{"numero_id": "ulb-durendal-1914-livraison05", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison05-001", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 241, "page_fin": 251, "titre_corps": "L’Amitié de France", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Robert Vallery-Radot", "ancre_debut": "L'Amitié de France (1)                   LORSQUE j ' e n t r a i dans l", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 294, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2285, "texte": "L'Amitié de France (1)\n                  LORSQUE j ' e n t r a i dans les lettres, il y\n                                                              a neuf ans, je\n                       me trouvais seul catholique pratiquant parmi\n                       mes jeunes confrères. Il régnait dans la littéra-\n                      ture un panthéisme sensuel qui nous gagnait\n                       nous-même. Nietzche, d'Annunzio, la Comtesse\n                       de Noailles, H e n r i de Régnier formaient pres-\n                       que exclusivement notre aliment lyrique. F r a n -\n                       cis J a m m e s n'était pas encore converti, et Paul\nClaudel était révéré comme un génie mystérieux, mais on\ngoûtait plus en lui l'éclat des images que la profondeur de la\nd o c t r i n e ; en somme, on ne le comprenait guère, et d'ailleurs\nil n'avait publié ni les Cinq grandes Odes, ni l'Annonce faite\nà Marie. L a jeune ûlle Violaine éclatait seule dans son œuvre\ncomme une ardente fleur aux sombres parfums, mais on la\nprenait pour une étrange vision inaccessible ; et le témoignage\nde l'évêque Cœuvre dans la Ville semblait d'une hardiesse para-\ndoxale. Q u a n t à P é g u y , il était tout vibrant encore de la\ngrande campagne dreyfusienne. Sans doute la lecture de\nH u y s m a n s , de Verlaine, de Hello, de Léon Bloy nous avait\nrévélé que le catholicisme était un monde de splendeurs incon-\nnues, mais nous n'y voyions qu'une matière d'art, des émotions\nliturgiques à la chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur\net des exaltations purement sensibles au contact des ouvrages\nmystiques. Il y avait encore en nous cet épuisant divorce entre\nle rêve et la vie, la pensée et l'action, la foi et l'art dont nous\navons tous souffert et dont la guérison est notre joie quoti-\ndienne, notre certitude de la victoire. Mais il y a dix ans, isolés\nles uns des autres, dans nos provinces ou à Paris, nous accom-\nmodions tant bien que mal notre religion et nos cultes litté-\nraires, ceux-ci allassent-ils à F r a n c e et à Gide. Ici, Messieurs,\nil est bon de dénoncer la cause initiale de ce désordre intellec-\ntuel dont la jeunesse française a tant souffert, car elle tient à\n\n (1) Conférence donnée à Bruxelles au Cercle Saint-Michel, le 26 janvier 1914.\n"}, {"page_pdf": 295, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2512, "texte": "242                              DURENDAL\n\n\nl'enseignement ou plutôt au non-enseignement de l'Université\n(et vous savez peut-être qu'en F r a n c e , même dans nos collèges\nreligieux, nous sommes obligés de suivre les programmes de\nl'Université)...\n    ... J e me vois à quatorze ans lorsqu'à peine sorti des classes\nde g r a m m a i r e et des romans d'aventure, le monde inconnu de\nla poésie m e fut révélé. Dans notre collège, la seconde s'appe-\nlait encore les H U M A N I T É S et notre professeur, un prêtre déli-\ncieux et chimérique, nous initiait à C h a t e a u b r i a n d , à L a m a r -\ntine, à Victor H u g o , à tous les philtres incantatoires du\nr o m a n t i s m e . Qu'il fallait peu de choses à notre rêverie! Les\nvers les plus médiocres submergeaient de tendre ivresse notre\ncœur qui s'éveillait. Soleil, lune, étoile, rivage, b a r q u e , aile...\nces mots seuls déchaînaient en nous de splendides départs vers\nles villes fabuleuses et les j a r d i n s merveilleux, les îles lointaines\noù les parfums rassasient!\n    L e moindre livre était comme un coffret magique qu'il suffi-\nsait d'ouvrir pour en délivrer les plus indicibles sortilèges...\nAlors nous découvrions que les acacias de la cour de récréation\nn'étaient plus seulement un ombrage à notre bonne fatigue,\nq u a n d la cloche annonçait la fin des jeux, mais nous décou-\nvrions soudain qu'ils étaient des géants pacifiques ruisselants\nde parfums, les beaux gardiens de l'été qui laissaient négli-\ngemment tomber de leurs chevelures des neiges e m b a u m é e s . . .\nAh! que souvent p e n d a n t le mois de Marie, alors que par les\nfenêtres ouvertes on entendait les oiseaux, je m'arrêtais de tra-\nduire T i t e - L i v e ou Virgile, pour regarder le printemps s'en-\ndormir sur son lit de fleurs... E t ma version n'en était pas plus\nmauvaise. Cependant, bien souvent le surveillant passait der-\nrière moi et, me touchant doucement l'épaule, il me m u r m u r a i t\nen s o u r i a n t : « Allons, ne rêvez pas tant, mon e n f a n t . » . . .\nRêver!... Ainsi le printemps, l'amour, la gloire, tout le cœur et\ntoute la beauté, c'était du rêve? C o m m e n t n'aurais-je pas con-\ntinué de rêver? E t je m'étonnais qu'on me mît en garde contre\nce penchant qui me semblait si noble et si pur... E n vérité,\nl'enseignement qu'on nous donnait sur cette matière me laissait\nperplexe... Etait-ce bien ou mal de rêver?\n   En classe, nous apprenions que les poètes étaient des\nrêveurs, que le rêve était le royaume, l'asile inviolable où se\n"}, {"page_pdf": 296, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2312, "texte": "                       L'AMITIÉ DE FRANCE                          243\n\n\nréfugiaient les esprits m a g n a n i m e s ; mais au sermon, dans les\nentretiens de direction, on nous mettait en garde contre le\nrêve, jardin de fleurs troublantes dont les parfums alanguis-\nsaient, empêchaient d'agir et sous lesquelles parfois le serpent\ns'insinuait. Sub floribus latet anguis... Ainsi d'une part le rêve nous\nétait représenté comme l'apanage, le patrimoine des génies, de\nl'autre, il nous était dénoncé comme une illusion, une fiction de\nl'esprit et du cœur qui nous livrait sans force aux puissances du\nmal. Où donc était le vrai? Pourquoi cette antinomie entre le\nrêve et la vie? L a vie était-elle donc si laide que cela?.. Et peu\nà peu nous nous formions une conception du monde étrange :\nd'un côté le rêve, l'idéal comme on disait aussi, c'est-à-dire\ntout ce qui est noble, généreux, infini; de l'autre la vie, tout ce\nqui est réel, exact, tangible, le quotidien, l'ordinaire... E t peu\nà peu la beauté, la grandeur, l'héroïsme s'identifiaient pour\nnous avec la folie ; la sagesse et l'ordre avec un égoïsme parci-\nmonieux. Ainsi dans notre cerveau d'enfant préférer le rêve à\nla vie c'était préférer l'enthousiasme à la raison, l'inspiration à\nla règle. Ainsi s'opposaient en nous les deux puissances essen-\ntielles de l'homme dont l'union seule fait la force et la fécondité\nintellectuelles...\n   D'où venait donc cet étrange préjugé? Quelle était donc sa\nforce pour qu\"il eut pénétré là-même où l'on gardait la véri-\ntable tradition de l'humanisme chrétien?\n   L e mal vient de loin! Et d'ailleurs si nous assistons en ce\nmoment à la désorganisation complète de l'enseignement offi-\nciel, si contre la conception traditionnelle de l'homme toutes\nles méthodes contemporaines s'insurgent, c'est que cette con-\nception a été faussée, c'est que peu à peu aux disciplines\nfécondes du catholicisme, seule doctrine capable de prendre et\nde nourrir toutes nos puissances, se sont opposées des formules\nfausses.\n\n\n  La grande coupable, c'est la Renaissance.\n  Ayant séparé de la religion, la philosophie, les lettres, les arts\net finalement toutes les préoccupations humaines, les esprits\npeu à peu perdirent l'idée d'unité et s'habituèrent à créer\nd'absconses antinomies entre l'idéal et le réel, l'art et la science,\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2383, "texte": "244                            DURENDAL\n\n\nle rêve et la vie. Bientôt naquit cette détestable erreur dont\ndevait périr notre art classique si a d m i r a b l e , que l'art était une\nfiction, c'est-à-dire un mensonge : ce n'était pas une représen-\ntation émouvante et sincère de la vie mais un enjolivement de\nla nature. Musique, peinture, poésie, s'appelleront des arts\nd'agrément : ce seront comme dit M. Lanson, les élégances de\nl'esprit, comme si la Divine Comédie, la Symphonie héroïque ou le\nJugement dernier étaient des arts d'agrément ! P o u r des esprits\nde cette sorte il y a un beau style qui s'acquiert par des\nrecettes, tout un arsenal de métaphores toutes faites : cela\ns'appelle la poésie, la rhétorique. Etonnez-vous si après un\nsiècle et demi, la foi religieuse peu à peu s'éclipsant, pour\nemployer la saisissante image de Victor H u g o :\n\n            Sur le Racine mort le Campistron pullule !\n\n   Etonnez-vous si de nos jours les h u m a n i t é s sont tombées si\nbas, si l'on a opposé la science à l'art, l'enthousiasme à la rai-\nson, la formation professionnelle à la culture générale, l'obser-\nvation à l'imagination, si enfin l'on a farci nos têtes de toutes\nces balivernes qui stérilisent la croissance d'un j e u n e esprit\navide de savoir et d'aimer! De cet état des choses, nous avons\ntous souffert, car le prestige du monopole universitaire faisait\npénétrer même d a n s nos collèges chrétiens avec les programmes\nimposés, ces lamentables errements.\n   Je vous ferai ma confession : de mon temps — il y a quelque\nquinze ans — l'instruction religieuse, par suite des préjugés\nque je viens de vous signaler, n'était pas très goûtée par les\ntêtes de classe. On croyait que c'était bien de l'étudier, mais\ncela rentrait dans les exercices de piété, cela n'enrichissait pas\nl'esprit; on laissait cela aux bons enfants; être premier en caté-\nchisme ne nous paraissait nullement glorieux. L'histoire, la\nlittérature, la m a t h é m a t i q u e , la philosophie, cela c'était des\nétudes, de la science, des exercices subtils de l'esprit. Mais le\ncatéchisme, on en savait suffisamment pour réciter sa prière,\nrecevoir les sacrements et faire une bonne mort. Ainsi tout ce\nqui regardait le surnaturel était quelque chose à la fois d'ab-\nstrait et de mécanique qui n'intéressait nullement notre vie\nintellectuelle. U n e fois sortis de la chapelle ou le Veni Sancte\n"}, {"page_pdf": 298, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2507, "texte": "                      L'AMITIÉ DE FRANCE                        245\n\n\n invoqué au début des classes nous ne voyions pas bien com-\n ment intellectuellement, spirituellement et réellement, Dieu\n pouvait entrer dans la résolution de nos problèmes; si nous\n l'invoquions c'était dans une idée toute sentimentale comme\n les dévotes invoquent saint Antoine pour retrouver un objet.\n Cette conception séparatiste entre les choses de la foi et les\n choses de l'intelligence a produit les effet ruineux que nous\n signalions, le désordre entre la pensée et l'action, entre le rêve\n et la vie que nous venons d'analyser.\n    Cependant nous étions chrétiens. Et pour ma part, un besoin\n secret d'unité me poussait à sortir de cette impasse. Comme\n d'instinct, les mystiques m'attiraient, et je me jetai sur eux\n sans choix, dévorant pêle-mêle panthéistes et orthodoxes. C'est\n sans doute à Catherine de Sienne que je dus le salut. La lec-\n ture de ses Dialogues fut une révélation pour moi. « Plus on\n connaît, plus on aime, a-t-elle écrit, plus on aime, plus on con-\n naît. » Elle refit en moi l'unité de l'homme, intelligence et\n cœur, dans la vérité divine, par sa profonde théologie du Christ\n médiateur. Tout s'éclaira d'une lumière qui ne devait plus me\n quitter. Et désormais tout mon esprit devait tendre à exprimer\n par le lyrisme la vision intégrale du catholicisme.\n    Deux ans se passèrent dans des recherches fiévreuses, mais\nj'avais pris le bon chemin et j ' y marchais à grands pas. J'étu-\ndiais non seulement les mystiques, mais les œuvres de pure\ndoctrine, saint Thomas, Bossuet. J'avais compris enfin que\n l'instruction religieuse, que j'avais si fort négligée au collège,\nétait la substance même de toute pensée éternelle comme de\ntoute poésie vraiment grande et féconde. La liturgie et la mys-\ntique cessaient d'être de pures délectations esthétiques, elles\ndevenaient les vivantes expressions du drame du salut, le seul,\nau fond, qui mérite notre intérêt. Je n'étais plus l'amateur qui\nregarde un beau spectacle, j'étais acteur même; pour moi, le\nVerbe fait chair, l'Eucharistie n'étaient plus des abstractions,\nc'était le cœur même de la vie, le nœud de l'amour, la source\nde toute vérité, en dehors de laquelle je ne pouvais pas vivre.\n    Ce travail qui s'opérait en moi, il s'opérait en des milliers de\njeunes gens, à cette époque. Les causes de cette conversion\nsont complexes. Agathon, dans Les jeunes gens d'aujourd'hui, en\na signalé une essentielle : le besoin de réalités religieuses, le\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2301, "texte": "246                          DURENDAL\n\n\n\ndégoût d'un idéal abstrait. J'y vois cela aussi certainement,\nmais surtout les fruits enfin mûris des prières et des sacrifices\nde nos mères, à qui nous devons toute notre foi, les souffrances\nde nos religieux en exil, mille causes surnaturelles qui sont le\nsecret de Dieu et la gloire de la communion des saints...\n   Mais ce n'est guère qu'il y a quatre ans que notre groupe\ncommença de se former. François Mauriac, que je ne connais-\nsais pas encore, venait de publier Les mains jointes. Un article\nqu'il fit paraître dans le Temps présent sur l'Eau du puits nous\nmit en rapports. Dès le premier entretien, nous nous recon-\nnaissions fraternels et il nous semblait que nous nous fussions\ntoujours connus. Peu de jours après, André Lafon nous arri-\nvait de Bordeaux, recommandé par notre grand ami Francis\nJammes. Nous étions donc trois poètes catholiques, étonnés et\ndoucement émus de nous être rencontrés au seuil de notre vie\npoétique. Tous les trois nous rêvions de belles œuvres pro-\nfondes et riches, où les beautés et les consolations de notre foi\nfussent chantées dans un langage qui pût toucher notre temps\ndans son intime substance. Et nous savions qu'il en viendrait\nd'autres... Déjà, chez un ami très cher, plus jeune que nous de\ntrois ans (et trois ans, quand on en a vingt-quatre, c'est beau-\ncoup), j'avais découvert un lyrisme grave aux résonances infi-\nnies, une pensée subtile, passionnée, frémissante, qui s'essayait\nen rythmes encore obscurs, mais pleins de promesses; c'était\nEusèbe de Brémond d'Ars, dont nos Cahiers vous ont révélé\nl'étude pénétrante sur le mysticisme équivoque de la Cité des\nlampes et de nobles cadences :\n\n      Nous n'irons plus, mon cœur, au bois d'Ile de France.\n      Tout voyage nous perd et tout amour nous ment.\n      Rien ne porte plus haut qu'une heure de silence,\n      Rien n'est vrai hors de Dieu que notre isolement...\n\net qui déjà, dans la Plume politique et littéraire, avait su grouper\ndes éléments de reconstruction intellectuelle intéressants. Mais\ncette revue était nettement monarchiste et faisait beaucoup de\npolitique. Et bien que la plupart d'entre nous fussent plutôt\nportés vers l'ordre monarchique, nous sentions avec évidence\nqu'un mouvement de résistance religieuse devait s'abstenir de\n"}, {"page_pdf": 300, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2383, "texte": "                      L'AMITIÉ DE FRANCE                      247\n\n\npolitique directe s'il voulait ne pas se voir entraîner vers la\npolémique et les questions personnelles. Et nous cherchions les\nmoyens de fonder une revue bien homogène.\n   Voici quinze ans, pensions-nous, qu'il existe en Belgique\nune excellente revue catholique de littérature et d'art, Duren-\ndal, et en France cela n'existe pas encore, et pourtant il existe\nune sensibilité, une pensée catholiques qui se réveillent en notre\npays, encore inexprimées. Certes, nous avons eu de grands pré-\ncurseurs et nous n'avons pas de peine à nous rattacher aux plus\ngrands noms de notre littérature; comme doctrinaires, nous\navons de Maistre, un Veuillot, un Barbey d'Aurevilly, un\nGratry, un Hello, un Léon Bloy; comme poètes et artistes,\nnous avons Huysmans, Verlaine, Jammes, Claudel, Le Car-\ndonnel, Mercier, Péguy, Baumarien, Maurice Denis, Des-\nvallières. Qu'il serait beau de grouper en une forte synthèse\ntoutes les intentions éparses, de créer enfin une revue de haute\ntenue littéraire, avertie de toutes les manifestations de l'esprit\ncontemporain et les regardant dans un esprit substantiellement\ncatholique! Poèmes, romans, contes, nouvelles, ces simples\nmanifestations de l'intelligence, par quoi trop souvent l'erreur\na séduit les mortels, les tourner toutes au témoignage des réa-\nlités divines et humaines ! Ne pas tant chercher à prouver qu'à\nexprimer; ne pas faire une école, loin de là, mais tout naturelle-\nment, le plus simplement possible, chanter la vie de la grâce\nque nous tentions de faire fructifier en nous...\n   Mais nous ne voulions pas nous lancer à l'étourdi, et nous\nattendions.\n   C'est alors qu'en automne 1910, M. Georges Dumesnil me\ndemanda d'être secrétaire de l'Amitié de France.\n   Il y avait déjà trois ans que cette revue trimestrielle, il con-\nvient de le dire, alors que les symptômes de renaissance étaient\nencore confus et vagues, avait su réunir de probes écrivains\nde foi ou de sympathie catholiques.\n   L'éminent professeur de philosophie de la Faculté de Greno-\nble m'exposa ses idées, je lui dis nos desseins. Ils se trouvaient\nles mêmes et je nous vois encore dans la petite ville de ma\nprovince natale où il était venu me voir, écoutant avec un sourire\nheureux ces idées d'un jeune qui semblaient la réalisation\nmême de toutes ses doctrines. Un an plus tard, nous fondions\n"}, {"page_pdf": 301, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2318, "texte": "248                                   DURENDAL\n\n\n\n sous sa direction les Cahiers de l'amitié de France. Guidés, con-\n seillés avec une sollicitude toute paternelle par le meilleur\n des maîtres, ils se sont développés et ont mesuré leurs\n forces. Ils n'ont fait que reprendre, en l'appliquant rigoureuse-\n ment la conception catholique de l'Art qui s'est formée à l'Ami-\n tié de France, conception si large et si juste du centre de\n gravité de l'ordre esthétique autour duquel ont oscillé sans\ncesse, du naturalisme à l'idéalisme, les mouvements alternatifs\n des théories.\n    Tout ce qui est humain est nôtre. Pas une école, remarquez-\n le, qui ne soit catholique par ce qu'elle apporte de fécond et qui\n ne se ruine par ce qu'elle nous oppose (1).\n    Je voudrais qu'on retînt bien ceci : Que nous ne sommes ni\nune école, ni une association, mais une AMITIÉ, c'est-à-dire un\ngroupe de poètes et d'écrivains qui s'aiment en Dieu, s'aident\nmutuellement dans la recherche de la vérité et s'efforcent\nd'établir entre eux cette atmosphère sainte de prière, se sou-\n venant de la parole du Christ : « Quand vous serez réunis en\nmon nom, je serai au milieu de vous ». Nous ne voulons point\nfaire de la littérature catholique, cela ne se fait pas, cela ne se\njoue pas. Notre littérature est catholique parce qu'elle est\nl'expression intime et profonde de nos âmes et que nos âmes\nveulent vivre dans la réalité de la foi.\n    Je dis la réalité et non l'idéal. Car nous tenons à nous dire\ndes réalistes.\n    Ce mot vous étonne peut-être. Jusqu'aujourd'hui, on l'avait\nabaissé à ne signifier qu'une grossière conception de l'univers\net — contradiction! — il désignait ceux qui ne croyaient\nqu'aux apparences et niaient la réalité invisible! Nous l'avons\nrelevé et avec justice. Maintenant réaliste signifie celui qui ne\ncroit ni aux chimères, ni aux apparences, mais qui croit à\nl'Etre, qui croit à Dieu. Nous ne croyons plus que l'idéal soit\nl'antithèse du pratique, que la pensée soit l'opposé de l'action,\net que tout ce qui est beau et grand soit du rêve et non de la\nvie. Toutes ces distinctions nous semblent puériles. Ce sont\ndes mots. La vie s'étend à tout le visible et l'invisible. Et nous\nvoulons vivre dans la plénitude de notre Dieu retrouvé. Que\n\n (1) Voir nos Déclarations dans le n° de janvier 1914 des Cahiers.\n"}, {"page_pdf": 302, "page_imprimee": 249, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2587, "texte": "                         L'AMITIÉ DE FRANCE                          249\n\n\npour des h o m m e s qui ne connaissent pas Dieu, le monde soit\ninexplicable; que le pessimisme soit l'attitude logique, et que\ntout ce qui paraît grand et généreux soit considéré comme une\nchimère, rien de plus normal. Mais pour nous, chrétiens, le\nm o n d e est explicable... Qu'avons-nous besoin d'un royaume\nimaginaire, nous dont la conversation est dans le ciel? Qu'a-\nvons-nous besoin de fictions, nous qui avons les révélations de\nl'Eglise, les visions des prophètes et des saints? A h ! si à\nquatorze ans l'on m'eût dit cela! Si l'on m'eût dit : « T o u t ce qui\ns'éveille en toi de si prodigieusement doux, tout ce qui t'étonne,\nt'attendrit et t'accable, ce n'est pas imaginaire, c'est la vie,\nc'est un besoin d'amour. Saches-y bien reconnaître Dieu qui\nt'appelle et ne va pas te détourner de L u i pour suivre de\nvagues chemins où tu ne trouveras que déceptions. Donne-toi\ntout entier à cet E t r e qui est la vie; poursuis-le dans toutes ses\nmanifestations visibles, dans l'art, la science, car tout est prière\nsi tu le veux. E t tu peux adorer ton Dieu dans le beau latin\nque tu t r a d u i s , dans le problème que tu cherches à résoudre,\ncar ce sont ses lois que tu contemples dans ton travail. Laisse\ndonc aux autres cette vaine distinction entre le rêve et la vie;\npour toi, ne t'occupe que de voir Dieu en toutes tes pensées et\ntous tes actes ». A h ! si l'on m'eût dit cela!...\n   Croyez bien, Messieurs, que les poètes, les vrais, ne sont pas\nles songeurs oisifs qu'on a t r o p souvent figurés. L a poésie digne\nde ce nom n'est pas un art d ' a g r é m e n t ; un D a n t e , un Michel-\nAnge savaient servir leur pays, et leur rêve n'était pas chimé-\nrique, c'était continument la contemplation des beautés d e D i e u .\nPénétrons-nous bien de cette idée, que l'action véritable, effi-\ncace, doit partir d'une pensée très belle mûrie dans le silence.\n   N e croyez point perdre votre temps pour le dur assaut de la\nvie en vous exaltant aux grandes images de la gloire ; la gloire,\nil faut l'aimer, elle est le rayonnement de Dieu. Ne soyez ni\nsceptiques, ni blasés : tout est vrai et tout est neuf d'une éter-\nnelle jeunesse dans la vie épousée avec joie; que le littérateur\nne méprise pas l'homme de science et que le savant ne regarde\npas les belles-lettres comme un passe-temps indigne de lui.\nRien n'est vain, et les belles-lettres moins qu'autre chose; c'est\nleur faire injure que de les croire d'un abord facile; elles ne\nlivrent leurs secrètes richesses qu'aux conquérants opiniâtres,\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2463, "texte": "250                         DURENDAL\n\n\n\naux chercheurs obstinés. Car, en définitive, toute étude tend à\nsaisir une loi, fixer une harmonie, ramener enfin tout ce qui\nfuit au cœur immuable de Dieu. Il serait bon d'inscrire au\nfronton des classes le conseil de Saint-Paul : « Que la paix de\nDieu qui surpasse toute intelligence, garde vos cœurs et vos\nesprits dans le Christ-Jésus... Au reste, mes frères, que tout ce\nqui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout\nce qui est pur, tout ce qui est de bonne renommée, que ce soit\nlà l'objet de vos pensées ». Voilà le véritable humanisme!\n   La littérature et l'art auront eu une importance incalculable\ndans le retour des intelligences au catholicisme. Oui, c'est en\nlisant Verlaine, Huysmans, Barbey d'Aurevilly que nous nous\nsommes demandés si au fond la religion n'était pas autre chose\nque des pratiques méritoires, une discipline efficace, si ce\nn'était pas quelque chose de très intelligent et de très beau.\n   Obscurément nous sentions que notre inquiétude venait sans\ndoute de ce que nous ne la connaissions pas. Et nous nous\nsommes remis à la réapprendre, cette instruction religieuse tant\ndédaignée au collège; elle a ouvert à notre intelligence des\nmondes que nous ne soupçonnions pas. Elle est notre aliment\nquotidien et nous y trouvons plus de poésie et de philosophie\nque dans tous les poètes et les philosophes de l'univers. Un\njeune converti me disait un jour : « Pour moi, je ne lis plus\nque le catéchisme du Concile de Trente. » Et il avait\nraison, car ce n'est pas seulement la morale qui est\nféconde, mais le dogme, mais toutes les vérités adorables\ndu christianisme apprises humblement et comme par de petits\nenfants. Voilà tout le secret de notre joie et de notre certitude.\nPour nous, il ne peut plus y avoir d'abstraction, de division, de\nschisme. Nous possédons l'unité dans le Christ. C'est par le\nChrist que nous possédons toute chose. Il faut entendre ce mot\nà la lettre. Dieu pour nous n'est pas une perfection sans vie,\nun vague idéal de vérité et de justice. Il est la vie, pensée et\naction adorablement unies dans le mystère de la Sainte-Tri-\nnité. Nous n'avons pas deux vies, une pour Dieu, une pour nos\naffaires. Prier, c'est agir. Agir, c'est prier. Agir, c'est faire la\nvolonté de Dieu. Connaître Dieu, c'est là toute la science et le\nbonheur. Pénétrez-vous bien de cette idée que Dieu n'est pas\nune abstraction, qu'il est présent en vous, parmi vous. Quand\n"}, {"page_pdf": 304, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2099, "texte": "                         L'AMITIÉ DE FRANCE                           251\n\n\nvous pensez, q u a n d vous aimez, vous reflétez un rayon de son\néternelle lumière. Oui, Dieu est l ' E t r e , l'Etre par qui nous\nvivons. C'est cette idée constante qui doit féconder toutes nos\nétudes. N'oublions j a m a i s qu'il est vraiment, ainsi qu'il l'a dit,\nla vérité et la vie, que « sans L u i nous ne pouvons rien faire ».\nO h ! d u r a n t votre jeunesse, soyez attentifs à l'instruction reli-\ngieuse. « Si vous saviez le don de Dieu », disait le Christ à la\nS a m a r i t a i n e . C'est ce qu'il nous fait entendre au collège. C'est\nla voix q u e nous devons écouter; ne l'écartons pas, cette vision\nde beauté et de vérité. Car en dehors de cette eau vive, croyez-\nnous, nous n'avons découvert que citernes crevassées. Etudiez-\nle, vous qui êtes attirés vers les belles-lettres, il est le plus\ngrand poète, celui qui a fait le ciel et la t e r r e ; étudiez-le, vous\nque les sciences occupent, il est l'ordre du m o n d e ; étudiez-le,\nphilosophes, il est le verbe, la sagesse même, celui qui a conçu\net qui soutient l'univers. Ne l'exilez jamais de vos études, mais\ncherchez-le toujours au travers d'elles. C'est là seulement que\nvous verrez clair et que vous dominerez toutes les contradictions.\n   Q u a n d un poète, un philosophe apporte sa question ou sa\nréponse, demandez-vous toujours ce que répond l'Eglise à ce\nsujet. E t vous verrez quelle précision, quelle sûreté et quelle\nprofondeur de doctrine vous atteindrez ainsi. Nous avons perdu\ndes années à ne pas faire cela. E t nous ne faisons rien d'autre\nque de réparer cela. Savez-vous qu'il existe à Paris un cercle\nd'études où vingt-cinq élèves de l'École normale se réunissent\npour a p p r e n d r e l'instruction religieuse ? Et ce n'est qu'un cas\nentre cent autres. Dans le vaste désert de ruines que la science\nirréligieuse a semé depuis cent cinquante ans, l'Eglise et ses\ndogmes apparaissent comme le refuge prestigieux de toute\npensée un peu haute et de tout cœur bien né.\n\n                                          ROBERT VALLERY-RADOT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison05-002", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 252, "page_fin": 257, "titre_corps": "La Mort de Pilou", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Lhande", "ancre_debut": "La Mort de Pilou                                              Cet âge est sans pitié...                   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Même avec toute la\n                souplesse que donnent les années à colorer nos\n                moindres fautes, je ne découvre rien, mais là,\n                vraiment rien qui puisse justifier cette étrange\n                aversion et le crime lâche qu'elle m'inspira.\n                  Vous avez surpris, parfois, errant dans vos\njardins, de ces chats hirsutes et fripons, aux cuisses maigres,\nà la moustache famélique, des chats sans origine et sans len-\ndemain, grands voleurs d'oiseaux, grands chasseurs de lézards\nsur les murs lépreux? Eh bien! je comprends qu'on n'aime pas\nde pareils félins — quoique les épines de la vie, croyez-moi,\nrendent plus tard, très indulgent aux disgrâces d'autrui. Mais\nPilou! Un chat comme Pilou! Un chat, le plus beau et le plus\ndoux des chats! Une noblesse nonchalante comme chez les\ngrandes dames! Un soyeux, un velouté dans le pelage gris!\nUne belle tête, ronde et pommelée comme la houppe légère\noù sont piquées les graines du pissenlit! Et dans cette houppe\nsatinée, deux yeux d'or, larges et calmes comme deux petites\nlunes, avec une raie noire au milieu!\n   Pilou était d'humeur égale comme les gens qui ont long-\ntemps travaillé à acquérir l'empire sur leurs passions. Sa\ndémarche était noble et régulière. Quand il s'asseyait sur le\nmur mitoyen de notre petit domaine, il pliait les pattes avec\nlenteur. Si nous l'attaquions dans cette place élevée, il ne se\nsauvait point, comme ses congénères, avec des airs de jaguar\ntraqué, mais dignement, mais souplement, sans un regard de\nhaine. En vérité, comment pouvais-je en vouloir à un pareil\nanimal? Comment ai-je pu?... Ah! tenez, laissez-moi vous\nconter cette histoire qui est une des grandes félonies de ma vie.\n"}, {"page_pdf": 306, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2406, "texte": "                       LA MORT DE PILOU                        253\n\n    Mon jardin n'était pas grand, et, tout au fond, il y avait une\ncabane : une masure où l'on remisait les outils de jardinage, et,\nen hiver, quelques caisses de grenadiers frileux. De l'autre côté\nde la maisonnette, c'était le jardinet de notre voisine, le\nroyaume de Pilou — j'entends le royaume légitime, car Pilou,\nje crois vous l'avoir fait comprendre, s'installait avec noblesse\ndans tous les parterres d'alentour. Peut-être, au fin fond et\nmalgré ses allures d'aristocrate, professait-il les théories de\n Karl Marx sur la propriété privée. Ah! si j'en étais sûr, la\npensée d'avoir purgé la terre d'un tel monstre adoucirait mes\n remords !\n    Bref, un beau matin, j'errais dans notre jardinet, tout seul,\ncomme les chats et les poètes, Il se mit à pleuvoir. Courir vers\n la maison eût été simple. Trop ! Je ne le fis point. A treize ans,\non aime les situations compliquées. Je me réfugiai dans la\ncabane. Déjà je rêvais d'y demeurer longtemps, bloqué par les\nintempéries, vivant des oignons de tulipes et des tubercules\nde dahlias suspendus en grappes aux poutrelles, quand, tout\nà coup, j'entendis derrière moi un bruit moelleux. Je me\nretourne. Que vois-je? Là, entre deux paillassons de serre\nroulés contre le mur, deux admirables yeux, jaunes comme du\nXérès dans une coupe de cristal ! Deux oreilles dressées, émer-\ngeant à peine d'une grosse boule soyeuse! Et des moustaches!\nAh! les belles moustaches calmes! Des moustaches qui respi-\nraient la sérénité!\n    C'était Pilou ! Pilou seul avec moi dans la cabane aux\noutils! Vous, je sais, vous avez bon cœur. Vous auriez dit gen-\ntiment : « Pilou! Pilou! Pilou! » Et Pilou serait venu faire\ngros dos sous la caresse de votre douce main. Mais moi!... Ah !\nmoi!... Vite, je fermai l'unique porte de la gloriette; je poussai\nl'un des paillassons contre l'étroite fenêtre qui éclairait l'inté-\nrieur, puis je m'armai de ce que je pus trouver là de plus\nféroce. Un balai? un gourdin? Non : mais une bêche ! une\nlourde bêche au tranchant effilé, au manche brutal !\n    Du premier coup d'oeil Pilou eut tout compris. Vous croyez\nqu'il me sauta dessus? qu'il chercha à me crever les yeux ou,\ntout au moins, à m'effrayer pour me faire ouvrir la porte? Ah!\nvous ne le connaissez pas! Il était bien incapable de s'abaisser\njusqu'à assaillir un enfant! Il se cacha seulement derrière des\n"}, {"page_pdf": 307, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2519, "texte": "254                         DURENDAL\n\n\n fagots où j'eus vite fait de le découvrir. Je lançai la bêche vers\n lui. Il esquiva le coup et bondit sur les poutrelles. Là, il était\n superbe! Calme, il dressait vers le toit de tuiles son admirable\ntête de penseur, comme pour chercher des inspirations au-dessus\n de la terre. Je tentai de le frapper tout en évitant de le faire\ntomber sur moi. Deux fois je le manquai. Un troisième coup\nle jeta contre la muraille, puis sur le sol. Souple, il se releva,\nrassembla ses pattes... Alors, oui, je crois qu'il perdit légère-\n ment possession de lui-même. Il sauta vers le toit et d'un bond\nsi magistral qu'il fit voler une large tuile par où apparut, tout\n à coup, une brisure de ciel. Mais il ne put s'accrocher à la\n brêche et il retomba. Je voulus alors boucher cette ouverture,\net, faute de mieux, j'y enfonçai, au bout d'un long roseau, le\nchapeau de paille du jardinier. Voiler le firmament sous une\nguenille! Obstruer avec un chapeau de paille le chemin de la\nliberté! Oui, j'ai commis ce crime! j'ai été jusque-là!\n   Ce ne fut pas tout. La belle bête cherchait des coins d'ombre\noù elle pût se faire oublier quelques minutes, le temps de voir\ns'ouvrir enfin cette porte et finir ce cauchemar! Impitoyable-\nment, je la traquai. Je parvins à lui porter des coups atroces\nqui la serraient entre le tranchant de la bêche et les briques du\nmur. Alors elle se sauvait sur les poutrelles, mais sans affole-\nment, sans colère, sans un miaulement de douleur! Oh! ce\nsilence affreux après le choc mou du fer contre la soyeuse four-\nrure! il m'effrayait, il me navrait. Et cependant, comme si un\ndémon m'eût possédé, je continuais l'horrible chasse.\n   Un instant, Pilou alla se blottir derrière une caisse de grena-\ndiers, et, pour éteindre sans doute l'éclat de ses prunelles qui\nle trahissait dans les ténèbres, il cacha sa grosse tête entre ses\npattes de devant. Peut-être croyait-il n'être pas vu, puisqu'il\nne voyait plus, lui-même. Peut-être aussi ne voulait-il plus\navoir devant les yeux cette affreuse chose : un enfant qui veut\ntuer! et préférait-il mourir sans voir la cruelle petite main qui\nlui donnerait la mort. J'approche, et bassement, lâchement, je\ndonne un coup furieux dans cette lamentable boule vivante!...\n   Pilou n'a point miaulé mais il a dû être touché grièvement,\ncar à partir de cette minute il a une sorte de râle sourd qui me\nguide à travers le dédale des outils et des caisses où il se\ndérobe. Plusieurs fois je vois se dresser devant moi cette admi-\n"}, {"page_pdf": 308, "page_imprimee": 255, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2424, "texte": "                         LA MORT DE PILOU                              255\n\n\nrable tête expressive où deux yeux énormes et tranquilles me\nfixent sans colère. U n e dizaine de mauvais coups, encore,\natteignent le bel angora. Alors il s'arrête, se couche tout de son\nlong, mollement, et me regarde avec une sérénité qui m'im-\npressionne.\n      L a psychologie criminelle a souvent reconnu chez les sujets\nqu'elle é t u d i e , u n e sorte d'inconscience momentanée. Ce n'est\npas de la folie, ce n'est pas de l'emportement : c'est plutôt un\narrêt, dans le cœur, des sources normales de la justice et de la\nbonté. J e vous assure que je comprends très bien cela. Par la\nfine pointe de l'esprit, j ' e n t r e v o y a i s la vilenie de mon geste :\nj ' a v a i s le cœur serré de pitié et de dégoût, et, possédé, entraîné,\nlié, je comprimais cette inquiétude et poursuivais mon horrible\nassassinat. J'avais surtout hâte, j'avais comme une fureur de\nfinir...\n      Je pris là, contre le mur, la noble bête, je poussai contre son\ncou le t r a n c h a n t de mon a r m e pour l'étouffer. Mais je ne pou-\nvais, avec mes trop jeunes forces, serrer à ce point ce fourreau\n musculeux et capitonné. Je m'adossai au mur, je posai le pied\nsur la bêche comme fait le j a r d i n i e r pour retourner la terre.\n Pilou avait fermé les yeux et râlait. Délivré, enfin, du reproche\nmuet de ce grand regard d'or, je m'emportai. J e grimpai sur la\n bêche, je piétinai le cou de ma victime sans arriver à couper\nce râle bizarre, presque h u m a i n . J'étais exténué. Je dus m'arrê-\nter, et je contemplai, le cœur serré, le superbe animal. Alors\n Pilou s'étira paresseusement devant la mort. U n e de ses pattes\nde derrière, prise d'un t r e m b l e m e n t convulsif, vint gratter légè-\nrement la ligne noire et soyeuse qui lustrait son dos, puis elle\ns'abaissa avec mollesse et ne bougea plus.\n      Pilou— enfin! — était m o r t . . .\n\n   Ce jour-là, je demeurai pensif et troublé. A table, je me fis\npriver de dessert parce que je ne voulus pas goûter à ma por-\ntion de bouilli : une viande souple et résistante sous la four-\nchette comme le cou de Pilou sous la bêche. Je cherchai à\nm'étourdir, à fuir, surtout, la maison et le jardin et la gloriette.\nJ'allai pêcher des ablettes à la nasse du moulin.\n   C e p e n d a n t , le soir, quelque chose m'entraîna fatalement vers\nla cabane du j a r d i n e t : sans doute cette secrète attirance du\n"}, {"page_pdf": 309, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2166, "texte": "256                         DURENDAL\n\n\nthéâtre du crime, bien connue des policiers. Le soleil couchant\ndorait l'envers des feuilles sur les tilleuls apaisés par l'approche\nde la nuit. Le mur mitoyen, où tant de fois avait rôdé Pilou,\ndécoupait sur un couchant rose le fil de ses vieilles pierres, den-\ntelé de marguerites sauvages.\n   Alors, dans le silence du crépuscule, de l'autre côté de la\nclôture, une voix, une pauvre voix cassée de vieille, appela :\n     - Pilou! Pilou! Pilou!\n   Je sentis une vague de sang me noyer le coeur, puis monter à\nmon visage... Pilou! Pilou, l'unique trésor de cette pauvresse,\nson dernier ami demeuré au monde, qu'en avais-je fait? Plus\njamais la belle bête n'irait faire gros dos sous les mains amai-\ngries de sa vieille maîtresse, ronronner au coin de son feu\ndésert !\n    La voix, de plus en plus fatiguée et douloureuse, appela\nencore :\n    — Pilou! Pilou! Pilou!\n   Je restais là comme hébété. Mes tempes palpitaient en suant\nà grosses gouttes. Je regardais toujours le mur.\n   Tout à coup j'entendis grincer derrière moi les cailloux de\nl'allée. Je me retournai en sursaut. Juste ciel! c'était maman!\nElle avait son grand air des jours sévères, son regard... Mais\nplus que son air et son regard, quelque chose attira mon atten-\ntion et fascina mes yeux. Que tenait-elle donc à la main? Un\nchapeau, un chapeau de paille, mais ce n'était pas le sien. Un\nchapeau sans rubans, large, de forme rustique, un chapeau de\ntravailleur, de paysan, de jardinier... Ah! mon Dieu! le cha-\npeau du jardinier! celui-là même que j'avais logé, au bout d'un\nlong bâton, dans la brèche de la toiture!\n    Ma mère aimait à nous faire découvrir par nous-mêmes les\nleçons que nous avions méritées. Elle les faisait durer beau-\ncoup, beaucoup! le temps de nous laisser tirer tout le fruit de\nces petites mésaventures.\n    Elle m'appela. Je devais être cramoisi! Grave, elle me mit sur\n la tête le vieux chapeau. Je l'enlevai, une supplication dans les\n yeux. Elle le replaça doucement et dit :\n    — Tiens! c'est curieux, il ne te va plus?\n    Et, d'un ton naturel, comme se parlant à elle-même, elle\n ajouta :\n    — C'est bien pourtant celui-là?\n"}, {"page_pdf": 310, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1811, "texte": "                          LA MORT DE PILOU                             257\n\n\n     Mes sanglots, prêts à éclater, gonflaient ma poitrine. Maman\ncontinuait, impitoyable :\n     — N'est-ce pas ce chapeau que tu as oublié, ce matin, à la\ncabane?\n     A ce moment, pour la troisième fois, j ' e n t e n d i s la voix de la\nvieille, tout contre le mur, qui suppliait :\n     — P i l o u ! Pilou! P i l o u !\n     O h ! c'en était t r o p ! Je me cachai la figure dans les bras et\nj'allai pleurer contre le tronc d'un gros tilleul parce que je\nn'osais pas me tourner vers ma mère. Je suffoquais de douleur,\nde honte, de dégoût de moi-même. L e vieux chapeau gisait\nsur le sol, témoin stupide des revanches de Pilou m o r t .\n     Q u a n d j'eus pleuré longtemps, ma mère, qui m'avait laissé\nseul à mes larmes, vint me retrouver; son visage était encore\nsévère, mais de cette sévérité qui m'a toujours le plus impres-\nsionné : la sévérité douce et triste. Elle n'était plus seule. Der-\nrière elle, il y avait une pauvre femme en noir... La maitresse\nde Pilou !\n     Ma mère me dit d'une voix brève :\n     — Méchant petit ! d e m a n d e pardon de ce que tu as fait !\n     P a r d o n ? Oh! oui! mille fois! J e souffrais trop depuis l'af-\nfreuse m i n u t e où j'avais vu agoniser le bel angora! Je me jetai\nà deux genoux et, usant du nom dont nous appelions, mes\nfrères et moi, la bonne vieille notre, voisine, je m'écriai :\n     — J e vous d e m a n d e pardon, Madame P i l o u ! P a r d o n !\npardon ! je ne le ferai plus !\n     L'excellente vieille fut assez généreuse pour m'embrasser et,\nt r e m b l a n t e , elle me dit ces simples mots qui me sont restés à\njamais cloués dans le cœur :\n     — Au moins, dites, il n'a pas trop souffert?...\n\n                                                   PIERRE     LHANDE.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison05-003", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 258, "page_fin": 262, "titre_corps": "Trittico", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Fierens", "ancre_debut": "Trittico.                            San Lazzaro.                 DANS la peti", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 311, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1926, "texte": "Trittico.\n                           San Lazzaro.\n\n\n              DANS la petite île, entre les cyprès, se découvre     le\n                couvent rose. Il y faut entrer, ne serait-ce que\n                 pour le bon accueil qu'y reçoit le passant et pour\n                 l'atmosphère exquise de résignation et d'espoir\n                 dont s'enveloppe l'asile de la communauté mé-\n                 khitariste.\n                    La cour, que délimite un frais chiostro, se laisse\n                envahir par une verdure exubérante dominée\npar la silhouette d'un pin dont la noirceur fait éclater l'azur\net par la tache empourprée de l'arbre de Judas aux feuilles\nsanglantes. Des fleurs cultivées en pots embaument l'ombre\ndu cloître, où défilent de jeunes novices, enfants de douze à\nquinze ans, en soutane noire déjà. Ainsi nous apparaît, dès le\nseuil franchi, ce monastère arménien.\n   N'y cherchons point trop de couleur locale. Si nous n'étions\nguidés par un père à barbe crépue, né à Constantinople, et qui\nnous entretient de la résistance de ses frères, nous ne songe-\nrions point aux luttes, aux massacres, à la belle opiniâtreté du\npeuple montagnard. Comment rêver de Kurdes sanguinaires\ndevant la paix de cet îlot vénitien ?\n   Ce qui davantage assiège notre pensée, tandis que le moine\n nous conduit à travers les salles pleines de bibelots, de livres,\n de peintures sans intérêt, c'est le souvenir de Byron. Tous les\njours, quand il vivait dans un palais du Grand Canal, il venait\n en gondole jusqu'au couvent, pour y prendre une leçon d'ar-\n ménien, «ayant besoin de s'attaquer à quelque chose d'aride».\n Ainsi partageait-il sa journée comme sa vie, entre l'étude géné-\n reuse et l'amour, pour lequel Venise lui était le plus romantique\n des décors.\n   Mais que sont devenues les dunes du Lido, qu'il devait voir\n de cette fenêtre et par lesquelles il s'en allait parfois, à cheval,\n"}, {"page_pdf": 312, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2112, "texte": "                              TRITTICO                            259\n\n\nd a n s le vent, tête nue, enivrant son orgueil de celui des flots ?\nAh! ces dunes où Goethe aussi s'en vint chercher un peu de\nsolitude, les voici parsemées de villas vaniteuses, de caravan-\nsérails cosmopolites. J ' a i m e mieux me tourner vers la cité qui\nme fascine et voir ses tours surgir lointaines dans un peu de\nb r u m e dorée. U n verger tout en fleur s'étend à mes pieds et\nparfume la lourdeur de l'air i m m o b i l e . L e Père mékhitariste\nme parle d'Arménie et me dit comment ce couvent reste pour\nsa patrie u n e réserve toujours renouvelée d'apôtres et de mar-\ntyrs.\n    Je songe : « Venise sera toujours une parcelle d'Orient. »\n\n\n\n                             Torcello.\n\n\n   Le campanile de Saint-Marc a disparu derrière l'île des den-\ntellières, et le vaporcito de la lagune aborde à Torcello. Me\nvoici loin des splendeurs vénitiennes, loin même de l'activité\ntranquille de B u r a n o . L à , quelques centaines d'ouvrières, ali-\ngnées c o m m e aux bancs d'une école, nous ont émerveillé par\nl'agilité de leurs doigts; leur sourire nous empêchait de songer\ntrop à la difficulté de leur labeur et à la tristesse de leur claus-\ntration. E t puis, les ruelles avaient quelque couleur et quelque\nvie : des gosses gambadaient, des femmes sur les seuils enfi-\nlaient les perles de verre. C'était morne, le pouls était bien\nfaible, mais enfin il b a t t a i t . . .\n   Ici, c'est une t o m b e solitaire que le printemps n'a point dis-\nsimulée : une terre unie, pauvre, et, au milieu de cette lande,\nune tour carrée. Le sentier qui nous y mène longe d'un côté\ndes vignes chétives, de l'autre un vieux canal aux berges effon-\ndrées, coupé d'un pont croulant : le P o n t du Diable. J'ignore\nsi quelque légende fonde cette dénomination, mais l'hypothèse\nd'un souffle satanique ruinant en une nuit l'île autrefois pros-\npère, pourrait seule expliquer à notre esprit troublé la détresse\nde Torcello.\n   Où mon imagination spiritualiste cherche un artifice infer-\nnal, la science découvrirait une mal'aria sournoise, mais il me\n"}, {"page_pdf": 313, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2150, "texte": " 260                         DURENDAL\n\n\n plaît de peupler ce désert de quelques démons destructeurs.\n Seuls le campanile, une pure basilique et l'églisette circulaire\n de Santa-Fosca restent debout parce qu'une croix les domine.\n Seules leurs pierres se souviennent du brillant passé et de l'an-\n tique noblesse et des trésors dispersés. Où s'élevaient des\ndemeures patriciennes, nos yeux ne découvrent que des huttes\n de pêcheurs. Sur la place jadis orgueilleuse, des enfants\naccueillent le touriste par des chants populaires dans l'espoir\nd'obtenir quelques sous de sa pitié. Et tandis qu'un coryphée\nde dix ans dirige avec des gestes fous la troupe criarde et infati-\ngable, timides, l'œil triste et implorant, les petites filles nous\noffrent des trèfles à quatre feuilles. Ironie ! l'île est pleine de\nces promesses de bonheur...\n    Maintenant, revenu à bord et m'accoudant aux balustrades,\nje regarderai longtemps ce clocher solitaire sur lequel descend\nl'ombre. Et volant vers Venise, dont l'agonie reste un triomphe\net dont la ruine se voile derrière l'écharpe de ses palais, je con-\ntemple ce sol et cette tour comme l'image de la mort lente et\ntotale, sans fleurs, sans chansons, sans parfums.\n\n\n                            Chioggia.\n\n   L'alleluia pascal a rempli ce matin les coupoles de la basi-\nlique byzantine; la gravité des marbres patinés ne contient\nplus l'allégresse des chants liturgiques : Venise entière\ns'émeut, les calle se remplissent, les carillons de tous les campa-\nniles sèment la joie dans l'air de la lagune et le vol des colom-\nbes, comme le claquement des bannières, comme la vibration\ndes cloches, fait frémir la cité.\n   Sachons nous arracher à l'attirante vision de ce réveil : des\njoies moins bruyantes nous attendent. Le regard fixé sur la\nmasse de plus en plus fluide du Palais des Doges, éloignons-\nnous de la ville souriante. Le bateau qui nous emporte a\nl'étendue libre devant lui; les voiles d'ocre et de sang ne se\nsont point ouvertes à la brise de ce matin, elles sont carguées\n dans le port de Chioggia et nous allons contempler leur repos.\n De courtes escales sont une initiation pour notre œil. Mala-\n"}, {"page_pdf": 314, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2245, "texte": "                             TRITTICO                          261\n\n\n  mocco, San Pietro, Pellestrina, les villages de pêcheurs\n  déroulent le frais décor de leurs maisons vertes, bleues, roses,\n  jaunes...\n     Mon imagination s'envole au vieux port d'Ostende : là aussi\n  façades et volets sont peints en tons clairs. « Ces hommes\n  de mer sont nés coloristes », disait l'autre jour James Ensor, et\n je songe à l'étonnante harmonie qu'ils savent établir entre leurs\n  demeures, leurs voiles, et l'atmosphère. L'azur de l'Adriati-\n  que permet des fantaisies et des accords que ne peut tolérer la\n  mer septentrionale. Ne comparons point la pourpre des tar-\n  tanes vénitiennes aux voiles noires de nos climats. Peut-être\n  devant le ciel cahotique des Flandres oublierons-nous le\n  prodige de cet outremer profond. Pour l'heure, abandonnons\n l'antithèse et jouissons pleinement du spectacle : Nous sommes\n  à Chioggia.\n    Nous ne venons point y chercher de monument célèbre ou\n d'émotion qui nous secoue. Le charme de cette bourgade est\n  plus intime. Contentons-nous de flâner sur les quais, au bord\n des canaux dont l'eau n'apparaît plus tant les barques sont\n serrées l'une contre l'autre dans un amusant fouillis. Leur\n proue dorée et bariolée s'orne souvent de petites scènes —\n légendaires ou religieuses, j'imagine — analogues à celles qui\n décorent les charrettes de Sicile.\n    Le plaisir que j'éprouve à cette lente promenade n'est point\n chose à décrire : c'est l'amusement de rencontrer quelque type\n local, vieux au teint de cuivre, belle fille au châle noir; c'est\n la surprise de découvrir dans des ruelles admirablement\ncrasseuses, la note éclatante de quelque étoffe qui sèche au\nsoleil ; c'est surtout l'enchantement de la lumière.\n    Les douze mille pêcheurs sont ici en ce Saint-Jour et la ville\njouit d'une, animation inaccoutumée. On est heureux de fermer\npour quelques heures son Baedeker, d'errer sans but loin des\nbandes d'étrangers, de se mêler à cette populace rude et sym-\npathique, de se laisser suivre par des gamins frondeurs et\nmendiants.\n    — Je n'ai plus de sous, piccolo !\n   — Je puis changer, signor. — Et le bonhomme exhibe une\npoignée de pièces de cuivre que ses compagnons accueillent\npar des huées.\n"}, {"page_pdf": 315, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 935, "texte": "262                             DURENDAL\n\n\n\n   Au détour d'une ruelle, tout à coup, des fantassins en tenue\ngrise de campagne. Ils se h â t e n t sans ordre et comment d'ail-\nleurs manœuvrer là où deux hommes ne peuvent marcher de\nfront? J ' a p p r e n d s qu'il y a eu ce matin des démonstrations socia-\nlistes... Socialistes ! j ' a i m e mieux n'y penser point et voir d a n s\nces pêcheurs une peuplade primitive ou médiévale qui d e m a n d e\nau flot seul sa subsistance.\n   T e l je veux aussi me représenter à l'origine le peuple lagu-\nnaire qui, sous un gouvernement trop décrié au dire des\nVénitiens, si fiers de leur République, n'oublia point, dans sa\nprospérité matérielle, le culte universel de la B e a u t é !\n   Retournons vers le lion de Saint-Marc et ce soir, dans le\ncalme renaissant, nous rêverons devant San Giorgio Maggiore,\nau clair de lune.\n                                                     PAUL    FIERENS.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison05-004", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 263, "page_fin": 275, "titre_corps": "Gustave Flaubert", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Halflants", "ancre_debut": "Gustave Flaubert  A                    LIRE la CORRESPONDANC", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 316, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2436, "texte": "Gustave Flaubert\n\nA                    LIRE la CORRESPONDANCE de Flaubert, on se convain-\n                       que cet homme, si grand par certains côtés, s'est rendu\n                       malheureux par son propre caractère. Son orgueil, incom-\n                       mensurable, était fait surtout du mépris des autres hom-\n                       mes. Il n'attachait aucune importance à la gloire littéraire\n                       ni aux colifichets de la vanité, parce qu'il s'estimait trop\n                       pour s'honorer des applaudissements d'une troupe profane\nincapable de le comprendre. En cent endroits de sa Correspondance perce la\nsombre misanthropie qui le ronge et que lui-même entretient avec une âpre\nvolupté. A 17 ans, il écrivait déjà :\n    « Vraiment je n'estime profondément que deux hommes, Rabelais et Byron,\nles deux seuls qui aient écrit dans l'intention de nuire au genre humain et de\nlui rire à la face (1) ».\n    Bien des années après, il dit à propos de la Tentation de Saint Antoine :\n    « Je crois avoir amené mon bouquin à un joli degré d'insanité. L'idée des\nbêtises qu'il fera dire au bourgeois me soutient, ou plutôt je n'ai pas besoin\nd'être soutenu, un pareil milieu me plaisant naturellement ».\n    Et, dans la même lettre :\n    « Nous ne souffrons que d'une chose : la bêtise. Mais elle est formidable et\nuniverselle. Quand on parle de l'abrutissement de la plèbe, on dit une chose\ninjuste, incomplète. Conclusion : il faut éclairer les classes éclairées. Com-\nmencez par la tête, c'est ce qui est le plus malade, le reste suivra... Il y a des\njours où la colère m'étouffe. Je voudrais noyer mes contemporains dans les\nlatrines, ou tout au moins faire pleuvoir sur leurs crêtes des torrents d'injures,\ndes cataractes d'invectives. Pourquoi cela? Je me le demande à moi-\nmême (2) ».\n    Il avoue vers la fin de sa vie, que l'insupportabilité de la sottise humaine est\ndevenue chez lui une maladie, et que presque tous les humains ont le don de\n l'exaspérer (3).\n    Son moral lui paraît assez bon, quand il médite une chose qui exhalera sa\n colère :\n    « Oui, je me débarrasserai enfin de ce qui m'étouffe. Je vomirai sur mes\n contemporains le dégoût qu'ils m'inspirent, dussé-je m'en casser la poitrine;\n ce sera large et violent (4) ».\n\n\n  (1) Correspondance, 1er série, page 16. (2) Correspondance, 4me série, page 78. (3) Ibid.,\npage 359. (4) Ibid , page 121.\n"}, {"page_pdf": 317, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3288, "texte": "264                                    DURENDAL\n\n\n\n   On conçoit qu'un homme qui se sépare à ce point du reste de l'humanité,\nse trouve ridicule de vivre et d'agir comme tout le monde :\n   « La vie pratique m'est odieuse, la nécessité de venir seulement m'asseoir à\nheures fixes dans une salle à manger me remplit l'âme d'un sentiment de\ntristesse (1). Je me trouve très ridicule, non pas de ce ridicule relatif qui est le\ncomique théâtral, mais de ce ridicule intrinsèque à la vie humaine elle-même,\net qui ressort de l'action la plus simple et du geste le plus ordinaire. Jamais,\npar exemple, je ne me fais la barbe sans rire, tant ça me paraît bête (2) ».\n   Une telle disposition d'esprit rend malheureux celui qui ne réagit pas.\nComment Flaubert, qui n'est pas chrétien, réagirait-il? La pensée du bien à\nfaire ne le soutient jamais. Flaubert n'a qu'une passion : l'amour de l'art qu'il\nmet au-dessus des affaires, de la politique et de la religion (3). Mais l'art ne lui\nsert qu'à se séparer davantage des autres hommes :\n   « Le principal en ce monde est de tenir son âme dans une région haute,\nloin des fanges bourgeoises et démocratiques. Le culte de l'art donne de l'or-\ngueil; on n'en a jamais trop. Telle est la morale (4) ».\n   Vingt fois il renonce à toute publication; la gloire que donnent de sottes gens\nle dégoûte; il continue cependant, « pour son agrément personnel », à faire\ndes phrases « comme les bourgeois qui ont un tour dans leur grenier font des\nronds de serviettes (5) ».\n   Mais on sait combien la mise sur pied de ces « phrases » le torturait : son\nunique consolation augmentait son martyre. Aussi, il est le plus misérable des\nhommes :\n    « Je ne crois pas qu'il y ait en France un homme plus triste que moi (6) !\n— Je ne suis pas gai. Je deviens même atrocement lugubre; pourquoi? Ah! à\ncause de « tout ». Je passe de l'exaspération à la prostration, puis je remonte\nde l'anéantissement à la rage, si bien que la moyenne de ma température est\nl'embêtement (7) ». Il souhaite la mort :\n    « Je ne demande qu'une chose, c'est à crever pour être tranquille (8) ».\n    Et ce n'est pas là l'expression d'un ennui passager : sa vie est rongée par\nun pessimisme noir, qui gâte ses meilleures journées et dont il cherche un\ndérivatif dans la haine du « bourgeois » et le plaisir de savourer la \" bêtise \"\nhumaine. N'attendons pas de lui la moquerie légère et verveuse d'un Veuillot,\nqui rit pour corriger; son ironie est méchante et dédaigneuse. Et puisque le\nnom du rédacteur de l'Univers me vient à l'esprit, je dirai que le contraste\nest grand entre ces deux hommes, que nous pouvons si bien comparer dans\nleurs correspondances. Rien ne réconforte comme la lecture des lettres de\nVeuillot, qui, lui, est toujours de bonne humeur, plein d'ardeur pour le bien,\nadmirable de résignation dans le malheur, homme de cœur et d'esprit qui a\n un but élevé dans sa vie et le poursuit avec joie et constance à travers tous les\n obstacles. — L'autre, triste, désemparé, lutte péniblement contre le destin et\n\n\n   (1) Ibid., page 161. (2) Ibid., page 132. (3) Cfr. Souvenirs intimes, publiés par M m e Com-\nmanville en tête de la Correspondance, page xv. (4) Correspondance, 4me série, page 146.\n(5) Ibid., page 139. (6) Ibid., p . 41. (7) Ibid,p. 152. (8) Ibid., p. 32.\n"}, {"page_pdf": 318, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3178, "texte": "                             GUSTAVE     FLAUBERT                            265\n\ncontre lui-même, et sans autre idéal que celui d'un art cultivé pour sa propre\nsatisfaction, il est toujours replié sur sa vie pour analyser ses rancœurs et ses\nrancunes ! D'où vient la différence entre ces deux hommes ? L'un était\nchrétien, l'autre ne connaissait le christianisme que pour en étudier les\ndéformations.\n\n                                       * *\n\n    MADAME BOVARY (1857) est le chef-d'œuvre de Flaubert. On pourrait lui\ndonner comme sous-titre : Les tristes conséquences d'une éducation roma-\nnesque. Le but de l'auteur est de montrer la sottise foncière de la bourgeoisie\nde province, et la sottise plus grande encore dont elle fait preuve en rêvant\nde s'élever au-dessus de sa condition.\n    Emma Rouault, la fille d'un gros fermier, a reçu une éducation trop\nrelevée, peu solide d'ailleurs au point de vue religieux, car elle a pris au\npensionnat l'habitude d'une piété niaisement sentimentale, qui se ressent de\nl'influence romantique. L'imagination gâtée par des romans, où il n'est\nquestion que de jeunes et galants princes qui enlèvent la dame de leur cœur,\nelle se représentait la vie comme un beau conte de fée.\n   Or, elle tombe bientôt, au sortir du couvent, dans la platitude de l'existence,\nen épousant un médecin de village, Charles Bovary, brave homme incapable\nde comprendre quelque chose à la psychologie de sa femme, bourgeois épais\net prosaïque, d'une intelligence médiocre, d'une volonté faible, un homme\nnul. Emma se rend bien vite compte de la différence entre son rêve et la réalité.\nAu lieu de ces colloques raffinés qu'elle lisait dans les romans, elle avait la\nconversation de Charles, « plate comme un trottoir de rue », où les idées de\ntout le monde défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d'émotion,\nde rire ou de rêverie.\n   Aussi cherche-t-elle un dérivatif à sa mélancolie dans l'imagination d'une\nautre existence éthérée, celle de ses anciennes amies de pension, sans doute.\nLe monde, les réceptions brillantes, les bals et les théâtres lui tourbillonnent\ndans la tête.\n   La voilà mûre pour la chute, il n'y faudra qu'une occasion. Elle ne tarde\npas à se présenter. Il y en a même plus d'une, et, à partir de ce moment, le\nroman devient l'histoire des adultères de Madame Bovary. Parfois, essayant\nde remonter la pente, elle donne dans la religion, mais elle apporte dans sa\npiété son imagination romanesque, son goût morbide de sensualité vaporeuse.\nFinalement, la décadence est complète; elle ne se contente plus de tromper\nson mari, lequel dans sa bêtise, ne soupçonne jamais rien, mais elle le vole.\nA bout de ressources et d'expédients, elle s'empoisonne.\n   Histoire triste et terrible qui contient une grande leçon. Elle nous raconte\nla vie d'une femme descendue peu à peu aux derniers degrés de l'immoralité,\nparce qu'il a manqué à son caractère évaporé et passionné le contrepoids de\nprincipes solides. Donnez à Emma Bovary une religion plus ferme, et rien de\nce qui est arrivé ne se serait produit. Elle aurait trouvé dans sa piété un motif\nassez puissant de résignation, et la vie de province qui paraissait si plate à\n"}, {"page_pdf": 319, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3428, "texte": "266                               DURENDAL\n\n\nson imagination farcie de rêves romanesques, aurait été illuminée d'un rayon\nde bonheur paisible par la conception d'un devoir simple et beau à remplir.\n    Mais remarquons que c'est nous, plutôt que l'auteur, qui tirons du livre\ncette haute moralité. Flaubert a exposé un simple cas expérimental. Il l'a\nétudié en réaliste, qui ne se préoccupe pas du remède ; l'œuvre emprunte toute\nsa moralité à la justice immanente des événements. Aux yeux de Flaubert,\nsi Emma Bovary tombe, ce n'est pas sa faute, mais celle de son éducation :\nelle subit les conséquences fatales des idées qui, durant sa jeunesse, lui ont été\nimplantées dans la tête.\n   Aussi, la moralité du livre dépend-elle plutôt de la disposition interne du\nlecteur, et l'on comprend que l'Eglise ait jugé l'ouvrage assez dangereux pour\nle mettre à l'index. D'ailleurs, la crudité de certaines descriptions valurent à\nl'auteur un procès devant le tribunal correctionnel de Paris, et l'acquittement\nqui a suivi contenait des considérants très sévères. On a fait du chemin depuis\n1857, grâce aux naturalistes, et nous reconnaissons qu'aujourd'hui on ne son-\ngerait plus même à poursuivre un Flaubert du chef d'immoralité; mais est-ce\nbien un progrès moral?\n    Le succès de Madame Bovary fut très grand. Il est dû en partie à une réac-\ntion contre le romantisme. Celui-ci s'y voyait condamné rien que par\nl'influence néfaste qu'on lui attribuait sur l'imagination de la principale\nhéroïne.\n   A cette littérature de lyrisme et de rêve, Flaubert oppose la réalité objective\net impersonnelle ; il étudie la vie, celle de tous les jours, celle du bourgeois de\nprovince, et il la décrit sans y mêler son âme, en se défendant même de l'ap-\nprécier. Aussi, est-ce de Madame Bovary que relève toute la littérature réaliste\nde la seconde moitié du siècle.\n    Mais tout en répondant si bien à un besoin de réaction, jamais ce livre\n n'aurait exercé une telle influence, s'il n'avait eu les qualités qui en font un des\nromans les plus remarquables de la littérature française.\n    Admirablement charpenté, il est, malgré le fouillis des détails et la multipli-\ncité des personnages, d'une merveilleuse unité. Les épisodes secondaires tour-\nnent tous autour du sujet principal et, dans le tableau de la vie quotidienne\nd'une petite ville, nous ne perdons jamais de vue les figures de premier plan.\n    Mais la principale qualité du roman réside dans l'étude des caractères. Les\npersonnages sont si bien campés, en chair et en os, qu'on ne les oublie plus,\naprès les avoir vus une première fois. C'est qu'ils sont copiés sur la réalité.\n Homais surtout, l'ineffable Homais, le demi-savant, voltairien et prêtrophobe,\n a passé à l'état de « type ». Nous le coudoyons tous les jours ; c'est le journa-\nliste, féru d'objections banales contre la religion et qui se figure un génie parce\n qu'il est correspondant du Fanal de Rouen; c'est l'apothicaire de province,\n qu'une teinte de science a gonflé de vanité et qui éblouit le petit cercle du\n Café du Lion d'Or par son langage hérissé de vocables latins et de termes\n vaguement scientifiques; qui a toujours le verbe haut, se pose en défenseur de\n la science contre les empiétements de la superstition et des curés, et se croit\n investi de la mission d'arracher l'humanité au despotisme de l'Eglise. Le trait\n qui révèle le mieux son infatuation de lui-même, c'est qu'il ne doute jamais\n"}, {"page_pdf": 320, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3260, "texte": "                                GUSTAVE       FLAUBERT                         267\n\n de ses affirmations : heureux de posséder la certitude, il s'irrite de voir les\n autres si peu éclairés. Pour lui, pas de problèmes : la science explique tout, et\nsa médiocrité n'a jamais éprouvé les angoisses du savant aux prises avec les\ngrands problèmes intellectuels.\n    D'ailleurs, sa vanité n'est pas méchante et s'accommode d'une certaine\n pitié pour le monde inférieur qui l'entoure de ses admirations ; sa tolérance\nlui permet d'admirer les qualités littéraires d'un chef-d'œuvre chrétien. Car\n « le penseur chez lui n'étouffait pas l'homme sensible; il savait établir des dif-\nférences, faire la part de l'imagination et celle du fanatisme (1) ».\n    Malheureusement pour les principaux habitants de Yonville qui évoluent\ndans ce roman, Homais ne rencontre pas en face de lui un homme capable de\ndéfendre la religion. Ce n'est pas le curé Bournisien, dont les discussions avec\n Homais tournent plutôt au désavantage de l'Église. On a reproché à Flaubert\nd'avoir mis dans son livre un si piètre représentant du clergé. Esprit borné et\nlourd, âme naïve, l'abbé Bournisien est le curé de campagne tel que se l'ima-\nginent tous les Homais, un bon vivant à la foi peu éclairée, qui fait son métier\nde curé avec conscience et ponctualité comme un fonctionnaire de l'Église,\nmais sans initiative ni intelligence. Je ne pense pas que Flaubert ait voulu\nfaire œuvre d'irréligion en dessinant cette caricature ; il a cru faire besogne\nde réaliste. Mais il a dépassé le but : le brave curé est par trop simple, et son\nignorance du maniement des âmes est absolue.\n   Les autres ouvrages de Flaubert ne vaudront pas Madame Bovary. Leur\nmérite consistera surtout dans la description; or, celle-ci était admirable dans\nle premier roman.\n\n                                            *\n                                           * *\n   SALAMMBÔ (1862) est un ouvrage d'une lecture difficile et ennuyeuse. La\nfaute en est au choix du sujet, comme le fait très finement remarquer\n M. Faguet : \" Le romantique historique n'intéresse qu'autant que l'époque\noù il est placé nous est assez connue déjà, et qu'autant que les événements qui s'y\ndéroulent engagent une de nos passions et l'émeuvent très fortement. Il faut\nque l'époque nous soit assez connue d'avance, parce que si elle ne l'est pas, le\nroman historique nous instruit trop pour nous émouvoir (2). » Or, l'archéo-\nlogie carthaginoise est trop étrangère à la généralité des lecteurs, et ces recon-\nstitutions détaillées les transportent dans un monde si extraordinaire qu'ils en\nsont éblouis. Les Carthaginois nous intéresseraient pour autant qu'ils sont en\nrapport avec le monde romain mieux connu, mais ici il s'agit d'un épisode où\nla seule fortune de Carthage est en danger.\n   Le sujet comporte l'histoire de la révolte contre Carthage des mercenaires\nbarbares qui sont à sa solde. Commandés par le géant Mathô, ils assiègent la\nville. Mais Mathô aime Salammbô, la fille d'Hamilcar Barca, défenseur des\nCarthaginois. Mathô réussit à enlever le voile de la déesse Tanit, le zaïmph,\ndont dépend le sort de la cité. Salammbô, à la garde de laquelle le précieux\n\n  (1) Madame Bovary, p . 98. (2) E. FAGUET, Flaubert, p. 46.\n"}, {"page_pdf": 321, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3081, "texte": "268                                  DURENDAL\n\n\n\npalladium avait été confié, doit aller le redemander au chef des mercenaires.\nElle réussit à le reprendre, mais au prix de sa virginité. Dès lors, Carthage est\nvictorieuse. Mathô, fait prisonnier, est déchiqueté par la foule vengeresse.\nTémoin de son supplice, Salammbô tombe à la renverse et meurt.\n   Malgré la fantasmagorie de la lumière orientale projetée sur ces descriptions\nchargées de couleur locale, le livre est monotone. Trop de batailles, trop de\nscènes de carnage et de festins barbares. Rien de pur ou de calme, pour nous\nreposer de cette cruauté, de ces instincts fougueux qui dénotent un monde\nsauvage et monstrueux.\n   Le spectacle de tant de férocité consolait, paraît-il, Flaubert de la banalité\nde l'existence. Il appelait cela « un sujet splendide » et se félicitait, avant de\ncommencer Salammbô, de vivre pendant quelques années loin du monde\nmoderne. C'est ainsi que, tout en continuant son réalisme, il satisfaisait les\ngoûts romantiques qu'il a toujours gardés au fond de son âme.\n   Si l'œuvre accuse une dépense extraordinaire de talent et de travail, il s'en\nfaut qu'elle soit belle dans son ensemble. L'art réside ici dans la perfection\navec laquelle les scènes de brutale sensualité et de sévices raffinés sont ren-\ndues; mais le sujet en lui-même est abominable. Ce n'est pas encore le natu-\nralisme de Zola, mais c'en est l'annonce. Plus que Victor Hugo, Flaubert\nexploite le frisson provoqué par l'épouvantable; il secoue les nerfs plus qu'il\nn'excite le sens esthétique. Les sensations crues et désordonnées se succèdent\ncomme les tableaux d'un « musée des horreurs » (1).\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   L'ouvrage suivant de Flaubert porte un titre : l'EDUCATION SENTIMENTALE\n(1869), qui conviendrait mieux à Madame Bovary et se justifie moins que\nle sous-titre : Histoire d'un jeune homme.\n   Ce jeune homme, Frédéric Moreau, est un type d'involontaire. Bien qu'au\nfond il ne manque pas d'honnêteté, il n'éprouve jamais un sentiment relevé et\nmène une existence veule et méprisable. Durant des années, il tourne autour\nde deux ou trois dames pour en faire ses maîtresses, sans y toujours réussir.\nA la fin, abandonné de toutes ou les ayant quittées, Frédéric voyage, fréquente\nle monde, a d'autres amours encore. Mais le souvenir continuel d'une\npremière passion le poursuit. Après de longues années, il revoit celle qui en\navait été l'objet, et leur conversation se ramène au regret de n'avoir pu faire\nle bonheur l'un de l'autre. Le livre finit de cette façon pessimiste, et cette\nhistoire si longue n'aboutit à rien.\n   Volume trop compact et, malgré le style, fastidieux. Succession de scènes\ntrès réelles, décrivant la vie de Paris vers 1848, la vie des viveurs et des\ngrandes dames qui commettent l'adultère. Monde louche et, somme toute, peu\nintéressant, objectivement dépeint, sans la moindre expression de déplaisir ou\nde blâme. Il est vrai que la seule description en inspire le dégoût, mais\n\n (1) Salammbô a été mis à l'index.\n"}, {"page_pdf": 322, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3098, "texte": "                                  GUSTAVE FLAUBERT                                           269\n\ncomme on aimerait de voir l'auteur fustiger la vanité, la sottise et l'immora-\nlité de ses personnages.\n    — On aimerait? Donc le but moral est atteint ! — Peut-être. Mais parce\nque l'auteur s'est imposé de rester impassible jusqu'au bout, son récit est\nbeaucoup moins intéressant : il ne montre pas la dégradation insensible de\nFrédéric vers l'immoralité ; il a fait de son personnage un froid objet d'étude,\net ces scènes de séductions, de marchandages, de révolutions, de disputes\nn'ont le plus souvent entre elles qu'un seul lien, celui des mêmes figurants.\nRien de cohérent comme dans un roman de Bourget. L'œuvre, mal charpentée,\nest fatalement traînante, et Flaubert aurait pu l'allonger d'autres scènes à\nl'infini, comme il en retrancherait la moitié que le roman n'en deviendrait que\nplus lisible.\n\n                                               *\n                                              * *\n\n   C'est un bien singulier livre que cette TENTATION DE SAINT ANTOINE\n(1874), qui a fait durant vingt ans le tourment de son auteur. Dès 1845,\nFlaubert en avait conçu le projet ; quatre ans après, il lut son manuscrit à\n Louis Bouillet et Maxime du Camp, et ceux-ci jugèrent indigne de la publi-\ncation cet ouvrage dont l'auteur leur avait dit, plein de confiance : « Si\nvous ne poussez pas des hurlements d'enthousiasme, c'est que rien n'est\ncapable de vous émouvoir » (1).\n   Flaubert courba la tète sous le verdict de ses amis ; il accepta d'eux un\nautre sujet tout dissemblable, celui de Madame Bovary. Mais en 1856, il\nrefond son œuvre ; puis, par crainte de poursuites judiciaires, il la remet une\nseconde fois au tiroir (2).\n   Enfin, en 1874, après de nouvelles modifications, Flaubert se décide à\npublier ce livre qui était décidément l'obsession de sa vie (3).\n    L'idée première lui était venue à Gênes : « J'ai vu un tableau de Breughel\nreprésentant la tentation de Saint Antoine, qui m'a fait penser à arranger\npour le théâtre la tentation de Saint Antoine, mais cela demanderait un\nautre gaillard que moi » (4). Son but est de faire « une exposition dramatique\ndu monde alexandrin au quatrième siècle » (5).\n    Le sujet est donc plutôt philosophique. C'est une suite d'hallucinations\n provoquées par l'enfer pour inspirer à Antoine le découragement de sa vie de\npénitence, un catalogue de tous les systèmes de philosophie capables de trou-\n bler la certitude de sa foi. Tous les dieux, tous les 'Olympes, tous les Boud-\n dhas, toutes les idoles, les phénomènes bizarres, les bêtes imaginaires passent\n en sarabande devant l'ermite immobile et troublé. La luxure a sa part dans\n quelques visions. Antoine résiste parfois mollement : des doutes restent sans\n\n\n  (1) MAXIME DU CAMP a rapporté l'épisode dans ses Souvenirs littéraires. (2) Cette seconde\nébauche a été publiée en 1908 par M. Louis Bertrand. (3) Cfr. RENÉ BOYLESVE, Les deux\n« Tentation de Saint Antoine».         Gaulois, 7 juin 1908. (4) Correspondance, 1re série, p . 87.\n(5) Correspondance, 4 e série, p . 27.\n"}, {"page_pdf": 323, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3158, "texte": " 270                                       DURENDAL\n\n\n\n  réponse, mais il triomphe à la dernière épreuve, car il « fait le signe de la\n  croix et se remet en prière ».\n     Ici, comme dans Salammbô, l'occasion était bonne pour s'abandonner à la\n  fureur de la description. Les tableaux se succèdent avec la rapidité de la ciné-\n  matographie; l'imagination de Flaubert se déploie à l'aise, mais une énorme\n  érudition lui fournit les éléments de ses brillantes fantasmagories. De nom-\n  breuses lectures lui ont fourni la documentation nécessaire. Chacun des\n  chapitres représente un long travail. « Dans la journée, écrit-il à George\n  Sand, je m'amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge, à chercher dans\n  les « auteurs » tout ce qu'il y a de plus baroque comme animaux. Je suis au\n milieu de monstres fantastiques. Quand j'aurai à peu près épuisé la matière,\n j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels, et puis les recherches\n pour le bon Saint Antoine seront finies » (1).\n     Dans son ensemble, la Tentation de Saint Antoine est un livre peu agréable\n à lire; il suppose une connaissance plus qu'ordinaire du monde alexandrin et\n de l'histoire des religions et des philosophies. Le lecteur peu averti y com-\n prendrait surtout quelques objections contre la foi, quelques tentations de la\nchair, et de l'ensemble il tirerait trop facilement la conclusion que l'effort de\n la raison pour sortir du labyrinthe de l'erreur est inutile.\n    Au point de vue littéraire, le jugement d'Emile Faguet me paraît très juste\ndans sa sévérité : a On peut admirer quelquefois, on peut sentir, sinon\nquelque émotion, du moins quelque intérêt de temps en temps, on peut\nmême penser quelquefois, en lisant ce poème philosophique. Mais encore,\noutre qu'il est ennuyeux, il est faible de pensée, il se perd dans le mesquin et\nle grotesque sans piquant, surtout il témoigne d'un effort prodigieux dont on\nn'a pas su effacer les traces et qui nous communique la sensation d'une\nfatigue morne. C'est un peu l'effet que produit toujours Flaubert. Il n'a jamais\nconnu la création allègre, abondante, heureuse, se plaisant, se jouant et sou-\nriant à son jaillissement de source. Mais cette sensation est plus nette et plus\npénible, à lire la Tentation de Saint Antoine que tout autre ouvrage de son\nauteur (2) ».\n\n                                                  *\n                                              *       *\n\n   Les TROIS CONTES (1877) pourraient être mis entre toutes les mains, s'il\nn'y avait par-ci par-là un détail scabreux. De plus, Flaubert détestait trop\nla religion et ce qu'il appelle le parti ecclésiastique pour ne pas mêler toujours\nquelque sottise à l'expression du sentiment religieux.\n   Le premier récit, Un cœur simple, est l'étude d'une mentalité tout à fait\ninférieure, où il entre une forte dose d'automatisme. L'héroïne est faible\nd'esprit, ignorante au plus bas degré, servante fidèle à ses maîtres par instinct,\ncomme un chien, capable pour eux d'un dévouement héroïque inconscient.\nDévote, elle ne comprend rien à la religion; d'un amour de vieille fille, elle\n\n\n (1) Correspondance, 4e série, p . 98 (2) Flaubert, p . 63.\n"}, {"page_pdf": 324, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3161, "texte": "                                GUSTAVE FLAUBERT                               271\n\n\nadule un perroquet, qu'elle finit, dans sa cervelle rabougrie, par identifier avec\nle Saint-Esprit.\n   La Légende de Saint-Julien l'Hospitalier, assez incohérente, s'inspire-t-elle\nde ['Œdipe-Roi de Sophocle? Victime d'une fatalité, Julien, à la suite d'une\nprédiction, tue son père et sa mère. Il avait cependant pris ses précautions,\ns'était enfui du château paternel, mais la fatalité a été plus forte. Alors,\nJulien fuit la société des hommes; par esprit de charité, il s'établit passeur\nd'eau au bord d'un fleuve. Une nuit, il transporte un lépreux épouvantable;\nil le nourrit, l'héberge, le réchauffe dans son lit, et le malade, qui n'était\nautre que Jésus-Christ, le récompense de son dévouement en l'emportant au\nCiel dans un. ravissement.\n   Le troisième conte, Hérodias, est une longue description du festin offert\npar Hérode Antipas à Vitellius, gouverneur de Svrie, et des scènes qui accom-\npagnèrent la décollation de Saint Jean-Baptiste. C'est très fort dans le genre\nréaliste, et cela rappelle, comme couleur exotique, certaines pages de\nSalammbô. Mais l'éclat trop soutenu de ces tableaux fatigue le lecteur.\nComme dans les deux autres contes, les données des descriptions sont juxta-\nposées mathématiquement comme des chiffres.\n\n                                           *\n                                          * *\n\n   A différentes reprises déjà, Flaubert a mis en scène des ignorants qui se\npiquent d'être savants, et Homais, qui tient une si grande place dans son\npremier roman, en est le prototype parfaitement réussi. Voici que, dans\nBOUVARD ET PÉCUCHET (1881), il consacre tout un livre à noter les méfaits\nde la demi-science. C'est bien le fond de ce roman, auquel Flaubert aurait\nvoulu donner le sous-titre : « Du défaut de méthode dans les sciences » (1).\n   Les deux bonshommes, vrais Tartarins du savoir, parcourent le cycle des\nconnaissances humaines : ils étudient successivement le jardinage et l'agricul-\nture, la fabrication des conserves, la chimie, l'anatomie, la médecine, l'astro-\nnomie, l'histoire naturelle, la géologie, l'archéologie, l'histoire, la littérature,\nla politique; puis, se lancent dans l'amour, mais dégoûtés, se mettent en tête\nde faire de la gymnastique, s'initient au spiritisme et à la magie, attaquent la\nphilosophie, pratiquent la religion et le mysticisme, s'éprennent de la cranio-\nscopie, essayent de l'éducation, méditent des réformes sociales et des plans\nd'embellissement de leur commune, mais, échouant en tout et désabusés de\ntout, ils décident de reprendre leur ancien métier de copiste...\n   En chacune de ces sciences, ils ont voulu, pleins d'enthousiasme, atteindre\ndu premier coup au grand savoir. Ils se sont enquis des meilleurs auteurs, les\nont plus ou moins compris, et, les appliquant à tort et à travers, se sont crus\ncapables de tout réussir. En chacune d'elles, ils se sont développés sans se\nsoucier des autres, et il ont pensé, sottement, y faire des découvertes. Mal\ndirigée, la science leur a nui chaque fois, mais après les déconvenues, ils se\n\n\n  (1) Correspondance, 4° série, p. 348.\n"}, {"page_pdf": 325, "page_imprimee": 272, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3268, "texte": " 272                                    DURENDAL\n\n\n sont, avec la même ardeur naïve, rejetés sur une nouvelle branche du savoir.\n Et leur bêtise n'a fait que croître.\n    La satire est très forte. Il n'y a guère moyen d'imaginer plus haute comédie.\n C'est le Bourgeois gentilhomme au degré supérieur. Mais assurément, ce\n « comique d'idées », comme l'appelait Flaubert (1), est trop profond pour être\n saisissable par le grand public, et le livre n'a eu du succès que parce qu'il a\n paru après la mort de l'auteur (2).\n    Peut-être Flaubert a t-il voulu se moquer, non seulement de la demi-science,\n mais de la science elle-même; cela me semble apparoir spécialement de la\n seconde partie, celle qui traite de la religion, de la philosophie, etc., où\n manifestement le dégoût, que finissent par en éprouver Bouvard et Pécuchet,\n ressemble trop à celui que Flaubert exprime si souvent pour son propre\n compte dans sa Correspondance. Les idées religieuses surtout correspondent\ntrop bien à la mentalité de Flaubert, et les jugements des deux bonshommes\nsur Bossuet, Joseph de Maistre, Dupanloup, et d'autre part sur Spinoza, sont\nceux que nous retrouvons sous la plume du correspondant de George Sand.\n    Le livre présente du danger pour les esprits de culture religieuse peu solide,\net les crises amoureuses de nos deux maniaques sont décrites en couleurs trop\ncrues. Si le curé intervient souvent, on lui fait jouer un rôle inintelligent et\nridicule : piètre défenseur de la religion, il se tire d'affaire par la fuite ou par\ndes raisons à priori.\n   La composition de cet ouvrage demanda à Flaubert un travail colossal. Il\nlui fallut étudier un traité de jardinage pour donner des détails précis sur les\ngreffes, ou pour montrer Pécuchet minutieusement appliqué à la culture du\nmelon :\n   « Il sema les graines de plusieurs variétés dans des assiettes remplies de\nterreau, qu'il enfouit dans sa couche. Puis, il dressa une autre couche, et quand\nelle eut jeté son feu, repiqua les plants les plus beaux, avec des cloches par\ndessus. Il fit toutes les tailles suivant les préceptes du bon jardinier, respecta les\nrieurs, laissa se nouer les fruits, en choisit un sur chaque bras, supprima les\nautres, et dès qu'ils eurent la grosseur d'une noix, il glissa sous leur écorce\nune planchette pour les empêcher de pourrir au contact du crottin. Il les\nbassinait, les aérait, enlevait avec son mouchoir la brume des cloches, — et\nsi des nuages paraissaient, il apportait vivement des paillassons (3) ».\n   Et ainsi pour les multiples sciences explorées par ces deux sots, Flaubert\ndut s'imposer la tâche de lire une quantité énorme de volumes, en se mettant\nau point de vue de l'impression de ces lectures sur des cerveaux d'imbéciles.\n« Savez-vous, écrit-il à Mme Roger, à combien se montent les volumes qu'il\nm'a fallu absorber pour mes Deux Bonshommes ? A plus de 1500! Mon\ndossier de notes a 8 pouces de hauteur et tout cela ou rien, c'est la même\nchose (4) ! »\n   Il y a travaillé plus de six ans, et le manuscrit était inachevé quand la mort\n\n   (1) Correspondance, 4e série, p. 261. (2) « Quant à espérer me faire lire du public avec\nune œuvre comme celle-là, ce serait folie! » Ibid., p . 301. (3) Bouvard et Pécuchet, p. 39.\n(4) Correspondance, 4e série, p. 359.\n"}, {"page_pdf": 326, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3236, "texte": "                                  GUSTAVE       FLAUBERT                                273\n\nle frappa. Pour un seul chapitre, il lisait et résumait en quelques semaines des\ncentaines d'ouvrages. Lui, si casanier, voyageait un mois pour découvrir un\ncertain paysage qu'il avait en tête, et qui réunît ces quatre conditions :\n« 1° une falaise ; 20 un coude de cette falaise ; 3° derrière lui une valleuse aussi\nrébarbative que possible ; et 4 0 une autre valleuse, ou un moyen quelconque\nde remonter facilement sur le plateau (1) ».\n   C'était pour y situer une scène de Bouvard et Pécuchet.\n   Il estimait que l'œuvre d'art ne s'exécute qu'au prix d'un tel acharnement,\nmais son travail lui donnait peu de satisfaction : « J'ai peur que ce ne soit\nembêtant à crever !» Il doute de la conception même de son « abominable\nbouquin » et estime que son obstination à l'écrire est devenue une mono-\nmanie : « Je me demande souvent pourquoi passer tant d'années là-dessus, et\nsi je n'aurais pas mieux fait d'écrire autre chose ? mais je me réponds que je\nn'étais pas libre de choisir, ce qui est vrai. Enfin mon acharnement à ce travail\nrentre tout à fait dans ce que le docteur Trélat appelle « la folie lucide » (2)».\n\n\n\n\n   Selon la remarque très juste d'Emile Faguet, le réaliste, chez Flaubert, est\ndoublé d'un romantique. De là cette différence d'inspiration qui a produit des\nlivres aussi opposés que Madame Bovary et Salammbô, que l'Education senti-\nmentale et la Tentation de Saint Antoine.\n    Cependant le réaliste l'emporte sur le romantique, au point de vue de\nl'influence sur les contemporains, puisque Madame Bovary a obtenu un\nsuccès bien supérieur aux autres ouvrages. Ensuite, il y a plus de réalisme\ndans Salammbô et dans la Tentation qu'il n'y a de romantisme dans Madame\nBovary et l'Education sentimentale. Quel que soit son sujet, Flaubert\napporte toujours ce souci de la description exacte, la minutie du réel, qui\ndistinguent le réaliste. Partout aussi, sans y réussir toujours, il veut être\nimpersonnel. Il est réaliste encore en ce sens qu'il prend plaisir à décrire la\nlaideur physique ou morale ; la conception de son art se fonde sur la reproduc-\ntion de la nature, mais il choisit, dans la nature, les sujets qui conviennent\nle mieux à son pessimisme, ceux qui nous découvrent les horreurs de la vie,\nles déformations intellectuelles, les rachitismes moraux. Ce n'est pas « le beau »\nqu'il poursuit, mais seulement ce genre de beauté qui consiste à photogra-\nphier exactement « le laid ». En un mot, il a fait de l'imitation de la nature le\nbut de l'art, alors qu'elle ne devrait en être que le moyen.\n    Il a commis la même erreur pour le style, qui était pour lui tout l'art.\n« Je tâche, dit-il, de bien penser pour bien écrire. Mais c'est bien écrire qui\nest mon but, je ne le cache pas (3) ». Il est vrai que ce souci était pour lui une\nméthode, mais il la pousse un peu loin :\n    « Quand je découvre une mauvaise assonance ou une répétition dans une\nde mes phrases, je suis sur que je patauge dans le faux; à force de chercher,\n\n  (1) Correspondance, p. 280. (2) Ibid., pp. 275 et 297. (3) Ibid., 4» série, p. 221.\n\n                                                                                        3\n"}, {"page_pdf": 327, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3173, "texte": "274                                       DURENDAL\n\n\n\nje trouve l'expression juste qui était la seule et qui est, en même temps, l'har-\nmonieuse (1) ».\n   Mais que de recherches parfois pour la trouver! Il s'en plaint tout le long\nde sa Correspondance :\n    « Je suis harassé d'écrire; le style, qui est une chose que je prends à cœur,\nm'agite les nerfs horriblement. Je me dépite, je me ronge; il y a des jours où\nj'en suis malade et où la nuit j'en ai la fièvre. Plus je vais et plus je me\ntrouve incapable de rendre l'idée. Quelle drôle de manie que celle de passer sa\nvie à s'user sur des mots et à suer tout le jour pour arrondir des périodes; il\ny a des fois, il est vrai, où l'on jouit démesurément, mais par combien de\ndécouragements et d'amertumes n'achète-t-on pas ce plaisir! Aujourd'hui, par\nexemple, j'ai employé huit heures à corriger cinq pages et je trouve que j'ai\nbien travaillé (2) ».\n   Trente années plus tard, il écrit :\n    « Depuis trois jours je ne décolère pas, je ne peux mettre en train mon\nHistoire d'un cœur simple. J'ai travaillé hier pendant seize heures, aujour-\nd'hui toute la journée, et ce soir enfin j'ai terminé la première page (3) ».\n    M. Albalat a consacré aux corrections de Flaubert un chapitre de son livre\nsur le Travail du Style. Il y publie jusque six rédactions successives de la\ndescription de Rouen dans Madame Bovary. En les comparant, on constate\nl'élagage opéré sur les phrases pour les amener à cette concision et à cette\nforte simplicité qui rendent un style digne d'être classique (4).\n   Cependant, le travail y est encore trop sensible ; ce style exige une attention\nsoutenue, et son perpétuel étincellement fatigue comme le miroitement du\nsoleil sur les eaux. La manie de la description réaliste expose à multiplier les\ndétails aux dépens de la clarté. Nous figurons-nous bien exactement la cas-\nquette de l'écolier Bovary, après avoir lu le passage suivant :\n    « C'était une de ces coiffures d'ordre composite, où l'on retrouve les élé-\n ments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de\nloutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la raideur\n muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Ovoïde\n et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires; puis s'al-\n ternaient séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de\n lapin; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone\n cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où pendaient,\n au bout d'un long cordon trop mince, un petitcroisillon de fils d'or, en manière\n de gland (5) »\n    Ailleurs, avec plus de goût, Flaubert se contente de faire saillir quelque\n détail très précis qui suffit à rendre l'impression d'un ensemble :\n    « La nef se mirait dans les bénitiers pleins, avec le commencement des\n ogives et quelques portions de vitrail. Mais le reflet des peintures, se brisant\n\n\n   (1) Correspondance, p . 225. (2) Ibid., 1re série, p . 195. (3) Correspondance, 4e série, p. 223.\n(4) Voir en particulier la cinquième et la sixième rédaction. ALBALAT, Le Travail du Style,\np. 77. (5) Madame Bovary, p. 2.\n"}, {"page_pdf": 328, "page_imprimee": 275, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1077, "texte": "                              GUSTAVE FLAUBERT                              275\n\nau bord du marbre, continuait plus loin, sur les dalles, comme un tapis\nbariolé (1) ».\n   On pourrait relever des centaines de descriptions pareilles, où le détail vu\n remplace les généralités courantes. Car Flaubert avait horreur des clichés,\n des expressions toutes faites qui traînent dans les livres et dont les rémi-\nniscences viennent d'elles-mêmes sous la plume.\n   C'est de Flaubert surtout qu'on pourrait dire que son génie n'a été qu'une\nlongue patience. Il n'a conquis la gloire littéraire qu'à force d'un persévérant\nlabeur : assis à sa table de travail, il lutte des journées entières avec les\nvocables ; son impuissance à les dompter lui arrache parfois des cris de décou-\nragement, mais quel triomphe quand, la phrase enfin achevée, il la fait, selon\nson expression, passer par son gueuloir, et qu'il constate avec enthousiasme\nque sa forme impeccable est pleine d'harmonie !\n\n                                                        PAUL HALFLANTS.\n\n\n\n\n(1) Madame Bovary, p . 265.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison05-005", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 276, "page_fin": 279, "titre_corps": "L’Art international à Venise", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "L'Art international à Venise                        LA onzième Exposition i", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 329, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 8, "fin_caractere_exclue": 2898, "texte": "L'Art international à Venise\n\n                      LA onzième Exposition internationale d'Art de Venise, qui\n                         s'est inaugurée le 23 avril avec le cérémonial habituel,\n                         l'emporte peut-être en intérêt sur toutes celles qui l'ont\n                         précédée. Les envois considérables du sculpteur français\n                         Bourdelle et du peintre anglais Brankwyn, le magnifique\n                         ensemble de portraits de l'espagnol Anglada, la richesse\n                         et la variété de la participation belge, installée pour la\nquatrième fois dans cette « maison hanséatique » des artistes flamands et\nwallons qu'est le pavillon de Sneyers, tout cela fait de cette biennale une\ngrande manifestation d'art, telle que nulle ville au monde sans doute n'en sau-\nrait offrir de pareille.\n   Par la Salle de la coupole et par le Salon central, dont la splendide décora-\ntion est due à l'Italien Chini, artiste habile et multiforme dont nous avons vu\nà Bruxelles, en 1910, des vitraux, des fresques et des céramiques, nous entrons\ndans l'immense palais où se groupent les peintres d'Italie et ceux des nations\nétrangères qui ne possèdent pas leurs pavillons dans les Giardini publici. Une\nœuvre étrange, âpre et un peu barbare, sollicite dès les premiers pas notre\nattention : ce sont les sculptures d'Ivan Mestrovic, et particulièrement l'es-\nquisse d'une sorte de Panthéon à la gloire de la nation serbe, destiné à être\nérigé à Kossovo, où il perpétuera le souvenir des héros d'autrefois, de la lutte\ncontre l'oppression turque et du réveil de la Serbie. Un intense sentiment de\nfoi patriotique, de douleur ou d'exaltation, respire dans cette œuvre de poète.\n Mestrovic, né en Dalmatie, fut longtemps pâtre comme Giotto : il s'amusait,\ntout enfant, à modeler le bois et à pétrir la craie; un mécène le découvrit et\nle mit en mesure d'étudier son métier à Vienne, où l'école des Sécessionnistes,\ndont il garda les procédés, le compta bientôt parmi ses membres. La sponta-\nnéité et la facilité de cet artiste instinctif tiennent du prodige, et l'âme slave\néclate dans la rudesse fruste de ses figures, qui frappent plus qu'elles ne\nplaisent.\n   Toute une salle est réservée à l'important envoi de Hermen Anglada\ny Carnarasa, né à Barcelone, âgé aujourd'hui de 42 ans, et qui représente\nbrillamment, avec Zuloaga et Sorolla, les tendances nouvelles de l'école\nd'Espagne. La richesse de sa palette, son abondance chromatique, sa science\nd'orchestration des couleurs et des nuances, saisissent du premier abord.\n Puis, à mieux regarder, on s'aperçoit que ces toiles étincelantes, où il y a sans\ndoute de la fantaisie et de l'impressionnisme, témoignent de profondes\nqualités de réalisme et de conscience. Si quelques effets de lumière, quelques\ntonalités hardies, heurtent peut-être par leur étrangeté, par des dissonances\n"}, {"page_pdf": 330, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3474, "texte": "                     L'ART INTERNATIONAL A VENISE                            277\n\nun peu crues et d'une violence préméditée (dans la Madrilène, par exemple),\nle portrait d'un toréador est d'une harmonie enveloppante qui délicieusement\ncaresse l'œil, dans une gamme de rose et de noir d'une grâce et d'un moelleux\nexquis. Et surtout, en dépit d'une verve et d'une aisance qui sentent Paris,\nl'œuvre d'Anglada attire et plaît par une forte saveur espagnole : elle a,\noserais-je dire, du piment, avec ce ton parfois canaille, cette allure libre et\ndéhanchée par quoi Carmen nous ensorcèle. Même dans les portraits aristo-\ncratiques de ce grand artiste, on sent l'abîme qui sépare de la distinction fran-\nçaise les élégances de l'Espagne.\n    Le très beau Nageur de Sorolla y Bastida, les délicates petites filles de\n Benedito Vives, les deux portraits un peu trop parisiens de Ramon Casas, la\nNativité symbolique d'Angel Zarraga, les lumineux jardins de Santiago Rusi-\nnol, et surtout les Intellectuels de mon petit village, une toile satirique de\nZubiaurre, avec des verts acides d'un effet étonnant, complètent de très heu-\nreuse façon la participation de l'Espagne.\n    La France est représentée en peinture par Maurice Denis, dont les Premiers\npas sont bien, dans leur beau style renouvelé des primitifs italiens, la chose\nla plus émouvante, la plus gracieuse, la plus pure que l'on puisse imaginer;\n Le Sidaner, poète subtil du crépuscule et du silence, que l'on compare en\n Italie à Rodenbach ; Raffaëlli, qui expose ici des vues de Venise, charmantes,\ncertes, mais par moments trop exactes et minutieuses ; Besnard, enfin, dont\nles toiles rapportées des Indes, pour ressembler à des pochades (sauf le somp-\ntueux portrait de rajah, qui est un chef-d'œuvre), n'en ont pas moins un\naccent et une saveur étranges de mouvement et de couleur.\n   Une personnalité — consciente, sans doute, mais sûre — perce dans tous ces\ntableaux signés de maîtres français; on n'en peut dire autant, et ce nous est un\nregret de devoir le constater, de la majorité des envois italiens. Les peintres de\nce pays qui fut longtemps, en art, l'éducateur du monde, le grand initiateur,\nsemblent avoir perdu le don de voir par leurs propres yeux, l'indépendance et\nl'audace nécessaires à quiconque ambitionne de réaliser une conception neuve\net originale. La plupart se confinent dans l'humble imitation de la peinture\nfrançaise, depuis les plus vieux « sujets de genre » jusqu'aux outrances du\ncubisme, en passant par l'impressionnisme, le pointillisme et le vérisme.\nRarement, dans les salles où s'abritent les œuvres des artistes d'Italie, une\nnote personnelle vous arrête. Presque toutes ces toiles font preuve d'une\ngrande souplesse de talent et d'une habileté technique qui parfois est admi-\nrable; mais on compte celles-là où s'affirme un tempérament remarquable.\n   Les paysages lumineux de Zanetti-Zilla, brossés avec une fougue qui reste\npleine de sûreté, les fermes nudités d'Ettore Tito, les toiles un peu monotones\noù Sartorio a traduit l'éloquente désolation de la campagne romaine, font\ncependant exception à cette règle de banalité, Mais l'Italie ne nous offre pas\nun seul nom de peintre qui s'impose avec la victorieuse autorité d'un Anglada\nou d'un Brankwyn.\n   Frank Brankwyn : voilà sans doute, de tous les peintres étrangers qui\nfigurent cette fois à Venise, celui qui mérite mieux que personne d'être salué\ncomme un grand maître. Ce nom, qui grandira encore (l'artiste n'a que\n"}, {"page_pdf": 331, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3497, "texte": "278                               DURENDAL\n\n\nquarante-cinq ans), est familier aux Bruxellois depuis quelques années déjà;\nmais c'est surtout par ses eaux-fortes, représentant des ports, des chantiers,\ndes usines, et qui ont triomphé à l'Estampe et ailleurs, que nous est connu\n Frank Brankwyn, ce Walt Witman du blanc et noir. Les tableaux qu'on a\nvus de lui à Bruxelles, ne sont pas nombreux : il y en a à Venise une série\nqui permet d'apprécier pleinement cette nouvelle face de son génie; elle vaut\nà elle seule le voyage. Ce sont des toiles peintes en Orient (Brankwyn fit,\npendant sa jeunesse, un voyage aux côtes barbaresques sur un petit bateau à\nvoile, étudiant la vie des ports marocains, les foules bariolées et les gestes\nsauvages des villes de là-bas); et je ne crois pas que jamais peintre ait rendu\navec ce bonheur le bleu profond et velouté des mers méditerranéennes,\nl'atmosphère vibrante et dorée de ces paysages lumineux.\n    Mais Frank Brankwyn ne se contente pas d'être un prodigieux luministe :\nil anime ses magiques décors d'un fourmillement d'êtres humains, et il y met\nune force, une vie, une puissance et une vérité qui font de cet artiste moderne\nl'émule des grands maîtres d'autrefois. La science de la composition, le don\nde remuer les foules et de faire parler les visages, égalent le charme de la\ncouleur dans ces œuvres qui sont des chefs-d'œuvre, et dont la moindre pour-\nrait suffire à l'orgueil du plus beau musée. Ses Flibustiers, par exemple, où\nl'on voit, au gouvernail d'une barque chargée de butin, quittant une ville\nblanche et bleue rayée de flammes d'incendie, un corsaire ignoble et gras,\nsaoulé de stupre et de sang, qu'entoure un groupe de rameurs aux faces\nbestiales et cruelles, ces Flibustiers exercent sur l'âme une telle puissance de\nsuggestion qu'on revient sans cesse, fasciné, à cette page de meurtre et d'hor-\nreur, où s'exprime si éloquemment, dépassant de loin la portée de l'anecdote\nou de la « tranche de vie », toute la barbarie d'autrefois. Et quel merveilleux\nmorceau que ce Marché des esclaves, où, sous le soleil d'Orient, rutilent\nd'éclatantes robes rouges dont l'œil ne peut se détacher! Mais il faudrait tout\nciter, tout louer, tout admirer. Et notez que Frank Brankwyn n'est pas\nseulement un grand peintre et un grand aquafortiste : il dessine aussi des\nmeubles, des bibelots et des bijoux... En vérité, je vous le dis : cet homme de\ngénie est digne de ces vieux maîtres florentins qui daignaient, entre deux\ntoiles, s'asseoir à un établi pour ciseler quelque joyau ou quelque pommeau de\ndague.\n    L'envoi du peintre finlandais Axel Gallen-Kallela, plus considérable encore\nque celui de Frank Brankwyn, retient pourtant moins longuement l'attention\ndu visiteur. C'est qu'ici, nous ne trouvons pas cette forte personnalité qui\nmarque d'une empreinte profonde toutes les œuvres du maître anglais, mais\nau contraire un talent extrêmement souple et divers, infiniment réceptif, se\npliant aux influences les moins faites pour voisiner et les plus contradictoires.\n    Tous les maîtres et toutes les écoles ont inspiré Axel Gallen : depuis Puvis\nde Chavannes jusqu'à Maurice Denis, en passant par Millet et les impression-\n nistes, il imite et « refait » tout avec un égal bonheur, une variété d'invention\n et une sorte de protéisme réellement miraculeux. Comme celle de Catulle\n Mendès, que l'on a pu comparer à la villa d'Hadrien, où toutes les merveilles\n du monde étaient reproduites en petit, cette œuvre compose à elle seule une\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 809, "texte": "                    L'ART INTERNATIONAL A VENISE                           279\n\n\nanthologie complète. Elle suffirait à meubler quelque musée finlandais : en\nmettant seulement, au bas de chaque toile, le nom de l'artiste qui l'a inspirée,\non donnerait à ce petit pays l'illusion d'une pinacothèque riche en œuvres de\nl'école moderne. Axel Gallen, qui a d'ailleurs de sérieuses qualités techniques\net dont quelques tableaux — trop rares — attestent les origines mongoles,\nsemble vouloir jeter les fondements de l'école caméléoniste.\n   Nous parlerons, le mois prochain, des sculpteurs qui figurent à Venise,\nainsi que du pavillon belge, qui remporte, disons-le tout de suite, le succès le\nplus chaleureux et d'ailleurs le mieux mérité.\n\n                                                             FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison05-006", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 280, "page_fin": 288, "titre_corps": "Chronique artistique du mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Chronique Artistique du Mois           La médaille au Salon tri", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 333, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 2584, "texte": "Chronique Artistique du Mois\n\n         La médaille au Salon triennal de Bruxelles.\n\n\n   Le goût de la médaille se répand de plus en plus en Belgique, grâce d'abord\naux progrès faits par nos artistes et aussi quelque peu grâce à l'action lente\nmais continue de la Société hollandaise-belge des amis de la médaille d'art\nqui depuis sa fondation, en 1901, a déjà dépensé plus de cent mille francs\ndans ce but. Aussi, alors que vers la fin du siècle dernier, il n'existait guère\nchez nous plus d'une dizaine de médailleurs, on en compte aujourd'hui au\nmoins cinquante, dont une quarantaine sont représentés au salon par plus de\ntrois cents de leurs œuvres, la plupart récemment éditées.\n   Une caractéristique du salon de la médaille de cette année est d'y rencontrer\ndes artistes qui jusqu'ici n'avaient jamais voulu exposer et aussi d'y voir des\namateurs, tels le baron G. de Vinck d'Anvers, le notaire Kops de Bruxelles\net l'avocat Sagehomne de Verviers, dont les envois ne sont pas les moins\nintéressants. C'est bien là une preuve de la faveur dont jouit actuellement\ndans tous les milieux l'art de la gravure en médailles.\n   La spécialité des médailleurs belges est, comme il convient du reste, le\nportrait. Ils y excellent et leurs œuvres, tant sous le rapport de la ressem-\nblance que sous ceux de la vie et de l'expression, n'ont rien à redouter de la\ncomparaison avec les produits des meilleures écoles étrangères.\n   On peut leur reprocher une certaine lourdeur de facture et une trop\ngrande monotonie de mise en page contre laquelle, d'ailleurs, quelques-uns\nd'entre eux, par exemple, M. Bonnetain, s'efforcent de réagir. Les compo-\nsitions allégoriques manquent encore trop souvent de clarté, d'imagination,\nd'à-propos, d'élégance; mais là encore il y a un incontestable progrès que\nnous sommes heureux de constater.\n   Le salon témoigne une fois de plus de la tendance, qui pourrait devenir\ndangereuse si elle s'accentuait, de substituer la plaquette à la médaille, qui se\nprête mieux que cette dernière aux tableaux de genre, lesquels, il faut bien le\ndire, ne constituent plus de vraies médailles.\n   Il nous serait impossible, en ces lignes hâtives et forcément comptées,\nd'étudier la technique, de faire ressortir les qualités, de marquer les défauts\npropres à chacun des exposants. Nous nous bornerons à constater que toutes\nles méthodes sont représentées au salon pour le plus grand profit des visiteurs.\n La vitrine de M. G. Devreese est particulièrement remarquable. Le portrait-\nmédaillon de la princesse Marie-José, une merveille de délicatesse, la médaille\n"}, {"page_pdf": 334, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3015, "texte": "                     CHRONIQUE ARTISTIQUE             DU   MOIS                  281\n\n\nde Parsifal à la fois noble et gracieuse, la plaquette René Stevens, la reine de\n Roumanie, si majestueuse dans sa simplicité, font ressortir la souplesse du\ntalent de cet artiste qui s'affirme définitivement le chef de l'école belge en\nmédailles.\n   A ses côtés se classent, tant par la grâce que par la distinction de leur faire,\n MM. Samuel et Paul Du Bois, MM. Vermeylen, de Cuyper, de Rudder,\n F. Dubois, Dupon, Dupuis, Jourdain, ce dernier en progrès, Mlle Lorrain,\n Michaux, Rombaux, F. Wissaert sont aussi à signaler. Pour les jeunes, nous\n plaçons en toute première ligne M. Bonnetain qui, s'il continue, deviendra\nl'un de nos meilleurs médailleurs et l'est même déjà, puis, pour des qualités\ndiverses, MM. Manquoy, De Smeth, Theunis, Geervart, F. Wissaert,\n M. Wolfers, de Bremaecker, etc., etc.\n   Une douzaine d'artistes étrangers participent aussi au salon. Ils permettent\nainsi la comparaison de l'école belge avec les écoles de France (1), d'Alle-\nmagne, d'Autriche, d'Italie, de Hollande, d'Angleterre et même de Suisse.\n   Le cadre de feu de Vernon par sa valeur artistique, la variété des sujets\ntraités, place sans conteste ce grand artiste, trop tôt enlevé à l'art, immédiate-\nment après les deux maîtres de la médaille contemporaine : Roty et Chaplain.\n Les envois de MM. Yencesse, Peter, Nocq, Dropsy, un jeune, retiennent\nl'attention et provoquent l'admiration.\n   M. Brozzi a une délicatesse de touche étonnante. M. Wienecke par la\nsûreté de sa technique s'annonce comme le meilleur des médailleurs néerlan-\ndais. M. Hedley traite avec la même facilité les sujets les plus variés;\n M. Heinri Kautsch est un maître dans toute l'acception du mot et M. Su-\ncharda est bien l'un des plus grands médailleurs de l'époque.\n   On le voit, tous les genres et tous les pays sont dignement représentés au\nSalon ; mais les organisateurs ont jugé que cela ne suffisait pas. Pour faire\nmieux comprendre combien est longue, délicate et compliquée la confection\nd'une médaille, ils ont consacré une vitrine à l'histoire de cette fabrication,\nqu'on pourra suivre, presque pas à pas, dans tous ses détails. Enfin, les\ndessins que Roty s'imposait avant de commencer à modeler une médaille, et\ndont quelques-uns sont exposés au salon, seront pour nos artistes sujets à\nméditation.\n   Nous ne pouvons terminer ce bref compte rendu sans présenter au Ministre\ndes Beaux-Arts tous nos remercîments pour avoir décidé la création, à la\ntriennale de Bruxelles, d'un salonnet consacré à l'art de la médaille, art qui,\naprès les expériences si brillamment réussies de Bruxelles en 1910 et de Gand\nen 1913, sera désormais, espérons-le du moins, delivré de la tutelle si néfaste de\nla sculpture que les partisans de l'immuable persistent à lui imposer malgré\ntout.\n                                                        ALPHONSE DE WITTE.\n\n  (1) Fort bien représentée grâce aux bons offices de M. Canale, médailleur-éditeur de\nParis.\n"}, {"page_pdf": 335, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2858, "texte": "282                               DURENDAL\n\n\n\n                            Les Salons d'Art\n\n   G a l e r i e G i r o u x . — Nul ne contestera à Léon Spilliaert l'originalité.\nSes œuvres restent pour nous enveloppées de mystère et d'ombre et nous\nn'osons point y pénétrer franchement. Un malaise nous saisit devant ces\ngrands dessins énigmatiques et nous sommes impuissants à deviner les mobiles\nde cette coloration inquiétante, de ces gestes simplifiés, de ces bizarreries de\ncomposition. Certains tableaux : Plantes d'intérieur, le Vase, parlent mieux\nà notre esprit, la Piëta nous émeut presque ; et alors, nous tentons un effort\ngénéreux — d'autres hausseraient les épaules — pour comprendre et sentir le\nprincipe de cet art... mais nous n'y parvenons point.\n   Ramah est très séduisant dans ses nus délicatement colorés. Sa maîtrise de\ndessinateur apparaît dans ses portraits, si nettement et finement tracés. Tout\ncela est d'un talent calme, à visées modestes, plein de conscience et de\nspontanéité.\n   Ces mêmes notes pourraient servir à caractériser le tempérament de Simon\nBussy. J'hésiterais un peu, toutefois, à répéter le dernier mot. Bien que charmé\npar la fraîcheur de ces interprétations, on remarque trop chez l'artiste le\ndésir de réduire chaque paysage aux proportions d'un petit décor poétique et\nsimple. Mais en somme, Hérédia n'a fait que des sonnets et nous n'avons pas\nà le regretter. Simon Bussy sait admirablement choisir un site et en retenir\nl'essentiel; il a parcouru l'Europe : Tyrol, Ecosse, Grande Grèce, lagune\nvénitienne. Et plusieurs de ses « sonnets » sont impeccables.\n   Le reste de la cimaise est occupé par de jolis effets de neige de John Wiggin\net de riches paysages d'Alfred Hazledine.\n   A ce bon quintette de peintres s'est joint le sculpteur Jean Gaspar. On\nadmire la fougue, la vérité et la noblesse de son grand Buffle chargeant. L'ar-\ntiste a bien observé aussi les rois du désert... ou du jardin zoologique. Ses\ntigres, ses lions, ses éléphants sont rendus dans des attitudes élégantes et sans\nvain souci de réalisme.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   C e r c l e A r t i s t i q u e . — Les marbres, les bronzes et les plâtres de\nLéandre Grandmoulin ont occupé la salle principale et ses groupes décoratifs\ny semblaient à l'étroit. Cela prouve en leur faveur : la véritable sculpture de\nplein air réclame l'espace libre. Les allégories du monument Lambermont\nunissent l'ampleur à la noblesse, les lignes architecturales de l'ensemble sont\nassez heureuses, mais on pourrait critiquer la place accordée au pauvre grand\nhomme, en pénitence derrière le socle.\n   Signalons spécialement, parmi une série de bustes d'hommes, celui, très\nvivant, de Willem Paerels.\n                                        *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 336, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3152, "texte": "                   CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                             283\n\n\n  Musée moderne : Société nationale des Aquarellistes et\nP a s t e l l i s t e s . — Peu de chefs-d'œuvre : l'envoi de Langaskens nous\nmontre cet artiste s'éloignant de plus en plus de la nature. C'est une route,\nhélas! qui mène fatalement au conventionnel et aux redites. J'aimerais voir\nLangaskens l'abandonner. Les pâles natures mortes de P.-N. de Kessel sont\nd'une délicatesse agréable, les Baigneuses de Merckaert d'une joyeuse lumi-\nnosité, les eaux-fortes de Charles Bernier d'une distinction assez personnelle.\nNous avons vu encore de sympathiques paysages de G. Carlier, Farasyn,\nM. Sys et les négrillons bien connus du sculpteur Arsène Matton.\n\n                                        *\n\n   Première visite au Salon triennal. — A ceux qui, par devoir\nou par plaisir, fréquentent régulièrement nos expositions d'hiver, ce Salon\nprintanier doit servir de récapitulation. On juge mieux des mérites individuels\nd'un artiste lorsqu'il montre une partie un peu considérable de son œuvre, mais\nc'est au Cinquantenaire qu'il faut aller pour se rendre compte de la place\nque cette œuvre occupe dans l'art contemporain. Ce n'est point là besogne\nfacile, mais la tâche devient moins ardue par le fait que chacun se plaît à\nexposer ici des morceaux caractéristiques.\n   Sachons gré aussi aux organisateurs d'avoir tenté certains groupements,\nd'où ressortent d'une façon plus claire les principales tendances de notre pein-\nture actuelle. Comme il est plus simple de classer des noms dans un article\nque de rapprocher des toiles le long d'un mur, je voudrais compléter dans une\nsérie de visites, le travail qu'a tenté le jury dans son placement.\n   Deux petites salles qui se font à peu près pendant ont été spécialement\nréussies : Ensor règne dans l'une, Georges Minne occupe le centre de la\nseconde. Je me contenterai, dans cette première visite, de parcourir celle-ci. Je\nveux me pénétrer de quelque mysticisme pour jouir de cette peinture nouvelle\nqui fit la joie du bon public et devant laquelle s'inclinent les esprits pré-\nvoyants, jugeant qu'elle possède tous les caractères d'un art vigoureux et\ndurable.\n   Se rappelle-t-on l'accueil réservé aux premiers balbutiements de Gustave van\nde Woestijne? Aujourd'hui cependant, son nom s'impose à tous et, surtout\ndepuis qu'une faveur royale récompensa son labeur, chacun veut au\nmoins reconnaître que son art est « très intéressant, très fort, plein\nde qualités... » Ces qualités, dont la sobriété est la plus frappante\npeut-être, s'affirment ici dans trois portraits, celui de M™ van W...\nque nous avons longuement regardé au Salon Pour l'Art; celui du\nRoi, crayon d'une remarquable finesse et d'une expression familière\net rêveuse; celui de Valerius De Saedeleer : qui ne connaît point\nl'auteur de tant de paysages raffinés, s'étonnera sans doute de le trouver ici\nsous les traits d'un laboureur... bien portant. Il se détache fièrement d'un\nfond rose et seule une palette jetée à ses pieds nous fait songer aux Grands\narbres, ce tableau plein de style et de poésie que nous venons d'apercevoir\ndans une autre salle.\n"}, {"page_pdf": 337, "page_imprimee": 284, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2951, "texte": "284                               DURENDAL\n\n\n   Si la faveur, même des foules, est acquise à l'auteur et au modèle de cet\namusant portrait elle ne se manifeste pas encore à l'égard de Georges\n Latinis et d'Albert Servaes. Ce dernier, le bon mystique de' Laethem-Saint-\nMartin, n'est pas un inconnu pour nos lecteurs. Ils auront retrouvé, sous\nle titre mieux approprié de Sursum Corda, le Fiat que « Durendal »\nreproduisait voici trois mois. Ils auront apprécié la robustesse du\ncoup de pinceau et les harmonies crépusculaires du paysage. Les\nâmes chrétiennes doivent aimer la manière simple et paysanne dont se\ntraduit un sentiment universel de l'humanité. « C'est un pauvre qui offre son\ncœur à Dieu », expliquait l'auteur à notre aimable souveraine qui s'arrêtait\nlonguement devant son œuvre. La Nuit Sainte procède du même\nesprit religieux et s'inspire de la même réalité. Une lumière diffuse rayonne\ndoucement autour de l'étable où Jésus vient de naître, les bergers s'appro-\nchent en tremblant de la porte, des anges sont piqués comme des étoiles\ndans l'obscurité du ciel. Mais l'Enterrement chez les pauvres gens est plus\ndramatique encore. Le cercueil, sorti par une fenêtre et déposé sur une\nbrouette, n'est point une invention macabre, mais un spectacle émouvant\nauquel Servaes a assisté. Les gestes, ceux des enfants peureux surtout, sont\nd'une vérité profonde, la tonalité d'ensemble d'une fraîcheur mystérieuse\net j'aime surtout dans ce tableau la petite église lointaine d'où vient la\nmodeste procession.\n   Le Christ de Georges Latinis, découpé sur le mur blanc d'une ruelle où nul\nne passe, est émouvant par sa solitude. La Tarte aux prunes est une fan-\ntaisie charmante dans laquelle il faut découvrir aussi des mérites de couleur\net la fraîcheur d'un vers de Jammes.\n   Les sculptures de Georges Minne, dont nous reparlerons, et un vaste polyp-\ntyque ensoleillé de Delaunois contribuent à faire régner dans cette petite salle\nl'atmosphère recueillie qui lui convient. Je plains ceux qui n'ont pas la foi\nnécessaire, qui ne savent point dépouiller le vieil homme et rejeter d'anciens\npréjugés, pour accueillir en eux les émotions très pures qu'un tel art s'ap-\nplique à suggérer.\n                                                             PAUL FIERENS.\n\n\n                                 La Musique\n\nAudition d'oeuvres inédites de M. Mario van Overeem\n                                   (8 mai).\n   Nous avions cru, jusqu'au huit mai dernier, que le « bilinguisme » ne\nfleurissait que dans le domaine administratif. Il paraît que c'est une erreur. Il\nrègne actuellement dans les régions élevées de l'art et de la musique. C'est ainsi\nque M. Mario van Overeem nous conviait l'autre soir à un concert essentielle-\nment bilingue. Ce phénomène, il est vrai, n'eut pas de fâcheuses consé-\nquences : une brochure des plus élégante offrait la traduction flamande des\npoèmes français interprétés. Ou bien était-ce le contraire? Peu importe,\n"}, {"page_pdf": 340, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3551, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU              MOIS                 285\n\npuisque la langue musicale universelle et profonde exprime mieux que les\nmots ou le symbole l'insaisissable réalité des âmes et des choses.\n    Il est difficile d'apprécier sainement à la seule audition une œuvre musicale,\nfût-elle un simple lied, une imposante symphonie ou un drame lyrique. Mais\nil est impossible d'émettre une opinion sérieuse sur le talent d'un compositeur,\nnous eût-il, comme M. Mario van Overeem, présenté dans un programme\ntrès copieux des lieder, un prélude, des pièces pour violon, des chœurs, des\nhymnes religieuses et un oratorio. Toutefois, il est permis de dire l'impression\nque l'on éprouve à la dégustation de mets si variés et si judicieusement choi-\nsis. La mélodie de M. Mario van Overeem est assez facile, parfois très bien\nvenue, comme dans la Nuit de Noël, un chœur impressionnant, simple, d'une\npureté de ligne et d'une sobriété remarquables. Il semble, en outre, bien écrit\npour les voix : la chorale Saint-Dominique en donna une interprétation par-\nfaite, très homogène. L'auteur ne parait pas si heureux dans l'invention et le\ndéveloppement mélodique du lied ou de la romance pour violon et piano ; sa\n phrase musicale manque d'imprévu et de caractère, et les harmonies, parfois\n conventionnelles, ne la sauvent pas d'une certaine indolence, point désagréable\n sans doute, mais étrange pour les oreilles accoutumées aux combinaisons\n savantes et recherchées des écoles actuelles. M. De Sadeleer est un baryton\n possédant une jolie voix, quoique manquant de corps dans l'aigu ; il sait la\n conduire avec méthode, justesse et précision, mais non lui communiquer\n l'accent.et la vie désirables: plus de netteté dans le dessin des contours mélo-\n diques et plus de vigueur dans l'expression n'auraient rien enlevé à son inter-\n prétation. Le même reproche s'appliquerait peut-être à Mme Vissers, violoniste,\n dont la technique excellente, la distinction et la pureté de son valurent à la\n Romança appasionata de vifs applaudissements. Puis Mme Mario van Overeem\n vint dire une mélodie de M. van Overeem, qui pour quelques instants remplit\n le rôle humble, mais délicat et difficile d'accompagnateur. Et tout de suite le\n public fut conquis par l'allure charmante et sympathique de la cantatrice.\n     Mme van Overeem n'a peut-être pas toute l'habileté d'une chanteuse qu'une\n discipline sévère ou les préceptes d'une école impeccable ont rendue apte à\n vaincre les difficultés techniques d'exécution. Cette habileté, d'ailleurs, s'ac-\n quiert parfois après la sortie du Conservatoire, avec beaucoup de patience et\n deux années d'efforts au moins. M lle Mario van Overeem remplace ces qualités\n de pur métier par de la jeunesse, de la grâce, de la conviction, une voix natu-\n  relle qui n'a ni trop ni trop peu de timbre et du plus joli effet. Son succès fut\n  considérable.\n     Quel dommage que M. van Overeem n'ait pas réservé une partie plus\n  importante de son programme à la musique de chambre ! Car cette forme de\n  la musique est l'épreuve où se reconnaissent les compositeurs de race. Le\n   Prélude qui ouvrait la séance n'a pu être apprécié à sa juste valeur, par suite\n  d'un manque d'unité et de fondu dans le jeu des exécutants.\n     Un auditoire nombreux et choisi, où se reconnaissaient des personnalités\n  du monde politique et artiste, a fait aux œuvres de M. Mario van Overeem et\n  à leurs interprètes l'accueil le plus chaleureux.\n                                                                           M. G.\n"}, {"page_pdf": 341, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2885, "texte": "  286                                DURENDAL\n\n\n\n             Conférence d'Ernest Verlaat sur Turner\n                      à l'Université nouvelle\n\n     Il s'est trouvé, en Angleterre, des gens moroses pour se plaindre du tort que,\n  finalement. Ruskin aurait fait à Turner en commentant son œuvre en termes\n  si éloquents et si magnifiques que l'examen de cette œuvre elle-même ne pou-\n  vait tourner qu'à déception pour le lecteur. Il est certain que Ruskin était, si\n  l'on peut dire, un sympathique autoritaire. On est obligé de l'aimer, a observé\n  finement M. Verlant, « mais on a sans cesse envie de le contredire ». Et si on\n  le suit volontiers dans ses courses à Venise ou à Florence, ce n'est qu'en se\n  chamaillant constamment avec lui... Mais la question n'est pas là. L'écrivain\n d'art doit-il se borner à faire la critique objective de l'œuvre, se refuser à don-\n ner forme à l'émotion que celle-ci lui a communiquée, sous prétexte que les\n idées ou les sentiments que lui a suggérés sa méditation devant elle pourraient\n ne point correspondre tout à fait à ceux de l'artiste?... Il serait difficile de\n marquer des limites dans une matière aussi délicate, mais on sait bien que le\n rôle de cet écrivain est, non seulement d'apporter des notions précises et posi-\n tives à son lecteur, mais encore de lui apprendre à regarder l'œuvre, à la com-\n prendre et à l'aimer, en lui montrant tout ce qu'elle peut receler de significa-\n tions hautes et profondes, de jouissances pour la sensation, de joies pour la\n pensée...\n    Ce beau rôle de missionnaire de l'art, d'éveilleur de la compréhension de la\n beauté, personne en ce pays ne le remplit avec plus d'éclat, avec une compé-\ntence plus complète et plus sûre que M. Ernest Verlant. Des conférences telles\nque celles qu'il a données, l'an dernier, sur Velasquez, cette année-ci, sur\nle Maître de Flémalle et sur Turner, doivent être considérées comme des\nmodèles accomplis du genre. C'est l'artiste et son œuvre qui sont évoqués\ndevant nous, c'est l'époque où ils ont apparu, avec tous les détails qui expli-\nquent, qui situent, qui particularisent, avec tout ce qui, idées, événements,\nreplacera l'homme de génie dans l'atmosphère de sa vie et le ressuscitera pour\nnous, lui et les chefs-d'œuvre qui l'ont immortalisé dans leur physionomie\noriginale ou dans leur esprit. Et tout cela dans une langue à la fois forte et\nsimple, pleine de mouvement et de couleur, admirable de concision substan-\ntielle.\n                                                                           A. G.\n\n\n                                Revues d'Art\n   Les arts anciens de Flandre. — Tome VI, fascicules III et IV.\n   M. Louis de Farcy publie et décrit certaines tapisseries du début du\nXVIe siècle, conservées en France et qu'il croit d'origine tournaisienne. Une\ncurieuse notice de MM. Friedlander et Warborg, au sujet d'esquisses attri-\n"}, {"page_pdf": 342, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3339, "texte": "                     CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                                  287\n\nbuées a u maître du Hausbuch, représentant des épisodes de la capitivité du roi\n Maximilien à B r u g e s . M. Adolf de Ceuleneer signale u n e peinture d'un\n maître anversois du XVIIe siècle, Balthasar Mathysens, qui se trouve dans\n l'église de la Soperga, à T u r i n .\n    M. Alphonse Germain étudie et décrit l'œuvre flamande de Brou. M. de Ceu-\n leneer rend compte d e l'exposition des arts anciens des Flandres à Gand. Notre\n collaborateur M. Arnold Goffin termine son travail : La Flandre en Italie au\n XVe siècle. N o u s r e p r o d u i s o n s le sommaire d e cette étude : Roger Van dtr\n Weyden, — Le maître de Flémalle, — Petrus Cristus, — Mtmling et Louis Boels,\n — Memling et Cerpaccio, — Le bréviaire Grimant, — Gérard David, — Influences\nflamandes à Gênes: Bartolommeus Rubeus; Lodovico Brea, — Influences flamandes\n d Florence: Hughes Van der Goes, — Le maître de la Virgo inter virgines, — Juste de\n Gand à Urbin.\n    N o m b r e u s e s et excellentes r e p r o d u c t i o n s .\n\n\n   B u r l i n g t o n M a g a z i n e (avril). — A signaler particulièrement une\nnote de M . Roger F r y sur Un portrait de Julien de Médicis par Botticelli : il\nexiste deux portraits identiques de ce p e r s o n n a g e , l'un au Musée de Berlin,\nl'autre d a n s la collection Morelli, au Musée civique de Bergame. Chacun de\nces musées croit tenir l'original et considère l'autre exemplaire comme une\ncopie. Des critiques anglais, plus désintéressés dans la question que les conser-\nvateurs de ces musées ou m ê m e que les Allemands ou les Italiens en général,\navaient déclaré que Berlin et Bergame ne possédaient que des répliques d'un\noriginal p e r d u . Cet original serait retrouvé et, à en juger d'après la repro-\nduction qu'en publie M. F r y , il paraît, en effet, fort supérieur comme finesse\net comme expression aux effigies connues de Julien de Médicis. M. Oswald\nSwen achève son étude sur l'auteur d'un ensemble de peintures italiennes\ndu début du XVe siècle, conservées n o t a m m e n t à Florence et à Avezzo, artiste\nqui aurait travaillé sous l'influence de Lorenzo Monaco et que le critique\ncroit pouvoir identifier avec Pazzi Spinelli, le fils du maître célèbre Spinello\nAretino. M m e Isabelle Errera publie des notes, accompagnées de curieuses\nreproductions, sur certains tissus égyptiens. La Chronologie des porcelaines de\nBow, par M. Bernard R a c k h a m . Philippe de Comynes et le peintre Jean Fouquet\n(à propos d'un manuscrit à miniatures), par M. G. Swarzenski, etc., etc.\n\n\n    L'art flamand et hollandais. — (M ars.) — M. P . Lambotte\nachève son a t t a c h a n t e étude sur Eugène Smits et reproduit in-extenso le bel\narticle nécrologique qu'Erasme (M. E r n e s t Verlant) avait consacré à l'artiste,\nd a n s le Journal de Bruxelles.\n    (Avril.) — M. N . Beats rend compte de Y Exposition des peintures et des sculp-\ntures néerlandaises antérieures d 1575, qui a été organisée, l'an dernier, à\nU t r e c h t ; il parle des œuvres de Gérard de Saint- Jean et du mystérieux et\noriginal maître de la Virgo inter virgines que l'on y avait réunies. M. Jacques\nMesnil m o n t r e , dans u n article très documenté, que le nouveau théâtre des\nChamps-Elysées, à Paris, dont les journaux parisiens ont été unanimes à louer\n"}, {"page_pdf": 343, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2788, "texte": "288                                    DURENDAL\n\n\nle plan et l'architecture « d'un goût si essentiellement français », a été\nconstruit d'après les projets — d é n a t u r é s — de notre compatriote H e n r y\nVan de Velde. Comptes rendus des Salons bruxellois par M. Georges\nE e c k o u d ; notices sur les musées et collections, par M . Bautier, etc.\n\n\nDie Christliche Kunst.\n    N o u s a n n o n c i o n s dernièrement l'apparition d'un nouveau périodique\nitalien : Arte Cristiana, fondé d a n s le but de p r o m o u v o i r l'art chrétien en l'étu-\ndiant d a n s les g r a n d e s et merveilleuses œuvres qu'il a produites aux siècles\npassés aussi bien que dans ses manifestations actuelles.\n     L'Allemagne possède, elle aussi, u n e société qui s'est formée pour exalter\net propager l'art religieux chrétien ; société qui a pour organe u n e revue :\nDie Christliche Kunst, fort élégamment illustrée, qui paraît mensuellement à\n Munich.\n     Die Christliche Kunst se p r é o c c u p e avec raison de mettre sous les yeux de\nses lecteurs des renseignements très étendus sur tout ce qui se produit à\nl'étranger d a n s le d o m a i n e qui l'intéresse, mais elle s'attache surtout, comme\nde raison, à leur faire connaître les travaux des arlistes allemands, fort nom-\nb r e u x , qui se sont consacrés à la rénovation de l'art chrétien. On trouvera,\nnotamment, d a n s les collections de la revue (1912-13-14), des études excessi-\nvement intéressantes sur les sculpteurs Ballhazar Schmidt, Gtorg Busch, Karl\nBurger, Rudolf Harrach; les peintres X. Dietrich, Hermann Schaper, L. Feldmann,\nKaspar Sckleibner, J. Van Malezewski, Michael Riesar, Jakobs Segen; les archi-\ntectes Stephan Mathar, Gabriel von Seidl, Albert Bosslet, etc., etc.\n\n\n    A r t e C r i s t i a n a (Février). — E t u d e de P . - L . Ferratti de Vred sur le\nbon sculpteur Giovanni Dupré. Reproduction d'une p e i n t u r e de la Pinaco-\nthèque de Brescia (un Ange), a n c i e n n e m e n t attribuée à Timoleo della Vite\net d a n s laquelle on a reconnu, depuis, un fragment d'une des premières\nœuvres de R a p h a ë l , exécutée vers 1500 pour Città di Caslellos.\n    (Mars).— Maurice Denis, par M. V. Margotti.— Il libro di Luca della Robbia:\nLe célèbre et délicieux artiste possédait u n manuscrit des cantiques de\nJ a c o p o n e de T o d i , aujourd'hui conservé à la Bibliothèque nationale de P a r i s\net sur lequel il a inscrit son n o m . M. Angelo Menocci feuillette pour nous ce\nmanuscrit, s'arrête aux pages qui semblent avoir été marquées par Luca et\nfait à ce propos un c h a r m a n t c o m m e n t a i r e de la vie et de l'œuvre du maître.\n\nA r t e t t e c h n i q u e (Janvier;. — L'art décoratif au Salon triennal.       — Suite\n  de l'étude de M. H . - P . Berlage sur l ' A r t et la Société.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison05-007", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 289, "page_fin": 304, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES        POESIE :     L e s P o è m e s . — M. I w a n", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 344, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2268, "texte": "LES LIVRES\n\n      POESIE :\n    L e s P o è m e s . — M. I w a n Gilkin révélait r é c e m m e n t aux lecteurs du\nJournal de Bruxelles M. Georges Guérin. L'œuvre de ce jeune poète, pour\nêtre u n peu écrasée par l'éloge qu'en fit son éloquent parrain, est certes digne\nd'attirer l'attention. N o n par la perfection d ' u n e forme qui, au contraire, est\ntrop souvent lâche et négligée, non par la nouveauté d'une pensée qui n'est\npas tout à fait libérée de la banalité, mais par la réelle et sincère émotion\nqui gonfle les strophes, par l'abandon et le naturel de plusieurs poèmes et\nparfois une sorte de voluptueuse douceur d a n s l'expression. M. Guérin est\nun r o m a n t i q u e . Il n e fait pas de grands gestes et ne pousse pas de grands\ncris, mais il cultive volontiers la mélancolie u n p e u périmée de Musset, dont\nles mots m ê m e le poursuivent :\n\n             Quel poème est plus beau, plus sincère et plus pur\n             Qu'un grand sanglot humain dans le silence obscur ?...\n             ...Les plus passionnés sont les cris les plus beaux.\n\n   Et son admiration pour Vigny, qui étonne un peu chez cet élégiaque, ne\nse traduit pas toujours de façon fort heureuse.\n\n            O Vigny, il faudrait pour te glorifier\n            Sentir couler en soi le sang de tes artères.\n            A présent que ton nom, mort, est déifié\n            Tu demeures pourtant l'ange de notre       terre...\n\n  Il faut retenir le nom de M. Georges Guérin. Mais M. Georges Guérin\ndevrait oublier plusieurs de ses poèmes. Son petit volume, un peu élagué,\nserait excellent et émouvant (1).\n  Alfred de Vigny est à la mode. M. E d o u a r d Ducoté lui consacre aussi, au\ncours du beau recueil qu'il intitule Cendres (2), une ode de grande allure et\nde vers imparfaits :\n\n            Sublime exception, âme royale et pure,\n            D'entre tous les amis, toi l'ami le plus sûr\n            Je te nomme Vigny avec un        tremblement.\n            Pourquoi viens-je troubler d'une voix     imparfaite\n            Le bosquet recueilli du jardin des poètes\n            Où tu t'isoles en rêvant?\n\n (1) Poèmes. — Éditions de Flamberge, Mons. (2) Paris, l'Occident.\n\n                                                                                4\n"}, {"page_pdf": 345, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2193, "texte": " 290                                DURENDAL\n\n\n    M. E d o u a r d Ducôté reste le poète rare et subtil qu'il fut toujours. E t si\n plusieurs fois d a n s son dernier livre son inspiration semble un peu c o u r t e ,\n quelle joie n'avons-nous p a s d'y trouver de petits morceaux comme celui-ci,\n qui est digne d'une anthologie :\n\n              Les volets seront clos à la brutale joie\n              Du blanc soleil   incandescent;\n              Nous nous reposerons sur des coussins de soie\n              Frais et doux comme le printemps.\n\n             Des roses pencheront hors des vases de Chine\n             Leurs têtes lourdes de senteurs\n             Nous serons accablés par la langueur  divine\n             Qui succède aux folles  ardeurs.\n\n             Nos yeux habitués à la pénombre amie\n             Caresseront de beaux objets\n             Ou suivront dans le ciel d'une tapisserie\n             Le vol fleuri des  perroquets.\n\n             Nous nous tairons; les mots trahiraient nos      délices\n             Et leurs subtils    raffinements.\n             Les miroirs s'ouvriront sur l'infini  factice\n             De noirs palais de diamant.\n\n             Nous laisserons notre âme aller à la dérive.\n             Loin des rivages du souci.\n             D'un piano voisin sourdra comme une eau vive\n             La berceuse de Debussy.\n\n  Charles Guérin consacra jadis quelques-uns de ses plus beaux poèmes au\ntourment d'écrire. C'est cette noble lutte que M. E d o u a r d Guerber célèbre\nen un livre solide et dur comme un m a r b r e qui s'appelle 1'Art Héroïque (1) et\noù, systématiquement, dans un bel o r d r e classique, il a formulé tout u n art\npoétique, toute une morale poétique :\n\n            Nous voulons que l'amour intelligent nous mène\n            Que notre volonté dirige tous nos pas.\n            Notre âme a la pudeur de la tendresse   humaine,\n            Et de nos passions nous ne trafiquons pas.\n\n            A insi refusons-nous  de perdre la maîtrise\n            Que la noble raison doit garder sur les sens ;\n            L'équilibre tranquille est plus beau que la crise,\n            Plus le génie est dieu, plus il a du bon sens.\n\n\n (1) Paris. Crès.\n"}, {"page_pdf": 346, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2473, "texte": "                                   LES LIVRES                               291\n\n            Lors, pour les temps futurs nous serons des poètes\n            Enthousiastes,   mais non pas aveuglément ;\n            Nos livres pour les cœurs vaudront de belles fêtes\n            Seul les inspirera le plus haut   sentiment.\n\n            Le plus haut à sa place et les autres dans l'ordre\n            De la nature et non de l'arbitraire    humain,\n            Engendreront    une œuvre oit rien ne pourra   mordre,\n            Elle sera solide autant qu'un pont    romain.\n\n   U n désir de perfection a poussé M. Joseph Jeangoût, l'auteur de la\nRobe de Pourpre (1), à ne se servir que du sonnet pour décrire, au long d'un\nvolume de trois cents pages, son A r d e n n e natalr. Il s'est interdit ainsi de\nchanter les grands paysages m o r n e s , l'es forêts bruissantes, le vent tumul-\ntueux des hauts plateaux. Son Ardenne est souriante, odoranle, tranquille —\net un peu uniforme à force d'être vue par le gros bout de la lorgnette :\n\n            C'est un crépuscule d'automne. Au fond du ciel\n            Un trait rouge persiste encore et se reflète\n            Sur la mare, élargie en tache violette\n            Où déjà le brouillard met son voile irréel.\n\n            L'air qui fraîchit, apporte une senteur de miel\n            Des taillis dont chacun penche sa silhouette.\n            Le long d'un tertre roux, sur qui se déchiqueté\n            Le haut branchage nu d'un hêtre ou d'un ormel.\n\n            Le silence, d'instant en instant, croit et gagne\n            Avec l'ombre, les buis, qui ferment la campagne,\n            Autour des vals creusés comme des        entonnoirs.\n\n            Et là-bas, au levant, ainsi que dans un rêve,\n            La lune éblouissante et toute ronde, élève\n            Sa fleur de pourpre vide entre les coteaux  noirs.\n\n   M. Jules Leclercq, qui autrefois se contentait de nous rapporter de son\nexpédition annuelle un beau et instinctif récit de voyage, a pris l'habitude\ndepuis quelque temps de crayonner parmi ses notes géographiques des\nsonnets qui ne sont pas sans mérite. Les Splendeurs des Chemins (2) en con-\ntiennent plusieurs qu'il faudrait citer :\n\n            Un nuage là-haut, transparent,    vaporeux.\n            Monte vers le zénith où le soleil  rayonne.\n            II ondule, il tournoie, un halo le couronne.\n            Il plane jusqu'au ciel d'un vol   aventureux.\n\n\n  (1) Bruxelles, Lamberty. (2) Paris, Lemerre.\n"}, {"page_pdf": 347, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2295, "texte": " 292                                   DURENDAL\n\n\n             Cest l'écume du flot emporté dans le creux\n             Où, captif, le Zambèze affolé tourbillonne ;\n             Le fleuve, de sa voix de géant, crie et tonne\n             En se perdant au fond d'un gouffre ténébreux.\n\n             Puis, sous l'étincelant rideau de pierreries,\n             Se déroule dans l'ombre un combat de furies\n             Que raconte l'écho du sonore entonnoir.\n\n             Mais l'astre-roi s'en va vers son déclin rapide.\n             Et l'onde, qui descend sur le basaltenoir,\n             Aux flammes du couchant roule de l'or limpide.\n\n   Le récent livre de M.Jean de Bere: Aux Rives du Lac Bleu (1), me semble\ntrès supérieur à ses précédents recueils qui ne s'élévaient point au-dessus du\nmédiocre. Pourtant je désespère d'y trouver un poème tout entier qui ait\nun accent personnel ou un vers qui, le livre fermé, chanterait encore dans\nl'âme. Voici l'un des meilleurs morceaux de ce volume :\n\n                                       MON CŒUR\n\n            Il est comme une exquise et pieuse chapelle\n            Qui veille au plus profond d'un bois mystérieux,\n            Plein d'étranges parfums, de souffles anxieux.\n            Blancheur de marbre pur en la nuit éternelle.\n\n            Ce sanctuaire dort, mais la cloche rebelle\n            S'agite en tous les sens sous l'ouragan furieux\n            Egrenant par l'orage, en sons délicieux,\n            Une étrange harmonie indiciblement belle.\n\n            Les pèlerins errants par la sombre forêt,\n            Anxieux de la nuit où guette le secret\n            S'arrêtent au doux bruit des notes idéales.\n\n            Mais lorsqu'ils ontfranchi la porte, pleins d'espoir.\n            Dans ce pur sanctuaire ils s'étonnent de voir\n            Un spectre douloureux se tordant sur les dalles.\n\n   Voici les Poèmes Inutiles (2) de M. Marcel Angenot. Ils portent assez bien\nleur titre (qui s'appliquerait d'ailleurs aussi à une demi-douzaine d'autres livres\nque j'ai devant moi). Un charme un peu négligé en rend supportable la\nlecture. Et malgré une grande quantité de très mauvais vers, et de nom-\nbreuses fautes d'orthographe, quelques poèmes sont jolis comme des aqua-\n\n (1) Bruxelles. Association des écrivains belges. (2) Paris. Figuière.\n"}, {"page_pdf": 350, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2773, "texte": "                                     LES    LIVRES                                   293\n\n\nrelies. Un mystérieux quatrain, isolé de ses frères, clot le recueil. Le voici\nà titre d'énigme :\n\n             Oh! mon frère, pardon, je n'étais pas méchant\n             Mais nous avions chacun sa façon de comprendre (sic).\n             Mon chant ne pouvait pas ressembler à ton chant.\n             En ces temps d'équité, c'est justice à nous rendre.\n\n   Nous ouvrons un concours entre ceux qui essaieront de comprendre...\n   Citons encore, parmi les poèmes parus ces derniers mois, A la Dérive (1),\nde M. P . de Rosaz, qui n'est pas sans talent. Montjoie (2), par M. A. Marot,\nrecueil un peu compact de nobles pages chrétiennes et françaises. M. Fou-\nrier de Saint-Victor montre aussi beaucoup d'abondance dans ses Coups\nd'Archet (3) où il a refait — comme nous tous quand nous avions quatorze\nans — les Djinns, mais où je trouve de belles strophes inspirées par Jeanne\nd'Arc. M. Henri Liebrecht reprend dans l'Enfant des Flandres (4), poème\ndramatique en cinq actes, la légende d'Uylenspiegel.\n   Enfin, je ne puis terminer cette revue sans dire toute la sympathie que j'ai\npour le beau livre de M. Charles Delchevalerie, Images fraternelles (5). C'est\nici qu'il faut en parler, car ce sont des poèmes, ces pages émouvantes où le\nbon écrivain wallon a.noté quelques aspectsdesa ville et de son pays etraconté\nd'humbles histoires de la vie ordinaire des petites gens... Illustrés par le\ncrayon d'Auguste Donnay, ces tableautins liégeois ont eux-mêmes cette pureté\nde ligne et cette simplicité d'émotion que nous aimons depuis longtemps chez\nle maître de Mery.\n                                                                      P. N.\n\n       LITTERATURE:\nT h é o d o r e W e u s t e n r a e d , par M. FERNAND SÉVERIN. — Bruxelles. Édi-\n   tions de la Belgique artistique et littéraire.\n   Il était bien oublié, ce « poète belge », lorsque M. Fernand Séverin fut\nentraîné, par le hasard de ses lectures, sans doute, à s'occuper de lui. La\n « Jeune Belgique », qui parfois s'était inquiétée de trouver des ancêtres aux\njeunes écrivains qui militaient sous sa bannière, ignorait ce nom ou n'avait\npas cru qu'il méritât d'être honoré comme celui de Van Hasselt, compatriote\net contemporain de Weustenraed.\n    M. Séverin a pensé que cette négligence ou ce dédain n'étaient pas justi-\nfiés. L'étude qu'il avait entreprise de la vie et de l'œuvre de Weustenraed l'a\namené à prendre de l'estime et de la sympathie pour le poète et pour\nl'homme, et a créé ainsi en lui le désir de faire partager ces sentiments par\nle public.\n\n   (i) Paris. Crès. (2) Paris. Ed. du Temps prisent. (3) Paris. Ed. des Marches de l'Est.\n(4) Bruxelles. Ass. des écrivains belges. (5) Éditions de Wallonia.\n"}, {"page_pdf": 351, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3337, "texte": "294                                   DURENDAL\n\n\n\n     « Le critique littéraire qui découvre un talent ignoré, oublié ou m é c o n n u ,\nest assez exposé à s'exagérer l'importance de la découverte et à p r e n d r e ce\ntalent pour du génie. » Et, ajoute l'auteur après avoir fait cette réflexion,\n « je ne suis pas sûr d'avoir évité cet écueil ». Cette crainte n o u s paraît née\nd'un excès de scrupules. L e beau poète du Don d'enfance apporte nécessaire-\nment d a n s l'exercice de la critique toutes les qualités de délicatesse et de\nmesure de son art. Lorsqu'il juge, qu'il apprécie, on sent que c'est la convic-\ntion qui parle, et u n e conviction fondée en compétence et en sincérité. C'est\nu n e manière de critique qui n'est pas c o m m u n e d a n s ce p a y s , et on peut le\nregretter pour l'avenir de notre littérature.\n    M. Séverin ne dissimule rien des insuffisances et des faiblesses littéraires\nde son héros ; il m a r q u e ses mérites avec discrétion et il prouve la légitimité\ndes éloges qu'il lui accorde par une analyse attentive de ses œ u v r e s . Des\ncitations, d o n t quelques-unes, aussi belles de forme que de sentiment, laissent\nl'impression que, plus favorisé par les circonstances de lieu et de moment,\nW e u s t e n r a e d aurait p u d o n n e r mieux et davantage qu'il n'a fait. Ce « lieu »\net ce « moment », la Belgique aux premières a n n é e s de son i n d é p e n d a n c e ,\nM. Séverin les décrit ou les explique de la façon la plus attachante. Et, après\navoir lu cet excellent livre, on se range pleinement au jugement qu'il porte\nde l'œuvre de W e u s t e n r a e d : « Elle me semble être quelque chose de mieux\nqu'une simple curiosité littéraire. D'abord, elle exprime avec énergie, à sa\ndate, les aspirations de la Belgique nouvellement constituée en nation, l'âme\nbelge, si l'on veut ; et elle formule quelques-uns des nobles rêves dont se sont\nbercés, vers la m ê m e é p o q u e , les h o m m e s d'Occident. E n outre, notre com-\npatriote a su mettre tant d'âme dans ses vers laborieux q u e , plus d'une fois,\nmalgré les lourdeurs et les gaucheries d'un style qui, à cette époque, était\np r o p r e m e n t le style belge, il s'y hausse j u s q u ' à l'éloquence et jusqu'au\nlyrisme. »\n                                                                    ARNOLD G O F F I N .\n\n\nEdouard Schuré, son œuvre et sa pensée, par MM. A. Roux\n  et R. VEYSSIÉ. E t u d e précédée de la confession philosophique d ' E . S c h u i é .\n  — Un vol., portrait. (Paris, Perrin.)\n\nLa druidesse, précédé d' une étude sur le réveil de l'âme celtique.(Paris,           Perrin.)\n   M. S c h u r é est u n e espèce de « sourcier » d e l'idéal. Il y a chez lui quelque\nchose du voyant et du visionnaire, du poète et du prophète. Il va, armé non\nd'une baguette magique, mais de son puissant talent de synthèse, interro-\ngeant les mythologies de tous les temps et de tous les peuples, pour dégager\npar cette étude l'idée mystérieuse et essentielle qui fait l'unité profonde de\ntoutes les formes que l'humanité a données successivement à son aspiration\néternelle vers le divin. Cette unité, dissimulée aux yeux de la foule par la\ndiversité des apparences, est toujours îestée sensible, d'après lui, aux por-\nteurs du secret, aux initiés, aux adeptes qui, d'âge en âge, se sont transmis\ncet héritage ésotérique.\n"}, {"page_pdf": 352, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3300, "texte": "                                     LES    LIVRES                                 295\n\n\n    L ' a u t e u r a formulé cette conception avec éclat et éloquence dans un livre\nd e v e n u célèbre : Les Grands Initiés. Depuis, il l'a développée dans des œuvres\népisodiques ou il l'a illustrée par des drames, des poèmes, des méditations\nsur les lieux antiques de la prière et du culte (Sanctuaires d'Orient). Il a pré-\nsenté a u public français M. Rudolf Steiner, qui, comme on sait, fait édifier,\nen ce moment, dans les environs de Bâle, un colossal Temple de l'idéal, où\np o u r r o n t se rencontrer tous les tourmentés de l'âme, tous ceux qui souffrent\nde l'aspiration vers le divin, sans avoir pu trouver le repos dans une croyance\npositive.\n    M M . Roux et Veyssié l'ont bien montré dans leur travail, M. Schuré n'a\njamais cessé d'être, dès ses débuts, dès le moment où il écrivait son beau\nlivre sur le Drame musical, un semeur d'idéal dans la vie comme dans l'art.\nEt le rôle qu'il s'est donné, en un temps si asservi aux systèmes matérialistes\nou sceptiques, doit lui attirer le respect de tous ceux, quelle que soit leur foi,\naux yeux desquels le m o n d e est surtout esprit.\n\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n\n\nJacopone de Todi, frère                     mineur        de Saint François\n     ( l 2 2 8 - l 3 0 6 ) , par J. PACHEU. — (Paris, Tralin.)\n     Les circonstances de la conversion de Ser Giacomo de Benedetti —\n c'était le nom de Jacopone dans le siècle — rappellent, dans une certaine\n mesure, celles qui provoquèrent l'entrée en religion de sainte Rose de\n Viterbe. Le désespoir où l'avait plongé la mort accidentelle de sa jeune\n femme, Vanna, le jeta hors du m o n d e , à la solitude, à la pauvreté volontaire,\n à la vie pleine d'âpreté et de douceur de l'ermite.\n     Plus tard, il entra dans l'ordre des frères m i n e u r s , et, bien qu'il fût doc-\n teur en droit civil de l'Université de Bologne, il ne voulut jamais être que\n frère lai.\n    Il avait l'âme d'un de ces frères de la première heure, Bernard de Quinta-\n ralle, ou E g i d e , ou Masseo, dont les Fioretti nous font le portrait. Ames qui\nsont tout amour, don toujours renouvelé d'elles-mêmes, sacrifice si joyeux\nqu'il leur est comme une grâce. L'Ordre était troublé déjà, lorsque Jacopone\ny fut reçu, par les discussions des zélés et des relâchés — on dirait bien : des\nenthousiastes et des raisonnables, les uns fidèles à l'idéal de saint F r a n ç o i s ;\nles autres, plus politiques, plus enclins à composer avec les réalités du\nm o n d e et de la nature h u m a i n e .\n   J a c o p o n e , avec son âme ardente et inspirée, ne pouvait sympathiser\nqu'avec les premiers. 11 était des amis de certains de ces frères de la Marche\ndont les Fioretti nous racontent les ravissements et les extases dans les ermi-\ntages où ils s'étaient, réfugiés. Il souffrit avec eux la persécution. P l u s qu'eux,\npeut-être, parce que moins inoffensif.\n    Il chantait, et ses chants avaient une étrange et émouvante douceur, les\njoies et les douleurs de la Vierge, Jésus endolori, et les grandeurs et les féli-\ncités de la pauvreté, mais, parfois, sa voix s'enflait d'indignation et de colère\net il invectivait en des vers cinglants les persécuteurs des vrais disciples du\n"}, {"page_pdf": 353, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3043, "texte": " 296                               DURENDAL\n\n\npoverello. Il ne craignit même pas de s'attaquer à Boniface VIII, et cette\naudace lui valut un emprisonnement qui ne cessa qu'après la mort de ce\npontife.\n   On attribue, avec beaucoup de vraisemblance, à Jacopone l'inspiration du\nSiabal Mater. M. Pacheu nous donne dans ce volume le texte et la traduction\n des plus belles de ses œuvres poétiques, en même temps qu'un intéressant\n précis de sa vie.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nS e m a i l l e s , par M. JULES DESTRÉE. Un vol., portraits. — (Bruxelles,\n    Lamertin.)\n   Ce volume est constitué de discours, d'études, etc., de nature politique ou\nsociologique. C'est dire que sa matière n'est pas de la compétence de\nDurendal. Aussi n'en eussions-nous point parlé, même pour louer la haute\nvaleur littéraire de certaines de ses pages — par exemple, l'émouvant récit\nintitulé : Une campagne électorale au pays noir, — si l'action passionnée de\nM. Destrée en faveur du peuple et des masses ouvrières s'était limitée au\ndomaine matériel. Mais il est de ceux aux yeux desquels les conquêtes de\ncet ordre ne pouvaient suffire. A son avis, il convenait non seulement d'aider\nles petits et les pauvres à se créer une situation meilleure, moins assujettie\naux puissances d'argent, mais encore de poursuivre par toutes les voies\nleur relèvement intellectuel et moral, en mettant à leur portée de nou-\nveaux moyens de culture.\n    Il a été ainsi le promoteur, dans les organisations socialistes, d'un mouve-\nment qui, à l'aide de conférences et de représentations théâtrales, de l'orga-\nnisation de bibliothèques de composition très éclectique, etc., tendait à sus-\nciter parmi les affiliés du parti le goût des choses de l'esprit et, même, de celles\nde l'art.\n    « L'importance de l'art n'est pas moindre, à mes yeux, que celle de la\nscience et du droit, écrivait M. Destrée dans une brochure de propagande.\nC'est, de toutes les forces sociales, l'une des plus actives et des plus indéfi-\nnissables. Elle touche ce que nous avons de meilleur en nous : l'enthousiasme\net l'admiration. Elle excite les plus merveilleux dons de la nature humaine.\nPartout où des sociétés subsistèrent, elle s'affirma, impérissable, fascinatrice,\nsouveraine. L'art d'un temps en donne la mesure. Et qui donc oserait dire\nque cette organisation socialiste de l'avenir n'aura point son expression\n esthétique?\n     » Ces idées sont, je le sais, parfois controversées parmi nous. Il en est qui,\npersonnellement insensibles aux œuvres d'art, n'en comprennent point le\n besoin pour les autres. Il en est qui considèrent l'art comme le délassement\n frivole des gens oisifs ou comme un accessoire d'un luxe qu'ils haïssent...\n D'autres disent : les ouvriers sont trop loin de l'art. Comment voulez-vous\n qu'un malheureux surmené par un travail excessif, sans culture prépara-\n toire, puisse apprécier la sérénité d'un temple grec, la couleur d'un Rem-\n brandt, la passion d'un Wagner? — Ce n'est que trop vrai. Mais ce n'est point\n"}, {"page_pdf": 354, "page_imprimee": 297, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3422, "texte": "                                    LES   LIVRES                                  297\n\nainsi que se pose la question. T o u s les ouvriers ne sont point abrutis par un\ntravail excessif: il en est — et leur nombre croîtra à mesure que la légis-\nlation interventionniste se développera — qui ont quelque loisir et quelque\nculture. De plus, s'il est des beautés, qu'une initiation préparatoire permet\nseule de faire apprécier pleinement, il en est d'autres qui sont plus acces-\nsibles. E t puis, il ne s'agit point d'imposer l'amour du beau à la classe\nouvrière; il s'agit seulement de ne point l'en écarter. »\n    Ce sont là des paroles d'un bel et généreux accent, dignes à la fois d'un\nartiste et d'un éducateur de la foule pleinement conscient de la grandeur de\nla mission qu'il a assumée. Des esprits froidement et dédaigneusement scep-\ntiques penseront et diront qu'elles sont destinées à rester sans écho. Mais\nnotre conviction est toute différente : de telles semences, jetées, pour ainsi dire,\nd a n s la masse des intelligences en aspiration obscure, en désir d'idéal et\nd'exaltation, ne peuvent pas ne pas fructifier quelque jour...\n\n                                                                 ARNOLD GOFFIN.\n\n\nP r o f i l s h i s t o r i q u e s , par L . DUMONT-WILDEN. - Bruxelles, G. Mer-\n    tens.)\n    Le français médiéval déconcerte, puis rebute notre veule ignorance. Les\nlivres des historiens contemporains font lies savants, bourrés de docu-\nments, de vues exactes et de sécheresses. Nous ne nous y aventurons pas.\nC o n s é q u e n c e : nous ignorons le passé de notre p a y s . M. Dumont-Wilden,\nqui se déclare traditionniste, s'en indigne. Il s'en indigne d'autant plus que\nnotre histoire est mouvementée, diverse, colorée, pittoresque, bref, admi-\nrable. E t puisque nous devrions connaître ce passé « qui possède en nous\nu n e force agissante », et puisque nous n'avons pas le courage de nous faire\nnotre propre science, M. D u m o n t - W i l d e n , qui n'est « ni un historien, ni un\narchéologue, ni u n paléographe », va lire pour nous Froissart et Villehar-\nd o u i n , et Robert de Clari et ce bon (?) M. de Barante, et M. Vanderkindere\net M. Roersch, et M. Michel H u i s m a n et quantité d'autres d'hier et d'au-\nj o u r d ' h u i . P u i s , en marge de tous ces volumes peu folâtres, il esquisse de\nlégers croquis, dessine des figures moins falotes qu'il ne l'assure et moralise\np o u r l'enrichissement de notre esprit et de notre âme. Et dans cette tâche\nqu'il s'impose, l'essayiste trouve son compte : il nous charme, nous con-\nvainc, n o u s endoctrine et surtout, l'homme de lettres, dont l'existence est,\nparaît-il, si plate, peut s'évader de ce présent qu'il connaît pourtant très\nbien et qui lui fournit d'habiles préambules. Voyez-le se complaire à racon-\n ter les vies accidentées des aventuriers de la guerre, du commerce, de la\nphilologie, de l'amour et de la politique. Alonzo de Contreras, qui « de mar-\nmiton se fit c o m m a n d e u r de Malte », Gollet et Godefroid de la Merveille,\n François de Maulde, H o n o r é e de Berghes, duchesse de Guise, et son tri-\ngame de mari, le donquichottesque comte de Bonneval, les chevaliers\nflamands et h e n n u y e r s de la quatrième croisade, — cette « merveilleuse\naventure » qui, dans ses résultats et même très tôt dans son but, fut u n e bonne\naffaire, — comme la plume admirative, attendrie, sympathique ou malicieuse\n"}, {"page_pdf": 355, "page_imprimee": 298, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2987, "texte": "298                               DURENDAL\n\n\n\nde M. Dumont-Wilden est heureuse de les évoquer, eux et leur époque ! Et\ndans ces profils qui contiennent plus qu'ils ne promettent, ce sont encore le\nbon échevin Edgard t' Serclaes, Charles de Lorraine, populaire, léger,\nparesseux et sans façon, l'héroïsme têtu et sublime des Gantois-avant Roose-\nbeke, la peste noire au XIVe siècle, les spectres seigneuriaux ou révolu-\ntionnaires qui hantent le Parc de Bruxelles, l'arrivée de Léopold I à La\nPanne, etc.\n   Histoire ou poussière d'histoire.Toujours ? Non, parfoisun peude légende,\nde cette légende que, suivant sa fantaisie, M. Dumont-Wilden consolide ou\ndémolit, propage ou enraye, prétend inutile, nécessaire ou sacrée.\n   « L'attraction vers le Sud » est-elle bien « le ferment le plus actif de notre\nrace ? » Le plus profitable, à coup sûr, pour certains d'entre nous. Qui pour-\nrait en douter devant la grâce souple, intelligente et claire des écrits de\nM. Dumont-Wilden?\n\n                                                                        L. D.\n\nL ' E c h a n g e , par Mlle J. DE GIVRY. — (Edition de Paris-Revue.)\n   L'Echange, de Mlle de Givry, expose un cas de psychologie assez délicat.\n Nous voyons l'élégant M. de Montigny fiancé à Mlle de la Rochemadec, pour\nlaquelle il n'éprouve aucun sentiment, mais dont il convoite la main aux\nseules fins de se rapprocher davantage de sa future belle-mère qui lui inspire\nune passion brûlante. L'abominable projet ne se réalise pas, grâce à l'inter-\nvention d'un confident de la jeune fille, M. Henri de Talbée, grâce surtout à\nla mort de M. de la Rochemadec, dont la disparition va permettre à sa\nfemme d'aimer à la face du ciel le peu sympathique M. de Montigny...\n   Et l'Echange s'opère : le confident épousera celle qui éveillait déjà en lui\nune très tendre pitié. Et ainsi rayonneront les pures amours de M. et\n Mme Henri de Talbée, le plus loin possible sans doute des effusions de la\nbelle-mère, qui mérite bien ici les traditionnelles antipathies réservées à\nl'emploi...\n   Il y a beaucoup de légèreté de main et d'adresse dans ce petit ouvrage. Le\ndialogue, presque scénique, ne languit pas, et c'est avec une grâce bien\nféminine que Mlle de Givry s'est tirée d'une donnée peut-être périlleuse\npour un écrivain moins habile et moins ferme.                             B.\n\n\nP e t i t e h i s t o i r e d ' u n e â m e , par ANDRÉ CHARRY. — (Paris, Plon. )\n   C'est la petite histoire d'une Grande âme qui se raconte elle-même, d'une\nâme qui a été broyée par la douleur, que Dieu a épurée, sanctifiée, fondue\nen Lui par l'épreuve. Elle se termine par une mort qui est celle d'un\nsaint, sachant qu'il va mourir, heureux de mourir, parce que la Foi lui dit\nque la mort pour un chrétien n'est pas la mort, mais la délivrance, mais\nl'aurore de la vraie vie : la vie éternelle.\n   Beau livre, non seulement au point de vue de l'élévation admirable des\nsentiments de la grande âme qui s'y révèle dans toute sa lumineuse beauté\n"}, {"page_pdf": 356, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3196, "texte": "                                    LES LIVRES\n\n\nsurnaturelle, mais encore au point de vue de la forme littéraire, car ce livre\nest écrit avec u n e magnificence de langage — merveilleux dans sa sim-\nplicité — peu c o m m u n e .\n   T o u t le monde doit lire ce livre, mais je le r e c o m m a n d e spécialement aux\nâmes qui souffrent. Celles qui ont la Foi, mais sont peu vaillantes, y trouve-\nront le plus puissant réconfort, celles qui doutent y seront éclairées et, Dieu\naidant, ramenées à la Foi p e r d u e , celles qui sont chrétiennes, mais déjà\nfortes et résignées, y puiseront de nouvelles énergies pour supporter plus\ngénéreusement encore la d o u l e u r .\n   S a n s le vouloir, l'auteur — dont le livre fut publié après sa mort par des\namis — a écrit u n e des plus belles pages qu'il fût possible d'écrire sur la\nsouffrance, sur la F o i , sur le Christ, sur la religion et sur tout ce que l'Eglise\ncatholique peut susciter d'héroïque et de sublime d a n s une âme qui vit,\nsouffre et meurt d a n s ses bras maternels.\n\n                                                                            H . M.\n\n\nC o n t e s B e l g e s , par la Comtesse MARIE DE VILLERMONT. —                (Paris\n  Lethielleux ; Bruxelles, Albert Dewit.)\n    Les dix récits groupés en ce volume par la comtesse Ma'ie de Villermont\nsous le nom de Contes Belges sont ainsi qualifiés parce que chacun d'entre\neux a son cadre dans une ville ou un site de notre pays. Sauf ce trait com-\nm u n , ils diffèrent autant qu'il est possible l'un de l'autre par la nature de\nl'inspiration comme par le ton et par le style. Vous rencontrerez ici des\nscènes populaires du Bruxelles contemporain, des histoires fantastiques, des\nétudes de m œ u r s , des légendes, des contes moraux. Cette diversité est un\ndes attraits du recueil. P a r m i ces contes qui ne sont pas tous d'égale valeur,\nnous citerons Le Jour des Morts, touchante histoire de deux jeunes filles\na b a n d o n n é e s pleurant sur la tombe de leur père dont des politiciens néfastes\nont indirectement causé la mort; les Œufs de Pâques de Madame Plairas, savou-\nreuse satire de la bourgeoisie riche affolée de vanité et de g r a n d e u r s ; le\nTrou de l'Abîme, conte de Noël remarquable de mouvement et de couleur,\nse caractérisant aussi par la juste appropriation du décor et du style; le\nConte de Novembre, récit de la conversion d'un h o m m e dévoyé surpris un soir\nde Toussaint par l'apparition d'un fantôme gracieux, celui de sa jeune sœur\nmorte q u i , le prenant par la main, le guide doucement à travers les près\ntranquilles et déserts vers la modeste église de village qu'il a abandonnée ;\n Tentation, un charmant conte moral où l'on voit une honnête, ouvrière, éni-\nvrée un moment par les séductions troublantes d'une aventure amoureuse et\nprête à succomber, puis reconquise et se ressaisissant lorsqu'elle rentre le\nsoir au foyer plein de tendresse où tant d'êtres la chérissent et où son départ\nsèmerait la désolation.\n    Mme de Villermont est soucieuse de couleur locale. Dans ses contes\npopulaires, elle ne craint point de se servir d'expressions de terrotr. Dans\nses légendes, elle affectionne les tournures de style archaïques.\n"}, {"page_pdf": 357, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3221, "texte": "300                              DURENDAL\n\n\n  Ajoutons que dans ces contes la partie descriptive est généralement fort\nsoignée, écrite dans une belle langue évocative et discrètement poétique.\n                                                    GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n      PUBLICATIONS D'ART:\nJ o h n R u s k i n . Les peintres modernes. — Le Paysage. Traduc-\n   tion et annotations, par M.E. CAMMAERTS. —(Un vol. ill. ; Paris, Laurens.)\n   The Modem Painters, l'ouvrage capital de Ruskin, ou, du moins, celui\nqui a le plus agi sur les directions de l'art anglais au XIX e siècle, n'avait\njamais été traduit, jusqu'à présent. On ne s'en étonnera point si l'on songe\nqu'il ne comprend pas moins de cinq volumes, qui, pour la plupart, sont\nconçus dans la manière erratique, propre et naturelle au génie anglais.\n   M. Cammaerts, un fervent de Ruskin, auquel nous devons déjà une excel-\nlente-traduction du Val d'Arno et un commentaire pénétrant des Matinées à\nFlorence, nous donne, aujourd'hui, à défaut de la version française complète\ndes Modem Painters, qui est impossible, la traduction de l'une des parties\nles plus belles et les plus frappantes de l'œuvre. « Le lecteur se tromperait,\nécrit-il dans sa Préface, s'il croyait trouver ici une anthologie contenant les\npassages les plus éloquents des Modem Painters... Nous voudrions présenter\nau public de langue française une image fidèle de l'ouvrage capital de\nRuskin, sans néanmoins fatiguer son attention par les répétitions, les digres-\nsions et les exposés abstraits qu'il renferme. Nous avons voulu reproduire,\nsi je puis dire, un portrait de l'œuvre. Nous ne l'avons fait ni au début, ni\nà la fin, ni dans son extrême jeunesse, ni dans sa vieillesse, ni à la première\npage, ni à la dernière, mais en pleine efflorescence, au cours de la deuxième\nmoitié du troisième volume et de la première moitié du quatrième. La\nsuite de ces chapitres présente un ensemble logique. L'auteur y fait l'his-\ntoire de la conception du paysage, en Grèce, au moyen âge et aux temps\nmodernes. Il termine par une analyse pénétrante des procédés artistiques de\nTurner qui ne manquera pas d'intéresser les adeptes de l'impressionnisme\nmoderne. »\n   La grande partie du livre est absorbée par l'étude de la conception de la\nnature et du paysage, telle qu'elle se manifeste chez Homère et chez Dante. Ce\nsont là d'admirables pages nourries d'érudition vivante; de belles médita-\ntions sur la vie et l'art grecs ou italiens, mélangées, comme toujours chez\nRuskin, d'idées ou de déductions devant lesquelles l'adhésion du lecteur\nreste hésitante. Puis, après un chapitre consacré à la critique du Paysage\nmoderne, considéré dans sa norme classique ou romantique, Ruskin vient à\nTurner et s'emploie à exalter l'œuvre de ce grand artiste dans ses méthodes\net dans son esprit. Tout en partageant son enthousiasme, on sera, peut-être,\nenclin à penser qu'il sacrifie un peu trop les grands maîtres du passé à la\ngloire de son héros et, à un autre point de vue, qu'il n'a pas connu suffisam-\nment ou qu'il a négligé les puissants interprètes du paysage que les écoles\nflamande et hollandaise ont comptés au XVII e siècle.\n                                                          ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 358, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3185, "texte": "                                  LES LIVRES                                 30l\n\n\n L a u r e n t D e l v a u x . — 1696-1787, par M. GEORGES WILLAME. Un vol.\n   ill. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   La Wallonie, qui, jusqu'ici, paraissait assez peu préoccupée de faire valoir\nson passé artistique, s'attache à présent, sous l'influence des controverses\nque l'on connaît, à tirer de l'ombre la mémoire de ceux de ses enfants qui\nobtinrent réputation dans le domaine de l'art et que le temps a fait oublier.\n On ne peut qu'applaudir aux initiatives provoquées par un sentiment pieux\nd'orgueil patriotique. Si l'action de celui-ci est propre, parfois, à susciter des\nexagérations et des jugements absurdes, l'ardeur dont il enflamme le zèle des\nchercheurs ne peut que servir l'intérêt des études historiques.\n   L'outrance n'est pas le travers de M. Willame. Il n'a pas le verbe tran-\nchant et atrabilaire de certains érudits. Il par le d'un ton discret, avec modéra-\ntion Il expose avec tranquillité la question controversée du lieu de naissance\nde Delvaux : Gand ou Nivelles. Il dit le pour, il dit le contre, cite les\npreuves contradictoires et conclut pour Nivelles, avec une paisible bonne\nhumeur, sans avoir songé à apostropher avec virulence et mépris les gens\nqui pourraient ne pas être de son avis ou comploteraient de ravir une de\nses gloires au pays wallon !\n   Laurent Delvaux ne fut ni un grand artiste, ni un artiste très original.\nSes œuvres, dont M. Willame a dressé un catalogue excellent, sont fort\nnombreuses; les plus connues sont les chaires de vérité de Nivelles et de\nGand, œuvres d'une pratique très habile, d'une invention théâtrale fort admi-\nrées à l'époque et qui pourraient bien l'être encore, si le goût changeait.\n M. Jules Désirée, qui a écrit une Introduction pour ce livre, définit et limite\nen termes très justes la personnalité artistique de Delvaux : « Son adresse à\nmodeler la terre et à tailler le marbre est exceptionnelle, et souvent, à tra-\nvers la mode du temps, il atteint au style et à une certaine grandeur. Ses\nstatues et ses groupes inspirés de l'antique annoncent par leur perfection un\npeu froide la renaissance classique qui marquera la fin de ce siècle frivole...\nJe confesserai volontiers, toutefois, que l'art de Lambert Delvaux serait une\nassez mauvaise occasion d'argumenter en faveur de l'originalité d'un art\nwallon ».\n                                                                        A. G.\n\n\nH o l b e i n , par M. EMMANUEL FOUGERAT.— Un vol. ill. Paris, Alcan. (Coll.\n  Art et Esthétique.)\n   L'étude approfondie que M. Fougerat consacre à Holbein est excellente.\nElle nous apprend à aimer le grand maître allemand en nous apprenant à le\ncomprendre, à pénétrer tout ce que son œuvre décèle de puissance, de com-\npréhension vive, de sensibilité aiguë.\n  Dans les conclusions pleines de sens et de substance de son livre, M. Fou-\ngerat passant rapidement en revue les diverses conceptions du portrait qui\nont prévalu successivement du XVe siècle au nôtre, dans les diverses écoles,\nmarque fortement — et nous avons exprimé trop souvent des opinions ana-\nlogues pour ne pas nous plaire à souligner ce point — la supériorité dans\n"}, {"page_pdf": 359, "page_imprimee": 302, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3260, "texte": "302                                     DURENDAL\n\n\nl'art du portrait des maîtres — « les purs anciens du XV e siècle : Van Eyck,\nMemling, Masaccio, F o u q u e t . . . » et, par la suite, R a p h a ë l , Dürer, L é o n a r d ,\nVelasquez, David, I n g r e s — qui, c o m m e H o l b e i n , ont p r a t i q u é , ce genre,\nnon pour faire de la figure h u m a i n e u n objet de pittoresque, d'éclat ou de\nfantaisie, mais en physionomistes profonds et géniaux, avides de saisir et\nde r e n d r e , avec l'apparence physique de leur modèle, sa personnalité intime\net secrète, son âme m ê m e .\n                                                                        ARNOLD      GOFFIN.\n\n\n\nL é o n a r d L i m o s i n et les émailleurs français, par M. PIERRE\n    LAVEDAN. — ( P a r i s - L a u r e n s . Coll. des Grands Artistes.)\n    L'art de l'orfèvrerie émaillée est d'origine byzantine. Il a été pratiqué\navec g r a n d éclat, depuis u n e époque reculée, dans la région mosane de\nnotre p a y s , en Allemagne et en F r a n c e . E n France, Limoges, à cause\nn o t a m m e n t de la composition géologique du sol, très riche en métaux, du\nL i m o u s i n , monopolise dès l'origine l'art de l'émaillerie. L e s artistes reli-\ngieux ou laïques de cette ville, après avoir pratiqué l'émail cloisonné venu\nde l'Orient, inventent l'émail champlevé, puis, à l'exemple des Italiens,\ns'adonnent au travail de l'émail translucide. Au XVIe siècle apparaissent les\nfamilles d'émailleurs, les P e n i c a n d , les L i m o s i n , etc. qui produisent les\nbeaux ouvrages de peinture en émail dont la réputation est universelle.\n    M. L a v e d a n nous résume l'histoire attachante de cet art disparu en un\nprécis riche d'érudition et de goût.\n                                                                                A. G.\n\n\nBarcelone           et     les     grands          sanctuaires            catalans,         par\n    M. G. DESDEVISES du Dezart. — ( U n vol. ill. Paris, L a u r e n s . Coll. des\n    Villes d'art       célèbres.)\n    Barcelone est, sans doute la ville la plus vivante et la plus active de\nl'Espagne, et aussi de la P é n i n s u l e où se manifestent avec le plus de passion\nles aspirations populaires m o d e r n e s .\n    T o u t e cette vie agitée et ardente développe ses événements dans un beau\ncadre, où le passé a laissé de n o m b r e u x et magnifiques témoins, monu-\nments, œuvres des écoles primitives catalanes dont l'histoire se dégage peu à\npeu grâce aux patientes recherches des érudits, etc., au milieu d'un pays\ndominé par le formidable massif de Montserrat, lieu de miracle et de pèleri-\nnage immémorial, et où l'on rencontre partout les fortes empreintes et la for-\nmation religieuse de la civilisation espagnole : empreintes anciennes comme\nles g r a n d s monastères de P o b l i t et de Santa-Cresos; empreintes modernes\nc o m m e l'ensemble des m o n u m e n t s élevés à Manrésa par les Jésuites pour\nc o m m é m o r e r les premiers actes de l'apostolat de saint Ignace.\n    Le livre q u e M. Desdevises du Dezart consacre à nous dire et à nous\ndécrire les choses de la Catalogne, est rempli d'érudition et d'agrément.\n\n                                                                         ARNOLD     GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 360, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3213, "texte": "                                    LES LIVRES                                     303\n\n\n       MUSIQUE :\n\nBeethoven et W a g n e r . Essais d'histoire et de critique, par\n     TÉODOR DE WYZEVVA. — (Paris, Librairie académique Perrin et Cie.)\n     M. de W y z e w a est un de ces critiques qui, comme M. Romain-Rolland,\ninstruisent par la sûreté de leur documentation en même temps qu'ils intéres-\nsent par l'originalité de leurs vues. L e livre qu'il publia récemment, en col-\nlaboration, sur Mozart, a été justement signalé par un critique allemand\ncomme renouvelant u n sujet que l'on pouvait croire classé.\n     Le livre qui nous occupe n'est pas absolument nouveau. L'auteur y reprend\n la plus grande partie d'un ouvrage publié en 1898, dont il écarte ce qui con-\n cerne d'autres maîtres que ceux de la Neuvième et de Parsifal, pour y ajouter\n diverses études depuis publiées par lui sur les mêmes Beethoven et W a g n e r .\n     L a meilleure partie du livre, nous sembie-t-il, est celle qui concerne Bee-\n thoven, sur lequel M. de Wyzewa n o n s confie d'attachantes impressions.\n P o u r q u o i , se demande-t-il n o t a m m e n t , Beethoven et Schubert, contempo-\nrains, concitoyens, presque voisins, évidemment connus l'un de l'autre, ne se\n sont-ils pas fréquentés? Parce que, répondit-il, Beethoven était jaloux de la\n facilité de Schubert. Serait-il vrai? J'imagine plutôt que la verve mélodique,\n l'abondance d'inspiration, mais la distinction souvent douteuse de Schu-\n bert, n'inspiraient au redoutable maître q u ' u n e médiocre estime; pour lui,\n S c h u b e r t ne devait être qu'un a m u s e u r . . . E t la timidité proverbiale de\n F r a n z fit le reste. Il y a encore un chapitre sur 1' « Immortelle bien-\naimée », dans laquelle l'auteur veut voir Thérèse de Brunswick, sans\ntoutefois pouvoir résoudre définitivement l'irritant mystère. Enfin, un autre\nsur R u s t , ce curieux petit maître dont les ouvrages, tripatouillés par un\ndescendant facétieux, le firent passer p e n d a n t quelque temps pour un pré-\ncurseur de Beethoven. On sait que cette histoire eut, pour la réputation\nd'historien de M. Vincent d'Indy, les conséquences les plus désagréables.\n Le « cas Rust » avait été élucidé par M Neufeld dans la revue spé-\nciale Musik. Mais la revue était allemande, M. Neufeld aussi. L'anti-\ngermanisme rabique de M. d ' I n d y , compositeur nationaliste, le fit partir\nen g u e r r e , malencontreusement, contre M. Neufeld, qui n'eut pas de\npeine à lui répondre, fort courtoisement d'ailleurs; mais M. d'Indy est intan-\ngible, il est tabou; et n'ayant pas eu raison, il ne sut pas même avoir le sou-\nrire... M. de Wyzewa remet opportunément les choses à leur place.\n    D a n s les chapitres qu'il consacre à Richard Wagner, signalons ici ceux rela-\ntifs à Minna Planer, la malheureuse première femme du maître, dont la figure,\nencore peu c o n n u e        se détache ici avec un grand relief ; et la physionomie\nmorale de W a g n e r ne sort pas fort avantagée de cette confrontation pos-\nt h u m e . Diverses illustrations, dont quelques-unes quasi inédites, par-\nsèment l'excellent volume.\n                                                                              E. CL.\n"}, {"page_pdf": 361, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2595, "texte": "304                                          DURENDAL\n\n\n    Accusé de réception :\n   A R T : Pages d'art chrétien, par ABEL FABRE, 4 e série, illustré (Paris, éd.\nde la Bonne Presse). — Histoire de Sienne, par LANGTON-DOUGLAS, 2 vol.\n(Paris, Laurens). — Académicien d'autrefois, par ANDRÉ FONTAINE (idem).\n— Le sentiment de la nature et son expression artistique, par A. DOUZAT\n(Paris, Alcan). — Hokousai,      par HENRI FOCILLON, i11. (idem). — Le\npeintre Pierre De Coninck, par GUSTAVE DE RUDDER (Paris, Perrin).\n\n   L I T T É R A T U R E : France et Belgique.         Études littéraires, par EUGÈNE\nGILBERT (Paris, Plon). — La Divine Comédie du Dante. — Le                     Purgatoire.\n Traduction avec commentaires et notes, par ERNEST DE LAMINNE (Paris,\nPerrin). — Max Elskamp, par JEAN DE BOSSCHÈRE ( P a r i s , éd. de l'Occi-\ndent). - Fénelon. — La Confrérie           secrète du pur amour, par LUDOVIC\nNAVATEL (Paris, Émile-Paul). — La littérature               française au X I X e siècle,\nt. II : publicistes, orateurs, poètes, 2 e é d i t , par PAUL HALFLANTS.\n\n   P O É S I E : Lespoèmes inutiles, par MARCEL ANGENOT (Paris, Figuière).\n— Les coups d'archet, par FOURIER DE SAINT-VICTOR (Paris, éd. des\nMarches de l'Est. — Le fou qui parle, par EUSTACHE MASARACHI (Bruges,\nImprimerie Sainte-Catherine). — Nadine, par FRITZ MASOIN (Bruxelles,\nLamertin). — Anthologie de l'Afrique      du Nord, poésie (Alger, Imprimerie\nAlgérienne). — Croquis et thèmes, par YVONNE HERMAN (Mons, éd. de\nFlamberge). — Les pas légers — Variation du cœur pensif. — La pelouse,\npar CÉCILE PERIN, 3 vol. (Paris, Sansot).\n\n  R O M A N : La robe prétexte, par FRANÇOIS MAURIAC (Paris, Grasset). —\nLa pétaudière, par J. DROUMEN (Paris Figuière). — Monseigneur    Barnabe.\npar ARMAND DETILLEUX (idem). — Jan Moerloose flamingant,      par PAUL\nANDRÉ (idem). — Contes bleus, par ALICE COLIN (idem).\n\n\n\n\n   Le      P a r v i s . - - R e v u e de F r a n c e et de B e l g i q u e . L a p a r t i e b e l g e\ne9t d i r i g é e p a r n o t r e a m i e t c o l l a b o r a t e u r A d r i e n de   FRÉMOREL\ndont n o s l e c t e u r s c o n n a i s s e n t l e s b e a u x p o è m e s : L E C H E M I N D E S\nA I L E S , p u b l i é s p a r D U R E N D A L . N o u s offrons à c e t t e n o u v e l l e r e v u e\nt o u s n o s voeux b i e n a f f e c t u e u x d e l o n g u e e t féconde v i e a r t i s t i q u e .\n(DIRECTION : A. de P R É M O R E L . — C H A T E A U de R E C O G N E . —\nBASTOGNE.)\n   Très intéressant            le p r e m i e r n u m é r o , p l e i n de p r o m e s s e s    pour\nl'avenir.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 290, "texte": ""}, {"page_pdf": 291, "texte": ""}, {"page_pdf": 292, "texte": ""}, {"page_pdf": 293, "texte": ""}, {"page_pdf": 294, "texte": "                 L'Amitié de France (1)\n                  LORSQUE j ' e n t r a i dans les lettres, il y\n                                                              a neuf ans, je\n                       me trouvais seul catholique pratiquant parmi\n                       mes jeunes confrères. Il régnait dans la littéra-\n                      ture un panthéisme sensuel qui nous gagnait\n                       nous-même. Nietzche, d'Annunzio, la Comtesse\n                       de Noailles, H e n r i de Régnier formaient pres-\n                       que exclusivement notre aliment lyrique. F r a n -\n                       cis J a m m e s n'était pas encore converti, et Paul\nClaudel était révéré comme un génie mystérieux, mais on\ngoûtait plus en lui l'éclat des images que la profondeur de la\nd o c t r i n e ; en somme, on ne le comprenait guère, et d'ailleurs\nil n'avait publié ni les Cinq grandes Odes, ni l'Annonce faite\nà Marie. L a jeune ûlle Violaine éclatait seule dans son œuvre\ncomme une ardente fleur aux sombres parfums, mais on la\nprenait pour une étrange vision inaccessible ; et le témoignage\nde l'évêque Cœuvre dans la Ville semblait d'une hardiesse para-\ndoxale. Q u a n t à P é g u y , il était tout vibrant encore de la\ngrande campagne dreyfusienne. Sans doute la lecture de\nH u y s m a n s , de Verlaine, de Hello, de Léon Bloy nous avait\nrévélé que le catholicisme était un monde de splendeurs incon-\nnues, mais nous n'y voyions qu'une matière d'art, des émotions\nliturgiques à la chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur\net des exaltations purement sensibles au contact des ouvrages\nmystiques. Il y avait encore en nous cet épuisant divorce entre\nle rêve et la vie, la pensée et l'action, la foi et l'art dont nous\navons tous souffert et dont la guérison est notre joie quoti-\ndienne, notre certitude de la victoire. Mais il y a dix ans, isolés\nles uns des autres, dans nos provinces ou à Paris, nous accom-\nmodions tant bien que mal notre religion et nos cultes litté-\nraires, ceux-ci allassent-ils à F r a n c e et à Gide. Ici, Messieurs,\nil est bon de dénoncer la cause initiale de ce désordre intellec-\ntuel dont la jeunesse française a tant souffert, car elle tient à\n\n (1) Conférence donnée à Bruxelles au Cercle Saint-Michel, le 26 janvier 1914.\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "242                              DURENDAL\n\n\nl'enseignement ou plutôt au non-enseignement de l'Université\n(et vous savez peut-être qu'en F r a n c e , même dans nos collèges\nreligieux, nous sommes obligés de suivre les programmes de\nl'Université)...\n    ... J e me vois à quatorze ans lorsqu'à peine sorti des classes\nde g r a m m a i r e et des romans d'aventure, le monde inconnu de\nla poésie m e fut révélé. Dans notre collège, la seconde s'appe-\nlait encore les H U M A N I T É S et notre professeur, un prêtre déli-\ncieux et chimérique, nous initiait à C h a t e a u b r i a n d , à L a m a r -\ntine, à Victor H u g o , à tous les philtres incantatoires du\nr o m a n t i s m e . Qu'il fallait peu de choses à notre rêverie! Les\nvers les plus médiocres submergeaient de tendre ivresse notre\ncœur qui s'éveillait. Soleil, lune, étoile, rivage, b a r q u e , aile...\nces mots seuls déchaînaient en nous de splendides départs vers\nles villes fabuleuses et les j a r d i n s merveilleux, les îles lointaines\noù les parfums rassasient!\n    L e moindre livre était comme un coffret magique qu'il suffi-\nsait d'ouvrir pour en délivrer les plus indicibles sortilèges...\nAlors nous découvrions que les acacias de la cour de récréation\nn'étaient plus seulement un ombrage à notre bonne fatigue,\nq u a n d la cloche annonçait la fin des jeux, mais nous décou-\nvrions soudain qu'ils étaient des géants pacifiques ruisselants\nde parfums, les beaux gardiens de l'été qui laissaient négli-\ngemment tomber de leurs chevelures des neiges e m b a u m é e s . . .\nAh! que souvent p e n d a n t le mois de Marie, alors que par les\nfenêtres ouvertes on entendait les oiseaux, je m'arrêtais de tra-\nduire T i t e - L i v e ou Virgile, pour regarder le printemps s'en-\ndormir sur son lit de fleurs... E t ma version n'en était pas plus\nmauvaise. Cependant, bien souvent le surveillant passait der-\nrière moi et, me touchant doucement l'épaule, il me m u r m u r a i t\nen s o u r i a n t : « Allons, ne rêvez pas tant, mon e n f a n t . » . . .\nRêver!... Ainsi le printemps, l'amour, la gloire, tout le cœur et\ntoute la beauté, c'était du rêve? C o m m e n t n'aurais-je pas con-\ntinué de rêver? E t je m'étonnais qu'on me mît en garde contre\nce penchant qui me semblait si noble et si pur... E n vérité,\nl'enseignement qu'on nous donnait sur cette matière me laissait\nperplexe... Etait-ce bien ou mal de rêver?\n   En classe, nous apprenions que les poètes étaient des\nrêveurs, que le rêve était le royaume, l'asile inviolable où se\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                       L'AMITIÉ DE FRANCE                          243\n\n\nréfugiaient les esprits m a g n a n i m e s ; mais au sermon, dans les\nentretiens de direction, on nous mettait en garde contre le\nrêve, jardin de fleurs troublantes dont les parfums alanguis-\nsaient, empêchaient d'agir et sous lesquelles parfois le serpent\ns'insinuait. Sub floribus latet anguis... Ainsi d'une part le rêve nous\nétait représenté comme l'apanage, le patrimoine des génies, de\nl'autre, il nous était dénoncé comme une illusion, une fiction de\nl'esprit et du cœur qui nous livrait sans force aux puissances du\nmal. Où donc était le vrai? Pourquoi cette antinomie entre le\nrêve et la vie? L a vie était-elle donc si laide que cela?.. Et peu\nà peu nous nous formions une conception du monde étrange :\nd'un côté le rêve, l'idéal comme on disait aussi, c'est-à-dire\ntout ce qui est noble, généreux, infini; de l'autre la vie, tout ce\nqui est réel, exact, tangible, le quotidien, l'ordinaire... E t peu\nà peu la beauté, la grandeur, l'héroïsme s'identifiaient pour\nnous avec la folie ; la sagesse et l'ordre avec un égoïsme parci-\nmonieux. Ainsi dans notre cerveau d'enfant préférer le rêve à\nla vie c'était préférer l'enthousiasme à la raison, l'inspiration à\nla règle. Ainsi s'opposaient en nous les deux puissances essen-\ntielles de l'homme dont l'union seule fait la force et la fécondité\nintellectuelles...\n   D'où venait donc cet étrange préjugé? Quelle était donc sa\nforce pour qu\"il eut pénétré là-même où l'on gardait la véri-\ntable tradition de l'humanisme chrétien?\n   L e mal vient de loin! Et d'ailleurs si nous assistons en ce\nmoment à la désorganisation complète de l'enseignement offi-\nciel, si contre la conception traditionnelle de l'homme toutes\nles méthodes contemporaines s'insurgent, c'est que cette con-\nception a été faussée, c'est que peu à peu aux disciplines\nfécondes du catholicisme, seule doctrine capable de prendre et\nde nourrir toutes nos puissances, se sont opposées des formules\nfausses.\n\n\n  La grande coupable, c'est la Renaissance.\n  Ayant séparé de la religion, la philosophie, les lettres, les arts\net finalement toutes les préoccupations humaines, les esprits\npeu à peu perdirent l'idée d'unité et s'habituèrent à créer\nd'absconses antinomies entre l'idéal et le réel, l'art et la science,\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "244                            DURENDAL\n\n\nle rêve et la vie. Bientôt naquit cette détestable erreur dont\ndevait périr notre art classique si a d m i r a b l e , que l'art était une\nfiction, c'est-à-dire un mensonge : ce n'était pas une représen-\ntation émouvante et sincère de la vie mais un enjolivement de\nla nature. Musique, peinture, poésie, s'appelleront des arts\nd'agrément : ce seront comme dit M. Lanson, les élégances de\nl'esprit, comme si la Divine Comédie, la Symphonie héroïque ou le\nJugement dernier étaient des arts d'agrément ! P o u r des esprits\nde cette sorte il y a un beau style qui s'acquiert par des\nrecettes, tout un arsenal de métaphores toutes faites : cela\ns'appelle la poésie, la rhétorique. Etonnez-vous si après un\nsiècle et demi, la foi religieuse peu à peu s'éclipsant, pour\nemployer la saisissante image de Victor H u g o :\n\n            Sur le Racine mort le Campistron pullule !\n\n   Etonnez-vous si de nos jours les h u m a n i t é s sont tombées si\nbas, si l'on a opposé la science à l'art, l'enthousiasme à la rai-\nson, la formation professionnelle à la culture générale, l'obser-\nvation à l'imagination, si enfin l'on a farci nos têtes de toutes\nces balivernes qui stérilisent la croissance d'un j e u n e esprit\navide de savoir et d'aimer! De cet état des choses, nous avons\ntous souffert, car le prestige du monopole universitaire faisait\npénétrer même d a n s nos collèges chrétiens avec les programmes\nimposés, ces lamentables errements.\n   Je vous ferai ma confession : de mon temps — il y a quelque\nquinze ans — l'instruction religieuse, par suite des préjugés\nque je viens de vous signaler, n'était pas très goûtée par les\ntêtes de classe. On croyait que c'était bien de l'étudier, mais\ncela rentrait dans les exercices de piété, cela n'enrichissait pas\nl'esprit; on laissait cela aux bons enfants; être premier en caté-\nchisme ne nous paraissait nullement glorieux. L'histoire, la\nlittérature, la m a t h é m a t i q u e , la philosophie, cela c'était des\nétudes, de la science, des exercices subtils de l'esprit. Mais le\ncatéchisme, on en savait suffisamment pour réciter sa prière,\nrecevoir les sacrements et faire une bonne mort. Ainsi tout ce\nqui regardait le surnaturel était quelque chose à la fois d'ab-\nstrait et de mécanique qui n'intéressait nullement notre vie\nintellectuelle. U n e fois sortis de la chapelle ou le Veni Sancte\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "                      L'AMITIÉ DE FRANCE                        245\n\n\n invoqué au début des classes nous ne voyions pas bien com-\n ment intellectuellement, spirituellement et réellement, Dieu\n pouvait entrer dans la résolution de nos problèmes; si nous\n l'invoquions c'était dans une idée toute sentimentale comme\n les dévotes invoquent saint Antoine pour retrouver un objet.\n Cette conception séparatiste entre les choses de la foi et les\n choses de l'intelligence a produit les effet ruineux que nous\n signalions, le désordre entre la pensée et l'action, entre le rêve\n et la vie que nous venons d'analyser.\n    Cependant nous étions chrétiens. Et pour ma part, un besoin\n secret d'unité me poussait à sortir de cette impasse. Comme\n d'instinct, les mystiques m'attiraient, et je me jetai sur eux\n sans choix, dévorant pêle-mêle panthéistes et orthodoxes. C'est\n sans doute à Catherine de Sienne que je dus le salut. La lec-\n ture de ses Dialogues fut une révélation pour moi. « Plus on\n connaît, plus on aime, a-t-elle écrit, plus on aime, plus on con-\n naît. » Elle refit en moi l'unité de l'homme, intelligence et\n cœur, dans la vérité divine, par sa profonde théologie du Christ\n médiateur. Tout s'éclaira d'une lumière qui ne devait plus me\n quitter. Et désormais tout mon esprit devait tendre à exprimer\n par le lyrisme la vision intégrale du catholicisme.\n    Deux ans se passèrent dans des recherches fiévreuses, mais\nj'avais pris le bon chemin et j ' y marchais à grands pas. J'étu-\ndiais non seulement les mystiques, mais les œuvres de pure\ndoctrine, saint Thomas, Bossuet. J'avais compris enfin que\n l'instruction religieuse, que j'avais si fort négligée au collège,\nétait la substance même de toute pensée éternelle comme de\ntoute poésie vraiment grande et féconde. La liturgie et la mys-\ntique cessaient d'être de pures délectations esthétiques, elles\ndevenaient les vivantes expressions du drame du salut, le seul,\nau fond, qui mérite notre intérêt. Je n'étais plus l'amateur qui\nregarde un beau spectacle, j'étais acteur même; pour moi, le\nVerbe fait chair, l'Eucharistie n'étaient plus des abstractions,\nc'était le cœur même de la vie, le nœud de l'amour, la source\nde toute vérité, en dehors de laquelle je ne pouvais pas vivre.\n    Ce travail qui s'opérait en moi, il s'opérait en des milliers de\njeunes gens, à cette époque. Les causes de cette conversion\nsont complexes. Agathon, dans Les jeunes gens d'aujourd'hui, en\na signalé une essentielle : le besoin de réalités religieuses, le\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": "246                          DURENDAL\n\n\n\ndégoût d'un idéal abstrait. J'y vois cela aussi certainement,\nmais surtout les fruits enfin mûris des prières et des sacrifices\nde nos mères, à qui nous devons toute notre foi, les souffrances\nde nos religieux en exil, mille causes surnaturelles qui sont le\nsecret de Dieu et la gloire de la communion des saints...\n   Mais ce n'est guère qu'il y a quatre ans que notre groupe\ncommença de se former. François Mauriac, que je ne connais-\nsais pas encore, venait de publier Les mains jointes. Un article\nqu'il fit paraître dans le Temps présent sur l'Eau du puits nous\nmit en rapports. Dès le premier entretien, nous nous recon-\nnaissions fraternels et il nous semblait que nous nous fussions\ntoujours connus. Peu de jours après, André Lafon nous arri-\nvait de Bordeaux, recommandé par notre grand ami Francis\nJammes. Nous étions donc trois poètes catholiques, étonnés et\ndoucement émus de nous être rencontrés au seuil de notre vie\npoétique. Tous les trois nous rêvions de belles œuvres pro-\nfondes et riches, où les beautés et les consolations de notre foi\nfussent chantées dans un langage qui pût toucher notre temps\ndans son intime substance. Et nous savions qu'il en viendrait\nd'autres... Déjà, chez un ami très cher, plus jeune que nous de\ntrois ans (et trois ans, quand on en a vingt-quatre, c'est beau-\ncoup), j'avais découvert un lyrisme grave aux résonances infi-\nnies, une pensée subtile, passionnée, frémissante, qui s'essayait\nen rythmes encore obscurs, mais pleins de promesses; c'était\nEusèbe de Brémond d'Ars, dont nos Cahiers vous ont révélé\nl'étude pénétrante sur le mysticisme équivoque de la Cité des\nlampes et de nobles cadences :\n\n      Nous n'irons plus, mon cœur, au bois d'Ile de France.\n      Tout voyage nous perd et tout amour nous ment.\n      Rien ne porte plus haut qu'une heure de silence,\n      Rien n'est vrai hors de Dieu que notre isolement...\n\net qui déjà, dans la Plume politique et littéraire, avait su grouper\ndes éléments de reconstruction intellectuelle intéressants. Mais\ncette revue était nettement monarchiste et faisait beaucoup de\npolitique. Et bien que la plupart d'entre nous fussent plutôt\nportés vers l'ordre monarchique, nous sentions avec évidence\nqu'un mouvement de résistance religieuse devait s'abstenir de\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "                      L'AMITIÉ DE FRANCE                      247\n\n\npolitique directe s'il voulait ne pas se voir entraîner vers la\npolémique et les questions personnelles. Et nous cherchions les\nmoyens de fonder une revue bien homogène.\n   Voici quinze ans, pensions-nous, qu'il existe en Belgique\nune excellente revue catholique de littérature et d'art, Duren-\ndal, et en France cela n'existe pas encore, et pourtant il existe\nune sensibilité, une pensée catholiques qui se réveillent en notre\npays, encore inexprimées. Certes, nous avons eu de grands pré-\ncurseurs et nous n'avons pas de peine à nous rattacher aux plus\ngrands noms de notre littérature; comme doctrinaires, nous\navons de Maistre, un Veuillot, un Barbey d'Aurevilly, un\nGratry, un Hello, un Léon Bloy; comme poètes et artistes,\nnous avons Huysmans, Verlaine, Jammes, Claudel, Le Car-\ndonnel, Mercier, Péguy, Baumarien, Maurice Denis, Des-\nvallières. Qu'il serait beau de grouper en une forte synthèse\ntoutes les intentions éparses, de créer enfin une revue de haute\ntenue littéraire, avertie de toutes les manifestations de l'esprit\ncontemporain et les regardant dans un esprit substantiellement\ncatholique! Poèmes, romans, contes, nouvelles, ces simples\nmanifestations de l'intelligence, par quoi trop souvent l'erreur\na séduit les mortels, les tourner toutes au témoignage des réa-\nlités divines et humaines ! Ne pas tant chercher à prouver qu'à\nexprimer; ne pas faire une école, loin de là, mais tout naturelle-\nment, le plus simplement possible, chanter la vie de la grâce\nque nous tentions de faire fructifier en nous...\n   Mais nous ne voulions pas nous lancer à l'étourdi, et nous\nattendions.\n   C'est alors qu'en automne 1910, M. Georges Dumesnil me\ndemanda d'être secrétaire de l'Amitié de France.\n   Il y avait déjà trois ans que cette revue trimestrielle, il con-\nvient de le dire, alors que les symptômes de renaissance étaient\nencore confus et vagues, avait su réunir de probes écrivains\nde foi ou de sympathie catholiques.\n   L'éminent professeur de philosophie de la Faculté de Greno-\nble m'exposa ses idées, je lui dis nos desseins. Ils se trouvaient\nles mêmes et je nous vois encore dans la petite ville de ma\nprovince natale où il était venu me voir, écoutant avec un sourire\nheureux ces idées d'un jeune qui semblaient la réalisation\nmême de toutes ses doctrines. Un an plus tard, nous fondions\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "248                                   DURENDAL\n\n\n\n sous sa direction les Cahiers de l'amitié de France. Guidés, con-\n seillés avec une sollicitude toute paternelle par le meilleur\n des maîtres, ils se sont développés et ont mesuré leurs\n forces. Ils n'ont fait que reprendre, en l'appliquant rigoureuse-\n ment la conception catholique de l'Art qui s'est formée à l'Ami-\n tié de France, conception si large et si juste du centre de\n gravité de l'ordre esthétique autour duquel ont oscillé sans\ncesse, du naturalisme à l'idéalisme, les mouvements alternatifs\n des théories.\n    Tout ce qui est humain est nôtre. Pas une école, remarquez-\n le, qui ne soit catholique par ce qu'elle apporte de fécond et qui\n ne se ruine par ce qu'elle nous oppose (1).\n    Je voudrais qu'on retînt bien ceci : Que nous ne sommes ni\nune école, ni une association, mais une AMITIÉ, c'est-à-dire un\ngroupe de poètes et d'écrivains qui s'aiment en Dieu, s'aident\nmutuellement dans la recherche de la vérité et s'efforcent\nd'établir entre eux cette atmosphère sainte de prière, se sou-\n venant de la parole du Christ : « Quand vous serez réunis en\nmon nom, je serai au milieu de vous ». Nous ne voulons point\nfaire de la littérature catholique, cela ne se fait pas, cela ne se\njoue pas. Notre littérature est catholique parce qu'elle est\nl'expression intime et profonde de nos âmes et que nos âmes\nveulent vivre dans la réalité de la foi.\n    Je dis la réalité et non l'idéal. Car nous tenons à nous dire\ndes réalistes.\n    Ce mot vous étonne peut-être. Jusqu'aujourd'hui, on l'avait\nabaissé à ne signifier qu'une grossière conception de l'univers\net — contradiction! — il désignait ceux qui ne croyaient\nqu'aux apparences et niaient la réalité invisible! Nous l'avons\nrelevé et avec justice. Maintenant réaliste signifie celui qui ne\ncroit ni aux chimères, ni aux apparences, mais qui croit à\nl'Etre, qui croit à Dieu. Nous ne croyons plus que l'idéal soit\nl'antithèse du pratique, que la pensée soit l'opposé de l'action,\net que tout ce qui est beau et grand soit du rêve et non de la\nvie. Toutes ces distinctions nous semblent puériles. Ce sont\ndes mots. La vie s'étend à tout le visible et l'invisible. Et nous\nvoulons vivre dans la plénitude de notre Dieu retrouvé. Que\n\n (1) Voir nos Déclarations dans le n° de janvier 1914 des Cahiers.\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "                         L'AMITIÉ DE FRANCE                          249\n\n\npour des h o m m e s qui ne connaissent pas Dieu, le monde soit\ninexplicable; que le pessimisme soit l'attitude logique, et que\ntout ce qui paraît grand et généreux soit considéré comme une\nchimère, rien de plus normal. Mais pour nous, chrétiens, le\nm o n d e est explicable... Qu'avons-nous besoin d'un royaume\nimaginaire, nous dont la conversation est dans le ciel? Qu'a-\nvons-nous besoin de fictions, nous qui avons les révélations de\nl'Eglise, les visions des prophètes et des saints? A h ! si à\nquatorze ans l'on m'eût dit cela! Si l'on m'eût dit : « T o u t ce qui\ns'éveille en toi de si prodigieusement doux, tout ce qui t'étonne,\nt'attendrit et t'accable, ce n'est pas imaginaire, c'est la vie,\nc'est un besoin d'amour. Saches-y bien reconnaître Dieu qui\nt'appelle et ne va pas te détourner de L u i pour suivre de\nvagues chemins où tu ne trouveras que déceptions. Donne-toi\ntout entier à cet E t r e qui est la vie; poursuis-le dans toutes ses\nmanifestations visibles, dans l'art, la science, car tout est prière\nsi tu le veux. E t tu peux adorer ton Dieu dans le beau latin\nque tu t r a d u i s , dans le problème que tu cherches à résoudre,\ncar ce sont ses lois que tu contemples dans ton travail. Laisse\ndonc aux autres cette vaine distinction entre le rêve et la vie;\npour toi, ne t'occupe que de voir Dieu en toutes tes pensées et\ntous tes actes ». A h ! si l'on m'eût dit cela!...\n   Croyez bien, Messieurs, que les poètes, les vrais, ne sont pas\nles songeurs oisifs qu'on a t r o p souvent figurés. L a poésie digne\nde ce nom n'est pas un art d ' a g r é m e n t ; un D a n t e , un Michel-\nAnge savaient servir leur pays, et leur rêve n'était pas chimé-\nrique, c'était continument la contemplation des beautés d e D i e u .\nPénétrons-nous bien de cette idée, que l'action véritable, effi-\ncace, doit partir d'une pensée très belle mûrie dans le silence.\n   N e croyez point perdre votre temps pour le dur assaut de la\nvie en vous exaltant aux grandes images de la gloire ; la gloire,\nil faut l'aimer, elle est le rayonnement de Dieu. Ne soyez ni\nsceptiques, ni blasés : tout est vrai et tout est neuf d'une éter-\nnelle jeunesse dans la vie épousée avec joie; que le littérateur\nne méprise pas l'homme de science et que le savant ne regarde\npas les belles-lettres comme un passe-temps indigne de lui.\nRien n'est vain, et les belles-lettres moins qu'autre chose; c'est\nleur faire injure que de les croire d'un abord facile; elles ne\nlivrent leurs secrètes richesses qu'aux conquérants opiniâtres,\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": "250                         DURENDAL\n\n\n\naux chercheurs obstinés. Car, en définitive, toute étude tend à\nsaisir une loi, fixer une harmonie, ramener enfin tout ce qui\nfuit au cœur immuable de Dieu. Il serait bon d'inscrire au\nfronton des classes le conseil de Saint-Paul : « Que la paix de\nDieu qui surpasse toute intelligence, garde vos cœurs et vos\nesprits dans le Christ-Jésus... Au reste, mes frères, que tout ce\nqui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout\nce qui est pur, tout ce qui est de bonne renommée, que ce soit\nlà l'objet de vos pensées ». Voilà le véritable humanisme!\n   La littérature et l'art auront eu une importance incalculable\ndans le retour des intelligences au catholicisme. Oui, c'est en\nlisant Verlaine, Huysmans, Barbey d'Aurevilly que nous nous\nsommes demandés si au fond la religion n'était pas autre chose\nque des pratiques méritoires, une discipline efficace, si ce\nn'était pas quelque chose de très intelligent et de très beau.\n   Obscurément nous sentions que notre inquiétude venait sans\ndoute de ce que nous ne la connaissions pas. Et nous nous\nsommes remis à la réapprendre, cette instruction religieuse tant\ndédaignée au collège; elle a ouvert à notre intelligence des\nmondes que nous ne soupçonnions pas. Elle est notre aliment\nquotidien et nous y trouvons plus de poésie et de philosophie\nque dans tous les poètes et les philosophes de l'univers. Un\njeune converti me disait un jour : « Pour moi, je ne lis plus\nque le catéchisme du Concile de Trente. » Et il avait\nraison, car ce n'est pas seulement la morale qui est\nféconde, mais le dogme, mais toutes les vérités adorables\ndu christianisme apprises humblement et comme par de petits\nenfants. Voilà tout le secret de notre joie et de notre certitude.\nPour nous, il ne peut plus y avoir d'abstraction, de division, de\nschisme. Nous possédons l'unité dans le Christ. C'est par le\nChrist que nous possédons toute chose. Il faut entendre ce mot\nà la lettre. Dieu pour nous n'est pas une perfection sans vie,\nun vague idéal de vérité et de justice. Il est la vie, pensée et\naction adorablement unies dans le mystère de la Sainte-Tri-\nnité. Nous n'avons pas deux vies, une pour Dieu, une pour nos\naffaires. Prier, c'est agir. Agir, c'est prier. Agir, c'est faire la\nvolonté de Dieu. Connaître Dieu, c'est là toute la science et le\nbonheur. Pénétrez-vous bien de cette idée que Dieu n'est pas\nune abstraction, qu'il est présent en vous, parmi vous. Quand\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "                         L'AMITIÉ DE FRANCE                           251\n\n\nvous pensez, q u a n d vous aimez, vous reflétez un rayon de son\néternelle lumière. Oui, Dieu est l ' E t r e , l'Etre par qui nous\nvivons. C'est cette idée constante qui doit féconder toutes nos\nétudes. N'oublions j a m a i s qu'il est vraiment, ainsi qu'il l'a dit,\nla vérité et la vie, que « sans L u i nous ne pouvons rien faire ».\nO h ! d u r a n t votre jeunesse, soyez attentifs à l'instruction reli-\ngieuse. « Si vous saviez le don de Dieu », disait le Christ à la\nS a m a r i t a i n e . C'est ce qu'il nous fait entendre au collège. C'est\nla voix q u e nous devons écouter; ne l'écartons pas, cette vision\nde beauté et de vérité. Car en dehors de cette eau vive, croyez-\nnous, nous n'avons découvert que citernes crevassées. Etudiez-\nle, vous qui êtes attirés vers les belles-lettres, il est le plus\ngrand poète, celui qui a fait le ciel et la t e r r e ; étudiez-le, vous\nque les sciences occupent, il est l'ordre du m o n d e ; étudiez-le,\nphilosophes, il est le verbe, la sagesse même, celui qui a conçu\net qui soutient l'univers. Ne l'exilez jamais de vos études, mais\ncherchez-le toujours au travers d'elles. C'est là seulement que\nvous verrez clair et que vous dominerez toutes les contradictions.\n   Q u a n d un poète, un philosophe apporte sa question ou sa\nréponse, demandez-vous toujours ce que répond l'Eglise à ce\nsujet. E t vous verrez quelle précision, quelle sûreté et quelle\nprofondeur de doctrine vous atteindrez ainsi. Nous avons perdu\ndes années à ne pas faire cela. E t nous ne faisons rien d'autre\nque de réparer cela. Savez-vous qu'il existe à Paris un cercle\nd'études où vingt-cinq élèves de l'École normale se réunissent\npour a p p r e n d r e l'instruction religieuse ? Et ce n'est qu'un cas\nentre cent autres. Dans le vaste désert de ruines que la science\nirréligieuse a semé depuis cent cinquante ans, l'Eglise et ses\ndogmes apparaissent comme le refuge prestigieux de toute\npensée un peu haute et de tout cœur bien né.\n\n                                          ROBERT VALLERY-RADOT.\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": "                La Mort de Pilou\n                                             Cet âge est sans pitié...\n\n\n\n\n              POURQUOI,enfant, avais-je juré une haine mortelle\n                à Pilou, le superbe angora d'une vieille femme,\n                notre voisine? Je ne sais. Même avec toute la\n                souplesse que donnent les années à colorer nos\n                moindres fautes, je ne découvre rien, mais là,\n                vraiment rien qui puisse justifier cette étrange\n                aversion et le crime lâche qu'elle m'inspira.\n                  Vous avez surpris, parfois, errant dans vos\njardins, de ces chats hirsutes et fripons, aux cuisses maigres,\nà la moustache famélique, des chats sans origine et sans len-\ndemain, grands voleurs d'oiseaux, grands chasseurs de lézards\nsur les murs lépreux? Eh bien! je comprends qu'on n'aime pas\nde pareils félins — quoique les épines de la vie, croyez-moi,\nrendent plus tard, très indulgent aux disgrâces d'autrui. Mais\nPilou! Un chat comme Pilou! Un chat, le plus beau et le plus\ndoux des chats! Une noblesse nonchalante comme chez les\ngrandes dames! Un soyeux, un velouté dans le pelage gris!\nUne belle tête, ronde et pommelée comme la houppe légère\noù sont piquées les graines du pissenlit! Et dans cette houppe\nsatinée, deux yeux d'or, larges et calmes comme deux petites\nlunes, avec une raie noire au milieu!\n   Pilou était d'humeur égale comme les gens qui ont long-\ntemps travaillé à acquérir l'empire sur leurs passions. Sa\ndémarche était noble et régulière. Quand il s'asseyait sur le\nmur mitoyen de notre petit domaine, il pliait les pattes avec\nlenteur. Si nous l'attaquions dans cette place élevée, il ne se\nsauvait point, comme ses congénères, avec des airs de jaguar\ntraqué, mais dignement, mais souplement, sans un regard de\nhaine. En vérité, comment pouvais-je en vouloir à un pareil\nanimal? Comment ai-je pu?... Ah! tenez, laissez-moi vous\nconter cette histoire qui est une des grandes félonies de ma vie.\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": "                       LA MORT DE PILOU                        253\n\n    Mon jardin n'était pas grand, et, tout au fond, il y avait une\ncabane : une masure où l'on remisait les outils de jardinage, et,\nen hiver, quelques caisses de grenadiers frileux. De l'autre côté\nde la maisonnette, c'était le jardinet de notre voisine, le\nroyaume de Pilou — j'entends le royaume légitime, car Pilou,\nje crois vous l'avoir fait comprendre, s'installait avec noblesse\ndans tous les parterres d'alentour. Peut-être, au fin fond et\nmalgré ses allures d'aristocrate, professait-il les théories de\n Karl Marx sur la propriété privée. Ah! si j'en étais sûr, la\npensée d'avoir purgé la terre d'un tel monstre adoucirait mes\n remords !\n    Bref, un beau matin, j'errais dans notre jardinet, tout seul,\ncomme les chats et les poètes, Il se mit à pleuvoir. Courir vers\n la maison eût été simple. Trop ! Je ne le fis point. A treize ans,\non aime les situations compliquées. Je me réfugiai dans la\ncabane. Déjà je rêvais d'y demeurer longtemps, bloqué par les\nintempéries, vivant des oignons de tulipes et des tubercules\nde dahlias suspendus en grappes aux poutrelles, quand, tout\nà coup, j'entendis derrière moi un bruit moelleux. Je me\nretourne. Que vois-je? Là, entre deux paillassons de serre\nroulés contre le mur, deux admirables yeux, jaunes comme du\nXérès dans une coupe de cristal ! Deux oreilles dressées, émer-\ngeant à peine d'une grosse boule soyeuse! Et des moustaches!\nAh! les belles moustaches calmes! Des moustaches qui respi-\nraient la sérénité!\n    C'était Pilou ! Pilou seul avec moi dans la cabane aux\noutils! Vous, je sais, vous avez bon cœur. Vous auriez dit gen-\ntiment : « Pilou! Pilou! Pilou! » Et Pilou serait venu faire\ngros dos sous la caresse de votre douce main. Mais moi!... Ah !\nmoi!... Vite, je fermai l'unique porte de la gloriette; je poussai\nl'un des paillassons contre l'étroite fenêtre qui éclairait l'inté-\nrieur, puis je m'armai de ce que je pus trouver là de plus\nféroce. Un balai? un gourdin? Non : mais une bêche ! une\nlourde bêche au tranchant effilé, au manche brutal !\n    Du premier coup d'oeil Pilou eut tout compris. Vous croyez\nqu'il me sauta dessus? qu'il chercha à me crever les yeux ou,\ntout au moins, à m'effrayer pour me faire ouvrir la porte? Ah!\nvous ne le connaissez pas! Il était bien incapable de s'abaisser\njusqu'à assaillir un enfant! Il se cacha seulement derrière des\n"}, {"page_pdf": 307, "texte": "254                         DURENDAL\n\n\n fagots où j'eus vite fait de le découvrir. Je lançai la bêche vers\n lui. Il esquiva le coup et bondit sur les poutrelles. Là, il était\n superbe! Calme, il dressait vers le toit de tuiles son admirable\ntête de penseur, comme pour chercher des inspirations au-dessus\n de la terre. Je tentai de le frapper tout en évitant de le faire\ntomber sur moi. Deux fois je le manquai. Un troisième coup\nle jeta contre la muraille, puis sur le sol. Souple, il se releva,\nrassembla ses pattes... Alors, oui, je crois qu'il perdit légère-\n ment possession de lui-même. Il sauta vers le toit et d'un bond\nsi magistral qu'il fit voler une large tuile par où apparut, tout\n à coup, une brisure de ciel. Mais il ne put s'accrocher à la\n brêche et il retomba. Je voulus alors boucher cette ouverture,\net, faute de mieux, j'y enfonçai, au bout d'un long roseau, le\nchapeau de paille du jardinier. Voiler le firmament sous une\nguenille! Obstruer avec un chapeau de paille le chemin de la\nliberté! Oui, j'ai commis ce crime! j'ai été jusque-là!\n   Ce ne fut pas tout. La belle bête cherchait des coins d'ombre\noù elle pût se faire oublier quelques minutes, le temps de voir\ns'ouvrir enfin cette porte et finir ce cauchemar! Impitoyable-\nment, je la traquai. Je parvins à lui porter des coups atroces\nqui la serraient entre le tranchant de la bêche et les briques du\nmur. Alors elle se sauvait sur les poutrelles, mais sans affole-\nment, sans colère, sans un miaulement de douleur! Oh! ce\nsilence affreux après le choc mou du fer contre la soyeuse four-\nrure! il m'effrayait, il me navrait. Et cependant, comme si un\ndémon m'eût possédé, je continuais l'horrible chasse.\n   Un instant, Pilou alla se blottir derrière une caisse de grena-\ndiers, et, pour éteindre sans doute l'éclat de ses prunelles qui\nle trahissait dans les ténèbres, il cacha sa grosse tête entre ses\npattes de devant. Peut-être croyait-il n'être pas vu, puisqu'il\nne voyait plus, lui-même. Peut-être aussi ne voulait-il plus\navoir devant les yeux cette affreuse chose : un enfant qui veut\ntuer! et préférait-il mourir sans voir la cruelle petite main qui\nlui donnerait la mort. J'approche, et bassement, lâchement, je\ndonne un coup furieux dans cette lamentable boule vivante!...\n   Pilou n'a point miaulé mais il a dû être touché grièvement,\ncar à partir de cette minute il a une sorte de râle sourd qui me\nguide à travers le dédale des outils et des caisses où il se\ndérobe. Plusieurs fois je vois se dresser devant moi cette admi-\n"}, {"page_pdf": 308, "texte": "                         LA MORT DE PILOU                              255\n\n\nrable tête expressive où deux yeux énormes et tranquilles me\nfixent sans colère. U n e dizaine de mauvais coups, encore,\natteignent le bel angora. Alors il s'arrête, se couche tout de son\nlong, mollement, et me regarde avec une sérénité qui m'im-\npressionne.\n      L a psychologie criminelle a souvent reconnu chez les sujets\nqu'elle é t u d i e , u n e sorte d'inconscience momentanée. Ce n'est\npas de la folie, ce n'est pas de l'emportement : c'est plutôt un\narrêt, dans le cœur, des sources normales de la justice et de la\nbonté. J e vous assure que je comprends très bien cela. Par la\nfine pointe de l'esprit, j ' e n t r e v o y a i s la vilenie de mon geste :\nj ' a v a i s le cœur serré de pitié et de dégoût, et, possédé, entraîné,\nlié, je comprimais cette inquiétude et poursuivais mon horrible\nassassinat. J'avais surtout hâte, j'avais comme une fureur de\nfinir...\n      Je pris là, contre le mur, la noble bête, je poussai contre son\ncou le t r a n c h a n t de mon a r m e pour l'étouffer. Mais je ne pou-\nvais, avec mes trop jeunes forces, serrer à ce point ce fourreau\n musculeux et capitonné. Je m'adossai au mur, je posai le pied\nsur la bêche comme fait le j a r d i n i e r pour retourner la terre.\n Pilou avait fermé les yeux et râlait. Délivré, enfin, du reproche\nmuet de ce grand regard d'or, je m'emportai. J e grimpai sur la\n bêche, je piétinai le cou de ma victime sans arriver à couper\nce râle bizarre, presque h u m a i n . J'étais exténué. Je dus m'arrê-\nter, et je contemplai, le cœur serré, le superbe animal. Alors\n Pilou s'étira paresseusement devant la mort. U n e de ses pattes\nde derrière, prise d'un t r e m b l e m e n t convulsif, vint gratter légè-\nrement la ligne noire et soyeuse qui lustrait son dos, puis elle\ns'abaissa avec mollesse et ne bougea plus.\n      Pilou— enfin! — était m o r t . . .\n\n   Ce jour-là, je demeurai pensif et troublé. A table, je me fis\npriver de dessert parce que je ne voulus pas goûter à ma por-\ntion de bouilli : une viande souple et résistante sous la four-\nchette comme le cou de Pilou sous la bêche. Je cherchai à\nm'étourdir, à fuir, surtout, la maison et le jardin et la gloriette.\nJ'allai pêcher des ablettes à la nasse du moulin.\n   C e p e n d a n t , le soir, quelque chose m'entraîna fatalement vers\nla cabane du j a r d i n e t : sans doute cette secrète attirance du\n"}, {"page_pdf": 309, "texte": "256                         DURENDAL\n\n\nthéâtre du crime, bien connue des policiers. Le soleil couchant\ndorait l'envers des feuilles sur les tilleuls apaisés par l'approche\nde la nuit. Le mur mitoyen, où tant de fois avait rôdé Pilou,\ndécoupait sur un couchant rose le fil de ses vieilles pierres, den-\ntelé de marguerites sauvages.\n   Alors, dans le silence du crépuscule, de l'autre côté de la\nclôture, une voix, une pauvre voix cassée de vieille, appela :\n     - Pilou! Pilou! Pilou!\n   Je sentis une vague de sang me noyer le coeur, puis monter à\nmon visage... Pilou! Pilou, l'unique trésor de cette pauvresse,\nson dernier ami demeuré au monde, qu'en avais-je fait? Plus\njamais la belle bête n'irait faire gros dos sous les mains amai-\ngries de sa vieille maîtresse, ronronner au coin de son feu\ndésert !\n    La voix, de plus en plus fatiguée et douloureuse, appela\nencore :\n    — Pilou! Pilou! Pilou!\n   Je restais là comme hébété. Mes tempes palpitaient en suant\nà grosses gouttes. Je regardais toujours le mur.\n   Tout à coup j'entendis grincer derrière moi les cailloux de\nl'allée. Je me retournai en sursaut. Juste ciel! c'était maman!\nElle avait son grand air des jours sévères, son regard... Mais\nplus que son air et son regard, quelque chose attira mon atten-\ntion et fascina mes yeux. Que tenait-elle donc à la main? Un\nchapeau, un chapeau de paille, mais ce n'était pas le sien. Un\nchapeau sans rubans, large, de forme rustique, un chapeau de\ntravailleur, de paysan, de jardinier... Ah! mon Dieu! le cha-\npeau du jardinier! celui-là même que j'avais logé, au bout d'un\nlong bâton, dans la brèche de la toiture!\n    Ma mère aimait à nous faire découvrir par nous-mêmes les\nleçons que nous avions méritées. Elle les faisait durer beau-\ncoup, beaucoup! le temps de nous laisser tirer tout le fruit de\nces petites mésaventures.\n    Elle m'appela. Je devais être cramoisi! Grave, elle me mit sur\n la tête le vieux chapeau. Je l'enlevai, une supplication dans les\n yeux. Elle le replaça doucement et dit :\n    — Tiens! c'est curieux, il ne te va plus?\n    Et, d'un ton naturel, comme se parlant à elle-même, elle\n ajouta :\n    — C'est bien pourtant celui-là?\n"}, {"page_pdf": 310, "texte": "                          LA MORT DE PILOU                             257\n\n\n     Mes sanglots, prêts à éclater, gonflaient ma poitrine. Maman\ncontinuait, impitoyable :\n     — N'est-ce pas ce chapeau que tu as oublié, ce matin, à la\ncabane?\n     A ce moment, pour la troisième fois, j ' e n t e n d i s la voix de la\nvieille, tout contre le mur, qui suppliait :\n     — P i l o u ! Pilou! P i l o u !\n     O h ! c'en était t r o p ! Je me cachai la figure dans les bras et\nj'allai pleurer contre le tronc d'un gros tilleul parce que je\nn'osais pas me tourner vers ma mère. Je suffoquais de douleur,\nde honte, de dégoût de moi-même. L e vieux chapeau gisait\nsur le sol, témoin stupide des revanches de Pilou m o r t .\n     Q u a n d j'eus pleuré longtemps, ma mère, qui m'avait laissé\nseul à mes larmes, vint me retrouver; son visage était encore\nsévère, mais de cette sévérité qui m'a toujours le plus impres-\nsionné : la sévérité douce et triste. Elle n'était plus seule. Der-\nrière elle, il y avait une pauvre femme en noir... La maitresse\nde Pilou !\n     Ma mère me dit d'une voix brève :\n     — Méchant petit ! d e m a n d e pardon de ce que tu as fait !\n     P a r d o n ? Oh! oui! mille fois! J e souffrais trop depuis l'af-\nfreuse m i n u t e où j'avais vu agoniser le bel angora! Je me jetai\nà deux genoux et, usant du nom dont nous appelions, mes\nfrères et moi, la bonne vieille notre, voisine, je m'écriai :\n     — J e vous d e m a n d e pardon, Madame P i l o u ! P a r d o n !\npardon ! je ne le ferai plus !\n     L'excellente vieille fut assez généreuse pour m'embrasser et,\nt r e m b l a n t e , elle me dit ces simples mots qui me sont restés à\njamais cloués dans le cœur :\n     — Au moins, dites, il n'a pas trop souffert?...\n\n                                                   PIERRE     LHANDE.\n"}, {"page_pdf": 311, "texte": "                           Trittico.\n                           San Lazzaro.\n\n\n              DANS la petite île, entre les cyprès, se découvre     le\n                couvent rose. Il y faut entrer, ne serait-ce que\n                 pour le bon accueil qu'y reçoit le passant et pour\n                 l'atmosphère exquise de résignation et d'espoir\n                 dont s'enveloppe l'asile de la communauté mé-\n                 khitariste.\n                    La cour, que délimite un frais chiostro, se laisse\n                envahir par une verdure exubérante dominée\npar la silhouette d'un pin dont la noirceur fait éclater l'azur\net par la tache empourprée de l'arbre de Judas aux feuilles\nsanglantes. Des fleurs cultivées en pots embaument l'ombre\ndu cloître, où défilent de jeunes novices, enfants de douze à\nquinze ans, en soutane noire déjà. Ainsi nous apparaît, dès le\nseuil franchi, ce monastère arménien.\n   N'y cherchons point trop de couleur locale. Si nous n'étions\nguidés par un père à barbe crépue, né à Constantinople, et qui\nnous entretient de la résistance de ses frères, nous ne songe-\nrions point aux luttes, aux massacres, à la belle opiniâtreté du\npeuple montagnard. Comment rêver de Kurdes sanguinaires\ndevant la paix de cet îlot vénitien ?\n   Ce qui davantage assiège notre pensée, tandis que le moine\n nous conduit à travers les salles pleines de bibelots, de livres,\n de peintures sans intérêt, c'est le souvenir de Byron. Tous les\njours, quand il vivait dans un palais du Grand Canal, il venait\n en gondole jusqu'au couvent, pour y prendre une leçon d'ar-\n ménien, «ayant besoin de s'attaquer à quelque chose d'aride».\n Ainsi partageait-il sa journée comme sa vie, entre l'étude géné-\n reuse et l'amour, pour lequel Venise lui était le plus romantique\n des décors.\n   Mais que sont devenues les dunes du Lido, qu'il devait voir\n de cette fenêtre et par lesquelles il s'en allait parfois, à cheval,\n"}, {"page_pdf": 312, "texte": "                              TRITTICO                            259\n\n\nd a n s le vent, tête nue, enivrant son orgueil de celui des flots ?\nAh! ces dunes où Goethe aussi s'en vint chercher un peu de\nsolitude, les voici parsemées de villas vaniteuses, de caravan-\nsérails cosmopolites. J ' a i m e mieux me tourner vers la cité qui\nme fascine et voir ses tours surgir lointaines dans un peu de\nb r u m e dorée. U n verger tout en fleur s'étend à mes pieds et\nparfume la lourdeur de l'air i m m o b i l e . L e Père mékhitariste\nme parle d'Arménie et me dit comment ce couvent reste pour\nsa patrie u n e réserve toujours renouvelée d'apôtres et de mar-\ntyrs.\n    Je songe : « Venise sera toujours une parcelle d'Orient. »\n\n\n\n                             Torcello.\n\n\n   Le campanile de Saint-Marc a disparu derrière l'île des den-\ntellières, et le vaporcito de la lagune aborde à Torcello. Me\nvoici loin des splendeurs vénitiennes, loin même de l'activité\ntranquille de B u r a n o . L à , quelques centaines d'ouvrières, ali-\ngnées c o m m e aux bancs d'une école, nous ont émerveillé par\nl'agilité de leurs doigts; leur sourire nous empêchait de songer\ntrop à la difficulté de leur labeur et à la tristesse de leur claus-\ntration. E t puis, les ruelles avaient quelque couleur et quelque\nvie : des gosses gambadaient, des femmes sur les seuils enfi-\nlaient les perles de verre. C'était morne, le pouls était bien\nfaible, mais enfin il b a t t a i t . . .\n   Ici, c'est une t o m b e solitaire que le printemps n'a point dis-\nsimulée : une terre unie, pauvre, et, au milieu de cette lande,\nune tour carrée. Le sentier qui nous y mène longe d'un côté\ndes vignes chétives, de l'autre un vieux canal aux berges effon-\ndrées, coupé d'un pont croulant : le P o n t du Diable. J'ignore\nsi quelque légende fonde cette dénomination, mais l'hypothèse\nd'un souffle satanique ruinant en une nuit l'île autrefois pros-\npère, pourrait seule expliquer à notre esprit troublé la détresse\nde Torcello.\n   Où mon imagination spiritualiste cherche un artifice infer-\nnal, la science découvrirait une mal'aria sournoise, mais il me\n"}, {"page_pdf": 313, "texte": " 260                         DURENDAL\n\n\n plaît de peupler ce désert de quelques démons destructeurs.\n Seuls le campanile, une pure basilique et l'églisette circulaire\n de Santa-Fosca restent debout parce qu'une croix les domine.\n Seules leurs pierres se souviennent du brillant passé et de l'an-\n tique noblesse et des trésors dispersés. Où s'élevaient des\ndemeures patriciennes, nos yeux ne découvrent que des huttes\n de pêcheurs. Sur la place jadis orgueilleuse, des enfants\naccueillent le touriste par des chants populaires dans l'espoir\nd'obtenir quelques sous de sa pitié. Et tandis qu'un coryphée\nde dix ans dirige avec des gestes fous la troupe criarde et infati-\ngable, timides, l'œil triste et implorant, les petites filles nous\noffrent des trèfles à quatre feuilles. Ironie ! l'île est pleine de\nces promesses de bonheur...\n    Maintenant, revenu à bord et m'accoudant aux balustrades,\nje regarderai longtemps ce clocher solitaire sur lequel descend\nl'ombre. Et volant vers Venise, dont l'agonie reste un triomphe\net dont la ruine se voile derrière l'écharpe de ses palais, je con-\ntemple ce sol et cette tour comme l'image de la mort lente et\ntotale, sans fleurs, sans chansons, sans parfums.\n\n\n                            Chioggia.\n\n   L'alleluia pascal a rempli ce matin les coupoles de la basi-\nlique byzantine; la gravité des marbres patinés ne contient\nplus l'allégresse des chants liturgiques : Venise entière\ns'émeut, les calle se remplissent, les carillons de tous les campa-\nniles sèment la joie dans l'air de la lagune et le vol des colom-\nbes, comme le claquement des bannières, comme la vibration\ndes cloches, fait frémir la cité.\n   Sachons nous arracher à l'attirante vision de ce réveil : des\njoies moins bruyantes nous attendent. Le regard fixé sur la\nmasse de plus en plus fluide du Palais des Doges, éloignons-\nnous de la ville souriante. Le bateau qui nous emporte a\nl'étendue libre devant lui; les voiles d'ocre et de sang ne se\nsont point ouvertes à la brise de ce matin, elles sont carguées\n dans le port de Chioggia et nous allons contempler leur repos.\n De courtes escales sont une initiation pour notre œil. Mala-\n"}, {"page_pdf": 314, "texte": "                             TRITTICO                          261\n\n\n  mocco, San Pietro, Pellestrina, les villages de pêcheurs\n  déroulent le frais décor de leurs maisons vertes, bleues, roses,\n  jaunes...\n     Mon imagination s'envole au vieux port d'Ostende : là aussi\n  façades et volets sont peints en tons clairs. « Ces hommes\n  de mer sont nés coloristes », disait l'autre jour James Ensor, et\n je songe à l'étonnante harmonie qu'ils savent établir entre leurs\n  demeures, leurs voiles, et l'atmosphère. L'azur de l'Adriati-\n  que permet des fantaisies et des accords que ne peut tolérer la\n  mer septentrionale. Ne comparons point la pourpre des tar-\n  tanes vénitiennes aux voiles noires de nos climats. Peut-être\n  devant le ciel cahotique des Flandres oublierons-nous le\n  prodige de cet outremer profond. Pour l'heure, abandonnons\n l'antithèse et jouissons pleinement du spectacle : Nous sommes\n  à Chioggia.\n    Nous ne venons point y chercher de monument célèbre ou\n d'émotion qui nous secoue. Le charme de cette bourgade est\n  plus intime. Contentons-nous de flâner sur les quais, au bord\n des canaux dont l'eau n'apparaît plus tant les barques sont\n serrées l'une contre l'autre dans un amusant fouillis. Leur\n proue dorée et bariolée s'orne souvent de petites scènes —\n légendaires ou religieuses, j'imagine — analogues à celles qui\n décorent les charrettes de Sicile.\n    Le plaisir que j'éprouve à cette lente promenade n'est point\n chose à décrire : c'est l'amusement de rencontrer quelque type\n local, vieux au teint de cuivre, belle fille au châle noir; c'est\n la surprise de découvrir dans des ruelles admirablement\ncrasseuses, la note éclatante de quelque étoffe qui sèche au\nsoleil ; c'est surtout l'enchantement de la lumière.\n    Les douze mille pêcheurs sont ici en ce Saint-Jour et la ville\njouit d'une, animation inaccoutumée. On est heureux de fermer\npour quelques heures son Baedeker, d'errer sans but loin des\nbandes d'étrangers, de se mêler à cette populace rude et sym-\npathique, de se laisser suivre par des gamins frondeurs et\nmendiants.\n    — Je n'ai plus de sous, piccolo !\n   — Je puis changer, signor. — Et le bonhomme exhibe une\npoignée de pièces de cuivre que ses compagnons accueillent\npar des huées.\n"}, {"page_pdf": 315, "texte": "262                             DURENDAL\n\n\n\n   Au détour d'une ruelle, tout à coup, des fantassins en tenue\ngrise de campagne. Ils se h â t e n t sans ordre et comment d'ail-\nleurs manœuvrer là où deux hommes ne peuvent marcher de\nfront? J ' a p p r e n d s qu'il y a eu ce matin des démonstrations socia-\nlistes... Socialistes ! j ' a i m e mieux n'y penser point et voir d a n s\nces pêcheurs une peuplade primitive ou médiévale qui d e m a n d e\nau flot seul sa subsistance.\n   T e l je veux aussi me représenter à l'origine le peuple lagu-\nnaire qui, sous un gouvernement trop décrié au dire des\nVénitiens, si fiers de leur République, n'oublia point, dans sa\nprospérité matérielle, le culte universel de la B e a u t é !\n   Retournons vers le lion de Saint-Marc et ce soir, dans le\ncalme renaissant, nous rêverons devant San Giorgio Maggiore,\nau clair de lune.\n                                                     PAUL    FIERENS.\n"}, {"page_pdf": 316, "texte": "                        Gustave Flaubert\n\nA                    LIRE la CORRESPONDANCE de Flaubert, on se convain-\n                       que cet homme, si grand par certains côtés, s'est rendu\n                       malheureux par son propre caractère. Son orgueil, incom-\n                       mensurable, était fait surtout du mépris des autres hom-\n                       mes. Il n'attachait aucune importance à la gloire littéraire\n                       ni aux colifichets de la vanité, parce qu'il s'estimait trop\n                       pour s'honorer des applaudissements d'une troupe profane\nincapable de le comprendre. En cent endroits de sa Correspondance perce la\nsombre misanthropie qui le ronge et que lui-même entretient avec une âpre\nvolupté. A 17 ans, il écrivait déjà :\n    « Vraiment je n'estime profondément que deux hommes, Rabelais et Byron,\nles deux seuls qui aient écrit dans l'intention de nuire au genre humain et de\nlui rire à la face (1) ».\n    Bien des années après, il dit à propos de la Tentation de Saint Antoine :\n    « Je crois avoir amené mon bouquin à un joli degré d'insanité. L'idée des\nbêtises qu'il fera dire au bourgeois me soutient, ou plutôt je n'ai pas besoin\nd'être soutenu, un pareil milieu me plaisant naturellement ».\n    Et, dans la même lettre :\n    « Nous ne souffrons que d'une chose : la bêtise. Mais elle est formidable et\nuniverselle. Quand on parle de l'abrutissement de la plèbe, on dit une chose\ninjuste, incomplète. Conclusion : il faut éclairer les classes éclairées. Com-\nmencez par la tête, c'est ce qui est le plus malade, le reste suivra... Il y a des\njours où la colère m'étouffe. Je voudrais noyer mes contemporains dans les\nlatrines, ou tout au moins faire pleuvoir sur leurs crêtes des torrents d'injures,\ndes cataractes d'invectives. Pourquoi cela? Je me le demande à moi-\nmême (2) ».\n    Il avoue vers la fin de sa vie, que l'insupportabilité de la sottise humaine est\ndevenue chez lui une maladie, et que presque tous les humains ont le don de\n l'exaspérer (3).\n    Son moral lui paraît assez bon, quand il médite une chose qui exhalera sa\n colère :\n    « Oui, je me débarrasserai enfin de ce qui m'étouffe. Je vomirai sur mes\n contemporains le dégoût qu'ils m'inspirent, dussé-je m'en casser la poitrine;\n ce sera large et violent (4) ».\n\n\n  (1) Correspondance, 1er série, page 16. (2) Correspondance, 4me série, page 78. (3) Ibid.,\npage 359. (4) Ibid , page 121.\n"}, {"page_pdf": 317, "texte": "264                                    DURENDAL\n\n\n\n   On conçoit qu'un homme qui se sépare à ce point du reste de l'humanité,\nse trouve ridicule de vivre et d'agir comme tout le monde :\n   « La vie pratique m'est odieuse, la nécessité de venir seulement m'asseoir à\nheures fixes dans une salle à manger me remplit l'âme d'un sentiment de\ntristesse (1). Je me trouve très ridicule, non pas de ce ridicule relatif qui est le\ncomique théâtral, mais de ce ridicule intrinsèque à la vie humaine elle-même,\net qui ressort de l'action la plus simple et du geste le plus ordinaire. Jamais,\npar exemple, je ne me fais la barbe sans rire, tant ça me paraît bête (2) ».\n   Une telle disposition d'esprit rend malheureux celui qui ne réagit pas.\nComment Flaubert, qui n'est pas chrétien, réagirait-il? La pensée du bien à\nfaire ne le soutient jamais. Flaubert n'a qu'une passion : l'amour de l'art qu'il\nmet au-dessus des affaires, de la politique et de la religion (3). Mais l'art ne lui\nsert qu'à se séparer davantage des autres hommes :\n   « Le principal en ce monde est de tenir son âme dans une région haute,\nloin des fanges bourgeoises et démocratiques. Le culte de l'art donne de l'or-\ngueil; on n'en a jamais trop. Telle est la morale (4) ».\n   Vingt fois il renonce à toute publication; la gloire que donnent de sottes gens\nle dégoûte; il continue cependant, « pour son agrément personnel », à faire\ndes phrases « comme les bourgeois qui ont un tour dans leur grenier font des\nronds de serviettes (5) ».\n   Mais on sait combien la mise sur pied de ces « phrases » le torturait : son\nunique consolation augmentait son martyre. Aussi, il est le plus misérable des\nhommes :\n    « Je ne crois pas qu'il y ait en France un homme plus triste que moi (6) !\n— Je ne suis pas gai. Je deviens même atrocement lugubre; pourquoi? Ah! à\ncause de « tout ». Je passe de l'exaspération à la prostration, puis je remonte\nde l'anéantissement à la rage, si bien que la moyenne de ma température est\nl'embêtement (7) ». Il souhaite la mort :\n    « Je ne demande qu'une chose, c'est à crever pour être tranquille (8) ».\n    Et ce n'est pas là l'expression d'un ennui passager : sa vie est rongée par\nun pessimisme noir, qui gâte ses meilleures journées et dont il cherche un\ndérivatif dans la haine du « bourgeois » et le plaisir de savourer la \" bêtise \"\nhumaine. N'attendons pas de lui la moquerie légère et verveuse d'un Veuillot,\nqui rit pour corriger; son ironie est méchante et dédaigneuse. Et puisque le\nnom du rédacteur de l'Univers me vient à l'esprit, je dirai que le contraste\nest grand entre ces deux hommes, que nous pouvons si bien comparer dans\nleurs correspondances. Rien ne réconforte comme la lecture des lettres de\nVeuillot, qui, lui, est toujours de bonne humeur, plein d'ardeur pour le bien,\nadmirable de résignation dans le malheur, homme de cœur et d'esprit qui a\n un but élevé dans sa vie et le poursuit avec joie et constance à travers tous les\n obstacles. — L'autre, triste, désemparé, lutte péniblement contre le destin et\n\n\n   (1) Ibid., page 161. (2) Ibid., page 132. (3) Cfr. Souvenirs intimes, publiés par M m e Com-\nmanville en tête de la Correspondance, page xv. (4) Correspondance, 4me série, page 146.\n(5) Ibid., page 139. (6) Ibid., p . 41. (7) Ibid,p. 152. (8) Ibid., p. 32.\n"}, {"page_pdf": 318, "texte": "                             GUSTAVE     FLAUBERT                            265\n\ncontre lui-même, et sans autre idéal que celui d'un art cultivé pour sa propre\nsatisfaction, il est toujours replié sur sa vie pour analyser ses rancœurs et ses\nrancunes ! D'où vient la différence entre ces deux hommes ? L'un était\nchrétien, l'autre ne connaissait le christianisme que pour en étudier les\ndéformations.\n\n                                       * *\n\n    MADAME BOVARY (1857) est le chef-d'œuvre de Flaubert. On pourrait lui\ndonner comme sous-titre : Les tristes conséquences d'une éducation roma-\nnesque. Le but de l'auteur est de montrer la sottise foncière de la bourgeoisie\nde province, et la sottise plus grande encore dont elle fait preuve en rêvant\nde s'élever au-dessus de sa condition.\n    Emma Rouault, la fille d'un gros fermier, a reçu une éducation trop\nrelevée, peu solide d'ailleurs au point de vue religieux, car elle a pris au\npensionnat l'habitude d'une piété niaisement sentimentale, qui se ressent de\nl'influence romantique. L'imagination gâtée par des romans, où il n'est\nquestion que de jeunes et galants princes qui enlèvent la dame de leur cœur,\nelle se représentait la vie comme un beau conte de fée.\n   Or, elle tombe bientôt, au sortir du couvent, dans la platitude de l'existence,\nen épousant un médecin de village, Charles Bovary, brave homme incapable\nde comprendre quelque chose à la psychologie de sa femme, bourgeois épais\net prosaïque, d'une intelligence médiocre, d'une volonté faible, un homme\nnul. Emma se rend bien vite compte de la différence entre son rêve et la réalité.\nAu lieu de ces colloques raffinés qu'elle lisait dans les romans, elle avait la\nconversation de Charles, « plate comme un trottoir de rue », où les idées de\ntout le monde défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d'émotion,\nde rire ou de rêverie.\n   Aussi cherche-t-elle un dérivatif à sa mélancolie dans l'imagination d'une\nautre existence éthérée, celle de ses anciennes amies de pension, sans doute.\nLe monde, les réceptions brillantes, les bals et les théâtres lui tourbillonnent\ndans la tête.\n   La voilà mûre pour la chute, il n'y faudra qu'une occasion. Elle ne tarde\npas à se présenter. Il y en a même plus d'une, et, à partir de ce moment, le\nroman devient l'histoire des adultères de Madame Bovary. Parfois, essayant\nde remonter la pente, elle donne dans la religion, mais elle apporte dans sa\npiété son imagination romanesque, son goût morbide de sensualité vaporeuse.\nFinalement, la décadence est complète; elle ne se contente plus de tromper\nson mari, lequel dans sa bêtise, ne soupçonne jamais rien, mais elle le vole.\nA bout de ressources et d'expédients, elle s'empoisonne.\n   Histoire triste et terrible qui contient une grande leçon. Elle nous raconte\nla vie d'une femme descendue peu à peu aux derniers degrés de l'immoralité,\nparce qu'il a manqué à son caractère évaporé et passionné le contrepoids de\nprincipes solides. Donnez à Emma Bovary une religion plus ferme, et rien de\nce qui est arrivé ne se serait produit. Elle aurait trouvé dans sa piété un motif\nassez puissant de résignation, et la vie de province qui paraissait si plate à\n"}, {"page_pdf": 319, "texte": "266                               DURENDAL\n\n\nson imagination farcie de rêves romanesques, aurait été illuminée d'un rayon\nde bonheur paisible par la conception d'un devoir simple et beau à remplir.\n    Mais remarquons que c'est nous, plutôt que l'auteur, qui tirons du livre\ncette haute moralité. Flaubert a exposé un simple cas expérimental. Il l'a\nétudié en réaliste, qui ne se préoccupe pas du remède ; l'œuvre emprunte toute\nsa moralité à la justice immanente des événements. Aux yeux de Flaubert,\nsi Emma Bovary tombe, ce n'est pas sa faute, mais celle de son éducation :\nelle subit les conséquences fatales des idées qui, durant sa jeunesse, lui ont été\nimplantées dans la tête.\n   Aussi, la moralité du livre dépend-elle plutôt de la disposition interne du\nlecteur, et l'on comprend que l'Eglise ait jugé l'ouvrage assez dangereux pour\nle mettre à l'index. D'ailleurs, la crudité de certaines descriptions valurent à\nl'auteur un procès devant le tribunal correctionnel de Paris, et l'acquittement\nqui a suivi contenait des considérants très sévères. On a fait du chemin depuis\n1857, grâce aux naturalistes, et nous reconnaissons qu'aujourd'hui on ne son-\ngerait plus même à poursuivre un Flaubert du chef d'immoralité; mais est-ce\nbien un progrès moral?\n    Le succès de Madame Bovary fut très grand. Il est dû en partie à une réac-\ntion contre le romantisme. Celui-ci s'y voyait condamné rien que par\nl'influence néfaste qu'on lui attribuait sur l'imagination de la principale\nhéroïne.\n   A cette littérature de lyrisme et de rêve, Flaubert oppose la réalité objective\net impersonnelle ; il étudie la vie, celle de tous les jours, celle du bourgeois de\nprovince, et il la décrit sans y mêler son âme, en se défendant même de l'ap-\nprécier. Aussi, est-ce de Madame Bovary que relève toute la littérature réaliste\nde la seconde moitié du siècle.\n    Mais tout en répondant si bien à un besoin de réaction, jamais ce livre\n n'aurait exercé une telle influence, s'il n'avait eu les qualités qui en font un des\nromans les plus remarquables de la littérature française.\n    Admirablement charpenté, il est, malgré le fouillis des détails et la multipli-\ncité des personnages, d'une merveilleuse unité. Les épisodes secondaires tour-\nnent tous autour du sujet principal et, dans le tableau de la vie quotidienne\nd'une petite ville, nous ne perdons jamais de vue les figures de premier plan.\n    Mais la principale qualité du roman réside dans l'étude des caractères. Les\npersonnages sont si bien campés, en chair et en os, qu'on ne les oublie plus,\naprès les avoir vus une première fois. C'est qu'ils sont copiés sur la réalité.\n Homais surtout, l'ineffable Homais, le demi-savant, voltairien et prêtrophobe,\n a passé à l'état de « type ». Nous le coudoyons tous les jours ; c'est le journa-\nliste, féru d'objections banales contre la religion et qui se figure un génie parce\n qu'il est correspondant du Fanal de Rouen; c'est l'apothicaire de province,\n qu'une teinte de science a gonflé de vanité et qui éblouit le petit cercle du\n Café du Lion d'Or par son langage hérissé de vocables latins et de termes\n vaguement scientifiques; qui a toujours le verbe haut, se pose en défenseur de\n la science contre les empiétements de la superstition et des curés, et se croit\n investi de la mission d'arracher l'humanité au despotisme de l'Eglise. Le trait\n qui révèle le mieux son infatuation de lui-même, c'est qu'il ne doute jamais\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": "                                GUSTAVE       FLAUBERT                         267\n\n de ses affirmations : heureux de posséder la certitude, il s'irrite de voir les\n autres si peu éclairés. Pour lui, pas de problèmes : la science explique tout, et\nsa médiocrité n'a jamais éprouvé les angoisses du savant aux prises avec les\ngrands problèmes intellectuels.\n    D'ailleurs, sa vanité n'est pas méchante et s'accommode d'une certaine\n pitié pour le monde inférieur qui l'entoure de ses admirations ; sa tolérance\nlui permet d'admirer les qualités littéraires d'un chef-d'œuvre chrétien. Car\n « le penseur chez lui n'étouffait pas l'homme sensible; il savait établir des dif-\nférences, faire la part de l'imagination et celle du fanatisme (1) ».\n    Malheureusement pour les principaux habitants de Yonville qui évoluent\ndans ce roman, Homais ne rencontre pas en face de lui un homme capable de\ndéfendre la religion. Ce n'est pas le curé Bournisien, dont les discussions avec\n Homais tournent plutôt au désavantage de l'Église. On a reproché à Flaubert\nd'avoir mis dans son livre un si piètre représentant du clergé. Esprit borné et\nlourd, âme naïve, l'abbé Bournisien est le curé de campagne tel que se l'ima-\nginent tous les Homais, un bon vivant à la foi peu éclairée, qui fait son métier\nde curé avec conscience et ponctualité comme un fonctionnaire de l'Église,\nmais sans initiative ni intelligence. Je ne pense pas que Flaubert ait voulu\nfaire œuvre d'irréligion en dessinant cette caricature ; il a cru faire besogne\nde réaliste. Mais il a dépassé le but : le brave curé est par trop simple, et son\nignorance du maniement des âmes est absolue.\n   Les autres ouvrages de Flaubert ne vaudront pas Madame Bovary. Leur\nmérite consistera surtout dans la description; or, celle-ci était admirable dans\nle premier roman.\n\n                                            *\n                                           * *\n   SALAMMBÔ (1862) est un ouvrage d'une lecture difficile et ennuyeuse. La\nfaute en est au choix du sujet, comme le fait très finement remarquer\n M. Faguet : \" Le romantique historique n'intéresse qu'autant que l'époque\noù il est placé nous est assez connue déjà, et qu'autant que les événements qui s'y\ndéroulent engagent une de nos passions et l'émeuvent très fortement. Il faut\nque l'époque nous soit assez connue d'avance, parce que si elle ne l'est pas, le\nroman historique nous instruit trop pour nous émouvoir (2). » Or, l'archéo-\nlogie carthaginoise est trop étrangère à la généralité des lecteurs, et ces recon-\nstitutions détaillées les transportent dans un monde si extraordinaire qu'ils en\nsont éblouis. Les Carthaginois nous intéresseraient pour autant qu'ils sont en\nrapport avec le monde romain mieux connu, mais ici il s'agit d'un épisode où\nla seule fortune de Carthage est en danger.\n   Le sujet comporte l'histoire de la révolte contre Carthage des mercenaires\nbarbares qui sont à sa solde. Commandés par le géant Mathô, ils assiègent la\nville. Mais Mathô aime Salammbô, la fille d'Hamilcar Barca, défenseur des\nCarthaginois. Mathô réussit à enlever le voile de la déesse Tanit, le zaïmph,\ndont dépend le sort de la cité. Salammbô, à la garde de laquelle le précieux\n\n  (1) Madame Bovary, p . 98. (2) E. FAGUET, Flaubert, p. 46.\n"}, {"page_pdf": 321, "texte": "268                                  DURENDAL\n\n\n\npalladium avait été confié, doit aller le redemander au chef des mercenaires.\nElle réussit à le reprendre, mais au prix de sa virginité. Dès lors, Carthage est\nvictorieuse. Mathô, fait prisonnier, est déchiqueté par la foule vengeresse.\nTémoin de son supplice, Salammbô tombe à la renverse et meurt.\n   Malgré la fantasmagorie de la lumière orientale projetée sur ces descriptions\nchargées de couleur locale, le livre est monotone. Trop de batailles, trop de\nscènes de carnage et de festins barbares. Rien de pur ou de calme, pour nous\nreposer de cette cruauté, de ces instincts fougueux qui dénotent un monde\nsauvage et monstrueux.\n   Le spectacle de tant de férocité consolait, paraît-il, Flaubert de la banalité\nde l'existence. Il appelait cela « un sujet splendide » et se félicitait, avant de\ncommencer Salammbô, de vivre pendant quelques années loin du monde\nmoderne. C'est ainsi que, tout en continuant son réalisme, il satisfaisait les\ngoûts romantiques qu'il a toujours gardés au fond de son âme.\n   Si l'œuvre accuse une dépense extraordinaire de talent et de travail, il s'en\nfaut qu'elle soit belle dans son ensemble. L'art réside ici dans la perfection\navec laquelle les scènes de brutale sensualité et de sévices raffinés sont ren-\ndues; mais le sujet en lui-même est abominable. Ce n'est pas encore le natu-\nralisme de Zola, mais c'en est l'annonce. Plus que Victor Hugo, Flaubert\nexploite le frisson provoqué par l'épouvantable; il secoue les nerfs plus qu'il\nn'excite le sens esthétique. Les sensations crues et désordonnées se succèdent\ncomme les tableaux d'un « musée des horreurs » (1).\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   L'ouvrage suivant de Flaubert porte un titre : l'EDUCATION SENTIMENTALE\n(1869), qui conviendrait mieux à Madame Bovary et se justifie moins que\nle sous-titre : Histoire d'un jeune homme.\n   Ce jeune homme, Frédéric Moreau, est un type d'involontaire. Bien qu'au\nfond il ne manque pas d'honnêteté, il n'éprouve jamais un sentiment relevé et\nmène une existence veule et méprisable. Durant des années, il tourne autour\nde deux ou trois dames pour en faire ses maîtresses, sans y toujours réussir.\nA la fin, abandonné de toutes ou les ayant quittées, Frédéric voyage, fréquente\nle monde, a d'autres amours encore. Mais le souvenir continuel d'une\npremière passion le poursuit. Après de longues années, il revoit celle qui en\navait été l'objet, et leur conversation se ramène au regret de n'avoir pu faire\nle bonheur l'un de l'autre. Le livre finit de cette façon pessimiste, et cette\nhistoire si longue n'aboutit à rien.\n   Volume trop compact et, malgré le style, fastidieux. Succession de scènes\ntrès réelles, décrivant la vie de Paris vers 1848, la vie des viveurs et des\ngrandes dames qui commettent l'adultère. Monde louche et, somme toute, peu\nintéressant, objectivement dépeint, sans la moindre expression de déplaisir ou\nde blâme. Il est vrai que la seule description en inspire le dégoût, mais\n\n (1) Salammbô a été mis à l'index.\n"}, {"page_pdf": 322, "texte": "                                  GUSTAVE FLAUBERT                                           269\n\ncomme on aimerait de voir l'auteur fustiger la vanité, la sottise et l'immora-\nlité de ses personnages.\n    — On aimerait? Donc le but moral est atteint ! — Peut-être. Mais parce\nque l'auteur s'est imposé de rester impassible jusqu'au bout, son récit est\nbeaucoup moins intéressant : il ne montre pas la dégradation insensible de\nFrédéric vers l'immoralité ; il a fait de son personnage un froid objet d'étude,\net ces scènes de séductions, de marchandages, de révolutions, de disputes\nn'ont le plus souvent entre elles qu'un seul lien, celui des mêmes figurants.\nRien de cohérent comme dans un roman de Bourget. L'œuvre, mal charpentée,\nest fatalement traînante, et Flaubert aurait pu l'allonger d'autres scènes à\nl'infini, comme il en retrancherait la moitié que le roman n'en deviendrait que\nplus lisible.\n\n                                               *\n                                              * *\n\n   C'est un bien singulier livre que cette TENTATION DE SAINT ANTOINE\n(1874), qui a fait durant vingt ans le tourment de son auteur. Dès 1845,\nFlaubert en avait conçu le projet ; quatre ans après, il lut son manuscrit à\n Louis Bouillet et Maxime du Camp, et ceux-ci jugèrent indigne de la publi-\ncation cet ouvrage dont l'auteur leur avait dit, plein de confiance : « Si\nvous ne poussez pas des hurlements d'enthousiasme, c'est que rien n'est\ncapable de vous émouvoir » (1).\n   Flaubert courba la tète sous le verdict de ses amis ; il accepta d'eux un\nautre sujet tout dissemblable, celui de Madame Bovary. Mais en 1856, il\nrefond son œuvre ; puis, par crainte de poursuites judiciaires, il la remet une\nseconde fois au tiroir (2).\n   Enfin, en 1874, après de nouvelles modifications, Flaubert se décide à\npublier ce livre qui était décidément l'obsession de sa vie (3).\n    L'idée première lui était venue à Gênes : « J'ai vu un tableau de Breughel\nreprésentant la tentation de Saint Antoine, qui m'a fait penser à arranger\npour le théâtre la tentation de Saint Antoine, mais cela demanderait un\nautre gaillard que moi » (4). Son but est de faire « une exposition dramatique\ndu monde alexandrin au quatrième siècle » (5).\n    Le sujet est donc plutôt philosophique. C'est une suite d'hallucinations\n provoquées par l'enfer pour inspirer à Antoine le découragement de sa vie de\npénitence, un catalogue de tous les systèmes de philosophie capables de trou-\n bler la certitude de sa foi. Tous les dieux, tous les 'Olympes, tous les Boud-\n dhas, toutes les idoles, les phénomènes bizarres, les bêtes imaginaires passent\n en sarabande devant l'ermite immobile et troublé. La luxure a sa part dans\n quelques visions. Antoine résiste parfois mollement : des doutes restent sans\n\n\n  (1) MAXIME DU CAMP a rapporté l'épisode dans ses Souvenirs littéraires. (2) Cette seconde\nébauche a été publiée en 1908 par M. Louis Bertrand. (3) Cfr. RENÉ BOYLESVE, Les deux\n« Tentation de Saint Antoine».         Gaulois, 7 juin 1908. (4) Correspondance, 1re série, p . 87.\n(5) Correspondance, 4 e série, p . 27.\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": " 270                                       DURENDAL\n\n\n\n  réponse, mais il triomphe à la dernière épreuve, car il « fait le signe de la\n  croix et se remet en prière ».\n     Ici, comme dans Salammbô, l'occasion était bonne pour s'abandonner à la\n  fureur de la description. Les tableaux se succèdent avec la rapidité de la ciné-\n  matographie; l'imagination de Flaubert se déploie à l'aise, mais une énorme\n  érudition lui fournit les éléments de ses brillantes fantasmagories. De nom-\n  breuses lectures lui ont fourni la documentation nécessaire. Chacun des\n  chapitres représente un long travail. « Dans la journée, écrit-il à George\n  Sand, je m'amuse à feuilleter des belluaires du moyen âge, à chercher dans\n  les « auteurs » tout ce qu'il y a de plus baroque comme animaux. Je suis au\n milieu de monstres fantastiques. Quand j'aurai à peu près épuisé la matière,\n j'irai au Muséum rêvasser devant les monstres réels, et puis les recherches\n pour le bon Saint Antoine seront finies » (1).\n     Dans son ensemble, la Tentation de Saint Antoine est un livre peu agréable\n à lire; il suppose une connaissance plus qu'ordinaire du monde alexandrin et\n de l'histoire des religions et des philosophies. Le lecteur peu averti y com-\n prendrait surtout quelques objections contre la foi, quelques tentations de la\nchair, et de l'ensemble il tirerait trop facilement la conclusion que l'effort de\n la raison pour sortir du labyrinthe de l'erreur est inutile.\n    Au point de vue littéraire, le jugement d'Emile Faguet me paraît très juste\ndans sa sévérité : a On peut admirer quelquefois, on peut sentir, sinon\nquelque émotion, du moins quelque intérêt de temps en temps, on peut\nmême penser quelquefois, en lisant ce poème philosophique. Mais encore,\noutre qu'il est ennuyeux, il est faible de pensée, il se perd dans le mesquin et\nle grotesque sans piquant, surtout il témoigne d'un effort prodigieux dont on\nn'a pas su effacer les traces et qui nous communique la sensation d'une\nfatigue morne. C'est un peu l'effet que produit toujours Flaubert. Il n'a jamais\nconnu la création allègre, abondante, heureuse, se plaisant, se jouant et sou-\nriant à son jaillissement de source. Mais cette sensation est plus nette et plus\npénible, à lire la Tentation de Saint Antoine que tout autre ouvrage de son\nauteur (2) ».\n\n                                                  *\n                                              *       *\n\n   Les TROIS CONTES (1877) pourraient être mis entre toutes les mains, s'il\nn'y avait par-ci par-là un détail scabreux. De plus, Flaubert détestait trop\nla religion et ce qu'il appelle le parti ecclésiastique pour ne pas mêler toujours\nquelque sottise à l'expression du sentiment religieux.\n   Le premier récit, Un cœur simple, est l'étude d'une mentalité tout à fait\ninférieure, où il entre une forte dose d'automatisme. L'héroïne est faible\nd'esprit, ignorante au plus bas degré, servante fidèle à ses maîtres par instinct,\ncomme un chien, capable pour eux d'un dévouement héroïque inconscient.\nDévote, elle ne comprend rien à la religion; d'un amour de vieille fille, elle\n\n\n (1) Correspondance, 4e série, p . 98 (2) Flaubert, p . 63.\n"}, {"page_pdf": 324, "texte": "                                GUSTAVE FLAUBERT                               271\n\n\nadule un perroquet, qu'elle finit, dans sa cervelle rabougrie, par identifier avec\nle Saint-Esprit.\n   La Légende de Saint-Julien l'Hospitalier, assez incohérente, s'inspire-t-elle\nde ['Œdipe-Roi de Sophocle? Victime d'une fatalité, Julien, à la suite d'une\nprédiction, tue son père et sa mère. Il avait cependant pris ses précautions,\ns'était enfui du château paternel, mais la fatalité a été plus forte. Alors,\nJulien fuit la société des hommes; par esprit de charité, il s'établit passeur\nd'eau au bord d'un fleuve. Une nuit, il transporte un lépreux épouvantable;\nil le nourrit, l'héberge, le réchauffe dans son lit, et le malade, qui n'était\nautre que Jésus-Christ, le récompense de son dévouement en l'emportant au\nCiel dans un. ravissement.\n   Le troisième conte, Hérodias, est une longue description du festin offert\npar Hérode Antipas à Vitellius, gouverneur de Svrie, et des scènes qui accom-\npagnèrent la décollation de Saint Jean-Baptiste. C'est très fort dans le genre\nréaliste, et cela rappelle, comme couleur exotique, certaines pages de\nSalammbô. Mais l'éclat trop soutenu de ces tableaux fatigue le lecteur.\nComme dans les deux autres contes, les données des descriptions sont juxta-\nposées mathématiquement comme des chiffres.\n\n                                           *\n                                          * *\n\n   A différentes reprises déjà, Flaubert a mis en scène des ignorants qui se\npiquent d'être savants, et Homais, qui tient une si grande place dans son\npremier roman, en est le prototype parfaitement réussi. Voici que, dans\nBOUVARD ET PÉCUCHET (1881), il consacre tout un livre à noter les méfaits\nde la demi-science. C'est bien le fond de ce roman, auquel Flaubert aurait\nvoulu donner le sous-titre : « Du défaut de méthode dans les sciences » (1).\n   Les deux bonshommes, vrais Tartarins du savoir, parcourent le cycle des\nconnaissances humaines : ils étudient successivement le jardinage et l'agricul-\nture, la fabrication des conserves, la chimie, l'anatomie, la médecine, l'astro-\nnomie, l'histoire naturelle, la géologie, l'archéologie, l'histoire, la littérature,\nla politique; puis, se lancent dans l'amour, mais dégoûtés, se mettent en tête\nde faire de la gymnastique, s'initient au spiritisme et à la magie, attaquent la\nphilosophie, pratiquent la religion et le mysticisme, s'éprennent de la cranio-\nscopie, essayent de l'éducation, méditent des réformes sociales et des plans\nd'embellissement de leur commune, mais, échouant en tout et désabusés de\ntout, ils décident de reprendre leur ancien métier de copiste...\n   En chacune de ces sciences, ils ont voulu, pleins d'enthousiasme, atteindre\ndu premier coup au grand savoir. Ils se sont enquis des meilleurs auteurs, les\nont plus ou moins compris, et, les appliquant à tort et à travers, se sont crus\ncapables de tout réussir. En chacune d'elles, ils se sont développés sans se\nsoucier des autres, et il ont pensé, sottement, y faire des découvertes. Mal\ndirigée, la science leur a nui chaque fois, mais après les déconvenues, ils se\n\n\n  (1) Correspondance, 4° série, p. 348.\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": " 272                                    DURENDAL\n\n\n sont, avec la même ardeur naïve, rejetés sur une nouvelle branche du savoir.\n Et leur bêtise n'a fait que croître.\n    La satire est très forte. Il n'y a guère moyen d'imaginer plus haute comédie.\n C'est le Bourgeois gentilhomme au degré supérieur. Mais assurément, ce\n « comique d'idées », comme l'appelait Flaubert (1), est trop profond pour être\n saisissable par le grand public, et le livre n'a eu du succès que parce qu'il a\n paru après la mort de l'auteur (2).\n    Peut-être Flaubert a t-il voulu se moquer, non seulement de la demi-science,\n mais de la science elle-même; cela me semble apparoir spécialement de la\n seconde partie, celle qui traite de la religion, de la philosophie, etc., où\n manifestement le dégoût, que finissent par en éprouver Bouvard et Pécuchet,\n ressemble trop à celui que Flaubert exprime si souvent pour son propre\n compte dans sa Correspondance. Les idées religieuses surtout correspondent\ntrop bien à la mentalité de Flaubert, et les jugements des deux bonshommes\nsur Bossuet, Joseph de Maistre, Dupanloup, et d'autre part sur Spinoza, sont\nceux que nous retrouvons sous la plume du correspondant de George Sand.\n    Le livre présente du danger pour les esprits de culture religieuse peu solide,\net les crises amoureuses de nos deux maniaques sont décrites en couleurs trop\ncrues. Si le curé intervient souvent, on lui fait jouer un rôle inintelligent et\nridicule : piètre défenseur de la religion, il se tire d'affaire par la fuite ou par\ndes raisons à priori.\n   La composition de cet ouvrage demanda à Flaubert un travail colossal. Il\nlui fallut étudier un traité de jardinage pour donner des détails précis sur les\ngreffes, ou pour montrer Pécuchet minutieusement appliqué à la culture du\nmelon :\n   « Il sema les graines de plusieurs variétés dans des assiettes remplies de\nterreau, qu'il enfouit dans sa couche. Puis, il dressa une autre couche, et quand\nelle eut jeté son feu, repiqua les plants les plus beaux, avec des cloches par\ndessus. Il fit toutes les tailles suivant les préceptes du bon jardinier, respecta les\nrieurs, laissa se nouer les fruits, en choisit un sur chaque bras, supprima les\nautres, et dès qu'ils eurent la grosseur d'une noix, il glissa sous leur écorce\nune planchette pour les empêcher de pourrir au contact du crottin. Il les\nbassinait, les aérait, enlevait avec son mouchoir la brume des cloches, — et\nsi des nuages paraissaient, il apportait vivement des paillassons (3) ».\n   Et ainsi pour les multiples sciences explorées par ces deux sots, Flaubert\ndut s'imposer la tâche de lire une quantité énorme de volumes, en se mettant\nau point de vue de l'impression de ces lectures sur des cerveaux d'imbéciles.\n« Savez-vous, écrit-il à Mme Roger, à combien se montent les volumes qu'il\nm'a fallu absorber pour mes Deux Bonshommes ? A plus de 1500! Mon\ndossier de notes a 8 pouces de hauteur et tout cela ou rien, c'est la même\nchose (4) ! »\n   Il y a travaillé plus de six ans, et le manuscrit était inachevé quand la mort\n\n   (1) Correspondance, 4e série, p. 261. (2) « Quant à espérer me faire lire du public avec\nune œuvre comme celle-là, ce serait folie! » Ibid., p . 301. (3) Bouvard et Pécuchet, p. 39.\n(4) Correspondance, 4e série, p. 359.\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "                                  GUSTAVE       FLAUBERT                                273\n\nle frappa. Pour un seul chapitre, il lisait et résumait en quelques semaines des\ncentaines d'ouvrages. Lui, si casanier, voyageait un mois pour découvrir un\ncertain paysage qu'il avait en tête, et qui réunît ces quatre conditions :\n« 1° une falaise ; 20 un coude de cette falaise ; 3° derrière lui une valleuse aussi\nrébarbative que possible ; et 4 0 une autre valleuse, ou un moyen quelconque\nde remonter facilement sur le plateau (1) ».\n   C'était pour y situer une scène de Bouvard et Pécuchet.\n   Il estimait que l'œuvre d'art ne s'exécute qu'au prix d'un tel acharnement,\nmais son travail lui donnait peu de satisfaction : « J'ai peur que ce ne soit\nembêtant à crever !» Il doute de la conception même de son « abominable\nbouquin » et estime que son obstination à l'écrire est devenue une mono-\nmanie : « Je me demande souvent pourquoi passer tant d'années là-dessus, et\nsi je n'aurais pas mieux fait d'écrire autre chose ? mais je me réponds que je\nn'étais pas libre de choisir, ce qui est vrai. Enfin mon acharnement à ce travail\nrentre tout à fait dans ce que le docteur Trélat appelle « la folie lucide » (2)».\n\n\n\n\n   Selon la remarque très juste d'Emile Faguet, le réaliste, chez Flaubert, est\ndoublé d'un romantique. De là cette différence d'inspiration qui a produit des\nlivres aussi opposés que Madame Bovary et Salammbô, que l'Education senti-\nmentale et la Tentation de Saint Antoine.\n    Cependant le réaliste l'emporte sur le romantique, au point de vue de\nl'influence sur les contemporains, puisque Madame Bovary a obtenu un\nsuccès bien supérieur aux autres ouvrages. Ensuite, il y a plus de réalisme\ndans Salammbô et dans la Tentation qu'il n'y a de romantisme dans Madame\nBovary et l'Education sentimentale. Quel que soit son sujet, Flaubert\napporte toujours ce souci de la description exacte, la minutie du réel, qui\ndistinguent le réaliste. Partout aussi, sans y réussir toujours, il veut être\nimpersonnel. Il est réaliste encore en ce sens qu'il prend plaisir à décrire la\nlaideur physique ou morale ; la conception de son art se fonde sur la reproduc-\ntion de la nature, mais il choisit, dans la nature, les sujets qui conviennent\nle mieux à son pessimisme, ceux qui nous découvrent les horreurs de la vie,\nles déformations intellectuelles, les rachitismes moraux. Ce n'est pas « le beau »\nqu'il poursuit, mais seulement ce genre de beauté qui consiste à photogra-\nphier exactement « le laid ». En un mot, il a fait de l'imitation de la nature le\nbut de l'art, alors qu'elle ne devrait en être que le moyen.\n    Il a commis la même erreur pour le style, qui était pour lui tout l'art.\n« Je tâche, dit-il, de bien penser pour bien écrire. Mais c'est bien écrire qui\nest mon but, je ne le cache pas (3) ». Il est vrai que ce souci était pour lui une\nméthode, mais il la pousse un peu loin :\n    « Quand je découvre une mauvaise assonance ou une répétition dans une\nde mes phrases, je suis sur que je patauge dans le faux; à force de chercher,\n\n  (1) Correspondance, p. 280. (2) Ibid., pp. 275 et 297. (3) Ibid., 4» série, p. 221.\n\n                                                                                        3\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": "274                                       DURENDAL\n\n\n\nje trouve l'expression juste qui était la seule et qui est, en même temps, l'har-\nmonieuse (1) ».\n   Mais que de recherches parfois pour la trouver! Il s'en plaint tout le long\nde sa Correspondance :\n    « Je suis harassé d'écrire; le style, qui est une chose que je prends à cœur,\nm'agite les nerfs horriblement. Je me dépite, je me ronge; il y a des jours où\nj'en suis malade et où la nuit j'en ai la fièvre. Plus je vais et plus je me\ntrouve incapable de rendre l'idée. Quelle drôle de manie que celle de passer sa\nvie à s'user sur des mots et à suer tout le jour pour arrondir des périodes; il\ny a des fois, il est vrai, où l'on jouit démesurément, mais par combien de\ndécouragements et d'amertumes n'achète-t-on pas ce plaisir! Aujourd'hui, par\nexemple, j'ai employé huit heures à corriger cinq pages et je trouve que j'ai\nbien travaillé (2) ».\n   Trente années plus tard, il écrit :\n    « Depuis trois jours je ne décolère pas, je ne peux mettre en train mon\nHistoire d'un cœur simple. J'ai travaillé hier pendant seize heures, aujour-\nd'hui toute la journée, et ce soir enfin j'ai terminé la première page (3) ».\n    M. Albalat a consacré aux corrections de Flaubert un chapitre de son livre\nsur le Travail du Style. Il y publie jusque six rédactions successives de la\ndescription de Rouen dans Madame Bovary. En les comparant, on constate\nl'élagage opéré sur les phrases pour les amener à cette concision et à cette\nforte simplicité qui rendent un style digne d'être classique (4).\n   Cependant, le travail y est encore trop sensible ; ce style exige une attention\nsoutenue, et son perpétuel étincellement fatigue comme le miroitement du\nsoleil sur les eaux. La manie de la description réaliste expose à multiplier les\ndétails aux dépens de la clarté. Nous figurons-nous bien exactement la cas-\nquette de l'écolier Bovary, après avoir lu le passage suivant :\n    « C'était une de ces coiffures d'ordre composite, où l'on retrouve les élé-\n ments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de\nloutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la raideur\n muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Ovoïde\n et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires; puis s'al-\n ternaient séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de\n lapin; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone\n cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où pendaient,\n au bout d'un long cordon trop mince, un petitcroisillon de fils d'or, en manière\n de gland (5) »\n    Ailleurs, avec plus de goût, Flaubert se contente de faire saillir quelque\n détail très précis qui suffit à rendre l'impression d'un ensemble :\n    « La nef se mirait dans les bénitiers pleins, avec le commencement des\n ogives et quelques portions de vitrail. Mais le reflet des peintures, se brisant\n\n\n   (1) Correspondance, p . 225. (2) Ibid., 1re série, p . 195. (3) Correspondance, 4e série, p. 223.\n(4) Voir en particulier la cinquième et la sixième rédaction. ALBALAT, Le Travail du Style,\np. 77. (5) Madame Bovary, p. 2.\n"}, {"page_pdf": 328, "texte": "                              GUSTAVE FLAUBERT                              275\n\nau bord du marbre, continuait plus loin, sur les dalles, comme un tapis\nbariolé (1) ».\n   On pourrait relever des centaines de descriptions pareilles, où le détail vu\n remplace les généralités courantes. Car Flaubert avait horreur des clichés,\n des expressions toutes faites qui traînent dans les livres et dont les rémi-\nniscences viennent d'elles-mêmes sous la plume.\n   C'est de Flaubert surtout qu'on pourrait dire que son génie n'a été qu'une\nlongue patience. Il n'a conquis la gloire littéraire qu'à force d'un persévérant\nlabeur : assis à sa table de travail, il lutte des journées entières avec les\nvocables ; son impuissance à les dompter lui arrache parfois des cris de décou-\nragement, mais quel triomphe quand, la phrase enfin achevée, il la fait, selon\nson expression, passer par son gueuloir, et qu'il constate avec enthousiasme\nque sa forme impeccable est pleine d'harmonie !\n\n                                                        PAUL HALFLANTS.\n\n\n\n\n(1) Madame Bovary, p . 265.\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": "        L'Art international à Venise\n\n                      LA onzième Exposition internationale d'Art de Venise, qui\n                         s'est inaugurée le 23 avril avec le cérémonial habituel,\n                         l'emporte peut-être en intérêt sur toutes celles qui l'ont\n                         précédée. Les envois considérables du sculpteur français\n                         Bourdelle et du peintre anglais Brankwyn, le magnifique\n                         ensemble de portraits de l'espagnol Anglada, la richesse\n                         et la variété de la participation belge, installée pour la\nquatrième fois dans cette « maison hanséatique » des artistes flamands et\nwallons qu'est le pavillon de Sneyers, tout cela fait de cette biennale une\ngrande manifestation d'art, telle que nulle ville au monde sans doute n'en sau-\nrait offrir de pareille.\n   Par la Salle de la coupole et par le Salon central, dont la splendide décora-\ntion est due à l'Italien Chini, artiste habile et multiforme dont nous avons vu\nà Bruxelles, en 1910, des vitraux, des fresques et des céramiques, nous entrons\ndans l'immense palais où se groupent les peintres d'Italie et ceux des nations\nétrangères qui ne possèdent pas leurs pavillons dans les Giardini publici. Une\nœuvre étrange, âpre et un peu barbare, sollicite dès les premiers pas notre\nattention : ce sont les sculptures d'Ivan Mestrovic, et particulièrement l'es-\nquisse d'une sorte de Panthéon à la gloire de la nation serbe, destiné à être\nérigé à Kossovo, où il perpétuera le souvenir des héros d'autrefois, de la lutte\ncontre l'oppression turque et du réveil de la Serbie. Un intense sentiment de\nfoi patriotique, de douleur ou d'exaltation, respire dans cette œuvre de poète.\n Mestrovic, né en Dalmatie, fut longtemps pâtre comme Giotto : il s'amusait,\ntout enfant, à modeler le bois et à pétrir la craie; un mécène le découvrit et\nle mit en mesure d'étudier son métier à Vienne, où l'école des Sécessionnistes,\ndont il garda les procédés, le compta bientôt parmi ses membres. La sponta-\nnéité et la facilité de cet artiste instinctif tiennent du prodige, et l'âme slave\néclate dans la rudesse fruste de ses figures, qui frappent plus qu'elles ne\nplaisent.\n   Toute une salle est réservée à l'important envoi de Hermen Anglada\ny Carnarasa, né à Barcelone, âgé aujourd'hui de 42 ans, et qui représente\nbrillamment, avec Zuloaga et Sorolla, les tendances nouvelles de l'école\nd'Espagne. La richesse de sa palette, son abondance chromatique, sa science\nd'orchestration des couleurs et des nuances, saisissent du premier abord.\n Puis, à mieux regarder, on s'aperçoit que ces toiles étincelantes, où il y a sans\ndoute de la fantaisie et de l'impressionnisme, témoignent de profondes\nqualités de réalisme et de conscience. Si quelques effets de lumière, quelques\ntonalités hardies, heurtent peut-être par leur étrangeté, par des dissonances\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "                     L'ART INTERNATIONAL A VENISE                            277\n\nun peu crues et d'une violence préméditée (dans la Madrilène, par exemple),\nle portrait d'un toréador est d'une harmonie enveloppante qui délicieusement\ncaresse l'œil, dans une gamme de rose et de noir d'une grâce et d'un moelleux\nexquis. Et surtout, en dépit d'une verve et d'une aisance qui sentent Paris,\nl'œuvre d'Anglada attire et plaît par une forte saveur espagnole : elle a,\noserais-je dire, du piment, avec ce ton parfois canaille, cette allure libre et\ndéhanchée par quoi Carmen nous ensorcèle. Même dans les portraits aristo-\ncratiques de ce grand artiste, on sent l'abîme qui sépare de la distinction fran-\nçaise les élégances de l'Espagne.\n    Le très beau Nageur de Sorolla y Bastida, les délicates petites filles de\n Benedito Vives, les deux portraits un peu trop parisiens de Ramon Casas, la\nNativité symbolique d'Angel Zarraga, les lumineux jardins de Santiago Rusi-\nnol, et surtout les Intellectuels de mon petit village, une toile satirique de\nZubiaurre, avec des verts acides d'un effet étonnant, complètent de très heu-\nreuse façon la participation de l'Espagne.\n    La France est représentée en peinture par Maurice Denis, dont les Premiers\npas sont bien, dans leur beau style renouvelé des primitifs italiens, la chose\nla plus émouvante, la plus gracieuse, la plus pure que l'on puisse imaginer;\n Le Sidaner, poète subtil du crépuscule et du silence, que l'on compare en\n Italie à Rodenbach ; Raffaëlli, qui expose ici des vues de Venise, charmantes,\ncertes, mais par moments trop exactes et minutieuses ; Besnard, enfin, dont\nles toiles rapportées des Indes, pour ressembler à des pochades (sauf le somp-\ntueux portrait de rajah, qui est un chef-d'œuvre), n'en ont pas moins un\naccent et une saveur étranges de mouvement et de couleur.\n   Une personnalité — consciente, sans doute, mais sûre — perce dans tous ces\ntableaux signés de maîtres français; on n'en peut dire autant, et ce nous est un\nregret de devoir le constater, de la majorité des envois italiens. Les peintres de\nce pays qui fut longtemps, en art, l'éducateur du monde, le grand initiateur,\nsemblent avoir perdu le don de voir par leurs propres yeux, l'indépendance et\nl'audace nécessaires à quiconque ambitionne de réaliser une conception neuve\net originale. La plupart se confinent dans l'humble imitation de la peinture\nfrançaise, depuis les plus vieux « sujets de genre » jusqu'aux outrances du\ncubisme, en passant par l'impressionnisme, le pointillisme et le vérisme.\nRarement, dans les salles où s'abritent les œuvres des artistes d'Italie, une\nnote personnelle vous arrête. Presque toutes ces toiles font preuve d'une\ngrande souplesse de talent et d'une habileté technique qui parfois est admi-\nrable; mais on compte celles-là où s'affirme un tempérament remarquable.\n   Les paysages lumineux de Zanetti-Zilla, brossés avec une fougue qui reste\npleine de sûreté, les fermes nudités d'Ettore Tito, les toiles un peu monotones\noù Sartorio a traduit l'éloquente désolation de la campagne romaine, font\ncependant exception à cette règle de banalité, Mais l'Italie ne nous offre pas\nun seul nom de peintre qui s'impose avec la victorieuse autorité d'un Anglada\nou d'un Brankwyn.\n   Frank Brankwyn : voilà sans doute, de tous les peintres étrangers qui\nfigurent cette fois à Venise, celui qui mérite mieux que personne d'être salué\ncomme un grand maître. Ce nom, qui grandira encore (l'artiste n'a que\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": "278                               DURENDAL\n\n\nquarante-cinq ans), est familier aux Bruxellois depuis quelques années déjà;\nmais c'est surtout par ses eaux-fortes, représentant des ports, des chantiers,\ndes usines, et qui ont triomphé à l'Estampe et ailleurs, que nous est connu\n Frank Brankwyn, ce Walt Witman du blanc et noir. Les tableaux qu'on a\nvus de lui à Bruxelles, ne sont pas nombreux : il y en a à Venise une série\nqui permet d'apprécier pleinement cette nouvelle face de son génie; elle vaut\nà elle seule le voyage. Ce sont des toiles peintes en Orient (Brankwyn fit,\npendant sa jeunesse, un voyage aux côtes barbaresques sur un petit bateau à\nvoile, étudiant la vie des ports marocains, les foules bariolées et les gestes\nsauvages des villes de là-bas); et je ne crois pas que jamais peintre ait rendu\navec ce bonheur le bleu profond et velouté des mers méditerranéennes,\nl'atmosphère vibrante et dorée de ces paysages lumineux.\n    Mais Frank Brankwyn ne se contente pas d'être un prodigieux luministe :\nil anime ses magiques décors d'un fourmillement d'êtres humains, et il y met\nune force, une vie, une puissance et une vérité qui font de cet artiste moderne\nl'émule des grands maîtres d'autrefois. La science de la composition, le don\nde remuer les foules et de faire parler les visages, égalent le charme de la\ncouleur dans ces œuvres qui sont des chefs-d'œuvre, et dont la moindre pour-\nrait suffire à l'orgueil du plus beau musée. Ses Flibustiers, par exemple, où\nl'on voit, au gouvernail d'une barque chargée de butin, quittant une ville\nblanche et bleue rayée de flammes d'incendie, un corsaire ignoble et gras,\nsaoulé de stupre et de sang, qu'entoure un groupe de rameurs aux faces\nbestiales et cruelles, ces Flibustiers exercent sur l'âme une telle puissance de\nsuggestion qu'on revient sans cesse, fasciné, à cette page de meurtre et d'hor-\nreur, où s'exprime si éloquemment, dépassant de loin la portée de l'anecdote\nou de la « tranche de vie », toute la barbarie d'autrefois. Et quel merveilleux\nmorceau que ce Marché des esclaves, où, sous le soleil d'Orient, rutilent\nd'éclatantes robes rouges dont l'œil ne peut se détacher! Mais il faudrait tout\nciter, tout louer, tout admirer. Et notez que Frank Brankwyn n'est pas\nseulement un grand peintre et un grand aquafortiste : il dessine aussi des\nmeubles, des bibelots et des bijoux... En vérité, je vous le dis : cet homme de\ngénie est digne de ces vieux maîtres florentins qui daignaient, entre deux\ntoiles, s'asseoir à un établi pour ciseler quelque joyau ou quelque pommeau de\ndague.\n    L'envoi du peintre finlandais Axel Gallen-Kallela, plus considérable encore\nque celui de Frank Brankwyn, retient pourtant moins longuement l'attention\ndu visiteur. C'est qu'ici, nous ne trouvons pas cette forte personnalité qui\nmarque d'une empreinte profonde toutes les œuvres du maître anglais, mais\nau contraire un talent extrêmement souple et divers, infiniment réceptif, se\npliant aux influences les moins faites pour voisiner et les plus contradictoires.\n    Tous les maîtres et toutes les écoles ont inspiré Axel Gallen : depuis Puvis\nde Chavannes jusqu'à Maurice Denis, en passant par Millet et les impression-\n nistes, il imite et « refait » tout avec un égal bonheur, une variété d'invention\n et une sorte de protéisme réellement miraculeux. Comme celle de Catulle\n Mendès, que l'on a pu comparer à la villa d'Hadrien, où toutes les merveilles\n du monde étaient reproduites en petit, cette œuvre compose à elle seule une\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "                    L'ART INTERNATIONAL A VENISE                           279\n\n\nanthologie complète. Elle suffirait à meubler quelque musée finlandais : en\nmettant seulement, au bas de chaque toile, le nom de l'artiste qui l'a inspirée,\non donnerait à ce petit pays l'illusion d'une pinacothèque riche en œuvres de\nl'école moderne. Axel Gallen, qui a d'ailleurs de sérieuses qualités techniques\net dont quelques tableaux — trop rares — attestent les origines mongoles,\nsemble vouloir jeter les fondements de l'école caméléoniste.\n   Nous parlerons, le mois prochain, des sculpteurs qui figurent à Venise,\nainsi que du pavillon belge, qui remporte, disons-le tout de suite, le succès le\nplus chaleureux et d'ailleurs le mieux mérité.\n\n                                                             FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "      Chronique Artistique du Mois\n\n         La médaille au Salon triennal de Bruxelles.\n\n\n   Le goût de la médaille se répand de plus en plus en Belgique, grâce d'abord\naux progrès faits par nos artistes et aussi quelque peu grâce à l'action lente\nmais continue de la Société hollandaise-belge des amis de la médaille d'art\nqui depuis sa fondation, en 1901, a déjà dépensé plus de cent mille francs\ndans ce but. Aussi, alors que vers la fin du siècle dernier, il n'existait guère\nchez nous plus d'une dizaine de médailleurs, on en compte aujourd'hui au\nmoins cinquante, dont une quarantaine sont représentés au salon par plus de\ntrois cents de leurs œuvres, la plupart récemment éditées.\n   Une caractéristique du salon de la médaille de cette année est d'y rencontrer\ndes artistes qui jusqu'ici n'avaient jamais voulu exposer et aussi d'y voir des\namateurs, tels le baron G. de Vinck d'Anvers, le notaire Kops de Bruxelles\net l'avocat Sagehomne de Verviers, dont les envois ne sont pas les moins\nintéressants. C'est bien là une preuve de la faveur dont jouit actuellement\ndans tous les milieux l'art de la gravure en médailles.\n   La spécialité des médailleurs belges est, comme il convient du reste, le\nportrait. Ils y excellent et leurs œuvres, tant sous le rapport de la ressem-\nblance que sous ceux de la vie et de l'expression, n'ont rien à redouter de la\ncomparaison avec les produits des meilleures écoles étrangères.\n   On peut leur reprocher une certaine lourdeur de facture et une trop\ngrande monotonie de mise en page contre laquelle, d'ailleurs, quelques-uns\nd'entre eux, par exemple, M. Bonnetain, s'efforcent de réagir. Les compo-\nsitions allégoriques manquent encore trop souvent de clarté, d'imagination,\nd'à-propos, d'élégance; mais là encore il y a un incontestable progrès que\nnous sommes heureux de constater.\n   Le salon témoigne une fois de plus de la tendance, qui pourrait devenir\ndangereuse si elle s'accentuait, de substituer la plaquette à la médaille, qui se\nprête mieux que cette dernière aux tableaux de genre, lesquels, il faut bien le\ndire, ne constituent plus de vraies médailles.\n   Il nous serait impossible, en ces lignes hâtives et forcément comptées,\nd'étudier la technique, de faire ressortir les qualités, de marquer les défauts\npropres à chacun des exposants. Nous nous bornerons à constater que toutes\nles méthodes sont représentées au salon pour le plus grand profit des visiteurs.\n La vitrine de M. G. Devreese est particulièrement remarquable. Le portrait-\nmédaillon de la princesse Marie-José, une merveille de délicatesse, la médaille\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "                     CHRONIQUE ARTISTIQUE             DU   MOIS                  281\n\n\nde Parsifal à la fois noble et gracieuse, la plaquette René Stevens, la reine de\n Roumanie, si majestueuse dans sa simplicité, font ressortir la souplesse du\ntalent de cet artiste qui s'affirme définitivement le chef de l'école belge en\nmédailles.\n   A ses côtés se classent, tant par la grâce que par la distinction de leur faire,\n MM. Samuel et Paul Du Bois, MM. Vermeylen, de Cuyper, de Rudder,\n F. Dubois, Dupon, Dupuis, Jourdain, ce dernier en progrès, Mlle Lorrain,\n Michaux, Rombaux, F. Wissaert sont aussi à signaler. Pour les jeunes, nous\n plaçons en toute première ligne M. Bonnetain qui, s'il continue, deviendra\nl'un de nos meilleurs médailleurs et l'est même déjà, puis, pour des qualités\ndiverses, MM. Manquoy, De Smeth, Theunis, Geervart, F. Wissaert,\n M. Wolfers, de Bremaecker, etc., etc.\n   Une douzaine d'artistes étrangers participent aussi au salon. Ils permettent\nainsi la comparaison de l'école belge avec les écoles de France (1), d'Alle-\nmagne, d'Autriche, d'Italie, de Hollande, d'Angleterre et même de Suisse.\n   Le cadre de feu de Vernon par sa valeur artistique, la variété des sujets\ntraités, place sans conteste ce grand artiste, trop tôt enlevé à l'art, immédiate-\nment après les deux maîtres de la médaille contemporaine : Roty et Chaplain.\n Les envois de MM. Yencesse, Peter, Nocq, Dropsy, un jeune, retiennent\nl'attention et provoquent l'admiration.\n   M. Brozzi a une délicatesse de touche étonnante. M. Wienecke par la\nsûreté de sa technique s'annonce comme le meilleur des médailleurs néerlan-\ndais. M. Hedley traite avec la même facilité les sujets les plus variés;\n M. Heinri Kautsch est un maître dans toute l'acception du mot et M. Su-\ncharda est bien l'un des plus grands médailleurs de l'époque.\n   On le voit, tous les genres et tous les pays sont dignement représentés au\nSalon ; mais les organisateurs ont jugé que cela ne suffisait pas. Pour faire\nmieux comprendre combien est longue, délicate et compliquée la confection\nd'une médaille, ils ont consacré une vitrine à l'histoire de cette fabrication,\nqu'on pourra suivre, presque pas à pas, dans tous ses détails. Enfin, les\ndessins que Roty s'imposait avant de commencer à modeler une médaille, et\ndont quelques-uns sont exposés au salon, seront pour nos artistes sujets à\nméditation.\n   Nous ne pouvons terminer ce bref compte rendu sans présenter au Ministre\ndes Beaux-Arts tous nos remercîments pour avoir décidé la création, à la\ntriennale de Bruxelles, d'un salonnet consacré à l'art de la médaille, art qui,\naprès les expériences si brillamment réussies de Bruxelles en 1910 et de Gand\nen 1913, sera désormais, espérons-le du moins, delivré de la tutelle si néfaste de\nla sculpture que les partisans de l'immuable persistent à lui imposer malgré\ntout.\n                                                        ALPHONSE DE WITTE.\n\n  (1) Fort bien représentée grâce aux bons offices de M. Canale, médailleur-éditeur de\nParis.\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": "282                               DURENDAL\n\n\n\n                            Les Salons d'Art\n\n   G a l e r i e G i r o u x . — Nul ne contestera à Léon Spilliaert l'originalité.\nSes œuvres restent pour nous enveloppées de mystère et d'ombre et nous\nn'osons point y pénétrer franchement. Un malaise nous saisit devant ces\ngrands dessins énigmatiques et nous sommes impuissants à deviner les mobiles\nde cette coloration inquiétante, de ces gestes simplifiés, de ces bizarreries de\ncomposition. Certains tableaux : Plantes d'intérieur, le Vase, parlent mieux\nà notre esprit, la Piëta nous émeut presque ; et alors, nous tentons un effort\ngénéreux — d'autres hausseraient les épaules — pour comprendre et sentir le\nprincipe de cet art... mais nous n'y parvenons point.\n   Ramah est très séduisant dans ses nus délicatement colorés. Sa maîtrise de\ndessinateur apparaît dans ses portraits, si nettement et finement tracés. Tout\ncela est d'un talent calme, à visées modestes, plein de conscience et de\nspontanéité.\n   Ces mêmes notes pourraient servir à caractériser le tempérament de Simon\nBussy. J'hésiterais un peu, toutefois, à répéter le dernier mot. Bien que charmé\npar la fraîcheur de ces interprétations, on remarque trop chez l'artiste le\ndésir de réduire chaque paysage aux proportions d'un petit décor poétique et\nsimple. Mais en somme, Hérédia n'a fait que des sonnets et nous n'avons pas\nà le regretter. Simon Bussy sait admirablement choisir un site et en retenir\nl'essentiel; il a parcouru l'Europe : Tyrol, Ecosse, Grande Grèce, lagune\nvénitienne. Et plusieurs de ses « sonnets » sont impeccables.\n   Le reste de la cimaise est occupé par de jolis effets de neige de John Wiggin\net de riches paysages d'Alfred Hazledine.\n   A ce bon quintette de peintres s'est joint le sculpteur Jean Gaspar. On\nadmire la fougue, la vérité et la noblesse de son grand Buffle chargeant. L'ar-\ntiste a bien observé aussi les rois du désert... ou du jardin zoologique. Ses\ntigres, ses lions, ses éléphants sont rendus dans des attitudes élégantes et sans\nvain souci de réalisme.\n\n                                           *\n                                       *       *\n\n   C e r c l e A r t i s t i q u e . — Les marbres, les bronzes et les plâtres de\nLéandre Grandmoulin ont occupé la salle principale et ses groupes décoratifs\ny semblaient à l'étroit. Cela prouve en leur faveur : la véritable sculpture de\nplein air réclame l'espace libre. Les allégories du monument Lambermont\nunissent l'ampleur à la noblesse, les lignes architecturales de l'ensemble sont\nassez heureuses, mais on pourrait critiquer la place accordée au pauvre grand\nhomme, en pénitence derrière le socle.\n   Signalons spécialement, parmi une série de bustes d'hommes, celui, très\nvivant, de Willem Paerels.\n                                        *\n                                       * *\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "                   CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                             283\n\n\n  Musée moderne : Société nationale des Aquarellistes et\nP a s t e l l i s t e s . — Peu de chefs-d'œuvre : l'envoi de Langaskens nous\nmontre cet artiste s'éloignant de plus en plus de la nature. C'est une route,\nhélas! qui mène fatalement au conventionnel et aux redites. J'aimerais voir\nLangaskens l'abandonner. Les pâles natures mortes de P.-N. de Kessel sont\nd'une délicatesse agréable, les Baigneuses de Merckaert d'une joyeuse lumi-\nnosité, les eaux-fortes de Charles Bernier d'une distinction assez personnelle.\nNous avons vu encore de sympathiques paysages de G. Carlier, Farasyn,\nM. Sys et les négrillons bien connus du sculpteur Arsène Matton.\n\n                                        *\n\n   Première visite au Salon triennal. — A ceux qui, par devoir\nou par plaisir, fréquentent régulièrement nos expositions d'hiver, ce Salon\nprintanier doit servir de récapitulation. On juge mieux des mérites individuels\nd'un artiste lorsqu'il montre une partie un peu considérable de son œuvre, mais\nc'est au Cinquantenaire qu'il faut aller pour se rendre compte de la place\nque cette œuvre occupe dans l'art contemporain. Ce n'est point là besogne\nfacile, mais la tâche devient moins ardue par le fait que chacun se plaît à\nexposer ici des morceaux caractéristiques.\n   Sachons gré aussi aux organisateurs d'avoir tenté certains groupements,\nd'où ressortent d'une façon plus claire les principales tendances de notre pein-\nture actuelle. Comme il est plus simple de classer des noms dans un article\nque de rapprocher des toiles le long d'un mur, je voudrais compléter dans une\nsérie de visites, le travail qu'a tenté le jury dans son placement.\n   Deux petites salles qui se font à peu près pendant ont été spécialement\nréussies : Ensor règne dans l'une, Georges Minne occupe le centre de la\nseconde. Je me contenterai, dans cette première visite, de parcourir celle-ci. Je\nveux me pénétrer de quelque mysticisme pour jouir de cette peinture nouvelle\nqui fit la joie du bon public et devant laquelle s'inclinent les esprits pré-\nvoyants, jugeant qu'elle possède tous les caractères d'un art vigoureux et\ndurable.\n   Se rappelle-t-on l'accueil réservé aux premiers balbutiements de Gustave van\nde Woestijne? Aujourd'hui cependant, son nom s'impose à tous et, surtout\ndepuis qu'une faveur royale récompensa son labeur, chacun veut au\nmoins reconnaître que son art est « très intéressant, très fort, plein\nde qualités... » Ces qualités, dont la sobriété est la plus frappante\npeut-être, s'affirment ici dans trois portraits, celui de M™ van W...\nque nous avons longuement regardé au Salon Pour l'Art; celui du\nRoi, crayon d'une remarquable finesse et d'une expression familière\net rêveuse; celui de Valerius De Saedeleer : qui ne connaît point\nl'auteur de tant de paysages raffinés, s'étonnera sans doute de le trouver ici\nsous les traits d'un laboureur... bien portant. Il se détache fièrement d'un\nfond rose et seule une palette jetée à ses pieds nous fait songer aux Grands\narbres, ce tableau plein de style et de poésie que nous venons d'apercevoir\ndans une autre salle.\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": "284                               DURENDAL\n\n\n   Si la faveur, même des foules, est acquise à l'auteur et au modèle de cet\namusant portrait elle ne se manifeste pas encore à l'égard de Georges\n Latinis et d'Albert Servaes. Ce dernier, le bon mystique de' Laethem-Saint-\nMartin, n'est pas un inconnu pour nos lecteurs. Ils auront retrouvé, sous\nle titre mieux approprié de Sursum Corda, le Fiat que « Durendal »\nreproduisait voici trois mois. Ils auront apprécié la robustesse du\ncoup de pinceau et les harmonies crépusculaires du paysage. Les\nâmes chrétiennes doivent aimer la manière simple et paysanne dont se\ntraduit un sentiment universel de l'humanité. « C'est un pauvre qui offre son\ncœur à Dieu », expliquait l'auteur à notre aimable souveraine qui s'arrêtait\nlonguement devant son œuvre. La Nuit Sainte procède du même\nesprit religieux et s'inspire de la même réalité. Une lumière diffuse rayonne\ndoucement autour de l'étable où Jésus vient de naître, les bergers s'appro-\nchent en tremblant de la porte, des anges sont piqués comme des étoiles\ndans l'obscurité du ciel. Mais l'Enterrement chez les pauvres gens est plus\ndramatique encore. Le cercueil, sorti par une fenêtre et déposé sur une\nbrouette, n'est point une invention macabre, mais un spectacle émouvant\nauquel Servaes a assisté. Les gestes, ceux des enfants peureux surtout, sont\nd'une vérité profonde, la tonalité d'ensemble d'une fraîcheur mystérieuse\net j'aime surtout dans ce tableau la petite église lointaine d'où vient la\nmodeste procession.\n   Le Christ de Georges Latinis, découpé sur le mur blanc d'une ruelle où nul\nne passe, est émouvant par sa solitude. La Tarte aux prunes est une fan-\ntaisie charmante dans laquelle il faut découvrir aussi des mérites de couleur\net la fraîcheur d'un vers de Jammes.\n   Les sculptures de Georges Minne, dont nous reparlerons, et un vaste polyp-\ntyque ensoleillé de Delaunois contribuent à faire régner dans cette petite salle\nl'atmosphère recueillie qui lui convient. Je plains ceux qui n'ont pas la foi\nnécessaire, qui ne savent point dépouiller le vieil homme et rejeter d'anciens\npréjugés, pour accueillir en eux les émotions très pures qu'un tel art s'ap-\nplique à suggérer.\n                                                             PAUL FIERENS.\n\n\n                                 La Musique\n\nAudition d'oeuvres inédites de M. Mario van Overeem\n                                   (8 mai).\n   Nous avions cru, jusqu'au huit mai dernier, que le « bilinguisme » ne\nfleurissait que dans le domaine administratif. Il paraît que c'est une erreur. Il\nrègne actuellement dans les régions élevées de l'art et de la musique. C'est ainsi\nque M. Mario van Overeem nous conviait l'autre soir à un concert essentielle-\nment bilingue. Ce phénomène, il est vrai, n'eut pas de fâcheuses consé-\nquences : une brochure des plus élégante offrait la traduction flamande des\npoèmes français interprétés. Ou bien était-ce le contraire? Peu importe,\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "    LE MONUMENT VAN EYCK (Jules Jourdain)\n\n\n\n\nIN MEMORIAM DE LA Ctesse DE FLANDRE (G. Devreese)\n\n\n\n\n      LA REINE DE ROUMANIE (G. Devreese)\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": ""}, {"page_pdf": 340, "texte": "                    CHRONIQUE ARTISTIQUE DU              MOIS                 285\n\npuisque la langue musicale universelle et profonde exprime mieux que les\nmots ou le symbole l'insaisissable réalité des âmes et des choses.\n    Il est difficile d'apprécier sainement à la seule audition une œuvre musicale,\nfût-elle un simple lied, une imposante symphonie ou un drame lyrique. Mais\nil est impossible d'émettre une opinion sérieuse sur le talent d'un compositeur,\nnous eût-il, comme M. Mario van Overeem, présenté dans un programme\ntrès copieux des lieder, un prélude, des pièces pour violon, des chœurs, des\nhymnes religieuses et un oratorio. Toutefois, il est permis de dire l'impression\nque l'on éprouve à la dégustation de mets si variés et si judicieusement choi-\nsis. La mélodie de M. Mario van Overeem est assez facile, parfois très bien\nvenue, comme dans la Nuit de Noël, un chœur impressionnant, simple, d'une\npureté de ligne et d'une sobriété remarquables. Il semble, en outre, bien écrit\npour les voix : la chorale Saint-Dominique en donna une interprétation par-\nfaite, très homogène. L'auteur ne parait pas si heureux dans l'invention et le\ndéveloppement mélodique du lied ou de la romance pour violon et piano ; sa\n phrase musicale manque d'imprévu et de caractère, et les harmonies, parfois\n conventionnelles, ne la sauvent pas d'une certaine indolence, point désagréable\n sans doute, mais étrange pour les oreilles accoutumées aux combinaisons\n savantes et recherchées des écoles actuelles. M. De Sadeleer est un baryton\n possédant une jolie voix, quoique manquant de corps dans l'aigu ; il sait la\n conduire avec méthode, justesse et précision, mais non lui communiquer\n l'accent.et la vie désirables: plus de netteté dans le dessin des contours mélo-\n diques et plus de vigueur dans l'expression n'auraient rien enlevé à son inter-\n prétation. Le même reproche s'appliquerait peut-être à Mme Vissers, violoniste,\n dont la technique excellente, la distinction et la pureté de son valurent à la\n Romança appasionata de vifs applaudissements. Puis Mme Mario van Overeem\n vint dire une mélodie de M. van Overeem, qui pour quelques instants remplit\n le rôle humble, mais délicat et difficile d'accompagnateur. Et tout de suite le\n public fut conquis par l'allure charmante et sympathique de la cantatrice.\n     Mme van Overeem n'a peut-être pas toute l'habileté d'une chanteuse qu'une\n discipline sévère ou les préceptes d'une école impeccable ont rendue apte à\n vaincre les difficultés techniques d'exécution. Cette habileté, d'ailleurs, s'ac-\n quiert parfois après la sortie du Conservatoire, avec beaucoup de patience et\n deux années d'efforts au moins. M lle Mario van Overeem remplace ces qualités\n de pur métier par de la jeunesse, de la grâce, de la conviction, une voix natu-\n  relle qui n'a ni trop ni trop peu de timbre et du plus joli effet. Son succès fut\n  considérable.\n     Quel dommage que M. van Overeem n'ait pas réservé une partie plus\n  importante de son programme à la musique de chambre ! Car cette forme de\n  la musique est l'épreuve où se reconnaissent les compositeurs de race. Le\n   Prélude qui ouvrait la séance n'a pu être apprécié à sa juste valeur, par suite\n  d'un manque d'unité et de fondu dans le jeu des exécutants.\n     Un auditoire nombreux et choisi, où se reconnaissaient des personnalités\n  du monde politique et artiste, a fait aux œuvres de M. Mario van Overeem et\n  à leurs interprètes l'accueil le plus chaleureux.\n                                                                           M. G.\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": "  286                                DURENDAL\n\n\n\n             Conférence d'Ernest Verlaat sur Turner\n                      à l'Université nouvelle\n\n     Il s'est trouvé, en Angleterre, des gens moroses pour se plaindre du tort que,\n  finalement. Ruskin aurait fait à Turner en commentant son œuvre en termes\n  si éloquents et si magnifiques que l'examen de cette œuvre elle-même ne pou-\n  vait tourner qu'à déception pour le lecteur. Il est certain que Ruskin était, si\n  l'on peut dire, un sympathique autoritaire. On est obligé de l'aimer, a observé\n  finement M. Verlant, « mais on a sans cesse envie de le contredire ». Et si on\n  le suit volontiers dans ses courses à Venise ou à Florence, ce n'est qu'en se\n  chamaillant constamment avec lui... Mais la question n'est pas là. L'écrivain\n d'art doit-il se borner à faire la critique objective de l'œuvre, se refuser à don-\n ner forme à l'émotion que celle-ci lui a communiquée, sous prétexte que les\n idées ou les sentiments que lui a suggérés sa méditation devant elle pourraient\n ne point correspondre tout à fait à ceux de l'artiste?... Il serait difficile de\n marquer des limites dans une matière aussi délicate, mais on sait bien que le\n rôle de cet écrivain est, non seulement d'apporter des notions précises et posi-\n tives à son lecteur, mais encore de lui apprendre à regarder l'œuvre, à la com-\n prendre et à l'aimer, en lui montrant tout ce qu'elle peut receler de significa-\n tions hautes et profondes, de jouissances pour la sensation, de joies pour la\n pensée...\n    Ce beau rôle de missionnaire de l'art, d'éveilleur de la compréhension de la\n beauté, personne en ce pays ne le remplit avec plus d'éclat, avec une compé-\ntence plus complète et plus sûre que M. Ernest Verlant. Des conférences telles\nque celles qu'il a données, l'an dernier, sur Velasquez, cette année-ci, sur\nle Maître de Flémalle et sur Turner, doivent être considérées comme des\nmodèles accomplis du genre. C'est l'artiste et son œuvre qui sont évoqués\ndevant nous, c'est l'époque où ils ont apparu, avec tous les détails qui expli-\nquent, qui situent, qui particularisent, avec tout ce qui, idées, événements,\nreplacera l'homme de génie dans l'atmosphère de sa vie et le ressuscitera pour\nnous, lui et les chefs-d'œuvre qui l'ont immortalisé dans leur physionomie\noriginale ou dans leur esprit. Et tout cela dans une langue à la fois forte et\nsimple, pleine de mouvement et de couleur, admirable de concision substan-\ntielle.\n                                                                           A. G.\n\n\n                                Revues d'Art\n   Les arts anciens de Flandre. — Tome VI, fascicules III et IV.\n   M. Louis de Farcy publie et décrit certaines tapisseries du début du\nXVIe siècle, conservées en France et qu'il croit d'origine tournaisienne. Une\ncurieuse notice de MM. Friedlander et Warborg, au sujet d'esquisses attri-\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": "                     CHRONIQUE ARTISTIQUE DU MOIS                                  287\n\nbuées a u maître du Hausbuch, représentant des épisodes de la capitivité du roi\n Maximilien à B r u g e s . M. Adolf de Ceuleneer signale u n e peinture d'un\n maître anversois du XVIIe siècle, Balthasar Mathysens, qui se trouve dans\n l'église de la Soperga, à T u r i n .\n    M. Alphonse Germain étudie et décrit l'œuvre flamande de Brou. M. de Ceu-\n leneer rend compte d e l'exposition des arts anciens des Flandres à Gand. Notre\n collaborateur M. Arnold Goffin termine son travail : La Flandre en Italie au\n XVe siècle. N o u s r e p r o d u i s o n s le sommaire d e cette étude : Roger Van dtr\n Weyden, — Le maître de Flémalle, — Petrus Cristus, — Mtmling et Louis Boels,\n — Memling et Cerpaccio, — Le bréviaire Grimant, — Gérard David, — Influences\nflamandes à Gênes: Bartolommeus Rubeus; Lodovico Brea, — Influences flamandes\n d Florence: Hughes Van der Goes, — Le maître de la Virgo inter virgines, — Juste de\n Gand à Urbin.\n    N o m b r e u s e s et excellentes r e p r o d u c t i o n s .\n\n\n   B u r l i n g t o n M a g a z i n e (avril). — A signaler particulièrement une\nnote de M . Roger F r y sur Un portrait de Julien de Médicis par Botticelli : il\nexiste deux portraits identiques de ce p e r s o n n a g e , l'un au Musée de Berlin,\nl'autre d a n s la collection Morelli, au Musée civique de Bergame. Chacun de\nces musées croit tenir l'original et considère l'autre exemplaire comme une\ncopie. Des critiques anglais, plus désintéressés dans la question que les conser-\nvateurs de ces musées ou m ê m e que les Allemands ou les Italiens en général,\navaient déclaré que Berlin et Bergame ne possédaient que des répliques d'un\noriginal p e r d u . Cet original serait retrouvé et, à en juger d'après la repro-\nduction qu'en publie M. F r y , il paraît, en effet, fort supérieur comme finesse\net comme expression aux effigies connues de Julien de Médicis. M. Oswald\nSwen achève son étude sur l'auteur d'un ensemble de peintures italiennes\ndu début du XVe siècle, conservées n o t a m m e n t à Florence et à Avezzo, artiste\nqui aurait travaillé sous l'influence de Lorenzo Monaco et que le critique\ncroit pouvoir identifier avec Pazzi Spinelli, le fils du maître célèbre Spinello\nAretino. M m e Isabelle Errera publie des notes, accompagnées de curieuses\nreproductions, sur certains tissus égyptiens. La Chronologie des porcelaines de\nBow, par M. Bernard R a c k h a m . Philippe de Comynes et le peintre Jean Fouquet\n(à propos d'un manuscrit à miniatures), par M. G. Swarzenski, etc., etc.\n\n\n    L'art flamand et hollandais. — (M ars.) — M. P . Lambotte\nachève son a t t a c h a n t e étude sur Eugène Smits et reproduit in-extenso le bel\narticle nécrologique qu'Erasme (M. E r n e s t Verlant) avait consacré à l'artiste,\nd a n s le Journal de Bruxelles.\n    (Avril.) — M. N . Beats rend compte de Y Exposition des peintures et des sculp-\ntures néerlandaises antérieures d 1575, qui a été organisée, l'an dernier, à\nU t r e c h t ; il parle des œuvres de Gérard de Saint- Jean et du mystérieux et\noriginal maître de la Virgo inter virgines que l'on y avait réunies. M. Jacques\nMesnil m o n t r e , dans u n article très documenté, que le nouveau théâtre des\nChamps-Elysées, à Paris, dont les journaux parisiens ont été unanimes à louer\n"}, {"page_pdf": 343, "texte": "288                                    DURENDAL\n\n\nle plan et l'architecture « d'un goût si essentiellement français », a été\nconstruit d'après les projets — d é n a t u r é s — de notre compatriote H e n r y\nVan de Velde. Comptes rendus des Salons bruxellois par M. Georges\nE e c k o u d ; notices sur les musées et collections, par M . Bautier, etc.\n\n\nDie Christliche Kunst.\n    N o u s a n n o n c i o n s dernièrement l'apparition d'un nouveau périodique\nitalien : Arte Cristiana, fondé d a n s le but de p r o m o u v o i r l'art chrétien en l'étu-\ndiant d a n s les g r a n d e s et merveilleuses œuvres qu'il a produites aux siècles\npassés aussi bien que dans ses manifestations actuelles.\n     L'Allemagne possède, elle aussi, u n e société qui s'est formée pour exalter\net propager l'art religieux chrétien ; société qui a pour organe u n e revue :\nDie Christliche Kunst, fort élégamment illustrée, qui paraît mensuellement à\n Munich.\n     Die Christliche Kunst se p r é o c c u p e avec raison de mettre sous les yeux de\nses lecteurs des renseignements très étendus sur tout ce qui se produit à\nl'étranger d a n s le d o m a i n e qui l'intéresse, mais elle s'attache surtout, comme\nde raison, à leur faire connaître les travaux des arlistes allemands, fort nom-\nb r e u x , qui se sont consacrés à la rénovation de l'art chrétien. On trouvera,\nnotamment, d a n s les collections de la revue (1912-13-14), des études excessi-\nvement intéressantes sur les sculpteurs Ballhazar Schmidt, Gtorg Busch, Karl\nBurger, Rudolf Harrach; les peintres X. Dietrich, Hermann Schaper, L. Feldmann,\nKaspar Sckleibner, J. Van Malezewski, Michael Riesar, Jakobs Segen; les archi-\ntectes Stephan Mathar, Gabriel von Seidl, Albert Bosslet, etc., etc.\n\n\n    A r t e C r i s t i a n a (Février). — E t u d e de P . - L . Ferratti de Vred sur le\nbon sculpteur Giovanni Dupré. Reproduction d'une p e i n t u r e de la Pinaco-\nthèque de Brescia (un Ange), a n c i e n n e m e n t attribuée à Timoleo della Vite\net d a n s laquelle on a reconnu, depuis, un fragment d'une des premières\nœuvres de R a p h a ë l , exécutée vers 1500 pour Città di Caslellos.\n    (Mars).— Maurice Denis, par M. V. Margotti.— Il libro di Luca della Robbia:\nLe célèbre et délicieux artiste possédait u n manuscrit des cantiques de\nJ a c o p o n e de T o d i , aujourd'hui conservé à la Bibliothèque nationale de P a r i s\net sur lequel il a inscrit son n o m . M. Angelo Menocci feuillette pour nous ce\nmanuscrit, s'arrête aux pages qui semblent avoir été marquées par Luca et\nfait à ce propos un c h a r m a n t c o m m e n t a i r e de la vie et de l'œuvre du maître.\n\nA r t e t t e c h n i q u e (Janvier;. — L'art décoratif au Salon triennal.       — Suite\n  de l'étude de M. H . - P . Berlage sur l ' A r t et la Société.\n"}, {"page_pdf": 344, "texte": "                           LES LIVRES\n\n      POESIE :\n    L e s P o è m e s . — M. I w a n Gilkin révélait r é c e m m e n t aux lecteurs du\nJournal de Bruxelles M. Georges Guérin. L'œuvre de ce jeune poète, pour\nêtre u n peu écrasée par l'éloge qu'en fit son éloquent parrain, est certes digne\nd'attirer l'attention. N o n par la perfection d ' u n e forme qui, au contraire, est\ntrop souvent lâche et négligée, non par la nouveauté d'une pensée qui n'est\npas tout à fait libérée de la banalité, mais par la réelle et sincère émotion\nqui gonfle les strophes, par l'abandon et le naturel de plusieurs poèmes et\nparfois une sorte de voluptueuse douceur d a n s l'expression. M. Guérin est\nun r o m a n t i q u e . Il n e fait pas de grands gestes et ne pousse pas de grands\ncris, mais il cultive volontiers la mélancolie u n p e u périmée de Musset, dont\nles mots m ê m e le poursuivent :\n\n             Quel poème est plus beau, plus sincère et plus pur\n             Qu'un grand sanglot humain dans le silence obscur ?...\n             ...Les plus passionnés sont les cris les plus beaux.\n\n   Et son admiration pour Vigny, qui étonne un peu chez cet élégiaque, ne\nse traduit pas toujours de façon fort heureuse.\n\n            O Vigny, il faudrait pour te glorifier\n            Sentir couler en soi le sang de tes artères.\n            A présent que ton nom, mort, est déifié\n            Tu demeures pourtant l'ange de notre       terre...\n\n  Il faut retenir le nom de M. Georges Guérin. Mais M. Georges Guérin\ndevrait oublier plusieurs de ses poèmes. Son petit volume, un peu élagué,\nserait excellent et émouvant (1).\n  Alfred de Vigny est à la mode. M. E d o u a r d Ducoté lui consacre aussi, au\ncours du beau recueil qu'il intitule Cendres (2), une ode de grande allure et\nde vers imparfaits :\n\n            Sublime exception, âme royale et pure,\n            D'entre tous les amis, toi l'ami le plus sûr\n            Je te nomme Vigny avec un        tremblement.\n            Pourquoi viens-je troubler d'une voix     imparfaite\n            Le bosquet recueilli du jardin des poètes\n            Où tu t'isoles en rêvant?\n\n (1) Poèmes. — Éditions de Flamberge, Mons. (2) Paris, l'Occident.\n\n                                                                                4\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": " 290                                DURENDAL\n\n\n    M. E d o u a r d Ducôté reste le poète rare et subtil qu'il fut toujours. E t si\n plusieurs fois d a n s son dernier livre son inspiration semble un peu c o u r t e ,\n quelle joie n'avons-nous p a s d'y trouver de petits morceaux comme celui-ci,\n qui est digne d'une anthologie :\n\n              Les volets seront clos à la brutale joie\n              Du blanc soleil   incandescent;\n              Nous nous reposerons sur des coussins de soie\n              Frais et doux comme le printemps.\n\n             Des roses pencheront hors des vases de Chine\n             Leurs têtes lourdes de senteurs\n             Nous serons accablés par la langueur  divine\n             Qui succède aux folles  ardeurs.\n\n             Nos yeux habitués à la pénombre amie\n             Caresseront de beaux objets\n             Ou suivront dans le ciel d'une tapisserie\n             Le vol fleuri des  perroquets.\n\n             Nous nous tairons; les mots trahiraient nos      délices\n             Et leurs subtils    raffinements.\n             Les miroirs s'ouvriront sur l'infini  factice\n             De noirs palais de diamant.\n\n             Nous laisserons notre âme aller à la dérive.\n             Loin des rivages du souci.\n             D'un piano voisin sourdra comme une eau vive\n             La berceuse de Debussy.\n\n  Charles Guérin consacra jadis quelques-uns de ses plus beaux poèmes au\ntourment d'écrire. C'est cette noble lutte que M. E d o u a r d Guerber célèbre\nen un livre solide et dur comme un m a r b r e qui s'appelle 1'Art Héroïque (1) et\noù, systématiquement, dans un bel o r d r e classique, il a formulé tout u n art\npoétique, toute une morale poétique :\n\n            Nous voulons que l'amour intelligent nous mène\n            Que notre volonté dirige tous nos pas.\n            Notre âme a la pudeur de la tendresse   humaine,\n            Et de nos passions nous ne trafiquons pas.\n\n            A insi refusons-nous  de perdre la maîtrise\n            Que la noble raison doit garder sur les sens ;\n            L'équilibre tranquille est plus beau que la crise,\n            Plus le génie est dieu, plus il a du bon sens.\n\n\n (1) Paris. Crès.\n"}, {"page_pdf": 346, "texte": "                                   LES LIVRES                               291\n\n            Lors, pour les temps futurs nous serons des poètes\n            Enthousiastes,   mais non pas aveuglément ;\n            Nos livres pour les cœurs vaudront de belles fêtes\n            Seul les inspirera le plus haut   sentiment.\n\n            Le plus haut à sa place et les autres dans l'ordre\n            De la nature et non de l'arbitraire    humain,\n            Engendreront    une œuvre oit rien ne pourra   mordre,\n            Elle sera solide autant qu'un pont    romain.\n\n   U n désir de perfection a poussé M. Joseph Jeangoût, l'auteur de la\nRobe de Pourpre (1), à ne se servir que du sonnet pour décrire, au long d'un\nvolume de trois cents pages, son A r d e n n e natalr. Il s'est interdit ainsi de\nchanter les grands paysages m o r n e s , l'es forêts bruissantes, le vent tumul-\ntueux des hauts plateaux. Son Ardenne est souriante, odoranle, tranquille —\net un peu uniforme à force d'être vue par le gros bout de la lorgnette :\n\n            C'est un crépuscule d'automne. Au fond du ciel\n            Un trait rouge persiste encore et se reflète\n            Sur la mare, élargie en tache violette\n            Où déjà le brouillard met son voile irréel.\n\n            L'air qui fraîchit, apporte une senteur de miel\n            Des taillis dont chacun penche sa silhouette.\n            Le long d'un tertre roux, sur qui se déchiqueté\n            Le haut branchage nu d'un hêtre ou d'un ormel.\n\n            Le silence, d'instant en instant, croit et gagne\n            Avec l'ombre, les buis, qui ferment la campagne,\n            Autour des vals creusés comme des        entonnoirs.\n\n            Et là-bas, au levant, ainsi que dans un rêve,\n            La lune éblouissante et toute ronde, élève\n            Sa fleur de pourpre vide entre les coteaux  noirs.\n\n   M. Jules Leclercq, qui autrefois se contentait de nous rapporter de son\nexpédition annuelle un beau et instinctif récit de voyage, a pris l'habitude\ndepuis quelque temps de crayonner parmi ses notes géographiques des\nsonnets qui ne sont pas sans mérite. Les Splendeurs des Chemins (2) en con-\ntiennent plusieurs qu'il faudrait citer :\n\n            Un nuage là-haut, transparent,    vaporeux.\n            Monte vers le zénith où le soleil  rayonne.\n            II ondule, il tournoie, un halo le couronne.\n            Il plane jusqu'au ciel d'un vol   aventureux.\n\n\n  (1) Bruxelles, Lamberty. (2) Paris, Lemerre.\n"}, {"page_pdf": 347, "texte": " 292                                   DURENDAL\n\n\n             Cest l'écume du flot emporté dans le creux\n             Où, captif, le Zambèze affolé tourbillonne ;\n             Le fleuve, de sa voix de géant, crie et tonne\n             En se perdant au fond d'un gouffre ténébreux.\n\n             Puis, sous l'étincelant rideau de pierreries,\n             Se déroule dans l'ombre un combat de furies\n             Que raconte l'écho du sonore entonnoir.\n\n             Mais l'astre-roi s'en va vers son déclin rapide.\n             Et l'onde, qui descend sur le basaltenoir,\n             Aux flammes du couchant roule de l'or limpide.\n\n   Le récent livre de M.Jean de Bere: Aux Rives du Lac Bleu (1), me semble\ntrès supérieur à ses précédents recueils qui ne s'élévaient point au-dessus du\nmédiocre. Pourtant je désespère d'y trouver un poème tout entier qui ait\nun accent personnel ou un vers qui, le livre fermé, chanterait encore dans\nl'âme. Voici l'un des meilleurs morceaux de ce volume :\n\n                                       MON CŒUR\n\n            Il est comme une exquise et pieuse chapelle\n            Qui veille au plus profond d'un bois mystérieux,\n            Plein d'étranges parfums, de souffles anxieux.\n            Blancheur de marbre pur en la nuit éternelle.\n\n            Ce sanctuaire dort, mais la cloche rebelle\n            S'agite en tous les sens sous l'ouragan furieux\n            Egrenant par l'orage, en sons délicieux,\n            Une étrange harmonie indiciblement belle.\n\n            Les pèlerins errants par la sombre forêt,\n            Anxieux de la nuit où guette le secret\n            S'arrêtent au doux bruit des notes idéales.\n\n            Mais lorsqu'ils ontfranchi la porte, pleins d'espoir.\n            Dans ce pur sanctuaire ils s'étonnent de voir\n            Un spectre douloureux se tordant sur les dalles.\n\n   Voici les Poèmes Inutiles (2) de M. Marcel Angenot. Ils portent assez bien\nleur titre (qui s'appliquerait d'ailleurs aussi à une demi-douzaine d'autres livres\nque j'ai devant moi). Un charme un peu négligé en rend supportable la\nlecture. Et malgré une grande quantité de très mauvais vers, et de nom-\nbreuses fautes d'orthographe, quelques poèmes sont jolis comme des aqua-\n\n (1) Bruxelles. Association des écrivains belges. (2) Paris. Figuière.\n"}, {"page_pdf": 348, "texte": " EDMOND PICARD (A. Bonnetain)            EDMOND PICARD (A Bonnetain)\n\n\n\n\nEXPOSITION DE GAND (G. Devreese)        LE MÉDAILLEUR (G. Devreese)\n\n\nMédailles d'art exécutées par la Maison Fonson et O    de Bruxelles\n"}, {"page_pdf": 349, "texte": ""}, {"page_pdf": 350, "texte": "                                     LES    LIVRES                                   293\n\n\nrelies. Un mystérieux quatrain, isolé de ses frères, clot le recueil. Le voici\nà titre d'énigme :\n\n             Oh! mon frère, pardon, je n'étais pas méchant\n             Mais nous avions chacun sa façon de comprendre (sic).\n             Mon chant ne pouvait pas ressembler à ton chant.\n             En ces temps d'équité, c'est justice à nous rendre.\n\n   Nous ouvrons un concours entre ceux qui essaieront de comprendre...\n   Citons encore, parmi les poèmes parus ces derniers mois, A la Dérive (1),\nde M. P . de Rosaz, qui n'est pas sans talent. Montjoie (2), par M. A. Marot,\nrecueil un peu compact de nobles pages chrétiennes et françaises. M. Fou-\nrier de Saint-Victor montre aussi beaucoup d'abondance dans ses Coups\nd'Archet (3) où il a refait — comme nous tous quand nous avions quatorze\nans — les Djinns, mais où je trouve de belles strophes inspirées par Jeanne\nd'Arc. M. Henri Liebrecht reprend dans l'Enfant des Flandres (4), poème\ndramatique en cinq actes, la légende d'Uylenspiegel.\n   Enfin, je ne puis terminer cette revue sans dire toute la sympathie que j'ai\npour le beau livre de M. Charles Delchevalerie, Images fraternelles (5). C'est\nici qu'il faut en parler, car ce sont des poèmes, ces pages émouvantes où le\nbon écrivain wallon a.noté quelques aspectsdesa ville et de son pays etraconté\nd'humbles histoires de la vie ordinaire des petites gens... Illustrés par le\ncrayon d'Auguste Donnay, ces tableautins liégeois ont eux-mêmes cette pureté\nde ligne et cette simplicité d'émotion que nous aimons depuis longtemps chez\nle maître de Mery.\n                                                                      P. N.\n\n       LITTERATURE:\nT h é o d o r e W e u s t e n r a e d , par M. FERNAND SÉVERIN. — Bruxelles. Édi-\n   tions de la Belgique artistique et littéraire.\n   Il était bien oublié, ce « poète belge », lorsque M. Fernand Séverin fut\nentraîné, par le hasard de ses lectures, sans doute, à s'occuper de lui. La\n « Jeune Belgique », qui parfois s'était inquiétée de trouver des ancêtres aux\njeunes écrivains qui militaient sous sa bannière, ignorait ce nom ou n'avait\npas cru qu'il méritât d'être honoré comme celui de Van Hasselt, compatriote\net contemporain de Weustenraed.\n    M. Séverin a pensé que cette négligence ou ce dédain n'étaient pas justi-\nfiés. L'étude qu'il avait entreprise de la vie et de l'œuvre de Weustenraed l'a\namené à prendre de l'estime et de la sympathie pour le poète et pour\nl'homme, et a créé ainsi en lui le désir de faire partager ces sentiments par\nle public.\n\n   (i) Paris. Crès. (2) Paris. Ed. du Temps prisent. (3) Paris. Ed. des Marches de l'Est.\n(4) Bruxelles. Ass. des écrivains belges. (5) Éditions de Wallonia.\n"}, {"page_pdf": 351, "texte": "294                                   DURENDAL\n\n\n\n     « Le critique littéraire qui découvre un talent ignoré, oublié ou m é c o n n u ,\nest assez exposé à s'exagérer l'importance de la découverte et à p r e n d r e ce\ntalent pour du génie. » Et, ajoute l'auteur après avoir fait cette réflexion,\n « je ne suis pas sûr d'avoir évité cet écueil ». Cette crainte n o u s paraît née\nd'un excès de scrupules. L e beau poète du Don d'enfance apporte nécessaire-\nment d a n s l'exercice de la critique toutes les qualités de délicatesse et de\nmesure de son art. Lorsqu'il juge, qu'il apprécie, on sent que c'est la convic-\ntion qui parle, et u n e conviction fondée en compétence et en sincérité. C'est\nu n e manière de critique qui n'est pas c o m m u n e d a n s ce p a y s , et on peut le\nregretter pour l'avenir de notre littérature.\n    M. Séverin ne dissimule rien des insuffisances et des faiblesses littéraires\nde son héros ; il m a r q u e ses mérites avec discrétion et il prouve la légitimité\ndes éloges qu'il lui accorde par une analyse attentive de ses œ u v r e s . Des\ncitations, d o n t quelques-unes, aussi belles de forme que de sentiment, laissent\nl'impression que, plus favorisé par les circonstances de lieu et de moment,\nW e u s t e n r a e d aurait p u d o n n e r mieux et davantage qu'il n'a fait. Ce « lieu »\net ce « moment », la Belgique aux premières a n n é e s de son i n d é p e n d a n c e ,\nM. Séverin les décrit ou les explique de la façon la plus attachante. Et, après\navoir lu cet excellent livre, on se range pleinement au jugement qu'il porte\nde l'œuvre de W e u s t e n r a e d : « Elle me semble être quelque chose de mieux\nqu'une simple curiosité littéraire. D'abord, elle exprime avec énergie, à sa\ndate, les aspirations de la Belgique nouvellement constituée en nation, l'âme\nbelge, si l'on veut ; et elle formule quelques-uns des nobles rêves dont se sont\nbercés, vers la m ê m e é p o q u e , les h o m m e s d'Occident. E n outre, notre com-\npatriote a su mettre tant d'âme dans ses vers laborieux q u e , plus d'une fois,\nmalgré les lourdeurs et les gaucheries d'un style qui, à cette époque, était\np r o p r e m e n t le style belge, il s'y hausse j u s q u ' à l'éloquence et jusqu'au\nlyrisme. »\n                                                                    ARNOLD G O F F I N .\n\n\nEdouard Schuré, son œuvre et sa pensée, par MM. A. Roux\n  et R. VEYSSIÉ. E t u d e précédée de la confession philosophique d ' E . S c h u i é .\n  — Un vol., portrait. (Paris, Perrin.)\n\nLa druidesse, précédé d' une étude sur le réveil de l'âme celtique.(Paris,           Perrin.)\n   M. S c h u r é est u n e espèce de « sourcier » d e l'idéal. Il y a chez lui quelque\nchose du voyant et du visionnaire, du poète et du prophète. Il va, armé non\nd'une baguette magique, mais de son puissant talent de synthèse, interro-\ngeant les mythologies de tous les temps et de tous les peuples, pour dégager\npar cette étude l'idée mystérieuse et essentielle qui fait l'unité profonde de\ntoutes les formes que l'humanité a données successivement à son aspiration\néternelle vers le divin. Cette unité, dissimulée aux yeux de la foule par la\ndiversité des apparences, est toujours îestée sensible, d'après lui, aux por-\nteurs du secret, aux initiés, aux adeptes qui, d'âge en âge, se sont transmis\ncet héritage ésotérique.\n"}, {"page_pdf": 352, "texte": "                                     LES    LIVRES                                 295\n\n\n    L ' a u t e u r a formulé cette conception avec éclat et éloquence dans un livre\nd e v e n u célèbre : Les Grands Initiés. Depuis, il l'a développée dans des œuvres\népisodiques ou il l'a illustrée par des drames, des poèmes, des méditations\nsur les lieux antiques de la prière et du culte (Sanctuaires d'Orient). Il a pré-\nsenté a u public français M. Rudolf Steiner, qui, comme on sait, fait édifier,\nen ce moment, dans les environs de Bâle, un colossal Temple de l'idéal, où\np o u r r o n t se rencontrer tous les tourmentés de l'âme, tous ceux qui souffrent\nde l'aspiration vers le divin, sans avoir pu trouver le repos dans une croyance\npositive.\n    M M . Roux et Veyssié l'ont bien montré dans leur travail, M. Schuré n'a\njamais cessé d'être, dès ses débuts, dès le moment où il écrivait son beau\nlivre sur le Drame musical, un semeur d'idéal dans la vie comme dans l'art.\nEt le rôle qu'il s'est donné, en un temps si asservi aux systèmes matérialistes\nou sceptiques, doit lui attirer le respect de tous ceux, quelle que soit leur foi,\naux yeux desquels le m o n d e est surtout esprit.\n\n                                                                  ARNOLD GOFFIN.\n\n\nJacopone de Todi, frère                     mineur        de Saint François\n     ( l 2 2 8 - l 3 0 6 ) , par J. PACHEU. — (Paris, Tralin.)\n     Les circonstances de la conversion de Ser Giacomo de Benedetti —\n c'était le nom de Jacopone dans le siècle — rappellent, dans une certaine\n mesure, celles qui provoquèrent l'entrée en religion de sainte Rose de\n Viterbe. Le désespoir où l'avait plongé la mort accidentelle de sa jeune\n femme, Vanna, le jeta hors du m o n d e , à la solitude, à la pauvreté volontaire,\n à la vie pleine d'âpreté et de douceur de l'ermite.\n     Plus tard, il entra dans l'ordre des frères m i n e u r s , et, bien qu'il fût doc-\n teur en droit civil de l'Université de Bologne, il ne voulut jamais être que\n frère lai.\n    Il avait l'âme d'un de ces frères de la première heure, Bernard de Quinta-\n ralle, ou E g i d e , ou Masseo, dont les Fioretti nous font le portrait. Ames qui\nsont tout amour, don toujours renouvelé d'elles-mêmes, sacrifice si joyeux\nqu'il leur est comme une grâce. L'Ordre était troublé déjà, lorsque Jacopone\ny fut reçu, par les discussions des zélés et des relâchés — on dirait bien : des\nenthousiastes et des raisonnables, les uns fidèles à l'idéal de saint F r a n ç o i s ;\nles autres, plus politiques, plus enclins à composer avec les réalités du\nm o n d e et de la nature h u m a i n e .\n   J a c o p o n e , avec son âme ardente et inspirée, ne pouvait sympathiser\nqu'avec les premiers. 11 était des amis de certains de ces frères de la Marche\ndont les Fioretti nous racontent les ravissements et les extases dans les ermi-\ntages où ils s'étaient, réfugiés. Il souffrit avec eux la persécution. P l u s qu'eux,\npeut-être, parce que moins inoffensif.\n    Il chantait, et ses chants avaient une étrange et émouvante douceur, les\njoies et les douleurs de la Vierge, Jésus endolori, et les grandeurs et les féli-\ncités de la pauvreté, mais, parfois, sa voix s'enflait d'indignation et de colère\net il invectivait en des vers cinglants les persécuteurs des vrais disciples du\n"}, {"page_pdf": 353, "texte": " 296                               DURENDAL\n\n\npoverello. Il ne craignit même pas de s'attaquer à Boniface VIII, et cette\naudace lui valut un emprisonnement qui ne cessa qu'après la mort de ce\npontife.\n   On attribue, avec beaucoup de vraisemblance, à Jacopone l'inspiration du\nSiabal Mater. M. Pacheu nous donne dans ce volume le texte et la traduction\n des plus belles de ses œuvres poétiques, en même temps qu'un intéressant\n précis de sa vie.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nS e m a i l l e s , par M. JULES DESTRÉE. Un vol., portraits. — (Bruxelles,\n    Lamertin.)\n   Ce volume est constitué de discours, d'études, etc., de nature politique ou\nsociologique. C'est dire que sa matière n'est pas de la compétence de\nDurendal. Aussi n'en eussions-nous point parlé, même pour louer la haute\nvaleur littéraire de certaines de ses pages — par exemple, l'émouvant récit\nintitulé : Une campagne électorale au pays noir, — si l'action passionnée de\nM. Destrée en faveur du peuple et des masses ouvrières s'était limitée au\ndomaine matériel. Mais il est de ceux aux yeux desquels les conquêtes de\ncet ordre ne pouvaient suffire. A son avis, il convenait non seulement d'aider\nles petits et les pauvres à se créer une situation meilleure, moins assujettie\naux puissances d'argent, mais encore de poursuivre par toutes les voies\nleur relèvement intellectuel et moral, en mettant à leur portée de nou-\nveaux moyens de culture.\n    Il a été ainsi le promoteur, dans les organisations socialistes, d'un mouve-\nment qui, à l'aide de conférences et de représentations théâtrales, de l'orga-\nnisation de bibliothèques de composition très éclectique, etc., tendait à sus-\nciter parmi les affiliés du parti le goût des choses de l'esprit et, même, de celles\nde l'art.\n    « L'importance de l'art n'est pas moindre, à mes yeux, que celle de la\nscience et du droit, écrivait M. Destrée dans une brochure de propagande.\nC'est, de toutes les forces sociales, l'une des plus actives et des plus indéfi-\nnissables. Elle touche ce que nous avons de meilleur en nous : l'enthousiasme\net l'admiration. Elle excite les plus merveilleux dons de la nature humaine.\nPartout où des sociétés subsistèrent, elle s'affirma, impérissable, fascinatrice,\nsouveraine. L'art d'un temps en donne la mesure. Et qui donc oserait dire\nque cette organisation socialiste de l'avenir n'aura point son expression\n esthétique?\n     » Ces idées sont, je le sais, parfois controversées parmi nous. Il en est qui,\npersonnellement insensibles aux œuvres d'art, n'en comprennent point le\n besoin pour les autres. Il en est qui considèrent l'art comme le délassement\n frivole des gens oisifs ou comme un accessoire d'un luxe qu'ils haïssent...\n D'autres disent : les ouvriers sont trop loin de l'art. Comment voulez-vous\n qu'un malheureux surmené par un travail excessif, sans culture prépara-\n toire, puisse apprécier la sérénité d'un temple grec, la couleur d'un Rem-\n brandt, la passion d'un Wagner? — Ce n'est que trop vrai. Mais ce n'est point\n"}, {"page_pdf": 354, "texte": "                                    LES   LIVRES                                  297\n\nainsi que se pose la question. T o u s les ouvriers ne sont point abrutis par un\ntravail excessif: il en est — et leur nombre croîtra à mesure que la légis-\nlation interventionniste se développera — qui ont quelque loisir et quelque\nculture. De plus, s'il est des beautés, qu'une initiation préparatoire permet\nseule de faire apprécier pleinement, il en est d'autres qui sont plus acces-\nsibles. E t puis, il ne s'agit point d'imposer l'amour du beau à la classe\nouvrière; il s'agit seulement de ne point l'en écarter. »\n    Ce sont là des paroles d'un bel et généreux accent, dignes à la fois d'un\nartiste et d'un éducateur de la foule pleinement conscient de la grandeur de\nla mission qu'il a assumée. Des esprits froidement et dédaigneusement scep-\ntiques penseront et diront qu'elles sont destinées à rester sans écho. Mais\nnotre conviction est toute différente : de telles semences, jetées, pour ainsi dire,\nd a n s la masse des intelligences en aspiration obscure, en désir d'idéal et\nd'exaltation, ne peuvent pas ne pas fructifier quelque jour...\n\n                                                                 ARNOLD GOFFIN.\n\n\nP r o f i l s h i s t o r i q u e s , par L . DUMONT-WILDEN. - Bruxelles, G. Mer-\n    tens.)\n    Le français médiéval déconcerte, puis rebute notre veule ignorance. Les\nlivres des historiens contemporains font lies savants, bourrés de docu-\nments, de vues exactes et de sécheresses. Nous ne nous y aventurons pas.\nC o n s é q u e n c e : nous ignorons le passé de notre p a y s . M. Dumont-Wilden,\nqui se déclare traditionniste, s'en indigne. Il s'en indigne d'autant plus que\nnotre histoire est mouvementée, diverse, colorée, pittoresque, bref, admi-\nrable. E t puisque nous devrions connaître ce passé « qui possède en nous\nu n e force agissante », et puisque nous n'avons pas le courage de nous faire\nnotre propre science, M. D u m o n t - W i l d e n , qui n'est « ni un historien, ni un\narchéologue, ni u n paléographe », va lire pour nous Froissart et Villehar-\nd o u i n , et Robert de Clari et ce bon (?) M. de Barante, et M. Vanderkindere\net M. Roersch, et M. Michel H u i s m a n et quantité d'autres d'hier et d'au-\nj o u r d ' h u i . P u i s , en marge de tous ces volumes peu folâtres, il esquisse de\nlégers croquis, dessine des figures moins falotes qu'il ne l'assure et moralise\np o u r l'enrichissement de notre esprit et de notre âme. Et dans cette tâche\nqu'il s'impose, l'essayiste trouve son compte : il nous charme, nous con-\nvainc, n o u s endoctrine et surtout, l'homme de lettres, dont l'existence est,\nparaît-il, si plate, peut s'évader de ce présent qu'il connaît pourtant très\nbien et qui lui fournit d'habiles préambules. Voyez-le se complaire à racon-\n ter les vies accidentées des aventuriers de la guerre, du commerce, de la\nphilologie, de l'amour et de la politique. Alonzo de Contreras, qui « de mar-\nmiton se fit c o m m a n d e u r de Malte », Gollet et Godefroid de la Merveille,\n François de Maulde, H o n o r é e de Berghes, duchesse de Guise, et son tri-\ngame de mari, le donquichottesque comte de Bonneval, les chevaliers\nflamands et h e n n u y e r s de la quatrième croisade, — cette « merveilleuse\naventure » qui, dans ses résultats et même très tôt dans son but, fut u n e bonne\naffaire, — comme la plume admirative, attendrie, sympathique ou malicieuse\n"}, {"page_pdf": 355, "texte": "298                               DURENDAL\n\n\n\nde M. Dumont-Wilden est heureuse de les évoquer, eux et leur époque ! Et\ndans ces profils qui contiennent plus qu'ils ne promettent, ce sont encore le\nbon échevin Edgard t' Serclaes, Charles de Lorraine, populaire, léger,\nparesseux et sans façon, l'héroïsme têtu et sublime des Gantois-avant Roose-\nbeke, la peste noire au XIVe siècle, les spectres seigneuriaux ou révolu-\ntionnaires qui hantent le Parc de Bruxelles, l'arrivée de Léopold I à La\nPanne, etc.\n   Histoire ou poussière d'histoire.Toujours ? Non, parfoisun peude légende,\nde cette légende que, suivant sa fantaisie, M. Dumont-Wilden consolide ou\ndémolit, propage ou enraye, prétend inutile, nécessaire ou sacrée.\n   « L'attraction vers le Sud » est-elle bien « le ferment le plus actif de notre\nrace ? » Le plus profitable, à coup sûr, pour certains d'entre nous. Qui pour-\nrait en douter devant la grâce souple, intelligente et claire des écrits de\nM. Dumont-Wilden?\n\n                                                                        L. D.\n\nL ' E c h a n g e , par Mlle J. DE GIVRY. — (Edition de Paris-Revue.)\n   L'Echange, de Mlle de Givry, expose un cas de psychologie assez délicat.\n Nous voyons l'élégant M. de Montigny fiancé à Mlle de la Rochemadec, pour\nlaquelle il n'éprouve aucun sentiment, mais dont il convoite la main aux\nseules fins de se rapprocher davantage de sa future belle-mère qui lui inspire\nune passion brûlante. L'abominable projet ne se réalise pas, grâce à l'inter-\nvention d'un confident de la jeune fille, M. Henri de Talbée, grâce surtout à\nla mort de M. de la Rochemadec, dont la disparition va permettre à sa\nfemme d'aimer à la face du ciel le peu sympathique M. de Montigny...\n   Et l'Echange s'opère : le confident épousera celle qui éveillait déjà en lui\nune très tendre pitié. Et ainsi rayonneront les pures amours de M. et\n Mme Henri de Talbée, le plus loin possible sans doute des effusions de la\nbelle-mère, qui mérite bien ici les traditionnelles antipathies réservées à\nl'emploi...\n   Il y a beaucoup de légèreté de main et d'adresse dans ce petit ouvrage. Le\ndialogue, presque scénique, ne languit pas, et c'est avec une grâce bien\nféminine que Mlle de Givry s'est tirée d'une donnée peut-être périlleuse\npour un écrivain moins habile et moins ferme.                             B.\n\n\nP e t i t e h i s t o i r e d ' u n e â m e , par ANDRÉ CHARRY. — (Paris, Plon. )\n   C'est la petite histoire d'une Grande âme qui se raconte elle-même, d'une\nâme qui a été broyée par la douleur, que Dieu a épurée, sanctifiée, fondue\nen Lui par l'épreuve. Elle se termine par une mort qui est celle d'un\nsaint, sachant qu'il va mourir, heureux de mourir, parce que la Foi lui dit\nque la mort pour un chrétien n'est pas la mort, mais la délivrance, mais\nl'aurore de la vraie vie : la vie éternelle.\n   Beau livre, non seulement au point de vue de l'élévation admirable des\nsentiments de la grande âme qui s'y révèle dans toute sa lumineuse beauté\n"}, {"page_pdf": 356, "texte": "                                    LES LIVRES\n\n\nsurnaturelle, mais encore au point de vue de la forme littéraire, car ce livre\nest écrit avec u n e magnificence de langage — merveilleux dans sa sim-\nplicité — peu c o m m u n e .\n   T o u t le monde doit lire ce livre, mais je le r e c o m m a n d e spécialement aux\nâmes qui souffrent. Celles qui ont la Foi, mais sont peu vaillantes, y trouve-\nront le plus puissant réconfort, celles qui doutent y seront éclairées et, Dieu\naidant, ramenées à la Foi p e r d u e , celles qui sont chrétiennes, mais déjà\nfortes et résignées, y puiseront de nouvelles énergies pour supporter plus\ngénéreusement encore la d o u l e u r .\n   S a n s le vouloir, l'auteur — dont le livre fut publié après sa mort par des\namis — a écrit u n e des plus belles pages qu'il fût possible d'écrire sur la\nsouffrance, sur la F o i , sur le Christ, sur la religion et sur tout ce que l'Eglise\ncatholique peut susciter d'héroïque et de sublime d a n s une âme qui vit,\nsouffre et meurt d a n s ses bras maternels.\n\n                                                                            H . M.\n\n\nC o n t e s B e l g e s , par la Comtesse MARIE DE VILLERMONT. —                (Paris\n  Lethielleux ; Bruxelles, Albert Dewit.)\n    Les dix récits groupés en ce volume par la comtesse Ma'ie de Villermont\nsous le nom de Contes Belges sont ainsi qualifiés parce que chacun d'entre\neux a son cadre dans une ville ou un site de notre pays. Sauf ce trait com-\nm u n , ils diffèrent autant qu'il est possible l'un de l'autre par la nature de\nl'inspiration comme par le ton et par le style. Vous rencontrerez ici des\nscènes populaires du Bruxelles contemporain, des histoires fantastiques, des\nétudes de m œ u r s , des légendes, des contes moraux. Cette diversité est un\ndes attraits du recueil. P a r m i ces contes qui ne sont pas tous d'égale valeur,\nnous citerons Le Jour des Morts, touchante histoire de deux jeunes filles\na b a n d o n n é e s pleurant sur la tombe de leur père dont des politiciens néfastes\nont indirectement causé la mort; les Œufs de Pâques de Madame Plairas, savou-\nreuse satire de la bourgeoisie riche affolée de vanité et de g r a n d e u r s ; le\nTrou de l'Abîme, conte de Noël remarquable de mouvement et de couleur,\nse caractérisant aussi par la juste appropriation du décor et du style; le\nConte de Novembre, récit de la conversion d'un h o m m e dévoyé surpris un soir\nde Toussaint par l'apparition d'un fantôme gracieux, celui de sa jeune sœur\nmorte q u i , le prenant par la main, le guide doucement à travers les près\ntranquilles et déserts vers la modeste église de village qu'il a abandonnée ;\n Tentation, un charmant conte moral où l'on voit une honnête, ouvrière, éni-\nvrée un moment par les séductions troublantes d'une aventure amoureuse et\nprête à succomber, puis reconquise et se ressaisissant lorsqu'elle rentre le\nsoir au foyer plein de tendresse où tant d'êtres la chérissent et où son départ\nsèmerait la désolation.\n    Mme de Villermont est soucieuse de couleur locale. Dans ses contes\npopulaires, elle ne craint point de se servir d'expressions de terrotr. Dans\nses légendes, elle affectionne les tournures de style archaïques.\n"}, {"page_pdf": 357, "texte": "300                              DURENDAL\n\n\n  Ajoutons que dans ces contes la partie descriptive est généralement fort\nsoignée, écrite dans une belle langue évocative et discrètement poétique.\n                                                    GEORGES DE GOLESCO.\n\n\n      PUBLICATIONS D'ART:\nJ o h n R u s k i n . Les peintres modernes. — Le Paysage. Traduc-\n   tion et annotations, par M.E. CAMMAERTS. —(Un vol. ill. ; Paris, Laurens.)\n   The Modem Painters, l'ouvrage capital de Ruskin, ou, du moins, celui\nqui a le plus agi sur les directions de l'art anglais au XIX e siècle, n'avait\njamais été traduit, jusqu'à présent. On ne s'en étonnera point si l'on songe\nqu'il ne comprend pas moins de cinq volumes, qui, pour la plupart, sont\nconçus dans la manière erratique, propre et naturelle au génie anglais.\n   M. Cammaerts, un fervent de Ruskin, auquel nous devons déjà une excel-\nlente-traduction du Val d'Arno et un commentaire pénétrant des Matinées à\nFlorence, nous donne, aujourd'hui, à défaut de la version française complète\ndes Modem Painters, qui est impossible, la traduction de l'une des parties\nles plus belles et les plus frappantes de l'œuvre. « Le lecteur se tromperait,\nécrit-il dans sa Préface, s'il croyait trouver ici une anthologie contenant les\npassages les plus éloquents des Modem Painters... Nous voudrions présenter\nau public de langue française une image fidèle de l'ouvrage capital de\nRuskin, sans néanmoins fatiguer son attention par les répétitions, les digres-\nsions et les exposés abstraits qu'il renferme. Nous avons voulu reproduire,\nsi je puis dire, un portrait de l'œuvre. Nous ne l'avons fait ni au début, ni\nà la fin, ni dans son extrême jeunesse, ni dans sa vieillesse, ni à la première\npage, ni à la dernière, mais en pleine efflorescence, au cours de la deuxième\nmoitié du troisième volume et de la première moitié du quatrième. La\nsuite de ces chapitres présente un ensemble logique. L'auteur y fait l'his-\ntoire de la conception du paysage, en Grèce, au moyen âge et aux temps\nmodernes. Il termine par une analyse pénétrante des procédés artistiques de\nTurner qui ne manquera pas d'intéresser les adeptes de l'impressionnisme\nmoderne. »\n   La grande partie du livre est absorbée par l'étude de la conception de la\nnature et du paysage, telle qu'elle se manifeste chez Homère et chez Dante. Ce\nsont là d'admirables pages nourries d'érudition vivante; de belles médita-\ntions sur la vie et l'art grecs ou italiens, mélangées, comme toujours chez\nRuskin, d'idées ou de déductions devant lesquelles l'adhésion du lecteur\nreste hésitante. Puis, après un chapitre consacré à la critique du Paysage\nmoderne, considéré dans sa norme classique ou romantique, Ruskin vient à\nTurner et s'emploie à exalter l'œuvre de ce grand artiste dans ses méthodes\net dans son esprit. Tout en partageant son enthousiasme, on sera, peut-être,\nenclin à penser qu'il sacrifie un peu trop les grands maîtres du passé à la\ngloire de son héros et, à un autre point de vue, qu'il n'a pas connu suffisam-\nment ou qu'il a négligé les puissants interprètes du paysage que les écoles\nflamande et hollandaise ont comptés au XVII e siècle.\n                                                          ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 358, "texte": "                                  LES LIVRES                                 30l\n\n\n L a u r e n t D e l v a u x . — 1696-1787, par M. GEORGES WILLAME. Un vol.\n   ill. — (Bruxelles, Van Oest.)\n   La Wallonie, qui, jusqu'ici, paraissait assez peu préoccupée de faire valoir\nson passé artistique, s'attache à présent, sous l'influence des controverses\nque l'on connaît, à tirer de l'ombre la mémoire de ceux de ses enfants qui\nobtinrent réputation dans le domaine de l'art et que le temps a fait oublier.\n On ne peut qu'applaudir aux initiatives provoquées par un sentiment pieux\nd'orgueil patriotique. Si l'action de celui-ci est propre, parfois, à susciter des\nexagérations et des jugements absurdes, l'ardeur dont il enflamme le zèle des\nchercheurs ne peut que servir l'intérêt des études historiques.\n   L'outrance n'est pas le travers de M. Willame. Il n'a pas le verbe tran-\nchant et atrabilaire de certains érudits. Il par le d'un ton discret, avec modéra-\ntion Il expose avec tranquillité la question controversée du lieu de naissance\nde Delvaux : Gand ou Nivelles. Il dit le pour, il dit le contre, cite les\npreuves contradictoires et conclut pour Nivelles, avec une paisible bonne\nhumeur, sans avoir songé à apostropher avec virulence et mépris les gens\nqui pourraient ne pas être de son avis ou comploteraient de ravir une de\nses gloires au pays wallon !\n   Laurent Delvaux ne fut ni un grand artiste, ni un artiste très original.\nSes œuvres, dont M. Willame a dressé un catalogue excellent, sont fort\nnombreuses; les plus connues sont les chaires de vérité de Nivelles et de\nGand, œuvres d'une pratique très habile, d'une invention théâtrale fort admi-\nrées à l'époque et qui pourraient bien l'être encore, si le goût changeait.\n M. Jules Désirée, qui a écrit une Introduction pour ce livre, définit et limite\nen termes très justes la personnalité artistique de Delvaux : « Son adresse à\nmodeler la terre et à tailler le marbre est exceptionnelle, et souvent, à tra-\nvers la mode du temps, il atteint au style et à une certaine grandeur. Ses\nstatues et ses groupes inspirés de l'antique annoncent par leur perfection un\npeu froide la renaissance classique qui marquera la fin de ce siècle frivole...\nJe confesserai volontiers, toutefois, que l'art de Lambert Delvaux serait une\nassez mauvaise occasion d'argumenter en faveur de l'originalité d'un art\nwallon ».\n                                                                        A. G.\n\n\nH o l b e i n , par M. EMMANUEL FOUGERAT.— Un vol. ill. Paris, Alcan. (Coll.\n  Art et Esthétique.)\n   L'étude approfondie que M. Fougerat consacre à Holbein est excellente.\nElle nous apprend à aimer le grand maître allemand en nous apprenant à le\ncomprendre, à pénétrer tout ce que son œuvre décèle de puissance, de com-\npréhension vive, de sensibilité aiguë.\n  Dans les conclusions pleines de sens et de substance de son livre, M. Fou-\ngerat passant rapidement en revue les diverses conceptions du portrait qui\nont prévalu successivement du XVe siècle au nôtre, dans les diverses écoles,\nmarque fortement — et nous avons exprimé trop souvent des opinions ana-\nlogues pour ne pas nous plaire à souligner ce point — la supériorité dans\n"}, {"page_pdf": 359, "texte": "302                                     DURENDAL\n\n\nl'art du portrait des maîtres — « les purs anciens du XV e siècle : Van Eyck,\nMemling, Masaccio, F o u q u e t . . . » et, par la suite, R a p h a ë l , Dürer, L é o n a r d ,\nVelasquez, David, I n g r e s — qui, c o m m e H o l b e i n , ont p r a t i q u é , ce genre,\nnon pour faire de la figure h u m a i n e u n objet de pittoresque, d'éclat ou de\nfantaisie, mais en physionomistes profonds et géniaux, avides de saisir et\nde r e n d r e , avec l'apparence physique de leur modèle, sa personnalité intime\net secrète, son âme m ê m e .\n                                                                        ARNOLD      GOFFIN.\n\n\n\nL é o n a r d L i m o s i n et les émailleurs français, par M. PIERRE\n    LAVEDAN. — ( P a r i s - L a u r e n s . Coll. des Grands Artistes.)\n    L'art de l'orfèvrerie émaillée est d'origine byzantine. Il a été pratiqué\navec g r a n d éclat, depuis u n e époque reculée, dans la région mosane de\nnotre p a y s , en Allemagne et en F r a n c e . E n France, Limoges, à cause\nn o t a m m e n t de la composition géologique du sol, très riche en métaux, du\nL i m o u s i n , monopolise dès l'origine l'art de l'émaillerie. L e s artistes reli-\ngieux ou laïques de cette ville, après avoir pratiqué l'émail cloisonné venu\nde l'Orient, inventent l'émail champlevé, puis, à l'exemple des Italiens,\ns'adonnent au travail de l'émail translucide. Au XVIe siècle apparaissent les\nfamilles d'émailleurs, les P e n i c a n d , les L i m o s i n , etc. qui produisent les\nbeaux ouvrages de peinture en émail dont la réputation est universelle.\n    M. L a v e d a n nous résume l'histoire attachante de cet art disparu en un\nprécis riche d'érudition et de goût.\n                                                                                A. G.\n\n\nBarcelone           et     les     grands          sanctuaires            catalans,         par\n    M. G. DESDEVISES du Dezart. — ( U n vol. ill. Paris, L a u r e n s . Coll. des\n    Villes d'art       célèbres.)\n    Barcelone est, sans doute la ville la plus vivante et la plus active de\nl'Espagne, et aussi de la P é n i n s u l e où se manifestent avec le plus de passion\nles aspirations populaires m o d e r n e s .\n    T o u t e cette vie agitée et ardente développe ses événements dans un beau\ncadre, où le passé a laissé de n o m b r e u x et magnifiques témoins, monu-\nments, œuvres des écoles primitives catalanes dont l'histoire se dégage peu à\npeu grâce aux patientes recherches des érudits, etc., au milieu d'un pays\ndominé par le formidable massif de Montserrat, lieu de miracle et de pèleri-\nnage immémorial, et où l'on rencontre partout les fortes empreintes et la for-\nmation religieuse de la civilisation espagnole : empreintes anciennes comme\nles g r a n d s monastères de P o b l i t et de Santa-Cresos; empreintes modernes\nc o m m e l'ensemble des m o n u m e n t s élevés à Manrésa par les Jésuites pour\nc o m m é m o r e r les premiers actes de l'apostolat de saint Ignace.\n    Le livre q u e M. Desdevises du Dezart consacre à nous dire et à nous\ndécrire les choses de la Catalogne, est rempli d'érudition et d'agrément.\n\n                                                                         ARNOLD     GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 360, "texte": "                                    LES LIVRES                                     303\n\n\n       MUSIQUE :\n\nBeethoven et W a g n e r . Essais d'histoire et de critique, par\n     TÉODOR DE WYZEVVA. — (Paris, Librairie académique Perrin et Cie.)\n     M. de W y z e w a est un de ces critiques qui, comme M. Romain-Rolland,\ninstruisent par la sûreté de leur documentation en même temps qu'ils intéres-\nsent par l'originalité de leurs vues. L e livre qu'il publia récemment, en col-\nlaboration, sur Mozart, a été justement signalé par un critique allemand\ncomme renouvelant u n sujet que l'on pouvait croire classé.\n     Le livre qui nous occupe n'est pas absolument nouveau. L'auteur y reprend\n la plus grande partie d'un ouvrage publié en 1898, dont il écarte ce qui con-\n cerne d'autres maîtres que ceux de la Neuvième et de Parsifal, pour y ajouter\n diverses études depuis publiées par lui sur les mêmes Beethoven et W a g n e r .\n     L a meilleure partie du livre, nous sembie-t-il, est celle qui concerne Bee-\n thoven, sur lequel M. de Wyzewa n o n s confie d'attachantes impressions.\n P o u r q u o i , se demande-t-il n o t a m m e n t , Beethoven et Schubert, contempo-\nrains, concitoyens, presque voisins, évidemment connus l'un de l'autre, ne se\n sont-ils pas fréquentés? Parce que, répondit-il, Beethoven était jaloux de la\n facilité de Schubert. Serait-il vrai? J'imagine plutôt que la verve mélodique,\n l'abondance d'inspiration, mais la distinction souvent douteuse de Schu-\n bert, n'inspiraient au redoutable maître q u ' u n e médiocre estime; pour lui,\n S c h u b e r t ne devait être qu'un a m u s e u r . . . E t la timidité proverbiale de\n F r a n z fit le reste. Il y a encore un chapitre sur 1' « Immortelle bien-\naimée », dans laquelle l'auteur veut voir Thérèse de Brunswick, sans\ntoutefois pouvoir résoudre définitivement l'irritant mystère. Enfin, un autre\nsur R u s t , ce curieux petit maître dont les ouvrages, tripatouillés par un\ndescendant facétieux, le firent passer p e n d a n t quelque temps pour un pré-\ncurseur de Beethoven. On sait que cette histoire eut, pour la réputation\nd'historien de M. Vincent d'Indy, les conséquences les plus désagréables.\n Le « cas Rust » avait été élucidé par M Neufeld dans la revue spé-\nciale Musik. Mais la revue était allemande, M. Neufeld aussi. L'anti-\ngermanisme rabique de M. d ' I n d y , compositeur nationaliste, le fit partir\nen g u e r r e , malencontreusement, contre M. Neufeld, qui n'eut pas de\npeine à lui répondre, fort courtoisement d'ailleurs; mais M. d'Indy est intan-\ngible, il est tabou; et n'ayant pas eu raison, il ne sut pas même avoir le sou-\nrire... M. de Wyzewa remet opportunément les choses à leur place.\n    D a n s les chapitres qu'il consacre à Richard Wagner, signalons ici ceux rela-\ntifs à Minna Planer, la malheureuse première femme du maître, dont la figure,\nencore peu c o n n u e        se détache ici avec un grand relief ; et la physionomie\nmorale de W a g n e r ne sort pas fort avantagée de cette confrontation pos-\nt h u m e . Diverses illustrations, dont quelques-unes quasi inédites, par-\nsèment l'excellent volume.\n                                                                              E. CL.\n"}, {"page_pdf": 361, "texte": "304                                          DURENDAL\n\n\n    Accusé de réception :\n   A R T : Pages d'art chrétien, par ABEL FABRE, 4 e série, illustré (Paris, éd.\nde la Bonne Presse). — Histoire de Sienne, par LANGTON-DOUGLAS, 2 vol.\n(Paris, Laurens). — Académicien d'autrefois, par ANDRÉ FONTAINE (idem).\n— Le sentiment de la nature et son expression artistique, par A. DOUZAT\n(Paris, Alcan). — Hokousai,      par HENRI FOCILLON, i11. (idem). — Le\npeintre Pierre De Coninck, par GUSTAVE DE RUDDER (Paris, Perrin).\n\n   L I T T É R A T U R E : France et Belgique.         Études littéraires, par EUGÈNE\nGILBERT (Paris, Plon). — La Divine Comédie du Dante. — Le                     Purgatoire.\n Traduction avec commentaires et notes, par ERNEST DE LAMINNE (Paris,\nPerrin). — Max Elskamp, par JEAN DE BOSSCHÈRE ( P a r i s , éd. de l'Occi-\ndent). - Fénelon. — La Confrérie           secrète du pur amour, par LUDOVIC\nNAVATEL (Paris, Émile-Paul). — La littérature               française au X I X e siècle,\nt. II : publicistes, orateurs, poètes, 2 e é d i t , par PAUL HALFLANTS.\n\n   P O É S I E : Lespoèmes inutiles, par MARCEL ANGENOT (Paris, Figuière).\n— Les coups d'archet, par FOURIER DE SAINT-VICTOR (Paris, éd. des\nMarches de l'Est. — Le fou qui parle, par EUSTACHE MASARACHI (Bruges,\nImprimerie Sainte-Catherine). — Nadine, par FRITZ MASOIN (Bruxelles,\nLamertin). — Anthologie de l'Afrique      du Nord, poésie (Alger, Imprimerie\nAlgérienne). — Croquis et thèmes, par YVONNE HERMAN (Mons, éd. de\nFlamberge). — Les pas légers — Variation du cœur pensif. — La pelouse,\npar CÉCILE PERIN, 3 vol. (Paris, Sansot).\n\n  R O M A N : La robe prétexte, par FRANÇOIS MAURIAC (Paris, Grasset). —\nLa pétaudière, par J. DROUMEN (Paris Figuière). — Monseigneur    Barnabe.\npar ARMAND DETILLEUX (idem). — Jan Moerloose flamingant,      par PAUL\nANDRÉ (idem). — Contes bleus, par ALICE COLIN (idem).\n\n\n\n\n   Le      P a r v i s . - - R e v u e de F r a n c e et de B e l g i q u e . L a p a r t i e b e l g e\ne9t d i r i g é e p a r n o t r e a m i e t c o l l a b o r a t e u r A d r i e n de   FRÉMOREL\ndont n o s l e c t e u r s c o n n a i s s e n t l e s b e a u x p o è m e s : L E C H E M I N D E S\nA I L E S , p u b l i é s p a r D U R E N D A L . N o u s offrons à c e t t e n o u v e l l e r e v u e\nt o u s n o s voeux b i e n a f f e c t u e u x d e l o n g u e e t féconde v i e a r t i s t i q u e .\n(DIRECTION : A. de P R É M O R E L . — C H A T E A U de R E C O G N E . —\nBASTOGNE.)\n   Très intéressant            le p r e m i e r n u m é r o , p l e i n de p r o m e s s e s    pour\nl'avenir.\n"}, {"page_pdf": 362, "texte": ""}, {"page_pdf": 363, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 5, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1914-05", "signet_source": "Vingt-et-unième année - N°5 - Mai 1914", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : conférence du 26 janvier 1914 ; onzième Exposition internationale de Venise inaugurée le 23 avril ; audition Mario van Overeem du 8 mai ; Burlington Magazine (avril) ; renvoi « le mois prochain » pour les sculpteurs de Venise ; pagination 241-304 cohérente avec une cinquième livraison.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}