{"numero_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "articles": [{"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-201", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(3 e année) 1883 N° 2 5 JANVIER", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SOMMAIRE Ballade", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 56, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 186, "texte": "3 e année) 1883                        N° 2                                5   JANVIER\n\n\n\n\n                                       LA\n\n\n\nJEUNE BELGIQUE\n                                  "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-202", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "SOMMAIRE Ballade pour le premier", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 56, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 186, "fin_caractere_exclue": 1085, "texte": "SOMMAIRE\n\n             Ballade pour le premier J o u r de l'An\n             Nais Micoulin                           Emile Zola\n             Gloire en Toc                           Franz Mahutte,\n             Poésies : PREMIER JANVIER . .           Edouard Levis\n                       STERCORAIRES . . . .          Ives Gilbert\n                        LE NOËL DU PAUVRE          .      Théo   Hannou\n                —     AVRIL                               Georges Vicaire\n             Dialogues des Morts . . . .                  Tète de mort\n             Revue des Livres                             Albert Giraud\n\n                             Le numéro : 6o centimes.\n\n\n\n\n                                  BRUXELLES\n                   BUREAUX       : 8, RUE   DE LA            PAILLE\n                      LUCIEN H O C H S T E Y N ,       ÉDITEUR\n\n                                  MDCCCLXXXIII\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-203", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Boîte aux lettres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "BOITE AUX L E T T R E S 1. Albert", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 57, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 2592, "texte": "BOITE AUX L E T T R E S\n\n1. Albert O., à Liège. — Très charmante, votre carte-correspondance, mon petit fiel­\n   leux. Vous avez pris pour vous le mot d' « ingérence parasitaire ». Vous avez eu\n   raison. C'est probablement la première fois que vous aurez compris tout de suite.\n    Bave, mon ami, bave à l'aise.\n2. A. C. V. à Liège. — Votre Vieux château nous plaît beaucoup; il passera dans\n   notre n° 4, le n° 3 étant surtout réservé à des articles ayant trait a l'époque joyeuse\n   du carnaval. Merci & tout à vous.\n3. Burny. — Idem pour toi, mon vieux; à moins que tu n'aies quelque chose de car­\n   navalesque. Tes épatantes sensations ne passeront qu'en février.\n4. Jutes C, à Liège. — Reçu mandat & vers ; premier vaut mieux que seconds.\n5. N. R. W. Votre lettre est très bien pensée. Nul doute que nous ne donnions toujours\n   la préférence aux jeunes auteurs belges, lorsqu'il y aura parité de talent ; mais l'effort\n   pour mieux faire n'est pas toujours sous les armes, & alors, que voulez-vous? il faut\n   bien passer la frontière! Nous songerons aux soirees en question; difficiles, non\n   impossibles. L'anonymat est dorénavant parfaitement admis jusqu'après promesse\n   d'insertion. Vous voilà satisfait, mon prince. & nous vous serrons la main, ferme.\nG. G. d' A., à Liège. — Merci pour votre aimable lettre. Il sera fait droit à votre de­\n   mande.\n7. Eug. T., à Besançon. — Voyez n° 5 ci-dessus. Grâce au grand Manitou, nos jeunes\n   auteurs belges, heureux des changements introduits dans la Revue, nous ont envoyé,\n   des œuvres excellentes, auxquelles nous devons donner la préférence. Vous passerez\n   après eux, cher confrère, si toutefois vous ne donnez plus deux syllabes à Dieu qui,\n   modeste dans sa Toute-Puissance, n'en a jamais exigé qu'une.\n8. V. Devr., à Garni. — Thanks. Comptons sur votre concours. Pourriez-vous conti­\n   nuer là-bas? Vous manque-t-il des bulletins?\n9. Pop., à Schacrbeek, — Merci pour nouvelles abonnées. Vous gênez pas. Continuez.\n10. J. Dormeur, à Liège. — Très'joli, mais plusieurs fautes « impassables». Merci\n   tout de même.\n11. JEZer, à Herstal. —- Bien des chevilles amenées pour la rime!\n\n\n\n     Nous plions les personnes qui nous adressent des bulletins d'abonnement\nde vouloir bien ne pas stipuler de durée. Elle est rarement de moins d'un an,\net l'Administration des postes prélève-impitoyablement une surtaxe ruineuse\npour l'ajoute de deux mots inutiles.\n\n\n         LUCIEN-CHARLES HOCHSTEYN,             IMPRIMEUR-ÉDITEUR.\n                                                Bruxelles, 8, rue de la Paille.\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-001", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 41, "page_fin": 42, "titre_corps": "Ballade pour le premier Jour de l’An", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "I. 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Faites l'oraison !\n   Avec sa consolante escorte\n   De songes bleus en pâmoison,\n   La Muse sonne à votre porte.\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 439, "texte": "          =   42   =\n\nBourgeois bourgeonné de bourgogne\nChauve comme un mur de prison,\nVentru comme un père Gigogne,\nDoré comme un nouveau blason,\nEpicier éternel, oison,\nCrapaud, pachyderme, cloporte,\nBarricadez votre maison :\nL a Muse sonne à votre porte.\n\n\n\n          ENVOI\n\n\nBon lecteur, cette livraison\nPour vos étrennes vous apporte\nProse & doux rhythmes à foison.\nL a Muse sonne à votre porte.\n\n\n                                  I\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-002", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 43, "page_fin": 58, "titre_corps": "Nais Micoulin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Zola", "ancre_debut": "NAIS MICOULIN", "ancre_fin": "EMILE ZOLA", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 60, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1852, "texte": "NAIS MICOULIN\n\n\n\n\n      Mais une nuit, ils trouvèrent une large lune à l'horizon, dont la face\njaune les regardait. Dans la mer, une traînée de lumière luisait, comme\nsi un poisson gigantesque, quelque anguille des grands fonds, eût fait\nglisser les anneaux sans fin de ses écailles d'or ; & un demi-jour éteignait\nles clartés de Marseille, baignait les collines & les échancrures de la côte.\nA mesure que la lune montait, le jour grandissait, les ombres devenaient\nplus nettes. Alors, ce témoin les gêna. Ils eurent peur d'être surpris en\nrestant si près de la Blancarde. Au rendez-vous suivant, ils sortirent du\nclos par un coin de mur écroulé, ils promenèrent leurs amours dans tous\nles abris que le pays offrait. D'abord, ils se réfugièrent au fond d'une\ntuilerie abandonnée ; il y avait là un hangar ruiné, qui surmontait une\ncave, dans laquelle les deux bouches du four s'ouvraient encore. Mais ce\ntrou les attristait, ils préféraient sentir sur leurs tètes le ciel libre. Ils cou­\nrurent les carrières de terres rouges, trouvant des enfoncements délicieux,\nde véritables déserts de quelques mètres carrés, d'où ils entendaient seu­\nlement les aboiements des chiens qui veillaient dans les bastides. Ils\nallèrent plus loin, se perdirent en longues promenades le long de la côte\nrocheuse, du côté de Niolon, ou bien suivirent le chemin étroit des\ngorges, cherchant les grottes, les crevasses lointaines. Ce fut pendant\nquinze jours des nuits pleines de jeux & de tendresse. La lune avait dis­\nparu, le ciel était redevenu noir; mais maintenant, il leur semblait que\nla Blancarde était trop petite pour les contenir, ils avaient le besoin de se\nposséder dans toute la largeur du pays.\n     Une nuit, comme ils suivaient un chemin au-dessus de l'Estaque,\npour gagner les gorges de la Nerte, ils crurent entendre un pas étouffé\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2560, "texte": "                                   = 44 =\n\n qui les suivait, derrière un petit bois de pins planté le long de la route.\n Ils s'arrêtèrent, pris d'inquiétude.\n       — Entends-tu ? demanda Frédéric.\n       — Oui, quelque chien perdu, murmura Nais.\n       E t ils continuèrent leur marche. Mais, au premier coude du chemin,\ncomme le petit bois cessait, ils virent distinctement une masse noire qui\nse glissait derrière les rochers. C'était, à coup sur, un être humain bizarre\net comme bossu. Nais eut une légère exclamation.\n      — Attends-moi, dit-elle rapidement.\n       Elle s'élança à la poursuite de l'ombre. Bientôt Frédéric entendit un\nchuchotement de voix. Puis, Nais revint, tranquille, un peu pâle.\n      — Qu'est-ce donc? demanda le jeune homme.\n      — Rien, dit-elle.\n       Puis, après quelques pas, elle reprit :\n      — Si tu entends marcher, n'aie aucune inquiétude. C'est Toine, tu\nsais, le bossu. Il veut veiller sur nous.\n      E t , en effet, Frédéric parfois sentait dans l'ombre quelqu'un qui les\nsuivait. Il y avait comme une protection autour d'eux. A plusieurs\nreprises, Nais avait voulu chasser T o i n e ; mais le pauvre être ne deman­\ndait qu'à être son chien ; on ne le verrait pas, on ne l'entendrait pas,\npourquoi alors ne point le laisser libre d'agir comme il lui plairait ? Dès\nlors, si les amants eussent écouté, quand ils échangeaient leurs baisers\ndans les tuileries en ruines, au milieu des carrières désertes, au fond des\ngorges perdues, ils auraient surpris au loin des bruits étouffés de san­\nglots. C'était Toine, leur chien de garde, qui pleurait dans ses poings\ntordus en les entendant s'embrasser.\n       E t ils n'avaient pas que les nuits. Maintenant, ils s'enhardissaient,\nils profitaient de toutes les occasions. Souvent, dans un corridor de la\nBlancarde, dans une pièce où ils se rencontraient, ils échangeaient un\nlong baiser. Même à table, lorsque Nais servait & que Frédéric deman­\ndait du pain ou une assiette, il trouvait moyen de serrer les doigts de la\njeune fille. L'austère M m e Rostand, qui ne voyait rien, accusait toujours\nson fils d'être trop sévère pour cette pauvre Nais. U n jour, elle faillit les\nsurprendre ; mais la jeune fille, ayant entendu le petit bruit de sa robe,\nse baissa vivement & se mit à essuyer avec son mouchoir les pieds de\nFrédéric, blancs de poussière.\n     Ils goûtaient encore mille petites joies. Souvent, après le diner,\nquand la soirée était fraîche, Mme Rostand voulait faire une promenade.\nElle prenait le bras de son fils, elle descendait à l'Estaque, en chargeant\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2802, "texte": "                                   = 45 =\n\n Nais de porter son châle, par précaution. T o u s trois allaient ainsi voir\n arriver les pêcheurs de sardines. E n mer, des lanternes dansaient, avec\n de longs reflets dans l'eau. Peu à peu ces clartés se rapprochaient, on dis­\n tinguait bientôt les masses noires des barques, qui venaient aborder avec\nle sourd battement des rames. L e s jours de grande pêche, des voix\njoyeuses s'élevaient, des femmes accouraient, chargées de paniers. Alors,\nles trois hommes qui montaient la barque se mettaient à dévider le filet,\nlaissé en tas sous les bancs. C'était comme un large ruban sombre, tout\npailleté de lames d'argent ; les sardines, pendues par les ouïes à chaque\nmaille, s'agitaient encore, jetaient des lueurs de métal, & elles tombaient\ndans les paniers, pareilles à une pluie d'écus, à la lumière assourdie des\nlanternes. Souvent, M m e Rostand restait près d'une barque, amusée p a r\nce spectacle; elle avait lâché le bras de son fils, elle causait avec les\npêcheurs, tandis que Frédéric, près de Nais, en dehors du rayon de la\nlanterne, lui serrait les poignets à les briser.\n      Cependant, le père Micoulin gardait son silence de bête expérimentée\net têtue. Il allait en mer, revenait donner un coup de bêche, de sa même\nallure sournoise. Mais ses petits yeux gris avaient depuis quelque temps\nune inquiétude particulière.. Il jetait sur Nais des regards obliques, sans\nrien dire. Elle lui semblait changée, il flairait en elle quelque chose qu'il\nne s'expliquait pas. Elle devenait insolente. U n jour, elle osa lui tenir\ntête. L e père Micoulin lui allongea un tel soufflet qu'il lui fendit la lèvre.\n      L e soir quand Frédéric sentit sous un baiser la bouche de Nais\nenflée, il l'interrogea vivement.\n      — Ce n'est rien, un soufflet que mon père m'a donné, dit-elle.\n      Sa voix s'était assombrie. Comme le jeune homme se fâchait & décla­\nrait qu'il mettrait ordre à cela :\n      — Non, laisse, reprit-elle, c'est mon affaire... Oh ! ça finira un jour.\n      Elle ne lui parlait jamais des coups qu'elle recevait. Seulement, les\nsoirs où son père lui avait administré quelque correction, elle se pendait\nau cou du jeune homme avec plus d'ardeur, comme pour se venger de la\nrudesse dans laquelle on l'avait élevée.\n      Depuis trois semaines, elle sortait presque chaque nuit. D'abord elle\navait pris toutes les précautions imaginables, puis une audace froide lui\nétait venue, & elle osait tout. Quand elle comprit que son père se doutait\nde quelque chose, elle redevint prudente. Elle manqua deux rendez-vous.\nSa mère lui avait dit que Micoulin ne dormait plus la nuit : il se levait,\nallait d'une pièce dans une autre. Sans doute, il s'était aperçu de ses sor­\nties. Mais, devant les regards suppliants de Frédéric, le troisième jour,\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2574, "texte": "                                  =   46   =\n\n Nais oublia de nouveau toute prudence. Elle descendit vers onze heures,\n en se promettant de ne point rester plus d'une heure dehors ; & elle espé­\n rait que son père, dans le premier sommeil, ne l'entendrait pas.\n       Frédéric l'attendait sous les oliviers. Sans lui parler de ses craintes,\nelle refusa d'aller plus loin. Elle se sentait trop lasse, disait-elle, ce qui\nétait vrai, car elle ne pouvait dormir pendant le jour. Ils s'assirent à leur\nplace accoutumée, au-dessus de la mer, en face de Marseille allumé. Le\nphare de Planier luisait, Nais s'endormit sur l'épaule de Frédéric, en le\nregardant. Alors, le jeune homme ne remua plus; il voulait la laisser se\nreposer, & peu à peu il céda lui-même à la fatigue, ses yeux se fermèrent.\nTous deux, aux bras l'un de l'autre, mêlaient leurs haleines régulières,\nsous le ciel étoile.\n      Aucun bruit, seul le petit cri aigu des sauterelles vertes. La mer\ndormait comme les amants. Alors une forme noire sortit de l'ombre et\ns'approcha avec lenteur. C'était le père Micoulin, qui, en s'éveillant,\nn'avait plus trouvé Nais dans sa chambre. Il était sorti, en emportant une\npetite hachette, à tout hasard. Quand il aperçut les deux amoureux sous\nl'olivier, où ils tachaient la terre d'une niasse noire, il s'avança en serrant\nle manche de la hachette. Chez cet homme rude, si jaloux de son auto­\nrité, une colère furieuse montait. Il levait son arme, avec la pensée de les\nfrapper tous les deux. Mais les enfants ne bougeaient point, il put arriver\njusqu'à eux, se baisser, les regarder au visage. Un cri faillit lui échapper,\nil écarta vivement la hachette. Dans l'homme qui était là, il venait de\nreconnaître le jeune maître. Non, non, il ne pouvait le tuer ainsi; son\nsang répandu sur ce sol qui en garderait la trace, lui coûterait trop cher.\nIl se releva, se tint à quelque distance. Son visage tanné, que la colère\ncreusait davantage, prenait une rigidité de réflexion profonde. Un paysan\nn'assassine pas son maître, parce que le maître, même mort, est plus fort\nque lui ; il l'étouffé, il se venge sans laisser derrière lui une seule preuve.\nEt le père Micoulin eut cette force de commander à sa brutalité, il hocha\nla tête, il s'en alla à pas de loup, en laissant les deux amoureux dormir.\n      Quand Nais rentra, un peu avant le jour, très inquiète de sa longue\nabsence, elle trouva sa fenêtre & sa chambre telles qu'elle les avait lais­\nsées. Au déjeûner, Micoulin la regarda tranquillement manger son mor­\nceau de pain. Elle se rassura, son père ne savait rien.\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2007, "texte": "                                  = 47 =\n\n\n\n\n                                      IV\n\n\n\n      — Monsieur Frédéric, vous ne venez donc plus en mer ? demanda\nun jour le père Micoulin.\n      M m e Rostand, assise sur la terrasse, à l'ombre des pins, travaillait à\nun ouvrage de broderie, tandis que son fils, couché à ses pieds, s'amusait\nà jeter des petits cailloux.\n      — Ma foi, non ! répondit le jeune homme. Je deviens paresseux.\n      — Vous avez tort, reprit le méger. Hier, les j a m b i n s étaient pleins\nde poissons... On prend ce qu'on veux en ce moment... Cela vous amuse­\nrait. Accompagnez-moi donc demain matin.\n     Il avait l'air si bonhomme, que Frédéric, qui songeait à Nais & ne\nvoulait pas trop le contrarier, finit par dire :\n     — Mon D i e u ! je veux bien... Seulement, il faudra me réveiller. Je\nvous préviens qu'à cinq heures, je dors comme une souche.\n     Alors M m e Rostand leva la tète, légèrement inquiète.\n     — E t surtout soyez prudents, murmura-t-elle. J e tremble toujours,\nlorsque vous êtes en mer.\n     L e lendemain matin, Micoulin eut beau appeler monsieur Frédéric,\nla fenêtre du jeune homme ne s'ouvrit pas. Alors, il dit à sa fille, d'une\nvoix particulière, qu'elle ne remarqua pas :\n     — Monte, toi... Il t'entendra peut-être.\n     E t ce fut Nais q u i , ce matin-là, réveilla Frédéric. Encore tout\nensommeillé, il la prit entre ses bras ; mais elle lui rendit vivement son\nbaiser & s'échappa. Dix minutes plus tard, le jeune homme descendit,\ntout habillé de toile grise. L e père Micoulin l'attendait patiemment, assis\nsur le parapet de la terrasse.\n     — Il fait déjà frais, vous devriez prendre un foulard, dit-il.\n     Nais remonta chercher un foulard. Puis les deux hommes descen­\ndirent l'escalier aux marches raides qui conduisait au bas de la falaise,\npendant que la jeune fille, debout, les suivait des yeux. E n bas, le père\nMicoulin leva la tète, regarda Nais une fois encore, pendant que deux\ngrands plis se creusaient aux coins de sa bouche.\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2597, "texte": "                                  = 48 =\n       Depuis deux jours, le terrible vent du nord-est, le mistral, soufflait.\nLa veille, il était tombé vers le soir. Mais, au lever du soleil, il avait\nrepris, faiblement d'abord. La mer, à cette heure matinale, un peu hou­\nleuse sous les souffles brusques qui la fouettaient, prenait un bleu intense ;\net, éclairée de biais par les premiers rayons, elle roulaient de petites\nflammes à la crête de chaque vague. Le ciel était presque blanc, d'une\nlimpidité cristalline. Marseille, dans le fond, avait une netteté de détails\nqui permettait de compter les fenêtres sur les façades des maisons ; tandis\nque les rochers du golfe s'allumaient de teintes roses & jaunes d'une déli­\ncatesse extrême.\n      — Nous allons être joliment secoués pour revenir, dit Frédéric.\n      — Peut-être, répondit simplement le père Micoulin.\n       Il ramait en silence, sans tourner la tête. Le jeune homme avait un\ninstant regardé son dos rond, en pensant à Nais ; il ne voyait du vieux\nque la nuque brûlée du hâle & deux bouts d'oreilles rouges où pendaient\ndes anneaux d'or. Puis, il s'était penché, s'intéressant aux profondeurs\nmarines qui fuyaient sous la barque. L'eau se troublait, seules de grandes\nherbes vagues flottaient comme des cheveux de noyé. Cela l'attrista,\nl'effraya même un peu.\n       — Dites donc, père Micoulin, reprit-il après un long silence, voilà le\nvent qui prend de la force. Soyez prudent... vous savez que je nage comme\nun cheval de plomb.\n      — Oui, oui, je sais, dit le vieux de sa voix sèche.\n       Et il ramait toujours, d'un mouvement mécanique, se balançant tran­\n quillement, les bras élargis & ramenés. La barque commençait à danser,\n les petites flammes aux crêtes des vagues étaient devenues des flots\n d'écume qui volaient sous les coups de vent. La mer avait encore noirci\nsous le ciel pâle. Frédéric ne voulait pas montrer sa peur, mais il était\n médiocrement rassuré, il eût beaucoup donné pour se rapprocher de la\n terre. Il s'impatienta, il cria :\n       — Où diable avez-vous fourré vos jambins, aujourd'hui ?... Est-ce que\n nous allons à Alger ?\n       Mais le père Micoulin répondit de nouveau sans se presser :\n       — Nous arrivons, nous arrivons.\n       Puis, tout d'un coup, il lâcha les rames, il se dressa dans la barque,\n cherchant du regard les deux points de repère; & il dut ramer quelques\n minutes encore, avant d'arriver au milieu des bouées de liège, qui mar­\n quaient la place des jambins. Mais, avant de se mettre à retirer les\n paniers, il resta plusieurs secondes les yeux tournés & fixés du côté de la\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2749, "texte": "                                  = 49 =\n\nBlancarde. Frédéric, en suivant la direction de ses regards, vit distincte­\nment, près des pins, une tâche blanche. C'était Nais qui était restée sur la\nterrasse, & dont on apercevait la robe claire. L e père Micoulin eut un\nimperceptible hochement de tête.\n     — Combien avez-vous de jambins? lui demanda Frédéric.\n     — Trente-cinq... Il ne faut pas flâner.\n     Alors, il saisit la bouée la plus voisine, il tira le premier panier. L a\nprofondeur était énorme, la corde n'en finissait plus. Enfin, le panier\napparut, avec la grosse pierre qui le maintenait au fond de la mer ; et, dès\nqu'il fut hors de l'eau, trois poissons qui s'y trouvaient pris, se mirent à\nsauter comme des oiseaux dans une cage. On aurait cru entendre un bruit\nd'ailes. Dans le second panier, il n'y ayait rien. Mais, dans le troisième,\nse trouvait, par une rencontre assez rare, une petite langouste qui donnait\nde violents coups de queue. Alors, Frédéric se passionna, oubliant ses\ncraintes, se penchant au bord de la barque, attendant les paniers avec un\nbattement de cœur. Quand il entendait le bruit d'ailes, il éprouvait une\némotion pareille à celle du chasseur qui vient d'abattre une pièce de gibier.\nUn à un, cependant, tous les paniers rentraient dans la barque ; l'eau\nruisselait, bientôt les trente-cinq y furent. Il y avait au 'moins dix kilo­\ngrammes de poisson dans une corbeille, ce qui est une pêche superbe\npour la baie de Marseille, que plusieurs causes & surtout l'emploi de filets\nà trop petites mailles dépeuplent depuis de longues années.\n     — Voilà qui est fini, dit le père Micoulin. Maintenant, nous pou­\nvons retourner.\n     Il avait rangé ses paniers à l'arrière de la façon la plus minutieuse.\nMais, quand Frédéric lui vit préparer la voile, il s'inquiéta de nouveau\ndisant qu'il serait plus prudent de revenir à la rame, par un vent pareil.\nL e vieux haussa les épaules. Il savait ce qu'il faisait. E t , avant de hisser\nla voile, il jeta encore un regard du côté de la Blancarde. Nais était tou­\njours là, avec sa robe claire.\n     Alors, la catastrophe fut subite, comme un coup de foudre. P l u s\ntard, quand Frédéric voulut s'expliquer l'accident, il se souvint que brus­\nquement un souffle s'était abattu dans la voile, puis, que tout avait culbuté\ndans la mer. E t il ne se rappelait rien autre chose, un grand froid seule­\nment, avec une profonde angoisse. Il devait la vie à un miracle : il était\ntombé avec les paniers liés ensemble, qui l'avaient soutenu comme sur un\nradeau. Des pêcheurs ayant vu l'accident, accoururent & le recueillirent,\nainsi que le père Micoulin qui se dirigeait déjà en nageant vers la côte.\n     M m e Rostand dormait encore. On lui cacha le danger que son fils\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2681, "texte": "                                  = 50 =\n\navait couru. Au bas de la terrasse, Frédéric & le père Micoulin, ruisselant\nd'eau, trouvèrent Nais qui avait suivi le drame.\n      — Quel gredin de sort! criait le vieux. Nous avions ramassé les\npaniers, nous allions rentrer... C'est du guignon.\n      Mais Nais, très pâle, regardait fixement son père.\n      — Oui, oui, murmura-t-elle, c'est du guignon... Seulement, quand\non vire contre le vent, on est sur de son affaire.\n      Alors, Micoulin s'emporta.\n      — Fainéante, qu'est-ce que tu fais là?... T u vois bien que monsieur\nFrédéric grelotte... Allons, aide-le à rentrer.\n      L e jeune homme en fut quitte pour passer la journée dans son lit. Il\nparla d'une migraine à sa mère. L e lendemain, il trouva Nais très sombre.\nElle refusa de nouveaux rendez-vous ; puis, le rencontrant un soir dans le\nvestibule, elle le prit d'elle-même entre ses bras, elle le serra avec passion.\nJamais elle ne lui confia les soupçons qu'elle avait conçus. Seulement, à\npartir de ce jour, elle veilla sur lui. Puis, au bout d'une semaine, elle\ncommença à douter. Son père allait et venait comme d'habitude ; même il\nsemblait plus doux, il la battait moins souvent.\n      Chaque saison, une des parties des Rostand était d'aller manger une\nbouillabaisse au bord de la mer, du côté de Niolon, dans un creux de\nrocher. Ensuite, comme il y avait des perdreaux dans les collines, les\nmessieurs tiraient quelques coups de fusil. Cette année-là, M m e Rostand\nvoulut emmener Nais, qui les servirait ; & elle n'écouta pas les observa­\ntions du père Micoulin, qui traitait sa fille de propre à rien.\n      On partit de très bonne heure. Il n'y avait dans la barque que\nM m e Rostand, Frédéric, Nais et le père Micoulin. L a matinée était d'une\ndouceur charmante. L a mer, unie comme une glace sous le blond soleil,\ndéroulait une nappe bleue, du bleu le plus tendre, moiré de nuances\ndélicates ; aux endroits où passaient des courants, la mer frisait, le bleu\nse fonçait un peu, avec une pointe de laque violette, tandis qu'aux endroits\nmorts, le bleu pâlissait, prenait une transparence laiteuse ; & l'on eût dit,\njusqu'à l'horizon limpide, une vaste pièce de satin déployée, aux reflets\n changeants. S u r ce lac endormi, la barque glissait mollement.\n       On aborda sur une étroite plage, à l'entrée d'une gorge. Il y avait là,\nau fond, une muraille de roches superposées qui abritait du soleil. E t l'on\n s'installa au milieu des pierres, sur une bande de gazon brûlé, qui devait\n servir de table.\n       C'était toute une histoire que cette bouillabaisse en plein air. D'abord,\n le père Micoulin rentra dans la barque & alla seul retirer ses jambins,\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2705, "texte": "                                 = 51 =\n\nqu'il avait placés la veille. Quand il revint, Nais avait arraché dans la\ncolline des thyms, des lavandes, un tas de buissons secs suffisant pour\nallumer un grand feu. L e piquant de cette partie était de laisser le vieux\nfaire la bouillabaisse, la soupe au poisson classique, dont les pêcheurs\ndu littoral se transmettent la recette de père en fils. C'était une bouilla­\nbaisse terrible, fortement poivrée, terriblement parfumée d'ail écrasé.\nLes Rostand s'amusaient beaucoup de la confection de cette soupe.\n     — Père Micoulin, dit M m e Rostand qui daignait plaisanter en cette\ncirconstance, allez-vous la réussir aussi bien que l'année dernière ?\n     L e père Micoulin semblait très gai. Il nettoya d'abord le poisson\ndans l'eau de mer, puis alla chercher une grande poêle, au fond de la\nbarque. Ce fut vite bâclé : le poisson dans la poêle, couvert d'eau, avec\nde l'oignon, de l'huile, de l'ail, une poignée de poivre, u n e tomate, un\ndemi verre d'huile ; puis la poêle sur le feu, un feu formidable à rôtir un\nmouton. Les pêcheurs disent d'ordinaire que le mérite de la bouillabaisse\nest dans la cuisson ; il faut que la poêle disparaisse au milieu des\nflammes. Cependant, Micoulin, très grave, coupait des tranches de pain\ndans un saladier. Au bout d'une demi-heure, il versa le bouillon sur les\ntranches & servit le poisson à part.\n     — Allons, dit-il, elle n'est que brûlante.\n      E t la bouillabaisse fut mangée au milieu des plaisanteries.\n      •— Dites donc, Micoulin, vous avez mis de la poudre dedans?\n     — Elle est bonne, mais il faut avoir le gosier en fer.\n      L u i , mangeait tranquillement, avalant u n e tranche à chaque bou­\nchée. D'ailleurs il témoignait, en se tenant un peu à l'écart, combien il\nétait flatté de déjeuner avec ses maîtres.\n     Après le déjeuner, on resta là, à l'ombre, en attendant que la grosse\nchaleur fût passée. Les rochers, éclatant de lumière, avec leurs tons\nroux, étalaient des ombres noires. Des buissons de chênes verts les\ntachaient au loin de marbrures sombres, tandis que, sur les pentes, des\nbois de pins montaient, réguliers, pareils à une armée de petits soldats\nen marche. U n lourd silence tombait avec l'air chaud.\n      Mme Rostand avait apporté l'éternel travail de broderie qu'on lui\nvoyait toujours aux mains. Nais s'était assise près d'elle, en paraissant\ns'intéresser au va-et-vient de l'aiguille. Mais son regard cherchait son\npère toutes les minutes. Il faisait sa sieste, allongé à quelques pas. U n\npeu plus loin, Frédéric dormait lui aussi, sous son chapeau de paille\nrabattu, qui lui protégeait le visage.\n    Vers quatre heures, tous deux s'éveillèrent. Micoulin jurait qu'il\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2344, "texte": "                                   =   52   =\n\nconnaissait une compagnie de perdreaux, au fond de la gorge. Trois\njours auparavant, il les avait encore vus. Alors, Frédéric se laissa\ntenter, tous deux prirent leur fusil.\n         — J e t'en prie, criait M m e Rostand, sois prudent... L e pied peut\nglisser, & l'on se blesse soi-même.\n         — A h ! ça arrive, dit tranquillement Micoulin.\n         Ils partirent, ils disparurent tous les deux derrière la haute muraille\ndu rocher. Nais se leva brusquement & les suivit à distance, en murmu­\n rant :\n         — J e vais voir.\n         Elle se hâta, les deux hommes avaient déjà disparu. Au lieu de\n rester dans le sentier au fond de la gorge, elle se jeta à gauche, parmi les\n buissons, pressant le pas, évitant de faire rouler les pierres. Enfin, au\ncoude du chemin, elle aperçut Frédéric. Sans doute, il avait déjà fait\n lever une fois les perdreaux, car il marchait rapidement, à demi courbé,\n p r ê t a épauler son fusil. Elle ne voyait toujours pas son père. Puis, tout\n d'un coup, elle le découvrit de l'autre côté du ravin, sur la pente où elle\n se trouvait elle-même ; il était accroupi, il semblait attendre. A deux\n reprises, il leva son arme. Si les perdreaux s'étaient envolés entre lui et\n Frédéric, les chasseurs en tirant pouvaient s'atteindre. Nais, se glissant\n de buisson en buisson, était venue se placer, pâle & anxieuse, derrière le\n vieux.\n      Les minutes s'écoulaient. E n face, Frédéric s'était enfoncé derrière\nun pli de terrain. Il reparut, il resta un moment immobile. Alors, de\nnouveau, Micoulin accroupi leva son fusil, ajustant longuement le jeune\nh o m m e . Mais, d'un coup de pied, Nais haussa le canon & le coup partit\nen l'air, avec une détonation terrible, qui roula dans les échos de la gorge.\n      L e vieux s'était dressé. E n apercevant Nais derrière lui, il saisit son\nfusil fumant par le canon, comme pour l'assommer d'un coup de crosse!\nL a jeune fille se tenait debout, toute blanche, avec des yeux qui jetaient\ndes flammes. Il n'osa pas frapper, il bégaya seulement en patois, trem­\nblant de rage :\n      — Va, va, je le tuerai.\n      Au coup de feu du méger, les perdreaux s'étaient levés, Frédéric en\navait abattu deux. Vers six heures, les Rostand rentrèrent à la Blancardc.\nL e père Micoulin ramait, de son air de brute têtue & tranquille,\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2012, "texte": "                                 = 53 =\n\n\n\n\n                                    V\n\n\n\n\n     Septembre s'achevait. Après un violent orage, l'air avait pris une\ngrande fraîcheur. Les jours devenaient plus courts, & Nais ne s'échappait\nplus la nuit, en donnant pour prétexte à Frédéric qu'elle était trop lasse,\nqu'ils prendraient du mal sous les abondantes rosées qui trempaient la\nterre. Mais comme elle venait chaque matin, vers six heures, & que\nMme Rostand ne se levait guère que trois heures plus tard, elle montait\ndans la chambre du jeune homme, elle restait quelques instants avec lui,\nl'oreille aux aguets, écoutant par la porte laissée ouverte.\n      Ce fut l'époque de leurs amours où Nais témoigna le plus de ten­\ndresse à Frédéric. Elle le prenait par le cou, approchait son visage, le\nregardait de tout près avec une passion, qui lui emplissait les yeux de\nlarmes. Il lui semblait toujours qu'elle allait le perdre, qu'elle le voyait\npour la dernière fois. Puis, elle lui mettait vivement une pluie de baisers\nsur le visage, comme pour protester & dire qu'elle saurait bien le\ndéfendre.\n      — Qu'a donc Nais ? disait souvent Mmc Rostand. Elle change tous\nles jours.\n      Elle maigrissait en effet, ses joues devenaient creuses. On aurait dit\nqu'un feu intérieur la brûlait. La flamme de ses regards s'était encore\nassombrie. Elle avait de longs silences dont elle sortait en sursaut,\ncomme si elle venait de dormir & de rêver.\n      — Ma fille, si vous êtes malade, il faut vous soigner, répétait la\nvieille dame.\n      Mais Nais, alors, souriait d'un étrange sourire.\n      — Oh! non, madame, je me porte bien, je suis heureuse... Jamais\nje n'ai été si heureuse.\n      Un matin, comme elle l'aidait à compter le linge, elle s'enhardit,\nelle osa questionner sa maîtresse.\n     — Vous resterez donc tard à la Blancarde, cette année ?\n      — Jusqu'à la fin octobre, répondit Mme Rostand.\n      Et Nais demeura debout un instant, les yeux perdus ; puis elle dit\ntout haut, sans en avoir conscience :\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2595, "texte": "                                  = 54 =-\n\n      — Encore vingt jours.\n      Un continuel combat l'agitait. Elle aurait voulu garder Frédéric\nauprès d'elle, & en même temps, à chaque heure, elle était tentée de lui\ncrier : Va-t'en ! Pour elle, il était perdu ; jamais cette saison d'amour ne\nrecommencerait, elle se l'était dit dès le premier baiser ; même, un soir\nde sombre tristesse, elle se demanda si elle ne devait pas laisser tuer\nFrédéric par son père, pour qu'il lui appartint toujours dans la terre;\nmais la pensée de le savoir mort, lui si délicat, si blanc, plus demoiselle\nqu'elle, lui était insupportable, &sa mauvaise pensée lui fit horreur. Non,\nnon, elle le sauverait, il n'en saurait jamais rien, il ne l'aimerait bientôt\nplus ; seulement, elle serait heureuse de penser qu'il vivait.\n      Souvent, elle lui disait, le matin :\n      — Ne sors pas, ne va pas en mer, l'air est mauvais.\n      D'autres fois, elle lui conseillait de partir.\n      — Tu dois t'ennuyer, tu ne m'aimeras plus... Va donc passer\nquelques jours à Aix ou à Marseille.\n      Lui, s'étonnait de ces changements d'humeur. Il trouvait Nais moins\nbelle, depuis que son visage se séchait, & une satiété de ces amours ori­\nginales commençait à lui venir. Il regrettait l'eau de cologne & la poudre\nde riz des filles qu'il fréquentait à la ville.\n      « Je le tuerai... Je le tuerai... » Nais n'entendait que ces mots\nbourdonner à ses oreilles. La nuit, elle s'éveillait en rêvant qu'on tirait\ndes coups de feu. Elle devenait peureuse, poussait un cri, pour une\npierre qui roulait sous ses pieds. A toute heure, quand elle ne le voyait\nplus, elle s'inquiétait de « monsieur Frédéric ». Et, ce qui l'épouvantait,\nc'était qu'elle entendait du matin au soir le silence entêté du père Mi-\ncoulin répéter : « Je le tuerai. » Il n'avait plus fait une allusion, pas un\ngeste, pas un mot ; mais, pour elle, les regards du vieux, chacun de ses\npas, sa personne entière disait qu'il tuerait le jeune maître à la première\noccasion. Seulement, il ne voulait pas être inquiété par la justice. Plus\ntard, il verrait ce qu'il ferait de Nais. En attendant, il la traitait à coups\nde pied, comme un animal qui a fait une faute.\n     — Et ton père, il est toujours brutal, lui demanda un matin\nFrédéric, qui fumait des cigarettes dans son lit pendant qu'elle allait et\nvenait dans la chambre, mettant un peu d'ordre.\n     — Oui, oui, répondit-elle, il devient fou.\n     Et elle montra ses jambes toutes noires de meurtrissures. Puis, elle\nrépéta ces mots qu'il disait parfois d'une voix assourdie :\n     — Ça finira, ça finira.\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2886, "texte": "                                 = 55 =\n\n     Dans les premiers jours d'octobre, elle devint encore plus sombre.\nElle avait des absences, remuait les lèvres, comme si elle se fût parlé\ntout bas. Frédéric l'aperçut plusieurs fois debout sur la falaise, ayant l'air\nd'examiner les arbres autour d'elle, mesurant d'un regard la profondeur\ndu gouffre. A quelques jours de là, il la surprit avec Toine, le bossu,\ncueillant des figues, dans un coin de la propriété. Toine venait aider\nMicoulin, quand il y avait trop de besogne. Il était sous le figuier, et\nNais, montée sur une grosse branche, plaisantait ; elle lui criait d'ouvrir\nla bouche, elle lui jetait des figues, qui s'écrasaient sur sa figure. Le\npauvre être ouvrait la bouche, fermait les yeux avec extase ; & sa large\nface exprimait une béatitude sans bornes. A deux autres reprises, Frédéric\ncrut s'apercevoir que Nais se montrait très douce pour le bossu ; elle le\nlaissait s'approcher, sans le chasser comme elle faisait auparavant, ce qui\nle gonflait d'une telle joie qu'il semblait se redresser & grandir. Certes,\nFrédéric n'était pas jaloux, mais il ne put s'empêcher de la plaisanter.\n      — Toine se jetterait dans le feu pour nous, dit-elle de sa voix brève.\nIl ne faut pas le maltraiter, on peut avoir besoin de lui.\n      Toine continua de venir presque chaque jour à la Blancarde. Il tra­\nvaillait sous les oliviers, sur la falaise, à creuser un étroit canal pour\nmener les eaux à l'autre bout de la propriété, dans un jardin maraîcher\nqu'on tentait d'établir. Parfois Nais allait le voir travailler ; & ils cau­\nsaient vivement tous les deux. Il fit tellement traîner cette besogne, que\nle père Micoulin finit par le traiter de fainéant & par lui allonger des\ncoups de pied dans les jambes, comme à sa fille.\n      Il y eut deux jours de pluie. Frédéric, qui devait retourner à Aix la\nsemaine suivante, avait décidé qu'avant de partir il irait donner en mer\nun coup de filet avec le père Micoulin. Devant la pâleur de Nais, il\ns'était mis à rire, en disant que cette fois il ne choisirait pas un jour de\nmistral. Alors, la jeune fille, puisqu'il partait bientôt, voulut lui accorder\nencore un rendez-vous la nuit. Vers une heure, ils se retrouvèrent sur la\nterrasse. La pluie avait lavé la terre, une odeur puissante sortait des ver­\ndures rafraîchies. Lorsque cette campagne si desséchée se mouille pro­\nfondément, elle prend une intensité de couleurs & de parfums extraordi­\nnaires : les terres rouges saignent, les pins ont des reflets d'émeraude, les\nrochers laissent éclater des blancheurs de linges fraîchement lessivés.\nMais, dans la nuit, les amants devinaient seulement cette nouvelle jeu­\nnesse de la campagne & n'en goûtaient que les senteurs décuplées.\n      L'habitude les mena sous les oliviers. Frédéric s'avançait vers celui\nqui avait abrité leurs premiers baisers, tout au bord du gouffre, lorsque\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2537, "texte": "                                  = 56 =\n\nNais, comme revenant à elle, le saisit par les bras, l'entraîna loin du bord,\nen disant d'une voix effrayée :\n     — Non, non, pas là !\n     — Qu'as-tu donc? demanda-t-il.\n     Elle balbutiait, elle finit par dire qu'après une pluie comme celle de\nla veille, la falaise n'était pas sûre. Elle ajouta :\n     — L'hiver dernier, un éboulement s'est produit là-bas.\n     Ils s'assirent plus en arrière, sous un autre olivier. Ce fut leur der­\nnière nuit d'amour. Nais avait des étreintes inquiètes. Elle pleura tout\nd'un coup, sans vouloir dire pourquoi elle était ainsi secouée. Puis, elle\ntombait dans des silences pleins de froideur. Et comme Frédéric la plai­\nsentait sur l'ennui qu'elle éprouvait maintenant avec lui, elle le reprenait\nfollement dans ses bras, en murmurant :\n     — Non, non, ne dis pas cela... Je t'aime trop... Mais, vois-tu, je\nsuis malade, cette nuit. Et puis, c'est fini, tu vas partir... Ah! mon Dieu,\nc'est fini...\n      Il eut beau chercher à la consoler, en lui disant qu'il reviendrait de\ntemps à autre, & qu'au prochain automne, ils auraient encore deux mois\ndevant eux; elle hochait la tète, elle sentait bien que c'était fini. Leur\nrendez-vous s'acheva dans un silence embarrassé ; ils regardaient la mer,\nMarseille qui étincelait, le phare de Planier qui brûlait solitaire & triste ;\npeu à peu, une mélancolie leur venait de ce vaste horizon. Quand\nFrédéric, vers trois heures, quitta Nais & qu'il l'embrassa, il la sentit\ntoute grelottante, toute glacée entre ses bras.\n     Le jeune homme ne put dormir. Il lut jusqu'au jour, & tout enfiévré\nd'insomnie, il se mit à la fenêtre, dès que l'aube parut. Justement, le père\nMicoulin allait partir pour retirer ses jambins. Comme il passait sur la\nterrasse, il aperçut le jeune maître en levant la tête.\n     — Eh bien ! monsieur Frédéric, ce n'est pas ce matin que vous\nvenez avec moi? demanda-t-il.\n     — Ah ! non, père Micoulin, répondit le jeune homme; j'ai trop mal\ndormi... Demain, c'est convenu.\n     Le méger s'éloigna en traînant les jambes. Il lui fallait descendre\net aller chercher sa barque au pied de la falaise, juste sous l'olivier qui\navait abrité les amours de sa fille. Quand il eut disparu, Frédéric, en\nlevant les yeux, fut étonné de voir Toine déjà au travail; il se tronvait\nprès de l'olivier, une pioche à la main, réparant l'étroit canal que les\npluies avaient crevé. L'air était très frais, il faisait bon à la fenêtre. Le\njeune homme rentra dans sa chambre pour rouler une cigarette. Mais\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2570, "texte": "                                  = 57 =\n\ncomme il revenait lentement s'accouder, un bruit épouvantable, un\ngrondement de tonnerre, se fit entendre ; & il se précipita.\n     C'était un éboulement. Il vit seulement Toine qui se sauvait en agi­\ntant sa bêche, dans un nuage de poussière. Au bord du gouffre, le vieil\nolivier aux branches énormes s'enfonçait, tombait tragiquement dans la\nmer. Un rejaillissement d'écume montait. Cependant, un cri terrible\navait traversé l'espace. Et Frédéric aperçut alors Nais, qui, sur ses bras\nraidis, dans un élan de tout son corps, se penchait au-dessus du parapet\nde la terrasse, pour voir ce qui se passait au bas de la falaise. Elle restait\nlà, immobile, allongée, les poignets comme scellés dans la pierre. Mais\nelle dut avoir la sensation que quelqu'un la regardait par derrière, car\nelle se tourna, elle cria en apercevant Frédéric :\n      — Mon père, mon père !\n      Une heure après, en déblayant les décombres, on trouva, sous les\npierres, le corps de Micoulin horriblement mutilé. Toine, tremblant,\nracontait qu'il avait failli être entraîné ; & tout le pays déclarait qu'on\nn'aurait pas dû faire passer un ruisseau là-haut, à cause des infiltrations.\nLa mère Micoulin pleura beaucoup. Nais accompagna son père au cime­\ntière, les yeux secs & enflammés, ne pouvant trouver une larme.\n      Cependant, le lendemain de l'accident, Mme Rostand avait absolu­\nment voulu rentrer à Aix. Frédéric fut très satisfait de ce départ, en\nvoyant ses amours dérangées par ce drame horrible; d'ailleurs, décidé­\nment, les paysannes ne valaient pas les filles de la ville. Il reprit son\nexistence. Sa mère, touchée de l'effort qu'il avait fait pour lui tenir com­\npagnie à la Blancarde, lui accorda une liberté plus grande. Aussi passa-\nt-il un hiver charmant, faisant venir des dames de Marseille, qu'il héber­\ngeait dans une chambre louée par lui, au faubourg. Il découchait, ne\nrentrait dans le grand hôtel froid de la rue du Collège qu'aux heures où\nsa présence était absolument nécessaire. Il avait résolu le problème de\nsatisfaire sa famille, tout en ne se gênant en rien. Et il espérait bien que\nson existence coulerait toujours ainsi.\n     A Pâques, M. Rostand dut aller à la Blancarde. Frédéric trouva un\nprétexte pour ne pas l'accompagner. Quand l'avoué revint, il dit, au\ndéjeuner :\n     — Nais se marie.\n     — Bah! s'écria Frédéric, un peu étonné.\n     — Et vous ne devineriez jamais avec qui, continua M. Rostand. Elle\nm'a donné de si bonnes raisons...\n     Nais épousait Toine, le bossu. Comme cela, rien ne serait changé à\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 630, "texte": "                                = 58 =\n\nla Blancarde. On garderait pour méger Toine, qui prenait soin de la pro­\npriété depuis la mort du père Micoulin. Frédéric écoutait tout cela avec\nun petit sourire gêné. Puis, il trouva lui-même l'arrangement très heu­\nreux pour tout le monde.\n     — Nais est bien vieillie, bien enlaidie, reprit M. Rostand. Je ne la\nreconnaissais pas. C'est étonnant comme ces filles, au bord de la mer\npassent vitent... Elle était très belle, cette Nais.\n     — Oh ! un déjeuner de soleil, dit Frédéric, qui acheva tranquillement\nsa côtelette.\n\n\n                                                EMILE ZOLA."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-003", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 59, "page_fin": 61, "titre_corps": "Gloire en Toc", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Frantz Mahutte", "ancre_debut": "GLOIRE EN TOC", "ancre_fin": "FRANTZ MAHUTTE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 76, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1707, "texte": "GLOIRE EN TOC\n\n\n\n\n      Il est toujours intéressant d'étudier comment une renommée s'établit\nà Paris.\n      Il ne s'agit pas, pour trouer d'un coup de coude la tourbe compacte\ndes obscurs & des lutteurs, de travailler ferme, de peiner dur en des\nveilles fiévreuses ; il s'agit d'arriver à un moment donné, d'être mis en\nrelief par une circonstance absolument étrangère à votre personnalité.\n      Si vous tapez dans l'œil d'un journaliste influent qui, pour vous,\nconsente à emboucher une trompette retentissante, vous êtes sacré grand\nhomme du jour au lendemain, vous passez sans crier gare de la benoîte\nnotoriété qui vous berçait à la fulgurante & crue lumière de la célébrité !\n      Ce phénomène vient de se produire encore une fois : un écrivain\ndont le nom était à peu près ignoré hier, est désormais fiché en vedette\nsur la cote du marché parisien. M. Maurice Rollinat a été tiré des limbes:\nil plane, il est admis.\n      Depuis de longues années M. Rollinat clamait ses vers dans les\nbrasseries du Quartier-Latin, où ils étaient appréciés, nous assurent les\nchroniqueurs.\n      Il s'est trouvé là côte à côte avec Harry Alis, Antony Blondel, Emile\nGoudeau, Tancrède Martel & d'autres encore, qui marchent, phalange\ndrue, à l'assaut des gloires acceptées. Ils ont tous du talent, du nerf, une\noutrance psychologique qui les incite à rendre les fièvres de notre exis­\ntence contemporaine. Ils sont naturalistes en un sens, quoique l'un d'eux,\nFélicien Champsaur, ne semble point pénétré pour Emile Zola d'une\n tendresse bien profonde.\n      L'on commence à compter avec eux : des journaux ont été cléments\nà leurs débuts, et, ce qui mieux vaut, les ont priés de passer à la\ncaisse.\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2567, "texte": "                                 == 60 =\n\n       Cependant personne d'entre eux, sauf M. Goudeau dont le talent est\n hors pair, n'est en possession d'une renommée indiscutable. Le seul\n Maurice Rollinat est en scène : un parterre d'écrivains & de reporters le\n contemple, bouche bée, disant la coupe de ses vêtements, notant ses\n gestes, & si sa petite santé continue à être excellente.\n       Vous savez l'aventure : M. Rollinat, qui était un jeune malgré ses\n trente-quatre automnes, est invité l'un de ces soirs derniers chez Mme Sa­\n rah Bernhardt. Il entre dans le salon avec une pose lamartinienne, passe\n dans une hirsute chevelure une longue & maigre main de squelette,\n puis se met à débiter d'une voix caverneuse des poésies macabres, accom­\n pagnées d'une musique de cimetière.\n       Il faut croire que c'était surprenant, car Dona Sol se déclare émer­\n veillée : Rollinat lui a ouvert des horizons où elle se pâme, les invités se\n récrient, & M. Albert Wolff, qui était de la fête, monte à la tribune du\nFigaro & y sonne un boniment enflammé en l'honneur de l'astre nais­\nsant.\n      Le branle était donné.\n      Les autres feuilles ne veulent pas rester en arrière d'informations :\nvoilà tout Paris pendu à la « patte de lièvre » de Rollinat; c'est une\ntraînée de poudre.\n      Un à un les gazetiers palpent sa garde-robes, fouillent ses armoires,\ninsinuent leur nez dans ses intimités les plus secrètes, puis quand leur\ninquisition s'est lassée, ils nous le montrent apothéose, enguirlandé de\nlégendes, lui qui, vingt-quatre heures auparavant, n'eût peut-être pas\ndéniché un éditeur assez galant pour patronner ses débuts.\n      Car Maurice Rollinat est un véritable débutant.\n      Il a donné autrefois un volume « Dans les brandes » qui a passé\ninaperçu. Dans quelques semaines seulement il se présentera avec sa\nprime-œuvre, les Névroses. Des fragments en ont été publiés déjà par le\nFigaro & le Voltaire. Ils n'ont rien d'extraordinaire.\n      On s'attend, en lisant ces morceaux autour desquels a mugi une si\nfurieuse réclame, à éprouver des sensations neuves, & l'on craint le « petit\nsouffle » dont parle l'Écriture. Eh bien ! c'est une déception.\n      L'auteur de Mademoiselle Squelette a lu Baudelaire & Edgar Poe. Il\nest comme eux épris du mystique, du charme troublant de l'au-delà :\nl'horreur des sépulcres ouverts & des songes nocturnes a laissé une moi­\nteur sur son front ; mais cette émotion de l'infini n'a-t-elle point battu\ndans la poitrine de celui qui effeuilla les Fleurs du Mal?\n      Oh ! qu'il est redoutable, ce Baudelaire !\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1976, "texte": "                                  =   61   =\n\n       A celui qui l'a médité il reste une sorte de bourdonnement dans la\n cervelle. Les conditions de la vie morale sont altérées : l'intelligence, au\n lieu de percevoir la réalité du monde, cède à un cauchemar. Des formes\n rôdent cà & là ; ces formes se rejoignent, ébauchent des chimères qui se\n meuvent à leur tour ; celui qui se laisse aller à leur vague & impérieuse\n attirance se sent dominé, enlacé, hypnotisé. Il s'essaie alors à fixer sur le\n papier le tableau qui l'obsède, croit à une inspiration personnelle, et\n n'arrive en fin de compte qu'à exprimer ce qu'un autre, ce que l'Autre a\n exprimé avant lui.\n       Tel est le cas de M. Rollinat. L'étrangeté & l'énormité baudelai­\nriennes l'ont fasciné, & de bonne foi, il a redit les vers qui depuis vingt\nans chantent en nos mémoires.\n       Il paraît que Maurice Rollinat possède un art particulier de débiter\nsa poésie. Possible, mais encore faut-il que l'impression persiste à la\nlecture, & cette impression je ne l'ai nullement éprouvée.\n       Conçoit-on, d'ailleurs, une littérature vouée au macabrisme?\n       Faire grimaces des têtes de morts, entrechoquer des fémurs, montrer\nsous la blondeur lunaire des squelettes sérénadant leurs belles, c'est très\nbien... comme fantaisie.\n       Ériger le mortuaire en dogme, graver sur une pierre tombale le\nCredo littéraire, c'est de l'enfantillage, c'est du romantisme démodé, ni\nplus ni moins que rapières, mâchicoulis, échelles de soie & couleuvrines.\n       L'avenir est ailleurs. Victor Hugo a donné le plus prodigieux coup\nd'aile qui ait frissonné sous le vaste ciel, mais ceux qui l'ont suivi se sont\nplatement embourbés.\n      Nous sommes, nous autres, d'une génération qui réclame des œuvres\nrobustes & nous préférons celui qui erre sous les frondaisons profondes,\nà celui qui s'en va, la prunelle mélancolique, noctambuler par les cime­\ntières !\n\n\n                                           FRANTZ    MAHUTTE"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-004", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 62, "page_fin": 62, "titre_corps": "Premier Janvier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Poésies", "signature_source": "Ives Gilbert", "ancre_debut": "PREMIER JANVIER", "ancre_fin": "EDOUARD LEVIS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 79, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 773, "texte": "PREMIER                JANVIER\n\n\n\n\nEn avant ! beaux esprits, tournez vos compliments,\nCourbez vos fronts aussi vides que vos paroles ;\nDites ces phrases qui, faites depuis cent ans,\nSur vos lèvres de fous semblent encore plus folles.\n\nC'est le jour consacré. Dans un baiser fiévreux,\nSur le coup de minuit l'amoureuse se dresse,\nEt, le regard empli d'un espoir bienheureux,\nSouhaite à son amant un nouvel an d'ivresse.\n\nLe bébé rose & blond, levé de grand matin,\nEn grimpant comme un chat sur le lit de sa mère,\nRécite un compliment d'un petit air mutin.\n\nEt le vieillard, saisi d'une pensée amère,\nEntendant tous ces cris, ces souhaits & ce bruit,\nDit, en hochant la tète, « Encore une qui fuit! »\n\n                                 EDOUARD    LEVIS"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-005", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 63, "page_fin": 63, "titre_corps": "Stercoraires", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Poésies", "signature_source": "Ives Gilbert", "ancre_debut": "STERCORAIRES", "ancre_fin": "IVES GILBERT", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 80, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 45, "fin_caractere_exclue": 1021, "texte": "STERCORAIRES\n\n\n\n\nA la face du ciel, chez les peuples du Gange,\nToutes les saletés des villes sans égout\n— Pour la mouche & le vers délicieux ragoût —\nBavent sur le pavé leur innommable fange.\n\nDes tas de détritus & des déjections\nBlondes, où luit parfois la blancheur des cadavres,\nForment des continents de caps mous & de hâvres\nQu'un liquide puant baigne d'infections.\n\nBouses, fumiers malsains, carcasses & charognes\nBraisillent au soleil qui fait fumer leur jus.\nLes vautours vidangeurs & les aigles goulus\nDisputent ce festin aux macabres cigognes.\n\nPuis, repus de poisons, loin des lieux habités\nIls cherchent pour mourir les hauts monts solitaires.\n— Les poètes aussi, pareils aux stercoraires,\nMangent les excréments des boueuses cités.\n\nLes intestins chargés de pourriture humaine,\nDont le venin leur brûle & leur corrompt le sang,\nSur leurs Himalayas ils crèvent en poussant\nUn effroyable cri de douleur & de haine.\n\n                                   IVES   GILBERT"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-006", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 64, "page_fin": 64, "titre_corps": "Le Noël du pauvre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Poésies", "signature_source": "Théo Hannon", "ancre_debut": "LE NOËL DU PAUVRE", "ancre_fin": "THÉO HANNON", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 81, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 44, "fin_caractere_exclue": 851, "texte": "LE      NOËL       DU        PAUVRE\n\n\n\n\nNoël! Noël!... La nuit repose. Des cieux lourds,\nLentement, sourdement, tombe, tombe la neige,\nO linceul ! Et la bise en grand tumulte assiége\nLes toits emmitouflés dans leur morne velours.\n\n\nLe ciel est noir. — Au bas la rue est claire & gaie.\nNoël! Noël! Chacun s'envole aux réveillons...\n« Regarde, sœur, — disait un pauvret en haillons —\n« Le bel arbre aux jouets brillants! » Elle bégaie :\n\n\n« Près de leur mère vois ces enfants, beaux, heureux...\n« Ni faim, ni larmes! C'est Noël toujours pour eux. »\n« Comme il fait froid, ô sœur, & tristes dans nos bouges ! »\n\n\nMais soudain un carrosse, en son élan mortel,\nA renversé l'enfant, — & comme des fleurs rouges,\nSur la neige éclata son sang. — Noël ! Noël !\n\n\n\n                                     THÉO     HANNON"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-007", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 65, "page_fin": 65, "titre_corps": "Avril", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Poésies", "signature_source": "Georges Vicaire", "ancre_debut": "AVRIL", "ancre_fin": "GEORGES VICAIRE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 82, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 36, "fin_caractere_exclue": 543, "texte": "AVRIL\n\n\n\n\nQuand avril, habillé de rose,\nEmoustille les amoureux,\nMon pauvre cœur devient morose,\nC'est un souvenir douloureux.\n\n\nIls suivent les sentiers ombreux,\nRiant, chantant, pleurant sans cause.\nMoi, je vais, sombre & ténébreux,\nOù ma mie à jamais repose.\n\n\nSoudain, bercé d'un fol espoir,\nJoyeux, je m'arrête & crois voir\nLes traits de la chère endormie.\n\n\nRêve charmant, triste réveil !\nJe prends les rayons du soleil\nPour les cheveux blonds de ma mie.\n\n\n\n                       GEORGES      VICAIRE"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-008", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 66, "page_fin": 70, "titre_corps": "Dialogues des Morts : pour faire suite à ceux de Lucien", "titre_sommaire": "Dialogues des Morts", "rubrique": "", "signature_source": "Tête de mort", "ancre_debut": "DIALOGUES DES MORTS", "ancre_fin": "Silence", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 83, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1324, "texte": "DIALOGUES DES MORTS\n\n              POUR FAIRE SUITE A CEUX DE LUCIEN\n\n\n\n\nSous ce titre, la JEUNE BELGIQUE donnera une suite de pochades du même genre\n    qui alterneront avec LES BLESSÉS DE SEPTEMBRE,                    silhouettes\n    académiques dont les premières, abominablement méchantes, paraîtront\n    dans nos prochaines livraisons. Ecrites par tout un groupe de rédacteurs,\n    ces fantaisies ne seront signées que de la tête de mort, emblême académique\n    et sépulcral.\n\n\n\n     La scène se passe dans le grand salon de Pluton. La salle, tendue de crêpe\nnoir, est plongée dans une sorte de pénombre bleue ; quelques chouettes, per­\nchées sur le dossier de fauteuils en bois de sapin, causent entre elles. Sur le\nrebord de la fenêtre, un vieux corbeau lit les œuvres d'Edgar Poe, tandis que\ndeux squelettes jouent au saute-mouton.\n\n                             E n l'an futur 1900.\n\n                                        I\n\n                                    BERNAYS\n\n    Tiens ! n'est-ce pas l'ami Vaughan que je vois entrer dans l'asile des\nmorts? J e parie que cette vieille bête de Caron...\n\n                                 BEAUMARCHAIS\n\n     Présent!\n\n                                    BERNAYS\n\n    ... l'aura laissé monter dans sa barque, de peur d'être refroidi par\nune cartouche Gaupillat.\n"}, {"page_pdf": 84, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1957, "texte": "                                   = 67 =\n\n                                   VAUGHAN\n\n                        (Il entre en se tordant de rire.)\n\n    Ah ! ah ! non, là, vrai ! ils sont impayables. Ah ! ah ! ces médecins !\net Van Maldeghem ! & Demeure ! & la petite Raskart ! & le ranz des\nvaches Pfister ! Ah ! ah ! Tiens ! bonjour Guillaume, comment vas ?\n                                   BERNAYS\n\n\n     Fulton Robert, & toi ?\n                                   VAUGHAN\n\n\n     Ah! mon vieux, j'ai eu une rude idée de t'assassiner ! mais là, une\nrude idée ! Figure-toi qu'on m'a poursuivi, arrêté, trrraîné devant la cour\nd'assises... du.Brabant, s'il vous plaît! Et ces diables de journaux m'ont\nmis dedans, mon bon, en plein. Ils commencent par m'annoncer que je\nserai jugé lorsqu'on aura achevé le nouveau palais de justice; car on...\n                                BEAUMARCHAIS\n\n                              (visiblement agacé.)\n\n     Présent, vous dis-je.\n                                   VAUGHAN\n\n\n     ... bâtit un palais de justice, tu sais. J'étais tranquille pour le reste\nde mes jours ; on m'apportait du Globe de bons petits plats; je commen­\nçais à engraisser...\n                                BRILLAT-SAVARIN\n\n\n     L'obésité entraine avec elle le dégoût pour la danse...\n                                   VAUGHAN\n\n\n     Qu'est-ce que cette grosse andouille? (Il tape sur le ventre de Brillat-\nSavarin.) ... je commençais à engraisser, tandis que ce brave Van Mal­\ndeghem s'amincissait à chercher le mobile du crime. Eh bien, mon\ncher, ils n'ont pas attendu & m'ont jugé dans cette ignoble boîte de la\nrue de Ruysbroeck... A propos, est-ce que je t'ai sérieusement fait mal?\n\n                                   BERNAYS\n\n\n    Mais non, mais non, mon vieux camarade ! Tu as un chic pour vous\ncoucher! Non, j'ai éprouvé une agréable fraîcheur dans les moelles, & je\nme suis étalé. Par exemple, je voudrais bien savoir par où j'ai saigné.\n"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1464, "texte": "                                   = 68 =\n\nJ'ai lu dans l'Étoile belge (que Mégère a bien voulu me passer) que Guil­\nlery penche pour la nuque & Vleminckx pour le nez.\n                                    VAUGHAN\n\n    Ah ! ah ! mais tu as carrément saigné des deux côtés, voilà le hic.\n                                    BERNAYS\n\n\n    Et les médecins?\n                                    VAUGHAN\n\n    Oh ! ceux-là, je te les recommande ; une scène, mon ami, une              scène\nAppelle donc M. Poquelin.\n                                    BERNAYS\n\n    Poquelin! Poquelin! Eh! tapissier!\n                                  SGANARELLE\n\n                             (Entrebaillant la porte)\n\n    Messeigneurs, mon maître est en conversation avec M. Van Ise­\nghem, qui fait suspendre ses rideaux.\n                                    BERNAYS\n\n    Appelle-le tout de même, animal !\n\n\n                                        II\n\n                                     MOLIÈRE\n\n  (Il entre gravement en tirebouchonnant sa perruque, & salue d'un air narquois.)\n       Messieurs, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire.\n                                    BERNAYS\n\n    Assieds-toi, mon ami.\n                                    MOLIÈRE\n\n\n                                   (se cabrant.)\n\n              Eh ! l'amitié demande un peu plus de mystère.\n                                    VAUGHAN\n\n\n    Allons, c'est bon ! tu nous embêtes avec ton français de cathédrale.\n"}, {"page_pdf": 86, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1536, "texte": "                                  = 69 =\n\n                                   MOLIÈRE\n\n        Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut!\n                                   BERNAYS\n\n     Voyons, messieurs, mes chers amis...\n                                 LA FONTAINE\n\n                 Chacun se dit ami, mais fou qui s'y repose !\n                                  FENAYROU\n\n                      (Il entre en bramant à la cantonade.)\n    Tuyaux de plomb ! Faut pas de tuyaux de plomb ?\n                                   BERNAYS\n\n    Poquelin, as-tu lu le Journal des Tribunaux?\n                                   MOLIÈRE\n\n                   Il me fut lu hier dans une compagnie.\n                                   BERNAYS\n\n   Sais-tu bien que là cour d'assises du Brabant t'a éclipsé net ? Des\nmédecins adorables, mon cher !\n\n                                  RABELAIS\n\n     Et m'esbàhyz grandement d'ung tas de folz philosophes & medicins\nqui perdent le temps ; car ilz ny font que rauasser & mieulx leur vaul­\ndroit se frotter le ventre, que de perdre ainsy le temps à disputer de ce\ndont ilz ne sçauent l'origine.\n\n                            LE BIBLIOPHILE JACOB\n                               (avec volubilité.)\n     François. Rabelais. Pantagruel, livre I er , chapitre xxxnr, page 121,\nédition Ledentu.\n                                  VAUGHAN\n\n     Ah ! ça, mais ! ils rabâchent donc tous, ces génies. Un imbécile plu­\ntôt; qu'on m'amène un imbécile!\n                               CHARLES POTVIN\n\n     Présent !\n"}, {"page_pdf": 87, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1380, "texte": "                                      = 70 =\n                                      VAUGHAN\n\n   * Je te disais donc, mon cher Bernays, que ces médecins...\n                                    VICTOR HUGO\n\n        (Il entre au son des trompettes de Jéricho qui jouent MALBROUCK.)\n\n                             Bon appétit, messieurs !\n                                      VAUGHAN\n\n     ... que ces médecins...\n                                    VICTOR HUGO\n                            (Il pousse un rugissement.)\n\n                                    Il n'est pas d'animal,\n           Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette,\n           Pas d'oison, pas de bœuf, pas même de poète,\n           Pas de mahométan, pas de théologien,\n           Pas d'échevin flamand, pas d'ours & pas de chien,\n           Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes,\n           Plus caparaçonné d'absurdités énormes,\n           Plus hérissé, plus sale & plus gonflé de vent\n           Que cet âne bâté qu'on appelle un savant !\n\n      (Bernays, Beaumarchais, Vaughan, Brillat-Savarin, Sganarelle, Molière,\nFenayrou, La Fontaine, Rabelais, le bibliophile Jacob & Charles Potvin s'éva­\nnouissent, foudroyés. L'obscurité se fait soudaine & sur le rebord de la fenêtre, seul,\nle vieux corbeau lit les œuvres d'Edgar Poe.\n\n                                  L'HUISSIER GUIOT\n\n     Silence!\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-009", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 71, "page_fin": 80, "titre_corps": "Revue des livres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Giraud", "ancre_debut": "REVUE DES LIVRES", "ancre_fin": "NEMO", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 88, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 2167, "texte": "REVUE DES LIVRES\n\n\n\n\n     CONFUCIUS, par Louis Hymans. — Un vol. Bibl. Gilon, 60 cent.\n     La besogne du critique, aujourd'hui fort simplifiée, consiste à deviner ce\nque l'écrivain pense de son livre. Or, dans la pensée de M. Louis Hymans,\nConfucius n'est autre chose qu'une autobiographie.\n      Ne riez pas. S'élever à soi-même un petit bronze n'est pas une action tant\nsotte & tant blâmable. C'est d'un homme prudent & bien avisé. Pour l'avoir\noublié, feu certains académiques, — mourir est leur seule manière d'être un feu\n— furent cruellement désappointés, qui, aujourd'hui encore, de malerage de\nn'être point statues, gémissent lugubrement, la nuit, dans les cheminées.\n      Oui, une autobiographie.\n      Ecoutez cette description du tempérament chinois : « On se. demandera\nquel est le secret de la vaste influence de Confucius. La réponse est facile. Il\nétait Chinois & ses leçons étaient appropriées au caractère de la nation. L'esprit\ndes Mongols, essentiellement flegmatique & positif, répugne à tout examen des\nchoses abstraites, & leurs habitudes calmes & placides excluent les exagérations\ndes tempéraments ardents. Une morale très' simple & de gros bon sens, suffi­\nsait donc aux besoins d'un peuple qui n'avait qu'une très vague idée de la vie\nfuture. »\n      Ces Chinois-là, ce sont des Belges.\n      Le milieu nettement déterminé, M. Hymans se met en scène sous le pseu­\ndonyme de Confucius : « Ses talents avaient attiré l'attention, & peu de temps\naprès son- mariage, on lui offrit le poste de gardien des entrepôts de blé. La\nnécessité de gagner sa vie l'obligea d'accepter ces fonctions, & il fut promu à la\nfonction de conservateur des domaines publics. »\n      On ne saurait croire jusqu'où cette nécessité de gagner sa vie entraîna le\nphilosophe... Confucius. Cette nécessité lui fit accepter un siège à la Chambre\ndes représentants de Pékin, une place de membre correspondant de l'Académie\ndu Céleste Empire, de membre honoraire de l'Académie d'Anvers, ville très\nmandarine, le crachat d'officier de l'Ordre de Léopold, la rédaction enchef de\nl'Écho du Parlement, de l'Office de Publicité, une correspondance de la Meuse,\n"}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2923, "texte": "                                   =    72   =\n\nqui, notoirement, sont organes chinois; plus une foule de sinécures dans une\nfoule de commissions, qui sont là-bas des associations d'écrevisses pour le pro­\ngrès à reculons, Oh ! la dure nécessité de gagner sa vie!\n      C'est pendant qu'il se distendait à occuper toutes ces places, que Confucius\neut un fils. « Confucius jouissait à ce point de l'estime publique, que le prince\nrégnant, à la nouvelle de cet heureux événement, lui fit présent d'une carpe.\nCette circonstance lui fit donner le surnom de Li, qui veut dire carpe en chi­\nnois. »\n      On voit que M. Hymans, — & c'est là une forte preuve de sincérité —\nrelate jusqu'aux épigrammes qui le piquèrent. En effet, offrir une carpe à un\nhomme aussi prodigieusement disert que Louis Hymans, cela veut dire, en bon\nchinois belge : taisez-vous! ô Li, Li Hymans, avouez-moi que Léopold II eut,\nen cette circonstance, beaucoup d'esprit !\n      Il est un point cependant où la franchise de l'autobiographie hésite. « Con­\nfucius, dit-il, perdit sa mère en l'an 528 avant J . - C , & ce deuil mit fin à ses\nfonctions administratives. D'après une antique loi de la Chine, à peu près\ntombée en désuétude, les enfants étaient obligés de renoncer à tout emploi\nquand ils perdaient leur père ou leur mère. Confucius, impatient de rétablir\ndans sa patrie l'observation de cette vieille coutume, ressuscita pour son compte\ncette prescription. » Cette fois-ci, ô Li, Li Hymans, l'autobiographie disparaît,\net nous sommes en Chine.\n      DU SAINT-GOTHARD A SYRACUSE, par Émils Cauderlier. — Un\nvolume. Paris. Dentu. 3 fr. 5o.\n      De M. Louis Hymans, qui écrit d'exécrables notes de voyage, à M. Emile\nCauderlier qui en écrit de très attachantes, la transition me semble très douce,\nd'extrême à extrême. Très originalement, M. Cauderlier a rompu avec les\nadmirations classiques du touriste en Italie. Quand des choses réputées belles\n ne lui ont rien dit, il l'avoue, & quand il découvre une beauté où d'autres n'en\n soupçonnent guère, il ose l'avouer encore. Pour faire cela simplement, sans\n iconoclastie ni bravade, il faut presque de l'héroïsme. M. Cauderlier qui brosse\n quand il le veut des morceaux de style, me semble attiré surtout par les\ndétails nets, précis, dont l'enchaînement peut seul donner une ossature aux\n livres.\n     CINQUANTE ANS DE L I B E R T É , T . IV. HISTOIRE DES LETTRES,\npar Charles Potvin. — Un vol. Bruxelles. Weissenbruch. 20 fr.\n     Ce livre n'est point payé à M. Potvin.\n     Puisque « la nécessité de gagner sa vie » ne le forçait pas à l'écrire,\nM. Potvin est inexcusable.\n     Ce n'est pas même un livre, mais une indigeste table des matières. Pas une\nidée d'ensemble, pas une apparence de méthode. Rien que des noms & des titres\nfaisant cortège. La théorie des milieux inappliquée; nulle étude des influences\nétrangères; l'essence du romantisme belge — indéfinie; à plaisir écartées, les\n"}, {"page_pdf": 90, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3080, "texte": "                                    =   73 =\n\ncauses de notre avortement littéraire. Une espèce d'appel nominal des prosar\nteurs & des poètes.\n     Ajoutez à ces défauts de conception, des haines politiques qui égarent & des\njalousies littéraires qui rêvent d'être perfides. M. Potvin — je le dis avec\nd'autant plus de franchise que je partage, en les exagérant encore, ses convic­\ntions politiques, — à force de mêler la politique à la littérature, est devenu le\nplus bel exemple d'intolérance artistique, une manière de bigot libre-penseur.\n« Etes-vous franc-maçon? demandait-il un jour à un jeune poète qui lui présen­\ntait une pièce de vers. Cette question semble absurde au premier abord. Mais\nen y songeant bien, elle est d'une ingénieuse logique. Lire une longue pièce de\nvers pour apprécier le talent d'un écrivain, & même après cette lecture, n'avoir\npas d'opinion sienne, c'est décourageant. Au contraire, poser au jeune rimeur\ncette question : « Etes-vous maçon? » est un beaucoup plus bref procédé. —\nOui? Vous êtes un génie! — Non? Vous êtes un croûtard! Or, quand on est\nCharles Potvin, il faut être avare de son temps.\n      C'est dans cet esprit étroit & partial qu'il écrit son livre. Un auteur a-t-il\ndes attaches catholiques, rien de lui ne vaut. Et la prose de M. Potvin prendra\ndes attitudes dédaignantes, qui parfois atteignent un comique inattendu. Savez-\nvous comment M. Potvin apprécie Octave Pirmez?\n      Le genre de M. Pirmez, ose-t-il écrire, ne se soutient que par la clarté, à\ndéfaut de grandeur.\n      Telle est l'opinion de M. Potvin sur Octave Pirmez, ce pur & harmo­\nnieux styliste que la royale amplitude de ses phrases & leur envolée imaginative\nont fait comparer à Chateaubriand. Tout cela, M. Potvin d'ailleurs ne l'ignore\npoint ; mais il se cramponne à son principe : tout ce qui est catholique est mal\nécrit. Puisque M. Potvin tient beaucoup à l'emploi du mot catholique, nous\ndirons, en retournant sa formule comme une tortue : Il n'y a de catholique que\nce qui est mal écrit. Mais alors vous même, M. Potvin, vous n'êtes pas aussi\nlibéral que vous le pensez.\n      J'ai parlé de jalousies littéraires. Jugez :\n      Edmond Picard, l'écrivain de race de La Forge Roussel, est étranglé dans\nle nœud coulant de cette critique : « . . . Ne trouvant aucune ouverture à la car­\nrière littéraire, aucune satisfaction dans la carrière politique, il était devenu un\nde nos premiers avocats. Mais il avait gardé le goût des lettres. »\n      Quant à Camille Lemonnier, le premier de nos écrivains, cette expansive\net forte nature d'artiste, le rutilant peintre du Mâle, l'âpre sculpteur de phrases\ndu Mort, celui dont Léon Cladel a dit que les livres sont « noirs comme les\nenfers & rouges comme les batailles de la Bible », M. Potvin (Charles) nous\napprend que son observation ne va pas bien loin, que son art lui fait oublier la\nsûreté de l'étude & la chasteté du style, qu'enfin il a essayé de percer je ne sais\nquelle impasse par un genre à la mode : Le Mâle.\n      Cet indigeste livre est écrit dans une langue qui oscille entre le barbarisme\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2958, "texte": "                                     = 74 =\n et la charade. Lisez cet amphigourique morceau où M. Potvin s'assied sur un\nencensoir : « ... Bientôt les transes qui centuplent l'amour conjugal auprès d'un\n it de malada me firent commencer En Famille, qu'achevèrent l'espoir d'un\npremier enfant & le bonheur d'être père, que devait compléter dix ans après un\nmalheur cruel.... Aucun succès ne m'a manque' : amitiés viriles, estimes\nsérieuses, critiques sincères ou passionnées, haines politiques, Prix quinquen­\nnal! Aucun, excepté celui qui nous a échappé à tous, l'intérêt constant, l'atten­\ntion soutenue d'un public nombreux d'acheteurs! »\n      Cette chaotique compilation a valu à son auteur une humiliante mésaven­\nture. Comme M. Potvin s'occupait à dresser une table alphabétique des écri­\nvains belges, avec leur profession en regard, il voulut ajouter à son nom :\nPoète, rentier. Mais une main vengeresse & douce, despotique comme la\nvolonté, la main de l'ironique & lumineuse Muse de Banville, contraignit le\ngrimaud à se rédiger ainsi : Charles Potvin, rentier, poète.\n\n      L'AIGUILLEUR, par Henri Nizet.\n     C'est avec uni soupir de soulagement que je m'ensauve de cette cuistrerie\npour souhaiter la bienvenue à l'un de nos plus méritants jeunes écrivains.\nDepuis un an déjà, je suivais attentivement M. Nizet dans des articles de l'Eu­\nrope. L'Hypothèse psychique, & le Bazar m'avaient surtout arrêté. Il s'y révé­\nlait un styliste en pleine possession de lui-même, sollicité par toutes les inten­\nsités modernes. Ces qualités maîtresses sont saillantes dans l'Aiguilleur, où\ns'annonce aussi un observateur. Préparé comme il l'est, M. Nizet nous doit\nmaintenant une œuvre d'haleine plus longue, qui lui assure aux yeux du grand\npublic, une place de choix, — méritée.\n\n      JACQUES GERVAIS, comédie en 4 actes, par Louis Claes. — Un vol.\n Bruxelles. Félix Callewaert, 2 fr. 5o.\n       Une chose me frappe : en Belgique comme en France, la nouvelle géné­\n ration littéraire, si vivace & si remuante dans le roman & la poésie, n'aborde\n guère le théâtre. Certes, les qualités même du romancier naturaliste deviennent\n presque des défauts à la scène, & les écrivains de l'école nouvelle semblent recon­\n naître par leur abstention qu'il n'ont pas le tempérament dramatique.\n      Eh bien, je crois ces craintes exagérées. Il suffit d'oser, comme l'a fait\nl'auteur de Jacques Gervais, une comédie fortement charpentée, au dialogue\nsouvent spirituel & dramatique, d'une littérature pas assez déguisée même\nreproche honorable pour un dramaturge. Les personnages sont étudiés avec un\nsoin rare, une passion quelquefois heureuse. Plus que Gervais, largement conçu\nsans doute, mais qui n'est pas neuf, nous aimons les personnages de Du Reux\net d'Adrienne, d'une réelle humanité.\n      Je regrette vivement que M. Claes se soit cru obligé d'attaquer dans sa\npièce l'auteur du Mâle, qu'il n'a point le droit de juger, de cette façon, ni sur\nles planches.\n"}, {"page_pdf": 92, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3026, "texte": "                                     = 75 =\n\n      MÉNAGES PARISIENS, par Alain Bauquenne. — Un vol. Paris,\n Ollendorff. 3 fr. 50.\n      Ceci est un mets vraiment parisien, comme l'annonce le titre, qui, — chose\n méritoire pour un titre — ne ment pas. Dans cette suite de nouvelles rapides,\nécrites de brio, pirouettantes d'esprit, & parfois attendries, l'auteur se présente\nau public boulevardier flanqué, à gauche, de Gustave Droz, à droite, d'Eugène\nChavette. Si Les Coccinelles font penser à l'Omelette, Totote (Extrait des mé­\nmoires d'un père), rappelle la verve tout de go, le primesaut bon enfant, le rire\nlarge du Père d'Adolphe. Ajoutons qu'Alain Bauquenne — qualité rare chez les\nparisianistes — a du style. Il possède un sentiment de la couleur très vif, et,\npar instants, dénonce une très originale fantaisie. Lisez ce passage d'' Apparte­\ntement de Garçon.\n      « Au fond de la haute armoire, quadrillée de guirlandes sur les vitres, les\nvieilles orfèvreries, les seaux d'argent, les corbillons, la vaisselle plate, arron­\ndissaient, pour faire risette, leur bouche en cœur, arlequinées par le reflet des\nverrières de la fenêtre... » Vous y reconnaîtrez une plume savante, qui peut, en\ndes œuvres légères, dessiner des fanfreluches parisiennes, mais qui aussi a écrit\nL'Ecuyère, — un roman de haute valeur littéraire. — & qui, j'en suis certain,\nne déformera point son bec à fine pointe dans l'encrier de la production pour\nlé boulevard.\n     LA C H U T E DE MISS TOPSY, par Edouard Rod. Un vol. Bruxelles,\n Kistemaeckers. 4 fr.\n     Parmi les nouvelles recrues du bataillon de Médan, Edouard Rod, de plus\nen plus, s'affirme. Les chefs de l'école naturaliste : Zola, Goncourt, de leur aveu\nmême, ont encore des attaches romantiques. Les nouveaux venus semblent s'en\ndégager complètement. Ils appliquent dans leur entière rigueur, les principes\ndu Roman Expérimental & de Nos Romanciers naturalistes. Plus le moindre\ngrossissement lyrique, plus de transfiguration. La réalité surprise, fidèlement\ntraduite. Une langue plus contenue, plus simple, à découpures nettes, dont les\nphrases ne s'empâtent plus, mais se cassent brusquement pour le relief. Telles\nsont les principales qualités de La Chute de Miss Topsy, l'histoire peu com­\npliquée des amours d'un commis avec une écuyère, qui se termine par une très\nbelle impression de la vie manquée, & dont l'avant dernier chapitre est une des\npages les plus sobrement colorées, les plus intimement émues, & les plus justes\nde ton qu'il m'ait été donné d'admirer depuis longtemps.\n     LA VIE PRIVÉE DE CAMUS D'ARRAS, par Antony .Blondel. Un\nvol. Paris, Maurice Dreyfous. 3 fr. 50.\n     Voici quelqu'un. Depuis Flaubert, on n'a pas écrit d'étude plus large et\nplus sincère d'un coin de province. Antony Blondel est un observateur super­\nbement doué, une déliée & subtile nature. Son Pierre Camus, sa Victoire, sont\ndes individualités puissamment, sobrement campées, dont la carrure, sur le\nfonds un peu terne de l'analyse, énergiquement s'enlève. Fatalement, on rap-\n"}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3174, "texte": "                                    = 76 =\n\nproche Antony Blondel de Stendhal. C'est la même inquisition des personnages,\nla même subtilité aux double fonds diplomatiques. J'ajoute : la même phrase\nmécanique & impersonnelle. Car j'ai goût de faire à l'auteur une querelle de\nstyle. Sa langue m'a paru sèche, d'une vie trop automatique, & négligeante du\nrelief. J'insiste sur cette question de forme, d'abord parce qu'Antony Blondel\nest un écrivain auquel on doit la vérité, ensuite parce que le dédain systématique\nde la forme picturale, musicale, sculpturale, n'est pas un fait isolé, mais la ten­\ndance de toute une nouvelle école. Il semble qu'on ait pris au sérieux certaines\nthéories d'Emile Zola, sur l'abus de la ciselure & des joailleries de style. Certes\nil ne faut pas apporter à l'étude des milieux bourgeois un effarement lyrique de\nprophète, comme le néo-romantisme l'a fait; mais il faut s'inspirer de la for­\nmule de Flaubert, qui, sans transfiguration aucune, a écrit des analyses bour­\ngeoises de grand style. Or, aujourd'hui, Zola développe la théorie du renonce­\nment à la forme. Pot-Bouille,— qui peut être un roman de grande portée\nscientifique, une cruelle & véridique analyse — a donné le signal d'une déca­\ndence naturaliste. On écrit encore de très solides enquêtes sociales, mais on\nne polit plus des œuvres d'art. On nous ramène à un classicisme nouveau,\naussi exsangue, aussi anémique que le premier.\n      LE CAPITAINE BURLE, par Emile Zola. — Un vol. Paris. Charpen­\ntier, 3 fr. 5o.\n      Ceci m'amène naturellement au dernier 'volume de nouvelles d'Emile Zola.\nQuoique ce ne soit là qu'une oeuvre d'entr'acte, elle reflète fidèlement la situa­\ntion d'esprit de l'auteur. J'ai déjà dit, ici même, ma profonde admiration pour\nl'écrivain de La Curée, & de La Faute de l'abbé Mouret. Ce que j'aimais en\nlui, plus que l'observateur, c'était le prodigieux poète de l'épanouissement, des\nforces, de la sève; un des grands remueurs de la langue, depuis Hugo; le\ndescriptif au verbe évocateur & si despotique, que ses moindres coins de nature\nhantent les mémoires; le musicien de phrases dont la prose garde l'eurythmie\ndes beaux vers ; bref, le Zola un peu romantique pour lequel le Zola naturaliste\nsemble, bien à tort, implorer merci. Ce culte pour le Zola néo-romantique, je\nle conserve toujours, mais j'ai peine à l'étendre au Zola de Pot-Bouille. Non\nque jesois parmi les gens que la crudité de l'étude effarouche; mais parce que\nce roman renferme des symptômes de déchéance voulue & de volontaire amoin­\ndrissement.\n      Zola, épouvanté par « le tas de rhétorique romantique qu'il a déjà derrière\nlui », fait un effort au simple, au sobre, au laconisme. Observé par la forme de\nFlaubert, d'un si juste & si inaltérable équilibre, Zola depuis Pot-Bouille s'am­\npute, & sans atteindre à la condensation de Flaubert, gâte inutilement son\nopulente & prodigue nature. Il va même jusqu'à « lâcher » complètement sa\nforme, dont l'idéal devient je ne sais quelle solidité massive, je ne sais quelle\ncarrure bourgeoise, dont un exemple frappant se trouve dans le premier cha­\npitre de Pot-Bouille. Le capitaine Burle accentue encore cette préoccupation\n"}, {"page_pdf": 94, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2968, "texte": "                                     = 77 =\nde simplicité. Certes, souvent, encore, l'ancien Zola reparaît, comme dans cette\nMort du paysan, dont le Figaro obtint la primeur, & qui reste une des pages\nles plus larges & les plus intenses de l'écrivain. Mais l'ensemble du livre\ndénonce un amoindrissement calculé, une obstination de logique dans le faux,\nqui, j'en ai peur, finiront par assourdir & par éteindre le sonore génie d'un de\nnos plus grands écrivains contemporains.\n      POUR FAIRE RIRE, par Armand Silvestre. — Un vol. Paris. Marpon\net Flammarion, 5 fr.\n     A vous, descendance lointaine de Rabelais, de Brantôme, de Mathurin\nRégnier, a vous qui aimez un verbe énorme, turbulent, de trogne rouge, un\nrire gras de panses gavées devant lesquelles s'échancrent les tables, à vous tous,\nqui, dans de croustillantes histoires, aimez la nudité du mot propre, la bonne\nfarce d'antan, mélancolisée aujourd'hui par de piteux poètes de cimetière à\nfaces de carême-prenantes, or à vous, frères de l'excellente doctrine, joyeux\nplante-cuillées & pique-fourchettes, je recommande le nouveau livre du très\ndocte & gentil chroniqueur Armand Silvestre, un avenant volume, riant à\nl'œil, enjolivé de piquantes illustrations par Kauffmann, un porte-crayon très\nhumouristique.\n     L'ART AU XVIII 0 SIÈCLE, par Edmond & Jules de Goncourt, 3° série.\n— Un vol. Paris. Charpentier, 3 fr. 50.\n     Voici deux noms souverains, devant lesquels tous les artistes se décou­\nvrent. A leurs magistrales études sur Watteau, Latour, les Saint-Aubin, et\nGreuze, ils ajoutent aujourd'hui des transpositions de Fragonàrd & de Pru­\nd'hon. Érudition de mains premières, imagination sympathique s'identifiant\navec les peintres, pénétrante intelligence des époques, rien ne manque à ces\nprodigieuses résurrections des arts abolis. Quels délicats chefs-d'œuvre, épars\nsemés dans les adorables études sur Watteau & sur Fragonard, les deux poètes\ndu XVIIIE siècle. Comme en leurs réductions de tableaux, les Goncourt sont\nservis par le maniérisme de leur plume inquiète, qui transpose, aussi bien que\ncelle de Gautier les couleurs & les lignes, mais qui rend mieux la vibration, le\nmouvement, le caprice des lumières, trop souvent immobilisés dans les traduc­\ntions de Gautier. La couleur des Goncourt est spirituelle : elle a une âme.\n      MES SOUVENIRS, par Théodore de Banville. — Un vol. Paris. Char­\npentier. 3 fr. 5o.\n      Camille Lemonnier définit Banville en un mot : « Il est glorieux ! » Ban­\nville, en effet, c'est le poète des auréoles, des splendeurs, des gloires : sa phrase\nest lumineuse, avec des mots adamantins où radient de blanches & calmes\nlueurs.\n      Et cet aristocratique esprit ne voit les réalités qu'à travers une fine pous­\nsière rose, la poussière des ailes de Psyché. Un carnaval bergamasque, lâché\nen pleins boulevards de Paris, avec sa folle fantaisie de Pierrots, d'Arlequins,\net de Gilles, au milieu de la noire tristesse de nos habits & de nos twines, telle\n"}, {"page_pdf": 95, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3001, "texte": "                                    = 78 =\n\nest l'imagination du poète. Le monde de Banville est un monde où tout ce qui\nest impossible arrive, où rien n'étonne, sauf ce qui est banal & vulgaire. Son\nhumanité est quintessenciée, & son dialogue, de plusieurs tons au dessus du\nton de la voix parlée, à des sonorités grêles & lointaines. Elles viennent de loin\nen effet, les capricieuses chansons de Banville : du pays de Shakspeare, des îles\nheureuses de Watteau. des horizons bleus de Breughel de Paradis, de la claire\nfantasmagorie de Bergame. Banville porte l'habit moderne, c'est vrai, mais\ncomme le porterait un Pierrot tombé de la fantasiante lune, pour avoir manqué\n de respect aux reines de la féerie. Imaginez-vous maintenant les hommes & les\n œuvres de 1830 se reflétant au travers d'un pareil cerveau, & vous aurez une\n idée assez juste de ce merveilleux volume : Mes Souvenirs. Hugo, Gautier,\n Baudelaire, Dumas, Roqueplan, Monsieur Scribe défilent indiqués d'un trait,\net d'une ressemblance supérieure à la plate fidélité photographique, puisqu'elle\nfond l'homme & son œuvre dans un simulacre glorieux. N'y cherchez aucune\n rancœur, aucune haine. Pour pénétrer les génies, Banville a l'enthousiasme,\nl'admiration, & cette raison suprême, dominant la vulgaire raison pédante, et\nque les seuls poètes atteignent : le sens révélé du beau, la Grâce artistique. Les\n Ponsards & les Scribes, il les déconcerte par d'éloignantes politesses, il les\n berne par de sournoises phrases élogieuses, douces & persifflantes comme\n d'ironiques flûtes. Et s'il exécute un malheureux coupable d'avoir fait, comme\nle prétendait ce Mercutio, Albert Glatigny, « rimer tambour avec gouverne­\nment ». voyez comme Banville a la main légère, effleurante, comme, sans\nparaître y songer, il les annihile, les réduit à n'être plus que des choses, en leur\nenlevant leur souffle poussif, & comme alors il feint d'être surpris de voir ces\ngrimauds renversés sous leur œuvre, tués par elle, par son propre vide, comme\nsous une cloche pneumatique! Si Banville ne hait personne, je ne sache per­\nsonne dont il ne soit simplement, profondément aimé. Il dégage une invincible\nsympathie, & vous ne réussiriez pas plus à ne pas adorer ce rare & indulgent\nesprit, qu'à trouver une rime riche ou un vers nombreux chez les infidèles de\nla poésie. Surtout par le' constant respect de son art, il attire & charme. Si\navant de publier un livre hâtif où les suprêmes Idées sont trahies pour les pau­\nvretés de l'or, où la religieuse & immortelle Forme est blasphémée, les écrivains\ntentés songeaient : « Qu'en dirait le maître Banville? », ils s'épargneraient pour\nl'avenir le plus cruel remords qui soit : celui d'avoir outragé la sereine\nLumière. Car Banville, aussi bien pour les petits chroniqueurs condamnés à la\ntristesse du rire, que pour les rimeurs élus, sur lesquels des palmes frissonnent,\n Banville pour tous est une infaillible & vivante Conscience.\n\n\n\n                                                  ALBERT     GIRAUD\n"}, {"page_pdf": 96, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3150, "texte": "                                     =   79   =\n\n      L'espace nous manque pour parler longuement de la réimpression qui\n vient de paraître chez M. Brancart à Bruxelles, du croustillant conte de Voise­\n non : Le sultan Misapouf & laprincesse Grisemine. Cette littérature folichon­\n nante où, au milieu des retroussis pompadouresques, éclatent en gerbes parfu­\n mées l'Orient fantaisiste & la France poudrée, a le charme fugitif de la pastille\n à la violette. Le lecteur s'y retrempe aux délicatesses égrillardes d'une époque\n adorable où le conte joyeux piqué de mouches & fardé de rose amenait aux\n lèvres des belles marquises un idéal sourire de pastel, M. Marc Auriol, notre\ncollaborateur, a écrit pour Le sultan Misapouf une préface très littéraire dans\nlaquelle il esquisse à grands traits la vie de Voisenon, dans ce cadre enguirlandé\ndu XVIIIe siècle. Cette étude très cherchée, & très trouvée d'ailleurs, ne man­\nquera pas de plaire à tous ceux qui, suivant la mode actuelle, s'intéressent à\nl'époque « scandaleuse » du marquis de Voisenon.\n      Secouons la veloutine de la princesse Grisemine & tombons dans la galette\nque nous offre M. Clovis Mignot, — connais pas — sous le titre nouveau,\nsimple, exquis, de... Poésies. Il y en a quinze pages & cela se paie 50 centimes\nchez M. Bellinger à Nantes. Je conseille fortement de les acheter, l'auteur\ndevant être dans la misère la plus sordide pour écrire ces rimes plus sordides\n encore !\n     Un livre franchement gai, plein d'humour & finement observé : CHATTES\nET RENARDS, par Carolus Brio, dont la plume alerte & souple excelle à\nesquisser les fantaisies mondaines. En quelques nouvelles très joliment contées\nl'auteur trace comme autant de croquis de la guerre amoureuse ; il dit, l'astu­\ncieuse stratégie de l'homme, l'enjôleuse tactique de la femme. Etre amusant\nsans grivoiserie, réaliste sans brutalité, dérober aux fleurs du mal leur parfum,\nsans leur emprunter leur poison, tel est le but qu'a su atteindre ce livre aimable.\nSa place, à coup sûr, n'est pas au pensionnat, mais elle est marquée au boudoir.\nAjoutons que Chattes & Renards est coquettement édité par E. Rouveyre et\nG. Blond, avec illustrations de Japhet & fait partie de la collection des Contes\nGaillards, si justement appréciée des bibliophiles.\n      A la même collection vient de s'ajouter encore un nouveau volume de\nM. Lucien-Victor Meunier, l'heureux auteur de Chair à plaisir & de Miettes\nd'Amour. BAISERS TRISTES, tel est le recueil de ce livre où M. Meunier\na fait connaître ses talents sous un nouvel aspect. Ce sont quelques nouvelles,\nles unes si navrantes que l'émotion prend le lecteur à la gorge, les autres si ten­\ndrement mélancoliques que d'elles-mêmes les larmes montent aux yeux. Tous\nles friands de lettres, les amateurs de vraie littérature voudront lire ces pages\nexquises. Baisers tristes aura certainement plus de succès encore que ses deux\naînés. Les ravissantes illustrations qui ornent ce livre sont dues à M. René-\nVictor Meunier.\n   Viennent de paraître : chez Muquardt, une très intéressante brochure de\nM. Charles Donald sur La situation politique & la lutte des partis en Belgique.\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3150, "texte": "                                    =   80   =\n\nCe travail, extrait de la Revue britannique & écrit pour elle, est un résumé\nexcellent de notre histoire présente ; écrite par un français, mais avec une grande\nimpartialité, elle ne peut qu'être très utile à ceux dont l'intellect s'effraie des\ncomplexités de nos luttes.\n      Chez Gilon : Le Roman d'un chat, par Marguerite Van de Wiele. 2e édit.\n      Chez Delacre : Le Livre de la toilette, par le D r Emile Transer.\n      Chez A. Ghio : Nila, par Paul Noun, un roman d'amour plein de passion\net d'entraînement ; les détails charmants de l'amour irrésistible des jeunes gens,\nle cadre enchanteur des vertes forêts du Morvan, tout captive dans ces pages\néloquentes. Dès les premières pages le récit vous empoigne si bien qu'on ne\npeut lâcher le volume qu'à la fin. Le tableau de la chaste & fougueuse passion\ndes deux héros Nita & Didier, forme un contraste enivrant, qui saura toucher\nle cœur de toutes les lectrices.\n      Chez Parent : Les Monuments à travers les âges, par A. Dardenne.\n      Chez Lebègue, à Bruxelles : Contes de Noël & d'Avril, par Paul Wodon.\nD'autres recueils du même : Heures graves, Heures bénies & Pages d'amour,\nparaîtront à leur tour sous le titre général, qui indique en un mot l'esprit de\nl'œuvre. Tous romantiques à la façon de Musset, nous avons eu nos jours bleus\nd'illusions & d'enthousiasmes. Les Contes de Noël & d'Avril se rattachent à\ncette prime jeunesse où l'on croit au beau & au bien ; ils racontent les joies et\nles peines d'un âge où l'adolescent fait homme, se donne tout entier de cœur,\nsans arrière-pensée. Aujourd'hui, parmi nos fiévreuses peintures des choses\nmatérielles, ces contes d'hier sont bien un peu pâlots, mais qu'importe, s'ils ont\nla fraîche naïveté d'un rêve de jeunesse narré sincèrement ; & même, il y avait\nde l'honnêteté littéraire à donner tels quels, dans leur forme simple, ces vers\nqui n'ont rien de la ciselure moderne.\n      Un critique a dit que ces piécettes avaient parfois l'allure fière & bravache\nde celles de Musset, & M. Paul Wodon n'est pas, en effet, sans analogie avec le\npoète du Saule. De ses contes, dont plusieurs sont alertement troussés en vers\nde huit syllabes, citons Lorenzo & plus loin Claribel, où nous trouvons des\nstrophes très harmonieuses de forme, & de beaux élans lyriques.\n      En attendant les autres volumes qui permettront de juger, dans son\nensemble, l'œuvre achevée, souhaitons la bienvenue à M. Wodon comme à tous\nceux qui viennent grossir les rangs de notre Belgique littéraire.\n      Terminons par quelques mots sur un excellent journal Le Do-Mi-Sol que\ndirige à Verviers, notre ami & collaborateur, Gustave Andel, & dont notre\nami, Albert Giraud, est le correspondant. A l'heure où la lutte devient\nplus âpre, où la dernière croûte bourgeoise doit être extirpée de nos lettres,\nGustave Andel lutte, deux fois la semaine, pour le bon combat de l'art moderne,\net avec la légèreté de plume que nos lecteurs lui connaissent, défend les idées\nlarges, audacieuses, progressistes que nous défendons nous-même. Le Do-mi-Sol\ndeviendra grand là-bas & ici.                                      NEMO"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-204", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LUCIEN HOCHSTEYN, ÉDITEUR", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 98, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 568, "texte": "LUCIEN      HOCHSTEYN,          ÉDITEUR\n      Bruxelles,   8, rue de la Paille, 8, Bruxelles.\n\n\n         EMILE              VERHAEREN\n\n\n                            LES\n\n\n\n FLAMANDES\n                        POÉSIES\n\nUu vol. in-18. Prix : 3 fr. 50. — Paraîtra le I e r février.\n\n\n\n              ALBERT               GIRAUD\n\n\n\n\n LE SCRIBE\nU n vol. in-iS. Prix : 3 fr. 50. — Paraîtra le I er février.\n\n\n\n            GEORGES             EEKHOUD\n\n\n\nKEES DOORIK\n                   SCÈNES    DU   POLDER\n\n\n\n\nU n vol. in-18. Prix : 3 fr. 5o. — Paraîtra le 15 janvier.\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-205", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Abonnement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LA JEUNE BELGIQUE paraissant le 5", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Librairie A. 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Noël-Souplet.\n    Verriers : Gustave Andel, 56. rue du Pont Léopold Hodimont.\n    Gand : Hoste. — Rue des Champs.\n    Paris : Auguste Lavallé — 18. rue Drouot.\n         Il est tiré de chaque numéro vingt exemplaires numérotés, sur splendide\n                       papier anglais. Prix de l'abonnement : 10 fr.\n    L e I e r volume de la Jeune Belgique est en vente au prix de 5 francs (papier\n                  ordinaire) & 20 francs (papier de Hollande).\n\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-01-05-n2-206", "volume": "ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1882-1883-001-002_f.pdf", "ocr_sha256": "c24057a02d22dfbb28d63da6a5a25cc69298209cd0c916f76a5b8ebba37810c7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Librairie A. 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Bruxelles\n\n                    DEMANDEZ         LES    OUVRAGES       DE    LA\n\n                 COLLECTION                          BOITTE\nMagnifiques volumes in-18. véritables bijoux de typographie, composés de 128 pages\n          imprimées en caractères elzéviriens sur beau & fort papier teinté.\n                      PRIX : 5o CENTIMES LE VOLUME\n                    Le premier volume a paru le 15 novembre 1882.\n\n    LES CONTES JOYEUX DE BOCCACE\n             Cet ouvrage, tiré à 5.000 exemplaires, est presque épuisé.\n                    Le second volume paraîtra le 15 janvier 1883.\n          PARNY     : Les Galanteries de la Bible & poésies diverses.\n\n   A dater du 15 janvier 1883, les volumes de la COLLECTION            BOITTE   se\n                           succéderont mensuellement.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 56, "texte": "(3 e année) 1883                        N° 2                                5   JANVIER\n\n\n\n\n                                       LA\n\n\n\nJEUNE BELGIQUE\n                                  SOMMAIRE\n\n             Ballade pour le premier J o u r de l'An\n             Nais Micoulin                           Emile Zola\n             Gloire en Toc                           Franz Mahutte,\n             Poésies : PREMIER JANVIER . .           Edouard Levis\n                       STERCORAIRES . . . .          Ives Gilbert\n                        LE NOËL DU PAUVRE          .      Théo   Hannou\n                —     AVRIL                               Georges Vicaire\n             Dialogues des Morts . . . .                  Tète de mort\n             Revue des Livres                             Albert Giraud\n\n                             Le numéro : 6o centimes.\n\n\n\n\n                                  BRUXELLES\n                   BUREAUX       : 8, RUE   DE LA            PAILLE\n                      LUCIEN H O C H S T E Y N ,       ÉDITEUR\n\n                                  MDCCCLXXXIII\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "                    BOITE AUX L E T T R E S\n\n1. Albert O., à Liège. — Très charmante, votre carte-correspondance, mon petit fiel­\n   leux. Vous avez pris pour vous le mot d' « ingérence parasitaire ». Vous avez eu\n   raison. C'est probablement la première fois que vous aurez compris tout de suite.\n    Bave, mon ami, bave à l'aise.\n2. A. C. V. à Liège. — Votre Vieux château nous plaît beaucoup; il passera dans\n   notre n° 4, le n° 3 étant surtout réservé à des articles ayant trait a l'époque joyeuse\n   du carnaval. Merci & tout à vous.\n3. Burny. — Idem pour toi, mon vieux; à moins que tu n'aies quelque chose de car­\n   navalesque. Tes épatantes sensations ne passeront qu'en février.\n4. Jutes C, à Liège. — Reçu mandat & vers ; premier vaut mieux que seconds.\n5. N. R. W. Votre lettre est très bien pensée. Nul doute que nous ne donnions toujours\n   la préférence aux jeunes auteurs belges, lorsqu'il y aura parité de talent ; mais l'effort\n   pour mieux faire n'est pas toujours sous les armes, & alors, que voulez-vous? il faut\n   bien passer la frontière! Nous songerons aux soirees en question; difficiles, non\n   impossibles. L'anonymat est dorénavant parfaitement admis jusqu'après promesse\n   d'insertion. Vous voilà satisfait, mon prince. & nous vous serrons la main, ferme.\nG. G. d' A., à Liège. — Merci pour votre aimable lettre. Il sera fait droit à votre de­\n   mande.\n7. Eug. T., à Besançon. — Voyez n° 5 ci-dessus. Grâce au grand Manitou, nos jeunes\n   auteurs belges, heureux des changements introduits dans la Revue, nous ont envoyé,\n   des œuvres excellentes, auxquelles nous devons donner la préférence. Vous passerez\n   après eux, cher confrère, si toutefois vous ne donnez plus deux syllabes à Dieu qui,\n   modeste dans sa Toute-Puissance, n'en a jamais exigé qu'une.\n8. V. Devr., à Garni. — Thanks. Comptons sur votre concours. Pourriez-vous conti­\n   nuer là-bas? Vous manque-t-il des bulletins?\n9. Pop., à Schacrbeek, — Merci pour nouvelles abonnées. Vous gênez pas. Continuez.\n10. J. Dormeur, à Liège. — Très'joli, mais plusieurs fautes « impassables». Merci\n   tout de même.\n11. JEZer, à Herstal. —- Bien des chevilles amenées pour la rime!\n\n\n\n     Nous plions les personnes qui nous adressent des bulletins d'abonnement\nde vouloir bien ne pas stipuler de durée. Elle est rarement de moins d'un an,\net l'Administration des postes prélève-impitoyablement une surtaxe ruineuse\npour l'ajoute de deux mots inutiles.\n\n\n         LUCIEN-CHARLES HOCHSTEYN,             IMPRIMEUR-ÉDITEUR.\n                                                Bruxelles, 8, rue de la Paille.\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "       BALLADE\n\nPOUR LE PREMIER JOUR DE L'AN\n\n\n\n\n   Avec son manteau de vigogne,\n   Son manchon de peau de bison,\n   Son chapeau fleuri sans vergogne,\n   Qui se moque de la saison,\n   Ses grands yeux couleur d'horizon\n   Et sa chevelure d'or forte\n   Qu'ambitionne maint Jason,\n   La Muse sonne à votre porte.\n\n\n\n\n   O voyou violet de trogne,\n   Loqueteux sans pain ni tison,\n   Chiffonnier mangeur de charogne,\n   Poète buveur de poison,\n   A genoux ! Faites l'oraison !\n   Avec sa consolante escorte\n   De songes bleus en pâmoison,\n   La Muse sonne à votre porte.\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "          =   42   =\n\nBourgeois bourgeonné de bourgogne\nChauve comme un mur de prison,\nVentru comme un père Gigogne,\nDoré comme un nouveau blason,\nEpicier éternel, oison,\nCrapaud, pachyderme, cloporte,\nBarricadez votre maison :\nL a Muse sonne à votre porte.\n\n\n\n          ENVOI\n\n\nBon lecteur, cette livraison\nPour vos étrennes vous apporte\nProse & doux rhythmes à foison.\nL a Muse sonne à votre porte.\n\n\n                                  I\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                      NAIS MICOULIN\n\n\n\n\n      Mais une nuit, ils trouvèrent une large lune à l'horizon, dont la face\njaune les regardait. Dans la mer, une traînée de lumière luisait, comme\nsi un poisson gigantesque, quelque anguille des grands fonds, eût fait\nglisser les anneaux sans fin de ses écailles d'or ; & un demi-jour éteignait\nles clartés de Marseille, baignait les collines & les échancrures de la côte.\nA mesure que la lune montait, le jour grandissait, les ombres devenaient\nplus nettes. Alors, ce témoin les gêna. Ils eurent peur d'être surpris en\nrestant si près de la Blancarde. Au rendez-vous suivant, ils sortirent du\nclos par un coin de mur écroulé, ils promenèrent leurs amours dans tous\nles abris que le pays offrait. D'abord, ils se réfugièrent au fond d'une\ntuilerie abandonnée ; il y avait là un hangar ruiné, qui surmontait une\ncave, dans laquelle les deux bouches du four s'ouvraient encore. Mais ce\ntrou les attristait, ils préféraient sentir sur leurs tètes le ciel libre. Ils cou­\nrurent les carrières de terres rouges, trouvant des enfoncements délicieux,\nde véritables déserts de quelques mètres carrés, d'où ils entendaient seu­\nlement les aboiements des chiens qui veillaient dans les bastides. Ils\nallèrent plus loin, se perdirent en longues promenades le long de la côte\nrocheuse, du côté de Niolon, ou bien suivirent le chemin étroit des\ngorges, cherchant les grottes, les crevasses lointaines. Ce fut pendant\nquinze jours des nuits pleines de jeux & de tendresse. La lune avait dis­\nparu, le ciel était redevenu noir; mais maintenant, il leur semblait que\nla Blancarde était trop petite pour les contenir, ils avaient le besoin de se\nposséder dans toute la largeur du pays.\n     Une nuit, comme ils suivaient un chemin au-dessus de l'Estaque,\npour gagner les gorges de la Nerte, ils crurent entendre un pas étouffé\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "                                   = 44 =\n\n qui les suivait, derrière un petit bois de pins planté le long de la route.\n Ils s'arrêtèrent, pris d'inquiétude.\n       — Entends-tu ? demanda Frédéric.\n       — Oui, quelque chien perdu, murmura Nais.\n       E t ils continuèrent leur marche. Mais, au premier coude du chemin,\ncomme le petit bois cessait, ils virent distinctement une masse noire qui\nse glissait derrière les rochers. C'était, à coup sur, un être humain bizarre\net comme bossu. Nais eut une légère exclamation.\n      — Attends-moi, dit-elle rapidement.\n       Elle s'élança à la poursuite de l'ombre. Bientôt Frédéric entendit un\nchuchotement de voix. Puis, Nais revint, tranquille, un peu pâle.\n      — Qu'est-ce donc? demanda le jeune homme.\n      — Rien, dit-elle.\n       Puis, après quelques pas, elle reprit :\n      — Si tu entends marcher, n'aie aucune inquiétude. C'est Toine, tu\nsais, le bossu. Il veut veiller sur nous.\n      E t , en effet, Frédéric parfois sentait dans l'ombre quelqu'un qui les\nsuivait. Il y avait comme une protection autour d'eux. A plusieurs\nreprises, Nais avait voulu chasser T o i n e ; mais le pauvre être ne deman­\ndait qu'à être son chien ; on ne le verrait pas, on ne l'entendrait pas,\npourquoi alors ne point le laisser libre d'agir comme il lui plairait ? Dès\nlors, si les amants eussent écouté, quand ils échangeaient leurs baisers\ndans les tuileries en ruines, au milieu des carrières désertes, au fond des\ngorges perdues, ils auraient surpris au loin des bruits étouffés de san­\nglots. C'était Toine, leur chien de garde, qui pleurait dans ses poings\ntordus en les entendant s'embrasser.\n       E t ils n'avaient pas que les nuits. Maintenant, ils s'enhardissaient,\nils profitaient de toutes les occasions. Souvent, dans un corridor de la\nBlancarde, dans une pièce où ils se rencontraient, ils échangeaient un\nlong baiser. Même à table, lorsque Nais servait & que Frédéric deman­\ndait du pain ou une assiette, il trouvait moyen de serrer les doigts de la\njeune fille. L'austère M m e Rostand, qui ne voyait rien, accusait toujours\nson fils d'être trop sévère pour cette pauvre Nais. U n jour, elle faillit les\nsurprendre ; mais la jeune fille, ayant entendu le petit bruit de sa robe,\nse baissa vivement & se mit à essuyer avec son mouchoir les pieds de\nFrédéric, blancs de poussière.\n     Ils goûtaient encore mille petites joies. Souvent, après le diner,\nquand la soirée était fraîche, Mme Rostand voulait faire une promenade.\nElle prenait le bras de son fils, elle descendait à l'Estaque, en chargeant\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                                   = 45 =\n\n Nais de porter son châle, par précaution. T o u s trois allaient ainsi voir\n arriver les pêcheurs de sardines. E n mer, des lanternes dansaient, avec\n de longs reflets dans l'eau. Peu à peu ces clartés se rapprochaient, on dis­\n tinguait bientôt les masses noires des barques, qui venaient aborder avec\nle sourd battement des rames. L e s jours de grande pêche, des voix\njoyeuses s'élevaient, des femmes accouraient, chargées de paniers. Alors,\nles trois hommes qui montaient la barque se mettaient à dévider le filet,\nlaissé en tas sous les bancs. C'était comme un large ruban sombre, tout\npailleté de lames d'argent ; les sardines, pendues par les ouïes à chaque\nmaille, s'agitaient encore, jetaient des lueurs de métal, & elles tombaient\ndans les paniers, pareilles à une pluie d'écus, à la lumière assourdie des\nlanternes. Souvent, M m e Rostand restait près d'une barque, amusée p a r\nce spectacle; elle avait lâché le bras de son fils, elle causait avec les\npêcheurs, tandis que Frédéric, près de Nais, en dehors du rayon de la\nlanterne, lui serrait les poignets à les briser.\n      Cependant, le père Micoulin gardait son silence de bête expérimentée\net têtue. Il allait en mer, revenait donner un coup de bêche, de sa même\nallure sournoise. Mais ses petits yeux gris avaient depuis quelque temps\nune inquiétude particulière.. Il jetait sur Nais des regards obliques, sans\nrien dire. Elle lui semblait changée, il flairait en elle quelque chose qu'il\nne s'expliquait pas. Elle devenait insolente. U n jour, elle osa lui tenir\ntête. L e père Micoulin lui allongea un tel soufflet qu'il lui fendit la lèvre.\n      L e soir quand Frédéric sentit sous un baiser la bouche de Nais\nenflée, il l'interrogea vivement.\n      — Ce n'est rien, un soufflet que mon père m'a donné, dit-elle.\n      Sa voix s'était assombrie. Comme le jeune homme se fâchait & décla­\nrait qu'il mettrait ordre à cela :\n      — Non, laisse, reprit-elle, c'est mon affaire... Oh ! ça finira un jour.\n      Elle ne lui parlait jamais des coups qu'elle recevait. Seulement, les\nsoirs où son père lui avait administré quelque correction, elle se pendait\nau cou du jeune homme avec plus d'ardeur, comme pour se venger de la\nrudesse dans laquelle on l'avait élevée.\n      Depuis trois semaines, elle sortait presque chaque nuit. D'abord elle\navait pris toutes les précautions imaginables, puis une audace froide lui\nétait venue, & elle osait tout. Quand elle comprit que son père se doutait\nde quelque chose, elle redevint prudente. Elle manqua deux rendez-vous.\nSa mère lui avait dit que Micoulin ne dormait plus la nuit : il se levait,\nallait d'une pièce dans une autre. Sans doute, il s'était aperçu de ses sor­\nties. Mais, devant les regards suppliants de Frédéric, le troisième jour,\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "                                  =   46   =\n\n Nais oublia de nouveau toute prudence. Elle descendit vers onze heures,\n en se promettant de ne point rester plus d'une heure dehors ; & elle espé­\n rait que son père, dans le premier sommeil, ne l'entendrait pas.\n       Frédéric l'attendait sous les oliviers. Sans lui parler de ses craintes,\nelle refusa d'aller plus loin. Elle se sentait trop lasse, disait-elle, ce qui\nétait vrai, car elle ne pouvait dormir pendant le jour. Ils s'assirent à leur\nplace accoutumée, au-dessus de la mer, en face de Marseille allumé. Le\nphare de Planier luisait, Nais s'endormit sur l'épaule de Frédéric, en le\nregardant. Alors, le jeune homme ne remua plus; il voulait la laisser se\nreposer, & peu à peu il céda lui-même à la fatigue, ses yeux se fermèrent.\nTous deux, aux bras l'un de l'autre, mêlaient leurs haleines régulières,\nsous le ciel étoile.\n      Aucun bruit, seul le petit cri aigu des sauterelles vertes. La mer\ndormait comme les amants. Alors une forme noire sortit de l'ombre et\ns'approcha avec lenteur. C'était le père Micoulin, qui, en s'éveillant,\nn'avait plus trouvé Nais dans sa chambre. Il était sorti, en emportant une\npetite hachette, à tout hasard. Quand il aperçut les deux amoureux sous\nl'olivier, où ils tachaient la terre d'une niasse noire, il s'avança en serrant\nle manche de la hachette. Chez cet homme rude, si jaloux de son auto­\nrité, une colère furieuse montait. Il levait son arme, avec la pensée de les\nfrapper tous les deux. Mais les enfants ne bougeaient point, il put arriver\njusqu'à eux, se baisser, les regarder au visage. Un cri faillit lui échapper,\nil écarta vivement la hachette. Dans l'homme qui était là, il venait de\nreconnaître le jeune maître. Non, non, il ne pouvait le tuer ainsi; son\nsang répandu sur ce sol qui en garderait la trace, lui coûterait trop cher.\nIl se releva, se tint à quelque distance. Son visage tanné, que la colère\ncreusait davantage, prenait une rigidité de réflexion profonde. Un paysan\nn'assassine pas son maître, parce que le maître, même mort, est plus fort\nque lui ; il l'étouffé, il se venge sans laisser derrière lui une seule preuve.\nEt le père Micoulin eut cette force de commander à sa brutalité, il hocha\nla tête, il s'en alla à pas de loup, en laissant les deux amoureux dormir.\n      Quand Nais rentra, un peu avant le jour, très inquiète de sa longue\nabsence, elle trouva sa fenêtre & sa chambre telles qu'elle les avait lais­\nsées. Au déjeûner, Micoulin la regarda tranquillement manger son mor­\nceau de pain. Elle se rassura, son père ne savait rien.\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                                  = 47 =\n\n\n\n\n                                      IV\n\n\n\n      — Monsieur Frédéric, vous ne venez donc plus en mer ? demanda\nun jour le père Micoulin.\n      M m e Rostand, assise sur la terrasse, à l'ombre des pins, travaillait à\nun ouvrage de broderie, tandis que son fils, couché à ses pieds, s'amusait\nà jeter des petits cailloux.\n      — Ma foi, non ! répondit le jeune homme. Je deviens paresseux.\n      — Vous avez tort, reprit le méger. Hier, les j a m b i n s étaient pleins\nde poissons... On prend ce qu'on veux en ce moment... Cela vous amuse­\nrait. Accompagnez-moi donc demain matin.\n     Il avait l'air si bonhomme, que Frédéric, qui songeait à Nais & ne\nvoulait pas trop le contrarier, finit par dire :\n     — Mon D i e u ! je veux bien... Seulement, il faudra me réveiller. Je\nvous préviens qu'à cinq heures, je dors comme une souche.\n     Alors M m e Rostand leva la tète, légèrement inquiète.\n     — E t surtout soyez prudents, murmura-t-elle. J e tremble toujours,\nlorsque vous êtes en mer.\n     L e lendemain matin, Micoulin eut beau appeler monsieur Frédéric,\nla fenêtre du jeune homme ne s'ouvrit pas. Alors, il dit à sa fille, d'une\nvoix particulière, qu'elle ne remarqua pas :\n     — Monte, toi... Il t'entendra peut-être.\n     E t ce fut Nais q u i , ce matin-là, réveilla Frédéric. Encore tout\nensommeillé, il la prit entre ses bras ; mais elle lui rendit vivement son\nbaiser & s'échappa. Dix minutes plus tard, le jeune homme descendit,\ntout habillé de toile grise. L e père Micoulin l'attendait patiemment, assis\nsur le parapet de la terrasse.\n     — Il fait déjà frais, vous devriez prendre un foulard, dit-il.\n     Nais remonta chercher un foulard. Puis les deux hommes descen­\ndirent l'escalier aux marches raides qui conduisait au bas de la falaise,\npendant que la jeune fille, debout, les suivait des yeux. E n bas, le père\nMicoulin leva la tète, regarda Nais une fois encore, pendant que deux\ngrands plis se creusaient aux coins de sa bouche.\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "                                  = 48 =\n       Depuis deux jours, le terrible vent du nord-est, le mistral, soufflait.\nLa veille, il était tombé vers le soir. Mais, au lever du soleil, il avait\nrepris, faiblement d'abord. La mer, à cette heure matinale, un peu hou­\nleuse sous les souffles brusques qui la fouettaient, prenait un bleu intense ;\net, éclairée de biais par les premiers rayons, elle roulaient de petites\nflammes à la crête de chaque vague. Le ciel était presque blanc, d'une\nlimpidité cristalline. Marseille, dans le fond, avait une netteté de détails\nqui permettait de compter les fenêtres sur les façades des maisons ; tandis\nque les rochers du golfe s'allumaient de teintes roses & jaunes d'une déli­\ncatesse extrême.\n      — Nous allons être joliment secoués pour revenir, dit Frédéric.\n      — Peut-être, répondit simplement le père Micoulin.\n       Il ramait en silence, sans tourner la tête. Le jeune homme avait un\ninstant regardé son dos rond, en pensant à Nais ; il ne voyait du vieux\nque la nuque brûlée du hâle & deux bouts d'oreilles rouges où pendaient\ndes anneaux d'or. Puis, il s'était penché, s'intéressant aux profondeurs\nmarines qui fuyaient sous la barque. L'eau se troublait, seules de grandes\nherbes vagues flottaient comme des cheveux de noyé. Cela l'attrista,\nl'effraya même un peu.\n       — Dites donc, père Micoulin, reprit-il après un long silence, voilà le\nvent qui prend de la force. Soyez prudent... vous savez que je nage comme\nun cheval de plomb.\n      — Oui, oui, je sais, dit le vieux de sa voix sèche.\n       Et il ramait toujours, d'un mouvement mécanique, se balançant tran­\n quillement, les bras élargis & ramenés. La barque commençait à danser,\n les petites flammes aux crêtes des vagues étaient devenues des flots\n d'écume qui volaient sous les coups de vent. La mer avait encore noirci\nsous le ciel pâle. Frédéric ne voulait pas montrer sa peur, mais il était\n médiocrement rassuré, il eût beaucoup donné pour se rapprocher de la\n terre. Il s'impatienta, il cria :\n       — Où diable avez-vous fourré vos jambins, aujourd'hui ?... Est-ce que\n nous allons à Alger ?\n       Mais le père Micoulin répondit de nouveau sans se presser :\n       — Nous arrivons, nous arrivons.\n       Puis, tout d'un coup, il lâcha les rames, il se dressa dans la barque,\n cherchant du regard les deux points de repère; & il dut ramer quelques\n minutes encore, avant d'arriver au milieu des bouées de liège, qui mar­\n quaient la place des jambins. Mais, avant de se mettre à retirer les\n paniers, il resta plusieurs secondes les yeux tournés & fixés du côté de la\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                                  = 49 =\n\nBlancarde. Frédéric, en suivant la direction de ses regards, vit distincte­\nment, près des pins, une tâche blanche. C'était Nais qui était restée sur la\nterrasse, & dont on apercevait la robe claire. L e père Micoulin eut un\nimperceptible hochement de tête.\n     — Combien avez-vous de jambins? lui demanda Frédéric.\n     — Trente-cinq... Il ne faut pas flâner.\n     Alors, il saisit la bouée la plus voisine, il tira le premier panier. L a\nprofondeur était énorme, la corde n'en finissait plus. Enfin, le panier\napparut, avec la grosse pierre qui le maintenait au fond de la mer ; et, dès\nqu'il fut hors de l'eau, trois poissons qui s'y trouvaient pris, se mirent à\nsauter comme des oiseaux dans une cage. On aurait cru entendre un bruit\nd'ailes. Dans le second panier, il n'y ayait rien. Mais, dans le troisième,\nse trouvait, par une rencontre assez rare, une petite langouste qui donnait\nde violents coups de queue. Alors, Frédéric se passionna, oubliant ses\ncraintes, se penchant au bord de la barque, attendant les paniers avec un\nbattement de cœur. Quand il entendait le bruit d'ailes, il éprouvait une\némotion pareille à celle du chasseur qui vient d'abattre une pièce de gibier.\nUn à un, cependant, tous les paniers rentraient dans la barque ; l'eau\nruisselait, bientôt les trente-cinq y furent. Il y avait au 'moins dix kilo­\ngrammes de poisson dans une corbeille, ce qui est une pêche superbe\npour la baie de Marseille, que plusieurs causes & surtout l'emploi de filets\nà trop petites mailles dépeuplent depuis de longues années.\n     — Voilà qui est fini, dit le père Micoulin. Maintenant, nous pou­\nvons retourner.\n     Il avait rangé ses paniers à l'arrière de la façon la plus minutieuse.\nMais, quand Frédéric lui vit préparer la voile, il s'inquiéta de nouveau\ndisant qu'il serait plus prudent de revenir à la rame, par un vent pareil.\nL e vieux haussa les épaules. Il savait ce qu'il faisait. E t , avant de hisser\nla voile, il jeta encore un regard du côté de la Blancarde. Nais était tou­\njours là, avec sa robe claire.\n     Alors, la catastrophe fut subite, comme un coup de foudre. P l u s\ntard, quand Frédéric voulut s'expliquer l'accident, il se souvint que brus­\nquement un souffle s'était abattu dans la voile, puis, que tout avait culbuté\ndans la mer. E t il ne se rappelait rien autre chose, un grand froid seule­\nment, avec une profonde angoisse. Il devait la vie à un miracle : il était\ntombé avec les paniers liés ensemble, qui l'avaient soutenu comme sur un\nradeau. Des pêcheurs ayant vu l'accident, accoururent & le recueillirent,\nainsi que le père Micoulin qui se dirigeait déjà en nageant vers la côte.\n     M m e Rostand dormait encore. On lui cacha le danger que son fils\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "                                  = 50 =\n\navait couru. Au bas de la terrasse, Frédéric & le père Micoulin, ruisselant\nd'eau, trouvèrent Nais qui avait suivi le drame.\n      — Quel gredin de sort! criait le vieux. Nous avions ramassé les\npaniers, nous allions rentrer... C'est du guignon.\n      Mais Nais, très pâle, regardait fixement son père.\n      — Oui, oui, murmura-t-elle, c'est du guignon... Seulement, quand\non vire contre le vent, on est sur de son affaire.\n      Alors, Micoulin s'emporta.\n      — Fainéante, qu'est-ce que tu fais là?... T u vois bien que monsieur\nFrédéric grelotte... Allons, aide-le à rentrer.\n      L e jeune homme en fut quitte pour passer la journée dans son lit. Il\nparla d'une migraine à sa mère. L e lendemain, il trouva Nais très sombre.\nElle refusa de nouveaux rendez-vous ; puis, le rencontrant un soir dans le\nvestibule, elle le prit d'elle-même entre ses bras, elle le serra avec passion.\nJamais elle ne lui confia les soupçons qu'elle avait conçus. Seulement, à\npartir de ce jour, elle veilla sur lui. Puis, au bout d'une semaine, elle\ncommença à douter. Son père allait et venait comme d'habitude ; même il\nsemblait plus doux, il la battait moins souvent.\n      Chaque saison, une des parties des Rostand était d'aller manger une\nbouillabaisse au bord de la mer, du côté de Niolon, dans un creux de\nrocher. Ensuite, comme il y avait des perdreaux dans les collines, les\nmessieurs tiraient quelques coups de fusil. Cette année-là, M m e Rostand\nvoulut emmener Nais, qui les servirait ; & elle n'écouta pas les observa­\ntions du père Micoulin, qui traitait sa fille de propre à rien.\n      On partit de très bonne heure. Il n'y avait dans la barque que\nM m e Rostand, Frédéric, Nais et le père Micoulin. L a matinée était d'une\ndouceur charmante. L a mer, unie comme une glace sous le blond soleil,\ndéroulait une nappe bleue, du bleu le plus tendre, moiré de nuances\ndélicates ; aux endroits où passaient des courants, la mer frisait, le bleu\nse fonçait un peu, avec une pointe de laque violette, tandis qu'aux endroits\nmorts, le bleu pâlissait, prenait une transparence laiteuse ; & l'on eût dit,\njusqu'à l'horizon limpide, une vaste pièce de satin déployée, aux reflets\n changeants. S u r ce lac endormi, la barque glissait mollement.\n       On aborda sur une étroite plage, à l'entrée d'une gorge. Il y avait là,\nau fond, une muraille de roches superposées qui abritait du soleil. E t l'on\n s'installa au milieu des pierres, sur une bande de gazon brûlé, qui devait\n servir de table.\n       C'était toute une histoire que cette bouillabaisse en plein air. D'abord,\n le père Micoulin rentra dans la barque & alla seul retirer ses jambins,\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                                 = 51 =\n\nqu'il avait placés la veille. Quand il revint, Nais avait arraché dans la\ncolline des thyms, des lavandes, un tas de buissons secs suffisant pour\nallumer un grand feu. L e piquant de cette partie était de laisser le vieux\nfaire la bouillabaisse, la soupe au poisson classique, dont les pêcheurs\ndu littoral se transmettent la recette de père en fils. C'était une bouilla­\nbaisse terrible, fortement poivrée, terriblement parfumée d'ail écrasé.\nLes Rostand s'amusaient beaucoup de la confection de cette soupe.\n     — Père Micoulin, dit M m e Rostand qui daignait plaisanter en cette\ncirconstance, allez-vous la réussir aussi bien que l'année dernière ?\n     L e père Micoulin semblait très gai. Il nettoya d'abord le poisson\ndans l'eau de mer, puis alla chercher une grande poêle, au fond de la\nbarque. Ce fut vite bâclé : le poisson dans la poêle, couvert d'eau, avec\nde l'oignon, de l'huile, de l'ail, une poignée de poivre, u n e tomate, un\ndemi verre d'huile ; puis la poêle sur le feu, un feu formidable à rôtir un\nmouton. Les pêcheurs disent d'ordinaire que le mérite de la bouillabaisse\nest dans la cuisson ; il faut que la poêle disparaisse au milieu des\nflammes. Cependant, Micoulin, très grave, coupait des tranches de pain\ndans un saladier. Au bout d'une demi-heure, il versa le bouillon sur les\ntranches & servit le poisson à part.\n     — Allons, dit-il, elle n'est que brûlante.\n      E t la bouillabaisse fut mangée au milieu des plaisanteries.\n      •— Dites donc, Micoulin, vous avez mis de la poudre dedans?\n     — Elle est bonne, mais il faut avoir le gosier en fer.\n      L u i , mangeait tranquillement, avalant u n e tranche à chaque bou­\nchée. D'ailleurs il témoignait, en se tenant un peu à l'écart, combien il\nétait flatté de déjeuner avec ses maîtres.\n     Après le déjeuner, on resta là, à l'ombre, en attendant que la grosse\nchaleur fût passée. Les rochers, éclatant de lumière, avec leurs tons\nroux, étalaient des ombres noires. Des buissons de chênes verts les\ntachaient au loin de marbrures sombres, tandis que, sur les pentes, des\nbois de pins montaient, réguliers, pareils à une armée de petits soldats\nen marche. U n lourd silence tombait avec l'air chaud.\n      Mme Rostand avait apporté l'éternel travail de broderie qu'on lui\nvoyait toujours aux mains. Nais s'était assise près d'elle, en paraissant\ns'intéresser au va-et-vient de l'aiguille. Mais son regard cherchait son\npère toutes les minutes. Il faisait sa sieste, allongé à quelques pas. U n\npeu plus loin, Frédéric dormait lui aussi, sous son chapeau de paille\nrabattu, qui lui protégeait le visage.\n    Vers quatre heures, tous deux s'éveillèrent. Micoulin jurait qu'il\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "                                   =   52   =\n\nconnaissait une compagnie de perdreaux, au fond de la gorge. Trois\njours auparavant, il les avait encore vus. Alors, Frédéric se laissa\ntenter, tous deux prirent leur fusil.\n         — J e t'en prie, criait M m e Rostand, sois prudent... L e pied peut\nglisser, & l'on se blesse soi-même.\n         — A h ! ça arrive, dit tranquillement Micoulin.\n         Ils partirent, ils disparurent tous les deux derrière la haute muraille\ndu rocher. Nais se leva brusquement & les suivit à distance, en murmu­\n rant :\n         — J e vais voir.\n         Elle se hâta, les deux hommes avaient déjà disparu. Au lieu de\n rester dans le sentier au fond de la gorge, elle se jeta à gauche, parmi les\n buissons, pressant le pas, évitant de faire rouler les pierres. Enfin, au\ncoude du chemin, elle aperçut Frédéric. Sans doute, il avait déjà fait\n lever une fois les perdreaux, car il marchait rapidement, à demi courbé,\n p r ê t a épauler son fusil. Elle ne voyait toujours pas son père. Puis, tout\n d'un coup, elle le découvrit de l'autre côté du ravin, sur la pente où elle\n se trouvait elle-même ; il était accroupi, il semblait attendre. A deux\n reprises, il leva son arme. Si les perdreaux s'étaient envolés entre lui et\n Frédéric, les chasseurs en tirant pouvaient s'atteindre. Nais, se glissant\n de buisson en buisson, était venue se placer, pâle & anxieuse, derrière le\n vieux.\n      Les minutes s'écoulaient. E n face, Frédéric s'était enfoncé derrière\nun pli de terrain. Il reparut, il resta un moment immobile. Alors, de\nnouveau, Micoulin accroupi leva son fusil, ajustant longuement le jeune\nh o m m e . Mais, d'un coup de pied, Nais haussa le canon & le coup partit\nen l'air, avec une détonation terrible, qui roula dans les échos de la gorge.\n      L e vieux s'était dressé. E n apercevant Nais derrière lui, il saisit son\nfusil fumant par le canon, comme pour l'assommer d'un coup de crosse!\nL a jeune fille se tenait debout, toute blanche, avec des yeux qui jetaient\ndes flammes. Il n'osa pas frapper, il bégaya seulement en patois, trem­\nblant de rage :\n      — Va, va, je le tuerai.\n      Au coup de feu du méger, les perdreaux s'étaient levés, Frédéric en\navait abattu deux. Vers six heures, les Rostand rentrèrent à la Blancardc.\nL e père Micoulin ramait, de son air de brute têtue & tranquille,\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                                 = 53 =\n\n\n\n\n                                    V\n\n\n\n\n     Septembre s'achevait. Après un violent orage, l'air avait pris une\ngrande fraîcheur. Les jours devenaient plus courts, & Nais ne s'échappait\nplus la nuit, en donnant pour prétexte à Frédéric qu'elle était trop lasse,\nqu'ils prendraient du mal sous les abondantes rosées qui trempaient la\nterre. Mais comme elle venait chaque matin, vers six heures, & que\nMme Rostand ne se levait guère que trois heures plus tard, elle montait\ndans la chambre du jeune homme, elle restait quelques instants avec lui,\nl'oreille aux aguets, écoutant par la porte laissée ouverte.\n      Ce fut l'époque de leurs amours où Nais témoigna le plus de ten­\ndresse à Frédéric. Elle le prenait par le cou, approchait son visage, le\nregardait de tout près avec une passion, qui lui emplissait les yeux de\nlarmes. Il lui semblait toujours qu'elle allait le perdre, qu'elle le voyait\npour la dernière fois. Puis, elle lui mettait vivement une pluie de baisers\nsur le visage, comme pour protester & dire qu'elle saurait bien le\ndéfendre.\n      — Qu'a donc Nais ? disait souvent Mmc Rostand. Elle change tous\nles jours.\n      Elle maigrissait en effet, ses joues devenaient creuses. On aurait dit\nqu'un feu intérieur la brûlait. La flamme de ses regards s'était encore\nassombrie. Elle avait de longs silences dont elle sortait en sursaut,\ncomme si elle venait de dormir & de rêver.\n      — Ma fille, si vous êtes malade, il faut vous soigner, répétait la\nvieille dame.\n      Mais Nais, alors, souriait d'un étrange sourire.\n      — Oh! non, madame, je me porte bien, je suis heureuse... Jamais\nje n'ai été si heureuse.\n      Un matin, comme elle l'aidait à compter le linge, elle s'enhardit,\nelle osa questionner sa maîtresse.\n     — Vous resterez donc tard à la Blancarde, cette année ?\n      — Jusqu'à la fin octobre, répondit Mme Rostand.\n      Et Nais demeura debout un instant, les yeux perdus ; puis elle dit\ntout haut, sans en avoir conscience :\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "                                  = 54 =-\n\n      — Encore vingt jours.\n      Un continuel combat l'agitait. Elle aurait voulu garder Frédéric\nauprès d'elle, & en même temps, à chaque heure, elle était tentée de lui\ncrier : Va-t'en ! Pour elle, il était perdu ; jamais cette saison d'amour ne\nrecommencerait, elle se l'était dit dès le premier baiser ; même, un soir\nde sombre tristesse, elle se demanda si elle ne devait pas laisser tuer\nFrédéric par son père, pour qu'il lui appartint toujours dans la terre;\nmais la pensée de le savoir mort, lui si délicat, si blanc, plus demoiselle\nqu'elle, lui était insupportable, &sa mauvaise pensée lui fit horreur. Non,\nnon, elle le sauverait, il n'en saurait jamais rien, il ne l'aimerait bientôt\nplus ; seulement, elle serait heureuse de penser qu'il vivait.\n      Souvent, elle lui disait, le matin :\n      — Ne sors pas, ne va pas en mer, l'air est mauvais.\n      D'autres fois, elle lui conseillait de partir.\n      — Tu dois t'ennuyer, tu ne m'aimeras plus... Va donc passer\nquelques jours à Aix ou à Marseille.\n      Lui, s'étonnait de ces changements d'humeur. Il trouvait Nais moins\nbelle, depuis que son visage se séchait, & une satiété de ces amours ori­\nginales commençait à lui venir. Il regrettait l'eau de cologne & la poudre\nde riz des filles qu'il fréquentait à la ville.\n      « Je le tuerai... Je le tuerai... » Nais n'entendait que ces mots\nbourdonner à ses oreilles. La nuit, elle s'éveillait en rêvant qu'on tirait\ndes coups de feu. Elle devenait peureuse, poussait un cri, pour une\npierre qui roulait sous ses pieds. A toute heure, quand elle ne le voyait\nplus, elle s'inquiétait de « monsieur Frédéric ». Et, ce qui l'épouvantait,\nc'était qu'elle entendait du matin au soir le silence entêté du père Mi-\ncoulin répéter : « Je le tuerai. » Il n'avait plus fait une allusion, pas un\ngeste, pas un mot ; mais, pour elle, les regards du vieux, chacun de ses\npas, sa personne entière disait qu'il tuerait le jeune maître à la première\noccasion. Seulement, il ne voulait pas être inquiété par la justice. Plus\ntard, il verrait ce qu'il ferait de Nais. En attendant, il la traitait à coups\nde pied, comme un animal qui a fait une faute.\n     — Et ton père, il est toujours brutal, lui demanda un matin\nFrédéric, qui fumait des cigarettes dans son lit pendant qu'elle allait et\nvenait dans la chambre, mettant un peu d'ordre.\n     — Oui, oui, répondit-elle, il devient fou.\n     Et elle montra ses jambes toutes noires de meurtrissures. Puis, elle\nrépéta ces mots qu'il disait parfois d'une voix assourdie :\n     — Ça finira, ça finira.\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                                 = 55 =\n\n     Dans les premiers jours d'octobre, elle devint encore plus sombre.\nElle avait des absences, remuait les lèvres, comme si elle se fût parlé\ntout bas. Frédéric l'aperçut plusieurs fois debout sur la falaise, ayant l'air\nd'examiner les arbres autour d'elle, mesurant d'un regard la profondeur\ndu gouffre. A quelques jours de là, il la surprit avec Toine, le bossu,\ncueillant des figues, dans un coin de la propriété. Toine venait aider\nMicoulin, quand il y avait trop de besogne. Il était sous le figuier, et\nNais, montée sur une grosse branche, plaisantait ; elle lui criait d'ouvrir\nla bouche, elle lui jetait des figues, qui s'écrasaient sur sa figure. Le\npauvre être ouvrait la bouche, fermait les yeux avec extase ; & sa large\nface exprimait une béatitude sans bornes. A deux autres reprises, Frédéric\ncrut s'apercevoir que Nais se montrait très douce pour le bossu ; elle le\nlaissait s'approcher, sans le chasser comme elle faisait auparavant, ce qui\nle gonflait d'une telle joie qu'il semblait se redresser & grandir. Certes,\nFrédéric n'était pas jaloux, mais il ne put s'empêcher de la plaisanter.\n      — Toine se jetterait dans le feu pour nous, dit-elle de sa voix brève.\nIl ne faut pas le maltraiter, on peut avoir besoin de lui.\n      Toine continua de venir presque chaque jour à la Blancarde. Il tra­\nvaillait sous les oliviers, sur la falaise, à creuser un étroit canal pour\nmener les eaux à l'autre bout de la propriété, dans un jardin maraîcher\nqu'on tentait d'établir. Parfois Nais allait le voir travailler ; & ils cau­\nsaient vivement tous les deux. Il fit tellement traîner cette besogne, que\nle père Micoulin finit par le traiter de fainéant & par lui allonger des\ncoups de pied dans les jambes, comme à sa fille.\n      Il y eut deux jours de pluie. Frédéric, qui devait retourner à Aix la\nsemaine suivante, avait décidé qu'avant de partir il irait donner en mer\nun coup de filet avec le père Micoulin. Devant la pâleur de Nais, il\ns'était mis à rire, en disant que cette fois il ne choisirait pas un jour de\nmistral. Alors, la jeune fille, puisqu'il partait bientôt, voulut lui accorder\nencore un rendez-vous la nuit. Vers une heure, ils se retrouvèrent sur la\nterrasse. La pluie avait lavé la terre, une odeur puissante sortait des ver­\ndures rafraîchies. Lorsque cette campagne si desséchée se mouille pro­\nfondément, elle prend une intensité de couleurs & de parfums extraordi­\nnaires : les terres rouges saignent, les pins ont des reflets d'émeraude, les\nrochers laissent éclater des blancheurs de linges fraîchement lessivés.\nMais, dans la nuit, les amants devinaient seulement cette nouvelle jeu­\nnesse de la campagne & n'en goûtaient que les senteurs décuplées.\n      L'habitude les mena sous les oliviers. Frédéric s'avançait vers celui\nqui avait abrité leurs premiers baisers, tout au bord du gouffre, lorsque\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "                                  = 56 =\n\nNais, comme revenant à elle, le saisit par les bras, l'entraîna loin du bord,\nen disant d'une voix effrayée :\n     — Non, non, pas là !\n     — Qu'as-tu donc? demanda-t-il.\n     Elle balbutiait, elle finit par dire qu'après une pluie comme celle de\nla veille, la falaise n'était pas sûre. Elle ajouta :\n     — L'hiver dernier, un éboulement s'est produit là-bas.\n     Ils s'assirent plus en arrière, sous un autre olivier. Ce fut leur der­\nnière nuit d'amour. Nais avait des étreintes inquiètes. Elle pleura tout\nd'un coup, sans vouloir dire pourquoi elle était ainsi secouée. Puis, elle\ntombait dans des silences pleins de froideur. Et comme Frédéric la plai­\nsentait sur l'ennui qu'elle éprouvait maintenant avec lui, elle le reprenait\nfollement dans ses bras, en murmurant :\n     — Non, non, ne dis pas cela... Je t'aime trop... Mais, vois-tu, je\nsuis malade, cette nuit. Et puis, c'est fini, tu vas partir... Ah! mon Dieu,\nc'est fini...\n      Il eut beau chercher à la consoler, en lui disant qu'il reviendrait de\ntemps à autre, & qu'au prochain automne, ils auraient encore deux mois\ndevant eux; elle hochait la tète, elle sentait bien que c'était fini. Leur\nrendez-vous s'acheva dans un silence embarrassé ; ils regardaient la mer,\nMarseille qui étincelait, le phare de Planier qui brûlait solitaire & triste ;\npeu à peu, une mélancolie leur venait de ce vaste horizon. Quand\nFrédéric, vers trois heures, quitta Nais & qu'il l'embrassa, il la sentit\ntoute grelottante, toute glacée entre ses bras.\n     Le jeune homme ne put dormir. Il lut jusqu'au jour, & tout enfiévré\nd'insomnie, il se mit à la fenêtre, dès que l'aube parut. Justement, le père\nMicoulin allait partir pour retirer ses jambins. Comme il passait sur la\nterrasse, il aperçut le jeune maître en levant la tête.\n     — Eh bien ! monsieur Frédéric, ce n'est pas ce matin que vous\nvenez avec moi? demanda-t-il.\n     — Ah ! non, père Micoulin, répondit le jeune homme; j'ai trop mal\ndormi... Demain, c'est convenu.\n     Le méger s'éloigna en traînant les jambes. Il lui fallait descendre\net aller chercher sa barque au pied de la falaise, juste sous l'olivier qui\navait abrité les amours de sa fille. Quand il eut disparu, Frédéric, en\nlevant les yeux, fut étonné de voir Toine déjà au travail; il se tronvait\nprès de l'olivier, une pioche à la main, réparant l'étroit canal que les\npluies avaient crevé. L'air était très frais, il faisait bon à la fenêtre. Le\njeune homme rentra dans sa chambre pour rouler une cigarette. Mais\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                                  = 57 =\n\ncomme il revenait lentement s'accouder, un bruit épouvantable, un\ngrondement de tonnerre, se fit entendre ; & il se précipita.\n     C'était un éboulement. Il vit seulement Toine qui se sauvait en agi­\ntant sa bêche, dans un nuage de poussière. Au bord du gouffre, le vieil\nolivier aux branches énormes s'enfonçait, tombait tragiquement dans la\nmer. Un rejaillissement d'écume montait. Cependant, un cri terrible\navait traversé l'espace. Et Frédéric aperçut alors Nais, qui, sur ses bras\nraidis, dans un élan de tout son corps, se penchait au-dessus du parapet\nde la terrasse, pour voir ce qui se passait au bas de la falaise. Elle restait\nlà, immobile, allongée, les poignets comme scellés dans la pierre. Mais\nelle dut avoir la sensation que quelqu'un la regardait par derrière, car\nelle se tourna, elle cria en apercevant Frédéric :\n      — Mon père, mon père !\n      Une heure après, en déblayant les décombres, on trouva, sous les\npierres, le corps de Micoulin horriblement mutilé. Toine, tremblant,\nracontait qu'il avait failli être entraîné ; & tout le pays déclarait qu'on\nn'aurait pas dû faire passer un ruisseau là-haut, à cause des infiltrations.\nLa mère Micoulin pleura beaucoup. Nais accompagna son père au cime­\ntière, les yeux secs & enflammés, ne pouvant trouver une larme.\n      Cependant, le lendemain de l'accident, Mme Rostand avait absolu­\nment voulu rentrer à Aix. Frédéric fut très satisfait de ce départ, en\nvoyant ses amours dérangées par ce drame horrible; d'ailleurs, décidé­\nment, les paysannes ne valaient pas les filles de la ville. Il reprit son\nexistence. Sa mère, touchée de l'effort qu'il avait fait pour lui tenir com­\npagnie à la Blancarde, lui accorda une liberté plus grande. Aussi passa-\nt-il un hiver charmant, faisant venir des dames de Marseille, qu'il héber­\ngeait dans une chambre louée par lui, au faubourg. Il découchait, ne\nrentrait dans le grand hôtel froid de la rue du Collège qu'aux heures où\nsa présence était absolument nécessaire. Il avait résolu le problème de\nsatisfaire sa famille, tout en ne se gênant en rien. Et il espérait bien que\nson existence coulerait toujours ainsi.\n     A Pâques, M. Rostand dut aller à la Blancarde. Frédéric trouva un\nprétexte pour ne pas l'accompagner. Quand l'avoué revint, il dit, au\ndéjeuner :\n     — Nais se marie.\n     — Bah! s'écria Frédéric, un peu étonné.\n     — Et vous ne devineriez jamais avec qui, continua M. Rostand. Elle\nm'a donné de si bonnes raisons...\n     Nais épousait Toine, le bossu. Comme cela, rien ne serait changé à\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "                                = 58 =\n\nla Blancarde. On garderait pour méger Toine, qui prenait soin de la pro­\npriété depuis la mort du père Micoulin. Frédéric écoutait tout cela avec\nun petit sourire gêné. Puis, il trouva lui-même l'arrangement très heu­\nreux pour tout le monde.\n     — Nais est bien vieillie, bien enlaidie, reprit M. Rostand. Je ne la\nreconnaissais pas. C'est étonnant comme ces filles, au bord de la mer\npassent vitent... Elle était très belle, cette Nais.\n     — Oh ! un déjeuner de soleil, dit Frédéric, qui acheva tranquillement\nsa côtelette.\n\n\n                                                EMILE ZOLA.\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                  GLOIRE EN TOC\n\n\n\n\n      Il est toujours intéressant d'étudier comment une renommée s'établit\nà Paris.\n      Il ne s'agit pas, pour trouer d'un coup de coude la tourbe compacte\ndes obscurs & des lutteurs, de travailler ferme, de peiner dur en des\nveilles fiévreuses ; il s'agit d'arriver à un moment donné, d'être mis en\nrelief par une circonstance absolument étrangère à votre personnalité.\n      Si vous tapez dans l'œil d'un journaliste influent qui, pour vous,\nconsente à emboucher une trompette retentissante, vous êtes sacré grand\nhomme du jour au lendemain, vous passez sans crier gare de la benoîte\nnotoriété qui vous berçait à la fulgurante & crue lumière de la célébrité !\n      Ce phénomène vient de se produire encore une fois : un écrivain\ndont le nom était à peu près ignoré hier, est désormais fiché en vedette\nsur la cote du marché parisien. M. Maurice Rollinat a été tiré des limbes:\nil plane, il est admis.\n      Depuis de longues années M. Rollinat clamait ses vers dans les\nbrasseries du Quartier-Latin, où ils étaient appréciés, nous assurent les\nchroniqueurs.\n      Il s'est trouvé là côte à côte avec Harry Alis, Antony Blondel, Emile\nGoudeau, Tancrède Martel & d'autres encore, qui marchent, phalange\ndrue, à l'assaut des gloires acceptées. Ils ont tous du talent, du nerf, une\noutrance psychologique qui les incite à rendre les fièvres de notre exis­\ntence contemporaine. Ils sont naturalistes en un sens, quoique l'un d'eux,\nFélicien Champsaur, ne semble point pénétré pour Emile Zola d'une\n tendresse bien profonde.\n      L'on commence à compter avec eux : des journaux ont été cléments\nà leurs débuts, et, ce qui mieux vaut, les ont priés de passer à la\ncaisse.\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "                                 == 60 =\n\n       Cependant personne d'entre eux, sauf M. Goudeau dont le talent est\n hors pair, n'est en possession d'une renommée indiscutable. Le seul\n Maurice Rollinat est en scène : un parterre d'écrivains & de reporters le\n contemple, bouche bée, disant la coupe de ses vêtements, notant ses\n gestes, & si sa petite santé continue à être excellente.\n       Vous savez l'aventure : M. Rollinat, qui était un jeune malgré ses\n trente-quatre automnes, est invité l'un de ces soirs derniers chez Mme Sa­\n rah Bernhardt. Il entre dans le salon avec une pose lamartinienne, passe\n dans une hirsute chevelure une longue & maigre main de squelette,\n puis se met à débiter d'une voix caverneuse des poésies macabres, accom­\n pagnées d'une musique de cimetière.\n       Il faut croire que c'était surprenant, car Dona Sol se déclare émer­\n veillée : Rollinat lui a ouvert des horizons où elle se pâme, les invités se\n récrient, & M. Albert Wolff, qui était de la fête, monte à la tribune du\nFigaro & y sonne un boniment enflammé en l'honneur de l'astre nais­\nsant.\n      Le branle était donné.\n      Les autres feuilles ne veulent pas rester en arrière d'informations :\nvoilà tout Paris pendu à la « patte de lièvre » de Rollinat; c'est une\ntraînée de poudre.\n      Un à un les gazetiers palpent sa garde-robes, fouillent ses armoires,\ninsinuent leur nez dans ses intimités les plus secrètes, puis quand leur\ninquisition s'est lassée, ils nous le montrent apothéose, enguirlandé de\nlégendes, lui qui, vingt-quatre heures auparavant, n'eût peut-être pas\ndéniché un éditeur assez galant pour patronner ses débuts.\n      Car Maurice Rollinat est un véritable débutant.\n      Il a donné autrefois un volume « Dans les brandes » qui a passé\ninaperçu. Dans quelques semaines seulement il se présentera avec sa\nprime-œuvre, les Névroses. Des fragments en ont été publiés déjà par le\nFigaro & le Voltaire. Ils n'ont rien d'extraordinaire.\n      On s'attend, en lisant ces morceaux autour desquels a mugi une si\nfurieuse réclame, à éprouver des sensations neuves, & l'on craint le « petit\nsouffle » dont parle l'Écriture. Eh bien ! c'est une déception.\n      L'auteur de Mademoiselle Squelette a lu Baudelaire & Edgar Poe. Il\nest comme eux épris du mystique, du charme troublant de l'au-delà :\nl'horreur des sépulcres ouverts & des songes nocturnes a laissé une moi­\nteur sur son front ; mais cette émotion de l'infini n'a-t-elle point battu\ndans la poitrine de celui qui effeuilla les Fleurs du Mal?\n      Oh ! qu'il est redoutable, ce Baudelaire !\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                  =   61   =\n\n       A celui qui l'a médité il reste une sorte de bourdonnement dans la\n cervelle. Les conditions de la vie morale sont altérées : l'intelligence, au\n lieu de percevoir la réalité du monde, cède à un cauchemar. Des formes\n rôdent cà & là ; ces formes se rejoignent, ébauchent des chimères qui se\n meuvent à leur tour ; celui qui se laisse aller à leur vague & impérieuse\n attirance se sent dominé, enlacé, hypnotisé. Il s'essaie alors à fixer sur le\n papier le tableau qui l'obsède, croit à une inspiration personnelle, et\n n'arrive en fin de compte qu'à exprimer ce qu'un autre, ce que l'Autre a\n exprimé avant lui.\n       Tel est le cas de M. Rollinat. L'étrangeté & l'énormité baudelai­\nriennes l'ont fasciné, & de bonne foi, il a redit les vers qui depuis vingt\nans chantent en nos mémoires.\n       Il paraît que Maurice Rollinat possède un art particulier de débiter\nsa poésie. Possible, mais encore faut-il que l'impression persiste à la\nlecture, & cette impression je ne l'ai nullement éprouvée.\n       Conçoit-on, d'ailleurs, une littérature vouée au macabrisme?\n       Faire grimaces des têtes de morts, entrechoquer des fémurs, montrer\nsous la blondeur lunaire des squelettes sérénadant leurs belles, c'est très\nbien... comme fantaisie.\n       Ériger le mortuaire en dogme, graver sur une pierre tombale le\nCredo littéraire, c'est de l'enfantillage, c'est du romantisme démodé, ni\nplus ni moins que rapières, mâchicoulis, échelles de soie & couleuvrines.\n       L'avenir est ailleurs. Victor Hugo a donné le plus prodigieux coup\nd'aile qui ait frissonné sous le vaste ciel, mais ceux qui l'ont suivi se sont\nplatement embourbés.\n      Nous sommes, nous autres, d'une génération qui réclame des œuvres\nrobustes & nous préférons celui qui erre sous les frondaisons profondes,\nà celui qui s'en va, la prunelle mélancolique, noctambuler par les cime­\ntières !\n\n\n                                           FRANTZ    MAHUTTE\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "       POÉSIES\n\n        PREMIER                JANVIER\n\n\n\n\nEn avant ! beaux esprits, tournez vos compliments,\nCourbez vos fronts aussi vides que vos paroles ;\nDites ces phrases qui, faites depuis cent ans,\nSur vos lèvres de fous semblent encore plus folles.\n\nC'est le jour consacré. Dans un baiser fiévreux,\nSur le coup de minuit l'amoureuse se dresse,\nEt, le regard empli d'un espoir bienheureux,\nSouhaite à son amant un nouvel an d'ivresse.\n\nLe bébé rose & blond, levé de grand matin,\nEn grimpant comme un chat sur le lit de sa mère,\nRécite un compliment d'un petit air mutin.\n\nEt le vieillard, saisi d'une pensée amère,\nEntendant tous ces cris, ces souhaits & ce bruit,\nDit, en hochant la tète, « Encore une qui fuit! »\n\n                                 EDOUARD    LEVIS\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                       = 63 =\n\n\n\n\n           STERCORAIRES\n\n\n\n\nA la face du ciel, chez les peuples du Gange,\nToutes les saletés des villes sans égout\n— Pour la mouche & le vers délicieux ragoût —\nBavent sur le pavé leur innommable fange.\n\nDes tas de détritus & des déjections\nBlondes, où luit parfois la blancheur des cadavres,\nForment des continents de caps mous & de hâvres\nQu'un liquide puant baigne d'infections.\n\nBouses, fumiers malsains, carcasses & charognes\nBraisillent au soleil qui fait fumer leur jus.\nLes vautours vidangeurs & les aigles goulus\nDisputent ce festin aux macabres cigognes.\n\nPuis, repus de poisons, loin des lieux habités\nIls cherchent pour mourir les hauts monts solitaires.\n— Les poètes aussi, pareils aux stercoraires,\nMangent les excréments des boueuses cités.\n\nLes intestins chargés de pourriture humaine,\nDont le venin leur brûle & leur corrompt le sang,\nSur leurs Himalayas ils crèvent en poussant\nUn effroyable cri de douleur & de haine.\n\n                                   IVES   GILBERT\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "                         = 64 =\n\n\n\n\n        LE      NOËL       DU        PAUVRE\n\n\n\n\nNoël! Noël!... La nuit repose. Des cieux lourds,\nLentement, sourdement, tombe, tombe la neige,\nO linceul ! Et la bise en grand tumulte assiége\nLes toits emmitouflés dans leur morne velours.\n\n\nLe ciel est noir. — Au bas la rue est claire & gaie.\nNoël! Noël! Chacun s'envole aux réveillons...\n« Regarde, sœur, — disait un pauvret en haillons —\n« Le bel arbre aux jouets brillants! » Elle bégaie :\n\n\n« Près de leur mère vois ces enfants, beaux, heureux...\n« Ni faim, ni larmes! C'est Noël toujours pour eux. »\n« Comme il fait froid, ô sœur, & tristes dans nos bouges ! »\n\n\nMais soudain un carrosse, en son élan mortel,\nA renversé l'enfant, — & comme des fleurs rouges,\nSur la neige éclata son sang. — Noël ! Noël !\n\n\n\n                                     THÉO     HANNON\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "             = 65 =\n\n\n\n\n            AVRIL\n\n\n\n\nQuand avril, habillé de rose,\nEmoustille les amoureux,\nMon pauvre cœur devient morose,\nC'est un souvenir douloureux.\n\n\nIls suivent les sentiers ombreux,\nRiant, chantant, pleurant sans cause.\nMoi, je vais, sombre & ténébreux,\nOù ma mie à jamais repose.\n\n\nSoudain, bercé d'un fol espoir,\nJoyeux, je m'arrête & crois voir\nLes traits de la chère endormie.\n\n\nRêve charmant, triste réveil !\nJe prends les rayons du soleil\nPour les cheveux blonds de ma mie.\n\n\n\n                       GEORGES      VICAIRE\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": "           DIALOGUES DES MORTS\n\n              POUR FAIRE SUITE A CEUX DE LUCIEN\n\n\n\n\nSous ce titre, la JEUNE BELGIQUE donnera une suite de pochades du même genre\n    qui alterneront avec LES BLESSÉS DE SEPTEMBRE,                    silhouettes\n    académiques dont les premières, abominablement méchantes, paraîtront\n    dans nos prochaines livraisons. Ecrites par tout un groupe de rédacteurs,\n    ces fantaisies ne seront signées que de la tête de mort, emblême académique\n    et sépulcral.\n\n\n\n     La scène se passe dans le grand salon de Pluton. La salle, tendue de crêpe\nnoir, est plongée dans une sorte de pénombre bleue ; quelques chouettes, per­\nchées sur le dossier de fauteuils en bois de sapin, causent entre elles. Sur le\nrebord de la fenêtre, un vieux corbeau lit les œuvres d'Edgar Poe, tandis que\ndeux squelettes jouent au saute-mouton.\n\n                             E n l'an futur 1900.\n\n                                        I\n\n                                    BERNAYS\n\n    Tiens ! n'est-ce pas l'ami Vaughan que je vois entrer dans l'asile des\nmorts? J e parie que cette vieille bête de Caron...\n\n                                 BEAUMARCHAIS\n\n     Présent!\n\n                                    BERNAYS\n\n    ... l'aura laissé monter dans sa barque, de peur d'être refroidi par\nune cartouche Gaupillat.\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": "                                   = 67 =\n\n                                   VAUGHAN\n\n                        (Il entre en se tordant de rire.)\n\n    Ah ! ah ! non, là, vrai ! ils sont impayables. Ah ! ah ! ces médecins !\net Van Maldeghem ! & Demeure ! & la petite Raskart ! & le ranz des\nvaches Pfister ! Ah ! ah ! Tiens ! bonjour Guillaume, comment vas ?\n                                   BERNAYS\n\n\n     Fulton Robert, & toi ?\n                                   VAUGHAN\n\n\n     Ah! mon vieux, j'ai eu une rude idée de t'assassiner ! mais là, une\nrude idée ! Figure-toi qu'on m'a poursuivi, arrêté, trrraîné devant la cour\nd'assises... du.Brabant, s'il vous plaît! Et ces diables de journaux m'ont\nmis dedans, mon bon, en plein. Ils commencent par m'annoncer que je\nserai jugé lorsqu'on aura achevé le nouveau palais de justice; car on...\n                                BEAUMARCHAIS\n\n                              (visiblement agacé.)\n\n     Présent, vous dis-je.\n                                   VAUGHAN\n\n\n     ... bâtit un palais de justice, tu sais. J'étais tranquille pour le reste\nde mes jours ; on m'apportait du Globe de bons petits plats; je commen­\nçais à engraisser...\n                                BRILLAT-SAVARIN\n\n\n     L'obésité entraine avec elle le dégoût pour la danse...\n                                   VAUGHAN\n\n\n     Qu'est-ce que cette grosse andouille? (Il tape sur le ventre de Brillat-\nSavarin.) ... je commençais à engraisser, tandis que ce brave Van Mal­\ndeghem s'amincissait à chercher le mobile du crime. Eh bien, mon\ncher, ils n'ont pas attendu & m'ont jugé dans cette ignoble boîte de la\nrue de Ruysbroeck... A propos, est-ce que je t'ai sérieusement fait mal?\n\n                                   BERNAYS\n\n\n    Mais non, mais non, mon vieux camarade ! Tu as un chic pour vous\ncoucher! Non, j'ai éprouvé une agréable fraîcheur dans les moelles, & je\nme suis étalé. Par exemple, je voudrais bien savoir par où j'ai saigné.\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "                                   = 68 =\n\nJ'ai lu dans l'Étoile belge (que Mégère a bien voulu me passer) que Guil­\nlery penche pour la nuque & Vleminckx pour le nez.\n                                    VAUGHAN\n\n    Ah ! ah ! mais tu as carrément saigné des deux côtés, voilà le hic.\n                                    BERNAYS\n\n\n    Et les médecins?\n                                    VAUGHAN\n\n    Oh ! ceux-là, je te les recommande ; une scène, mon ami, une              scène\nAppelle donc M. Poquelin.\n                                    BERNAYS\n\n    Poquelin! Poquelin! Eh! tapissier!\n                                  SGANARELLE\n\n                             (Entrebaillant la porte)\n\n    Messeigneurs, mon maître est en conversation avec M. Van Ise­\nghem, qui fait suspendre ses rideaux.\n                                    BERNAYS\n\n    Appelle-le tout de même, animal !\n\n\n                                        II\n\n                                     MOLIÈRE\n\n  (Il entre gravement en tirebouchonnant sa perruque, & salue d'un air narquois.)\n       Messieurs, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire.\n                                    BERNAYS\n\n    Assieds-toi, mon ami.\n                                    MOLIÈRE\n\n\n                                   (se cabrant.)\n\n              Eh ! l'amitié demande un peu plus de mystère.\n                                    VAUGHAN\n\n\n    Allons, c'est bon ! tu nous embêtes avec ton français de cathédrale.\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": "                                  = 69 =\n\n                                   MOLIÈRE\n\n        Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut!\n                                   BERNAYS\n\n     Voyons, messieurs, mes chers amis...\n                                 LA FONTAINE\n\n                 Chacun se dit ami, mais fou qui s'y repose !\n                                  FENAYROU\n\n                      (Il entre en bramant à la cantonade.)\n    Tuyaux de plomb ! Faut pas de tuyaux de plomb ?\n                                   BERNAYS\n\n    Poquelin, as-tu lu le Journal des Tribunaux?\n                                   MOLIÈRE\n\n                   Il me fut lu hier dans une compagnie.\n                                   BERNAYS\n\n   Sais-tu bien que là cour d'assises du Brabant t'a éclipsé net ? Des\nmédecins adorables, mon cher !\n\n                                  RABELAIS\n\n     Et m'esbàhyz grandement d'ung tas de folz philosophes & medicins\nqui perdent le temps ; car ilz ny font que rauasser & mieulx leur vaul­\ndroit se frotter le ventre, que de perdre ainsy le temps à disputer de ce\ndont ilz ne sçauent l'origine.\n\n                            LE BIBLIOPHILE JACOB\n                               (avec volubilité.)\n     François. Rabelais. Pantagruel, livre I er , chapitre xxxnr, page 121,\nédition Ledentu.\n                                  VAUGHAN\n\n     Ah ! ça, mais ! ils rabâchent donc tous, ces génies. Un imbécile plu­\ntôt; qu'on m'amène un imbécile!\n                               CHARLES POTVIN\n\n     Présent !\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": "                                      = 70 =\n                                      VAUGHAN\n\n   * Je te disais donc, mon cher Bernays, que ces médecins...\n                                    VICTOR HUGO\n\n        (Il entre au son des trompettes de Jéricho qui jouent MALBROUCK.)\n\n                             Bon appétit, messieurs !\n                                      VAUGHAN\n\n     ... que ces médecins...\n                                    VICTOR HUGO\n                            (Il pousse un rugissement.)\n\n                                    Il n'est pas d'animal,\n           Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette,\n           Pas d'oison, pas de bœuf, pas même de poète,\n           Pas de mahométan, pas de théologien,\n           Pas d'échevin flamand, pas d'ours & pas de chien,\n           Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes,\n           Plus caparaçonné d'absurdités énormes,\n           Plus hérissé, plus sale & plus gonflé de vent\n           Que cet âne bâté qu'on appelle un savant !\n\n      (Bernays, Beaumarchais, Vaughan, Brillat-Savarin, Sganarelle, Molière,\nFenayrou, La Fontaine, Rabelais, le bibliophile Jacob & Charles Potvin s'éva­\nnouissent, foudroyés. L'obscurité se fait soudaine & sur le rebord de la fenêtre, seul,\nle vieux corbeau lit les œuvres d'Edgar Poe.\n\n                                  L'HUISSIER GUIOT\n\n     Silence!\n"}, {"page_pdf": 88, "texte": "                REVUE DES LIVRES\n\n\n\n\n     CONFUCIUS, par Louis Hymans. — Un vol. Bibl. Gilon, 60 cent.\n     La besogne du critique, aujourd'hui fort simplifiée, consiste à deviner ce\nque l'écrivain pense de son livre. Or, dans la pensée de M. Louis Hymans,\nConfucius n'est autre chose qu'une autobiographie.\n      Ne riez pas. S'élever à soi-même un petit bronze n'est pas une action tant\nsotte & tant blâmable. C'est d'un homme prudent & bien avisé. Pour l'avoir\noublié, feu certains académiques, — mourir est leur seule manière d'être un feu\n— furent cruellement désappointés, qui, aujourd'hui encore, de malerage de\nn'être point statues, gémissent lugubrement, la nuit, dans les cheminées.\n      Oui, une autobiographie.\n      Ecoutez cette description du tempérament chinois : « On se. demandera\nquel est le secret de la vaste influence de Confucius. La réponse est facile. Il\nétait Chinois & ses leçons étaient appropriées au caractère de la nation. L'esprit\ndes Mongols, essentiellement flegmatique & positif, répugne à tout examen des\nchoses abstraites, & leurs habitudes calmes & placides excluent les exagérations\ndes tempéraments ardents. Une morale très' simple & de gros bon sens, suffi­\nsait donc aux besoins d'un peuple qui n'avait qu'une très vague idée de la vie\nfuture. »\n      Ces Chinois-là, ce sont des Belges.\n      Le milieu nettement déterminé, M. Hymans se met en scène sous le pseu­\ndonyme de Confucius : « Ses talents avaient attiré l'attention, & peu de temps\naprès son- mariage, on lui offrit le poste de gardien des entrepôts de blé. La\nnécessité de gagner sa vie l'obligea d'accepter ces fonctions, & il fut promu à la\nfonction de conservateur des domaines publics. »\n      On ne saurait croire jusqu'où cette nécessité de gagner sa vie entraîna le\nphilosophe... Confucius. Cette nécessité lui fit accepter un siège à la Chambre\ndes représentants de Pékin, une place de membre correspondant de l'Académie\ndu Céleste Empire, de membre honoraire de l'Académie d'Anvers, ville très\nmandarine, le crachat d'officier de l'Ordre de Léopold, la rédaction enchef de\nl'Écho du Parlement, de l'Office de Publicité, une correspondance de la Meuse,\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": "                                   =    72   =\n\nqui, notoirement, sont organes chinois; plus une foule de sinécures dans une\nfoule de commissions, qui sont là-bas des associations d'écrevisses pour le pro­\ngrès à reculons, Oh ! la dure nécessité de gagner sa vie!\n      C'est pendant qu'il se distendait à occuper toutes ces places, que Confucius\neut un fils. « Confucius jouissait à ce point de l'estime publique, que le prince\nrégnant, à la nouvelle de cet heureux événement, lui fit présent d'une carpe.\nCette circonstance lui fit donner le surnom de Li, qui veut dire carpe en chi­\nnois. »\n      On voit que M. Hymans, — & c'est là une forte preuve de sincérité —\nrelate jusqu'aux épigrammes qui le piquèrent. En effet, offrir une carpe à un\nhomme aussi prodigieusement disert que Louis Hymans, cela veut dire, en bon\nchinois belge : taisez-vous! ô Li, Li Hymans, avouez-moi que Léopold II eut,\nen cette circonstance, beaucoup d'esprit !\n      Il est un point cependant où la franchise de l'autobiographie hésite. « Con­\nfucius, dit-il, perdit sa mère en l'an 528 avant J . - C , & ce deuil mit fin à ses\nfonctions administratives. D'après une antique loi de la Chine, à peu près\ntombée en désuétude, les enfants étaient obligés de renoncer à tout emploi\nquand ils perdaient leur père ou leur mère. Confucius, impatient de rétablir\ndans sa patrie l'observation de cette vieille coutume, ressuscita pour son compte\ncette prescription. » Cette fois-ci, ô Li, Li Hymans, l'autobiographie disparaît,\net nous sommes en Chine.\n      DU SAINT-GOTHARD A SYRACUSE, par Émils Cauderlier. — Un\nvolume. Paris. Dentu. 3 fr. 5o.\n      De M. Louis Hymans, qui écrit d'exécrables notes de voyage, à M. Emile\nCauderlier qui en écrit de très attachantes, la transition me semble très douce,\nd'extrême à extrême. Très originalement, M. Cauderlier a rompu avec les\nadmirations classiques du touriste en Italie. Quand des choses réputées belles\n ne lui ont rien dit, il l'avoue, & quand il découvre une beauté où d'autres n'en\n soupçonnent guère, il ose l'avouer encore. Pour faire cela simplement, sans\n iconoclastie ni bravade, il faut presque de l'héroïsme. M. Cauderlier qui brosse\n quand il le veut des morceaux de style, me semble attiré surtout par les\ndétails nets, précis, dont l'enchaînement peut seul donner une ossature aux\n livres.\n     CINQUANTE ANS DE L I B E R T É , T . IV. HISTOIRE DES LETTRES,\npar Charles Potvin. — Un vol. Bruxelles. Weissenbruch. 20 fr.\n     Ce livre n'est point payé à M. Potvin.\n     Puisque « la nécessité de gagner sa vie » ne le forçait pas à l'écrire,\nM. Potvin est inexcusable.\n     Ce n'est pas même un livre, mais une indigeste table des matières. Pas une\nidée d'ensemble, pas une apparence de méthode. Rien que des noms & des titres\nfaisant cortège. La théorie des milieux inappliquée; nulle étude des influences\nétrangères; l'essence du romantisme belge — indéfinie; à plaisir écartées, les\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": "                                    =   73 =\n\ncauses de notre avortement littéraire. Une espèce d'appel nominal des prosar\nteurs & des poètes.\n     Ajoutez à ces défauts de conception, des haines politiques qui égarent & des\njalousies littéraires qui rêvent d'être perfides. M. Potvin — je le dis avec\nd'autant plus de franchise que je partage, en les exagérant encore, ses convic­\ntions politiques, — à force de mêler la politique à la littérature, est devenu le\nplus bel exemple d'intolérance artistique, une manière de bigot libre-penseur.\n« Etes-vous franc-maçon? demandait-il un jour à un jeune poète qui lui présen­\ntait une pièce de vers. Cette question semble absurde au premier abord. Mais\nen y songeant bien, elle est d'une ingénieuse logique. Lire une longue pièce de\nvers pour apprécier le talent d'un écrivain, & même après cette lecture, n'avoir\npas d'opinion sienne, c'est décourageant. Au contraire, poser au jeune rimeur\ncette question : « Etes-vous maçon? » est un beaucoup plus bref procédé. —\nOui? Vous êtes un génie! — Non? Vous êtes un croûtard! Or, quand on est\nCharles Potvin, il faut être avare de son temps.\n      C'est dans cet esprit étroit & partial qu'il écrit son livre. Un auteur a-t-il\ndes attaches catholiques, rien de lui ne vaut. Et la prose de M. Potvin prendra\ndes attitudes dédaignantes, qui parfois atteignent un comique inattendu. Savez-\nvous comment M. Potvin apprécie Octave Pirmez?\n      Le genre de M. Pirmez, ose-t-il écrire, ne se soutient que par la clarté, à\ndéfaut de grandeur.\n      Telle est l'opinion de M. Potvin sur Octave Pirmez, ce pur & harmo­\nnieux styliste que la royale amplitude de ses phrases & leur envolée imaginative\nont fait comparer à Chateaubriand. Tout cela, M. Potvin d'ailleurs ne l'ignore\npoint ; mais il se cramponne à son principe : tout ce qui est catholique est mal\nécrit. Puisque M. Potvin tient beaucoup à l'emploi du mot catholique, nous\ndirons, en retournant sa formule comme une tortue : Il n'y a de catholique que\nce qui est mal écrit. Mais alors vous même, M. Potvin, vous n'êtes pas aussi\nlibéral que vous le pensez.\n      J'ai parlé de jalousies littéraires. Jugez :\n      Edmond Picard, l'écrivain de race de La Forge Roussel, est étranglé dans\nle nœud coulant de cette critique : « . . . Ne trouvant aucune ouverture à la car­\nrière littéraire, aucune satisfaction dans la carrière politique, il était devenu un\nde nos premiers avocats. Mais il avait gardé le goût des lettres. »\n      Quant à Camille Lemonnier, le premier de nos écrivains, cette expansive\net forte nature d'artiste, le rutilant peintre du Mâle, l'âpre sculpteur de phrases\ndu Mort, celui dont Léon Cladel a dit que les livres sont « noirs comme les\nenfers & rouges comme les batailles de la Bible », M. Potvin (Charles) nous\napprend que son observation ne va pas bien loin, que son art lui fait oublier la\nsûreté de l'étude & la chasteté du style, qu'enfin il a essayé de percer je ne sais\nquelle impasse par un genre à la mode : Le Mâle.\n      Cet indigeste livre est écrit dans une langue qui oscille entre le barbarisme\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": "                                     = 74 =\n et la charade. Lisez cet amphigourique morceau où M. Potvin s'assied sur un\nencensoir : « ... Bientôt les transes qui centuplent l'amour conjugal auprès d'un\n it de malada me firent commencer En Famille, qu'achevèrent l'espoir d'un\npremier enfant & le bonheur d'être père, que devait compléter dix ans après un\nmalheur cruel.... Aucun succès ne m'a manque' : amitiés viriles, estimes\nsérieuses, critiques sincères ou passionnées, haines politiques, Prix quinquen­\nnal! Aucun, excepté celui qui nous a échappé à tous, l'intérêt constant, l'atten­\ntion soutenue d'un public nombreux d'acheteurs! »\n      Cette chaotique compilation a valu à son auteur une humiliante mésaven­\nture. Comme M. Potvin s'occupait à dresser une table alphabétique des écri­\nvains belges, avec leur profession en regard, il voulut ajouter à son nom :\nPoète, rentier. Mais une main vengeresse & douce, despotique comme la\nvolonté, la main de l'ironique & lumineuse Muse de Banville, contraignit le\ngrimaud à se rédiger ainsi : Charles Potvin, rentier, poète.\n\n      L'AIGUILLEUR, par Henri Nizet.\n     C'est avec uni soupir de soulagement que je m'ensauve de cette cuistrerie\npour souhaiter la bienvenue à l'un de nos plus méritants jeunes écrivains.\nDepuis un an déjà, je suivais attentivement M. Nizet dans des articles de l'Eu­\nrope. L'Hypothèse psychique, & le Bazar m'avaient surtout arrêté. Il s'y révé­\nlait un styliste en pleine possession de lui-même, sollicité par toutes les inten­\nsités modernes. Ces qualités maîtresses sont saillantes dans l'Aiguilleur, où\ns'annonce aussi un observateur. Préparé comme il l'est, M. Nizet nous doit\nmaintenant une œuvre d'haleine plus longue, qui lui assure aux yeux du grand\npublic, une place de choix, — méritée.\n\n      JACQUES GERVAIS, comédie en 4 actes, par Louis Claes. — Un vol.\n Bruxelles. Félix Callewaert, 2 fr. 5o.\n       Une chose me frappe : en Belgique comme en France, la nouvelle géné­\n ration littéraire, si vivace & si remuante dans le roman & la poésie, n'aborde\n guère le théâtre. Certes, les qualités même du romancier naturaliste deviennent\n presque des défauts à la scène, & les écrivains de l'école nouvelle semblent recon­\n naître par leur abstention qu'il n'ont pas le tempérament dramatique.\n      Eh bien, je crois ces craintes exagérées. Il suffit d'oser, comme l'a fait\nl'auteur de Jacques Gervais, une comédie fortement charpentée, au dialogue\nsouvent spirituel & dramatique, d'une littérature pas assez déguisée même\nreproche honorable pour un dramaturge. Les personnages sont étudiés avec un\nsoin rare, une passion quelquefois heureuse. Plus que Gervais, largement conçu\nsans doute, mais qui n'est pas neuf, nous aimons les personnages de Du Reux\net d'Adrienne, d'une réelle humanité.\n      Je regrette vivement que M. Claes se soit cru obligé d'attaquer dans sa\npièce l'auteur du Mâle, qu'il n'a point le droit de juger, de cette façon, ni sur\nles planches.\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "                                     = 75 =\n\n      MÉNAGES PARISIENS, par Alain Bauquenne. — Un vol. Paris,\n Ollendorff. 3 fr. 50.\n      Ceci est un mets vraiment parisien, comme l'annonce le titre, qui, — chose\n méritoire pour un titre — ne ment pas. Dans cette suite de nouvelles rapides,\nécrites de brio, pirouettantes d'esprit, & parfois attendries, l'auteur se présente\nau public boulevardier flanqué, à gauche, de Gustave Droz, à droite, d'Eugène\nChavette. Si Les Coccinelles font penser à l'Omelette, Totote (Extrait des mé­\nmoires d'un père), rappelle la verve tout de go, le primesaut bon enfant, le rire\nlarge du Père d'Adolphe. Ajoutons qu'Alain Bauquenne — qualité rare chez les\nparisianistes — a du style. Il possède un sentiment de la couleur très vif, et,\npar instants, dénonce une très originale fantaisie. Lisez ce passage d'' Apparte­\ntement de Garçon.\n      « Au fond de la haute armoire, quadrillée de guirlandes sur les vitres, les\nvieilles orfèvreries, les seaux d'argent, les corbillons, la vaisselle plate, arron­\ndissaient, pour faire risette, leur bouche en cœur, arlequinées par le reflet des\nverrières de la fenêtre... » Vous y reconnaîtrez une plume savante, qui peut, en\ndes œuvres légères, dessiner des fanfreluches parisiennes, mais qui aussi a écrit\nL'Ecuyère, — un roman de haute valeur littéraire. — & qui, j'en suis certain,\nne déformera point son bec à fine pointe dans l'encrier de la production pour\nlé boulevard.\n     LA C H U T E DE MISS TOPSY, par Edouard Rod. Un vol. Bruxelles,\n Kistemaeckers. 4 fr.\n     Parmi les nouvelles recrues du bataillon de Médan, Edouard Rod, de plus\nen plus, s'affirme. Les chefs de l'école naturaliste : Zola, Goncourt, de leur aveu\nmême, ont encore des attaches romantiques. Les nouveaux venus semblent s'en\ndégager complètement. Ils appliquent dans leur entière rigueur, les principes\ndu Roman Expérimental & de Nos Romanciers naturalistes. Plus le moindre\ngrossissement lyrique, plus de transfiguration. La réalité surprise, fidèlement\ntraduite. Une langue plus contenue, plus simple, à découpures nettes, dont les\nphrases ne s'empâtent plus, mais se cassent brusquement pour le relief. Telles\nsont les principales qualités de La Chute de Miss Topsy, l'histoire peu com­\npliquée des amours d'un commis avec une écuyère, qui se termine par une très\nbelle impression de la vie manquée, & dont l'avant dernier chapitre est une des\npages les plus sobrement colorées, les plus intimement émues, & les plus justes\nde ton qu'il m'ait été donné d'admirer depuis longtemps.\n     LA VIE PRIVÉE DE CAMUS D'ARRAS, par Antony .Blondel. Un\nvol. Paris, Maurice Dreyfous. 3 fr. 50.\n     Voici quelqu'un. Depuis Flaubert, on n'a pas écrit d'étude plus large et\nplus sincère d'un coin de province. Antony Blondel est un observateur super­\nbement doué, une déliée & subtile nature. Son Pierre Camus, sa Victoire, sont\ndes individualités puissamment, sobrement campées, dont la carrure, sur le\nfonds un peu terne de l'analyse, énergiquement s'enlève. Fatalement, on rap-\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "                                    = 76 =\n\nproche Antony Blondel de Stendhal. C'est la même inquisition des personnages,\nla même subtilité aux double fonds diplomatiques. J'ajoute : la même phrase\nmécanique & impersonnelle. Car j'ai goût de faire à l'auteur une querelle de\nstyle. Sa langue m'a paru sèche, d'une vie trop automatique, & négligeante du\nrelief. J'insiste sur cette question de forme, d'abord parce qu'Antony Blondel\nest un écrivain auquel on doit la vérité, ensuite parce que le dédain systématique\nde la forme picturale, musicale, sculpturale, n'est pas un fait isolé, mais la ten­\ndance de toute une nouvelle école. Il semble qu'on ait pris au sérieux certaines\nthéories d'Emile Zola, sur l'abus de la ciselure & des joailleries de style. Certes\nil ne faut pas apporter à l'étude des milieux bourgeois un effarement lyrique de\nprophète, comme le néo-romantisme l'a fait; mais il faut s'inspirer de la for­\nmule de Flaubert, qui, sans transfiguration aucune, a écrit des analyses bour­\ngeoises de grand style. Or, aujourd'hui, Zola développe la théorie du renonce­\nment à la forme. Pot-Bouille,— qui peut être un roman de grande portée\nscientifique, une cruelle & véridique analyse — a donné le signal d'une déca­\ndence naturaliste. On écrit encore de très solides enquêtes sociales, mais on\nne polit plus des œuvres d'art. On nous ramène à un classicisme nouveau,\naussi exsangue, aussi anémique que le premier.\n      LE CAPITAINE BURLE, par Emile Zola. — Un vol. Paris. Charpen­\ntier, 3 fr. 5o.\n      Ceci m'amène naturellement au dernier 'volume de nouvelles d'Emile Zola.\nQuoique ce ne soit là qu'une oeuvre d'entr'acte, elle reflète fidèlement la situa­\ntion d'esprit de l'auteur. J'ai déjà dit, ici même, ma profonde admiration pour\nl'écrivain de La Curée, & de La Faute de l'abbé Mouret. Ce que j'aimais en\nlui, plus que l'observateur, c'était le prodigieux poète de l'épanouissement, des\nforces, de la sève; un des grands remueurs de la langue, depuis Hugo; le\ndescriptif au verbe évocateur & si despotique, que ses moindres coins de nature\nhantent les mémoires; le musicien de phrases dont la prose garde l'eurythmie\ndes beaux vers ; bref, le Zola un peu romantique pour lequel le Zola naturaliste\nsemble, bien à tort, implorer merci. Ce culte pour le Zola néo-romantique, je\nle conserve toujours, mais j'ai peine à l'étendre au Zola de Pot-Bouille. Non\nque jesois parmi les gens que la crudité de l'étude effarouche; mais parce que\nce roman renferme des symptômes de déchéance voulue & de volontaire amoin­\ndrissement.\n      Zola, épouvanté par « le tas de rhétorique romantique qu'il a déjà derrière\nlui », fait un effort au simple, au sobre, au laconisme. Observé par la forme de\nFlaubert, d'un si juste & si inaltérable équilibre, Zola depuis Pot-Bouille s'am­\npute, & sans atteindre à la condensation de Flaubert, gâte inutilement son\nopulente & prodigue nature. Il va même jusqu'à « lâcher » complètement sa\nforme, dont l'idéal devient je ne sais quelle solidité massive, je ne sais quelle\ncarrure bourgeoise, dont un exemple frappant se trouve dans le premier cha­\npitre de Pot-Bouille. Le capitaine Burle accentue encore cette préoccupation\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                                     = 77 =\nde simplicité. Certes, souvent, encore, l'ancien Zola reparaît, comme dans cette\nMort du paysan, dont le Figaro obtint la primeur, & qui reste une des pages\nles plus larges & les plus intenses de l'écrivain. Mais l'ensemble du livre\ndénonce un amoindrissement calculé, une obstination de logique dans le faux,\nqui, j'en ai peur, finiront par assourdir & par éteindre le sonore génie d'un de\nnos plus grands écrivains contemporains.\n      POUR FAIRE RIRE, par Armand Silvestre. — Un vol. Paris. Marpon\net Flammarion, 5 fr.\n     A vous, descendance lointaine de Rabelais, de Brantôme, de Mathurin\nRégnier, a vous qui aimez un verbe énorme, turbulent, de trogne rouge, un\nrire gras de panses gavées devant lesquelles s'échancrent les tables, à vous tous,\nqui, dans de croustillantes histoires, aimez la nudité du mot propre, la bonne\nfarce d'antan, mélancolisée aujourd'hui par de piteux poètes de cimetière à\nfaces de carême-prenantes, or à vous, frères de l'excellente doctrine, joyeux\nplante-cuillées & pique-fourchettes, je recommande le nouveau livre du très\ndocte & gentil chroniqueur Armand Silvestre, un avenant volume, riant à\nl'œil, enjolivé de piquantes illustrations par Kauffmann, un porte-crayon très\nhumouristique.\n     L'ART AU XVIII 0 SIÈCLE, par Edmond & Jules de Goncourt, 3° série.\n— Un vol. Paris. Charpentier, 3 fr. 50.\n     Voici deux noms souverains, devant lesquels tous les artistes se décou­\nvrent. A leurs magistrales études sur Watteau, Latour, les Saint-Aubin, et\nGreuze, ils ajoutent aujourd'hui des transpositions de Fragonàrd & de Pru­\nd'hon. Érudition de mains premières, imagination sympathique s'identifiant\navec les peintres, pénétrante intelligence des époques, rien ne manque à ces\nprodigieuses résurrections des arts abolis. Quels délicats chefs-d'œuvre, épars\nsemés dans les adorables études sur Watteau & sur Fragonard, les deux poètes\ndu XVIIIE siècle. Comme en leurs réductions de tableaux, les Goncourt sont\nservis par le maniérisme de leur plume inquiète, qui transpose, aussi bien que\ncelle de Gautier les couleurs & les lignes, mais qui rend mieux la vibration, le\nmouvement, le caprice des lumières, trop souvent immobilisés dans les traduc­\ntions de Gautier. La couleur des Goncourt est spirituelle : elle a une âme.\n      MES SOUVENIRS, par Théodore de Banville. — Un vol. Paris. Char­\npentier. 3 fr. 5o.\n      Camille Lemonnier définit Banville en un mot : « Il est glorieux ! » Ban­\nville, en effet, c'est le poète des auréoles, des splendeurs, des gloires : sa phrase\nest lumineuse, avec des mots adamantins où radient de blanches & calmes\nlueurs.\n      Et cet aristocratique esprit ne voit les réalités qu'à travers une fine pous­\nsière rose, la poussière des ailes de Psyché. Un carnaval bergamasque, lâché\nen pleins boulevards de Paris, avec sa folle fantaisie de Pierrots, d'Arlequins,\net de Gilles, au milieu de la noire tristesse de nos habits & de nos twines, telle\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "                                    = 78 =\n\nest l'imagination du poète. Le monde de Banville est un monde où tout ce qui\nest impossible arrive, où rien n'étonne, sauf ce qui est banal & vulgaire. Son\nhumanité est quintessenciée, & son dialogue, de plusieurs tons au dessus du\nton de la voix parlée, à des sonorités grêles & lointaines. Elles viennent de loin\nen effet, les capricieuses chansons de Banville : du pays de Shakspeare, des îles\nheureuses de Watteau. des horizons bleus de Breughel de Paradis, de la claire\nfantasmagorie de Bergame. Banville porte l'habit moderne, c'est vrai, mais\ncomme le porterait un Pierrot tombé de la fantasiante lune, pour avoir manqué\n de respect aux reines de la féerie. Imaginez-vous maintenant les hommes & les\n œuvres de 1830 se reflétant au travers d'un pareil cerveau, & vous aurez une\n idée assez juste de ce merveilleux volume : Mes Souvenirs. Hugo, Gautier,\n Baudelaire, Dumas, Roqueplan, Monsieur Scribe défilent indiqués d'un trait,\net d'une ressemblance supérieure à la plate fidélité photographique, puisqu'elle\nfond l'homme & son œuvre dans un simulacre glorieux. N'y cherchez aucune\n rancœur, aucune haine. Pour pénétrer les génies, Banville a l'enthousiasme,\nl'admiration, & cette raison suprême, dominant la vulgaire raison pédante, et\nque les seuls poètes atteignent : le sens révélé du beau, la Grâce artistique. Les\n Ponsards & les Scribes, il les déconcerte par d'éloignantes politesses, il les\n berne par de sournoises phrases élogieuses, douces & persifflantes comme\n d'ironiques flûtes. Et s'il exécute un malheureux coupable d'avoir fait, comme\nle prétendait ce Mercutio, Albert Glatigny, « rimer tambour avec gouverne­\nment ». voyez comme Banville a la main légère, effleurante, comme, sans\nparaître y songer, il les annihile, les réduit à n'être plus que des choses, en leur\nenlevant leur souffle poussif, & comme alors il feint d'être surpris de voir ces\ngrimauds renversés sous leur œuvre, tués par elle, par son propre vide, comme\nsous une cloche pneumatique! Si Banville ne hait personne, je ne sache per­\nsonne dont il ne soit simplement, profondément aimé. Il dégage une invincible\nsympathie, & vous ne réussiriez pas plus à ne pas adorer ce rare & indulgent\nesprit, qu'à trouver une rime riche ou un vers nombreux chez les infidèles de\nla poésie. Surtout par le' constant respect de son art, il attire & charme. Si\navant de publier un livre hâtif où les suprêmes Idées sont trahies pour les pau­\nvretés de l'or, où la religieuse & immortelle Forme est blasphémée, les écrivains\ntentés songeaient : « Qu'en dirait le maître Banville? », ils s'épargneraient pour\nl'avenir le plus cruel remords qui soit : celui d'avoir outragé la sereine\nLumière. Car Banville, aussi bien pour les petits chroniqueurs condamnés à la\ntristesse du rire, que pour les rimeurs élus, sur lesquels des palmes frissonnent,\n Banville pour tous est une infaillible & vivante Conscience.\n\n\n\n                                                  ALBERT     GIRAUD\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "                                     =   79   =\n\n      L'espace nous manque pour parler longuement de la réimpression qui\n vient de paraître chez M. Brancart à Bruxelles, du croustillant conte de Voise­\n non : Le sultan Misapouf & laprincesse Grisemine. Cette littérature folichon­\n nante où, au milieu des retroussis pompadouresques, éclatent en gerbes parfu­\n mées l'Orient fantaisiste & la France poudrée, a le charme fugitif de la pastille\n à la violette. Le lecteur s'y retrempe aux délicatesses égrillardes d'une époque\n adorable où le conte joyeux piqué de mouches & fardé de rose amenait aux\n lèvres des belles marquises un idéal sourire de pastel, M. Marc Auriol, notre\ncollaborateur, a écrit pour Le sultan Misapouf une préface très littéraire dans\nlaquelle il esquisse à grands traits la vie de Voisenon, dans ce cadre enguirlandé\ndu XVIIIe siècle. Cette étude très cherchée, & très trouvée d'ailleurs, ne man­\nquera pas de plaire à tous ceux qui, suivant la mode actuelle, s'intéressent à\nl'époque « scandaleuse » du marquis de Voisenon.\n      Secouons la veloutine de la princesse Grisemine & tombons dans la galette\nque nous offre M. Clovis Mignot, — connais pas — sous le titre nouveau,\nsimple, exquis, de... Poésies. Il y en a quinze pages & cela se paie 50 centimes\nchez M. Bellinger à Nantes. Je conseille fortement de les acheter, l'auteur\ndevant être dans la misère la plus sordide pour écrire ces rimes plus sordides\n encore !\n     Un livre franchement gai, plein d'humour & finement observé : CHATTES\nET RENARDS, par Carolus Brio, dont la plume alerte & souple excelle à\nesquisser les fantaisies mondaines. En quelques nouvelles très joliment contées\nl'auteur trace comme autant de croquis de la guerre amoureuse ; il dit, l'astu­\ncieuse stratégie de l'homme, l'enjôleuse tactique de la femme. Etre amusant\nsans grivoiserie, réaliste sans brutalité, dérober aux fleurs du mal leur parfum,\nsans leur emprunter leur poison, tel est le but qu'a su atteindre ce livre aimable.\nSa place, à coup sûr, n'est pas au pensionnat, mais elle est marquée au boudoir.\nAjoutons que Chattes & Renards est coquettement édité par E. Rouveyre et\nG. Blond, avec illustrations de Japhet & fait partie de la collection des Contes\nGaillards, si justement appréciée des bibliophiles.\n      A la même collection vient de s'ajouter encore un nouveau volume de\nM. Lucien-Victor Meunier, l'heureux auteur de Chair à plaisir & de Miettes\nd'Amour. BAISERS TRISTES, tel est le recueil de ce livre où M. Meunier\na fait connaître ses talents sous un nouvel aspect. Ce sont quelques nouvelles,\nles unes si navrantes que l'émotion prend le lecteur à la gorge, les autres si ten­\ndrement mélancoliques que d'elles-mêmes les larmes montent aux yeux. Tous\nles friands de lettres, les amateurs de vraie littérature voudront lire ces pages\nexquises. Baisers tristes aura certainement plus de succès encore que ses deux\naînés. Les ravissantes illustrations qui ornent ce livre sont dues à M. René-\nVictor Meunier.\n   Viennent de paraître : chez Muquardt, une très intéressante brochure de\nM. Charles Donald sur La situation politique & la lutte des partis en Belgique.\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": "                                    =   80   =\n\nCe travail, extrait de la Revue britannique & écrit pour elle, est un résumé\nexcellent de notre histoire présente ; écrite par un français, mais avec une grande\nimpartialité, elle ne peut qu'être très utile à ceux dont l'intellect s'effraie des\ncomplexités de nos luttes.\n      Chez Gilon : Le Roman d'un chat, par Marguerite Van de Wiele. 2e édit.\n      Chez Delacre : Le Livre de la toilette, par le D r Emile Transer.\n      Chez A. Ghio : Nila, par Paul Noun, un roman d'amour plein de passion\net d'entraînement ; les détails charmants de l'amour irrésistible des jeunes gens,\nle cadre enchanteur des vertes forêts du Morvan, tout captive dans ces pages\néloquentes. Dès les premières pages le récit vous empoigne si bien qu'on ne\npeut lâcher le volume qu'à la fin. Le tableau de la chaste & fougueuse passion\ndes deux héros Nita & Didier, forme un contraste enivrant, qui saura toucher\nle cœur de toutes les lectrices.\n      Chez Parent : Les Monuments à travers les âges, par A. Dardenne.\n      Chez Lebègue, à Bruxelles : Contes de Noël & d'Avril, par Paul Wodon.\nD'autres recueils du même : Heures graves, Heures bénies & Pages d'amour,\nparaîtront à leur tour sous le titre général, qui indique en un mot l'esprit de\nl'œuvre. Tous romantiques à la façon de Musset, nous avons eu nos jours bleus\nd'illusions & d'enthousiasmes. Les Contes de Noël & d'Avril se rattachent à\ncette prime jeunesse où l'on croit au beau & au bien ; ils racontent les joies et\nles peines d'un âge où l'adolescent fait homme, se donne tout entier de cœur,\nsans arrière-pensée. Aujourd'hui, parmi nos fiévreuses peintures des choses\nmatérielles, ces contes d'hier sont bien un peu pâlots, mais qu'importe, s'ils ont\nla fraîche naïveté d'un rêve de jeunesse narré sincèrement ; & même, il y avait\nde l'honnêteté littéraire à donner tels quels, dans leur forme simple, ces vers\nqui n'ont rien de la ciselure moderne.\n      Un critique a dit que ces piécettes avaient parfois l'allure fière & bravache\nde celles de Musset, & M. Paul Wodon n'est pas, en effet, sans analogie avec le\npoète du Saule. De ses contes, dont plusieurs sont alertement troussés en vers\nde huit syllabes, citons Lorenzo & plus loin Claribel, où nous trouvons des\nstrophes très harmonieuses de forme, & de beaux élans lyriques.\n      En attendant les autres volumes qui permettront de juger, dans son\nensemble, l'œuvre achevée, souhaitons la bienvenue à M. Wodon comme à tous\nceux qui viennent grossir les rangs de notre Belgique littéraire.\n      Terminons par quelques mots sur un excellent journal Le Do-Mi-Sol que\ndirige à Verviers, notre ami & collaborateur, Gustave Andel, & dont notre\nami, Albert Giraud, est le correspondant. A l'heure où la lutte devient\nplus âpre, où la dernière croûte bourgeoise doit être extirpée de nos lettres,\nGustave Andel lutte, deux fois la semaine, pour le bon combat de l'art moderne,\net avec la légèreté de plume que nos lecteurs lui connaissent, défend les idées\nlarges, audacieuses, progressistes que nous défendons nous-même. Le Do-mi-Sol\ndeviendra grand là-bas & ici.                                      NEMO\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "         LUCIEN      HOCHSTEYN,          ÉDITEUR\n      Bruxelles,   8, rue de la Paille, 8, Bruxelles.\n\n\n         EMILE              VERHAEREN\n\n\n                            LES\n\n\n\n FLAMANDES\n                        POÉSIES\n\nUu vol. in-18. Prix : 3 fr. 50. — Paraîtra le I e r février.\n\n\n\n              ALBERT               GIRAUD\n\n\n\n\n LE SCRIBE\nU n vol. in-iS. Prix : 3 fr. 50. — Paraîtra le I er février.\n\n\n\n            GEORGES             EEKHOUD\n\n\n\nKEES DOORIK\n                   SCÈNES    DU   POLDER\n\n\n\n\nU n vol. in-18. Prix : 3 fr. 5o. — Paraîtra le 15 janvier.\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "                  LA JEUNE BELGIQUE\n                          paraissant le 5 de chaque mois\n\n                                 ABONNEMENTS\nU n an                            5 fr.         U n semestre.     . . . . . .   3 fr.\n                   Les abonnements se prennent à toute époque.\n                                    BUREAUX\n                          BRUXELLES, 8, rue de la Paille.\n                                 CORRESPONDANTS\n    Liège : Decq & Nierstrasz. — 46', rue de l'Université.\n    Naniur : Auguste Vierset. — 5; rue du Président.\n    Huy : A. Noël-Souplet.\n    Verriers : Gustave Andel, 56. rue du Pont Léopold Hodimont.\n    Gand : Hoste. — Rue des Champs.\n    Paris : Auguste Lavallé — 18. rue Drouot.\n         Il est tiré de chaque numéro vingt exemplaires numérotés, sur splendide\n                       papier anglais. Prix de l'abonnement : 10 fr.\n    L e I e r volume de la Jeune Belgique est en vente au prix de 5 francs (papier\n                  ordinaire) & 20 francs (papier de Hollande).\n\n                           Librairie A. BOITTE, éditeur\n                    Bruxelles,   38. rue de l'hôpital, 38. Bruxelles\n\n                    DEMANDEZ         LES    OUVRAGES       DE    LA\n\n                 COLLECTION                          BOITTE\nMagnifiques volumes in-18. véritables bijoux de typographie, composés de 128 pages\n          imprimées en caractères elzéviriens sur beau & fort papier teinté.\n                      PRIX : 5o CENTIMES LE VOLUME\n                    Le premier volume a paru le 15 novembre 1882.\n\n    LES CONTES JOYEUX DE BOCCACE\n             Cet ouvrage, tiré à 5.000 exemplaires, est presque épuisé.\n                    Le second volume paraîtra le 15 janvier 1883.\n          PARNY     : Les Galanteries de la Bible & poésies diverses.\n\n   A dater du 15 janvier 1883, les volumes de la COLLECTION            BOITTE   se\n                           succéderont mensuellement.\n"}], "calendrier": {"precision": "jour", "numero_verifie": true, "mois_verifie": true, "date_tri": "1883-01-05", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, page PDF 56."}}