, texte adapté du hollandais par Dominique La Bonnardière, musique\nde Nelly Van der Linden Van Zneeuward. Que la longueur kilométrique de\nce nom ne vous effraye pas! Si le nom de l'artiste est un peu lourd, sa\nmusique ne l'est pas. Elle est si belle et si gracieuse qu'elle vous paraîtra\ntoujours trop vite finie et que vous la bisserez et la ferez chanter encore une\nfois et rechanter encore par vos blonds bébés.\n   Aux jeunes gens déjà graves et sérieux, donnez donc les belles\n\n\n (1) En vente à la librairie Saint-Augustin, rue de la Montagne, Bruxelles.\n (2) Editeur Van Oest, place du Musée, Bruxelles.\n (3) Editeur Delagrave, à Paris.\n"}, {"page_pdf": 870, "texte": "                                        LES   LIVRES\n                                                                                          749\n\n éditions de luxe de L a Cité a r d e n t e (1) et des V e r t u s B o u r g e o i s e s (2) de\n notre ami le Ministre H e n r y Carton de W i a r t , éditions si finement\n illustrées par l'incomparable artiste belge Amédée L y n e n .\n    Donnez-leur aussi des livres d'art pour les enthousiasmer p o u r la Beauté,\n par la lecture de monographies d'art et d'artistes et par la contemplation des\n plus beaux chefs-d'œuvre des siècles passés et de nos temps, dont ces mono-\n graphies sont illustrées. Vous trouverez de ce chef de bien beaux volumes\n instructifs chez les grands éditeurs d'art L a u r e n s , de P a r i s et Van Oest, de\n Bruxelles.\n                                                                      HENRY     MOELLER.\n\n\n Le        C r é p u s c u l e d'un R o m a n t i q u e ,    par ADOLPHE BOSCHOT.\n     (Pion, Paris.)\n     Sous ce titre, le très distingué critique de l'Écho de Paris publie le\n troisième et dernier volume qui parachève le livre auquel il travaille depuis\n de longues années et où il raconte avec tant d'intensité la vie inquiète et\n orageuse en même temps que l'œuvre géniale du plus illustre musicien\n r o m a n t i q u e de la F r a n c e . Le Crépuscule d'un Romantique embrasse un\n espace d'années (1842-1869), toutes remplies de labeur acharné, de voyages\n à travers le monde, de triomphes éphémères, de luttes épuisantes et de\n deuils amers.\n     N o u s avons déjà eu l'occasion de dire ici même comment, dans l'œuvre\n de M . Boschot, malgré le grand n o m b r e de faits cités et la multitude de\n d o c u m e n t s utilisés, cette richesse de documentation n'alourdit jamais le récit\n de l'historien, récit qui dans sa rigueur chronologique demeure toujours\n alerte, vivant, coloré et d'un intérêt singulièrement captivant. Comment\n d'ailleurs en pourrait-il être autrement? L e romantisme qui, comme tous les\n notables mouvements de la pensée humaine, s'offre à nous, en Allemagne\n au X V I I I m e siècle, puis en France au XIX m e , avec des éléments assez com-\n plexes, eut sans doute ses faiblesses, ses tares, même ses extravagances. Il\nest c e p e n d a n t incontestable qu'à le considérer en ses plus hautes et essen-\ntielles tendances, son action fut infiniment précieuse. Il renouvela et rafraî-\nchit les sources de l'inspiration poétique, enrichit le domaine de l'art en le\nspiritualisant, affranchit généreusement l'essor lyrique si longtemps captif\nsous la pesée des entraves traditionnelles, laissa pénétrer dans l'œuvre litté-\nraire u n e plus grande part de subjectivisme et conséquemment de personna-\nlité, octroya à l'expression verbale plus de liberté et de souplesse en même\ntemps q u e plus de précision et de couleur. Or, le romantisme qui suivit la\nmarche ordinaire des grands courants esthétiques (se manifestant d'abord\ndans la littérature pour étendre ensuite son empire, en l'intensifiant encore,\nsur les arts graphiques et plastiques et enfin sur l'art musical) trouve sa per-\nsonnification la plus caractérisée, son type le plus fidèlement représentatif et\n\n\n  (1) Editeur Vromant, à Bruxelles.\n  (2) Editeur Van Oest, à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 871, "texte": "750                               DURENDAL\n\n\n\nle plus puissamment original en ce vibrant et savoureux Berlioz dont\nM. Boschot nous raconte l'histoire.\n    Et en effet, Berlioz est, on peut le dire, plus romantique que nature. Il\nest plus amoureux que Werther. Il sent et s'exprime avec autant et parfois\navec plus d'impétuosité et d' \" à-coups \" que tel héros de Shakespeare, de\nByron ou de Victor Hugo. Grisé de son propre génie, éperdu de lyrisme,\nsans cesse obsédé de visions colossales ou consumé de passions volcaniques,\nplus sensible que la plus impressionnable des femmes, plus batailleur que le\nplus belliqueux des guerriers, adorant ou méprisant, exaltant ou injuriant,\nn'ayant cependant pas rompu toute attache classique au point de ne pouvoir\nadorer Virgile, Gluck et Mozart à l'égal de Shakespeare, de Beethoven et de\nWeber, Berlioz offre encore ceci de spécial qu'il est un romantique bien\nfrançais par sa verve inépuisable, par la fougue et l'acuité de son ironie,\nironie qui, reconnaissons-le, s'égare parfois en se laissant choir aux à peu\nprès et au ton d'insolence gouailleuse d'un gavroche parisien. Mais cette\nréserve faite, qui donc en France, si ce n'est Molière, Voltaire ou Pascal\ndans ses Provinciales, eut plus d'esprit que Berlioz? Aussi fut-il aux Débats\nle plus redouté des critiques, et le roi de la scène en lui recommandant son\nProphète lui adresse une lettre mielleuse qu'il signe de ces mots : Votre\ntremblant Meyerbeer ».\n    Dans le Crépuscule d'un Romantique, on voit défiler une foule de person-\nnalités de l'époque, Mendelssohn, Schumann, Glinka, Jules Janin le prince\nde la critique, le vénimeux Scudo de la Revue des Deux-Mondes, Théophile\nGautier, Napoléon III, Félicien David, Fétis, Gounod, ce crapaud d'Adam,\net tout un cortège de silhouettes caractéristiques ou amusantes, le fidèle\nd'Ortigue, les deux sœurs de Berlioz, l'excellente Adèle Suat et la littéraire\nNancy Pal, sa seconde femme Marie Recio, mesquine et vindicative, sa\nbelle-mère, Mme Martin Sotera de Villas, obligeante mais jacassière et qui\nl'assommait de son charabia franco-espagnol ; enfin M me Fornier, la charmante\nEstelle, la belle fille de Provence qui enchanta les rêves de l'adolescent.\nQue tout cela est loin ! Près d'un demi-siècle s'est écoulé sans qu'il l'ait revue.\n Mme Fornier est veuve. Retirée dans un coin de province, elle s'occupe, en\nexcellente mère de famille, d'élever puis de marier ses enfants. Mais n'im-\nporte. Le pauvre grand homme, cruellement isolé par les circonstances\nadverses de la vie, voudrait rallumer les cendres éteintes d'un passé mort. Il\nla supplie dans des lettres naïvement volcaniques et cependant touchantes\n qui éveillent le souvenir d'un des plus jolis épisodes de l'Arlésienne, les\n amours loyales et la rencontre tardive du berger Balthasar avec la mère\n Renaude, tandis que dans ses réponses, M me Fornier lui tient le langage de\n la raison, de l'atroce (!) raison.\n    Comme dans les romans de Fielding, de Lesage ou de Dickens, en lisant\n le Crépuscule d'un Romantique, on croit se promener à travers une galerie\n de portraits que dominent de toute leur ampleur les deux grandes figures de\n Liszt et de Wagner. Liszt, ami dévoué et bienfaiteur infatigable de\n Berlioz, apparaît dans tout le lustre de sa bonté et de son noble cœur. A\n Weimar, il a fait connaître et apprécier les œuvres de Berlioz. Cependant\n"}, {"page_pdf": 872, "texte": "                                  LES    LIVRES\n                                                                                   751\n\nLiszt aime aussi W a g n e r . II voudrait rapprocher Berlioz de W a g n e r , mais un\nmur impénétrable qui se dresse entre les deux grands artistes les tient\néloignés l'un de l'autre. Et pourquoi? Si leurs arts sont différents, ils pour-\nsuivent tous deux un idéal de rénovation. Wagner accuse Berlioz de maté-\nrialisme musical. Berlioz reproche à W a g n e r de vouloir détruire la forme\nde la musique pour y substituer de simples accents expressifs et l'asservir\ncomplètement à la poésie. Puis il y a les offices empressés des faux amis, les\nmisérables potins de Marie Recio qui contribuent à accroître le dissen-\ntiment. Il semble cependant que W a g n e r fut moins injuste à l'égard de\nBerlioz que ce dernier ne le fut à l'égard de W a g n e r . C'est ce qui résulte\nnotamment d'une lettre de W a g n e r (page 524 du livre) adressée à Liszt\nlettre témoignant d'une sereine élévation de sentiment à l'égard de son rival\net où l'on trouve cette pénétrante remarque :\n    « E n ce moment, nous formons une triade exclusive de tout autre élément,\nparce que nous sommes tous les trois pareils ; cette triade se compose de loi,\nde lui et de moi. (Liszt, Berlioz et Wagner.) Mais il faut bien se garder de\nle dire à Berlioz : il se cabre dès qu'on lui en parle. »\n    L a lecture des cent dernières pages du livre de M, Boschot fait souvent\nmonter les larmes aux yeux. Après des difficultés sans n o m b r e et d'indicibles\ndéboires, on a enfin accepté les Troyens au Théâtre-Lyrique. O bonheur ! le\nrêve de l'artiste va se réaliser. Mais les Troyens, dont le succès sera vite\népuisé, n'auront que vingt et une représentations. P e n d a n t ces représenta-\ntions, la maladie le cloue impitoyablement au lit et q u a n d , à p e i n e remis,\n Berlioz peut assister aux dernières, sa partition, compromise par l'interpré-\ntation insuffisante de doublures, défigurée par d'innombrables et ineptes cou-\np u r e s , lui apparaît comme «une loque saignante de sa chair m ê m e » . « Mais\nil s'entend. C'est son génie, son âme, c'est lui tout entier qu'il sent vivre et pal-\npiter sous cette musique. C'est beau, se dit-il, c'est beau. E t il p l e u r e . . . Il\npleure comme un spectre, sur son tombeau, devant l'image de ce qu'il\nfut. »\n    Et les nuages planent de plus en plus sombres sur son existense ravagée.\nLa maladie le torture. Il a vu mourir Marie Recio, sa seconde femme qu'il\nadorait en dépit de ses vulgarités. La concession de sépulture de sa première\nfemme, Harriet Smithson, venant à expirer, il assiste à l'exhumation et au\nfond du cercueil, sous le squelette de sa bien-aimée, il voit (o spectacle h a m -\nlétique) se dessiner en une lugubre poudre noire, la silhouette gracieuse\nd'Ophélia. P u i s c'est le tour de son fils de mourir, puis d'Amélie, une gen-\ntille enfant qui, émue de la détresse du vieillard, avait voulu être pour lui\ncomme la Bettina de Goethe. Berlioz a connu sans doute des triomphes, mais\nsi restreints, si éphémères, au milieu de quelques cours étrangères, voire\nmême au Casino de Baden (!). A Paris, il sera apprécié, comme W a g n e r du\nreste des seuls littérateurs ou de quelques rares musiciens, dont Saint-Saëns\net Reyer. Mais qu'est-ce que cela? Il mourra avec la suprême: douleur de\nvoir son art méconnu du public et toutefois, jusqu'à son dernier souffle, il\nluttera pour son œuvre, pour sa gloire dont l'aube ne poindra que bien plus\ntard et lorsque depuis plus de vingt ans la mort aura scellé sa tombe.\n"}, {"page_pdf": 873, "texte": "752                                    DURENDAL\n\n\n   N o u s ne voulons point terminer cet article sans signaler les très belles\nanalyses du Te Deum de l'Enfance du Christ, des Troyens, de Beatrix et\nBenedict, que renferme le livre de M. Boschot. Véritables modèles d'analyse\nmusicale que poétise la p a r u r e d'un style harmonieux et aussi je n e sais quel\nait spécial de caractériser les divers instruments de l'orchestre p a r d e s é p i t h è -\ntes qui, toujours pittoresques, parfois hardies mais jamais excessives, leur\nconfèrent une vie symbolique et en quelque sorte les personnalisent. Et pour\nnous résumer, nous dirons que l'Histoire d'un Romantique, où semblent réunis\ntous les éléments d'un livre définitif sur Berlioz, apparait aussi comme l'un\ndes types les plus intéressants d'étude à la fois biographique, critique et\nesthétique que l'on ait tenté jusqu'à ce j o u r .\n\n                                                                G E O R G E S DE G O L E S C O .\n\n\n\nL ' h o m m e de désir,         Par   ROBERT VALLERY-RADOT. — (Paris                      Plon.)\n    E n c o r e que je n'aime pas b e a u c o u p ce titre équivoque, et que j'eusse\nvoulu celui-ci par exemple : L'homme du désir, ou cet autre : L'homme du\ndivin désir, car l'œuvre met en valeur le plus beau désir qui puisse\naccaparer l'âme h u m a i n e , le seul qui soit digne d'elle, le désir de D i e u , j'ai\néprouvé, en lisant ce beau livre, c o m m e la fraîcheur de l'air p u r , neuf et\nvierge, respiré au-dessus d u m o n d e . On sait l'affabulation très simple de ce\nlivre, qui n'a d u roman que l'apparence et dont le héros est un j e u n e prêtre,\nl'homme de désir, qui renonce h é r o ï q u e m e n t à tout p o u r servir la volonté de\nDieu mise à la place de ses volontés h u m a i n e s , a b a n d o n enthousiaste, par-\nfait, total.\n    E r n e s t Hello eût aimé ces pages frémissantes, passionnées, où de si beaux\net de si fiers déchirements de cœur c o r r e s p o n d e n t aux élévations d'une\npensée sans cesse en ascension vers l'idéal absolu, et que traverse, associée\nd a n s le m ê m e r e n o n c e m e n t à la fortune et à la gloire, l'ombre délicieuse d'une\nfemme. Il faudrait parcourir des centaines de volumes m o d e r n e s a v a n t de\nretrouver la p u r e image d'une telle Béatrice. E t je m'étonne que M. A n d r é\nBeaunier, de la Revue des Deux-Mondes, d a n s u n article s y m p a t h i q u e con-\nsacré au g r o u p e littéraire dont fait partie M. Vallery-Radot, ait pu dire\nque l'auteur n'avait pas encore trouvé son esthétique ni inventé son art. Dès\nla trentième page d u livre, celle qui ouvre la si belle et si profonde d e s c r i p -\ntion du d o m a i n e familial, nous étions conquis par la manière de penser et la\nm a r q u e littéraire de l'auteur. U n e constante élévation de pensée, servie par\nun style d'une exquise munificence, attestent en tous les chapitres le\nc o m p a g n o n n a g e fraternel d'un idéaliste et d'un artiste, qui ne se quittent pas\nle temps d ' u n e phrase.\n    J e ne crois pas que depuis L a m a r t i n e , le L a m a r t i n e des plus beaux\npoèmes, de telles mains pures aient touché la prose française pour en tirer\n de telles c a d e n c e s . C h a q u e fois surtout que l'écrivain, j'allais dire le poète,\nparle de la femme, de cette délicieuse S a b i n e , son art atteint au s u p r ê m e de\nla délicatesse et ses mots n o u s e m p a r a d i s e n t le c œ u r et l'oreille. C'est u n\n"}, {"page_pdf": 874, "texte": "                                LES   LIVRES                             755\n\nenchantement continuel. J'ai souligné, à mesure que je lisais, les plus beaux\npassages, mais ils sont si nombreux que j'hésite à choisir, une citation\nécourtée déflorerait le bouquet littéraire de ce livre.\n   M. Vallery-Radot parle (page 74) de sa prédilection pour le Phèdre de\nPlaton; cet hymne divin à la beauté... « et peu à peu, écrit-il, ces chants de\ncigales, que Platon évoque au début de son dialogue, ces murmures de\nrillyssus, ces ombres épaisses du platane, au soleil éblouissant du zénith,\nrecommencèrent d'enchanter mes sens et mon esprit ». L'emprise platoni-\ncienne est visible à plusieurs pages dignes de l'anthologie. Je signalerai aux\nconnaisseurs la page 179 et comment ce simple épisode : une troupe de\ncigognes qui passe, devient le sujet d'un bref poème que ne renierait pas\nHomère : « Alors j'évoquai aux jeunes filles les pays lumineux où ce vol\ntendait, l'Afrique éclatante, l'étincellement des sables, les fruits sous les\npalmiers de l'oasis, les groupes bariolés et taciturnes accroupis aux pieds\ndes murs blancs, et dans le brûlant silence le sanglot des fontaines cachées,\nla plainte déchirante des flûtes invisibles. »\n   Le livre de M. Vallery-Radot, de pensée supérieure, d'exécution\nremarquable, m'a ravi. Je ne sais pas de meilleure lecture à conseiller aux\njeunes hommes de vingt à trente ans s'ils veulent utiliser leur jeunesse, et\naussi aux autres s'ils souhaitent rajeunir, car il sourd de ces pages, comme\ndes entrailles de la terre, la source qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle.\n\n                                                             Por. DEMADE.\n"}, {"page_pdf": 875, "texte": "                            Notules\n  Nous recommandons tout spécialement à nos lecteurs le livre de\nnotre ami et collaborateur René GERMANE : L'AME EN ÉTAT\nDE GRACE : Poèmes en prose, publié dans les éditions de DUREN-\nDAL. — Prix fr. 3 . 5 0 .\n\n\n   M o n u m e n t V i l l i e r s d e l ' I s l e - A d a m . Notre ami José Henne-\nbicq nous communique l'appel que voici, qu'il a adressé aux admirateurs de\nVilliers :\n\n                    MONSIEUR,\n\n\n   La municipalité de Saint-Brieuc a décidé d'élever un monument à Villiers\nde l'Isle-Adam et a constitué un Comité en vue de recueillir les sommes\nnécessaires à l'érection de ce monument qui consistera en une stèle dominée\npar le buste du poète. Ce Comité présidé par M. H . Servain, conseiller\ngénéral et maire de Saint-Brieuc, m'a fait l'honneur de me confier le soin\nde recueillir en Belgique les souscriptions de ceux qu'émerveilla la lecture\nd'Akedysseril.\n   Sachant l'admiration que vous avez vouée au prestigieux visionnaire de\nL'Annonciateur, au créateur de YEve Future et au poète d'Axel, j'espère\nque vous voudrez, par votre souscription, vous associer à la glorification\nde son génie par sa ville natale.\n   C'est dans cet espoir que je vous prie, Monsieur, de croire à mes sentiments\nles plus distingués.\n                                                              JOSÉ HENNEBICQ.\n\n  Adressez les souscriptions à      M . J O S É HENNEBICQ,   116, rue St-Bernard,\nà Bruxelles.                                     -\n\n\n                                       *    *\n\n   L e C o n s e i l p r o v i n c i a l a décidé l'institution d'un concours annuel\nconsacré, sans distinction de genre, alternativement à la littérature drama-\ntique d'expression française et à la littérature flamande. Le concours pour\n1914 sera consacré à la littérature dramatique française.\n   Les œuvres, inédites, doivent être adressées à M. le Gouverneur du\nBrabant, au plus tard le 1er septembre. Elles ne porteront pas de nom\n"}, {"page_pdf": 876, "texte": "                                        NOTULES                                        755\n\nd'auteur, mais une devise à reproduire, accompagnée du nom sous enveloppe\nfermée à joindre à l'envoi et portant la mention : « Province de Brabant - Con-\ncours de littérature dramatique ».\n    P o u r prendre part au concours, il faut être Belge et habiter la province\ndepuis trois ans au moins. L a justification de ces conditions se fera par\ndocuments à délivrer par l'autorité c o m m u n a l e . Ces documents seront placés\nsous l'enveloppe prévue à l'article précédent. U n e somme de 3.000 francs est\naffectée annuellement au concours. L e j u r y a liberté absolue quant à la\nrépartition à soumettre à la députation p e r m a n e n t e . Il lui est loisible de pro-\nposer éventuellement l'attribution d'un prix u n i q u e de 3.000 francs. D a n s ce\ncas, le prix ne pourra être décerné que sous condition p o u r le lauréat, de\nfaire représenter ou tout au moins de publier l'œuvre c o u r o n n é e . L e jury\np e u t proposer aussi de laisser inemployé, en tout ou en partie, le crédit de\n3,000 francs prévu.\n    Le j u r y se compose du Député permanent, président de la Commission\nprovinciale de littérature, d'un membre délégué par cette commission, d'un\nreprésentant des concurrents, de deux membres n o m m é s par la députation\np e r m a n e n t e sur présentation d'une liste double de candidats dressée par la\nCommission de littérature.\n    L'élection du délégué des concurrents se fera à la pluralité des suffrages et\np a r bulletin sous enveloppe p o r t a n t la mention : « P r o v i n c e de B r a b a n t —\nConcours de littérature dramatique — Bulletin de vote à joindre au texte de\nl'oeuvre présentée.\n\n                                                  *\n                                              *       *\n\n   La Députation permanente du Brabant a réparti les\n4.500 francs destinés à encourager les jeunes littérateurs d'expression fran-\nçaise ou d'expression flamande de la façon suivante : Ont obtenu une prime\nde 500 francs, les auteurs français : EDMOND GLESENER, nos collaborateurs :\nL U C I E N CHRISTOPHE et DÉSIRÉ DE BOECK, J. D E BOSSCHÈRE et P A U L R E I D E R .\nDe même chacun des auteurs flamands dont les noms suivent a également\nreçu une prime de 500 francs : MM. ALPHONSE DERIDDER, c o n n u sous le\npseudonyme de Willem Elschot ; le D r ALBERT VAN DRIESSCHE, qui écrit\nsous le nom de Berto Van Keleederke ; le P è r e HILARTON THANS, franciscain,\net M.   MENNECKENS.\n\n\n\n    L ' a r t flamand e t h o l l a n d a i s . Le n° de Septembre, a b o n d a m m e n t\net richement illustré, est consacré à l'Exposition d'art ancien dans les\nFlandres, Gand 1913. Bel article, très bien pensé et écrit, de Paul\nBerckmans. Dans le n° d'Octobre, M. G. H . Marius étudie l'œuvre de\nChevalier Antoine Gérard van Ropperd (1858-1892), un artiste hollandais\nfort, mais qui mourut avant d'être parvenu à la notoriété. Chroniques\nd'art, etc.\n"}, {"page_pdf": 877, "texte": "756                              DURENDAL\n\n\n   A r t e t t e c h n i q u e . Nous signalons à l'attention de nos lecteurs ce\nnouveau périodique, publié par l'excellent éditeur Lamertin. Cette revue,\nqui se consacre à la rénovation de l'art décoratif et défend les plus\nsaines idées esthétiques, a publié, dans son fascicule de septembre, le\ndébut d'une étude de l'éminent architecte hollandais Berlage, sur l'Art et la\nsociété, qu'on lira avec le plus vif intérêt.\n\n\n   B u r l i n g t o n M a g a z i n e (octobre et novembre). Plusieurs intéres-\nsants articles ou études relatives à l'art italien :\n   M. GinoFocolari parle d'un nouveau Primitif vénitien — du XIV e siècle —\nune Madone, d'allure et de conception byzantines, qui est entrée récem-\nment à l'Académie de Venise; M. Tancred Borenius, essaie la Reconstitution\nd'un polyptique de Signorelli, en rapprochant des œuvres attribuées à ce\nmaître, qui se trouvent à la National Gallery et dans des collections privées:\nM. G. F. Hill poursuit la publication de Noies sur des médailles italiennes:\nM. Ethel Ross Barker s'occupe du Symbolisme de certaines fresques des\ncatacombes; M. Corrade Ricci résume la vie et l'œuvre de Barnaba da\nModena, qui florissait dans la seconde moitié du XIV e siècle et doit être\ncompté parmi les imitateurs tardifs des grands maîtres siennois du début du\nsiècle (belle reproduction en couleurs).\n   M. Roger Ery publie et commente Quelques tableaux du Greco appar-\ntenant à des particuliers; M. Tancred Borenius signale deux Natures\nmortes qu'il attribue à Murillo et M. José Porjouan s'occupe des Primitifs\naragonais. A propos d'Un Portrait idéalisé de Diane de Poitiers, M. Dimier\nesquisse l'iconographie de cette dame célèbre.\n   Revue des périodiques français et allemands.\n\n\n   Accusé de réception :\n\n   ART : L'esthétique de la lumière, par PAUL SOURIAU (Paris, Hachette). —\nThéories, 1890-1910. Du symbolisme et de Gauguin vers un nouvel ordre\nclassique, par MAURICE DENIS (Paris, Bibliothèque de l'Occident).\n\n\n  L I T T É R A T U R E : BOSSUET - Texteschoisis et commentés, par HENRI\nBRÉMOND, 3 vol. (Bibliothèque française   du XVII e siècle, éditée par Plon,\nParis).— Christianisme et culture féminine, par LUCIE FAURE-GOYAU (Paris,\nPerrin). — Edouard Schuré. Son œuvre et sa pensée, par A. Roux et\nR. VEYSSIÉ (id.). — Derniers essais de littérature et d'esthétique d'OSCAR\nWILDE. Traduits par ALBERT SAVINE (Paris, Stock).\n\n MUSIQUE : Scènes enfantines : Tableaux et chansons. Aquarelles de Rie\nCRAMER. Texte adapté du hollandais par Dominique La Bonnardière.\nMusique de Nelly Van der Linden Van Snelrewaard (Paris, Plon).\n"}, {"page_pdf": 878, "texte": "                                NOTULES                               757\n\n  POESIE : La Tristesse du Soleil, par JEANNE LEUBA (Paris, Plon). —\nJacques Bonhomme, par PIERRE GAUTHIEZ (Paris, librairie de l'Art catho-\nlique). — Poèmes choisies de CHARLES DE POMMAIROLS. Préface de M. BARRÈS\n(Paris, Ed. du Temps Présent). — Le Tabernacle d'amour, par MARCEL\nVANDERAUWEKA (Bruxelles, Dewit). — L'âme en état de grâce, par RENÉ\nGERMANE (Bruxelles, Ed. de Durendal). — Régner, par LÉON DEUBEL, avec\nportrail, préface de L. Pergaud (Paris, Ed. du Mercure de France). — La\nvie unanime, par JULES ROMAIN (idem). — Le silence des heures, par HENRY\nSPIESS (idem). — La robe de pourpre, par JOSEPH JEANGOUT (Bruxelles,\nLamberty).\n\n  RELIGION : Le miracle et ses suppléances, par le R. P. DE POULPIQLET\n(Paris, Beauchesne).\n\n\n  ROMAN : La bruyère ardente, par GEORGES VIRRÈS. Nouvelle édition\n(Bruxelles, Librairie Moderne). — De la fleur à l'abeille, par LOUIS D E\nLATTRE (idem). — Les arrivants, par JEAN YOLE (Tourcoing Duvivier). —\nLa douce France, par RENÉ BAZIN. Vol. illustré (Paris, Plon). — Jean le\nLoup, par JEAN NESMY, vol. illustré (Paris Delagrave). — Très Russe, par\nJEAN LORRAIN (Paris, Stocq). — Justin Pinard, professeur en Sorbonne, par\nABEL FAURE (iderr). — Servitude et grandeur ecclésiastiques, par MARCELLE\nFERRY (idem). — Idylles de la mer, par FRANK BULLEN. Préface de\nRudyard Kipling. Trad. d'ALBERT SAVINE (idem). — Les aventuristes, par\n H. B. MARRIOTT WATSON. Trad. d'ALBERT SAVINE (idem). — Paraboles et\ndiversions, par PIERRE MILLE (idem).\n\n\n    VARIA : Entre l'Olympie et la Taygète, par JOSEPH MF.LOT. Vol. illustr.\n (Paris, Plon). — Chez François Coppée, par CLAUDE COUTURIER. Vol. illustr.\n (Paris, Stock). — La science moderne et l'anarchie, par PIERRE KROPOTKINE\n (idem).\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 12, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1913-12", "signet_source": "Vingtième année - N°12 - Décembre 1913 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « Livres d'Etrennes » et vœux « à l'occasion du Nouvel An » (rubrique Les livres) ; Burlington Magazine « octobre et novembre » (Notules) ; Exposition de Gand 1913 ; Denys Rielandt (1862-1913) ; Le Baptême de Pauline Ardel annoncé « en février prochain » ; fin de volume (pp. 697-757, livraison 12 de la vingtième année) ; pagination continue de la table annuelle 1913.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}