{"numero_id": "ulb-durendal-1914-livraison02", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-201", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Planche : La Légende de saint Walhère", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LA LÉGENDE DE SAINT WALHÈRE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 90, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 103, "texte": "LA LÉGENDE DE SAINT WALHÈRE\nTriptyque d'Auguste Donnay, destiné à l'Eglise d'Hastières-par-delà\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-001", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 65, "page_fin": 69, "titre_corps": "De Laethem-Saint-Martin à Méry-sur-Ourthe", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fierens-Gevaert", "ancre_debut": "De Laethem-Saint-Martin à Méry-sur-Ourthe IL y a sept ou huit ans que", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 92, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1979, "texte": "De Laethem-Saint-Martin\n                  à Méry-sur-Ourthe\n\n                IL y a sept ou huit ans que je n'avais revu le\n                  village où vécurent longtemps George M i n n e ,\n                  Valerius de Saedeleer, Gustave van de Woes-\n                  tijne. P a r eux ce hameau perdu de G a n d est\n                  célèbre. Des jeunes gens y sont venus à leur\n                  tour rêver et créer et l'école de Laethem-St-\n                  Martin est à présent une famille pleine de force\n                  avec ses maîtres dispersés depuis peu (Minne est\nà G a n d , de Saedeleer et van de Woestijne sont près d'Aude-\nnaerde) et les jeunes venus : Alb. Servaes, P e r m e k e , etc. qui\nsont sur le point de quitter ce que l'on appelait si joliment\nautrefois l'appresure.\n   On sait le signe d o m i n a n t de ce groupe. Son mysticisme\ninitial connaît aujourd'hui la sérénité des formes définitives\ncomme nous en instruit la dernière étape de George M i n n e ;\nd'autre part de plus en plus s'accuse la soumission de ce mysti-\ncisme aux symboles traditionnels de notre foi. Avec Auguste\nD o n n a y et de Gouves de N u n c q u e s , les bons « apprentis » de\nLaethem-Saint-Martin cultivent l'éternel jardin de la peinture\nreligieuse. E t leur art s'oppose en sincérité et en piété à celui\ndes usurpateurs auxquels on livre d'une â m e candide la parure\nde nos églises.\n   Je descends à Saint-Denis-Westrem et je retrouve la grande\ndrève où M i n n e jadis me rejoignait à bicyclette. A présent je\nsuis accueilli par Albrecht Servaes qui me raconte ses débuts\ntandis que nous gagnons L a e t h e m . J e a n Delvin à qui tous les\nartistes gantois ont voué u n e admiration affectueuse fut son\nmaitre et reste son conseiller. Mais l'Académie est mal notée\npar les bourgeois et les p a r e n t s ; et pour persévérer dans la\ncarrière artistique sans qu'il en coûte trop à la caisse pater-\nnelle, le jeune peintre gagne L a e t h e m . T o u s les soirs il\n"}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2439, "texte": "66                            DURENDAL\n\n\nretrouve Minne pour de longues parties de cartes. On s'interdit\nles propos artistiques. A quoi bon les mots quand on s'exprime\ndans les œuvres! Minne s'installe à Gand — où le voici profes-\nseur à l'Académie — mais de Saedeleer et van de Woestijne\nrestent. Ils quittent L a e t h e m à leur tour et vont à T i e g h e m\nprès d'Audenaerde. Servaes pourtant ne demeure point seul\nreprésentant de l'idéal m y s t i q u e au berceau de l'école. U n\nvétéran est là. Il est septuagénaire; il est inconnu de la foule\net des critiques; quelques artistes savent son existence ; c'est\nun paysagiste adorablement minutieux, ingénu et sensible. Sa\nmanière est l'indéniable prélude de celle de Valerius de Saede-\nleer. Il s'appelle Van den Abeele.\n    Servaes travaille, vit, mange avec les paysans. Son logis est la\nmoitié d'une bicoque de cultivateur : une pièce basse où l'on se\nheurte aux solives du plafond. L a table sert de bibliothèque et\nles vieux livres sont là, humides et jaunes, dans lesquels cet\nadolescent des autres âges s'est lancé éperdument : saint-\nFrançois de Sales, saint-Jean de la Croix, sainte-Thérèse. E t\nces compagnons révélés par les conseils d'un moine ami font\nvivre le jeune gantois dans l'amour perpétuel des cœurs et des\nchoses simples. Rien de littéraire dans ce goût des m y s t i q u e s ;\nu n i q u e m e n t une soif religieuse. L a pauvreté apparente de cette\nvie confine à la détresse; mais on ne songerait point à s'attris-\nter tant on devine de richesse morale soutenant sans arrêt les\njoies du travail. Innombrables sont les esquisses du j e u n e\npeintre : moissonneurs, meules, clochers, nuages, moulins,\nplaines, arbres, etc. T o u s les jours il en brosse deux, trois,\nquatre, en pleins champs, s'astreignant à cet exercice comme\nun pianiste à celui des gammes quotidiennes, mais n'y voyant\nqu'un exercice, destiné à le familiariser avec les formes, les\nmouvements, l'atmosphère et à peupler son cerveau de sou-\nvenirs.\n  L e s études vues, nous allons au petit atelier que ce poverello\nde la peinture a pu à grand'peine se faire construire récemment.\nC'est à trois minutes. E t voici qu'avant d'y pénétrer, je\ndécouvre une nouvelle beauté aux plaines, à la mare verte, aux\nsapins de Laethem-Saint-Martin, celle-là même que le jeune\npeintre traduit et révèle dans ses esquisses. Que de gens disent\ndevant les œuvres neuves : « Je n'ai jamais vu d'arbres pareils!\n"}, {"page_pdf": 94, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2565, "texte": "          DE LAETHEM-SAINT-MARTIN A MÉRY-SUR-OURTHE                    67\nJe ne reconnais pas nos paysans. Qui a j a m a i s observé de tels\nvisages et de tels aspects dans la nature? » Justement ces décou-\nvertes sont le fait et l'un des mystères de l'art. Témoigner de ces\nrévélations est l'une des joies et le devoir très impérieux de la\ncritique. Que répondre à ceux qui, de bonne foi et avec le désir\nd'admirer, disent ne point reconnaître leur réalité? « Patience.\nU n jour, la nature elle-même vous apprendra brusquement que\nl'artiste nié a vu juste et cette nature vous apparaîtra plus belle\net plus émouvante du souvenir de ses œuvres. »\n   D a n s l'atelier, je retrouve le Soir mystique devant lequel Mau-\nrice Denis s'arrêta avec une fraternelle s y m p a t h i e lors de la\nrécente exposition d'Art religieux, et le Cimetière si petit, si\nh u m b l e que très peu l'aperçurent au dernier Salon de Prin-\ntemps, et p o u r t a n t si merveilleusement plein de silence, de\nmystère et de calme. A travers les lourdeurs d'un coloris massif,\ndeux toiles nouvelles laissent percer les clartés mystiques de\nl'âme p a y s a n n e : le Repos, un rustre a p p u y é sur sa bêche ; Fiat,\nun vieux en gros sabots qui, dans la tiédeur du jour finissant,\nlève ses yeux au ciel et ouvre ses bras à Dieu. Mais une tech-\nnique allégée assure une netteté saisissante à l'œuvre d e r n i è r e :\nl'Enterrement. Des hommes sortent un cercueil par la fenêtre\nd'une masure b l a n c h e ; la veuve et des enfants assistent à\nl'étrange départ, serrés en groupe d'effroi. Des blancs, quelques\nnoirs, une horreur placide dans les visages : ce tableau s'est\nincrusté dans ma mémoire avec l'acuité d'un Goya. Je ne con-\nnais que par la photographie les œuvres dernières du jeune\nServaes : la Visitation, l'Adoration des Bergers. On y retrouve,\nme semble-t-il, ces oppositions dramatiques de couleurs, cette\nsimplicité si juste de l'Enterrement en même temps qu'y repa-\nraissent la m a n s u é t u d e et la grande douceur d'amour répandues\ndans le Soir mystique.\n   L ' â m e de ce peintre est haute — au-dessus des moyens\nactuels du technicien. L a maîtrise future de l'exécution nous\nest garantie par la qualité d'une telle conscience. D'ailleurs, je\nne vois pas ce que Servaes pourrait ajouter à l'Enterrement. Ce\nmystique au surplus répugne aux extériorisations vagues et\ncroit qu'une pensée n'est jamais trop nettement formulée. Dans\nce petit atelier perdu des F l a n d r e s , on voit deux moulages,\nl'un de P h i d i a s , l'autre de Michel-Ange. L e s seules suggestions\n"}, {"page_pdf": 95, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2362, "texte": "68                              DURENDAL\n\n\nde la nature ne suffisent pas à la jeunesse et les grands classi-\nques redeviennent ses guides. Q u a n d Servaes ne peint pas, il\nétudie le sculpteur du Parthénon et celui de Saint-Pierre-aux-\nL i e n s . U n e photographie s'accroche au mur : la Création de\nl'Homme de la Sixtine, le T o u t - P u i s s a n t c o m m u n i q u a n t à\nl ' H o m m e la vie en même temps qu'un peu de souffle divin,\nc'est-à-dire l'Invisible traduit dans une scène parfaitement\nclaire, c'est-à-dire l'Idéal m ê m e de la jeune école de L a e t h e m -\nSaint-Martin.\n\n                                        *\n                                    *       *\n\n   L e doux, le bon maître Auguste D o n n a y a terminé le grand\ntriptyque destiné à l'église d'Hastière : La légende de Saint Wal-\nhère. Quelle joie aussi de se retrouver dans ce petit village de\nl'Ourthe, dans l'atmosphère accueillante de cette maison de\nMéry où tant de chefs-d'œuvre charmants et tendres sont nés\navant la grande page qu'il nous tarde de connaître...\n   Ce ne fut point sans traverses que s'acheva le t r i p t y q u e .\nL'atelier était trop petit. Il fallait louer une salle de bal pour\ndéployer les trois panneaux. Des figures de l'esquisse reportées\nà la grandeur d'exécution, exigèrent des modifications, des\nmises au point rigoureuses. Mais pour apercevoir le mal on ne\ndevine pas toujours le remède. D o n n a y interrogeait les amis ;\nque tirer de leurs conseils contradictoires, que conclure de\nleurs réticences ? Privé de réconfort, l'artiste faillit perdre\ncourage. Mais qui ne sait qu'à ces crises succèdent des\nredoublements d'énergie. D o n n a y modifia l'échelle de maintes\nfigures, disposa la composition centrale en contre-partie (car la\nLégende ne se déroule pas sur la rive où la place l'esquisse) et\nprit même la grave résolution de substituer une scène entière-\nment nouvelle à celle du volet qui met saint W a l h è r e en\nprésence de son neveu coupable...\n   Il faut entendre raconter toutes ces misères par Auguste\nD o n n a y avec cette h u m e u r égale et souriante d'un h o m m e à\nqui restent insoupçonnés l'amertume et le ressentiment.\n   Dans l'esquisse, l'explication de saint Walhère et du neveu\ns'encadre d'un portique vaguement mérovingien. D o n n a y a\nsacrifié cet effet un peu théâtral. L e volet de l'œuvre définitive\n"}, {"page_pdf": 98, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1898, "texte": "          DE LAETHEM-SAINT-MARTIN A MERY-SUR-OURTHE                     69\n\n\nmontre l'oncle et le neveu se dirigeant vers la M e u s e ; le neveu\ntient l'aviron avec lequel il assommera saint Walhère quand\nleur bachot s'éloignera de la rive. E t derrière les deux hommes\nse haussent les dures pierres d'une église romane à l'ombre de\n laquelle gémit une femme, allusion aux crimes du neveu. E t\nvoici l'ordonnance dernière du t r i p t y q u e : sur le volet de gauche,\nsaint W a l h è r e et son neveu ; sur celui de droite, le corps du\nsaint flottant miraculeusement sur le fleuve; au centre, le\ncortège funèbre gravissant la colline.\n   U n soir bleu d'une douceur infinie enveloppe le volet gauche;\nun j o u r frais et printanier éclaire les deux autres parties où se\nprécise le paysage mosan avec le chatoyement des hautes\nroches humides et des eaux unies. L a foule des humbles\naccompagne et regarde passer le char aux roues massives que\ntraînent les blanches génisses. Ce n'est pas une cérémonie\npompeuse et froide ; la nature wallonne ne se trahit pas seule-\nment dans la vérité des p a y s a g e s ; elle habite les âmes de toutes\nles bonnes gens qui pleurent saint W a l h è r e . Ce que ces femmes\net ces vieux jaseront rentrés chez eux ! Ce qu'ils se raconteront\nsouvent la terrible et édifiante histoire! E t ceux qui viendront\naprès eux se la diront et c'est par la bouche bavarde du peuple\nque nous la connaîtrons à notre tour... J ' a i m e l'art de Donnay\npour le réalisme de son observation populaire. Mais on sait\nque ce naturalisme est bien plutôt une rêverie perpétuelle et\ntrès douce q u ' u n e transposition stricte; et voici que non seule-\nment il se spiritualise par sa grâce coutumière dans ce tripty-\nque, mais qu'en outre il s'élargit par le plus noble et le plus\nheureux souci des visées décoratives.\n\n                                                 FIERENS-GEVAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-002", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 70, "page_fin": 71, "titre_corps": "Le Symbole des heures", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Le Symbole des Heures Grave comme un Roi-Mage, a", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 99, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1774, "texte": "Le Symbole des Heures\n\n          Grave comme un Roi-Mage, au sommet de la tour\n          Qui domine, sur la montagne, sa demeure,\n          Le moine blanc m'a dit le symbole des heures\n          Ce soir où l'équinoxe a partagé le jour.\n\n         a Les douze heures de nuit sont les siècles d'attente.\n         Où l'œil d''Ezechiel lisait dans l'avenir.\n         Les douze heures de feu sont l'aurore      éclatante\n         Préfigurant   le Jour qui ne doit pas finir.\n\n         « Les douze heures de nuit sont les douze prophètes\n         Annonçant à Juda le lever du soleil.\n         Les douze heures de feu, suivant ses pas vermeils\n         Sont les apôtres d'or de la clarté parfaite.\n\n         « Jaloux de leur éclat, la nuit et les brouillards\n         Ont (enté d'abolir leurs paroles de flamme.\n         Mais l'aigle jusqu'au trône a un monter leurs âmes\n         Et, droits devant l'Agneau, resplendir les vieillards.\n\n         a Poète, souviens-toi de ce chrétien    symbole\n         A murmuré le moine à l'heure de l'adieu.\n         Que l'astre équidistant de l'un et l'autre pôle\n         Te soit l'image, au clair du ciel, du Cœur de Dieu. »\n\n         Et le moine en prière a regagné le cloitre.\n         Pour moi, je pris meilleur le chemin du retour,\n         Pensif et regardant s'empourprer et décroître\n         L'astre dont la clarté frappait le pied des tours.\n\n         La nuit semblait encor redouter la lumière\n         Qu'il profilait vers elle à l'Occident du soir.\n         Et plus l'astre approchait de sa splendeur      dernière,\n         Mieux l'ombre à sa splendeur servait de reposoir.\n\n\n  (1) Ce poème inédit est extrait de l'Hymnaire Etoile, ouvrage qui paraitra pro-\nchainement chez Figuière dans la collection du Catholique.\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 697, "texte": "             LE SYMBOLE DES HEURES                       71\n\n\nAussi, quand, au sortir d'une drêve profonde.\nJe me suis retrouvé devant le ciel ouvert.\nAi-je cru voir le cœur divin du Roi des mondes\nDe son sang rédempteur inonder      l'univers!\n\nEt j'eus pitié de lui et l'heure était si grave\nQue presqu'à mon insu s'étaient jointes mes mains.\nQuel temps suis-je resté à prier en chemin\nLe cœur de mon Sauveur en cette nuit suave?\n\nLui seul le sait, Lui seul. Mais quand Il reviendra\nPlus clair que le soleil à la droite du Père,\nCe jour où les damnés verront qu'ils se trompèrent\nMalgré tous mes péchés son Cœur s'en       souviendra!\n\n                                        GEORGES RAMAEKERS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-003", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 72, "page_fin": 74, "titre_corps": "Croquis scolaires : Craie et tableau noir", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Désiré-Joseph Debouck", "ancre_debut": "Croquis scolaires(1) Craie et tableau noir C'EST sans doute parce qu'il est toujours gris", "ancre_fin": "les tombes chrétiennes d'un cimetière !...", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L'Enfant     « Sales gosses! » leur dit-on", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 101, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 21, "fin_caractere_exclue": 1799, "texte": "Croquis scolaires(1)\n                        Craie et tableau noir\n\n\n\n                 C'EST sans doute  parce qu'il est toujours gris qu'on\n                 appelle ce tableau, le tableau noir.\n                    U n e fois l'an, sous sa neuve couche d'ardoise,\n                 il porte bien son nom de nègre; mais comme\n                 alors, dans sa face nocturne les traits de craie\n                 font penser aux enseignes des marchands de\n                 cercueils, il faut bien que l'éponge tendre et\n                 larmoyante, meilleure au cœur des bambins\nqu'à leurs joues barbouillées, confonde en grisaille ces tons\nfunèbres pour que les petits ne songent plus aux corbillards.\n   Ce que l'on a écrit de lettres, ce que l'on a tracé de lignes\nsur ce tableau noir! Ce qu'on y a fixé de chiffres et d'images,\nd'idées joyeuses ou tristes, agréables ou rebutantes! Combien\nd'yeux d'enfants lui ont donné leur lumière, de maîtres d'école,\nleurs forces et leur vie! Et dire que c'est toujours la même\nplanche rugueuse et morte, — celle qui vécut au cœur d'un\ntronc, dans la futaie musicienne! Pauvre tableau noir, sans\nconscience, sans souvenir! T u reçois, oui, mais tu donnes — et\nbien plus! tu reçois d'un seul, tu donnes à dix, tu donnes à\ncent! C'est pour cela, miraculeux tableau noir, que tu n'as pas\nconservé de pensée, et qu'à la fin de ta carrière, à l'image de\nl'instituteur retraité, tu savoureras comme récompense de tes\nservices l'ironie de te retrouver barbouillé d'un peu de craie.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n  L a craie est blanche; il fallait que la craie fût blanche\npuisque le tableau noir était noir : les contrastes instruisent.\n\n (l) Le bon Magister, un volume à paraitre.\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2128, "texte": "                         CROQUIS SCOLAIRES                           73\n\n   \" L e meilleur maître est celui qui use le plus de craie; » « L e\nmeilleur maître » est toujours très vieux — un peu plus vieux\nque le directeur de l'école.\n   C'est pourquoi, étant aussi bon enfant, économe et déformé,\nil emporte chaque jour un bâton de craie dans le fond de sa\npoche; ce qui lui vaut le sourire de la serveuse qui surveille le\ncent de piquet, le soir, à la taverne...\n\n\n\n                              L'éponge\n\n    C h a q u e matin, avant la classe, le maître prenait l'éponge\nmouillée qui s'arrondissait sur le coin du pupitre comme une\npetite tortue e n d o r m i e ; il regardait de ses yeux bleus, les yeux\nnoirs de l'éponge, puis, un instant, il songeait.\n    Q u e de choses tenaient dans sa main avec ce nid mou de\nb ê t e ! D e l'action et du rêve, de la vie et de la mort, de la ma-\ntière et de la pensée...\n    L ' é p o n g e ne servait pas seulement à nettoyer les tableaux\nnoirs, mais aussi à débarbouiller les visages des b a m b i n s qui\nressentent trop la honte d'être pauvres pour avoir la fierté\nd'être propres. Elle était grasse au toucher; on avait beau la\nrincer à l'eau claire plusieurs fois le jour, elle restait imprégnée\nd'une substance qui en faisait à la longue comme une petite\nchair ni vivante ni morte.\n    E n vérité, toute la vie qui s'était usée à la tâche d a n s cette\nclasse; ce que les enfants avaient appris et qui était mort en\ne u x ; les clartés anciennes q u i , redevenues tout de suite des\nombres, n'avaient servi q u ' à éveiller les clartés présentes, les\npeines des écoliers, l'énergie du maître, son supplice de s'abais-\nser jusqu'à leur ignorance, la lumière de tous les yeux fixés sur\nle tableau noir...; et, mêlées à ces nobles efforts, en un com-\npagnonnage charitable, de tristes parcelles de joues souffre-\nteuses et de corps malingres : tout cela, chassé par le t e m p s ,\nhors du temps, s'était réfugié au cœur de l'éponge compres-\nsible...\n    T o u t cela guidé par la main du maître parcourait ensuite le\ntableau, le lavait de sa craie, préparait l'éclosion de nouvelles\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 417, "texte": "74                          DURENDAL\n\n\nlumières dans les consciences. Eponge, éponge obscure qui\ncachais tes rayons ! pauvre chose morte d'où renaissait toujours\nla vie (ainsi qu'il se fait partout dans l'univers pour assurer\nle triomphe de Dieu sur le Néant) tu pesais dans la main qui\nt'avait prise, comme une poignée de terre ramassée parmi les\ntombes chrétiennes d'un cimetière !...\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-004", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 74, "page_fin": 75, "titre_corps": "Croquis scolaires : L’Enfant", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Désiré-Joseph Debouck", "ancre_debut": "L'Enfant « Sales gosses! » leur dit-on", "ancre_fin": "ceux qui leur ressem- blent! »", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Maître d'école     Est-ce parce que les enfa", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 103, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 417, "fin_caractere_exclue": 2031, "texte": "L'Enfant\n\n   « Sales gosses! » leur dit-on, et on les gifle avec amour; eux\nbougonnent, grognent ou pleurnichent, balancent des crânes\nridiculement chevelus qui, lors des chutes ordinaires, sont des\nnoix de coco tombées de l'arbre; ou vous regardent de leurs\nyeux lumineux, de tout leur visage mobile, insaisissable, qui a\nchangé au matin de chaque jour. Et bien qu'ils ne vous aiment\nque les joues bleues de colère, bien qu'ils s'affirment les frères\nd'étranges animaux, avec leur nez crotté, auquel pend un de\nleurs doigts, toujours; leurs oreilles trop grandes, tendues pour\nne rien entendre, leurs dents qui tombent une par une à chaque\nsottise, leur bouche vorace s'appliquant à manger leurs deux\npoings tous les jours, tout leur corps chétif enfin, contorsionné,\ndisloqué, ployant sous leur tête énorme, vous ne pouvez vous\nempêcher de les trouver beaux, personnels, inimitables, comme\nautant de chefs-d'œuvre.\n\n                                   *\n                               +       *\n\n\n   Miracle de l'amour ! Dire qu'il suffit d'aimer, pour égaler,\npour surpasser même le génie: puisque d'un seul baiser naît\nune beauté incomparable. Il suffit que bercés par un rêve com-\nmun, envahis par le chant de leurs deux cœurs unis, dans un\nmoment d'extase né du fond de leur vie, deux êtres joignent\nleurs lèvres dans l'oubli du temps, — et le voici qui tout à\ncoup surgit comme au matin, le soleil. Petit morceau de chair\nqui meurt et se recrée à chaque instant de la durée. En lui\nl'âme est, celle qui vivra prisonnière du corps jusqu'à la mort.\nIl prendra vingt visages divers, ses formes changeront comme\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 969, "texte": "                            CROQUIS SCOLAIRES                                75\n\nses vêtements, au gré de modes mystérieuses. Mais depuis\nqu'il s'est échappé du berceau, la couleur de ses yeux n'a plus\nchangé; et, soudain, sans qu'on y ait songé, c'est un h o m m e !\nC'est un h o m m e harmonieux, au cœur r y t h m é , aux muscles\nsolides; c'est un h o m m e lumineux de pensée!\n   L ' h o m m e à l'instant est né, d'un geste!\n   Quel miracle !\n   Pourvu qu'il ait gardé les dons surnaturels de l'enfant,\nl'imagination, la vision originale des êtres et des choses, le\ngoût familier du merveilleux, le rêve qui le faisait vivre aux\npremiers jours dans les mirages perpétuels d'un ciel perdu au\ncommencement du m o n d e ; ces vertus qui ont incité le seul\nPoète entre les poètes, à parler ainsi :\n   « Laissez venir à moi les petits enfants; le R o y a u m e des\nCieux — toutes les L u m i è r e s — est à ceux qui leur ressem-\nblent! »\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-005", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 75, "page_fin": 76, "titre_corps": "Croquis scolaires : Le Maître d’école", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Désiré-Joseph Debouck", "ancre_debut": "Le Maître d'école Est-ce parce que les enfa", "ancre_fin": "triste machine se fabriquent... en Allemagne!»", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le banc-pupitre Au maître Edm. 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Que les beaux parleurs le n o m m e n t « riflard » ou\n« p é p i n » , il n'y a q u ' u n e façon de le porter q u a n d il p l e u t ;\nmais lorsque le soleil est dehors, tous par un éclectisme inac-\ncoutumé a d m e t t e n t plusieurs manières, procédés ou méthodes.\nOn le porte sous le bras, la poignée en avant ; sur l'épaule, la\npointe en l'air; ou bien on le saisit par le milieu en chiffon-\nnant l'étoffe noire dans une poigne solide.\n   N e rions pas du pauvre magister, de celui qu'on prétend\npédant mais qui n'a, avec l'orgueil d'une science énorme, que la\nhonte d'une profonde ignorance! U n h o m m e qui, après avoir\nembrassé sa femme et ses enfants, brosse ses hardes chaque\nmatin, souffle sur la poussière de son chapeau, s'en va vêtu de\n"}, {"page_pdf": 105, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1776, "texte": "76                            DURENDAL\n\n\n\nscience à bon marché et pour gagner sa triste vie s'improvise\ntour à tour, au gré des horaires et des programmes, sans émou-\nvoir personne et sans s'étonner de lui-même : mathématicien\ninfaillible, grammairien vénérable, écrivain classique, linguiste\nnational, physicien avisé, naturaliste savant, causeur disert,\nmoraliste neutre, historien douceâtre, — géographe, dessina-\nteur, agronome, hygiéniste, médecin, comptable, économiste,\ncalligraphe, musicien, g y m n a s t e . . . et employé des Caisses géné-\nrales d ' E p a r g n e et de Retraites. — un h o m m e qui, s'étant mis\ndans le crâne une encyclopédie à la portée des pauvres, partage\nencore son cœur comme u n bon pain, et le donne, et miracu-\nleusement le multiplie aux bouches des petits ; un h o m m e\nqu'en retour on paie d'affronts, vacarmes, quolibets, rancunes\net moqueries, de toute cette menue monnaie qui roule par le\nm o n d e et qu'on n o m m e l'ingratitude, un tel h o m m e peut-il\nencore être un h o m m e ?\n   E t si, songeant qu'étant ou s'efforçant d'être ce qu'on veut\nqu'il soit, tu sais de plus que ceux-là même qui se disent ses\namis s'en font un valet et l'indemnisent comme un balayeur de\nrues, quel mot prononceras-tu, si ce n'est « héroïsme », lorsque\ntu l'entendras rire dans sa face qui devrait pleurer et que cette\nplaisanterie sur sa ruine h u m a i n e sortira de sa bouche :\n   « Les enfants sont des jouets jolis et fragiles !\n   Ecole, ô théâtre de marionnettes où l'on « joue à vivre »,\ncomment ne deviendrions-nous pas des pantins? E t quoi d'éton-\nnant si les meilleurs d'entre nous, ceux dont les ressorts font\nle plus longtemps marcher les rouages de notre triste machine\nse fabriquent... en Allemagne!»\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-006", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 76, "page_fin": 79, "titre_corps": "Croquis scolaires : Le banc-pupitre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Désiré-Joseph Debouck", "ancre_debut": "Le banc-pupitre Au maître Edm. 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Picard\n                                                 en signe de gratitude.\n\n\n\n\n   Ce n'était qu'un pauvre banc-pupitre de bois blanc qui\nfaisait bien piètre figure à côté des autres en pitch-pin vernis.\nFils unique des œuvres d'un menuisier poitrinaire, foudroyé\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2335, "texte": "                        CROQUIS SCOLAIRES                           77\n\n\npar une hémorragie à l'atelier, sur les copeaux, il était resté\nblafard comme son auteur, et, d'essence chétive, portait en lui\nun destin funèbre.\n   Dès les premiers jours qu'il fut dans la classe, il parut plus\nlamentablement accroupi que ses frères rangés en lignes claires\net brillantes; sa b a n q u e t t e bosselée ressemblait vraiment aux\ngenoux d'un vieillard; en le regardant, on avait l'impression de\nse trouver devant un fou, assis dans une pose ridicule, sa grosse\ntête aux cases béantes t o u r n a n t vers le haut ses deux encriers\nde porcelaine blanche, comme des yeux bêtes aux prunelles\nd'encre...\n   On en riait, on le laissait à l'écart dans un coin et les enfants\nau méchant cœur lui donnaient en passant des coups de pied,\ncomme à un âne; ses yeux tressautaient, sortaient de leurs\norbites d'un air terrible, mais aurait-on cru que ce triste infirme\npouvait encore éprouver de la colère?\n   Il vint de nouveaux élèves, la classe se peupla tant qu'on ne\nput plus se passer de lui ; alors le maître, qui avait gardé de\nsimples moyens de discipline, trouva que cet infirme l'aiderait\ndans sa t â c h e ; on l'appela le banc des bavards, des retarda-\ntaires, des paresseux.\n   Il connut la honte de ne porter sur ses genoux que des can-\ncres ; bien qu'il fût doux envers eux, qu'il s'efforçât de les\naimer, de rentrer les nœuds trop saillants de ses planches, les\ncruels n'avaient pour lui que des coups et des injures; lourds,\npleins de santé, d'un physique d'autant p l u s gras que l'intellect\nétait maigre, ils pesaient sur ses pauvres j a m b e s , s'agitaient et\ndansaient pour le faire crouler; si bien que les nuits lui sem-\nblaient trop courtes pour oublier les tortures endurées pendant\nles jours.\n   C o m m e il n'appartenait à personne, chacun se l'appropria,\ngrava dans sa face des noms et des devises; tous lui crevaient\nles prunelles à coups de p l u m e s ; maculé d'encre, ignoble,\nrépugnant, ses encriers cernés de taches comme des yeux de\nfille, le misérable eut le visage inquiétant du vagabond que\nhante l'idée du crime.\n   T a n t d'affronts, tant d'ignominies coulèrent sourdement dans\nses fibres des rancunes et des haines. U n e rancœur fit ses nœuds\nplus durs, il les ressortit, se hérissa d'échardes comme de dents\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2189, "texte": "78                           DURENDAL\n\n\neffilées : accroupi dans sa pose d'idiot, il rêva à des choses\nhorribles ; ses yeux toujours plus noirs n'eurent plus que des\npupilles énormes. Sans doute fit-il peur aux cancres qui ne\nvinrent plus à l'école; et il resta seul un long temps en son\ncoin, nourrissant des projets de vengeance dans sa tête de\nmonstre.\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n\n   U n jour arriva un b a m b i n aux boucles blondes dont la\nm a m a n voulait qu'il apprît à lire, rêvant pour lui une grande\ndestinée; l'enfant était beau comme un chef-d'œuvre, personne\nn'aurait voulu faire pleurer les yeux de la femme qui avait\nconçu cet enfant. E t le père devait être bon et aimer son fils.\n   L e maître lui caressa les joues et parla :\n   « Petite image, en a t t e n d a n t qu'en vienne un a u t r e plus\ndigne de toi, va t'asseoir sur ce banc qui est si triste d'être,\nseul. »\n   Alors, le vieux, barbu d'échardes sales, regarda s'approcher\nla petite image à la face resplendissante, aux yeux remplis à\nbord d'un sourire, aux mains comme des fleurs fraîches écloses,\naux jambes rondes, au derrière innocent de chérubin. E t tel\nun démon devant un ange, hérissant sa haine en griffes aiguës,\nil laboura affreusement le petit corps de chair et d'amour. On\nle reporta évanoui à sa mère qui fredonnait, songeant à la\ndouceur de le revoir. Mais ce fut en vain qu'elle le soigna,\nqu'elle le cajola, lui disant des contes pour l'égayer et riant,\ndes larmes plein ses yeux d'azur; le banc-pupitre, de toutes ses\nfibres pourries, de toute son âme empoisonnée, avait déposé\ndans le sang pur un germe fatal. T r o i s jours plus tard, le petit\ns'éteignait, consumé de gangrène.\n   On vint voir l'auteur de cet. épouvantable forfait; on l'obser-\nvait à distance comme un criminel à travers une grille; il avait\nl'air insolent d'un forçat qui ne connaîtra jamais le repentir.\n   A son tour, la mère voilée s'approcha de lui; elle lui d i t :\n« A h ! c'est toi qui as fait cela! » mais il ne trembla point. Du\nsang séché teignait ses genoux décharnés de diable. Il la\nregarda de ses encriers noircis pour qu'elle songeât aux orbites\n"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1014, "texte": "                       CROQUIS SCOLAIRES                       79\n\nd'un cadavre, il aurait voulu lui jeter ses yeux à la face, la\nbarbouiller de son encre; ainsi elle aurait été tout en deuil.\n   U n ouvrier vint avec sa hache, il lui arracha les prunelles :\ndeux trous noirs béèrent dans son crâne hanté; il ne disait rien,\n il ne bougeait p a s ; son cœur était vide, ses planches mortes.\n   Avait-il j a m a i s été autre chose qu'un mort?\n   On le mit en pièces, on transporta ses débris avec des pré-\ncautions infinies; c'était la première fois qu'on lui témoignait\nun peu de déférence.\n   Alors on le jeta au feu qui purifie. Ses clous, ses derniers\nnerfs rougirent, s'étirèrent, se tordirent; et tandis qu'autour de\nlui s'effondrait son corps de poussière, il connut parmi les\nflammes qui le harcelaient, le possédaient, sifflantes et rica-\nnantes, le diabolique délice de souffrir pour avoir fait beaucoup\nde mal, comme les d a m n é s en enfer.\n\n                                    DÉSIRÉ-JOSEPH DEBOUCK.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-007", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 80, "page_fin": 81, "titre_corps": "Le Printemps divin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "René Germane", "ancre_debut": "Le Printemps Divin Dans la lumière d'un sole", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 109, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1790, "texte": "Le Printemps Divin\n\n   Dans la lumière d'un soleil    nouveau,\n   La terre s'alanguit sous le baiser d'une jeunesse qu'elle avait   perdue\n   Et qu'elle retrouve en ce matin d'émoi.\n   La terre fait monter vers ses sillons des ardeurs  indicibles.\n   Ainsi la jeune fille, dont les lèvres s'ouvrent au premier        baiser\nd'amour, écoute s'élever confusément      dans son âme le chant      mysté-\nrieux d'une vie inconnue.\n   Des parfums lents tout le long des sentiers...\n   Des chansons à mi-voix dans la brise qui vole...\n   Des reflets d'or dans la robe du matin bleu...\n   Des angélus effeuillant des prières...\n   Des oiseaux dans les branches\n   Et des bourgeons qui crèvent, trop pleins de sève...\n   O Printemps, ô Printemps, je salue ton retour!\n\n                                       *\n                                   +       *\n\n   J'erre partout sans savoir où je vais,\n   Ivre de soleil, comme un aveugle dont les yeux se rouvriraient    à la\nlumière.\n   Je sens mon être frémir de tous les désirs fervents qui germent   dans\nles sillons de la terre.\n   Je suis l'arbre de la roule : une sève impétueuse circule dans mes\nmembres que l'hiver avait        engourdis.\n   Et mon cœur rythme         lourdement\n   Des soupirs qui sont presque des sanglots.\n   Mes yeux s'inondent des rayons qui caressent mon corps.\n   Mes mains frissonnent dans le vent.\n   J'erre partout sans savoir où je vais...\n   Et je suis las, bien las...\n   Je m'assieds sur le talus en contemplant    le Printemps    merveilleux\nqui revient du royaume des Saisons,\n   Au long de la route     féerique...\n\n                                    *\n                                   * *\n\n  O Printemps, tu exaltes mon corps et tu meurtris       monôme.\n  Pourtant tu es un clou de Dieu.\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1113, "texte": "                         LE PRINTEMPS DIVIN                            81\n\n   Dans toute la nature, que tu élreins en tes bras pour lui donner ton\nsouffle, tes forces et ta grâce, je devine la présence de Dieu.\n   Du Créateur vers lequel les arbres, bras tendus, envoient la prière\nfraîche et parfumée des bourgeons qui éclosent...\n   Ta lumière, ù Printemps, descend du ciel...\n   Et vers le ciel, tu fais fuser le gazouillis    des oiseaux blottis aux\ncreux des haies.\n   Je te bénis, Printemps     divin!\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n  Seigneur, je suis trop faible encore...\n  Tout défaille en moi quand     j'erre,\n  Parmi l'ivresse du    Printemps,\n  Parmi l'éveil de la nature.\n  Je suis faible et mon âme est éperdue...\n  Avant de m'envoyer dans ce Printemps, dans ses parfums          et dans\nsa volupté.\n  Nourrissez moi du Pain des forts.\n  Et qu'alors je m'en aille Vous retrouver dans la nature,\n  Illuminé de votre grâce,\n  0 mon Dieu, ô Printemps éternel de mon âme!\n\n                                                       RENÉ   GERMANE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-008", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 82, "page_fin": 87, "titre_corps": "Claudel et le théâtre du Vieux-Colombier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Tancrède de Visan", "ancre_debut": "Claudel et le théâtre du Vieux-Colombier J'ai assumé p e n d a n t quat", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 111, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1991, "texte": "Claudel et le théâtre\n                  du Vieux-Colombier\n\n               J'ai assumé p e n d a n t quatre années la tâche ingrate\n                  de chroniqueur t h é â t r a l ; j ' a i contracté à ce\n                  dangereux exercice de telles courbatures, u n e\n                  telle répugnance instinctive que je ne puis\n                  remettre les pieds dans une salle des boule-\n                  vards sans éprouver encore quelque nausée.\n                  Quelle funeste ankylose intellectuelle, quelle\n                  déformation professionnelle contractée à ce ser-\nvice ou mieux à cette servitude! T r a i t e m e n t i n h u m a i n ! en-\nfermer un h o m m e chaque soir dans un lieu privé d'air et l'obli-\nger à contempler, sous une lumière factice, des passions et des\ndrames plus conventionnels encore ! Oh ! mes forêts ! mes\nmontagnes de Savoie et du D a u p h i n é ! mon chien de chasse et\nmon fusil !\n   Du moins ai-je résilié ces fonctions avec un immense soupir\nde soulagement, non sans avoir gagné à ce supplice quelque\nexpérience, un peu de sagesse et un amour de la nature et du\nvrai lyrisme qui ne m ' a b a n d o n n e r a plus.\n   On a tout dit sur le théâtre contemporain, sur la médiocrité\ndes pièces comme sur le mercantilisme où sont tombées nos\nprincipales scènes. L a pénurie du talent ne le cède qu'au trafic\néhonté dont s'entoure la réception d'un ouvrage. L e théâtre,\nassimilé à une industrie, s'est avili dans la mesure où l'art\ntrafique de l'esprit comme d'une denrée. Parlerai-je des com-\npromissions inhérentes à la profession de critique d r a m a t i q u e ,\nde l'insolente suffisance de misérables cabotins, plus insuppor-\ntables que les plus fats de nos poètes? T o u t cela est connu, percé\nà jour. Mais il semble, à cette heure, si difficile de remonter le\ncourant de la routine, et le scandale du théâtre contemporain si\nbien admis, passé dans nos mœurs, qu'on ne se préocupe même\nplus de remédier à cet état e n d é m i q u e .\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2468, "texte": "         CLAUDEL ET LE THEATRE DU VIEUX-COLOMBIER                          83\n\n\n    P o u r t a n t l'appui de quelques h o m m e s de lettres riches et\néclairés a décidé la création d'un théâtre indépendant, libre des\npréjugés inhérents d'ordinaire à ces sortes d'entreprises et grou-\npant tous ceux, « acteurs, auteurs, spectateurs, que tourmente\nle besoin de restituer sa beauté au spectacle scénique. » L e\nthéâtre du Vieux-Colombier, disons-le bien haut, est une magnifi-\nque entreprise d'art, assez raisonnée pour n'être point chiméri-\nque, assez soutenue par de jeunes énergies et des volontés\nlucides pour durer et créer peut-être un fécond mouvement\nd'émulation. Décabotiniser la scène, l'arracher aux marchands\njuifs; servir l'auteur de talent, collaborer avec lui avec soumis-\nsion; rendre au théâtre, « l e plus décrié de tous les a r t s » ,\nl'honnêteté, le lustre, la considération que nous réclamons de\nlui pour nous y intéresser ; revenir aux chefs-d'œuvre et aban-\ndonner au boulevard ce qui ne mérite pas la peine d'être\n a d m i r é ; être assez hardi pour monter les pièces nouvelles, les\n pièces lyriques, celles que nous voulons, que nous attendons\n depuis si longtemps, qui existent, qui sont « injouables » —\nvoilà ce qu'on nous propose et ce qu'on offre à notre intérêt.\n U n e telle tentative est assez belle pour exciter non seulement\n notre joie, mais encore le respect et la vénération.\n\n                                        *\n                                    *       *\n\n\n   Il n'est que deux sortes de théâtres : le théâtre d'observation,\nd'analyse, bref le théâtre psychologique, et le théâtre lyrique.\nL e premier peut d'ailleurs ne faire q u ' u n avec le second et\nréciproquement. L e théâtre l y r i q u e ! Les critiques officiels, les\nfaux classiques ont-ils assez tempêté contre ce g e n r e ! L e s piè-\nces de H u g o sont mauvaises, disent-ils, dans la mesure où elles\nsont lyriques. Pauvres r a i s o n n e m e n t s ! Q u ' y a-t-il de plus lyri-\nque q u ' u n e tragédie de Racine, sinon une pièce de Sophocle, à\nmoins que ce ne soit un drame de Shakespeare ? Mais laissons\nces discussions capables de nous entraîner bien loin, et hâtons-\nnous d'arriver à Claudel.\n   P a u l Claudel, comme ce nom sonne bien! et qu'il représente\nd'efforts, de conscience, de génie trop longtemps dédaigné !\nA présent ce nom est connu; des snobs se piquent de le pronon-\ncer hors de propos, c'est l'homme du XX e siècle. Soit, mais la\n"}, {"page_pdf": 113, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2349, "texte": " 84                         DURENDAL\n\n\n gloire souvent arrive trop tard. Que sa lumière aurait été\n douce, dix ans plus tôt, au cœur de l'auteur de l'Otage! Aujour-\n d'hui les mérites de Claudel sont trop évidents pour susciter\n d'ardentes querelles. On l'accueille, on l'admet, on le fête.\n Mais jadis, mais au temps de la Connaissance de l'Est et de Tête\nd'or, qui s'est soucié d'élever la voix, de dire : voilà celui que\nnous cherchions? Quel académicien fut assez clairvoyant pour\ns'honorer de cette découverte et distinguer Claudel de la foule\nintellectuelle? Ah! trop lente justice, comme tes jugements\nnous semblent parfois se changer en amendes honorables !\n   Oui, il y a dix ans, les admirateurs de Claudel se comptaient\net leur voix ne fut point écoutée. Je revois quelques amis se\nréunissant pour lire l'Arbre et appelant dans leur cœur le jour\ntriomphant qui tardait. 11 n'a pas dépendu d'eux que Claudel\nentrât plus tôt dans la gloire et moi-même ai-je refusé de\nconsacrer une étude à l'auteur de la Ville, sachant que je ne\nserais pas entendu. C o m m e ils auraient été plus doux les\napplaudissements d'aujourd'hui s'ils étaient alors venus confir-\nmer un artiste dans sa foi, au seuil de son effort !\n\n                                  *\n                              *       *\n\n\n   L e théâtre de Claudel est également d'observation et lyrique,\nune sorte de vaste monde, de comédie h u m a i n e tragique et\nsculptée d a n s du langage. L'image et la métaphore prennent ici\nune ampleur et une majesté dignes des types qu'elles désirent\néterniser, à la manière du théâtre grec ou de Shakespeare. Car\nc'est à cette comparaison qu'il importe tout de suite de recourir.\nLes personnages de Claudel sont des types représentatifs de\nl'humanité tout en se gardant de l'abstraction. Ce théâtre est\nune vaste fresque où les passions les plus violentes, les plus\nprofondes, les plus douloureuses, les plus nobles parfois, sont\nfixées dans des traits inoubliables.\n   U n autre caractère de ce théâtre est son action. L e reproche\nle plus souvent formulé contre l'œuvre de Claudel est de man-\nquer d'action. M. Richard Mounet a pris la peine dans une\nconversation amicale, à la représentation de l'Echange, de me\nsoutenir que les pièces de Claudel ne sont pas du théâtre. Plai-\nsante distinction! Qu'est-ce qui est du théâtre et qu'est-ce qui\n"}, {"page_pdf": 114, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2562, "texte": "           CLAUDEL ET LE THÉÂTRE DU VIEUX-COLOMBIER                          85\n\n\nn'en est pas? Voilà ce que je voudrais savoir. Rien ne com-\nmence, rien ne finit, déclarait M. Richard M o u n e t ; les person-\nnages de Claudel ne bougent pas; on n'assiste chez eux ni à\nun commencement de crise, ni à un dénouement psychologique,\nle troisième acte recommence le second, qui répète le premier.\n   Ce j u g e m e n t m e semble sévère, pour ne pas dire plus. Peut-\non vraiment soutenir qu'il n'y ait pas lutte, conflit entre les\ndivers personnages de ce théâtre et dans l'âme de chacun d'eux.\nCela semble si peu vraisemblable que toutes les pièces de\nClaudel sont orchestrées précisément autour du même motif.\nD a n s chacun de ces drames il s'agit en effet d'un échange.\nSygne de l'Otage échange sa pureté, sa jeunesse, sa liberté, son\namour pour sauver le pape. Dans l'Echange, Louis L a i n e troque\nsa femme pour L é c h y Elbernon. L'Annonce faite à Marie repose\nsur cette m ê m e idée d'échange, ainsi que Partage de Midi. Cet\néchange est d'ailleurs toujours funeste. Il semble que cela rompe\nquelque équilibre nécessaire et préétabli, que cela contredise\ndes lois essentielles de la nature. D'où la série de catastrophes\nqui terminent ces drames. Alors, cela est bien de l'action.\n   L'Echange,    disons-le tout de s u i t e , ne fut pas très bien\naccueilli au Vieux-Colombier. Etait-ce que mes confrères de la\nrépétition générale, trop habitués à d'autres genres, se sentaient\ndépaysés? Peut-être. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas trouvé dans\nla presse l'article que j ' a t t e n d a i s , l'article qui aurait tant honoré\nson auteur. D'autres ont tenté un parallèle entre l'Annonce faite\nà Marie et l'Echange, pour conclure à l'avantage de cette pièce-\nlà sur celle-ci. On a dit : « œuvre de jeunesse », et je ne sais\nrien de plus comique q u ' u n e telle excuse, comme si les «œuvres\nde jeunesse » n'étaient pas, les trois quarts du temps, très au-\ndessus des «œuvres de maturité », comme qualité de fond,\ncomme lyrisme et comme vie?\n   Allons, pourquoi ne pas l'avouer? L'Echange, qui date de 1894,\nest un chef-d'œuvre; et, si je ne craignais d'être taxé de para-\ndoxal,je dirais : l'Echange est peut-être le d r a m e le plus shakes-\npearien de Claudel. Quatre personnages, fièrement campés\ndans leur individualité, incarnent quatre types représentatifs\nde l ' h u m a n i t é ; le poète libre, la femme h u m b l e de devoir, le\nmarchand et la fille sensuelle ou malfaisante. Chacun dit ce\nqu'il faut qu'il dise pour se peindre dans tous ses mots.\n"}, {"page_pdf": 115, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2391, "texte": "86                            DURENDAL\n\n\n   Louis L a i n e est cet aventurier que nous avons tous connu\nun jour, un grand enfant intrépide et fou qui rêve de tout ce\nqu'il ne possède pas, de tout ce qui est loin. Il n'a q u ' u n e idée :\npartir, toujours partir. C'est l'incarnation vivante du désir en\nperpétuel mouvement et j a m a i s satisfait. Aussi vit-il au petit\nbonheur, là où il se trouve, insouciant : « j e ne sais pas ce que\nc'est qu'hier et que d e m a i n . C'est assez que d'aujourd'hui pour\nmoi. »\n   Ce poète, ce dissipateur, cet esprit terrestre sur lequel la\nraison n'a pas de prise, a épousé Marthe, la Douce-Amère, la\nfemme dont la passion est de faire son service, la t e n d r e et\nfidèle créature créée pour les joies du foyer et de la tradition.\n« Chacun, dit-elle, porte dans son cœur durant qu'il travaille\nl'image de sa porte et de son puits et de l'anneau où il attache\nle cheval. » L a compagne sûre, qui crie cette chose admirable\nà son volage époux parlant des femmes : « Les femmes! Il n'y\na pas de femmes. »\n   U n des rôles les plus poussés est sans doute celui de T h o m a s\nPollock Nageoire, le marchand par excellence, l'Américain de\nla légende et aussi de l'histoire, celui qui vend de tout, qui fait\nde l'argent avec tout, qui dit de chacun : « Combien vaut-il? »\nClaudel a campé ce caractère en pleine lumière et lui a donné\nun saisissant relief, nous le m o n t r a n t « la main dans la poche\ncomme s'il comptait dedans ce que vous valez ». Sans étonne-\nment, de la façon la plus simple qu'il soit, il propose à L a i n e\nde lui acheter sa femme et, lorsque cette dernière lui m o n t r e r a\ntout l'odieux d'un tel marché, T h o m a s Pollock dira le plus\nnaïvement du monde : « Je n'ai pas usé de tromperie ni de vio-\nlence, et je n'ai pas voulu lui faire tort. Je lui ai offert de l'ar-\ngent, et il est tombé d'accord avec moi. »\n   Et voici le personnage digne de Shakespeare : Lechy\nElbernon, la femme hystérique, perpétuellement insatiable et\ninsatisfaite, la cabotine ne se plaisant que dans le crime, pos-\nsédée du démon, le cœur stérile qui souffre de ne pouvoir\naimer. « J'ai du feu au d e d a n s , mais ce n'est pas au cœur, et il\ny a toujours quelque chose que je ne peux pas réchauffer,\ncomme un glaçon enveloppé dans une serviette. » Ah! l'étrange\nfigure, digne de tenter un Rops! L a gouge terrible, le principe\ndu mal incarné!\n"}, {"page_pdf": 116, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1312, "texte": "         CLAUDEL ET LE THÉÂTRE DU VIEUX-COLOMBIER                      87\n\n\n     Ces q u a t r e personnes vont, viennent, se meuvent dans une\natmosphère d r a m a t i q u e , s'échangent avec leurs âmes opposées\net contradictoires, et ce quadrille monstrueux nous emporte\nd a n s sa course frénétique et lyrique.\n     Il y a, entre autres, un moment pathétique où le frisson vous\ngagne. Je ne connais rien de plus terrible que la dernière scène\ndu troisième acte. Ce fut un trait de génie de nous montrer\nT h o m a s Pollock en habit de soirée et chapeau haut de forme\nt r a î n a n t par les pieds le cadavre de Louis L a i n e , puis se\ndécouvrant gravement, tandis que L e c h y ronfle ivre-morte et\nq u e la maison du businessman flambe.\n     P a r ses brusques sautes d'humeur, son entrain diabolique,\nson mélange de cabotinage, de haine et de douleur le per-\nsonnage de Lechy E l b e r n o n est presque impossible à tenir.\nMlle Louise Marion a fait ce qu'elle a pu. L e s autres héros de\nce d r a m e ont trouvé en M m e Marie Kalff, en M M . Dullin et\nCopeau des interprètes extrêmement lucides et intelligents.\n     J'ai plusieurs fois, au cours de ces notes hâtives, prononcé le\nnom de Shakespeare. Je n'ai rien de plus à ajouter.\n\n                                           T A N C R È D E DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-009", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 88, "page_fin": 91, "titre_corps": "Un séjour à Notre-Dame d’Aiguebelle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Saladin", "ancre_debut": "Un séjour à Notre-Dame d'Aiguebelle LA route est blanche sou", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 117, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2995, "texte": "Un séjour à Notre-Dame d'Aiguebelle\n\n                  LA route est blanche sous le soleil et les petits chênes qui la\n                    bordent sont gris de poussière. — De cette voiture qui\n                   me conduit à la Trappe, je regarde le paysage. Il s'étend\n                    toujours pareil : une plaine où ondulent quelques collines\n                    couvertes de ces mêmes petits chênes verts. Justement\n                    il nous faut gravir une de ces collines et nous avançons\n                    doucement. Ce pays est triste et j'ai le cœur serré, je ne\n                    sais pourquoi. Je songe à Huysmans dans la carriole qui\n                    le menait à Notre-Dame de l'Atre. Je le vois : ses yeux\ninquiets interrogent le pays comme ce soir je questionne ces lieux où je\npasse pour la première fois. Mon Dieu, je ne vais pas m'enfermer en une\nretraite; je n'aurai, je le sais, aucune règle à observer et je ne crains pas la\nsolitude. Mais j'ai quitté la petite ville où s'écoule tranquille ma vie quoti-\ndienne; j'en suis séparé par cette longue route parcourue que je vois derrière\nmoi, unissant les villages et les clochers entre eux ; je vais vers des hommes\ndont la vie ne m'est connue que par des récits et des lectures. Il y a des saints\ndans les Trappes, et cette idée que je vais peut-être en trouver un m'est si\nnouvelle qu'elle m'effraye. Tandis que je me laisse aller à ma rêverie, nous\nsommes arrivés à la cime de la colline et nous avons vue sur une vallée plus\nverte et plus sauvage. « Aiguebelle est au fond » me dit le conducteur. En effet,\nla voici qui se dévoile, cette Trappe que j'attendais. Loin au devant, j'aperçois\nde vastes labours; des frères poussent la charrue que tirent des bœufs magni-\nfiques. Un petit ruisseau longé de hauts peupliers borne ces champs. La\nTrappe elle-même est simple et n'a rien de roman, ni de gothique. Ce sont,\ndes bâtiments crépis, comme les maisons où vivent dans ma ville les notaires\net les gens de condition ; ils sont seulement un peu plus vastes et un petit\nclocher carré les surmonte. Le chemin est maintenant bordé de cerisiers ; des\nfrères, en robe brune, nous croisent, l'un derrière l'autre; le premier récite le\nchapelet, et les autres répondent, sans détourner la tète, les mains dans leurs\nmanches, pareils au Saint-François qu'a peint Zurbaran.. Enfin, nous arri-\nvons. Descendu de voiture, je prends un petit sentier qui mène à l'hôtellerie\npar de multiples lacets. Le Père Anselme m'accueille; de loin je vois son\nprofil qui se détache sur la porte massive : il ressemble à Titus, tel qu'il était\nsur les médailles antiques de mon livre d'histoire, au collège. Il m'installe\ndans une petite chambre où il y a un lit de fer avec au-dessus un crucifix et\nun bénitier, une table, une chaise et une grande armoire. Aux murs, qui sont\ntapissés, pendent deux ou trois images de saints. Comme j'ai ma liberté jus-\nqu'à sept heures, je sors et erre dans les alentours. Le soir tombe et je reviens.\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3345, "texte": "              UN SÉJOUR A NOTRE-DAME               D'AIGUEBELLE                 89\n\nDans le vestibule je croise un abbé dont l'allure m'arrête. Il est de taille\nmoyenne, presque petit; il avance lentement, d'une marche rvthmique. frap-\npant les dalles d'une canne de bois. Il est coiffé d'un chapeau rond de forme\nitalienne. Dans son visage je ne vois que les yeux qui brillent dans la\ndemi-obscurité, profonds et lumineux, le nez fin et les lèvres minces. Il\npasse sans m'apercevoir, tout entier au rêve qu'il semble poursuivre..\nA table, il y a un professeur de l'institut catholique de Lyon, un vicaire de\nParis, un Père dominicain et deux jeunes hommes. Ils parlent de cet abbé\nque je viens de. croiser. Ils le nomment.\n   C'est le lendemain que je fis la connaissance de Louis Le Cardonnel. J'arri-\nvais dans la petite chapelle de l'hôtellerie comme il achevait de célébrer la\nmesse. Il descendait de l'autel, revêtu de la chasuble d'or, portant dans ses\nmains le calice couvert du voile. Je le rejoignis dans la sacristie quelques\nminutes après et m'approchant je lui dis: « Monsieur l'abbé, depuis long-\ntemps je vous admire et je vous aime ». Il fixa sur moi ses yeux limpides, et\nsans paraître étonné, de sa voix grave, il me répondit simplement : « Mon\nami, il suffit que vous m'aimiez ». Puis il m'entraîna dans le jardin. Là, il\nme questionna sur ce que je faisais. Je venais d'être reçu bachelier et je lui\nracontais comment, en seconde, j'avais lu ses Poèmes et en avais été ravi,\ntellement que sur un carnet j'en avais transcrit plusieurs, entre autres la\ncurieuse Louange du sommeil et, autant qu'il m'en souvient, l'admirable\nAttente Mystique. Il m'écoutait sans rien dire ; sans doute je lui inspi-\nrai confiance, car lorsque je m'arrêtai, à son tour il me parla. Nous allions\npar les allées bordées de houx bas et de petits ifs. La matinée était pure;\nl'air frais nous réjouissait, nous donnait une sensation de renouveau. Je ne\nsais plus les paroles qu'il me dit. Elles se fondaient dans la lumière matinale\net je m'abandonnais à leur musique. Ainsi devisant nous restâmes jusqu'à\nl'heure du repas. Nous nous connaissions. Le soir, je réclamais de lui qu'il\nme récitât un poème. Je me souviens : nous étions devant le petit bassin rond\nqui est au milieu des vignes ; les poissons rouges nageaient paisiblement à mi-\nprofondeur ; il s'était adossé contre une treille, et il commença ces vers qui me\njetaient dans une émotion délicieuse :\n\n                          Toi que je mène à la lumière.\n                          Toi que, troublant dans ton émoi,\n                J'ai choisi pour verser en toi mon âme entière...\n\n   Il disait de sa voix lente, tour à tour chantante et caressante, modulée selon\nla pensée Jamais plus merveilleuse fête ne fut donnée à mon cœur. Ces\nparoles, ces rythmes n'étaient point appris; ils étaient chantés par celui-là\nmême qui les avait créés; ils venaient du plus profond de son être; ils étaient\nsa substance; ils ne faisaient qu'un avec lui ; ils étaient lui...\n   Le lendemain et les jours suivants, je les passai avec Le Cardonnel. Après sa\nmesse,' que je lui servais, nous errions sous les tilleuls, reprenant la conversa-\ntion de la veille comme si nous ne nous étions pas quittés. Il me contait ses\nsouvenirs d'Italie, louant cette terre magnifique, ses villes fleuries, et entre ses\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3618, "texte": "90                                 DURENDAL\n\n\nvilles, Assise, qui reçut de Dieu le don magnifique du Poverello et Florence\nla Belle; sa pensée allait surtout à ces hommes du Quattrocento qui la peuplè-\nrent de lettrés et d'artistes, à ces humanistes que Ghirlandajo a peints dans le\nchœur de Sainte-Marie-Nouvelle : « Le premier est Messire Marsilio Ficino,\nqui a un habit de chanoine; le second, avec un manteau rouge et un collet\nnoir, est Cristoforo Landino et Demetrius le Grec, celui qui se retourne; et,\nentre ceux-ci, celui qui lève un peu la main est Messire Angelo Poliriano »\n(Vasari). Tandis qu'il les évoquait, une libellule passait, nous laissant\nl'éblouissement de son or vert et de ses ailes bruissantes; elle se posait sur une\ntouffe des ifs et restait là, étincelante sous le soleil, telle un bijou sur une robe\nde femme. Le Cardonnel s'approchait et elle ne fuyait pas. Alors, ravi, il la\nbénissait d'un geste attendri. Nous étions, dans ces clairs matins innocents,\nsemblables à des enfants qu'enchante la fraîcheur des verdures mouillées et la\nterre qui s'éveille. Un jour que nous nous promenions sous les tilleuls, je lan-\nçais par jeu ma canne en l'air, de telle sorte qu'elle resta accrochée à une bran-\nche. Et nous voici tous deux cherchant à la faire descendre, lançant contre elle\nd'abord nos chapeaux, puis des cailloux, puis courant le jardin pour trouver\nune perche qui l'atteindrait. Tous nos efforts restaient vains. Après un quart\nd'heure de lutte, nous étions encore sous l'arbre, regardant avec désespoir\ncette canne obstinée. Le Cardonnel me dit alors : «Vois-tu, puisque nous n'ar-\nrivons à rien, nous allons prier. Tu verras : la canne descendra toute seule » ;\nnous récitâmes une prière. Quelques minutes après, comme nous étions le nez\nen l'air, attendant le miracle, le frère Fulcran vint à passer, revenant du\ntravail avec sur son épaule un long bâton. Il fit tomber ma canne et nous\ndîmes merci à Dieu...\n    ... Lorsque le soir tombait, nous allions nous asseoir sur un banc à moitié\nenfoui sous le lierre, tout au fond du jardin. Le Cardonnel, en ces heures ado-\n rables, appelait ses pensées les plus exquises; il m'apprenait à vénérer ceux et\n celles qui l'avaient compris, aimé et aidé, telle cette noble dame qu'il a pieuse-\n ment célébrée dans In Memoriam. Il m'enseignait la vie éternelle et combien\n elle dépasse cette matière où nous sommes enchainés; il me conseillait: « Tu\n es jeune. Regarde le monde bien franchement. Tu verras des choses laides; tu\n rencontreras des amis qui te trahiront; les hommes les plus honnêtes, tu trou-\n veras en eux une méchanceté et une hypocrisie qui ne doivent pas te troubler.\n Tire du mal lui-même ce qu'il contient de beau et de bon. Garde une grande\n indulgence et une grande sérénité ». Il aimait, en ces fins du jour, à parler de\n la mort qui ne lui apparaissait point triste et pénible. Jésus ne nous a-t-il pas\n appris à l'aimer, à l'attendre avec joie, puisque nous serons entre ses bras\n « comme des nouveau-nés » ? Le Cardonnel annonçait cette résurrection avec\n tant de foi et de force persuasive que j'oubliais le poids de mon corps et que je\n me perdais dans une idéale contemplation. O divines émotions, je ne vous ai\n pas retrouvées ! Encore aujourd'hui que plus d'un an a passé sur ces soirs\n d'Aiguebelle, je ne puis me rappeler sans tressaillir ces paroles : « Garde une\n grande indulgence et une grande sérénité ». Cette sérénité, elle se lisait sur\n  son visage et je ne me souviens pas d'avoir jamais entendu de lui une parole\n  de haine. Si quelqu'un ou quelque chose lui semblait laid ou vil, il raillait\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2136, "texte": "                UN   SÉJOUR     A NOTRE-DAME         D'AIGUEBELLE                   91\n\n\n\navec une ironie discrète et amusée d'une nuance telle qu'il me faut recourir à\nune comparaison bien inattendue et la mettre à côté de cette grâce malicieuse\nque nous aimons chez Alfred de Musset. Cette abeille de l'Hymette nous donne\nun miel succulent; mais si ces barbares aventuraient sur le mont sacré leurs\npas profanateurs, elle saurait les piquer et les forcer à la retraite. En tout cas,\nelle ne les provoquera pas. Un jour de mauvais temps, nous nous étions réfu-\ngiés dans sa chambre. Le vent soufflait, faisant battre la pluie contre les vitres.\nIl était assis sur son petit lit, accablé, et se laissait aller à sa mélancolie. Au bout\nd'un long moment, il se reprit : « Ne m'écoute pas, me dit-il, je suis énervé\npar ce temps. Ah! tu me vois en de mauvaises circonstances. J'aurais voulu te\nconnaître en ces beaux jours de Florence où tout enchante, où nos âmes\nauraient pu s'épanouir pleinement! » Je sentais qu'il disait vrai. Il n'est point\nfait pour la tristesse; il n'est point fait pour la rancœur. Son cœur ne sait\nqu'aimer. Dans son Roman du Lièvre, Francis Jammes, nous ayant fait tra-\nverser le Paradis des bêtes, arrive au jardin où repose Dieu. Il s'arrête, se\ndemande d'où vient le prodige de sa beauté et s'écrie enfin : « Peut-être n'y\na-t-il que de l'amour! »\n   L'âme de Le Cardonnel est semblable au jardin de Dieu : en elle, il n'y a que\nde l'amour ; je l'ai connu au moment où des soins matériels l'occupaient et le\ntroublaient. Pourtant il émanait de lui une lumière bienfaisante et véritable-\nment surnaturelle. Lorsque le dégoût et l'ennui de ma vie inquiète m'acca-\nblent, pour retrouver la paix du cœur, il me suffit de l'évoquer, ce prêtre et ce\npoète magnifique. Il a vécu, il a vu des laideurs et des bassesses sans nombre,\nil a traversé de dures épreuves; il a gardé sa foi intacte, son espérance vivante,\net de lui rayonne cette joie divine, grave mais infinie qu'on lit sur le visage\ndes Anges, au Paradis de Fra Angelico.\n                                                                  JEAN   SALADIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-010", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 92, "page_fin": 103, "titre_corps": "Joris-Karl Huysmans", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Halflants", "ancre_debut": "Joris-Karl Huysmans PARMI les grandes conve", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 121, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2760, "texte": "Joris=Karl Huysmans\n\n                   PARMI les grandes conversions au catholicisme, si nombreuses\n                     au XIX e siècle dans le monde des intellectuels, celle de\n                     Joris-Karl Huysmans ne fut pas la moins extraordinaire.\n                     Quand l'auteur d'En Route frappa à la porte de l'Église, en\n                     demandant humblement de revêtir l'habit des pénitents, il\n                     arrivait de plus loin que les Coppée, les Bourget, les Brune-\n                     tière; il sortait des bas-fonds du naturalisme et de la pois-\n                     seuse école de Zola, et avec plus de vérité encore qu'Adol-\n                     phe Retté, il eût pu caractériser sa conversion par les\nmots : « Du Diable à Dieu! »\n   Rappelons, en quelques traits rapides, les principaux événements de sa vie.\n   Né à Paris d'une famille de peintres hollandais, Huysmans reçut le bap-\ntême dans cette église de Saint-Séverin qu'il décrira plus tard, à plusieurs\nreprises, avec « sa futaie de palmiers dont un fruit tombe en une goutte de\nsang, en un rubis de veilleuse, devant le tabernacle ».\n   Après ses années de lycée, dont il évoque la tristesse, çà et là, dans ses\nouvrages, il commença ses études de droit pour les interrompre aussitôt et\nentrer au Ministère de l'Intérieur, où il est resté trente-deux ans.\n   Ses débuts littéraires remontent à 1874. C'est alors qu'il publie le Drageoir\naux Epices. suivi de près d'une série de romans, où l'influence de Zola se\nmanifeste, avec cette différence toutefois que le disciple est plus raffiné de\nlangue, plus avide de mystère que son maître.\n   A partir d'A Rebours, l'on peut dire que l'auteur est « en route » vers le\nchristianisme, dont, depuis sa première communion, il avait abandonné toute\npratique et qui avait péri en lui par les sens. Mais il lui faudra encore dix ans\navant de revenir à l'Eglise par le chemin du satanisme!\n   Il a raconté l'histoire de la dernière étape de sa conversion dans En Route.\nA quarante-cinq ans, talonné par la grâce, fatigué de ses doutes, écœuré de\nses misères morales, il se rend à la petite Trappe de Notre-Dame d'Igny,\nsituée, près de Fismes, sur les confins de l'Aisne et de la Marne. Là, il fait\nune retraite, se confesse et communie.\n   Après quelques hésitations à entrer dans l'Ordre de Saint-Benoit, il se fixe\nà Ligugé, en face du monastère bénédictin, en qualité d'oblat, pour vivre du\nmoins à l'ombre de l'abbaye et assister tous les jours, avec une admirable\nrégularité, à l'office des moines. Il vit là deux ans, après quoi l'exil des reli-\ngieux le force à rentrer à Paris, où il meurt en 1907, après les longues et hor-\nribles souffrances du cancer, supportées avec la résignation d'un saint,\n"}, {"page_pdf": 122, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3098, "texte": "                          JORIS-KARL HUYSMANS                                   93\n\n\n Ces notes biographiques se compléteront par l'étude des œuvres, si étroite-\nment mêlées à sa vie.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Certes, ils ne sont pas recommandables, les premiers livres de Karl\nHuysmans! Adultères et concubinages, c'est le résumé d'EN MÉNAGE (1881)\net des SŒURS VATARD, où le détail réaliste et répugnant apparaît trop sou-\nvent; œuvres d'ailleurs dépourvues de toute moralité et n'aboutissant qu'au\npessimisme déprimant. La langue est déjà celle de Huysmans et le caractère de\nl'auteur se manifeste dans cette abondance des détails culinaires qu'on retrou-\nvera dans En Routent la Cathédrale.\n   Dans A REBOURS (1884), Huysmans met en scène un personnage bien sin-\ngulier, le même, au fond, qui dans les ouvrages suivants portera le nom de\nDurtal. Ce des Esseintes est un névrosé, un désabusé de la société. Il décide\nde s'enfermer comme un reclus dans sa maison de Fontenay, où sa misan-\ntrophie le porte à vivre \" à rebours \", à prendre le contrepied des habitudes\nhumaines: il dort le jour, déjeune à 5 heures du soir, dîne vers minuit, soupe\nle matin, servi par deux vieux domestiques qui ont ordre de ne lui parler que\npar monosyllabes; il ne lit pas les journaux; des goûts bizarres et pervertis le\nportent à tout ce qui est monstrueux et artificiel dans la nature, l'art, la litté-\nrature, la morale. C'est un malade d'esprit et de cœur, un égoïste blasé qui\ncherche des sensations neuves, lesquelles d'ailleurs le laissent tout aussi mé-\ncontent de lui-même. Il s'est fait fabriquer ce qu'il appelle un « orgue à\nbouche », c'est-à-dire une série de petits barils à liqueurs, étiquetés « flûte,\ncor, voix céleste », grâce à quoi il combinait des « symphonies intérieures » :\n   « Chaque liqueur correspondait, selon lui, comme goût, au son d'un\ninstrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette dont le chant est\naigrelet et velouté; le kummel au hautbois dont le timbre sonore nasille; la\nmenthe et l'anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et\ndouce; tandis que, pour compléter l'orchestre, le kirsch sonne furieusement\nde la trompette; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents\néclats de pistons et de trombones, l'eau-de-vie de marc fulmine avec les assour-\ndissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la\ncymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche, par\nles rakis de Chio et les mastics! » (1).\n   Il opère de môme pour la vue, en tapissant ses appartements d'hétéroclites\nagencements de couleurs, et pour l'odorat, en opérant des sélections de par-\nfums dont chacun doit éveiller en lui des impressions et des sentiments\ndéterminés.\n   La nature ne présente d'intérêt pour lui que si elle est extraordinaire : les\nfleurs, pour lui plaire, doivent avoir l'air artificiel, et il recherche avidement\nles orchidées les plus extravagantes. Une énorme tortue lui tient compagnie,\n\n\n  (1) A Rebours, p. 63.\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3257, "texte": "                                                     DURENDAL\n94\n\nmais il fait glacer d'une couche de dorure sa carapace et l'incruste de pierres\nprécieuses dont il combine longuement la disposition et le jeu de reflets, fan-\ntaisie qui, naturellement, ne tarde pas à coûter la vie à la bête.\n    Sa bibliothèque est composée, elle aussi, au rebours des traditions littéraires.\nSes préférences vont aux auteurs latins, non pas à Virgile, « l'un des plus ter-\nribles cuistres, l'un des plus sinistres raseurs que l'antiquité ait jamais pro-\nduits », ni au « Pois chiche » qui l'horripile par « ses adipeuses périodes mal\nliées entre elles par le fil des conjonctions », mais bien aux écrivains de la\ndécadence, dont la langue maniérée, chargée de termes empruntés, lui paraît\navoir une saveur comparable à celle des « décadents » du XIX e siècle français.\n    Parfois, les idées religieuses le reprennent, mais il penche vers un catho-\nlicisme dans le genre baudelairien, où l'obscénité entre pour une bonne part.\nDe là, dans ce livre, des pages d'une immoralité raffinée.\n    Une vie comme celle de des Esseintes devait aboutir à la neurasthénie, si\npas à la folie. Obligé de recourir au médecin, il ne voit de salut contre le\ndétraquement complet du cerveau que dans le retour à la société, et, la mort\ndans l'âme, il quitte sa retraite :\n    « Des Esseintes tomba, accablé, sur une chaise. — Dans deux jours je\nserai à Paris; allons, dit-il, tout est bien fini; comme un raz de marée, les\nvagues de la médiocrité humaine montent jusqu'au ciel et elles vont engloutir\nle refuge dont j'ouvre, malgré moi, les digues. Ah ! le courage me fait défaut\net le cœur me lève ! — Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de\nl'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s'embarque\nseul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent plus les conso-\nlants fanaux du vieil espoir (1)! »\n    Ainsi ce livre d'un jouisseur déséquilibré aboutissait à une prière, et Barbey\nd'Aurevilly, après l'avoir constaté, ajoutait, en 1884, huit ans avant la con-\nversion de son auteur, ces lignes remarquables : « Baudelaire, le sata-\nnique Baudelaire, qui mourut chrétien, doit être une des admirations de\n M. Huysmans... Eh bien, un jour, je défiai l'orginalité dé Baudelaire de\nrecommencer les Fleurs du mal et de faire un pas de plus dans le sens épuisé\ndu blasphème. Je serais bien capable de porter à l'auteur d'A Rebours le\n même défi : « Après les Fleurs du mal, — dis-je à Baudelaire, — il ne vous\n reste plus, logiquement, que la bouche d'un pistolet ou les pieds de la\n Croix .» Baudelaire choisit les pieds de la Croix. Mais l'auteur d'A Rebours\n les choisirat-il (2)? \"\n    Vingt ans après, dans une préface à une nouvelle édition d'A Rebours,\n Huysmans répondait à la question de Barbey d'Aurevilly ces simples mots :\n il C'est fait ».\n     En 1884, cependant, il était encore bien éloigné de cette détermination.\n Lui-même a dit avec raison que, si son évolution vers le catholicisme avait\n commencé à cette époque, elle était plutôt passive. C'est à son insu que la\n grâce agissait en lui. Pendant cinq ans encore, après la publication\n\n  (1) A Rebours,       p.   291\n  (2) B A R B E Y D ' A U R E V I L L Y , Le Roman    contemporain,   p . 282.\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3250, "texte": "                         JORIS-KARL HUYSMANS                                95\n\n\nd'A Rebours, il ne se souvient d'avoir éprouvé aucune velléité catholique,\naucun regret de la vie qu'il menait, aucun désir de la renverser.\n   C'est ce qui explique le livre suivant : EN RADE (1887), qui se rattache\nplutôt à ses premiers romans : les Sœurs Vatard et En Ménage. Il y fait la\nsatire de la cupidité du paysan. Deux Parisiens, Jacques Maries et sa femme,\ns'installent dans un château abandonné et quasi inhabitable, près de la chau-\nmière d'un oncle avare, qui, au lieu de soulager leur détresse pécuniaire,\ncherche à gruger leur dernier pécule. Ils sont venus là, fuyant Paris et les\nmécomptes financiers, espérant trouver la « rade » où ils jouiraient de la paix\ndans la solitude. Leur attente est déçue et, ayant enfin reçu de l'argent de\nParis, ils se hâtent de reprendre le train sans idée de retour.\n   Cette étude de mœurs est pimentée de digressions qui elles, du moins, rap-\npellent les divagations du héros d'A Rebours. On y trouve encore des nomen-\nclatures de pierres précieuses ; des échappées sur les sciences, auxquelles ce\nJacques Maries s'intéresse par à-coups; des rêves et des cauchemars (il y en a\ntrois, longuement décrits, avec des détails obscènes); des considérations\ndéconcertantes, tout à fait déplacées et même dégoûtantes. Ajoutez-y les\ndescriptions toujours fort nombreuses, fatigantes par leur hérissement de\nvocables hirsutes. C'est un art qui manque d'agrément ; il a quelque chose de\nbarbare, comme des tableaux aux traits rudes, aux couleurs trop crues.\n\n                                      *\n                                     * *\n\n   Friand de l'extraordinaire et du mystère, Huysmans allait, dans L A - B A S\n(1891) se plonger dans le satanisme. Livre singulier et abominable, œuvre\nd'un homme à la fois éperdu d'idéal et affriolé de luxure. Ici apparaît ce\nDurtal, qui n'est autre que Huysmans lui-même: détestant le moderne, il est\nséduit par les idées pieuses et folles qu'il attribue au moyen âge. Durtal\nébauche une histoire de ce fameux Gilles de Rais, ancien compagnon de\nJeanne d'Arc, d'abord fervent et mystique, ensuite célèbre par ses crimes:\nviols, assassinats, satanisme, etc. Le travail de Durtal est entrecoupé d'abord\nde conversations avec Carhaix, le sonneur de Saint-Sulpice, un survivant du\nmoyen âge, isolé dans sa tour en plein Paris, étranger au progrès moderne,\nconfiné dans l'étude du symbolisme des cloches; ensuite, de relations avec\nune dame Chantelouve, initiée au satanisme, et qui donne à Durtal l'occa-\nsion d'assister à la \" messe noire \" du chanoine Docre.\n    L'amitié de Carhaix et de Durtal a fourni à Huysmans les bonnes pages\nde son livre, celles qui annoncent En Route et la Cathédrale; mais les rap-\nports avec Mme Chantelouve sont l'occasion de descriptions d'un réalisme\npoussé au dernier degré de l'obscénité. La luxure, les plus horribles pratiques\nsacrilèges que seul l'enfer a pu inspirer y sont décrites minutieusement, et\n bien que tout cela provoque un haut-le-cœur, l'imagination en reste souillée,\net ma foi! je me demande comment un livre pareil ferait du bien, sauf peut-\nêtre aux âmes abjectes qui n'ont plus rien à apprendre en fait de raffinements\n du vice.\n"}, {"page_pdf": 125, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3020, "texte": "96                                    DURENDAL\n\n\n   Cela est d'autant plus vrai que la tendance générale de l'ouvrage est de\nreprésenter l'Eglise comme entachée des vices les plus abominables, les prêtres\net les religieuses comme infectés de satanisme.\n   Après cela, il faut toutefois admettre que Huysmans se rapprochait du\ncatholicisme, en ce sens que l'évidence du satanisme l'a conduit à admettre\nl'existence du surnaturel et de Dieu. Tous les chemins conduisent à Rome!\nVoici d'ailleurs une page qui le montre bien :\n   « — Ah! dit Durtal, en allumant une cigarette, après un silence, ça vaut\nmieux que de causer de politique ou de courses, mais quelle pétaudière! que\ncroire? la moitié de ces doctrines est folle et l'autre est si mystérieuse qu'elle\nentraîne; attester le satanisme; dame, c'est bien gros, et pourtant cela peut\nsembler quasi sûr; mais alors, si on est logique avec soi-même, il faut croire\nau catholicisme et, dans ce cas, il ne reste plus qu'à prier; car enfin, ce n'est\npas le bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à lutter\ncontre la religion du Christ!\n   » — Eh bien, crois!\n   » — Je ne peux pas ; il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent\net me révoltent!\n   » — Je ne suis pas certain non plus de bien grand'chose, reprit des Hermies,\net pourtant il y a des moments où je sens que ça vient, où je crois presque. Ce\nqui est, en tout cas, avéré pour moi, c'est que le surnaturel existe, qu'il soit\nchrétien ou non. Le nier, c'est nier l'évidence, c'est barboter dans l'auge du\nmatérialisme, dans le lac stupide des libres-penseurs!\n   » — C'est tout de même embêtant de vaciller ainsi ! Ah ! ce que j'envie la\nfoi robuste de Carhaix.\n    \" Tu n'es pas difficile, répondit des Hermies, la foi, mais c'est le brise-\nlames de la vie, c'est le seul môle derrière lequel l'homme démâté puisse\ns'échouer en paix (1) ! »\n   Tandis que les catholiques crièrent au scandale, et non sans motif, à cause\ndes peintures condamnables que contenait ce livre, les incrédules repro-\nchaient vivement à Huysmans de rompre avec le matérialisme de l'école réa-\nliste pour se lancer dans le surnaturel.\n\n                                          *\n\n\n  Hâtons-nous d'arriver au livre capital de Huysmans, EN ROUTE, (1895)\nqu'on pourrait appeler l'histoire de la conversion d'un naturaliste. Il tomba\ndans le monde littéraire comme un bolide, attirant tous les regards par son\néclat soudain et le fracas des discussions qu'il provoqua. Salué avec enthou-\n\n  (1) Là-Bas, p . 428. Les peintures de Là-Bas correspondent elles à une réalité ? Le fond\ndu récit doit être vrai. Huysmans avait rencontré à Lyon un mauvais prêtre, qui prati-\nquait d'odieux mystères, occultes et sataniques. Ce malheureux dévoyé rétracta ses erreurs.\nRome exigea de lui la confession écrite de tous ses méfaits. Çfr. la conférence de Dom\nBesse. prononcée à Bruxelles le 28 mai 1907, publiée dans Durendal, 1907, p. 370. Voir\naussi une lettre de Huysmans à M. l'abbé Moeller, Durendal, 1908, p . 444.\n"}, {"page_pdf": 126, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3441, "texte": "                           JORIS-KARL      HUYSMANS                             97\n\n\nsiasme par certains catholiques, conspué comme un scandale par d'autres,\nobjet de la méfiance des circonspects, il s'attira, par sa sincérité même, des\ntraitements si divers.\n   A ceux qui ne connaissaient pas les ouvrages précédents de Huysmans, ce\nconverti, qui narrait avec trop de crudité ses défaillances morales, devait\ninspirer peu de confiance : n'était-ce pas propager le vice que d'en détailler\nainsi les troublantes horreurs ? Que fait-il donc du nec nominetur in vobis\nde Saint Paul ? Ses « confessions » qui ressemblent si peu à celles de Saint\nAugustin, ne se rattacheraient-elles pas à cette école naturaliste qui, pour\ndonner un regain de saveur à la lubricité, y ajoute le sel du mysticisme ?\n    Quelques-uns l'ont cru, et ils ont trouvé un argument de plus dans le ton\nde l'ouvrage, irrespectueux pour le clergé, prônant avec une désinvolture très\n peu pertinente chez un néophyte les réformes artistiques et littéraires dans le\n domaine religieux, prenant à partie les saints et les docteurs de l'Eglise avec\n un sans-gêne qui se ressentait de la fréquentation des railleurs les plus sar-\n castiques de la religion.\n    Dès la première page, Huysmans crie ses invectives, et y mêle des person-\n nalités injustes à l'égard des orateurs religieux les plus méritants:\n    « Durtal entra, le soir, à huit heures, à Saint-Sulpice... Au loin, dans la\n nef presque vide, un ecclésiastique parlait en chair. Il reconnut à la vaseline\n de son débit, à la graisse de son accent, un prêtre, solidement nourri, qui\n versait, d'habitude, sur ses auditeurs, les moins omises de ses rengaines.\n    « Pourquoi sont-ils si dénués d'éloquence ? se disait Durtal. J'ai eu la curio-\n sité d'en écouter un grand nombre et tous se valent. Seul, le son de leur voix\n diffère. Suivant leur tempérament, les uns l'ont macéré dans le vinaigre et\n les autres l'ont mariné dans l'huile. Un mélange habile n'a jamais lieu. Et\n il se rappelait des orateurs choyés comme des ténors, Monsabré, Didon, ce\n  Coquelin d'église et, plus bas encore que ces produits du conservatoire\n catholique, la belliqueuse mazette qu'est l'abbé d'Hulst !\n     « Après cela, reprit-il, ce sont ces médiocres-là que réclame la poignée de\n  dévotes qui les écoute. Si ces gargotiers d'âme avaient du talent, s'ils ser-\n  vaient à leurs pensionnaires des nourritures fines, des essences de théologie,\n  des coulis de prières, des sucs concrets d'idées, ils végéteraient incompris des\n  ouailles. C'est donc pour le mieux, en somme. Il faut un clergé dont l'étiage\n  concorde avec le niveau des fidèles ; et certes, la Providence y a vigilamment\n  pourvu (1) ».\n     Faut-il s'étonner qu'une satire aussi brutale, plus digne d'un pamphlet que\n  d'une profession de foi, ait, pendant quelque temps, arrêté l'élan de sympathie\n  des catholiques vers le nouveau converti !\n     Ce qui éclatait cependant dès l'abord, c'est la sincérité de sa conversion. Il\n  y avait là un accent qui ne trompait pas et il ne fallait pas être grand psycho-\n  logue pour en être frappé. Il y a « des états d'âme qu'on n'invente pas », a dit,\n  sans rancune, Mgr d'Hulst, à propos de ce livre. On pouvait critiquer la\n  franchise de ce converti, on ne pouvait la nier. Son livre était d'ailleurs destiné\n\n   (1) En Route, p . 5.\n\n                                                                                3\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3072, "texte": "98                                   DURENDAL\n\n\n\nau public de ses précédents ouvrages et c'est à lui qu'il rit du bien : les con-\nversions qu'il opéra en sont la preuve (1).\n   Il est une chose remarquable dans cette conversion de Huysmans — appe-\nlons-le Durtal de son vrai nom — c'est la logique avec laquelle il la mène\njusqu'au bout. « Il ne se contente pas, suivant une mode assez reçue, de\ndécouvrir et de célébrer la morale chrétienne en la dégageant à la fois des\ndogmes, qui en forment la charpente, et de la pratique réelle, sans laquelle ce\nn'est qu'un beau rêve. Il ne fait pas son choix dans l'Evangile... C'est pour-\nquoi il prie, le Christ ayant dit : « Priez » ; il se repent, le Christ ayant dit :\n« Faites pénitence » ; il se confesse et il communie, le Christ ayant dit à ses\napôtres de remettre les péchés et ayant dit : « Si vous ne mangez ma chair et\nne buvez mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous (2) ».\n   L'on sait aujourd'hui que la Trappe, qui est décrite dans En Route et où\nse passèrent les scènes les plus importantes de la conversion de Durtal, était\nréelle : Huysmans lui-même, dans la préface de la quinzième édition, a\ndéclaré que c'était Notre-Dame d'Igny. Les portraits de moines sont, de\nmême, authentiques. Il n'est pas jusqu'au frère convers Simon, le porcher\nignorant, sale et naïf, qui n'ait été « peint d'après la méthode naturaliste, tel\nqu'il est, ce bon saint! »\n   C'est durant cette retraite à la Trappe que Durtal passa par ces épreuves si\nminutieusement décrites et qui portent dans leur récit même leur caractère\nd'authenticité : ses confessions si pénibles, ses communions qui le déconcer-\ntent, ses tentations de luxure, ses doutes contre la foi, les scrupules, les crises\nde découragement, toutes les tortures intérieures qui malaxèrent cette âme\npour lui infuser une vie nouvelle, et puis les joies inexprimables, les ravisse-\nments que la grâce déversait sur elle en lui donnant vraiment la sensation du\ndivin. Car, d'un bout à l'autre de cette conversion, l'action de la grâce est\nmanifeste. C'est par l'attrait de l'art et des beautés liturgiques qu'elle a gagné\ninsensiblement cette malheureuse victime du vice, et elle réussit à la traîner,\ncomme malgré elle, jusqu'à la porte de cette abbaye, d'où elle devait, au bout\nde quelques jours, sortir retrempée.\n\n\n\n   LA CATHÉDRALE (1898), qui n'a plus, au point de vue moral, la liberté de\nlangage d'En Route, passa cependant au crible de la critique. Il y avait\nd'ailleurs des motifs pour cela. Et nous y reviendrons. Cependant, à chaque\nnouveau livre que publiera dorénavant Huysmans, le public de ses admira-\nteurs augmentera à mesure que lui-même s'affinera.\n   D'ailleurs, comment douter encore qu'on avait affaire ici à un converti ?\nSa dévotion toute filiale à la Vierge était la meilleure garantie de ses excel-\nlentes dispositions ; ses prières devant la statue de Notre-Dame de Sous-Terre,\ndans la crypte de la Cathédrale de Chartres, sont parfumées d'une confiance\n\n\n  (1) DOM BESSE, Durendal, 1907, p. 371.\n  (2) FÉLIX KLEIN, Autour du dilettantisme.\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3240, "texte": "                              JORIS-KARL HUYSMANS                              99\n\n\ningénue qui suffit à dénoter la transformation de son âme. Ajoutez-y le sens\nde la liturgie catholique, dont il a saisi la prenante grandeur et la mâle\npoésie.\n   Huysmans s'est donc installé pour plusieurs mois à l'ombre de la magnifi-\nque cathédrale de Chartres, l'un des plus beaux joyaux de l'art gothique. Tout\nson livre est une glorification de la cathédrale, un poème lyrique en l'honneur\ndu moyen âge, qui a construit ce monument comme une synthèse de sa reli-\ngion, de sa science, de sa piété. En même temps qu'il étudie en détail la\ncathédrale, il explore les œuvres des hagiographes, des mystiques, des symbo-\nlistes du moyen âge, et il en communique au lecteur de larges extraits, au\npoint que son livre pourrait passer pour un traité du symbolisme.\n   Malheureusement il n'a pas évité l'écueil du genre, Ces compilations de\nlectures mal dirigées, distribuées à travers tout le volume au hasard des con-\nversations ou des réminiscences de Durtal, manquent d'unité et de méthode :\nsans esprit critique, il ne fait pas le départ entre la symbolique sérieuse de la\nliturgie et les inventions individuelles et fantaisistes qu'il exhume de la\npoussière d'un oubli mérité. Rien de plus fatigant pour le lecteur que ces\nénumérations de symboles dont l'auteur reconnaît lui-même les contradic-\ntions et l'incohérence ; il y a une flore, une orfèvrerie, une faune symboliques,\ndont la naïveté fait sourire, mais à quoi il serait ridicule d'attacher plus d'im-\nportance qu'à un innocent et facile jeu d'esprit. Après avoir détaillé les\nmultiples symboles du lion :\n    « Pas ordinaire le lion, s'exclama Durtal. Heu, fit-il, consultant ses notes,\nle bœuf est plus modeste. Il est le parangon de la puissance et de l'humilité;\nil synthétise, selon saint Paul, le sacerdoce ; le prédicateur suivant Raban\n Maur; l'évêque d'après Petrus Cantor, parce que, dit cet auteur, le prélat est\ncoiffé d'une mitre dont les deux cornes ressemblent à celles du bœuf et qu'il\nse sert de ces cornes, qui sont la science des deux Testaments, pour découdre\nles hérétiques ; mais, en dépit de ces interprétations plus ou moins ingé-\nnieuses, le bœuf est, en somme, la bête de l'immolation, du sacrifice » (1).\n    Sautons ces chapitres indigestes, que tout l'art de Huysmans n'a pas réussi\nà alléger, et allons plutôt aux belles pages, comme il y en a beaucoup, qui\ncélèbrent dignement les beautés de la cathédrale, à celles aussi qui exaltent\nen termes admirables les prières liturgiques dont il dit : « Seules les prières\nde la liturgie peuvent être empruntées impunément par chacun de nous, car\nle propre de leur inspiration, c'est de s'adapter, à travers les temps, à tous les\nétats, à tous les âges (2) ».\n    Certes, les ouvrages de Huysmans, à partir d'En Route, ont grandement\ncontribuée rendre aux catholiques l'intelligence de la liturgie et du plain-\nchant et à leur inspirer le dégoût des formules faussement sentimentales et\ndes cantiques sucrés !\n    Et puis, ce qui nous intéresse spécialement dans la Cathédrale, c'est que\nnous y voyons l'état d'âme d'un converti, quelque temps après sa réconcilia-\n\n  (1) La Cathédrale, p.418.\n  (2) La Cathédrale, p. 95.\n"}, {"page_pdf": 129, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3016, "texte": "100                                    DURENDAL\n\n\ntion avec Dieu. Ses préoccupations sont presque exclusivement religieuses, il\naime à se plonger dans le surnaturel ; il vit dans une atmosphère toute nou-\nvelle. Ce n'est pas qu'il jouisse sans trouble de sa foi ni qu'il trouve dans la\nprière et la sainte communion les ravissements présumés ; au contraire, il\nse plaint constamment de sa siccité d'âme, de son incapacité d'attention, de\nl'orgueil qu'il découvre au fond de son cœur. Encore une fois, combien juste,\ncombien vécue, cette psychologie du converti ! Et comme la sincérité de ses\nconstatations intimes augmente notre sympathie pour cet homme, malgré les\nimperfections que nous découvrons encore dans son caractère !\n\n                                               *\n                                           *       *\n\n   Signalons, en passant, le petit ouvrage LA BIÈVRE ET SAINT-SÉVERIN\n(1900), où l'auteur décrit cette pauvre rivière parisienne, qui a perdu tout son\ncharme depuis que l'industrie s'en est emparée, quand « d'inutiles ingénieurs\nl'ont enfermée dans un souterrain, casernée sous une voûte », et « qu'elle ne\nvoit plus le jour que par l'œil en fonte des tampons d'égout qui la recou-\nvrent (1) ».\n   Tout le vieux quartier qui l'avoisine est dépeint tel qu'il est, et tel que les\nsouvenirs historiques le représentent ; quartier fréquenté par les escarpes et\nles ribaudes : toute la pègre de Paris s'y donne rendez-vous, y dîne à qua-\nrante sous, y loge à trente. Au centre de ces rues étroites et louches se cache\nla vieille église Saint-Séverin, importante au moyen âge, quand elle était\nentourée des écoles et que le culte de la Vierge y florissait.\n   Signalons la description réaliste de la Bièvre, à l'endroit où elle « sort de\nses geôles » :\n   « Globulée de crachats, épaissie de craie, elle roule des amas de feuilles\nmortes et d'indescriptibles résidus qui la glacent, ainsi qu'un plomb qui bout,\nde pellicules (2) ».\n   Le même réalisme se trouve dans SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM ( 1 9 0 1 ) , OÙ\nil d'écrit en naturaliste les maladies de la sainte, la gangrène des plaies, les\nulcères qui grouillent de vers, la putréfaction des chairs ; où il vitupère le\nclergé du XIV e et du XVe siècle dans les personnes de deux infâmes curés de\nSchiedam, dont les turpitudes sont dévoilées sans merci.\n   La cruditéde certains détails est choquante ; mais après tout, Huysmans\nfait œuvre d'historien ; il emprunte les circonstances de cette vie extraordi-\nnaire à trois auteurs contemporains de la sainte, et il est en droit de dire\n« qu'il n'est pas de livres historiques qui se présentent, ainsi que les leurs,\n dans des conditions de bpnne foi et de certitude plus sûres ».\n   Attachant comme un roman, ce livre nous représente une sainte affligée\ndes maux les plus affreux, et en demandant toujours davantage, heureuse de\nressembler à son divin Époux et d'être un holocauste de satisfaction pour les\n\n  (1) La Bièvre et Saint-Séverin, p. 11.\n  (2) La Bièvre et Saint-Séverin, p. 17.\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3215, "texte": "                             JORIS-KARL HUYSMANS                            101\n\n\n péchés des hommes, gratinée en même temps par Dieu de visions et de\n miracles. Et cependant, telle que Huysmans nous la montre, c'est une femme\nqui connaît la défaillance et qui, d'une nature semblable à la nôtre, n'est pas\n arrivée d'un bond à la perfection.\n   Vers la fin de son livre, Huysmans dresse une liste des multiples saintes qui,\ncomme Lydwine, « acquittèrent par des souffrances la rançon des péchés de\nleur temps et se substituèrent, en étant innocentes, aux coupables » (1), et il\nadresse spécialement son livre aux pauvres êtres incurables, étendus à jamais\nsur une couche, leur apprenant ainsi à sanctifier leurs douleurs. Il a écrit,\nsur le mystère de la souffrance, de belles pages, dont sa propre résignation,\ndans sa torturante maladie finale, a été le vivantcommentaire : \" on verra\ndisait-il, que je ne me suis pas borné à faire de la littérature; j'ai dû\n vivre mon œuvre 12). \"\n    Quelle belle réponse à ceux qui, en ce moment encore, continuaient à\ndouter de la conversion de l'auteur!\n   Interrompue par la publication de Sainte-Lydwine, l'histoire de Durtal est\ncontinuée dans l'OBLAT (1903), qui fait suite à La Cathédrale. Pendant\ndeux ans, Durtal est oblat de l'abbaye bénédictine du Val-des-Saints, près de\nDijon (lisez : Ligugé). Établi près du monastère, il fréquente les offices, fait\ndes visites aux églises et aux musées de Dijon et, comme dans la Cathédrale,\nil profite de toutes les circonstances pour continuer ses études sur la mystique,\nl'histoire et l'art religieux. Ainsi à propos d'une chapelle de Carmélites, il se\nprend à rêver des reclus et des recluses, et nous exhume en douze pages les\nvicissitudes de ces anachorètes à travers les âges. Des analyses de tableaux,\ndes listes de plantes symboliques, des recherches historiques spéciales sont,\naux dépens du naturel, mêlées à des conversations, et rendent aride la lecture\nde certains chapitres.\n   Mais ce défaut est surabondamment racheté par les brillantes qualités des-\ncriptives du romancier (si l'on peut appeler roman une œuvre de ce genre).\nC'est toute la vie des moines de Saint-Benoit qui est photographiée dans ces\npages. Voilà bien la phvsionomie du cloître. C'est un charme que de voir si\nfidèlement rendu le double aspect de cette œuvre monastique, à la fois céleste\net humaine. Car Huysmans, avec sa sincérité habituelle, ne cache pas les\npetites faiblesses d'un grand ordre. Pourquoi s'effaroucher? La réalité est\ntrop belle pour en effacer les ombres. Aussi, l'impression générale du livre\nest-elle une grande admiration pour ces moines si bons, si saints, si savants,\nsi heureux.\n   Et quand, à la fin du volume, Huysmans nous raconte l'exode des moines,\nchassés de France par la persécution religieuse, le cœur se serre à voir partir\npour l'exil ces hommes, qui n'avaient souhaité qu'une chose, mourir dans le\nrefuge de prière et de travail qu'ils s'étaient choisi.\n   Durtal lui-même n'est pas le moins malheureux. Il partira, lui, pour ce\nParis qu'il avait, deux ans auparavant, quitté sans idée de retour, désolé de\n\n (1) Sainte Lydwine de Schiedam, p. 294.\n (2) Confirma de Dom Bisse. Durendal, 1907, p. 382.\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3311, "texte": "102                                     DURENDAL\n\n\nretrouver, au lieu d'une propriété paisible, « les boites à dominos d'une\nmaison commune... et en fait d'horizons, un paysage de cheminées ».\n   La dévotion filiale que Huysmans avait toujours eue, depuis sa conversion,\npour la Sainte-Vierge, comme tous ses livres, à partir d'En Route, en témoi-\ngnent, le poussa à consacrer un ouvrage à la glorification de Notre-Dame de\n Lourdes. Il allait apporter dans ce travail, avec l'ardeur de sa foi, la sincérité\nun peu bousculante de ses habitudes de réaliste. LES FOULES DE LOURDES\n(1906) nous donnent la physionomie complète du célèbre pèlerinage.\n Huysmans était, mieux que tout autre, préparé à cela. Disciple littéraire de\nZola, il peindra en couleurs crues les horreurs des hôpitaux, les misères\nphysiques et les médiocrités morales inévitables dans ces grandes foules ; con-\nverti, convaincu de sa foi, capable de frisson au contact du divin, il aura des\nélans de piété touchante et virile à la fois.\n   Le Lourdes d'aujourd'hui est décrit sous tous ses aspects : la grotte, les\néglises, l'hôpital, la piscine, les processions du Saint-Sacrement, les cortèges\naux flambeaux, la clinique du D r Boissarie, les miracles. Tout y est, le divin\net l'humain. L'humain surtout; Huysmans ne cache ni n'atténue rien. Il dit\nla pestilence des ulcères, les spasmes des malades, les contrefaçons des hysté-\nriques qui voudraient se faire passer pour miraculées, les exploitations des\nmarchands de « bondieuseries », les sottes inventions des bigotes, les laideurs\n« artistiques » d'architectes « possédés du démon » et de sculpteurs qui ne sont\nque des « bedeaux en délire » : il y a là des pages d'un réalisme écœurant et\nd'une désinvolture qui va jusqu'à l'irrespect des choses saintes.\n   Pardonnons-lui son intransigeance et ses façons un peu rudes de tancer les\ncatholiques à propos de tout. Admirons plutôt sa piété si sincère et si pro-\nfonde, si familière aussi avec Dieu et les Saints. Comme l'on sent que cette\nâme s'est épurée au contact du catholicisme, et que la pratique quotidienne\ndes prières liturgiques l'a soulevée peu à peu à une hauteur de pensée et de\nsentiment où il fait bon de la contempler !\n   Et puis, — c'est une des meilleures choses de ce beau livre — il y a là de la\nbonne dialectique à l'adresse des négateurs du surnaturel. Aux prises avec les\narguties de la libre-pensée, il démolit l'une après l'autre, avec la hache impla-\ncable de sa logique, les bicoques où se réfugient les pseudo-savants atteints de\nla phobie du miracle (1). Que reste-t-il, après cet abatage, des « vertus théra-\npeutiques de la source », ou de l'autosuggestion, ou du « souffle guérisseur des\n foules », ou des « forces encore ignorées de la nature? »\n   Quel plaisir pour nous de voir cet ancien jouisseur, après avoir donné\nl'exemple d'une belle conversion, ne pas se contenter d'un agréable repos dans\nla vérité, mais se transformer en apôtre et, avec toute l'ardeur de sa foi recon-\n quise, entamer la lutte contre le matérialisme.\n   Malheureusement, les Foules de Lourdes devaient être le dernier ouvrage\n de Karl Huysmans. Déjà la terrible maladie qui allait l'emporter le faisait\n cruellement souffrir. Au spectacle de sa conversion publique, il devait ajouter,\n\n\n  (1) Les Foules de Lourdes, p . 302,\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2260, "texte": "                           JORIS-KARL HUYSMANS                                 103\n\n\naux yeux du monde, le spectacle non moins édifiant d'une admirable résigna-\ntion, et, après avoir décrit les souffrances de sa chère sainte Lydwine, il allait\ncontresigner son œuvre du sceau de sa douleur personnelle. « J e ne demande\nni â guérir, ni à mourir, disait-il ; Dieu est le maître. La souffrance a\nson travail à faire dans mon âme. Quand ce sera fini, la mort n'aura\nplus qu'à venir. »\n   Nous n'avons rien à ajouter à ces paroles. Elles nous font toucher du doigt\nla merveilleuse transformation opérée par la grâce dans une âme de bonne\nvolonté. Rendons gloire à Dieu, qui a changé en l'or pur de l'amour divin le\nplomb vil des plus basses passions !\n\n\n\n\n   Quelques remarques, avant de terminer, au sujet du style de Huysmans.\n   Rien de plus personnel que sa façon d'écrire. Ses phrases portent sa marque\nde fabrique; malheureusement, elle n'est pas toujours de bon aloi,et ce sont les\ndéfauts qui sont ici le plus visibles. Huysmans a poussé l'abus de l'imagination\net du coloris au delà des limites du romantisme. Visant à l'effet, il manque\ntotalement de mesure ; pas de proportion entre l'idée et son expression\nsensible : il va tout droit au mot le plus fort, le plus insolite. Il dépasse, en ce\nsens, les exagérations de Victor Hugo. Son style est atteint de paroxysme\nchronique : la belle modération classique, qui emploie, avec une finesse toute\nfrançaise, le terme précis, le seul qui corresponde à l'idée, est remplacée par\nune ahurissante frénésie d'expression.\n   Ajoutez-y une phrase souvent disloquée, tarabiscotée à plaisir, afin de\nsortir, n'importe comment, du langage usuel; voyez aussi l'affectation du\nlatin francisé : trucidé, ou un livre translaté du grec, ou l'impotence d'agir,\nou un sacerdote, un nutriment, etc.\n   L'artiste qu'était Huysmans avait en horreur toute banalité, et, pour y\néchapper, il est tombé dans ces exagérations. Ces défauts s'atténuent d'ailleurs\ndans ses derniers livres, où son style atteint souvent une énergie, une richesse\nd'expression, une originalité qui vaudront à Huysmans une des premières\nplaces parmi les artistes de la plume.\n                                                           PAUL HALFLANTS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-011", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 104, "page_fin": 120, "titre_corps": "Chronique du mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique du Mois Les Concerts. 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Ce dernier qui, par son\nindépendance absolue de toute norme, par son originalité quelquefois sincère,\nsouvent aussi voulue et cherchée, a une place en vue dans la création artis-\ntique contemporaine, devait naturellement figurer au programme. Ses deux\nnocturnes pour orchestre, exécutés avec finesse, ne comptent pas au nombre\nde ses productions les plus heureuses.\n   Madame Vorska, cantatrice, a un organe vibrant, des moyens vocaux d'une\npuissance très appréciable. On lui souhaiterait cependant un peu plus de\npoésie émotive. Elle chanta la Chanson Triste et l'Invitation au Voyage de\nDuparc, deux charmantes mélodies, l'une de P. de Bréville, Bernadette,\nl'autre de Gabriel Fauré. Clair de lune. Ces interprétations généreuses mais,\nà notre sens, un peu trop en dehors ne trouveraient-elles point une de leurs\ncauses principales dans les transcriptions orchestrales substituées aux accom-\npagnements écrits pour le piano et amenant ainsi l'interprète à des extériori-\nsations trop éclatantes? Certes, il ne faudrait pas condamner en principe et\nd'une façon absolue ces transferts du domaine pianistique dans le domaine\norchestral, autorisés du reste dans le cas présent et, si nous ne nous trompons,\n réalisés par les auteurs eux-mêmes. L'inopportunité en est surtout sensible\n dans l'Invitation au voyage dont le délicieux accompagnement pianistique,\n qui plane comme une caresse, s'affirme beaucoup trop impérativement à l'or-\n chestre dans la recherche et la diversité des timbres.\n    M lle Aussenac, pianiste, est une artiste très intéressante. Son jeu, que ne\n distingue point un grand volume de sonorité, a de la grâce, de la ligne, de\n belles qualités rythmiques. Elle en donna la preuve dans la Ballade de Fauré,\n pour piano et orchestre, qu'elle nuança avec beaucoup de goût et dont elle\n perla délicatement les traits. L'étincelante symphonie cévenole sur un chant\n montagnard français, de Vincent d'Indy, où Mlle Aussenac mit toute sa verve,\n sa conviction et son énergie, valut à l'éminent maître français et à sa très\n charmante interprète une ovation chaleureuse et prolongée.\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3056, "texte": "                               CHRONIQUE DU MOIS                                105\n\n                                          *\n                                         * *\n\n    Au Cinquième concert populaire, le pupitre directorial était occupé par\n Richard Strauss et l'on vit ainsi succéder au plus illustre représentant de\n l'école française contemporaine celui qui peut actuellement être considéré\n comme le plus notable compositeur de l'Allemagne, Mahler, le seul qualifié\n pour lui disputer ce titre, étant mort depuis trois ans.\n    Strauss dirigea trois de ses poèmes symphoniques : Don Juan, Ainsi parla\nZarathustra, et Eulenspiegel. De ces trois œuvres, Don Juan nous semble la\n plus belle. En dépit des influences wagnériennes dont il est assez abondam-\nment imprégné, ce poème héroïque et byronien, débordant de fougue, frémis-\nsant de passion contenue ou déchaînée, est une des créations les plus sincères,\nles plus spontanément inspirées du maître. Dans Eulenspiegcl, il y a sans\ndoute lieu d'admirer une facture orchestrale étonnante jointe à une infinie\ningéniosité, mais l'ingéniosité ne fut jamais du génie. Quant à Zarathustra,\nmalgré le talent immense que l'auteur y déploie, on éprouve à l'entendre une\nincoercible impression de longueur qui dérive en grande partie du titre et du\nprogramme même dont ce poème s'inspire. Non que la musique ne puisse\nsynthétiser une philosophie. Les exemples en sont nombreux, particulièrement\ndans Beethoven. Mais la philosophie nietzchéenne, aussi cruelle qu'elle est\nténébreuse et dépourvue de logique, est en conflit flagrant avec les aspirations\nles plus élevées de notre nature, et certes aucun revêtement musical, si\nsplendide et scintillant qu'il puisse être, ne sera susceptible de la clarifier et de\nl'adoucir.\n    Comme chef d'orchestre, Strauss se distingue par la noblesse, la fermeté,\nle rythme. Tous les détails de l'œuvre se dessinent avec une netteté exem-\nplaire. Mais sa direction manque quelque peu de ferveur et nous avons\nentendu ces mêmes poèmes symphoniques apparaître dans un bien plus\nchaud rayonnement sous la conduite de Steinbach, de Lassalle, d'Eugène\nYsaye et d'autres.\n    Des lieder de Strauss entendus à l'audition des concerts populaires, il en\nest tout au moins quatre (Rêve crépusculaire, Hommage, Demain, Cécile)\nqui atteignent à une grande élévation de lyrisme. Mme Francès Rose les\nchanta (particulièrement Cécile), avec une envolée superbe et une ampleur\nvocale merveilleuse. Le lied Demain est accompagné au violon par un chant\ndélicieux où on apprécia le jeu si fin et persuasif de M. Deru.\n                                         *\n\n  Au deuxième concert du Conservatoire, programme splendide, admira-\nblement exécuté.\n  D'abord la cantate 118 (O Jesu-Christ, mein's Lebens Licht) consiste en\nun chœur qui, recueilli, aimant, et célestement expressif s'élève, accom-\npagné et soutenu par un groupe d'instruments à vent dont on apprécia la\nparfaite justesse, l'interprétation foncièrement musicale en même temps\nque la pure et lumineuse qualité de timbre.\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3354, "texte": "106                               DURENDAL\n\n\n    La cantate 160 (Gott soll mein Herz haben), écrite sur un texte d'une\ngrande élévation, apparaît d'un sentiment encore plus profond. Elle se\ncompose d'une introduction orchestrale, de deux airs entrecoupés de récits et\nse couronnant parun choral. Tandis que M. Desmet tenait la partiede l'orgue\nobligé, Mlle Philippi chanta les airs et récits de cette cantate avec toute son\nâme de grande artiste, avec une perfection de style et une puissance émotive\nqu'on admira ensuite dans une série de lieder de Hugo Wolf, tous inspirés,\nmais dont le deuxième (Gesang Weyla's) et surtout le quatrième (Mignon)\nsont d'une pénétrante beauté.\n    Le Sanctus extrait du Requiem de Peter Benoit est une page animée d'un\ngrand souffle, dont le majestueux éclat s'impose, et qui, alliant la superbe\nvigueur de l'élan à la surprenante ampleur de la masse sonore, apparaît fris-\nsonnante d'une sorte d'ivresse sacrée qui saisit, pénètre et étreint jusqu'au\n fond de l'âme. Le Benedictus, édifié sur une phrase mélodique non sans\ncharme et qui se répète avec insistance, est d'une qualité d'inspiration moins\nélevée et plus conventionnelle.\n    La deuxième Symphonie de Mahler, dont l'exécution dure près d'une heure\net demie, est sans doute une œuvre de dimensions peu communes. Les quel-\n ques impressions de longueur qu'on éprouve à la première audition dispa-\n raissent totalement à la seconde, et, indépendamment du commentaire poé-\n tique qui l'accompagne, c'est avec un intérêt passionné qu'on suit dans ses\n déchaînements orageux, dans les soudaines transformations de ses antithèses\n beethoveniennes, cette pensée à la vérité audacieuse et inquiète, mais tou-\n jours maîtresse d'elle-même, cette surprenante imagination musicale où les\n idées mélodiques ont toujours tant de distinction, parfois tant d'ampleur,\n avec des développements qui, infiniment riches et variés, attestent tant de\n fertilité inventive.\n    Ce n'est pas que de nombreuses influences ne puissent être relevées en ces\n pages. L'influence beethovenienne est manifeste dans la première partie,\n Allegro maestoso, aussi dans la seconde, Andante moderato grazioso, qui\n paye également son tribut au génie souriant de Schubert. Quant aux influen-\n ces wagnériennes, elles apparaissent çà et là dans le lacis orchestral à\n l'état plus précis et concret de réminiscences, ici Siegfried, là Tristan. Mais\n qu'importe ? D'une œuvre visiblement calquée sur une autre, on peut dire\n qu'elle manque d'originalité, mais cataloguer des réminiscences éparses et\n isolées, comme c'est ici le cas, pour contester le caractère personnel d'une\n œuvre, serait un procédé de critique peu probe et qui ne serait point sans cer-\n taines analogies avec celui de Beckmesser. I1 ne serait pas difficile de décou-\n vrir dans Mozart et Beethoven des réminiscences de Haydn, dans Wagner\n des souvenirs flagrants de Weberet de Beethoven. Ce qui détermine la valeur\n et la personnalité d'une œuvre d'art, c'est le degré de sincérité et d'élévation\n de son inspiration.\n    La première partie de la symphonie de Mahler, assurément une des plus\n complètement belles, se rattache moins par les idées que par la coupe et les\n développements à l'inspiration de l'Allégro initial delaNeuvième Symphonie.\n La seconde partie est une oasis de lumière au milieu des contrées rudes qui.\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3357, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                107\n\n\nattristées de ciels nuageux, l'avoisinent. Elle reflète l'allégresse grave et pai-\nsible d'une âme qui, se tenant fièrement en équilibre au-dessus des extérieures\ncontingences, découvre en elle-même la source inaltérée du bonheur. En ses\nrythmes de ballet fantastique, le Scherzo saturé d'orientalismes, la plus origi-\nnale peut-être des cinq parties au sens matériel de l'écriture harmonique, est\nd'un autre côté la plus épisodique, la plus à côté de l'esprit général de l'œuvre\net de son inspiration. Dans la dernière partie, la sinistre et terrifiante tem-\npête orchestrale qui figure le combat entre la vie et la mort, entre l'esprit et\nle néant, offre des points de comparaison avec le Tod und Verklärung de\nStrauss. C'est une page dont l'âpreté tragique et l'intensité descriptive don-\nnent réellement le frisson. On trouvera peut-être les trompettes de la résur-\nrection un peu minces, mais la voix émue de l'oiseau surplombant la mort\net s'éveillant la première au-dessus de la ruine des êtres et des choses est une\nidée infiniment poétique. La paix confiante de l'âme assurée de sa survie est\naffirmée solennellement d'abord par le chœur, puis par le contralto, puis par\nle soprano. Et au mot sacré de résurrection, tout le chœur et l'orchestre\nvibrent triomphalement, soutenus par la voix géante de l'orgue. C'est l'avè-\nnement du règne de la Vie, de la Lumière, de l'Immortalité. Voilà certes\nune page dont la sereine grandeur égale les plus belles choses de la musique.\n   Ce qu'il importe de louer au moins autant que l'œuvre, c'est la magnifique\nclarté, l'énergie, la conviction ardente, la justesse et l'intensité de nuances\navec lesquelles l'orchestre a rendu ces pages si complexes et d'une technique\nsi touffue. Il n'y a guère qu'au Conservatoire où, pour ainsi dire, chaque\ninterprète de l'orchestre est un artiste complet, qu'une telle perfection est\npossible. Quant à M. Léon Du Bois qui a conçu, élaboré, échauffé de son\nenthousiasme et dirigé (avec quelle fougue) ce superbe programme, il semble\nsuperflu de dire qu'il a droit à tous les éloges et mérite toute notre reconnais-\nsance.\n\n\n\n   Pablo Casais qui donna un récital aux concerts de la Société Philhar-\nmonique est assurément un des interprètes les plus purs et les plus puissants\nqui soient actuellement car, à un degré éminent et exceptionnel, il unit à la\nfois la grandeur, la simplicité, l'expression et la maîtrise. Il n'a que faire\nd'étaler une virtuosité du reste transcendante mais à laquelle, en l'écoutant,\npersonne ne songe, tant les sonorités jaillissant avec plénitude et aisance,\ns'épanouissent et planent en harmonieux effluves au-dessus de l'instrument\ndont elles semblent s'envoler spontanément sans le contact matériel de l'archet.\nPlus encore que le volume de la sonorité, il y a lieu d'admirer sa qualité, ou\npour nous exprimer d'une façon plus précise, cet équilibre idéal où la pro-\nfondeur et la justesse instinctive du sentiment, fruit d'une intuition infail-\nlible, en régissent et en déterminent toutes les gradations, toutes les nuances.\nSignalons dans le récital le concerto en si bémol de Boccherini, illuminé d'un\nmerveilleux adagio, les sept variations de Beethoven sur un thème de Mozart,\nd'un charme exquis rehaussé par l'accompagnement délicatement ciselé de\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2882, "texte": "108                                  DURENDAL\n\n\n\nM. Lauweryns, un pénétrant intermezzo de Brahms et, au-dessus de tout le\nreste, une majestueuse suite en ut de Bach, où Casais prodigua des trésors de\npoésie et d'émotion.\n\n\n\n   Les concerts sont si nombreux en ce moment et la chronique musicale\ntellement surchargée que nous regrettons de devoir mentionner seulement,\nsans entrer dans plus de détails, le récital de Mlle Mysz-Gmeiner (Société de\nconcerts classiques et modernes), à qui une grande intelligence artistique,\nl'enchantement d'une voix souple aux inflexions enveloppantes et surtout un\nart de nuances d'un affinement extrême confèrent une place d'avant-plan parmi\nles interprètes contemporains du lied, le récital de Mlle Frieda Lautmann,\ndont la simplicité et la distinction égalent le talent, talent de profonde musi-\ncalité se caractérisant par la beauté de la diction, la noblesse de l'expression\net du style, le récital de Mlle Alma Moodie, une jeune violoniste très douée\ndont le jeu à la fois brillant et charmeur en même temps que la superbe et\nprécoce virtuosité ont émerveillé l'auditoire.\n\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n                                         * *\n\n    C o n c e r t s J . - S . B a c h (1). — Voici une séance qui par son pro-\ngramme extrêmement varié et parfaitement exécuté aura autant intéressé\nque ravi le nombreux auditoire. Musique de chambre, cantate et fragments\nde cantates avec petit orchestre et jusqu'à un des prodigieux chœurs de\nla Messe en si mineur, que de pages différentes et toutes si belles pour étudier\net admirer l'inépuisable Bach ! Sous combien d'aspects se révèle ce merveil-\nleux génie, même au cours d'une seule œuvre de peu d'étendue, comme par\nexemple la cantate : Also hat Gott die Welt geliebt, inscrite en tête du pro-\ngramme? Sur un verset de l'Évangile selon Saint-Jean, le premier chœur\ndans son tranquille et lent mouvement en 128 et sa pénétrante tonalité\nde ré mineur, nous dit la paix confiante de ceux qui croient en Dieu, au\nChrist mort par amour pour nous. Pas d'éclatantes sonorités, pas de rapides\nvocalises, pas de grands écarts vocaux, mais dans toutes les parties, une\nligne mélodique suivant de douces et suaves inflexions, souvent prolongées\ndans les trois voix inférieures sous une longue tenue des soprani. Ce chœur\nest une pure merveille. L'air pour soprano solo qui suit lui est vivement\nopposé. C'est le fameux air de la Pentecôte vibrant d'une joie si claire et se\ndétachant vivement sur un accompagnement de basse obstinée emprunté\npar Bach à l'une de ses cantates de chasse (Was mir behagt). Un court réci-\ntatif et air de basse plus difficile que vraiment expressif amène le cœur final\n\n  (1) Notre critique musical ayant été empêché d'assister au dernier concert Bach, nous\nen reproduisons le compte rendu paru dans le Guide Musical,\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3354, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                  109\n\n\nfugué, d'une ferme et fière allure, vigoureusement soutenu par les cuivres\n(trompettes et trombones) et se terminant cependant dans la note sereine du\ndébut par l'effet d'un contraste subit et voulu d'un très grand effet.\n   L'interprétation de cette œuvre fut parfaite par l'orchestre, les chœurs et les\ndeux solistes, Mme Kaempfert, soprano, et M. Gmeiner, basse. Ceux-ci se\nfirent encore apprécier dans deux airs de cantates isolés : l'air de basse\nAn irdische Schatre, de la cantate 26, où M. Gmeiner fit valoir une excellente\ndiction et une très intelligente compréhension de la musique et du texte; et\nun air de soprano : O kolder Tag, de la cantate nuptiale (210) que\nMme Kaempfert, de sa voix claire, facile et admirablement souple, détailla\nà merveille.\n   Entre ces pages vocales, d'excellente musique instrumentale : la Sonate en\nsol mineur pour violoncelle et clavecin, et la Suite en lit mineur, pour violon-\ncelle seul dont un jeune virtuose gantois, M. Soiron, fit valoir l'admirable et\ntranquille beauté avec un talent et une simplicité de moyens qu'on ne peut\nassez louer; la beauté et la distinction du son ont été très remarquées. Dans\nla sonate, M. Soiron avait pour partenaire Mme Landowska, l'unique claveci-\nniste jouant sur un clavecin, unique aussi, et qui l'aide, autant que son\ntalent, à défendre obstinément le vieil instrument de sa prédilection. Ce fut\nen tout cas exquis d'entendre la délicate artiste jouer sur les petits claviers\ndociles cette délicieuse fantaisie descriptive de Bach sur le « départ de son\ncher frère », et en bis, Prélude et Fugue en ut dièse du Clavecin bien tempéré.\n   Le chœur à cinq voix, Cum Sancto Spiritu, de la messe en si mineur, nous\nramena au très grand Bach. Les chœurs, sous la direction entraînante de\nM. Zimmer, y sonnèrent superbement. On peut attendre de leur part une\nbelle exécution de la Passion selon Saint-Mathieu, annoncée pour les 21-22 mars\nprochains.\n                                                                   M. DE R.\n\n   La « Création » d'Haydn à Anvers. — La Société des Concerts de\nmusique sacrée a eu l'excellente idée de nous faire entendre à son premier\nconcert de cette saison la Création d'Haydn.\n   Il faut, pour goûter cette charmante partition, se replonger dans la men-\ntalité de l'époque mozardenne, oublier tout ce qu'un moderne voudrait mettre\nde passion et de puissance descriptive dans les tableaux et les scènes qu'évoque\nce sujet grandiose. Alors, sans peine, on se laisse prendre et vraiment conqué-\nrir par la sincérité, le naïveté, la ravissante ingénuité du vieux maître. Les\ntrois parties qui se développent selon le récit de la Genèse : — création du\nmonde inanimé ; création des animaux et de l'homme; cantique d'amour\nd'Adam et d'Eve, — présentent une succession de charmants tableaux. On\nremarque les airs de Raphaël et de Gabriel dans la première partie, les déli-\ncieux récits qui évoquent le vol de l'aigle, le chant de l'alouette, le roucoule-\nment amoureux de la tourterelle, l'apparition du lion, du tigre, du cerf, du\ncheval, de la brebis, du serpent, enfin de l'Homme-Roi; au début de la\ntroisième partie, le récit d'Uriel disant le réveil de l'aube et la joie paradisia-\nque d'Adam et d'Eve sous les ombrages d'Eden. Quant au long duo qui suit\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3172, "texte": "110                                DURENDAL\n\n\net remplit toute cette dernière partie, c'est peut-être ce qui aujourd'hui nous\nsatisfait le moins. Par contre, les nombreuses pages proprement pittoresques,\nmalgré la candeur de l'écriture ou plutôt par cette candeur même nous ravis-\nsent, comme les belles images d'une vieille Bible. Que cela reste frais et jeune,\nà côté des tarabiscotages de tant de musiques modernes!\n   M. Ontrop a donné de la Schöpfung une exécution pleine de vie et de\ncouleur. Ce fut une joie d'entendre l'œuvre chantée dans son texte original et\npar des interprètes excellents. Excellente est trop peu dire pour Mme Stronck-\nKappel. Nous avions déjà entendu cette délicieuse cantatrice en 1907, ici\nmême, dans le Requiem de Brahms et l'impressionnant Purgatoire de\n Ryelandt. C'est la simplicité parfaite et le sentiment parfait joints à une voix\nd'une beauté captivante. Le bon ténor Paul Schmedes et le baryton Arthur\nVan Eweyk tinrent de façon remarquable les rôles d'Uriel, de Raphaël et\nd'Adam. Et les chœurs furent, eux aussi, avec l'orchestre, très dignes d'éloge.\n   C'était le vingtième concert de cette société si sympathique qui rivalise avec\ncelle de Tournai pour nous donner des fêtes d'art de haut goût. Vivant,\nfloreant, crescantl\n                                                                        C. M.\n\n\n                             Les Salons d'Art\n\n   Au Musée moderne : Pour l'Art.— Une noble affiche de van de\nWoestijne nous invite; un riant salonnet de Léon Sneyers nous accueille : et\npuis voici l'habituelle phalange des artistes groupés sous l'égide du cercle au\nnom vaillant. Si, comme l'exprime ce titre, leur idéal est unique, nombreux\net divergents sont les chemins qu'ils suivent pour l'atteindre. Il nous est donné\nde rencontrer ici, à côté des œuvres scrupuleuses, molles et sentimentales d'un\nFirmin Baes, celles, frémissantes d'une poésie âpre et saine, d'un jeune\npeintre plein de promesses : Gustave van de Woestijne. Je mentionnais, en\ndébutant, son affiche; la voici reproduite en tête du catalogue et plus char-\nmante encore sous ce minime format. Nous retrouvons d'ailleurs ce même\npaysan courbé sur sa bêche dans un tableau naïf et saisissant : l'homme est\nimmense pour le paysage qui l'entoure; deux coups de sa large pelle suffiraient\nà retourner le petit coin de terre qu'il cultive; et le soir, le labeur terminé, si\nle bêcheur parvient à se glisser sous la porte basse, il aura certes de la peine à\ns'étendre dans sa chaumière. Malgré cela, il travaille avec joie, il songe peut-\nêtre à la moisson future et l'humilité présente lui sourit. Une grande idée se\ndégage de son geste et aucune rhétorique n'en vient altérer la beauté. On ne\ndira pas de van de Woestijne qu'il ne sait pas dessiner lorsqu'on aura vu la\nvénérable tête de l'abbé Hugo Verriest, analysée dans tous ses traits et illu-\nminée d'un doux rayon d'âme. Le clair portrait du petit Joseph se contente\nd'être joyeux, mais une psychologie profonde et juste fait vivre l'admirable\nportrait de Mme v. W., que l'on pourrait qualifier de chef-d'œuvre même si\ncette locution n'était aujourd'hui d'un usage quotidien. Comme elle est belle,\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3350, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                  111\n\n\ncette gravité de la grand'mère flamande. Je songe à une femme de boulanger\nqui, il y aura bientôt cent ans, au petit bourg de Huysse, lorsqu'éclatait un\norage, réunissait tous ses enfants dans la salle commune, allumait deux chan-\ndelles et commençait à haute voix la lecture de l'évangile de Saint-Jean : « Au\ncommencement était le Verbe... » J'évoque ce souvenir devant ce portrait, car\nje trouve dans le visage un peu monastique la ferveur et l'énergie des\npaysannes de Flandre, en même temps que dans toute l'œuvre, je me plais à\ndécouvrir un peu de la sobriété et de la tranquillité auguste de la Mère de\n Wisthler.\n    Valerius de Saedeleer, frère de van de Woestijne par sa sensibilité de pri-\nmitif, célèbre la même Flandre : Horizons pâles vus à travers les branches\nd'un arbre dépouillé, fermes calmes entourées de grands clos recueillis, gerbes\nblondes des froments coupés à la faucille, chevauchées blanches des nuages\nluttant contre le soleil. Tous ces spectacles sont exprimés avec une minutie\nqui n'exclut pas le large style. L'essentiel de chaque paysage apparaît au pre-\nmier coup d'oeil avec une netteté et une pureté lumineuses. De Saedeleer est\nun Brueghel japonisant.\n     Passons à un japonisant plus rutilant et plus chaud : Alfred Verhaeren aime\nles bibelots d'Orient et les étoffes éclatantes. Il compose des symphonies cha-\ntoyantes et triomphales et les accords parfaits de ses tonalités franches ont uns\n vigueur et une justesse entière. Il flotte dans l'intimité de ces natures mortes\n l'indéfinissable odeur des laques et des bois orientaux.\n     La toile de Van Holder : Parfums dans le soir, est une harmonie délicate\net une curieuse étude de lumière. Je lui préfère pourtant un portrait de fillette\n rieuse et mutine et je regrette que le peintre n'ait pas illuminé du même sourire\n le visage — bien grave! — de notre blonde princesse.\n     Binard possède un beau talent d'évocateur; Lynen, un joli humour de con-\n teur; Langaskens, le désir de faire de bonne peinture décorative; Lambert le\n sensuel, des aspirations vers un art plus élevé. Nous retrouverons ce peintre au\n Cercle Artistique.\n     L'art d'Opsomer est toujours en progrès; le peintre de Lierre cherche des\n effets plus immatériels, sans dédaigner le spectacle des quais tranquilles.\n Viérin est plus sévère dans ses Arbres du Littoral. Oleffe n'est peut-être pas\n l'interprète idéal de la grâce féminine, mais ses jeunes filles, si elles ne sont\n pas « jolies, jolies », sont solidement peintes et, une fois de plus, leur créateur\n s'affirme un vrai maître.\n     J'arrive à Laermans : Je ne veux point parler des paysans silencieux et\n obstinés que nous connaissons et admirons, mais il faut s'arrêter longtemps\n devant le Site en Brabant : méandres d'une rivière, ferme basse, arbres\n d'automne dans lesquels on entend chanter \" le vent sauvage de novembre \".\n  Un paysage est un état d'âme, ce paysage est vu par Laermans : c'est tout\n  dire.\n     Peu de sculpture cette année et peu de peinture décorative. Citons un buste\n  de Lagae, quelques œuvres de Braecke, les petits bronzes gracieux de Philippe\n  Wolfers. Et n'oublions pas les toiles de Colmant. Ses deux figures : Ravisse-\n  ment et Regret, sa Pastorale idyllique et le beau décor de ses Jeux folâtres\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3014, "texte": "112                                DURENDAL\n\n\ntémoignent du classicisme éclairé de cet artiste. Et il ne faut pas croire que le\ngrand style décoratif soit incompatible avec un réel amour de la nature : on\nne crée pas de décors d'églogue ou d'épopée si l'on n'a regardé avec émotion\nl'œuvre du Suprême Artiste. Et nul plus que Colmant n'a dû laisser son esprit\nvoler vers les horizons bleus.\n                                         #\n\n\n    A u C e r c l e A r t i s t i q u e . — Il convient d'admirer chez Louis-G. Cam-\nbier un bel exemple de volonté. Parvenu à la notoriété dans un genre qu'il\nne croit plus le vrai, il s'est remis, comme un élève docile à se composer une\npalette et un métier solide. Mais ce n'est pas assez d'insister sur la «conscience»\nde ce peintre; il faut reconnaître que le succès de ses efforts s'affirme de jour\nen jour plus heureux. Cambier nous a montré cette année des paysages fran-\nçais qui trahissent une constante recherche de lumière et de vie, des nus\nassez ternes et d'admirables fleurs. Il apparaît véritable virtuose dans la com-\nposition de ses bouquets champêtres. Une gerbe de dahlias, un fond bleu où\nse détache une estampe japonaise, voilà tout le sujet. Mais ces fleurs sont\nétudiées avec la patiente ferveur du coloriste et la gamme des harmonies natu-\nrelles s'impose à l'œil du peintre.\n   Je crois pourtant que ces œuvres ne sont que de brillants exercices et que,\nune fois maître pleinement de son talent, Cambier abordera de plus vastes\nsujets. Il veut, donc il pourra.\n\n  Marc-Henry Meunier a exposé un ensemble très important d'eaux-fortes\nen noir et en couleurs, de gouaches et de crayons. Ce sont les sites pieux\nde Campine, les lointains clairs d'Ardenne et du Grand-Duché, les doux\nvallonnements de Prusse. L'artiste dégage bien de chacun de ces paysages la\npoésie particulière à la contrée. Il sait aussi choisir le point de vue exact,\nposer son chevalet à la bonne place devant une joyeuse cour de ferme, un\narbre courbé sous la rafale, une ruelle délaissée, un mur rose ou bleu. Il\nvoit parfois le mur trop rose ou trop bleu, mais lorsque d'après l'étude faite sur\nnature il compose son eau-forte, il sait presque toujours modérer l'excès de son\npremier mouvement. Marc-Henry Meunier ne veut être qu'aquafortiste. Sa\nmaîtrise s'affirme dans des pages comme : La route qui monte, le chaume\n(Campine), l'orage et tant d'autres qui seraient à retenir.\n\n   Nous savons depuis longtemps que Camille Lambert a de belles quali-\ntés de peintre. Si une grande toile comme l'Heure du Bain est assez déplai-\nsante par son sujet, nul ne contestera à son auteur la parfaite science des\nharmonies joyeuses et une grande sûreté dans le rendu des mouvements. Mais\nLambert chercherait-il une nouvelle voie? Nous avons vu à « Pour l'Art » une\n Vision antique qui est une évocation assez confuse, et Les cloches de Monsal-\nvat, composition fortement inspirée d'un décor du Chant de la cloche que la\nMonnaie monta l'hiver dernier. Et maintenant nous rencontrons la Barque\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3118, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                   113\n\n\ndu Troubadour : une jonque légère emportant sur le flot d'argent de volup-\ntueuses jeunes tilles, les voix du poète sans doute. C'est avec joie que nous\nvoyons le beau talent de Lambert s'appliquer à des œuvres de plus noble\nenvergure. Ces premiers essais sont encore assez imparfaits mais laissent\nespérer des réussites prochaines. Quelle finesse aussi dans de petites scènes\nanimées comme : La Foule sur la digue, Devant la mer sur la digue, Après\nla pluie sur la digue! Décidément, j'aime mieux Lambert sur la digue qu'au\nbord des flots où il fait patauger d'équivoques sirènes en maillot groseille.\n\n                                      *****\n\n\n\n\n  Galerie Giroux: Exposition J a k o b Smits. - J'ai entendu parler\nde cet ensemble avec tant de sévérité que je suis prêt à la plus grande indul-\ngence. Il est malheureux de voir avec quelle aménité on juge les plus médiocres\ndes peintres impersonnels qui envahissent les salles du Cercle Artistique. On\ns'ingénie à leur trouver mille talents. (Nos lecteurs nous sauront peut-être gré\nde leur épargner la nomenclature de ces peintres \" consciencieux \"). Mais\nvienne un artiste sincère, une personnalité nettement originale, un Paerels,\nun Jacob Smits, c'est avec parcimonie qu'on lui accorde quelques éloges en\ninsistant sur ses imperfections.\n   Il y en a évidemment dans l'art de Smits. Le contraire serait impossible,\ncar nous sommes en présence d'un infatigable chercheur. Ce n'est pas sans\nraison que l'on nous a montré, à côté d'ceuvres récentes, les tableaux du\nmusée de Bruxelles : Le Symbole de la Campine. Le Père du Condamné. La\ncomparaison nous permet de juger de la courbe régulière que décrit la peinture\nde Jakob Smits. Il « faisait noir », il y a quinze ans. Maintenant, il cherche\n— ce sont ses propres termes — à « faire frais et fort ». Ceux qui regrettent\nson ancienne manière devront attendre quelques années encore avant de porter\nune sentence définitive. Jacob Smits lui-même ne croit pas avoir complète-\nment atteint le but qu'il vise. Et cependant que d'âme et de réalité dans\nsa Mater simplissima, dans ses portraits, dans son Adoration des mages,\nsituée dans la pénombre recueillie d'une étable campinoise. J'avoue être\nmoins ému par ses paysages où je crois voir plus de volonté que de sincérité,\nmais j'admire beaucoup le Christ en Croix, ou plutôt la foule qui entoure ce\nChrist et le ciel tragique sur lequel il se découpe. L'œuvre est largement\nhumaine. Ce sont de vrais paysans, de vraies douleurs qui se groupent au\npied de la croix. Et l'auteur n'a pas craint de nous montrer de vrais gen-\ndarmes en colback, le mousqueton au dos, au lieu de faire garder le Sauveur\npar des pompiers de théâtre.\n                                                            PAUL FIERENS.\n\n\n                            Théâtre du Parc\n  Matinée Francis Jammes. Le public très intelligent, mais peu artiste\ndes matinées littéraires a fait un gros succès au poète d'Orthez qui, croyait-on\n\n                                                                           4\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3455, "texte": " 114                               DURENDAL\n\n\n devait l'ahurir. C'est qu'il y avait dans la salle plusieurs vraies jeunes lilles,\n qui n'ont pas pu ne pas sentir le charme exquis de celui qui créa Clara\n d'Ellebeuse. M. Franz Thys a dit une très agréable conférence, qui réalisait\n ce miracle de mesure de n'être ni pédante, ni fantaisiste, de ne négliger rien\n sans être compacte et d'être charmante en étant sérieuse. On l'a beaucoup\n applaudie. Peut-être M. Thys n'a-t-il pas compris Jammes jusqu'au bout et\n jusqu'au fond: depuis sa conversion il lui échappe, dirait-on, et il n'a pas\n attaché aux Géorgiques chrétiennes l'attention que méritait cette œuvre... On\n a joué ensuite le Poète et sa femme dans de curieux décors inondés de lumière\n crue. Entreprise délicate et difficile qui a réussi à merveille. Les Voix\n furent incarnées par une série de jeunes actrices pleines du souci charmant\nde se désincarner, de s'effacer, de se fondre dans la musique du poème. Et\nles deux acteurs principaux ne furent pas inférieurs à leur tâche. Il nous fut\ndonné rarement d'assister à un aussi parfait spectacle d'art. Malheureuse-\nment entre la conférence et la représentation, il y eut une suite demorceaux de\nJammes récités par ces mêmes Voix, non encore désincarnées. C'est déjà un\npeu choquant de voir dire du Jammes par des actrices en grande toilette,\nsurmontées de panaches ; c'est un peu agaçant d'entendre dire ces poèmes si\nsimples sans simplicité. M. Laumonier a déclamé l'Elégie à Albert Samain sur\nle ton qu'il aurait pris pour déclamer la Grève des Forgerons. Seule\nMlle Lefèvre a été dans la note — jusqu'au moment où elle a ouvert la\nbouche ; elle était entrée sur la scène, simple, enfantine et les yeux baissés\ncomme un poème de l'Église habillée de feuilles.\n\n    Théâtre Belge. Les Prodigues. Les Eaux Mortes.— M. Paul Prist\n (Dieu vous bénisse !) fit jadis défense à Durendal de s'occuper de lui. Désireux\n avant tout de lui être agréable, je me suis rendu à la représentation des\n Prodigues avec la ferme résolution d'admirer tout et de faire un compte rendu\n réparateur des blessures anciennes. Hélas, ma bonne volonté n'y peut rien :\n Le lever de rideau de M. Paul Prist qui précédait la pièce de M lle Duterme\n est de la plus médiocre médiocrité. Il y avait dans son sujet un très beau\n thème à lyrisme : le poète du Sang des Aubes en a fait quelque chose\n d'assez lourd et ennuyeux. Et quels vers ! Des alexandrins rembourrés, chevil-\n lés du plus mauvais romantisme. Du Hugo plat. Des rimes fatiguées d'avoir\n servi, et par-dessus le marché, répétées ; des expressions pompeuses ou Mas-\n ques, là où il aurait fallu desmots vifs et brefs. « Du bœuf... de lagalette...\n Ah! te voilà, foyer sacré... Viens dans ta couche.. Ferme ta bouche! »\n    Mlle Duterme avait donné l'an dernier au Théâtre Belge une pièce très\nremarquable et remarquée : la Maison aux Chimères (le critique théâtral du\nJournal de Bruxelles, rappelant cette œuvre, l'a nommée le Mirage d'or et\nen a fait un lever de rideau — et l'Eventail, journal officiel du Parc, a fait de\nmême. Lequel s'est renseigné chez l'autre ?) On sait la levée de boucliers pro-\nvoquée cette année chez les Pogge de Schaerbeek par la décision du comité de\ndonner une pièce d'un auteur déjà joué. Le comité a bien fait. Pour être\ntrouble par instants, un peu forcé parfois dans son étrangeté, un peu Ibsénien\ndans ses contours, un peu confus dans ses complications, et pas du tout oom-\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1176, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                 115\n\n\nposé selon les canons de M. Paul André, le drame de Mlle Duterme est une\nœuvre digne d'estime et d'admiration. Le noir problème de l'hérédité y est\nposé d'une façon neuve et saisissante, l'action en est passionnante et pro-\nfonde, les personnages sont vivants d'une vie individuelle, les caractères, pour\nn'être pas d'une logique extrême, sont d'une vérité qu'il faut préférer à\nla logique. Ajoutons que la langue y est d'une haute qualité, sans ten-\nsion pourtant, ni effort. La personnalité de l'auteur s'affirme une des plus\ncurieuses de notre littérature, et les Eaux Mortes méritaient le très grand\nsuccès qu'on leur fit malgré la figure renfrognée d'un gros paquet de\nconjurés... syndiqués. Il faut ajouter que des décors tout à fait beaux\net une interprétation de premier ordre ont enchanté le public. M. Bosc, notam-\nment, a créé le rôle d'André Raucourt, le plus difficile — parce que le plus\nfuyant de l'œuvre, avec un art parfait, et Mlle Dudicourt, dans un rôle\nfuyant aussi, s'est montrée grande artiste.\n                                                                     P. N.\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2619, "texte": "                     Poésie catholique\n   Je crois opportun de reproduire le bel article que voici, où le Bien\nPublic rend hommage à noire œuvre, en ce moment où on parle beau-\ncoup de Renaissance Catholique. Le mouvement qui s'affirme           seulement\nà cette heure en France a été commencé par nos amis du Magasin\nL i t t é r a i r e de Gand. Voilà vingt ans que nous le continuons.    L'idéal\nchrétien a été le nôtre dès le principe, il l'est encore, il le sera  toujours.\nNous n'en n'avons jamais eu d'autre. La glorification de Dieu par la\nBeauté, comme le dit si bien Noël Dubois, telle est la devise de\nDurendal. Ceux qui ont suivi notre œuvre à travers ces vingt ans,\nsavent que nous n'avons pas déchu et que nous ne sommes du reste pas\ndes gens à déchoir.\n   Le catholicisme intégral nous fait un devoir de rechercher la\nBeauté, qui, de son nom réel, s'appelle Dieu tout court, telle est la\ndéclaration que mes amis Henry Carton de Wiart, Pol Demade et moi\nnous avons fièrement inscrite au frontispice du monument à la Beauté\nÉternelle dont nous posions la première pierre en l'an de grâces 1894.\n                                                          HENRY MOELLER.\n\n\n\n\n   Elle est la grande souveraine du jour. On parle d'elle en termes admiratifs\net grandiloquents. En littérature, elle domine tout. Et de très haut. Parmi les\npoètes, il y a les catholiques — et ceux qui ne le sont pas. Le public n'a de\nfaveurs que pour les premiers. Et les autres sont bien près d'être rélégués à\nl'arrière-plan.\n   Morte la poésie de la religiosité! Morte la poésie du vague « espoir en Dieu ».\nLa poésie se fait catholique essentiellement.\n   Nos éducateurs ne devront plus craindre d'aborder les auteurs et les poètes\nmodernes. Ceux-ci ne sont plus des décadents, des déliquescents, des dépri-\nmants, des païens! Non! Ils n'ont plus peur « de nommer Notre-Seigneur »,\ncomme a dit Francis Jammes, un de leurs chefs. Ils glorifient Jésus-Christ et\ncomposent leurs plus belles strophes pour l'exaltation de l'Eucharistie. Ils sont\ndes enfants de chœur qui vivent dans le sanctuaire et qui pratiquent la religion\ncomme la plus humble des dévotes. Ils sont des enfants et des humbles devant\nDieu. Ils sont frères des déshérités que l'orgueil humain rebute. Mais ils lèvent\nleur front auréolé de la grâce divine et sont fiers de marcher au milieu de leurs\nsemblables en proclamant leur Foi et leur désir de vivre en Dieu.\n   Certes, le groupe de ces poètes est beau. Je les aime de toutes mes forces.\n   Parce que leur geste a quelque chose d'audacieux et d'héroïque même, la\nfoule vient à eux en escortant la Gloire.\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3088, "texte": "                            POÉSIE     CATHOLIQUE                            117\n\n\n    Ils sont les cigales du merveilleux renouveau de catholicisme qui vivifie tous\nles domaines de l'intelligence. Ils sont les cigales du bon Dieu; leurs chants\nsont parfois ravissants et pour cela, la foule les aime. C'est de leur bouche\nqu'elle recevra des cris d'espoir et des prières pour exprimer sa foi.\n    L'intelligence ordinaire ne peut pénétrer les domaines de la science et de la\nphilosophie ; le cœur de l'humanité battra toujours aux accents de la poésie.\n    Et je suis convaincu que la poésie catholique fera beaucoup de bien aux\nâmes de la multitude. Plus que la science et la philosophie, elle sera une force\n sociale qui conduira vers Dieu.\n    Nous pouvons, nous les catholiques, nous réjouir de ce retour à la vie spi-\nrituelle et à Dieu. Nous le devons. Nous devons entourer les poètes catho-\nliques de toute notre sympathie. Et les encourager.\n    Devons-nous les admirer en bloc et les croire supérieurs en tout? Pas\nnécessairement. Les œuvres que nous ont données un Jammes, un Claudel,\nun Le Cardonnel, un Mauriac et tant d'autres sont des œuvres marquantes.\nEt dans la production littéraire de notre temps elles sont les meilleures.\n    La poésie catholique nous donnera beaucoup encore. Nous pouvons l'es-\npérer, sans crainte d'être déçus.\n    Faut-il, d'autre part, ignorer ces poètes ou prononcer leur nom en haussant\n les épaules? Que non! Il est triste de voir certains catholiques des mieux\nintentionnés qui nourrissent à leur égard une hostilité sourde et suspectent\nleur sincérité.\n   Jammes n'a, pour eux, que des balbutiements incompréhensibles et des\nnaïvetés inconcevables! Je les renvoie aux « Georgiques Chrétiennes ». Ils y\nverront — à côté de faiblesses inévitables dans une œuvre de longue haleine\net de facture aussi difficile — des vers qui sont tout simplement merveilleux\net des pensées qui élèvent.\n    Il ne faut point douter de leur sincérité. Elle est évidente. Et surtout ne\ncroyez point que leur christianisme n'est qu'un vernis. Ils sont des poètes qui\nvivent, en tout et partout, en chrétiens convaincus. Les gens qui les entourent\ndiraient qu'ils vont à la messe, communient souvent, sont charitables et font\nmaigre le vendredi...\n   Qu'à leurs côtés, il se range une foule de soi-disant disciples qui font de la\npoésie néo-chrétienne pour satisfaire au courant de la mode, c'est vrai. Mais\nla mode qui s'empare d'un mouvement profond n'en peut altérer la sincérité.\nLe manque de vérité chez ces snobs se fera remarquer bien vite et provoquera\ndu mépris. La contrefaçon n'a jamais prouvé que la valeur du produit imité.\n   Si le public des lecteurs ne réclame plus — en grande partie du moins —\nque de la littérature catholique, tant mieux! Sur cent lecteurs, il y en aura\nquatre vingt-dix-neuf qui sacrifieront au snobisme. Mais il y en aura un qui\nse sentira l'âme meilleure d'avoir vécu avec ces poètes.\n    Et pour qu'une œuvre soit saine, il suffit qu'elle ait fait germer quelques\nbonnes pensées.\n\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2708, "texte": "118                                 DURENDAL\n\n\n   L'élan donné, il fallait que de nombreux poètes eussent aussi leurs heures\nde doute, de désespoir même, et achevassent leur conversion, au pied d'un\nautel.\n   Le chemin de Damas s'encombre littéralement!\n   Il y a même des poètes païens — telle la comtesse de Noailles — qui\nsemblent vouloir sortir de leur paganisme et demandent au Seigneur de\nremplir le vide de leur âme.\n   En France, et chez nous, on cite quelques-uns de nos littérateurs qui ne\nsavent pas très bien ce qu'est le christianisme et qui ont trouvé que, seuls, les\ncatholiques étaient les véritables libres-penseurs!\n   Disons-leur froidement qu'ils sont trop catégoriques !\n   En France, les revues catholiques — catholiques sans nuances — naissent\net poussent comme des feuilles. C'est le printemps. Verront-elles l'été ?\nQu'importe !\n   Et toutes y vont de leur Déclaration de Foi, simple parfois, souvent\néloquente, mais toujours sincère et forte.\n   Les Cahiers, que dirige Robert Vallery-Radot, disent :\n   « La vision catholique nous paraît la seule synthèse au-dessus de toutes les\nécoles. »\n   Gaëtan Bernoville, directeur de la revue nouveau-née. les Lettres écrit :\n   « Nous demandons à la jeune littérature catholique de participer à la vertu\nde force du catholicisme et d'en faire entrevoir la beauté profonde, spirituelle,\nrégénératrice. »\n   La toute jeune Pensée Française affirme qu'elle « sera une revue délibé-\nrément et franchement catholique d'inspiration et de tendances ».\n   N'est-ce pas bien tout cela? Ah! les vieux anticléricaux français, Anatole\nFrance en tête, doivent s'en faire de la bile! Si, au moins, ils pouvaient endi-\nguer ce flot montant de catholicisme !\n    C'est un bel acte — et courageux — que celui de nos poètes de France.\nQu'ils lancent leurs déclarations à la face ahurie des sectaires imbéciles !\nQu'ils fondent des revues, où se grouperont fraternellement les jeunes dont\nl'art entier se résume en Dieu ! Il leur fallait des groupements.\n    Oh! certes — et ce n'est point là prophétie — on peut dire que beaucoup\nde leurs jeunes revues tomberont peut-être avec les feuilles de l'automne pro-\nchain.\n    Mais il restera à leurs fondateurs audacieux le souvenir méritant d'un beau\ngeste qui n'aura pas été inutile et l'écho pieux d'un chant clair qui aura semé\n la bonne parole!\n\n\n\n   Le renouveau catholique fleurit chez nous aussi. Mais il y a beau temps\ndéjà qu'il nous donne des fruits. Nous pouvons nous assurer avec fierté — et\nle répéter ailleurs — que nous n'avons pas attendu le réveil de nos voisins\npour former des groupements d'artistes catholiques.\n   Il y a vingt ans et plus que nos aînés ont eu les mêmes gestes héroïques. I1\n"}, {"page_pdf": 150, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2774, "texte": "                             POESIE    CATHOLIQUE                             119\n\n  suffit de se rappeler les revues qui se sont fondées en se qualifiant de catho-\n  liques.\n     Catholiques de tendances étaient le Magasin Littéraire, le Spectateur\n catholique, le Drapeau, la Lutte. Catholiques encore Durendal et le\n  Catholique.\n     En 1882, le Drapeau s'avançait; et derrière lui, Firmin Van den Bosch,\n  claironnait :\n     « Catholiques nous sommes — franchement, carrément, sans respect\n humain et sans compromissions ».\n     La Lutte avait comme devise : « L'Art pour Dieu ! »\n     En 1897, la Littérature des Étudiants Catholiques de Gand, réunie en\n Congrès, formulait ce vœu :\n     \" I1 est à souhaiter que sans s'interdire toute virtuosité, ils (les jeunes\n catholiques belges) s'occupent de faire servir leurs œuvres à la glorification de\n leurs croyances ».\n    En janvier 1894 paraissait Durendal, prête à sabrer sans relâche. Aux pre-\n mières pages, on lisait :\n     \" Le catholicisme intégral nous fait un devoir de rechercher la\n Beauté, qui, de son nom réel, s'appelle Dieu tout court ».\n    Dans bien d'autres numéros, on parlait en capitales flamboyantes de la glo-\nrification de Dieu par l'exaltation de la Beauté ».\n    J'ai devant les yeux une page superbe de l'abbé Moeller qui fut l'un des fon-\ndateurs de cette revue et qui lui consacre encore toute sa vaillance. Cette\npage, intitulée Noël de l'Artiste, est une très fière déclaration. Et on n'en lan-\n cera point de meilleure après elle.\n    « Viens, artiste chrétien, te jeter à genoux devant cette humble crèche.\nElle contient ton idéal, car Jésus c'est la Beauté-Incarnée...\n    « Car cet enfant est Dieu et Dieu c'est la Beauté, puisque le Beau c'est la\nsplendeur de l'Etre et que Dieu c'est l'Etre dans toute sa splendeur...\n    « A genoux donc, poète chrétien !... Car voici la Beauté. Cette beauté dont\ntu as faim et soif et qui est ton unique pensée durant tous tes jours, l'éternel\nobjet de tes rêves durant toutes tes nuits. Son désir te brûle. Son besoin\nte ronge. Mais tu la cherches en vain en ce monde. La nature elle-même,\nta grande inspiratrice, ne pourrait te la révéler en sa plénitude... »\n    Il plaît de rappeler encore ces deux vers de Jean Casier :\n\n                      Nous vivions en dehors du monde,\n                      Avec le Christ et pour lui seul.\n\n   Voilà des affirmations qu'on ne pourrait vouloir plus nettes, plus coura-\ngeuses.\n   Ce n'est pas chez nous qu'on a eu peur « de nommer Notre-Seigneur ».\nCe n'est point chez nous qu'il faut encore grouper les forces vives des artistes\ncatholiques.\n   Nos prédécesseurs nous ont ouvert la voie. Et puisqu'ils sont encore debout\net toujours prêts à partir vers des conquêtes nouvelles, c'est à côté d'eux que\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1283, "texte": "120                               DURENDAL\n\n\n nous devons prendre place. Ils nous donneront les leçons de leur expé-\nrience ; nous leur apporterons les enthousiasmes de notre jeunesse.\n    Nous n'avons plus besoin de déclarations enflammées. Les coups de feu\n héroïques ne doivent plus se faire entendre.\n    Mais il faut des œuvres. Elles ne seront jamais assez nombreuses. Des\n œuvres profondément empreintes de la loi, de l'amour, de l'énergie, de toute\n l'essence de la religion catholique. Des œuvres qui en célèbrent toute la gloire.\n Ces œuvres seront des fruits.\n    Et les poètes catholiques, que Dieu a gratifiés du Don, feront grande et belle\nbesogne si avant tout — mais avant tout ! — ils conforment leur vie à leur\nidéal.\n    Qu'ils se redisent les paroles énergiques de la déclaration des « Lettres » :\n    « Soyons catholiques à fond et nous n'aurons pas besoin de faire du catho-\nlicisme \" ex professo \" ; il nous suffira de parler et de vivre ; nous suerons\nle catholicisme par tous les pores ; nous n'aurons pas à chercher une formule\nd'art chrétien ; notre art sera naturellement chrétien ».\n    Vivre en Dieu ! voilà la puissante et permanente déclaration de l'artiste\nchrétien.\n                                                              Noiir. D U B O I S .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-012", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 121, "page_fin": 125, "titre_corps": "Les Livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES LITTÉRATURE : L'Ame du Purgatoire", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 152, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2541, "texte": "LES LIVRES\n\n         LITTÉRATURE :\n L ' A m e d u P u r g a t o i r e , par PIERRE NOTHOMB. — (Bruxelles Lamertin.)\n    Tout entière créée pour Dieu seul, l'âme en état de grâce au sortir de ce\n monde prend d'instinct son élan vers l'unique objet de tout son être, mais\n si elle n'est pas absolument pure, elle est repoussée à l'instant même, brus-\n quement, par une force invincible qui la paralyse absolument et l'empri-\n sonne loin de son Dieu dans un lieu d'expiation dont elle ne sortira qu'après\navoir été entièrement purifiée au creuset des plus cuisantes douleurs. Dans\ncette vie, où notre âme est rivée au corps, il ne nous est guère possible de\n nous rendre exactement compte de cette impression d'angoisse atroce qui\n martyrise l'âme privée de la vue de Dieu. Pierre Nothomb nous semble avoir\n vaincu la difficulté. Il a vraiment réussi à nous faire en quelque sorte éprou-\n ver à nous-même cet état de gêne inénarrable de l'âme cloîtrée dans le purga-\ntoire. Il semble qu'on souffre avec elle! Il a rendu aussi habilement et aussi\n poétiquement qu'il est possible cet état anormal, troublant, affolant de l'être\nécarté inexorablement de l'objet primordial de ses aspirations les plus essen-\ntielles. « La même verve et puissance que met Rubens à tordre une ronde\nde danseurs dans une kermesse, Pierre Nothomb l'emploie à bousculer et\nrouler terriblement cette âme sous les vagues du feu, du soufre, des remords,\njusqu'au moment que l'ange fonde sur elle, la saisisse dans sa serre et la\njette tremblante dans la vie divine. »\n\n\n                   Et je sens que tout en moi change\n                   Et que je m'affranchis des formes et du temps.\n                                Et que dans un instant\n                                           Cet ange\n               Qui m'emporte à travers le grand ciel éclatant\n                    Va ouvrir ses deux bras dans l'espace suprême\n                          Et que de mon propre élan\n                          Je vais aller, léger, tremblant\n                          Vivre en Dieu même.\n\n\n   Les paroles précédant cette citation sont de l'Amitié de France, la revue de\nnotre ami G. Dumesnil. Il me parait intéressant d'en rapprocher l'apprécia-\ntion émise par G. Eekhoud dans le Mercure de France : «Pierre Nothomb nous\ndonne cette fois un volume de vers graves d'évocation terrifiante, d'un\nlyrisme, angoissé et pantelant, intitulé L'âme du purgatoire. Je l'ai lu avec une\nréelle émotion et je regrette même de n'avoir pas la place pour en parler plus\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3331, "texte": "122                                     DURENDAL\n\n\nlonguement et en dire tout le bien que j ' e n p e n s e . D e p u i s certaines pièces\nde M a d a m e Desbordes-Valmore, je n'avais même plus rencontré d'accents\npareils.\n                                                                                 H . M.\n\n\n L ' â m e d e N a p o l é o n , par L É O N BLOY. — (Paris, Mercure de F r a n c e . )\n    J o s e p h de Maistre, d a n s une lettre à M. le comte d'Avray, datée d e Saint-\n Pétersbourg (24 juillet 1807), dit ceci :\n    « B o n a p a r t e fait écrire d a n s ses papiers qu'il est l'envoyé de Dieu. Rien\nn'est plus vrai, M. le Comte : B o n a p a r t e vient directement du ciel... comme\nla foudre... »\n    L e présent livre, du terrible p a m p h l é t a i r e qu'est Léon Bloy, n'est que la\nparaphrase, en u n style fulgurant, c o m m e un faisceau d'éclairs, de cette\npensée de Joseph de Maistre. C'est à la lueur de cette surnaturelle lumière\nque l'auteur j u g e l'œuvre et l'âme de Bonaparte. « A u c u n autre que lui-même\n(Napoléon) n ' a pu savoir ni conjecturer sans témérité, lit-on dans l'introduc-\ntion, ce qu'il mit de sa volonté p r o p r e dans les actions magnifiques ou\neffrayantes exigées par une Volonté supérieure à laquelle il ne fallait pas déso-\nbéir ». P o u r qui connaît la belle audace intellectuelle de Léon Bloy, et l'ai-\nsance avec laquelle ce formidable regardeur-dans-les-abîmes s'aventure sur\nles sommets de la pensée ou dans ses profondeurs, rien dans ce livre n'éton-\nnera, ni dans les vues, ni dans les dissections morales, ni m ê m e d a n s les\ninjustices de cet entrepreneur de démolitions, comme il s'est jadis qualifié\nlui-même. On peut ne pas aimer Léon Bloy, ni la façon parfois sommaire de\nses jugements et de ses exécutions; il y aurait, certes, beaucoup à reprendre\nd a n s cette œuvre qui tient vraiment trop peu de compte du libre arbitre ou\nde la spontanéité du g é n i e ; mais telle qu'elle apparaît, en ce livre profond et\nvaste, systématique et injuste, magnifiquement partial en maintes pages,\nl'Ame de Napoléon d o n n e le frisson, le vertige et nous emporte avec elle au\nbord du mystère, d a n s le voisinage de l'Infini, en u n mot, elle force à\np e n s e r ; et l'œuvre nous emporte très loin et très haul ; au-dessus de toute la\nlittérature napoléonienne. Léon Bloy allume un arc-en-ciel divin, aussi lumi-\nneux que la colonne qui éclairait Israël la nuit, dans ce chaos de faits, de\ndates et d'anecdotes, remué sans profit pour nous et sans gloire p o u r l'homme\nprovidentiel, par tous les Masson et les sous-Masson de la petite et mesquine\nhistoire du G r a n d E m p i r e .\n                                                                        POL DEMADE.\n    S a i n t A u g u s t i n , par M. L o u i s B e r t r a n d . — (Paris, Arthème Fayart).\nJ'ai indiqué, au cours d'un\" article que publia le Journal de                        Bruxelles,\nl'actualité é t o n n a n t e du livre de M. Louis B e r t r a n d . Cela reste l'impression\nqui domine nos souvenirs. L e jeune rhéteur de T h a g a s t e nous apparaît\nvraiment comme un jeune h o m m e de notre temps, environné des m ê m e s\ntentations intellectuelles, sollicité par les m ê m e s mirages, et passionné de\nbeauté. Nous avons fait des Confessions notre nourriture; ce livre prolonge\n"}, {"page_pdf": 154, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3390, "texte": "                                  LES LIVRES                                  123\n\n\nles Confessions, et les éclaire, et les ramène par instant à leur véritable aspect.\nCelui qui exalta, en de si brûlantes pages, le charme méditerranéen, devait\nmieux que tout autre évoquer dans son cadre le grand évêque africain.\nLes paysages saisissants que peint M. Louis Bertrand sont bien ceux qui\nvirent grandir, naître et mourir cet apôtre de l'unité de la foi.\n   Et voilà les vies de saints bienfaisantes, si proches de nous, si vraies dans\nleurs détails humains. Elle semble enfin périmée tout à fait cette conception\nde l'hagiographie, qui ne tolérait que la fadeur, l'admiration sans ombre, et\nqui n'eût pas permis de rappeler que les saints étaient des hommes. Sainte\nMonique, a-t-on dit, sort de ce livre nouveau, diminuée. Mais non! parce\nque toute la vie de Monique ne se résume pas dans le tableau d'Ary Scheffer,\nelle n'est pas rapetissée. L'extase est le point culminant d'une vie, et non\npas son habituelle texture. L'hypocrisie a été jusqu'ici la marque dominante\ndes livres consacrés aux saints. M. Bertrand se révèle aujourd'hui l'un des\nmaîtres de la nouvelle hagiographie.                                      P . N.\n\nAlbert DADZAT, La défense de la langue française. — (Paris,\n   A. Colin, 1912, 311 p., 3 fr. 50.)\n   Joachim du Bellay composa une Défense et illustration de la langue française\npour engager ses compatriotes à écrire en leur langue des œuvres pareilles\naux œuvres grecques et latines. M. Dauzat « défend » à son tour la langue\nfrançaise ; les ennemis ont changé, la polémique aussi. L'ennemi du français,\nen 1549, c'était le latin, la seule langue digne de haute littérature, selon les\nécoliers limousins. Pour réfuter les latineurs, du Bellay traduisit en français\nles arguments italiens de Sperone Speroni en faveur de la langue vulgaire.\n M. Dauzat rencontre des ennemis intérieurs et des ennemis extérieurs de la\nlangue française. Le pire ennemi du dedans, c'est l'argot. L'ennemi du\ndehors, ce serait l'esperanto, si vraiment il y avait péril...\n   Que faire contre l'argot? Les mots des palefreniers anglais, des jockeys et\ndes bookmakers pénètrent dans les lycées de Paris, dans les journaux, dans\nles salons. Comment réagir ? Par l'enseignement intense du français. Jetons\nle grec par-dessus bord, mais sauvons le français. Donnons plus d'heures de\nfrançais, et faisons lire plus de bons livres. M. Anglade, professeur à l'Uni-\nversité de Toulouse, a résumé les desiderata de ses collègues : « On a peine\nà croire, écrit-il, qu'il y a encore en France des établissements d'enseigne-\nment supérieur d'où sortent des licenciés et des «diplômés d'études» qui\nignorent les éléments de l'histoire de leur langue ». M. Anglade fait remar-\nquer que « cet enseignement est beaucoup mieux organisé en Allemagne\nqu'en France, et il insiste pour qu'il soit institué dans toutes nos Universités »\n(P. 75-76).\n   Et l'esperanto ? La multiplication des relations internationales fait plus\nvivement sentir le besoin de langues universelles. Les langues artificielles\nse suivent, se ressemblent et succombent faute de mères qui les parlent aux\nenfants et de professeurs qui les parlent aux écoliers. Il n'est qu'une solution:\nc'est la conservation des trois langues mondiales, c'est-à-dire des trois\nlangues parlées par cinquante, quatre-vingts ou cent cinquante millions\n"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3218, "texte": "124                                  DURENDAL\n\n\nd'hommes blancs, servies par des b u d g e t s nationaux de plus de cinq\nmilliards, entendues dans les universités par plus de q u a r a n t e mille étu-\ndiants, enseignées d a n s les collèges et les écoles Berlitz des deux m o n d e s .\nCes trois langues mondiales sont, c o m m e chacun sait, le français, l'allemand\net l'anglais.\n   L a Belgique, qui est au carrefour des trois civilisations, devrait être la\nterre d'expérience de la pédagogie future; il faudrait que tous nos rhétori-\nciens aient appris p e n d a n t plusieurs heures par semaine les trois langues\nqu'emploie l'humanité supérieure d'aujourd'hui, et non plus seulement les\ndeux langues qu'employait l'humanité supérieure il y a deux mille ans. Voilà\nl'une des nombreuses réflexions qu'on fera en lisant ce que dit M. Dauzat de\n« la crise de la culture française », de « la politesse d u langage », de « la\nlangue internationale ».\n                                                                 ALBERT     COUNSON.\n\n\n\n       MUSIQUE:\n\nNotes sur la Chanson populaire en Belgique, par                                 ERNEST\n    CLOSSON. — (Schott, Bruxelles.)\n    L'érudition contemporaine montre une préférence très accentuée à cultiver\nle détail, à composer sur un sujet quelconque des livres à la vérilé très com-\nplets, mais en revanche très compacts aussi, dont plusieurs volumes de texte\nserré ne suffisent point à épuiser la matière et dont, précisément à cause de\ncette s u r a b o n d a n c e , la lecture est souvent fort difficile. Ainsi nous avons eu\ndans l'ordre historique les magistrales études d'un T a i n e , d'un Sorel, d'un\nVandal, d a n s la critique d'art, pour ne citer q u ' u n exemple, le Mozart de\nW y z e w a , également d'une science et d'une érudition étonnantes. J a d i s la\nmanière de traiter un sujet était plus synthétique et plus serrée. Les grands\nlivres du passé ne procédaient point par voie d'analyse et, sans se complaire\nd a n s les considérations m e n u e s et subsidiaires, on les voyait se dessiner en\ntouches larges, s'affirmer en intuitions géniales, affectionnant surtout les\nvastes perspectives. T e l s le Discours de Bossuet sur l'Histoire Universelle,\nles Réflexions de Montesquieu sur la grandeur et la décadence des R o m a i n s .\n    E n cette remarque préliminaire qu'on veuille bien voir moins u n e criti-\nque visant les procédés actuels des savants que l'indication de l'un des\nmotifs pour lesquels n o u s apprécions le fort intéressant travail de M. Ernest\nClosson sur la Chanson populaire en Belgique. Voilà certes un domaine très\nspécial, relevant tout à fait de l'érudition, et sur lequel il a écrit une étude\naussi solide que concise. M. Closson condense son sujet en quelque\nquatre-vingts pages et, d a n s ces limites, il arrive à donner une idée très\nsuffisante et en même temps très complète de l'état de la question. Il com-\npare la chanson populaire flamande et la chanson populaire wallonne, fait\njaillir de cet examen leurs caractères respectifs et leurs différences, les étu-\ndie d'abord au point de vue du texte, ensuite de la mélodie, éclaire de vues\n personnelles et perspicaces la question très complexe de l'origine du\n"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2967, "texte": "                                 LES LIVRES                                 125\n\n\n\nfolklore et de ce qui, essentiellement, le constitue. M. Closson appar-\ntient au nombre malheureusement trop restreint des écrivains qui possèdent\nà fond la matière dont ils parlent et qui, sans vain étalage d'une érudition\nencombrante, savent en peu de mots vous apprendre beaucoup de choses.\n                                                     GEORGES DE GOLESCO.\n\n\nHistoire de la            musique des origines à la mort de\n    B e e t h o v e n , vol. I, par J. COMBARIEU. — (Paris, Armand Colin.)\n   M. Combarieu est une des personnalités les plus en vue et les plus juste-\nment considérées de la musicologie française contemporaine. L'ouvrage qu'il\nvient de nous donner répond à ce que l'on pouvait attendre de l'auteur et ne\nfera que consacrer sa réputation. Sous une forme élégante et claire, il résume\nl'ensemble des connaissances actuelles sur l'histoire de la musique depuis les\norigines jusqu'au XVI e siècle, sans omettre le résultat des recherches les plus\nrécentes.\n   Au sujet de l'origine toujours controversée de la musique, M. Combarieu\npart de l'incantation magique. C'est une thèse qu'il avait déjà soutenue, très\nsoutenable d'ailleurs, mais bien absolue tout de même, et ne laissant pas\nassez de place à cet autre facteur dont l'intervention ici dut être souveraine :\nl'utilité (rythmes, appels instrumentaux, vocaux, etc.).\n                                                                     E. C L .\n\n      LIVRES DART :\n\nA m s t e r d a m e t H a r l e m , par M. Louis DUMONT-WILDEN. — (Paris,\n   Laurens. [Les pilles d'art célèbres]).\n   L'auteur de cette monographie pleine de netteté et de charme transcrit\ndans son Avant-propos ces lignes de Fromentin :\n   « Le portrait des hommes et des lieux, des mœurs bourgeoises, des places,\ndes rues, des campagnes, de la mer et du ciel, tel devait être, réduit à ses\néléments primitifs, le programme suivi par l'école hollandaise, et tel il fut\ndepuis le premier jour jusqu'à son déclin ». « Rien de plus juste, continue\nM. Dumont-Wilden, et... le rare mérite de ce porlrait, c'est sa fidélité, son\nhonnêteté, sa parfaite ressemblance. Mais comment apprécier vraiment\npersonnellement cette ressemblance si on ne compare pas la copie à l'ori-\nginal? L'original existe-t-il encore?...»\n   Le livre de M. Dumont-Wilden répond à cette question. Et la réponse est\naffirmative. Toutes les pages de l'étude précise et nuancée, riche d'observa-\ntions fines et heureuses, que nous donne ainsi l'excellent écrivain nous\nmontrent par le rapprochement incessant de la Hollande du passé dans son\nhistoire et dans son art, et de la Hollande d'aujourd'hui, que la physionomie\nmorale du peuple qui habite ce pays n'a guère changé et que les caractéris-\ntiques que ses grands artistes ont rendues manifestes dans leurs ouvrages\nsont encore les siennes.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison02-013", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 126, "page_fin": 128, "titre_corps": "Notules", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Notules L a L i b r e E s t h é t i q u e (Sal", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 157, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2658, "texte": "Notules\nL a L i b r e E s t h é t i q u e (Salon de 1914).\n   Le Salon de la Libre Esthétique vient de s'ouvrir dans les salles du Musée\nde peinture moderne. Il comprend une exposition rétrospective du\npeintre Dario de Regoyos, dont le souvenir est resté si sympathique à\nBruxelles. Pour honorer sa mémoire, la Libre Esthétique a groupé autour\nde ses œuvres celles des artistes espagnols qui furent ses amis et ses frères\nd'armes: MM. Zuloaga, J. de Echevarria, H. Anglada Camarasa, José et\nRamiro Arrue Ramon Pichot, Ricado Canals, Juan de la Pena, S. Rusinol,\nJ. Mir, P . Durrio de Madron, etc.\n   La participation des artistes belges est, cette année, particulièrement\nnombreuse au Salon de la Libre Esthétique. M. Ensor, dont l'influence\ndomine la nouvelle génération, y est représenté par une de ses toiles les\nplus caractéristiques, ainsi que MM. Oleffe, Schlobach, Combaz, Rassen-\nfosse. L'orientation de la jeune école est précisée par des tableaux et\nesquisses de MM. J. Brusselmans. Mme Juliette Cambier, MM. Ph. Cockx,\nJ. Frison, R. Hynckes, J. Le Mayeur, M. Maertens, W. Paerels, L. Théve-\nnet, L. Van der Zwaelmen, G. Van de Woestyne, F. Verhaegen, F . Ver-\nheyden et Rik Wouters.\n   Des sculptures de MM. P . Du Bois, J. Gaspar, M. d'Haveloose, G. Petit\net M. Wolfers, des reliures de Mmes Molitor complètent avec l'exposition\nrétrospective de Dario de Regayos et la participation espagnole dont nous\navons parlé, cet intéressant ensemble.\n   L'intérêt des auditions musicales de la Libre Esthétique, fixées aux mar-\ndis 10, 17, 24 et 31 mars, ne le cédera en rien à celui du Salon de peinture\net de sculpture. Consacrées aux œuvres nouvelles et en grande partie iné-\ndites, elles auront pour principaux interprètes M me Berthe Albert, Rosy\nHahn, E. Fonariova etMarie-Anne Weber, cantatrices ; M11e Blanche Selva,\nGeorgette Guller, Madeleine Stévart, MM. Emile Bosquet et Charles Schar-\nrès, pianistes ; M. Crickboom, violoniste ; le Quatuor Defauw ; le Quatuor\nZimmer ; les compositeurs Darius Milhaud ; Davey Murray, Poldowsky,etc.\n   Le Salon de la Libre Esthétique sera ouvert tous les jours (Musée de pein-\nture moderne, place du Musée), y compris le dimanche, de 10 à 5 h. Entrée :\nun franc. Auditions musicales les mardis, à 2 1/2 h.\n\n\n   L e s a m i s d e l a m é d a i l l e . — La section hollandaise et la section\nbelge de la Société hollandaise belge des amis de la médaille d'art ont tenu\nleurs séances annuelles à La Haye en décembre, et à Bruxelles en janvier\nderniers. Les journaux de Belgique, de Hollande et de France ont déjà\ndepuis longtemps publié les comptes rendus de ces assemblées; nous nous\n"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3207, "texte": "                                         NOTULES                                         127\n\nb o r n e r o n s d o n c à rappeler ici que la Société a décidé que le concours qu'elle\nouvre tous les trois ans, entre les artistes-médailleurs belges et hollandais\nâgés de moins de 30 ans, a u r a lieu en 1914. Il sera clôturé le 1er octobre. L e s\nprix seront de 700, 200 et 100 francs et une somme de 200 francs est, de plus,\nmise à la disposition du jury pour les majorer, s'il y a lieu.\n    Ce j u r y est composé de M M . Alphonse de W i t t e , vice-président de la\nSociété royale de n u m i s m a t i q u e de Belgique, president; A. O. Van Kerkwyk,\nconservateur du Cabinet royal des médailles de L a H a y e , secrétaire;\nJ h r . N . - W . Snoeck, président de la Société royale néerlandaise de n u m i s -\nm a t i q u e ; G. Devreese, statuaire à Bruxelles; F . - E . Jellsema, statuaire à\nLa H a y e ; et Ch. Dupriez, expert en médailles à Bruxelles, membres.\n    P o u r tous les renseignements, s'adresser au Président, 55, rue du T r ô n e ,\nà Bruxelles.\n\n    Le Concours annuel de Littérature spiritualiste est\nouvert pour la quatrième fois depuis la fondation en 1911 d u prix Claire\nVirenque. Cette initiative a été imitée par d'autres donateurs et l'association\ndispose pour 1914 de six prix de 500 francs. Les conditions du C o n c o u r s\nont été brillamment remplies par les ouvrages couronnés les années précé-\nd e n t e s ; elles consistent d a n s l'alliance du beau et du bien, du charme littéraire\net de la pureté morale. Sont a d m i s à concourir : les ouvrages imprimés,\nrecueils d e poésies, poèmes, r o m a n s , a n i m é s de cet esprit. Les œuvres pré-\nsentées a u Concours doivent être adressées en triple exemplaire à M. Charles\nde POMAIROLS, 53, rue S a i n t - D o m i n i q u e , à P a r i s , avant le 15 mars 1914.\n\n\n   Société J.-S. Bach,             sous la direction de M . A l b e r t Z i m m e r . Deux\nauditions de L a Passion selon St. Mathieu de J.-S. Bach.\nOratorio pour soli, c h œ u r s et orchestre: Samedi 21 m a r s , à 8 h. 1/2 du soir.\nD i m a n c h e 22 mars, à 3 heures, à la S a l l e P a t r i a , rue du Marais, Bruxelles.\n   P R I X DES PLACES : L o g e de 4 places, 3 0 fr. ; Stalle, 6 fr. ; Balcon, 5 fr. ;\nGalerie, 3 frarcs.\n   L o c a t i o n : Maison B r e i t k o p f & H a e r t e l , 68, rue Coudenberg, Bruxelles.\nBureaux ouverts de 9 h. à midi et de 2 à 6 h. — T é l é p h o n e A 2 4 0 9 .\n\nSociété des Concerts de Musique Sacrée d'Anvers.\n   D i m a n c h e 2 9 m a r s 1 9 1 4 , à 3 heures, aura lieu à Anvers, en la G r a n d e\nSalle de la Société Royale d ' H a r m o n i e (rue d'Arenberg),sous la direction de\n M. Lod. O N T R O P , et par les soins de la Société des Concerts de Musique\nSacrée, l'exécution d ' E L I A S , oratorio pour soli, c h œ u r , orgue et orches-\ntre de F . M e n d e l s s o h n .\n   PRIX DES PLACES: Place réservée (numérotée) 6 fr. ; P r e m i è r e 4 fr. ;\nSeconde (galeries-bas-côtés) 3 fr.; Troisième (galeries-étages) 2 fr.\n   Samedi 28 mars, à 4 1/12 h. : RÉPÉTITION GÉNÉRALE. — Billet d'entrée: 2 fr.\n   S'adresser pour tous renseignements à M. Jules BOELAERTS, 11, Marché St.\nJacques, à Anvers.\n"}, {"page_pdf": 159, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2059, "texte": "Î28                               DURENDAL\n\n\n   Accusé de réception :\n   A R T : Storia dell'arte italiana, vol. VII. La pittura del quatroceuto, Parte\n2d par ADOLFO V E N T U R I . Vol. illustré (Milano, Ulrico Hoepli, Editore).—\nPuvis de Chavannes, par RENÉ JEAN, vol. illustré (Paris, Alcan). — Holbein,\npar EMMANUEL F O U G E R A T , vol. illustré (idem). — Léonard Limosin et les\némailleurs français, par PIERRE L.WEDAN, vol. illustré (Paris, Laurens). —\nLes peintres modernes : le paysage, par JOHN RUSKIN, traduction et anno-\ntations de E. Cammaerts, vol. illustré (idem). — La cathédrale de Chartres,\npar ALPHONSE GERMAIN (Paris, Bloud et Gay).\n\n  MUSIQUE : L'ésotérisme de Parsifal, par LOTUS PÉRALTÉ (Paris,\nPerrin). — Les créateurs de l'opéra comique français, par GEORGES\nCUCUEL (Paris, Alcan).\n\n  POESIE : A la dérive, par ROBERT DE ROSOZ (Paris, Crés). — L'art\nhéroïque, par EDOUARD GUERBER (idem).\n\n   RELIGION : Les confessions d'un converti, par ROBERT HUGH BENSON,\ntraduction de Théod. de Wyzewa (Paris, Perrin). — La liturgie catholique.\nEssai de synthèse, par DOM FESTUG1ÈRE (abbaye de Maredsous).— Les vertus\nthéologales : La Foi, L'Espérance, La Charité, par A. D. SERTILLANGES,\nanthologies, 3 vol. illustrés (Paris, Laurens).\n\n   ROMAN : Les demoiselles Bertram, par PAUL ACKER (Paris, Plon). —\nL'éveil, par MAURICE DEROUZE(idem). — Le roman de Claude d'Antioche,\npar ALBERT GAYET (idem). — Faiseurs d'anges gardiens, par PAUL BONA\n(Paris, Perrin).\n\n  T H E A T R E : Sainte Godeleine, par MM. LORYNIER et DlJMESNIL\n(Paris, Jouve). — L'enfant des Flandres, par HENRI LIEBRECHT (Bruxelles,\nAssociation des écrivains belges). — La Druidesse, par EDOUARD SCHURE\n(Paris, Perrin).\n\n   VARIA : La Finlande, par JULES LECLERCQ., vol. illust. (Paris, Plon). —\nAu pays des volcans mortsy par ANTOINE VlCARD (Paris, Pavot). — La\nscietice occulte, par RUDOLF S T E I N E R . Traduction de JULES S.AUERWEIN\n(Paris, Perrin). — L'union dans la famille, dans la patrie, dans l'humanité\net au delà. Entretiens positivistes, par ANTOINE BAUMANN (idem).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 86, "texte": ""}, {"page_pdf": 87, "texte": ""}, {"page_pdf": 88, "texte": ""}, {"page_pdf": 89, "texte": ""}, {"page_pdf": 90, "texte": "       LA LÉGENDE DE SAINT WALHÈRE\nTriptyque d'Auguste Donnay, destiné à l'Eglise d'Hastières-par-delà\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": ""}, {"page_pdf": 92, "texte": "De Laethem-Saint-Martin\n                  à Méry-sur-Ourthe\n\n                IL y a sept ou huit ans que je n'avais revu le\n                  village où vécurent longtemps George M i n n e ,\n                  Valerius de Saedeleer, Gustave van de Woes-\n                  tijne. P a r eux ce hameau perdu de G a n d est\n                  célèbre. Des jeunes gens y sont venus à leur\n                  tour rêver et créer et l'école de Laethem-St-\n                  Martin est à présent une famille pleine de force\n                  avec ses maîtres dispersés depuis peu (Minne est\nà G a n d , de Saedeleer et van de Woestijne sont près d'Aude-\nnaerde) et les jeunes venus : Alb. Servaes, P e r m e k e , etc. qui\nsont sur le point de quitter ce que l'on appelait si joliment\nautrefois l'appresure.\n   On sait le signe d o m i n a n t de ce groupe. Son mysticisme\ninitial connaît aujourd'hui la sérénité des formes définitives\ncomme nous en instruit la dernière étape de George M i n n e ;\nd'autre part de plus en plus s'accuse la soumission de ce mysti-\ncisme aux symboles traditionnels de notre foi. Avec Auguste\nD o n n a y et de Gouves de N u n c q u e s , les bons « apprentis » de\nLaethem-Saint-Martin cultivent l'éternel jardin de la peinture\nreligieuse. E t leur art s'oppose en sincérité et en piété à celui\ndes usurpateurs auxquels on livre d'une â m e candide la parure\nde nos églises.\n   Je descends à Saint-Denis-Westrem et je retrouve la grande\ndrève où M i n n e jadis me rejoignait à bicyclette. A présent je\nsuis accueilli par Albrecht Servaes qui me raconte ses débuts\ntandis que nous gagnons L a e t h e m . J e a n Delvin à qui tous les\nartistes gantois ont voué u n e admiration affectueuse fut son\nmaitre et reste son conseiller. Mais l'Académie est mal notée\npar les bourgeois et les p a r e n t s ; et pour persévérer dans la\ncarrière artistique sans qu'il en coûte trop à la caisse pater-\nnelle, le jeune peintre gagne L a e t h e m . T o u s les soirs il\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "66                            DURENDAL\n\n\nretrouve Minne pour de longues parties de cartes. On s'interdit\nles propos artistiques. A quoi bon les mots quand on s'exprime\ndans les œuvres! Minne s'installe à Gand — où le voici profes-\nseur à l'Académie — mais de Saedeleer et van de Woestijne\nrestent. Ils quittent L a e t h e m à leur tour et vont à T i e g h e m\nprès d'Audenaerde. Servaes pourtant ne demeure point seul\nreprésentant de l'idéal m y s t i q u e au berceau de l'école. U n\nvétéran est là. Il est septuagénaire; il est inconnu de la foule\net des critiques; quelques artistes savent son existence ; c'est\nun paysagiste adorablement minutieux, ingénu et sensible. Sa\nmanière est l'indéniable prélude de celle de Valerius de Saede-\nleer. Il s'appelle Van den Abeele.\n    Servaes travaille, vit, mange avec les paysans. Son logis est la\nmoitié d'une bicoque de cultivateur : une pièce basse où l'on se\nheurte aux solives du plafond. L a table sert de bibliothèque et\nles vieux livres sont là, humides et jaunes, dans lesquels cet\nadolescent des autres âges s'est lancé éperdument : saint-\nFrançois de Sales, saint-Jean de la Croix, sainte-Thérèse. E t\nces compagnons révélés par les conseils d'un moine ami font\nvivre le jeune gantois dans l'amour perpétuel des cœurs et des\nchoses simples. Rien de littéraire dans ce goût des m y s t i q u e s ;\nu n i q u e m e n t une soif religieuse. L a pauvreté apparente de cette\nvie confine à la détresse; mais on ne songerait point à s'attris-\nter tant on devine de richesse morale soutenant sans arrêt les\njoies du travail. Innombrables sont les esquisses du j e u n e\npeintre : moissonneurs, meules, clochers, nuages, moulins,\nplaines, arbres, etc. T o u s les jours il en brosse deux, trois,\nquatre, en pleins champs, s'astreignant à cet exercice comme\nun pianiste à celui des gammes quotidiennes, mais n'y voyant\nqu'un exercice, destiné à le familiariser avec les formes, les\nmouvements, l'atmosphère et à peupler son cerveau de sou-\nvenirs.\n  L e s études vues, nous allons au petit atelier que ce poverello\nde la peinture a pu à grand'peine se faire construire récemment.\nC'est à trois minutes. E t voici qu'avant d'y pénétrer, je\ndécouvre une nouvelle beauté aux plaines, à la mare verte, aux\nsapins de Laethem-Saint-Martin, celle-là même que le jeune\npeintre traduit et révèle dans ses esquisses. Que de gens disent\ndevant les œuvres neuves : « Je n'ai jamais vu d'arbres pareils!\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "          DE LAETHEM-SAINT-MARTIN A MÉRY-SUR-OURTHE                    67\nJe ne reconnais pas nos paysans. Qui a j a m a i s observé de tels\nvisages et de tels aspects dans la nature? » Justement ces décou-\nvertes sont le fait et l'un des mystères de l'art. Témoigner de ces\nrévélations est l'une des joies et le devoir très impérieux de la\ncritique. Que répondre à ceux qui, de bonne foi et avec le désir\nd'admirer, disent ne point reconnaître leur réalité? « Patience.\nU n jour, la nature elle-même vous apprendra brusquement que\nl'artiste nié a vu juste et cette nature vous apparaîtra plus belle\net plus émouvante du souvenir de ses œuvres. »\n   D a n s l'atelier, je retrouve le Soir mystique devant lequel Mau-\nrice Denis s'arrêta avec une fraternelle s y m p a t h i e lors de la\nrécente exposition d'Art religieux, et le Cimetière si petit, si\nh u m b l e que très peu l'aperçurent au dernier Salon de Prin-\ntemps, et p o u r t a n t si merveilleusement plein de silence, de\nmystère et de calme. A travers les lourdeurs d'un coloris massif,\ndeux toiles nouvelles laissent percer les clartés mystiques de\nl'âme p a y s a n n e : le Repos, un rustre a p p u y é sur sa bêche ; Fiat,\nun vieux en gros sabots qui, dans la tiédeur du jour finissant,\nlève ses yeux au ciel et ouvre ses bras à Dieu. Mais une tech-\nnique allégée assure une netteté saisissante à l'œuvre d e r n i è r e :\nl'Enterrement. Des hommes sortent un cercueil par la fenêtre\nd'une masure b l a n c h e ; la veuve et des enfants assistent à\nl'étrange départ, serrés en groupe d'effroi. Des blancs, quelques\nnoirs, une horreur placide dans les visages : ce tableau s'est\nincrusté dans ma mémoire avec l'acuité d'un Goya. Je ne con-\nnais que par la photographie les œuvres dernières du jeune\nServaes : la Visitation, l'Adoration des Bergers. On y retrouve,\nme semble-t-il, ces oppositions dramatiques de couleurs, cette\nsimplicité si juste de l'Enterrement en même temps qu'y repa-\nraissent la m a n s u é t u d e et la grande douceur d'amour répandues\ndans le Soir mystique.\n   L ' â m e de ce peintre est haute — au-dessus des moyens\nactuels du technicien. L a maîtrise future de l'exécution nous\nest garantie par la qualité d'une telle conscience. D'ailleurs, je\nne vois pas ce que Servaes pourrait ajouter à l'Enterrement. Ce\nmystique au surplus répugne aux extériorisations vagues et\ncroit qu'une pensée n'est jamais trop nettement formulée. Dans\nce petit atelier perdu des F l a n d r e s , on voit deux moulages,\nl'un de P h i d i a s , l'autre de Michel-Ange. L e s seules suggestions\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "68                              DURENDAL\n\n\nde la nature ne suffisent pas à la jeunesse et les grands classi-\nques redeviennent ses guides. Q u a n d Servaes ne peint pas, il\nétudie le sculpteur du Parthénon et celui de Saint-Pierre-aux-\nL i e n s . U n e photographie s'accroche au mur : la Création de\nl'Homme de la Sixtine, le T o u t - P u i s s a n t c o m m u n i q u a n t à\nl ' H o m m e la vie en même temps qu'un peu de souffle divin,\nc'est-à-dire l'Invisible traduit dans une scène parfaitement\nclaire, c'est-à-dire l'Idéal m ê m e de la jeune école de L a e t h e m -\nSaint-Martin.\n\n                                        *\n                                    *       *\n\n   L e doux, le bon maître Auguste D o n n a y a terminé le grand\ntriptyque destiné à l'église d'Hastière : La légende de Saint Wal-\nhère. Quelle joie aussi de se retrouver dans ce petit village de\nl'Ourthe, dans l'atmosphère accueillante de cette maison de\nMéry où tant de chefs-d'œuvre charmants et tendres sont nés\navant la grande page qu'il nous tarde de connaître...\n   Ce ne fut point sans traverses que s'acheva le t r i p t y q u e .\nL'atelier était trop petit. Il fallait louer une salle de bal pour\ndéployer les trois panneaux. Des figures de l'esquisse reportées\nà la grandeur d'exécution, exigèrent des modifications, des\nmises au point rigoureuses. Mais pour apercevoir le mal on ne\ndevine pas toujours le remède. D o n n a y interrogeait les amis ;\nque tirer de leurs conseils contradictoires, que conclure de\nleurs réticences ? Privé de réconfort, l'artiste faillit perdre\ncourage. Mais qui ne sait qu'à ces crises succèdent des\nredoublements d'énergie. D o n n a y modifia l'échelle de maintes\nfigures, disposa la composition centrale en contre-partie (car la\nLégende ne se déroule pas sur la rive où la place l'esquisse) et\nprit même la grave résolution de substituer une scène entière-\nment nouvelle à celle du volet qui met saint W a l h è r e en\nprésence de son neveu coupable...\n   Il faut entendre raconter toutes ces misères par Auguste\nD o n n a y avec cette h u m e u r égale et souriante d'un h o m m e à\nqui restent insoupçonnés l'amertume et le ressentiment.\n   Dans l'esquisse, l'explication de saint Walhère et du neveu\ns'encadre d'un portique vaguement mérovingien. D o n n a y a\nsacrifié cet effet un peu théâtral. L e volet de l'œuvre définitive\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "            FIAT\nTableau d'Albrecht S E R V A E S\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": ""}, {"page_pdf": 98, "texte": "          DE LAETHEM-SAINT-MARTIN A MERY-SUR-OURTHE                     69\n\n\nmontre l'oncle et le neveu se dirigeant vers la M e u s e ; le neveu\ntient l'aviron avec lequel il assommera saint Walhère quand\nleur bachot s'éloignera de la rive. E t derrière les deux hommes\nse haussent les dures pierres d'une église romane à l'ombre de\n laquelle gémit une femme, allusion aux crimes du neveu. E t\nvoici l'ordonnance dernière du t r i p t y q u e : sur le volet de gauche,\nsaint W a l h è r e et son neveu ; sur celui de droite, le corps du\nsaint flottant miraculeusement sur le fleuve; au centre, le\ncortège funèbre gravissant la colline.\n   U n soir bleu d'une douceur infinie enveloppe le volet gauche;\nun j o u r frais et printanier éclaire les deux autres parties où se\nprécise le paysage mosan avec le chatoyement des hautes\nroches humides et des eaux unies. L a foule des humbles\naccompagne et regarde passer le char aux roues massives que\ntraînent les blanches génisses. Ce n'est pas une cérémonie\npompeuse et froide ; la nature wallonne ne se trahit pas seule-\nment dans la vérité des p a y s a g e s ; elle habite les âmes de toutes\nles bonnes gens qui pleurent saint W a l h è r e . Ce que ces femmes\net ces vieux jaseront rentrés chez eux ! Ce qu'ils se raconteront\nsouvent la terrible et édifiante histoire! E t ceux qui viendront\naprès eux se la diront et c'est par la bouche bavarde du peuple\nque nous la connaîtrons à notre tour... J ' a i m e l'art de Donnay\npour le réalisme de son observation populaire. Mais on sait\nque ce naturalisme est bien plutôt une rêverie perpétuelle et\ntrès douce q u ' u n e transposition stricte; et voici que non seule-\nment il se spiritualise par sa grâce coutumière dans ce tripty-\nque, mais qu'en outre il s'élargit par le plus noble et le plus\nheureux souci des visées décoratives.\n\n                                                 FIERENS-GEVAERT.\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "             Le Symbole des Heures\n\n          Grave comme un Roi-Mage, au sommet de la tour\n          Qui domine, sur la montagne, sa demeure,\n          Le moine blanc m'a dit le symbole des heures\n          Ce soir où l'équinoxe a partagé le jour.\n\n         a Les douze heures de nuit sont les siècles d'attente.\n         Où l'œil d''Ezechiel lisait dans l'avenir.\n         Les douze heures de feu sont l'aurore      éclatante\n         Préfigurant   le Jour qui ne doit pas finir.\n\n         « Les douze heures de nuit sont les douze prophètes\n         Annonçant à Juda le lever du soleil.\n         Les douze heures de feu, suivant ses pas vermeils\n         Sont les apôtres d'or de la clarté parfaite.\n\n         « Jaloux de leur éclat, la nuit et les brouillards\n         Ont (enté d'abolir leurs paroles de flamme.\n         Mais l'aigle jusqu'au trône a un monter leurs âmes\n         Et, droits devant l'Agneau, resplendir les vieillards.\n\n         a Poète, souviens-toi de ce chrétien    symbole\n         A murmuré le moine à l'heure de l'adieu.\n         Que l'astre équidistant de l'un et l'autre pôle\n         Te soit l'image, au clair du ciel, du Cœur de Dieu. »\n\n         Et le moine en prière a regagné le cloitre.\n         Pour moi, je pris meilleur le chemin du retour,\n         Pensif et regardant s'empourprer et décroître\n         L'astre dont la clarté frappait le pied des tours.\n\n         La nuit semblait encor redouter la lumière\n         Qu'il profilait vers elle à l'Occident du soir.\n         Et plus l'astre approchait de sa splendeur      dernière,\n         Mieux l'ombre à sa splendeur servait de reposoir.\n\n\n  (1) Ce poème inédit est extrait de l'Hymnaire Etoile, ouvrage qui paraitra pro-\nchainement chez Figuière dans la collection du Catholique.\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "             LE SYMBOLE DES HEURES                       71\n\n\nAussi, quand, au sortir d'une drêve profonde.\nJe me suis retrouvé devant le ciel ouvert.\nAi-je cru voir le cœur divin du Roi des mondes\nDe son sang rédempteur inonder      l'univers!\n\nEt j'eus pitié de lui et l'heure était si grave\nQue presqu'à mon insu s'étaient jointes mes mains.\nQuel temps suis-je resté à prier en chemin\nLe cœur de mon Sauveur en cette nuit suave?\n\nLui seul le sait, Lui seul. Mais quand Il reviendra\nPlus clair que le soleil à la droite du Père,\nCe jour où les damnés verront qu'ils se trompèrent\nMalgré tous mes péchés son Cœur s'en       souviendra!\n\n                                        GEORGES RAMAEKERS.\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "                     Croquis scolaires(1)\n                        Craie et tableau noir\n\n\n\n                 C'EST sans doute  parce qu'il est toujours gris qu'on\n                 appelle ce tableau, le tableau noir.\n                    U n e fois l'an, sous sa neuve couche d'ardoise,\n                 il porte bien son nom de nègre; mais comme\n                 alors, dans sa face nocturne les traits de craie\n                 font penser aux enseignes des marchands de\n                 cercueils, il faut bien que l'éponge tendre et\n                 larmoyante, meilleure au cœur des bambins\nqu'à leurs joues barbouillées, confonde en grisaille ces tons\nfunèbres pour que les petits ne songent plus aux corbillards.\n   Ce que l'on a écrit de lettres, ce que l'on a tracé de lignes\nsur ce tableau noir! Ce qu'on y a fixé de chiffres et d'images,\nd'idées joyeuses ou tristes, agréables ou rebutantes! Combien\nd'yeux d'enfants lui ont donné leur lumière, de maîtres d'école,\nleurs forces et leur vie! Et dire que c'est toujours la même\nplanche rugueuse et morte, — celle qui vécut au cœur d'un\ntronc, dans la futaie musicienne! Pauvre tableau noir, sans\nconscience, sans souvenir! T u reçois, oui, mais tu donnes — et\nbien plus! tu reçois d'un seul, tu donnes à dix, tu donnes à\ncent! C'est pour cela, miraculeux tableau noir, que tu n'as pas\nconservé de pensée, et qu'à la fin de ta carrière, à l'image de\nl'instituteur retraité, tu savoureras comme récompense de tes\nservices l'ironie de te retrouver barbouillé d'un peu de craie.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n  L a craie est blanche; il fallait que la craie fût blanche\npuisque le tableau noir était noir : les contrastes instruisent.\n\n (l) Le bon Magister, un volume à paraitre.\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                         CROQUIS SCOLAIRES                           73\n\n   \" L e meilleur maître est celui qui use le plus de craie; » « L e\nmeilleur maître » est toujours très vieux — un peu plus vieux\nque le directeur de l'école.\n   C'est pourquoi, étant aussi bon enfant, économe et déformé,\nil emporte chaque jour un bâton de craie dans le fond de sa\npoche; ce qui lui vaut le sourire de la serveuse qui surveille le\ncent de piquet, le soir, à la taverne...\n\n\n\n                              L'éponge\n\n    C h a q u e matin, avant la classe, le maître prenait l'éponge\nmouillée qui s'arrondissait sur le coin du pupitre comme une\npetite tortue e n d o r m i e ; il regardait de ses yeux bleus, les yeux\nnoirs de l'éponge, puis, un instant, il songeait.\n    Q u e de choses tenaient dans sa main avec ce nid mou de\nb ê t e ! D e l'action et du rêve, de la vie et de la mort, de la ma-\ntière et de la pensée...\n    L ' é p o n g e ne servait pas seulement à nettoyer les tableaux\nnoirs, mais aussi à débarbouiller les visages des b a m b i n s qui\nressentent trop la honte d'être pauvres pour avoir la fierté\nd'être propres. Elle était grasse au toucher; on avait beau la\nrincer à l'eau claire plusieurs fois le jour, elle restait imprégnée\nd'une substance qui en faisait à la longue comme une petite\nchair ni vivante ni morte.\n    E n vérité, toute la vie qui s'était usée à la tâche d a n s cette\nclasse; ce que les enfants avaient appris et qui était mort en\ne u x ; les clartés anciennes q u i , redevenues tout de suite des\nombres, n'avaient servi q u ' à éveiller les clartés présentes, les\npeines des écoliers, l'énergie du maître, son supplice de s'abais-\nser jusqu'à leur ignorance, la lumière de tous les yeux fixés sur\nle tableau noir...; et, mêlées à ces nobles efforts, en un com-\npagnonnage charitable, de tristes parcelles de joues souffre-\nteuses et de corps malingres : tout cela, chassé par le t e m p s ,\nhors du temps, s'était réfugié au cœur de l'éponge compres-\nsible...\n    T o u t cela guidé par la main du maître parcourait ensuite le\ntableau, le lavait de sa craie, préparait l'éclosion de nouvelles\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "74                          DURENDAL\n\n\nlumières dans les consciences. Eponge, éponge obscure qui\ncachais tes rayons ! pauvre chose morte d'où renaissait toujours\nla vie (ainsi qu'il se fait partout dans l'univers pour assurer\nle triomphe de Dieu sur le Néant) tu pesais dans la main qui\nt'avait prise, comme une poignée de terre ramassée parmi les\ntombes chrétiennes d'un cimetière !...\n\n\n                            L'Enfant\n\n   « Sales gosses! » leur dit-on, et on les gifle avec amour; eux\nbougonnent, grognent ou pleurnichent, balancent des crânes\nridiculement chevelus qui, lors des chutes ordinaires, sont des\nnoix de coco tombées de l'arbre; ou vous regardent de leurs\nyeux lumineux, de tout leur visage mobile, insaisissable, qui a\nchangé au matin de chaque jour. Et bien qu'ils ne vous aiment\nque les joues bleues de colère, bien qu'ils s'affirment les frères\nd'étranges animaux, avec leur nez crotté, auquel pend un de\nleurs doigts, toujours; leurs oreilles trop grandes, tendues pour\nne rien entendre, leurs dents qui tombent une par une à chaque\nsottise, leur bouche vorace s'appliquant à manger leurs deux\npoings tous les jours, tout leur corps chétif enfin, contorsionné,\ndisloqué, ployant sous leur tête énorme, vous ne pouvez vous\nempêcher de les trouver beaux, personnels, inimitables, comme\nautant de chefs-d'œuvre.\n\n                                   *\n                               +       *\n\n\n   Miracle de l'amour ! Dire qu'il suffit d'aimer, pour égaler,\npour surpasser même le génie: puisque d'un seul baiser naît\nune beauté incomparable. Il suffit que bercés par un rêve com-\nmun, envahis par le chant de leurs deux cœurs unis, dans un\nmoment d'extase né du fond de leur vie, deux êtres joignent\nleurs lèvres dans l'oubli du temps, — et le voici qui tout à\ncoup surgit comme au matin, le soleil. Petit morceau de chair\nqui meurt et se recrée à chaque instant de la durée. En lui\nl'âme est, celle qui vivra prisonnière du corps jusqu'à la mort.\nIl prendra vingt visages divers, ses formes changeront comme\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                            CROQUIS SCOLAIRES                                75\n\nses vêtements, au gré de modes mystérieuses. Mais depuis\nqu'il s'est échappé du berceau, la couleur de ses yeux n'a plus\nchangé; et, soudain, sans qu'on y ait songé, c'est un h o m m e !\nC'est un h o m m e harmonieux, au cœur r y t h m é , aux muscles\nsolides; c'est un h o m m e lumineux de pensée!\n   L ' h o m m e à l'instant est né, d'un geste!\n   Quel miracle !\n   Pourvu qu'il ait gardé les dons surnaturels de l'enfant,\nl'imagination, la vision originale des êtres et des choses, le\ngoût familier du merveilleux, le rêve qui le faisait vivre aux\npremiers jours dans les mirages perpétuels d'un ciel perdu au\ncommencement du m o n d e ; ces vertus qui ont incité le seul\nPoète entre les poètes, à parler ainsi :\n   « Laissez venir à moi les petits enfants; le R o y a u m e des\nCieux — toutes les L u m i è r e s — est à ceux qui leur ressem-\nblent! »\n\n\n                            Le Maître d'école\n\n   Est-ce parce que les enfants ne le croient point lait comme\nles autres qu'il ne faut pas qu'il m a r c h e ; celui des champs, en\nposant les pieds écrase les fleurs du gazon; celui de la ville use\nles pierres le long des m u r s . L ' u n et l'autre ont le cuir des talons\ntrès dur.\n   C o m m e on dit le chasseur et son chien, la laitière et le pot\nau lait, un m y o p e et son lorgnon, on dit le maître d'école et\nson parapluie. Que les beaux parleurs le n o m m e n t « riflard » ou\n« p é p i n » , il n'y a q u ' u n e façon de le porter q u a n d il p l e u t ;\nmais lorsque le soleil est dehors, tous par un éclectisme inac-\ncoutumé a d m e t t e n t plusieurs manières, procédés ou méthodes.\nOn le porte sous le bras, la poignée en avant ; sur l'épaule, la\npointe en l'air; ou bien on le saisit par le milieu en chiffon-\nnant l'étoffe noire dans une poigne solide.\n   N e rions pas du pauvre magister, de celui qu'on prétend\npédant mais qui n'a, avec l'orgueil d'une science énorme, que la\nhonte d'une profonde ignorance! U n h o m m e qui, après avoir\nembrassé sa femme et ses enfants, brosse ses hardes chaque\nmatin, souffle sur la poussière de son chapeau, s'en va vêtu de\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "76                            DURENDAL\n\n\n\nscience à bon marché et pour gagner sa triste vie s'improvise\ntour à tour, au gré des horaires et des programmes, sans émou-\nvoir personne et sans s'étonner de lui-même : mathématicien\ninfaillible, grammairien vénérable, écrivain classique, linguiste\nnational, physicien avisé, naturaliste savant, causeur disert,\nmoraliste neutre, historien douceâtre, — géographe, dessina-\nteur, agronome, hygiéniste, médecin, comptable, économiste,\ncalligraphe, musicien, g y m n a s t e . . . et employé des Caisses géné-\nrales d ' E p a r g n e et de Retraites. — un h o m m e qui, s'étant mis\ndans le crâne une encyclopédie à la portée des pauvres, partage\nencore son cœur comme u n bon pain, et le donne, et miracu-\nleusement le multiplie aux bouches des petits ; un h o m m e\nqu'en retour on paie d'affronts, vacarmes, quolibets, rancunes\net moqueries, de toute cette menue monnaie qui roule par le\nm o n d e et qu'on n o m m e l'ingratitude, un tel h o m m e peut-il\nencore être un h o m m e ?\n   E t si, songeant qu'étant ou s'efforçant d'être ce qu'on veut\nqu'il soit, tu sais de plus que ceux-là même qui se disent ses\namis s'en font un valet et l'indemnisent comme un balayeur de\nrues, quel mot prononceras-tu, si ce n'est « héroïsme », lorsque\ntu l'entendras rire dans sa face qui devrait pleurer et que cette\nplaisanterie sur sa ruine h u m a i n e sortira de sa bouche :\n   « Les enfants sont des jouets jolis et fragiles !\n   Ecole, ô théâtre de marionnettes où l'on « joue à vivre »,\ncomment ne deviendrions-nous pas des pantins? E t quoi d'éton-\nnant si les meilleurs d'entre nous, ceux dont les ressorts font\nle plus longtemps marcher les rouages de notre triste machine\nse fabriquent... en Allemagne!»\n\n\n                          Le banc-pupitre\n\n                                           Au maître Edm.           Picard\n                                                 en signe de gratitude.\n\n\n\n\n   Ce n'était qu'un pauvre banc-pupitre de bois blanc qui\nfaisait bien piètre figure à côté des autres en pitch-pin vernis.\nFils unique des œuvres d'un menuisier poitrinaire, foudroyé\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                        CROQUIS SCOLAIRES                           77\n\n\npar une hémorragie à l'atelier, sur les copeaux, il était resté\nblafard comme son auteur, et, d'essence chétive, portait en lui\nun destin funèbre.\n   Dès les premiers jours qu'il fut dans la classe, il parut plus\nlamentablement accroupi que ses frères rangés en lignes claires\net brillantes; sa b a n q u e t t e bosselée ressemblait vraiment aux\ngenoux d'un vieillard; en le regardant, on avait l'impression de\nse trouver devant un fou, assis dans une pose ridicule, sa grosse\ntête aux cases béantes t o u r n a n t vers le haut ses deux encriers\nde porcelaine blanche, comme des yeux bêtes aux prunelles\nd'encre...\n   On en riait, on le laissait à l'écart dans un coin et les enfants\nau méchant cœur lui donnaient en passant des coups de pied,\ncomme à un âne; ses yeux tressautaient, sortaient de leurs\norbites d'un air terrible, mais aurait-on cru que ce triste infirme\npouvait encore éprouver de la colère?\n   Il vint de nouveaux élèves, la classe se peupla tant qu'on ne\nput plus se passer de lui ; alors le maître, qui avait gardé de\nsimples moyens de discipline, trouva que cet infirme l'aiderait\ndans sa t â c h e ; on l'appela le banc des bavards, des retarda-\ntaires, des paresseux.\n   Il connut la honte de ne porter sur ses genoux que des can-\ncres ; bien qu'il fût doux envers eux, qu'il s'efforçât de les\naimer, de rentrer les nœuds trop saillants de ses planches, les\ncruels n'avaient pour lui que des coups et des injures; lourds,\npleins de santé, d'un physique d'autant p l u s gras que l'intellect\nétait maigre, ils pesaient sur ses pauvres j a m b e s , s'agitaient et\ndansaient pour le faire crouler; si bien que les nuits lui sem-\nblaient trop courtes pour oublier les tortures endurées pendant\nles jours.\n   C o m m e il n'appartenait à personne, chacun se l'appropria,\ngrava dans sa face des noms et des devises; tous lui crevaient\nles prunelles à coups de p l u m e s ; maculé d'encre, ignoble,\nrépugnant, ses encriers cernés de taches comme des yeux de\nfille, le misérable eut le visage inquiétant du vagabond que\nhante l'idée du crime.\n   T a n t d'affronts, tant d'ignominies coulèrent sourdement dans\nses fibres des rancunes et des haines. U n e rancœur fit ses nœuds\nplus durs, il les ressortit, se hérissa d'échardes comme de dents\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "78                           DURENDAL\n\n\neffilées : accroupi dans sa pose d'idiot, il rêva à des choses\nhorribles ; ses yeux toujours plus noirs n'eurent plus que des\npupilles énormes. Sans doute fit-il peur aux cancres qui ne\nvinrent plus à l'école; et il resta seul un long temps en son\ncoin, nourrissant des projets de vengeance dans sa tête de\nmonstre.\n\n                                     *\n                                 *       *\n\n\n   U n jour arriva un b a m b i n aux boucles blondes dont la\nm a m a n voulait qu'il apprît à lire, rêvant pour lui une grande\ndestinée; l'enfant était beau comme un chef-d'œuvre, personne\nn'aurait voulu faire pleurer les yeux de la femme qui avait\nconçu cet enfant. E t le père devait être bon et aimer son fils.\n   L e maître lui caressa les joues et parla :\n   « Petite image, en a t t e n d a n t qu'en vienne un a u t r e plus\ndigne de toi, va t'asseoir sur ce banc qui est si triste d'être,\nseul. »\n   Alors, le vieux, barbu d'échardes sales, regarda s'approcher\nla petite image à la face resplendissante, aux yeux remplis à\nbord d'un sourire, aux mains comme des fleurs fraîches écloses,\naux jambes rondes, au derrière innocent de chérubin. E t tel\nun démon devant un ange, hérissant sa haine en griffes aiguës,\nil laboura affreusement le petit corps de chair et d'amour. On\nle reporta évanoui à sa mère qui fredonnait, songeant à la\ndouceur de le revoir. Mais ce fut en vain qu'elle le soigna,\nqu'elle le cajola, lui disant des contes pour l'égayer et riant,\ndes larmes plein ses yeux d'azur; le banc-pupitre, de toutes ses\nfibres pourries, de toute son âme empoisonnée, avait déposé\ndans le sang pur un germe fatal. T r o i s jours plus tard, le petit\ns'éteignait, consumé de gangrène.\n   On vint voir l'auteur de cet. épouvantable forfait; on l'obser-\nvait à distance comme un criminel à travers une grille; il avait\nl'air insolent d'un forçat qui ne connaîtra jamais le repentir.\n   A son tour, la mère voilée s'approcha de lui; elle lui d i t :\n« A h ! c'est toi qui as fait cela! » mais il ne trembla point. Du\nsang séché teignait ses genoux décharnés de diable. Il la\nregarda de ses encriers noircis pour qu'elle songeât aux orbites\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                       CROQUIS SCOLAIRES                       79\n\nd'un cadavre, il aurait voulu lui jeter ses yeux à la face, la\nbarbouiller de son encre; ainsi elle aurait été tout en deuil.\n   U n ouvrier vint avec sa hache, il lui arracha les prunelles :\ndeux trous noirs béèrent dans son crâne hanté; il ne disait rien,\n il ne bougeait p a s ; son cœur était vide, ses planches mortes.\n   Avait-il j a m a i s été autre chose qu'un mort?\n   On le mit en pièces, on transporta ses débris avec des pré-\ncautions infinies; c'était la première fois qu'on lui témoignait\nun peu de déférence.\n   Alors on le jeta au feu qui purifie. Ses clous, ses derniers\nnerfs rougirent, s'étirèrent, se tordirent; et tandis qu'autour de\nlui s'effondrait son corps de poussière, il connut parmi les\nflammes qui le harcelaient, le possédaient, sifflantes et rica-\nnantes, le diabolique délice de souffrir pour avoir fait beaucoup\nde mal, comme les d a m n é s en enfer.\n\n                                    DÉSIRÉ-JOSEPH DEBOUCK.\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": "                 Le Printemps Divin\n\n   Dans la lumière d'un soleil    nouveau,\n   La terre s'alanguit sous le baiser d'une jeunesse qu'elle avait   perdue\n   Et qu'elle retrouve en ce matin d'émoi.\n   La terre fait monter vers ses sillons des ardeurs  indicibles.\n   Ainsi la jeune fille, dont les lèvres s'ouvrent au premier        baiser\nd'amour, écoute s'élever confusément      dans son âme le chant      mysté-\nrieux d'une vie inconnue.\n   Des parfums lents tout le long des sentiers...\n   Des chansons à mi-voix dans la brise qui vole...\n   Des reflets d'or dans la robe du matin bleu...\n   Des angélus effeuillant des prières...\n   Des oiseaux dans les branches\n   Et des bourgeons qui crèvent, trop pleins de sève...\n   O Printemps, ô Printemps, je salue ton retour!\n\n                                       *\n                                   +       *\n\n   J'erre partout sans savoir où je vais,\n   Ivre de soleil, comme un aveugle dont les yeux se rouvriraient    à la\nlumière.\n   Je sens mon être frémir de tous les désirs fervents qui germent   dans\nles sillons de la terre.\n   Je suis l'arbre de la roule : une sève impétueuse circule dans mes\nmembres que l'hiver avait        engourdis.\n   Et mon cœur rythme         lourdement\n   Des soupirs qui sont presque des sanglots.\n   Mes yeux s'inondent des rayons qui caressent mon corps.\n   Mes mains frissonnent dans le vent.\n   J'erre partout sans savoir où je vais...\n   Et je suis las, bien las...\n   Je m'assieds sur le talus en contemplant    le Printemps    merveilleux\nqui revient du royaume des Saisons,\n   Au long de la route     féerique...\n\n                                    *\n                                   * *\n\n  O Printemps, tu exaltes mon corps et tu meurtris       monôme.\n  Pourtant tu es un clou de Dieu.\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                         LE PRINTEMPS DIVIN                            81\n\n   Dans toute la nature, que tu élreins en tes bras pour lui donner ton\nsouffle, tes forces et ta grâce, je devine la présence de Dieu.\n   Du Créateur vers lequel les arbres, bras tendus, envoient la prière\nfraîche et parfumée des bourgeons qui éclosent...\n   Ta lumière, ù Printemps, descend du ciel...\n   Et vers le ciel, tu fais fuser le gazouillis    des oiseaux blottis aux\ncreux des haies.\n   Je te bénis, Printemps     divin!\n\n                                       *\n                                   *       *\n\n  Seigneur, je suis trop faible encore...\n  Tout défaille en moi quand     j'erre,\n  Parmi l'ivresse du    Printemps,\n  Parmi l'éveil de la nature.\n  Je suis faible et mon âme est éperdue...\n  Avant de m'envoyer dans ce Printemps, dans ses parfums          et dans\nsa volupté.\n  Nourrissez moi du Pain des forts.\n  Et qu'alors je m'en aille Vous retrouver dans la nature,\n  Illuminé de votre grâce,\n  0 mon Dieu, ô Printemps éternel de mon âme!\n\n                                                       RENÉ   GERMANE.\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": "Claudel et le théâtre\n                  du Vieux-Colombier\n\n               J'ai assumé p e n d a n t quatre années la tâche ingrate\n                  de chroniqueur t h é â t r a l ; j ' a i contracté à ce\n                  dangereux exercice de telles courbatures, u n e\n                  telle répugnance instinctive que je ne puis\n                  remettre les pieds dans une salle des boule-\n                  vards sans éprouver encore quelque nausée.\n                  Quelle funeste ankylose intellectuelle, quelle\n                  déformation professionnelle contractée à ce ser-\nvice ou mieux à cette servitude! T r a i t e m e n t i n h u m a i n ! en-\nfermer un h o m m e chaque soir dans un lieu privé d'air et l'obli-\nger à contempler, sous une lumière factice, des passions et des\ndrames plus conventionnels encore ! Oh ! mes forêts ! mes\nmontagnes de Savoie et du D a u p h i n é ! mon chien de chasse et\nmon fusil !\n   Du moins ai-je résilié ces fonctions avec un immense soupir\nde soulagement, non sans avoir gagné à ce supplice quelque\nexpérience, un peu de sagesse et un amour de la nature et du\nvrai lyrisme qui ne m ' a b a n d o n n e r a plus.\n   On a tout dit sur le théâtre contemporain, sur la médiocrité\ndes pièces comme sur le mercantilisme où sont tombées nos\nprincipales scènes. L a pénurie du talent ne le cède qu'au trafic\néhonté dont s'entoure la réception d'un ouvrage. L e théâtre,\nassimilé à une industrie, s'est avili dans la mesure où l'art\ntrafique de l'esprit comme d'une denrée. Parlerai-je des com-\npromissions inhérentes à la profession de critique d r a m a t i q u e ,\nde l'insolente suffisance de misérables cabotins, plus insuppor-\ntables que les plus fats de nos poètes? T o u t cela est connu, percé\nà jour. Mais il semble, à cette heure, si difficile de remonter le\ncourant de la routine, et le scandale du théâtre contemporain si\nbien admis, passé dans nos mœurs, qu'on ne se préocupe même\nplus de remédier à cet état e n d é m i q u e .\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "         CLAUDEL ET LE THEATRE DU VIEUX-COLOMBIER                          83\n\n\n    P o u r t a n t l'appui de quelques h o m m e s de lettres riches et\néclairés a décidé la création d'un théâtre indépendant, libre des\npréjugés inhérents d'ordinaire à ces sortes d'entreprises et grou-\npant tous ceux, « acteurs, auteurs, spectateurs, que tourmente\nle besoin de restituer sa beauté au spectacle scénique. » L e\nthéâtre du Vieux-Colombier, disons-le bien haut, est une magnifi-\nque entreprise d'art, assez raisonnée pour n'être point chiméri-\nque, assez soutenue par de jeunes énergies et des volontés\nlucides pour durer et créer peut-être un fécond mouvement\nd'émulation. Décabotiniser la scène, l'arracher aux marchands\njuifs; servir l'auteur de talent, collaborer avec lui avec soumis-\nsion; rendre au théâtre, « l e plus décrié de tous les a r t s » ,\nl'honnêteté, le lustre, la considération que nous réclamons de\nlui pour nous y intéresser ; revenir aux chefs-d'œuvre et aban-\ndonner au boulevard ce qui ne mérite pas la peine d'être\n a d m i r é ; être assez hardi pour monter les pièces nouvelles, les\n pièces lyriques, celles que nous voulons, que nous attendons\n depuis si longtemps, qui existent, qui sont « injouables » —\nvoilà ce qu'on nous propose et ce qu'on offre à notre intérêt.\n U n e telle tentative est assez belle pour exciter non seulement\n notre joie, mais encore le respect et la vénération.\n\n                                        *\n                                    *       *\n\n\n   Il n'est que deux sortes de théâtres : le théâtre d'observation,\nd'analyse, bref le théâtre psychologique, et le théâtre lyrique.\nL e premier peut d'ailleurs ne faire q u ' u n avec le second et\nréciproquement. L e théâtre l y r i q u e ! Les critiques officiels, les\nfaux classiques ont-ils assez tempêté contre ce g e n r e ! L e s piè-\nces de H u g o sont mauvaises, disent-ils, dans la mesure où elles\nsont lyriques. Pauvres r a i s o n n e m e n t s ! Q u ' y a-t-il de plus lyri-\nque q u ' u n e tragédie de Racine, sinon une pièce de Sophocle, à\nmoins que ce ne soit un drame de Shakespeare ? Mais laissons\nces discussions capables de nous entraîner bien loin, et hâtons-\nnous d'arriver à Claudel.\n   P a u l Claudel, comme ce nom sonne bien! et qu'il représente\nd'efforts, de conscience, de génie trop longtemps dédaigné !\nA présent ce nom est connu; des snobs se piquent de le pronon-\ncer hors de propos, c'est l'homme du XX e siècle. Soit, mais la\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": " 84                         DURENDAL\n\n\n gloire souvent arrive trop tard. Que sa lumière aurait été\n douce, dix ans plus tôt, au cœur de l'auteur de l'Otage! Aujour-\n d'hui les mérites de Claudel sont trop évidents pour susciter\n d'ardentes querelles. On l'accueille, on l'admet, on le fête.\n Mais jadis, mais au temps de la Connaissance de l'Est et de Tête\nd'or, qui s'est soucié d'élever la voix, de dire : voilà celui que\nnous cherchions? Quel académicien fut assez clairvoyant pour\ns'honorer de cette découverte et distinguer Claudel de la foule\nintellectuelle? Ah! trop lente justice, comme tes jugements\nnous semblent parfois se changer en amendes honorables !\n   Oui, il y a dix ans, les admirateurs de Claudel se comptaient\net leur voix ne fut point écoutée. Je revois quelques amis se\nréunissant pour lire l'Arbre et appelant dans leur cœur le jour\ntriomphant qui tardait. 11 n'a pas dépendu d'eux que Claudel\nentrât plus tôt dans la gloire et moi-même ai-je refusé de\nconsacrer une étude à l'auteur de la Ville, sachant que je ne\nserais pas entendu. C o m m e ils auraient été plus doux les\napplaudissements d'aujourd'hui s'ils étaient alors venus confir-\nmer un artiste dans sa foi, au seuil de son effort !\n\n                                  *\n                              *       *\n\n\n   L e théâtre de Claudel est également d'observation et lyrique,\nune sorte de vaste monde, de comédie h u m a i n e tragique et\nsculptée d a n s du langage. L'image et la métaphore prennent ici\nune ampleur et une majesté dignes des types qu'elles désirent\néterniser, à la manière du théâtre grec ou de Shakespeare. Car\nc'est à cette comparaison qu'il importe tout de suite de recourir.\nLes personnages de Claudel sont des types représentatifs de\nl'humanité tout en se gardant de l'abstraction. Ce théâtre est\nune vaste fresque où les passions les plus violentes, les plus\nprofondes, les plus douloureuses, les plus nobles parfois, sont\nfixées dans des traits inoubliables.\n   U n autre caractère de ce théâtre est son action. L e reproche\nle plus souvent formulé contre l'œuvre de Claudel est de man-\nquer d'action. M. Richard Mounet a pris la peine dans une\nconversation amicale, à la représentation de l'Echange, de me\nsoutenir que les pièces de Claudel ne sont pas du théâtre. Plai-\nsante distinction! Qu'est-ce qui est du théâtre et qu'est-ce qui\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "           CLAUDEL ET LE THÉÂTRE DU VIEUX-COLOMBIER                          85\n\n\nn'en est pas? Voilà ce que je voudrais savoir. Rien ne com-\nmence, rien ne finit, déclarait M. Richard M o u n e t ; les person-\nnages de Claudel ne bougent pas; on n'assiste chez eux ni à\nun commencement de crise, ni à un dénouement psychologique,\nle troisième acte recommence le second, qui répète le premier.\n   Ce j u g e m e n t m e semble sévère, pour ne pas dire plus. Peut-\non vraiment soutenir qu'il n'y ait pas lutte, conflit entre les\ndivers personnages de ce théâtre et dans l'âme de chacun d'eux.\nCela semble si peu vraisemblable que toutes les pièces de\nClaudel sont orchestrées précisément autour du même motif.\nD a n s chacun de ces drames il s'agit en effet d'un échange.\nSygne de l'Otage échange sa pureté, sa jeunesse, sa liberté, son\namour pour sauver le pape. Dans l'Echange, Louis L a i n e troque\nsa femme pour L é c h y Elbernon. L'Annonce faite à Marie repose\nsur cette m ê m e idée d'échange, ainsi que Partage de Midi. Cet\néchange est d'ailleurs toujours funeste. Il semble que cela rompe\nquelque équilibre nécessaire et préétabli, que cela contredise\ndes lois essentielles de la nature. D'où la série de catastrophes\nqui terminent ces drames. Alors, cela est bien de l'action.\n   L'Echange,    disons-le tout de s u i t e , ne fut pas très bien\naccueilli au Vieux-Colombier. Etait-ce que mes confrères de la\nrépétition générale, trop habitués à d'autres genres, se sentaient\ndépaysés? Peut-être. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas trouvé dans\nla presse l'article que j ' a t t e n d a i s , l'article qui aurait tant honoré\nson auteur. D'autres ont tenté un parallèle entre l'Annonce faite\nà Marie et l'Echange, pour conclure à l'avantage de cette pièce-\nlà sur celle-ci. On a dit : « œuvre de jeunesse », et je ne sais\nrien de plus comique q u ' u n e telle excuse, comme si les «œuvres\nde jeunesse » n'étaient pas, les trois quarts du temps, très au-\ndessus des «œuvres de maturité », comme qualité de fond,\ncomme lyrisme et comme vie?\n   Allons, pourquoi ne pas l'avouer? L'Echange, qui date de 1894,\nest un chef-d'œuvre; et, si je ne craignais d'être taxé de para-\ndoxal,je dirais : l'Echange est peut-être le d r a m e le plus shakes-\npearien de Claudel. Quatre personnages, fièrement campés\ndans leur individualité, incarnent quatre types représentatifs\nde l ' h u m a n i t é ; le poète libre, la femme h u m b l e de devoir, le\nmarchand et la fille sensuelle ou malfaisante. Chacun dit ce\nqu'il faut qu'il dise pour se peindre dans tous ses mots.\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "86                            DURENDAL\n\n\n   Louis L a i n e est cet aventurier que nous avons tous connu\nun jour, un grand enfant intrépide et fou qui rêve de tout ce\nqu'il ne possède pas, de tout ce qui est loin. Il n'a q u ' u n e idée :\npartir, toujours partir. C'est l'incarnation vivante du désir en\nperpétuel mouvement et j a m a i s satisfait. Aussi vit-il au petit\nbonheur, là où il se trouve, insouciant : « j e ne sais pas ce que\nc'est qu'hier et que d e m a i n . C'est assez que d'aujourd'hui pour\nmoi. »\n   Ce poète, ce dissipateur, cet esprit terrestre sur lequel la\nraison n'a pas de prise, a épousé Marthe, la Douce-Amère, la\nfemme dont la passion est de faire son service, la t e n d r e et\nfidèle créature créée pour les joies du foyer et de la tradition.\n« Chacun, dit-elle, porte dans son cœur durant qu'il travaille\nl'image de sa porte et de son puits et de l'anneau où il attache\nle cheval. » L a compagne sûre, qui crie cette chose admirable\nà son volage époux parlant des femmes : « Les femmes! Il n'y\na pas de femmes. »\n   U n des rôles les plus poussés est sans doute celui de T h o m a s\nPollock Nageoire, le marchand par excellence, l'Américain de\nla légende et aussi de l'histoire, celui qui vend de tout, qui fait\nde l'argent avec tout, qui dit de chacun : « Combien vaut-il? »\nClaudel a campé ce caractère en pleine lumière et lui a donné\nun saisissant relief, nous le m o n t r a n t « la main dans la poche\ncomme s'il comptait dedans ce que vous valez ». Sans étonne-\nment, de la façon la plus simple qu'il soit, il propose à L a i n e\nde lui acheter sa femme et, lorsque cette dernière lui m o n t r e r a\ntout l'odieux d'un tel marché, T h o m a s Pollock dira le plus\nnaïvement du monde : « Je n'ai pas usé de tromperie ni de vio-\nlence, et je n'ai pas voulu lui faire tort. Je lui ai offert de l'ar-\ngent, et il est tombé d'accord avec moi. »\n   Et voici le personnage digne de Shakespeare : Lechy\nElbernon, la femme hystérique, perpétuellement insatiable et\ninsatisfaite, la cabotine ne se plaisant que dans le crime, pos-\nsédée du démon, le cœur stérile qui souffre de ne pouvoir\naimer. « J'ai du feu au d e d a n s , mais ce n'est pas au cœur, et il\ny a toujours quelque chose que je ne peux pas réchauffer,\ncomme un glaçon enveloppé dans une serviette. » Ah! l'étrange\nfigure, digne de tenter un Rops! L a gouge terrible, le principe\ndu mal incarné!\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "         CLAUDEL ET LE THÉÂTRE DU VIEUX-COLOMBIER                      87\n\n\n     Ces q u a t r e personnes vont, viennent, se meuvent dans une\natmosphère d r a m a t i q u e , s'échangent avec leurs âmes opposées\net contradictoires, et ce quadrille monstrueux nous emporte\nd a n s sa course frénétique et lyrique.\n     Il y a, entre autres, un moment pathétique où le frisson vous\ngagne. Je ne connais rien de plus terrible que la dernière scène\ndu troisième acte. Ce fut un trait de génie de nous montrer\nT h o m a s Pollock en habit de soirée et chapeau haut de forme\nt r a î n a n t par les pieds le cadavre de Louis L a i n e , puis se\ndécouvrant gravement, tandis que L e c h y ronfle ivre-morte et\nq u e la maison du businessman flambe.\n     P a r ses brusques sautes d'humeur, son entrain diabolique,\nson mélange de cabotinage, de haine et de douleur le per-\nsonnage de Lechy E l b e r n o n est presque impossible à tenir.\nMlle Louise Marion a fait ce qu'elle a pu. L e s autres héros de\nce d r a m e ont trouvé en M m e Marie Kalff, en M M . Dullin et\nCopeau des interprètes extrêmement lucides et intelligents.\n     J'ai plusieurs fois, au cours de ces notes hâtives, prononcé le\nnom de Shakespeare. Je n'ai rien de plus à ajouter.\n\n                                           T A N C R È D E DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "Un séjour à Notre-Dame d'Aiguebelle\n\n                  LA route est blanche sous le soleil et les petits chênes qui la\n                    bordent sont gris de poussière. — De cette voiture qui\n                   me conduit à la Trappe, je regarde le paysage. Il s'étend\n                    toujours pareil : une plaine où ondulent quelques collines\n                    couvertes de ces mêmes petits chênes verts. Justement\n                    il nous faut gravir une de ces collines et nous avançons\n                    doucement. Ce pays est triste et j'ai le cœur serré, je ne\n                    sais pourquoi. Je songe à Huysmans dans la carriole qui\n                    le menait à Notre-Dame de l'Atre. Je le vois : ses yeux\ninquiets interrogent le pays comme ce soir je questionne ces lieux où je\npasse pour la première fois. Mon Dieu, je ne vais pas m'enfermer en une\nretraite; je n'aurai, je le sais, aucune règle à observer et je ne crains pas la\nsolitude. Mais j'ai quitté la petite ville où s'écoule tranquille ma vie quoti-\ndienne; j'en suis séparé par cette longue route parcourue que je vois derrière\nmoi, unissant les villages et les clochers entre eux ; je vais vers des hommes\ndont la vie ne m'est connue que par des récits et des lectures. Il y a des saints\ndans les Trappes, et cette idée que je vais peut-être en trouver un m'est si\nnouvelle qu'elle m'effraye. Tandis que je me laisse aller à ma rêverie, nous\nsommes arrivés à la cime de la colline et nous avons vue sur une vallée plus\nverte et plus sauvage. « Aiguebelle est au fond » me dit le conducteur. En effet,\nla voici qui se dévoile, cette Trappe que j'attendais. Loin au devant, j'aperçois\nde vastes labours; des frères poussent la charrue que tirent des bœufs magni-\nfiques. Un petit ruisseau longé de hauts peupliers borne ces champs. La\nTrappe elle-même est simple et n'a rien de roman, ni de gothique. Ce sont,\ndes bâtiments crépis, comme les maisons où vivent dans ma ville les notaires\net les gens de condition ; ils sont seulement un peu plus vastes et un petit\nclocher carré les surmonte. Le chemin est maintenant bordé de cerisiers ; des\nfrères, en robe brune, nous croisent, l'un derrière l'autre; le premier récite le\nchapelet, et les autres répondent, sans détourner la tète, les mains dans leurs\nmanches, pareils au Saint-François qu'a peint Zurbaran.. Enfin, nous arri-\nvons. Descendu de voiture, je prends un petit sentier qui mène à l'hôtellerie\npar de multiples lacets. Le Père Anselme m'accueille; de loin je vois son\nprofil qui se détache sur la porte massive : il ressemble à Titus, tel qu'il était\nsur les médailles antiques de mon livre d'histoire, au collège. Il m'installe\ndans une petite chambre où il y a un lit de fer avec au-dessus un crucifix et\nun bénitier, une table, une chaise et une grande armoire. Aux murs, qui sont\ntapissés, pendent deux ou trois images de saints. Comme j'ai ma liberté jus-\nqu'à sept heures, je sors et erre dans les alentours. Le soir tombe et je reviens.\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "              UN SÉJOUR A NOTRE-DAME               D'AIGUEBELLE                 89\n\nDans le vestibule je croise un abbé dont l'allure m'arrête. Il est de taille\nmoyenne, presque petit; il avance lentement, d'une marche rvthmique. frap-\npant les dalles d'une canne de bois. Il est coiffé d'un chapeau rond de forme\nitalienne. Dans son visage je ne vois que les yeux qui brillent dans la\ndemi-obscurité, profonds et lumineux, le nez fin et les lèvres minces. Il\npasse sans m'apercevoir, tout entier au rêve qu'il semble poursuivre..\nA table, il y a un professeur de l'institut catholique de Lyon, un vicaire de\nParis, un Père dominicain et deux jeunes hommes. Ils parlent de cet abbé\nque je viens de. croiser. Ils le nomment.\n   C'est le lendemain que je fis la connaissance de Louis Le Cardonnel. J'arri-\nvais dans la petite chapelle de l'hôtellerie comme il achevait de célébrer la\nmesse. Il descendait de l'autel, revêtu de la chasuble d'or, portant dans ses\nmains le calice couvert du voile. Je le rejoignis dans la sacristie quelques\nminutes après et m'approchant je lui dis: « Monsieur l'abbé, depuis long-\ntemps je vous admire et je vous aime ». Il fixa sur moi ses yeux limpides, et\nsans paraître étonné, de sa voix grave, il me répondit simplement : « Mon\nami, il suffit que vous m'aimiez ». Puis il m'entraîna dans le jardin. Là, il\nme questionna sur ce que je faisais. Je venais d'être reçu bachelier et je lui\nracontais comment, en seconde, j'avais lu ses Poèmes et en avais été ravi,\ntellement que sur un carnet j'en avais transcrit plusieurs, entre autres la\ncurieuse Louange du sommeil et, autant qu'il m'en souvient, l'admirable\nAttente Mystique. Il m'écoutait sans rien dire ; sans doute je lui inspi-\nrai confiance, car lorsque je m'arrêtai, à son tour il me parla. Nous allions\npar les allées bordées de houx bas et de petits ifs. La matinée était pure;\nl'air frais nous réjouissait, nous donnait une sensation de renouveau. Je ne\nsais plus les paroles qu'il me dit. Elles se fondaient dans la lumière matinale\net je m'abandonnais à leur musique. Ainsi devisant nous restâmes jusqu'à\nl'heure du repas. Nous nous connaissions. Le soir, je réclamais de lui qu'il\nme récitât un poème. Je me souviens : nous étions devant le petit bassin rond\nqui est au milieu des vignes ; les poissons rouges nageaient paisiblement à mi-\nprofondeur ; il s'était adossé contre une treille, et il commença ces vers qui me\njetaient dans une émotion délicieuse :\n\n                          Toi que je mène à la lumière.\n                          Toi que, troublant dans ton émoi,\n                J'ai choisi pour verser en toi mon âme entière...\n\n   Il disait de sa voix lente, tour à tour chantante et caressante, modulée selon\nla pensée Jamais plus merveilleuse fête ne fut donnée à mon cœur. Ces\nparoles, ces rythmes n'étaient point appris; ils étaient chantés par celui-là\nmême qui les avait créés; ils venaient du plus profond de son être; ils étaient\nsa substance; ils ne faisaient qu'un avec lui ; ils étaient lui...\n   Le lendemain et les jours suivants, je les passai avec Le Cardonnel. Après sa\nmesse,' que je lui servais, nous errions sous les tilleuls, reprenant la conversa-\ntion de la veille comme si nous ne nous étions pas quittés. Il me contait ses\nsouvenirs d'Italie, louant cette terre magnifique, ses villes fleuries, et entre ses\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "90                                 DURENDAL\n\n\nvilles, Assise, qui reçut de Dieu le don magnifique du Poverello et Florence\nla Belle; sa pensée allait surtout à ces hommes du Quattrocento qui la peuplè-\nrent de lettrés et d'artistes, à ces humanistes que Ghirlandajo a peints dans le\nchœur de Sainte-Marie-Nouvelle : « Le premier est Messire Marsilio Ficino,\nqui a un habit de chanoine; le second, avec un manteau rouge et un collet\nnoir, est Cristoforo Landino et Demetrius le Grec, celui qui se retourne; et,\nentre ceux-ci, celui qui lève un peu la main est Messire Angelo Poliriano »\n(Vasari). Tandis qu'il les évoquait, une libellule passait, nous laissant\nl'éblouissement de son or vert et de ses ailes bruissantes; elle se posait sur une\ntouffe des ifs et restait là, étincelante sous le soleil, telle un bijou sur une robe\nde femme. Le Cardonnel s'approchait et elle ne fuyait pas. Alors, ravi, il la\nbénissait d'un geste attendri. Nous étions, dans ces clairs matins innocents,\nsemblables à des enfants qu'enchante la fraîcheur des verdures mouillées et la\nterre qui s'éveille. Un jour que nous nous promenions sous les tilleuls, je lan-\nçais par jeu ma canne en l'air, de telle sorte qu'elle resta accrochée à une bran-\nche. Et nous voici tous deux cherchant à la faire descendre, lançant contre elle\nd'abord nos chapeaux, puis des cailloux, puis courant le jardin pour trouver\nune perche qui l'atteindrait. Tous nos efforts restaient vains. Après un quart\nd'heure de lutte, nous étions encore sous l'arbre, regardant avec désespoir\ncette canne obstinée. Le Cardonnel me dit alors : «Vois-tu, puisque nous n'ar-\nrivons à rien, nous allons prier. Tu verras : la canne descendra toute seule » ;\nnous récitâmes une prière. Quelques minutes après, comme nous étions le nez\nen l'air, attendant le miracle, le frère Fulcran vint à passer, revenant du\ntravail avec sur son épaule un long bâton. Il fit tomber ma canne et nous\ndîmes merci à Dieu...\n    ... Lorsque le soir tombait, nous allions nous asseoir sur un banc à moitié\nenfoui sous le lierre, tout au fond du jardin. Le Cardonnel, en ces heures ado-\n rables, appelait ses pensées les plus exquises; il m'apprenait à vénérer ceux et\n celles qui l'avaient compris, aimé et aidé, telle cette noble dame qu'il a pieuse-\n ment célébrée dans In Memoriam. Il m'enseignait la vie éternelle et combien\n elle dépasse cette matière où nous sommes enchainés; il me conseillait: « Tu\n es jeune. Regarde le monde bien franchement. Tu verras des choses laides; tu\n rencontreras des amis qui te trahiront; les hommes les plus honnêtes, tu trou-\n veras en eux une méchanceté et une hypocrisie qui ne doivent pas te troubler.\n Tire du mal lui-même ce qu'il contient de beau et de bon. Garde une grande\n indulgence et une grande sérénité ». Il aimait, en ces fins du jour, à parler de\n la mort qui ne lui apparaissait point triste et pénible. Jésus ne nous a-t-il pas\n appris à l'aimer, à l'attendre avec joie, puisque nous serons entre ses bras\n « comme des nouveau-nés » ? Le Cardonnel annonçait cette résurrection avec\n tant de foi et de force persuasive que j'oubliais le poids de mon corps et que je\n me perdais dans une idéale contemplation. O divines émotions, je ne vous ai\n pas retrouvées ! Encore aujourd'hui que plus d'un an a passé sur ces soirs\n d'Aiguebelle, je ne puis me rappeler sans tressaillir ces paroles : « Garde une\n grande indulgence et une grande sérénité ». Cette sérénité, elle se lisait sur\n  son visage et je ne me souviens pas d'avoir jamais entendu de lui une parole\n  de haine. Si quelqu'un ou quelque chose lui semblait laid ou vil, il raillait\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "                UN   SÉJOUR     A NOTRE-DAME         D'AIGUEBELLE                   91\n\n\n\navec une ironie discrète et amusée d'une nuance telle qu'il me faut recourir à\nune comparaison bien inattendue et la mettre à côté de cette grâce malicieuse\nque nous aimons chez Alfred de Musset. Cette abeille de l'Hymette nous donne\nun miel succulent; mais si ces barbares aventuraient sur le mont sacré leurs\npas profanateurs, elle saurait les piquer et les forcer à la retraite. En tout cas,\nelle ne les provoquera pas. Un jour de mauvais temps, nous nous étions réfu-\ngiés dans sa chambre. Le vent soufflait, faisant battre la pluie contre les vitres.\nIl était assis sur son petit lit, accablé, et se laissait aller à sa mélancolie. Au bout\nd'un long moment, il se reprit : « Ne m'écoute pas, me dit-il, je suis énervé\npar ce temps. Ah! tu me vois en de mauvaises circonstances. J'aurais voulu te\nconnaître en ces beaux jours de Florence où tout enchante, où nos âmes\nauraient pu s'épanouir pleinement! » Je sentais qu'il disait vrai. Il n'est point\nfait pour la tristesse; il n'est point fait pour la rancœur. Son cœur ne sait\nqu'aimer. Dans son Roman du Lièvre, Francis Jammes, nous ayant fait tra-\nverser le Paradis des bêtes, arrive au jardin où repose Dieu. Il s'arrête, se\ndemande d'où vient le prodige de sa beauté et s'écrie enfin : « Peut-être n'y\na-t-il que de l'amour! »\n   L'âme de Le Cardonnel est semblable au jardin de Dieu : en elle, il n'y a que\nde l'amour ; je l'ai connu au moment où des soins matériels l'occupaient et le\ntroublaient. Pourtant il émanait de lui une lumière bienfaisante et véritable-\nment surnaturelle. Lorsque le dégoût et l'ennui de ma vie inquiète m'acca-\nblent, pour retrouver la paix du cœur, il me suffit de l'évoquer, ce prêtre et ce\npoète magnifique. Il a vécu, il a vu des laideurs et des bassesses sans nombre,\nil a traversé de dures épreuves; il a gardé sa foi intacte, son espérance vivante,\net de lui rayonne cette joie divine, grave mais infinie qu'on lit sur le visage\ndes Anges, au Paradis de Fra Angelico.\n                                                                  JEAN   SALADIN.\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "                Joris=Karl Huysmans\n\n                   PARMI les grandes conversions au catholicisme, si nombreuses\n                     au XIX e siècle dans le monde des intellectuels, celle de\n                     Joris-Karl Huysmans ne fut pas la moins extraordinaire.\n                     Quand l'auteur d'En Route frappa à la porte de l'Église, en\n                     demandant humblement de revêtir l'habit des pénitents, il\n                     arrivait de plus loin que les Coppée, les Bourget, les Brune-\n                     tière; il sortait des bas-fonds du naturalisme et de la pois-\n                     seuse école de Zola, et avec plus de vérité encore qu'Adol-\n                     phe Retté, il eût pu caractériser sa conversion par les\nmots : « Du Diable à Dieu! »\n   Rappelons, en quelques traits rapides, les principaux événements de sa vie.\n   Né à Paris d'une famille de peintres hollandais, Huysmans reçut le bap-\ntême dans cette église de Saint-Séverin qu'il décrira plus tard, à plusieurs\nreprises, avec « sa futaie de palmiers dont un fruit tombe en une goutte de\nsang, en un rubis de veilleuse, devant le tabernacle ».\n   Après ses années de lycée, dont il évoque la tristesse, çà et là, dans ses\nouvrages, il commença ses études de droit pour les interrompre aussitôt et\nentrer au Ministère de l'Intérieur, où il est resté trente-deux ans.\n   Ses débuts littéraires remontent à 1874. C'est alors qu'il publie le Drageoir\naux Epices. suivi de près d'une série de romans, où l'influence de Zola se\nmanifeste, avec cette différence toutefois que le disciple est plus raffiné de\nlangue, plus avide de mystère que son maître.\n   A partir d'A Rebours, l'on peut dire que l'auteur est « en route » vers le\nchristianisme, dont, depuis sa première communion, il avait abandonné toute\npratique et qui avait péri en lui par les sens. Mais il lui faudra encore dix ans\navant de revenir à l'Eglise par le chemin du satanisme!\n   Il a raconté l'histoire de la dernière étape de sa conversion dans En Route.\nA quarante-cinq ans, talonné par la grâce, fatigué de ses doutes, écœuré de\nses misères morales, il se rend à la petite Trappe de Notre-Dame d'Igny,\nsituée, près de Fismes, sur les confins de l'Aisne et de la Marne. Là, il fait\nune retraite, se confesse et communie.\n   Après quelques hésitations à entrer dans l'Ordre de Saint-Benoit, il se fixe\nà Ligugé, en face du monastère bénédictin, en qualité d'oblat, pour vivre du\nmoins à l'ombre de l'abbaye et assister tous les jours, avec une admirable\nrégularité, à l'office des moines. Il vit là deux ans, après quoi l'exil des reli-\ngieux le force à rentrer à Paris, où il meurt en 1907, après les longues et hor-\nribles souffrances du cancer, supportées avec la résignation d'un saint,\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                          JORIS-KARL HUYSMANS                                   93\n\n\n Ces notes biographiques se compléteront par l'étude des œuvres, si étroite-\nment mêlées à sa vie.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   Certes, ils ne sont pas recommandables, les premiers livres de Karl\nHuysmans! Adultères et concubinages, c'est le résumé d'EN MÉNAGE (1881)\net des SŒURS VATARD, où le détail réaliste et répugnant apparaît trop sou-\nvent; œuvres d'ailleurs dépourvues de toute moralité et n'aboutissant qu'au\npessimisme déprimant. La langue est déjà celle de Huysmans et le caractère de\nl'auteur se manifeste dans cette abondance des détails culinaires qu'on retrou-\nvera dans En Routent la Cathédrale.\n   Dans A REBOURS (1884), Huysmans met en scène un personnage bien sin-\ngulier, le même, au fond, qui dans les ouvrages suivants portera le nom de\nDurtal. Ce des Esseintes est un névrosé, un désabusé de la société. Il décide\nde s'enfermer comme un reclus dans sa maison de Fontenay, où sa misan-\ntrophie le porte à vivre \" à rebours \", à prendre le contrepied des habitudes\nhumaines: il dort le jour, déjeune à 5 heures du soir, dîne vers minuit, soupe\nle matin, servi par deux vieux domestiques qui ont ordre de ne lui parler que\npar monosyllabes; il ne lit pas les journaux; des goûts bizarres et pervertis le\nportent à tout ce qui est monstrueux et artificiel dans la nature, l'art, la litté-\nrature, la morale. C'est un malade d'esprit et de cœur, un égoïste blasé qui\ncherche des sensations neuves, lesquelles d'ailleurs le laissent tout aussi mé-\ncontent de lui-même. Il s'est fait fabriquer ce qu'il appelle un « orgue à\nbouche », c'est-à-dire une série de petits barils à liqueurs, étiquetés « flûte,\ncor, voix céleste », grâce à quoi il combinait des « symphonies intérieures » :\n   « Chaque liqueur correspondait, selon lui, comme goût, au son d'un\ninstrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette dont le chant est\naigrelet et velouté; le kummel au hautbois dont le timbre sonore nasille; la\nmenthe et l'anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et\ndouce; tandis que, pour compléter l'orchestre, le kirsch sonne furieusement\nde la trompette; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents\néclats de pistons et de trombones, l'eau-de-vie de marc fulmine avec les assour-\ndissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la\ncymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche, par\nles rakis de Chio et les mastics! » (1).\n   Il opère de môme pour la vue, en tapissant ses appartements d'hétéroclites\nagencements de couleurs, et pour l'odorat, en opérant des sélections de par-\nfums dont chacun doit éveiller en lui des impressions et des sentiments\ndéterminés.\n   La nature ne présente d'intérêt pour lui que si elle est extraordinaire : les\nfleurs, pour lui plaire, doivent avoir l'air artificiel, et il recherche avidement\nles orchidées les plus extravagantes. Une énorme tortue lui tient compagnie,\n\n\n  (1) A Rebours, p. 63.\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": "                                                     DURENDAL\n94\n\nmais il fait glacer d'une couche de dorure sa carapace et l'incruste de pierres\nprécieuses dont il combine longuement la disposition et le jeu de reflets, fan-\ntaisie qui, naturellement, ne tarde pas à coûter la vie à la bête.\n    Sa bibliothèque est composée, elle aussi, au rebours des traditions littéraires.\nSes préférences vont aux auteurs latins, non pas à Virgile, « l'un des plus ter-\nribles cuistres, l'un des plus sinistres raseurs que l'antiquité ait jamais pro-\nduits », ni au « Pois chiche » qui l'horripile par « ses adipeuses périodes mal\nliées entre elles par le fil des conjonctions », mais bien aux écrivains de la\ndécadence, dont la langue maniérée, chargée de termes empruntés, lui paraît\navoir une saveur comparable à celle des « décadents » du XIX e siècle français.\n    Parfois, les idées religieuses le reprennent, mais il penche vers un catho-\nlicisme dans le genre baudelairien, où l'obscénité entre pour une bonne part.\nDe là, dans ce livre, des pages d'une immoralité raffinée.\n    Une vie comme celle de des Esseintes devait aboutir à la neurasthénie, si\npas à la folie. Obligé de recourir au médecin, il ne voit de salut contre le\ndétraquement complet du cerveau que dans le retour à la société, et, la mort\ndans l'âme, il quitte sa retraite :\n    « Des Esseintes tomba, accablé, sur une chaise. — Dans deux jours je\nserai à Paris; allons, dit-il, tout est bien fini; comme un raz de marée, les\nvagues de la médiocrité humaine montent jusqu'au ciel et elles vont engloutir\nle refuge dont j'ouvre, malgré moi, les digues. Ah ! le courage me fait défaut\net le cœur me lève ! — Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de\nl'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s'embarque\nseul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent plus les conso-\nlants fanaux du vieil espoir (1)! »\n    Ainsi ce livre d'un jouisseur déséquilibré aboutissait à une prière, et Barbey\nd'Aurevilly, après l'avoir constaté, ajoutait, en 1884, huit ans avant la con-\nversion de son auteur, ces lignes remarquables : « Baudelaire, le sata-\nnique Baudelaire, qui mourut chrétien, doit être une des admirations de\n M. Huysmans... Eh bien, un jour, je défiai l'orginalité dé Baudelaire de\nrecommencer les Fleurs du mal et de faire un pas de plus dans le sens épuisé\ndu blasphème. Je serais bien capable de porter à l'auteur d'A Rebours le\n même défi : « Après les Fleurs du mal, — dis-je à Baudelaire, — il ne vous\n reste plus, logiquement, que la bouche d'un pistolet ou les pieds de la\n Croix .» Baudelaire choisit les pieds de la Croix. Mais l'auteur d'A Rebours\n les choisirat-il (2)? \"\n    Vingt ans après, dans une préface à une nouvelle édition d'A Rebours,\n Huysmans répondait à la question de Barbey d'Aurevilly ces simples mots :\n il C'est fait ».\n     En 1884, cependant, il était encore bien éloigné de cette détermination.\n Lui-même a dit avec raison que, si son évolution vers le catholicisme avait\n commencé à cette époque, elle était plutôt passive. C'est à son insu que la\n grâce agissait en lui. Pendant cinq ans encore, après la publication\n\n  (1) A Rebours,       p.   291\n  (2) B A R B E Y D ' A U R E V I L L Y , Le Roman    contemporain,   p . 282.\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "                         JORIS-KARL HUYSMANS                                95\n\n\nd'A Rebours, il ne se souvient d'avoir éprouvé aucune velléité catholique,\naucun regret de la vie qu'il menait, aucun désir de la renverser.\n   C'est ce qui explique le livre suivant : EN RADE (1887), qui se rattache\nplutôt à ses premiers romans : les Sœurs Vatard et En Ménage. Il y fait la\nsatire de la cupidité du paysan. Deux Parisiens, Jacques Maries et sa femme,\ns'installent dans un château abandonné et quasi inhabitable, près de la chau-\nmière d'un oncle avare, qui, au lieu de soulager leur détresse pécuniaire,\ncherche à gruger leur dernier pécule. Ils sont venus là, fuyant Paris et les\nmécomptes financiers, espérant trouver la « rade » où ils jouiraient de la paix\ndans la solitude. Leur attente est déçue et, ayant enfin reçu de l'argent de\nParis, ils se hâtent de reprendre le train sans idée de retour.\n   Cette étude de mœurs est pimentée de digressions qui elles, du moins, rap-\npellent les divagations du héros d'A Rebours. On y trouve encore des nomen-\nclatures de pierres précieuses ; des échappées sur les sciences, auxquelles ce\nJacques Maries s'intéresse par à-coups; des rêves et des cauchemars (il y en a\ntrois, longuement décrits, avec des détails obscènes); des considérations\ndéconcertantes, tout à fait déplacées et même dégoûtantes. Ajoutez-y les\ndescriptions toujours fort nombreuses, fatigantes par leur hérissement de\nvocables hirsutes. C'est un art qui manque d'agrément ; il a quelque chose de\nbarbare, comme des tableaux aux traits rudes, aux couleurs trop crues.\n\n                                      *\n                                     * *\n\n   Friand de l'extraordinaire et du mystère, Huysmans allait, dans L A - B A S\n(1891) se plonger dans le satanisme. Livre singulier et abominable, œuvre\nd'un homme à la fois éperdu d'idéal et affriolé de luxure. Ici apparaît ce\nDurtal, qui n'est autre que Huysmans lui-même: détestant le moderne, il est\nséduit par les idées pieuses et folles qu'il attribue au moyen âge. Durtal\nébauche une histoire de ce fameux Gilles de Rais, ancien compagnon de\nJeanne d'Arc, d'abord fervent et mystique, ensuite célèbre par ses crimes:\nviols, assassinats, satanisme, etc. Le travail de Durtal est entrecoupé d'abord\nde conversations avec Carhaix, le sonneur de Saint-Sulpice, un survivant du\nmoyen âge, isolé dans sa tour en plein Paris, étranger au progrès moderne,\nconfiné dans l'étude du symbolisme des cloches; ensuite, de relations avec\nune dame Chantelouve, initiée au satanisme, et qui donne à Durtal l'occa-\nsion d'assister à la \" messe noire \" du chanoine Docre.\n    L'amitié de Carhaix et de Durtal a fourni à Huysmans les bonnes pages\nde son livre, celles qui annoncent En Route et la Cathédrale; mais les rap-\nports avec Mme Chantelouve sont l'occasion de descriptions d'un réalisme\npoussé au dernier degré de l'obscénité. La luxure, les plus horribles pratiques\nsacrilèges que seul l'enfer a pu inspirer y sont décrites minutieusement, et\n bien que tout cela provoque un haut-le-cœur, l'imagination en reste souillée,\net ma foi! je me demande comment un livre pareil ferait du bien, sauf peut-\nêtre aux âmes abjectes qui n'ont plus rien à apprendre en fait de raffinements\n du vice.\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "96                                    DURENDAL\n\n\n   Cela est d'autant plus vrai que la tendance générale de l'ouvrage est de\nreprésenter l'Eglise comme entachée des vices les plus abominables, les prêtres\net les religieuses comme infectés de satanisme.\n   Après cela, il faut toutefois admettre que Huysmans se rapprochait du\ncatholicisme, en ce sens que l'évidence du satanisme l'a conduit à admettre\nl'existence du surnaturel et de Dieu. Tous les chemins conduisent à Rome!\nVoici d'ailleurs une page qui le montre bien :\n   « — Ah! dit Durtal, en allumant une cigarette, après un silence, ça vaut\nmieux que de causer de politique ou de courses, mais quelle pétaudière! que\ncroire? la moitié de ces doctrines est folle et l'autre est si mystérieuse qu'elle\nentraîne; attester le satanisme; dame, c'est bien gros, et pourtant cela peut\nsembler quasi sûr; mais alors, si on est logique avec soi-même, il faut croire\nau catholicisme et, dans ce cas, il ne reste plus qu'à prier; car enfin, ce n'est\npas le bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à lutter\ncontre la religion du Christ!\n   » — Eh bien, crois!\n   » — Je ne peux pas ; il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent\net me révoltent!\n   » — Je ne suis pas certain non plus de bien grand'chose, reprit des Hermies,\net pourtant il y a des moments où je sens que ça vient, où je crois presque. Ce\nqui est, en tout cas, avéré pour moi, c'est que le surnaturel existe, qu'il soit\nchrétien ou non. Le nier, c'est nier l'évidence, c'est barboter dans l'auge du\nmatérialisme, dans le lac stupide des libres-penseurs!\n   » — C'est tout de même embêtant de vaciller ainsi ! Ah ! ce que j'envie la\nfoi robuste de Carhaix.\n    \" Tu n'es pas difficile, répondit des Hermies, la foi, mais c'est le brise-\nlames de la vie, c'est le seul môle derrière lequel l'homme démâté puisse\ns'échouer en paix (1) ! »\n   Tandis que les catholiques crièrent au scandale, et non sans motif, à cause\ndes peintures condamnables que contenait ce livre, les incrédules repro-\nchaient vivement à Huysmans de rompre avec le matérialisme de l'école réa-\nliste pour se lancer dans le surnaturel.\n\n                                          *\n\n\n  Hâtons-nous d'arriver au livre capital de Huysmans, EN ROUTE, (1895)\nqu'on pourrait appeler l'histoire de la conversion d'un naturaliste. Il tomba\ndans le monde littéraire comme un bolide, attirant tous les regards par son\néclat soudain et le fracas des discussions qu'il provoqua. Salué avec enthou-\n\n  (1) Là-Bas, p . 428. Les peintures de Là-Bas correspondent elles à une réalité ? Le fond\ndu récit doit être vrai. Huysmans avait rencontré à Lyon un mauvais prêtre, qui prati-\nquait d'odieux mystères, occultes et sataniques. Ce malheureux dévoyé rétracta ses erreurs.\nRome exigea de lui la confession écrite de tous ses méfaits. Çfr. la conférence de Dom\nBesse. prononcée à Bruxelles le 28 mai 1907, publiée dans Durendal, 1907, p. 370. Voir\naussi une lettre de Huysmans à M. l'abbé Moeller, Durendal, 1908, p . 444.\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "                           JORIS-KARL      HUYSMANS                             97\n\n\nsiasme par certains catholiques, conspué comme un scandale par d'autres,\nobjet de la méfiance des circonspects, il s'attira, par sa sincérité même, des\ntraitements si divers.\n   A ceux qui ne connaissaient pas les ouvrages précédents de Huysmans, ce\nconverti, qui narrait avec trop de crudité ses défaillances morales, devait\ninspirer peu de confiance : n'était-ce pas propager le vice que d'en détailler\nainsi les troublantes horreurs ? Que fait-il donc du nec nominetur in vobis\nde Saint Paul ? Ses « confessions » qui ressemblent si peu à celles de Saint\nAugustin, ne se rattacheraient-elles pas à cette école naturaliste qui, pour\ndonner un regain de saveur à la lubricité, y ajoute le sel du mysticisme ?\n    Quelques-uns l'ont cru, et ils ont trouvé un argument de plus dans le ton\nde l'ouvrage, irrespectueux pour le clergé, prônant avec une désinvolture très\n peu pertinente chez un néophyte les réformes artistiques et littéraires dans le\n domaine religieux, prenant à partie les saints et les docteurs de l'Eglise avec\n un sans-gêne qui se ressentait de la fréquentation des railleurs les plus sar-\n castiques de la religion.\n    Dès la première page, Huysmans crie ses invectives, et y mêle des person-\n nalités injustes à l'égard des orateurs religieux les plus méritants:\n    « Durtal entra, le soir, à huit heures, à Saint-Sulpice... Au loin, dans la\n nef presque vide, un ecclésiastique parlait en chair. Il reconnut à la vaseline\n de son débit, à la graisse de son accent, un prêtre, solidement nourri, qui\n versait, d'habitude, sur ses auditeurs, les moins omises de ses rengaines.\n    « Pourquoi sont-ils si dénués d'éloquence ? se disait Durtal. J'ai eu la curio-\n sité d'en écouter un grand nombre et tous se valent. Seul, le son de leur voix\n diffère. Suivant leur tempérament, les uns l'ont macéré dans le vinaigre et\n les autres l'ont mariné dans l'huile. Un mélange habile n'a jamais lieu. Et\n il se rappelait des orateurs choyés comme des ténors, Monsabré, Didon, ce\n  Coquelin d'église et, plus bas encore que ces produits du conservatoire\n catholique, la belliqueuse mazette qu'est l'abbé d'Hulst !\n     « Après cela, reprit-il, ce sont ces médiocres-là que réclame la poignée de\n  dévotes qui les écoute. Si ces gargotiers d'âme avaient du talent, s'ils ser-\n  vaient à leurs pensionnaires des nourritures fines, des essences de théologie,\n  des coulis de prières, des sucs concrets d'idées, ils végéteraient incompris des\n  ouailles. C'est donc pour le mieux, en somme. Il faut un clergé dont l'étiage\n  concorde avec le niveau des fidèles ; et certes, la Providence y a vigilamment\n  pourvu (1) ».\n     Faut-il s'étonner qu'une satire aussi brutale, plus digne d'un pamphlet que\n  d'une profession de foi, ait, pendant quelque temps, arrêté l'élan de sympathie\n  des catholiques vers le nouveau converti !\n     Ce qui éclatait cependant dès l'abord, c'est la sincérité de sa conversion. Il\n  y avait là un accent qui ne trompait pas et il ne fallait pas être grand psycho-\n  logue pour en être frappé. Il y a « des états d'âme qu'on n'invente pas », a dit,\n  sans rancune, Mgr d'Hulst, à propos de ce livre. On pouvait critiquer la\n  franchise de ce converti, on ne pouvait la nier. Son livre était d'ailleurs destiné\n\n   (1) En Route, p . 5.\n\n                                                                                3\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "98                                   DURENDAL\n\n\n\nau public de ses précédents ouvrages et c'est à lui qu'il rit du bien : les con-\nversions qu'il opéra en sont la preuve (1).\n   Il est une chose remarquable dans cette conversion de Huysmans — appe-\nlons-le Durtal de son vrai nom — c'est la logique avec laquelle il la mène\njusqu'au bout. « Il ne se contente pas, suivant une mode assez reçue, de\ndécouvrir et de célébrer la morale chrétienne en la dégageant à la fois des\ndogmes, qui en forment la charpente, et de la pratique réelle, sans laquelle ce\nn'est qu'un beau rêve. Il ne fait pas son choix dans l'Evangile... C'est pour-\nquoi il prie, le Christ ayant dit : « Priez » ; il se repent, le Christ ayant dit :\n« Faites pénitence » ; il se confesse et il communie, le Christ ayant dit à ses\napôtres de remettre les péchés et ayant dit : « Si vous ne mangez ma chair et\nne buvez mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous (2) ».\n   L'on sait aujourd'hui que la Trappe, qui est décrite dans En Route et où\nse passèrent les scènes les plus importantes de la conversion de Durtal, était\nréelle : Huysmans lui-même, dans la préface de la quinzième édition, a\ndéclaré que c'était Notre-Dame d'Igny. Les portraits de moines sont, de\nmême, authentiques. Il n'est pas jusqu'au frère convers Simon, le porcher\nignorant, sale et naïf, qui n'ait été « peint d'après la méthode naturaliste, tel\nqu'il est, ce bon saint! »\n   C'est durant cette retraite à la Trappe que Durtal passa par ces épreuves si\nminutieusement décrites et qui portent dans leur récit même leur caractère\nd'authenticité : ses confessions si pénibles, ses communions qui le déconcer-\ntent, ses tentations de luxure, ses doutes contre la foi, les scrupules, les crises\nde découragement, toutes les tortures intérieures qui malaxèrent cette âme\npour lui infuser une vie nouvelle, et puis les joies inexprimables, les ravisse-\nments que la grâce déversait sur elle en lui donnant vraiment la sensation du\ndivin. Car, d'un bout à l'autre de cette conversion, l'action de la grâce est\nmanifeste. C'est par l'attrait de l'art et des beautés liturgiques qu'elle a gagné\ninsensiblement cette malheureuse victime du vice, et elle réussit à la traîner,\ncomme malgré elle, jusqu'à la porte de cette abbaye, d'où elle devait, au bout\nde quelques jours, sortir retrempée.\n\n\n\n   LA CATHÉDRALE (1898), qui n'a plus, au point de vue moral, la liberté de\nlangage d'En Route, passa cependant au crible de la critique. Il y avait\nd'ailleurs des motifs pour cela. Et nous y reviendrons. Cependant, à chaque\nnouveau livre que publiera dorénavant Huysmans, le public de ses admira-\nteurs augmentera à mesure que lui-même s'affinera.\n   D'ailleurs, comment douter encore qu'on avait affaire ici à un converti ?\nSa dévotion toute filiale à la Vierge était la meilleure garantie de ses excel-\nlentes dispositions ; ses prières devant la statue de Notre-Dame de Sous-Terre,\ndans la crypte de la Cathédrale de Chartres, sont parfumées d'une confiance\n\n\n  (1) DOM BESSE, Durendal, 1907, p. 371.\n  (2) FÉLIX KLEIN, Autour du dilettantisme.\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "                              JORIS-KARL HUYSMANS                              99\n\n\ningénue qui suffit à dénoter la transformation de son âme. Ajoutez-y le sens\nde la liturgie catholique, dont il a saisi la prenante grandeur et la mâle\npoésie.\n   Huysmans s'est donc installé pour plusieurs mois à l'ombre de la magnifi-\nque cathédrale de Chartres, l'un des plus beaux joyaux de l'art gothique. Tout\nson livre est une glorification de la cathédrale, un poème lyrique en l'honneur\ndu moyen âge, qui a construit ce monument comme une synthèse de sa reli-\ngion, de sa science, de sa piété. En même temps qu'il étudie en détail la\ncathédrale, il explore les œuvres des hagiographes, des mystiques, des symbo-\nlistes du moyen âge, et il en communique au lecteur de larges extraits, au\npoint que son livre pourrait passer pour un traité du symbolisme.\n   Malheureusement il n'a pas évité l'écueil du genre, Ces compilations de\nlectures mal dirigées, distribuées à travers tout le volume au hasard des con-\nversations ou des réminiscences de Durtal, manquent d'unité et de méthode :\nsans esprit critique, il ne fait pas le départ entre la symbolique sérieuse de la\nliturgie et les inventions individuelles et fantaisistes qu'il exhume de la\npoussière d'un oubli mérité. Rien de plus fatigant pour le lecteur que ces\nénumérations de symboles dont l'auteur reconnaît lui-même les contradic-\ntions et l'incohérence ; il y a une flore, une orfèvrerie, une faune symboliques,\ndont la naïveté fait sourire, mais à quoi il serait ridicule d'attacher plus d'im-\nportance qu'à un innocent et facile jeu d'esprit. Après avoir détaillé les\nmultiples symboles du lion :\n    « Pas ordinaire le lion, s'exclama Durtal. Heu, fit-il, consultant ses notes,\nle bœuf est plus modeste. Il est le parangon de la puissance et de l'humilité;\nil synthétise, selon saint Paul, le sacerdoce ; le prédicateur suivant Raban\n Maur; l'évêque d'après Petrus Cantor, parce que, dit cet auteur, le prélat est\ncoiffé d'une mitre dont les deux cornes ressemblent à celles du bœuf et qu'il\nse sert de ces cornes, qui sont la science des deux Testaments, pour découdre\nles hérétiques ; mais, en dépit de ces interprétations plus ou moins ingé-\nnieuses, le bœuf est, en somme, la bête de l'immolation, du sacrifice » (1).\n    Sautons ces chapitres indigestes, que tout l'art de Huysmans n'a pas réussi\nà alléger, et allons plutôt aux belles pages, comme il y en a beaucoup, qui\ncélèbrent dignement les beautés de la cathédrale, à celles aussi qui exaltent\nen termes admirables les prières liturgiques dont il dit : « Seules les prières\nde la liturgie peuvent être empruntées impunément par chacun de nous, car\nle propre de leur inspiration, c'est de s'adapter, à travers les temps, à tous les\nétats, à tous les âges (2) ».\n    Certes, les ouvrages de Huysmans, à partir d'En Route, ont grandement\ncontribuée rendre aux catholiques l'intelligence de la liturgie et du plain-\nchant et à leur inspirer le dégoût des formules faussement sentimentales et\ndes cantiques sucrés !\n    Et puis, ce qui nous intéresse spécialement dans la Cathédrale, c'est que\nnous y voyons l'état d'âme d'un converti, quelque temps après sa réconcilia-\n\n  (1) La Cathédrale, p.418.\n  (2) La Cathédrale, p. 95.\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "100                                    DURENDAL\n\n\ntion avec Dieu. Ses préoccupations sont presque exclusivement religieuses, il\naime à se plonger dans le surnaturel ; il vit dans une atmosphère toute nou-\nvelle. Ce n'est pas qu'il jouisse sans trouble de sa foi ni qu'il trouve dans la\nprière et la sainte communion les ravissements présumés ; au contraire, il\nse plaint constamment de sa siccité d'âme, de son incapacité d'attention, de\nl'orgueil qu'il découvre au fond de son cœur. Encore une fois, combien juste,\ncombien vécue, cette psychologie du converti ! Et comme la sincérité de ses\nconstatations intimes augmente notre sympathie pour cet homme, malgré les\nimperfections que nous découvrons encore dans son caractère !\n\n                                               *\n                                           *       *\n\n   Signalons, en passant, le petit ouvrage LA BIÈVRE ET SAINT-SÉVERIN\n(1900), où l'auteur décrit cette pauvre rivière parisienne, qui a perdu tout son\ncharme depuis que l'industrie s'en est emparée, quand « d'inutiles ingénieurs\nl'ont enfermée dans un souterrain, casernée sous une voûte », et « qu'elle ne\nvoit plus le jour que par l'œil en fonte des tampons d'égout qui la recou-\nvrent (1) ».\n   Tout le vieux quartier qui l'avoisine est dépeint tel qu'il est, et tel que les\nsouvenirs historiques le représentent ; quartier fréquenté par les escarpes et\nles ribaudes : toute la pègre de Paris s'y donne rendez-vous, y dîne à qua-\nrante sous, y loge à trente. Au centre de ces rues étroites et louches se cache\nla vieille église Saint-Séverin, importante au moyen âge, quand elle était\nentourée des écoles et que le culte de la Vierge y florissait.\n   Signalons la description réaliste de la Bièvre, à l'endroit où elle « sort de\nses geôles » :\n   « Globulée de crachats, épaissie de craie, elle roule des amas de feuilles\nmortes et d'indescriptibles résidus qui la glacent, ainsi qu'un plomb qui bout,\nde pellicules (2) ».\n   Le même réalisme se trouve dans SAINTE LYDWINE DE SCHIEDAM ( 1 9 0 1 ) , OÙ\nil d'écrit en naturaliste les maladies de la sainte, la gangrène des plaies, les\nulcères qui grouillent de vers, la putréfaction des chairs ; où il vitupère le\nclergé du XIV e et du XVe siècle dans les personnes de deux infâmes curés de\nSchiedam, dont les turpitudes sont dévoilées sans merci.\n   La cruditéde certains détails est choquante ; mais après tout, Huysmans\nfait œuvre d'historien ; il emprunte les circonstances de cette vie extraordi-\nnaire à trois auteurs contemporains de la sainte, et il est en droit de dire\n« qu'il n'est pas de livres historiques qui se présentent, ainsi que les leurs,\n dans des conditions de bpnne foi et de certitude plus sûres ».\n   Attachant comme un roman, ce livre nous représente une sainte affligée\ndes maux les plus affreux, et en demandant toujours davantage, heureuse de\nressembler à son divin Époux et d'être un holocauste de satisfaction pour les\n\n  (1) La Bièvre et Saint-Séverin, p. 11.\n  (2) La Bièvre et Saint-Séverin, p. 17.\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                             JORIS-KARL HUYSMANS                            101\n\n\n péchés des hommes, gratinée en même temps par Dieu de visions et de\n miracles. Et cependant, telle que Huysmans nous la montre, c'est une femme\nqui connaît la défaillance et qui, d'une nature semblable à la nôtre, n'est pas\n arrivée d'un bond à la perfection.\n   Vers la fin de son livre, Huysmans dresse une liste des multiples saintes qui,\ncomme Lydwine, « acquittèrent par des souffrances la rançon des péchés de\nleur temps et se substituèrent, en étant innocentes, aux coupables » (1), et il\nadresse spécialement son livre aux pauvres êtres incurables, étendus à jamais\nsur une couche, leur apprenant ainsi à sanctifier leurs douleurs. Il a écrit,\nsur le mystère de la souffrance, de belles pages, dont sa propre résignation,\ndans sa torturante maladie finale, a été le vivantcommentaire : \" on verra\ndisait-il, que je ne me suis pas borné à faire de la littérature; j'ai dû\n vivre mon œuvre 12). \"\n    Quelle belle réponse à ceux qui, en ce moment encore, continuaient à\ndouter de la conversion de l'auteur!\n   Interrompue par la publication de Sainte-Lydwine, l'histoire de Durtal est\ncontinuée dans l'OBLAT (1903), qui fait suite à La Cathédrale. Pendant\ndeux ans, Durtal est oblat de l'abbaye bénédictine du Val-des-Saints, près de\nDijon (lisez : Ligugé). Établi près du monastère, il fréquente les offices, fait\ndes visites aux églises et aux musées de Dijon et, comme dans la Cathédrale,\nil profite de toutes les circonstances pour continuer ses études sur la mystique,\nl'histoire et l'art religieux. Ainsi à propos d'une chapelle de Carmélites, il se\nprend à rêver des reclus et des recluses, et nous exhume en douze pages les\nvicissitudes de ces anachorètes à travers les âges. Des analyses de tableaux,\ndes listes de plantes symboliques, des recherches historiques spéciales sont,\naux dépens du naturel, mêlées à des conversations, et rendent aride la lecture\nde certains chapitres.\n   Mais ce défaut est surabondamment racheté par les brillantes qualités des-\ncriptives du romancier (si l'on peut appeler roman une œuvre de ce genre).\nC'est toute la vie des moines de Saint-Benoit qui est photographiée dans ces\npages. Voilà bien la phvsionomie du cloître. C'est un charme que de voir si\nfidèlement rendu le double aspect de cette œuvre monastique, à la fois céleste\net humaine. Car Huysmans, avec sa sincérité habituelle, ne cache pas les\npetites faiblesses d'un grand ordre. Pourquoi s'effaroucher? La réalité est\ntrop belle pour en effacer les ombres. Aussi, l'impression générale du livre\nest-elle une grande admiration pour ces moines si bons, si saints, si savants,\nsi heureux.\n   Et quand, à la fin du volume, Huysmans nous raconte l'exode des moines,\nchassés de France par la persécution religieuse, le cœur se serre à voir partir\npour l'exil ces hommes, qui n'avaient souhaité qu'une chose, mourir dans le\nrefuge de prière et de travail qu'ils s'étaient choisi.\n   Durtal lui-même n'est pas le moins malheureux. Il partira, lui, pour ce\nParis qu'il avait, deux ans auparavant, quitté sans idée de retour, désolé de\n\n (1) Sainte Lydwine de Schiedam, p. 294.\n (2) Confirma de Dom Bisse. Durendal, 1907, p. 382.\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "102                                     DURENDAL\n\n\nretrouver, au lieu d'une propriété paisible, « les boites à dominos d'une\nmaison commune... et en fait d'horizons, un paysage de cheminées ».\n   La dévotion filiale que Huysmans avait toujours eue, depuis sa conversion,\npour la Sainte-Vierge, comme tous ses livres, à partir d'En Route, en témoi-\ngnent, le poussa à consacrer un ouvrage à la glorification de Notre-Dame de\n Lourdes. Il allait apporter dans ce travail, avec l'ardeur de sa foi, la sincérité\nun peu bousculante de ses habitudes de réaliste. LES FOULES DE LOURDES\n(1906) nous donnent la physionomie complète du célèbre pèlerinage.\n Huysmans était, mieux que tout autre, préparé à cela. Disciple littéraire de\nZola, il peindra en couleurs crues les horreurs des hôpitaux, les misères\nphysiques et les médiocrités morales inévitables dans ces grandes foules ; con-\nverti, convaincu de sa foi, capable de frisson au contact du divin, il aura des\nélans de piété touchante et virile à la fois.\n   Le Lourdes d'aujourd'hui est décrit sous tous ses aspects : la grotte, les\néglises, l'hôpital, la piscine, les processions du Saint-Sacrement, les cortèges\naux flambeaux, la clinique du D r Boissarie, les miracles. Tout y est, le divin\net l'humain. L'humain surtout; Huysmans ne cache ni n'atténue rien. Il dit\nla pestilence des ulcères, les spasmes des malades, les contrefaçons des hysté-\nriques qui voudraient se faire passer pour miraculées, les exploitations des\nmarchands de « bondieuseries », les sottes inventions des bigotes, les laideurs\n« artistiques » d'architectes « possédés du démon » et de sculpteurs qui ne sont\nque des « bedeaux en délire » : il y a là des pages d'un réalisme écœurant et\nd'une désinvolture qui va jusqu'à l'irrespect des choses saintes.\n   Pardonnons-lui son intransigeance et ses façons un peu rudes de tancer les\ncatholiques à propos de tout. Admirons plutôt sa piété si sincère et si pro-\nfonde, si familière aussi avec Dieu et les Saints. Comme l'on sent que cette\nâme s'est épurée au contact du catholicisme, et que la pratique quotidienne\ndes prières liturgiques l'a soulevée peu à peu à une hauteur de pensée et de\nsentiment où il fait bon de la contempler !\n   Et puis, — c'est une des meilleures choses de ce beau livre — il y a là de la\nbonne dialectique à l'adresse des négateurs du surnaturel. Aux prises avec les\narguties de la libre-pensée, il démolit l'une après l'autre, avec la hache impla-\ncable de sa logique, les bicoques où se réfugient les pseudo-savants atteints de\nla phobie du miracle (1). Que reste-t-il, après cet abatage, des « vertus théra-\npeutiques de la source », ou de l'autosuggestion, ou du « souffle guérisseur des\n foules », ou des « forces encore ignorées de la nature? »\n   Quel plaisir pour nous de voir cet ancien jouisseur, après avoir donné\nl'exemple d'une belle conversion, ne pas se contenter d'un agréable repos dans\nla vérité, mais se transformer en apôtre et, avec toute l'ardeur de sa foi recon-\n quise, entamer la lutte contre le matérialisme.\n   Malheureusement, les Foules de Lourdes devaient être le dernier ouvrage\n de Karl Huysmans. Déjà la terrible maladie qui allait l'emporter le faisait\n cruellement souffrir. Au spectacle de sa conversion publique, il devait ajouter,\n\n\n  (1) Les Foules de Lourdes, p . 302,\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                           JORIS-KARL HUYSMANS                                 103\n\n\naux yeux du monde, le spectacle non moins édifiant d'une admirable résigna-\ntion, et, après avoir décrit les souffrances de sa chère sainte Lydwine, il allait\ncontresigner son œuvre du sceau de sa douleur personnelle. « J e ne demande\nni â guérir, ni à mourir, disait-il ; Dieu est le maître. La souffrance a\nson travail à faire dans mon âme. Quand ce sera fini, la mort n'aura\nplus qu'à venir. »\n   Nous n'avons rien à ajouter à ces paroles. Elles nous font toucher du doigt\nla merveilleuse transformation opérée par la grâce dans une âme de bonne\nvolonté. Rendons gloire à Dieu, qui a changé en l'or pur de l'amour divin le\nplomb vil des plus basses passions !\n\n\n\n\n   Quelques remarques, avant de terminer, au sujet du style de Huysmans.\n   Rien de plus personnel que sa façon d'écrire. Ses phrases portent sa marque\nde fabrique; malheureusement, elle n'est pas toujours de bon aloi,et ce sont les\ndéfauts qui sont ici le plus visibles. Huysmans a poussé l'abus de l'imagination\net du coloris au delà des limites du romantisme. Visant à l'effet, il manque\ntotalement de mesure ; pas de proportion entre l'idée et son expression\nsensible : il va tout droit au mot le plus fort, le plus insolite. Il dépasse, en ce\nsens, les exagérations de Victor Hugo. Son style est atteint de paroxysme\nchronique : la belle modération classique, qui emploie, avec une finesse toute\nfrançaise, le terme précis, le seul qui corresponde à l'idée, est remplacée par\nune ahurissante frénésie d'expression.\n   Ajoutez-y une phrase souvent disloquée, tarabiscotée à plaisir, afin de\nsortir, n'importe comment, du langage usuel; voyez aussi l'affectation du\nlatin francisé : trucidé, ou un livre translaté du grec, ou l'impotence d'agir,\nou un sacerdote, un nutriment, etc.\n   L'artiste qu'était Huysmans avait en horreur toute banalité, et, pour y\néchapper, il est tombé dans ces exagérations. Ces défauts s'atténuent d'ailleurs\ndans ses derniers livres, où son style atteint souvent une énergie, une richesse\nd'expression, une originalité qui vaudront à Huysmans une des premières\nplaces parmi les artistes de la plume.\n                                                           PAUL HALFLANTS.\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "                    Chronique du Mois\n                              Les Concerts.\n\n   Le Quatrième concert populaire était consacré à la musique fran-\nçaise et dirigé par Vincent d'Indy, avec l'autorité calme et puissante\ndont il est coutumier. On entendit d'abord, du maître lui-même, un poème\nsymphonique intitulé Jour d'été à la montagne — a) Aurore, b) Jour,\nc) Soir. Cette composition de forme libre et d'intentions très nettement\ndescriptives se caractérise par le mystère des sonorités, la vertu expressive\ndes timbres, la saveur réaliste des détails d'orchestration. L'art de Vincent\nd'Indy, d'ordinaire si déductif et architectural, s'apparente ici sensi-\nblement à l'esthétique impressionniste de Debussy. Ce dernier qui, par son\nindépendance absolue de toute norme, par son originalité quelquefois sincère,\nsouvent aussi voulue et cherchée, a une place en vue dans la création artis-\ntique contemporaine, devait naturellement figurer au programme. Ses deux\nnocturnes pour orchestre, exécutés avec finesse, ne comptent pas au nombre\nde ses productions les plus heureuses.\n   Madame Vorska, cantatrice, a un organe vibrant, des moyens vocaux d'une\npuissance très appréciable. On lui souhaiterait cependant un peu plus de\npoésie émotive. Elle chanta la Chanson Triste et l'Invitation au Voyage de\nDuparc, deux charmantes mélodies, l'une de P. de Bréville, Bernadette,\nl'autre de Gabriel Fauré. Clair de lune. Ces interprétations généreuses mais,\nà notre sens, un peu trop en dehors ne trouveraient-elles point une de leurs\ncauses principales dans les transcriptions orchestrales substituées aux accom-\npagnements écrits pour le piano et amenant ainsi l'interprète à des extériori-\nsations trop éclatantes? Certes, il ne faudrait pas condamner en principe et\nd'une façon absolue ces transferts du domaine pianistique dans le domaine\norchestral, autorisés du reste dans le cas présent et, si nous ne nous trompons,\n réalisés par les auteurs eux-mêmes. L'inopportunité en est surtout sensible\n dans l'Invitation au voyage dont le délicieux accompagnement pianistique,\n qui plane comme une caresse, s'affirme beaucoup trop impérativement à l'or-\n chestre dans la recherche et la diversité des timbres.\n    M lle Aussenac, pianiste, est une artiste très intéressante. Son jeu, que ne\n distingue point un grand volume de sonorité, a de la grâce, de la ligne, de\n belles qualités rythmiques. Elle en donna la preuve dans la Ballade de Fauré,\n pour piano et orchestre, qu'elle nuança avec beaucoup de goût et dont elle\n perla délicatement les traits. L'étincelante symphonie cévenole sur un chant\n montagnard français, de Vincent d'Indy, où Mlle Aussenac mit toute sa verve,\n sa conviction et son énergie, valut à l'éminent maître français et à sa très\n charmante interprète une ovation chaleureuse et prolongée.\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                               CHRONIQUE DU MOIS                                105\n\n                                          *\n                                         * *\n\n    Au Cinquième concert populaire, le pupitre directorial était occupé par\n Richard Strauss et l'on vit ainsi succéder au plus illustre représentant de\n l'école française contemporaine celui qui peut actuellement être considéré\n comme le plus notable compositeur de l'Allemagne, Mahler, le seul qualifié\n pour lui disputer ce titre, étant mort depuis trois ans.\n    Strauss dirigea trois de ses poèmes symphoniques : Don Juan, Ainsi parla\nZarathustra, et Eulenspiegel. De ces trois œuvres, Don Juan nous semble la\n plus belle. En dépit des influences wagnériennes dont il est assez abondam-\nment imprégné, ce poème héroïque et byronien, débordant de fougue, frémis-\nsant de passion contenue ou déchaînée, est une des créations les plus sincères,\nles plus spontanément inspirées du maître. Dans Eulenspiegcl, il y a sans\ndoute lieu d'admirer une facture orchestrale étonnante jointe à une infinie\ningéniosité, mais l'ingéniosité ne fut jamais du génie. Quant à Zarathustra,\nmalgré le talent immense que l'auteur y déploie, on éprouve à l'entendre une\nincoercible impression de longueur qui dérive en grande partie du titre et du\nprogramme même dont ce poème s'inspire. Non que la musique ne puisse\nsynthétiser une philosophie. Les exemples en sont nombreux, particulièrement\ndans Beethoven. Mais la philosophie nietzchéenne, aussi cruelle qu'elle est\nténébreuse et dépourvue de logique, est en conflit flagrant avec les aspirations\nles plus élevées de notre nature, et certes aucun revêtement musical, si\nsplendide et scintillant qu'il puisse être, ne sera susceptible de la clarifier et de\nl'adoucir.\n    Comme chef d'orchestre, Strauss se distingue par la noblesse, la fermeté,\nle rythme. Tous les détails de l'œuvre se dessinent avec une netteté exem-\nplaire. Mais sa direction manque quelque peu de ferveur et nous avons\nentendu ces mêmes poèmes symphoniques apparaître dans un bien plus\nchaud rayonnement sous la conduite de Steinbach, de Lassalle, d'Eugène\nYsaye et d'autres.\n    Des lieder de Strauss entendus à l'audition des concerts populaires, il en\nest tout au moins quatre (Rêve crépusculaire, Hommage, Demain, Cécile)\nqui atteignent à une grande élévation de lyrisme. Mme Francès Rose les\nchanta (particulièrement Cécile), avec une envolée superbe et une ampleur\nvocale merveilleuse. Le lied Demain est accompagné au violon par un chant\ndélicieux où on apprécia le jeu si fin et persuasif de M. Deru.\n                                         *\n\n  Au deuxième concert du Conservatoire, programme splendide, admira-\nblement exécuté.\n  D'abord la cantate 118 (O Jesu-Christ, mein's Lebens Licht) consiste en\nun chœur qui, recueilli, aimant, et célestement expressif s'élève, accom-\npagné et soutenu par un groupe d'instruments à vent dont on apprécia la\nparfaite justesse, l'interprétation foncièrement musicale en même temps\nque la pure et lumineuse qualité de timbre.\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "106                               DURENDAL\n\n\n    La cantate 160 (Gott soll mein Herz haben), écrite sur un texte d'une\ngrande élévation, apparaît d'un sentiment encore plus profond. Elle se\ncompose d'une introduction orchestrale, de deux airs entrecoupés de récits et\nse couronnant parun choral. Tandis que M. Desmet tenait la partiede l'orgue\nobligé, Mlle Philippi chanta les airs et récits de cette cantate avec toute son\nâme de grande artiste, avec une perfection de style et une puissance émotive\nqu'on admira ensuite dans une série de lieder de Hugo Wolf, tous inspirés,\nmais dont le deuxième (Gesang Weyla's) et surtout le quatrième (Mignon)\nsont d'une pénétrante beauté.\n    Le Sanctus extrait du Requiem de Peter Benoit est une page animée d'un\ngrand souffle, dont le majestueux éclat s'impose, et qui, alliant la superbe\nvigueur de l'élan à la surprenante ampleur de la masse sonore, apparaît fris-\nsonnante d'une sorte d'ivresse sacrée qui saisit, pénètre et étreint jusqu'au\n fond de l'âme. Le Benedictus, édifié sur une phrase mélodique non sans\ncharme et qui se répète avec insistance, est d'une qualité d'inspiration moins\nélevée et plus conventionnelle.\n    La deuxième Symphonie de Mahler, dont l'exécution dure près d'une heure\net demie, est sans doute une œuvre de dimensions peu communes. Les quel-\n ques impressions de longueur qu'on éprouve à la première audition dispa-\n raissent totalement à la seconde, et, indépendamment du commentaire poé-\n tique qui l'accompagne, c'est avec un intérêt passionné qu'on suit dans ses\n déchaînements orageux, dans les soudaines transformations de ses antithèses\n beethoveniennes, cette pensée à la vérité audacieuse et inquiète, mais tou-\n jours maîtresse d'elle-même, cette surprenante imagination musicale où les\n idées mélodiques ont toujours tant de distinction, parfois tant d'ampleur,\n avec des développements qui, infiniment riches et variés, attestent tant de\n fertilité inventive.\n    Ce n'est pas que de nombreuses influences ne puissent être relevées en ces\n pages. L'influence beethovenienne est manifeste dans la première partie,\n Allegro maestoso, aussi dans la seconde, Andante moderato grazioso, qui\n paye également son tribut au génie souriant de Schubert. Quant aux influen-\n ces wagnériennes, elles apparaissent çà et là dans le lacis orchestral à\n l'état plus précis et concret de réminiscences, ici Siegfried, là Tristan. Mais\n qu'importe ? D'une œuvre visiblement calquée sur une autre, on peut dire\n qu'elle manque d'originalité, mais cataloguer des réminiscences éparses et\n isolées, comme c'est ici le cas, pour contester le caractère personnel d'une\n œuvre, serait un procédé de critique peu probe et qui ne serait point sans cer-\n taines analogies avec celui de Beckmesser. I1 ne serait pas difficile de décou-\n vrir dans Mozart et Beethoven des réminiscences de Haydn, dans Wagner\n des souvenirs flagrants de Weberet de Beethoven. Ce qui détermine la valeur\n et la personnalité d'une œuvre d'art, c'est le degré de sincérité et d'élévation\n de son inspiration.\n    La première partie de la symphonie de Mahler, assurément une des plus\n complètement belles, se rattache moins par les idées que par la coupe et les\n développements à l'inspiration de l'Allégro initial delaNeuvième Symphonie.\n La seconde partie est une oasis de lumière au milieu des contrées rudes qui.\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                107\n\n\nattristées de ciels nuageux, l'avoisinent. Elle reflète l'allégresse grave et pai-\nsible d'une âme qui, se tenant fièrement en équilibre au-dessus des extérieures\ncontingences, découvre en elle-même la source inaltérée du bonheur. En ses\nrythmes de ballet fantastique, le Scherzo saturé d'orientalismes, la plus origi-\nnale peut-être des cinq parties au sens matériel de l'écriture harmonique, est\nd'un autre côté la plus épisodique, la plus à côté de l'esprit général de l'œuvre\net de son inspiration. Dans la dernière partie, la sinistre et terrifiante tem-\npête orchestrale qui figure le combat entre la vie et la mort, entre l'esprit et\nle néant, offre des points de comparaison avec le Tod und Verklärung de\nStrauss. C'est une page dont l'âpreté tragique et l'intensité descriptive don-\nnent réellement le frisson. On trouvera peut-être les trompettes de la résur-\nrection un peu minces, mais la voix émue de l'oiseau surplombant la mort\net s'éveillant la première au-dessus de la ruine des êtres et des choses est une\nidée infiniment poétique. La paix confiante de l'âme assurée de sa survie est\naffirmée solennellement d'abord par le chœur, puis par le contralto, puis par\nle soprano. Et au mot sacré de résurrection, tout le chœur et l'orchestre\nvibrent triomphalement, soutenus par la voix géante de l'orgue. C'est l'avè-\nnement du règne de la Vie, de la Lumière, de l'Immortalité. Voilà certes\nune page dont la sereine grandeur égale les plus belles choses de la musique.\n   Ce qu'il importe de louer au moins autant que l'œuvre, c'est la magnifique\nclarté, l'énergie, la conviction ardente, la justesse et l'intensité de nuances\navec lesquelles l'orchestre a rendu ces pages si complexes et d'une technique\nsi touffue. Il n'y a guère qu'au Conservatoire où, pour ainsi dire, chaque\ninterprète de l'orchestre est un artiste complet, qu'une telle perfection est\npossible. Quant à M. Léon Du Bois qui a conçu, élaboré, échauffé de son\nenthousiasme et dirigé (avec quelle fougue) ce superbe programme, il semble\nsuperflu de dire qu'il a droit à tous les éloges et mérite toute notre reconnais-\nsance.\n\n\n\n   Pablo Casais qui donna un récital aux concerts de la Société Philhar-\nmonique est assurément un des interprètes les plus purs et les plus puissants\nqui soient actuellement car, à un degré éminent et exceptionnel, il unit à la\nfois la grandeur, la simplicité, l'expression et la maîtrise. Il n'a que faire\nd'étaler une virtuosité du reste transcendante mais à laquelle, en l'écoutant,\npersonne ne songe, tant les sonorités jaillissant avec plénitude et aisance,\ns'épanouissent et planent en harmonieux effluves au-dessus de l'instrument\ndont elles semblent s'envoler spontanément sans le contact matériel de l'archet.\nPlus encore que le volume de la sonorité, il y a lieu d'admirer sa qualité, ou\npour nous exprimer d'une façon plus précise, cet équilibre idéal où la pro-\nfondeur et la justesse instinctive du sentiment, fruit d'une intuition infail-\nlible, en régissent et en déterminent toutes les gradations, toutes les nuances.\nSignalons dans le récital le concerto en si bémol de Boccherini, illuminé d'un\nmerveilleux adagio, les sept variations de Beethoven sur un thème de Mozart,\nd'un charme exquis rehaussé par l'accompagnement délicatement ciselé de\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "108                                  DURENDAL\n\n\n\nM. Lauweryns, un pénétrant intermezzo de Brahms et, au-dessus de tout le\nreste, une majestueuse suite en ut de Bach, où Casais prodigua des trésors de\npoésie et d'émotion.\n\n\n\n   Les concerts sont si nombreux en ce moment et la chronique musicale\ntellement surchargée que nous regrettons de devoir mentionner seulement,\nsans entrer dans plus de détails, le récital de Mlle Mysz-Gmeiner (Société de\nconcerts classiques et modernes), à qui une grande intelligence artistique,\nl'enchantement d'une voix souple aux inflexions enveloppantes et surtout un\nart de nuances d'un affinement extrême confèrent une place d'avant-plan parmi\nles interprètes contemporains du lied, le récital de Mlle Frieda Lautmann,\ndont la simplicité et la distinction égalent le talent, talent de profonde musi-\ncalité se caractérisant par la beauté de la diction, la noblesse de l'expression\net du style, le récital de Mlle Alma Moodie, une jeune violoniste très douée\ndont le jeu à la fois brillant et charmeur en même temps que la superbe et\nprécoce virtuosité ont émerveillé l'auditoire.\n\n                                                        GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n                                         * *\n\n    C o n c e r t s J . - S . B a c h (1). — Voici une séance qui par son pro-\ngramme extrêmement varié et parfaitement exécuté aura autant intéressé\nque ravi le nombreux auditoire. Musique de chambre, cantate et fragments\nde cantates avec petit orchestre et jusqu'à un des prodigieux chœurs de\nla Messe en si mineur, que de pages différentes et toutes si belles pour étudier\net admirer l'inépuisable Bach ! Sous combien d'aspects se révèle ce merveil-\nleux génie, même au cours d'une seule œuvre de peu d'étendue, comme par\nexemple la cantate : Also hat Gott die Welt geliebt, inscrite en tête du pro-\ngramme? Sur un verset de l'Évangile selon Saint-Jean, le premier chœur\ndans son tranquille et lent mouvement en 128 et sa pénétrante tonalité\nde ré mineur, nous dit la paix confiante de ceux qui croient en Dieu, au\nChrist mort par amour pour nous. Pas d'éclatantes sonorités, pas de rapides\nvocalises, pas de grands écarts vocaux, mais dans toutes les parties, une\nligne mélodique suivant de douces et suaves inflexions, souvent prolongées\ndans les trois voix inférieures sous une longue tenue des soprani. Ce chœur\nest une pure merveille. L'air pour soprano solo qui suit lui est vivement\nopposé. C'est le fameux air de la Pentecôte vibrant d'une joie si claire et se\ndétachant vivement sur un accompagnement de basse obstinée emprunté\npar Bach à l'une de ses cantates de chasse (Was mir behagt). Un court réci-\ntatif et air de basse plus difficile que vraiment expressif amène le cœur final\n\n  (1) Notre critique musical ayant été empêché d'assister au dernier concert Bach, nous\nen reproduisons le compte rendu paru dans le Guide Musical,\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                  109\n\n\nfugué, d'une ferme et fière allure, vigoureusement soutenu par les cuivres\n(trompettes et trombones) et se terminant cependant dans la note sereine du\ndébut par l'effet d'un contraste subit et voulu d'un très grand effet.\n   L'interprétation de cette œuvre fut parfaite par l'orchestre, les chœurs et les\ndeux solistes, Mme Kaempfert, soprano, et M. Gmeiner, basse. Ceux-ci se\nfirent encore apprécier dans deux airs de cantates isolés : l'air de basse\nAn irdische Schatre, de la cantate 26, où M. Gmeiner fit valoir une excellente\ndiction et une très intelligente compréhension de la musique et du texte; et\nun air de soprano : O kolder Tag, de la cantate nuptiale (210) que\nMme Kaempfert, de sa voix claire, facile et admirablement souple, détailla\nà merveille.\n   Entre ces pages vocales, d'excellente musique instrumentale : la Sonate en\nsol mineur pour violoncelle et clavecin, et la Suite en lit mineur, pour violon-\ncelle seul dont un jeune virtuose gantois, M. Soiron, fit valoir l'admirable et\ntranquille beauté avec un talent et une simplicité de moyens qu'on ne peut\nassez louer; la beauté et la distinction du son ont été très remarquées. Dans\nla sonate, M. Soiron avait pour partenaire Mme Landowska, l'unique claveci-\nniste jouant sur un clavecin, unique aussi, et qui l'aide, autant que son\ntalent, à défendre obstinément le vieil instrument de sa prédilection. Ce fut\nen tout cas exquis d'entendre la délicate artiste jouer sur les petits claviers\ndociles cette délicieuse fantaisie descriptive de Bach sur le « départ de son\ncher frère », et en bis, Prélude et Fugue en ut dièse du Clavecin bien tempéré.\n   Le chœur à cinq voix, Cum Sancto Spiritu, de la messe en si mineur, nous\nramena au très grand Bach. Les chœurs, sous la direction entraînante de\nM. Zimmer, y sonnèrent superbement. On peut attendre de leur part une\nbelle exécution de la Passion selon Saint-Mathieu, annoncée pour les 21-22 mars\nprochains.\n                                                                   M. DE R.\n\n   La « Création » d'Haydn à Anvers. — La Société des Concerts de\nmusique sacrée a eu l'excellente idée de nous faire entendre à son premier\nconcert de cette saison la Création d'Haydn.\n   Il faut, pour goûter cette charmante partition, se replonger dans la men-\ntalité de l'époque mozardenne, oublier tout ce qu'un moderne voudrait mettre\nde passion et de puissance descriptive dans les tableaux et les scènes qu'évoque\nce sujet grandiose. Alors, sans peine, on se laisse prendre et vraiment conqué-\nrir par la sincérité, le naïveté, la ravissante ingénuité du vieux maître. Les\ntrois parties qui se développent selon le récit de la Genèse : — création du\nmonde inanimé ; création des animaux et de l'homme; cantique d'amour\nd'Adam et d'Eve, — présentent une succession de charmants tableaux. On\nremarque les airs de Raphaël et de Gabriel dans la première partie, les déli-\ncieux récits qui évoquent le vol de l'aigle, le chant de l'alouette, le roucoule-\nment amoureux de la tourterelle, l'apparition du lion, du tigre, du cerf, du\ncheval, de la brebis, du serpent, enfin de l'Homme-Roi; au début de la\ntroisième partie, le récit d'Uriel disant le réveil de l'aube et la joie paradisia-\nque d'Adam et d'Eve sous les ombrages d'Eden. Quant au long duo qui suit\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "110                                DURENDAL\n\n\net remplit toute cette dernière partie, c'est peut-être ce qui aujourd'hui nous\nsatisfait le moins. Par contre, les nombreuses pages proprement pittoresques,\nmalgré la candeur de l'écriture ou plutôt par cette candeur même nous ravis-\nsent, comme les belles images d'une vieille Bible. Que cela reste frais et jeune,\nà côté des tarabiscotages de tant de musiques modernes!\n   M. Ontrop a donné de la Schöpfung une exécution pleine de vie et de\ncouleur. Ce fut une joie d'entendre l'œuvre chantée dans son texte original et\npar des interprètes excellents. Excellente est trop peu dire pour Mme Stronck-\nKappel. Nous avions déjà entendu cette délicieuse cantatrice en 1907, ici\nmême, dans le Requiem de Brahms et l'impressionnant Purgatoire de\n Ryelandt. C'est la simplicité parfaite et le sentiment parfait joints à une voix\nd'une beauté captivante. Le bon ténor Paul Schmedes et le baryton Arthur\nVan Eweyk tinrent de façon remarquable les rôles d'Uriel, de Raphaël et\nd'Adam. Et les chœurs furent, eux aussi, avec l'orchestre, très dignes d'éloge.\n   C'était le vingtième concert de cette société si sympathique qui rivalise avec\ncelle de Tournai pour nous donner des fêtes d'art de haut goût. Vivant,\nfloreant, crescantl\n                                                                        C. M.\n\n\n                             Les Salons d'Art\n\n   Au Musée moderne : Pour l'Art.— Une noble affiche de van de\nWoestijne nous invite; un riant salonnet de Léon Sneyers nous accueille : et\npuis voici l'habituelle phalange des artistes groupés sous l'égide du cercle au\nnom vaillant. Si, comme l'exprime ce titre, leur idéal est unique, nombreux\net divergents sont les chemins qu'ils suivent pour l'atteindre. Il nous est donné\nde rencontrer ici, à côté des œuvres scrupuleuses, molles et sentimentales d'un\nFirmin Baes, celles, frémissantes d'une poésie âpre et saine, d'un jeune\npeintre plein de promesses : Gustave van de Woestijne. Je mentionnais, en\ndébutant, son affiche; la voici reproduite en tête du catalogue et plus char-\nmante encore sous ce minime format. Nous retrouvons d'ailleurs ce même\npaysan courbé sur sa bêche dans un tableau naïf et saisissant : l'homme est\nimmense pour le paysage qui l'entoure; deux coups de sa large pelle suffiraient\nà retourner le petit coin de terre qu'il cultive; et le soir, le labeur terminé, si\nle bêcheur parvient à se glisser sous la porte basse, il aura certes de la peine à\ns'étendre dans sa chaumière. Malgré cela, il travaille avec joie, il songe peut-\nêtre à la moisson future et l'humilité présente lui sourit. Une grande idée se\ndégage de son geste et aucune rhétorique n'en vient altérer la beauté. On ne\ndira pas de van de Woestijne qu'il ne sait pas dessiner lorsqu'on aura vu la\nvénérable tête de l'abbé Hugo Verriest, analysée dans tous ses traits et illu-\nminée d'un doux rayon d'âme. Le clair portrait du petit Joseph se contente\nd'être joyeux, mais une psychologie profonde et juste fait vivre l'admirable\nportrait de Mme v. W., que l'on pourrait qualifier de chef-d'œuvre même si\ncette locution n'était aujourd'hui d'un usage quotidien. Comme elle est belle,\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                            ( C l i c h é de l'Expansion   Belge]\n\n\nFIRMIN BAES            L'Enfant\n (Salon du Cercle \" Pour l'Art \")\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": ""}, {"page_pdf": 142, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                  111\n\n\ncette gravité de la grand'mère flamande. Je songe à une femme de boulanger\nqui, il y aura bientôt cent ans, au petit bourg de Huysse, lorsqu'éclatait un\norage, réunissait tous ses enfants dans la salle commune, allumait deux chan-\ndelles et commençait à haute voix la lecture de l'évangile de Saint-Jean : « Au\ncommencement était le Verbe... » J'évoque ce souvenir devant ce portrait, car\nje trouve dans le visage un peu monastique la ferveur et l'énergie des\npaysannes de Flandre, en même temps que dans toute l'œuvre, je me plais à\ndécouvrir un peu de la sobriété et de la tranquillité auguste de la Mère de\n Wisthler.\n    Valerius de Saedeleer, frère de van de Woestijne par sa sensibilité de pri-\nmitif, célèbre la même Flandre : Horizons pâles vus à travers les branches\nd'un arbre dépouillé, fermes calmes entourées de grands clos recueillis, gerbes\nblondes des froments coupés à la faucille, chevauchées blanches des nuages\nluttant contre le soleil. Tous ces spectacles sont exprimés avec une minutie\nqui n'exclut pas le large style. L'essentiel de chaque paysage apparaît au pre-\nmier coup d'oeil avec une netteté et une pureté lumineuses. De Saedeleer est\nun Brueghel japonisant.\n     Passons à un japonisant plus rutilant et plus chaud : Alfred Verhaeren aime\nles bibelots d'Orient et les étoffes éclatantes. Il compose des symphonies cha-\ntoyantes et triomphales et les accords parfaits de ses tonalités franches ont uns\n vigueur et une justesse entière. Il flotte dans l'intimité de ces natures mortes\n l'indéfinissable odeur des laques et des bois orientaux.\n     La toile de Van Holder : Parfums dans le soir, est une harmonie délicate\net une curieuse étude de lumière. Je lui préfère pourtant un portrait de fillette\n rieuse et mutine et je regrette que le peintre n'ait pas illuminé du même sourire\n le visage — bien grave! — de notre blonde princesse.\n     Binard possède un beau talent d'évocateur; Lynen, un joli humour de con-\n teur; Langaskens, le désir de faire de bonne peinture décorative; Lambert le\n sensuel, des aspirations vers un art plus élevé. Nous retrouverons ce peintre au\n Cercle Artistique.\n     L'art d'Opsomer est toujours en progrès; le peintre de Lierre cherche des\n effets plus immatériels, sans dédaigner le spectacle des quais tranquilles.\n Viérin est plus sévère dans ses Arbres du Littoral. Oleffe n'est peut-être pas\n l'interprète idéal de la grâce féminine, mais ses jeunes filles, si elles ne sont\n pas « jolies, jolies », sont solidement peintes et, une fois de plus, leur créateur\n s'affirme un vrai maître.\n     J'arrive à Laermans : Je ne veux point parler des paysans silencieux et\n obstinés que nous connaissons et admirons, mais il faut s'arrêter longtemps\n devant le Site en Brabant : méandres d'une rivière, ferme basse, arbres\n d'automne dans lesquels on entend chanter \" le vent sauvage de novembre \".\n  Un paysage est un état d'âme, ce paysage est vu par Laermans : c'est tout\n  dire.\n     Peu de sculpture cette année et peu de peinture décorative. Citons un buste\n  de Lagae, quelques œuvres de Braecke, les petits bronzes gracieux de Philippe\n  Wolfers. Et n'oublions pas les toiles de Colmant. Ses deux figures : Ravisse-\n  ment et Regret, sa Pastorale idyllique et le beau décor de ses Jeux folâtres\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "112                                DURENDAL\n\n\ntémoignent du classicisme éclairé de cet artiste. Et il ne faut pas croire que le\ngrand style décoratif soit incompatible avec un réel amour de la nature : on\nne crée pas de décors d'églogue ou d'épopée si l'on n'a regardé avec émotion\nl'œuvre du Suprême Artiste. Et nul plus que Colmant n'a dû laisser son esprit\nvoler vers les horizons bleus.\n                                         #\n\n\n    A u C e r c l e A r t i s t i q u e . — Il convient d'admirer chez Louis-G. Cam-\nbier un bel exemple de volonté. Parvenu à la notoriété dans un genre qu'il\nne croit plus le vrai, il s'est remis, comme un élève docile à se composer une\npalette et un métier solide. Mais ce n'est pas assez d'insister sur la «conscience»\nde ce peintre; il faut reconnaître que le succès de ses efforts s'affirme de jour\nen jour plus heureux. Cambier nous a montré cette année des paysages fran-\nçais qui trahissent une constante recherche de lumière et de vie, des nus\nassez ternes et d'admirables fleurs. Il apparaît véritable virtuose dans la com-\nposition de ses bouquets champêtres. Une gerbe de dahlias, un fond bleu où\nse détache une estampe japonaise, voilà tout le sujet. Mais ces fleurs sont\nétudiées avec la patiente ferveur du coloriste et la gamme des harmonies natu-\nrelles s'impose à l'œil du peintre.\n   Je crois pourtant que ces œuvres ne sont que de brillants exercices et que,\nune fois maître pleinement de son talent, Cambier abordera de plus vastes\nsujets. Il veut, donc il pourra.\n\n  Marc-Henry Meunier a exposé un ensemble très important d'eaux-fortes\nen noir et en couleurs, de gouaches et de crayons. Ce sont les sites pieux\nde Campine, les lointains clairs d'Ardenne et du Grand-Duché, les doux\nvallonnements de Prusse. L'artiste dégage bien de chacun de ces paysages la\npoésie particulière à la contrée. Il sait aussi choisir le point de vue exact,\nposer son chevalet à la bonne place devant une joyeuse cour de ferme, un\narbre courbé sous la rafale, une ruelle délaissée, un mur rose ou bleu. Il\nvoit parfois le mur trop rose ou trop bleu, mais lorsque d'après l'étude faite sur\nnature il compose son eau-forte, il sait presque toujours modérer l'excès de son\npremier mouvement. Marc-Henry Meunier ne veut être qu'aquafortiste. Sa\nmaîtrise s'affirme dans des pages comme : La route qui monte, le chaume\n(Campine), l'orage et tant d'autres qui seraient à retenir.\n\n   Nous savons depuis longtemps que Camille Lambert a de belles quali-\ntés de peintre. Si une grande toile comme l'Heure du Bain est assez déplai-\nsante par son sujet, nul ne contestera à son auteur la parfaite science des\nharmonies joyeuses et une grande sûreté dans le rendu des mouvements. Mais\nLambert chercherait-il une nouvelle voie? Nous avons vu à « Pour l'Art » une\n Vision antique qui est une évocation assez confuse, et Les cloches de Monsal-\nvat, composition fortement inspirée d'un décor du Chant de la cloche que la\nMonnaie monta l'hiver dernier. Et maintenant nous rencontrons la Barque\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                   113\n\n\ndu Troubadour : une jonque légère emportant sur le flot d'argent de volup-\ntueuses jeunes tilles, les voix du poète sans doute. C'est avec joie que nous\nvoyons le beau talent de Lambert s'appliquer à des œuvres de plus noble\nenvergure. Ces premiers essais sont encore assez imparfaits mais laissent\nespérer des réussites prochaines. Quelle finesse aussi dans de petites scènes\nanimées comme : La Foule sur la digue, Devant la mer sur la digue, Après\nla pluie sur la digue! Décidément, j'aime mieux Lambert sur la digue qu'au\nbord des flots où il fait patauger d'équivoques sirènes en maillot groseille.\n\n                                      *****\n\n\n\n\n  Galerie Giroux: Exposition J a k o b Smits. - J'ai entendu parler\nde cet ensemble avec tant de sévérité que je suis prêt à la plus grande indul-\ngence. Il est malheureux de voir avec quelle aménité on juge les plus médiocres\ndes peintres impersonnels qui envahissent les salles du Cercle Artistique. On\ns'ingénie à leur trouver mille talents. (Nos lecteurs nous sauront peut-être gré\nde leur épargner la nomenclature de ces peintres \" consciencieux \"). Mais\nvienne un artiste sincère, une personnalité nettement originale, un Paerels,\nun Jacob Smits, c'est avec parcimonie qu'on lui accorde quelques éloges en\ninsistant sur ses imperfections.\n   Il y en a évidemment dans l'art de Smits. Le contraire serait impossible,\ncar nous sommes en présence d'un infatigable chercheur. Ce n'est pas sans\nraison que l'on nous a montré, à côté d'ceuvres récentes, les tableaux du\nmusée de Bruxelles : Le Symbole de la Campine. Le Père du Condamné. La\ncomparaison nous permet de juger de la courbe régulière que décrit la peinture\nde Jakob Smits. Il « faisait noir », il y a quinze ans. Maintenant, il cherche\n— ce sont ses propres termes — à « faire frais et fort ». Ceux qui regrettent\nson ancienne manière devront attendre quelques années encore avant de porter\nune sentence définitive. Jacob Smits lui-même ne croit pas avoir complète-\nment atteint le but qu'il vise. Et cependant que d'âme et de réalité dans\nsa Mater simplissima, dans ses portraits, dans son Adoration des mages,\nsituée dans la pénombre recueillie d'une étable campinoise. J'avoue être\nmoins ému par ses paysages où je crois voir plus de volonté que de sincérité,\nmais j'admire beaucoup le Christ en Croix, ou plutôt la foule qui entoure ce\nChrist et le ciel tragique sur lequel il se découpe. L'œuvre est largement\nhumaine. Ce sont de vrais paysans, de vraies douleurs qui se groupent au\npied de la croix. Et l'auteur n'a pas craint de nous montrer de vrais gen-\ndarmes en colback, le mousqueton au dos, au lieu de faire garder le Sauveur\npar des pompiers de théâtre.\n                                                            PAUL FIERENS.\n\n\n                            Théâtre du Parc\n  Matinée Francis Jammes. Le public très intelligent, mais peu artiste\ndes matinées littéraires a fait un gros succès au poète d'Orthez qui, croyait-on\n\n                                                                           4\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": " 114                               DURENDAL\n\n\n devait l'ahurir. C'est qu'il y avait dans la salle plusieurs vraies jeunes lilles,\n qui n'ont pas pu ne pas sentir le charme exquis de celui qui créa Clara\n d'Ellebeuse. M. Franz Thys a dit une très agréable conférence, qui réalisait\n ce miracle de mesure de n'être ni pédante, ni fantaisiste, de ne négliger rien\n sans être compacte et d'être charmante en étant sérieuse. On l'a beaucoup\n applaudie. Peut-être M. Thys n'a-t-il pas compris Jammes jusqu'au bout et\n jusqu'au fond: depuis sa conversion il lui échappe, dirait-on, et il n'a pas\n attaché aux Géorgiques chrétiennes l'attention que méritait cette œuvre... On\n a joué ensuite le Poète et sa femme dans de curieux décors inondés de lumière\n crue. Entreprise délicate et difficile qui a réussi à merveille. Les Voix\n furent incarnées par une série de jeunes actrices pleines du souci charmant\nde se désincarner, de s'effacer, de se fondre dans la musique du poème. Et\nles deux acteurs principaux ne furent pas inférieurs à leur tâche. Il nous fut\ndonné rarement d'assister à un aussi parfait spectacle d'art. Malheureuse-\nment entre la conférence et la représentation, il y eut une suite demorceaux de\nJammes récités par ces mêmes Voix, non encore désincarnées. C'est déjà un\npeu choquant de voir dire du Jammes par des actrices en grande toilette,\nsurmontées de panaches ; c'est un peu agaçant d'entendre dire ces poèmes si\nsimples sans simplicité. M. Laumonier a déclamé l'Elégie à Albert Samain sur\nle ton qu'il aurait pris pour déclamer la Grève des Forgerons. Seule\nMlle Lefèvre a été dans la note — jusqu'au moment où elle a ouvert la\nbouche ; elle était entrée sur la scène, simple, enfantine et les yeux baissés\ncomme un poème de l'Église habillée de feuilles.\n\n    Théâtre Belge. Les Prodigues. Les Eaux Mortes.— M. Paul Prist\n (Dieu vous bénisse !) fit jadis défense à Durendal de s'occuper de lui. Désireux\n avant tout de lui être agréable, je me suis rendu à la représentation des\n Prodigues avec la ferme résolution d'admirer tout et de faire un compte rendu\n réparateur des blessures anciennes. Hélas, ma bonne volonté n'y peut rien :\n Le lever de rideau de M. Paul Prist qui précédait la pièce de M lle Duterme\n est de la plus médiocre médiocrité. Il y avait dans son sujet un très beau\n thème à lyrisme : le poète du Sang des Aubes en a fait quelque chose\n d'assez lourd et ennuyeux. Et quels vers ! Des alexandrins rembourrés, chevil-\n lés du plus mauvais romantisme. Du Hugo plat. Des rimes fatiguées d'avoir\n servi, et par-dessus le marché, répétées ; des expressions pompeuses ou Mas-\n ques, là où il aurait fallu desmots vifs et brefs. « Du bœuf... de lagalette...\n Ah! te voilà, foyer sacré... Viens dans ta couche.. Ferme ta bouche! »\n    Mlle Duterme avait donné l'an dernier au Théâtre Belge une pièce très\nremarquable et remarquée : la Maison aux Chimères (le critique théâtral du\nJournal de Bruxelles, rappelant cette œuvre, l'a nommée le Mirage d'or et\nen a fait un lever de rideau — et l'Eventail, journal officiel du Parc, a fait de\nmême. Lequel s'est renseigné chez l'autre ?) On sait la levée de boucliers pro-\nvoquée cette année chez les Pogge de Schaerbeek par la décision du comité de\ndonner une pièce d'un auteur déjà joué. Le comité a bien fait. Pour être\ntrouble par instants, un peu forcé parfois dans son étrangeté, un peu Ibsénien\ndans ses contours, un peu confus dans ses complications, et pas du tout oom-\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                 115\n\n\nposé selon les canons de M. Paul André, le drame de Mlle Duterme est une\nœuvre digne d'estime et d'admiration. Le noir problème de l'hérédité y est\nposé d'une façon neuve et saisissante, l'action en est passionnante et pro-\nfonde, les personnages sont vivants d'une vie individuelle, les caractères, pour\nn'être pas d'une logique extrême, sont d'une vérité qu'il faut préférer à\nla logique. Ajoutons que la langue y est d'une haute qualité, sans ten-\nsion pourtant, ni effort. La personnalité de l'auteur s'affirme une des plus\ncurieuses de notre littérature, et les Eaux Mortes méritaient le très grand\nsuccès qu'on leur fit malgré la figure renfrognée d'un gros paquet de\nconjurés... syndiqués. Il faut ajouter que des décors tout à fait beaux\net une interprétation de premier ordre ont enchanté le public. M. Bosc, notam-\nment, a créé le rôle d'André Raucourt, le plus difficile — parce que le plus\nfuyant de l'œuvre, avec un art parfait, et Mlle Dudicourt, dans un rôle\nfuyant aussi, s'est montrée grande artiste.\n                                                                     P. N.\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "                     Poésie catholique\n   Je crois opportun de reproduire le bel article que voici, où le Bien\nPublic rend hommage à noire œuvre, en ce moment où on parle beau-\ncoup de Renaissance Catholique. Le mouvement qui s'affirme           seulement\nà cette heure en France a été commencé par nos amis du Magasin\nL i t t é r a i r e de Gand. Voilà vingt ans que nous le continuons.    L'idéal\nchrétien a été le nôtre dès le principe, il l'est encore, il le sera  toujours.\nNous n'en n'avons jamais eu d'autre. La glorification de Dieu par la\nBeauté, comme le dit si bien Noël Dubois, telle est la devise de\nDurendal. Ceux qui ont suivi notre œuvre à travers ces vingt ans,\nsavent que nous n'avons pas déchu et que nous ne sommes du reste pas\ndes gens à déchoir.\n   Le catholicisme intégral nous fait un devoir de rechercher la\nBeauté, qui, de son nom réel, s'appelle Dieu tout court, telle est la\ndéclaration que mes amis Henry Carton de Wiart, Pol Demade et moi\nnous avons fièrement inscrite au frontispice du monument à la Beauté\nÉternelle dont nous posions la première pierre en l'an de grâces 1894.\n                                                          HENRY MOELLER.\n\n\n\n\n   Elle est la grande souveraine du jour. On parle d'elle en termes admiratifs\net grandiloquents. En littérature, elle domine tout. Et de très haut. Parmi les\npoètes, il y a les catholiques — et ceux qui ne le sont pas. Le public n'a de\nfaveurs que pour les premiers. Et les autres sont bien près d'être rélégués à\nl'arrière-plan.\n   Morte la poésie de la religiosité! Morte la poésie du vague « espoir en Dieu ».\nLa poésie se fait catholique essentiellement.\n   Nos éducateurs ne devront plus craindre d'aborder les auteurs et les poètes\nmodernes. Ceux-ci ne sont plus des décadents, des déliquescents, des dépri-\nmants, des païens! Non! Ils n'ont plus peur « de nommer Notre-Seigneur »,\ncomme a dit Francis Jammes, un de leurs chefs. Ils glorifient Jésus-Christ et\ncomposent leurs plus belles strophes pour l'exaltation de l'Eucharistie. Ils sont\ndes enfants de chœur qui vivent dans le sanctuaire et qui pratiquent la religion\ncomme la plus humble des dévotes. Ils sont des enfants et des humbles devant\nDieu. Ils sont frères des déshérités que l'orgueil humain rebute. Mais ils lèvent\nleur front auréolé de la grâce divine et sont fiers de marcher au milieu de leurs\nsemblables en proclamant leur Foi et leur désir de vivre en Dieu.\n   Certes, le groupe de ces poètes est beau. Je les aime de toutes mes forces.\n   Parce que leur geste a quelque chose d'audacieux et d'héroïque même, la\nfoule vient à eux en escortant la Gloire.\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                            POÉSIE     CATHOLIQUE                            117\n\n\n    Ils sont les cigales du merveilleux renouveau de catholicisme qui vivifie tous\nles domaines de l'intelligence. Ils sont les cigales du bon Dieu; leurs chants\nsont parfois ravissants et pour cela, la foule les aime. C'est de leur bouche\nqu'elle recevra des cris d'espoir et des prières pour exprimer sa foi.\n    L'intelligence ordinaire ne peut pénétrer les domaines de la science et de la\nphilosophie ; le cœur de l'humanité battra toujours aux accents de la poésie.\n    Et je suis convaincu que la poésie catholique fera beaucoup de bien aux\nâmes de la multitude. Plus que la science et la philosophie, elle sera une force\n sociale qui conduira vers Dieu.\n    Nous pouvons, nous les catholiques, nous réjouir de ce retour à la vie spi-\nrituelle et à Dieu. Nous le devons. Nous devons entourer les poètes catho-\nliques de toute notre sympathie. Et les encourager.\n    Devons-nous les admirer en bloc et les croire supérieurs en tout? Pas\nnécessairement. Les œuvres que nous ont données un Jammes, un Claudel,\nun Le Cardonnel, un Mauriac et tant d'autres sont des œuvres marquantes.\nEt dans la production littéraire de notre temps elles sont les meilleures.\n    La poésie catholique nous donnera beaucoup encore. Nous pouvons l'es-\npérer, sans crainte d'être déçus.\n    Faut-il, d'autre part, ignorer ces poètes ou prononcer leur nom en haussant\n les épaules? Que non! Il est triste de voir certains catholiques des mieux\nintentionnés qui nourrissent à leur égard une hostilité sourde et suspectent\nleur sincérité.\n   Jammes n'a, pour eux, que des balbutiements incompréhensibles et des\nnaïvetés inconcevables! Je les renvoie aux « Georgiques Chrétiennes ». Ils y\nverront — à côté de faiblesses inévitables dans une œuvre de longue haleine\net de facture aussi difficile — des vers qui sont tout simplement merveilleux\net des pensées qui élèvent.\n    Il ne faut point douter de leur sincérité. Elle est évidente. Et surtout ne\ncroyez point que leur christianisme n'est qu'un vernis. Ils sont des poètes qui\nvivent, en tout et partout, en chrétiens convaincus. Les gens qui les entourent\ndiraient qu'ils vont à la messe, communient souvent, sont charitables et font\nmaigre le vendredi...\n   Qu'à leurs côtés, il se range une foule de soi-disant disciples qui font de la\npoésie néo-chrétienne pour satisfaire au courant de la mode, c'est vrai. Mais\nla mode qui s'empare d'un mouvement profond n'en peut altérer la sincérité.\nLe manque de vérité chez ces snobs se fera remarquer bien vite et provoquera\ndu mépris. La contrefaçon n'a jamais prouvé que la valeur du produit imité.\n   Si le public des lecteurs ne réclame plus — en grande partie du moins —\nque de la littérature catholique, tant mieux! Sur cent lecteurs, il y en aura\nquatre vingt-dix-neuf qui sacrifieront au snobisme. Mais il y en aura un qui\nse sentira l'âme meilleure d'avoir vécu avec ces poètes.\n    Et pour qu'une œuvre soit saine, il suffit qu'elle ait fait germer quelques\nbonnes pensées.\n\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "118                                 DURENDAL\n\n\n   L'élan donné, il fallait que de nombreux poètes eussent aussi leurs heures\nde doute, de désespoir même, et achevassent leur conversion, au pied d'un\nautel.\n   Le chemin de Damas s'encombre littéralement!\n   Il y a même des poètes païens — telle la comtesse de Noailles — qui\nsemblent vouloir sortir de leur paganisme et demandent au Seigneur de\nremplir le vide de leur âme.\n   En France, et chez nous, on cite quelques-uns de nos littérateurs qui ne\nsavent pas très bien ce qu'est le christianisme et qui ont trouvé que, seuls, les\ncatholiques étaient les véritables libres-penseurs!\n   Disons-leur froidement qu'ils sont trop catégoriques !\n   En France, les revues catholiques — catholiques sans nuances — naissent\net poussent comme des feuilles. C'est le printemps. Verront-elles l'été ?\nQu'importe !\n   Et toutes y vont de leur Déclaration de Foi, simple parfois, souvent\néloquente, mais toujours sincère et forte.\n   Les Cahiers, que dirige Robert Vallery-Radot, disent :\n   « La vision catholique nous paraît la seule synthèse au-dessus de toutes les\nécoles. »\n   Gaëtan Bernoville, directeur de la revue nouveau-née. les Lettres écrit :\n   « Nous demandons à la jeune littérature catholique de participer à la vertu\nde force du catholicisme et d'en faire entrevoir la beauté profonde, spirituelle,\nrégénératrice. »\n   La toute jeune Pensée Française affirme qu'elle « sera une revue délibé-\nrément et franchement catholique d'inspiration et de tendances ».\n   N'est-ce pas bien tout cela? Ah! les vieux anticléricaux français, Anatole\nFrance en tête, doivent s'en faire de la bile! Si, au moins, ils pouvaient endi-\nguer ce flot montant de catholicisme !\n    C'est un bel acte — et courageux — que celui de nos poètes de France.\nQu'ils lancent leurs déclarations à la face ahurie des sectaires imbéciles !\nQu'ils fondent des revues, où se grouperont fraternellement les jeunes dont\nl'art entier se résume en Dieu ! Il leur fallait des groupements.\n    Oh! certes — et ce n'est point là prophétie — on peut dire que beaucoup\nde leurs jeunes revues tomberont peut-être avec les feuilles de l'automne pro-\nchain.\n    Mais il restera à leurs fondateurs audacieux le souvenir méritant d'un beau\ngeste qui n'aura pas été inutile et l'écho pieux d'un chant clair qui aura semé\n la bonne parole!\n\n\n\n   Le renouveau catholique fleurit chez nous aussi. Mais il y a beau temps\ndéjà qu'il nous donne des fruits. Nous pouvons nous assurer avec fierté — et\nle répéter ailleurs — que nous n'avons pas attendu le réveil de nos voisins\npour former des groupements d'artistes catholiques.\n   Il y a vingt ans et plus que nos aînés ont eu les mêmes gestes héroïques. I1\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                             POESIE    CATHOLIQUE                             119\n\n  suffit de se rappeler les revues qui se sont fondées en se qualifiant de catho-\n  liques.\n     Catholiques de tendances étaient le Magasin Littéraire, le Spectateur\n catholique, le Drapeau, la Lutte. Catholiques encore Durendal et le\n  Catholique.\n     En 1882, le Drapeau s'avançait; et derrière lui, Firmin Van den Bosch,\n  claironnait :\n     « Catholiques nous sommes — franchement, carrément, sans respect\n humain et sans compromissions ».\n     La Lutte avait comme devise : « L'Art pour Dieu ! »\n     En 1897, la Littérature des Étudiants Catholiques de Gand, réunie en\n Congrès, formulait ce vœu :\n     \" I1 est à souhaiter que sans s'interdire toute virtuosité, ils (les jeunes\n catholiques belges) s'occupent de faire servir leurs œuvres à la glorification de\n leurs croyances ».\n    En janvier 1894 paraissait Durendal, prête à sabrer sans relâche. Aux pre-\n mières pages, on lisait :\n     \" Le catholicisme intégral nous fait un devoir de rechercher la\n Beauté, qui, de son nom réel, s'appelle Dieu tout court ».\n    Dans bien d'autres numéros, on parlait en capitales flamboyantes de la glo-\nrification de Dieu par l'exaltation de la Beauté ».\n    J'ai devant les yeux une page superbe de l'abbé Moeller qui fut l'un des fon-\ndateurs de cette revue et qui lui consacre encore toute sa vaillance. Cette\npage, intitulée Noël de l'Artiste, est une très fière déclaration. Et on n'en lan-\n cera point de meilleure après elle.\n    « Viens, artiste chrétien, te jeter à genoux devant cette humble crèche.\nElle contient ton idéal, car Jésus c'est la Beauté-Incarnée...\n    « Car cet enfant est Dieu et Dieu c'est la Beauté, puisque le Beau c'est la\nsplendeur de l'Etre et que Dieu c'est l'Etre dans toute sa splendeur...\n    « A genoux donc, poète chrétien !... Car voici la Beauté. Cette beauté dont\ntu as faim et soif et qui est ton unique pensée durant tous tes jours, l'éternel\nobjet de tes rêves durant toutes tes nuits. Son désir te brûle. Son besoin\nte ronge. Mais tu la cherches en vain en ce monde. La nature elle-même,\nta grande inspiratrice, ne pourrait te la révéler en sa plénitude... »\n    Il plaît de rappeler encore ces deux vers de Jean Casier :\n\n                      Nous vivions en dehors du monde,\n                      Avec le Christ et pour lui seul.\n\n   Voilà des affirmations qu'on ne pourrait vouloir plus nettes, plus coura-\ngeuses.\n   Ce n'est pas chez nous qu'on a eu peur « de nommer Notre-Seigneur ».\nCe n'est point chez nous qu'il faut encore grouper les forces vives des artistes\ncatholiques.\n   Nos prédécesseurs nous ont ouvert la voie. Et puisqu'ils sont encore debout\net toujours prêts à partir vers des conquêtes nouvelles, c'est à côté d'eux que\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": "120                               DURENDAL\n\n\n nous devons prendre place. Ils nous donneront les leçons de leur expé-\nrience ; nous leur apporterons les enthousiasmes de notre jeunesse.\n    Nous n'avons plus besoin de déclarations enflammées. Les coups de feu\n héroïques ne doivent plus se faire entendre.\n    Mais il faut des œuvres. Elles ne seront jamais assez nombreuses. Des\n œuvres profondément empreintes de la loi, de l'amour, de l'énergie, de toute\n l'essence de la religion catholique. Des œuvres qui en célèbrent toute la gloire.\n Ces œuvres seront des fruits.\n    Et les poètes catholiques, que Dieu a gratifiés du Don, feront grande et belle\nbesogne si avant tout — mais avant tout ! — ils conforment leur vie à leur\nidéal.\n    Qu'ils se redisent les paroles énergiques de la déclaration des « Lettres » :\n    « Soyons catholiques à fond et nous n'aurons pas besoin de faire du catho-\nlicisme \" ex professo \" ; il nous suffira de parler et de vivre ; nous suerons\nle catholicisme par tous les pores ; nous n'aurons pas à chercher une formule\nd'art chrétien ; notre art sera naturellement chrétien ».\n    Vivre en Dieu ! voilà la puissante et permanente déclaration de l'artiste\nchrétien.\n                                                              Noiir. D U B O I S .\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                         LES LIVRES\n\n         LITTÉRATURE :\n L ' A m e d u P u r g a t o i r e , par PIERRE NOTHOMB. — (Bruxelles Lamertin.)\n    Tout entière créée pour Dieu seul, l'âme en état de grâce au sortir de ce\n monde prend d'instinct son élan vers l'unique objet de tout son être, mais\n si elle n'est pas absolument pure, elle est repoussée à l'instant même, brus-\n quement, par une force invincible qui la paralyse absolument et l'empri-\n sonne loin de son Dieu dans un lieu d'expiation dont elle ne sortira qu'après\navoir été entièrement purifiée au creuset des plus cuisantes douleurs. Dans\ncette vie, où notre âme est rivée au corps, il ne nous est guère possible de\n nous rendre exactement compte de cette impression d'angoisse atroce qui\n martyrise l'âme privée de la vue de Dieu. Pierre Nothomb nous semble avoir\n vaincu la difficulté. Il a vraiment réussi à nous faire en quelque sorte éprou-\n ver à nous-même cet état de gêne inénarrable de l'âme cloîtrée dans le purga-\ntoire. Il semble qu'on souffre avec elle! Il a rendu aussi habilement et aussi\n poétiquement qu'il est possible cet état anormal, troublant, affolant de l'être\nécarté inexorablement de l'objet primordial de ses aspirations les plus essen-\ntielles. « La même verve et puissance que met Rubens à tordre une ronde\nde danseurs dans une kermesse, Pierre Nothomb l'emploie à bousculer et\nrouler terriblement cette âme sous les vagues du feu, du soufre, des remords,\njusqu'au moment que l'ange fonde sur elle, la saisisse dans sa serre et la\njette tremblante dans la vie divine. »\n\n\n                   Et je sens que tout en moi change\n                   Et que je m'affranchis des formes et du temps.\n                                Et que dans un instant\n                                           Cet ange\n               Qui m'emporte à travers le grand ciel éclatant\n                    Va ouvrir ses deux bras dans l'espace suprême\n                          Et que de mon propre élan\n                          Je vais aller, léger, tremblant\n                          Vivre en Dieu même.\n\n\n   Les paroles précédant cette citation sont de l'Amitié de France, la revue de\nnotre ami G. Dumesnil. Il me parait intéressant d'en rapprocher l'apprécia-\ntion émise par G. Eekhoud dans le Mercure de France : «Pierre Nothomb nous\ndonne cette fois un volume de vers graves d'évocation terrifiante, d'un\nlyrisme, angoissé et pantelant, intitulé L'âme du purgatoire. Je l'ai lu avec une\nréelle émotion et je regrette même de n'avoir pas la place pour en parler plus\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": "122                                     DURENDAL\n\n\nlonguement et en dire tout le bien que j ' e n p e n s e . D e p u i s certaines pièces\nde M a d a m e Desbordes-Valmore, je n'avais même plus rencontré d'accents\npareils.\n                                                                                 H . M.\n\n\n L ' â m e d e N a p o l é o n , par L É O N BLOY. — (Paris, Mercure de F r a n c e . )\n    J o s e p h de Maistre, d a n s une lettre à M. le comte d'Avray, datée d e Saint-\n Pétersbourg (24 juillet 1807), dit ceci :\n    « B o n a p a r t e fait écrire d a n s ses papiers qu'il est l'envoyé de Dieu. Rien\nn'est plus vrai, M. le Comte : B o n a p a r t e vient directement du ciel... comme\nla foudre... »\n    L e présent livre, du terrible p a m p h l é t a i r e qu'est Léon Bloy, n'est que la\nparaphrase, en u n style fulgurant, c o m m e un faisceau d'éclairs, de cette\npensée de Joseph de Maistre. C'est à la lueur de cette surnaturelle lumière\nque l'auteur j u g e l'œuvre et l'âme de Bonaparte. « A u c u n autre que lui-même\n(Napoléon) n ' a pu savoir ni conjecturer sans témérité, lit-on dans l'introduc-\ntion, ce qu'il mit de sa volonté p r o p r e dans les actions magnifiques ou\neffrayantes exigées par une Volonté supérieure à laquelle il ne fallait pas déso-\nbéir ». P o u r qui connaît la belle audace intellectuelle de Léon Bloy, et l'ai-\nsance avec laquelle ce formidable regardeur-dans-les-abîmes s'aventure sur\nles sommets de la pensée ou dans ses profondeurs, rien dans ce livre n'éton-\nnera, ni dans les vues, ni dans les dissections morales, ni m ê m e d a n s les\ninjustices de cet entrepreneur de démolitions, comme il s'est jadis qualifié\nlui-même. On peut ne pas aimer Léon Bloy, ni la façon parfois sommaire de\nses jugements et de ses exécutions; il y aurait, certes, beaucoup à reprendre\nd a n s cette œuvre qui tient vraiment trop peu de compte du libre arbitre ou\nde la spontanéité du g é n i e ; mais telle qu'elle apparaît, en ce livre profond et\nvaste, systématique et injuste, magnifiquement partial en maintes pages,\nl'Ame de Napoléon d o n n e le frisson, le vertige et nous emporte avec elle au\nbord du mystère, d a n s le voisinage de l'Infini, en u n mot, elle force à\np e n s e r ; et l'œuvre nous emporte très loin et très haul ; au-dessus de toute la\nlittérature napoléonienne. Léon Bloy allume un arc-en-ciel divin, aussi lumi-\nneux que la colonne qui éclairait Israël la nuit, dans ce chaos de faits, de\ndates et d'anecdotes, remué sans profit pour nous et sans gloire p o u r l'homme\nprovidentiel, par tous les Masson et les sous-Masson de la petite et mesquine\nhistoire du G r a n d E m p i r e .\n                                                                        POL DEMADE.\n    S a i n t A u g u s t i n , par M. L o u i s B e r t r a n d . — (Paris, Arthème Fayart).\nJ'ai indiqué, au cours d'un\" article que publia le Journal de                        Bruxelles,\nl'actualité é t o n n a n t e du livre de M. Louis B e r t r a n d . Cela reste l'impression\nqui domine nos souvenirs. L e jeune rhéteur de T h a g a s t e nous apparaît\nvraiment comme un jeune h o m m e de notre temps, environné des m ê m e s\ntentations intellectuelles, sollicité par les m ê m e s mirages, et passionné de\nbeauté. Nous avons fait des Confessions notre nourriture; ce livre prolonge\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "                                  LES LIVRES                                  123\n\n\nles Confessions, et les éclaire, et les ramène par instant à leur véritable aspect.\nCelui qui exalta, en de si brûlantes pages, le charme méditerranéen, devait\nmieux que tout autre évoquer dans son cadre le grand évêque africain.\nLes paysages saisissants que peint M. Louis Bertrand sont bien ceux qui\nvirent grandir, naître et mourir cet apôtre de l'unité de la foi.\n   Et voilà les vies de saints bienfaisantes, si proches de nous, si vraies dans\nleurs détails humains. Elle semble enfin périmée tout à fait cette conception\nde l'hagiographie, qui ne tolérait que la fadeur, l'admiration sans ombre, et\nqui n'eût pas permis de rappeler que les saints étaient des hommes. Sainte\nMonique, a-t-on dit, sort de ce livre nouveau, diminuée. Mais non! parce\nque toute la vie de Monique ne se résume pas dans le tableau d'Ary Scheffer,\nelle n'est pas rapetissée. L'extase est le point culminant d'une vie, et non\npas son habituelle texture. L'hypocrisie a été jusqu'ici la marque dominante\ndes livres consacrés aux saints. M. Bertrand se révèle aujourd'hui l'un des\nmaîtres de la nouvelle hagiographie.                                      P . N.\n\nAlbert DADZAT, La défense de la langue française. — (Paris,\n   A. Colin, 1912, 311 p., 3 fr. 50.)\n   Joachim du Bellay composa une Défense et illustration de la langue française\npour engager ses compatriotes à écrire en leur langue des œuvres pareilles\naux œuvres grecques et latines. M. Dauzat « défend » à son tour la langue\nfrançaise ; les ennemis ont changé, la polémique aussi. L'ennemi du français,\nen 1549, c'était le latin, la seule langue digne de haute littérature, selon les\nécoliers limousins. Pour réfuter les latineurs, du Bellay traduisit en français\nles arguments italiens de Sperone Speroni en faveur de la langue vulgaire.\n M. Dauzat rencontre des ennemis intérieurs et des ennemis extérieurs de la\nlangue française. Le pire ennemi du dedans, c'est l'argot. L'ennemi du\ndehors, ce serait l'esperanto, si vraiment il y avait péril...\n   Que faire contre l'argot? Les mots des palefreniers anglais, des jockeys et\ndes bookmakers pénètrent dans les lycées de Paris, dans les journaux, dans\nles salons. Comment réagir ? Par l'enseignement intense du français. Jetons\nle grec par-dessus bord, mais sauvons le français. Donnons plus d'heures de\nfrançais, et faisons lire plus de bons livres. M. Anglade, professeur à l'Uni-\nversité de Toulouse, a résumé les desiderata de ses collègues : « On a peine\nà croire, écrit-il, qu'il y a encore en France des établissements d'enseigne-\nment supérieur d'où sortent des licenciés et des «diplômés d'études» qui\nignorent les éléments de l'histoire de leur langue ». M. Anglade fait remar-\nquer que « cet enseignement est beaucoup mieux organisé en Allemagne\nqu'en France, et il insiste pour qu'il soit institué dans toutes nos Universités »\n(P. 75-76).\n   Et l'esperanto ? La multiplication des relations internationales fait plus\nvivement sentir le besoin de langues universelles. Les langues artificielles\nse suivent, se ressemblent et succombent faute de mères qui les parlent aux\nenfants et de professeurs qui les parlent aux écoliers. Il n'est qu'une solution:\nc'est la conservation des trois langues mondiales, c'est-à-dire des trois\nlangues parlées par cinquante, quatre-vingts ou cent cinquante millions\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "124                                  DURENDAL\n\n\nd'hommes blancs, servies par des b u d g e t s nationaux de plus de cinq\nmilliards, entendues dans les universités par plus de q u a r a n t e mille étu-\ndiants, enseignées d a n s les collèges et les écoles Berlitz des deux m o n d e s .\nCes trois langues mondiales sont, c o m m e chacun sait, le français, l'allemand\net l'anglais.\n   L a Belgique, qui est au carrefour des trois civilisations, devrait être la\nterre d'expérience de la pédagogie future; il faudrait que tous nos rhétori-\nciens aient appris p e n d a n t plusieurs heures par semaine les trois langues\nqu'emploie l'humanité supérieure d'aujourd'hui, et non plus seulement les\ndeux langues qu'employait l'humanité supérieure il y a deux mille ans. Voilà\nl'une des nombreuses réflexions qu'on fera en lisant ce que dit M. Dauzat de\n« la crise de la culture française », de « la politesse d u langage », de « la\nlangue internationale ».\n                                                                 ALBERT     COUNSON.\n\n\n\n       MUSIQUE:\n\nNotes sur la Chanson populaire en Belgique, par                                 ERNEST\n    CLOSSON. — (Schott, Bruxelles.)\n    L'érudition contemporaine montre une préférence très accentuée à cultiver\nle détail, à composer sur un sujet quelconque des livres à la vérilé très com-\nplets, mais en revanche très compacts aussi, dont plusieurs volumes de texte\nserré ne suffisent point à épuiser la matière et dont, précisément à cause de\ncette s u r a b o n d a n c e , la lecture est souvent fort difficile. Ainsi nous avons eu\ndans l'ordre historique les magistrales études d'un T a i n e , d'un Sorel, d'un\nVandal, d a n s la critique d'art, pour ne citer q u ' u n exemple, le Mozart de\nW y z e w a , également d'une science et d'une érudition étonnantes. J a d i s la\nmanière de traiter un sujet était plus synthétique et plus serrée. Les grands\nlivres du passé ne procédaient point par voie d'analyse et, sans se complaire\nd a n s les considérations m e n u e s et subsidiaires, on les voyait se dessiner en\ntouches larges, s'affirmer en intuitions géniales, affectionnant surtout les\nvastes perspectives. T e l s le Discours de Bossuet sur l'Histoire Universelle,\nles Réflexions de Montesquieu sur la grandeur et la décadence des R o m a i n s .\n    E n cette remarque préliminaire qu'on veuille bien voir moins u n e criti-\nque visant les procédés actuels des savants que l'indication de l'un des\nmotifs pour lesquels n o u s apprécions le fort intéressant travail de M. Ernest\nClosson sur la Chanson populaire en Belgique. Voilà certes un domaine très\nspécial, relevant tout à fait de l'érudition, et sur lequel il a écrit une étude\naussi solide que concise. M. Closson condense son sujet en quelque\nquatre-vingts pages et, d a n s ces limites, il arrive à donner une idée très\nsuffisante et en même temps très complète de l'état de la question. Il com-\npare la chanson populaire flamande et la chanson populaire wallonne, fait\njaillir de cet examen leurs caractères respectifs et leurs différences, les étu-\ndie d'abord au point de vue du texte, ensuite de la mélodie, éclaire de vues\n personnelles et perspicaces la question très complexe de l'origine du\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                                 LES LIVRES                                 125\n\n\n\nfolklore et de ce qui, essentiellement, le constitue. M. Closson appar-\ntient au nombre malheureusement trop restreint des écrivains qui possèdent\nà fond la matière dont ils parlent et qui, sans vain étalage d'une érudition\nencombrante, savent en peu de mots vous apprendre beaucoup de choses.\n                                                     GEORGES DE GOLESCO.\n\n\nHistoire de la            musique des origines à la mort de\n    B e e t h o v e n , vol. I, par J. COMBARIEU. — (Paris, Armand Colin.)\n   M. Combarieu est une des personnalités les plus en vue et les plus juste-\nment considérées de la musicologie française contemporaine. L'ouvrage qu'il\nvient de nous donner répond à ce que l'on pouvait attendre de l'auteur et ne\nfera que consacrer sa réputation. Sous une forme élégante et claire, il résume\nl'ensemble des connaissances actuelles sur l'histoire de la musique depuis les\norigines jusqu'au XVI e siècle, sans omettre le résultat des recherches les plus\nrécentes.\n   Au sujet de l'origine toujours controversée de la musique, M. Combarieu\npart de l'incantation magique. C'est une thèse qu'il avait déjà soutenue, très\nsoutenable d'ailleurs, mais bien absolue tout de même, et ne laissant pas\nassez de place à cet autre facteur dont l'intervention ici dut être souveraine :\nl'utilité (rythmes, appels instrumentaux, vocaux, etc.).\n                                                                     E. C L .\n\n      LIVRES DART :\n\nA m s t e r d a m e t H a r l e m , par M. Louis DUMONT-WILDEN. — (Paris,\n   Laurens. [Les pilles d'art célèbres]).\n   L'auteur de cette monographie pleine de netteté et de charme transcrit\ndans son Avant-propos ces lignes de Fromentin :\n   « Le portrait des hommes et des lieux, des mœurs bourgeoises, des places,\ndes rues, des campagnes, de la mer et du ciel, tel devait être, réduit à ses\néléments primitifs, le programme suivi par l'école hollandaise, et tel il fut\ndepuis le premier jour jusqu'à son déclin ». « Rien de plus juste, continue\nM. Dumont-Wilden, et... le rare mérite de ce porlrait, c'est sa fidélité, son\nhonnêteté, sa parfaite ressemblance. Mais comment apprécier vraiment\npersonnellement cette ressemblance si on ne compare pas la copie à l'ori-\nginal? L'original existe-t-il encore?...»\n   Le livre de M. Dumont-Wilden répond à cette question. Et la réponse est\naffirmative. Toutes les pages de l'étude précise et nuancée, riche d'observa-\ntions fines et heureuses, que nous donne ainsi l'excellent écrivain nous\nmontrent par le rapprochement incessant de la Hollande du passé dans son\nhistoire et dans son art, et de la Hollande d'aujourd'hui, que la physionomie\nmorale du peuple qui habite ce pays n'a guère changé et que les caractéris-\ntiques que ses grands artistes ont rendues manifestes dans leurs ouvrages\nsont encore les siennes.\n                                                           ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": "                           Notules\nL a L i b r e E s t h é t i q u e (Salon de 1914).\n   Le Salon de la Libre Esthétique vient de s'ouvrir dans les salles du Musée\nde peinture moderne. Il comprend une exposition rétrospective du\npeintre Dario de Regoyos, dont le souvenir est resté si sympathique à\nBruxelles. Pour honorer sa mémoire, la Libre Esthétique a groupé autour\nde ses œuvres celles des artistes espagnols qui furent ses amis et ses frères\nd'armes: MM. Zuloaga, J. de Echevarria, H. Anglada Camarasa, José et\nRamiro Arrue Ramon Pichot, Ricado Canals, Juan de la Pena, S. Rusinol,\nJ. Mir, P . Durrio de Madron, etc.\n   La participation des artistes belges est, cette année, particulièrement\nnombreuse au Salon de la Libre Esthétique. M. Ensor, dont l'influence\ndomine la nouvelle génération, y est représenté par une de ses toiles les\nplus caractéristiques, ainsi que MM. Oleffe, Schlobach, Combaz, Rassen-\nfosse. L'orientation de la jeune école est précisée par des tableaux et\nesquisses de MM. J. Brusselmans. Mme Juliette Cambier, MM. Ph. Cockx,\nJ. Frison, R. Hynckes, J. Le Mayeur, M. Maertens, W. Paerels, L. Théve-\nnet, L. Van der Zwaelmen, G. Van de Woestyne, F. Verhaegen, F . Ver-\nheyden et Rik Wouters.\n   Des sculptures de MM. P . Du Bois, J. Gaspar, M. d'Haveloose, G. Petit\net M. Wolfers, des reliures de Mmes Molitor complètent avec l'exposition\nrétrospective de Dario de Regayos et la participation espagnole dont nous\navons parlé, cet intéressant ensemble.\n   L'intérêt des auditions musicales de la Libre Esthétique, fixées aux mar-\ndis 10, 17, 24 et 31 mars, ne le cédera en rien à celui du Salon de peinture\net de sculpture. Consacrées aux œuvres nouvelles et en grande partie iné-\ndites, elles auront pour principaux interprètes M me Berthe Albert, Rosy\nHahn, E. Fonariova etMarie-Anne Weber, cantatrices ; M11e Blanche Selva,\nGeorgette Guller, Madeleine Stévart, MM. Emile Bosquet et Charles Schar-\nrès, pianistes ; M. Crickboom, violoniste ; le Quatuor Defauw ; le Quatuor\nZimmer ; les compositeurs Darius Milhaud ; Davey Murray, Poldowsky,etc.\n   Le Salon de la Libre Esthétique sera ouvert tous les jours (Musée de pein-\nture moderne, place du Musée), y compris le dimanche, de 10 à 5 h. Entrée :\nun franc. Auditions musicales les mardis, à 2 1/2 h.\n\n\n   L e s a m i s d e l a m é d a i l l e . — La section hollandaise et la section\nbelge de la Société hollandaise belge des amis de la médaille d'art ont tenu\nleurs séances annuelles à La Haye en décembre, et à Bruxelles en janvier\nderniers. Les journaux de Belgique, de Hollande et de France ont déjà\ndepuis longtemps publié les comptes rendus de ces assemblées; nous nous\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "                                         NOTULES                                         127\n\nb o r n e r o n s d o n c à rappeler ici que la Société a décidé que le concours qu'elle\nouvre tous les trois ans, entre les artistes-médailleurs belges et hollandais\nâgés de moins de 30 ans, a u r a lieu en 1914. Il sera clôturé le 1er octobre. L e s\nprix seront de 700, 200 et 100 francs et une somme de 200 francs est, de plus,\nmise à la disposition du jury pour les majorer, s'il y a lieu.\n    Ce j u r y est composé de M M . Alphonse de W i t t e , vice-président de la\nSociété royale de n u m i s m a t i q u e de Belgique, president; A. O. Van Kerkwyk,\nconservateur du Cabinet royal des médailles de L a H a y e , secrétaire;\nJ h r . N . - W . Snoeck, président de la Société royale néerlandaise de n u m i s -\nm a t i q u e ; G. Devreese, statuaire à Bruxelles; F . - E . Jellsema, statuaire à\nLa H a y e ; et Ch. Dupriez, expert en médailles à Bruxelles, membres.\n    P o u r tous les renseignements, s'adresser au Président, 55, rue du T r ô n e ,\nà Bruxelles.\n\n    Le Concours annuel de Littérature spiritualiste est\nouvert pour la quatrième fois depuis la fondation en 1911 d u prix Claire\nVirenque. Cette initiative a été imitée par d'autres donateurs et l'association\ndispose pour 1914 de six prix de 500 francs. Les conditions du C o n c o u r s\nont été brillamment remplies par les ouvrages couronnés les années précé-\nd e n t e s ; elles consistent d a n s l'alliance du beau et du bien, du charme littéraire\net de la pureté morale. Sont a d m i s à concourir : les ouvrages imprimés,\nrecueils d e poésies, poèmes, r o m a n s , a n i m é s de cet esprit. Les œuvres pré-\nsentées a u Concours doivent être adressées en triple exemplaire à M. Charles\nde POMAIROLS, 53, rue S a i n t - D o m i n i q u e , à P a r i s , avant le 15 mars 1914.\n\n\n   Société J.-S. Bach,             sous la direction de M . A l b e r t Z i m m e r . Deux\nauditions de L a Passion selon St. Mathieu de J.-S. Bach.\nOratorio pour soli, c h œ u r s et orchestre: Samedi 21 m a r s , à 8 h. 1/2 du soir.\nD i m a n c h e 22 mars, à 3 heures, à la S a l l e P a t r i a , rue du Marais, Bruxelles.\n   P R I X DES PLACES : L o g e de 4 places, 3 0 fr. ; Stalle, 6 fr. ; Balcon, 5 fr. ;\nGalerie, 3 frarcs.\n   L o c a t i o n : Maison B r e i t k o p f & H a e r t e l , 68, rue Coudenberg, Bruxelles.\nBureaux ouverts de 9 h. à midi et de 2 à 6 h. — T é l é p h o n e A 2 4 0 9 .\n\nSociété des Concerts de Musique Sacrée d'Anvers.\n   D i m a n c h e 2 9 m a r s 1 9 1 4 , à 3 heures, aura lieu à Anvers, en la G r a n d e\nSalle de la Société Royale d ' H a r m o n i e (rue d'Arenberg),sous la direction de\n M. Lod. O N T R O P , et par les soins de la Société des Concerts de Musique\nSacrée, l'exécution d ' E L I A S , oratorio pour soli, c h œ u r , orgue et orches-\ntre de F . M e n d e l s s o h n .\n   PRIX DES PLACES: Place réservée (numérotée) 6 fr. ; P r e m i è r e 4 fr. ;\nSeconde (galeries-bas-côtés) 3 fr.; Troisième (galeries-étages) 2 fr.\n   Samedi 28 mars, à 4 1/12 h. : RÉPÉTITION GÉNÉRALE. — Billet d'entrée: 2 fr.\n   S'adresser pour tous renseignements à M. Jules BOELAERTS, 11, Marché St.\nJacques, à Anvers.\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "Î28                               DURENDAL\n\n\n   Accusé de réception :\n   A R T : Storia dell'arte italiana, vol. VII. La pittura del quatroceuto, Parte\n2d par ADOLFO V E N T U R I . Vol. illustré (Milano, Ulrico Hoepli, Editore).—\nPuvis de Chavannes, par RENÉ JEAN, vol. illustré (Paris, Alcan). — Holbein,\npar EMMANUEL F O U G E R A T , vol. illustré (idem). — Léonard Limosin et les\némailleurs français, par PIERRE L.WEDAN, vol. illustré (Paris, Laurens). —\nLes peintres modernes : le paysage, par JOHN RUSKIN, traduction et anno-\ntations de E. Cammaerts, vol. illustré (idem). — La cathédrale de Chartres,\npar ALPHONSE GERMAIN (Paris, Bloud et Gay).\n\n  MUSIQUE : L'ésotérisme de Parsifal, par LOTUS PÉRALTÉ (Paris,\nPerrin). — Les créateurs de l'opéra comique français, par GEORGES\nCUCUEL (Paris, Alcan).\n\n  POESIE : A la dérive, par ROBERT DE ROSOZ (Paris, Crés). — L'art\nhéroïque, par EDOUARD GUERBER (idem).\n\n   RELIGION : Les confessions d'un converti, par ROBERT HUGH BENSON,\ntraduction de Théod. de Wyzewa (Paris, Perrin). — La liturgie catholique.\nEssai de synthèse, par DOM FESTUG1ÈRE (abbaye de Maredsous).— Les vertus\nthéologales : La Foi, L'Espérance, La Charité, par A. D. SERTILLANGES,\nanthologies, 3 vol. illustrés (Paris, Laurens).\n\n   ROMAN : Les demoiselles Bertram, par PAUL ACKER (Paris, Plon). —\nL'éveil, par MAURICE DEROUZE(idem). — Le roman de Claude d'Antioche,\npar ALBERT GAYET (idem). — Faiseurs d'anges gardiens, par PAUL BONA\n(Paris, Perrin).\n\n  T H E A T R E : Sainte Godeleine, par MM. LORYNIER et DlJMESNIL\n(Paris, Jouve). — L'enfant des Flandres, par HENRI LIEBRECHT (Bruxelles,\nAssociation des écrivains belges). — La Druidesse, par EDOUARD SCHURE\n(Paris, Perrin).\n\n   VARIA : La Finlande, par JULES LECLERCQ., vol. illust. (Paris, Plon). —\nAu pays des volcans mortsy par ANTOINE VlCARD (Paris, Pavot). — La\nscietice occulte, par RUDOLF S T E I N E R . Traduction de JULES S.AUERWEIN\n(Paris, Perrin). — L'union dans la famille, dans la patrie, dans l'humanité\net au delà. Entretiens positivistes, par ANTOINE BAUMANN (idem).\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": ""}, {"page_pdf": 161, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 2, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1914-02", "signet_source": "Vingt-et-unième année - N°2 - Février 1914 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée ni de table annuelle (volume interrompu en juillet 1914). Indices internes : la Libre Esthétique « vient de s'ouvrir » (Salon de 1914, Notules) ; la Chronique annonce la Création d'Haydn à Anvers pour « les 21-22 mars prochains » ; Quatrième concert populaire, exposition Jakob Smits et cercle Pour l'Art à Bruxelles. Mois (février, éventuellement début mars) et numéro déduits de la place dans le volume, non vérifiés.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}