{"numero_id": "ulb-durendal-1914-livraison07", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "articles": [{"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-001", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 369, "page_fin": 369, "titre_corps": "Le Jour des cadeaux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "Le Jour des Cadeaux     C'est vrai que Vos Saints", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 438, "page_imprimee": 369, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 2018, "texte": "Le Jour des Cadeaux\n\n   C'est vrai que Vos Saints ont tout pris, mais il me reste mes péchés !\n   Quand je serai sur mon lit de mort, Seigneur, fort jaune et bien\nmal rasé,\n   Quand je repasserai ma vie et ferai mon examen          général,\n   Je suis riche! et si le bien est rare, il me reste tout le mal.\n   Je n'ai pas mis un jour à Vous préparer, Seigneur,            de quoi me\npardonner.\n   Ce n'est dans aucun mérite que je m'assure, mais dans mes péchés.\n   Chaque jour a le sien, les voici, et j'en sais le compte comme un\navare.\n   S'il Vous faut des vierges, Seigneur, s'il Vous faut des braves sous\nVos étendards,\n   S'il y a des gens à qui, pour être chrétiens, les paroles n'aient pas\nsuffi,\n   Et qui aient su que s'il est beau de Vous suivre, c'est qu'il y va\nde la vie,\n   Voici Dominique      et François,    Seigneur,   voici Saint Laurent et\nSainte Cécile!\n   Mais si Vous aviez besoin par hasard d'un paresseux               et d'un\nimbécile,\n   S'il Vous fallait un orgueilleux       et un lâche, s'il Vous fallait un\ningrat et un impur,\n   Un homme dont le cœur fût fermé et dont le visage fût dur,\n   (Et tout de même ce n'est pas les justes que Vous êtes venu sauver\nmais     ceux-là),\n   Quand Vous en manqueriez partout, il Vous restera toujours             moi!\n   — Et puis il n'est homme si vulgaire qu'il ne Vous ait gardé quel-\nque chose de nouveau,\n   Et qui n'ait fabriqué pour Vous, en dehors de ses heures de bureau,\n   Espérant que l'idée un jour Vous viendra de le lui         demander,\n   Et que peut-être ça vous plaira, quelque chose d'affreux             et de\ncompliqué,\n    Où il a mis tout son cœur et qui ne sert à quoi que ce soit.\n   Ainsi ma petite fille, le jour de ma fête, qui s'avance avec embarras.\n   Et qui m'offre, le cœur gonflé d'orgueil et de timidité,\n    Un magnifique petit canard, œuvre de ses mains, pour y mettre des\n épingles, en laine rouge et en fil doré.\n                                                          P A U L CLAUDEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-002", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 370, "page_fin": 370, "titre_corps": "Psaume 49", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Claudel", "ancre_debut": "Psaume 49   « Si j'ai faim, je ne te le dir", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 439, "page_imprimee": 370, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1062, "texte": "Psaume 49\n\n « Si j'ai faim, je ne te le dirai pas, » dit le Psaume. Mais si!\nIl faut le dire, Seigneur; surtout que si vraiment il Vous suffit\n(Préférant moi-même autre chose), de ce pain,\nPeut-être je Vous le donnerai plutôt que de le jeter aux chiens.\nSi Vous me le demandez par la bouche d'un de Vos pauvres,         peut-être\nQue, n'ayant point de caillou, je lui jetterai le pain à la tête !\nSeulement ne soyez pas discret avec moi et ne gardez pas le silence.\nComme un père qu'on a rebuté et qui dévore son offense.\nMalheur au fils qui le blesse au plus profond de ses sentiments !\nIl se tait désormais et ne lui dit plus rien et le laisse aller librement.\nIl est des choses sacrées qu'on ne demande qu'une fois.\nSi Dieu a faim désormais, ce n'est plus à lui qu'il le dira.\nS'il a faim ? Mais c'est dans Saint Jean ! Et est-ce qu'elle doit jamais\nCette Pâques avec nous qu'il a désirée d'un grand désir?             [finir,\n\n\n                                                       PAUL   CLAUDEL.\n\n\n\n\n                       Snpj^f\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-003", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 371, "page_fin": 376, "titre_corps": "La première kermesse du printemps", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Désiré-Joseph Debouck", "ancre_debut": "La première kermesse du printemps                                       I                   LE ciel du soir s'arrête", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 440, "page_imprimee": 371, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 2167, "texte": "La première kermesse du printemps\n                                      I\n\n                 LE ciel du soir s'arrête sur la terre lourde d'un\n                   tourment d'amour. L e vent se lève : un frisson\n                   a passé à travers le printemps. Derrière les peu-\n                   pliers dont les feuillages s'accordent à la cou-\n                   leur de l'heure, le ciel entier, avec son cortège\n                   de nuées, se remet à descendre dans son man-\n                   teau de velours rouge. L a plaine s'assombrit\n                   de ce départ ; et cette musique qui chantait\nlà-bas, parmi les arbres, au bord d'un ruisseau où sont les mai-\nsons d'un pauvre village, cette joie de kermesse m'arrive déchi-\nrée par le vent, se met à pleurer, à se traîner comme un oiseau\nblessé au ras des sillons.\n   J e suis seul, mon âme est seule au long de cette route qui\nblanchit d'un bout à l'autre des c a m p a g n e s ; il y a un talus sur\nlequel je m'assiérais pour pleurer si le soir n'était grelottant;\nlaissez-moi donc errer sur ce chemin de pierre, en écoutant\nm o u r i r au fond du ciel la première kermesse du printemps.\n                                      *\n                                  *       *\n   L a mélopée au son de laquelle t o u r n e n t les chevaux de bois\nm'arrive par l a m b e a u x ; je sais bien comment ils sont : noirs,\nblancs ou rouges, avec la tête un peu sur le côté et une grimace\nentre les dents. E t je sais qu'ils sont sourds. Et pas plus qu'eux\nni que moi, les a m a n t s qui vont en rond sans fin, les yeux dans\nles yeux, qui rient en se pressant les mains et qui tournent\nainsi sur la misère des tristes chevaux, les amants n'entendent\ntoute la chanson : car l'orgue est immobile entre ses lampes\nhagardes; que sortant de la nuit l'on entre dans la lumière,\nles basses font tapage et le t a m b o u r triture les notes claires\ndu c h a n t ; mais tout de suite, derrière leurs toiles et leurs\nvelours, les bois du vieux manège craquent et l'on n'entend\nplus rien.\n   E t peut-être pourtant cette chanson est la vraie, celle dont les\nsanglots montent parmi le vacarme d'une \" friture \" en flammes,\n"}, {"page_pdf": 441, "page_imprimee": 372, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2207, "texte": "372                         DURENDAL\n\n\n\nle ronflement d'un orchestre de charlatan, le cri d'un sifflet\nd'un sou à l'étal d'une échoppe borgne.\n   ... La vraie, la seule, celle qui guérirait les âmes tristes et\nles cœurs brisés ! Mais personne ne l'entend (et qui l'écoute ?).\nNi les petits chevaux de bois, car ils sont sourds ; ni les amants\nqu'emporte le tourbillon d'un plaisir écœurant, ni le forain qui\ncompte ses sous de nickel et de cuivre, ni le gueux ruisselant\nqui tourne la manivelle alternativement d'un bras et de l'autre;\nni moi qui, l'âme tendue et angoissée, le cœur malade au-des-\nsus des sillons gonflés, essaie de recoudre entre elles, de toutes\nles aiguilles de ma pensée, ces loques de sons déchirés que me\njette le vent noir...\n                                II\n\n   Je vois encore très bien le vieux manège en jupon rouge qui,\naux sons d'un orgue fatigué, venait vendre du plaisir sur la\nplace de mon village en fête. La cohue des paysans l'entou-\nrait, riant de son accoutrement de carnaval; les enfants l'ai-\nmaient de l'amour qu'on porte aux choses merveilleuses, les\ngarçons et les filles, au soir tombant, s'embrassaient dans le\ntourbillon qui semblait les emporter dans un autre monde.\nC'était le bon géant qui ne perdra jamais rien de sa gaieté,\nl'ancêtre qui, malgré son grand âge, met en joie tout le monde\nen fredonnant, d'une voix un peu brisée, son éternelle chan-\nson...\n   ... Comme les autres, je te chérissais, vieux bonhomme;\nsitôt ta toilette achevée, dans le beau dimanche de juillet, tu\ncommençais ta valse enrubannée : tu dansais, tu chantais et\nc'était fête ! On oubliait ce qui se cache sous tes toiles, sous tes\nvelours : tes nerfs de fer, tes pieds de bois; on n'entendait que\nles beaux passages de tes refrains usés et on se laissait emporter\ndans tes bras en riant...\n   ... Maintenant, je te connais, démon; je ne m'approcherai\nplus de ton jupon sanglant. Je sais pourquoi ta voix est brisée\net gémit, pourquoi tu offres tes jouets de chevaux au songe\nenfantin des amoureux!\n   Nous étions allés, elle et moi, le long du ruisseau plein\nd'étoiles près duquel tu tournais; ton refrain montait parmi les\nfeuilles noires des peupliers et les faisait trembler.\n"}, {"page_pdf": 442, "page_imprimee": 373, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2315, "texte": "             LA PREMIÈRE KERMESSE DU PRINTEMPS                   373\n\n\n    Nous nous sommes sentis pris dans ton grand souffle de\n mensonge ; ton approche a fait mollir en nous une chose mysté-\n rieuse, et nous avons cru que nos cœurs allaient s'aimer. E t\n lorsque enivrés par ton vertige de faune dansant en rond, nos\n lèvres ont voulu se connaître et se donner, nul de nous n'a senti\n que ce baiser serait de glace et de sommeil. T u tournais, toi,\ntu riais, j e t e u r de sorts!\n     L e lendemain, elle était morte.\n    Au lieu de la veiller, je resterai près de l'onde qui coule avec\n un bruit de pleurs ; pour regarder les gueux qui te dépouillent;\n je te verrai dans ta hideur de diable, toi qui semblés si bon\n pour les petits enfants !\n    On roule ton fourreau de toile rapiécé, on plie tes collerettes\n puériles, on arrache ta barbe de dentelles, et lorsque tes\n hochets de chevaux misérables sont tristement rangés l'un\ncontre l'autre, ton ventre superbe, ton ventre qui bombait sous\n un velours constellé, je vois qu'il n'est obèse que d'un énorme\nv i d e ! Maintenant te voici, géant ridicule, debout sur ton arbre\n à quatre pieds, le front surmonté d'une couronne à laquelle\ns'attachent tes multiples bras de monstre. T e s bras de bois, tes\nbras de fer sont repliés, tes bras aux coudes aigus se portent\nvers ta tête comme si tu en souffrais ; mais tu n'a pas de crâne,\ninsensé!\n    On te démontera, on te couchera dans un char, on te con-\nduira vers d'autres fêtes ou d'autres deuils. T u peux t'en aller\nen tressaillant de tous tes os réjouis aux cahots des pavés.\nGravis la colline avec ta double rangée de petits chevaux\ninutiles, et moque-toi si tu veux en attardant sur le ciel du soir\nle signe d'adieu de tes pieds en croix : vieux possédé, je te\nconnais, je sais où tu vas chaque dimanche de chaque année,\nje te vois cheminant sur les routes, je te retrouverai, je te\nbrûlerai dans ton j u p o n de pourpre! E t , dès lors, avec ton\narbre en feu, ta roulette folle, tous tes nerfs de fer rougis et\ntordus, tu danseras la valse infernale, la dernière, la vraie,\nparmi la ronde sifflante des diables, p e n d a n t l'éternité!\n\n                                III\n\n  A présent, l'on danse aux premiers étages des cabarets blancs\nqui sont au bord des routes. Les couples glissent le long des\n"}, {"page_pdf": 443, "page_imprimee": 374, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2405, "texte": "374                           DURENDAL\n\n\n\nhaies; un souvenir de l'hiver grelotte au cœur de l'ombre;\nétroitement enlacés sous la tristese des arbres, les adolescents\nvont aux maisons que le pétrole emplit de ses ondes rouges; le\nplaisir dans la nuit mécontente doit être une chose mauvaise.\n   Mais la valse grise et avec elle l'amour et la bière font tourner\nen rond. Dans le cabaret presque vide, des pas emmêlés, en\nretard sur la mesure d'un orchestre piaulant, gémissent à\ntravers le plafond étançonné; et les vieux qui sont assis sur le\nbanc, le long du mur où pendent des affiches décolorées,\nécoutent cette poussière bruissante tomber sur leur pensée; elle\nfinira par leur emplir le crâne, et ils regardent à terre, sans se\nrien dire, la pipe aux dents, le cœur malade à cause d'une voix\nqui leur parle du fond des a n n é e s . . .\n   L ' h e u r e cogne à petits coups de béquille le cercueil j a u n e\nde l'horloge debout près de la p o r t e ; c'est comme un mort, un\ntrès vieux mort qui se réveille et qui frappe t i m i d e m e n t pour\nqu'on lui ouvre; mais personne ne songe à regarder son visage\ninutile; les pas des danseurs marqueront le temps là-haut,\njusqu'au matin. Derrière le comptoir, la cabaretière, une\nvieille aux yeux fermés, n'attend rien d'autre, semble-t-il, que le\nsommeil. Des amoureux se croisent dans le corridor au bout\nduquel se tord l'escalier gémissant; leur défilé de faces rouges\net étonnées jette un regard continuel dans le cabaret silen-\ncieux. T o u s fuient ce musée de foire où il y a un peu de\nvie figée dans une cire de tristesse, d'années et de songe... L e\nmusée des vieux : entrée g r a t u i t e ! Donnez un coup d'œil à\nvotre avenir! L a cabaretière, dans le halo de la lampe posée\nprès d'elle, ne dit que la bonne aventure du silence; et sur la\ncheminée, au dessus du poêle noir, le Christ de bois sévère est\nterriblement immobile !\n\n                                  IV\n\n   S u r le plancher crissant de sable, dans la salle au crépi\nvert qui s'écaille, les paysans, le cœur contre le cœur, dansent,\nrésignés; et leurs crânes hâlés par les bises des semailles frôlent\nles lampes. Les flammes vacillent; le feu menace ce plaisir\nqui roule dans la nuit ; et ils t o u r n e n t avec une crainte brûlante\ndans la poitrine, t a n d i s que les musiciens écoutent leurs instru-\nments fatigués se plaindre avec des voix que personne n'a\njamais comprises.\n"}, {"page_pdf": 444, "page_imprimee": 375, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2520, "texte": "            LA PREMIÈRE KERMESSE DU PRINTEMPS                 375\n\n\n   Passez, traînant les semelles, allez, venez et revenez! pauvres\ndanseurs, je sais bien qu'il est triste d'être au monde et je vous\nregarde, le dos collé au mur. Le violon enroule autour de vous\nses fils soyeux, puis les dévide et, sous sa caresse énervante,\nvous oblige à tourner. Allez! bons paysans! la danse est un\nvoyage vers la nostalgie! Et vous, simples femmes, en blouses\nde toile, en jupes de pauvre étoffe, je vous ai vues marcher\nentre les haies, le long des routes et des sentiers ; vous mar-\nchiez sans apprêt, comme va le vent qui souffle les dimanches\nd'été, comme va l'eau de la rivière dans la prairie, d'un pas\négal, à fleur de terre, glissant sur le sol plutôt que s'y posant;\ncar la plaine est trop belle pour la fouler en orgueilleux. C'est\nainsi que vous allez partout, des maisons aux plaines, des\nplaines aux villages, de la vie à l'amour et des berceaux aux\ntombes; c'est ainsi que vous dansez, petites fermières de\nHesbaye, les yeux couleur de l'argile obscure où sont les morts,\nles cheveux naïvement tirés sur le haut du crâne, la face rouge\ncomme le ciel du soir, les dents serrées, les tempes ruisselantes,\nà cause de la terrible besogne qu'est ce plaisir.\n   Allez, chères images enluminées! Les gars ont mis leurs\nhabits noirs et, la casquette sur les yeux, vous portent dans\nleurs bras, toutes raidies, comme les moissonneurs pressent\ncontre leur sein les gerbes qu'ils ont liées. Petites gerbes de\nchair humaine, les gars se taisent, la musique pleure et la\nflamme des quinquets vacille; tous ceux qui sont ici dansent,\nsauf l'ivrogne qui s'accoude au comptoir et rit en regardant son\nverre vide; les musiciens jouent longtemps en fermant les yeux.\nComme la fenêtre est ouverte sur la nuit et le jardin noir, le\nsonge de cette salle verte où brûle du pétrole, s'étend dans\nl'ombre sur la plaine très loin; si votre cercle automatique et\nrésigné pouvait, sans se briser, suivre le rêve qui sort par la\nfenêtre et s'éloigne en pleurant, danseurs et danseuses, les\npieds moins lourds parmi la terre, les pieds légers parmi les\nblés, je sais bien où vous iriez! Vous danseriez ainsi des val-\nlons aux collines, vous danseriez sous la clémence des étoiles;\net tout ce qui fut joie et vie autour de ce village, dans les cam-\npagnes et sur les routes, les oiseaux morts, les songes écroulés\navec les feuilles d'automne, les aurores et les soirs, toutes les\nfleurs et tous les rayons, surgiraient sous vos pas et vous sui-\n"}, {"page_pdf": 445, "page_imprimee": 376, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1593, "texte": "376                           DURENDAL\n\n\n  raient dans un enchantement épouvanté! E t les arbres qui\nsont seuls sur les sommets descendraient avec vous aux vallées\nen agitant leurs feuilles dans le vent; les spectres des dizeaux\nse lèveraient, ces frères de la chair des h o m m e s , et leur\nimmense ronde, jointe à la vôtre, réveillerait tout ce qui\ndort si près du néant, dans la nuit de printemps ! P u i s ,\nlorsqu'après avoir traversé les champs et les prairies, foulé\nla plaine, les collines et les vallons, porté votre songe d'amour,\nde tristesse et de fête sur les sillons familiers, vous vous arrê-\nteriez enfin, las de valser au son du silence entre les bras de\nl'ombre, comme vous penseriez à vous reposer sur la terre,\nvous verriez soudain quelques croix de fer se lever du sol vers\nle chaste visage de la lune; et, pour dormir, sans songer aux\nbaisers qui t u e n t ni à l'amour qui ment, vous vous étendriez\nsimplement, côte à côte, parmi les t o m b e s . . .\n\n   L a fenêtre vient de se refermer sur la n u i t ; la kermesse rentre\ndans cette chambre nue où les couples qui tournent vont se\nfaire rares. Un musicien bâille, tire l'accordéon rouge par les\noreilles, le force à rire — et il pleure. L a clarinette glapit\ncomme un chacal dans le désert; quelques danseurs tournent\nencore, vestiges de la fête, dans un tourbillon glacé; mais les\nmorts — les pauvres morts qui sont dans les villages, au pied\ndes vieilles églises — ne savent pas qu'un jour nouveau va se\nlever sur la campagne...\n\n\n                                       DÉSIRÉ-JOSEPH     DEBOUCK.\n\n\n\n  7 mai 1914.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-004", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 377, "page_fin": 378, "titre_corps": "Poèmes : Nuit d’hiver", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Pize", "ancre_debut": "Poèmes                                             A JOSEPH BOSE                          Nuit d'hive", "ancre_fin": "feu la ligne anguleuse des monts.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Montagne                                      I        Pour délivrer mon cœur d", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 446, "page_imprimee": 377, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1616, "texte": "Poèmes\n                                            A JOSEPH BOSE\n\n\n\n\n                     Nuit d'hiver\n                                                  A C de l'Il.\n\n\n\nSoir froid, soir recueilli de cette fin d'année!\nLe gel crispe et durcit la route      abandonnée...\nJe reverrai ce soir, au tournant du chemin,\nLes cèdres, indiquant votre domaine        ancien.\nJe pousserai encor la porte à claire-voie,\nEt, dans l'obscurité glaciale, qui noie\nLa pelouse et les massifs morts, je monterai\nVers la longue façade aux carreaux         éclairés.\nQu'elle est bonne pour moi, cette nuit hivernale !\nO ces heures, après diner, dans votre salle...\nDevant l'âtre, vous nous lisez, à haute voix,\nUne histoire rustique ; et nous causons parfois\nDes paysans et des choses de la montagne.\nLe crépitement sec du feu nous        accompagne,\nEt, comme l'an dernier, vous en        souvenez-vous,\nL'invisible Passé règne au milieu de nous...\n\n                             *\n                            * *\nTout à l'heure, au pied des montagnes         familières,\nLe village gardait quelques rares       lumières;\nDes toits silencieux et près de s'endormir,\nS'élevait la beauté du grave      Souvenir;\nEt j'ai senti qu'avec le brouillard des vallées,\nLes arbres noirs et nus, la plainte désolée\nDu vent de nuit, ô Souvenir, ô Souvenir,\nTu es mon bien unique, et peux seul convenir\nA ce cœur âpre et fier, par ta saveur      amère...\n\n                                *\n                            *       *\nConduisez-moi,  par le froid escalier de pierre,\nVers la chambre un peu solennelle, aux volets clos,\n"}, {"page_pdf": 447, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 569, "texte": "378                           DURENDAL\n\n\n\n      Et que, sous l'édredon de laine et les rideaux,\n      Sentant monter en moi la paix       réparatrice,\n      Un sommeil lourd dans Autrefois        m'ensevelisse.\n      Demain matin, très tôt, nous devons       repartir,\n      Ces heures de répit sont promptes à finir.\n      Lever triste!... La chambre encor demeure noire,\n      Mais l'aube, à l'incertaine et sanglante     victoire,\n      Que je vois, en ouvrant les vitres du balcon,\n      Double de feu la ligne anguleuse des monts.\n\n\n\n                              "}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-005", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 378, "page_fin": 379, "titre_corps": "Poèmes : Montagne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Pize", "ancre_debut": "Montagne                                      I        Pour délivrer mon cœur d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 447, "page_imprimee": 378, "debut_caractere": 569, "fin_caractere_exclue": 1883, "texte": "Montagne\n\n                                    I\n\n      Pour délivrer mon cœur de sa tristesse fière,\n      Il faut les horizons lointains et bleus des cimes,\n      Où s'en allaient, dans les pans d'ombre     forestière,\n      Des chemins sinueux et lents que nous suivîmes ;\n\n      Caché dans les fayards, un toit gris de maison,\n      Le long déroulement des ruisseaux et des prés,\n      Et la ligne des bois au silence profond,\n      A l'approche desquels le vent devient plus frais.\n\n      Surtout, quand monte des sous-bois, après la pluie,\n      Un frisson d'eau et de fougères   alourdies,\n      Et que les champignons    auront poussé     demain,\n\n      Je veux notre départ pour quelque       randonnée,\n      Gardant en nous, malgré le ciel noir de nuées,\n      L'espoir et le fiévreux désir des monts    prochains.\n\n                                   II\n      Certe, il eût mieux valu pour toi ne rien   connaître,\n      Mon cœur, que la fraîcheur des foins mouvants de Juin,\n      Sur le plateau désert où tu règnes en maître,\n      Et les fleurs du vallon qui borde le chemin :\n\n      L'anis, la renoncule et la pensée     sauvage,\n      Le trèfle rose et blanc, les grappes des jacinthes,\n      Le serpolet, parfum du riche      pâturage,\n      Tintant dans le gazon, les campanules        saintes...\n"}, {"page_pdf": 448, "page_imprimee": 379, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 410, "texte": "                       POÈMES                                   379\n\nVois, au fond des ravins et sur tous les sommets,\nDans l'air paisible et pur, la fête der genêts,\nQui monte, sous les pins, jusqu'à notre clairière.\n\nEt qui veut, en ce pays pauvre,  revêtir,\nChaque pente d'un tapis d'or, pour amortir\nLe pas de ta douleur obscure et solitaire.\n\n                                              Louis P I Z E .\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-006", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 380, "page_fin": 386, "titre_corps": "Le temps des cerises", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Lucien Christophe", "ancre_debut": "Le temps des cerises                  VOICI le     temps où, dans le", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 449, "page_imprimee": 380, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 2128, "texte": "Le temps des cerises\n\n                VOICI le     temps où, dans les vergers wallons, les\n                      cerises enfin sont mûres. C'est ainsi.\n                         Il y a bien longtemps que j ' a i mangé les\n                      premières là-bas, au début de juin, sous les\n                      platanes d'une petite ville provençale, tout\n                      engourdie de langueur, pleine de fontaines, de\n                      feuillages ténébreux et de filles au teint fleuri.\n                      Désœuvré, le soir volait autour de moi comme\nun h a n n e t o n . Après un repas plantureux, dans l'assoupissement\ndes digestions heureuses, j ' a i croqué lentement les fruits savou-\nreux. Sur l'assiette basse, frappés par un rayon de lumière qui\nvenait de la salle illuminée, ils brillaient dans l'ombre comme\ndes yeux aimés. Cerises du Midi, toutes gonflées de suc, de\nquel goût véhément, de quelle fraîcheur ardente, vous emplis-\nsiez m a bouche — comme si de la lumière fleurissait entre mes\ndents.\n    Les nôtres n'ont point cette saveur singulière. Fouettées par\nles averses, flagellées par les vents, elles mûrissent parmi l'in-\nclémence des éléments, se réalisant lentement dans un effort\ntêtu et obstiné. Elles en gardent parfois un goût âpre et r u d e .\nElles m a n q u e n t de moelleux — de confortable ! Elles n'ont pas\nd'usage. Ce sont des parentes pauvres qui révèlent tout de suite\nleur origine, la terre avare de nature, lentement conquise, qui\nen a vu de dures, du reste, se rebiffe encore parfois et n'est\ngénéreuse que par contrainte.\n   T a n t de choses dans un bouquet de cerises? O u i ; et des sou-\nvenirs peut-être par surcroît : le passé comme un chien qu'on\nhèle... J e sais bien pourquoi, ce soir, je m ' a t t a r d e à ce parallèle\net que ce n'est pas simplement par jeu. T o u t ce qui est derrière\nnous est poésie : la chose, n'est-ce pas, qu'on refaçonne à son\ngré, transforme selon ses désirs, éclaire d'un jour meilleur, pro-\njetant sur les faits anciens la lumière de l'expérience acquise et\nde la sensibilité assagie et purifiée. Pauvre, qui ne sait pas\n"}, {"page_pdf": 450, "page_imprimee": 381, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2431, "texte": "                       LE TEMPS DES CERISES                            381\n\n\nregarder en arrière, — mais malheureux, qui prolonge trop ce\nsouci.\n   Douceur étrange de rappeler de vieux souvenirs et de les voir\nvenir se grouper, obéissants, à notre voix, comme la meute\nautour de son maître, haletante et les yeux mouillés. L e passé\ncomme un chien qu'on hèle... « Ici, T o m , ici, mon vieux ». E t\nil s'avance sur ses pattes courtes, d a r d a n t son bon regard con-\nfiant de bête à tout faire. E t on lui prête une âme, tandis qu'on\ncaresse rêveusement son crâne bas et sa maigre échine qui ploie:\nce n'est pas lui qui nous détrompera. E t le cœur m a n q u e alors\nde crever de tendresse...\n   Je me souviens de mon enfance. L o r s q u e les cerises étaient\nmûres, il y avait toujours un oncle ou l'autre qui nous invitait\nà aller les cueillir sur l'arbre. Dès lors, je vivais en grande\nanxiété dans l'attente du d i m a n c h e suivant. Mon enfance fut\nheureuse : le dimanche était toujours beau. Nous partions dès\nle matin par les routes de mon pays, qui sont blanches et pou-\ndreuses. Parfois on passe devant u n e ferme : odeur de lait,\nappels, cliquetis de sabots, grincement des seaux, on s'éloigne.\nU n petit chemin herbu s'enfonce au creux d'un vallon comme\nun poing dans un oreiller. Les talus sont élevés, là-haut, les\npeupliers bruissent; derrière les haies, on entend un bruit net\net régulier de ciseaux; ici, le silence est fait de fraîcheur, et\nc'est délicieux. On arrive à une cressonnière, on suit le cours\nd'un ruisselet, puis le chemin devient bourbeux, les ornières\nsont plus profondes; entre les branches, des toits luisent; on\naboutit à un village.\n   Vers midi, on était à la ferme. T a n t e s , oncles et neveux, on\ns'extasiait d'abord sur la bonne m i n e de l'un et de l'autre et,\nc'étaient des exclamations et des embrassements à n'en plus\nfinir. P u i s on nous faisait entrer dans une chambre basse et\ncirée qu'on n'ouvrait qu'aux grandes occasions, et c'était comme\nsi on entrait au cœur d'une eau pure et glacée. Je ne connais-\nsais pas alors M . Francis J a m m e s , sinon j ' a u r a i s regardé avec\nplus de tendresse et plus de piété ces faïences et ces verreries,\nle baromètre qui était à la place d'honneur comme un meuble\nprécieux et la pendule sous son globe...\n   Après le dîner qui se prolongeait, les personnes âgées cau-\nsaient longuement des intérêts du pays et des récents événe-\n"}, {"page_pdf": 451, "page_imprimee": 382, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2385, "texte": "382                          DURENDAL\n\n\nments : des orages qui contrariaient les faneurs, des revendica-\ntions des houilleurs, des coopératives qui ruinaient le petit\ncommerce. Puis le soleil filtrait à travers les volets et se mettait\nà grignoter sans hâte le papier fané et désuet des murs. A la\nfin, on voyait mes regards suppliants, on se levait de table...\n   Franchie la porte, il y avait d'abord la cour au pavé inégal ;\npuis, la barrière avec, tout autour, un grand espace de terre\nnoire et battue, portant la marque de l'incessant piétinement\ndes bêtes et des gens ; puis, plus loin, se rétrécissant en triangle,\nun autre espace de terre couverte par un gazon maigre que\ndéchirait un sentier, qui se perdait bien vite dans l'herbe drue\net fournie du verger d'où jaillissaient, en un brusque et court\nélan, les pommiers ramassés sur eux-mêmes et ramenant leurs\nbranches autour d'eux. Pour atteindre le cerisier, il fallait obli-\nquer à droite; il se trouvait dans le fond de la prairie, près de\nla haie. On le voyait fort bien de la route.\n   Instant plein de douceur et de suavité : on applique l'échelle\ncontre l'arbre! Attente délicieuse qu'à présent je voudrais pro-\nlonger, mais mon instinct est le plus fort et d'un bond me voici\nsur le plus haut échelon. Je me faufile dans les branches, je\nm'installe dans un coin redoutable d'où l'on ne pourra sans\ndanger me déloger. Cette escalade satisfait le sauvage que tout\nenfant porte en soi, le gourmand que ces pages trahissent, mais\nque du reste je ne me suis jamais caché d'être, est dans la jubila-\ntion et le poète qui déjà sommeille en mon cœur y trouve aussi\nson compte, car parfois je m'arrête de manger pour regarder\nentre les feuilles, comme on regarde une liqueur à travers un\nverre, le pays qui s'étend et, au soleil radieux du dimanche et\nde l'après-midi, reluit comme les cuivres d'une kermesse de\nvillage.\n   Il y a les bigarreaux qui sont comme des blondes un peu\nlasses et nonchalantes, mais à la chair ferme et savoureuse; il\ny a les griottes qui sont comme des brunes fines et nerveuses\net il y a les « abesses » que je comparais et compare encore à\ndes Andalouses, bien que je n'aie jamais connu aucune Anda-\nlouse, parce que, rondes et noires, elles ont un goût chaud et\nsucré.\n   Ah! qui donc, mieux que moi, proclamerait l'excellence, la\nsaveur et la beauté des fruits? Non de ces fruits vaniteux qu'on\n"}, {"page_pdf": 452, "page_imprimee": 383, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2397, "texte": "                    LE TEMPS DES CERISES                     383\n\nétale dans des corbeilles et dans des plats de porcelaine et\nqu'on sert aux gens distingués qui les portent à leurs lèvres,\navec un mépris de bon ton — mais de ces durs et sains fruits\nrustiques que l'on mord d'une bouche avide. Il n'est que\nde boire à la source pour connaître la fraîcheur de l'eau ; de\nmême c'est en le cueillant à l'arbre qui le porte que nous sera\nrévélée dans sa totalité l'excellence d'un fruit. Les gens se\ndégoûtent de vivre, parce qu'ils sont trop loin de la vie. Il faut\nque quelque bonne cause matérielle nous attache à la terre.\nLes enfants aiment les mères au sein desquelles ils sont\npendus; le paysan qui laboure son champ le chérit comme un\npain. J'aime la terre nourricière. Dans la mesure de mes moyens\nd'homme des villes, je tire d'elle et directement ma subsistance.\nSans doute, la contemplation muette et désintéressée d'un\npaysage procure une jouissance élevée, est une chose bonne,\nmais l'appât d'un gain, sa poursuite, sa conquête en est une\nmeilleure. Il ne faut pas nous chercher trop loin, ni trop haut\ndes raisons d'aimer. Les exercices barrésiens ne sont que\nd'assouplissement. Tout amour est échange et sans intermé-\ndiaires.\n    ... En bordure des chemins, sous les fourrés, sur les talus,\ndans la fraîcheur des fonds herbeux, la fraise des bois et la\nnoire myrtille, la framboise au parfum exquis, la mûre à la\nsaveur muqueuse, la noisette laiteuse dans les taillis mouillés\nde l'automne — et le bruit de la branche qui, sous la main qui\nl'abandonne, la cueillette faite, se redresse, secouant toutes ses\nfeuilles trempées — les marrons tombés dans l'ornière, parmi\nles feuilles mortes, aux matins grelottants des derniers jours\nd'octobre —et les petits écoliers paysans, le cartable en sautoir,\n sur le chemin vicinal, se hâtant vers l'école, parmi la frileuse\n et maussade atmosphère des rentrées —• puis, contre le mur de\n la grange, la vigne minable et crucifiée, en exil, avec ses\n grappes tristement pendantes qui ne peuvent pas mûrir et\n geignent au vent comme des enseignes abandonnées, lamen-\n tables comme tout l'inachevé.\n    Mais encore — après les nuits d'équinoxes, lorsque la\n girouette a rempli les greniers d'une vie fantastique, à l'aube,\n la recherche dans les herbes humides et emmêlées des pommes\n abattues, acides et vermoulues ; puis, aux jours propices, les\n"}, {"page_pdf": 453, "page_imprimee": 384, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2389, "texte": "384                         DURENDAL\n\n\nglorieuses récoltes, résolument poursuivies dans l'allégresse :\nde l'arbre qu'un bras vigoureux secoue, les fruits mûrs et pleins\nse détachent et tombent brusquement, comme des averses\nintermittentes, fugitives et lumineuses.\n   Et j'écris vraiment trop sans méthode, car comment n'avoir\npoint entonné un couplet en votre honneur, reines-claude du\nmois d'août, petites amies d'enfance, vous, noix fraîches et\namères que le brouillard pénètre, et vous, prunes de la fin des\nvacances, de ce Septembre si beau sous nos climats et qui, tout\nbaigné d'abord de lumière harmonieuse et paisible, se soulève\net se fend soudain par son milieu en une extase déchirante.\nAh ! tout mon pays m'entre dans le cœur comme une flèche.\nQu'à cet émoi si pur, je m'arrête un instant.\n   ... Et je sais bien qu'en ce moment des gens de lettres bou-\nclent leurs valises et se préparent à quitter la ville enfumée\ndont ils sont las. Ils emportent avec eux des plumes et du\npapier. Demain ils entreront dans la campagne comme dans\nune salle d'opération, leurs instruments à la main, leur méthode\nsous le bras. Comme ils n'ont pas de temps à perdre, ils se\nmettront tout de suite au travail ; ils s'efforceront, comme ils\ndisent, à la connaissance; ils s'exerceront, comme ils disent, à\nla possession des objets. Oh! ils trouveront des choses éton-\nnantes dont nous n'avons pas idée. J'admire leur grand courage\net leur subtilité — et qu'aucun d'eux ne cède à l'envie de jeter là\nfeuilles et crayon pour enlacer un arbre et, dans la solitude\nparfaite, fermant les yeux et baissant la tête, s'emplir les\noreilles et le cœur du grand bruissement sacré qui agite ses\nfeuilles et les courbe, petite rumeur d'éternité.\n                                   *\n                               *       *\n\n   J'ai laissé un petit homme sur un cerisier, il faut bien que je\nl'en fasse descendre. On doit avoir le courage de dire les choses\ncomme elles sont : lorsque je descendais de mon cerisier, j'étais\ngavé. Je portais en moi un poète et un sauvage, eh bien! ils\nétaient gavés tous les deux : voilà la vérité. Je ne prenais plus,\ndès lors, qu'un intérêt relatif aux choses de la ferme. Des gens\nrevenaient des vêpres et, de la route, lançaient un « bonjour »\nsonore. Dans les étables, on entendait les filles qui remuaient\nles seaux, puis, leurs seaux sous le bras, elles poussaient la\n"}, {"page_pdf": 454, "page_imprimee": 385, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2564, "texte": "                       LE TEMPS DES CERISES                         385\n\n\nbarrière et s'en allaient dans la prairie traire les vaches. J'avais\nhâte de retrouver, la ville avec ses musiques du soir et notre\nj a r d i n où, dans des parterres bien ordonnés, les roses de la nuit\np e n c h e n t l a tête, comme de jeunes femmes élégantes et recueillies\ndans une église — et, par les fenêtres ouvertes, la douce\nlumière bleue du gaz se répand sur les petites feuilles vertes\ndes rosiers, tandis que le gazon est refoulé dans l'ombre.\n      Nous partions. L a route était tout assoupie après la grande\nchaleur et tout avait une âme fraternelle. Sur le chemin du\n retour, j'étais heureux. J e ne disais rien, je regardais; il y avait\nen moi un grand m u r m u r e que je ne m'expliquais pas, mais\ncela m'était bien égal. Mon cerveau était comme un beau ciel\ndu dimanche matin : vide et bleu, mais des sons de cloches le\n parcourent en tous sens.\n      Aujourd'hui... aujourd'hui, je songe à ce passé et c'est encore\n un crépuscule qui t o m b e . Déjà tant de choses se sont détachées\n de moi, en qui j ' a v a i s mis m a confiance, qu'il me faut bien\n regarder le ciel et les collines pour ne point me sentir fort\n désemparé. Au moins cet ami fidèle qui r y t h m e son pas sur le\n mien, témoigne-t-il que je ne suis pas seul dans la vie et que je\n souscris à l'ordre établi, mais se doute-t-il qu'une troisième\n forme chemine à ses côtés? Mélancolie, ô cher visage, bonne et\n douce mélancolie, comme un saule au bord d'un étang! Ils\n disent que tu es la compagne des faibles, mais je ris d'eux, car\nj ' a i conscience de ma force. Lorsqu'on a œuvré, lorsqu'on s'est\n efforcé d'être un h o m m e parmi les h o m m e s , alors tu nais du\n cœur comme une bruine de l'eau au soir d'une belle journée.\n Ils disent que tu es la compagne des faibles, mais au soir de la\njournée, tu es la plus sûre confidente de tous ceux qui ont bien\n lutté : je te s a l u e ! . . .\n   U n crépuscule encore t o m b e . . . Le pays s'étend comme une\nnappe d'eau. C'est un spectacle sans nouveauté : une chau-\nmière qui fume, l'étoile du berger... Ce sont des émotions\nvieilles comme le cœur lui-même. Vraiment on pourrait en sou-\nrire et l'on a des larmes aux yeux.\n   Poètes, poètes, vous n'avez vécu que pour cet instant, entrez\ndans les cœurs trop sensibles. Entrez dans les cœurs généreux,\ncomme une abeille bourdonnante entre à midi dans une place\npleine d'une obscure fraîcheur. Des vers de Francis J a m m e s\n\n                                                                    2\n"}, {"page_pdf": 455, "page_imprimee": 386, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 757, "texte": "386                       DURENDAL\n\n\npassent en moi comme des chariots de foin sur une route : ils\nsont lourds et beaux et tout chargés d'amour. L e soir est dans\nle ciel, comme une goutte de pluie au bout d'une feuille; les\nvers luisants allument leurs petites lanternes; le soir est au\ncœur du silence, comme une araignée dans sa toile.\n   Mon ami respecte mon recueillement, mon ami a une âme\ncharmante, mais qui échappe à l'influence de cette heure. Je le\nvois qui fait des gestes bizarres.\n   — E h bien? lui dis-je, interloqué.\n   Cependant, de l'éclat rouge de sa cigarette, il poursuit le\npetit feu vert d'un ver luisant.\n   — Je lui présente un confrère, répond-il.\n\n                                      LUCIEN   CHRISTOPHE.\n\n\n\n\n  8 juillet 1914.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-007", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 387, "page_fin": 404, "titre_corps": "La Vestale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "A. Pasture", "ancre_debut": "La Vestale.                             Essai dramatique.     Ceux q", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 456, "page_imprimee": 387, "debut_caractere": 28, "fin_caractere_exclue": 2232, "texte": "La Vestale.\n\n                           Essai dramatique.\n\n   Ceux qui penseront trouver ici une thèse feront erreur.\n  Je n'ai voulu rien défendre, rien démontrer. Je n'ai, de même, rien voulu\nbattre en brèche. L'idéal religieux qui a formé mon âme, je l'aime et le res-\npecte trop pour songer à le démolir; de même, ceux qui travaillent au meil-\nleur devenir de l'humanité sont trop dignes de mon admiration de rêveur pour\nque je veuille les décourager.\n  J'ai exposé une suite d'états d'âme, rien de plus.\n   Et si certains sentiments choquent, ou même font sourire, j'ose espérer\npourtant qu'on me rendra la justice de reconnaître que j'ai exprimé sans\ndétours ce que tous ceux qui se sont donnés à l'Art pensent ou ont pensé.\n\n  Quant à la conception artistique que j'ai tenté de réaliser en cet essai, con-\nception qui, je le reconnais sans peine, ne répond aucunement aux besoins du\npublic ordinaire des théâtres, je ne puis mieux faire, pour l'expliquer, que de\nrappeler au lecteur le passage suivant du Trésor des humbles, de Maurice\nMaeterlinck :\n   « Je ne sais s'il est vrai qu'un théâtre statique soit impossible. Il me semble\n» même qu'il existe. La plupart des tragédies d'Eschyle sont des tragédies\n» immobiles. Je ne parle pas de Prométhée et des Suppliantes, où rien n'ar-\n  rive; mais toute la tragédie des Choéphores, qui est cependant le plus ter-\n  rible drame de l'Antiquité, piétine comme un mauvais rêve devant le tom-\n  beau d'Agamemnon, jusqu'à ce que le meurtre jaillisse, comme un éclair,\n» de l'accumulation des prières qui se replient sans cesse sur elles-mêmes.\n» Examinez à ce point de vue quelques autres des plus belles tragédies des\n  anciens : les Euménides, Antigone, Electre, Œdipe à Colone.\n\n» Est-ce autre chose que la vie à peu près immobile ? D'habitude, il n'y a\n» même pas d'action psychologique, qui est mille fois supérieure à l'action\n» matérielle et qui semble indispensable, mais qu'ils parviennent néanmoins\n» à supprimer ou à réduire d'une façon merveilleuse, pour ne laisser subsis-\n  ter d'autre intérêt que celui qu'inspire la situation de l'homme dans l'uni-\n  vers.\n\n  » Aussi n'est ce pas dans les actes, mais dans les paroles que se trouvent la\n"}, {"page_pdf": 457, "page_imprimee": 388, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 804, "texte": "388                              DURENDAL\n\n\n» beauté et la grandeur des belles et grandes tragédies. Est-ce seulement dans\n» les paroles qui accompagnent et expliquent les actes qu'elles se trouvent?\n» Non; il faut qu'il y ait autre chose que le dialogue extérieurement néces-\n  saire. Il n'y a guère que les paroles qui semblent d'abord inutiles qui\n» comptent dans une œuvre. C'est en elles que se trouve son âme. »\n  Bien qu'elle n'ait, en aucune façon, été écrite dans le but d'appliquer cette\nthéorie, la Vestale n'est cependant pas autre chose qu'une tragédie composée\npresque exclusivement au moyen de paroles qui, dans un drame ordinaire,\nsembleraient inutiles. C'est, à la fois, tout son mérite et toute sa faiblesse.\n\n                                                              A.   PASTURE.\n"}, {"page_pdf": 458, "page_imprimee": 389, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1419, "texte": "                            La Vestale\n                                       A Celle qui m'apparut dans ce disert du monde je\n                                     dédie ces pages, en témoignage de mon parfait\n                                     amour.\n                                                                      A. P .\n\n                                Personnages :\n\n                              A L B E R T , 24   ans.\n                              GASTON, 3O         ans.\n                              PAUL,         35   ans.\n                              LUCIE,        23   ans.\n\n\n                          La scène est chez Gaston.\n\n\n                                         I.\n\n                           ALBERT, GASTON.\n\n  (Albert, en visiteur,   Gaston, en négligé,           continuent   une   conversation\ncommencée.)\n                                    GASTON\n\n  Ton livre est fou! A quoi bon troubler le sommeil de tes contemporains\npar le récit de tes cauchemars?\n\n                                    ALBERT\n\n  Gaston, l'écrivain n'est pas un amuseur de bourgeois ; il a mieux à faire\nque de battre le rappel des désœuvrés et des cervelles vides!\n\n                          GASTON, avec un sourire.\n\n  Quoi donc ?\n\n                                    ALBERT\n  Il a une mission.\n                                    GASTON\n\n  Une mission? (S'inclinant avec ironie.) Salut! monsieur le prophète !\n"}, {"page_pdf": 459, "page_imprimee": 390, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2226, "texte": "390                              DURENDAL\n\n\n                                   ALBERT\n\n  Oui, l'Art a une mission, comme la Science. Le savant nous guide vers la\nVérité, l'artiste vers la Beauté: il arrache à la mort la seule chose qui mérite\nsurvie: l'Idéal des générations!\n  Et l'homme qui laisse une œuvre où il a concentré cet Idéal en partage le\nsort : il vit à jamais en ceux qui l'admirent!\n\n                                  GASTON (qui a écouté en souriant et en\n                 lançant des bouffées de tabac au plafond.)\n\n   La belle affaire! être immortel de cette façon, merci! Cela ne vaut pas la\npeine de se dessécher comme tu le fais !\n   Flanque la paperasse au diable, sacristi ! et vis! Donne-toi donc à cœur\njoie des plaisirs du monde! — Louis XV est le plus grand philosophe des\ntemps anciens et modernes.\n\n                                   ALBERT\n\n   Les plaisirs du monde ne sont rien auprès des miens!\n   Ah! tu ne comprendras jamais ce que c'est que sentir en soi germer un\nmonde! Sentir que la pensée qui remplit notre être comme la lumière emplit\nle ciel guidera les hommes vers la Beauté!\n\n                                             (Il se léve et s'exalte en parlant.)\n\n    Il est des heures où les idées me pressent comme une foule en délire, où\nla Beauté m'assiège de toute part. Je suis en proie à une véritable fièvre :\nl'espace ni le temps n'existent plus; il me semble que je suis le pivot du\nmonde, qu'il jaillit de moi un chef-d'œuvre immortel! — Louis XV est peut-\nêtre un grand philosophe: je suis un dieu!\n\n                                   GASTON\n\n\n   Soit ! Et tu auras le sort des dieux : la solitude et le mépris.\n   La condition première pour un artiste, me suis-je laissé dire, c'est d'avoir\nvécu. Et tu ne vis pas! Est-ce vivre que passer ses journées et ses nuits en\ntête à tête avec de la paperasse ou des bouquins?\n\n                                   ALBERT\n\n\n   Oui, c'est vivre, car les livres m'apportent la pensée du monde, dont tu ne\nconnais, toi, que le bavardage .. Tu sais bien, d'ailleurs, que cette paperasse\net ces bouquins ne sont pas mes seuls compagnons, mais que les gens que je\nrecherche ne sont pas des habitués de music-halls ou de restaurants de nuit.\n"}, {"page_pdf": 460, "page_imprimee": 391, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1440, "texte": "                                   LA VESTALE                               391\n\n\nMon art n'a pas grand'chose à apprendre en compagnie de vos délicieuses\ncocottes, beaux spécimens d'humanité, reconnais-le.\n   Je mérite des reproches, mais pas ceux que tu me fais; je déborde d'orgueil,\net mon idéal est mal assuré. Mais ce reproche-là...\n\n                                    GASTON\n\n\n   Un idéal? Pour navrer ses lecteurs en leur montrant des perfections qu'on\nn'aura jamais soi-même?\n   Encore une fois, tu as tort!\n\n                                     ALBERT\n\n   Dis que tu ne me comprends pas, mais, pour l'amour de Dieu! abstiens-\ntoi de me juger.\n\n                                    GASTON\n\n\n  J'ai le droit de te juger: l'œuvre d'un artiste appartient à tout le monde !\n\n                                    ALBERT\n\n\n  L'univers aussi; sommes-nous pour cela en état de juger Dieu?\n\n                                    GASTON\n\n  C'est différent. Dieu, s'il existe, se moque pas mal de ce que nous pouvons\npenser de lui : nos blasphèmes ne lui causeront jamais le moindre préjudice.\n\n                                    ALBERT\n\n\n  Crois-tu que les tiens puissent m'en causer? Crois-tu que la valeur de mon\nœuvre dépende de ton opinion ?\n\n                                    GASTON\n\n\n  Certainement !\n\n                                    ALBERT\n\n Ah ! bah !\n\n                                    GASTON\n\n  Tu travailles pour la foule...\n"}, {"page_pdf": 461, "page_imprimee": 392, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1434, "texte": "392                               DURENDAL\n\n\n                                   ALBERT\n\n\n   Halte! je ne travaille pas pour la foule, mais pour l'Art, qui domine tout.\nJe te l'ai dit.\n                                   GASTON\n\n\n  La foule a toujours jugé les prophètes !\n\n                                   ALBERT\n\n  Et les a vénérés ensuite !...\n\n                                   GASTON\n\n\n  Donc, \"tu veux être un prophète!... mais, relis-toi donc, mon pauvre\nami !... montre-moi le drap d'or où tu tailleras ton étole !\n\n                                   ALBERT\n\n\n  Je sais mon œuvre imparfaite. Mais, dans ma vie, elle représente une étape\naccomplie... (s'exaltant brusquement) Car, à présent, mon être est une chau-\ndière bouillante, une machine sous pression : il lui faut de l'espace à dévorer,\ndes échos à déchirer !...\n\n                                   GASTON\n\n  Et de la foule à écraser?...\n\n                                   ALBERT\n\n  Peut-être !\n\n                                    GASTON\n\n\n   Mon cher, on ne résiste pas à certaines poussées : les bisons du Far-West\nont fait dérailler plus d'un train ! — Prends garde que la foule ne soit la plus\nforte !\n\n                                   ALBERT\n\n\n   La plus forte! Peu m'importe!... Ou plutôt non : c'est ce que je désire : si\nl'on me persécute aujourd'hui, j'ai des chances pour qu'on m'encense demain!\n\n                                    GASTON\n\n\n   Ah !...\n"}, {"page_pdf": 462, "page_imprimee": 393, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1562, "texte": "                                    LA    VESTALE                         393\n\n\n                                         ALBERT\n\n\n  Oui !... J'ai une âme passionnée au suprême degré, passionnée d'être\ngrande dans l'humanité .. Il me semble avoir en moi ce qu'il faut pour être\nune colonne du temple éternel qui dira son histoire !\n  — Tu fais des réflexions ?\n\n                                         GASTON\n\n  En effet.\n\n                                         ALBERT\n\n\n  Je les connais.\n\n                                         GASTON\n\n  Tu crois ?\n\n                                         ALBERT\n\n   Tu te dis d'abord : « comme il se gobe, ce pauvre Albert ! » et ensuite :\n« c'est si naturel, à son âge ! »\n   Eh bien ! oui, je me gobe : j'ai conscience du rôle que je jouerai, si j'en\nai le temps !... Je n'espère pas être le premier de mon siècle, mais je suis le\nchemin que suivront les premiers !\n\n                                         GASTON\n\n\n  Crois-tu que l'avenir soit à ceux qui crient : Il est à moi !\n\n                                         ALBERT\n\n\n   Crois-tu que l'avenir soit à ceux qui s'acharnent, comme des vers, sur\nle cadavre du passé?\n\n                                         GASTON\n\n\n  Je ne dis pas... Mais il en est d'autres...\n\n                                         ALBERT\n\n\n  Les cerveaux malades qui voient\n\n               (Détachant les ters) des séraphins en pleurs\n               Rêvant, l'archet au doigt, dans le calme des fleurs ?\n\nles épiciers fabricants de romans à scandales ?,...— Non, mon cher, l'écrivain\n"}, {"page_pdf": 463, "page_imprimee": 394, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1487, "texte": "3^4                                DURENDAL\n\n\nn'est pas un amuseur de bourgeois ou de femmes névrosées ; tu as prononcé\nle mot de prophète : c'est celui qui convient !\n                                                                 (On sonne.)\n\n                                      GASTON\n\n  Sacristi !... voilà Paul ; et je ne suis pas prêt !\n\n                                     ALBERT\n\n  Tiens ! Paul !...\n                                     GASTON\n\n  Oh ! tu ne le verras pas longtemps : nous devons              absolument      sortir\nensemble.\n\n                                 PAUL,        entrant.\n\n  Bonjour ! — Tiens ! . . Bonjour, Albert !\n\n                              GASTON et        ALBERT\n\n  Bonjour, Paul !\n\n                                                         (Poignées de main.)\n\n                                 PAUL à Gaston.\n\n  Pas encore prêt ?...\n                                     GASTON\n\n  Ma foi, non... (Avec une pointe d'ironie.) Nous causions littérature... Mais,\nen dix minutes...\n\n                                                                   (Il sort.)\n\n\n                                         II\n\n                               ALBERT, PAUL\n\n                                       PAUL\n\n   Dix minutes ?... Bon. (Regardant la pendule.). Tant pis si nous arrivons\ntrop tard ! je ne serai pas le plus ennuyé. (Il pose son chapeau et sa canne\nsur un guéridon, puis il s'assied. Un silence.)\n   Eh bien ! Albert !... Quelles nouvelles?...\n"}, {"page_pdf": 464, "page_imprimee": 395, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1488, "texte": "                                  LA    VESTALE                             395\n\n                                       ALBERT\n\n  Jusqu'ici, rien d'extraordinaire. — Vous parlez de mon livre, n'est-ce-pas ?\n\n                          PAUL, faisant signe que oui.\n\n  Gaston t'a donné son avis ?\n                                       ALBERT\n\n\n  Oui... ou, plutôt, il m'a fait mon procès : « faut-il être présompteux !... et,\n» comment puis-je ainsi perdre mon temps au lieu de jouir de la vie?... car,\n» enfin, Louis XV est le plus grand philosophe des temps anciens et\n» modernes ! »\n\n                       PAUL, comme sortant d'un rêve.\n\n  Et dire, mon pauvre Albert, que Gaston a probablement raison I\n\n                                       ALBERT\n\n  Vous trouvez ?\n\n                                        PAUL\n\n  Cela t'étonne d'entendre plaider la cause de Louis XV ?\n\n                        ALBERT, haussant les épaules.\n\n  Vous plaisantez !\n\n                                        PAUL\n\n  Non, Albert, je ne plaisante pas. J'ai quelques années de plus que toi, voilà\ntout : j'ai eu le temps de vivre des heures d'effondrement qu'à ton âge on ne\nsoupçonne pas !\n  Si tu veux, causons, et voyons si, vraiment, Gaston a tous les torts.\n\n                      ALBERT, d'un air un peu détaché.\n\n  Je vous écoute...\n\n                                        PAUL\n\n  Tu as écrit un livre : tu as jeté le gant à l'éternité.\n\n                                       ALBERT\n\n  Absolument,\n"}, {"page_pdf": 465, "page_imprimee": 396, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2082, "texte": "396                                DURENDAL\n\n\n\n                                        PAUL\n\n\n  Le geste est beau, mais il est fou.\n\n                                    ALBERT\n\n\n  L'avenir en décidera.\n\n                                        PAUL\n\n\n   L'avenir n'est pas l'éternité.\n   Soyez artiste, soyez poète : la pierre s'effrite, la couleur ternit, les langues\nmeurent, l'esprit humain se transforme ; votre idéal mourra avec le siècle qui\nl'enfante, et votre œuvre ne sera plus, dès lors, qu'une antiquité digne seule-\nment d'intéresser quelques curieux. Un nom de plus dans les traités d'histoire\net sur le marbre des panthéons : c'est tout ce qui restera de vous pour la masse\ndes hommes !\n\n                                    ALBERT\n\n\n  Peut-être.\n\n                                        PAUL\n\n\n   Albert ! Albert, la Vie n'est pas une poème qu'on écrit sur un rythme régu-\nlier et dont toutes les parties préparent savamment l'épilogue ! C'est un\nélément aveugle, insoumis, comme le vent, la mer, le feu... Comme eux,\ndepuis des siècles sans nombre, elle répète les mêmes gestes et les mêmes cris :\nl'idée que j'exprime a été pensée voici des milliers d'années, les mots que je\nprononce sont vieux comme l'humanité. — Pourquoi donc user sa vie à créer\nun peu de beauté, puisque tout ce labeur, inutile en lui-même, n'a d'autre\neffet que d'attester auprès des générations suivantes l'éternité de leurs aspira-\ntions et le néant de leur destinée ?\n\n                                     ALBERT\n\n\n  Et à faire aimer ceux qui n'ont pas pensé comme vous !\n\n                             PAUL, secouant la tête.\n\n   Non, Albert. — Avant de disparaître à leur tour, les œuvres sublimes que\nnous aurons enfantées ne serviront qu'à prolonger autour de notre mémoire\nles amours et les haines que nous excitons pendant notre vie.— L'homme rit\nde ce qui passe sa portée. — Il ne comprend pas les passions surhumaines :\nil revêt le Christ de la robe des insensés ! — On rira sur ton passage, l'amitié\nte trahira, et si, dans la suite, on t'érige une statue, les journaux rapporteront\n"}, {"page_pdf": 466, "page_imprimee": 397, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1601, "texte": "                                  LA VESTALE                                  397\n\nle mot d'esprit que tu auras prononcé tel soir, mais le livre où tu auras con-\ndensé ton idéal restera la propriété de quelques-uns.\n\n                                                            (Un silence.)\n\n  Ma parole t'étonne? (Avec tristesse.) Elle est simple et logique, hélas !\n\n                                   ALBERT\n\n  Elle est affreuse. !\n\n                                      PAUL\n\n  D'après la commune façon de juger, oui ; du point de vue absolu, non 1\n\n                                    ALBERT\n  Allons donc !\n\n                                      PAUL\n\n\n  Non !\n\n                                    ALBERT\n\n  Enfin, que faisons-nous ici ?\n\n                              PAUL,    amèrement.\n\n  C'est bien ce. que je voudrais savoir.\n                                    ALBERT\n\n\n   Nous accomplissons ce qu'a décidé une volonté suprême ! — Si je veux être\néternel, c'est qu'une force irrésistible m'y contraint !\n\n                                      PAUL\n\n\n   Je ne dis pas non... Mais c'est déplacer la question sans la résoudre, car, si\nj'essaie de découvrir ce qu'exige la volonté suprême, nul ne répond !...\nSix mille ans d'histoire montrent l'homme éternellement semblable à lui-\nmême, en dépit d'un effort vers le meilleur devenir dont la constance fléchi-\nrait une statue : la volonté suprême n'a pas fait un geste pour lui montrer le\nchemin !\n                                    ALBERT\n\n\n  Allons donc !... Mais, voyez où en était l'homme des cavernes, et où nous\nen sommes aujourd'hui !\n"}, {"page_pdf": 467, "page_imprimee": 398, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1713, "texte": "398                               DURENDAL\n\n\n                                      PAUL\n\n   L'homme des cavernes dormait heureux lorsqu'il avait satisfait son estomac\net son rut ; le problème de nos destinées nous fait perdre le sommeil...\n               [Dans la rue passe une bande de pochards poussant des cris.)\n   Voilà des hommes ! voilà l'aboutissement de six mille ans d'efforts ! Tout\nce qu'on fera pour ces gens-là sera peine perdue : ils manqueront toujours\nmême de pain.\n\n                                    ALBERT\n\n  Mais, enfin...\n\n                                     PAUL\n\n  Tu vis si loin de la vie que de telles choses ne tombent plus sous tes sens !\n\n                (Une pause. Puis, d un ton profondément       découragé.)\n\n  Et vous voulez vous atteler, écervelé que vous êtes, à la construction d'une\nBabel qui s'écroule à mesure ! — Car, qu'est-ce donc que la science humaine?\n\n                                    ALBERT\n\n  Des matériaux pour la Cité future !\n                                     PAUL\n\n   Les arts et les philosophies, un tas de ruines ; le reste, un feu d'artifice\ndans la nuit... Une simple fusée s'approche plus des étoiles que toute notre\nscience de la vérité !\n                                    ALBERT\n\n  Vous êtes fou !\n                                     PAUL\n\n   Travaillez, peinez, élevez jusqu'aux nuages l'édifice de votre savoir, couvrez\nla terre des splendeurs de votre art : tout cela pour faire, tel soir, un souper\nde comète !\n                                   ALBERT\n\n  Vous êtes fou, vous dis-je !\n                                     PAUL\n  Non, pas moi ! — Mais, c'est égal : conserve ta folie ! elle prête à la vie\nune apparence de raison d'être.\n"}, {"page_pdf": 468, "page_imprimee": 399, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1554, "texte": "                                 LA VESTALE                                 399\n\n   (De plus en plus découragé.) Je voudrais n'avoir jamais perdu les illusions\nde ma jeunesse ! Car, en vérité, le moine qui prosterne, sur les dalles du\ncloître, sa chair frissonnante à l'idée dé L'enfer, est plus heureux que moi : sa\nterrible raison de vivre est plus consolante que le vide où je me débats !\n\n                                                            (Un silence.)\n\n  Ah ! je sais que ma philosophie n'est pas réconfortante : mes paroles tom-\nbent dans ton cœur comme une pluie glacée !\n\n                                    ALBERT\n\n  Hélas !\n                                     PAUL\n\n\n  Oui, c'est bien hélas ! qu'il faut dire : Idéal, et tous ses succédanés : Dieu,\nBeauté, Bonheur, chimères et leurres que tout cela : les actes qu'ils provo-\nquent ne sont que des sublimes folies !\n\n                            ALBERT, se révoltant.\n\n  Alors, vains les dévouements qui font pleurer d'admiration ? ces millions\nde sublimes martyres, stériles !\n                                     PAUL\n\n\n  Hélas!\n                                    ALBERT\n\n\n   Hélas ! toujours hélas ! Le renoncement de la vierge aura donc le même\nsalaire que les débordements d'une fille de joie ?\n\n                                     PAUL\n\n\n  J'en ai peur...\n                                    ALBERT\n\n\n  Non ! non ! ce n'est pas possible !... le néant lui-même se révolterait devant\nune telle monstruosité !\n\n                                     PAUL\n\n\n  Tu parles en poète...\n"}, {"page_pdf": 469, "page_imprimee": 400, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1744, "texte": "400                                DURENDAL\n\n\n                             ALBERT,       amèrement.\n\n   Je parle en poète!... oui, c'est vrai... je parle en apôtre, en prêtre de\nl'Idéal !... Si peu que ce soit, je suis intéressé au jugement !\n\n                                                             (Un silence.)\n\n                                      PAUL\n\n\n   Comprends-tu maintenant que Louis XV est un grand philosophe ? qu'il\na réellement compris la Vie comme elle mérite d'être comprise ?\n   Pauvres fous ! je ris en vous écoutant disputer sur le rôle de l'Art ou le\nsens de la Vie, alors que nous sommes moins capables de nous connaître\nnous-mêmes que les astronomes de modifier la mécanique céleste !\n   (Regardant Albert dans les yeux) Tu veux être un homme? eh bien !\nles hommes dignes de ce nom font fi des rêveries : ils jouissent de la vie aussi\nlargement qu'ils le peuvent, ou ils se brûlent la cervelle !\n\n                            GASTON, du       corridor.\n\n  Paul ?... Albert, excuse-nous, le temps presse... A tantôt I\n\n                      PAUL, reprenant chapeau et canne.\n\n  J'y suis ! (à Albert) Tu restes seul ?\n\n                           ALBERT, un peu amer.\n\n  J'y suis habitué.\n\n                                    GASTON\n\n\n  Bah! il est de la maison... et puis, ma sœur va rentrer, (à            Albert)\nA tantôt !... sans rancune, hein ?...\n\n                        ALBERT, d'une voix       sombre.\n\n  A tantôt !\n  (Sortent Gaston et Paul. Albert s'écroule sur un siège et se cache le visage\ndans ses mains. Moment de silence. — Survient Lucie.)\n\n\n                                       III\n\n                             ALBERT, LUCIE\n\n  (Lucie est en toilette de ville et se débarrasse tout en parlant.)\n"}, {"page_pdf": 470, "page_imprimee": 401, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1487, "texte": "                                  LA V E S T A L E                        401\n\n\n                                      LUCIE\n\n  Bonjour, Albert !\n\n             ALBERT, relevant la tête et, d'une voix sans expression.\n\n  Bonjour, Lucie.\n\n                                      LUCIE\n\n  Vous êtes souffrant ?\n                                     ALBERT\n\n   Hélas !\n\n              LUCIE, s'approchant de lui; d'une voix très douce.\n\n  Puis je savoir 'i\n                            ALBERT, avec contrainte.\n\n  A quoi bon ? Non seulement vous n'arriveriez pas à me soulager, mais je\npourrais vous communiquer mon mal !\n\n                                      LUCIE\n\n  Le mystère dont vous l'entourez m'inquiète bien davantage.\n\n                        ALBERT, avec un sourire      triste.\n\n  Lucie! la curiosité perdit la première femme!\n\n                                      LUCIE\n\n  Albert! l'orgueil perdit le premier homme !\n\n                           ALBERT, aptes un silence.\n\n  C'est l'orgueil, en effet, qui me tue ! Je ne puis pas me résoudre à n'être\nqu'un passant quelconque parmi les hommes !\n\n                               LUCIE, incrédule.\n\n  Vous ?... vous resteriez un passant quelconque ?\n\n                            ALBERT,      brusquement.\n\n   Savez-vous, Lucie, combien d'espèces d'hommes il y a au monde? (Lucie\nfait un geste à la fois négatif et interrogateur) I1 y en a deux : les inutiles\n\n                                                                          3\n"}, {"page_pdf": 471, "page_imprimee": 402, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1819, "texte": "402                                 DURENDAL\n\n\net les néfastes — en langage ordinaire, la foule et ceux qui s'élèvent au-dessus\nd'elle. Les premiers vivraient heureux si les seconds n'existaient pas, car ils\nn'auraient pas, sans cesse, devant eux le décevant mirage d'un Idéal jamais\natteint.\n\n                                       LUCIE\n\n\n  Mais, il faut un Idéal pour vivre !\n\n                                      ALBERT\n\n\n  Ah! Eh bien! moi, je n'ai plus d'Idéal, plus d'ambition!..\n\n                             LUCIE, étonnée et inquiète.\n\n  Albert, je ne vous reconnais plus !\n\n                                 ALBERT, ricanant.\n\n   Ah ! vous ne me reconnaissez plus ! Croyez-vous que je me reconnaisse\ndavantage moi-même? — Il est loin, le temps où j'aspirais à dominer les\nâmes, à voir ma pensée pieusement recueillie par le siècle futur !... (Il ricane\nnerveusement) Le siècle futur! il vaut mieux qu'il m'ignore comme les\nsiècles passés m'ont ignoré !\n\n                                        LUCIE\n\n\n  Je ne vous comprends pas...\n\n                                      ALBERT\n\n   Il y a des passions que vous ne sauriez pas comprendre!\n   Je suis un être organisé pour vibrer au contact du monde, pour accumuler\nl'émotion comme un nuage la foudre, et la rendre ensuite, à coups d'éclair,\nà l'univers dont il la tient !... J'ai besoin d'entendre ma voix résonner dans\nles âmes, de les sentir frémir au galop fou de ma pensée!... Si cette passion\nest inutile et néfaste et si, par surcroît, je n'incendie aucun cœur, il ne me\nreste qu'à disparaître !\n\n                                  LUCIE, vivement.\n\n   Qui dit que vous n'incendiez aucun cœur?... (Changeant de ton) Pour\n vous, dans la Vie, il n'y a donc que l'Art ?...\n\n                                ALBERT,    sourdement.\n\n   L'ivresse, peut-être...\n"}, {"page_pdf": 472, "page_imprimee": 403, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2271, "texte": "                                LA VESTALE                                  403\n\n\n\n                                    LUCIE\n\n  Il y a des ivresses supérieures. L'Art en est une.\n\n                                   ALBERT\n\n  C'est la seule!\n\n                                    LUCIE\n\n   Soit! — Mais il est un autre Art que celui des livres et des musées, cadavre\nembaumé de passions finies !... Il est un Art vivant, sur une scène éternelle,\nun Idéal que chaque instant rénove et dont les cœurs ne se lassent point !\n   Comment l'ignorez-vous, puisque son image anime tous les livres?...\npuisqu'il donne à la vie un attrait tel que les plus sombres misères s'effacent\net ne reviennent plus ?\n   En surprenant deux fiancés, les lèvres jointes, n'éprouvons-nous pas la\nsensation même que produit la vision d'un chef-d'œuvre?... Savons-nous\nquel poème d'émotions inconnues contient ce simple geste ? Et ne parait-il\npas séparer mieux leurs âmes des vulgarités ambiantes que l'effort créateur\nn'en peut séparer la vôtre ? Ces deux cœurs unis constituent un monde\nqu'ils sont seuls à connaître, mais dont leur bonheur garantit la beauté !\n   Ne vibreriez-vous pas au contact d'un tel monde?... et votre voix, dans\nune âme aimante, n'éveillerait-elle pas un écho plus pur que dans celle des\nfoules ? — Et, pourriez-vous jamais être néfaste à cette àme dont l'unique\nsouci serait de s'adapter à votre âme comme la lèvre s'adapte à la lèvre?...\n   Albert ! Albert !... Ne comprenez-vous pas l'unique passion qui gouverne\nl'humanité?\n\n                           ALBERT,      sourdement.\n\n  Vous me troublez... La Vie aurait-elle une face que la pensée n'aperçoit\npoint ?...\n                                    LUCIE\n\n   Albert ! Albert ! laissez donc la pensée ! le bonheur n'en a que faire, et\nc'est elle qui flétrit les âmes !\n   Quelle philosophie jamais remplacera l'Amour ? — Quels accords nous ren-\ndront la douceur de la voix aimée?... Au prix de certains regards, qu'est-ce\nqu'un ciel étoile ?\n\n                                    ALBERT, sourdement,       lui prenant    les\n                    mains, et la regardant dans les yeux.\n\n   Oui... Et quand, une fois, leur feu nous est entré dans l'âme, l'aspect de\nla vie a changé pour jamais ! (Il l'attire près de lui.)\n"}, {"page_pdf": 473, "page_imprimee": 404, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 771, "texte": "404                               DURENDAL\n\n\n   O Lucie ! laisse-moi me brûler à tes regards comme un papillon ! Tu m'es\nnécessaire comme l'Idéal. (Il l'étreint.)\n   Ne me reproche pas d'ignorer l'Amour ! c'est lui qui me tuait ! Mais ce\nque j'aimais n'est point fait pour l'être : l'Art est une pieuvre qui rejette ses\nvictimes après avoir épuisé leur sang !\n\n                                     LUCIE\n\n   Non, Albert, l'Art n'est pas un monstre implacable ! C'est le phare écla-\ntant, allumé par l'Amour, et dont la lumière éclaire les cœurs perdus dans\nla nuit.\n   Cette lumière, que mon souffle a ravivée, je l'entretiendrai avec la ferveur\nd'une vestale, et je serai la première des âmes qui en subiront l'enchantement.\n\n\n\n                                   RIDEAU\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-008", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 405, "page_fin": 407, "titre_corps": "Où l’on voit que Dieu accorde sa grâce même à ceux qui n’en veulent pas", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Saladin", "ancre_debut": "Où Ton voit que Dieu accorde sa grâce                 même à ceux qui n'en veulent pas                   VERS l'an           du Seigneur 395", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 474, "page_imprimee": 405, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2095, "texte": "Où Ton voit que Dieu accorde sa grâce\n                même à ceux qui n'en veulent pas\n\n\n                VERS l'an           du Seigneur 395, Martin, évêque de\n                      T o u r s , accablé d'ans et brûlé de fièvre, mourut\n                      dans le diocèse de Candes. Son visage resplen-\n                      dit alors d'une clarté radieuse et les prêtres qui\n                      l'entouraient entendirent le chœur des Anges\n                      chanter une musique très douce pour accompa-\n                      gner son âme au ciel. L e s habitants du Poitou\net ceux de L a T o u r a i n e arrivèrent en foule afin de lui faire de\nbelles funérailles. Mais ils se disputèrent aussitôt. Les Poite-\nvins voulaient l'emmener chez eux : n'avait-il pas été moine\ndans leur pays et n'avait-il pas fondé un monastère à Ligugé?\nLes T o u r a n g e a u x , avec non moins de raison, le réclamaient,\ndisant qu'il était leur évêque. T o u t le jour se passa en dispu-\ntes, et le soir arriva sans qu'aucune résolution ait été prise.\nP o u r t a n t , les T o u r a n g e a u x paraissaient vouloir céder. C'est\nqu'ils avaient leur plan. Vers le milieu de la nuit, quelques-\nuns des plus résolus se lèvent et s'introduisent dans la maison\noù repose le corps de M a r t i n ; ayant réduit à l'impuissance,\nsans toutefois leur faire aucun mal, ceux qui priaient et veil-\nlaient autour de lui, ils s'en emparent et le jettent par la fenê-\ntre dans une barque amarrée sur la Vienne qui coule au-dessous.\nPuis ils l'emportent jusqu'à T o u r s , le long de la Loire. Le\nsurlendemain, ils l'inhumèrent, comme il l'avait d e m a n d é par\nhumilité, dans le cimetière commun, hors des remparts de la\nville.\n  Après sa mort, Martin continua à accomplir des miracles\ntout comme durant sa vie. Et ces miracles, loin d'être inutiles\ncomme ceux des solitaires et des ermites, avaient toujours un\nrésultat i m m é d i a t . Il éloignait la grêle des champs qu'elle allait\nravager, il guérissait les malades, il rendait compatissant le\ncœur des maîtres durs envers leurs inférieurs, et il chassait les\n"}, {"page_pdf": 475, "page_imprimee": 406, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2505, "texte": "406                             DURENDAL\n\n\n\ndémons qui tourmentent les possédés. Il devint si populaire\nque Brice, son successeur, lui fit bâtir une basilique. Mais elle\ndevint bientôt trop petite pour contenir les fidèles toujours\nplus nombreux, en sorte que P e r p é t u e , sixième évêque de\nT o u r s , résolut d'élever une église digne de Martin. Il y em-\nploya tous ceux qui vinrent offrir leurs bras et une grande\npartie de sa fortune personnelle, qui était considérable. Aussi\nfut-elle, comme nous l'apprend Sulpice Sévère, le plus beau\nm o n u m e n t des Gaules. L o n g u e de 160 pieds, large de 70 et\nhaute de 45 sous voûte, ses murs revêtus de diverses couleurs\nétaient percés de huit portes et de cinquante-deux fenêtres.\nP a r t o u t éclataient les mosaïques et les pierres précieuses.\n    Q u a n d elle fut achevée, P e r p é t u e décida d'y transporter le\ncorps de Martin. Il ordonna trois jours de jeûne et de prières'\net fixa la cérémonie à un beau matin de juillet. Ce fut une ma-\ngnifique fête. J a m a i s on n'avait vu pareil cortège. D'abord\nvenaient les évêques et les prêtres, accourus de toutes parts;\ndeux mille moines suivaient; puis la châsse et la foule ondu-\nlante, ainsi q u ' u n serpent monstrueux...\n    Or, il y avait à T o u r s , en cette époque, deux ribauds, dont\nl'un était aveugle et l'autre p a r a l y t i q u e . L'aveugle portait le\nparalytique et le p a r a l y t i q u e guidait l'aveugle. Ainsi ils\nallaient par les rues, excitant la pitié des bonnes chrétiennes\net des gens sensibles, et tirant gros profits de leur mendicité.\nAvec quoi ils couraient les tavernes, buvaient maints pots et\nse conduisaient comme des païens. L e jour que se fit la transla-\ntion de Saint-Martin, ils étaient à baguenauder par la rue où,\nd'habitude, ils geignaient et d e m a n d a i e n t l'aumône au nom de\nla Vierge M a r i e .\n    Un bourgeois qui s'en allait à la procession, vêtu de ses plus\nbeaux habits, avec sa bonne femme et sa gentille demoiselle,\ntoutes guindées en leurs atours, les aperçut et leur cria de se\ngarer, sinon ils gêneraient le passage de M. Saint-Martin.\n    A ces mots, nos deux compagnons se mettent à trembler.\n« Mon ami, dit l'aveugle, qui était le plus subtil des deux, nous\nsommet perdus, si nous ne fuyons au plus vite. Saint-Martin\nva passer : il est si bon qu'il ne peut voir souffrir sans consoler\net sans guérir; nous voyant incapables de travailler, il s'avisera\ns a n s doute de rendre, à toi, les jambes et à moi, les yeux. E n\n"}, {"page_pdf": 476, "page_imprimee": 407, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1805, "texte": "           OU L'ON VOIT QUE DIEU ACCORDE SA GRACE                   407\n\n\nsorte que nous ne pourrons plus mendier et qu'il nous faudra\npéniblement gagner notre nourriture. F u y o n s vite! » « F r è r e ,\nreprit le paralytique, tu dois avoir raison. P r e n d s cette ruelle\nà droite qui nous conduira hors du danger ».\n   L'aveugle aussitôt partit à grands pas. Au bout de quelques\nminutes, comme il allait traverser une rue pour se réfugier\ndans un quartier désert, le cortège arrivait justement à ce\nmême endroit. L e p a r a l y t i q u e en avertit son ami avec force\nmalédictions pour le clergé et pour celui qu'on portait en si\ngrande cérémonie. Mais il songea vite à tirer parti de son\nmalheur, et prenant u n e attitude recueillie, il tendit son\ncouvre-chef, afin de ramasser quelques aumônes. Les pièces\naffluaient; tout réjoui, il m u r m u r a à son c a m a r a d e : « Nous\nétions bien fous de nous tracasser. Saint-Martin passera sans\nnous rendre la santé, et nous ferons bonne récolte. »\n   A peine avait-il achevé que Saint-Martin arrivait devant eux.\nIl passa; l'aveugle poussa un cri, ébahi de voir la foule\nbariolée sous le soleil flamboyant. Q u a n t à l'autre, il courait\ncomme un fou le long de la procession, gesticulant et agitant\nses j a m b e s devenues agiles. L a foule, témoin du miracle,\nacclamait Saint-Martin et les deux privilégiés qu'il venait de\nguérir. On s'empara d'eux, on les joignit au cortège et chacun\nles louait d'avoir été l'objet d'une si insigne faveur. Pour eux,\nils ne songèrent d'abord q u ' à exploiter leur bonne fortune,\nmais bientôt touchés de la grâce, leur cœur s'attendrit et ils\nentrèrent au monastère de Marmoustier que Saint-Martin avait\nfondé à quelques milles de T o u r s .\n\n                                                    JEAN SALADIN.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-009", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 408, "page_fin": 408, "titre_corps": "Les plumes blanches", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Dullaert", "ancre_debut": "Les Plumes blanches                                                 Il     monte.                                                      VICTOR HUGO.     Loi", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 477, "page_imprimee": 408, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 841, "texte": "Les Plumes blanches\n                                                Il     monte.\n                                                     VICTOR HUGO.\n\n\n\n\nLoin de la paperasse et des   paperassiers,\nTa jeunesse envia de libres destinées.\nLe beau songe n'est plus. Depuis quarante    années,\nRisible contempteur des Assis, tu t'assieds!\n\nLe sordide bureau, sépulcre des dossiers,\nT'a vu, trop infidèle aux heures ordonnées,\nVouer un zèle gourd à des œuvres mort-nées ;\nEt, commis, tu connus la morgue des      huissiers.\n\nMais enfin, l'élevant des régions   obscures,\nTu gravitas vers le fauteuil des sinécures ;\nDéjà la gloire enflait ton verbe officiel.\n\nTriomphe! Te voilà, nonobstant maintes  gaffes,\nRayonnant,   bedonnant, prodigue de paraphes,\nDirecteur général à titre  personnel.\n\n                                  MAURICE DULLAERT.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-010", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 409, "page_fin": 416, "titre_corps": "À la gloire du prince de Ligne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Â la gloire du Prince de Ligne (I)                  MESDAMES, M E S S I E U R S ,                       EN", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 478, "page_imprimee": 409, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": "Â la gloire du Prince de Ligne (I)\n                 MESDAMES, M E S S I E U R S ,\n\n\n\n\n                  EN plaçant leurs fêtes sous le patronage du Gouvernement\n                     Belge, les organisateurs de ce centenaire ont voulu rappeler\n                     à quel point notre devoir d'admiration et de gratitude\n                    envers la mémoire du prince Charles-Joseph de Ligne est\n                    véritablement une dette nationale. De cette dette, ils ont\n                    eu l'idée de s'acquitter en faisant goûter et aimer par un\n                    plus grand nombre d'hommes l'âme et l'œuvre de celui\n                    qu'on appelait indifféremment à Vienne « la suprême fleur\n                    des Wallons » et la « fleur de la Chevalerie, la dernière,\n                     la toute dernière! »\n    Sans doute, c'est grandir notre Patrie que d'honorer ce grand homme né\nsur notre sol; mais j'ajoute que c'est la servir d'une façon bien avisée et\nopportune que de projeter jusqu'au travers de la foule et d'y faire rayonner\ntoutes les vertus de vaillance, d'esprit, d'honneur, de goût et d'enthousiasme,\nqui sont comme les divers aspects de cette physionomie complexe et comme\nles multiples facettes de ce diamant d'une eau si pure, d'un éclat si brillant,\nd'une séduction si irrésistible!\n    Vous avez voulu, Messieurs, que ce centenaire fût célébré à Belceil. C'est\nque le nom de cette vieille terre féodale ne peut guère être séparée du nom de\nl'illustre maison qui la possède, et qui est mêlée elle-même, depuis plus de\ntrente générations, à toute l'histoire politique et militaire de notre pays. C'est\naussi parce que le héros que nous célébrons a marqué ce séjour d'une\nempreinte si personnelle que, nulle part mieux qu'ici, il ne nous est possible\nde fixer son image vagabonde.\n    « Les lieux et les êtres, a dit Lamartine, se tiennent par un lien intime,\ncar la nature est une dans le cœur de l'homme comme dans ses yeux. Nous\nsommes fils de la terre. C'est la même vie qui coule dans sa sève et dans notre\nsang. Tout ce que la terre, notre mère, semble éprouver et dire aux yeux,\ndans ses formes, dans ses aspects, dans sa physionomie, dans sa mélancolie\nou dans sa splendeur, a son retentissement en nous. On ne peut bien com-\nprendre un sentiment que dans les lieux où il fut conçu, n\n    Certes, ce « citoyen de l'humanité » a pensé, écrit, guerroyé çà et là.\n\n  (1) On lira avec intérêt le texte du discours prononcé le dimanche 27 juillet par M. Car-\nton de Wiart, Ministre de la Justice, aux têtes solennelles organisées à Belœil, â l'occasion\ndu Centenaire du Prince de Ligne.\n"}, {"page_pdf": 479, "page_imprimee": 410, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2846, "texte": "410                               DURENDAL\n\n\n\nToute l'Europe a servi de décor à son existence, de cadre à sa vision. Mais ici,\nil s'est reposé. Bruxelles, Paris, Versailles, Saint-Pétersbourg, Vienne ont été\ndans sa vie nomade, des ports d'escale; Belœil, le véritable port d'attache.\nA ceux qui ont lu ses écrits, Belœil les leur fait mieux entendre et com-\nprendre. Ici, l'homme ne s'est point borné à choisir son site. Pour aménager\nces jardins et ces bois, tels que nous les retrouvons aujourd'hui, l'homme\ns'est ajouté à la Nature. Voilà pourquoi l'harmonie s'établit comme d'elle-\nmême entre sa façon d'être et d'écrire, à la fois noble, spirituelle et char-\nmante, et la profondeur de ces futaies, la symétrie de ces quinconces, la grâce\nde ces fleurs, le jeu de ces charmilles, le jaillissement de ces eaux claires.\n   C'est ici qu'il passa le meilleur de son enfance. C'est ici qu'entre deux\ncombats ou deux missions diplomatiques il aimait à se laisser vivre. Non pas\nque la pensée du devoir militaire l'y abandonnât jamais. N'eût il pas eu, pour\nlui rendre présent son métier, ces horizons qui se découvrent d'ici près et qui\nembrassent maints champs de bataille, il eût suffi des vieux soldats de son\nrégiment auxquels il donnait ici l'hospitalité, vétérans de ces bandes fameuses\nque l'Autriche, après l'Espagne, continuait à recruter dans les pays d'en-bas.\n   Ecoutez comme il parle d'eux :\n\n              C'est à Belœil enfin qu'au goût de la Nature\n              Je savois joindre aussi mon goût pour mes soldats.\n              Ils me payoient d'une amitié plus sûre\n              Que celle qu'on reçoit des différents Etats.\n\n   Avec le soin de ses soldats, le soin de ses paysans. Ah ! le bon seigneur de\nvillage que ce grand capitaine :\n\n              J'apprenais aux parents à chérir leurs familles.\n              Je prêchois aux curés de prêcher l'union ;\n              Même un d'eux voulut bien débiter mon sermon.\n\n              Les femmes étoient moins battues qu'autrefois.\n              J'instruisais les baillis pour adoucir les lois.\n              Ma médecine ainsi que ma chimie\n              Etoient des bois, des prés, quelque fleur choisie.\n\n   Et lorsqu'à l'appel du clairon il lui faudra, comme il le dit dans un de ces\njeux de mots qui sont une de ses faiblesses, « quitter ces vallons pour ces\nWallons », bien loin d'ici et jusqu'aux marches de l'Orient, il se réjouit à\nretrouver les qualités de cette bonne race du Hainaut, ses habitudes et jusqu'à\nson accent, parmi ces soldats wallons qui joignent — c'est encore lui qui parle\n— « l'honneur des Français et leur gaîté dans le plus grand feu à la patience\ndes Allemands ».\n   Et jusqu'au soir de sa vie, pour tromper la nostalgie de son séjour préféré, le\nrefuge qu'il s'est choisi près de Vienne, sur le Leopoldsberg, il l'appellera « son\npetit Belœil ».\n"}, {"page_pdf": 480, "page_imprimee": 411, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3000, "texte": "                  A LA GLOIRE DU PRINCE DE LIGNE                            411\n\n\n   Et c'est là qu'il écrira ces quelques vers que nous pouvons relire, aujour-\nd'hui du moins, sans remords :\n\n              Ne pouvant plus chez vous figurer dans l'histoire.\n              Chers Belges, conservez de moi quelque mémoire.\n              Bon pays que j'aimois et qui fut mon berceau,\n              Je dois donc loin de vous voir creuser mon tombeau!\n\n   Dans une étude toute récente, et qui est une des meilleures qu'on ait faite\nsur le prince, M. Alfred Duchesne imagine qu'en ce jour solennel où nous\nsommes, l'ombre de notre héros, « dissimulée derrière les ombrages cente-\nnaires, entourée de la troupe de jolies femmes dont il aimait la grâce précieuse\net l'aimable déraison, escortée de ses amis, jeunes fats présomptueux ou mo-\nnarques illustres, généraux et écrivains fameux, écoutera d'une oreille amusée\nles appréciations de la postérité ».\n   Que pensera-t-elle de nos propos, cette ombre attentive et volontiers mali-\ncieuse? Souvenons-nous que le prince n'était pas insensible à la gloire, même\nà la gloire littéraire, lui qui écrivait à la marquise de Coigny : « On me lira ;\nc'est le seul moyen de ne pas cesser d'être. On se tue à travailler pour la pos-\ntérité, qui n'en sait pas le moindre petit compte ».\n   C'est pourquoi je suppose à mon tour qu'elle écoutera sans aucun déplaisir\n— cette ombre éparse autour de nous — les commentaires érudits et subtils\nqu'à l'initiative du Cercle archéologique d'Ath et de la région, tant de lettrés\néprouvés et d'excellents critiques lui ont apportés et lui apporteront demain en\nhommage. Je devine surtout sa fierté intimé à voir s'associer à cet hommage\nceux de sa lignée qui, en dépit d'un siècle révolu, témoin de tant de boule-\nversements, n'ont cessé de faire honneur à son nom :\n\n               Quo res cumque cadunt, stat semper linea recta.\n\n   Je me figure son orgueil, nuancé d'une pointe d'émotion, à saluer ici, à côté\nde l'envoyé de notre Roi, cette antique monarchie austro-hongroise qu'il a si\nbien servie, représentée par un diplomate accompli, en lequel, par une fortune\nsingulière, le vieux feld-maréchal reconnaîtrait en même temps un de ses\ndescendants.\n   Oui, son ombre élégante sourit à cette fête. Et ce que cette journée a\nd'animé et de populaire n'est même point pour incommoder celui qui adorait\nles jardins, mais abhorrait la solitude. Il apportait « dans sa composition des\njardins, dit Sainte-Beuve, un grand souvenir de la société et un goût de l'y\nréunir et de l'y retrouver ». Il aimait la Nature, mais la Nature habitée.\n« Que tout soit bien habité, dit le prince dans son « Coup d'oeil sur Belœil ».\nQue l'on rencontre beaucoup de gens, n'importe de quelles espèces ils sont ».\nCe grand seigneur détestait la sottise, mais non pas la foule. Il ignorait la\nbassesse, mais aussi la morgue. Et son bon sens, que n'altérait aucune fausse\nmodestie, eût goûté avec indulgence, voire avec quelque complaisance, cette\n"}, {"page_pdf": 481, "page_imprimee": 412, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3209, "texte": "412                              DURENDAL\n\n\n\napothéose toute sincère qui confond si heureusement aujourd'hui les rangs,\nles opinions et les nationalités.\n                                          *\n                                      *       *\n   Ajouterai-je qu'un peu de contraste et d'imprévu ne serait point pour\ndéplaire à celui dont la vie fut pleine d'imprévus et de contrastes ? Quelle\nvariété dans cette existence et dans cette oeuvre ! Et quel démenti donné aux\nesprits simplistes qui prétendent parquer tout individu dans sa spécialité et\nn'admettent pas qu'un homme d'Etat puisse être un artiste, ni qu'un bon\nguerrier puisse faire un bon écrivain !\n   Il naît en décembre 1735, à l'ombre de notre vieille collégiale de Sainte-\nGudule, dans la capitale de ces Pays-Bas qui depuis vingt ans ont cessé d'être\nespagnols pour devenir autrichiens. Nous figurons-nous la bonne cité provin-\nciale et bourgeoise qu'était alors Bruxelles et à quelles rudes épreuves l'avaient\ncondamnée les secousses des derniers temps ? A peine remise du bombarde-\nment de Villeroy, elle vient de subir, en 1731, ce terrible incendie qui détrui-\nsit l'ancien palais des ducs de Brabant, agrandi et embelli par les ducs de\nBourgogne, par Charles-Quint et ses successeurs.\n   Notre héros n'a pas cinq ans qu'éclate la guerre de la Succession d'Autri-\nche. C'est la guerre en dentelles ; c'est Fontenoy ; c'est l'invasion de nos pro-\nvinces par l'armée française, avec le maréchal de Saxe. De sa fenêtre, qui\ndomine les ruelles dévalant vers le cœur de la cité, il assiste à la prise de\nBruxelles et voit pénétrer trois boulets dans la grande porte de l'hôtel fami-\nlial. C'est le métier militaire qui l'appelle déjà ! Tandis qu'il est à Belceil,\nl'ennemi assiège, aux environs, Ath, Mons, Saint-Ghislain. Quel élément\nd'enthousiasme pour son âme généreuse ! Il rêve d'Annibal et de Turenne !\nIl étudie et analyse les actions des grands capitaines.\n   A dix-sept ans il entre dans le régiment de son père. Le feu sacré court dans\nses veines. « Fussiez-vous du sang des héros, dira-t-il, si la gloire ne vous\ndélire pas continuellement, ne vous rangez pas sous ses étendards. »\n   A vingt-deux ans, le voici en campagne. « J'étais heureux comme un roi ! »\ndit-il. Il fait ses premiers prisonniers: « Je les fis passer derrière les rangs\navec un plaisir qui tenait de l'enfance. » Toute cette guerre de Sept-Ans est\npour lui un enivrement. Il nous en a laissé le journal « écrit plus à cheval\nqu'autrement », et il y a médité et prodigué ces admirables préceptes de tac-\ntique qu'une belle étude du général baron de Heusch vient de remettre en\nune heureuse lumière.\n   A la fin de la campagne, il est choisi pour porter à Versailles la nouvelle\nde la victoire de Maxen. C'est une autre conquête qu'il va entreprendre, et où\nil triomphera : celle de la société française. Cette conquête se dessinera sous\nLouis XV. Elle s'affirmera avec éclat sous Louis XVI. Dans ce monde bril-\nlant, il apparaît plus brillant que les autres : un volcan d'esprit, disait\n Mme de Staël.\n    Dès 1760 le voici de nouveau en campagne avec le général de Laxv. Il entre\nvainqueur à Berlin et à Potsdam. La paix survenue, il regagne sa retraite de\n"}, {"page_pdf": 482, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3414, "texte": "                  A LA GLOIRE DU PRINCE DE LIGNE                              4l3\n\n\nBelœil, et c'est à ce moment surtout qu'il se complaît à aménager à sa mode\nles parcs et les bois où s'est déployé le goût classique et somptueux du prince\nClaude Lamoral. Avant les romantiques il introduit du pittoresque dans\nle paysage. Avant l'auteur des « Jardins de l'Intelligence » il demande à la\nnature le plaisir de l'esprit en môme temps que celui des yeux.\n   Sa retraite, toujours animée d'ailleurs du va-et-vient de ses hôtes, n'est\nqu'à une journée de poste de Versailles. Pour ce précurseur, en un temps où\nles voyages apparaissaient encore comme une fatigue et un danger, ce n'est\nqu'un jeu de courir en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Italie. Il con-\nnaît de près tous les souverains. Il est le correspondant des savants et l'ami\ndes philosophes. A quoi ne touche-t-il pas ? Nous avons de lui un ouvrage sur\nles spectacles ou il donne des conseils aux comédiens sur l'art du théâtre.\nLui-même s'essaye dans cet art comme auteur et comme acteur. Acteur\noriginal, car, une fois en scène, il n'en veut plus sortir, disant à ses parte-\nnaires : « N'est ce pas que je ne vous gêne pas ? »\n   Et toujours se succèdent les alternatives de vie littéraire et guerrière.\nEn 1778, il commande un corps d'armée dans la guerre de la succession de\nBavière. En 1785, Joseph II s'est avisé de réclamer aux Provinces-Unies, et\nmême par la force, la réouverture de l'Escaut, — et ce fut sans doute la plus\nheureuse pensée de son règne aux Pays-Bas. Le prince est chargé de l'expé-\ndition. Sous ses ordres, deux brigantines partent d'Anvers pour forcer les\nlignes hollandaises. Hélas ! un contre-ordre survient. Quoi qu'il en ait, le\nprince doit s'y soumettre, et il ne demeure de cette tentative avortée qu'un\nsobriquet historique : « la guerre de la marmite. »\n   Deux ans après, il suit la grande Catherine dans son voyage du Dnieper et\nde la Crimée, et, comme la galère impériale passe près du rocher où la légende\nplace le sacrifice d'Iphigénie, l'Impératrice lui fait don du territoire contesté.\nAu lendemain de cette épopée héroï-comique, il accompagne Potemkin au\nsiège d'Oczakow, et se dévore à y voir, au lieu de combats, des intrigues et\ndes rivalités mesquines. « Il est, dit-il, comme un musicien quand il entend\ndes instruments qui ne sont pas d'accord. \"\n   Il aura bientôt sa revanche au siège de Belgrade, où il fait merveille.\n   Mais nous sommes en 1789. La Révolution Brabançonne est déchaînée.\nJoseph II meurt. La Révolution Françaises'allume. Tout un régime s'écroule.\nAux catastrophes publiques s'ajoutent les catastrophes privées. Quand les\nImpériaux entrent en France par les défilés de l'Argonne, un des premiers\nboulets français renverse et tue son fils aîné, son « chef-d'œuvre », comme il\nl'appelait, le jeune héros de Sabacz et d'Ismaël, dont il avait fait lui-même\nl'apprentissage militaire. Il était encore enfant que notre prince l'avait conduit\nlui-même à l'ennemi : « Je fis engager un petit combat d'avant-garde avec les\nPrussiens, et, m'élançant à cheval avec lui, je pris sa petite main dans la\nmienne tout en galopant, et au premier coup de feu que je fis tirer : « Il serait\n» joli, mon Charles, lui dis-je, que nous eussions ensemble une petite bles-\n   sure ! »\n   Hélas! la blessure de l'Argonne les atteignit l'un et l'autre. Si le fils en\nmourut, le père ne s'en consola jamais.\n"}, {"page_pdf": 483, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3285, "texte": "414                                DURENDAL\n\n\n\n    Après Fleurus, le voici à Vienne, dépouillé de ses terres. De grandes choses\n se font en Europe. Il eût rêvé de se mesurer avec le vainqueur de Rivoli et de\n  Marengo. Mais les années passent. La faveur s'est écartée de lui. Il en éprouve\n quelque amertume : « Il se fait dans la société, dit-il, un brigandage de succès\n qui dégoûte d'en avoir. » Cependant il dérobe ses regrets sous le sourire de\n l'homme du monde et la noble passion du travail. Il réunit ses œuvres. Il\n tisonne dans ses souvenirs. Il annote les livres qui paraissent. Spectateur avisé\n de la comédie humaine, attentif à observer, prompt à raisonner, mais sans\n exagération ni indignation, avec un sentiment merveilleux de la mesure,\n voyant généralement clair, voyant toujours gai, il décrit, juge, raille, mêlant\n les traits piquants et les paradoxes aux vérités profondes. Dans la révolution\n triomphante, il redoute, non pas la démocratie, mais la médiocratie, ainsi\n qu'une maladie politique nouvelle qu'il dénonce très finement, au mot près :\nle « culte de l'incompétence ».\n    La vieillesse arrive. Il orne la sienne, jusqu'à la fin, d'agrément et d'élé-\ngance. Une des dernières scènes de son existence nous le montre à Schœn-\n brunn, où était le jeune roi de Rome. L'enfant, qui s'était pris d'affection\npour le vieux maréchal, voulait qu'il jouât avec lui aux soldats de plomb et\nqu'il commandât la manœuvre. Et le vieux guerrier de s'y prêter de bonne\ngrâce et, n'ayant pu se mesurer avec l'aigle, de s'en consoler en jouant avec\nl'aiglon.\n    Quand il traverse Vienne dans son carrosse aux chevaux blancs, ou qu'il\ns'en va à pied par les rues de la ville, enveloppé d'un long manteau militaire\net le chapeau sous le bras, ou bien qu'à cheval, svelte en dépit des quatre-\nvingts ans qui approchent, il parade couvert de cordons et de croix dans le\ncortège impérial, tous le reconnaissent, peuple et grands, et chacun lui fait\nfête.\n    Pendant le Congrès, sa maison rose, qu'il appelait son « bâton de perro-\nquet », parce qu'elle n'avait qu'une pièce par étage, ne désemplit pas de la\ncohue des princes et des diplomates. A tous il prodigue les ressources de son\nexpérience et les fusées de son esprit, gardant jusqu'à la fin cette urbanité\nexquise et cette humeur charmante qui faisaient de lui l'homme le plus fon-\ncièrement aimable et, suivant le témoignage de Gœthe, l'homme le plus gai\nde son siècle.\n    Homme de guerre, homme de salon, homme d'études, il a voulu vivre\ntoutes les vies, créer tous les genres, accumulant, entre ses campagnes et ses\nvoyages, près de quarante volumes de mémoires, de maximes, de critique,\nd'histoire, de science militaire; — on y trouve de tout : vers et prose, opé-\nrettes, saynètes et même deux tragédies, — écrivant à une foule d'amis d'in-\nnombrables lettres où il se livre tout entier, — causeur élégant et intarissable,\ntrouvant même du temps pour rêver. Et tout cela sans en avoir l'air et comme\nen se jouant. Tout cela sans prétendre jamais au personnage de savant, de\nphilosophe ou même d'homme de lettres. « Je n'aime pas les savants, dit-il, à\nmoins qu'ils ne le soient sans le vouloir et sans le savoir. » Et quand Bouf-\nflers lui demande sa nationalité : « Un peu Français, répond-il, Belge détrôné\n"}, {"page_pdf": 484, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3344, "texte": "                  A LA G L O I R E   DU PRINCE      DE LIGNE                    415\n\n\n\nen Empire, grand d'Espagne, gentilhomme polonais, Mourza tartare de la\nTauride. Et puis plus rien de tout cela. »\n\n                                        *\n                                       * *\n     Plus rien de tout cela ! Mais il lui reste d'avoir été dans le sens le plus com-\nplet et le plus noble de ce mot, il lui reste d'avoir été, à travers toutes ses\naventures et tous ses contrastes, un homme, non pas précisément un homme\nde guerre, un homme de lettres, un homme de salon, un homme de société,\nmais un homme. Un homme respirant la vie, aimant la vie et la faisant\naimer. Jamais l'expérience des êtres et des choses n'a pu éteindre chez lui\ncette flamme de générosité ingénue, ce goût de l'intelligence et de l'action,\ncette exaltation intime pour le bien et le beau par quoi se traduit un grand\ncœur. Même sous son marivaudage élégant et son écriture négligente, il ne\nfaut pas chercher longtemps pour découvrir, non pas la passion à grand\norchestre, non pas non plus cette affectation de sensibilité que Bernardin et\n Richardson venaient de mettre à la mode, mais une bonté naturelle et pro-\n fonde que relève, à l'occasion, une pointe d'émotion toute spontanée et qui\n se montre comme par hasard.\n    'Il ne concevait pas la méchanceté, estimant que haïr est fatigant. « Je ne\n me trouve qu'une bonne qualité, dit-il dans sa lettre de Parthenizza, c'est\n d'être bien aise du bien qui arrive aux autres. »\n     Souvenons-nous de sa sollicitude pour ses troupes et de cette page toute pal-\n pitante qu'il écrivit à la mémoire de ceux de ses soldats, les simples soldats\n tombés en héros anonymes sur le champ de bataille.\n     « Je suis confiant, moi, disait-il, je crois toujours qu'on m'aime. \" Il ne\n s'y trompait guère et en eut une jolie preuve lorsque, au moment de l'invasion\n de nos provinces, en 1793, Belœil fut occupé par un détachement révolution-\n naire. Une bonne chance voulut que le fourrier commandant le détachement\n eût fait ses premières armes sous le prince. Aussi, au moment du départ, cet\n  homme laissa sur la table du feld-maréchal une lettre que Sauveur Legros\n  trouva quelques mois après, et dans laquelle il expliquait qu'il avait pris soin\n  de son mieux de la demeure de « celui dont il n'oublierait jamais les bontés. »\n      Qui donc a dit que l'esprit sans la bonté c'est l'abeille sans le miel ? Au\n  XVIII e siècle, l'esprit courait les rues et les ruelles. La bonté était, je crois,\n  plus rare. Notre héros eut toujours l'un et l'autre.\n      Il eut aussi cette autre vertu, qu'on s'étonne de trouver mêlée à tant d'in-\n  souciance : c'est l'enthousiasme, c'est-à-dire une conception ardente et vail-\n  lante de la vie que rien ne décourage et qu'il formule en cet aveu si caracté-\n   ristique : « J'ai toujours fait de tout mon cœur tout ce que j'ai fait. » Chez lui,\n  pas de scepticisme déprimant. Ce bel esprit n'est pas un esprit fort. Il accepte\n  la vérité religieuse. Ses raisons de croire, pour n'être pas d'une théologie rigou-\n   reuse, valent mieux que celles d'Henri IV: « Merveilleux pour merveilleux,\n   dit-il, puisqu'il y en a partout, qu'on se laisse aller à celui qui, moyennant une\n   bonne morale et quelques pratiques ordonnées, console dans les derniers\n   instants de la vie. »\n"}, {"page_pdf": 485, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2304, "texte": "416                                DURENDAL\n\n\n     Il s'en souvient en ses derniers instants, qui devaient s'achever sur un trait\n  d'ailleurs héroïque et charmant.\n    Au mois de décembre 1814, il s'était alité, ayant pris froid en reconduisant\n des dames à leur voiture. Il ne devait plus se relever Le 13, entouré de ses\n filles dont il essayait de remonter le courage par sa belle humeur, il eut un\n fort accès de fièvre. Alors il se dressa tout à coup sur son séant et, faisant le\n geste de dégainer son épée, il cria : « En avant! Vivat Maria-Tereza ! » Il\n retomba sur sa couche et rendit l'âme.\n    Cette vision, qui évoquait à son imagination d'agonisant les exploits de Kol-\n lin et Hochkirch, ce cri où s'exprimaient son amour de la guerre et son amour\n de la femme, est-il rien de plus simplement chevaleresque? C'est la dernière\n leçon qu'il nous donne, s'ajoutant à toutes celles qui nous ont dit son amour\n de la vie et aussi son amour de la gloire.\n    « De toutes les illusions, la plus agréable, a-t-il écrit dans les Mémoires de\nsa vie, c'est l'espoir d'occuper après qu'on n'existe plus : cette fumée de\ngloire n'est pas déraisonnable et peut faire de grandes choses. »\n    C'est parce qu'il a aimé la gloire qu'il a su compléter sa vie active et utile\npar le goût des lettres. Il n'est que le goût des lettres pour bien faire péné-\ntrer l'action dans l'esprit des hommes, en enveloppant les générations nou-\nvelles, dès leur naissance, d'une atmosphère où respire l'âme des aïeux.\n    Mais, par un juste retour, le goût des lettres entretient, comme un feu tou-\njours flambant sur l'horizon des peuples, l'aspiration vers la gloire. C'est le\nnoble excitant des courages et des sacrifices. C'est le véritable antidote de\nl'utilitarisme sec et triste.\n    Dans cette région qui fut son berceau,\n    Entre la France ardente et la grave Allemagne,\ndans ce pays dont les destinées ne cessent de grandir, dans cette nation où\nla renaissance littéraire s'épanouit de plus en plus, puissions-nous com-\nprendre et cultiver ce goût de l'enthousiasme, de la gloire et des lettres, dont\nle prince de Ligne nous a donné l'exemple. Puissions-nous, Messieurs,\naccroître notre patrimoine moral de toutes les leçons d'intelligence et d'action\nque nous prodiguent la vie et l'œuvre de ce grand homme!\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-011", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 417, "page_fin": 419, "titre_corps": "L’art international à Venise", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Franz Ansel", "ancre_debut": "L'Art international à Venise                                 La Sculpture                       LA remarque", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 486, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 2788, "texte": "L'Art international à Venise\n\n                               La Sculpture\n\n                     LA remarque que nous inspirait, dans notre article précé-\n                       dent, la majorité des œuvres qu'exposent au Salon de\n                       Venise les peintres de la péninsule, se peut appliquer\n                       aussi à la sculpture italienne : partout, c'est le « déjà\n                       vu », la banalité facile, une tendance irrésistible à l'imi-\n                       tation française; nulle originalité, aucun accent per-\n                       sonnel.\n   Il faut pourtant faire exception pour Leonardo Bistolfi, dont un groupe,\nla Mort et la Vie, réplique d'un monument funèbre placé au cimetière de\nZurich, réalise une noblesse de forme et une profondeur de pensée qui en font\nune œuvre admirable. Malgré l'étrange disposition des deux figures qui le\ncomposent et qui s'avancent l'une derrière l'autre, séparées par un large espace,\nsans que rien les relie entre elles, ce mausolée offre à nos regards, de quelque\npart qu'on l'envisage, la plus belle, la plus harmonieuse et la plus pathétique\nimage. La Mort, avec sérénité, pénètre dans le grand inconnu, tandis qu'at-\ntirée par l'énigme de cette figure qui disparaît sans dire son secret à ceux qui\nrestent, fascinée par l'étrange mystère, la Vie, les deux bras étendus, veut se\nprécipiter vers elle, dans un tendre et tragique élan, pour la retenir... ou pour\nla suivre. La grave beauté de ce symbole a été traduite dans le marbre par\nLeonardo Bistolfi avec une puissance d'expression, une grâce d'attitudes et de\ngestes et une simplicité de lignes qui méritent les plus hauts éloges. Et voilà\nune œuvre qui rachète les laideurs dont se déshonore maint campa santo\nd'Italie.\n   L'exposition française nous montre un grand sculpteur, Emile-Antoine\nBourdelle, dont l'effort gigantesque et le puissant talent n'ont pas conquis\nencore la gloire qui leur est due. Comme l'apprend l'excellente notice publiée\ndans le catalogue par M. Ugo Ojetti, un critique d'art des mieux doué, dont\non aime lire les belles études au Corriere della Sera, Bourdelle est né à Mon-\ntauban (qui fut aussi la patrie d'Ingres). Il débuta dans l'art en décorant les\nmeubles que fabriquait son père, qui était ébéniste. Puis, il étudia à Paris sous\nla direction de Falguière, hanta l'atelier de Dalou, et enfin entra chez Rodin,\nqu'il avait appris à connaître lorsqu'il dut faire un monument que Montauban\nvoulait élever à son compatriote Cladel, fidèle ami du grand sculpteur. Une\nfois entré dans le sillage de l'irrésistible magicien, il n'en sortit plus de long-\ntemps, et Rodin l'absorba en lui avec l'égoïsme du génie : « Je le tiens pour\n\n                                                                            4\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3547, "texte": "418                                DURENDAL\n\n\n une source vivante, a écrit Bourdelle lui-même. Beaucoup ont voulu se baigner\ndans cette source. Ils en ont trouvé le courant plus profond, plus violent aussi\n qu'ils ne croyaient. Ils y ont perdu pied ». De tels traits se rencontrent dans\n l'histoire de Wagner... Mais Bourdelle, heureusement, n'était pas de ceux-là\n qui, vaincus par la gloire, abdiquent aux mains d'un autre leur personnalité:\n sa vigueur paysanne le sauva du péril, et il reprit conscience de sa propre\n ambition. De la source impétueuse où s'étaient noyés tant d'autres, il sortit\n régénéré et mieux armé pour la lutte.\n    A séparer ses bas-reliefs de l'ensemble architectural en vue duquel ils furent\nconçus, on risquerait de les mal juger : ce fils d'ébéniste a gardé le sens des\nlignes décoratives, de l'harmonieuse simplicité qui doit joindre les figures sculp-\ntées à la façade d'un édifice, dans la plus étroite cohésion. Comme l'œuvre\ndes sculpteurs primitifs qui ont fait le fronton d'Egine et les métopes de Séli-\nnonte, et dont l'exemple l'a inspiré sans rien lui enlever cependant de son ori-\nginalité, ses figures, aux lignes fortes et larges, doivent épouser l'architecture,\nl'embellir et valoir par elle. Il faut, pour en comprendre le sens et en saisir\ntoute la beauté, les voir inscrites dans la façade du Théâtre des Champs-\nElysées, baignées par l'air et le soleil. Ici, dans ce Salon, elles déconcertent un\npeu, et l'on n'est pas très loin de les trouver barbares. Sa Pénélope elle-même,\nénorme figure debout dans une attente soucieuse, majestueuse matrone dont\nla puissante lourdeur impose l'admiration sans dégager de charme, deman-\nderait, pour produire tout l'effet souhaité, le seuil d'un temple immense ou\nd'un palais géant. Il n'en est pas moins vrai que, pris dans leur ensemble, les\nenvois de Bourdelle nous révèlent un grand maître.\n    A travers les frais jardins où le palais des Beaux-Arts développe ses archi-\ntectures, la Pénélope de Bourdelle nous mène tout naturellement à la figure\ncolossale que le sculpteur Rik Wouters appelle Soucis domestiques et qui est\nvisiblement, par l'attitude, par le geste, par l'ampleur des proportions, par la\nforce un peu massive, inspirée de la première. D'aucuns jugent que cette ren-\ncontre, qu'il n'a peut-être pas prévue, est fâcheuse pour l'artiste belge, et nous\nconviendrons nous-mêmes que ces Soucis domestiques ressemblent fort à une\nébauche de la fameuse Pénélope. Visiblement, Rik Wouters a connu l'œuvre\nde Bourdelle et en fut influencé. Mais ce sculpteur est jeune encore : sa per-\nsonnalité se cherche, et nous ne doutons pas, quant à nous, qu'elle ne finisse\npar se trouver. Les débuts des plus grands artistes nous ont montré de tels\nexemples d'imitation presque servile : envoûtés par un maître puissant, cer-\ntains ne se dégagent que très tard de cet esclavage consenti, et Bourdelle lui-\nmême, chez Rodin, en a donné une preuve nouvelle. Au surplus, le pavillon\nbelge exhibe, signés de Rik Wouters, d'autres morceaux où s'affirment déjà\nune curieuse personnalité, un don de vie et de mouvement, une espèce de\nfougue passionnée, qui nous permettent d'attendre beaucoup d'un jeune artiste\nsi bien doué : tel est le buste de James Ensor, qui interprète et synthétise,\navec une vérité frappante, toute la bonhomie malicieuse de cette figure inou-\nbliable, où il y a du saint et du faune.\n    Bien jolies aussi, dans leur grâce étrange et un peu morbide, la Victoire\ndrapée et la svelte Danseuse de Marnix d'Haveloose, qu'on vit à Bruxelles et\n"}, {"page_pdf": 488, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1092, "texte": "                    L'ART INTERNATIONAL A VENISE                             419\n\n\nqui ont déjà une notoriété. Avec les Soucis domestiques, ces œuvres, placées\ndans les jardins à l'entrée du pavillon belge, rehaussent de la plus noble façon\nla charmante façade de Sneyers.\n   Dans le coquet hall central, un très beau Buste de vieillard, singulièrement\nvigoureux, nous fait voir que Georges Minne, en changeant sa manière, ne\nperd pas sa maîtrise, tandis que le Buste d'Alice, la Puberté et l'Echo nous\nmontrent, chez Victor Rousseau, l'heureuse permanence d'un style où la grâce\net la pureté, la délicatesse des formes et la poésie intime, atteignent à la per-\nfection des sculpteurs de la Renaissance. Un petit groupe pathétique, la Dou-\nleur maternelle, dû à Guillaume Charlier, émeut les visiteurs par son élo-\nquence sobre. Et les médailles d'Armand Bonnetain, d'une finesse expressive\n et juste, complètent dignement un ensemble qui nous prouve que la sculpture\n belge garde la belle place qu'elle a conquise.\n\n                                                              FRANZ ANSEL.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-012", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 420, "page_fin": 422, "titre_corps": "Trois romans", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Pierre Nothomb", "ancre_debut": "Trois Romans Le Baptême de Pauline Ar", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 489, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 2858, "texte": "Trois Romans\nLe Baptême de Pauline Ardel, par M. EMILE BAUMANN.(Paris,\n Grasset.) — La Maison sur la Rive, par M. ANDRÉ LAFON.\n (Paris, Perrin.) — Le Retour dans la Nuit, par M. MARTIAL\n  PlECHAUD. (Paris, Grasset.)\n\n   Trois romans à signaler et à lire. En attendant que Durendal, après\nM. André Baunier dans la Revue des Deux-Mondes, et M. François le Grix\ndans la Revue hebdomadaire, publie un article d'ensemble sur le groupe dont\nfont partie MM. Piéchaud et Lafon et dont M. Baumann est un des maîtres,\nil faut que nous disions tout de suite notre admiration pour le Baptême de\nPauline Ardel, pour le Retour dans la Nuit, et pour la Maison sur la Rive.\nVenant après la Robe Prétexte, de François Mauriac, et l'Homme de Désir,\nde Robert-Vallery Radot, ces livres prouvent une fois de plus toute l'activité\net tout le talent de la jeune phalange des Cahiers.\n   On se souvient de 1'émotion que suscita, dans les milieux littéraires, le\npremier roman de M. Emile Baumann : l'Immolé. C'était une oeuvre rude et\ntumultueuse, traversée d'éclairs et de tempêtes, et qui, sans les mièvreries, les\ntimidités et les sirops de l'ordinaire prose religieuse, exprimait magnifique-\nment les splendeurs et les angoisses de la passion catholique. « Malgré son\ncatholicisme, ce roman plaît », écrivait dans le Mercure de France, avec son\nincompréhension habituelle, Mme Rachilde : ce livre n'avait rien de plaisant,\net il était si violent et parfois si osé que plusieurs revues bien pensantes se\nvoilèrent la face. Mais la jeunesse religieuse vit immédiatement en M. Bau-\nmann une force et un maître. La Fosse aux lions la confirma dans son admi-\nration. Plus élagué déjà, mais non moins vigoureux, ce second livre se rap-\nprochait de la technique française traditionnelle. Avec le Baptême de Pauline\nArdel, l'action se fait plus calme, la passion moins exaltée, le tragique plus\nquotidien. Est-ce une ascension ou un appauvrissement? rne demandait quel-\nqu'un après avoir lu cette histoire sublime aux contours si simples. Je crois\nque c'est un repos, tout simplement.\n   Entre ses livres touffus et dramatiques et ce roman de la vie maritime qu'an-\nnoncent les amis de M. Baumann, une clairière s'est emplie de calme lumière.\nLa figure intelligente et pensive de Pauline Ardel y glisse, tour à tour insen-\nsible, douloureuse et rayonnante. Et tout le roman de la grâce divine se\ndéroule dans le coeur de celte enfant. Fille d'un professeur incroyant, fière de\nsa liberté de penser, mais droite et loyale, Pauline Ardel va rencontrer dans\nJulien Rude, jeune chrétien au cœur de flamme, celui qui, après s'être donné\nà elle, va se donner pour elle. Par Julien, la foi va lentement la conquérir.\nL'art catholique, la musique, les cérémonies du culte, l'atmosphère bénie\nd'une maison où Dieu vit dans tous les cœurs, vont lentement la transformer.\n"}, {"page_pdf": 490, "page_imprimee": 421, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3622, "texte": "                                TROIS    ROMANS                                421\n\n\nEt quand le jeune homme qui l'aime aura offert sa vie pour qu'elle atteigne à\nla lumière, elle va monter au baptême, plus touchante encore et digne du\nsublime sacrifice qui aura été fait pour son âme.\n   I1 est peu d'héroïnes, dans le roman français, qui soient plus attachantes et\nplus nouvelles que cette petite intellectuelle qui va vers Dieu. Il est peu de\npages plus belles que celle où agonise, illuminé, le jeune croyant dont la mort\nva achever l'œuvre divine. M. Baumann l'a écrite avec des larmes et du sang,\navec aussi cette foi qui change en une joie douce et surnaturelle les plus\ndéchirants sacrifices. On n'oubliera pas cette silhouette d'enfant ardent que la\nmusique exalte, que la nature fait frémir — qui sait aimer — et qui, avec si\npeu de respect humain, se livre à « ce besoin d'ostentation croyante » qui le\nfait si moderne et si curieusement sympathique.\n   Je n'emploierai pas cette épithète « moderne » en parlant de M. André\nLafon. La Maison sur la Rive, pas plus que l'élève Gilles n'a apporté un\nfrisson nouveau. Se souciant peu d'être traité de retardataire, le jeune roman-\ncier a même dédaigné le style à la mode, les procédés récents, les allures nou-\nvelles. Si nous voulions chercher autour de nous un écrivain à qui ressemblât\nM.André Lafon, nous y devrions bientôt renoncer, et je ne vois guère d'autre\nproche parent à lui donner que L.ouis Veuillot, l'admirable et grave Veuillot\nde Pierre Saintive... Une jeune fille de province vit pieusement entre son\npère et sa mère, à l'ombre d'un vieux clocher. Son rêve est sage comme son\nexistence. Et si les vaisseaux qui s'éloignent sous ses yeux vers le bel estuaire\ndu fleuve lui font battre le cœur, ce n'est point qu'une idée de départ fou l'ait\nenivrée : c'est qu'à les voir flotter là-bas entre le ciel et l'eau, elle éprouve un\nélan calme vers l'infini. Elle aime, sans s'en douter d'abord, un ami d'enfance,\nAymon Lheureux, que l'art sollicite et qui, n'ayant point de soutien moral\npuissant, perd la foi. D'autre part, ses parents lui préparent un mariage avec\nun riche voisin, Christophe Ongrand. Les avantages de cette union seront\nimmenses : l'avenir sera assuré, des vignobles rivaux ne feront plus qu'un et\nformeront le plus beau domaine du pays; de plus, M. Ongrand est le seul pro-\npriétaire du pays qui soit assez puissant pour reprendre aux sectaires l'admi-\nnistration de la ville et pour empêcher l'écroulement de l'Eglise branlante,\nfoyer d'ardeur et de foi, qui, faute de soins, menace ruine. Entre l'amour\ntendre et pitoyable qui l'appelle vers Aymon, et l'affection décidée, courageuse\net fortement raisonnée qui la poussent vers Christophe, que va-t-elle choisir?\nAu prix de bien des luttes et de bien des larmes, la jeune fille sage suivra le\ndésir des siens et obéira aux raisons profondes qui ont dicté aux siens ce\ndésir.\n   J'adore, pour ma part, les jeunes filles romanesques et j'incline à croire que\nla piété et même la raison ne sont pas contradictoires d'un amour même\naventureux. Mais je ne puis que louer l'attachante héroïne que nous a peinte\nM. André Lafon. Sa gravité, sa pureté d'âme, ses paisibles prières, son beau\nvisage régulier, son loyal regard sur la vie, ses sanglots déchirants et ses réso-\nlutions fortes, ses scrupules et son trouble quand elle s'est laissée aller à ce\nqu'elle appelle ses faiblesses, son bon sens droit et clair font d'elle un des plus\nbeaux types connus de jeune fille provinciale. Le style du roman s'harmonise\nparfaitement à cette âme gracieuse et noble. Une tension un peu monotone,\n"}, {"page_pdf": 491, "page_imprimee": 422, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3656, "texte": "422                               DURENDAL\n\n\nla perfection limpide d'une phrase sans sursaut, le déroulement paisible de\nbelles périodes musicales : « J'éprouve devant ces peintures je ne sais quel senti-\nment de vie humble et profonde, d'intimité domestique qui émeut en mon tout\nun monde de souvenirs et me rappelle ces jours de vacances aux Pierrières,\noù, dans l'odeur âcre du fruitier, je contemplais sur leur claie les réserves\nauxquelles je n'osais toucher, cependant qu'autour de moi et de la demeure\nensoleillée, il me semblait entendre bruire le silence même de l'été... » Tout\ncela compose une atmosphère de dignité et de calme à l'émouvant et lent\nrécit... Le grand succès de M. André Lafon semble avoir fait lever dans la\npetite presse littéraire une cohorte d'aboyeurs aux trousses de l'auteur de\nl'Elève Gilles, coupable d'avoir obtenu, il y a deux ans, le premier grand prix\nde littérature. Je comprends qu'à certains jeunes écrivains d'avant-garde\npuissent déplaire une langue presque trop parfaite, un élan mesuré, une allure\ntraditionnelle, un goût équilibré pour les âmes dont le sublime et la simplicité\nse confondent. Mais j'estime qu'il faut reconnaître dans la Maison sur la rive\nun des plus beaux livres de cette année.\n   Je feuillette encore le Retour dans la nuit, de M. Martial Piéchaud, avant\nd'en parler. « Voici le livre d'un débutant — disait l'autre jour, dans l'Opinion,\nM. Jean de Pierrefeu — qui va surprendre les critiques et émouvoir les lec-\nteurs. » Et je savoure tout ce que ce livre gonflé de larmes nous apporte de\nnouveauté et d'émotion. Le récit, encore une fois, est bien simple. Un enfant\ngrandit entre son père, un professeur triste et abattu, et une vieille servante.\nAu moment où sa vocation de marin se dessine, il devient lentement aveugle.\nEt dans cette nuit où il ne verra point son visage, une femme revient vers lui,\nsa, mère qu'il n'a jamais connue et que l'aventure, quand il était tout petit\nencore, a entraînée loin du foyer. C'est tout, mais le mystère, la tendresse et\nl'ombre approfondissent cette humble histoire. Et il n'est point possible de la\nlire sans que des pleurs montent aux yeux. Cet enfant qui croit sa mère morte\net qui recherche chez les femmes qu'il approche des caresses maternelles, cet\namour d'adolescent pour une jeune fille des pays lointains qui est pour lui la\nlumière même; cet élan vers un départ, vers une fuite, qui s'éteint dans les\nténèbres; cette maladie étrange, cruelle, énigmatique; ce retour, enfin, d'une\nfemme invisible que le pardon a rappelée et sur les genoux de laquelle le\njeune homme éperdu posera sa tête pour pleurer : quels éléments poétiques\nd'un drame intime et profond! M. Martial Piéchaud en a décrit les phases\navec un art parfait, une science des demi-jours et des demi-teintes, des épi-\nsodes de soleil et des épisodes de détresse, mêlant aux mots trempés dans la\nrosée les mots trempés dans les larmes. Quoi de plus gracieux que les jeux de\n Clarita cl de Pierre dans le jardin des religieuses, à l'extrême pointe de l'au-\n tomne quand ils cherchent à voir trembler dans la clarté la dernière feuille des\n arbres? et quoi de plus angoissant que cette agonie d'un enfant qui aimait le\n ciel, la mer et la lumière et qu'un voile chaque jour plus épais sépare du\n monde, de la beauté, de l'amour même, en attendant qu'une tendresse mater-\n nelle vienne remplacer l'amour, et la beauté des choses, et le monde entier...\n    Il y a à travers ce livre un profond frémissement, une sorte de vie intérieure\n qui trouvera dans l'âme de tout lecteur un prolongement émouvant.\n                                                          PIERRE NOTHOMB.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-013", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 423, "page_fin": 427, "titre_corps": "Un livre de M. Eug. Gilbert", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Kinon", "ancre_debut": "Un livre de M. Eug. Gilbert                          \" France et Belgique „ (1)                      J'EN", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 492, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 12, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": "Un livre de M. Eug. Gilbert\n\n                        \" France et Belgique „ (1)\n\n                    J'ENTENDS dire couramment que la littérature n'a plus la\n                      vogue, que le goût de la lecture se perd de plus en plus,\n                      progressivement remplacé par celui du sport. Il suffit de\n                      jeter un coup d'oeil sur les ballots de volumes qui arrivent\n                      quotidiennement chez les libraires, et surtout sur la quan-\n                      tité invraisemblable de romans arborant l'étiquette « vient\n                      de paraître », pour comprendre bien vite ce qu'il y a de\n                      superficiel dans pareil jugement. La vérité est autre. On\n                      ne lit pas moins que jadis, mais il est vrai, il n'est que\ntrop vrai qu'on lit moins bien, je veux dire avec moins de discernement. On\ndirait que, désespérant de se retrouver dans ce chaos de papier imprimé, les\ngens ont contracté la fâcheuse habitude d'acheter et de lire n'importe quoi,\nau hasard de la rencontre ou de l'impression. Alors, on dévore des histoires\n ineptes, des bouquins d'un jour absolument étrangers à la littérature, ou même\ndes romans épicés, suintant le dérèglement morbide et la dégradation morale.\nAh! pour sauver ce qui reste de bon goût et de bonnes mœurs, qu'un bon\nguide littéraire, qu'un bon directeur de lectures est donc nécessaire en l'âge\noù nous vivons !\n   Eh bien ! je l'ai déjà dit ailleurs, et je le répète ici, — dût-on voir dans cette\ndéclaration absolument sincère l'hommage de l'amitié et de la reconnaissance,\n— je ne connais pas de meilleur guide de ce genre que le probe chroniqueur du\nJournal de Bruxelles, M. Eugène Gilbert. J'en suis plus convaincu que\njamais en achevant la lecture des belles études littéraires qui forment la\nseconde série de France et Belgique. Vraiment, s'il me fallait désigner un\nvolume donnant la plus nette idée possible des lettres contemporaines, laissant\ndans l'ombre ce qui doit rester dans l'ombre, projetant la clarté sur ce qui\nmérite d'être mis en relief, signalant enfin, et surtout faisant connaître et\napprécier les quelques ouvrages « qu'il faut lire », je n'aurais pas l'ombre\nd'une hésitation ; certain de ne pas me tromper, la conscience absolument\ntranquille, je nommerais France et Belgique, de M. Eugène Gilbert.\n\n                                             *\n\n\n  (1) EUGÈNE G I L B E R T : France et Belgique études littéraires, avec préface de M. René\nBazin. Un volume, Paris, Plon-Nourrit.\n"}, {"page_pdf": 493, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3405, "texte": "424                               DURENDAL\n\n\n    D'abord, toutes choses égales d'ailleurs, il n'est pas inutile de remarquer\nque le livre de M. Eugène Gilbert l'emporte en qualité instructive sur la plu-\npart des ouvrages de critique contemporaine, en ce qu'il étudie simultané-\nment la production littéraire de la France et de la Belgique. Pour qui tient à\nse documenter sérieusement sur l'état actuel des lettres françaises, c'est là un\navantage qui n'est certes pas négligeable.\n    Mais, sans nous attarder à ce point de vue spécial, il ne sera pas difficile\nde montrer que le livre de M. Eugène Gilbert réunit, mieux que n'importe\nquel autre, les diverses qualités qu'on est en droit d'exiger d'un « Baedeker\nlittéraire », destiné à guider les gens qui veulent lire sans perdre leur temps —\net sans perdre leur âme.\n    En premier lieu, un pareil volume doit avoir une valeur synthétique. Ne\nlui demandez pas d'être complet, oh non ! ce serait pure folie, dix volumes\nn'y pourraient suffire. Mais il est indispensable qu'il discerne l'essentiel, qu'il\ndégage les grandes lignes, qu'il fasse connaître les grands courants qui tra-\nversent la sensibilité contemporaine et qui se traduisent dans les lettres, qu'il\nmontre enfin où tend la littérature et quelle est la signification profonde de\nson évolution.\n    Il s'agit, bien entendu, de la vraie littérature, et non de ce hideux com-\n merce d'épiceries érotiques qu'on décore quelquelois du même nom.\n M. Gilbert ne parle jamais de ces choses. Il a raison. Le romancier sans\nscrupule salue toute publicité comme une réclame profitable, et le silence est\nencore le meilleur paillasson pour châtier l'ordure.\n    Or, si on s'en lient ainsi, comme il le faut faire, à la littérature de bonne\n compagnie, on peut affirmer que M. Gilbert a parfaitement mis en lumière\n les tendances fondamentales qui la caractérisent à l'heure actuelle. C'est ainsi\n que, dans la partie de son ouvrage ayant trait à là poésie, il n'a pas hésité à\n faire la part du lion à des poètes spiritualistes. comme Louis Le Cardonnel\n et Léon Bocquet en France, Adolphe Hardy, Thomas Braun, Georges\n Ramaekers et Pierre Nothomb en Belgique.\n     Mais c'est surtout dans la partie relative au roman que M. Gilbert nous a\n donné une synthèse particulièrement heureuse. Traditionalisme et régiona-\n lisme, telles lui paraissent être les grandes idées inspiratrices du roman con-\n temporain, et c'est autour d'elles qu'il groupe les œuvres maîtresses publiées\n depuis dix ans. Précisant davantage encore, il affirme — que le roman s'est\n révélé plus spécialement traditionaliste en France, et régionaliste en Belgique.\n  Cette vue d'ensemble est singulièrement perspicace, et une simple inspection\n de la table des matières fait comprendre de suite qu'il est impossible d'en\n  contester la justesse. Ne sont-ce pas, en effet, des œuvres essentiellement\n  traditionalistes que La Barricade et l'Émigré de Paul Bourget, Ascension de\n  Charles de Pomairols, Colette Baudoche de Maurice Barrès, La jeune fille\n  bien élevée de René Boylesve, La lumière de la maison de Jean Nesmy, La\n  Barrière et Davidée Birot de René Bazin, La robe de laine et La neige sur\n  les pas d'Henry Bordeaux? Et, si nous passons en Belgique, comment mécon-\n  naître la note régionaliste qui donnent comme un air de famille à des œuvres\n  d'ailleurs aussi diverses que La cité ardente d'Henry Carton de Wiart,\n"}, {"page_pdf": 494, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3220, "texte": "                     UN LIVRE DE M. EUG. GILBERT                              425\n\n\nL'inconnu tragique de Georges Virrès, La petite reine blanche de Maurice\ndes Ombiaux, Le cœur de François Remy d'Edmond Glesener, Le Pays\n Wallon de Louis Delattre, l'Ardennaise d'Henry Davignon? C'est l'évidence\nmême, direz-vous. Justement, mais c'est aussi l'histoire de l'œuf de Colomb,\net croyez bien qu'il n'y a que les critiques très avertis et très pénétrants pour\ndécouvrir ces classifications nettes et décisives, qui ont l'air de s'imposer par\nleur simple énoncé.\n\n\n\n   En second lieu, nous réclamons de notre Bœdeker littéraire une valeur\nexemplative. Il faut qu'il nous cite les livres recommandables. Et, mon Dieu,\ncela n'est pas encore trop malaisé, pour peu que l'auteur ait lu tous les livres\net soit bon juge en la matière. Mais il faut autre chose. Il faut surtout qu'il\nnous fasse connaître les bons livres, qu'il nous introduise dans leur atmosphère\nspéciale, nous suggère en quelque sorte l'attrait qui s'en dégage, et nous donne\ncomme un avant-goût des fines joies et des nobles émotions qu'ils réservent...\nAh ! voilà le hic ! Tous ceux qui se sont essayés au métier savent comme il est\ndifficile de ramasser en quelques lignes la substance d'un livre, de manière à le\nfaire comprendre, goûter, aimer et désirer.\n   Sous ce rapport, — et nous parlons spécialement du roman, — M. Gilbert\nest admirablement préparé à la tâche. D'abord, son tempérament d'intellec-\ntuel sans doute, mais aussi, — et même avant tout, — de sensitif, tour à tour\ntendre, enthousiaste et mélancolique, le prédispose merveilleusement à la\ncompréhension des œuvres romanesques. Il les pénètre sans effort par toutes\nles puissances de la sympathie et de l'émotion.\n   D'ailleurs, ses lectures sont immenses, comme on peut s'en rendre compte\nen feuilletant ses fortes études, couronnées par l'Académie française, sur Le\nRoman en France pendant le X I X e siècle. Servi par une mémoire prodi-\ngieuse, il peut, à propos d'une situation ou d'un personnage, multiplier des\nrapprochements qui éclairent singulièrement la critique. Je cite, à titre\nd'exemple, la page 132 de France et Belgique où, dans un raccourci puissant\net fouillé, il évoque comme en se jouant, à propos du héros de La Lumière\nde la maison, presque tous les types ecclésiastiques qui évoluent depuis cent\nans dans la littérature d'imagination, chacun souligné d'un trait net et précis.\nJe ne saurais dire combien j'apprécie cette érudition, d'ailleurs indemne du\nmoindre pédantisme.\n   Quant à la probité dans l'analyse et l'exposition d'un ouvrage, je ne crois\npas qu'on la puisse pousser plus loin que M. Gilbert. Par des résumés\nsavants, par des citations généreuses et judicieusement placées, par une série\nde procédés difficiles à caractériser et que j'affublerais d'une seule expression :\n« un heureux tour de main », il parvient à transposer le roman dans la chro-\nnique, avec toute sa sève, toute son frisson de vie, tout son émoi. Certaines\nétudes de France et Belgique, par exemple celles consacrées à L'Emigré et à\nColette Baudoche, dégagent une émotion véritablement poignante. Tout de\nmême, faut-il qu'il ait vécu en esprit le drame cornélien de ces deux chefs-\n"}, {"page_pdf": 495, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3082, "texte": "426                               DURENDAL\n\n\n\nd'oeuvre pour nous le faire sentir à ce point dans une simple chronique de\nquelques pages !\n   Enfin, que serait-ce qu'un « guide de lectures », sans le goût littéraire, et\naussi le goût moral? Il est vrai que j'aurais bien perdu mon temps, si déjà\nje n'avais donné à entendre que M. Gilbert possède toutes les qualités de\npénétration et de pondération d'un excellent critique. Vous pouvez vous\nen fier à son jugement. Il connaît son métier. Il a de la planche, comme\ndisent les auteurs.\n   Oh ! je le sais bien, quelques gens de lettres, tout surpris de ne point béné-\nficier exclusivement de la bienveillance du critique, ont essayé de créer en\nBelgique la légende d'un Gilbert paterne et « bénisseur ».\n    Il est très vrai qu'on peut dire de M. Gilbert ce qu'il écrit de Mme la com-\ntesse van den Steen de Jehay, dans la charmante chronique consacrée aux\nProfils de gosses : « Sa philosophie tient tout entière, comme sa vie, dans un\nmot : la Bonté ». Mais quoi! la bonté, c'est-à-dire la sympathie large et com-\npréhensive, est-elle donc une si mauvaise disposition d'esprit pour juger les\nouvrages de mérite (il est entendu, n'est-ce pas, que M. Gilbert préfère se taire\nsur les autres)?... Elle est en tout cas bien supérieure à cette hostilité sèche\npar quoi certains critiques croient donner la marque d'un goût sublime,\nalors que bien souvent elle les fait passer à côté des beautés d'une œuvre,\nquand elle ne les fait 'pas échouer dans l'éreintement aveugle et l'inintelli-\ngente rosserie.\n   Et puis, si M. Gilbert pêche quelquefois par une nuance de bienveillance\nexcessive (encore est-elle d'ordinaire plutôt dans les mots que dans les idées),\nil se montre toujours de la plus rigoureuse sévérité quand il s'agit de relever\nles tares morales d'une œuvre, ou les dangers qu'elle peut offrir au point de\nvue religieux. Là-dessus, il est intransigeant. Il ne laissera pas passer une\nseule phrase qui a choqué en lui l'honnête homme ou le croyant. Il protes-\ntera, et cela souvent dès le début de sa chronique, comme pour soulager sa\nconscience et empêcher toute équivoque sur ce point important, comme on\npeut le voir dans les premières lignes de l'étude consacrée à Georges\nEekhoud (p. 461).\n                                       *\n                                      * *\n\n   Et pourtant, notre Baedeker serait encore insuffisant, et même complète-\nment manqué, s'il n'avait pas un charme littéraire propre, s'il n'était pas\nd'une lecture aisée et attrayante.\n   Dieu merci, avec M. Gilbert nous sommes en compagnie d'un écrivain de\npure tradition française. Sa langue est impeccable, émaillée de joliesses, de\ntrouvailles et de métaphores qu'on n'oublie pas. Par exemple, ayant à parler\ndes conférences de Jules Lemaître sur Chateaubriand, M. Gilbert intitule sa\nchronique : « D'un beau paon et d'un joli chat ». Je ne sais si vous serez du\nmême avis, mais, pour ma part, je trouve cela tout simplement merveilleux\nde justesse et de pittoresque.\n   La correction élégante du style de M. Gilbert n'exclut en aucune façon\n"}, {"page_pdf": 496, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1668, "texte": "                     UN LIVRE DE M. EUG. GILBERT                              427\n\n\nl'aimable laisser aller de la fantaisie. Ce bon critique a horreur de la pédan-\nterie et de « tout ce qui pèse et qui pose ». Il affectionne le ton de la causerie.\nIl nous séduit par les grâces de la nuance et du demi-sourire.\n   Tantôt par une anecdote contée avec art, tantôt par une dissertation humo-\nristique, il nous entraîne comme en badinant au cœur du sujet. — et puis\nvoici que les idées graves surgissent et nous prennent pour ainsi dire à l'im-\nproviste, désarmés, et d'autant plus accueillants; et puis encore (car le tempé-\nrament du sensitif ne perd jamais ses droits, et M. Gilbert passe aisément du\nrire aux larmes, du grave au doux, du plaisant au sévère), voici qu'entre deux\ndissertations se précise soudain la pure ligne d'un paysage lumineux, évoqué\nen mots mélodieux comme les murmures de la Méditerranée qui le baigne de\nses flots bleus, ou, parfois aussi, — comme dans la chronique consacrée à\nM. Virrès, — quelque site de Campine, puissamment brossé en tons fauves et\nviolets, chargé de nuages lourds d'angoisse...\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   Ai-je démontré ma proposition ? Ou connaissez-vous quelque ouvrage qui\nréponde mieux aux exigences d'un livre d'initiation à la littérature contempo-\nraine ? Dans ce cas, faites-le moi connaître sans retard, je vous prie. Je serais\ncharmé de le lire. Mais en attendant, — et j'imagine que j'attendrai long-\ntemps, — je m'en tiens à France et Belgique de M. Eugène Gilbert.\n\n                                                              VICTOR    KINON.\n"}]}, {"article_id": "ulb-durendal-1914-livraison07-014", "volume": "ELB-AML-484382-1914-000-021_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-AML-484382-1914-000-021_f.pdf", "ocr_sha256": "76be2714400f8293a2d1417dbe2490a84601c7f36cb2e4944275392f16962448", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 428, "page_fin": 432, "titre_corps": "Les livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LES LIVRES  Les agrandissements du", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 497, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2670, "texte": "LES LIVRES\n\nLes agrandissements du Palais sous Philippe le Bel,\n   par EMILE CLAIRIN. — (Paris, Bibl. de l'Occident.)\n   Il est besoin, on le sait, de beaucoup d'imagination pour évoquer la\ndemeure des anciens Rois dans l'ensemble irrégulier de bâtiments qui\nconstituent aujourd'hui le Palais de Justice de Paris. Grâce au travail de\nM. Clairin, notre imagination s'appuiera désormais sur un exposé précis\ndes principales vicissitudes de ces murailles et de ces tours imprégnées de\nsouvenirs. L'auteur connaît à merveille le sol tant de fois fouillé où battit le\ncœur de la France médiévale. Il nous apporte une étude fortement docu-\nmentée, qui enchantera les Amis de la Cité. Décrivant le Palais et ses abords\nau début du règne de Philippe le Bel, M. Clairin résout, avec des arguments\ntrès probants, quelques problèmes de topographie urbaine : la prétendue\nrivière de Jehan-le-Cras, la reconstruction du Grand-Pont en 1296, la dévia-\ntion du Boulevard du Palais. Une page curieuse, c'est la liste des habitants\ndu quartier (1292-1313) avec leurs professions et domiciles. Cette plaquette,\nun peu aride souvent dan son numérotage excessif, fait honneur à la sagacité\nhistorique d'un membre du Barreau parisien. Voilà une branche d'activité\n« extra-judiciaire » fermée aux velléités érudites de ses confrères bruxellois!\nObjet éternel d'admiration... pour les étrangers, le Palais de Justice de\nBruxelles, colossal et harmonieux, n'a pas d'histoire. Les Belges, non enclins\nà louer leurs trésors d'architecture, ont trop de tendance à se rappeler\nseulement ce qu'il a coûté!\n\n                                                                       P . B.\n\n\nL ' E s t h é t i q u e de S c h o p e n h a u e r , par M. ANDRÉ FAUCONNET. —\n   (Paris Alcan.)\n   L'art est contemplation. Ses fins ne sont ni pratiques, ni utilitaires. Ce\nn'est pas à la raison qu'il s'adresse, mais au sentiment, à la pensée. Il est\ndonc désintéressé. D'autre part, le monde dans la diversité de ses appa-\nrences, les phénomènes infinis dont il est le théâtre, l'éternelle lutte de la\nvie, de la passion et de la mort qui s'y livre, n'est pas pour lui un objet\nd'entendement, mais bien un objet d'intuition, de devination. Le voile de\nMaïa, brouillard éblouissant, châtoiement de clartés et d'ombres, qui inter-\npose ses semblances illusoires entre les êtres et la réalité essentielle, les\nartistes, en clairvoyants qu'ils sont, le percent pour atteindre les idées qui\ndominent et commandent l'activité universelle : « L'art est une révélation\nintuitive, mystique, miraculeuse, des idées ».\n   Conception magnifique de l'art et qui tend à faire de lui un sacerdoce, à\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3513, "texte": "                                        LÈS    LIVRES                                      429\n\nl'exercice duquel bien p e u seraient dignes de participer, les purs, ceux qui\nse sont renonces eux-mêmes, les contemplatifs chez lesquels la volonté avec\nses convoitises s'est annihilée et qui ne sont plus que rêve désintéressé...\nIdéal q u e quelques-uns ont atteint, les plus g r a n d s , les maîtres de la pensée\net de la beauté, ceux que Carlyle a placés a u n o m b r e de ses Héros.\n   S c h o p e n h a u e r a inséré d a n s les appendices a u Monde comme volonté et comme\nreprésentation, d ' a d m i r a b l e s pages sur l'art. Mais sa pensée sur l'esthétique n'y\nest pas c o n t e n u e tout entière, et, en réalité, il ne l'a jamais présentée en u n\ncorps d e doctrine. M. F a u c o n n e t s'est d o n n é p o u r tâche de dégager l'esthé-\ntique d u génial Allemand d e l'ensemble de ses écrits et de déterminer, par u n\nexamen approfondi et critique d e ceux-ci, les sources (kantiennes, notam-\nment) d e la pensée d e S c h o p e n h a u e r en cette matière et les transformations\nqu'elle a d û subir pour s'adapter au système pessimiste d u g r a n d philo-\nsophe. L'ouvrage, conçu avec beaucoup d e m é t h o d e et d e clarté, est d e\ntous points r e m a r q u a b l e .\n\n                                                                        ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nAcadémiciens             d'autrefois,         par   M.   ANDRÉ F O N T A I N E . —   Un    vol.\n   ill. P a r i s , L a u r e n s . (Coll. L'Art dans l'ancienne France).\n   M. A n d r é F o n t a i n e s'est consacré à l'histoire de l'art français aux X V I I e\net X V I I I e siècles. Il a étudié et publié n o m b r e de documents d u plus vif\nintérêt louchant ce sujet, n o t a m m e n t les Vies d'artistes du comte de Caylus,\nles Conférences de l'Académie royale de Peinture et de Sculpture, u n e étude substan-\ntielle s u r les Doctrines d'art en France, d e Poussin à Diderot, dont n o u s\navons e u l'occasion d e faire l'éloge ici-même.\n   Son nouvel ouvrage est destiné à nous faire connaître l'Académie d a n s\nson intimité, en quelque sorte, dans sa vie souvent troublée, dans les\ndirections de son activité, dans la physionomie originale d e ses premiers\nm e m b r e s . L e B r u n , c o m m e il est naturel, tient u n e g r a n d e place dans\nses pages. Son esprit de domination, stimulé p a r la faveur dont il jouis-\nsait, le poussait à vouloir tout régenter et à usurper des prérogatives qui\nne lui a p p a r t e n a i e n t p o i n t ; d'où d e s conflits perpétuels et des querelles\navec ses confrères ou même avec les directeurs de l'académie; des persé-\ncutions envers les artistes qui regimbaient contre son despotisme, son\nanimosité contre Mignard, etc. M . F o n t a i n e nous fait un tableau plein\nde couleur et d'animation des luttes sourdes ou ouvertes dont l'Académie fut\nle théâtre et il n o u s fait, en même temps, à l'aide de d o c u m e n t s contempo-\nrains, le portrait de ces premiers académiciens, à peu près tous gens de\ncaractère, remplis de feu, de conviction, d'entêtement, L e B r u n , Abraham\nBosse, Sébastien B o u r d o n , nos compatriotes les C h a m p a i g n e , Van Opstal,\nMathieu de la P l a t e m o n t a g n e (Van P l a t e n b e r g ) , etc., qui tous ensemble, de\nconcert ou en se chamaillant, ont participé à la création de la grande école\nfrançaise du X V I I e siècle.\n\n                                                                        ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 430, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3324, "texte": "430                                      DURENDAL\n\n\nLa Sculpture sous les Ducs de Bourgogne (1361-1483).\n   par M. ANDRÉ HUMBERT. Préface de M. H e n r y Roujon. — ( U n vol. ill.\n    Paris, Laurens.)\n    L e principal objet de cet ouvrage est l'étude des œuvres imposantes exécu-\ntées à la Chartreuse de C a m p m o l , à Dijon, pour les D u c s de B o u r g o g n e ,\nP h i l i p p e le H a r d i et J e a n Sans P e u r , par des maîtres venus tous du N o r d ,\net, n o t a m m e n t , par J e a n d e Marville, le hollandais Claus Sluter et ie fla-\nm a n d Clans van de W e r v e : Portail de la Chartreuse; Puits dit de Moïse; Tom-\nbeaux des deux princes.\n    Cette œuvre puissante et é m o u v a n t e m a r q u e le moment c u l m i n a n t , d a n s la\nsculpture, de l'évolution qui emportait, à cette é p o q u e , l'art comme la pensée\nvers le réalisme. L a vie, à l'expression de laquelle tant de maîtres s'étaient\ndéjà essayés, mais qui, d a n s leurs œuvres, restait s u b o r d o n n é e encore aux\nsignifications de l'idée; la vie surgit d a n s les figures de C h a m p m o l , avec\ntoutes ses g r a n d e u r s et toutes ses vulgarités, dans un éclat et un relief qu'on\nne lui connaissait pas. Et chez Claus Sluter, chez cet artiste q u e l'on pour-\nrait rapprocher de Michel-Ange, non seulement c o m m e on l'a fait, p o u r la\nviolence sublime de ses créations, mais aussi à cause de certains traits de\nc a r a c t è r e ; chez Sluter, l'observation de la vie, la fidélité au vrai devient, si\nl'on peut dire, comme le noyau solide d'un art qui associe toute la vigueur\ndu réel à tous les prestiges d'une inspiration épique.\n    De quelle tradition sont issus ces extraordinaires tailleurs de pierre?\nQuelles influences leurs ouvrages ont-ils exercées en F r a n c e et d a n s les P a y s -\n Bas? Ces questions auxquelles n o m b r e d'historiens d'art, tels que Conrajord,\n M M . Kleinclausz et Alphonse G e r n a i n , ont proposé des solutions plus ou\nmoins controversées, M. André H u m b e r t les propose, à son tour, à sa saga-\ncité, de même q u e toutes les autres que suscite le sujet qu'il a choisi et,\navant tout, celles qui ont trait à la détermination de la part qui appartient à\nSluter, à van de W e r v e et à leurs collaborateurs, dans ce qui subsiste du ma-\ngnifique ensemble sculptural qu'ils avaient laissé à C h a m p m o l .\n\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nL'art appliqué aux métiers : Décor de la pierre, par M. LU-\n   CIEN MAGNE. — (Un vol. ill. Paris. Laurens.)\n   Ce volume i n a u g u r e unesérie d'ouvrages que l'auteur se propose de consa-\ncrer à toutes les formes de l'art décoratif, architecture, art de la terre, du\nmétal, du bois et art textile. A u c u n e publication ne pouvait être plus oppor-\ntune, à u n moment où l'on se p r é o c u p e partout des moyens de ressusciter les\npossibilités de beauté dans le mobilier, dans l'habitation, etc., que l'anéantisse-\nment des traditions de métier et les prétentions orgueilleuses du grand\nart ont fait disparaître.\n   L a tradition i n t e r r o m p u e , il n'est au pouvoir de personne de la renouer.\n   L'esprit individualiste qui prédomine aujourd'hui n'est pas pour favoriser\nl'éclosion d'une nouvelle tradition, œuvre nécessairement collective et à\n"}, {"page_pdf": 500, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3107, "texte": "                                  LÈS LIVRES                                  431\n\ndemi inconsciente de générations unies dans un idéal commun. Mais ce que\nl'on peut faire, et M. Magne s'y emploie avec un enthousiasme éloquent et\nune rare compétence, c'est de remettre en honneur auprès des artistes et,\naussi, des artisans, le « métier d'art », en leur enseignant ce « métier n,\nen leur montrant et en leur expliquant toutes les merveilles qu'il a produites\naux siècles passés, merveilles de grâce, de logique, d'harmonie qui doivent\nêtre devan teux non comme des modèles à copier servilement, mais comme des\nexemples admirables dont l'étude leur apprendra, en même temps que les\ndifficultés de l'œuvre, tout ce que le bon travail, consciencieux, intelligent,\nloyal, offre de perspectives aux facultés créatrices de l'artiste.\n\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nP u v i s d e C h a v a n n e s , par M . R E N É JEAN.—(Un vol. ill. Paris, Alcan,\n   coll. Art et Esthétique.)\n   Tout l'œuvre presque de Puvis de Chavannes est allégorique. Mais cette\nforme artistique de l'allégorie, que l'esprit académique avait fini par remplir\nde mort, il l'a ressuscitée, en la remplissant de vie. D'une vie nourrie de\nréalité et de pensée, puissante et douce, où tout vient en harmonie, en\nrythme, en exaltations heureuses. Ses nobles fresques d'Amiens, de Rouen,\nde Marseille, de la Sorbonne ou du Panthéon, agissent sur nous à la façon\nde l'entretien d'un sage dont la parole ne serait pas seulement intelligence\nmesurée, mais compréhension profonde et tendresse émouvante.\n   M René Jean raconte le maître, explique son œuvre, la commente avec\nune abondance un peu fatigante, parfois, mais toujours féconde en expres-\nsions délicates et significatives.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nG i o r g i o n e , par M. GEORGES DREYFOUS. (Coll. Art et Esthétique.) — (Un\n   vol. ill. Paris, Alcan.)\n   Il y a autour de la personne et de l'œuvre de Giorgione comme uneauréole\nde mystère. On ne sait pas grand'chose de l'une. On ne connaît l'autre que\nd'une façon incertaine : hormis la Madone de Castelfranco, le Concert champêtre,\ndu Louvre, et le Concert, du palais Pitti, — encore a-t-on tenté de changer\nl'attribution de ces deux derniers, — il n'est à peu près aucun tableau pré-\nsenté sous le nom de Giorgione dont l'authenticité puisse être reconnue avec\nsécurité. Les copies supposées sont en grand nombre, comme aussi les\npeintures, de facture incertaine, où l'on sent seulement l'influence de son\nesprit, du génie lyrique, de la manière émouvante qui ont fait de lui un\nmaître d'exception, puissant et tendre, parmi les maîtres vénitiens, admira-\nbles évocateurs de la vie, somptueux, brillants, mais peu accessibles au rêve.\n   L'étude que M. Dreyfous consacre à ce grand artiste passionné se lit avec\nbeaucoup de plaisir; elle est complète, approfondie, nourrie d'érudition et\nde la sympathie la plus compréhensive pour le maître et son œuvre.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 501, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2522, "texte": " 432                              DURENDAL\n\n\n\n P a g e s d'art c h r é t i e n , par M. ABEL FAVRE. —(Paris, Bonne Presse.)\n   L'auteur étudie l'évolution de la peinture religieuse en France depuis\n Ingres, en passant par H. Flandrin, Chassériau, Puvis de Chavannes, etc.,\njusqu'à Maurice Denis. Il consacre également un chapitre aux préraphaélites\nallemands et à l'école de Beuron. Livre excellent, plein de mesure et de per-\nspicacité, animé à toutes ses pages de l'amour intelligent de l'art, d'un art\nfait, non de conventions, mais d'émotion et de vie.\n\n                                                                         A. G.\n\nNevers et Moulins, par M. JEAN LOCQUIN. — Orléans et le Val-\n   d e - L o i r e , par M. GEORGES RIGAULT, deux volumes illustr. — Paris,\n   Laurens. (Coll. des Villes d'art célèbres.)\n   Quel charme, fait de grâce tranquille, de beauté mesurée et d'on ne sait\nquelle clarté spirituelle, émane de ces vieilles villes françaises, autrefois\nmétropoles religieuses ou capitales de quelque principauté, aujourd'hui\nchefs-lieux de département, tranquilles, un peu endormies, mais fières de leur\nantiquité, des grands souvenirs que leur nom évoque, des beaux vestiges du\npassé qu'elles ont conservés...\n   Les auteurs des deux monographies que la maison Laurens vient d'ajou-\nter à sa belle collection nous amènent, l'un, à Nevers, à La Charité-sur-\nLoire, à Saint-Pierre le Moutier, à Moulins, à Sauvigny, à Bourbon\nl'Archambault; l'autre, à Orléans, à Gien, au château du glorieux et sage\nSully, Germiny-les-Prés, etc., et cette excursion à travers le pays et aussi à\ntravers les siècles, en évoquant les hommes qui ont commandé à cette terre\nde France, ceux qui l'ont illustrée, les événements dont elle s'est glorifiée\nou dont elle a souffert, les monuments qui l'ornent, nous apprend à la\nconnaître, à pénétrer la nature du charme qu'elle dégage et à l'aimer toujours\ndavantage.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   D i e C h r i s t l i c h e K u n s t (juin). — Le D r Richard Hoffmann, étudie\nl'œuvre du peintre Leonhard Thoma, œuvre d'inspiration toute religieuse et\nclassique.\n\n   L'art flamand et hollandais (juin). — M. N. Beets continue\nson examen de l'Exposition de peintures et sculptures néerlandaises antérieures à 1575,\nen parlant des œuvres de Cornélis Engebrechtoz et de Lucas de Leyde.\nM. Georges Eekhoud rend compte, avec sa maîtrise habituelle, de la Pein-\nture et de la gravure au Salon triennal. Nombreuses reproductions.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 434, "texte": ""}, {"page_pdf": 435, "texte": ""}, {"page_pdf": 436, "texte": ""}, {"page_pdf": 437, "texte": ""}, {"page_pdf": 438, "texte": "                 Le Jour des Cadeaux\n\n   C'est vrai que Vos Saints ont tout pris, mais il me reste mes péchés !\n   Quand je serai sur mon lit de mort, Seigneur, fort jaune et bien\nmal rasé,\n   Quand je repasserai ma vie et ferai mon examen          général,\n   Je suis riche! et si le bien est rare, il me reste tout le mal.\n   Je n'ai pas mis un jour à Vous préparer, Seigneur,            de quoi me\npardonner.\n   Ce n'est dans aucun mérite que je m'assure, mais dans mes péchés.\n   Chaque jour a le sien, les voici, et j'en sais le compte comme un\navare.\n   S'il Vous faut des vierges, Seigneur, s'il Vous faut des braves sous\nVos étendards,\n   S'il y a des gens à qui, pour être chrétiens, les paroles n'aient pas\nsuffi,\n   Et qui aient su que s'il est beau de Vous suivre, c'est qu'il y va\nde la vie,\n   Voici Dominique      et François,    Seigneur,   voici Saint Laurent et\nSainte Cécile!\n   Mais si Vous aviez besoin par hasard d'un paresseux               et d'un\nimbécile,\n   S'il Vous fallait un orgueilleux       et un lâche, s'il Vous fallait un\ningrat et un impur,\n   Un homme dont le cœur fût fermé et dont le visage fût dur,\n   (Et tout de même ce n'est pas les justes que Vous êtes venu sauver\nmais     ceux-là),\n   Quand Vous en manqueriez partout, il Vous restera toujours             moi!\n   — Et puis il n'est homme si vulgaire qu'il ne Vous ait gardé quel-\nque chose de nouveau,\n   Et qui n'ait fabriqué pour Vous, en dehors de ses heures de bureau,\n   Espérant que l'idée un jour Vous viendra de le lui         demander,\n   Et que peut-être ça vous plaira, quelque chose d'affreux             et de\ncompliqué,\n    Où il a mis tout son cœur et qui ne sert à quoi que ce soit.\n   Ainsi ma petite fille, le jour de ma fête, qui s'avance avec embarras.\n   Et qui m'offre, le cœur gonflé d'orgueil et de timidité,\n    Un magnifique petit canard, œuvre de ses mains, pour y mettre des\n épingles, en laine rouge et en fil doré.\n                                                          P A U L CLAUDEL.\n"}, {"page_pdf": 439, "texte": "                         Psaume 49\n\n « Si j'ai faim, je ne te le dirai pas, » dit le Psaume. Mais si!\nIl faut le dire, Seigneur; surtout que si vraiment il Vous suffit\n(Préférant moi-même autre chose), de ce pain,\nPeut-être je Vous le donnerai plutôt que de le jeter aux chiens.\nSi Vous me le demandez par la bouche d'un de Vos pauvres,         peut-être\nQue, n'ayant point de caillou, je lui jetterai le pain à la tête !\nSeulement ne soyez pas discret avec moi et ne gardez pas le silence.\nComme un père qu'on a rebuté et qui dévore son offense.\nMalheur au fils qui le blesse au plus profond de ses sentiments !\nIl se tait désormais et ne lui dit plus rien et le laisse aller librement.\nIl est des choses sacrées qu'on ne demande qu'une fois.\nSi Dieu a faim désormais, ce n'est plus à lui qu'il le dira.\nS'il a faim ? Mais c'est dans Saint Jean ! Et est-ce qu'elle doit jamais\nCette Pâques avec nous qu'il a désirée d'un grand désir?             [finir,\n\n\n                                                       PAUL   CLAUDEL.\n\n\n\n\n                       Snpj^f\n"}, {"page_pdf": 440, "texte": " La première kermesse du printemps\n                                      I\n\n                 LE ciel du soir s'arrête sur la terre lourde d'un\n                   tourment d'amour. L e vent se lève : un frisson\n                   a passé à travers le printemps. Derrière les peu-\n                   pliers dont les feuillages s'accordent à la cou-\n                   leur de l'heure, le ciel entier, avec son cortège\n                   de nuées, se remet à descendre dans son man-\n                   teau de velours rouge. L a plaine s'assombrit\n                   de ce départ ; et cette musique qui chantait\nlà-bas, parmi les arbres, au bord d'un ruisseau où sont les mai-\nsons d'un pauvre village, cette joie de kermesse m'arrive déchi-\nrée par le vent, se met à pleurer, à se traîner comme un oiseau\nblessé au ras des sillons.\n   J e suis seul, mon âme est seule au long de cette route qui\nblanchit d'un bout à l'autre des c a m p a g n e s ; il y a un talus sur\nlequel je m'assiérais pour pleurer si le soir n'était grelottant;\nlaissez-moi donc errer sur ce chemin de pierre, en écoutant\nm o u r i r au fond du ciel la première kermesse du printemps.\n                                      *\n                                  *       *\n   L a mélopée au son de laquelle t o u r n e n t les chevaux de bois\nm'arrive par l a m b e a u x ; je sais bien comment ils sont : noirs,\nblancs ou rouges, avec la tête un peu sur le côté et une grimace\nentre les dents. E t je sais qu'ils sont sourds. Et pas plus qu'eux\nni que moi, les a m a n t s qui vont en rond sans fin, les yeux dans\nles yeux, qui rient en se pressant les mains et qui tournent\nainsi sur la misère des tristes chevaux, les amants n'entendent\ntoute la chanson : car l'orgue est immobile entre ses lampes\nhagardes; que sortant de la nuit l'on entre dans la lumière,\nles basses font tapage et le t a m b o u r triture les notes claires\ndu c h a n t ; mais tout de suite, derrière leurs toiles et leurs\nvelours, les bois du vieux manège craquent et l'on n'entend\nplus rien.\n   E t peut-être pourtant cette chanson est la vraie, celle dont les\nsanglots montent parmi le vacarme d'une \" friture \" en flammes,\n"}, {"page_pdf": 441, "texte": "372                         DURENDAL\n\n\n\nle ronflement d'un orchestre de charlatan, le cri d'un sifflet\nd'un sou à l'étal d'une échoppe borgne.\n   ... La vraie, la seule, celle qui guérirait les âmes tristes et\nles cœurs brisés ! Mais personne ne l'entend (et qui l'écoute ?).\nNi les petits chevaux de bois, car ils sont sourds ; ni les amants\nqu'emporte le tourbillon d'un plaisir écœurant, ni le forain qui\ncompte ses sous de nickel et de cuivre, ni le gueux ruisselant\nqui tourne la manivelle alternativement d'un bras et de l'autre;\nni moi qui, l'âme tendue et angoissée, le cœur malade au-des-\nsus des sillons gonflés, essaie de recoudre entre elles, de toutes\nles aiguilles de ma pensée, ces loques de sons déchirés que me\njette le vent noir...\n                                II\n\n   Je vois encore très bien le vieux manège en jupon rouge qui,\naux sons d'un orgue fatigué, venait vendre du plaisir sur la\nplace de mon village en fête. La cohue des paysans l'entou-\nrait, riant de son accoutrement de carnaval; les enfants l'ai-\nmaient de l'amour qu'on porte aux choses merveilleuses, les\ngarçons et les filles, au soir tombant, s'embrassaient dans le\ntourbillon qui semblait les emporter dans un autre monde.\nC'était le bon géant qui ne perdra jamais rien de sa gaieté,\nl'ancêtre qui, malgré son grand âge, met en joie tout le monde\nen fredonnant, d'une voix un peu brisée, son éternelle chan-\nson...\n   ... Comme les autres, je te chérissais, vieux bonhomme;\nsitôt ta toilette achevée, dans le beau dimanche de juillet, tu\ncommençais ta valse enrubannée : tu dansais, tu chantais et\nc'était fête ! On oubliait ce qui se cache sous tes toiles, sous tes\nvelours : tes nerfs de fer, tes pieds de bois; on n'entendait que\nles beaux passages de tes refrains usés et on se laissait emporter\ndans tes bras en riant...\n   ... Maintenant, je te connais, démon; je ne m'approcherai\nplus de ton jupon sanglant. Je sais pourquoi ta voix est brisée\net gémit, pourquoi tu offres tes jouets de chevaux au songe\nenfantin des amoureux!\n   Nous étions allés, elle et moi, le long du ruisseau plein\nd'étoiles près duquel tu tournais; ton refrain montait parmi les\nfeuilles noires des peupliers et les faisait trembler.\n"}, {"page_pdf": 442, "texte": "             LA PREMIÈRE KERMESSE DU PRINTEMPS                   373\n\n\n    Nous nous sommes sentis pris dans ton grand souffle de\n mensonge ; ton approche a fait mollir en nous une chose mysté-\n rieuse, et nous avons cru que nos cœurs allaient s'aimer. E t\n lorsque enivrés par ton vertige de faune dansant en rond, nos\n lèvres ont voulu se connaître et se donner, nul de nous n'a senti\n que ce baiser serait de glace et de sommeil. T u tournais, toi,\ntu riais, j e t e u r de sorts!\n     L e lendemain, elle était morte.\n    Au lieu de la veiller, je resterai près de l'onde qui coule avec\n un bruit de pleurs ; pour regarder les gueux qui te dépouillent;\n je te verrai dans ta hideur de diable, toi qui semblés si bon\n pour les petits enfants !\n    On roule ton fourreau de toile rapiécé, on plie tes collerettes\n puériles, on arrache ta barbe de dentelles, et lorsque tes\n hochets de chevaux misérables sont tristement rangés l'un\ncontre l'autre, ton ventre superbe, ton ventre qui bombait sous\n un velours constellé, je vois qu'il n'est obèse que d'un énorme\nv i d e ! Maintenant te voici, géant ridicule, debout sur ton arbre\n à quatre pieds, le front surmonté d'une couronne à laquelle\ns'attachent tes multiples bras de monstre. T e s bras de bois, tes\nbras de fer sont repliés, tes bras aux coudes aigus se portent\nvers ta tête comme si tu en souffrais ; mais tu n'a pas de crâne,\ninsensé!\n    On te démontera, on te couchera dans un char, on te con-\nduira vers d'autres fêtes ou d'autres deuils. T u peux t'en aller\nen tressaillant de tous tes os réjouis aux cahots des pavés.\nGravis la colline avec ta double rangée de petits chevaux\ninutiles, et moque-toi si tu veux en attardant sur le ciel du soir\nle signe d'adieu de tes pieds en croix : vieux possédé, je te\nconnais, je sais où tu vas chaque dimanche de chaque année,\nje te vois cheminant sur les routes, je te retrouverai, je te\nbrûlerai dans ton j u p o n de pourpre! E t , dès lors, avec ton\narbre en feu, ta roulette folle, tous tes nerfs de fer rougis et\ntordus, tu danseras la valse infernale, la dernière, la vraie,\nparmi la ronde sifflante des diables, p e n d a n t l'éternité!\n\n                                III\n\n  A présent, l'on danse aux premiers étages des cabarets blancs\nqui sont au bord des routes. Les couples glissent le long des\n"}, {"page_pdf": 443, "texte": "374                           DURENDAL\n\n\n\nhaies; un souvenir de l'hiver grelotte au cœur de l'ombre;\nétroitement enlacés sous la tristese des arbres, les adolescents\nvont aux maisons que le pétrole emplit de ses ondes rouges; le\nplaisir dans la nuit mécontente doit être une chose mauvaise.\n   Mais la valse grise et avec elle l'amour et la bière font tourner\nen rond. Dans le cabaret presque vide, des pas emmêlés, en\nretard sur la mesure d'un orchestre piaulant, gémissent à\ntravers le plafond étançonné; et les vieux qui sont assis sur le\nbanc, le long du mur où pendent des affiches décolorées,\nécoutent cette poussière bruissante tomber sur leur pensée; elle\nfinira par leur emplir le crâne, et ils regardent à terre, sans se\nrien dire, la pipe aux dents, le cœur malade à cause d'une voix\nqui leur parle du fond des a n n é e s . . .\n   L ' h e u r e cogne à petits coups de béquille le cercueil j a u n e\nde l'horloge debout près de la p o r t e ; c'est comme un mort, un\ntrès vieux mort qui se réveille et qui frappe t i m i d e m e n t pour\nqu'on lui ouvre; mais personne ne songe à regarder son visage\ninutile; les pas des danseurs marqueront le temps là-haut,\njusqu'au matin. Derrière le comptoir, la cabaretière, une\nvieille aux yeux fermés, n'attend rien d'autre, semble-t-il, que le\nsommeil. Des amoureux se croisent dans le corridor au bout\nduquel se tord l'escalier gémissant; leur défilé de faces rouges\net étonnées jette un regard continuel dans le cabaret silen-\ncieux. T o u s fuient ce musée de foire où il y a un peu de\nvie figée dans une cire de tristesse, d'années et de songe... L e\nmusée des vieux : entrée g r a t u i t e ! Donnez un coup d'œil à\nvotre avenir! L a cabaretière, dans le halo de la lampe posée\nprès d'elle, ne dit que la bonne aventure du silence; et sur la\ncheminée, au dessus du poêle noir, le Christ de bois sévère est\nterriblement immobile !\n\n                                  IV\n\n   S u r le plancher crissant de sable, dans la salle au crépi\nvert qui s'écaille, les paysans, le cœur contre le cœur, dansent,\nrésignés; et leurs crânes hâlés par les bises des semailles frôlent\nles lampes. Les flammes vacillent; le feu menace ce plaisir\nqui roule dans la nuit ; et ils t o u r n e n t avec une crainte brûlante\ndans la poitrine, t a n d i s que les musiciens écoutent leurs instru-\nments fatigués se plaindre avec des voix que personne n'a\njamais comprises.\n"}, {"page_pdf": 444, "texte": "            LA PREMIÈRE KERMESSE DU PRINTEMPS                 375\n\n\n   Passez, traînant les semelles, allez, venez et revenez! pauvres\ndanseurs, je sais bien qu'il est triste d'être au monde et je vous\nregarde, le dos collé au mur. Le violon enroule autour de vous\nses fils soyeux, puis les dévide et, sous sa caresse énervante,\nvous oblige à tourner. Allez! bons paysans! la danse est un\nvoyage vers la nostalgie! Et vous, simples femmes, en blouses\nde toile, en jupes de pauvre étoffe, je vous ai vues marcher\nentre les haies, le long des routes et des sentiers ; vous mar-\nchiez sans apprêt, comme va le vent qui souffle les dimanches\nd'été, comme va l'eau de la rivière dans la prairie, d'un pas\négal, à fleur de terre, glissant sur le sol plutôt que s'y posant;\ncar la plaine est trop belle pour la fouler en orgueilleux. C'est\nainsi que vous allez partout, des maisons aux plaines, des\nplaines aux villages, de la vie à l'amour et des berceaux aux\ntombes; c'est ainsi que vous dansez, petites fermières de\nHesbaye, les yeux couleur de l'argile obscure où sont les morts,\nles cheveux naïvement tirés sur le haut du crâne, la face rouge\ncomme le ciel du soir, les dents serrées, les tempes ruisselantes,\nà cause de la terrible besogne qu'est ce plaisir.\n   Allez, chères images enluminées! Les gars ont mis leurs\nhabits noirs et, la casquette sur les yeux, vous portent dans\nleurs bras, toutes raidies, comme les moissonneurs pressent\ncontre leur sein les gerbes qu'ils ont liées. Petites gerbes de\nchair humaine, les gars se taisent, la musique pleure et la\nflamme des quinquets vacille; tous ceux qui sont ici dansent,\nsauf l'ivrogne qui s'accoude au comptoir et rit en regardant son\nverre vide; les musiciens jouent longtemps en fermant les yeux.\nComme la fenêtre est ouverte sur la nuit et le jardin noir, le\nsonge de cette salle verte où brûle du pétrole, s'étend dans\nl'ombre sur la plaine très loin; si votre cercle automatique et\nrésigné pouvait, sans se briser, suivre le rêve qui sort par la\nfenêtre et s'éloigne en pleurant, danseurs et danseuses, les\npieds moins lourds parmi la terre, les pieds légers parmi les\nblés, je sais bien où vous iriez! Vous danseriez ainsi des val-\nlons aux collines, vous danseriez sous la clémence des étoiles;\net tout ce qui fut joie et vie autour de ce village, dans les cam-\npagnes et sur les routes, les oiseaux morts, les songes écroulés\navec les feuilles d'automne, les aurores et les soirs, toutes les\nfleurs et tous les rayons, surgiraient sous vos pas et vous sui-\n"}, {"page_pdf": 445, "texte": "376                           DURENDAL\n\n\n  raient dans un enchantement épouvanté! E t les arbres qui\nsont seuls sur les sommets descendraient avec vous aux vallées\nen agitant leurs feuilles dans le vent; les spectres des dizeaux\nse lèveraient, ces frères de la chair des h o m m e s , et leur\nimmense ronde, jointe à la vôtre, réveillerait tout ce qui\ndort si près du néant, dans la nuit de printemps ! P u i s ,\nlorsqu'après avoir traversé les champs et les prairies, foulé\nla plaine, les collines et les vallons, porté votre songe d'amour,\nde tristesse et de fête sur les sillons familiers, vous vous arrê-\nteriez enfin, las de valser au son du silence entre les bras de\nl'ombre, comme vous penseriez à vous reposer sur la terre,\nvous verriez soudain quelques croix de fer se lever du sol vers\nle chaste visage de la lune; et, pour dormir, sans songer aux\nbaisers qui t u e n t ni à l'amour qui ment, vous vous étendriez\nsimplement, côte à côte, parmi les t o m b e s . . .\n\n   L a fenêtre vient de se refermer sur la n u i t ; la kermesse rentre\ndans cette chambre nue où les couples qui tournent vont se\nfaire rares. Un musicien bâille, tire l'accordéon rouge par les\noreilles, le force à rire — et il pleure. L a clarinette glapit\ncomme un chacal dans le désert; quelques danseurs tournent\nencore, vestiges de la fête, dans un tourbillon glacé; mais les\nmorts — les pauvres morts qui sont dans les villages, au pied\ndes vieilles églises — ne savent pas qu'un jour nouveau va se\nlever sur la campagne...\n\n\n                                       DÉSIRÉ-JOSEPH     DEBOUCK.\n\n\n\n  7 mai 1914.\n"}, {"page_pdf": 446, "texte": "                      Poèmes\n                                            A JOSEPH BOSE\n\n\n\n\n                     Nuit d'hiver\n                                                  A C de l'Il.\n\n\n\nSoir froid, soir recueilli de cette fin d'année!\nLe gel crispe et durcit la route      abandonnée...\nJe reverrai ce soir, au tournant du chemin,\nLes cèdres, indiquant votre domaine        ancien.\nJe pousserai encor la porte à claire-voie,\nEt, dans l'obscurité glaciale, qui noie\nLa pelouse et les massifs morts, je monterai\nVers la longue façade aux carreaux         éclairés.\nQu'elle est bonne pour moi, cette nuit hivernale !\nO ces heures, après diner, dans votre salle...\nDevant l'âtre, vous nous lisez, à haute voix,\nUne histoire rustique ; et nous causons parfois\nDes paysans et des choses de la montagne.\nLe crépitement sec du feu nous        accompagne,\nEt, comme l'an dernier, vous en        souvenez-vous,\nL'invisible Passé règne au milieu de nous...\n\n                             *\n                            * *\nTout à l'heure, au pied des montagnes         familières,\nLe village gardait quelques rares       lumières;\nDes toits silencieux et près de s'endormir,\nS'élevait la beauté du grave      Souvenir;\nEt j'ai senti qu'avec le brouillard des vallées,\nLes arbres noirs et nus, la plainte désolée\nDu vent de nuit, ô Souvenir, ô Souvenir,\nTu es mon bien unique, et peux seul convenir\nA ce cœur âpre et fier, par ta saveur      amère...\n\n                                *\n                            *       *\nConduisez-moi,  par le froid escalier de pierre,\nVers la chambre un peu solennelle, aux volets clos,\n"}, {"page_pdf": 447, "texte": "378                           DURENDAL\n\n\n\n      Et que, sous l'édredon de laine et les rideaux,\n      Sentant monter en moi la paix       réparatrice,\n      Un sommeil lourd dans Autrefois        m'ensevelisse.\n      Demain matin, très tôt, nous devons       repartir,\n      Ces heures de répit sont promptes à finir.\n      Lever triste!... La chambre encor demeure noire,\n      Mais l'aube, à l'incertaine et sanglante     victoire,\n      Que je vois, en ouvrant les vitres du balcon,\n      Double de feu la ligne anguleuse des monts.\n\n\n\n                              Montagne\n\n                                    I\n\n      Pour délivrer mon cœur de sa tristesse fière,\n      Il faut les horizons lointains et bleus des cimes,\n      Où s'en allaient, dans les pans d'ombre     forestière,\n      Des chemins sinueux et lents que nous suivîmes ;\n\n      Caché dans les fayards, un toit gris de maison,\n      Le long déroulement des ruisseaux et des prés,\n      Et la ligne des bois au silence profond,\n      A l'approche desquels le vent devient plus frais.\n\n      Surtout, quand monte des sous-bois, après la pluie,\n      Un frisson d'eau et de fougères   alourdies,\n      Et que les champignons    auront poussé     demain,\n\n      Je veux notre départ pour quelque       randonnée,\n      Gardant en nous, malgré le ciel noir de nuées,\n      L'espoir et le fiévreux désir des monts    prochains.\n\n                                   II\n      Certe, il eût mieux valu pour toi ne rien   connaître,\n      Mon cœur, que la fraîcheur des foins mouvants de Juin,\n      Sur le plateau désert où tu règnes en maître,\n      Et les fleurs du vallon qui borde le chemin :\n\n      L'anis, la renoncule et la pensée     sauvage,\n      Le trèfle rose et blanc, les grappes des jacinthes,\n      Le serpolet, parfum du riche      pâturage,\n      Tintant dans le gazon, les campanules        saintes...\n"}, {"page_pdf": 448, "texte": "                       POÈMES                                   379\n\nVois, au fond des ravins et sur tous les sommets,\nDans l'air paisible et pur, la fête der genêts,\nQui monte, sous les pins, jusqu'à notre clairière.\n\nEt qui veut, en ce pays pauvre,  revêtir,\nChaque pente d'un tapis d'or, pour amortir\nLe pas de ta douleur obscure et solitaire.\n\n                                              Louis P I Z E .\n"}, {"page_pdf": 449, "texte": "               Le temps des cerises\n\n                VOICI le     temps où, dans les vergers wallons, les\n                      cerises enfin sont mûres. C'est ainsi.\n                         Il y a bien longtemps que j ' a i mangé les\n                      premières là-bas, au début de juin, sous les\n                      platanes d'une petite ville provençale, tout\n                      engourdie de langueur, pleine de fontaines, de\n                      feuillages ténébreux et de filles au teint fleuri.\n                      Désœuvré, le soir volait autour de moi comme\nun h a n n e t o n . Après un repas plantureux, dans l'assoupissement\ndes digestions heureuses, j ' a i croqué lentement les fruits savou-\nreux. Sur l'assiette basse, frappés par un rayon de lumière qui\nvenait de la salle illuminée, ils brillaient dans l'ombre comme\ndes yeux aimés. Cerises du Midi, toutes gonflées de suc, de\nquel goût véhément, de quelle fraîcheur ardente, vous emplis-\nsiez m a bouche — comme si de la lumière fleurissait entre mes\ndents.\n    Les nôtres n'ont point cette saveur singulière. Fouettées par\nles averses, flagellées par les vents, elles mûrissent parmi l'in-\nclémence des éléments, se réalisant lentement dans un effort\ntêtu et obstiné. Elles en gardent parfois un goût âpre et r u d e .\nElles m a n q u e n t de moelleux — de confortable ! Elles n'ont pas\nd'usage. Ce sont des parentes pauvres qui révèlent tout de suite\nleur origine, la terre avare de nature, lentement conquise, qui\nen a vu de dures, du reste, se rebiffe encore parfois et n'est\ngénéreuse que par contrainte.\n   T a n t de choses dans un bouquet de cerises? O u i ; et des sou-\nvenirs peut-être par surcroît : le passé comme un chien qu'on\nhèle... J e sais bien pourquoi, ce soir, je m ' a t t a r d e à ce parallèle\net que ce n'est pas simplement par jeu. T o u t ce qui est derrière\nnous est poésie : la chose, n'est-ce pas, qu'on refaçonne à son\ngré, transforme selon ses désirs, éclaire d'un jour meilleur, pro-\njetant sur les faits anciens la lumière de l'expérience acquise et\nde la sensibilité assagie et purifiée. Pauvre, qui ne sait pas\n"}, {"page_pdf": 450, "texte": "                       LE TEMPS DES CERISES                            381\n\n\nregarder en arrière, — mais malheureux, qui prolonge trop ce\nsouci.\n   Douceur étrange de rappeler de vieux souvenirs et de les voir\nvenir se grouper, obéissants, à notre voix, comme la meute\nautour de son maître, haletante et les yeux mouillés. L e passé\ncomme un chien qu'on hèle... « Ici, T o m , ici, mon vieux ». E t\nil s'avance sur ses pattes courtes, d a r d a n t son bon regard con-\nfiant de bête à tout faire. E t on lui prête une âme, tandis qu'on\ncaresse rêveusement son crâne bas et sa maigre échine qui ploie:\nce n'est pas lui qui nous détrompera. E t le cœur m a n q u e alors\nde crever de tendresse...\n   Je me souviens de mon enfance. L o r s q u e les cerises étaient\nmûres, il y avait toujours un oncle ou l'autre qui nous invitait\nà aller les cueillir sur l'arbre. Dès lors, je vivais en grande\nanxiété dans l'attente du d i m a n c h e suivant. Mon enfance fut\nheureuse : le dimanche était toujours beau. Nous partions dès\nle matin par les routes de mon pays, qui sont blanches et pou-\ndreuses. Parfois on passe devant u n e ferme : odeur de lait,\nappels, cliquetis de sabots, grincement des seaux, on s'éloigne.\nU n petit chemin herbu s'enfonce au creux d'un vallon comme\nun poing dans un oreiller. Les talus sont élevés, là-haut, les\npeupliers bruissent; derrière les haies, on entend un bruit net\net régulier de ciseaux; ici, le silence est fait de fraîcheur, et\nc'est délicieux. On arrive à une cressonnière, on suit le cours\nd'un ruisselet, puis le chemin devient bourbeux, les ornières\nsont plus profondes; entre les branches, des toits luisent; on\naboutit à un village.\n   Vers midi, on était à la ferme. T a n t e s , oncles et neveux, on\ns'extasiait d'abord sur la bonne m i n e de l'un et de l'autre et,\nc'étaient des exclamations et des embrassements à n'en plus\nfinir. P u i s on nous faisait entrer dans une chambre basse et\ncirée qu'on n'ouvrait qu'aux grandes occasions, et c'était comme\nsi on entrait au cœur d'une eau pure et glacée. Je ne connais-\nsais pas alors M . Francis J a m m e s , sinon j ' a u r a i s regardé avec\nplus de tendresse et plus de piété ces faïences et ces verreries,\nle baromètre qui était à la place d'honneur comme un meuble\nprécieux et la pendule sous son globe...\n   Après le dîner qui se prolongeait, les personnes âgées cau-\nsaient longuement des intérêts du pays et des récents événe-\n"}, {"page_pdf": 451, "texte": "382                          DURENDAL\n\n\nments : des orages qui contrariaient les faneurs, des revendica-\ntions des houilleurs, des coopératives qui ruinaient le petit\ncommerce. Puis le soleil filtrait à travers les volets et se mettait\nà grignoter sans hâte le papier fané et désuet des murs. A la\nfin, on voyait mes regards suppliants, on se levait de table...\n   Franchie la porte, il y avait d'abord la cour au pavé inégal ;\npuis, la barrière avec, tout autour, un grand espace de terre\nnoire et battue, portant la marque de l'incessant piétinement\ndes bêtes et des gens ; puis, plus loin, se rétrécissant en triangle,\nun autre espace de terre couverte par un gazon maigre que\ndéchirait un sentier, qui se perdait bien vite dans l'herbe drue\net fournie du verger d'où jaillissaient, en un brusque et court\nélan, les pommiers ramassés sur eux-mêmes et ramenant leurs\nbranches autour d'eux. Pour atteindre le cerisier, il fallait obli-\nquer à droite; il se trouvait dans le fond de la prairie, près de\nla haie. On le voyait fort bien de la route.\n   Instant plein de douceur et de suavité : on applique l'échelle\ncontre l'arbre! Attente délicieuse qu'à présent je voudrais pro-\nlonger, mais mon instinct est le plus fort et d'un bond me voici\nsur le plus haut échelon. Je me faufile dans les branches, je\nm'installe dans un coin redoutable d'où l'on ne pourra sans\ndanger me déloger. Cette escalade satisfait le sauvage que tout\nenfant porte en soi, le gourmand que ces pages trahissent, mais\nque du reste je ne me suis jamais caché d'être, est dans la jubila-\ntion et le poète qui déjà sommeille en mon cœur y trouve aussi\nson compte, car parfois je m'arrête de manger pour regarder\nentre les feuilles, comme on regarde une liqueur à travers un\nverre, le pays qui s'étend et, au soleil radieux du dimanche et\nde l'après-midi, reluit comme les cuivres d'une kermesse de\nvillage.\n   Il y a les bigarreaux qui sont comme des blondes un peu\nlasses et nonchalantes, mais à la chair ferme et savoureuse; il\ny a les griottes qui sont comme des brunes fines et nerveuses\net il y a les « abesses » que je comparais et compare encore à\ndes Andalouses, bien que je n'aie jamais connu aucune Anda-\nlouse, parce que, rondes et noires, elles ont un goût chaud et\nsucré.\n   Ah! qui donc, mieux que moi, proclamerait l'excellence, la\nsaveur et la beauté des fruits? Non de ces fruits vaniteux qu'on\n"}, {"page_pdf": 452, "texte": "                    LE TEMPS DES CERISES                     383\n\nétale dans des corbeilles et dans des plats de porcelaine et\nqu'on sert aux gens distingués qui les portent à leurs lèvres,\navec un mépris de bon ton — mais de ces durs et sains fruits\nrustiques que l'on mord d'une bouche avide. Il n'est que\nde boire à la source pour connaître la fraîcheur de l'eau ; de\nmême c'est en le cueillant à l'arbre qui le porte que nous sera\nrévélée dans sa totalité l'excellence d'un fruit. Les gens se\ndégoûtent de vivre, parce qu'ils sont trop loin de la vie. Il faut\nque quelque bonne cause matérielle nous attache à la terre.\nLes enfants aiment les mères au sein desquelles ils sont\npendus; le paysan qui laboure son champ le chérit comme un\npain. J'aime la terre nourricière. Dans la mesure de mes moyens\nd'homme des villes, je tire d'elle et directement ma subsistance.\nSans doute, la contemplation muette et désintéressée d'un\npaysage procure une jouissance élevée, est une chose bonne,\nmais l'appât d'un gain, sa poursuite, sa conquête en est une\nmeilleure. Il ne faut pas nous chercher trop loin, ni trop haut\ndes raisons d'aimer. Les exercices barrésiens ne sont que\nd'assouplissement. Tout amour est échange et sans intermé-\ndiaires.\n    ... En bordure des chemins, sous les fourrés, sur les talus,\ndans la fraîcheur des fonds herbeux, la fraise des bois et la\nnoire myrtille, la framboise au parfum exquis, la mûre à la\nsaveur muqueuse, la noisette laiteuse dans les taillis mouillés\nde l'automne — et le bruit de la branche qui, sous la main qui\nl'abandonne, la cueillette faite, se redresse, secouant toutes ses\nfeuilles trempées — les marrons tombés dans l'ornière, parmi\nles feuilles mortes, aux matins grelottants des derniers jours\nd'octobre —et les petits écoliers paysans, le cartable en sautoir,\n sur le chemin vicinal, se hâtant vers l'école, parmi la frileuse\n et maussade atmosphère des rentrées —• puis, contre le mur de\n la grange, la vigne minable et crucifiée, en exil, avec ses\n grappes tristement pendantes qui ne peuvent pas mûrir et\n geignent au vent comme des enseignes abandonnées, lamen-\n tables comme tout l'inachevé.\n    Mais encore — après les nuits d'équinoxes, lorsque la\n girouette a rempli les greniers d'une vie fantastique, à l'aube,\n la recherche dans les herbes humides et emmêlées des pommes\n abattues, acides et vermoulues ; puis, aux jours propices, les\n"}, {"page_pdf": 453, "texte": "384                         DURENDAL\n\n\nglorieuses récoltes, résolument poursuivies dans l'allégresse :\nde l'arbre qu'un bras vigoureux secoue, les fruits mûrs et pleins\nse détachent et tombent brusquement, comme des averses\nintermittentes, fugitives et lumineuses.\n   Et j'écris vraiment trop sans méthode, car comment n'avoir\npoint entonné un couplet en votre honneur, reines-claude du\nmois d'août, petites amies d'enfance, vous, noix fraîches et\namères que le brouillard pénètre, et vous, prunes de la fin des\nvacances, de ce Septembre si beau sous nos climats et qui, tout\nbaigné d'abord de lumière harmonieuse et paisible, se soulève\net se fend soudain par son milieu en une extase déchirante.\nAh ! tout mon pays m'entre dans le cœur comme une flèche.\nQu'à cet émoi si pur, je m'arrête un instant.\n   ... Et je sais bien qu'en ce moment des gens de lettres bou-\nclent leurs valises et se préparent à quitter la ville enfumée\ndont ils sont las. Ils emportent avec eux des plumes et du\npapier. Demain ils entreront dans la campagne comme dans\nune salle d'opération, leurs instruments à la main, leur méthode\nsous le bras. Comme ils n'ont pas de temps à perdre, ils se\nmettront tout de suite au travail ; ils s'efforceront, comme ils\ndisent, à la connaissance; ils s'exerceront, comme ils disent, à\nla possession des objets. Oh! ils trouveront des choses éton-\nnantes dont nous n'avons pas idée. J'admire leur grand courage\net leur subtilité — et qu'aucun d'eux ne cède à l'envie de jeter là\nfeuilles et crayon pour enlacer un arbre et, dans la solitude\nparfaite, fermant les yeux et baissant la tête, s'emplir les\noreilles et le cœur du grand bruissement sacré qui agite ses\nfeuilles et les courbe, petite rumeur d'éternité.\n                                   *\n                               *       *\n\n   J'ai laissé un petit homme sur un cerisier, il faut bien que je\nl'en fasse descendre. On doit avoir le courage de dire les choses\ncomme elles sont : lorsque je descendais de mon cerisier, j'étais\ngavé. Je portais en moi un poète et un sauvage, eh bien! ils\nétaient gavés tous les deux : voilà la vérité. Je ne prenais plus,\ndès lors, qu'un intérêt relatif aux choses de la ferme. Des gens\nrevenaient des vêpres et, de la route, lançaient un « bonjour »\nsonore. Dans les étables, on entendait les filles qui remuaient\nles seaux, puis, leurs seaux sous le bras, elles poussaient la\n"}, {"page_pdf": 454, "texte": "                       LE TEMPS DES CERISES                         385\n\n\nbarrière et s'en allaient dans la prairie traire les vaches. J'avais\nhâte de retrouver, la ville avec ses musiques du soir et notre\nj a r d i n où, dans des parterres bien ordonnés, les roses de la nuit\np e n c h e n t l a tête, comme de jeunes femmes élégantes et recueillies\ndans une église — et, par les fenêtres ouvertes, la douce\nlumière bleue du gaz se répand sur les petites feuilles vertes\ndes rosiers, tandis que le gazon est refoulé dans l'ombre.\n      Nous partions. L a route était tout assoupie après la grande\nchaleur et tout avait une âme fraternelle. Sur le chemin du\n retour, j'étais heureux. J e ne disais rien, je regardais; il y avait\nen moi un grand m u r m u r e que je ne m'expliquais pas, mais\ncela m'était bien égal. Mon cerveau était comme un beau ciel\ndu dimanche matin : vide et bleu, mais des sons de cloches le\n parcourent en tous sens.\n      Aujourd'hui... aujourd'hui, je songe à ce passé et c'est encore\n un crépuscule qui t o m b e . Déjà tant de choses se sont détachées\n de moi, en qui j ' a v a i s mis m a confiance, qu'il me faut bien\n regarder le ciel et les collines pour ne point me sentir fort\n désemparé. Au moins cet ami fidèle qui r y t h m e son pas sur le\n mien, témoigne-t-il que je ne suis pas seul dans la vie et que je\n souscris à l'ordre établi, mais se doute-t-il qu'une troisième\n forme chemine à ses côtés? Mélancolie, ô cher visage, bonne et\n douce mélancolie, comme un saule au bord d'un étang! Ils\n disent que tu es la compagne des faibles, mais je ris d'eux, car\nj ' a i conscience de ma force. Lorsqu'on a œuvré, lorsqu'on s'est\n efforcé d'être un h o m m e parmi les h o m m e s , alors tu nais du\n cœur comme une bruine de l'eau au soir d'une belle journée.\n Ils disent que tu es la compagne des faibles, mais au soir de la\njournée, tu es la plus sûre confidente de tous ceux qui ont bien\n lutté : je te s a l u e ! . . .\n   U n crépuscule encore t o m b e . . . Le pays s'étend comme une\nnappe d'eau. C'est un spectacle sans nouveauté : une chau-\nmière qui fume, l'étoile du berger... Ce sont des émotions\nvieilles comme le cœur lui-même. Vraiment on pourrait en sou-\nrire et l'on a des larmes aux yeux.\n   Poètes, poètes, vous n'avez vécu que pour cet instant, entrez\ndans les cœurs trop sensibles. Entrez dans les cœurs généreux,\ncomme une abeille bourdonnante entre à midi dans une place\npleine d'une obscure fraîcheur. Des vers de Francis J a m m e s\n\n                                                                    2\n"}, {"page_pdf": 455, "texte": "386                       DURENDAL\n\n\npassent en moi comme des chariots de foin sur une route : ils\nsont lourds et beaux et tout chargés d'amour. L e soir est dans\nle ciel, comme une goutte de pluie au bout d'une feuille; les\nvers luisants allument leurs petites lanternes; le soir est au\ncœur du silence, comme une araignée dans sa toile.\n   Mon ami respecte mon recueillement, mon ami a une âme\ncharmante, mais qui échappe à l'influence de cette heure. Je le\nvois qui fait des gestes bizarres.\n   — E h bien? lui dis-je, interloqué.\n   Cependant, de l'éclat rouge de sa cigarette, il poursuit le\npetit feu vert d'un ver luisant.\n   — Je lui présente un confrère, répond-il.\n\n                                      LUCIEN   CHRISTOPHE.\n\n\n\n\n  8 juillet 1914.\n"}, {"page_pdf": 456, "texte": "                            La Vestale.\n\n                           Essai dramatique.\n\n   Ceux qui penseront trouver ici une thèse feront erreur.\n  Je n'ai voulu rien défendre, rien démontrer. Je n'ai, de même, rien voulu\nbattre en brèche. L'idéal religieux qui a formé mon âme, je l'aime et le res-\npecte trop pour songer à le démolir; de même, ceux qui travaillent au meil-\nleur devenir de l'humanité sont trop dignes de mon admiration de rêveur pour\nque je veuille les décourager.\n  J'ai exposé une suite d'états d'âme, rien de plus.\n   Et si certains sentiments choquent, ou même font sourire, j'ose espérer\npourtant qu'on me rendra la justice de reconnaître que j'ai exprimé sans\ndétours ce que tous ceux qui se sont donnés à l'Art pensent ou ont pensé.\n\n  Quant à la conception artistique que j'ai tenté de réaliser en cet essai, con-\nception qui, je le reconnais sans peine, ne répond aucunement aux besoins du\npublic ordinaire des théâtres, je ne puis mieux faire, pour l'expliquer, que de\nrappeler au lecteur le passage suivant du Trésor des humbles, de Maurice\nMaeterlinck :\n   « Je ne sais s'il est vrai qu'un théâtre statique soit impossible. Il me semble\n» même qu'il existe. La plupart des tragédies d'Eschyle sont des tragédies\n» immobiles. Je ne parle pas de Prométhée et des Suppliantes, où rien n'ar-\n  rive; mais toute la tragédie des Choéphores, qui est cependant le plus ter-\n  rible drame de l'Antiquité, piétine comme un mauvais rêve devant le tom-\n  beau d'Agamemnon, jusqu'à ce que le meurtre jaillisse, comme un éclair,\n» de l'accumulation des prières qui se replient sans cesse sur elles-mêmes.\n» Examinez à ce point de vue quelques autres des plus belles tragédies des\n  anciens : les Euménides, Antigone, Electre, Œdipe à Colone.\n\n» Est-ce autre chose que la vie à peu près immobile ? D'habitude, il n'y a\n» même pas d'action psychologique, qui est mille fois supérieure à l'action\n» matérielle et qui semble indispensable, mais qu'ils parviennent néanmoins\n» à supprimer ou à réduire d'une façon merveilleuse, pour ne laisser subsis-\n  ter d'autre intérêt que celui qu'inspire la situation de l'homme dans l'uni-\n  vers.\n\n  » Aussi n'est ce pas dans les actes, mais dans les paroles que se trouvent la\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": "388                              DURENDAL\n\n\n» beauté et la grandeur des belles et grandes tragédies. Est-ce seulement dans\n» les paroles qui accompagnent et expliquent les actes qu'elles se trouvent?\n» Non; il faut qu'il y ait autre chose que le dialogue extérieurement néces-\n  saire. Il n'y a guère que les paroles qui semblent d'abord inutiles qui\n» comptent dans une œuvre. C'est en elles que se trouve son âme. »\n  Bien qu'elle n'ait, en aucune façon, été écrite dans le but d'appliquer cette\nthéorie, la Vestale n'est cependant pas autre chose qu'une tragédie composée\npresque exclusivement au moyen de paroles qui, dans un drame ordinaire,\nsembleraient inutiles. C'est, à la fois, tout son mérite et toute sa faiblesse.\n\n                                                              A.   PASTURE.\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": "                            La Vestale\n                                       A Celle qui m'apparut dans ce disert du monde je\n                                     dédie ces pages, en témoignage de mon parfait\n                                     amour.\n                                                                      A. P .\n\n                                Personnages :\n\n                              A L B E R T , 24   ans.\n                              GASTON, 3O         ans.\n                              PAUL,         35   ans.\n                              LUCIE,        23   ans.\n\n\n                          La scène est chez Gaston.\n\n\n                                         I.\n\n                           ALBERT, GASTON.\n\n  (Albert, en visiteur,   Gaston, en négligé,           continuent   une   conversation\ncommencée.)\n                                    GASTON\n\n  Ton livre est fou! A quoi bon troubler le sommeil de tes contemporains\npar le récit de tes cauchemars?\n\n                                    ALBERT\n\n  Gaston, l'écrivain n'est pas un amuseur de bourgeois ; il a mieux à faire\nque de battre le rappel des désœuvrés et des cervelles vides!\n\n                          GASTON, avec un sourire.\n\n  Quoi donc ?\n\n                                    ALBERT\n  Il a une mission.\n                                    GASTON\n\n  Une mission? (S'inclinant avec ironie.) Salut! monsieur le prophète !\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": "390                              DURENDAL\n\n\n                                   ALBERT\n\n  Oui, l'Art a une mission, comme la Science. Le savant nous guide vers la\nVérité, l'artiste vers la Beauté: il arrache à la mort la seule chose qui mérite\nsurvie: l'Idéal des générations!\n  Et l'homme qui laisse une œuvre où il a concentré cet Idéal en partage le\nsort : il vit à jamais en ceux qui l'admirent!\n\n                                  GASTON (qui a écouté en souriant et en\n                 lançant des bouffées de tabac au plafond.)\n\n   La belle affaire! être immortel de cette façon, merci! Cela ne vaut pas la\npeine de se dessécher comme tu le fais !\n   Flanque la paperasse au diable, sacristi ! et vis! Donne-toi donc à cœur\njoie des plaisirs du monde! — Louis XV est le plus grand philosophe des\ntemps anciens et modernes.\n\n                                   ALBERT\n\n   Les plaisirs du monde ne sont rien auprès des miens!\n   Ah! tu ne comprendras jamais ce que c'est que sentir en soi germer un\nmonde! Sentir que la pensée qui remplit notre être comme la lumière emplit\nle ciel guidera les hommes vers la Beauté!\n\n                                             (Il se léve et s'exalte en parlant.)\n\n    Il est des heures où les idées me pressent comme une foule en délire, où\nla Beauté m'assiège de toute part. Je suis en proie à une véritable fièvre :\nl'espace ni le temps n'existent plus; il me semble que je suis le pivot du\nmonde, qu'il jaillit de moi un chef-d'œuvre immortel! — Louis XV est peut-\nêtre un grand philosophe: je suis un dieu!\n\n                                   GASTON\n\n\n   Soit ! Et tu auras le sort des dieux : la solitude et le mépris.\n   La condition première pour un artiste, me suis-je laissé dire, c'est d'avoir\nvécu. Et tu ne vis pas! Est-ce vivre que passer ses journées et ses nuits en\ntête à tête avec de la paperasse ou des bouquins?\n\n                                   ALBERT\n\n\n   Oui, c'est vivre, car les livres m'apportent la pensée du monde, dont tu ne\nconnais, toi, que le bavardage .. Tu sais bien, d'ailleurs, que cette paperasse\net ces bouquins ne sont pas mes seuls compagnons, mais que les gens que je\nrecherche ne sont pas des habitués de music-halls ou de restaurants de nuit.\n"}, {"page_pdf": 460, "texte": "                                   LA VESTALE                               391\n\n\nMon art n'a pas grand'chose à apprendre en compagnie de vos délicieuses\ncocottes, beaux spécimens d'humanité, reconnais-le.\n   Je mérite des reproches, mais pas ceux que tu me fais; je déborde d'orgueil,\net mon idéal est mal assuré. Mais ce reproche-là...\n\n                                    GASTON\n\n\n   Un idéal? Pour navrer ses lecteurs en leur montrant des perfections qu'on\nn'aura jamais soi-même?\n   Encore une fois, tu as tort!\n\n                                     ALBERT\n\n   Dis que tu ne me comprends pas, mais, pour l'amour de Dieu! abstiens-\ntoi de me juger.\n\n                                    GASTON\n\n\n  J'ai le droit de te juger: l'œuvre d'un artiste appartient à tout le monde !\n\n                                    ALBERT\n\n\n  L'univers aussi; sommes-nous pour cela en état de juger Dieu?\n\n                                    GASTON\n\n  C'est différent. Dieu, s'il existe, se moque pas mal de ce que nous pouvons\npenser de lui : nos blasphèmes ne lui causeront jamais le moindre préjudice.\n\n                                    ALBERT\n\n\n  Crois-tu que les tiens puissent m'en causer? Crois-tu que la valeur de mon\nœuvre dépende de ton opinion ?\n\n                                    GASTON\n\n\n  Certainement !\n\n                                    ALBERT\n\n Ah ! bah !\n\n                                    GASTON\n\n  Tu travailles pour la foule...\n"}, {"page_pdf": 461, "texte": "392                               DURENDAL\n\n\n                                   ALBERT\n\n\n   Halte! je ne travaille pas pour la foule, mais pour l'Art, qui domine tout.\nJe te l'ai dit.\n                                   GASTON\n\n\n  La foule a toujours jugé les prophètes !\n\n                                   ALBERT\n\n  Et les a vénérés ensuite !...\n\n                                   GASTON\n\n\n  Donc, \"tu veux être un prophète!... mais, relis-toi donc, mon pauvre\nami !... montre-moi le drap d'or où tu tailleras ton étole !\n\n                                   ALBERT\n\n\n  Je sais mon œuvre imparfaite. Mais, dans ma vie, elle représente une étape\naccomplie... (s'exaltant brusquement) Car, à présent, mon être est une chau-\ndière bouillante, une machine sous pression : il lui faut de l'espace à dévorer,\ndes échos à déchirer !...\n\n                                   GASTON\n\n  Et de la foule à écraser?...\n\n                                   ALBERT\n\n  Peut-être !\n\n                                    GASTON\n\n\n   Mon cher, on ne résiste pas à certaines poussées : les bisons du Far-West\nont fait dérailler plus d'un train ! — Prends garde que la foule ne soit la plus\nforte !\n\n                                   ALBERT\n\n\n   La plus forte! Peu m'importe!... Ou plutôt non : c'est ce que je désire : si\nl'on me persécute aujourd'hui, j'ai des chances pour qu'on m'encense demain!\n\n                                    GASTON\n\n\n   Ah !...\n"}, {"page_pdf": 462, "texte": "                                    LA    VESTALE                         393\n\n\n                                         ALBERT\n\n\n  Oui !... J'ai une âme passionnée au suprême degré, passionnée d'être\ngrande dans l'humanité .. Il me semble avoir en moi ce qu'il faut pour être\nune colonne du temple éternel qui dira son histoire !\n  — Tu fais des réflexions ?\n\n                                         GASTON\n\n  En effet.\n\n                                         ALBERT\n\n\n  Je les connais.\n\n                                         GASTON\n\n  Tu crois ?\n\n                                         ALBERT\n\n   Tu te dis d'abord : « comme il se gobe, ce pauvre Albert ! » et ensuite :\n« c'est si naturel, à son âge ! »\n   Eh bien ! oui, je me gobe : j'ai conscience du rôle que je jouerai, si j'en\nai le temps !... Je n'espère pas être le premier de mon siècle, mais je suis le\nchemin que suivront les premiers !\n\n                                         GASTON\n\n\n  Crois-tu que l'avenir soit à ceux qui crient : Il est à moi !\n\n                                         ALBERT\n\n\n   Crois-tu que l'avenir soit à ceux qui s'acharnent, comme des vers, sur\nle cadavre du passé?\n\n                                         GASTON\n\n\n  Je ne dis pas... Mais il en est d'autres...\n\n                                         ALBERT\n\n\n  Les cerveaux malades qui voient\n\n               (Détachant les ters) des séraphins en pleurs\n               Rêvant, l'archet au doigt, dans le calme des fleurs ?\n\nles épiciers fabricants de romans à scandales ?,...— Non, mon cher, l'écrivain\n"}, {"page_pdf": 463, "texte": "3^4                                DURENDAL\n\n\nn'est pas un amuseur de bourgeois ou de femmes névrosées ; tu as prononcé\nle mot de prophète : c'est celui qui convient !\n                                                                 (On sonne.)\n\n                                      GASTON\n\n  Sacristi !... voilà Paul ; et je ne suis pas prêt !\n\n                                     ALBERT\n\n  Tiens ! Paul !...\n                                     GASTON\n\n  Oh ! tu ne le verras pas longtemps : nous devons              absolument      sortir\nensemble.\n\n                                 PAUL,        entrant.\n\n  Bonjour ! — Tiens ! . . Bonjour, Albert !\n\n                              GASTON et        ALBERT\n\n  Bonjour, Paul !\n\n                                                         (Poignées de main.)\n\n                                 PAUL à Gaston.\n\n  Pas encore prêt ?...\n                                     GASTON\n\n  Ma foi, non... (Avec une pointe d'ironie.) Nous causions littérature... Mais,\nen dix minutes...\n\n                                                                   (Il sort.)\n\n\n                                         II\n\n                               ALBERT, PAUL\n\n                                       PAUL\n\n   Dix minutes ?... Bon. (Regardant la pendule.). Tant pis si nous arrivons\ntrop tard ! je ne serai pas le plus ennuyé. (Il pose son chapeau et sa canne\nsur un guéridon, puis il s'assied. Un silence.)\n   Eh bien ! Albert !... Quelles nouvelles?...\n"}, {"page_pdf": 464, "texte": "                                  LA    VESTALE                             395\n\n                                       ALBERT\n\n  Jusqu'ici, rien d'extraordinaire. — Vous parlez de mon livre, n'est-ce-pas ?\n\n                          PAUL, faisant signe que oui.\n\n  Gaston t'a donné son avis ?\n                                       ALBERT\n\n\n  Oui... ou, plutôt, il m'a fait mon procès : « faut-il être présompteux !... et,\n» comment puis-je ainsi perdre mon temps au lieu de jouir de la vie?... car,\n» enfin, Louis XV est le plus grand philosophe des temps anciens et\n» modernes ! »\n\n                       PAUL, comme sortant d'un rêve.\n\n  Et dire, mon pauvre Albert, que Gaston a probablement raison I\n\n                                       ALBERT\n\n  Vous trouvez ?\n\n                                        PAUL\n\n  Cela t'étonne d'entendre plaider la cause de Louis XV ?\n\n                        ALBERT, haussant les épaules.\n\n  Vous plaisantez !\n\n                                        PAUL\n\n  Non, Albert, je ne plaisante pas. J'ai quelques années de plus que toi, voilà\ntout : j'ai eu le temps de vivre des heures d'effondrement qu'à ton âge on ne\nsoupçonne pas !\n  Si tu veux, causons, et voyons si, vraiment, Gaston a tous les torts.\n\n                      ALBERT, d'un air un peu détaché.\n\n  Je vous écoute...\n\n                                        PAUL\n\n  Tu as écrit un livre : tu as jeté le gant à l'éternité.\n\n                                       ALBERT\n\n  Absolument,\n"}, {"page_pdf": 465, "texte": "396                                DURENDAL\n\n\n\n                                        PAUL\n\n\n  Le geste est beau, mais il est fou.\n\n                                    ALBERT\n\n\n  L'avenir en décidera.\n\n                                        PAUL\n\n\n   L'avenir n'est pas l'éternité.\n   Soyez artiste, soyez poète : la pierre s'effrite, la couleur ternit, les langues\nmeurent, l'esprit humain se transforme ; votre idéal mourra avec le siècle qui\nl'enfante, et votre œuvre ne sera plus, dès lors, qu'une antiquité digne seule-\nment d'intéresser quelques curieux. Un nom de plus dans les traités d'histoire\net sur le marbre des panthéons : c'est tout ce qui restera de vous pour la masse\ndes hommes !\n\n                                    ALBERT\n\n\n  Peut-être.\n\n                                        PAUL\n\n\n   Albert ! Albert, la Vie n'est pas une poème qu'on écrit sur un rythme régu-\nlier et dont toutes les parties préparent savamment l'épilogue ! C'est un\nélément aveugle, insoumis, comme le vent, la mer, le feu... Comme eux,\ndepuis des siècles sans nombre, elle répète les mêmes gestes et les mêmes cris :\nl'idée que j'exprime a été pensée voici des milliers d'années, les mots que je\nprononce sont vieux comme l'humanité. — Pourquoi donc user sa vie à créer\nun peu de beauté, puisque tout ce labeur, inutile en lui-même, n'a d'autre\neffet que d'attester auprès des générations suivantes l'éternité de leurs aspira-\ntions et le néant de leur destinée ?\n\n                                     ALBERT\n\n\n  Et à faire aimer ceux qui n'ont pas pensé comme vous !\n\n                             PAUL, secouant la tête.\n\n   Non, Albert. — Avant de disparaître à leur tour, les œuvres sublimes que\nnous aurons enfantées ne serviront qu'à prolonger autour de notre mémoire\nles amours et les haines que nous excitons pendant notre vie.— L'homme rit\nde ce qui passe sa portée. — Il ne comprend pas les passions surhumaines :\nil revêt le Christ de la robe des insensés ! — On rira sur ton passage, l'amitié\nte trahira, et si, dans la suite, on t'érige une statue, les journaux rapporteront\n"}, {"page_pdf": 466, "texte": "                                  LA VESTALE                                  397\n\nle mot d'esprit que tu auras prononcé tel soir, mais le livre où tu auras con-\ndensé ton idéal restera la propriété de quelques-uns.\n\n                                                            (Un silence.)\n\n  Ma parole t'étonne? (Avec tristesse.) Elle est simple et logique, hélas !\n\n                                   ALBERT\n\n  Elle est affreuse. !\n\n                                      PAUL\n\n  D'après la commune façon de juger, oui ; du point de vue absolu, non 1\n\n                                    ALBERT\n  Allons donc !\n\n                                      PAUL\n\n\n  Non !\n\n                                    ALBERT\n\n  Enfin, que faisons-nous ici ?\n\n                              PAUL,    amèrement.\n\n  C'est bien ce. que je voudrais savoir.\n                                    ALBERT\n\n\n   Nous accomplissons ce qu'a décidé une volonté suprême ! — Si je veux être\néternel, c'est qu'une force irrésistible m'y contraint !\n\n                                      PAUL\n\n\n   Je ne dis pas non... Mais c'est déplacer la question sans la résoudre, car, si\nj'essaie de découvrir ce qu'exige la volonté suprême, nul ne répond !...\nSix mille ans d'histoire montrent l'homme éternellement semblable à lui-\nmême, en dépit d'un effort vers le meilleur devenir dont la constance fléchi-\nrait une statue : la volonté suprême n'a pas fait un geste pour lui montrer le\nchemin !\n                                    ALBERT\n\n\n  Allons donc !... Mais, voyez où en était l'homme des cavernes, et où nous\nen sommes aujourd'hui !\n"}, {"page_pdf": 467, "texte": "398                               DURENDAL\n\n\n                                      PAUL\n\n   L'homme des cavernes dormait heureux lorsqu'il avait satisfait son estomac\net son rut ; le problème de nos destinées nous fait perdre le sommeil...\n               [Dans la rue passe une bande de pochards poussant des cris.)\n   Voilà des hommes ! voilà l'aboutissement de six mille ans d'efforts ! Tout\nce qu'on fera pour ces gens-là sera peine perdue : ils manqueront toujours\nmême de pain.\n\n                                    ALBERT\n\n  Mais, enfin...\n\n                                     PAUL\n\n  Tu vis si loin de la vie que de telles choses ne tombent plus sous tes sens !\n\n                (Une pause. Puis, d un ton profondément       découragé.)\n\n  Et vous voulez vous atteler, écervelé que vous êtes, à la construction d'une\nBabel qui s'écroule à mesure ! — Car, qu'est-ce donc que la science humaine?\n\n                                    ALBERT\n\n  Des matériaux pour la Cité future !\n                                     PAUL\n\n   Les arts et les philosophies, un tas de ruines ; le reste, un feu d'artifice\ndans la nuit... Une simple fusée s'approche plus des étoiles que toute notre\nscience de la vérité !\n                                    ALBERT\n\n  Vous êtes fou !\n                                     PAUL\n\n   Travaillez, peinez, élevez jusqu'aux nuages l'édifice de votre savoir, couvrez\nla terre des splendeurs de votre art : tout cela pour faire, tel soir, un souper\nde comète !\n                                   ALBERT\n\n  Vous êtes fou, vous dis-je !\n                                     PAUL\n  Non, pas moi ! — Mais, c'est égal : conserve ta folie ! elle prête à la vie\nune apparence de raison d'être.\n"}, {"page_pdf": 468, "texte": "                                 LA VESTALE                                 399\n\n   (De plus en plus découragé.) Je voudrais n'avoir jamais perdu les illusions\nde ma jeunesse ! Car, en vérité, le moine qui prosterne, sur les dalles du\ncloître, sa chair frissonnante à l'idée dé L'enfer, est plus heureux que moi : sa\nterrible raison de vivre est plus consolante que le vide où je me débats !\n\n                                                            (Un silence.)\n\n  Ah ! je sais que ma philosophie n'est pas réconfortante : mes paroles tom-\nbent dans ton cœur comme une pluie glacée !\n\n                                    ALBERT\n\n  Hélas !\n                                     PAUL\n\n\n  Oui, c'est bien hélas ! qu'il faut dire : Idéal, et tous ses succédanés : Dieu,\nBeauté, Bonheur, chimères et leurres que tout cela : les actes qu'ils provo-\nquent ne sont que des sublimes folies !\n\n                            ALBERT, se révoltant.\n\n  Alors, vains les dévouements qui font pleurer d'admiration ? ces millions\nde sublimes martyres, stériles !\n                                     PAUL\n\n\n  Hélas!\n                                    ALBERT\n\n\n   Hélas ! toujours hélas ! Le renoncement de la vierge aura donc le même\nsalaire que les débordements d'une fille de joie ?\n\n                                     PAUL\n\n\n  J'en ai peur...\n                                    ALBERT\n\n\n  Non ! non ! ce n'est pas possible !... le néant lui-même se révolterait devant\nune telle monstruosité !\n\n                                     PAUL\n\n\n  Tu parles en poète...\n"}, {"page_pdf": 469, "texte": "400                                DURENDAL\n\n\n                             ALBERT,       amèrement.\n\n   Je parle en poète!... oui, c'est vrai... je parle en apôtre, en prêtre de\nl'Idéal !... Si peu que ce soit, je suis intéressé au jugement !\n\n                                                             (Un silence.)\n\n                                      PAUL\n\n\n   Comprends-tu maintenant que Louis XV est un grand philosophe ? qu'il\na réellement compris la Vie comme elle mérite d'être comprise ?\n   Pauvres fous ! je ris en vous écoutant disputer sur le rôle de l'Art ou le\nsens de la Vie, alors que nous sommes moins capables de nous connaître\nnous-mêmes que les astronomes de modifier la mécanique céleste !\n   (Regardant Albert dans les yeux) Tu veux être un homme? eh bien !\nles hommes dignes de ce nom font fi des rêveries : ils jouissent de la vie aussi\nlargement qu'ils le peuvent, ou ils se brûlent la cervelle !\n\n                            GASTON, du       corridor.\n\n  Paul ?... Albert, excuse-nous, le temps presse... A tantôt I\n\n                      PAUL, reprenant chapeau et canne.\n\n  J'y suis ! (à Albert) Tu restes seul ?\n\n                           ALBERT, un peu amer.\n\n  J'y suis habitué.\n\n                                    GASTON\n\n\n  Bah! il est de la maison... et puis, ma sœur va rentrer, (à            Albert)\nA tantôt !... sans rancune, hein ?...\n\n                        ALBERT, d'une voix       sombre.\n\n  A tantôt !\n  (Sortent Gaston et Paul. Albert s'écroule sur un siège et se cache le visage\ndans ses mains. Moment de silence. — Survient Lucie.)\n\n\n                                       III\n\n                             ALBERT, LUCIE\n\n  (Lucie est en toilette de ville et se débarrasse tout en parlant.)\n"}, {"page_pdf": 470, "texte": "                                  LA V E S T A L E                        401\n\n\n                                      LUCIE\n\n  Bonjour, Albert !\n\n             ALBERT, relevant la tête et, d'une voix sans expression.\n\n  Bonjour, Lucie.\n\n                                      LUCIE\n\n  Vous êtes souffrant ?\n                                     ALBERT\n\n   Hélas !\n\n              LUCIE, s'approchant de lui; d'une voix très douce.\n\n  Puis je savoir 'i\n                            ALBERT, avec contrainte.\n\n  A quoi bon ? Non seulement vous n'arriveriez pas à me soulager, mais je\npourrais vous communiquer mon mal !\n\n                                      LUCIE\n\n  Le mystère dont vous l'entourez m'inquiète bien davantage.\n\n                        ALBERT, avec un sourire      triste.\n\n  Lucie! la curiosité perdit la première femme!\n\n                                      LUCIE\n\n  Albert! l'orgueil perdit le premier homme !\n\n                           ALBERT, aptes un silence.\n\n  C'est l'orgueil, en effet, qui me tue ! Je ne puis pas me résoudre à n'être\nqu'un passant quelconque parmi les hommes !\n\n                               LUCIE, incrédule.\n\n  Vous ?... vous resteriez un passant quelconque ?\n\n                            ALBERT,      brusquement.\n\n   Savez-vous, Lucie, combien d'espèces d'hommes il y a au monde? (Lucie\nfait un geste à la fois négatif et interrogateur) I1 y en a deux : les inutiles\n\n                                                                          3\n"}, {"page_pdf": 471, "texte": "402                                 DURENDAL\n\n\net les néfastes — en langage ordinaire, la foule et ceux qui s'élèvent au-dessus\nd'elle. Les premiers vivraient heureux si les seconds n'existaient pas, car ils\nn'auraient pas, sans cesse, devant eux le décevant mirage d'un Idéal jamais\natteint.\n\n                                       LUCIE\n\n\n  Mais, il faut un Idéal pour vivre !\n\n                                      ALBERT\n\n\n  Ah! Eh bien! moi, je n'ai plus d'Idéal, plus d'ambition!..\n\n                             LUCIE, étonnée et inquiète.\n\n  Albert, je ne vous reconnais plus !\n\n                                 ALBERT, ricanant.\n\n   Ah ! vous ne me reconnaissez plus ! Croyez-vous que je me reconnaisse\ndavantage moi-même? — Il est loin, le temps où j'aspirais à dominer les\nâmes, à voir ma pensée pieusement recueillie par le siècle futur !... (Il ricane\nnerveusement) Le siècle futur! il vaut mieux qu'il m'ignore comme les\nsiècles passés m'ont ignoré !\n\n                                        LUCIE\n\n\n  Je ne vous comprends pas...\n\n                                      ALBERT\n\n   Il y a des passions que vous ne sauriez pas comprendre!\n   Je suis un être organisé pour vibrer au contact du monde, pour accumuler\nl'émotion comme un nuage la foudre, et la rendre ensuite, à coups d'éclair,\nà l'univers dont il la tient !... J'ai besoin d'entendre ma voix résonner dans\nles âmes, de les sentir frémir au galop fou de ma pensée!... Si cette passion\nest inutile et néfaste et si, par surcroît, je n'incendie aucun cœur, il ne me\nreste qu'à disparaître !\n\n                                  LUCIE, vivement.\n\n   Qui dit que vous n'incendiez aucun cœur?... (Changeant de ton) Pour\n vous, dans la Vie, il n'y a donc que l'Art ?...\n\n                                ALBERT,    sourdement.\n\n   L'ivresse, peut-être...\n"}, {"page_pdf": 472, "texte": "                                LA VESTALE                                  403\n\n\n\n                                    LUCIE\n\n  Il y a des ivresses supérieures. L'Art en est une.\n\n                                   ALBERT\n\n  C'est la seule!\n\n                                    LUCIE\n\n   Soit! — Mais il est un autre Art que celui des livres et des musées, cadavre\nembaumé de passions finies !... Il est un Art vivant, sur une scène éternelle,\nun Idéal que chaque instant rénove et dont les cœurs ne se lassent point !\n   Comment l'ignorez-vous, puisque son image anime tous les livres?...\npuisqu'il donne à la vie un attrait tel que les plus sombres misères s'effacent\net ne reviennent plus ?\n   En surprenant deux fiancés, les lèvres jointes, n'éprouvons-nous pas la\nsensation même que produit la vision d'un chef-d'œuvre?... Savons-nous\nquel poème d'émotions inconnues contient ce simple geste ? Et ne parait-il\npas séparer mieux leurs âmes des vulgarités ambiantes que l'effort créateur\nn'en peut séparer la vôtre ? Ces deux cœurs unis constituent un monde\nqu'ils sont seuls à connaître, mais dont leur bonheur garantit la beauté !\n   Ne vibreriez-vous pas au contact d'un tel monde?... et votre voix, dans\nune âme aimante, n'éveillerait-elle pas un écho plus pur que dans celle des\nfoules ? — Et, pourriez-vous jamais être néfaste à cette àme dont l'unique\nsouci serait de s'adapter à votre âme comme la lèvre s'adapte à la lèvre?...\n   Albert ! Albert !... Ne comprenez-vous pas l'unique passion qui gouverne\nl'humanité?\n\n                           ALBERT,      sourdement.\n\n  Vous me troublez... La Vie aurait-elle une face que la pensée n'aperçoit\npoint ?...\n                                    LUCIE\n\n   Albert ! Albert ! laissez donc la pensée ! le bonheur n'en a que faire, et\nc'est elle qui flétrit les âmes !\n   Quelle philosophie jamais remplacera l'Amour ? — Quels accords nous ren-\ndront la douceur de la voix aimée?... Au prix de certains regards, qu'est-ce\nqu'un ciel étoile ?\n\n                                    ALBERT, sourdement,       lui prenant    les\n                    mains, et la regardant dans les yeux.\n\n   Oui... Et quand, une fois, leur feu nous est entré dans l'âme, l'aspect de\nla vie a changé pour jamais ! (Il l'attire près de lui.)\n"}, {"page_pdf": 473, "texte": "404                               DURENDAL\n\n\n   O Lucie ! laisse-moi me brûler à tes regards comme un papillon ! Tu m'es\nnécessaire comme l'Idéal. (Il l'étreint.)\n   Ne me reproche pas d'ignorer l'Amour ! c'est lui qui me tuait ! Mais ce\nque j'aimais n'est point fait pour l'être : l'Art est une pieuvre qui rejette ses\nvictimes après avoir épuisé leur sang !\n\n                                     LUCIE\n\n   Non, Albert, l'Art n'est pas un monstre implacable ! C'est le phare écla-\ntant, allumé par l'Amour, et dont la lumière éclaire les cœurs perdus dans\nla nuit.\n   Cette lumière, que mon souffle a ravivée, je l'entretiendrai avec la ferveur\nd'une vestale, et je serai la première des âmes qui en subiront l'enchantement.\n\n\n\n                                   RIDEAU\n"}, {"page_pdf": 474, "texte": "Où Ton voit que Dieu accorde sa grâce\n                même à ceux qui n'en veulent pas\n\n\n                VERS l'an           du Seigneur 395, Martin, évêque de\n                      T o u r s , accablé d'ans et brûlé de fièvre, mourut\n                      dans le diocèse de Candes. Son visage resplen-\n                      dit alors d'une clarté radieuse et les prêtres qui\n                      l'entouraient entendirent le chœur des Anges\n                      chanter une musique très douce pour accompa-\n                      gner son âme au ciel. L e s habitants du Poitou\net ceux de L a T o u r a i n e arrivèrent en foule afin de lui faire de\nbelles funérailles. Mais ils se disputèrent aussitôt. Les Poite-\nvins voulaient l'emmener chez eux : n'avait-il pas été moine\ndans leur pays et n'avait-il pas fondé un monastère à Ligugé?\nLes T o u r a n g e a u x , avec non moins de raison, le réclamaient,\ndisant qu'il était leur évêque. T o u t le jour se passa en dispu-\ntes, et le soir arriva sans qu'aucune résolution ait été prise.\nP o u r t a n t , les T o u r a n g e a u x paraissaient vouloir céder. C'est\nqu'ils avaient leur plan. Vers le milieu de la nuit, quelques-\nuns des plus résolus se lèvent et s'introduisent dans la maison\noù repose le corps de M a r t i n ; ayant réduit à l'impuissance,\nsans toutefois leur faire aucun mal, ceux qui priaient et veil-\nlaient autour de lui, ils s'en emparent et le jettent par la fenê-\ntre dans une barque amarrée sur la Vienne qui coule au-dessous.\nPuis ils l'emportent jusqu'à T o u r s , le long de la Loire. Le\nsurlendemain, ils l'inhumèrent, comme il l'avait d e m a n d é par\nhumilité, dans le cimetière commun, hors des remparts de la\nville.\n  Après sa mort, Martin continua à accomplir des miracles\ntout comme durant sa vie. Et ces miracles, loin d'être inutiles\ncomme ceux des solitaires et des ermites, avaient toujours un\nrésultat i m m é d i a t . Il éloignait la grêle des champs qu'elle allait\nravager, il guérissait les malades, il rendait compatissant le\ncœur des maîtres durs envers leurs inférieurs, et il chassait les\n"}, {"page_pdf": 475, "texte": "406                             DURENDAL\n\n\n\ndémons qui tourmentent les possédés. Il devint si populaire\nque Brice, son successeur, lui fit bâtir une basilique. Mais elle\ndevint bientôt trop petite pour contenir les fidèles toujours\nplus nombreux, en sorte que P e r p é t u e , sixième évêque de\nT o u r s , résolut d'élever une église digne de Martin. Il y em-\nploya tous ceux qui vinrent offrir leurs bras et une grande\npartie de sa fortune personnelle, qui était considérable. Aussi\nfut-elle, comme nous l'apprend Sulpice Sévère, le plus beau\nm o n u m e n t des Gaules. L o n g u e de 160 pieds, large de 70 et\nhaute de 45 sous voûte, ses murs revêtus de diverses couleurs\nétaient percés de huit portes et de cinquante-deux fenêtres.\nP a r t o u t éclataient les mosaïques et les pierres précieuses.\n    Q u a n d elle fut achevée, P e r p é t u e décida d'y transporter le\ncorps de Martin. Il ordonna trois jours de jeûne et de prières'\net fixa la cérémonie à un beau matin de juillet. Ce fut une ma-\ngnifique fête. J a m a i s on n'avait vu pareil cortège. D'abord\nvenaient les évêques et les prêtres, accourus de toutes parts;\ndeux mille moines suivaient; puis la châsse et la foule ondu-\nlante, ainsi q u ' u n serpent monstrueux...\n    Or, il y avait à T o u r s , en cette époque, deux ribauds, dont\nl'un était aveugle et l'autre p a r a l y t i q u e . L'aveugle portait le\nparalytique et le p a r a l y t i q u e guidait l'aveugle. Ainsi ils\nallaient par les rues, excitant la pitié des bonnes chrétiennes\net des gens sensibles, et tirant gros profits de leur mendicité.\nAvec quoi ils couraient les tavernes, buvaient maints pots et\nse conduisaient comme des païens. L e jour que se fit la transla-\ntion de Saint-Martin, ils étaient à baguenauder par la rue où,\nd'habitude, ils geignaient et d e m a n d a i e n t l'aumône au nom de\nla Vierge M a r i e .\n    Un bourgeois qui s'en allait à la procession, vêtu de ses plus\nbeaux habits, avec sa bonne femme et sa gentille demoiselle,\ntoutes guindées en leurs atours, les aperçut et leur cria de se\ngarer, sinon ils gêneraient le passage de M. Saint-Martin.\n    A ces mots, nos deux compagnons se mettent à trembler.\n« Mon ami, dit l'aveugle, qui était le plus subtil des deux, nous\nsommet perdus, si nous ne fuyons au plus vite. Saint-Martin\nva passer : il est si bon qu'il ne peut voir souffrir sans consoler\net sans guérir; nous voyant incapables de travailler, il s'avisera\ns a n s doute de rendre, à toi, les jambes et à moi, les yeux. E n\n"}, {"page_pdf": 476, "texte": "           OU L'ON VOIT QUE DIEU ACCORDE SA GRACE                   407\n\n\nsorte que nous ne pourrons plus mendier et qu'il nous faudra\npéniblement gagner notre nourriture. F u y o n s vite! » « F r è r e ,\nreprit le paralytique, tu dois avoir raison. P r e n d s cette ruelle\nà droite qui nous conduira hors du danger ».\n   L'aveugle aussitôt partit à grands pas. Au bout de quelques\nminutes, comme il allait traverser une rue pour se réfugier\ndans un quartier désert, le cortège arrivait justement à ce\nmême endroit. L e p a r a l y t i q u e en avertit son ami avec force\nmalédictions pour le clergé et pour celui qu'on portait en si\ngrande cérémonie. Mais il songea vite à tirer parti de son\nmalheur, et prenant u n e attitude recueillie, il tendit son\ncouvre-chef, afin de ramasser quelques aumônes. Les pièces\naffluaient; tout réjoui, il m u r m u r a à son c a m a r a d e : « Nous\nétions bien fous de nous tracasser. Saint-Martin passera sans\nnous rendre la santé, et nous ferons bonne récolte. »\n   A peine avait-il achevé que Saint-Martin arrivait devant eux.\nIl passa; l'aveugle poussa un cri, ébahi de voir la foule\nbariolée sous le soleil flamboyant. Q u a n t à l'autre, il courait\ncomme un fou le long de la procession, gesticulant et agitant\nses j a m b e s devenues agiles. L a foule, témoin du miracle,\nacclamait Saint-Martin et les deux privilégiés qu'il venait de\nguérir. On s'empara d'eux, on les joignit au cortège et chacun\nles louait d'avoir été l'objet d'une si insigne faveur. Pour eux,\nils ne songèrent d'abord q u ' à exploiter leur bonne fortune,\nmais bientôt touchés de la grâce, leur cœur s'attendrit et ils\nentrèrent au monastère de Marmoustier que Saint-Martin avait\nfondé à quelques milles de T o u r s .\n\n                                                    JEAN SALADIN.\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": "   Les Plumes blanches\n                                                Il     monte.\n                                                     VICTOR HUGO.\n\n\n\n\nLoin de la paperasse et des   paperassiers,\nTa jeunesse envia de libres destinées.\nLe beau songe n'est plus. Depuis quarante    années,\nRisible contempteur des Assis, tu t'assieds!\n\nLe sordide bureau, sépulcre des dossiers,\nT'a vu, trop infidèle aux heures ordonnées,\nVouer un zèle gourd à des œuvres mort-nées ;\nEt, commis, tu connus la morgue des      huissiers.\n\nMais enfin, l'élevant des régions   obscures,\nTu gravitas vers le fauteuil des sinécures ;\nDéjà la gloire enflait ton verbe officiel.\n\nTriomphe! Te voilà, nonobstant maintes  gaffes,\nRayonnant,   bedonnant, prodigue de paraphes,\nDirecteur général à titre  personnel.\n\n                                  MAURICE DULLAERT.\n"}, {"page_pdf": 478, "texte": "     Â la gloire du Prince de Ligne (I)\n                 MESDAMES, M E S S I E U R S ,\n\n\n\n\n                  EN plaçant leurs fêtes sous le patronage du Gouvernement\n                     Belge, les organisateurs de ce centenaire ont voulu rappeler\n                     à quel point notre devoir d'admiration et de gratitude\n                    envers la mémoire du prince Charles-Joseph de Ligne est\n                    véritablement une dette nationale. De cette dette, ils ont\n                    eu l'idée de s'acquitter en faisant goûter et aimer par un\n                    plus grand nombre d'hommes l'âme et l'œuvre de celui\n                    qu'on appelait indifféremment à Vienne « la suprême fleur\n                    des Wallons » et la « fleur de la Chevalerie, la dernière,\n                     la toute dernière! »\n    Sans doute, c'est grandir notre Patrie que d'honorer ce grand homme né\nsur notre sol; mais j'ajoute que c'est la servir d'une façon bien avisée et\nopportune que de projeter jusqu'au travers de la foule et d'y faire rayonner\ntoutes les vertus de vaillance, d'esprit, d'honneur, de goût et d'enthousiasme,\nqui sont comme les divers aspects de cette physionomie complexe et comme\nles multiples facettes de ce diamant d'une eau si pure, d'un éclat si brillant,\nd'une séduction si irrésistible!\n    Vous avez voulu, Messieurs, que ce centenaire fût célébré à Belceil. C'est\nque le nom de cette vieille terre féodale ne peut guère être séparée du nom de\nl'illustre maison qui la possède, et qui est mêlée elle-même, depuis plus de\ntrente générations, à toute l'histoire politique et militaire de notre pays. C'est\naussi parce que le héros que nous célébrons a marqué ce séjour d'une\nempreinte si personnelle que, nulle part mieux qu'ici, il ne nous est possible\nde fixer son image vagabonde.\n    « Les lieux et les êtres, a dit Lamartine, se tiennent par un lien intime,\ncar la nature est une dans le cœur de l'homme comme dans ses yeux. Nous\nsommes fils de la terre. C'est la même vie qui coule dans sa sève et dans notre\nsang. Tout ce que la terre, notre mère, semble éprouver et dire aux yeux,\ndans ses formes, dans ses aspects, dans sa physionomie, dans sa mélancolie\nou dans sa splendeur, a son retentissement en nous. On ne peut bien com-\nprendre un sentiment que dans les lieux où il fut conçu, n\n    Certes, ce « citoyen de l'humanité » a pensé, écrit, guerroyé çà et là.\n\n  (1) On lira avec intérêt le texte du discours prononcé le dimanche 27 juillet par M. Car-\nton de Wiart, Ministre de la Justice, aux têtes solennelles organisées à Belœil, â l'occasion\ndu Centenaire du Prince de Ligne.\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "410                               DURENDAL\n\n\n\nToute l'Europe a servi de décor à son existence, de cadre à sa vision. Mais ici,\nil s'est reposé. Bruxelles, Paris, Versailles, Saint-Pétersbourg, Vienne ont été\ndans sa vie nomade, des ports d'escale; Belœil, le véritable port d'attache.\nA ceux qui ont lu ses écrits, Belœil les leur fait mieux entendre et com-\nprendre. Ici, l'homme ne s'est point borné à choisir son site. Pour aménager\nces jardins et ces bois, tels que nous les retrouvons aujourd'hui, l'homme\ns'est ajouté à la Nature. Voilà pourquoi l'harmonie s'établit comme d'elle-\nmême entre sa façon d'être et d'écrire, à la fois noble, spirituelle et char-\nmante, et la profondeur de ces futaies, la symétrie de ces quinconces, la grâce\nde ces fleurs, le jeu de ces charmilles, le jaillissement de ces eaux claires.\n   C'est ici qu'il passa le meilleur de son enfance. C'est ici qu'entre deux\ncombats ou deux missions diplomatiques il aimait à se laisser vivre. Non pas\nque la pensée du devoir militaire l'y abandonnât jamais. N'eût il pas eu, pour\nlui rendre présent son métier, ces horizons qui se découvrent d'ici près et qui\nembrassent maints champs de bataille, il eût suffi des vieux soldats de son\nrégiment auxquels il donnait ici l'hospitalité, vétérans de ces bandes fameuses\nque l'Autriche, après l'Espagne, continuait à recruter dans les pays d'en-bas.\n   Ecoutez comme il parle d'eux :\n\n              C'est à Belœil enfin qu'au goût de la Nature\n              Je savois joindre aussi mon goût pour mes soldats.\n              Ils me payoient d'une amitié plus sûre\n              Que celle qu'on reçoit des différents Etats.\n\n   Avec le soin de ses soldats, le soin de ses paysans. Ah ! le bon seigneur de\nvillage que ce grand capitaine :\n\n              J'apprenais aux parents à chérir leurs familles.\n              Je prêchois aux curés de prêcher l'union ;\n              Même un d'eux voulut bien débiter mon sermon.\n\n              Les femmes étoient moins battues qu'autrefois.\n              J'instruisais les baillis pour adoucir les lois.\n              Ma médecine ainsi que ma chimie\n              Etoient des bois, des prés, quelque fleur choisie.\n\n   Et lorsqu'à l'appel du clairon il lui faudra, comme il le dit dans un de ces\njeux de mots qui sont une de ses faiblesses, « quitter ces vallons pour ces\nWallons », bien loin d'ici et jusqu'aux marches de l'Orient, il se réjouit à\nretrouver les qualités de cette bonne race du Hainaut, ses habitudes et jusqu'à\nson accent, parmi ces soldats wallons qui joignent — c'est encore lui qui parle\n— « l'honneur des Français et leur gaîté dans le plus grand feu à la patience\ndes Allemands ».\n   Et jusqu'au soir de sa vie, pour tromper la nostalgie de son séjour préféré, le\nrefuge qu'il s'est choisi près de Vienne, sur le Leopoldsberg, il l'appellera « son\npetit Belœil ».\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "                  A LA GLOIRE DU PRINCE DE LIGNE                            411\n\n\n   Et c'est là qu'il écrira ces quelques vers que nous pouvons relire, aujour-\nd'hui du moins, sans remords :\n\n              Ne pouvant plus chez vous figurer dans l'histoire.\n              Chers Belges, conservez de moi quelque mémoire.\n              Bon pays que j'aimois et qui fut mon berceau,\n              Je dois donc loin de vous voir creuser mon tombeau!\n\n   Dans une étude toute récente, et qui est une des meilleures qu'on ait faite\nsur le prince, M. Alfred Duchesne imagine qu'en ce jour solennel où nous\nsommes, l'ombre de notre héros, « dissimulée derrière les ombrages cente-\nnaires, entourée de la troupe de jolies femmes dont il aimait la grâce précieuse\net l'aimable déraison, escortée de ses amis, jeunes fats présomptueux ou mo-\nnarques illustres, généraux et écrivains fameux, écoutera d'une oreille amusée\nles appréciations de la postérité ».\n   Que pensera-t-elle de nos propos, cette ombre attentive et volontiers mali-\ncieuse? Souvenons-nous que le prince n'était pas insensible à la gloire, même\nà la gloire littéraire, lui qui écrivait à la marquise de Coigny : « On me lira ;\nc'est le seul moyen de ne pas cesser d'être. On se tue à travailler pour la pos-\ntérité, qui n'en sait pas le moindre petit compte ».\n   C'est pourquoi je suppose à mon tour qu'elle écoutera sans aucun déplaisir\n— cette ombre éparse autour de nous — les commentaires érudits et subtils\nqu'à l'initiative du Cercle archéologique d'Ath et de la région, tant de lettrés\néprouvés et d'excellents critiques lui ont apportés et lui apporteront demain en\nhommage. Je devine surtout sa fierté intimé à voir s'associer à cet hommage\nceux de sa lignée qui, en dépit d'un siècle révolu, témoin de tant de boule-\nversements, n'ont cessé de faire honneur à son nom :\n\n               Quo res cumque cadunt, stat semper linea recta.\n\n   Je me figure son orgueil, nuancé d'une pointe d'émotion, à saluer ici, à côté\nde l'envoyé de notre Roi, cette antique monarchie austro-hongroise qu'il a si\nbien servie, représentée par un diplomate accompli, en lequel, par une fortune\nsingulière, le vieux feld-maréchal reconnaîtrait en même temps un de ses\ndescendants.\n   Oui, son ombre élégante sourit à cette fête. Et ce que cette journée a\nd'animé et de populaire n'est même point pour incommoder celui qui adorait\nles jardins, mais abhorrait la solitude. Il apportait « dans sa composition des\njardins, dit Sainte-Beuve, un grand souvenir de la société et un goût de l'y\nréunir et de l'y retrouver ». Il aimait la Nature, mais la Nature habitée.\n« Que tout soit bien habité, dit le prince dans son « Coup d'oeil sur Belœil ».\nQue l'on rencontre beaucoup de gens, n'importe de quelles espèces ils sont ».\nCe grand seigneur détestait la sottise, mais non pas la foule. Il ignorait la\nbassesse, mais aussi la morgue. Et son bon sens, que n'altérait aucune fausse\nmodestie, eût goûté avec indulgence, voire avec quelque complaisance, cette\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "412                              DURENDAL\n\n\n\napothéose toute sincère qui confond si heureusement aujourd'hui les rangs,\nles opinions et les nationalités.\n                                          *\n                                      *       *\n   Ajouterai-je qu'un peu de contraste et d'imprévu ne serait point pour\ndéplaire à celui dont la vie fut pleine d'imprévus et de contrastes ? Quelle\nvariété dans cette existence et dans cette oeuvre ! Et quel démenti donné aux\nesprits simplistes qui prétendent parquer tout individu dans sa spécialité et\nn'admettent pas qu'un homme d'Etat puisse être un artiste, ni qu'un bon\nguerrier puisse faire un bon écrivain !\n   Il naît en décembre 1735, à l'ombre de notre vieille collégiale de Sainte-\nGudule, dans la capitale de ces Pays-Bas qui depuis vingt ans ont cessé d'être\nespagnols pour devenir autrichiens. Nous figurons-nous la bonne cité provin-\nciale et bourgeoise qu'était alors Bruxelles et à quelles rudes épreuves l'avaient\ncondamnée les secousses des derniers temps ? A peine remise du bombarde-\nment de Villeroy, elle vient de subir, en 1731, ce terrible incendie qui détrui-\nsit l'ancien palais des ducs de Brabant, agrandi et embelli par les ducs de\nBourgogne, par Charles-Quint et ses successeurs.\n   Notre héros n'a pas cinq ans qu'éclate la guerre de la Succession d'Autri-\nche. C'est la guerre en dentelles ; c'est Fontenoy ; c'est l'invasion de nos pro-\nvinces par l'armée française, avec le maréchal de Saxe. De sa fenêtre, qui\ndomine les ruelles dévalant vers le cœur de la cité, il assiste à la prise de\nBruxelles et voit pénétrer trois boulets dans la grande porte de l'hôtel fami-\nlial. C'est le métier militaire qui l'appelle déjà ! Tandis qu'il est à Belceil,\nl'ennemi assiège, aux environs, Ath, Mons, Saint-Ghislain. Quel élément\nd'enthousiasme pour son âme généreuse ! Il rêve d'Annibal et de Turenne !\nIl étudie et analyse les actions des grands capitaines.\n   A dix-sept ans il entre dans le régiment de son père. Le feu sacré court dans\nses veines. « Fussiez-vous du sang des héros, dira-t-il, si la gloire ne vous\ndélire pas continuellement, ne vous rangez pas sous ses étendards. »\n   A vingt-deux ans, le voici en campagne. « J'étais heureux comme un roi ! »\ndit-il. Il fait ses premiers prisonniers: « Je les fis passer derrière les rangs\navec un plaisir qui tenait de l'enfance. » Toute cette guerre de Sept-Ans est\npour lui un enivrement. Il nous en a laissé le journal « écrit plus à cheval\nqu'autrement », et il y a médité et prodigué ces admirables préceptes de tac-\ntique qu'une belle étude du général baron de Heusch vient de remettre en\nune heureuse lumière.\n   A la fin de la campagne, il est choisi pour porter à Versailles la nouvelle\nde la victoire de Maxen. C'est une autre conquête qu'il va entreprendre, et où\nil triomphera : celle de la société française. Cette conquête se dessinera sous\nLouis XV. Elle s'affirmera avec éclat sous Louis XVI. Dans ce monde bril-\nlant, il apparaît plus brillant que les autres : un volcan d'esprit, disait\n Mme de Staël.\n    Dès 1760 le voici de nouveau en campagne avec le général de Laxv. Il entre\nvainqueur à Berlin et à Potsdam. La paix survenue, il regagne sa retraite de\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "                  A LA GLOIRE DU PRINCE DE LIGNE                              4l3\n\n\nBelœil, et c'est à ce moment surtout qu'il se complaît à aménager à sa mode\nles parcs et les bois où s'est déployé le goût classique et somptueux du prince\nClaude Lamoral. Avant les romantiques il introduit du pittoresque dans\nle paysage. Avant l'auteur des « Jardins de l'Intelligence » il demande à la\nnature le plaisir de l'esprit en môme temps que celui des yeux.\n   Sa retraite, toujours animée d'ailleurs du va-et-vient de ses hôtes, n'est\nqu'à une journée de poste de Versailles. Pour ce précurseur, en un temps où\nles voyages apparaissaient encore comme une fatigue et un danger, ce n'est\nqu'un jeu de courir en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Italie. Il con-\nnaît de près tous les souverains. Il est le correspondant des savants et l'ami\ndes philosophes. A quoi ne touche-t-il pas ? Nous avons de lui un ouvrage sur\nles spectacles ou il donne des conseils aux comédiens sur l'art du théâtre.\nLui-même s'essaye dans cet art comme auteur et comme acteur. Acteur\noriginal, car, une fois en scène, il n'en veut plus sortir, disant à ses parte-\nnaires : « N'est ce pas que je ne vous gêne pas ? »\n   Et toujours se succèdent les alternatives de vie littéraire et guerrière.\nEn 1778, il commande un corps d'armée dans la guerre de la succession de\nBavière. En 1785, Joseph II s'est avisé de réclamer aux Provinces-Unies, et\nmême par la force, la réouverture de l'Escaut, — et ce fut sans doute la plus\nheureuse pensée de son règne aux Pays-Bas. Le prince est chargé de l'expé-\ndition. Sous ses ordres, deux brigantines partent d'Anvers pour forcer les\nlignes hollandaises. Hélas ! un contre-ordre survient. Quoi qu'il en ait, le\nprince doit s'y soumettre, et il ne demeure de cette tentative avortée qu'un\nsobriquet historique : « la guerre de la marmite. »\n   Deux ans après, il suit la grande Catherine dans son voyage du Dnieper et\nde la Crimée, et, comme la galère impériale passe près du rocher où la légende\nplace le sacrifice d'Iphigénie, l'Impératrice lui fait don du territoire contesté.\nAu lendemain de cette épopée héroï-comique, il accompagne Potemkin au\nsiège d'Oczakow, et se dévore à y voir, au lieu de combats, des intrigues et\ndes rivalités mesquines. « Il est, dit-il, comme un musicien quand il entend\ndes instruments qui ne sont pas d'accord. \"\n   Il aura bientôt sa revanche au siège de Belgrade, où il fait merveille.\n   Mais nous sommes en 1789. La Révolution Brabançonne est déchaînée.\nJoseph II meurt. La Révolution Françaises'allume. Tout un régime s'écroule.\nAux catastrophes publiques s'ajoutent les catastrophes privées. Quand les\nImpériaux entrent en France par les défilés de l'Argonne, un des premiers\nboulets français renverse et tue son fils aîné, son « chef-d'œuvre », comme il\nl'appelait, le jeune héros de Sabacz et d'Ismaël, dont il avait fait lui-même\nl'apprentissage militaire. Il était encore enfant que notre prince l'avait conduit\nlui-même à l'ennemi : « Je fis engager un petit combat d'avant-garde avec les\nPrussiens, et, m'élançant à cheval avec lui, je pris sa petite main dans la\nmienne tout en galopant, et au premier coup de feu que je fis tirer : « Il serait\n» joli, mon Charles, lui dis-je, que nous eussions ensemble une petite bles-\n   sure ! »\n   Hélas! la blessure de l'Argonne les atteignit l'un et l'autre. Si le fils en\nmourut, le père ne s'en consola jamais.\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": "414                                DURENDAL\n\n\n\n    Après Fleurus, le voici à Vienne, dépouillé de ses terres. De grandes choses\n se font en Europe. Il eût rêvé de se mesurer avec le vainqueur de Rivoli et de\n  Marengo. Mais les années passent. La faveur s'est écartée de lui. Il en éprouve\n quelque amertume : « Il se fait dans la société, dit-il, un brigandage de succès\n qui dégoûte d'en avoir. » Cependant il dérobe ses regrets sous le sourire de\n l'homme du monde et la noble passion du travail. Il réunit ses œuvres. Il\n tisonne dans ses souvenirs. Il annote les livres qui paraissent. Spectateur avisé\n de la comédie humaine, attentif à observer, prompt à raisonner, mais sans\n exagération ni indignation, avec un sentiment merveilleux de la mesure,\n voyant généralement clair, voyant toujours gai, il décrit, juge, raille, mêlant\n les traits piquants et les paradoxes aux vérités profondes. Dans la révolution\n triomphante, il redoute, non pas la démocratie, mais la médiocratie, ainsi\n qu'une maladie politique nouvelle qu'il dénonce très finement, au mot près :\nle « culte de l'incompétence ».\n    La vieillesse arrive. Il orne la sienne, jusqu'à la fin, d'agrément et d'élé-\ngance. Une des dernières scènes de son existence nous le montre à Schœn-\n brunn, où était le jeune roi de Rome. L'enfant, qui s'était pris d'affection\npour le vieux maréchal, voulait qu'il jouât avec lui aux soldats de plomb et\nqu'il commandât la manœuvre. Et le vieux guerrier de s'y prêter de bonne\ngrâce et, n'ayant pu se mesurer avec l'aigle, de s'en consoler en jouant avec\nl'aiglon.\n    Quand il traverse Vienne dans son carrosse aux chevaux blancs, ou qu'il\ns'en va à pied par les rues de la ville, enveloppé d'un long manteau militaire\net le chapeau sous le bras, ou bien qu'à cheval, svelte en dépit des quatre-\nvingts ans qui approchent, il parade couvert de cordons et de croix dans le\ncortège impérial, tous le reconnaissent, peuple et grands, et chacun lui fait\nfête.\n    Pendant le Congrès, sa maison rose, qu'il appelait son « bâton de perro-\nquet », parce qu'elle n'avait qu'une pièce par étage, ne désemplit pas de la\ncohue des princes et des diplomates. A tous il prodigue les ressources de son\nexpérience et les fusées de son esprit, gardant jusqu'à la fin cette urbanité\nexquise et cette humeur charmante qui faisaient de lui l'homme le plus fon-\ncièrement aimable et, suivant le témoignage de Gœthe, l'homme le plus gai\nde son siècle.\n    Homme de guerre, homme de salon, homme d'études, il a voulu vivre\ntoutes les vies, créer tous les genres, accumulant, entre ses campagnes et ses\nvoyages, près de quarante volumes de mémoires, de maximes, de critique,\nd'histoire, de science militaire; — on y trouve de tout : vers et prose, opé-\nrettes, saynètes et même deux tragédies, — écrivant à une foule d'amis d'in-\nnombrables lettres où il se livre tout entier, — causeur élégant et intarissable,\ntrouvant même du temps pour rêver. Et tout cela sans en avoir l'air et comme\nen se jouant. Tout cela sans prétendre jamais au personnage de savant, de\nphilosophe ou même d'homme de lettres. « Je n'aime pas les savants, dit-il, à\nmoins qu'ils ne le soient sans le vouloir et sans le savoir. » Et quand Bouf-\nflers lui demande sa nationalité : « Un peu Français, répond-il, Belge détrôné\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "                  A LA G L O I R E   DU PRINCE      DE LIGNE                    415\n\n\n\nen Empire, grand d'Espagne, gentilhomme polonais, Mourza tartare de la\nTauride. Et puis plus rien de tout cela. »\n\n                                        *\n                                       * *\n     Plus rien de tout cela ! Mais il lui reste d'avoir été dans le sens le plus com-\nplet et le plus noble de ce mot, il lui reste d'avoir été, à travers toutes ses\naventures et tous ses contrastes, un homme, non pas précisément un homme\nde guerre, un homme de lettres, un homme de salon, un homme de société,\nmais un homme. Un homme respirant la vie, aimant la vie et la faisant\naimer. Jamais l'expérience des êtres et des choses n'a pu éteindre chez lui\ncette flamme de générosité ingénue, ce goût de l'intelligence et de l'action,\ncette exaltation intime pour le bien et le beau par quoi se traduit un grand\ncœur. Même sous son marivaudage élégant et son écriture négligente, il ne\nfaut pas chercher longtemps pour découvrir, non pas la passion à grand\norchestre, non pas non plus cette affectation de sensibilité que Bernardin et\n Richardson venaient de mettre à la mode, mais une bonté naturelle et pro-\n fonde que relève, à l'occasion, une pointe d'émotion toute spontanée et qui\n se montre comme par hasard.\n    'Il ne concevait pas la méchanceté, estimant que haïr est fatigant. « Je ne\n me trouve qu'une bonne qualité, dit-il dans sa lettre de Parthenizza, c'est\n d'être bien aise du bien qui arrive aux autres. »\n     Souvenons-nous de sa sollicitude pour ses troupes et de cette page toute pal-\n pitante qu'il écrivit à la mémoire de ceux de ses soldats, les simples soldats\n tombés en héros anonymes sur le champ de bataille.\n     « Je suis confiant, moi, disait-il, je crois toujours qu'on m'aime. \" Il ne\n s'y trompait guère et en eut une jolie preuve lorsque, au moment de l'invasion\n de nos provinces, en 1793, Belœil fut occupé par un détachement révolution-\n naire. Une bonne chance voulut que le fourrier commandant le détachement\n eût fait ses premières armes sous le prince. Aussi, au moment du départ, cet\n  homme laissa sur la table du feld-maréchal une lettre que Sauveur Legros\n  trouva quelques mois après, et dans laquelle il expliquait qu'il avait pris soin\n  de son mieux de la demeure de « celui dont il n'oublierait jamais les bontés. »\n      Qui donc a dit que l'esprit sans la bonté c'est l'abeille sans le miel ? Au\n  XVIII e siècle, l'esprit courait les rues et les ruelles. La bonté était, je crois,\n  plus rare. Notre héros eut toujours l'un et l'autre.\n      Il eut aussi cette autre vertu, qu'on s'étonne de trouver mêlée à tant d'in-\n  souciance : c'est l'enthousiasme, c'est-à-dire une conception ardente et vail-\n  lante de la vie que rien ne décourage et qu'il formule en cet aveu si caracté-\n   ristique : « J'ai toujours fait de tout mon cœur tout ce que j'ai fait. » Chez lui,\n  pas de scepticisme déprimant. Ce bel esprit n'est pas un esprit fort. Il accepte\n  la vérité religieuse. Ses raisons de croire, pour n'être pas d'une théologie rigou-\n   reuse, valent mieux que celles d'Henri IV: « Merveilleux pour merveilleux,\n   dit-il, puisqu'il y en a partout, qu'on se laisse aller à celui qui, moyennant une\n   bonne morale et quelques pratiques ordonnées, console dans les derniers\n   instants de la vie. »\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": "416                                DURENDAL\n\n\n     Il s'en souvient en ses derniers instants, qui devaient s'achever sur un trait\n  d'ailleurs héroïque et charmant.\n    Au mois de décembre 1814, il s'était alité, ayant pris froid en reconduisant\n des dames à leur voiture. Il ne devait plus se relever Le 13, entouré de ses\n filles dont il essayait de remonter le courage par sa belle humeur, il eut un\n fort accès de fièvre. Alors il se dressa tout à coup sur son séant et, faisant le\n geste de dégainer son épée, il cria : « En avant! Vivat Maria-Tereza ! » Il\n retomba sur sa couche et rendit l'âme.\n    Cette vision, qui évoquait à son imagination d'agonisant les exploits de Kol-\n lin et Hochkirch, ce cri où s'exprimaient son amour de la guerre et son amour\n de la femme, est-il rien de plus simplement chevaleresque? C'est la dernière\n leçon qu'il nous donne, s'ajoutant à toutes celles qui nous ont dit son amour\n de la vie et aussi son amour de la gloire.\n    « De toutes les illusions, la plus agréable, a-t-il écrit dans les Mémoires de\nsa vie, c'est l'espoir d'occuper après qu'on n'existe plus : cette fumée de\ngloire n'est pas déraisonnable et peut faire de grandes choses. »\n    C'est parce qu'il a aimé la gloire qu'il a su compléter sa vie active et utile\npar le goût des lettres. Il n'est que le goût des lettres pour bien faire péné-\ntrer l'action dans l'esprit des hommes, en enveloppant les générations nou-\nvelles, dès leur naissance, d'une atmosphère où respire l'âme des aïeux.\n    Mais, par un juste retour, le goût des lettres entretient, comme un feu tou-\njours flambant sur l'horizon des peuples, l'aspiration vers la gloire. C'est le\nnoble excitant des courages et des sacrifices. C'est le véritable antidote de\nl'utilitarisme sec et triste.\n    Dans cette région qui fut son berceau,\n    Entre la France ardente et la grave Allemagne,\ndans ce pays dont les destinées ne cessent de grandir, dans cette nation où\nla renaissance littéraire s'épanouit de plus en plus, puissions-nous com-\nprendre et cultiver ce goût de l'enthousiasme, de la gloire et des lettres, dont\nle prince de Ligne nous a donné l'exemple. Puissions-nous, Messieurs,\naccroître notre patrimoine moral de toutes les leçons d'intelligence et d'action\nque nous prodiguent la vie et l'œuvre de ce grand homme!\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "          L'Art international à Venise\n\n                               La Sculpture\n\n                     LA remarque que nous inspirait, dans notre article précé-\n                       dent, la majorité des œuvres qu'exposent au Salon de\n                       Venise les peintres de la péninsule, se peut appliquer\n                       aussi à la sculpture italienne : partout, c'est le « déjà\n                       vu », la banalité facile, une tendance irrésistible à l'imi-\n                       tation française; nulle originalité, aucun accent per-\n                       sonnel.\n   Il faut pourtant faire exception pour Leonardo Bistolfi, dont un groupe,\nla Mort et la Vie, réplique d'un monument funèbre placé au cimetière de\nZurich, réalise une noblesse de forme et une profondeur de pensée qui en font\nune œuvre admirable. Malgré l'étrange disposition des deux figures qui le\ncomposent et qui s'avancent l'une derrière l'autre, séparées par un large espace,\nsans que rien les relie entre elles, ce mausolée offre à nos regards, de quelque\npart qu'on l'envisage, la plus belle, la plus harmonieuse et la plus pathétique\nimage. La Mort, avec sérénité, pénètre dans le grand inconnu, tandis qu'at-\ntirée par l'énigme de cette figure qui disparaît sans dire son secret à ceux qui\nrestent, fascinée par l'étrange mystère, la Vie, les deux bras étendus, veut se\nprécipiter vers elle, dans un tendre et tragique élan, pour la retenir... ou pour\nla suivre. La grave beauté de ce symbole a été traduite dans le marbre par\nLeonardo Bistolfi avec une puissance d'expression, une grâce d'attitudes et de\ngestes et une simplicité de lignes qui méritent les plus hauts éloges. Et voilà\nune œuvre qui rachète les laideurs dont se déshonore maint campa santo\nd'Italie.\n   L'exposition française nous montre un grand sculpteur, Emile-Antoine\nBourdelle, dont l'effort gigantesque et le puissant talent n'ont pas conquis\nencore la gloire qui leur est due. Comme l'apprend l'excellente notice publiée\ndans le catalogue par M. Ugo Ojetti, un critique d'art des mieux doué, dont\non aime lire les belles études au Corriere della Sera, Bourdelle est né à Mon-\ntauban (qui fut aussi la patrie d'Ingres). Il débuta dans l'art en décorant les\nmeubles que fabriquait son père, qui était ébéniste. Puis, il étudia à Paris sous\nla direction de Falguière, hanta l'atelier de Dalou, et enfin entra chez Rodin,\nqu'il avait appris à connaître lorsqu'il dut faire un monument que Montauban\nvoulait élever à son compatriote Cladel, fidèle ami du grand sculpteur. Une\nfois entré dans le sillage de l'irrésistible magicien, il n'en sortit plus de long-\ntemps, et Rodin l'absorba en lui avec l'égoïsme du génie : « Je le tiens pour\n\n                                                                            4\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "418                                DURENDAL\n\n\n une source vivante, a écrit Bourdelle lui-même. Beaucoup ont voulu se baigner\ndans cette source. Ils en ont trouvé le courant plus profond, plus violent aussi\n qu'ils ne croyaient. Ils y ont perdu pied ». De tels traits se rencontrent dans\n l'histoire de Wagner... Mais Bourdelle, heureusement, n'était pas de ceux-là\n qui, vaincus par la gloire, abdiquent aux mains d'un autre leur personnalité:\n sa vigueur paysanne le sauva du péril, et il reprit conscience de sa propre\n ambition. De la source impétueuse où s'étaient noyés tant d'autres, il sortit\n régénéré et mieux armé pour la lutte.\n    A séparer ses bas-reliefs de l'ensemble architectural en vue duquel ils furent\nconçus, on risquerait de les mal juger : ce fils d'ébéniste a gardé le sens des\nlignes décoratives, de l'harmonieuse simplicité qui doit joindre les figures sculp-\ntées à la façade d'un édifice, dans la plus étroite cohésion. Comme l'œuvre\ndes sculpteurs primitifs qui ont fait le fronton d'Egine et les métopes de Séli-\nnonte, et dont l'exemple l'a inspiré sans rien lui enlever cependant de son ori-\nginalité, ses figures, aux lignes fortes et larges, doivent épouser l'architecture,\nl'embellir et valoir par elle. Il faut, pour en comprendre le sens et en saisir\ntoute la beauté, les voir inscrites dans la façade du Théâtre des Champs-\nElysées, baignées par l'air et le soleil. Ici, dans ce Salon, elles déconcertent un\npeu, et l'on n'est pas très loin de les trouver barbares. Sa Pénélope elle-même,\nénorme figure debout dans une attente soucieuse, majestueuse matrone dont\nla puissante lourdeur impose l'admiration sans dégager de charme, deman-\nderait, pour produire tout l'effet souhaité, le seuil d'un temple immense ou\nd'un palais géant. Il n'en est pas moins vrai que, pris dans leur ensemble, les\nenvois de Bourdelle nous révèlent un grand maître.\n    A travers les frais jardins où le palais des Beaux-Arts développe ses archi-\ntectures, la Pénélope de Bourdelle nous mène tout naturellement à la figure\ncolossale que le sculpteur Rik Wouters appelle Soucis domestiques et qui est\nvisiblement, par l'attitude, par le geste, par l'ampleur des proportions, par la\nforce un peu massive, inspirée de la première. D'aucuns jugent que cette ren-\ncontre, qu'il n'a peut-être pas prévue, est fâcheuse pour l'artiste belge, et nous\nconviendrons nous-mêmes que ces Soucis domestiques ressemblent fort à une\nébauche de la fameuse Pénélope. Visiblement, Rik Wouters a connu l'œuvre\nde Bourdelle et en fut influencé. Mais ce sculpteur est jeune encore : sa per-\nsonnalité se cherche, et nous ne doutons pas, quant à nous, qu'elle ne finisse\npar se trouver. Les débuts des plus grands artistes nous ont montré de tels\nexemples d'imitation presque servile : envoûtés par un maître puissant, cer-\ntains ne se dégagent que très tard de cet esclavage consenti, et Bourdelle lui-\nmême, chez Rodin, en a donné une preuve nouvelle. Au surplus, le pavillon\nbelge exhibe, signés de Rik Wouters, d'autres morceaux où s'affirment déjà\nune curieuse personnalité, un don de vie et de mouvement, une espèce de\nfougue passionnée, qui nous permettent d'attendre beaucoup d'un jeune artiste\nsi bien doué : tel est le buste de James Ensor, qui interprète et synthétise,\navec une vérité frappante, toute la bonhomie malicieuse de cette figure inou-\nbliable, où il y a du saint et du faune.\n    Bien jolies aussi, dans leur grâce étrange et un peu morbide, la Victoire\ndrapée et la svelte Danseuse de Marnix d'Haveloose, qu'on vit à Bruxelles et\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "                    L'ART INTERNATIONAL A VENISE                             419\n\n\nqui ont déjà une notoriété. Avec les Soucis domestiques, ces œuvres, placées\ndans les jardins à l'entrée du pavillon belge, rehaussent de la plus noble façon\nla charmante façade de Sneyers.\n   Dans le coquet hall central, un très beau Buste de vieillard, singulièrement\nvigoureux, nous fait voir que Georges Minne, en changeant sa manière, ne\nperd pas sa maîtrise, tandis que le Buste d'Alice, la Puberté et l'Echo nous\nmontrent, chez Victor Rousseau, l'heureuse permanence d'un style où la grâce\net la pureté, la délicatesse des formes et la poésie intime, atteignent à la per-\nfection des sculpteurs de la Renaissance. Un petit groupe pathétique, la Dou-\nleur maternelle, dû à Guillaume Charlier, émeut les visiteurs par son élo-\nquence sobre. Et les médailles d'Armand Bonnetain, d'une finesse expressive\n et juste, complètent dignement un ensemble qui nous prouve que la sculpture\n belge garde la belle place qu'elle a conquise.\n\n                                                              FRANZ ANSEL.\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "                        Trois Romans\nLe Baptême de Pauline Ardel, par M. EMILE BAUMANN.(Paris,\n Grasset.) — La Maison sur la Rive, par M. ANDRÉ LAFON.\n (Paris, Perrin.) — Le Retour dans la Nuit, par M. MARTIAL\n  PlECHAUD. (Paris, Grasset.)\n\n   Trois romans à signaler et à lire. En attendant que Durendal, après\nM. André Baunier dans la Revue des Deux-Mondes, et M. François le Grix\ndans la Revue hebdomadaire, publie un article d'ensemble sur le groupe dont\nfont partie MM. Piéchaud et Lafon et dont M. Baumann est un des maîtres,\nil faut que nous disions tout de suite notre admiration pour le Baptême de\nPauline Ardel, pour le Retour dans la Nuit, et pour la Maison sur la Rive.\nVenant après la Robe Prétexte, de François Mauriac, et l'Homme de Désir,\nde Robert-Vallery Radot, ces livres prouvent une fois de plus toute l'activité\net tout le talent de la jeune phalange des Cahiers.\n   On se souvient de 1'émotion que suscita, dans les milieux littéraires, le\npremier roman de M. Emile Baumann : l'Immolé. C'était une oeuvre rude et\ntumultueuse, traversée d'éclairs et de tempêtes, et qui, sans les mièvreries, les\ntimidités et les sirops de l'ordinaire prose religieuse, exprimait magnifique-\nment les splendeurs et les angoisses de la passion catholique. « Malgré son\ncatholicisme, ce roman plaît », écrivait dans le Mercure de France, avec son\nincompréhension habituelle, Mme Rachilde : ce livre n'avait rien de plaisant,\net il était si violent et parfois si osé que plusieurs revues bien pensantes se\nvoilèrent la face. Mais la jeunesse religieuse vit immédiatement en M. Bau-\nmann une force et un maître. La Fosse aux lions la confirma dans son admi-\nration. Plus élagué déjà, mais non moins vigoureux, ce second livre se rap-\nprochait de la technique française traditionnelle. Avec le Baptême de Pauline\nArdel, l'action se fait plus calme, la passion moins exaltée, le tragique plus\nquotidien. Est-ce une ascension ou un appauvrissement? rne demandait quel-\nqu'un après avoir lu cette histoire sublime aux contours si simples. Je crois\nque c'est un repos, tout simplement.\n   Entre ses livres touffus et dramatiques et ce roman de la vie maritime qu'an-\nnoncent les amis de M. Baumann, une clairière s'est emplie de calme lumière.\nLa figure intelligente et pensive de Pauline Ardel y glisse, tour à tour insen-\nsible, douloureuse et rayonnante. Et tout le roman de la grâce divine se\ndéroule dans le coeur de celte enfant. Fille d'un professeur incroyant, fière de\nsa liberté de penser, mais droite et loyale, Pauline Ardel va rencontrer dans\nJulien Rude, jeune chrétien au cœur de flamme, celui qui, après s'être donné\nà elle, va se donner pour elle. Par Julien, la foi va lentement la conquérir.\nL'art catholique, la musique, les cérémonies du culte, l'atmosphère bénie\nd'une maison où Dieu vit dans tous les cœurs, vont lentement la transformer.\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "                                TROIS    ROMANS                                421\n\n\nEt quand le jeune homme qui l'aime aura offert sa vie pour qu'elle atteigne à\nla lumière, elle va monter au baptême, plus touchante encore et digne du\nsublime sacrifice qui aura été fait pour son âme.\n   I1 est peu d'héroïnes, dans le roman français, qui soient plus attachantes et\nplus nouvelles que cette petite intellectuelle qui va vers Dieu. Il est peu de\npages plus belles que celle où agonise, illuminé, le jeune croyant dont la mort\nva achever l'œuvre divine. M. Baumann l'a écrite avec des larmes et du sang,\navec aussi cette foi qui change en une joie douce et surnaturelle les plus\ndéchirants sacrifices. On n'oubliera pas cette silhouette d'enfant ardent que la\nmusique exalte, que la nature fait frémir — qui sait aimer — et qui, avec si\npeu de respect humain, se livre à « ce besoin d'ostentation croyante » qui le\nfait si moderne et si curieusement sympathique.\n   Je n'emploierai pas cette épithète « moderne » en parlant de M. André\nLafon. La Maison sur la Rive, pas plus que l'élève Gilles n'a apporté un\nfrisson nouveau. Se souciant peu d'être traité de retardataire, le jeune roman-\ncier a même dédaigné le style à la mode, les procédés récents, les allures nou-\nvelles. Si nous voulions chercher autour de nous un écrivain à qui ressemblât\nM.André Lafon, nous y devrions bientôt renoncer, et je ne vois guère d'autre\nproche parent à lui donner que L.ouis Veuillot, l'admirable et grave Veuillot\nde Pierre Saintive... Une jeune fille de province vit pieusement entre son\npère et sa mère, à l'ombre d'un vieux clocher. Son rêve est sage comme son\nexistence. Et si les vaisseaux qui s'éloignent sous ses yeux vers le bel estuaire\ndu fleuve lui font battre le cœur, ce n'est point qu'une idée de départ fou l'ait\nenivrée : c'est qu'à les voir flotter là-bas entre le ciel et l'eau, elle éprouve un\nélan calme vers l'infini. Elle aime, sans s'en douter d'abord, un ami d'enfance,\nAymon Lheureux, que l'art sollicite et qui, n'ayant point de soutien moral\npuissant, perd la foi. D'autre part, ses parents lui préparent un mariage avec\nun riche voisin, Christophe Ongrand. Les avantages de cette union seront\nimmenses : l'avenir sera assuré, des vignobles rivaux ne feront plus qu'un et\nformeront le plus beau domaine du pays; de plus, M. Ongrand est le seul pro-\npriétaire du pays qui soit assez puissant pour reprendre aux sectaires l'admi-\nnistration de la ville et pour empêcher l'écroulement de l'Eglise branlante,\nfoyer d'ardeur et de foi, qui, faute de soins, menace ruine. Entre l'amour\ntendre et pitoyable qui l'appelle vers Aymon, et l'affection décidée, courageuse\net fortement raisonnée qui la poussent vers Christophe, que va-t-elle choisir?\nAu prix de bien des luttes et de bien des larmes, la jeune fille sage suivra le\ndésir des siens et obéira aux raisons profondes qui ont dicté aux siens ce\ndésir.\n   J'adore, pour ma part, les jeunes filles romanesques et j'incline à croire que\nla piété et même la raison ne sont pas contradictoires d'un amour même\naventureux. Mais je ne puis que louer l'attachante héroïne que nous a peinte\nM. André Lafon. Sa gravité, sa pureté d'âme, ses paisibles prières, son beau\nvisage régulier, son loyal regard sur la vie, ses sanglots déchirants et ses réso-\nlutions fortes, ses scrupules et son trouble quand elle s'est laissée aller à ce\nqu'elle appelle ses faiblesses, son bon sens droit et clair font d'elle un des plus\nbeaux types connus de jeune fille provinciale. Le style du roman s'harmonise\nparfaitement à cette âme gracieuse et noble. Une tension un peu monotone,\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": "422                               DURENDAL\n\n\nla perfection limpide d'une phrase sans sursaut, le déroulement paisible de\nbelles périodes musicales : « J'éprouve devant ces peintures je ne sais quel senti-\nment de vie humble et profonde, d'intimité domestique qui émeut en mon tout\nun monde de souvenirs et me rappelle ces jours de vacances aux Pierrières,\noù, dans l'odeur âcre du fruitier, je contemplais sur leur claie les réserves\nauxquelles je n'osais toucher, cependant qu'autour de moi et de la demeure\nensoleillée, il me semblait entendre bruire le silence même de l'été... » Tout\ncela compose une atmosphère de dignité et de calme à l'émouvant et lent\nrécit... Le grand succès de M. André Lafon semble avoir fait lever dans la\npetite presse littéraire une cohorte d'aboyeurs aux trousses de l'auteur de\nl'Elève Gilles, coupable d'avoir obtenu, il y a deux ans, le premier grand prix\nde littérature. Je comprends qu'à certains jeunes écrivains d'avant-garde\npuissent déplaire une langue presque trop parfaite, un élan mesuré, une allure\ntraditionnelle, un goût équilibré pour les âmes dont le sublime et la simplicité\nse confondent. Mais j'estime qu'il faut reconnaître dans la Maison sur la rive\nun des plus beaux livres de cette année.\n   Je feuillette encore le Retour dans la nuit, de M. Martial Piéchaud, avant\nd'en parler. « Voici le livre d'un débutant — disait l'autre jour, dans l'Opinion,\nM. Jean de Pierrefeu — qui va surprendre les critiques et émouvoir les lec-\nteurs. » Et je savoure tout ce que ce livre gonflé de larmes nous apporte de\nnouveauté et d'émotion. Le récit, encore une fois, est bien simple. Un enfant\ngrandit entre son père, un professeur triste et abattu, et une vieille servante.\nAu moment où sa vocation de marin se dessine, il devient lentement aveugle.\nEt dans cette nuit où il ne verra point son visage, une femme revient vers lui,\nsa, mère qu'il n'a jamais connue et que l'aventure, quand il était tout petit\nencore, a entraînée loin du foyer. C'est tout, mais le mystère, la tendresse et\nl'ombre approfondissent cette humble histoire. Et il n'est point possible de la\nlire sans que des pleurs montent aux yeux. Cet enfant qui croit sa mère morte\net qui recherche chez les femmes qu'il approche des caresses maternelles, cet\namour d'adolescent pour une jeune fille des pays lointains qui est pour lui la\nlumière même; cet élan vers un départ, vers une fuite, qui s'éteint dans les\nténèbres; cette maladie étrange, cruelle, énigmatique; ce retour, enfin, d'une\nfemme invisible que le pardon a rappelée et sur les genoux de laquelle le\njeune homme éperdu posera sa tête pour pleurer : quels éléments poétiques\nd'un drame intime et profond! M. Martial Piéchaud en a décrit les phases\navec un art parfait, une science des demi-jours et des demi-teintes, des épi-\nsodes de soleil et des épisodes de détresse, mêlant aux mots trempés dans la\nrosée les mots trempés dans les larmes. Quoi de plus gracieux que les jeux de\n Clarita cl de Pierre dans le jardin des religieuses, à l'extrême pointe de l'au-\n tomne quand ils cherchent à voir trembler dans la clarté la dernière feuille des\n arbres? et quoi de plus angoissant que cette agonie d'un enfant qui aimait le\n ciel, la mer et la lumière et qu'un voile chaque jour plus épais sépare du\n monde, de la beauté, de l'amour même, en attendant qu'une tendresse mater-\n nelle vienne remplacer l'amour, et la beauté des choses, et le monde entier...\n    Il y a à travers ce livre un profond frémissement, une sorte de vie intérieure\n qui trouvera dans l'âme de tout lecteur un prolongement émouvant.\n                                                          PIERRE NOTHOMB.\n"}, {"page_pdf": 492, "texte": "            Un livre de M. Eug. Gilbert\n\n                        \" France et Belgique „ (1)\n\n                    J'ENTENDS dire couramment que la littérature n'a plus la\n                      vogue, que le goût de la lecture se perd de plus en plus,\n                      progressivement remplacé par celui du sport. Il suffit de\n                      jeter un coup d'oeil sur les ballots de volumes qui arrivent\n                      quotidiennement chez les libraires, et surtout sur la quan-\n                      tité invraisemblable de romans arborant l'étiquette « vient\n                      de paraître », pour comprendre bien vite ce qu'il y a de\n                      superficiel dans pareil jugement. La vérité est autre. On\n                      ne lit pas moins que jadis, mais il est vrai, il n'est que\ntrop vrai qu'on lit moins bien, je veux dire avec moins de discernement. On\ndirait que, désespérant de se retrouver dans ce chaos de papier imprimé, les\ngens ont contracté la fâcheuse habitude d'acheter et de lire n'importe quoi,\nau hasard de la rencontre ou de l'impression. Alors, on dévore des histoires\n ineptes, des bouquins d'un jour absolument étrangers à la littérature, ou même\ndes romans épicés, suintant le dérèglement morbide et la dégradation morale.\nAh! pour sauver ce qui reste de bon goût et de bonnes mœurs, qu'un bon\nguide littéraire, qu'un bon directeur de lectures est donc nécessaire en l'âge\noù nous vivons !\n   Eh bien ! je l'ai déjà dit ailleurs, et je le répète ici, — dût-on voir dans cette\ndéclaration absolument sincère l'hommage de l'amitié et de la reconnaissance,\n— je ne connais pas de meilleur guide de ce genre que le probe chroniqueur du\nJournal de Bruxelles, M. Eugène Gilbert. J'en suis plus convaincu que\njamais en achevant la lecture des belles études littéraires qui forment la\nseconde série de France et Belgique. Vraiment, s'il me fallait désigner un\nvolume donnant la plus nette idée possible des lettres contemporaines, laissant\ndans l'ombre ce qui doit rester dans l'ombre, projetant la clarté sur ce qui\nmérite d'être mis en relief, signalant enfin, et surtout faisant connaître et\napprécier les quelques ouvrages « qu'il faut lire », je n'aurais pas l'ombre\nd'une hésitation ; certain de ne pas me tromper, la conscience absolument\ntranquille, je nommerais France et Belgique, de M. Eugène Gilbert.\n\n                                             *\n\n\n  (1) EUGÈNE G I L B E R T : France et Belgique études littéraires, avec préface de M. René\nBazin. Un volume, Paris, Plon-Nourrit.\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": "424                               DURENDAL\n\n\n    D'abord, toutes choses égales d'ailleurs, il n'est pas inutile de remarquer\nque le livre de M. Eugène Gilbert l'emporte en qualité instructive sur la plu-\npart des ouvrages de critique contemporaine, en ce qu'il étudie simultané-\nment la production littéraire de la France et de la Belgique. Pour qui tient à\nse documenter sérieusement sur l'état actuel des lettres françaises, c'est là un\navantage qui n'est certes pas négligeable.\n    Mais, sans nous attarder à ce point de vue spécial, il ne sera pas difficile\nde montrer que le livre de M. Eugène Gilbert réunit, mieux que n'importe\nquel autre, les diverses qualités qu'on est en droit d'exiger d'un « Baedeker\nlittéraire », destiné à guider les gens qui veulent lire sans perdre leur temps —\net sans perdre leur âme.\n    En premier lieu, un pareil volume doit avoir une valeur synthétique. Ne\nlui demandez pas d'être complet, oh non ! ce serait pure folie, dix volumes\nn'y pourraient suffire. Mais il est indispensable qu'il discerne l'essentiel, qu'il\ndégage les grandes lignes, qu'il fasse connaître les grands courants qui tra-\nversent la sensibilité contemporaine et qui se traduisent dans les lettres, qu'il\nmontre enfin où tend la littérature et quelle est la signification profonde de\nson évolution.\n    Il s'agit, bien entendu, de la vraie littérature, et non de ce hideux com-\n merce d'épiceries érotiques qu'on décore quelquelois du même nom.\n M. Gilbert ne parle jamais de ces choses. Il a raison. Le romancier sans\nscrupule salue toute publicité comme une réclame profitable, et le silence est\nencore le meilleur paillasson pour châtier l'ordure.\n    Or, si on s'en lient ainsi, comme il le faut faire, à la littérature de bonne\n compagnie, on peut affirmer que M. Gilbert a parfaitement mis en lumière\n les tendances fondamentales qui la caractérisent à l'heure actuelle. C'est ainsi\n que, dans la partie de son ouvrage ayant trait à là poésie, il n'a pas hésité à\n faire la part du lion à des poètes spiritualistes. comme Louis Le Cardonnel\n et Léon Bocquet en France, Adolphe Hardy, Thomas Braun, Georges\n Ramaekers et Pierre Nothomb en Belgique.\n     Mais c'est surtout dans la partie relative au roman que M. Gilbert nous a\n donné une synthèse particulièrement heureuse. Traditionalisme et régiona-\n lisme, telles lui paraissent être les grandes idées inspiratrices du roman con-\n temporain, et c'est autour d'elles qu'il groupe les œuvres maîtresses publiées\n depuis dix ans. Précisant davantage encore, il affirme — que le roman s'est\n révélé plus spécialement traditionaliste en France, et régionaliste en Belgique.\n  Cette vue d'ensemble est singulièrement perspicace, et une simple inspection\n de la table des matières fait comprendre de suite qu'il est impossible d'en\n  contester la justesse. Ne sont-ce pas, en effet, des œuvres essentiellement\n  traditionalistes que La Barricade et l'Émigré de Paul Bourget, Ascension de\n  Charles de Pomairols, Colette Baudoche de Maurice Barrès, La jeune fille\n  bien élevée de René Boylesve, La lumière de la maison de Jean Nesmy, La\n  Barrière et Davidée Birot de René Bazin, La robe de laine et La neige sur\n  les pas d'Henry Bordeaux? Et, si nous passons en Belgique, comment mécon-\n  naître la note régionaliste qui donnent comme un air de famille à des œuvres\n  d'ailleurs aussi diverses que La cité ardente d'Henry Carton de Wiart,\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "                     UN LIVRE DE M. EUG. GILBERT                              425\n\n\nL'inconnu tragique de Georges Virrès, La petite reine blanche de Maurice\ndes Ombiaux, Le cœur de François Remy d'Edmond Glesener, Le Pays\n Wallon de Louis Delattre, l'Ardennaise d'Henry Davignon? C'est l'évidence\nmême, direz-vous. Justement, mais c'est aussi l'histoire de l'œuf de Colomb,\net croyez bien qu'il n'y a que les critiques très avertis et très pénétrants pour\ndécouvrir ces classifications nettes et décisives, qui ont l'air de s'imposer par\nleur simple énoncé.\n\n\n\n   En second lieu, nous réclamons de notre Bœdeker littéraire une valeur\nexemplative. Il faut qu'il nous cite les livres recommandables. Et, mon Dieu,\ncela n'est pas encore trop malaisé, pour peu que l'auteur ait lu tous les livres\net soit bon juge en la matière. Mais il faut autre chose. Il faut surtout qu'il\nnous fasse connaître les bons livres, qu'il nous introduise dans leur atmosphère\nspéciale, nous suggère en quelque sorte l'attrait qui s'en dégage, et nous donne\ncomme un avant-goût des fines joies et des nobles émotions qu'ils réservent...\nAh ! voilà le hic ! Tous ceux qui se sont essayés au métier savent comme il est\ndifficile de ramasser en quelques lignes la substance d'un livre, de manière à le\nfaire comprendre, goûter, aimer et désirer.\n   Sous ce rapport, — et nous parlons spécialement du roman, — M. Gilbert\nest admirablement préparé à la tâche. D'abord, son tempérament d'intellec-\ntuel sans doute, mais aussi, — et même avant tout, — de sensitif, tour à tour\ntendre, enthousiaste et mélancolique, le prédispose merveilleusement à la\ncompréhension des œuvres romanesques. Il les pénètre sans effort par toutes\nles puissances de la sympathie et de l'émotion.\n   D'ailleurs, ses lectures sont immenses, comme on peut s'en rendre compte\nen feuilletant ses fortes études, couronnées par l'Académie française, sur Le\nRoman en France pendant le X I X e siècle. Servi par une mémoire prodi-\ngieuse, il peut, à propos d'une situation ou d'un personnage, multiplier des\nrapprochements qui éclairent singulièrement la critique. Je cite, à titre\nd'exemple, la page 132 de France et Belgique où, dans un raccourci puissant\net fouillé, il évoque comme en se jouant, à propos du héros de La Lumière\nde la maison, presque tous les types ecclésiastiques qui évoluent depuis cent\nans dans la littérature d'imagination, chacun souligné d'un trait net et précis.\nJe ne saurais dire combien j'apprécie cette érudition, d'ailleurs indemne du\nmoindre pédantisme.\n   Quant à la probité dans l'analyse et l'exposition d'un ouvrage, je ne crois\npas qu'on la puisse pousser plus loin que M. Gilbert. Par des résumés\nsavants, par des citations généreuses et judicieusement placées, par une série\nde procédés difficiles à caractériser et que j'affublerais d'une seule expression :\n« un heureux tour de main », il parvient à transposer le roman dans la chro-\nnique, avec toute sa sève, toute son frisson de vie, tout son émoi. Certaines\nétudes de France et Belgique, par exemple celles consacrées à L'Emigré et à\nColette Baudoche, dégagent une émotion véritablement poignante. Tout de\nmême, faut-il qu'il ait vécu en esprit le drame cornélien de ces deux chefs-\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": "426                               DURENDAL\n\n\n\nd'oeuvre pour nous le faire sentir à ce point dans une simple chronique de\nquelques pages !\n   Enfin, que serait-ce qu'un « guide de lectures », sans le goût littéraire, et\naussi le goût moral? Il est vrai que j'aurais bien perdu mon temps, si déjà\nje n'avais donné à entendre que M. Gilbert possède toutes les qualités de\npénétration et de pondération d'un excellent critique. Vous pouvez vous\nen fier à son jugement. Il connaît son métier. Il a de la planche, comme\ndisent les auteurs.\n   Oh ! je le sais bien, quelques gens de lettres, tout surpris de ne point béné-\nficier exclusivement de la bienveillance du critique, ont essayé de créer en\nBelgique la légende d'un Gilbert paterne et « bénisseur ».\n    Il est très vrai qu'on peut dire de M. Gilbert ce qu'il écrit de Mme la com-\ntesse van den Steen de Jehay, dans la charmante chronique consacrée aux\nProfils de gosses : « Sa philosophie tient tout entière, comme sa vie, dans un\nmot : la Bonté ». Mais quoi! la bonté, c'est-à-dire la sympathie large et com-\npréhensive, est-elle donc une si mauvaise disposition d'esprit pour juger les\nouvrages de mérite (il est entendu, n'est-ce pas, que M. Gilbert préfère se taire\nsur les autres)?... Elle est en tout cas bien supérieure à cette hostilité sèche\npar quoi certains critiques croient donner la marque d'un goût sublime,\nalors que bien souvent elle les fait passer à côté des beautés d'une œuvre,\nquand elle ne les fait 'pas échouer dans l'éreintement aveugle et l'inintelli-\ngente rosserie.\n   Et puis, si M. Gilbert pêche quelquefois par une nuance de bienveillance\nexcessive (encore est-elle d'ordinaire plutôt dans les mots que dans les idées),\nil se montre toujours de la plus rigoureuse sévérité quand il s'agit de relever\nles tares morales d'une œuvre, ou les dangers qu'elle peut offrir au point de\nvue religieux. Là-dessus, il est intransigeant. Il ne laissera pas passer une\nseule phrase qui a choqué en lui l'honnête homme ou le croyant. Il protes-\ntera, et cela souvent dès le début de sa chronique, comme pour soulager sa\nconscience et empêcher toute équivoque sur ce point important, comme on\npeut le voir dans les premières lignes de l'étude consacrée à Georges\nEekhoud (p. 461).\n                                       *\n                                      * *\n\n   Et pourtant, notre Baedeker serait encore insuffisant, et même complète-\nment manqué, s'il n'avait pas un charme littéraire propre, s'il n'était pas\nd'une lecture aisée et attrayante.\n   Dieu merci, avec M. Gilbert nous sommes en compagnie d'un écrivain de\npure tradition française. Sa langue est impeccable, émaillée de joliesses, de\ntrouvailles et de métaphores qu'on n'oublie pas. Par exemple, ayant à parler\ndes conférences de Jules Lemaître sur Chateaubriand, M. Gilbert intitule sa\nchronique : « D'un beau paon et d'un joli chat ». Je ne sais si vous serez du\nmême avis, mais, pour ma part, je trouve cela tout simplement merveilleux\nde justesse et de pittoresque.\n   La correction élégante du style de M. Gilbert n'exclut en aucune façon\n"}, {"page_pdf": 496, "texte": "                     UN LIVRE DE M. EUG. GILBERT                              427\n\n\nl'aimable laisser aller de la fantaisie. Ce bon critique a horreur de la pédan-\nterie et de « tout ce qui pèse et qui pose ». Il affectionne le ton de la causerie.\nIl nous séduit par les grâces de la nuance et du demi-sourire.\n   Tantôt par une anecdote contée avec art, tantôt par une dissertation humo-\nristique, il nous entraîne comme en badinant au cœur du sujet. — et puis\nvoici que les idées graves surgissent et nous prennent pour ainsi dire à l'im-\nproviste, désarmés, et d'autant plus accueillants; et puis encore (car le tempé-\nrament du sensitif ne perd jamais ses droits, et M. Gilbert passe aisément du\nrire aux larmes, du grave au doux, du plaisant au sévère), voici qu'entre deux\ndissertations se précise soudain la pure ligne d'un paysage lumineux, évoqué\nen mots mélodieux comme les murmures de la Méditerranée qui le baigne de\nses flots bleus, ou, parfois aussi, — comme dans la chronique consacrée à\nM. Virrès, — quelque site de Campine, puissamment brossé en tons fauves et\nviolets, chargé de nuages lourds d'angoisse...\n\n                                        *\n                                       * *\n\n   Ai-je démontré ma proposition ? Ou connaissez-vous quelque ouvrage qui\nréponde mieux aux exigences d'un livre d'initiation à la littérature contempo-\nraine ? Dans ce cas, faites-le moi connaître sans retard, je vous prie. Je serais\ncharmé de le lire. Mais en attendant, — et j'imagine que j'attendrai long-\ntemps, — je m'en tiens à France et Belgique de M. Eugène Gilbert.\n\n                                                              VICTOR    KINON.\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "                         LES LIVRES\n\nLes agrandissements du Palais sous Philippe le Bel,\n   par EMILE CLAIRIN. — (Paris, Bibl. de l'Occident.)\n   Il est besoin, on le sait, de beaucoup d'imagination pour évoquer la\ndemeure des anciens Rois dans l'ensemble irrégulier de bâtiments qui\nconstituent aujourd'hui le Palais de Justice de Paris. Grâce au travail de\nM. Clairin, notre imagination s'appuiera désormais sur un exposé précis\ndes principales vicissitudes de ces murailles et de ces tours imprégnées de\nsouvenirs. L'auteur connaît à merveille le sol tant de fois fouillé où battit le\ncœur de la France médiévale. Il nous apporte une étude fortement docu-\nmentée, qui enchantera les Amis de la Cité. Décrivant le Palais et ses abords\nau début du règne de Philippe le Bel, M. Clairin résout, avec des arguments\ntrès probants, quelques problèmes de topographie urbaine : la prétendue\nrivière de Jehan-le-Cras, la reconstruction du Grand-Pont en 1296, la dévia-\ntion du Boulevard du Palais. Une page curieuse, c'est la liste des habitants\ndu quartier (1292-1313) avec leurs professions et domiciles. Cette plaquette,\nun peu aride souvent dan son numérotage excessif, fait honneur à la sagacité\nhistorique d'un membre du Barreau parisien. Voilà une branche d'activité\n« extra-judiciaire » fermée aux velléités érudites de ses confrères bruxellois!\nObjet éternel d'admiration... pour les étrangers, le Palais de Justice de\nBruxelles, colossal et harmonieux, n'a pas d'histoire. Les Belges, non enclins\nà louer leurs trésors d'architecture, ont trop de tendance à se rappeler\nseulement ce qu'il a coûté!\n\n                                                                       P . B.\n\n\nL ' E s t h é t i q u e de S c h o p e n h a u e r , par M. ANDRÉ FAUCONNET. —\n   (Paris Alcan.)\n   L'art est contemplation. Ses fins ne sont ni pratiques, ni utilitaires. Ce\nn'est pas à la raison qu'il s'adresse, mais au sentiment, à la pensée. Il est\ndonc désintéressé. D'autre part, le monde dans la diversité de ses appa-\nrences, les phénomènes infinis dont il est le théâtre, l'éternelle lutte de la\nvie, de la passion et de la mort qui s'y livre, n'est pas pour lui un objet\nd'entendement, mais bien un objet d'intuition, de devination. Le voile de\nMaïa, brouillard éblouissant, châtoiement de clartés et d'ombres, qui inter-\npose ses semblances illusoires entre les êtres et la réalité essentielle, les\nartistes, en clairvoyants qu'ils sont, le percent pour atteindre les idées qui\ndominent et commandent l'activité universelle : « L'art est une révélation\nintuitive, mystique, miraculeuse, des idées ».\n   Conception magnifique de l'art et qui tend à faire de lui un sacerdoce, à\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "                                        LÈS    LIVRES                                      429\n\nl'exercice duquel bien p e u seraient dignes de participer, les purs, ceux qui\nse sont renonces eux-mêmes, les contemplatifs chez lesquels la volonté avec\nses convoitises s'est annihilée et qui ne sont plus que rêve désintéressé...\nIdéal q u e quelques-uns ont atteint, les plus g r a n d s , les maîtres de la pensée\net de la beauté, ceux que Carlyle a placés a u n o m b r e de ses Héros.\n   S c h o p e n h a u e r a inséré d a n s les appendices a u Monde comme volonté et comme\nreprésentation, d ' a d m i r a b l e s pages sur l'art. Mais sa pensée sur l'esthétique n'y\nest pas c o n t e n u e tout entière, et, en réalité, il ne l'a jamais présentée en u n\ncorps d e doctrine. M. F a u c o n n e t s'est d o n n é p o u r tâche de dégager l'esthé-\ntique d u génial Allemand d e l'ensemble de ses écrits et de déterminer, par u n\nexamen approfondi et critique d e ceux-ci, les sources (kantiennes, notam-\nment) d e la pensée d e S c h o p e n h a u e r en cette matière et les transformations\nqu'elle a d û subir pour s'adapter au système pessimiste d u g r a n d philo-\nsophe. L'ouvrage, conçu avec beaucoup d e m é t h o d e et d e clarté, est d e\ntous points r e m a r q u a b l e .\n\n                                                                        ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nAcadémiciens             d'autrefois,         par   M.   ANDRÉ F O N T A I N E . —   Un    vol.\n   ill. P a r i s , L a u r e n s . (Coll. L'Art dans l'ancienne France).\n   M. A n d r é F o n t a i n e s'est consacré à l'histoire de l'art français aux X V I I e\net X V I I I e siècles. Il a étudié et publié n o m b r e de documents d u plus vif\nintérêt louchant ce sujet, n o t a m m e n t les Vies d'artistes du comte de Caylus,\nles Conférences de l'Académie royale de Peinture et de Sculpture, u n e étude substan-\ntielle s u r les Doctrines d'art en France, d e Poussin à Diderot, dont n o u s\navons e u l'occasion d e faire l'éloge ici-même.\n   Son nouvel ouvrage est destiné à nous faire connaître l'Académie d a n s\nson intimité, en quelque sorte, dans sa vie souvent troublée, dans les\ndirections de son activité, dans la physionomie originale d e ses premiers\nm e m b r e s . L e B r u n , c o m m e il est naturel, tient u n e g r a n d e place dans\nses pages. Son esprit de domination, stimulé p a r la faveur dont il jouis-\nsait, le poussait à vouloir tout régenter et à usurper des prérogatives qui\nne lui a p p a r t e n a i e n t p o i n t ; d'où d e s conflits perpétuels et des querelles\navec ses confrères ou même avec les directeurs de l'académie; des persé-\ncutions envers les artistes qui regimbaient contre son despotisme, son\nanimosité contre Mignard, etc. M . F o n t a i n e nous fait un tableau plein\nde couleur et d'animation des luttes sourdes ou ouvertes dont l'Académie fut\nle théâtre et il n o u s fait, en même temps, à l'aide de d o c u m e n t s contempo-\nrains, le portrait de ces premiers académiciens, à peu près tous gens de\ncaractère, remplis de feu, de conviction, d'entêtement, L e B r u n , Abraham\nBosse, Sébastien B o u r d o n , nos compatriotes les C h a m p a i g n e , Van Opstal,\nMathieu de la P l a t e m o n t a g n e (Van P l a t e n b e r g ) , etc., qui tous ensemble, de\nconcert ou en se chamaillant, ont participé à la création de la grande école\nfrançaise du X V I I e siècle.\n\n                                                                        ARNOLD G O F F I N .\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": "430                                      DURENDAL\n\n\nLa Sculpture sous les Ducs de Bourgogne (1361-1483).\n   par M. ANDRÉ HUMBERT. Préface de M. H e n r y Roujon. — ( U n vol. ill.\n    Paris, Laurens.)\n    L e principal objet de cet ouvrage est l'étude des œuvres imposantes exécu-\ntées à la Chartreuse de C a m p m o l , à Dijon, pour les D u c s de B o u r g o g n e ,\nP h i l i p p e le H a r d i et J e a n Sans P e u r , par des maîtres venus tous du N o r d ,\net, n o t a m m e n t , par J e a n d e Marville, le hollandais Claus Sluter et ie fla-\nm a n d Clans van de W e r v e : Portail de la Chartreuse; Puits dit de Moïse; Tom-\nbeaux des deux princes.\n    Cette œuvre puissante et é m o u v a n t e m a r q u e le moment c u l m i n a n t , d a n s la\nsculpture, de l'évolution qui emportait, à cette é p o q u e , l'art comme la pensée\nvers le réalisme. L a vie, à l'expression de laquelle tant de maîtres s'étaient\ndéjà essayés, mais qui, d a n s leurs œuvres, restait s u b o r d o n n é e encore aux\nsignifications de l'idée; la vie surgit d a n s les figures de C h a m p m o l , avec\ntoutes ses g r a n d e u r s et toutes ses vulgarités, dans un éclat et un relief qu'on\nne lui connaissait pas. Et chez Claus Sluter, chez cet artiste q u e l'on pour-\nrait rapprocher de Michel-Ange, non seulement c o m m e on l'a fait, p o u r la\nviolence sublime de ses créations, mais aussi à cause de certains traits de\nc a r a c t è r e ; chez Sluter, l'observation de la vie, la fidélité au vrai devient, si\nl'on peut dire, comme le noyau solide d'un art qui associe toute la vigueur\ndu réel à tous les prestiges d'une inspiration épique.\n    De quelle tradition sont issus ces extraordinaires tailleurs de pierre?\nQuelles influences leurs ouvrages ont-ils exercées en F r a n c e et d a n s les P a y s -\n Bas? Ces questions auxquelles n o m b r e d'historiens d'art, tels que Conrajord,\n M M . Kleinclausz et Alphonse G e r n a i n , ont proposé des solutions plus ou\nmoins controversées, M. André H u m b e r t les propose, à son tour, à sa saga-\ncité, de même q u e toutes les autres que suscite le sujet qu'il a choisi et,\navant tout, celles qui ont trait à la détermination de la part qui appartient à\nSluter, à van de W e r v e et à leurs collaborateurs, dans ce qui subsiste du ma-\ngnifique ensemble sculptural qu'ils avaient laissé à C h a m p m o l .\n\n                                                                          ARNOLD G O F F I N .\n\n\n\nL'art appliqué aux métiers : Décor de la pierre, par M. LU-\n   CIEN MAGNE. — (Un vol. ill. Paris. Laurens.)\n   Ce volume i n a u g u r e unesérie d'ouvrages que l'auteur se propose de consa-\ncrer à toutes les formes de l'art décoratif, architecture, art de la terre, du\nmétal, du bois et art textile. A u c u n e publication ne pouvait être plus oppor-\ntune, à u n moment où l'on se p r é o c u p e partout des moyens de ressusciter les\npossibilités de beauté dans le mobilier, dans l'habitation, etc., que l'anéantisse-\nment des traditions de métier et les prétentions orgueilleuses du grand\nart ont fait disparaître.\n   L a tradition i n t e r r o m p u e , il n'est au pouvoir de personne de la renouer.\n   L'esprit individualiste qui prédomine aujourd'hui n'est pas pour favoriser\nl'éclosion d'une nouvelle tradition, œuvre nécessairement collective et à\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "                                  LÈS LIVRES                                  431\n\ndemi inconsciente de générations unies dans un idéal commun. Mais ce que\nl'on peut faire, et M. Magne s'y emploie avec un enthousiasme éloquent et\nune rare compétence, c'est de remettre en honneur auprès des artistes et,\naussi, des artisans, le « métier d'art », en leur enseignant ce « métier n,\nen leur montrant et en leur expliquant toutes les merveilles qu'il a produites\naux siècles passés, merveilles de grâce, de logique, d'harmonie qui doivent\nêtre devan teux non comme des modèles à copier servilement, mais comme des\nexemples admirables dont l'étude leur apprendra, en même temps que les\ndifficultés de l'œuvre, tout ce que le bon travail, consciencieux, intelligent,\nloyal, offre de perspectives aux facultés créatrices de l'artiste.\n\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nP u v i s d e C h a v a n n e s , par M . R E N É JEAN.—(Un vol. ill. Paris, Alcan,\n   coll. Art et Esthétique.)\n   Tout l'œuvre presque de Puvis de Chavannes est allégorique. Mais cette\nforme artistique de l'allégorie, que l'esprit académique avait fini par remplir\nde mort, il l'a ressuscitée, en la remplissant de vie. D'une vie nourrie de\nréalité et de pensée, puissante et douce, où tout vient en harmonie, en\nrythme, en exaltations heureuses. Ses nobles fresques d'Amiens, de Rouen,\nde Marseille, de la Sorbonne ou du Panthéon, agissent sur nous à la façon\nde l'entretien d'un sage dont la parole ne serait pas seulement intelligence\nmesurée, mais compréhension profonde et tendresse émouvante.\n   M René Jean raconte le maître, explique son œuvre, la commente avec\nune abondance un peu fatigante, parfois, mais toujours féconde en expres-\nsions délicates et significatives.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n\n\nG i o r g i o n e , par M. GEORGES DREYFOUS. (Coll. Art et Esthétique.) — (Un\n   vol. ill. Paris, Alcan.)\n   Il y a autour de la personne et de l'œuvre de Giorgione comme uneauréole\nde mystère. On ne sait pas grand'chose de l'une. On ne connaît l'autre que\nd'une façon incertaine : hormis la Madone de Castelfranco, le Concert champêtre,\ndu Louvre, et le Concert, du palais Pitti, — encore a-t-on tenté de changer\nl'attribution de ces deux derniers, — il n'est à peu près aucun tableau pré-\nsenté sous le nom de Giorgione dont l'authenticité puisse être reconnue avec\nsécurité. Les copies supposées sont en grand nombre, comme aussi les\npeintures, de facture incertaine, où l'on sent seulement l'influence de son\nesprit, du génie lyrique, de la manière émouvante qui ont fait de lui un\nmaître d'exception, puissant et tendre, parmi les maîtres vénitiens, admira-\nbles évocateurs de la vie, somptueux, brillants, mais peu accessibles au rêve.\n   L'étude que M. Dreyfous consacre à ce grand artiste passionné se lit avec\nbeaucoup de plaisir; elle est complète, approfondie, nourrie d'érudition et\nde la sympathie la plus compréhensive pour le maître et son œuvre.\n                                                              ARNOLD GOFFIN.\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": " 432                              DURENDAL\n\n\n\n P a g e s d'art c h r é t i e n , par M. ABEL FAVRE. —(Paris, Bonne Presse.)\n   L'auteur étudie l'évolution de la peinture religieuse en France depuis\n Ingres, en passant par H. Flandrin, Chassériau, Puvis de Chavannes, etc.,\njusqu'à Maurice Denis. Il consacre également un chapitre aux préraphaélites\nallemands et à l'école de Beuron. Livre excellent, plein de mesure et de per-\nspicacité, animé à toutes ses pages de l'amour intelligent de l'art, d'un art\nfait, non de conventions, mais d'émotion et de vie.\n\n                                                                         A. G.\n\nNevers et Moulins, par M. JEAN LOCQUIN. — Orléans et le Val-\n   d e - L o i r e , par M. GEORGES RIGAULT, deux volumes illustr. — Paris,\n   Laurens. (Coll. des Villes d'art célèbres.)\n   Quel charme, fait de grâce tranquille, de beauté mesurée et d'on ne sait\nquelle clarté spirituelle, émane de ces vieilles villes françaises, autrefois\nmétropoles religieuses ou capitales de quelque principauté, aujourd'hui\nchefs-lieux de département, tranquilles, un peu endormies, mais fières de leur\nantiquité, des grands souvenirs que leur nom évoque, des beaux vestiges du\npassé qu'elles ont conservés...\n   Les auteurs des deux monographies que la maison Laurens vient d'ajou-\nter à sa belle collection nous amènent, l'un, à Nevers, à La Charité-sur-\nLoire, à Saint-Pierre le Moutier, à Moulins, à Sauvigny, à Bourbon\nl'Archambault; l'autre, à Orléans, à Gien, au château du glorieux et sage\nSully, Germiny-les-Prés, etc., et cette excursion à travers le pays et aussi à\ntravers les siècles, en évoquant les hommes qui ont commandé à cette terre\nde France, ceux qui l'ont illustrée, les événements dont elle s'est glorifiée\nou dont elle a souffert, les monuments qui l'ornent, nous apprend à la\nconnaître, à pénétrer la nature du charme qu'elle dégage et à l'aimer toujours\ndavantage.\n                                                             ARNOLD GOFFIN.\n\n\n   D i e C h r i s t l i c h e K u n s t (juin). — Le D r Richard Hoffmann, étudie\nl'œuvre du peintre Leonhard Thoma, œuvre d'inspiration toute religieuse et\nclassique.\n\n   L'art flamand et hollandais (juin). — M. N. Beets continue\nson examen de l'Exposition de peintures et sculptures néerlandaises antérieures à 1575,\nen parlant des œuvres de Cornélis Engebrechtoz et de Lucas de Leyde.\nM. Georges Eekhoud rend compte, avec sa maîtrise habituelle, de la Pein-\nture et de la gravure au Salon triennal. Nombreuses reproductions.\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": ""}, {"page_pdf": 503, "texte": ""}, {"page_pdf": 504, "texte": ""}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 7, "mois_verifie": false, "numero_verifie": false, "mois_reconstitue": true, "numero_reconstitue": true, "date_tri": "1914-07", "signet_source": "Vingt-et-unième année - N°7 - Juillet 1914 (?)", "preuve": "Pas de couverture conservée. Indices internes : « Le temps des cerises » de Lucien Christophe est daté du 8 juillet 1914 ; « La première kermesse du printemps » de Désiré-Joseph Debouck est datée du 7 mai 1914 ; la rubrique Les livres cite les revues Die Christliche Kunst et L’art flamand et hollandais pour le mois de juin ; « L’Art international à Venise » renvoie à un article précédent. Cohérent avec le numéro de juillet 1914, dernière livraison parue avant l’interruption de la revue.", "methode_reconstitution": "Succession mensuelle des livraisons et pagination continue du volume ; concordance avec la table annuelle."}}