{"numero_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "articles": [{"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-201", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "(3 e année) 1883. Prix: 2 fr.", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SOMMAIRE. 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Tome II N° 1,                              20 décembre\n\n\n\n\n                                  ALMANACH\n                                                    DE LA\n\n\n\n\nJEUNE BELGIQUE\n                                                       POUR\n\n\n\n                                           1884\n\n                                              "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-202", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "SOMMAIRE. 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OCTAVE P I R M E Z .                Sonnets      .    .   .   .       .   EDOUARD L E V I S .\nPetite Chapelle.     . . ALBERT GIRAUD.                      Villanelle        .   .   .   .       TÊTE-DE-MORT.\nLa Belette   .   .   .   .   GEORGES E E K H O U D .         Sonnets                               GEORGES KHNOPFF.\nIdylle de Sopha      . . GEORGES RODENBACH.                  Soirs de cirque . . . PAUL LAMBER.\nCroquis funèbres     . . H E N R Y MAUBEL.                   Messe jaune. . . . PAUL BERLIER.\nCantiques                    E M I L E VERHAEREN.            Chronique littéraire . JACQUES ARNOUX.\nL'oubli . . . . .        .   MAX WALLER.                         —            musicale .           HENRY MAUBEL.\nOiseau de paradis .      .   H É L È N E SWARTII.                —            artistique .         E M I L E VERHAEREN.\nL'hystérique .   .   .   .   CAMILLE LEMONNIER.                —                   —           .   HIPPOLYTE DEVILLERS\nFaust (fragment)     .   .   EDMOND PICARD.                  MEmento                               NEMO.\n\n\n\n\n                                               BRUXELLES\n                     74.      AVENUE             DE LA            TOISOX                   D'OR\n                                                        1883\n\n      Les articles ont été insérés dans ce numéro an fur et à mesure de l'arrivée des manuscrits.\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-203", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Abonnement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LA JEUNE BELGIQUEREVUE MENSUELLE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "BOITE A U X LETTRES. 1.", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 15, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 183, "texte": "LA JEUNE BELGIQUEREVUE MENSUELLE.\n                            PRIX D'ABONNEMENT:\n     Belgique : 5 francs par an. — Etranger : 7 fr. par an.\n                           "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-204", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Boîte aux lettres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "BOITE A U X LETTRES. 1.", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 15, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 183, "fin_caractere_exclue": 4812, "texte": "BOITE A U X LETTRES.\n   1. J. G. Ixelles. Votre Noël n'est pas dans le ton de la J. B., exprimant des idées reli­\ngieuses qui blesseraient certains de nos abonnés : Votre Sonnet d'automne passera dans notre\nn° 2. Ceci est une promesse formelle que nous sommes en. mesure de tenir, cette fois. Vous\nfaut-il dix, quinze ou vingt cartes d'abonnement? A vous.\n   2. Aug. V. Namur. Vous avons-nous envoyé les cartes que vous demandiez? Votre\nMinuit ne vaut pas l'Aubade des morts. L' « émail blanc » et la « course rapide de\nl'aiguille » sont bien vieillots comme termes. Votre Nina, bien meilleure, passera pro­\nchainement .\n   5. Raymond N. Bruxelles. Reçu votre lettre du 31 oct. Merci. Vos observations seraient\njustes à Paris où le public liseur est nombreux ; en Belgique un livre tiré à 300 s'épuise déjà\nfort lentement. Aucune de nos plaquettes n'est complètement épuisée et vous les trouverez\nen librairie jusqu'à nouvel ordre; adressez-vous à votre libraire, les souscriptions sont fer­\nmées et nous ne faisons plus directement l'envoi des deux premières plaquettes. A vous.\n   i. Eugène M. Hautmont. Merci pour votre lettre et votre courageuse propagande. Votre\nRéveillon ne peut malheureusement nous convenir. Très bien écrit, ce morceau fait trop de\nthéorie, et puis, vous le savez, nous sommes en pays neutre où les sympathies sont par­\ntagées entre nos voisins, et la J. B. ne doit pas se faire plus française qu'allemande. Elle est\n Jeune Belgique et cela lui suffit. A vous et bien des fois merci.\n   5. Hippolyte B. Paris. Le Couvent abandonné, très bon, est beaucoup trop long.\n    6. Saïd-Bruyère. Anvers. Eh! oui, mon cher confrère, vous avez raison de ne pas être\ncontent, mais que voulez-vous? La Jeune Belgique propose et les quarante pages disposent;\nayez pa'ience, votre idéal vit encore, et ne mourra pas dans nos cartons ; bientôt vous pas­\nserez. Tout à vous.\n   7. D Mon. Haussat. Pour le moment, les auteurs belges seuls sont admis dans notre\ncollection; plus tard peut-être cette décision sera-t-elle commuée, et je vous ferai savoir\nalors les conditions. Merci pour l'intérêt que vous nous portez, et cordialement à vous.\n    8. Martial T. Haussat. Vos sonnets ne sont pas mal, loin de là, mais nous sommes\nbeaucoup plus difficiles lorsqu'il s'agit de recevoir de nouveaux venus, surtout non Belges.\n   9. Maurice Guillem. Paris. Voire Tristia est d'un bel effet de mélancolie. Il passera le\nplus tôt que nous pourrons.\n    10. Eugène L. Anvers. Si votre Pôle Nord n'a pas passé, mon cher confrère, c'est que,\n à notre sens, il est d'un genre— disons le mot — ennuyeux, auquel ne nous avaient pas\nhabitués vos vers spirituels et légers. Excusez-nous et, rentre en toi-même, Octave 1\n    11. P. d'H. Herstal. Bien rimée, votre pièce Branche de cyprès, mais elle date de\n Madame Desbordes-Valmore et Delphine Gay ! Lisez un peu Baudelaire et beaucoup Ban­\nville. Il faut moderniser votre style, en extirper les expressions surannées telles que trépas,\ncouche, calice de fiel qui choquent aujourd'hui. Courage! et la yeune Belgique vous recevra\n un jour à bras ouverts. Vous êtes poète ; la pratique seule manque. A vous des deux mains.\n   12. Gustave de G. Anvers. Cette collection d'autographes n'est pas très intéressante\nnous semble-t-il, et la plupart ont paru soit dans Paris-Murcie soit dans le Méphisto\nd'Anvers. Je vous serre la main. Combien vous faut-il de cartes d'abonnement ? A Anvers\nvous pouvez facilement faire vingt recrues.\n   14. André Font. Bruxelles.— Oh Mademoiselle! que votre prose valait mieux! Vos\nvariations à Léon sont très, très inégales ; je n'aime ni vos « oiseaux qui piaillent » ni a et\nplaines et rivages (chevilles!), ni «les attraits de ton corps enivrant D (aïe! Millevoye!\noh! Gilbert !) Revenez à la coulante prose de votre Rêve indien, et, si possible, reprenez\nvotre ou un autre nom de femme qui montre que la Jeune Belgique n'est pas une ignoble\nréunion de barbifères.\n    13. CD. Vous éreinter, jamais. Nos observations de la Boite aux lettres sont sincères, par­\nfois un peu impertinentes, mais sans fiel, croyez-le. Reçu votre Dévouement; tout partout\nest un flandricisme. Coutil et viril sont d'atroces rimes. Puis vous apostrophez votre\nouvrière à tu et à vous indifféremment, ce qui fait un effet déplorable. Travaillez et revenez-\nnous. Au revoir.\n    16. Petrus Pirus Gand. Votre copie est bien mince, cher fidèle, et ne vaut guère la\n peine d'être insérée. Apportez-nous une demi-douzaine de croquis de ce genre que le comité\npuisse juger d'ensemble, et faire insérer s'il y a lieu. Nous vous avons envoyé des cartes.\n Merci pour votre bon dévouement.\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-001", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 5, "page_fin": 6, "titre_corps": "Ballade d’ouverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Anonyme", "ancre_debut": "BALLADE D OUVERTURE", "ancre_fin": "le verbe qui tue Ne crains", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 16, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 893, "texte": "BALLADE D'OUVERTURE\n\n\n\n\n                               I\n\n\n           NE t'endors pas, Jeune Belgique, mets le poing sur\n           la hanche comme une truande, car voici les niais,\n           les grimauds, les cuistres, les roquets d'académie,\nles bassets de concours, les écorcheurs de français et les\nmangeurs de vache espagnole ! Donne-leur, au bas du dos,\nde tes fins souliers à pointe. Ris! Moque-toi! Lève tes gaules\net — ne crains !\n\n\n                              II\n\n\n           NE capitule pas, Jeune Belgique! Reste l'Intransi­\n           geante et la Rebelle! Tu es l'orgueil et l'esprit des\n           jours prochains. L'Art est la couronne intellectuelle\nd'une race. Et ceux qui nient ou abjurent tes dieux, lapide-les\nà coups de joyaux et de pierreries. Jette tes rubis, tes éme­\nraudes, tes opales, tes diamants, tes pierres de lune, lève tes\nastres et — ne crains!\n"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 694, "texte": "                          — 6—\n\n\n\n                              III\n\n\n          N'OUBLIE jamais, Jeune    Belgique, ceux qui mou­\n          rurent pour le Beau, hués par les Pharisiens et par\n          la canaille. Saisis ton épée par la pointe, hausse-la\ncomme une croix vers leur mémoire. Puis, reprends ton\narme par la garde, fais la tournoyer dans le soleil des soirs\nde triomphe, venge ces morts qu'ils ont oubliés. Lève ton\nglaive et —• ne crains !\n\n\n                           ENVOI\n\n\nA        TOI, Ribaude! à toi, Princesse! à loi, Mère! ce\n         chant de foi, ce cri de guerre. Les âmes des morts\n          sont en toi. Tu connais le mot qui exalte, et le verbe\nqui tue : Ne crains "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-002", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 7, "page_fin": 7, "titre_corps": "Lettre de Victor Hugo", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Autographes", "signature_source": "Victor Hugo", "ancre_debut": "AUTOGRAPHES", "ancre_fin": "LETTRE DE VICTOR HUGO", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 48, "texte": "AUTOGRAPHES\n          I\nLETTRE DE VICTOR HUGO"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-003", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 8, "page_fin": 9, "titre_corps": "Lettre de Léon Cladel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Autographes", "signature_source": "Léon Cladel", "ancre_debut": "LETTRE DE LÉON CLADEL", "ancre_fin": "9", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 19, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 35, "texte": "LETTRE DE LÉON CLADEL\n"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4, "texte": "— 9 "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-004", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 10, "page_fin": 10, "titre_corps": "Lettre de Jean Richepin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Autographes", "signature_source": "Jean Richepin", "ancre_debut": "LETTRE DE JEAN RICHEPIN", "ancre_fin": "RICHEPIN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 21, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 37, "texte": "LETTRE DE JEAN RICHEPIN"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-005", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 11, "page_fin": 11, "titre_corps": "Lettre de François Coppée", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Autographes", "signature_source": "François Coppée", "ancre_debut": "LETTRE DE FRANÇOIS COPPÉE", "ancre_fin": "COPPÉE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 22, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 40, "texte": "LETTRE DE FRANÇOIS COPPÉE"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-006", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 12, "page_fin": 14, "titre_corps": "Lettre de J.-K. 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Ces lettres seraient vraisemblablement res-\ntées inédites, la publication de la correspondance de Pirmez ayant\nété confiée à des amis timorés qui n'hésiteront pas à supprimer des\ndossiers les lettres compromettantes pour le combat rétrograde et bour-\ngeois qu'ils livrent.\n    Voici quelques-unes de ces lettres inédites, de l'aristocratique et subtil\nécrivain d'Acoz.\n\n                                       I\n\n                CHER MONSIEUR,\n\n\n   Je vous remercie de voire affectueuse lettre. Je suis loin d'entrer en\nconvalescence, mais Dieu peut me guérir en un jour si j'en suis digne.\nDonc, j'attends. Je ne vous redemandais que les livres de Lemonnier.\nLes autres sont à vous, je les ai en double. Pourquoi C. Lemonnier est\nsi fort, comme peintre de la vie extérieure, c'est que le spectacle du\nmonde intérieur lui échappe. 11 est tout entier dans le regard naturel. Sa\nforce est plus grande comme peintre que comme dessinateur, et comme\npeintre, je le placerai du côté de Jordaens plutôt que dans les parages de\nClaude Lorrain et du Poussin. C'est un torrent; vous ne pouvez deman-\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2305, "texte": "                                   — 16 —\n\nder à ses flots rapides de refléter la sérénité d'un ciel constellé ; si je le\njuge comme artiste, j'aurai beaucoup d'éloges à lui faire ; si je me place\nau point de vue moral, son influence me paraît funeste. Les pensées\nfoncières, générales, moralisatrices sont écartées à dessein. C'est la voix\ndu grand Pan que l'on ne cesse d'entendre. C'est cependant le commerce\nde l'âme avec l'Infini, l'Invisible, qui donne ces demi-teintes, ces nuan­\nces délicates pleines d'un charme inexprimable. Mais en les exprimant,\non ne parle qu'à de rares mortels. Si l'on veut se répandre, il faut recou­\nrir à un autre art.\n   Une réflexion encore, et soyez patient, c'est un malade très affaibli\nqui vous parle. Des goûts il ne faut pas disputer; croiriez-vous que je\npréfère le Pérugin avec toutes ses imperfections, au puissant Rubens !\nque je préfère même à Raphaël! Il règne chez lui un feu intense, discret,\nil unit la passion et la naïveté; Léonard de Vinci me plait aussi, mais\nil est trop raffiné, trop compliqué ; l'esprit y joue un plus grand rôle\nque l'âme, j'entends la méditation sentimentale. Dans les sculptures de\nLucca Dellla Robbia j'ai aussi retrouvé mes sentiments. Je daterais de la\nfin du XVe siècle, d'un peu avant la Renaissance ? Chi lo sa... j'ai peut-\nêtre vécu alors\n   Je vous serre les mains en vous envoyant mes bons souhaits.\n\n                                                 O . PIRMEZ.\n\n          Acoz, le 31 mars 1882.\n\n\n\n                                     II\n\n                 MONSIEUR\n\n\n    Je reçois à l'instant la revue la Jeune Belgique que vous avez l'ama­\nbilité de m'adresser. Votre étude sur l'auteur des Jours de Solitude et de\nRémo est charmante, et je suis plus touché encore de la sympathie que\nvous voulez bien lui témoigner, que du succès que lui fait votre étude.\nJe vous suis aussi bien reconnaissant de l'hommage qui l'accompagne,\net je garderai dans mes archives littéraires, cet exemplaire particulière­\nment précieux pour moi. J'espère, Monsieur, que j'aurai parfois le plai­\nsir de lire de vos œuvres inédites et que j'y remarquerai encore ce nerf et\ncette concision qui me plaisent en vos pages. La condensation de la\npensée ne se produit pas sans effort et sans souffrance aux années expan­\nsives de la jeunesse.\n"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "                                  —    17   —\n\n  Après votre citation des Feuillées, vous nommez Zola. Vous eussiez\npeut-être mieux montré ma pensée en citant Lemonnier. Je suis heureux\nque le sonnet de notre ami Emile Van Arenbergh couronne votre étude.\n  Agréez, Monsieur, avec mon remercîment réitéré, l'expression de ma\nconsidération distinguée.\n                                              O. PlRMEZ.\n\n          Acoz, le 22 juin 1882\n\n\n\n                                      III\n\n\n                 MONSIEUR,\n\n\n     Je vous exprime ma reconnaissance pour votre attention de m'offrir\n votre dernier roman, accompagné d'une charmante dédicace.\n     Je l'ai lu avec d'autant plus d'intérêt que je me souvenais de la belle\n étude que vous avez consacrée, l'an dernier, à mes œuvres.\n     Si j'éprouve un regret, c'est de ne pouvoir applaudir à votre nouvelle\ncréation comme je l'eusse désiré. J'y ai reconnu de suite un maître colo­\n riste, dont le style est d'un grand nerf et trahit une vie passionnée, et\n j'ai compris tout ce qu'il y a de souffrance cachée et de travail persévérant\n dans cette efflorescence et cette fougue littéraires ; mais le sujet choisi par\n l'auteur pour y faire paraître son talent ne peut avoir mon assentiment.\nSon héros se débat dans un milieu fatal et ne peut inspirer une grande\npitié. L'auteur cependant l'a voulu ainsi, car, plus que tout autre, il sait\napprécier les pensées et les expressions délicates. Pourquoi les pages de\nsonlivre ne nous montrent-elles que des scènes de révolte, de violence et\nd'ironie ? Sans doute, parce que ces scènes l'ont vivement préoccupé, en\nl'irritant. Si, par réaction, elles peuvent détourner les lecteurs d'un or­\ngueil qui mène à la dépravation, c'est bien. Mais je crains fort qu'elles\nn'exercent sur les imaginations une funeste influenee. J'adresserai le\nmême reproche aux Rondels morbides qui viennent de paraître dans la\nRevue Moderne. Fallait-il faire éclore de nouvelles Fleurs du mal ?\nL'auteur a en lui d'autres fleurs qui peuvent porter de meilleurs fruits.\n    S'il ne s'agissait ici que d'une œuvre de peinture, certes, mes obser­\nvations seraient peu justes, mais il me semble que nous avons le droit de\ndemander davantage à l'écrivain qu'au peintre, qu'il a charge d'âmes, et\nque « l'art pour l'art » ne peut nous satisfaire. Autrefois cependant, nous\n                                                                       2\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2328, "texte": "                                     — 18 —\n\n admirions Henri Heine et ses étranges poèmes ; nos sentiments se sont\n modifiés avec les années. Vous me trouvez, monsieur, bien indiscret. Si\n vous m'étiez indifférent, il me serait plus facile de me taire. Ne voyez\n donc en mes paroles que le désir de vous être utile parma critique. C'est\n assurément pour l'avoir sincère que vous m'avez adressé votre livre.\n    Recevez le nouveau témoignage de ma gratitude pour votre aimable\n envoi.\n                                                       O. PlRMEZ.\n\n             Acoz, le 22 mars 1882\n\n\n\n\n                                       IV\n\n           MONSIEUR,\n\n\n    J'ai bien tardé à répondre à vos aimables lettres, à vous dire combien\n je suis touché du témoignage de sympathie que vous donnez à\nl'auteur des Jours et des Heures. N'accusez de ce' retard que le triste\nétat de ma santé qui m'a mis dans l'impossibilité d'écrire. La superbe\nappréciation que vous faites de mes œuvres m'est d'autant plus précieuse\nque votre philosophie, et sans doute, certaines de vos aspirations, sont\ndifférentes de celles de l'auteur. Vous n'avez pas voulu qu'elles influassent\nsur votre jugement littéraire; comme vous le dites, vous considérez\navant tout la sincérité et la personnalité de l'écrivain. Du reste, je m'étais\ndéjà aperçu de cette largeur de vue dans quelques-unes de vos « Revues\ndes livres » écrites avec tant de verve et d'humour. J'ai lu aussi vos pages\ndescriptives et poétiques où les scènes de la nature sont reproduites sous\nune forme saisissante. Par votre initiative et celle de quelques esprits\nardents, il se fait depuis peu de temps en notre pays, un mouvement\nauquel on ne s'attendait guère. Vous avez autour de vous des esprits\npuissants et féconds, dont la vitalité du style intéresse. Beaucoup, me\nsemble-t-il, ont eu le tort, à cette occasion, de condamner les classiques\nindistinctement, parce qu'ils leur préféraient les réalistes. Ce qui est\nélégamment ou fièrement écrit — ce qui part de l'âme — et n'est pas le\nsimple fruit d'une mémoire échauffée, est toujours admirable « littéraire­\nment», quelle que soit la doctrine, seulement, on peut la réprouver cette\ndoctrine, tout en reconnaissant dans l'écrivain la vérité des impressions\net la magie de la forme. Par malheur, il arrive à plusieurs de se montrer\n"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1366, "texte": "                                 —   19   —\n\n\ninhumains à leur insu, tantôt à cause de leur désir d'étonner le lecteur\npar l'originalité de leurs créations, tantôt par l'oubli du malheur, tant\nils sont épris de vie florissante. Pour moi, bien que les beautés de\nl'Art me captivent, j'en suis arrivé aujourd'hui à m'intéresser surtout aux\nquestions de psychologie et de religion, appréciant la brièveté de la vie\net le peu que nous sommes, avec tous nos talents. Vous avez la gracieu­\nseté, Monsieur, de me faire l'honneur de me demander quelque travail\ninédit pour votre revue. Je ne puis, pour le moment, songer à vous\nsatisfaire ; il y a trois semaines à peine, j'étais dans un état très alarmant\nje ne suis pas encore convalescent, et j'ai résolu de ne plus m'occuper du.\nlittérature d'ici à mon entière guérison. Puis, je ne vois rien dans mes\nmanuscrits d'assez achevé pour que j'ose l'offrir à vos lecteurs. Sj, comme\nje l'espère, je recouvre la santé, je n'oublierai pas votre extrême amabilité\nenvers moi et je tâcherai d'y répondre mieux qu'aujourd'hui.\n    Je vous renouvelle, Monsieur, l'expression de mes sentiments recon­\nnaissants.\n                                                       OCT. PIRMEZ.\n\n  J'ai remarqué l'Etude de M. Ed. Picard sur les Ardennes ; cela est\nsobre et grand. On croit lire les « Germains » de Tacite.\n\n    Le 19 février 1883."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-008", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 20, "page_fin": 27, "titre_corps": "Petite chapelle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Giraud", "ancre_debut": "A TOUS CEUX", "ancre_fin": "ALBERT GIRAUD", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 31, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 230, "texte": "A TOUS CEUX\nqui nous accusèrent d'être une sociétéd'admirationmutuelle\n     JE DÉDIE CETTE PETITE CHAPELLE\n\n                        afin\n\n            de les horripiler\n      DANS L'ÉTERNITÉ.\n                       A. G.\n"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1023, "texte": "PETITE                     CHAPELLE\n        A CAMILLE LEMONNIER\n                  LES CONQUÉRANTS\n\n        Ta gloire évoque en moi ces navires houleux\n        Que de fiers conquérants aux gestes magnétiques\n        Poussaient dans l'infini des vierges Atlantiques\nVers les archipels d'or des lointains fabuleux.\n\nIls mettaient à la voile en ces soirs merveilleux,\nOù le ciel enflammé de rougeurs prophétiques\nVerse royalement ses richesses mystiques\nDans le cceur dilaté des marins orgueilleux.\n\nEt les hommes du port, demeurés sur les grêves,\nRegardaient s'enfoncer les mâts, comme des rêves,\nDans l'éblouissement de l'horizon vermeil ;\n\nEt leurs cerveaux obscurs, à la fin de leur âge,\nSe rappelaient encor le splendide mirage\nDe ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil.\n\n\n\n\n        A CHARLES DE COSTER\n                     APOTHÉOSE\n\nO vieux terreau flamand ! O matrice éternelle\nD'où surgissaient jadis les maîtres glorieux !\nCe grand faiseur de chair, avoué des aïeux,\nT'a rendu largement ta sève originelle.\n"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1161, "texte": "                          22\n\nSon oeuvre a conservé l'allure solennelle\nDe ces chars de triomphe aux flamboyants essieux,\nOù la femme, exaltant son corps victorieux,\nAllumait au soleil sa royauté charnelle.\n\nIl ouvrit son poème aux paysans rugueux ;\nIl chanta le supplice où se tordaient les gueux\nLéchés atrocement par la langue des flammes.\n\nSon éloge emplira les trompettes d'airain,\nBattra sur les tambours, et son nom souverain\nClaquera dans le vent comme les oriflammes !\n\n\n\n\n            A EDMOND PICARD\n                    LES T R I B U N S\n\nLe peuple a vu passer des hommes énergiques,\nAu masque impérieux chargé de volonté,\nParlant haut dans leur force et dans leur majesté\nPour tirer du sommeil les races léthargiques.\n\nJetant aux vents du ciel des syllabes magiques,\nLeur verbe, qui vibrait d'une âpre charité,\nS'emplissait, pour venger l'Idéal insulté,\nDe glaives menaçants et de buccins tragiques.\n\nLa foule a retenu leur nom mystérieux,\nEt le lance parfois en échos glorieux\nDans l'acclamation d'une ardente victoire.\n\nLe marbre légendaire où vit leur souvenir\nS'élève sur le seuil éclatant de l'histoire,\nEt leur geste indigné traverse l'avenir.\n"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1201, "texte": "                        —    23   —\n\n\n\n\n         A OCTAVE                 PIRMEZ\n\n                  MUNDUS MULIEBRIS\n\n Vous ne parlez jamais, Poètes, de vos mères :\n Leur souvenir s'efface en votre éternité,\n Quand il vous suffirait d'un seul mot de clarté\n Pour ravir à la nuit ces ombres éphémères.\n\n Et c'est d'elles pourtant, non des femmes amères,\n Que vous avez reçu votre muliébrité ;\n Et si près de leur âme elle vous ont porté\n Que vous leur avez pris le besoin des chimères.\n\nL'odeur spirituelle et molle de leur sein,\nLes airs qu'elles chantaient jadis au clavecin\nOnt imprégné vos chairs de leurs mélancolies.\n\nVous avez aspiré dans leurs yeux épuisés,\nDans la vibration de leurs lèvres pâlies,\nLe goût de la tristesse et la soif des baisers.\n\n\n\n\n    A GEORGES                     EEKHOUD\n            LES MANGEURS DE TERRE\n\nAu temps des léliards et des têtes coupées,\nQuand la Flandre, à l'appel des tragiques beffrois,\nNoyait superbement les princes et les rois\nDans le fleuve de sang des rouges épopées;\n\nAvant de se ruer aux larges équipées,\nEt pour se préserver des suprêmes effrois,\nLes Flamands embrassaient, sous le geste des croix,\nCette terre à laquelle ils vouaient leurs épées.\n"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1225, "texte": "                          24\n\n— O mon rude Poète ! O cœur plein du passé !\nSilencieusement dans ton œuvre enfoncé,\nGardant l'esprit flamand d'un mélange adultère,\n\nJamais je n'ai relu tes livres sans y voir,\nAinsi qu'en un cruel et splendide miroir,\nL'héroïque baiser de ces mangeurs de terre.\n\n\n\n\n       A GEORGES RODENBACH\n                    LE CLAVECIN\n\nC'était un clavecin triste, désaccordé,\nAvec son bois rempli des choses anciennes,\nEt son clavier plaintif où des patriciennes\nAvaient de leurs doigts longs et pâles préludé.\n\nSur l'ébène fleuri du meuble démodé,\nPour parler tendrement à ces musiciennes,\nEn son habit de soie et de valenciennes,\nPeut-être Buckingham s'était-il accoudé.\n\nTout un monde défunt, charmant, mélancolique,\nDormait dans les parois de la frêle relique,\nOù rêvait la douceur d'un siècle enseveli.\n\nJ'entr'ouvris l'instrument, et, de mes mains dévotes,\nJe jouai lentement d'archaïques gavottes,\nAfin de réjouir l'âme du vieux Lulli.\n\n\n\n\n       A EMILE V E R H A E R E N\n             LES FEMMES DE FLANDRE\nPar delà l'horizon et ses flambants décors,\nAinsi qu'une moisson de cinabre et de moire,\nS'allument aux splendeurs d'un astre de victoire\nDans les plaines du ciel les pourpres et les ors.\n"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1207, "texte": "                      —   25   —\n\nLes miroirs du couchant, pareils à des trésors.\nBoivent superbement la lumière et la gloire ;\nEt cette apothéose évoque la mémoire\nDes déesses de chair hautaines de leurs corps.\n\nEt dans l'orgueil profond de ces lointains féeriques,\nSe dressent brusquement des formes chimériques,\nSous un jaillissement de roses et de lys.\n\nEt tu vois dans un rêve érotique s'étendre,\nGomme aux jours éclatants des peintres abolis,\nSur le cœur du soleil les femmes de la Flandre !\n\n\n\n\n           A MAX           WALLER\n               UNTER DEN LINDEN.\n\nJe compare ton livre aux Jardins allemands\nOù résonnent, l'été, des musiques plaintives,\nDont la tendresse verse, en phrases suggestives,\nUne humide lumière à l'œil bleu des amants.\n\nIls regardent couler, dans les arbres dormants\nQui furent les témoins des choses primitives,\nComme un fleuve étoile les nuits contemplatives,\nEt la lune glissante éclairer leurs serments.\n\nIls écoutent, les mains chastement enlacées,\nUn orchestre lointain commenter leurs pensées,\nDoucement inquiets du plaisir d'être seuls ;\n\nEt leur âme marie, en ce bonheur physique\nEmané de l'amour, du soir, de la musique,\nLes échos de Weber au parfum des tilleuls.\n"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1175, "texte": "                             26\n\n\n\n\n      A EMILE VAN ARENBERGH\n               LE SPLEEN DES LUMIÈRES\n\n Tes sonnets sont pareils aux rubis séculaires\n Qui brûlaient sur le front superbe des tyrans,\n Et dont l'âme écarlate aux reflets fulgurants\n Eblouissait d'effroi les cerveaux populaires.\n\nTristes comme la mort des cieux\" crépusculaires,\nTes sonnets sont pareils à des yeux attirants\nQui, dans le vague iris de leurs globes souffrants\nRéfléchissent le sang des blessures solaires.\n\nJoyaux spirituels, qui, pour l'éternité,\nSerez victorieux de toute obscurité,\nRegards cristallisés dans l'orient des pierres ;\n\nA travers un mensonge éclatant de couleurs,\nVous symboliserez les humaines douleurs.\nLe néant du Soleil et le spleen des Lumières !\n\n\n\n\n              A IWAN           GILKIN\n                     LA CURIOSITÉ\n\nMieux que moi tu connais la curiosité\nQui plonge le Poète en d'austères études,\nEt le pousse à chercher, au cœur des multitudes,\nLes secrets de la vie et de la volupté.\n\nPar l'intime douleur chaque masque est sculpté ;\nUn remords pleure au fond des fières attitudes ;\nEt tu trouves alors d'acres béatitudes\nA troubler le passant dans son âme ausculté.\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 362, "texte": "                      —   27   —\n\nDéchiffrant l'avenir des éphèbes novices,\nTu devines en eux les crimes et les vices\nPasser comme un troupeau de pâles visiteurs ;\n\nEt quand les de'bauche's sortent des priapées,\nIls sentent dans leur chair, ainsi que des épees.\nS'enfoncer froidement tes yeux inquisiteurs.\n\n                                        ALBERT GIRAUD."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-009", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 28, "page_fin": 34, "titre_corps": "La Belette (kermesse grise)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Eekhoud", "ancre_debut": "LA BELETTE", "ancre_fin": "GEORGES EEKHOUD", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 39, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1879, "texte": "LA BELETTE (l)\n\n                            (KERMESSE           GRISE)\n\n                                                                    A Iwan Gilkin\n\n\n            C'EST le marchand de chansons ameutant, devant ses tréteaux,\n            les dimanches à midi, les paroissiens sortant de l'église.\n              Il racle un méchant violon, marque d'un mouvement\nd'épaule ou d'un appel du pied chaque temps fort de la mesure et la fil­\nlette, sa compagne, dégoise la complainte.\n   Leurs deux personnages s'enlèvent sur un paravent peinturluré repré­\nsentant des empereurs et des escarpes : Napoléon sourit à Bakeland,\nchef de bande fameux en Flandre. Des chapelets de chansons imprimées\nsur du papier bistre brandillent au vent.\n   Les tréteaux s'adossent au mur du cimetière. Par dessus la clôture\némergent des croix de bois noir, des têtes de buis, et les saules projettent\nleurs branches sur la place.\n   Au milieu veille la petite église et lorsque par les abat-son du clocher\nd'ardoises tombent les adieux mélancoliques des heures, les badauds\nabsorbés par le chanteur interrogent le cadran pour ne pas manquer la\nsoupe.\n   Entre les « maisons-boutiques » et les cabarets formant une ceinture\nau champ des morts on embrasse la plaine traversée de drèves. Des\naulnaies bordant les fossés la coupent en pacages et en labours. Des sen­\ntiers zigzaguent entre des taillis de jeunes chênes. Par-ci par-là un corps\nde ferme trapu, l'air ramassé sous son grand capuchon de glui moussu\nd'où spirale la fumée de midi. Et, par dessus ces échappées, rejoignant\ntous là-bas la ligne infinie de la terre, pesant lourdement, despotique­\nment sur ce sol aplani, c'est le ciel gris chargé de lavasses mais dans\nlequel le soleil rédempteur déploie parfois de rouges apothéoses.\n\n\n (1) Cette nouvelle fait partie du volume de Kermesses qui paraîtra prochainement.\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2756, "texte": "                                —        29\n\n   Au pied de l'estrade foraine, la houle des paysans : un remous de\npyramidales casquettes de soie noire flanquées chacune d'une paire\nd'oreilles écarquillées, roses et translucides comme des coquillages, —\nune couche de visages poupards et de tignasses claires, — un fouillis de\nkiels d'un indigo sombre ballonnant sur les dos ronds, et au bas d'innom­\nbrables jambes, grasses ou maigres, bridant ou ballotant dans leurs gai­\nnes de drap noir, entre lesquelles se faufilent les mômes.\n   Tous, appâtés de merveilleux, se piètent, écoutent, — bouche bée,\nle nez à l'évent, les yeux dilatés, les bras croisés ou les mains sensuelle­\nment plongées dans les poches — le duo du violoneux et de la chanteuse.\nPendant les interruptions un gars mélomane échange ses deux liards\ncontre une des feuilles bistres et il détonnera ces couplets dans les teer­\ndagen et à la veillée.\n   D'où viennent ces deux hères? Certes, ce ménétrier sortit plus récem­\nment du Dépôt que du Conservatoire. Figure vague, sans âge, on se\ndemande qui la ravagea le plus du vice ou de la misère.\n   Quelle pensée honnête pourrait bien couver encore derrière ces yeux\néraillés et battus? Le nez crochu, la bouche veule, le menton en galoche,\nla barbe noire inculte, des cheveux broussailleux, des oreilles de satyre,\nachèvent de donner à ce visage un caractère équivoque. C'est de plus un\ngaillard, fort efflanqué, sec et noueux, enveloppé dans un long paletot\ndécati et rapiécé, culotté d'un piloux pisseux, chaussé de sabots jaunes,\ncoiffé d'un feutre problématique.\n   Est-ce la fille de ce marmiteux, l'autre piteuse créature? Qui se pro­\nnoncerait sur son sexe si elle ne portait pas une apparence de jupon ?\nElle a les hanches indécises et la poitrine plus plate que celle d'un gar­\nçonnet. Dans ce vilain museau futé, séreux et osseux, rien n'attire que\ndeux grands yeux bleus merveilleusement limpides. Mais si vous les ren­\ncontrez ces prunelles idéales, vous oubliez le masque blême et enfumé,\nle bec de lièvre, les cheveux neutres de la roussaude.\n   Elle chante. Un son grêle et cassé part de cette poitrine de poussin\néclos avant terme ; une façon de chanterelle grièche, d'harmonica fêlé,\nsans accent, sans timbre.\n   Le matin, sur la place, elle récite la mélopée des morgues et des\nbagnes; le soir ils « travaillent» dans les estaminets et passent du sinistre\nau comique. Le violon attaque des ritournelles folichonnes; l'enfant se\ngargarise d'obscénités qui chatouillent la grasse sensualité des buveurs\nébaudis. Sous les quinquets puants, dans l'acre brouillard des pipes, les\nblouses moites sont secouées de spasmes, les pitauds hoquetant se pous­\nsent du coude et soulignent les drôleries en tapant sur la cuisse de leurs\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2534, "texte": "                                 — 30 —\n\nvoisins. Après le dernier couplet, la petiote, sa sébille dans une main,\nle paquet de chansons dans l'autre, circule entre les attablées.\n    Les auditeurs l'accablent de galanteries égrillardes, leurs doigts gourds\n cherchent de quoi pincer ce squelette, et ces gaillards empâtés en posses­\nsion légitime ou frauduleuse de dirnes non moins solidement râblées et\nreintées, ne pardonnent pas à cet avorton sa maigreur anomale en pays\ndes gras.\n   Elle accepte avec la même impassibilité les censs et les moqueries ; les\nfonds de verres que lui octroient les moins durs et les privautés cruelles que\ns'attribuent les farauds. Depuis longtemps ses yeux ne se mouillent plus.\n   Lorsque la recette monte, le couple gratifie la compagnie d'un nou­\n veau numéro, plus « poivré » comme disent les bons zigs de l'endroit.\n Impitoyable le musicastre harcèle sa partenaire époumonnée :\n   — Eh, va donc !\n    Il la rappelle rageusement au ton et à l'a mesure :\n   — Chante ou je cogne!\n    Et, longtemps encore, dans cette pesante atmosphère de tabac et de\nhoublon, chargée d'éructations d'ivrognes, de relents d'étable, de sueurs\nvolatilisées, chauffée d'animalité rutilante, — elle doit, elle, émoustiller\nla lubricité dormante de tous ces patauds. Malheur si sa mémoire se\nregimbe, si le mot ne répond pas à la note. Les drilles se trémoussent en\nla saboulant. Les quolibets pleuvent :\n   — Est-elle assez précieuse avec sa dégaine de souris prise au piège?\n   — N'avance pas ainsi ta lippe ou je te passerai mon biberon?\n   — Je la cède aux amateurs.\n   — Quand je demande une paire de jambes charnues, je n'entends pas\nqu'on me serve un casse-noix. ...\n   — Les deux font la paire. Hé Kromme-Jak..., où as-tu pêché ce sacre­\nment d'amour... Fabrication d'Hoogstraeten, çà se voit. Et la « marna »\nde la petite quand la verrons-nous ?\n   Et le violoneux endèvé, lui crie dans le cou :\n   — Attends, damnée bestiasse que nous soyons à la porte !\n   Les carrefours borgnes, les drèves où se pourchassent les souffles noc­\nturnes, les cavées propices aux guet-apens diront-ils le nombre de gour­\nmades subies par la chanteuse famélique? Quel magistrat curieux\ninterrogera la patiente sur l'origine de ces taches bleues ou ocre, de ces\ncicatrices tavelant ce qu'on voit de sa pauvre chair !\n   Les gardes-champêtres pèchent par la discrétion. En ville les policiers\nposent des questions embarrassantes aux artistes comme Kromme-Jak et\nleur portent tant d'intérêt qu'ils entendent ne plus s'en détacher.\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2779, "texte": "                                  —   31   —\n\n    Aussi ce gueux des champs traverse-t-il rarement les cités. Il étouffe\n  dans ces centres trop vigilants : il leur préfère le plein air, l'espace, la\n grand'route, les kermesses et les réjouissances rurales ; les foires de la\n banlieue, et à la rigueur les lundis faubouriens célébrés par des parti­\n culiers de sa trempe.\n     Il pourrait parcourir les yeux fermés la terre thioise depuis Ophoven\n en Limbourg jusqu'à Vosselaere en Flandre et depuis Santvliet dans le\n polder d'Anvers jusqu'à Lennik en Brabant et Adinkerke sur mer. Pas de\n route impériale, provinciale ou vicinale que ses pas n'aient foulée. Dans\n les plantureux pâturages de Waes les vaches meuglantes saluent chaque\n année ces nomades; ils ont effarouché les halbrans peuplant les oseraies\n de l'Escaut au pied des Digues ; le sable du littoral pénétra leurs chaus­\n sures éculées; ils se bottèrent dans les baissières et les schorres des\n polders ; les brandes de la Campine avec leur floraison lie de vin aux\n farouches arômes leur \"servent souvent de refuge ; et tous les pèlerinages\n les connaissent : Dieghem dont le bienheureux Corneille, évêque, guérit\n l'éclampsie ; Anderlecht où Saint Guidon préside aux chevauchées des\n roussins ses protégés ; Emblehem, sur la route de Lierre, avec la cha­\n pelle votive et le puits miraculeux de Saint Gommaire et surtout Mon-\n taigu dédié à Notre Gentille Dame, Montaigu, la colline isolée vers\nlaquelle convergent les longues processions psalmodiantes et marmot­\ntantes de l'immense et basse contrée d'alentour.\n    Leurs migrations s'effectuaient aux mêmes époques :\n    — Voilà Jak Corepain, Kromme Jak, voilà la petite Belette! disaient\nles bonnes gens et l'arrivée de cette gueusaille coïncidait toujours avec\nla fête patronale de la bourgade.\n    Remarquent-ils, les rustres, que chaque année les yeux de la Belette\nse cavent davantage en même temps qu'ils brillent d'un éclat de plus en\nplus intense. Les gemmes constellant le diadème de la petite madone\nde Montaigu ne jettent pas un feu plus immatériel.\n    Depuis quand les innombrables paroisses de la contrée flamande se\nrenvoient-elles continuellement ces deux épaves? Depuis quand le sort\nfait-il de la souffreteuse fillette la chose corvéable de ce bourru ?\n    Jamais il ne s'était occupé d'elle que pour la molester.\n    Durant leurs pérégrinations à travers la campagne ils ne soufflaient\nmot. Il la laissait à ses divagations d'enfant abalourdi et poussait\ndevant lui la petite charrette chargée des tréteaux et de l'attirail du\nmarchand de complaintes. De temps en temps il débouchait une gourde\nde genièvre dont il renouvelait le contenu d'étape en étape, et après y\navoir copieusement puisé il forçait, en sacrant, la Belette de l'imiter.\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2281, "texte": "    En juin ils se trouvaient dans le canton anversois de Sandthoven. Ils\nvenaient de Wyneghem par Wommelghem et Ranst. Ils avaient\nmarché tout le jour sous les feux du soleil, entre les taillis, le long des\nemblavures au-dessus desquelles grisollaient les allouettes. Il faisait clair\nencore et, sans avoir sommeil, ils éprouvaient un indicible énervement.\n   Des meules s'éparpillaient dans un pré fauché ras ; les senteurs safra­\nnées de la fenaison flottaient dans l'air attiédi du crépuscule ; les grillons\nrépondaient aux rauques coassements des grenouilles ; le ciel rose à\nl'occident s'assombrissait graduellement dans la direction opposée : ils\ns'étalèrent dans les foins odorants.\n   Comme la Belette se sentait oppressée, son corsage entr'ouvert mon­\ntrait les pointes souffreteuses de son sein. Les yeux de l'homme, ardents,\nluisaient injectés par les flambes du couchant. Il se détourna plusieurs\nfois, mais de nouveau ses regards revenaient à cette poitrine irritante\ncomme un fruit d'aigrin, et il soufflait, travaillé par l'été; et des\nprurits avivaient son sang aduste.\n   La petite fermait les yeux.\n   Brusquement il l'agrippa, l'attira à lui, l'étreignit férocement, la\nposséda sans qu'elle eût songé à se débattre.\n   Cruellement blessée au premier assaut de son ravisseur, puis envahie\nelle ne savait par quelles mystérieuses délices, son tempérament ma­\nlingre vibrant avec une acuité effrayante, la Belette se tordait exaspérant\nà ses spasmes le rut effréné du paillard.\n   Et tous deux s'éperdirent longuement dans ce viol.\n   Les lucioles allumaient leurs bluettes au bord des douves et au-\ndessus du groupe pâmé planaient d'obliques vols de chauves-souris....\n\n\n\n   Depuis, le bourreau ne l'épargna plus. Au contraire, maintenant il la\ntraitait en complice et la pauvresse tour à tour poignée et oignée ne\nsavait plus desquelles étaient les plus meurtrières de ses caresses ou de\nses corrections.\n   A ce régime le peu de raison de la Belette s'éteignait. Sa mémoire\nlabile confondait les couplets d'une complainte et d'une gaudriole,\nmêlant, ironique symbole de son sort à elle, l'amour au massacre.\n   Ainsi, elle entonnait sur un mouvement de valse:\n\n                  Ma Lintje, viens dans mes bras.\n                  Repose ton front contre le mien\n"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2080, "texte": "                                 — 33 —\n\n                         Et colle ta bouche,\n                         Très fort,\n                         A mes lèvres ;\n                   Ta bouche rose comme les cerises\n                         Du curé\n\n   Et, crac, elle récitait lentement dans un mode lugubre, en dépit du\nviolon la rappelant au rythme et au ton précédents :\n\n                   C'était dans un terrain à bâtir\n                   Derrière le nouvel arsenal de guerre\n                   Que cet artilleur sans humanité\n                   Eventra la vieille ribaude\n                   Après avoir abusé d'elle.\n\n  D'abord, ces divagations cornues firent rire ceux qui en étaient témoins;\npuis les villageois superstitieux prirent peur de ces drôleries sinistres qui\nprenaient dans la bouche de la chanteuse idiote quelque chose de voulu\npar une volonté surnaturelle de sibyllin.\n   Bientôt, quand Jak Corepain et la Belette se présentaient sur le seuil\nd'un cabaret, les consommateurs protestaient, criaient haro sur eux,\nmenaçaient de déserter la place. Et force était au baes pour ne pas\nperdre sa clientèle de pousser dehors le couple réfrigérant.\n   Alors l'ivrogne échina de plus belle la fillette porte-malheur\n\n\n\n    Depuis longtemps elle toussait ; un jour elle cracha le sang : jamais\nles gens ne l'entendirent crier. Après l'avoir rouée de coups, le terrible\namantne lui faisait pas grâce de ses fringales amoureuses et alternant les\n blasphèmes et les sollicitations lascives, promenait ses lèvres de satyre\nalcoolisé sur les plaies qu'il venait de déchirer.\n    Combien de mois cette vie dura-t-elle ? Ce que dure une phtisie galo­\npante.\n    Un matin la Belette essaya de se lever, parvint à se mettre sur son\nséant, mais ses maigres fuseaux refusèrent de la porter et elle retomba,\nrigide, inerte, sur le grabat.\n    Depuis leur appareillement le fait se présentait pour la première fois.\n Le débagouleur n'entendait pas cette plaisanterie.\n   — Allez hop ! Eh, rosse ! Hein gadoue !\n                                                                     3\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2136, "texte": "                                 -   34    -\n\n     Il la secoua. Elle ne répondait plus mais soupirait fortement et de son\n gosier partaient des sons étranges. .\n    Que fredonne-t-elle ainsi, la petite chanteuse? La chanson de Pierrot-\n la-Mort, n'est-ce pas mignonne...\n    C'était par une humide matinée dominicale d'octobre, à Putte-Cap-\n pellen, la bourgade mi-belge, mi-hollandaise. On venait de brancher à\n Londres un médecin empoisonneur. Krqmme-Jak possédait la com­\n plainte flamande inspirée par cette affaire ; la Belette l'avait apprise par\n cœur et cette fois avec une étonnante facilité. Et voilà que cette bougresse\ns'avisait de paresser à présent !\n    Au dehors roulaient les banneaux et les omnibus, montait l'odeur des\nfritures, préludaient les cuivres, et les tambours battaient la chamade.\nOnze heures allaient sonner, la messe finissait.\n    Ils ne seraient jamais prêts pour le moment du coup de feu.\n    La Belette immobile, la tête reposant sur l'oreiller éventré, indiffé­\nrente aux objurgations de son compagnon, tournait ses yeux de gemme\nbleu vers la fenêtre en tabatière.\n   — As-tu compris? Il s'agit de se lever, et vite encore, ou gare la\ndanse !\n    Elle ne bougeait pas plus qu'un marbre.\n   A bout de patience Corepain leva sur elle son violon et l'en frappa si\nfort sur le crâne que le bois se fendit avec un long gémissement...\n    Puis, tout se tut...\n    Longtemps, affalé sur son escabeau; Kromme-Jak, atterré, contemple\nl'instrument gisant en quatre pièces à ses pieds...\n    Ses regards chargés de rancune se reportèrent enfin sur la Belette, la\ncause de ce désastre.\n    11 allait la tuer ; son poing à moitié levé s'abattit sans frapper.\n    Une blancheur éburnéenne embellissait le visage de l'innocente, mais\nles prunelles grandes ouvertes n'étincelaient plus comme les saphirs ; le\nrictus vieillot grimaçait, se détendait, s'apaisait.\n    Kromme-Jak comprit que c'étaient deux instruments qu'il venait de\nbriser. Le maladroit! Un jour de kermesse qui s'annonçait si bien; à\nPutte-Cappellen, l'endroit des recettes monstres.\n                                               GEORGES EEKHOUD."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-010", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 35, "page_fin": 38, "titre_corps": "Idylle de sopha", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Rodenbach", "ancre_debut": "IDYLLE DE SOPHA", "ancre_fin": "GEORGES RODENBACH", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 46, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1145, "texte": "IDYLLE DE SOPHA\n\n\n\n                             I\n\nIL    y a bal ce soir, et d'un geste élégant,\n    Elle arrondit son bras pour boutonner son gant,\n    Et s'apprête à partir, d'un air las et morose.\nPourtant elle est charmante avec sa robe rose,\nMais c'est en vain qu'elle a brillé dans les salons\nEt rouvert comme une aile au chant des violons,\nSon espoir douloureux d'aimer et d'être aimée.\nHélas ! jusqu'à présent pas un ne l'a nommée\nAvec le tremblement des aveux dans la voix.\n\nOù donc s'en sont allés ses rêves d'autrefois,\nQuand sa jeunesse était comme un port plein de voiles !\n\nIl fait morne; le ciel d'hiver est sans étoiles ;\nLe fiacre dans la boue avance lourdement,\nEt chaque réverbère allume par moment\nSur les carreaux levés un feu de clarté crue;\nTandis qu'elle compare à ce noir de la rue\nLa morne obscurité de son cœur où ne luit\nQu'un caprice de temps en temps — comme la nuit\nCes tristes becs de gaz piquent seuls les ténèbres,\nTels que des fleurs de feu dans des crêpes funèbres !\n\n                            II\n\nEt tout en s'en allant, elle songe en son coin :\nLe jour du premier bal, comme il est déjà loin I\n"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1715, "texte": "                          -   36 —\n\nElle avait une robe en tarlatane blanche,\nEt dans ses lins cheveux ondulés, une branche\nDe lilas blancs venus de Nice, et se troublait\nDevant l'armoire à glace, où sa blancheur tremblait\nDe se voir les bras nus et les épaules nues.\n\nO les premiers émois ! les pudeurs ingénues,\nLes baisers au départ à ses plus jeunes sœurs,\nLa crainte que l'on a de manquer de danseurs\nOu de faire un faux pas en marchant sur sa traîne !\nEt lorsque tout à coup la valse vous entraîne,\nQuand, plus alanguissant qu'un souffle de l'été,\nSon beau rythme à travers les salons a chanté,\nVous roule et vous 2nivre aux frissons de la danse,\nQuel charme à se sentir bercé dans la cadence,\nComme dans le hamac d'un nouveau Trianon !\n\nAlors elle marquait sur son carnet mignon,\nD'un trait rose, les jours de bal, les jours de fête ;\nMais aujourd'hui tout est fini, l'ombre s'est faite,\nEt son printemps ressemble à ces vergers fleuris\nQu'en leurs gloires d'avril la gelée a surpris !\n\n                              III\n\nPourtant, elle est exquise en allant dans le monde ;\nSon teint paraît ardé d'aurore ; elle est si blonde\nQue ses cheveux ont l'air d'une ruche au soleil.\nEt c'est pour tous, au bal, un charme sans pareil\n— Que double le plaisir raffiné du flirtage —\nD'affriander leurs yeux par le décolletage\nDe sa robe, qui semble une corbeille, offrant\nSes beaux seins recouverts d'un tulle transparent,\nComme des fruits nouveaux dans du papier de soie !\n\nEt partout on l'invite, on la fête, on la choie !\nMais pas un seul ne songe à l'épouser, pas un,\nEt sans cueillir la fleur, on se borne au parfum;\nCar, puisqu'elle est sans dot, aucun n'a la pensée\nDe lui glisser au doigt l'anneau de fiancée !\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1778, "texte": "                        -   37   -\n\nAinsi d'un elzévir qui va de main en main,\nEt dont la reliure est toute en parchemin,\nAvec de délicats fleurons, des culs de lampe,\nChacun lit un passage ou regarde une estampe,\nAdmirant le format et le texte d'amour,\nMais personne, en ayant ce cher livre à son tour,\nNesonge à l'acquérir comme un rare exemplaire !\n\nPourtant, vous qui menez, quand la journée est claire,\nAu Bois vos coupés bleus et vos chevaux pur-sang,\nVous que tourmente encore un Idéal absent,\nVous seriez bien heureux de la prendre pour femme,\nCar c'est d'un pareil corps et c'est d'une telle âme\nQu'il convient de tirer les âmes de vos fils.\nEt vous en seriez fiers, quand sa pâleur de lis\nS'effilant sur la rouge obscurité des loges,\nAu théâtre, soudain une rumeur d'éloges\nTraversant la musique adviendrait jusqu'à vous,\nComme un frisson de flots très dolent et très doux\nMonterait de la mer vers un beau clairde lune !\n\n                            IV\n\nElle est triste ce soir ; la danse l'importune.\nElle s'en va s'asseoir dans un petit salon\nAvec son cavalier tout jeune, pâle et blond.\nOn entend, comme au loin, le tumulte des danses,\nEt c'est vraiment propice aux tendres confidences\nTous ces boudoirs mignons pomponnés avec art.\nIls sont seuls maintenant; ils causent, à l'écart;\nEt sur un guéridon meurent des tas de roses,\nEt les lampes, rêvant sons leurs abat-jour roses,\nSemblent fermer leur oeil de feu pour ne pas voir.\nLa cheminée a des splendeurs de reposoir\nAvec les bibelots dorés dont elle est pleine,\nEt le tapis, piqué de rouges fleurs de laine,\nEst tiède et doux aux pieds comme une herbe d'été.\n\nLe jeune homme est très pâle ; il a tant souhaité\nQu'un tel moment d'amour vînt enflammer sa vie ;\nCar depuis très longtemps il l'aime, il l'a suivie,\n"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1327, "texte": "                        — 38 —\n\nEt rien qu'à respirer l'odeur de ses cheveux,\nIl entend à présent tout un essaim d'aveux\nBourdonner dans son cœur comme dans une ruche.\nLa causeuse leur fait un cadre de peluche\nEt tandis qu'il lui parle, en ce royal de'cor,\nElle, dans le miroir, le voit plus pâle encor !\n\nIl est jeune, encor presque un enfant ; c'est folie\nBien qu'elle ait de l'esprit et qu'elle soit jolie,\nDe croire qu'il pourra l'épouser, qu'il ira\nDans des sentiers plus verts qu'un jardin d'opéra,\nLui chuchottant l'amour quand le soleil se couche.\nC'est folie! et pourtant son pur amour la touche;\nElle écoute ; il lui parle avec tant de douceur !\nIl l'aime, elle est pour lui comme une grande sœur ;\nSi mollement,vers eux arrive la musique,\nEt pour exaspérer leur extase physique,\nSi machinalement leurs doigts se sont heurtés\nSur l'éventail aux plis de satin tuyautés,\nOù des bergers Watteau sont conseilleurs d'étreintes,\nAvec l'exemple exquis de leurs caresses peintes,\nSi troublants sont les bruits, les parfums, les couleurs,\nLes rayons balayés par les jupes à fleurs,\nQu'en plein bal, s'arrachant à sa tristesse ancienne,\nElle laisse appuyer sa bouche sur la sienne,\nEt tandis qu'il l'embrasse, en ce royal décor,\nElle, dans le miroir, le voit plus pâle encor !\n\n                          GEORGES      RODENBACH."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-011", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 39, "page_fin": 41, "titre_corps": "Le Jour des morts", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Croquis funèbres", "signature_source": "Henry Maubel", "ancre_debut": "CROQUIS FUNÈBRES", "ancre_fin": "HENRY MAUBEL", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 50, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1919, "texte": "CROQUIS FUNÈBRES\n\n\n\n                                    VII\n\n                          LE JOUR DES MORTS\n\n\n        C'EST au versant de la côte une immense couche nue, cimetière de\n         I aubourg marchand où la mort conserve un aspect de gêne étroite;\n           où les petits bourgeois se serrent sous la terre maigre pour y\nprendre moins de place, où les croix de bois pareilles à des cartons peints,\nse bousculent au long des sentiers, par les nappes de terre grise que la\npente déroule. Des invalides mal vêtus en suisses d'église y veillent\npour en chasser les chiens. Le jour des morts, il demeure presque vide,\net l'hiver durant, le vent froid, par-dessus des murs bas, y passe, char­\nriant sur son désert, les ordures, les miasmes de la banlieue.\n   Trois femmes sont devant une tombe de pierre ; toutes trois en deuil\nmesquin de crêpe clair-tissé, de laine mince dont les châles longs baillent\nà la nuque et traînent sur les talons leur pointes. Elles sont chaussées\nd'étoffe; coiffées de capotes serrées très ras au crâne comme des bonnets ;\nleurs cheveux lisses bandés sur leurs fronts jaunes.\n   Le prie-Dieu — fait d'une planche, — n'étant pas grand pour trois, les\nplus jeunes sont debout. A genoux, la troisième, dont le regard s'hébête,\nfixe de l'épitaphe, une lettre, passionnément, comme si c'était le mort. Au\nbout d'un temps, elle écarte son voile, se mouche longuement, se relève.\nOn lui passe les fleurs. Elle se hisse jusqu'à la pierre, s'y assied, ouvre,\nau mur, une vitrine cadenassée. C'est la montre aux choses de dévotion;\nla chapelle à saintes vierges où l'on brûle une fois l'an, trois chandelles.\nIl y a des violettes sèches, elle les renouvelle.\n   Tandis que les lumerottes à petit feu se consument, son étalage fait,\nla vieille clôt l'armoire, et retombe à genoux. Alors, au même instant,\noù les trois flammes expirent, en un éclair piteux, leur dernier souffle, les\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2407, "texte": "                                — 40 —\ntrois dévotes se flagellent d'un grand signe de croix et prient pour que\nles fleurs ne se fanent pas trop vite.\n\n                                   VIII\n\n    Au détour d'une pelouse tendre, à la pointe de file d'un bataillon de\n croix, le chemin s'obstrue d'une foule, têtes nues dont se figent les\n masques décolorés au jour froid de novembre. Quatre troncs trapus de\n manœuvres ancrés d'un large écart par dessus les plates-bandes, se ploient\n vers le sol. L'effort distend, aux derrières, leurs velours brun râpé de\nterreau, gonfle leurs cous sanguins. Leurs muscles ramassés se déclan-\n chent par mouvements brusques aux secousses pesantes d'un corps que\nl'on entend craquer.\n    La cohue les encercle, envahit le gazon, piétine sur leurs talons, le\nrejet de terre rouge fraîchement bêchée et, du mort à cette foule inquiète,\nune insensible attirance enserre les poitrines, fait haleter les souffles,\nsuspend, d'un même mouvement, tous ces fronts découverts sur le coin\nde vide, où les huit bras descendent. Auprès de la fosse, une stature\nd'homme haute et mince, le dos voûté sous l'habit noir, le buste entier\ncassé, brisé, chancelle. Un sanglot sec l'étouffé. Un hoquet dur, nerveux,\naigu comme celui d'une femme, lui remonte les épaules par saccades.\n   Au fond, sur la tenture d'un ciel aux clartés jaunes, s'échaffaude en\nraccourci, la carcasse du corbillard ; un chapeau de drap mat écrêté d'une\ncocarde, pointe du siège. Une botte de fleurs, au sommet du dôme, a\nremplacé la croix. D'autres masses de fleurs et de fleurs encore par cou­\nronnes et guirlandes, dévallent en avalanches aux flancs du char. Son\npan d'arrière abaissé, ouvre le coffre oblong où l'on a rejeté le poële.\n   Sourdement résonne la terre creuse du choc de la bière, au fond.\n   Un silence écrasant.\n   Les coups de hoquet redoublent — on entend battre aux cœurs le sang\nexaspéré de ces visages blêmes.\n   L'homme essaie d'avancer, trébuche jusqu'au bord du trou, se\npenche...\n   Alors un murmure doux remue ce tassement de monde, où soudain,\npasse comme un jet de lumière, un léger souffle. Les tempes se desserrent,\nles poitrines se soulagent.\n   Lui, qu'on écarte, est resecoué de sanglots lâchés à flots de larmes.\n   Les dernières couronnes s'enlèvent, le coffre se reclaque.\n   Le cocher rassemble ses rênes.\n   Et pendant que. peu à peu, les groupes se disloquent, s'épandent.\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2237, "texte": "                                 41\n\n\ns écoulent, s'éparpillent discrètement par les avenues du cimetière, en\nlaissant, derrière eux, la tombe abandonnée — lentement, à temps égaux,\ndes pelletées lourdes, de l'orifice au cercueil, s'abattent.\n\n                                      IX\n\n                                 PRIÈRE\n\n    ... D'abord, au milieu d'une masse d'ombre coulée en mon regard,\ndes languettes de feu me crèvent les yeux. Je porte la main aux orbites\n pour y effacer une sensation de brûlure, et j'entre courbé dans cette\nobscurité profonde où le bruit s'étouffe. Tout au fond, près du sol, il y\na, sous la traînée pâle des cierges, une étendue blanche. Il me semble\nque la morte a remué et que ses yeux bleus ouverts se sont tournés\nvers moi. Je recule d'instinct, comme d'une malade qu'on craint\nd'éveiller, puis reviens, très lentement, me rapprocher de Maggy qui ne\n bouge plus; le regard est bien éteint, bien vide; j'y abaisse les paupières,\nune à une, et sur le lit semé de fleurs, le corps de cire vêtu de blanc, les\ncheveux bouclés épars, s'affaisse mollement, la tête inclinée de côté, les\n mains apposées qui ne s'étreignent pas\n    — Quand les morts sont froids, murés dans leur cercueil sous l'écrase­\nment des catafalques, des cierges jaunes s'allument pour leur nuit, et\ndans la pénombre des cathédrales, des hommes en robe, qu'enveloppent\nles fumées bleues de l'encens, font des prières à Dieu pour l'âme qui\ns'envole.\n    Moi. Si je savais qu'il est ce Dieu et qu'il m'entend, je lui dirais pour\nMaggy :\n    « Voyez, elle vient de mourir ; c'est le printemps ; le soleil se lève et\nson corps est froid. Son visage impassible, ses mains jointes, ses lèvres\nentr'ouvertes vous implorent en un ultime cri que nous n'entendons\npas. Avant, qu'à son tour on la cloue dans sa bière et qu'on l'enfouisse\ntoute seule, au plus profond d'une fosse humide, noire et sans fleurs,\naccordez-lui suprêmement un peu de cette joie de la terre que, vivante,\nelle n'a pas eue; réveillez cette morte d'avoir trop aimé. Qu'elle voie ces\npleurs qui coulent, tout le mal oublié, les fautes pardonnées, et qu'on\nl'aimait aussi.\n    Alors, vous la rendormirez.\n                                                   HENRY     MAUBEL."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-012", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 42, "page_fin": 44, "titre_corps": "Cantiques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Verhaeren", "ancre_debut": "CANTIQUES", "ancre_fin": "EMILE VERHAEREN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 53, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 846, "texte": "CANTIQUES\n\n\n\n                         I.\n           JE voudrais posséder pour dire tes splendeurs,\n           Le plain-chant triomphal des vagues sur les sables,\n           Ou les poumons géants des vents intarissables ;\n\nJe voudrais dominer les lourds échos grondeurs,\nQui jettent dans la nuit des paroles étranges,\nPour les faire crier et clamer tes louanges;\n\nJe voudrais que la mer tout entière chantât,\nEt comme un poids de monde élevât sa marée,\nPour te dire superbe et te dresser sacrée ;\n\nJe voudrais que ton nom dans le ciel éclatât,\nComme un feu voyageur et roulât d'astre en astre,\nAvec des bruits d'orage et des heurts de désastre.\n\n                        II.\nLes pieds onglés de bronze et les yeux large ouverts,\nComme de grands lézards, buvant l'or des lumières,\nS'allongent vers ton corps mes désirs longs et verts.\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1394, "texte": "                     -    43    -\n\nEn plein midi torride, aux heures coutumières,\nJe t'ai couchée, au bord d'un champ, dans le soleil ;\nAuprès, frissonne un coin embrasé de méteil,\n\nL'air tient sur nos amours de la chaleur pendue,\nL'Escaut s'enfonce au loin comme un chemin d'argent,\nEt le ciel lamé d'or diamante l'étendue.\n\nEt tu t'étends lascive et géante, insurgeant,\nComme de grands lézards buvant l'or des lumières.\nMes désirs revenus vers leurs ardeurs premières.\n\n                         III.\nTon corps large étendu paraît un pays blanc,\nOù des orges poilus roussissent d'or la plaine.\nOù les monts reliés élargissent leur chaîne,\n\nOù de grands lacs de chair dorment d'un sommeil lent.\nTon corps est un pays de fraîcheurs cristallines,\nOù l'amour est assis sur de rouges collines.\n\nDans tes yeux luit l'émail tremblant d'un marais noir ;\nTa bouche ouverte semble un fruit tombé de l'arbre\nEt qui gît là, fendu, sur un pavé de marbre.\n\nTes bras écartelés en croix semblent vouloir\nS'étendre, comme un fleuve, à travers les campagnes,\nEt toucher de leurs doigts les pieds verts des montagnes.\n\n                         IV.\nEt mon amour sera le soleil fastueux,\nQui vêtira d'été torride et de paresses,\nLes versants clairs et nus de ce corps montueux,\n\nIl répandra sur toi sa lumière en caresses,\nEt les attouchements de ce brasier nouveau,\nSeront des langues d'or qui lècheront ta peau.\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 969, "texte": "                         44\n\nTu seras la beauté du jour, tu seras l'aube\nEt la rougeur des scirs tragiques et houleux ;\nTu feras de clarte's et de splendeurs ta robe,\n\nTa chair sera pareille aux marbres fabuleux,\nQui chantaient, aux de'serts, des chansons grandioses,\nQuand le matin brûlait leurs blocs d'apothéoses.\n\n                         V.\nHiératiquement droit sur le monde, Amour!\nGrand Dieu, vêtu de rouge en tes splendeurs sacrées,\nVers toi, l'humanité monte comme le jour,\n\nMonte comme les vents et comme les marées;\nNous te magnifions, Amour, Dieu jeune et roux,\nQui casses sur nos fronts tes éclairs de courroux,\n\nMais qui détends aussi dans le creux de nos moëlles,\nL'électrique frisson du plaisir éternel,\nEt nous te contemplons, sous ton ciel solennel,\n\nOù des cœurs mordus d'or, flambent au lieu d'étoiles,\nOù la lune arrondit son orbe en sein vermeil,\nOù la chair de Vénus met des lacs de soleil.\n                                     EMILE   VERHAEREN."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-013", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 45, "page_fin": 48, "titre_corps": "L’Oubli", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Max Waller", "ancre_debut": "L OUBLI", "ancre_fin": "MAX WALLER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 56, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 1809, "texte": "L'OUBLI\n                                                  A Georges Rodenbach.\n\n\n\n\n                                    I.\n\n             OUI, il l'avait oubliée, bien oubliée, il en était sûr. Ses deux\n             premières années de mariage et d'amour avaient passé sur sa\n             vie en l'effleurant comme une aile, mais n'avaient point pénétré\njusqu'au fond de lui-même, puisqu'aujourd'hui il se remariait sans rien\nlaisser derrière lui, semblait-il, qu'une image à moitié effacée par la dis­\ntance du temps, et dont rien ne survivait de troublant ou d'aimé. Pour­\ntant, lorsqu'on l'avait mise en terre, cette Madeleine qui avait partagé sa\nvie dans un songe de tendresse, lorsque dans la fosse ouverte on l'avait\ndescendue, il avait senti que quelque chose se détachait de son cœur,\ndescendant aussi dans le frisson de cette terre qui tombait par paquets,\nlourdement, brutalement sur le cercueil fermé. C'était son passé qui s'en\nallait avec cette jeune femme, et dans une vision infinie, il avait revu les\npremières dates d'amour, les baisers, les serrements de mains qui trem­\nblent, les paroles balbutiées, toutes les douces niaiseries de la passion\nqui monte, lentement d'abord, comme un flot, puis gronde, tonne, et\nremplit l'âme de son immensité !\n   Il l'avait oubliée, bien oubliée, il en était sûr, et sans regret il se\nremaria. Jeanne n'avait-elle pas toutes les grâces et tous les charmes?\nSous ses cheveux qui avaient la couleur du tabac turc, ses yeux pâles\nparaissaient tendres comme les ciels pâles des jours d'automne. Elle\nl'aimait, oh oui ! Couleuvre sensuelle, elle l'entourait d'ivresse, et leurs\nvies à tous deux se fondaient, se complétaient si bien! Ils iraient, par la\nvie tendre, en se tenant par la main, ils oublieraient le passé. Est-ce qu'il\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2039, "texte": "                                  — 46 —\n\nexiste, le passé? Est-ce qu'il a existé ? Non ! tout ce qui n'est plus n'est\nplus,toutce qui est mort ne revit point, et les fleurs fanées des anciennes\namours ne refleurissent point en fantômes dans la tristesse des soirs\nd'hiver. Ils n'avaient pas vécu, ils commençaient seulement à vivre ;\navant leur union, rien n'était,... chaos, néant, oubli!\n\n\n                                      II\n\n    Jeanne ouvrit un tiroir; la nuit venait; couché sur le divan, la. main\n pendante tenant encore un journal, Jacques dormait. Tout était silen­\n cieux, et la lumière jaune du soleil couchant faisait un grand carré d'or\n sombre sur le tapis.\n    Jeanne ouvrit un tiroir; il y avait là des lettres éparpillées, des fleurs\n sèches, un portrait.\n    — C'est l'autre — la première, murmura-t-elle. Comme elle a l'air\n doux et souffrant! Elle ne l'aimait pas comme je l'aime, moi. Jacques!\n    — Hein! quoi? dit-il se dressant brusquement, tiens! je dormais,\ny a-t-il longtemps ?\n    — Non. — Dis, tu ne devrais pas laisser ce tiroir ouvert.\n    — Pourquoi?\n    — Il y a là des lettres, des fleurs,.. un portrait.\n    Il pâlit, puis d'une voix sourde :\n   — Encore! donne-moi ces lettres.\n   — Qu'en veux-tu faire ?\n   — Mais, les détruire, je ne savais pas qu'elles fussent là.\n    Et lentement, d'une main tremblante, Jacques jeta les lettres dans le\nfeu, l'une après l'autre. Le portrait, il le regarda sans rien dire, attenti­\nvement.\n    Il l'avait oubliée, bien oubliée, il en était sûr. Comme elle semble\ntriste sur ce portrait et comme son regard est noyé! ce regard le suit l'im­\nplore, il parle, il pleure...\n   — Je le renverrai à la mère           tu comprends, Jeanne, elle désire\npeut-être l'avoir...\n   — Comme tu voudras; je ne t'ai pas demandé de brûler tout cela,\nJacques.\n   — Non, je sais; d'ailleurs que t'importe? Mais il vaut mieux... poul­\nies serviteurs... tu sais bien...\n   Mais oui, mais oui ; n'en parlons plus, va t'habiller; tu n'oublies pas\nque nous allons dîner chez Pratel.\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2670, "texte": "                                 — 47 —\n    — Ah ! tu as raison        c'est drôle, j'ai horriblement mal à la tête Il\n me semble que tout tourne.\n    — Veux-tu te coucher pendant une heure?\n   — C'est cela, tu iras seule et je te rejoindrai après le dîner; tu m'excu­\nseras auprès des Pratel.\n   Jeanne sortit, et lui, accablé, s'étendit sur le divan ; encore une fois il\nregarda le portrait de l'autre, avec indifférence, oh ! oui ! qu'y avait-il de\ncommun entre-eux ? la morte ne lui disait rien au cœur, rien du tout,\nrien du tout... rien du... tout. Il répétait cela machinalement, obsédé\npar ce mot : rien du tout, qui achevait de le persuader. La première,\nelle, n'était pas comme Jeanne, éveillée, joyeuse, pépiante et drôle ; une\ntristesse profonde l'enveloppait comme si déjà elle eût senti que la vie\ns'échappait d'elle. Le soir, naguère, il s'étendait à ses pieds, et c'étaient\nde longues causeries mélancoliques et délicieuses. L'esprit de Madeleine\npassait à travers son cœur et elle parlait gravement, voyant les choses\navec tant de sérénité, de bon sens, de délicatesse, que lui, l'âme adoucie,\nl'écoutait, recueillait chacune de ses paroles et se sentait meilleur après\nchacun de leurs entretiens.\n   C'était presque une mère, une sœur aînée dont il acceptait l'autorité,\nla sentant meilleure que lui; dont il aimait les désirs sachant qu'ils\nétaient justes et qu'ils étaient bons.\n   Et à la fin, lorsque déjà Madeleine s'affaiblissait et que son regard\nphtisique s'allumait de ces lumières qui sont comme les feux follets des\ncimetières, elle semblait dans les causeries lui dire la vie et le préparer\nà la séparation qu'elle sentait inévitable. C'étaient comme ses dernières\nvolontés qu'elle dictait à ce pauvre garçon dont l'esprit indécis et fuyant\navait aimanté son esprit à elle, fait de persévérance et de tendresse.\n   Madeleine lui avait dit : Lorsque je serai partie, ne m'oublie pas trop\net tâche d'être homme, mon grand enfant. Remarie-toi, tu ne peux pas\nrester seul ; tu ne retrouverais pas ton chemin, ajoutait-elle en souriant\ndouloureusement.\n   — Jamais, oh ! jamais! avait-il répondu.\n   Ces souvenirs flottaient en lui Comme des songes. La nuit était com­\nplète à présent ; dans le foyer le feu s'éteignait lentement, et il regardait\nles flammes qui avaient l'air de mourir aussi, comme Vancienne, en jetant\ndes lueurs étranges. Une porte tout à coup s'ouvrit brusquement, un flot\nde lumière inonda la chambre, et Jeanne éclatant de rire entra suivie d'un\ndomestique qui portait une lampe.\n   — Ah ! ah ! cette pauvre madame Pratel, figure-toi qu'on lui a joué\nun tour. Ah! ah! elle n'avait invité personne; un mauvais plaisant ah!\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1345, "texte": "                                  -   48    -\n\n ah ! avait envoyé des invitations à son nom, ah! ah! je parie que c'est\n Cariol ! Tiens ! tu es tout pâle. Cela ne va pas mieux, dis, mon gros ?\n    — Si, répondit-il très froidement, c'est fini.\n    — Ah! Alors nous allons à l'Opéra, Ferrias m'a donné deux balcons.\n    — Non, je n'ai pas envie—\n    — Comment non? mais je ne te demande pas ton avis ; nous al-lons-\nà-1'O-pé-ra. Na !\n   — Voyons, il est inutile d'insister ; je suis très fatigué, je vais lire un\npeu et me coucher. Vous direz à Jean de me faire du thé.\n    Vous, vous, mais qu'as-tu? qu'ai-je fait? tu es froid, tu me dis vous, tu\nme regardes.\n   — Et je ne vous vois pas, continua-t-il lentement, les yeux fixes.\n   Jeanne recula, épouvantée, puis elle essaya de sourire, et, caline comme\nune chatte :\n   — Tu ne m'aimes plus, dis ?\n   — Non, cria-t-il alors d'une voix éclatante. Non, continua-t-il cruel­\nlement, les dents serrées, par phrases saccadées ; je vous hais, vous et tout\nce qui est à vous, je vous hais, je vous hais ! Allez ! Allez-vous en ! laissez\nmoi, mais laissez moi, que je ne vous voie plus»;., puis éclatant en san­\nglots : Je suis fou. Mon Dieu, mon Dieu! Madeleine! Madeleine?\n   Il l'avait oubliée, bien oubliée, il en était sur !\n\n                                                     MAX W A L L E R ."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-014", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 49, "page_fin": 49, "titre_corps": "Oiseau de paradis", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hélène Swarth", "ancre_debut": "OISEAU DE PARADIS", "ancre_fin": "HÉLÈNE SWARTH", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 60, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 832, "texte": "OISEAU DE PARADIS\n\n\n\n          EN souriant, la jeune femme\n          Sur ses genoux berçait l'enfant.\n          — « Dors, ô chère âme de mon âme !\n          Ta mère est là qui te défend.\n\n« Tu me gazouilles quelque chose,\nEt j'entends bien ce que tu dis,\nO mon joli bouton de rose !\nO mon oiseau du paradis ! »\n\nTrois jours plus tard la jeune mère\nEtouffait dans sa gorge amère,\nLes sanglots et les cris de deuil,\nEt frappait sa poitrine blanche\nD'où, comme un fruit mûr de la branche,\nSon enfant tombait au cercueil.\n\nFleur brise'e avant d'être éclose,\nPar le souffle jaloux du nord,\nPauvre petit bouton de rose\nDont les parfums sont pour la mort !\n\nEnfant, ta patrie est bien belle\nEt nos foyers sont bien maudits,\nPour que si tôt l'azur rappelle,\nLe cher oiseau du paradis !\n                                    HÉLÈNE SWARTH."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-015", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 50, "page_fin": 65, "titre_corps": "L’Hystérique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Camille Lemonnier", "ancre_debut": "L HYSTERIQUE", "ancre_fin": "CAMILLE LEMONNIER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 61, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1605, "texte": "L'HYSTERIQUE\n\n\n   Le roman de Camille Lemonnier est un tableau de la vie des Bégui-\nnages de notre pays, en même temps qu'une étude de la névrose qui,\ndepuis Sainte-Thérèse jusqu'à Louise Lateau, reste encore dans le do-\nmaine du mystère. Sœur Humilité, l'hystérique, a pris pour confesseur\nle prêtre Orlea. Peu à peu, celui-ci s'enflamme au mysticisme de sa pé-\nnitente, et un jour, pendant une des extases qui ôtent à la jeune fille la\nsensation des choses extérieures, il abuse d'elle.\n   Que nos lecteurs ne voient dans cette œuvre violente, qui pourrait en\nblesser quelques-uns, qu'une profonde étude, superbement artistique, et\nnon un livre de propagande antireligieuse contre laquelle protesterait le\npuissant écrivain de sève qui a écrit UN MALE et LES CHARNIERS.\n\n\n\n\n            E coup d'autorité les rendit à eux-mêmes, à leur isolement\n            dans l'odeur d'encens demeurée aux boiseries, au ravisse­\n            ment de leurs deux âmes s'écoutant à travers le silence de\n            Dieu.\n   Il lui parla du bonheur des fiancés, auquel il compara l'hymen de\nleurs fois amoureuses, unies, en dehors des sens, loin des chemins de la\nterre, en une même soif de perfection. Et des mots subtils, des balbu­\ntiements sans paroles s'échappaient de ses lèvres, tourbillonnaient\nen dehors de lui, comme l'émanation immatérielle de son âme embrasée\ndu feu divin, un vol d'harmonies spirituelles, la fumée de ce qu'il nour­\nrissait en lui de séraphique et d'extra-terrestre. A deux alors, ils étaient\nravis dans des ascensions de lumière, et l'église, devant eux, se peuplait\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2907, "texte": "                                 — 51 —\n\nde théories balancées, de grands froissements d'ailes blanches. Exalté lui-\nmême outre mesure à ses propres paroles, toute sa croyance élancée au\ndivin mystère, il finissait par s'abîmer, les yeux perdus, la face toute\npâle, dans une mort murmurante de son être, une douceur voluptueuse\nd'évanouissement, n'ayant plus aux lèvres qu'un frémissement vague\ncomme un spasme. Et il l'initiait aux grandes béatitudes, l'enflammait\nau feu du sacré cœur de Jésus, l'enivrait du parfum des roses mysti­\nques. Ce simple esprit s'affolait alors, croyant monter au tourbillon des\nadorations dont s'entoure l'Eternel, et le prêtre, noir et velu, lui apparais­\nsait dans une gloire radieuse d'esprit, devenu lui-même comme le reflet\nvisible et la beauté vivante de Dieu, son souffle respirable et incarné. Il\ngrandissait, allait de la terre au ciel, emplissait de sa grâce et de sa lumière\nle sillon de l'air, suivi d'en bas par son regard dardé du fond de la nuit,\ncomme en une hallucination éveillée, un songe, les yeux grands ouverts\nsur l'éternité. Les anges dans les flammes animées du ciel, devaient\navoir ce visage en feu, ce visage à forme d'âme; et ses élans de vierge\namoureuse trompée à des apparences divines, se mêlaient à sa chaleur\nd'homme perçant sous le Séraphin.\n    Et son être se fondait à son approche, comme si le Très-Haut lui-\nmême, abaissant la hauteur du ciel, descendait jusqu'à elle. N'était-il\npas le Dieu-homme, l'image sensible et la présence incarnée du maître\ndes mondes, et toute autorité, la fin et le commencement de toutes\nchoses, le salut en cette vie et dans l'autre, les éternités du paradis et de\nl'enfer, ne les cachait-il pas dans sa main, cette main plus lourde que\nles plus pesants verrous, quand elle fermait sur la créature la porte des\nespérances, et plus légère que le souffle de l'aube, quand elle l'ouvrait\nau contraire aux divines recordances ? Et c'était bien vrai, ce n'était pas\nune folle imagination que ce prêtre, ce fils aimé du Seigneur, ce christ\nen qui le vrai Christ s'incarnait aux heures sacrées de l'office et même\naprès le divin sacrifice, maintenait le parfum et la chaleur de sa chair\net de son sang absorbés, cet omnipotent sur lequel flottait un reflet\ndes Trônes et des Dominations, ce n'était pas un songe qu'il s'était abaissé\njusqu'à sa misère infime, qu'il se communiquait à son abjection dans\nla gloire et la lumière du Verbe et qu'elle, le rejeton des Joris, la graine\nplébéienne, l'ancienne petite garde-malade, poussée à la vie dans un\nruisseau, il la prenait à présent par la main et la faisait marcher dans\nses voies à sa droite, comme sa sœur et comme sa compagne spirituelle.\n Il y avait des moments où elle doutait encore : elle ne pouvait accepter\nun pareil changement à sa condition; toutes ses oppressions anciennes,\n les ignominies de sa vie ravalée, les déchéances de son état de péché, les\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2810, "texte": "                                       52\n\n souillures de son intime animalité protestaient contre cette élévation\nqui la tirait d'elle-même, l'arrachant à sa bassesse originelle. Elle se\nremémorait le deuil de ses confessions, chuchotées à travers les pros­\ntrations de son corps et de son âme, sous le sombre visage irrité qui lui\nmarquait dans les ténèbres du confessionnal le ressentiment de Dieu.\nElle se rappelait les flagellantes paroles, tombant de cette bouche chaude\nde mépris, sur les détresses de sa foi, l'abomination de ses fautes, l'inuti­\nlité de ses efforts pour trépasser aux charnelles mollesses et ressus­\nciter à la contemplation éternelle. Et pourtant, c'était cela le rêve, c'était\ncela l'illusion : tout ce passé s'enfonçait si avant dans le lointain de la\nnuit, paraissait si effacé aux clartés de sa vie nouvelle qu'elle pouvait se\ndemander s'il avait jamais existé réellement. Elle se réveillait d'un cau­\nchemar monstrueux dans une aurore emparadisée,rejaillie à ses moelles,\nà son sang épuisé, à ses plaies secrètes, en blancheurs, en douces odeurs,\nen lumières animées qu'elle sentait vraiment palpiter en elle comme\nune autre vie plus haute confondue à la sienne, comme un être incorporé\nà son être, dans les voluptés d'un ineffable et bienheureux engendre­\nment.\n    Une personne neuve, une personne enfant, qui avait l'humanité\n indécise et les silences extasiés d'une existence encore bercée au giron\nmaternel, s'était, en effet, substituée à l'autre, à celle des opprobres et de\nla souffrance, tout à l'ait disparue celle-là, comme un bois pourrissant\net mort, sous le reverdissement de la sève et la mystérieuse poussée\nd'une âme fraîche. Elle ressuscitait à des sensations inéprouvées, à des\nlangueurs coulant en elle d'un flux tiède, à un délicieux énervement de\nsa volonté abdiquée aux mains de l'homme, vivant en lui, en ce tyran\nadorable qui l'absorbait, sa vie intérieure, ses rajeunissements d'esprit,\nson recommencement de tous, sans plus vivre autrement, son souffle\nmatériel et le battement de son cœur abolis dans un apaisement suprême\net comme un arrêt de la vie de sa chair. La grâce du prêtre, agissant en\nelle comme un fluide, l'enveloppait d'une atmosphère dissolvante à\ntravers laquelle, déliée de la matière, elle n'avait plus que la perception\nd'un état surnaturel de son âme, d'une sorte d'immobile planement dans\nla bonté de Dieu, à une très grande hauteur. Et la notion des choses\npeu à peu s'étouffant dans son esprit comme aux mirages de l'halluci­\nnation, elle finit par ne plus démêler d'avec l'Eternel son ministre\npérissable, confondant le créateur et la créature dans les aveugles illu­\nsions de sa piété.\n  Son détachement de tout ce qui n'était pas la faveur du curé Orlea\ndevint même si grand qu'elle ne ressentit que faiblement un évènement\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2948, "texte": "                                 — 53 —\n\n qui rompait ses dernières attaches avec la terre et, en tout autre moment,\n l'eût sans doute plongée dans l'affliction. Un matin, comme, après les\n prières prolongées qu'elle commençait avant l'aube et qu'elle continuait\n jusqu'au réveil de la maison, elle ouvrait la porte de la chambre où se\n tenait Colette Joris, elle l'aperçut toute raide sur son lit, les deux mains\n crispées et tordues en arrière au dessus des draps demeurés dans leurs\n plis, avec le geste de quelqu'un qui aurait trépassé en secouant des bar­\nreaux, et une laide grimace de la bouche démesurément béante et glissée\nà la joue gauche, lui fendait le bas de la face d'un rictus où, diminuée et\nraccourcie, la langue avait l'air d'un caillou noir. Elle s'arrêta un moment,\nla main sur la clef de la porte, regardant sans éclater, presque impassi­\n ble, les yeux élargis seulement par la surprise, cette petite silhouette\nrigide, voilée dans le gris du matin, qui était sa mère, frèle comme le\nmince cadavre d'un enfant parmi l'ampleur du grand lit, avec la mai­\ngreur évidée des poignets, la boule rondedu crâne sous la cotonnette col­\nlante du serre-tête, et ce mauvais rictus encoléré qui exagèrait sa bouche\ndes jours bougons. Puis elle marcha vers le chevet, posa la main sur la\npeau froide, et voyant que tout était fini, ploya les genoux, en récitant\nà demi voix la prière des morts. Elle remonta ensuite les draps sur la\npoitrine découverte, rapprocha de toutes ses forces les mâchoires dans\nun mouchoir qu'elle noua sur l'occiput et alla prévenir sœur Michilde\nqui, les pieds nus dans d'énormes chaussures de lisière, une jaquette\npassée en hâte sur une jupe trop courte, arriva la minute d'après, effarée\net larmoyante. Sœur Claire et sœur Brigitte, également averties, péné­\ntrèrent à leur tour dans la chambre, et tandis que celle-ci, après avoir\nfait une génuflexion rapide devant le lit, se mettait immédiatement à\nranger la pièce, avec son brusque affairement habituel, les lèvres remuées\nd'un bredouillement d'oraisons, l'autre, cédant à l'expansion de sa na­\nture, sous le coup imprévu de cette mort qui allait isoler un peu plus\nla pauvre Humilité, vint lui prendre les mains, qu'elle mouilla de la\nchaude pluie de ses larmes. Alors seulement, à cette affection triste qui\nlui faisait tout à coup connaître la douleur, la fille des Joris s'amollit.\n Elle revint à sa mère, s'abattit contre le châlit, entrecoupa de quelques\nsanglots les prières qu'elle avait recommencées. La tête de la vieille Co­\nlette, tournée de son côté, avait l'air de l'appeller de ses yeux vides,\npareils à des peaux flasques sous l'écartement des paupières ; mais elle\nne vit pas ce suppliant regard de morte qui semblait mendier la douceur\nd'un attouchement, et se mettant droit, enfin détendue, résignée à cette\ndisparition comme à toutes les autres épreuves de sa vie, elle alla prendre\ndans une armoire les draps pour l'ensevelissement.\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2708, "texte": "                                  - 5 4 -\n\n\n\n\n              PUIS commença une vie de ruses et de mensonges. Il son­\n              gea à la prendre chez lui, comme il l'avait déjà prise dans\n              la maison trois fois sainte du Seigneur; mais, le prétexte\n              lui manquant, il attendit. Et, ne pouvant plus se résigner\n  à vivre loin d'elle, il multiplia les occasions de la revoir, et, pour\n  commencer, lui permit la confession et l'hostie quotidiennes. Elle\n  l'approchait donc chaque jour, reconnaissante, lui apportant ses ardeurs,\n ses souffrances, sa foi naïve, comme autrefois, et tandis que soumise,\n courbée sous son geste, elle épanchait son âme entre ses mains,\n des ressouvenances s'élevaient en lui et il avait des envies de l'attirer à sa\n poitrine pour lui révéler à son tour l'amour qu'elle lui avait fait connaître,\n le grand frisson des entrailles qui le secouait quand il frôlait ses vête­\n ments ou sentait contre la sienne la chaleur tiède de sa peau. L'élan de\n sa passion se trahissait alors à des paroles enflammées, des effusions\n enveloppantes, une onction brûlante et moite qui se répandait sur elle,\n comme les sueurs et les haleines de son désir ; et mêlant aux transports\n charnels la douceur mystique des pures adorations chrétiennes, son esprit\n et son corps se fondaient dans un vol, une caresse de souffles ailés et sub­\n tils, qui tout à la fois planaient par-dessus la terre et se posaient sur\n Humilité comme des frôlements de baisers. Les confusions et l'ambi­\n guïté des éléments qui composaient son misérable amour avaient encore\n grandi ; il ne savait tout à fait se détacher dés habitudes et des inclina­\n tions de sa vie de prêtre; et dans le vague et le trouble de son être assu­\n jetti aux sens et retenu par la pensée du ciel, il la sentait Femme aux\n énervements qui allaient d'elle à lui, et la devinait Esprit aux suavités\n  montant comme des parfums de son âme concentrée en Dieu. Ainsi son\n  caractère de prêtre, les duplicités auxquelles l'Eglise façonne et contraint\n  ses serviteurs, l'abdication du sens moral, inséparable d'une condition\n  où l'homme est obligé de feindre constamment s'il ne peut s'élever aux\n  sublimités du renoncement à tout, le plongeaient plus ' avant dans le\n  martyre et la folie, dissolvant ses honnêtetés natives et épaississant dans\n  son cerveau un grand brouillard, une fumée monstrueuse où la notion\n. des choses finissait par s'anéantir. Il était remonté à l'autel presque sans\n  remords, chargé du poids de sa faute qui aurait dû le faire ramper,\n   abîmé et contrit, plus bas que la poussière, et qui ployait à peine ses\n   épaules; et chaque jour il continuait à dire la messe, traînant à la clarté\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2912, "texte": "                                 — 55 —\n\n du tabernacle, sous ses vêtements sanctifiés par le symbole, son vice et son\n infamie.\n     La maladie si longtemps irrégulière et désordonnée chez sœur Humi­\n lité, était rentrée dans l'ordre des phénomènes périodiques. Dès le mercredi\n de chaque semaine, des turgescences légères apparaissaient aux mains,\n aux pieds et au côté, et le jeudi, les ampoules crevant, il en sortait une\n bruine sanglante qui comme une rosée rouge, ruisselait sur la chair.\n Puis le vendredi, vers le midi, la crise définitive s'annonçait par des\n prodromes d'extase; celle-ci se prolongeait pendant trois heures environ,\n et tout à coup un cri déchirant de supplication et d'effroi retentissait,\n et elle tombait la face contre terre, ses deux bras ouverts de chaque\n côté du corps, dans la posture du Seigneur crucifié. Un dernier stade\nla montrait ensuite relevée, les mains jointes, suivant de son regard\neffrayamment dilaté des visions célestes dans l'espace, tout son corps porté\nsur le bout de la chaise et tendu en avant dans uneattitude déséquilibrée,\nqui paraissait devoir la précipiter à terre. Le miracle, une intervention\nsurnaturelle semblaient seuls pouvoir expliquer les lois de la nature\naussi violemment transgressées, et, pour les spectateurs de ces choses\nextraordinaires, les crédules et tremblantes béguines, il paraissait à pré­\nsent évident qu'elles s'accomplissaient par la volonté du ciel. Ces esprits\napathiques mollissant à toutes les influences, d'une variabilité inquiète,\nces esprits de femmes désorientées en qui les stagnations du sang et de\nl'existence, la privation d'enfants, une virginité bougonne de vieilles\nfilles mettaient quelque chose des secrètes agitations du cloître, ou­\nblièrent leurs anciennes préventions et ne virent plus dans leur souffrante\ncompagne qu'un étonnant exemple de sainteté, où paraissait la main\ndivine. Cependant, quelques-unes, plus endurcies, ne pouvaient abdi­\nquer leurs rancunes à l'idée des préférences du prêtre, et chez celles-là,\ndes jalousies, une envie sourde trahissaient le mal d'être délaissées pour\ncette fille qui remplissait le Béguinage de sa peine et de ses délires.\n    Orléa, lui, ne gardait plus aucun ménagement. Il régnait en maître\ndans la maison d'Humilité, en écartait les femmes de son geste redouté,\naccaparait pour lui seul le cruel spectacle de cette torture. Sa perversité\ny goûtait des délectations froides, comme une volupté barbare de la sentir\nsouffrir pour lui, qui d'un mot commandait à sa vie de s'arrêter ou de\nressusciter. Elle était devenue entre ses mains la proie jalousement couvée,\nqui n'est point faite pour être partagée, pantelante victime dont ses yeux\nirrassasiés buvaient avec d'amoureuses blandices les frissons et les mor­\ntelles pâleurs. C'était pour lui qu'elle distendait ses pupilles aux lumi­\nneuses apparitions, aux éthérées splendeurs, aux gloires du Christ des-\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2950, "texte": "                                  — 56 —\n\nccndant des nues dans une incarnation radieuse, pour lui qu'elle mimait\nles douleurs et les larmes de la Passion, pour lui qu'elle se sacrifiait,\nsaignante, sa chair transperce'e de clous et flagellée de lanières, sur l'in­\nvisible Croix. Et comme pour rendre plus complète encore l'immolation\net l'égaler davantage à l'immolation divine, il renouvela sur son agonie\nl'abomination de sa débauche. Telle était sa folie qu'il croyait monter à\nl'autel en l'adorant, et ses spasmes, ses râles, ses cris de bête mordue au\nflanc, s'entrecoupaient d'éjaculations impies, de sacrilèges implorations\ndans lesquelles il laissait aller la nature et la foi. Les ivresses spirituelles\nse confondaient ainsi à ses excitations charnelles, à travers les hypocrisies\net les duplicités de sa virilité faussée. Comme elle, agonisant d'une mort\ndélicieuse qui le ravissait à la réalité et le jetait frissonnant dans un men­\nsonge de paradis, il croyait sentir sur sa peau des frôlements de grandes\nailes blanches, des baisers de bouches angéliques, la caresse molle d'un\nair énervant et subtil, et le sang qui ruisselait des plaies d'Humilité\ns'égouttait sur lui en larmes chaudes, comme une pluie de roses mystiques\neffeuillées des hauteurs du ciel. Ce sang surtout l'attirait, le pénétrait d'une\n délectation profonde ; et par moments, il réfléchissait aux âcres voluptés\nde ces lointains Orléa, ses ancêtres, enrôlés dans les milices de l'Inqui­\nsition, et qui pareillement à lui, avaient dû s'énamourer de taches\nrouges, de larges blessures, du spectacle des gorges étalées d'où la sève\nsourd en jet carminé. Ces soifs maladives et sadiques passaient dans ses\nveines comme l'affolement d'une hérédité mal étouffée, faisant peser sur\nle rejeton d'une race cruelle le tourment des barbaries accomplies et des\ncrimes inexpiés. Il avait fini par se commander au point de bannir toute\nhésitation de son âme ; son forfait s'accomplissait dans une sorte de\ntranquillité assurée; et n'étant plus inquiété par la peur de l'impunité\ndécouverte, il écoutait revenir sans trouble le grand cri qui précédait la\nscène du Crucifiement, assistait impassible à toutes les phases de cette\nmort spirituelle, ne quittait plus la chambre qu'après la résolution\ncomplète de la crise.\n   Un vendredi, l'édifice de sa fourbe s'écroula. Comme il la tenait en­\nlacée, il lui sembla tout-à-coup que ce corps privé d'âme s'animait d'un\nfrisson, et ayant levé les yeux, il vit s'élargir dans les pâleurs du visage\ndétendu un effrayant regard, un regard de cadavre ressuscitant, posé droit\net tombant sur lui plus lourd que le plomb.où, dans des reproches, une\nstupeur sans bornes, une ombre douloureuse,-le deuil d'un bonheur\nanéanti et d'un paradis fermé, s'effaçaient les lumières de l'extase. Aus­\nsitôt après, elle jeta un cri, de ses mains large ouvertes repoussant le vi­\nsage presque collé au sien et sur lequel ses paumes saignantes imprimèrent\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2841, "texte": "                                 -    5 7 -\n\nde rouges étoiles. Le mouvement avait été si prompt qu'il manqua tom­\nber à la renverse, et brusquement il se dressa devant elle, blême, le souf­\nfle expiré aux lèvres, écarquillant démesurément les yeux comme devant\nune apparition. Une goutte de sang s'étant attachée à ses cils, il la voyait\nà travers un brouillard rouge, comme le tremblement de sa colère et de\nsa honte à la pensée, soudainement rentrée en lui, qu'il avait été surpris\ndans sa lâcheté et son ignominie; et le sentiment des choses lui revenant\naprès la première hébétude, une roue lui tournoyait dans le crâne, verti­\ngineusement rapide, dans laquelle ses idées roulaient entraînées ; il eut\nalors la pensée de la frapper, de l'exterminer pour exterminer du même\ncoup la trace de son crime. Cette fois, tout était consommé ; le monde\nentier saurait son ignominie, et, dans un large éclair qui en un instant\ndéchira devant lui l'avenir, il se vit traîné à une barre, exposé aux curio­\nsités de la foule, entre des juges et des gendarmes. Puis le désordre de ses\nvêlements le remplit de rougeur, et, la voyant immobile, prostrée, gémis­\nsante, le visage caché derrière ses mains, il demeura lui-même sans mou­\nvement, le poids lourd de sa faute l'écrasant comme une meule qui lui\naurait chû sur les épaules. Un silence terrible s'était fait dans la chambre\nentre cette victime, courbée, accablée, qui plus que lui semblait être\ncoupable et ce prêtre cherchant dans l'arsenal de ses roueries des mots\nd'explication et de pardon. Il eut alors de fausses larmes, lui prit les\nmains qu'il tint serrées dans les siennes, bégaya les tendresses vagues\nqu'il lui susurrait au confessionnal. Son aplomb lui revenant à travers\nces duperies, il n'implorait plus le pardon, mais l'adulait, lui parlait de\nsa sainteté, la cajolait avec de béats sourires, des effusions onctueuses et\nardentes qui pénétraient dans cette âme molle en maîtrisants effluves ;\net sa douceur humiliée, son orgueil aboli avaient encore un air de\ndomination.\n    Maintenant qu'il la sentait reconquise à ses défaillances morales, à\ncet abandon de son esprit entre ses mains, comme si elle se fût remise à\nlui du péché où ils étaient tombés tous deux et qui peut-être au fond de\nsa conscience de simple lui paraissait moins un péché, puisque la sanc­\ntification qui accompagne le prêtre en toutes choses s'y était attachée,\nOrléa ressaisissait son autorité. Presque agenouillé devant elle, il lui\ndisait :\n    — Je vous ai choisie parmi toutes les autres femmes, Humilité, pour\nêtre la bien-aimée de mon âme       Dieu a permis qu'il me vint sur cette\nterre une amante, une sœur, pour me soutenir dans ma voie solitaire...\nNos âmes sont pareilles, nous les avons confondues à la source de\nl'amour éternel; elles se sont mêlées l'une à l'autre à travers le saint Sang\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2778, "texte": "                                  — 58 —\n\n de Jésus... Et vous êtes semblable à la coupe de mes délices, Humi­\n lité ; je boirai en vous les voluptés ineffables, et je serai pour vous\n comme votre frère et votre amant en Jésus, en son cœur sacré, son doux\n cœur qui est tout amour. C'est Jésus lui-même qui nous embrase, qui\n fait couler dans nos veines le feu de son ardent amour... C'est lui qui\n soupire sur nos lèvres. — C'est lui qui tout-à-1'heure descendait en vous\n et qui vous a éveillée pour que vous sentiez mieux son ineffable pré­\n sence... O la bien-aimée de mon âme, il nous invite, ce doux et grand\n cœur de Jésus, à renoncer aux apparences trompeuses pour nous fondre\nensemble au torrent de son adoration... Fermez vos yeux terrestres,\n ces yeux qui ne s'ouvrent qu'à des mensonges et ne peuvent percer les\n secrètes obscurités de la volonté divine, fermez-les, Humilité, et ne\nlaissez ouverts que les yeux de la Foi, les yeux de votre âme, qui vous\naideront à pénétrer les mystérieux desseins d'en haut... Je suis la porte\ndu ciel, ô ma sœur, je suis celui qui vient, je suis Jésus... Il a passé\ndans mon sang, il parle par ma bouche... Ecoutez-le, la bien-aimée de\n mon âme, afin que perdus dans un seul et même amour, nous soyions un\nen deux et qu'une volonté unique préside à l'accomplissement des œuvres\nde notre salut.\n    Et tandis qu'il s'épanchait en cette grisante musique des mots, lais­\n sant planer sur sa souillure le doute d'une infrangible fatalité, il était\n lui-même gagné par la foi en ses mensonges et finissait par croire à ses\n propres supercheries, comme un acteur finit par s'incarner dans les\nillusions d'un rôle.\n    Quant à elle, vaincue par le pouvoir irrésistible qui, pareil à un fluide,\nendormait sa volonté,, sa volonté déjà si fléchissante de martyre deux\nfois suppliciée, elle ne trouva pas la force de résister à cette évocation du\ncœur de Jésus et, résignée comme elle l'avait toujours été à toutes les\népreuves où elle avait reconnu le doigt de la Providence, elle courba la\ntête, acceptant le renoncement à la chasteté de la même âme tranquille\net simple qu'elle avait abdiqué le reste. Puis la crise habituelle suivit\nson cours, et il eut le courage de la voir se coucher sur sa croix jusqu'au\n bout.\n    Elle devint sa maîtresse, une maîtresse en titre, librement choisie et\ndoucement acceptante, et il la posséda comme il voulut. Toute conscience\nétait désormais abolie en lui, il s'oubliait à la désirer pendant l'office.\nEt il éprouvait une joie scélérate à braver Dieu jusque dans son temple,\nremplissant la sacristie de sa débauche. Dans les commencements surtout,\nla nouveauté du plaisir charnel éveilla en lui des sensations qui le boule­\nversèrent à la fois et le ravirent, comme une volupté sombre d'immolation,\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3081, "texte": "                                  -59        -\n\n Damné, il l'était, et cette certitude qui autrefois lui eût fait souffrir mille\nmorts, à présent s'offrait à lui presque avec délices. Il y avait des nuits où\nil se dressait, sentant rôtir sa chair ; il s'enfonçait alors dans la pensée de\nla perdition, jouissant, comme d'un abominable titillement de stupre, de\nse débattre aux mains des démons, avec la pointe de leurs fourches en­\nfoncée dans ses flancs. C'était dans toute son exaspération cette même\ndélectation déjà goûtée autrefois de se rebeller contre la tyrannie de la\nloi, de briser les chaînes de son servage au prix même du salut de son\nâme, de pouvoir enfin se dire l'égal des autres hommes, dans une parité\nde libre insoumission. Il ne semblait jamais rassasié de sacrilèges : un\njour, il la contraignit à se donner derrière l'autel, dans l'encens du sacri­\nfice encore flottant par l'air, ses mains et ses cheveux tout odorants de\nla fumée des cassolettes à peine refroidies; et il eût voulu être foudroyé\nsur place, avec un long frisson terrifié qui lui coula sous l'échiné et lui\nrendit plus chère la faute commise dans la présence même de Dieu,\nMais l'extrême mobilité de son caractère brouillant sans cesse ses idées,\nles diaboliques joies de la veille se changeaient en grincements de dents\nle lendemain, et il se désespérait, s'accablait, ouvrait enfin ses yeux des­\nsillés à l'horreur de ses crimes. C'était bien lui, le prêtre inflexible et\nchaste, qui en était venu à cela, à cette infamie d'une espèce de mariage\nchaque jour consommé, à cette monstruosité d'une sainte créature violée,\nsalie, ravalée, à la faveur de la plus grossière supercherie. Il la fuyait!\nse promettant de ne plus la voir, et de nouveau la violence de son désir\nle ramenait vers elle, sa honte d'un moment oubliée aux soifs de la chair.\nAlors il s'enorgueillissait presque de sa déchéance, comprenait le coup\nde folie furieuse de ces papes mariés, de ces cardinaux à femmes, rêvait\nd'étaler comme eux sa conquête, cette sainte détournée par lui de la voie\ndu paradis et précipitée à sa propre damnation. Et tout haut, dans cette\nchambre close du presbytère, où il avait mordu ses draps, aiguillonné\npar l'appétit de l'être féminin, dans cette sévère chambre d'étude, témoin de\nses inutiles luttes, il se répétait qu'il avait une femme, lui aussi, trou­\nvant à ce mot des suavités infinies, à travers les ardeurs de sacrifice et le\ngoût d'héroïsme du premier amour. Il aimait à se persuader dans ces\nmoments qu'il était victime d'une de ces passions irrésistibles qui ôtent\nà l'homme la faculté de raisonner, et, en regard de ce que Humilité lui\nabandonnait journellement, il mettaitsa part de paradis perdue, son salut\néternel à jamais compromis, trouvant qu'à ce mutuel renoncement, le\nplateau de la balance s'inclinait de son côté. C'était là sa justification vis-\nà-vis de l'humble créature ; elle l'aidait à calmer ses rares scrupules quand\npar hasard son orgueil s'amollissait à des apitoiements, condescendait\nau remords de cette pauvre vie traînée à toutes sortes de duperies.\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2691, "texte": "                                 — 6o —\n\n\n\n\n             LES rencontres dans la sacristie étant souvent contrariées par des\n             empêchements, le curé prit le parti de congédier la sœur qui\n             faisait les besognes du presbytère et la remplaça par Humilité.\n             C'était mettre le comble aux impudentes bravades d'un com­\nmerce demeuré jusque là plus ou moins secret, à la faveur du mystère de\nl'église. Mais sa passion, devenue exigeante, ne calculait plus, se lançait\nde parti pris à travers toutes les aventures, préoccupée uniquement d'une\nchose : l'avoir près de lui, dans son ménage de garçon, presque comme\nune femme légitime. Cela lui donnait de petits bonheurs las, des quiétudes\nmolles d'existence chez soi, en pantoufles, dans le bel ordre et la symétrie\nd'un semblant de foyer, avec les satisfactions lourdes, une trivialité\néjouie de pot-au-feu. Les offices célébrés, il rentrait chez lui, traînait dans\nles chambres, sentant sa vie pleine, à côté d'elle qui lui donnait l'irritant\nplaisir d'une sainteté maniable. Elle continuait à lui céder en toute chose,\navec sa bonne volonté de fille du peuple, chez qui les servitudes hérédi­\ntaires ont mis l'apathie soumise du bétail pacant ; et les lacunes de sa\nconscience, ouverte seulement du côté de Dieu, la livraient sans dé­\nfense à toutes les déhonnêtetés de ces froides folies de prêtre. Toute petite,\nelle avait rêvé l'obscurité des jours passés dans une petite cure près\nd'un bon curé, s'éveillant alors déjà à l'idée d'un salut plus facile à\nl'ombre des vertus écclésiastiques. Maintenant ce rêve se réalisait ; elle\npouvait aller et venir dans l'atmosphère du presbytère, cette atmos­\nphère ou flotte un reste de l'encens de l'église, demeuré aux habits et\nà la personne de l'officiant ; et elle contraignait ses membres frêles à des\noccupations lourdes, faisant de grosses besognes qui la courbaturaient.\n    Il avait commencé par protester, peu difficile du côté de la propreté\net du soin de son intérieur, et par surcroît, un peu honteux de la voir s'ap­\npliquer à des travaux grossiers de mercenaire, au sortir des paradis où\nils avaient goûté à deux des ravissements, dans le doux tremblement de\nses ailes de séraphins. Et pendant un petit temps il souffrit réellement de\nla déchéance à laquelle l'avait abaissée son exigeant despotisme. Puis la\nsensation toute neuve de sa maison renouvelée par une main de femme\nvoltigeant de meuble en meuble, comme une âme amoureuse et jeune,\net jetant dans les sévérités curiales une coquetterie de jeunesse, lui\ndonna à lui-même comme l'impression d'un rajeunissement qui l'arra­\nchait à son désordre sale d'homme veillissant. Il goûta dès lors le prix\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2890, "texte": "                                 - 61-\n\n des meubles disposés pour le coup-d'œil, l'harmonie des choses assorties,\n la blancheur des linges qui lui rappelait le goût des jeunes filles pour\n ce qui a les apparences sans tache de leur virginité. L'autre, cette sœur\n Apollinaire, n'y mettait ni cette ardeur ni cette intelligence ; et sensible\n au joli miracle de l'amour qui changeait tout autour de lui, il payait\n Humilité d'un sourire et la laissait martyriser ses mains à des excès de\n travail.\n    Pour elle, une joie surnageait à toutes les lassitudes de son corps\n surmené : c'est qu'elle vivait dans l'air du prêtre, qui était pour son cœur\n ignorant l'air même du bon Dieu. Elle avait réalisé son plus ardent désir,\n ne voyait rien au delà du sacrifice de sa vie résignée à la condition de\nservante, qui bien plutôt était à ses yeux comme une élévation morale de\nsa personne. Et ne gardant de son état nouveau que la pensée de cette\nambition satisfaite, — servir un curé, — elle oubliait qu'elle le ser­\nvait jusqu'en ses basses sensualités et que sa qualité de maîtresse, ajoutée\nà l'autre, lui donnait un peu de l'autorité du prêtre constamment ap­\nproché. Sa condescendance aux œuvres de la chair lui semblait d'ailleurs\nle couronnement nécessaire de toutes ses autres soumissions. Sa\nconscience sourdement éveillée l'eût-elle avertie des supercheries d'Orléa,\nelle se fût encore courbée sous sa parole qui, dans l'abandon de la chas­\nteté, lui montrait l'immolation indispensable de l'esprit de résistance. Et\nsa simplicité abigotie ayant traversé sans en être ternie les épreuves de\nla souillure, elle croyait mériter le ciel en s'immolant sur un lit\ncomme si ce lit eût été une croix, sans ardeur du reste, ses sens morts\naux ardillons du plaisir, de toute la machinale complaisance de sa\nmolle anémie. Elle ne tira donc aucune vanité extérieure d'une chute\nqui eût relevé mainte autre, et loin d'étaler la morgue bourgeoise de\nses pareilles, elle laissa paraître au dehors un redoublement de modestie.\n   A la longue pourtant, l'excitation de la nouveauté cessa d'émoustiller\nOrléa, et il arriva un moment où il pêcha moins par entraînement que\npar habitude. Son brutal désir ne s'enveloppa plus des poésies dulangage\nmystique, ne monta plus à Humilité à travers la musique d'un Cantique\ndes Cantiques, mais la violenta crûment, avec la saleté froide d'un\nvice. Elle éprouva pour la première fois alors une défaillance ; une per­\nception vague d'irrémissible faute tourmenta sa pensée ; et elle ressentit\ncomme la secousse intérieure de n'être pour le curé que l'instrument de\nson libertinage. Sous la bassesse de cette flétrissure, son cœur saignacomme\naux plus mauvais jours. Dans le même instant, elle se voyait perdue et\nsauvée, ne parvenait plus à réunir ses idées, sentait s'en aller son esprit\nà toutes les mortelles incertitudes qui l'avaient envahie autrefois. Elle\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "                                  — 62 —\n\ns'accusait alors de n'avoir pas asssez fait pour garder la tendresse du prê­\ntre, son amour qui e'tait celui de l'Eternel, et elle inventa des besognes\nabjectes, s'abandonna presque avec passion à ses débauches, aspirant à\nl'adorer et à le bénir dans la confusion et l'avilissement de sa personne,\nelle ne savait quoi que fût un sacrifice permanent, comme à Dieu même.\nLe sentiment de la vie finit par presque la quitter ; elle s'efforçait de revi­\nvre en lui, ne vivait plus, et son cœur s'arrêtait pendant de longs mo­\nments.\n\n\n\n\n            BIENTOT il ne goûta plus auprès de la misérable créature que\n            l'apaisement monotone de la chair, les bonheurs lourds d'un\n            commerce d'habitude ; et un besoin d'émotions le prit, pour\n            réveiller la satiété. Il imagina des perversités d'amours, s'in­\ngénia des artifices de roué, se perdit un peu plus dans des voluptés de\nperdition. Elle était obligée de s'offrir dans ses robes de messe, le voile\nen tête, priante et tournée à Jésus, et il lui disait qu'il était en effet le\n Seigneur, écoutait monter sa prière à lui, comme l'encens et l'odeur de\nson adoration, tout grisé de cette voix molle, implorante. Et un jour,\nils se fustigèrent à grands coups de lanière, l'un et l'autre couturés de\nplaies, sous une pluie de grosses larmes rouges, tandis que, les yeux\nhors de tête, il hurlait, s'excitant des mots qu'il ne pensait pas :\n    — Plus fort!... Le démon est encore en nous... Je le sens...\n ... Frapper, Humilité !\n    Un coup de folie furieuse le poussait à toutes les extravagances\net comme liée à lui par des philtres d'amour, toute pudeur abrogée,\nelle lui obéissait jusque dans les plus déraisonnables. Alors il avait\ndes joies sombres de la sentir se perdre dans son monstrueux délire\nde mâle inassouvi, de l'enchaîner à sa propre damnation, comme son\nâme damnée à lui, toute chargée des iniquités commises à deux, de\nrenouveler sur elle les effets des grandes possessions auxquelles s'étaient\nillustrées Grandier et les autres. Elle était sa bête, sa proie, l'être\nmachinal qu'il tiraillait aux nerfs, à l'âme, partout, la précipitant, ou la\nrelevant à son gré. Et il jouissait de la posséder dans les moindres fibres\nde son corps, d'être répandu dans les plus intimes replis de sa\nvolonté, vivant en elle d'une vie qui avait aboli l'autre, comme en une\nsorte d'ensorcellement. Il y avait longtemps d'ailleurs que les transes de\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2878, "texte": "                                 — 63 —\n\nla perdition, la peur de l'enfer, la honte et le deuil de son âme morte au-\nsalut avaient cessé de l'agiter. Sa conscience, comme un viscère atro­\nphié par le mal et qui à la longue s'immobilise dans un état morbide\nsans souffrances, ne le tourmentait plus. Et l'impérissable orgueil\nreprenant le dessus, en ce néant du reste, il en était venu à se croire\nindéfectible jusque dans le crime.\n   Son hypocrisie au dehors avait grandi : il allait la tête haute, dans\nune attitude savante de concentration, ayant l'air de couver sous ses\npaupières demi-closes de hautes pensées évangéliques. Constamment il\nreparlait à la supérieure de la sainteté de sœur Humilité, et un jour il\nalla jusqu'à lui dire que l'œuvre du salut s'avançait, que ses progrès\nétaient visibles et que le Béguinage serait bientôt le témoin de grands\névénements. Il mentait à présent par entraînement, après avoir menti\npar nécessité, et la crédulité du monde l'amusait comme un hommage\nrendu à sa robe souveraine. Au confessionnal, il proposait Humilité\npour modèle, trouvait des paroles enflammées pour vanter sa dévotion et\nquelquefois contaminait véhémentement celles d'entre les béguines qui,\npressées de questions, avouaient qu'elles en avaient douté. Il leur parlait\nalors de l'esprit d'insoumission qu'elles portaient en elles, et ne leur\naccordait la rémission de leurs fautes que si elles promettaient de reve­\nnir à résipiscence. Ainsi sa tyrannie s'étendait à toutes les femmes qui\nl'entouraient, et, à force d'autorité et de ruse, les amenait à douter de\nleurs doutes, sans autre résistance qu'une secrète et toujours grandis­\nsante animosité contre cette Humilité qui leur volait leur curé.\n   Sans se l'être dit, chacune eut la pensée de le reconquérir, ce maître\nadorable qui les fuyait, et comme le jour de sa fête approchait, elles se\nmirent, dans le silence accru du Béguinage où, pendant plusieurs jours,\nles rues demeurèrent désertes, à exécuter de délicats travaux, avec des\ntendresses infinies. Assises derrière les rideaux bien clos, leurs mains ailées\nenfilant des perles ou manœuvrent de grandes aiguilles en bois, elles se\npersuadaient que le curé ne demeurerait pas insensible à l'humble\noffrande de leur cœur, et elles s'acharnaient dans un labeur sans trêve.\n   La Saint-Pierre arrivée, Orlea fut surpris de les voir s'empresser\ntoutes à la file au presbytère, avec leurs petits cadeaux qu'elles dépo­\nsaient sur un coin de la table après l'avoir salué et lui avoir fait leurs\nsouhaits. Bientôt la table se trouva pleine, et les unes lui avaient apporté\ndes housses au crochet pour ses chaises, les autres des broderies de\nstores ou de jalousies, puis encore des ronds de serviettes à ses initiales,\ndes bobèches et des croix en perles ; et sœur Brigitte lui avait fait\nune superbe calotte de jais enfilés. Alors, s'apercevant qu'Humilité\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2957, "texte": "                                -    64    -\n\nl'avait oublié, il ressentit une lourde exaspération contre elle et trois\njours durant, la bouda, comme pour un manquement grave à ses devoirs\nde servante-maîtresse. D'ailleurs, la satiété montait ; elle l'habituait\nà une telle platitude d'adoration qu'il l'eût voulue à présent redressée,\ninsoumise, avec des révoltes contre son autorité; et sa douleur sempi­\nternelle l'écœurait comme une mangeaille prolongée de sucreries. Puis,\nla vulgarité de ce simulacre de ménage le lassait ; il avait rêvé un hymne\ndans les étoiles, par delà les trivialités de la vie, et cela tournait aux\nbassesses viles d'un collage populacier. Il s'irritait presque à présent\nd'avoir cédé à cette sotte passion des sens et de la tète, où le cœur n'était\npour rien. Maintenant qu'elle lui avait fait connaître la femme, il en\navait assez de sa chair, de ses lâchetés d'amour, et vaguement il pensait\nà d'autres, à cette sœur Claire toute fraîche et grasse, comme un fruit\nplein de jus. Toute l'aridité de son âme de vieil homme desséché par une\nvirginité trop prolongée, à l'ombre des froids autels, éclatait dans cet\nendurcissement qui succédait à tant de mensonges.\n    Il descendit à des tracasseries indignes, lui fit des scènes sans motifs,\ngrondait pour un objet déplacé, et, la résignation placide d'Humilité lui\napparaissant alors comme une sorte de reproche inavoué, il l'attaqua\npar son côté douloureux, l'inquiète foi qui avait été le tourment de toute\nsa vie. Un besoin de vengeance mauvaise contre cette fille qui ne le\nquittait pas, lui fit monter aux lèvres des paroles odieuses et suppliciantes:\nil lui parla de l'enfer qu'ils avaient mérité, l'accusa d'avoir jeté sur lui,\nl'oint du Seigneur, des sortilèges de femme, l'accabla des opprobres\ndont il était lui-même chargé. Humilité fut épouvantée; des cauche­\nmars hideux hantèrent de nouveau ses nuits, et ne pouvant croire à\nla duplicité du prêtre, elle s'enfonça dans le remords de sa perversité.\nC'est à peine si elle osait encore élever vers le ciel des prières qui, sur\nsa bouche condamnée, lui semblaient des blasphèmes; mais son être se\nfondait en oraisons intérieures pour détourner d'Orlea les foudres de la\ncolère de Dieu; et du fond des entrailles, elle appelait sur elle seule le\nchâtiment. Une éternité de douleur ne lui paraissait pas trop pour expier\nl'erreur de leur coupable amour, et elle la désirait, cette éternité, comme\nune volupté, presque comme une délivrance, la délivrance de son esprit\nsouffrant de toutes les souffrances de cet homme damné par sa faute.\n Son salut à elle ne l'inquiétait plus, devant la certitude des afflictions et\n des maux qu'elle avait attirés sur lui ; et cette désolation sans bornes\ndélecta l'amant cruel mieux que si elle lui avait offert son sang à boire.\n Quelquefois cependant l'ancien désir remordait sa chair ; il lui persuadait\n alors que c'était pour son bien qu'il s'était complu à faire passer dans ses\n"}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 646, "texte": "                                — 65 —\n\nmoelles les affres des pensées de perdition, et avec des retours de douceur\ncaressante, lui chuchotait :\n   — Ne suis-je pas pour vous le Seigneur, chère Humilité? Ne suis-je\npas le salut? Prenez confiance en moi qui dois vous acheminer aux voies\néternelles.\n   Elle cédait, un instant reconquise aux grandes espérances; mais ces\ncourts moments d\"apaisement étaient suivis de désillusions amères, et\ncomme il l'avait reprise, il la rejetait, l'abandonnant au deuil de son\nâme toute abêtie et morte dans l'idée de l'irrémission finale.\n\n\n\n                                              CAMILLE     LEMONNIER."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-016", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 66, "page_fin": 68, "titre_corps": "Faust (fragment)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edmond Picard", "ancre_debut": "FAUST", "ancre_fin": "EDMOND PICARD", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 77, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 35, "fin_caractere_exclue": 1134, "texte": "FAUST\n                             (FRAGMENT)\n\n\n\n\nLa nuit. — Une chambre haute, gothique. — Faust à son pupitre. Devant lui le livre de\n                                   Nostradamus.\n\n\n\n                            SCÈNE PREMIÈRE\n\n                                   F A U S T , seul\n\n\n                 HÉLAS! j'ai tout creusé dans ma fiévreuse ardeur !\n                 La science déjà n'a plus de profondeur\n                 Où l'étude n'ait fait descendre ma pensée,\n        Et quel but ai-je atteint dans cette œuvre insensée?\n        Me voilà pauvre fou, sage comme au départ.\n        Des vains noms de l'orgueil, il est vrai, j'ai ma part,\n        On me nommé docteur, maître, un troupeau crédule\n        D'écoliers ignorants marchent sous ma férule ;\n        Depuis dix ans on vient pour m'entendre et me voir,\n        Depuis dix ans je sais qu'on ne peut rien savoir,\n        Voilà ce dont mon âme est presque consumée,\n        Oui je suis plus savant que la stupide armée\n        Des moines et des clercs, des maîtres, des docteurs ;\n        Ce qu'ils ont entassé dans leurs livres menteurs\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1831, "texte": "                       -    67     -\n\nJe le sais, mais je n'ai recueilli que le doute,\nRien pour montrer à l'homme où le mène sa route,\nRien pour le consoler et le rendre meilleur.\nÉtait-ce un pareil lot que le destin railleur\nRéservait à mes durs travaux, à mes souffrances,\nAu sacrifice entier des douces espérances\nQui chantaient dans mon cœur au printemps de mes jours ?\nLa gloire, les plaisirs, les honneurs, les amours\nTout ce qui peut donner le bonheur sur la terre,\nO travail ! pour vieillir dans ton commerce austère,\nJe l'ai quitté. La vie, un chien vil moyennant\nCe prix, n'en voudrait pas. C'est pourquoi maintenant\nMon esprit inquiet demande à la magie.\nCe que n'ont pu m'apprendre et la théologie.\nEt la jurisprudence, et l'art du médecin.\nSi par elle jamais, pénétrant dans ton sein,\nO nature, et fouillant tes entrailles profondes,\nJe découvrais les lois sur lesquelles tu fondes\nL'organisme éternel de tes secrets trésors ;\nEt n'étais plus contraint, sous de trompeux dehors,\nDe suer sang et eau dans mes leçons arides,\nPour faire en rougissant un trafic de mots vides !\n\n\n                La lune sort des nuages ; ses rayons illuminent les vitraux.\n\n\nQue ne puis-je te voir pour la dernière fois,\nLune aux rayons d'argent ! Entre ces murs étroits\nQue de fois tu m'as vu veiller à ce pupitre\nDans le calme des nuits. Illuminant la vitre\nTa clarté pâlissante alors se répandait\nSur les livres poudreux où mon œil se perdait.\nHélas ! si je pouvais là-bas, sur la montagne.\nErrer dans ta rosée, oh ! lointaine campagne,\nMe mêler aux esprits, dans les antres profonds,\nSur les prés adorants les suivre dans leurs bonds,\nVoir sous ton jour douteux tourbillonner leur danse,\nEt libre enfin de toute angoisse de science,\nMe baigner sain et sauf dans ton brouillard léger !\n— Dois-je dans ce cachot sans trève me ronger ?\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1201, "texte": "                       — 68 —\n\n Maudit trou de muraille où le jour ne pénètre\n Qu'en laissant aux vitraux noircis de la fenêtre\nLes rayons les plus chauds, dont ma froide prison\nJamais ne connaîtra les feux. Mon horizon,\nLe voilà : d'un coup d'œil sans peine on le mesure ;\nCe sont les murs blanchis de ma triste masure,\nCes livres oubliés dévorés par les vers,\nCes parchemins jaunis que la poudre a couverts.\nPartout autour de moi des papiers et des boîtes,\nDes drogues remplissant les fioles étroites,\nDes instruments usés légués par mes aïeux.\nVoilà mon univers, hélas, voilà mes dieux !\n— Ah! ne demande plus pourquoi ton cœur se serre,\nPourquoi le désespoir l'écrase dans sa serre,\nPourquoi ton sang se fige en des douleurs sans nom,\nToi qui fermant sur toi ce sombre cabanon,\nCroupis dans la fumée et dans la moisissure.\nNon, ne demande plus d'où te vient ta blessure,\nToi qui partout ne sens, en étendant les mains,\nQu'ossements d'animaux et squelettes humains,\nToi qui ne connais plus les sources de la vie\nQui jaillissent du sein de la nature amie,\nEt dans ce noir réduit où l'angoisse te mord\nEntasse autour de toi des emblêmes de mort !\n\n\n\n                                    EDMOND PICARD."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-017", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 69, "page_fin": 70, "titre_corps": "Pluie d’été", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Sulzberger", "ancre_debut": "PLUIE D ETE", "ancre_fin": "MAURICE SULZBERGER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 80, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1414, "texte": "PLUIE D'ETE\n\n\n\n             DEPUIS bien des après-midi, le soleil, flambant en haut de l'ho­\n             rizon, semblait s'élargir à vue d'œil, comme le rond d'une\n            étincelle dans une étoffe. Lourd couvercle, le ciel rabattait le\n            feu sur bêtes et gens, les gens se traînant les pieds brûlés par\nle sol craquelé, les bêtes, queue basse, léchant assoiffées le sable sec des\nruisseaux.\n   Tout à coup, un nuage crève. Et la pluie tombe, tombe, d'abord\ngoutte à goutte, puis à flots, à torrents, martelant la glèbe durcie avec\nle bruit d'une chevauchée de bienfaisants faunins. Elle s'étale en nappe,\net ses caresses creusent sur la terre des rigoles pareilles aux plis gras\nd'une chair de femme. Les buissons abattus relèvent en bruissant leurs\nfeuilles lavées, luisantes du vert éclat d'une frondaison féerique. Le vent\nsouffle entre les gouttes qui bondissent ; aux portes des cahutes les rus­\ntauds regardent en extase, se laissent mouiller par l'ondée qui s'abat en\nrépandant une odeur amère et douce.\n   Et sur le ciel déjà bleu les rameaux entr'ouvrent des bourgeons neufs.\n\n\n\n   Voilà de longs jours déjà que du marbre pâli et muet de ton visage\ntant aimé jaillissait, seule réponse à mes tendresses, un regard de prin­\ncesse offensée. Implacablement dédaigneuse, me tenais-tu rigueur pour\nun crime que je n'ai pas commis ? Sans un mot je te voyais, et de tous\n"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1452, "texte": "                               — 70 —\n\ncôtés les glaces de ton boudoir me renvoyaient ironiquement ton image\nsouveraine, accueillir mes supplications en dressant d'une pièce ton\ncorps de statue, sur lequel chatoyaient solennelles les toilettes des\ngrands jours, comme si tu avais voulu mettre autour de toi le rayonne­\nment intimidant des déesses. A mon approche, majestueuse, écartant\nd'un talon méprisant la traîne de ta robe, tu disparaissais. Et il me sem­\nblait, à regarder ta jupe balayer les fleurs rouges du tapis, que c'était\nsur mon cœur que tu marchais, impassible, comme sur le serpent les\nVierges de Murillo...\n   Etait-ce donc la douleur ou le pardon que je vis pleuvoir de tes yeux,\nlorsque ce matin, soudainement, tu vins à moi les bras ouverts et pen­\nchée sur mon épaule, tu éclatas en pleurs ? Douleur ou pardon, qu'im­\nporte ? Respirant dans les noires torsades de tes cheveux le parfum de\nton amour reconquis, je sentais avec un amer délice ton corps secoué\nsous ma main par ces longs sanglots, et j'écoutais, sans songer à te rele­\nver, leur musique adorablement intime et triste où venait se fondre tout\nton être...\n   Et tes lèvres maintenant disent encore * non » : tes lèvres, perlées\nde larmes, disent encore « non »... Mais j'entends ton cœur, je l'entends\nqui chante, caché sous ton sein blanc : « Demain, sur l'arbre de nos\namours les baisers vont éclore ! »\n\n                                           MAURICE SULZBERGER."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-018", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 71, "page_fin": 72, "titre_corps": "Sonnets", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Iwan Gilkin", "ancre_debut": "SONNETS", "ancre_fin": "IWAN GILKIN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 82, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1056, "texte": "SONNETS\n\n\n                         I\n\n                 LA CAPITALE\n\n           L'ÉNORME capitale est un fruit douloureux\n           Son écorce effondrée et ses pulpes trop mûres\n           Teignent opulemment leurs riches pourritures\n           D'or-vert, de violet, et de roux phosphoreux.\n\nLâchant en jus épais, douceâtre et cancéreux,\nSes spongieuses chairs fondent sous les morsures,\nEt ses poisons pensifs font germer les luxures\nEt les péchés malsains dans les cerveaux fiévreux.\n\nTel est son goût exquis, tel son piment bizarre,\n— Gingembre macéré dans un élixir rare, —\nQue j'y plongeai mes dents avec avidité.\n\nJ'ai mangé du vertige et bu de la folie.\nEt c'est pourquoi je traîne un corps débilité\nOù ma jeunesse meurt dans ma force abolie.\n\n\n                         Il\n\n               LA CONSCIENCE\n\n           LES sots t'ont définie, ô conscience : un juge\n           Au fond de l'âme assis-, dont les yeux rigoureux\n           Regardent fixement nos secrets ténébreux\n           Et qu'on ne peut tromper par aucun subterfuge.\n"}, {"page_pdf": 83, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1349, "texte": "                     —   72    —\n\n\nQue t'importe l'erreur de ces benêts qu'on gruge ?\nTu suggères la ruse à l'assassin peureux,\nT u donnes le courage au gredin vigoureux,\nO toi, des malfaiteurs le plus certain refuge !\n\nAnalysant la cause et scrutant les dessous,\nPar tes bonnes raisons les crimes sont absous ;\nIl n'est point de forfait que tu ne justifies.\n\nEt par toi, découvrant maint argument vainqueur,\nDans les replis du droit et des philosophies,\nLes impurs scélérats trouvent la paix du cœur.\n\n\n                         III\n\n                 LE P É N I T E N T\n\n           E suis le pénitent des mauvaises cités.\n            Dans les bouges honteux où coulent les rogommes,\n            Dans les quartiers lascifs des modernes Sodomes\n            Où le meurtre et le viol cachent leurs voluptés,\nQuand j'introduis, le soir, mes regards attristés,\nJ'ausculte en frissonnant les monstres que nous sommes;\nJe sens peser sur moi tous les crimes des hommes,\nEt je pousse des cris vers les cieux irrités.\n\nSemblable en mes clameurs aux prophètes tragiques.\nJe vais, les yeux hagards, par les places publiques,\nConfessant des péchés que je n'ai point commis.\n\nEt le chœur vertueux des pharisiens brame :\n« Soyez béni, mon Dieu, qui n'avez point permis\nQue je fusse pareil à ce poète infâme ! »\n                                          IWAN GILKIN."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-019", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 73, "page_fin": 81, "titre_corps": "Dans la coupole", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Octave Maus", "ancre_debut": "DANS LA COUPOLE", "ancre_fin": "OCTAVE MAUS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 84, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 18, "fin_caractere_exclue": 1635, "texte": "DANS LA COUPOLE\n\n\n                                                           A Joseph Nève.\n\n                                    I\n                                             Madame à sa tour monte\n                                             Mironton , ton ton , ton taine....\n\n\n        VOUS m'attendrez à dix heures à la première chambre du tribunal,\n        lui dit, le 16 octobre 1883, jour de la reprise des audiences, en\n        lui mettant sur les bras une serviette en cuir gonflée de dossiers,\nmaître Martineau, son nouveau patron, le plus exact des avoués de\nBruxelles.\n   Et Claude-Hiéronyme-Placide Bernard, le petit clerc blond de soufre,\nfluet, émacié, le visage en demi-lune éclairé, sous une toison d'agneau,\npar deux yeux d'un bleu de turquoise mourante exprimant la naïveté\nsereine des seize ans épanouis au fond d'une province, quitta l'étude\net s'en fut d'un pas délibéré à la conquête du Palais de justice.\n   Lorsqu'il atteignit l'extrémité de la rue de la Régence, ému des pro­\nportions de l'édifice qui se dressait devant lui dans sa gloire pacifique,\ndéroulant sous le ciel où chevauchaient des nuées la double colonnade\nde son péristyle, ses deux pavillons empiàtés, le formidable appareil de\nses projectures, de ses frontons, de ses corniches, de ses balustres, do­\nminé par les quatre statues géantes qui gardent la coupole, Claude-\nHiéronyme demeura longtemps immobile. Le fascinait surtout la\nMinerve de marbre qui surmonte la baie du frontispice, — blanche\névocation destinée à rappeler chaque jour à tous le devoir, et dont il\ncherchait vainement à pénétrer le mystérieux symbolisme.\n"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2783, "texte": "                                — 74 —\n\n    Il gravit lentement les degrés du porche, et, timidement, demanda\nson chemin. « Dans le gros pilier de gauche, lui dit-on, il y a un escalier.\nC'est par là. »\n    Sans défiance il monta, s'étonnant de l'obscurité du caracol, rassuré\nà la pensée qu'on lui avait indiqué la voie la plus courte. Parvenu au\nsommet de la spirale, il poussa une porte qui s'ouvrait sur l'architrave,\nvit s'enfoncer devant lui des perspectives blanches de chapiteaux avec\nleurs gousses ou leurs feuilles d'acanthe, aperçut les amphiptères qui\nsupportent, semblablement à des Atlantes, le fronton principal, con­\ntempla les trophées plâtrés au mur, mesura de l'œil les tailloirs gigan­\ntesques des colonnes. Plongeant les regards par dessus la balustrade, il\ndécouvrit, dans une lumière douce de temple, le va et vient des magis­\ntrats, des avocats et des plaideurs qui commençaient à envahir l'édi\nfice.\n    Assurément on l'avait trompé. Ce ne pouvait être à cette altitude que\nsiégeaient les juges du tribunal. Mais, bah! une heure le séparait du\nrendez-vous. Il avait le temps de jouir de son ascension.\n    Il s'engagea dans un escalier en limaçon et enjamba lestement les pas.\nSur le crépi frais des murailles, les ouvriers avaient griffé des noms, des\nemblêmes, des devises. Claude-Hiéronyme s'amusa à les déchiffrer,\nriant et flânant, rougissant parfois de leur obscénité. Il ne résista pas à\nl'envie d'écrire au crayon, sur une belle surface blanche, son nom en\ntoutes lettres : CLAUDE-HIERONYME-PLACIDE BERNARD, puis il\neut honte de son enfantillage, craignit d'être surpris et reprit sa montée.\n    La cage était étroitement enserrée dans l'épaisseur de la maçonnerie,\ncomme entre les murs d'une forteresse. A des distances égales s'étageaient\ndes fenêtres étroites ainsi que des meurtrières d'où jaillissaient, sur les\nmarches sombres, des rais de jour. Parfois une porte basse, semblable\nà celles des casemates, s'entrebâillait sur des perspectives de greniers\nobscurs, et le petit clerc frissonnait à la vue des emmêlements fantastiques\nde poutrelles, de fermes en fer et de charpentes.\n    Au haut de la dernière volée, Claude-Hiéronyme poussa une porte.\n Il eut le vertige en traversant une passerelle amorcée à l'angle du mons­\ntrueux entassement de pierres dans lequel, lentement, il s'élevait. A peine\n eut-il le temps d'entrevoir, comme une vision farouche, une interminable\n étendue de toits de zinc aux arrêtes aiguës sur lesquels s'épanouissaient\n des gerbes de paratonnerres; des gouttières les coupaient à angles droits,\n pleines d'une eau miroitante qui reflétait les nuées plombées du ciel.\n  • A l'extrémité de la passerelle s'ouvrait une vaste salle, pleine d'un\n entrecroisement de longerons couleur de rouille, hérissée de barres de\n"}, {"page_pdf": 86, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2770, "texte": "                                 -   75    -\n\n fer, et dans laquelle s'élançait, comme du fond de cale d'un transatlan­\n tique, un escalier de fonte, rouge de minium, qui décrivait d'audacieux\n zigzags.\n    Claude-Hiéronyme s'y précipita, piétinant les girons, avec la sensation\n vague d'une ascension qui ne finirait jamais, qui l'entraînait malgré lui\n dans son orbe giroyante et contre laquelle aucune force humaine ne pour­\n rait résister. Au dehors le vent chantait sa funèbre symphonie, cognant\n aux vitrages et sifflant dans les joints des carreaux.\n    Parvenu au trapan, le clerc s'égara dans une succession dé salles nues\n dont la monotonie grise l'exaspéra. Les greniers succédaient aux greniers,\n blancs et mats comme des linceuls. Par les fenêtres croisillonnées, le jour\n tombait, assoupi, sur les planchers neufs. Dans un angle, une pompe à\n incendie oubliée réveillait seule de sa note écarlate la tristesse som­\n meillante. Les quatre gigantesques pilastres qui forment l'ossature du\n colosse se montraient à nu, dévoilant au promeneur solitaire le secret\n de leur structure, comme dans la mort apparaît le squelette que dissi­\n mulait, pendant la vie, la chair, les muscles et la peau.\n    Très troublé par le solennel silence de nécropole dans lequel réson­\n naient ses pas, Claude-Hiéronyme alla, vint, repartit, s'embrouilla dans\n le dédale des couloirs et des combles, chercha une issue, pesta de n'en\n pas trouver. Suffoqué par l'atmosphère de prison qui le prenait à la\n gorge, hébété de solitude, il n'avait plus qu'un désir, sur lequel se con­\n centraient toutes ses aspirations : échapper au cauchemar qui l'obsédait,\n atteindre le lanternon qu'il avait contemplé, d'en bas, dans son rayon­\n nement d'or, et là respirer, sentir l'air lui caresser la peau, se soustraire\nenfin au poids du fer et de la pierre qu'il sentait peser lourdement sur\n ses épaules.\n    Il vint tournoyer dans la galerie qui domine, à Une hauteur prodi­\ngieuse, la salle des Pas-perdus, vit se perdre dans un lointain effrayant\nla mosaïque de marbres blancs et noirs sur lesquels s'agitait un monde\nde fourmis. Epouvanté à la vue du gouffre, il se précipita dans un cou­\nloir étroit pratiqué sous les arcades en plafonnage qui simulent des\nvoûtes supportant la coupole, enfonça Une porte d'un coup de pied, se\nretrouva dans un labyrinthe de greniers, et finalement s'abandonna à la\nvolute argentée d'un escalier qui s'enroulait à un pilier comme une liane\nà un tronc d'arbre.\n    La spirale de fer étreignit l'enfant ainsi que l'eût fait un boa énorme,\nl'entraîna dans une course vertigineuse et le lança, brisé, dans une galerie\ncirculaire, sorte de cage vitrée exposée aux bourrasques et aux coups de\ngrêle. Au milieu, une ouverture ronde plonge sur un abîme au fond\n"}, {"page_pdf": 87, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2487, "texte": "                                 -   76    -\n\nduquel il aperçut, comme des atomes, des personnages tachant d'à\npeine perceptibles points noirs une étoile entourée d'une grecque. Par un\ncurieux phénomène d'optique, toutes les lignes placées sur le même\nplan devant converger, il lui semblait que la salle des Pas-perdus, dont\non embrasse de là haut l'ensemble, fût un immense cône renversé dont\nl'étoile de marbre constituait le sommet.\n    A travers les vitres secouées par la rafale, Claude-Hiéronyme aperçut\nles formes monumentales des quatre statues de bronze. Derrière la per­\nsonnification de la Force, un escalier hélicoïde saisit le petit clerc, et\nl'emporta dans les hauteurs. Très pâle, les dents serrées, une perle de\nsueur roulant avec des larmes sur sa joue, Claude-Hiéronyme sentait les\nmarches se dérober sous ses jambes vacillantes, le Palais tourbillonner,\nles murailles craquer sous les furieux assauts du vent. Jeté dans la cou­\npole, à la vue de son étrange et fantasque charpente arquée, il se cru dans\nla carcasse de quelque monstrueux animal. Défaillant, avec la résigna­\ntion que donne le martyre, il se laissa entraîner sans résistance par l'esca­\nlier en colimaçon qui s'enfonce comme une vrille dans le plancher du\n belvédère et vint choir, expirant, sur la dernière marche.\n\n\n\n\n                                      II\n\n\n         LORSQU'IL revint à lui, l'incomparable spectacle qui s'offrait à ses\n         yeux éblouis lui donna une telle secousse qu'il poussa un grand\n         : cri, ouvrit les vanteaux des croisées, et oubliant son émotion et\n sa fatigue, agita triomphalement son chapeau au-dessus de sa tête.\n    Sous le vol des nuées blanches fuyant éperdument, comme les fumées\n qui s'élèvent d'un champ de bataille, sur le ciel tendu de gris sombre,\n Bruxelles déroulait orgueilleusement son panorama dont l'horizon,\n mouillé de pluie, se fondait dans des brumes bleues.\n    C'était un entassement bizarre et confus de toitures revêtues d'ardoises\n ou de tuiles, une armée de cheminées crachant des spirales noires\n tordues et boulversées par le vent ; une forêt de pignons et de lucarnes\n d'où émergeaient, çà et là, comme de jeunes pousses sur des souches,\n des clochers , des coupoles , des tours ; un réseau de rues et de\n ruelles crevassant la masse des briques et des moellons, de petits bouts\n  de jardin carrelant de vert les coins de sol respectés par la pierre ; des\n  cours qui semblaient aussi profondes que des puits et dans lesquelles\n"}, {"page_pdf": 88, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2682, "texte": "                                 -   77    -\n\non découvrait, suspendu, le linge des ménages : des draps grands comme\ndes mouchoirs, dès chemises taillées sur un patron de poupée. Aux en­\nvirons immédiats du Palais de Justice, dans le populeux quartier des\nMinimes, l'œil enfilait des rues boueuses où grouillaient des marmots,\nfouillait le secret des maisons lézardées et sales, pénétrait insolemment,\npar dessus un pot de géranium ou une cage d'oiseau dans les intimités\npauvres des mansardes, surprenait la misère d'une ouvrière penchée sur\nsa machine à coudre, d'un vieux ressemellant des bottes à la fenêtre d'un\nquatrième étage.\n   Et tout changeait d'angle. Les toits, avec leur floraison étrange de\ngirouettes, de lucarnes, de chevalets de téléphone, de tuyaux de tôle ou\nde cheminées de briques, apparaissaient, aux yeux émerveillés de\nClaude-Hiéronyme, comme un monde nouveau, inexploré, gros de\nmystères. Les monuments saillissaient, haussés au dessus de la débâcle\ndes habitations. Les églises semblaient soulevées et flotter sur un océan\nde toitures, dans lequel les masses rousses du Parc et du Bois de la\nCambre formaient des îlots et dont la houle allait battre, au loin, une\ngrève de prairies et de campagnes.\n   Emu et ravi, le petit clerc chercha à se rendre compte de la topo­\ngraphie de la ville où allait s'écouler sa vie. Il avait devant lui la\nrue de la Régence, tirée au cordeau, coupant le panorama en deux\ncomme une raie partage une coiffure. Les tramways semblables à des\nscarabées verts et bruns, filaient sur leurs rails de la place du Palais de\nJustice, où se découpait un demi cercle de gazon traversé de stries\nrouges, jusqu'à la statue de Godefroid-de-Bouillon, qui dressait un\nminuscule drapeau devant la grille du Parc. Par dessus des frondaisons\ndorées, le Palais législatif élevait son fronton triangulaire et sa colon­\nnade blanche. Au delà, les maisons faubouriennes allaient se noyer dans\nles plaines de Schaerbeek, d'Evere, de Dieghem et de Saint-Josse-ten-\nNoode, perdues à l'horizon.\n   Et tournant lentement vers la droite ses regards, Claude-Hiéronyme\nreconnut la coupole vert-de-grisée de Saint-Jacques-sur-Caudenberg, les\ntours jumelles de l'église de Saint-Joseph, les deux pavillons de l'Expo­\nsition nationale, oubliés au fond d'une plaine nue, aux limites extrêmes\nde la cité.\n   Plus près, dans l'espace compris entre la rue de la Régence et les\nboulevards, dont l'indéfinie ligne courbe s'allonge sous des rangées\nd'arbres, il vit, fastueusement étalés dans leurs jardins, les hôtels seigneu­\nriaux des anciennes aristocraties de la Belgique, des d'Aremberg, des\nde Beauffort, des de Mérode, rochers sommeillants autour desquels\n"}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2560, "texte": "                                  -78       -\n\ns'agitent les flots bruyants de l'activité ouvrière. Plus près encore, le jardin\ndu Sacré-Cœur, allongeait son rectangle peuplé de religieuses déambu­\nlant à petits pas les allées sablées. Une mélancolie austère planait sur ce\nquartier isolé où dorment, solennels, les lointains échos du passé.\n   Et Claude-Hiéronyme songeait à la distance qui sépare cette partie\nde la ville de celle qui la joint, ce faubourg d'Ixelles remuant et actif,\nrempart de la petite bourgeoisie, citadelle où se cantonnent les employés,\nles clercs, les commis, les boutiquiers. Dominé par la flèche aigüe de\nSaint-Boniface, il se déroulait, dans sa riante toilette de toits ronges, de\njardinets, de façades blanches, jusqu'à Etterbeek, où les nouvelles caser­\nnes dressaient leur haute stature.\n   A droite de l'avenue Louise dont la monotone perspective, s'enfonçant\njusqu'aux masses profondes du bois de la Cambre et de la forêt de Soi­\ngnes, sépare les deux faubourgs rivaux, Saint-Gilles déployait son cortège\nde maisons neuves, — Saint-Gilles, le quartier préféré des gens de robe,\ndes avocats, des magistrats, des avoués. Claude-Hiéronyme distingua\npar dessus l'hospice Pachéco et le boulevard de Waterloo une accumu­\nlation de toitures symétriquement alignées, comme si l'harmonie\ndu faubourg dût être en rapport avec ceux qui l'habitent. Il vit\nfumer au loin des cheminées d'usine, arrêta ses regards sur la mon­\ntagne des Sept-Fils que gravit la chaussée d'Uccle, eut un coup d'ceil\nd'effroi pour la nouvelle prison cellulaire, plantée sur sa colline comme\nune inexpugnable redoute, s'amusa de la régularité de la cité ouvrière\nqui, de son poste élevé, lui fit l'effet d'une bergerie modèle. A ses pieds\nla gendarmerie élevait ses murailles jaunes percées de petites fenêtres,\net tout à côté, dans la cour de l'hôpital Saint-Pierre, il vit se promener\ndevant une statue de marbre blanc des malades en camisole rouge. La\nmasse sombre de la porte de Hal, avec sa tour en éteignoir, dominait\ntout le quartier, apportant dans ce milieu moderne, comme une vision\nfarouche du moyen-âge.\n   Plus loin s'étendaient les prairies de Forest, coupées de raies noires\noù glissaient des trains de chemin de fer grands comme des jouets\nd'enfants. De ce côté la vue d'étendait, merveilleuse, sur la vallée de la\nSenne. L'église d'Anderlecht, assise au milieu de son village comme une\nglousse entourée de ses poussins, les hameaux de Cureghem et d'Aa\nsurgissaient du rideau de vapeurs, qui, lentement, se levait sur ce magni­\nfique spectacle.\n"}, {"page_pdf": 90, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2660, "texte": "                                 — 79 —\n\n\n\n                                     III\n\n          PEU à peu se disipaient les nuées sous le souffle du vent d'ouest.\n          De larges nappes bleues apparaissaient dans le ciel, et tout à\n          coup, au moment où Claude-Hiéronyme se tournait, radieux\nvers le cœur et le centre de Bruxelles, vers les vieux quartiers qui gra­\nvitent autour de l'Hôtel-de-ville, une flèche d'or fit une trouée dans les\nnuages, tomba sur la statue de Saint-Michel qu'elle alluma d'une étin­\ncelle, et petit à petit, gagnant de proche en proche, une gloire lumineuse\nenveloppa d'une rayonnante et triomphale clarté la partie la plus pitto­\nresque du panorama. Dans la chevauchée des toits de tuiles et des\npignons, le soleil accrochait aux lucarnes d'étincelantes paillettes, dia­\nmants purs dont l'éclat éblouissait. Il étendait sur les ardoises humides\ndes glacis d'or bruni, éclairait le vermillon d'une toiture, faisait saillir\nde l'ombre une tour d'église, arrachait un éclair à une arrête de zinc,\ncoulait un ruisseau de feu dans une gouttière, flambait aux vitres, mettait\ndes scintillements d'épée aux fils du télégraphe dont le réseau flottait sur\nles toits comme dans les campagnes les fils de la vierge.\n   L'église de la Chapelle, avec son clocher coiffé d'ardoises, flanqué de\nquatre clochetons, avec ses six pinacles dentelés, se détachait en clair\nsur la cohue des maisons. La lourde coupole de zinc des Jésuites se sou­\nlevait paresseusement à sa gauche. Sainte-Catherine dressait plus loin\nsa façade blanche. A droite, et tout près, les vieilles toitures de l'hôpital\nmilitaire élevaient, rajeunies, leurs angles aigus devant l'église des Mini­\nmes, toute réjouie de soleil. Les masses de brique du Palais des Beaux-\nArts s'échauffaient de tons d'ocre et de terre-cuite sur lesquels se décou­\npait nettement la silhouette de Notre-Dame des Victoires. Les deux\ntours massives de S te -Gudule, portant le drapeau tricolore, appa­\nraissaient, dans le désordre des clochers, des flèches, des coupoles,\ncomme un vaisseau-amiral fièrement mouillé au milieu d'une flotille.\nTout à côté, la colonne du Congrès dressait son minaret. A l'horizon,\nreculé et s'étendant à perte de vue, par delà l'émeraude des prairies\ntachées de bouquets d'arbres violacés, Claude-Hiéronyme aperçut, dans\nune auréole de lumière, les quartiers de la Couronne, Laeken, son\nEglise gothique, le dôme du château royal dans son parc, le monument\nde Léopold I er , et au delà encore, Jette-Saint-Pierre, ses campagnes, ses\nhameaux, déroulant à l'infini une ligne ondulée que coupait une tache\nbleue : la tour de l'église métropolitaine de Malines.\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2915, "texte": "                                  — 8o —\n\n      A mesure que s'éclairaient les splendeurs de ce décor, Claude-\n   Hiéronyme sentait croître son enthousiasme. Il trépignait et battait des\n   mains, comme au théâtre quand dans l'apothéose d'une féerie se lèvent\n   les toiles de fond sur des merveilles de mise en scène savamment gra­\n   duées. Il savourait, dans la solitude où le hasard l'avait placé, le régal\n   divin qui s'offrait à lui. Les heures s'écoulaient, sans pouvoir l'arracher\n  aux impressions profondes qui naissaient en lui, et qui s'échappaient de\n  ses lèvres en d'admiratifs cris de joie.\n      Un pas lourd, faisant craquer sous lui les marches de fonte, le tira de\n  son rêve. C'était un ouvrier, ou un surveillant, qui l'apostropha bruta­\n  lement : « Descendez. Il est défendu de monter dans la coupole. —\n  Défendu ! Et par qui? — Ordre supérieur. — Et pourquoi, je vous prie?\n — Est-ce que je sais, moi. On a peut-être peur qu'il y ait des imbéciles\n qui se jettent en bas. — Mon ami, quand on a devant soi cette vue là,\n on ne songe pas à mourir, je vous en réponds. »\n     Et riant, l'âme dilatée, il embrassa une dernière fois, d'un long\n regard, doux comme un caresse, la vue sur laquelle le soleil, qui\n commençait à baisser, jetait des rayons obliques, ferma les yeux,\n essaya de reconstituer de mémoire la vision, regarda encore, et lente­\n ment, le cœur plein de souvenirs, il descendit l'escalier en colimaçon.\n Quand il se retrouva dans les combles du dôme, il enfila la vis qui mène\n à la galerie des quatres géantes, s'engagea dans un nouvel escalier, passa\n par les couloirs de casemate, traversa les infinies sucessions de greniers,\n s'engouffra dans les interminables spirales de fer, sourit en voyant son\n nom qu'il avait, le matin, gravé sur le mur, — que cela lui paraissait\n loin, déjà ! — arriva à la galerie du pérystile, salua de la main les gry­\n phons, et dégringola en courant les dernières marches.\n     Quand il atteignit la salle des Pas perdus, elle était vide, et l'ombre\n du soir commençait à l'envahir. Il se dirigea vers les couloirs latéraux,\n essaya de pénétrer dans les auditoires qu'il trouva, cette fois, sans peine.\n Ils étaient fermés. Depuis longtemps les audiences étaient levées.\n     Il sortit, et longtemps encore contempla la silhouette majestueuse de\nla coupole qui s'enlevait, estompée et bleuâtre, sur l'irradiante confusion\nde rose délicat, d'orangé et de vermillon dans laquelle s'enfonçait le soleil\ncouchant. Par les baies vitrées des galeries supérieures, des rayons de\npourpre entraient, embrasant la coupole, comme si dans l'intérieur un\ngigantesque incendie eût soudainement éclaté. Les détails de l'architec­\nture se fondant dans la brume vespérale, le profil seul se découpait avec\nune admirable pureté sur le ciel de brocart, comme dans les tableaux de\nl'Ecole byzantine se détachent d'une auréole d'or les personnages bibliques.\n"}, {"page_pdf": 92, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 510, "texte": "                                -    81   -\n\n   Attendri et ne songeant pas à la remontrance qui l'attendait à l'étude,\nle novice du Palais s'absorba dans sa muette extase, jusqu'à ce que les\nréverbères de la rue de la Régence, allumés un à un, eussent reculé le\ncolosse dans la nuit.\n   Et voilà comment Claude-Hiéronyme-Placide Bernard, cinquième\nclerc d'avoué chez maître Martineau, fit son entrée au Palais de Justice,\nle 16 octobre 1883.\n                                                   OCTAVE M A U S ."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-020", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 82, "page_fin": 85, "titre_corps": "In excelsis", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Van Arenbergh", "ancre_debut": "IN EXCELSIS", "ancre_fin": "EMILE VAN ARENBERGH", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 93, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 16, "fin_caractere_exclue": 904, "texte": "IN EXCELSIS\n\n\n\n                A OCTAVE PIRMEZ.\n\n                   Le silence dans la clarté immatérielle, l'immobilité dans\n                     l'éternel repos, serait-ce la fin de toutes choses ?...\n\n                                            O. PIRMEZ. Lettre.\n\n\n\n                             I\n\n          PARMI les globes morts, ô Terre voyageuse,\n          Tu cherches le repos qu'ils avaient espéré ;\n          Au travers de la nuit tu montes, lumineuse,\n          Dans l'effrayante paix de l'infini sacré.\n\nLa végétation nocturne des étoiles\nPour toi fleurit au seuil du ciel éblouissant,\nEt, dans l'ombre des soirs, plus belle sous tes voiles,\nTu cueilles à chaque astre un rayon en passant.\n\nMais vous, soleils éteints, en vain dans l'agonie\nVous avez attendu le bonheur du néant ;\nVous gardez pour errer ce qu'il vous faut de vie :\nVous êtes prisonniers dans l'Infini béant!\n"}, {"page_pdf": 94, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1415, "texte": "                       — 83 —\n\nQu'aviez-vous donc surpris, soleils, mondes funèbres !\nDans le livre de Dieu qu'il ferme à triple sceau,\nPour que, vous châtiant de sonder leurs ténèbres,\nDes deux, votre conquête, il fît votre tombeau !\n\n\nCe que vous avez vu, c'est le vide implacable:\nRien que vos propres feux dans votre ombre n'a lui;\nEt, ruant vers ce Dieu votre course indomptable,\nVous êtes morts, brisés, sans arriver à lui !\n\n\n0 Terre, astre béni, monte et vois sur ta route\nSe tordre en leur enfer ces spectres d'univers,\nEt sache au moins par eux, hélas ! ce qu'il en coûte\nDe chercher le secret de ces grands cieux déserts!\n\n\nCaptifs de l'Infini dans cette nuit livide,\nEn signe de détresse ils secouaient leurs feux ;\nHagards, ils ont fouillé les entrailles du vide,\nEt n'ont enfin trouvé que la mort dans les cieux !\n\n\nIvres de l'air sacré qui passait sur leur face,\nIls se précipitaient au gouffre, à corps perdu !\nEt, bondissant sans trêve à l'assaut de l'espace,\nIls appelaient quelqu'un qui n'a pas répondu !\n\n\nEt maintenant, ô Terre, en l'étendue immense\nRegarde les traîner leur cadavre immortel,\nEux qui, n'entendant rien dans l'éternel silence,\nSont morts, — épouvantés d'être seuls dans le ciel ?\n\n\nEt, tandis que là haut ces univers sans nombre,\nRoulent, tournant à vide en leurs cercles de feu,\nToi, jetant en avant ton aube à travers l'ombre,\nTu t'élèves, sereine, emportant l'homme à Dieu f\n"}, {"page_pdf": 95, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1600, "texte": "                        -   84   -\n\n\n\n\n                            II\n\n\n           Au loin le jour s'efface; — avec ce doux sourire\n           De tout ce qui meurt jeune, ô poète, il expire !\n           Comme une gaze d'or pend le dernier rayon,\n           Et le rouge soleil, qui glisse à l'horizon,\nSur la face des cieux descend, larme sanglante!...\nVoici qu'avec lenteur la Nuit étincelante.\nS'enchâsse au firmament comme un diamant noir ;\nTu sens descendre en toi la tristesse du soir,\nEt la vague douleur des choses te pénètre !\n\n\nC'est que le vide immense oppresse aussi ton être,\nEt que cet Infini, ta gloire et ton effroi.\nDiadème trop lourd, homme, pèse sur toi !\nC'est pourquoi, dans la nuit éblouissante et sombre,\nD'autres flambeaux vivants, d'autres astres sans nombre,\nForçant son noir mystère, ont tenté tour à tour,\nPâles soleils humains, d'y faire le grand jour.\nCes soleils, c'étaient vous, voyants, poètes, sages !\nVous tous qui, dans notre ombre, à travers nos nuages,\nAvez brillé, pareils aux célestes soleils,\nCes moissonneurs géants chargés de feux vermeils,\nQui s'en vont vers le Maître,' et, de leur front superbe,\nDans les champs de la nuit laissent traîner leur gerbe !...\n\n\nO mages, ô Platons, rêveurs audacieux.\nDont l'extase nocturne, au seuil obscur des cieux,\nMontait avec l'assaut lumineux des étoiles,\nComme elles, vous cherchiez à déchirer les voiles ;\nComme elles, vous cherchiez, vous appeliez d'en bas,\nQuelqu'un, trop loin de vous, qui ne répondait pas !\nComme elles, qui, là-haut, au fond des cieux funèbres,\nCriblent de boulets d'or le mur noir des ténèbres.\n"}, {"page_pdf": 96, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1495, "texte": "                        — 85 —\n\nEphémères sondeurs du mystère éternel,\nVous vouliez pour l'atteindre escalader le ciel,\nEt, projetant vers Dieu vos clartés vagabondes.\nPénétrer jusqu'à lui dans l'au-delà des mondes.\nEn vain ! — À votre tour, pareils aux astres morts,\nAprès n'avoir des cieux entrevu que les bords.\nAprès n'avoir jeté qu'une lueur fugace,\nComme des pans d'aurore envolés dans l'espace,\nStériles, consumés par votre propre feu,\nPerdus dans ce ciel noir, que d'en bas l'on croit bleu.\nVous n'avez su laisser aux profondeurs divines,\nPauvres soleils éteints, qu'un désert de ruines !\n\n\nTel que la Terre, enfin, qui toujours plus avant,\nParmi les globes morts ascend, astre vivant,\nSoudain vers les hauts cieux, inviolés encore.\nS'élance un nouvel astre, enveloppé d'aurore :\nLe Christ! — Autour de lui, vacillantes lueurs,\nS'éteignent aussitôt les antiques penseurs,\nEt, d'un coup de son aube effaçant ces étoiles,\nJusqu'à Dieu, de la nuit il retrousse les voiles !\nLe voyez-Tous qui monte, en sa pleine clarté,\nAvec sa certitude et sa tranquillité,\nEmportant sa lumière, au travers de l'espace,\nComme un reflet de Dieu visible sur sa face !\nComme la Terre il monte, il monte, et son soleil\nInonde tout de vie et de plein jour vermeil ;\nSeul asile de l'homme au sein du vide immense,\nIl le nourrit aussi de sa propre substance,\nEt l'enlève goûter, au centre universel,\nCe repos dans l'amour, qui s'appelle — le Ciel !\n\n\n                             E M I L E VAN A R E N B E R G H ."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-021", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 86, "page_fin": 93, "titre_corps": "Le Roman d’un stagiaire : Homo homini lupus !", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arthur James", "ancre_debut": "LE ROMAN D UN STAGIAIRE", "ancre_fin": "ARTHUR JAMES", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 97, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 11, "fin_caractere_exclue": 1293, "texte": "LE ROMAN D'UN STAGIAIRE\n\n\n\n                         HOMO HOMINI L U P U S ! (I)\n\n\n\n             ÉTAIT une vaste salle présentant le plus bizarre aspect. Les\n            murs disparaissaient presqu'entiers derrière le masque des\n            tentures et des trophées. Des peaux de lion, de tigre, de\nserpent étaient clouées là, et sur elles se détachaient des défenses\nd'éléphant, de sanglier, des crocs, des cornes de cerf et de taureau.\nPlus loin, près d'un panneau tapissé d'armes de toute espèce, de sa­\ngaies, de lances et de flèches, se balançaient des squelettes d'hommes\net d'animaux.\n   Au fond, des instruments de torture, des engins de destruction, depuis\nla primitive massue jusqu'à de miniscules ballettes, des canons et des\nmitrailleuses perfectionnées, le tout en miniature. D'immenses rayons\nde bibliothèque supportaient des légions de bocaux et de fioles recélant\ndes liquides multicolores, entourés de bataillons de microscopiques\npaquets soigneusement étiquetés.\n\n\n\n  (I) Extrait du Roman d'un Stagiaire, étude qui doit prochainement paraître. Le chapitre\nque nous publions est la synthèse philosophique de l'œuvre. Le héros — un jeune avocat —\naux prises avec les difficultés et les lutter de la vie, rencontre un vieux misanthrope qui lui\ndéveloppe ses théories.\n"}, {"page_pdf": 98, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2507, "texte": "                                 -   87    -\n\n     Au centre, une large table recouverte d'objets étranges, disparates,\n littéralement enfouie sous une montagne de livres, de paperasses, de\n manuscrits.\n     La Bible, le Talmud, le Coran, les Védas, Platon, Aristote, Lucrèce\n Pascal, Rousseau, Voltaire, Proudhon, Stuart Mill, Spencer, Darwin,\n dans un voisinage étroit cognaient leurs reliures. Et dans les coins de la\n chambre, des divinités égyptiennes, hindoues, grecques et romaines\n dressaient leurs bustes fiers et arrogants.\n     — Un singulier cabinet de travail, pensa Gérard, tandis que le philo­\n sophe montrait avec orgueil ses multiples trésors.\n     — Je suis heureux de vous avoir entraîné jusqu'ici, dit le vieillard :\n on me traite volontiers d'original et de fou, parce que j'ai des idées dif­\n férentes de celles professées par la majorité. Je vis à l'écart, au fond de\nce faubourg ; tout le monde me fuit, me semble-t-il, sauf les gens qui\nont besoin de moi.\n     Il prononça, ces dernières paroles avec quelque amertume.\n     — Voyez-vous, jeune homme, continua-t-il, j'ai eu toute mon\nexistence un rêve, un rêve insensé : faire le bonheur de l'humanité.\nN'est-ce pas que l'on a raison de me traiter d'illuminé, ajouta-t-il,\nvoyant un léger sourire se dessiner sur les lèvres de Maurice.\n     Personne n'a jamais voulu m'écouter, et je mourrai sans doute\nincompris.\n     Ce soir en errant sur les confins de la ville, j'ai eu la chance de vous\nhapper au passage. Je vous connais à peine, mais la première fois que\nje vous ai rencontré — chez mon ami Tordier, votre patron — je me\nsuis intéressé à vous. Et si je vous disais pourquoi, vous vous fâcheriez\npeut-être.\n     Et comme le stagiaire protestait.\n     Eh bien, dit-il, j'ai appris que vous faisiez vos débuts dans le monde,\nje me suis informé de votre passé, de votre situation actuelle.\n  '• Vous êtes un novice, voilà ce que j'ai conclu : voilà pourquoi j'espère\nme rendre encore utile ici-bas, en vous éclairant sur certains points que\nvotre jeunesse et votre inexpérience ont dû laisser dans l'ombre.\n     Ceux-là que la fortune et l'insouciance ont comblé de leurs bienfaits,\nceux-là je les laisse croupir dans leur bien-être et leur égoïste indif­\nférence.\n     Il s'était enfoncé dans son fauteuil, et indiquant un siège au jeune\nhomme étonné : Voulez-nous m'écouter, dit-il, vous pourrez, je l'espère,\ntirer quelque profit de mes radotages.\n     — J'ai beaucoup voyagé, reprit-il, après s'être un instant recueilli, et\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2653, "texte": "                                 — 88 —\n\nj'ai quelque peu retenu. J'ai beaucoup étudié, mais je ne passe point\npour un grand savant, malgré cela.\n    J'héritai, tout à coup, à trente ans d'une fortune considérable, et sen­\ntant que je perdais mon temps à tourner — comme les autres — dans\nl'éternel cercle de la banalité de chaque jour — je résolus de faire le tour\ndu monde, explorant les contrées inconnues, m'aventurant là, où peu\nd'hommes encore avaient osé pénétrer.\n    Ce n'était pourtant pas le désir de voir des panoramas nouveaux, des\npaysages ignorés. Une idée plus grande me tourmentait.\n    J'ai vécu au milieu des peuplades sauvages, partageant leur misérable\nexistence. J'ai vécu chez les Bosjemen, chez les Lapons, tirant ma\ncourse vagabonde du Nord au Sud, et de l'Est à l'Ouest.\n    Il dit et raconta ses lointaines pérégrinations, ses naufrages, les dan­\ngers qu'il avait courus, cent fois — les nuits d'angoisses ou seule retentit\nla voix du capitaine : Tout le monde sur le pont !\n    Il dit et raconta ses souffrances dans les déserts d'Afrique, les combats\ncontre des caravanes : l'accueil inhospitalier qu'il avait souvent ren­\ncontré : mais aussi, il décrivit les sites enchanteurs, les belles journées\nensoleillées passées sur l'Océan, quand les mouettes seules viennent\neffleurer la conque du navire ; les longues promenades à dos d'éléphant,\nles mœurs des habitants de toutes ces terres — là-bas !\n    Et tandis qu'il s'étendait sur ces détails minutieux parfois, son visage\navait pris une expression tout à la fois narquoise et attristée. Et quittant\nbrusquement le chapitre de ses aventures :\n    Savez-vous, dit-il, ce que j'ai rapporté de ces excursions ?\n    Oh! fit-il, railleur, je ne parle point de ces frivoles mesquineries, qui\nsemblent être pourtant la synthèse de l'histoire de l'humanité ! — et il\njeta un regard distrait sur son musée.\n    Ce que j'ai rapporté de là, soupira-t-il c'est une impression pénible :\nla conscience de la méchanceté de nos semblables.\n    — Vous souriez? Eh bien! j'achèverai ma pensée : ce n'est pas\nchez les Esquimaux — pauvres êtres abrutis — ce n'est pas chez les\n Basutos — peuple de chasseurs nomades — que j'ai rencontré le plus\nde brutalité, le plus d'immoralité. C'est ici, dans notre vieille Europe,\nici, dans tout ce qui nous entoure j'ai découvert la haine la plus accen­\ntuée, la haine de l'homme contre l'homme.\n    Vous voyez ces dépouilles, ces souvenirs de luttes contre les fauves,\nqu'est-ce cela, à côté des combats journaliers que l'homme doit soutenir\nnon contre ces innocents carnassiers, mais contre la bête la plus\nmauvaise de la création : l'homme lui-même !\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2635, "texte": "                                 -   89   -\n\n    Un philosophe anglais — s'inspirant de Plaute a résumé en trois\n mots toute ma théorie : Homo homini lupus !\n    Homo homini lupus ! l'homme n'agit-il pas vis-à-vis de son frère,\n comme un animal furieux ?\n    Dès le moment où l'être qui, un jour sera homme, ouvre les yeux à la\n lumière, dès ce moment la lutte est engagée. Lutte contre la Nature,\n contre les éléments, lutte contre la Mort surtout qui vous guette déjà à\n votre berceau, lutte contre les innombrables maladies que la Déesse envoie\n ici-bas en qualité de sergents recruteurs.\n    Et si l'homme parvient à surmonter tous les obstacles semés sur sa\n route, s'il arrive même à triompher de la nature, alors la Société est là\n qui l'attend ! la Société qui, sous les traits de la nécessité, lui met une\n pioche à la main et lui dit : Travaille ou meurs de faim. Elle com­\n mence alors, la bataille pour la vie, le struggle for life ! Ils combattent\ntous, ces potentats qui tremblent à chaque instant de voir diminuer leur\n puissance, ils combattent, ces politiciens, ces avocats, ces médecins, ces\nlaboureurs qui piétinent leur champ tandis que le soc de la charrue\néventre la terre. Ce comédien qui vous fait tour à tour rire et pleurer,\ncet acrobate qui risque de venir se briser le crâne à vos pieds, ce poète\nqui cherche à vous charmer, ce fossoyeur qui creusera votre dernier asile,\nce croque-mort qui conduira votre dépouille à l'artisan susnommé; ils\ncombattent tous, tous pour ne pas crever de misère !\n    C'est le besoin de gagner de l'argent, c'est la vanité rongeant le cœur\nde chaque individu, qui fait que nous nous précipitons les uns contre les\nautres —La guerre— pour amuser les rois et accroître leurs domaines;\nla concurrence entre les petits, — la concurrence entre tous ceux qui\ndoivent exercer un métier.\n    La conséquence inévitable, c'est la destruction du faible par le fort,\nles espèces moindres sont éliminées par les supérieures ; les chétifs sont\nécrasés par les grands. Telle est la loi fatale. Malheur aux souffreteux !\nils seront toujours les esclaves, les jouets des puissants !\n    Lorsque vous rencontrez un homme sur votre chemin, si c'est un\nriche, méfiez vous ! Etant le plus fort, il vous exploitera'! si c'est un\npauvre, il vous volera !\n    C'est ici — je le répète — dans ce vieux monde, que l'homme s'acharne\nle plus contre son voisin.\n    De prétendus amis de l'humanité vous diront : Elevez des barricades !\nMoi je réponds : Et après ? D'autres clameront : Travaillez ; avec le\ntravail on arrive à tout !\n    Allons donc ! moi je vous dis : Si vous ne recourez pas à certaines\n"}, {"page_pdf": 101, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2544, "texte": "                               — 90 -\nintrigués, si les circonstances ne vous favorisent point, vous aurez fort\npeu de chance de réussir. Regardez monter le flot de la médiocrité — '\nComment ont-ils atteint un degré si élevé '. Est-ce par leur talent ? Ils\nn'en ont pas. Et des gens qui enont, eux, restent souvent dans l'ombre.\n    Hélas ! c'est par des moyens peu avouables que l'on parvient à sub­\nsister parfois !\n   Jeune homme, dit-il, en s'adressant à Maurice, vous possédez le\ncapital si impérieusement réclamé par la société ; vous avez l'instrument\ndu travail — un diplôme ! Et pourtant pouvez vous vivre du produit\nde vos peines '? N'êtes-vous pas exposé longtemps encore, selon l'origi­\nnale expression d'un maître du barreau, à coiffer la Sainte-Catherine de\nla clientèle ? Le pauvre, l'ouvrier est plus heureux que vous ; dès qu'il\nse met à la besogne, il peut gagner sa vie. Vous, vous passez la plus\nbelle partie de votre existence dans les salles d'étude, et vous vivez\ntrente ans aux dépens d'autrui. Lorsque le labeur commence à rappor­\nter, très souvent vous recevez de la mort un billet d'invitation.\n    Votre profession — une ingrate ! — ne récompense guère ses efforts.\n Quelle vie est la vôtre ?\n    Se lever, travailler, boire, manger, dormir. Et pourquoi «pour recom­\n mencer le lendemain la même chose.\n    Vous vous marierez, peut-être, et votre femme gaspillera votre argent,\ndépensant pour un colifichet le prix de plusieurs journées de luttes.\nPuis, vous l'entendrez se plaindre de la cherté des denrées et du mauvais\nétat de sa toilette,\n   Vous aurez des enfants ; source perpétuelle de soucis : croup, rou­\ngeole, scarlatine, tout le cortège expédié par la bonne Providence. Puis\nils grandissent, sont paresseux et passent leur temps à flâner.\n   Vous, vous blanchissez ; car le cerveau s'use à la fin ; lorsque cent\nfois, mille fois, vous aurez dû plaider des questions arides, employer\ndes trucs et répondre aux clients impatients : Faites ceci ; ne faites pas\ncela.\n   Et ces mêmes gens qui paieront sans grimacer le sourire d'une femme\nou quelque bijou stupide, se plaindront des honoraires élevés de l'avocat,\noubliant que c'est une parcelle de son temps, une bribe de son intelli­\ngence qu'ils lui achètent.\n   Vos enfants vous tracassent davantage à mesure que vous vieillissez;\nvos rhumatismes arrivent avec leur première barbe ; ensuite, il faut caser\ntout ce monde-là. Votre femme vous gourmande ; l'or n'afflue plus\ncomme jadis. Vous vous en allez doucement; la Peau de Chagrin sans\ncesse diminue.\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2498, "texte": "                                — 91 —\n\n    Peut-être pour charmer vos loisirs — ferez-vous de la politique ! Et\nvous irez coudoyer, dans les meetings, des gens qui, sous le prétexte de\ndéfendre les intérêts de tous, soigneront d'abord les leurs. Dites-moi\nce que la politique a rapporté au peuple, et si elle a jamais servi à\nd'autres qu'aux ambitieux ?\n    Un beau matin, vient le chant du cygne ; une cause perdue, la der­\nnière — Vous n'avez plus la verve de jadis; mais vos filles ont soif\nd'une dot.\n    Par une belle matinée, un corbillard roule à votre porte; dans une\nsuperbe boîte jaune à clous dorés, avec ou sans croix,— selon les convic­\ntions — l'on vous place brutalement, puis quelques amis, beaucoup par\ndécorum, peu par amitié même, viendront jeter une pelletée de terre sur\nvotre cercueil. Une pelletée de terre ! comme s'ils n'avaient passé leur\nvie à vous couvrir de boue. Dans le cortège, au retour, on prononce\nle mot clientèle...\n    Et tout est dit.\n   Vous trouvez que c'est là un bien sombre tableau. N'est-ce pas la\nréalité ? Et je ne parle pas des déboires, des malheurs, de toutes cesépées\nde Damoclés toujours suspendues au-dessus de votre tête ! Je ne parle\npas des passions qui nous tuent, des chagrins qui nous minent.\n    Mon cher, nous approchons je pense, d'une crise effroyable. Cela\nfait sourire, ces choses-là, je le sais, mais cela n'empêchera pas le cata­\nclysme de se produire. Et savez-vous qui commencera le mouvement ?\nNon, les riches, naturellement; ils ont tout intérêt au maintien des\niniquités d'aujourd'hui : non, les pauvres, ces deshérités de l'intelligence\net du reste — ils sont trop bêtes — mais les hommes comme vous,\narmés de leur instruction, offrant en vain leurs services à la société, les\nhommes comme vous, armés de leur haine contre les exploiteurs, leurs\nfrères !\n   Cette révolution doit éclater. La voix des revendications sociales\ngronde au loin, déjà; ce sont des nations qui protestent contre la misère.\nOn peut faire taire un homme ; on n'impose pas silence à des peuples\nentiers.\n   La force armée, fût-elle plus considérable, qu'elle ne saurait, à un\nmoment donné, assurer aux riches la sécurité sur laquelle ils semblent\ncompter.\n   Je sais ce que vous allez me dire : il est un frein à cette brutalité de\nl'homme ; la religion est là qui réprime ses légitimes emportements.\nL'espoir d'une vie meilleure lui fait supporter bien des injustices et bien\ndes souffrances. Ah ! les gouvernements théocratiques savaient ce qu'ils\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2592, "texte": "                                 —   92   —\n\n\nfaisaient. La foi, n'est-ce pas autre chose que la main-mise de quelques-\nuns sur l'intelligence de tous, afin d'empêcher l'examen d'un dogme\ndénué de preuve. J'ai étudié la plupart des religions ; j'y ai trouvé beau­\ncoup de promesses pour l'avenir.\n   J'ai étudié la philosophie dans les nombreux systèmes, je n'ai rencon­\ntré que des contradictions et des hypothèses.\n    Insondable mystère de l'au-delà, qui donc parviendra à déchirer le\nvoile qui vous recouvre ?\n   Aujourd'hui le Doute — ce ver rongeur — le Doute est tout puis­\nsant ; il étale à nos yeux, des volumes, des codes religieux, des élucu­\nbrations de penseurs, attirant notre attention sur les points obscurs et\nridicules que la raison révoltée se refuse à croire. Mais dans ce fatras\nparfois incohérent, la Vérité a peine à se frayer passage. Et nous, nous\nla cherchons, l'implorons, en vain !\n   Bien plus, chacun invente sa petite religion ; on admet ceci, mais on\nn'accepte pas cela. Et de jour en jour, les vieux cultes s'en vont, suivant\nles nombreux 'dieux créés par les hommes.\n    Seulement une religion nouvelle qui a ses fanatiques et ses intransi­\ngeants s'élève peu à peu : c'est la religion du Néant. Et lorsque la gan­\ngrène aura gagné les classes pauvres qui croient encore, elles ! ce jour-là\nil ne fera pas bon de se promener dans les rues.\n    Une sorte de scepticisme maladif enveloppe notre mélancolieuse géné­\nration.\n    Les anti-religieux — débarrassés des soucis de la vie future, — une\nblague, selon eux ! ne s'occupent plus que de leur existence actuelle.\n    Plus de châtiment à redouter ? tant mieux ! jouissons le plus possible\ndes plaisirs de ce monde ! Pour cela, il faut de l'argent, et comme le\ntravail souvent ne suffit pas à le faire acquérir, l'homme se rue sur\nl'homme ! Et le choc des êtres engendre crimes et misères.\n    Certes, ce n'est pas la lutte ouverte; c'est la guerre sourde, aux escar­\nmouches parfois courtoises même. C'est un duel sans trêve dont les\nbottes secrètes ne sont pas toujours exclues.\n    Méfiez-vous donc, jeune homme, acheva le vieillard. Soyez sans cesse\nsur vos gardes ; craignez l'homme, car tout homme est un ennemi inté­\nressé à votre perte ; craignez la femme, car toute femme a des armes\ndangereuses à sa disposition.\n    Luttez — puisqu'il le faut ! — Tous vos actes seront commentés,\ndiscutés, blâmés, même s'ils sont justes ; mais n'attendez jamais la moin­\ndre récompense. Fuyez les flatteurs ; ce sont encore les pires ennemis.\n Et pour vous guider dans le chemin de la vie, n'oubliez pas la devise\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 517, "texte": "                               -   93    -\n\nque vous voyez inscrite, là, sur le mur : Homo homini lupus ! C'est la\nseule vraie ! Peut-être parviendrez-vous à être heureux ici-bas, mais\naprès, après ?\n   Le philosophe se tut ; sa voix avait pris une intonation étrange ; on\neût dit un prophète inspiré.\n   Mais bientôt prenant Maurice par le bras, il lui fit admirer ses riches\ncollections.\n   Et Gérard de se dire : Décidément cet homme est fou !\n\n\n                                                  A R T H U R JAMES."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-022", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 94, "page_fin": 95, "titre_corps": "Sonnets héroïques", "titre_sommaire": "Sonnets", "rubrique": "", "signature_source": "Édouard Levis", "ancre_debut": "SONNETS HÉROÏQUES", "ancre_fin": "La Petite Chapelle", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 105, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 4, "fin_caractere_exclue": 1112, "texte": "SONNETS HÉROÏQUES\n\n\n                  I. — PARADIS.\n\n       EBLOUISSANT d'argents, d'ors et de pierreries,\n       Mon Paradis s'e'lève au delà de l'air bleu,\n        Dans l'azur promenant son long manteau de feu\nEt mirant dans les Eaux ses flambantes féeries.\n\nLe soleil devient pâle au contact de sa gloire,\nDans son ciel élargi plane l'Eternité,\nOiseau dont le plumage a tant de pureté\nQue comparée à lui la neige paraît noire.\n\nDes arômes subtils dans son jour lumineux\nVolent, et se mêlant aux hymnes amoureux,\nForment un blanc concert d'ivresses diaphanes.\n\nTandis que dans les fleurs sous de géants platanes,\nBroyant en ses anneaux des pierres de Goa,\nSe roule et se déroule un superbe boa.\n\n\n                  II. — COMBAT.\n\n          ETROITEMENT drapé dans un manteau de gaze\n           Et du bras retenant un antique pavois\n          J'ai dépassé du ciel les grands astres en croix\n  Sur la croupe divine et fière de Pégase.\n\n  Sur l'orfroi somptueux de mon casque de fer\n  Un soleil violet jetait son incendie,\n  Et l'épée au poignet dans ma rage étourdie\n  Je me suis élancé vers le grand Jupiter\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1367, "texte": "                                    -   95   —\n\n             Comme un tigre, les yeux allumés et superbes,\n             Pégase piaffait sous le fouet clair des gerbes\n             De feu qui s'abattaient sur nos corps ruisselants.\n\n             Et le torse tendu vers le maître inflexible,\n             Je frappai... Quand par l'or de ses regards sanglants\n             Transpercé, j'expirai dans un râle terrible.\n\n\n\n\n                          A ALBERT           GIRAUD.\n\n                           P I E R R O T ASSASSINÉ (I).\n\n\n                                     AU clair de la lune\n                                     Mon ami Giraud.\n                                     Je veux sans rancune\n                             Tuer ton Pierrot.\n\n                             S'il s'endort sur une\n                             Borne, mon couteau\n                             Jusqu'à sa peau brune\n                             Trouera son manteau\n\n                             Nous recueillerons\n                             Ses petis os ronds\n                             Dans de belles gaines,\n\n                             Et, tels des joyaux,\n                             Nous les pendrons aux\n                             Anneaux de nos chaînes.\n\n                                                      EDOUARD LEVIS.\n\n\n\n\n(l) Pour faire suite à La Petite Chapelle.\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-023", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 96, "page_fin": 97, "titre_corps": "Villanelle pour torcher Charles Potvin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Tête-de-mort", "ancre_debut": "VILLANELLE", "ancre_fin": "Extrait de Sanford et Merton", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 107, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 777, "texte": "VILLANELLE\nPOUR TORCHER CHARLES POTVIN\n\n\n\n\n                                 « Dans l'urne de l'individu »\n                                   Boire la vie universelle. »\n                                               CH.   POTVIN.\n\n                                       [Confession du Poète. 1683).\n\n           VOICI que Chariot a pondu :\n           Il boit la vie universelle\n           Dans l'urne de l'individu.\n\nDans son cabinet éperdu,\nIl s'efforce d'aller à selle :\nVoici que Chariot a pondu.\n\nEt maint grand ver est descendu,\nMince et long comme une ficelle,\nDans l'urne de l'individu.\n\nVous, son auditoire assidu,\nPompiers, grincez de la crécelle :\nVoici que Chariot a pondu.\n\nA verse, à verse répandu,\nLe Beau de toute part ruisselle\nDans l'urne de l'individu.\n"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 721, "texte": "                           — 97 —\n\n           Et même, un grand souffle a fendu.\n           Dit-on, in petto, la vaisselle :\n           Voici que Chariot a pondu,\n\n           Ce bruit sera-t-il entendu?\n           Viendras-tu te baigner, pucelle,\n           Dans l'urne de l'individu?\n\n           O Muse ! éloigne à bras tendu\n           Le calice où ton nez chancelle :\n           Voici que Chariot a pondu.\n\n           Tends-lui donc un feuillet tordu\n           De son œuvre, qui se morcelle\n           Dans l'urne de l'individu.\n\n           Hélas ! que de papier perdu\n           Sous l'Apollon qui l'amoncelle!\n           Voici que Chariot a pondu\n           Dans l'urne de l'individu.\n\n(Extrait de Sanford et Merton"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-024", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 98, "page_fin": 99, "titre_corps": "Sonnets", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Khnopff", "ancre_debut": "SONNETS", "ancre_fin": "GEORGES KHNOPFF", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 19, "fin_caractere_exclue": 1065, "texte": "SONNETS\n\n\n                                           à Paul   Goffard.\n\n\n                   I.   APATHIE\n\n           JE vis silencieux, l'œil terne et le front pâle,\n            Je jette avec ennui tous les vers que j'écris\n            Dans mon tiroir — cercueil où s'étouffent mes cris ;\n            Ma voix a le son rauque et martelé d'un râle ;\n\nMon cœur tout imprégné d'un torpide sommeil\nNe sent plus sourdre en lui cette sublime envie\nDe brandir en plein ciel le glaive de la vie,\n  De tremper les beaux vers aux forges du soleil ;\n\nLa mort — lame pendue au-dessus de mon rêve, -\nM'hallucine : Je souffre et j'attends de mourir\nDans cette horible nuit qui jamais ne s'achève;\n\nJe vois autour de moi la nature souffrir\nEt dans le ciel malade et noir de mes pensées,\nJ'éparpille le sang de mes ailes blessées !\n\n\n                    II L'APPEL.\n\nQuand tu liras ces vers saignants sous un ciel gris,\nTerne et silencieux, lourd de désespérance,\nQui pèse comme un plomb sur les toits assombris,\nAuras-tu donc pitié des cœurs pleins de silence ?\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 556, "texte": "                       — 99 —\n\nCar le bonheur mort-né, dans mes flancs amaigris\nComme dans une bière est couché, — mort immense\nQui faisait vaciller tout le ciel de ses cris...\nAuras-tu donc pitié de ces cœurs en démence?\n\nOh! lèvres sans baisers, vous ne répondez rien!\nEt toute la blancheur de mon amour ancien\nA fondu dans tes yeux de vivante statue !...\n\nOh! puissé-je oublier les maux que j'ai soufferts,\nEffacer de mon cœur ce rire qui me tue\nDût-il de tout mon sang ne survivre qu'un vers.\n\n\n                                         GEORGES KHNOPFF."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-025", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 100, "page_fin": 101, "titre_corps": "Soirs de cirque", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Lamber", "ancre_debut": "SOIRS DE CIRQUE", "ancre_fin": "PAUL LAMBER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 704, "texte": "SOIRS DE CIRQUE\n\n\n\n\n         LOGE D 'ARTISTE.\n\n         DANS le gris-bleu qui va montant\n         D'infinissables cigarettes,\n         Poudrée à blanc sous des aigrettes,\nL'artiste rêve en s'éventant.\n\nElle songe au pays distant\nQui se peint de couleurs abstraites :\nDes buissons roses de fleurettes\nSous un ciel vert inconsistant.\n\nLe Japon, c'est ainsi qu'on nomme\nSur l'affiche de l'hippodrome\nCette île où sont les cygnes noirs ;\n\nEt ce mirage de patrie\nCalme le spleen des promenoirs\nEt les relents de l'écurie.\n\n\n                  II\n\n             ÉCUYÈRE.\n\n      AVEC un froissement de tulle\n       Elle a traversé le cerceau.\n       Sur le sol retombe en morceau\nDu papier blanc qui s'accumule.\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 333, "texte": "            —   101\n\nUn clown vert se désarticule\nPour franchir un ruban ponceau.\nAvec un froissement de tulle\nElle a traversé le cerceau.\n\nMaintenant son cheval recule,\nCaracolant sous un arceau,\nEt leur groupe ridicule\nTourne en rond dans le grand vaisseau\nAvec un froissement de tulle.\n\n                             PAUL   LAMBER."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-026", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 102, "page_fin": 102, "titre_corps": "Messe jaune", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Berlier", "ancre_debut": "MESSE JAUNE", "ancre_fin": "PAUL BERLIER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 113, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 731, "texte": "MESSE JAUNE\n\n\n\nRidiculement haute est la nef où s'engouffre\nLe défilé piteux des pierrots affligés.\nAu bout des chandeliers sur l'autel érigés\nDansent fantasquement des papillons de soufre.\n\nLes cuivres et les ors aux lumières luisants\nFont aux enfarinés des caresses havane,\nEt l'on voit, comme un flot se ruant aux brisants,\nSans trêve moutonner la sotte caravane.\n\nColombine en surplis a pris place au lutrin\nElle toise d'un air de mépris souverain\nLes malheureux pressés d'entendre sa harangue.\n\nL'orgue chante : « Oremus » et voilà tout à coup.\nAu lieu de dire : « Amen ! » Qu'elle répond : « Coucou ! »\nFait les cornes au peuple et lui tire la langue !\n\n\n                                            PAUL BERLIER."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-027", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 103, "page_fin": 108, "titre_corps": "Chronique littéraire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jacques Arnoux", "ancre_debut": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE", "ancre_fin": "L Amour fantasque", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "CHRONIQUE MUSICALE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 114, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 1508, "texte": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE\n\n\n\nL'Amiral, par Edmond PICARD. Un vol. Bruxelles, Ferdinand Larcier, fr. 4,00.\n  — Le Deuxième mystère de l'Incarnation, par LÉON CLADEL. Un vol. Paris,\n  Rouveyre et Blond, fr. 3,50. —Memoranda par J, BARBEY D'AUREVILLY. Un\n  vol. Paris, Rouveyre et Blond, fr: 3,50. —-. Pyrrha, par OTHON RIBÈRE. Un\n  vol. Bruxelles, Muquardt, fr : 2,00.—Aux Ambassadeurs, par Octave Maus.\n  Une plaquette, dessin de Charles Hermans, Bruxelles et Paris, chez tous les\n  libraires. (Collection de la Jeune Belgique), fr: 2,00.\n\n\n\n                                           I.\n\n           DEPUIS longtemps nous attendions cet Amiral. (1) L'écrivain qui sent\n            se débat en vain contre l'impérieux besoin de dire sa vie, ses\n            émotions, ses douleurs, spn passé; à une heure fatale, les souvenirs\n            reviennent, et npus ne crépns guère ; les figures que nous mettons\ndans nos œuvres, c'est nous, c'est toujours nous; il semble que, comme ces\nvictimes auxquelles on arrachait un à un, leurs aveux, notre plprne nous\ndoive torturer jusqu'au bput, et faire saigner irrémédiablement les blessures\nque nous croyions à jamais fermées.\n   Ainsi M. Picard s'ouvre à npus de livre en livre ; l'homme silencieux que\nnpus connaissons dévpile le mystère de son passé, d'où sort, comme un âcre\nencens, l'amertume de sa jeunesse.\n   L'Amiral, c'est lui, du moins c'est spn âme; les cinq années de labeur\n\n\n\n  (1) L'Amiral vient de paraître en feulleton dans Le National belge.\n"}, {"page_pdf": 115, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3116, "texte": "                                    — 104 —\n\n passées en mer dans la dure secouée des voyages au long cours, la vue des\n cruautés de l'existence sociale, la tempête des flots et la tempête du peuple qui\n souffre et crie, voilà ce livre de révolte et de mépris; ni roman, ni poème :\n simple confession d'une intelligence hautaine qui se dresse, réclame autour\n d'elle le silence, et répond à ceux qui piaillent et qui envient, à ceux qui glosent,\n qui se moquent, qui ricanent, ce mot, qui dans le livre revient comme un loin­\ntain appel de clairon :\n   J'ai vu ce que vous n'avez pas vu.\n    Tempête! Tel devrait être l'épigraphe de l'Amiral. La scène principale du\nlivre, à laquelle l'auteur arrive par une gradation superbe, et que l'on sent\nvenir comme une grande clameur après de précurseurs grondements, cette\nscène est une tempête. Les revendications sociales se groupent autour de ce\ngrand spectacle de la mer qui hurle ; le peuple hurle aussi — comme elle ; les\nclasses s'écrasent, les plus forts triomphent et les plus faibles tombent; la vie\nest devenue une mêlée où l'on tue, non une alliance où l'on s'aime; et c'est\nencore la tempête qui tressaute, qui geint, qui brâme et qui sanglotte.\n   Voilà l'Amiral, livre à thèse, mais à thèse avouée, ne prouvant que par la\nvigueur du plaidoyer, par la poignante émotion du style, et remuant en même\ntemps que la fibre d'art, la fibre humaine.\n   M. Picard a, dans L'Amiral, modernisé le style un peu rigide qu'il avait dans\nLa Forge Roussel. Sans user de ce qu'on appelle des procédés, il soigne avec\nplus de sollicitude cette forme subtilisée qui permet à l'écrivain de rendre les\nnuances sans allonger les phrases.\n   L'Amiral est bien le poème de la mer, non de celle que l'on se figure et que\nnos yeux paisibles voient, mais la mer humanisée, celle où la vie de l'homme\nse mêle et se fond, si bien que dans ses descriptions, l'océan est comme une\nâme qui crie à l'unisson de l'âme rauque des matelots.\n   Et à la fin du récit, lorsque le conteur s'arrête, étreint par l'émotion du\npassé qu'il vient de revivre, lorsque à la colère succèdent l'épuisement et la\ndouceur, c'est encore la mer, sa brutale et première amante inoubliée qu'il évo­\nque en une scène d'une pathétique simplicité :\n   « .... L'Amiral se leva et, tournant sur lui-même, souleva un rideau et\nregarda au dehors. Ce ne fut qu'un coup d'œil. Il saisit le cordon qui faisait\nglisser les draperies sur leur tringle, et d'un mouvement brusque, comme s'il\ntirait sur une drisse, il les entr'ouvrit.\n    « Dans l'encadrement de la baie apparut un spectacle extraordinaire et terri­\nfiant. La nuit était claire, car c'était jour de pleine lune, mais la planète, dont\nla florescente clarté remplissait l'atmosphère, étaitmasquée par une formidable\nchevauchée de nuages, dont l'interminable galop dévorait l'espace. On eût dit\nl'armée des Walkyries, sur leurs coursiers aux ailes d'aigles, se précipitant\nvers un champ de bataille inconnu, pour y faire, dans le massacre d'une mêlée\nsurhumaine, la récolte des héros.\n    — « Voilà, \"dit-il d'une voix altérée, une illustration pour mon récit. La\n"}, {"page_pdf": 116, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3149, "texte": "                                   105\n\n\nmort, sinistre pêcheuse, ramènera lourds cette nuit les filets qu'elle jettera sur\nnos côtes. Il doit faire dur à cette heure dans la Manche. Le monstrueux\nmétéore qui passe sur nos têtes comme un dragon fou de colère et d'épouvante,\ny aura tracé son sillon destructeur. La carte des naufrages sur laquelle l'Ami­\nrauté marque d'un point d'encre chaque sinistre et qui, tous les semestres,\nparaît, avec l'effrayante maculature de sa statistique funèbre, recevra d'un seul\ncoup un terrible appoint. Pauvres gens de mer! .. Pour vous plus que pour les\nmécaniciens et les aiguilleurs sur les chemins de fer, les couvreurs sur les\ntoits, les mineurs dans les charbonnages, la mort violente est le terme des\nmisères mal payées... Finir par la noyade dans les angoisses d'une lutte pro­\nlongée,... accrochés à un débris sur l'immensité des flots,...heurtés, renversés,\nrelevés et de nouveau terrassés par les lames, avec des cris inutiles, sans espoir\nde secours... et seuls ! voilà la porte sombre par laquelle vous sortez de la vie. »\n   On a dit que M Picard écrivant l'Amiral songeait à ses amis de la Jeune\nBelgique dont il apprécie, sinon les œuvres présentes faites de luttes prélimi­\nnaires plus que de productions durables, l'effort vers un renouveau viril et solide,\nil voulait prouver que 1'«art social» qu'il a défendu contre nous n'est pas un\nart impossible et anti-artistique; si cela est exact, et s'il est vrai que l'Amiral\nest un exemple à l'appui d'une thèse, nous pourrons toujours répondre que ce\nqui fait de ce livre un impérissable chef-d'œuvre, ce ne sont point tant les plai­\ndoyers âpres qui s'y mêlent, que la grande émotion des souvenirs remués dans le\ncimetière d'un factice oubli, que le style austère et large comme la mélopée des\nvents et de la mer, que le sanglot qui éclate de cette pensée hautaine, et\nmontre, derrière le tribun à la voix rude et mordante, — un cœur ?\n\n\n\n\n               'AIME, à côté du nom de M. Edmond Picard, d'inscrire celui de\n                Léon Cladel. Amis, tous deux, ne sont-ils pas les lutteurs d'une\n                même cause, rêvant un idéal qu'ils n'atteindront peut-être pas, mais\n                qu'ils-auront l'honneur d'avoir opiniâtrement cherché?\n   Le Deuxième mystère de l'Incarnation n'est pas cependant de ces œuvres\nabruptes auxquelles nous a accoutumés Léon Cladel. Après Le Bouscassiè, Om­\ndrailles et l'Homme de la Croix-aux-Bœufs, cette œuvre de jeunesse n'est que\nl'indication de ce que devait être plus tard l'auteur de ces livres-là, faits de\npierre et de roc.\n    « . . . une ondée de lumière vive et rose; décrit-il à la fin du volume, baigna\nl'atmosphère, et dans un bocage ambiant se becquèrent des colombes, chan­\ntèrent des rossignols. Il me parut que c'était vraiment un heureux présage, et\nque peut-être un jour l'artiste et l'homme que je suis possèderaient leur chimère\nencore si lointaine »\n    Cela était écrit en 1861, et cette chimère : « Du style en tout et pour tout ! »\nqu'il invoquait plus tard dans la préface de ses incomparables Va-nus-pieds, il\nl'a atteinte aujourd'hui et la tient sous sa main puissante.\n"}, {"page_pdf": 117, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2910, "texte": "                                   — 106 —\n\n   Le livre que Léon Cladel réédite est une conception bizarre telle qu'il en\npouvait surgir seulement dans la cervelle de ces chevelus qui en 1860 ne\nrêvaient que choses étranges et terribles, du domaine de l'impossible. Le raf­\nfinement de la pensée, l'envolement dans les paradis artificiels, l'horrible à froid\nfaisaient prime. Quelques chefs-d'œuvre, dont les Fleurs du Mal, en sortirent.\n   La Deuxième mystère de l'Incarnation n'est pas un chef-d'œuvre. C'est une\nhaute fantaisie de poète, très curieuse, renfermant de remarquables pages.\n   Le sujet n'est pas compliqué d'ailleurs. C'est l'histoire de Carolus Oméga\nun numismate enragé, laid comme Quasimodo et contrefait comme lui; avec\nl'amour des médailles, il a celui de la paternité. Etre père; voilà son rêve.\nMais quelle femme voudra de cet avorton repoussant ? quelle créature s'unira à\ncette charge vivante ?\n   Et dans sa vie ballottée, cette passion de père le saisit, le ronge; complète­\nment fou il meurt; le docteur Brivax qui a assisté à ses derniers moments,\nignore la cause de cette mort soudaine, inattendue, imprévue par lui, l'alié­\nniste impeccable.\n   Mais à l'autopsie\n   « Regarde ! fit Brivax.\n   « Mes yeux pénétrèrent dans ce corps éventré, déchiré, lisible, Non ! Non !\n« Ce que je vis n'est pas croyable, n'est pas vraisemblable, et cependant, c'est\n« la vérité ! j'ai vu, j'ai touché; j'ai étudié cette vérité. Énorme, noirâtre,\n« boursoufflé, sanglant, hypertrophié, le cœur de ce martyr ridicule avait la\n« forme d'un foetus. Bras, jambes, mains, pieds, doigts, torse, tête, front,\n « oreilles, yeux, bouches; tontes les lignes étaient accusées, tous les contours\n« précis. »\n   Il faut lire cet ouvrage étrange où l'on sent l'influence d'une époque déjà si\nloin de nous. On y trouvera d'ailleurs de belles pages parmi lesquelles une\ndescription très forte de la retraite de Russie. M. Cladel aurait, rien que pour\nce chapitre, eu raison de remettre aux mains du public cette œuvre de jeu­\nnesse.\n                                        ***\n\n            HOMME nous le disions plus haut à pr0pos de l'Amiral, l'écrivain est\n             comme les pénitents qui disent leurs aveux. Les Memoranda' de\n             Barbey d'Aurevilly ne sont qu'une longue confessipn ; quelques\n             jours passés au pays natal, à Caen, des souvenirs de jeunesse, des\nchoses revues et évocantes, des paysages retrouvés dans la yision du passé,\ntout cela dit avec une pénétrante émotion, avec des mots délicats, aristocra­\ntiques, d'une douceur de demi-jour. Puis des aperçus d'art, quelques apprêt\ndations d'œuvres de maître, tels sont ces Memoranda, — des notes —, mais\ncaptivantes comme tout ce qui nous fait pénétrer dans l'âme des artistes, de\nceux-là surtout, les seuls vrais, qui se mettent dans leur œuvre, y pleurent et\ndans la précieuse châsse du style enferment leurs sentiments.\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2193, "texte": "                                 —          107\n\n\n                                       II\n\n\n          ET l'île Atlantide s'enfonçant sous la mer, disparut. » Ainsi dit\n            Platon dans Timée, ainsi répéta Othon Ribère en épigraphe de son\n            livre de vers: Pyrrha Drôle, Pyrrha! Ce poème qui a de vagues\n            ambitions « salammbesques », est une petite histoire antique très\ndécousue, que l'on n'essaie pas de comprendre, d'abord parce que c'est inutile,\nensuite parce que c'est fatiguant.\n\n              Tezpi s'est avancé vers le prince : Ephaïs,\n              Dit d'abord le tueur, je t'avais donné l'ordre\n              D'arrêter ce marchand qui cherchait à nous mordre :\n              Depuis, j'ai vu ses nefs combattant pour Sais,\n\n\n  A vrai dire, moi qui n'ai jamais fait un bon vers de ma vie, j'en ferais, je\ncrois, de pareils — avec des rimes aussi riches :\n\n                       J'ai rencontré ce bon Sais\n                       Qui venait chercher Ephaïs\n                       Et passait par chez Ellaïs\n                       Pour dire bonjour à Thaïs\n                       Femme belle comme Laïs\n                       Et nous sommes tous... ébahïs\nde voir un poète se livrer à cette étourdissante fumisterie rythmique.\n\n   Enfin ! Pyrrha aime Tezpi, et cela est terrible ! Tellement terrible que la\nville s'écroule dans les eaux, sauf Pyrrha et Tezpi — naturellement.\n\n          « Pyrrha se sent pousser vers l'ouest pas Tezpi.\n          A l'abri du rocher un navire est tapi,\n          Recouvert, affectant l'aspect d'un œuf énorme ! »\n\n   Ce navire lapi fait rêver! et M. Othon Ribère aussi, qui au lieu d'aborder\nun sujet de poème à la Lcconte de Lisle, ferait beaucoup mieux de surveiller\nses chevilles et ses cacophonies. Qu'il y ait dans Pyrrha quelques bons vers,\nsoit, mais il y en a beaucoup plus de mauvais, et après cet essai qui révèle sinpn\nde l'ignorance littéraire, du moins une remarquable négligence prosodique,\nnous ne pouvons ni louer ni même encourager M. Othon Ribère. Etant sqn\nami — presque son camarade — , nous n'éprouvons aucune gêne à lui dire\nqu'à notre sens son livre ne vaut pas les quatre fers d'un critique influent !\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1697, "texte": "                                   — 108 —\n\n\n\n\n            OCTAVE Maus n'est pas seulement connu par la grotesque algarade\n             que lui monta récemment un des plus purs crétins littéraires que\n             la Belgique ait enfantés; nous le connaissions déjà, et par ses remar­\n             quables articles de l'Art Moderne, et par son livre de voyage à\nConstantinople où se dessinaient les fortes qualités de style et d'observation\nqu'il affirme aujourd'hui dans sa plaquette : Aux Ambassadeurs. Les deux nou­\nvelles qui composent cet élégant petit volume, la seconde surtout, révèlent non\nseulement un écrivain, mais un «œil»; ces esquisses sont serrées, bien menées,\nhumaines, prises au plein de notre vie moderne et nous sommes heureux de\nsaluer un vrai jeune, des nôtres, qui dans ces quarante pages s'est révélé comme\nun fort et comme un sincère. La collection de La Jeune Belgique possède là\nun petit joyau littéraire que les délicats apprécieront.\n                                                             JACQUES ARNOUX.\n\n\n\n  N.B. Notre prochaine chronique littéraire sera consacrée aux ouvrages sui­\nvants : Naïs Micoulin, par Emile Zola (Charpentier). — Contes mélancoliques,\npar Célestin Demblon. — Psychologie contemporaine, par Paul Bourget\n(Lemerre). — Tristesses et sourires, par Gustave Droz (Havard). — Les\nvacances d'un séminariste, par Emile Dodillon, (Lemerre). — Le Boul' Mich',\npar Joseph Caraguel, (Ollendorff). — L'Idéal, par P. H., (Verviers).—\nLa Morale, par Jules Destrée, (Lebègue). — Le Tour du Monde (La Belgique),\npar Camille Lemonnier, (Hachette). — L'Amour fantasque, par Max Waller,\n(Boitte), — Le Baiser, par Max Waller. (J.B.). —\n\n\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-028", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 108, "page_fin": 111, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Maubel", "ancre_debut": "CHRONIQUE MUSICALE", "ancre_fin": "HENRY MAUBEL", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "CHRONIQUE ARTISTIQUE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 119, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 1697, "fin_caractere_exclue": 2063, "texte": "CHRONIQUE MUSICALE\n\n\n        CONNAISSEZ-VOUS les Minstrels ? Oui? Minstrels, ménestrels... à ce\n         doux nom qui chante s'éveille, en votre imagination, toute l'épopée\n         du moyen âge : les trouvères et troubadours, les chansons de gestes, la\ntable ronde...\n   Vous n'y êtes pas.\n   Les Minstrels sont des mécaniques; des poupées hautes de deux pieds qui\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3341, "texte": "                                   — 109      --\n\n siègent, en quart de cercle, sur un théâtre à marionnettes et jouent, soufflent,\nroulent, raclent, tapent, pivotent, gigottent, gesticulent et hurlent avec toute la\nfuria, la fantasia, d'une vraie estudiantina espanola. Le clou de leur sérénade\nest le grand air de la prima. Sur un point d'orgue de l'orchestre, elle s'avance ;\ns'évanouit à droite, s'évanouit à gauche dans des flots de tulle blanc, talonne\nun peu sa traîne, puis, se dresse à la rampe, en tenant d'une main son mou­\nchoir, de l'autre son émotion, qu'elle parsème à travers ses roulades en des\nattitudes de mannequin pâmé, des poses brusques de ressort qui se casse.\n    Or, l'autre soir, à l'Eden, Mademoiselle Minstrel, m'est apparue comme\nl'expression dernière, le type le plus parfait de la chanteuse à roulades réalisée\npar la mécanique. Divine horlogerie ! Article de Genève ! A toi seul, désor­\nmais, me suis-je dit, les beaux soirs glorieux, les Variations de Proch, les\n« som- -bre-e-fo-ret-dé-e-sert-tris     » — Je crois, pardieu ! que cette nuit-là,\ndans mon rêve d'un bonheur trop hâtif, j'ai vu toutes les demoiselles Minstrel de\nchair et d'os, grandeur nature, rouler à l'autre bout de la scène avee cet\neffroyable c r r r r ! . . d'agonie qui est le Chant du Cygne des cantatrices\nqu'on remonte. Le bruit m'a réveillé à la réalité, bien triste hélas!\nCar j'ai retrouvé toutes les Patti graissées pour de nouveaux triomphes.\nIl s'en faut de beaucoup que ne soit enrayée la fabrication des Chanteuses\nlégères. Ce phylloxera de l'interprétation lyrique vivra longtemps encore de\nl'art macaronique qui l'a fait naître et l'on verra, comme auparavant, ce scan­\ndale d'une foule badaude coupant une phrase en dix pour applaudir les trilles\nqu'y aura mis la diva. Oh ! Ces Italiens ! Race décadente de petits hommes\net de petites choses en I qui nous a festonné la musique à pirouettes et qui\naurait inventé la flûte si Pan n'en avait, avant elle, remué l'âme d'Echo, tout\nleur art tient, pour moi, dans un trou de sifflet. Je souhaite qu'on leur en joue;\nc'est la modernissime flûte et le seul instrument qui convienne encore à leur\ntempérament.\n   Je viens de prononcer le terme interprétation. Comme dit Emile Zola :\nVoilà le grand mot lâché ! Il est tout le sujet de cette critique.\n   Ce qu'il exprime est profond comme l'art lui-même; aussi, combien peu\nd'artistes ou qui se prétendent tels, osent s'y mesurer. Combien plus l'ignorent.\nC'est fatal. Il faut les en excuser; ils subissent l'influence de leur milieu. Plu­\ntôt que de les blâmer plaignez-les, lorsqu'il vous arrivera de lire aux affiches\nces annonces attristantes : Pour les débuts de M. X : Robert le Diable. Pour les\ndébuts de M. Z. : Lucie de Lamermoor, le Trouvère etc.. . ou, lorsque vous verrez,\ncomme naguère, en pleine renaissance musicale où nous sommes, un Maestro\npas italien du tout venir conduire en personne l'exécution de son œuvre et con­\nsacrer ainsi par son éminente direction personnelle, le procédé barbare qui\nconsiste à chanter un de profundis sur l'air de Malborough ou de Mandolihata.\n   C'est pénible, passons; aussi bien ces machines-là ne sont-elles pas toute la\nproduction contemporaine. Ceux-là même, que la sénilité de leur génie ramène\naux vieilles formules, jadis, ont moucheté des portées et rompu des plumes en\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3327, "texte": "                                   —   110\n\nfaveur de l'art sincère; c'est eux qui ont montré la voie en France, où toute\nune jeune pléiade s'est levée bien autochtone, quoique inévitablement soumise\na l'élan rénovateur parti de Bayreuth. A cette heure, marchent les deux\nécoles. •— pardon, pour ce terme — sympathiques en leur but idéal, mais se\ndistinguant naturellement l'une de l'autre aux caractères respectifs de leurs races\nqui furent les deux principes du monde moderne; l'une plus à la taille humaine,\navant les défauts de ce tempérament nerveux et fibreux, quelque peu andro­\ngyne dont le génie est au cœur; l'autre, moins accessible, surélevée comme\nelle est au ciel des demi-dieux, mythique, colossale, plus géniale, sans doute,\nparce qu'elle est toute en son chef, le mort immortel de Wahnfried.\n    Quant au génie interprétatif, il surgit lentement, aujourd'hui, de cette con­\n ception nouvelle dont il est la résultante logique et nécessaire. Du moment où\n l'art qui pense détrône l'art qui jongle, le chanteur, ou pour mieux dire, le\n tragédien lyrique devient un créateur aussi. Il collabore à l'œuvre du maître;\n en l'exprimant il la parachève ; dès lors, faut-il qu'un travail d'initiation con­\n stante rende homogènes de pensée et de sentiment les deux poètes et ne fassent\n qu'un être unique, leurs êtres transpénétrés.\n     Il est, d'après cela, de simple bon sens, que produise tout d'abord des\n interprêtes de la formule nouvelle, la nation qui a été le plus avant dans la déter­\n mination de cette formule.\n     C'est ce qui arrive, et, bien qu'en France, en Belgique         il se soit trouvé\n des natures assez intelligentes pour accéder à la compréhension d'un art plus\n vaste, nous n'avons vu nulle autre part que chez les Allemands, cet effacement\n aussi complet, cette abnégation, ce dévouaient tellement absolu de l'interprète\n au maître. Actuellement s'il fallait matérialiser d'un symbole, l'idéal germani­\n que, je proposerais, comme en étant la plus sublime incarnation, la créatrice\n dont le nom dominera notre époque, la Walkure Superbe, la Materna.\n     C'est bien de constater le mal. Il faudrait, pour mieux faire, en dire les causes\n  et le remède. A quoi sert de démolir si l'on ne rebâtit. Je pressens ces arguments\n  comme des petits cailloux doctrinaires, tout prêts à m'acculer au pied du mur\n  dont on vaudrait barrer l'éternel progrès. Mais bast? le vieux lézardé ne tient\n  plus guère. Rien ne se crée ni ne se détruit. Tout se transforme et nous sommes\n  en fait dé choses lyriques, à l'un des points critiques de la spirale. Cette crise,\n  nous ne pouvons que la précipiter, mais nous le pouvons en y aidant par nos\n  moyens artificiels et, notamment par l'enseignement.\n      Ce que j'ai dit plus haut me dispensera, je l'espère, d'expliquer ce terme.\n  Je ne prétends nullement infuser aux idiots, l'esprit, plus qu'aux bourgeois le\n  sixième sens qui leur manque pour réaliser la burlesque toquade venue parfois\n  à l'un deux de se faire artiste ; mais, s'il est vrai que ce sens ne s'acquiert pas;\n  s'il est inné , encore faut-il qu'on lui permette de se développer là où on le\n  trouve à l'état latent; que l'on donne aux jeunes gens la conscience de leur\n  instinct. C'est le seul but de la science esthétique laquelle est simplement la\n  philosophie morale de l'art.\n"}, {"page_pdf": 122, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2066, "texte": "                                   —     111   —\n\n\n\n    Sous ce rapport, nos écoles laissent à désirer beaucoup d'améliorations.\n Leurs programmes mentionnent à part la technique du chant et des instru­\nments : le solfège, l'harmonie, le contre-point et la fugue, la composition.\n    A ceci, se borne la théorie. Pas d'esthétique; pas d'histoire cette base de\nfaits indispensable à toute synthèse. Les académies allemandes — toujours —\net les académies autrichiennes enseignent, en outre, l'histoire de la musique,\ndu costume, la poétique, la rhétorique et la mythologie, la gymnastique et\nl'escrime ! Aux Etats-Unis, on y ajoute l'acoustique et même la physiologie,\nl'anatomie, l'hygiène de la voix et de l'oreille. Sans aller aussi loin, faudra-t-il\nqu'on se décide bientôt, sous peine de ne former que des virtuoses, à adopter et\nréaliser ici ce principe d'une instruction raisonnée qui aptifie les élèves à\ncomprendre les sujets abordés, à y mettre une expression personnelle intelli­\ngente, au lieu de l'expression traditionnelle que leur lèguent les professeurs.\n    Dans nos pays de civilisation industrielle, on se préoccupe trop de faire des\npraticiens; il semble qu'on s'efforce d'appliquer, en nos conservatoires, les\n règles économiques de la division du travail et de la simplification des tâches.\n Nos artistes professent, chacun pour son art à soi, des adorations de vieille\ndévote qui ne reconnaît et ne connaît que son fétiche. Ils se confinent peu àpeu\n dans un culte mesquin où se rétrécit leur esprit, dès lors, inaccessible à la\nconception supérieure d'une panesthétique..\n   Le conservatoire exécutera cet hiver quelques-unes des plus belles pages de\nWagner ; quoi de plus conforme à sa mission ? quoi de plus classique dans l'ac­\nception large du terme? Dès maintenant, n'est-il pas logique qu'il modifie aussi\nsa méthode, s'il veut, à l'avenir, donner des interprêtes sérieux au maître dont\nl'œuvre est l'expression dernière de l'art contemporain ?\n\n                                                             HENRY MAUBEL.\n\n\n\n\n             "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-029", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 111, "page_fin": 114, "titre_corps": "Chronique artistique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Verhaeren", "ancre_debut": "CHRONIQUE ARTISTIQUE", "ancre_fin": "EMILE VERHAEREN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 122, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 2066, "fin_caractere_exclue": 2493, "texte": "CHRONIQUE ARTISTIQUE\n\n                                         I\n\n        L'EXPOSITION MEUNIER AU CERCLE ARTISTIQUE\n\n         LE succès de M. Meunier au Cercle est fait pour donner du cœur à tous\n         les vrais artistes : aux tenaces, aux enflammés, aux forts. Jamais\n         peintre n'a moins que lui recherché le suffrage bourgeois, l'admira­\ntion banale et méprisable du gros public ; jamais homme n'a moins caressé la\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3326, "texte": "                                       112   —\n\nsensiblerie, le lieu commun et la bêtise. S'il s'est imposé aujourd'hui, si le\ntriomphe lui vient, ce n'est qu'à force de lutte et d'opiniâtreté. Il a peiné,\ntrimé ; il a traversé les jours gris du découragement, mais enfin le voici arrivé,\net d'autant plus en évidence, qu'on l'a nié longtemps. C'est l'histoire de tous\nceux qui battent de l'art à leur effigie. Il faut l'entendre raconter son existence\ndure, ses combats têtus, son intransigeance convaincue ; alors seulement on\ncomprend son art, tout de sévérité et de caractère : la prise sur le vif des\nchoses, le mouvement — non celui imposé au modèle dans l'atelier — mais\nle mouvement surpris en plein travail. Meunier ne cherche point ce qu'on est\nconvenu d'appeler de la belle peinture, il attache peu de soin à faire du coloris\nflamand. Son désir serait, je crois, de réussir une œuvre toute en sourdine —\net voyez-le, comme il affectionne la sepia et la grisaille! Ses. tableaux eux-\nmêmes sont très simples de couleur: une seule y domine tranquille et forte.\nA preuve son chef-d'œuvre : les Mineurs descendant le soir, au fond, d'une\nfosse. Et, de même aujourd'hui, rien d'aveuglant, rien de papillotant, rien de\nclinquant parmi toutes ces études et envois d'Espagne. Tout l'idéal semble\nconsister à fixer, à buriner, à sculpter en quelque sorte la vie. Meunier est\navant tout un maître de la ligne.\n   A ce propos, il y aurait une intéressante opposition à établir entre lui et\nVerwée. Leur but est identique : rendre la vie; mais Verwée fait vibrer, par­\nler, chanter la pâte ; chaque coup de pinceau est un mot; sa peinture raconte\nle ciel, les prairies, les animaux ; chez Meunier au contraire, le dessin a le\ngrand rôle, il fait l'œuvre presqu'à lui seul.\n    Aussi l'artiste ne prend-il sur nature que ses croquis. On le voit essayer\ncinq, dix, vingt fois le même geste, la même pose, la même démarche, la même\ntournure. A force d'acharnement il est arrivé à tout saisir, même ce qu'il y a\nde plus fuyant. Après, dans l'atelier, à l'aide de quelques notes, de quelques\nnoirs plaqués sur l'étude il attrape la couleuret le tableau vient lentement,\nlentement, au prix de mille essais, de mille pochades combinées, fondues, tra­\nvaillées d'arrache-pied, mais où ne se trouve aucun détail qui ne soit une par­\ncelle de réalité vue, sentie et rendue.\n    Parmi les œuvres figurant à cette heure, au cercle, la capitale me paraît\nêtre El Flamengo. A l'exposition parisienne de 1882 Sargent donna El Galeo,\nsujet analogue. L'Américain s'était surtout préoccupé du côté fantastique des\ndanses, il avait vu l'Espagne à travers Goya. Le Belge a peint son œuvre de\nmanière plus personnelle et moins fantaisiste ; les types y sont mieux saisis,\nl'air canaille des chanteuses plus étudié, le racleur de guitare superbe. La réa­\nlité est ici souveraine, comme chez les grands Flamands et rien ne paraît\nmagistral et vivant autant que le groupe de gauche — un chef-d'œuvre. Le\nfond vineux réalise un ton admirable; on dirait du Champagne en ébullition.\nToute la scène vit — et que dire du grouillement de foule prestigieux, au point\nque la toile semble douée de mouvement et le flot de monde venir à vous ?\n    En face, la Fabrique de tabacs de Séville, analysé dans la revue d'octobre à\nl'occasion de l'exposition de Gand.\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2773, "texte": "                                   — 113 —\n\n   Puis le Combat de coqs. Grandes qualités. Mais défauts dans l'harmonie des\ncouleurs ; ci et là du criard, du dur, du sec. Je ne sais quoi de déplaisant qui\nfait songer aux dévoyés en art de Dusseldorf et de Munich.\n   Néanmoins superbes types : le jeune torrero, debout à droite; le vieux à\ncasquette, nez contre la cage, cigarette aux lèvres; la tête bouclée et noire ren­\nversée à l'avant-plan pour laquelle semble avoir posé Dario de Regoyos. Puis\nles hommes du fond, si furieusement intéressés à la lutte et répandant leurs\nperplexités par grands gestes larges.\n   La procession de Nuit éveille l'idée de cette Espagne inquisitoriale, sanglante,\nmacabre, imprimant du pittoresque à l'horreur et au fanatisme même. Le cal­\nvaire est tragique et semble grésiller et flamber dans le deuil nocturne, comme\njadis les autodafés. Il y a là toute une résurrection du passé, tout un côté funèbre\névoqué fantastiquement, toute une fin de drame romantique, encombrée de ca­\ngoules, de frocs et d'appareils de mort, comme Hugo la comprenait et la rendait.\n   Peut-être les costumes excessifs des pénitents atténuent-ils l'effet en mêlant\nà la scène, des notes quelque peu comiques. Quant au surplus elle est bien\ncomprise, elle saisit, et les tons lumineux sont rendus à miracle.\n   Les autres esquisses exposées : Torrero tuant le taureau ; Entrée de la troupe\ndans le cirque; Cave on l'on dépèce les chevaux éventrés, ne sont que des ébau­\nches pleines d'allure et des documents, d'où, espérons-le. sortiront des ta­\nbleaux.\n   Les mendiants, eux, sont d'un caractère et d'un enlevé presqu'aussi puissant\nque El Flamengo. Ils sont chose artistique superbe, faisant songer aux sépias\ndes vieux maîtres et pouvant marcher de pair avec elles.\n   J'ai fait ce compte rendu d'enthousiasme, empoigné par cet épanouissement\nde talent étalé aux murs comme les superbes espaliers des Flandres chargés de\nfruits d'or. Désormais voici la réputation de Meunier hors de querelle; il\npasse au rang de nos premiers artistes ; son nom devient lumineux comme\ntoute chose que l'admiration colore et que la gloire un jour traversera. Avec\nVerwée, de Braekeleer, les deux Stevens, il forme phalange et fait l'orgueil\nde nous tous, artistes modernes assoiffés de grand art.\n\n\n\n\n                                         II\n\n                              ENVOIS DE ROME\n\n   Enfin, voici le premier envoi de Rome que je vois sans répulsion! M. De\nJans mérite qu'on l'embrasse — non pour la veste à manches rouges qui tient\nle milieu du tableau par exemple, — mais pour le sujet choisi, mais pour la\nmodernité de l'exécution, mais pour le caractère vrai qu'il a donné à la scène,\n                                                                           8\n"}, {"page_pdf": 125, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2644, "texte": "                                     —    114   —\n\n mais pour sa couleur, un peu parisienne peut-être, mais en un mot pour son\n effort à faire vivant.\n    Le groupe des ouvriers accotés au mur est excellent ; le fond manque d'har­\n monie et la partie gauche d'arrangement.\n    Somme toute, bon envoi. M. De Jans mord jusqu'au sang les tétons pâles\n des muses académiques. Qu'il leur donne un bon coup de dent encore —\n mais après qu'il s'en aille têter ailleurs.\n    Quant à M. Cogghe, je n'ai pas le courage de lui dire tout le mal que je\n pense de son tableau. Une page ne suffirait pas et vraiment ce serait du temps\n et de l'espace perdus.\n\n\n\n\n                                          III\n\n                EXPOSITION DE M. KARL VON PILOTY\n\n     Quel nom! Quels poids dans ce mot! Et la peinture est lourde, gauche,\n  barbare autant que lui. « Von Piloty » est là comme une enseigne, comme la\n  transposition dans le son de la pesanteur dans la couleur.\n     Le sujet est paraît-il évangélique. Le prospectus porte :\n     La parabole des Vierges folles et sages a inspiré le maître à nous donner\n  Une heure dramatique saisissante et hors ligné. — « Il y avait cinq Vierges\n sages et cinq folles. Les folles en prenant leurs lampes n'avaient point pris d'huile\n avec elles. Les sages en avaient pris. Comme l'époux tardait à venir, elles\n s'endormirent toutes. A minuit, se fit entendre un cri : « Voici l'époux! » —\n  Les folles Vierges dirent alors aux sages: « Donnez-nous de votre huile, car\n nos lampes s'éteignent. » Les sages répondirent : « Nous ne pouvons, de peur\n que nous n'en ayons pas assez pour nous-mêmes. L'époux vint et les Vierges\n sages entrent avec lui dans la salle de noce, puis la porte se ferma. Aux folles\n il en refusait l'entrée et répondait: « Je ne vous connais point! »\n    D'honneur ! on ne se douterait pas que ces dix femmes là soient des femmes\nbibliques. L'une pourrait servir d'illustration au Wacht am Rhein, l'autre est\ncalquée sur la statue récemment élevée à la Germania, une troisième a l'air assez\ncanaille pour rappeler une caricature patriotique du « Kladerradatsch ». Il y\na dans le tableau entier des ressouvenirs de Makart, de Koller, de Kaulbach,\nde tout ce que la pédantesque Allemagne compte d'académisme dans son art. Il\npourrait prendre date vers 1840. Il est vieux, laid de couleur, ennuyeux de\ndessin. On regrette la toile blanche, d'excellente qualité, j'en suis sûr. Au\nbesoin, à moins qu'un musée ne l'achète, elle pourrait servir à recouvrir des\ntoits de verre, pendant les chaleurs trop fortes de l'été.\n\n                                                           EMILE VERHAEREN."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-030", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 115, "page_fin": 118, "titre_corps": "L’Exposition des Arts incohérents", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Chronique artistique", "signature_source": "Hippolyte Devillers", "ancre_debut": "L EXPOSITION DES ARTS INCOHÉRENTS", "ancre_fin": "HlPPOLYTE DEVILLERS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 126, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 104, "fin_caractere_exclue": 2384, "texte": "L'EXPOSITION DES ARTS INCOHÉRENTS\n\n   Ces Incohérents sont moins des rieurs que des siffleurs. — Sus aux pions!...\nHou... Hou., à l'Institut !\n   Tous les noctambules de la fumisterie du Paris pittoresque que le baron\nHaussmann, cette pioche, a bien voulu laisser debout, sont descendus en batail­\nlon serré; — ils ont passé les ponts, quitté les hauteurs montmartraises,\ndéserté le Chat Noir, et s'en sont venus, leurs charges sous le bras, prendre la\ngalerie Vivienne et s'y installer.\n   On signale beaucoup de déménagements dans le quartier; des familles\nentières émigrent; les quelques bourgeois courageux qui bravent l'invasion\nenvoient leurs filles en province. La femme de chambre met des rubans frais\nà son bonnet.\n   L'exposition des Arts Incohérents, c'est la revanche de gavroches gantés sur\nle triennal, ce qui ne gêne que M. Gérôme et pas du tout Jules Dupré — ce\ngrand maître !\n   C'est du calembour fixé, de la blague accrochée, du j'm'en-foutisme peint,\ntoute la clownerie de l'art de l'asphalte en goguette. Les femmes s'en mêlent.\nC'est drôle.\n   Et l'on vient, et l'on paie, le Tout-Paris se bouge et les pauvres seront\ncontents, — c'est à leur profit cette parade — côté sérieux. Il y a déjà long­\ntemps, Béranger a dit que les pauvres récoltaient toujours\n\n                            Moins à la porte de l'église\n                            Qu'à la porte du cabaret.\n\n\n   Cette exposition c'est le cabaret : on y rit, on y braille, on y gueule — à\ncoups de pinceaux.\n   Je reviens à M. Gérôme, un peintre non incohérent, et qui fait du nu poli, très\npoli, ...tri-poli. (Ça n'est rien, ouvrez un peu le catalogue des Incohérents !)\nOr, une énormité étant à dire, — il y a des choses fatales... et heureuses, —\nM. Gérôme a bien voulu se charger de la chose, et il a laissé tomber ces mots :\n   « C'est un attentat à l'Art ! »\n   L'ossature de feu Henry Monnier en a sursauté.\n   Ces hommes sérieux sont les sauveurs du rire, soignons-les. Rassurez-vous,\ngens de poids et officiers d'académie; à côté des bouffonneries de Sapeck, il y\na des dessins authentiques du roi des Belges et de Louis-Philippe, — ah !\n— Allais (Alphonse — pas XII) né à Honfleur de parents français, mais hon­\nnêtes ? élève de l'école anormale inférieure, expose une Première communion\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3157, "texte": "                                   —         116\n\nde jeunes filles chlorotiques par un temps de neige; au bas ces mots : « (Acquis\n par l'Etat— L'Etat c'est moi).» C'est une toile blanche, encadrée.— Tout est\ndans ce goût : M. Banès, élève des Folies-Bergères a peint un femme nue,\nvue de dos, « Léda et le Signe »; sur la fesse, une grosse verrue en relief, et à\npoils ! A vendre de 5 à 50.000 francs.\n    Il y a là Emile Cohl, (élève des poules et des lapins en chambre) avec son\nSaint-Entoile et son torchon; — il y a Coquelin Cadet; son ami Bertol-Grai­\nvil qui a très finement ridiculisé Corso franchissant les Alpes pour venir pour­\nfendre Rochefort qui lui envoie son pied dans le derrière. — Voici Paul\nBilhaud, Caran d'Ache ;— Une tête de veau à l'huile, une!, par M. Courchéde\nfiacre, dit Comte Vinaigrier de la Persillière, né Ophite de Gaz au Crézot de\nfontaine de parents mineurs, demeure où il pleut, (ouf !) — M. Dillaye (on ne\nles dit pas), un critique d'art du Journal des Artistes, a peint une vraie tempête\ndans un crâne itou. — Le poète Léon Duvauchel envoie un mauvais dessin et,\nderrière, un bon sonnet. — De M. Bianchini (qui fait de la peinture malgré la\ndéfense des médecins aliénistes) Le Rêve, parodie d'une toile de Puvis de\nChavannes — très amusant; cadre en bouchon, (pas neufs !)\n   Le meilleur calembour est de Mme: Valtesse : Lézards cohérents, bon dessin,\ntrès vrai, heureux lézards !! Si le sexe auquel nous devons l'auteur avait pu\nprêter au jeu de mot, quel régal mes frères ! — Maurice Rollinat envoie son\nportrait à l'encre de chine par lui-même, pas chargé, beau dessin — en note:\n« poéte arrivé malgré ses amis ».\n   M. de Sta qui a si bien illustré la Chanson du Colonel (Léon Vanier éditeur)\n— ceci est une réclame pour Vanier qui est un ami — de Sta, dis-je, expose un\nDrame à quatre mains ou le 1 i juillet, on ne voit que deux mains de con­\ncierge qui tendent un billet à ordre vrai à deux autres mains de locataire qui\nrépondent par un porte-monnaie vide et déchiré, vrai aussi. Les Incohérents\nont collé, fourré, attaché, suspendu des horreurs dans leurs tableaux. M. Zed-\nNem dans sa Réalité à chaussé de sabots paillés et vrais, deux sales jambes de\ngardeuse de vaches sur lesquelles bat une loque de jupon aussi vrai que le chou\nde M. Paul Lheureux d'où Dumas fils costumé en sage-femme extrait une pou­\npée en carton.\n   2\n      Porc militaire », un cochon casqué, à la queue en trompette, une montre\nvraie ; en note : les Allemands sont priés de la laisser. Cette œuvre remarqua­\nble est de M. Jules Raynaud, élève son chapeau devant les dames. Né de\npetites causes qui ont produit de grands effets (consulter son tailleur rue\nAndré del Sarte).\n   Si je vous affirmais qu'au milieu de tout cela se faufilent de très jolies choses;\ndessins de Pille; Homère en joueur d'ort/ue; dessins ravissants de Mesplès\npour le Diner des harengs; dessins à la plume de Rose Maury; dessins rétros­\npectifs de Mérimée, de Moreau-le-Jeune,., etc. — De Gandara, une grande\ntoile, non encadrée, avec les portraits-charges des grands hommes du Chat-\n Noir : Goudeau, Salis, Rivière, Jouy, Mortas. —Voici des envois de Gali-\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1173, "texte": "                                   —   I I 7   —\n\n\npaux, le monologuiste, de Gayda l'auteur de l'Etemel féminin, un vrai poète.\n— Et de charmants dessins à la plume de Henry Gray, des parisiennes; une\nfouille un crâne, cadres en vieux gants, éventails, toilettes, mules, que sais-je !\ntoue la défroque galante d'une horizontale-\n   La drôle de Vénus de mille os ! — C'est une statuette de Sarah Bernhardt\ndont le torse est fait de petits os de poulet. — Portrait de Mlle J. A. par\nLemoine, deux mollets croisés dans des bas rouges, comme ciel de jambes\nun bas de jupon blanc ; assez échauffant tableau proprement peint. — Un beau\nDaumier, dessin prêté par M. Eudel.\n   L'envoi de M. de Marthold, l'auteur des Contes sur la branche, est d'un\nhomme d'esprit; — il est intitulé « Carton d'un vitrage laïque pour un hôtel\nde la rue Sainte-Beuve. Rome, 1880 ». — Je le reproduis :\n\n\n                    LE REVE DU COCHON.\n\n\n  L'heureux cochon flânait, cherchant quem devoret :\n\n\n\n\n                                         II\n\n  Un bruit soudain l'émeut; lui de flairer le vent :\n\n\n\n\n                                        III\n  Sentant qu'on le poursuit, il retourne la tête :\n"}, {"page_pdf": 129, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1686, "texte": "                                  — 118 —\n\n                                        IV\n\n  Un couteau luit dans l'air ; il devine, il s'enfuit :\n\n\n\n\n                                        V\n\n  Mais le sort est le sort et la bête a vu Dieu :\n\n\n\n\n   Dites ce que vous voudrez, c'est très joli, comme idée, et comme com­\nposition ! Je connais M. de Marthold et sais qu'il adore les primitifs. Il le\nprouve !\n   Non, l'Exposition des Arts Incohérents n'est pas plus un attentat à l'Art\nqu'une petite fugue de marquise s'encanaillantà la Courtille n'était un attentat\naux mœurs. — C'est un sabbat de drôleries plus gouailleuses que méchantes,\nmais où il y a parfois le grain de sel. Tous ces glodoches de l'art sont bons\nenfants et n'ont pas de venin dans la dent. Ils s'amusent et nous amusent.\n   Peut-être bien par exemple que parmi ces sècheurs de bocks et ces trousseurs\nde cottes, il y a de la graine à hommes graves de l'avenir, et que même cer­\ntains d'entre eux feront une piteuse mine le jour où, dans 20 ou 30 ans, leur\npolisson de fils ayant mis la main sur un vieux catalogue des Arts Incohérents,\nle leur campera sous les yeux. — Tête du monsieur ! — Ce ne sera pas alors\nun Nez fait de neige comme celui de Georges Charlet, (n° 67 du catalogue)\nmais un rude effet de nez !\n   Avis à mon ami Bertol-Graivil pour le jour où il sera ministre — et à\nVivien, pour le jour où il sera président d'un tribunal de province.— Certains\ncependant mourront fumistes, et continueront jusqu'en leur âge le plus mûr\nà demander gravement aux gentes marchandes de journaux des kiosques :\n   « Avez-vous le Chat-Noir? »\n                                                      HlPPOLYTE   DEVILLERS."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-031", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 119, "page_fin": 128, "titre_corps": "Memento", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Nemo", "ancre_debut": "MEMENTO", "ancre_fin": "NEMO", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 130, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 1618, "texte": "MEMENTO\n\n\n\nCharité.— Sensation d'été. — Monologues et récits, par D. Mon et Martial Ténéo.\n  — Nos maîtresses, par Fils. (Liége). — Le Roman d'une nuit. — Lettres à José,\n  par Octave Pirmez. — L a Revue libérale. — Gil Blas. — Les Vingt.—\n  Paris-illustré. —A propos, par Charles Raymond. (Paris Rouveyre et Blond).\n  — Ecrin du Bibliophile, (id.) — Le Darwinisme, par Paul Combes (Bibl.\n  Gilon). — La Renaissance. — La Vie qui brûle, par Albert Samanos (Paris,\n  Rouveyre et Blond). — Le Guide du bon jeune homme à Paris, par Clément\n  Monterel (id.) — L'Art de se faire aimer par son mari, par Théo-Critt (id.)—\n  Les Folies amoureuses, par Catulle Mendès (id.) — Le prix quinquennal. —\n  Conférence de M. Gustave Rouiller. — Varia.\n\n\n\n\n                                         I\n\n\n          CHARITÉ a enfin paru ! et l'on pardonne volontiers le temps que ce\n          journal remarquable a pris pour sa conception, devant l'œuvre d'art\n          qui en est sortie. Que tous nos lecteurs consacrent une pièce de quarante\nsous à l'achat de cet album qui laisse loin derrière lui Paris-Murcie. Nous ne\nciterons pas les charmantes choses qui se groupent dans ce recueil, pour en\nlaisser toute la surprise à nos abonnés. Disons seulement que M. Louis\nHymans, ni M. Charles Potvin, ni M. Casteleyn n'y ont collaboré. Ce seul\ndétail est un premier garant du soin qui a été mis au triage des auteurs.-\n   Les souscriptions peuvent être adressées à M. Rozez, éditeur, 81, rue de la\nMadeleine ou à M. Larder, l'imprimeur habile et vraiment artiste qui a\nexécuté Charité (10, rue des Minimes).\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2032, "texte": "                                           120\n\n\n   Nous trouvons dans le. Prisme (1) une intéressante publication nantaise,\nsignée Jean Rameau, l'étrange poésie suivante que nos lecteurs nous sauront\ngré de leur mettre sous les yeux. Elle est intitulée : Sensation d'été.\n\n       Des seins, des seins, encor des seins, partout des seins !\n       Des seins ronds, des seins lourds, d'énormes seins de femme\n       Pendus au haut des corps comme de gros raisins\n       Dont la pulpe charnue et savoureuse affame.\n\n       Des seins ! à l'infini, des seins ! des seins mouvants,\n       Un grand moutonnement de seins drus qui m'effare,\n       Un océan de seins dont les flots énervants\n       Se brisent sur mon torse ainsi que sur un phare,\n\n       Des seins ! oh ! je ne vois que des seins, que des seins !\n       J'en vois partout, j'en sens partout, j'en prends, j'en tâte,\n       Tout en est: les gazons en semblent des coussins,\n       Et l'air blond que je bois en semble être une pâte.\n\n       Et j'en ai plein mon cou, mes narines, mes yeux ;\n       Et tout ce que j'entends de chansons sans pareilles\n       Me vient, non des oiseaux qui chantent dans les cieux,\n       Mais de deux seins rosés entrant dans mes oreilles.\n\n       Je marche dans des seins; quand le soleil paraît\n        Je crois voir ruisseler sur moi des seins en tranches,\n       Et je suis comme un arbre immense qui verrait\n       S'ouvrir au lieu des fleurs de grands seins sur ses branches.\n\n       Tout est seins, il en passe, en l'azur, en l'air chaud,\n       On en trouve des bouts dans les fleurs purpurines,\n       Et tous ces mamelons nuageux sont, là-haut,\n       De grands seins déformés, ô dieux, sous vos poitrines.\n\n       Tout est seins, le soleil est un sein enflammé,\n       La terre est un sein rond aplati sur ses pôles.\n       Et cette bonne vie où je roule, pâmé,\n       Doit être un sein géant fondant sur mes épaules,\n\n\n\n   (1) Le Prisme, revue mensuelle littéraire et artistique. 5 fr. par an. Nantes, 6 Rue de\nla Tour-d'Auvergne.\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2319, "texte": "                                       121\n\n\n      Vivent les seins ! les seins sont seuls divins, seuls grands !\n      Bouches, fronts, lèvres, yeux, tout ment, tout est infâme!\n      A bas, terre ! à bas, ciel ! à bas, globes errants !\n      Les seuls globes aimés ce sont les seins de femmes !\n\n      Tenez, enfermez-moi quelque part, au verrou.\n      Loin des fleurs, loin des bois, loin des monts, loin des plaines,\n      Sans pain, sans eau, sans rien, pourvu que dans mon trou,\n      On me laisse deux seins à presser à mains pleines,\n\n      Oh tenez ! prenez-moi, prenez-moi, je vous dis,\n      Tout ce que vous voudrez, les biens, la vie et l'âme !\n      Mettez-moi dans l'enfer; j'aurai le paradis\n      S'il me reste deux seins pour mes lèvres de flamme.\n\n      Oh ! tenez, prenez-moi, prenez, en vérité.\n      Ma part de gloire, oh ! oui ! ma part de gloire même !\n      Pourvu que mon front las dorme l'éternité\n      Entre les seins bénis d'une femme qui m'aime !\n\n\n\n\n   Au moment où les salons se rouvrent, où l'on s'apprête aux petits succès de\nboudoir, où les jeunes coquelins se disposent à monologuer sous le feu des\nlustres, il n'est pas inutile de signaler les récits qut viennent de paraître chez\nles éditeurs Jouve et Ghio. Ce sont : de D. MON, Un Réveillon que nous avons\ndéjà signalé à cette place même ; Gais récits, Conte sans queue ni tête, Histoire\nextravagante mais vraie, une saynète folâtre à deux personnages: Le professeur\nde déclamation et enfin Le songe d'Erik un poème dramatique d'une large\nallure, plein de beaux vers, et dont l'apostrophe finale est remarquable :\n\n          «                              Et ce soir, et demain,\n          « Et toujours et toujours !... ce qui veille et châtie,\n          « La pensée, en son front, vengeresse blottie,\n          « Juge dont nul ne peut éviter le courroux,\n          « Viendra ployer cet homme et le mettre à genoux. »\n\n   De MARTIAL TENEO, un poète vigoureux, une suite de récits très sombres\nintitulés Poèmes cruels et contenant La Nuitée infâme que nous avons eu le\nbonheur d'entendre déclamer merveilleusement par l'auteur à l'une des der­\nnières séances des Écrivains Français, Une pitié divine. Funérailles d'un Dieu,\nMirka, Un crime d'honneur, tous morceaux très dramatiques que l'on dira dans\nbien des cercles, cet hiver.\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2516, "texte": "                                        122\n\n\n\n\n    Sous ce titre : Nos maîtresses, un pseudonisant M. Fils publie à Liége une\nconférence donnée par lui dans quelque cercle intime, soirée de garçons, de\ncélibataires et d'étudiants. C'est roide, très roide, mais aussi très spirituel et de\ncette bonne verve liégeoise toute ronde en même temps que très fine. Cette\nconférence, presque un monologue — et bonne marque — ne veut prouver ni\nl'utilité des impôts sur le «Champagne»— au contraire ! — ni la nécessité de\nl'instruction par la méthode X, Y ou Z.\n    Il conclut: vivent les femmes! et la conclusion nous paraissant superbe,\nnous applaudissons M. Fils qui, avec des idées aussi... brûlantes, ne peut\ntarder à devenir père !\n\n\n  Nous recevons la lettre suivante :\n\n           « Monsieur le directeur de la Jeune Belgique,\n   « J'ai lu avec infiniment de plaisir, dans le numéro du 1er octobre de votre\nRevue, la préface du Roman d'une Nuit que M. Catulle Mendès va publier\nl'hiver prochain.\n   « Tout ce qui concerne l'histoire du Parnasse contemporain est digne de nous\nintéresser, et les quelques pages que M. Mendès consacre à la mémoire du\npauvre Glatigny le sont doublement, à cause de la sympathie qu'éveille le\nnom du poète-bohème.\n   « En rouvrant le tiroir aux souvenirs, je vois qu'à côté de la Récite fantaisiste,\nM. Mendès avait fondé un autre recueil, non moins jeune, non moins par­\nnassien, sous le nom de : La République des Lettres. La première livraison, du\n20 décembre 1875, contient un article de M. Henry Laujol intitulé : La Légende\ndu Parnasse contemporain, La 1re partie en est tout entière consacrée à Albert\nGlatigny. Il est curieux de constater jusqu'à quel point M. Mendès. s'est ren­\ncontré avec M. Laujol, et pour le fond et pour la forme, ce qui s'explique sans\ndoute par la communauté d'idées et de sentiments qui devait exister entre ces\nmessieurs, M. Mendès étant le rédacteur en chef et M. Henry Laujol le secré­\ntaire de la rédaction de la République des Lettres.\n   « Votre goût bien connu pour les curiosités bibliographiques et littéraires m'a\ndécidé à vous signaler l'article de M. Laujol. La préface inédite de M. Mendès\ngagne à ce rapprochement une saveur toute spéciale de nouveauté.\n   « Agréez, Monsieur le directeur, l'assurance de ma parfaite considération.\n\n                                                                 « LISETTE. »\n\n\n\n  Le Journal des Beaux-Arts (n° 20) annonce la publication prochaine d'une\n5e édition des Jours de solitude d'Octave Pirmez.\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2377, "texte": "                                  — 123 —\n\n  En conformité de la volonté exprimée par Octave Pirmez, il sera publié,\ndans le courant de l'hiver prochain, un livre inédit contenant sa correspon­\ndance avec un de ses amis. Ce volume d'environ 500 pages est intitulé : Lettres\nà José. (M. de Coppin.) Il sera imprimé dans le format in-16, semblable aux\nautres ouvrages de l'auteur.\n                                    ***\n\n   Revue Libérale. — Sommaire du numéro du 1er novembre 1883. — Albert\nLe Roy. Le Théâtre d'Alexandre Dumas père. — H. Nérine. Hertha. —\nDe Tréverret. Don Carlos, fils de Philippe II, au théâtre. — Ernest Mercier.\nLes Indigènes de l'Algérie. — Leur situation dans le passé et dans le présent.\n— A. De Montferrier. Au Couvent. — V. Schœlcher, sénateur. Les Graveurs\nSichem. —Gustave Gœpp L'Exposition nationale des Beaux-Arts en 1883.—\nHenri Valentino. Théâtres et Concerts. — Georges Graux, député. Courrier\nPolitique. — D r A. Desprez, professeur à la Faculté de Médecine. —\nCorrespondance. — Des Signes de la mort par le Dr Bouchut. — Mode. —\nBévue Financière. — Bibliographie.\n\n                                       ***\n\n   Gil Blas annonce, après la publication de La joie de vivre d'Emile Zola,\ncelle de Chérie, par Edmond de Goncourt.\n\n\n\n\n                                        II\n\n          Nous avons annoncé dernièrement la formation — dans le but d'or­\n           ganiser des expositions annuelles — d'un groupe de peintres et\n           de sculpteurs composé de vingt artistes qui tous se sont voués à\nun art indépendant, dégagé de toute attache officielle, et dont les noms ont\ndéjà fait leur trouée dans le public.\n   Ce groupe est aujourd'hui définitivement constitué, et les nombreuses mar­\nques de sympathie qu'il a recueillies de toutes parts lui donnent le droit\nd'espérer que dès sa première exposition, qui s'ouvrira le I er février, il pren­\ndra à Bruxelles la place qu'il mérite d'occuper.\n   Les Vingt, par ordre alphabétique, ce sont : MM. A. Chainaye, sculpteur;\nF. Charlet, peintre; J. Delvin, peintre; Paul Dubois, sculpteur; James Ensor,\npeintre; Willy Finch, peintre; Charles Goethals, peintre; Fernand Khnopff,\npeintre; Jef Lambeaux, sculpteur; P. Pantazis, Dario de Regoyos, Willy\nSchlobach, F. Simons, G. Vanaise, Théo Van Rysselberghe, G. Van Stry-\ndonck, Piet Verhaert, Th. Verstraete, G. Vogels et R. Wytsman, peintres,\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2906, "texte": "                                  —    124 —\n\n   Comme on le voit, le groupe renferme des artistes habitant Bruxelles, An­\nvers, Gand et Liége. Il représente donc en réalité toute la Belgique artistique\nnouvelle, et sera pour les arts plastiques le centre du magnifique mouvement\nen avant qui, dans tout les domaines de l'Art, emporte notre pays.\n   Les Vingt ont choisi leur secrétaire, qui est l'un des nôtres, M. Octave\nMaus.\n   Il n'y aura dans cette association d'un nouveau genre ni commission admi­\nnistrative, ni président. Trois membres désignés chaque année pour le terme\nd'un an, seront chargés de prendre les mesures nécessaires à l'installation de\nl'exposition, à la réception des œuvres d'art, etc. Ainsi que nous l'avons dit\nprécédemment, le placement se fera individuellement par les membres du\ngroupe, qui disposeront chacun d'un panneau, tiré au sort.\n   Chaque année aussi, l'assemblée générale des Vingt décidera quels sont,\nparmi les artistes belges et étrangers, ceux qui seront invités à prendre part à\nl'exposition. Elle a, cette année, choisi huit artistes belges et quatorze étran­\ngers parmi ceux qui sont plus particulièrement sympathiques à l'initiative que\nprend l'association. Comme les noms varieront chaque année, elle pourra,\npour ses prochaines expositions, inviter les artistes dont elle aurait souhaité le\nconcours dès cette année, mais qu'elle a été obligée de réserver, le nombre de ses\ninvitations devant être nécessairement limité.\n   Voici la liste des artistes qui seront invités à concourir à la première expo­\nsition: Belgique: MM. Alfred Stevens, Félicien Rops, Xaxier Mellery, A. Hey­\nmans, Jan Stobbaerts, peintres; P. De Vigne, Ch. Van der Stappen et Th.\nVinçotte, sculpteurs. France: MM. Gervex, peintre; Roty, graveur en mé­\ndailles; Injalbert, Mercié et Rodin, sculpteurs. Allemagne: M. Leibl, peintre.\nHollande: MM. Israëls père, Mauve et Jacob Maris, peintres. Italie: M. Gemito,\nsculpteur. Norwège: M. Bergh, peintre. Angleterre: M. William Stott, pein­\ntre. Amérique: MM. Whistler et William Chase, peintres.\n   Avec de tels éléments, l'exposition des Vingt promet d'être la grande attrac­\ntion de cet hiver.\n                                        ***\n\n   Le Paris illustré vient de faire paraître son septième numéro consacré au\nTonkin.\n   Il contient une excellente et impartiale étude des affaires françaises dans\nl'extrême Orient par M. Jules Gros, secrétaire de la Société de Géographie\ncommerciale, huit pages de dessins en couleurs et une foule d'illustrations en\nnoir. Tous les dessins, batailles, cortèges, scènes de mœurs, types, costumes,\nvues, paysages, etc., ont été exécutés d'après des photographies et des croquis\ncommuniqués par des officiers de marine et des explorateurs.\n   Paris illustré au Tonkin est en vente au prix de 1 franc, chez Rozez,\nlibraire à Bruxelles, chez tous les marchands de journaux et dans tous les\nkiosques.\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2655, "texte": "                                 — 125 —\n\n\n\n\n   Les éditeurs Ed. Rouveyre et G. Blond viennent de publier L'A-propos en\nun acte, en vers, de M. Charles Raymond, qui a été représenté le 1er novem­\nbre, dans la matinée solennelle donnée au théâtre de la Gaîté en l'honneur\nd'Alexandre Dumas. Cette élégante plaquette est accompagnée de dessins repré­\nsentant la statue du maître, par Gustave Doré, un portrait de Dumas jeune,\net deux pages de son écriture en fac-simile.\n\n                                      ***\n\n   Sous ce titre : Ecrin du Bibliophile, les éditeurs Ed. Rouveyre et G. Blond\nont entrepris une série de publications d'un goût et d'une exécution exquis.\n   Trois ouvrages ont déjà paru dans cette charmante collection, ce sont :\nLes Après-Soupers, Trois dizains de Contes Gaulois, Les bijoux des Neuf\nSœurs.\n   Ces volumes, qui ne seront pas réimprimés, sont enrichis d'une couverture\noret couleurs, d'une eau-forte frontispice et de nombreux dessins dus au crayon\nde Henriot, L. Natur et Cortazzo.\n   La collection publiée par les mêmes éditeurs, sous le titre de Contes Gail-\nlards et Nouvelles Parisiennes et dont le douzième et dernier volume vient\nde paraître, est destinée à devenir la bibliothèque de chevet de nos mondai­\nnes. L.-V. Meunier, Th. Massiac, René Maizeroy, A. Silvestre, Flirt, Caro­\nlus Brio, Jeanne-Thilda, W. O'Cantin, y ont collaboré comme auteurs; et,\nA. Ferdinandus, L. Natur, Courboin, Rochegrosse, Marius Perret, Jeanniot,\nJaphet, R.-V. Meunier, Elzingre, Henriot, comme artistes dessinateurs. Cette\ncollection de douze élégants volumes deviendra bientôt une rareté littéraire et\n artistique.\n\n\n\n    Le Darwinisme, par Paul Combes (Bibliothèque Gilon). Sujet actuel et\n palpitant dont il serait impardonnable pour un homme instruit, de n'avoir pas\n quelques notions. Disons tout d'abord qu'il faut louer l'auteur d'avoir voulu\n initier le public à ces graves questions. Malheureusement il s'en faut que son\n entreprise soit à l'abri de tout reproche. Passons rapidement en vue son\n œuvre : un premier chapitre sur la théorie de l'Evolution nous perd dans une\n dissertation très rabattue (voir Haeckel, Création naturelle) sur la conception\n théléologique et la conception mécanique. Exposé absolument incompréhensible\n de celle-ci ; on nous parle d'atomes de mouvement ! de leur intégration et\n désintégration ! un vrai charabia qui n'a rien de scientifique. — Chap. II.\n Evolution cosmique, exposé très nébuleux de l'hypothèse nébulaire de Laplace.\n  Ch. III. Evolution terrestre, apparition des premiers organismes. En dépit des\n  faits qui s'accumulent, l'auteur en est encore à prôner la génération sponta-\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2623, "texte": "                                       126\n\n née, sous prétexte que « la théorie mécanique de l'évolution exige qu'on\n l'admette comme ayant lieu ! » — Les chapitres IV et V sont intéressants\n comme historique de la question. - Enfin les chapitres suivants passent en\n revue, les principes fondamentaux du transformisme : adaptation, lutte pour\n l'existence, sélection naturelle, etc. L'auteur est partisan de la descendance\nsimienne. — Nous disions qu'il y a des reproches à lui faire : pourquoi dogma­\ntiser, comme un homme qui a son siège fait d'avance, au lieu de discuter avec le\ncalme et l'impartialité de la science, une hypothèse qui compte des arguments\nfavorables, mais qui soulève aussi des objections ? Passer celles-ci sous silence\nnous semble le fait d'un auteur peu... consciencieux,... et pas fort! ce\nn'est pas ici le lieu de discuter la valeur du transformisme, mais nous ne\nvoyons pas aborder par l'auteur les difficultés tirées de la stérilité rapide des\nhybrides, du nombre insuffisant des types intermédiaires fossiles, de la fixité\ndes espèces depuis des milliers d'années, des traits si remarquables d'intelli­\ngence chez certains animaux etc. ; enfin M. Combes ne dit rien de l'opposi­\ntion que font en particulier à la descendance simienne des hommes comme\nVirchow et d'autres. Il y avait pourtant là matière à une controverse intéres­\nsante que les lecteurs de M. Combes ne soupçonneront même pas.\n    En un mot, ce livre est incomplet, et à notre avis mal présenté. Nous\nen sommes bien fâchés, mais il est à recommencer !\n\n\n\n   On nous prie d'annoncer l'apparition d'un nouveau journal mensuel : La\nRenaissance (8 fr. par an. Bureau, 56, rue Joseph Claes. Directeur : Paul\nAubigny. Secrétaire de la rédaction : J. Bér). Nous souhaitons bonne chance\nà cette revue, comme à toutes celles qui nous aideront dans la tâche souvent\nrude que nous avons entreprise.\n\n                                      III\n\n         Nous venons de lire La Vie qui brûle, d'Albert Samanos, qui vient de\n          paraître chez Ed. Rouveyre et G. Blond, et nous avouons que\n          c'est là une œuvre saine, terriblement émotionnante, et, ce qui\nne gâte rien, remarquablement littéraire. Comme le cœur féminin y est\n ouillé, analysé dans ses moindres coins, et quel analyste implacable que\nl'auteur ! On sent en parcourant ces pages lugubres et sombres, que l'écri­\nvain a connu certaines souffrances humaines, et qu'au fond de son cœur il\ny a un singulier mélange de mépris, de pitié et d'amour pour la femme.\n\n\n\n  Le Guide du bon jeune homme à Paris par Clément Monterel, vient de\nparaître chez les mêmes éditeurs.\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2566, "texte": "                                   —     I27   —\n\n\n   Ce volume, plein d'humour et d'esprit, conduit un jeune provincial dans\ntous les mondes où l'on s'amuse. Nous pouvons prédire à cet ouvrage d'une\nfantaisie étincelante et d'une verve intarissable, un des plus grands succès de\nl'année. Henriot (Pif du Charivari) a semé dans ce volume plus de cent des­\nsins pleins de charme et d'originalité.\n\n\n\n    Il vient de paraître, encore chez les mêmes éditeurs, un ravissant volume\nqui mérite en tous points l'attention des délicats, des amoureux, des jeunes\nfemmes et surtout des maris. — L'art de se fa.v.e aimer par son mari, tel est le\ntitre de cet ouvrage, où Théo Critt, l'auteur si connu, a mis toute la verve et\ntoute la délicatesse de sentiments qui se trouve aujourd'hui si rarement dans\nce que l'on écrit.\n    Madame la Vicomtesse De Renneville a écrit une spirituelle préface et les\néditeurs ont mis dans cette publication de luxe qui distingue tous les volumes\nqui sortent de leur librairie, renommée à juste titre.\n    L'Art de se faire aimer par son mari i est donc un succès certain que nous\nenregistrons avec plaisir.\n\n   Si vous n'avez pas encore lu Les Folies Amoureuses qui viennent de paraître\ntoujours chez les éditeurs Ed. Rouveyre et G. Blond, hâtez vous de le faire.\nAucun talent n'est plus souple et plus divers que celui de Catulle Mendès. Hé­\nroïque et grandiose dans les Mères ennemies, mystique et lyrique dans l'admi­\nrable poème d'Hespèrus subtile et cruelle à l'excès dans le Roi vierge et dans\nles Monstres parisiens, son inspiration a su se faire délicate, tendre, simple, pour\nnous donner les merveilleux petits contes, — de purs chefs-d'œuvre de grâce et\nd'intérêt — qui composent son nouvel ouvrage.\n   Lisez Les Folies Amoureuses !\n                                        ***\n  Le rapport sur le Prix quinquennal a paru au commencement de ce mois.\nNous reviendrons prochainement sur ce chef-d'œuvre.\n                                    ***\n\n   M. Gustave Rouiller, de Charleroi, a donné le dimanche 2 décembre, à la\nSociété dés conférences de l'Ecole industrielle, une conférence sur Charles de\nCoster. Il a retracé la vie et l'œuvre de notre grand écrivain, et les quelques\nfragments d'Ulenspiegel qu'il a lus, ont été très applaudis, Il faut féliciter\nM. Rouiller de sa courageuse propagande littéraire et de sa remarquable élo­\nquence.\n                                       ***\n\n   La Commune, journal libérale du canton de Saint-Josse-ten-Noode, publie eu\nce moment un roman d'Hermann Pergamini : La Fortune de Mira Tavernier.\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1735, "texte": "                                   — 128 —\n\n\n\n  Nanah Sahib, le drame de Jean Richepin, ne sera représenté, à la Porte-\nSaint-Martin, qu'au commencement de janvier.\n\n\n\n   La Comédie-Française répète activement Semlis, l'œuvre de M. Jean Aicard.\nLa pièce sera en état vers la fin du mois et passera dans la première quinzaine\nde janvier.\n   Sitôt après on se mettra à l'étude de la pièce de M. Pailleron qui. elle, ne\nsera représentée que vers la fin de la saison.\n                                       ***\n\n   Camille Lemonnier vient de donner coup sur coup dans le Tour du monde\ntrois livraisons de son étude pittoresque sur la Belgique. Les livraisons com­\nprennent La Flandre orientale et sont illustrées de remarquables dessins de\nHeins, X. Mellery, Claus, Khnopff, Lynen, C. Meunier, Chapuis, Seeldrayers,\nH. Clerget, Catenacci. Barclay. Nous reviendrons sur cette œuvre excellente.\n\n                                       ***\n\n   Le Ministre de l'intérieur ayant donné au Cercle des XX la disposition,\npendant un mois, les locaux du Palais des Beaux-Arts, l'ouverture de la pre­\nmière exposition annuelle de la nouvelle association d'artistes est officiellement\nfixée au 1er février prochain. Les invitations ont été adressées au peintres\nbelges et étrangers choisis par le Cercle pour participer à cette exposition.\nLes adhésions déjà parvenues au Secrétariat font espérer une brillante\nréussite.\n                                      ***\n\n   Nous sommes forcés de remettre à notre prochain numéro notre Chronique\nthéâtrale qui sera faite avec un grand soin et formera dans notre revue, au\nbout de l'année, un résumé très complet du mouvement théâtral.\n                                                                     NEMO."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-205", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Boîte aux lettres (suite)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "17. 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S o n n e t busatoire trouvé sur un mur, dans un coin d'université, avec cette paradoxale\nsignature : Fortunatus      Blocator :\n                                                                                   Louvain 1882\n                                 O vous qui n'êtes pas fichus\n                                 D e payer vos propriétaires,\n                                 E t vous, aveugles et bossus,\n                                 Qui trouvez vos douleurs amères ;\n                                  Culs d e jatte, manchots, perclus,\n                                  Gendres atteints de belles-mères.\n                                  E t vous aussi, maris cocus,\n                                  Puisez mes conseils salutaires :\n                                  Oublier tous vos maux affreux\n                                  Est le seul moyen d'être heureux.\n                                  Croyez m o i (je suis honnête homme)\n                               P o u r en être désinfectés\n                               Vous avez besoin d'un bon somme :\n                              Venez au Cours d'Antiquités !\n 19. N o t r e n° 2 (20 janvier) contiendra des articles de M M . Jules Destrée, Jules Gilson,\nMaurice Guillemot, etc., e t c .\n\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-206", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "GIL BLAS JOURNAL QUOTIDIEN", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 140, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1718, "fin_caractere_exclue": 3364, "texte": "GIL BLAS    JOURNAL       QUOTIDIEN\n\n 16, BOULEVARD DES CAPUCINES 16, PARIS.\n                                              PUBLIE\n\n               LA J O I E DE VIVRE\n                                  par E M I L E Z O L A .\n        U n n u m é r o : 20 centimes. Abonnements: (3 mois): 17 fr.\n                                 E n vente partout.\n                  DÉGUSTEZ A LA                              Pour paraître    prochainement\n         TAVERNE            ROYALE                      C O N T E S      D E       M I N U I T\n                 (Galerie du Roi)                                          par\n                         la                                            EMILE VERHAEREN\n                                                                          dessin de\nLiqueur              Jeune         Belgique                     Théo     VAN RYSSELBERGHE\n               tonique et apéritive.                                     prix: 2 . 0 0 .\n\n\nCravate Jeune Belgique Cigare Jeune Belgique\n                DERNIER GENRE                                           EXQUISITO\n                       CHEZ                                                  CHEZ\n\n GENTINNE-BILLEN                                            Marie               XOLI.N\n            A BRUXELLES                                            A     BRUXELLES\n\n        35, Place de Brouckère.                           3OA, A v e n u e de la toison d ' O r .\n\n   Lingeries. — Article blancs. — Bonne­                 Ce cigare au détail se vend 10 centimes et\nterie. — Spécialité d e chemises sur mesure.          n e le cède en rien, aux meilleurs H a v a n e .\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-207", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "À tous nos abonnés", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "A T O U S NOS A B O N N É S", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "EN VENTE CHEZ TOUS LES LIBRAIRES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 141, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1739, "texte": "A T O U S NOS A B O N N É S ,\n    A l'appel de propagande que nous avons fait pendant les\n six derniers mois, beaucoup de voix ont répondu. Une\n centaine d'abonnés nous ont été faits ainsi par quelques\n amis zélés, et nous tenons à les remercier publiquement de\n leur dévouement à la cause des Lettres belges.\n\n     Notre revue, dont le succès croît chaque jour, est\n devenue l'organe du bon combat littéraire en Belgique.\n Parfois violente & brutale, elle ne cesse de brandir le\n drapeau moderne dont elle s'est fait une arme contre les\n royautés caduques. Il faut que nos principes se répandent\n davantage encore, qu'une propagande active s'établisse,\n qu'une ligue se forme. Cette ligue nous en avons arrêté\n définitivement les conditions ; ceux de nos abonnés qui\n désirent en faire partie sont priés de demander à nos bureaux\n DIX, QUINZE ou VINGT cartes d'abonnement, qui\n leur seront envoyées portant un numéro d'ordre qui nous\n en indiquera le dépositaire.\n     1° Lorsque DIX cartes seront revenues aux bureaux, re­\n vêtues de noms d'abonnés nouveaux, le dépositaire recevra\n son abonnement gratis pendant un an.\n     2° Lorsque Q U I N Z E cartes seront revenues, le déposi­\n taire recevra son abonnement gratis à perpétuité et son nom\n sera inscrit à la liste des membres fondateurs de la Jeune\n Belgique, qui paraîtra à la fin de chaque année.\n     3° Lorsque VINGT cartes seront revenues, le dépositaire\n recevra 1° son abonnement gratis à perpétuité, 2° une carte\n lui donnant accès libre aux fêtes, (conférences, etc.) que nous\n donnerons dans l'avenir, 3° toutes les publications (plaquet­\n tes, etc.) que publiera la Jeune Belgique. Il sera nommé\n de même MEMBRE FONDATEUR.\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1883-12-20-n1-208", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "EN VENTE CHEZ TOUS LES LIBRAIRES", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 141, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1739, "fin_caractere_exclue": 3229, "texte": "EN VENTE           CHEZ TOUS LES LIBRAIRES\n      AUX AMBASSADEURS                                          LE          BAISER\n                    Nouvelles                                              Nouvelles\n               PAR OCTAVE MAUS                                    PAR MAX WALLER.\n\n  Une plaquette de luxe ornée d'un dessin de         Une plaquette de luxe ornée       d'un dessin de\nCH.   HERMA.NS.                                    FERNAND K N O P F F .\n              Tirée à 300 exemplaires.                           Tirée à 300 exemplaires.\n                  P r i x : fr. 2 . 0 0 .                           Prix : fr. 2 OO.\n\n\n       LA JEUNE BELGIQUE                            L'ART M O D E R N E\n                                                                 Paraissant le dimanche\n                  Tome      deuxième\n                                                          Abonnement: Belgique, fr. 10.00. -\n      Un fort volume                                            Union postale, fr. 13:00.\n              rolume in-8°\n                      ln-8* d'environ 500 pages.\n                                          pages.                    Ydmlnistration :\n                                                                   Administration :\n                   Prix:: 65 franc:.\n                   Prix      francs.                             « de l'Industrie, Brut\n                                                           26, Rue de l'INdustrie, Bruxelles.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 14, "texte": "(3 e année) 1883.                   Prix: 2            fr.     Tome II N° 1,                              20 décembre\n\n\n\n\n                                  ALMANACH\n                                                    DE LA\n\n\n\n\nJEUNE BELGIQUE\n                                                       POUR\n\n\n\n                                           1884\n\n                                              SOMMAIRE.\n                             Calendrier-frontispice d'Amédée LYNEN.\n\n        BALLADE D'OUVERTURE                                  Pluie d'été       .   .   .   .       MAURICE SULZBERGER.\n                                                             Sonnets                               IWAN G I L K I N .\n            AUTOGRAPHES\n                                                             Dans la coupole           .   .       OCTAVE MAUS.\nVictor Hugo. — Léon Cladel. — Jean Richepin.                 In Excelsis .         .   .   .       E M I L E VAN ARENBERGH\n     François Coppée. — J. K. Huysmans.                      Le roman d'un stagiaire ARTHUR JAMES.\nLettres inédites.    . . OCTAVE P I R M E Z .                Sonnets      .    .   .   .       .   EDOUARD L E V I S .\nPetite Chapelle.     . . ALBERT GIRAUD.                      Villanelle        .   .   .   .       TÊTE-DE-MORT.\nLa Belette   .   .   .   .   GEORGES E E K H O U D .         Sonnets                               GEORGES KHNOPFF.\nIdylle de Sopha      . . GEORGES RODENBACH.                  Soirs de cirque . . . PAUL LAMBER.\nCroquis funèbres     . . H E N R Y MAUBEL.                   Messe jaune. . . . PAUL BERLIER.\nCantiques                    E M I L E VERHAEREN.            Chronique littéraire . JACQUES ARNOUX.\nL'oubli . . . . .        .   MAX WALLER.                         —            musicale .           HENRY MAUBEL.\nOiseau de paradis .      .   H É L È N E SWARTII.                —            artistique .         E M I L E VERHAEREN.\nL'hystérique .   .   .   .   CAMILLE LEMONNIER.                —                   —           .   HIPPOLYTE DEVILLERS\nFaust (fragment)     .   .   EDMOND PICARD.                  MEmento                               NEMO.\n\n\n\n\n                                               BRUXELLES\n                     74.      AVENUE             DE LA            TOISOX                   D'OR\n                                                        1883\n\n      Les articles ont été insérés dans ce numéro an fur et à mesure de l'arrivée des manuscrits.\n"}, {"page_pdf": 15, "texte": "               LA JEUNE BELGIQUEREVUE MENSUELLE.\n                            PRIX D'ABONNEMENT:\n     Belgique : 5 francs par an. — Etranger : 7 fr. par an.\n                           BOITE A U X LETTRES.\n   1. J. G. Ixelles. Votre Noël n'est pas dans le ton de la J. B., exprimant des idées reli­\ngieuses qui blesseraient certains de nos abonnés : Votre Sonnet d'automne passera dans notre\nn° 2. Ceci est une promesse formelle que nous sommes en. mesure de tenir, cette fois. Vous\nfaut-il dix, quinze ou vingt cartes d'abonnement? A vous.\n   2. Aug. V. Namur. Vous avons-nous envoyé les cartes que vous demandiez? Votre\nMinuit ne vaut pas l'Aubade des morts. L' « émail blanc » et la « course rapide de\nl'aiguille » sont bien vieillots comme termes. Votre Nina, bien meilleure, passera pro­\nchainement .\n   5. Raymond N. Bruxelles. Reçu votre lettre du 31 oct. Merci. Vos observations seraient\njustes à Paris où le public liseur est nombreux ; en Belgique un livre tiré à 300 s'épuise déjà\nfort lentement. Aucune de nos plaquettes n'est complètement épuisée et vous les trouverez\nen librairie jusqu'à nouvel ordre; adressez-vous à votre libraire, les souscriptions sont fer­\nmées et nous ne faisons plus directement l'envoi des deux premières plaquettes. A vous.\n   i. Eugène M. Hautmont. Merci pour votre lettre et votre courageuse propagande. Votre\nRéveillon ne peut malheureusement nous convenir. Très bien écrit, ce morceau fait trop de\nthéorie, et puis, vous le savez, nous sommes en pays neutre où les sympathies sont par­\ntagées entre nos voisins, et la J. B. ne doit pas se faire plus française qu'allemande. Elle est\n Jeune Belgique et cela lui suffit. A vous et bien des fois merci.\n   5. Hippolyte B. Paris. Le Couvent abandonné, très bon, est beaucoup trop long.\n    6. Saïd-Bruyère. Anvers. Eh! oui, mon cher confrère, vous avez raison de ne pas être\ncontent, mais que voulez-vous? La Jeune Belgique propose et les quarante pages disposent;\nayez pa'ience, votre idéal vit encore, et ne mourra pas dans nos cartons ; bientôt vous pas­\nserez. Tout à vous.\n   7. D Mon. Haussat. Pour le moment, les auteurs belges seuls sont admis dans notre\ncollection; plus tard peut-être cette décision sera-t-elle commuée, et je vous ferai savoir\nalors les conditions. Merci pour l'intérêt que vous nous portez, et cordialement à vous.\n    8. Martial T. Haussat. Vos sonnets ne sont pas mal, loin de là, mais nous sommes\nbeaucoup plus difficiles lorsqu'il s'agit de recevoir de nouveaux venus, surtout non Belges.\n   9. Maurice Guillem. Paris. Voire Tristia est d'un bel effet de mélancolie. Il passera le\nplus tôt que nous pourrons.\n    10. Eugène L. Anvers. Si votre Pôle Nord n'a pas passé, mon cher confrère, c'est que,\n à notre sens, il est d'un genre— disons le mot — ennuyeux, auquel ne nous avaient pas\nhabitués vos vers spirituels et légers. Excusez-nous et, rentre en toi-même, Octave 1\n    11. P. d'H. Herstal. Bien rimée, votre pièce Branche de cyprès, mais elle date de\n Madame Desbordes-Valmore et Delphine Gay ! Lisez un peu Baudelaire et beaucoup Ban­\nville. Il faut moderniser votre style, en extirper les expressions surannées telles que trépas,\ncouche, calice de fiel qui choquent aujourd'hui. Courage! et la yeune Belgique vous recevra\n un jour à bras ouverts. Vous êtes poète ; la pratique seule manque. A vous des deux mains.\n   12. Gustave de G. Anvers. Cette collection d'autographes n'est pas très intéressante\nnous semble-t-il, et la plupart ont paru soit dans Paris-Murcie soit dans le Méphisto\nd'Anvers. Je vous serre la main. Combien vous faut-il de cartes d'abonnement ? A Anvers\nvous pouvez facilement faire vingt recrues.\n   14. André Font. Bruxelles.— Oh Mademoiselle! que votre prose valait mieux! Vos\nvariations à Léon sont très, très inégales ; je n'aime ni vos « oiseaux qui piaillent » ni a et\nplaines et rivages (chevilles!), ni «les attraits de ton corps enivrant D (aïe! Millevoye!\noh! Gilbert !) Revenez à la coulante prose de votre Rêve indien, et, si possible, reprenez\nvotre ou un autre nom de femme qui montre que la Jeune Belgique n'est pas une ignoble\nréunion de barbifères.\n    13. CD. Vous éreinter, jamais. Nos observations de la Boite aux lettres sont sincères, par­\nfois un peu impertinentes, mais sans fiel, croyez-le. Reçu votre Dévouement; tout partout\nest un flandricisme. Coutil et viril sont d'atroces rimes. Puis vous apostrophez votre\nouvrière à tu et à vous indifféremment, ce qui fait un effet déplorable. Travaillez et revenez-\nnous. Au revoir.\n    16. Petrus Pirus Gand. Votre copie est bien mince, cher fidèle, et ne vaut guère la\n peine d'être insérée. Apportez-nous une demi-douzaine de croquis de ce genre que le comité\npuisse juger d'ensemble, et faire insérer s'il y a lieu. Nous vous avons envoyé des cartes.\n Merci pour votre bon dévouement.\n"}, {"page_pdf": 16, "texte": "          BALLADE D'OUVERTURE\n\n\n\n\n                               I\n\n\n           NE t'endors pas, Jeune Belgique, mets le poing sur\n           la hanche comme une truande, car voici les niais,\n           les grimauds, les cuistres, les roquets d'académie,\nles bassets de concours, les écorcheurs de français et les\nmangeurs de vache espagnole ! Donne-leur, au bas du dos,\nde tes fins souliers à pointe. Ris! Moque-toi! Lève tes gaules\net — ne crains !\n\n\n                              II\n\n\n           NE capitule pas, Jeune Belgique! Reste l'Intransi­\n           geante et la Rebelle! Tu es l'orgueil et l'esprit des\n           jours prochains. L'Art est la couronne intellectuelle\nd'une race. Et ceux qui nient ou abjurent tes dieux, lapide-les\nà coups de joyaux et de pierreries. Jette tes rubis, tes éme­\nraudes, tes opales, tes diamants, tes pierres de lune, lève tes\nastres et — ne crains!\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": "                          — 6—\n\n\n\n                              III\n\n\n          N'OUBLIE jamais, Jeune    Belgique, ceux qui mou­\n          rurent pour le Beau, hués par les Pharisiens et par\n          la canaille. Saisis ton épée par la pointe, hausse-la\ncomme une croix vers leur mémoire. Puis, reprends ton\narme par la garde, fais la tournoyer dans le soleil des soirs\nde triomphe, venge ces morts qu'ils ont oubliés. Lève ton\nglaive et —• ne crains !\n\n\n                           ENVOI\n\n\nA        TOI, Ribaude! à toi, Princesse! à loi, Mère! ce\n         chant de foi, ce cri de guerre. Les âmes des morts\n          sont en toi. Tu connais le mot qui exalte, et le verbe\nqui tue : Ne crains !\n"}, {"page_pdf": 18, "texte": "   AUTOGRAPHES\n          I\nLETTRE DE VICTOR HUGO\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "          II\nLETTRE DE LÉON CLADEL\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "— 9 —\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "          III\nLETTRE DE JEAN RICHEPIN\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "            IV\nLETTRE DE FRANÇOIS COPPÉE\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "           V\nLETTRE DE J.-K. HUYSMANS\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "— 13 —\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "14\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "LETTRES INÉDITES D'OCTAVE PIRMEZ\n\n\n\n   Presque tous les écrivains de la Jeune Belgique possèdent une certaine\nquantité de lettres que leur adressa Octave Pirmez à propos de leurs\narticles ou de leurs livres. Ces lettres seraient vraisemblablement res-\ntées inédites, la publication de la correspondance de Pirmez ayant\nété confiée à des amis timorés qui n'hésiteront pas à supprimer des\ndossiers les lettres compromettantes pour le combat rétrograde et bour-\ngeois qu'ils livrent.\n    Voici quelques-unes de ces lettres inédites, de l'aristocratique et subtil\nécrivain d'Acoz.\n\n                                       I\n\n                CHER MONSIEUR,\n\n\n   Je vous remercie de voire affectueuse lettre. Je suis loin d'entrer en\nconvalescence, mais Dieu peut me guérir en un jour si j'en suis digne.\nDonc, j'attends. Je ne vous redemandais que les livres de Lemonnier.\nLes autres sont à vous, je les ai en double. Pourquoi C. Lemonnier est\nsi fort, comme peintre de la vie extérieure, c'est que le spectacle du\nmonde intérieur lui échappe. 11 est tout entier dans le regard naturel. Sa\nforce est plus grande comme peintre que comme dessinateur, et comme\npeintre, je le placerai du côté de Jordaens plutôt que dans les parages de\nClaude Lorrain et du Poussin. C'est un torrent; vous ne pouvez deman-\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "                                   — 16 —\n\nder à ses flots rapides de refléter la sérénité d'un ciel constellé ; si je le\njuge comme artiste, j'aurai beaucoup d'éloges à lui faire ; si je me place\nau point de vue moral, son influence me paraît funeste. Les pensées\nfoncières, générales, moralisatrices sont écartées à dessein. C'est la voix\ndu grand Pan que l'on ne cesse d'entendre. C'est cependant le commerce\nde l'âme avec l'Infini, l'Invisible, qui donne ces demi-teintes, ces nuan­\nces délicates pleines d'un charme inexprimable. Mais en les exprimant,\non ne parle qu'à de rares mortels. Si l'on veut se répandre, il faut recou­\nrir à un autre art.\n   Une réflexion encore, et soyez patient, c'est un malade très affaibli\nqui vous parle. Des goûts il ne faut pas disputer; croiriez-vous que je\npréfère le Pérugin avec toutes ses imperfections, au puissant Rubens !\nque je préfère même à Raphaël! Il règne chez lui un feu intense, discret,\nil unit la passion et la naïveté; Léonard de Vinci me plait aussi, mais\nil est trop raffiné, trop compliqué ; l'esprit y joue un plus grand rôle\nque l'âme, j'entends la méditation sentimentale. Dans les sculptures de\nLucca Dellla Robbia j'ai aussi retrouvé mes sentiments. Je daterais de la\nfin du XVe siècle, d'un peu avant la Renaissance ? Chi lo sa... j'ai peut-\nêtre vécu alors\n   Je vous serre les mains en vous envoyant mes bons souhaits.\n\n                                                 O . PIRMEZ.\n\n          Acoz, le 31 mars 1882.\n\n\n\n                                     II\n\n                 MONSIEUR\n\n\n    Je reçois à l'instant la revue la Jeune Belgique que vous avez l'ama­\nbilité de m'adresser. Votre étude sur l'auteur des Jours de Solitude et de\nRémo est charmante, et je suis plus touché encore de la sympathie que\nvous voulez bien lui témoigner, que du succès que lui fait votre étude.\nJe vous suis aussi bien reconnaissant de l'hommage qui l'accompagne,\net je garderai dans mes archives littéraires, cet exemplaire particulière­\nment précieux pour moi. J'espère, Monsieur, que j'aurai parfois le plai­\nsir de lire de vos œuvres inédites et que j'y remarquerai encore ce nerf et\ncette concision qui me plaisent en vos pages. La condensation de la\npensée ne se produit pas sans effort et sans souffrance aux années expan­\nsives de la jeunesse.\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "                                  —    17   —\n\n  Après votre citation des Feuillées, vous nommez Zola. Vous eussiez\npeut-être mieux montré ma pensée en citant Lemonnier. Je suis heureux\nque le sonnet de notre ami Emile Van Arenbergh couronne votre étude.\n  Agréez, Monsieur, avec mon remercîment réitéré, l'expression de ma\nconsidération distinguée.\n                                              O. PlRMEZ.\n\n          Acoz, le 22 juin 1882\n\n\n\n                                      III\n\n\n                 MONSIEUR,\n\n\n     Je vous exprime ma reconnaissance pour votre attention de m'offrir\n votre dernier roman, accompagné d'une charmante dédicace.\n     Je l'ai lu avec d'autant plus d'intérêt que je me souvenais de la belle\n étude que vous avez consacrée, l'an dernier, à mes œuvres.\n     Si j'éprouve un regret, c'est de ne pouvoir applaudir à votre nouvelle\ncréation comme je l'eusse désiré. J'y ai reconnu de suite un maître colo­\n riste, dont le style est d'un grand nerf et trahit une vie passionnée, et\n j'ai compris tout ce qu'il y a de souffrance cachée et de travail persévérant\n dans cette efflorescence et cette fougue littéraires ; mais le sujet choisi par\n l'auteur pour y faire paraître son talent ne peut avoir mon assentiment.\nSon héros se débat dans un milieu fatal et ne peut inspirer une grande\npitié. L'auteur cependant l'a voulu ainsi, car, plus que tout autre, il sait\napprécier les pensées et les expressions délicates. Pourquoi les pages de\nsonlivre ne nous montrent-elles que des scènes de révolte, de violence et\nd'ironie ? Sans doute, parce que ces scènes l'ont vivement préoccupé, en\nl'irritant. Si, par réaction, elles peuvent détourner les lecteurs d'un or­\ngueil qui mène à la dépravation, c'est bien. Mais je crains fort qu'elles\nn'exercent sur les imaginations une funeste influenee. J'adresserai le\nmême reproche aux Rondels morbides qui viennent de paraître dans la\nRevue Moderne. Fallait-il faire éclore de nouvelles Fleurs du mal ?\nL'auteur a en lui d'autres fleurs qui peuvent porter de meilleurs fruits.\n    S'il ne s'agissait ici que d'une œuvre de peinture, certes, mes obser­\nvations seraient peu justes, mais il me semble que nous avons le droit de\ndemander davantage à l'écrivain qu'au peintre, qu'il a charge d'âmes, et\nque « l'art pour l'art » ne peut nous satisfaire. Autrefois cependant, nous\n                                                                       2\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "                                     — 18 —\n\n admirions Henri Heine et ses étranges poèmes ; nos sentiments se sont\n modifiés avec les années. Vous me trouvez, monsieur, bien indiscret. Si\n vous m'étiez indifférent, il me serait plus facile de me taire. Ne voyez\n donc en mes paroles que le désir de vous être utile parma critique. C'est\n assurément pour l'avoir sincère que vous m'avez adressé votre livre.\n    Recevez le nouveau témoignage de ma gratitude pour votre aimable\n envoi.\n                                                       O. PlRMEZ.\n\n             Acoz, le 22 mars 1882\n\n\n\n\n                                       IV\n\n           MONSIEUR,\n\n\n    J'ai bien tardé à répondre à vos aimables lettres, à vous dire combien\n je suis touché du témoignage de sympathie que vous donnez à\nl'auteur des Jours et des Heures. N'accusez de ce' retard que le triste\nétat de ma santé qui m'a mis dans l'impossibilité d'écrire. La superbe\nappréciation que vous faites de mes œuvres m'est d'autant plus précieuse\nque votre philosophie, et sans doute, certaines de vos aspirations, sont\ndifférentes de celles de l'auteur. Vous n'avez pas voulu qu'elles influassent\nsur votre jugement littéraire; comme vous le dites, vous considérez\navant tout la sincérité et la personnalité de l'écrivain. Du reste, je m'étais\ndéjà aperçu de cette largeur de vue dans quelques-unes de vos « Revues\ndes livres » écrites avec tant de verve et d'humour. J'ai lu aussi vos pages\ndescriptives et poétiques où les scènes de la nature sont reproduites sous\nune forme saisissante. Par votre initiative et celle de quelques esprits\nardents, il se fait depuis peu de temps en notre pays, un mouvement\nauquel on ne s'attendait guère. Vous avez autour de vous des esprits\npuissants et féconds, dont la vitalité du style intéresse. Beaucoup, me\nsemble-t-il, ont eu le tort, à cette occasion, de condamner les classiques\nindistinctement, parce qu'ils leur préféraient les réalistes. Ce qui est\nélégamment ou fièrement écrit — ce qui part de l'âme — et n'est pas le\nsimple fruit d'une mémoire échauffée, est toujours admirable « littéraire­\nment», quelle que soit la doctrine, seulement, on peut la réprouver cette\ndoctrine, tout en reconnaissant dans l'écrivain la vérité des impressions\net la magie de la forme. Par malheur, il arrive à plusieurs de se montrer\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "                                 —   19   —\n\n\ninhumains à leur insu, tantôt à cause de leur désir d'étonner le lecteur\npar l'originalité de leurs créations, tantôt par l'oubli du malheur, tant\nils sont épris de vie florissante. Pour moi, bien que les beautés de\nl'Art me captivent, j'en suis arrivé aujourd'hui à m'intéresser surtout aux\nquestions de psychologie et de religion, appréciant la brièveté de la vie\net le peu que nous sommes, avec tous nos talents. Vous avez la gracieu­\nseté, Monsieur, de me faire l'honneur de me demander quelque travail\ninédit pour votre revue. Je ne puis, pour le moment, songer à vous\nsatisfaire ; il y a trois semaines à peine, j'étais dans un état très alarmant\nje ne suis pas encore convalescent, et j'ai résolu de ne plus m'occuper du.\nlittérature d'ici à mon entière guérison. Puis, je ne vois rien dans mes\nmanuscrits d'assez achevé pour que j'ose l'offrir à vos lecteurs. Sj, comme\nje l'espère, je recouvre la santé, je n'oublierai pas votre extrême amabilité\nenvers moi et je tâcherai d'y répondre mieux qu'aujourd'hui.\n    Je vous renouvelle, Monsieur, l'expression de mes sentiments recon­\nnaissants.\n                                                       OCT. PIRMEZ.\n\n  J'ai remarqué l'Etude de M. Ed. Picard sur les Ardennes ; cela est\nsobre et grand. On croit lire les « Germains » de Tacite.\n\n    Le 19 février 1883.\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": "          A TOUS CEUX\nqui nous accusèrent d'être une sociétéd'admirationmutuelle\n     JE DÉDIE CETTE PETITE CHAPELLE\n\n                        afin\n\n            de les horripiler\n      DANS L'ÉTERNITÉ.\n                       A. G.\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "PETITE                     CHAPELLE\n        A CAMILLE LEMONNIER\n                  LES CONQUÉRANTS\n\n        Ta gloire évoque en moi ces navires houleux\n        Que de fiers conquérants aux gestes magnétiques\n        Poussaient dans l'infini des vierges Atlantiques\nVers les archipels d'or des lointains fabuleux.\n\nIls mettaient à la voile en ces soirs merveilleux,\nOù le ciel enflammé de rougeurs prophétiques\nVerse royalement ses richesses mystiques\nDans le cceur dilaté des marins orgueilleux.\n\nEt les hommes du port, demeurés sur les grêves,\nRegardaient s'enfoncer les mâts, comme des rêves,\nDans l'éblouissement de l'horizon vermeil ;\n\nEt leurs cerveaux obscurs, à la fin de leur âge,\nSe rappelaient encor le splendide mirage\nDe ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil.\n\n\n\n\n        A CHARLES DE COSTER\n                     APOTHÉOSE\n\nO vieux terreau flamand ! O matrice éternelle\nD'où surgissaient jadis les maîtres glorieux !\nCe grand faiseur de chair, avoué des aïeux,\nT'a rendu largement ta sève originelle.\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": "                          22\n\nSon oeuvre a conservé l'allure solennelle\nDe ces chars de triomphe aux flamboyants essieux,\nOù la femme, exaltant son corps victorieux,\nAllumait au soleil sa royauté charnelle.\n\nIl ouvrit son poème aux paysans rugueux ;\nIl chanta le supplice où se tordaient les gueux\nLéchés atrocement par la langue des flammes.\n\nSon éloge emplira les trompettes d'airain,\nBattra sur les tambours, et son nom souverain\nClaquera dans le vent comme les oriflammes !\n\n\n\n\n            A EDMOND PICARD\n                    LES T R I B U N S\n\nLe peuple a vu passer des hommes énergiques,\nAu masque impérieux chargé de volonté,\nParlant haut dans leur force et dans leur majesté\nPour tirer du sommeil les races léthargiques.\n\nJetant aux vents du ciel des syllabes magiques,\nLeur verbe, qui vibrait d'une âpre charité,\nS'emplissait, pour venger l'Idéal insulté,\nDe glaives menaçants et de buccins tragiques.\n\nLa foule a retenu leur nom mystérieux,\nEt le lance parfois en échos glorieux\nDans l'acclamation d'une ardente victoire.\n\nLe marbre légendaire où vit leur souvenir\nS'élève sur le seuil éclatant de l'histoire,\nEt leur geste indigné traverse l'avenir.\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "                        —    23   —\n\n\n\n\n         A OCTAVE                 PIRMEZ\n\n                  MUNDUS MULIEBRIS\n\n Vous ne parlez jamais, Poètes, de vos mères :\n Leur souvenir s'efface en votre éternité,\n Quand il vous suffirait d'un seul mot de clarté\n Pour ravir à la nuit ces ombres éphémères.\n\n Et c'est d'elles pourtant, non des femmes amères,\n Que vous avez reçu votre muliébrité ;\n Et si près de leur âme elle vous ont porté\n Que vous leur avez pris le besoin des chimères.\n\nL'odeur spirituelle et molle de leur sein,\nLes airs qu'elles chantaient jadis au clavecin\nOnt imprégné vos chairs de leurs mélancolies.\n\nVous avez aspiré dans leurs yeux épuisés,\nDans la vibration de leurs lèvres pâlies,\nLe goût de la tristesse et la soif des baisers.\n\n\n\n\n    A GEORGES                     EEKHOUD\n            LES MANGEURS DE TERRE\n\nAu temps des léliards et des têtes coupées,\nQuand la Flandre, à l'appel des tragiques beffrois,\nNoyait superbement les princes et les rois\nDans le fleuve de sang des rouges épopées;\n\nAvant de se ruer aux larges équipées,\nEt pour se préserver des suprêmes effrois,\nLes Flamands embrassaient, sous le geste des croix,\nCette terre à laquelle ils vouaient leurs épées.\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "                          24\n\n— O mon rude Poète ! O cœur plein du passé !\nSilencieusement dans ton œuvre enfoncé,\nGardant l'esprit flamand d'un mélange adultère,\n\nJamais je n'ai relu tes livres sans y voir,\nAinsi qu'en un cruel et splendide miroir,\nL'héroïque baiser de ces mangeurs de terre.\n\n\n\n\n       A GEORGES RODENBACH\n                    LE CLAVECIN\n\nC'était un clavecin triste, désaccordé,\nAvec son bois rempli des choses anciennes,\nEt son clavier plaintif où des patriciennes\nAvaient de leurs doigts longs et pâles préludé.\n\nSur l'ébène fleuri du meuble démodé,\nPour parler tendrement à ces musiciennes,\nEn son habit de soie et de valenciennes,\nPeut-être Buckingham s'était-il accoudé.\n\nTout un monde défunt, charmant, mélancolique,\nDormait dans les parois de la frêle relique,\nOù rêvait la douceur d'un siècle enseveli.\n\nJ'entr'ouvris l'instrument, et, de mes mains dévotes,\nJe jouai lentement d'archaïques gavottes,\nAfin de réjouir l'âme du vieux Lulli.\n\n\n\n\n       A EMILE V E R H A E R E N\n             LES FEMMES DE FLANDRE\nPar delà l'horizon et ses flambants décors,\nAinsi qu'une moisson de cinabre et de moire,\nS'allument aux splendeurs d'un astre de victoire\nDans les plaines du ciel les pourpres et les ors.\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "                      —   25   —\n\nLes miroirs du couchant, pareils à des trésors.\nBoivent superbement la lumière et la gloire ;\nEt cette apothéose évoque la mémoire\nDes déesses de chair hautaines de leurs corps.\n\nEt dans l'orgueil profond de ces lointains féeriques,\nSe dressent brusquement des formes chimériques,\nSous un jaillissement de roses et de lys.\n\nEt tu vois dans un rêve érotique s'étendre,\nGomme aux jours éclatants des peintres abolis,\nSur le cœur du soleil les femmes de la Flandre !\n\n\n\n\n           A MAX           WALLER\n               UNTER DEN LINDEN.\n\nJe compare ton livre aux Jardins allemands\nOù résonnent, l'été, des musiques plaintives,\nDont la tendresse verse, en phrases suggestives,\nUne humide lumière à l'œil bleu des amants.\n\nIls regardent couler, dans les arbres dormants\nQui furent les témoins des choses primitives,\nComme un fleuve étoile les nuits contemplatives,\nEt la lune glissante éclairer leurs serments.\n\nIls écoutent, les mains chastement enlacées,\nUn orchestre lointain commenter leurs pensées,\nDoucement inquiets du plaisir d'être seuls ;\n\nEt leur âme marie, en ce bonheur physique\nEmané de l'amour, du soir, de la musique,\nLes échos de Weber au parfum des tilleuls.\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "                             26\n\n\n\n\n      A EMILE VAN ARENBERGH\n               LE SPLEEN DES LUMIÈRES\n\n Tes sonnets sont pareils aux rubis séculaires\n Qui brûlaient sur le front superbe des tyrans,\n Et dont l'âme écarlate aux reflets fulgurants\n Eblouissait d'effroi les cerveaux populaires.\n\nTristes comme la mort des cieux\" crépusculaires,\nTes sonnets sont pareils à des yeux attirants\nQui, dans le vague iris de leurs globes souffrants\nRéfléchissent le sang des blessures solaires.\n\nJoyaux spirituels, qui, pour l'éternité,\nSerez victorieux de toute obscurité,\nRegards cristallisés dans l'orient des pierres ;\n\nA travers un mensonge éclatant de couleurs,\nVous symboliserez les humaines douleurs.\nLe néant du Soleil et le spleen des Lumières !\n\n\n\n\n              A IWAN           GILKIN\n                     LA CURIOSITÉ\n\nMieux que moi tu connais la curiosité\nQui plonge le Poète en d'austères études,\nEt le pousse à chercher, au cœur des multitudes,\nLes secrets de la vie et de la volupté.\n\nPar l'intime douleur chaque masque est sculpté ;\nUn remords pleure au fond des fières attitudes ;\nEt tu trouves alors d'acres béatitudes\nA troubler le passant dans son âme ausculté.\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "                      —   27   —\n\nDéchiffrant l'avenir des éphèbes novices,\nTu devines en eux les crimes et les vices\nPasser comme un troupeau de pâles visiteurs ;\n\nEt quand les de'bauche's sortent des priapées,\nIls sentent dans leur chair, ainsi que des épees.\nS'enfoncer froidement tes yeux inquisiteurs.\n\n                                        ALBERT GIRAUD.\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "                          LA BELETTE (l)\n\n                            (KERMESSE           GRISE)\n\n                                                                    A Iwan Gilkin\n\n\n            C'EST le marchand de chansons ameutant, devant ses tréteaux,\n            les dimanches à midi, les paroissiens sortant de l'église.\n              Il racle un méchant violon, marque d'un mouvement\nd'épaule ou d'un appel du pied chaque temps fort de la mesure et la fil­\nlette, sa compagne, dégoise la complainte.\n   Leurs deux personnages s'enlèvent sur un paravent peinturluré repré­\nsentant des empereurs et des escarpes : Napoléon sourit à Bakeland,\nchef de bande fameux en Flandre. Des chapelets de chansons imprimées\nsur du papier bistre brandillent au vent.\n   Les tréteaux s'adossent au mur du cimetière. Par dessus la clôture\némergent des croix de bois noir, des têtes de buis, et les saules projettent\nleurs branches sur la place.\n   Au milieu veille la petite église et lorsque par les abat-son du clocher\nd'ardoises tombent les adieux mélancoliques des heures, les badauds\nabsorbés par le chanteur interrogent le cadran pour ne pas manquer la\nsoupe.\n   Entre les « maisons-boutiques » et les cabarets formant une ceinture\nau champ des morts on embrasse la plaine traversée de drèves. Des\naulnaies bordant les fossés la coupent en pacages et en labours. Des sen­\ntiers zigzaguent entre des taillis de jeunes chênes. Par-ci par-là un corps\nde ferme trapu, l'air ramassé sous son grand capuchon de glui moussu\nd'où spirale la fumée de midi. Et, par dessus ces échappées, rejoignant\ntous là-bas la ligne infinie de la terre, pesant lourdement, despotique­\nment sur ce sol aplani, c'est le ciel gris chargé de lavasses mais dans\nlequel le soleil rédempteur déploie parfois de rouges apothéoses.\n\n\n (1) Cette nouvelle fait partie du volume de Kermesses qui paraîtra prochainement.\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                                —        29\n\n   Au pied de l'estrade foraine, la houle des paysans : un remous de\npyramidales casquettes de soie noire flanquées chacune d'une paire\nd'oreilles écarquillées, roses et translucides comme des coquillages, —\nune couche de visages poupards et de tignasses claires, — un fouillis de\nkiels d'un indigo sombre ballonnant sur les dos ronds, et au bas d'innom­\nbrables jambes, grasses ou maigres, bridant ou ballotant dans leurs gai­\nnes de drap noir, entre lesquelles se faufilent les mômes.\n   Tous, appâtés de merveilleux, se piètent, écoutent, — bouche bée,\nle nez à l'évent, les yeux dilatés, les bras croisés ou les mains sensuelle­\nment plongées dans les poches — le duo du violoneux et de la chanteuse.\nPendant les interruptions un gars mélomane échange ses deux liards\ncontre une des feuilles bistres et il détonnera ces couplets dans les teer­\ndagen et à la veillée.\n   D'où viennent ces deux hères? Certes, ce ménétrier sortit plus récem­\nment du Dépôt que du Conservatoire. Figure vague, sans âge, on se\ndemande qui la ravagea le plus du vice ou de la misère.\n   Quelle pensée honnête pourrait bien couver encore derrière ces yeux\néraillés et battus? Le nez crochu, la bouche veule, le menton en galoche,\nla barbe noire inculte, des cheveux broussailleux, des oreilles de satyre,\nachèvent de donner à ce visage un caractère équivoque. C'est de plus un\ngaillard, fort efflanqué, sec et noueux, enveloppé dans un long paletot\ndécati et rapiécé, culotté d'un piloux pisseux, chaussé de sabots jaunes,\ncoiffé d'un feutre problématique.\n   Est-ce la fille de ce marmiteux, l'autre piteuse créature? Qui se pro­\nnoncerait sur son sexe si elle ne portait pas une apparence de jupon ?\nElle a les hanches indécises et la poitrine plus plate que celle d'un gar­\nçonnet. Dans ce vilain museau futé, séreux et osseux, rien n'attire que\ndeux grands yeux bleus merveilleusement limpides. Mais si vous les ren­\ncontrez ces prunelles idéales, vous oubliez le masque blême et enfumé,\nle bec de lièvre, les cheveux neutres de la roussaude.\n   Elle chante. Un son grêle et cassé part de cette poitrine de poussin\néclos avant terme ; une façon de chanterelle grièche, d'harmonica fêlé,\nsans accent, sans timbre.\n   Le matin, sur la place, elle récite la mélopée des morgues et des\nbagnes; le soir ils « travaillent» dans les estaminets et passent du sinistre\nau comique. Le violon attaque des ritournelles folichonnes; l'enfant se\ngargarise d'obscénités qui chatouillent la grasse sensualité des buveurs\nébaudis. Sous les quinquets puants, dans l'acre brouillard des pipes, les\nblouses moites sont secouées de spasmes, les pitauds hoquetant se pous­\nsent du coude et soulignent les drôleries en tapant sur la cuisse de leurs\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "                                 — 30 —\n\nvoisins. Après le dernier couplet, la petiote, sa sébille dans une main,\nle paquet de chansons dans l'autre, circule entre les attablées.\n    Les auditeurs l'accablent de galanteries égrillardes, leurs doigts gourds\n cherchent de quoi pincer ce squelette, et ces gaillards empâtés en posses­\nsion légitime ou frauduleuse de dirnes non moins solidement râblées et\nreintées, ne pardonnent pas à cet avorton sa maigreur anomale en pays\ndes gras.\n   Elle accepte avec la même impassibilité les censs et les moqueries ; les\nfonds de verres que lui octroient les moins durs et les privautés cruelles que\ns'attribuent les farauds. Depuis longtemps ses yeux ne se mouillent plus.\n   Lorsque la recette monte, le couple gratifie la compagnie d'un nou­\n veau numéro, plus « poivré » comme disent les bons zigs de l'endroit.\n Impitoyable le musicastre harcèle sa partenaire époumonnée :\n   — Eh, va donc !\n    Il la rappelle rageusement au ton et à l'a mesure :\n   — Chante ou je cogne!\n    Et, longtemps encore, dans cette pesante atmosphère de tabac et de\nhoublon, chargée d'éructations d'ivrognes, de relents d'étable, de sueurs\nvolatilisées, chauffée d'animalité rutilante, — elle doit, elle, émoustiller\nla lubricité dormante de tous ces patauds. Malheur si sa mémoire se\nregimbe, si le mot ne répond pas à la note. Les drilles se trémoussent en\nla saboulant. Les quolibets pleuvent :\n   — Est-elle assez précieuse avec sa dégaine de souris prise au piège?\n   — N'avance pas ainsi ta lippe ou je te passerai mon biberon?\n   — Je la cède aux amateurs.\n   — Quand je demande une paire de jambes charnues, je n'entends pas\nqu'on me serve un casse-noix. ...\n   — Les deux font la paire. Hé Kromme-Jak..., où as-tu pêché ce sacre­\nment d'amour... Fabrication d'Hoogstraeten, çà se voit. Et la « marna »\nde la petite quand la verrons-nous ?\n   Et le violoneux endèvé, lui crie dans le cou :\n   — Attends, damnée bestiasse que nous soyons à la porte !\n   Les carrefours borgnes, les drèves où se pourchassent les souffles noc­\nturnes, les cavées propices aux guet-apens diront-ils le nombre de gour­\nmades subies par la chanteuse famélique? Quel magistrat curieux\ninterrogera la patiente sur l'origine de ces taches bleues ou ocre, de ces\ncicatrices tavelant ce qu'on voit de sa pauvre chair !\n   Les gardes-champêtres pèchent par la discrétion. En ville les policiers\nposent des questions embarrassantes aux artistes comme Kromme-Jak et\nleur portent tant d'intérêt qu'ils entendent ne plus s'en détacher.\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                                  —   31   —\n\n    Aussi ce gueux des champs traverse-t-il rarement les cités. Il étouffe\n  dans ces centres trop vigilants : il leur préfère le plein air, l'espace, la\n grand'route, les kermesses et les réjouissances rurales ; les foires de la\n banlieue, et à la rigueur les lundis faubouriens célébrés par des parti­\n culiers de sa trempe.\n     Il pourrait parcourir les yeux fermés la terre thioise depuis Ophoven\n en Limbourg jusqu'à Vosselaere en Flandre et depuis Santvliet dans le\n polder d'Anvers jusqu'à Lennik en Brabant et Adinkerke sur mer. Pas de\n route impériale, provinciale ou vicinale que ses pas n'aient foulée. Dans\n les plantureux pâturages de Waes les vaches meuglantes saluent chaque\n année ces nomades; ils ont effarouché les halbrans peuplant les oseraies\n de l'Escaut au pied des Digues ; le sable du littoral pénétra leurs chaus­\n sures éculées; ils se bottèrent dans les baissières et les schorres des\n polders ; les brandes de la Campine avec leur floraison lie de vin aux\n farouches arômes leur \"servent souvent de refuge ; et tous les pèlerinages\n les connaissent : Dieghem dont le bienheureux Corneille, évêque, guérit\n l'éclampsie ; Anderlecht où Saint Guidon préside aux chevauchées des\n roussins ses protégés ; Emblehem, sur la route de Lierre, avec la cha­\n pelle votive et le puits miraculeux de Saint Gommaire et surtout Mon-\n taigu dédié à Notre Gentille Dame, Montaigu, la colline isolée vers\nlaquelle convergent les longues processions psalmodiantes et marmot­\ntantes de l'immense et basse contrée d'alentour.\n    Leurs migrations s'effectuaient aux mêmes époques :\n    — Voilà Jak Corepain, Kromme Jak, voilà la petite Belette! disaient\nles bonnes gens et l'arrivée de cette gueusaille coïncidait toujours avec\nla fête patronale de la bourgade.\n    Remarquent-ils, les rustres, que chaque année les yeux de la Belette\nse cavent davantage en même temps qu'ils brillent d'un éclat de plus en\nplus intense. Les gemmes constellant le diadème de la petite madone\nde Montaigu ne jettent pas un feu plus immatériel.\n    Depuis quand les innombrables paroisses de la contrée flamande se\nrenvoient-elles continuellement ces deux épaves? Depuis quand le sort\nfait-il de la souffreteuse fillette la chose corvéable de ce bourru ?\n    Jamais il ne s'était occupé d'elle que pour la molester.\n    Durant leurs pérégrinations à travers la campagne ils ne soufflaient\nmot. Il la laissait à ses divagations d'enfant abalourdi et poussait\ndevant lui la petite charrette chargée des tréteaux et de l'attirail du\nmarchand de complaintes. De temps en temps il débouchait une gourde\nde genièvre dont il renouvelait le contenu d'étape en étape, et après y\navoir copieusement puisé il forçait, en sacrant, la Belette de l'imiter.\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "    En juin ils se trouvaient dans le canton anversois de Sandthoven. Ils\nvenaient de Wyneghem par Wommelghem et Ranst. Ils avaient\nmarché tout le jour sous les feux du soleil, entre les taillis, le long des\nemblavures au-dessus desquelles grisollaient les allouettes. Il faisait clair\nencore et, sans avoir sommeil, ils éprouvaient un indicible énervement.\n   Des meules s'éparpillaient dans un pré fauché ras ; les senteurs safra­\nnées de la fenaison flottaient dans l'air attiédi du crépuscule ; les grillons\nrépondaient aux rauques coassements des grenouilles ; le ciel rose à\nl'occident s'assombrissait graduellement dans la direction opposée : ils\ns'étalèrent dans les foins odorants.\n   Comme la Belette se sentait oppressée, son corsage entr'ouvert mon­\ntrait les pointes souffreteuses de son sein. Les yeux de l'homme, ardents,\nluisaient injectés par les flambes du couchant. Il se détourna plusieurs\nfois, mais de nouveau ses regards revenaient à cette poitrine irritante\ncomme un fruit d'aigrin, et il soufflait, travaillé par l'été; et des\nprurits avivaient son sang aduste.\n   La petite fermait les yeux.\n   Brusquement il l'agrippa, l'attira à lui, l'étreignit férocement, la\nposséda sans qu'elle eût songé à se débattre.\n   Cruellement blessée au premier assaut de son ravisseur, puis envahie\nelle ne savait par quelles mystérieuses délices, son tempérament ma­\nlingre vibrant avec une acuité effrayante, la Belette se tordait exaspérant\nà ses spasmes le rut effréné du paillard.\n   Et tous deux s'éperdirent longuement dans ce viol.\n   Les lucioles allumaient leurs bluettes au bord des douves et au-\ndessus du groupe pâmé planaient d'obliques vols de chauves-souris....\n\n\n\n   Depuis, le bourreau ne l'épargna plus. Au contraire, maintenant il la\ntraitait en complice et la pauvresse tour à tour poignée et oignée ne\nsavait plus desquelles étaient les plus meurtrières de ses caresses ou de\nses corrections.\n   A ce régime le peu de raison de la Belette s'éteignait. Sa mémoire\nlabile confondait les couplets d'une complainte et d'une gaudriole,\nmêlant, ironique symbole de son sort à elle, l'amour au massacre.\n   Ainsi, elle entonnait sur un mouvement de valse:\n\n                  Ma Lintje, viens dans mes bras.\n                  Repose ton front contre le mien\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                                 — 33 —\n\n                         Et colle ta bouche,\n                         Très fort,\n                         A mes lèvres ;\n                   Ta bouche rose comme les cerises\n                         Du curé\n\n   Et, crac, elle récitait lentement dans un mode lugubre, en dépit du\nviolon la rappelant au rythme et au ton précédents :\n\n                   C'était dans un terrain à bâtir\n                   Derrière le nouvel arsenal de guerre\n                   Que cet artilleur sans humanité\n                   Eventra la vieille ribaude\n                   Après avoir abusé d'elle.\n\n  D'abord, ces divagations cornues firent rire ceux qui en étaient témoins;\npuis les villageois superstitieux prirent peur de ces drôleries sinistres qui\nprenaient dans la bouche de la chanteuse idiote quelque chose de voulu\npar une volonté surnaturelle de sibyllin.\n   Bientôt, quand Jak Corepain et la Belette se présentaient sur le seuil\nd'un cabaret, les consommateurs protestaient, criaient haro sur eux,\nmenaçaient de déserter la place. Et force était au baes pour ne pas\nperdre sa clientèle de pousser dehors le couple réfrigérant.\n   Alors l'ivrogne échina de plus belle la fillette porte-malheur\n\n\n\n    Depuis longtemps elle toussait ; un jour elle cracha le sang : jamais\nles gens ne l'entendirent crier. Après l'avoir rouée de coups, le terrible\namantne lui faisait pas grâce de ses fringales amoureuses et alternant les\n blasphèmes et les sollicitations lascives, promenait ses lèvres de satyre\nalcoolisé sur les plaies qu'il venait de déchirer.\n    Combien de mois cette vie dura-t-elle ? Ce que dure une phtisie galo­\npante.\n    Un matin la Belette essaya de se lever, parvint à se mettre sur son\nséant, mais ses maigres fuseaux refusèrent de la porter et elle retomba,\nrigide, inerte, sur le grabat.\n    Depuis leur appareillement le fait se présentait pour la première fois.\n Le débagouleur n'entendait pas cette plaisanterie.\n   — Allez hop ! Eh, rosse ! Hein gadoue !\n                                                                     3\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "                                 -   34    -\n\n     Il la secoua. Elle ne répondait plus mais soupirait fortement et de son\n gosier partaient des sons étranges. .\n    Que fredonne-t-elle ainsi, la petite chanteuse? La chanson de Pierrot-\n la-Mort, n'est-ce pas mignonne...\n    C'était par une humide matinée dominicale d'octobre, à Putte-Cap-\n pellen, la bourgade mi-belge, mi-hollandaise. On venait de brancher à\n Londres un médecin empoisonneur. Krqmme-Jak possédait la com­\n plainte flamande inspirée par cette affaire ; la Belette l'avait apprise par\n cœur et cette fois avec une étonnante facilité. Et voilà que cette bougresse\ns'avisait de paresser à présent !\n    Au dehors roulaient les banneaux et les omnibus, montait l'odeur des\nfritures, préludaient les cuivres, et les tambours battaient la chamade.\nOnze heures allaient sonner, la messe finissait.\n    Ils ne seraient jamais prêts pour le moment du coup de feu.\n    La Belette immobile, la tête reposant sur l'oreiller éventré, indiffé­\nrente aux objurgations de son compagnon, tournait ses yeux de gemme\nbleu vers la fenêtre en tabatière.\n   — As-tu compris? Il s'agit de se lever, et vite encore, ou gare la\ndanse !\n    Elle ne bougeait pas plus qu'un marbre.\n   A bout de patience Corepain leva sur elle son violon et l'en frappa si\nfort sur le crâne que le bois se fendit avec un long gémissement...\n    Puis, tout se tut...\n    Longtemps, affalé sur son escabeau; Kromme-Jak, atterré, contemple\nl'instrument gisant en quatre pièces à ses pieds...\n    Ses regards chargés de rancune se reportèrent enfin sur la Belette, la\ncause de ce désastre.\n    11 allait la tuer ; son poing à moitié levé s'abattit sans frapper.\n    Une blancheur éburnéenne embellissait le visage de l'innocente, mais\nles prunelles grandes ouvertes n'étincelaient plus comme les saphirs ; le\nrictus vieillot grimaçait, se détendait, s'apaisait.\n    Kromme-Jak comprit que c'étaient deux instruments qu'il venait de\nbriser. Le maladroit! Un jour de kermesse qui s'annonçait si bien; à\nPutte-Cappellen, l'endroit des recettes monstres.\n                                               GEORGES EEKHOUD.\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "           IDYLLE DE SOPHA\n\n\n\n                             I\n\nIL    y a bal ce soir, et d'un geste élégant,\n    Elle arrondit son bras pour boutonner son gant,\n    Et s'apprête à partir, d'un air las et morose.\nPourtant elle est charmante avec sa robe rose,\nMais c'est en vain qu'elle a brillé dans les salons\nEt rouvert comme une aile au chant des violons,\nSon espoir douloureux d'aimer et d'être aimée.\nHélas ! jusqu'à présent pas un ne l'a nommée\nAvec le tremblement des aveux dans la voix.\n\nOù donc s'en sont allés ses rêves d'autrefois,\nQuand sa jeunesse était comme un port plein de voiles !\n\nIl fait morne; le ciel d'hiver est sans étoiles ;\nLe fiacre dans la boue avance lourdement,\nEt chaque réverbère allume par moment\nSur les carreaux levés un feu de clarté crue;\nTandis qu'elle compare à ce noir de la rue\nLa morne obscurité de son cœur où ne luit\nQu'un caprice de temps en temps — comme la nuit\nCes tristes becs de gaz piquent seuls les ténèbres,\nTels que des fleurs de feu dans des crêpes funèbres !\n\n                            II\n\nEt tout en s'en allant, elle songe en son coin :\nLe jour du premier bal, comme il est déjà loin I\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "                          -   36 —\n\nElle avait une robe en tarlatane blanche,\nEt dans ses lins cheveux ondulés, une branche\nDe lilas blancs venus de Nice, et se troublait\nDevant l'armoire à glace, où sa blancheur tremblait\nDe se voir les bras nus et les épaules nues.\n\nO les premiers émois ! les pudeurs ingénues,\nLes baisers au départ à ses plus jeunes sœurs,\nLa crainte que l'on a de manquer de danseurs\nOu de faire un faux pas en marchant sur sa traîne !\nEt lorsque tout à coup la valse vous entraîne,\nQuand, plus alanguissant qu'un souffle de l'été,\nSon beau rythme à travers les salons a chanté,\nVous roule et vous 2nivre aux frissons de la danse,\nQuel charme à se sentir bercé dans la cadence,\nComme dans le hamac d'un nouveau Trianon !\n\nAlors elle marquait sur son carnet mignon,\nD'un trait rose, les jours de bal, les jours de fête ;\nMais aujourd'hui tout est fini, l'ombre s'est faite,\nEt son printemps ressemble à ces vergers fleuris\nQu'en leurs gloires d'avril la gelée a surpris !\n\n                              III\n\nPourtant, elle est exquise en allant dans le monde ;\nSon teint paraît ardé d'aurore ; elle est si blonde\nQue ses cheveux ont l'air d'une ruche au soleil.\nEt c'est pour tous, au bal, un charme sans pareil\n— Que double le plaisir raffiné du flirtage —\nD'affriander leurs yeux par le décolletage\nDe sa robe, qui semble une corbeille, offrant\nSes beaux seins recouverts d'un tulle transparent,\nComme des fruits nouveaux dans du papier de soie !\n\nEt partout on l'invite, on la fête, on la choie !\nMais pas un seul ne songe à l'épouser, pas un,\nEt sans cueillir la fleur, on se borne au parfum;\nCar, puisqu'elle est sans dot, aucun n'a la pensée\nDe lui glisser au doigt l'anneau de fiancée !\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                        -   37   -\n\nAinsi d'un elzévir qui va de main en main,\nEt dont la reliure est toute en parchemin,\nAvec de délicats fleurons, des culs de lampe,\nChacun lit un passage ou regarde une estampe,\nAdmirant le format et le texte d'amour,\nMais personne, en ayant ce cher livre à son tour,\nNesonge à l'acquérir comme un rare exemplaire !\n\nPourtant, vous qui menez, quand la journée est claire,\nAu Bois vos coupés bleus et vos chevaux pur-sang,\nVous que tourmente encore un Idéal absent,\nVous seriez bien heureux de la prendre pour femme,\nCar c'est d'un pareil corps et c'est d'une telle âme\nQu'il convient de tirer les âmes de vos fils.\nEt vous en seriez fiers, quand sa pâleur de lis\nS'effilant sur la rouge obscurité des loges,\nAu théâtre, soudain une rumeur d'éloges\nTraversant la musique adviendrait jusqu'à vous,\nComme un frisson de flots très dolent et très doux\nMonterait de la mer vers un beau clairde lune !\n\n                            IV\n\nElle est triste ce soir ; la danse l'importune.\nElle s'en va s'asseoir dans un petit salon\nAvec son cavalier tout jeune, pâle et blond.\nOn entend, comme au loin, le tumulte des danses,\nEt c'est vraiment propice aux tendres confidences\nTous ces boudoirs mignons pomponnés avec art.\nIls sont seuls maintenant; ils causent, à l'écart;\nEt sur un guéridon meurent des tas de roses,\nEt les lampes, rêvant sons leurs abat-jour roses,\nSemblent fermer leur oeil de feu pour ne pas voir.\nLa cheminée a des splendeurs de reposoir\nAvec les bibelots dorés dont elle est pleine,\nEt le tapis, piqué de rouges fleurs de laine,\nEst tiède et doux aux pieds comme une herbe d'été.\n\nLe jeune homme est très pâle ; il a tant souhaité\nQu'un tel moment d'amour vînt enflammer sa vie ;\nCar depuis très longtemps il l'aime, il l'a suivie,\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": "                        — 38 —\n\nEt rien qu'à respirer l'odeur de ses cheveux,\nIl entend à présent tout un essaim d'aveux\nBourdonner dans son cœur comme dans une ruche.\nLa causeuse leur fait un cadre de peluche\nEt tandis qu'il lui parle, en ce royal de'cor,\nElle, dans le miroir, le voit plus pâle encor !\n\nIl est jeune, encor presque un enfant ; c'est folie\nBien qu'elle ait de l'esprit et qu'elle soit jolie,\nDe croire qu'il pourra l'épouser, qu'il ira\nDans des sentiers plus verts qu'un jardin d'opéra,\nLui chuchottant l'amour quand le soleil se couche.\nC'est folie! et pourtant son pur amour la touche;\nElle écoute ; il lui parle avec tant de douceur !\nIl l'aime, elle est pour lui comme une grande sœur ;\nSi mollement,vers eux arrive la musique,\nEt pour exaspérer leur extase physique,\nSi machinalement leurs doigts se sont heurtés\nSur l'éventail aux plis de satin tuyautés,\nOù des bergers Watteau sont conseilleurs d'étreintes,\nAvec l'exemple exquis de leurs caresses peintes,\nSi troublants sont les bruits, les parfums, les couleurs,\nLes rayons balayés par les jupes à fleurs,\nQu'en plein bal, s'arrachant à sa tristesse ancienne,\nElle laisse appuyer sa bouche sur la sienne,\nEt tandis qu'il l'embrasse, en ce royal décor,\nElle, dans le miroir, le voit plus pâle encor !\n\n                          GEORGES      RODENBACH.\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "               CROQUIS FUNÈBRES\n\n\n\n                                    VII\n\n                          LE JOUR DES MORTS\n\n\n        C'EST au versant de la côte une immense couche nue, cimetière de\n         I aubourg marchand où la mort conserve un aspect de gêne étroite;\n           où les petits bourgeois se serrent sous la terre maigre pour y\nprendre moins de place, où les croix de bois pareilles à des cartons peints,\nse bousculent au long des sentiers, par les nappes de terre grise que la\npente déroule. Des invalides mal vêtus en suisses d'église y veillent\npour en chasser les chiens. Le jour des morts, il demeure presque vide,\net l'hiver durant, le vent froid, par-dessus des murs bas, y passe, char­\nriant sur son désert, les ordures, les miasmes de la banlieue.\n   Trois femmes sont devant une tombe de pierre ; toutes trois en deuil\nmesquin de crêpe clair-tissé, de laine mince dont les châles longs baillent\nà la nuque et traînent sur les talons leur pointes. Elles sont chaussées\nd'étoffe; coiffées de capotes serrées très ras au crâne comme des bonnets ;\nleurs cheveux lisses bandés sur leurs fronts jaunes.\n   Le prie-Dieu — fait d'une planche, — n'étant pas grand pour trois, les\nplus jeunes sont debout. A genoux, la troisième, dont le regard s'hébête,\nfixe de l'épitaphe, une lettre, passionnément, comme si c'était le mort. Au\nbout d'un temps, elle écarte son voile, se mouche longuement, se relève.\nOn lui passe les fleurs. Elle se hisse jusqu'à la pierre, s'y assied, ouvre,\nau mur, une vitrine cadenassée. C'est la montre aux choses de dévotion;\nla chapelle à saintes vierges où l'on brûle une fois l'an, trois chandelles.\nIl y a des violettes sèches, elle les renouvelle.\n   Tandis que les lumerottes à petit feu se consument, son étalage fait,\nla vieille clôt l'armoire, et retombe à genoux. Alors, au même instant,\noù les trois flammes expirent, en un éclair piteux, leur dernier souffle, les\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "                                — 40 —\ntrois dévotes se flagellent d'un grand signe de croix et prient pour que\nles fleurs ne se fanent pas trop vite.\n\n                                   VIII\n\n    Au détour d'une pelouse tendre, à la pointe de file d'un bataillon de\n croix, le chemin s'obstrue d'une foule, têtes nues dont se figent les\n masques décolorés au jour froid de novembre. Quatre troncs trapus de\n manœuvres ancrés d'un large écart par dessus les plates-bandes, se ploient\n vers le sol. L'effort distend, aux derrières, leurs velours brun râpé de\nterreau, gonfle leurs cous sanguins. Leurs muscles ramassés se déclan-\n chent par mouvements brusques aux secousses pesantes d'un corps que\nl'on entend craquer.\n    La cohue les encercle, envahit le gazon, piétine sur leurs talons, le\nrejet de terre rouge fraîchement bêchée et, du mort à cette foule inquiète,\nune insensible attirance enserre les poitrines, fait haleter les souffles,\nsuspend, d'un même mouvement, tous ces fronts découverts sur le coin\nde vide, où les huit bras descendent. Auprès de la fosse, une stature\nd'homme haute et mince, le dos voûté sous l'habit noir, le buste entier\ncassé, brisé, chancelle. Un sanglot sec l'étouffé. Un hoquet dur, nerveux,\naigu comme celui d'une femme, lui remonte les épaules par saccades.\n   Au fond, sur la tenture d'un ciel aux clartés jaunes, s'échaffaude en\nraccourci, la carcasse du corbillard ; un chapeau de drap mat écrêté d'une\ncocarde, pointe du siège. Une botte de fleurs, au sommet du dôme, a\nremplacé la croix. D'autres masses de fleurs et de fleurs encore par cou­\nronnes et guirlandes, dévallent en avalanches aux flancs du char. Son\npan d'arrière abaissé, ouvre le coffre oblong où l'on a rejeté le poële.\n   Sourdement résonne la terre creuse du choc de la bière, au fond.\n   Un silence écrasant.\n   Les coups de hoquet redoublent — on entend battre aux cœurs le sang\nexaspéré de ces visages blêmes.\n   L'homme essaie d'avancer, trébuche jusqu'au bord du trou, se\npenche...\n   Alors un murmure doux remue ce tassement de monde, où soudain,\npasse comme un jet de lumière, un léger souffle. Les tempes se desserrent,\nles poitrines se soulagent.\n   Lui, qu'on écarte, est resecoué de sanglots lâchés à flots de larmes.\n   Les dernières couronnes s'enlèvent, le coffre se reclaque.\n   Le cocher rassemble ses rênes.\n   Et pendant que. peu à peu, les groupes se disloquent, s'épandent.\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "                                 41\n\n\ns écoulent, s'éparpillent discrètement par les avenues du cimetière, en\nlaissant, derrière eux, la tombe abandonnée — lentement, à temps égaux,\ndes pelletées lourdes, de l'orifice au cercueil, s'abattent.\n\n                                      IX\n\n                                 PRIÈRE\n\n    ... D'abord, au milieu d'une masse d'ombre coulée en mon regard,\ndes languettes de feu me crèvent les yeux. Je porte la main aux orbites\n pour y effacer une sensation de brûlure, et j'entre courbé dans cette\nobscurité profonde où le bruit s'étouffe. Tout au fond, près du sol, il y\na, sous la traînée pâle des cierges, une étendue blanche. Il me semble\nque la morte a remué et que ses yeux bleus ouverts se sont tournés\nvers moi. Je recule d'instinct, comme d'une malade qu'on craint\nd'éveiller, puis reviens, très lentement, me rapprocher de Maggy qui ne\n bouge plus; le regard est bien éteint, bien vide; j'y abaisse les paupières,\nune à une, et sur le lit semé de fleurs, le corps de cire vêtu de blanc, les\ncheveux bouclés épars, s'affaisse mollement, la tête inclinée de côté, les\n mains apposées qui ne s'étreignent pas\n    — Quand les morts sont froids, murés dans leur cercueil sous l'écrase­\nment des catafalques, des cierges jaunes s'allument pour leur nuit, et\ndans la pénombre des cathédrales, des hommes en robe, qu'enveloppent\nles fumées bleues de l'encens, font des prières à Dieu pour l'âme qui\ns'envole.\n    Moi. Si je savais qu'il est ce Dieu et qu'il m'entend, je lui dirais pour\nMaggy :\n    « Voyez, elle vient de mourir ; c'est le printemps ; le soleil se lève et\nson corps est froid. Son visage impassible, ses mains jointes, ses lèvres\nentr'ouvertes vous implorent en un ultime cri que nous n'entendons\npas. Avant, qu'à son tour on la cloue dans sa bière et qu'on l'enfouisse\ntoute seule, au plus profond d'une fosse humide, noire et sans fleurs,\naccordez-lui suprêmement un peu de cette joie de la terre que, vivante,\nelle n'a pas eue; réveillez cette morte d'avoir trop aimé. Qu'elle voie ces\npleurs qui coulent, tout le mal oublié, les fautes pardonnées, et qu'on\nl'aimait aussi.\n    Alors, vous la rendormirez.\n                                                   HENRY     MAUBEL.\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "              CANTIQUES\n\n\n\n                         I.\n           JE voudrais posséder pour dire tes splendeurs,\n           Le plain-chant triomphal des vagues sur les sables,\n           Ou les poumons géants des vents intarissables ;\n\nJe voudrais dominer les lourds échos grondeurs,\nQui jettent dans la nuit des paroles étranges,\nPour les faire crier et clamer tes louanges;\n\nJe voudrais que la mer tout entière chantât,\nEt comme un poids de monde élevât sa marée,\nPour te dire superbe et te dresser sacrée ;\n\nJe voudrais que ton nom dans le ciel éclatât,\nComme un feu voyageur et roulât d'astre en astre,\nAvec des bruits d'orage et des heurts de désastre.\n\n                        II.\nLes pieds onglés de bronze et les yeux large ouverts,\nComme de grands lézards, buvant l'or des lumières,\nS'allongent vers ton corps mes désirs longs et verts.\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                     -    43    -\n\nEn plein midi torride, aux heures coutumières,\nJe t'ai couchée, au bord d'un champ, dans le soleil ;\nAuprès, frissonne un coin embrasé de méteil,\n\nL'air tient sur nos amours de la chaleur pendue,\nL'Escaut s'enfonce au loin comme un chemin d'argent,\nEt le ciel lamé d'or diamante l'étendue.\n\nEt tu t'étends lascive et géante, insurgeant,\nComme de grands lézards buvant l'or des lumières.\nMes désirs revenus vers leurs ardeurs premières.\n\n                         III.\nTon corps large étendu paraît un pays blanc,\nOù des orges poilus roussissent d'or la plaine.\nOù les monts reliés élargissent leur chaîne,\n\nOù de grands lacs de chair dorment d'un sommeil lent.\nTon corps est un pays de fraîcheurs cristallines,\nOù l'amour est assis sur de rouges collines.\n\nDans tes yeux luit l'émail tremblant d'un marais noir ;\nTa bouche ouverte semble un fruit tombé de l'arbre\nEt qui gît là, fendu, sur un pavé de marbre.\n\nTes bras écartelés en croix semblent vouloir\nS'étendre, comme un fleuve, à travers les campagnes,\nEt toucher de leurs doigts les pieds verts des montagnes.\n\n                         IV.\nEt mon amour sera le soleil fastueux,\nQui vêtira d'été torride et de paresses,\nLes versants clairs et nus de ce corps montueux,\n\nIl répandra sur toi sa lumière en caresses,\nEt les attouchements de ce brasier nouveau,\nSeront des langues d'or qui lècheront ta peau.\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "                         44\n\nTu seras la beauté du jour, tu seras l'aube\nEt la rougeur des scirs tragiques et houleux ;\nTu feras de clarte's et de splendeurs ta robe,\n\nTa chair sera pareille aux marbres fabuleux,\nQui chantaient, aux de'serts, des chansons grandioses,\nQuand le matin brûlait leurs blocs d'apothéoses.\n\n                         V.\nHiératiquement droit sur le monde, Amour!\nGrand Dieu, vêtu de rouge en tes splendeurs sacrées,\nVers toi, l'humanité monte comme le jour,\n\nMonte comme les vents et comme les marées;\nNous te magnifions, Amour, Dieu jeune et roux,\nQui casses sur nos fronts tes éclairs de courroux,\n\nMais qui détends aussi dans le creux de nos moëlles,\nL'électrique frisson du plaisir éternel,\nEt nous te contemplons, sous ton ciel solennel,\n\nOù des cœurs mordus d'or, flambent au lieu d'étoiles,\nOù la lune arrondit son orbe en sein vermeil,\nOù la chair de Vénus met des lacs de soleil.\n                                     EMILE   VERHAEREN.\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                             L'OUBLI\n                                                  A Georges Rodenbach.\n\n\n\n\n                                    I.\n\n             OUI, il l'avait oubliée, bien oubliée, il en était sûr. Ses deux\n             premières années de mariage et d'amour avaient passé sur sa\n             vie en l'effleurant comme une aile, mais n'avaient point pénétré\njusqu'au fond de lui-même, puisqu'aujourd'hui il se remariait sans rien\nlaisser derrière lui, semblait-il, qu'une image à moitié effacée par la dis­\ntance du temps, et dont rien ne survivait de troublant ou d'aimé. Pour­\ntant, lorsqu'on l'avait mise en terre, cette Madeleine qui avait partagé sa\nvie dans un songe de tendresse, lorsque dans la fosse ouverte on l'avait\ndescendue, il avait senti que quelque chose se détachait de son cœur,\ndescendant aussi dans le frisson de cette terre qui tombait par paquets,\nlourdement, brutalement sur le cercueil fermé. C'était son passé qui s'en\nallait avec cette jeune femme, et dans une vision infinie, il avait revu les\npremières dates d'amour, les baisers, les serrements de mains qui trem­\nblent, les paroles balbutiées, toutes les douces niaiseries de la passion\nqui monte, lentement d'abord, comme un flot, puis gronde, tonne, et\nremplit l'âme de son immensité !\n   Il l'avait oubliée, bien oubliée, il en était sûr, et sans regret il se\nremaria. Jeanne n'avait-elle pas toutes les grâces et tous les charmes?\nSous ses cheveux qui avaient la couleur du tabac turc, ses yeux pâles\nparaissaient tendres comme les ciels pâles des jours d'automne. Elle\nl'aimait, oh oui ! Couleuvre sensuelle, elle l'entourait d'ivresse, et leurs\nvies à tous deux se fondaient, se complétaient si bien! Ils iraient, par la\nvie tendre, en se tenant par la main, ils oublieraient le passé. Est-ce qu'il\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "                                  — 46 —\n\nexiste, le passé? Est-ce qu'il a existé ? Non ! tout ce qui n'est plus n'est\nplus,toutce qui est mort ne revit point, et les fleurs fanées des anciennes\namours ne refleurissent point en fantômes dans la tristesse des soirs\nd'hiver. Ils n'avaient pas vécu, ils commençaient seulement à vivre ;\navant leur union, rien n'était,... chaos, néant, oubli!\n\n\n                                      II\n\n    Jeanne ouvrit un tiroir; la nuit venait; couché sur le divan, la. main\n pendante tenant encore un journal, Jacques dormait. Tout était silen­\n cieux, et la lumière jaune du soleil couchant faisait un grand carré d'or\n sombre sur le tapis.\n    Jeanne ouvrit un tiroir; il y avait là des lettres éparpillées, des fleurs\n sèches, un portrait.\n    — C'est l'autre — la première, murmura-t-elle. Comme elle a l'air\n doux et souffrant! Elle ne l'aimait pas comme je l'aime, moi. Jacques!\n    — Hein! quoi? dit-il se dressant brusquement, tiens! je dormais,\ny a-t-il longtemps ?\n    — Non. — Dis, tu ne devrais pas laisser ce tiroir ouvert.\n    — Pourquoi?\n    — Il y a là des lettres, des fleurs,.. un portrait.\n    Il pâlit, puis d'une voix sourde :\n   — Encore! donne-moi ces lettres.\n   — Qu'en veux-tu faire ?\n   — Mais, les détruire, je ne savais pas qu'elles fussent là.\n    Et lentement, d'une main tremblante, Jacques jeta les lettres dans le\nfeu, l'une après l'autre. Le portrait, il le regarda sans rien dire, attenti­\nvement.\n    Il l'avait oubliée, bien oubliée, il en était sûr. Comme elle semble\ntriste sur ce portrait et comme son regard est noyé! ce regard le suit l'im­\nplore, il parle, il pleure...\n   — Je le renverrai à la mère           tu comprends, Jeanne, elle désire\npeut-être l'avoir...\n   — Comme tu voudras; je ne t'ai pas demandé de brûler tout cela,\nJacques.\n   — Non, je sais; d'ailleurs que t'importe? Mais il vaut mieux... poul­\nies serviteurs... tu sais bien...\n   Mais oui, mais oui ; n'en parlons plus, va t'habiller; tu n'oublies pas\nque nous allons dîner chez Pratel.\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                                 — 47 —\n    — Ah ! tu as raison        c'est drôle, j'ai horriblement mal à la tête Il\n me semble que tout tourne.\n    — Veux-tu te coucher pendant une heure?\n   — C'est cela, tu iras seule et je te rejoindrai après le dîner; tu m'excu­\nseras auprès des Pratel.\n   Jeanne sortit, et lui, accablé, s'étendit sur le divan ; encore une fois il\nregarda le portrait de l'autre, avec indifférence, oh ! oui ! qu'y avait-il de\ncommun entre-eux ? la morte ne lui disait rien au cœur, rien du tout,\nrien du tout... rien du... tout. Il répétait cela machinalement, obsédé\npar ce mot : rien du tout, qui achevait de le persuader. La première,\nelle, n'était pas comme Jeanne, éveillée, joyeuse, pépiante et drôle ; une\ntristesse profonde l'enveloppait comme si déjà elle eût senti que la vie\ns'échappait d'elle. Le soir, naguère, il s'étendait à ses pieds, et c'étaient\nde longues causeries mélancoliques et délicieuses. L'esprit de Madeleine\npassait à travers son cœur et elle parlait gravement, voyant les choses\navec tant de sérénité, de bon sens, de délicatesse, que lui, l'âme adoucie,\nl'écoutait, recueillait chacune de ses paroles et se sentait meilleur après\nchacun de leurs entretiens.\n   C'était presque une mère, une sœur aînée dont il acceptait l'autorité,\nla sentant meilleure que lui; dont il aimait les désirs sachant qu'ils\nétaient justes et qu'ils étaient bons.\n   Et à la fin, lorsque déjà Madeleine s'affaiblissait et que son regard\nphtisique s'allumait de ces lumières qui sont comme les feux follets des\ncimetières, elle semblait dans les causeries lui dire la vie et le préparer\nà la séparation qu'elle sentait inévitable. C'étaient comme ses dernières\nvolontés qu'elle dictait à ce pauvre garçon dont l'esprit indécis et fuyant\navait aimanté son esprit à elle, fait de persévérance et de tendresse.\n   Madeleine lui avait dit : Lorsque je serai partie, ne m'oublie pas trop\net tâche d'être homme, mon grand enfant. Remarie-toi, tu ne peux pas\nrester seul ; tu ne retrouverais pas ton chemin, ajoutait-elle en souriant\ndouloureusement.\n   — Jamais, oh ! jamais! avait-il répondu.\n   Ces souvenirs flottaient en lui Comme des songes. La nuit était com­\nplète à présent ; dans le foyer le feu s'éteignait lentement, et il regardait\nles flammes qui avaient l'air de mourir aussi, comme Vancienne, en jetant\ndes lueurs étranges. Une porte tout à coup s'ouvrit brusquement, un flot\nde lumière inonda la chambre, et Jeanne éclatant de rire entra suivie d'un\ndomestique qui portait une lampe.\n   — Ah ! ah ! cette pauvre madame Pratel, figure-toi qu'on lui a joué\nun tour. Ah! ah! elle n'avait invité personne; un mauvais plaisant ah!\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "                                  -   48    -\n\n ah ! avait envoyé des invitations à son nom, ah! ah! je parie que c'est\n Cariol ! Tiens ! tu es tout pâle. Cela ne va pas mieux, dis, mon gros ?\n    — Si, répondit-il très froidement, c'est fini.\n    — Ah! Alors nous allons à l'Opéra, Ferrias m'a donné deux balcons.\n    — Non, je n'ai pas envie—\n    — Comment non? mais je ne te demande pas ton avis ; nous al-lons-\nà-1'O-pé-ra. Na !\n   — Voyons, il est inutile d'insister ; je suis très fatigué, je vais lire un\npeu et me coucher. Vous direz à Jean de me faire du thé.\n    Vous, vous, mais qu'as-tu? qu'ai-je fait? tu es froid, tu me dis vous, tu\nme regardes.\n   — Et je ne vous vois pas, continua-t-il lentement, les yeux fixes.\n   Jeanne recula, épouvantée, puis elle essaya de sourire, et, caline comme\nune chatte :\n   — Tu ne m'aimes plus, dis ?\n   — Non, cria-t-il alors d'une voix éclatante. Non, continua-t-il cruel­\nlement, les dents serrées, par phrases saccadées ; je vous hais, vous et tout\nce qui est à vous, je vous hais, je vous hais ! Allez ! Allez-vous en ! laissez\nmoi, mais laissez moi, que je ne vous voie plus»;., puis éclatant en san­\nglots : Je suis fou. Mon Dieu, mon Dieu! Madeleine! Madeleine?\n   Il l'avait oubliée, bien oubliée, il en était sur !\n\n                                                     MAX W A L L E R .\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "    OISEAU DE PARADIS\n\n\n\n          EN souriant, la jeune femme\n          Sur ses genoux berçait l'enfant.\n          — « Dors, ô chère âme de mon âme !\n          Ta mère est là qui te défend.\n\n« Tu me gazouilles quelque chose,\nEt j'entends bien ce que tu dis,\nO mon joli bouton de rose !\nO mon oiseau du paradis ! »\n\nTrois jours plus tard la jeune mère\nEtouffait dans sa gorge amère,\nLes sanglots et les cris de deuil,\nEt frappait sa poitrine blanche\nD'où, comme un fruit mûr de la branche,\nSon enfant tombait au cercueil.\n\nFleur brise'e avant d'être éclose,\nPar le souffle jaloux du nord,\nPauvre petit bouton de rose\nDont les parfums sont pour la mort !\n\nEnfant, ta patrie est bien belle\nEt nos foyers sont bien maudits,\nPour que si tôt l'azur rappelle,\nLe cher oiseau du paradis !\n                                    HÉLÈNE SWARTH.\n\n\n\n\n                                               4\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "                       L'HYSTERIQUE\n\n\n   Le roman de Camille Lemonnier est un tableau de la vie des Bégui-\nnages de notre pays, en même temps qu'une étude de la névrose qui,\ndepuis Sainte-Thérèse jusqu'à Louise Lateau, reste encore dans le do-\nmaine du mystère. Sœur Humilité, l'hystérique, a pris pour confesseur\nle prêtre Orlea. Peu à peu, celui-ci s'enflamme au mysticisme de sa pé-\nnitente, et un jour, pendant une des extases qui ôtent à la jeune fille la\nsensation des choses extérieures, il abuse d'elle.\n   Que nos lecteurs ne voient dans cette œuvre violente, qui pourrait en\nblesser quelques-uns, qu'une profonde étude, superbement artistique, et\nnon un livre de propagande antireligieuse contre laquelle protesterait le\npuissant écrivain de sève qui a écrit UN MALE et LES CHARNIERS.\n\n\n\n\n            E coup d'autorité les rendit à eux-mêmes, à leur isolement\n            dans l'odeur d'encens demeurée aux boiseries, au ravisse­\n            ment de leurs deux âmes s'écoutant à travers le silence de\n            Dieu.\n   Il lui parla du bonheur des fiancés, auquel il compara l'hymen de\nleurs fois amoureuses, unies, en dehors des sens, loin des chemins de la\nterre, en une même soif de perfection. Et des mots subtils, des balbu­\ntiements sans paroles s'échappaient de ses lèvres, tourbillonnaient\nen dehors de lui, comme l'émanation immatérielle de son âme embrasée\ndu feu divin, un vol d'harmonies spirituelles, la fumée de ce qu'il nour­\nrissait en lui de séraphique et d'extra-terrestre. A deux alors, ils étaient\nravis dans des ascensions de lumière, et l'église, devant eux, se peuplait\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                                 — 51 —\n\nde théories balancées, de grands froissements d'ailes blanches. Exalté lui-\nmême outre mesure à ses propres paroles, toute sa croyance élancée au\ndivin mystère, il finissait par s'abîmer, les yeux perdus, la face toute\npâle, dans une mort murmurante de son être, une douceur voluptueuse\nd'évanouissement, n'ayant plus aux lèvres qu'un frémissement vague\ncomme un spasme. Et il l'initiait aux grandes béatitudes, l'enflammait\nau feu du sacré cœur de Jésus, l'enivrait du parfum des roses mysti­\nques. Ce simple esprit s'affolait alors, croyant monter au tourbillon des\nadorations dont s'entoure l'Eternel, et le prêtre, noir et velu, lui apparais­\nsait dans une gloire radieuse d'esprit, devenu lui-même comme le reflet\nvisible et la beauté vivante de Dieu, son souffle respirable et incarné. Il\ngrandissait, allait de la terre au ciel, emplissait de sa grâce et de sa lumière\nle sillon de l'air, suivi d'en bas par son regard dardé du fond de la nuit,\ncomme en une hallucination éveillée, un songe, les yeux grands ouverts\nsur l'éternité. Les anges dans les flammes animées du ciel, devaient\navoir ce visage en feu, ce visage à forme d'âme; et ses élans de vierge\namoureuse trompée à des apparences divines, se mêlaient à sa chaleur\nd'homme perçant sous le Séraphin.\n    Et son être se fondait à son approche, comme si le Très-Haut lui-\nmême, abaissant la hauteur du ciel, descendait jusqu'à elle. N'était-il\npas le Dieu-homme, l'image sensible et la présence incarnée du maître\ndes mondes, et toute autorité, la fin et le commencement de toutes\nchoses, le salut en cette vie et dans l'autre, les éternités du paradis et de\nl'enfer, ne les cachait-il pas dans sa main, cette main plus lourde que\nles plus pesants verrous, quand elle fermait sur la créature la porte des\nespérances, et plus légère que le souffle de l'aube, quand elle l'ouvrait\nau contraire aux divines recordances ? Et c'était bien vrai, ce n'était pas\nune folle imagination que ce prêtre, ce fils aimé du Seigneur, ce christ\nen qui le vrai Christ s'incarnait aux heures sacrées de l'office et même\naprès le divin sacrifice, maintenait le parfum et la chaleur de sa chair\net de son sang absorbés, cet omnipotent sur lequel flottait un reflet\ndes Trônes et des Dominations, ce n'était pas un songe qu'il s'était abaissé\njusqu'à sa misère infime, qu'il se communiquait à son abjection dans\nla gloire et la lumière du Verbe et qu'elle, le rejeton des Joris, la graine\nplébéienne, l'ancienne petite garde-malade, poussée à la vie dans un\nruisseau, il la prenait à présent par la main et la faisait marcher dans\nses voies à sa droite, comme sa sœur et comme sa compagne spirituelle.\n Il y avait des moments où elle doutait encore : elle ne pouvait accepter\nun pareil changement à sa condition; toutes ses oppressions anciennes,\n les ignominies de sa vie ravalée, les déchéances de son état de péché, les\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "                                       52\n\n souillures de son intime animalité protestaient contre cette élévation\nqui la tirait d'elle-même, l'arrachant à sa bassesse originelle. Elle se\nremémorait le deuil de ses confessions, chuchotées à travers les pros­\ntrations de son corps et de son âme, sous le sombre visage irrité qui lui\nmarquait dans les ténèbres du confessionnal le ressentiment de Dieu.\nElle se rappelait les flagellantes paroles, tombant de cette bouche chaude\nde mépris, sur les détresses de sa foi, l'abomination de ses fautes, l'inuti­\nlité de ses efforts pour trépasser aux charnelles mollesses et ressus­\nciter à la contemplation éternelle. Et pourtant, c'était cela le rêve, c'était\ncela l'illusion : tout ce passé s'enfonçait si avant dans le lointain de la\nnuit, paraissait si effacé aux clartés de sa vie nouvelle qu'elle pouvait se\ndemander s'il avait jamais existé réellement. Elle se réveillait d'un cau­\nchemar monstrueux dans une aurore emparadisée,rejaillie à ses moelles,\nà son sang épuisé, à ses plaies secrètes, en blancheurs, en douces odeurs,\nen lumières animées qu'elle sentait vraiment palpiter en elle comme\nune autre vie plus haute confondue à la sienne, comme un être incorporé\nà son être, dans les voluptés d'un ineffable et bienheureux engendre­\nment.\n    Une personne neuve, une personne enfant, qui avait l'humanité\n indécise et les silences extasiés d'une existence encore bercée au giron\nmaternel, s'était, en effet, substituée à l'autre, à celle des opprobres et de\nla souffrance, tout à l'ait disparue celle-là, comme un bois pourrissant\net mort, sous le reverdissement de la sève et la mystérieuse poussée\nd'une âme fraîche. Elle ressuscitait à des sensations inéprouvées, à des\nlangueurs coulant en elle d'un flux tiède, à un délicieux énervement de\nsa volonté abdiquée aux mains de l'homme, vivant en lui, en ce tyran\nadorable qui l'absorbait, sa vie intérieure, ses rajeunissements d'esprit,\nson recommencement de tous, sans plus vivre autrement, son souffle\nmatériel et le battement de son cœur abolis dans un apaisement suprême\net comme un arrêt de la vie de sa chair. La grâce du prêtre, agissant en\nelle comme un fluide, l'enveloppait d'une atmosphère dissolvante à\ntravers laquelle, déliée de la matière, elle n'avait plus que la perception\nd'un état surnaturel de son âme, d'une sorte d'immobile planement dans\nla bonté de Dieu, à une très grande hauteur. Et la notion des choses\npeu à peu s'étouffant dans son esprit comme aux mirages de l'halluci­\nnation, elle finit par ne plus démêler d'avec l'Eternel son ministre\npérissable, confondant le créateur et la créature dans les aveugles illu­\nsions de sa piété.\n  Son détachement de tout ce qui n'était pas la faveur du curé Orlea\ndevint même si grand qu'elle ne ressentit que faiblement un évènement\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                                 — 53 —\n\n qui rompait ses dernières attaches avec la terre et, en tout autre moment,\n l'eût sans doute plongée dans l'affliction. Un matin, comme, après les\n prières prolongées qu'elle commençait avant l'aube et qu'elle continuait\n jusqu'au réveil de la maison, elle ouvrait la porte de la chambre où se\n tenait Colette Joris, elle l'aperçut toute raide sur son lit, les deux mains\n crispées et tordues en arrière au dessus des draps demeurés dans leurs\n plis, avec le geste de quelqu'un qui aurait trépassé en secouant des bar­\nreaux, et une laide grimace de la bouche démesurément béante et glissée\nà la joue gauche, lui fendait le bas de la face d'un rictus où, diminuée et\nraccourcie, la langue avait l'air d'un caillou noir. Elle s'arrêta un moment,\nla main sur la clef de la porte, regardant sans éclater, presque impassi­\n ble, les yeux élargis seulement par la surprise, cette petite silhouette\nrigide, voilée dans le gris du matin, qui était sa mère, frèle comme le\nmince cadavre d'un enfant parmi l'ampleur du grand lit, avec la mai­\ngreur évidée des poignets, la boule rondedu crâne sous la cotonnette col­\nlante du serre-tête, et ce mauvais rictus encoléré qui exagèrait sa bouche\ndes jours bougons. Puis elle marcha vers le chevet, posa la main sur la\npeau froide, et voyant que tout était fini, ploya les genoux, en récitant\nà demi voix la prière des morts. Elle remonta ensuite les draps sur la\npoitrine découverte, rapprocha de toutes ses forces les mâchoires dans\nun mouchoir qu'elle noua sur l'occiput et alla prévenir sœur Michilde\nqui, les pieds nus dans d'énormes chaussures de lisière, une jaquette\npassée en hâte sur une jupe trop courte, arriva la minute d'après, effarée\net larmoyante. Sœur Claire et sœur Brigitte, également averties, péné­\ntrèrent à leur tour dans la chambre, et tandis que celle-ci, après avoir\nfait une génuflexion rapide devant le lit, se mettait immédiatement à\nranger la pièce, avec son brusque affairement habituel, les lèvres remuées\nd'un bredouillement d'oraisons, l'autre, cédant à l'expansion de sa na­\nture, sous le coup imprévu de cette mort qui allait isoler un peu plus\nla pauvre Humilité, vint lui prendre les mains, qu'elle mouilla de la\nchaude pluie de ses larmes. Alors seulement, à cette affection triste qui\nlui faisait tout à coup connaître la douleur, la fille des Joris s'amollit.\n Elle revint à sa mère, s'abattit contre le châlit, entrecoupa de quelques\nsanglots les prières qu'elle avait recommencées. La tête de la vieille Co­\nlette, tournée de son côté, avait l'air de l'appeller de ses yeux vides,\npareils à des peaux flasques sous l'écartement des paupières ; mais elle\nne vit pas ce suppliant regard de morte qui semblait mendier la douceur\nd'un attouchement, et se mettant droit, enfin détendue, résignée à cette\ndisparition comme à toutes les autres épreuves de sa vie, elle alla prendre\ndans une armoire les draps pour l'ensevelissement.\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "                                  - 5 4 -\n\n\n\n\n              PUIS commença une vie de ruses et de mensonges. Il son­\n              gea à la prendre chez lui, comme il l'avait déjà prise dans\n              la maison trois fois sainte du Seigneur; mais, le prétexte\n              lui manquant, il attendit. Et, ne pouvant plus se résigner\n  à vivre loin d'elle, il multiplia les occasions de la revoir, et, pour\n  commencer, lui permit la confession et l'hostie quotidiennes. Elle\n  l'approchait donc chaque jour, reconnaissante, lui apportant ses ardeurs,\n ses souffrances, sa foi naïve, comme autrefois, et tandis que soumise,\n courbée sous son geste, elle épanchait son âme entre ses mains,\n des ressouvenances s'élevaient en lui et il avait des envies de l'attirer à sa\n poitrine pour lui révéler à son tour l'amour qu'elle lui avait fait connaître,\n le grand frisson des entrailles qui le secouait quand il frôlait ses vête­\n ments ou sentait contre la sienne la chaleur tiède de sa peau. L'élan de\n sa passion se trahissait alors à des paroles enflammées, des effusions\n enveloppantes, une onction brûlante et moite qui se répandait sur elle,\n comme les sueurs et les haleines de son désir ; et mêlant aux transports\n charnels la douceur mystique des pures adorations chrétiennes, son esprit\n et son corps se fondaient dans un vol, une caresse de souffles ailés et sub­\n tils, qui tout à la fois planaient par-dessus la terre et se posaient sur\n Humilité comme des frôlements de baisers. Les confusions et l'ambi­\n guïté des éléments qui composaient son misérable amour avaient encore\n grandi ; il ne savait tout à fait se détacher dés habitudes et des inclina­\n tions de sa vie de prêtre; et dans le vague et le trouble de son être assu­\n jetti aux sens et retenu par la pensée du ciel, il la sentait Femme aux\n énervements qui allaient d'elle à lui, et la devinait Esprit aux suavités\n  montant comme des parfums de son âme concentrée en Dieu. Ainsi son\n  caractère de prêtre, les duplicités auxquelles l'Eglise façonne et contraint\n  ses serviteurs, l'abdication du sens moral, inséparable d'une condition\n  où l'homme est obligé de feindre constamment s'il ne peut s'élever aux\n  sublimités du renoncement à tout, le plongeaient plus ' avant dans le\n  martyre et la folie, dissolvant ses honnêtetés natives et épaississant dans\n  son cerveau un grand brouillard, une fumée monstrueuse où la notion\n. des choses finissait par s'anéantir. Il était remonté à l'autel presque sans\n  remords, chargé du poids de sa faute qui aurait dû le faire ramper,\n   abîmé et contrit, plus bas que la poussière, et qui ployait à peine ses\n   épaules; et chaque jour il continuait à dire la messe, traînant à la clarté\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                                 — 55 —\n\n du tabernacle, sous ses vêtements sanctifiés par le symbole, son vice et son\n infamie.\n     La maladie si longtemps irrégulière et désordonnée chez sœur Humi­\n lité, était rentrée dans l'ordre des phénomènes périodiques. Dès le mercredi\n de chaque semaine, des turgescences légères apparaissaient aux mains,\n aux pieds et au côté, et le jeudi, les ampoules crevant, il en sortait une\n bruine sanglante qui comme une rosée rouge, ruisselait sur la chair.\n Puis le vendredi, vers le midi, la crise définitive s'annonçait par des\n prodromes d'extase; celle-ci se prolongeait pendant trois heures environ,\n et tout à coup un cri déchirant de supplication et d'effroi retentissait,\n et elle tombait la face contre terre, ses deux bras ouverts de chaque\n côté du corps, dans la posture du Seigneur crucifié. Un dernier stade\nla montrait ensuite relevée, les mains jointes, suivant de son regard\neffrayamment dilaté des visions célestes dans l'espace, tout son corps porté\nsur le bout de la chaise et tendu en avant dans uneattitude déséquilibrée,\nqui paraissait devoir la précipiter à terre. Le miracle, une intervention\nsurnaturelle semblaient seuls pouvoir expliquer les lois de la nature\naussi violemment transgressées, et, pour les spectateurs de ces choses\nextraordinaires, les crédules et tremblantes béguines, il paraissait à pré­\nsent évident qu'elles s'accomplissaient par la volonté du ciel. Ces esprits\napathiques mollissant à toutes les influences, d'une variabilité inquiète,\nces esprits de femmes désorientées en qui les stagnations du sang et de\nl'existence, la privation d'enfants, une virginité bougonne de vieilles\nfilles mettaient quelque chose des secrètes agitations du cloître, ou­\nblièrent leurs anciennes préventions et ne virent plus dans leur souffrante\ncompagne qu'un étonnant exemple de sainteté, où paraissait la main\ndivine. Cependant, quelques-unes, plus endurcies, ne pouvaient abdi­\nquer leurs rancunes à l'idée des préférences du prêtre, et chez celles-là,\ndes jalousies, une envie sourde trahissaient le mal d'être délaissées pour\ncette fille qui remplissait le Béguinage de sa peine et de ses délires.\n    Orléa, lui, ne gardait plus aucun ménagement. Il régnait en maître\ndans la maison d'Humilité, en écartait les femmes de son geste redouté,\naccaparait pour lui seul le cruel spectacle de cette torture. Sa perversité\ny goûtait des délectations froides, comme une volupté barbare de la sentir\nsouffrir pour lui, qui d'un mot commandait à sa vie de s'arrêter ou de\nressusciter. Elle était devenue entre ses mains la proie jalousement couvée,\nqui n'est point faite pour être partagée, pantelante victime dont ses yeux\nirrassasiés buvaient avec d'amoureuses blandices les frissons et les mor­\ntelles pâleurs. C'était pour lui qu'elle distendait ses pupilles aux lumi­\nneuses apparitions, aux éthérées splendeurs, aux gloires du Christ des-\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "                                  — 56 —\n\nccndant des nues dans une incarnation radieuse, pour lui qu'elle mimait\nles douleurs et les larmes de la Passion, pour lui qu'elle se sacrifiait,\nsaignante, sa chair transperce'e de clous et flagellée de lanières, sur l'in­\nvisible Croix. Et comme pour rendre plus complète encore l'immolation\net l'égaler davantage à l'immolation divine, il renouvela sur son agonie\nl'abomination de sa débauche. Telle était sa folie qu'il croyait monter à\nl'autel en l'adorant, et ses spasmes, ses râles, ses cris de bête mordue au\nflanc, s'entrecoupaient d'éjaculations impies, de sacrilèges implorations\ndans lesquelles il laissait aller la nature et la foi. Les ivresses spirituelles\nse confondaient ainsi à ses excitations charnelles, à travers les hypocrisies\net les duplicités de sa virilité faussée. Comme elle, agonisant d'une mort\ndélicieuse qui le ravissait à la réalité et le jetait frissonnant dans un men­\nsonge de paradis, il croyait sentir sur sa peau des frôlements de grandes\nailes blanches, des baisers de bouches angéliques, la caresse molle d'un\nair énervant et subtil, et le sang qui ruisselait des plaies d'Humilité\ns'égouttait sur lui en larmes chaudes, comme une pluie de roses mystiques\neffeuillées des hauteurs du ciel. Ce sang surtout l'attirait, le pénétrait d'une\n délectation profonde ; et par moments, il réfléchissait aux âcres voluptés\nde ces lointains Orléa, ses ancêtres, enrôlés dans les milices de l'Inqui­\nsition, et qui pareillement à lui, avaient dû s'énamourer de taches\nrouges, de larges blessures, du spectacle des gorges étalées d'où la sève\nsourd en jet carminé. Ces soifs maladives et sadiques passaient dans ses\nveines comme l'affolement d'une hérédité mal étouffée, faisant peser sur\nle rejeton d'une race cruelle le tourment des barbaries accomplies et des\ncrimes inexpiés. Il avait fini par se commander au point de bannir toute\nhésitation de son âme ; son forfait s'accomplissait dans une sorte de\ntranquillité assurée; et n'étant plus inquiété par la peur de l'impunité\ndécouverte, il écoutait revenir sans trouble le grand cri qui précédait la\nscène du Crucifiement, assistait impassible à toutes les phases de cette\nmort spirituelle, ne quittait plus la chambre qu'après la résolution\ncomplète de la crise.\n   Un vendredi, l'édifice de sa fourbe s'écroula. Comme il la tenait en­\nlacée, il lui sembla tout-à-coup que ce corps privé d'âme s'animait d'un\nfrisson, et ayant levé les yeux, il vit s'élargir dans les pâleurs du visage\ndétendu un effrayant regard, un regard de cadavre ressuscitant, posé droit\net tombant sur lui plus lourd que le plomb.où, dans des reproches, une\nstupeur sans bornes, une ombre douloureuse,-le deuil d'un bonheur\nanéanti et d'un paradis fermé, s'effaçaient les lumières de l'extase. Aus­\nsitôt après, elle jeta un cri, de ses mains large ouvertes repoussant le vi­\nsage presque collé au sien et sur lequel ses paumes saignantes imprimèrent\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                                 -    5 7 -\n\nde rouges étoiles. Le mouvement avait été si prompt qu'il manqua tom­\nber à la renverse, et brusquement il se dressa devant elle, blême, le souf­\nfle expiré aux lèvres, écarquillant démesurément les yeux comme devant\nune apparition. Une goutte de sang s'étant attachée à ses cils, il la voyait\nà travers un brouillard rouge, comme le tremblement de sa colère et de\nsa honte à la pensée, soudainement rentrée en lui, qu'il avait été surpris\ndans sa lâcheté et son ignominie; et le sentiment des choses lui revenant\naprès la première hébétude, une roue lui tournoyait dans le crâne, verti­\ngineusement rapide, dans laquelle ses idées roulaient entraînées ; il eut\nalors la pensée de la frapper, de l'exterminer pour exterminer du même\ncoup la trace de son crime. Cette fois, tout était consommé ; le monde\nentier saurait son ignominie, et, dans un large éclair qui en un instant\ndéchira devant lui l'avenir, il se vit traîné à une barre, exposé aux curio­\nsités de la foule, entre des juges et des gendarmes. Puis le désordre de ses\nvêlements le remplit de rougeur, et, la voyant immobile, prostrée, gémis­\nsante, le visage caché derrière ses mains, il demeura lui-même sans mou­\nvement, le poids lourd de sa faute l'écrasant comme une meule qui lui\naurait chû sur les épaules. Un silence terrible s'était fait dans la chambre\nentre cette victime, courbée, accablée, qui plus que lui semblait être\ncoupable et ce prêtre cherchant dans l'arsenal de ses roueries des mots\nd'explication et de pardon. Il eut alors de fausses larmes, lui prit les\nmains qu'il tint serrées dans les siennes, bégaya les tendresses vagues\nqu'il lui susurrait au confessionnal. Son aplomb lui revenant à travers\nces duperies, il n'implorait plus le pardon, mais l'adulait, lui parlait de\nsa sainteté, la cajolait avec de béats sourires, des effusions onctueuses et\nardentes qui pénétraient dans cette âme molle en maîtrisants effluves ;\net sa douceur humiliée, son orgueil aboli avaient encore un air de\ndomination.\n    Maintenant qu'il la sentait reconquise à ses défaillances morales, à\ncet abandon de son esprit entre ses mains, comme si elle se fût remise à\nlui du péché où ils étaient tombés tous deux et qui peut-être au fond de\nsa conscience de simple lui paraissait moins un péché, puisque la sanc­\ntification qui accompagne le prêtre en toutes choses s'y était attachée,\nOrléa ressaisissait son autorité. Presque agenouillé devant elle, il lui\ndisait :\n    — Je vous ai choisie parmi toutes les autres femmes, Humilité, pour\nêtre la bien-aimée de mon âme       Dieu a permis qu'il me vint sur cette\nterre une amante, une sœur, pour me soutenir dans ma voie solitaire...\nNos âmes sont pareilles, nous les avons confondues à la source de\nl'amour éternel; elles se sont mêlées l'une à l'autre à travers le saint Sang\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "                                  — 58 —\n\n de Jésus... Et vous êtes semblable à la coupe de mes délices, Humi­\n lité ; je boirai en vous les voluptés ineffables, et je serai pour vous\n comme votre frère et votre amant en Jésus, en son cœur sacré, son doux\n cœur qui est tout amour. C'est Jésus lui-même qui nous embrase, qui\n fait couler dans nos veines le feu de son ardent amour... C'est lui qui\n soupire sur nos lèvres. — C'est lui qui tout-à-1'heure descendait en vous\n et qui vous a éveillée pour que vous sentiez mieux son ineffable pré­\n sence... O la bien-aimée de mon âme, il nous invite, ce doux et grand\n cœur de Jésus, à renoncer aux apparences trompeuses pour nous fondre\nensemble au torrent de son adoration... Fermez vos yeux terrestres,\n ces yeux qui ne s'ouvrent qu'à des mensonges et ne peuvent percer les\n secrètes obscurités de la volonté divine, fermez-les, Humilité, et ne\nlaissez ouverts que les yeux de la Foi, les yeux de votre âme, qui vous\naideront à pénétrer les mystérieux desseins d'en haut... Je suis la porte\ndu ciel, ô ma sœur, je suis celui qui vient, je suis Jésus... Il a passé\ndans mon sang, il parle par ma bouche... Ecoutez-le, la bien-aimée de\n mon âme, afin que perdus dans un seul et même amour, nous soyions un\nen deux et qu'une volonté unique préside à l'accomplissement des œuvres\nde notre salut.\n    Et tandis qu'il s'épanchait en cette grisante musique des mots, lais­\n sant planer sur sa souillure le doute d'une infrangible fatalité, il était\n lui-même gagné par la foi en ses mensonges et finissait par croire à ses\n propres supercheries, comme un acteur finit par s'incarner dans les\nillusions d'un rôle.\n    Quant à elle, vaincue par le pouvoir irrésistible qui, pareil à un fluide,\nendormait sa volonté,, sa volonté déjà si fléchissante de martyre deux\nfois suppliciée, elle ne trouva pas la force de résister à cette évocation du\ncœur de Jésus et, résignée comme elle l'avait toujours été à toutes les\népreuves où elle avait reconnu le doigt de la Providence, elle courba la\ntête, acceptant le renoncement à la chasteté de la même âme tranquille\net simple qu'elle avait abdiqué le reste. Puis la crise habituelle suivit\nson cours, et il eut le courage de la voir se coucher sur sa croix jusqu'au\n bout.\n    Elle devint sa maîtresse, une maîtresse en titre, librement choisie et\ndoucement acceptante, et il la posséda comme il voulut. Toute conscience\nétait désormais abolie en lui, il s'oubliait à la désirer pendant l'office.\nEt il éprouvait une joie scélérate à braver Dieu jusque dans son temple,\nremplissant la sacristie de sa débauche. Dans les commencements surtout,\nla nouveauté du plaisir charnel éveilla en lui des sensations qui le boule­\nversèrent à la fois et le ravirent, comme une volupté sombre d'immolation,\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                                  -59        -\n\n Damné, il l'était, et cette certitude qui autrefois lui eût fait souffrir mille\nmorts, à présent s'offrait à lui presque avec délices. Il y avait des nuits où\nil se dressait, sentant rôtir sa chair ; il s'enfonçait alors dans la pensée de\nla perdition, jouissant, comme d'un abominable titillement de stupre, de\nse débattre aux mains des démons, avec la pointe de leurs fourches en­\nfoncée dans ses flancs. C'était dans toute son exaspération cette même\ndélectation déjà goûtée autrefois de se rebeller contre la tyrannie de la\nloi, de briser les chaînes de son servage au prix même du salut de son\nâme, de pouvoir enfin se dire l'égal des autres hommes, dans une parité\nde libre insoumission. Il ne semblait jamais rassasié de sacrilèges : un\njour, il la contraignit à se donner derrière l'autel, dans l'encens du sacri­\nfice encore flottant par l'air, ses mains et ses cheveux tout odorants de\nla fumée des cassolettes à peine refroidies; et il eût voulu être foudroyé\nsur place, avec un long frisson terrifié qui lui coula sous l'échiné et lui\nrendit plus chère la faute commise dans la présence même de Dieu,\nMais l'extrême mobilité de son caractère brouillant sans cesse ses idées,\nles diaboliques joies de la veille se changeaient en grincements de dents\nle lendemain, et il se désespérait, s'accablait, ouvrait enfin ses yeux des­\nsillés à l'horreur de ses crimes. C'était bien lui, le prêtre inflexible et\nchaste, qui en était venu à cela, à cette infamie d'une espèce de mariage\nchaque jour consommé, à cette monstruosité d'une sainte créature violée,\nsalie, ravalée, à la faveur de la plus grossière supercherie. Il la fuyait!\nse promettant de ne plus la voir, et de nouveau la violence de son désir\nle ramenait vers elle, sa honte d'un moment oubliée aux soifs de la chair.\nAlors il s'enorgueillissait presque de sa déchéance, comprenait le coup\nde folie furieuse de ces papes mariés, de ces cardinaux à femmes, rêvait\nd'étaler comme eux sa conquête, cette sainte détournée par lui de la voie\ndu paradis et précipitée à sa propre damnation. Et tout haut, dans cette\nchambre close du presbytère, où il avait mordu ses draps, aiguillonné\npar l'appétit de l'être féminin, dans cette sévère chambre d'étude, témoin de\nses inutiles luttes, il se répétait qu'il avait une femme, lui aussi, trou­\nvant à ce mot des suavités infinies, à travers les ardeurs de sacrifice et le\ngoût d'héroïsme du premier amour. Il aimait à se persuader dans ces\nmoments qu'il était victime d'une de ces passions irrésistibles qui ôtent\nà l'homme la faculté de raisonner, et, en regard de ce que Humilité lui\nabandonnait journellement, il mettaitsa part de paradis perdue, son salut\néternel à jamais compromis, trouvant qu'à ce mutuel renoncement, le\nplateau de la balance s'inclinait de son côté. C'était là sa justification vis-\nà-vis de l'humble créature ; elle l'aidait à calmer ses rares scrupules quand\npar hasard son orgueil s'amollissait à des apitoiements, condescendait\nau remords de cette pauvre vie traînée à toutes sortes de duperies.\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "                                 — 6o —\n\n\n\n\n             LES rencontres dans la sacristie étant souvent contrariées par des\n             empêchements, le curé prit le parti de congédier la sœur qui\n             faisait les besognes du presbytère et la remplaça par Humilité.\n             C'était mettre le comble aux impudentes bravades d'un com­\nmerce demeuré jusque là plus ou moins secret, à la faveur du mystère de\nl'église. Mais sa passion, devenue exigeante, ne calculait plus, se lançait\nde parti pris à travers toutes les aventures, préoccupée uniquement d'une\nchose : l'avoir près de lui, dans son ménage de garçon, presque comme\nune femme légitime. Cela lui donnait de petits bonheurs las, des quiétudes\nmolles d'existence chez soi, en pantoufles, dans le bel ordre et la symétrie\nd'un semblant de foyer, avec les satisfactions lourdes, une trivialité\néjouie de pot-au-feu. Les offices célébrés, il rentrait chez lui, traînait dans\nles chambres, sentant sa vie pleine, à côté d'elle qui lui donnait l'irritant\nplaisir d'une sainteté maniable. Elle continuait à lui céder en toute chose,\navec sa bonne volonté de fille du peuple, chez qui les servitudes hérédi­\ntaires ont mis l'apathie soumise du bétail pacant ; et les lacunes de sa\nconscience, ouverte seulement du côté de Dieu, la livraient sans dé­\nfense à toutes les déhonnêtetés de ces froides folies de prêtre. Toute petite,\nelle avait rêvé l'obscurité des jours passés dans une petite cure près\nd'un bon curé, s'éveillant alors déjà à l'idée d'un salut plus facile à\nl'ombre des vertus écclésiastiques. Maintenant ce rêve se réalisait ; elle\npouvait aller et venir dans l'atmosphère du presbytère, cette atmos­\nphère ou flotte un reste de l'encens de l'église, demeuré aux habits et\nà la personne de l'officiant ; et elle contraignait ses membres frêles à des\noccupations lourdes, faisant de grosses besognes qui la courbaturaient.\n    Il avait commencé par protester, peu difficile du côté de la propreté\net du soin de son intérieur, et par surcroît, un peu honteux de la voir s'ap­\npliquer à des travaux grossiers de mercenaire, au sortir des paradis où\nils avaient goûté à deux des ravissements, dans le doux tremblement de\nses ailes de séraphins. Et pendant un petit temps il souffrit réellement de\nla déchéance à laquelle l'avait abaissée son exigeant despotisme. Puis la\nsensation toute neuve de sa maison renouvelée par une main de femme\nvoltigeant de meuble en meuble, comme une âme amoureuse et jeune,\net jetant dans les sévérités curiales une coquetterie de jeunesse, lui\ndonna à lui-même comme l'impression d'un rajeunissement qui l'arra­\nchait à son désordre sale d'homme veillissant. Il goûta dès lors le prix\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                                 - 61-\n\n des meubles disposés pour le coup-d'œil, l'harmonie des choses assorties,\n la blancheur des linges qui lui rappelait le goût des jeunes filles pour\n ce qui a les apparences sans tache de leur virginité. L'autre, cette sœur\n Apollinaire, n'y mettait ni cette ardeur ni cette intelligence ; et sensible\n au joli miracle de l'amour qui changeait tout autour de lui, il payait\n Humilité d'un sourire et la laissait martyriser ses mains à des excès de\n travail.\n    Pour elle, une joie surnageait à toutes les lassitudes de son corps\n surmené : c'est qu'elle vivait dans l'air du prêtre, qui était pour son cœur\n ignorant l'air même du bon Dieu. Elle avait réalisé son plus ardent désir,\n ne voyait rien au delà du sacrifice de sa vie résignée à la condition de\nservante, qui bien plutôt était à ses yeux comme une élévation morale de\nsa personne. Et ne gardant de son état nouveau que la pensée de cette\nambition satisfaite, — servir un curé, — elle oubliait qu'elle le ser­\nvait jusqu'en ses basses sensualités et que sa qualité de maîtresse, ajoutée\nà l'autre, lui donnait un peu de l'autorité du prêtre constamment ap­\nproché. Sa condescendance aux œuvres de la chair lui semblait d'ailleurs\nle couronnement nécessaire de toutes ses autres soumissions. Sa\nconscience sourdement éveillée l'eût-elle avertie des supercheries d'Orléa,\nelle se fût encore courbée sous sa parole qui, dans l'abandon de la chas­\nteté, lui montrait l'immolation indispensable de l'esprit de résistance. Et\nsa simplicité abigotie ayant traversé sans en être ternie les épreuves de\nla souillure, elle croyait mériter le ciel en s'immolant sur un lit\ncomme si ce lit eût été une croix, sans ardeur du reste, ses sens morts\naux ardillons du plaisir, de toute la machinale complaisance de sa\nmolle anémie. Elle ne tira donc aucune vanité extérieure d'une chute\nqui eût relevé mainte autre, et loin d'étaler la morgue bourgeoise de\nses pareilles, elle laissa paraître au dehors un redoublement de modestie.\n   A la longue pourtant, l'excitation de la nouveauté cessa d'émoustiller\nOrléa, et il arriva un moment où il pêcha moins par entraînement que\npar habitude. Son brutal désir ne s'enveloppa plus des poésies dulangage\nmystique, ne monta plus à Humilité à travers la musique d'un Cantique\ndes Cantiques, mais la violenta crûment, avec la saleté froide d'un\nvice. Elle éprouva pour la première fois alors une défaillance ; une per­\nception vague d'irrémissible faute tourmenta sa pensée ; et elle ressentit\ncomme la secousse intérieure de n'être pour le curé que l'instrument de\nson libertinage. Sous la bassesse de cette flétrissure, son cœur saignacomme\naux plus mauvais jours. Dans le même instant, elle se voyait perdue et\nsauvée, ne parvenait plus à réunir ses idées, sentait s'en aller son esprit\nà toutes les mortelles incertitudes qui l'avaient envahie autrefois. Elle\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "                                  — 62 —\n\ns'accusait alors de n'avoir pas asssez fait pour garder la tendresse du prê­\ntre, son amour qui e'tait celui de l'Eternel, et elle inventa des besognes\nabjectes, s'abandonna presque avec passion à ses débauches, aspirant à\nl'adorer et à le bénir dans la confusion et l'avilissement de sa personne,\nelle ne savait quoi que fût un sacrifice permanent, comme à Dieu même.\nLe sentiment de la vie finit par presque la quitter ; elle s'efforçait de revi­\nvre en lui, ne vivait plus, et son cœur s'arrêtait pendant de longs mo­\nments.\n\n\n\n\n            BIENTOT il ne goûta plus auprès de la misérable créature que\n            l'apaisement monotone de la chair, les bonheurs lourds d'un\n            commerce d'habitude ; et un besoin d'émotions le prit, pour\n            réveiller la satiété. Il imagina des perversités d'amours, s'in­\ngénia des artifices de roué, se perdit un peu plus dans des voluptés de\nperdition. Elle était obligée de s'offrir dans ses robes de messe, le voile\nen tête, priante et tournée à Jésus, et il lui disait qu'il était en effet le\n Seigneur, écoutait monter sa prière à lui, comme l'encens et l'odeur de\nson adoration, tout grisé de cette voix molle, implorante. Et un jour,\nils se fustigèrent à grands coups de lanière, l'un et l'autre couturés de\nplaies, sous une pluie de grosses larmes rouges, tandis que, les yeux\nhors de tête, il hurlait, s'excitant des mots qu'il ne pensait pas :\n    — Plus fort!... Le démon est encore en nous... Je le sens...\n ... Frapper, Humilité !\n    Un coup de folie furieuse le poussait à toutes les extravagances\net comme liée à lui par des philtres d'amour, toute pudeur abrogée,\nelle lui obéissait jusque dans les plus déraisonnables. Alors il avait\ndes joies sombres de la sentir se perdre dans son monstrueux délire\nde mâle inassouvi, de l'enchaîner à sa propre damnation, comme son\nâme damnée à lui, toute chargée des iniquités commises à deux, de\nrenouveler sur elle les effets des grandes possessions auxquelles s'étaient\nillustrées Grandier et les autres. Elle était sa bête, sa proie, l'être\nmachinal qu'il tiraillait aux nerfs, à l'âme, partout, la précipitant, ou la\nrelevant à son gré. Et il jouissait de la posséder dans les moindres fibres\nde son corps, d'être répandu dans les plus intimes replis de sa\nvolonté, vivant en elle d'une vie qui avait aboli l'autre, comme en une\nsorte d'ensorcellement. Il y avait longtemps d'ailleurs que les transes de\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                                 — 63 —\n\nla perdition, la peur de l'enfer, la honte et le deuil de son âme morte au-\nsalut avaient cessé de l'agiter. Sa conscience, comme un viscère atro­\nphié par le mal et qui à la longue s'immobilise dans un état morbide\nsans souffrances, ne le tourmentait plus. Et l'impérissable orgueil\nreprenant le dessus, en ce néant du reste, il en était venu à se croire\nindéfectible jusque dans le crime.\n   Son hypocrisie au dehors avait grandi : il allait la tête haute, dans\nune attitude savante de concentration, ayant l'air de couver sous ses\npaupières demi-closes de hautes pensées évangéliques. Constamment il\nreparlait à la supérieure de la sainteté de sœur Humilité, et un jour il\nalla jusqu'à lui dire que l'œuvre du salut s'avançait, que ses progrès\nétaient visibles et que le Béguinage serait bientôt le témoin de grands\névénements. Il mentait à présent par entraînement, après avoir menti\npar nécessité, et la crédulité du monde l'amusait comme un hommage\nrendu à sa robe souveraine. Au confessionnal, il proposait Humilité\npour modèle, trouvait des paroles enflammées pour vanter sa dévotion et\nquelquefois contaminait véhémentement celles d'entre les béguines qui,\npressées de questions, avouaient qu'elles en avaient douté. Il leur parlait\nalors de l'esprit d'insoumission qu'elles portaient en elles, et ne leur\naccordait la rémission de leurs fautes que si elles promettaient de reve­\nnir à résipiscence. Ainsi sa tyrannie s'étendait à toutes les femmes qui\nl'entouraient, et, à force d'autorité et de ruse, les amenait à douter de\nleurs doutes, sans autre résistance qu'une secrète et toujours grandis­\nsante animosité contre cette Humilité qui leur volait leur curé.\n   Sans se l'être dit, chacune eut la pensée de le reconquérir, ce maître\nadorable qui les fuyait, et comme le jour de sa fête approchait, elles se\nmirent, dans le silence accru du Béguinage où, pendant plusieurs jours,\nles rues demeurèrent désertes, à exécuter de délicats travaux, avec des\ntendresses infinies. Assises derrière les rideaux bien clos, leurs mains ailées\nenfilant des perles ou manœuvrent de grandes aiguilles en bois, elles se\npersuadaient que le curé ne demeurerait pas insensible à l'humble\noffrande de leur cœur, et elles s'acharnaient dans un labeur sans trêve.\n   La Saint-Pierre arrivée, Orlea fut surpris de les voir s'empresser\ntoutes à la file au presbytère, avec leurs petits cadeaux qu'elles dépo­\nsaient sur un coin de la table après l'avoir salué et lui avoir fait leurs\nsouhaits. Bientôt la table se trouva pleine, et les unes lui avaient apporté\ndes housses au crochet pour ses chaises, les autres des broderies de\nstores ou de jalousies, puis encore des ronds de serviettes à ses initiales,\ndes bobèches et des croix en perles ; et sœur Brigitte lui avait fait\nune superbe calotte de jais enfilés. Alors, s'apercevant qu'Humilité\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "                                -    64    -\n\nl'avait oublié, il ressentit une lourde exaspération contre elle et trois\njours durant, la bouda, comme pour un manquement grave à ses devoirs\nde servante-maîtresse. D'ailleurs, la satiété montait ; elle l'habituait\nà une telle platitude d'adoration qu'il l'eût voulue à présent redressée,\ninsoumise, avec des révoltes contre son autorité; et sa douleur sempi­\nternelle l'écœurait comme une mangeaille prolongée de sucreries. Puis,\nla vulgarité de ce simulacre de ménage le lassait ; il avait rêvé un hymne\ndans les étoiles, par delà les trivialités de la vie, et cela tournait aux\nbassesses viles d'un collage populacier. Il s'irritait presque à présent\nd'avoir cédé à cette sotte passion des sens et de la tète, où le cœur n'était\npour rien. Maintenant qu'elle lui avait fait connaître la femme, il en\navait assez de sa chair, de ses lâchetés d'amour, et vaguement il pensait\nà d'autres, à cette sœur Claire toute fraîche et grasse, comme un fruit\nplein de jus. Toute l'aridité de son âme de vieil homme desséché par une\nvirginité trop prolongée, à l'ombre des froids autels, éclatait dans cet\nendurcissement qui succédait à tant de mensonges.\n    Il descendit à des tracasseries indignes, lui fit des scènes sans motifs,\ngrondait pour un objet déplacé, et, la résignation placide d'Humilité lui\napparaissant alors comme une sorte de reproche inavoué, il l'attaqua\npar son côté douloureux, l'inquiète foi qui avait été le tourment de toute\nsa vie. Un besoin de vengeance mauvaise contre cette fille qui ne le\nquittait pas, lui fit monter aux lèvres des paroles odieuses et suppliciantes:\nil lui parla de l'enfer qu'ils avaient mérité, l'accusa d'avoir jeté sur lui,\nl'oint du Seigneur, des sortilèges de femme, l'accabla des opprobres\ndont il était lui-même chargé. Humilité fut épouvantée; des cauche­\nmars hideux hantèrent de nouveau ses nuits, et ne pouvant croire à\nla duplicité du prêtre, elle s'enfonça dans le remords de sa perversité.\nC'est à peine si elle osait encore élever vers le ciel des prières qui, sur\nsa bouche condamnée, lui semblaient des blasphèmes; mais son être se\nfondait en oraisons intérieures pour détourner d'Orlea les foudres de la\ncolère de Dieu; et du fond des entrailles, elle appelait sur elle seule le\nchâtiment. Une éternité de douleur ne lui paraissait pas trop pour expier\nl'erreur de leur coupable amour, et elle la désirait, cette éternité, comme\nune volupté, presque comme une délivrance, la délivrance de son esprit\nsouffrant de toutes les souffrances de cet homme damné par sa faute.\n Son salut à elle ne l'inquiétait plus, devant la certitude des afflictions et\n des maux qu'elle avait attirés sur lui ; et cette désolation sans bornes\ndélecta l'amant cruel mieux que si elle lui avait offert son sang à boire.\n Quelquefois cependant l'ancien désir remordait sa chair ; il lui persuadait\n alors que c'était pour son bien qu'il s'était complu à faire passer dans ses\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                                — 65 —\n\nmoelles les affres des pensées de perdition, et avec des retours de douceur\ncaressante, lui chuchotait :\n   — Ne suis-je pas pour vous le Seigneur, chère Humilité? Ne suis-je\npas le salut? Prenez confiance en moi qui dois vous acheminer aux voies\néternelles.\n   Elle cédait, un instant reconquise aux grandes espérances; mais ces\ncourts moments d\"apaisement étaient suivis de désillusions amères, et\ncomme il l'avait reprise, il la rejetait, l'abandonnant au deuil de son\nâme toute abêtie et morte dans l'idée de l'irrémission finale.\n\n\n\n                                              CAMILLE     LEMONNIER.\n\n\n\n\n                                                                  5\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "                                   FAUST\n                             (FRAGMENT)\n\n\n\n\nLa nuit. — Une chambre haute, gothique. — Faust à son pupitre. Devant lui le livre de\n                                   Nostradamus.\n\n\n\n                            SCÈNE PREMIÈRE\n\n                                   F A U S T , seul\n\n\n                 HÉLAS! j'ai tout creusé dans ma fiévreuse ardeur !\n                 La science déjà n'a plus de profondeur\n                 Où l'étude n'ait fait descendre ma pensée,\n        Et quel but ai-je atteint dans cette œuvre insensée?\n        Me voilà pauvre fou, sage comme au départ.\n        Des vains noms de l'orgueil, il est vrai, j'ai ma part,\n        On me nommé docteur, maître, un troupeau crédule\n        D'écoliers ignorants marchent sous ma férule ;\n        Depuis dix ans on vient pour m'entendre et me voir,\n        Depuis dix ans je sais qu'on ne peut rien savoir,\n        Voilà ce dont mon âme est presque consumée,\n        Oui je suis plus savant que la stupide armée\n        Des moines et des clercs, des maîtres, des docteurs ;\n        Ce qu'ils ont entassé dans leurs livres menteurs\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                       -    67     -\n\nJe le sais, mais je n'ai recueilli que le doute,\nRien pour montrer à l'homme où le mène sa route,\nRien pour le consoler et le rendre meilleur.\nÉtait-ce un pareil lot que le destin railleur\nRéservait à mes durs travaux, à mes souffrances,\nAu sacrifice entier des douces espérances\nQui chantaient dans mon cœur au printemps de mes jours ?\nLa gloire, les plaisirs, les honneurs, les amours\nTout ce qui peut donner le bonheur sur la terre,\nO travail ! pour vieillir dans ton commerce austère,\nJe l'ai quitté. La vie, un chien vil moyennant\nCe prix, n'en voudrait pas. C'est pourquoi maintenant\nMon esprit inquiet demande à la magie.\nCe que n'ont pu m'apprendre et la théologie.\nEt la jurisprudence, et l'art du médecin.\nSi par elle jamais, pénétrant dans ton sein,\nO nature, et fouillant tes entrailles profondes,\nJe découvrais les lois sur lesquelles tu fondes\nL'organisme éternel de tes secrets trésors ;\nEt n'étais plus contraint, sous de trompeux dehors,\nDe suer sang et eau dans mes leçons arides,\nPour faire en rougissant un trafic de mots vides !\n\n\n                La lune sort des nuages ; ses rayons illuminent les vitraux.\n\n\nQue ne puis-je te voir pour la dernière fois,\nLune aux rayons d'argent ! Entre ces murs étroits\nQue de fois tu m'as vu veiller à ce pupitre\nDans le calme des nuits. Illuminant la vitre\nTa clarté pâlissante alors se répandait\nSur les livres poudreux où mon œil se perdait.\nHélas ! si je pouvais là-bas, sur la montagne.\nErrer dans ta rosée, oh ! lointaine campagne,\nMe mêler aux esprits, dans les antres profonds,\nSur les prés adorants les suivre dans leurs bonds,\nVoir sous ton jour douteux tourbillonner leur danse,\nEt libre enfin de toute angoisse de science,\nMe baigner sain et sauf dans ton brouillard léger !\n— Dois-je dans ce cachot sans trève me ronger ?\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "                       — 68 —\n\n Maudit trou de muraille où le jour ne pénètre\n Qu'en laissant aux vitraux noircis de la fenêtre\nLes rayons les plus chauds, dont ma froide prison\nJamais ne connaîtra les feux. Mon horizon,\nLe voilà : d'un coup d'œil sans peine on le mesure ;\nCe sont les murs blanchis de ma triste masure,\nCes livres oubliés dévorés par les vers,\nCes parchemins jaunis que la poudre a couverts.\nPartout autour de moi des papiers et des boîtes,\nDes drogues remplissant les fioles étroites,\nDes instruments usés légués par mes aïeux.\nVoilà mon univers, hélas, voilà mes dieux !\n— Ah! ne demande plus pourquoi ton cœur se serre,\nPourquoi le désespoir l'écrase dans sa serre,\nPourquoi ton sang se fige en des douleurs sans nom,\nToi qui fermant sur toi ce sombre cabanon,\nCroupis dans la fumée et dans la moisissure.\nNon, ne demande plus d'où te vient ta blessure,\nToi qui partout ne sens, en étendant les mains,\nQu'ossements d'animaux et squelettes humains,\nToi qui ne connais plus les sources de la vie\nQui jaillissent du sein de la nature amie,\nEt dans ce noir réduit où l'angoisse te mord\nEntasse autour de toi des emblêmes de mort !\n\n\n\n                                    EDMOND PICARD.\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                         PLUIE D'ETE\n\n\n\n             DEPUIS bien des après-midi, le soleil, flambant en haut de l'ho­\n             rizon, semblait s'élargir à vue d'œil, comme le rond d'une\n            étincelle dans une étoffe. Lourd couvercle, le ciel rabattait le\n            feu sur bêtes et gens, les gens se traînant les pieds brûlés par\nle sol craquelé, les bêtes, queue basse, léchant assoiffées le sable sec des\nruisseaux.\n   Tout à coup, un nuage crève. Et la pluie tombe, tombe, d'abord\ngoutte à goutte, puis à flots, à torrents, martelant la glèbe durcie avec\nle bruit d'une chevauchée de bienfaisants faunins. Elle s'étale en nappe,\net ses caresses creusent sur la terre des rigoles pareilles aux plis gras\nd'une chair de femme. Les buissons abattus relèvent en bruissant leurs\nfeuilles lavées, luisantes du vert éclat d'une frondaison féerique. Le vent\nsouffle entre les gouttes qui bondissent ; aux portes des cahutes les rus­\ntauds regardent en extase, se laissent mouiller par l'ondée qui s'abat en\nrépandant une odeur amère et douce.\n   Et sur le ciel déjà bleu les rameaux entr'ouvrent des bourgeons neufs.\n\n\n\n   Voilà de longs jours déjà que du marbre pâli et muet de ton visage\ntant aimé jaillissait, seule réponse à mes tendresses, un regard de prin­\ncesse offensée. Implacablement dédaigneuse, me tenais-tu rigueur pour\nun crime que je n'ai pas commis ? Sans un mot je te voyais, et de tous\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "                               — 70 —\n\ncôtés les glaces de ton boudoir me renvoyaient ironiquement ton image\nsouveraine, accueillir mes supplications en dressant d'une pièce ton\ncorps de statue, sur lequel chatoyaient solennelles les toilettes des\ngrands jours, comme si tu avais voulu mettre autour de toi le rayonne­\nment intimidant des déesses. A mon approche, majestueuse, écartant\nd'un talon méprisant la traîne de ta robe, tu disparaissais. Et il me sem­\nblait, à regarder ta jupe balayer les fleurs rouges du tapis, que c'était\nsur mon cœur que tu marchais, impassible, comme sur le serpent les\nVierges de Murillo...\n   Etait-ce donc la douleur ou le pardon que je vis pleuvoir de tes yeux,\nlorsque ce matin, soudainement, tu vins à moi les bras ouverts et pen­\nchée sur mon épaule, tu éclatas en pleurs ? Douleur ou pardon, qu'im­\nporte ? Respirant dans les noires torsades de tes cheveux le parfum de\nton amour reconquis, je sentais avec un amer délice ton corps secoué\nsous ma main par ces longs sanglots, et j'écoutais, sans songer à te rele­\nver, leur musique adorablement intime et triste où venait se fondre tout\nton être...\n   Et tes lèvres maintenant disent encore * non » : tes lèvres, perlées\nde larmes, disent encore « non »... Mais j'entends ton cœur, je l'entends\nqui chante, caché sous ton sein blanc : « Demain, sur l'arbre de nos\namours les baisers vont éclore ! »\n\n                                           MAURICE SULZBERGER.\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "                 SONNETS\n\n\n                         I\n\n                 LA CAPITALE\n\n           L'ÉNORME capitale est un fruit douloureux\n           Son écorce effondrée et ses pulpes trop mûres\n           Teignent opulemment leurs riches pourritures\n           D'or-vert, de violet, et de roux phosphoreux.\n\nLâchant en jus épais, douceâtre et cancéreux,\nSes spongieuses chairs fondent sous les morsures,\nEt ses poisons pensifs font germer les luxures\nEt les péchés malsains dans les cerveaux fiévreux.\n\nTel est son goût exquis, tel son piment bizarre,\n— Gingembre macéré dans un élixir rare, —\nQue j'y plongeai mes dents avec avidité.\n\nJ'ai mangé du vertige et bu de la folie.\nEt c'est pourquoi je traîne un corps débilité\nOù ma jeunesse meurt dans ma force abolie.\n\n\n                         Il\n\n               LA CONSCIENCE\n\n           LES sots t'ont définie, ô conscience : un juge\n           Au fond de l'âme assis-, dont les yeux rigoureux\n           Regardent fixement nos secrets ténébreux\n           Et qu'on ne peut tromper par aucun subterfuge.\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": "                     —   72    —\n\n\nQue t'importe l'erreur de ces benêts qu'on gruge ?\nTu suggères la ruse à l'assassin peureux,\nT u donnes le courage au gredin vigoureux,\nO toi, des malfaiteurs le plus certain refuge !\n\nAnalysant la cause et scrutant les dessous,\nPar tes bonnes raisons les crimes sont absous ;\nIl n'est point de forfait que tu ne justifies.\n\nEt par toi, découvrant maint argument vainqueur,\nDans les replis du droit et des philosophies,\nLes impurs scélérats trouvent la paix du cœur.\n\n\n                         III\n\n                 LE P É N I T E N T\n\n           E suis le pénitent des mauvaises cités.\n            Dans les bouges honteux où coulent les rogommes,\n            Dans les quartiers lascifs des modernes Sodomes\n            Où le meurtre et le viol cachent leurs voluptés,\nQuand j'introduis, le soir, mes regards attristés,\nJ'ausculte en frissonnant les monstres que nous sommes;\nJe sens peser sur moi tous les crimes des hommes,\nEt je pousse des cris vers les cieux irrités.\n\nSemblable en mes clameurs aux prophètes tragiques.\nJe vais, les yeux hagards, par les places publiques,\nConfessant des péchés que je n'ai point commis.\n\nEt le chœur vertueux des pharisiens brame :\n« Soyez béni, mon Dieu, qui n'avez point permis\nQue je fusse pareil à ce poète infâme ! »\n                                          IWAN GILKIN.\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": "                  DANS LA COUPOLE\n\n\n                                                           A Joseph Nève.\n\n                                    I\n                                             Madame à sa tour monte\n                                             Mironton , ton ton , ton taine....\n\n\n        VOUS m'attendrez à dix heures à la première chambre du tribunal,\n        lui dit, le 16 octobre 1883, jour de la reprise des audiences, en\n        lui mettant sur les bras une serviette en cuir gonflée de dossiers,\nmaître Martineau, son nouveau patron, le plus exact des avoués de\nBruxelles.\n   Et Claude-Hiéronyme-Placide Bernard, le petit clerc blond de soufre,\nfluet, émacié, le visage en demi-lune éclairé, sous une toison d'agneau,\npar deux yeux d'un bleu de turquoise mourante exprimant la naïveté\nsereine des seize ans épanouis au fond d'une province, quitta l'étude\net s'en fut d'un pas délibéré à la conquête du Palais de justice.\n   Lorsqu'il atteignit l'extrémité de la rue de la Régence, ému des pro­\nportions de l'édifice qui se dressait devant lui dans sa gloire pacifique,\ndéroulant sous le ciel où chevauchaient des nuées la double colonnade\nde son péristyle, ses deux pavillons empiàtés, le formidable appareil de\nses projectures, de ses frontons, de ses corniches, de ses balustres, do­\nminé par les quatre statues géantes qui gardent la coupole, Claude-\nHiéronyme demeura longtemps immobile. Le fascinait surtout la\nMinerve de marbre qui surmonte la baie du frontispice, — blanche\névocation destinée à rappeler chaque jour à tous le devoir, et dont il\ncherchait vainement à pénétrer le mystérieux symbolisme.\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "                                — 74 —\n\n    Il gravit lentement les degrés du porche, et, timidement, demanda\nson chemin. « Dans le gros pilier de gauche, lui dit-on, il y a un escalier.\nC'est par là. »\n    Sans défiance il monta, s'étonnant de l'obscurité du caracol, rassuré\nà la pensée qu'on lui avait indiqué la voie la plus courte. Parvenu au\nsommet de la spirale, il poussa une porte qui s'ouvrait sur l'architrave,\nvit s'enfoncer devant lui des perspectives blanches de chapiteaux avec\nleurs gousses ou leurs feuilles d'acanthe, aperçut les amphiptères qui\nsupportent, semblablement à des Atlantes, le fronton principal, con­\ntempla les trophées plâtrés au mur, mesura de l'œil les tailloirs gigan­\ntesques des colonnes. Plongeant les regards par dessus la balustrade, il\ndécouvrit, dans une lumière douce de temple, le va et vient des magis­\ntrats, des avocats et des plaideurs qui commençaient à envahir l'édi\nfice.\n    Assurément on l'avait trompé. Ce ne pouvait être à cette altitude que\nsiégeaient les juges du tribunal. Mais, bah! une heure le séparait du\nrendez-vous. Il avait le temps de jouir de son ascension.\n    Il s'engagea dans un escalier en limaçon et enjamba lestement les pas.\nSur le crépi frais des murailles, les ouvriers avaient griffé des noms, des\nemblêmes, des devises. Claude-Hiéronyme s'amusa à les déchiffrer,\nriant et flânant, rougissant parfois de leur obscénité. Il ne résista pas à\nl'envie d'écrire au crayon, sur une belle surface blanche, son nom en\ntoutes lettres : CLAUDE-HIERONYME-PLACIDE BERNARD, puis il\neut honte de son enfantillage, craignit d'être surpris et reprit sa montée.\n    La cage était étroitement enserrée dans l'épaisseur de la maçonnerie,\ncomme entre les murs d'une forteresse. A des distances égales s'étageaient\ndes fenêtres étroites ainsi que des meurtrières d'où jaillissaient, sur les\nmarches sombres, des rais de jour. Parfois une porte basse, semblable\nà celles des casemates, s'entrebâillait sur des perspectives de greniers\nobscurs, et le petit clerc frissonnait à la vue des emmêlements fantastiques\nde poutrelles, de fermes en fer et de charpentes.\n    Au haut de la dernière volée, Claude-Hiéronyme poussa une porte.\n Il eut le vertige en traversant une passerelle amorcée à l'angle du mons­\ntrueux entassement de pierres dans lequel, lentement, il s'élevait. A peine\n eut-il le temps d'entrevoir, comme une vision farouche, une interminable\n étendue de toits de zinc aux arrêtes aiguës sur lesquels s'épanouissaient\n des gerbes de paratonnerres; des gouttières les coupaient à angles droits,\n pleines d'une eau miroitante qui reflétait les nuées plombées du ciel.\n  • A l'extrémité de la passerelle s'ouvrait une vaste salle, pleine d'un\n entrecroisement de longerons couleur de rouille, hérissée de barres de\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": "                                 -   75    -\n\n fer, et dans laquelle s'élançait, comme du fond de cale d'un transatlan­\n tique, un escalier de fonte, rouge de minium, qui décrivait d'audacieux\n zigzags.\n    Claude-Hiéronyme s'y précipita, piétinant les girons, avec la sensation\n vague d'une ascension qui ne finirait jamais, qui l'entraînait malgré lui\n dans son orbe giroyante et contre laquelle aucune force humaine ne pour­\n rait résister. Au dehors le vent chantait sa funèbre symphonie, cognant\n aux vitrages et sifflant dans les joints des carreaux.\n    Parvenu au trapan, le clerc s'égara dans une succession dé salles nues\n dont la monotonie grise l'exaspéra. Les greniers succédaient aux greniers,\n blancs et mats comme des linceuls. Par les fenêtres croisillonnées, le jour\n tombait, assoupi, sur les planchers neufs. Dans un angle, une pompe à\n incendie oubliée réveillait seule de sa note écarlate la tristesse som­\n meillante. Les quatre gigantesques pilastres qui forment l'ossature du\n colosse se montraient à nu, dévoilant au promeneur solitaire le secret\n de leur structure, comme dans la mort apparaît le squelette que dissi­\n mulait, pendant la vie, la chair, les muscles et la peau.\n    Très troublé par le solennel silence de nécropole dans lequel réson­\n naient ses pas, Claude-Hiéronyme alla, vint, repartit, s'embrouilla dans\n le dédale des couloirs et des combles, chercha une issue, pesta de n'en\n pas trouver. Suffoqué par l'atmosphère de prison qui le prenait à la\n gorge, hébété de solitude, il n'avait plus qu'un désir, sur lequel se con­\n centraient toutes ses aspirations : échapper au cauchemar qui l'obsédait,\n atteindre le lanternon qu'il avait contemplé, d'en bas, dans son rayon­\n nement d'or, et là respirer, sentir l'air lui caresser la peau, se soustraire\nenfin au poids du fer et de la pierre qu'il sentait peser lourdement sur\n ses épaules.\n    Il vint tournoyer dans la galerie qui domine, à Une hauteur prodi­\ngieuse, la salle des Pas-perdus, vit se perdre dans un lointain effrayant\nla mosaïque de marbres blancs et noirs sur lesquels s'agitait un monde\nde fourmis. Epouvanté à la vue du gouffre, il se précipita dans un cou­\nloir étroit pratiqué sous les arcades en plafonnage qui simulent des\nvoûtes supportant la coupole, enfonça Une porte d'un coup de pied, se\nretrouva dans un labyrinthe de greniers, et finalement s'abandonna à la\nvolute argentée d'un escalier qui s'enroulait à un pilier comme une liane\nà un tronc d'arbre.\n    La spirale de fer étreignit l'enfant ainsi que l'eût fait un boa énorme,\nl'entraîna dans une course vertigineuse et le lança, brisé, dans une galerie\ncirculaire, sorte de cage vitrée exposée aux bourrasques et aux coups de\ngrêle. Au milieu, une ouverture ronde plonge sur un abîme au fond\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": "                                 -   76    -\n\nduquel il aperçut, comme des atomes, des personnages tachant d'à\npeine perceptibles points noirs une étoile entourée d'une grecque. Par un\ncurieux phénomène d'optique, toutes les lignes placées sur le même\nplan devant converger, il lui semblait que la salle des Pas-perdus, dont\non embrasse de là haut l'ensemble, fût un immense cône renversé dont\nl'étoile de marbre constituait le sommet.\n    A travers les vitres secouées par la rafale, Claude-Hiéronyme aperçut\nles formes monumentales des quatre statues de bronze. Derrière la per­\nsonnification de la Force, un escalier hélicoïde saisit le petit clerc, et\nl'emporta dans les hauteurs. Très pâle, les dents serrées, une perle de\nsueur roulant avec des larmes sur sa joue, Claude-Hiéronyme sentait les\nmarches se dérober sous ses jambes vacillantes, le Palais tourbillonner,\nles murailles craquer sous les furieux assauts du vent. Jeté dans la cou­\npole, à la vue de son étrange et fantasque charpente arquée, il se cru dans\nla carcasse de quelque monstrueux animal. Défaillant, avec la résigna­\ntion que donne le martyre, il se laissa entraîner sans résistance par l'esca­\nlier en colimaçon qui s'enfonce comme une vrille dans le plancher du\n belvédère et vint choir, expirant, sur la dernière marche.\n\n\n\n\n                                      II\n\n\n         LORSQU'IL revint à lui, l'incomparable spectacle qui s'offrait à ses\n         yeux éblouis lui donna une telle secousse qu'il poussa un grand\n         : cri, ouvrit les vanteaux des croisées, et oubliant son émotion et\n sa fatigue, agita triomphalement son chapeau au-dessus de sa tête.\n    Sous le vol des nuées blanches fuyant éperdument, comme les fumées\n qui s'élèvent d'un champ de bataille, sur le ciel tendu de gris sombre,\n Bruxelles déroulait orgueilleusement son panorama dont l'horizon,\n mouillé de pluie, se fondait dans des brumes bleues.\n    C'était un entassement bizarre et confus de toitures revêtues d'ardoises\n ou de tuiles, une armée de cheminées crachant des spirales noires\n tordues et boulversées par le vent ; une forêt de pignons et de lucarnes\n d'où émergeaient, çà et là, comme de jeunes pousses sur des souches,\n des clochers , des coupoles , des tours ; un réseau de rues et de\n ruelles crevassant la masse des briques et des moellons, de petits bouts\n  de jardin carrelant de vert les coins de sol respectés par la pierre ; des\n  cours qui semblaient aussi profondes que des puits et dans lesquelles\n"}, {"page_pdf": 88, "texte": "                                 -   77    -\n\non découvrait, suspendu, le linge des ménages : des draps grands comme\ndes mouchoirs, dès chemises taillées sur un patron de poupée. Aux en­\nvirons immédiats du Palais de Justice, dans le populeux quartier des\nMinimes, l'œil enfilait des rues boueuses où grouillaient des marmots,\nfouillait le secret des maisons lézardées et sales, pénétrait insolemment,\npar dessus un pot de géranium ou une cage d'oiseau dans les intimités\npauvres des mansardes, surprenait la misère d'une ouvrière penchée sur\nsa machine à coudre, d'un vieux ressemellant des bottes à la fenêtre d'un\nquatrième étage.\n   Et tout changeait d'angle. Les toits, avec leur floraison étrange de\ngirouettes, de lucarnes, de chevalets de téléphone, de tuyaux de tôle ou\nde cheminées de briques, apparaissaient, aux yeux émerveillés de\nClaude-Hiéronyme, comme un monde nouveau, inexploré, gros de\nmystères. Les monuments saillissaient, haussés au dessus de la débâcle\ndes habitations. Les églises semblaient soulevées et flotter sur un océan\nde toitures, dans lequel les masses rousses du Parc et du Bois de la\nCambre formaient des îlots et dont la houle allait battre, au loin, une\ngrève de prairies et de campagnes.\n   Emu et ravi, le petit clerc chercha à se rendre compte de la topo­\ngraphie de la ville où allait s'écouler sa vie. Il avait devant lui la\nrue de la Régence, tirée au cordeau, coupant le panorama en deux\ncomme une raie partage une coiffure. Les tramways semblables à des\nscarabées verts et bruns, filaient sur leurs rails de la place du Palais de\nJustice, où se découpait un demi cercle de gazon traversé de stries\nrouges, jusqu'à la statue de Godefroid-de-Bouillon, qui dressait un\nminuscule drapeau devant la grille du Parc. Par dessus des frondaisons\ndorées, le Palais législatif élevait son fronton triangulaire et sa colon­\nnade blanche. Au delà, les maisons faubouriennes allaient se noyer dans\nles plaines de Schaerbeek, d'Evere, de Dieghem et de Saint-Josse-ten-\nNoode, perdues à l'horizon.\n   Et tournant lentement vers la droite ses regards, Claude-Hiéronyme\nreconnut la coupole vert-de-grisée de Saint-Jacques-sur-Caudenberg, les\ntours jumelles de l'église de Saint-Joseph, les deux pavillons de l'Expo­\nsition nationale, oubliés au fond d'une plaine nue, aux limites extrêmes\nde la cité.\n   Plus près, dans l'espace compris entre la rue de la Régence et les\nboulevards, dont l'indéfinie ligne courbe s'allonge sous des rangées\nd'arbres, il vit, fastueusement étalés dans leurs jardins, les hôtels seigneu­\nriaux des anciennes aristocraties de la Belgique, des d'Aremberg, des\nde Beauffort, des de Mérode, rochers sommeillants autour desquels\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": "                                  -78       -\n\ns'agitent les flots bruyants de l'activité ouvrière. Plus près encore, le jardin\ndu Sacré-Cœur, allongeait son rectangle peuplé de religieuses déambu­\nlant à petits pas les allées sablées. Une mélancolie austère planait sur ce\nquartier isolé où dorment, solennels, les lointains échos du passé.\n   Et Claude-Hiéronyme songeait à la distance qui sépare cette partie\nde la ville de celle qui la joint, ce faubourg d'Ixelles remuant et actif,\nrempart de la petite bourgeoisie, citadelle où se cantonnent les employés,\nles clercs, les commis, les boutiquiers. Dominé par la flèche aigüe de\nSaint-Boniface, il se déroulait, dans sa riante toilette de toits ronges, de\njardinets, de façades blanches, jusqu'à Etterbeek, où les nouvelles caser­\nnes dressaient leur haute stature.\n   A droite de l'avenue Louise dont la monotone perspective, s'enfonçant\njusqu'aux masses profondes du bois de la Cambre et de la forêt de Soi­\ngnes, sépare les deux faubourgs rivaux, Saint-Gilles déployait son cortège\nde maisons neuves, — Saint-Gilles, le quartier préféré des gens de robe,\ndes avocats, des magistrats, des avoués. Claude-Hiéronyme distingua\npar dessus l'hospice Pachéco et le boulevard de Waterloo une accumu­\nlation de toitures symétriquement alignées, comme si l'harmonie\ndu faubourg dût être en rapport avec ceux qui l'habitent. Il vit\nfumer au loin des cheminées d'usine, arrêta ses regards sur la mon­\ntagne des Sept-Fils que gravit la chaussée d'Uccle, eut un coup d'ceil\nd'effroi pour la nouvelle prison cellulaire, plantée sur sa colline comme\nune inexpugnable redoute, s'amusa de la régularité de la cité ouvrière\nqui, de son poste élevé, lui fit l'effet d'une bergerie modèle. A ses pieds\nla gendarmerie élevait ses murailles jaunes percées de petites fenêtres,\net tout à côté, dans la cour de l'hôpital Saint-Pierre, il vit se promener\ndevant une statue de marbre blanc des malades en camisole rouge. La\nmasse sombre de la porte de Hal, avec sa tour en éteignoir, dominait\ntout le quartier, apportant dans ce milieu moderne, comme une vision\nfarouche du moyen-âge.\n   Plus loin s'étendaient les prairies de Forest, coupées de raies noires\noù glissaient des trains de chemin de fer grands comme des jouets\nd'enfants. De ce côté la vue d'étendait, merveilleuse, sur la vallée de la\nSenne. L'église d'Anderlecht, assise au milieu de son village comme une\nglousse entourée de ses poussins, les hameaux de Cureghem et d'Aa\nsurgissaient du rideau de vapeurs, qui, lentement, se levait sur ce magni­\nfique spectacle.\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": "                                 — 79 —\n\n\n\n                                     III\n\n          PEU à peu se disipaient les nuées sous le souffle du vent d'ouest.\n          De larges nappes bleues apparaissaient dans le ciel, et tout à\n          coup, au moment où Claude-Hiéronyme se tournait, radieux\nvers le cœur et le centre de Bruxelles, vers les vieux quartiers qui gra­\nvitent autour de l'Hôtel-de-ville, une flèche d'or fit une trouée dans les\nnuages, tomba sur la statue de Saint-Michel qu'elle alluma d'une étin­\ncelle, et petit à petit, gagnant de proche en proche, une gloire lumineuse\nenveloppa d'une rayonnante et triomphale clarté la partie la plus pitto­\nresque du panorama. Dans la chevauchée des toits de tuiles et des\npignons, le soleil accrochait aux lucarnes d'étincelantes paillettes, dia­\nmants purs dont l'éclat éblouissait. Il étendait sur les ardoises humides\ndes glacis d'or bruni, éclairait le vermillon d'une toiture, faisait saillir\nde l'ombre une tour d'église, arrachait un éclair à une arrête de zinc,\ncoulait un ruisseau de feu dans une gouttière, flambait aux vitres, mettait\ndes scintillements d'épée aux fils du télégraphe dont le réseau flottait sur\nles toits comme dans les campagnes les fils de la vierge.\n   L'église de la Chapelle, avec son clocher coiffé d'ardoises, flanqué de\nquatre clochetons, avec ses six pinacles dentelés, se détachait en clair\nsur la cohue des maisons. La lourde coupole de zinc des Jésuites se sou­\nlevait paresseusement à sa gauche. Sainte-Catherine dressait plus loin\nsa façade blanche. A droite, et tout près, les vieilles toitures de l'hôpital\nmilitaire élevaient, rajeunies, leurs angles aigus devant l'église des Mini­\nmes, toute réjouie de soleil. Les masses de brique du Palais des Beaux-\nArts s'échauffaient de tons d'ocre et de terre-cuite sur lesquels se décou­\npait nettement la silhouette de Notre-Dame des Victoires. Les deux\ntours massives de S te -Gudule, portant le drapeau tricolore, appa­\nraissaient, dans le désordre des clochers, des flèches, des coupoles,\ncomme un vaisseau-amiral fièrement mouillé au milieu d'une flotille.\nTout à côté, la colonne du Congrès dressait son minaret. A l'horizon,\nreculé et s'étendant à perte de vue, par delà l'émeraude des prairies\ntachées de bouquets d'arbres violacés, Claude-Hiéronyme aperçut, dans\nune auréole de lumière, les quartiers de la Couronne, Laeken, son\nEglise gothique, le dôme du château royal dans son parc, le monument\nde Léopold I er , et au delà encore, Jette-Saint-Pierre, ses campagnes, ses\nhameaux, déroulant à l'infini une ligne ondulée que coupait une tache\nbleue : la tour de l'église métropolitaine de Malines.\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": "                                  — 8o —\n\n      A mesure que s'éclairaient les splendeurs de ce décor, Claude-\n   Hiéronyme sentait croître son enthousiasme. Il trépignait et battait des\n   mains, comme au théâtre quand dans l'apothéose d'une féerie se lèvent\n   les toiles de fond sur des merveilles de mise en scène savamment gra­\n   duées. Il savourait, dans la solitude où le hasard l'avait placé, le régal\n   divin qui s'offrait à lui. Les heures s'écoulaient, sans pouvoir l'arracher\n  aux impressions profondes qui naissaient en lui, et qui s'échappaient de\n  ses lèvres en d'admiratifs cris de joie.\n      Un pas lourd, faisant craquer sous lui les marches de fonte, le tira de\n  son rêve. C'était un ouvrier, ou un surveillant, qui l'apostropha bruta­\n  lement : « Descendez. Il est défendu de monter dans la coupole. —\n  Défendu ! Et par qui? — Ordre supérieur. — Et pourquoi, je vous prie?\n — Est-ce que je sais, moi. On a peut-être peur qu'il y ait des imbéciles\n qui se jettent en bas. — Mon ami, quand on a devant soi cette vue là,\n on ne songe pas à mourir, je vous en réponds. »\n     Et riant, l'âme dilatée, il embrassa une dernière fois, d'un long\n regard, doux comme un caresse, la vue sur laquelle le soleil, qui\n commençait à baisser, jetait des rayons obliques, ferma les yeux,\n essaya de reconstituer de mémoire la vision, regarda encore, et lente­\n ment, le cœur plein de souvenirs, il descendit l'escalier en colimaçon.\n Quand il se retrouva dans les combles du dôme, il enfila la vis qui mène\n à la galerie des quatres géantes, s'engagea dans un nouvel escalier, passa\n par les couloirs de casemate, traversa les infinies sucessions de greniers,\n s'engouffra dans les interminables spirales de fer, sourit en voyant son\n nom qu'il avait, le matin, gravé sur le mur, — que cela lui paraissait\n loin, déjà ! — arriva à la galerie du pérystile, salua de la main les gry­\n phons, et dégringola en courant les dernières marches.\n     Quand il atteignit la salle des Pas perdus, elle était vide, et l'ombre\n du soir commençait à l'envahir. Il se dirigea vers les couloirs latéraux,\n essaya de pénétrer dans les auditoires qu'il trouva, cette fois, sans peine.\n Ils étaient fermés. Depuis longtemps les audiences étaient levées.\n     Il sortit, et longtemps encore contempla la silhouette majestueuse de\nla coupole qui s'enlevait, estompée et bleuâtre, sur l'irradiante confusion\nde rose délicat, d'orangé et de vermillon dans laquelle s'enfonçait le soleil\ncouchant. Par les baies vitrées des galeries supérieures, des rayons de\npourpre entraient, embrasant la coupole, comme si dans l'intérieur un\ngigantesque incendie eût soudainement éclaté. Les détails de l'architec­\nture se fondant dans la brume vespérale, le profil seul se découpait avec\nune admirable pureté sur le ciel de brocart, comme dans les tableaux de\nl'Ecole byzantine se détachent d'une auréole d'or les personnages bibliques.\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "                                -    81   -\n\n   Attendri et ne songeant pas à la remontrance qui l'attendait à l'étude,\nle novice du Palais s'absorba dans sa muette extase, jusqu'à ce que les\nréverbères de la rue de la Régence, allumés un à un, eussent reculé le\ncolosse dans la nuit.\n   Et voilà comment Claude-Hiéronyme-Placide Bernard, cinquième\nclerc d'avoué chez maître Martineau, fit son entrée au Palais de Justice,\nle 16 octobre 1883.\n                                                   OCTAVE M A U S .\n\n\n\n\n                                                                    6\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "                IN EXCELSIS\n\n\n\n                A OCTAVE PIRMEZ.\n\n                   Le silence dans la clarté immatérielle, l'immobilité dans\n                     l'éternel repos, serait-ce la fin de toutes choses ?...\n\n                                            O. PIRMEZ. Lettre.\n\n\n\n                             I\n\n          PARMI les globes morts, ô Terre voyageuse,\n          Tu cherches le repos qu'ils avaient espéré ;\n          Au travers de la nuit tu montes, lumineuse,\n          Dans l'effrayante paix de l'infini sacré.\n\nLa végétation nocturne des étoiles\nPour toi fleurit au seuil du ciel éblouissant,\nEt, dans l'ombre des soirs, plus belle sous tes voiles,\nTu cueilles à chaque astre un rayon en passant.\n\nMais vous, soleils éteints, en vain dans l'agonie\nVous avez attendu le bonheur du néant ;\nVous gardez pour errer ce qu'il vous faut de vie :\nVous êtes prisonniers dans l'Infini béant!\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                       — 83 —\n\nQu'aviez-vous donc surpris, soleils, mondes funèbres !\nDans le livre de Dieu qu'il ferme à triple sceau,\nPour que, vous châtiant de sonder leurs ténèbres,\nDes deux, votre conquête, il fît votre tombeau !\n\n\nCe que vous avez vu, c'est le vide implacable:\nRien que vos propres feux dans votre ombre n'a lui;\nEt, ruant vers ce Dieu votre course indomptable,\nVous êtes morts, brisés, sans arriver à lui !\n\n\n0 Terre, astre béni, monte et vois sur ta route\nSe tordre en leur enfer ces spectres d'univers,\nEt sache au moins par eux, hélas ! ce qu'il en coûte\nDe chercher le secret de ces grands cieux déserts!\n\n\nCaptifs de l'Infini dans cette nuit livide,\nEn signe de détresse ils secouaient leurs feux ;\nHagards, ils ont fouillé les entrailles du vide,\nEt n'ont enfin trouvé que la mort dans les cieux !\n\n\nIvres de l'air sacré qui passait sur leur face,\nIls se précipitaient au gouffre, à corps perdu !\nEt, bondissant sans trêve à l'assaut de l'espace,\nIls appelaient quelqu'un qui n'a pas répondu !\n\n\nEt maintenant, ô Terre, en l'étendue immense\nRegarde les traîner leur cadavre immortel,\nEux qui, n'entendant rien dans l'éternel silence,\nSont morts, — épouvantés d'être seuls dans le ciel ?\n\n\nEt, tandis que là haut ces univers sans nombre,\nRoulent, tournant à vide en leurs cercles de feu,\nToi, jetant en avant ton aube à travers l'ombre,\nTu t'élèves, sereine, emportant l'homme à Dieu f\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "                        -   84   -\n\n\n\n\n                            II\n\n\n           Au loin le jour s'efface; — avec ce doux sourire\n           De tout ce qui meurt jeune, ô poète, il expire !\n           Comme une gaze d'or pend le dernier rayon,\n           Et le rouge soleil, qui glisse à l'horizon,\nSur la face des cieux descend, larme sanglante!...\nVoici qu'avec lenteur la Nuit étincelante.\nS'enchâsse au firmament comme un diamant noir ;\nTu sens descendre en toi la tristesse du soir,\nEt la vague douleur des choses te pénètre !\n\n\nC'est que le vide immense oppresse aussi ton être,\nEt que cet Infini, ta gloire et ton effroi.\nDiadème trop lourd, homme, pèse sur toi !\nC'est pourquoi, dans la nuit éblouissante et sombre,\nD'autres flambeaux vivants, d'autres astres sans nombre,\nForçant son noir mystère, ont tenté tour à tour,\nPâles soleils humains, d'y faire le grand jour.\nCes soleils, c'étaient vous, voyants, poètes, sages !\nVous tous qui, dans notre ombre, à travers nos nuages,\nAvez brillé, pareils aux célestes soleils,\nCes moissonneurs géants chargés de feux vermeils,\nQui s'en vont vers le Maître,' et, de leur front superbe,\nDans les champs de la nuit laissent traîner leur gerbe !...\n\n\nO mages, ô Platons, rêveurs audacieux.\nDont l'extase nocturne, au seuil obscur des cieux,\nMontait avec l'assaut lumineux des étoiles,\nComme elles, vous cherchiez à déchirer les voiles ;\nComme elles, vous cherchiez, vous appeliez d'en bas,\nQuelqu'un, trop loin de vous, qui ne répondait pas !\nComme elles, qui, là-haut, au fond des cieux funèbres,\nCriblent de boulets d'or le mur noir des ténèbres.\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "                        — 85 —\n\nEphémères sondeurs du mystère éternel,\nVous vouliez pour l'atteindre escalader le ciel,\nEt, projetant vers Dieu vos clartés vagabondes.\nPénétrer jusqu'à lui dans l'au-delà des mondes.\nEn vain ! — À votre tour, pareils aux astres morts,\nAprès n'avoir des cieux entrevu que les bords.\nAprès n'avoir jeté qu'une lueur fugace,\nComme des pans d'aurore envolés dans l'espace,\nStériles, consumés par votre propre feu,\nPerdus dans ce ciel noir, que d'en bas l'on croit bleu.\nVous n'avez su laisser aux profondeurs divines,\nPauvres soleils éteints, qu'un désert de ruines !\n\n\nTel que la Terre, enfin, qui toujours plus avant,\nParmi les globes morts ascend, astre vivant,\nSoudain vers les hauts cieux, inviolés encore.\nS'élance un nouvel astre, enveloppé d'aurore :\nLe Christ! — Autour de lui, vacillantes lueurs,\nS'éteignent aussitôt les antiques penseurs,\nEt, d'un coup de son aube effaçant ces étoiles,\nJusqu'à Dieu, de la nuit il retrousse les voiles !\nLe voyez-Tous qui monte, en sa pleine clarté,\nAvec sa certitude et sa tranquillité,\nEmportant sa lumière, au travers de l'espace,\nComme un reflet de Dieu visible sur sa face !\nComme la Terre il monte, il monte, et son soleil\nInonde tout de vie et de plein jour vermeil ;\nSeul asile de l'homme au sein du vide immense,\nIl le nourrit aussi de sa propre substance,\nEt l'enlève goûter, au centre universel,\nCe repos dans l'amour, qui s'appelle — le Ciel !\n\n\n                             E M I L E VAN A R E N B E R G H .\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": "           LE ROMAN D'UN STAGIAIRE\n\n\n\n                         HOMO HOMINI L U P U S ! (I)\n\n\n\n             ÉTAIT une vaste salle présentant le plus bizarre aspect. Les\n            murs disparaissaient presqu'entiers derrière le masque des\n            tentures et des trophées. Des peaux de lion, de tigre, de\nserpent étaient clouées là, et sur elles se détachaient des défenses\nd'éléphant, de sanglier, des crocs, des cornes de cerf et de taureau.\nPlus loin, près d'un panneau tapissé d'armes de toute espèce, de sa­\ngaies, de lances et de flèches, se balançaient des squelettes d'hommes\net d'animaux.\n   Au fond, des instruments de torture, des engins de destruction, depuis\nla primitive massue jusqu'à de miniscules ballettes, des canons et des\nmitrailleuses perfectionnées, le tout en miniature. D'immenses rayons\nde bibliothèque supportaient des légions de bocaux et de fioles recélant\ndes liquides multicolores, entourés de bataillons de microscopiques\npaquets soigneusement étiquetés.\n\n\n\n  (I) Extrait du Roman d'un Stagiaire, étude qui doit prochainement paraître. Le chapitre\nque nous publions est la synthèse philosophique de l'œuvre. Le héros — un jeune avocat —\naux prises avec les difficultés et les lutter de la vie, rencontre un vieux misanthrope qui lui\ndéveloppe ses théories.\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "                                 -   87    -\n\n     Au centre, une large table recouverte d'objets étranges, disparates,\n littéralement enfouie sous une montagne de livres, de paperasses, de\n manuscrits.\n     La Bible, le Talmud, le Coran, les Védas, Platon, Aristote, Lucrèce\n Pascal, Rousseau, Voltaire, Proudhon, Stuart Mill, Spencer, Darwin,\n dans un voisinage étroit cognaient leurs reliures. Et dans les coins de la\n chambre, des divinités égyptiennes, hindoues, grecques et romaines\n dressaient leurs bustes fiers et arrogants.\n     — Un singulier cabinet de travail, pensa Gérard, tandis que le philo­\n sophe montrait avec orgueil ses multiples trésors.\n     — Je suis heureux de vous avoir entraîné jusqu'ici, dit le vieillard :\n on me traite volontiers d'original et de fou, parce que j'ai des idées dif­\n férentes de celles professées par la majorité. Je vis à l'écart, au fond de\nce faubourg ; tout le monde me fuit, me semble-t-il, sauf les gens qui\nont besoin de moi.\n     Il prononça, ces dernières paroles avec quelque amertume.\n     — Voyez-vous, jeune homme, continua-t-il, j'ai eu toute mon\nexistence un rêve, un rêve insensé : faire le bonheur de l'humanité.\nN'est-ce pas que l'on a raison de me traiter d'illuminé, ajouta-t-il,\nvoyant un léger sourire se dessiner sur les lèvres de Maurice.\n     Personne n'a jamais voulu m'écouter, et je mourrai sans doute\nincompris.\n     Ce soir en errant sur les confins de la ville, j'ai eu la chance de vous\nhapper au passage. Je vous connais à peine, mais la première fois que\nje vous ai rencontré — chez mon ami Tordier, votre patron — je me\nsuis intéressé à vous. Et si je vous disais pourquoi, vous vous fâcheriez\npeut-être.\n     Et comme le stagiaire protestait.\n     Eh bien, dit-il, j'ai appris que vous faisiez vos débuts dans le monde,\nje me suis informé de votre passé, de votre situation actuelle.\n  '• Vous êtes un novice, voilà ce que j'ai conclu : voilà pourquoi j'espère\nme rendre encore utile ici-bas, en vous éclairant sur certains points que\nvotre jeunesse et votre inexpérience ont dû laisser dans l'ombre.\n     Ceux-là que la fortune et l'insouciance ont comblé de leurs bienfaits,\nceux-là je les laisse croupir dans leur bien-être et leur égoïste indif­\nférence.\n     Il s'était enfoncé dans son fauteuil, et indiquant un siège au jeune\nhomme étonné : Voulez-nous m'écouter, dit-il, vous pourrez, je l'espère,\ntirer quelque profit de mes radotages.\n     — J'ai beaucoup voyagé, reprit-il, après s'être un instant recueilli, et\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "                                 — 88 —\n\nj'ai quelque peu retenu. J'ai beaucoup étudié, mais je ne passe point\npour un grand savant, malgré cela.\n    J'héritai, tout à coup, à trente ans d'une fortune considérable, et sen­\ntant que je perdais mon temps à tourner — comme les autres — dans\nl'éternel cercle de la banalité de chaque jour — je résolus de faire le tour\ndu monde, explorant les contrées inconnues, m'aventurant là, où peu\nd'hommes encore avaient osé pénétrer.\n    Ce n'était pourtant pas le désir de voir des panoramas nouveaux, des\npaysages ignorés. Une idée plus grande me tourmentait.\n    J'ai vécu au milieu des peuplades sauvages, partageant leur misérable\nexistence. J'ai vécu chez les Bosjemen, chez les Lapons, tirant ma\ncourse vagabonde du Nord au Sud, et de l'Est à l'Ouest.\n    Il dit et raconta ses lointaines pérégrinations, ses naufrages, les dan­\ngers qu'il avait courus, cent fois — les nuits d'angoisses ou seule retentit\nla voix du capitaine : Tout le monde sur le pont !\n    Il dit et raconta ses souffrances dans les déserts d'Afrique, les combats\ncontre des caravanes : l'accueil inhospitalier qu'il avait souvent ren­\ncontré : mais aussi, il décrivit les sites enchanteurs, les belles journées\nensoleillées passées sur l'Océan, quand les mouettes seules viennent\neffleurer la conque du navire ; les longues promenades à dos d'éléphant,\nles mœurs des habitants de toutes ces terres — là-bas !\n    Et tandis qu'il s'étendait sur ces détails minutieux parfois, son visage\navait pris une expression tout à la fois narquoise et attristée. Et quittant\nbrusquement le chapitre de ses aventures :\n    Savez-vous, dit-il, ce que j'ai rapporté de ces excursions ?\n    Oh! fit-il, railleur, je ne parle point de ces frivoles mesquineries, qui\nsemblent être pourtant la synthèse de l'histoire de l'humanité ! — et il\njeta un regard distrait sur son musée.\n    Ce que j'ai rapporté de là, soupira-t-il c'est une impression pénible :\nla conscience de la méchanceté de nos semblables.\n    — Vous souriez? Eh bien! j'achèverai ma pensée : ce n'est pas\nchez les Esquimaux — pauvres êtres abrutis — ce n'est pas chez les\n Basutos — peuple de chasseurs nomades — que j'ai rencontré le plus\nde brutalité, le plus d'immoralité. C'est ici, dans notre vieille Europe,\nici, dans tout ce qui nous entoure j'ai découvert la haine la plus accen­\ntuée, la haine de l'homme contre l'homme.\n    Vous voyez ces dépouilles, ces souvenirs de luttes contre les fauves,\nqu'est-ce cela, à côté des combats journaliers que l'homme doit soutenir\nnon contre ces innocents carnassiers, mais contre la bête la plus\nmauvaise de la création : l'homme lui-même !\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "                                 -   89   -\n\n    Un philosophe anglais — s'inspirant de Plaute a résumé en trois\n mots toute ma théorie : Homo homini lupus !\n    Homo homini lupus ! l'homme n'agit-il pas vis-à-vis de son frère,\n comme un animal furieux ?\n    Dès le moment où l'être qui, un jour sera homme, ouvre les yeux à la\n lumière, dès ce moment la lutte est engagée. Lutte contre la Nature,\n contre les éléments, lutte contre la Mort surtout qui vous guette déjà à\n votre berceau, lutte contre les innombrables maladies que la Déesse envoie\n ici-bas en qualité de sergents recruteurs.\n    Et si l'homme parvient à surmonter tous les obstacles semés sur sa\n route, s'il arrive même à triompher de la nature, alors la Société est là\n qui l'attend ! la Société qui, sous les traits de la nécessité, lui met une\n pioche à la main et lui dit : Travaille ou meurs de faim. Elle com­\n mence alors, la bataille pour la vie, le struggle for life ! Ils combattent\ntous, ces potentats qui tremblent à chaque instant de voir diminuer leur\n puissance, ils combattent, ces politiciens, ces avocats, ces médecins, ces\nlaboureurs qui piétinent leur champ tandis que le soc de la charrue\néventre la terre. Ce comédien qui vous fait tour à tour rire et pleurer,\ncet acrobate qui risque de venir se briser le crâne à vos pieds, ce poète\nqui cherche à vous charmer, ce fossoyeur qui creusera votre dernier asile,\nce croque-mort qui conduira votre dépouille à l'artisan susnommé; ils\ncombattent tous, tous pour ne pas crever de misère !\n    C'est le besoin de gagner de l'argent, c'est la vanité rongeant le cœur\nde chaque individu, qui fait que nous nous précipitons les uns contre les\nautres —La guerre— pour amuser les rois et accroître leurs domaines;\nla concurrence entre les petits, — la concurrence entre tous ceux qui\ndoivent exercer un métier.\n    La conséquence inévitable, c'est la destruction du faible par le fort,\nles espèces moindres sont éliminées par les supérieures ; les chétifs sont\nécrasés par les grands. Telle est la loi fatale. Malheur aux souffreteux !\nils seront toujours les esclaves, les jouets des puissants !\n    Lorsque vous rencontrez un homme sur votre chemin, si c'est un\nriche, méfiez vous ! Etant le plus fort, il vous exploitera'! si c'est un\npauvre, il vous volera !\n    C'est ici — je le répète — dans ce vieux monde, que l'homme s'acharne\nle plus contre son voisin.\n    De prétendus amis de l'humanité vous diront : Elevez des barricades !\nMoi je réponds : Et après ? D'autres clameront : Travaillez ; avec le\ntravail on arrive à tout !\n    Allons donc ! moi je vous dis : Si vous ne recourez pas à certaines\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "                               — 90 -\nintrigués, si les circonstances ne vous favorisent point, vous aurez fort\npeu de chance de réussir. Regardez monter le flot de la médiocrité — '\nComment ont-ils atteint un degré si élevé '. Est-ce par leur talent ? Ils\nn'en ont pas. Et des gens qui enont, eux, restent souvent dans l'ombre.\n    Hélas ! c'est par des moyens peu avouables que l'on parvient à sub­\nsister parfois !\n   Jeune homme, dit-il, en s'adressant à Maurice, vous possédez le\ncapital si impérieusement réclamé par la société ; vous avez l'instrument\ndu travail — un diplôme ! Et pourtant pouvez vous vivre du produit\nde vos peines '? N'êtes-vous pas exposé longtemps encore, selon l'origi­\nnale expression d'un maître du barreau, à coiffer la Sainte-Catherine de\nla clientèle ? Le pauvre, l'ouvrier est plus heureux que vous ; dès qu'il\nse met à la besogne, il peut gagner sa vie. Vous, vous passez la plus\nbelle partie de votre existence dans les salles d'étude, et vous vivez\ntrente ans aux dépens d'autrui. Lorsque le labeur commence à rappor­\nter, très souvent vous recevez de la mort un billet d'invitation.\n    Votre profession — une ingrate ! — ne récompense guère ses efforts.\n Quelle vie est la vôtre ?\n    Se lever, travailler, boire, manger, dormir. Et pourquoi «pour recom­\n mencer le lendemain la même chose.\n    Vous vous marierez, peut-être, et votre femme gaspillera votre argent,\ndépensant pour un colifichet le prix de plusieurs journées de luttes.\nPuis, vous l'entendrez se plaindre de la cherté des denrées et du mauvais\nétat de sa toilette,\n   Vous aurez des enfants ; source perpétuelle de soucis : croup, rou­\ngeole, scarlatine, tout le cortège expédié par la bonne Providence. Puis\nils grandissent, sont paresseux et passent leur temps à flâner.\n   Vous, vous blanchissez ; car le cerveau s'use à la fin ; lorsque cent\nfois, mille fois, vous aurez dû plaider des questions arides, employer\ndes trucs et répondre aux clients impatients : Faites ceci ; ne faites pas\ncela.\n   Et ces mêmes gens qui paieront sans grimacer le sourire d'une femme\nou quelque bijou stupide, se plaindront des honoraires élevés de l'avocat,\noubliant que c'est une parcelle de son temps, une bribe de son intelli­\ngence qu'ils lui achètent.\n   Vos enfants vous tracassent davantage à mesure que vous vieillissez;\nvos rhumatismes arrivent avec leur première barbe ; ensuite, il faut caser\ntout ce monde-là. Votre femme vous gourmande ; l'or n'afflue plus\ncomme jadis. Vous vous en allez doucement; la Peau de Chagrin sans\ncesse diminue.\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                                — 91 —\n\n    Peut-être pour charmer vos loisirs — ferez-vous de la politique ! Et\nvous irez coudoyer, dans les meetings, des gens qui, sous le prétexte de\ndéfendre les intérêts de tous, soigneront d'abord les leurs. Dites-moi\nce que la politique a rapporté au peuple, et si elle a jamais servi à\nd'autres qu'aux ambitieux ?\n    Un beau matin, vient le chant du cygne ; une cause perdue, la der­\nnière — Vous n'avez plus la verve de jadis; mais vos filles ont soif\nd'une dot.\n    Par une belle matinée, un corbillard roule à votre porte; dans une\nsuperbe boîte jaune à clous dorés, avec ou sans croix,— selon les convic­\ntions — l'on vous place brutalement, puis quelques amis, beaucoup par\ndécorum, peu par amitié même, viendront jeter une pelletée de terre sur\nvotre cercueil. Une pelletée de terre ! comme s'ils n'avaient passé leur\nvie à vous couvrir de boue. Dans le cortège, au retour, on prononce\nle mot clientèle...\n    Et tout est dit.\n   Vous trouvez que c'est là un bien sombre tableau. N'est-ce pas la\nréalité ? Et je ne parle pas des déboires, des malheurs, de toutes cesépées\nde Damoclés toujours suspendues au-dessus de votre tête ! Je ne parle\npas des passions qui nous tuent, des chagrins qui nous minent.\n    Mon cher, nous approchons je pense, d'une crise effroyable. Cela\nfait sourire, ces choses-là, je le sais, mais cela n'empêchera pas le cata­\nclysme de se produire. Et savez-vous qui commencera le mouvement ?\nNon, les riches, naturellement; ils ont tout intérêt au maintien des\niniquités d'aujourd'hui : non, les pauvres, ces deshérités de l'intelligence\net du reste — ils sont trop bêtes — mais les hommes comme vous,\narmés de leur instruction, offrant en vain leurs services à la société, les\nhommes comme vous, armés de leur haine contre les exploiteurs, leurs\nfrères !\n   Cette révolution doit éclater. La voix des revendications sociales\ngronde au loin, déjà; ce sont des nations qui protestent contre la misère.\nOn peut faire taire un homme ; on n'impose pas silence à des peuples\nentiers.\n   La force armée, fût-elle plus considérable, qu'elle ne saurait, à un\nmoment donné, assurer aux riches la sécurité sur laquelle ils semblent\ncompter.\n   Je sais ce que vous allez me dire : il est un frein à cette brutalité de\nl'homme ; la religion est là qui réprime ses légitimes emportements.\nL'espoir d'une vie meilleure lui fait supporter bien des injustices et bien\ndes souffrances. Ah ! les gouvernements théocratiques savaient ce qu'ils\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "                                 —   92   —\n\n\nfaisaient. La foi, n'est-ce pas autre chose que la main-mise de quelques-\nuns sur l'intelligence de tous, afin d'empêcher l'examen d'un dogme\ndénué de preuve. J'ai étudié la plupart des religions ; j'y ai trouvé beau­\ncoup de promesses pour l'avenir.\n   J'ai étudié la philosophie dans les nombreux systèmes, je n'ai rencon­\ntré que des contradictions et des hypothèses.\n    Insondable mystère de l'au-delà, qui donc parviendra à déchirer le\nvoile qui vous recouvre ?\n   Aujourd'hui le Doute — ce ver rongeur — le Doute est tout puis­\nsant ; il étale à nos yeux, des volumes, des codes religieux, des élucu­\nbrations de penseurs, attirant notre attention sur les points obscurs et\nridicules que la raison révoltée se refuse à croire. Mais dans ce fatras\nparfois incohérent, la Vérité a peine à se frayer passage. Et nous, nous\nla cherchons, l'implorons, en vain !\n   Bien plus, chacun invente sa petite religion ; on admet ceci, mais on\nn'accepte pas cela. Et de jour en jour, les vieux cultes s'en vont, suivant\nles nombreux 'dieux créés par les hommes.\n    Seulement une religion nouvelle qui a ses fanatiques et ses intransi­\ngeants s'élève peu à peu : c'est la religion du Néant. Et lorsque la gan­\ngrène aura gagné les classes pauvres qui croient encore, elles ! ce jour-là\nil ne fera pas bon de se promener dans les rues.\n    Une sorte de scepticisme maladif enveloppe notre mélancolieuse géné­\nration.\n    Les anti-religieux — débarrassés des soucis de la vie future, — une\nblague, selon eux ! ne s'occupent plus que de leur existence actuelle.\n    Plus de châtiment à redouter ? tant mieux ! jouissons le plus possible\ndes plaisirs de ce monde ! Pour cela, il faut de l'argent, et comme le\ntravail souvent ne suffit pas à le faire acquérir, l'homme se rue sur\nl'homme ! Et le choc des êtres engendre crimes et misères.\n    Certes, ce n'est pas la lutte ouverte; c'est la guerre sourde, aux escar­\nmouches parfois courtoises même. C'est un duel sans trêve dont les\nbottes secrètes ne sont pas toujours exclues.\n    Méfiez-vous donc, jeune homme, acheva le vieillard. Soyez sans cesse\nsur vos gardes ; craignez l'homme, car tout homme est un ennemi inté­\nressé à votre perte ; craignez la femme, car toute femme a des armes\ndangereuses à sa disposition.\n    Luttez — puisqu'il le faut ! — Tous vos actes seront commentés,\ndiscutés, blâmés, même s'ils sont justes ; mais n'attendez jamais la moin­\ndre récompense. Fuyez les flatteurs ; ce sont encore les pires ennemis.\n Et pour vous guider dans le chemin de la vie, n'oubliez pas la devise\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                               -   93    -\n\nque vous voyez inscrite, là, sur le mur : Homo homini lupus ! C'est la\nseule vraie ! Peut-être parviendrez-vous à être heureux ici-bas, mais\naprès, après ?\n   Le philosophe se tut ; sa voix avait pris une intonation étrange ; on\neût dit un prophète inspiré.\n   Mais bientôt prenant Maurice par le bras, il lui fit admirer ses riches\ncollections.\n   Et Gérard de se dire : Décidément cet homme est fou !\n\n\n                                                  A R T H U R JAMES.\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "    SONNETS HÉROÏQUES\n\n\n                  I. — PARADIS.\n\n       EBLOUISSANT d'argents, d'ors et de pierreries,\n       Mon Paradis s'e'lève au delà de l'air bleu,\n        Dans l'azur promenant son long manteau de feu\nEt mirant dans les Eaux ses flambantes féeries.\n\nLe soleil devient pâle au contact de sa gloire,\nDans son ciel élargi plane l'Eternité,\nOiseau dont le plumage a tant de pureté\nQue comparée à lui la neige paraît noire.\n\nDes arômes subtils dans son jour lumineux\nVolent, et se mêlant aux hymnes amoureux,\nForment un blanc concert d'ivresses diaphanes.\n\nTandis que dans les fleurs sous de géants platanes,\nBroyant en ses anneaux des pierres de Goa,\nSe roule et se déroule un superbe boa.\n\n\n                  II. — COMBAT.\n\n          ETROITEMENT drapé dans un manteau de gaze\n           Et du bras retenant un antique pavois\n          J'ai dépassé du ciel les grands astres en croix\n  Sur la croupe divine et fière de Pégase.\n\n  Sur l'orfroi somptueux de mon casque de fer\n  Un soleil violet jetait son incendie,\n  Et l'épée au poignet dans ma rage étourdie\n  Je me suis élancé vers le grand Jupiter\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                                    -   95   —\n\n             Comme un tigre, les yeux allumés et superbes,\n             Pégase piaffait sous le fouet clair des gerbes\n             De feu qui s'abattaient sur nos corps ruisselants.\n\n             Et le torse tendu vers le maître inflexible,\n             Je frappai... Quand par l'or de ses regards sanglants\n             Transpercé, j'expirai dans un râle terrible.\n\n\n\n\n                          A ALBERT           GIRAUD.\n\n                           P I E R R O T ASSASSINÉ (I).\n\n\n                                     AU clair de la lune\n                                     Mon ami Giraud.\n                                     Je veux sans rancune\n                             Tuer ton Pierrot.\n\n                             S'il s'endort sur une\n                             Borne, mon couteau\n                             Jusqu'à sa peau brune\n                             Trouera son manteau\n\n                             Nous recueillerons\n                             Ses petis os ronds\n                             Dans de belles gaines,\n\n                             Et, tels des joyaux,\n                             Nous les pendrons aux\n                             Anneaux de nos chaînes.\n\n                                                      EDOUARD LEVIS.\n\n\n\n\n(l) Pour faire suite à La Petite Chapelle.\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "       VILLANELLE\nPOUR TORCHER CHARLES POTVIN\n\n\n\n\n                                 « Dans l'urne de l'individu »\n                                   Boire la vie universelle. »\n                                               CH.   POTVIN.\n\n                                       [Confession du Poète. 1683).\n\n           VOICI que Chariot a pondu :\n           Il boit la vie universelle\n           Dans l'urne de l'individu.\n\nDans son cabinet éperdu,\nIl s'efforce d'aller à selle :\nVoici que Chariot a pondu.\n\nEt maint grand ver est descendu,\nMince et long comme une ficelle,\nDans l'urne de l'individu.\n\nVous, son auditoire assidu,\nPompiers, grincez de la crécelle :\nVoici que Chariot a pondu.\n\nA verse, à verse répandu,\nLe Beau de toute part ruisselle\nDans l'urne de l'individu.\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                           — 97 —\n\n           Et même, un grand souffle a fendu.\n           Dit-on, in petto, la vaisselle :\n           Voici que Chariot a pondu,\n\n           Ce bruit sera-t-il entendu?\n           Viendras-tu te baigner, pucelle,\n           Dans l'urne de l'individu?\n\n           O Muse ! éloigne à bras tendu\n           Le calice où ton nez chancelle :\n           Voici que Chariot a pondu.\n\n           Tends-lui donc un feuillet tordu\n           De son œuvre, qui se morcelle\n           Dans l'urne de l'individu.\n\n           Hélas ! que de papier perdu\n           Sous l'Apollon qui l'amoncelle!\n           Voici que Chariot a pondu\n           Dans l'urne de l'individu.\n\n(Extrait de Sanford et Merton).\n\n\n\n\n                                                7\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": "                   SONNETS\n\n\n                                           à Paul   Goffard.\n\n\n                   I.   APATHIE\n\n           JE vis silencieux, l'œil terne et le front pâle,\n            Je jette avec ennui tous les vers que j'écris\n            Dans mon tiroir — cercueil où s'étouffent mes cris ;\n            Ma voix a le son rauque et martelé d'un râle ;\n\nMon cœur tout imprégné d'un torpide sommeil\nNe sent plus sourdre en lui cette sublime envie\nDe brandir en plein ciel le glaive de la vie,\n  De tremper les beaux vers aux forges du soleil ;\n\nLa mort — lame pendue au-dessus de mon rêve, -\nM'hallucine : Je souffre et j'attends de mourir\nDans cette horible nuit qui jamais ne s'achève;\n\nJe vois autour de moi la nature souffrir\nEt dans le ciel malade et noir de mes pensées,\nJ'éparpille le sang de mes ailes blessées !\n\n\n                    II L'APPEL.\n\nQuand tu liras ces vers saignants sous un ciel gris,\nTerne et silencieux, lourd de désespérance,\nQui pèse comme un plomb sur les toits assombris,\nAuras-tu donc pitié des cœurs pleins de silence ?\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                       — 99 —\n\nCar le bonheur mort-né, dans mes flancs amaigris\nComme dans une bière est couché, — mort immense\nQui faisait vaciller tout le ciel de ses cris...\nAuras-tu donc pitié de ces cœurs en démence?\n\nOh! lèvres sans baisers, vous ne répondez rien!\nEt toute la blancheur de mon amour ancien\nA fondu dans tes yeux de vivante statue !...\n\nOh! puissé-je oublier les maux que j'ai soufferts,\nEffacer de mon cœur ce rire qui me tue\nDût-il de tout mon sang ne survivre qu'un vers.\n\n\n                                         GEORGES KHNOPFF.\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": " SOIRS DE CIRQUE\n\n\n\n\n         LOGE D 'ARTISTE.\n\n         DANS le gris-bleu qui va montant\n         D'infinissables cigarettes,\n         Poudrée à blanc sous des aigrettes,\nL'artiste rêve en s'éventant.\n\nElle songe au pays distant\nQui se peint de couleurs abstraites :\nDes buissons roses de fleurettes\nSous un ciel vert inconsistant.\n\nLe Japon, c'est ainsi qu'on nomme\nSur l'affiche de l'hippodrome\nCette île où sont les cygnes noirs ;\n\nEt ce mirage de patrie\nCalme le spleen des promenoirs\nEt les relents de l'écurie.\n\n\n                  II\n\n             ÉCUYÈRE.\n\n      AVEC un froissement de tulle\n       Elle a traversé le cerceau.\n       Sur le sol retombe en morceau\nDu papier blanc qui s'accumule.\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "            —   101\n\nUn clown vert se désarticule\nPour franchir un ruban ponceau.\nAvec un froissement de tulle\nElle a traversé le cerceau.\n\nMaintenant son cheval recule,\nCaracolant sous un arceau,\nEt leur groupe ridicule\nTourne en rond dans le grand vaisseau\nAvec un froissement de tulle.\n\n                             PAUL   LAMBER.\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": "             MESSE JAUNE\n\n\n\nRidiculement haute est la nef où s'engouffre\nLe défilé piteux des pierrots affligés.\nAu bout des chandeliers sur l'autel érigés\nDansent fantasquement des papillons de soufre.\n\nLes cuivres et les ors aux lumières luisants\nFont aux enfarinés des caresses havane,\nEt l'on voit, comme un flot se ruant aux brisants,\nSans trêve moutonner la sotte caravane.\n\nColombine en surplis a pris place au lutrin\nElle toise d'un air de mépris souverain\nLes malheureux pressés d'entendre sa harangue.\n\nL'orgue chante : « Oremus » et voilà tout à coup.\nAu lieu de dire : « Amen ! » Qu'elle répond : « Coucou ! »\nFait les cornes au peuple et lui tire la langue !\n\n\n                                            PAUL BERLIER.\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "              CHRONIQUE LITTÉRAIRE\n\n\n\nL'Amiral, par Edmond PICARD. Un vol. Bruxelles, Ferdinand Larcier, fr. 4,00.\n  — Le Deuxième mystère de l'Incarnation, par LÉON CLADEL. Un vol. Paris,\n  Rouveyre et Blond, fr. 3,50. —Memoranda par J, BARBEY D'AUREVILLY. Un\n  vol. Paris, Rouveyre et Blond, fr: 3,50. —-. Pyrrha, par OTHON RIBÈRE. Un\n  vol. Bruxelles, Muquardt, fr : 2,00.—Aux Ambassadeurs, par Octave Maus.\n  Une plaquette, dessin de Charles Hermans, Bruxelles et Paris, chez tous les\n  libraires. (Collection de la Jeune Belgique), fr: 2,00.\n\n\n\n                                           I.\n\n           DEPUIS longtemps nous attendions cet Amiral. (1) L'écrivain qui sent\n            se débat en vain contre l'impérieux besoin de dire sa vie, ses\n            émotions, ses douleurs, spn passé; à une heure fatale, les souvenirs\n            reviennent, et npus ne crépns guère ; les figures que nous mettons\ndans nos œuvres, c'est nous, c'est toujours nous; il semble que, comme ces\nvictimes auxquelles on arrachait un à un, leurs aveux, notre plprne nous\ndoive torturer jusqu'au bput, et faire saigner irrémédiablement les blessures\nque nous croyions à jamais fermées.\n   Ainsi M. Picard s'ouvre à npus de livre en livre ; l'homme silencieux que\nnpus connaissons dévpile le mystère de son passé, d'où sort, comme un âcre\nencens, l'amertume de sa jeunesse.\n   L'Amiral, c'est lui, du moins c'est spn âme; les cinq années de labeur\n\n\n\n  (1) L'Amiral vient de paraître en feulleton dans Le National belge.\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "                                    — 104 —\n\n passées en mer dans la dure secouée des voyages au long cours, la vue des\n cruautés de l'existence sociale, la tempête des flots et la tempête du peuple qui\n souffre et crie, voilà ce livre de révolte et de mépris; ni roman, ni poème :\n simple confession d'une intelligence hautaine qui se dresse, réclame autour\n d'elle le silence, et répond à ceux qui piaillent et qui envient, à ceux qui glosent,\n qui se moquent, qui ricanent, ce mot, qui dans le livre revient comme un loin­\ntain appel de clairon :\n   J'ai vu ce que vous n'avez pas vu.\n    Tempête! Tel devrait être l'épigraphe de l'Amiral. La scène principale du\nlivre, à laquelle l'auteur arrive par une gradation superbe, et que l'on sent\nvenir comme une grande clameur après de précurseurs grondements, cette\nscène est une tempête. Les revendications sociales se groupent autour de ce\ngrand spectacle de la mer qui hurle ; le peuple hurle aussi — comme elle ; les\nclasses s'écrasent, les plus forts triomphent et les plus faibles tombent; la vie\nest devenue une mêlée où l'on tue, non une alliance où l'on s'aime; et c'est\nencore la tempête qui tressaute, qui geint, qui brâme et qui sanglotte.\n   Voilà l'Amiral, livre à thèse, mais à thèse avouée, ne prouvant que par la\nvigueur du plaidoyer, par la poignante émotion du style, et remuant en même\ntemps que la fibre d'art, la fibre humaine.\n   M. Picard a, dans L'Amiral, modernisé le style un peu rigide qu'il avait dans\nLa Forge Roussel. Sans user de ce qu'on appelle des procédés, il soigne avec\nplus de sollicitude cette forme subtilisée qui permet à l'écrivain de rendre les\nnuances sans allonger les phrases.\n   L'Amiral est bien le poème de la mer, non de celle que l'on se figure et que\nnos yeux paisibles voient, mais la mer humanisée, celle où la vie de l'homme\nse mêle et se fond, si bien que dans ses descriptions, l'océan est comme une\nâme qui crie à l'unisson de l'âme rauque des matelots.\n   Et à la fin du récit, lorsque le conteur s'arrête, étreint par l'émotion du\npassé qu'il vient de revivre, lorsque à la colère succèdent l'épuisement et la\ndouceur, c'est encore la mer, sa brutale et première amante inoubliée qu'il évo­\nque en une scène d'une pathétique simplicité :\n   « .... L'Amiral se leva et, tournant sur lui-même, souleva un rideau et\nregarda au dehors. Ce ne fut qu'un coup d'œil. Il saisit le cordon qui faisait\nglisser les draperies sur leur tringle, et d'un mouvement brusque, comme s'il\ntirait sur une drisse, il les entr'ouvrit.\n    « Dans l'encadrement de la baie apparut un spectacle extraordinaire et terri­\nfiant. La nuit était claire, car c'était jour de pleine lune, mais la planète, dont\nla florescente clarté remplissait l'atmosphère, étaitmasquée par une formidable\nchevauchée de nuages, dont l'interminable galop dévorait l'espace. On eût dit\nl'armée des Walkyries, sur leurs coursiers aux ailes d'aigles, se précipitant\nvers un champ de bataille inconnu, pour y faire, dans le massacre d'une mêlée\nsurhumaine, la récolte des héros.\n    — « Voilà, \"dit-il d'une voix altérée, une illustration pour mon récit. La\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "                                   105\n\n\nmort, sinistre pêcheuse, ramènera lourds cette nuit les filets qu'elle jettera sur\nnos côtes. Il doit faire dur à cette heure dans la Manche. Le monstrueux\nmétéore qui passe sur nos têtes comme un dragon fou de colère et d'épouvante,\ny aura tracé son sillon destructeur. La carte des naufrages sur laquelle l'Ami­\nrauté marque d'un point d'encre chaque sinistre et qui, tous les semestres,\nparaît, avec l'effrayante maculature de sa statistique funèbre, recevra d'un seul\ncoup un terrible appoint. Pauvres gens de mer! .. Pour vous plus que pour les\nmécaniciens et les aiguilleurs sur les chemins de fer, les couvreurs sur les\ntoits, les mineurs dans les charbonnages, la mort violente est le terme des\nmisères mal payées... Finir par la noyade dans les angoisses d'une lutte pro­\nlongée,... accrochés à un débris sur l'immensité des flots,...heurtés, renversés,\nrelevés et de nouveau terrassés par les lames, avec des cris inutiles, sans espoir\nde secours... et seuls ! voilà la porte sombre par laquelle vous sortez de la vie. »\n   On a dit que M Picard écrivant l'Amiral songeait à ses amis de la Jeune\nBelgique dont il apprécie, sinon les œuvres présentes faites de luttes prélimi­\nnaires plus que de productions durables, l'effort vers un renouveau viril et solide,\nil voulait prouver que 1'«art social» qu'il a défendu contre nous n'est pas un\nart impossible et anti-artistique; si cela est exact, et s'il est vrai que l'Amiral\nest un exemple à l'appui d'une thèse, nous pourrons toujours répondre que ce\nqui fait de ce livre un impérissable chef-d'œuvre, ce ne sont point tant les plai­\ndoyers âpres qui s'y mêlent, que la grande émotion des souvenirs remués dans le\ncimetière d'un factice oubli, que le style austère et large comme la mélopée des\nvents et de la mer, que le sanglot qui éclate de cette pensée hautaine, et\nmontre, derrière le tribun à la voix rude et mordante, — un cœur ?\n\n\n\n\n               'AIME, à côté du nom de M. Edmond Picard, d'inscrire celui de\n                Léon Cladel. Amis, tous deux, ne sont-ils pas les lutteurs d'une\n                même cause, rêvant un idéal qu'ils n'atteindront peut-être pas, mais\n                qu'ils-auront l'honneur d'avoir opiniâtrement cherché?\n   Le Deuxième mystère de l'Incarnation n'est pas cependant de ces œuvres\nabruptes auxquelles nous a accoutumés Léon Cladel. Après Le Bouscassiè, Om­\ndrailles et l'Homme de la Croix-aux-Bœufs, cette œuvre de jeunesse n'est que\nl'indication de ce que devait être plus tard l'auteur de ces livres-là, faits de\npierre et de roc.\n    « . . . une ondée de lumière vive et rose; décrit-il à la fin du volume, baigna\nl'atmosphère, et dans un bocage ambiant se becquèrent des colombes, chan­\ntèrent des rossignols. Il me parut que c'était vraiment un heureux présage, et\nque peut-être un jour l'artiste et l'homme que je suis possèderaient leur chimère\nencore si lointaine »\n    Cela était écrit en 1861, et cette chimère : « Du style en tout et pour tout ! »\nqu'il invoquait plus tard dans la préface de ses incomparables Va-nus-pieds, il\nl'a atteinte aujourd'hui et la tient sous sa main puissante.\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "                                   — 106 —\n\n   Le livre que Léon Cladel réédite est une conception bizarre telle qu'il en\npouvait surgir seulement dans la cervelle de ces chevelus qui en 1860 ne\nrêvaient que choses étranges et terribles, du domaine de l'impossible. Le raf­\nfinement de la pensée, l'envolement dans les paradis artificiels, l'horrible à froid\nfaisaient prime. Quelques chefs-d'œuvre, dont les Fleurs du Mal, en sortirent.\n   La Deuxième mystère de l'Incarnation n'est pas un chef-d'œuvre. C'est une\nhaute fantaisie de poète, très curieuse, renfermant de remarquables pages.\n   Le sujet n'est pas compliqué d'ailleurs. C'est l'histoire de Carolus Oméga\nun numismate enragé, laid comme Quasimodo et contrefait comme lui; avec\nl'amour des médailles, il a celui de la paternité. Etre père; voilà son rêve.\nMais quelle femme voudra de cet avorton repoussant ? quelle créature s'unira à\ncette charge vivante ?\n   Et dans sa vie ballottée, cette passion de père le saisit, le ronge; complète­\nment fou il meurt; le docteur Brivax qui a assisté à ses derniers moments,\nignore la cause de cette mort soudaine, inattendue, imprévue par lui, l'alié­\nniste impeccable.\n   Mais à l'autopsie\n   « Regarde ! fit Brivax.\n   « Mes yeux pénétrèrent dans ce corps éventré, déchiré, lisible, Non ! Non !\n« Ce que je vis n'est pas croyable, n'est pas vraisemblable, et cependant, c'est\n« la vérité ! j'ai vu, j'ai touché; j'ai étudié cette vérité. Énorme, noirâtre,\n« boursoufflé, sanglant, hypertrophié, le cœur de ce martyr ridicule avait la\n« forme d'un foetus. Bras, jambes, mains, pieds, doigts, torse, tête, front,\n « oreilles, yeux, bouches; tontes les lignes étaient accusées, tous les contours\n« précis. »\n   Il faut lire cet ouvrage étrange où l'on sent l'influence d'une époque déjà si\nloin de nous. On y trouvera d'ailleurs de belles pages parmi lesquelles une\ndescription très forte de la retraite de Russie. M. Cladel aurait, rien que pour\nce chapitre, eu raison de remettre aux mains du public cette œuvre de jeu­\nnesse.\n                                        ***\n\n            HOMME nous le disions plus haut à pr0pos de l'Amiral, l'écrivain est\n             comme les pénitents qui disent leurs aveux. Les Memoranda' de\n             Barbey d'Aurevilly ne sont qu'une longue confessipn ; quelques\n             jours passés au pays natal, à Caen, des souvenirs de jeunesse, des\nchoses revues et évocantes, des paysages retrouvés dans la yision du passé,\ntout cela dit avec une pénétrante émotion, avec des mots délicats, aristocra­\ntiques, d'une douceur de demi-jour. Puis des aperçus d'art, quelques apprêt\ndations d'œuvres de maître, tels sont ces Memoranda, — des notes —, mais\ncaptivantes comme tout ce qui nous fait pénétrer dans l'âme des artistes, de\nceux-là surtout, les seuls vrais, qui se mettent dans leur œuvre, y pleurent et\ndans la précieuse châsse du style enferment leurs sentiments.\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                                 —          107\n\n\n                                       II\n\n\n          ET l'île Atlantide s'enfonçant sous la mer, disparut. » Ainsi dit\n            Platon dans Timée, ainsi répéta Othon Ribère en épigraphe de son\n            livre de vers: Pyrrha Drôle, Pyrrha! Ce poème qui a de vagues\n            ambitions « salammbesques », est une petite histoire antique très\ndécousue, que l'on n'essaie pas de comprendre, d'abord parce que c'est inutile,\nensuite parce que c'est fatiguant.\n\n              Tezpi s'est avancé vers le prince : Ephaïs,\n              Dit d'abord le tueur, je t'avais donné l'ordre\n              D'arrêter ce marchand qui cherchait à nous mordre :\n              Depuis, j'ai vu ses nefs combattant pour Sais,\n\n\n  A vrai dire, moi qui n'ai jamais fait un bon vers de ma vie, j'en ferais, je\ncrois, de pareils — avec des rimes aussi riches :\n\n                       J'ai rencontré ce bon Sais\n                       Qui venait chercher Ephaïs\n                       Et passait par chez Ellaïs\n                       Pour dire bonjour à Thaïs\n                       Femme belle comme Laïs\n                       Et nous sommes tous... ébahïs\nde voir un poète se livrer à cette étourdissante fumisterie rythmique.\n\n   Enfin ! Pyrrha aime Tezpi, et cela est terrible ! Tellement terrible que la\nville s'écroule dans les eaux, sauf Pyrrha et Tezpi — naturellement.\n\n          « Pyrrha se sent pousser vers l'ouest pas Tezpi.\n          A l'abri du rocher un navire est tapi,\n          Recouvert, affectant l'aspect d'un œuf énorme ! »\n\n   Ce navire lapi fait rêver! et M. Othon Ribère aussi, qui au lieu d'aborder\nun sujet de poème à la Lcconte de Lisle, ferait beaucoup mieux de surveiller\nses chevilles et ses cacophonies. Qu'il y ait dans Pyrrha quelques bons vers,\nsoit, mais il y en a beaucoup plus de mauvais, et après cet essai qui révèle sinpn\nde l'ignorance littéraire, du moins une remarquable négligence prosodique,\nnous ne pouvons ni louer ni même encourager M. Othon Ribère. Etant sqn\nami — presque son camarade — , nous n'éprouvons aucune gêne à lui dire\nqu'à notre sens son livre ne vaut pas les quatre fers d'un critique influent !\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "                                   — 108 —\n\n\n\n\n            OCTAVE Maus n'est pas seulement connu par la grotesque algarade\n             que lui monta récemment un des plus purs crétins littéraires que\n             la Belgique ait enfantés; nous le connaissions déjà, et par ses remar­\n             quables articles de l'Art Moderne, et par son livre de voyage à\nConstantinople où se dessinaient les fortes qualités de style et d'observation\nqu'il affirme aujourd'hui dans sa plaquette : Aux Ambassadeurs. Les deux nou­\nvelles qui composent cet élégant petit volume, la seconde surtout, révèlent non\nseulement un écrivain, mais un «œil»; ces esquisses sont serrées, bien menées,\nhumaines, prises au plein de notre vie moderne et nous sommes heureux de\nsaluer un vrai jeune, des nôtres, qui dans ces quarante pages s'est révélé comme\nun fort et comme un sincère. La collection de La Jeune Belgique possède là\nun petit joyau littéraire que les délicats apprécieront.\n                                                             JACQUES ARNOUX.\n\n\n\n  N.B. Notre prochaine chronique littéraire sera consacrée aux ouvrages sui­\nvants : Naïs Micoulin, par Emile Zola (Charpentier). — Contes mélancoliques,\npar Célestin Demblon. — Psychologie contemporaine, par Paul Bourget\n(Lemerre). — Tristesses et sourires, par Gustave Droz (Havard). — Les\nvacances d'un séminariste, par Emile Dodillon, (Lemerre). — Le Boul' Mich',\npar Joseph Caraguel, (Ollendorff). — L'Idéal, par P. H., (Verviers).—\nLa Morale, par Jules Destrée, (Lebègue). — Le Tour du Monde (La Belgique),\npar Camille Lemonnier, (Hachette). — L'Amour fantasque, par Max Waller,\n(Boitte), — Le Baiser, par Max Waller. (J.B.). —\n\n\n\n\n               CHRONIQUE MUSICALE\n\n\n        CONNAISSEZ-VOUS les Minstrels ? Oui? Minstrels, ménestrels... à ce\n         doux nom qui chante s'éveille, en votre imagination, toute l'épopée\n         du moyen âge : les trouvères et troubadours, les chansons de gestes, la\ntable ronde...\n   Vous n'y êtes pas.\n   Les Minstrels sont des mécaniques; des poupées hautes de deux pieds qui\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "                                   — 109      --\n\n siègent, en quart de cercle, sur un théâtre à marionnettes et jouent, soufflent,\nroulent, raclent, tapent, pivotent, gigottent, gesticulent et hurlent avec toute la\nfuria, la fantasia, d'une vraie estudiantina espanola. Le clou de leur sérénade\nest le grand air de la prima. Sur un point d'orgue de l'orchestre, elle s'avance ;\ns'évanouit à droite, s'évanouit à gauche dans des flots de tulle blanc, talonne\nun peu sa traîne, puis, se dresse à la rampe, en tenant d'une main son mou­\nchoir, de l'autre son émotion, qu'elle parsème à travers ses roulades en des\nattitudes de mannequin pâmé, des poses brusques de ressort qui se casse.\n    Or, l'autre soir, à l'Eden, Mademoiselle Minstrel, m'est apparue comme\nl'expression dernière, le type le plus parfait de la chanteuse à roulades réalisée\npar la mécanique. Divine horlogerie ! Article de Genève ! A toi seul, désor­\nmais, me suis-je dit, les beaux soirs glorieux, les Variations de Proch, les\n« som- -bre-e-fo-ret-dé-e-sert-tris     » — Je crois, pardieu ! que cette nuit-là,\ndans mon rêve d'un bonheur trop hâtif, j'ai vu toutes les demoiselles Minstrel de\nchair et d'os, grandeur nature, rouler à l'autre bout de la scène avee cet\neffroyable c r r r r ! . . d'agonie qui est le Chant du Cygne des cantatrices\nqu'on remonte. Le bruit m'a réveillé à la réalité, bien triste hélas!\nCar j'ai retrouvé toutes les Patti graissées pour de nouveaux triomphes.\nIl s'en faut de beaucoup que ne soit enrayée la fabrication des Chanteuses\nlégères. Ce phylloxera de l'interprétation lyrique vivra longtemps encore de\nl'art macaronique qui l'a fait naître et l'on verra, comme auparavant, ce scan­\ndale d'une foule badaude coupant une phrase en dix pour applaudir les trilles\nqu'y aura mis la diva. Oh ! Ces Italiens ! Race décadente de petits hommes\net de petites choses en I qui nous a festonné la musique à pirouettes et qui\naurait inventé la flûte si Pan n'en avait, avant elle, remué l'âme d'Echo, tout\nleur art tient, pour moi, dans un trou de sifflet. Je souhaite qu'on leur en joue;\nc'est la modernissime flûte et le seul instrument qui convienne encore à leur\ntempérament.\n   Je viens de prononcer le terme interprétation. Comme dit Emile Zola :\nVoilà le grand mot lâché ! Il est tout le sujet de cette critique.\n   Ce qu'il exprime est profond comme l'art lui-même; aussi, combien peu\nd'artistes ou qui se prétendent tels, osent s'y mesurer. Combien plus l'ignorent.\nC'est fatal. Il faut les en excuser; ils subissent l'influence de leur milieu. Plu­\ntôt que de les blâmer plaignez-les, lorsqu'il vous arrivera de lire aux affiches\nces annonces attristantes : Pour les débuts de M. X : Robert le Diable. Pour les\ndébuts de M. Z. : Lucie de Lamermoor, le Trouvère etc.. . ou, lorsque vous verrez,\ncomme naguère, en pleine renaissance musicale où nous sommes, un Maestro\npas italien du tout venir conduire en personne l'exécution de son œuvre et con­\nsacrer ainsi par son éminente direction personnelle, le procédé barbare qui\nconsiste à chanter un de profundis sur l'air de Malborough ou de Mandolihata.\n   C'est pénible, passons; aussi bien ces machines-là ne sont-elles pas toute la\nproduction contemporaine. Ceux-là même, que la sénilité de leur génie ramène\naux vieilles formules, jadis, ont moucheté des portées et rompu des plumes en\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "                                   —   110\n\nfaveur de l'art sincère; c'est eux qui ont montré la voie en France, où toute\nune jeune pléiade s'est levée bien autochtone, quoique inévitablement soumise\na l'élan rénovateur parti de Bayreuth. A cette heure, marchent les deux\nécoles. •— pardon, pour ce terme — sympathiques en leur but idéal, mais se\ndistinguant naturellement l'une de l'autre aux caractères respectifs de leurs races\nqui furent les deux principes du monde moderne; l'une plus à la taille humaine,\navant les défauts de ce tempérament nerveux et fibreux, quelque peu andro­\ngyne dont le génie est au cœur; l'autre, moins accessible, surélevée comme\nelle est au ciel des demi-dieux, mythique, colossale, plus géniale, sans doute,\nparce qu'elle est toute en son chef, le mort immortel de Wahnfried.\n    Quant au génie interprétatif, il surgit lentement, aujourd'hui, de cette con­\n ception nouvelle dont il est la résultante logique et nécessaire. Du moment où\n l'art qui pense détrône l'art qui jongle, le chanteur, ou pour mieux dire, le\n tragédien lyrique devient un créateur aussi. Il collabore à l'œuvre du maître;\n en l'exprimant il la parachève ; dès lors, faut-il qu'un travail d'initiation con­\n stante rende homogènes de pensée et de sentiment les deux poètes et ne fassent\n qu'un être unique, leurs êtres transpénétrés.\n     Il est, d'après cela, de simple bon sens, que produise tout d'abord des\n interprêtes de la formule nouvelle, la nation qui a été le plus avant dans la déter­\n mination de cette formule.\n     C'est ce qui arrive, et, bien qu'en France, en Belgique         il se soit trouvé\n des natures assez intelligentes pour accéder à la compréhension d'un art plus\n vaste, nous n'avons vu nulle autre part que chez les Allemands, cet effacement\n aussi complet, cette abnégation, ce dévouaient tellement absolu de l'interprète\n au maître. Actuellement s'il fallait matérialiser d'un symbole, l'idéal germani­\n que, je proposerais, comme en étant la plus sublime incarnation, la créatrice\n dont le nom dominera notre époque, la Walkure Superbe, la Materna.\n     C'est bien de constater le mal. Il faudrait, pour mieux faire, en dire les causes\n  et le remède. A quoi sert de démolir si l'on ne rebâtit. Je pressens ces arguments\n  comme des petits cailloux doctrinaires, tout prêts à m'acculer au pied du mur\n  dont on vaudrait barrer l'éternel progrès. Mais bast? le vieux lézardé ne tient\n  plus guère. Rien ne se crée ni ne se détruit. Tout se transforme et nous sommes\n  en fait dé choses lyriques, à l'un des points critiques de la spirale. Cette crise,\n  nous ne pouvons que la précipiter, mais nous le pouvons en y aidant par nos\n  moyens artificiels et, notamment par l'enseignement.\n      Ce que j'ai dit plus haut me dispensera, je l'espère, d'expliquer ce terme.\n  Je ne prétends nullement infuser aux idiots, l'esprit, plus qu'aux bourgeois le\n  sixième sens qui leur manque pour réaliser la burlesque toquade venue parfois\n  à l'un deux de se faire artiste ; mais, s'il est vrai que ce sens ne s'acquiert pas;\n  s'il est inné , encore faut-il qu'on lui permette de se développer là où on le\n  trouve à l'état latent; que l'on donne aux jeunes gens la conscience de leur\n  instinct. C'est le seul but de la science esthétique laquelle est simplement la\n  philosophie morale de l'art.\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                                   —     111   —\n\n\n\n    Sous ce rapport, nos écoles laissent à désirer beaucoup d'améliorations.\n Leurs programmes mentionnent à part la technique du chant et des instru­\nments : le solfège, l'harmonie, le contre-point et la fugue, la composition.\n    A ceci, se borne la théorie. Pas d'esthétique; pas d'histoire cette base de\nfaits indispensable à toute synthèse. Les académies allemandes — toujours —\net les académies autrichiennes enseignent, en outre, l'histoire de la musique,\ndu costume, la poétique, la rhétorique et la mythologie, la gymnastique et\nl'escrime ! Aux Etats-Unis, on y ajoute l'acoustique et même la physiologie,\nl'anatomie, l'hygiène de la voix et de l'oreille. Sans aller aussi loin, faudra-t-il\nqu'on se décide bientôt, sous peine de ne former que des virtuoses, à adopter et\nréaliser ici ce principe d'une instruction raisonnée qui aptifie les élèves à\ncomprendre les sujets abordés, à y mettre une expression personnelle intelli­\ngente, au lieu de l'expression traditionnelle que leur lèguent les professeurs.\n    Dans nos pays de civilisation industrielle, on se préoccupe trop de faire des\npraticiens; il semble qu'on s'efforce d'appliquer, en nos conservatoires, les\n règles économiques de la division du travail et de la simplification des tâches.\n Nos artistes professent, chacun pour son art à soi, des adorations de vieille\ndévote qui ne reconnaît et ne connaît que son fétiche. Ils se confinent peu àpeu\n dans un culte mesquin où se rétrécit leur esprit, dès lors, inaccessible à la\nconception supérieure d'une panesthétique..\n   Le conservatoire exécutera cet hiver quelques-unes des plus belles pages de\nWagner ; quoi de plus conforme à sa mission ? quoi de plus classique dans l'ac­\nception large du terme? Dès maintenant, n'est-il pas logique qu'il modifie aussi\nsa méthode, s'il veut, à l'avenir, donner des interprêtes sérieux au maître dont\nl'œuvre est l'expression dernière de l'art contemporain ?\n\n                                                             HENRY MAUBEL.\n\n\n\n\n             CHRONIQUE ARTISTIQUE\n\n                                         I\n\n        L'EXPOSITION MEUNIER AU CERCLE ARTISTIQUE\n\n         LE succès de M. Meunier au Cercle est fait pour donner du cœur à tous\n         les vrais artistes : aux tenaces, aux enflammés, aux forts. Jamais\n         peintre n'a moins que lui recherché le suffrage bourgeois, l'admira­\ntion banale et méprisable du gros public ; jamais homme n'a moins caressé la\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": "                                       112   —\n\nsensiblerie, le lieu commun et la bêtise. S'il s'est imposé aujourd'hui, si le\ntriomphe lui vient, ce n'est qu'à force de lutte et d'opiniâtreté. Il a peiné,\ntrimé ; il a traversé les jours gris du découragement, mais enfin le voici arrivé,\net d'autant plus en évidence, qu'on l'a nié longtemps. C'est l'histoire de tous\nceux qui battent de l'art à leur effigie. Il faut l'entendre raconter son existence\ndure, ses combats têtus, son intransigeance convaincue ; alors seulement on\ncomprend son art, tout de sévérité et de caractère : la prise sur le vif des\nchoses, le mouvement — non celui imposé au modèle dans l'atelier — mais\nle mouvement surpris en plein travail. Meunier ne cherche point ce qu'on est\nconvenu d'appeler de la belle peinture, il attache peu de soin à faire du coloris\nflamand. Son désir serait, je crois, de réussir une œuvre toute en sourdine —\net voyez-le, comme il affectionne la sepia et la grisaille! Ses. tableaux eux-\nmêmes sont très simples de couleur: une seule y domine tranquille et forte.\nA preuve son chef-d'œuvre : les Mineurs descendant le soir, au fond, d'une\nfosse. Et, de même aujourd'hui, rien d'aveuglant, rien de papillotant, rien de\nclinquant parmi toutes ces études et envois d'Espagne. Tout l'idéal semble\nconsister à fixer, à buriner, à sculpter en quelque sorte la vie. Meunier est\navant tout un maître de la ligne.\n   A ce propos, il y aurait une intéressante opposition à établir entre lui et\nVerwée. Leur but est identique : rendre la vie; mais Verwée fait vibrer, par­\nler, chanter la pâte ; chaque coup de pinceau est un mot; sa peinture raconte\nle ciel, les prairies, les animaux ; chez Meunier au contraire, le dessin a le\ngrand rôle, il fait l'œuvre presqu'à lui seul.\n    Aussi l'artiste ne prend-il sur nature que ses croquis. On le voit essayer\ncinq, dix, vingt fois le même geste, la même pose, la même démarche, la même\ntournure. A force d'acharnement il est arrivé à tout saisir, même ce qu'il y a\nde plus fuyant. Après, dans l'atelier, à l'aide de quelques notes, de quelques\nnoirs plaqués sur l'étude il attrape la couleuret le tableau vient lentement,\nlentement, au prix de mille essais, de mille pochades combinées, fondues, tra­\nvaillées d'arrache-pied, mais où ne se trouve aucun détail qui ne soit une par­\ncelle de réalité vue, sentie et rendue.\n    Parmi les œuvres figurant à cette heure, au cercle, la capitale me paraît\nêtre El Flamengo. A l'exposition parisienne de 1882 Sargent donna El Galeo,\nsujet analogue. L'Américain s'était surtout préoccupé du côté fantastique des\ndanses, il avait vu l'Espagne à travers Goya. Le Belge a peint son œuvre de\nmanière plus personnelle et moins fantaisiste ; les types y sont mieux saisis,\nl'air canaille des chanteuses plus étudié, le racleur de guitare superbe. La réa­\nlité est ici souveraine, comme chez les grands Flamands et rien ne paraît\nmagistral et vivant autant que le groupe de gauche — un chef-d'œuvre. Le\nfond vineux réalise un ton admirable; on dirait du Champagne en ébullition.\nToute la scène vit — et que dire du grouillement de foule prestigieux, au point\nque la toile semble douée de mouvement et le flot de monde venir à vous ?\n    En face, la Fabrique de tabacs de Séville, analysé dans la revue d'octobre à\nl'occasion de l'exposition de Gand.\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "                                   — 113 —\n\n   Puis le Combat de coqs. Grandes qualités. Mais défauts dans l'harmonie des\ncouleurs ; ci et là du criard, du dur, du sec. Je ne sais quoi de déplaisant qui\nfait songer aux dévoyés en art de Dusseldorf et de Munich.\n   Néanmoins superbes types : le jeune torrero, debout à droite; le vieux à\ncasquette, nez contre la cage, cigarette aux lèvres; la tête bouclée et noire ren­\nversée à l'avant-plan pour laquelle semble avoir posé Dario de Regoyos. Puis\nles hommes du fond, si furieusement intéressés à la lutte et répandant leurs\nperplexités par grands gestes larges.\n   La procession de Nuit éveille l'idée de cette Espagne inquisitoriale, sanglante,\nmacabre, imprimant du pittoresque à l'horreur et au fanatisme même. Le cal­\nvaire est tragique et semble grésiller et flamber dans le deuil nocturne, comme\njadis les autodafés. Il y a là toute une résurrection du passé, tout un côté funèbre\névoqué fantastiquement, toute une fin de drame romantique, encombrée de ca­\ngoules, de frocs et d'appareils de mort, comme Hugo la comprenait et la rendait.\n   Peut-être les costumes excessifs des pénitents atténuent-ils l'effet en mêlant\nà la scène, des notes quelque peu comiques. Quant au surplus elle est bien\ncomprise, elle saisit, et les tons lumineux sont rendus à miracle.\n   Les autres esquisses exposées : Torrero tuant le taureau ; Entrée de la troupe\ndans le cirque; Cave on l'on dépèce les chevaux éventrés, ne sont que des ébau­\nches pleines d'allure et des documents, d'où, espérons-le. sortiront des ta­\nbleaux.\n   Les mendiants, eux, sont d'un caractère et d'un enlevé presqu'aussi puissant\nque El Flamengo. Ils sont chose artistique superbe, faisant songer aux sépias\ndes vieux maîtres et pouvant marcher de pair avec elles.\n   J'ai fait ce compte rendu d'enthousiasme, empoigné par cet épanouissement\nde talent étalé aux murs comme les superbes espaliers des Flandres chargés de\nfruits d'or. Désormais voici la réputation de Meunier hors de querelle; il\npasse au rang de nos premiers artistes ; son nom devient lumineux comme\ntoute chose que l'admiration colore et que la gloire un jour traversera. Avec\nVerwée, de Braekeleer, les deux Stevens, il forme phalange et fait l'orgueil\nde nous tous, artistes modernes assoiffés de grand art.\n\n\n\n\n                                         II\n\n                              ENVOIS DE ROME\n\n   Enfin, voici le premier envoi de Rome que je vois sans répulsion! M. De\nJans mérite qu'on l'embrasse — non pour la veste à manches rouges qui tient\nle milieu du tableau par exemple, — mais pour le sujet choisi, mais pour la\nmodernité de l'exécution, mais pour le caractère vrai qu'il a donné à la scène,\n                                                                           8\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "                                     —    114   —\n\n mais pour sa couleur, un peu parisienne peut-être, mais en un mot pour son\n effort à faire vivant.\n    Le groupe des ouvriers accotés au mur est excellent ; le fond manque d'har­\n monie et la partie gauche d'arrangement.\n    Somme toute, bon envoi. M. De Jans mord jusqu'au sang les tétons pâles\n des muses académiques. Qu'il leur donne un bon coup de dent encore —\n mais après qu'il s'en aille têter ailleurs.\n    Quant à M. Cogghe, je n'ai pas le courage de lui dire tout le mal que je\n pense de son tableau. Une page ne suffirait pas et vraiment ce serait du temps\n et de l'espace perdus.\n\n\n\n\n                                          III\n\n                EXPOSITION DE M. KARL VON PILOTY\n\n     Quel nom! Quels poids dans ce mot! Et la peinture est lourde, gauche,\n  barbare autant que lui. « Von Piloty » est là comme une enseigne, comme la\n  transposition dans le son de la pesanteur dans la couleur.\n     Le sujet est paraît-il évangélique. Le prospectus porte :\n     La parabole des Vierges folles et sages a inspiré le maître à nous donner\n  Une heure dramatique saisissante et hors ligné. — « Il y avait cinq Vierges\n sages et cinq folles. Les folles en prenant leurs lampes n'avaient point pris d'huile\n avec elles. Les sages en avaient pris. Comme l'époux tardait à venir, elles\n s'endormirent toutes. A minuit, se fit entendre un cri : « Voici l'époux! » —\n  Les folles Vierges dirent alors aux sages: « Donnez-nous de votre huile, car\n nos lampes s'éteignent. » Les sages répondirent : « Nous ne pouvons, de peur\n que nous n'en ayons pas assez pour nous-mêmes. L'époux vint et les Vierges\n sages entrent avec lui dans la salle de noce, puis la porte se ferma. Aux folles\n il en refusait l'entrée et répondait: « Je ne vous connais point! »\n    D'honneur ! on ne se douterait pas que ces dix femmes là soient des femmes\nbibliques. L'une pourrait servir d'illustration au Wacht am Rhein, l'autre est\ncalquée sur la statue récemment élevée à la Germania, une troisième a l'air assez\ncanaille pour rappeler une caricature patriotique du « Kladerradatsch ». Il y\na dans le tableau entier des ressouvenirs de Makart, de Koller, de Kaulbach,\nde tout ce que la pédantesque Allemagne compte d'académisme dans son art. Il\npourrait prendre date vers 1840. Il est vieux, laid de couleur, ennuyeux de\ndessin. On regrette la toile blanche, d'excellente qualité, j'en suis sûr. Au\nbesoin, à moins qu'un musée ne l'achète, elle pourrait servir à recouvrir des\ntoits de verre, pendant les chaleurs trop fortes de l'été.\n\n                                                           EMILE VERHAEREN.\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "                                  — 115 —\n\n                                        IV\n\n                 L'EXPOSITION DES ARTS INCOHÉRENTS\n\n   Ces Incohérents sont moins des rieurs que des siffleurs. — Sus aux pions!...\nHou... Hou., à l'Institut !\n   Tous les noctambules de la fumisterie du Paris pittoresque que le baron\nHaussmann, cette pioche, a bien voulu laisser debout, sont descendus en batail­\nlon serré; — ils ont passé les ponts, quitté les hauteurs montmartraises,\ndéserté le Chat Noir, et s'en sont venus, leurs charges sous le bras, prendre la\ngalerie Vivienne et s'y installer.\n   On signale beaucoup de déménagements dans le quartier; des familles\nentières émigrent; les quelques bourgeois courageux qui bravent l'invasion\nenvoient leurs filles en province. La femme de chambre met des rubans frais\nà son bonnet.\n   L'exposition des Arts Incohérents, c'est la revanche de gavroches gantés sur\nle triennal, ce qui ne gêne que M. Gérôme et pas du tout Jules Dupré — ce\ngrand maître !\n   C'est du calembour fixé, de la blague accrochée, du j'm'en-foutisme peint,\ntoute la clownerie de l'art de l'asphalte en goguette. Les femmes s'en mêlent.\nC'est drôle.\n   Et l'on vient, et l'on paie, le Tout-Paris se bouge et les pauvres seront\ncontents, — c'est à leur profit cette parade — côté sérieux. Il y a déjà long­\ntemps, Béranger a dit que les pauvres récoltaient toujours\n\n                            Moins à la porte de l'église\n                            Qu'à la porte du cabaret.\n\n\n   Cette exposition c'est le cabaret : on y rit, on y braille, on y gueule — à\ncoups de pinceaux.\n   Je reviens à M. Gérôme, un peintre non incohérent, et qui fait du nu poli, très\npoli, ...tri-poli. (Ça n'est rien, ouvrez un peu le catalogue des Incohérents !)\nOr, une énormité étant à dire, — il y a des choses fatales... et heureuses, —\nM. Gérôme a bien voulu se charger de la chose, et il a laissé tomber ces mots :\n   « C'est un attentat à l'Art ! »\n   L'ossature de feu Henry Monnier en a sursauté.\n   Ces hommes sérieux sont les sauveurs du rire, soignons-les. Rassurez-vous,\ngens de poids et officiers d'académie; à côté des bouffonneries de Sapeck, il y\na des dessins authentiques du roi des Belges et de Louis-Philippe, — ah !\n— Allais (Alphonse — pas XII) né à Honfleur de parents français, mais hon­\nnêtes ? élève de l'école anormale inférieure, expose une Première communion\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "                                   —         116\n\nde jeunes filles chlorotiques par un temps de neige; au bas ces mots : « (Acquis\n par l'Etat— L'Etat c'est moi).» C'est une toile blanche, encadrée.— Tout est\ndans ce goût : M. Banès, élève des Folies-Bergères a peint un femme nue,\nvue de dos, « Léda et le Signe »; sur la fesse, une grosse verrue en relief, et à\npoils ! A vendre de 5 à 50.000 francs.\n    Il y a là Emile Cohl, (élève des poules et des lapins en chambre) avec son\nSaint-Entoile et son torchon; — il y a Coquelin Cadet; son ami Bertol-Grai­\nvil qui a très finement ridiculisé Corso franchissant les Alpes pour venir pour­\nfendre Rochefort qui lui envoie son pied dans le derrière. — Voici Paul\nBilhaud, Caran d'Ache ;— Une tête de veau à l'huile, une!, par M. Courchéde\nfiacre, dit Comte Vinaigrier de la Persillière, né Ophite de Gaz au Crézot de\nfontaine de parents mineurs, demeure où il pleut, (ouf !) — M. Dillaye (on ne\nles dit pas), un critique d'art du Journal des Artistes, a peint une vraie tempête\ndans un crâne itou. — Le poète Léon Duvauchel envoie un mauvais dessin et,\nderrière, un bon sonnet. — De M. Bianchini (qui fait de la peinture malgré la\ndéfense des médecins aliénistes) Le Rêve, parodie d'une toile de Puvis de\nChavannes — très amusant; cadre en bouchon, (pas neufs !)\n   Le meilleur calembour est de Mme: Valtesse : Lézards cohérents, bon dessin,\ntrès vrai, heureux lézards !! Si le sexe auquel nous devons l'auteur avait pu\nprêter au jeu de mot, quel régal mes frères ! — Maurice Rollinat envoie son\nportrait à l'encre de chine par lui-même, pas chargé, beau dessin — en note:\n« poéte arrivé malgré ses amis ».\n   M. de Sta qui a si bien illustré la Chanson du Colonel (Léon Vanier éditeur)\n— ceci est une réclame pour Vanier qui est un ami — de Sta, dis-je, expose un\nDrame à quatre mains ou le 1 i juillet, on ne voit que deux mains de con­\ncierge qui tendent un billet à ordre vrai à deux autres mains de locataire qui\nrépondent par un porte-monnaie vide et déchiré, vrai aussi. Les Incohérents\nont collé, fourré, attaché, suspendu des horreurs dans leurs tableaux. M. Zed-\nNem dans sa Réalité à chaussé de sabots paillés et vrais, deux sales jambes de\ngardeuse de vaches sur lesquelles bat une loque de jupon aussi vrai que le chou\nde M. Paul Lheureux d'où Dumas fils costumé en sage-femme extrait une pou­\npée en carton.\n   2\n      Porc militaire », un cochon casqué, à la queue en trompette, une montre\nvraie ; en note : les Allemands sont priés de la laisser. Cette œuvre remarqua­\nble est de M. Jules Raynaud, élève son chapeau devant les dames. Né de\npetites causes qui ont produit de grands effets (consulter son tailleur rue\nAndré del Sarte).\n   Si je vous affirmais qu'au milieu de tout cela se faufilent de très jolies choses;\ndessins de Pille; Homère en joueur d'ort/ue; dessins ravissants de Mesplès\npour le Diner des harengs; dessins à la plume de Rose Maury; dessins rétros­\npectifs de Mérimée, de Moreau-le-Jeune,., etc. — De Gandara, une grande\ntoile, non encadrée, avec les portraits-charges des grands hommes du Chat-\n Noir : Goudeau, Salis, Rivière, Jouy, Mortas. —Voici des envois de Gali-\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "                                   —   I I 7   —\n\n\npaux, le monologuiste, de Gayda l'auteur de l'Etemel féminin, un vrai poète.\n— Et de charmants dessins à la plume de Henry Gray, des parisiennes; une\nfouille un crâne, cadres en vieux gants, éventails, toilettes, mules, que sais-je !\ntoue la défroque galante d'une horizontale-\n   La drôle de Vénus de mille os ! — C'est une statuette de Sarah Bernhardt\ndont le torse est fait de petits os de poulet. — Portrait de Mlle J. A. par\nLemoine, deux mollets croisés dans des bas rouges, comme ciel de jambes\nun bas de jupon blanc ; assez échauffant tableau proprement peint. — Un beau\nDaumier, dessin prêté par M. Eudel.\n   L'envoi de M. de Marthold, l'auteur des Contes sur la branche, est d'un\nhomme d'esprit; — il est intitulé « Carton d'un vitrage laïque pour un hôtel\nde la rue Sainte-Beuve. Rome, 1880 ». — Je le reproduis :\n\n\n                    LE REVE DU COCHON.\n\n\n  L'heureux cochon flânait, cherchant quem devoret :\n\n\n\n\n                                         II\n\n  Un bruit soudain l'émeut; lui de flairer le vent :\n\n\n\n\n                                        III\n  Sentant qu'on le poursuit, il retourne la tête :\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "                                  — 118 —\n\n                                        IV\n\n  Un couteau luit dans l'air ; il devine, il s'enfuit :\n\n\n\n\n                                        V\n\n  Mais le sort est le sort et la bête a vu Dieu :\n\n\n\n\n   Dites ce que vous voudrez, c'est très joli, comme idée, et comme com­\nposition ! Je connais M. de Marthold et sais qu'il adore les primitifs. Il le\nprouve !\n   Non, l'Exposition des Arts Incohérents n'est pas plus un attentat à l'Art\nqu'une petite fugue de marquise s'encanaillantà la Courtille n'était un attentat\naux mœurs. — C'est un sabbat de drôleries plus gouailleuses que méchantes,\nmais où il y a parfois le grain de sel. Tous ces glodoches de l'art sont bons\nenfants et n'ont pas de venin dans la dent. Ils s'amusent et nous amusent.\n   Peut-être bien par exemple que parmi ces sècheurs de bocks et ces trousseurs\nde cottes, il y a de la graine à hommes graves de l'avenir, et que même cer­\ntains d'entre eux feront une piteuse mine le jour où, dans 20 ou 30 ans, leur\npolisson de fils ayant mis la main sur un vieux catalogue des Arts Incohérents,\nle leur campera sous les yeux. — Tête du monsieur ! — Ce ne sera pas alors\nun Nez fait de neige comme celui de Georges Charlet, (n° 67 du catalogue)\nmais un rude effet de nez !\n   Avis à mon ami Bertol-Graivil pour le jour où il sera ministre — et à\nVivien, pour le jour où il sera président d'un tribunal de province.— Certains\ncependant mourront fumistes, et continueront jusqu'en leur âge le plus mûr\nà demander gravement aux gentes marchandes de journaux des kiosques :\n   « Avez-vous le Chat-Noir? »\n                                                      HlPPOLYTE   DEVILLERS.\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                              MEMENTO\n\n\n\nCharité.— Sensation d'été. — Monologues et récits, par D. Mon et Martial Ténéo.\n  — Nos maîtresses, par Fils. (Liége). — Le Roman d'une nuit. — Lettres à José,\n  par Octave Pirmez. — L a Revue libérale. — Gil Blas. — Les Vingt.—\n  Paris-illustré. —A propos, par Charles Raymond. (Paris Rouveyre et Blond).\n  — Ecrin du Bibliophile, (id.) — Le Darwinisme, par Paul Combes (Bibl.\n  Gilon). — La Renaissance. — La Vie qui brûle, par Albert Samanos (Paris,\n  Rouveyre et Blond). — Le Guide du bon jeune homme à Paris, par Clément\n  Monterel (id.) — L'Art de se faire aimer par son mari, par Théo-Critt (id.)—\n  Les Folies amoureuses, par Catulle Mendès (id.) — Le prix quinquennal. —\n  Conférence de M. Gustave Rouiller. — Varia.\n\n\n\n\n                                         I\n\n\n          CHARITÉ a enfin paru ! et l'on pardonne volontiers le temps que ce\n          journal remarquable a pris pour sa conception, devant l'œuvre d'art\n          qui en est sortie. Que tous nos lecteurs consacrent une pièce de quarante\nsous à l'achat de cet album qui laisse loin derrière lui Paris-Murcie. Nous ne\nciterons pas les charmantes choses qui se groupent dans ce recueil, pour en\nlaisser toute la surprise à nos abonnés. Disons seulement que M. Louis\nHymans, ni M. Charles Potvin, ni M. Casteleyn n'y ont collaboré. Ce seul\ndétail est un premier garant du soin qui a été mis au triage des auteurs.-\n   Les souscriptions peuvent être adressées à M. Rozez, éditeur, 81, rue de la\nMadeleine ou à M. Larder, l'imprimeur habile et vraiment artiste qui a\nexécuté Charité (10, rue des Minimes).\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "                                           120\n\n\n   Nous trouvons dans le. Prisme (1) une intéressante publication nantaise,\nsignée Jean Rameau, l'étrange poésie suivante que nos lecteurs nous sauront\ngré de leur mettre sous les yeux. Elle est intitulée : Sensation d'été.\n\n       Des seins, des seins, encor des seins, partout des seins !\n       Des seins ronds, des seins lourds, d'énormes seins de femme\n       Pendus au haut des corps comme de gros raisins\n       Dont la pulpe charnue et savoureuse affame.\n\n       Des seins ! à l'infini, des seins ! des seins mouvants,\n       Un grand moutonnement de seins drus qui m'effare,\n       Un océan de seins dont les flots énervants\n       Se brisent sur mon torse ainsi que sur un phare,\n\n       Des seins ! oh ! je ne vois que des seins, que des seins !\n       J'en vois partout, j'en sens partout, j'en prends, j'en tâte,\n       Tout en est: les gazons en semblent des coussins,\n       Et l'air blond que je bois en semble être une pâte.\n\n       Et j'en ai plein mon cou, mes narines, mes yeux ;\n       Et tout ce que j'entends de chansons sans pareilles\n       Me vient, non des oiseaux qui chantent dans les cieux,\n       Mais de deux seins rosés entrant dans mes oreilles.\n\n       Je marche dans des seins; quand le soleil paraît\n        Je crois voir ruisseler sur moi des seins en tranches,\n       Et je suis comme un arbre immense qui verrait\n       S'ouvrir au lieu des fleurs de grands seins sur ses branches.\n\n       Tout est seins, il en passe, en l'azur, en l'air chaud,\n       On en trouve des bouts dans les fleurs purpurines,\n       Et tous ces mamelons nuageux sont, là-haut,\n       De grands seins déformés, ô dieux, sous vos poitrines.\n\n       Tout est seins, le soleil est un sein enflammé,\n       La terre est un sein rond aplati sur ses pôles.\n       Et cette bonne vie où je roule, pâmé,\n       Doit être un sein géant fondant sur mes épaules,\n\n\n\n   (1) Le Prisme, revue mensuelle littéraire et artistique. 5 fr. par an. Nantes, 6 Rue de\nla Tour-d'Auvergne.\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                                       121\n\n\n      Vivent les seins ! les seins sont seuls divins, seuls grands !\n      Bouches, fronts, lèvres, yeux, tout ment, tout est infâme!\n      A bas, terre ! à bas, ciel ! à bas, globes errants !\n      Les seuls globes aimés ce sont les seins de femmes !\n\n      Tenez, enfermez-moi quelque part, au verrou.\n      Loin des fleurs, loin des bois, loin des monts, loin des plaines,\n      Sans pain, sans eau, sans rien, pourvu que dans mon trou,\n      On me laisse deux seins à presser à mains pleines,\n\n      Oh tenez ! prenez-moi, prenez-moi, je vous dis,\n      Tout ce que vous voudrez, les biens, la vie et l'âme !\n      Mettez-moi dans l'enfer; j'aurai le paradis\n      S'il me reste deux seins pour mes lèvres de flamme.\n\n      Oh ! tenez, prenez-moi, prenez, en vérité.\n      Ma part de gloire, oh ! oui ! ma part de gloire même !\n      Pourvu que mon front las dorme l'éternité\n      Entre les seins bénis d'une femme qui m'aime !\n\n\n\n\n   Au moment où les salons se rouvrent, où l'on s'apprête aux petits succès de\nboudoir, où les jeunes coquelins se disposent à monologuer sous le feu des\nlustres, il n'est pas inutile de signaler les récits qut viennent de paraître chez\nles éditeurs Jouve et Ghio. Ce sont : de D. MON, Un Réveillon que nous avons\ndéjà signalé à cette place même ; Gais récits, Conte sans queue ni tête, Histoire\nextravagante mais vraie, une saynète folâtre à deux personnages: Le professeur\nde déclamation et enfin Le songe d'Erik un poème dramatique d'une large\nallure, plein de beaux vers, et dont l'apostrophe finale est remarquable :\n\n          «                              Et ce soir, et demain,\n          « Et toujours et toujours !... ce qui veille et châtie,\n          « La pensée, en son front, vengeresse blottie,\n          « Juge dont nul ne peut éviter le courroux,\n          « Viendra ployer cet homme et le mettre à genoux. »\n\n   De MARTIAL TENEO, un poète vigoureux, une suite de récits très sombres\nintitulés Poèmes cruels et contenant La Nuitée infâme que nous avons eu le\nbonheur d'entendre déclamer merveilleusement par l'auteur à l'une des der­\nnières séances des Écrivains Français, Une pitié divine. Funérailles d'un Dieu,\nMirka, Un crime d'honneur, tous morceaux très dramatiques que l'on dira dans\nbien des cercles, cet hiver.\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "                                        122\n\n\n\n\n    Sous ce titre : Nos maîtresses, un pseudonisant M. Fils publie à Liége une\nconférence donnée par lui dans quelque cercle intime, soirée de garçons, de\ncélibataires et d'étudiants. C'est roide, très roide, mais aussi très spirituel et de\ncette bonne verve liégeoise toute ronde en même temps que très fine. Cette\nconférence, presque un monologue — et bonne marque — ne veut prouver ni\nl'utilité des impôts sur le «Champagne»— au contraire ! — ni la nécessité de\nl'instruction par la méthode X, Y ou Z.\n    Il conclut: vivent les femmes! et la conclusion nous paraissant superbe,\nnous applaudissons M. Fils qui, avec des idées aussi... brûlantes, ne peut\ntarder à devenir père !\n\n\n  Nous recevons la lettre suivante :\n\n           « Monsieur le directeur de la Jeune Belgique,\n   « J'ai lu avec infiniment de plaisir, dans le numéro du 1er octobre de votre\nRevue, la préface du Roman d'une Nuit que M. Catulle Mendès va publier\nl'hiver prochain.\n   « Tout ce qui concerne l'histoire du Parnasse contemporain est digne de nous\nintéresser, et les quelques pages que M. Mendès consacre à la mémoire du\npauvre Glatigny le sont doublement, à cause de la sympathie qu'éveille le\nnom du poète-bohème.\n   « En rouvrant le tiroir aux souvenirs, je vois qu'à côté de la Récite fantaisiste,\nM. Mendès avait fondé un autre recueil, non moins jeune, non moins par­\nnassien, sous le nom de : La République des Lettres. La première livraison, du\n20 décembre 1875, contient un article de M. Henry Laujol intitulé : La Légende\ndu Parnasse contemporain, La 1re partie en est tout entière consacrée à Albert\nGlatigny. Il est curieux de constater jusqu'à quel point M. Mendès. s'est ren­\ncontré avec M. Laujol, et pour le fond et pour la forme, ce qui s'explique sans\ndoute par la communauté d'idées et de sentiments qui devait exister entre ces\nmessieurs, M. Mendès étant le rédacteur en chef et M. Henry Laujol le secré­\ntaire de la rédaction de la République des Lettres.\n   « Votre goût bien connu pour les curiosités bibliographiques et littéraires m'a\ndécidé à vous signaler l'article de M. Laujol. La préface inédite de M. Mendès\ngagne à ce rapprochement une saveur toute spéciale de nouveauté.\n   « Agréez, Monsieur le directeur, l'assurance de ma parfaite considération.\n\n                                                                 « LISETTE. »\n\n\n\n  Le Journal des Beaux-Arts (n° 20) annonce la publication prochaine d'une\n5e édition des Jours de solitude d'Octave Pirmez.\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                                  — 123 —\n\n  En conformité de la volonté exprimée par Octave Pirmez, il sera publié,\ndans le courant de l'hiver prochain, un livre inédit contenant sa correspon­\ndance avec un de ses amis. Ce volume d'environ 500 pages est intitulé : Lettres\nà José. (M. de Coppin.) Il sera imprimé dans le format in-16, semblable aux\nautres ouvrages de l'auteur.\n                                    ***\n\n   Revue Libérale. — Sommaire du numéro du 1er novembre 1883. — Albert\nLe Roy. Le Théâtre d'Alexandre Dumas père. — H. Nérine. Hertha. —\nDe Tréverret. Don Carlos, fils de Philippe II, au théâtre. — Ernest Mercier.\nLes Indigènes de l'Algérie. — Leur situation dans le passé et dans le présent.\n— A. De Montferrier. Au Couvent. — V. Schœlcher, sénateur. Les Graveurs\nSichem. —Gustave Gœpp L'Exposition nationale des Beaux-Arts en 1883.—\nHenri Valentino. Théâtres et Concerts. — Georges Graux, député. Courrier\nPolitique. — D r A. Desprez, professeur à la Faculté de Médecine. —\nCorrespondance. — Des Signes de la mort par le Dr Bouchut. — Mode. —\nBévue Financière. — Bibliographie.\n\n                                       ***\n\n   Gil Blas annonce, après la publication de La joie de vivre d'Emile Zola,\ncelle de Chérie, par Edmond de Goncourt.\n\n\n\n\n                                        II\n\n          Nous avons annoncé dernièrement la formation — dans le but d'or­\n           ganiser des expositions annuelles — d'un groupe de peintres et\n           de sculpteurs composé de vingt artistes qui tous se sont voués à\nun art indépendant, dégagé de toute attache officielle, et dont les noms ont\ndéjà fait leur trouée dans le public.\n   Ce groupe est aujourd'hui définitivement constitué, et les nombreuses mar­\nques de sympathie qu'il a recueillies de toutes parts lui donnent le droit\nd'espérer que dès sa première exposition, qui s'ouvrira le I er février, il pren­\ndra à Bruxelles la place qu'il mérite d'occuper.\n   Les Vingt, par ordre alphabétique, ce sont : MM. A. Chainaye, sculpteur;\nF. Charlet, peintre; J. Delvin, peintre; Paul Dubois, sculpteur; James Ensor,\npeintre; Willy Finch, peintre; Charles Goethals, peintre; Fernand Khnopff,\npeintre; Jef Lambeaux, sculpteur; P. Pantazis, Dario de Regoyos, Willy\nSchlobach, F. Simons, G. Vanaise, Théo Van Rysselberghe, G. Van Stry-\ndonck, Piet Verhaert, Th. Verstraete, G. Vogels et R. Wytsman, peintres,\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "                                  —    124 —\n\n   Comme on le voit, le groupe renferme des artistes habitant Bruxelles, An­\nvers, Gand et Liége. Il représente donc en réalité toute la Belgique artistique\nnouvelle, et sera pour les arts plastiques le centre du magnifique mouvement\nen avant qui, dans tout les domaines de l'Art, emporte notre pays.\n   Les Vingt ont choisi leur secrétaire, qui est l'un des nôtres, M. Octave\nMaus.\n   Il n'y aura dans cette association d'un nouveau genre ni commission admi­\nnistrative, ni président. Trois membres désignés chaque année pour le terme\nd'un an, seront chargés de prendre les mesures nécessaires à l'installation de\nl'exposition, à la réception des œuvres d'art, etc. Ainsi que nous l'avons dit\nprécédemment, le placement se fera individuellement par les membres du\ngroupe, qui disposeront chacun d'un panneau, tiré au sort.\n   Chaque année aussi, l'assemblée générale des Vingt décidera quels sont,\nparmi les artistes belges et étrangers, ceux qui seront invités à prendre part à\nl'exposition. Elle a, cette année, choisi huit artistes belges et quatorze étran­\ngers parmi ceux qui sont plus particulièrement sympathiques à l'initiative que\nprend l'association. Comme les noms varieront chaque année, elle pourra,\npour ses prochaines expositions, inviter les artistes dont elle aurait souhaité le\nconcours dès cette année, mais qu'elle a été obligée de réserver, le nombre de ses\ninvitations devant être nécessairement limité.\n   Voici la liste des artistes qui seront invités à concourir à la première expo­\nsition: Belgique: MM. Alfred Stevens, Félicien Rops, Xaxier Mellery, A. Hey­\nmans, Jan Stobbaerts, peintres; P. De Vigne, Ch. Van der Stappen et Th.\nVinçotte, sculpteurs. France: MM. Gervex, peintre; Roty, graveur en mé­\ndailles; Injalbert, Mercié et Rodin, sculpteurs. Allemagne: M. Leibl, peintre.\nHollande: MM. Israëls père, Mauve et Jacob Maris, peintres. Italie: M. Gemito,\nsculpteur. Norwège: M. Bergh, peintre. Angleterre: M. William Stott, pein­\ntre. Amérique: MM. Whistler et William Chase, peintres.\n   Avec de tels éléments, l'exposition des Vingt promet d'être la grande attrac­\ntion de cet hiver.\n                                        ***\n\n   Le Paris illustré vient de faire paraître son septième numéro consacré au\nTonkin.\n   Il contient une excellente et impartiale étude des affaires françaises dans\nl'extrême Orient par M. Jules Gros, secrétaire de la Société de Géographie\ncommerciale, huit pages de dessins en couleurs et une foule d'illustrations en\nnoir. Tous les dessins, batailles, cortèges, scènes de mœurs, types, costumes,\nvues, paysages, etc., ont été exécutés d'après des photographies et des croquis\ncommuniqués par des officiers de marine et des explorateurs.\n   Paris illustré au Tonkin est en vente au prix de 1 franc, chez Rozez,\nlibraire à Bruxelles, chez tous les marchands de journaux et dans tous les\nkiosques.\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                                 — 125 —\n\n\n\n\n   Les éditeurs Ed. Rouveyre et G. Blond viennent de publier L'A-propos en\nun acte, en vers, de M. Charles Raymond, qui a été représenté le 1er novem­\nbre, dans la matinée solennelle donnée au théâtre de la Gaîté en l'honneur\nd'Alexandre Dumas. Cette élégante plaquette est accompagnée de dessins repré­\nsentant la statue du maître, par Gustave Doré, un portrait de Dumas jeune,\net deux pages de son écriture en fac-simile.\n\n                                      ***\n\n   Sous ce titre : Ecrin du Bibliophile, les éditeurs Ed. Rouveyre et G. Blond\nont entrepris une série de publications d'un goût et d'une exécution exquis.\n   Trois ouvrages ont déjà paru dans cette charmante collection, ce sont :\nLes Après-Soupers, Trois dizains de Contes Gaulois, Les bijoux des Neuf\nSœurs.\n   Ces volumes, qui ne seront pas réimprimés, sont enrichis d'une couverture\noret couleurs, d'une eau-forte frontispice et de nombreux dessins dus au crayon\nde Henriot, L. Natur et Cortazzo.\n   La collection publiée par les mêmes éditeurs, sous le titre de Contes Gail-\nlards et Nouvelles Parisiennes et dont le douzième et dernier volume vient\nde paraître, est destinée à devenir la bibliothèque de chevet de nos mondai­\nnes. L.-V. Meunier, Th. Massiac, René Maizeroy, A. Silvestre, Flirt, Caro­\nlus Brio, Jeanne-Thilda, W. O'Cantin, y ont collaboré comme auteurs; et,\nA. Ferdinandus, L. Natur, Courboin, Rochegrosse, Marius Perret, Jeanniot,\nJaphet, R.-V. Meunier, Elzingre, Henriot, comme artistes dessinateurs. Cette\ncollection de douze élégants volumes deviendra bientôt une rareté littéraire et\n artistique.\n\n\n\n    Le Darwinisme, par Paul Combes (Bibliothèque Gilon). Sujet actuel et\n palpitant dont il serait impardonnable pour un homme instruit, de n'avoir pas\n quelques notions. Disons tout d'abord qu'il faut louer l'auteur d'avoir voulu\n initier le public à ces graves questions. Malheureusement il s'en faut que son\n entreprise soit à l'abri de tout reproche. Passons rapidement en vue son\n œuvre : un premier chapitre sur la théorie de l'Evolution nous perd dans une\n dissertation très rabattue (voir Haeckel, Création naturelle) sur la conception\n théléologique et la conception mécanique. Exposé absolument incompréhensible\n de celle-ci ; on nous parle d'atomes de mouvement ! de leur intégration et\n désintégration ! un vrai charabia qui n'a rien de scientifique. — Chap. II.\n Evolution cosmique, exposé très nébuleux de l'hypothèse nébulaire de Laplace.\n  Ch. III. Evolution terrestre, apparition des premiers organismes. En dépit des\n  faits qui s'accumulent, l'auteur en est encore à prôner la génération sponta-\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "                                       126\n\n née, sous prétexte que « la théorie mécanique de l'évolution exige qu'on\n l'admette comme ayant lieu ! » — Les chapitres IV et V sont intéressants\n comme historique de la question. - Enfin les chapitres suivants passent en\n revue, les principes fondamentaux du transformisme : adaptation, lutte pour\n l'existence, sélection naturelle, etc. L'auteur est partisan de la descendance\nsimienne. — Nous disions qu'il y a des reproches à lui faire : pourquoi dogma­\ntiser, comme un homme qui a son siège fait d'avance, au lieu de discuter avec le\ncalme et l'impartialité de la science, une hypothèse qui compte des arguments\nfavorables, mais qui soulève aussi des objections ? Passer celles-ci sous silence\nnous semble le fait d'un auteur peu... consciencieux,... et pas fort! ce\nn'est pas ici le lieu de discuter la valeur du transformisme, mais nous ne\nvoyons pas aborder par l'auteur les difficultés tirées de la stérilité rapide des\nhybrides, du nombre insuffisant des types intermédiaires fossiles, de la fixité\ndes espèces depuis des milliers d'années, des traits si remarquables d'intelli­\ngence chez certains animaux etc. ; enfin M. Combes ne dit rien de l'opposi­\ntion que font en particulier à la descendance simienne des hommes comme\nVirchow et d'autres. Il y avait pourtant là matière à une controverse intéres­\nsante que les lecteurs de M. Combes ne soupçonneront même pas.\n    En un mot, ce livre est incomplet, et à notre avis mal présenté. Nous\nen sommes bien fâchés, mais il est à recommencer !\n\n\n\n   On nous prie d'annoncer l'apparition d'un nouveau journal mensuel : La\nRenaissance (8 fr. par an. Bureau, 56, rue Joseph Claes. Directeur : Paul\nAubigny. Secrétaire de la rédaction : J. Bér). Nous souhaitons bonne chance\nà cette revue, comme à toutes celles qui nous aideront dans la tâche souvent\nrude que nous avons entreprise.\n\n                                      III\n\n         Nous venons de lire La Vie qui brûle, d'Albert Samanos, qui vient de\n          paraître chez Ed. Rouveyre et G. Blond, et nous avouons que\n          c'est là une œuvre saine, terriblement émotionnante, et, ce qui\nne gâte rien, remarquablement littéraire. Comme le cœur féminin y est\n ouillé, analysé dans ses moindres coins, et quel analyste implacable que\nl'auteur ! On sent en parcourant ces pages lugubres et sombres, que l'écri­\nvain a connu certaines souffrances humaines, et qu'au fond de son cœur il\ny a un singulier mélange de mépris, de pitié et d'amour pour la femme.\n\n\n\n  Le Guide du bon jeune homme à Paris par Clément Monterel, vient de\nparaître chez les mêmes éditeurs.\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                                   —     I27   —\n\n\n   Ce volume, plein d'humour et d'esprit, conduit un jeune provincial dans\ntous les mondes où l'on s'amuse. Nous pouvons prédire à cet ouvrage d'une\nfantaisie étincelante et d'une verve intarissable, un des plus grands succès de\nl'année. Henriot (Pif du Charivari) a semé dans ce volume plus de cent des­\nsins pleins de charme et d'originalité.\n\n\n\n    Il vient de paraître, encore chez les mêmes éditeurs, un ravissant volume\nqui mérite en tous points l'attention des délicats, des amoureux, des jeunes\nfemmes et surtout des maris. — L'art de se fa.v.e aimer par son mari, tel est le\ntitre de cet ouvrage, où Théo Critt, l'auteur si connu, a mis toute la verve et\ntoute la délicatesse de sentiments qui se trouve aujourd'hui si rarement dans\nce que l'on écrit.\n    Madame la Vicomtesse De Renneville a écrit une spirituelle préface et les\néditeurs ont mis dans cette publication de luxe qui distingue tous les volumes\nqui sortent de leur librairie, renommée à juste titre.\n    L'Art de se faire aimer par son mari i est donc un succès certain que nous\nenregistrons avec plaisir.\n\n   Si vous n'avez pas encore lu Les Folies Amoureuses qui viennent de paraître\ntoujours chez les éditeurs Ed. Rouveyre et G. Blond, hâtez vous de le faire.\nAucun talent n'est plus souple et plus divers que celui de Catulle Mendès. Hé­\nroïque et grandiose dans les Mères ennemies, mystique et lyrique dans l'admi­\nrable poème d'Hespèrus subtile et cruelle à l'excès dans le Roi vierge et dans\nles Monstres parisiens, son inspiration a su se faire délicate, tendre, simple, pour\nnous donner les merveilleux petits contes, — de purs chefs-d'œuvre de grâce et\nd'intérêt — qui composent son nouvel ouvrage.\n   Lisez Les Folies Amoureuses !\n                                        ***\n  Le rapport sur le Prix quinquennal a paru au commencement de ce mois.\nNous reviendrons prochainement sur ce chef-d'œuvre.\n                                    ***\n\n   M. Gustave Rouiller, de Charleroi, a donné le dimanche 2 décembre, à la\nSociété dés conférences de l'Ecole industrielle, une conférence sur Charles de\nCoster. Il a retracé la vie et l'œuvre de notre grand écrivain, et les quelques\nfragments d'Ulenspiegel qu'il a lus, ont été très applaudis, Il faut féliciter\nM. Rouiller de sa courageuse propagande littéraire et de sa remarquable élo­\nquence.\n                                       ***\n\n   La Commune, journal libérale du canton de Saint-Josse-ten-Noode, publie eu\nce moment un roman d'Hermann Pergamini : La Fortune de Mira Tavernier.\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "                                   — 128 —\n\n\n\n  Nanah Sahib, le drame de Jean Richepin, ne sera représenté, à la Porte-\nSaint-Martin, qu'au commencement de janvier.\n\n\n\n   La Comédie-Française répète activement Semlis, l'œuvre de M. Jean Aicard.\nLa pièce sera en état vers la fin du mois et passera dans la première quinzaine\nde janvier.\n   Sitôt après on se mettra à l'étude de la pièce de M. Pailleron qui. elle, ne\nsera représentée que vers la fin de la saison.\n                                       ***\n\n   Camille Lemonnier vient de donner coup sur coup dans le Tour du monde\ntrois livraisons de son étude pittoresque sur la Belgique. Les livraisons com­\nprennent La Flandre orientale et sont illustrées de remarquables dessins de\nHeins, X. Mellery, Claus, Khnopff, Lynen, C. Meunier, Chapuis, Seeldrayers,\nH. Clerget, Catenacci. Barclay. Nous reviendrons sur cette œuvre excellente.\n\n                                       ***\n\n   Le Ministre de l'intérieur ayant donné au Cercle des XX la disposition,\npendant un mois, les locaux du Palais des Beaux-Arts, l'ouverture de la pre­\nmière exposition annuelle de la nouvelle association d'artistes est officiellement\nfixée au 1er février prochain. Les invitations ont été adressées au peintres\nbelges et étrangers choisis par le Cercle pour participer à cette exposition.\nLes adhésions déjà parvenues au Secrétariat font espérer une brillante\nréussite.\n                                      ***\n\n   Nous sommes forcés de remettre à notre prochain numéro notre Chronique\nthéâtrale qui sera faite avec un grand soin et formera dans notre revue, au\nbout de l'année, un résumé très complet du mouvement théâtral.\n                                                                     NEMO.\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "  17. Alfred    B.   Bruxelles.     Qu'il est doux d'être au monde et quel bien\n                                    T u le disais ce soir p a r un beau jour d'été :\n                                    T u le disais, a m i , dans un site enchanté,\n                                    Sur le plus vert coteau d e la forêt chérie.\n   Examinez s. v. p. monsieur, ces quatre premiers vers de votre sonnet, et jugez. Bien à\nvous.\n  18. S o n n e t busatoire trouvé sur un mur, dans un coin d'université, avec cette paradoxale\nsignature : Fortunatus      Blocator :\n                                                                                   Louvain 1882\n                                 O vous qui n'êtes pas fichus\n                                 D e payer vos propriétaires,\n                                 E t vous, aveugles et bossus,\n                                 Qui trouvez vos douleurs amères ;\n                                  Culs d e jatte, manchots, perclus,\n                                  Gendres atteints de belles-mères.\n                                  E t vous aussi, maris cocus,\n                                  Puisez mes conseils salutaires :\n                                  Oublier tous vos maux affreux\n                                  Est le seul moyen d'être heureux.\n                                  Croyez m o i (je suis honnête homme)\n                               P o u r en être désinfectés\n                               Vous avez besoin d'un bon somme :\n                              Venez au Cours d'Antiquités !\n 19. N o t r e n° 2 (20 janvier) contiendra des articles de M M . Jules Destrée, Jules Gilson,\nMaurice Guillemot, etc., e t c .\n\n\n\n                        GIL BLAS    JOURNAL       QUOTIDIEN\n\n 16, BOULEVARD DES CAPUCINES 16, PARIS.\n                                              PUBLIE\n\n               LA J O I E DE VIVRE\n                                  par E M I L E Z O L A .\n        U n n u m é r o : 20 centimes. Abonnements: (3 mois): 17 fr.\n                                 E n vente partout.\n                  DÉGUSTEZ A LA                              Pour paraître    prochainement\n         TAVERNE            ROYALE                      C O N T E S      D E       M I N U I T\n                 (Galerie du Roi)                                          par\n                         la                                            EMILE VERHAEREN\n                                                                          dessin de\nLiqueur              Jeune         Belgique                     Théo     VAN RYSSELBERGHE\n               tonique et apéritive.                                     prix: 2 . 0 0 .\n\n\nCravate Jeune Belgique Cigare Jeune Belgique\n                DERNIER GENRE                                           EXQUISITO\n                       CHEZ                                                  CHEZ\n\n GENTINNE-BILLEN                                            Marie               XOLI.N\n            A BRUXELLES                                            A     BRUXELLES\n\n        35, Place de Brouckère.                           3OA, A v e n u e de la toison d ' O r .\n\n   Lingeries. — Article blancs. — Bonne­                 Ce cigare au détail se vend 10 centimes et\nterie. — Spécialité d e chemises sur mesure.          n e le cède en rien, aux meilleurs H a v a n e .\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "                      A T O U S NOS A B O N N É S ,\n    A l'appel de propagande que nous avons fait pendant les\n six derniers mois, beaucoup de voix ont répondu. Une\n centaine d'abonnés nous ont été faits ainsi par quelques\n amis zélés, et nous tenons à les remercier publiquement de\n leur dévouement à la cause des Lettres belges.\n\n     Notre revue, dont le succès croît chaque jour, est\n devenue l'organe du bon combat littéraire en Belgique.\n Parfois violente & brutale, elle ne cesse de brandir le\n drapeau moderne dont elle s'est fait une arme contre les\n royautés caduques. Il faut que nos principes se répandent\n davantage encore, qu'une propagande active s'établisse,\n qu'une ligue se forme. Cette ligue nous en avons arrêté\n définitivement les conditions ; ceux de nos abonnés qui\n désirent en faire partie sont priés de demander à nos bureaux\n DIX, QUINZE ou VINGT cartes d'abonnement, qui\n leur seront envoyées portant un numéro d'ordre qui nous\n en indiquera le dépositaire.\n     1° Lorsque DIX cartes seront revenues aux bureaux, re­\n vêtues de noms d'abonnés nouveaux, le dépositaire recevra\n son abonnement gratis pendant un an.\n     2° Lorsque Q U I N Z E cartes seront revenues, le déposi­\n taire recevra son abonnement gratis à perpétuité et son nom\n sera inscrit à la liste des membres fondateurs de la Jeune\n Belgique, qui paraîtra à la fin de chaque année.\n     3° Lorsque VINGT cartes seront revenues, le dépositaire\n recevra 1° son abonnement gratis à perpétuité, 2° une carte\n lui donnant accès libre aux fêtes, (conférences, etc.) que nous\n donnerons dans l'avenir, 3° toutes les publications (plaquet­\n tes, etc.) que publiera la Jeune Belgique. Il sera nommé\n de même MEMBRE FONDATEUR.\n\n                         EN VENTE           CHEZ TOUS LES LIBRAIRES\n      AUX AMBASSADEURS                                          LE          BAISER\n                    Nouvelles                                              Nouvelles\n               PAR OCTAVE MAUS                                    PAR MAX WALLER.\n\n  Une plaquette de luxe ornée d'un dessin de         Une plaquette de luxe ornée       d'un dessin de\nCH.   HERMA.NS.                                    FERNAND K N O P F F .\n              Tirée à 300 exemplaires.                           Tirée à 300 exemplaires.\n                  P r i x : fr. 2 . 0 0 .                           Prix : fr. 2 OO.\n\n\n       LA JEUNE BELGIQUE                            L'ART M O D E R N E\n                                                                 Paraissant le dimanche\n                  Tome      deuxième\n                                                          Abonnement: Belgique, fr. 10.00. -\n      Un fort volume                                            Union postale, fr. 13:00.\n              rolume in-8°\n                      ln-8* d'environ 500 pages.\n                                          pages.                    Ydmlnistration :\n                                                                   Administration :\n                   Prix:: 65 franc:.\n                   Prix      francs.                             « de l'Industrie, Brut\n                                                           26, Rue de l'INdustrie, Bruxelles.\n"}], "calendrier": {"precision": "jour", "numero_verifie": true, "mois_verifie": true, "date_tri": "1883-12-20", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, page PDF 14."}}