{"numero_id": "ulb-durendal-1914-livraison01", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison01-001", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 5, "page_fin": 14, "titre_corps": "Parsifal", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Parsifal                 PARSIFAL, le poème augus", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 20, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2077, "texte": "Parsifal\n\n               PARSIFAL, le poème auguste par excellence, le Chant\n                 du cygne, de W a g n e r dont, en vertu de la volonté\n                 sacrée d'un grand génie, les représentations\n                 publiques n'étaient pas jusqu'ici autorisées, sauf\n                à B a y r e u t h , vient d'être monté simultanément\n                 sur plusieurs scènes lyriques d ' E u r o p e . L e\n                 I e r janvier 1914 m a r q u e en conséquence une\n                 date dans l'histoire de l'Art, car, les pèlerins de\nBayreuth demeurant naturellement l'exception, et une œuvre\nconçue et écrite pour le théâtre ne vivant de l'absolue pléni-\ntude de sa vie qu'à partir du jour où elle s'y trouve réalisée,\nil est permis de dire que nous assistons en ce moment à une\nseconde et même à la véritable naissance de Parsifal.\n    Cet avènement de Parsifal à la publicité mondiale du théâtre\noffre, comme toute chose humaine, ses bons et ses mauvais côtés,\nmais nous nous hâtons d'ajouter que les avantages ici surpas-\nsent notablement les inconvénients. Si Wagner réserva Parsifal\nà Bayreuth, c'est que dans la pensée du maître les représenta-\ntions du mystère sacré devaient être strictement accessibles à\nune élite. Les trente ans révolus depuis sa mort ont restitué un\nchef-d'œuvre à la pieuse admiration du monde des penseurs,\ndes lettrés, des artistes, mais l'ont d'autre part livré en pâture\nà la vaine curiosité des profanes, des snobs, des non-intuitifs,\nhélas, si nombreux, même à notre époque de grand affinement\nintellectuel, et qui, sans soupçonner un instant qu'ils se trou-\nvent devant une des plus hautes expressions de l'art et du génie\nhumains, se rendent à Parsifal sans doute avec autant d'empres-\nsement et y assistent peut-être avec presque autant de respect\nconvaincu, mais certainement avec beaucoup moins de satisfac-\n tion intime qu'à une première de Bataille ou de Bernstein.\n    Ne nous plaignons point trop cependant. S'il est vrai qu'en\nconcordance avec les idées du maître sur l'œuvre d'art par\n"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2457, "texte": "6                            DURENDAL\n\n\nexcellence, synthèse de tous les arts particuliers, les drames de\nW a g n e r doivent être vus et entendus au théâtre, afin que leur\nsuggestion exerce son empire sur notre sensibilité esthétique\nintégrale, l'on est autorisé à dire que cette nécessité s'impose\navec une particulière évidence pour Parsifal, à cause de la\nsplendeur du symbole dont la réalisation théâtrale peut seule\ndonner l'intuition complète, de la grande importance des récits\nqui doivent être naturellement accompagnés du geste et de la\nnon moins grande importance du rôle mimé de K u n d r y au troi-\nsième acte, de la très étroite dépendance où se trouve la\nmusique par rapport au poème dont, à part le Prélude et le\nC h a r m e du Vendredi-Saint, aucun fragment ne peut être\ndistrait pour l'exécution isolée au concert, de l'auguste majesté\ndu décor et des rites dans les deux scènes du Graal. Voilà assez\nde raisons pour nous féliciter de l'avènement de Parsifal sur les\ngrandes scènes lyriques du monde, venant clore définitivement\nl'ère des exécutions de concert qui, enlevant son auréole au\npoème, le découronnaient de son sublime prestige.\n   A propos de Parsifal, on a prononcé le mot de chef-d'œuvre\nde Wagner. Il serait peut-être difficile, du moins au point de\nvue musical, d'étayer cette manière de voir de raisons solides\net objectives. Cette thèse pourrait être contredite par ceux qui\nrefuseraient de lui accorder une prééminence sur la concep-\ntion gigantesque du Ring où se trouvent des pages comme\nl'entrée des Dieux au Walhalla, les Adieux de W o t a n , les Mur-\nmures de la Forêt, le troisième acte du Crépuscule des Dieux, sur\nTristan et Yseult, le poème le plus profondément intense de\nWagner et celui dont, au point de vue psvchologique, l'unité\nest la plus parlaite, sur les Maîtres Chanteurs, partition si admi-\nrablement musicale en même temps qu'extraordinaire évoca-\ntion picturale de la vie, de la poésie et de l'âme du Moyen âge\nà l'aurore des temps modernes.\n    Mais où est le chef-d'œuvre de Shakespeare, de R e m b r a n d t ,\n de Beethoven? En réalité, les génies de la trempe de W a g n e r\n n'enfantent que des chefs-d'œuvre vivant chacun de leur vie\n propre et où chaque fois le maître semble s'être renouvelé. E n\n effet, sauf le triomphe définitif du « leitmotiv », seul lien\n\"commun qui, du moins après Lohengrin, les rattachée entre eux,\n ils sont tous empreints d'un sceau typique qui les caractérisé,\n"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2609, "texte": "                                      PARSIFAL\n                                                                                       7\n\nsommets de l'art s'élevant dans des régions psychologiques et\nesthétiques totalement différentes et dont il serait bien vain et\nmalaisé de vouloir déterminer les élévations respectives.\n   Au point de vue subjectif, il est évident que les préférences\npersonnelles peuvent se donner pleine carrière, et nous nous\nrallions du reste complètement à ceux qui disent que par\nl'ampleur de son idée conductrice, la pure sérénité de son\ninspiration, le céleste arome qui compénètre tout le poème,\naussi par la divine simplicité de la forme, la souveraine, la\ntriomphale clarté avec laquelle le symbole se dégage et\ns'affirme, le drame de Parsifal, bien que situé sur la terre,\nsemble se projeter dans l'Infini et marquer dans l'essor du génie\nde Wagner comme une véritable apogée où, dépouillant toute\nfragile contingence, il plane heureux, superbe et entièrement\nlibéré dans les domaines lumineux de l'Absolu.\n   L'essence du d r a m e peut tenir en quelques lignes. Amfortas,\nroi du Graal, est comme tel préposé à la garde de la Lance\nsacrée qui transperça le flanc du Christ et de son sang pré-\ncieux qu'un ange apporta jadis à son père Titurel dans un\ncalice de cristal (1). Sa fonction principale comme pontife\nsuprême est l'offrande à l'Eternel du sang divin qui effaça\nla faute de l'homme. Mais pour être digne de cette mission\nauguste, il doit naturellement être exempt de toute terrestre\nsouillure. Or, les embûches du magicien Klingsor, chevalier\nfélon du Graal, l'ont attiré au jardin des voluptés. L à règne\nKundry la séductrice, Kundry, messagère du Graal, que les\nsortilèges de Klingsor ont dotée d'une beauté irrésistible et\nassujettie momentanément à son empire. Amfortas succombe et\n Klingsor lui ravit la lance sacrée, en lui infligeant de cette\nmême lance une blessure à la fois matérielle et morale, car si\nelle est la conséquence de la faute, elle en est aussi le symbole,\nla visible flétrissure et la m a r q u e indélébile. Cette blessure,\nsource de douleur phvsique. et en même temps de confusion\nmorale, impose au pontife déchu une double torture lorsqu'il\nest appelé à la célébration du mystère sacré.\n   L a rédemption lui viendra de Parsifal, le héros pur et\n\n   (1) C'est précisément ce calice de cristal que les traditions du Moyen-Age désignèrent\nsous le nom de Graal, expression qui, par extension métonymique, s'appliqua ensuite à\nl'ordre de chevalerie ainsi qu'aux domaines habités par les chevaliers ayant mission de\ngarder la précieuse relique.\n"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2499, "texte": "8                              DURENDAL\n\n\nsimple, ressemblant d'une façon frappante à Siegfried s'il ne\nlui était évidemment supérieur en ce point essentiel qu'au\ncourage d a n s les combats il joint le courage encore plus rare de\nse vaincre soi-même. Parsifal, lui aussi, est entré dans le jardin\ndes délices émaillé de fleurs animées, mais il n'a pas écouté\nleur t e n d r e appel, il a triomphé des séductions de K u n d r y ,\ndigne désormais d'ajouter l'épithète de Fort à celles de P u r et\nde Simple. L e baiser de K u n d r y lui a révélé la souffrance du\nmonde et, à partir de ce moment, il grandit soudain d'une\nmanière incommensurable, sa tête apparaissant nimbée de\nl'auréole du rédempteur. Possesseur de la lance sacrée\nreconquise sur Klingsor, il met fin aux tortures d'Amfortas,\ndont il a guéri la blessure par le simple attouchement de la\nlance et, montant les degrés de l'autel, car il a succédé à\nAmfortas comme roi et comme pontife, il offrira au Seigneur le\nsang divin que des lueurs surnaturelles feront briller d'inef-\nfables transparences roses, tandis que K u n d r y , elle aussi\nconvertie et rachetée, mourra extasiée et adorante aux pieds du\nRoi rédempteur. Et ainsi l'impénétrable mystère chrétien de la\n Rédemption, dont notre imagination ne perçoit plus direc-\ntement, parce qu'elle y est trop habituée, l'incomparable et\nauguste majesté, semble grandir sous l'ample voile du symbole,\nagissant de la sorte avec plus d'intensité sur notre sensibilité\nesthétique.\n   On a vivement discuté les tendances philosophiques et reli-\ngieuses de W a g n e r au moment où il composa Parsifal. Nous ne\npensons point qu'on puisse en inférer l'adhésion même implicite\nd'un des plus grands génies de l'humanité aux dogmes du\nChristianisme. D'autre part, il serait difficile d'y méconnaître\nune orientation au moins esthétique vers ce que nous appelle-\nrions volontiers le génie du christianisme, expression merveil-\nleusement juste et suggestive où, malgré la célébrité un peu\nusée de l'ouvrage de C h a t e a u b r i a n d , on aurait tort de ne plus\nvoir autre chose q u ' u n cliché vide et a m o r p h e . Cette orientation\ndoit-elle être considérée comme un phénomène psychologique\npurement accidentel et transitoire, ou bien est-on autorisé à pré-\nsumer, au cas où la vie terrestre de W a g n e r se fût encore pro-\nlongée, qu'elle aurait pris avec les années un caractère de plus\nen plus définitif? Qui pourrait se prononcer en cette matière\navec quelque semblant de certitude?\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2478, "texte": "                               PARSIFAL                                9\n\n   L a question, d'ailleurs, n'offre qu'un intérêt secondaire. Ce\nqu'il convient d'examiner avant tout, c'est l'œuvre d'art en elle-\nmême, fruit miraculeux de l'inspiration irraisonnée, intuitive\net subconsciente. Qui songe à scruter la profondeur des\nconvictions d'un Dante lorsqu'il écrivit la Divine Comédie,\nd'un Michel-Ange lorsqu'il peignit les fresques de la Chapelle\nSixtine? Ces œuvres relèvent de l'idéal chrétien. Il en est de\nmême de Parsifal.\n   Deux grandes idées sont à la base du poème et l'illuminent.\nD'abord l'idée de Rédemption qui, se retrouvant partout dans\nl'œuvre de W a g n e r , parfois à l'état d ' e m b r y o n , parfois plus\nnettement accusée, revêt dans Parsifal sa forme définitive et\nsuprême. E n s u i t e l'idée du prix inestimable de la chasteté vic-\ntorieuse et consciente. Or, l'idée du pouvoir infini de la\n Rédemption, d'une part, celle de la dignité suréminente et\nhéroïque de la chasteté, d'autre part, sont deux notions essen-\ntiellement et exclusivement chrétiennes.\n   Parsifal relève aussi de l'idéal chrétien par l'importance atta-\nchée dans le poème aux sacrements, à ces sacrements où réside\nprincipalement la force et la poésie de la vie chrétienne, par\nl'angélique splendeur que, précisément à ces moments, revêt la\nmusique de Parsifal q u a n d , par exemple, elle chante l'Eucha-\nristie dont les deux scènes du Graal offrent l'éclatant et irrécu-\nsable symbole, ensuite, lorsque, rencontrant un écho dans la\nvoix enchantée de la nature entière, elle célèbre le Baptême et\n l'Onction sainte dans la s y m p h o n i e suave et ravie connue sous\n le nom des Charmes du Vendredi Saint. Le Golgotha a été\n arrosé par le sang du Sauveur, divin b a u m e d'expiation, et\n aussitôt la nature, ainsi q u ' u n e fiancée, a revêtu sa plus douce\n parure. De ses rayons d'or, le beau soleil de Dieu est venu\n réchauffer les cœurs engourdis. Dans l'air tiède errent comme\n des haleines d'ange, et les larmes du ciel qui emperlent le gazon\n ont fait naître les fleurs. Telle pour le chrétien, la Souffrance\n apparaît comme le vestibule du Bonheur.\n   Que dire de la musique de Parsifal ? Elle est proprement une\n merveille, non seulement dans la céleste transparence de ses\n harmonies, l'exquise douceur de sa ligne mélodique et de son\n accent expressif, mais encore clans l'intime économie de toute\n son architecture, dans la surprenante appropriation de la forme\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2634, "texte": "10                                     DURENDAL\n\n\n\net du style, l'admirable fidélité avec laquelle, secondée par la\nlibre et souple mise en œuvre du « leit-motiv », la trame du dis-\ncours orchestral reflète et exprime tous les sentiments de nature\ndiverse qui viennent éclore au cours du poème, les douleurs\nprofondes, les frémissements de passion, les flambées d'hé-\nroïsme, la caresse des voluptés sensibles, les stridences d'ironie\ndémoniaque et infernale et, par-dessus tout, l'essor de l'âme\nvers le Dieu de l'Evangile. Au moins autant que dans la tétra-\nlogie du Ring, plus que dans Tristan et les Maîtres Chanteurs,\napparaît dans Parsifal l'importance esthétique et expressive du\n« leit-motiv ». Et c'est pourquoi les personnes soucieuses de\ngoûter dan-; toute sa plénitude la beauté incomparable de cette\npartition, devraient préalablement en connaître, du moins en\nses grandes lignes, la structure thématique (1).\n   Les trois thèmes qui dominent l'œuvre et dont la synthèse\nconstitue le Prélude, très aisément reeonnaissables d'ailleurs\npar la radieuse splendeur de leur mélodie, sont le thème de la\nCène, mvstérieux et solennel, le thème de la Foi, d'une séra-\nphique tendresse, enfin le thème du Graal, l'Amen de la liturgie\nsaxonne dont Wagner a modifié dans Parsifal la signification et\nle caractère, et qui, plus bref que les deux précédents, les sur-\nplombe de son appel de croisade, de son envolée chevaleresque\nel héroïque. De quelque beauté qu'il soit revêtu, tout le reste\nde la partition s'efface devant l'auguste grandeur des deux-\ncérémonies sacrées connues sous le nom de scènes au Graal.\nLorsqu'à la douleur du Roi pécheur faisant retentir de sa\nplainte angoissée le temple de Montsalvat viennent répondre\nles espoirs de pardon qui, symbolises dans le thème de la Foi,\ndescendent doucement des hauteurs de la coupole comme une\nrosée bienfaisante et exquise sur la cuisante blessure du\nremords, lorsqu'aux harmonies déchirantes du cortège funèbre\naccompagnant le cercueil de Titurel succède peu à peu, s'insi-\nnuant en progressifs effluves, la lumière qu'apporte avec lui\nParsifal, le héros fulgurant de la pitié, de la chasteté et de la\nrédemption, il semble pour les croyants que le ciel va s'ouvrir,\n\n   (1) Il faudrait absolument lire LE Parsifal de Maurice Kufferath. l'Art de Richard Wagner\nde A Ernst. Wagner de Lichtenberger, paru dans la collection Alcan. A ceux qui n'au-\nraient pas le loisir de lire ces livres remarquables, non»; recommanderons le Guide analy-\ntique el thematique de M. Knosp, paru a la maison Schott. Ce guide succinct et très intelli-\ngemmment conçu rendra d'excellents services\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2606, "texte": "                                       PARSIFAL                                         11\n\npour les autres, qu'une porte vient de s'entrebâiller sur l'Infini.\n   Disons ici un mot de la traduction française du poème dont\non se sert au théâtre de la Monnaie, et qui est d u e à la collabo-\nration de M m e J u d i t h Gautier et de M. Maurice Kufferath (1).\nL a traduction d'une œuvre originale allemande en langue fran-\nçaise ou vice-versa est toujours une mission périlleuse et semée\nde difficultés. Dans leur état actuel, la langue française et la\nlangue allemande sont probablement, et pour des raisons d'un\nordre tout différent, les instruments les plus expressifs de la\npensée humaine, la première par sa merveilleuse souplesse, sa\nclarté de cristal reflétant limpidement cette pensée en ses\nnuances les plus délicates ; la seconde par son exceptionnelle\nrichesse dans la création des mots et l'ample harmonie des\npériodes rappelant à ce point de vue la svntaxe des langues\nanciennes et plus spécialement le grec. Mais, précisément à\ncause de ces dissemblances, de ces irréductibles oppositions\nentre les qualités constitutives de leur génie, elles se montrent\nmutuellement rétives à toute transposition d'un idiome dans\nl'autre. L a traduction que nous offre M. Kufferath, profondé-\nment versé dans la connaissance des deux langues et les écri-\nvant toutes deux parfaitement, est digne de tout éloge par son\nvisible souci d'exprimer fidèlement l'essence du texte allemand,\npar le pur agencement de la phrase toujours grammaticalement\ncorrecte et française (ce qui, h é l a s ! n'est pas souvent le cas\ndans les traductions qu'on nous a données de Wagner) et le choix\nsévère d'expressions poétiques appropriées au lyrisme si élevé\ndu poème. Un autre mérite est sa ductilité souple ou, en d'au-\ntres termes, sa faculté d'adaptation à la suite du discours\nmusical.\n  Les représentations de la Monnaie réunissent tous l'es élé-\nments d'une interprétation telle qu'on la rêve pour Parsifal:\nsimple, recueillie, émue, grandiose. L'idéalité des drames de\nWagner, et spécialement de Parsifal, trône sur des cimes si éle-\n\n(1) Avant la première représentation de Parsifal à Bayreuth, qui eut lieu en 1882,\nMme Judith Gauthier, fille du célèbre poète Théophile Gauthier, en avait publié une tra-\nduction libre qui, bien qu'elle ne s'adaptât guère à la musique, avait été approuvée et très\ngoûtée par Richard Wagner.\n   C'est pour ce motif que M Kufferath l'a prise comme base de son adaptation. Mais la\ntraduction de Mme Gauthier a été entièrement refondue et complètement modifiée dans de\nnombreux passages.\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2363, "texte": "12                           DURENDAL\n\n\nvées que la matérialisation théâtrale, si nous pouvons nous\nexprimer ainsi, n'en réalisera j a m a i s complètement les pures\ntranscendances. Il s'agit donc d'un idéal dont on doit plus ou\nmoins se rapprocher. E t les interprètes de la Monnaie, pleine-\nment conscients de l'importance de leur mission, font tous leurs\nefforts pour s'en rendre totalement dignes.\n   M. Rouard (Amfortas) est a d m i r a b l e de compréhension,\nd'intonation, de mimique, de physionomie et, d'un bout à\nl'autre, son interprétation offre le caractère le plus saisissant et\nle plus d r a m a t i q u e . Dans ses yeux noirs, tristes comme la\ntombe, sur son pâle visage ravagé par l'idée fixe de l'irrépa-\nrable, on lit l'infini de la désespérance. A la première et sur-\ntout à la seconde scène du Graal, il a des profondeurs d'expres-\nsion, des explosions de douleur qui éveillent invinciblement\ndans la pensée une association d'idées avec l'émouvant\ncréateur d'Othello, d'Oedipc, de Hamlet, le grand tragédien\nMounet-Sully.\n   Parsifal, ainsi que nous l'avons dit tantôt, très semblable à\npremière vue à Siegfried, en diffère cependant beaucoup pour\nqui veut se donner la peine d'approfondir la psychologie des\ndeux personnages. Avant l'épreuve du jardin des voluptés, Par-\nsifal a sans doute des traits d'analogie avec Siegfried, mais avec\nun caractère d'extrême juvénilité, de naïveté et d'ignorance\nencore plus accusé. Après le baiser révélateur de Kundry, il\nprend une ampleur que n'offre jamais le personnage de Sieg-\nfried, ce dernier périssant d'ailleurs misérablement dans le\nCrépuscule des Dieux, victime du philtre de Gutrune et des\nembûches de H a g e n , tandis que Parsifal, instrument pro-\nvidentiel de régénération et de salut, gravit l'escalier triomphal\ndu renoncement pour ceindre la couronne des rois du Graal.\nM. Hensel, que sa connaissance imparfaite du français rend\nquelque peu hésitant, mais dont la voix d'un clair métal est\naussi chaude que s y m p a t h i q u e , établit bien cette psychologie\ndu personnage, enfant insoucieux et rieur avant l'épreuve du\njardin de Klingsor, puis digne messager du Christ dont il va\nremplir l'office adorable sur le domaine désolé des chevaliers\ndu Graal.\n   Gurnemanz, ne nous y trompons pas, ne saurait être à aucun\ntitre comparé au fidus Achates de l'Enéide, remplissant le poème\n"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "                               PARSIFAL                               13\n\n\nde Virgile de sa personnalité e n c o m b r a n t e et superflue. L e\npieux G u r n e m a n z de Parsifal pourrait être bien plutôt rap-\nproché du fidèle Kurwenald de Tristan et Yseult. L à comme ici,\nla modestie apparente de leur rôle ne doit point nous induire\nen erreur sur son importance. G u r n e m a n z occupe la scène pen-\nd a n t tout le premier et le troisième acte de Parsifal. M. Billot\ntraduit ce personnage de premier plan avec infiniment de jus-\ntesse, de noblesse et de force expressive, n o t a m m e n t d a n s le\ngrand récit du premier acte, puis d a n s l'admirable scène du\nsacre de Parsifal et du b a p t ê m e de K u n d r y . M. Bouilliez\n(Klingsor) fait apprécier dans la scène de magie les ressources\nd ' u n e voix a m p l e et vibrante.\n     E n sa foncière dualité, K u n d r y est une des créations les plus\nhardies et en m ê m e temps les plus profondément vraies de tout\nle théâtre de W a g n e r . F l o t t a n t e entre le bien et le mal, sa\nvolonté honteusement asservie au F a u t e u r de Maléfices se\nrédime et se libère ensuite sous l'action du R é d e m p t e u r et de\nla grâce divine. N o u s préférons M m e Paris sous l'aspect de\nKundry pénitente, dont elle rend l'expression et la plastique\navec beaucoup d'intelligence et de tact.\n     Nous ajouterons que les chœurs sont remarquables d'en-\nsemble et de recueillement. L e s voix saintes et pures de la cou-\npole chantent délicieusement dans un idéal recul de lointain.\nL'orchestre (principal protagoniste des drames de Wagner) est,\nsous la direction de M. Lohse, superbe de clarté, de souplesse,\nde couleur. T o u t e la figuration des deux scènes du Graal est\nréglée avec une précision, une gravité et une majesté de rites\nque l'on ne saurait assez louer. Les décors, particulièrement le\nj a r d i n de Klingsor, sont évocateurs, les costumes sont dessinés\npar M. Khnopff, avec son sens exquis de peintre poète.\n  Au moment suprême de la conclusion du poème immortel,\nlorsque le cristal rose du calice sacré commence à se colorer de\nrayons glorieux et que le t h è m e de la Foi, planant en douceur\nà l'orchestre, y tresse pour la dernière fois ses guirlandes lumi-\nneuses d'espoir, si l'on sent les larmes monter aux yeux, elles\npuisent leur source moins d a n s l'émotion sensible que dans l'in-\ntensité de l'émotion esthétique. On est tenté de ployer le genou\ndevant une des plus hautes manifestations du génie de l'homme.\nMais le génie de l'homme n'est-il pas la preuve la plus écla-\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 494, "texte": "14                           DURENDAL\n\n\ntante que Dieu est là, tout près de nous? Et si l'on pleure d'ail-\nleurs un moment sur les fragilités de l'existence, sur les cruelles\nsouffrances qui étreignent l ' H u m a n i t é , on songe que la cause\npremière en est dans le Mal moral. Alors on essuie ses larmes,\non se frappe Ja poitrine et, comme Kundry repentante, levant\nle regard vers le Ciel, on croit, on aime, on espère.\n\n                                          GEORGES DE G O L E S C O .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison01-002", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 15, "page_fin": 15, "titre_corps": "Heures égales", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Dérieux", "ancre_debut": "Heures égales                              I Dans l'estival jardin o", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 30, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1543, "texte": "Heures égales\n                             I\nDans l'estival jardin où l'espalier insole,\nAu sourd bourdonnement      de la guêpe qui voie,\nLa guirlande d'or clair des chasselas     pendants,\n— Marche silencieux et grave.\n\n                                        Et, cependant\nQue, d'une lente ascension, la matinée\nMonte, toi, dans une âme au repos ramenée,\nAccueille avec un sens plus subtil que l'esprit\nLe beau secret du grain qui gonfle et qui mûrit.\n\nLe secret de ton art est tel. Médite et sache\nComment germe, grandit, mûrit et se détache\nA l'obscur espalier — que, trop pressé     souvent.\nL'avide essaim des mots assaille eu bourdonnant —\nLe vers, ce grain parfait de la grappe    alourdie\nQu'élève, translucide, haut vers le ciel brandie.\nRayonnant de l'éclat d'un merveilleux     été,\nLe poète orgueilleux   du fruit qu'il a porté.\n\n                            Il\n\n    (\"est un site de peupliers\n    D'eau courante et de blancs      nuages.\n    Tout est mol, fuyant,   délié...\n    Le cœur se plait à ces images.\n   Le jour pose sur tout cela\n   Le calme d'un regard       paisible\n   l'A la rive, qui s'incurve, a\n   Le repliement d'un bras flexible.\n\n   Frissons des arbres. L'on dirait\n   Le soupir d'un cœur dans l'attente\n   Et ce n'est que le beau secret\n   D'un site d'arbres, d'eau   courante.\n\n   Où, comme l'eau va vers la mer.\n   Gonflant leurs voiles qui s'espacent.\n   Dans le ciel lavé d'outremer\n   Les blancs nuages passent,    passent...\n                                               HENRY   DERIEUX\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison01-003", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 16, "page_fin": 16, "titre_corps": "Yseult", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "Yseult  La maigre amante aux yeu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 31, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 757, "texte": "Yseult\n\nLa maigre amante aux yeux de fièvre et de caresse,\nYseult, comblée enfin dans son espoir amer,\nSur la plage où le soir ensanglante la mer\nLance à la mort qui vient son rire d'allégresse.\n\nDans la félicité hagarde qui l'oppresse,\nSon cœur tumultueux     et fou, longtemps désert.\nQue le tourment d'aimer brûlait comme un cancer,\nGémit de passion ravie et de tendresse.\n\nYseult au col de cygne, Yseult aux blanches mains\nMe peut survivre pour de mornes      lendemains\nA l'heure, merveilleuse entre les heures vaines.\n\nQui fait, rouge et funèbre et magnifique    instant.\nVers la poitrine ardente et pâle de Tristan\nBondir, fauve d'amour, tout le sang de ses veines !\n\n\n\n\n                                        EMILE   CHARDOMK.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison01-004", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 17, "page_fin": 17, "titre_corps": "Lucile de Chateaubriand", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "Lucile de Chateaubriand  Pâle, et de blanc vêtue, et", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 32, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 763, "texte": "Lucile de Chateaubriand\n\nPâle, et de blanc vêtue, et sur sa blanche épaule\nLaissant ses longs cheveux caressants, noirs et lourds\nPendre au hasard du vent qui la fouette ou la frôle.\nDans le bois solitaire elle fuit tous les jours,\n\nSon col flexible et nu semble un rameau de saule.\nAimanté par ses yeux de flamme et de velours\nRené la suit, rêveur plein de vagues   amours,\nSur la fauve bruyère où l'épervier piaule.\n\nAinsi l'adolescente au grand geste      alangui\nErre sous la futaie où frissonne le gui,\nSur les lisières d'or, sur la grève ou le chaume\n\nOu parmi les ajoncs des landes sans chemin,\nFraternelle, inspirée, et tenant par la main\nUn enfant de génie amoureux d'un       fantôme.\n\n\n\n\n                                         EMILE     CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison01-005", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 18, "page_fin": 18, "titre_corps": "Les paroles qu’il faut", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Marcel Vanderauwera", "ancre_debut": "Les paroles qu'il faut  Ton âme est une fleur, une", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 33, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 858, "texte": "Les paroles qu'il faut\n\nTon âme est une fleur, une de ces fleurs rares\nQu'un geste peut froisser et qu'un souffle ternit.\nJe connais bien, sais-Tu, le mal qui désempare\nEt fait imaginer que le rêve est fini.\n\nEpanche dans mes yeux la douleur de Tes doutes.\nMon cœur, plus que jamais, est frère de Ton cœur.\nJe suis à Tes genoux : Ton serviteur écoute.\nDis-moi de quels jours gris Ta petite âme a peur.\n\nNe suis-je plus pour Toi cet humble qui console\nEt qui sait découvrir, dans son amour      profond,\nLes trésors parfumés de ces douces paroles.\nQui font les soirs moins lourds et les soleils plus blonds.\n\nVoici mes bras, mes mains, mes lèvres et ma vie.\nLaisse mes yeux guérir ton amour trop peureux\nEt puise, au fond de moi, la douceur infinie\nDes bonheurs éperdus et des rêves   heureux.\n\n\n\n                                    MARCEL VANDERAUWERA.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison01-201", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : Les Philosophes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "RUBENS. Les Philosophes", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 34, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 52, "texte": "RUBENS. Les Philosophes\n   (Florence, Palais Pitti)\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison01-006", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 19, "page_fin": 44, "titre_corps": "La Flandre en Italie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "La Flandre en Italie                      Rubens                L'ART est le miroi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 36, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1916, "texte": "La Flandre en Italie\n                     Rubens\n\n              L'ART est le miroir le plus fidèle de la mentalité\n                et de la tradition des hommes parmi lesquels\n                il apparaît. On ne saurait concevoir qu'il en fût\n                autrement, à moins de le pousser dans les\n                régions du miracle. Mais, il faut ajouter qu'en\n                général, l'esprit est enclin à chercher les élé-\n                 ments de la beauté, à placer son idéal, non\n                point dans la réalité actuelle, mais dans les\naspirations que celle-ci ne satisfait point. C'est pourquoi il\ny a si rarement adéquation parfaite entre la physionomie histo-\nrique d'une époque et sa physionomie artistique. Très souvent\nles œuvres parlent un autre langage que les faits.\n   L'apparition de l'école d'Anvers au début du XVII e siècle\nmarque cette contradiction d'une façon éclatante. Le milieu\nrend compte des caractéristiques réalistes de nos artistes,\ncaractéristiques si foncières, d'ailleurs, que les italianisants les\nplus affolés du XVI e siècle ne parvinrent jamais à se laver de\ncette espèce de tache originelle. Mais que dire du « moment »?\nSi, vraiment, l'art d'une nation était toujours en corrélation\navec l'état politique et économique de celle-ci; s'il était néces-\nsairement le reflet magnifique dans le rêve des puissances et\ndes ardeurs qui agissent simultanément dans la réalité, le\nsurgissement de Rubens et de la pléiade de maîtres qui travail-\nlèrent autour de lui et dans le même esprit triomphal consti-\ntuerait une inexplicable anomalie.\n    Ce que le duc d'Albe et le duc de Parme avaient fait du pays,\nce que les exploits des troupes espagnoles et étrangères, des\nrévoltés protestants ou catholiques y avaient laissé d'intact, on\n le sait. A l'avènement des Archiducs, la prospérité d'Anvers\n était passée, détruite par les troubles et les entraves de la\n"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "20                                       DURENDAL\n\n\nguerre, et j u s q u ' à la fermeture définitive de l'Escaut, en 1648,\nelle devait languir, lançant de temps à autre des éclats c o m m e\nune flamme qui vacille en a t t e n d a n t qu'elle s'éteigne. « Sir\nD u d l e y Carlton, traversant Anvers en 1616, la trouva très belle,\nbien que presque vide ». Magna civitas, Magna solitudo, écrit ce\nseigneur à son ami Chamberlain, pour dépeindre en bref\nl'aspect de la ville. T a i n e , qui rapporte ce témoignage (1), n'en\nest pas autrement embarrassé. L e « moment » où se produit\nl'effervescence artistique rubénienne ne correspond pas, c'est\ncertain, à une phase éminente de l'histoire des P a y s - B a s , non,\nmais, seulement, selon l'illustre écrivain, à un intervalle dans\nla continuité des souffrances de nos provinces, à une période\nde moindre malheur dont les indigènes auraient joui comme\nd'une espèce de résurrection! A en juger d'après le tableau\nséduisant que T a i n e trace de ce phénomène, les F l a m a n d s ,\ndésaccoutumés de toutes les joies de la quiétude, redécou-\nvrirent le monde alors et il leur parut aussi nouveau que la paix\nm ê m e qu'Albert et Isabelle avaient apportée. L a tribulation\nfinie, on revint aux plaisirs de la vie et l'on en goûta la\ndouceur avec une espèce d'étonnement ravi... Ces sentiments,\nla chaleur de ce bien-être inattendu, auraient agi sur l'art et\ntrouvé dans ses œuvres leur manifestation grandiose...\n   Si l'on accepte cette ingénieuse adaptation du principe\ndu « moment », il faudra tenir que l'art n'a point de sources\nprofondes, lointaines, mais qu'il obéit instantanément à des\nimpulsions, momentanées elles-mêmes. D ' u n autre côté, il ne\nm a n q u e r a pas de paraître étrange que le grand maître dont\nl'art aurait reçu son accentuation des sentiments — ou, plutôt,\ndes sensations — hypothétiques de ses compatriotes; que\nRubens, l'initiateur de toute l'école, ait pu subir si vivement\nces influences de l'ambiance alors qu'il était éloigné de sa\npatrie aux débuts du règne des Archiducs, c'est-à-dire durant\nles années p e n d a n t lesquelles l'espoir d'un régime meilleur dut\nopérer avec le plus d'intensité dans les âmes. Car on ne voit\npas que, sauf un abandon plus complet au réalisme instinctif\nde la race, il y ait disparité essentielle entre les conceptions\nrubéniennes exécutées avant 1609, en Italie, et celles qui ont\nvu le jour depuis, à Anvers.\n\n (1) Philosophie de l'art, t. II, p. 55, 4e édition, Paris, 1885.\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2547, "texte": "              LA FLANDRE EN ITALIE. —        RUBENS               21\n\n\n    La thèse de Taine ici n'est, peut-être, qu'une subtile imagi-\n nation. La trêve de 1609, cette paix dans les ruines, qui, à son\n sens, fut le principe d'une allégresse si grande et si féconde,\n Sir Dudley Carlton affirme qu'elle rendit la condition des habi-\n tants pire qu'auparavant : « Toute la province écrivit-il, res-\n semble à cette ville brillante et misérable (Anvers), splendida\npaupertas »... Le triste sommaire de nos annales dans le dernier\n siècle de la domination espagnole, on pouvait le lire dans les\n inscriptions des médailles provenant de la collection de l'Etat\n et des jetons qui étaient réunis à l'Exposition de l'art belge au\n XVII e siècle en 1910. Ces jetons sont comme le mémorial\nchronologique de la décadence d'une contrée riche et labo-\n rieuse, associée malgré elle aux destinées d'une monarchie\n lointaine, au sort d'une force agonisante, soutenue uniquement\n par l'orgueil et par la substance des peuples assujettis et\nspoliés. Il nous est loisible de suivre sur ces humbles et élo-\nquents documents les alternatives d'espoir et de découragement\npar lesquelles passaient nos populations, les fluctuations du\nsentiment public, les vœux formés par la foule, les aspirations\ndont elle était animée, le désir angoissé du travail, de la vie\nfructueuse; le désir d'une paix qui ne serait pas seulement une\ntrêve précaire ou qui ne serait pas consentie — sans être plus\ndurable, d'ailleurs — au déni des droits et volontés de la\nBelgique. Les Archiducs sont venus après une ère de terreur\net de répressions sanglantes. Ils apportent des possibilités\nd'indépendance et sont salués de touchantes expressions de\nconfiance. Les jetons constatent la félicité du pays, la foi et\nl'espoir que ses nouveaux princes ont su lui inspirer; ils célè-\nbrent la sagesse de ceux-ci, leur fermeté, leur justice. La réalité\nde ce gouvernement a été infiniment moindre que les espé-\nrances que son inauguration avait fait naître. Albert et Isabelle\nont agi, certainement, mais le bienfait de cette action était\nrestreint dans des bornes fort étroites et leur initiative presque\nannihilée par l'obligation de continuer à servir les desseins\npolitiques de l'Espagne. Albert n'était pas homme, du reste, à\nsavoir se libérer de la tutelle paralysante qui pesait sur lui, et\nil n'y avait chez sa femme rien du rude et viril génie d'une\nElisabeth d'Angleterre ou d'une Catherine de Russie : « E senza\nodio e senza amore eccessive, ma benigna generalmente    a   tutti...\n"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2465, "texte": "22                           DURENDAL\n\n\nElle ne connaît ni grand amour, ni grande haine, mais est bien-\nveillante à tout le m o n d e . . . » C'est Rubens qui la juge de la\nsorte dans une de ses lettres, et la physionomie qu'elle a dans\nl'histoire et dans ses portraits répond bien à cette définition\nd'un être peu fait pour s'imposer en un siècle que le grand\nartiste qualifiait ailleurs de «siècle de f e r » . Souveraine en\napparence, elle avait régné sans gouverner, selon une formule\nqui n'était pas inventée de son t e m p s ; épouse, elle avait vécu\nen espérance, comme le peuple meurtri qui lui avait été confié ;\nespérance de maternité dont la déception avait imprimé sur son\nvisage cette ombre de tristesse que l'on peut saisir dans les\nbeaux portraits de sa vieillesse, ceux où van Dyck nous la\nmontre revêtue du costume du tiers-ordre des Clarisses ( T u r i n ,\nPinacothèque, n° 279; nombreuses répliques dont une, en\ndemi-figure, à Parme.)\n    Les inscriptions optimistes de ces jetons — qui réapparais-\nsaient plus tard en l'honneur de Philippe IV et de Charles VI ! —\ni n d i q u e n t donc plutôt ce que l'on attendait que ce que l'on a\nobtenu de chaque changement de règne : T o u t changement\nétait nécessairement accueilli comme une espérance dans une\nsituation qui semblait ne pouvoir devenir plus mauvaise. Ce\nque l'on escomptait de chaque avènement, ce qu'aucun d'eux\nn'a donné, et, peut-être, ne pouvait donner, c'était une vraie\npaix exempte de sujétions et d'amoindrissements... Et d'inter-\nvalle en intervalle, reviennent ainsi, au milieu des mentions\nde sièges, de batailles, de mariages et de naissances dynas-\ntiques, des légendes qui témoignent de l'anxiété continuelle\ndes âmes, du peu de fond qu'elles faisaient sur les indices et\nles actes les plus riches de promesses : 1603, Trompeuse amnistie;\n1608, Méfiances de la trêve; 1609, Rester sur ses gardes... ou qui\nretentissent dans la pensée comme des appels de détresse :\n1639, Désirs de paix ; 1656, Désirs de paix; 1661, En faveur de la\npaix; 1671, Désirs de paix... Les médailles relatives aux cam-\npagnes des Français en Belgique formaient réplique et éloquent\ncommentaire aux implorations monotones de ces jetons. Elles\nfont la longue énumération des prises de villes, combats, bom-\nbardements, dont notre pays fut la victime depuis la bataille\nde Rocroy (1643) jusqu'à la paix de Ryswyck, simple entr'acte\nen attendant la guerre de la succession d ' E s p a g n e , dont le\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2538, "texte": "                 LA FLANDRE EN ITALIE. —             RUBENS                 23\n\nrésultat fut de nous délivrer des Espagnols pour nous aban-\ndonner aux Autrichiens, qui nous exploiteront autant que leurs\nprédécesseurs, sans nous défendre davantage.\n    L a vie a des puissances inépuisables et merveilleuses. Elle\ns'adapte aux conditions les plus opposées à son évolution nor-\nmale. Les obstacles, elle les transforme en stimulants; elle\ntrouve des éléments de renouvellement dans la destruction\nm ê m e . . . Quelle i n d o m p t a b l e vitalité d a n s cette contrée livrée\nsans cesse en proie, avec son commerce mourant, ses ports fer-\nmés, la terre de ses cultivateurs piétinée sans relâche par les\nb a n d e s militaires, amies ou ennemies, mais également redou-\ntables. On continuait à travailler sans savoir si l'ouvrage\naccompli serait pour le profit ou pour le pillage et la rançon,\non s'installait dans l'instabilité, on faisait ressource de la ruine\net de la débâcle. Les vicissitudes étaient grandes, plus grande\nl'énergie. On ne se lassait point de bâtir sous la menace per-\nmanente du cataclysme. D a n s l'art comme dans la science, on\nne se décourageait pas d ' e n t r e p r e n d r e . J u s t e L i p s e , Simon\nStévin, van H e l m o n t , Ortélius élargissaient le c h a m p du savoir.\nAnvers, entrepôt fastueux de l ' E u r o p e au XVI e siècle, édifiait\nau X V I I e , dans les décombres de sa puissance matérielle,\nl'étonnante suprématie intellectuelle de son art, envoyait ses\nenfants en missionnaires de la beauté créée par elle chez les\nrois mêmes qui avaient détruit sa prospérité. A son retour\nd'Italie, Rubens rentrant dans la grande cité appauvrie, y\ntrouvait, cependant, un milieu favorable au complet épanouisse-\nm e n t de son génie, à la production formidable de ces œuvres\nnées de la fusion de l'esprit de réalité qu'il tenait de ses\norigines et de l'esprit de grandeur qu'il avait acquis au contact\net dans la familiarité de l'Antiquité et de la Renaissance\nitalienne. E t , en même temps que lui, après lui, sous son\nimpulsion exaltante, une légion d'artistes travailleront comme\nlui, comme il veut que l'on fasse, comme, à la fin de sa vie, il\nr e c o m m a n d a i t à François D u q u e s n o y de faire, « pensando alla\ngloria della carissima patria... en pensant à la gloire de la patrie\ntrès chère...»\n  A la vérité, plus on y regarde, plus on pense à estimer que la\nvéritable cause déterminante du renouveau de notre art en un\nsiècle si fatal au point de vue des événements, a résidé surtout\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2479, "texte": "24                             DURENDAL\n\n\ndans l'apparition de l'homme de génie qui, d o n n a n t à la fois le\nprécepte et l'exemple, entraîna à sa suite dans la voie royale\nqu'il s'était tracée toute la génération contemporaine. L'école\nd'Anvers compte, à l'époque des débuts de Rubens, des\nhommes de talent, Otto Vaenius, par exemple, mais qui conti-\nnuant, pour la plupart, à s'efforcer de rivaliser avec les Italiens\nen les imitant et en reniant leur propre tradition, restent para-\nlysés dans leur art.\n   Cet art désorbité, Rubens le remet dans son axe. On connaît\nl'idée féconde formulée par M. P i r e n n e dans son Histoire de\nBelgique, quant au rôle assumé par nos provinces entre la civili-\nsation latine et la civilisation germanique, à raison de leur\nsituation de « marches » — associées dans une existence com-\nmune — de chacune de ces civilisations. A certains égards, on\npourrait dire que le génie de Rubens a exercé une action inter-\nmédiaire analogue entre l'art flamand et l'art italien ou, plutôt,\nentre la conception réaliste et la conception idéaliste née dans\nla Péninsule sous l'influence combinée de l'humanisme et de\nl'étude assidue des œuvres antiques. Avant lui, n o m b r e d'ar-\ntistes flamands avaient propagé les principes classiques et\navaient tâché de les appliquer dans leurs ouvrages. Mais ils y\nagissaient, comme nous l'avons montré, à la façon d'éléments\nmal assimilés, hétérogènes et étrangers. A Rubens seul il appar-\ntint de les naturaliser dans l'art flamand, et sans rien changer\naux caractères fondamentaux de celui-ci, d'élargir dans tous les\nsens le champ de sa vision, d'ouvrir de nouveaux et vastes\ndomaines à son imagination. T e l l e m e n t que s'il y a eu des Ita-\nlianisants parmi ses prédécesseurs, parmi les artistes de son\nécole il n'y a plus que des F l a m a n d s .\n   Il n'était ni dans la pensée, ni dans le t e m p é r a m e n t de l'il-\nlustre maître de se hisser sur un piédestal de dignité arrogante\nou de limiter, en vertu de conceptions dogmatiques, l'étendue\ndu domaine de son activité. L'esprit académique, renforcé par\nl'esprit jacobin, dictait plus tard à David son insolent : « J e ne\npeins que l'histoire! » Cet esprit était inconnu à Anvers, du\ntemps de R u b e n s . L e milieu, conservateur par essence des tra-\nditions, opposé par fonction à la libre évolution de l'art, où cet\nesprit aurait pu naître, l'Académie, pour l'appeler par son nom,\nne devait être créée à Anvers qu'en 1663. L e bon David\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2535, "texte": "              LA FLANDRE EN ITALIE. —        RUBENS              25\n\n\nTeniers, qui fut l'initiateur de cette institution, comptait\nenrayer, grâce à elle, la décadence artistique qui avait suivi la\ndisparition des principaux maîtres de l'école rubénienne. Il ne\nfit que la précipiter davantage, car le remède était pire que le\nmal. Il n'y a point de doute que si une académie avait existé\nau moment des débuts de Rubens, de Jordaens ou de van Dyck,\nelle se serait trouvée, par la force des choses, en opposition avec\neux et eût dénoncé leurs ouvrages à l'indignation des connais-\nseurs et des gens de goût! Mais, il n'y avait que la vieille gilde\nde Saint-Luc, avec l'archaïque organisation, dont les défauts\net les inconvénients, notamment la confusion parmi ses mem-\nbres des artisans et des artistes, étaient moins pernicieux pour\nla liberté et l'avenir de l'art que l'action d'une Académie fatale-\nment impatiente d'orthodoxie et de doctrine. En tout cas, la\nconfrérie à laquelle tous, célèbres ou obscurs, doivent être affi-\nliés; la confrérie est un lieu de communauté, de camaraderie,\nde fraternité, un peu rude, parfois, probablement, mais où il\nn'était pas mauvais que Rubens ou que van Dyck, grands sei-\ngneurs de l'art, familiers des cours, des grands et des savants,\nrevinssent de temps à autre se mêler à la foule bourgeoise des\nartistes. Ils changeaient de la sorte d'atmosphère intellectuelle\net morale, reprenaient contact avec la pensée et les aspirations\npopulaires, on pourrait même dire avec eux-mêmes, avec leurs\norigines, avec le fond primitif de leur propre personnalité.\nAprès avoir fréquenté l'Italie, ses académies et ses maîtres déca-\ndents, après s'être laissé séduire un instant, là-bas, par cer-\ntaines idées esthétiques qui devaient prévaloir par la suite et\ntendre à déraciner l'art de la vie pour le confiner dans la fiction\nérudite, il était salutaire que ces grands artistes reprissent pied\ndans la réalité des choses et des gens de leur pays, échappas-\nsent aux prestiges de la spéculation grandiose, de la hantise de\nl'Antiquité, pour redescendre, une heure, au niveau des esprits\npositifs et de la vie coutumière. Car, si hautes et si inépuisables\nque fussent leurs facultés d'imagination, ils étaient tels que\nseule cette réalité, que seule cette vie pouvait donner aliment à\nleur art, fournir à leurs illustrations de l'histoire sacrée ou pro-\nfane, de la légende chrétienne ou de la fable, la forme resplen-\ndissante dans laquelle elles ont continué à s'imposera l'admi-\nration des générations.\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2432, "texte": "26                                 DURENDAL\n\n\n   L a gloire de l'école d'Anvers est là, au s u r p l u s ; dans son\nattachement spontané ou volontaire à la nature, à la vérité\nobservée et acceptée telle quelle, sans retouches, sans embellis-\nsements affadissants, à u n e époque où, sous la p r é p o n d é r a n t e\ninfluence des écoles italiennes et, spécialement, de l'école de\nBologne, on allait de plus en plus, dans la recherche de l'ex-\npression pathétique et du « beau idéal », vers le dédain de la\nbeauté réelle et vivante.\n   On pourrait presque répéter de la nature, au point de vue\nesthétique, ce que l'on a dit de Dieu : q u ' u n peu de science\néloigne d'elle et que beaucoup de science y r a m è n e ! L e\nXVI e siècle dans l'enivrement d'une science qui était bien\npetite encore et bien chimérique, de quelques connaissances\nignorées des siècles antérieurs, rêva d'un art qui fut aussi\nsupérieur à l'art de ces derniers que sa science l'était, dans son\nopinion, à celle du moyen âge. L e vrai, vers lequel le\nXV e siècle s'était efforcé avec une si émouvante obstination,\nparut trop simple alors, trop vulgaire, trop facile, bon tout au\nplus pour le peuple et les illettrés! On le délaissa pour tâcher\nd'atteindre, par le moyen d'une inspiration nourrie surtout de\nvirtuosité, le sublime, ce sublime qui, aujourd'hui, nous semble\nchez Guido Reni et chez l'Albane, par exemple, si vide de\nsubstance et si dénué de pouvoir impressionnant.\n   Cette voie, dans laquelle l'art italien est tout à fait engagé à\nl'heure des débuts de Rubens, l'art flamand, grâce à celui-ci,\ns'en détournera. Sans doute, ce ne sera pas en vain que le\nmaitre aura résidé plusieurs années en Italie, dans cette patrie\nprédestinée de l'art, dont les propos de ses maîtres, le\npaysagiste Verhaegt, bien oublié à présent, mais qui avait\nobtenu des succès à Florence et à Rome, Adam van Noort et\nOtto Vaenius (1), italianisants fervents, avaient dû lui donner\ndepuis longtemps la nostalgie. Quel artiste descendu du Nord\npourrait, au demeurant, avoir hanté cette terre de gloire et de\nsouvenir, avoir parcouru des contrées comme la Toscane,\nl'Emilie, la Sabine, séjourné en des villes telles que Rome,\nFlorence ou Venise, sans avoir senti s'élargir son cœur et sa\n\n  (1) La seule œuvre d'Otto Vaenius que nous ayons rencontrée en Italie est une\nréplique du portrait de l'Archiduc Albert, du Musée de Bruxelles. Elle se trouve au\nMusée de Padoue.\n"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2454, "texte": "                    LA F L A N D R E   EN   ITALIE.     —    RUBENS                     27\n\n\n\npensée dans l'habitude d'une beauté inattendue pour lui, d'une\n beauté faite toute de rythme, de lignes et de lumière, dont le\nsecret lui est révélé à la fois par les aspects du paysage et des\ncités et par les grandes œuvres de tous les temps?\n   L'émoi, tout ensemble ravi et intimidé, de l'esprit avide de\nconnaître qui voit s'ouvrir tout à coup devant lui de nouvelles\nperspectives de savoir, de réflexion et de rêve, le jeune Rubens\ncertainement l'a éprouvé bien souvent durant son séjour au\ndelà des Alpes. En approchant des peintures de Titien, du\nVéronèse, du Tintoret, du Corrège, en copiant certaines d'entre\nelles, soit pour lui-même, soit pour son « Sérénissime patron »,\nVincent de Gonzague, duc de Mantoue, comment n'aurait-il\npas envié à ces artistes, non moins prodigieux coloristes que\nles Flamands, cette fierté et cette désinvolture de la compo-\nsition, inaccessibles jusque là aux Flamands?... Quelle commo-\ntion aussi dans cette vaste intelligence à la révélation de la\nSixtine! Quel foudroiement, quelle illumination, à l'éclair des-\nquels le jeune visiteur, ébloui, dut entrevoir sa propre\ndestinée! Car, au premier aspect de la voûte et de la haute\nmuraille sur lesquelles Michel-Ange a abrégé en figures\nformidables l'histoire de l'humanité depuis les origines jusqu'au\njugement dernier, devant ce rêve d'un Titan pour lequel toute\nparole était geste, l'étranger, l'artiste encore inconnu, d'abord\natterré d'admiration, n'a-t-il pas dû sentir s'agiter confusément\nen lui, comme un pressentiment de son œuvre future, le génie\nimpatient de créer, de tirer à son tour de la matière des êtres\ncapables, aussi bien que ceux du grand Florentin, de\nconfondre et d'exalter la pensée? Et bien que la vocation déjà\ndistincte de son art l'attirât davantage vers les expressions\nmouvementées de la force et de l'éclat que vers les immobiles\nexpressions de la pensée qui songe et qui souffre, il était\nhomme de trop de sympathie et d'une sympathie trop univer-\nselle pour ne pas aborder avec la même joie mélangée de\nvénération les œuvres de Léonard, ce maître de la vie\nintérieure (1).\n  Nul ne saurait dire ce qu'eût été l'œuvre de Rubens s'il\nn'avait point voyagé en Italie, s'il ne s'était pas arrêté, specta-\n\n  (1) On sait, en effet, que, de passage à Milan, il exécuta u n dessin, qui fut gravé plus\ntard, de la Cène de S. Maria della Scala.\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2417, "texte": "28                          DURENDAL\n\n\nteur génial, apte à tout comprendre et à tout aimer, devant les\ntravaux infiniment divers des grands représentants de la\nrenaissance classique, comme devant les vestiges, monuments\net sculptures, de ceux des Anciens. Pour étendue que soit notre\nculture, il ne lui est jamais inutile de pénétrer en de nouveaux\ndomaines, de rencontrer des occasions d'acquisitions nouvelles.\nNotre esprit s'affine et se perfectionne d'autant davantage qu'il\nose affronter des esprits plus différents de lui-même et plus\nsusceptibles de lui donner une expérience nouvelle de sa propre\npensée. Rubens, par exemple, aurait pu évidemment prendre,\nsans quitter Anvers, une connaissance assez considérable de\nl'art et, surtout, de la littérature antiques dans les livres,\nnotamment ceux qui sortaient des presses de son ami Plantin,\net dans les collections d'amateurs tels que le bourgmestre\nRocockx et le greffier Gevaert. Mais si vastes qu'eussent pu les\nfaire l'étude, les conversations ou les correspondances avec les\nsavants et les curieux comme l'aimable Fabri de Peiresc, ces\nconnaissances fussent toujours restées fragmentaires... Elles\nauraient conservé un caractère académique, théorique, seraient\nrestées impuissantes à se vivifier en lui, enfermées dans sa\nmémoire de la même manière que dans les compartiments\nméthodiques d'un musée les oeuvres taillées ou peintes pour\nagir et signifier dans la vie, pour être placées au grand jour de\nla place publique ou dans l'atmosphère de prière collective d'un\ntemple. L'antiquité, celle des poètes, celle de l'histoire, celle\nde la fable, ce passé héroïque et païen duquel tant de ses\nouvrages sont inspirés, il ne pouvait en recevoir la vision totale,\nlumineuse, cohérente, qu'en Italie, sur le sol qui avait porté\nvivante cette antiquité morte, dans le pays qui, malgré tant de\nrévolutions violentes, avait conservé l'empreinte spirituelle de\nla grande civilisation disparue et qui venait, précisément, au\nsiècle précédent, d'essayer d'en ressusciter la tradition dans\nson art.\n  Ainsi, l'Italie a donné à Rubens la matière d'une partie de\nson œuvre. A peu près, à certains égards, comme elle avait fait\ndéjà, par l'intermédiaire de ses conteurs, pour Shakespeare.\nMais, de même que le grand poète a repétri à l'image de son\nrêve et de sa sensibilité les héros de Boccace ou de Bandello\nqu'il a poussés sur la scène de son théâtre, Rubens a fait\n"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2496, "texte": "               LA FLANDRE EN ITALIE. —       RUBENS              29\n\n\nsiennes ses évocations mythologiques et antiques en leur\nfaisant traverser son imagination, en leur faisant contracter, à\nla chaleur de celle-ci, toute la beauté vigoureuse de la vie.\n   D'un autre côté, on ne saurait nier qu'au point de vue du\ndéveloppement de son goût naturel du faste et des belles\nordonnances décoratives, le maître d'Anvers doive à Raphaël\ncomme à Titien ou au Véronèse. Les compositions pleines\nd'équilibre et de somptuosité de ces artistes lui ont beaucoup\nenseigné; peut-être aussi celles de certains primitifs. Car il n'y\na point de raison de croire que sa curiosité dédaignât ceux-ci\nen Italie plus qu'elle ne faisait de leurs contemporains en\nFlandre. Mais, il n'a rien reçu qu'il n'ait transformé en se\nl'assimilant. Son génie a emprunté de toutes parts, mais tout\nce qui est sorti de la fusion de sa pensée avec celle des autres\nn'est qu'à lui. « J'ai toujours eu pour principe de ne me\nconfondre avec nul autre, si grand qu'il pût être », écrivait-il un\njour au secrétaire du duc de Gonzague. Son œuvre parle le\nmême et fier langage.\n   Pendant son séjour là-bas, il a étudié passionnément. Il met\nà profit un voyage exécuté avec son patron pour prendre des\ndessins d'après les plus beaux palais de Gênes, dessins qui\nfurent reproduits dans un album de cent trente-neuf planches\npublié plus tard à Anvers. A Rome, durant les congés que lui\naccorde d'assez mauvaise grâce Vincent de Gonzague, il remplit\nce Livre des passions, dont parle Bellori, et où il avait dessiné à\nla plume les expressions dramatiques qui l'avaient le plus\nfrappé dans les ouvrages de Raphaël, de Michel-Ange, etc., ou\ndes anciens, et consigné des observations personnelles de toute\nnature sur son art. Il avait vécu, impatient de connaître et de se\nperfectionner, parmi toutes les choses prestigieuses que\nrenfermait la ville éternelle; il avait fréquenté le monde agité\net bruyant des artistes et des académiciens de l'Italie. Il avait\nvu Annibal Carrache et le Caravage, à Rome; il avait discuté et\nentendu discuter du beau et de ses expressions, du clair-obscur,\ndu naturalisme et de toutes les théories esthétiques qui allaient\ns'élaborant dans les écoles déclinantes de la Péninsule; les\nœuvres et les hommes et le beau pays lui-même, avec sa figure\nde nature, avec sa figure d'art ancien et moderne, lui avaient\nbeaucoup appris. Cependant, s'il avait beaucoup appris des\nautres, il n'avait rien laissé de lui-même.\n"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2561, "texte": "30                             DURENDAL\n\n\n   Il était homme à tout comprendre, à venir à tout avec u n e\ncuriosité fraîche et une s y m p a t h i e ouverte, mais il avait plus\nregardé les œuvres puissantes des grands maîtres du X V I e\nsiècle, celles de Michel-Ange, fortes et audacieuses dans l'in-\nvention; celles de T i t i e n , fortes et calmes dans l'exécution,\ntoutes fondées d a n s la vérité, qu'écouté les discours a b o n d a n t s\net les dissertations argumentées des représentants de l'art ita-\nlien débilité du t e m p s . L a netteté de son clair regard, amoureux\ndes formes et des apparences colorées, ne se laissera j a m a i s\nobscurcir par des théories. L a vie qui, ailleurs, s'en allait de\nl'art, la réalité que l'on désertait, il en remplira ses peintures.\nDevant sa toile, il ne raisonne pas, il sent. A une époque où\nl'art, partout, a tendance à se mettre au service ou sous le con-\ntrôle de l'idée, il ose, lui, lâcher la bride à sa fougue native, à\nla riche, à l'inépuisable inspiration où toute la fiction vient se\nmélanger sans cesse à toute la réalité, celle-là conférant à\ncelle-ci la dignité lyrique pour recevoir d'elle la vie en échange.\nP a r t o u t où Rubens passe, la vie le suit, comme W o t a n , la\nfoudre. D'où que ses héros soient provenus, de l'histoire sacrée\nou de l'histoire profane, de la poésie ou de la fable, ou m ê m e\nde l'allégorie, il suffit que son pinceau souverain les ait\neffleurés pour que, sortant de la littérature ou de l'abstraction,\nils entrent dans la plénitude victorieuse de l'existence. E t tout\nle secret de cette création éblouissante, c'est que le maître ne\nd e m a n d e pas la vie à l'invention arbitraire, mais à la vie elle-\nm ê m e . Et, en effet, si cette vie déborde dans ses tableaux\ncomme un torrent, si elle s'étale dans son œuvre avec la majesté\nd'un fleuve lourd et puissant; si les êtres qu'il a éternisés d a n s\nla nudité des dieux, dans l'apparat des rois ou des conquérants,\ndans la vulgarité des paysans ou le d é n û m e n t des misérables,\ns'imposent à nous à la façon de créatures vivantes, c'est tout\nsimplement parce que la vie dont ils sont animés a palpité,\nsouffert ou joui sous le soleil; tout simplement parce que cette\nvie a vécu.\n   Dans sa Théorie de la figure humaine considérée dans son principe,\nil passe en revue les plus belles statues de Rome, « tant pour\nle dessin et la juste proportion des m e m b r e s que pour les mou-\nvements, les attributs et les différents contours des figures »,\nafin que quiconque puisse « les admirer, mesurer... et prendre\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2637, "texte": "                LA FLANDRE EN ITALIE.          —   RUBENS                  31\n\n\nde chacune ce qui est susceptible d'imitation ». C'est là la\nleçon de l'élève, non la p r a t i q u e du m a î t r e . Il est bon que l'ap-\nprenti acquière la science de l'art, mais t o u t son savoir sera\ncomme néant si, l'ayant acquise, il ne se retourne pas vers la\nn a t u r e . Ainsi a fait R u b e n s . On ne rencontre point chez lui de\nfigures qui ne soient qu'apparence sans substance. L e réalisme\nest le fond i m m u a b l e de son art. Il reste intact, pareil à lui-\nm ê m e , dans toutes les phases de la carrière du maître, d a n s les\npériodes anversoises — avant et après le séjour en Italie —\nd u r a n t celui-ci, et davantage encore, peut-être, dans la période\nsuprême de sa vie, celle d ' H é l è n e F o u r m e n t , celle où tous les\npouvoirs de son génie vieilli, toutes les clartés, plus vives, plus\nétincelantes que jamais, de sa palette se consacraient à la célé-\nbration du bonheur renouvelé de son foyer.\n    Si l'on examine ceux de ces travaux qui datent, certainement\n ou vraisemblablement, de M a n t o u e ou de Rome, on n'y\ndécouvre rien qui m a r q u e une accentuation n e t t e m e n t étran-\ngère au développement normal de sa personnalité, aucune de\nces caractéristiques insolites, accusées avec une sorte de brus-\nquerie et qui dénoncent chez les jeunes artistes u n e influence\nrécemment subie. Vers 1604-05, il peignit pour son patron un\ngrand tableau dont la partie centrale : Vincent de Gonzague et sa\nfamille adorant la Sainte-Trinité, se trouve à Mantoue (Académie\net Bibliothèque municipale). Des p a n n e a u x détachés du même\nensemble ont été recueillis par les musées d'Anvers, de N a n c y\n et de Vienne : L a Transfiguration (Anvers), avec ses nombreux\n personnages clans toutes les attitudes de l'adoration et de l'éton-\n nement et ses éclats de lumière miraculeuse s'inspire du tableau\n célèbre de R a p h a ë l ; le Baptême du Christ (Nancy), avec ses\n figures nues de baptisés qui se rhabillent ou s'essuient le corps,\n évoque i m m é d i a t e m e n t le souvenir du carton de Michel-\n Ange pour la Guerre de Pise. Ces compositions mouvementées\n devaient offrir un contraste saisissant avec la partie supérieure\n de l'œuvre, où tout — figures de réalité, portraits admirables,\n et figures idéales — est splendeur sereine ou prière silencieuse.\n On surprend là cette simplicité empreinte de grandeur, cette\n majesté sans emphase à laquelle l'artiste dérogera souvent, par\n la suite, mais dont on trouve des exemples dans toutes les\n périodes de son activité. L e coloris, fort, profond, vibrant est\n"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2430, "texte": "32                                     DURENDAL\n\n\ndans la manière large qui atteint l'éclat et l'harmonie sans les\nchercher, que l'on observe dans les plus beaux ouvrages du\nmaître. Certaines des autres toiles de Rubens, que l'on rap-\nporte à la même époque, par exemple, la Louve allaitant\nRomulus et Remus, du Musée du Capitole, à Rome, suscitent des\nremarques analogues. La conception et la facture de cette\nœuvre font songer à Titien. Elle est peinte dans des tons en\nmême temps chauds et contenus.\n   Dans la sobriété et la pureté de la ligne, il semble que l'on\nsaisisse l'effet des disciplines italiennes. L'Antiquité est là sous\nl'aspect des divinités du Tibre : le fleuve lui-même, vieillard\npensif et barbu, le torse nu, la tête ceinte d'un bandeau, et une\ncharmante nymphe au visage ingénu; la Flandre est là aussi,\ndans le beau décor frémissant d'arbres et d'eau, dans le rus-\ntique Faustulus, qui découvre les deux enfants et leur mère\nnourricière, dans ces enfants eux-mêmes, fleurs de vie naissante,\nqui remplissent l'œuvre du doux rayonnement de leur chair\nnue... (1)\n   Le Gonzague, qu'il fût incapable de discerner le génie ou\ninsoucieux d'en gaspiller capricieusement les années, utilisa\nfréquemment les services de Rubens à la confection de repro-\nductions de peintures italiennes. Mais l'originalité de l'artiste\nétait de celles qui ne s'assujettissent pas sans résistance à\nmarcher dans les pas d'autrui. Témoin la copie effectuée par\nlui d'une partie du Triomphe de César, peint par Mantegna pour\nle théâtre de Mantoue, copie conservée, aujourd'hui, à la\nNational Gallery, et dont on pourrait dire, comme de maintes\ntraductions, que c'est une belle infidèle. L'œuvre du grand\nartiste padouan est magnifique. C'est Rome elle-même qu'il\nfait surgir à nos yeux, dans l'appareil à la fois pompeux et sau-\nvage d'un de ces triomphes, d'un de ces jours d'orgueil où les\ncitoyens acclamaient la gloire de la ville dans la personne du\ngénéral victorieux chevauchant par les rues, escorté de ses\nlégions, de ses prisonniers enchaînés et des chariots remplis des\nrapines héroïques de la guerre; c'est Rome descendue en\ncortège solennel de la frise sculptée d'un temple ou d'un arc\n\n  (1) Cette belle œuvre et certaines de celles dont il est parlé plus loin ont été exposées à\nBruxelles en 1910. On en trouvera de magnifiques reproductions dans le Trésor de l'art\nbelge au XVIIe siècle, publié par la maison Van Oest.\n"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2589, "texte": "               LA FLANDRE EN ITALIE.      —   RUBENS               33\n\n\nde t r i o m p h e . . . G r a n d e majesté, mais majesté morte, qui a\nquelque chose d'archéologique... Rubens vient qui regarde, à\nson tour, la noble vision fixée par son illustre prédécesseur. Il\nveut l'imiter avec respect, mais, au lieu de l'imiter, il l'inter-\nprète. Sous son pinceau, la belle représentation s'anime, le\ndécor prend plus d'éclat, les personnages plus de vie... Une vie\ndifférente, à vrai dire, moins latine, et qui ne semble avoir\nd'antique que l'apparence. Car, tout en s'efforçant de suivre\nexactement son modèle, en nous m o n t r a n t comme celui-ci les\néléphants, les animaux féroces, les bœufs couronnés de roses\nattelés à des chars, défilant pêle-mêle au milieu de la foule des\nsoldats, des esclaves et des joueurs de flûte, Rubens jette tant\nde couleur sur cette image, et une couleur si flamande, que\n nous sommes induits à croire que ce n'est pas là une savante\nrestitution historique, mais bien la commémoration de quel-\n q u ' u n e de ces cavalcades pittoresques, de ces Landjuweelen, à\n l'organisation desquels les Chambres de rhétorique anversoises\n excellaient.\n   De temps à autre, cependant, le duc de Mantoue demandait\nà son peintre, soit pour l'ornement de ses demeures ou des\néglises de sa capitale, soit pour en faire présent, une œuvre\npersonnelle, tableau de piété ou de fantaisie, portraits aussi et\nqui n'avaient pas toujours le caractère équivoque de ceux dont\ndevait se composer cette Galerie des dames de qualité, à la forma-\ntion de laquelle le j e u n e maître refusa, finalement, de parti-\nciper. On doit, selon toutes apparences, inscrire au nombre des\nouvrages commandés par Vincent l'Hercule ivre conduit par une\nnymphe et un satyre, de la Galerie royale de Dresde. Cette pein-\nture provient, d'ailleurs, de Mantoue. L a mythologie était\npartout d a n s les palais du duc, et elle y est toujours, admira-\nblement conservée dans le d é l a b r e m e n t de ces fiers édifices.\nC i n q u a n t e ans auparavant, Jules Romain avait décoré les salles\nde la Regia et celles du palais du T é d'énormes et théâtrales\névocations de la lutte des Géants et des Dieux et d'autres\nfables du paganisme. Mais, si Rubens a étudié ces ouvrages,\ntrès admirés encore de son temps, il n'en a rien retenu. E t , à\nla vérité, les êtres de fantasmagorie qui s'y agitent et y gesti-\nculent durent lui paraître, comme ils sont, en effet, vides et\ninexpressifs. Il y a là moins d'art que d'artifice, une concep-\n\n\n                                                                   3\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2467, "texte": "34                                    DURENDAL\n\n\ntion naturellement inacceptable pour un t e m p é r a m e n t tel que\nle sien, pour un artiste enclin à créer la fiction en l'incarnant,\nnon en des formes fictives elles-mêmes, mais dans la réalité.\nE t ce qui frappe dans l'Hercule ivre de Dresde, exécuté en un\nmilieu où les tendances réalistes du maître devaient rencontrer\nl'hostilité des œuvres et des opinions en vogue, c'est la vigueur\nfranche, affirmée avec une sorte d e tranquille assurance, de cet\nart qui, si l'on ose dire, est tout chair et tout muscle; c'est la\npuissance impérieuse qui se dégage de ces figures tirées de\nl'imagination pour être lancées dans la vie; de cet Hercule\npesant, massif, avec son regard hébété, avec l'incertitude de ses\npas et de ses gestes, demi-dieu dont le vin a fait une demi-bête,\nun compagnon d'animalité pour le satyre et la bacchante qui le\nguident en g a m b a d a n t . . .\n   Là, pas plus que dans les Trois Grâces (Florence, Offices,\nn° 842) (1), page contemporaine, il ne cède à la tentation d'idéa-\nliser qui, cependant, devait être bien grande chez un jeune\nartiste tout livré aux enchantements italiens. Rien, évidem-\nment, n'aurait été plus facile pour un exécutant de sa souplesse\nque d'affiner le galbe du visage de ses déesses, que de modeler\nles contours de leur corps en s'inspirant de la statuaire antique.\nOn n'aperçoit chez lui aucune disposition à entrer dans cette\nvoie. vSes mythologies ne sont pas moins flamandes que telle\nDanse de paysans ou que la Kermesse qui est au Louvre. Leurs\ntitres sont antiques, leurs acteurs modernes, actuels, filles\nblondes des bords de l'Escaut avec leur corps robuste et leur\nchair opulente; ouvriers des Nations au torse musculeux qui ne\nsemblent pas autrement embarrassés de leur rôle de divinités\nde l'amour, du vin ou des bois.\n   On ne saurait dire dans quelle mesure variable se mariaient\nclans le génie de Rubens l'esprit et la matière ; ce qui est cer-\ntain, c'est que, par la nature de son art, il n'était rien de\nl'esprit qui, à ses yeux, ne dut trouver sa traduction dans la\nmatière. Cette matière, il l'a prise où elle était : autour de lui.\nSes plantureux modèles, il les a souvent parés, vêtus ou dévêtus\npour les transformer en acteurs de quelque scène biblique ou\n\n  (1) A la Pinacothèque de Turin (n° 2381. se trouve un tableau représentant le même sujet\nqui a été attribué à Bonifazio Rembo. mais dont l'auteur est certainement un inconnu\nflamand\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2503, "texte": "               LA FLANDRE EN ITALIE.       —   RUBENS                35\n\n\n\nantique, il les assied, sous les traits de P h i l é m o n et de Baucis,\nen face de J u p i t e r et de Mercure, ou en convives de Simon\ndevant Jésus aux pieds duquel Madeleine se prosterne... Sou-\nvent aussi, il les prend et les introduit tels quels dans son\nœuvre. L e sentiment de la couleur locale qui a prévalu, plus\ntard, à la suite d'une espèce de victoire des facultés positives\nde l'esprit sur ses facultés d'imagination, était plus étranger à\nl'art rubénien qu'il ne le fut dans la suite du siècle à l'art fran-\nçais. Rubens et les artistes de son école ne sont pas moins\nnaïfs, à certains égards, — si naïveté il y avait — que les\nPrimitifs. Ils font rarement effort et, sinon, effort très super-\nficiel pour présenter leurs figures dans un costume qui ne soit\npas trop évidemment a n a c h r o n i q u e .\n    Il faut tenir, au surplus, que le souci archéologique dans\nl'art est presque toujours en raison inverse de la puissance de\ncréation dont ce dernier est a n i m é . Si, de nos jours, nous res-\ntaurons avec tant de zèle, avec un zèle parfois intempestif,\nc'est, sans aucun doute, parce que nous nous sentons peu capa-\nbles de remplacer dignement la beauté qui se détruit ! Il est\navéré que les architectes gothiques et classiques n'usèrent\nd'aucun respect à l'égard des ouvrages admirables de leurs pré-\ndécesseurs. Dans le plus fort de la ferveur pour l'Antiquité, les\nconstructeurs du palais Farnèse, à Rome, se servirent du Coli-\nsée comme d'une carrière !... L a peinture du X V I I e siècle fla-\nmand s'astreint bien à certaines conventions observées avec\nplus ou moins de rigueur, quant au costume des personnages\nsacrés et des personnages a n t i q u e s , mais, partout, que la scène\nsoit placée dans le passé m y t h i q u e de la Grèce, à Rome, en\n Galilée ; partout on rencontre des figurants qui semblent être\nentrés de plain pied de la réalité dans l'art, qui paraissent être\n venus de la place publique pour se mêler, sous leurs habits ordi-\n naires, aux acteurs travestis qui, sur la scène du tableau, jouent\n les premiers rôles... L e Saint Martin, de van Dyck, qui, dans\nson allure de princière désinvolture, m a r q u e si bien, dès l'ori-\ngine, les inclinations aristocratiques du talent du maître ; ce\njuvénile chevalier, cambré dans sa cuirasse, avec sa longue che-\nvelure et sa toque à l'aigrette fière, a moins l'air du pieux\nsoldat romain des récits hagiographiques que de l'héritier\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2620, "texte": "36                                  DURENDAT.\n\n\n\nprésomptif de quelque petit marquisat italien (1)... Rubens\nnous racontant la parabole de VEnfant prodigue, en situe les\npéripéties, non au milieu de quelque paysage oriental inventé,\nmais, comme faisait Dürer, comme fera R e m b r a n d t , sous le\nciel brumeux, dans un coin de village de son propre p a y s . Le\ngrand artiste ramène sans hésiter tous les siècles à celui où\nil vit : T o m y r i s , reine des Massagètes, et ses suivantes, ne\nsont pas habillées autrement que telle riche Anversoise des\namies du peintre. C'est dans le même costume que la jeune\nNausicaa accueille le subtil Ulysse naufragé sur les côtes de\nl'île des Phéaciens (Ulysse et Nausicaa : Florence, Pitti, Salle de\nVénus, n° g ; le paysage est de Lucas van U d e n ) . Cette œuvre\ndate de vers 1635. A la galerie Borghèse, à Rome, se trouve\nune Visitation de sa main, peinte, à ce que l'onsuppose, en Italie,\nqui pourrait aussi bien s'intituler : une Visite. Rien ne décèle\nle caractère sacré des personnages, ni qu'ils ne soient pas con-\ntemporains du spectateur. C'est une vieille d a m e , à l'apparence\npaisible et douce, qui vient recevoir, sur le seuil de la belle\nmaison des champs qu'elle habite, des parents, mari et femme,\naccompagnés d'une servante qui porte leur bagage (2)...\n   P a r m i les œuvres de la période italienne, on inscrit encore\nun Saint François en extase (Florence, Pitti, Salle de Mars,\nn° 93) et la Circoncision, de S. Ambrogio, de Gênes, grande\ncomposition où ne laisse pas de se faire sentir l'influence du\nCorrège. Ce tableau avait été commandé par Niccolo Pallavi-\ncini pour lequel Rubens exécuta également, vers 1619-20, les\nMiracles de Saint Ignace, conservés dans la même église, œuvre\nimposante et d r a m a t i q u e , dans la manière grandiose des pein-\ntures contemporaines de l'église des fésuites à Anvers..\n   L a pensée reste interdite devant une œuvre telle que celle\nde Rubens. L e catalogue complet en est presque impossible; la\nchronologie, hérissée de doutes, de questions, d'hypothèses.\nE t ce qui est plus grave, dans la multitude des ouvrages aux-\nquels, tantôt la tradition, tantôt l'illusion plus ou moins désin-\ntéressée des collectionneurs, a accolé le nom prestigieux du\n\n  (1) Comme .M. Max Rnoses l'a démontre (Les Années d'étude et de voyage de van Dyck,\nART FLAMAND et HOLL. Juillet 19071, van Dyck s'est inspiré dans celte figure d'un cro-\nquis à la plume qu'il avait pris d'après une œuvre de Titien.\n  (2) La Visitation du volet de droite de la Descente de Croix de Notre-Dame d'Anvers,\nprésente une composition très analogue.\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2654, "texte": "                 LA FLANDRE EX ITALIE.            —    RUBENS                   37\n\n\nchef de l'école d'Anvers, combien en est-il qui ne doivent rien\nà celui-ci? Sans parler, bien entendu, des travaux d'atelier, des\nrépétitions, des copies, en quantités énormes. Il serait fort\nlong et plus fastidieux encore de mentionner toutes les toiles\nde cette sorte que l'on peut signaler en I t a l i e ; elles sont, sinon\ninnombrables, au moins en quantité suffisante pour lasser la\npatience. Certaines d'entre elles doivent, cependant, retenir\nspécialement l'attention. A la Pinacothèque de T u r i n (n°263),\nune Résurrection de Lazare, d'une belle teneur, noble et calme,\nsous laquelle on a inscrit, tour à tour, le nom de Rubens et\nceux de van Dyck ou de Jordaens : il est difficile de se pro-\nnoncer; aux Offices, à Florence (n° 210), un Portrait équestre de\nPhilippe IV avec des figures allégoriques de la Paix et de la\nGuerre. On sait que le maître portraitura ce monarque lors de\nson séjour en Espagne, en 1628. Est-ce la toile des Offices, ou\ncelle-ci, qui est, du reste, d'une couleur sèche et peu savou-\n reuse, ne serait-elle q u ' u n e copie — espagnole d'après Burc-\n khardt, flamande, selon d'autres? M. Lafenestre reconnaît\n également là une copie, mais d'après un original de Velasquez.\n M. A. J. W a u t e r s semble se rallier à l'opinion de H . H y m a n s ,\n qui donnait ce portrait à De Crayer (1). D i s p u t é aussi entre\n Rubens et van Dyck, l'Hercule entre Vénus et Minerve, que l'on\n voit dans la T r i b u n e des Offices (n° 1140). L ' a t t r i b u t i o n à\n van Dyck, qui est de M . Rooses, parait la plus vraisemblable.\n   P a r sa gourmandise de la vie, qu'elle fut de la réalité ou du\n rêve, Rubens se meut à l'aise dans toutes les sphères de l'ima-\n gination. D a n s l ' O l y m p e , parmi les dieux, il est non moins\n chez lui que dans son jardin, au milieu des siens. Extraordi-\n naire évocateur de mondes, infiniment divers et infiniment un,\n tantôt il regarde s'écrouler dans un crépuscule de flammes et\n de sang les corps confondus des réprouvés; tantôt, il contemple\n rêveusement — tout comme Giorgone ou W a t t e a u — quelque\n paysage endormi dans sa sérénité où un musicien solitaire\n égrène les notes songeuses de sa flûte; tantôt encore, il va sur-\n prendre dans les bois les ébats des sylvains ou les grimaces des\n faunes. E t lorsque son cœur se mêle à son imagination, il nous\n révèle le plus c h a r m a n t des intimistes. L e domaine de son art\n\n\n  (1) Deux autres portraits de Philippe IV, attribués à Rubens, sont à Gênes, Palais\nBianco (salle IV, n° 18) et Palais Durazzo-Pallavicini (salle VI, no 6).\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "38                                   DURENDAL\n\n\nest illimité. T e l l e m e n t que l'on est tenté parfois devant l'uni-\nversalité de son génie, devant la fécondité stupéfiante de cet\ninventeur de formes, de se fatiguer de lui, de pencher à croire\nqu'il est superficiel, surtout si on le compare à q u e l q u ' u n de\nces maîtres qui regardent moins la vie qu'ils ne se regardent\neux-mêmes dans la vie. Mais, plus on revient à lui, plus on le\ndécouvre dans ses inépuisables avatars, plus on entre dans la\nconnaissance de cette grande âme généreuse, plus aussi on\nl'aime... On l'aime héroïque ou familier, dans l'appareil du\niaste ou dans la simplicité cordiale du foyer, dans les emporte-\nments de sa sensualité ou dans les excès de sa force, comme\ndans les délicieuses expressions sentimentales auxquelles il\ns'abandonne.\n    T o u t e la tendresse qui était en lui s'est épanchée d a n s les\nimpressionnants portraits qu'il nous a laissés de ses deux-\nfemmes et de ses enfants. Il en est où il s'est représenté lui-\nmême en compagnie de l'une ou de l'autre de ses compagnes.\nAinsi, le tableau de la vieille P i n a c o t h è q u e de Munich où on\nle voit assis aux côtés d'Isabelle Brandt, devant une charmille.\nVéritable image de jubilation !... Au palais Bianco, à Gênes\n(salle I I I , n° 6), est exposée une toile représentant un guerrier\nqui enlace une femme assise sur ses genoux, tandis qu'un\npetit amour détache son épée. Derrière la femme, qui tient un\ngrand fiasco, on aperçoit un Bacchus rieur, la tête couronnée\nde p a m p r e s . On intitule cette œuvre : Le peintre et sa femme\nHélène Fourment. L ' i d e n t i t é des modèles de ce tableau, d'un\ngenre assez osé, nous paraît des plus contestables. 11 semble\nqu'il s'agisse simplement d'une fantaisie joviale du même ordre,\nmais de plus d'importance, que la. Paysanne et le soldat, tableau\nd'école que l'on rencontre à la Pinacothèque de T u r i n (n° 24g).\nL e s Offices possèdent le portrait d'Isabelle Brandt (n° 1171), et\ncelui d'Hélène Fourment (n° 180). Isabelle est vêtue de noir, un\ncollier de perles au cou, un livre dans la main droite; elle est\ninstallée devant une draperie rouge. Beau portrait, très péné-\ntrant, de cette d a m e tranquille et discrète. Il est daté de 1620\net a dû être fait, ainsi que l'a établi M. Max Rooses (1), simul-\nt a n é m e n t avec le portrait de l'Ermitage, d'après un dessin con-\n\n\n (1) Les Années d'étude et de voyage de van Dyck. (Art flamand et hollandais, octobre 1907.\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2417, "texte": "              LA FLANDRE EN ITALIE. —       RUBENS             39\n\n\nserve au British Museum. Le portrait d'Hélène Fourment est\nravissant de fraîcheur et de vie épanouie. La jeune femme, qui\nporte une robe de satin jaune et noir, décolletée et bordée de\ndentelles, nous regarde de ses grands yeux placides et brillants.\nLa même image, d'un format un peu plus grand, se trouve au\nchâteau de Windsor. La facture de l'exemplaire des Offices a\nfait attribuer celui-ci à Corneille de Vos. Peut-être est-ce une\nréplique réduite de l'original de Windsor? On a hésité, d'ail-\nleurs, aussi, sur le nom du modèle. Il semble, pourtant, que le\ndoute ne puisse guère résister au rapprochement de cette phy-\nsionomie avec celle d'Hélène Fourment dans les nombreuses\nœuvres où l'artiste nous la fait apparaître, soit en actrice de\nquelque scène pieuse ou païenne, soit pour elle-même ou avec\nson mari et ses fils. Cette peinture ne nous semble pas déparer\nl'admirable série de toiles, d'un faire si caressant et si enjoué,\nque Rubens a consacrée à célébrer, sous les aspects et dans les\nposes les plus variées, la grâce de la compagne de ses dernières\nannées. Il y a dans ces ouvrages de la tendresse en même temps\nque de l'orgueil, et aussi du ravissement, le ravissement qui\ncommunique à tant d'œuvres rubéniennes de cette période\nsuprême on ne sait quelle accentuation enivrée. Son art n'a\njamais été tout ensemble plus souple, plus ferme, plus mâle\nque durait les années de son union avec Isabelle Brandt\n(1609-26), mais dans le dernier tiers de sa vie, qui est dominé\npar son amour pour Hélène Fourment, il subit une surprenante\ntransformation, offre le spectacle d'un véritable rajeunissement.\nSa gravité se fait plus émue, sa tendresse plus expressive, sa\nvision plus chatoyante encore et plus lumineuse. On dirait que\nla vieillesse qui approche a apporté à l'artiste un cœur et des\nveux nouveaux. Ce crépuscule se colore de teintes délicieuses\nd'aurore.\n   De l'époque de surabondante production qui s'inscrit entre\nle retour d'Italie et la mort d'Isabelle Brandt, datent, entre\nautres œuvres conservées dans les musées italiens, la belle\nCène de la Brera (n° 679), calme, pénétrante, tout enveloppée\ndans le doux rayonnement qui émane de la personne du\nSauveur; deux Saintes Familles, d'un charmant sentiment\nintime, la première (Florence, Pitti, n° 139) avec de jolies\nligures de Jésus et de saint Jean; la seconde (Turin,\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2425, "texte": "                                 DURENDAL\n40\n\nPinacothèque, n° 289), dont il existe une réplique modifiée au\nPrado; une Suzanne au bain (Turin, Pinacothèque, n° 265),\nversion aimable d'un sujet par lequel Rubens a été souvent\ntenté, et un portrait plein de fierté et de sombre distinction du\nDuc de Buckingham (Florence, Pitti, n° 324), exécuté, probable-\nment, d'après un dessin de la collection du Louvre fait à Paris\nen 1625.\n    L'art de Rubens est toujours émouvant, moins, toutefois, par\nl'expression des sentiments que par la vie ardente dont il appa-\nraît constamment imprégné. Mais il ne l'est nulle part\ndavantage que dans les esquisses du maître. L'esquisse a quel-\nque chose de nerveux, de saccadé, d'improvisé, de saisi au vol\nde l'inspiration, quelquechose demagnifiquement inachevéque\nla réalisation, surtout lorsqu'il s'agit de toiles de grande\nenvergure, brossées en partie par les élèves, fige en le précisant.\nPeut-être ne faut-il pas trop donner à cette impression ; la\nséduction est si grande que la comparaison du projet avec\nl'œuvre accomplie pourrait laisser la plupart du temps une\nespèce de déception. Dans l'esquisse, nous surprenons l'artiste\nau moment même du prodige, tandis qu'il fixe les images qui\njaillissent de sa pensée et leur confère hâtivement, à grands\ntraits chaleureux, l'être et la vie. C'est là affaire au génie; il\ncrée dans l'enivrement. Le talent vient ensuite qui achève dans\n la réflexion. Selon les heures, Rubens était ce génie, Rubens\n était ce talent.\n    Les Offices ont la chance de posséder deux merveilleuses\n esquisses représentant, l'une (n° 140), la Bataille d'Ivry; l'autre\n (n° 147), l' Entrée d'Henri IV à Paris. Ces pages étaient destinées\n à cette deuxième galerie du Palais du Luxembourg que Marie\n de Médicis, enchantée de la façon grandiose dont sa propre\n glorification avait été conçue et achevée par Rubens, avait\n résolu de faire consacrer par celui-ci à la célébration des fastes\n de la vie de son royal époux. Ses dissentiments avec Louis XIII\n ne permirent pas à la Reine-Mère de donner suite à ce dessein,\n  et les esquisses déjà tracées par le maître anversois restèrent\n sans emploi (1). Les toiles des Offices furent acquises à\n Anvers par le grand-duc Ferdinand II. Elles sont superbes de\n\n  (1) D'autres parties de ces esquisses sont conservées au Musée de Berlin, dans la\ngalerie Lichlenstein, et dans la collection de M. Cardon, à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2525, "texte": "                   LA FLANDRE EN ITALIE.                 —    RUBENS          41\n\n\n\nchaleur et de m o u v e m e n t ; la Bataille d'Ivry, vision héroïque,\npleine de la confusion et de l'emportement du combat ; l'Entrée\nà Paris, évocation triomphale à l'allure antique où, parmi les\ntrophées, les armes et les étendards, le Béarnais apparaît\ndebout dans un char doré, un rameau d'olivier à la main, dans\nla posture d'un vainqueur m a g n a n i m e .\n    L a P i n a c o t h è q u e de T u r i n possède (n° 274) également une\nesquisse fort belle d ' u n des panneaux du cycle de la vie de\nMarie de Médicis; l'Apothéose de Henri IV et la Régence de Marie\nde Médicis, une de ces conceptions allégoriques dont, Rubens\nl'écrivait avec raison à Valavès (1) on ne peut saisir tous les\ndétails et les significations q u ' à l'aide des « explications de\nl'auteur lui-même ». L e héros assassiné est emporté dans\nl'Olympe où il est accueilli p a r J u p i t e r , t a n d i s que sa veuve,\npeu inconsolable, trône, environnée des figures de la Sagesse, de\nla P r u d e n c e , etc., et reçoit les hommages des grands du\nr o y a u m e . Rhétorique picturale à laquelle l'esprit resterait\nrebelle si Rubens n'y avait mis sa flamme et cette violence\ndans la création qui force la b e a u t é . . . On trouve des répétitions\nde cette esquisse au Musée de l ' E r m i t a g e et à la Pinacothèque\nde Munich. A s'en référer à l'opinion particulièrement compé-\ntente de M . M a x Rooses, l'exemplaire de T u r i n , si puissantes\nque paraissent ses caractéristiques, ne serait q u ' u n e copie de\nl'original.\n    Rubens n'a pas, comme R e m b r a n d t , poursuivi d u r a n t toute\nsa carrière l'étude de sa propre physionomie. Ses autoportraits\nsont, cependant, nombreux. L a galerie Durazzo-Pallavicini,\nà Gênes, en expose un (Salle IV, n° 12); les Offices, deux\n(n os 228 et 233, Salle des portraits). L a galerie Pitti détient la\ncélèbre toile connue sous le nom des Quatre philosophes, où\nl'artiste s'est représenté en compagnie de son frère P h i l i p p e ,\nde Juste-Lipse et de Jean van den W o u w e r (Woverius). Cer-\ntains critiques situent l'exécution du n° 233 des Offices vers\n1603, c'est-à-dire d u r a n t le séjour de Rubens à M a n t o u e . Cette\nhypothèse se fonde surtout sur l'identité de la physionomie du\nmaître d a n s ce portrait avec celle qu'on lui voit dans les Quatre\nphilosophes, œuvre q u e l'on suppose avoir été peinte lors d'un\n\n  (1) Lettres inédites de Rubens. Edition Gachet, p . 162, Bruxelles, 1840.\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2552, "texte": "42                              DURENDAL\n\n\nvoyage en Italie effectué, cette année-là, par P h i l i p p e et\nWoverius. On a tiré argument aussi de ce que l'on aperçoit,\npar l'embrasure de la fenêtre qui s'ouvre derrière Juste-Lipse\net ses compagnons, une vue du P a l a t i n . Rubens se montre là\navec un visage plein et un air de jeunesse, malgré une calvitie\nbien avancée pour un h o m m e de vingt-six ans. Il semble égale-\nment difficile d'admettre pour ces deux peintures la date\nde 1603 et celle de 1628-1629, proposée par M. Max Rooses.\nElles sont certainement antérieures à l'époque d'exécution du\nn° 228 où l'artiste, coiffé du grand chapeau de feutre, apparaît\ndans la maturité de l'âge, aux approches de la cinquantaine.\n   En somme, certains tableaux nous mettent en présence du\nmaître pendant les années de sa plus grande activité, celle\nd'Isabelle B r a n d t . Sa physionomie assurée, son regard tran-\nquille reflètent le sécurité et la confiance d'un génie heureux,\nfavori des princes et de la renommée, certain que son art ne\nmanquera jamais à une matière inépuisable. A la veille presque\nde sa mort, il fixait, pour la dernière fois, son image dans\nl'impressionnant portrait qui appartient à l'Hofmuseum de\nVienne. Il est là, le visage amaigri et comme anémié sous le\nlarge chapeau et l'abondante chevelure bouclée et postiche\ndont il se parait. Et ce qu'on lit dans ce portrait à l'attitude\nfière, dans les yeux du grand artiste vieillissant et déjà malade,\nc'est la vaillance de l'esprit et du cœur, la hauteur bienveil-\nlante de la pensée, et, aussi, on ne sait quoi de gravement\nattendri et de mélancolique, expression sans doute involon-\ntaire des pressentiments sinistres par lesquels il était hanté et\nqu'il ne pouvait s'empêcher de confier à ses amis, en même\ntemps que le regret dont il était saisi à l'appréhension de\nquitter une vie si belle, un bonheur si parfait, sa femme, ses\nenfants, la douceur de sa maison, tant d'oeuvres promises,\nprojetées, rêvées, qu'il sentait encore en puissance en lui...\n  Car il n'était pas h o m m e à se lasser, à laisser les luttes et les jouis-\nsances de l'art pour goûter le repos de la fortune et des honneurs.\nCertainement, il aspirait à connaître la vieillesse infatigable de\nMichel-Ange ou de T i t i e n . Après t a n t d'expressions de lui-\nmême, somptueuses, héroïques ou passionnées, il lui restait\nencore à dire. Il était de ces génies dont la pensée s'enrichit\nde sa prodigalité m ê m e ; leur pouvoir de création s'accroît sans\ncesse dans la mesure où il s'est déjà exercé.\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": "                LA FLANDRE EN ITALIE. —           RUBENS                 43\n\n\n   Nous parlions du renouveau, de la grâce plus c h a n t a n t e qui\napparaissent dans la conception aussi bien que dans la facture\ndes ouvrages de son déclin. Ce m o n d e éblouissant de la lumière\net des formes qu'il a célébré avec une ferveur si constante, avec\nun amour si compréhensif, bientôt, il le prévoit, il va s'éteindre\npour lui, et il jette sur toutes ces choses un regard que la crainte\nde les perdre rend plus caressant; il mélange sur sa palette,\npour les peindre, des tons plus vifs et plus rayonnants que\njamais. Cette vie qu'il sent péricliter dans ses organes affaiblis,\nil tend vers elle des mains avides, pour la saisir toute, dans\ntoutes ses manifestations, h u m b l e s ou hautes, vulgaires ou\nidéales, dans ses réalités usuelles comme dans ses sentiments\nraffinés. Il se complaît à se mêler à la foule de la ville, au\npeuple des champs, pour se réjouir de leur joie, pour retracer\nleurs ébats ou leurs labeurs en des œuvres qui font oublier d'un\ncoup toutes les images menues et un peu trop superficielles de\nl'aimable David T e n i e r s . D u r a n t ses séjours à son château\nd'Elewyt, il s'adonne au paysage, rafraîchit sa pensée en illus-\ntrant des aspects du simple et monotone pays ou de la labo-\nrieuse vie des gens de la campagne (Florence, Pitti, n° 14 : Le\nRetour du travail). 11 aime toujours faire s u r g i r d a n s le beau décor\nde ses toiles, les figures héroïques et nues des dieux et des\ndéesses. Il peint les actions tragiques de la force en des pages\npuissantes comme le vertige et le tourbillon, telles que ces Hor-\nreurs de la guerre (Florence, Pitti, n° 86) d'où il semble que l'on\nentende s'élever une clameur d'épopée. Il peint Hélène\nF o u r m e n t dans toutes les poses, sous toutes les apparences\npropres à faire valoir sa jeunesse et ses charmes, en bourgeoise\nd'Anvers ou en héroïne de la fable. En poète grisé de la saveur\nde la vie, en poète qui fait songer à Boccace et à Ronsard,\nil peint la beauté, l'insouciance et la grâce envolée des heures,\nau milieu de la splendeur des parcs ennoblis d'harmonieux\nédifices {Le Jardin d'amour, P r a d o ; Promenade au jardin, Munich,\n Pinacothèque.)\n  On reste muet d'admiration devant cet art qui, au moment\noù il devrait finir, recommence. E n 1638, deux ans avant sa\nmort, le maître entreprenait pour la décoration d'une des rési-\ndences du roi d'Espagne, P h i l i p p e IV, une suite de dix-huit\ntoiles illustrant des légendes antiques. L e plus beau de ces\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1152, "texte": "44                             DURENDAL\n\n\n\ntableaux représente le Jugement de Paris. L e berger auprès\nduquel se tient Mercure, est assis au pied d'un arbre et consi-\ndère d'un air perplexe les trois déesses nues qui sont debout\ndevant lui. E n t r e les branches des arbres du bois voisin, on\naperçoit les faces rougeoyantes des satyres que la curiosité a\nattirés. A l'horizon, dans les nuées rousses du couchant, la Dis-\ncorde passe, une torche à la main. Les mots seraient impuis-\nsants à rendre les effets de contraste et de subtile harmonie\nproduits par les tons de chair et de crépuscule embrasé de cette\npeinture, aussi bien que l'impression étrange de réalité mélan-\ngée de mystère qui s'en dégage. A la vérité, devant cette œuvre\ncomme devant quelques autres achevées à la même époque par\n Rubens, on reste songeur, car il semble que derrière la puis-\nsante stature du grand F l a m a n d de F l a n d r e du X V I I e siècle,\n l'on ait vu surgir la silhouette frêle, fine, mélancolique, du\n « petit F l a m a n d » de F r a n c e du X V I I I e — W a t t e a u . . .\n\n                                                     ARNOLD G O F F I N .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison01-007", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 45, "page_fin": 47, "titre_corps": "La Nostalgie du Kronprinz ou les Délices de Dantzig", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edmond de Bruyn", "ancre_debut": "La Nostalgie du Kronprinz             ou les Délices de Dantzig                 JE ne sais plus très bien", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 64, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1785, "texte": "La Nostalgie du Kronprinz\n            ou les Délices de Dantzig\n\n               JE ne sais plus très bien ce qui nous retint il v a\n                 deux ans aux bouches de la Vistule : un g o û t\n                 déjà assez prononcé pour les trompe-l'œil de\n                 Vredeman de Vries ou les empêchements qu'ap-\n                 portait le sacristain de la Marienkirche à nous\n                 laisser relever les similitudes du triptyque des\n                 T a n i avec, le rétable de Beaune.\n                    Mais ce dont je me souviens avec complai-\nsance, c'est que je subissais à Dantzig la grâce d'un généreux\net rigide pacifisme : nous venions d'v rencontrer deux de ces\npoupards géants en granit, premières ébauches de Dédale,\ndont des variantes en fac-similé nous avaient fortement intri-\ngués au Musée national de Moscou et dans le caphàrnaum\nde Königsberg, alors que d'autres exemplaires, présentés sous\nle nom de « b a b y », nous avaient une première fois charmés à\nKiew. Rien, en effet, ne ressemblait autant aux fameux\nmenhirs sculptés de l'Aveyron et à certaines idoles égéennes\net cette comparaison nous avait induits en une haute opinion\ndu cosmopolitisme préhistorique.\n   — Le Kronprinz, pour lors, venait d'être envoyé en disgrâce\ndans une grosse villa bourgeoise, briques rouges, grille en fer\net tourelle, — quelque chose comme le petit hôtel d'un filateur\nsur un boulevard de Roubaix. Ce que c'était que d'avoir\nmanifesté d'une façon trop appuyée dans la tribune du\nReichstag son peu de sympathie pour la F r a n c e !\n   I1 se vérifie depuis que la fréquentation des poupards de\nDantzig ne profita pas à l'auguste jeune homme de la même\nfaçon qu'à moi-même et que leur sourire préhistorique n'a pas\nprévalu sur le rictus des hussards de la mort.\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2606, "texte": "46                               DURENDAL\n\n\n   Ce sont eux, en effet, ces funèbres galopeurs, qui tiennent et\nbrûlent le haut du pavé dans la libre cité hanséatique. A quel-\nques lieues de là, le Marienburg, ce Mont-Saint-Michel de la\nvieille Prusse des chasseurs d'élans et de Polonais, rallie le\nnationalisme romantique et, le mot d'ordre sanguinaire, les\nombres des chevaliers des marches teutoniques le soufflent tous\nles jours à l'oreille de ces hobereaux éperonnés, tous balafrés\ncomme des « chorstudenten » et rasés comme des T a t a r e s . Il y\na deux façons d'apprécier les hussards de D a n t z i g ; quand, dans\nune trombe de bleu, noir et blanc, ils passent avec un fantôme\nen croupe sous les frondaisons de la p r o m e n a d e qui mène à\nOliva et au long de laquelle des vestiges de cimetière perpé-\ntuent un âpre stimulant parmi les parterres ; ou encore, le soir,\nsur la terrasse de Zoppot, au bord de la Baltique, q u a n d ils\nsablent leur « pfirsichebohle », rhin mousseux où macèrent des\npêches, avec l'élégance disciplinée qu'ils rêvent de faire valoir\ndans les châteaux de la C h a m p a g n e .\n   Nous apprenons aujourd'hui en quels termes d'un beau\nlyrisme féroce le Kronprinz quitta ces funestes camarades :\n\n   « Hussards de mon régiment !\n   « Voilà deux ans que je porte votre uniforme et que je suis fidèlement vos\nétendards. Sa Majesté l'Empereur et Roi m'a attribué un nouveau champ\nd'action dans l'armée. Je dois obéir. Je ne pourrai plus galoper à votre tête ù\ntravers la vie. Cela m'est pénible jusqu'à la malédiction (verflucht schwer) et\nme brise le cœur. Vous le sentez vous-même à cette heure, j'en suis per-\nsuadé.\n   » C'est dans vos rangs que j'ai passé les deux années les plus heureuses de\nma vie. C'est ma jeunesse que je porte aujourd'hui au tombeau. On peut\nbien me séparer de vous, mais mon cœur et mon esprit restent parmi vous. Si\nun jour le Roi nous appelle et si le signal : « En avant! marche! » est\nclaironné, pensez à celui dont le vœu le plus ardent a toujours été de vivre à\nvos côtés ce moment de bonheur suprême pour un soldat. Ce lien ferme et étroit\nqui vous unit à moi de façon indissoluble, enfants de mon régiment, ne\npourra être brisé que lorsque aura sonné pour moi aussi l'heure de la retraite\nvers la grande armée qui est là-haut !\n   » Hourra ! pour mon vieux régiment ardemment aimé ! »\n\n  Admirable, certes, la grandeur perverse de ces adieux de\nDantzig, mais le pauvre petit sanglot du « Vieil Heidelberg »\nnous avait rendu l'Allemagne autrement s y m p a t h i q u e . . .\n  Le Kronprinz était donc entré dans la voie du mysticisme\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1717, "texte": "   LA N O S T A L G I E DU K R O N P R I N Z OU L E S D É L I C E S DE DANTZIG     47\n\n\n\nmilitaire. Sa t u n i q u e bleue à brandebourgs blancs lui colle\ndepuis à la peau. N'étaient-ce pas des surenchères de corps de\ngarde dont il se souvenait, fin avril dernier, dans la préface de\nce livre redoutable « L'Allemagne en armes », en laquelle il\njetait en défi à l'idéal chrétien, que « j u s q u ' à la fin du monde,\nc'est au sabre que restera le dernier mot ».\n   I m p u d e m m e n t dédiée au Kaiser, cette pénible boutade\nultramilitariste n'a pas rendu le nostalgique ferrailleur à ses\nleudes de W e c h s e l m u n d e . L e télégramme au colonel\nvon Reuter, de Saverne, ce cordial et sauvage : « Tenez bon,\nou, T a p e z ferme! » sera-t-il plus efficace?\n   Pareille mentalité de brigand biblique ou de tireur aux\npigeonsnous attriste, Européens de bonnevolonté. L e parti mili-\ntaire en liesse rêve-t-il de préposer le prince impérial aux manœu-\nvres d'apaisement à la mitrailleuse d a n s les rues d'Alsace ou\nles m u r m u r e s du Reichstag finiront-ils par renvoyer ce Don\nCarlos à la m a n q u e aux délices de Dantzig?\n   Les « J ü n k e r s » de la mort attendent l'Augustule autour des\ntables dans la rotonde du Kursaal de Zoppot, et je me plais\ndéjà à les revoir se dresser a u t o m a t i q u e m e n t , le sabre traînant\nsur le tapis rouge et les talons ramenés avec un cliquetis de\nmolettes... H o c h ! les coupes sont levées liturgiquement comme\ndes crânes d'ennemis.\n   Cependant, j'accueillerai, un peu plus tristement, le sourire\npacifique de la poupée préhistorique et internationale.\n\n                                                      E D M O N D DE B R U Y N .\n\n\n\n   11 janvier 1914.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison01-008", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 48, "page_fin": 56, "titre_corps": "Chronique du mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique du Mois                                 Les Concerts.    Le premier", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 67, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 2856, "texte": "Chronique du Mois\n                                Les Concerts.\n   Le premier concert du Conservatoire. — L'on ne peut que louer\nhautement les tendances nouvelles qui se manifestent dans le choix des œuvres\nexécutées aux concerts du Conservatoire, dans le souci largement éducatif\nqu'atteste la confection des programmes. Le Conservatoire a sans doute une\nmission concordante avec l'étymologie de son nom et dans le dépôt des tradi-\ntions léguées par le passé, il s'en trouve de nobles et justifiées qu'il est opportun\nde conserver intactes, en se gardant d'autre part des enlizements périlleux et\ndes routines stériles. Rien de plus légitime qu'au programme de ces concerts\nune part considérable soit faite aux grands chefs-d'œuvre classiques, que des\nauditions fréquentes et multipliées tiennent le public dans un contact perma-\nnent avec ces œuvres géniales appartenant à toutes les époques et consacrées\npar l'admiration des siècles. Mais dans le répertoire classique, que de pages\ninjustement tenues à l'écart! Dans la création contemporaine aussi, que\nd'oeuvres intéressantes à faire connaître! C'est de cette idée que M. Du Bois\ns'est inspiré en inscrivant au programme de son premier concert Israël en\nEgypte et au programme du second une symphonie de Mahler.\n   La messe en si, la Passion selon St-Matthieu marquent indiscutablement\nles cimes les plus élevées de l'art d'un Bach, et néanmoins les trois concerts\nspéciaux consacrés annuellement par Zimmer au maître d'Eisenach mon-\ntrent clairement combien ce domaine est immense, non suffisamment\nexploré, et quelle infinité de trésors on peut encore y récolter. Il en est de\n même pour Haendel. « Le sens intime des œuvres de Haendel », dit son érudit\ncommentateur Romain Rolland, « a été faussé, dans le siècle qui a suivi sa\n mort, par une exclusion et un mépris systématiques de tous ses opéras, par une\nélimination de presque tous les oratorios dramatiques, par un choix étroit se\n restreignant de plus en plus à quatre ou cinq oratorios, et, dans ces oratorios,\n donnant une suprématie exagérée au Messie ».\n    Notre Conservatoire se devait en conséquence de faire entendre l'Israël\n en Egypte, la plus grande épopée chorale qui existe, et où Haendel rehausse\n du prestige de ses polyphonies imposantes quelques-uns des plus dramatiques\n épisodes du Livre de l'Exode, les Plaies d'Egypte, le Passage de la Mer\n Rouge. La partition de Haendel se compose de quinze chœurs, trois récits,\n cinq airs, trois duos. Les airs et les duos, consciencieusement interprétés\n par Mmes Edith Buyens, Stranart-Loriaux, Spanoghe, MM. Mertens, Gonze et\n Maas (Une mention spéciale pour la voix chaude et la déclamation expressive\n du ténor M. Mertens) offrent sans doute cette pure beauté de ligne et cette\n noble gravité de sentiment qui sont l'apanage de l'art haendelien, mais là ne\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3372, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                      49\n\nrésident point les vraies significations de l'œuvre et cependant, chose singu-\nlière, c'est de ce côté que se sont portés de préférence les applaudissements\ndu public, tandis qu'il a accueilli avec une sereine indifférence, du moins à la\nrépétition du samedi, la partie chorale, de loin la plus puissante de l'oratorio.\n   Indépendamment de leur beauté musicale proprement dite et de leur archi-\ntecture grandiose, ces chœurs sont étonnants d'intensité suggestive et leurs\npouvoirs descriptifs atteignent par les moyens les plus simples à des effets que\npeuvent à peine égaler les plus ingénieux et complexes affinements de l'orches-\ntration moderne. Les chœurs qui racontent l'effroyable invasion des insectes,\nles désastres de la grêle et de l'orage, l'horreur angoissante des ténèbres,\névoquent ces scènes tragiques en des tableaux du plus saisissant réalisme.\nQuant au double chœur qui chante le passage de la Mer Rouge, c'est un\nvéritable monument de splendeur. Aussi bien Romain Rolland compare excel-\nlemment Haendel à une sorte de Beethoven enchaîné. « Sous l'idéal classique,\ndont il se revêtait, brûlait un génie romantique, précurseur de l'époque du\nSturm und Drang ».\n   La très intelligente direction de M. Du Bois, qui, comme de coutume, avait\nvisiblement apporté tous ses soins à la parfaite mise au point d'Israël en\nEgypte, fut secondée à souhait par l'orchestre, surtout par les chœurs dont la\nparticipation est si importante et qui furent superbes de fusion, de vaillance\net de souplesse. L'ensemble majestueux de l'œuvre apparut aussi clairement\nque la poésie des détails, et ce fut dans une belle communauté d'enthousiasme,\ndans l'élan généreux d'un sentiment vibrant et sincère que le poème biblique\nde Haendel, admirable fresque musicale, fut interprété.\n\n\n                                       ***\n\n   Au troisième concert de la Société Philharmonique on a entendu en\nrécital le très délicat et délicieux pianiste Karl Friedberg. Et pour noter les\nmoments les plus impressionnants de ce récital, nous dirons que sa façon\nd'interpréter le mouvement lent de la sonate en ut dièse de Beethoven (Clair\nde lune) est absolument admirable. La profondeur de la compréhension s'y\njoint à l'équilibre parfait et à la poésie enveloppante des sonorités. Il fut aussi\nparticulièrement heureux dans les œuvres de Brahms, car il excelle à traduire,\nà faire vibrer l'âme secrète, altière et distante du maître de Hambourg en des\ninterprétations alternativement recueillies et généreuses. Il détailla finement\nl'étude en sol bémol, situa dans le rêve le nocturne en fa dièse, joua de façon\nabsolument exquise la valse en la mineur de Chopin. La neuvième Rapsodie\nde Liszt (Carnaval de Pesth) est une composition d'ordre secondaire qui ne\nsaurait entrer en ligne de comparaison avec la deuxième Rapsodie (malheu-\nreusement déflorée par de trop fréquentes exécutions) avec la huitième, la\nquatorzième, surtout la douzième, à notre sens une des plus belles œuvres de\npiano qui existent. Mais Friedberg sut la relever et en masquer les faiblesses\npar l'aisance simple et le charme élégant de son exécution, par la verve de sa\nfantaisie et la grâce étincelante de la ciselure. Bref, Friedberg remporta\n\n                                                                              4\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2794, "texte": "50                                 DURENDAL\n\n\n\ncomme de coutume un vif et légitime succès au cours de cette soirée lertile en\njouissances d'art de l'ordre le plus élevé.\n\n                                       *\n                                      * *\n   Friedberg contribua aussi pour une très grande part au succès du troisième\nconcert Ysaye. Il y joua avec une autorité supérieure le concerto en si\nbémol de Brahms, antérieurement interprété à Bruxelles par Arthur Schnabel\nen IQO8 (aux Populaires) et par Mlle Dinsart en 1912. Dans l'exécution de\ncette œuvre très difficile, Friedberg déploya une maîtrise absolue et une admi-\nrable sûreté rythmique, servies par une palette de colorations extrêmement\nriche et subtile, par un sens merveilleux de la distribution des accents et de\nla gradation des sonorités.\n   Le reste du programme se composait de la huitième symphonie de Beet-\nhoven et de divers fragments wagnériens dont M. Arthur Bodanzky, de l'opéra\nde Mannheim, mit une fois de plus en lumière l'éternelle beauté et renouvela\nen même temps l'intérêt par sa direction sobre et élégante autant que souple\net expressive. M. Bodansky entre en communion intime et très sympathique\navec son orchestre, lui suggérant sans aucun excès de mimique des nuances\nqui s'établissent avec une clarté et une aisance souveraines. Il montre une\nlégère tendance à communiquer à certains mouvements consacrés une allure\nun peu plus rapide que de coutume. (Siegfried-ldyl.)\n   L'ouverture de Tannhäuser couronnait ce programme dans une envolée\nsuperbe et ce fut, avec le concerto de Brahms, le moment le plus impression-\nnant du concert.\n\n                                          *\n\n\n  Signalons le récital donné au Conservatoire par M. Léandre Vilain, l'or-\nganiste bien connu qui, au cours de la saison d'été, charme les habitués du\nKursaal d'Ostende. Le talent sûr, souple et brillant du sympathique artiste\na fait valoir les orgues du Conservatoire, si remarquables par la richesse de la\nsonorité et l'infinie variété des timbres.\n   Dans son superbe programme, nous citerons une Passacaglia de Bach, le\nConcerto en ré mineur de Haendel, le Choral de Mendelssohn : « Vater unser\nim Himmelreich », des fragments de symphonies de Widor, des pièces de\nLemmens, Vilain, Mailly, Guilmant, un Cantabile de César Franck, etc.\n\n                                          *\n                                      *       *\n   Rendons un dernier hommage à la tombe de Raoul Pugno, dont le monde\nartistique déplore amèrement la mort prématurée. Pugno, le représentant le\nplus autorisé de l'école pianistique française, fut un grand et noble musicien,\ndévoué de toutes ses forces à l'art et ne sacrifiant jamais au désir de paraître.\nSa physionomie si caractéristique, encadrée d'une longue barbe blanche et où\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3108, "texte": "                            CHRONIQUE       DU   MOIS                           5l\n\n\nse lisaient à la fois l'énergie et la bienveillance, était bien familière aux habi-\ntués des concerts de Bruxelles où il parut tant de fois. Son attitude au piano\nétait des plus simples, n'offrant rien de commun avec les allures de vainqueur\noù se complaisent tant de lions du clavier. On ne le rangera point dans la\ncatégorie des virtuoses éblouissants tels que Planté ou Paderewski au temps\nde sa splendeur, artistes de premier ordre sans doute, mais peut-être trop sou-\ncieux de l'effet à produire. Il n'eut pas non plus le tempérament des grands\ncoloristes, d'un Liszt, d'un Rubinstein. Pugno fut surtout un artiste de la\nligne et c'est pourquoi il fut un admirable interprète de Bach et de Mozart.\n   Lors des triomphales soirées, organisées tout récemment avec Ysaye à la\nSociété Philharmonique, on se rappelle que ses interprétations de la Kreutzer\nSonate et de la Sonate de Franck furent la perfection même. La mort de Pugno\naffectera particulièrement notre grand violoniste qui perd en lui, en même\ntemps qu'un ami cher, son plus fidèle collaborateur.\n\n                                                      G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                             Les Salons d'Art\n\n   A u Musée m o d e r n e : L ' E s t a m p e . — C'est une exposition fati-\ngante à regarder. Non qu'elle soit monotone; au contraire, outre la variété\ndes artistes et des styles, la diversité des procédés est ici un élément d'intérêt :\nle dessin coudoie l'eau-forte, la sanguine regarde la lithographie, le blanc et\nnoir repose des couleurs franches. En parlant de fatigue, je fais allusion au\ngrand nombre d'œuvres qu'on nous montre. Comme presque toutes méritent\nqu'on s'y arrête et comme le catalogue en compte près de cinq cents, il faut\napporter à la visite de ce Salon une attention patiente et soutenue. Ajoutons\naussitôt qu'il est digne de ce petit effort.\n   Dans ces notes brèves, nous nous contenterons de signaler les ensembles les\nplus attirants. L'œuvre de J.-B. Corot réclame tout d'abord notre attention :\nIl comprend des eaux-fortes, des autographies et des clichés-verre. Beaucoup\nde souvenirs d'Italie : Toscane, environs de Rome, lac Majeur. N'attendons\npas une vaine couleur locale; les paysages italiens de Corot graveur ne se\ndistinguent pas de ses pages françaises. La moindre de ses œuvres exhale un\nsubtil parfum de poésie et cette lumière imprécise, si caractéristique de la\npeinture du maître, on la retrouve même ici. Corot fut le grand portraitiste\ndes arbres; loin de détailler scrupuleusement les feuillages comme les Hollan-\ndais aimaient à le faire, il enveloppe les silhouettes d'une brume transparente\net d'une caressante pénombre. Les figures qui viennent souvent peupler cette\nnature grandiose ajoutent encore à son charme. Est-ce à cause de l'aspect\nfluide de ces minuscules fantômes? Est-ce un résultat de l'opposition qui s'éta-\nblit entre leur petitesse et la grandeur des décors qu'ils animent? Citons à ce\npoint de vue la Jeune mère à l'entrée d'un bois et Le Repas des philosophes.\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3467, "texte": "52                                 DURENDAL\n\n\n cette ample évocation d'une clairière qui inspire sans doute des idées spiritua-\n listes aux quelques chercheurs d'idéal groupés sub tegmine fagi.\n    Les Pennel sont admirables cette année. L'artiste abandonne momentané-\n ment lés gratte-ciel, les titans de fer et les gigantesques machines des perceurs\n d'isthmes. Il aborde avec maîtrise les temples grecs et siciliens et à travers les\n colonnades doriques, laisse errer ses regards sur l'apothéose du soleil. Ses\n grandes lithographies évoquent la mélancolie des péristyles en ruine et la han-\n tise qu'exerce sur nos esprits la gloire endormie de l'Acropole.\n    En face de ces visions classiques, traduites par un cerveau tout moderne\n d'Anglo-Saxon, Baertsoen nous dévoile la tristesse de sa vieille ville et de l'eau\n qui reflète des pignons effrités. La série de ses eaux-fortes est justement célèbre,\n mais cette fois le maître a consenti à nous montrer aussi ses dessins. Exécutés\n la plupart en vue de la peinture ou de l'eau-forte, ils sont souvent assez poussés\net toujours pleins d'atmosphère réelle. Autour du chef-d'œuvre : le Dégel,\n voici rassemblées des ébauches au carreau parmi lesquelles se distinguent le\n silencieux Kromboomsloot d'Amsterdam, et les arbres — processionnant vers\n l'horizon comme des pèlerins tragiques, — de la Route d'Ostende. Dans le\nPays d'usines, l'amant des ruelles gantoises a parfaitement compris et rendu\n la noire beauté des cheminées rigides et des écharpes de fumée.\n    Les artistes anversois, Baseleer et Walter Vaes, ont étudié surtout les\n bateaux et les estacades en de petites eaux-fortes, très séduisantes et pourtant\n graves. Douhaerdt compose de grandes lithographies d'une bonne mise en\n pages; Hazledine est inspiré par les environs de Bruxelles et sa rangée\nd'arbres intitulée Brumes est une belle, œuvrette. De Bruycker, compatriote\nde Baertsoen, a dramatisé le Placement du dragon sur le Beffroi : les\nhommes qui escaladent le fouillis des échafaudages sont une fantastique\napparition de gnomes et, dans une autre œuvre, l'Homme du Beffroi les con-\ntemple avec dédain ; on ne sait si son attitude hiératique est un encourage-\nment ou un défi à l'adresse des insatiables restaurateurs qui entourent d'une\ngangue de poutres et de câbles la tour qu'il incarne et protège.\n    Masereel note spirituellement les scènes de la rue. Bosiers a croqué quel-\nques Types à la manière de Nicholson, Frison et Davaux sont amusants et\nparfois vulgaires, Khnoppf est toujours d'une perverse et mystérieuse dis-\ntinction.\n    Albert Delstanche rapporte de Bretagne de claires eaux-fortes. Les\nPins du hâvre de Rotheneuf étalent leur feuillage comme un paon fier de ses\nplumes fait sa roue au soleil. J'aime beaucoup les Saisons, ces gravures sur\nbois aux tonalités pures et joyeuses, destinées à orner un calendrier pour 1914.\nJe vous souhaite, ami lecteur, une année aussi riante que ces images.\n    Et je vous souhaite un peu de la joyeuse insouciance des Gilles de Binche,\ngroupés en rondes folles, étincelantes de couleurs (on dirait une pluie de\nconfetti), par Fernand Verhaegen. Et je vous souhaite encore l'âme enfantine\nqu'il faut pour jouir des gravures d'Edgard Tijtgat. Elles illustrent l'histoire\ndu Lendemain de Saint-Nicolas, éditée par Remy Havermans. Elles sont\nd'une douce et harmonieuse polychromie et leur naïveté m'enchante. Un\nbambin et sa petite sœur se promènent de merveille en merveille dans un\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3259, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                  53\n\npays de Cocagne peuplé de statues en spéculaus et de soldats de bois évoluant\nautour d'une minuscule butte de Waterloo.\n   Ramah n'a pas l'âme aussi simple. Ses dessins sont voluptueux et\nsymboliques. Son art raffiné est cependant d'une exquise délicatesse et trahit\nune sensibilité très fine. Craco est un grand dessinateur. Son Combat d'Aigles\nen témoigne amplement, ainsi que les petites images qui lui font escorte. On\npourrait cependant souhaiter dans les visages la disparition d'une laideur que le\npeintre semble rechercher mais qui froisse souvent celui qui les contemple.\n   N'oublions pas les collaborateurs de la Galette du Bon Ton, revue de mode\nqui veut être aussi une revue d'art et offre à ses lecteurs et lectrices des\nmodèles dessinés ou même créés par des artistes. On relève dans leur phalange\nles noms de Bernard Boutet de Monvel, Barbier, Brunelleschi, Gosé, Lepape,\net d'autres. C'est dire tout le talent dépensé et le résultat obtenu. Tous ont\nl'art de créer une petite scène où la robe à faire valoir joue le rôle important.\nEt tout cela est plein d'esprit très français... quoique fort influencé par\nl'esthétique des ballets russes.\n   Une remarque avant de sortir : Nous n'avons guère vu d'eaux-fortes en\ncouleurs et celles que nous avons rencontrées ne nous ont pas plu beaucoup à\ncause de leur coloration trop envahissante et trop criarde. Les artistes qui\nemploient ce beau procédé ne pourraient-ils écouter la leçon de modération\ndonnée par Baertsoen? L'épreuve en couleurs du Dégel n'est pas ici, mais\ntout le monde la connaît et chacun comprend que son effet profond est\nl'heureux résultat de la sobriété prudente de son auteur.\n\n                                      +   *\n\n\n\n   A u C e r c l e A r t i s t i q u e : Hermann Courtens compose des toiles\nassez artificielles mais d'un coloris riche et soveux. Elles sont un peu funèbres\ncependant, avec leurs ombres opaques et leurs fonds noirs. Cette peinture\ngagnerait beaucoup, je pense, à s'illuminer d'un rayon de soleil.\n   Voici, voici du soleil et de la joie dans les intérieurs de Louis Thévenet.\nVoici des rayons, entrant victorieusement par la fenêtre ouverte, se posant\nsur les pots de géraniums, se mirant dans l'acajou des commodes et des tables\net glissant jusqu'à la paire de bottines oubliée au milieu de la chambre et\nperdue dans cette clarté. Thévenet oppose avec une magistrale adresse les\nnoirs aux blancs (regardez : l'Homme à la carte,) et il anime les recoins les\nplus humbles d'un salon pauvre ou d'une guinguette de faubourg. Ses natures\nmortes sont aussi très séduisantes, si ses paysages le sont moins. Souhai-\ntons à l'artiste de conserver cette franchise et cette naïveté si sympathiques.\nEn voyant le Salon, une de ses dernières toiles, il me semblait que cette can-\ndeur était un peu entamée, que la sincérité n'y était plus et que le tableau\nétait un peu trop « léché » et fignolé. Je fus d'ailleurs bien vite rassuré en\napprenant que le Cabillaud et la Table ronde étaient aussi des œuvres toutes\nrécentes.\n   Dans un de ses intérieurs les mieux réussis, Thévenet a rassemblé les sym-\nboles de sa vie. On découvre au mur son portrait, — peu flatté, — un violon,\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3218, "texte": "54                                 DURENDAL\n\n\nune palette ; sur une commode aux tiroirs entr'ouverts s'entassent pêle-mêle\nun harmonica, quelques livres, quelques bouteilles, le tout dominé par un\ntableau sombre : un voilier blanc sur une mer déchaînée : C'est un souvenir\nde voyages au long cours pendant lesquels les plus grandioses images durent\nse révéler au jeune matelot émerveillé. Mais plus rien de cela ne transparaît\ndans la peinture de Thévenet. Il aime à l'heure présente l'atmosphère paci-\nfique des chambres claires. Il n'a gardé de ses courses lointaines que la\ndémarche un peu tangante des marins, et il se promène, maintenant, d'un pas\nbalancé, au milieu de cette belle exposition dont il peut être, à plus d'un\ntitre, fier.\n                                       *\n\n   C h e z G i r o u x , les expositions se succèdent, sans se ressembler. Cet\néclectisme est d'ailleurs à louer. Mais si quelque parfum d'encens planait\nencore dans la salle après le départ des œuvres de Delaunois, il s'est rapide-\nment évanoui à l'arrivée d'une bande volage d'humoristes français. On sait\nce que l'on trouve dans de semblables expositions : beaucoup d'esprit, de\nfinesse, de comique, pas toujours du meilleur aloi.\n   Après ces amusants dessins, nous avons vu les vivantes toiles de W. Paerels.\nPlus d'un lien rattache cet artiste au groupe des disciples d'Ensor. Moins\nraffiné que le maître d'Ostende, le jeune peintre se laisse entraîner par sa\nfougue et son ardeur. Cela est parfois regrettable dans ses œuvres de grand\nformat. Il est permis, je crois, de trouver un peu vide et d'un travail hâtif\nune vaste composition, comme le Matin d'Eté, d'ailleurs d'un très joyeux\ncoloris. Par contre, Paerels est tout à fait heureux quand il peint la lumineuse\neffervescence des plages animées et surtout les vues de port. Tout ce qu'il fit\nà Rotterdam ou à Scheveningue est de premier ordre. Le tableau-type de\ncette série se compose ainsi : au premier plan, une mer violette, bleuâtre, ou\nblanche qui occupe à peu près la moitié de la toile, puis un amusant fouillis\nde maisons colorées, taches vives, rangées le long d'une digue ou d'un quai.\nSur tout cela, le ciel tourmenté de la mer du Nord avec ses épais nuages\nblancs. Ce tableau, vous le verrez plusieurs fois dans des tonalités différentes\net sans vous lasser d'y plonger le regard.\n                                                                 PAUL    FIERENS.\n                                            *\n                                        *\n\n   E x p o s i t i o n G u s t a v e C a r l i e r (Cercle Artistique). — Une trentaine\nd'aquarelles d'inspirations variées, d'un art délicat et senti, plein de fraîcheur\net de vivacité dans le rendu. M. Carlier comprend et traduit avec charme la\ndouceur et la paisible solitude de la campagne, la physionomie pittoresque\ndes coins de village (LA ferme rose, Chaumière en Campine, Route de vil-\nlage, etc.). Il avait aussi des Intérieurs d'église, églises rustiques, aux murs\nblanchis, à l'humble décoration dont il a saisi à merveille le caractère d'inti-\nmité un peu froide dans le silence et le vide des jours de semaine.\n                                                              ARNOLD      GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3331, "texte": "                           CHRONIQUE DU          MOIS                          55\n\n\n                            Théâtre du Parc\n\n    L e S e c r e t , de M. Henri Bernstein. — M. Bernstein aborde avec le\nSecret, la comédie de caractère. Et si sa pièce n'est pas un chef-d'œuvre, le\ncaractère qu'il dépeint est curieusement campé et très habilement mis en\naction. Gabrielle est la femme, aussi méchante et rusée qu'elle est charmante,\nqui, tout naturellement, sans raisonner ce qu'elle fait, cède à son instinct. Cet\ninstinct est celui de rendre malheureux ceux qui l'entourent dès qu'ils cessent\nde lui demander, à elle exclusivement, leur bonheur. Elle brouille son mari\navec sa sœur, brise deux fois la vie de sa meilleure amie, multiplie autour\nd'elle les catastrophes, par amour peut-être des complications romanesques. Et\nchacun, jusqu'au moment où, dans une lumière soudaine, ses détestables\nmachinations se découvrent, l'aime et s'imagine lui devoir la joie ou la paix\nqu'elle est en train de détruire. Ce type doit exister parmi les femmes du\nmonde qui arrangent des mariages, semble-t-il, pour avoir plus tard des\nménages à déranger, mais celles-ci, en général, sont tout à fait innocentes,\ncroient naïvement bien agir et ne poussent pas l'odieux jusqu'à invoquer\nl'instinct, l'invincible force intérieure, comme le fait l'héroïne du Secret.\n   Autour de cette femme fatale, qui paraît d'abord être au second plan,\nl'action se noue, se serre, se précipite, avec ces dialogues violents, familiers à\nM. Bernstein, avec ces mots profonds et ces situations brutales dont abuse ce\ndramaturge, mais qui font toujours, sur le public, leur effet immédiat (comme\nun coup de poing dont le sujet récepteur ne discute pas tout de suite la néces-\nsité ou l'éloquence), avec ces scènes de plus en plus vives qui surexcitent\njusqu'à excéder, et qui rendent nécessaire, tant l'émotion se tend, le baisser\nlibérateur du rideau sur ces surenchères de secousses. Mais quel métier admi-\nrable pour rendre supportable cet art — ou plutôt ce faire — trop direct ;\nquelle science du théâtre pour graduer ainsi des effets dont le premier déjà\nparaît au delà des forces du spectateur, pour emporter les mots plats, les allu-\nsions basses, le dialogue muffle dans une rapidité qui ne permet de voir que\nl'élan général du drame. Tout cela fait que le second acte, avant la salutaire\nréflexion qui refroidira l'enthousiasme, exige une admiration sans délai et les\nsix rappels de rigueur.\n    Les pièces de Bernstein se composent toutes d'un acte très fort et de deux\nlongueurs, l'une avant et l'autre après. Ici, la longueur de devant est rempla-\ncée par un acte d'exposition qui est très remarquable, très net et très vif. La\nlongueur de derrière subsiste et prend même une ennuyeuse revanche. Parce\nque c'est une comédie de caractère, l'auteur a cru devoir, après avoir fait agir\nce caractère, l'analvser, le fouiller — d'ailleurs très finement — dans un dia-\nlogue trop long, qui marque une véritable panne dans l'action. Que diable,\nnous avions compris tout cela ! et toute cette psychologie de l'instinct méchant,\nnous l'avions vue se mouvoir, ce qui est mille fois plus intéressant que les con-\nfessions les plus littéraires. La dernière scène, le pardon général, donne\nheureusement — parce qu'il y a une femme qui se jette par terre et que le\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1266, "texte": "56                                DURENDAL\n\n\n\nthéâtre de M. Bernstein nous apprend à aimer l'hystérie — le sursaut final\nsouhaité.\n   En mettant à part M. Bosc, qui est vraiment un peu agaçant et qui est trop\nélégant et spirituel pour être un bon Denis Leguenn, l'interprétation du Secret\nfut parfaite. Mme Marthe Mellot est très certainement une grande artiste et elle\na composé son rôle de la délicieuse méchante avec une grâce, une âpreté et\nune douleur sans égale (seulement, cet ex-rossignol parle un peu du nez\ndepuis Chantecler) ; Mlle Guyon mérite tous nos suffrages pour son jeu con-\ncentré, sa voix souple et dure, tour à tour, selon le ton qu'il faut, son sens\némouvant du pathétique et tout ce que son personnage a de sympathique, et\nqu'elle incarne si bien. M. Marey est comme toujours, simple, noble et\nmesuré. Mme Médal est très amusante dans son rôle épisodique de tante ridi-\ncule et bonne. Quant à M. Laumonicr, il est à gifler, mais c'est parce qu'il\nreprésente à la perfection, ce « saligaud » de Ponta Tulli. Ah! qu'il lui a fallu\nd'habileté pour se rendre tout à coup, à la fin du second acte, presque digne\nde pitié !\n   Salle comble. Gros succès. Décors très bien.\n                                                                       P. N.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison01-009", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 57, "page_fin": 61, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "LES LIVRES     L e s P o è m e s . — Le dernier vo", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 76, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2367, "texte": "LES LIVRES\n\n   L e s P o è m e s . — Le dernier volume de la Comtesse de Noailles —\nles Vivants et les Morts (1) — aura été l'un des points culminants de\nl'année poétique qui vient de finir, et il marque dans l'œuvre même du poète\nde l'Ombre des jours un tournant qui n'a pas été sans surprendre. Comme il\nétait naturel pourtant que cette adoratrice de la lumière et de la beauté\nfinisse par deviner qu'il est, au delà de l'univers (et visible dans l'univers),\nune Lumière parfaite et une suprême Beauté. Et comment s'étonner que celle\nqui, ayant mordu comme en un fruit à même la pulpe de la vie, sentait\nencore son cœur vide, ait perçu tout à coup que Dieu seul pourrait combler\ncet abîme :\n                  Je vous possède enfin puisque vous me manquez !\n   Livre de chrétienne? Non pas. Livre de déiste, pas même, mais livre où\nest exprimé avec un large et âpre lyrisme le besoin de croire et d'espérer.\nC'est bien, comme l'a noté exquisement Francis Jamme s, le début d'une évo-\nlution spirituelle. Jamais ne furent notées avec cette acuité la douleur de la\nvolupté, l'insuffisance du bonheur humain, la hantise de la mort au milieu\nde l'innombrable vie. Grands thèmes banals où devait se mouvoir à l'aise la\ndernière des romantiques. Peu de poèmes sont parfaits, si l'on comprend la\nperfection comme les parnassiens la comprirent, mais quelle amplitude,\nquelle magnifique abondance, quelle profusion d'images chaudes et génia-\nles, quelle atmosphère chargée d'odeurs et de soleil ! Et quelle éloquence\nadmirable et puissamment rythmée! Qu'on en juge par ces dernières\nstrophes de la Tempête :\n\n              Seigneur, si la pitié, la charité, l'extase,\n              Si le stoïque effort, si l'entrain à mourir,\n              Si la Nature, enfin, n'est jamais que ce vase\n              D'où toujours le désir ténébreux peut jaillir.\n\n               Si c'est toujours l'amour anxieux qui s'exhale\n               Des actives cités, des mers et de l'azur,\n               Si les astres ne sont, délirantes vestales,\n               Que des lampes d'amour au bord d'un temple impur,\n\n               Si vous n'avez toujours, invincible Nature,\n               Que le cruel souhait de vous perpétuer,\n               Si vous n'aimez en nous que la race future\n               Qui fait naître sans fin les vivants des tués,\n\n  (1) Paris Fayard.\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3007, "texte": "58                                     DURENDAL\n\n\n                Si la guerre, la paix, le grand élan des foules,\n                La ronde agreste avec les chansons du hautbois\n                Les arbres et leurs nids, l'océan et ses houles,\n                Et la tranquille odeur de l'hiver dans les bois,\n\n                Ne sont toujours que vous, ténébreuse tempête,\n                Solitaire torture ou Jrisson propagé,\n                Obstacle que rencontre une âme qui halète\n                Vers l'amour absolu, innocent et léger,\n\n                Si l'héroïsme même, et son ardeur secrète,\n                Ne sont pour les humains pudiques et hardis\n                Que l'espoir d'être exclus de votre impure fête,\n                Et l'honneur d'échapper à votre joug maudit,\n\n                Laissez-moi m'en aller vers les froides ténèbres\n                Où l'accueillante mort nous laisse reposer,\n                Et qu'enfin je me mile à ces restes funèbres,\n                Qu'une sublime horreur préserve du baiser !\n\n    E n quittant ce livre j ' a b o r d e celui de M. d e P o m a i r o l s ( P o è m e s\nChoisis) (1) comme si, sortant d'un jardin des T r o p i q u e s , j'arrivais dans u n e\nc a m p a g n e élyséenne et fraîche où Orphée aurait chanté et où rêverait\nP l a t o n . M. de P o m a i r o l s , dont ce compact volume arrive à l'heure précise\noù il doit lui servir de titre aux yeux de l'Académie française, n'est pas u n\ngrand poète, mais un haut et noble écrivain. B e a u c o u p l'ont déclaré\nennuyeux qui tout simplement n'avaient su l'atteindre. Si son œuvre est\nun peu m o n o t o n e , c'est qu'elle se maintient toujours dans les régions les plus\nélevées de l'inspiration, et néglige la beauté matérielle et l'ivresse sensuelle\ndu m o n d e . Il est le poète spiritnaliste avec tout ce que ce mot comprend de\nsublime et de vague. N o u s croyons, pour notre part, qu'une poésie nettement\ncatholique, a n i m é e par la présence du Christ et le mouvement de la grâce\nintérieure, sera toujours mille fois plus belle que la sereine et imprécise\naspiration vers l'immatériel.\n    Je trouve M. Jules R o m a i n s bien plus e n n u y e u x que M. de P o m a i r o l s .\nP o u r t a n t sa V i e u n a n i m e (2), rééditée récemment, est un livre curieux et\ndestiné, en partie, à rester. M. R o m a i n s a trouvé, un jour, ingénieux\nd'évoquer et de faire parler des êtres collectifs : la ville, l'armée, l'église, le\nthéâtre et il décrit p u i s s a m m e n t l'absorption tragique de l'individu par ces\nêtres trop p u i s s a n t s . C'est un sujet inédit de p o è m e et M. Jules R o m a i n s en\na tiré un très honorable parti. Alors qu'avez vous à redire? Voilà : Parce\nqu'il a trouvé ce nouveau motif, les amis de cet écrivain le font passer p o u r\nchef d'école. Il est le créateur de l'Unanimisme! C'est c o m m e si d e m a i n ,\nayant chanté la Grève générale, Louis Piérard était proclamé le chef\n\n\n  (1) PARIS, Temps Présent. (2) Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2942, "texte": "                                   LUS   LIVRES                                 59\n\ndu grèvisme. Les admirateurs (à titre de réciprocité) de M. Jules Romains\nTont rendu un peu agaçant et un peu ridicule.\n   Connaissez-vous Louis Piérard? Il écrit parfois de très médiocres\npoèmes, mais il en écrit souvent de très bons. Il y a dans son dernier\nrecueil : De flammes et de fumées (1), des Images Boraines, déjà éditées\nautrefois d'ailleurs, qui sont âprement et amoureusement ressemblantes.\nCelui-ci a la foi en son idéal, le respect de son art, un peu fruste mais si\nsincère, et l'amour tenace du pauvre et tragique pays noir où il est né...\n   J'ai ouvert avec émotion le livre posthume de ce pauvre Léon Deubel:\nRégner (2), que précède une étude de M. Louis Pergaud, qui est un\nmauvais délayage de plates anecdotes en un style indigent et amorphe.\nDeubel, qui fut hanté du souci de la perfection et qui triompha le jour où il\ncrut trouver la forme définitive et marmoréenne de sa pensée, méritait mieux\nque cette prose relavée pour le glorifier — et pour le plaindre. Tout n'est pas\négal dans ce recueil d'où l'on sort avec la déchirante impression que laisse\nune oeuvre inachevée, avec l'admiration fervente pour l'effort obstiné que\npoursuivit vers la Beauté ce poète qu'enveloppèrent la plus odieuse\nindifférence et la plus douloureuse obscurité. Que l'inspiration soit très haute,\nnon, quoiqu'on sente ici, d'un bout à l'autre du livre, l'adoration d'un idéal.\nMais au moins Deubel tenta-t-il, ne pouvant ou ne voulant voir au delà de\nla vie, de transfigurer la vie et d'y voir, quand même, la Toute-Beauté. Un\nsens aigu de la volupté, une absence de pudeur assez révoltante, un orgueil\nobstiné, une belle compréhension de la nature, une imagination puissante et\ncolorée, une grande tristesse au fond des plus lumineux poèmes... c'est l'art\nde ce Léon Deubel, qu'on trouva noyé un jour, comme finissait sa jeunesse,\nparce qu'il n'avait pas eu confiance dans la vie...\n   Aimez-vous la musique ? J'en connais peu d'aussi délicieuse que celle de\nM. Henry Spiess, ce charmant poète genevois qui vient de publier le\nSilence des Heures (3).\n   « Ce sont des mots, des mots, des rimes et des rêves...« C'est plus que cela,\nc'est une suite de mélodies délicates et de belles pensées, et de petites\nchansons qu'on ne peut oublier :\n                        Ton berceau, comme un hamac,\n                        Tout doucement se balance ;\n                        Faiblement dans le silence\n                        La pendule fait tic-tac\n\n                         On entend dormir le lac.\n                         Une haleine sur la grève\n                         Se mêle aux rumeurs de l'eau ;\n                         La dentelle dit, rideau\n                         Tout doucement se soulève...\n                         C'est la nuit d'été qui rive.\n\n  (1) Bruxelles, Librairie du   Peuple, (2) Paris, Mercure de France. (3) Mercure de\nFrance.\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3109, "texte": "60                                    DURENDAL\n\n\n\n                           La pendule fait tic-tac ;\n                           Bercé par sa ritournelle\n                           Qui vois-tu ? Polichinelle ?\n                           Ou Chalande avec son sac ?\n\n                           On entend dormir le lac.\n\n                           Tout doucement se soulève\n                           Ta poitrine de bébé ;\n                           Dans le silence tombé\n                           Quel est ce soupir sans trêve ?\n\n                           C'est la nuit d'été qui rêve.\n\n     M. Iwan Gilkin, préfaçant le T a b e r n a c l e d'amour (1), p r e m i e r livre de\nM. M a r c e l V a n d e r a u w e r a , y découvre « u n e passion précoce et a r d e n t e ,\nsingulièrement mêlée aux élans mystiques, aux gestes pieux et aux scrupules\nreligieux» et il incline à y reconnaître « la double racine du caractère flamand,\nà la fois sensuel et mystique ». Ce livre d'un j e u n e poète catholique, et\na r d e m m e n t catholique, semble-t-il, contient, en effet, à côté d'élans vers\nDieu, des cris de détresse et d'espérance charnelle, qui manquent parfois de\ndiscrétion et parfois de sincérité. J'imagine qu'il y a un peu de voulu d a n s ce\nd u a l i s m e . Il y a d'ailleurs ici, sauf d a n s quelques poèmes, plutôt u n e juxta-\nposition qu'un mélange des deux sentiments. Ce petit livre est p o u r t a n t sym-\np a t h i q u e par tout ce qu'il contient de promesses et de talent. M. Marcel\nV a n d e r a u w e r a n o u s a d o n n é récemment u n e comédie de rêve, Un rêve dans\nles fleurs, qui était une petite chose assez médiocre (ce Passant que n o u s avons\ntous fait q u a n d n o u s a v i o n s dix-huit ans). Le Tabernacle d'amour, venu après\ncet artificiel b a d i n a g e , m a r q u e un très sensible et très louable progrès. Il y a\nici, à côté des défauts de tout jeune poète trop a b o n d a n t , de quelques tics et\nde quelques clichés, des qualités incontestables, u n sens remarquable\nd u r y t h m e , quelques belles images, une émotion souvent profonde et\nintense. Et combien faut-il louer ce poète n o u v e a u , d'avoir compris qu'il n'y\navait pas un d o m a i n e différent pour l'art et pour la vie et d'avoir voulu c h e r -\ncher au fond de son â m e chrétienne l'une des sources au moins de son\ninspiration.\n   P l u s idéaliste, plus serein, plus contemplatif est M. R e n é G e r m a n e , qui\nh u m b l e m e n t et discrètement chante la joie de l'Ame e n é t a t de g r â c e (2),\net son livre est b l a n c , c h a r m a n t et frais c o m m e son titre. Sur les chemins de\nson pays, vers les collines où rêvent des chapelles, il s'en est allé, plein de\nferveur et de b o n h e u r , dire à la Vierge son rêve, son espoir et son naissant\na m o u r . L e s aubes pascales l'ont ravi, et il est si h e u r e u x d a n s le songe bleu\ndont il a fait son royaume, qu'il c h a n t e devant Dieu d'enfantines c h a n s o n s .\nMon horreur des poèmes en prose abdique devant cet e n s e m b l e grave et clair,\n\n\n  (1) Bruxelles, Dewit. (2) Editions de Durendal.\n"}, {"page_pdf": 80, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3517, "texte": "                                          LES     LIVRES                                          61\n\n\ndevant ces phrases émues et é m o u v a n t e s et ces mots lavés d a n s la rosée, qui\ns'enchaînent en un r y t h m e un peu t é n u , mais si c h a r m a n t . . .\n   E t voici u n troisième jeune poète catholique, mais si différent des deux pre-\nmiers. M. J o s e p h J a d o t (1) s'apparente à François Villon et à Verlaine et\nne prie jamais mieux q u ' a u sortir des b r u y a n t e s tavernes. Q u e ce mot n'ef-\nfraye p a s , c'est un bon et pieux t r u a n d , et peut-être un jour nous donnera-t-il\nune « Chanson des gueux qui vont à confesse ». En attendant, il mélange à ses\nimpressions d'ici — ville universitaire, cabaret, amour, prière — des p o è m e s\nde là-bas. E t là-bas c'est ce C o n g o mystérieux et magnifique, source d'un\nexotisme somptueux que nul poète de chez n o u s — j ' e n excepte feu le\nD r Valentin et différents autres lyriques médicinaux — ne s'est encore avisé\nd'exploiter. M. Joseph J a d o t r a p p o r t e d'un séjour en Afrique quelques pages\npittoresques, qui ne sont pas les m o i n s s y m p a t h i q u e s et les m o i n s originales\nde son livre où a b o n d e n t les beaux vers, les images hardies et les invocations\ndéchirantes.\n    Il reste sur ma table les Pauvres rimes (2) de M. P a u l B o u d a r t , qu'il a\ndédiées a u Petit Serpent et qui feront rire celui-ci a s'en tenir les côtes (cette\nphrase a v e n t u r e u s e est dédiée à M. J u l e s D e s t r é e ) ; la Tristesse du Soleil (3), de\n Mme J e a n n e L e u b a — poèmes vraiment trop a n n a m i t e s p o u r rencontrer de\nfervents lecteurs à Bruxelles en B r a b a n t ; les Poèmes (4) de J e a n L i o n n e t ,\nrecueil posthume et très honorable d'un écrivain noblement consciencieux et\nenfin — il faudra que j ' y revienne un j o u r — le Jacques Bonhomme (5) de\n M. Pierre Gauthiez qui a toute la saveur de la vieille F r a n c e naïve et\np a y s a n n e . J'ai aussi devant moi — depuis longtemps — la Lumière\nd'Hellas (6) de L é o n Bocquet, mais j ' a i m e trop ce poète pour ne pas\nm'attriste!\" de le voir s'éloigner de son inspiration vivante et retourner à u n e\nbeauté conventionnelle et vraiment p é r i m é e .\n   J e m'en voudrais d e ne pas citer, pour finir, la lettre que je viens d e recevoir,\nc o m m e sans doute plusieurs de mes confrères, et qui mérite de passer à la\n postérité :\n                         MONSIEUR,\n   Si mon poème Perles d'Ardemie avait le don de vous intéresser autant que le\nvôtre, l'Ame du purgatoire, m'intéresse de mon côté, vous ne refuseriez pas\nl'échange que je vous propose. Vous m'adresseriez vos vers et, par retour, je\nm'empresserais de vous envoyer les miens. E n t r e amateurs ce doit être un\nvéritable plaisir de se r e n d r e ce service.\n   J'ose croire q u e ma proposition ne vous déplaira pas et je vous prie\nd'agréer mes salutations distinguées.\n                                                                                L . AUBRION,\n                                                                               Marbehan.\n    Monsieur H .        Lamartin,      E d i t e u r , Bruxelles. P o u r    Monsieur P .         No-\nt o m b , s. v. p .\n                                                                            PIERRE NOTHOMB.\n\n   (1) Chansons d'ici et de là-bas, Namur, G o d e n n e . (2) Bruxelles, Larcier. (3) Paris, P l o n .\n(4) Paris, P l o n . (5) Paris, Librairie de l'art catholique. (6) Le Reffroi.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison01-010", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 62, "page_fin": 64, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Notules AVIS IMPORTANT pour nos", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 81, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 34, "fin_caractere_exclue": 2697, "texte": "Notules\nAVIS IMPORTANT pour nos abonnés de l'étranger.\n    N o u s p r i o n s i n s t a m m e n t n o s a b o n n é s de l ' é t r a n g e r d'avoir l'obli-\ng e a n c e de n o u s e n v o y e r s p o n t a n é m e n t s o i t un m a n d a t p o s t a l inter-\nn a t i o n a l , soit un c h è q u e de D O U Z E F R A N C S . C'est l e m o y e n l e\np l u s s i m p l e e t le m o i n s c o û t e u x p o u r e u x de p a y e r l e u r abonne-\nment.\n\n\n   L ' a r t f l a m a n d e t h o l l a n d a i s . A signaler surtout dans les numé-\nros de novembre et de décembre le travail très complet de M. Vermeulen\nsur l'Exposition nationale d'art religieux à Bois-le-Duc. On trouvera dans le fasci-\ncule de novembre u n e reproduction du triptyque d e Roger Van der W e y d e n ,\nacheté récemment par le Louvre, et une excellente notice de M. Mesnil sur\ncette œ u v r e .\n   R e m a r q u o n s que l'excellent et luxueux périodique si intelligemment\ndirigé par M. P . B u s c h m a n n achève sa dixième a n n é e d'existence. N u l\ndoute que la faveur dont il jouit si légitimement auprès du public et des\nartistes aille sans cesse grandissant.\n                                                  +\n\n\n\n\n    A r t e t t e c h n i q u e (octobre et novembre), publie la suite de l'ar-\nticle si riche d'idées justes et profondes de M. H . P . Berlage sur l'Art et la\nsociété.\n                                                  *\n\n   B u r l i n g t o n M a g a z i n e . A mentionner particulièrement dans les\nfascicules de décembre et de janvier le substantiel travail de M. Arthur\nM. Mind sur Giovanni Battista Piranesi; des notices de M M . A. de Beruete y\nMoret et August L. Meyer, sur des œuvres inconnues de Velasquez ou de\nMurillo; de Sir Claud Phillips sur Quelques portraits de Cariani; d'un a n o n y m e\nsur un Repos en Egypte de William Blake, le maître original dont se récla-\nmèrent parfois les P r é r a p h a é l i t e s ; de T h o m a s Ashby sur Turner à Rome; e t c .\nNombreuses illustrations. Revue des périodiques d'art allemands, espagnols\net ilaliens.\n                                                    *\n                                                   * *\n   A r t s a n c i e n s d e F l a n d r e . T o m e VI, fascicule I I I . M. Louis\nde Farcy : Tapisserie tournaisienne de 1502 à 1504; M. W a r b u r g : Deux épisodes\nde la captivité du roi Maximilien à Bruges; M. Rosset : le Manuel d'histoire de\nPhilippe VI de Valois et ses enluminures; M. Durand-Gréville : Notes sur les van\nEyck; M. Arnold Goffin : la Flandre en Italie au XVe siècle; le Maître de Flémalle;\nThierry et Albert Bouts; Petrus Cristus ; Memling, Belles reproductions.\n"}, {"page_pdf": 82, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3066, "texte": "                                         NOTULES                                       63\n\n\nRomans apologétiques et s o c i a u x . L'Editeur Devivier, de                Tour-\n   coing, a entrepris sous ce titre la publication d'une collection, illustrée et\n   à bon m a r c h é , de romans publiés in extenso, qu'il met en vente au prix\n   de 1 fr. 50.\n   « Cette collection, n o u s dit l'éditeur, a pour but de vulgariser d a n s la\njeunesse les grandes et généreuses idées qu'inspire le catholicisme à ceux\nqui aiment la vérilé. On a cru bon de les présenter sous forme d'actions\nvécues, q u i , sous le n o m de r o m a n , n'ont cependant rien de romanesque, et\noù, concrétisées d a n s l'observation de la vie réelle, elles seront plus acces-\nsibles à la masse des esprits et pourront leur paraître plus faciles à pratiquer.\nN o u s voudrions q u e chacun de nos récits soit u n e démonstration p a r les\nfaits de l'efficacité des principes chrétiens et un encouragement par autant\nd'exemples à n o u s en inspirer d a n s notre vie individuelle et sociale ».\n                                                                          (L'Editeur.)\n  Voici la liste d e s volumes p a r u s :\n  JEAN NESMY. — La Lumière de la Maison.\n  JACQUES D E B O U T . — Le Monde des Vivants.\n  N O Ë L C H R É T I E N . — L'Ouvrier de Paix.\n  JEAN Y A L E S . — Les    Arrivants.\n\n   Certains de ces volumes sont de vraies œuvres littéraires, p a r exemple\nceux d e J e a n N e s m y et de Jean Yales. N o s lecteurs connaissent la valeur de\nJean N e s m y d o n t nous leur avons souvent fait l'éloge. N o u s parlerons pro-\nchainement de lui à l'occasion de son dernier et magnifique livre: Le Roman\nde la forêt.\n   La m ê m e maison Duvivier publie aussi sous le t i t r e : Les meilleures pages,\nune collection d'anthologies fort bien faites, d o n n a n t de larges extraits bien\nchoisis de nos plus célèbres écrivains français de jadis c o m m e : Chateau-\nbriand, L a m e n n a i s , Musset, Schiller, A u g . T h i e r y , Balzac, Lacordaire ; et\nd'aujourd'hui, comme J e a n Nesmy et Michel P r a v i e u x . Ces anthologies se\nvendent a u prix d e 3 fr. 50. Chaque anthologie est précédée d'une étude sur\nl'auteur, sous forme d'introduction.\n\n                                              *\n                                             * *\n\n   L'Edition populaire. Nous nous faisons un devoir de recomman-\nder de nouveau i n s t a m m e n t à nos lecteurs cette collection, d'un bon marché\npresque ridicule et qui vient encore d'être d i m i n u é : 3 fr. 75 (l'abonnement\nd'un an p o u r 24 volumes, volumes de la valeur de 3 fr. 50 c h a c u n ) .\n   Dans cette collection on ne d o n n e que des œuvres vraiment littéraires et\nde tout premier choix. L e superbe d r a m e de notre ami VICTOR KINON :\nL'An Mille, représenté il y a quelques jours à Bruxelles, a paru dans cette\ncollection. On en a vendu vingt mille exemplaires. C h a q u e volume se vend\nséparément a u prix de 0.15 fr. — S'adresser à l'Edition populaire, 16, rue des\nParoissiens à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 83, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2925, "texte": "64                                    DURENDAL\n\n\n   A r t s d é c o r a t i f s . L'exposition générale des Beaux-Arts, qui s'ouvrira\nà Bruxelles en mai prochain, c o m p r e n d r a une section des Arts décoratifs\nmodernes qui promet de faire sensation.\n   Le Comité s'est assuré dès à présent la collaboration d'architectes et\nd'artistes décorateurs belges et étrangers, qui réaliseront des ensembles de\ndécoration intérieure.\n   Plusieurs industriels se sont adressés au Comité en le priant de les mettre\nen rapport avec des artistes qui leur fourniraient des modèles originaux\nd'inspiration m o d e r n e .\n   Il serait très désirable q u e cet exemple fût suivi par les fabricants de tissus,\nde tapis, de papiers peints, de ferronnerie, de bronzes d'appartement, de\ncéramique, de verrerie, etc.\n   L'hésitation que le public manifeste à l'égard de l'art décoratif moderne\nprovient en grande partie de l'imperfection dans la réalisation des modèles.\n   L e Comité serait heureux d'encourager les initiatives de ce genre et s'effor-\ncerait de provoquer des collaborations intéressantes.\n   P o u r tous renseignements, prière de s'adresser par écrit à M. J u l e s\nB e r c h m a n s , secrétaire du groupe, 86, rue de Linthout, à Bruxelles.\n\nAccusé de réception :\n  A R T : Pieter de Hooch, par ARTHUR DE RUDDER. Vol. ill. Collection :\nLes artistes des Pays-Bas (Bruxelles, Van Oest). — Les fresques du Campo\nSanto de Pise, par ABEL LETALIE. Vol. ill. (Paris, Sansot). —    L'esthétique\nde Schopenhauer,    par ANDRÉ FAUCONNET (Paris, Alcan). — L'esthétique\nde la lumière, par PAUL SOURIAU (Paris, Hachette).\n   L I T T É R A T U R E : Feuilles dans le vent, par FRANCIS JAMMES (Paris,\nEd. du Mercure). — Théodore Wenstenrade,           par FERNAND SEVERIN (Bru-\nxelles, Larcier). — Le Père, par GEORGE VALOIS (Paris, Nouvelle librairie\nnationale). — L'éducation de la volonté et du cœur, par J. WILHOIS (Paris,\nAlcan). — L'idéal dans la vie, p a r . T H . HÉNUSSE (Bruxelles).\n     M U S I Q U E : Mozart,   par HENRI DE CURZON (Paris, Alcan).\n   P O É S I E : Poésie d'ici et de là-bas, par JADOT ( N a m u r , Godenne.) — A\nla dérive, par P . DE ROZACE (Paris Grès). Le fantôme de la calvitie, par\nPAUL D O R I N V A L (Bruxelles, Burin Hill).\n   R E L I G I O N : Soirées au lac de Genève; discussions religieuses,     par\nM. MARAWESKI (Bruges, Geuens Willaert). — Christianisme           et    culture\nféministe, par LUCIE GOYAU (Paris, Perrin).\n   R O M A N : L'ombre du cœur, par ED. NED (Bruxelles, Mertens). — La\nconfession d'une femme du monde, par G. LECHARTIER (Paris, Plon).\n   VARIA : La femme de demain, par ETIENNE L A M Y (Paris Crès). L a f o r -\nmation des caractères, par le D r C H . FIESSINGER, (Paris Perrin). — Vie\nd'une princesse, Marie de Hohenzollern,    comtesse de Flandre, par M Bier-\nmé. Vol. ill. (Bruxelles, Mertens). — Richard Wagner et les femmes,    par\nJULIEN K A P P (Paris, Perrin).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 16, "texte": ""}, {"page_pdf": 17, "texte": ""}, {"page_pdf": 18, "texte": ""}, {"page_pdf": 19, "texte": ""}, {"page_pdf": 20, "texte": "                          Parsifal\n\n               PARSIFAL, le poème auguste par excellence, le Chant\n                 du cygne, de W a g n e r dont, en vertu de la volonté\n                 sacrée d'un grand génie, les représentations\n                 publiques n'étaient pas jusqu'ici autorisées, sauf\n                à B a y r e u t h , vient d'être monté simultanément\n                 sur plusieurs scènes lyriques d ' E u r o p e . L e\n                 I e r janvier 1914 m a r q u e en conséquence une\n                 date dans l'histoire de l'Art, car, les pèlerins de\nBayreuth demeurant naturellement l'exception, et une œuvre\nconçue et écrite pour le théâtre ne vivant de l'absolue pléni-\ntude de sa vie qu'à partir du jour où elle s'y trouve réalisée,\nil est permis de dire que nous assistons en ce moment à une\nseconde et même à la véritable naissance de Parsifal.\n    Cet avènement de Parsifal à la publicité mondiale du théâtre\noffre, comme toute chose humaine, ses bons et ses mauvais côtés,\nmais nous nous hâtons d'ajouter que les avantages ici surpas-\nsent notablement les inconvénients. Si Wagner réserva Parsifal\nà Bayreuth, c'est que dans la pensée du maître les représenta-\ntions du mystère sacré devaient être strictement accessibles à\nune élite. Les trente ans révolus depuis sa mort ont restitué un\nchef-d'œuvre à la pieuse admiration du monde des penseurs,\ndes lettrés, des artistes, mais l'ont d'autre part livré en pâture\nà la vaine curiosité des profanes, des snobs, des non-intuitifs,\nhélas, si nombreux, même à notre époque de grand affinement\nintellectuel, et qui, sans soupçonner un instant qu'ils se trou-\nvent devant une des plus hautes expressions de l'art et du génie\nhumains, se rendent à Parsifal sans doute avec autant d'empres-\nsement et y assistent peut-être avec presque autant de respect\nconvaincu, mais certainement avec beaucoup moins de satisfac-\n tion intime qu'à une première de Bataille ou de Bernstein.\n    Ne nous plaignons point trop cependant. S'il est vrai qu'en\nconcordance avec les idées du maître sur l'œuvre d'art par\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "6                            DURENDAL\n\n\nexcellence, synthèse de tous les arts particuliers, les drames de\nW a g n e r doivent être vus et entendus au théâtre, afin que leur\nsuggestion exerce son empire sur notre sensibilité esthétique\nintégrale, l'on est autorisé à dire que cette nécessité s'impose\navec une particulière évidence pour Parsifal, à cause de la\nsplendeur du symbole dont la réalisation théâtrale peut seule\ndonner l'intuition complète, de la grande importance des récits\nqui doivent être naturellement accompagnés du geste et de la\nnon moins grande importance du rôle mimé de K u n d r y au troi-\nsième acte, de la très étroite dépendance où se trouve la\nmusique par rapport au poème dont, à part le Prélude et le\nC h a r m e du Vendredi-Saint, aucun fragment ne peut être\ndistrait pour l'exécution isolée au concert, de l'auguste majesté\ndu décor et des rites dans les deux scènes du Graal. Voilà assez\nde raisons pour nous féliciter de l'avènement de Parsifal sur les\ngrandes scènes lyriques du monde, venant clore définitivement\nl'ère des exécutions de concert qui, enlevant son auréole au\npoème, le découronnaient de son sublime prestige.\n   A propos de Parsifal, on a prononcé le mot de chef-d'œuvre\nde Wagner. Il serait peut-être difficile, du moins au point de\nvue musical, d'étayer cette manière de voir de raisons solides\net objectives. Cette thèse pourrait être contredite par ceux qui\nrefuseraient de lui accorder une prééminence sur la concep-\ntion gigantesque du Ring où se trouvent des pages comme\nl'entrée des Dieux au Walhalla, les Adieux de W o t a n , les Mur-\nmures de la Forêt, le troisième acte du Crépuscule des Dieux, sur\nTristan et Yseult, le poème le plus profondément intense de\nWagner et celui dont, au point de vue psvchologique, l'unité\nest la plus parlaite, sur les Maîtres Chanteurs, partition si admi-\nrablement musicale en même temps qu'extraordinaire évoca-\ntion picturale de la vie, de la poésie et de l'âme du Moyen âge\nà l'aurore des temps modernes.\n    Mais où est le chef-d'œuvre de Shakespeare, de R e m b r a n d t ,\n de Beethoven? En réalité, les génies de la trempe de W a g n e r\n n'enfantent que des chefs-d'œuvre vivant chacun de leur vie\n propre et où chaque fois le maître semble s'être renouvelé. E n\n effet, sauf le triomphe définitif du « leitmotiv », seul lien\n\"commun qui, du moins après Lohengrin, les rattachée entre eux,\n ils sont tous empreints d'un sceau typique qui les caractérisé,\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                                      PARSIFAL\n                                                                                       7\n\nsommets de l'art s'élevant dans des régions psychologiques et\nesthétiques totalement différentes et dont il serait bien vain et\nmalaisé de vouloir déterminer les élévations respectives.\n   Au point de vue subjectif, il est évident que les préférences\npersonnelles peuvent se donner pleine carrière, et nous nous\nrallions du reste complètement à ceux qui disent que par\nl'ampleur de son idée conductrice, la pure sérénité de son\ninspiration, le céleste arome qui compénètre tout le poème,\naussi par la divine simplicité de la forme, la souveraine, la\ntriomphale clarté avec laquelle le symbole se dégage et\ns'affirme, le drame de Parsifal, bien que situé sur la terre,\nsemble se projeter dans l'Infini et marquer dans l'essor du génie\nde Wagner comme une véritable apogée où, dépouillant toute\nfragile contingence, il plane heureux, superbe et entièrement\nlibéré dans les domaines lumineux de l'Absolu.\n   L'essence du d r a m e peut tenir en quelques lignes. Amfortas,\nroi du Graal, est comme tel préposé à la garde de la Lance\nsacrée qui transperça le flanc du Christ et de son sang pré-\ncieux qu'un ange apporta jadis à son père Titurel dans un\ncalice de cristal (1). Sa fonction principale comme pontife\nsuprême est l'offrande à l'Eternel du sang divin qui effaça\nla faute de l'homme. Mais pour être digne de cette mission\nauguste, il doit naturellement être exempt de toute terrestre\nsouillure. Or, les embûches du magicien Klingsor, chevalier\nfélon du Graal, l'ont attiré au jardin des voluptés. L à règne\nKundry la séductrice, Kundry, messagère du Graal, que les\nsortilèges de Klingsor ont dotée d'une beauté irrésistible et\nassujettie momentanément à son empire. Amfortas succombe et\n Klingsor lui ravit la lance sacrée, en lui infligeant de cette\nmême lance une blessure à la fois matérielle et morale, car si\nelle est la conséquence de la faute, elle en est aussi le symbole,\nla visible flétrissure et la m a r q u e indélébile. Cette blessure,\nsource de douleur phvsique. et en même temps de confusion\nmorale, impose au pontife déchu une double torture lorsqu'il\nest appelé à la célébration du mystère sacré.\n   L a rédemption lui viendra de Parsifal, le héros pur et\n\n   (1) C'est précisément ce calice de cristal que les traditions du Moyen-Age désignèrent\nsous le nom de Graal, expression qui, par extension métonymique, s'appliqua ensuite à\nl'ordre de chevalerie ainsi qu'aux domaines habités par les chevaliers ayant mission de\ngarder la précieuse relique.\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "8                              DURENDAL\n\n\nsimple, ressemblant d'une façon frappante à Siegfried s'il ne\nlui était évidemment supérieur en ce point essentiel qu'au\ncourage d a n s les combats il joint le courage encore plus rare de\nse vaincre soi-même. Parsifal, lui aussi, est entré dans le jardin\ndes délices émaillé de fleurs animées, mais il n'a pas écouté\nleur t e n d r e appel, il a triomphé des séductions de K u n d r y ,\ndigne désormais d'ajouter l'épithète de Fort à celles de P u r et\nde Simple. L e baiser de K u n d r y lui a révélé la souffrance du\nmonde et, à partir de ce moment, il grandit soudain d'une\nmanière incommensurable, sa tête apparaissant nimbée de\nl'auréole du rédempteur. Possesseur de la lance sacrée\nreconquise sur Klingsor, il met fin aux tortures d'Amfortas,\ndont il a guéri la blessure par le simple attouchement de la\nlance et, montant les degrés de l'autel, car il a succédé à\nAmfortas comme roi et comme pontife, il offrira au Seigneur le\nsang divin que des lueurs surnaturelles feront briller d'inef-\nfables transparences roses, tandis que K u n d r y , elle aussi\nconvertie et rachetée, mourra extasiée et adorante aux pieds du\nRoi rédempteur. Et ainsi l'impénétrable mystère chrétien de la\n Rédemption, dont notre imagination ne perçoit plus direc-\ntement, parce qu'elle y est trop habituée, l'incomparable et\nauguste majesté, semble grandir sous l'ample voile du symbole,\nagissant de la sorte avec plus d'intensité sur notre sensibilité\nesthétique.\n   On a vivement discuté les tendances philosophiques et reli-\ngieuses de W a g n e r au moment où il composa Parsifal. Nous ne\npensons point qu'on puisse en inférer l'adhésion même implicite\nd'un des plus grands génies de l'humanité aux dogmes du\nChristianisme. D'autre part, il serait difficile d'y méconnaître\nune orientation au moins esthétique vers ce que nous appelle-\nrions volontiers le génie du christianisme, expression merveil-\nleusement juste et suggestive où, malgré la célébrité un peu\nusée de l'ouvrage de C h a t e a u b r i a n d , on aurait tort de ne plus\nvoir autre chose q u ' u n cliché vide et a m o r p h e . Cette orientation\ndoit-elle être considérée comme un phénomène psychologique\npurement accidentel et transitoire, ou bien est-on autorisé à pré-\nsumer, au cas où la vie terrestre de W a g n e r se fût encore pro-\nlongée, qu'elle aurait pris avec les années un caractère de plus\nen plus définitif? Qui pourrait se prononcer en cette matière\navec quelque semblant de certitude?\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                               PARSIFAL                                9\n\n   L a question, d'ailleurs, n'offre qu'un intérêt secondaire. Ce\nqu'il convient d'examiner avant tout, c'est l'œuvre d'art en elle-\nmême, fruit miraculeux de l'inspiration irraisonnée, intuitive\net subconsciente. Qui songe à scruter la profondeur des\nconvictions d'un Dante lorsqu'il écrivit la Divine Comédie,\nd'un Michel-Ange lorsqu'il peignit les fresques de la Chapelle\nSixtine? Ces œuvres relèvent de l'idéal chrétien. Il en est de\nmême de Parsifal.\n   Deux grandes idées sont à la base du poème et l'illuminent.\nD'abord l'idée de Rédemption qui, se retrouvant partout dans\nl'œuvre de W a g n e r , parfois à l'état d ' e m b r y o n , parfois plus\nnettement accusée, revêt dans Parsifal sa forme définitive et\nsuprême. E n s u i t e l'idée du prix inestimable de la chasteté vic-\ntorieuse et consciente. Or, l'idée du pouvoir infini de la\n Rédemption, d'une part, celle de la dignité suréminente et\nhéroïque de la chasteté, d'autre part, sont deux notions essen-\ntiellement et exclusivement chrétiennes.\n   Parsifal relève aussi de l'idéal chrétien par l'importance atta-\nchée dans le poème aux sacrements, à ces sacrements où réside\nprincipalement la force et la poésie de la vie chrétienne, par\nl'angélique splendeur que, précisément à ces moments, revêt la\nmusique de Parsifal q u a n d , par exemple, elle chante l'Eucha-\nristie dont les deux scènes du Graal offrent l'éclatant et irrécu-\nsable symbole, ensuite, lorsque, rencontrant un écho dans la\nvoix enchantée de la nature entière, elle célèbre le Baptême et\n l'Onction sainte dans la s y m p h o n i e suave et ravie connue sous\n le nom des Charmes du Vendredi Saint. Le Golgotha a été\n arrosé par le sang du Sauveur, divin b a u m e d'expiation, et\n aussitôt la nature, ainsi q u ' u n e fiancée, a revêtu sa plus douce\n parure. De ses rayons d'or, le beau soleil de Dieu est venu\n réchauffer les cœurs engourdis. Dans l'air tiède errent comme\n des haleines d'ange, et les larmes du ciel qui emperlent le gazon\n ont fait naître les fleurs. Telle pour le chrétien, la Souffrance\n apparaît comme le vestibule du Bonheur.\n   Que dire de la musique de Parsifal ? Elle est proprement une\n merveille, non seulement dans la céleste transparence de ses\n harmonies, l'exquise douceur de sa ligne mélodique et de son\n accent expressif, mais encore clans l'intime économie de toute\n son architecture, dans la surprenante appropriation de la forme\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "10                                     DURENDAL\n\n\n\net du style, l'admirable fidélité avec laquelle, secondée par la\nlibre et souple mise en œuvre du « leit-motiv », la trame du dis-\ncours orchestral reflète et exprime tous les sentiments de nature\ndiverse qui viennent éclore au cours du poème, les douleurs\nprofondes, les frémissements de passion, les flambées d'hé-\nroïsme, la caresse des voluptés sensibles, les stridences d'ironie\ndémoniaque et infernale et, par-dessus tout, l'essor de l'âme\nvers le Dieu de l'Evangile. Au moins autant que dans la tétra-\nlogie du Ring, plus que dans Tristan et les Maîtres Chanteurs,\napparaît dans Parsifal l'importance esthétique et expressive du\n« leit-motiv ». Et c'est pourquoi les personnes soucieuses de\ngoûter dan-; toute sa plénitude la beauté incomparable de cette\npartition, devraient préalablement en connaître, du moins en\nses grandes lignes, la structure thématique (1).\n   Les trois thèmes qui dominent l'œuvre et dont la synthèse\nconstitue le Prélude, très aisément reeonnaissables d'ailleurs\npar la radieuse splendeur de leur mélodie, sont le thème de la\nCène, mvstérieux et solennel, le thème de la Foi, d'une séra-\nphique tendresse, enfin le thème du Graal, l'Amen de la liturgie\nsaxonne dont Wagner a modifié dans Parsifal la signification et\nle caractère, et qui, plus bref que les deux précédents, les sur-\nplombe de son appel de croisade, de son envolée chevaleresque\nel héroïque. De quelque beauté qu'il soit revêtu, tout le reste\nde la partition s'efface devant l'auguste grandeur des deux-\ncérémonies sacrées connues sous le nom de scènes au Graal.\nLorsqu'à la douleur du Roi pécheur faisant retentir de sa\nplainte angoissée le temple de Montsalvat viennent répondre\nles espoirs de pardon qui, symbolises dans le thème de la Foi,\ndescendent doucement des hauteurs de la coupole comme une\nrosée bienfaisante et exquise sur la cuisante blessure du\nremords, lorsqu'aux harmonies déchirantes du cortège funèbre\naccompagnant le cercueil de Titurel succède peu à peu, s'insi-\nnuant en progressifs effluves, la lumière qu'apporte avec lui\nParsifal, le héros fulgurant de la pitié, de la chasteté et de la\nrédemption, il semble pour les croyants que le ciel va s'ouvrir,\n\n   (1) Il faudrait absolument lire LE Parsifal de Maurice Kufferath. l'Art de Richard Wagner\nde A Ernst. Wagner de Lichtenberger, paru dans la collection Alcan. A ceux qui n'au-\nraient pas le loisir de lire ces livres remarquables, non»; recommanderons le Guide analy-\ntique el thematique de M. Knosp, paru a la maison Schott. Ce guide succinct et très intelli-\ngemmment conçu rendra d'excellents services\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                                       PARSIFAL                                         11\n\npour les autres, qu'une porte vient de s'entrebâiller sur l'Infini.\n   Disons ici un mot de la traduction française du poème dont\non se sert au théâtre de la Monnaie, et qui est d u e à la collabo-\nration de M m e J u d i t h Gautier et de M. Maurice Kufferath (1).\nL a traduction d'une œuvre originale allemande en langue fran-\nçaise ou vice-versa est toujours une mission périlleuse et semée\nde difficultés. Dans leur état actuel, la langue française et la\nlangue allemande sont probablement, et pour des raisons d'un\nordre tout différent, les instruments les plus expressifs de la\npensée humaine, la première par sa merveilleuse souplesse, sa\nclarté de cristal reflétant limpidement cette pensée en ses\nnuances les plus délicates ; la seconde par son exceptionnelle\nrichesse dans la création des mots et l'ample harmonie des\npériodes rappelant à ce point de vue la svntaxe des langues\nanciennes et plus spécialement le grec. Mais, précisément à\ncause de ces dissemblances, de ces irréductibles oppositions\nentre les qualités constitutives de leur génie, elles se montrent\nmutuellement rétives à toute transposition d'un idiome dans\nl'autre. L a traduction que nous offre M. Kufferath, profondé-\nment versé dans la connaissance des deux langues et les écri-\nvant toutes deux parfaitement, est digne de tout éloge par son\nvisible souci d'exprimer fidèlement l'essence du texte allemand,\npar le pur agencement de la phrase toujours grammaticalement\ncorrecte et française (ce qui, h é l a s ! n'est pas souvent le cas\ndans les traductions qu'on nous a données de Wagner) et le choix\nsévère d'expressions poétiques appropriées au lyrisme si élevé\ndu poème. Un autre mérite est sa ductilité souple ou, en d'au-\ntres termes, sa faculté d'adaptation à la suite du discours\nmusical.\n  Les représentations de la Monnaie réunissent tous l'es élé-\nments d'une interprétation telle qu'on la rêve pour Parsifal:\nsimple, recueillie, émue, grandiose. L'idéalité des drames de\nWagner, et spécialement de Parsifal, trône sur des cimes si éle-\n\n(1) Avant la première représentation de Parsifal à Bayreuth, qui eut lieu en 1882,\nMme Judith Gauthier, fille du célèbre poète Théophile Gauthier, en avait publié une tra-\nduction libre qui, bien qu'elle ne s'adaptât guère à la musique, avait été approuvée et très\ngoûtée par Richard Wagner.\n   C'est pour ce motif que M Kufferath l'a prise comme base de son adaptation. Mais la\ntraduction de Mme Gauthier a été entièrement refondue et complètement modifiée dans de\nnombreux passages.\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "12                           DURENDAL\n\n\nvées que la matérialisation théâtrale, si nous pouvons nous\nexprimer ainsi, n'en réalisera j a m a i s complètement les pures\ntranscendances. Il s'agit donc d'un idéal dont on doit plus ou\nmoins se rapprocher. E t les interprètes de la Monnaie, pleine-\nment conscients de l'importance de leur mission, font tous leurs\nefforts pour s'en rendre totalement dignes.\n   M. Rouard (Amfortas) est a d m i r a b l e de compréhension,\nd'intonation, de mimique, de physionomie et, d'un bout à\nl'autre, son interprétation offre le caractère le plus saisissant et\nle plus d r a m a t i q u e . Dans ses yeux noirs, tristes comme la\ntombe, sur son pâle visage ravagé par l'idée fixe de l'irrépa-\nrable, on lit l'infini de la désespérance. A la première et sur-\ntout à la seconde scène du Graal, il a des profondeurs d'expres-\nsion, des explosions de douleur qui éveillent invinciblement\ndans la pensée une association d'idées avec l'émouvant\ncréateur d'Othello, d'Oedipc, de Hamlet, le grand tragédien\nMounet-Sully.\n   Parsifal, ainsi que nous l'avons dit tantôt, très semblable à\npremière vue à Siegfried, en diffère cependant beaucoup pour\nqui veut se donner la peine d'approfondir la psychologie des\ndeux personnages. Avant l'épreuve du jardin des voluptés, Par-\nsifal a sans doute des traits d'analogie avec Siegfried, mais avec\nun caractère d'extrême juvénilité, de naïveté et d'ignorance\nencore plus accusé. Après le baiser révélateur de Kundry, il\nprend une ampleur que n'offre jamais le personnage de Sieg-\nfried, ce dernier périssant d'ailleurs misérablement dans le\nCrépuscule des Dieux, victime du philtre de Gutrune et des\nembûches de H a g e n , tandis que Parsifal, instrument pro-\nvidentiel de régénération et de salut, gravit l'escalier triomphal\ndu renoncement pour ceindre la couronne des rois du Graal.\nM. Hensel, que sa connaissance imparfaite du français rend\nquelque peu hésitant, mais dont la voix d'un clair métal est\naussi chaude que s y m p a t h i q u e , établit bien cette psychologie\ndu personnage, enfant insoucieux et rieur avant l'épreuve du\njardin de Klingsor, puis digne messager du Christ dont il va\nremplir l'office adorable sur le domaine désolé des chevaliers\ndu Graal.\n   Gurnemanz, ne nous y trompons pas, ne saurait être à aucun\ntitre comparé au fidus Achates de l'Enéide, remplissant le poème\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "                               PARSIFAL                               13\n\n\nde Virgile de sa personnalité e n c o m b r a n t e et superflue. L e\npieux G u r n e m a n z de Parsifal pourrait être bien plutôt rap-\nproché du fidèle Kurwenald de Tristan et Yseult. L à comme ici,\nla modestie apparente de leur rôle ne doit point nous induire\nen erreur sur son importance. G u r n e m a n z occupe la scène pen-\nd a n t tout le premier et le troisième acte de Parsifal. M. Billot\ntraduit ce personnage de premier plan avec infiniment de jus-\ntesse, de noblesse et de force expressive, n o t a m m e n t d a n s le\ngrand récit du premier acte, puis d a n s l'admirable scène du\nsacre de Parsifal et du b a p t ê m e de K u n d r y . M. Bouilliez\n(Klingsor) fait apprécier dans la scène de magie les ressources\nd ' u n e voix a m p l e et vibrante.\n     E n sa foncière dualité, K u n d r y est une des créations les plus\nhardies et en m ê m e temps les plus profondément vraies de tout\nle théâtre de W a g n e r . F l o t t a n t e entre le bien et le mal, sa\nvolonté honteusement asservie au F a u t e u r de Maléfices se\nrédime et se libère ensuite sous l'action du R é d e m p t e u r et de\nla grâce divine. N o u s préférons M m e Paris sous l'aspect de\nKundry pénitente, dont elle rend l'expression et la plastique\navec beaucoup d'intelligence et de tact.\n     Nous ajouterons que les chœurs sont remarquables d'en-\nsemble et de recueillement. L e s voix saintes et pures de la cou-\npole chantent délicieusement dans un idéal recul de lointain.\nL'orchestre (principal protagoniste des drames de Wagner) est,\nsous la direction de M. Lohse, superbe de clarté, de souplesse,\nde couleur. T o u t e la figuration des deux scènes du Graal est\nréglée avec une précision, une gravité et une majesté de rites\nque l'on ne saurait assez louer. Les décors, particulièrement le\nj a r d i n de Klingsor, sont évocateurs, les costumes sont dessinés\npar M. Khnopff, avec son sens exquis de peintre poète.\n  Au moment suprême de la conclusion du poème immortel,\nlorsque le cristal rose du calice sacré commence à se colorer de\nrayons glorieux et que le t h è m e de la Foi, planant en douceur\nà l'orchestre, y tresse pour la dernière fois ses guirlandes lumi-\nneuses d'espoir, si l'on sent les larmes monter aux yeux, elles\npuisent leur source moins d a n s l'émotion sensible que dans l'in-\ntensité de l'émotion esthétique. On est tenté de ployer le genou\ndevant une des plus hautes manifestations du génie de l'homme.\nMais le génie de l'homme n'est-il pas la preuve la plus écla-\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "14                           DURENDAL\n\n\ntante que Dieu est là, tout près de nous? Et si l'on pleure d'ail-\nleurs un moment sur les fragilités de l'existence, sur les cruelles\nsouffrances qui étreignent l ' H u m a n i t é , on songe que la cause\npremière en est dans le Mal moral. Alors on essuie ses larmes,\non se frappe Ja poitrine et, comme Kundry repentante, levant\nle regard vers le Ciel, on croit, on aime, on espère.\n\n                                          GEORGES DE G O L E S C O .\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "              Heures égales\n                             I\nDans l'estival jardin où l'espalier insole,\nAu sourd bourdonnement      de la guêpe qui voie,\nLa guirlande d'or clair des chasselas     pendants,\n— Marche silencieux et grave.\n\n                                        Et, cependant\nQue, d'une lente ascension, la matinée\nMonte, toi, dans une âme au repos ramenée,\nAccueille avec un sens plus subtil que l'esprit\nLe beau secret du grain qui gonfle et qui mûrit.\n\nLe secret de ton art est tel. Médite et sache\nComment germe, grandit, mûrit et se détache\nA l'obscur espalier — que, trop pressé     souvent.\nL'avide essaim des mots assaille eu bourdonnant —\nLe vers, ce grain parfait de la grappe    alourdie\nQu'élève, translucide, haut vers le ciel brandie.\nRayonnant de l'éclat d'un merveilleux     été,\nLe poète orgueilleux   du fruit qu'il a porté.\n\n                            Il\n\n    (\"est un site de peupliers\n    D'eau courante et de blancs      nuages.\n    Tout est mol, fuyant,   délié...\n    Le cœur se plait à ces images.\n   Le jour pose sur tout cela\n   Le calme d'un regard       paisible\n   l'A la rive, qui s'incurve, a\n   Le repliement d'un bras flexible.\n\n   Frissons des arbres. L'on dirait\n   Le soupir d'un cœur dans l'attente\n   Et ce n'est que le beau secret\n   D'un site d'arbres, d'eau   courante.\n\n   Où, comme l'eau va vers la mer.\n   Gonflant leurs voiles qui s'espacent.\n   Dans le ciel lavé d'outremer\n   Les blancs nuages passent,    passent...\n                                               HENRY   DERIEUX\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": "                     Yseult\n\nLa maigre amante aux yeux de fièvre et de caresse,\nYseult, comblée enfin dans son espoir amer,\nSur la plage où le soir ensanglante la mer\nLance à la mort qui vient son rire d'allégresse.\n\nDans la félicité hagarde qui l'oppresse,\nSon cœur tumultueux     et fou, longtemps désert.\nQue le tourment d'aimer brûlait comme un cancer,\nGémit de passion ravie et de tendresse.\n\nYseult au col de cygne, Yseult aux blanches mains\nMe peut survivre pour de mornes      lendemains\nA l'heure, merveilleuse entre les heures vaines.\n\nQui fait, rouge et funèbre et magnifique    instant.\nVers la poitrine ardente et pâle de Tristan\nBondir, fauve d'amour, tout le sang de ses veines !\n\n\n\n\n                                        EMILE   CHARDOMK.\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "   Lucile de Chateaubriand\n\nPâle, et de blanc vêtue, et sur sa blanche épaule\nLaissant ses longs cheveux caressants, noirs et lourds\nPendre au hasard du vent qui la fouette ou la frôle.\nDans le bois solitaire elle fuit tous les jours,\n\nSon col flexible et nu semble un rameau de saule.\nAimanté par ses yeux de flamme et de velours\nRené la suit, rêveur plein de vagues   amours,\nSur la fauve bruyère où l'épervier piaule.\n\nAinsi l'adolescente au grand geste      alangui\nErre sous la futaie où frissonne le gui,\nSur les lisières d'or, sur la grève ou le chaume\n\nOu parmi les ajoncs des landes sans chemin,\nFraternelle, inspirée, et tenant par la main\nUn enfant de génie amoureux d'un       fantôme.\n\n\n\n\n                                         EMILE     CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": "     Les paroles qu'il faut\n\nTon âme est une fleur, une de ces fleurs rares\nQu'un geste peut froisser et qu'un souffle ternit.\nJe connais bien, sais-Tu, le mal qui désempare\nEt fait imaginer que le rêve est fini.\n\nEpanche dans mes yeux la douleur de Tes doutes.\nMon cœur, plus que jamais, est frère de Ton cœur.\nJe suis à Tes genoux : Ton serviteur écoute.\nDis-moi de quels jours gris Ta petite âme a peur.\n\nNe suis-je plus pour Toi cet humble qui console\nEt qui sait découvrir, dans son amour      profond,\nLes trésors parfumés de ces douces paroles.\nQui font les soirs moins lourds et les soleils plus blonds.\n\nVoici mes bras, mes mains, mes lèvres et ma vie.\nLaisse mes yeux guérir ton amour trop peureux\nEt puise, au fond de moi, la douceur infinie\nDes bonheurs éperdus et des rêves   heureux.\n\n\n\n                                    MARCEL VANDERAUWERA.\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "RUBENS. Les Philosophes\n   (Florence, Palais Pitti)\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": ""}, {"page_pdf": 36, "texte": "               La Flandre en Italie\n                     Rubens\n\n              L'ART est le miroir le plus fidèle de la mentalité\n                et de la tradition des hommes parmi lesquels\n                il apparaît. On ne saurait concevoir qu'il en fût\n                autrement, à moins de le pousser dans les\n                régions du miracle. Mais, il faut ajouter qu'en\n                général, l'esprit est enclin à chercher les élé-\n                 ments de la beauté, à placer son idéal, non\n                point dans la réalité actuelle, mais dans les\naspirations que celle-ci ne satisfait point. C'est pourquoi il\ny a si rarement adéquation parfaite entre la physionomie histo-\nrique d'une époque et sa physionomie artistique. Très souvent\nles œuvres parlent un autre langage que les faits.\n   L'apparition de l'école d'Anvers au début du XVII e siècle\nmarque cette contradiction d'une façon éclatante. Le milieu\nrend compte des caractéristiques réalistes de nos artistes,\ncaractéristiques si foncières, d'ailleurs, que les italianisants les\nplus affolés du XVI e siècle ne parvinrent jamais à se laver de\ncette espèce de tache originelle. Mais que dire du « moment »?\nSi, vraiment, l'art d'une nation était toujours en corrélation\navec l'état politique et économique de celle-ci; s'il était néces-\nsairement le reflet magnifique dans le rêve des puissances et\ndes ardeurs qui agissent simultanément dans la réalité, le\nsurgissement de Rubens et de la pléiade de maîtres qui travail-\nlèrent autour de lui et dans le même esprit triomphal consti-\ntuerait une inexplicable anomalie.\n    Ce que le duc d'Albe et le duc de Parme avaient fait du pays,\nce que les exploits des troupes espagnoles et étrangères, des\nrévoltés protestants ou catholiques y avaient laissé d'intact, on\n le sait. A l'avènement des Archiducs, la prospérité d'Anvers\n était passée, détruite par les troubles et les entraves de la\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "20                                       DURENDAL\n\n\nguerre, et j u s q u ' à la fermeture définitive de l'Escaut, en 1648,\nelle devait languir, lançant de temps à autre des éclats c o m m e\nune flamme qui vacille en a t t e n d a n t qu'elle s'éteigne. « Sir\nD u d l e y Carlton, traversant Anvers en 1616, la trouva très belle,\nbien que presque vide ». Magna civitas, Magna solitudo, écrit ce\nseigneur à son ami Chamberlain, pour dépeindre en bref\nl'aspect de la ville. T a i n e , qui rapporte ce témoignage (1), n'en\nest pas autrement embarrassé. L e « moment » où se produit\nl'effervescence artistique rubénienne ne correspond pas, c'est\ncertain, à une phase éminente de l'histoire des P a y s - B a s , non,\nmais, seulement, selon l'illustre écrivain, à un intervalle dans\nla continuité des souffrances de nos provinces, à une période\nde moindre malheur dont les indigènes auraient joui comme\nd'une espèce de résurrection! A en juger d'après le tableau\nséduisant que T a i n e trace de ce phénomène, les F l a m a n d s ,\ndésaccoutumés de toutes les joies de la quiétude, redécou-\nvrirent le monde alors et il leur parut aussi nouveau que la paix\nm ê m e qu'Albert et Isabelle avaient apportée. L a tribulation\nfinie, on revint aux plaisirs de la vie et l'on en goûta la\ndouceur avec une espèce d'étonnement ravi... Ces sentiments,\nla chaleur de ce bien-être inattendu, auraient agi sur l'art et\ntrouvé dans ses œuvres leur manifestation grandiose...\n   Si l'on accepte cette ingénieuse adaptation du principe\ndu « moment », il faudra tenir que l'art n'a point de sources\nprofondes, lointaines, mais qu'il obéit instantanément à des\nimpulsions, momentanées elles-mêmes. D ' u n autre côté, il ne\nm a n q u e r a pas de paraître étrange que le grand maître dont\nl'art aurait reçu son accentuation des sentiments — ou, plutôt,\ndes sensations — hypothétiques de ses compatriotes; que\nRubens, l'initiateur de toute l'école, ait pu subir si vivement\nces influences de l'ambiance alors qu'il était éloigné de sa\npatrie aux débuts du règne des Archiducs, c'est-à-dire durant\nles années p e n d a n t lesquelles l'espoir d'un régime meilleur dut\nopérer avec le plus d'intensité dans les âmes. Car on ne voit\npas que, sauf un abandon plus complet au réalisme instinctif\nde la race, il y ait disparité essentielle entre les conceptions\nrubéniennes exécutées avant 1609, en Italie, et celles qui ont\nvu le jour depuis, à Anvers.\n\n (1) Philosophie de l'art, t. II, p. 55, 4e édition, Paris, 1885.\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "              LA FLANDRE EN ITALIE. —        RUBENS               21\n\n\n    La thèse de Taine ici n'est, peut-être, qu'une subtile imagi-\n nation. La trêve de 1609, cette paix dans les ruines, qui, à son\n sens, fut le principe d'une allégresse si grande et si féconde,\n Sir Dudley Carlton affirme qu'elle rendit la condition des habi-\n tants pire qu'auparavant : « Toute la province écrivit-il, res-\n semble à cette ville brillante et misérable (Anvers), splendida\npaupertas »... Le triste sommaire de nos annales dans le dernier\n siècle de la domination espagnole, on pouvait le lire dans les\n inscriptions des médailles provenant de la collection de l'Etat\n et des jetons qui étaient réunis à l'Exposition de l'art belge au\n XVII e siècle en 1910. Ces jetons sont comme le mémorial\nchronologique de la décadence d'une contrée riche et labo-\n rieuse, associée malgré elle aux destinées d'une monarchie\n lointaine, au sort d'une force agonisante, soutenue uniquement\n par l'orgueil et par la substance des peuples assujettis et\nspoliés. Il nous est loisible de suivre sur ces humbles et élo-\nquents documents les alternatives d'espoir et de découragement\npar lesquelles passaient nos populations, les fluctuations du\nsentiment public, les vœux formés par la foule, les aspirations\ndont elle était animée, le désir angoissé du travail, de la vie\nfructueuse; le désir d'une paix qui ne serait pas seulement une\ntrêve précaire ou qui ne serait pas consentie — sans être plus\ndurable, d'ailleurs — au déni des droits et volontés de la\nBelgique. Les Archiducs sont venus après une ère de terreur\net de répressions sanglantes. Ils apportent des possibilités\nd'indépendance et sont salués de touchantes expressions de\nconfiance. Les jetons constatent la félicité du pays, la foi et\nl'espoir que ses nouveaux princes ont su lui inspirer; ils célè-\nbrent la sagesse de ceux-ci, leur fermeté, leur justice. La réalité\nde ce gouvernement a été infiniment moindre que les espé-\nrances que son inauguration avait fait naître. Albert et Isabelle\nont agi, certainement, mais le bienfait de cette action était\nrestreint dans des bornes fort étroites et leur initiative presque\nannihilée par l'obligation de continuer à servir les desseins\npolitiques de l'Espagne. Albert n'était pas homme, du reste, à\nsavoir se libérer de la tutelle paralysante qui pesait sur lui, et\nil n'y avait chez sa femme rien du rude et viril génie d'une\nElisabeth d'Angleterre ou d'une Catherine de Russie : « E senza\nodio e senza amore eccessive, ma benigna generalmente    a   tutti...\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "22                           DURENDAL\n\n\nElle ne connaît ni grand amour, ni grande haine, mais est bien-\nveillante à tout le m o n d e . . . » C'est Rubens qui la juge de la\nsorte dans une de ses lettres, et la physionomie qu'elle a dans\nl'histoire et dans ses portraits répond bien à cette définition\nd'un être peu fait pour s'imposer en un siècle que le grand\nartiste qualifiait ailleurs de «siècle de f e r » . Souveraine en\napparence, elle avait régné sans gouverner, selon une formule\nqui n'était pas inventée de son t e m p s ; épouse, elle avait vécu\nen espérance, comme le peuple meurtri qui lui avait été confié ;\nespérance de maternité dont la déception avait imprimé sur son\nvisage cette ombre de tristesse que l'on peut saisir dans les\nbeaux portraits de sa vieillesse, ceux où van Dyck nous la\nmontre revêtue du costume du tiers-ordre des Clarisses ( T u r i n ,\nPinacothèque, n° 279; nombreuses répliques dont une, en\ndemi-figure, à Parme.)\n    Les inscriptions optimistes de ces jetons — qui réapparais-\nsaient plus tard en l'honneur de Philippe IV et de Charles VI ! —\ni n d i q u e n t donc plutôt ce que l'on attendait que ce que l'on a\nobtenu de chaque changement de règne : T o u t changement\nétait nécessairement accueilli comme une espérance dans une\nsituation qui semblait ne pouvoir devenir plus mauvaise. Ce\nque l'on escomptait de chaque avènement, ce qu'aucun d'eux\nn'a donné, et, peut-être, ne pouvait donner, c'était une vraie\npaix exempte de sujétions et d'amoindrissements... Et d'inter-\nvalle en intervalle, reviennent ainsi, au milieu des mentions\nde sièges, de batailles, de mariages et de naissances dynas-\ntiques, des légendes qui témoignent de l'anxiété continuelle\ndes âmes, du peu de fond qu'elles faisaient sur les indices et\nles actes les plus riches de promesses : 1603, Trompeuse amnistie;\n1608, Méfiances de la trêve; 1609, Rester sur ses gardes... ou qui\nretentissent dans la pensée comme des appels de détresse :\n1639, Désirs de paix ; 1656, Désirs de paix; 1661, En faveur de la\npaix; 1671, Désirs de paix... Les médailles relatives aux cam-\npagnes des Français en Belgique formaient réplique et éloquent\ncommentaire aux implorations monotones de ces jetons. Elles\nfont la longue énumération des prises de villes, combats, bom-\nbardements, dont notre pays fut la victime depuis la bataille\nde Rocroy (1643) jusqu'à la paix de Ryswyck, simple entr'acte\nen attendant la guerre de la succession d ' E s p a g n e , dont le\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                 LA FLANDRE EN ITALIE. —             RUBENS                 23\n\nrésultat fut de nous délivrer des Espagnols pour nous aban-\ndonner aux Autrichiens, qui nous exploiteront autant que leurs\nprédécesseurs, sans nous défendre davantage.\n    L a vie a des puissances inépuisables et merveilleuses. Elle\ns'adapte aux conditions les plus opposées à son évolution nor-\nmale. Les obstacles, elle les transforme en stimulants; elle\ntrouve des éléments de renouvellement dans la destruction\nm ê m e . . . Quelle i n d o m p t a b l e vitalité d a n s cette contrée livrée\nsans cesse en proie, avec son commerce mourant, ses ports fer-\nmés, la terre de ses cultivateurs piétinée sans relâche par les\nb a n d e s militaires, amies ou ennemies, mais également redou-\ntables. On continuait à travailler sans savoir si l'ouvrage\naccompli serait pour le profit ou pour le pillage et la rançon,\non s'installait dans l'instabilité, on faisait ressource de la ruine\net de la débâcle. Les vicissitudes étaient grandes, plus grande\nl'énergie. On ne se lassait point de bâtir sous la menace per-\nmanente du cataclysme. D a n s l'art comme dans la science, on\nne se décourageait pas d ' e n t r e p r e n d r e . J u s t e L i p s e , Simon\nStévin, van H e l m o n t , Ortélius élargissaient le c h a m p du savoir.\nAnvers, entrepôt fastueux de l ' E u r o p e au XVI e siècle, édifiait\nau X V I I e , dans les décombres de sa puissance matérielle,\nl'étonnante suprématie intellectuelle de son art, envoyait ses\nenfants en missionnaires de la beauté créée par elle chez les\nrois mêmes qui avaient détruit sa prospérité. A son retour\nd'Italie, Rubens rentrant dans la grande cité appauvrie, y\ntrouvait, cependant, un milieu favorable au complet épanouisse-\nm e n t de son génie, à la production formidable de ces œuvres\nnées de la fusion de l'esprit de réalité qu'il tenait de ses\norigines et de l'esprit de grandeur qu'il avait acquis au contact\net dans la familiarité de l'Antiquité et de la Renaissance\nitalienne. E t , en même temps que lui, après lui, sous son\nimpulsion exaltante, une légion d'artistes travailleront comme\nlui, comme il veut que l'on fasse, comme, à la fin de sa vie, il\nr e c o m m a n d a i t à François D u q u e s n o y de faire, « pensando alla\ngloria della carissima patria... en pensant à la gloire de la patrie\ntrès chère...»\n  A la vérité, plus on y regarde, plus on pense à estimer que la\nvéritable cause déterminante du renouveau de notre art en un\nsiècle si fatal au point de vue des événements, a résidé surtout\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "24                             DURENDAL\n\n\ndans l'apparition de l'homme de génie qui, d o n n a n t à la fois le\nprécepte et l'exemple, entraîna à sa suite dans la voie royale\nqu'il s'était tracée toute la génération contemporaine. L'école\nd'Anvers compte, à l'époque des débuts de Rubens, des\nhommes de talent, Otto Vaenius, par exemple, mais qui conti-\nnuant, pour la plupart, à s'efforcer de rivaliser avec les Italiens\nen les imitant et en reniant leur propre tradition, restent para-\nlysés dans leur art.\n   Cet art désorbité, Rubens le remet dans son axe. On connaît\nl'idée féconde formulée par M. P i r e n n e dans son Histoire de\nBelgique, quant au rôle assumé par nos provinces entre la civili-\nsation latine et la civilisation germanique, à raison de leur\nsituation de « marches » — associées dans une existence com-\nmune — de chacune de ces civilisations. A certains égards, on\npourrait dire que le génie de Rubens a exercé une action inter-\nmédiaire analogue entre l'art flamand et l'art italien ou, plutôt,\nentre la conception réaliste et la conception idéaliste née dans\nla Péninsule sous l'influence combinée de l'humanisme et de\nl'étude assidue des œuvres antiques. Avant lui, n o m b r e d'ar-\ntistes flamands avaient propagé les principes classiques et\navaient tâché de les appliquer dans leurs ouvrages. Mais ils y\nagissaient, comme nous l'avons montré, à la façon d'éléments\nmal assimilés, hétérogènes et étrangers. A Rubens seul il appar-\ntint de les naturaliser dans l'art flamand, et sans rien changer\naux caractères fondamentaux de celui-ci, d'élargir dans tous les\nsens le champ de sa vision, d'ouvrir de nouveaux et vastes\ndomaines à son imagination. T e l l e m e n t que s'il y a eu des Ita-\nlianisants parmi ses prédécesseurs, parmi les artistes de son\nécole il n'y a plus que des F l a m a n d s .\n   Il n'était ni dans la pensée, ni dans le t e m p é r a m e n t de l'il-\nlustre maître de se hisser sur un piédestal de dignité arrogante\nou de limiter, en vertu de conceptions dogmatiques, l'étendue\ndu domaine de son activité. L'esprit académique, renforcé par\nl'esprit jacobin, dictait plus tard à David son insolent : « J e ne\npeins que l'histoire! » Cet esprit était inconnu à Anvers, du\ntemps de R u b e n s . L e milieu, conservateur par essence des tra-\nditions, opposé par fonction à la libre évolution de l'art, où cet\nesprit aurait pu naître, l'Académie, pour l'appeler par son nom,\nne devait être créée à Anvers qu'en 1663. L e bon David\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "              LA FLANDRE EN ITALIE. —        RUBENS              25\n\n\nTeniers, qui fut l'initiateur de cette institution, comptait\nenrayer, grâce à elle, la décadence artistique qui avait suivi la\ndisparition des principaux maîtres de l'école rubénienne. Il ne\nfit que la précipiter davantage, car le remède était pire que le\nmal. Il n'y a point de doute que si une académie avait existé\nau moment des débuts de Rubens, de Jordaens ou de van Dyck,\nelle se serait trouvée, par la force des choses, en opposition avec\neux et eût dénoncé leurs ouvrages à l'indignation des connais-\nseurs et des gens de goût! Mais, il n'y avait que la vieille gilde\nde Saint-Luc, avec l'archaïque organisation, dont les défauts\net les inconvénients, notamment la confusion parmi ses mem-\nbres des artisans et des artistes, étaient moins pernicieux pour\nla liberté et l'avenir de l'art que l'action d'une Académie fatale-\nment impatiente d'orthodoxie et de doctrine. En tout cas, la\nconfrérie à laquelle tous, célèbres ou obscurs, doivent être affi-\nliés; la confrérie est un lieu de communauté, de camaraderie,\nde fraternité, un peu rude, parfois, probablement, mais où il\nn'était pas mauvais que Rubens ou que van Dyck, grands sei-\ngneurs de l'art, familiers des cours, des grands et des savants,\nrevinssent de temps à autre se mêler à la foule bourgeoise des\nartistes. Ils changeaient de la sorte d'atmosphère intellectuelle\net morale, reprenaient contact avec la pensée et les aspirations\npopulaires, on pourrait même dire avec eux-mêmes, avec leurs\norigines, avec le fond primitif de leur propre personnalité.\nAprès avoir fréquenté l'Italie, ses académies et ses maîtres déca-\ndents, après s'être laissé séduire un instant, là-bas, par cer-\ntaines idées esthétiques qui devaient prévaloir par la suite et\ntendre à déraciner l'art de la vie pour le confiner dans la fiction\nérudite, il était salutaire que ces grands artistes reprissent pied\ndans la réalité des choses et des gens de leur pays, échappas-\nsent aux prestiges de la spéculation grandiose, de la hantise de\nl'Antiquité, pour redescendre, une heure, au niveau des esprits\npositifs et de la vie coutumière. Car, si hautes et si inépuisables\nque fussent leurs facultés d'imagination, ils étaient tels que\nseule cette réalité, que seule cette vie pouvait donner aliment à\nleur art, fournir à leurs illustrations de l'histoire sacrée ou pro-\nfane, de la légende chrétienne ou de la fable, la forme resplen-\ndissante dans laquelle elles ont continué à s'imposera l'admi-\nration des générations.\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "26                                 DURENDAL\n\n\n   L a gloire de l'école d'Anvers est là, au s u r p l u s ; dans son\nattachement spontané ou volontaire à la nature, à la vérité\nobservée et acceptée telle quelle, sans retouches, sans embellis-\nsements affadissants, à u n e époque où, sous la p r é p o n d é r a n t e\ninfluence des écoles italiennes et, spécialement, de l'école de\nBologne, on allait de plus en plus, dans la recherche de l'ex-\npression pathétique et du « beau idéal », vers le dédain de la\nbeauté réelle et vivante.\n   On pourrait presque répéter de la nature, au point de vue\nesthétique, ce que l'on a dit de Dieu : q u ' u n peu de science\néloigne d'elle et que beaucoup de science y r a m è n e ! L e\nXVI e siècle dans l'enivrement d'une science qui était bien\npetite encore et bien chimérique, de quelques connaissances\nignorées des siècles antérieurs, rêva d'un art qui fut aussi\nsupérieur à l'art de ces derniers que sa science l'était, dans son\nopinion, à celle du moyen âge. L e vrai, vers lequel le\nXV e siècle s'était efforcé avec une si émouvante obstination,\nparut trop simple alors, trop vulgaire, trop facile, bon tout au\nplus pour le peuple et les illettrés! On le délaissa pour tâcher\nd'atteindre, par le moyen d'une inspiration nourrie surtout de\nvirtuosité, le sublime, ce sublime qui, aujourd'hui, nous semble\nchez Guido Reni et chez l'Albane, par exemple, si vide de\nsubstance et si dénué de pouvoir impressionnant.\n   Cette voie, dans laquelle l'art italien est tout à fait engagé à\nl'heure des débuts de Rubens, l'art flamand, grâce à celui-ci,\ns'en détournera. Sans doute, ce ne sera pas en vain que le\nmaitre aura résidé plusieurs années en Italie, dans cette patrie\nprédestinée de l'art, dont les propos de ses maîtres, le\npaysagiste Verhaegt, bien oublié à présent, mais qui avait\nobtenu des succès à Florence et à Rome, Adam van Noort et\nOtto Vaenius (1), italianisants fervents, avaient dû lui donner\ndepuis longtemps la nostalgie. Quel artiste descendu du Nord\npourrait, au demeurant, avoir hanté cette terre de gloire et de\nsouvenir, avoir parcouru des contrées comme la Toscane,\nl'Emilie, la Sabine, séjourné en des villes telles que Rome,\nFlorence ou Venise, sans avoir senti s'élargir son cœur et sa\n\n  (1) La seule œuvre d'Otto Vaenius que nous ayons rencontrée en Italie est une\nréplique du portrait de l'Archiduc Albert, du Musée de Bruxelles. Elle se trouve au\nMusée de Padoue.\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                    LA F L A N D R E   EN   ITALIE.     —    RUBENS                     27\n\n\n\npensée dans l'habitude d'une beauté inattendue pour lui, d'une\n beauté faite toute de rythme, de lignes et de lumière, dont le\nsecret lui est révélé à la fois par les aspects du paysage et des\ncités et par les grandes œuvres de tous les temps?\n   L'émoi, tout ensemble ravi et intimidé, de l'esprit avide de\nconnaître qui voit s'ouvrir tout à coup devant lui de nouvelles\nperspectives de savoir, de réflexion et de rêve, le jeune Rubens\ncertainement l'a éprouvé bien souvent durant son séjour au\ndelà des Alpes. En approchant des peintures de Titien, du\nVéronèse, du Tintoret, du Corrège, en copiant certaines d'entre\nelles, soit pour lui-même, soit pour son « Sérénissime patron »,\nVincent de Gonzague, duc de Mantoue, comment n'aurait-il\npas envié à ces artistes, non moins prodigieux coloristes que\nles Flamands, cette fierté et cette désinvolture de la compo-\nsition, inaccessibles jusque là aux Flamands?... Quelle commo-\ntion aussi dans cette vaste intelligence à la révélation de la\nSixtine! Quel foudroiement, quelle illumination, à l'éclair des-\nquels le jeune visiteur, ébloui, dut entrevoir sa propre\ndestinée! Car, au premier aspect de la voûte et de la haute\nmuraille sur lesquelles Michel-Ange a abrégé en figures\nformidables l'histoire de l'humanité depuis les origines jusqu'au\njugement dernier, devant ce rêve d'un Titan pour lequel toute\nparole était geste, l'étranger, l'artiste encore inconnu, d'abord\natterré d'admiration, n'a-t-il pas dû sentir s'agiter confusément\nen lui, comme un pressentiment de son œuvre future, le génie\nimpatient de créer, de tirer à son tour de la matière des êtres\ncapables, aussi bien que ceux du grand Florentin, de\nconfondre et d'exalter la pensée? Et bien que la vocation déjà\ndistincte de son art l'attirât davantage vers les expressions\nmouvementées de la force et de l'éclat que vers les immobiles\nexpressions de la pensée qui songe et qui souffre, il était\nhomme de trop de sympathie et d'une sympathie trop univer-\nselle pour ne pas aborder avec la même joie mélangée de\nvénération les œuvres de Léonard, ce maître de la vie\nintérieure (1).\n  Nul ne saurait dire ce qu'eût été l'œuvre de Rubens s'il\nn'avait point voyagé en Italie, s'il ne s'était pas arrêté, specta-\n\n  (1) On sait, en effet, que, de passage à Milan, il exécuta u n dessin, qui fut gravé plus\ntard, de la Cène de S. Maria della Scala.\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "28                          DURENDAL\n\n\nteur génial, apte à tout comprendre et à tout aimer, devant les\ntravaux infiniment divers des grands représentants de la\nrenaissance classique, comme devant les vestiges, monuments\net sculptures, de ceux des Anciens. Pour étendue que soit notre\nculture, il ne lui est jamais inutile de pénétrer en de nouveaux\ndomaines, de rencontrer des occasions d'acquisitions nouvelles.\nNotre esprit s'affine et se perfectionne d'autant davantage qu'il\nose affronter des esprits plus différents de lui-même et plus\nsusceptibles de lui donner une expérience nouvelle de sa propre\npensée. Rubens, par exemple, aurait pu évidemment prendre,\nsans quitter Anvers, une connaissance assez considérable de\nl'art et, surtout, de la littérature antiques dans les livres,\nnotamment ceux qui sortaient des presses de son ami Plantin,\net dans les collections d'amateurs tels que le bourgmestre\nRocockx et le greffier Gevaert. Mais si vastes qu'eussent pu les\nfaire l'étude, les conversations ou les correspondances avec les\nsavants et les curieux comme l'aimable Fabri de Peiresc, ces\nconnaissances fussent toujours restées fragmentaires... Elles\nauraient conservé un caractère académique, théorique, seraient\nrestées impuissantes à se vivifier en lui, enfermées dans sa\nmémoire de la même manière que dans les compartiments\nméthodiques d'un musée les oeuvres taillées ou peintes pour\nagir et signifier dans la vie, pour être placées au grand jour de\nla place publique ou dans l'atmosphère de prière collective d'un\ntemple. L'antiquité, celle des poètes, celle de l'histoire, celle\nde la fable, ce passé héroïque et païen duquel tant de ses\nouvrages sont inspirés, il ne pouvait en recevoir la vision totale,\nlumineuse, cohérente, qu'en Italie, sur le sol qui avait porté\nvivante cette antiquité morte, dans le pays qui, malgré tant de\nrévolutions violentes, avait conservé l'empreinte spirituelle de\nla grande civilisation disparue et qui venait, précisément, au\nsiècle précédent, d'essayer d'en ressusciter la tradition dans\nson art.\n  Ainsi, l'Italie a donné à Rubens la matière d'une partie de\nson œuvre. A peu près, à certains égards, comme elle avait fait\ndéjà, par l'intermédiaire de ses conteurs, pour Shakespeare.\nMais, de même que le grand poète a repétri à l'image de son\nrêve et de sa sensibilité les héros de Boccace ou de Bandello\nqu'il a poussés sur la scène de son théâtre, Rubens a fait\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "               LA FLANDRE EN ITALIE. —       RUBENS              29\n\n\nsiennes ses évocations mythologiques et antiques en leur\nfaisant traverser son imagination, en leur faisant contracter, à\nla chaleur de celle-ci, toute la beauté vigoureuse de la vie.\n   D'un autre côté, on ne saurait nier qu'au point de vue du\ndéveloppement de son goût naturel du faste et des belles\nordonnances décoratives, le maître d'Anvers doive à Raphaël\ncomme à Titien ou au Véronèse. Les compositions pleines\nd'équilibre et de somptuosité de ces artistes lui ont beaucoup\nenseigné; peut-être aussi celles de certains primitifs. Car il n'y\na point de raison de croire que sa curiosité dédaignât ceux-ci\nen Italie plus qu'elle ne faisait de leurs contemporains en\nFlandre. Mais, il n'a rien reçu qu'il n'ait transformé en se\nl'assimilant. Son génie a emprunté de toutes parts, mais tout\nce qui est sorti de la fusion de sa pensée avec celle des autres\nn'est qu'à lui. « J'ai toujours eu pour principe de ne me\nconfondre avec nul autre, si grand qu'il pût être », écrivait-il un\njour au secrétaire du duc de Gonzague. Son œuvre parle le\nmême et fier langage.\n   Pendant son séjour là-bas, il a étudié passionnément. Il met\nà profit un voyage exécuté avec son patron pour prendre des\ndessins d'après les plus beaux palais de Gênes, dessins qui\nfurent reproduits dans un album de cent trente-neuf planches\npublié plus tard à Anvers. A Rome, durant les congés que lui\naccorde d'assez mauvaise grâce Vincent de Gonzague, il remplit\nce Livre des passions, dont parle Bellori, et où il avait dessiné à\nla plume les expressions dramatiques qui l'avaient le plus\nfrappé dans les ouvrages de Raphaël, de Michel-Ange, etc., ou\ndes anciens, et consigné des observations personnelles de toute\nnature sur son art. Il avait vécu, impatient de connaître et de se\nperfectionner, parmi toutes les choses prestigieuses que\nrenfermait la ville éternelle; il avait fréquenté le monde agité\net bruyant des artistes et des académiciens de l'Italie. Il avait\nvu Annibal Carrache et le Caravage, à Rome; il avait discuté et\nentendu discuter du beau et de ses expressions, du clair-obscur,\ndu naturalisme et de toutes les théories esthétiques qui allaient\ns'élaborant dans les écoles déclinantes de la Péninsule; les\nœuvres et les hommes et le beau pays lui-même, avec sa figure\nde nature, avec sa figure d'art ancien et moderne, lui avaient\nbeaucoup appris. Cependant, s'il avait beaucoup appris des\nautres, il n'avait rien laissé de lui-même.\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "30                             DURENDAL\n\n\n   Il était homme à tout comprendre, à venir à tout avec u n e\ncuriosité fraîche et une s y m p a t h i e ouverte, mais il avait plus\nregardé les œuvres puissantes des grands maîtres du X V I e\nsiècle, celles de Michel-Ange, fortes et audacieuses dans l'in-\nvention; celles de T i t i e n , fortes et calmes dans l'exécution,\ntoutes fondées d a n s la vérité, qu'écouté les discours a b o n d a n t s\net les dissertations argumentées des représentants de l'art ita-\nlien débilité du t e m p s . L a netteté de son clair regard, amoureux\ndes formes et des apparences colorées, ne se laissera j a m a i s\nobscurcir par des théories. L a vie qui, ailleurs, s'en allait de\nl'art, la réalité que l'on désertait, il en remplira ses peintures.\nDevant sa toile, il ne raisonne pas, il sent. A une époque où\nl'art, partout, a tendance à se mettre au service ou sous le con-\ntrôle de l'idée, il ose, lui, lâcher la bride à sa fougue native, à\nla riche, à l'inépuisable inspiration où toute la fiction vient se\nmélanger sans cesse à toute la réalité, celle-là conférant à\ncelle-ci la dignité lyrique pour recevoir d'elle la vie en échange.\nP a r t o u t où Rubens passe, la vie le suit, comme W o t a n , la\nfoudre. D'où que ses héros soient provenus, de l'histoire sacrée\nou de l'histoire profane, de la poésie ou de la fable, ou m ê m e\nde l'allégorie, il suffit que son pinceau souverain les ait\neffleurés pour que, sortant de la littérature ou de l'abstraction,\nils entrent dans la plénitude victorieuse de l'existence. E t tout\nle secret de cette création éblouissante, c'est que le maître ne\nd e m a n d e pas la vie à l'invention arbitraire, mais à la vie elle-\nm ê m e . Et, en effet, si cette vie déborde dans ses tableaux\ncomme un torrent, si elle s'étale dans son œuvre avec la majesté\nd'un fleuve lourd et puissant; si les êtres qu'il a éternisés d a n s\nla nudité des dieux, dans l'apparat des rois ou des conquérants,\ndans la vulgarité des paysans ou le d é n û m e n t des misérables,\ns'imposent à nous à la façon de créatures vivantes, c'est tout\nsimplement parce que la vie dont ils sont animés a palpité,\nsouffert ou joui sous le soleil; tout simplement parce que cette\nvie a vécu.\n   Dans sa Théorie de la figure humaine considérée dans son principe,\nil passe en revue les plus belles statues de Rome, « tant pour\nle dessin et la juste proportion des m e m b r e s que pour les mou-\nvements, les attributs et les différents contours des figures »,\nafin que quiconque puisse « les admirer, mesurer... et prendre\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                LA FLANDRE EN ITALIE.          —   RUBENS                  31\n\n\nde chacune ce qui est susceptible d'imitation ». C'est là la\nleçon de l'élève, non la p r a t i q u e du m a î t r e . Il est bon que l'ap-\nprenti acquière la science de l'art, mais t o u t son savoir sera\ncomme néant si, l'ayant acquise, il ne se retourne pas vers la\nn a t u r e . Ainsi a fait R u b e n s . On ne rencontre point chez lui de\nfigures qui ne soient qu'apparence sans substance. L e réalisme\nest le fond i m m u a b l e de son art. Il reste intact, pareil à lui-\nm ê m e , dans toutes les phases de la carrière du maître, d a n s les\npériodes anversoises — avant et après le séjour en Italie —\nd u r a n t celui-ci, et davantage encore, peut-être, dans la période\nsuprême de sa vie, celle d ' H é l è n e F o u r m e n t , celle où tous les\npouvoirs de son génie vieilli, toutes les clartés, plus vives, plus\nétincelantes que jamais, de sa palette se consacraient à la célé-\nbration du bonheur renouvelé de son foyer.\n    Si l'on examine ceux de ces travaux qui datent, certainement\n ou vraisemblablement, de M a n t o u e ou de Rome, on n'y\ndécouvre rien qui m a r q u e une accentuation n e t t e m e n t étran-\ngère au développement normal de sa personnalité, aucune de\nces caractéristiques insolites, accusées avec une sorte de brus-\nquerie et qui dénoncent chez les jeunes artistes u n e influence\nrécemment subie. Vers 1604-05, il peignit pour son patron un\ngrand tableau dont la partie centrale : Vincent de Gonzague et sa\nfamille adorant la Sainte-Trinité, se trouve à Mantoue (Académie\net Bibliothèque municipale). Des p a n n e a u x détachés du même\nensemble ont été recueillis par les musées d'Anvers, de N a n c y\n et de Vienne : L a Transfiguration (Anvers), avec ses nombreux\n personnages clans toutes les attitudes de l'adoration et de l'éton-\n nement et ses éclats de lumière miraculeuse s'inspire du tableau\n célèbre de R a p h a ë l ; le Baptême du Christ (Nancy), avec ses\n figures nues de baptisés qui se rhabillent ou s'essuient le corps,\n évoque i m m é d i a t e m e n t le souvenir du carton de Michel-\n Ange pour la Guerre de Pise. Ces compositions mouvementées\n devaient offrir un contraste saisissant avec la partie supérieure\n de l'œuvre, où tout — figures de réalité, portraits admirables,\n et figures idéales — est splendeur sereine ou prière silencieuse.\n On surprend là cette simplicité empreinte de grandeur, cette\n majesté sans emphase à laquelle l'artiste dérogera souvent, par\n la suite, mais dont on trouve des exemples dans toutes les\n périodes de son activité. L e coloris, fort, profond, vibrant est\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": "32                                     DURENDAL\n\n\ndans la manière large qui atteint l'éclat et l'harmonie sans les\nchercher, que l'on observe dans les plus beaux ouvrages du\nmaître. Certaines des autres toiles de Rubens, que l'on rap-\nporte à la même époque, par exemple, la Louve allaitant\nRomulus et Remus, du Musée du Capitole, à Rome, suscitent des\nremarques analogues. La conception et la facture de cette\nœuvre font songer à Titien. Elle est peinte dans des tons en\nmême temps chauds et contenus.\n   Dans la sobriété et la pureté de la ligne, il semble que l'on\nsaisisse l'effet des disciplines italiennes. L'Antiquité est là sous\nl'aspect des divinités du Tibre : le fleuve lui-même, vieillard\npensif et barbu, le torse nu, la tête ceinte d'un bandeau, et une\ncharmante nymphe au visage ingénu; la Flandre est là aussi,\ndans le beau décor frémissant d'arbres et d'eau, dans le rus-\ntique Faustulus, qui découvre les deux enfants et leur mère\nnourricière, dans ces enfants eux-mêmes, fleurs de vie naissante,\nqui remplissent l'œuvre du doux rayonnement de leur chair\nnue... (1)\n   Le Gonzague, qu'il fût incapable de discerner le génie ou\ninsoucieux d'en gaspiller capricieusement les années, utilisa\nfréquemment les services de Rubens à la confection de repro-\nductions de peintures italiennes. Mais l'originalité de l'artiste\nétait de celles qui ne s'assujettissent pas sans résistance à\nmarcher dans les pas d'autrui. Témoin la copie effectuée par\nlui d'une partie du Triomphe de César, peint par Mantegna pour\nle théâtre de Mantoue, copie conservée, aujourd'hui, à la\nNational Gallery, et dont on pourrait dire, comme de maintes\ntraductions, que c'est une belle infidèle. L'œuvre du grand\nartiste padouan est magnifique. C'est Rome elle-même qu'il\nfait surgir à nos yeux, dans l'appareil à la fois pompeux et sau-\nvage d'un de ces triomphes, d'un de ces jours d'orgueil où les\ncitoyens acclamaient la gloire de la ville dans la personne du\ngénéral victorieux chevauchant par les rues, escorté de ses\nlégions, de ses prisonniers enchaînés et des chariots remplis des\nrapines héroïques de la guerre; c'est Rome descendue en\ncortège solennel de la frise sculptée d'un temple ou d'un arc\n\n  (1) Cette belle œuvre et certaines de celles dont il est parlé plus loin ont été exposées à\nBruxelles en 1910. On en trouvera de magnifiques reproductions dans le Trésor de l'art\nbelge au XVIIe siècle, publié par la maison Van Oest.\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "               LA FLANDRE EN ITALIE.      —   RUBENS               33\n\n\nde t r i o m p h e . . . G r a n d e majesté, mais majesté morte, qui a\nquelque chose d'archéologique... Rubens vient qui regarde, à\nson tour, la noble vision fixée par son illustre prédécesseur. Il\nveut l'imiter avec respect, mais, au lieu de l'imiter, il l'inter-\nprète. Sous son pinceau, la belle représentation s'anime, le\ndécor prend plus d'éclat, les personnages plus de vie... Une vie\ndifférente, à vrai dire, moins latine, et qui ne semble avoir\nd'antique que l'apparence. Car, tout en s'efforçant de suivre\nexactement son modèle, en nous m o n t r a n t comme celui-ci les\néléphants, les animaux féroces, les bœufs couronnés de roses\nattelés à des chars, défilant pêle-mêle au milieu de la foule des\nsoldats, des esclaves et des joueurs de flûte, Rubens jette tant\nde couleur sur cette image, et une couleur si flamande, que\n nous sommes induits à croire que ce n'est pas là une savante\nrestitution historique, mais bien la commémoration de quel-\n q u ' u n e de ces cavalcades pittoresques, de ces Landjuweelen, à\n l'organisation desquels les Chambres de rhétorique anversoises\n excellaient.\n   De temps à autre, cependant, le duc de Mantoue demandait\nà son peintre, soit pour l'ornement de ses demeures ou des\néglises de sa capitale, soit pour en faire présent, une œuvre\npersonnelle, tableau de piété ou de fantaisie, portraits aussi et\nqui n'avaient pas toujours le caractère équivoque de ceux dont\ndevait se composer cette Galerie des dames de qualité, à la forma-\ntion de laquelle le j e u n e maître refusa, finalement, de parti-\nciper. On doit, selon toutes apparences, inscrire au nombre des\nouvrages commandés par Vincent l'Hercule ivre conduit par une\nnymphe et un satyre, de la Galerie royale de Dresde. Cette pein-\nture provient, d'ailleurs, de Mantoue. L a mythologie était\npartout d a n s les palais du duc, et elle y est toujours, admira-\nblement conservée dans le d é l a b r e m e n t de ces fiers édifices.\nC i n q u a n t e ans auparavant, Jules Romain avait décoré les salles\nde la Regia et celles du palais du T é d'énormes et théâtrales\névocations de la lutte des Géants et des Dieux et d'autres\nfables du paganisme. Mais, si Rubens a étudié ces ouvrages,\ntrès admirés encore de son temps, il n'en a rien retenu. E t , à\nla vérité, les êtres de fantasmagorie qui s'y agitent et y gesti-\nculent durent lui paraître, comme ils sont, en effet, vides et\ninexpressifs. Il y a là moins d'art que d'artifice, une concep-\n\n\n                                                                   3\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "34                                    DURENDAL\n\n\ntion naturellement inacceptable pour un t e m p é r a m e n t tel que\nle sien, pour un artiste enclin à créer la fiction en l'incarnant,\nnon en des formes fictives elles-mêmes, mais dans la réalité.\nE t ce qui frappe dans l'Hercule ivre de Dresde, exécuté en un\nmilieu où les tendances réalistes du maître devaient rencontrer\nl'hostilité des œuvres et des opinions en vogue, c'est la vigueur\nfranche, affirmée avec une sorte d e tranquille assurance, de cet\nart qui, si l'on ose dire, est tout chair et tout muscle; c'est la\npuissance impérieuse qui se dégage de ces figures tirées de\nl'imagination pour être lancées dans la vie; de cet Hercule\npesant, massif, avec son regard hébété, avec l'incertitude de ses\npas et de ses gestes, demi-dieu dont le vin a fait une demi-bête,\nun compagnon d'animalité pour le satyre et la bacchante qui le\nguident en g a m b a d a n t . . .\n   Là, pas plus que dans les Trois Grâces (Florence, Offices,\nn° 842) (1), page contemporaine, il ne cède à la tentation d'idéa-\nliser qui, cependant, devait être bien grande chez un jeune\nartiste tout livré aux enchantements italiens. Rien, évidem-\nment, n'aurait été plus facile pour un exécutant de sa souplesse\nque d'affiner le galbe du visage de ses déesses, que de modeler\nles contours de leur corps en s'inspirant de la statuaire antique.\nOn n'aperçoit chez lui aucune disposition à entrer dans cette\nvoie. vSes mythologies ne sont pas moins flamandes que telle\nDanse de paysans ou que la Kermesse qui est au Louvre. Leurs\ntitres sont antiques, leurs acteurs modernes, actuels, filles\nblondes des bords de l'Escaut avec leur corps robuste et leur\nchair opulente; ouvriers des Nations au torse musculeux qui ne\nsemblent pas autrement embarrassés de leur rôle de divinités\nde l'amour, du vin ou des bois.\n   On ne saurait dire dans quelle mesure variable se mariaient\nclans le génie de Rubens l'esprit et la matière ; ce qui est cer-\ntain, c'est que, par la nature de son art, il n'était rien de\nl'esprit qui, à ses yeux, ne dut trouver sa traduction dans la\nmatière. Cette matière, il l'a prise où elle était : autour de lui.\nSes plantureux modèles, il les a souvent parés, vêtus ou dévêtus\npour les transformer en acteurs de quelque scène biblique ou\n\n  (1) A la Pinacothèque de Turin (n° 2381. se trouve un tableau représentant le même sujet\nqui a été attribué à Bonifazio Rembo. mais dont l'auteur est certainement un inconnu\nflamand\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "               LA FLANDRE EN ITALIE.       —   RUBENS                35\n\n\n\nantique, il les assied, sous les traits de P h i l é m o n et de Baucis,\nen face de J u p i t e r et de Mercure, ou en convives de Simon\ndevant Jésus aux pieds duquel Madeleine se prosterne... Sou-\nvent aussi, il les prend et les introduit tels quels dans son\nœuvre. L e sentiment de la couleur locale qui a prévalu, plus\ntard, à la suite d'une espèce de victoire des facultés positives\nde l'esprit sur ses facultés d'imagination, était plus étranger à\nl'art rubénien qu'il ne le fut dans la suite du siècle à l'art fran-\nçais. Rubens et les artistes de son école ne sont pas moins\nnaïfs, à certains égards, — si naïveté il y avait — que les\nPrimitifs. Ils font rarement effort et, sinon, effort très super-\nficiel pour présenter leurs figures dans un costume qui ne soit\npas trop évidemment a n a c h r o n i q u e .\n    Il faut tenir, au surplus, que le souci archéologique dans\nl'art est presque toujours en raison inverse de la puissance de\ncréation dont ce dernier est a n i m é . Si, de nos jours, nous res-\ntaurons avec tant de zèle, avec un zèle parfois intempestif,\nc'est, sans aucun doute, parce que nous nous sentons peu capa-\nbles de remplacer dignement la beauté qui se détruit ! Il est\navéré que les architectes gothiques et classiques n'usèrent\nd'aucun respect à l'égard des ouvrages admirables de leurs pré-\ndécesseurs. Dans le plus fort de la ferveur pour l'Antiquité, les\nconstructeurs du palais Farnèse, à Rome, se servirent du Coli-\nsée comme d'une carrière !... L a peinture du X V I I e siècle fla-\nmand s'astreint bien à certaines conventions observées avec\nplus ou moins de rigueur, quant au costume des personnages\nsacrés et des personnages a n t i q u e s , mais, partout, que la scène\nsoit placée dans le passé m y t h i q u e de la Grèce, à Rome, en\n Galilée ; partout on rencontre des figurants qui semblent être\nentrés de plain pied de la réalité dans l'art, qui paraissent être\n venus de la place publique pour se mêler, sous leurs habits ordi-\n naires, aux acteurs travestis qui, sur la scène du tableau, jouent\n les premiers rôles... L e Saint Martin, de van Dyck, qui, dans\nson allure de princière désinvolture, m a r q u e si bien, dès l'ori-\ngine, les inclinations aristocratiques du talent du maître ; ce\njuvénile chevalier, cambré dans sa cuirasse, avec sa longue che-\nvelure et sa toque à l'aigrette fière, a moins l'air du pieux\nsoldat romain des récits hagiographiques que de l'héritier\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "36                                  DURENDAT.\n\n\n\nprésomptif de quelque petit marquisat italien (1)... Rubens\nnous racontant la parabole de VEnfant prodigue, en situe les\npéripéties, non au milieu de quelque paysage oriental inventé,\nmais, comme faisait Dürer, comme fera R e m b r a n d t , sous le\nciel brumeux, dans un coin de village de son propre p a y s . Le\ngrand artiste ramène sans hésiter tous les siècles à celui où\nil vit : T o m y r i s , reine des Massagètes, et ses suivantes, ne\nsont pas habillées autrement que telle riche Anversoise des\namies du peintre. C'est dans le même costume que la jeune\nNausicaa accueille le subtil Ulysse naufragé sur les côtes de\nl'île des Phéaciens (Ulysse et Nausicaa : Florence, Pitti, Salle de\nVénus, n° g ; le paysage est de Lucas van U d e n ) . Cette œuvre\ndate de vers 1635. A la galerie Borghèse, à Rome, se trouve\nune Visitation de sa main, peinte, à ce que l'onsuppose, en Italie,\nqui pourrait aussi bien s'intituler : une Visite. Rien ne décèle\nle caractère sacré des personnages, ni qu'ils ne soient pas con-\ntemporains du spectateur. C'est une vieille d a m e , à l'apparence\npaisible et douce, qui vient recevoir, sur le seuil de la belle\nmaison des champs qu'elle habite, des parents, mari et femme,\naccompagnés d'une servante qui porte leur bagage (2)...\n   P a r m i les œuvres de la période italienne, on inscrit encore\nun Saint François en extase (Florence, Pitti, Salle de Mars,\nn° 93) et la Circoncision, de S. Ambrogio, de Gênes, grande\ncomposition où ne laisse pas de se faire sentir l'influence du\nCorrège. Ce tableau avait été commandé par Niccolo Pallavi-\ncini pour lequel Rubens exécuta également, vers 1619-20, les\nMiracles de Saint Ignace, conservés dans la même église, œuvre\nimposante et d r a m a t i q u e , dans la manière grandiose des pein-\ntures contemporaines de l'église des fésuites à Anvers..\n   L a pensée reste interdite devant une œuvre telle que celle\nde Rubens. L e catalogue complet en est presque impossible; la\nchronologie, hérissée de doutes, de questions, d'hypothèses.\nE t ce qui est plus grave, dans la multitude des ouvrages aux-\nquels, tantôt la tradition, tantôt l'illusion plus ou moins désin-\ntéressée des collectionneurs, a accolé le nom prestigieux du\n\n  (1) Comme .M. Max Rnoses l'a démontre (Les Années d'étude et de voyage de van Dyck,\nART FLAMAND et HOLL. Juillet 19071, van Dyck s'est inspiré dans celte figure d'un cro-\nquis à la plume qu'il avait pris d'après une œuvre de Titien.\n  (2) La Visitation du volet de droite de la Descente de Croix de Notre-Dame d'Anvers,\nprésente une composition très analogue.\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "R U B E N S . Les Miracles de St-Ignace\n          (Gênes, St-Ambrogio)\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": ""}, {"page_pdf": 56, "texte": "                 LA FLANDRE EX ITALIE.            —    RUBENS                   37\n\n\nchef de l'école d'Anvers, combien en est-il qui ne doivent rien\nà celui-ci? Sans parler, bien entendu, des travaux d'atelier, des\nrépétitions, des copies, en quantités énormes. Il serait fort\nlong et plus fastidieux encore de mentionner toutes les toiles\nde cette sorte que l'on peut signaler en I t a l i e ; elles sont, sinon\ninnombrables, au moins en quantité suffisante pour lasser la\npatience. Certaines d'entre elles doivent, cependant, retenir\nspécialement l'attention. A la Pinacothèque de T u r i n (n°263),\nune Résurrection de Lazare, d'une belle teneur, noble et calme,\nsous laquelle on a inscrit, tour à tour, le nom de Rubens et\nceux de van Dyck ou de Jordaens : il est difficile de se pro-\nnoncer; aux Offices, à Florence (n° 210), un Portrait équestre de\nPhilippe IV avec des figures allégoriques de la Paix et de la\nGuerre. On sait que le maître portraitura ce monarque lors de\nson séjour en Espagne, en 1628. Est-ce la toile des Offices, ou\ncelle-ci, qui est, du reste, d'une couleur sèche et peu savou-\n reuse, ne serait-elle q u ' u n e copie — espagnole d'après Burc-\n khardt, flamande, selon d'autres? M. Lafenestre reconnaît\n également là une copie, mais d'après un original de Velasquez.\n M. A. J. W a u t e r s semble se rallier à l'opinion de H . H y m a n s ,\n qui donnait ce portrait à De Crayer (1). D i s p u t é aussi entre\n Rubens et van Dyck, l'Hercule entre Vénus et Minerve, que l'on\n voit dans la T r i b u n e des Offices (n° 1140). L ' a t t r i b u t i o n à\n van Dyck, qui est de M . Rooses, parait la plus vraisemblable.\n   P a r sa gourmandise de la vie, qu'elle fut de la réalité ou du\n rêve, Rubens se meut à l'aise dans toutes les sphères de l'ima-\n gination. D a n s l ' O l y m p e , parmi les dieux, il est non moins\n chez lui que dans son jardin, au milieu des siens. Extraordi-\n naire évocateur de mondes, infiniment divers et infiniment un,\n tantôt il regarde s'écrouler dans un crépuscule de flammes et\n de sang les corps confondus des réprouvés; tantôt, il contemple\n rêveusement — tout comme Giorgone ou W a t t e a u — quelque\n paysage endormi dans sa sérénité où un musicien solitaire\n égrène les notes songeuses de sa flûte; tantôt encore, il va sur-\n prendre dans les bois les ébats des sylvains ou les grimaces des\n faunes. E t lorsque son cœur se mêle à son imagination, il nous\n révèle le plus c h a r m a n t des intimistes. L e domaine de son art\n\n\n  (1) Deux autres portraits de Philippe IV, attribués à Rubens, sont à Gênes, Palais\nBianco (salle IV, n° 18) et Palais Durazzo-Pallavicini (salle VI, no 6).\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "38                                   DURENDAL\n\n\nest illimité. T e l l e m e n t que l'on est tenté parfois devant l'uni-\nversalité de son génie, devant la fécondité stupéfiante de cet\ninventeur de formes, de se fatiguer de lui, de pencher à croire\nqu'il est superficiel, surtout si on le compare à q u e l q u ' u n de\nces maîtres qui regardent moins la vie qu'ils ne se regardent\neux-mêmes dans la vie. Mais, plus on revient à lui, plus on le\ndécouvre dans ses inépuisables avatars, plus on entre dans la\nconnaissance de cette grande âme généreuse, plus aussi on\nl'aime... On l'aime héroïque ou familier, dans l'appareil du\niaste ou dans la simplicité cordiale du foyer, dans les emporte-\nments de sa sensualité ou dans les excès de sa force, comme\ndans les délicieuses expressions sentimentales auxquelles il\ns'abandonne.\n    T o u t e la tendresse qui était en lui s'est épanchée d a n s les\nimpressionnants portraits qu'il nous a laissés de ses deux-\nfemmes et de ses enfants. Il en est où il s'est représenté lui-\nmême en compagnie de l'une ou de l'autre de ses compagnes.\nAinsi, le tableau de la vieille P i n a c o t h è q u e de Munich où on\nle voit assis aux côtés d'Isabelle Brandt, devant une charmille.\nVéritable image de jubilation !... Au palais Bianco, à Gênes\n(salle I I I , n° 6), est exposée une toile représentant un guerrier\nqui enlace une femme assise sur ses genoux, tandis qu'un\npetit amour détache son épée. Derrière la femme, qui tient un\ngrand fiasco, on aperçoit un Bacchus rieur, la tête couronnée\nde p a m p r e s . On intitule cette œuvre : Le peintre et sa femme\nHélène Fourment. L ' i d e n t i t é des modèles de ce tableau, d'un\ngenre assez osé, nous paraît des plus contestables. 11 semble\nqu'il s'agisse simplement d'une fantaisie joviale du même ordre,\nmais de plus d'importance, que la. Paysanne et le soldat, tableau\nd'école que l'on rencontre à la Pinacothèque de T u r i n (n° 24g).\nL e s Offices possèdent le portrait d'Isabelle Brandt (n° 1171), et\ncelui d'Hélène Fourment (n° 180). Isabelle est vêtue de noir, un\ncollier de perles au cou, un livre dans la main droite; elle est\ninstallée devant une draperie rouge. Beau portrait, très péné-\ntrant, de cette d a m e tranquille et discrète. Il est daté de 1620\net a dû être fait, ainsi que l'a établi M. Max Rooses (1), simul-\nt a n é m e n t avec le portrait de l'Ermitage, d'après un dessin con-\n\n\n (1) Les Années d'étude et de voyage de van Dyck. (Art flamand et hollandais, octobre 1907.\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "              LA FLANDRE EN ITALIE. —       RUBENS             39\n\n\nserve au British Museum. Le portrait d'Hélène Fourment est\nravissant de fraîcheur et de vie épanouie. La jeune femme, qui\nporte une robe de satin jaune et noir, décolletée et bordée de\ndentelles, nous regarde de ses grands yeux placides et brillants.\nLa même image, d'un format un peu plus grand, se trouve au\nchâteau de Windsor. La facture de l'exemplaire des Offices a\nfait attribuer celui-ci à Corneille de Vos. Peut-être est-ce une\nréplique réduite de l'original de Windsor? On a hésité, d'ail-\nleurs, aussi, sur le nom du modèle. Il semble, pourtant, que le\ndoute ne puisse guère résister au rapprochement de cette phy-\nsionomie avec celle d'Hélène Fourment dans les nombreuses\nœuvres où l'artiste nous la fait apparaître, soit en actrice de\nquelque scène pieuse ou païenne, soit pour elle-même ou avec\nson mari et ses fils. Cette peinture ne nous semble pas déparer\nl'admirable série de toiles, d'un faire si caressant et si enjoué,\nque Rubens a consacrée à célébrer, sous les aspects et dans les\nposes les plus variées, la grâce de la compagne de ses dernières\nannées. Il y a dans ces ouvrages de la tendresse en même temps\nque de l'orgueil, et aussi du ravissement, le ravissement qui\ncommunique à tant d'œuvres rubéniennes de cette période\nsuprême on ne sait quelle accentuation enivrée. Son art n'a\njamais été tout ensemble plus souple, plus ferme, plus mâle\nque durait les années de son union avec Isabelle Brandt\n(1609-26), mais dans le dernier tiers de sa vie, qui est dominé\npar son amour pour Hélène Fourment, il subit une surprenante\ntransformation, offre le spectacle d'un véritable rajeunissement.\nSa gravité se fait plus émue, sa tendresse plus expressive, sa\nvision plus chatoyante encore et plus lumineuse. On dirait que\nla vieillesse qui approche a apporté à l'artiste un cœur et des\nveux nouveaux. Ce crépuscule se colore de teintes délicieuses\nd'aurore.\n   De l'époque de surabondante production qui s'inscrit entre\nle retour d'Italie et la mort d'Isabelle Brandt, datent, entre\nautres œuvres conservées dans les musées italiens, la belle\nCène de la Brera (n° 679), calme, pénétrante, tout enveloppée\ndans le doux rayonnement qui émane de la personne du\nSauveur; deux Saintes Familles, d'un charmant sentiment\nintime, la première (Florence, Pitti, n° 139) avec de jolies\nligures de Jésus et de saint Jean; la seconde (Turin,\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "                                 DURENDAL\n40\n\nPinacothèque, n° 289), dont il existe une réplique modifiée au\nPrado; une Suzanne au bain (Turin, Pinacothèque, n° 265),\nversion aimable d'un sujet par lequel Rubens a été souvent\ntenté, et un portrait plein de fierté et de sombre distinction du\nDuc de Buckingham (Florence, Pitti, n° 324), exécuté, probable-\nment, d'après un dessin de la collection du Louvre fait à Paris\nen 1625.\n    L'art de Rubens est toujours émouvant, moins, toutefois, par\nl'expression des sentiments que par la vie ardente dont il appa-\nraît constamment imprégné. Mais il ne l'est nulle part\ndavantage que dans les esquisses du maître. L'esquisse a quel-\nque chose de nerveux, de saccadé, d'improvisé, de saisi au vol\nde l'inspiration, quelquechose demagnifiquement inachevéque\nla réalisation, surtout lorsqu'il s'agit de toiles de grande\nenvergure, brossées en partie par les élèves, fige en le précisant.\nPeut-être ne faut-il pas trop donner à cette impression ; la\nséduction est si grande que la comparaison du projet avec\nl'œuvre accomplie pourrait laisser la plupart du temps une\nespèce de déception. Dans l'esquisse, nous surprenons l'artiste\nau moment même du prodige, tandis qu'il fixe les images qui\njaillissent de sa pensée et leur confère hâtivement, à grands\ntraits chaleureux, l'être et la vie. C'est là affaire au génie; il\ncrée dans l'enivrement. Le talent vient ensuite qui achève dans\n la réflexion. Selon les heures, Rubens était ce génie, Rubens\n était ce talent.\n    Les Offices ont la chance de posséder deux merveilleuses\n esquisses représentant, l'une (n° 140), la Bataille d'Ivry; l'autre\n (n° 147), l' Entrée d'Henri IV à Paris. Ces pages étaient destinées\n à cette deuxième galerie du Palais du Luxembourg que Marie\n de Médicis, enchantée de la façon grandiose dont sa propre\n glorification avait été conçue et achevée par Rubens, avait\n résolu de faire consacrer par celui-ci à la célébration des fastes\n de la vie de son royal époux. Ses dissentiments avec Louis XIII\n ne permirent pas à la Reine-Mère de donner suite à ce dessein,\n  et les esquisses déjà tracées par le maître anversois restèrent\n sans emploi (1). Les toiles des Offices furent acquises à\n Anvers par le grand-duc Ferdinand II. Elles sont superbes de\n\n  (1) D'autres parties de ces esquisses sont conservées au Musée de Berlin, dans la\ngalerie Lichlenstein, et dans la collection de M. Cardon, à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                   LA FLANDRE EN ITALIE.                 —    RUBENS          41\n\n\n\nchaleur et de m o u v e m e n t ; la Bataille d'Ivry, vision héroïque,\npleine de la confusion et de l'emportement du combat ; l'Entrée\nà Paris, évocation triomphale à l'allure antique où, parmi les\ntrophées, les armes et les étendards, le Béarnais apparaît\ndebout dans un char doré, un rameau d'olivier à la main, dans\nla posture d'un vainqueur m a g n a n i m e .\n    L a P i n a c o t h è q u e de T u r i n possède (n° 274) également une\nesquisse fort belle d ' u n des panneaux du cycle de la vie de\nMarie de Médicis; l'Apothéose de Henri IV et la Régence de Marie\nde Médicis, une de ces conceptions allégoriques dont, Rubens\nl'écrivait avec raison à Valavès (1) on ne peut saisir tous les\ndétails et les significations q u ' à l'aide des « explications de\nl'auteur lui-même ». L e héros assassiné est emporté dans\nl'Olympe où il est accueilli p a r J u p i t e r , t a n d i s que sa veuve,\npeu inconsolable, trône, environnée des figures de la Sagesse, de\nla P r u d e n c e , etc., et reçoit les hommages des grands du\nr o y a u m e . Rhétorique picturale à laquelle l'esprit resterait\nrebelle si Rubens n'y avait mis sa flamme et cette violence\ndans la création qui force la b e a u t é . . . On trouve des répétitions\nde cette esquisse au Musée de l ' E r m i t a g e et à la Pinacothèque\nde Munich. A s'en référer à l'opinion particulièrement compé-\ntente de M . M a x Rooses, l'exemplaire de T u r i n , si puissantes\nque paraissent ses caractéristiques, ne serait q u ' u n e copie de\nl'original.\n    Rubens n'a pas, comme R e m b r a n d t , poursuivi d u r a n t toute\nsa carrière l'étude de sa propre physionomie. Ses autoportraits\nsont, cependant, nombreux. L a galerie Durazzo-Pallavicini,\nà Gênes, en expose un (Salle IV, n° 12); les Offices, deux\n(n os 228 et 233, Salle des portraits). L a galerie Pitti détient la\ncélèbre toile connue sous le nom des Quatre philosophes, où\nl'artiste s'est représenté en compagnie de son frère P h i l i p p e ,\nde Juste-Lipse et de Jean van den W o u w e r (Woverius). Cer-\ntains critiques situent l'exécution du n° 233 des Offices vers\n1603, c'est-à-dire d u r a n t le séjour de Rubens à M a n t o u e . Cette\nhypothèse se fonde surtout sur l'identité de la physionomie du\nmaître d a n s ce portrait avec celle qu'on lui voit dans les Quatre\nphilosophes, œuvre q u e l'on suppose avoir été peinte lors d'un\n\n  (1) Lettres inédites de Rubens. Edition Gachet, p . 162, Bruxelles, 1840.\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "42                              DURENDAL\n\n\nvoyage en Italie effectué, cette année-là, par P h i l i p p e et\nWoverius. On a tiré argument aussi de ce que l'on aperçoit,\npar l'embrasure de la fenêtre qui s'ouvre derrière Juste-Lipse\net ses compagnons, une vue du P a l a t i n . Rubens se montre là\navec un visage plein et un air de jeunesse, malgré une calvitie\nbien avancée pour un h o m m e de vingt-six ans. Il semble égale-\nment difficile d'admettre pour ces deux peintures la date\nde 1603 et celle de 1628-1629, proposée par M. Max Rooses.\nElles sont certainement antérieures à l'époque d'exécution du\nn° 228 où l'artiste, coiffé du grand chapeau de feutre, apparaît\ndans la maturité de l'âge, aux approches de la cinquantaine.\n   En somme, certains tableaux nous mettent en présence du\nmaître pendant les années de sa plus grande activité, celle\nd'Isabelle B r a n d t . Sa physionomie assurée, son regard tran-\nquille reflètent le sécurité et la confiance d'un génie heureux,\nfavori des princes et de la renommée, certain que son art ne\nmanquera jamais à une matière inépuisable. A la veille presque\nde sa mort, il fixait, pour la dernière fois, son image dans\nl'impressionnant portrait qui appartient à l'Hofmuseum de\nVienne. Il est là, le visage amaigri et comme anémié sous le\nlarge chapeau et l'abondante chevelure bouclée et postiche\ndont il se parait. Et ce qu'on lit dans ce portrait à l'attitude\nfière, dans les yeux du grand artiste vieillissant et déjà malade,\nc'est la vaillance de l'esprit et du cœur, la hauteur bienveil-\nlante de la pensée, et, aussi, on ne sait quoi de gravement\nattendri et de mélancolique, expression sans doute involon-\ntaire des pressentiments sinistres par lesquels il était hanté et\nqu'il ne pouvait s'empêcher de confier à ses amis, en même\ntemps que le regret dont il était saisi à l'appréhension de\nquitter une vie si belle, un bonheur si parfait, sa femme, ses\nenfants, la douceur de sa maison, tant d'oeuvres promises,\nprojetées, rêvées, qu'il sentait encore en puissance en lui...\n  Car il n'était pas h o m m e à se lasser, à laisser les luttes et les jouis-\nsances de l'art pour goûter le repos de la fortune et des honneurs.\nCertainement, il aspirait à connaître la vieillesse infatigable de\nMichel-Ange ou de T i t i e n . Après t a n t d'expressions de lui-\nmême, somptueuses, héroïques ou passionnées, il lui restait\nencore à dire. Il était de ces génies dont la pensée s'enrichit\nde sa prodigalité m ê m e ; leur pouvoir de création s'accroît sans\ncesse dans la mesure où il s'est déjà exercé.\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                LA FLANDRE EN ITALIE. —           RUBENS                 43\n\n\n   Nous parlions du renouveau, de la grâce plus c h a n t a n t e qui\napparaissent dans la conception aussi bien que dans la facture\ndes ouvrages de son déclin. Ce m o n d e éblouissant de la lumière\net des formes qu'il a célébré avec une ferveur si constante, avec\nun amour si compréhensif, bientôt, il le prévoit, il va s'éteindre\npour lui, et il jette sur toutes ces choses un regard que la crainte\nde les perdre rend plus caressant; il mélange sur sa palette,\npour les peindre, des tons plus vifs et plus rayonnants que\njamais. Cette vie qu'il sent péricliter dans ses organes affaiblis,\nil tend vers elle des mains avides, pour la saisir toute, dans\ntoutes ses manifestations, h u m b l e s ou hautes, vulgaires ou\nidéales, dans ses réalités usuelles comme dans ses sentiments\nraffinés. Il se complaît à se mêler à la foule de la ville, au\npeuple des champs, pour se réjouir de leur joie, pour retracer\nleurs ébats ou leurs labeurs en des œuvres qui font oublier d'un\ncoup toutes les images menues et un peu trop superficielles de\nl'aimable David T e n i e r s . D u r a n t ses séjours à son château\nd'Elewyt, il s'adonne au paysage, rafraîchit sa pensée en illus-\ntrant des aspects du simple et monotone pays ou de la labo-\nrieuse vie des gens de la campagne (Florence, Pitti, n° 14 : Le\nRetour du travail). 11 aime toujours faire s u r g i r d a n s le beau décor\nde ses toiles, les figures héroïques et nues des dieux et des\ndéesses. Il peint les actions tragiques de la force en des pages\npuissantes comme le vertige et le tourbillon, telles que ces Hor-\nreurs de la guerre (Florence, Pitti, n° 86) d'où il semble que l'on\nentende s'élever une clameur d'épopée. Il peint Hélène\nF o u r m e n t dans toutes les poses, sous toutes les apparences\npropres à faire valoir sa jeunesse et ses charmes, en bourgeoise\nd'Anvers ou en héroïne de la fable. En poète grisé de la saveur\nde la vie, en poète qui fait songer à Boccace et à Ronsard,\nil peint la beauté, l'insouciance et la grâce envolée des heures,\nau milieu de la splendeur des parcs ennoblis d'harmonieux\nédifices {Le Jardin d'amour, P r a d o ; Promenade au jardin, Munich,\n Pinacothèque.)\n  On reste muet d'admiration devant cet art qui, au moment\noù il devrait finir, recommence. E n 1638, deux ans avant sa\nmort, le maître entreprenait pour la décoration d'une des rési-\ndences du roi d'Espagne, P h i l i p p e IV, une suite de dix-huit\ntoiles illustrant des légendes antiques. L e plus beau de ces\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "44                             DURENDAL\n\n\n\ntableaux représente le Jugement de Paris. L e berger auprès\nduquel se tient Mercure, est assis au pied d'un arbre et consi-\ndère d'un air perplexe les trois déesses nues qui sont debout\ndevant lui. E n t r e les branches des arbres du bois voisin, on\naperçoit les faces rougeoyantes des satyres que la curiosité a\nattirés. A l'horizon, dans les nuées rousses du couchant, la Dis-\ncorde passe, une torche à la main. Les mots seraient impuis-\nsants à rendre les effets de contraste et de subtile harmonie\nproduits par les tons de chair et de crépuscule embrasé de cette\npeinture, aussi bien que l'impression étrange de réalité mélan-\ngée de mystère qui s'en dégage. A la vérité, devant cette œuvre\ncomme devant quelques autres achevées à la même époque par\n Rubens, on reste songeur, car il semble que derrière la puis-\nsante stature du grand F l a m a n d de F l a n d r e du X V I I e siècle,\n l'on ait vu surgir la silhouette frêle, fine, mélancolique, du\n « petit F l a m a n d » de F r a n c e du X V I I I e — W a t t e a u . . .\n\n                                                     ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "La Nostalgie du Kronprinz\n            ou les Délices de Dantzig\n\n               JE ne sais plus très bien ce qui nous retint il v a\n                 deux ans aux bouches de la Vistule : un g o û t\n                 déjà assez prononcé pour les trompe-l'œil de\n                 Vredeman de Vries ou les empêchements qu'ap-\n                 portait le sacristain de la Marienkirche à nous\n                 laisser relever les similitudes du triptyque des\n                 T a n i avec, le rétable de Beaune.\n                    Mais ce dont je me souviens avec complai-\nsance, c'est que je subissais à Dantzig la grâce d'un généreux\net rigide pacifisme : nous venions d'v rencontrer deux de ces\npoupards géants en granit, premières ébauches de Dédale,\ndont des variantes en fac-similé nous avaient fortement intri-\ngués au Musée national de Moscou et dans le caphàrnaum\nde Königsberg, alors que d'autres exemplaires, présentés sous\nle nom de « b a b y », nous avaient une première fois charmés à\nKiew. Rien, en effet, ne ressemblait autant aux fameux\nmenhirs sculptés de l'Aveyron et à certaines idoles égéennes\net cette comparaison nous avait induits en une haute opinion\ndu cosmopolitisme préhistorique.\n   — Le Kronprinz, pour lors, venait d'être envoyé en disgrâce\ndans une grosse villa bourgeoise, briques rouges, grille en fer\net tourelle, — quelque chose comme le petit hôtel d'un filateur\nsur un boulevard de Roubaix. Ce que c'était que d'avoir\nmanifesté d'une façon trop appuyée dans la tribune du\nReichstag son peu de sympathie pour la F r a n c e !\n   I1 se vérifie depuis que la fréquentation des poupards de\nDantzig ne profita pas à l'auguste jeune homme de la même\nfaçon qu'à moi-même et que leur sourire préhistorique n'a pas\nprévalu sur le rictus des hussards de la mort.\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "46                               DURENDAL\n\n\n   Ce sont eux, en effet, ces funèbres galopeurs, qui tiennent et\nbrûlent le haut du pavé dans la libre cité hanséatique. A quel-\nques lieues de là, le Marienburg, ce Mont-Saint-Michel de la\nvieille Prusse des chasseurs d'élans et de Polonais, rallie le\nnationalisme romantique et, le mot d'ordre sanguinaire, les\nombres des chevaliers des marches teutoniques le soufflent tous\nles jours à l'oreille de ces hobereaux éperonnés, tous balafrés\ncomme des « chorstudenten » et rasés comme des T a t a r e s . Il y\na deux façons d'apprécier les hussards de D a n t z i g ; quand, dans\nune trombe de bleu, noir et blanc, ils passent avec un fantôme\nen croupe sous les frondaisons de la p r o m e n a d e qui mène à\nOliva et au long de laquelle des vestiges de cimetière perpé-\ntuent un âpre stimulant parmi les parterres ; ou encore, le soir,\nsur la terrasse de Zoppot, au bord de la Baltique, q u a n d ils\nsablent leur « pfirsichebohle », rhin mousseux où macèrent des\npêches, avec l'élégance disciplinée qu'ils rêvent de faire valoir\ndans les châteaux de la C h a m p a g n e .\n   Nous apprenons aujourd'hui en quels termes d'un beau\nlyrisme féroce le Kronprinz quitta ces funestes camarades :\n\n   « Hussards de mon régiment !\n   « Voilà deux ans que je porte votre uniforme et que je suis fidèlement vos\nétendards. Sa Majesté l'Empereur et Roi m'a attribué un nouveau champ\nd'action dans l'armée. Je dois obéir. Je ne pourrai plus galoper à votre tête ù\ntravers la vie. Cela m'est pénible jusqu'à la malédiction (verflucht schwer) et\nme brise le cœur. Vous le sentez vous-même à cette heure, j'en suis per-\nsuadé.\n   » C'est dans vos rangs que j'ai passé les deux années les plus heureuses de\nma vie. C'est ma jeunesse que je porte aujourd'hui au tombeau. On peut\nbien me séparer de vous, mais mon cœur et mon esprit restent parmi vous. Si\nun jour le Roi nous appelle et si le signal : « En avant! marche! » est\nclaironné, pensez à celui dont le vœu le plus ardent a toujours été de vivre à\nvos côtés ce moment de bonheur suprême pour un soldat. Ce lien ferme et étroit\nqui vous unit à moi de façon indissoluble, enfants de mon régiment, ne\npourra être brisé que lorsque aura sonné pour moi aussi l'heure de la retraite\nvers la grande armée qui est là-haut !\n   » Hourra ! pour mon vieux régiment ardemment aimé ! »\n\n  Admirable, certes, la grandeur perverse de ces adieux de\nDantzig, mais le pauvre petit sanglot du « Vieil Heidelberg »\nnous avait rendu l'Allemagne autrement s y m p a t h i q u e . . .\n  Le Kronprinz était donc entré dans la voie du mysticisme\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "   LA N O S T A L G I E DU K R O N P R I N Z OU L E S D É L I C E S DE DANTZIG     47\n\n\n\nmilitaire. Sa t u n i q u e bleue à brandebourgs blancs lui colle\ndepuis à la peau. N'étaient-ce pas des surenchères de corps de\ngarde dont il se souvenait, fin avril dernier, dans la préface de\nce livre redoutable « L'Allemagne en armes », en laquelle il\njetait en défi à l'idéal chrétien, que « j u s q u ' à la fin du monde,\nc'est au sabre que restera le dernier mot ».\n   I m p u d e m m e n t dédiée au Kaiser, cette pénible boutade\nultramilitariste n'a pas rendu le nostalgique ferrailleur à ses\nleudes de W e c h s e l m u n d e . L e télégramme au colonel\nvon Reuter, de Saverne, ce cordial et sauvage : « Tenez bon,\nou, T a p e z ferme! » sera-t-il plus efficace?\n   Pareille mentalité de brigand biblique ou de tireur aux\npigeonsnous attriste, Européens de bonnevolonté. L e parti mili-\ntaire en liesse rêve-t-il de préposer le prince impérial aux manœu-\nvres d'apaisement à la mitrailleuse d a n s les rues d'Alsace ou\nles m u r m u r e s du Reichstag finiront-ils par renvoyer ce Don\nCarlos à la m a n q u e aux délices de Dantzig?\n   Les « J ü n k e r s » de la mort attendent l'Augustule autour des\ntables dans la rotonde du Kursaal de Zoppot, et je me plais\ndéjà à les revoir se dresser a u t o m a t i q u e m e n t , le sabre traînant\nsur le tapis rouge et les talons ramenés avec un cliquetis de\nmolettes... H o c h ! les coupes sont levées liturgiquement comme\ndes crânes d'ennemis.\n   Cependant, j'accueillerai, un peu plus tristement, le sourire\npacifique de la poupée préhistorique et internationale.\n\n                                                      E D M O N D DE B R U Y N .\n\n\n\n   11 janvier 1914.\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "                     Chronique du Mois\n                                Les Concerts.\n   Le premier concert du Conservatoire. — L'on ne peut que louer\nhautement les tendances nouvelles qui se manifestent dans le choix des œuvres\nexécutées aux concerts du Conservatoire, dans le souci largement éducatif\nqu'atteste la confection des programmes. Le Conservatoire a sans doute une\nmission concordante avec l'étymologie de son nom et dans le dépôt des tradi-\ntions léguées par le passé, il s'en trouve de nobles et justifiées qu'il est opportun\nde conserver intactes, en se gardant d'autre part des enlizements périlleux et\ndes routines stériles. Rien de plus légitime qu'au programme de ces concerts\nune part considérable soit faite aux grands chefs-d'œuvre classiques, que des\nauditions fréquentes et multipliées tiennent le public dans un contact perma-\nnent avec ces œuvres géniales appartenant à toutes les époques et consacrées\npar l'admiration des siècles. Mais dans le répertoire classique, que de pages\ninjustement tenues à l'écart! Dans la création contemporaine aussi, que\nd'oeuvres intéressantes à faire connaître! C'est de cette idée que M. Du Bois\ns'est inspiré en inscrivant au programme de son premier concert Israël en\nEgypte et au programme du second une symphonie de Mahler.\n   La messe en si, la Passion selon St-Matthieu marquent indiscutablement\nles cimes les plus élevées de l'art d'un Bach, et néanmoins les trois concerts\nspéciaux consacrés annuellement par Zimmer au maître d'Eisenach mon-\ntrent clairement combien ce domaine est immense, non suffisamment\nexploré, et quelle infinité de trésors on peut encore y récolter. Il en est de\n même pour Haendel. « Le sens intime des œuvres de Haendel », dit son érudit\ncommentateur Romain Rolland, « a été faussé, dans le siècle qui a suivi sa\n mort, par une exclusion et un mépris systématiques de tous ses opéras, par une\nélimination de presque tous les oratorios dramatiques, par un choix étroit se\n restreignant de plus en plus à quatre ou cinq oratorios, et, dans ces oratorios,\n donnant une suprématie exagérée au Messie ».\n    Notre Conservatoire se devait en conséquence de faire entendre l'Israël\n en Egypte, la plus grande épopée chorale qui existe, et où Haendel rehausse\n du prestige de ses polyphonies imposantes quelques-uns des plus dramatiques\n épisodes du Livre de l'Exode, les Plaies d'Egypte, le Passage de la Mer\n Rouge. La partition de Haendel se compose de quinze chœurs, trois récits,\n cinq airs, trois duos. Les airs et les duos, consciencieusement interprétés\n par Mmes Edith Buyens, Stranart-Loriaux, Spanoghe, MM. Mertens, Gonze et\n Maas (Une mention spéciale pour la voix chaude et la déclamation expressive\n du ténor M. Mertens) offrent sans doute cette pure beauté de ligne et cette\n noble gravité de sentiment qui sont l'apanage de l'art haendelien, mais là ne\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                      49\n\nrésident point les vraies significations de l'œuvre et cependant, chose singu-\nlière, c'est de ce côté que se sont portés de préférence les applaudissements\ndu public, tandis qu'il a accueilli avec une sereine indifférence, du moins à la\nrépétition du samedi, la partie chorale, de loin la plus puissante de l'oratorio.\n   Indépendamment de leur beauté musicale proprement dite et de leur archi-\ntecture grandiose, ces chœurs sont étonnants d'intensité suggestive et leurs\npouvoirs descriptifs atteignent par les moyens les plus simples à des effets que\npeuvent à peine égaler les plus ingénieux et complexes affinements de l'orches-\ntration moderne. Les chœurs qui racontent l'effroyable invasion des insectes,\nles désastres de la grêle et de l'orage, l'horreur angoissante des ténèbres,\névoquent ces scènes tragiques en des tableaux du plus saisissant réalisme.\nQuant au double chœur qui chante le passage de la Mer Rouge, c'est un\nvéritable monument de splendeur. Aussi bien Romain Rolland compare excel-\nlemment Haendel à une sorte de Beethoven enchaîné. « Sous l'idéal classique,\ndont il se revêtait, brûlait un génie romantique, précurseur de l'époque du\nSturm und Drang ».\n   La très intelligente direction de M. Du Bois, qui, comme de coutume, avait\nvisiblement apporté tous ses soins à la parfaite mise au point d'Israël en\nEgypte, fut secondée à souhait par l'orchestre, surtout par les chœurs dont la\nparticipation est si importante et qui furent superbes de fusion, de vaillance\net de souplesse. L'ensemble majestueux de l'œuvre apparut aussi clairement\nque la poésie des détails, et ce fut dans une belle communauté d'enthousiasme,\ndans l'élan généreux d'un sentiment vibrant et sincère que le poème biblique\nde Haendel, admirable fresque musicale, fut interprété.\n\n\n                                       ***\n\n   Au troisième concert de la Société Philharmonique on a entendu en\nrécital le très délicat et délicieux pianiste Karl Friedberg. Et pour noter les\nmoments les plus impressionnants de ce récital, nous dirons que sa façon\nd'interpréter le mouvement lent de la sonate en ut dièse de Beethoven (Clair\nde lune) est absolument admirable. La profondeur de la compréhension s'y\njoint à l'équilibre parfait et à la poésie enveloppante des sonorités. Il fut aussi\nparticulièrement heureux dans les œuvres de Brahms, car il excelle à traduire,\nà faire vibrer l'âme secrète, altière et distante du maître de Hambourg en des\ninterprétations alternativement recueillies et généreuses. Il détailla finement\nl'étude en sol bémol, situa dans le rêve le nocturne en fa dièse, joua de façon\nabsolument exquise la valse en la mineur de Chopin. La neuvième Rapsodie\nde Liszt (Carnaval de Pesth) est une composition d'ordre secondaire qui ne\nsaurait entrer en ligne de comparaison avec la deuxième Rapsodie (malheu-\nreusement déflorée par de trop fréquentes exécutions) avec la huitième, la\nquatorzième, surtout la douzième, à notre sens une des plus belles œuvres de\npiano qui existent. Mais Friedberg sut la relever et en masquer les faiblesses\npar l'aisance simple et le charme élégant de son exécution, par la verve de sa\nfantaisie et la grâce étincelante de la ciselure. Bref, Friedberg remporta\n\n                                                                              4\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "50                                 DURENDAL\n\n\n\ncomme de coutume un vif et légitime succès au cours de cette soirée lertile en\njouissances d'art de l'ordre le plus élevé.\n\n                                       *\n                                      * *\n   Friedberg contribua aussi pour une très grande part au succès du troisième\nconcert Ysaye. Il y joua avec une autorité supérieure le concerto en si\nbémol de Brahms, antérieurement interprété à Bruxelles par Arthur Schnabel\nen IQO8 (aux Populaires) et par Mlle Dinsart en 1912. Dans l'exécution de\ncette œuvre très difficile, Friedberg déploya une maîtrise absolue et une admi-\nrable sûreté rythmique, servies par une palette de colorations extrêmement\nriche et subtile, par un sens merveilleux de la distribution des accents et de\nla gradation des sonorités.\n   Le reste du programme se composait de la huitième symphonie de Beet-\nhoven et de divers fragments wagnériens dont M. Arthur Bodanzky, de l'opéra\nde Mannheim, mit une fois de plus en lumière l'éternelle beauté et renouvela\nen même temps l'intérêt par sa direction sobre et élégante autant que souple\net expressive. M. Bodansky entre en communion intime et très sympathique\navec son orchestre, lui suggérant sans aucun excès de mimique des nuances\nqui s'établissent avec une clarté et une aisance souveraines. Il montre une\nlégère tendance à communiquer à certains mouvements consacrés une allure\nun peu plus rapide que de coutume. (Siegfried-ldyl.)\n   L'ouverture de Tannhäuser couronnait ce programme dans une envolée\nsuperbe et ce fut, avec le concerto de Brahms, le moment le plus impression-\nnant du concert.\n\n                                          *\n\n\n  Signalons le récital donné au Conservatoire par M. Léandre Vilain, l'or-\nganiste bien connu qui, au cours de la saison d'été, charme les habitués du\nKursaal d'Ostende. Le talent sûr, souple et brillant du sympathique artiste\na fait valoir les orgues du Conservatoire, si remarquables par la richesse de la\nsonorité et l'infinie variété des timbres.\n   Dans son superbe programme, nous citerons une Passacaglia de Bach, le\nConcerto en ré mineur de Haendel, le Choral de Mendelssohn : « Vater unser\nim Himmelreich », des fragments de symphonies de Widor, des pièces de\nLemmens, Vilain, Mailly, Guilmant, un Cantabile de César Franck, etc.\n\n                                          *\n                                      *       *\n   Rendons un dernier hommage à la tombe de Raoul Pugno, dont le monde\nartistique déplore amèrement la mort prématurée. Pugno, le représentant le\nplus autorisé de l'école pianistique française, fut un grand et noble musicien,\ndévoué de toutes ses forces à l'art et ne sacrifiant jamais au désir de paraître.\nSa physionomie si caractéristique, encadrée d'une longue barbe blanche et où\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                            CHRONIQUE       DU   MOIS                           5l\n\n\nse lisaient à la fois l'énergie et la bienveillance, était bien familière aux habi-\ntués des concerts de Bruxelles où il parut tant de fois. Son attitude au piano\nétait des plus simples, n'offrant rien de commun avec les allures de vainqueur\noù se complaisent tant de lions du clavier. On ne le rangera point dans la\ncatégorie des virtuoses éblouissants tels que Planté ou Paderewski au temps\nde sa splendeur, artistes de premier ordre sans doute, mais peut-être trop sou-\ncieux de l'effet à produire. Il n'eut pas non plus le tempérament des grands\ncoloristes, d'un Liszt, d'un Rubinstein. Pugno fut surtout un artiste de la\nligne et c'est pourquoi il fut un admirable interprète de Bach et de Mozart.\n   Lors des triomphales soirées, organisées tout récemment avec Ysaye à la\nSociété Philharmonique, on se rappelle que ses interprétations de la Kreutzer\nSonate et de la Sonate de Franck furent la perfection même. La mort de Pugno\naffectera particulièrement notre grand violoniste qui perd en lui, en même\ntemps qu'un ami cher, son plus fidèle collaborateur.\n\n                                                      G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                             Les Salons d'Art\n\n   A u Musée m o d e r n e : L ' E s t a m p e . — C'est une exposition fati-\ngante à regarder. Non qu'elle soit monotone; au contraire, outre la variété\ndes artistes et des styles, la diversité des procédés est ici un élément d'intérêt :\nle dessin coudoie l'eau-forte, la sanguine regarde la lithographie, le blanc et\nnoir repose des couleurs franches. En parlant de fatigue, je fais allusion au\ngrand nombre d'œuvres qu'on nous montre. Comme presque toutes méritent\nqu'on s'y arrête et comme le catalogue en compte près de cinq cents, il faut\napporter à la visite de ce Salon une attention patiente et soutenue. Ajoutons\naussitôt qu'il est digne de ce petit effort.\n   Dans ces notes brèves, nous nous contenterons de signaler les ensembles les\nplus attirants. L'œuvre de J.-B. Corot réclame tout d'abord notre attention :\nIl comprend des eaux-fortes, des autographies et des clichés-verre. Beaucoup\nde souvenirs d'Italie : Toscane, environs de Rome, lac Majeur. N'attendons\npas une vaine couleur locale; les paysages italiens de Corot graveur ne se\ndistinguent pas de ses pages françaises. La moindre de ses œuvres exhale un\nsubtil parfum de poésie et cette lumière imprécise, si caractéristique de la\npeinture du maître, on la retrouve même ici. Corot fut le grand portraitiste\ndes arbres; loin de détailler scrupuleusement les feuillages comme les Hollan-\ndais aimaient à le faire, il enveloppe les silhouettes d'une brume transparente\net d'une caressante pénombre. Les figures qui viennent souvent peupler cette\nnature grandiose ajoutent encore à son charme. Est-ce à cause de l'aspect\nfluide de ces minuscules fantômes? Est-ce un résultat de l'opposition qui s'éta-\nblit entre leur petitesse et la grandeur des décors qu'ils animent? Citons à ce\npoint de vue la Jeune mère à l'entrée d'un bois et Le Repas des philosophes.\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "52                                 DURENDAL\n\n\n cette ample évocation d'une clairière qui inspire sans doute des idées spiritua-\n listes aux quelques chercheurs d'idéal groupés sub tegmine fagi.\n    Les Pennel sont admirables cette année. L'artiste abandonne momentané-\n ment lés gratte-ciel, les titans de fer et les gigantesques machines des perceurs\n d'isthmes. Il aborde avec maîtrise les temples grecs et siciliens et à travers les\n colonnades doriques, laisse errer ses regards sur l'apothéose du soleil. Ses\n grandes lithographies évoquent la mélancolie des péristyles en ruine et la han-\n tise qu'exerce sur nos esprits la gloire endormie de l'Acropole.\n    En face de ces visions classiques, traduites par un cerveau tout moderne\n d'Anglo-Saxon, Baertsoen nous dévoile la tristesse de sa vieille ville et de l'eau\n qui reflète des pignons effrités. La série de ses eaux-fortes est justement célèbre,\n mais cette fois le maître a consenti à nous montrer aussi ses dessins. Exécutés\n la plupart en vue de la peinture ou de l'eau-forte, ils sont souvent assez poussés\net toujours pleins d'atmosphère réelle. Autour du chef-d'œuvre : le Dégel,\n voici rassemblées des ébauches au carreau parmi lesquelles se distinguent le\n silencieux Kromboomsloot d'Amsterdam, et les arbres — processionnant vers\n l'horizon comme des pèlerins tragiques, — de la Route d'Ostende. Dans le\nPays d'usines, l'amant des ruelles gantoises a parfaitement compris et rendu\n la noire beauté des cheminées rigides et des écharpes de fumée.\n    Les artistes anversois, Baseleer et Walter Vaes, ont étudié surtout les\n bateaux et les estacades en de petites eaux-fortes, très séduisantes et pourtant\n graves. Douhaerdt compose de grandes lithographies d'une bonne mise en\n pages; Hazledine est inspiré par les environs de Bruxelles et sa rangée\nd'arbres intitulée Brumes est une belle, œuvrette. De Bruycker, compatriote\nde Baertsoen, a dramatisé le Placement du dragon sur le Beffroi : les\nhommes qui escaladent le fouillis des échafaudages sont une fantastique\napparition de gnomes et, dans une autre œuvre, l'Homme du Beffroi les con-\ntemple avec dédain ; on ne sait si son attitude hiératique est un encourage-\nment ou un défi à l'adresse des insatiables restaurateurs qui entourent d'une\ngangue de poutres et de câbles la tour qu'il incarne et protège.\n    Masereel note spirituellement les scènes de la rue. Bosiers a croqué quel-\nques Types à la manière de Nicholson, Frison et Davaux sont amusants et\nparfois vulgaires, Khnoppf est toujours d'une perverse et mystérieuse dis-\ntinction.\n    Albert Delstanche rapporte de Bretagne de claires eaux-fortes. Les\nPins du hâvre de Rotheneuf étalent leur feuillage comme un paon fier de ses\nplumes fait sa roue au soleil. J'aime beaucoup les Saisons, ces gravures sur\nbois aux tonalités pures et joyeuses, destinées à orner un calendrier pour 1914.\nJe vous souhaite, ami lecteur, une année aussi riante que ces images.\n    Et je vous souhaite un peu de la joyeuse insouciance des Gilles de Binche,\ngroupés en rondes folles, étincelantes de couleurs (on dirait une pluie de\nconfetti), par Fernand Verhaegen. Et je vous souhaite encore l'âme enfantine\nqu'il faut pour jouir des gravures d'Edgard Tijtgat. Elles illustrent l'histoire\ndu Lendemain de Saint-Nicolas, éditée par Remy Havermans. Elles sont\nd'une douce et harmonieuse polychromie et leur naïveté m'enchante. Un\nbambin et sa petite sœur se promènent de merveille en merveille dans un\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                  53\n\npays de Cocagne peuplé de statues en spéculaus et de soldats de bois évoluant\nautour d'une minuscule butte de Waterloo.\n   Ramah n'a pas l'âme aussi simple. Ses dessins sont voluptueux et\nsymboliques. Son art raffiné est cependant d'une exquise délicatesse et trahit\nune sensibilité très fine. Craco est un grand dessinateur. Son Combat d'Aigles\nen témoigne amplement, ainsi que les petites images qui lui font escorte. On\npourrait cependant souhaiter dans les visages la disparition d'une laideur que le\npeintre semble rechercher mais qui froisse souvent celui qui les contemple.\n   N'oublions pas les collaborateurs de la Galette du Bon Ton, revue de mode\nqui veut être aussi une revue d'art et offre à ses lecteurs et lectrices des\nmodèles dessinés ou même créés par des artistes. On relève dans leur phalange\nles noms de Bernard Boutet de Monvel, Barbier, Brunelleschi, Gosé, Lepape,\net d'autres. C'est dire tout le talent dépensé et le résultat obtenu. Tous ont\nl'art de créer une petite scène où la robe à faire valoir joue le rôle important.\nEt tout cela est plein d'esprit très français... quoique fort influencé par\nl'esthétique des ballets russes.\n   Une remarque avant de sortir : Nous n'avons guère vu d'eaux-fortes en\ncouleurs et celles que nous avons rencontrées ne nous ont pas plu beaucoup à\ncause de leur coloration trop envahissante et trop criarde. Les artistes qui\nemploient ce beau procédé ne pourraient-ils écouter la leçon de modération\ndonnée par Baertsoen? L'épreuve en couleurs du Dégel n'est pas ici, mais\ntout le monde la connaît et chacun comprend que son effet profond est\nl'heureux résultat de la sobriété prudente de son auteur.\n\n                                      +   *\n\n\n\n   A u C e r c l e A r t i s t i q u e : Hermann Courtens compose des toiles\nassez artificielles mais d'un coloris riche et soveux. Elles sont un peu funèbres\ncependant, avec leurs ombres opaques et leurs fonds noirs. Cette peinture\ngagnerait beaucoup, je pense, à s'illuminer d'un rayon de soleil.\n   Voici, voici du soleil et de la joie dans les intérieurs de Louis Thévenet.\nVoici des rayons, entrant victorieusement par la fenêtre ouverte, se posant\nsur les pots de géraniums, se mirant dans l'acajou des commodes et des tables\net glissant jusqu'à la paire de bottines oubliée au milieu de la chambre et\nperdue dans cette clarté. Thévenet oppose avec une magistrale adresse les\nnoirs aux blancs (regardez : l'Homme à la carte,) et il anime les recoins les\nplus humbles d'un salon pauvre ou d'une guinguette de faubourg. Ses natures\nmortes sont aussi très séduisantes, si ses paysages le sont moins. Souhai-\ntons à l'artiste de conserver cette franchise et cette naïveté si sympathiques.\nEn voyant le Salon, une de ses dernières toiles, il me semblait que cette can-\ndeur était un peu entamée, que la sincérité n'y était plus et que le tableau\nétait un peu trop « léché » et fignolé. Je fus d'ailleurs bien vite rassuré en\napprenant que le Cabillaud et la Table ronde étaient aussi des œuvres toutes\nrécentes.\n   Dans un de ses intérieurs les mieux réussis, Thévenet a rassemblé les sym-\nboles de sa vie. On découvre au mur son portrait, — peu flatté, — un violon,\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "54                                 DURENDAL\n\n\nune palette ; sur une commode aux tiroirs entr'ouverts s'entassent pêle-mêle\nun harmonica, quelques livres, quelques bouteilles, le tout dominé par un\ntableau sombre : un voilier blanc sur une mer déchaînée : C'est un souvenir\nde voyages au long cours pendant lesquels les plus grandioses images durent\nse révéler au jeune matelot émerveillé. Mais plus rien de cela ne transparaît\ndans la peinture de Thévenet. Il aime à l'heure présente l'atmosphère paci-\nfique des chambres claires. Il n'a gardé de ses courses lointaines que la\ndémarche un peu tangante des marins, et il se promène, maintenant, d'un pas\nbalancé, au milieu de cette belle exposition dont il peut être, à plus d'un\ntitre, fier.\n                                       *\n\n   C h e z G i r o u x , les expositions se succèdent, sans se ressembler. Cet\néclectisme est d'ailleurs à louer. Mais si quelque parfum d'encens planait\nencore dans la salle après le départ des œuvres de Delaunois, il s'est rapide-\nment évanoui à l'arrivée d'une bande volage d'humoristes français. On sait\nce que l'on trouve dans de semblables expositions : beaucoup d'esprit, de\nfinesse, de comique, pas toujours du meilleur aloi.\n   Après ces amusants dessins, nous avons vu les vivantes toiles de W. Paerels.\nPlus d'un lien rattache cet artiste au groupe des disciples d'Ensor. Moins\nraffiné que le maître d'Ostende, le jeune peintre se laisse entraîner par sa\nfougue et son ardeur. Cela est parfois regrettable dans ses œuvres de grand\nformat. Il est permis, je crois, de trouver un peu vide et d'un travail hâtif\nune vaste composition, comme le Matin d'Eté, d'ailleurs d'un très joyeux\ncoloris. Par contre, Paerels est tout à fait heureux quand il peint la lumineuse\neffervescence des plages animées et surtout les vues de port. Tout ce qu'il fit\nà Rotterdam ou à Scheveningue est de premier ordre. Le tableau-type de\ncette série se compose ainsi : au premier plan, une mer violette, bleuâtre, ou\nblanche qui occupe à peu près la moitié de la toile, puis un amusant fouillis\nde maisons colorées, taches vives, rangées le long d'une digue ou d'un quai.\nSur tout cela, le ciel tourmenté de la mer du Nord avec ses épais nuages\nblancs. Ce tableau, vous le verrez plusieurs fois dans des tonalités différentes\net sans vous lasser d'y plonger le regard.\n                                                                 PAUL    FIERENS.\n                                            *\n                                        *\n\n   E x p o s i t i o n G u s t a v e C a r l i e r (Cercle Artistique). — Une trentaine\nd'aquarelles d'inspirations variées, d'un art délicat et senti, plein de fraîcheur\net de vivacité dans le rendu. M. Carlier comprend et traduit avec charme la\ndouceur et la paisible solitude de la campagne, la physionomie pittoresque\ndes coins de village (LA ferme rose, Chaumière en Campine, Route de vil-\nlage, etc.). Il avait aussi des Intérieurs d'église, églises rustiques, aux murs\nblanchis, à l'humble décoration dont il a saisi à merveille le caractère d'inti-\nmité un peu froide dans le silence et le vide des jours de semaine.\n                                                              ARNOLD      GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                           CHRONIQUE DU          MOIS                          55\n\n\n                            Théâtre du Parc\n\n    L e S e c r e t , de M. Henri Bernstein. — M. Bernstein aborde avec le\nSecret, la comédie de caractère. Et si sa pièce n'est pas un chef-d'œuvre, le\ncaractère qu'il dépeint est curieusement campé et très habilement mis en\naction. Gabrielle est la femme, aussi méchante et rusée qu'elle est charmante,\nqui, tout naturellement, sans raisonner ce qu'elle fait, cède à son instinct. Cet\ninstinct est celui de rendre malheureux ceux qui l'entourent dès qu'ils cessent\nde lui demander, à elle exclusivement, leur bonheur. Elle brouille son mari\navec sa sœur, brise deux fois la vie de sa meilleure amie, multiplie autour\nd'elle les catastrophes, par amour peut-être des complications romanesques. Et\nchacun, jusqu'au moment où, dans une lumière soudaine, ses détestables\nmachinations se découvrent, l'aime et s'imagine lui devoir la joie ou la paix\nqu'elle est en train de détruire. Ce type doit exister parmi les femmes du\nmonde qui arrangent des mariages, semble-t-il, pour avoir plus tard des\nménages à déranger, mais celles-ci, en général, sont tout à fait innocentes,\ncroient naïvement bien agir et ne poussent pas l'odieux jusqu'à invoquer\nl'instinct, l'invincible force intérieure, comme le fait l'héroïne du Secret.\n   Autour de cette femme fatale, qui paraît d'abord être au second plan,\nl'action se noue, se serre, se précipite, avec ces dialogues violents, familiers à\nM. Bernstein, avec ces mots profonds et ces situations brutales dont abuse ce\ndramaturge, mais qui font toujours, sur le public, leur effet immédiat (comme\nun coup de poing dont le sujet récepteur ne discute pas tout de suite la néces-\nsité ou l'éloquence), avec ces scènes de plus en plus vives qui surexcitent\njusqu'à excéder, et qui rendent nécessaire, tant l'émotion se tend, le baisser\nlibérateur du rideau sur ces surenchères de secousses. Mais quel métier admi-\nrable pour rendre supportable cet art — ou plutôt ce faire — trop direct ;\nquelle science du théâtre pour graduer ainsi des effets dont le premier déjà\nparaît au delà des forces du spectateur, pour emporter les mots plats, les allu-\nsions basses, le dialogue muffle dans une rapidité qui ne permet de voir que\nl'élan général du drame. Tout cela fait que le second acte, avant la salutaire\nréflexion qui refroidira l'enthousiasme, exige une admiration sans délai et les\nsix rappels de rigueur.\n    Les pièces de Bernstein se composent toutes d'un acte très fort et de deux\nlongueurs, l'une avant et l'autre après. Ici, la longueur de devant est rempla-\ncée par un acte d'exposition qui est très remarquable, très net et très vif. La\nlongueur de derrière subsiste et prend même une ennuyeuse revanche. Parce\nque c'est une comédie de caractère, l'auteur a cru devoir, après avoir fait agir\nce caractère, l'analvser, le fouiller — d'ailleurs très finement — dans un dia-\nlogue trop long, qui marque une véritable panne dans l'action. Que diable,\nnous avions compris tout cela ! et toute cette psychologie de l'instinct méchant,\nnous l'avions vue se mouvoir, ce qui est mille fois plus intéressant que les con-\nfessions les plus littéraires. La dernière scène, le pardon général, donne\nheureusement — parce qu'il y a une femme qui se jette par terre et que le\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "56                                DURENDAL\n\n\n\nthéâtre de M. Bernstein nous apprend à aimer l'hystérie — le sursaut final\nsouhaité.\n   En mettant à part M. Bosc, qui est vraiment un peu agaçant et qui est trop\nélégant et spirituel pour être un bon Denis Leguenn, l'interprétation du Secret\nfut parfaite. Mme Marthe Mellot est très certainement une grande artiste et elle\na composé son rôle de la délicieuse méchante avec une grâce, une âpreté et\nune douleur sans égale (seulement, cet ex-rossignol parle un peu du nez\ndepuis Chantecler) ; Mlle Guyon mérite tous nos suffrages pour son jeu con-\ncentré, sa voix souple et dure, tour à tour, selon le ton qu'il faut, son sens\némouvant du pathétique et tout ce que son personnage a de sympathique, et\nqu'elle incarne si bien. M. Marey est comme toujours, simple, noble et\nmesuré. Mme Médal est très amusante dans son rôle épisodique de tante ridi-\ncule et bonne. Quant à M. Laumonicr, il est à gifler, mais c'est parce qu'il\nreprésente à la perfection, ce « saligaud » de Ponta Tulli. Ah! qu'il lui a fallu\nd'habileté pour se rendre tout à coup, à la fin du second acte, presque digne\nde pitié !\n   Salle comble. Gros succès. Décors très bien.\n                                                                       P. N.\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                           LES LIVRES\n\n   L e s P o è m e s . — Le dernier volume de la Comtesse de Noailles —\nles Vivants et les Morts (1) — aura été l'un des points culminants de\nl'année poétique qui vient de finir, et il marque dans l'œuvre même du poète\nde l'Ombre des jours un tournant qui n'a pas été sans surprendre. Comme il\nétait naturel pourtant que cette adoratrice de la lumière et de la beauté\nfinisse par deviner qu'il est, au delà de l'univers (et visible dans l'univers),\nune Lumière parfaite et une suprême Beauté. Et comment s'étonner que celle\nqui, ayant mordu comme en un fruit à même la pulpe de la vie, sentait\nencore son cœur vide, ait perçu tout à coup que Dieu seul pourrait combler\ncet abîme :\n                  Je vous possède enfin puisque vous me manquez !\n   Livre de chrétienne? Non pas. Livre de déiste, pas même, mais livre où\nest exprimé avec un large et âpre lyrisme le besoin de croire et d'espérer.\nC'est bien, comme l'a noté exquisement Francis Jamme s, le début d'une évo-\nlution spirituelle. Jamais ne furent notées avec cette acuité la douleur de la\nvolupté, l'insuffisance du bonheur humain, la hantise de la mort au milieu\nde l'innombrable vie. Grands thèmes banals où devait se mouvoir à l'aise la\ndernière des romantiques. Peu de poèmes sont parfaits, si l'on comprend la\nperfection comme les parnassiens la comprirent, mais quelle amplitude,\nquelle magnifique abondance, quelle profusion d'images chaudes et génia-\nles, quelle atmosphère chargée d'odeurs et de soleil ! Et quelle éloquence\nadmirable et puissamment rythmée! Qu'on en juge par ces dernières\nstrophes de la Tempête :\n\n              Seigneur, si la pitié, la charité, l'extase,\n              Si le stoïque effort, si l'entrain à mourir,\n              Si la Nature, enfin, n'est jamais que ce vase\n              D'où toujours le désir ténébreux peut jaillir.\n\n               Si c'est toujours l'amour anxieux qui s'exhale\n               Des actives cités, des mers et de l'azur,\n               Si les astres ne sont, délirantes vestales,\n               Que des lampes d'amour au bord d'un temple impur,\n\n               Si vous n'avez toujours, invincible Nature,\n               Que le cruel souhait de vous perpétuer,\n               Si vous n'aimez en nous que la race future\n               Qui fait naître sans fin les vivants des tués,\n\n  (1) Paris Fayard.\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "58                                     DURENDAL\n\n\n                Si la guerre, la paix, le grand élan des foules,\n                La ronde agreste avec les chansons du hautbois\n                Les arbres et leurs nids, l'océan et ses houles,\n                Et la tranquille odeur de l'hiver dans les bois,\n\n                Ne sont toujours que vous, ténébreuse tempête,\n                Solitaire torture ou Jrisson propagé,\n                Obstacle que rencontre une âme qui halète\n                Vers l'amour absolu, innocent et léger,\n\n                Si l'héroïsme même, et son ardeur secrète,\n                Ne sont pour les humains pudiques et hardis\n                Que l'espoir d'être exclus de votre impure fête,\n                Et l'honneur d'échapper à votre joug maudit,\n\n                Laissez-moi m'en aller vers les froides ténèbres\n                Où l'accueillante mort nous laisse reposer,\n                Et qu'enfin je me mile à ces restes funèbres,\n                Qu'une sublime horreur préserve du baiser !\n\n    E n quittant ce livre j ' a b o r d e celui de M. d e P o m a i r o l s ( P o è m e s\nChoisis) (1) comme si, sortant d'un jardin des T r o p i q u e s , j'arrivais dans u n e\nc a m p a g n e élyséenne et fraîche où Orphée aurait chanté et où rêverait\nP l a t o n . M. de P o m a i r o l s , dont ce compact volume arrive à l'heure précise\noù il doit lui servir de titre aux yeux de l'Académie française, n'est pas u n\ngrand poète, mais un haut et noble écrivain. B e a u c o u p l'ont déclaré\nennuyeux qui tout simplement n'avaient su l'atteindre. Si son œuvre est\nun peu m o n o t o n e , c'est qu'elle se maintient toujours dans les régions les plus\nélevées de l'inspiration, et néglige la beauté matérielle et l'ivresse sensuelle\ndu m o n d e . Il est le poète spiritnaliste avec tout ce que ce mot comprend de\nsublime et de vague. N o u s croyons, pour notre part, qu'une poésie nettement\ncatholique, a n i m é e par la présence du Christ et le mouvement de la grâce\nintérieure, sera toujours mille fois plus belle que la sereine et imprécise\naspiration vers l'immatériel.\n    Je trouve M. Jules R o m a i n s bien plus e n n u y e u x que M. de P o m a i r o l s .\nP o u r t a n t sa V i e u n a n i m e (2), rééditée récemment, est un livre curieux et\ndestiné, en partie, à rester. M. R o m a i n s a trouvé, un jour, ingénieux\nd'évoquer et de faire parler des êtres collectifs : la ville, l'armée, l'église, le\nthéâtre et il décrit p u i s s a m m e n t l'absorption tragique de l'individu par ces\nêtres trop p u i s s a n t s . C'est un sujet inédit de p o è m e et M. Jules R o m a i n s en\na tiré un très honorable parti. Alors qu'avez vous à redire? Voilà : Parce\nqu'il a trouvé ce nouveau motif, les amis de cet écrivain le font passer p o u r\nchef d'école. Il est le créateur de l'Unanimisme! C'est c o m m e si d e m a i n ,\nayant chanté la Grève générale, Louis Piérard était proclamé le chef\n\n\n  (1) PARIS, Temps Présent. (2) Paris, Mercure de France.\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                   LUS   LIVRES                                 59\n\ndu grèvisme. Les admirateurs (à titre de réciprocité) de M. Jules Romains\nTont rendu un peu agaçant et un peu ridicule.\n   Connaissez-vous Louis Piérard? Il écrit parfois de très médiocres\npoèmes, mais il en écrit souvent de très bons. Il y a dans son dernier\nrecueil : De flammes et de fumées (1), des Images Boraines, déjà éditées\nautrefois d'ailleurs, qui sont âprement et amoureusement ressemblantes.\nCelui-ci a la foi en son idéal, le respect de son art, un peu fruste mais si\nsincère, et l'amour tenace du pauvre et tragique pays noir où il est né...\n   J'ai ouvert avec émotion le livre posthume de ce pauvre Léon Deubel:\nRégner (2), que précède une étude de M. Louis Pergaud, qui est un\nmauvais délayage de plates anecdotes en un style indigent et amorphe.\nDeubel, qui fut hanté du souci de la perfection et qui triompha le jour où il\ncrut trouver la forme définitive et marmoréenne de sa pensée, méritait mieux\nque cette prose relavée pour le glorifier — et pour le plaindre. Tout n'est pas\négal dans ce recueil d'où l'on sort avec la déchirante impression que laisse\nune oeuvre inachevée, avec l'admiration fervente pour l'effort obstiné que\npoursuivit vers la Beauté ce poète qu'enveloppèrent la plus odieuse\nindifférence et la plus douloureuse obscurité. Que l'inspiration soit très haute,\nnon, quoiqu'on sente ici, d'un bout à l'autre du livre, l'adoration d'un idéal.\nMais au moins Deubel tenta-t-il, ne pouvant ou ne voulant voir au delà de\nla vie, de transfigurer la vie et d'y voir, quand même, la Toute-Beauté. Un\nsens aigu de la volupté, une absence de pudeur assez révoltante, un orgueil\nobstiné, une belle compréhension de la nature, une imagination puissante et\ncolorée, une grande tristesse au fond des plus lumineux poèmes... c'est l'art\nde ce Léon Deubel, qu'on trouva noyé un jour, comme finissait sa jeunesse,\nparce qu'il n'avait pas eu confiance dans la vie...\n   Aimez-vous la musique ? J'en connais peu d'aussi délicieuse que celle de\nM. Henry Spiess, ce charmant poète genevois qui vient de publier le\nSilence des Heures (3).\n   « Ce sont des mots, des mots, des rimes et des rêves...« C'est plus que cela,\nc'est une suite de mélodies délicates et de belles pensées, et de petites\nchansons qu'on ne peut oublier :\n                        Ton berceau, comme un hamac,\n                        Tout doucement se balance ;\n                        Faiblement dans le silence\n                        La pendule fait tic-tac\n\n                         On entend dormir le lac.\n                         Une haleine sur la grève\n                         Se mêle aux rumeurs de l'eau ;\n                         La dentelle dit, rideau\n                         Tout doucement se soulève...\n                         C'est la nuit d'été qui rive.\n\n  (1) Bruxelles, Librairie du   Peuple, (2) Paris, Mercure de France. (3) Mercure de\nFrance.\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "60                                    DURENDAL\n\n\n\n                           La pendule fait tic-tac ;\n                           Bercé par sa ritournelle\n                           Qui vois-tu ? Polichinelle ?\n                           Ou Chalande avec son sac ?\n\n                           On entend dormir le lac.\n\n                           Tout doucement se soulève\n                           Ta poitrine de bébé ;\n                           Dans le silence tombé\n                           Quel est ce soupir sans trêve ?\n\n                           C'est la nuit d'été qui rêve.\n\n     M. Iwan Gilkin, préfaçant le T a b e r n a c l e d'amour (1), p r e m i e r livre de\nM. M a r c e l V a n d e r a u w e r a , y découvre « u n e passion précoce et a r d e n t e ,\nsingulièrement mêlée aux élans mystiques, aux gestes pieux et aux scrupules\nreligieux» et il incline à y reconnaître « la double racine du caractère flamand,\nà la fois sensuel et mystique ». Ce livre d'un j e u n e poète catholique, et\na r d e m m e n t catholique, semble-t-il, contient, en effet, à côté d'élans vers\nDieu, des cris de détresse et d'espérance charnelle, qui manquent parfois de\ndiscrétion et parfois de sincérité. J'imagine qu'il y a un peu de voulu d a n s ce\nd u a l i s m e . Il y a d'ailleurs ici, sauf d a n s quelques poèmes, plutôt u n e juxta-\nposition qu'un mélange des deux sentiments. Ce petit livre est p o u r t a n t sym-\np a t h i q u e par tout ce qu'il contient de promesses et de talent. M. Marcel\nV a n d e r a u w e r a n o u s a d o n n é récemment u n e comédie de rêve, Un rêve dans\nles fleurs, qui était une petite chose assez médiocre (ce Passant que n o u s avons\ntous fait q u a n d n o u s a v i o n s dix-huit ans). Le Tabernacle d'amour, venu après\ncet artificiel b a d i n a g e , m a r q u e un très sensible et très louable progrès. Il y a\nici, à côté des défauts de tout jeune poète trop a b o n d a n t , de quelques tics et\nde quelques clichés, des qualités incontestables, u n sens remarquable\nd u r y t h m e , quelques belles images, une émotion souvent profonde et\nintense. Et combien faut-il louer ce poète n o u v e a u , d'avoir compris qu'il n'y\navait pas un d o m a i n e différent pour l'art et pour la vie et d'avoir voulu c h e r -\ncher au fond de son â m e chrétienne l'une des sources au moins de son\ninspiration.\n   P l u s idéaliste, plus serein, plus contemplatif est M. R e n é G e r m a n e , qui\nh u m b l e m e n t et discrètement chante la joie de l'Ame e n é t a t de g r â c e (2),\net son livre est b l a n c , c h a r m a n t et frais c o m m e son titre. Sur les chemins de\nson pays, vers les collines où rêvent des chapelles, il s'en est allé, plein de\nferveur et de b o n h e u r , dire à la Vierge son rêve, son espoir et son naissant\na m o u r . L e s aubes pascales l'ont ravi, et il est si h e u r e u x d a n s le songe bleu\ndont il a fait son royaume, qu'il c h a n t e devant Dieu d'enfantines c h a n s o n s .\nMon horreur des poèmes en prose abdique devant cet e n s e m b l e grave et clair,\n\n\n  (1) Bruxelles, Dewit. (2) Editions de Durendal.\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                                          LES     LIVRES                                          61\n\n\ndevant ces phrases émues et é m o u v a n t e s et ces mots lavés d a n s la rosée, qui\ns'enchaînent en un r y t h m e un peu t é n u , mais si c h a r m a n t . . .\n   E t voici u n troisième jeune poète catholique, mais si différent des deux pre-\nmiers. M. J o s e p h J a d o t (1) s'apparente à François Villon et à Verlaine et\nne prie jamais mieux q u ' a u sortir des b r u y a n t e s tavernes. Q u e ce mot n'ef-\nfraye p a s , c'est un bon et pieux t r u a n d , et peut-être un jour nous donnera-t-il\nune « Chanson des gueux qui vont à confesse ». En attendant, il mélange à ses\nimpressions d'ici — ville universitaire, cabaret, amour, prière — des p o è m e s\nde là-bas. E t là-bas c'est ce C o n g o mystérieux et magnifique, source d'un\nexotisme somptueux que nul poète de chez n o u s — j ' e n excepte feu le\nD r Valentin et différents autres lyriques médicinaux — ne s'est encore avisé\nd'exploiter. M. Joseph J a d o t r a p p o r t e d'un séjour en Afrique quelques pages\npittoresques, qui ne sont pas les m o i n s s y m p a t h i q u e s et les m o i n s originales\nde son livre où a b o n d e n t les beaux vers, les images hardies et les invocations\ndéchirantes.\n    Il reste sur ma table les Pauvres rimes (2) de M. P a u l B o u d a r t , qu'il a\ndédiées a u Petit Serpent et qui feront rire celui-ci a s'en tenir les côtes (cette\nphrase a v e n t u r e u s e est dédiée à M. J u l e s D e s t r é e ) ; la Tristesse du Soleil (3), de\n Mme J e a n n e L e u b a — poèmes vraiment trop a n n a m i t e s p o u r rencontrer de\nfervents lecteurs à Bruxelles en B r a b a n t ; les Poèmes (4) de J e a n L i o n n e t ,\nrecueil posthume et très honorable d'un écrivain noblement consciencieux et\nenfin — il faudra que j ' y revienne un j o u r — le Jacques Bonhomme (5) de\n M. Pierre Gauthiez qui a toute la saveur de la vieille F r a n c e naïve et\np a y s a n n e . J'ai aussi devant moi — depuis longtemps — la Lumière\nd'Hellas (6) de L é o n Bocquet, mais j ' a i m e trop ce poète pour ne pas\nm'attriste!\" de le voir s'éloigner de son inspiration vivante et retourner à u n e\nbeauté conventionnelle et vraiment p é r i m é e .\n   J e m'en voudrais d e ne pas citer, pour finir, la lettre que je viens d e recevoir,\nc o m m e sans doute plusieurs de mes confrères, et qui mérite de passer à la\n postérité :\n                         MONSIEUR,\n   Si mon poème Perles d'Ardemie avait le don de vous intéresser autant que le\nvôtre, l'Ame du purgatoire, m'intéresse de mon côté, vous ne refuseriez pas\nl'échange que je vous propose. Vous m'adresseriez vos vers et, par retour, je\nm'empresserais de vous envoyer les miens. E n t r e amateurs ce doit être un\nvéritable plaisir de se r e n d r e ce service.\n   J'ose croire q u e ma proposition ne vous déplaira pas et je vous prie\nd'agréer mes salutations distinguées.\n                                                                                L . AUBRION,\n                                                                               Marbehan.\n    Monsieur H .        Lamartin,      E d i t e u r , Bruxelles. P o u r    Monsieur P .         No-\nt o m b , s. v. p .\n                                                                            PIERRE NOTHOMB.\n\n   (1) Chansons d'ici et de là-bas, Namur, G o d e n n e . (2) Bruxelles, Larcier. (3) Paris, P l o n .\n(4) Paris, P l o n . (5) Paris, Librairie de l'art catholique. (6) Le Reffroi.\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "                                  Notules\nAVIS IMPORTANT pour nos abonnés de l'étranger.\n    N o u s p r i o n s i n s t a m m e n t n o s a b o n n é s de l ' é t r a n g e r d'avoir l'obli-\ng e a n c e de n o u s e n v o y e r s p o n t a n é m e n t s o i t un m a n d a t p o s t a l inter-\nn a t i o n a l , soit un c h è q u e de D O U Z E F R A N C S . C'est l e m o y e n l e\np l u s s i m p l e e t le m o i n s c o û t e u x p o u r e u x de p a y e r l e u r abonne-\nment.\n\n\n   L ' a r t f l a m a n d e t h o l l a n d a i s . A signaler surtout dans les numé-\nros de novembre et de décembre le travail très complet de M. Vermeulen\nsur l'Exposition nationale d'art religieux à Bois-le-Duc. On trouvera dans le fasci-\ncule de novembre u n e reproduction du triptyque d e Roger Van der W e y d e n ,\nacheté récemment par le Louvre, et une excellente notice de M. Mesnil sur\ncette œ u v r e .\n   R e m a r q u o n s que l'excellent et luxueux périodique si intelligemment\ndirigé par M. P . B u s c h m a n n achève sa dixième a n n é e d'existence. N u l\ndoute que la faveur dont il jouit si légitimement auprès du public et des\nartistes aille sans cesse grandissant.\n                                                  +\n\n\n\n\n    A r t e t t e c h n i q u e (octobre et novembre), publie la suite de l'ar-\nticle si riche d'idées justes et profondes de M. H . P . Berlage sur l'Art et la\nsociété.\n                                                  *\n\n   B u r l i n g t o n M a g a z i n e . A mentionner particulièrement dans les\nfascicules de décembre et de janvier le substantiel travail de M. Arthur\nM. Mind sur Giovanni Battista Piranesi; des notices de M M . A. de Beruete y\nMoret et August L. Meyer, sur des œuvres inconnues de Velasquez ou de\nMurillo; de Sir Claud Phillips sur Quelques portraits de Cariani; d'un a n o n y m e\nsur un Repos en Egypte de William Blake, le maître original dont se récla-\nmèrent parfois les P r é r a p h a é l i t e s ; de T h o m a s Ashby sur Turner à Rome; e t c .\nNombreuses illustrations. Revue des périodiques d'art allemands, espagnols\net ilaliens.\n                                                    *\n                                                   * *\n   A r t s a n c i e n s d e F l a n d r e . T o m e VI, fascicule I I I . M. Louis\nde Farcy : Tapisserie tournaisienne de 1502 à 1504; M. W a r b u r g : Deux épisodes\nde la captivité du roi Maximilien à Bruges; M. Rosset : le Manuel d'histoire de\nPhilippe VI de Valois et ses enluminures; M. Durand-Gréville : Notes sur les van\nEyck; M. Arnold Goffin : la Flandre en Italie au XVe siècle; le Maître de Flémalle;\nThierry et Albert Bouts; Petrus Cristus ; Memling, Belles reproductions.\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "                                         NOTULES                                       63\n\n\nRomans apologétiques et s o c i a u x . L'Editeur Devivier, de                Tour-\n   coing, a entrepris sous ce titre la publication d'une collection, illustrée et\n   à bon m a r c h é , de romans publiés in extenso, qu'il met en vente au prix\n   de 1 fr. 50.\n   « Cette collection, n o u s dit l'éditeur, a pour but de vulgariser d a n s la\njeunesse les grandes et généreuses idées qu'inspire le catholicisme à ceux\nqui aiment la vérilé. On a cru bon de les présenter sous forme d'actions\nvécues, q u i , sous le n o m de r o m a n , n'ont cependant rien de romanesque, et\noù, concrétisées d a n s l'observation de la vie réelle, elles seront plus acces-\nsibles à la masse des esprits et pourront leur paraître plus faciles à pratiquer.\nN o u s voudrions q u e chacun de nos récits soit u n e démonstration p a r les\nfaits de l'efficacité des principes chrétiens et un encouragement par autant\nd'exemples à n o u s en inspirer d a n s notre vie individuelle et sociale ».\n                                                                          (L'Editeur.)\n  Voici la liste d e s volumes p a r u s :\n  JEAN NESMY. — La Lumière de la Maison.\n  JACQUES D E B O U T . — Le Monde des Vivants.\n  N O Ë L C H R É T I E N . — L'Ouvrier de Paix.\n  JEAN Y A L E S . — Les    Arrivants.\n\n   Certains de ces volumes sont de vraies œuvres littéraires, p a r exemple\nceux d e J e a n N e s m y et de Jean Yales. N o s lecteurs connaissent la valeur de\nJean N e s m y d o n t nous leur avons souvent fait l'éloge. N o u s parlerons pro-\nchainement de lui à l'occasion de son dernier et magnifique livre: Le Roman\nde la forêt.\n   La m ê m e maison Duvivier publie aussi sous le t i t r e : Les meilleures pages,\nune collection d'anthologies fort bien faites, d o n n a n t de larges extraits bien\nchoisis de nos plus célèbres écrivains français de jadis c o m m e : Chateau-\nbriand, L a m e n n a i s , Musset, Schiller, A u g . T h i e r y , Balzac, Lacordaire ; et\nd'aujourd'hui, comme J e a n Nesmy et Michel P r a v i e u x . Ces anthologies se\nvendent a u prix d e 3 fr. 50. Chaque anthologie est précédée d'une étude sur\nl'auteur, sous forme d'introduction.\n\n                                              *\n                                             * *\n\n   L'Edition populaire. Nous nous faisons un devoir de recomman-\nder de nouveau i n s t a m m e n t à nos lecteurs cette collection, d'un bon marché\npresque ridicule et qui vient encore d'être d i m i n u é : 3 fr. 75 (l'abonnement\nd'un an p o u r 24 volumes, volumes de la valeur de 3 fr. 50 c h a c u n ) .\n   Dans cette collection on ne d o n n e que des œuvres vraiment littéraires et\nde tout premier choix. L e superbe d r a m e de notre ami VICTOR KINON :\nL'An Mille, représenté il y a quelques jours à Bruxelles, a paru dans cette\ncollection. On en a vendu vingt mille exemplaires. C h a q u e volume se vend\nséparément a u prix de 0.15 fr. — S'adresser à l'Edition populaire, 16, rue des\nParoissiens à Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": "64                                    DURENDAL\n\n\n   A r t s d é c o r a t i f s . L'exposition générale des Beaux-Arts, qui s'ouvrira\nà Bruxelles en mai prochain, c o m p r e n d r a une section des Arts décoratifs\nmodernes qui promet de faire sensation.\n   Le Comité s'est assuré dès à présent la collaboration d'architectes et\nd'artistes décorateurs belges et étrangers, qui réaliseront des ensembles de\ndécoration intérieure.\n   Plusieurs industriels se sont adressés au Comité en le priant de les mettre\nen rapport avec des artistes qui leur fourniraient des modèles originaux\nd'inspiration m o d e r n e .\n   Il serait très désirable q u e cet exemple fût suivi par les fabricants de tissus,\nde tapis, de papiers peints, de ferronnerie, de bronzes d'appartement, de\ncéramique, de verrerie, etc.\n   L'hésitation que le public manifeste à l'égard de l'art décoratif moderne\nprovient en grande partie de l'imperfection dans la réalisation des modèles.\n   L e Comité serait heureux d'encourager les initiatives de ce genre et s'effor-\ncerait de provoquer des collaborations intéressantes.\n   P o u r tous renseignements, prière de s'adresser par écrit à M. J u l e s\nB e r c h m a n s , secrétaire du groupe, 86, rue de Linthout, à Bruxelles.\n\nAccusé de réception :\n  A R T : Pieter de Hooch, par ARTHUR DE RUDDER. Vol. ill. Collection :\nLes artistes des Pays-Bas (Bruxelles, Van Oest). — Les fresques du Campo\nSanto de Pise, par ABEL LETALIE. Vol. ill. (Paris, Sansot). —    L'esthétique\nde Schopenhauer,    par ANDRÉ FAUCONNET (Paris, Alcan). — L'esthétique\nde la lumière, par PAUL SOURIAU (Paris, Hachette).\n   L I T T É R A T U R E : Feuilles dans le vent, par FRANCIS JAMMES (Paris,\nEd. du Mercure). — Théodore Wenstenrade,           par FERNAND SEVERIN (Bru-\nxelles, Larcier). — Le Père, par GEORGE VALOIS (Paris, Nouvelle librairie\nnationale). — L'éducation de la volonté et du cœur, par J. WILHOIS (Paris,\nAlcan). — L'idéal dans la vie, p a r . T H . HÉNUSSE (Bruxelles).\n     M U S I Q U E : Mozart,   par HENRI DE CURZON (Paris, Alcan).\n   P O É S I E : Poésie d'ici et de là-bas, par JADOT ( N a m u r , Godenne.) — A\nla dérive, par P . DE ROZACE (Paris Grès). Le fantôme de la calvitie, par\nPAUL D O R I N V A L (Bruxelles, Burin Hill).\n   R E L I G I O N : Soirées au lac de Genève; discussions religieuses,     par\nM. MARAWESKI (Bruges, Geuens Willaert). — Christianisme           et    culture\nféministe, par LUCIE GOYAU (Paris, Perrin).\n   R O M A N : L'ombre du cœur, par ED. NED (Bruxelles, Mertens). — La\nconfession d'une femme du monde, par G. LECHARTIER (Paris, Plon).\n   VARIA : La femme de demain, par ETIENNE L A M Y (Paris Crès). L a f o r -\nmation des caractères, par le D r C H . FIESSINGER, (Paris Perrin). — Vie\nd'une princesse, Marie de Hohenzollern,    comtesse de Flandre, par M Bier-\nmé. Vol. ill. (Bruxelles, Mertens). — Richard Wagner et les femmes,    par\nJULIEN K A P P (Paris, Perrin).\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": ""}, {"page_pdf": 85, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 1, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1914-01", "signet_source": "Vingt-et-unième année - N°1 - Janvier 1914 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « 11 janvier 1914 » sous la signature d'Edmond de Bruyn (La Nostalgie du Kronprinz, p. 47) ; Chronique du mois sur le premier concert du Conservatoire et sur Le Secret de Bernstein au Théâtre du Parc (saison 1913-1914) ; Parsifal vient d'être monté simultanément (création hors Bayreuth, début 1914) ; Chronique des livres sur les recueils parus à la fin de 1913. Pas de table annuelle pour 1914 (volume interrompu en juillet).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}