{"numero_id": "ulb-durendal-1914-livraison04", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison04-001", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 177, "page_fin": 178, "titre_corps": "Pâques rayonnantes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "René Germane", "ancre_debut": "Pâques rayonnantes      Mon Dieu, vous avez fait d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 224, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 1782, "texte": "Pâques rayonnantes\n     Mon Dieu, vous avez fait des Pâques            rayonnantes...\n     Dans le mystère de l'aube pieuse, mon âme a tressailli d'en-\ntendre     s'infiniser\n     L'harmonieux      éveil des cloches\n     Qui clamaient des alléluias      sonores.\n     Oh ! les alléluias de ce matin divin !\n     Ils tremblaient comme des ailes et s'essoraient de l'humble tour\ndes hameaux vers la flèche des         cathédrales,\n     Des collines vers les montagnes.\n     Comme des ailes, en ascension         triomphale,\n      Jusqu'au trône céleste, où vous régnez. 6 Vainqueur de la\nmort!\n     Mon Dieu, uous avez fait des Pâques rayonnantes !\n                                *\n                               * *\n     Parmi la foule des humbles qui vous adorent.\n     Je me suis agenouillé dévotement pour vous confier mon âme\njusque dans      l'éternité.\n     Je me suis nourri de votre corps...\n     Et soudain j'ai senti mon cœur\n     Battre comme une cloche exultante qui sonnerait l'alleluia de\nla    résurrection.\n     Pourquoi mon cœur n'a-t-il point reçu des ailes pour s'envoler,\ncomme les cloches, dans l'azur des pays     merveilleux?...\n                               *\n                              * *\n      Je suis sorti dans le printemps,\n      Parmi les lilas frais et pâles,\n      Parmi leurs senteurs     caressantes...\n      Dans le brin d'herbe qui croit — le brin d'herbe est encore si\nfaible! — on pressent la maturité          de l'épi qui s'enivrera des\nrythmes de la brise.\n      J'ai vu des vignes en feuilles — les feuilles naissantes sont si\nfrêles! — Et parmi les feuilles s'élabore déjà la grappe que le soleil\nrendra lourde et glorieuse.\n      Mon Dieu, vous avez fait des Pâques        rayonnantes!\n\n                                *\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 989, "texte": "178                           DURENDAL\n\n\n           Les hommes que j'ai rencontrés avaient dans leurs regards la\n      sérénité du ciel.\n           Les femmes recueillaient  sur leurs lèvres tous les sourires\n      épars dans l'air.\n           Les passants écoutaient dans la chanson des cloches\n           La chanson du bonheur qui appelait leurs âmes.\n           Mon Dieu, vous avez fait des Pâques     rayonnantes!\n\n                                   *\n                                  * *\n\n          Mais les lilas se faneront\n          Et les cloches tairont leurs antiennes     pascales.\n          Nous savourons la joie du monde après l'amertume des larmes,\n          La beauté des aubes en fleur après la tristesse des temps\n      sombres.\n          Nous sommes pauvres et bornés,        Seigneur.\n          Mais il vous appartient de perpétuer en nos âmes\n          Le miracle divin des Pâques       rayonnantes!\n\n                                                   RENÉ GERMANE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison04-002", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 179, "page_fin": 185, "titre_corps": "Les Béatitudes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Les Béatitudes                         Au q u a t r i è m e concert du", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 226, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 2239, "texte": "Les Béatitudes\n\n                       Au q u a t r i è m e concert du Conservatoire, les Béa-\n                        titudes de César F r a n c k ont été entendues pour\n                        la première fois à Bruxelles dans leur version\n                        intégrale. Comme nous le disions récemment\n                        pour Parsifal, cette interprétation des Béati-\n                        tudes marque aussi une date. César Franck ne\n                        fut pas seulement un des plus admirables musi-\n                        ciens qui aient existé. 11 faut voir également\nen lui une des figures les plus nobles, les plus touchantes, les\nplus complètement s y m p a t h i q u e s qui soient dignes de prendre\nplace au P a n t h é o n de l'Art. Vincent d ' I n d y en a retracé les\ntraits dans un livre ému et éloquent présent à toutes les\nmémoires. Aussi n'est-ce point notre dessein de recommencer\ncet éloge du Maître écrit par le Disciple. César Franck fut le\nmodeste par excellence. Confiné dans l'ombre des travaux du\nprofessorat, il y voua toutes les énergies de son être. Ce labeur\nne demeura certes pas infécond, car il nous donna cette vivante\net glorieuse école franco-belge qu'illustrèrent les Chausson, les\nd ' I n d y , les Duparc, les Lekeu. Si, du reste, César Franck com-\nposa, ce ne fut point pour la gloire, mais stimulé par le culte\npassionné de son art, obéissant ainsi à l'instinctive, à l'irrésis-\ntible nécessité de transcrire et de fixer les fières inspira-\ntions qui hantaient sa pensée et faisaient palpiter son âme.\nAdmiré seulement par un nombre restreint de quelques artistes\nintuitifs, W a g n e r fut durant toute son existence contesté,\na t t a q u é , enveloppé dans un réseau de jalousies et de haines.\nApprécié pour ainsi dire u n i q u e m e n t par le groupe aimant de\nses disciples, César Franck, lui, resta toute sa vie presque\nc o m p l è t e m e n t ignoré. De ces deux destins, lequel fut le plus\ndoux, lequel le plus a m e r ? L e cœur se serre lorsqu'on pense\nque ces chères Béatitudes, ce rêve de toute une existence, rêve\nsur lequel son regard d'artiste candide, extasié et confiant\nd e m e u r a incessamment fixé, ne furent exécutées pour la première\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2467, "texte": "180                            DURENDAL\n\n\n fois à Paris qu'un an après sa mort. Maintenant il n'est pas de\n concert où ne figure quelque œuvre du noble musicien et tous,\n nous saluons avec vénération la mémoire de ce généreux et\n vaillant pionnier de l'Idéal.\n    Il en fut du reste pour lui comme pour Wagner. L e u r mort\n semble avoir soulevé un voile et leur nom a grandi soudaine-\n ment, s'auréolant d'un lustre incomparable que d'ordinaire seul\n le recul du Passé est apte à conférer aux personnalités les plus\ncélèbres de l'Art, de la Poésie ou de l'Histoire.\n    Comparaison n'est pas raison, dit le vieil adage qui notam-\n ment en matière de critique se prête à de très légitimes appli-\ncations. Cependant, puisque par deux fois les noms de F r a n c k\net de W a g n e r se sont trouvés en ces lignes proches l'un de\nl'autre, nous dirons que si leurs arts respectifs se sont dévelop-\npés en des directions et sous des formes totalement divergen-\ntes, W a g n e r et Franck offrent du moins ce trait commun qu'ils\napparaissent dans l'histoire de la musique comme les deux\nplus puissants rénovateurs depuis Beethoven. D ' u n e façon\ngénérale nous ne voudrions pas égaler Franck à Wagner, dont\nl'œuvre colossale ouvrit à nos imaginations des horizons autre-\nment vastes en leur miraculeuse diversité, a y a n t d'ailleurs\npour lui cette autre supériorité qu'il est un aussi a d m i r a b l e\ncréateur dans le domaine poétique que dans le domaine musi-\ncal. D'autre part, le génie de W a g n e r affirma sa force prodi-\ngieuse sous une forme unique, celle du d r a m e . Ainsi que\nMozart et Beethoven, César Franck, au contraire, m a r q u a du\nsceau de son éminente personnalité toutes les formes musi-\ncales. E t si, après tout, l'ensemble de la création W a g n é r i e n n e\noffre une plus ample envergure, il est non moins incontestable\nque sous des formes moins éclatantes, le génie de l'auteur des\nBéatitudes apparaît aussi profond, que ses harmonies sont aussi\nchaleureuses et enchanteresses, qu'en se parant de colorations\nplus discrètes, son style atteste le m ê m e sens de la ligne, la\nmême force de cohésion architecturale qu'on admire en ces\npréfaces grandioses (ouvertures ou préludes) dont le poète de\nBayreuth a décoré le frontispice de ses drames.\n    Mais abandonnons le domaine des généralités pour fixer notre\nregard sur les Béatitudes. Sans doute elles sont nombreuses au\nX I X m e siècle, les inspirations musicales illuminées de l'Idéal\n"}, {"page_pdf": 228, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2506, "texte": "                              LES BÉATITUDES                              181\n\n\nreligieux. Mendelssohn, Liszt, et plus près de nous Tinel, ont\nécrit aux clartés de ce phare triomphal des œuvres lyriques\nd'une incontestable magnificence. Mais leur caractère d'ordi-\nnaire exclusivement hagiographique, en restreint la portée.\nP a r leurs significations plus universelles et, comme nous l'ex-\npliquerons tout à l'heure, plus épiques, les Béatitudes rencon-\ntrent dans le fond de nos âmes des résonances plus profondes,\nO u i , elles sont par excellence le m o n u m e n t d'art consolateur,\nle temple d'amour où nos anxiétés vont élire leur refuge, temple\nd'amour à peine surplombé par les deux plus majestueuses\ncréations d'art religieux des cent dernières années, la Missa\nSolemnis et Parsifal, cette autre cathédrale divine qui symbo-\nliquement dresse ses tours pacifiques sur les déclivités ravagées\ndu X I X m e siècle.\n   Vincent d ' I n d y y aperçoit tous les caractères de l'épopée,\nnon dans l'acception étroite de poèmes épiques, tels que nous\nen ont d o n n é Le Tasse, Camoëns, Milton, Klopstock ou\nC h a t e a u b r i a n d , m o n u m e n t s littéraires dignes sans doute de\ntoute admiration, bien qu'étant le fruit d'inspirations purement\nindividuelles, mais dans le sens large s'appliquant à ces poèmes\nqui sont comme le retentissant porte-voix d'une race arrivée à un\nstade décisif de son développement historique et moral, comme\nl'efflorescence spontanée synthétisant toutes les conceptions et\ntoutes les forces vives d'une époque. T e l s le cycle de la Guerre\nde T r o i e dont H o m è r e fut l'harmonieux interprète, tels les\npoèmes héroïques des temps carolingiens et plus près de nous\nencore cette Comédie que l'appellation populaire honora jus-\ntement de l'épithète de divine.\n    « E n notre temps, dit Vincent d ' I n d y , l'âme humaine est\ntrop inquiète, trop ballottée en tous sens pour être à\nm ê m e d'enfanter littérairement l'œuvre de naïve croyance\nque doit être l'épopée, le chant un peu indéterminé du vers\nr y t h m é , assonance ou même rimé, ne suffit plus à éveiller l'in-\ntérêt des peuples et porter à la connaissance de tous les hautes\npensées du poète, il faut un autre élément pour remplir l'office\nde t r u c h e m e n t intellectuel, élément doué d'une influence mys-\ntérieuse et quasi divine, mais aussi élément j e u n e , pouvant\ns'adapter, en raison de sa nature expressive, au besoin de rêve\net d'idéal qui subsistera toujours au fond du cœur de l'homme,\n"}, {"page_pdf": 229, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2438, "texte": "182                             DURENDAL\n\n\nquelque peine que se donnent les apôtres du dogme matéria-\nliste pour l'en arracher.\n   » Cet élément vivificateur fut la m u s i q u e . . . D a n s les Béatitudes\nde Franck, toutes les conditions requises aux temps classiques\npour la constitution d'un poème épique, se trouvent remplies :\nunité, grandeur, plénitude et intérêt du sujet, appropriation du\nmilieu et du poète, celui-ci faisant œuvre de loi en un siècle\nravagé par l'incrédulité, croyant lui-même fermement à ce qu'il\nnarre, et s'imposant aux sceptiques eux-mêmes au moyen du\ndiscours musical, moins précis, mais plus universellement cap-\ntivant que le poème versifié... »\n   E t quel plus grand sujet, en effet, que celui des Béatitudes?\nL'énigme du bonheur, objectif éternel où visent nos aspirations,\nn'est-elle point comme le pivot essentiel autour duquel s'agite\nsi vainement notre pauvre existence h u m a i n e ? Angoissant pro-\nblème dont un jour une parole auguste entre toutes dicta claire-\nm e n t la solution sur les collines de Génésareth. Les Béatitudes\nsont épiques par la hauteur de leur inspiration puisée dans les\nplus sublimes enseignements de l'Evangile, par l'ampleur\némouvante et le caractère largement universel du drame moral\ndont elles nous racontent les péripéties et qui a pour principaux\nprotagonistes Dieu, l'homme et l'esprit du mal, par l'impor-\ntante place qu'y occupent les polyphonies grandioses de ces\nensembles vocaux reflétant l'âme collective des m u l t i t u d e s et\noù, tour à tour plaintive et ravie, tragique et glorieuse, semble\nretentir la voix immense de l ' H u m a n i t é . A cet appel suppliant\nrépond dans l'Infini, grave et tendre, la voix souveraine de Dieu\nfait h o m m e .\n   On a relevé, dans les Béatitudes, quelques formes périmées,\nquelques meyerbeerismes. D ' I n d y en donne une raison ingé-\nnieuse, expliquant par l'honnêteté foncière et l'exceptionnelle\npureté de conscience de César Franck, l'impuissance où il se\ntrouvait d'exprimer musicalement le mal moral. Ne pourrait-on\npoint dire aussi que le mal moral est le néant et que, pour\nexprimer le néant, l'imagination de l'artiste, amputée, si nous\npouvons nous exprimer de la sorte, de ses ailes divines, n'attei-\ngnant plus dans son essor aux accents de haute poésie, se voit\nréduite aux formes conventionnelles et banales. E t du reste,\ncomme ces ombres légères disparaissent dans la splendeur de\nl'ensemble !\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2495, "texte": "                             LES   BÉATITUDES                             183\n\n\n     C o m m e n t redire le r a y o n n e m e n t merveilleux et les adorables\ntendresses de cette musique? Citerons-nous les chœurs célestes\nde la première et de la seconde Béatitude, et cet autre choeur\naux polyphonies monumentales : Le ciel est loin, la terre est\nsombre? L'aspiration intense, frissonnante d'amour de la qua-\ntrième? Les dernières pages de la sixième, dont l'inspiration\nexquise rappelle les visions séraphiques de F r a Angelico? Dans\nla septième, l'apparition d r a m a t i q u e de Satan et le quintette\ndes Pacifiques? E t , par-dessus tout la troisième Béatitude,\nBienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés, et la hui-\nt i è m e , Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice,\nparce que le royaume des cieux est à eux?\n     Mais laissons encore parler Vincent d ' I n d y au sujet de cette\nhuitième Béatitude : « qui, résumant toutes les autres, est\naussi un m o n u m e n t presque exceptionnel dans l'histoire de la\nmusique... »\n     « S a t a n a reparu, l'esprit du mal, arrogant, mais rongé d'in-\nq u i é t u d e , veut démontrer au Christ l'inanité de la victoire rem-\nportée par l'Amour; et là, il est admirable, car le personnage\nest devenu presque h u m a i n . . . Ce n'est plus le diable du\nthéâtre, revêtu de conventionnels oripeaux, c'est l'homme dont\nl'orgueil a souffert de sa défaite et qui crache sa haine aux pieds\ndu trône de son vainqueur. Ce sentiment qui n'est plus une\ngénéralité, une abstraction, mais un élan expressif, Franck\nsaura le rendre en un superbe défi. »\n     « Mais Celui que Satan a défié dédaigne de répondre... et ce\nsont les justes, persécutés, mais confiants en la justice future,\ndont les voix viennent chanter la douceur de mourir en procla-\nm a n t la vérité... »\n     » L'Esprit de haine apostrophe alors ces humains qui le\nbravent, il les voue aux plus affreux supplices, et les justes,\ntoujours calmes malgré ces menaces, invoquent l'éternité avec\nune confiance toujours plus haute. Satan, troublé, les abreuve\ndes pires injures, et, de nouveau, le chœur s'élève en une troi-\nsième invocation un peu plus angoissée tout d'abord... Mais\nbientôt, la tranquillité reparaît sans mélange et une adorable\nmodulation, ramenant le ton de mi majeur, souligne ce retour\nà l'immuable foi.\n     » T o u t s'assombrit de nouveau, mais dans les teintes douces\nde fa mineur, et la Vierge vient, par un sublime arioso digne de\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2399, "texte": "184                              DURENDAL\n\n\nceux des Passions de Bach, symboliser en elle l'esprit de Sacri-\nfice; sur les paroles de la divine offrande s'établit, pour la\npremière fois dans la partition, le ton de fa majeur.\n   » Satan s'efface impuissant, et regagne les ténèbres extérieu-\nres, et le Christ victorieux plane au-dessus du m o n d e , appelant\nà lui toute la foule des justes et des élus :\n   » Venez, les bénis de mon P è r e ,\n   » Venez à moi. »\n   A ce moment, ne semble-t-il pas qu'après avoir gravi les\npentes abruptes de la Douleur, on est enfin arrivé à ces faîtes\nsereins et e m b a u m é s où, respirant délicieusement le parfum\nde fleurs célestes, on découvre d'une part, plongés là-bas d a n s\nun lointain brumeux, les contradictions et les misères de la\nterre, et d'autre part, comme des échappées de vue sur la\npatrie éternelle?\n   Il va de soi que pour faire vivre un tel poème, pour exprimer\nla plénitude de ses significations, il faut tout d'abord que\nl'interprétation soit intégrale, exempte d'arbitraires et illicites\nmutilations. E n outre, il faut non seulement qu'elle soit\nchâtiée, claire et pure en ses moindres détails, mais encore\nqu'elle vibre et parle à nos âmes, qu'elle soit généreuse et\nprofonde. Telle fut, en réalité, l'interprétation du Conserva-\ntoire. H o n n e u r à M. Léon Du Bois, aux chœurs et à l'orchestre\nqui furent a d m i r a b l e s ! H o n n e u r à tous les vaillants interprètes\nsolistes qui nous valurent ces inoubliables impressions d'art : à\nM. Seguin, ce grand artiste dans la bouche duquel les huit\nparoles divines, dites avec simplicité et avec gravité, revêtirent\ntoute la noblesse d'accent requise; à M . P l a m o n d o n dont la\nvoix a un charme infini et d'exquises souplesses; à M. H u b e r t y\ndont l'organe superbe donna à la figure de Satan un relief\nsaisissant; à M l l e Malnory, qui s'est aussi révélée une artiste de\nrace et s'est montrée absolument émouvante dans le chant de\nla Mater Dolorosa. M l l e B u y e n s , ainsi que M lle Loots,\nM M . Weber, Gonze et Chantraine ont également contribué\npour une part notable au succès de l'interprétation.\n   Et si, en terminant, il nous est permis de formuler un vœu,\nc'est que la direction du Conservatoire ne se borne point à cette\nu n i q u e audition et qu'elle ne tarde pas à nous rendre une\nnouvelle exécution de ce poème d ' a m o u r et d'espoir. Puissions-\n"}, {"page_pdf": 232, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1277, "texte": "                            LES   BÉATITUDES                           185\n\n\nnous souvent réentendre ce sublime éloge des larmes, de la\npureté, de la douceur, de la miséricorde. E t la voix consola-\ntrice de Jésus dont la main adorable, laissant tomber les gout-\ntes suaves d'un b a u m e réconfortant sur les cruels déchirements\ncausés par la mort des aimés, vient adoucir ainsi les plus\ncuisants chagrins de l'existence. E t les ineffables concerts de la\nH u i t i è m e Béatitude où les justes, adorant la volonté divine au\nmilieu des pires afflictions, font retentir les parvis éternels de\nleurs h y m n e s d'allégresse. Q u e cette noble musique enrichisse\nles âmes en y faisant pénétrer quelques rayons de cette splen-\ndeur morale pour elles plus nécessaires que ne le sont les rayons\nsolaires pour les yeux du corps.\n    Q u e le contact précieux d'un art tel que celui de César\nF r a n c k fortifie les imaginations des j e u n e s artistes, éveille les\nferments de beauté qui d o r m e n t à l'état latent au fond de leur\nconscience esthétique, afin qu'ils germent plus tard, qu'on les\nvoie fructifier et mûrir, puis aux champs de l'Idéal faire lever\ndans l'Avenir d'abondantes et radieuses moissons.\n\n                                             GEORGES DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison04-003", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 186, "page_fin": 187, "titre_corps": "Les Athlètes de la Sixtine", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Emile Chardome", "ancre_debut": "Les Athlètes de la Sixtine Sur la voûte aux reflets", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 233, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 1872, "texte": "Les Athlètes de la Sixtine\nSur la voûte aux reflets d'airain,       l'Evocateur\nFarouche les lança d'un geste créateur.\nLeurs corps hâlés, cambrés, ivres de jeunes forces,\nOrchestrent la fanfare éclatante des torses.\nLeurs cheveux en désordre ombragent leur front bas.\nEt le mal de penser ne les enfièvre pas.\nLe sang des dieux et des centaures         sagittaires\nEt des lions et des taureaux, dans leurs artères\nRoule, flot magnifique et brutal,      inondant\nLeurs flancs cyclopéens, qu'embrase un souffle ardent,\nLeurs muscles monstrueux,     leurs cuisses de statues\nEt le marbre vivant de leurs épaules nues.\nUn spasme étrange tord leurs membres de titans.\nIls brandissent, joyeux, des poings         exorbitants\nDont l'étreinte ploierait, comme de vains         arbustes,\nLes infrangibles fûts des colonnes      robustes.\nL'orgueil gonfle leur col ramassé, large et court.\nUn long frisson de vie animale     parcourt\nFougueusement     leurs nerfs et fait, comme un brin d'herbe.\nDe la nuque au talon frémir leur corps superbe.\nLeur jarret détendu tel un souple ressort\nGarde, prêt à bondir pour un soudain essor.\nUne élasticité d'arbalète ou de fronde;\nEt l'on croirait ouïr gronder, sourde et profonde.\nDans leur vaste poitrine aux seins puissants et fiers\nLa palpitation formidable des mer.\n\nTels ils surgissent   nus d'un âpre   crépuscule.\n\nLes plus jeunes, enfants qu'on dirait nés d'Hercule,\nRoidissent leur dos fruste et leurs bras convulsifs\nSous le livre écrasant des prophètes       pensifs\nEt sous l'entablement des lourdes         architraves.\nIls s'agitent p a r m i les gestes doux et graves\nDes sybilles an front qui rêve et qui bénit.\nMassifs, taillés dans quel porphyre ou quel granit\nPar le Peintre effrayant qui peignait comme on sculpte,\nIls gardent les feuillets dont l'écriture     occulte\nDécouvre l'avenir aux Voyants          consternés.\n"}, {"page_pdf": 234, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2084, "texte": "           LES ATHLÈTES DE LA SIXTINE                            187\n\n\nD'un colossal effort, quelques-uns,   leurs aînés,\nAllègres tel Bacchos roi du pampre et du lierre,\nInclinent en riant la conque familière\nD'où l'on voit déferler, onduleux,     ruisselants,\nDes frondaisons de chêne et des bouquets de glands.\nD'autres encore, assis oisifs sur leurs     chlamydes,\nAdolescents au pur profil     d'Apollonides\nEvoquant des vainqueurs sur un lit de drapeaux,\nOnt la sérénité de la Force au repos.\n\nEtre l'un d'eux! Pouvoir comme eux, les beaux        athlètes.\nSe dresser au milieu des farouches        prophètes\nSur la voûte sacrée où ne pénètrent pas\nLes rires, les sanglots, les blasphèmes d'en bas!\nEtre pareil aux durs Samsons des temps bibliques,\nAux éphèbes virils des frises     pentéliques,\nAux guerriers d'Ilion et d'Argos, aux héros\nDont Hellas, dilatant leurs larges        pectoraux,\nDéchaînait la vigueur suprême dans ses fêtes!\nSavoir que l'on pourrait escalader les faîtes\nOù même d'un Atlas l'effort       défaillirait;\nDoux, terrible et vaillant, savoir que l'on pourrait\nTraverser, d'une seule et rythmique         nagée,\nLa mer Adriatique ou bien la mer Egée,\nEt d'un genou hardi broyant leur flanc vermeil\nArrêter hennissants les chevaux du Soleil!\nFils de Rome éternelle et de la Renaissance,\nEpanouir en soi la libre effervescence\nD'un sang vierge qui bout dans un corps ingénu ;\nPalpiter juvénile, et chaste, et rude, et nu,\nExalté, bondissant, fou d'ivresse ravie,\nPlus haut, cent fois plus haut que l'homme et que la vie!\nHeureux, ne rien savoir des plèbes en rumeur;\nSolitaire, ignorer l'amour, et qu'on en meurt;\nEtre enfin l'un de ceux, prompts comme la pensée,\nQui jaillirent soudain de ton âme embrasée,\nMichel-Ange     immortel, quand foudroyant tu vins,\nLe front auréolé par tes songes divins,\nSur cette voûte encor déserte, sombre et nue,\nFaire vibrer leur chair tragique, dans la nue,\nEt comme au fond des bois le tumulte des cors\nEclater tout à coup la splendeur de leurs corps !\n\n                                             E M I L E CHARDOME.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison04-004", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 188, "page_fin": 194, "titre_corps": "Mon village", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Tancrède de Visan", "ancre_debut": "Mon Village (I)      Mon village, n'est pas un", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 235, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1975, "texte": "Mon Village (I)\n\n    Mon village, n'est pas un grand village, il n'est pas, non plus,\nun petit village de rien du tout. J'en sais de plus cossus,\nmais j ' e n connais aussi, d a n s les Basses-Alpes, d ' a u t r e m e n t\nmiteux. Enfin, mon village est ce qu'il doit être et ne le cède\nà aucun autre pour son site orgueilleux et l'or roux de ses\namples coteaux.\n    Il n ' a p p a r t i e n t ni à la plaine ni à la montagne tout à fait.\nOn monte pour l'atteindre, mais lorsqu'on l'a franchi, on\ns'aperçoit qu'on se trouve encore au fond d'un immense enton-\nnoir de collines et que le « roc sourcilleux » ne tient pas à\nrecevoir de sitôt votre visite. C'est comme une personne juchée\nsur la première plate-forme de la tour Eiffel : lorsqu'on regarde\nen bas on se trouve très grand, mais q u a n d on relève la tête, le\nsentiment de sa propre faiblesse donne le vertige.\n    Mon village a tout ce qu'il faut pour être heureux : une\nécole primaire b o u r d o n n a n t e ; une fontaine qui crache sans arrêt\nune eau glacée; u n e superbe mairie avec le portrait de tous les\nprésidents de la R é p u b l i q u e ; un petit hangar où vivent en\nbonne intelligence une pompe à incendie pour enfants et un\ncorbillard surmonté de plumeaux blancs du temps d ' H e n r i IV;\nun vieux porche d'église avec un clocher d'un très pur r o m a n ;\nun bon gros curé; un forgeron d a n s sa forge; trois cafés où\ns'abreuvent les conducteurs de trains de bois qui descendent\nd a n s la vallée, et mêmo un restaurant avec des marronniers et\nun rempart d'ifs taillés; quelques conseillers municipaux extrê-\nm e m e n t rouges; des intrigues journalières et féroces. Il y a\naussi la receveuse de la poste toujours en train de scander des\nvers latins et qui, sur un ruban de papier, grave des trochées\net des spondées. Enfin, du haut des bois de Vouilland, le plus\nbeau p a n o r a m a du m o n d e .\n\n\n (1) Extrait de En Regardant passer les vaches, volume sous presse.\n"}, {"page_pdf": 236, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2387, "texte": "                            MON    VILLAGE                        l89\n\n\n      Vous voyez cela très bien, n'est-ce pas?\n      — Oui, oui. E n somme votre village est comme tous les\n  autres.\n      — Qu'est-ce que vous dites? Quoi? C o m m e tous les autres?\n Ah bien! vous m'avez l'air « village comme tous les a u t r e s » ,\n vous! Mais où trouverez-vous, je vous le d e m a n d e , de plus\n fortes têtes, une plus grande quantité de partis politiques dans\n un cercle aussi restreint d'intelligences? Ailleurs, chez vous\n sans doute, q u a n d vous désirez boire une bonne bouteille avec\n un brave h o m m e , vous avez cela sous la main, tout de suite, ce\n n'est pas malin du tout. Ici nous sommes obligés de faire venir\n de très loin le brave h o m m e et la bonne bouteille, et notre\n plaisir s'augmente de cette difficulté.\n     Vous affirmez que chez vous aussi il y a des « malins ». Oui,\n cela se peut, je n'en disconviens pas. Chez nous, Monsieur,\n tout le m o n d e est malin, tout le m o n d e a deux ou trois procès\n sur le bras, et c'est là notre orgueil. Chacun ennuie son voisin.\n Cela est très drôle de se faire entre soi de bonnes blagues\n c o m m e de couper, par une profonde tranchée, les eaux de\n source venant de la montagne et qui traversent votre champ.\n L e lendemain, le village se réveille avec, pour une fois, l'idée de\n se débarbouiller. O stupeur! le cornet de la fontaine ne suinte\n q u ' u n e larme à la seconde, comme un citron fatigué.\n     — P a r b l e u ! voilà encore un coup du père Coutas, c'est sûr.\n Sacré farceur, tout de m ê m e . E t en voilà pour vingt ans de\n plaidoiries.\n     Ou bien c'est le vieux Gerin qui, histoire de rire, bouche la\ncunette du chemin vicinal. Arrive une pluie torrentielle. L'eau,\ntrès ennuyée, cherche en vain son passage familier, ainsi qu'un\nivrogne incapable d'enfoncer sa clef dans la serrure; elle prend\ndonc le parti de jouer à saute-mouton avec la route et de piquer\nune tête d a n s la vigne du Séminaire qu'elle ravine de fond en\ncomble. D e p u i s longtemps cette vigne est improductive, mais\nj u s t e m e n t elle appartient au vieux Gerin qui n'attendait que\ncette occasion pour d e m a n d e r une forte indemnité aux services\ntrès peu compétents de la voirie.\n     Q u a n d je vous disais qu'ici tout le monde s'amuse...\n\n                                   *\n                                  * *\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2300, "texte": "190                           DURENDAL\n\n\n   L e s distractions, chez nous, sont nombreuses et variées, mais\naucune ne le cède en intérêt à l'arrivée de la voiture du pays et\nà la grand'messe du d i m a n c h e .\n   On fera ce que l'on voudra, on n'empêchera pas le dimanche\nd'être un jour différent des autres, plus solennel et plus gai.\n   D'abord on se lave, ce jour-là; on fait mieux, on se décrasse\net l'on se rase. E t puis la grande attraction c'est la messe de\nneuf heures.\n   L a vieille église, bien simple, mais si belle en. son h u m i l i t é ,\nouvre sur un terre-plein ombragé de deux tilleuls et entouré\nd'un mur b a s , le tout dominant la vallée ainsi qu'un burg féodal.\nD u dehors on aperçoit l'autel et ses gouttes de lumière, la\ncorde de la cloche, les dalles funéraires.\n    L o r s q u e tinte le « dernier coup », les paysans s'amènent,\njambes écartées et lançant leurs pieds en avant comme des\ncroque-morts chargés d'un lourd cercueil. Ils s'asseyent sur le\npetit mur extérieur et, de là, écoutent l'Asperges me Domine.\nCe sont des gens très forts en liturgie, car ils ne pénètrent dans\nles bancs de l'église q u ' à l'évangile et sortent en toute hâte\naprès la c o m m u n i o n .\n    L e chœur des chanteuses est très populaire. Elles sont bien\nune douzaine qui font du bruit comme q u a t r e . Ces solides\nvachères je les entends chaque jour insulter leurs bêtes avec\nvéhémence. A l'église, la timidité semble leur sceller la voix\nd a n s la poitrine. Elles s'efforcent de leur mieux, mais leur\ngosier contracté ne loue le Seigneur qu'au moyen de mélodies\n feutrées.\n    L e u r s chants discrets voltigent sous la voûte, semblables à\ndes oiseaux aveugles. E t moi, dans mon coin, je rêve que je\ntiens des orgues sompteuses. Cet h a r m o n i u m tuberculeux s'est\n m u é en Cavaillé-Coll d'une suavité angélique. Voici la voix\ncéleste et la voix humaine accouplées avec la pédale du trémolo.\n Voici les accords plaqués des flûtes de huit et des bourdons de\nseize brusquement disjoints sur une cadence rompue pour livrer\npassage, au récit, dans le silence ramassé, à un air limpide et\n frais de cor anglais, semblable à celui de l'Après-midi d'un\n Faune...\n  T o u t cela à cause d'une petite chanteuse dont je perçois de\nma place la lourde natte noire contre un pilier...\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2480, "texte": "                            MON   VILLAGE                          191\n\n                                      *\n                                  *       *\n\n    L a voiture du pays est notre gloire. Elle porte peinte sur ses\nflancs le nom du village. Ce nom elle le promène à travers la\nville, le montre à tout le monde afin que chaque citadin l'ad-\nmire, soit heureux d'épeler ses lettres coloriées qui lui rap-\npellent tel déjeuner dans les bois, telle escalade périlleuse.\n    L o r s q u e le conducteur corne le matin pour annoncer son\nd é p a r t , chacun interprète ainsi cet appel guerrier : « Amis,\nachevez tranquillement votre toilette; je vais prendre mon verre\nde marc avant d'atteler. »\n    Enfin, Compagnon, l'unique cheval préposé au service de cette\nboîte en forme de break couvert, après s'être lui aussi abreuvé\nà la fontaine et avoir jeté de la poussière d'eau par les naseaux,\nvient se placer tout seul devant son rocher de Sisyphe. I1 opère\ncette conversion en arrière avec une telle sûreté que jamais ses\nj a m b e s ne s'embarrassent d a n s les brancards baissés.\n    L e s voyageurs arrivent sans se presser, s'entassent, prennent\nles commissions des voisins debout sur leur seuil. On se sou-\n haite « bon voyage » comme s'il s'agissait du tour du monde.\n P a t u r e l , le voiturier, gravit enfin son siège, non sans s'être\nd'abord craché dans les m a i n s . Il corne debout, une dernière\nfois, pour les retardataires qu'on verra bientôt courir essoufflés,\n et pour les habitants de l'autre coin du village qu'on doit\n prendre en passant.\n    Ah! pauvre Compagnon, nourri de paille et de sciure de bois,\nobligé, trois fois par jour, à cette navette entre la ville et les\nc h a m p s , comme ce soir ton image m'est présente! Ce qu'il y\n avait de plus curieux en toi, après ta maigreur paradoxale,\nc'était ta démarche de paralytique général. Certes, tu ignorais\n le trot relevé, triste roi des animaux plusieurs fois couronné et\n tant de fois insulté, mais tu ne sus non plus j a m a i s aller au pas.\n T u avais une façon d'avancer bien à toi et que deux ou trois\n chevaux de fiacre aux abords de la gare Montparnasse peuvent\n seuls rappeler : en somme, une manière de galop sur place ini-\n mitable, un déplacement de hanches très restreint, une emprise\n minuscule du sol par tes quatre fers rapprochés. Cela donnait,\n chose curieuse, l'illusion de la vitesse quand, en réalité, tu\n atteignais presque l'allure d'un h o m m e au pas. Enfin, tu faisais\n"}, {"page_pdf": 239, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2455, "texte": "192                          DURENDAL\n\n\n\nce que tu pouvais, car je ne suppose pas que ce simulacre de\nbête emballée à perpétuité et sans presque changer de lieu fût,\nde ta part, un « truc », une \" carotte \". En vérité, tu étais tel-\nlement las, tellement claqué, que lorsque je tetendais du sucre\ndans le creux de ma main, tu n'avais même pas la force d'allon-\nger le cou, et qu'il fallait que je m'approchasse tout près, que\nje misse le morceau sous ta lèvre supérieure gonflée comme un\nmufle d'hippopotame. Ah! fidèle serviteur, même après ta mort\ntu t'es sans doute encore rendu utile sous les espèces et appa-\nrences de saucisson de Lyon.\n   On causait beaucoup tout le long du trajet, pour passer le\ntemps et par pur plaisir. Chacun racontait ses petites affaires\npuisque tout le monde les connaissait. Je m'en veux à mort de\nn'avoir pas noté quelques-unes de ces conversations échangées\nd'une banquette à l'autre. J'étais jeune, j'ignorais le prix de la\nvie, je faisais le dédaigneux, je fixais les tas de cailloux sur la\nroute. Pouvais-je supposer qu'un jour je m'intéresserais aux\ndiverses façons de se purger et de préparer la tisane d'escargots!\n   Lorsqu'on avait tout le jour pétri les trottoirs de la ville avec\nses pieds, comme on était heureux de retrouver un attelage sur\nla place de la Halle et de regagner le village à la nuit tombante!\n   Ah! les bons sommes dans cette boîte cahotante, les jambes\nau chaud sous les jupes, les genoux mariés à ceux d'en face, et\nlorsqu'un régiment de fourmis dans tout le corps courbaturé\navait à la fin raison de vos rêves, les premières lumières du\npays perçaient entre les branches.\n   Sur la place, on guettait votre venue. Jamais cette diligence\nn'a déversé auprès de la fontaine aucun visage étranger. Mais\nenfin, ce n'était pas une raison pour qu'un tel phénomène ne\ndût jamais se produire, et la curiosité veillait sans relâche. On\nvous regardait descendre courbé en deux afin de ne pas heurter\nle plafond, on faisait la chaîne pour les paquets. Une fois les\nvoyageurs dispersés, Paturel jetait un regard à l'intérieur pour\nvoir si personne n'avait été oublié sur les banquettes.\n   Brave patache, vais-je aussi m'attendrir sur ton sort infor-\ntuné, toi qui passais tes nuits au coin de la place, en plein air,\nparmi les intempéries des saisons, abandonnée comme une sou-\npière hors d'usage? Voici déjà de l'histoire ancienne. Depuis\nun an tu as déserté nos grands chemins sonores, honteusement\n"}, {"page_pdf": 240, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2265, "texte": "                          MON VILLAGE                             193\n\n\n\nchassée par un tram électrique correct et froid, qu'on manque\ntout le temps, parce qu'il passe à des heures d'une régularité\ndéconcertante — et qui a tout bouleversé.\n   D'immenses poteaux grisâtres en ciment armé ont remplacé\nles arbres au bord de la route; une longue digue de ballast barre\nles champs, des toiles d'araignée en fils de fer passent le ciel\nbleu au crible de leur tamis ourlé d'étincelles. Au crépuscule,\nvotre âme voyage au bord de l'horizon, parmi les molles sinuo-\nsités des montagnes déjà estompées de brume; soudain une\nlueur blafarde embrase le coteau, et l'oeil cyclopéen du monstre\nroulant consume votre rêverie.\n   Jadis, parfois le boucher oubliait de venir : sa femme accou-\nchait, son cheval était déferré. On en prenait gaîment son\nparti. Vite on faisait sauter un lapin ou l'on fricassait un poulet\n« à la diable ».\n   A présent, le tramway apporte tout ce qui est inutile, tout ce\ndont on n'a que faire : des tas de promeneurs, des charcuteries\navariées dont les papiers gras ensemencent la campagne. On\nest là, vautré dans la luzerne, heureux, tout à la joie de sa\nbonne solitude quand, derrière votre dos, des voix connues\nretentissent. Le portail est ouvert, des gens vous appellent,\ngesticulent, débarqués du dernier tram et pensant vous faire\nune bonne surprise. Ils ont caché sous les dehors d'une visite\nde politesse l'envie égoïste de tromper leur oisiveté par une\njournée en bon air. Il faut se lever, s'étonner, sourire, s'em-\npresser, commander la bière, la limonade, le vin blanc, les rai-\nsins et les fruits — alors qu'on était si tranquille. Et l'on blas-\nphème le ciel et l'on se dit :\n   — Encore des raseurs! A quoi vais-je les occuper?... Pourvu\nqu'ils repartent par le prochain tram!... Quelle rage ont donc\nces individus de venir vous relancer jusqu'ici? Les visites,\nc'est bon à Paris. Est-ce qu'ils ne pourraient pas rester un peu\nchez eux?... Est-ce que je vais les voir, moi?...\n\n\n\n  ... Mon bon vieux village, tu es là comme un grand senti-\nment dans un cœur fier. Nul ne s'en doute, mais moi je sais,\nparce que je te possède tout entier et que je t'écoute vivre en\nmoi.\n                                                              2\n"}, {"page_pdf": 241, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 628, "texte": "                           DURENDÀL\n194\n\n   Bien peu savent ton nom et jusqu'à ton existence. Qu'im-\nporte, si tu contiens mon univers.\n  A travers les basses intrigues, les choses sales, une humanité\ngrossière, je distingue sur tes murs en pierre sèche, le reflet\nd'une noble pensée.\n   11 y a entre nous deux un bon secret, une force, une vraie poi-\ngnée de main.\n   Et lorsqu'un ignorant s'étonne :\n  — Votre village n'a rien d'extraordinaire. Pourquoi l'aimez-\nvous?\n  Je réponds d'une voix plus tendre, d'une voix en confidence :\n  — Parce qu'il est mon village.\n\n                                        TANCRÈDE DE VISAN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison04-005", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 195, "page_fin": 212, "titre_corps": "Le courant catholique dans la littérature contemporaine", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Robert Vallery-Radot", "ancre_debut": "Le courant catholique   dans la littérature contemporaine                       AVANT d'indiquer       la natu", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 242, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1912, "texte": "Le courant catholique\n  dans la littérature contemporaine\n\n                     AVANT d'indiquer       la nature, la nécessité et l'im-\n                        portance du courant catholique qui circule\n                        d a n s la littérature française contemporaine, il\n                        n'est pas inutile de regarder un peu en arrière\n                        et de mesurer le chemin parcouru. Reportons-\n                        nous donc d'abord aux environs de 1890 et\nvoyons quelle était l'atmosphère littéraire de l'époque. Il est\névident que l'athéisme, soit déclaré, soit couvert sous la forme\nplus élégante du scepticisme, régnait en maître.\n   Sur le devant de la scène, le naturalisme, bien que vieilli, éta-\nlait sans vergogne ses inventaires de commissaires-priseurs et\nses dissections d'hôpital; Zola encombrait la librairie de ses\nénormes fresques empâtées et tumultueuses à la louange de\nl'instinct et de la matière; le scientisme, bien que mis en doute\npar des esprits délicats, s'élevait q u a n d même au-dessus du\ngrand public comme une monstrueuse idole au front de tau-\nreau. P a r t o u t , les blasphèmes de l'ironie, l'insouciance com-\nplète de l'âme et de ses destinées. Jules Laforgue murmurait\navec un sourire tragique :\n\n                     Sirote chaque jour ta tasse de Néant.\n\n    L e christianisme, encore aimé par certains délicats pour sa\ncouleur et sa mélancolie, n'était plus considéré que comme « le\nparfum d'un vase vide ». Il y avait un furieux renouveau païen.\nP r é t e n d a n t renouer ainsi la grande tradition lyrique de la\nRenaissance, les poètes réveillaient partout les échos évanouis\ndes d i e u x ; le sabot des centaures retentissait à nouveau dans\n\n   (1) Nous avons été autorisés à publier, simultanément avec les Annales de Philosophie de\nl'institut supérieur de philosophie de Louvain, cette belle et intéressante conférence de\nVallery-Radot.\n"}, {"page_pdf": 243, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2421, "texte": "196                         DURENDAL\n\n\nles bois, la syrinx de Pan pleurait le soir dans les roseaux et\nles nymphes frissonnantes s'éveillaient sous les saules; la lyre\n ne chantait plus que l'épanouissement de la vie physique telle\nqu'on s'imaginait qu'elle avait resplendi aux siècles antiques;\net les flambeaux les plus éclatants, les encens les plus précieux\nne savaient brûler qu'aux autels d'Apollon, de Dionysos et\nd'Astarté. Leconte de Lisle et Renan régnaient comme des\nOlympiens; Anatole France nous promenait en souriant dans le\njardin d'Epicure; Barrès s'attardait auprès de Petite-Secousse;\nle jeune Henri de Régnier déroulait ses fastueuses tapisseries\nd'automne où les dieux et les déesses menaient leurs baccha-\nnales parmi les vignes écrasées et les coupes renversées. Même\nBourget, que la grâce n'avait pas encore touché, s'attardait\nencore à nous décrire minutieusement les frivolités du grand\nmonde. Ah! le Crucifié, le pâle Essénien, comme l'appelait\ndédaigneusement Leconte de Lisle, était bien oublié et les\nvapeurs du plaisir de plus en plus épaisses cachaient l'ensei-\ngnement du Golgotha. Personne n'osait parler en croyant, sauf\nun Verlaine qui, entre deux délires, poussait une admirable\nplaintepuis retombait aux piresabîmes; un Barbey d'Aurevilly,\ncet enfant terrible de la Foi que les flammes de la Géhenne\nsemblaient davantage séduire que les clartés du Ciel et qui\ntrouvait de diaboliques délices à décrire par le menu les\npéchés capitaux; un Léon Bloy, solitaire et furieux, qui hurlait\nde frénétiques aboiements de chien de garde aux portes de la\nCité Sainte; un Rimbaud qui, du fond de son enfer, criait son\népouvante géniale. Quant à Huysmans, il était encore tout en-\nglué aux pots de colle de l'atelier des Sœurs Vatard et l'orgue à\nbouche de des Esseintes distrayait encore sa dyspepsie. A peine\nsi à l'horizon le satanisme grimaçait à ses yeux hantés dans\n la forêt de Gilles de Rais.\n   En somme, sous les noms de naturalisme et de symbolisme\nc'était l'anarchie absolue des sentiments et des idées qui régnait.\n« Comme il faut vivre, proclamait Alfred Vallette en tête du\npremier numéro du Mercure de France, nous opposerons à la\ndésolante et universelle négation cette affirmation résolue :\n« MOI ».\n   Et Laurent Tailhade, si je ne me trompe, à l'occasion d'une\nbombe, prononçait cette parole qui fit fortune : « Qu'importe\nla perte de vagues humanités, si le geste est beau. »\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2469, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE                     197\n\n\n   Or, vingt-cinq ans sont à peine écoulés que tout cela paraît\nvieux comme le péché. L à où l'on ne parlait que d'indivi-\ndualisme, d'exotisme, de droit au bonheur et à l'amour, voici\nqu'on ne parle que de solidarité, d'hérédité, d'ordre, de disci-\npline, de t r a d i t i o n s . . . P . Bourget a trouvé la Foi et élabore la\nreconstruction nationale en consacrant à la démonstration des\nvérités méconnues sa puissante lucidité d'analyste et de logicien.\nBarrès chante l'église de village, la terre natale et rattache\nson moi éphémère à la longue suite des morts, de leur passé,\nde leur histoire. H . Bordeaux observe et retrouve l'antique\ninstinct de durer et de se perpétuer dans la famille. René Boy-\nlesve, dans Madeleine jeune femme, s'attache à nous donner la\npeinture d'une mère de famille vertueuse, et que garde contre\nla tentation le trésor de mérites accumulé par sa race... T o u s les\nprincipes d'ordre moral, ces principes si raillés il y a vingt ans,\nreprennent un prestige singulier. L e catholicisme n'apparaît\nplus comme le parfum d'un vase vide, mais comme une puis-\nsance unique d'équilibre social et individuel que nulle autre\nn'est capable de contrebalancer. Les uns sont attirés vers lui\npar ses ressources d'amour, les autres par sa grandiose et sage\nphilosophie qui demeure aussi vivante aujourd'hui qu'il y a\ndix-neuf siècles, alors que tous ceux qui l'ont attaqué sont\nmorts et oubliés et leurs arguments réduits à néant. Dans\nl'élite intellectuelle, l'anticléricalisme n'est plus du tout bien\nporté et Anatole France apparaît comme un paradoxe unique\net énorme.\n     Déjà les mots comme Inconscient, Intuition, Volonté de\nVivre sont abandonnés pour un autre bien détourné de son\nsens, il est vrai, tout vide de son objet, mais si s y m p t o m a -\nt i q u e . . . Ce mot, c'est la foi tout simplement, la foi, ce mot\nsi honni avant-hier, qu'on jugeait si peu scientifique! Voici\nque M . Romain Rolland, libre-penseur, intitule un de ses\nouvrages: Les \"tragédies de la foi, et, pour incarner le héros de\nla Foi religieuse, choisit saint Louis. Foi évidemment toute\nentachée d'erreurs. Mais comme il est précieux de constater\nque ce mot revient avec honneur sur les lèvres des hommes,\nqu'il a conquis son droit de cité!\n     M. H a n o t e a u x , à son tour, n'hésite pas à affirmer dans sa\nJeanne d'Arc: « E n t r e la raison et la foi, il n'y a ni contradic-\n"}, {"page_pdf": 245, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2474, "texte": "198                            DURENDAL\n\n\n\ntion ni combat nécessaire. Il est d'une très haute raison d'ac-\ncepter la foi et la foi fait sans cesse appel à la raison. Selon la\nformule scolastique, la foi cherche l'intelligence et l'intelli-\ngence trouve la foi ».\n   C'est qu'il n'est plus de mode de rire des mystiques, de les\nranger parmi les déséquilibrés. Ils attirent et retiennent. D a n s\nleurs élans les plus hardis, on vient puiser des inspirations\nhéroïques et de sages leçons. U n François d'Assise se voit\nentouré d'un culte fervent; un Barrès d e m a n d e à sainte T h é r è s e\net à saint Ignace des lumières pour démêler les états spirituels\nles plus complexes et ne fait qu'appliquer leurs méthodes en les\ntransposant dans son Homme libre. U n e Catherine de Sienne\némeut un païen comme d'Annunzio, par la profondeur de sa\nvision, la manière à la fois lyrique et p r u d e n t e dont elle\nentraîne les âmes les plus hésitantes; les œuvres d'un\nRuysbroeck requièrent un Maeterlinck; une Angèle de Foli-\ngno, un T a u l e r sont traduits et lus avec avidité. U n e grande\nmaison d'éditions n'a-t-elle pas chargé M. H e n r y Bordeaux\nde présenter au public, dans une collection où se rencontrent\nplus souvent des romans célèbres, l'Introduction à la vie dévote\nqu'elle lançait à des milliers d'exemplaires? Cette année, une\nmaison rivale répliquait par une Imitation. Ce n'est pas tout.\nLes récentes enquêtes sur la jeunesse nous ont appris que les\nconversions ne se comptent plus, que la proportion des catho-\nliques pratiquants grandit d'année en année à l'école normale,\n dans les universités et les collèges. Il souffle un vent qui\nébranle toutes les portes de la cité intellectuelle.\n   Q u e s'est-il donc passé? Ce que Brunetière a appelé la\nFaillite de la Science; et par ce mot il faut entendre la banque-\nroute du rationalisme dont les dogmes bâclés à la hâte par\nl'Encyclopédie t o m b e n t en poussière sous les formidables pous-\nsées de la science elle-même; les lois d'hérédité, de continuité, de\nsélection détruisent sa conception chimérique d'égalitarisme, et\nla thèse évolutionniste ruinée par la loi de constance n'est plus\nguère soutenue que par des sous-vétérinaires, bien peu de\nnaturalistes à cette heure osant nier la fixité des espèces. Au\nterme de ses inductions, la raison contemporaine se voit con-\ntrainte de retrouver une réalité infinie qui l'entoure, la baigne,\nla supporte et la nourrit, en dehors de laquelle elle ne peut que\n"}, {"page_pdf": 246, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2672, "texte": " COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE                        199\n\n\n  s'évanouir en mirages : elle avoue enfin que raisonner n'est pas\n créer, q u ' u n e m é t a p h y s i q u e abstraite ne saurait nourrir et qu'il\n  faut à l'homme une sorte de révélation tangible qui le situe dans\n une intime relation avec les êtres; elle avoue qu'elle est impuis-\n sante à construire de toutes pièces une religion, une morale,\n une politique et prise du remords d'avoir, en édictant les lois les\n  plus fantasques, dilapidé tout le patrimoine h u m a i n , elle cher-\n che son Dieu perdu et rôde autour des manifestations les plus\n obscures de sa volonté d'être et de durer qu'elle nomme l'Héré-\n dité, la Race, la Société : Encore une fois, ce n'est plus je ne sais\n quelle idée pure qu'elle recherche, c'est l'Etre; elle appelle à grands cris\n celui qui Est. Or, appeler celui qui Est, n'est-ce pas chercher Dieu !\n     N'en doutez pas, c'est le besoin d'étreindre un Être Infini qui\n pousse la génération d'aujourd'hui en si grande foule vers le\n catholicisme; c'est ce qui explique la floraison lyrique incom-\n parable qui se manifeste au sein de l'Eglise, le goût que nous\n avons tous pour la mystique et les cérémonies religieuses.\n Toutefois ne nous leurrons pas. Nous savons très bien que\n l'Esprit des T é n è b r e s se déguise souvent en Ange de L u m i è r e s .\n T o u t cet encens qui fume vers les puissances ordonnatrices, les\n mêmes qui faisaient trembler F a u s t , n'est point sans mélange.\n L e vrai Dieu n'a pas tous les hommages. Devant lui se dresse\n une idole redoutable, prête à prendre pour elle tout le mouve-\n ment et à le corrompre. Démasquons-la tout de suite afin de ne\n pas avoir de surprise avec elle.\n    Cette idole est fille des lointains rêveurs de l'Inde et les\n philosophes d ' I é n a n'ont fait que la vêtir à leur m o d e ; pour la\nservir elle a toute une théologie, tout un lyrisme; elle s'appelle\nl'Inconscient. Ce dieu obscur et dangereux n'a pas une vie per-\nsonnelle; il est la fleur étrange de l'âme humaine, son désir\nillimité qui erre p a r t o u t ; il est l'orgueil de l'homme qui se croit\ndéifié parce qu'il est frénétique et qui prend les vapeurs de\nl'instinct qui l'égarent pour l'inspiration de l'esprit : c'est lui\nque Baillard, dans la Colline inspirée, tente de posséder en com-\nm u n i a n t aux forces créatrices qui montent de la prairie, alors\nqu'il n'étreint que ses propres ténèbres. C'est lui encore que la\nraison invoque, q u a n d , faute du vrai Dieu, elle s'en remet à une\naveugle nécessité qu'elle nomme tour à tour Progrès, Univers,\nJustice, Liberté, Vie, Amour, et qui attire à son culte épui-\n"}, {"page_pdf": 247, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2252, "texte": "200                           DURENDAL\n\n\n\nsant et stérile le sentiment religieux égaré hors de sa fin légi-\ntime. Lisez les Tragédies de la Foi, de Romain Rolland. Vous\nverrez que ce lyrique emporté par sa mystique révolution-\nnaire est amené de lui-même à parodier tous les termes sacrés,\ntous les rites et à dédier à son idole des sacrifices et des holo-\ncaustes; son langage emploie tout naturellement les mots de\n Messie, de Victime expiatoire, de Martyre, de Calice, de Croix\net de Couronne d'Épines etc.\n   Ces parodies scandalisent au premier abord tout cœur\nqui aime le Christ et son Eglise, mais nous souvenant de la\nparole de Notre-Seigneur mourant: «Pardonnez-leur, Seigneur,\ncar ils ne savent ce qu'ils font », nous n'avons plus au cœur que\nle zèle de guérir ces infortunés de leur illusion qui sans le\nsavoir, croyant, ô dérision, avancer ainsi dans l'évolution de\nl'esprit humain, comme ils disent, ne font que recommencer la\ntriste et impuissante rébellion de l'Archange déchu, la tenta-\ntion initiale et essentielle de vouloir atteindre l'Etre, le Prin-\ncipe premier de notre substance, de nos actes et de toutes\nchoses, Celui enfin que nous nommons le Père, sans intermé-\ndiaire, sans médiateur; la tentation d'être à soi-même son\nRédempteur, d'incarner Dieu... Doctrine pleine d'artifices et\nqui séduit les meilleurs !\n   Ce n'est pas seulement un Romain Rolland qui s'incline\ndevant ce fantôme, c'est Maeterlinck qui dans son livre récent :\nLa Mort, s'en donne à cœur joie de brouiller sous ce nom soi-\ndisant plus moderne, matière, force, intelligence, volonté, esprit,\ndans le panthéisme le plus noir; c'est Madame de Noailles qui\ndans son livre : Les vivants et les morts, si indiciblement émou-\nvant, s'écrie avec une magnifique ingénuité à ce qu'elle se figure\n être Dieu :\n\n      Je ne puis l'expliquer, mais votre éclat suprême\n      Semble être mon reflet au lac d'un paradis.\n      Un soir je vous ai vu ressembler à moi-même\n      Sur la route où mon corps par l'ombre était grandi.\n\n      C'est toujours soi qu'on cherche en croyant qu'on s'évade,\n      On voudrait reposer entre tes bras bénis...\n\n  Est-il anéantissement plus absolu que cette impuissance à\nsortir de soi? C'est là précisément la pierre d'achoppement du\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2219, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE 2 0 1\n\n\nlyrisme de l'Inconscient, le mur contre lequel fatalement il se\nbrisera le front. Arrivé à l'extrême pointe de son désir, il faut\nbien qu'il précise son objet.; il ne lui reste plus que deux alter-\nnatives : ou le repliement mortel sur soi-même, le délire\naffollé, anarchique de toutes les puissances humaines, ou le cri\nde libération envers le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob\nque Pascal invoquait dans sa Nuit de feu, le Dieu personnel\nenfin, le seul qui nous affranchit de nous-même. Notre généra-\ntion vit profondément ce dilemme. C'est le drame pathétique\nqui s'est joué et se joue encore en des milliers de jeunes esprits.\nLa plupart ne peuvent pas se contenter de ces vagues exalta-\ntions qui se dévorent elles-mêmes et c'est pourquoi délaissant\nl'Inconscient et ses sortilèges, vous les voyez se tourner vers des\nvoix plus justes et plus pures qui s'enflent, grandissent, s'élè-\nvent, s'amplifient et finiront, nous en sommes certains, par\ndominer tous les autres accords.\n   Ces voix vous les avez reconnues, et ce n'est pas sans un\ntressaillement de profond amour que je les salue ici. Ces voix\nce sont celles de Claudel, de Jammes, de Le Cardonnel, de\nPeguy... Ces lyriques redonnent à la face du siècle étonné un\ntémoignage imperturbable au Verbe incarné et nous dessillent\nles yeux sur l'abîme ouvert à nos pas. Toute leur œuvre pro-\nclame que le Christ seul peut nous affranchir de nous-mêmes et\nnous faire vivre, que Lui seul peut prononcer sur la tombe de\nLazare les paroles libératrices : « Sors, sors de toi-même, du\nculte de ton moi et viens à nous, Père et Fils dans l'Unité de\nl'Esprit. » Leur œuvre proclame que le Christ est la Lumière\nqui éclaire tout homme venant en ce monde; que celui qui se\ncroit sage en dehors du Christ, qui croit trouver la vérité en\ndehors de Lui, expliquer le monde en dehors de Lui, par qui\ntout a été fait, que celui qui lui refuse son existence réelle,\nincarnée, eucharistique, celui-là repousse toute lumière, éteint\nen lui toute intelligence.\n\n\n  O mon Dieu! (s'écrie Paul Claudel),\n   Vous m'avez appelé par mon nom\n  Comme quelqu'un qui le connaît, vous m'avez choisi entre tous\nceux de\n  mon âge.\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2217, "texte": "202                         DURENDAL\n\n\n\n   O mon Dieu, vous savez combien le cœur des jeunes gens est plein\nd'affection et comme il ne tient pas à sa souillure et à sa vanité.\n   Et voici que vous êtes quelqu'un tout à coup.\n\n   Voilà la grande révélation.\n   Dieu n'est plus une vague et incertaine conception spiritua-\nliste, il est quelqu'un qui nous parle et à qui nous parlons; il\nest le Père et l'Ami; avec nous il a contracté une alliance que\nrien ne peut rompre; nous en avons sa promesse; sans cesse il\nl'a répété à ses fidèles et ses paroles sont consignées dans le\nlivre de ses Testaments.\n   « Tout ce qui Est est Dieu ou créature », s'était écrié\nRuysbroeck; il n'y a donc rien en dehors de ces rapports de\nl'Etre incréé aux créatures. Tout le reste est entité, abstrac-\ntion, néant. Il n'y a pas de métaphysique réelle en dehors de\nla théologie et le vrai nom de la métaphysique est la mystique.\n   Telle est la conception catholique qui va renouveler toute la\nvision poétique du monde, l'âme intime de la littérature con-\ntemporaine. Laissant de côté le roman et les autres genres,\nnous nous attacherons, dans la seconde partie de notre confé-\nrence, à montrer la richesse et la force de ce nouveau lyrisme.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   Il faut remonter jusqu'à Dante pour trouver un poète ayant\nau degré de Paul Claudel le profond sentiment et comme l'at-\ntouchement intellectuel de la Présence divine. Dans son œuvre,\nles mondes visibles sont pénétrés, imprégnés, soulevés par les\nvertus invisibles, la matière frémit sans cesse de la pensée pro-\nvidentielle. Et l'ordre éternel y resplendit; à tout moment\nnous plongeons au cœur de l'amour divin. Le Christ n'est plus\nsommairement et confusément le juste chargé des péchés du\nmonde, le Fils offert en oblation au Père offensé, c'est cela,\nmais c'est aussi plus avant encore dans le mystère de la\nRédemption, l'Homme premier-né d'entre les morts, l'Adam\nNouveau en qui, nous tous, nous nous crucifions. S'unir au\nChrist, c'est nous déifier, parce qu'en Lui et en Lui seul, étant\nà la fois Dieu et homme, peuvent se consommer les noces de\nl'Etre et de sa Créature. En Lui seul et par Lui seul, on\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1980, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE 2 0 3\n\n\nremonte à son Principe, au Père, à l'Acte Pur. Sublime méta-\nphysique, si loin des abstractions de la philosophie moderne !\nC'est le grand drame de la Création, la Poursuite de la Brebis\négarée, l'appel de l'Epoux par-delà les collines, c'est le gémis-\nsement du Bien-Aimé outragé, sa colère, sa miséricorde.\nC'est le dialogue incomparable de Dieu avec l'homme.\n\n            Et voici que vous êtes quelqu'un tout à coup.\n\n  Arrière les vains fantômes nés des imaginations des sophistes\net de tous les faiseurs de systèmes! Le monde, le monde des\ncorps et des esprits nous est redonné dans son intégrité. Et\nClaudel entonne ce cantique qui est vraiment le symbole de la\npoésie catholique et de toute poésie vraiment sacrée et qu'il a\nappelé le Magnificat :\n\n       Soyez béni, mon Dieu, qui m'avez délivré des idoles,\n       Et qui faites que je n'adore que Vous seul, et non point Isis\n    et Orisis.\n       Ou la Justice, ou le Progrès, ou la Vérité, ou la Divinité, ou\n    l'Humanité, ou les Lois de la Nature, ou l'Art ou la Beauté,\n       Et qui n'avez pas permis d'exister à toutes ces choses qui ne\n    sont pas, ou le Vide laissé par votre absence.\n       Comme le sauvage qui se bâtit une pirogue et qui de cette\n    planche en trop fabrique Apollon.\n       Ainsi tous ces parleurs de paroles du surplus de leurs adjectifs\n    se sont fait des monstres sans substance,\n       Plus creux que Moloch, mangeurs de petits enfants, plus\n    cruels et plus hideux que Moloch.\n       Ils ont un son et point de voix, un nom et il n'y a point de\n    personne.\n       Et l'esprit immonde est là, qui remplit les lieux déserts et\n    toutes les choses vacantes.\n       Seigneur, vous m'avez délivré des livres et des Idées, des\n    Idoles et de leurs prêtres.\n       Et vous n'avez point permis qu'Israël serve sous le joug des\n    Efféminés.\n       Je sais que vous n'êtes point le dieu des morts, mais des\n    vivants.\n"}, {"page_pdf": 251, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2264, "texte": "204                             DURENDAL\n\n\n\n         Je n'honorerai point les fantômes et les poupées, ni Diane, ni.\n      le Devoir, ni la Liberté et le bœuf Apis.\n         Et vos « génies » et vos « héros », vos grands hommes et vos\n      surhommes, la même horreur de tous ces défigurés,\n         Car je ne suis pas libre entre les morts,\n         Et j'existe parmi les choses qui sont et je les contrains à\n      m'avoir indispensable.\n         Et je désire de n'être supérieur à rien, mais un homme juste,\n         Juste comme vous êtes parfait, juste et vivant parmi les autres\n      esprits réels.\n\n   Voici donc l'homme, l'homme juste c'est-à-dire tel qu'il doit\nêtre et là où il doit être, voici le héros véritable, non plus le\nrêveur inutile et maladif, l'être de caprice et de fièvre que nous\nlégua le romantisme, mais le conquérant et l'apôtre, prêtre ou\nbâtisseur de cathédrale, agriculteur ou dompteur de foules, qui\na le mépris de la jouissance et ne s'y attarde jamais, mais se\nplonge sans cesse au plus ardent de la vie et met h a r d i m e n t le\npoids de sa volonté dans la balance des événements. Il a en lui\nune force de vie qu'il veut dépenser, que seul l'Absolu conten-\ntera. C'est l'homme dans sa majesté de créature prédestinée,\ntel que nous l'évoque David dans le psaume 8 e : Minuisti eum\npaulo minus ab angelis. « Vous l'avez placé un peu au-dessous\ndes anges... Vous lui avez donné l'empire sur les ouvrages de\nvos m a i n s . . . Vous l'avez couronné de gloire et d ' h o n n e u r . . . »\nPerpétuellement il sent en lui qui veut s'épanouir l'infini, cet\nêtre secret que Claudel appelle : « le noyau germinal, le grain\nintime, la semence de notre propre nom », et ailleurs encore :\n\n              ... Cette vie à moi, cette chose,\n              Non mariée, non née,\n              La/onction qui est au dedans de moi-même.\n\n   Malheur à lui s'il la détourne de sa fin qui est Dieu et n'en\nfait q u ' u n aliment à son orgueil; il mourra misérablement,\ncomme T ê t e d'Or, et tout son travail s'évanouira dans le néant.\n   Au contraire, si, comme Violaine, notre âme m u r m u r e : Voici\nla servante du Seigneur, à l'annonce faite par l'ange, elle con-\nnaîtra l'ineffable joie de la possession; elle recevra, comme\ns'exprime Violaine,\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2319, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTERATURE CONTEMPORAINE 2 0 5\n\n\n\n       Plus qu'une réponse, le tirement de toute ma substance,\n       Comme le secret enfermé au cœur des planètes,\n       Le rapport propre de mon être à un être plus grand.\n\n   Dès lors, nous n'avons qu'un rôle : accomplir la tâche qui\nnous est assignée, prendre la part qui nous revient à l'Office qui\nnous appelle perpétuellement. Mettons-nous donc en voyage\nvers la Maison du Père, considérant chaque jour qui s'avance\ncomme le Messager de D i e u ; tout nous mène à L u i , la douleur\ncomme la joie; ce n'est pas à nous de choisir la route. Suivons\nle Fils de l ' H o m m e qui nous dit à tous comme à Pierre : « Je\nte mènerai là où tu ne veux pas aller. » L'essentiel ici-bas c'est\nd'être dans la main de Dieu, de nous y laisser, afin que nous\ncoopérions à la Rédemption en nous crucifiant, à l'exemple de\nNotre-Seigneur sur nos misères. E n cet état il n'est point de\nhonte, point de nuit, point de m o r t ; il n'y a q u ' u n e exaltation\ncontinuelle en l'Etre éternel dont rien ne nous peut séparer.\n\n          Je vous salue, ô monde libéral à mes yeux\n          Je comprends par quoi vous êtes présent\n          C'est que l'Eternel est avec vous et qu'on est la créature\n          Le Créateur ne l'a point quittée.\n\n    Tel est dans ses grandes lignes le lyrisme de Claudel. Nous\nsommes ici aux sources premières de toute poésie. C'est le ma-\ngnifique don de Claudel de nous y ramener sans cesse, de nous\nposer, selon son expression, sur le poids même de l'Etre.\n    Si Claudel est plutôt de la famille de saint T h o m a s , Francis\nJ a m m e s s'apparente davantage à saint François. Nous lui devions\ndéjà beaucoup. C'est lui qui, au moment où la poésie s'exacer-\nbait dans les extravagances du symbolisme, fit entendre sa voix\nd'enfant, une voix fraîche qui chantait les êtres avec la plus\ngrande simplicité; elle n'invoquait pas les dieux, ne se targuait\npas de théories esthétiques; elle disait les rencontres de la cou-\ntumière promenade, le petit âne qui s'en va au marché, la car-\nriole où bêle le mouton, les pattes meurtries par les liens, les\noies qui défilent en jacassant sur la route, les moineaux épar-\npillés aux fils du télégraphe, le jardin potager qui connaît le\nsoleil. Cette note semble si nouvelle à ce temps habitué à une\n"}, {"page_pdf": 253, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2427, "texte": "206                          DUENDAL\n\n\npoésie si livresque et si contractée qu'on cria qu'un second\nRousseau était né, que pour la seconde fois la nature nous était\nrendue tout entière avec sa sève, ses odeurs, ses lumières et ses\nverdures. Ce poète nullement touché par l'atmosphère pan-\nthéiste qui imprégnait alors toutes les sensibilités, aussi loin du\ndébordement romantique de la personnalité que de l'anéantis-\nsement parnassien dans le grand Tout, seul, considérait les\ncréatures comme ayant une vie distincte, un être particulier,\nbelles chacune, selon leurs formes différentes et toutes dignes\nd'amour et de vénération, parce qu'elles manifestaient toutes ce\nmiracle : être.\n   Et c'était sa joie quotidienne de les voir et il ne pouvait se\nlasser de nous la dire; le plus ordinaire caillou de la route,\nl'herbe la plus maigre du talus l'arrêtaient. L'univers, pour lui,\nétait une immense arche de Noé, avec des fleurs, des fruits, des\nplantes, des bêtes et des hommes peints et articulés; et au-\ndessus de tout cela, le ciel était tendu comme un grand dais,\nouvragé de nuages, ou d'azur lisse avec un gros soleil au milieu\npendant le jour, une lune blanche et des milliers d'étoiles pen-\ndant la nuit... Jammes s'étonne de tout; il ne décrit pas, il\nchante; les mots les plus vulgaires s'ennoblissent en passant\npar sa bouche, prennent une gravité splendide qu'on ne leur\nconnaissait pas, un sens inconnu et vénérable, le sens que Dieu\nmême leur conféra.\n   Suivons avec le poète la ruelle du village aux pavés durs,\nencombrés d'enfants sales, bordée de taudis étouffants et noirs,\ntelle qu'il nous l'a décrite dans une immortelle élégie du Deuil\ndes Primevères : « Le paysage était humble où tu étais si belle. »\n   Tout Jammes est là, tout le grand don d'amour qu'il a fait à\nla terre, toute l'humble effusion qu'on n'avait pas encore enten-\ndue s'exhaler avec un tel accent depuis François d'Assise.\n   Cet amour, disons le vrai mot, cette charité était bien le\nmeilleur chemin pour aller à Dieu. Aussi ne fut-on pas étonné,\nquand on apprit que Jammes, se promenant avec sa chienne sur\nles routes, était entré, pareil à un berger des Nativités primi-\ntives, dans l'église habillée de feuilles; les hirondelles avaient dû\ny faire leur nid et l'aveugle à la porte devait agiter son gobelet\nd'étain. Il n'eut pas à changer sa voix ni à la guinder; le\nrosaire à la main, il s'était agenouillé ; il avait confessé ses\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2341, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE              207\n\n\nfautes et s'était avancé à la Table Sainte avec les servantes et\nles vieilles femmes et, comme il avait admiré l'univers visible,\nil admira aussi simplement, avec une aussi grande humilité,\nl'univers invisible; il ne s'égara pas dans les subtilités intellec-\ntuelles, mais il regarda en silence, en pleurant d'amour, le tra-\nvail de la grâce et le mystère de l'Eucharistie purifier son cœur\net faire mûrir en lui des fruits magnifiques; docilement il se\nlaissait faire, se bornant à écouter les gémissements innénar-\nrables dont parle saint Paul et à les exprimer fidèlement, nous\ndonnant ainsi des accents du plus profond et du plus salubre\nmysticisme. Ses yeux virent plus loin encore qu'autrefois; ils\nvirent jusqu'à Dieu même, non pas un Dieu abstrait et lointain,\nmais un Dieu en qui tout vit, tout se meut, tout existe ; un\nDieu qui s'attache à sa créature, compte les plumes du passe-\nreau et les cheveux de notre tête, un Dieu dont il lisait à tout\ninstant la gloire dans la face du soleil et l'éclat de la fleur, dont\nil lisait l'amour aux croix des routes, dans le silence des églises,\naux chevets des lits et dans les yeux bridés des pauvresses. Non\nsa vision n'était pas changée, elle était élargie et transfigurée;\nelle voyait jusqu'à sa résurrection glorieuse, elle voyait jus-\nqu'aux nouveaux cieux et à la nouvelle terre prédites par les\nEcritures, et, enivré de cette certitude, il criait aux créatures\nqu'il avait tant aimées :\n\n         Béatitude, haies de roses, jaies dorées,\n         Baumes, sombres verdeurs des torrides forêts\n         L'amour vous frappera de son éternité.\n\n   Et depuis ce temps-là, Francis Jammes ne vit plus que dans\ncet amour transfiguré. Dans son dernier poème, les Géorgiques\nChrétiennes, voici qu'il tend vers Dieu l'œuvre éclatante et\nrobuste de sa maturité. Elle n'a point trompé notre attente\nmais témoigne, au seuil de ce siècle, du prodigieux renouveau\ncatholique qui se manifeste dans tous les domaines de l'art.\nMoins de trente ans après La Terre de Zola, elle consacre à\nnouveau la glèbe à son Créateur. Chantée sous le voile des\nfigures ou réellement, c'est vraiment l'Eucharistie que célèbre\nle poème du Pain et du Vin ; et il n'est pas un vers qui ne\nnous redonne la Présence de Dieu senti et savouré dans la\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1475, "texte": "208                          DURENDAL\n\n\nplus humble tâche quotidienne. Que le lecteur me permette de\nciter l'Invocation à Bernadette :\n\n         Le sept janvier, l'an mille huit cent quarante-quatre\n         Bernadette éclaira le plus obscur des âtres.\n\n         Elle naquit des Soubirous, dans un moulin\n         Qui ne suffisait pas à leur donner le pain.\n\n         Timide, souffreteuse, intelligente et sage\n         Dès huit ans elle alla veiller aux Pâturages.\n\n         Grotte de Massabiel le ! A jamais des troupeaux,\n         Mais des troupeaux humains, remplacent des agneaux.\n\n         Au lieu où aujourd'hui braient cent mille cierges\n         Un pan du ciel s'ouvrit ; cette enfant vit la Vierge\n\n         Ce qu'ici-bas refuse Dieu aux tout-puissants\n         Il en a ébloui le cœur de quatorze ans.\n\n         L'églantine s'embrasa sous les pics qu'on honore,\n         Bernadette pâlit, les yeux vers cette aurore,\n\n         C'est depuis lors qu'avec des sanglots dans la voix\n         Toutes les nations tombent les bras en croix ;\n\n         Que le gémissement de la souffrance humaine\n         A remplacé le cri des brebis qu'on promène ;\n\n         Que la Mère à la Mère offre son fils mourant\n         Que la lèpre guérit dans le flot transparent ;\n\n         Que la douleur intime au fond de nous cachée\n         Se fond dans le parfum pieux de la Vallée ;\n\n         Que l'artiste échappant à un dernier écueil\n         Devant un art naïf dépose tout orgueil.\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2306, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE                  209\n\n\n         Là j'ai vu dans la nuit solennelle et superbe\n         Un peuple qui campait et qui dormait sur l'herbe\n\n         J'ai vu dans cette nuit un évêque à l'autel\n         Officier sous les feux que charriait le ciel\n\n         J'ai vu ce peuple se lever comme un seul homme\n         La bouche vers ce Dieu où la mort se consomme.\n\n         C'était vous Bernadette, ô pauvresse à genoux\n         Qui, morte à votre vous, vous révéliez à nous.\n\n   Il serait à souhaiter qu'à titre d'enseignement un livre com-\nme les Géorgiques Chrétiennes fût répandu dans les écoles et les\nfoyers. Dans sa simplicité magnifique il a toutes les qualités\ndu chant populaire : variété des épisodes, abondance et éclat\ndes images. Loin des vaines rhétoriques il s'épanouit comme\nu n e fleur des champs où resplendit tout le feu de l'été.\n   Si nous ouvrions les livres de Charles Péguy, c'est la même\nvision catholique que nous recevrions; c'est toujours l'amour\ninfini, le Dieu du Catéchisme, aimé dans le cœur de chaque\nh o m m e , senti, savouré dans tout être créé. Peu nous importent\ntoutes les objections de détail que l'on peut élever contre l'abus\ndes répétitions, procédé un peu artificiel et puéril, encore qu'il\npuisse se légitimer en maint endroit, car les brusques retours,\ncette insistance opiniâtre et gauche, les mots ressassés avec\ngourmandise contribuent à donner une impression de rudesse\npopulaire au charme de laquelle j'avoue ne pas être insensible.\n Laissons de côté ces disputes littéraires pour ne nous attacher\n qu'à l'intime vertu de cette œuvre, à sa force singulière en ce\n siècle sceptique, aveuli, et qui semble sourdre du plus pur\n moyen âge ; d'une âme de quelque Villon touché par une vision\n dantesque et qui nous révélerait les mondes invisibles dans la\n langue simple et quotidienne de l'enfant qui joue à la marelle,\n de la servante qui balaye la cuisine, de la bergère qui file, la\n langue h u m b l e des chaumières d'autrefois où fumait la mar-\n mite, où le devoir était toujours là tangible, impérieux, dans la\n tâche mesquine, rebutante, monotone, si héroïque !\n   Devant l'angoisse de J e a n n e , la petite Nauriette s'écrie :\n\n                                                                       3\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2018, "texte": "210                            DURENDAL\n\n\n    Tu vois, tu vois. Ce que nous savons, nous autres, tu le vois. Ce\n qu'on nous apprend, nous autres, tu le vois. Le catéchisme, tout le\n catéchisme et l'église et la Messe, tu ne le sais pas, tu le vois et ta\nprière tu ne la fais pas seulement, tu la vois. Pour toi il n'y a pas de\nsemaines. Et il n'y a pas de jours. Il n'y a pas de jours dans la\nsemaine, et pas d'heures dans la journée. Toutes les heures te sonnent\ncomme la cloche de l'angélus. Tous les jours sont des dimanches et\nplus que des dimanches et les dimanches plus que des dimanches et\nque le dimanche de Noël et que le dimanche de Pâques et la messe\nplus que la messe.\n\n   Il nous semble que c'est à Claudel, à Jammes et à Péguy\nque notre sensibilité devra la guérison de son fiévreux désor-\ndre, car eux seuls, réveillant nos énergies les plus intimes, le\npoint le plus secret de notre être, notre substance même\nengendrée par Dieu et renouant ainsi par delà la Renaissance\nla grande tradition catholique du moyen âge, ont su nous\nredonner intacte, en dehors de tout évanouissement panthéiste,\nla réalité de l'Etre et de l'ordre providentiel ébauché ici, épa-\nnoui par delà la mort dans l'intégrité de toutes les substances.\nC'est pourquoi laissant le grand public s'attarder devant les\ntrétaux où paradent les favoris du jour, toute une génération,\npar la pente naturelle de son cœur, se porte à eux et chante\nce cantique que Jammes faisait retentir l'an dernier sur les tré-\nteaux du Théâtre de l'Œuvre dans La brebis égarée.\n\n                    Vous ne serez pas heureux\n                    Si vous vivez loin de Dieu.\n\n                    Trop longtemps on a eu peur\n                    De nommer Notre-Seigneur.\n\n                    Je le sortirai de l'ombre\n                    Même seul devant le nombre.\n\n                    Car il est toujours vivant\n                    Et il nous parle à présent.\n\n                    Plus jeune que la jeunesse\n                    Il nous nourrit à la Messe.\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1791, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE 2 1 1\n\n\n                    Et voici à l'horizon\n                    Une génération.\n\n                    Elle sait où est la force\n                    Et elle fend son écorce.\n\n                    Et elle éclate de fleurs\n                    Et revient à vous, Seigneur.\n\n                    Elle revient les yeux droits\n                    Et fixes sur votre Croix.\n\n                    Car vous êtes, elle le sait,\n                    Vous êtes Celui qui Est.\n\n                    Elle a vaincu son orgueil\n                    Et déjà voici le seuil.\n\n   Oui, voici le seuil enfin de la maison paternelle. Ce n'est pas\nle seuil d'un palais superbe, d'un de ces m o n u m e n t s fastueux\net chimériques où l'on a si froid, où l'on est si seul ; c'est le seuil\nd'une étable; mais dans cette étable rayonne Celui qui a vaincu\nle m o n d e ; et vous pouvez la voir, cette génération qui se met\nen marche vers elle, guidée par l'Etoile et le chant des anges.\nC o m m e dans les anciens tableaux de la Nativité, bergers et rois\nmages apportent leurs présents.\n\n                    Elle a vaincu son orgueil\n                    Et déjà voici le seuil.\n\n   L ' u n y apporte le b a u m e et la myrrhe, un autre le pain, le\nvin et les fruits qu'il a pris sur la table rustique de sa maison\npauvre, un autre les fleurs de son enfance chrétienne ramassées\ndans les allées du domaine familial et sur les marches de l'au-\ntel, dans les allées du collège, lorsque, d a n s le silence enchan-\nteur des Vêpres finies, l'encens fumait encore dans l'odeur des\ncires éteintes, un autre dépose les branches de chêne humide\nde sève ravies à ses forêts natales, un autre accourt des déserts\nd'Afrique offrir son épée, et sans cesse il en vient et tous ces\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1194, "texte": "212                            DURENDAL\n\n\njeunes visages se prosternent devant l ' E m m a n u e l , le N o u v e a u\nNé en qui ils contemplent l'Éternelle Pureté de l'Etre, l'En-\nfance divine rayonnant par delà tous les systèmes des h o m m e s ,\net ils chantent le vieux Noël d'autrefois :\n\n             Il est né le divin Enfant.\n             Chantez hautbois, résonnez,     musettes...\n\n   Oui, il est né enfin Celui que nous attendions. Il est né dans\nnos lettres françaises, dans notre lyrisme. Elle est tombée la\nrosée rafraîchissante. Il nous a été donné Celui qui ignore le mal\net qui voit la vérité... ! Il est né le divin Enfant qui triomphe de\nnos vieux doutes et de nos arguties desséchées ; il est né l'Enfant\nqui ne sait pas mentir, l'Enfant qui sait reposer en paix, dans\nla tranquillité de l'ordre éternel;il est né l'Enfant qui proclame\nla Vie, qui proclame l'Espérance, qui proclame l'Etre ; il est né\nle divin Enfant et non pas seulement dans le temps et l'espace,\nmais en nous-même, à jamais, où il chasse, rien qu'en ouvrant\nses yeux bénis, la vieillesse, le scepticisme, le doute, les\nténèbres et la mort.\n\n                                          ROBERT VALLERY-RADOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison04-006", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 213, "page_fin": 216, "titre_corps": "Le Roman de la Forêt", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges de Golesco", "ancre_debut": "Le Roman de la Forêt (1)                       LE talent frais et lumi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 260, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 3018, "texte": "Le Roman de la Forêt (1)\n\n                     LE talent frais et lumineux de Jean Nesmy, bien connu des\n                       lecteurs de Durendal, semble arriver actuellement à un\n                       stade de plein épanouissement. Son nouveau livre, Le\n                       Roman de la Forêt, se rattache d'un lien ferme à la glo-\n                       rieuse école des Bazin, Bourget, Barrès, Pomairols, Henry\n                       Bordeaux, car de même que les ouvrages de ces nobles\n                       écrivains, le Roman de la Forêt apparaît tout pénétré\n                       des idées de ce traditionalisme puissamment régulateur\n                       vers lequel présentement toute la haute intellectualité\n  française, littérateurs et sociologues, tournent leur regard parce qu'ils v aper-\n  çoivent l'une des grandes forces morales, l'une des influences souveraines et\n  libératrices par lesquelles s'accomplira la résurrection de la vieille France.\n     C'est une très belle figure de probité et d'énergie laborieuse que celle du\n  père Luret Magloire. Charbonnier, il vit sa vie en pleine nature, communiant\n  avec la grande âme de la Forêt, ennoblissant les rudes travaux de sa profes-\n sion par l'amour profond qu'il lui a voué, et par la sérénité inaltérable avec\n laquelle il en supporte les charges. Contrastant déplorablement avec lui, son\n rils aîné, Zéphir Luret, cherche à s'affranchir d'une chaîne qui lui pèse et lui\n parait humiliante. Gâté par une mère trop tendre, orgueilleux des quelques\n bribes de savoir qu'il a glané à l'école, il est décidé à abandonner le métier\n paternel, et, sans pouvoir du reste invoquer le motif plausible d'une vocation\n déterminée et impérieuse, il aspire à sortir brusquement du cadre familial et\n social où son activité eut pu s'exercer et sa destinée s'accomplir avec honneur.\n De là une vie sans but ni orientation, sans dignité non plus et s'avilissant\ndans les délits de braconnage. Mélie, une jeune orpheline du village, s'est\néprise de lui. 11 en profite pour la séduire et l'abandonne lâchement après\nl'avoir rendue mère. Dans un accès de fureur il tue le bûcheron Bablon qui\navait osé prétendre en même temps que lui à l'amour de Mélie, et dont la\ntendresse respectueuse n'avait d'ailleurs pas été payée de retour. Ce crime\nl'oblige à s'expatrier. Au désespoir, Mélie qui se sent irrémédiablement perdue\nest sur le point de s'ôter la vie. Mais le père Magloire est là qui veille. I1\nsauvera la pauvre abandonnée, il allégera son angoisse en l'accueillant au\nfoyer familial, elle et son enfant, qu'il appellera son petit-fils. Parallèlement à\nces événements tragiques se déroule paisiblement une idylle d'amour entre\nClémentine, la fille du père Magloire, et Jean-Marie, un bûcheron du Morvan.\n    On le voit, dans le livre de Jean Nesmy, les fils de l'intrigue sont peu com-\npliqués. Mais combien nous goûtons cette simplicité qui est d'ailleurs l'une\n\n  (1) Le Roman de la Forêt, par JEAN NESMY. Paris, Grasset, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3562, "texte": "214                                DURENDAL\n\n\ndes marques caractérisant d'ordinaire les fictions romanesques d'un ordre\nsupérieur! D'un bout à l'autre, le charmant récit de Jean Nesmy demeure\ncaptivant en ses moindres détails. Le chagrin qui ronge l'âme du pauvre\n Bablon, éperdûment épris de Mélie et se voyant repoussé par celle qu'il adore\nau profit d'un rival indigne; la superbe révolte du père Magloire accompa-\ngnant au tribunal son fils prévenu de braconnage et, dans un plaidoyer ému,\ndéfendant devant les magistrats l'honneur de son nom et de sa famille; le coup\nde mort que reçoit la Meignotte, aïeule de Mélie, lorsqu'elle acquiert l'affreuse\ncertitude de la honte de son enfant; les belles pages qui racontent les remords\nde Zéphir et les tortures morales de sa victime, autant de souvenirs émouvants\nqui restent gravés dans l'esprit du lecteur.\n    Et cependant la qualité qui, dans le Roman de la Forêt, prime toutes les\nautres, c'est le style. Nous ne parlons naturellement pas ici du dialogue,\némaillé de locutions patoisantes, de tournures locales propres au langage des\npaysans du Jura et du Morvan. Il en est pourtant de pittoresques, comme\nl'appellation d'ancien, désignant le père Magloire, chef vénéré d'une nom-\nbreuse famille et cette autre épithète de grande, vocable de caresse sous lequel\nMélie enfant, a invoqué jadis sa grand'mère. Elle continue, jeune fille, à l'ap-\npeler de ce même nom aux significations tendres et protectrices. Mais les\npaysages du livre ont une saveur singulièrement évocative. Ces descriptions,\nparfois d'une précision scrupuleuse et étonnante de vérité dans le détail\n(La Battue, La Meule en feu), atteignent souvent aussi à la beauté pure et sobre\nde la grande ligne harmonieuse. Les expressions les plus heureuses naissent\nsous la plume de ce romancier poète. Il voit quelque part « un papillon\npasser, titubant, fleur qui vole, les ailes inclinées en voile de bateau ». Ailleurs\nil aperçoit « la lune piquer sa faucille dans des javelles de nuées ». L'eau est à\nses yeux « la sœur du ciel, une sœur attentive et tranquille, qui n'avait de\nfrissons, de clartés, de nuages, que ceux qu'elle empruntait au ciel changeant,\npassant au-dessus d'elle ». II dit du bonheur que c'est « un petit grillon qu'on\nporte dans le cœur, et quand on l'a, partout où on est, il chante ».\n    Ecoutez cette description de la pluie : « La pluie tombe toujours, monotone\net têtue, à menus fils, à petites aiguilles et n'a pas même un chant dans sa tris-\ntesse. Elle dégoutte des branches, vernit les bourgeons, les feuilles neuves et\nles écorces, gonfle les mousses, glisse en rosée sous les herbes qu'elle ploie,\nhache l'air, effume l'horizon, et, portée comme un embrun par le vent de la\nhauteur qui la chasse, déplie ses voiles et les replie, fouette en passant les\n meubles et la carriole, les gens et le harnais... »\n    Voici des visions printanières : « Les cerfs, qui avaient l'ait entendre parmi\n les fourrés, dans leur lutte d'automne, leurs bramements sauvages, s'enivraient\n maintenant aux nuits claires à brouter deux par deux aux lisières les pousses\n des blés verts. Des fredons flûtes d'oiseaux, des ronrons aigrelets de mouches\n ou d'abeilles résonnaient partout dans les têtes des chênes.... \"\n    \" Le mois de mai, le mois d'amour va naître cette nuit. Le vent traîne de\n l'aile, s'arrête au muguet, dont la senteur pénétrante se mêle au parfum vert\n des feuillages nouveaux. Les oiseaux chantent tout le temps que se meurt la\n  lumière. Et dans le ciel, couleur de mauve, d'iris pâle, la lune en croissant\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3592, "texte": "                            LE ROMAN DE LA FORÊT                                   2l5\n\n\n  presque plein, sous quelques flocons clairs et légers qui voyagent, glisse\n  comme une barque à coque d'or et voiles blanches, »\n      Un des principaux leitmotiv de ces descriptions, c'est la chanson du vent,\n  tantôt douce, tantôt tragique : « La houle accourait du couchant, fouettait en\n  galopant les arbres et les nuages et les échevelait, soufflait les étoiles, s'éloi-\n  gnait de futaie en futaie, puis, déferlant sur les champs de la plaine, s'y\n  perdait brusquement avec son bruit de vagues            » « Avec le soleil, la lune et\n  l'automne, le vent est en effet un des grands magiciens de la forêt. Il est la\n  voix des branches, la vie des feuilles, l'âme des solitudes. D'où vient-il? Nul\n  ne sait. Où va-t-il ? On l'ignore. En lui tout est mystère. Il est. comme l'Esprit\n  de Dieu, et il souffle, et il passe. Il déchaîne à son gré des forces en repos. I1 a\n  tour à tour des élans, des emportements, des répits, puis de nouveau, quand\n  tout semble apaisé, une fureur subite et tout à fait inexplicable. On le croit\n  inutile et il aide a la montée des sèves; il répand avec les pollens fécondants\n  des poussières de vie.\n      » Il balaie les brouillards, fouette la grêle et la pluie qui crépitent, balance\n  l'ombre et le soleil. Quand il fait doucement dans les feuilles sa prière du soir,\n  la forêt tout entière a l'air agenouillée. L'hiver, il brame dans les chênes; au\n printemps, il joue de mille chalumeaux; l'été, il se repose, ne se levant,\n  brûlant, qu'aux jours d'orage ; et quand vient septembre ou octobre, tendre et\n doux, il reprend, troubadour mélancolique, son violon de l'automne. »\n     Dans le beau chapitre intitulé le Deuil de la Meignotte, tout serait à\n citer :... « Dès le soleil tombé, on avait entendu passer sur la forêt une charge\n de vent; une nue lourde et moutonneuse avait gagné le ciel comme un trou-\n peau pressé entrant dans sa pâture; quelques zigzags violàtres avaient jailli\n au-dessus des pommiers, tandis que de grosses gouttes de pluie commençaient\n à crépiter dans la nuit d'un noir d'encre\n     « La petite flamme de la chandelle bénite vacillait, à la tête du lit, aux grands\n souffles du dehors qui venaient par bouffées. Que de fois, par les nuits d'orage\n comme aujourd'hui, la pauvre mère Meignotte l'avait allumé, ce cierge, pour\n demander à Dieu de protéger dans la tempête sa misérable chaumière ruisse-\n lante, perdue comme un nid dans les feuilles! Et son dernier morceau à pré-\n sent, piqué dans un pauvre chandelier de verre tout grenu de larmes de cire,\nélevait pour elle, à côté de l'assiette à eau bénite, son étroite et jaune petite\n flamme fumeuse. Cela vivait encore — une si pauvre petite chose pourtant,\nun humble bout de cierge, donneur de flamme et de fumée; — et elle n'était\nplus là, elle, mère Meignotte... ou plutôt il ne restait plus d'elle que ce grand\ncorps inerte étendu sur le lit, aujourd'hui encore consistant, demain cendre\net poussière...\n     «     Le gros vent fâché et hurleur de la nuit avait cédé à un petit vent doux,\nqui remuait en se jouant les branches reverdies par la pluie et s'amusait à\nrompre les invisibles fils de leurs réseaux de perles. La campagne était pleine\ndu bruit des faux qu'on aiguisait et du chant des faucheurs. Le convoi suivait\nle chemin de Maraye qui serpentait à la lisière de la plaine et des bois, parmi\nde grands genêts en fleur piqués de mille feux. Sur son passage, le jour de\njuin mêlait l'odeur fraîche des feuillages mouillés à la senteur chaude de pain\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2371, "texte": "2l6                               DURENDAL\n\n\nqu'exhalaient les blés mûrs. Et le chant grave ou plaintif des psaumes de la\nmort paraissait plus poignant ainsi, mêlé au chant joyeux de la saison féconde.\n Le Miserere mei, porté de feuille en feuille, interrompait à peine le sifflement\ndes merles à la lisière et le rappel des cailles dans les blés. Miserere mei!\n   « Oui, Dieu aurait pitié! Ne l'avait-il pas enlevée au moment où, si elle\navait vécue, elle aurait tant souffert!\n   « Miserere mei! » « Tandis que l'humble caisse, balancée au pas des por-\nteurs, se rendait à l'appel mélancolique et doux de la petite cloche, dont la\nvoix roulée par le vent tintait dans les feuillages, il était consolant de se dire\nque pour cette pauvre vieille, dont la vie avait connu tant de chagrins, de\nmisères et d'épreuves, le Dieu de colère avait dans la mort même cédé au Dieu\nde miséricorde. Sous le vol croisé des papillons bleus qui visitaient les fleurs\ndu petit cimetière, à l'ombre de la croix de bois blanc que Bablon lui avait\nfaite, après son existence de damnée, il semblait que tout à l'heure elle dût se\ntrouver si bien, si tranquille, si au repos dans un coin de terre bénite!... »\n   Des pages, aussi intenses de sentiment et d'expression que celles qui précè-\ndent, se rencontrent souvent dans le livre de Jean Nesmy et les quelques cita-\ntions que nous venons de faire suffisent à donner une idée du charme très\nspécial qui s'y attache.\n   S'il est permis de nous exprimer ainsi, ces descriptions baignent tout entières\ndans une atmosphère de lyrisme vibrant ou discret, mais qui n'est jamais\nabsent, de manière que le livre de Jean Nesmy apparaît véritablement comme\nle Poème de la Forêt, comme un hymne célébrant, l'enivrement des grands\nbois, la poésie des arbres majestueux, de ces nobles êtres de rêve et d'harmonie\nqui parlent d'autant plus éloquemment à notre âme que leur langage est voilé\nde mystère et qu'ils complètent en quelque sorte nos aspirations par la posses-\nsion de deux attributs significatifs, dont nos orageuses et fragiles existences\nsont entièrement dépourvues, d'une part, le calme recueilli et comme fixé dans\nune contemplation idéale et immuable, d'autre part une persistance de durée\noffrant à notre esprit les apparences et le symbole de l'immortalité.\n\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison04-007", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 217, "page_fin": 232, "titre_corps": "Chronique du Mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique du Mois                                 Les Concerts.      Une auditi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 264, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2745, "texte": "Chronique du Mois\n                                Les Concerts.\n\n    Une audition d'œuvres belges que M. François Ruhlmann, notre compa-\n triote, premier chef d'orchestre de l'Opéra-Comique, dirigea avec une réelle\n maîtrise, clôturait brillamment la série des Concerts Populaires. On enten-\n dit d'abord, de M. Martin Lunssens, un poème svmphonique illustrant\n musicalement une des créations shakespeariennes les plus étudiées au point de\n vue psychologique, le fameux Timon d'Athènes. La composition de M.Martin\n Lunssens est belle et intéressante sous quelque angle de vision qu'on la con-\n sidère. Suggestive des significations du drame de Shakespeare sans jamais\n choir dans un excès de réalisme descriptif et en demeurant toujours foncière-\n ment musicale, la symphonie Timon d'Athènes est remarquable autant par\n la vigueur de la structure que par la qualité des idées mélodiques, par l'heu-\n reuse et saine abondance de l'inspiration.\n    C'est depuis longtemps et à très juste titre qu'on apprécie Immortel Amour,\nesquisse dramatique (chant et orchestre) de Léon Du Bois, pour son élan\nchaleureux' et puissant, sa magnifique gradation d'émotion ascensionnelle.\n Mlle Heldy lui prêta tout le charme de sa voix cristalline, souple et touchante.\n Bien que dépourvue d'une originalité bien frappante, le Scherzo Caprice\n pour orchestre d'Erasme Rawav est une composition brillante, artistement\nagencée et ornée de rythmes gracieux.Quant au poème orchestral Renouveau,\nde Mme Van den Boorn-Coclet, nous regrettons de devoir constater que cette\ndernière a encore beaucoup à faire pour clarifier ses idées, son langage et\nalléger son orchestration.\n    Le concert en ut d'Arthur De Greef est une œuvre charmante où la verve\njaillit à flots, où dans un tissu d'harmonies caressantes l'élégance du trait\ns'allie à une facture des plus spirituelles, à un sens de pondération étonnam-\nment juste dans la distribution des rôles respectifs de l'orchestre et de l'instru-\nment solo. Le Scherzo et le Finale (Molto Animato) sont particulièrement\nremarquables en leur bouquet subtil et leur fougue primesautière. L'exécution\nfut éblouissante et on acclama en même temps que le compositeur distingué le\ngrand pianiste dont l'art empreint d'une saveur et d'une personnalité si carac-\ntérisées est l'un des plus incontestables titres d'honneur de l'école belge.\nEnfin, les Variations orchestrales de Paul Gilson, développées en des limites\nplus raisonnables que celles de Reger entendues récemment, s'expriment dans\nun style robuste, avec une science d'orchestration qui n'est nullement du\nsavoir-faire, et offrent cette vitalité, cet éclat, ces superbes qualités de rythme\net de couleur qui constituent l'apanage coutumier du maître.\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3242, "texte": "218                                DURENDAL\n\n\n\n   Ce concert, au cours duquel des ovations chaleureuses et multipliées eurent\nlieu pour fêter les compositeurs présents dont les noms figuraient au pro-\ngramme, fut sans doute une journée des plus honorables pour l'art musical de\nnotre pays, et ce franc succès, on est heureux de l'enregistrer. Dans les œuvres\nexécutées, nous ne nous sommes pas ingéniés à découvrir lâme belge, expres-\nsion dont on a quelque peu abusé en ces derniers temps.\n   Cette tendance à découvrir l'àme belge, qui se rattache aux idées de\nrégionalisme fort en faveur au moment présent, est assurément très louable et\npeut d'ailleurs se justifier en fait, ayant des bases objectives et un légitime\npoint d'appui dans l'antiquité vénérable des liens historiques et des destinées\ncommunes qui ont rapproché durant des siècles nos provinces, d'où l'on arrive\nà déduire une mentalité patriale persistante qui plane au-dessus des diversités\nfoncières de race et de langage. Plus facilement encore serait-on peut-être\namené à déterminer les éléments d'une mentalité helvétique commune. Mais\nqu'on ne se berce point du fallacieux espoir de jamais découvrir les traits\nconstitutifs de l'âme autrichienne (!!).\n   N'abusons point en tout cas de ces vocables trop absolus, de ces classifica-\ntions n a priori », de ces catégorisations systématiques et simplistes à la\nmanière rigoureuse de Taine. Il est d'ailleurs incontestable que les grands\ngénies n'appartiennent point à une région ni même à un pays, mais à l'Huma-\nnité. Qu'est-ce que St-Thomas d'Aquin ou Dante ont de spécialement italien,\nShakespeare de spécialement anglais, Beethoven de spécialement allemand,\nHugo et Lamartine de spécialement français, Tolstoï de spécialement russe? En\ntout cas, s'il existe une âme belge, il faut admettre qu'elle est extraordinaire-\nment complexe, susceptible de revêtir des modalités infiniment diverses,\nd'inspirer des types d'artistes aussi distants que Memling l'est de Teniers, van\nEyck de Jordacns, Decoster de Pirmez, Lemonnier de Maeterlinck, Jan\nBlockx de César Franck et Lekeu de Tinel. La vérité est qu'en Belgique,\nautant dans la musique que dans la poésie et dans la peinture, les sources\nd'inspiration, les idéals poursuivis, les systèmes esthétiques, les factures et les\nstyles offrent des dissemblances aussi profondément marquées que les indivi-\ndualités végétales constituant la Flore d'une même contrée.\n   Le dernier concert populaire nous a fait apparaître, sous des aspects inté-\nressants et multiples, les aspirations qui caractérisent et les ressources dont\ndisposent présentement quelques-uns d'entre les meilleurs de nos com-\npositeurs.\n\n                                           +•\n                                       *        *\n\n\n   Il est des chefs-d'œuvre qu'on n'entend jamais et qu'on ne saurait trop\nentendre, car, loin de s'en lasser, on les goûte et on les pénètre davantage à\nchaque audition nouvelle. Mais l'exécution de ces chefs-d'œuvre, exigeant des\néléments multiples, éléments d'élite et fermement disciplinés, se complique\nd'obstacles, suscite des difficultés techniques et matérielles de tout genre dont\nl'ordinaire effet est de décourager les directeurs de concerts et de nous priver\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3374, "texte": "                           CHRONIQUE DU         MOIS                       219\n\n\npar là de l'audition de ces mémos chefs-d'œuvre avec lesquels, autant pour\nl'élévation de notre âme que pour l'éducation de notre sens esthétique (dont la\nsanté et la rectitude sont si souvent mises en péril par les émancipations\nexcessives de l'art contemporain), il importe de demeurer en commerce fré-\nquent et familier.\n\n   La Passion selon Saint-Matthieu, l'un de ces chefs-d'œuvre, n'a été\ninterprétée à Bruxelles qu'à de bien rares intervalles, deux fois, si nous ne\nfaisons erreur, en l'espace de quinze années. Ce nombre d'exécutions est mani-\nfestement insuffisant et il sied de féliciter M. Zimmer, dont l'énergique initia-\ntive nous a valu les auditions de la Passion selon Saint-Jean, en 1910, des\n Messes de Bach et de Beethoven' en 1912, et actuellement de la Passion selon\nSaint-Matthieu. En dépit de certains flottements, de certaines hésitations qu'il\nne serait pas malaisé de faire totalement disparaître en multipliant le nombre\ndes répétitions, l'interprétation chorale du vaste poème, illuminée de nuances\nexpressives, fut en ses lignes générales remarquable de conviction et d'accent.\nIl y a lieu également de signaler la participation artistique d'interprètes aussi\naffinés que le sont M. Frédéric Ghigo, violoniste, et M. Gabriel Minet qui\naccompagna les récitatifs au clavecin\n   A côté de la Messe en si mineur, la Passion selon Saint-Matthieu s'offre\ncomme un des deux points culminants de l'inspiration de Bach, et d'une façon\ngénérale, comme un des plus purs sommets de l'art. Sans doute la Passion\nselon Saint-Jean ne lui est pas sensiblement inférieure dans l'intériorité fer-\nvente et recueillie de ses chorals, dans l'ampleur glorieuse de quelques-uns de\nses chœurs, mais c'est surtout dans les Airs que la Matthiius-Passion affirme\ntoute sa supériorité. Les airs : « Blute nur, du liebes Herz », Ich will dir\nmein Herz schenken », « Erbarme midi, mein Gott », « Erbarm 'es Gott» et,\nau-dessus de tout, le « Aus Liebe will mein Heiland sterben », que Mme Nor-\ndewier chanta idéalement, et l'air « O Golgotha », sont des trésors d'amour et\nd'adoration et ils figurent au nombre des confidences les plus sublimes de\nl'âme du Cantor de Leipzig. A les entendre, on éprouve ce frisson sacré issu\ndu contact soudain avec les choses divines ou, en d'autres termes, avec ces\ncréations du génie humain où flottent à l'état de reflets lointains quelques\nparcelles radieuses de la Beauté infinie.\n   Mais pourquoi ces nombreuses coupures pratiquées dans le chef-d'œuvre de\nBach? Elles ne sont admissibles à aucun titre, leur motif apparent se ratta-\nchant d'ailleurs au désir de limiter la durée de l'exécution en vue des auditeurs\nimpatients de se soustraire aux plus hautes impressions de l'art, pour ne pas\ntrop prendre sur les moments autrement précieux de la soirée du dimanche\nque réclament le bridge et le cinéma. Les directeurs de concerts n'ont pas à se\nsoucier de ces auditeurs. Qui trouve des longueurs à Bach n'est pas digne\nd'être admis dans son temple.\n   Nous n'avons encore rien dit des solistes. Mais est-il bien nécessaire de\nredire le charme de la voix de Mme Noordewier, voix pure comme la lumière\nrose de l'Aurore et qui caresse l'âme de ses angéliques effluves, d'attirer\nl'attention sur le style élevé de M de Haan-Manifarges, la souplesse vocale\n"}, {"page_pdf": 267, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3162, "texte": " 220                                 DURENDAL\n\n\net l'intelligence expressive du ténor Walter, les interprétations généreuses de\nM. Jacques Caro, et surtout le caractère de grandeur auguste et émouvante\ntout à la fois où M. Stéphani fait apparaître la figure du Christ ?\n\n\n\n\n     Parmi les œuvres de musique de chambre entendues cette année aux séances\n de la Libre Esthétique, celles de Florent Schmitt tiennent incontestable-\n ment, et de loin, le premier rang. Son chant élégiaque pour violoncelle et\n  piano est un poème dont la noblesse de ligne et le sentiment très élevé lurent\n traduits par M. Gaillard (M. Bosquet au piano) avec celte profondeur et ce\n charme qui caractérisent toutes ses interprétations. Le Quintette du même\n auteur, exécuté supérieurement par MM. Bosquet, Defauw, Onnou, Prévost\n et Gaillard, a son maximum de significations dans le mouvement lent qui\n impresssionne par son atmosphère poétiquement harmonieuse et son idéalisme\n contemplatif. Les deux autres parties attestent une abondance de verve et des\n ressources d'écriture qui ne sont assurément point négligeables, mais, en dépit\n de belles éclaircies, elles demeurent en général fort embroussaillées ou, si cette\n épithète est jugée excessive, nous dirons que dans cette poussée de sève luxu-\n riante, il y aurait lieu de faire subir à l'arbre de salutaires émondages. Etudiez\n de près l'admirable concert en ré majeur de Chausson : pas une mesure dans\n l'œuvre, pas une note dans chaque mesure qui n'ait sa raison d'être. Peut-on\n en dire autant du Quintette de Schmitt?\n     A cette même première séance musicale de la Libre Esthétique, Mlle Rosy\n Hahn, délicatement accompagnée par M. Octave Maus, interpréta artistement\n une très intéressante série de lieder de l'école allemande (Reger, Sekles, Mail-\n ler, Joseph Marx). Un pianiste de tempérament fin et distingué, M. Scharrès,\n rit entendre la Cathédrale engloutie de Debussy, procédant à cet engloutisse-\n ment avec toute la discrétion souhaitable.\n    A cause de l'imprécision de leurs formes, du caractère fugace de leur inspi-\nration et de leur style, il est difficile de formuler rapidement une impression\nsur la balance de qualités et de défauts d'une œuvre telle que les écrivent\nactuellement la majorité des musiciens de la jeune école française. Si la sonate\npour piano et violon de Darius Milhaud (Mlle Georgette Guller et l'auteur)\nnous a paru, en général, d'une facture agréable, étoilée de jolies harmonies,\nce ne fut certes pas la faute de Mlle Guller, une jeune artiste de talent, si la\nsuite pour piano du môme auteur est demeurée à l'audition sèche et impéné-\ntrable.\n    Les mélodies vocales de Poldowski (pseudonyme sous lequel s'abrite une\ndes filles du grand violoniste Wienawski) sont toujours intéressantes par leur\ninspiration sincère, leur style personnel et affiné. L'Heure exquise fut parti-\nculièrement applaudie. L'Effet de neige, mélancolisé de colorations sinistres,\nsemble aperçu par une âme tragique. La majorité des poèmes pour chant et\npiano de Murray Davey, entendus à cette même séance, consiste en com-\nplaintes brumeuses et assez monochromes, atténuées en contraste parla pointe\n"}, {"page_pdf": 268, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3591, "texte": "                             CHRONIQUE       DU    MOIS                          221\n\n\nhumoristiquement savoureuse de la mélodie du même auteur : « Il était une\nfois... » M me Marie-Anne Weber mit en valeur tous ces poèmes par la beauté\nde sa diction, le sentiment juste et délicat de toutes ses interprétations.\n    Dans la quintette de Paul Le Flem, il se trouve un certain finale où d'in-\ntarissables cascades de sonorités aigrelettes retentissent éperdument, finale\ndont l'humourisme intempérant et gaminement tapageur eut pour résultat\ninattendu de plonger dans une charmante allégresse un groupe de jeunes filles\ndont, avec une conviction réellement juvénile, les gracieuses mains applau-\ndissent cet extraordinaire pandœmonium.\n     Dans toute création marquée du sceau d'un des grands génies de la musi-\nque, il faut distinguer l'âme, c'est-à-dire ce qui constitue le fonds essentiel de\nson inspiration, et le style, ou la forme spéciale que cette inspiration revêt de\npréférence. Dans la boutade pour piano intitulée : « A la manière de Fauré,\nBrahms ». etc., il est évident que M. Casella n'a pas cherché à atteindre le\n premier de ces éléments, se bornant à reproduire le second. Est-il bien sûr\nd'avoir réussi? La forme de Brahms est autrement pure et ferme, celle de\n Vincent d'Indy autrement riche et nourrie. La parodie de Franck évoque\n lointainement des harmonies du Prélude, Aria et Finale. Du reste, M. Casella\n imite parfaitement Debussy. Hélas! il n'est pas le seul et c'est d'ailleurs si\n facile. Ce serait le lieu de dire combien il importe que les jeunes auteurs\n contemporains se libèrent sans tarder d'une hantise obsédante, se décident à\n secouer les chaînes importunes et paralysantes d'une dangereuse tyrannie,\n faute de quoi, et s'ils persistent à se traîner servilement dans le sillon de\n l'amorphismc debussyste, il leur deviendra radicalement impossible de faire\n œuvre vivante et durable.\n      Sans doute Debussy a sa place marquée dans l'art contemporain, il a\n cherché dans la musique des horizons nouveaux, des aspects insoupçonnés et,\n  par le moyen d'essences harmoniques mobiles, protéiformes et kaléidosco-\n  piques, il a parfois réalisé des impressions esthétiques suggestives d'un carac-\n  tère très particulier. (Quatuor, Prélude à l'après-midi d'un Faune, Pelléas et\n  Mélisande). Seulement cet art original n'est point, comme certains l'ont cru\n  à tort, un stade d'évolution, mais une impasse. Dénué de deux éléments essen-\n  tiels de la musique, l'élément architectural et l'élément expressif dans le sens\n  d'émotif, très limité en conséquence dans ses ressources et dans ses procédés,\n  il ne saurait être le point de départ d'une école.\n      Que nos jeunes auteurs si pressés d'écrire se retrempent dans l'étude de\n   Bach, de Brahms, ces grands maîtres de la ligne, de l'ordre et de la clarté, non\n  assurément pour les copier, mais pour s'en assimiler la noble et réconfortante\n  substance, non pour changer radicalement leur manière d'écrire, puisqu'ils y\n  tiennent, mais pour puiser dans ces grands modèles des leçons de saine énergie\n   et de concision, pour apprendre à discipliner leur fantaisie, à en corriger les\n   excès, à en prévenir la surabondance et les écarts. La concision! Quelle qua-\n   lité précieuse! Elle n'a rien de commun avec la brièveté et la sécheresse, mais\n   consiste à ne dire que ce qu'il faut et à se taire lorsqu'il n'y a plus rien à dire.\n   C'est l'enseignement qui se dégage des deux suites d'esquisses pianistiques\n   interprétées, avec quelle riche et poétique diversité de nuances, par cette mer-\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3212, "texte": "222                               DÜRENDAL\n\n\nveilleuse coloriste du piano qui s'appelle Mlle Blanche Selva. Les esquisses de\nGuy Ropartz (Dans l'ombre de la Montagne) bien que d'écriture subtile, mais\nd'un impressionisme trop vague et surtout trop dilué, furent moins goûtées\nque celles de Vincent d'Indy (Tableaux de voyage) qui, plus concrets, plus\nconcentrés, d'un contour plus ferme et plus précis, ont plu autant dans les\npaysages évocateurs de paix et de rêve (Lac vert) que dans le réalisme amu-\nsant de certains croquis pleins d'humour et de saveur malicieuse. (La Poste,\nDépart matinal, la Pluie).\n   A la dernière séance de la Libre Esthétique, le succès le plus chaleureux et\naussi le plus justifié accueillit Mlle Fonariova, jeune fille de nationalité russe\net l'une des élèves les plus remarquables de Mme Labarrc. Mlle Fonariova est\nune artiste d'une rare distinction. Très bien soutenue par les accompagne-\nments de M. Henusse, puis de M. Lebœuf. elle chanta La Mer de Borodine,\nensuite des mélodies de Rachmaninow, Moniuszko, Dargomijsky. Evocations\nardentes, dramatiques, empreintes d'un accent irrésistiblement persuasif.\nM1le Fonariova chanta tous ces poèmes dans l'idiome original, en russe, ce qui\ndonna naturellement à ses interprétations un caractère particulièrement poé-\ntique et pénétrant.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   N'ayant pu assister au deuxième concert de la Libre Esthétique, nous\ncédons sur ce point la parole à notre très distingué confrère de l'Art Moderne,\nM. Ch. Vanden Borren.\n    La Sonate en fa pour piano et violon (1913) de M. ARMAND PARENT par\nlaquelle débutait le 2e concert de la Libre Esthétique, est frêle et élégante.\nLe violon y chante plus pour lui-même que pour exprimer des sentiments\nvécus, et le piano dialogue avec lui en une langue musicale qui, elle aussi,\nrelève plus de la technique que de l'expression : de là une certaine sécheresse\net un manque d'ampleur qui justifient l'enthousiasme modéré avec lequel\nl'œuvre fut accueillie. L'influence de Chopin se remarque dans la partie du\npiano, et celle de César Franck dans les canons alertes du dernier mouvement,\noù le finale de la Sonate du maître paraît avoir servi de modèle.\n    L'éloge de M. Crickboom, qui jouait la partie de violon, n'est plus à faire.\n L'on sait qu'une œuvre interprétée par lui l'est toujours avec un art exquis,\nfait de style, de grâce et d'expression juste. Un jeune pianiste, André de Vaere,\nexécuta la partie de piano avec un talent très fin, où se révéla un souci\n remarquable du phrasé et des nuances, en même temps qu'une ardeur juvénile\n et une foi profonde en son art.\n    Une autre pianiste, — connue déjà du public de la Libre Esthétique, —\n Mlle Madeleine Stévart, se fit applaudir dans une fantaisie aimable et discrète\n de M. Amédée Brahy sur l'air de Malbrouck, et dans une série d'Esquisses\n de M. Léon Jongen : petites pièces bien venues et d'une facture fort ingé-\n nieuse. Nous avons surtout apprécié la Mascarade, dont l'animation et le\n grouillis font penser au Carnaval de Binche de M. F. Verhaegcn, l'une des\n toiles les plus curieuses qui occupent la cimaise de la salle de concert, Mlle Sté-\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2642, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                223\n\n\nvart mit au service de ces divers morceaux toutes les ressources d'une vir-\ntuosité souple et bien faite pour exprimer à merveille le coloris et les rythmes\npittoresques de l'impressionnisme musical.\n   Le point culminant du concert fut l'interprétation par Mme Berthe Albert\ndes quatre beaux poèmes de M. Guy Ropartz d'après l'Intermezzo de Heine.\nBien qu'écrits il y a quinze ans déjà, ces nobles chants, qui s'inspirent de la\nmême source que le Dichterliebe de Schumann, ont conservé toute la fraî-\ncheur que l'on peut attendre d'oeuvres profondément senties, et réalisées par\nun maître qui possède sans conteste le don de la poésie musicale. Il y a, dans\nce cycle de lieder français, où, grâce à l'action des Duparc, des d'Indv et des\nFauré, M. Ropartz a su se dégager entièrement de l'obsession de Schumann,\n— il y a, dis-je, une sensibilité profonde, doublée de cette note personnelle de\nmélancolie nostalgique qu'explique l'origine bretonne de l'auteur.\n   Mme Berthe se révéla artiste accomplie dans l'interprétation de ces mélo-\ndies, dont elle mit en relief la substance expressive avec une émouvante sim-\nplicité. Elle fut aussi excellente dans deux poèmes de Mallarmé mis en musique\npar M. Ravel : Soupir et Surgi de la croupe et du bond : œuvres intéressantes,\nmais ingrates en leur hermétisme fugace. M. Charles Delgouffre fut parfait\ndans sa manière d'accompagner Mme Albert au piano.                     CH. V.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n  Signalons enfin à l'Union Musicale Belge le concert consacré aux œuvres\nde François Rasse au cours duquel on entendit, interprétés par le quatuor\nZimmer et l'auteur, un quintette {ré mineur), par MM. Zimmer, Ghigo,\nBaroen, Gaillard, un quatuor à cordes (sol mineur), par l'auteur, une sonate\nfantaisie pour piano. Compositions d'art sain, de belle tenue, de noble musi-\ncalité. Ensuite de charmants lieder que Mme Madeleine Demest, cette\ninterprète d'élite, chanta de façon très finement poétique, avec autant de\nprofondeur expressive que d'intelligence et de charme.\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                      Les Salons d'Art.\n                                   Anvers.\n\n   L ' A r t c o n t e m p o r a i n . — Une place immense est réservée à l'œuvre\nde Jacob Smits et l'artiste nous apparaît singulièrement grand. Beaucoup qui\nn'avaient point compris son exposition bruxelloise se déclarent conquis par\nla sérénité et l'unité de cet ensemble. Nous n'avons point rencontré de nou-\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3479, "texte": "224                                DURENDAL\n\n\n veaux spécimens de la dernière manière du peintre; nombreux sont, au con-\n traire, les portraits noblement méditatifs, enveloppés d'une pénombre flot-\n tante, les paysages de crépuscule religieux, les fermes campinoises qu'éclaire\n la naissante auréole d'un Christ reconnu à la fraction du pain. La fluidité de\n ces compositions fait contraste avec la matérialité parfois épaisse des toiles\n plus récentes. Mais tous ces tableaux trahissent l'empreinte d'une per-\n sonnalité puissante et volontaire, émue par le spectacle d'une humanité\n pauvre et croyante, d'une terre fruste. L'originalité du maître est faite de cette\n communion quotidienne avec l'esprit de la race et le caractère du sol, en sorte\n que toute son œuvre est un doux « symbole de la Campine ».\n    Félicitons les organisateurs de « L'Art contemporain » de réunir de pareils\nensembles. Ceux mêmes des invités qui ne disposent pas d'une place aussi\nconsidérable ne se contentent point d'occuper un quart de panneau. Une salle\npresque entière leur est souvent réservée. Et comme il est instructif d'étudier\nune quinzaine d'artistes d'une façon un peu complète, au lieu d'éprouver\nseulement l'impression fugitive de deux ou trois toiles à l'aide desquelles on\nn'ose se former un jugement, faute de points de repère. La valeur — et son\ncontraire aussi — ne ressort pleinement que d'un ensemble d'oeuvres.\n    Ensor, spirituel et léger, triomphe ici dans ses stupéfiants dessins rehaus-\nsés. Que de grâce toute classique et « très dix-huitième » dans la petite Dan-\nseuse rose et les Révérences à Cydalise ! Que d'esprit folâtre et vivant dans\nles Visions devançant le futurisme, ou dans La guerre des escargots, cette\nmyriadaire apparition de petits squelettes blancs et sautillants qui gambadent\ndans une prairie ! Parmi les peintures, qui toutes sont dignes d'admiration,\nretenons surtout le clair Bassin à Ostende, d'une allégresse harmonieuse, la\ndramatique Vengeance de Hop-Frog et... mais je voudrais tout citer. Ensor\nest un artiste unique, parce qu'il a autant de manières de peindre que de senti-\nments à exprimer. Son originalité est multiple. Le maître « triste et somp-\ntueux » s'est portraituré au milieu de ses masques, en se donnant un faux air\nde Rubens désabusé. La variété de son œuvre est comparable à la diversité de\nces faces grimaçantes. Ensor en change selon le caprice de l'heure : c'est ici\nl'éclat de rire énorme, là le sourire mélancolique, là encore la délicate sensi-\nbilité.\n   Après la finesse du maître d'Ostende et la robustesse de Smits, l'inexpé-\nrience de Rik Wouters apparaît un peu malheureuse. Est-ce parce que la dis-\nposition des œuvres — placées toutes cadre à cadre sans être séparées par\ndes dessins ou des aquarelles — fait paraître monotone la franchise excessive\ndes tons pleins ? Toujours est-il que. sans rien retrancher aux éloges que nous\ndécernions au peintre, le mois dernier, nous insisterons encore sur ce souhait\nformulé en terminant : qu'il persévère dans un travail assidu sans se griser\nd'une première bouffée de gloire !\n    Baseleer est d'un charme pénétrant dans ses petites aquarelles de l'Escaut;\nses grandes toiles — exception faite pour Aux docks — manquent parfois de\nsolidité dans la construction. Celles de Frans Hens « tiennent » mieux. Elles\nsont, de plus, d'une heureuse variété. La gamme bleue y domine encore, mais\nson despotisme se relâche. Il y a dans le talent de l'artiste de grands mérites\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3399, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                  225\n\n\nde poésie. Je n'en veux pour preuve que le mystère intimement prenant de ce\nLever de lune en Campine.\n    Delaunois, habile coloriste dans La maisonnette au toit rouge, vue à travers\nles branches d'un pommier, reste le dessinateur précis que nous admirons. La\nfillette en rose, vue de profil, est une fleur de pureté enfantine d'un parfum\nfrais et réconfortant.\n    Jan Stobbaerts, peintre magistral des fumiers et des étables, voisine avec\nJefferys dont les singes forains contemplent le scintillement d'une foule bario-\nlée. Sous les arbres est un tableau plus intime et plus doux.\n    Je me contente de citer les natures mortes de Walter Vaes et sa très impres-\nsionnante Eglise déserte, les fleurs de M lle Ronner et les pêcheurs à cheval de\nCrahay, car j'ai hâte d'arriver au morceau tout à fait capital du salon.\n    Nous connaissions Vincent Van Gogh, surtout de réputation. Quelques\nœuvres vues nous avaient éclairé sur son style, mais aujourd'hui, c'est toute\nson évolution qu'il nous est donné de suivre à l'aide d'une centaine de toiles,\nécloses dans les années 1883 à 1890. Pendant la période hollandaise, Van\n Gogh, dans l'esprit de sa race, reste un réaliste d'une admirable justesse\n de vision. Sabots, potiche, bouteille, est un morceau digne des maîtres du\n XVIIe siècle. L'exode en France (1886) permet à l'artiste de subir, d'une façon\n assez légère cependant, l'influence de l'impressionnisme. Sa peinture s'éclaire,\n et déjà son procédé de larges touches suivant les contours des objets, apparaît\n dans une Vue de Montmartre, d'une exceptionnelle luminosité. Mais ce n'est\n qu'après 1887 qu'on peut signaler cette « déformation subjective » qui, selon\n Maurice Denis, donne à la peinture de Van Gogh son caractère et son lyrisme.\n Un paysage de Van Gogh, c'est une vue de la nature, mais c'est en même\n temps comme le symbole abstrait des choses représentées; c'est une fenêtre\n ouverte sur le monde extérieur, mais en même temps un flot de sentiments\n qui déborde de l'âme.\n     « L'art, écrit Denis, à propos du symbolisme, n'est plus une sensation\n seulement visuelle que nous recueillons, une photographie, si raffinée soit-\n elle, de la nature, non, c'est une création de notre esprit dont la nature n'est que\n l'occasion. » Mais à quoi bon essayer d'expliquer par des mots les richesses\n de cette double vision à celui qui n'en a point subi l'émouvant ascendant en\n face des Blés fauchés, vus déjà, l'année dernière, à la « Libre Esthétique»?\n Soleil, gerbes, colline, tout est d'un jaune riche et mat, tout chante à l'unisson\n une phrase rythmée. C'est une œuvre simple et très haute, puissante de syn-\n thèse et chaude pourtant d'émotion.\n     Dans une note plus séduisante, remarquons quelques beaux vergers où\n l'enchevêtrement des branches est rendu avec une sûreté patiente et un\n mouvement admirable. Le Portrait du peintre au chevalet, d'une sincérité,\n d'une vérité intenses nous montre une face blême, énergique, encadrée d'une\n barbe rouge.\n     Quels amusants exemples de déformation subjective dans les interprétations\n de Millet, de Delacroix et de la Résurection de Lazare par Rembrandt! Cette\n dernière «copie,» — oh! si peu! — avec ses allures d'esquisse, est d'une\n pénétrante harmonie.\n\n                                                                               4\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2997, "texte": "226                               DURENDAL\n\n\n   Et nous pouvons suivre ainsi la courbe de ce fier talent jusqu'à la dernière\nœuvre du peintre, l'une des plus frappantes peut-être : sous un ciel d'un outre-\nmer profond s'étendent deux champs de blé divisés par une route de terre qui\nfait un large coude. Rasant les épis mûrs, des corbeaux volent lourdement et\ndevant le tragique d'une telle conception, on se demande si le peintre n'entre-\nvoyait pas déjà le malheur proche, dont le frisson se communiquait à sa créa-\ntion.\n\n\n\n                                 Bruxelles\n\n  Chez Giroux : Exposition Paul Sérusier. — Voici encore\nun membre de cette « docte brigade » qui vers 1890 se réunissait à Pont-Aven\net se préparait à renouveler l'art français. Cézanne en était l'initiateur ;\nGauguin en fut le chef. Van Gogh, avec Emile Bernard, sortait de l'atelier\nCormon; Sérusier, lui, avait été massier chez Julian. Converti par Gauguin,\nil devait à son tour, recueillant l'enseignement du maître, exercer uneinfluence\ndécisive sur l'art de Maurice Denis, révolté lui aussi de l'atelier Julian. Ces\njeunes étaient des enthousiastes, des révolutionnaires, mais tout en don-\nnant libre carrière à leur imagination et à leur instinct, ils savaient réflé-\nchir sur les principes de leur art et s'adonnaient à des recherches patientes et\noriginales. S'ils firent cela, ce fut grâce à Sérusier, esprit préoccupé de pro-\nblèmes de couleur et de forme, toujours avide de découvertes et raisonnant\nminutieusement les moindres détails de son art. Il fut le théoricien de l'école\net c'est à lui surtout qu'on doit ce retour à la discipline sévère et — sou-\nlignons le mot — classique, à laquelle s'astreignent les Roussel et les\nMaurice Denis.\n   Le bourgeois bondirait peut-être en entendant parler ici de « classicisme ».\nMais que répondrait-il à cette question: «Qu'entendez-vous par l'art clas-\nsique? » — Sans risquer une définition il dirait, j'imagine: c'est l'art de\nRaphaël, ou celui de Poussin, ou celui de Rubens ». D'où le vulgaire conclut\ngénéralement : donc, tout ce qui ne ressemble pas à l'art d'un maître ancien\nn'est pas classique. Erreur! faut-il répondre, et l'imitation irraisonnée de\nl'art ancien ne mérite pas ce beau qualificatif. Si l'on veut convenir que le\nclassicisme, c'est la souveraineté de la raison sur les autres facultés — et ceci\nest une définition de manuel, — pourquoi ne point y rattacher tout art basé\nsur le raisonnement et mûri dans l'étude? L'art de Sérusier est de ceux-là et n'a\npas trop souffert de cette application.\n   Ses recherches ont porté d'abord sur la couleur, préoccupation constante\ndes peintres modernes, et ses trouvailles sont exquises. Chacune de ses toiles\nvibre d'une harmonie d'ensemble, sans la moindre dissonance. Admirons à ce\npoint de vue les quatre Paysages décors, surtout celui composé de fougères,\nsymphonie en vieil or, d'une richesse automnale et superbe. Et quelle fraî-\ncheur dans les Vaches au pâturage, dans la Carrière rouge, dans le\n"}, {"page_pdf": 274, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2636, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                   227\n\n\nReposoir, amusant groupement de parapluies violets sur lesquels un soleil\ntimide se joue dans la fine ondée !\n   Les investigations de Sérusier se sont aussi dirigées du côté de la forme, et\nc'est ici qu'il reste un peu déroutant parfois. Son amour de la belle ligne le\nporte à rechercher des simplifications pleines de grandeur, et même dans ces\nderniers temps il s'est appliqué à trouver aux lignes naturelles des équivalents\ngéométriques : une Madone en est un curieux exemple. Elle est construite de\ncercles, de parallélogrammes, de cylindres, mais tout cela n'apparaît qu'à\nl'analyse. L'ensemble en acquiert une robustesse qui ne va point sans quelque\naridité. Dans cette œuvre-ci, je crois que la science a trop empiété sur l'art ;\npar contre, dans tels paysages de Rochers, la netteté des angles et la finesse\ndes harmonies chromatiques produisent une grande impression de puissance,\nde solidité et d'éclat.\n   Les sensuels qui n'estiment pas comme il convient l'élément « raison »\n passent inattentifs devant de telles œuvres. Ils pourraient cependant trouver\n encore ce qu'ils souhaitent dans des natures mortes, comme les Pommes sur\n tapis.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n   Au Cercle artistique : Le sculpteur PAUL STOFFYN : De l'émotion et\nsouvent du style. L'originalité ne s'affirme pas transcendante, mais il y a de\nla force dans les grandes œuvres et les petits bronzes sont élégants, simples\net beaux de ligne.\n   HENRI BINARD : Les quatre toiles vues à « Pour l'Art » promettaient\nplus : Après l'orage reste une juste évocation de la plage vaste et assombrie.\nMais comme on se fatigue vite de ces tableaux ! Cet art doit déplaire aux\n« peintres ». Il peut charmer certains poètes, encore que sa poésie nous semble\nfactice.\n                                                                PAUL FIERENS.\n\n\n\n\n                              Théâtre du Parc\n\n    Servir, pièce en deux actes. — L a chienne du roi, pièce en un acte,\npar M. HENRI LAVEDAN, de l'Académie française.\n   M. Lavedan possède le privilège très rare de ne pas rabaisser les grands\nsujets auxquels il s'attaque.\n   Il n'y touche qu'avec des mains pures, tremblantes de respect, comme on\ntouche à des reliques ; il les saisit dans toute leur signification, grâce à un esprit\nsingulièrement généreux; il les rehausse encore, si possible, par le prestige\nd'une langue belle d'images, noble d'allures, parfaite de forme. Il a encore\ncette qualité : la mesure, et cette nuance de la mesure : le tact, qui le font\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3462, "texte": "228                                DURENDAL\n\n\n\n atteindre au summum du tragique par des moyens très simples (ce qui ne veut\n pas dire faciles), par la simplicité des gestes et la pudeur des paroles. Même\n emportés, bouleversés, humiliés, vaincus, traqués par la passion, aux prises\n avec les conflits les plus douloureux, ses personnages conservent leur dignité,\n et notre émotion, à les voir agir, reste toujours d'une qualité supérieure.\n    Il plane d'ailleurs sur toute l'œuvre de M. Lavedan un parfum d'honnêteté.\n Ce n'est pas qu'il ne décrive que des héros : il s'intéresse, en artiste, à tous\n les hommes, aux meilleurs comme aux pires, aux sublimes comme aux fan-\n toches ; mais suivant qu'il fixe la psychologie âpre et farouche du Marquis\nde Priola, ou celle, grandiose, de l'abbé Daniel du Duel, il juge différemment.\n C'est donc un moraliste, mais un moraliste qui rend sa leçon avec grâce,\nindulgence, en souriant, comme en demandant pardon de la liberté grande...\n    Il ne fallait rien moins que toutes ces qualités réunies pour réussir un sujet\ncomme Servi?-. M. Lavedan l'a réussi, à condition qu'on admette qu'il ait\nvoulu évoquer la figure du colonel Eulin, et non démontrer la sublimité du\ndevoir patriotique.\n    Le patriotisme est assez mal incarné en la personne du colonel Eulin. Ce\nmilitaire farouche, ce Brutus en uniforme, est un caractère très particulier et\nqui ne synthétise nullement, dans la modération qui convient, le sentiment\npatriotique. Ce qui anime Eulin, c'est moins l'attachement au pays que le\ndésir forcené de la lutte, et cette ivresse qui se dégage du cliquetis des armes,\ndu tumulte de la mêlée et du frissonnement des drapeaux. Il a subi avec une\nmonstrueuse exagération là déformation professionnelle militaire. Certes, il\nest héroïque et son désintéressement est admirable, mais il oublie que le devoir\nenvers la patrie n'est pas le seul et que, marié et ayant des enfants, d'autres\nobligations le réclament. Il y a deshéroïsmes qui sont le monopole des hommes\nseuls.\n    D'autre part, l'événement qui amène Pierre Eulin aux idées de son père\nest totalement dépourvu de force probante. Ce n'est pas parce que son frère a\nété tué et qu'une nation ennemie est responsable de ce crime que la guerre,\naux yeux de Pierre Eulin, doit cesser d'être la chose abominable qu'il préten-\ndait. S'il part alors pour se battre, c'est mû par un réflexe sentimental et non\nparce que lui est apparue la fausseté de ses doctrines. D'ailleurs, cette décision\nbrusque est-elle bien dans la vérité psychologique? On comprend le revirement\nde Mme Eulin, qui ne voit que le sang versé de son enfant; mais un théoricien\ncomme Pierre Eulin ne renie ses idées que devant leur illogisme évident.\n   On retrouve dans cette pièce les qualités ordinaires de M. Lavedan : le\ndialogue éblouissant, serré, dans lequel toutes les répliques s'enchâssent sans\nun vide, se répondent comme des échos multiples, s'échangent parfois ici\ncomme des balles; l'invention scénique, la trouvaille qui matérialise une\nidée, un mouvement psychologique, qui concrétise chaque caractère, et le\nmarque d'une empreinte ineffaçable ; la poésie, l'esprit, la profondeur de la\npensée, le tour incomparable du style, et toujours, sans une défaillance, l'ac-\ncent de la vie, qui est le secret des grands maîtres.\n   Servir a été joué par M. Krauss, remarquable comme à son ordinaire. Il a\nété violent, brutal, tragique, ainsi qu'il le fallait et peut-être un peu plus.\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3072, "texte": "                             CHRONIQUE DU MOIS                                   229\n\n\nM. Laumonier a tenu avec beaucoup de pathétique le rôle du lieutenant Eulin.\nMM. Marey et Gournac ont été très justes d'attitudes dans les rôles respectifs\ndu général Girard et du ministre de la guerre. Mme Barbier a été une\nMme Eulin émouvante, distinguée, et d'une très jolie grâce triste.\n   La Chienne du Roi met en scène la Dubarry dans la prison de St-Lazare.\nElle reçoit la visite d'un abbé déguisé qui lui annonce sa condamnation pro-\nchaine et lui offre le moyen d'y échapper. En effet il dispose d'une chance de\nsalut, qui ne peut être tentée qu'une seule fois. La reine, à qui il l'a proposée,\nl'a refusée, pour ne pas abandonner les siens, et a exigé que la Dubarry l'ac-\ncepte. Celle-ci à son tour refuse par fierté, par désir d'expier, et aussi, elle\nl'avoue, par coquetterie en face de l'histoire.\n   Acte émouvant et mouvementé, qui est une évocation tragique et saisis-\nsante d'une âme de femme, puérile, craintive, cabrée dans son orgueil,\ndans sa pénitence, et qui veut.\n   Mme C. Médal a joué le rôle de la Dubarry avec une parfaite majesté, des\ngestes jolis, des cris d'effroi, des affaissements, des révoltes et des recueille-\nments, qui sont la vie même. M. Marey a été un abbé à la voix austère et au\ngeste ecclésiastique. Mmes De Bets, de St. Moulin et Lea Caron ont été des\ndétenues comme j'en souhaite à Mme Caillaux pour le service de sa pistole.\nMM. Méret et Dellevaux complétaient cet ensemble parfait.\n\n                                                                  JEAN REDAN.\n\n                                          *\n\n\n    L e s deux B o s s u s , par M. CAMMAERTS.\n   Me voici bien en retard pour parler des Deux Bossus. Que M. Cammaerts\n ne m'en veuille pas, c'est sa faute. Il y avait dans sa pièce si peu de littérature,\nde convenu, d'artificiel, que ce dernier spectacle belge de l'hiver nous ouvrit\ntoutes grandes les portes du printemps. Or, le printemps ne m'a jamais inspiré\nd'articles et pouvais-je mieux honorer le gracieux talent de M. Cammaerts,\nqu'en m'en allant sitôt après sa représentation vers les campagnes et les bois\npasser mes vacances de Pâques à la recherche des Elfes... Ceux-ci ne sont pas\nmorts quoiqu'on dise, et pour ne pas être aussi visibles sous les feuilles que\nMlle Dudicourt et ses charmantes compagnes, j'ai bien senti leur présence et\nouï leurs chansons au cours de mes promenades en forêt. Je vous jure qu'à\ncertains soirs, je les aie entendus fredonner au loin — pour quel violoneux\nde village? — un cramignon endiablé en l'honneur des sept jours de la\nsemaine.\n   M. Cammaerts qui a provoqué ce miracle n'était pas connu jusqu'ici\ncomme dramaturge. Il avait publié avec M. Ch. Van den Borren une excel-\nlente traduction de Guido Gezelle et seul de non moins excellentes traduc-\ntions de Ruskin. Habitant loin de nous, étranger aux coteries, ignorant des\nprocédés il a apporté au Théâtre du Parc deux œuvres au très simple sujet,\naux très simples moyens. La Veillée de Noël, un pathétique lever de rideau,\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1077, "texte": "230                                 DURENDAL\n\n\neut du succès, mais le symbolisme en parut un peu facile. La féerie des\nDeux Bossus, transposition dans un décor ardennais d'une vieille légende\ngermanique, surprit d'abord par sa simplicité môme, puis enchanta par sa\ngrâce, son pittoresque et sa poésie. Un souffle frais et jeune passa sur le public\nblasé des premières et chez les critiques eux-mêmes toute préoccupation de\nlittérature s'envola. Des Elfes dansèrent en rond, des amoureux se dirent des\nmots doux et calmes, une bosse sauta du dos d'un musicien tendre sur celui\nd'un méchant fat. Ce fut pour les yeux et les oreilles une fête.\n   Je ne vais pas raconter les Deux Bossus, mais je ne puis pas ne pas dire ici\nqu'une bonne partie du très grand succès de cette pièce est due aux acteurs,\nparticulièrement à Mlle Dudicourt qui apparaît à chacune de ses créations\nune grande artiste, et à la petite Adrienne Beer dont la grâce enfantine et le\nplaisant naturel ont charmé les plus revèches.\n\n                                                                        P. N.\n"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1419, "texte": "            MISTRAL\n    E n a t t e n d a n t que nous puissions publier sur l'in-\ncomparable poète Mistral, qui vient de mourir, une\nétude digne de ce merveilleux génie, nous déposons sur\nsa tombe les fleurs de notre admiration la plus enthou-\nsiaste, la plus amoureuse et la plus sympathique, avec\ncelles de nos prières pour le repos de cette âme si pro-\nfondément et essentiellement chrétienne. Rarement\npoète reçut de son vivant d'aussi éclatants témoi-\ngnages publics d'admiration. « P e u d'hommes, dans\nl'histoire littéraire, dit Ernest Gaubert dans son bel\narticle du Mercure, de France, ont, autant que Mistral,\nde leur vivant, connu la gloire. L a gloire, il l'a eue,\nentière, profonde, faite de l'enthousiasme des foules et\nde l'admiration des lettrés, par delà les frontières et\nles convictions confessionnelles ou politiques. Aucun\npoète vivant aujourd'hui ne sait ce que c'est que la\ngloire, s'il se compare à Mistral. Celui qui vient de\ns'éteindre a vu, entendu et lu des témoignages d'admi-\nration qui eussent rendu jaloux u n G o e t h e ou un H u g o .\nIl n'en a éprouvé aucun enivrement, il était resté un\nh o m m e simple, bienveillant, un peu ironique, qui ne\nse livre pas facilement, tout en demeurant familier\navec les h u m b l e s . »\n  L a vanité n'eut pas d'accès dans cette âme de\nlumières. L a foi vibrante de cette âme d'élite fut sa\nsauvegarde. Il n'aimait que Dieu et sa chère Provence,\n"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1490, "texte": "comme le prouve l'épitaphe touchante qu'il fit graver\nde son vivant sur sa tombe :\n\n\n            NON NOBIS,         DOMINE\n\n            S E D NOMINI TUO\n\n            E T P R O V E N C I A E NOSTRAE\n\n                    DA G L O R I A M !\n\n\n   Le plus fastueux panégyrique du m o n d e n'atteindra\njamais au degré d'éloquence qui jaillit d'une épitaphe\naussi grandiose dans sa sublime simplicité.\n   Avec Mistral disparaît un des plus brillants joyaux\nde la couronne des poètes chrétiens qui auréole le\nfront virginal de Notre Mère la grande Eglise de Dieu,\ndont Mistral fut toute sa vie l'humble et fidèle enfant.\n   Mistral ne craignait pas la mort. Sa vie fut d'une\nrare intégrité. Son œuvre fut chaste. Il mourut avec la\nplus grande sérénité in osculo Christi. « Il avait sur-\nnommé la mort le cap de la Bonne-Espérance. Bonne\nespérance, certes, pour lui que son âme catholique\ntranquillisait; bonne espérance pour la postérité qui\ntrouvera toujours une eau fraîche à cette miraculeuse\nfontaine de poésie, dans l'œuvre de cet h o m m e , le seul,\npeut-être, entre tous les poètes ethniques, dont l'exis-\ntence ait été tont entière un poème! le seul, dont la vie\négale l'œuvre, haleine aussi pure que le souffle de son\nesprit ». (Revue critique.)\n   Ces belles paroles 'sont de Gabriel Boissy. On ne\nsaurait mieux caractériser en quelques mots toute la\ngrande et belle carrière d'un des plus purs et plus vrais\npoètes de ce siècle.\n\n                                     HENRY    MOELLER.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison04-008", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 233, "page_fin": 240, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES        MUSIQUE: Le Catalogue du", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 280, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2848, "texte": "LES LIVRES\n\n      MUSIQUE:\nLe Catalogue du Musée des instruments anciens à\n   C o l o g n e , par G. KINSKY. (1)\n   Les journaux d'art ont annoncé l'ouverture officielle de ce musée, création\nd'un riche bourgeois de Cologne, M. Wilhelm Heyer, qui a entrepris de\ndoter sa ville natale d'une collection d'instruments de musique anciens. Il y\na admirablement réussi. Le musée Heyer, qui renferme environ 3,000 pièces\n(sans compter une collection importante de portraits de musiciens et une\nautre d'autographes), n'a d'autre rival en ce moment que le musée du Con-\nservatoire de Bruxelles. A première vue, il paraît même le valoir cent fois,\ngrâce à une installation de tout premier ordre qui en fait valoir toutes les\nrichesses, car le fondateur ne s'est pas contenté de collectionner des objets,\nil les a logés dans un bâtiment ad hoc, admirablement conçu et réalisé, bien\nadapté à ses besoins, ornementé avec goût et où tout est mis en exception-\nnelle valeur. Par un sort tragique, M. Heyer mourait subitement quelques\nmois avant l'inauguration, le 20 mars 1913.\n    C'est du catalogue de cette collection que nous voudrions dire ici quelques\nmots. Celui-ci est l'œuvre du conservateur, M. Georges Kinsky, un savant\ntout jeune encore, comme le sont la plupart de ces spécialistes, grâce aux-\nquels la musicologie allemande, dans ses différentes branches, prend aujour-\nd'hui un tel essor qu'il n'est plus possible de pratiquer leur sujet sans les lire.\nDeux volumes ont paru jusqu'à présent, aux prix respectifs (et surtout res-\npectables!) de 30 et 70 francs : nous signalons le détail pour donner une idée\nde la valeur bibliographique de l'ouvrage, imprimé sur papier glacé, orné de\ncentaines de reproductions d'instruments, de tableaux et de gravures. L'ama-\nteur et le spécialiste ignorant l'allemand trouveront déjà, dans cette icono-\ngraphie seule, une source inépuisable de renseignements.\n    Les deux volumes parus jusqu'à ce jour sont consacrés, l'un aux instru-\n ments à clavier, l'autre aux instruments à cordes pincées et à archet. Soit dit\n en passant, la classification des instruments de musique est toujours une\n question difficile et litigieuse. M. von Hornbostel, conservateur des collec-\n tions phonographiques de l'Université de Berlin, qui vint conférencier\n récemment à Bruxelles sur l'ethnographie musicale, nous disait à cette\n occasion qu'il prépare un projet de classification, en collaboration avec\n M. Curt Sachs, — auteur du meilleur, ou plutôt du « seul » dictionnaire\n d'instruments de musique paru jusqu'à ce jour. Nous l'attendons avec curio-\n sité. Même en faisant abstraction des instruments de percussion, à mem-\n\n\n  (1) Katalog des Musickhistorische» Museums von Wilhelm Heyer in Cöln.          Leipzig,\n Breitkopf et Härtel. Deux volumes gr. in 8°, t. 1, 478 pp., t. II, XV-718 pp.\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3448, "texte": " 234                              DURENDAL\n\n\n\n branes ou en métal, on éprouve de la difficulté à classer nos principaux\n engins sonores, parce que leur principe vient souvent en contradiction\n avec leur forme. Ainsi, le piano et le clavecin sont des instruments à cordes,\n tandis que l'orgue est un instrument à vent, bien que tous trois soient à\n clavier. Il suit qu'un clavecin est bien plus près d'une mandoline, et un\n orgue bien plus près d'une flûte, que d'un piano, malgré l'apparence exté-\n rieure des uns et des autres. Quand on dit, d'une part, « instruments à cla-\n vier », de l'autre, « instruments à cordes pincées », ces expressions sont\n illogiques, puisque le clavecin appartient à la fois à ces deux catégories. Une\nclassification scientifique sépare rigoureusement ces éléments en partant du\n principe sonore lui-même: c'est celle de M. Victor Mahillon dans son Cata-\n logue du musée du Conservatoire de Bruxelles. Mais le plus souvent, on\n tient compte de l'apparence extérieure, du moyen mécanique des instruments;\n tous les instruments à touches : cordes frappées, pincées, anches et tuyaux\nsont réunis sous la dénomination « instruments à clavier ». C'est ce qu'a fait\n M. Kinsky dans l'ouvrage qui nous occupe. Les deux systèmes ont leurs\navantages. Le dernier a celui de répondre mieux à l'apparence extérieure\ndes instruments et par là à notre mémoire visuelle.\n    En ce qui concerne les instruments à cordes et à clavier, nous suivons ici\nles trois étapes parcourues dans l'histoire du piano : le clavicorde (cordes\nfrappées), l'épinette et le clavecin (cordes pincées), le piano à marteau.\n Parmi les instruments à vent et à clavier, on distingue les tuyaux à bouche\n(orgues portatifs, positifs ou d'appartement, orgues d'église) et les anches\n(orgue de régale, harmonium et ses prototypes). Il existe encore toute une\nsérie d'appareils à clavier de genre particulier, ne rentrant pas dans les\ncatégories précitées, notamment les instruments à cordes froltées combinées\navec le clavier, les harmonikas de verre, puis les terpodions, mélodions,\nclavicylindres, où des lames de métal ou de bois entrent en vibration par\nfriction contre un cylindre mis en mouvement au moyen d'une pédale.\nDans san deuxième volume, M. Kinsky classe les instruments à cordes\npincées suivant les diverses familles de la harpe, de la cithare, du luth, du\ncolachon, des guitares, des cithares, des mandoles, chacune de ces divisions\ncomprenant naturellement leurs subdivisions; ainsi, parmi les harpes, on\ndistingue les harpes simples, sans dispositifs propres à modifier l'accord, les\nharpes chromatiques, les harpes doubles, les harpes à pédales, gaéliques,\nd'Eole, etc. Ces divisions sont parfois assez vagues. L'auteur range sous la\ndénomination de Zither l'épinette des Vosges (chez nous Noordsche balk), la\ncithare à percussion et autres appareils de ce genre, et sous celle de Cither le\ncistre proprement dit, la pandore, etc. ; ces deux divisions se ramènent plus\nfacilement à celles de l'instrument sans manche ou avec manche. D'autre\npart, nous nous demandons jusqu'à quel point le colachon peut être consi-\ndéré comme formant une famille indépendante de celle du luth; le chitarrone\nconstitue une sorte d'intermédiaire entre les deux instruments, l'un et l'autre\nd'origine orientale.\n  Le groupement des instruments à archet est non moins difficile. On y\ndistingue d'habitude, et tout d'abord, les appareils à dos plat et ceux à dos\n"}, {"page_pdf": 282, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3132, "texte": "                                LES LIVRES                              235\n\n\nbombé, que M. Kinsky qualifie respectivement «avec et sans éclisses » ;\npuis viennent les trompettes marines, lyra, rebecs, pochettes, les grandes\nvièles du moyen âge, les lira du XVI e siècle, enfin la famille des violes et\ncelle du violon avec leurs nombreuses subdivisions.\n   Chaque instrument classé fait l'objet d'une notice minutieuse sur son ori-\ngine, son apparence extérieure, son accord, sa technique. Mais l'auteur ne\nse borne pas à de sèches monographies; il fait de continuelles incursions\ndans le domaine de la pratique musicale, il emprunte des renseignements de\ntous genres à l'histoire, à la littérature, aux beaux-arts, groupant ainsi une\nfoule de renseignements nouveaux, de vues inédites, redressant pas mal\nd'erreurs (notamment des nôtres!). L'analyse objective des instruments se\ndouble d'une documentation extraordinaire, mettant à contribution\ntoute la littérature spéciale de tous les pays, les revues musicales, etc.; et\ntout cela, appuyé d'une iconographie magnifique, compose un ensemble sin-\ngulièrement suggestif et animé. Chaque division est précédée d'un article\nhistorique. On lira avec fruit, par exemple, celui relatif aux lyres à archet\ndes XVI e et XVII e siècles, auxquelles l'auteur prétend assigner une place\nimportante, non reconnue jusqu'à présent, dans l'histoire des instruments à\narchet; de même ceux sur le luth et le baryton (viola da bordone). Une inno-\nvation excellente consiste dans deux chapitres comprenant des notices alpha-\nbétiquement classées sur les facteurs de pianos et sur les luthiers, avec des\nreproductions de leurs marques, et le relevé des principales pièces sorties de\nleurs mains, figurant dans les principaux musées (ces derniers détails ne\nfigurent pas, en général, dans le grand ouvrage de Lutgendorff, Geigen und\nLautenmacher, le manuel le plus usuel de lutherie); la note relative au fameux\nluthier tyrolien Tieffenbrucker (mué à la cour de France en « Duiffoprugcar »)\noccupe à elle seule plusieurs pages.\n   L'auteur ne serait pas allemand s'il n'avait eu soin de doter ses livres de\ntables copieuses, des noms d'instruments, des noms propres, des collections\ncitées, etc.; on apprécie également un index bibliographique des catalogues\nd'autres collections, publiques et privées, dont beaucoup nous sont ainsi\nrévélées.\n   Nous attendons avec impatience la parution du troisième volume du cata-\nlogue de M. Kinsky. Celui-ci sera consacré aux instruments à vent, où tant\nde questions capitales — l'origine du trombone, de la flûte traversière, la\nnature exacte du fameux clarino — restent encore mystérieuses. Sur tous ces\npoints, l'avis de l'éminent organologue, même s'il n'est pas décisif, n'en\nsera pas moins hautement intéressant.\n                                                        ERNEST CLOSSON.\n\n\n\nS c h ü t Z , par ANDRÉ PIRRO. Collection. Les Maîtres de la Musique. —\n   (Alcan, Paris.)\n   M. André Pirro consacre à Schiitz un livre très instructif et savamment\ndocumenté où il retrace une des figures musicales les plus hautement sym-\npathiques du XVII e siècle.\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3550, "texte": "236                                    DURENDAL\n\n\n    Schütz ne fut pas seulement u n architecte des sons, mais « il animera sa\n musique de tous les mouvements de son cœur, et il y fera resplendir toutes\nses visions. » E n quelques pages substantielles, M. P i r r o passe en revue\ntoute l'œuvre de Schütz, les Madrigaux, les P s a u m e s , les Cantiones sacrae,\nles Symphoniac sacrae, les Passions, l'Histoire de la Nativité, indiquant par de\nn o m b r e u x exemples musicaux les traits principaux de son esthétique, faisant\nn o t a m m e n t ressortir les admirables dons de poète expressif et de peintre\névocateur qui par-dessus tout le caractérisent. D a n s la troisième partie des\n « Symphonise sacrée » (1650), « Schütz livre tout ce qu'il possède : ce qu'il a\nhérité des Italiens, de leur coloris, de leur musique décorative, de leur\n magnificence, et ce qu'il a trouvé d a n s leur m u s i q u e dramatique ; ce que des\nannées de pratique lui ont a p p r i s , et, surtout ce que la vie lui a enseigné.\nJamais il n'a mieux fait c o m p r e n d r e que son âme n'avait point été lassée par\nla douleur, mais e n r i c h i e . . . » N o n seulement il décrit l'aspect des choses,\nmais pour ainsi dire il en réveille l'âme, « prêtant aux objets inanimés une\nmerveilleuse sympathie pour les affections h u m a i n e s . . . » « Il ne s'attarde pas\nà décrire, il évoque ; il n o u s transmet ses visions. Ce qu'il a contemplé renaît\naussitôt pour n o u s ; et nous sommes sous l'empire de ses rêves. Nul musicien\nn'est un e n c h a n t e u r plus puissant et plus p r o m p t . Sans doute, parce qu'il a\nconfiance d a n s les sortilèges de la m u s i q u e ; en outre, parce qu'il en connaît\nbien les secrets; avant tout, parce qu'il croit à ce qu'il dit, à ce qu'il décrit.\nSa victoire sur n o u s , il la tient de sa foi... Il ne chante point pour plaire au\nm o n d e , mais pour satisfaire aux désirs de son â m e religieuse.,. L a prière et\nla m u s i q u e de Schütz ont la m ê m e s i n c é r i t é ; et c'est à cause de cela, juste-\nment, que sa voix est immortelle, comme il le souhaitait. »\n                                                                                  G. DE G.\n\n\n M e y e r b e e r , par L. DAURIAC. Collection : Les Maîtres de la Musique. —\n   (Alcan, P a r i s . )\n   L ' a u t e u r s'efforce d'y dégager les traits assez complexes dont se compose\nla physionomie de Meyerbeer, de déterminer en même temps les causes de\ncette carrière triomphale de plus d'un demi-siècle que nous p a r v e n o n s diffi-\ncilement à nous expliquer a u j o u r d ' h u i , et cela parce que notre mentalité\nesthétique offre de foncières différences avec celle de l'époque où Meyerbeer\ncomposa ses opéras. Le travail de M. Dauriac très subtil, très étudié, ren-\nfermant d'excellentes appréciations à côté d'autres plus contestables, offre\nles défauts de ses qualités, en ce sens qu'il laisse d a n s l'esprit du lecteur une\nimpression quelque peu flottante et imprécise. La conclusion du moins est\nformulée en termes explicites : « Les qualités de Meyerbeer furent des\nqualités d'emploi, celles d'un grand ouvrier, non d'un grand artiste, et ses\nrares mérites eurent leur source b e a u c o u p moins dans sa musique que d a n s\nson d r a m e , dans son drame que dans sa d r a m a t u r g i e , E t c'est pourquoi le\nnom de Meyerbeer appartient à l'histoire, et plus qu'à toute autre histoire,\nà celle du théâtre français r o m a n t i q u e . »\n\n                                                                           G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 284, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3014, "texte": "                                LES LIVRES                                237\n\n\nL'écriture des musiciens célèbres. Essai de graphologie\n   m u s i c a l e , par Louis M. VAUZANGES. — (Paris, librairie Félix Alcan,\n    1913.)\n   Bien que pratiquée empiriquement de tous temps par des personnes\ndouées de facultés d'observation spéciales, la graphologie n'a pris rang que\ndepuis peu d'années parmi les sciences expérimentales par l'établissement\nd'une théorie constituant une base de recherche réellement scientifique.\nRien n'est plus propre à fournir à la jeune science des données nouvelles que\nl'étude de l'écriture des hommes de génie. D'autre part, cette étude jette\nplus d'une lumière sur la psychologie d'hommes qui composent l'élite de\nl'humanité. Pour donner à ces recherches cette double portée scientifique, il\nconvient d'étudier séparément les traits caractérisant les différentes branches\ndu génie humain, pour établir ensuite des comparaisons qui ne manqueront\npas de fournir nombre d'indications précieuses. L'étude de M. Vauzanges\nrévèle chez l'auteur des qualités de pénétration psychologique et d'obser-\nvation attentive; les résultats obtenus sont mis en lumière avec une clarté\nd'exposition qui n'est certes pas le moindre mérite du livre. Après avoir\ndéfini le but et la nature de la science graphologique, l'auteur donne, dans\nla première partie, des explications détaillées sur les caractères généraux\ndes autographes étudiés et sur leur signification. Le résumé de ces\nobservations lui fournit une intéressante caractéristique de la psychologie du\nmusicien-compositeur. M. Vauzanges examine ensuite cette psychologie\nelle-même et ses rapports avec la graphologie. Tout ceci est appuyé par\nl'élude graphologique des autographes de cent musiciens, dont de nombreux\nspécimens sont reproduits dans le volume. Cette partie de l'ouvrage, la plus\nimportante, est d'un vif intérêt, non seulement pour le graphologue, mais\n pour tous ceux qui, ne se contentant pas seulement d'aimer la musique,\nsouhaitent pénétrer l'âme des mortels privilégiés dont les œuvres vivent et\ndemeurent dans ce monde où tout passe et périt.\n                                                                       E. CL.\n\nLes Fêtes musicales à l'Exposition universelle de Gand\n   1913, par PAUL BERGMANS. —(Gand, s. 1. n. d.)\n  Une luxueuse, mais aussi une sérieuse publication, dans laquelle notre\nconfrère M. Paul Bergmans a synthétisé les articles publiés par lui dans\nquelques périodiques gantois. Elle est illustrée de nombreux portraits en\nhéliogravure, détachables, et dont certains mériteraient d'être mis sous\nverre. Un digne souvenir de belles manifestations d'art.\n                                                                E. C L .\n\n      PUBLICATIONS D'ART:\nL e s fresques du C a m p o Santo de Pise, par M. ABEL LETALLE,\n  Un vol. il 1 _ — (Paris Sansot).\n  Le Campo Santo de Pise est un lieu de solitude et de beauté. On y est\nseul — ou à peu près — avec la mort et l'art... ou, plutôt, avec ce qui reste\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2819, "texte": "238                                DURENDAL\n\nde la mort et avec ce qui reste de l'art, car le temps a consommé les morts\net les hommes ont restauré les fresques!... Mais ce qui reste suffit pour\nl'imagination et pour l'âme. Tout le passé se mélange à ce délabrement et\nla contemplation de celui-ci comme l'évocation de celui-là offre une riche\net abondante matière à la méditation.\n    Au XIVe et au XVe siècle des maîtres sont venus de Florence et de\nSienne, pour peindre sur ces murailles qui abstraient les morts des histoires\nà l'intention, enseignement et édification des vivants. Ce sont les faits de\nl'Ancien Testament et du Nouveau, la légende des saints patrons de la cité,\nl'illustration célèbre du Dict des trois morts et des trois vifs connue sous le\nnom de Triomphe de la mort. Ce sont les pages d'un livre austère ou char-\nmant, pages écrites au XVe siècle par le délicieux Benozzo Gozzolli ; au\nXIV e , par des artistes Andrea Orcagna, Buffalmacco, etc — désignés\npar Vasari, mais sur l'identité de la plupart desquels il est peu probable\nque l'on puisse jamais se mettre d'accord. Nous avons eu l'occasion d'expo-\nser ici même les raisons qui nous font reconnaître dans le Triomphe de la\nmort une œuvre siennoise (1).\n    M. Letalle ne s'est pas beaucoup attardé — et peut-être a-t-il eu raison —\n à examiner ces problèmes de critique historique. Il a décrit avec soin et\ndiligence toute la série des fresques qui décore l'illustre monument et son\nlivre, complété par de bonnes reproductions, constituera pour le voyageur\nun excellent guide en même temps qu'un souvenir.\n\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n\nLe Salon des Beaux-Arts à l'Exposition de Charleroi\n   e n 1911. (Un volume ill.; Bruxelles, VAN OEST.)\n  On sait avec quelle ardeur M. Jules Destrée s'est consacré à l'organisation\nde l'exposition des Arts anciens du Hainaut, dont il avait conçu le projet.\nArdeur qui était alimentée à la fois par son amour de l'art et par son amour\ndu terroir natal. Il nourrissait le désir de prouver que si une grande\nœuvre de beauté a été accomplie, jadis, en Belgique, les Wallons ont eu part\nà son élaboration. Ce fait, à la vérité, n'a jamais été sérieusement contesté,\nmaislacommune renommée, qui est simpliste, n'en tenait guère compte.\n  Ce n'est sans fierté que M. Destrée passe en revue, dans ce volume, les\nœuvres nombreuses qui avaient été réunies à Charleroi ; splendides orfè-\nvreries de Hugo d'Oignies; sculptures et miniatures d'André Beauneveu;\ntableaux de Roger de la Pasture (van der Weyden), de Patinier, d'Henri de\nBouvignes (Blès), de Mabuse, de Lucidel ; statues ou bas-reliefs de\nDubroeucq, de Del Cour, etc. pour terminer par Watteau, Navez et\nConstantin Meunier.\n\n\n  (1) DURENDAL, février 1912 : Poussières du chemin ; Au Campo Santo.\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3344, "texte": "                                     LES    LIVRES                                     239\n\n\n    Récapitulant ses impressions dans la conclusion de son étude, l'excellent\ncritique reste u n instant hésitant devant cette question : « S'il est avéré que\nles artistes et les artisans d'origine wallonne sont n o m b r e u x et doués, cela\nsuffit-il p o u r constituer un art wallon, une école wallonne ; p o u r revendiquer\nu n e subdivision nouvelle p a r m i les classifications auxquelles n o u s sommes\naccoutumés? » E t n'ayant pas constaté entre les maîtres originaires de la W a l -\nlonie les affinités caractéristiques, les permanences de mentalité ou de ten-\nd a n c e s qui solidarisent, en q u e l q u e sorte, à c h a q u e époque ou m ê m e , à\ntravers toutes les é p o q u e s , les membres de ce que l'on appelle une école, il\nse r é p o n d avec beaucoup de franchise « qu'il serait excessif, peut-être, de\nparler, dès m a i n t e n a n t , de l'école wallonne ».\n    M M . R o b e r t S e n d et R i c h a r d Dupierreux ont complété cet intéressant mé-\nmorial, l'un par un agréable précis d u Salon d'art moderne; l'autre par u n e\nc h r o n i q u e bien d o c u m e n t é e des Grands jours de l'Exposition des Beaux-Arts.\n\n                                                                    ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\n\nL a Sculpture sous les Ducs de Bourgogne (1361-1483),\n   par M . ANDRÉ H U M B E R T . Préface de M. H e n r y Roujon. — (Un vol. ill.\n   Paris, Laurens.)\n   L e principal objet de cet ouvrage est l'étude des œuvres imposantes exé-\ncutées à la Chartreuse de Champmol, à Dijon, pour les Ducs de Bourgogne,\nP h i l i p p e le H a r d i et Jean Sans P e u r , par des maîtres venus tous du Nord,\net, n o t a m m e n t , par Jean de Marville, le H o l l a n d a i s Claus Sluter et le fla-\nmand C l a u s van de W e r v e : Portail de la Chartreuse ; Puits dit de Moïse; Tom-\nbeaux des deux princes.\n   Cette œ u v r e puissante et émouvante m a r q u e le moment culminant, dans la\nsculpture, de l'évolution qui emportait, à cette époque, l'art comme la pensée\nvers le réalisme. L a vie, à l'expression de laquelle tant de maîtres s'étaient\ndéjà essayés, mais qui, dans leurs œuvres, restait subordonnée encore aux\nsignifications de l'idée; la vie surgit dans les figures de Champmol, avec\ntoutes ses g r a n d e u r s et toutes ses vulgarités, dans un éclat et un relief qu'on\nne lui connaissait p a s . E t chez Claus Sluter, chez cet artiste que l'on pour-\nrait r a p p r o c h e r de Michel-Ange, non seulement comme on l'a fait, pour la\nviolence s u b l i me de ses créations, mais aussi à cause de certains traits de\nc a r a c t è r e ; chez Sluter, l'observation de la vie, la fidélité au vrai devient, si\nl'on peut dire, comme le noyau solide d'un art qui associe toute la vigueur\ndu réel à tous les prestiges d'une inspiration épique.\n    De quelle tradition sont issus ces extraordinaires tailleurs de pierre?\n Quelles influences leurs ouvrages ont-ils exercées en F r a n c e et dans les Pays-\n Bas ? Ces questions auxquelles nombre d'historiens d'art, tels que Conrajod,\n MM Kleinclausz et Alphonse Germain, ont proposé des solutions plus ou\n moins controversées, M. André H u m b e r t les propose, à son tour, à sa saga-\n cité de m ê m e que toutes les autres que suscite le sujet qu'il a choisi et,\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2093, "texte": "                                  DURENDAL\n240\navant tont, celles qui ont trait à la détermination de la part qui appartient à\nSluter, à van de Werve et à leurs collaborateurs, d a n s ce qui subsiste du ma-\ngnifique ensemble sculptural qu'ils avaient laissé à C h a m p m o l .\n\n                                                              ARNOLD    GOFFIN.\n\n\n\n\n   Accusé de réception :\n  A R T : Lyon,   par H . D'HENNEZEL. Coll. villes d'art célèbres (Paris, L a u -\nrens).\n\n   L I T T É R A T U R E : La grande pitié des églises de France, par MAURICE\nBARRÉS (Paris, Emile Paul). — L'Esprit Européen,            par LOUIS DUMONT-\nWlLDEN (Paris, Figuière). — Les amis célèbres dans la fable et dans l'his-\ntoire, par EDWARD M O N T I E R (Paris, Plon). — Max Elskamp, par JEAN DE\nBOSSCHÈRE (Paris, L'Occident). — Théodore Weustentraad,                poète belge,\npar FERNAND SÉVERIN (Bruxelles, L a r d e r ) . — L'argent, par CHARLES\nPÉGUY (Bruxelles, Cahier de la Quinzaine). — Correspondance                 du duc\nd'Aumale      et de Cuvelier-Fleury    (Paris, P l o n ) . — Parsifal,   poème de\nWAGNER, traduit par Judith Gautier (Paris, Collin).\n\n   M U S I Q U E : Beethoven   et Wagner,    par THÉODORE WYZEWA (Paris,\n Perrin).\n\n    R E L I G I O N : Quand l'esprit souffle, par ADOLPHE RETTÉE (Paris,\n Perrin). — Le dialogue de Sainte Catherine de Sienne. T r a d u i t de l'italien,\n par. J. HARTAUD, 2 volumes (Paris, Lethielleux). — Thérèse Belmont, par\n Mme FORTIER LACROIX (Paris, Librairie des Saints-Pères). — Pensées de\n Sainte Thérèse, tirées de ses œuvres, par L. MOISSON (idem). — Introduc-\n tion à la psychologie des convertis, par T H . MAINAGE (Paris, Gabalda).\n\n    R O M A N : Suite en Mineur, par L. J E A N C L A I R (Association des écrivains\n belges). — Le rouet des bruines, par GEORGES RODENBACH (Paris, F l a m m a -\n rion). — L'aile blessée, par JEAN DE LA BRÉTE(Paris, Plon).— La force          mys-\n térieuse, par J . - H . ROSNY (Paris, Plon). — Parmi les ruines, par JEAN\n MORGAN (idem). — Un amour absolu, par M A R I E D U P R A T (Paris, Grasset).\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 220, "texte": ""}, {"page_pdf": 221, "texte": ""}, {"page_pdf": 222, "texte": ""}, {"page_pdf": 223, "texte": ""}, {"page_pdf": 224, "texte": "            Pâques rayonnantes\n     Mon Dieu, vous avez fait des Pâques            rayonnantes...\n     Dans le mystère de l'aube pieuse, mon âme a tressailli d'en-\ntendre     s'infiniser\n     L'harmonieux      éveil des cloches\n     Qui clamaient des alléluias      sonores.\n     Oh ! les alléluias de ce matin divin !\n     Ils tremblaient comme des ailes et s'essoraient de l'humble tour\ndes hameaux vers la flèche des         cathédrales,\n     Des collines vers les montagnes.\n     Comme des ailes, en ascension         triomphale,\n      Jusqu'au trône céleste, où vous régnez. 6 Vainqueur de la\nmort!\n     Mon Dieu, uous avez fait des Pâques rayonnantes !\n                                *\n                               * *\n     Parmi la foule des humbles qui vous adorent.\n     Je me suis agenouillé dévotement pour vous confier mon âme\njusque dans      l'éternité.\n     Je me suis nourri de votre corps...\n     Et soudain j'ai senti mon cœur\n     Battre comme une cloche exultante qui sonnerait l'alleluia de\nla    résurrection.\n     Pourquoi mon cœur n'a-t-il point reçu des ailes pour s'envoler,\ncomme les cloches, dans l'azur des pays     merveilleux?...\n                               *\n                              * *\n      Je suis sorti dans le printemps,\n      Parmi les lilas frais et pâles,\n      Parmi leurs senteurs     caressantes...\n      Dans le brin d'herbe qui croit — le brin d'herbe est encore si\nfaible! — on pressent la maturité          de l'épi qui s'enivrera des\nrythmes de la brise.\n      J'ai vu des vignes en feuilles — les feuilles naissantes sont si\nfrêles! — Et parmi les feuilles s'élabore déjà la grappe que le soleil\nrendra lourde et glorieuse.\n      Mon Dieu, vous avez fait des Pâques        rayonnantes!\n\n                                *\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": "178                           DURENDAL\n\n\n           Les hommes que j'ai rencontrés avaient dans leurs regards la\n      sérénité du ciel.\n           Les femmes recueillaient  sur leurs lèvres tous les sourires\n      épars dans l'air.\n           Les passants écoutaient dans la chanson des cloches\n           La chanson du bonheur qui appelait leurs âmes.\n           Mon Dieu, vous avez fait des Pâques     rayonnantes!\n\n                                   *\n                                  * *\n\n          Mais les lilas se faneront\n          Et les cloches tairont leurs antiennes     pascales.\n          Nous savourons la joie du monde après l'amertume des larmes,\n          La beauté des aubes en fleur après la tristesse des temps\n      sombres.\n          Nous sommes pauvres et bornés,        Seigneur.\n          Mais il vous appartient de perpétuer en nos âmes\n          Le miracle divin des Pâques       rayonnantes!\n\n                                                   RENÉ GERMANE.\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                       Les Béatitudes\n\n                       Au q u a t r i è m e concert du Conservatoire, les Béa-\n                        titudes de César F r a n c k ont été entendues pour\n                        la première fois à Bruxelles dans leur version\n                        intégrale. Comme nous le disions récemment\n                        pour Parsifal, cette interprétation des Béati-\n                        tudes marque aussi une date. César Franck ne\n                        fut pas seulement un des plus admirables musi-\n                        ciens qui aient existé. 11 faut voir également\nen lui une des figures les plus nobles, les plus touchantes, les\nplus complètement s y m p a t h i q u e s qui soient dignes de prendre\nplace au P a n t h é o n de l'Art. Vincent d ' I n d y en a retracé les\ntraits dans un livre ému et éloquent présent à toutes les\nmémoires. Aussi n'est-ce point notre dessein de recommencer\ncet éloge du Maître écrit par le Disciple. César Franck fut le\nmodeste par excellence. Confiné dans l'ombre des travaux du\nprofessorat, il y voua toutes les énergies de son être. Ce labeur\nne demeura certes pas infécond, car il nous donna cette vivante\net glorieuse école franco-belge qu'illustrèrent les Chausson, les\nd ' I n d y , les Duparc, les Lekeu. Si, du reste, César Franck com-\nposa, ce ne fut point pour la gloire, mais stimulé par le culte\npassionné de son art, obéissant ainsi à l'instinctive, à l'irrésis-\ntible nécessité de transcrire et de fixer les fières inspira-\ntions qui hantaient sa pensée et faisaient palpiter son âme.\nAdmiré seulement par un nombre restreint de quelques artistes\nintuitifs, W a g n e r fut durant toute son existence contesté,\na t t a q u é , enveloppé dans un réseau de jalousies et de haines.\nApprécié pour ainsi dire u n i q u e m e n t par le groupe aimant de\nses disciples, César Franck, lui, resta toute sa vie presque\nc o m p l è t e m e n t ignoré. De ces deux destins, lequel fut le plus\ndoux, lequel le plus a m e r ? L e cœur se serre lorsqu'on pense\nque ces chères Béatitudes, ce rêve de toute une existence, rêve\nsur lequel son regard d'artiste candide, extasié et confiant\nd e m e u r a incessamment fixé, ne furent exécutées pour la première\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": "180                            DURENDAL\n\n\n fois à Paris qu'un an après sa mort. Maintenant il n'est pas de\n concert où ne figure quelque œuvre du noble musicien et tous,\n nous saluons avec vénération la mémoire de ce généreux et\n vaillant pionnier de l'Idéal.\n    Il en fut du reste pour lui comme pour Wagner. L e u r mort\n semble avoir soulevé un voile et leur nom a grandi soudaine-\n ment, s'auréolant d'un lustre incomparable que d'ordinaire seul\n le recul du Passé est apte à conférer aux personnalités les plus\ncélèbres de l'Art, de la Poésie ou de l'Histoire.\n    Comparaison n'est pas raison, dit le vieil adage qui notam-\n ment en matière de critique se prête à de très légitimes appli-\ncations. Cependant, puisque par deux fois les noms de F r a n c k\net de W a g n e r se sont trouvés en ces lignes proches l'un de\nl'autre, nous dirons que si leurs arts respectifs se sont dévelop-\npés en des directions et sous des formes totalement divergen-\ntes, W a g n e r et Franck offrent du moins ce trait commun qu'ils\napparaissent dans l'histoire de la musique comme les deux\nplus puissants rénovateurs depuis Beethoven. D ' u n e façon\ngénérale nous ne voudrions pas égaler Franck à Wagner, dont\nl'œuvre colossale ouvrit à nos imaginations des horizons autre-\nment vastes en leur miraculeuse diversité, a y a n t d'ailleurs\npour lui cette autre supériorité qu'il est un aussi a d m i r a b l e\ncréateur dans le domaine poétique que dans le domaine musi-\ncal. D'autre part, le génie de W a g n e r affirma sa force prodi-\ngieuse sous une forme unique, celle du d r a m e . Ainsi que\nMozart et Beethoven, César Franck, au contraire, m a r q u a du\nsceau de son éminente personnalité toutes les formes musi-\ncales. E t si, après tout, l'ensemble de la création W a g n é r i e n n e\noffre une plus ample envergure, il est non moins incontestable\nque sous des formes moins éclatantes, le génie de l'auteur des\nBéatitudes apparaît aussi profond, que ses harmonies sont aussi\nchaleureuses et enchanteresses, qu'en se parant de colorations\nplus discrètes, son style atteste le m ê m e sens de la ligne, la\nmême force de cohésion architecturale qu'on admire en ces\npréfaces grandioses (ouvertures ou préludes) dont le poète de\nBayreuth a décoré le frontispice de ses drames.\n    Mais abandonnons le domaine des généralités pour fixer notre\nregard sur les Béatitudes. Sans doute elles sont nombreuses au\nX I X m e siècle, les inspirations musicales illuminées de l'Idéal\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "                              LES BÉATITUDES                              181\n\n\nreligieux. Mendelssohn, Liszt, et plus près de nous Tinel, ont\nécrit aux clartés de ce phare triomphal des œuvres lyriques\nd'une incontestable magnificence. Mais leur caractère d'ordi-\nnaire exclusivement hagiographique, en restreint la portée.\nP a r leurs significations plus universelles et, comme nous l'ex-\npliquerons tout à l'heure, plus épiques, les Béatitudes rencon-\ntrent dans le fond de nos âmes des résonances plus profondes,\nO u i , elles sont par excellence le m o n u m e n t d'art consolateur,\nle temple d'amour où nos anxiétés vont élire leur refuge, temple\nd'amour à peine surplombé par les deux plus majestueuses\ncréations d'art religieux des cent dernières années, la Missa\nSolemnis et Parsifal, cette autre cathédrale divine qui symbo-\nliquement dresse ses tours pacifiques sur les déclivités ravagées\ndu X I X m e siècle.\n   Vincent d ' I n d y y aperçoit tous les caractères de l'épopée,\nnon dans l'acception étroite de poèmes épiques, tels que nous\nen ont d o n n é Le Tasse, Camoëns, Milton, Klopstock ou\nC h a t e a u b r i a n d , m o n u m e n t s littéraires dignes sans doute de\ntoute admiration, bien qu'étant le fruit d'inspirations purement\nindividuelles, mais dans le sens large s'appliquant à ces poèmes\nqui sont comme le retentissant porte-voix d'une race arrivée à un\nstade décisif de son développement historique et moral, comme\nl'efflorescence spontanée synthétisant toutes les conceptions et\ntoutes les forces vives d'une époque. T e l s le cycle de la Guerre\nde T r o i e dont H o m è r e fut l'harmonieux interprète, tels les\npoèmes héroïques des temps carolingiens et plus près de nous\nencore cette Comédie que l'appellation populaire honora jus-\ntement de l'épithète de divine.\n    « E n notre temps, dit Vincent d ' I n d y , l'âme humaine est\ntrop inquiète, trop ballottée en tous sens pour être à\nm ê m e d'enfanter littérairement l'œuvre de naïve croyance\nque doit être l'épopée, le chant un peu indéterminé du vers\nr y t h m é , assonance ou même rimé, ne suffit plus à éveiller l'in-\ntérêt des peuples et porter à la connaissance de tous les hautes\npensées du poète, il faut un autre élément pour remplir l'office\nde t r u c h e m e n t intellectuel, élément doué d'une influence mys-\ntérieuse et quasi divine, mais aussi élément j e u n e , pouvant\ns'adapter, en raison de sa nature expressive, au besoin de rêve\net d'idéal qui subsistera toujours au fond du cœur de l'homme,\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": "182                             DURENDAL\n\n\nquelque peine que se donnent les apôtres du dogme matéria-\nliste pour l'en arracher.\n   » Cet élément vivificateur fut la m u s i q u e . . . D a n s les Béatitudes\nde Franck, toutes les conditions requises aux temps classiques\npour la constitution d'un poème épique, se trouvent remplies :\nunité, grandeur, plénitude et intérêt du sujet, appropriation du\nmilieu et du poète, celui-ci faisant œuvre de loi en un siècle\nravagé par l'incrédulité, croyant lui-même fermement à ce qu'il\nnarre, et s'imposant aux sceptiques eux-mêmes au moyen du\ndiscours musical, moins précis, mais plus universellement cap-\ntivant que le poème versifié... »\n   E t quel plus grand sujet, en effet, que celui des Béatitudes?\nL'énigme du bonheur, objectif éternel où visent nos aspirations,\nn'est-elle point comme le pivot essentiel autour duquel s'agite\nsi vainement notre pauvre existence h u m a i n e ? Angoissant pro-\nblème dont un jour une parole auguste entre toutes dicta claire-\nm e n t la solution sur les collines de Génésareth. Les Béatitudes\nsont épiques par la hauteur de leur inspiration puisée dans les\nplus sublimes enseignements de l'Evangile, par l'ampleur\némouvante et le caractère largement universel du drame moral\ndont elles nous racontent les péripéties et qui a pour principaux\nprotagonistes Dieu, l'homme et l'esprit du mal, par l'impor-\ntante place qu'y occupent les polyphonies grandioses de ces\nensembles vocaux reflétant l'âme collective des m u l t i t u d e s et\noù, tour à tour plaintive et ravie, tragique et glorieuse, semble\nretentir la voix immense de l ' H u m a n i t é . A cet appel suppliant\nrépond dans l'Infini, grave et tendre, la voix souveraine de Dieu\nfait h o m m e .\n   On a relevé, dans les Béatitudes, quelques formes périmées,\nquelques meyerbeerismes. D ' I n d y en donne une raison ingé-\nnieuse, expliquant par l'honnêteté foncière et l'exceptionnelle\npureté de conscience de César Franck, l'impuissance où il se\ntrouvait d'exprimer musicalement le mal moral. Ne pourrait-on\npoint dire aussi que le mal moral est le néant et que, pour\nexprimer le néant, l'imagination de l'artiste, amputée, si nous\npouvons nous exprimer de la sorte, de ses ailes divines, n'attei-\ngnant plus dans son essor aux accents de haute poésie, se voit\nréduite aux formes conventionnelles et banales. E t du reste,\ncomme ces ombres légères disparaissent dans la splendeur de\nl'ensemble !\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                             LES   BÉATITUDES                             183\n\n\n     C o m m e n t redire le r a y o n n e m e n t merveilleux et les adorables\ntendresses de cette musique? Citerons-nous les chœurs célestes\nde la première et de la seconde Béatitude, et cet autre choeur\naux polyphonies monumentales : Le ciel est loin, la terre est\nsombre? L'aspiration intense, frissonnante d'amour de la qua-\ntrième? Les dernières pages de la sixième, dont l'inspiration\nexquise rappelle les visions séraphiques de F r a Angelico? Dans\nla septième, l'apparition d r a m a t i q u e de Satan et le quintette\ndes Pacifiques? E t , par-dessus tout la troisième Béatitude,\nBienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés, et la hui-\nt i è m e , Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice,\nparce que le royaume des cieux est à eux?\n     Mais laissons encore parler Vincent d ' I n d y au sujet de cette\nhuitième Béatitude : « qui, résumant toutes les autres, est\naussi un m o n u m e n t presque exceptionnel dans l'histoire de la\nmusique... »\n     « S a t a n a reparu, l'esprit du mal, arrogant, mais rongé d'in-\nq u i é t u d e , veut démontrer au Christ l'inanité de la victoire rem-\nportée par l'Amour; et là, il est admirable, car le personnage\nest devenu presque h u m a i n . . . Ce n'est plus le diable du\nthéâtre, revêtu de conventionnels oripeaux, c'est l'homme dont\nl'orgueil a souffert de sa défaite et qui crache sa haine aux pieds\ndu trône de son vainqueur. Ce sentiment qui n'est plus une\ngénéralité, une abstraction, mais un élan expressif, Franck\nsaura le rendre en un superbe défi. »\n     « Mais Celui que Satan a défié dédaigne de répondre... et ce\nsont les justes, persécutés, mais confiants en la justice future,\ndont les voix viennent chanter la douceur de mourir en procla-\nm a n t la vérité... »\n     » L'Esprit de haine apostrophe alors ces humains qui le\nbravent, il les voue aux plus affreux supplices, et les justes,\ntoujours calmes malgré ces menaces, invoquent l'éternité avec\nune confiance toujours plus haute. Satan, troublé, les abreuve\ndes pires injures, et, de nouveau, le chœur s'élève en une troi-\nsième invocation un peu plus angoissée tout d'abord... Mais\nbientôt, la tranquillité reparaît sans mélange et une adorable\nmodulation, ramenant le ton de mi majeur, souligne ce retour\nà l'immuable foi.\n     » T o u t s'assombrit de nouveau, mais dans les teintes douces\nde fa mineur, et la Vierge vient, par un sublime arioso digne de\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "184                              DURENDAL\n\n\nceux des Passions de Bach, symboliser en elle l'esprit de Sacri-\nfice; sur les paroles de la divine offrande s'établit, pour la\npremière fois dans la partition, le ton de fa majeur.\n   » Satan s'efface impuissant, et regagne les ténèbres extérieu-\nres, et le Christ victorieux plane au-dessus du m o n d e , appelant\nà lui toute la foule des justes et des élus :\n   » Venez, les bénis de mon P è r e ,\n   » Venez à moi. »\n   A ce moment, ne semble-t-il pas qu'après avoir gravi les\npentes abruptes de la Douleur, on est enfin arrivé à ces faîtes\nsereins et e m b a u m é s où, respirant délicieusement le parfum\nde fleurs célestes, on découvre d'une part, plongés là-bas d a n s\nun lointain brumeux, les contradictions et les misères de la\nterre, et d'autre part, comme des échappées de vue sur la\npatrie éternelle?\n   Il va de soi que pour faire vivre un tel poème, pour exprimer\nla plénitude de ses significations, il faut tout d'abord que\nl'interprétation soit intégrale, exempte d'arbitraires et illicites\nmutilations. E n outre, il faut non seulement qu'elle soit\nchâtiée, claire et pure en ses moindres détails, mais encore\nqu'elle vibre et parle à nos âmes, qu'elle soit généreuse et\nprofonde. Telle fut, en réalité, l'interprétation du Conserva-\ntoire. H o n n e u r à M. Léon Du Bois, aux chœurs et à l'orchestre\nqui furent a d m i r a b l e s ! H o n n e u r à tous les vaillants interprètes\nsolistes qui nous valurent ces inoubliables impressions d'art : à\nM. Seguin, ce grand artiste dans la bouche duquel les huit\nparoles divines, dites avec simplicité et avec gravité, revêtirent\ntoute la noblesse d'accent requise; à M . P l a m o n d o n dont la\nvoix a un charme infini et d'exquises souplesses; à M. H u b e r t y\ndont l'organe superbe donna à la figure de Satan un relief\nsaisissant; à M l l e Malnory, qui s'est aussi révélée une artiste de\nrace et s'est montrée absolument émouvante dans le chant de\nla Mater Dolorosa. M l l e B u y e n s , ainsi que M lle Loots,\nM M . Weber, Gonze et Chantraine ont également contribué\npour une part notable au succès de l'interprétation.\n   Et si, en terminant, il nous est permis de formuler un vœu,\nc'est que la direction du Conservatoire ne se borne point à cette\nu n i q u e audition et qu'elle ne tarde pas à nous rendre une\nnouvelle exécution de ce poème d ' a m o u r et d'espoir. Puissions-\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                            LES   BÉATITUDES                           185\n\n\nnous souvent réentendre ce sublime éloge des larmes, de la\npureté, de la douceur, de la miséricorde. E t la voix consola-\ntrice de Jésus dont la main adorable, laissant tomber les gout-\ntes suaves d'un b a u m e réconfortant sur les cruels déchirements\ncausés par la mort des aimés, vient adoucir ainsi les plus\ncuisants chagrins de l'existence. E t les ineffables concerts de la\nH u i t i è m e Béatitude où les justes, adorant la volonté divine au\nmilieu des pires afflictions, font retentir les parvis éternels de\nleurs h y m n e s d'allégresse. Q u e cette noble musique enrichisse\nles âmes en y faisant pénétrer quelques rayons de cette splen-\ndeur morale pour elles plus nécessaires que ne le sont les rayons\nsolaires pour les yeux du corps.\n    Q u e le contact précieux d'un art tel que celui de César\nF r a n c k fortifie les imaginations des j e u n e s artistes, éveille les\nferments de beauté qui d o r m e n t à l'état latent au fond de leur\nconscience esthétique, afin qu'ils germent plus tard, qu'on les\nvoie fructifier et mûrir, puis aux champs de l'Idéal faire lever\ndans l'Avenir d'abondantes et radieuses moissons.\n\n                                             GEORGES DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": "  Les Athlètes de la Sixtine\nSur la voûte aux reflets d'airain,       l'Evocateur\nFarouche les lança d'un geste créateur.\nLeurs corps hâlés, cambrés, ivres de jeunes forces,\nOrchestrent la fanfare éclatante des torses.\nLeurs cheveux en désordre ombragent leur front bas.\nEt le mal de penser ne les enfièvre pas.\nLe sang des dieux et des centaures         sagittaires\nEt des lions et des taureaux, dans leurs artères\nRoule, flot magnifique et brutal,      inondant\nLeurs flancs cyclopéens, qu'embrase un souffle ardent,\nLeurs muscles monstrueux,     leurs cuisses de statues\nEt le marbre vivant de leurs épaules nues.\nUn spasme étrange tord leurs membres de titans.\nIls brandissent, joyeux, des poings         exorbitants\nDont l'étreinte ploierait, comme de vains         arbustes,\nLes infrangibles fûts des colonnes      robustes.\nL'orgueil gonfle leur col ramassé, large et court.\nUn long frisson de vie animale     parcourt\nFougueusement     leurs nerfs et fait, comme un brin d'herbe.\nDe la nuque au talon frémir leur corps superbe.\nLeur jarret détendu tel un souple ressort\nGarde, prêt à bondir pour un soudain essor.\nUne élasticité d'arbalète ou de fronde;\nEt l'on croirait ouïr gronder, sourde et profonde.\nDans leur vaste poitrine aux seins puissants et fiers\nLa palpitation formidable des mer.\n\nTels ils surgissent   nus d'un âpre   crépuscule.\n\nLes plus jeunes, enfants qu'on dirait nés d'Hercule,\nRoidissent leur dos fruste et leurs bras convulsifs\nSous le livre écrasant des prophètes       pensifs\nEt sous l'entablement des lourdes         architraves.\nIls s'agitent p a r m i les gestes doux et graves\nDes sybilles an front qui rêve et qui bénit.\nMassifs, taillés dans quel porphyre ou quel granit\nPar le Peintre effrayant qui peignait comme on sculpte,\nIls gardent les feuillets dont l'écriture     occulte\nDécouvre l'avenir aux Voyants          consternés.\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "           LES ATHLÈTES DE LA SIXTINE                            187\n\n\nD'un colossal effort, quelques-uns,   leurs aînés,\nAllègres tel Bacchos roi du pampre et du lierre,\nInclinent en riant la conque familière\nD'où l'on voit déferler, onduleux,     ruisselants,\nDes frondaisons de chêne et des bouquets de glands.\nD'autres encore, assis oisifs sur leurs     chlamydes,\nAdolescents au pur profil     d'Apollonides\nEvoquant des vainqueurs sur un lit de drapeaux,\nOnt la sérénité de la Force au repos.\n\nEtre l'un d'eux! Pouvoir comme eux, les beaux        athlètes.\nSe dresser au milieu des farouches        prophètes\nSur la voûte sacrée où ne pénètrent pas\nLes rires, les sanglots, les blasphèmes d'en bas!\nEtre pareil aux durs Samsons des temps bibliques,\nAux éphèbes virils des frises     pentéliques,\nAux guerriers d'Ilion et d'Argos, aux héros\nDont Hellas, dilatant leurs larges        pectoraux,\nDéchaînait la vigueur suprême dans ses fêtes!\nSavoir que l'on pourrait escalader les faîtes\nOù même d'un Atlas l'effort       défaillirait;\nDoux, terrible et vaillant, savoir que l'on pourrait\nTraverser, d'une seule et rythmique         nagée,\nLa mer Adriatique ou bien la mer Egée,\nEt d'un genou hardi broyant leur flanc vermeil\nArrêter hennissants les chevaux du Soleil!\nFils de Rome éternelle et de la Renaissance,\nEpanouir en soi la libre effervescence\nD'un sang vierge qui bout dans un corps ingénu ;\nPalpiter juvénile, et chaste, et rude, et nu,\nExalté, bondissant, fou d'ivresse ravie,\nPlus haut, cent fois plus haut que l'homme et que la vie!\nHeureux, ne rien savoir des plèbes en rumeur;\nSolitaire, ignorer l'amour, et qu'on en meurt;\nEtre enfin l'un de ceux, prompts comme la pensée,\nQui jaillirent soudain de ton âme embrasée,\nMichel-Ange     immortel, quand foudroyant tu vins,\nLe front auréolé par tes songes divins,\nSur cette voûte encor déserte, sombre et nue,\nFaire vibrer leur chair tragique, dans la nue,\nEt comme au fond des bois le tumulte des cors\nEclater tout à coup la splendeur de leurs corps !\n\n                                             E M I L E CHARDOME.\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": "                          Mon Village (I)\n\n    Mon village, n'est pas un grand village, il n'est pas, non plus,\nun petit village de rien du tout. J'en sais de plus cossus,\nmais j ' e n connais aussi, d a n s les Basses-Alpes, d ' a u t r e m e n t\nmiteux. Enfin, mon village est ce qu'il doit être et ne le cède\nà aucun autre pour son site orgueilleux et l'or roux de ses\namples coteaux.\n    Il n ' a p p a r t i e n t ni à la plaine ni à la montagne tout à fait.\nOn monte pour l'atteindre, mais lorsqu'on l'a franchi, on\ns'aperçoit qu'on se trouve encore au fond d'un immense enton-\nnoir de collines et que le « roc sourcilleux » ne tient pas à\nrecevoir de sitôt votre visite. C'est comme une personne juchée\nsur la première plate-forme de la tour Eiffel : lorsqu'on regarde\nen bas on se trouve très grand, mais q u a n d on relève la tête, le\nsentiment de sa propre faiblesse donne le vertige.\n    Mon village a tout ce qu'il faut pour être heureux : une\nécole primaire b o u r d o n n a n t e ; une fontaine qui crache sans arrêt\nune eau glacée; u n e superbe mairie avec le portrait de tous les\nprésidents de la R é p u b l i q u e ; un petit hangar où vivent en\nbonne intelligence une pompe à incendie pour enfants et un\ncorbillard surmonté de plumeaux blancs du temps d ' H e n r i IV;\nun vieux porche d'église avec un clocher d'un très pur r o m a n ;\nun bon gros curé; un forgeron d a n s sa forge; trois cafés où\ns'abreuvent les conducteurs de trains de bois qui descendent\nd a n s la vallée, et mêmo un restaurant avec des marronniers et\nun rempart d'ifs taillés; quelques conseillers municipaux extrê-\nm e m e n t rouges; des intrigues journalières et féroces. Il y a\naussi la receveuse de la poste toujours en train de scander des\nvers latins et qui, sur un ruban de papier, grave des trochées\net des spondées. Enfin, du haut des bois de Vouilland, le plus\nbeau p a n o r a m a du m o n d e .\n\n\n (1) Extrait de En Regardant passer les vaches, volume sous presse.\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "                            MON    VILLAGE                        l89\n\n\n      Vous voyez cela très bien, n'est-ce pas?\n      — Oui, oui. E n somme votre village est comme tous les\n  autres.\n      — Qu'est-ce que vous dites? Quoi? C o m m e tous les autres?\n Ah bien! vous m'avez l'air « village comme tous les a u t r e s » ,\n vous! Mais où trouverez-vous, je vous le d e m a n d e , de plus\n fortes têtes, une plus grande quantité de partis politiques dans\n un cercle aussi restreint d'intelligences? Ailleurs, chez vous\n sans doute, q u a n d vous désirez boire une bonne bouteille avec\n un brave h o m m e , vous avez cela sous la main, tout de suite, ce\n n'est pas malin du tout. Ici nous sommes obligés de faire venir\n de très loin le brave h o m m e et la bonne bouteille, et notre\n plaisir s'augmente de cette difficulté.\n     Vous affirmez que chez vous aussi il y a des « malins ». Oui,\n cela se peut, je n'en disconviens pas. Chez nous, Monsieur,\n tout le m o n d e est malin, tout le m o n d e a deux ou trois procès\n sur le bras, et c'est là notre orgueil. Chacun ennuie son voisin.\n Cela est très drôle de se faire entre soi de bonnes blagues\n c o m m e de couper, par une profonde tranchée, les eaux de\n source venant de la montagne et qui traversent votre champ.\n L e lendemain, le village se réveille avec, pour une fois, l'idée de\n se débarbouiller. O stupeur! le cornet de la fontaine ne suinte\n q u ' u n e larme à la seconde, comme un citron fatigué.\n     — P a r b l e u ! voilà encore un coup du père Coutas, c'est sûr.\n Sacré farceur, tout de m ê m e . E t en voilà pour vingt ans de\n plaidoiries.\n     Ou bien c'est le vieux Gerin qui, histoire de rire, bouche la\ncunette du chemin vicinal. Arrive une pluie torrentielle. L'eau,\ntrès ennuyée, cherche en vain son passage familier, ainsi qu'un\nivrogne incapable d'enfoncer sa clef dans la serrure; elle prend\ndonc le parti de jouer à saute-mouton avec la route et de piquer\nune tête d a n s la vigne du Séminaire qu'elle ravine de fond en\ncomble. D e p u i s longtemps cette vigne est improductive, mais\nj u s t e m e n t elle appartient au vieux Gerin qui n'attendait que\ncette occasion pour d e m a n d e r une forte indemnité aux services\ntrès peu compétents de la voirie.\n     Q u a n d je vous disais qu'ici tout le monde s'amuse...\n\n                                   *\n                                  * *\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "190                           DURENDAL\n\n\n   L e s distractions, chez nous, sont nombreuses et variées, mais\naucune ne le cède en intérêt à l'arrivée de la voiture du pays et\nà la grand'messe du d i m a n c h e .\n   On fera ce que l'on voudra, on n'empêchera pas le dimanche\nd'être un jour différent des autres, plus solennel et plus gai.\n   D'abord on se lave, ce jour-là; on fait mieux, on se décrasse\net l'on se rase. E t puis la grande attraction c'est la messe de\nneuf heures.\n   L a vieille église, bien simple, mais si belle en. son h u m i l i t é ,\nouvre sur un terre-plein ombragé de deux tilleuls et entouré\nd'un mur b a s , le tout dominant la vallée ainsi qu'un burg féodal.\nD u dehors on aperçoit l'autel et ses gouttes de lumière, la\ncorde de la cloche, les dalles funéraires.\n    L o r s q u e tinte le « dernier coup », les paysans s'amènent,\njambes écartées et lançant leurs pieds en avant comme des\ncroque-morts chargés d'un lourd cercueil. Ils s'asseyent sur le\npetit mur extérieur et, de là, écoutent l'Asperges me Domine.\nCe sont des gens très forts en liturgie, car ils ne pénètrent dans\nles bancs de l'église q u ' à l'évangile et sortent en toute hâte\naprès la c o m m u n i o n .\n    L e chœur des chanteuses est très populaire. Elles sont bien\nune douzaine qui font du bruit comme q u a t r e . Ces solides\nvachères je les entends chaque jour insulter leurs bêtes avec\nvéhémence. A l'église, la timidité semble leur sceller la voix\nd a n s la poitrine. Elles s'efforcent de leur mieux, mais leur\ngosier contracté ne loue le Seigneur qu'au moyen de mélodies\n feutrées.\n    L e u r s chants discrets voltigent sous la voûte, semblables à\ndes oiseaux aveugles. E t moi, dans mon coin, je rêve que je\ntiens des orgues sompteuses. Cet h a r m o n i u m tuberculeux s'est\n m u é en Cavaillé-Coll d'une suavité angélique. Voici la voix\ncéleste et la voix humaine accouplées avec la pédale du trémolo.\n Voici les accords plaqués des flûtes de huit et des bourdons de\nseize brusquement disjoints sur une cadence rompue pour livrer\npassage, au récit, dans le silence ramassé, à un air limpide et\n frais de cor anglais, semblable à celui de l'Après-midi d'un\n Faune...\n  T o u t cela à cause d'une petite chanteuse dont je perçois de\nma place la lourde natte noire contre un pilier...\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "                            MON   VILLAGE                          191\n\n                                      *\n                                  *       *\n\n    L a voiture du pays est notre gloire. Elle porte peinte sur ses\nflancs le nom du village. Ce nom elle le promène à travers la\nville, le montre à tout le monde afin que chaque citadin l'ad-\nmire, soit heureux d'épeler ses lettres coloriées qui lui rap-\npellent tel déjeuner dans les bois, telle escalade périlleuse.\n    L o r s q u e le conducteur corne le matin pour annoncer son\nd é p a r t , chacun interprète ainsi cet appel guerrier : « Amis,\nachevez tranquillement votre toilette; je vais prendre mon verre\nde marc avant d'atteler. »\n    Enfin, Compagnon, l'unique cheval préposé au service de cette\nboîte en forme de break couvert, après s'être lui aussi abreuvé\nà la fontaine et avoir jeté de la poussière d'eau par les naseaux,\nvient se placer tout seul devant son rocher de Sisyphe. I1 opère\ncette conversion en arrière avec une telle sûreté que jamais ses\nj a m b e s ne s'embarrassent d a n s les brancards baissés.\n    L e s voyageurs arrivent sans se presser, s'entassent, prennent\nles commissions des voisins debout sur leur seuil. On se sou-\n haite « bon voyage » comme s'il s'agissait du tour du monde.\n P a t u r e l , le voiturier, gravit enfin son siège, non sans s'être\nd'abord craché dans les m a i n s . Il corne debout, une dernière\nfois, pour les retardataires qu'on verra bientôt courir essoufflés,\n et pour les habitants de l'autre coin du village qu'on doit\n prendre en passant.\n    Ah! pauvre Compagnon, nourri de paille et de sciure de bois,\nobligé, trois fois par jour, à cette navette entre la ville et les\nc h a m p s , comme ce soir ton image m'est présente! Ce qu'il y\n avait de plus curieux en toi, après ta maigreur paradoxale,\nc'était ta démarche de paralytique général. Certes, tu ignorais\n le trot relevé, triste roi des animaux plusieurs fois couronné et\n tant de fois insulté, mais tu ne sus non plus j a m a i s aller au pas.\n T u avais une façon d'avancer bien à toi et que deux ou trois\n chevaux de fiacre aux abords de la gare Montparnasse peuvent\n seuls rappeler : en somme, une manière de galop sur place ini-\n mitable, un déplacement de hanches très restreint, une emprise\n minuscule du sol par tes quatre fers rapprochés. Cela donnait,\n chose curieuse, l'illusion de la vitesse quand, en réalité, tu\n atteignais presque l'allure d'un h o m m e au pas. Enfin, tu faisais\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": "192                          DURENDAL\n\n\n\nce que tu pouvais, car je ne suppose pas que ce simulacre de\nbête emballée à perpétuité et sans presque changer de lieu fût,\nde ta part, un « truc », une \" carotte \". En vérité, tu étais tel-\nlement las, tellement claqué, que lorsque je tetendais du sucre\ndans le creux de ma main, tu n'avais même pas la force d'allon-\nger le cou, et qu'il fallait que je m'approchasse tout près, que\nje misse le morceau sous ta lèvre supérieure gonflée comme un\nmufle d'hippopotame. Ah! fidèle serviteur, même après ta mort\ntu t'es sans doute encore rendu utile sous les espèces et appa-\nrences de saucisson de Lyon.\n   On causait beaucoup tout le long du trajet, pour passer le\ntemps et par pur plaisir. Chacun racontait ses petites affaires\npuisque tout le monde les connaissait. Je m'en veux à mort de\nn'avoir pas noté quelques-unes de ces conversations échangées\nd'une banquette à l'autre. J'étais jeune, j'ignorais le prix de la\nvie, je faisais le dédaigneux, je fixais les tas de cailloux sur la\nroute. Pouvais-je supposer qu'un jour je m'intéresserais aux\ndiverses façons de se purger et de préparer la tisane d'escargots!\n   Lorsqu'on avait tout le jour pétri les trottoirs de la ville avec\nses pieds, comme on était heureux de retrouver un attelage sur\nla place de la Halle et de regagner le village à la nuit tombante!\n   Ah! les bons sommes dans cette boîte cahotante, les jambes\nau chaud sous les jupes, les genoux mariés à ceux d'en face, et\nlorsqu'un régiment de fourmis dans tout le corps courbaturé\navait à la fin raison de vos rêves, les premières lumières du\npays perçaient entre les branches.\n   Sur la place, on guettait votre venue. Jamais cette diligence\nn'a déversé auprès de la fontaine aucun visage étranger. Mais\nenfin, ce n'était pas une raison pour qu'un tel phénomène ne\ndût jamais se produire, et la curiosité veillait sans relâche. On\nvous regardait descendre courbé en deux afin de ne pas heurter\nle plafond, on faisait la chaîne pour les paquets. Une fois les\nvoyageurs dispersés, Paturel jetait un regard à l'intérieur pour\nvoir si personne n'avait été oublié sur les banquettes.\n   Brave patache, vais-je aussi m'attendrir sur ton sort infor-\ntuné, toi qui passais tes nuits au coin de la place, en plein air,\nparmi les intempéries des saisons, abandonnée comme une sou-\npière hors d'usage? Voici déjà de l'histoire ancienne. Depuis\nun an tu as déserté nos grands chemins sonores, honteusement\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "                          MON VILLAGE                             193\n\n\n\nchassée par un tram électrique correct et froid, qu'on manque\ntout le temps, parce qu'il passe à des heures d'une régularité\ndéconcertante — et qui a tout bouleversé.\n   D'immenses poteaux grisâtres en ciment armé ont remplacé\nles arbres au bord de la route; une longue digue de ballast barre\nles champs, des toiles d'araignée en fils de fer passent le ciel\nbleu au crible de leur tamis ourlé d'étincelles. Au crépuscule,\nvotre âme voyage au bord de l'horizon, parmi les molles sinuo-\nsités des montagnes déjà estompées de brume; soudain une\nlueur blafarde embrase le coteau, et l'oeil cyclopéen du monstre\nroulant consume votre rêverie.\n   Jadis, parfois le boucher oubliait de venir : sa femme accou-\nchait, son cheval était déferré. On en prenait gaîment son\nparti. Vite on faisait sauter un lapin ou l'on fricassait un poulet\n« à la diable ».\n   A présent, le tramway apporte tout ce qui est inutile, tout ce\ndont on n'a que faire : des tas de promeneurs, des charcuteries\navariées dont les papiers gras ensemencent la campagne. On\nest là, vautré dans la luzerne, heureux, tout à la joie de sa\nbonne solitude quand, derrière votre dos, des voix connues\nretentissent. Le portail est ouvert, des gens vous appellent,\ngesticulent, débarqués du dernier tram et pensant vous faire\nune bonne surprise. Ils ont caché sous les dehors d'une visite\nde politesse l'envie égoïste de tromper leur oisiveté par une\njournée en bon air. Il faut se lever, s'étonner, sourire, s'em-\npresser, commander la bière, la limonade, le vin blanc, les rai-\nsins et les fruits — alors qu'on était si tranquille. Et l'on blas-\nphème le ciel et l'on se dit :\n   — Encore des raseurs! A quoi vais-je les occuper?... Pourvu\nqu'ils repartent par le prochain tram!... Quelle rage ont donc\nces individus de venir vous relancer jusqu'ici? Les visites,\nc'est bon à Paris. Est-ce qu'ils ne pourraient pas rester un peu\nchez eux?... Est-ce que je vais les voir, moi?...\n\n\n\n  ... Mon bon vieux village, tu es là comme un grand senti-\nment dans un cœur fier. Nul ne s'en doute, mais moi je sais,\nparce que je te possède tout entier et que je t'écoute vivre en\nmoi.\n                                                              2\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": "                           DURENDÀL\n194\n\n   Bien peu savent ton nom et jusqu'à ton existence. Qu'im-\nporte, si tu contiens mon univers.\n  A travers les basses intrigues, les choses sales, une humanité\ngrossière, je distingue sur tes murs en pierre sèche, le reflet\nd'une noble pensée.\n   11 y a entre nous deux un bon secret, une force, une vraie poi-\ngnée de main.\n   Et lorsqu'un ignorant s'étonne :\n  — Votre village n'a rien d'extraordinaire. Pourquoi l'aimez-\nvous?\n  Je réponds d'une voix plus tendre, d'une voix en confidence :\n  — Parce qu'il est mon village.\n\n                                        TANCRÈDE DE VISAN.\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "Le courant catholique\n  dans la littérature contemporaine\n\n                     AVANT d'indiquer       la nature, la nécessité et l'im-\n                        portance du courant catholique qui circule\n                        d a n s la littérature française contemporaine, il\n                        n'est pas inutile de regarder un peu en arrière\n                        et de mesurer le chemin parcouru. Reportons-\n                        nous donc d'abord aux environs de 1890 et\nvoyons quelle était l'atmosphère littéraire de l'époque. Il est\névident que l'athéisme, soit déclaré, soit couvert sous la forme\nplus élégante du scepticisme, régnait en maître.\n   Sur le devant de la scène, le naturalisme, bien que vieilli, éta-\nlait sans vergogne ses inventaires de commissaires-priseurs et\nses dissections d'hôpital; Zola encombrait la librairie de ses\nénormes fresques empâtées et tumultueuses à la louange de\nl'instinct et de la matière; le scientisme, bien que mis en doute\npar des esprits délicats, s'élevait q u a n d même au-dessus du\ngrand public comme une monstrueuse idole au front de tau-\nreau. P a r t o u t , les blasphèmes de l'ironie, l'insouciance com-\nplète de l'âme et de ses destinées. Jules Laforgue murmurait\navec un sourire tragique :\n\n                     Sirote chaque jour ta tasse de Néant.\n\n    L e christianisme, encore aimé par certains délicats pour sa\ncouleur et sa mélancolie, n'était plus considéré que comme « le\nparfum d'un vase vide ». Il y avait un furieux renouveau païen.\nP r é t e n d a n t renouer ainsi la grande tradition lyrique de la\nRenaissance, les poètes réveillaient partout les échos évanouis\ndes d i e u x ; le sabot des centaures retentissait à nouveau dans\n\n   (1) Nous avons été autorisés à publier, simultanément avec les Annales de Philosophie de\nl'institut supérieur de philosophie de Louvain, cette belle et intéressante conférence de\nVallery-Radot.\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": "196                         DURENDAL\n\n\nles bois, la syrinx de Pan pleurait le soir dans les roseaux et\nles nymphes frissonnantes s'éveillaient sous les saules; la lyre\n ne chantait plus que l'épanouissement de la vie physique telle\nqu'on s'imaginait qu'elle avait resplendi aux siècles antiques;\net les flambeaux les plus éclatants, les encens les plus précieux\nne savaient brûler qu'aux autels d'Apollon, de Dionysos et\nd'Astarté. Leconte de Lisle et Renan régnaient comme des\nOlympiens; Anatole France nous promenait en souriant dans le\njardin d'Epicure; Barrès s'attardait auprès de Petite-Secousse;\nle jeune Henri de Régnier déroulait ses fastueuses tapisseries\nd'automne où les dieux et les déesses menaient leurs baccha-\nnales parmi les vignes écrasées et les coupes renversées. Même\nBourget, que la grâce n'avait pas encore touché, s'attardait\nencore à nous décrire minutieusement les frivolités du grand\nmonde. Ah! le Crucifié, le pâle Essénien, comme l'appelait\ndédaigneusement Leconte de Lisle, était bien oublié et les\nvapeurs du plaisir de plus en plus épaisses cachaient l'ensei-\ngnement du Golgotha. Personne n'osait parler en croyant, sauf\nun Verlaine qui, entre deux délires, poussait une admirable\nplaintepuis retombait aux piresabîmes; un Barbey d'Aurevilly,\ncet enfant terrible de la Foi que les flammes de la Géhenne\nsemblaient davantage séduire que les clartés du Ciel et qui\ntrouvait de diaboliques délices à décrire par le menu les\npéchés capitaux; un Léon Bloy, solitaire et furieux, qui hurlait\nde frénétiques aboiements de chien de garde aux portes de la\nCité Sainte; un Rimbaud qui, du fond de son enfer, criait son\népouvante géniale. Quant à Huysmans, il était encore tout en-\nglué aux pots de colle de l'atelier des Sœurs Vatard et l'orgue à\nbouche de des Esseintes distrayait encore sa dyspepsie. A peine\nsi à l'horizon le satanisme grimaçait à ses yeux hantés dans\n la forêt de Gilles de Rais.\n   En somme, sous les noms de naturalisme et de symbolisme\nc'était l'anarchie absolue des sentiments et des idées qui régnait.\n« Comme il faut vivre, proclamait Alfred Vallette en tête du\npremier numéro du Mercure de France, nous opposerons à la\ndésolante et universelle négation cette affirmation résolue :\n« MOI ».\n   Et Laurent Tailhade, si je ne me trompe, à l'occasion d'une\nbombe, prononçait cette parole qui fit fortune : « Qu'importe\nla perte de vagues humanités, si le geste est beau. »\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE                     197\n\n\n   Or, vingt-cinq ans sont à peine écoulés que tout cela paraît\nvieux comme le péché. L à où l'on ne parlait que d'indivi-\ndualisme, d'exotisme, de droit au bonheur et à l'amour, voici\nqu'on ne parle que de solidarité, d'hérédité, d'ordre, de disci-\npline, de t r a d i t i o n s . . . P . Bourget a trouvé la Foi et élabore la\nreconstruction nationale en consacrant à la démonstration des\nvérités méconnues sa puissante lucidité d'analyste et de logicien.\nBarrès chante l'église de village, la terre natale et rattache\nson moi éphémère à la longue suite des morts, de leur passé,\nde leur histoire. H . Bordeaux observe et retrouve l'antique\ninstinct de durer et de se perpétuer dans la famille. René Boy-\nlesve, dans Madeleine jeune femme, s'attache à nous donner la\npeinture d'une mère de famille vertueuse, et que garde contre\nla tentation le trésor de mérites accumulé par sa race... T o u s les\nprincipes d'ordre moral, ces principes si raillés il y a vingt ans,\nreprennent un prestige singulier. L e catholicisme n'apparaît\nplus comme le parfum d'un vase vide, mais comme une puis-\nsance unique d'équilibre social et individuel que nulle autre\nn'est capable de contrebalancer. Les uns sont attirés vers lui\npar ses ressources d'amour, les autres par sa grandiose et sage\nphilosophie qui demeure aussi vivante aujourd'hui qu'il y a\ndix-neuf siècles, alors que tous ceux qui l'ont attaqué sont\nmorts et oubliés et leurs arguments réduits à néant. Dans\nl'élite intellectuelle, l'anticléricalisme n'est plus du tout bien\nporté et Anatole France apparaît comme un paradoxe unique\net énorme.\n     Déjà les mots comme Inconscient, Intuition, Volonté de\nVivre sont abandonnés pour un autre bien détourné de son\nsens, il est vrai, tout vide de son objet, mais si s y m p t o m a -\nt i q u e . . . Ce mot, c'est la foi tout simplement, la foi, ce mot\nsi honni avant-hier, qu'on jugeait si peu scientifique! Voici\nque M . Romain Rolland, libre-penseur, intitule un de ses\nouvrages: Les \"tragédies de la foi, et, pour incarner le héros de\nla Foi religieuse, choisit saint Louis. Foi évidemment toute\nentachée d'erreurs. Mais comme il est précieux de constater\nque ce mot revient avec honneur sur les lèvres des hommes,\nqu'il a conquis son droit de cité!\n     M. H a n o t e a u x , à son tour, n'hésite pas à affirmer dans sa\nJeanne d'Arc: « E n t r e la raison et la foi, il n'y a ni contradic-\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "198                            DURENDAL\n\n\n\ntion ni combat nécessaire. Il est d'une très haute raison d'ac-\ncepter la foi et la foi fait sans cesse appel à la raison. Selon la\nformule scolastique, la foi cherche l'intelligence et l'intelli-\ngence trouve la foi ».\n   C'est qu'il n'est plus de mode de rire des mystiques, de les\nranger parmi les déséquilibrés. Ils attirent et retiennent. D a n s\nleurs élans les plus hardis, on vient puiser des inspirations\nhéroïques et de sages leçons. U n François d'Assise se voit\nentouré d'un culte fervent; un Barrès d e m a n d e à sainte T h é r è s e\net à saint Ignace des lumières pour démêler les états spirituels\nles plus complexes et ne fait qu'appliquer leurs méthodes en les\ntransposant dans son Homme libre. U n e Catherine de Sienne\némeut un païen comme d'Annunzio, par la profondeur de sa\nvision, la manière à la fois lyrique et p r u d e n t e dont elle\nentraîne les âmes les plus hésitantes; les œuvres d'un\nRuysbroeck requièrent un Maeterlinck; une Angèle de Foli-\ngno, un T a u l e r sont traduits et lus avec avidité. U n e grande\nmaison d'éditions n'a-t-elle pas chargé M. H e n r y Bordeaux\nde présenter au public, dans une collection où se rencontrent\nplus souvent des romans célèbres, l'Introduction à la vie dévote\nqu'elle lançait à des milliers d'exemplaires? Cette année, une\nmaison rivale répliquait par une Imitation. Ce n'est pas tout.\nLes récentes enquêtes sur la jeunesse nous ont appris que les\nconversions ne se comptent plus, que la proportion des catho-\nliques pratiquants grandit d'année en année à l'école normale,\n dans les universités et les collèges. Il souffle un vent qui\nébranle toutes les portes de la cité intellectuelle.\n   Q u e s'est-il donc passé? Ce que Brunetière a appelé la\nFaillite de la Science; et par ce mot il faut entendre la banque-\nroute du rationalisme dont les dogmes bâclés à la hâte par\nl'Encyclopédie t o m b e n t en poussière sous les formidables pous-\nsées de la science elle-même; les lois d'hérédité, de continuité, de\nsélection détruisent sa conception chimérique d'égalitarisme, et\nla thèse évolutionniste ruinée par la loi de constance n'est plus\nguère soutenue que par des sous-vétérinaires, bien peu de\nnaturalistes à cette heure osant nier la fixité des espèces. Au\nterme de ses inductions, la raison contemporaine se voit con-\ntrainte de retrouver une réalité infinie qui l'entoure, la baigne,\nla supporte et la nourrit, en dehors de laquelle elle ne peut que\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": " COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE                        199\n\n\n  s'évanouir en mirages : elle avoue enfin que raisonner n'est pas\n créer, q u ' u n e m é t a p h y s i q u e abstraite ne saurait nourrir et qu'il\n  faut à l'homme une sorte de révélation tangible qui le situe dans\n une intime relation avec les êtres; elle avoue qu'elle est impuis-\n sante à construire de toutes pièces une religion, une morale,\n une politique et prise du remords d'avoir, en édictant les lois les\n  plus fantasques, dilapidé tout le patrimoine h u m a i n , elle cher-\n che son Dieu perdu et rôde autour des manifestations les plus\n obscures de sa volonté d'être et de durer qu'elle nomme l'Héré-\n dité, la Race, la Société : Encore une fois, ce n'est plus je ne sais\n quelle idée pure qu'elle recherche, c'est l'Etre; elle appelle à grands cris\n celui qui Est. Or, appeler celui qui Est, n'est-ce pas chercher Dieu !\n     N'en doutez pas, c'est le besoin d'étreindre un Être Infini qui\n pousse la génération d'aujourd'hui en si grande foule vers le\n catholicisme; c'est ce qui explique la floraison lyrique incom-\n parable qui se manifeste au sein de l'Eglise, le goût que nous\n avons tous pour la mystique et les cérémonies religieuses.\n Toutefois ne nous leurrons pas. Nous savons très bien que\n l'Esprit des T é n è b r e s se déguise souvent en Ange de L u m i è r e s .\n T o u t cet encens qui fume vers les puissances ordonnatrices, les\n mêmes qui faisaient trembler F a u s t , n'est point sans mélange.\n L e vrai Dieu n'a pas tous les hommages. Devant lui se dresse\n une idole redoutable, prête à prendre pour elle tout le mouve-\n ment et à le corrompre. Démasquons-la tout de suite afin de ne\n pas avoir de surprise avec elle.\n    Cette idole est fille des lointains rêveurs de l'Inde et les\n philosophes d ' I é n a n'ont fait que la vêtir à leur m o d e ; pour la\nservir elle a toute une théologie, tout un lyrisme; elle s'appelle\nl'Inconscient. Ce dieu obscur et dangereux n'a pas une vie per-\nsonnelle; il est la fleur étrange de l'âme humaine, son désir\nillimité qui erre p a r t o u t ; il est l'orgueil de l'homme qui se croit\ndéifié parce qu'il est frénétique et qui prend les vapeurs de\nl'instinct qui l'égarent pour l'inspiration de l'esprit : c'est lui\nque Baillard, dans la Colline inspirée, tente de posséder en com-\nm u n i a n t aux forces créatrices qui montent de la prairie, alors\nqu'il n'étreint que ses propres ténèbres. C'est lui encore que la\nraison invoque, q u a n d , faute du vrai Dieu, elle s'en remet à une\naveugle nécessité qu'elle nomme tour à tour Progrès, Univers,\nJustice, Liberté, Vie, Amour, et qui attire à son culte épui-\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "200                           DURENDAL\n\n\n\nsant et stérile le sentiment religieux égaré hors de sa fin légi-\ntime. Lisez les Tragédies de la Foi, de Romain Rolland. Vous\nverrez que ce lyrique emporté par sa mystique révolution-\nnaire est amené de lui-même à parodier tous les termes sacrés,\ntous les rites et à dédier à son idole des sacrifices et des holo-\ncaustes; son langage emploie tout naturellement les mots de\n Messie, de Victime expiatoire, de Martyre, de Calice, de Croix\net de Couronne d'Épines etc.\n   Ces parodies scandalisent au premier abord tout cœur\nqui aime le Christ et son Eglise, mais nous souvenant de la\nparole de Notre-Seigneur mourant: «Pardonnez-leur, Seigneur,\ncar ils ne savent ce qu'ils font », nous n'avons plus au cœur que\nle zèle de guérir ces infortunés de leur illusion qui sans le\nsavoir, croyant, ô dérision, avancer ainsi dans l'évolution de\nl'esprit humain, comme ils disent, ne font que recommencer la\ntriste et impuissante rébellion de l'Archange déchu, la tenta-\ntion initiale et essentielle de vouloir atteindre l'Etre, le Prin-\ncipe premier de notre substance, de nos actes et de toutes\nchoses, Celui enfin que nous nommons le Père, sans intermé-\ndiaire, sans médiateur; la tentation d'être à soi-même son\nRédempteur, d'incarner Dieu... Doctrine pleine d'artifices et\nqui séduit les meilleurs !\n   Ce n'est pas seulement un Romain Rolland qui s'incline\ndevant ce fantôme, c'est Maeterlinck qui dans son livre récent :\nLa Mort, s'en donne à cœur joie de brouiller sous ce nom soi-\ndisant plus moderne, matière, force, intelligence, volonté, esprit,\ndans le panthéisme le plus noir; c'est Madame de Noailles qui\ndans son livre : Les vivants et les morts, si indiciblement émou-\nvant, s'écrie avec une magnifique ingénuité à ce qu'elle se figure\n être Dieu :\n\n      Je ne puis l'expliquer, mais votre éclat suprême\n      Semble être mon reflet au lac d'un paradis.\n      Un soir je vous ai vu ressembler à moi-même\n      Sur la route où mon corps par l'ombre était grandi.\n\n      C'est toujours soi qu'on cherche en croyant qu'on s'évade,\n      On voudrait reposer entre tes bras bénis...\n\n  Est-il anéantissement plus absolu que cette impuissance à\nsortir de soi? C'est là précisément la pierre d'achoppement du\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE 2 0 1\n\n\nlyrisme de l'Inconscient, le mur contre lequel fatalement il se\nbrisera le front. Arrivé à l'extrême pointe de son désir, il faut\nbien qu'il précise son objet.; il ne lui reste plus que deux alter-\nnatives : ou le repliement mortel sur soi-même, le délire\naffollé, anarchique de toutes les puissances humaines, ou le cri\nde libération envers le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob\nque Pascal invoquait dans sa Nuit de feu, le Dieu personnel\nenfin, le seul qui nous affranchit de nous-même. Notre généra-\ntion vit profondément ce dilemme. C'est le drame pathétique\nqui s'est joué et se joue encore en des milliers de jeunes esprits.\nLa plupart ne peuvent pas se contenter de ces vagues exalta-\ntions qui se dévorent elles-mêmes et c'est pourquoi délaissant\nl'Inconscient et ses sortilèges, vous les voyez se tourner vers des\nvoix plus justes et plus pures qui s'enflent, grandissent, s'élè-\nvent, s'amplifient et finiront, nous en sommes certains, par\ndominer tous les autres accords.\n   Ces voix vous les avez reconnues, et ce n'est pas sans un\ntressaillement de profond amour que je les salue ici. Ces voix\nce sont celles de Claudel, de Jammes, de Le Cardonnel, de\nPeguy... Ces lyriques redonnent à la face du siècle étonné un\ntémoignage imperturbable au Verbe incarné et nous dessillent\nles yeux sur l'abîme ouvert à nos pas. Toute leur œuvre pro-\nclame que le Christ seul peut nous affranchir de nous-mêmes et\nnous faire vivre, que Lui seul peut prononcer sur la tombe de\nLazare les paroles libératrices : « Sors, sors de toi-même, du\nculte de ton moi et viens à nous, Père et Fils dans l'Unité de\nl'Esprit. » Leur œuvre proclame que le Christ est la Lumière\nqui éclaire tout homme venant en ce monde; que celui qui se\ncroit sage en dehors du Christ, qui croit trouver la vérité en\ndehors de Lui, expliquer le monde en dehors de Lui, par qui\ntout a été fait, que celui qui lui refuse son existence réelle,\nincarnée, eucharistique, celui-là repousse toute lumière, éteint\nen lui toute intelligence.\n\n\n  O mon Dieu! (s'écrie Paul Claudel),\n   Vous m'avez appelé par mon nom\n  Comme quelqu'un qui le connaît, vous m'avez choisi entre tous\nceux de\n  mon âge.\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": "202                         DURENDAL\n\n\n\n   O mon Dieu, vous savez combien le cœur des jeunes gens est plein\nd'affection et comme il ne tient pas à sa souillure et à sa vanité.\n   Et voici que vous êtes quelqu'un tout à coup.\n\n   Voilà la grande révélation.\n   Dieu n'est plus une vague et incertaine conception spiritua-\nliste, il est quelqu'un qui nous parle et à qui nous parlons; il\nest le Père et l'Ami; avec nous il a contracté une alliance que\nrien ne peut rompre; nous en avons sa promesse; sans cesse il\nl'a répété à ses fidèles et ses paroles sont consignées dans le\nlivre de ses Testaments.\n   « Tout ce qui Est est Dieu ou créature », s'était écrié\nRuysbroeck; il n'y a donc rien en dehors de ces rapports de\nl'Etre incréé aux créatures. Tout le reste est entité, abstrac-\ntion, néant. Il n'y a pas de métaphysique réelle en dehors de\nla théologie et le vrai nom de la métaphysique est la mystique.\n   Telle est la conception catholique qui va renouveler toute la\nvision poétique du monde, l'âme intime de la littérature con-\ntemporaine. Laissant de côté le roman et les autres genres,\nnous nous attacherons, dans la seconde partie de notre confé-\nrence, à montrer la richesse et la force de ce nouveau lyrisme.\n\n                                   *\n                               *       *\n\n   Il faut remonter jusqu'à Dante pour trouver un poète ayant\nau degré de Paul Claudel le profond sentiment et comme l'at-\ntouchement intellectuel de la Présence divine. Dans son œuvre,\nles mondes visibles sont pénétrés, imprégnés, soulevés par les\nvertus invisibles, la matière frémit sans cesse de la pensée pro-\nvidentielle. Et l'ordre éternel y resplendit; à tout moment\nnous plongeons au cœur de l'amour divin. Le Christ n'est plus\nsommairement et confusément le juste chargé des péchés du\nmonde, le Fils offert en oblation au Père offensé, c'est cela,\nmais c'est aussi plus avant encore dans le mystère de la\nRédemption, l'Homme premier-né d'entre les morts, l'Adam\nNouveau en qui, nous tous, nous nous crucifions. S'unir au\nChrist, c'est nous déifier, parce qu'en Lui et en Lui seul, étant\nà la fois Dieu et homme, peuvent se consommer les noces de\nl'Etre et de sa Créature. En Lui seul et par Lui seul, on\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE 2 0 3\n\n\nremonte à son Principe, au Père, à l'Acte Pur. Sublime méta-\nphysique, si loin des abstractions de la philosophie moderne !\nC'est le grand drame de la Création, la Poursuite de la Brebis\négarée, l'appel de l'Epoux par-delà les collines, c'est le gémis-\nsement du Bien-Aimé outragé, sa colère, sa miséricorde.\nC'est le dialogue incomparable de Dieu avec l'homme.\n\n            Et voici que vous êtes quelqu'un tout à coup.\n\n  Arrière les vains fantômes nés des imaginations des sophistes\net de tous les faiseurs de systèmes! Le monde, le monde des\ncorps et des esprits nous est redonné dans son intégrité. Et\nClaudel entonne ce cantique qui est vraiment le symbole de la\npoésie catholique et de toute poésie vraiment sacrée et qu'il a\nappelé le Magnificat :\n\n       Soyez béni, mon Dieu, qui m'avez délivré des idoles,\n       Et qui faites que je n'adore que Vous seul, et non point Isis\n    et Orisis.\n       Ou la Justice, ou le Progrès, ou la Vérité, ou la Divinité, ou\n    l'Humanité, ou les Lois de la Nature, ou l'Art ou la Beauté,\n       Et qui n'avez pas permis d'exister à toutes ces choses qui ne\n    sont pas, ou le Vide laissé par votre absence.\n       Comme le sauvage qui se bâtit une pirogue et qui de cette\n    planche en trop fabrique Apollon.\n       Ainsi tous ces parleurs de paroles du surplus de leurs adjectifs\n    se sont fait des monstres sans substance,\n       Plus creux que Moloch, mangeurs de petits enfants, plus\n    cruels et plus hideux que Moloch.\n       Ils ont un son et point de voix, un nom et il n'y a point de\n    personne.\n       Et l'esprit immonde est là, qui remplit les lieux déserts et\n    toutes les choses vacantes.\n       Seigneur, vous m'avez délivré des livres et des Idées, des\n    Idoles et de leurs prêtres.\n       Et vous n'avez point permis qu'Israël serve sous le joug des\n    Efféminés.\n       Je sais que vous n'êtes point le dieu des morts, mais des\n    vivants.\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "204                             DURENDAL\n\n\n\n         Je n'honorerai point les fantômes et les poupées, ni Diane, ni.\n      le Devoir, ni la Liberté et le bœuf Apis.\n         Et vos « génies » et vos « héros », vos grands hommes et vos\n      surhommes, la même horreur de tous ces défigurés,\n         Car je ne suis pas libre entre les morts,\n         Et j'existe parmi les choses qui sont et je les contrains à\n      m'avoir indispensable.\n         Et je désire de n'être supérieur à rien, mais un homme juste,\n         Juste comme vous êtes parfait, juste et vivant parmi les autres\n      esprits réels.\n\n   Voici donc l'homme, l'homme juste c'est-à-dire tel qu'il doit\nêtre et là où il doit être, voici le héros véritable, non plus le\nrêveur inutile et maladif, l'être de caprice et de fièvre que nous\nlégua le romantisme, mais le conquérant et l'apôtre, prêtre ou\nbâtisseur de cathédrale, agriculteur ou dompteur de foules, qui\na le mépris de la jouissance et ne s'y attarde jamais, mais se\nplonge sans cesse au plus ardent de la vie et met h a r d i m e n t le\npoids de sa volonté dans la balance des événements. Il a en lui\nune force de vie qu'il veut dépenser, que seul l'Absolu conten-\ntera. C'est l'homme dans sa majesté de créature prédestinée,\ntel que nous l'évoque David dans le psaume 8 e : Minuisti eum\npaulo minus ab angelis. « Vous l'avez placé un peu au-dessous\ndes anges... Vous lui avez donné l'empire sur les ouvrages de\nvos m a i n s . . . Vous l'avez couronné de gloire et d ' h o n n e u r . . . »\nPerpétuellement il sent en lui qui veut s'épanouir l'infini, cet\nêtre secret que Claudel appelle : « le noyau germinal, le grain\nintime, la semence de notre propre nom », et ailleurs encore :\n\n              ... Cette vie à moi, cette chose,\n              Non mariée, non née,\n              La/onction qui est au dedans de moi-même.\n\n   Malheur à lui s'il la détourne de sa fin qui est Dieu et n'en\nfait q u ' u n aliment à son orgueil; il mourra misérablement,\ncomme T ê t e d'Or, et tout son travail s'évanouira dans le néant.\n   Au contraire, si, comme Violaine, notre âme m u r m u r e : Voici\nla servante du Seigneur, à l'annonce faite par l'ange, elle con-\nnaîtra l'ineffable joie de la possession; elle recevra, comme\ns'exprime Violaine,\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTERATURE CONTEMPORAINE 2 0 5\n\n\n\n       Plus qu'une réponse, le tirement de toute ma substance,\n       Comme le secret enfermé au cœur des planètes,\n       Le rapport propre de mon être à un être plus grand.\n\n   Dès lors, nous n'avons qu'un rôle : accomplir la tâche qui\nnous est assignée, prendre la part qui nous revient à l'Office qui\nnous appelle perpétuellement. Mettons-nous donc en voyage\nvers la Maison du Père, considérant chaque jour qui s'avance\ncomme le Messager de D i e u ; tout nous mène à L u i , la douleur\ncomme la joie; ce n'est pas à nous de choisir la route. Suivons\nle Fils de l ' H o m m e qui nous dit à tous comme à Pierre : « Je\nte mènerai là où tu ne veux pas aller. » L'essentiel ici-bas c'est\nd'être dans la main de Dieu, de nous y laisser, afin que nous\ncoopérions à la Rédemption en nous crucifiant, à l'exemple de\nNotre-Seigneur sur nos misères. E n cet état il n'est point de\nhonte, point de nuit, point de m o r t ; il n'y a q u ' u n e exaltation\ncontinuelle en l'Etre éternel dont rien ne nous peut séparer.\n\n          Je vous salue, ô monde libéral à mes yeux\n          Je comprends par quoi vous êtes présent\n          C'est que l'Eternel est avec vous et qu'on est la créature\n          Le Créateur ne l'a point quittée.\n\n    Tel est dans ses grandes lignes le lyrisme de Claudel. Nous\nsommes ici aux sources premières de toute poésie. C'est le ma-\ngnifique don de Claudel de nous y ramener sans cesse, de nous\nposer, selon son expression, sur le poids même de l'Etre.\n    Si Claudel est plutôt de la famille de saint T h o m a s , Francis\nJ a m m e s s'apparente davantage à saint François. Nous lui devions\ndéjà beaucoup. C'est lui qui, au moment où la poésie s'exacer-\nbait dans les extravagances du symbolisme, fit entendre sa voix\nd'enfant, une voix fraîche qui chantait les êtres avec la plus\ngrande simplicité; elle n'invoquait pas les dieux, ne se targuait\npas de théories esthétiques; elle disait les rencontres de la cou-\ntumière promenade, le petit âne qui s'en va au marché, la car-\nriole où bêle le mouton, les pattes meurtries par les liens, les\noies qui défilent en jacassant sur la route, les moineaux épar-\npillés aux fils du télégraphe, le jardin potager qui connaît le\nsoleil. Cette note semble si nouvelle à ce temps habitué à une\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "206                          DUENDAL\n\n\npoésie si livresque et si contractée qu'on cria qu'un second\nRousseau était né, que pour la seconde fois la nature nous était\nrendue tout entière avec sa sève, ses odeurs, ses lumières et ses\nverdures. Ce poète nullement touché par l'atmosphère pan-\nthéiste qui imprégnait alors toutes les sensibilités, aussi loin du\ndébordement romantique de la personnalité que de l'anéantis-\nsement parnassien dans le grand Tout, seul, considérait les\ncréatures comme ayant une vie distincte, un être particulier,\nbelles chacune, selon leurs formes différentes et toutes dignes\nd'amour et de vénération, parce qu'elles manifestaient toutes ce\nmiracle : être.\n   Et c'était sa joie quotidienne de les voir et il ne pouvait se\nlasser de nous la dire; le plus ordinaire caillou de la route,\nl'herbe la plus maigre du talus l'arrêtaient. L'univers, pour lui,\nétait une immense arche de Noé, avec des fleurs, des fruits, des\nplantes, des bêtes et des hommes peints et articulés; et au-\ndessus de tout cela, le ciel était tendu comme un grand dais,\nouvragé de nuages, ou d'azur lisse avec un gros soleil au milieu\npendant le jour, une lune blanche et des milliers d'étoiles pen-\ndant la nuit... Jammes s'étonne de tout; il ne décrit pas, il\nchante; les mots les plus vulgaires s'ennoblissent en passant\npar sa bouche, prennent une gravité splendide qu'on ne leur\nconnaissait pas, un sens inconnu et vénérable, le sens que Dieu\nmême leur conféra.\n   Suivons avec le poète la ruelle du village aux pavés durs,\nencombrés d'enfants sales, bordée de taudis étouffants et noirs,\ntelle qu'il nous l'a décrite dans une immortelle élégie du Deuil\ndes Primevères : « Le paysage était humble où tu étais si belle. »\n   Tout Jammes est là, tout le grand don d'amour qu'il a fait à\nla terre, toute l'humble effusion qu'on n'avait pas encore enten-\ndue s'exhaler avec un tel accent depuis François d'Assise.\n   Cet amour, disons le vrai mot, cette charité était bien le\nmeilleur chemin pour aller à Dieu. Aussi ne fut-on pas étonné,\nquand on apprit que Jammes, se promenant avec sa chienne sur\nles routes, était entré, pareil à un berger des Nativités primi-\ntives, dans l'église habillée de feuilles; les hirondelles avaient dû\ny faire leur nid et l'aveugle à la porte devait agiter son gobelet\nd'étain. Il n'eut pas à changer sa voix ni à la guinder; le\nrosaire à la main, il s'était agenouillé ; il avait confessé ses\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE              207\n\n\nfautes et s'était avancé à la Table Sainte avec les servantes et\nles vieilles femmes et, comme il avait admiré l'univers visible,\nil admira aussi simplement, avec une aussi grande humilité,\nl'univers invisible; il ne s'égara pas dans les subtilités intellec-\ntuelles, mais il regarda en silence, en pleurant d'amour, le tra-\nvail de la grâce et le mystère de l'Eucharistie purifier son cœur\net faire mûrir en lui des fruits magnifiques; docilement il se\nlaissait faire, se bornant à écouter les gémissements innénar-\nrables dont parle saint Paul et à les exprimer fidèlement, nous\ndonnant ainsi des accents du plus profond et du plus salubre\nmysticisme. Ses yeux virent plus loin encore qu'autrefois; ils\nvirent jusqu'à Dieu même, non pas un Dieu abstrait et lointain,\nmais un Dieu en qui tout vit, tout se meut, tout existe ; un\nDieu qui s'attache à sa créature, compte les plumes du passe-\nreau et les cheveux de notre tête, un Dieu dont il lisait à tout\ninstant la gloire dans la face du soleil et l'éclat de la fleur, dont\nil lisait l'amour aux croix des routes, dans le silence des églises,\naux chevets des lits et dans les yeux bridés des pauvresses. Non\nsa vision n'était pas changée, elle était élargie et transfigurée;\nelle voyait jusqu'à sa résurrection glorieuse, elle voyait jus-\nqu'aux nouveaux cieux et à la nouvelle terre prédites par les\nEcritures, et, enivré de cette certitude, il criait aux créatures\nqu'il avait tant aimées :\n\n         Béatitude, haies de roses, jaies dorées,\n         Baumes, sombres verdeurs des torrides forêts\n         L'amour vous frappera de son éternité.\n\n   Et depuis ce temps-là, Francis Jammes ne vit plus que dans\ncet amour transfiguré. Dans son dernier poème, les Géorgiques\nChrétiennes, voici qu'il tend vers Dieu l'œuvre éclatante et\nrobuste de sa maturité. Elle n'a point trompé notre attente\nmais témoigne, au seuil de ce siècle, du prodigieux renouveau\ncatholique qui se manifeste dans tous les domaines de l'art.\nMoins de trente ans après La Terre de Zola, elle consacre à\nnouveau la glèbe à son Créateur. Chantée sous le voile des\nfigures ou réellement, c'est vraiment l'Eucharistie que célèbre\nle poème du Pain et du Vin ; et il n'est pas un vers qui ne\nnous redonne la Présence de Dieu senti et savouré dans la\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "208                          DURENDAL\n\n\nplus humble tâche quotidienne. Que le lecteur me permette de\nciter l'Invocation à Bernadette :\n\n         Le sept janvier, l'an mille huit cent quarante-quatre\n         Bernadette éclaira le plus obscur des âtres.\n\n         Elle naquit des Soubirous, dans un moulin\n         Qui ne suffisait pas à leur donner le pain.\n\n         Timide, souffreteuse, intelligente et sage\n         Dès huit ans elle alla veiller aux Pâturages.\n\n         Grotte de Massabiel le ! A jamais des troupeaux,\n         Mais des troupeaux humains, remplacent des agneaux.\n\n         Au lieu où aujourd'hui braient cent mille cierges\n         Un pan du ciel s'ouvrit ; cette enfant vit la Vierge\n\n         Ce qu'ici-bas refuse Dieu aux tout-puissants\n         Il en a ébloui le cœur de quatorze ans.\n\n         L'églantine s'embrasa sous les pics qu'on honore,\n         Bernadette pâlit, les yeux vers cette aurore,\n\n         C'est depuis lors qu'avec des sanglots dans la voix\n         Toutes les nations tombent les bras en croix ;\n\n         Que le gémissement de la souffrance humaine\n         A remplacé le cri des brebis qu'on promène ;\n\n         Que la Mère à la Mère offre son fils mourant\n         Que la lèpre guérit dans le flot transparent ;\n\n         Que la douleur intime au fond de nous cachée\n         Se fond dans le parfum pieux de la Vallée ;\n\n         Que l'artiste échappant à un dernier écueil\n         Devant un art naïf dépose tout orgueil.\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE                  209\n\n\n         Là j'ai vu dans la nuit solennelle et superbe\n         Un peuple qui campait et qui dormait sur l'herbe\n\n         J'ai vu dans cette nuit un évêque à l'autel\n         Officier sous les feux que charriait le ciel\n\n         J'ai vu ce peuple se lever comme un seul homme\n         La bouche vers ce Dieu où la mort se consomme.\n\n         C'était vous Bernadette, ô pauvresse à genoux\n         Qui, morte à votre vous, vous révéliez à nous.\n\n   Il serait à souhaiter qu'à titre d'enseignement un livre com-\nme les Géorgiques Chrétiennes fût répandu dans les écoles et les\nfoyers. Dans sa simplicité magnifique il a toutes les qualités\ndu chant populaire : variété des épisodes, abondance et éclat\ndes images. Loin des vaines rhétoriques il s'épanouit comme\nu n e fleur des champs où resplendit tout le feu de l'été.\n   Si nous ouvrions les livres de Charles Péguy, c'est la même\nvision catholique que nous recevrions; c'est toujours l'amour\ninfini, le Dieu du Catéchisme, aimé dans le cœur de chaque\nh o m m e , senti, savouré dans tout être créé. Peu nous importent\ntoutes les objections de détail que l'on peut élever contre l'abus\ndes répétitions, procédé un peu artificiel et puéril, encore qu'il\npuisse se légitimer en maint endroit, car les brusques retours,\ncette insistance opiniâtre et gauche, les mots ressassés avec\ngourmandise contribuent à donner une impression de rudesse\npopulaire au charme de laquelle j'avoue ne pas être insensible.\n Laissons de côté ces disputes littéraires pour ne nous attacher\n qu'à l'intime vertu de cette œuvre, à sa force singulière en ce\n siècle sceptique, aveuli, et qui semble sourdre du plus pur\n moyen âge ; d'une âme de quelque Villon touché par une vision\n dantesque et qui nous révélerait les mondes invisibles dans la\n langue simple et quotidienne de l'enfant qui joue à la marelle,\n de la servante qui balaye la cuisine, de la bergère qui file, la\n langue h u m b l e des chaumières d'autrefois où fumait la mar-\n mite, où le devoir était toujours là tangible, impérieux, dans la\n tâche mesquine, rebutante, monotone, si héroïque !\n   Devant l'angoisse de J e a n n e , la petite Nauriette s'écrie :\n\n                                                                       3\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "210                            DURENDAL\n\n\n    Tu vois, tu vois. Ce que nous savons, nous autres, tu le vois. Ce\n qu'on nous apprend, nous autres, tu le vois. Le catéchisme, tout le\n catéchisme et l'église et la Messe, tu ne le sais pas, tu le vois et ta\nprière tu ne la fais pas seulement, tu la vois. Pour toi il n'y a pas de\nsemaines. Et il n'y a pas de jours. Il n'y a pas de jours dans la\nsemaine, et pas d'heures dans la journée. Toutes les heures te sonnent\ncomme la cloche de l'angélus. Tous les jours sont des dimanches et\nplus que des dimanches et les dimanches plus que des dimanches et\nque le dimanche de Noël et que le dimanche de Pâques et la messe\nplus que la messe.\n\n   Il nous semble que c'est à Claudel, à Jammes et à Péguy\nque notre sensibilité devra la guérison de son fiévreux désor-\ndre, car eux seuls, réveillant nos énergies les plus intimes, le\npoint le plus secret de notre être, notre substance même\nengendrée par Dieu et renouant ainsi par delà la Renaissance\nla grande tradition catholique du moyen âge, ont su nous\nredonner intacte, en dehors de tout évanouissement panthéiste,\nla réalité de l'Etre et de l'ordre providentiel ébauché ici, épa-\nnoui par delà la mort dans l'intégrité de toutes les substances.\nC'est pourquoi laissant le grand public s'attarder devant les\ntrétaux où paradent les favoris du jour, toute une génération,\npar la pente naturelle de son cœur, se porte à eux et chante\nce cantique que Jammes faisait retentir l'an dernier sur les tré-\nteaux du Théâtre de l'Œuvre dans La brebis égarée.\n\n                    Vous ne serez pas heureux\n                    Si vous vivez loin de Dieu.\n\n                    Trop longtemps on a eu peur\n                    De nommer Notre-Seigneur.\n\n                    Je le sortirai de l'ombre\n                    Même seul devant le nombre.\n\n                    Car il est toujours vivant\n                    Et il nous parle à présent.\n\n                    Plus jeune que la jeunesse\n                    Il nous nourrit à la Messe.\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "COURANT CATHOLIQUE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE 2 1 1\n\n\n                    Et voici à l'horizon\n                    Une génération.\n\n                    Elle sait où est la force\n                    Et elle fend son écorce.\n\n                    Et elle éclate de fleurs\n                    Et revient à vous, Seigneur.\n\n                    Elle revient les yeux droits\n                    Et fixes sur votre Croix.\n\n                    Car vous êtes, elle le sait,\n                    Vous êtes Celui qui Est.\n\n                    Elle a vaincu son orgueil\n                    Et déjà voici le seuil.\n\n   Oui, voici le seuil enfin de la maison paternelle. Ce n'est pas\nle seuil d'un palais superbe, d'un de ces m o n u m e n t s fastueux\net chimériques où l'on a si froid, où l'on est si seul ; c'est le seuil\nd'une étable; mais dans cette étable rayonne Celui qui a vaincu\nle m o n d e ; et vous pouvez la voir, cette génération qui se met\nen marche vers elle, guidée par l'Etoile et le chant des anges.\nC o m m e dans les anciens tableaux de la Nativité, bergers et rois\nmages apportent leurs présents.\n\n                    Elle a vaincu son orgueil\n                    Et déjà voici le seuil.\n\n   L ' u n y apporte le b a u m e et la myrrhe, un autre le pain, le\nvin et les fruits qu'il a pris sur la table rustique de sa maison\npauvre, un autre les fleurs de son enfance chrétienne ramassées\ndans les allées du domaine familial et sur les marches de l'au-\ntel, dans les allées du collège, lorsque, d a n s le silence enchan-\nteur des Vêpres finies, l'encens fumait encore dans l'odeur des\ncires éteintes, un autre dépose les branches de chêne humide\nde sève ravies à ses forêts natales, un autre accourt des déserts\nd'Afrique offrir son épée, et sans cesse il en vient et tous ces\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "212                            DURENDAL\n\n\njeunes visages se prosternent devant l ' E m m a n u e l , le N o u v e a u\nNé en qui ils contemplent l'Éternelle Pureté de l'Etre, l'En-\nfance divine rayonnant par delà tous les systèmes des h o m m e s ,\net ils chantent le vieux Noël d'autrefois :\n\n             Il est né le divin Enfant.\n             Chantez hautbois, résonnez,     musettes...\n\n   Oui, il est né enfin Celui que nous attendions. Il est né dans\nnos lettres françaises, dans notre lyrisme. Elle est tombée la\nrosée rafraîchissante. Il nous a été donné Celui qui ignore le mal\net qui voit la vérité... ! Il est né le divin Enfant qui triomphe de\nnos vieux doutes et de nos arguties desséchées ; il est né l'Enfant\nqui ne sait pas mentir, l'Enfant qui sait reposer en paix, dans\nla tranquillité de l'ordre éternel;il est né l'Enfant qui proclame\nla Vie, qui proclame l'Espérance, qui proclame l'Etre ; il est né\nle divin Enfant et non pas seulement dans le temps et l'espace,\nmais en nous-même, à jamais, où il chasse, rien qu'en ouvrant\nses yeux bénis, la vieillesse, le scepticisme, le doute, les\nténèbres et la mort.\n\n                                          ROBERT VALLERY-RADOT.\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "              Le Roman de la Forêt (1)\n\n                     LE talent frais et lumineux de Jean Nesmy, bien connu des\n                       lecteurs de Durendal, semble arriver actuellement à un\n                       stade de plein épanouissement. Son nouveau livre, Le\n                       Roman de la Forêt, se rattache d'un lien ferme à la glo-\n                       rieuse école des Bazin, Bourget, Barrès, Pomairols, Henry\n                       Bordeaux, car de même que les ouvrages de ces nobles\n                       écrivains, le Roman de la Forêt apparaît tout pénétré\n                       des idées de ce traditionalisme puissamment régulateur\n                       vers lequel présentement toute la haute intellectualité\n  française, littérateurs et sociologues, tournent leur regard parce qu'ils v aper-\n  çoivent l'une des grandes forces morales, l'une des influences souveraines et\n  libératrices par lesquelles s'accomplira la résurrection de la vieille France.\n     C'est une très belle figure de probité et d'énergie laborieuse que celle du\n  père Luret Magloire. Charbonnier, il vit sa vie en pleine nature, communiant\n  avec la grande âme de la Forêt, ennoblissant les rudes travaux de sa profes-\n sion par l'amour profond qu'il lui a voué, et par la sérénité inaltérable avec\n laquelle il en supporte les charges. Contrastant déplorablement avec lui, son\n rils aîné, Zéphir Luret, cherche à s'affranchir d'une chaîne qui lui pèse et lui\n parait humiliante. Gâté par une mère trop tendre, orgueilleux des quelques\n bribes de savoir qu'il a glané à l'école, il est décidé à abandonner le métier\n paternel, et, sans pouvoir du reste invoquer le motif plausible d'une vocation\n déterminée et impérieuse, il aspire à sortir brusquement du cadre familial et\n social où son activité eut pu s'exercer et sa destinée s'accomplir avec honneur.\n De là une vie sans but ni orientation, sans dignité non plus et s'avilissant\ndans les délits de braconnage. Mélie, une jeune orpheline du village, s'est\néprise de lui. 11 en profite pour la séduire et l'abandonne lâchement après\nl'avoir rendue mère. Dans un accès de fureur il tue le bûcheron Bablon qui\navait osé prétendre en même temps que lui à l'amour de Mélie, et dont la\ntendresse respectueuse n'avait d'ailleurs pas été payée de retour. Ce crime\nl'oblige à s'expatrier. Au désespoir, Mélie qui se sent irrémédiablement perdue\nest sur le point de s'ôter la vie. Mais le père Magloire est là qui veille. I1\nsauvera la pauvre abandonnée, il allégera son angoisse en l'accueillant au\nfoyer familial, elle et son enfant, qu'il appellera son petit-fils. Parallèlement à\nces événements tragiques se déroule paisiblement une idylle d'amour entre\nClémentine, la fille du père Magloire, et Jean-Marie, un bûcheron du Morvan.\n    On le voit, dans le livre de Jean Nesmy, les fils de l'intrigue sont peu com-\npliqués. Mais combien nous goûtons cette simplicité qui est d'ailleurs l'une\n\n  (1) Le Roman de la Forêt, par JEAN NESMY. Paris, Grasset, éditeur.\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "214                                DURENDAL\n\n\ndes marques caractérisant d'ordinaire les fictions romanesques d'un ordre\nsupérieur! D'un bout à l'autre, le charmant récit de Jean Nesmy demeure\ncaptivant en ses moindres détails. Le chagrin qui ronge l'âme du pauvre\n Bablon, éperdûment épris de Mélie et se voyant repoussé par celle qu'il adore\nau profit d'un rival indigne; la superbe révolte du père Magloire accompa-\ngnant au tribunal son fils prévenu de braconnage et, dans un plaidoyer ému,\ndéfendant devant les magistrats l'honneur de son nom et de sa famille; le coup\nde mort que reçoit la Meignotte, aïeule de Mélie, lorsqu'elle acquiert l'affreuse\ncertitude de la honte de son enfant; les belles pages qui racontent les remords\nde Zéphir et les tortures morales de sa victime, autant de souvenirs émouvants\nqui restent gravés dans l'esprit du lecteur.\n    Et cependant la qualité qui, dans le Roman de la Forêt, prime toutes les\nautres, c'est le style. Nous ne parlons naturellement pas ici du dialogue,\némaillé de locutions patoisantes, de tournures locales propres au langage des\npaysans du Jura et du Morvan. Il en est pourtant de pittoresques, comme\nl'appellation d'ancien, désignant le père Magloire, chef vénéré d'une nom-\nbreuse famille et cette autre épithète de grande, vocable de caresse sous lequel\nMélie enfant, a invoqué jadis sa grand'mère. Elle continue, jeune fille, à l'ap-\npeler de ce même nom aux significations tendres et protectrices. Mais les\npaysages du livre ont une saveur singulièrement évocative. Ces descriptions,\nparfois d'une précision scrupuleuse et étonnante de vérité dans le détail\n(La Battue, La Meule en feu), atteignent souvent aussi à la beauté pure et sobre\nde la grande ligne harmonieuse. Les expressions les plus heureuses naissent\nsous la plume de ce romancier poète. Il voit quelque part « un papillon\npasser, titubant, fleur qui vole, les ailes inclinées en voile de bateau ». Ailleurs\nil aperçoit « la lune piquer sa faucille dans des javelles de nuées ». L'eau est à\nses yeux « la sœur du ciel, une sœur attentive et tranquille, qui n'avait de\nfrissons, de clartés, de nuages, que ceux qu'elle empruntait au ciel changeant,\npassant au-dessus d'elle ». II dit du bonheur que c'est « un petit grillon qu'on\nporte dans le cœur, et quand on l'a, partout où on est, il chante ».\n    Ecoutez cette description de la pluie : « La pluie tombe toujours, monotone\net têtue, à menus fils, à petites aiguilles et n'a pas même un chant dans sa tris-\ntesse. Elle dégoutte des branches, vernit les bourgeons, les feuilles neuves et\nles écorces, gonfle les mousses, glisse en rosée sous les herbes qu'elle ploie,\nhache l'air, effume l'horizon, et, portée comme un embrun par le vent de la\nhauteur qui la chasse, déplie ses voiles et les replie, fouette en passant les\n meubles et la carriole, les gens et le harnais... »\n    Voici des visions printanières : « Les cerfs, qui avaient l'ait entendre parmi\n les fourrés, dans leur lutte d'automne, leurs bramements sauvages, s'enivraient\n maintenant aux nuits claires à brouter deux par deux aux lisières les pousses\n des blés verts. Des fredons flûtes d'oiseaux, des ronrons aigrelets de mouches\n ou d'abeilles résonnaient partout dans les têtes des chênes.... \"\n    \" Le mois de mai, le mois d'amour va naître cette nuit. Le vent traîne de\n l'aile, s'arrête au muguet, dont la senteur pénétrante se mêle au parfum vert\n des feuillages nouveaux. Les oiseaux chantent tout le temps que se meurt la\n  lumière. Et dans le ciel, couleur de mauve, d'iris pâle, la lune en croissant\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                            LE ROMAN DE LA FORÊT                                   2l5\n\n\n  presque plein, sous quelques flocons clairs et légers qui voyagent, glisse\n  comme une barque à coque d'or et voiles blanches, »\n      Un des principaux leitmotiv de ces descriptions, c'est la chanson du vent,\n  tantôt douce, tantôt tragique : « La houle accourait du couchant, fouettait en\n  galopant les arbres et les nuages et les échevelait, soufflait les étoiles, s'éloi-\n  gnait de futaie en futaie, puis, déferlant sur les champs de la plaine, s'y\n  perdait brusquement avec son bruit de vagues            » « Avec le soleil, la lune et\n  l'automne, le vent est en effet un des grands magiciens de la forêt. Il est la\n  voix des branches, la vie des feuilles, l'âme des solitudes. D'où vient-il? Nul\n  ne sait. Où va-t-il ? On l'ignore. En lui tout est mystère. Il est. comme l'Esprit\n  de Dieu, et il souffle, et il passe. Il déchaîne à son gré des forces en repos. I1 a\n  tour à tour des élans, des emportements, des répits, puis de nouveau, quand\n  tout semble apaisé, une fureur subite et tout à fait inexplicable. On le croit\n  inutile et il aide a la montée des sèves; il répand avec les pollens fécondants\n  des poussières de vie.\n      » Il balaie les brouillards, fouette la grêle et la pluie qui crépitent, balance\n  l'ombre et le soleil. Quand il fait doucement dans les feuilles sa prière du soir,\n  la forêt tout entière a l'air agenouillée. L'hiver, il brame dans les chênes; au\n printemps, il joue de mille chalumeaux; l'été, il se repose, ne se levant,\n  brûlant, qu'aux jours d'orage ; et quand vient septembre ou octobre, tendre et\n doux, il reprend, troubadour mélancolique, son violon de l'automne. »\n     Dans le beau chapitre intitulé le Deuil de la Meignotte, tout serait à\n citer :... « Dès le soleil tombé, on avait entendu passer sur la forêt une charge\n de vent; une nue lourde et moutonneuse avait gagné le ciel comme un trou-\n peau pressé entrant dans sa pâture; quelques zigzags violàtres avaient jailli\n au-dessus des pommiers, tandis que de grosses gouttes de pluie commençaient\n à crépiter dans la nuit d'un noir d'encre\n     « La petite flamme de la chandelle bénite vacillait, à la tête du lit, aux grands\n souffles du dehors qui venaient par bouffées. Que de fois, par les nuits d'orage\n comme aujourd'hui, la pauvre mère Meignotte l'avait allumé, ce cierge, pour\n demander à Dieu de protéger dans la tempête sa misérable chaumière ruisse-\n lante, perdue comme un nid dans les feuilles! Et son dernier morceau à pré-\n sent, piqué dans un pauvre chandelier de verre tout grenu de larmes de cire,\nélevait pour elle, à côté de l'assiette à eau bénite, son étroite et jaune petite\n flamme fumeuse. Cela vivait encore — une si pauvre petite chose pourtant,\nun humble bout de cierge, donneur de flamme et de fumée; — et elle n'était\nplus là, elle, mère Meignotte... ou plutôt il ne restait plus d'elle que ce grand\ncorps inerte étendu sur le lit, aujourd'hui encore consistant, demain cendre\net poussière...\n     «     Le gros vent fâché et hurleur de la nuit avait cédé à un petit vent doux,\nqui remuait en se jouant les branches reverdies par la pluie et s'amusait à\nrompre les invisibles fils de leurs réseaux de perles. La campagne était pleine\ndu bruit des faux qu'on aiguisait et du chant des faucheurs. Le convoi suivait\nle chemin de Maraye qui serpentait à la lisière de la plaine et des bois, parmi\nde grands genêts en fleur piqués de mille feux. Sur son passage, le jour de\njuin mêlait l'odeur fraîche des feuillages mouillés à la senteur chaude de pain\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "2l6                               DURENDAL\n\n\nqu'exhalaient les blés mûrs. Et le chant grave ou plaintif des psaumes de la\nmort paraissait plus poignant ainsi, mêlé au chant joyeux de la saison féconde.\n Le Miserere mei, porté de feuille en feuille, interrompait à peine le sifflement\ndes merles à la lisière et le rappel des cailles dans les blés. Miserere mei!\n   « Oui, Dieu aurait pitié! Ne l'avait-il pas enlevée au moment où, si elle\navait vécue, elle aurait tant souffert!\n   « Miserere mei! » « Tandis que l'humble caisse, balancée au pas des por-\nteurs, se rendait à l'appel mélancolique et doux de la petite cloche, dont la\nvoix roulée par le vent tintait dans les feuillages, il était consolant de se dire\nque pour cette pauvre vieille, dont la vie avait connu tant de chagrins, de\nmisères et d'épreuves, le Dieu de colère avait dans la mort même cédé au Dieu\nde miséricorde. Sous le vol croisé des papillons bleus qui visitaient les fleurs\ndu petit cimetière, à l'ombre de la croix de bois blanc que Bablon lui avait\nfaite, après son existence de damnée, il semblait que tout à l'heure elle dût se\ntrouver si bien, si tranquille, si au repos dans un coin de terre bénite!... »\n   Des pages, aussi intenses de sentiment et d'expression que celles qui précè-\ndent, se rencontrent souvent dans le livre de Jean Nesmy et les quelques cita-\ntions que nous venons de faire suffisent à donner une idée du charme très\nspécial qui s'y attache.\n   S'il est permis de nous exprimer ainsi, ces descriptions baignent tout entières\ndans une atmosphère de lyrisme vibrant ou discret, mais qui n'est jamais\nabsent, de manière que le livre de Jean Nesmy apparaît véritablement comme\nle Poème de la Forêt, comme un hymne célébrant, l'enivrement des grands\nbois, la poésie des arbres majestueux, de ces nobles êtres de rêve et d'harmonie\nqui parlent d'autant plus éloquemment à notre âme que leur langage est voilé\nde mystère et qu'ils complètent en quelque sorte nos aspirations par la posses-\nsion de deux attributs significatifs, dont nos orageuses et fragiles existences\nsont entièrement dépourvues, d'une part, le calme recueilli et comme fixé dans\nune contemplation idéale et immuable, d'autre part une persistance de durée\noffrant à notre esprit les apparences et le symbole de l'immortalité.\n\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                    Chronique du Mois\n                                Les Concerts.\n\n    Une audition d'œuvres belges que M. François Ruhlmann, notre compa-\n triote, premier chef d'orchestre de l'Opéra-Comique, dirigea avec une réelle\n maîtrise, clôturait brillamment la série des Concerts Populaires. On enten-\n dit d'abord, de M. Martin Lunssens, un poème svmphonique illustrant\n musicalement une des créations shakespeariennes les plus étudiées au point de\n vue psychologique, le fameux Timon d'Athènes. La composition de M.Martin\n Lunssens est belle et intéressante sous quelque angle de vision qu'on la con-\n sidère. Suggestive des significations du drame de Shakespeare sans jamais\n choir dans un excès de réalisme descriptif et en demeurant toujours foncière-\n ment musicale, la symphonie Timon d'Athènes est remarquable autant par\n la vigueur de la structure que par la qualité des idées mélodiques, par l'heu-\n reuse et saine abondance de l'inspiration.\n    C'est depuis longtemps et à très juste titre qu'on apprécie Immortel Amour,\nesquisse dramatique (chant et orchestre) de Léon Du Bois, pour son élan\nchaleureux' et puissant, sa magnifique gradation d'émotion ascensionnelle.\n Mlle Heldy lui prêta tout le charme de sa voix cristalline, souple et touchante.\n Bien que dépourvue d'une originalité bien frappante, le Scherzo Caprice\n pour orchestre d'Erasme Rawav est une composition brillante, artistement\nagencée et ornée de rythmes gracieux.Quant au poème orchestral Renouveau,\nde Mme Van den Boorn-Coclet, nous regrettons de devoir constater que cette\ndernière a encore beaucoup à faire pour clarifier ses idées, son langage et\nalléger son orchestration.\n    Le concert en ut d'Arthur De Greef est une œuvre charmante où la verve\njaillit à flots, où dans un tissu d'harmonies caressantes l'élégance du trait\ns'allie à une facture des plus spirituelles, à un sens de pondération étonnam-\nment juste dans la distribution des rôles respectifs de l'orchestre et de l'instru-\nment solo. Le Scherzo et le Finale (Molto Animato) sont particulièrement\nremarquables en leur bouquet subtil et leur fougue primesautière. L'exécution\nfut éblouissante et on acclama en même temps que le compositeur distingué le\ngrand pianiste dont l'art empreint d'une saveur et d'une personnalité si carac-\ntérisées est l'un des plus incontestables titres d'honneur de l'école belge.\nEnfin, les Variations orchestrales de Paul Gilson, développées en des limites\nplus raisonnables que celles de Reger entendues récemment, s'expriment dans\nun style robuste, avec une science d'orchestration qui n'est nullement du\nsavoir-faire, et offrent cette vitalité, cet éclat, ces superbes qualités de rythme\net de couleur qui constituent l'apanage coutumier du maître.\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "218                                DURENDAL\n\n\n\n   Ce concert, au cours duquel des ovations chaleureuses et multipliées eurent\nlieu pour fêter les compositeurs présents dont les noms figuraient au pro-\ngramme, fut sans doute une journée des plus honorables pour l'art musical de\nnotre pays, et ce franc succès, on est heureux de l'enregistrer. Dans les œuvres\nexécutées, nous ne nous sommes pas ingéniés à découvrir lâme belge, expres-\nsion dont on a quelque peu abusé en ces derniers temps.\n   Cette tendance à découvrir l'àme belge, qui se rattache aux idées de\nrégionalisme fort en faveur au moment présent, est assurément très louable et\npeut d'ailleurs se justifier en fait, ayant des bases objectives et un légitime\npoint d'appui dans l'antiquité vénérable des liens historiques et des destinées\ncommunes qui ont rapproché durant des siècles nos provinces, d'où l'on arrive\nà déduire une mentalité patriale persistante qui plane au-dessus des diversités\nfoncières de race et de langage. Plus facilement encore serait-on peut-être\namené à déterminer les éléments d'une mentalité helvétique commune. Mais\nqu'on ne se berce point du fallacieux espoir de jamais découvrir les traits\nconstitutifs de l'âme autrichienne (!!).\n   N'abusons point en tout cas de ces vocables trop absolus, de ces classifica-\ntions n a priori », de ces catégorisations systématiques et simplistes à la\nmanière rigoureuse de Taine. Il est d'ailleurs incontestable que les grands\ngénies n'appartiennent point à une région ni même à un pays, mais à l'Huma-\nnité. Qu'est-ce que St-Thomas d'Aquin ou Dante ont de spécialement italien,\nShakespeare de spécialement anglais, Beethoven de spécialement allemand,\nHugo et Lamartine de spécialement français, Tolstoï de spécialement russe? En\ntout cas, s'il existe une âme belge, il faut admettre qu'elle est extraordinaire-\nment complexe, susceptible de revêtir des modalités infiniment diverses,\nd'inspirer des types d'artistes aussi distants que Memling l'est de Teniers, van\nEyck de Jordacns, Decoster de Pirmez, Lemonnier de Maeterlinck, Jan\nBlockx de César Franck et Lekeu de Tinel. La vérité est qu'en Belgique,\nautant dans la musique que dans la poésie et dans la peinture, les sources\nd'inspiration, les idéals poursuivis, les systèmes esthétiques, les factures et les\nstyles offrent des dissemblances aussi profondément marquées que les indivi-\ndualités végétales constituant la Flore d'une même contrée.\n   Le dernier concert populaire nous a fait apparaître, sous des aspects inté-\nressants et multiples, les aspirations qui caractérisent et les ressources dont\ndisposent présentement quelques-uns d'entre les meilleurs de nos com-\npositeurs.\n\n                                           +•\n                                       *        *\n\n\n   Il est des chefs-d'œuvre qu'on n'entend jamais et qu'on ne saurait trop\nentendre, car, loin de s'en lasser, on les goûte et on les pénètre davantage à\nchaque audition nouvelle. Mais l'exécution de ces chefs-d'œuvre, exigeant des\néléments multiples, éléments d'élite et fermement disciplinés, se complique\nd'obstacles, suscite des difficultés techniques et matérielles de tout genre dont\nl'ordinaire effet est de décourager les directeurs de concerts et de nous priver\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                           CHRONIQUE DU         MOIS                       219\n\n\npar là de l'audition de ces mémos chefs-d'œuvre avec lesquels, autant pour\nl'élévation de notre âme que pour l'éducation de notre sens esthétique (dont la\nsanté et la rectitude sont si souvent mises en péril par les émancipations\nexcessives de l'art contemporain), il importe de demeurer en commerce fré-\nquent et familier.\n\n   La Passion selon Saint-Matthieu, l'un de ces chefs-d'œuvre, n'a été\ninterprétée à Bruxelles qu'à de bien rares intervalles, deux fois, si nous ne\nfaisons erreur, en l'espace de quinze années. Ce nombre d'exécutions est mani-\nfestement insuffisant et il sied de féliciter M. Zimmer, dont l'énergique initia-\ntive nous a valu les auditions de la Passion selon Saint-Jean, en 1910, des\n Messes de Bach et de Beethoven' en 1912, et actuellement de la Passion selon\nSaint-Matthieu. En dépit de certains flottements, de certaines hésitations qu'il\nne serait pas malaisé de faire totalement disparaître en multipliant le nombre\ndes répétitions, l'interprétation chorale du vaste poème, illuminée de nuances\nexpressives, fut en ses lignes générales remarquable de conviction et d'accent.\nIl y a lieu également de signaler la participation artistique d'interprètes aussi\naffinés que le sont M. Frédéric Ghigo, violoniste, et M. Gabriel Minet qui\naccompagna les récitatifs au clavecin\n   A côté de la Messe en si mineur, la Passion selon Saint-Matthieu s'offre\ncomme un des deux points culminants de l'inspiration de Bach, et d'une façon\ngénérale, comme un des plus purs sommets de l'art. Sans doute la Passion\nselon Saint-Jean ne lui est pas sensiblement inférieure dans l'intériorité fer-\nvente et recueillie de ses chorals, dans l'ampleur glorieuse de quelques-uns de\nses chœurs, mais c'est surtout dans les Airs que la Matthiius-Passion affirme\ntoute sa supériorité. Les airs : « Blute nur, du liebes Herz », Ich will dir\nmein Herz schenken », « Erbarme midi, mein Gott », « Erbarm 'es Gott» et,\nau-dessus de tout, le « Aus Liebe will mein Heiland sterben », que Mme Nor-\ndewier chanta idéalement, et l'air « O Golgotha », sont des trésors d'amour et\nd'adoration et ils figurent au nombre des confidences les plus sublimes de\nl'âme du Cantor de Leipzig. A les entendre, on éprouve ce frisson sacré issu\ndu contact soudain avec les choses divines ou, en d'autres termes, avec ces\ncréations du génie humain où flottent à l'état de reflets lointains quelques\nparcelles radieuses de la Beauté infinie.\n   Mais pourquoi ces nombreuses coupures pratiquées dans le chef-d'œuvre de\nBach? Elles ne sont admissibles à aucun titre, leur motif apparent se ratta-\nchant d'ailleurs au désir de limiter la durée de l'exécution en vue des auditeurs\nimpatients de se soustraire aux plus hautes impressions de l'art, pour ne pas\ntrop prendre sur les moments autrement précieux de la soirée du dimanche\nque réclament le bridge et le cinéma. Les directeurs de concerts n'ont pas à se\nsoucier de ces auditeurs. Qui trouve des longueurs à Bach n'est pas digne\nd'être admis dans son temple.\n   Nous n'avons encore rien dit des solistes. Mais est-il bien nécessaire de\nredire le charme de la voix de Mme Noordewier, voix pure comme la lumière\nrose de l'Aurore et qui caresse l'âme de ses angéliques effluves, d'attirer\nl'attention sur le style élevé de M de Haan-Manifarges, la souplesse vocale\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": " 220                                 DURENDAL\n\n\net l'intelligence expressive du ténor Walter, les interprétations généreuses de\nM. Jacques Caro, et surtout le caractère de grandeur auguste et émouvante\ntout à la fois où M. Stéphani fait apparaître la figure du Christ ?\n\n\n\n\n     Parmi les œuvres de musique de chambre entendues cette année aux séances\n de la Libre Esthétique, celles de Florent Schmitt tiennent incontestable-\n ment, et de loin, le premier rang. Son chant élégiaque pour violoncelle et\n  piano est un poème dont la noblesse de ligne et le sentiment très élevé lurent\n traduits par M. Gaillard (M. Bosquet au piano) avec celte profondeur et ce\n charme qui caractérisent toutes ses interprétations. Le Quintette du même\n auteur, exécuté supérieurement par MM. Bosquet, Defauw, Onnou, Prévost\n et Gaillard, a son maximum de significations dans le mouvement lent qui\n impresssionne par son atmosphère poétiquement harmonieuse et son idéalisme\n contemplatif. Les deux autres parties attestent une abondance de verve et des\n ressources d'écriture qui ne sont assurément point négligeables, mais, en dépit\n de belles éclaircies, elles demeurent en général fort embroussaillées ou, si cette\n épithète est jugée excessive, nous dirons que dans cette poussée de sève luxu-\n riante, il y aurait lieu de faire subir à l'arbre de salutaires émondages. Etudiez\n de près l'admirable concert en ré majeur de Chausson : pas une mesure dans\n l'œuvre, pas une note dans chaque mesure qui n'ait sa raison d'être. Peut-on\n en dire autant du Quintette de Schmitt?\n     A cette même première séance musicale de la Libre Esthétique, Mlle Rosy\n Hahn, délicatement accompagnée par M. Octave Maus, interpréta artistement\n une très intéressante série de lieder de l'école allemande (Reger, Sekles, Mail-\n ler, Joseph Marx). Un pianiste de tempérament fin et distingué, M. Scharrès,\n rit entendre la Cathédrale engloutie de Debussy, procédant à cet engloutisse-\n ment avec toute la discrétion souhaitable.\n    A cause de l'imprécision de leurs formes, du caractère fugace de leur inspi-\nration et de leur style, il est difficile de formuler rapidement une impression\nsur la balance de qualités et de défauts d'une œuvre telle que les écrivent\nactuellement la majorité des musiciens de la jeune école française. Si la sonate\npour piano et violon de Darius Milhaud (Mlle Georgette Guller et l'auteur)\nnous a paru, en général, d'une facture agréable, étoilée de jolies harmonies,\nce ne fut certes pas la faute de Mlle Guller, une jeune artiste de talent, si la\nsuite pour piano du môme auteur est demeurée à l'audition sèche et impéné-\ntrable.\n    Les mélodies vocales de Poldowski (pseudonyme sous lequel s'abrite une\ndes filles du grand violoniste Wienawski) sont toujours intéressantes par leur\ninspiration sincère, leur style personnel et affiné. L'Heure exquise fut parti-\nculièrement applaudie. L'Effet de neige, mélancolisé de colorations sinistres,\nsemble aperçu par une âme tragique. La majorité des poèmes pour chant et\npiano de Murray Davey, entendus à cette même séance, consiste en com-\nplaintes brumeuses et assez monochromes, atténuées en contraste parla pointe\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                             CHRONIQUE       DU    MOIS                          221\n\n\nhumoristiquement savoureuse de la mélodie du même auteur : « Il était une\nfois... » M me Marie-Anne Weber mit en valeur tous ces poèmes par la beauté\nde sa diction, le sentiment juste et délicat de toutes ses interprétations.\n    Dans la quintette de Paul Le Flem, il se trouve un certain finale où d'in-\ntarissables cascades de sonorités aigrelettes retentissent éperdument, finale\ndont l'humourisme intempérant et gaminement tapageur eut pour résultat\ninattendu de plonger dans une charmante allégresse un groupe de jeunes filles\ndont, avec une conviction réellement juvénile, les gracieuses mains applau-\ndissent cet extraordinaire pandœmonium.\n     Dans toute création marquée du sceau d'un des grands génies de la musi-\nque, il faut distinguer l'âme, c'est-à-dire ce qui constitue le fonds essentiel de\nson inspiration, et le style, ou la forme spéciale que cette inspiration revêt de\npréférence. Dans la boutade pour piano intitulée : « A la manière de Fauré,\nBrahms ». etc., il est évident que M. Casella n'a pas cherché à atteindre le\n premier de ces éléments, se bornant à reproduire le second. Est-il bien sûr\nd'avoir réussi? La forme de Brahms est autrement pure et ferme, celle de\n Vincent d'Indy autrement riche et nourrie. La parodie de Franck évoque\n lointainement des harmonies du Prélude, Aria et Finale. Du reste, M. Casella\n imite parfaitement Debussy. Hélas! il n'est pas le seul et c'est d'ailleurs si\n facile. Ce serait le lieu de dire combien il importe que les jeunes auteurs\n contemporains se libèrent sans tarder d'une hantise obsédante, se décident à\n secouer les chaînes importunes et paralysantes d'une dangereuse tyrannie,\n faute de quoi, et s'ils persistent à se traîner servilement dans le sillon de\n l'amorphismc debussyste, il leur deviendra radicalement impossible de faire\n œuvre vivante et durable.\n      Sans doute Debussy a sa place marquée dans l'art contemporain, il a\n cherché dans la musique des horizons nouveaux, des aspects insoupçonnés et,\n  par le moyen d'essences harmoniques mobiles, protéiformes et kaléidosco-\n  piques, il a parfois réalisé des impressions esthétiques suggestives d'un carac-\n  tère très particulier. (Quatuor, Prélude à l'après-midi d'un Faune, Pelléas et\n  Mélisande). Seulement cet art original n'est point, comme certains l'ont cru\n  à tort, un stade d'évolution, mais une impasse. Dénué de deux éléments essen-\n  tiels de la musique, l'élément architectural et l'élément expressif dans le sens\n  d'émotif, très limité en conséquence dans ses ressources et dans ses procédés,\n  il ne saurait être le point de départ d'une école.\n      Que nos jeunes auteurs si pressés d'écrire se retrempent dans l'étude de\n   Bach, de Brahms, ces grands maîtres de la ligne, de l'ordre et de la clarté, non\n  assurément pour les copier, mais pour s'en assimiler la noble et réconfortante\n  substance, non pour changer radicalement leur manière d'écrire, puisqu'ils y\n  tiennent, mais pour puiser dans ces grands modèles des leçons de saine énergie\n   et de concision, pour apprendre à discipliner leur fantaisie, à en corriger les\n   excès, à en prévenir la surabondance et les écarts. La concision! Quelle qua-\n   lité précieuse! Elle n'a rien de commun avec la brièveté et la sécheresse, mais\n   consiste à ne dire que ce qu'il faut et à se taire lorsqu'il n'y a plus rien à dire.\n   C'est l'enseignement qui se dégage des deux suites d'esquisses pianistiques\n   interprétées, avec quelle riche et poétique diversité de nuances, par cette mer-\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "222                               DÜRENDAL\n\n\nveilleuse coloriste du piano qui s'appelle Mlle Blanche Selva. Les esquisses de\nGuy Ropartz (Dans l'ombre de la Montagne) bien que d'écriture subtile, mais\nd'un impressionisme trop vague et surtout trop dilué, furent moins goûtées\nque celles de Vincent d'Indy (Tableaux de voyage) qui, plus concrets, plus\nconcentrés, d'un contour plus ferme et plus précis, ont plu autant dans les\npaysages évocateurs de paix et de rêve (Lac vert) que dans le réalisme amu-\nsant de certains croquis pleins d'humour et de saveur malicieuse. (La Poste,\nDépart matinal, la Pluie).\n   A la dernière séance de la Libre Esthétique, le succès le plus chaleureux et\naussi le plus justifié accueillit Mlle Fonariova, jeune fille de nationalité russe\net l'une des élèves les plus remarquables de Mme Labarrc. Mlle Fonariova est\nune artiste d'une rare distinction. Très bien soutenue par les accompagne-\nments de M. Henusse, puis de M. Lebœuf. elle chanta La Mer de Borodine,\nensuite des mélodies de Rachmaninow, Moniuszko, Dargomijsky. Evocations\nardentes, dramatiques, empreintes d'un accent irrésistiblement persuasif.\nM1le Fonariova chanta tous ces poèmes dans l'idiome original, en russe, ce qui\ndonna naturellement à ses interprétations un caractère particulièrement poé-\ntique et pénétrant.\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   N'ayant pu assister au deuxième concert de la Libre Esthétique, nous\ncédons sur ce point la parole à notre très distingué confrère de l'Art Moderne,\nM. Ch. Vanden Borren.\n    La Sonate en fa pour piano et violon (1913) de M. ARMAND PARENT par\nlaquelle débutait le 2e concert de la Libre Esthétique, est frêle et élégante.\nLe violon y chante plus pour lui-même que pour exprimer des sentiments\nvécus, et le piano dialogue avec lui en une langue musicale qui, elle aussi,\nrelève plus de la technique que de l'expression : de là une certaine sécheresse\net un manque d'ampleur qui justifient l'enthousiasme modéré avec lequel\nl'œuvre fut accueillie. L'influence de Chopin se remarque dans la partie du\npiano, et celle de César Franck dans les canons alertes du dernier mouvement,\noù le finale de la Sonate du maître paraît avoir servi de modèle.\n    L'éloge de M. Crickboom, qui jouait la partie de violon, n'est plus à faire.\n L'on sait qu'une œuvre interprétée par lui l'est toujours avec un art exquis,\nfait de style, de grâce et d'expression juste. Un jeune pianiste, André de Vaere,\nexécuta la partie de piano avec un talent très fin, où se révéla un souci\n remarquable du phrasé et des nuances, en même temps qu'une ardeur juvénile\n et une foi profonde en son art.\n    Une autre pianiste, — connue déjà du public de la Libre Esthétique, —\n Mlle Madeleine Stévart, se fit applaudir dans une fantaisie aimable et discrète\n de M. Amédée Brahy sur l'air de Malbrouck, et dans une série d'Esquisses\n de M. Léon Jongen : petites pièces bien venues et d'une facture fort ingé-\n nieuse. Nous avons surtout apprécié la Mascarade, dont l'animation et le\n grouillis font penser au Carnaval de Binche de M. F. Verhaegcn, l'une des\n toiles les plus curieuses qui occupent la cimaise de la salle de concert, Mlle Sté-\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                           CHRONIQUE DU MOIS                                223\n\n\nvart mit au service de ces divers morceaux toutes les ressources d'une vir-\ntuosité souple et bien faite pour exprimer à merveille le coloris et les rythmes\npittoresques de l'impressionnisme musical.\n   Le point culminant du concert fut l'interprétation par Mme Berthe Albert\ndes quatre beaux poèmes de M. Guy Ropartz d'après l'Intermezzo de Heine.\nBien qu'écrits il y a quinze ans déjà, ces nobles chants, qui s'inspirent de la\nmême source que le Dichterliebe de Schumann, ont conservé toute la fraî-\ncheur que l'on peut attendre d'oeuvres profondément senties, et réalisées par\nun maître qui possède sans conteste le don de la poésie musicale. Il y a, dans\nce cycle de lieder français, où, grâce à l'action des Duparc, des d'Indv et des\nFauré, M. Ropartz a su se dégager entièrement de l'obsession de Schumann,\n— il y a, dis-je, une sensibilité profonde, doublée de cette note personnelle de\nmélancolie nostalgique qu'explique l'origine bretonne de l'auteur.\n   Mme Berthe se révéla artiste accomplie dans l'interprétation de ces mélo-\ndies, dont elle mit en relief la substance expressive avec une émouvante sim-\nplicité. Elle fut aussi excellente dans deux poèmes de Mallarmé mis en musique\npar M. Ravel : Soupir et Surgi de la croupe et du bond : œuvres intéressantes,\nmais ingrates en leur hermétisme fugace. M. Charles Delgouffre fut parfait\ndans sa manière d'accompagner Mme Albert au piano.                     CH. V.\n\n                                       *\n                                      * *\n\n  Signalons enfin à l'Union Musicale Belge le concert consacré aux œuvres\nde François Rasse au cours duquel on entendit, interprétés par le quatuor\nZimmer et l'auteur, un quintette {ré mineur), par MM. Zimmer, Ghigo,\nBaroen, Gaillard, un quatuor à cordes (sol mineur), par l'auteur, une sonate\nfantaisie pour piano. Compositions d'art sain, de belle tenue, de noble musi-\ncalité. Ensuite de charmants lieder que Mme Madeleine Demest, cette\ninterprète d'élite, chanta de façon très finement poétique, avec autant de\nprofondeur expressive que d'intelligence et de charme.\n                                                    G E O R G E S DE GOLESCO.\n\n\n\n\n                      Les Salons d'Art.\n                                   Anvers.\n\n   L ' A r t c o n t e m p o r a i n . — Une place immense est réservée à l'œuvre\nde Jacob Smits et l'artiste nous apparaît singulièrement grand. Beaucoup qui\nn'avaient point compris son exposition bruxelloise se déclarent conquis par\nla sérénité et l'unité de cet ensemble. Nous n'avons point rencontré de nou-\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "224                                DURENDAL\n\n\n veaux spécimens de la dernière manière du peintre; nombreux sont, au con-\n traire, les portraits noblement méditatifs, enveloppés d'une pénombre flot-\n tante, les paysages de crépuscule religieux, les fermes campinoises qu'éclaire\n la naissante auréole d'un Christ reconnu à la fraction du pain. La fluidité de\n ces compositions fait contraste avec la matérialité parfois épaisse des toiles\n plus récentes. Mais tous ces tableaux trahissent l'empreinte d'une per-\n sonnalité puissante et volontaire, émue par le spectacle d'une humanité\n pauvre et croyante, d'une terre fruste. L'originalité du maître est faite de cette\n communion quotidienne avec l'esprit de la race et le caractère du sol, en sorte\n que toute son œuvre est un doux « symbole de la Campine ».\n    Félicitons les organisateurs de « L'Art contemporain » de réunir de pareils\nensembles. Ceux mêmes des invités qui ne disposent pas d'une place aussi\nconsidérable ne se contentent point d'occuper un quart de panneau. Une salle\npresque entière leur est souvent réservée. Et comme il est instructif d'étudier\nune quinzaine d'artistes d'une façon un peu complète, au lieu d'éprouver\nseulement l'impression fugitive de deux ou trois toiles à l'aide desquelles on\nn'ose se former un jugement, faute de points de repère. La valeur — et son\ncontraire aussi — ne ressort pleinement que d'un ensemble d'oeuvres.\n    Ensor, spirituel et léger, triomphe ici dans ses stupéfiants dessins rehaus-\nsés. Que de grâce toute classique et « très dix-huitième » dans la petite Dan-\nseuse rose et les Révérences à Cydalise ! Que d'esprit folâtre et vivant dans\nles Visions devançant le futurisme, ou dans La guerre des escargots, cette\nmyriadaire apparition de petits squelettes blancs et sautillants qui gambadent\ndans une prairie ! Parmi les peintures, qui toutes sont dignes d'admiration,\nretenons surtout le clair Bassin à Ostende, d'une allégresse harmonieuse, la\ndramatique Vengeance de Hop-Frog et... mais je voudrais tout citer. Ensor\nest un artiste unique, parce qu'il a autant de manières de peindre que de senti-\nments à exprimer. Son originalité est multiple. Le maître « triste et somp-\ntueux » s'est portraituré au milieu de ses masques, en se donnant un faux air\nde Rubens désabusé. La variété de son œuvre est comparable à la diversité de\nces faces grimaçantes. Ensor en change selon le caprice de l'heure : c'est ici\nl'éclat de rire énorme, là le sourire mélancolique, là encore la délicate sensi-\nbilité.\n   Après la finesse du maître d'Ostende et la robustesse de Smits, l'inexpé-\nrience de Rik Wouters apparaît un peu malheureuse. Est-ce parce que la dis-\nposition des œuvres — placées toutes cadre à cadre sans être séparées par\ndes dessins ou des aquarelles — fait paraître monotone la franchise excessive\ndes tons pleins ? Toujours est-il que. sans rien retrancher aux éloges que nous\ndécernions au peintre, le mois dernier, nous insisterons encore sur ce souhait\nformulé en terminant : qu'il persévère dans un travail assidu sans se griser\nd'une première bouffée de gloire !\n    Baseleer est d'un charme pénétrant dans ses petites aquarelles de l'Escaut;\nses grandes toiles — exception faite pour Aux docks — manquent parfois de\nsolidité dans la construction. Celles de Frans Hens « tiennent » mieux. Elles\nsont, de plus, d'une heureuse variété. La gamme bleue y domine encore, mais\nson despotisme se relâche. Il y a dans le talent de l'artiste de grands mérites\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                  225\n\n\nde poésie. Je n'en veux pour preuve que le mystère intimement prenant de ce\nLever de lune en Campine.\n    Delaunois, habile coloriste dans La maisonnette au toit rouge, vue à travers\nles branches d'un pommier, reste le dessinateur précis que nous admirons. La\nfillette en rose, vue de profil, est une fleur de pureté enfantine d'un parfum\nfrais et réconfortant.\n    Jan Stobbaerts, peintre magistral des fumiers et des étables, voisine avec\nJefferys dont les singes forains contemplent le scintillement d'une foule bario-\nlée. Sous les arbres est un tableau plus intime et plus doux.\n    Je me contente de citer les natures mortes de Walter Vaes et sa très impres-\nsionnante Eglise déserte, les fleurs de M lle Ronner et les pêcheurs à cheval de\nCrahay, car j'ai hâte d'arriver au morceau tout à fait capital du salon.\n    Nous connaissions Vincent Van Gogh, surtout de réputation. Quelques\nœuvres vues nous avaient éclairé sur son style, mais aujourd'hui, c'est toute\nson évolution qu'il nous est donné de suivre à l'aide d'une centaine de toiles,\nécloses dans les années 1883 à 1890. Pendant la période hollandaise, Van\n Gogh, dans l'esprit de sa race, reste un réaliste d'une admirable justesse\n de vision. Sabots, potiche, bouteille, est un morceau digne des maîtres du\n XVIIe siècle. L'exode en France (1886) permet à l'artiste de subir, d'une façon\n assez légère cependant, l'influence de l'impressionnisme. Sa peinture s'éclaire,\n et déjà son procédé de larges touches suivant les contours des objets, apparaît\n dans une Vue de Montmartre, d'une exceptionnelle luminosité. Mais ce n'est\n qu'après 1887 qu'on peut signaler cette « déformation subjective » qui, selon\n Maurice Denis, donne à la peinture de Van Gogh son caractère et son lyrisme.\n Un paysage de Van Gogh, c'est une vue de la nature, mais c'est en même\n temps comme le symbole abstrait des choses représentées; c'est une fenêtre\n ouverte sur le monde extérieur, mais en même temps un flot de sentiments\n qui déborde de l'âme.\n     « L'art, écrit Denis, à propos du symbolisme, n'est plus une sensation\n seulement visuelle que nous recueillons, une photographie, si raffinée soit-\n elle, de la nature, non, c'est une création de notre esprit dont la nature n'est que\n l'occasion. » Mais à quoi bon essayer d'expliquer par des mots les richesses\n de cette double vision à celui qui n'en a point subi l'émouvant ascendant en\n face des Blés fauchés, vus déjà, l'année dernière, à la « Libre Esthétique»?\n Soleil, gerbes, colline, tout est d'un jaune riche et mat, tout chante à l'unisson\n une phrase rythmée. C'est une œuvre simple et très haute, puissante de syn-\n thèse et chaude pourtant d'émotion.\n     Dans une note plus séduisante, remarquons quelques beaux vergers où\n l'enchevêtrement des branches est rendu avec une sûreté patiente et un\n mouvement admirable. Le Portrait du peintre au chevalet, d'une sincérité,\n d'une vérité intenses nous montre une face blême, énergique, encadrée d'une\n barbe rouge.\n     Quels amusants exemples de déformation subjective dans les interprétations\n de Millet, de Delacroix et de la Résurection de Lazare par Rembrandt! Cette\n dernière «copie,» — oh! si peu! — avec ses allures d'esquisse, est d'une\n pénétrante harmonie.\n\n                                                                               4\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "226                               DURENDAL\n\n\n   Et nous pouvons suivre ainsi la courbe de ce fier talent jusqu'à la dernière\nœuvre du peintre, l'une des plus frappantes peut-être : sous un ciel d'un outre-\nmer profond s'étendent deux champs de blé divisés par une route de terre qui\nfait un large coude. Rasant les épis mûrs, des corbeaux volent lourdement et\ndevant le tragique d'une telle conception, on se demande si le peintre n'entre-\nvoyait pas déjà le malheur proche, dont le frisson se communiquait à sa créa-\ntion.\n\n\n\n                                 Bruxelles\n\n  Chez Giroux : Exposition Paul Sérusier. — Voici encore\nun membre de cette « docte brigade » qui vers 1890 se réunissait à Pont-Aven\net se préparait à renouveler l'art français. Cézanne en était l'initiateur ;\nGauguin en fut le chef. Van Gogh, avec Emile Bernard, sortait de l'atelier\nCormon; Sérusier, lui, avait été massier chez Julian. Converti par Gauguin,\nil devait à son tour, recueillant l'enseignement du maître, exercer uneinfluence\ndécisive sur l'art de Maurice Denis, révolté lui aussi de l'atelier Julian. Ces\njeunes étaient des enthousiastes, des révolutionnaires, mais tout en don-\nnant libre carrière à leur imagination et à leur instinct, ils savaient réflé-\nchir sur les principes de leur art et s'adonnaient à des recherches patientes et\noriginales. S'ils firent cela, ce fut grâce à Sérusier, esprit préoccupé de pro-\nblèmes de couleur et de forme, toujours avide de découvertes et raisonnant\nminutieusement les moindres détails de son art. Il fut le théoricien de l'école\net c'est à lui surtout qu'on doit ce retour à la discipline sévère et — sou-\nlignons le mot — classique, à laquelle s'astreignent les Roussel et les\nMaurice Denis.\n   Le bourgeois bondirait peut-être en entendant parler ici de « classicisme ».\nMais que répondrait-il à cette question: «Qu'entendez-vous par l'art clas-\nsique? » — Sans risquer une définition il dirait, j'imagine: c'est l'art de\nRaphaël, ou celui de Poussin, ou celui de Rubens ». D'où le vulgaire conclut\ngénéralement : donc, tout ce qui ne ressemble pas à l'art d'un maître ancien\nn'est pas classique. Erreur! faut-il répondre, et l'imitation irraisonnée de\nl'art ancien ne mérite pas ce beau qualificatif. Si l'on veut convenir que le\nclassicisme, c'est la souveraineté de la raison sur les autres facultés — et ceci\nest une définition de manuel, — pourquoi ne point y rattacher tout art basé\nsur le raisonnement et mûri dans l'étude? L'art de Sérusier est de ceux-là et n'a\npas trop souffert de cette application.\n   Ses recherches ont porté d'abord sur la couleur, préoccupation constante\ndes peintres modernes, et ses trouvailles sont exquises. Chacune de ses toiles\nvibre d'une harmonie d'ensemble, sans la moindre dissonance. Admirons à ce\npoint de vue les quatre Paysages décors, surtout celui composé de fougères,\nsymphonie en vieil or, d'une richesse automnale et superbe. Et quelle fraî-\ncheur dans les Vaches au pâturage, dans la Carrière rouge, dans le\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                            CHRONIQUE DU MOIS                                   227\n\n\nReposoir, amusant groupement de parapluies violets sur lesquels un soleil\ntimide se joue dans la fine ondée !\n   Les investigations de Sérusier se sont aussi dirigées du côté de la forme, et\nc'est ici qu'il reste un peu déroutant parfois. Son amour de la belle ligne le\nporte à rechercher des simplifications pleines de grandeur, et même dans ces\nderniers temps il s'est appliqué à trouver aux lignes naturelles des équivalents\ngéométriques : une Madone en est un curieux exemple. Elle est construite de\ncercles, de parallélogrammes, de cylindres, mais tout cela n'apparaît qu'à\nl'analyse. L'ensemble en acquiert une robustesse qui ne va point sans quelque\naridité. Dans cette œuvre-ci, je crois que la science a trop empiété sur l'art ;\npar contre, dans tels paysages de Rochers, la netteté des angles et la finesse\ndes harmonies chromatiques produisent une grande impression de puissance,\nde solidité et d'éclat.\n   Les sensuels qui n'estiment pas comme il convient l'élément « raison »\n passent inattentifs devant de telles œuvres. Ils pourraient cependant trouver\n encore ce qu'ils souhaitent dans des natures mortes, comme les Pommes sur\n tapis.\n\n                                         *\n                                        * *\n\n   Au Cercle artistique : Le sculpteur PAUL STOFFYN : De l'émotion et\nsouvent du style. L'originalité ne s'affirme pas transcendante, mais il y a de\nla force dans les grandes œuvres et les petits bronzes sont élégants, simples\net beaux de ligne.\n   HENRI BINARD : Les quatre toiles vues à « Pour l'Art » promettaient\nplus : Après l'orage reste une juste évocation de la plage vaste et assombrie.\nMais comme on se fatigue vite de ces tableaux ! Cet art doit déplaire aux\n« peintres ». Il peut charmer certains poètes, encore que sa poésie nous semble\nfactice.\n                                                                PAUL FIERENS.\n\n\n\n\n                              Théâtre du Parc\n\n    Servir, pièce en deux actes. — L a chienne du roi, pièce en un acte,\npar M. HENRI LAVEDAN, de l'Académie française.\n   M. Lavedan possède le privilège très rare de ne pas rabaisser les grands\nsujets auxquels il s'attaque.\n   Il n'y touche qu'avec des mains pures, tremblantes de respect, comme on\ntouche à des reliques ; il les saisit dans toute leur signification, grâce à un esprit\nsingulièrement généreux; il les rehausse encore, si possible, par le prestige\nd'une langue belle d'images, noble d'allures, parfaite de forme. Il a encore\ncette qualité : la mesure, et cette nuance de la mesure : le tact, qui le font\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "228                                DURENDAL\n\n\n\n atteindre au summum du tragique par des moyens très simples (ce qui ne veut\n pas dire faciles), par la simplicité des gestes et la pudeur des paroles. Même\n emportés, bouleversés, humiliés, vaincus, traqués par la passion, aux prises\n avec les conflits les plus douloureux, ses personnages conservent leur dignité,\n et notre émotion, à les voir agir, reste toujours d'une qualité supérieure.\n    Il plane d'ailleurs sur toute l'œuvre de M. Lavedan un parfum d'honnêteté.\n Ce n'est pas qu'il ne décrive que des héros : il s'intéresse, en artiste, à tous\n les hommes, aux meilleurs comme aux pires, aux sublimes comme aux fan-\n toches ; mais suivant qu'il fixe la psychologie âpre et farouche du Marquis\nde Priola, ou celle, grandiose, de l'abbé Daniel du Duel, il juge différemment.\n C'est donc un moraliste, mais un moraliste qui rend sa leçon avec grâce,\nindulgence, en souriant, comme en demandant pardon de la liberté grande...\n    Il ne fallait rien moins que toutes ces qualités réunies pour réussir un sujet\ncomme Servi?-. M. Lavedan l'a réussi, à condition qu'on admette qu'il ait\nvoulu évoquer la figure du colonel Eulin, et non démontrer la sublimité du\ndevoir patriotique.\n    Le patriotisme est assez mal incarné en la personne du colonel Eulin. Ce\nmilitaire farouche, ce Brutus en uniforme, est un caractère très particulier et\nqui ne synthétise nullement, dans la modération qui convient, le sentiment\npatriotique. Ce qui anime Eulin, c'est moins l'attachement au pays que le\ndésir forcené de la lutte, et cette ivresse qui se dégage du cliquetis des armes,\ndu tumulte de la mêlée et du frissonnement des drapeaux. Il a subi avec une\nmonstrueuse exagération là déformation professionnelle militaire. Certes, il\nest héroïque et son désintéressement est admirable, mais il oublie que le devoir\nenvers la patrie n'est pas le seul et que, marié et ayant des enfants, d'autres\nobligations le réclament. Il y a deshéroïsmes qui sont le monopole des hommes\nseuls.\n    D'autre part, l'événement qui amène Pierre Eulin aux idées de son père\nest totalement dépourvu de force probante. Ce n'est pas parce que son frère a\nété tué et qu'une nation ennemie est responsable de ce crime que la guerre,\naux yeux de Pierre Eulin, doit cesser d'être la chose abominable qu'il préten-\ndait. S'il part alors pour se battre, c'est mû par un réflexe sentimental et non\nparce que lui est apparue la fausseté de ses doctrines. D'ailleurs, cette décision\nbrusque est-elle bien dans la vérité psychologique? On comprend le revirement\nde Mme Eulin, qui ne voit que le sang versé de son enfant; mais un théoricien\ncomme Pierre Eulin ne renie ses idées que devant leur illogisme évident.\n   On retrouve dans cette pièce les qualités ordinaires de M. Lavedan : le\ndialogue éblouissant, serré, dans lequel toutes les répliques s'enchâssent sans\nun vide, se répondent comme des échos multiples, s'échangent parfois ici\ncomme des balles; l'invention scénique, la trouvaille qui matérialise une\nidée, un mouvement psychologique, qui concrétise chaque caractère, et le\nmarque d'une empreinte ineffaçable ; la poésie, l'esprit, la profondeur de la\npensée, le tour incomparable du style, et toujours, sans une défaillance, l'ac-\ncent de la vie, qui est le secret des grands maîtres.\n   Servir a été joué par M. Krauss, remarquable comme à son ordinaire. Il a\nété violent, brutal, tragique, ainsi qu'il le fallait et peut-être un peu plus.\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                             CHRONIQUE DU MOIS                                   229\n\n\nM. Laumonier a tenu avec beaucoup de pathétique le rôle du lieutenant Eulin.\nMM. Marey et Gournac ont été très justes d'attitudes dans les rôles respectifs\ndu général Girard et du ministre de la guerre. Mme Barbier a été une\nMme Eulin émouvante, distinguée, et d'une très jolie grâce triste.\n   La Chienne du Roi met en scène la Dubarry dans la prison de St-Lazare.\nElle reçoit la visite d'un abbé déguisé qui lui annonce sa condamnation pro-\nchaine et lui offre le moyen d'y échapper. En effet il dispose d'une chance de\nsalut, qui ne peut être tentée qu'une seule fois. La reine, à qui il l'a proposée,\nl'a refusée, pour ne pas abandonner les siens, et a exigé que la Dubarry l'ac-\ncepte. Celle-ci à son tour refuse par fierté, par désir d'expier, et aussi, elle\nl'avoue, par coquetterie en face de l'histoire.\n   Acte émouvant et mouvementé, qui est une évocation tragique et saisis-\nsante d'une âme de femme, puérile, craintive, cabrée dans son orgueil,\ndans sa pénitence, et qui veut.\n   Mme C. Médal a joué le rôle de la Dubarry avec une parfaite majesté, des\ngestes jolis, des cris d'effroi, des affaissements, des révoltes et des recueille-\nments, qui sont la vie même. M. Marey a été un abbé à la voix austère et au\ngeste ecclésiastique. Mmes De Bets, de St. Moulin et Lea Caron ont été des\ndétenues comme j'en souhaite à Mme Caillaux pour le service de sa pistole.\nMM. Méret et Dellevaux complétaient cet ensemble parfait.\n\n                                                                  JEAN REDAN.\n\n                                          *\n\n\n    L e s deux B o s s u s , par M. CAMMAERTS.\n   Me voici bien en retard pour parler des Deux Bossus. Que M. Cammaerts\n ne m'en veuille pas, c'est sa faute. Il y avait dans sa pièce si peu de littérature,\nde convenu, d'artificiel, que ce dernier spectacle belge de l'hiver nous ouvrit\ntoutes grandes les portes du printemps. Or, le printemps ne m'a jamais inspiré\nd'articles et pouvais-je mieux honorer le gracieux talent de M. Cammaerts,\nqu'en m'en allant sitôt après sa représentation vers les campagnes et les bois\npasser mes vacances de Pâques à la recherche des Elfes... Ceux-ci ne sont pas\nmorts quoiqu'on dise, et pour ne pas être aussi visibles sous les feuilles que\nMlle Dudicourt et ses charmantes compagnes, j'ai bien senti leur présence et\nouï leurs chansons au cours de mes promenades en forêt. Je vous jure qu'à\ncertains soirs, je les aie entendus fredonner au loin — pour quel violoneux\nde village? — un cramignon endiablé en l'honneur des sept jours de la\nsemaine.\n   M. Cammaerts qui a provoqué ce miracle n'était pas connu jusqu'ici\ncomme dramaturge. Il avait publié avec M. Ch. Van den Borren une excel-\nlente traduction de Guido Gezelle et seul de non moins excellentes traduc-\ntions de Ruskin. Habitant loin de nous, étranger aux coteries, ignorant des\nprocédés il a apporté au Théâtre du Parc deux œuvres au très simple sujet,\naux très simples moyens. La Veillée de Noël, un pathétique lever de rideau,\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "230                                 DURENDAL\n\n\neut du succès, mais le symbolisme en parut un peu facile. La féerie des\nDeux Bossus, transposition dans un décor ardennais d'une vieille légende\ngermanique, surprit d'abord par sa simplicité môme, puis enchanta par sa\ngrâce, son pittoresque et sa poésie. Un souffle frais et jeune passa sur le public\nblasé des premières et chez les critiques eux-mêmes toute préoccupation de\nlittérature s'envola. Des Elfes dansèrent en rond, des amoureux se dirent des\nmots doux et calmes, une bosse sauta du dos d'un musicien tendre sur celui\nd'un méchant fat. Ce fut pour les yeux et les oreilles une fête.\n   Je ne vais pas raconter les Deux Bossus, mais je ne puis pas ne pas dire ici\nqu'une bonne partie du très grand succès de cette pièce est due aux acteurs,\nparticulièrement à Mlle Dudicourt qui apparaît à chacune de ses créations\nune grande artiste, et à la petite Adrienne Beer dont la grâce enfantine et le\nplaisant naturel ont charmé les plus revèches.\n\n                                                                        P. N.\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "            MISTRAL\n    E n a t t e n d a n t que nous puissions publier sur l'in-\ncomparable poète Mistral, qui vient de mourir, une\nétude digne de ce merveilleux génie, nous déposons sur\nsa tombe les fleurs de notre admiration la plus enthou-\nsiaste, la plus amoureuse et la plus sympathique, avec\ncelles de nos prières pour le repos de cette âme si pro-\nfondément et essentiellement chrétienne. Rarement\npoète reçut de son vivant d'aussi éclatants témoi-\ngnages publics d'admiration. « P e u d'hommes, dans\nl'histoire littéraire, dit Ernest Gaubert dans son bel\narticle du Mercure, de France, ont, autant que Mistral,\nde leur vivant, connu la gloire. L a gloire, il l'a eue,\nentière, profonde, faite de l'enthousiasme des foules et\nde l'admiration des lettrés, par delà les frontières et\nles convictions confessionnelles ou politiques. Aucun\npoète vivant aujourd'hui ne sait ce que c'est que la\ngloire, s'il se compare à Mistral. Celui qui vient de\ns'éteindre a vu, entendu et lu des témoignages d'admi-\nration qui eussent rendu jaloux u n G o e t h e ou un H u g o .\nIl n'en a éprouvé aucun enivrement, il était resté un\nh o m m e simple, bienveillant, un peu ironique, qui ne\nse livre pas facilement, tout en demeurant familier\navec les h u m b l e s . »\n  L a vanité n'eut pas d'accès dans cette âme de\nlumières. L a foi vibrante de cette âme d'élite fut sa\nsauvegarde. Il n'aimait que Dieu et sa chère Provence,\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": "comme le prouve l'épitaphe touchante qu'il fit graver\nde son vivant sur sa tombe :\n\n\n            NON NOBIS,         DOMINE\n\n            S E D NOMINI TUO\n\n            E T P R O V E N C I A E NOSTRAE\n\n                    DA G L O R I A M !\n\n\n   Le plus fastueux panégyrique du m o n d e n'atteindra\njamais au degré d'éloquence qui jaillit d'une épitaphe\naussi grandiose dans sa sublime simplicité.\n   Avec Mistral disparaît un des plus brillants joyaux\nde la couronne des poètes chrétiens qui auréole le\nfront virginal de Notre Mère la grande Eglise de Dieu,\ndont Mistral fut toute sa vie l'humble et fidèle enfant.\n   Mistral ne craignait pas la mort. Sa vie fut d'une\nrare intégrité. Son œuvre fut chaste. Il mourut avec la\nplus grande sérénité in osculo Christi. « Il avait sur-\nnommé la mort le cap de la Bonne-Espérance. Bonne\nespérance, certes, pour lui que son âme catholique\ntranquillisait; bonne espérance pour la postérité qui\ntrouvera toujours une eau fraîche à cette miraculeuse\nfontaine de poésie, dans l'œuvre de cet h o m m e , le seul,\npeut-être, entre tous les poètes ethniques, dont l'exis-\ntence ait été tont entière un poème! le seul, dont la vie\négale l'œuvre, haleine aussi pure que le souffle de son\nesprit ». (Revue critique.)\n   Ces belles paroles 'sont de Gabriel Boissy. On ne\nsaurait mieux caractériser en quelques mots toute la\ngrande et belle carrière d'un des plus purs et plus vrais\npoètes de ce siècle.\n\n                                     HENRY    MOELLER.\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "                           LES LIVRES\n\n      MUSIQUE:\nLe Catalogue du Musée des instruments anciens à\n   C o l o g n e , par G. KINSKY. (1)\n   Les journaux d'art ont annoncé l'ouverture officielle de ce musée, création\nd'un riche bourgeois de Cologne, M. Wilhelm Heyer, qui a entrepris de\ndoter sa ville natale d'une collection d'instruments de musique anciens. Il y\na admirablement réussi. Le musée Heyer, qui renferme environ 3,000 pièces\n(sans compter une collection importante de portraits de musiciens et une\nautre d'autographes), n'a d'autre rival en ce moment que le musée du Con-\nservatoire de Bruxelles. A première vue, il paraît même le valoir cent fois,\ngrâce à une installation de tout premier ordre qui en fait valoir toutes les\nrichesses, car le fondateur ne s'est pas contenté de collectionner des objets,\nil les a logés dans un bâtiment ad hoc, admirablement conçu et réalisé, bien\nadapté à ses besoins, ornementé avec goût et où tout est mis en exception-\nnelle valeur. Par un sort tragique, M. Heyer mourait subitement quelques\nmois avant l'inauguration, le 20 mars 1913.\n    C'est du catalogue de cette collection que nous voudrions dire ici quelques\nmots. Celui-ci est l'œuvre du conservateur, M. Georges Kinsky, un savant\ntout jeune encore, comme le sont la plupart de ces spécialistes, grâce aux-\nquels la musicologie allemande, dans ses différentes branches, prend aujour-\nd'hui un tel essor qu'il n'est plus possible de pratiquer leur sujet sans les lire.\nDeux volumes ont paru jusqu'à présent, aux prix respectifs (et surtout res-\npectables!) de 30 et 70 francs : nous signalons le détail pour donner une idée\nde la valeur bibliographique de l'ouvrage, imprimé sur papier glacé, orné de\ncentaines de reproductions d'instruments, de tableaux et de gravures. L'ama-\nteur et le spécialiste ignorant l'allemand trouveront déjà, dans cette icono-\ngraphie seule, une source inépuisable de renseignements.\n    Les deux volumes parus jusqu'à ce jour sont consacrés, l'un aux instru-\n ments à clavier, l'autre aux instruments à cordes pincées et à archet. Soit dit\n en passant, la classification des instruments de musique est toujours une\n question difficile et litigieuse. M. von Hornbostel, conservateur des collec-\n tions phonographiques de l'Université de Berlin, qui vint conférencier\n récemment à Bruxelles sur l'ethnographie musicale, nous disait à cette\n occasion qu'il prépare un projet de classification, en collaboration avec\n M. Curt Sachs, — auteur du meilleur, ou plutôt du « seul » dictionnaire\n d'instruments de musique paru jusqu'à ce jour. Nous l'attendons avec curio-\n sité. Même en faisant abstraction des instruments de percussion, à mem-\n\n\n  (1) Katalog des Musickhistorische» Museums von Wilhelm Heyer in Cöln.          Leipzig,\n Breitkopf et Härtel. Deux volumes gr. in 8°, t. 1, 478 pp., t. II, XV-718 pp.\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": " 234                              DURENDAL\n\n\n\n branes ou en métal, on éprouve de la difficulté à classer nos principaux\n engins sonores, parce que leur principe vient souvent en contradiction\n avec leur forme. Ainsi, le piano et le clavecin sont des instruments à cordes,\n tandis que l'orgue est un instrument à vent, bien que tous trois soient à\n clavier. Il suit qu'un clavecin est bien plus près d'une mandoline, et un\n orgue bien plus près d'une flûte, que d'un piano, malgré l'apparence exté-\n rieure des uns et des autres. Quand on dit, d'une part, « instruments à cla-\n vier », de l'autre, « instruments à cordes pincées », ces expressions sont\n illogiques, puisque le clavecin appartient à la fois à ces deux catégories. Une\nclassification scientifique sépare rigoureusement ces éléments en partant du\n principe sonore lui-même: c'est celle de M. Victor Mahillon dans son Cata-\n logue du musée du Conservatoire de Bruxelles. Mais le plus souvent, on\n tient compte de l'apparence extérieure, du moyen mécanique des instruments;\n tous les instruments à touches : cordes frappées, pincées, anches et tuyaux\nsont réunis sous la dénomination « instruments à clavier ». C'est ce qu'a fait\n M. Kinsky dans l'ouvrage qui nous occupe. Les deux systèmes ont leurs\navantages. Le dernier a celui de répondre mieux à l'apparence extérieure\ndes instruments et par là à notre mémoire visuelle.\n    En ce qui concerne les instruments à cordes et à clavier, nous suivons ici\nles trois étapes parcourues dans l'histoire du piano : le clavicorde (cordes\nfrappées), l'épinette et le clavecin (cordes pincées), le piano à marteau.\n Parmi les instruments à vent et à clavier, on distingue les tuyaux à bouche\n(orgues portatifs, positifs ou d'appartement, orgues d'église) et les anches\n(orgue de régale, harmonium et ses prototypes). Il existe encore toute une\nsérie d'appareils à clavier de genre particulier, ne rentrant pas dans les\ncatégories précitées, notamment les instruments à cordes froltées combinées\navec le clavier, les harmonikas de verre, puis les terpodions, mélodions,\nclavicylindres, où des lames de métal ou de bois entrent en vibration par\nfriction contre un cylindre mis en mouvement au moyen d'une pédale.\nDans san deuxième volume, M. Kinsky classe les instruments à cordes\npincées suivant les diverses familles de la harpe, de la cithare, du luth, du\ncolachon, des guitares, des cithares, des mandoles, chacune de ces divisions\ncomprenant naturellement leurs subdivisions; ainsi, parmi les harpes, on\ndistingue les harpes simples, sans dispositifs propres à modifier l'accord, les\nharpes chromatiques, les harpes doubles, les harpes à pédales, gaéliques,\nd'Eole, etc. Ces divisions sont parfois assez vagues. L'auteur range sous la\ndénomination de Zither l'épinette des Vosges (chez nous Noordsche balk), la\ncithare à percussion et autres appareils de ce genre, et sous celle de Cither le\ncistre proprement dit, la pandore, etc. ; ces deux divisions se ramènent plus\nfacilement à celles de l'instrument sans manche ou avec manche. D'autre\npart, nous nous demandons jusqu'à quel point le colachon peut être consi-\ndéré comme formant une famille indépendante de celle du luth; le chitarrone\nconstitue une sorte d'intermédiaire entre les deux instruments, l'un et l'autre\nd'origine orientale.\n  Le groupement des instruments à archet est non moins difficile. On y\ndistingue d'habitude, et tout d'abord, les appareils à dos plat et ceux à dos\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "                                LES LIVRES                              235\n\n\nbombé, que M. Kinsky qualifie respectivement «avec et sans éclisses » ;\npuis viennent les trompettes marines, lyra, rebecs, pochettes, les grandes\nvièles du moyen âge, les lira du XVI e siècle, enfin la famille des violes et\ncelle du violon avec leurs nombreuses subdivisions.\n   Chaque instrument classé fait l'objet d'une notice minutieuse sur son ori-\ngine, son apparence extérieure, son accord, sa technique. Mais l'auteur ne\nse borne pas à de sèches monographies; il fait de continuelles incursions\ndans le domaine de la pratique musicale, il emprunte des renseignements de\ntous genres à l'histoire, à la littérature, aux beaux-arts, groupant ainsi une\nfoule de renseignements nouveaux, de vues inédites, redressant pas mal\nd'erreurs (notamment des nôtres!). L'analyse objective des instruments se\ndouble d'une documentation extraordinaire, mettant à contribution\ntoute la littérature spéciale de tous les pays, les revues musicales, etc.; et\ntout cela, appuyé d'une iconographie magnifique, compose un ensemble sin-\ngulièrement suggestif et animé. Chaque division est précédée d'un article\nhistorique. On lira avec fruit, par exemple, celui relatif aux lyres à archet\ndes XVI e et XVII e siècles, auxquelles l'auteur prétend assigner une place\nimportante, non reconnue jusqu'à présent, dans l'histoire des instruments à\narchet; de même ceux sur le luth et le baryton (viola da bordone). Une inno-\nvation excellente consiste dans deux chapitres comprenant des notices alpha-\nbétiquement classées sur les facteurs de pianos et sur les luthiers, avec des\nreproductions de leurs marques, et le relevé des principales pièces sorties de\nleurs mains, figurant dans les principaux musées (ces derniers détails ne\nfigurent pas, en général, dans le grand ouvrage de Lutgendorff, Geigen und\nLautenmacher, le manuel le plus usuel de lutherie); la note relative au fameux\nluthier tyrolien Tieffenbrucker (mué à la cour de France en « Duiffoprugcar »)\noccupe à elle seule plusieurs pages.\n   L'auteur ne serait pas allemand s'il n'avait eu soin de doter ses livres de\ntables copieuses, des noms d'instruments, des noms propres, des collections\ncitées, etc.; on apprécie également un index bibliographique des catalogues\nd'autres collections, publiques et privées, dont beaucoup nous sont ainsi\nrévélées.\n   Nous attendons avec impatience la parution du troisième volume du cata-\nlogue de M. Kinsky. Celui-ci sera consacré aux instruments à vent, où tant\nde questions capitales — l'origine du trombone, de la flûte traversière, la\nnature exacte du fameux clarino — restent encore mystérieuses. Sur tous ces\npoints, l'avis de l'éminent organologue, même s'il n'est pas décisif, n'en\nsera pas moins hautement intéressant.\n                                                        ERNEST CLOSSON.\n\n\n\nS c h ü t Z , par ANDRÉ PIRRO. Collection. Les Maîtres de la Musique. —\n   (Alcan, Paris.)\n   M. André Pirro consacre à Schiitz un livre très instructif et savamment\ndocumenté où il retrace une des figures musicales les plus hautement sym-\npathiques du XVII e siècle.\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "236                                    DURENDAL\n\n\n    Schütz ne fut pas seulement u n architecte des sons, mais « il animera sa\n musique de tous les mouvements de son cœur, et il y fera resplendir toutes\nses visions. » E n quelques pages substantielles, M. P i r r o passe en revue\ntoute l'œuvre de Schütz, les Madrigaux, les P s a u m e s , les Cantiones sacrae,\nles Symphoniac sacrae, les Passions, l'Histoire de la Nativité, indiquant par de\nn o m b r e u x exemples musicaux les traits principaux de son esthétique, faisant\nn o t a m m e n t ressortir les admirables dons de poète expressif et de peintre\névocateur qui par-dessus tout le caractérisent. D a n s la troisième partie des\n « Symphonise sacrée » (1650), « Schütz livre tout ce qu'il possède : ce qu'il a\nhérité des Italiens, de leur coloris, de leur musique décorative, de leur\n magnificence, et ce qu'il a trouvé d a n s leur m u s i q u e dramatique ; ce que des\nannées de pratique lui ont a p p r i s , et, surtout ce que la vie lui a enseigné.\nJamais il n'a mieux fait c o m p r e n d r e que son âme n'avait point été lassée par\nla douleur, mais e n r i c h i e . . . » N o n seulement il décrit l'aspect des choses,\nmais pour ainsi dire il en réveille l'âme, « prêtant aux objets inanimés une\nmerveilleuse sympathie pour les affections h u m a i n e s . . . » « Il ne s'attarde pas\nà décrire, il évoque ; il n o u s transmet ses visions. Ce qu'il a contemplé renaît\naussitôt pour n o u s ; et nous sommes sous l'empire de ses rêves. Nul musicien\nn'est un e n c h a n t e u r plus puissant et plus p r o m p t . Sans doute, parce qu'il a\nconfiance d a n s les sortilèges de la m u s i q u e ; en outre, parce qu'il en connaît\nbien les secrets; avant tout, parce qu'il croit à ce qu'il dit, à ce qu'il décrit.\nSa victoire sur n o u s , il la tient de sa foi... Il ne chante point pour plaire au\nm o n d e , mais pour satisfaire aux désirs de son â m e religieuse.,. L a prière et\nla m u s i q u e de Schütz ont la m ê m e s i n c é r i t é ; et c'est à cause de cela, juste-\nment, que sa voix est immortelle, comme il le souhaitait. »\n                                                                                  G. DE G.\n\n\n M e y e r b e e r , par L. DAURIAC. Collection : Les Maîtres de la Musique. —\n   (Alcan, P a r i s . )\n   L ' a u t e u r s'efforce d'y dégager les traits assez complexes dont se compose\nla physionomie de Meyerbeer, de déterminer en même temps les causes de\ncette carrière triomphale de plus d'un demi-siècle que nous p a r v e n o n s diffi-\ncilement à nous expliquer a u j o u r d ' h u i , et cela parce que notre mentalité\nesthétique offre de foncières différences avec celle de l'époque où Meyerbeer\ncomposa ses opéras. Le travail de M. Dauriac très subtil, très étudié, ren-\nfermant d'excellentes appréciations à côté d'autres plus contestables, offre\nles défauts de ses qualités, en ce sens qu'il laisse d a n s l'esprit du lecteur une\nimpression quelque peu flottante et imprécise. La conclusion du moins est\nformulée en termes explicites : « Les qualités de Meyerbeer furent des\nqualités d'emploi, celles d'un grand ouvrier, non d'un grand artiste, et ses\nrares mérites eurent leur source b e a u c o u p moins dans sa musique que d a n s\nson d r a m e , dans son drame que dans sa d r a m a t u r g i e , E t c'est pourquoi le\nnom de Meyerbeer appartient à l'histoire, et plus qu'à toute autre histoire,\nà celle du théâtre français r o m a n t i q u e . »\n\n                                                                           G. DE G.\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "                                LES LIVRES                                237\n\n\nL'écriture des musiciens célèbres. Essai de graphologie\n   m u s i c a l e , par Louis M. VAUZANGES. — (Paris, librairie Félix Alcan,\n    1913.)\n   Bien que pratiquée empiriquement de tous temps par des personnes\ndouées de facultés d'observation spéciales, la graphologie n'a pris rang que\ndepuis peu d'années parmi les sciences expérimentales par l'établissement\nd'une théorie constituant une base de recherche réellement scientifique.\nRien n'est plus propre à fournir à la jeune science des données nouvelles que\nl'étude de l'écriture des hommes de génie. D'autre part, cette étude jette\nplus d'une lumière sur la psychologie d'hommes qui composent l'élite de\nl'humanité. Pour donner à ces recherches cette double portée scientifique, il\nconvient d'étudier séparément les traits caractérisant les différentes branches\ndu génie humain, pour établir ensuite des comparaisons qui ne manqueront\npas de fournir nombre d'indications précieuses. L'étude de M. Vauzanges\nrévèle chez l'auteur des qualités de pénétration psychologique et d'obser-\nvation attentive; les résultats obtenus sont mis en lumière avec une clarté\nd'exposition qui n'est certes pas le moindre mérite du livre. Après avoir\ndéfini le but et la nature de la science graphologique, l'auteur donne, dans\nla première partie, des explications détaillées sur les caractères généraux\ndes autographes étudiés et sur leur signification. Le résumé de ces\nobservations lui fournit une intéressante caractéristique de la psychologie du\nmusicien-compositeur. M. Vauzanges examine ensuite cette psychologie\nelle-même et ses rapports avec la graphologie. Tout ceci est appuyé par\nl'élude graphologique des autographes de cent musiciens, dont de nombreux\nspécimens sont reproduits dans le volume. Cette partie de l'ouvrage, la plus\nimportante, est d'un vif intérêt, non seulement pour le graphologue, mais\n pour tous ceux qui, ne se contentant pas seulement d'aimer la musique,\nsouhaitent pénétrer l'âme des mortels privilégiés dont les œuvres vivent et\ndemeurent dans ce monde où tout passe et périt.\n                                                                       E. CL.\n\nLes Fêtes musicales à l'Exposition universelle de Gand\n   1913, par PAUL BERGMANS. —(Gand, s. 1. n. d.)\n  Une luxueuse, mais aussi une sérieuse publication, dans laquelle notre\nconfrère M. Paul Bergmans a synthétisé les articles publiés par lui dans\nquelques périodiques gantois. Elle est illustrée de nombreux portraits en\nhéliogravure, détachables, et dont certains mériteraient d'être mis sous\nverre. Un digne souvenir de belles manifestations d'art.\n                                                                E. C L .\n\n      PUBLICATIONS D'ART:\nL e s fresques du C a m p o Santo de Pise, par M. ABEL LETALLE,\n  Un vol. il 1 _ — (Paris Sansot).\n  Le Campo Santo de Pise est un lieu de solitude et de beauté. On y est\nseul — ou à peu près — avec la mort et l'art... ou, plutôt, avec ce qui reste\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "238                                DURENDAL\n\nde la mort et avec ce qui reste de l'art, car le temps a consommé les morts\net les hommes ont restauré les fresques!... Mais ce qui reste suffit pour\nl'imagination et pour l'âme. Tout le passé se mélange à ce délabrement et\nla contemplation de celui-ci comme l'évocation de celui-là offre une riche\net abondante matière à la méditation.\n    Au XIVe et au XVe siècle des maîtres sont venus de Florence et de\nSienne, pour peindre sur ces murailles qui abstraient les morts des histoires\nà l'intention, enseignement et édification des vivants. Ce sont les faits de\nl'Ancien Testament et du Nouveau, la légende des saints patrons de la cité,\nl'illustration célèbre du Dict des trois morts et des trois vifs connue sous le\nnom de Triomphe de la mort. Ce sont les pages d'un livre austère ou char-\nmant, pages écrites au XVe siècle par le délicieux Benozzo Gozzolli ; au\nXIV e , par des artistes Andrea Orcagna, Buffalmacco, etc — désignés\npar Vasari, mais sur l'identité de la plupart desquels il est peu probable\nque l'on puisse jamais se mettre d'accord. Nous avons eu l'occasion d'expo-\nser ici même les raisons qui nous font reconnaître dans le Triomphe de la\nmort une œuvre siennoise (1).\n    M. Letalle ne s'est pas beaucoup attardé — et peut-être a-t-il eu raison —\n à examiner ces problèmes de critique historique. Il a décrit avec soin et\ndiligence toute la série des fresques qui décore l'illustre monument et son\nlivre, complété par de bonnes reproductions, constituera pour le voyageur\nun excellent guide en même temps qu'un souvenir.\n\n                                                                ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n\nLe Salon des Beaux-Arts à l'Exposition de Charleroi\n   e n 1911. (Un volume ill.; Bruxelles, VAN OEST.)\n  On sait avec quelle ardeur M. Jules Destrée s'est consacré à l'organisation\nde l'exposition des Arts anciens du Hainaut, dont il avait conçu le projet.\nArdeur qui était alimentée à la fois par son amour de l'art et par son amour\ndu terroir natal. Il nourrissait le désir de prouver que si une grande\nœuvre de beauté a été accomplie, jadis, en Belgique, les Wallons ont eu part\nà son élaboration. Ce fait, à la vérité, n'a jamais été sérieusement contesté,\nmaislacommune renommée, qui est simpliste, n'en tenait guère compte.\n  Ce n'est sans fierté que M. Destrée passe en revue, dans ce volume, les\nœuvres nombreuses qui avaient été réunies à Charleroi ; splendides orfè-\nvreries de Hugo d'Oignies; sculptures et miniatures d'André Beauneveu;\ntableaux de Roger de la Pasture (van der Weyden), de Patinier, d'Henri de\nBouvignes (Blès), de Mabuse, de Lucidel ; statues ou bas-reliefs de\nDubroeucq, de Del Cour, etc. pour terminer par Watteau, Navez et\nConstantin Meunier.\n\n\n  (1) DURENDAL, février 1912 : Poussières du chemin ; Au Campo Santo.\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "                                     LES    LIVRES                                     239\n\n\n    Récapitulant ses impressions dans la conclusion de son étude, l'excellent\ncritique reste u n instant hésitant devant cette question : « S'il est avéré que\nles artistes et les artisans d'origine wallonne sont n o m b r e u x et doués, cela\nsuffit-il p o u r constituer un art wallon, une école wallonne ; p o u r revendiquer\nu n e subdivision nouvelle p a r m i les classifications auxquelles n o u s sommes\naccoutumés? » E t n'ayant pas constaté entre les maîtres originaires de la W a l -\nlonie les affinités caractéristiques, les permanences de mentalité ou de ten-\nd a n c e s qui solidarisent, en q u e l q u e sorte, à c h a q u e époque ou m ê m e , à\ntravers toutes les é p o q u e s , les membres de ce que l'on appelle une école, il\nse r é p o n d avec beaucoup de franchise « qu'il serait excessif, peut-être, de\nparler, dès m a i n t e n a n t , de l'école wallonne ».\n    M M . R o b e r t S e n d et R i c h a r d Dupierreux ont complété cet intéressant mé-\nmorial, l'un par un agréable précis d u Salon d'art moderne; l'autre par u n e\nc h r o n i q u e bien d o c u m e n t é e des Grands jours de l'Exposition des Beaux-Arts.\n\n                                                                    ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\n\nL a Sculpture sous les Ducs de Bourgogne (1361-1483),\n   par M . ANDRÉ H U M B E R T . Préface de M. H e n r y Roujon. — (Un vol. ill.\n   Paris, Laurens.)\n   L e principal objet de cet ouvrage est l'étude des œuvres imposantes exé-\ncutées à la Chartreuse de Champmol, à Dijon, pour les Ducs de Bourgogne,\nP h i l i p p e le H a r d i et Jean Sans P e u r , par des maîtres venus tous du Nord,\net, n o t a m m e n t , par Jean de Marville, le H o l l a n d a i s Claus Sluter et le fla-\nmand C l a u s van de W e r v e : Portail de la Chartreuse ; Puits dit de Moïse; Tom-\nbeaux des deux princes.\n   Cette œ u v r e puissante et émouvante m a r q u e le moment culminant, dans la\nsculpture, de l'évolution qui emportait, à cette époque, l'art comme la pensée\nvers le réalisme. L a vie, à l'expression de laquelle tant de maîtres s'étaient\ndéjà essayés, mais qui, dans leurs œuvres, restait subordonnée encore aux\nsignifications de l'idée; la vie surgit dans les figures de Champmol, avec\ntoutes ses g r a n d e u r s et toutes ses vulgarités, dans un éclat et un relief qu'on\nne lui connaissait p a s . E t chez Claus Sluter, chez cet artiste que l'on pour-\nrait r a p p r o c h e r de Michel-Ange, non seulement comme on l'a fait, pour la\nviolence s u b l i me de ses créations, mais aussi à cause de certains traits de\nc a r a c t è r e ; chez Sluter, l'observation de la vie, la fidélité au vrai devient, si\nl'on peut dire, comme le noyau solide d'un art qui associe toute la vigueur\ndu réel à tous les prestiges d'une inspiration épique.\n    De quelle tradition sont issus ces extraordinaires tailleurs de pierre?\n Quelles influences leurs ouvrages ont-ils exercées en F r a n c e et dans les Pays-\n Bas ? Ces questions auxquelles nombre d'historiens d'art, tels que Conrajod,\n MM Kleinclausz et Alphonse Germain, ont proposé des solutions plus ou\n moins controversées, M. André H u m b e r t les propose, à son tour, à sa saga-\n cité de m ê m e que toutes les autres que suscite le sujet qu'il a choisi et,\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "                                  DURENDAL\n240\navant tont, celles qui ont trait à la détermination de la part qui appartient à\nSluter, à van de Werve et à leurs collaborateurs, d a n s ce qui subsiste du ma-\ngnifique ensemble sculptural qu'ils avaient laissé à C h a m p m o l .\n\n                                                              ARNOLD    GOFFIN.\n\n\n\n\n   Accusé de réception :\n  A R T : Lyon,   par H . D'HENNEZEL. Coll. villes d'art célèbres (Paris, L a u -\nrens).\n\n   L I T T É R A T U R E : La grande pitié des églises de France, par MAURICE\nBARRÉS (Paris, Emile Paul). — L'Esprit Européen,            par LOUIS DUMONT-\nWlLDEN (Paris, Figuière). — Les amis célèbres dans la fable et dans l'his-\ntoire, par EDWARD M O N T I E R (Paris, Plon). — Max Elskamp, par JEAN DE\nBOSSCHÈRE (Paris, L'Occident). — Théodore Weustentraad,                poète belge,\npar FERNAND SÉVERIN (Bruxelles, L a r d e r ) . — L'argent, par CHARLES\nPÉGUY (Bruxelles, Cahier de la Quinzaine). — Correspondance                 du duc\nd'Aumale      et de Cuvelier-Fleury    (Paris, P l o n ) . — Parsifal,   poème de\nWAGNER, traduit par Judith Gautier (Paris, Collin).\n\n   M U S I Q U E : Beethoven   et Wagner,    par THÉODORE WYZEWA (Paris,\n Perrin).\n\n    R E L I G I O N : Quand l'esprit souffle, par ADOLPHE RETTÉE (Paris,\n Perrin). — Le dialogue de Sainte Catherine de Sienne. T r a d u i t de l'italien,\n par. J. HARTAUD, 2 volumes (Paris, Lethielleux). — Thérèse Belmont, par\n Mme FORTIER LACROIX (Paris, Librairie des Saints-Pères). — Pensées de\n Sainte Thérèse, tirées de ses œuvres, par L. MOISSON (idem). — Introduc-\n tion à la psychologie des convertis, par T H . MAINAGE (Paris, Gabalda).\n\n    R O M A N : Suite en Mineur, par L. J E A N C L A I R (Association des écrivains\n belges). — Le rouet des bruines, par GEORGES RODENBACH (Paris, F l a m m a -\n rion). — L'aile blessée, par JEAN DE LA BRÉTE(Paris, Plon).— La force          mys-\n térieuse, par J . - H . ROSNY (Paris, Plon). — Parmi les ruines, par JEAN\n MORGAN (idem). — Un amour absolu, par M A R I E D U P R A T (Paris, Grasset).\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": ""}, {"page_pdf": 289, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1914-04", "signet_source": "Vingt-et-unième année - N°4 - Avril 1914 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : poème « Pâques rayonnantes » (Pâques 1914 : 12 avril) ; Chronique du Mois : concerts de la Passion selon saint Matthieu (semaine sainte) et de la série des Concerts populaires qui s'achève, quatrième concert du Conservatoire (Les Béatitudes de Franck) ; notice sur Mistral (« En attendant que nous puissions publier sur… »), mort le 25 mars 1914. Numéro 4 déduit de la place dans le volume (pages 177-240).", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}