{"numero_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "articles": [{"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-201", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NUMÉRO DOUBLE (4° ANNÉE) 1884", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SOMMAIRE : L E S MAROLLES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 454, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 242, "texte": "NUMÉRO                      DOUBLE\n(4° ANNÉE) 1884. P R I X : 1 F R . 20. TOME III, N° 9 & 10. Du 15 Aour AU 15 OCTOBRE,\n\n\n\n\n                                           LA\n\n\n\nJEUNE BELGIQUE\n                               "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-202", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "SOMMAIRE : L E S MAROLLES", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 454, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 242, "fin_caractere_exclue": 1719, "texte": "SOMMAIRE :\n        L E S MAROLLES .       .   .   .                             OCTAVE MAUS.\n        L A BOUCHE                                                   IWAN GILKIN.\n        GRETA FRIEDMANN (Suite)                                      MAX WALLER.\n        XVIIIe SIÈCLE                                                GEORGES KHNOPFF.\n        LE C Œ U R DE TONY WANDEL (Fin) . .                          GEORGES EEKHOUD.\n        SONNETS                                                      EDDY LEVIS.\n        ETUDES E T P O R T R A I T S (Fin)        .    .   .    .    PAUL BOURGET.\n        BÉNÉDICTION DES BLÉS                                         PAUL LAMBER.\n        LES CRÈVE-DE-FAIM                       .                    J. BER.\n        CANTIQUE                                                     X. Y. Z.\n        CHRONIQUE LITTÉRAIRE : Pro domo mea                          MAX WALLER.\n        CHRONIQUE D'ART : Le Salon de Bruxelles                      EMILE VERHAEREN.\n        M E M E N T O .   . . . . . . . .                            NEMO.\n\n\n\n\n                               BRUXELLES\n             Bureaux : 80, RUE BOSQUET,                                     80\n\n                  BRUXELLES                                         PARIS\n\n                J. F I N K                                     L. F I N K\n         I , PASSAGE DE LA MONNAIE, I                 107, BOULEVARD SAINT-GERMAIN\n\n                                           1884\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-203", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Boîte aux lettres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "BOITE AUX L E T T R E S 53.", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L'éditeur AUGUSTE GHIO", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 455, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 956, "texte": "BOITE AUX L E T T R E S\n\n\n\n   53. O. H . MONS. — Une seule jolie strophe, cher confrère :\n\n                    Frissonnant de plaisir, entrelaçant les bras,\n                    Murmurant tous ces riens par lesquels on captive\n                    Ils errèrent aux champs jusqu'à la nuit tardive,\n                    Cessant de gazouiller pour s'embrasser tout bas, »\n\n   Le reste regorge de vieilleries : — lever de l'aurore — tressaillant d'émoi — geste mutin.\n   06. L. DE C. BRUXELLES. — Vieux jeu aussi, m'ami, et pas drôle. Est-ce le Conserva­\n toire qui t'a banalisé? ou l'autre....chose? Berceuse passable.\n   37. M. T H . REBIÈRE à Bergerac. Les annonces à l'étranger ne nous sont d'aucune\nutilité. Merci.\n   38. JULES DAUM          Médiocre, ami; très! — et bien bas, cheville — volonté fêlée, fait\nrire — principe vital, prosaïque.\n   39. G. D. M. Fourmille de fautes de prosodie. A remanier entièrement. A vous.\n\n\n\n  "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-204", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L'éditeur AUGUSTE GHIO", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 455, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 956, "fin_caractere_exclue": 2923, "texte": "L'éditeur AUGUSTE GHIO vient de publier la traduction, qui n'avait jamais été faite\njusqu'ici, du remarquable poème de POUCHKINE : Eugène Onêghine. (4.00)\n  « Le plus important des ouvrages de POUCHKINE, — « dit son savant critique, Prosper\n« Mérimée, » — le seul qui pourrait donner une idée complète de son génie et en montrer\n» les différentes transformations, c'est Eugène Onéghine. Tous les caractères sont d'une\n» vérité merveilleuse. Rien n'est forcé, tout est simple, mais revêtu du plus admirable\n  coloris, il n'y a pas un russe instruit qui ne sache par cœur presque tous les vers\nd'ONÉGHINE. »\n  Maintenant que l'intérêt du public se porte de plus en plus vers l'étude des littératures\nétrangères, la traduction fidèle et bien réussie faite par M. WLADIMIR MIKHAILOW, du\nchef-d'œuvre du plus grand poète russe, POUCHKINE, semble particulièrement opportune.\n   — Chez le même éditeur : Gennara, roman par J. M O N T I . (5.00).\n   Au lendemain de l'assassinat de Saint-Elme, au lendemain de cette polémique de Corse\nqui amène chaque jour des duels nouveaux entre députés et journalistes de marque, on ne\npouvait pas publier un roman qui offrît plus d'actualité et en même temps plus de passion;\ntout le monde voudra lire ces pages ardentes où l'âme de la Corse revit tout entière, où\nsouffle comme un parfum de vengeance, de poésie et d'amour qui fascine et empoigne dès\nles premières pages.\n   — Histoire de la République Française depuis 1870 jusqu'en 1885, par CANIS. (5.30),\n   Dans un style clair et concis, comme il convient à l'histoire, l'auteur retrace avec un grand\n talent tous les faits de ces quinze dernières années.\n   La hauteur de ses vues, son esprit libéral, sa grande impartialité lui gagnent le lecteur dès\nles premières pages, et l'on peut affirmer que ces pages encore palpitantes des émotions\nd'hier sont appelées à un grand et légitime succès, car rien n'est plus vivant que cette\nhistoire contemporaine que nous avons tous vécue.\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-001", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 413, "page_fin": 417, "titre_corps": "Les Marolles", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Octave Maus", "ancre_debut": "LES MAROLLES", "ancre_fin": "OCTAVE MAUS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 456, "page_imprimee": 413, "debut_caractere": 20, "fin_caractere_exclue": 1907, "texte": "LES MAROLLES\n                                    I\n           E Palais de Justice a bouleversé l'une des parties les plus\n            pittoresques de Bruxelles : le quartier des Marolles. C'était\n            autrefois, borné d'un côté par le boulevard de Waterloo,\nd'un autre par les Sablons et la rue de Rollebeek, enfin par la rue Blaes\net la place de la Chapelle, un grand triangle de bâtisses lézardées et\ndécrépies percé d'un enchevêtrement de ruelles en boyau de chat, de\nrampes que les gelées transformaient en casse-cou, de ruelles étroites\nsuintant la pauvreté et la prostitution. Un réseau inextricable d'impas­\nses, de cours, d'avenues en cul-de-sac, de carrés, de passages, de\ncouloirs sombres, enlaçait dans ses mailles quelques rares maisons\nbourgeoises, enorgueillies de leur façade soigneusement badigeonnée, à\nfront de la rue des Minimes. Pour le reste, ce n'étaient que taudis où\ngrouillait une population bâtarde, ouvriers honnêtes et repris de justice,\nfauvettes d'atelier et filles à soldats, que dégorgeaient, les soirs d'été,\nsur les trottoirs de la rue Haute, les mansardes sans air et les rez-de-\nchaussée infects.\n   Dans cette sorte de Ghetto des villes d'Italie, la police opérait\nfréquemment d'importantes captures. A peine un vol avait-il été signalé,\nun coup de couteau donné, on fouillait de fond en comble les débits de\nliqueurs, les maisons louches, les beuglants, les cabarets du quartier,\net presque toujours les agents mettaient la main sur le butin, fourraient\nà la prison des Petits-Carmes, après les formalités préliminaires,\nl'auteur du coup de couteau.\n   En cette souricière monstre venaient infailliblement se faire prendre\nles tire-laine, coupeurs de bourses, virtuoses du vasistas, crocheteurs,\nribleurs, bonneteurs, pégriots, grands-prêtres de Laverne et de Mercure,\n                                                                      30\n"}, {"page_pdf": 457, "page_imprimee": 414, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2709, "texte": "                                 — 414 —\n toute la gent malfaisante dont accouche chaque nuit, à la lueur du gaz,\n la misère des grandes villes. Aussi se gardait-on de troubler par d'inu­\n tiles rondes policières la sécurité béate dans laquelle s'ébattaient, dans\n la griserie du genièvre et des bières lourdes, les fidèles de ce White-\n Chapel bruxellois.\n    Des volets demi clos rayés d'un filet de lumière, s'échappaient du\n du haut en bas de la colline qui portait les Marolles, des chants avinés,\n coupés de jurons. Les sommeils bourgeois étaient fréquemment troublés\npar le tumulte des bagarres, dans les rues tranquilles où se déversait\ntoute cette boue. Des matrones aux chairs flasques, au corsage énorme,\ntirées de leurs tanières par la tombée du jour, arrêtaient parfois, avec\ndes appellations câlines, en plein Sablon, les promeneurs indignés.\n    On intervenait avec douceur, et les agents avaient pour ces légères\ninfractions des indulgences paternelles, certains d'être récompensés par\nde belles prises. En pêcheurs habiles, ils négligaient le menu fretin,\npour ne retenir dans l'épervier qu'ils lançaient d'une main exercée\nque les poissons de choix.\n    Ces souvenirs sont lointains. L'armée des démolisseurs est venue.\nElle a jeté bas les bicoques, éventré les maisons à gros numéros dont\nles habitants se sont enfuis effarés, comme les rats abandonnent brusque­\nment le bâtiment qui craque. Durant vingt ans, la pioche a frappé les\nmoëllons, la pelle a chargé de\" décombres une interminable procession\nde tombereaux. Les frelons se sont envolés de leur nid ravagé, avec un\nbruissement d'ailes, et sur les assises de cette inexpugnable citadelle\ndu vice, de la misère et du crime, s'élève aujourd'hui, dans la gloire\nrayonnante de son architecture superbe, le temple de la Justice.\n   Pourtant, quelques rues ont résisté, cramponnées aux fondations du\ncolosse avec la tenacité des teignes sur les loqueteux. Elles se rient des\narrêtés d'expropriation, narguent l'administration communale, regardent\ndédaigneusement, des lucarnes châssieuses de leurs pignons, les maisons\nneuves, toutes en pierre de taille et en belles briques rosées, qui\ns'élèvent dans les rues nouvelles.\n   Chaque année détruit l'une ou l'autre de ces vieilles ruelles, et bientôt\navec la dernière aura disparu tout vestige de la plus piquante des\ncuriosités de la ville. Les autres font une belle résistance. Dans leur\nenfilade de masures noires, crachant leur misère, par toutes les fenêtres\nles ménages chassés de leur ancien Capitole se sont réfugiés. On s'entasse\ndans les soupentes, à les faire crever. Dans une promiscuité épouvantable,\nles enfants, fillettes malingres et garçonnets, ont sous les yeux l'exemple\n"}, {"page_pdf": 458, "page_imprimee": 415, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2759, "texte": "                                — 415 —\nd'une débauche qui déborde dans la rue, à la lumière du soleil. Des\nfilles en cheveux, maquillées de blanc de talc, et de rouge carthame,\nles yeux cernés d'indigo, fraternisent, sur le seuil des portes, un tricot\nà la main, avec les ménagères qui s'en vont, quand s'envolent du clocher\ndes Minimes les douze coups méridiens, porter à l'époux la soupe au\nchantier.\n   Ils sont des Marolles, ils y resteront, tant qu'il y aura aux Marolles\nun mur debout. On ne triomphe pas de ces obstinations de l'homme à\nvivre où il est né, où sont morts ies vieux, où les petits ont vu le jour.\n    L'une des dernières rues que n'a point encore jeté bas la tempête qui\nsouffle le vent de la démolition sur toutes les choses vieillies, est la rue\ndes Cinq-Étoiles. Elle s'échappe de la rue de l'Astre, à deux pas de la\nrue de la Régence, et fuit tout droit vers la rue des Minimes, charriant\ndans sa course de ruisseau limoneux une population mixte de cabaretiers,\nd'ouvriers, de petits débitants, de filles de joie, de marmots, à laquelle\nest venue se joindre, on ne sait par quel phénomène singulier, une colonie\nexotique, tout le contingent des italiennes qui servent de modèles aux\npeintres, là-bas, dans les ateliers de Schaerbeek et de Saint-Josse. Les\nmadras écarlates tranchent sur la blancheur des chemises. Brodés de\nfleurs de soie verte, jaune et rose, les tabliers tirent parmi les haillons\nun feu d'artifice de couleurs vives. Des vieux à barbes grises, glorieux\nd'avoir » posé » dans une toile de rapin un philosophe de la Grèce ou\nun empereur d'Occident, apparaissent aux fenêtres dans l'encadrement\ndes volets verts, par dessus une touffe de giroflées, et leur dignité plai­\nsante contraste avec les figures d'ivrogne qui sortent, la face rougeaude,\nle l'égard éteint, de l'enfer d'une allée, reconduits jusqu'à la porte\ntoujours entrebaillée par une gouge déproitraillée qui les étreint d'un\nlong embrassement. Parfois de légers véhicules, couverts d'une tente de\ntoile, empanachés et décorés de petits drapeaux aux couleurs de la\nSardaigne, s'arrêtent le, long des trottoirs. Ce sont les voitures que les\nmodèles italiens sans ouvrage poussent devant eux par les carrefours,\ndébitant pour un sou une crême glacée dont se régalent les écoliers.\nElles rentrent toutes au remisage, dans la rue des Cinq-Étoiles.\n  D'autres fois, des pianos mécaniques, cahotés à grands renforts de\nbras, égrènent leur rosaire de notes cristallines, et de toutes les fenêtres,\nde tous les soupiraux, de toutes les lucarnes sortent des têtes ébouriffées,\nradieuses d'écouter ce concert improvisé.\n  Des teints bruns de transtévérines alternent, dans le cercle attentif\ndes auditeurs dont la bouche bée aux refrains saccadés de la machine,\n"}, {"page_pdf": 459, "page_imprimee": 416, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2500, "texte": "                                — 416 —\n\navec la peau blanchie et flatueuse des roulures; le claquement des\nsabots frappant les pavés rythme la cadence des polkas ; et dans un\nbabelien cliquetis de vocables, les trois idiômes, l'italien, le flamand,\nle français, se confondent en une rumeur qui monte des caves, de la\nrue, des cours, gagne les étages où l'on jacasse aux fenêtres, atteint les\nmansardes, et s'exhale en un long murmure par dessus les toits dans une\nnauséabonde traînée d'odeurs fades que vomissent, comme des regards\nd'égoût, les allées de cet amas de maisons sales.\n\n\n                                   II\n\n   Récemment, la justice était soudainement apparue, sous la forme\nimposante de ses bonnets à poil, dans ces tannières de la basse luxure\net de la pauvreté. Un malheureux que la chambre correctionnelle de la\nCour d'appel venait de condamner à quelques années d'emprisonnement\navait trouvé moyen, pendant le trajet du Palais à la maison d'arrêt des\nPetits-Carmes, d'arracher une planche de la voiture cellulaire dans\nlaquelle l'État le véhiculait gratuitement. Il s'était ainsi ingénieusement\nouvert une sortie, et, leste comme un écureuil, avait gagné en deux\nbonds la rue des cinq-Étoiles — sa bonne rue marollienne — avait\nenfilé la première allée venue, gravi le raidillon qui mène aux étages,\nescaladé le toit, et, de cette dangereuse plate-forme, épiait narquoise­\nment la course désordonnée des gendarmes lancés à sa poursuite.\n   On l'aperçut se faufilant dans les gouttières, se coulant derrière les\ncheminées, aplati sur les tuiles, et tout aussitôt commença une chasse\nfantastique. Les gendarmes pénétrèrent dans les maisons, grimpèrent\njusqu'au greniers, tendirent les mains par les tabatières pour l'arrêter\ndans sa course aérienne. Mais il leur échappait, sautant de toit en toit.\nUn cordon d'agents de police cerna le carré, dans le branle-bas que\nprovoqua dans tout le quartier l'événement.\n   Les vieilles maisons eurent un tressaillement qui jeta dans la rue des\nmilliers de gueux en loques, de filles, d'italiens. Une pluie fine rendait\nles toits glissants. Et de plus, empétrés de leur uniforme, de leur\ncarabine, de leur sabre, les gendarmes avaient sur l'homme, qui déses­\npérément luttait pour sa liberté, un désavantage évident. Tantôt on\nl'apercevait un instant et une immense clameur s'élevait du fourmil­\nlement d'êtres humains emplissant la rue. Puis il disparaissait derrière\nl'angle aigu d'un pignon, et la chasse recommençait, ardente, tragique.\n"}, {"page_pdf": 460, "page_imprimee": 417, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1932, "texte": "                                — 417 —\n    On appela du renfort. Une escouade de pompiers arriva au pas\n gymnastique, bouscula la foule. Bientôt on les vit dans les gouttières,\n traquant le gibier qui leur glissait entre les mains avec une stupéfiante\n souplesse.\n    Au moment même où, dans un suprême effort, les pompiers se\n jetèrent ensemble sur l'homme, il devint brusquement invisible­\n Longtemps on fouilla les mansardes, les cheminées, les moindres\n recoins, mais unitilement. Dépistés et furieux, les gendarmes descen­\n daient les escaliers. On voyait un instant aux fenêtres leur buffletterie\n blanche, puis ils apparaissaient un étage plus bas. Les pompiers, à\n cheval sur l'arrête des toits, avaient interrompu leurs recherches. Le\n nez en l'air, les agents de police gardaient toujours les issues, mais le\n découragement commençait à gagner l'armée assaillante, lorsqu'on vit\n dévaler d'un escalier, avec force gestes et des éclats de voix, une petite\n vieille en camisole blanche, la peau jaune et sèche, une étincelle dans\nles yeux gris. Elle avait trouvé l'homme, blotti dans un grenier,\nderrière une poutre, — elle venait trahir le secret de sa retraite.\n   En un clin d'œil, quatre gendarmes avaient escaladé les cinq étages\nde la maison qu'elle indiquait du doigt et reparaissaient au bout d'un\nmoment, portant à travers le remous de la foule anxieuse un homme\ngarrotté qui se débattait comme un possédé et poussait des cris à fendre\nl'âme.\n   Telle fut la fin de cette chasse à l'homme sur les toits. Et nous\nsongions, en regagnant les hauteurs paisibles d'Ixelles, l'esprit hanté\npar cette vision obsédante, au dramatique récit que fait Mérimée dans\nMateo Falcone de ce père pour qui la dénonciation est un crime dont\nrien ne lave, et qui tue son fils d'un coup de fusil pour avoir indiqué\naux carabiniers l'asile du bandit qu'ils poursuivaient\n\n                                                    OCTAVE MAUS."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-002", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 418, "page_fin": 419, "titre_corps": "La Bouche", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Iwan Gilkin", "ancre_debut": "LA BOUCHE", "ancre_fin": "IWAN GlLKlN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "GRETA FRIEDMANN", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 461, "page_imprimee": 418, "debut_caractere": 3, "fin_caractere_exclue": 1069, "texte": "LA         BOUCHE\n          DANS ton visage à peine rose\n           Ta bouche, en son éclat vermeil,\n           C'est dans le ciel blanc de nivôse\nLe corail d'un rouge soleil.\nBouche de pourpre et d'écarlate,\nDe quel rubis éblouissant,\nDe quel grenat, de quelle agate\nSont faites tes splendeurs de sang?\nQuelles palettes cramoisies\nOnt jeté sur tes lobes fins\nTes rubescentes fantaisies\nDe vermillons et de carmins ?\nAs-tu pillé dans les avoines\nLes rougeurs des coquelicots ;\nAu Japon prends-tu ses pivoines ?\nLeurs roses aux jardins de Cos ?\nVase rare, empli d'aromates\nOù le musc, le poivre, l'encens,\nLe piment rouge et les tomates\nEmbaument et brûlent les sens ;\nCorbeille choisie, où les fraises.\nLes framboises d'un rose obscur,\nMêlent à la couleur des braises\nLa fine odeur du fruit trop mûr ;\nFier bouquet de fleurs somnolentes,\nOù l'opium des lourds pavots\nAu matin des nuits turbulentes\nPâme les cœurs et les cerveaux ;\nYerre, où les vins pleins de prodiges,\n— Chambertin, Hermitage, Nuits,\nArôment leurs rouges vertiges,\nEndormeurs des cuisants ennuis ;\n"}, {"page_pdf": 462, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 736, "texte": "                                — 419     -\n\n                  Tes parfums lourds, tes senteurs fortes\n                  Rappellent aux combats d'amour\n                  Les nerfs cassés et les chairs mortes,\n                  Comme un mâle bruit de tambour.\n                 Dans notre alcôve, où le cinabre\n                 Qui rougit le pesant rideau,\n                 Met, comme du sang sur un sabre,\n                 Sur les draps une ombre ponceau.\n                 Bouche, aux vices profonds, savante,\n                 Nourris sans jamais t'apaiser,\n                 De ma chair nerveuse et fervente\n                 Les ventouses de ton baiser !\n                                                  IWAN GlLKlN.\n\n\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-003", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 419, "page_fin": 434, "titre_corps": "Greta Friedmann (fragments, suite)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Max Waller", "ancre_debut": "GRETA FRIEDMANN", "ancre_fin": "MAX WALLER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 462, "page_imprimee": 419, "debut_caractere": 736, "fin_caractere_exclue": 1540, "texte": "GRETA              FRIEDMANN\n                           (FRAGMENTS)\n\n\n\n                          CHAPITRE II\n                                    I\n\n          L'ORSQU'IL débarqua à Cologne, après cinq longues heures\n            passées dans un coupé de 1re classe, Ferrias éprouva un\n            grand soulagement et comme la sensation d'une transfor­\nmation déjà complète de lui-même.\n  Il entra dans le buffet de la gare, y but une tasse de café brûlant pour\nse retaper du froid de la nuit, presque dissipée; puis, en attendant le\ndépart du train pour Bonn, il se dirigea vers le Dôme.\n  Et brusquement, en débouchant sur la place étroite qui paraît craquer\nsous l'entassement de la grandiose cathédrale qui la domine, il eut la\npremière révélation de l'Allemagne. Car c'était bien pour lui celle qu'il\n"}, {"page_pdf": 463, "page_imprimee": 420, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2457, "texte": "                               — 420 —\navait apprise, le pays des romantiques légendes ranimées par ces pierres\nnoircies et ces flèches gothiques. Il l'avait lue ainsi dans Gautier, dans\nGérard de Nerval, dans Hugo. Par la porte en ogive de l'édifice\nà peine achevé, il voyait passer toute une génération littéraire enthou­\nsiasmée par les Burgravcs, et des mots clichés lui montaient, incohérents,\naux lèvres, de burg, de palefrois, de vidrecôme; il redevenait sans le\nvouloir le » moyen-âgeux « d'antan, songeait à Gringore, aux clercs,\naux bazochiens, à Esmeralda...\n   Aujourd'hui Notre-Dame de Paris en grand, et demain le Rhin, celui\nde Bürger, des Niebelungen... Une envie lui vint de fredonner les airs\névocatifs de Wagner, de se faire Allemand tout de suite et d'oublier\ntout ce qui ne l'était pas.\n   11 admirait le superbe décor, sombre et rigide dans l'air gris du matin\nà peine levé, le décor mystérieux et pensif qu'il avait prévu et contemplé\nde loin, par un effort d'esprit, dans des poèmes dix fois lus.\n   Le charme dura d'ailleurs pendant tout son séjour pour cet artiste\nabstracteur qui sut détacher l'homme du tableau et voir l'Allemagne\nsans se douter du Prussien.\n   A Bonn, une heure après, lorsqu'il descendit de wagon, Ferrias\n regarda autour de lui avant de sortir de la petite station.\n    Quelques jours auparavant, il s'était assuré d'un logement qu'un\n ami lui avait retenu en passant; un appartement confortable dans une\nde ces nombreuses » pensions bourgeoises « usitées là-bas, où l'étranger\nvit avec son hôte dans l'intimité de la table et des relations journalières.\n La demeure d'un professeur de paléographie, le docteur Hans Fried­\n mann, lui avait été désignée comme » excellente à tous les points de\n vue. »\n    Ferrias s'étonnait de se trouver seul à l'arrivée, lorsqu'un grand\n vieillard sec, aux traits creusés et durs, s'approcha de lui et, avec un\n fort accent :\n    — Monsieur Jacques Ferrias ? demanda-t-il.\n    — Lui-même, monsieur... Le docteur Friedmann, je pense ?\n    — Ja... pardon... oui... je suis heureux de vous recevoir dans notre\n petite ville, monsieur Ferrias... j'espère que vous y serez content.\n    Il débita sa phrase d'un trait; puis, hélant une grosse servante qui\n s'était tenue à distance, il la chargea de veiller aux bagages et prit le\n bras de Ferrias :\n    — Je vais vous conduire à la maison, si vous voulez?\n    — Écoutez, monsieur Friedmann, dit Jacques en l'arrêtant, faites-moi\n"}, {"page_pdf": 464, "page_imprimee": 421, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2562, "texte": "                                — 421 —\nuu grand plaisir, montrez-moi tout de suite le Rhin, j'en meurs d'impa­\ntience !\n    — Ah ! ah ! certainement, monsieur Ferrias, certainement, nous irons,\nce n'est pas loin. Tenez, continua-t-il en se retournant, vous voyez cette\ngrande allée d'arbres, c'est là que nous habitons, moi et ma fille, vous\nvoyez, là à droite, la septième maison...\n    — Vous avez une fille, monsieur le professeur?\n    — Oui, Greta, sa mère aussi s'appelait Greta. Je l'ai nommée ainsi\nparce que Gretchen c'est trop commun, voyez-vous, mais j'aime tout\nde môme Gretchen... alors vous comprenez... Greta... c'est... vous\ncomprenez...\n    Il pataugea encore une minute dans son explication, puis :\n    — Tenez, dit-il, voilà, là, à gauche, la statue de Beethoven... vous\nconnaissez Beethoven ? et, à côté, la Münsterkirche, la cathédrale, et,\nà droite, là, l'église protestante, vous voyez? Ce parc, c'est le Hofgarten,\net ce grand bâtiment, c'est un morceau, est-ce qu'on dit morceau? de\n l'Université; ce petit pavillon, au fond, c'était un laboratoire, mais à\n présent cela ne sert plus.\n    Le vieux bonhomme, fier de se faire si bien comprendre, continuait :\n    — Ceci maintenant, c'est la rue de Coblence, Coblenzerstrasse, auf\n Deutsch; nous monterons, si vous voulez, par ce jardin, c'est VAlte Zoll.\n    — Ah! çà! se dit Ferrias, c'est pas un homme, c'est un Baedeker!\n     Ils gravirent la pente d'un jardin, en haut duquel, la face tournée\n vers le Rhin, se dresse la statue du patriote Arndts, avec cette inscrip­\n tion hautaine : Dcr Rhein, Deutschlands Strom, nicht Deutschlands\n Greuze (le Rhin est le fleuve, non la borne d'Allemagne). Plus loin,\n deux canons, volés aux Français en 1870 et offerts à l'université de\n Bonn par l'empereur Guillaume, ouvrent leurs gueules rouillées.\n     Jacques courut à la rampe qui limite la terrasse de l'Alte Zoll et\n resta ébloui.\n     Il était près de sept heures du matin ; un soleil pâle et voilé allumait\n sur l'eau, d'un vert adouci, les vapeurs qui traînaient encore par longues\n places ; dans la distance, la chaîne des Sept Montagnes, alternant ses\n mamelons piqués de ruines, prenait des teintes d'un bleu sombre, fon­\n çant encore de distance en distance, et devant, la plaine, de l'autre côté\n de l'eau, s'étendait, immense et lointaine.\n     A cette heure de réveil, la vie sortait silencieuse des chaumières par­\n semées dans le vert des campagnes, et le Rhin, toujours mélancolique\n  et lent, montait vers les collines, se perdant en des perspectives infinies\n et reculées.\n"}, {"page_pdf": 465, "page_imprimee": 422, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2382, "texte": "                                 — 422 —\n\n    — C'est beau, dit Ferrias, tout haut, l'œil plein.\n    — Vous trouvez? fit le professeur en se tournant avec ennui vers le\n panorama.\n    — Oui, c'est beau, monsieur le professeur, beau par soi-même et par\n le passé qui gronde, par l'histoire qui survit dans ces ruines, dans ce\n fleuve toujours le même, dans ces montagnes toujours dressées, su­\n perbes !\n    — Oh! oh! vous êtes poète, dit le vieux en riant sèchement. Allons,\n monsieur Ferrias, vous reverrez cela plus tard. La petite nous attend.\n    Ils descendirent la colline, traversèrent de nouveau le Hofgarten et,\n cinq minutes plus tard, Hans Friedmann introduisait Jacques dans une\n petite maison riante, précédée d'un jardinet déjà fleuri.\n    — Greta ! Gretch ! Gretch ! cria le professeur, en s'effaçant pour\n laisser passer son hôte.\n    — la, ich komm! Je viens ! répondit d'en bas une voix claire et perlée.\n    On gravit un étage, et les deux hommes entrèrent dans un vaste\ncabinet-bibliothèque, au milieu duquel une grande table couverte de\nlivres et de paperasses empilés témoignait d'une besogne inachevée.\n    — C'est mon bureau, fit le vieillard; j'étudie en ce moment les dia­\nlectes anglo-saxons... très intéressants, monsieur, et fort peu connus...\nil y en a plusieurs... j'ai été trois fois à Londres cette année pour\ntrouver des documents, et je crois être en possession de manuscrits\nabsolument... peu ordinaires.\n   — Ah!\n   — Oui, tenez, voyez-vous?... j'établis la marche différentielle,.. dit-on\ndifférentielle ?... oui... à travers plus d'un siècle...\n   — Tiens !\n   — Oui, et je n'ai pas fini, non; je crois savoir qu'il existe à Oxford\nune collection des plus sérieuses, et j'irai voir. Voici, continua-t-il en\nmettant ses lunettes, voici le tableau exact des...\n   A ce moment, la porte, vivement ouverte, délivra Ferrias des expli­\ncations philologiques du docteur Friedmann, et une jeune fille très\nblonde, aux yeux clairs, un peu naïfs, entra.\n   Vêtue d'une robe simple, elle avait, avec son allure légèrement\ngauche, le vrai type de l'Allemande, ce type encore commun dans cer­\ntaines provinces et que fixa immortellement la Lotte de Gœthe.\n   Greta tendit la main à Ferrias, cordialement, et comme le professeur\ndéjà accroché par une feuille de manuscrit oubliait la présence de son\nhôte, elle dit à Jacques dans un français très correct ;\n"}, {"page_pdf": 466, "page_imprimee": 423, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2175, "texte": "                                 — 423    —\n\n   — Je suis heureuse, monsieur, de votre arrivée. Si vous voulez, je\nvous conduirai à votre chambre.\n   Jacques, ignorant des façons allemandes, s'étonna, charmé d'ailleurs\npar cet accueil :\n   — Je vois bien, mademoiselle, que je m'entendrai mieux avec vous\nqu'avec monsieur votre père. Les Anglo-Saxons de M. Friedmann ne\nsont pas drôles !\n   La jeune fille, déjà confiante, se mit à rire.\n   — Oui, il a toujours été comme cela, dit-elle; depuis dix ans, nous\nne nous parlons qu'aux repas, et ce n'est pas gai, je vous assure,\najouta-t-elle d'une voix rêveuse, mais cela va changer un peu ; vous\nvoudrez bien quelquefois sortir avec moi, n'est-ce pas ?\n   — Comment?...\n   — Mais oui, pourquoi pas? Est-ce que cela ne se fait pas chez vous?\nJ'ai un cousin aux hussards. Il me menait souvent au concert, mais\nmaintenant on l'a envoyé à Berlin, et mon père n'aime que ses livres.\nVous comprenez, c'est triste. Tenez, monsieur Jacques, pardon! je\npeux, n'est-ce pas? Appelez-moi Greta, si vous voulez, c'est plus com­\nmode! Voici votre chambre; j'ai mis tout ce qu'il faut, mais s'il manque\nquelque chose encore, dites-le-moi.\n   Puis elle se retira en fermant doucement la porte.\n   Tandis qu'il ôtait son habit, Jacques, ahuri, marmottait :\n   — « Elle est charmante! elle est charmante ! elle est charmante !... «\nAllons bon ! de l'Emile Augier! Drôle de pays! Sortir avec elle, com­\nment donc ! C'est Chastel qui rigolerait !\n   Il s'habilla rapidement, mit son chapeau, et s'apprêtait à sortir,\nlorsque la voix de Greta lui cria :\n   — Dîner à midi, n'oubliez pas, monsieur Jacques !\n   — Non, non, à tantôt, mademoiselle!\n   — Bonjour, monsieur Jacques !\n   Sacrebleu ! oui, c'est Chastel qui rigolerait !\n\n\n                                     II\n\n   Ce fut une des périodes les plus heureuses de l'existence de Ferrias..\nDélivré de toute chaîne, dans cette atmosphère calme de petite ville, au\nmilieu d'une nature dont son esprit délicat sut apprécier tout le charme,\nil se laissa bercer par la vie, sans songer à l'avenir, le cœur dégagé de\ntout souci, de toute peine, et le corps vivifié par l'air enveloppant du Rhin,\n"}, {"page_pdf": 467, "page_imprimee": 424, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2714, "texte": "                                — 424 —\n\n    Levé de bonne heure, tous les matins il partait en de longues\n excursions dans les montagnes, et souvent la nuit le surprenait assis\n sur un tronc abattu, regardant au loin le paysage noyé d'ombre. Ce\n n'était pas la rêverie bête du poète pleurar, daccordant son luth sur une\n roche, mais une sorte de prostration, d'anéantissement délicieux, de\n paresse de penser à laquelle il se laissait aller comme à un repos inef­\n fable. Devant lui, rien que des arbres, des plaines et des monts, sous le\n ciel; en lui, la paix, le bercement de l'idée atténuée et flottante.\n    Dans ses courses, il emportait toujours quelque livre, d'une littéra­\n ture harmonisée au tableau déroulé à sa vue, et, par une magie, il peu­\n plait la contrée de héros fabuleux. Du haut du Mont-de-Vénus, il voyait\n presque à ses pieds le pic moins élevé du Godesberg avec sa tour soli­\n taire, et, dans les brumes épandues, les évocations s'offraient plus\n intenses à ses yeux de poète devenu penseur, qui ne rêvait pas, qui ne\npleurait pas, se contentant de méditer.\n    Ce n'est pas sans raison qu'on a ridiculisé les premiers romantiques,\nà la voix sans cesse mouillée et sanglotante. La solitude pour leurs\n complexions maladives se désolait, et leurs vers expriment une\n tristesse universelle causée seulement par leur faiblesse et leur étisie.\nPour Ferrias, dont la nature saine et forte était à l'abri de ces morbi­\ndesses et de ces » névroses », la solitude ne fut qu'un moyen de voir plus\ngrand, plus profond — et mieux. Sa contemplation se doubla d'une con­\n centration de pensée qui, de jour en jour, posa son esprit naguère si\nfugace et si instable. Dans ces bois auxquels il lui semblait se mêler\ncomme un Sylvain, devant les lointains où le fleuve des fleuves coulait\nses eaux, il voyait mieux les recoins de son être et mesurait ses forces.\nIl se disait que lui aussi était artiste, que lui aussi manierait un jour\nl'outil qui vibre et qui chante. Il éprouvait cette constante envie de\ntranscrire dans une œuvre ce qu'il voyait, cette chose insaisissable que\nd'autres, en la regardant, n'avaient pas vue : la grandeur sereine de la\ncontrée sereine où il était venu se réfugier et se reposer de vivre, dans\nun repos parfait. Son âme s'était adaptée à cette quiétude introublée.\nTout pour lui, en ce moment, n'était que sérénité, que détachement\nvoluptueux de toutes choses bruyantes, et les jours et les heures le\nportaient et le balançaient comme s'il eût été dans un hamac suspendu\nentre des branches endormeuses.\n   Le soir, au retour de ses promenades, après un dîner très court, le\nvieux Hans Friedmann se retirait dans son cabinet de travail et Ferrias\nrestait seul avec Greta.\n"}, {"page_pdf": 468, "page_imprimee": 425, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2550, "texte": "                                — 425 —\n  Une camaraderie d'écoliers s'était établie entre eux dès les premiers\njours. La jeune fille aimait à faire parler Jacques de son pays, de la\nBelgique, de la vie qu'on y mène, des coutumes et des gens, toutes\nchoses qu'elle ignorait.\n   Quoiqu'elle parlât très bien le français, Jacques eut le plaisir d'initier\nGreta à la littérature qu'il aimait et qu'elle ne soupçonnait même pas.\nAvec un tact effleurant, il sut choisir chez les auteurs contempo­\nrains des pages qui ne pussent offusquer la candeur presque invraisem­\nblable de son élève. Tour à tour, il lui lut les nouvelles les plus\nexquises de Daudet et de Droz, les vers les plus doux de Hugo et de\nGautier. Musset surtout fit une grande impression sur l'enfant dont il\naugmenta le penchant romanesque. Élevée sommairement, Greta n'avait\npas assez de vigueur pour résister au capiteux envahissement de la poésie\nromantique. Elle y retrouva, plus délicate, la sentimentalité de Gcethe,\net, bercée aux cadences des strophes que Ferrias lui lisait de sa voix\nsonore et musicale, elle en arriva à l'écouter comme s'il eût été le poète\nlui-même, et glissa lentement à une confusion que Jacques ne cherchait\npas à dissiper.\n   Ainsi grandit peu à peu leur amitié, jusqu'à devenir un continuel\néchange de pensées et d'aspirations. Ferrias, qui, naguère, eût trouvée\nridicule cette intimité presque idyllique, — paul-et-virginienne, comme\ndisait Chastel, — lui le sceptique d'antan, blagueur d'amour et coureur\nde filles, ne se doutait que vaguement, et à certaines heures de retour,\nde la transformation que quelques mois d'absence avaient opérée en lui,\nau point de lui faire trouver du charme à une églogue qui, sous son\napparence naïve, cachait un grandissant amour, d'autant plus tenace\nqu'il était plus caché.\n   Lorsqu'il s'aperçut du pas qu'en si peu de temps il avait franchi, il\neut peur.\n   Mais la vie, ainsi coulée, était trop adorable pour qu'il ne trouvât pas\naussitôt une excuse à ses craintes et un prétexte pour ne la point trou­\nbler. Il se dit qu'après tout il était libre, qu'aucun danger ne le mena­\n çait, que Greta résumait en elle les idéals nombreux qu'au cours de sa\njeunesse il avait entrevus, et il laissa mollement aller les événements,\n dussent-ils le conduire à une union qu'il n'avait aucun motif de\nredouter.\n   C'était, au reste, une joie profonde pour Ferrias de voir peu à peu se\n développer physiquement et moralement cette vierge qu'il avait trouvée\n presque sauvage, abandonnée à elle-même, n'ayant pour guide que son\n"}, {"page_pdf": 469, "page_imprimee": 426, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2201, "texte": "                                -   426   -\n\ninstinct de femme, de la pétrir entre ses mains, de dresser et de guider\ndans ses voies cette intelligence qui recevait les impressions pour les\nrendre marquées à un coin nouveau, chatoyantes d'un reflet plus délicat\net plus harmonique.\n   De jour en jour, ce changement se faisait plus visible chez Greta;\nl'enfant devenait femme, et avec la floraison rose des dix-sept ans sur­\ngissait une gravité mêlée d'irrésistible grâce. Son esprit et son corps\ns'épanouissaient comme un pur lys blanc, dans la montée de deux sèves\nmatérielle et spirituelle.\n   A la faiblesse ployante des premières branches se substituait, de\nminute en minute, une vigueur de rameau vert, et l'heure était venue\noù l'être se sent traversé d'une ardeur inconnue et d'un frisson nouveau.\n   Un matin, après le déjeuner, le professeur étant comme toujours\nremonté à son travail, Greta retint par la manche Ferrias, qui s'apprê­\ntait à sortir.\n   — C'est aujourd'hui, à trois heures, le concert Strauss. Nous irons,\nn'est-ce pas ? dit-elle.\n   — Mais... j'avais l'intention d'aller à Cologne... cependant...\n   — Oh! oui, restez, monsieur Jacques, insista la jeune fille, on jouera\ndes valses et, moi à votre bras, nous nous figurerons que nous sommes\nau bal et que nous dansons ensemble.\n   Elle avait la voix émue en disant cela, et Ferrias, pour la première\nfois, vit en elle la femme, captivante et caressante à la fois, qu'il avait\nformée.\n   — Oui, j'irai avec vous, Greta, fit-il lentement; vous me donnerez le\nbras... et je serai bien heureux.\n   Elle rougit, surprise, tandis qu'il continuait :\n   — Oui, bien heureux, Greta, de vous sentir près de moi, et je croirai\nque vous êtes ma fiancée et que vous m'aimez...\n   Greta le regarda, les yeux humides, et balbutia :\n   — Oh! monsieur Jacques, vous êtes bon, vous êtes bon!\n   Puis elle sortit vivement de la chambre.\n\n\n                                    III\n\n   Strauss ! Strauss ! Strauss ! Johann Strauss ! ! !\n   Ce nom, suivi d'un long programme imprimé en lettres rouges,\njaunes, vertes, bleues, éclatait à tous les coins, depuis le bout de la\n « Poppelsdorferallée » jusqu'au fond de Godesberg. Le jardin de l'Hôtel\n"}, {"page_pdf": 470, "page_imprimee": 427, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2669, "texte": "                                 — 427 —\n\nKley, peigné, ratissé,' plein de fleurs, avec ses jonchées de chaises et\nde petites tables rondes, resplendissait sous l'éblouissante tombée du\nsoleil ; les kellner, en tabliers blancs, allaient et venaient, servant aux\npremiers arrivés les slieny-cobler et les maitrank, commandés avec de\ngrands cris : Ein, zwei, drei! schnell! Donna' Wetter! Boum!\n   Arrivèrent bientôt les étudiants par groupes de corporations : les\nBorussen, à la casquette blanche relevée de ganses d'argent ; les Asiat,\ncoiffés de la petite rondelle rouge posée de travers sur les cheveux\nrepeignés, blinquants, bouclés etrelevés d'un côté; les Felsen, les Saxons,\nles Souabes, tous avec leur dégaine de margraves; les uns, chics, le\nmonocle à l'œil ; d'autres, vieux déjà, aux lunettes d'or à fines branches;\net, aussitôt assis, on demandait à boire, vite, le bol légendaire, la\ngrande soupière où l'on verse douze bouteilles de Niersteiner, quatre\nde Mosel, trois de Champagne)', du sucre, un plat de fraises, un flacon\nd'ananas, de Maikraut... et Prosit! Danke! Bitte sehr ! Bitte! Cram­\nbambnli! Hopsasah! Halli! Halle! Eh! Kellner! Boum!\n   Au milieu, près des balustres, en face du Rhin filant droit ses eaux\ncouleur d'absinthe où le soleil allume des nappes de topaze, avec les\nmontagnes bleutées par le loin, pignonnées de ruines aux lignes bizarres,\ndevant les bateaux qui sillonnaient, lançant de leurs ponts légers comme\ndes dentelles les cris de joie, les appels, les exclamations bruyantes des\npassagers piquant vers Drachenfels, Rhôndorf, Nonnenwerth, Godes-\nberg; plus loin, Ehrenbreitstein, Oberlahnstein, Stolzenfels, Coblenz,\nLoreley, — là, sous les arbres remués comme des palmes, des familles\nentières arrivaient, se pressaient, s'installaient; des éclats de rire perlés\nmontaient dans les branches ; les fillettes traînaient en courant des\nchaises, faisant, avec un bruit clair, sauter les petits cailloux ronds du\ngravier; les jeunes fraûlein aux cheveux blonds, aux yeux bleu-pâle,\nvêtues de robes vives, puis les mères, les vieux, les hussards en\nculottes collantes cloués aux chaises et tenant leur lourd sabre à four­\nreau d'acier entre les jambes, quelques cuirassiers blancs venus de\nCologne, tout cela bougeait, houlait, parlait, jabotait, et Boum! Kellner!\nJa, Herr Professor! Boum! eh! da ist er! da Strauss ! prafo ! prafo !\nHurrah!\n   Le maëstro gravit les marches du kiosque; puis, se retournant, salua\nraidement, la main plate sur le cœur.\n   On applaudit encore : Prafo ! Pra-a-a-a-fo !\n   Un silence. Strauss leva sa baguette, parcourut d'un regard circulaire\nl'orchestre, puis abaissa le bras, — d'un coup brusque.\n"}, {"page_pdf": 471, "page_imprimee": 428, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2506, "texte": "                                — 428 —\n\n    Et la valse commença, lente, amollie, glissant les notes comme des\ngazes, frissonnant dans les feuilles, puis réveillée tout à coup, repre­\nnant le thème qui met des envies de valse aux jambes, et les jeunes\nfilles, l'œil noyé, caressantes comme des chattes, regardaient les\nhommes. Allait la valse, la valse! et ses ondulations tournantes grisaient\nles têtes, et les buveurs, le regard vague, se balançaient sur leurs\nchaises comme des bêtes repues, accompagnant la musique de longs\ngestes tendres.\n    Le soir, descendu peu à peu, amoncelait sur le Rhin ses larges\nombres; un à un, on alluma dans le jardin les becs de gaz dont les\nglobes dépolis firent autant de lunes blanches au milieu des verdures.\nIl y eut un grand mouvement de houle avant le dernier morceau : la\nBataille de Gravelotte.\n    Les officiers, animés par la boisson, se promenaient à présent dans les\nchemins, avec des allures plus cassantes, attendant avec impatience les\n airs de bravoure promis par l'affiche. La colonie française, éparpillée\ndans la foule, s'était retirée. Les bruits reprenaient, plus forts, enflés et\n comme mugissants, à croire qu'un souffle de colère eût passé sur toutes\n ces lourdes têtes. Dans les allées sablées, les étudiants reformaient\n leurs groupes, et la lumière des gaz faisait éclater crûment le rouge, le\n blanc, le bleu des bérets. L'orchestre aussi s'était débandé; une partie\n avec ses pupitres et ses instruments avait disparu derrière un bosquet\n au fond du. square, tandis que l'autre restée dans le kiosque se calait\n avec des mouvements plus larges et plus dégourdis.\n     Ferrias et Greta se promenèrent quelques instants, puis allèrent\n s'accouder à la balustrade de granit, devant le fleuve.\n     Au loin, dans la campagne, en aval, jaillissaient de temps en temps\n de petites lueurs aux fenêtres des masures, et l'on percevait des vies\n humbles agitées derrière de minces rideaux. Des bruits troublants\n venaient aussi du lointain, apportés par des courants de brise, et le\n  fleuve enfoncé dans la nuit roulait toujours, accompagné par le bruit\n  doux et mélancolique de ses eaux.\n     Quelqu'un frappa sur l'épaule de Ferrias; il se retourna :\n     — Tiens, Chastel!\n     — Ja! fit gravement celui-ci. Ah! pardon, ajouta-t-il en apercevant\n  Greta, pardon, tu n'es pas seul.\n     — Tu vois, mademoiselle, je vous présente Georges Chastel, un de\n  mes bons amis de Bruxelles. Mlle Friedmann, la fille de mon hôte... Et\n  que fais-tu ici ?\n"}, {"page_pdf": 472, "page_imprimee": 429, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2443, "texte": "                                — 429 —\n   — Tu vois; je me promène ; il fait d'un bête à Bruxelles ; tout le monde\nest filé pour la mer, pour la campagne, que sais-je ? Alors je suis filé\naussi et me voilà. Hier à Cologne, demain à Coblence et ainsi jusqu'au\nMont-Blanc; il n'y a pas de raison pour que cela finisse. Là-dessus,\nbonsoir; ils vont commencer leur histoire patriotique, je n'en veux pas,\nje te verrai à mon retour.\n   — Comment! tu pars ainsi, déjà? mais il me semble que j'ai une masse\nde choses à te dire.\n   — Eh ! non, mon brave ; tout le monde va bien en Brabant ; le Palais\nde Justice a toujours des courants d'air, Manneken-Pis est à sa place et\nla littérature est dans le marasme. Voilà, bonsoir!\n   — Voyons ! une minute\n   — Non, bonsoir, tu n'es pas seul et ensuite, je te le répète, je n'ai pas\nenvie d'entendre leur sale musique sur Gravelotte. Un tas de cochons,\ntes Prussiens, ajouta-t-il dans l'oreille de Ferrias. Allons! adieu...\nMademoiselle....\n                                       *\n                                   *       *\n   — Il me déplait votre ami, monsieur Jacques.\n   — Un très bon garçon pourtant; un peu fantasque, voilà tout. Il est\nparti d'ailleurs.\n   — C'est juste.\n   A ce moment, un formidable accord de cymbales et de grosse caisse\nretentit. Le grand morceau commençait, une sorte de fanfare guerrière\nsymbolisant le départ des escadrons pour la bataille. Au milieu, la\nGarde au Rhin, jouée vite, en pas redoublé, et, au loin, l'air triste de La\nReine Hortense. Les troupes françaises s'avançaient; leur chant de guerre\ns'enflait peu à peu. Les prussiens continuaient, à sons assourdis, leur\nmarche en biais à travers la campagne, Puis, tout à coup, une décharge\nde canon, deux trois, vingt, coupées par la pétarade sèche des mitrail­\nleuses françaises, une mêlée de sons brusques, bruyants, énormes, un\ntutti des cuivres, de longs appels de clairons, tandis que l'air de la\nFrance, de plus en plus faible et s'éteignant brisé par un choc d'accord\nvictorieux disait, comme une plainte mourante — la défaite. Un silence,\net de nouveau l'air du Rhin, triomphal, insolent, incapable.\n   Une immense clameur d'enthousiasme accueillit le final; on eût dit que\nle lendemain de la victoire nationale fût revenu avec ses envahissantes\nallégresses.\n   — C'était beau, n'est-ce pas? dit Greta en prenant le bras de Ferrias.\n                                                                     31\n"}, {"page_pdf": 473, "page_imprimee": 430, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2497, "texte": "                               — 430 —\n\n    — Vous trouvez? dit celui-ci, il me semble à moi que les valses\nétaient plus douces et que vos yeux étaient plus doux quand on les\njouait, là, tantôt.\n   — C'est vrai, répondit-elle, oui, vous avez raison, monsieur Jacques,\nce morceau n'est pas bon pour l'Allemagne; nous rentrons, n'est ce pas,\najouta-t-elle en se penchant un peu vers le jeune homme.\n   — Bah ! fit Jacques, allons une minute au Rhin, il doit être si beau à\ncette heure.\n   — Pas longtemps alors; le père serait inquiet; il est vrai que les\nAnglo-Saxons\n   Ils descendirent en riant la courte Fahrgasse et prirent la droite vers\nle Traject.\n   Jacques avait saisi la main de Greta, et elle, appuyé sur lui semblait\nse reposer de cette journée inoubliable où pour la première fois ils\ns'étaient dit ce que depuis si longtemps ils avaient caché au fond d'eux\nmêmes, comme une faute.\n   Ils marchaient tous deux en silence, les mains entrelacées et les\nlèvres entr'ouvertes comme s'ils eussent voulu, avec l'air endormeur du\nsoir, aspirer des souffles mystérieux de poésie et de tendresse. Il sem­\nblait que des voiles fussent répandus dans l'espace, comme des traînes\nde robes mystiques ; des souffles tièdes tournoyaient avec un murmure\néloigné d'êtres qui s'endorment. Dans cette fin de jour, pareille au som­\nmeil apaisé d'une nuit de caresses, il y avait une sorte de capiteuse\nvibration, d'harmonie aimante, une ivresse étouffée qui se balançait\nparmi les eaux glauques, les feuilles remuées et les souffles épars.\n   Jacques et Greta ne parlaient point, énervés et saturés de ce calme\nineffable, la tête bourdonnante, les bras tombés dans une lassitude\namoliie. Ils se laissaient aller sans volonté à cette physique et volup­\ntueuse étreinte de la nature, et des images de couples enlacés dans la\nnuit les sollicitaient à la scène renouvelée des poèmes mystiques.\n   — Viens, dit Jacques, doucement, d'un accent musical comme un\nchuchottement de feuilles, viens, toi la bien-aimée de ma vie, nous nous\naimerons sous les étoiles qui nous parlent et qui nous appellent, viens,\nGreta! oh! Gretchen, ma mienne, ma blonde Liebchen! je serai ton\népoux et les montagnes mettront leur ombre sur nos fiançailles...\n   Il se grisait à ses propres paroles qu'il cherchait atténuées et plain­\ntives, oubliant ses railleries, sa raison, se livrant tout entier à cette\nmontante ivresse d'amour.\n    ... Viens, Greta, je t'aime! restons ici, laisse-moi me mettre à tes\ngenoux, Greta, oh! Greta.\n"}, {"page_pdf": 474, "page_imprimee": 431, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2368, "texte": "                                 — 431 —\n   Elle, frissonnante, s'anéantissait sans force et sans voix dans cette\ncaresse éperdue de mots, de souffles, de baisers, et la nuit, au loin, ne\nporta plus sur ses ailes noires que la mélodie claire de l'eau clapotante\net mélancolique\n\n    Lorsque le vent, tout-à-coup fraichi, les eut frappés au visage, tous\ndeux se dressèrent ; les nuages déchirés ouvrirent sur leurs faces la\nlumière blanche de la lune et, blêmes, épouvantés, ils se regardèrent.\nJacques, le premier, reprit ses sens; il comprenait presque; l'ivresse\nétait passée, et, comme un évanoui qui se réveille, il se demandait si\nc'était vrai, s'il n'avait pas une hallucination folle ; il n'était pas sûr...\npuis il regarda de nouveau Greta, leurs yeux se croisèrent sans se voir,\net, plongés tous deux dans la réalité de l'irréparable, sans force, anéantis,\nils marchèrent l'un à côté de l'autre, muets.\n   Toutes voix s'étaient tues ; les capiteuses visions avaient disparu ;\nla nuit semblait, comme eux, plongée dans un remords, et ils eurent\npeur d'être seuls ainsi dans cette solitude traversée par le frisson noc­\n turne. Ils marchèrent plus vite, remontèrent la Fahrgasse et se retrou­\nvèrent devant le Hofgarten qui faisait une ombre compacte sous le ciel.\nIls le traversèrent d'un pas fièvreux, enfilèrent l'allée de Poppelsdorf et\n se retrouvèrent arrêtés court devant la petite maison de Hans Fried­\nmann.\n    — Entrons, dit-elle enfin, d'une voix sourde.\n    — Oui, répondit Ferrias.\n    Tous deux franchirent la porte, ensemble, se poussant du coude, crai­\n gnant chacun d'être le dernier, avec cette terreur qu'une main occulte\n allait s'abattre sur eux et les rejeter violemment en arrière.\n    Jacques monta, elle monta; au premier, la porte du cabinet de travail\n était encadrée de lumière. Greta s'arrêta un instant, haletante.\n    — Herein ! Entrez, fit la voix du professeur.\n    Le père, courbé sur ses paperasses, ne leva point la tête.\n    — C'est toi, Gretch, dit-il en continuant à feuilleter un manuscrit.\n    — Ja, répondit-elle d'une voix étranglée.\n    Alors seulement il la regarda, d'un air étrange :\n    — Vous êtes restés longtemps à ce concert.\n    — Ja, répondit-elle encore, presque durement, comme révoltée et\n  enragée à tout dire.\n    Le vieillard la regarda de nouveau, puis, se levant :\n    — Et Ferrias ? demanda-t-il.\n"}, {"page_pdf": 475, "page_imprimee": 432, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2379, "texte": "                                 — 432 —\n\n   — Oben. En haut, dit Greta, le ton plus cassant, pressée d'en finir,\nde dire tout de suite. Elle voulait dans ses idées honnêtes s'accuser à\nl'instant, jeter sa faute fièrement, en être responsable toute seule.\n   Le professeur alors se leva violemment et, lui prenant le bras :\n   — Was ist ? Qu'y a-t-il ?\n   — Jacques, oui, mon amant !\n   Le vieux devint vert, sa face anguleuse se crispa, ses yeux s'ouvrirent\ngrands, et accroché d'une main au fauteuil, dressé, superbe, il étendit\nbrusquement le bras vers la porte, d'un seul geste droit, puis, de toute\nsa voix frémissante et creuse, ne cria qu'un mot qui vibra comme un\ntonnerre :\n   — Heraus ! Dehors !\n   Greta le regarda une dernière fois, comme pour fixer dans son souve­\nnir cette vision de malédiction et d'épouvante, puis, à reculons, l'œil sec,\nelle ouvrit la porte et la referma sur elle, tandis que Hans Friedmann\ns'écroulait de toute sa hauteur sur le tapis.\n   Elle trouva sur le palier Ferrias qui avait écouté cette courte scène.\n   — Viens, fit-elle.\n   — Oui, répondit-il, sans comprendre.\n   Ils se retrouvèrent dans la nuit plus épaisse et plus effrayante. Jacques\nsuivait la jeune fille. Elle marchait vite. Ils traversèrent de nouveau le\nparc, et devant l'hôtel de Belle-Vue, Greta fit signe d'arrêter. Elle avait\nà ce moment l'œil égaré des somnambules. Ferrias lui prit la main, et\ncette main lui sembla froide comme celle d'un cadavre.\n   Lorsque Greta eut sonné et que la grande porte de l'Hôtel se fut\nouverte, un garçon à moitié endormi, portant une lanterne reçut cet\nordre bref :\n   — Deux chambres, une pour Monsieur, une pour moi ; train de\nCologne, demain à cinq heures, vous nous l'éveillerez.\n   Le garçon décrocha deux clefs d'un chassis brun et ils gravirent\nl'escalier noir.\n    Lorsqu'ils furent seuls, Greta s'assit dans un fauteuil, puis deux larmes\n débordant soudain de ses yeux, sa froideur se dissolva brusquement,\n et elle s'abattit, sanglotante, la tête renversée. Alors Jacques s'appro­\n cha d'elle, se mit à ses pieds, lui prit de nouveau les mains, en lui disant\n des paroles douces et consolantes :\n    — Ne pleure pas, enfant, ne pleure pas, toi la bien aimée de ma vie,\n Greta, Gretchen. « Il tâchait de retrouver sa voix enveloppante et caline,\n et, enlaçant la taille de la jeune fille, la bouche tendue vers elle, il plai-\n"}, {"page_pdf": 476, "page_imprimee": 433, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2552, "texte": "                                — 433 —\n\ndait la cause d'amour, et chacune de ses paroles allait vers Greta\ncomme des caresses d'apaisement; il disait :\n   — Viens, Gretchen ! demain, nous serons unis ; viens dans mon pays,\nje te ferai oublier tes peines, je t'aimerai; tu es ma fiancée et nous\nserons ensemble dans le temps de l'avenir. Je t'aime, Greta; nous sommes\nl'un à l'autre, ma blonde, ma tant chère ma vie! Toi qui souffres,\ndis-moi que tu pardonnes ! Va ! je tâcherai de faire ta vie exquise et\nberçante, veux-tu, dis ?\n   Elle leva sur lui ses yeux noyés de larmes et répondit :\n   — Je veux! tu seras mon maître et mon soutien. Je suis tienne, je te\npardonne, mon Jacques, mon seul !\n   Et sur le seuil de la chambre, dans le silence de la nuit, ils se don­\nnèrent un long baiser.\n                                     V\n    Au début, le voyage des deux jeunes gens fut douloureux. Sans\nbagages, comme des fugitifs, ils partaient pour toujours. Ferrias, encore\nétourdi par la rapidité des événements qui, depuis la veille, s'étaient\nprécipités ; Greta, défaillante et tombée à présent, revenue de son\n énergie factice et d'autant plus brisée qu'elle avait été plus forte. Où\n allait-elle ainsi, dans l'inconnu, loin de tout ce qu'elle avait connu et\naimé, loin pour toujours de la ville paisible où, depuis son enfance, elle\navait vécu dans une insouciance de fillette, avec ce vieillard austère\nqu'elle laissait derrière elle tout seul, broyé par la honte et la douleur?\nSans doute, Jacques régulariserait leur union; il l'épouserait, tout de\nsuite, mais le rigide honnête homme, élevé dans la sévérité de sa con­\nscience, ne pardonnerait pas l'effroyable coup porté par elle avec une\nfroide et cruelle franchise. Il finirait ses jours, plus sauvage sans doute\net plus renfermé, fuyant les hommes qui lui demanderaient compte\nd'elle ; il tomberait abattu par ses douleurs, comme un arbre vieilli qui\nse penche, de jour en jour, lentement, vers le sol, assommé par le poids\nde ses branches...\n   Et elle, Jacques l'aimerait-il longtemps? Sa passion, n'était-ce point\nune crise d'un instant qui l'avait poussée vers elle par une inexplicable\nfatalité ? Était-elle faite pour cet artiste aux goûts affinés que sa nature\nd'allemande presque inculte ne pouvait encore bien comprendre ?\n   Greta rêvait ainsi, regardant par la vitre de la portière le paysage\nqui fuyait, les pâtures, les haies, les files de peupliers dressés sur\nl'horizon, les nuages enfin courant sur l'espace comme s'ils ne voulus­\nsent pas l'abandonner, Greta l'Allemande !\n"}, {"page_pdf": 477, "page_imprimee": 434, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2690, "texte": "                                — 434 —\n   Ferrias, qui n'avait point parlé depuis le départ, alla vers elle,\ns'assit à ses côtés, et, devinant le doute de sa pensée, essaya de lui\nredire les paroles douces qu'il avait par deux fois balbutiées.\n   Mais elle, revenue au calme, lui répondit :\n   — Nous nous épouserons, bientôt, Jacques, et je vous aimerai de\ntout moi-même, et si vous vous détachez de moi, je me dirai que j'ai\ncommis une grande faute et que Dieu me la fait expier.\n    — Ne parlons pas de Dieu, dit Ferrias, mais parlons de nous-mêmes.\nÉcoutez-moi, mon enfant bien-aimée ; je vous ai choisie depuis bien long­\ntemps, Greta, je vous ai appelée de toute ma voix intérieure depuis trois ans\nde mon existence. Si je suis allé en Allemagne, c'est pour me dérober à\nune vie qui m'obsédait; j'aspirais à trouver une femme simple et douce\nqui m'aimât comme je me promettais de l'aimer; je vous parle grave­\nment, Greta; souvent j'ai des spleens, vous ne me connaissez pas ;\npeut-être vous ferai-je souffrir quelque jour ; je vous le demande, soyez\nbonne pour le grand enfant qui vous prie de le soutenir ; soyez ma com­\npagne, Gretchen, et si je vous fais pleurer parfois, je vous le promets,\nje tâcherai, par ma tendresse, de vous faire oublier mes défaillances.\n    Greta le regardait pendant ce temps, l'œil humide; elle prenait con­\n fiance, heureuse presque de ce qu'il ne se fit pas valoir et que déjà,\n sans qu'elle le demandât, il se prît à avouer les secrets de sa conscience.\n Elle éprouva une jouissance ineffable à se dire qu'elle aurait à lui par­\n donner quelque chqse, à se sacrifier pour lui, à mettre sa douceur sur\n les plaies de ce fantasque qui souvent semblait rire — et pleurait.\n    Elle souriait à présent, et, heureux, rassérénés, oubliant leur remords\n déjà lointain à leur égoïsme d'amour, ils causèrent tranquillement\n comme des amis, arrangeant d'avance leur vie à venir, leur » chez-soi.\"\n Lui racontait ce qu'il voulait, son idéal apaisé de vie bonne et familiale ;\n elle, radieuse, avait fait le même rêve ; elle lui dit sa vie, comment elle\n avait été élevée dans le goût des choses simples, sans ambitions qu'une\n famille\n    — Oui, l'enfant, disait Jacques, il dormira dans le berceau et tu\n chanteras des lied de ton pays, le soir, pendant son sommeil... Et leurs\n pensées ravies dans une ascension de joie future oubliaient déjà le\n le jour passé, la veille d'effroi, la malédiction occulte descendue sur\n leurs fronts. Leur bonheur, pour avoir été violemment construit, n'en\n était pas moins durable et la vie s'ouvrait, rayonnante en somme, et\n  pleine de solides sécurités.\n     (A continuer.)                                     MAX WALLER"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-004", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 435, "page_fin": 439, "titre_corps": "XVIIIe siècle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Khnopff", "ancre_debut": "XVIIIme SIÈCLE", "ancre_fin": "GEORGES KHNOPFF", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 478, "page_imprimee": 435, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1812, "texte": "XVIIIme                SIÈCLE\n\n                             I\n                                      A Francis   Nautet.\n\n          AH ! vous étiez marquise au temps des bergeries !\n            Scaramouche a cueilli sur vos lèvres chéries\n            Mille et mille baisers sonores, Scaramouche\nA finement posé la très mignonne mouche\nQui ravive le blanc laiteux de votre joue.\nVotre éventail de nacre, où Colombine joue,\nSur un pré bleu d'azur, avec son Arlequin,\nQui lui sourit d'un air paterne, le coquin !\nDans les calmes douceurs des soirs extasiés\nConfia vos aveux à l'âme des rosiers,\nMarquise, bien souvent ! Au son de votre voix,\nLes ramiers s'enivraient d'amour au fond des bois ;\nLes brises des étangs, mystiques barcarolles,\nS'enroulaient vaguement à vos mièvres paroles,\nEt dans le ciel si pâle et les arbres si grêles,\nDes parfums framboisés et des battements d'ailes\nPassaient, quand, Scaramouche au bras, vous parliez d'or !\nLes boulingrins roussis s'en souviennent encor ;\nSous son frêle treillis, dans un recoin du parc,\nL'amour malicieux appuyé sur son arc\nSent un triste sourire effleurer sous le marbre\nSon cœur, belle marquise ! Il a survécu, l'arbre\nOù vos deux noms gravés dans l'écorce noircie\nDorment, amants défunts ! Et la ligne amincie\nDes sentiers où vos pas ont murmuré jadis\nSait bien que la Marquise est dans le paradis\nAvec ses chiens frisés, ses négrillons exquis,\nToute une floraison neigeuse de marquis,\nTrémolant de la canne et dansant la gavotte;\nSur un théâtre d'or, Scaramouche pivote,\nPapillon nébuleux; et vous, sous un capuce\nDont un griffon d'argent griffe le satin puce,\nVous regardez bleuir dans un parc de Watteau\nLa sveltesse élégante et fière du jet d'eau\nQui, les soirs d'autrefois, au temps des bergeries\nEgrènait des baisers sur vos lèvres fleuries.\n"}, {"page_pdf": 479, "page_imprimee": 436, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1522, "texte": "                        — 436 —\n\n\n                             II\n\nPierrot assis sur l'herbe est vaguement morose\nEn voyant les lueurs du couchant, qu'atténue\nL'ombre des hauts tilleuls le long de l'avenue,\nAgripper au goulot son flacon de vin rose.\n\nIl grelotte de peur sous sa veste de soie ;\nSa figure plâtrée et ses gestes bizarres\nEveillent dans le parc les Silènes hilares\nQue l'odeur d'un pâté de perdreaux met en joie.\n\nLa lune caressante a des pâleurs exquises\nEt le baiser pensif de sa lèvre amoureuse\nGlace d'argent nacré la fontaine pleureuse\nOù devisaient d'amour les défuntes marquises.\n\nEt Pierrot craint de voir passer au loin les fées\nSur leurs chars attelés de quatre souris blanches,\nDans les molles douceurs du soir, entre les branches\nRêveuses, emportant les flottantes bouffées\n\nDe gibier délicat et de claire gelée\nTransparente, couleur de neige framboiséc,\nSur l'aile des lutins emperlés de rosée\nVers Algol aux reflets d'émeraude voilée.\n\nCependant qu'il regarde au ciel bleuir les nues\nEn robes de dentelle, en perruque poudrée,\nArlequin a senti dans la brume pourprée\nMonter suavement des saveurs inconnues.\n\nEt, presto ! le gibier, le flacon, la gelée\nOnt passé sous les plis droits de sa souquenille,\nEt la lune regarde au fond de la charmille\nPierrot givrant de pleurs sa face désolée.\n\n\n                            III\n\n             Pierrot en souquenille rose\n             Entame un succulent pâté\n             Au nez de Cassandre édenté\n             Qui lui sourit d'un air... tout chose.\n"}, {"page_pdf": 480, "page_imprimee": 437, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1566, "texte": "            Sous les ramures assombries\n            Passe ce faquin d'Arlequin\n            Emportant, tout frais, le coquin,\n            Les baisers de lèvres chéries.\n\n            La brise ride les bassins\n            Où Diane mire ses seins\n            Dont rêve, le soir, la rosée.\n\n            Et le gourmand Pierrot voudrait\n            Manger la lune framboisie\n            Avec son flacon de clairet.\n\n\n                           IV\n\n            Pierrot acrobate sautille\n            Sur le fil tendu d'une toile\n            D'araignée accrochée aux nues\n            Par les doigts roses d'une étoile.\n\n            Leste, à des hauteurs inconnues,\n            Pierrot acrobate sautille.\n\n                           V\n\nSylvia, Célimène, Amynthe et Cydalise\nEcoutent s'égrèner la douce vocalise\nD'un rossignol berçant la musique des branches.\nEn robes bouton d'or, des pâquerettes blanches\nHeureuses de mourir entre leurs mains rosées,\nLes belles, quand la voix monte en folles risées\nVers la lune effleurant les quinconces moroses\nCraignent de voir passer Pierrot en souliers roses\nAvec l'âne pensif aux prunelles humaines\n— Silence! » — ... Dans la nuit la moire des fontaines\nFrissonne       Repliant leur éventails d'ivoire,\nRassurant leurs bichons et rayant l'ombre noire\nD'envolements nacrés et de vagues murmures,\nLes coquettes ont fui, prestes, dans les ramures\nChanteuses. Et, bien loin, oh! si loin! Cydalise\nSent planer doucement la rose vocalise\nDe l'oiseau, qui, rêveur et triste, dans les branches\nChante l'hymne de mort des pâquerettes blanches.\n"}, {"page_pdf": 481, "page_imprimee": 438, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1764, "texte": "                        -   433   -\n\n                            VI\n\nDans les vagues rougeurs du soir, la symphonie\nFait pâmer les oiseaux. Vois ! C'est l'Ile bénie\nOù les amants heureux rêvent au clair de lune.\nEn robes de satins cassés, en bérêts, l'une\nAprès l'autre, Sylvie, Amynthe, Célimène\nVont embrasser Pierrot poudrerizé, qui mène\nLe vieil âne pensif au miroir des fontaines.\nC'en est fait des refus et des lèvres hautaines,\nDes désespoirs pimpants et des affêteries,\nC'est le règne du Tendre : « hymens » et « bergeries »\nAttirent les amants sur la carte amoureuse.\nEntre de hauts tilleuls, la pelouse se creuse\nExquise ; et, devisant, grignottant des noisettes,\nLes belles sous les plis des blanches chemisettes\nLaissent les doigts se perdre et songer à leur guise;\nEros malicieux sous la charmille aiguise\nLes traits qui vont percer le sein des innocentes...\nEt c'est l'Ile enchantée, où les amours naissantes\nFleurissent, parfumant la lune, qui se lève\nEntre les branches d'or, et le bassin qui rêve.\n\n                            VII\n\nLe ciel semble sourire aux masques pirouettant\nEn vestes de satin étoile de nœuds roses;\nDes applaudissements semblent jaillir des choses\n             Dans le demi-jour attristant.\n\nLes pianissimi sussurant des violes\nDans l'allée où la lune exquise vient s'asseoir\nComme des papillons sur les ailes du soir\n              Bercent les rêves des corolles.\n\nEt les faunes rieurs au fond des boulingrins\nSe taisent, s'imprégnant des sveltes barcarolles\nQui règlent leur cadence au rythme des paroles\n              Et des ronronnants tambourins.\n\nLa lune qui pâlit sur les vestes de soie,\nLes robes bouton d'or, les plumes, les colliers,\nLes belles en litière et sur les cavaliers\n             Epand une si triste joie,\n"}, {"page_pdf": 482, "page_imprimee": 439, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1950, "texte": "                       — 439 —\n\nEt les chanteurs ôtant leurs masques de satin\nLaissent pleurer le fard de leur morne visage\nTandis que dans le bleu rêveur du paysage\n            Passent les chars blancs du matin.\n\n                          VIII\nAu centre du plafond de la chambre à coucher,\nUne troupe d'amours, caprice de Boucher,\nSe repose, écoutant rire parmi les fleurs\nLe crécelant babil des oiseaux querelleurs.\nNonchalamment couchés dans leur molle paresse,\nLes amours gracieux au vent qui les caresse\nEffeuillent des deux mains des rêves et des roses.\nMais, le soir, dans les plis bouillonnés des draps roses\nOù sommeille, poudré de neige, le marquis,\nIls berçent le silence avec le geste exquis\nDe la mère éteignant les yeux de son enfant.\nEt quand se lève au ciel le matin triomphant,\nLe marquis, remettant bien d'aplomb sa perruque\nEt ses doigts chatouillant le rose de sa nuque,\nSent vibrer, oh! bien loin ! des murmures étranges\nEt se croit envolé dans le pays des anges.\n                           IX\nAu calme clair de lune adorablement triste\nLes bassins endormis ont des tons d'améthyste\nFondante, et les jets d'eau s'égrenant dans les vasques\nMêlent de longs sanglots aux concetti des masques,\nQui vont, jouant du luth, tout le long des allées,\nDonner la sérénade aux nymphes désolées.\nPaillasses pailletés, Pierrots en souquenille\nPirouettent, rieurs, au fond de la charmille\nRêveuse et les marquis invitant les marquises\nAccompagnant les chants de gavottes exquises.\nTandis que dans le parc la mandoline jase,\nLa belle Colombine, accoudée en extase\nAux balcons où la lune épand ses ondes roses,\nDont Arlequin lui fit présent ce soir, et songe\nQue toute cette joie, au loin, n'est que mensonge\nEt que tous ces railleurs élégants et fantasques\nDéguisant leur ennui sous le blanc de leurs masques\nEt le satin brodé de leurs basquines roses\nRaffinent la tristesse adorable des choses.\n                                  GEORGES KHNOPFF."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-005", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 440, "page_fin": 456, "titre_corps": "Le Cœur de Tony Wandel (fin)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Eekhoud", "ancre_debut": "LE CŒUR DE TONY WANDEL", "ancre_fin": "GEORGES EEKHOUD", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SONNETS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 483, "page_imprimee": 440, "debut_caractere": 6, "fin_caractere_exclue": 2104, "texte": "LE CŒUR DE TONY WANDEL\n                                   (Suite)\n\n                                                     A Edmond Picard.\n\n                                     VII\n\n     Trekkenpluk venait d'atteindre une seconde fois quarante ans. Le\n matin de cet anniversaire, la conscience en repos, tout à la joie de\n vivre, il se rendait allégrement à ses affaires et priait mentalement la\n Providence qu'elle lui permît de procurer à ses semblables autant de\n bonheur qu'il en goûtait lui-même. Un mouvement insolite dans la rue\n l'arracha à cette édifiante rêverie. Les passants s'abordaient, échan­\n geaient quelques mots, puis partaient en courant.\n    Et, d'un coin de la ville à l'autre, se propageait cette sinistre rumeur:\n « Il brûle ! «\n    Le banquier n'attendit pas d'autres renseignements pour emboîter le\npas à la suite des badauds. Le feu s'était déclaré dans une de ces\nruelles sinueuses des quartiers plébéiens où de hautes masures abri­\ntent de prolifiques ménages de besoigneux. Une de ces bicoques flam­\nbait comme un brasero géant et les pompiers ne songeaient plus qu'à\nl'isoler des constructions voisines. La chaîne des policiers et le cordon\ndes soldats livra respectueusement passage au riche bourgeois, investi\nd'ailleurs des plus importantes dignités civiques.\n    Trekkenpluk apprit que tous les chambrelans avaient pu s'échapper à\ntemps à l'exception d'une femme et de deux enfants gîtant sous les\ncombles. Ceux-ci étaient condamnés ! prononçaient les sauveteurs\njurés.\n    Impossible de parvenir jusqu'à cette hauteur. Les flammes ronflaient\ndans la cage de l'escalier et d'un moment à l'autre les murs lézardés\ns'écrouleraient. Depuis longtemps les croisées du premier étage avaient\néclaté et, rouges comme des gueulards de hauts-fourneaux, elles dar­\ndaient des langues enflammées.\n    L'incendie, parti du rez-de-chaussée, montait conquéramment à\nl'assaut du faîte. Trois paliers, trois enjambées encore et il atteindrait\nses victimes; trois étapes et, implacable Moloch, il étourdirait,\nasphyxierait, lècherait et dévorerait ensuite ces innocents holocaustes.\n"}, {"page_pdf": 484, "page_imprimee": 441, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2660, "texte": "                                — 441 —\n\n   Le grand cœur de Trekkenpluk se serrait à cette pensée. Chaque fois\nqu'un coup de vent dégageait le toit des nuages amoncelés, le banquier\ninterrogeait anxieusement la lucarne du galetas habité par ces infor­\ntunés. Il stimulait les pompiers, les soldats, le peuple. Autour de lui,\ndes jeunes gens, robustes, nerveux, se croisaient les bras, ébaubis ou\ngeignaient comme des vieilles femmes. Qu'attendaient-ils pour se con­\nduire comme des héros ? A leur place, Trekkenpluk n'eût pas hésité\nune seconde. Mais avait-il le droit, lui, de risquer sa vie ? Il se devait\nnon seulement à ses propres enfants mais encore à la veuve et aux\norphelins du paveur. En vain, désespérant de réveiller chez ces trem­\nbleurs un sentiment de vaillance et de dévouement, tâchait-il au moins\nd'amorcer leur cupidité en promettant une fortune à quiconque sauve­\nrait un de ces hères. Personne ne bougeait.\n    Les pompiers continuaient flegmatiquement leur stricte besogne. On\nen voyait qui, la hâche au poing, des paquets de corde enroulés au\nbras, sapaient les murs voisins de la fournaise. L'eau, projetée de loin,\nfusait dans la gehenne avec un sifflement rageur et les flammes, exas­\npérées par cet élément hostile, se redressaient aussitôt comme pour le\ndéfier. On entendait le râle rhythmique des pompes, le craquement des\npoutres, les signaux des clairons; et des odeurs âcres vous prenaient à\nla gorge.\n    — En arrière ! commanda un officier.\n     Trekkenpluk n'entendit pas. Il venait d'apercevoir à la lucarne\nmenacée une silhouette enfantine et blonde, agitant des bras potelés.\n     — S'il vous plaît, monsieur l'échevin, écartez-vous ; on craint l'écrou­\nlement ! répéta l'officier à Trekkenpluk.\n     Mais celui-ci, n'y tenant plus, s'est élancé sur l'échelle volante. Plus\n moyen de le rejoindre. Par acquit de conscience, on darde dans sa\n direction la douche des pompes. Voilà qu'il disparaît dans l'opaque\n tourbillon. Il est perdu ! Quelques secondes d'angoisse. Au miracle !\n La fumée se dissipe. Il reparaît, portant sur son dos une femme et\n tenant un enfant dans chacun de ses bras. Il est redescendu au milieu de\n l'échelle. En ce moment, les craquements sinistres redoublent. Les\n murs ont oscillé ; à l'intérieur les poutres s'émiettent ; le fléau qui voit\n sa proie lui échapper décuple son activité. Trekkenpluk n'a que le\n temps de précipiter successivement les enfants et la mère dans les couver­\n  tures que des centaines de mains étendent maintenant au pied de\n  l'échelle. Son noble exemple a ragaillardi ces timorés. Les trois con­\n  damnés échappent. A son tour il va se garer. Trop tard ! Le pan de\n"}, {"page_pdf": 485, "page_imprimee": 442, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2304, "texte": "                               — 442 —\n\nmur contre lequel s'appuie l'échelle de fer s'éboule avec un grand fracas,\nenvoyant vers le ciel, comme le bouquet d'un feu d'artifice, une girande\nde flammèches et de fumerons. Là-bas, cette masse noire inanimée ;\némergeant des cendres et des gravats : c'est Trekkenpluk. Deux crânes\nl'ont aperçu. Ils peuvent parvenir jusqu'à lui ; car la chute du mur a\nétouffé les flammes de ce côté. Le ramasser, l'emporter, ne prend\nqu'une seconde. Une triomphale acclamation le salue. Mais privé de\nconnaissance, les paupières rabattues, tandis qu'on le conduit à son\nhôtel, le sublime échevin de T*** n'entend pas ce vox populi et n'aper­\nçoit pas cette mère en larmes qui s'est agenouillée sur le passage de la\ncivière et qui, pleine d'une ferveur reconnaissante, en embrasse les\nbrancards comme ceux d'une fierté miraculeuse.\n\n                                   VIII\n\n  — Qu'en pensez-vous docteur ?\n   C'est la voix excessivement douce de Trekkenpluk étendu sur son lit,\nson corps ne présentant, de la plante des pieds à l'occiput, qu'une seule\nhorrible plaie. Kipekap vient d'arriver et contemple d'un œil profes­\nsionnel ce cas rarement rencontré, ce superbe brûlé-vif. A la vue de\nson médecin, un indéfinissable sourire a illuminé le visage escharifié du\nmalade.\n   Kipekap hoche du nez, tousse, bredouille et prononce :\n   — Un nouveau transcordiaque vous sauverait peut-être ?\n   — Non, plus de cela      Au demeurant j'expire volontiers. Pour com­\nbien de temps en ai-je encore ?\n   — Oh, pour quatre heures.... Mais je le répète.... D'ici là je pourrais\nmettre la main sur un autre blessé, moins entamé et plus jeune que\nvous....\n   — Vous connaissez ma résolution,... N'insistez pas .... D'ailleurs à\nquoi servirait l'introduction d'un cœur nouveau ? A me pourvoir d'une\nâme scélérate, à ressusciter le Trekkenpluk de la première manière, à\nme convertir en un spécimen plus déplaisant encore ?.... Non, je vous\npropose autre chose, opérateur enragé que vous êtes .... Dites moi\nd'abord si jusqu'à présent mon cœur.... le cœur de Tony Wandel\ndemeure intact ?\n   — Aussi intact, quoique moins vigoureux, qu'il y a dix ans.\n   — Eh bien, ce cœur de quarante ans, garanti sans défauts, ferait\npeut-être le bonheur d'un de vos clients,... surtout que je le lui aban-\n"}, {"page_pdf": 486, "page_imprimee": 443, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2431, "texte": "                              — 443 —\n\ndonnerais gratuitement. Parlez Kipekap, ne connaissez-vous per­\nsonne ?....\n   — Vous n'y songez pas, mon vieil ami ...\n   — Absolument. A une condition pourtant. Si je désire que le cœur\nde Tony Wandel profite au donataire de votre choix, j'exige aussi que\nmon désintéressement contribue au bien de l'humanité, comme ce fut le\ncas la première fois. Ainsi, docteur, vous en doterez votre client non\nseulement le plus abîmé au physique mais dont l'âme gangrenée a\nsurtout besoin de rédemption. Vous me comprenez ?...\n   — Si bien que je crois tenir déjà l'individu en question. Que pensez-\nvous de l'académicien Foudrapiot?...\n   A l'évocation du grotesque et fielleux métromane, le patient oublia\nses cuisantes douleurs, son martyr abominable et ne put s'empêcher de\nrire aux éclats.\n   — O la farce serait excellente ! et il tenta même de rapprocher ses\nmains écorchées pour applaudir. Je me demande qui le Foudrapiot\nrégénéré estomaquera le plus de l'Académie sa concubine officielle qui\nl'entretient comme un Sigisbé, ou de la Jeunesse qui le nasarde et le\ncrible d'épigrammes. Docteur, hâtez-vous d'avertir la pédante per­\nruque ... et revenez presto avec elle...\n   Deux heures après, le transbordement accompli, Trekkenpluk expi­\nrait et l'on charriait jusque chez lui, plongé dans un sommeil anesthé­\nsique, le rimeur septuagénaire, nanti du cœur de feu le très noble\nMijnheer van Trekkenpluk, amman de T***, sur l'Escaut.\n\n                                   IX\n\n   Le surlendemain de la mort du banquier, cinq jeunes gens, cinq\nartistes, menant généralement un vie quadragésimale, étaient assemblés\ndans une taverne de la rue des Chats, à T***, celui de leurs locaux où\nils gargotaient le moins frugalement. Cette fois le repas avait pris les\nproportions d'une bâfrée à en juger par le nombre de flacons décachetés\net « décapsulés » jetés, à la débandade, sur la table. Tous, la minerve\nen feu, s'ingéniaient, depuis le potage, à entretenir un intarissable flux\nd'esprit, de paradoxes, d'épigrammes, de charges, etc. Aucun ne bavar­\ndait comme le pourvoyeur de ce festin, Frank, un peintre dont la crâne\net rouge intransigeance artiste contrastait délicieusement avec son\nphysique de dandy, son galbe allongé, vaguement lamàrtinien, des\ncheveux longs et fins, un œil bleu très vif, une bouche spirituelle, un\n peu contractée par le pli de la pensée, qui est généralement le pli de la\n"}, {"page_pdf": 487, "page_imprimee": 444, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2362, "texte": "                                 — 444 —\nsouffrance. Aujourd'hui, il exultait (pensez, il venait de vendre un\ntableau et de manger et boire, avec sa bouillante coterie, la moitié du\nprix) ; — il hâblait sans perdre haleine et sa voix âpre, stridente,\nsonnait du grêle comme un cor :\n   — Mes féaux, mes Leudes puisque Germains sommes... Je vous\npropose une énigme :\n    Patte-pelu, roux, papelard, cauteleux, melliflu, poète postiche mais\n fort réel grimaud, conventionnel brandissant à la tribune des meetings\n de buveurs de bière un poignard en carton doré, crachant sur les déco­\n rations obtenues par ses amis, mais arborant le lendemain à sa bouton­\n nière le ruban honni la veille. — Colir abominable, critique à la foi\n punique, anatomisant les tentatives d'art jeunes et patriales, ayant\nrecours à de malignes interpolations pour nuire aux vrais poètes....\n Ecumeur, fagoteur de cantates, compilateur de faragos, philosophe\ngaga, fripier d'écrits, gâte papier, Chevillard... Qu'Apollon nous délivre\n de cette malebête !...\n    On gratta à la porte du cénacle.\n    — Entrez ! dit Frank.\n    — Messieurs, balbutie, en saluant, le nouveau venu, un gros homme à\n figure ronde et joviale, à l'œil vairon comme celui d'Uilenspiegel, —\n pardonnez-moi cette intrusion. Je demande à être des vôtres.... Depuis\n vingt-quatre heuz-es je me suis refait une virginité littéraire, j'ai envoyé\n ma démission à l'Académie et à la Jaune Belgique... J'ai brûlé mes\n cantates, mis au pilon mes quinquennales élucubrations.... Me voilà\ndépalmé.... Je fais amende honorable et jure\n                    Que mes vers léonins pour tomber l'Art Vénal\n                    Trouveront la vigueur mâle des Juvénal.\n\n  — Well roared lion ! Pour un académicien, cela n'est pas trop mal.\nMais qui êtes-vous donc, personnage cent fois plus énigmatique, plus\nanormal que l'énigme que je proposais à ces messieurs ?...\n  — Je suis, ou mieux j'étais le mot de l'énigme.\n  — Foudrapiot, alors ? clamèrent les Cinq tout camus.\n  — Lui-même, Messeigneurs !\n  — Elle est bien bonne ! s'écria Frank, remis le premier de cet éba-\nhissement assez naturel et, pris d'un accès de gaîté nerveuse, il flaqua\nson Champagne au visage du récipiendaire en disant :\n  — Jaune Belgique te voilà baptisé Jeune Belgique ! Et maintenant,\nraconte-nous, je te prie, les étapes de ta stupéfiante conversion ... .\n"}, {"page_pdf": 488, "page_imprimee": 445, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2679, "texte": "                               — 445 —\n\n                                   X\n\n   Ici les Chroniques saturniennes accusent une solution de continuité.\nDans le cataclysme suprême où disparut la Terre, probablement les\ndocuments se rapportant à la suite des avatars du cœur de Tony\nWandel, auront-ils été anéantis avec d'autres traces importantes du\npassage de l'Homme dans le Cosmos. Nous ignorons les services que\nle D r Foudrapiot, rajeuni et converti, rendit aux lettres de son pays ;\nmais tout nous porte à supposer que le birbe devint aussi généreux\nartiste qu'il s'était montré autrefois pleutre cuistreux. On ne sait pas\ndavantage comment il périt et quel fut le quatrième détenteur du\nviscère merveilleux. Ce que nous garantissons, c'est que celui-ci ne\ndisparut pas avec le poète Foudrapiot. Ainsi, il ressort de quelques\nfeuillets échappés à la destruction que, vers les 2640, le cœur du prolé­\ntaire de T*** sur l'Escaut entra dans l'économie du tzar Esbrouffripoff.\nSubitement encanaillé, l'autocrate fit usage de son pouvoir absolu,\ndès le lendemain de l'imprudente acquisition, pour proclamer la\nrépublique démocratique dans toutes les Russies et abdiquer aussitôt\naprès ce mirifique ukase. Esbrouffripoff s'en fut planter des choux\ndans la Sibérie défrichée par quelques générations de nihilistes et\nfumée avec leurs dépouilles. Un boyard fanatique, plus tzariste que\nle tzar et ruiné par le nouveau régime, rejoignit dans son ermitage le\ntyran en rupture de trône et le perfora de son couteau.\n   Cette fois encore, le viscère, cause de tant de perturbations, ne fut\npas entamé, car nous le retrouvons, en 2700, dans son pays d'origine,\nen Flandre, où il bat sous la tunique d'un général goutteux et bougon.\nLe vétéran chiragre, remis sur pied par l'influence de cette emplette,\nne survécut pas longtemps à l'opération.\n   Chargé par un monarque philanthrope d'aller civiliser une peuplade\nde soi-disants sauvages, il prit au sérieux son rôle de législateur et ne\nmassacra point ces barbares pour les humaniser plus vite. Un jour, les\nmoricauds, mal conseillés par des traîtres, se révoltèrent contre leur\nbénin conquérant. Le général refusa la bataille que les rebelles lui\nprésentaient et défendit même à ses troupes de les canarder. Lui-même,\nles bras croisés sur la poitrine, marcha seul au-devant des mutins et,\naprès quelques paroles d'apaisement et de paternel reproche, il se\ndéclara prêt à mourir sous leurs sagaïes s'ils jugeaient sa mort profi­\ntable à leur pays et à leur race. Les sauvages, déconcertés par ce\nstoïcisme, firent aussitôt leur soumission. Ce résultat, dont aurait dû\n                                                                   32\n"}, {"page_pdf": 489, "page_imprimee": 446, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2619, "texte": "                                 -   446\n\ns'eaorgaeillir le roi civilisateur, fut, au contraire, fort mal accueilli. Un\ndes officiers du magnanime général, envoyé au pays natal pour rendre\ncompte de ces événements, desservit son chef à la Cour et le représenta\nnon seulement comme une poule laitée, indigne de commander une\narmée, mais comme un ambitieux briguant la souveraineté absolue d e\nla colonie. Nouveau Colomb, le guerrier trop pacifique, rappelé en\nE u r o p e , comparut devant un conseil de guerre, fut convaincu de déser­\ntion devant l'ennemi, p a s s é par les armes et le dénonciateur hérita de\nson grade et de son pouvoir, à la plus grande joie des militaristes de la\nmétropole. Car, se disaient les grosses épaulettes et les képis très\ngalonnés, à quoi sert un chef de corps qui n'extermine pas quelques\nmilliers d'individus pour la plus grande gloire de la stratégie, de la\ntactique et du prrr...ôgrès !\n   L e fusillé eut-il affaire à des recrues ou bien les soldats du peloton\nd'exécution, tous ses amis, ses enfants, tremblèrent-ils, les yeux\nobscurcis par des larmes ? Aucune des balles ne toucha au cœur. E t\nce c œ u r d'achoppement subsista pour protester contre l'iniquité triom­\nphante.\n\n                                     XI\n\n    L e D r Van Kipekap, appliquant ses découvertes s u r sa propre char­\npente, avait également prolongé son existence, mais sans atteindre au\nperfectionnement moral obtenu d'un seul coup par le banquier\nTrekkenpluk. E n possession de son troisième cœur, il demeurait tou­\nj o u r s le même savant sceptique, matérialiste, assistant avec une sorte\nde joie méchante à la perversion de l'humanité. Il aimait, a u moyen\nd'une étude et d'un choix raisonné d e viscères, greffer un vice sur un\ndéfaut, gonfler un mauvais penchant j u s q u ' a u x explosions d u crime.\nNouveau Juif-Errant, il voyageait de continent en continent, comparant\nentre eux les sujets, inventant des combinaisons de scélérats et de cuistres\ninédits. Cependant ce préparateur diabolique constata bientôt que les\n différences entre les viscères devenaient de moins en moins sensibles.\n T o u s se ressemblaient par la laideur : Trekkenpluk transformait un\n avare en un voluptueux, un hypocrite en un homicide, un médisant en\n un calomniateur, mais il ne parvenait plus à convertir un de ces » cas »\n en un être foncièrement bon. Bientôt le docteur acquit la conviction\n qu'il n'y existait plus d'honnêteté et de vertus humaines que dans le\n cœur de Tony W a n d e l , dont, grâce à son cosmopolitisme et à ses rela­\ntions avec toutes les classés de la société, il suivait les périgrinations.\n"}, {"page_pdf": 490, "page_imprimee": 447, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2539, "texte": "                               — 447 —\n\n11 constatait que, là au moins, l'immuable bonté chrétienne de l'élément\nréagissait toujours avec le même triomphe dans tout corps où on\nl'introduisait.\n   Un jour que Kipekap se trouvait à Bornéo, il apprit que deux colons,\nvoisins de plantations, s'étaient querellés au sujet de traitements bar­\nbares infligés par l'un d'eux à ses esclaves ; l'autre avait pris le parti\nde ceux-ci, et leur maître, n'entendant pas raison, leur défenseur l'avait\nprovoqué en duel. Ce don quichotisme, auquel il n'était plus habitué,\nfit rêver le docteur ! Me serais-je trompé, se demandait-il, et trouve-\nrais-je dans ce pays nouveau un pendant au cœur de Wandel ? On était\nvenu prier Kipekap d'accompagner les adversaires sur le terrain. Il\nconsentit, mais voulut faire au préalable la connaissance du provo­\ncateur.\n   — Un individu qui consent à risquer sa vie pour la cause des parias\nc'est évidemment un fou, ou bien l'actuel détenteur du cœur de Tony !\n   Et dare dare il courut chez le chevaleresque colon.\n   Kipekap ne se trompait pas. Ce néo-Batave était bien l'héritier moral\ndu prolétaire flamand. Il s'appelait Kemps de Salardinge, et il raconta\ncomment, noble déchu et ruiné, soldat faisant partie du peloton d'exé­\ncution qui fusilla le général et se sachant malade et condamné par les\nmédecins, il avait eu l'idée sacrilège de s'approprier le cœur du sup­\nplicié. Avec l'aide d'un chirurgien juif de ses amis l'opération réussit.\nTandis que le docteur écoutait le récit des aventures de jonkheer\nKemps, enrichi et radoubé, pour la première' fois il lui venait une sin­\ngulière et exigeante envie :\n   — Jusqu'à présent, songeait-il, cette diablesse de pochette spongieuse\na complètement métamorphosé les individus où elle s'est logé. Mais il\nferait beau voir que, mise en contact avec le sang du docteur Van\nKipekap, elle fît perdre à cet esprit fort, l'impassibilité, la froide et\nmathématique raison, la volonté qui signaleront son passage sur notre\nplanète !\n   Si j'essayais pourtant ! Au moins voici une expérience concluante\net je pourrais en noter toutes les phases.... Quant aux conséquences, je\nne les redoute pas.... Kipekap se sent d'une autre trempe que ses frères\ndécrépits. Je mets au défi ce cœur biscornu de me réduire au rôle\nbonasse de toute cette série de Wandelisés et de me faire agir d'une\nfaçon que réprouveraient mon expérience et mon amour de la logique!..\n   Et plus il réfléchissait, plus cette épreuve suprême le tentait; plus\n cette idée l'obsédait et le sollicitait :\n"}, {"page_pdf": 491, "page_imprimee": 448, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2388, "texte": "                               — 448 —\n\n   — Providence, Être suprême que je nie, s'écria-t-il, acceptes-tu la\n gageure ? Mon âme en est l'enjeu. Je croirai en toi si tu me réduis au\nrôle généreux de tes Chrétiens. Sinon je mourrai comme j'ai vécu, en te\nblasphémant !\n   A partir de ce moment, le docteur souhaita que son nouvel ami eût\nle dessous dans la rencontre. La chance le favorisa. Dès le premier\nengagement, Kemps de Salardinge eut la poitrine trouée d'un coup de\nfleuret. Il tomba sur le carreau, rendant abondamment le sang par la\nbouche. Kipekap, qui s'était précipité anxieux pour examiner la bles­\nsure, reconnut — mais sans rien en dire et cachant toute sa satisfac­\ntion — que la lame, cotoyant le poumon, n'avait perforé aucun des\norganes essentiels. Le blessé en réchapperait, mais le docteur exagéra,\nau contraire, la gravité de la saignée.\n   — Conduisez-le chez moi, laissez-moi seul avec lui, que personne de\nsa famille ou de ses amis ne l'approche plus ; et à cette condition je le\nsauverai peut-être.\n   Tous, ayant foi dans le génie de l'homme illustre, se soumirent à sa\nvolonté et le bénirent même, pleins, d'effusion.\n   — Dans huit jours vous pourrez prendre de ses nouvelles, dit-il, en\nles quittant.\n   Renfermé dans son habitation, n'ayant avec lui, outre le pauvre\nKemps de Salardinge, qu'un domestique qu'il terrorisait et qu'un élève,\nson âme damnée, le docteur exécuta son projet abominable avec tout le\nsoin, toutes les précautions, toute la méthode, tout le calme qu'il\napportait dans la moindre de ses expériences.\n   Lorsque, le délai écoulé, les proches du blessé se présentèrent chez\nle praticien, celui-ci, atrocement pâle, la physionomie tirée, les yeux\nrouges, la mine révélant pour la première fois peut-être l'existence\nd'une émotion, les conduisit sans parler auprès du lit sur lequel repo­\nsait le corps refroidi du noble Kemps de Salardinge. Le docteur reçut\navec embarras les remercîments de la famille et refusa tous honoraires.\nIl fallait, disaient-ils, que la blessure fût inguérissable pour que ce\nmagicien n'eût pu sauver leur trop généreux parent. Ils héritaient d'une\nfortune et s'empressèrent d'oublier ce bon Kemps et les allures insolites\nde Kipekap.\n                                  XII\n\n  Le chirurgien bravache, l'athée positiviste, perdait le pari engagé\navec la Providence. A peine en possession du cœur de Tony Wandel,\n"}, {"page_pdf": 492, "page_imprimee": 449, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2591, "texte": "                               — 449 —\nil dépouillait le viel homme. Il se réveilla complètement démonté. Il\nse rappela le passé, mais, au lieu de se complaire dans ces souvenirs\net d'y puiser la force, d'y trouver l'enchaînement logigue avec le\nprésent, il reculait, pris d'horreur et de dégoût, épouvanté. La science\nacquise, ses travaux mûrement élaborés, ses documents irréfutables,\ntout se brisa, se pulvérisa comme vagues contre une force nouvelle,\nimpérieuse, ayant absorbé son être.\n   Lui, l'éternel rieur, le calculateur solide comme une démonstration\nd'algèbre, toujours le sarcasme et la négation à la bouche, avait éprouvé\nd'abord des scrupules, des remords ensuite, même versé des larmes,\naprès l'assassinat du blessé confié à ses soins. Car c'était bien un\nassassinat — un mot dont il se gaussait jusqu'alors — qu'il avait\ncommis et il ne parvenait plus à faire taire sa conscience à l'aide de\nsophismes et de casuistique. Cette conscience niée parlait aujourd'hui\nen justicière implacable. Non, la science ne purifiait pas le mal; non, la\nscience ne justifiait pas le crime ! C'était donc là ce que contenait le\ncœur de Tony Wandel, cette chose bourrelante et despotique : la\nconscience.\n   Et, contre-partie de tous ses antécédents, au mépris de lui-même, de\nson idéal d'autretois, s'ajoutait maintenant une profonde pitié pour\nl'humanité, tant haïe, dégénérée, avilie, passée au rang de machines, de\nchiffres, d'automates. L'idée qu'il ne parviendrait pas, malgré toute sa\nbonne volonté, ou prix d'efforts héroïques, à rendre à ses frères leur\nnoblesse primordiale, exaspérait encore cette pitié tardive.\n   Ah ! s'il disposait pour cette tâche sublime d'un millier de cœurs de\nl'espèce abolie, peut-être conjurerait-il la fin du monde et de ses habi­\ntants ! La veuve de Tony Wandel, les enfants du paveur, ceux du\nbanquier, étaient morts ; les autres belles âmes héritières de ce viscère\nd'élection n'avaient pas eu le temps de faire souche à leur tour. Et le\ndocteur, dernier détenteur du trésor, s'avouait avec désespoir que ce\nqu'un banquier, un artiste, un général, un pasteur de peuples, un colon,\ntant d'autres puissants mortels n'avaient pu réaliser sous l'impulsion\ndu cœur de Tony Wandel, lui, un simple médecin, un homme d'études\net de théories, l'accomplirait encore plns péniblement. Alors, il rêva de\nse sacrifier pour le salut de l'humanité ; il connut la sublime soif de\nla mort      d'une mort de rédemptrice comme celle du second Nazaréen.\n\n                                  XIII\n  A cette époque, le cardinal Willibroord Gelof occupait le siège archié-\n"}, {"page_pdf": 493, "page_imprimee": 450, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": "                                — 45° —\npiscopal de T***, sur l'Escaut, et, prélat maniaque, autoritaire, intolé­\nrant, obstinément cramponné à la vie, tout vieux tout perclus, il faisait\nencore trembler sous sa crosse le lâche troupeau diocésain. Le moment\nvint où Gelof demanda aux chirurgiens un renouveau de vigueur et de\nsanté. Seulement, l'orthodoxe entourage de monseigneur connaissant\nles bouleversements causés depuis plusieurs siècles dans le monde par\nle cœur de Tony Wandel, et le chapitre de chanoines n'entendant pas\nqu'une opération changeât en un apôtre digne des premiers temps du\nChristianisme ce prince de l'Église militante, des mesures minutieuses\navaient été prises pour s'assurer de la provenance du viscère à incarner\ndans la charpente débilitée de leur maître.\n   C'est à ce cardinal que le docteur Van Kipekap songea.\n   Un prêtre digne du Christ parviendrait peut-être à retirer les derniers\nenfants d'Adam de leur abjection. Il s'agissait de tromper la vigilance\ndes familiers et des espions de l'archevêché et de nantir précisément le\nprélat moribond de ce redoutable cœur évangélique abhorré des\nPharisiens et des Riches.\n   Un soir, en errant, songeur; par les rues, il fut arrêté par une barri­\ncade de gros pavés. Une équipe d'artisans était en train de repiquer\nla voie. Ils avaient ouvert une tranchée et penchés, à la file, croupe en\nl'air, les bras nus, en manches de veste, chemise béante, ils damaient\net jouaient tour à tour de la hie et de la mailloche. Des manœuvres\névoluaient, charriant sur les brouettes le sable et la pierre, accourant\nobséquieux aux appels bougons des anciens. La clarté rouge de quelques\ntorches résineuses, plantées à même dans les terrassements, éclairaient\nces travailleurs bruns et pileux. Les vestes de velours, les casquettes,\nles gourdes et les havresacs s'amoncelaient des deux côtés de la\nchaussée. Il y avait là de vieux oncles efflanqués et parcheminés, secs\ncomme des cotrets, à côté d'adolescents nerveux, dont des yeux bril­\nlants et des bouches vermeilles marquaient fébrilement dans le masque\nterreux et déjà ridé par le labeur rude et précoce. L'heure sonna à une\néglise; la cloche battant à l'unisson des lourdes » demoiselles. » Brus­\n quement, le docteur se rappela Tony Wandel et son navrant refrain :\n                      Dame, dame, franc paveur,\n                      Creuse et nivelle la route,\n                      Lorsque sonne l'Angelus\n                      A la tour lointaine\n                      Ton outil retombant avec une plainte\n                          Argentine et vibrante\n                          Dit amen à la prière.\n"}, {"page_pdf": 494, "page_imprimee": 451, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2390, "texte": "                                - 451 —\n\n   Tandis qu'il contemplait ces travailleurs nocturnes, bercé au rhythme\nsuggestif de leurs mouvements, il avisa dans leur brigade un pauvre\ndiable, l'air plus démoli, plus famélique, plus outré que les autres. En\nun fugace éclair de la pensée, il tint la réalisation de son projet. 11\ns'approcha des bons bouleux et prit à part le las d'aller :\n   — Veux-tu gagner une fortune, coucher dans la couette, manger et\nboire à ton envie ? lui dit-il avec rondeur. Il dut répéter la question,\ntant l'autre semblait perdu.\n   — Oui ? Eh bien, ramasse tes pelures et suis moi.\n   Le paveur obéit avec des gestes de somnambule et marcha aux côtés\ndu docteur. Les autres, trop occupés, ne remarquèrent pas cette\néclipse.\n   D'abord, Kipekap rentra chez lui, écrivit quelques lettres qu'il cacheta\net laissa sur son bureau. Elles étaient adressées à ses aides et renfer­\nmaient ses dernières volontés et instructions. Il ouvrit un tiroir, en\nretira une poignée d'or et la coula dans la main calleuse du soukelaire.\n   — Voici un à-compte. Dans trois jours tu te représenteras ici et tu\ndiras venir de ma part. La personne qui te recevra a ordre de te\nremettre cent mille francs en bel argent       Il te reste à gagner cette\nfortune. Je t'ai fait les honneurs de mon Iwan. Une politesse en vaut\nune autre ; aussi, je veux te rendre ta visite. En route pour tes\npénates....\n   L'autre, toujours flegmatique, croyant rêver debout, détala avec son\nextraordinaire bienfaiteur. Ayant enfilé la rue des Va-Nu-Pieds, puis\nl'impasse des Roses, il s'arrêta devant le n° 48, une masure sordide,\nmoisie et déplâtrée, rongée de cryptogames.\n   — C'est ici que tu niches. A deux pas de l'archevêché; tout s'arrange\nà merveille. Ah, une question encore : tu es célibataire ou veuf j'espère ;\nsans enfants, sans concubine ?\n   — Seul comme un pestiféré !\n   — Montons alors.\n   Ils s'engagèrent dans un couloir sombre, au bout duquel ils trouvè:-\nrent un escalier tortueux, vrai chemin de chèvres, auquel une corde\ngraisseuse servait de rampe. Ni les ténèbres, ni l'odeur nauséabonde ne\nrépugnèrent au docteur. Sous le toit, le paveur poussa une porte ; ils\nentrèrent dans le taudion et le maître du gîte alluma une chandelle de\nsuif.\n   Le docteur promenait des regards satisfaits autour de lui ; ce misé­\nrable logis semblait lui agréer infiniment. 11 consulta sa montre :\n"}, {"page_pdf": 495, "page_imprimee": 452, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2393, "texte": "                               -   452 —\n\n   — Dix heures!.... Bon. A présent, mon brave Tiest Tinkeltang,\ndébarrasse-toi de tes grègues boueuses, de ta veste rapetassée, de ta\ncasquette graisseuse, de tes bas      pardon, ils manquent à l'appel ; de\ntes souliers éculés. Moi, je me déshabille de mon côté; je vets ta\ndéfroque et te cède la mienne, y compris les accessoires : diamants,\népingle, montre et chaîne.... Cela fait, tu t'en iras, et comme te voilà\nriche, tu ne seras pas embarrassé pour trouver à te loger.... Ne songe\npas à remettre le pied ici ou à parler à âme qui vive de ton aventure, et\ndans trois jours le trésor promis t'appartient. C'est entendu ?\n   — Oui, Mijnheer !\n   Leur déguisement prit à peine quelques secondes.\n   — Et maintenant bonsoir, Tiest Tinkeltang ; je ne te reconduis pas.\n   Demeuré seul, Kipekap prépara avec une fermeté superbe la mise en\nscène du drame sur lequel allait tomber le rideau de sa vie séculaire.\nCependant, des phrases attendries, incohérentes, des éjaculations d'une\nverve fantastique, des prières folles partaient de sa bouche, tandis qu'il\nallait et venait, costumé en meurt-de-faim, dans son dernier apparte­\nment :\n   — La forêt était plus belle, mon doux Tony, et le hêtre auquel tu te\nbalanças valait bien cette solive crasseuse.... La corde également\nmanque d'élégance.... Mais le pendu d'aujourd'hui ne te vaut pas, mon\nsublime ancêtre\n   Grimpé sur l'escabeau, la tête prise dans la cravate de chanvre, il\njeta un long regard par la fenêtre en tabatière. Le jour se levait, gris et\nsale, sur la houle des toits.\n   — Il doit être six heures du matin.... Voilà les chambrelans qui\ndégringolent l'escalier pour aller trimer.,.. Mon aide a l'ordre d'avertir\nl'archevêché en ce moment même. D'un instant à l'autre les opérateurs\npeuvent arriver... Commençons !\n   Il ajouta avec une ferveur passionnée :\n   — Que le Dieu de Tony Wandel me pardonne ! Et que mon cœur\nprofite au cardinal Willebrord !\n   Personne ne dit amen, comme jadis sous les majestueuses frondai­\n sons des hêtres. D'un coup de pied il fit rouler l'escabeau, se débattit,\n gambilla, en proie aux suprêmes visions de l'avant-mort.\n   Au plus fort de la danse spasmodique, une bande de laquais en livrée,\n pénétraient dans la chambre, coupaient la corde et emportaient le pendu\n dans une voiture où attendaient les opérateurs, compères et héritiers\n du docteur.\n"}, {"page_pdf": 496, "page_imprimee": 453, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2637, "texte": "                                — 453     -\n   Personne ne reconnut dans ce pendu loqueteux et grimé de crasse,\nl'opulent, l'éternel et réjoui Van Kipekap. Le grand vicaire, le plus\ndéfiant, objecta bien que ce paveur suicidé pourrait être un second Tony\nWandel.— On se moqua de lui, et le viscère extrait du coffre du pendu\nencore vivant fut encastré, sans autre enquête, dans la poitrine du\nprélat valétudinaire.\n   Lorsque, huit jours après, la supercherie eût été ébruitée, il était\ntrop tard ; le prélat, parfaitement ingambe, n'entendait pas courir une\nseconde fois l'épouvantable épreuve et se trouvait trop bien de l'em­\nplette. Il n'avait, d'ailleurs, pas attendu aussi longtemps pour continuer\ndignement ses prédécesseurs en Wandetisme.\n                                      XIV\n   Willebrord Gelof commença par renoncer aux robes de pourpre ; aux\nappartements cossus, à la chère délicate, aux agréments de son palais.\nIl vendit ses chevaux, ses carrosses, sa vaisselle plate et dota les hos­\npices du produit de cette liquidation. On le vit se promener dans les\nrues de la grande ville, errer dans les campagnes, vêtu comme un\nsimple pasteur, faire l'aumône aux misérables, exhortant les révoltés,\nconfessant la religion du Christ.\n   D'abord, les chanoines et le grand-vicaire crurent à un califourchon\npassager, mais chaque jour la folie généreuse et l'humilité chrétienne\nde leur supérieur s'accentuait. L'incandescence de son clergé fut portée\nau comble lorsque Gelof eût fait maison rase en congédiant ses para­\nsites, et en réduisant les détenteurs de grosses prébendes ou de pieuses\nsinécures à la portion congrue. Ils n'osaient pas encore le mettre en\naccusation ouvertement, mais chargeaient, en attendant, calomnieuse­\n ment et dans l'ombre, sa vie privée d'imputations abominables.\n   Gelof avait la vision nette des anciennes théogonies, les Eddas, les\n Védas, les Corans lui révélaient le sens symbolique de leurs mystères\nbafoués au profit des religions nouvelles et il trouvait le lien éternel,\n unique, rattachant tous ces cultes incomplets à la seule vérité. Gelof\n disciple du Christ, prêcha publiquement ces doctrines. Il osa soutenir\n que Jésus était le fondateur de l'école socialiste et le premier des répu­\n blicains. Alors les pharisiens hurlèrent et secouèrent ouvertement son\n autorité. Us dénoncèrent au pape son enseignement comme chaire de\n pestilence et le traitèrent de parpaillot. Ils affectaient de s'écarter sur\n son passage, crachaient devant lui, et s'éloignaient. Gelof les enten­\n dait qui murmuraient avec des sifflements vipérins :\n   — C'est un impie, ôtons — nous car il empoisonne !\n"}, {"page_pdf": 497, "page_imprimee": 454, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2620, "texte": "                                — 454 —\n\n   Bientôt il fut révoqué. L'intronisation de son successeur à T*** sur\nl'Escaut se fit en grande pompe et depuis ce jour on ne l'épargna plus.\n   Dans ses sermons aux pastoureaux et aux malandrins des campagnes,\nle doux apôtre exaltait surtout la chanté. Les sophistes, ordonnèrent\nune punition de mort contre celui qui serait assez hardi de prêcher les\nvertus théologales.\n   Son hérésie s'appela Wandelisme.\n   Travaillés par les ministres des religions, les gouvernements, les\npotentats voyaient également d'un mauvais œil cet évêque dépossédé\nqui prenait le parti des humbles et des faibles. Cependant Gelof avait\ntoujours condamné les révoltes et empêché la guerre civile. La jacquerie\nle somma vainement de se mettre à sa tête. Depuis lors les petites\ngens, la plèbe affamée se tourna contre lui. Il leur parlait de vie future,\ndu dédommagement de leurs épreuves, d'éternelle récompense. Ils se\nmoquaient de lui et s'en défièrent comme d'un complice des riches\noligarques ; d'autant plus que des prédicants de toutes sortes surgirent\ncomme une vermine d'un cloaque pour exploiter les mauvaises passions\nde ces désespérés. Aucune autorité humaine, aucune philosophie n'aurait\npu contenir cette marée. Les discordes atteignaient leur période. Les\npeuples se dévergondaient à la suite de leurs oppresseurs et les libérés\nde la veille devenaient les persécuteurs du lendemain.\n   Bientôt tout nagea dans le sang, tout fut en proie.\n   Cependant un seul homme restait debout, apportant des paroles\nd'espoir et de paix, invoquant l'Evangile et l'Amour Infini. Pieds nus,\nsans trêve il parcourait le monde, s'interposant chez ses frères armés\nles uns contre les autres. Son âme pâtissait au spectacle de ces débor­\ndements universels et il versait des larmes de sang sur tous ces affolés.\nMais partout on le conspuait, on l'exécrait. Les faux prêtres voyaient\nen lui un dangereux compétiteur, les despotes un complice des revendi­\ncations de la foule, et le populaire l'espion, le transfuge de ses tyrans.\n   Et tous crièrent Noël le jour où cet homme dont on ne pouvait\nsuspecter la vertu chrétienne ou nombrer les bienfaits, fut arrêté en\nFlandre. Ils allaient donc être débarrassés de ce gêneur, de ce moqueur\ncynique qui osait encore confesser Dieu et le Ciel quand la terre\nretournait au Chaos. On le livra de commun accord à la vindicte de\nson ancien chapitre épiscopal et ceux-ci condamnèrent au bûcher le\nplacide apôtre que les griffres des engris et des tigres avaient épargné\ndans les déserts extrêmes.\n   Le jour de son exécution, annoncée depuis longtemps aux quatre\n"}, {"page_pdf": 498, "page_imprimee": 455, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2580, "texte": "                                — 455 —\n\ncoins du monde, on fit trêve au massacre, pour jouir en paix, béate­\n ment, du supplice de l'ennemi commun que l'humanité entière suppri\n mait. De toutes parts affluèrent des myriades de curieux dont le\npullulement se répandit dans les plaines et sur les versants des collines\n environnant le champ de supplice. Et ceux qui ne verraient pas ses\n affres dernières, espéraient au moins que le vent leur apporterait, déli­\n cieuse fragrance, l'odeur de la chair grillée et, musique suave, ses\n appels déchirants.\n    Environ la cinquième heure de l'après-midi d'hiver, le cortège, très\n scéniquement ordonné, le conduisait sur un des monts dominant la\n.ville. Pour arriver au sommet du bûcher, plus haut que le trône des\n Empereurs, le vieillard dut gravir soixante marches. Lorsqu'il parut,\n en robe blanche, attaché au poteau, un formidable hosannah. monta de\n la foule innombrable et ce cri, poussé par ceux qui voyaient l'holo­\n causte, se propagea durant des mois, répercuté de bouche en bouche,\njusqu'aux confins des contrées les plus vagues, par delà les océans,\n chez l'humanité entière, immobilisée dans la même anxiété féroce, dans\n la même expectative sacrilège.\n    La flamme commençait à prendre au bûcher. Elle monta lentement,\n avec des coquetteries, puis rapide, frénétique.\n    Le martyr regardait devant lui, noyé dans une sérénité douloureuse.\n Dans l'enfoncement du paysage il voyait, écrasant la colline en face,\n une Babel aux dômes extravagants, que le soleil couchant zébrait de\n cinabre et d'ocre et qui se détachait sur un horizon noir de lave.\n    Le prêtre distinguait les colonnes géminées des portiques hautes\n comme des flèches de cathédrales et, au-dessus du principal pylone,\n devant la succession formidable des terrasses s'étageant jusqu'aux\n nuages, un buste blanc de la Justice.\n    Et cette glorification de la Justice des hommes vis-à-vis du plateau\n sur lequel se consumait la chair du dernier Juste, était comme la\n suprême ironie, l'irréparable défi lancé au Créateur par cette tourbe de\n créatures déchues.\n    Par intervalles, des fulgurations livides striaient le firmament sépul­\n cral; le feu de joie, allumé par l'humanité délirante, projetait jusque\n sur les murs lointains du Temple, l'ombre des langues énormes de ses\n flammes, avec la silhouette agrandie du patient au milieu.\n    Vaguement d'abord, cette silhouette noire, fantastique, démesurée,\n parut se détacher des murs, puis, nuageuse comme une trombe descen­\n dant dans la vallée, elle passa au-dessus de la ville, surplomba, ainsi\n"}, {"page_pdf": 499, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1424, "texte": "                                 — 456 —\n\nqu'un velum funèbre, les toits des Bourses, des Entrepôts, les mâts des\nnavires, les cheminées des usines et les donjons des Arsenaux.\n   Les myriades d'yeux intrigués, distraits du supplice, regardaient\nmaintenant du côté d'où s'avançait cette nuée terrifiante ; et les assis­\ntants tournaient le dos au bûcher. Ce météore, poussé par un vent de\n colère, avec le fracas de la foudre, allait vers le plateau de l'auto-da-fé.\n A mesure qu'il en approchait, les flammes s'allongeaient, avivées ainsi\n que sous l'haleine d'un soufflet formidable.\n   Mais cet orage prit une forme. La nue drapait d'un manteau de ténè­\n bres un personnage de haute stature, avec un visage phosphorescent,\nun rostre de vautour, des yeux injectés, une bouche sans lèvres,\nL'apparition gagna, en une enjambée, le faîte du bûcher. A la main\nelle tenait une flambe qu'elle plongea dans la poitrine du martyr, brûlé\njusqu'à la ceinture. Lorsqu'elle l'en retira, le cœur rouge, dégouttant,\nfaisait comme une mouche à la pointe de l'épée. Le bourreau rabaissa\nson arme, le viscère pantelant se décrocha, roula par terre. Alors\nl'effroyable personnage broya sous sa botte le cœur de Tony Wandel,\nle dernier cœur immaculé.\n   La clameur du Monde s'arrêta, car l'instrument de sa haine s'appe­\nlait l'Ante-Christ.\n                                                     GEORGES EEKHOUD.\n\n\n\n\n                          "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-006", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 456, "page_fin": 459, "titre_corps": "Sonnets", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Eddy Levis", "ancre_debut": "SONNETS", "ancre_fin": "EDDY LEVIS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 499, "page_imprimee": 456, "debut_caractere": 1424, "fin_caractere_exclue": 1810, "texte": "SONNETS\n\n                                      I\n                              ORGUEIL\n\n                                                     à Albert Giraud.\n             JE me sens à l'étroit dans le monde présent,\n              A chaque instant je crois heurter à sa limite,\n              Mon âme veut voler où son rêve l'invite,\n     Le monde est trop petit pour mon songe puissant,\n"}, {"page_pdf": 500, "page_imprimee": 457, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1310, "texte": "                          — 457 —\n\nL'Homme crie Insensé si j'élargis mes ailes,\nMais les poètes en dédaignant ses mépris\nSemblent hisser si haut leurs regards incompris\nQu'ils comblent le Néant du feu de leurs prunelles.\n\nIls gravissent un Ciel que ne verront jamais\nNi leurs frères, ni vous, humaines que j'aimais\nAux Temps déjà lointain ou j'étais Créature.\n\nEt le front large ouvert ils sèment la clarté\nJusqu'au jour où, crevant de leur fière blessure,\nIls plongent leur Regard dans l'Immortalité.\n\n\n\n\n                               II\n                          DETTE\n\n                                          à Georges Rodenbach.\n\n          LES lions du désert avec leurs poils de feu,\n           Leur crinière roussie au soleil de l'Afrique,\n           Leurs yeux illuminés, leur allure tragique,\nOnt le droit de griffer et pourtant griffent peu.\n\nLe serpent dont le corps fut coulé par la Haîne,\nQui traîne sous les joncs ses sonores anneaux,\nLorsqu'il s'est assouvi méprise les taureaux\nEt ses yeux injectés se relèvent à peine.\n\nSeule la Femme mord, mord éternellement :\nJamais il n'otera, le convulsif amant,\nLe fer qu'Elle plongea sous sa rude mamelle.\n\nPendu par loi divine à ses seins découverts,\nEn brocantant son cœur en martelant ses chairs,\nLa Femme lui reprend le sang qui lui vient d'Elle.\n"}, {"page_pdf": 501, "page_imprimee": 458, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1250, "texte": "                                III\n                    LE       FANTOME\n\n\n                                                   à Iwan Gilkin\n\n          F E U I L L E à feuille, ainsi qu'à l'automne plein de rouille,\n           De l'arbre de mon cœur les amours condamnés\n           Tombent, vont retrouver leurs frères surannés,\nEt dans le grand cercueil ne font qu'une dépouille.\n\nDans mes songes de nuit que l'Impossible embrouille,\nParfois des feux follets fugitifs et carnés,\nMontent de leurs linceuls à mes sens affinés\nEt je sens qu'un baiser de leur bouche me mouille.\n\nDe leur ombre toujours mon cœur doit s'opprimer.\nJe ne sais point de baume, à part celui d'aimer,\nPour mettre les grands yeux du spectre hors d'atteinte.\n\nL'Ange d'amour est blond, mais rien n'est aussi noir\nQue son fantôme aigu, ni l'Horreur ni le Soir,\nO ! femmes, aimons-nous, encor, toujours       par crainte.\n\n\n\n\n                               IV\n\n                   AUX        FIANCÉES\n\n\n                                             à M. E. de Chamiec.\n\n         UN soir, sous le rayon des lumières rosées,\n          Dans le mol bercement d'un rythme sensuel,\n          Vos seins ont soulevé leur désir jusqu'au ciel,\nEt dans deux yeux malins vos âmes sont glissées.\n"}, {"page_pdf": 502, "page_imprimee": 459, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1388, "texte": "                          — 459 —\nEt vous ne songez pas, O blanches fiancées,\nA toute l'âpreté du lendemain réel,\nEt vous ne songez pas que rien n'est éternel,\nNi l'amour, ni vous-même, Ombres magnétisées.\n\nVous allez vers la chair et vous ne savez pas\nCombien l'Homme est trompeur, quand il vous dit tout bas\nCes mots dont l'harmonie étouffe la luxure.\n\nAh ! ne croyez pas même à votre propre amour.\nCar lorsqu'on a percé les cœurs naïfs à jour\nIl faut plus d'un baiser pour fermer la blessure.\n\n\n\n\n                               V\n            LÈVRES          ET      REGARDS\n\n                                          A Georges Kaiser.\nO        Tendresse des yeux, pleins de regards superbes\n         Qui versez sur mon corps votre électricité.\n         O Lèvres de vingt ans, rose de puberté,\nTous mes songes passés montent vers vous en gerbes.\n\nFemmes aux cheveux longs, aux chairs pâles et fines,\nQui rappelez toujours d'anciens soirs douloureux,\nVotre correspondance avec mes yeux fiévreux,\nA cloué dès longtemps mon cœur dans vos poitrines.\n\nSous les rubis voilés d'où suintent mes regards\nJ'écoute sangloter les aveux, les départs\nEt le bruit très lointain d'une aile de colombe.\n\nFemme je t'aime encor, mais d'un amour crispé\nTel celui du mourant qui s'épuise et succombe\nImplorant son salut du Dieu qui l'a frappé.\n                                                    EDDY LEVIS."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-007", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 460, "page_fin": 462, "titre_corps": "M. Guy de Maupassant (suite et fin)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Études et portraits", "signature_source": "Paul Bourget", "ancre_debut": "ÉTUDES PORTRAITS", "ancre_fin": "PAUL BOURGET", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "BÉNÉDICTION DES BLÉS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 503, "page_imprimee": 460, "debut_caractere": 14, "fin_caractere_exclue": 2145, "texte": "ÉTUDES & PORTRAITS\n\n\n                  M. GUY D E           MAUPASSANT\n                                    (Suite)\n\n\n\n             DANS notre frêle machine nerveuse, toute faculté un peu\n              puissante a une tendance à s'assimiler toutes les autres,\n              elle absorbe la sève de l'âme tout entière, — et la maladie\ncommence avec cette perte de l'équilibre. Lorsque la faculté ainsi\n dominatrice est de premier ordre, la maladie se fait magnifique, elle\nentre pour une part dans la beauté du génie. Lorsque la faculté maîtresse\n est inférieure, la maladie est d'un genre inférieur comme elle ; mais dans\nl'un et dans l'autre cas, c'est une même marche; c'est un exorbitant, u n\ndémesuré développement d'un pouvoir de l'esprit aux dépens des autres.\nDans les époques de littérature avancée comme est la nôtre, ces maladies\ndu talent se multiplient par une loi facile à comprendre : l'écrivain qui\nveut créer, c'est-à-dire faire du nouveau, cherche à dépasser ceux de ses\nprédécesseurs qui ont été doués de la même sorte de talent que lui; on\noutre ses procédés afin d'être plus intenses qu'ils ne le furent, et c'est ainsi\nque, dans notre âge, les artistes se font de plus en plus rares dont on peut\ndire qu'ils ont gardé un équilibre complet de leur nature intellectuelle.\n   Jusqu'à ce moment on peut dire cela de M. Guy de Maupassant. Si\nla santé littéraire consiste dans une sorte de pouvoir d'arrêt de nos\nfacultés, ce romancier possède cette santé-là; son œuvre vaut ce qu'elle\nvaut, dans la hiérarchie des œuvres, et on peut discuter sur la place\nqu'il convient de lui assigner. Je ne crois pas qu'on puisse lui refuser\nce caractère d'être parfaitement équilibrée. Examinez en effet, une\npar une, ce que sont devenues chez lui les trois tendances qui lui sont\ncommunes avec tant de ses confrères, et vous trouverez qu'il s'est\npréservé jusqu'ici des excès qu'elles apportent le plus souvent avec\nelles. Il est misanthrope et pessimiste, mais sa misanthropie n'aboutit\npas à la noire, à la furieuse calomnie de l'espèce humaine, ni son pessi­\nmisme à la nausée universelle. Il garde une bonne humeur dans ses\n"}, {"page_pdf": 504, "page_imprimee": 461, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2837, "texte": "                                 — 461 —\n\nironies, une gaieté vraie dans ses satires, une bonhomie enfin dans ses\ndégoûts. Son amertume ne va jamais jusqu'à la cruauté. Son mépris\nde la vie n'est pas, en un mot, inconciliable avec la vie même, comme\nchez un Flaubert ou chez un Baudelaire. Pareillement, son souci\nd'analyse ne l'amène pas à cette minutie acharnée, à cette manie de\ntoute petite note, à cette préoccupation de la nuance infiniment ténue,\ndéfaut habituel des analystes.\n   Il continue à voir dans les personnages qu'il met sur pied des créa­\ntures totales, si je peux dire; il n'a pas cessé d'avoir le sentiment des\nensembles, tout en ayant un sens très fin du détail. Enfin, et c'est\nassurément le signe le plus évident de l'équilibre de cet esprit, son\n culte scrupuleux du mot ne l'a pas conduit à la maladie du mot. Il a\n évité ce danger, le plus redoutable pour un écrivain que préoccupent les\n sonorités et les couleurs. Il écrit une prose facile et agile. Les curiosités\n de la langue, si tentatrices, lui demeurent étrangères, et ces raffine­\n ments presque affolés de l'expression, si féconds en délices intellec­\n tuelles, mais si périlleux pour le développement de tout l'esprit ! Il y a\n comme du plein air dans cette prose, une souplesse heureuse et franche\n à la fois. C'est là ce qui explique pourquoi même la foule des lecteurs\n a trouvé du plaisir à lire ces livres d'une facture mesurée dans leur\n hardiesse. C'est là une sorte de sagesse tout à fait conforme à la tradi­\n tion de notre race, et ceux qui ont pu s'y tenir ont toujours été assurés\n de séduire le public, môme lorsqu'ils n'avaient pas les dons remarqua­\n bles de l'auteur à'Une Vie.\n   Avec ces dons natifs et cette maîtrise de soi dont il a fait preuve, avec\nson succès rapide et l'aisance de sa production, M. Guy de Maupassant\nfait attendre de lui une œuvre considérable. Dans quel sens exécutera-t-il\ncette œuvre ? C'est ce qu'il est difficile de prévoir aujourd'hui, précisé­\nment parce que l'artiste en lui est très accompli et n'a pas donné de ces\nébauches inachevées, mais indicatrices. Il paraît probable que, conti­\nnuant la série de ses études sociales, il nous laissera une sorte de\ntableau de la vie française, tant provinciale que parisienne, exécuté,\ncomme Tourguéneff le fit pour la vie russe, avec une objectivité presque\n absolue. La question est de savoir si ce romancier qui s'est jusqu'ici\nborné à l'analyse de créatures simples, telles que le paysan, le petit\n bourgeois, la fille, se décidera enfin à étudier à démontrer des créa­\n tures plus compliquées. Dans l'univers psychologique comme dans\n l'univers physiologique il y a une hiérarchie des formes et comme une\n échelle des organismes. L'humanité va de la brute au grand artiste, de\n                                                                          33\n"}, {"page_pdf": 505, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 895, "texte": "                                — 462 —\n\nla fille de ferme à George Sand, d'un caporal à Napoléon I er . L'Ecole\nde l'observation, à laquelle se rattache M. de Maupassant, doit, pour\népuiser tout son principe, être capable de reproduire les espèces\nsociales les plus complexes, comme elle s'est montrée capable de\nreproduire les moins raffinées. M. de Goncourt a senti cette nécessité\nlorsqu'il a écrit Chérie après Germinie Lacerteux. Balzac, auquel il\nfaut toujours revenir comme au maître du roman moderne, a fait suc­\ncéder à ses études de petite bourgeoisie ses merveilleux romans sur la\nvie parisienne, sur l'aristocratie et sur les artistes. Il n'est pas un de\nceux, — et ils sont nombreux, — auquel le talent de M. de Maupassant\nest cher, qui ne souhaite cette évolution de son talent, et qui ne l'espère.\n                                                    PAUL BOURGET.\n\n\n\n\n           "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-008", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 462, "page_fin": 462, "titre_corps": "Bénédiction des blés", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Lamber", "ancre_debut": "BÉNÉDICTION DES BLÉS", "ancre_fin": "PAUL LAMBER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 505, "page_imprimee": 462, "debut_caractere": 895, "fin_caractere_exclue": 1828, "texte": "BÉNÉDICTION DES BLÉS\n\n                                     D'après le tableaudeJules Breton.\n                 UR la pourpre mourante à l'horizon du soir\n                  La procession groupe, autour du viatique,\n                  Sa longue silhouette. Un murmure extatique\n        Monte avec les parfums brûlés dans l'encensoir.\n\n        Le cortège descend vers l'humble reposoir\n        Où sur les gerbes d'or tranche une croix rustique.\n        Et ces hommes naïfs, dans un frisson mystique\n        Implorent leur Jésus présent dans l'ostensoir.\n\n        Immobile, à genoux, la foule se prosterne\n        En groupe plus confus dans la clarté plus terne\n        Qui descend du zénith où s'éteint la splendeur.\n\n        Et tandis que gémit la simple litanie,\n        Le Christ en bois noirci, dans sa sèche raideur,\n        Etend sur les blés mûrs son geste d'agonie.\n                                                    PAUL LAMBER."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-009", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 463, "page_fin": 465, "titre_corps": "Une de moins", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Les Crève-de-faim", "signature_source": "J. 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Devant la place des\nNations, elle eut peur et s'encoigna à l'aubette des omnibus; un agent\nde police et un pompier, encapuchonnés tous deux dans d'amples man­\nteaux de caoutchouc, rythmaient fortement leurs pas s u r le pavé. Ils\nne la virent p a s .\n   — Il n'aurait plus manqué que cela — être conduite au poste! mar­\nmotta la femme\n   Maintenant le boulevard n'avait plus l'imposance d e son arborescence\nfeuillue; des arbres rabougris, malingres l'ourlaient; des maisons\nd'ouvriers étalaient à ses flancs leurs misères, leurs désespoirs, et aux\nlueurs clignottantes des réverbères, elles salissaient la chaussée de\nleurs ombres noircissantes ; puis, la Senne, saoûle de sa fétidité, dor­\nmait pesamment, blessée en maints endroits par une herbe ou un détri­\ntus quelconques. L e s hôtels des boulevards du Nord et de la Senne,\ncalmes d a n s leur majestueux sommeil, se tassaient régulièrement dans\nl'attitude de géants d e pierres.\n   T o u t à coup, un ivrogne qui rejoignait son gîte, zigzagua. L a femelle\ns'approcha de lui, se faisant invitante.\n   — Dis donc, mon bijou, l'implora-t-elle, veux-tu de moi ?\n   — A l'œil, oui, sinon bernique ! L e genièvre est alors à meilleur\ncompte que l ' a m o u r ; et, d'ailleurs, ce que tu dois être avachie, ma\npauvre vieille.\n"}, {"page_pdf": 507, "page_imprimee": 464, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2546, "texte": "                                — 464 —\n\n   Elle le bouscula, furieuse.\n   — Hé va donc, marlou !\n   L'homme trébucha à cette poussée, se rattrapa à un arbre, puis il\nfila en hoquetant des injures.\n   La pauvre passa devant l'Allée-Verte. La station se réveillait, des\npiqueurs tout à la besogne couraient effarés. Des locomotives prêtes au\ndépart anhélaient par saccades ; les chauffeurs, par les ventres ouverts,\ntaquinaient leurs boyaux de feu au moyen de longs rateliers de fer. Des\nlanternes, pareilles à d'immenses lampyres, fichées au milieu de la voie,\njetaient sur les rails des raies multicolores ; l'étoffe rouge d'un drapeau\nde signal clapotait sinistrement au cul d'un wagon. Parfois, le museau\nd'un bœuf dégoulinant de morve blanche, perçait à travers les bar­\nreaux d'un compartiment, et l'animal mugissait plaintivement à la nuit.\n   La femme resta un instant devant la gare mouvementée, regardant\nles ouvriers charger les wagons de marchandises. Elle eut voulu alors\nêtre la légitime d'un de ces mâles, noirs de charbon, qu'elle avait tou­\njours dédaignés quand, belle, jeune, elle était choyée par ses nombreux\n adorateurs. A cette heure, lâchée sur toute la ligne, des amants d'avant-\nhier ne la regardaient plus, haillonnée comme elle l'était, et ceux d'hier,\n d'un instant, l'engueulaient.\n  Elle se remémorait les quarante années qu'elle avait vécues. Ses\nparents, ivrognes tous deux, l'envoyaient mendier ou bien vendre des\nboîtes d'allumettes à travers les rues. A treize, ans elle était déjà nubile.\nUn soir, un vieux monsieur décoré lui demanda si elle voulait gagner\nun louis; pas de refus, tiens ! Il la conduisit dans une chambre d'une\nmaison borgne, et quand elle en sortit, malade, ensanglantée, le corps\narqué, la pièce d'or brillait dans sa main fermée.\n  Les parents eurent une joie, huit jours de bombances et de soulo­\ngraphies. Ils mijotaient depuis longtemps ce truc, ils cherchaient même\nun vieillard qui eût offert gros pour leur fille; mais à présent, que\nle mal était fait, la petite n'avait plus qu'à continuer.\n   Elle ne mendia plus. Elle raccollait à la sortie des cafés riches des\nhommes chauves, bien habillés; sa mère lui fit, à ce sujet, une longue\ndigression qu'elle écouta en fille soumise.\n   Un jour, le père claqua à la suite d'une gageure qu'il avait faite avec\ndes salops de son espèce. Il avait parié qu'il avalerait, sans reprendre\nhaleine, le contenu d'une bouteille de Hasselt; à la dernière gorgée, il\ntomba foudroyé.\n   Quelque temps après, la mère, qui ne cessait plus de s'enivrer\n"}, {"page_pdf": 508, "page_imprimee": 465, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2119, "texte": "                                — 465 —\ndepuis la mort de son homme, eut des attaques de délirium et fut\nenvoyée à l'hôpital où, deux jours ensuite, dans une crise, elle cracha\nson âme.\n  La fille continua le métier qu'elle avait exercé sous l'égide paternel.\nUn vieux lui loua un appartement, puis un autre, plus âgé, lui acheta\nun hôtel; mais volée, battue par des amants de cœur, elle se trouva un\nbeau jour sur le trottoir, vieille et sans le sou.\n  Maintenant, une rancœur, une tristesse l'envahirent. Elle se voyait\nà l'hôpital, se débattant furieusement contre l'agonie qui mordait son\ncorps déjà pourri ; puis, quand, morte, elle était couchée sur une dalle\nde l'amphithéâtre, elle entendait un jeune interne, le scapel à la main,\ndire à ses collègues : » Voyez, carabins, mes amis, le machabée d'une\nprostituée, de celle que nous avons aimée une nuit. » Puis, l'instru­\nment d'acier s'enfonçait dans sa chair veule, tailladait en divers sens\net du sang descendait en filets ou en caillots, précipités dans des\nsceaux placés aux coins du marbre.\n   Cette mort, cette dissection de son cadavre l'épouvantèrent.\n   Si elle se suicidait, si elle se jetait à l'eau, au moins elle ne souffri­\nrait pas ; elle se laisserait couler lentement, très doucement et l'eau\nentrerait dans sa bouche ouverte, dans ses oreilles, en faisant un\nglouglou continuel....\n   Après tout, qu'est-ce que l'existence? Une misère, du premier soupir\nau dernier ! Pourquoi donc ne se tuerait-elle pas, puisqu'elle avait\nassez de la vie ?\n   Et dire qu'il y a des crève-de-faim qui tiennent encore à leurs jours.\nQuels godiches, Dieu de Dieu, que ces faméliques, en lutte toujours\nouverte pour un morceau de pain !\n   Le canal de Willebroeck se présenta. Des bachots accolés aux bords\ndormaient d'un lourd sommeil de monstres géants.\n   Un rejaillissement brusque d'eau éclaboussa les parapets et des cer­\ncles bouillonnants allèrent, en s'agrandissant, se briser aux accote­\nments.\n   Un bruit strida : celui d'une locomotive qui se mettait en branle.\n   Et ce fut tout.\n                                                              J. 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Max Waller, lui envoya en réponse.\nLe Patriote ayant refusé l'insertion, la réponse parut à La Réforme.\nNous croyons pouvoir entretenir nos lecteurs de cet incident qui touche\nde très près notre liberté littéraire.\n"}, {"page_pdf": 510, "page_imprimee": 467, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2797, "texte": "                                — 467 —\n                                     I\n\n                    ARTICLE DU » PATRIOTE             »\n                       PORNOGRAPHES\n    Depuis quelques jours la ville de Bruxelles est tapissée d'affiches\n multicolores, annonçant aux populations effarées la prochaine publica­\n tion, par un journal, d'un roman à grand scandale.\n    Pauvres et misérables journaux que ceux qui n'ont, pour hausser leur\ntirage, que des procédés pareils. Hier, c'étaient les prétendues révéla­\ntions sur l'affaire Peltzer, aujourd'hui c'est l'œuvre » puissante et\nvigoureuse « de tel écrivain plus ou moins national.\n                                      *\n                                    * *\n    La publication en feuilletons de ce roman, si elle a lieu, ce dont nous\naimons encore à douter, sera un véritable défi, un véritable attentat\nà la pudeur.\n    L'auteur a eu le triste honneur de voir une de ses œuvres interdite à\nla frontière française par une police qui ne se pique point cependant de\npudibonderie.\n    Le roman proscrit était cependant un roman à l'eau de rose, une\nœuvre presque morale, à côté de la nouvelle production.\n    O. Pirmez, qui ne connaissait le romancier en question, l'ex-chroni­\nqueur littéraire de l'Europe, que par ses premières œuvres, écrivait\nen 1882 : » Au point de vue moral, son influence me paraît funeste. Les\n « pensées foncières, générales, moralisatrices sont écartées à dessein :\n» c'est la voix du grand Pan que l'on ne cesse d'entendre. »\n    Qu'eût donc dit aujourd'hui le poète d'Acoz en présence de cette\nœuvre pour laquelle les Jeune Belgique eux-mêmes éprouvent le besoin\nd'invoquer les circonstances atténuantes en faveur des bonnes intentions\nde l'auteur ?\n    » Que nos lecteurs, disent-ils, ne voient dans cette œuvre violente,\n » qui pourrait en blesser quelques-uns, qu'une profonde étude, super­\n» bernent artistique, et non un livre de propagande antireligieuse contre\n» laquelle protesterait le puissant écrivain de sève... (sic) » ! !\n                                      *\n                                    * *\n   Au surplus, et à présent que nous sommes forcés de crier le caveant\nconsules, nous croyons bon, quelque dégoût que nous inspire cette cita­\ntion, de reproduire d'après cette même Jeune Belgique le résumé du\nroman :\n    « C'est un tableau de la vie des béguinages de notre pays, en même\n« temps qu'une étude de la névrose qui, depuis Sainte-Thérèse jusqu'à\n« Louise Lateau, reste encore dans le domaine du mystère. «\n   (Notez que ceci est écrit sous l'inspiration de M. Max Waller, fils du\nD r Warlomont, dont on connaît les philippiques académiques sur cette\nquestion!!) Sœur Humilité a pris pour confesseur le prêtre Orléa. Peu\nà peu celui-ci s'enflamme au mysticisme de sa pénitente.... ».\n"}, {"page_pdf": 511, "page_imprimee": 468, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2647, "texte": "                               — 468 —\n\n   Tenez, il m'est impossible de continuer...\n   Ah! les saligauds qui trouvent excusable et dignes de leur admira­\ntion ces ordures raffinées !\n                                   *\n                                  * *\n   Maintenant, je le demande, que compte-t-on faire ? Laissera-t-on\ndébiter, à un sou la tranche, cette infamie qui outrage à chaque ligne\nla pudeur et la décence ?\n   Laissera-t-on, sous prétexte d'œuvre » superbement artistique, »\ntraîner sur les trottoirs cette pornographie populaire ?\n   Nous ne parlerons pas ici des accrocs que l'auteur fait à la langue\nfrançaise, des phrases incompréhensibles, des mots tirés on ne sait\nd'où; l'auteur est assez connu pour cela, et dans son œuvre superbe­\nment artistique, maintes pages suent profondément l'ennui, à cause du\npathos employé par l'écrivain, qu'on pourrait appeler le prophète du\ncharabia.\n   Nous rappellerons simplement qu'au Sénat belge, il y a trois mois,\nsous un gouvernement libéral, M. Lammens a demandé qu'on prît des\nmesures énergiques pour purger les bibliothèques des chemins de fer\ndes œuvres immorales qui s'y étalaient. Les paroles de l'honorable\nsénateur d'Alost furent accueillies avec grande faveur, et appuyées par\nun membre de la gauche dont le nom nous échappe.\n   M. Olin lui-même promit d'aviser ! Ce fut M. Vandenpereboom qui\nrecueillit sa succession.\n   Ce qui a été dit alors au sujet des livres a sa raison d'être encore et\nsurtout au point de vue des journaux.\n   Il y a certaines œuvres qui peuvent se donner en brochure, mais\ndont personne n'admettra la publication dans un journal à un sou qui\nse colporte sur la rue.\n                                  * *\n   La presse est libre en Belgique, nous dit-on. Évidemment, mais le\ncode pénal de 1867 n'est pas inconstitutionnel dans son article 383,\nlorsqu'il punit l'exposition, la vente, ou la distribution d'écrits con­\ntraires aux bonnes mœurs.\n   Il existe encore, ce nous semble, une circulaire ministérielle de\nM. Bara, dû 18 octobre 1880, qui a quelque valeur sur ce point.\n   Si le parquet ne peut agir préventivement, au moins peut-il agir par\nvoie de répression.\n   Son intention clairement manifestée donnerait, nous semble-t-il,\nquelque peu à réfléchir aux marchands de scandale.\n   Dans le cas présent, d'ailleurs, le parquet est en mesure de s'éclairer\net d'agir déjà contre ceux qui ont publié une notable partie du nouveau\nroman, de l'œuvre vigoureuse, dans leur tome II de la Jeune Belgique.\n                                   *\n                                  * *\n  Quoi qu'il en soit et n'importe comment il faut agir, nos librairies\n"}, {"page_pdf": 512, "page_imprimee": 469, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2184, "texte": "                                 -   469 —\n\nsont infestées de livres malsains ; dans les cafés circulent des indus­\ntriels de bas étage alléchant la clientèle avec le mot : » interdit en\nFrance. » A tout instant de nouveaux faits sont dénoncés au parquet.\nIl faut que cela finisse.\n                                    *\n                                   * *\n   Nous avons un ministère catholique. Dès aujourd'hui nous tirons\ndeux lettres de change sur l'honorable M. Woeste, ministre de la jus­\ntice :\n   La répression de la pornographie littéraire.\n   Application des peines relatives au duel.\n   M. Woeste a la main assez ferme pour cautériser ces deux plaies qui\nrongent notre société contemporaine.\n   Les clameurs seront grandes, sans doute. Elles ne prouveront que la\nprofondeur du mal et l'état morbide des vociférants.\n                                                            RIC RAC ( I ) .\n\n\n\n                                      II\n\n                              RÉPONSE\n\n               A Monsieur le Directeur du PATRIOTE,\n                                              19, rue Léopold,     Bruxelles.\n\n   » Saligaud, pornographe, « c'est bien vous qui parlez, Messieurs du\nPatriote ?\n   Que voilà un ton de mauvaise société ! Les duchesses qui vous\nlisent — car vous êtes lus par des duchesses, n'est-ce pas ? — ne pour­\nront plus supporter longtemps cela et vont se désabonner pour prendre\nle Figaro, qui sait se tenir. Que diable ! Ne vous lâchez pas ainsi... il\ny a des dames !\n                                    *\n                                  * *\n  La publication de l'Hystérique vous gêne donc bien, qu'elle vous\nporte à ces excès de langage ?\n  Et la Jeune Belgique aussi, avouez-le ! Vous avez, en la lisant, envie\nde tendre votre fin mouchoir de batiste et de dire : » Cachez, cachez ! »\n(après avoir bien regardé d'abord, s'entend). Vous mettez des feuilles\nde vigne sur les chapitres où la sainte morale est offensée    , mais on\nvoit au travers des feuilles de vigne et la lecture demi-voilée a plus de\nsaveur\n\n  (1) On nous assure que l'article est de M. Paul Wauwermans (Paul de Fontanar,\nPauline, au collège, — Don Pablo, au Patriote). Un jeune !\n"}, {"page_pdf": 513, "page_imprimee": 470, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2709, "texte": "                               — 470 —\n\n                                   *\n                                  * *\n  Vous parlez d' » ordures raffinées. » Le mot est joli. A les entendre,\nces deux vocables unis, on éprouve un petit titillement délicat, comme\nun parfum de décadence savoureuse.... » Ordures raffinées, » vous vous\ny connaissez, farceur; voyons, mauvais garnement, dites-moi ça tout\nbas, tout bas, que j'aie ma part, que je puisse aussi faire claquer la\nlangue....\n                                   *\n  Vous avez une façon d'entendre la réclame, qui n'est pas neuve, mais\nqui est toujours excellente. Le succès de l'Hystérique est désormais\ncertain, et précisément à l'heure où l'on se réabonne, voilà un coup de\ntam-tam qui fera un bien énorme à la Jeune Belgique. Cinq francs par\nan, vous savez ! On s'abonne chez tous les libraires. Voulez-vous des\nprospectus ?\n                                  * *\n   Tenez, si vous obtenez de votre ministre, comment le nommez-vous ?\nenfin celui qui rime à » houste! », si vous obtenez de lui qu'on fasse\nune descente chez moi et qu'on saisisse les numéros de la Jeune\nBelgique, je vous brûlerai des cierges.\n   Pensez donc, nous passons martyrs du coup, sans compter qu'une\nréimpression sous le manteau se vendrait comme du pain.\n   Et les procès ! Quelle aubaine ! Souvenez-vous de Madame Bovary.\n                                        *\n                                      * *\n   Vous dites : « Notez que ceci est écrit sous l'inspiration de M. Max\nWaller, fils du docteur Warlomont... «\n   Je ne sais pas très bien de quel droit vous révélez mon pseudonyme\nlittéraire..., enfin... le droit et vous, ça se fait des grimaces...\n   Non que cela me gêne, vous savez; être insulté par vous, sous deux\nnoms différents, c'est un honneur double; vous êtes généreux, merci.\n                                    *\n                                   * *\n   ...fils du docteur Warlomont, vous l'avez dit (un renseignement\nexact de temps en temps, ça fait bien !), fils de celui qui n'a pas voulu\nse mettre à genoux devant cette malheureuse Louise Lateau dont vous\nvouliez faire une sainte, et qui s'est contenté de l'étudier librement,\ncomme un simple cas pathologique.\n  Lisez les conclusions de son Livre :\n   » I. Les deux termes du dilemme de M. Virchow : » Supercherie ou\nmiracle, » en tant qu'ils s'appliquent aux extases et aux stigmates de\nLouise Lateau, doivent être écartés. Ces stigmates et ces extases sont\nréels. Ils s'expliquent physiologiquement.\n   « Il Les phénomènes présentés par Louise Lateau constituent une\nmaladie, de l'ordre des névroses. Il convient de la classer, dans les\ncadres nosologiques, sous le nom de névropathie stigmatique,\n"}, {"page_pdf": 514, "page_imprimee": 471, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2096, "texte": "                               — 471 —\n\n   » III. Louise Lateau travaille et dépense du calorique : elle perd\ntous les vendredis une certaine quantité de sang par les stigmates ; les\ngaz qu'elle expire renferment de la vapeur d'eau et de l'acide carbo­\nnique ; son poids n'a guère varié depuis qu'elle est en observation :\ndonc elle brûle du carbone et ce n'est pas à son propre organisme\nqu'elle l'emprunte. Où le prend-elle ? La physiologie répond : Elle\nmange.\n     IV. L'abstinence de Louise Lateau, dans les termes où elle est\nposée, est contraire aux lois de la physiologie, et il n'y a point, dès\nlors, à prouver qu'elle est controuvée. Etant établi qu'elle est en dehors\nde ces lois, c'est à ceux qui l'affirment à en faire la démonstration.\nJusque là, la physiologie doit la tenir pour apocryphe. «\n   Vous donnez à ce rapport le nom de « philippiques académiques ; »\nje ne comprends pas ! Ce que je comprends, c'est que cela nuit un peu\nà l'antique réputation de François d'Assise et de » sainte » Thérèse...\nVoilà où le bât, que vous portez si élégamment, vous blesse....\n                                    *\n                                   * *\n  Lorsque votre Église la canonisera, il y aura longtemps que Louise\nLateau sera devenue fleur, sous un soleil qui brille mieux que vos\nauréoles....\n                                    *\n                                   * *\n  Ric-Rac, votre article est signé Ric-Rac. Ce nom fait le bruit d'une\nchose qui craque, ric-rac, qui se détraque, ric-rac, un nom comme vos\nidées, un nom de patraque, ric-rac!\n                                     *\n                                   * *\n  Laissez-moi rire et insérez ceci en première colonne, sans que j'aie\nbesoin de recourir à vos vieilles connaissances : les huissiers.\n  Mon père a d'autres chats à fouetter et ne perdra sans doute pas son\ntemps à vous répondre ; moi, j'ai voulu rire.\n  Est-ce que vous vous figurez que je vais vous saluer ?\n                              MAURICE WARLOMONT ou MAX WALLER,\n                                      comme vous voudrez.\n\n    Bruxelles, 24 août."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-012", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 472, "page_fin": 487, "titre_corps": "Le Salon de 1884", "titre_sommaire": "Le Salon de Bruxelles", "rubrique": "Chronique d’art", "signature_source": "Émile Verhaeren", "ancre_debut": "LE SALON DE 1884", "ancre_fin": "EMILE VERHAEREN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 515, "page_imprimee": 472, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 2627, "texte": "LE SALON                       DE 1884\n\n         ET maintenant, tapons....\n          Non pas sur les hideurs picturales étalées aux cloisons du Palais\n          des Beaux-Arts, comme les œufs pourris qu'on jetait, le dîner\nterminé, contre les murs de la cour, au collège, non pas sur Monsieur\nGallait dont la Peste (oh! le tableau bien nommé) pourrait servir comme\ntoile à la Société de Géographie pour y fixer ses cartes démesurées, non\npas sur les Boks, Cap et Col qui font admettre la suprématie de l'école\nd'Anvers chez tous les Béotiens de la terre, non pas sur la toute prussienne,\nraide, gommée, ennuyeuse école de Dusseldorf et de Munich qui invente des\nintérieurs en suie de cheminée et un plein air de carrière de craie, non pas\nsur M. Bossuet, qui ridiculise un grand nom et a poussé le parti-pris de\nfaire laid jusqu'à l'amour du carton-pierre, ni sur M. Markelbach dont le\npinceau, bien qu'il prétende singer Hals, est commun comme un balai, ni\nsur Lambrichs auquel le talent est décidément enlevé comme la Déjanire\nqu'il expose, ni sur Van Séverdonck, médaille d'or en 1851, mais talent de\nbillon à tout âge, et surtout en 1884, ni sur Van Hammée, qui a l'audace de\nprendre en ses mains de petit poucet, dans la droite le christianisme,\ndans la gauche Rome, et de les mettre en présence, sérieusement, ni sur\nAsselbergs qui dégringole, ni sur Bouvier qui se banalise, ni sur Roffiaen,\nni sur De Kesel, ni sur Thomas, ni même sur le plus médiocre de tous,\nVan den Bussche, mais là, tapons de poing ferme, sans macher les mots,\nni bégayer les vérités, sur la toute maltresse et toute officielle commission\ndirectrice qui se constitue jury d'admission, et se compose, outre les quatre\ndélégués élus par les artistes, de MM. les décorés suivants :\n   Président : M. BALAT, Architecte, Membre de l'Académie royale de\nBelgique.\n   Vice-Présidents : MM. FRAIKIN, Statuaire, Membre de l'Académie royale\nde Belgique; LAGYE (Victor), Artiste-Peintre, à Anvers.\n   Membres : MM. BORDIAU, Architecte, à Bruxelles; BULS, Bourgmestre de\nBruxelles; CLUYSENAAR, Artiste-Peintre, à Bruxelles; COOSEMANS, Artiste-\nPeintre, à Bruxelles; DANSE, Artiste-Graveur, à Mons; DELIN, Artiste-\nPeintre, Président de la Section des Arts plastiques du Cercle Artistique\net Littéraire d'Anvers; DEMANNEZ, Artiste-Graveur, Membre de l'Académie\nroyale de Belgique; DRION, Statuaire, directeur de l'Académie des Beaux-\nArts de Liége; LIGNY, Artiste-Peintre, directeur de la Société royale belge\ndes Aquarellistes; LECLERCO, Inspecteur des Beaux-Arts; MARKELBACH,\nArtiste-Peintre, à Bruxelles ; MELLERY, Artiste-Peintre, à Bruxelles ;\n"}, {"page_pdf": 516, "page_imprimee": 473, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2954, "texte": "                                   — 473 —\n\nMIGNON, Statuaire, à Bruxelles ; PAULI, Architecte, à Gand ; ROUSSEAU,\nInspecteur-Général des Beaux-Arts; SMITS, Artiste-Peintre, à Bruxelles;\nTYTGADT, Artiste-Peintre, à Gand ; VANDERHAEGHEN, Secrétaire de la\nSociété royale pour l'encouragement des Beaux-Arts de Gand; VANDER-\nSTAPPEN, Statuaire,' à Bruxelles; VERLAT, Artiste-Peintre, Membre de\nl'Académie royale de Belgique, à A n v e r s ; VERWÉE, Artiste-Peintre, à\nBruxelles; WIENER (Léopold), Artiste-Graveur, à Bruxelles.\n    Secrétaire : M. STIÉNON (V.), Secrétaire de la Commission directrice des\nMusées royaux de Peinture et de Sculpture.\n    Je ne discuterai pas la composition, nom a nom, de ce j u r y ; mais la\ntendance de sa majorité est telle qu'a première vue il doit paraître\nsuspect. Cette majorité est en effet hostile aux jeunes. Cela se devine,\ncela se sent, et cela se démontre.\n    Il y a des noms qui sont synonymes de routine, de médiocrité, d'acadé­\nmisme et qui s'y trouvent. Il en est qui, plastronnes d'honneurs de la\n poitrine jusqu'au ventre, se carrent dans leur situation acquise, et repoussent\ndu pied tout ce qui veut monter. On en trouve aussi quelques uns qui\nétaient les révoltés et les lutteurs d'hier, et qui sont devenus les engraissés\n et les poulardeux d'aujourd'hui.\n     Même il s'en rencontre, que nous admirons, que nous louons, que nous\n magnifions et qui sont là égarés, mâtés, écrasés          A h ! l'officiel, quelle\n gangrène dans l'Art! On n'est vraiment fort qu'aussi longtemps, qu'on lui\n est réfractaire. En approcher est un danger — et celui qui y touche ne le\n quitte jamais, sans souillure, sans qu'il ne lui en reste quelque chose au\n bout des doigts ou à la boutonnière.\n     Le jury a rejeté Finch coupable d'oser, Chainaye, le sculpteur dont les\n premières œuvres faisaient songer aux austères et grands gothiques; il\n n'a admis qu'un Vogels et l'a logé quelque part, là haut, où personne ne le\n trouve, et a fait main basse sur ses autres envois; enfin il a raflé Ensor; il\n l'a biffé du catalogue, brutalement. Quelle que soit l'opinion que MM. les\n membres du jury aient de ces artistes, ils devaient se dire pourtant que\n ces peintres blackboulés suscitent la curiosité du public, la sympathie de\n bien des confrères, et ce qui plus est, l'attention de tous les critiques et\n  l'admiration de la plupart.\n     Ils devraient comprendre que l'art d'aujourd'hui est différent du leur,\n  que l'exposition triennale est faite pour donner idée de l'ensemble de nos\n  tendances artistiques, que toutes nos écoles, tous nos groupes, y doivent\n  trouver place. Ils devraient savoir qu'en fermant la porte à un talent et\n  à un coloriste comme James Ensor, ils se ridiculisent eux-mêmes, et surtout\n  aucun ne devrait avoir le cynisme d'ajouter : «Bah! les XX! de quoi se\n  plaignent-ils? N'ont-ils pas leur exposition à eux? »\n     Au moins serait-il de bon ton, Messieurs, de commettre ses petites\n"}, {"page_pdf": 517, "page_imprimee": 474, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2693, "texte": "                                  — 474 —\n\ninjustices et de brasser ses petites malpropretés, silencieusement. Vous\nne gagnez pas tant à être connus !\n   Mais encore, après tout, qu'importe! Malgré toutes ces mesquineries,\nces jalousies, ces idées de camelotte, ces préjugés, malgré toutes ces\nhaines ouvertes ou cachées, impudentes ou polies, les sacrifiés et les per­\nsécutés n'ont rien à craindre, et l'on se demande si cela vaut la peine de se\nfâcher. La lutte trempe et la colère des commissions n'a que des foudres en\npapier peint. De plus, quiconque se sent artiste est, d'instinct, intransigeant.\n   Les refusés n'ont ils pas pour eux la toute-puissante jeunesse, et ceux\nqui les repoussent, qui leur ferment la porte au nez, qui leur montrent des\ndents de cerbère, ne sont ils pas les caducs d'aujourd'hui en attendant qu'ils\ndeviennent les ramollis de demain?\n\n\n\n                                      II\n\n   Sur les 1421 numéros des œuvres exposées, trois noms éclatent comme\n des soleils : Stevens, de Braekelcer, Fantin-Latour. Puis viennent Verwée\net les Hollandais; enfin, parmi les moins âgés, Lambeaux et de Lalaing.\n   Que dire de Stevens qui n'ait été dit? On a soutenu qu'il était en déca­\n dence. Il n'a jamais été plus vrai et grand maître.\n   Fœdora, entendu et conçu comme la bête à bon Dieu du Musée, avec les\nmêmes fouillis de couleurs, mais avec plus de finesse, de légèreté, d'impal­\npabilité, avec plus de distinction et de parisianisme, donne la vision totale\nde cet art à la fois très raffiné, mais très humain aussi. Toutes les figures\nde Stevens sont des miroirs de pensées. Les traits vivent de la vie\nintérieure du cerveau et du cœur.\n   Le grand Watteau, auquel on peut le comparer, concevait et quintessen-\nciait comme lui la société de son temps.\n   La femme du XVIII e Siècle, avec sa vivacité et son élégance, il l'exprime,\ntout comme Stevens traduit la parisienne d'aujourd'hui, avec ses nerfs et\nsa chlorose. Et pour compléter le parallélisme, tous deux entourent leurs\ntypes de grands décors évocatoires, le premier de montagnes se perdant\nparmi les bleus et les verts, l'autre de la grande mer donnant à ses per­\nsonnages l'infini pour y lâcher leurs rêves et leurs agitations. Enfin, tous\ndeux sont peintres, beaux peintres. Jamais de fausses notes, jamais de\nrupture d'harmonie, jamais d'interruption dans la gamme des valeurs.\nLeurs paysages sont traités avec des finesses de pinceau et de ton pro­\ndigieux, ils ont parfois la même touche grasse, le même effacement dans\nles loins, le même vague grandiose. Devant leurs toiles on sent la suprême\nimpression du chef-d'œuvre.\n  L'envoi de Stevens le plus exquis est assurément : Les      Papillons.\n"}, {"page_pdf": 518, "page_imprimee": 475, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2863, "texte": "                                 — 475     -\n\n   Quelle délicate pose d'enfant malin a cette petite fille! Quelle grâce\ntoute de femme déjà! Combien est superbe le sombre massif d'arbres et\nle clair et doré avant plan ! Combien douce est à l'œil la tache rose que fait\nla femme assise ! Et quelle vision de ciel fastueux se devine dans les\nparcelles de bleu entrevu dans les branches !\n   Cela est de l'art le plus choisi.\n   Aussi bien tout est de qualité extraordinaire dans l'exposition de Stevens,\nLe Départ aussi bien que Petit garçon, et même les petits cadres contenant\ndes marines faites évidemment d'idée et de chic. Car il ne faut pas\ndemander à Stevens les brutalités du paysage tel qu'il est, avec sa couleur\nvraie et son terrain rude et fort, mais bien un paysage cadrant avec son\nœuvre, dans lequel il puisse envelopper et développer ses sujets, et ce\npaysage-là doit être évidemment un paysage bien plus rêvé et arrangé que vu.\n   De Braekeleer fait de la peinture superbe et rutilante comme un cuir de\nCordoue. Il est le coloriste le plus complet et le plus achevé que je con­\nnaisse. Où d'autres disent l'œuvre terminée, lui la commence. Rien n'est\nabandonné que travaillé et retravaillé, que poussé et repoussé, que fini et\nrefini. Cela est d'une conscience, d'une patience, et d'une marque au-dessus\nde tout dire.\n   Son Joueur de cor est un chef-d'œuvre. Il faut l'examiner point par point,\ndepuis le fond en tons de parchemin jusqu'à ce mirifique tapis, si étonnant\nde facture et de couleur. Supposez un peintre ordinaire traitant le même\nsujet, il se perdra dans la multiplicité des accessoires; les concevra —\nsurtout s'il appuie comme dans le joueur de cor, sur chaque détail — de\nfaçon embêtante; on y sentira la fatigue; on s'apercevra qu'il a traité\ntel point comme un morceau ne faisant point partie de l'ensemble, tel autre\nprendra une importance exagérée, tel autre ne marquera point assez; il y\naura dans la toile déséquilibre, débandade et plus l'artiste y aura mis de\ntemps et de soin, moins l'œuvre sera une et sera bonne. Ici toutes les\nparties tiennent, et, quoique toutes parfaites et achevées, ne nuisent en\nrien à la perfection de l'ensemble.\n   Et tout comme Stevens, Henri de Braekeleer met de l'humanité dans\nson art. Ses personnages vivent, son Joueur joue réellement et son Fumeur\nest un vrai type de fumeur.\n   J'aime moins ce dernier tableau ; la note grise y est désagréable. J'en\ndis autant de La Toilette. La femme met une note presque criarde dans\nl'œuvre. Elle est d'allure commune. Mais j'ajoute qu'à part ce point, nulle\npart je n'ai vu mieux traiter le meuble cossu et riche. Les termes font\ndéfaut pour en louer la haute opulence. A voir cet envoi, on a la sensation\ndu luxe Néerlandais au temps de la Renaissance ; on en pénètre l'intimité\net l'Art, on le respire, on le palpe.\n   J'arrive à Fantin-Latour.\n"}, {"page_pdf": 519, "page_imprimee": 476, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2915, "texte": "                                 — 476 —\n\n  Cet artiste est monté à la célébrité sans jamais avoir tiré un seul coup\nde pistolet. Il a été toujours d'une réserve et d'une honnêteté artistique\ncomplète. Il est arrivé sûrement, sans bruit, par son talent seul. Aussi est-\nce une réputation solide, foncière.\n  A l'encontre de Stevens qui peint la Mondaine lancée dans la haute\nsociété parisienne, et volontiers nous montre des courtisanes et des\nsphinx à côté de grandes dames, Fantin ne se sent attiré que par les\nfemmes et les jeunes filles du home, que par des types de la plus incontes­\ntable et de la plus profonde honnêteté. Et comme elles, sa peinture est une\nprobité. Son art est tranquille, reposé, calme, sérieux. L'Étude paraît,\njusqu'aujourd'hui, être sa plus belle œuvre. Jamais il n'a atteint tel sommet.\n  Certes songe-t-on, à la voir, à je ne sais quelle façon anglaise de com­\nprendre et de sentir les choses; il est si étonnant de rencontrer un tel\nobservateur et un tel explorateur d'humanité parmi les peintres parisiens.\n  Cette peinture est de tous temps, elle est grande et forte par elle-même,\net l'on oublie l'artiste en la regardant. C'est le mérite suprême que cet\neffacement de l'homme derrière l'œuvre : les plus grandes choses ont\nété gestées par des collectivités. On oublie, quand on se trouve en présence\nde l'Etude le côté intéressant des œuvres qui est leur côté personnel; on\nest comme hypnotisé par le tableau lui-même et l'on ne subit que la\npénétrante fascination de beauté qu'il produit. C'est un chef-d'œuvre qu'on\npourrait regarder toujours.\n  Voici Verwée.\n  Flamand, flamand et plus que jamais flamand ! Il serait difficile de\ntrouver plus belle brosse et plus plantureuse organisation. Verwée est fait\npour peindre les bêtes, et parmi les bêtes, les taureaux. Aussi, dès qu'il\ntraite ces derniers, il ne peut mal faire. Son plus bel envoi est, bien qu'il y\nait dans ce tableau un large défaut de construction, les Eupatoires.\n   Il y a là une vigueur et une royauté de maître. Pas un coup de pinceau\nqui ne témoigne d'une main de superbe et mâle ouvrier. Cet art est\ncaparaçonné de tons chauds comme d'un vêtement éclatant et rouge; il\npasse avec une belle allure lente et grave d'animal robuste et sacré.\n   Au beau pays de Flandre indique certes mêmes qualités de brosse et de\ncouleur, mais rien dans cet envoi n'égale le magnifique taureau des Eupatoires\nemporté dans sa course balourde, le muffle au vent, la tête étonnamment\nconcupiscente. Tout ce balancement de corps, toute cette allure grasse et\ngrandiose, toute cette robe blanche avec ses tons juteux semblent suer la\nvie et le rut. Il y a comme un grandissement épique qui pénètre la scène\net décore le paysage. Et l'animal n'est pas un taureau, mais le Taureau.\n  Maris tient la corde parmi ses confrères hollandais; Israëls fils le talonne.\n  Le Souvenir de Dordrecht est son plus rayonnant envoi. Ce tableau\n"}, {"page_pdf": 520, "page_imprimee": 477, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3004, "texte": "                                  — 477 —\n\ndéploie une grandeur tragique. La tour, le quai et le fouillis de bâteaux\ndont, à coups de pinceau larges et surs, les silhouettes sont indiquées, font\nrêver de quelque grand entassement de débris et de ruines. Le ciel est une\nmerveille de profondeur, et, chose étonnante, tout cela grouille quoique tout\nsoit net en même temps.\n   Le procédé de Maris — il se trahit surtout dans l'Arrivée des pêcheurs —\nest très curieux à examiner. On dirait qu'il peint d'abord et qu'ensuite il\ndessine. Il se livre à une multitude de triturations, d'empâtements, d'em-\nplâtrements, il truelle, maçonne, brouille, et peu à peu l'harmonie des\ncouleurs, les grandes lignes, les grossières et rudimentaires silhouettes\nétant fixées, il arrête et contoure ses personnages d'un vif et maigre trait\nde pinceau. Mais ce trait final est d'un maître; et l'œuvre toute entière,\ndepuis cet instant, est solide comme le plus sévère dessin.\n   Isaac Israëls étale à la rampe, le Départ pour les Indes d'un détachement de\nsoldat coloniaux. On m'assure qu'Israëls fils est tout jeune qu'il atteint à\npeine vingt ans. Si cela est, l'œuvre envoyée et toutes celles que j'ai vues\nde lui promettent un artiste de suprême valeur.\n   Quelle atmosphère, quelle humidité et quelle étonnante impression de\nville hollandaise ! Comme déjà l'artiste est maître de son faire et combien\nil a de sûreté et de solidité dans son talent. De plus, il possède, lui aussi, le\ngrandissement de l'impression; ses tons d'un gris si ingrat et si parfait,\ndénotent son admirable instinct de peintre. Il tient du reste de son père,\nl'évocateur des tristesses et des deuils humains qui envoie, La rentrée,\npoème de misère et de mélancolie.\n   A côté de Maris et d'Israëls viennent se ranger Mauve et Artz, tous deux\nétonnants, bien que le dernier voie trop blanc. Mauve est le maître aqua­\nrelliste. On trouve en sa peintre les mêmes qualités d'impression que\ndans ses lavis. Son Troupeau de moutons est néanmoins trop mou.\n   Suivent les Stortenbeker, les Van de Sande, les Van Borselen, tous\nartistes de valeur, élèves des maîtres précités et donnant l'unité de\ntendance à l'école hollandaise.\n   Mesdag expose une marine. J'en préfère d'autres.\n   Voici Jef Lambeaux,extraordinaire flamand fait pour concevoir et réaliser\ndes épopées de satyres et de Bacchantes, comme son aïeul en art, Jacques\nJordaens, illustre maître, dont les gouges sont immortelles et revivent\ndans nos rêves modernes, plus grandes et belles que les déesses païennes\nde Rome et de Grèce.\n   Lambeaux est un nerveux qui rêve gras. Il y a des pointes d'hystérie qui\ntraversent son art. Il doit s'adonner, dans ses songeries d'artiste, à des\ndébauches de chair et de couleur, il doit comprendre tout ce qu'il y a\nd'épique dans les vautrées de ruts à travers les ripailles, dans les assauts\ncharnels et les monstruosités sensuelles. Aussi est-il à tous points de vue\n                                                                            34\n"}, {"page_pdf": 521, "page_imprimee": 478, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2631, "texte": "                                   -   478    -\n\n regrettable qu'un tel homme soit né dans notre siècle pudibond où il ne\npourrai sans susciter scandale, donner essor à tout les chefs-d'œuvre\nplastiques, qui se tordent en lui.\n   Sa Bonne chanson en est la preuve. Pour ce simple spécimen d'art large\net libre, que de petites toux poussées par les jeunes filles quand on fait\nallusion à ce plâtre en présence de leurs mamans ! Et néanmoins voilà\ncertes le plus magistral groupe du Salon. Il possède une allure et un\ncaractère de grande marque. Ce satyre avec son crâne aussi plat que son\nventre est large et gras, cette femme avec son corps superbe et délicat, et\ncet enfant aux pieds de chèvre qu'on repousse de façon si amusante, sont\ntrois admirables types de concupiscence, où l'humanité, la vieillesse érotique,\nla jeunesse charnelle et l'enfance vicieuse paraissent admirablement\nspécialisées.\n   Il est inutile de faire remarquer, n'est-ce pas, avec quelle poigne l'œuvre\nest menée à bout et combien le même sculpteur peut, dès qu'il le veut, être\ndélicat et distingué. Le buste de Mlle M. l'affirme surabondamment.\n   De Lalaing, lui aussi, appartient à la race des forts et des grands. A\npeine sommes nous revenus de l'étonnement suscité par ces deux œuvres\n au Salon de Paris, le Portrait, d'une si franche intimité, et le Portrait équestre\nd'une fierté si romaine, que voici les Lutteurs, œuvre d'envergure tout aussi\nlarge et grandiose. De Lalaing — heureusement — ne nous donne pas le\ntemps de respirer.\n   Il a en lui la fécondité des maitres de la Renaissance auquels du reste\nil tient par la nature de son talent, et parmi tous ces maitres ce sont\nassurément ceux de la Renaissance italienne, les plus grands, qu'il doit\naffectionner.\n   Car de Lalaing conçoit avant tout la peinture de façon scupturale.\nAutant Lambeaux, statuaire, sent la couleur, autant de Lalaing, peintre,\nvoit la ligne. Après tout, qu'importe; le tout c'est de faire beau.\n   Les Lutteurs sont d'allure épique, de mouvement emporté et de caractère\nsuperbe. On a devant eux, la sensation d'une grande œuvre. Rien n'est\nfougueux, cabré, ardent, et d'un autre côté sévère noble et beau autant\nque ce groupe. C'est de la belle sculpture mouvementée comme Préault\nla voulait.\n\n                                       III\n\n  L'injustice dont on a fait preuve à l'égard des artistes qui se sont réunis\nsous la dénomination des vingtistes, nous décide a consacrer à tous ceux\nqui n'ont pas été jetés en dehors de l'exposition un chapitre spécial. Beau­\ncoup d'entre les admis sont mal placés, les uns dans les «caves » les autres\ndons les « combles,.\n"}, {"page_pdf": 522, "page_imprimee": 479, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2758, "texte": "                                 — 479 —\n   A commencer par Khnopff dont Une sphinge est reléguée dans une\noubliette.\n   Il y a de graves erreurs dans ce tableau ; certes la tête est belle, inquié­\ntante, mystérieuse et serait plus admirée encore si on pouvait l'examiner\nde plus près.\n   Mais devant cette tête exquise vient se placer malencontreusement un\ngrand bloc de corps traité aussi pesamment, aussi, carrément que la tête\nl'est délicatement et finement. A voir celle-ci on se laisse emporter vers\nl'au delà et l'on irait loin sans ce soliveau de corps qui vient comme une\nmasse s'abattre sur ce reste et l'écraser.\n   Entre outre la tache du corps est trop grande dans sa monotonie de\ncouleur gothique. Quelque chose en devrait rompre lu surface. L'artiste\nl'avait reconnu lui-même, il avait peint un bijou indien retenu par une\nchainette au bas du ventre. Il l'a supprimée malheureusement.\n   Le portrait d'Edmond Picard n'est réussi qu'à moitié. Le teint est trop\nclair, la figure trop molle. On n'y retrouve pas l'homme de nerfs et\nd'énergie, l'homme ferme et tenace. Il faudrait plus de concentration dans\nle masque, plus d'aprêté intelligente et peut-être une certaine dureté.\nToutefois les yeux et le nez sont attrapés. C'est sur le troisième envoi de\nM. Khnopff qu'il faut se rabattre pour le retrouver quasi-parfait.\nSchlobach a exposé meilleure peinture. Pêcheuses de crevettes ne valent pas\nles Braconniers. Il y avait dans ceux-ci une toute autre allure; ils se\nsilhouettaient autrement complets et grands sur l'horizon de mer. Le Moulin\nde Knocke n'est pas dans l'air cela ne tient que cahin-caha.\n   Je ne mâche pas la vérité à Schlobach, qui est assez fort pour l'entendre\net ne point s'abattre un instant. Aux XX il fera oublier, par quelque\nbelle œuvre, ses présents envois.\n   Même souhait et même critique à adresser à R. Wytsman.\n   Les Chevaux de Delvin, qui prouve une fois de plus avec quelle belle\nfougue et sûreté il traite les animaux, mais avec quelle sûreté aussi il\nrate le paysage, sont d'excellente valeur. Il y a là de la fougue et de\nl'allure et je ne sais quelle distinction qui fait songer à l'art anglais.\nM. Delvin caresse et polit merveilleusement les croupes, échevèle en\nartiste les crinières, lustre les poils et fait vivre ses bêtes d'une belle vie\nemportée.\n   Voici Van Aise. Je ne dirai mot de son portrait. Il est quelconque.\nQuant au bon Samaritin, qui rappelle comme notalité et comme inspiration\nVIsmacl de Cazin, l'éloge peut se produire large et entier. Le paysage est\nsolide, bien construit, dans une blonde et âpre clarté. Le nu de l'homme\ngisant indique le grand scrupule et la fière science de l'artiste. Tout ce\ncorps est rudement peint et l'affaissement de la pose très heureusement\n réalisé.\n"}, {"page_pdf": 523, "page_imprimee": 480, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2556, "texte": "                                 — 480 —\n\n   Van Aise a du cœur et de la tenacité à l'ouvrage; c'est un gantois persé­\nverant et têtu. Tant mieux !\n   Le tryptique de Van Strydonck, conçu et compris à la française,\nmanque de vie et semble figé dans son exécution raide et sèche. En outre,\nque d'académisme dans les tons et les poses! Combien peu de neuf un\ntel envoi apporte et combien le poncif est près d'entrer dans cet art !\nToutefois le paysage du milieu est digne de tous les autres coins de jardin\net de vergers que le peintre a si poétiquemet réussis dans ses travaux\nprécédents.\n   Verstraete revient toujours nous jouer l'air connu sur sa cornemuse\nchampêtre. La Soirée de Novembre vaut le Soir d'été. Même manière molle,\neffacée, coulante. Même couleur mercantile et vulgaire. Pourtant, je\nvoudrais pouvoir sincèrement louer M. Verstraete, qui doit me croire\nhostile. Je le supplie de m'en fournir l'occasion.\n  Simons est en progrès. Les Fureteurs sont observés et intéressants.\nSi l'artiste pouvait enlever le noir de sa palette et produire des tons\nmoins laqués, ce serait parfait-\n  Qu'il prenne du reste modèle sur Stobbaerts et Verhaert. Ce dernier\nétale à la rampe Mon atelier, bon morceau et bon coloris, A sa Marchande\nde harengs près, je ne connais pas de meilleure œuvre sortie de son\npinceau. L'air doré d'appartement et d'atelier flamand est très heureuse­\nment attrapé. La pose de la servante est toute de vérité et d'observation.\nCela est construit, étudié, réussi. Cela donne l'impression d'un calme\ntravail dans son coin.\n  Enfin, le Mois de Marie au Sablon, signé Dario de Regoyer trahit cette\nmélancolie vespérale et cette lassitude d'air, si difficile à rendre des rues\nde ville, le soir.\n  Le côté droit, la perspective de la rue de la Régence où le gaz commence\nà flamber, met surtout en évidence la remarquable aptitude de l'artiste à\nrendre les effets lumineux, les luttes du jour qui tombe et de la nuit qui\nse lève, les gris délicats, les jaunes et les ocres ardents et jusqu'au bleus\nélectriques et phosphorescents qui baignent les choses de tous les\npoisons de l'artificiel. Le porche est trop incomplet et manque de travail;\nles personnages ont bonne allure et tiennent, cette fois-ci, fermes sur\nleurs pieds.\n\n                                    IV\n  Il ne me reste plus, après avoir passé en revue les Vingtistes, qu'à\ntoucher quelques mots de ce qui reste d'exposants remarquables. Le\nchiffre en est très restreint, car le nombre d'envois tels quels, mauvais,\noutrageants, criant vengeance au ciel, — est infini.\n"}, {"page_pdf": 524, "page_imprimee": 481, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3137, "texte": "                                   — 481 —\n\n     Quand un jury annonce à sons de trompe qu'il sera sévère, ce ne sont\n  pas les amateurs, petits commis de la grande boutique de l'art bourgeois,\n  ni les demoiselles qui font de la peinture pour être dispensées de faire de\n  la tapisserie, dont « les cœurs doivent tressaillir. » A cette époque-ci, ce\n  sont surtout les novateurs, les apporteurs d'inconnu, les fouilleurs, les\n  audacieux, les grands. Une commission directrice qui publie qu'elle sera\n  sévère, à tout bon entendeur fait deviner qu'elle sera injuste, partiale,\n  rétrograde. La justice pour elle c'est de caler ses membres artistes à la\n  rampe, aux places choisies. C'est de pendre haut et court, là-haut, dans\n les frises, tout ce qui n'est pas sorti de la bonne école ; c'est de faire gober\n ex-cathedra aux badauds que seuls ils vendent l'Infaillibilité en recette et\n  le Beau en bouteilles ; c'est, en un mot, d'étouffer, de tuer, d'écraser, de\n pulvériser le plus d'originalité possible. Au reste, rien de plus aisé. Le\n neuf en art étonne tellement qu'il déplaît toujours. On a des arguments\n tout prêts : ces novateurs sont des fous, des bizarres, des étrangers; ils\n  font de la devinette en peinture ; ils s'acharnent sur des sujets imprévus,\n quelquefois scabreux, souvent malades; ils marchent à travers les règles\n comme à travers des plates-bandes et surtout — cette phrase-ci est fatale —\n ils ne savent pas dessiner.\n    Depuis qu'il y a une académie, elle croit avoir le monopole du dessin.\n Quiconque ne trace pas des lignes et des contours comme elle, est un\n cancre. Elle ne comprend pas que dans la nature il n'y a que délimitation,\n que les contours sont rongés par l'air et la lumière, que son dessin en fil\n de fer est horrible, qu'il n'y a pas de réseau qui enserre comme un filet\n les objets et les corps que ce qu'elle enseigne est archi-faux et que tout\n vrai tempérament s'en soucie comme d'une guigne. Quand parut Delacroix,\n » pas de dessin ! » Quand se manifesta Courbet, » pas de dessin ! » Quand\n se leva Millet, « pas de dessin ! » Quand éclata Manet, » pas de dessin ! »\nEt il fallut que ces artistes se donnassent la peine de mourir, pour lui\npermettre de se dédire !\n    Oh, l'éternelle bêtise cruelle et incurable ! Oh, les esprits cancéreux et\naplatis ! Calino leur ouvrirait les yeux et Joseph Prudhomme leur rendrait\ndes points. Ils étalent sur le tapis vert de leurs académies, comme sur une\ntable d'amphithéâtre, le cadavre de leur beauté centenaire et ses muscles\nséchés et ses nerfs cassés et sa peau tannée et orde, et son sang pâle et\nses lèvres vitreuses et ses yeux où les vers germent, et ses seins ravagés\noù leurs dents ne savent plus mordre, ils les [veulent livrer au rut des\njeunes et leur jeter la catin pourrie, espérant qu'ils voudront d'elle encore,\nqu'ils remâcheront ses seins et s'amuseront à tourner autour de ce front\noù il n'y a plus mêche, les mêmes papillottes qu'eux y firent dans la\nnuit des temps.\n  Parmi les œuvres de premier mérite qui restent à examiner se trouvent\n                                                                           35\n"}, {"page_pdf": 525, "page_imprimee": 482, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2924, "texte": "                                  — 482 —\n\nles deux envois de Cazin. Cet art est merveilleux d'éloquence. Le lit de la\nchambre de Gambetta est une évocation de toutes les tristesses de la mort.\nIl a là les traces et les caractères d'une ruine morale ; cela fait songer aux\nglorieux départs que pleurent les patries. La scène rustique, le Repos,\nconçue à la Millet, quoique toute différente de couleur et de facture, appelle\ndevant l'esprit les choses pastorales, grandes à force de simplicité et\npénétrantes à force d'intimité réalisée.\n   Van Beers, qui voisine avec Cazin au Salon, continue à étonner le public.\n   Toujours du talent, mais nullement de grande marque. L'artiste est en\npeinture ce que Mendès est en littérature : frivole, précieux, élégéant. Il a\nla vogue et la mode. Il est miniaturiste. Son Eve et son Garçonnet sont des\nœuvrettes étonnantes d'exécution minuscule et parfaite. C'est du charmant\nart de boudoir — mais non pas de grande dame — outre que ci et là appa­\nraissent des pointes, disons de polissonnerie, pour ne point emplo3'er\nd'autre mot.\n   Les portraits de Delaunay et de Munkacsy sont des morceaux solides et\nrésistants. Celui de Stott a fière et moderne allure ; ceux de Bonnat, empe­\nsées de couleurs lourdes et déplaisantes, ennuyent malgré leur perfection.\n   A rang inférieur, apparaissent les portraitistes Cluysenaer, Maeterlinck,\nHerbo, tous quelconques. Je fais place à part à Mlle Roth, Mlle Breslau et\nM. Giron, exposant des œuvres de belle et française distinction, surtout\nce dernier.\n   Les natures mortes sont nombreuses. Les élèves de Stevens, Dubois,\nDuncan, Meunier font esbrouffe et miracle. Quel superbe et facile procédé!\nQuelle simplicité, toute pourrie de trucs. Somme toute, quelles belles\nchoses à regarder, quelles appétissantes à convoiter, quelle illusion cela\ndonne à la faim et au ventre ! Pourtant ne mordez pas, ne buvez pas, tout\nn'est que fumée et baudruche — et vous n'avaleriez que du vent comme les\nloups qui en vivent, d'après Villon.\n   Mais mordez à même la chair de M. Alfred Verhaeren ; elle n'est pas de la\nviande creuse. Elle saigne, elle est luisante, ragoûtante, fraîche, large,\nrouge, grasse ; elle vient d'être enlevée à quelque bœuf splendide, promené\navec sa force lourde et sa chair dodue à travers les rues dévalantes vers\nl'abattoir. Elle appelle je ne sais quel coup de dent de gourmand écarlate,\nqui la mangera, les jambes écartées, la bouche féroce, la fourchette au\npoing comme Neptune son trident. L'entrecôte est de la peinture superbe.\n   Te passe Dans les dunes et Etude, de qualité (surtout Étude) très inférieure.\n   M. Ayrton peint avec une crânerie et une sûreté de mâle. M. Bellis ne\nréussit pas à sortir de ses tons un peu veules; il peint trop facilement.\n   Quant aux paysagistes, les deux plus remarquables maîtres en sont\nde Knyff et De Mont.\n   Le premier rappelle les tableaux des Lorrain et Poussin, peintres gran-\n"}, {"page_pdf": 526, "page_imprimee": 483, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2912, "texte": "                                 -483       -\n\n dioses, illuminant les plaines et les bois des gloires du soleil. Ce sont des\n cantiques en peinture à la luxuriance et à l'opulence des forêts, à l'immen­\n sité des landes et des prairies, mais des cantiques chantés bien en\n mesure, avec belle ordonnance. Ils évoquent les grands décors des Ver­\n sailles et des Fontainebleau, et bien qu'il y ait dans les prairies de Monte-\nfontaine des vaches et des bœufs, on pourrait tout aussi bien y faire pas­\n ser — immense éclair de soie sur fond vert — la chasse tintamarante\n des vieux et aristocratiques seigneurs.\n   On sent que cette œuvre est pensée et exécutée par un aristocrate, par\nle chevalier de Knyff. Paris lui a donné la grande élégance et lui a appris\nla fastueuse toilette à donner aux choses. La Flandre lui a conservé\nl'amour du ton superbe et de la couleur opulente.\n   M. De Mont a quelque parenté avec de Knyff. Il voit, comme lui, grand.\nCe qu'il y a de plus remarquable dans ses envois, ce sont les horizons et\nles lignes du terrain. La nature est surprise avec toutes ses profondeurs\nd'air, avec ses verts délicats, ses ocres assourdis, sa toute illimitée\nétendue. Il y a je ne sais quelle mobilité dans les ciels, quelle vie dans les\nherbes, quel frisson qui passe sur ce coin de nature. On devine l'impres­\nsion reçue par l'artiste à bout portant et jetée vibrante et toute chaude de\nsa traversée par le cerveau et le cœur, sur la toile.\n  Les autres paysagistes français sont de loin inférieurs à ces deux pre­\nmiers. Plasky est blanc et gris et sec et veule; Appian, mou, fondant,\nlactescent ; Emile Breton, cotonneux, pointillé, moucheté comme un plas­\ntron pour escrime.\n  Les Belges, sauf quelques robustes, comme Verheyden, et quelques\ndélicats, comme Binjé, sont tous en décadence.\n  Verheyden peint avec conscience et avec force ; il est en réel progrès.\nLa nature interprêtée par lui trouve son poète rude et sévère. Mais il s'en\nfaut qu'il soit débarrassé de toute maladresse, à preuve son Retour du\nMarché — et de toute mollesse et lourdeur, à preuve ses Pécheurs.\n   Binjé, au contraire, est tout habile et tout entier conquis au charme\nintime des talus herbeux, des chemins dévalants, des lisières de bois, des\nfourrés en gradins, à l'air vaporeux, fluide, mouvant, aux mousselines des\nbrouillards, aux gazes de buées, à la nature entrevue par Corot, dont les\nnymphes sont les âmes. Certes, cette vision des sites n'est en rien épique\net grandiose ; mais elle est si reposante, si recueillante, si douce, si ten­\ntante aux heures de fatigue et de contemplation finie ! Il est des tableau­\ntins de Binjé qu'on voudrait avoir toujours devant les yeux — éloge rare !\n  Coosemans ne se remet pas en selle, depuis qu'il a commencé sa dégrin­\ngolade. Je me rappelle ses grandes et fortes toiles de jadis, ces couchers\nembrasés de soleil, ses bruyères désolées comme d'immenses et noires\n"}, {"page_pdf": 527, "page_imprimee": 484, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2779, "texte": "                                  484\n\ndouleurs. Depuis il a essayé de la lumière en plein midi et n'a réussi qu'à\nfaire porcelaineux ou blanc. Aujourd'hui il arbore le crépon japonais et,\nvraiment, la tentative n'est pas heureuse.\n    Rosseels lui-même, le solide Rosseels, expose une Bruyère mollement\ntraitée où ne se sent ni forte main ni solide et mûre conception.\n    Heureusement qu'il reste Courtens toujours crâne, musclé, tenace, rude\net vainqueur. Au sortir de l'Office est une puissante œuvre, comme tou­\njours, un peu dure. Elle est conçue amplement, sans reculade devant la\ndifficulté, elle est franche et forte. L'air gris est intense et lumineux, les\njardinets symétriques de gauche très amusants, la foule qui sort de l'église\nexactement typée. C'est le village bien étudié.\n    Les Bateaux témoignent de nets et sûrs coups de pinceau. Ils ont forte,\nlourde et flamande allure.\n    Que dire de Me Collart, si ce n'est que cela sent toujours la sauce, mais\n que toujours aussi le peintre de race transparaît.\n    Je ne signale ici le paysage pyrénéen d'Hannon que pour avoir l'occasion\n de parler du fond de Flirtation. Ce dernier tableau ne me séduit guère;\n mais quelle merveille que le site entrevu ! Certes, cela tient également du\n crépon ; pourtant il y a là de la finesse, de la distinction et de l'esprit à si\n étonnante dose qu'on voudrait couper l'enrouleuse de laine en deux et le\n flirteur en mille morceaux, pour n'avoir à admirer que ce fond tant exquis.\n Les Fleurs du même artiste tiennent du tableau ancien et sont belles.\n    Meyers s'est trompé ; ses envois sont de qualité douteuse. Même\n remarque à adresser à Van der Hecht, qui peint consciencieusement mais\n opaquement et lourdement. Et puis, quels verts !\n    Les Rochers à Fresnes, de Baron, n'ont ni caractère ni solidité. Lui, qui\n était en quelque sorte parmi les Belges le peintre choisi de la pierre,\n s'oublie, à cette heure, à pâtisser des sucres et des fondants. On attend la\n revanche.\n    Mlle Heger marque, au contraire, un grand progrès. L'Escaut à Bornhem,\n dans sa partie gauche, est d'une remarquable impression. Toute la trans­\n parence et le calme de l'eau sont rendus; toute la clarté et la fluidité de\n l'air attrapées. La partie droite est moins réussie et manque de patte. Les\n verts sont flasques ainsi que les terrains. L'Escaut à Bornhcm est néan­\n moins de très bonne qualité.\n\n                                        V\n   Il reste à consacrer un chapitre à quelques artistes marquants, Belges\nou Français, omis dans les chapitres précédents. Et tout d'abord magni­\nfions ce remarquable et méconnu artiste dont le jury de placement — tou­\njours petit en face des grands — a refusé trois marines.\n   Terlinden expose deux tableaux : Après 1793 et les Braconniers.\n"}, {"page_pdf": 528, "page_imprimee": 485, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3019, "texte": "                                 485\n\n    Voici le premier, d'une penétrance et d'une mélancolie profondes. Cette\n vieille noble ruinée, maniaque, avec des airs de brigande, seule toujours\n en face de la mort de tout ce qu'elle a aimé, comme momifiée dans le\n passé — et, dans la dernière salle habitable de son château, chauffant à un\n feu qui a l'air de répandre du froid au lieu de chaleur, sa caducité sèche,\n âpre, nerveuse encore, est d'une évocation et d'une grandeur épique. Les\n murs blancs et gigantesques où pendent d'antiques tapisseries et qui\ngrandissent démesurés autour de la vieille, ont je ne sais quel air de\n frigidité mortuaire. L'œuvre tout entière est de très haute valeur et donne\n le frisson du Quatre-vingt-treize d'Hugo. Quant aux Braconniers, le jury les\n a si mal placés qu'il est impossible de les juger.\n    J'ai eu la fête de visiter — voici trois jours — une collection d'amateur\n où plusieurs tableaux de Terlinden figuraient : Sous bois, marines, pay-\n sages, effets de neige, scènes de genre, ébauches, esquisses. A voir résumer\n ainsi son œuvre, je comprenais, en l'admirant, toute l'énergie et toute la\n mélancolie de cette vie de grand peintre, dédaigné, mis à l'écart, biffé des\ncatalogues, outragé par les médiocres, traité sous la jambe par tous ceux\n que l'état Mécène estampille — et des colères et des haines me prenaient\nà savoir Avant 1793 dans un coin, les Braconniers dans les combles et\nl'imagier Thomas à la rampe, bien bas, à hauteur de bouche, pour que les\ndevots du Pignouffisme pussent, si un besoin les violentait, baiser comme\ndes patènes son Etude et sa Vierge au Calvaire !\n   Terlinden — crions le fort et aussi loin que nous le pouvons — est un\nde nos meilleurs, un de nos plus doués, un de nos plus vrais peintres. Son\nœuvre réunie serait une révélation pour tous, son nom éclaterait comme\nune flamme, sans l'éteignoir que les officiels y appesantissent; il est en\npasse de devenir un maître, et peut-être ne l'acclamera-t-on tel, qu'après\nl'avoir écrasé et tué sous des poids d'injustice et de dédain !\n   Meunier est moins heureux qu'aux salons précédents. Son Portrait de\njeune fille est quelconque, son Enlèvement de Creuset brisé moins puissant\nque ne le faisait prévoir l'ébauche et le fusin; il n'y a que sa Fabrique de\n Tabac qui a gagné à la métamorphose, qu'il lui a fait subir. La scène s'est\nunifiée, approfondie, le rayon de soleil matériel comme une barre d'or\nmassif, qui rayait le tableau, a disparu.\n   Le Creuset, sujet de bas relief, très approprié au talent sculptural du\npeintre, promettait d'être un chef-d'œuvre. Malheureusement, la réalisa­\ntion a menti, à l'attente. La grandeur que Meunier attrape d'ordinaire si\naisément fait défaut; ci et là, se manifeste je ne sais quelle mollesse dans\nce sujet tout d'énergie et de muscles. En outre, la couleur, peut-être très\nexacte, déplaît.\n   Le Pochard, de Mayné, est une prise sur le vif de scène bruxelloise.\n   Frédéric a frisé le tableau de maître dans le Noël à l'Hospice. Cela est\n"}, {"page_pdf": 529, "page_imprimee": 486, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2829, "texte": "                                  — 486 —\n\nd'une sincérité, d'une pénétration, d'une étude parfaites. Pour en concevoir\nla valeur que l'on compare le Noël avec l'Asile des Vieillards, de Van den\nEeden. Pourtant cette dernière œuvre est loin d'être quelconque. Mais\ndans celle de Frédéric il y a plus d'humanité, plus de vraie pénétration et\nsurtout moins de caricature. C'est la plus importante œuvre que nous\nconnaissions du peintre. Elle efface les Jumeaux, où l'artiste oublie trop\nque les enfants issus de l'homme et de la femme ne sont pas encore rangés\npar les naturalistes parmi les batraciens.\n   Delsaux tient la rampe avec sa Montée à Furfooz ; toile fine, de bonne\noriginalité et de ton parfait. Le défaut de l'artiste est de faire cru sous\nprétexte de faire vigoureux. Ce défaut disparaît tout entier dans le présent\nenvoi. Les Bretèques à Namur sont connues. En ville flamande trahit le\ndéfaut signalé.\n   Beaux morceaux, belle chair de porc et de vaches, couleur ragoûtante\nquoique trop saucée, belle rusticité et bonne odeur d'étable. Tout cela est\nsigné Stobbaerts et s'intitule Étable.\n   Après Henri de Braekeleer, Jan Stobbaerts est certes le premier parmi\nles peintres Anversois. Il tient haut le pennon des beaux et truculents\ncoloristes, des gourmands de pâtées et de ragoûts flamands. Ils sont là\nquelques uns, Stobbaerts, Verhaert, en tête, qui seuls encore rappellent\nles beaux temps des maîtres. Mais pour Dieu, qu'ils ne laissent pas\nl'Allemand pénétrer dans leur art comme dans leur ville!\n   L'autre face de l'art Anversois — véritable Janus — est grimaçante des\ngrimaces de Boks, de Col et depuis peu de celles d'un élève de Verlat,\nBoom. M. de Jans semble balancer entre la droite et la gauche, entre le\ncôté de la grimace et celui du sourire. Il est temps de prendre parti.\n   Quant à Mai-cette, il est tout à droite, bien que je n'admire pas sa\nprésente exposition. Ses avant-plans sont incomplets et mous. Son air est\nsouvent trop blanc.\n   Terminons par l'examen des œuvres de Breslau, de Gervex et puis\ndressons entre nous et le Salon l'immense cloison : la Chasse à l'ours de\nCormon et puis n'y pensons plus.\n   Mlle Breslau expose comme œuvre capitale : Le thé, très moderne, très\nintime. Les poses de ces trois personnages, surtout celle du jeune homme,\nest vivante; la jeune fille vue de dos dessinée et peinte — pour autant\nqu'on puisse en juger, le tableau se trouvant plus près du ciel que de la\nterre — avec grande et magistrale sûreté. Seule la figure à cheveux noirs\ndéplait. Les accessoires et le feu étincellent avec de belles notes de couleur.\nEnvoi tout parisien.\n   Enfin voici Gervex dont on ne veut pas admettre le puissant portrait. On le\nchicane, on l'épluche, on ne sait se résoudre à l'accepter en son entier; l'on\ns'aveugle devant la belle intensité de vie qu'il dégage.\n"}, {"page_pdf": 530, "page_imprimee": 487, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2914, "texte": "                                    — 487 —\n\n   Et tout d'abord l'allure que le peintre a donné à son modèle n'est-elle\npas à miracle celle des Stevens, allure dandinante, qu'ils gardent, même\nassis. Comme leur sorte de dandysme y transparaît ! Expression de figure\nvive, intelligente; pose balancée Et que dire des gants, des mains, de la\ncanne, du chapeau, de la cravate, de l'habit, accessoires traités avec une\nsi prestigieuse science, avec une sûreté de touche si entière que jamais\nCervex n'a fait plus maîtresse peinture. C'est une œuvre de fond et de\nforme, puisqu'on tient à ces mots et qu'il faut décidément les employer\npour se faire comprendre de certains lecteurs; une œuvre de fière et\nmoderne tendance; le meilleur portrait du Salon.\n   Ouf! J'arrive à Cormon — et moi aussi j ' a b a t s mon ours.\n   Le voilà, mon compte-rendu! Au reste l'artiste a fait de sa bête un\nsuperbe morceau.\n   Son œuvre entière dont il ne faut pas oublier la destination apparaît\ngrande et forte, malgré l'allure théâtrale qu'on lui trouve. Il y a là des\ntypes d'une humanité rudimentaire admirablement saisie; les gestes sont\ngrands, pas banals; le vieillard est superbe. Dans le groupe des femmes\non trouve je ne sais quel souvenir d'art Viennois, c'est une tare. Le décor,\ncomme tout les décors des grandes machines, est nul.\n   Mais, somme toute, cela est d'une décoration grandiose; et remplit son but.\n    Résumons.\n   S'il faut tenir compte des autres envois et de ce tas d'oeuvres nulles qui\nappellent l'incendie et feraient exécuter une Commune artistique, le Salon\nest médiocre. Mais ici comme en toutes choses il faut choisir et le choix\namène à la surface de réelles œuvres.\n    Toutefois ce qui fait défaut c'est le neuf, l'imprévu, la tendance d'hier,\nl'élément hardi, arborant des drapeaux imprévus.\n    J'ai dit qui en était cause, j ' a i constaté et montré l'hostilité et l'injustice\ndes commissions et leur manière honteuse d'user du pouvoir dans\nnotre lutte artistique.\n    Quelqu'un dans un journal à nié cette lutte. Cela fait rêver. Lui faudrait-il\ndu sang sous les yeux et des odeurs d'ambulance sous les narines?\n    Que la lutte à l'heure présente soit ardente, cela est incontestable. Elle\n a pris naissance depuis qu'il y a dans notre pays des artistes; et cela est\n fatal et cela est heureux. Une lutte finie, une autre commence. Sans elles,\n l'art stagnerait.\n    Seulement ce qui est déplorable dans celle d'aujourd'hui, c'est que les\n gens à rosettes et à calvitie n'ont pas encore compris que la plus élémen­\n taire loyauté leur criait de ne pas considérer comme destiné à leur utilité\n et réclame exclusives le palais de tous les artistes et le Salon national\n comme appartenant en toute propriété et jouissance, à la société anonyme\n de médiocrité officielle qu'ils ont fondée et qui a son siège à l'académie\net sa succursale rue de la Régence.                        EMILE VERHAEREN."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1884-08-15-n9-10-013", "volume": "ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1883-1884-001-003_f.pdf", "ocr_sha256": "9ac78a3f56e50f47aeb6c16d3b2603ea535ff01c5ea8ffc9e6dca8b22b6a32b5", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 488, "page_fin": 488, "titre_corps": "Memento", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Nemo", "ancre_debut": "MEMENTO", "ancre_fin": "NEMO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": true, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 35, "fin_caractere_exclue": 293, "texte": "MEMENTO\n La Belle Madame le Vassart. — A la Mer! — Voyages Souterrains. — Mon Fils! — Le\n     Grand Drame. — Les Eleuthéromanes. — Nouvelles littéraires. — Lysiane d'Aubel­\n     leyne. — Frantz Van Cuyck. — La Lamponette. — La Revue des Chefs-d'Œuvre.\n\n\n    "}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 293, "fin_caractere_exclue": 333, "texte": "Vient de paraître — chez Ollendorff : La"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 384, "fin_caractere_exclue": 420, "texte": "Belle Madame Le Vassart par M. 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Hector Denis."}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4295, "fin_caractere_exclue": 4334, "texte": "— Sous presse, chez le même éditeur, un"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4387, "fin_caractere_exclue": 4425, "texte": "volume de nouvelles de Paul Ilagemans,"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4479, "fin_caractere_exclue": 4521, "texte": "intitulé : les A'uits du Garde, orné d'une"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4572, "fin_caractere_exclue": 4615, "texte": "série d'illustrations de Maurice Ilagemans,"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4663, "fin_caractere_exclue": 4690, "texte": "tirées en bistre par Evely."}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4763, "fin_caractere_exclue": 4801, "texte": "— On annonce enfin la prochaine publi­"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4849, "fin_caractere_exclue": 4894, "texte": "cation des intéressantes études du lieutenant"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4942, "fin_caractere_exclue": 4981, "texte": "Becker, la Vie en Afrique, dont l'Indé-"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 5033, "fin_caractere_exclue": 5076, "texte": "pendance a donné deux extraits qui révèlent"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 342, "fin_caractere_exclue": 382, "texte": "quelques parties ignorées du « continent"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 436, "fin_caractere_exclue": 443, "texte": "noir. »"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 540, "fin_caractere_exclue": 577, "texte": "On annonce comme devant paraître très"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 631, "fin_caractere_exclue": 669, "texte": "prochainement une nouvelle du Comte de"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 723, "fin_caractere_exclue": 765, "texte": "Villiers-de-1'lsle-Adam, le bizarre et su­"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 819, "fin_caractere_exclue": 862, "texte": "perbe auteur des « Contes cruels »; titre :"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 916, "fin_caractere_exclue": 937, "texte": "Lysiane d'Aubelleyne."}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 1010, "fin_caractere_exclue": 1013, "texte": "* *"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 1112, "fin_caractere_exclue": 1147, "texte": "L'article que nous avons donné dans"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 1201, "fin_caractere_exclue": 1244, "texte": "notre dernier numéro sur les Kermesses : de"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 1298, "fin_caractere_exclue": 1336, "texte": "Georges Eekhuud était moins un compte-"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 1390, "fin_caractere_exclue": 1423, "texte": "rendu qu'une étude psychologique."}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 1522, "fin_caractere_exclue": 1560, "texte": "C'est ce qui nous a empêché d'y parler"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 1614, "fin_caractere_exclue": 1658, "texte": "des dessins qui \" illustrent \" le volume. Un"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 1712, "fin_caractere_exclue": 1749, "texte": "peintre de belle allure, M. Franz Van"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 1826, "fin_caractere_exclue": 1869, "texte": "Cuyck a fait pour le livre de notre ami des"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 1923, "fin_caractere_exclue": 1962, "texte": "compositions dont nous ne saurions dire"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 2016, "fin_caractere_exclue": 2059, "texte": "assez de bien. Rarement un artiste a inter­"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 2113, "fin_caractere_exclue": 2158, "texte": "prêté d'une façon aussi intense et magistrale"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 2212, "fin_caractere_exclue": 2250, "texte": "la pensée d'un écrivain. Les scènes de"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 2304, "fin_caractere_exclue": 2345, "texte": "ce robuste livre s'évoquent dans l'esprit"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 2399, "fin_caractere_exclue": 2436, "texte": "comme les a reproduites M. Van Cuyck;"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 2490, "fin_caractere_exclue": 2528, "texte": "l'émotion de la plume a passé dans une"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 2582, "fin_caractere_exclue": 2625, "texte": "pointe vraiment artiste et vraiment solide."}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 2679, "fin_caractere_exclue": 2719, "texte": "C'est bien haut et de tout cœur que nous"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 2773, "fin_caractere_exclue": 2811, "texte": "envoyons au rude Anversois nos félici­"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 2865, "fin_caractere_exclue": 2898, "texte": "tations et notre poignée de main."}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 2972, "fin_caractere_exclue": 2973, "texte": "*"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 3046, "fin_caractere_exclue": 3049, "texte": "* *"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 3105, "fin_caractere_exclue": 3143, "texte": "La Lamponette, le journal humoristique"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 3197, "fin_caractere_exclue": 3237, "texte": "de nos amis de Liège, a reparu. Nous lui"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 3291, "fin_caractere_exclue": 3317, "texte": "souhaitons longue lumière."}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 3435, "fin_caractere_exclue": 3436, "texte": "*"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 3493, "fin_caractere_exclue": 3529, "texte": "Sommaire de la Revue des Chefs d'œu-"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 3583, "fin_caractere_exclue": 3604, "texte": "vre (tome 6. N° 18) :"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 3697, "fin_caractere_exclue": 3735, "texte": "Lady Roxama, par Daniel Defoe (traduc­"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 3791, "fin_caractere_exclue": 3825, "texte": "tion inédite de M. B.-H. de Saint-"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 3881, "fin_caractere_exclue": 3915, "texte": "Heraye). — L'Oracle, comédie en un"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 3971, "fin_caractere_exclue": 4013, "texte": "acte, par Saintfoix.—Lettres sur l'Italie,"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4069, "fin_caractere_exclue": 4107, "texte": "du Président de Brosses (suite). — Mes"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4163, "fin_caractere_exclue": 4198, "texte": "pensées bizarres sur le dessin, par"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4254, "fin_caractere_exclue": 4291, "texte": "Diderot. — Mémoires et correspondance"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4347, "fin_caractere_exclue": 4386, "texte": "de Mme d'Epernay (suitr.). — Poésies de"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4442, "fin_caractere_exclue": 4478, "texte": "Troubadours, ( traduction inédite de"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4534, "fin_caractere_exclue": 4571, "texte": "M. L. Farges). — Pensées morales, par"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4627, "fin_caractere_exclue": 4662, "texte": "Balzac. — Correspondance inédite de"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4718, "fin_caractere_exclue": 4759, "texte": "Colbert. —    BULLETIN     DU MOIS.     —"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4815, "fin_caractere_exclue": 4848, "texte": "Chronique théâtrale, par M. Henri"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4904, "fin_caractere_exclue": 4941, "texte": "Signoret. — Chronique littéraire, par"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 4997, "fin_caractere_exclue": 5032, "texte": "M. Maurice Bouchor. — Chronique des"}, {"page_pdf": 531, "page_imprimee": 488, "debut_caractere": 5082, "fin_caractere_exclue": 5122, "texte": "I     arts, par M. H. 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V A N C U Y C K\n              Un volume. Henry Kistemaeckers : 5 fr.\n\n\n             POUR PARAITRE LE 1er OCTOBRE\n\n\n   PIERROT LUNAIRE\n                               PAR\n\n                    ALBERT GIRAUD\n            Un volume. Alphonse Lemerre : fr. 3-50\n\n\n       L'ART MODERNE\n                PARAISSANT      LE DIMANCHE\n\nRevue critique des Arts e t d e la L i t t é r a t t u r e\n                ABONNEMENTS :\n            10 f r a n c s par a n .\n                   BUREAUX :\n 26,      RUE DE L'INDUSTRIE, 26\n                     BRUXELLES\n\n               GIL              BLAS\n                        Journal Quotidien\n          PARIS, 16, BOULEVARD DES CAPUCINES, 16, PARIS\n Publie L A F O U R N A I S E , par L. GAGNEUR\n   Un numéro : 20 centimes. Abonnements : (3 mois) : 17 francs\n                  EN VENTE PARTOUT\n"}, {"page_pdf": 533, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1557, "texte": "    EDOUARD MAHEU, IMPRIMEUR-ÉDITEUR\nBRUXELLES, — 18, Rue des Sables, 18, — BRUXELLES\n\n               VIENT DE PARAITRE\n                                         DU\n\n\n     MOLOCHISME JUIF\n                     ÉTUDES CRITIQUES & PHILOSOPHIQUES\n                                         PAR\n\n              GUSTAVE                           TRIDON\n                                       AVOCAT\n Ancien membre de l'Assemblée Nationale, d e l a Commune d e Paris,\n                du Comité d e Salut Public, etc.\n\n           UN VOLUME, GRAND I N - 8 ° , D E 2 7 2 PAGES\n\n                         Prix : Cinq f r a n c s\nCette œuvre posthume est une des plus curieuses sur la matière\n\n    ENVOI       EN PROVINCE              CONTRE             MANDAT-POSTE\n\n\n HUMANITES                                     COMPLÈTES\n                  à domicile (en trois                  années)\n          PRÉPARATION A U X EXAMENS\n                                          de\n\nPHILOSOPHIE & LETTRES\n     Cours et Répétitions particulières de latin, philosophie, littérature, etc.\n\n   NOMBREUX              SUCCÈS         OBTENUS          AUX           EXAMENS\n( 1 8 passés avec grand succès sur 2 0 élèves présentés aux examens de 1883-84)\n\n            EXAMEN de SECRÉTAIRE DE LÉGATION\n               Cours et leçons particulières d'anglais et d'italien.\n         Conversation,    Grammaire,    Traduction,   Rédaction,   Littérature.\n\n    S'adresser à R. BENHAM, professeur, 170, rue Jourdan (Forte Louise).\n\n              Bruxelles. — Imprimerie ED. MAHEU, 18, rue des Sables.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 454, "texte": "                      NUMÉRO                      DOUBLE\n(4° ANNÉE) 1884. P R I X : 1 F R . 20. TOME III, N° 9 & 10. Du 15 Aour AU 15 OCTOBRE,\n\n\n\n\n                                           LA\n\n\n\nJEUNE BELGIQUE\n                               SOMMAIRE :\n        L E S MAROLLES .       .   .   .                             OCTAVE MAUS.\n        L A BOUCHE                                                   IWAN GILKIN.\n        GRETA FRIEDMANN (Suite)                                      MAX WALLER.\n        XVIIIe SIÈCLE                                                GEORGES KHNOPFF.\n        LE C Œ U R DE TONY WANDEL (Fin) . .                          GEORGES EEKHOUD.\n        SONNETS                                                      EDDY LEVIS.\n        ETUDES E T P O R T R A I T S (Fin)        .    .   .    .    PAUL BOURGET.\n        BÉNÉDICTION DES BLÉS                                         PAUL LAMBER.\n        LES CRÈVE-DE-FAIM                       .                    J. BER.\n        CANTIQUE                                                     X. Y. Z.\n        CHRONIQUE LITTÉRAIRE : Pro domo mea                          MAX WALLER.\n        CHRONIQUE D'ART : Le Salon de Bruxelles                      EMILE VERHAEREN.\n        M E M E N T O .   . . . . . . . .                            NEMO.\n\n\n\n\n                               BRUXELLES\n             Bureaux : 80, RUE BOSQUET,                                     80\n\n                  BRUXELLES                                         PARIS\n\n                J. F I N K                                     L. F I N K\n         I , PASSAGE DE LA MONNAIE, I                 107, BOULEVARD SAINT-GERMAIN\n\n                                           1884\n"}, {"page_pdf": 455, "texte": "                             BOITE AUX L E T T R E S\n\n\n\n   53. O. H . MONS. — Une seule jolie strophe, cher confrère :\n\n                    Frissonnant de plaisir, entrelaçant les bras,\n                    Murmurant tous ces riens par lesquels on captive\n                    Ils errèrent aux champs jusqu'à la nuit tardive,\n                    Cessant de gazouiller pour s'embrasser tout bas, »\n\n   Le reste regorge de vieilleries : — lever de l'aurore — tressaillant d'émoi — geste mutin.\n   06. L. DE C. BRUXELLES. — Vieux jeu aussi, m'ami, et pas drôle. Est-ce le Conserva­\n toire qui t'a banalisé? ou l'autre....chose? Berceuse passable.\n   37. M. T H . REBIÈRE à Bergerac. Les annonces à l'étranger ne nous sont d'aucune\nutilité. Merci.\n   38. JULES DAUM          Médiocre, ami; très! — et bien bas, cheville — volonté fêlée, fait\nrire — principe vital, prosaïque.\n   39. G. D. M. Fourmille de fautes de prosodie. A remanier entièrement. A vous.\n\n\n\n  L'éditeur AUGUSTE GHIO vient de publier la traduction, qui n'avait jamais été faite\njusqu'ici, du remarquable poème de POUCHKINE : Eugène Onêghine. (4.00)\n  « Le plus important des ouvrages de POUCHKINE, — « dit son savant critique, Prosper\n« Mérimée, » — le seul qui pourrait donner une idée complète de son génie et en montrer\n» les différentes transformations, c'est Eugène Onéghine. Tous les caractères sont d'une\n» vérité merveilleuse. Rien n'est forcé, tout est simple, mais revêtu du plus admirable\n  coloris, il n'y a pas un russe instruit qui ne sache par cœur presque tous les vers\nd'ONÉGHINE. »\n  Maintenant que l'intérêt du public se porte de plus en plus vers l'étude des littératures\nétrangères, la traduction fidèle et bien réussie faite par M. WLADIMIR MIKHAILOW, du\nchef-d'œuvre du plus grand poète russe, POUCHKINE, semble particulièrement opportune.\n   — Chez le même éditeur : Gennara, roman par J. M O N T I . (5.00).\n   Au lendemain de l'assassinat de Saint-Elme, au lendemain de cette polémique de Corse\nqui amène chaque jour des duels nouveaux entre députés et journalistes de marque, on ne\npouvait pas publier un roman qui offrît plus d'actualité et en même temps plus de passion;\ntout le monde voudra lire ces pages ardentes où l'âme de la Corse revit tout entière, où\nsouffle comme un parfum de vengeance, de poésie et d'amour qui fascine et empoigne dès\nles premières pages.\n   — Histoire de la République Française depuis 1870 jusqu'en 1885, par CANIS. (5.30),\n   Dans un style clair et concis, comme il convient à l'histoire, l'auteur retrace avec un grand\n talent tous les faits de ces quinze dernières années.\n   La hauteur de ses vues, son esprit libéral, sa grande impartialité lui gagnent le lecteur dès\nles premières pages, et l'on peut affirmer que ces pages encore palpitantes des émotions\nd'hier sont appelées à un grand et légitime succès, car rien n'est plus vivant que cette\nhistoire contemporaine que nous avons tous vécue.\n"}, {"page_pdf": 456, "texte": "                    LES MAROLLES\n                                    I\n           E Palais de Justice a bouleversé l'une des parties les plus\n            pittoresques de Bruxelles : le quartier des Marolles. C'était\n            autrefois, borné d'un côté par le boulevard de Waterloo,\nd'un autre par les Sablons et la rue de Rollebeek, enfin par la rue Blaes\net la place de la Chapelle, un grand triangle de bâtisses lézardées et\ndécrépies percé d'un enchevêtrement de ruelles en boyau de chat, de\nrampes que les gelées transformaient en casse-cou, de ruelles étroites\nsuintant la pauvreté et la prostitution. Un réseau inextricable d'impas­\nses, de cours, d'avenues en cul-de-sac, de carrés, de passages, de\ncouloirs sombres, enlaçait dans ses mailles quelques rares maisons\nbourgeoises, enorgueillies de leur façade soigneusement badigeonnée, à\nfront de la rue des Minimes. Pour le reste, ce n'étaient que taudis où\ngrouillait une population bâtarde, ouvriers honnêtes et repris de justice,\nfauvettes d'atelier et filles à soldats, que dégorgeaient, les soirs d'été,\nsur les trottoirs de la rue Haute, les mansardes sans air et les rez-de-\nchaussée infects.\n   Dans cette sorte de Ghetto des villes d'Italie, la police opérait\nfréquemment d'importantes captures. A peine un vol avait-il été signalé,\nun coup de couteau donné, on fouillait de fond en comble les débits de\nliqueurs, les maisons louches, les beuglants, les cabarets du quartier,\net presque toujours les agents mettaient la main sur le butin, fourraient\nà la prison des Petits-Carmes, après les formalités préliminaires,\nl'auteur du coup de couteau.\n   En cette souricière monstre venaient infailliblement se faire prendre\nles tire-laine, coupeurs de bourses, virtuoses du vasistas, crocheteurs,\nribleurs, bonneteurs, pégriots, grands-prêtres de Laverne et de Mercure,\n                                                                      30\n"}, {"page_pdf": 457, "texte": "                                 — 414 —\n toute la gent malfaisante dont accouche chaque nuit, à la lueur du gaz,\n la misère des grandes villes. Aussi se gardait-on de troubler par d'inu­\n tiles rondes policières la sécurité béate dans laquelle s'ébattaient, dans\n la griserie du genièvre et des bières lourdes, les fidèles de ce White-\n Chapel bruxellois.\n    Des volets demi clos rayés d'un filet de lumière, s'échappaient du\n du haut en bas de la colline qui portait les Marolles, des chants avinés,\n coupés de jurons. Les sommeils bourgeois étaient fréquemment troublés\npar le tumulte des bagarres, dans les rues tranquilles où se déversait\ntoute cette boue. Des matrones aux chairs flasques, au corsage énorme,\ntirées de leurs tanières par la tombée du jour, arrêtaient parfois, avec\ndes appellations câlines, en plein Sablon, les promeneurs indignés.\n    On intervenait avec douceur, et les agents avaient pour ces légères\ninfractions des indulgences paternelles, certains d'être récompensés par\nde belles prises. En pêcheurs habiles, ils négligaient le menu fretin,\npour ne retenir dans l'épervier qu'ils lançaient d'une main exercée\nque les poissons de choix.\n    Ces souvenirs sont lointains. L'armée des démolisseurs est venue.\nElle a jeté bas les bicoques, éventré les maisons à gros numéros dont\nles habitants se sont enfuis effarés, comme les rats abandonnent brusque­\nment le bâtiment qui craque. Durant vingt ans, la pioche a frappé les\nmoëllons, la pelle a chargé de\" décombres une interminable procession\nde tombereaux. Les frelons se sont envolés de leur nid ravagé, avec un\nbruissement d'ailes, et sur les assises de cette inexpugnable citadelle\ndu vice, de la misère et du crime, s'élève aujourd'hui, dans la gloire\nrayonnante de son architecture superbe, le temple de la Justice.\n   Pourtant, quelques rues ont résisté, cramponnées aux fondations du\ncolosse avec la tenacité des teignes sur les loqueteux. Elles se rient des\narrêtés d'expropriation, narguent l'administration communale, regardent\ndédaigneusement, des lucarnes châssieuses de leurs pignons, les maisons\nneuves, toutes en pierre de taille et en belles briques rosées, qui\ns'élèvent dans les rues nouvelles.\n   Chaque année détruit l'une ou l'autre de ces vieilles ruelles, et bientôt\navec la dernière aura disparu tout vestige de la plus piquante des\ncuriosités de la ville. Les autres font une belle résistance. Dans leur\nenfilade de masures noires, crachant leur misère, par toutes les fenêtres\nles ménages chassés de leur ancien Capitole se sont réfugiés. On s'entasse\ndans les soupentes, à les faire crever. Dans une promiscuité épouvantable,\nles enfants, fillettes malingres et garçonnets, ont sous les yeux l'exemple\n"}, {"page_pdf": 458, "texte": "                                — 415 —\nd'une débauche qui déborde dans la rue, à la lumière du soleil. Des\nfilles en cheveux, maquillées de blanc de talc, et de rouge carthame,\nles yeux cernés d'indigo, fraternisent, sur le seuil des portes, un tricot\nà la main, avec les ménagères qui s'en vont, quand s'envolent du clocher\ndes Minimes les douze coups méridiens, porter à l'époux la soupe au\nchantier.\n   Ils sont des Marolles, ils y resteront, tant qu'il y aura aux Marolles\nun mur debout. On ne triomphe pas de ces obstinations de l'homme à\nvivre où il est né, où sont morts ies vieux, où les petits ont vu le jour.\n    L'une des dernières rues que n'a point encore jeté bas la tempête qui\nsouffle le vent de la démolition sur toutes les choses vieillies, est la rue\ndes Cinq-Étoiles. Elle s'échappe de la rue de l'Astre, à deux pas de la\nrue de la Régence, et fuit tout droit vers la rue des Minimes, charriant\ndans sa course de ruisseau limoneux une population mixte de cabaretiers,\nd'ouvriers, de petits débitants, de filles de joie, de marmots, à laquelle\nest venue se joindre, on ne sait par quel phénomène singulier, une colonie\nexotique, tout le contingent des italiennes qui servent de modèles aux\npeintres, là-bas, dans les ateliers de Schaerbeek et de Saint-Josse. Les\nmadras écarlates tranchent sur la blancheur des chemises. Brodés de\nfleurs de soie verte, jaune et rose, les tabliers tirent parmi les haillons\nun feu d'artifice de couleurs vives. Des vieux à barbes grises, glorieux\nd'avoir » posé » dans une toile de rapin un philosophe de la Grèce ou\nun empereur d'Occident, apparaissent aux fenêtres dans l'encadrement\ndes volets verts, par dessus une touffe de giroflées, et leur dignité plai­\nsante contraste avec les figures d'ivrogne qui sortent, la face rougeaude,\nle l'égard éteint, de l'enfer d'une allée, reconduits jusqu'à la porte\ntoujours entrebaillée par une gouge déproitraillée qui les étreint d'un\nlong embrassement. Parfois de légers véhicules, couverts d'une tente de\ntoile, empanachés et décorés de petits drapeaux aux couleurs de la\nSardaigne, s'arrêtent le, long des trottoirs. Ce sont les voitures que les\nmodèles italiens sans ouvrage poussent devant eux par les carrefours,\ndébitant pour un sou une crême glacée dont se régalent les écoliers.\nElles rentrent toutes au remisage, dans la rue des Cinq-Étoiles.\n  D'autres fois, des pianos mécaniques, cahotés à grands renforts de\nbras, égrènent leur rosaire de notes cristallines, et de toutes les fenêtres,\nde tous les soupiraux, de toutes les lucarnes sortent des têtes ébouriffées,\nradieuses d'écouter ce concert improvisé.\n  Des teints bruns de transtévérines alternent, dans le cercle attentif\ndes auditeurs dont la bouche bée aux refrains saccadés de la machine,\n"}, {"page_pdf": 459, "texte": "                                — 416 —\n\navec la peau blanchie et flatueuse des roulures; le claquement des\nsabots frappant les pavés rythme la cadence des polkas ; et dans un\nbabelien cliquetis de vocables, les trois idiômes, l'italien, le flamand,\nle français, se confondent en une rumeur qui monte des caves, de la\nrue, des cours, gagne les étages où l'on jacasse aux fenêtres, atteint les\nmansardes, et s'exhale en un long murmure par dessus les toits dans une\nnauséabonde traînée d'odeurs fades que vomissent, comme des regards\nd'égoût, les allées de cet amas de maisons sales.\n\n\n                                   II\n\n   Récemment, la justice était soudainement apparue, sous la forme\nimposante de ses bonnets à poil, dans ces tannières de la basse luxure\net de la pauvreté. Un malheureux que la chambre correctionnelle de la\nCour d'appel venait de condamner à quelques années d'emprisonnement\navait trouvé moyen, pendant le trajet du Palais à la maison d'arrêt des\nPetits-Carmes, d'arracher une planche de la voiture cellulaire dans\nlaquelle l'État le véhiculait gratuitement. Il s'était ainsi ingénieusement\nouvert une sortie, et, leste comme un écureuil, avait gagné en deux\nbonds la rue des cinq-Étoiles — sa bonne rue marollienne — avait\nenfilé la première allée venue, gravi le raidillon qui mène aux étages,\nescaladé le toit, et, de cette dangereuse plate-forme, épiait narquoise­\nment la course désordonnée des gendarmes lancés à sa poursuite.\n   On l'aperçut se faufilant dans les gouttières, se coulant derrière les\ncheminées, aplati sur les tuiles, et tout aussitôt commença une chasse\nfantastique. Les gendarmes pénétrèrent dans les maisons, grimpèrent\njusqu'au greniers, tendirent les mains par les tabatières pour l'arrêter\ndans sa course aérienne. Mais il leur échappait, sautant de toit en toit.\nUn cordon d'agents de police cerna le carré, dans le branle-bas que\nprovoqua dans tout le quartier l'événement.\n   Les vieilles maisons eurent un tressaillement qui jeta dans la rue des\nmilliers de gueux en loques, de filles, d'italiens. Une pluie fine rendait\nles toits glissants. Et de plus, empétrés de leur uniforme, de leur\ncarabine, de leur sabre, les gendarmes avaient sur l'homme, qui déses­\npérément luttait pour sa liberté, un désavantage évident. Tantôt on\nl'apercevait un instant et une immense clameur s'élevait du fourmil­\nlement d'êtres humains emplissant la rue. Puis il disparaissait derrière\nl'angle aigu d'un pignon, et la chasse recommençait, ardente, tragique.\n"}, {"page_pdf": 460, "texte": "                                — 417 —\n    On appela du renfort. Une escouade de pompiers arriva au pas\n gymnastique, bouscula la foule. Bientôt on les vit dans les gouttières,\n traquant le gibier qui leur glissait entre les mains avec une stupéfiante\n souplesse.\n    Au moment même où, dans un suprême effort, les pompiers se\n jetèrent ensemble sur l'homme, il devint brusquement invisible­\n Longtemps on fouilla les mansardes, les cheminées, les moindres\n recoins, mais unitilement. Dépistés et furieux, les gendarmes descen­\n daient les escaliers. On voyait un instant aux fenêtres leur buffletterie\n blanche, puis ils apparaissaient un étage plus bas. Les pompiers, à\n cheval sur l'arrête des toits, avaient interrompu leurs recherches. Le\n nez en l'air, les agents de police gardaient toujours les issues, mais le\n découragement commençait à gagner l'armée assaillante, lorsqu'on vit\n dévaler d'un escalier, avec force gestes et des éclats de voix, une petite\n vieille en camisole blanche, la peau jaune et sèche, une étincelle dans\nles yeux gris. Elle avait trouvé l'homme, blotti dans un grenier,\nderrière une poutre, — elle venait trahir le secret de sa retraite.\n   En un clin d'œil, quatre gendarmes avaient escaladé les cinq étages\nde la maison qu'elle indiquait du doigt et reparaissaient au bout d'un\nmoment, portant à travers le remous de la foule anxieuse un homme\ngarrotté qui se débattait comme un possédé et poussait des cris à fendre\nl'âme.\n   Telle fut la fin de cette chasse à l'homme sur les toits. Et nous\nsongions, en regagnant les hauteurs paisibles d'Ixelles, l'esprit hanté\npar cette vision obsédante, au dramatique récit que fait Mérimée dans\nMateo Falcone de ce père pour qui la dénonciation est un crime dont\nrien ne lave, et qui tue son fils d'un coup de fusil pour avoir indiqué\naux carabiniers l'asile du bandit qu'ils poursuivaient\n\n                                                    OCTAVE MAUS.\n"}, {"page_pdf": 461, "texte": "   LA         BOUCHE\n          DANS ton visage à peine rose\n           Ta bouche, en son éclat vermeil,\n           C'est dans le ciel blanc de nivôse\nLe corail d'un rouge soleil.\nBouche de pourpre et d'écarlate,\nDe quel rubis éblouissant,\nDe quel grenat, de quelle agate\nSont faites tes splendeurs de sang?\nQuelles palettes cramoisies\nOnt jeté sur tes lobes fins\nTes rubescentes fantaisies\nDe vermillons et de carmins ?\nAs-tu pillé dans les avoines\nLes rougeurs des coquelicots ;\nAu Japon prends-tu ses pivoines ?\nLeurs roses aux jardins de Cos ?\nVase rare, empli d'aromates\nOù le musc, le poivre, l'encens,\nLe piment rouge et les tomates\nEmbaument et brûlent les sens ;\nCorbeille choisie, où les fraises.\nLes framboises d'un rose obscur,\nMêlent à la couleur des braises\nLa fine odeur du fruit trop mûr ;\nFier bouquet de fleurs somnolentes,\nOù l'opium des lourds pavots\nAu matin des nuits turbulentes\nPâme les cœurs et les cerveaux ;\nYerre, où les vins pleins de prodiges,\n— Chambertin, Hermitage, Nuits,\nArôment leurs rouges vertiges,\nEndormeurs des cuisants ennuis ;\n"}, {"page_pdf": 462, "texte": "                                — 419     -\n\n                  Tes parfums lourds, tes senteurs fortes\n                  Rappellent aux combats d'amour\n                  Les nerfs cassés et les chairs mortes,\n                  Comme un mâle bruit de tambour.\n                 Dans notre alcôve, où le cinabre\n                 Qui rougit le pesant rideau,\n                 Met, comme du sang sur un sabre,\n                 Sur les draps une ombre ponceau.\n                 Bouche, aux vices profonds, savante,\n                 Nourris sans jamais t'apaiser,\n                 De ma chair nerveuse et fervente\n                 Les ventouses de ton baiser !\n                                                  IWAN GlLKlN.\n\n\n\n\n               GRETA              FRIEDMANN\n                           (FRAGMENTS)\n\n\n\n                          CHAPITRE II\n                                    I\n\n          L'ORSQU'IL débarqua à Cologne, après cinq longues heures\n            passées dans un coupé de 1re classe, Ferrias éprouva un\n            grand soulagement et comme la sensation d'une transfor­\nmation déjà complète de lui-même.\n  Il entra dans le buffet de la gare, y but une tasse de café brûlant pour\nse retaper du froid de la nuit, presque dissipée; puis, en attendant le\ndépart du train pour Bonn, il se dirigea vers le Dôme.\n  Et brusquement, en débouchant sur la place étroite qui paraît craquer\nsous l'entassement de la grandiose cathédrale qui la domine, il eut la\npremière révélation de l'Allemagne. Car c'était bien pour lui celle qu'il\n"}, {"page_pdf": 463, "texte": "                               — 420 —\navait apprise, le pays des romantiques légendes ranimées par ces pierres\nnoircies et ces flèches gothiques. Il l'avait lue ainsi dans Gautier, dans\nGérard de Nerval, dans Hugo. Par la porte en ogive de l'édifice\nà peine achevé, il voyait passer toute une génération littéraire enthou­\nsiasmée par les Burgravcs, et des mots clichés lui montaient, incohérents,\naux lèvres, de burg, de palefrois, de vidrecôme; il redevenait sans le\nvouloir le » moyen-âgeux « d'antan, songeait à Gringore, aux clercs,\naux bazochiens, à Esmeralda...\n   Aujourd'hui Notre-Dame de Paris en grand, et demain le Rhin, celui\nde Bürger, des Niebelungen... Une envie lui vint de fredonner les airs\névocatifs de Wagner, de se faire Allemand tout de suite et d'oublier\ntout ce qui ne l'était pas.\n   11 admirait le superbe décor, sombre et rigide dans l'air gris du matin\nà peine levé, le décor mystérieux et pensif qu'il avait prévu et contemplé\nde loin, par un effort d'esprit, dans des poèmes dix fois lus.\n   Le charme dura d'ailleurs pendant tout son séjour pour cet artiste\nabstracteur qui sut détacher l'homme du tableau et voir l'Allemagne\nsans se douter du Prussien.\n   A Bonn, une heure après, lorsqu'il descendit de wagon, Ferrias\n regarda autour de lui avant de sortir de la petite station.\n    Quelques jours auparavant, il s'était assuré d'un logement qu'un\n ami lui avait retenu en passant; un appartement confortable dans une\nde ces nombreuses » pensions bourgeoises « usitées là-bas, où l'étranger\nvit avec son hôte dans l'intimité de la table et des relations journalières.\n La demeure d'un professeur de paléographie, le docteur Hans Fried­\n mann, lui avait été désignée comme » excellente à tous les points de\n vue. »\n    Ferrias s'étonnait de se trouver seul à l'arrivée, lorsqu'un grand\n vieillard sec, aux traits creusés et durs, s'approcha de lui et, avec un\n fort accent :\n    — Monsieur Jacques Ferrias ? demanda-t-il.\n    — Lui-même, monsieur... Le docteur Friedmann, je pense ?\n    — Ja... pardon... oui... je suis heureux de vous recevoir dans notre\n petite ville, monsieur Ferrias... j'espère que vous y serez content.\n    Il débita sa phrase d'un trait; puis, hélant une grosse servante qui\n s'était tenue à distance, il la chargea de veiller aux bagages et prit le\n bras de Ferrias :\n    — Je vais vous conduire à la maison, si vous voulez?\n    — Écoutez, monsieur Friedmann, dit Jacques en l'arrêtant, faites-moi\n"}, {"page_pdf": 464, "texte": "                                — 421 —\nuu grand plaisir, montrez-moi tout de suite le Rhin, j'en meurs d'impa­\ntience !\n    — Ah ! ah ! certainement, monsieur Ferrias, certainement, nous irons,\nce n'est pas loin. Tenez, continua-t-il en se retournant, vous voyez cette\ngrande allée d'arbres, c'est là que nous habitons, moi et ma fille, vous\nvoyez, là à droite, la septième maison...\n    — Vous avez une fille, monsieur le professeur?\n    — Oui, Greta, sa mère aussi s'appelait Greta. Je l'ai nommée ainsi\nparce que Gretchen c'est trop commun, voyez-vous, mais j'aime tout\nde môme Gretchen... alors vous comprenez... Greta... c'est... vous\ncomprenez...\n    Il pataugea encore une minute dans son explication, puis :\n    — Tenez, dit-il, voilà, là, à gauche, la statue de Beethoven... vous\nconnaissez Beethoven ? et, à côté, la Münsterkirche, la cathédrale, et,\nà droite, là, l'église protestante, vous voyez? Ce parc, c'est le Hofgarten,\net ce grand bâtiment, c'est un morceau, est-ce qu'on dit morceau? de\n l'Université; ce petit pavillon, au fond, c'était un laboratoire, mais à\n présent cela ne sert plus.\n    Le vieux bonhomme, fier de se faire si bien comprendre, continuait :\n    — Ceci maintenant, c'est la rue de Coblence, Coblenzerstrasse, auf\n Deutsch; nous monterons, si vous voulez, par ce jardin, c'est VAlte Zoll.\n    — Ah! çà! se dit Ferrias, c'est pas un homme, c'est un Baedeker!\n     Ils gravirent la pente d'un jardin, en haut duquel, la face tournée\n vers le Rhin, se dresse la statue du patriote Arndts, avec cette inscrip­\n tion hautaine : Dcr Rhein, Deutschlands Strom, nicht Deutschlands\n Greuze (le Rhin est le fleuve, non la borne d'Allemagne). Plus loin,\n deux canons, volés aux Français en 1870 et offerts à l'université de\n Bonn par l'empereur Guillaume, ouvrent leurs gueules rouillées.\n     Jacques courut à la rampe qui limite la terrasse de l'Alte Zoll et\n resta ébloui.\n     Il était près de sept heures du matin ; un soleil pâle et voilé allumait\n sur l'eau, d'un vert adouci, les vapeurs qui traînaient encore par longues\n places ; dans la distance, la chaîne des Sept Montagnes, alternant ses\n mamelons piqués de ruines, prenait des teintes d'un bleu sombre, fon­\n çant encore de distance en distance, et devant, la plaine, de l'autre côté\n de l'eau, s'étendait, immense et lointaine.\n     A cette heure de réveil, la vie sortait silencieuse des chaumières par­\n semées dans le vert des campagnes, et le Rhin, toujours mélancolique\n  et lent, montait vers les collines, se perdant en des perspectives infinies\n et reculées.\n"}, {"page_pdf": 465, "texte": "                                 — 422 —\n\n    — C'est beau, dit Ferrias, tout haut, l'œil plein.\n    — Vous trouvez? fit le professeur en se tournant avec ennui vers le\n panorama.\n    — Oui, c'est beau, monsieur le professeur, beau par soi-même et par\n le passé qui gronde, par l'histoire qui survit dans ces ruines, dans ce\n fleuve toujours le même, dans ces montagnes toujours dressées, su­\n perbes !\n    — Oh! oh! vous êtes poète, dit le vieux en riant sèchement. Allons,\n monsieur Ferrias, vous reverrez cela plus tard. La petite nous attend.\n    Ils descendirent la colline, traversèrent de nouveau le Hofgarten et,\n cinq minutes plus tard, Hans Friedmann introduisait Jacques dans une\n petite maison riante, précédée d'un jardinet déjà fleuri.\n    — Greta ! Gretch ! Gretch ! cria le professeur, en s'effaçant pour\n laisser passer son hôte.\n    — la, ich komm! Je viens ! répondit d'en bas une voix claire et perlée.\n    On gravit un étage, et les deux hommes entrèrent dans un vaste\ncabinet-bibliothèque, au milieu duquel une grande table couverte de\nlivres et de paperasses empilés témoignait d'une besogne inachevée.\n    — C'est mon bureau, fit le vieillard; j'étudie en ce moment les dia­\nlectes anglo-saxons... très intéressants, monsieur, et fort peu connus...\nil y en a plusieurs... j'ai été trois fois à Londres cette année pour\ntrouver des documents, et je crois être en possession de manuscrits\nabsolument... peu ordinaires.\n   — Ah!\n   — Oui, tenez, voyez-vous?... j'établis la marche différentielle,.. dit-on\ndifférentielle ?... oui... à travers plus d'un siècle...\n   — Tiens !\n   — Oui, et je n'ai pas fini, non; je crois savoir qu'il existe à Oxford\nune collection des plus sérieuses, et j'irai voir. Voici, continua-t-il en\nmettant ses lunettes, voici le tableau exact des...\n   A ce moment, la porte, vivement ouverte, délivra Ferrias des expli­\ncations philologiques du docteur Friedmann, et une jeune fille très\nblonde, aux yeux clairs, un peu naïfs, entra.\n   Vêtue d'une robe simple, elle avait, avec son allure légèrement\ngauche, le vrai type de l'Allemande, ce type encore commun dans cer­\ntaines provinces et que fixa immortellement la Lotte de Gœthe.\n   Greta tendit la main à Ferrias, cordialement, et comme le professeur\ndéjà accroché par une feuille de manuscrit oubliait la présence de son\nhôte, elle dit à Jacques dans un français très correct ;\n"}, {"page_pdf": 466, "texte": "                                 — 423    —\n\n   — Je suis heureuse, monsieur, de votre arrivée. Si vous voulez, je\nvous conduirai à votre chambre.\n   Jacques, ignorant des façons allemandes, s'étonna, charmé d'ailleurs\npar cet accueil :\n   — Je vois bien, mademoiselle, que je m'entendrai mieux avec vous\nqu'avec monsieur votre père. Les Anglo-Saxons de M. Friedmann ne\nsont pas drôles !\n   La jeune fille, déjà confiante, se mit à rire.\n   — Oui, il a toujours été comme cela, dit-elle; depuis dix ans, nous\nne nous parlons qu'aux repas, et ce n'est pas gai, je vous assure,\najouta-t-elle d'une voix rêveuse, mais cela va changer un peu ; vous\nvoudrez bien quelquefois sortir avec moi, n'est-ce pas ?\n   — Comment?...\n   — Mais oui, pourquoi pas? Est-ce que cela ne se fait pas chez vous?\nJ'ai un cousin aux hussards. Il me menait souvent au concert, mais\nmaintenant on l'a envoyé à Berlin, et mon père n'aime que ses livres.\nVous comprenez, c'est triste. Tenez, monsieur Jacques, pardon! je\npeux, n'est-ce pas? Appelez-moi Greta, si vous voulez, c'est plus com­\nmode! Voici votre chambre; j'ai mis tout ce qu'il faut, mais s'il manque\nquelque chose encore, dites-le-moi.\n   Puis elle se retira en fermant doucement la porte.\n   Tandis qu'il ôtait son habit, Jacques, ahuri, marmottait :\n   — « Elle est charmante! elle est charmante ! elle est charmante !... «\nAllons bon ! de l'Emile Augier! Drôle de pays! Sortir avec elle, com­\nment donc ! C'est Chastel qui rigolerait !\n   Il s'habilla rapidement, mit son chapeau, et s'apprêtait à sortir,\nlorsque la voix de Greta lui cria :\n   — Dîner à midi, n'oubliez pas, monsieur Jacques !\n   — Non, non, à tantôt, mademoiselle!\n   — Bonjour, monsieur Jacques !\n   Sacrebleu ! oui, c'est Chastel qui rigolerait !\n\n\n                                     II\n\n   Ce fut une des périodes les plus heureuses de l'existence de Ferrias..\nDélivré de toute chaîne, dans cette atmosphère calme de petite ville, au\nmilieu d'une nature dont son esprit délicat sut apprécier tout le charme,\nil se laissa bercer par la vie, sans songer à l'avenir, le cœur dégagé de\ntout souci, de toute peine, et le corps vivifié par l'air enveloppant du Rhin,\n"}, {"page_pdf": 467, "texte": "                                — 424 —\n\n    Levé de bonne heure, tous les matins il partait en de longues\n excursions dans les montagnes, et souvent la nuit le surprenait assis\n sur un tronc abattu, regardant au loin le paysage noyé d'ombre. Ce\n n'était pas la rêverie bête du poète pleurar, daccordant son luth sur une\n roche, mais une sorte de prostration, d'anéantissement délicieux, de\n paresse de penser à laquelle il se laissait aller comme à un repos inef­\n fable. Devant lui, rien que des arbres, des plaines et des monts, sous le\n ciel; en lui, la paix, le bercement de l'idée atténuée et flottante.\n    Dans ses courses, il emportait toujours quelque livre, d'une littéra­\n ture harmonisée au tableau déroulé à sa vue, et, par une magie, il peu­\n plait la contrée de héros fabuleux. Du haut du Mont-de-Vénus, il voyait\n presque à ses pieds le pic moins élevé du Godesberg avec sa tour soli­\n taire, et, dans les brumes épandues, les évocations s'offraient plus\n intenses à ses yeux de poète devenu penseur, qui ne rêvait pas, qui ne\npleurait pas, se contentant de méditer.\n    Ce n'est pas sans raison qu'on a ridiculisé les premiers romantiques,\nà la voix sans cesse mouillée et sanglotante. La solitude pour leurs\n complexions maladives se désolait, et leurs vers expriment une\n tristesse universelle causée seulement par leur faiblesse et leur étisie.\nPour Ferrias, dont la nature saine et forte était à l'abri de ces morbi­\ndesses et de ces » névroses », la solitude ne fut qu'un moyen de voir plus\ngrand, plus profond — et mieux. Sa contemplation se doubla d'une con­\n centration de pensée qui, de jour en jour, posa son esprit naguère si\nfugace et si instable. Dans ces bois auxquels il lui semblait se mêler\ncomme un Sylvain, devant les lointains où le fleuve des fleuves coulait\nses eaux, il voyait mieux les recoins de son être et mesurait ses forces.\nIl se disait que lui aussi était artiste, que lui aussi manierait un jour\nl'outil qui vibre et qui chante. Il éprouvait cette constante envie de\ntranscrire dans une œuvre ce qu'il voyait, cette chose insaisissable que\nd'autres, en la regardant, n'avaient pas vue : la grandeur sereine de la\ncontrée sereine où il était venu se réfugier et se reposer de vivre, dans\nun repos parfait. Son âme s'était adaptée à cette quiétude introublée.\nTout pour lui, en ce moment, n'était que sérénité, que détachement\nvoluptueux de toutes choses bruyantes, et les jours et les heures le\nportaient et le balançaient comme s'il eût été dans un hamac suspendu\nentre des branches endormeuses.\n   Le soir, au retour de ses promenades, après un dîner très court, le\nvieux Hans Friedmann se retirait dans son cabinet de travail et Ferrias\nrestait seul avec Greta.\n"}, {"page_pdf": 468, "texte": "                                — 425 —\n  Une camaraderie d'écoliers s'était établie entre eux dès les premiers\njours. La jeune fille aimait à faire parler Jacques de son pays, de la\nBelgique, de la vie qu'on y mène, des coutumes et des gens, toutes\nchoses qu'elle ignorait.\n   Quoiqu'elle parlât très bien le français, Jacques eut le plaisir d'initier\nGreta à la littérature qu'il aimait et qu'elle ne soupçonnait même pas.\nAvec un tact effleurant, il sut choisir chez les auteurs contempo­\nrains des pages qui ne pussent offusquer la candeur presque invraisem­\nblable de son élève. Tour à tour, il lui lut les nouvelles les plus\nexquises de Daudet et de Droz, les vers les plus doux de Hugo et de\nGautier. Musset surtout fit une grande impression sur l'enfant dont il\naugmenta le penchant romanesque. Élevée sommairement, Greta n'avait\npas assez de vigueur pour résister au capiteux envahissement de la poésie\nromantique. Elle y retrouva, plus délicate, la sentimentalité de Gcethe,\net, bercée aux cadences des strophes que Ferrias lui lisait de sa voix\nsonore et musicale, elle en arriva à l'écouter comme s'il eût été le poète\nlui-même, et glissa lentement à une confusion que Jacques ne cherchait\npas à dissiper.\n   Ainsi grandit peu à peu leur amitié, jusqu'à devenir un continuel\néchange de pensées et d'aspirations. Ferrias, qui, naguère, eût trouvée\nridicule cette intimité presque idyllique, — paul-et-virginienne, comme\ndisait Chastel, — lui le sceptique d'antan, blagueur d'amour et coureur\nde filles, ne se doutait que vaguement, et à certaines heures de retour,\nde la transformation que quelques mois d'absence avaient opérée en lui,\nau point de lui faire trouver du charme à une églogue qui, sous son\napparence naïve, cachait un grandissant amour, d'autant plus tenace\nqu'il était plus caché.\n   Lorsqu'il s'aperçut du pas qu'en si peu de temps il avait franchi, il\neut peur.\n   Mais la vie, ainsi coulée, était trop adorable pour qu'il ne trouvât pas\naussitôt une excuse à ses craintes et un prétexte pour ne la point trou­\nbler. Il se dit qu'après tout il était libre, qu'aucun danger ne le mena­\n çait, que Greta résumait en elle les idéals nombreux qu'au cours de sa\njeunesse il avait entrevus, et il laissa mollement aller les événements,\n dussent-ils le conduire à une union qu'il n'avait aucun motif de\nredouter.\n   C'était, au reste, une joie profonde pour Ferrias de voir peu à peu se\n développer physiquement et moralement cette vierge qu'il avait trouvée\n presque sauvage, abandonnée à elle-même, n'ayant pour guide que son\n"}, {"page_pdf": 469, "texte": "                                -   426   -\n\ninstinct de femme, de la pétrir entre ses mains, de dresser et de guider\ndans ses voies cette intelligence qui recevait les impressions pour les\nrendre marquées à un coin nouveau, chatoyantes d'un reflet plus délicat\net plus harmonique.\n   De jour en jour, ce changement se faisait plus visible chez Greta;\nl'enfant devenait femme, et avec la floraison rose des dix-sept ans sur­\ngissait une gravité mêlée d'irrésistible grâce. Son esprit et son corps\ns'épanouissaient comme un pur lys blanc, dans la montée de deux sèves\nmatérielle et spirituelle.\n   A la faiblesse ployante des premières branches se substituait, de\nminute en minute, une vigueur de rameau vert, et l'heure était venue\noù l'être se sent traversé d'une ardeur inconnue et d'un frisson nouveau.\n   Un matin, après le déjeuner, le professeur étant comme toujours\nremonté à son travail, Greta retint par la manche Ferrias, qui s'apprê­\ntait à sortir.\n   — C'est aujourd'hui, à trois heures, le concert Strauss. Nous irons,\nn'est-ce pas ? dit-elle.\n   — Mais... j'avais l'intention d'aller à Cologne... cependant...\n   — Oh! oui, restez, monsieur Jacques, insista la jeune fille, on jouera\ndes valses et, moi à votre bras, nous nous figurerons que nous sommes\nau bal et que nous dansons ensemble.\n   Elle avait la voix émue en disant cela, et Ferrias, pour la première\nfois, vit en elle la femme, captivante et caressante à la fois, qu'il avait\nformée.\n   — Oui, j'irai avec vous, Greta, fit-il lentement; vous me donnerez le\nbras... et je serai bien heureux.\n   Elle rougit, surprise, tandis qu'il continuait :\n   — Oui, bien heureux, Greta, de vous sentir près de moi, et je croirai\nque vous êtes ma fiancée et que vous m'aimez...\n   Greta le regarda, les yeux humides, et balbutia :\n   — Oh! monsieur Jacques, vous êtes bon, vous êtes bon!\n   Puis elle sortit vivement de la chambre.\n\n\n                                    III\n\n   Strauss ! Strauss ! Strauss ! Johann Strauss ! ! !\n   Ce nom, suivi d'un long programme imprimé en lettres rouges,\njaunes, vertes, bleues, éclatait à tous les coins, depuis le bout de la\n « Poppelsdorferallée » jusqu'au fond de Godesberg. Le jardin de l'Hôtel\n"}, {"page_pdf": 470, "texte": "                                 — 427 —\n\nKley, peigné, ratissé,' plein de fleurs, avec ses jonchées de chaises et\nde petites tables rondes, resplendissait sous l'éblouissante tombée du\nsoleil ; les kellner, en tabliers blancs, allaient et venaient, servant aux\npremiers arrivés les slieny-cobler et les maitrank, commandés avec de\ngrands cris : Ein, zwei, drei! schnell! Donna' Wetter! Boum!\n   Arrivèrent bientôt les étudiants par groupes de corporations : les\nBorussen, à la casquette blanche relevée de ganses d'argent ; les Asiat,\ncoiffés de la petite rondelle rouge posée de travers sur les cheveux\nrepeignés, blinquants, bouclés etrelevés d'un côté; les Felsen, les Saxons,\nles Souabes, tous avec leur dégaine de margraves; les uns, chics, le\nmonocle à l'œil ; d'autres, vieux déjà, aux lunettes d'or à fines branches;\net, aussitôt assis, on demandait à boire, vite, le bol légendaire, la\ngrande soupière où l'on verse douze bouteilles de Niersteiner, quatre\nde Mosel, trois de Champagne)', du sucre, un plat de fraises, un flacon\nd'ananas, de Maikraut... et Prosit! Danke! Bitte sehr ! Bitte! Cram­\nbambnli! Hopsasah! Halli! Halle! Eh! Kellner! Boum!\n   Au milieu, près des balustres, en face du Rhin filant droit ses eaux\ncouleur d'absinthe où le soleil allume des nappes de topaze, avec les\nmontagnes bleutées par le loin, pignonnées de ruines aux lignes bizarres,\ndevant les bateaux qui sillonnaient, lançant de leurs ponts légers comme\ndes dentelles les cris de joie, les appels, les exclamations bruyantes des\npassagers piquant vers Drachenfels, Rhôndorf, Nonnenwerth, Godes-\nberg; plus loin, Ehrenbreitstein, Oberlahnstein, Stolzenfels, Coblenz,\nLoreley, — là, sous les arbres remués comme des palmes, des familles\nentières arrivaient, se pressaient, s'installaient; des éclats de rire perlés\nmontaient dans les branches ; les fillettes traînaient en courant des\nchaises, faisant, avec un bruit clair, sauter les petits cailloux ronds du\ngravier; les jeunes fraûlein aux cheveux blonds, aux yeux bleu-pâle,\nvêtues de robes vives, puis les mères, les vieux, les hussards en\nculottes collantes cloués aux chaises et tenant leur lourd sabre à four­\nreau d'acier entre les jambes, quelques cuirassiers blancs venus de\nCologne, tout cela bougeait, houlait, parlait, jabotait, et Boum! Kellner!\nJa, Herr Professor! Boum! eh! da ist er! da Strauss ! prafo ! prafo !\nHurrah!\n   Le maëstro gravit les marches du kiosque; puis, se retournant, salua\nraidement, la main plate sur le cœur.\n   On applaudit encore : Prafo ! Pra-a-a-a-fo !\n   Un silence. Strauss leva sa baguette, parcourut d'un regard circulaire\nl'orchestre, puis abaissa le bras, — d'un coup brusque.\n"}, {"page_pdf": 471, "texte": "                                — 428 —\n\n    Et la valse commença, lente, amollie, glissant les notes comme des\ngazes, frissonnant dans les feuilles, puis réveillée tout à coup, repre­\nnant le thème qui met des envies de valse aux jambes, et les jeunes\nfilles, l'œil noyé, caressantes comme des chattes, regardaient les\nhommes. Allait la valse, la valse! et ses ondulations tournantes grisaient\nles têtes, et les buveurs, le regard vague, se balançaient sur leurs\nchaises comme des bêtes repues, accompagnant la musique de longs\ngestes tendres.\n    Le soir, descendu peu à peu, amoncelait sur le Rhin ses larges\nombres; un à un, on alluma dans le jardin les becs de gaz dont les\nglobes dépolis firent autant de lunes blanches au milieu des verdures.\nIl y eut un grand mouvement de houle avant le dernier morceau : la\nBataille de Gravelotte.\n    Les officiers, animés par la boisson, se promenaient à présent dans les\nchemins, avec des allures plus cassantes, attendant avec impatience les\n airs de bravoure promis par l'affiche. La colonie française, éparpillée\ndans la foule, s'était retirée. Les bruits reprenaient, plus forts, enflés et\n comme mugissants, à croire qu'un souffle de colère eût passé sur toutes\n ces lourdes têtes. Dans les allées sablées, les étudiants reformaient\n leurs groupes, et la lumière des gaz faisait éclater crûment le rouge, le\n blanc, le bleu des bérets. L'orchestre aussi s'était débandé; une partie\n avec ses pupitres et ses instruments avait disparu derrière un bosquet\n au fond du. square, tandis que l'autre restée dans le kiosque se calait\n avec des mouvements plus larges et plus dégourdis.\n     Ferrias et Greta se promenèrent quelques instants, puis allèrent\n s'accouder à la balustrade de granit, devant le fleuve.\n     Au loin, dans la campagne, en aval, jaillissaient de temps en temps\n de petites lueurs aux fenêtres des masures, et l'on percevait des vies\n humbles agitées derrière de minces rideaux. Des bruits troublants\n venaient aussi du lointain, apportés par des courants de brise, et le\n  fleuve enfoncé dans la nuit roulait toujours, accompagné par le bruit\n  doux et mélancolique de ses eaux.\n     Quelqu'un frappa sur l'épaule de Ferrias; il se retourna :\n     — Tiens, Chastel!\n     — Ja! fit gravement celui-ci. Ah! pardon, ajouta-t-il en apercevant\n  Greta, pardon, tu n'es pas seul.\n     — Tu vois, mademoiselle, je vous présente Georges Chastel, un de\n  mes bons amis de Bruxelles. Mlle Friedmann, la fille de mon hôte... Et\n  que fais-tu ici ?\n"}, {"page_pdf": 472, "texte": "                                — 429 —\n   — Tu vois; je me promène ; il fait d'un bête à Bruxelles ; tout le monde\nest filé pour la mer, pour la campagne, que sais-je ? Alors je suis filé\naussi et me voilà. Hier à Cologne, demain à Coblence et ainsi jusqu'au\nMont-Blanc; il n'y a pas de raison pour que cela finisse. Là-dessus,\nbonsoir; ils vont commencer leur histoire patriotique, je n'en veux pas,\nje te verrai à mon retour.\n   — Comment! tu pars ainsi, déjà? mais il me semble que j'ai une masse\nde choses à te dire.\n   — Eh ! non, mon brave ; tout le monde va bien en Brabant ; le Palais\nde Justice a toujours des courants d'air, Manneken-Pis est à sa place et\nla littérature est dans le marasme. Voilà, bonsoir!\n   — Voyons ! une minute\n   — Non, bonsoir, tu n'es pas seul et ensuite, je te le répète, je n'ai pas\nenvie d'entendre leur sale musique sur Gravelotte. Un tas de cochons,\ntes Prussiens, ajouta-t-il dans l'oreille de Ferrias. Allons! adieu...\nMademoiselle....\n                                       *\n                                   *       *\n   — Il me déplait votre ami, monsieur Jacques.\n   — Un très bon garçon pourtant; un peu fantasque, voilà tout. Il est\nparti d'ailleurs.\n   — C'est juste.\n   A ce moment, un formidable accord de cymbales et de grosse caisse\nretentit. Le grand morceau commençait, une sorte de fanfare guerrière\nsymbolisant le départ des escadrons pour la bataille. Au milieu, la\nGarde au Rhin, jouée vite, en pas redoublé, et, au loin, l'air triste de La\nReine Hortense. Les troupes françaises s'avançaient; leur chant de guerre\ns'enflait peu à peu. Les prussiens continuaient, à sons assourdis, leur\nmarche en biais à travers la campagne, Puis, tout à coup, une décharge\nde canon, deux trois, vingt, coupées par la pétarade sèche des mitrail­\nleuses françaises, une mêlée de sons brusques, bruyants, énormes, un\ntutti des cuivres, de longs appels de clairons, tandis que l'air de la\nFrance, de plus en plus faible et s'éteignant brisé par un choc d'accord\nvictorieux disait, comme une plainte mourante — la défaite. Un silence,\net de nouveau l'air du Rhin, triomphal, insolent, incapable.\n   Une immense clameur d'enthousiasme accueillit le final; on eût dit que\nle lendemain de la victoire nationale fût revenu avec ses envahissantes\nallégresses.\n   — C'était beau, n'est-ce pas? dit Greta en prenant le bras de Ferrias.\n                                                                     31\n"}, {"page_pdf": 473, "texte": "                               — 430 —\n\n    — Vous trouvez? dit celui-ci, il me semble à moi que les valses\nétaient plus douces et que vos yeux étaient plus doux quand on les\njouait, là, tantôt.\n   — C'est vrai, répondit-elle, oui, vous avez raison, monsieur Jacques,\nce morceau n'est pas bon pour l'Allemagne; nous rentrons, n'est ce pas,\najouta-t-elle en se penchant un peu vers le jeune homme.\n   — Bah ! fit Jacques, allons une minute au Rhin, il doit être si beau à\ncette heure.\n   — Pas longtemps alors; le père serait inquiet; il est vrai que les\nAnglo-Saxons\n   Ils descendirent en riant la courte Fahrgasse et prirent la droite vers\nle Traject.\n   Jacques avait saisi la main de Greta, et elle, appuyé sur lui semblait\nse reposer de cette journée inoubliable où pour la première fois ils\ns'étaient dit ce que depuis si longtemps ils avaient caché au fond d'eux\nmêmes, comme une faute.\n   Ils marchaient tous deux en silence, les mains entrelacées et les\nlèvres entr'ouvertes comme s'ils eussent voulu, avec l'air endormeur du\nsoir, aspirer des souffles mystérieux de poésie et de tendresse. Il sem­\nblait que des voiles fussent répandus dans l'espace, comme des traînes\nde robes mystiques ; des souffles tièdes tournoyaient avec un murmure\néloigné d'êtres qui s'endorment. Dans cette fin de jour, pareille au som­\nmeil apaisé d'une nuit de caresses, il y avait une sorte de capiteuse\nvibration, d'harmonie aimante, une ivresse étouffée qui se balançait\nparmi les eaux glauques, les feuilles remuées et les souffles épars.\n   Jacques et Greta ne parlaient point, énervés et saturés de ce calme\nineffable, la tête bourdonnante, les bras tombés dans une lassitude\namoliie. Ils se laissaient aller sans volonté à cette physique et volup­\ntueuse étreinte de la nature, et des images de couples enlacés dans la\nnuit les sollicitaient à la scène renouvelée des poèmes mystiques.\n   — Viens, dit Jacques, doucement, d'un accent musical comme un\nchuchottement de feuilles, viens, toi la bien-aimée de ma vie, nous nous\naimerons sous les étoiles qui nous parlent et qui nous appellent, viens,\nGreta! oh! Gretchen, ma mienne, ma blonde Liebchen! je serai ton\népoux et les montagnes mettront leur ombre sur nos fiançailles...\n   Il se grisait à ses propres paroles qu'il cherchait atténuées et plain­\ntives, oubliant ses railleries, sa raison, se livrant tout entier à cette\nmontante ivresse d'amour.\n    ... Viens, Greta, je t'aime! restons ici, laisse-moi me mettre à tes\ngenoux, Greta, oh! Greta.\n"}, {"page_pdf": 474, "texte": "                                 — 431 —\n   Elle, frissonnante, s'anéantissait sans force et sans voix dans cette\ncaresse éperdue de mots, de souffles, de baisers, et la nuit, au loin, ne\nporta plus sur ses ailes noires que la mélodie claire de l'eau clapotante\net mélancolique\n\n    Lorsque le vent, tout-à-coup fraichi, les eut frappés au visage, tous\ndeux se dressèrent ; les nuages déchirés ouvrirent sur leurs faces la\nlumière blanche de la lune et, blêmes, épouvantés, ils se regardèrent.\nJacques, le premier, reprit ses sens; il comprenait presque; l'ivresse\nétait passée, et, comme un évanoui qui se réveille, il se demandait si\nc'était vrai, s'il n'avait pas une hallucination folle ; il n'était pas sûr...\npuis il regarda de nouveau Greta, leurs yeux se croisèrent sans se voir,\net, plongés tous deux dans la réalité de l'irréparable, sans force, anéantis,\nils marchèrent l'un à côté de l'autre, muets.\n   Toutes voix s'étaient tues ; les capiteuses visions avaient disparu ;\nla nuit semblait, comme eux, plongée dans un remords, et ils eurent\npeur d'être seuls ainsi dans cette solitude traversée par le frisson noc­\n turne. Ils marchèrent plus vite, remontèrent la Fahrgasse et se retrou­\nvèrent devant le Hofgarten qui faisait une ombre compacte sous le ciel.\nIls le traversèrent d'un pas fièvreux, enfilèrent l'allée de Poppelsdorf et\n se retrouvèrent arrêtés court devant la petite maison de Hans Fried­\nmann.\n    — Entrons, dit-elle enfin, d'une voix sourde.\n    — Oui, répondit Ferrias.\n    Tous deux franchirent la porte, ensemble, se poussant du coude, crai­\n gnant chacun d'être le dernier, avec cette terreur qu'une main occulte\n allait s'abattre sur eux et les rejeter violemment en arrière.\n    Jacques monta, elle monta; au premier, la porte du cabinet de travail\n était encadrée de lumière. Greta s'arrêta un instant, haletante.\n    — Herein ! Entrez, fit la voix du professeur.\n    Le père, courbé sur ses paperasses, ne leva point la tête.\n    — C'est toi, Gretch, dit-il en continuant à feuilleter un manuscrit.\n    — Ja, répondit-elle d'une voix étranglée.\n    Alors seulement il la regarda, d'un air étrange :\n    — Vous êtes restés longtemps à ce concert.\n    — Ja, répondit-elle encore, presque durement, comme révoltée et\n  enragée à tout dire.\n    Le vieillard la regarda de nouveau, puis, se levant :\n    — Et Ferrias ? demanda-t-il.\n"}, {"page_pdf": 475, "texte": "                                 — 432 —\n\n   — Oben. En haut, dit Greta, le ton plus cassant, pressée d'en finir,\nde dire tout de suite. Elle voulait dans ses idées honnêtes s'accuser à\nl'instant, jeter sa faute fièrement, en être responsable toute seule.\n   Le professeur alors se leva violemment et, lui prenant le bras :\n   — Was ist ? Qu'y a-t-il ?\n   — Jacques, oui, mon amant !\n   Le vieux devint vert, sa face anguleuse se crispa, ses yeux s'ouvrirent\ngrands, et accroché d'une main au fauteuil, dressé, superbe, il étendit\nbrusquement le bras vers la porte, d'un seul geste droit, puis, de toute\nsa voix frémissante et creuse, ne cria qu'un mot qui vibra comme un\ntonnerre :\n   — Heraus ! Dehors !\n   Greta le regarda une dernière fois, comme pour fixer dans son souve­\nnir cette vision de malédiction et d'épouvante, puis, à reculons, l'œil sec,\nelle ouvrit la porte et la referma sur elle, tandis que Hans Friedmann\ns'écroulait de toute sa hauteur sur le tapis.\n   Elle trouva sur le palier Ferrias qui avait écouté cette courte scène.\n   — Viens, fit-elle.\n   — Oui, répondit-il, sans comprendre.\n   Ils se retrouvèrent dans la nuit plus épaisse et plus effrayante. Jacques\nsuivait la jeune fille. Elle marchait vite. Ils traversèrent de nouveau le\nparc, et devant l'hôtel de Belle-Vue, Greta fit signe d'arrêter. Elle avait\nà ce moment l'œil égaré des somnambules. Ferrias lui prit la main, et\ncette main lui sembla froide comme celle d'un cadavre.\n   Lorsque Greta eut sonné et que la grande porte de l'Hôtel se fut\nouverte, un garçon à moitié endormi, portant une lanterne reçut cet\nordre bref :\n   — Deux chambres, une pour Monsieur, une pour moi ; train de\nCologne, demain à cinq heures, vous nous l'éveillerez.\n   Le garçon décrocha deux clefs d'un chassis brun et ils gravirent\nl'escalier noir.\n    Lorsqu'ils furent seuls, Greta s'assit dans un fauteuil, puis deux larmes\n débordant soudain de ses yeux, sa froideur se dissolva brusquement,\n et elle s'abattit, sanglotante, la tête renversée. Alors Jacques s'appro­\n cha d'elle, se mit à ses pieds, lui prit de nouveau les mains, en lui disant\n des paroles douces et consolantes :\n    — Ne pleure pas, enfant, ne pleure pas, toi la bien aimée de ma vie,\n Greta, Gretchen. « Il tâchait de retrouver sa voix enveloppante et caline,\n et, enlaçant la taille de la jeune fille, la bouche tendue vers elle, il plai-\n"}, {"page_pdf": 476, "texte": "                                — 433 —\n\ndait la cause d'amour, et chacune de ses paroles allait vers Greta\ncomme des caresses d'apaisement; il disait :\n   — Viens, Gretchen ! demain, nous serons unis ; viens dans mon pays,\nje te ferai oublier tes peines, je t'aimerai; tu es ma fiancée et nous\nserons ensemble dans le temps de l'avenir. Je t'aime, Greta; nous sommes\nl'un à l'autre, ma blonde, ma tant chère ma vie! Toi qui souffres,\ndis-moi que tu pardonnes ! Va ! je tâcherai de faire ta vie exquise et\nberçante, veux-tu, dis ?\n   Elle leva sur lui ses yeux noyés de larmes et répondit :\n   — Je veux! tu seras mon maître et mon soutien. Je suis tienne, je te\npardonne, mon Jacques, mon seul !\n   Et sur le seuil de la chambre, dans le silence de la nuit, ils se don­\nnèrent un long baiser.\n                                     V\n    Au début, le voyage des deux jeunes gens fut douloureux. Sans\nbagages, comme des fugitifs, ils partaient pour toujours. Ferrias, encore\nétourdi par la rapidité des événements qui, depuis la veille, s'étaient\nprécipités ; Greta, défaillante et tombée à présent, revenue de son\n énergie factice et d'autant plus brisée qu'elle avait été plus forte. Où\n allait-elle ainsi, dans l'inconnu, loin de tout ce qu'elle avait connu et\naimé, loin pour toujours de la ville paisible où, depuis son enfance, elle\navait vécu dans une insouciance de fillette, avec ce vieillard austère\nqu'elle laissait derrière elle tout seul, broyé par la honte et la douleur?\nSans doute, Jacques régulariserait leur union; il l'épouserait, tout de\nsuite, mais le rigide honnête homme, élevé dans la sévérité de sa con­\nscience, ne pardonnerait pas l'effroyable coup porté par elle avec une\nfroide et cruelle franchise. Il finirait ses jours, plus sauvage sans doute\net plus renfermé, fuyant les hommes qui lui demanderaient compte\nd'elle ; il tomberait abattu par ses douleurs, comme un arbre vieilli qui\nse penche, de jour en jour, lentement, vers le sol, assommé par le poids\nde ses branches...\n   Et elle, Jacques l'aimerait-il longtemps? Sa passion, n'était-ce point\nune crise d'un instant qui l'avait poussée vers elle par une inexplicable\nfatalité ? Était-elle faite pour cet artiste aux goûts affinés que sa nature\nd'allemande presque inculte ne pouvait encore bien comprendre ?\n   Greta rêvait ainsi, regardant par la vitre de la portière le paysage\nqui fuyait, les pâtures, les haies, les files de peupliers dressés sur\nl'horizon, les nuages enfin courant sur l'espace comme s'ils ne voulus­\nsent pas l'abandonner, Greta l'Allemande !\n"}, {"page_pdf": 477, "texte": "                                — 434 —\n   Ferrias, qui n'avait point parlé depuis le départ, alla vers elle,\ns'assit à ses côtés, et, devinant le doute de sa pensée, essaya de lui\nredire les paroles douces qu'il avait par deux fois balbutiées.\n   Mais elle, revenue au calme, lui répondit :\n   — Nous nous épouserons, bientôt, Jacques, et je vous aimerai de\ntout moi-même, et si vous vous détachez de moi, je me dirai que j'ai\ncommis une grande faute et que Dieu me la fait expier.\n    — Ne parlons pas de Dieu, dit Ferrias, mais parlons de nous-mêmes.\nÉcoutez-moi, mon enfant bien-aimée ; je vous ai choisie depuis bien long­\ntemps, Greta, je vous ai appelée de toute ma voix intérieure depuis trois ans\nde mon existence. Si je suis allé en Allemagne, c'est pour me dérober à\nune vie qui m'obsédait; j'aspirais à trouver une femme simple et douce\nqui m'aimât comme je me promettais de l'aimer; je vous parle grave­\nment, Greta; souvent j'ai des spleens, vous ne me connaissez pas ;\npeut-être vous ferai-je souffrir quelque jour ; je vous le demande, soyez\nbonne pour le grand enfant qui vous prie de le soutenir ; soyez ma com­\npagne, Gretchen, et si je vous fais pleurer parfois, je vous le promets,\nje tâcherai, par ma tendresse, de vous faire oublier mes défaillances.\n    Greta le regardait pendant ce temps, l'œil humide; elle prenait con­\n fiance, heureuse presque de ce qu'il ne se fit pas valoir et que déjà,\n sans qu'elle le demandât, il se prît à avouer les secrets de sa conscience.\n Elle éprouva une jouissance ineffable à se dire qu'elle aurait à lui par­\n donner quelque chqse, à se sacrifier pour lui, à mettre sa douceur sur\n les plaies de ce fantasque qui souvent semblait rire — et pleurait.\n    Elle souriait à présent, et, heureux, rassérénés, oubliant leur remords\n déjà lointain à leur égoïsme d'amour, ils causèrent tranquillement\n comme des amis, arrangeant d'avance leur vie à venir, leur » chez-soi.\"\n Lui racontait ce qu'il voulait, son idéal apaisé de vie bonne et familiale ;\n elle, radieuse, avait fait le même rêve ; elle lui dit sa vie, comment elle\n avait été élevée dans le goût des choses simples, sans ambitions qu'une\n famille\n    — Oui, l'enfant, disait Jacques, il dormira dans le berceau et tu\n chanteras des lied de ton pays, le soir, pendant son sommeil... Et leurs\n pensées ravies dans une ascension de joie future oubliaient déjà le\n le jour passé, la veille d'effroi, la malédiction occulte descendue sur\n leurs fronts. Leur bonheur, pour avoir été violemment construit, n'en\n était pas moins durable et la vie s'ouvrait, rayonnante en somme, et\n  pleine de solides sécurités.\n     (A continuer.)                                     MAX WALLER,\n"}, {"page_pdf": 478, "texte": "          XVIIIme                SIÈCLE\n\n                             I\n                                      A Francis   Nautet.\n\n          AH ! vous étiez marquise au temps des bergeries !\n            Scaramouche a cueilli sur vos lèvres chéries\n            Mille et mille baisers sonores, Scaramouche\nA finement posé la très mignonne mouche\nQui ravive le blanc laiteux de votre joue.\nVotre éventail de nacre, où Colombine joue,\nSur un pré bleu d'azur, avec son Arlequin,\nQui lui sourit d'un air paterne, le coquin !\nDans les calmes douceurs des soirs extasiés\nConfia vos aveux à l'âme des rosiers,\nMarquise, bien souvent ! Au son de votre voix,\nLes ramiers s'enivraient d'amour au fond des bois ;\nLes brises des étangs, mystiques barcarolles,\nS'enroulaient vaguement à vos mièvres paroles,\nEt dans le ciel si pâle et les arbres si grêles,\nDes parfums framboisés et des battements d'ailes\nPassaient, quand, Scaramouche au bras, vous parliez d'or !\nLes boulingrins roussis s'en souviennent encor ;\nSous son frêle treillis, dans un recoin du parc,\nL'amour malicieux appuyé sur son arc\nSent un triste sourire effleurer sous le marbre\nSon cœur, belle marquise ! Il a survécu, l'arbre\nOù vos deux noms gravés dans l'écorce noircie\nDorment, amants défunts ! Et la ligne amincie\nDes sentiers où vos pas ont murmuré jadis\nSait bien que la Marquise est dans le paradis\nAvec ses chiens frisés, ses négrillons exquis,\nToute une floraison neigeuse de marquis,\nTrémolant de la canne et dansant la gavotte;\nSur un théâtre d'or, Scaramouche pivote,\nPapillon nébuleux; et vous, sous un capuce\nDont un griffon d'argent griffe le satin puce,\nVous regardez bleuir dans un parc de Watteau\nLa sveltesse élégante et fière du jet d'eau\nQui, les soirs d'autrefois, au temps des bergeries\nEgrènait des baisers sur vos lèvres fleuries.\n"}, {"page_pdf": 479, "texte": "                        — 436 —\n\n\n                             II\n\nPierrot assis sur l'herbe est vaguement morose\nEn voyant les lueurs du couchant, qu'atténue\nL'ombre des hauts tilleuls le long de l'avenue,\nAgripper au goulot son flacon de vin rose.\n\nIl grelotte de peur sous sa veste de soie ;\nSa figure plâtrée et ses gestes bizarres\nEveillent dans le parc les Silènes hilares\nQue l'odeur d'un pâté de perdreaux met en joie.\n\nLa lune caressante a des pâleurs exquises\nEt le baiser pensif de sa lèvre amoureuse\nGlace d'argent nacré la fontaine pleureuse\nOù devisaient d'amour les défuntes marquises.\n\nEt Pierrot craint de voir passer au loin les fées\nSur leurs chars attelés de quatre souris blanches,\nDans les molles douceurs du soir, entre les branches\nRêveuses, emportant les flottantes bouffées\n\nDe gibier délicat et de claire gelée\nTransparente, couleur de neige framboiséc,\nSur l'aile des lutins emperlés de rosée\nVers Algol aux reflets d'émeraude voilée.\n\nCependant qu'il regarde au ciel bleuir les nues\nEn robes de dentelle, en perruque poudrée,\nArlequin a senti dans la brume pourprée\nMonter suavement des saveurs inconnues.\n\nEt, presto ! le gibier, le flacon, la gelée\nOnt passé sous les plis droits de sa souquenille,\nEt la lune regarde au fond de la charmille\nPierrot givrant de pleurs sa face désolée.\n\n\n                            III\n\n             Pierrot en souquenille rose\n             Entame un succulent pâté\n             Au nez de Cassandre édenté\n             Qui lui sourit d'un air... tout chose.\n"}, {"page_pdf": 480, "texte": "            Sous les ramures assombries\n            Passe ce faquin d'Arlequin\n            Emportant, tout frais, le coquin,\n            Les baisers de lèvres chéries.\n\n            La brise ride les bassins\n            Où Diane mire ses seins\n            Dont rêve, le soir, la rosée.\n\n            Et le gourmand Pierrot voudrait\n            Manger la lune framboisie\n            Avec son flacon de clairet.\n\n\n                           IV\n\n            Pierrot acrobate sautille\n            Sur le fil tendu d'une toile\n            D'araignée accrochée aux nues\n            Par les doigts roses d'une étoile.\n\n            Leste, à des hauteurs inconnues,\n            Pierrot acrobate sautille.\n\n                           V\n\nSylvia, Célimène, Amynthe et Cydalise\nEcoutent s'égrèner la douce vocalise\nD'un rossignol berçant la musique des branches.\nEn robes bouton d'or, des pâquerettes blanches\nHeureuses de mourir entre leurs mains rosées,\nLes belles, quand la voix monte en folles risées\nVers la lune effleurant les quinconces moroses\nCraignent de voir passer Pierrot en souliers roses\nAvec l'âne pensif aux prunelles humaines\n— Silence! » — ... Dans la nuit la moire des fontaines\nFrissonne       Repliant leur éventails d'ivoire,\nRassurant leurs bichons et rayant l'ombre noire\nD'envolements nacrés et de vagues murmures,\nLes coquettes ont fui, prestes, dans les ramures\nChanteuses. Et, bien loin, oh! si loin! Cydalise\nSent planer doucement la rose vocalise\nDe l'oiseau, qui, rêveur et triste, dans les branches\nChante l'hymne de mort des pâquerettes blanches.\n"}, {"page_pdf": 481, "texte": "                        -   433   -\n\n                            VI\n\nDans les vagues rougeurs du soir, la symphonie\nFait pâmer les oiseaux. Vois ! C'est l'Ile bénie\nOù les amants heureux rêvent au clair de lune.\nEn robes de satins cassés, en bérêts, l'une\nAprès l'autre, Sylvie, Amynthe, Célimène\nVont embrasser Pierrot poudrerizé, qui mène\nLe vieil âne pensif au miroir des fontaines.\nC'en est fait des refus et des lèvres hautaines,\nDes désespoirs pimpants et des affêteries,\nC'est le règne du Tendre : « hymens » et « bergeries »\nAttirent les amants sur la carte amoureuse.\nEntre de hauts tilleuls, la pelouse se creuse\nExquise ; et, devisant, grignottant des noisettes,\nLes belles sous les plis des blanches chemisettes\nLaissent les doigts se perdre et songer à leur guise;\nEros malicieux sous la charmille aiguise\nLes traits qui vont percer le sein des innocentes...\nEt c'est l'Ile enchantée, où les amours naissantes\nFleurissent, parfumant la lune, qui se lève\nEntre les branches d'or, et le bassin qui rêve.\n\n                            VII\n\nLe ciel semble sourire aux masques pirouettant\nEn vestes de satin étoile de nœuds roses;\nDes applaudissements semblent jaillir des choses\n             Dans le demi-jour attristant.\n\nLes pianissimi sussurant des violes\nDans l'allée où la lune exquise vient s'asseoir\nComme des papillons sur les ailes du soir\n              Bercent les rêves des corolles.\n\nEt les faunes rieurs au fond des boulingrins\nSe taisent, s'imprégnant des sveltes barcarolles\nQui règlent leur cadence au rythme des paroles\n              Et des ronronnants tambourins.\n\nLa lune qui pâlit sur les vestes de soie,\nLes robes bouton d'or, les plumes, les colliers,\nLes belles en litière et sur les cavaliers\n             Epand une si triste joie,\n"}, {"page_pdf": 482, "texte": "                       — 439 —\n\nEt les chanteurs ôtant leurs masques de satin\nLaissent pleurer le fard de leur morne visage\nTandis que dans le bleu rêveur du paysage\n            Passent les chars blancs du matin.\n\n                          VIII\nAu centre du plafond de la chambre à coucher,\nUne troupe d'amours, caprice de Boucher,\nSe repose, écoutant rire parmi les fleurs\nLe crécelant babil des oiseaux querelleurs.\nNonchalamment couchés dans leur molle paresse,\nLes amours gracieux au vent qui les caresse\nEffeuillent des deux mains des rêves et des roses.\nMais, le soir, dans les plis bouillonnés des draps roses\nOù sommeille, poudré de neige, le marquis,\nIls berçent le silence avec le geste exquis\nDe la mère éteignant les yeux de son enfant.\nEt quand se lève au ciel le matin triomphant,\nLe marquis, remettant bien d'aplomb sa perruque\nEt ses doigts chatouillant le rose de sa nuque,\nSent vibrer, oh! bien loin ! des murmures étranges\nEt se croit envolé dans le pays des anges.\n                           IX\nAu calme clair de lune adorablement triste\nLes bassins endormis ont des tons d'améthyste\nFondante, et les jets d'eau s'égrenant dans les vasques\nMêlent de longs sanglots aux concetti des masques,\nQui vont, jouant du luth, tout le long des allées,\nDonner la sérénade aux nymphes désolées.\nPaillasses pailletés, Pierrots en souquenille\nPirouettent, rieurs, au fond de la charmille\nRêveuse et les marquis invitant les marquises\nAccompagnant les chants de gavottes exquises.\nTandis que dans le parc la mandoline jase,\nLa belle Colombine, accoudée en extase\nAux balcons où la lune épand ses ondes roses,\nDont Arlequin lui fit présent ce soir, et songe\nQue toute cette joie, au loin, n'est que mensonge\nEt que tous ces railleurs élégants et fantasques\nDéguisant leur ennui sous le blanc de leurs masques\nEt le satin brodé de leurs basquines roses\nRaffinent la tristesse adorable des choses.\n                                  GEORGES KHNOPFF.\n"}, {"page_pdf": 483, "texte": "      LE CŒUR DE TONY WANDEL\n                                   (Suite)\n\n                                                     A Edmond Picard.\n\n                                     VII\n\n     Trekkenpluk venait d'atteindre une seconde fois quarante ans. Le\n matin de cet anniversaire, la conscience en repos, tout à la joie de\n vivre, il se rendait allégrement à ses affaires et priait mentalement la\n Providence qu'elle lui permît de procurer à ses semblables autant de\n bonheur qu'il en goûtait lui-même. Un mouvement insolite dans la rue\n l'arracha à cette édifiante rêverie. Les passants s'abordaient, échan­\n geaient quelques mots, puis partaient en courant.\n    Et, d'un coin de la ville à l'autre, se propageait cette sinistre rumeur:\n « Il brûle ! «\n    Le banquier n'attendit pas d'autres renseignements pour emboîter le\npas à la suite des badauds. Le feu s'était déclaré dans une de ces\nruelles sinueuses des quartiers plébéiens où de hautes masures abri­\ntent de prolifiques ménages de besoigneux. Une de ces bicoques flam­\nbait comme un brasero géant et les pompiers ne songeaient plus qu'à\nl'isoler des constructions voisines. La chaîne des policiers et le cordon\ndes soldats livra respectueusement passage au riche bourgeois, investi\nd'ailleurs des plus importantes dignités civiques.\n    Trekkenpluk apprit que tous les chambrelans avaient pu s'échapper à\ntemps à l'exception d'une femme et de deux enfants gîtant sous les\ncombles. Ceux-ci étaient condamnés ! prononçaient les sauveteurs\njurés.\n    Impossible de parvenir jusqu'à cette hauteur. Les flammes ronflaient\ndans la cage de l'escalier et d'un moment à l'autre les murs lézardés\ns'écrouleraient. Depuis longtemps les croisées du premier étage avaient\néclaté et, rouges comme des gueulards de hauts-fourneaux, elles dar­\ndaient des langues enflammées.\n    L'incendie, parti du rez-de-chaussée, montait conquéramment à\nl'assaut du faîte. Trois paliers, trois enjambées encore et il atteindrait\nses victimes; trois étapes et, implacable Moloch, il étourdirait,\nasphyxierait, lècherait et dévorerait ensuite ces innocents holocaustes.\n"}, {"page_pdf": 484, "texte": "                                — 441 —\n\n   Le grand cœur de Trekkenpluk se serrait à cette pensée. Chaque fois\nqu'un coup de vent dégageait le toit des nuages amoncelés, le banquier\ninterrogeait anxieusement la lucarne du galetas habité par ces infor­\ntunés. Il stimulait les pompiers, les soldats, le peuple. Autour de lui,\ndes jeunes gens, robustes, nerveux, se croisaient les bras, ébaubis ou\ngeignaient comme des vieilles femmes. Qu'attendaient-ils pour se con­\nduire comme des héros ? A leur place, Trekkenpluk n'eût pas hésité\nune seconde. Mais avait-il le droit, lui, de risquer sa vie ? Il se devait\nnon seulement à ses propres enfants mais encore à la veuve et aux\norphelins du paveur. En vain, désespérant de réveiller chez ces trem­\nbleurs un sentiment de vaillance et de dévouement, tâchait-il au moins\nd'amorcer leur cupidité en promettant une fortune à quiconque sauve­\nrait un de ces hères. Personne ne bougeait.\n    Les pompiers continuaient flegmatiquement leur stricte besogne. On\nen voyait qui, la hâche au poing, des paquets de corde enroulés au\nbras, sapaient les murs voisins de la fournaise. L'eau, projetée de loin,\nfusait dans la gehenne avec un sifflement rageur et les flammes, exas­\npérées par cet élément hostile, se redressaient aussitôt comme pour le\ndéfier. On entendait le râle rhythmique des pompes, le craquement des\npoutres, les signaux des clairons; et des odeurs âcres vous prenaient à\nla gorge.\n    — En arrière ! commanda un officier.\n     Trekkenpluk n'entendit pas. Il venait d'apercevoir à la lucarne\nmenacée une silhouette enfantine et blonde, agitant des bras potelés.\n     — S'il vous plaît, monsieur l'échevin, écartez-vous ; on craint l'écrou­\nlement ! répéta l'officier à Trekkenpluk.\n     Mais celui-ci, n'y tenant plus, s'est élancé sur l'échelle volante. Plus\n moyen de le rejoindre. Par acquit de conscience, on darde dans sa\n direction la douche des pompes. Voilà qu'il disparaît dans l'opaque\n tourbillon. Il est perdu ! Quelques secondes d'angoisse. Au miracle !\n La fumée se dissipe. Il reparaît, portant sur son dos une femme et\n tenant un enfant dans chacun de ses bras. Il est redescendu au milieu de\n l'échelle. En ce moment, les craquements sinistres redoublent. Les\n murs ont oscillé ; à l'intérieur les poutres s'émiettent ; le fléau qui voit\n sa proie lui échapper décuple son activité. Trekkenpluk n'a que le\n temps de précipiter successivement les enfants et la mère dans les couver­\n  tures que des centaines de mains étendent maintenant au pied de\n  l'échelle. Son noble exemple a ragaillardi ces timorés. Les trois con­\n  damnés échappent. A son tour il va se garer. Trop tard ! Le pan de\n"}, {"page_pdf": 485, "texte": "                               — 442 —\n\nmur contre lequel s'appuie l'échelle de fer s'éboule avec un grand fracas,\nenvoyant vers le ciel, comme le bouquet d'un feu d'artifice, une girande\nde flammèches et de fumerons. Là-bas, cette masse noire inanimée ;\némergeant des cendres et des gravats : c'est Trekkenpluk. Deux crânes\nl'ont aperçu. Ils peuvent parvenir jusqu'à lui ; car la chute du mur a\nétouffé les flammes de ce côté. Le ramasser, l'emporter, ne prend\nqu'une seconde. Une triomphale acclamation le salue. Mais privé de\nconnaissance, les paupières rabattues, tandis qu'on le conduit à son\nhôtel, le sublime échevin de T*** n'entend pas ce vox populi et n'aper­\nçoit pas cette mère en larmes qui s'est agenouillée sur le passage de la\ncivière et qui, pleine d'une ferveur reconnaissante, en embrasse les\nbrancards comme ceux d'une fierté miraculeuse.\n\n                                   VIII\n\n  — Qu'en pensez-vous docteur ?\n   C'est la voix excessivement douce de Trekkenpluk étendu sur son lit,\nson corps ne présentant, de la plante des pieds à l'occiput, qu'une seule\nhorrible plaie. Kipekap vient d'arriver et contemple d'un œil profes­\nsionnel ce cas rarement rencontré, ce superbe brûlé-vif. A la vue de\nson médecin, un indéfinissable sourire a illuminé le visage escharifié du\nmalade.\n   Kipekap hoche du nez, tousse, bredouille et prononce :\n   — Un nouveau transcordiaque vous sauverait peut-être ?\n   — Non, plus de cela      Au demeurant j'expire volontiers. Pour com­\nbien de temps en ai-je encore ?\n   — Oh, pour quatre heures.... Mais je le répète.... D'ici là je pourrais\nmettre la main sur un autre blessé, moins entamé et plus jeune que\nvous....\n   — Vous connaissez ma résolution,... N'insistez pas .... D'ailleurs à\nquoi servirait l'introduction d'un cœur nouveau ? A me pourvoir d'une\nâme scélérate, à ressusciter le Trekkenpluk de la première manière, à\nme convertir en un spécimen plus déplaisant encore ?.... Non, je vous\npropose autre chose, opérateur enragé que vous êtes .... Dites moi\nd'abord si jusqu'à présent mon cœur.... le cœur de Tony Wandel\ndemeure intact ?\n   — Aussi intact, quoique moins vigoureux, qu'il y a dix ans.\n   — Eh bien, ce cœur de quarante ans, garanti sans défauts, ferait\npeut-être le bonheur d'un de vos clients,... surtout que je le lui aban-\n"}, {"page_pdf": 486, "texte": "                              — 443 —\n\ndonnerais gratuitement. Parlez Kipekap, ne connaissez-vous per­\nsonne ?....\n   — Vous n'y songez pas, mon vieil ami ...\n   — Absolument. A une condition pourtant. Si je désire que le cœur\nde Tony Wandel profite au donataire de votre choix, j'exige aussi que\nmon désintéressement contribue au bien de l'humanité, comme ce fut le\ncas la première fois. Ainsi, docteur, vous en doterez votre client non\nseulement le plus abîmé au physique mais dont l'âme gangrenée a\nsurtout besoin de rédemption. Vous me comprenez ?...\n   — Si bien que je crois tenir déjà l'individu en question. Que pensez-\nvous de l'académicien Foudrapiot?...\n   A l'évocation du grotesque et fielleux métromane, le patient oublia\nses cuisantes douleurs, son martyr abominable et ne put s'empêcher de\nrire aux éclats.\n   — O la farce serait excellente ! et il tenta même de rapprocher ses\nmains écorchées pour applaudir. Je me demande qui le Foudrapiot\nrégénéré estomaquera le plus de l'Académie sa concubine officielle qui\nl'entretient comme un Sigisbé, ou de la Jeunesse qui le nasarde et le\ncrible d'épigrammes. Docteur, hâtez-vous d'avertir la pédante per­\nruque ... et revenez presto avec elle...\n   Deux heures après, le transbordement accompli, Trekkenpluk expi­\nrait et l'on charriait jusque chez lui, plongé dans un sommeil anesthé­\nsique, le rimeur septuagénaire, nanti du cœur de feu le très noble\nMijnheer van Trekkenpluk, amman de T***, sur l'Escaut.\n\n                                   IX\n\n   Le surlendemain de la mort du banquier, cinq jeunes gens, cinq\nartistes, menant généralement un vie quadragésimale, étaient assemblés\ndans une taverne de la rue des Chats, à T***, celui de leurs locaux où\nils gargotaient le moins frugalement. Cette fois le repas avait pris les\nproportions d'une bâfrée à en juger par le nombre de flacons décachetés\net « décapsulés » jetés, à la débandade, sur la table. Tous, la minerve\nen feu, s'ingéniaient, depuis le potage, à entretenir un intarissable flux\nd'esprit, de paradoxes, d'épigrammes, de charges, etc. Aucun ne bavar­\ndait comme le pourvoyeur de ce festin, Frank, un peintre dont la crâne\net rouge intransigeance artiste contrastait délicieusement avec son\nphysique de dandy, son galbe allongé, vaguement lamàrtinien, des\ncheveux longs et fins, un œil bleu très vif, une bouche spirituelle, un\n peu contractée par le pli de la pensée, qui est généralement le pli de la\n"}, {"page_pdf": 487, "texte": "                                 — 444 —\nsouffrance. Aujourd'hui, il exultait (pensez, il venait de vendre un\ntableau et de manger et boire, avec sa bouillante coterie, la moitié du\nprix) ; — il hâblait sans perdre haleine et sa voix âpre, stridente,\nsonnait du grêle comme un cor :\n   — Mes féaux, mes Leudes puisque Germains sommes... Je vous\npropose une énigme :\n    Patte-pelu, roux, papelard, cauteleux, melliflu, poète postiche mais\n fort réel grimaud, conventionnel brandissant à la tribune des meetings\n de buveurs de bière un poignard en carton doré, crachant sur les déco­\n rations obtenues par ses amis, mais arborant le lendemain à sa bouton­\n nière le ruban honni la veille. — Colir abominable, critique à la foi\n punique, anatomisant les tentatives d'art jeunes et patriales, ayant\nrecours à de malignes interpolations pour nuire aux vrais poètes....\n Ecumeur, fagoteur de cantates, compilateur de faragos, philosophe\ngaga, fripier d'écrits, gâte papier, Chevillard... Qu'Apollon nous délivre\n de cette malebête !...\n    On gratta à la porte du cénacle.\n    — Entrez ! dit Frank.\n    — Messieurs, balbutie, en saluant, le nouveau venu, un gros homme à\n figure ronde et joviale, à l'œil vairon comme celui d'Uilenspiegel, —\n pardonnez-moi cette intrusion. Je demande à être des vôtres.... Depuis\n vingt-quatre heuz-es je me suis refait une virginité littéraire, j'ai envoyé\n ma démission à l'Académie et à la Jaune Belgique... J'ai brûlé mes\n cantates, mis au pilon mes quinquennales élucubrations.... Me voilà\ndépalmé.... Je fais amende honorable et jure\n                    Que mes vers léonins pour tomber l'Art Vénal\n                    Trouveront la vigueur mâle des Juvénal.\n\n  — Well roared lion ! Pour un académicien, cela n'est pas trop mal.\nMais qui êtes-vous donc, personnage cent fois plus énigmatique, plus\nanormal que l'énigme que je proposais à ces messieurs ?...\n  — Je suis, ou mieux j'étais le mot de l'énigme.\n  — Foudrapiot, alors ? clamèrent les Cinq tout camus.\n  — Lui-même, Messeigneurs !\n  — Elle est bien bonne ! s'écria Frank, remis le premier de cet éba-\nhissement assez naturel et, pris d'un accès de gaîté nerveuse, il flaqua\nson Champagne au visage du récipiendaire en disant :\n  — Jaune Belgique te voilà baptisé Jeune Belgique ! Et maintenant,\nraconte-nous, je te prie, les étapes de ta stupéfiante conversion ... .\n"}, {"page_pdf": 488, "texte": "                               — 445 —\n\n                                   X\n\n   Ici les Chroniques saturniennes accusent une solution de continuité.\nDans le cataclysme suprême où disparut la Terre, probablement les\ndocuments se rapportant à la suite des avatars du cœur de Tony\nWandel, auront-ils été anéantis avec d'autres traces importantes du\npassage de l'Homme dans le Cosmos. Nous ignorons les services que\nle D r Foudrapiot, rajeuni et converti, rendit aux lettres de son pays ;\nmais tout nous porte à supposer que le birbe devint aussi généreux\nartiste qu'il s'était montré autrefois pleutre cuistreux. On ne sait pas\ndavantage comment il périt et quel fut le quatrième détenteur du\nviscère merveilleux. Ce que nous garantissons, c'est que celui-ci ne\ndisparut pas avec le poète Foudrapiot. Ainsi, il ressort de quelques\nfeuillets échappés à la destruction que, vers les 2640, le cœur du prolé­\ntaire de T*** sur l'Escaut entra dans l'économie du tzar Esbrouffripoff.\nSubitement encanaillé, l'autocrate fit usage de son pouvoir absolu,\ndès le lendemain de l'imprudente acquisition, pour proclamer la\nrépublique démocratique dans toutes les Russies et abdiquer aussitôt\naprès ce mirifique ukase. Esbrouffripoff s'en fut planter des choux\ndans la Sibérie défrichée par quelques générations de nihilistes et\nfumée avec leurs dépouilles. Un boyard fanatique, plus tzariste que\nle tzar et ruiné par le nouveau régime, rejoignit dans son ermitage le\ntyran en rupture de trône et le perfora de son couteau.\n   Cette fois encore, le viscère, cause de tant de perturbations, ne fut\npas entamé, car nous le retrouvons, en 2700, dans son pays d'origine,\nen Flandre, où il bat sous la tunique d'un général goutteux et bougon.\nLe vétéran chiragre, remis sur pied par l'influence de cette emplette,\nne survécut pas longtemps à l'opération.\n   Chargé par un monarque philanthrope d'aller civiliser une peuplade\nde soi-disants sauvages, il prit au sérieux son rôle de législateur et ne\nmassacra point ces barbares pour les humaniser plus vite. Un jour, les\nmoricauds, mal conseillés par des traîtres, se révoltèrent contre leur\nbénin conquérant. Le général refusa la bataille que les rebelles lui\nprésentaient et défendit même à ses troupes de les canarder. Lui-même,\nles bras croisés sur la poitrine, marcha seul au-devant des mutins et,\naprès quelques paroles d'apaisement et de paternel reproche, il se\ndéclara prêt à mourir sous leurs sagaïes s'ils jugeaient sa mort profi­\ntable à leur pays et à leur race. Les sauvages, déconcertés par ce\nstoïcisme, firent aussitôt leur soumission. Ce résultat, dont aurait dû\n                                                                   32\n"}, {"page_pdf": 489, "texte": "                                 -   446\n\ns'eaorgaeillir le roi civilisateur, fut, au contraire, fort mal accueilli. Un\ndes officiers du magnanime général, envoyé au pays natal pour rendre\ncompte de ces événements, desservit son chef à la Cour et le représenta\nnon seulement comme une poule laitée, indigne de commander une\narmée, mais comme un ambitieux briguant la souveraineté absolue d e\nla colonie. Nouveau Colomb, le guerrier trop pacifique, rappelé en\nE u r o p e , comparut devant un conseil de guerre, fut convaincu de déser­\ntion devant l'ennemi, p a s s é par les armes et le dénonciateur hérita de\nson grade et de son pouvoir, à la plus grande joie des militaristes de la\nmétropole. Car, se disaient les grosses épaulettes et les képis très\ngalonnés, à quoi sert un chef de corps qui n'extermine pas quelques\nmilliers d'individus pour la plus grande gloire de la stratégie, de la\ntactique et du prrr...ôgrès !\n   L e fusillé eut-il affaire à des recrues ou bien les soldats du peloton\nd'exécution, tous ses amis, ses enfants, tremblèrent-ils, les yeux\nobscurcis par des larmes ? Aucune des balles ne toucha au cœur. E t\nce c œ u r d'achoppement subsista pour protester contre l'iniquité triom­\nphante.\n\n                                     XI\n\n    L e D r Van Kipekap, appliquant ses découvertes s u r sa propre char­\npente, avait également prolongé son existence, mais sans atteindre au\nperfectionnement moral obtenu d'un seul coup par le banquier\nTrekkenpluk. E n possession de son troisième cœur, il demeurait tou­\nj o u r s le même savant sceptique, matérialiste, assistant avec une sorte\nde joie méchante à la perversion de l'humanité. Il aimait, a u moyen\nd'une étude et d'un choix raisonné d e viscères, greffer un vice sur un\ndéfaut, gonfler un mauvais penchant j u s q u ' a u x explosions d u crime.\nNouveau Juif-Errant, il voyageait de continent en continent, comparant\nentre eux les sujets, inventant des combinaisons de scélérats et de cuistres\ninédits. Cependant ce préparateur diabolique constata bientôt que les\n différences entre les viscères devenaient de moins en moins sensibles.\n T o u s se ressemblaient par la laideur : Trekkenpluk transformait un\n avare en un voluptueux, un hypocrite en un homicide, un médisant en\n un calomniateur, mais il ne parvenait plus à convertir un de ces » cas »\n en un être foncièrement bon. Bientôt le docteur acquit la conviction\n qu'il n'y existait plus d'honnêteté et de vertus humaines que dans le\n cœur de Tony W a n d e l , dont, grâce à son cosmopolitisme et à ses rela­\ntions avec toutes les classés de la société, il suivait les périgrinations.\n"}, {"page_pdf": 490, "texte": "                               — 447 —\n\n11 constatait que, là au moins, l'immuable bonté chrétienne de l'élément\nréagissait toujours avec le même triomphe dans tout corps où on\nl'introduisait.\n   Un jour que Kipekap se trouvait à Bornéo, il apprit que deux colons,\nvoisins de plantations, s'étaient querellés au sujet de traitements bar­\nbares infligés par l'un d'eux à ses esclaves ; l'autre avait pris le parti\nde ceux-ci, et leur maître, n'entendant pas raison, leur défenseur l'avait\nprovoqué en duel. Ce don quichotisme, auquel il n'était plus habitué,\nfit rêver le docteur ! Me serais-je trompé, se demandait-il, et trouve-\nrais-je dans ce pays nouveau un pendant au cœur de Wandel ? On était\nvenu prier Kipekap d'accompagner les adversaires sur le terrain. Il\nconsentit, mais voulut faire au préalable la connaissance du provo­\ncateur.\n   — Un individu qui consent à risquer sa vie pour la cause des parias\nc'est évidemment un fou, ou bien l'actuel détenteur du cœur de Tony !\n   Et dare dare il courut chez le chevaleresque colon.\n   Kipekap ne se trompait pas. Ce néo-Batave était bien l'héritier moral\ndu prolétaire flamand. Il s'appelait Kemps de Salardinge, et il raconta\ncomment, noble déchu et ruiné, soldat faisant partie du peloton d'exé­\ncution qui fusilla le général et se sachant malade et condamné par les\nmédecins, il avait eu l'idée sacrilège de s'approprier le cœur du sup­\nplicié. Avec l'aide d'un chirurgien juif de ses amis l'opération réussit.\nTandis que le docteur écoutait le récit des aventures de jonkheer\nKemps, enrichi et radoubé, pour la première' fois il lui venait une sin­\ngulière et exigeante envie :\n   — Jusqu'à présent, songeait-il, cette diablesse de pochette spongieuse\na complètement métamorphosé les individus où elle s'est logé. Mais il\nferait beau voir que, mise en contact avec le sang du docteur Van\nKipekap, elle fît perdre à cet esprit fort, l'impassibilité, la froide et\nmathématique raison, la volonté qui signaleront son passage sur notre\nplanète !\n   Si j'essayais pourtant ! Au moins voici une expérience concluante\net je pourrais en noter toutes les phases.... Quant aux conséquences, je\nne les redoute pas.... Kipekap se sent d'une autre trempe que ses frères\ndécrépits. Je mets au défi ce cœur biscornu de me réduire au rôle\nbonasse de toute cette série de Wandelisés et de me faire agir d'une\nfaçon que réprouveraient mon expérience et mon amour de la logique!..\n   Et plus il réfléchissait, plus cette épreuve suprême le tentait; plus\n cette idée l'obsédait et le sollicitait :\n"}, {"page_pdf": 491, "texte": "                               — 448 —\n\n   — Providence, Être suprême que je nie, s'écria-t-il, acceptes-tu la\n gageure ? Mon âme en est l'enjeu. Je croirai en toi si tu me réduis au\nrôle généreux de tes Chrétiens. Sinon je mourrai comme j'ai vécu, en te\nblasphémant !\n   A partir de ce moment, le docteur souhaita que son nouvel ami eût\nle dessous dans la rencontre. La chance le favorisa. Dès le premier\nengagement, Kemps de Salardinge eut la poitrine trouée d'un coup de\nfleuret. Il tomba sur le carreau, rendant abondamment le sang par la\nbouche. Kipekap, qui s'était précipité anxieux pour examiner la bles­\nsure, reconnut — mais sans rien en dire et cachant toute sa satisfac­\ntion — que la lame, cotoyant le poumon, n'avait perforé aucun des\norganes essentiels. Le blessé en réchapperait, mais le docteur exagéra,\nau contraire, la gravité de la saignée.\n   — Conduisez-le chez moi, laissez-moi seul avec lui, que personne de\nsa famille ou de ses amis ne l'approche plus ; et à cette condition je le\nsauverai peut-être.\n   Tous, ayant foi dans le génie de l'homme illustre, se soumirent à sa\nvolonté et le bénirent même, pleins, d'effusion.\n   — Dans huit jours vous pourrez prendre de ses nouvelles, dit-il, en\nles quittant.\n   Renfermé dans son habitation, n'ayant avec lui, outre le pauvre\nKemps de Salardinge, qu'un domestique qu'il terrorisait et qu'un élève,\nson âme damnée, le docteur exécuta son projet abominable avec tout le\nsoin, toutes les précautions, toute la méthode, tout le calme qu'il\napportait dans la moindre de ses expériences.\n   Lorsque, le délai écoulé, les proches du blessé se présentèrent chez\nle praticien, celui-ci, atrocement pâle, la physionomie tirée, les yeux\nrouges, la mine révélant pour la première fois peut-être l'existence\nd'une émotion, les conduisit sans parler auprès du lit sur lequel repo­\nsait le corps refroidi du noble Kemps de Salardinge. Le docteur reçut\navec embarras les remercîments de la famille et refusa tous honoraires.\nIl fallait, disaient-ils, que la blessure fût inguérissable pour que ce\nmagicien n'eût pu sauver leur trop généreux parent. Ils héritaient d'une\nfortune et s'empressèrent d'oublier ce bon Kemps et les allures insolites\nde Kipekap.\n                                  XII\n\n  Le chirurgien bravache, l'athée positiviste, perdait le pari engagé\navec la Providence. A peine en possession du cœur de Tony Wandel,\n"}, {"page_pdf": 492, "texte": "                               — 449 —\nil dépouillait le viel homme. Il se réveilla complètement démonté. Il\nse rappela le passé, mais, au lieu de se complaire dans ces souvenirs\net d'y puiser la force, d'y trouver l'enchaînement logigue avec le\nprésent, il reculait, pris d'horreur et de dégoût, épouvanté. La science\nacquise, ses travaux mûrement élaborés, ses documents irréfutables,\ntout se brisa, se pulvérisa comme vagues contre une force nouvelle,\nimpérieuse, ayant absorbé son être.\n   Lui, l'éternel rieur, le calculateur solide comme une démonstration\nd'algèbre, toujours le sarcasme et la négation à la bouche, avait éprouvé\nd'abord des scrupules, des remords ensuite, même versé des larmes,\naprès l'assassinat du blessé confié à ses soins. Car c'était bien un\nassassinat — un mot dont il se gaussait jusqu'alors — qu'il avait\ncommis et il ne parvenait plus à faire taire sa conscience à l'aide de\nsophismes et de casuistique. Cette conscience niée parlait aujourd'hui\nen justicière implacable. Non, la science ne purifiait pas le mal; non, la\nscience ne justifiait pas le crime ! C'était donc là ce que contenait le\ncœur de Tony Wandel, cette chose bourrelante et despotique : la\nconscience.\n   Et, contre-partie de tous ses antécédents, au mépris de lui-même, de\nson idéal d'autretois, s'ajoutait maintenant une profonde pitié pour\nl'humanité, tant haïe, dégénérée, avilie, passée au rang de machines, de\nchiffres, d'automates. L'idée qu'il ne parviendrait pas, malgré toute sa\nbonne volonté, ou prix d'efforts héroïques, à rendre à ses frères leur\nnoblesse primordiale, exaspérait encore cette pitié tardive.\n   Ah ! s'il disposait pour cette tâche sublime d'un millier de cœurs de\nl'espèce abolie, peut-être conjurerait-il la fin du monde et de ses habi­\ntants ! La veuve de Tony Wandel, les enfants du paveur, ceux du\nbanquier, étaient morts ; les autres belles âmes héritières de ce viscère\nd'élection n'avaient pas eu le temps de faire souche à leur tour. Et le\ndocteur, dernier détenteur du trésor, s'avouait avec désespoir que ce\nqu'un banquier, un artiste, un général, un pasteur de peuples, un colon,\ntant d'autres puissants mortels n'avaient pu réaliser sous l'impulsion\ndu cœur de Tony Wandel, lui, un simple médecin, un homme d'études\net de théories, l'accomplirait encore plns péniblement. Alors, il rêva de\nse sacrifier pour le salut de l'humanité ; il connut la sublime soif de\nla mort      d'une mort de rédemptrice comme celle du second Nazaréen.\n\n                                  XIII\n  A cette époque, le cardinal Willibroord Gelof occupait le siège archié-\n"}, {"page_pdf": 493, "texte": "                                — 45° —\npiscopal de T***, sur l'Escaut, et, prélat maniaque, autoritaire, intolé­\nrant, obstinément cramponné à la vie, tout vieux tout perclus, il faisait\nencore trembler sous sa crosse le lâche troupeau diocésain. Le moment\nvint où Gelof demanda aux chirurgiens un renouveau de vigueur et de\nsanté. Seulement, l'orthodoxe entourage de monseigneur connaissant\nles bouleversements causés depuis plusieurs siècles dans le monde par\nle cœur de Tony Wandel, et le chapitre de chanoines n'entendant pas\nqu'une opération changeât en un apôtre digne des premiers temps du\nChristianisme ce prince de l'Église militante, des mesures minutieuses\navaient été prises pour s'assurer de la provenance du viscère à incarner\ndans la charpente débilitée de leur maître.\n   C'est à ce cardinal que le docteur Van Kipekap songea.\n   Un prêtre digne du Christ parviendrait peut-être à retirer les derniers\nenfants d'Adam de leur abjection. Il s'agissait de tromper la vigilance\ndes familiers et des espions de l'archevêché et de nantir précisément le\nprélat moribond de ce redoutable cœur évangélique abhorré des\nPharisiens et des Riches.\n   Un soir, en errant, songeur; par les rues, il fut arrêté par une barri­\ncade de gros pavés. Une équipe d'artisans était en train de repiquer\nla voie. Ils avaient ouvert une tranchée et penchés, à la file, croupe en\nl'air, les bras nus, en manches de veste, chemise béante, ils damaient\net jouaient tour à tour de la hie et de la mailloche. Des manœuvres\névoluaient, charriant sur les brouettes le sable et la pierre, accourant\nobséquieux aux appels bougons des anciens. La clarté rouge de quelques\ntorches résineuses, plantées à même dans les terrassements, éclairaient\nces travailleurs bruns et pileux. Les vestes de velours, les casquettes,\nles gourdes et les havresacs s'amoncelaient des deux côtés de la\nchaussée. Il y avait là de vieux oncles efflanqués et parcheminés, secs\ncomme des cotrets, à côté d'adolescents nerveux, dont des yeux bril­\nlants et des bouches vermeilles marquaient fébrilement dans le masque\nterreux et déjà ridé par le labeur rude et précoce. L'heure sonna à une\néglise; la cloche battant à l'unisson des lourdes » demoiselles. » Brus­\n quement, le docteur se rappela Tony Wandel et son navrant refrain :\n                      Dame, dame, franc paveur,\n                      Creuse et nivelle la route,\n                      Lorsque sonne l'Angelus\n                      A la tour lointaine\n                      Ton outil retombant avec une plainte\n                          Argentine et vibrante\n                          Dit amen à la prière.\n"}, {"page_pdf": 494, "texte": "                                - 451 —\n\n   Tandis qu'il contemplait ces travailleurs nocturnes, bercé au rhythme\nsuggestif de leurs mouvements, il avisa dans leur brigade un pauvre\ndiable, l'air plus démoli, plus famélique, plus outré que les autres. En\nun fugace éclair de la pensée, il tint la réalisation de son projet. 11\ns'approcha des bons bouleux et prit à part le las d'aller :\n   — Veux-tu gagner une fortune, coucher dans la couette, manger et\nboire à ton envie ? lui dit-il avec rondeur. Il dut répéter la question,\ntant l'autre semblait perdu.\n   — Oui ? Eh bien, ramasse tes pelures et suis moi.\n   Le paveur obéit avec des gestes de somnambule et marcha aux côtés\ndu docteur. Les autres, trop occupés, ne remarquèrent pas cette\néclipse.\n   D'abord, Kipekap rentra chez lui, écrivit quelques lettres qu'il cacheta\net laissa sur son bureau. Elles étaient adressées à ses aides et renfer­\nmaient ses dernières volontés et instructions. Il ouvrit un tiroir, en\nretira une poignée d'or et la coula dans la main calleuse du soukelaire.\n   — Voici un à-compte. Dans trois jours tu te représenteras ici et tu\ndiras venir de ma part. La personne qui te recevra a ordre de te\nremettre cent mille francs en bel argent       Il te reste à gagner cette\nfortune. Je t'ai fait les honneurs de mon Iwan. Une politesse en vaut\nune autre ; aussi, je veux te rendre ta visite. En route pour tes\npénates....\n   L'autre, toujours flegmatique, croyant rêver debout, détala avec son\nextraordinaire bienfaiteur. Ayant enfilé la rue des Va-Nu-Pieds, puis\nl'impasse des Roses, il s'arrêta devant le n° 48, une masure sordide,\nmoisie et déplâtrée, rongée de cryptogames.\n   — C'est ici que tu niches. A deux pas de l'archevêché; tout s'arrange\nà merveille. Ah, une question encore : tu es célibataire ou veuf j'espère ;\nsans enfants, sans concubine ?\n   — Seul comme un pestiféré !\n   — Montons alors.\n   Ils s'engagèrent dans un couloir sombre, au bout duquel ils trouvè:-\nrent un escalier tortueux, vrai chemin de chèvres, auquel une corde\ngraisseuse servait de rampe. Ni les ténèbres, ni l'odeur nauséabonde ne\nrépugnèrent au docteur. Sous le toit, le paveur poussa une porte ; ils\nentrèrent dans le taudion et le maître du gîte alluma une chandelle de\nsuif.\n   Le docteur promenait des regards satisfaits autour de lui ; ce misé­\nrable logis semblait lui agréer infiniment. 11 consulta sa montre :\n"}, {"page_pdf": 495, "texte": "                               -   452 —\n\n   — Dix heures!.... Bon. A présent, mon brave Tiest Tinkeltang,\ndébarrasse-toi de tes grègues boueuses, de ta veste rapetassée, de ta\ncasquette graisseuse, de tes bas      pardon, ils manquent à l'appel ; de\ntes souliers éculés. Moi, je me déshabille de mon côté; je vets ta\ndéfroque et te cède la mienne, y compris les accessoires : diamants,\népingle, montre et chaîne.... Cela fait, tu t'en iras, et comme te voilà\nriche, tu ne seras pas embarrassé pour trouver à te loger.... Ne songe\npas à remettre le pied ici ou à parler à âme qui vive de ton aventure, et\ndans trois jours le trésor promis t'appartient. C'est entendu ?\n   — Oui, Mijnheer !\n   Leur déguisement prit à peine quelques secondes.\n   — Et maintenant bonsoir, Tiest Tinkeltang ; je ne te reconduis pas.\n   Demeuré seul, Kipekap prépara avec une fermeté superbe la mise en\nscène du drame sur lequel allait tomber le rideau de sa vie séculaire.\nCependant, des phrases attendries, incohérentes, des éjaculations d'une\nverve fantastique, des prières folles partaient de sa bouche, tandis qu'il\nallait et venait, costumé en meurt-de-faim, dans son dernier apparte­\nment :\n   — La forêt était plus belle, mon doux Tony, et le hêtre auquel tu te\nbalanças valait bien cette solive crasseuse.... La corde également\nmanque d'élégance.... Mais le pendu d'aujourd'hui ne te vaut pas, mon\nsublime ancêtre\n   Grimpé sur l'escabeau, la tête prise dans la cravate de chanvre, il\njeta un long regard par la fenêtre en tabatière. Le jour se levait, gris et\nsale, sur la houle des toits.\n   — Il doit être six heures du matin.... Voilà les chambrelans qui\ndégringolent l'escalier pour aller trimer.,.. Mon aide a l'ordre d'avertir\nl'archevêché en ce moment même. D'un instant à l'autre les opérateurs\npeuvent arriver... Commençons !\n   Il ajouta avec une ferveur passionnée :\n   — Que le Dieu de Tony Wandel me pardonne ! Et que mon cœur\nprofite au cardinal Willebrord !\n   Personne ne dit amen, comme jadis sous les majestueuses frondai­\n sons des hêtres. D'un coup de pied il fit rouler l'escabeau, se débattit,\n gambilla, en proie aux suprêmes visions de l'avant-mort.\n   Au plus fort de la danse spasmodique, une bande de laquais en livrée,\n pénétraient dans la chambre, coupaient la corde et emportaient le pendu\n dans une voiture où attendaient les opérateurs, compères et héritiers\n du docteur.\n"}, {"page_pdf": 496, "texte": "                                — 453     -\n   Personne ne reconnut dans ce pendu loqueteux et grimé de crasse,\nl'opulent, l'éternel et réjoui Van Kipekap. Le grand vicaire, le plus\ndéfiant, objecta bien que ce paveur suicidé pourrait être un second Tony\nWandel.— On se moqua de lui, et le viscère extrait du coffre du pendu\nencore vivant fut encastré, sans autre enquête, dans la poitrine du\nprélat valétudinaire.\n   Lorsque, huit jours après, la supercherie eût été ébruitée, il était\ntrop tard ; le prélat, parfaitement ingambe, n'entendait pas courir une\nseconde fois l'épouvantable épreuve et se trouvait trop bien de l'em­\nplette. Il n'avait, d'ailleurs, pas attendu aussi longtemps pour continuer\ndignement ses prédécesseurs en Wandetisme.\n                                      XIV\n   Willebrord Gelof commença par renoncer aux robes de pourpre ; aux\nappartements cossus, à la chère délicate, aux agréments de son palais.\nIl vendit ses chevaux, ses carrosses, sa vaisselle plate et dota les hos­\npices du produit de cette liquidation. On le vit se promener dans les\nrues de la grande ville, errer dans les campagnes, vêtu comme un\nsimple pasteur, faire l'aumône aux misérables, exhortant les révoltés,\nconfessant la religion du Christ.\n   D'abord, les chanoines et le grand-vicaire crurent à un califourchon\npassager, mais chaque jour la folie généreuse et l'humilité chrétienne\nde leur supérieur s'accentuait. L'incandescence de son clergé fut portée\nau comble lorsque Gelof eût fait maison rase en congédiant ses para­\nsites, et en réduisant les détenteurs de grosses prébendes ou de pieuses\nsinécures à la portion congrue. Ils n'osaient pas encore le mettre en\naccusation ouvertement, mais chargeaient, en attendant, calomnieuse­\n ment et dans l'ombre, sa vie privée d'imputations abominables.\n   Gelof avait la vision nette des anciennes théogonies, les Eddas, les\n Védas, les Corans lui révélaient le sens symbolique de leurs mystères\nbafoués au profit des religions nouvelles et il trouvait le lien éternel,\n unique, rattachant tous ces cultes incomplets à la seule vérité. Gelof\n disciple du Christ, prêcha publiquement ces doctrines. Il osa soutenir\n que Jésus était le fondateur de l'école socialiste et le premier des répu­\n blicains. Alors les pharisiens hurlèrent et secouèrent ouvertement son\n autorité. Us dénoncèrent au pape son enseignement comme chaire de\n pestilence et le traitèrent de parpaillot. Ils affectaient de s'écarter sur\n son passage, crachaient devant lui, et s'éloignaient. Gelof les enten­\n dait qui murmuraient avec des sifflements vipérins :\n   — C'est un impie, ôtons — nous car il empoisonne !\n"}, {"page_pdf": 497, "texte": "                                — 454 —\n\n   Bientôt il fut révoqué. L'intronisation de son successeur à T*** sur\nl'Escaut se fit en grande pompe et depuis ce jour on ne l'épargna plus.\n   Dans ses sermons aux pastoureaux et aux malandrins des campagnes,\nle doux apôtre exaltait surtout la chanté. Les sophistes, ordonnèrent\nune punition de mort contre celui qui serait assez hardi de prêcher les\nvertus théologales.\n   Son hérésie s'appela Wandelisme.\n   Travaillés par les ministres des religions, les gouvernements, les\npotentats voyaient également d'un mauvais œil cet évêque dépossédé\nqui prenait le parti des humbles et des faibles. Cependant Gelof avait\ntoujours condamné les révoltes et empêché la guerre civile. La jacquerie\nle somma vainement de se mettre à sa tête. Depuis lors les petites\ngens, la plèbe affamée se tourna contre lui. Il leur parlait de vie future,\ndu dédommagement de leurs épreuves, d'éternelle récompense. Ils se\nmoquaient de lui et s'en défièrent comme d'un complice des riches\noligarques ; d'autant plus que des prédicants de toutes sortes surgirent\ncomme une vermine d'un cloaque pour exploiter les mauvaises passions\nde ces désespérés. Aucune autorité humaine, aucune philosophie n'aurait\npu contenir cette marée. Les discordes atteignaient leur période. Les\npeuples se dévergondaient à la suite de leurs oppresseurs et les libérés\nde la veille devenaient les persécuteurs du lendemain.\n   Bientôt tout nagea dans le sang, tout fut en proie.\n   Cependant un seul homme restait debout, apportant des paroles\nd'espoir et de paix, invoquant l'Evangile et l'Amour Infini. Pieds nus,\nsans trêve il parcourait le monde, s'interposant chez ses frères armés\nles uns contre les autres. Son âme pâtissait au spectacle de ces débor­\ndements universels et il versait des larmes de sang sur tous ces affolés.\nMais partout on le conspuait, on l'exécrait. Les faux prêtres voyaient\nen lui un dangereux compétiteur, les despotes un complice des revendi­\ncations de la foule, et le populaire l'espion, le transfuge de ses tyrans.\n   Et tous crièrent Noël le jour où cet homme dont on ne pouvait\nsuspecter la vertu chrétienne ou nombrer les bienfaits, fut arrêté en\nFlandre. Ils allaient donc être débarrassés de ce gêneur, de ce moqueur\ncynique qui osait encore confesser Dieu et le Ciel quand la terre\nretournait au Chaos. On le livra de commun accord à la vindicte de\nson ancien chapitre épiscopal et ceux-ci condamnèrent au bûcher le\nplacide apôtre que les griffres des engris et des tigres avaient épargné\ndans les déserts extrêmes.\n   Le jour de son exécution, annoncée depuis longtemps aux quatre\n"}, {"page_pdf": 498, "texte": "                                — 455 —\n\ncoins du monde, on fit trêve au massacre, pour jouir en paix, béate­\n ment, du supplice de l'ennemi commun que l'humanité entière suppri\n mait. De toutes parts affluèrent des myriades de curieux dont le\npullulement se répandit dans les plaines et sur les versants des collines\n environnant le champ de supplice. Et ceux qui ne verraient pas ses\n affres dernières, espéraient au moins que le vent leur apporterait, déli­\n cieuse fragrance, l'odeur de la chair grillée et, musique suave, ses\n appels déchirants.\n    Environ la cinquième heure de l'après-midi d'hiver, le cortège, très\n scéniquement ordonné, le conduisait sur un des monts dominant la\n.ville. Pour arriver au sommet du bûcher, plus haut que le trône des\n Empereurs, le vieillard dut gravir soixante marches. Lorsqu'il parut,\n en robe blanche, attaché au poteau, un formidable hosannah. monta de\n la foule innombrable et ce cri, poussé par ceux qui voyaient l'holo­\n causte, se propagea durant des mois, répercuté de bouche en bouche,\njusqu'aux confins des contrées les plus vagues, par delà les océans,\n chez l'humanité entière, immobilisée dans la même anxiété féroce, dans\n la même expectative sacrilège.\n    La flamme commençait à prendre au bûcher. Elle monta lentement,\n avec des coquetteries, puis rapide, frénétique.\n    Le martyr regardait devant lui, noyé dans une sérénité douloureuse.\n Dans l'enfoncement du paysage il voyait, écrasant la colline en face,\n une Babel aux dômes extravagants, que le soleil couchant zébrait de\n cinabre et d'ocre et qui se détachait sur un horizon noir de lave.\n    Le prêtre distinguait les colonnes géminées des portiques hautes\n comme des flèches de cathédrales et, au-dessus du principal pylone,\n devant la succession formidable des terrasses s'étageant jusqu'aux\n nuages, un buste blanc de la Justice.\n    Et cette glorification de la Justice des hommes vis-à-vis du plateau\n sur lequel se consumait la chair du dernier Juste, était comme la\n suprême ironie, l'irréparable défi lancé au Créateur par cette tourbe de\n créatures déchues.\n    Par intervalles, des fulgurations livides striaient le firmament sépul­\n cral; le feu de joie, allumé par l'humanité délirante, projetait jusque\n sur les murs lointains du Temple, l'ombre des langues énormes de ses\n flammes, avec la silhouette agrandie du patient au milieu.\n    Vaguement d'abord, cette silhouette noire, fantastique, démesurée,\n parut se détacher des murs, puis, nuageuse comme une trombe descen­\n dant dans la vallée, elle passa au-dessus de la ville, surplomba, ainsi\n"}, {"page_pdf": 499, "texte": "                                 — 456 —\n\nqu'un velum funèbre, les toits des Bourses, des Entrepôts, les mâts des\nnavires, les cheminées des usines et les donjons des Arsenaux.\n   Les myriades d'yeux intrigués, distraits du supplice, regardaient\nmaintenant du côté d'où s'avançait cette nuée terrifiante ; et les assis­\ntants tournaient le dos au bûcher. Ce météore, poussé par un vent de\n colère, avec le fracas de la foudre, allait vers le plateau de l'auto-da-fé.\n A mesure qu'il en approchait, les flammes s'allongeaient, avivées ainsi\n que sous l'haleine d'un soufflet formidable.\n   Mais cet orage prit une forme. La nue drapait d'un manteau de ténè­\n bres un personnage de haute stature, avec un visage phosphorescent,\nun rostre de vautour, des yeux injectés, une bouche sans lèvres,\nL'apparition gagna, en une enjambée, le faîte du bûcher. A la main\nelle tenait une flambe qu'elle plongea dans la poitrine du martyr, brûlé\njusqu'à la ceinture. Lorsqu'elle l'en retira, le cœur rouge, dégouttant,\nfaisait comme une mouche à la pointe de l'épée. Le bourreau rabaissa\nson arme, le viscère pantelant se décrocha, roula par terre. Alors\nl'effroyable personnage broya sous sa botte le cœur de Tony Wandel,\nle dernier cœur immaculé.\n   La clameur du Monde s'arrêta, car l'instrument de sa haine s'appe­\nlait l'Ante-Christ.\n                                                     GEORGES EEKHOUD.\n\n\n\n\n                          SONNETS\n\n                                      I\n                              ORGUEIL\n\n                                                     à Albert Giraud.\n             JE me sens à l'étroit dans le monde présent,\n              A chaque instant je crois heurter à sa limite,\n              Mon âme veut voler où son rêve l'invite,\n     Le monde est trop petit pour mon songe puissant,\n"}, {"page_pdf": 500, "texte": "                          — 457 —\n\nL'Homme crie Insensé si j'élargis mes ailes,\nMais les poètes en dédaignant ses mépris\nSemblent hisser si haut leurs regards incompris\nQu'ils comblent le Néant du feu de leurs prunelles.\n\nIls gravissent un Ciel que ne verront jamais\nNi leurs frères, ni vous, humaines que j'aimais\nAux Temps déjà lointain ou j'étais Créature.\n\nEt le front large ouvert ils sèment la clarté\nJusqu'au jour où, crevant de leur fière blessure,\nIls plongent leur Regard dans l'Immortalité.\n\n\n\n\n                               II\n                          DETTE\n\n                                          à Georges Rodenbach.\n\n          LES lions du désert avec leurs poils de feu,\n           Leur crinière roussie au soleil de l'Afrique,\n           Leurs yeux illuminés, leur allure tragique,\nOnt le droit de griffer et pourtant griffent peu.\n\nLe serpent dont le corps fut coulé par la Haîne,\nQui traîne sous les joncs ses sonores anneaux,\nLorsqu'il s'est assouvi méprise les taureaux\nEt ses yeux injectés se relèvent à peine.\n\nSeule la Femme mord, mord éternellement :\nJamais il n'otera, le convulsif amant,\nLe fer qu'Elle plongea sous sa rude mamelle.\n\nPendu par loi divine à ses seins découverts,\nEn brocantant son cœur en martelant ses chairs,\nLa Femme lui reprend le sang qui lui vient d'Elle.\n"}, {"page_pdf": 501, "texte": "                                III\n                    LE       FANTOME\n\n\n                                                   à Iwan Gilkin\n\n          F E U I L L E à feuille, ainsi qu'à l'automne plein de rouille,\n           De l'arbre de mon cœur les amours condamnés\n           Tombent, vont retrouver leurs frères surannés,\nEt dans le grand cercueil ne font qu'une dépouille.\n\nDans mes songes de nuit que l'Impossible embrouille,\nParfois des feux follets fugitifs et carnés,\nMontent de leurs linceuls à mes sens affinés\nEt je sens qu'un baiser de leur bouche me mouille.\n\nDe leur ombre toujours mon cœur doit s'opprimer.\nJe ne sais point de baume, à part celui d'aimer,\nPour mettre les grands yeux du spectre hors d'atteinte.\n\nL'Ange d'amour est blond, mais rien n'est aussi noir\nQue son fantôme aigu, ni l'Horreur ni le Soir,\nO ! femmes, aimons-nous, encor, toujours       par crainte.\n\n\n\n\n                               IV\n\n                   AUX        FIANCÉES\n\n\n                                             à M. E. de Chamiec.\n\n         UN soir, sous le rayon des lumières rosées,\n          Dans le mol bercement d'un rythme sensuel,\n          Vos seins ont soulevé leur désir jusqu'au ciel,\nEt dans deux yeux malins vos âmes sont glissées.\n"}, {"page_pdf": 502, "texte": "                          — 459 —\nEt vous ne songez pas, O blanches fiancées,\nA toute l'âpreté du lendemain réel,\nEt vous ne songez pas que rien n'est éternel,\nNi l'amour, ni vous-même, Ombres magnétisées.\n\nVous allez vers la chair et vous ne savez pas\nCombien l'Homme est trompeur, quand il vous dit tout bas\nCes mots dont l'harmonie étouffe la luxure.\n\nAh ! ne croyez pas même à votre propre amour.\nCar lorsqu'on a percé les cœurs naïfs à jour\nIl faut plus d'un baiser pour fermer la blessure.\n\n\n\n\n                               V\n            LÈVRES          ET      REGARDS\n\n                                          A Georges Kaiser.\nO        Tendresse des yeux, pleins de regards superbes\n         Qui versez sur mon corps votre électricité.\n         O Lèvres de vingt ans, rose de puberté,\nTous mes songes passés montent vers vous en gerbes.\n\nFemmes aux cheveux longs, aux chairs pâles et fines,\nQui rappelez toujours d'anciens soirs douloureux,\nVotre correspondance avec mes yeux fiévreux,\nA cloué dès longtemps mon cœur dans vos poitrines.\n\nSous les rubis voilés d'où suintent mes regards\nJ'écoute sangloter les aveux, les départs\nEt le bruit très lointain d'une aile de colombe.\n\nFemme je t'aime encor, mais d'un amour crispé\nTel celui du mourant qui s'épuise et succombe\nImplorant son salut du Dieu qui l'a frappé.\n                                                    EDDY LEVIS.\n"}, {"page_pdf": 503, "texte": "              ÉTUDES & PORTRAITS\n\n\n                  M. GUY D E           MAUPASSANT\n                                    (Suite)\n\n\n\n             DANS notre frêle machine nerveuse, toute faculté un peu\n              puissante a une tendance à s'assimiler toutes les autres,\n              elle absorbe la sève de l'âme tout entière, — et la maladie\ncommence avec cette perte de l'équilibre. Lorsque la faculté ainsi\n dominatrice est de premier ordre, la maladie se fait magnifique, elle\nentre pour une part dans la beauté du génie. Lorsque la faculté maîtresse\n est inférieure, la maladie est d'un genre inférieur comme elle ; mais dans\nl'un et dans l'autre cas, c'est une même marche; c'est un exorbitant, u n\ndémesuré développement d'un pouvoir de l'esprit aux dépens des autres.\nDans les époques de littérature avancée comme est la nôtre, ces maladies\ndu talent se multiplient par une loi facile à comprendre : l'écrivain qui\nveut créer, c'est-à-dire faire du nouveau, cherche à dépasser ceux de ses\nprédécesseurs qui ont été doués de la même sorte de talent que lui; on\noutre ses procédés afin d'être plus intenses qu'ils ne le furent, et c'est ainsi\nque, dans notre âge, les artistes se font de plus en plus rares dont on peut\ndire qu'ils ont gardé un équilibre complet de leur nature intellectuelle.\n   Jusqu'à ce moment on peut dire cela de M. Guy de Maupassant. Si\nla santé littéraire consiste dans une sorte de pouvoir d'arrêt de nos\nfacultés, ce romancier possède cette santé-là; son œuvre vaut ce qu'elle\nvaut, dans la hiérarchie des œuvres, et on peut discuter sur la place\nqu'il convient de lui assigner. Je ne crois pas qu'on puisse lui refuser\nce caractère d'être parfaitement équilibrée. Examinez en effet, une\npar une, ce que sont devenues chez lui les trois tendances qui lui sont\ncommunes avec tant de ses confrères, et vous trouverez qu'il s'est\npréservé jusqu'ici des excès qu'elles apportent le plus souvent avec\nelles. Il est misanthrope et pessimiste, mais sa misanthropie n'aboutit\npas à la noire, à la furieuse calomnie de l'espèce humaine, ni son pessi­\nmisme à la nausée universelle. Il garde une bonne humeur dans ses\n"}, {"page_pdf": 504, "texte": "                                 — 461 —\n\nironies, une gaieté vraie dans ses satires, une bonhomie enfin dans ses\ndégoûts. Son amertume ne va jamais jusqu'à la cruauté. Son mépris\nde la vie n'est pas, en un mot, inconciliable avec la vie même, comme\nchez un Flaubert ou chez un Baudelaire. Pareillement, son souci\nd'analyse ne l'amène pas à cette minutie acharnée, à cette manie de\ntoute petite note, à cette préoccupation de la nuance infiniment ténue,\ndéfaut habituel des analystes.\n   Il continue à voir dans les personnages qu'il met sur pied des créa­\ntures totales, si je peux dire; il n'a pas cessé d'avoir le sentiment des\nensembles, tout en ayant un sens très fin du détail. Enfin, et c'est\nassurément le signe le plus évident de l'équilibre de cet esprit, son\n culte scrupuleux du mot ne l'a pas conduit à la maladie du mot. Il a\n évité ce danger, le plus redoutable pour un écrivain que préoccupent les\n sonorités et les couleurs. Il écrit une prose facile et agile. Les curiosités\n de la langue, si tentatrices, lui demeurent étrangères, et ces raffine­\n ments presque affolés de l'expression, si féconds en délices intellec­\n tuelles, mais si périlleux pour le développement de tout l'esprit ! Il y a\n comme du plein air dans cette prose, une souplesse heureuse et franche\n à la fois. C'est là ce qui explique pourquoi même la foule des lecteurs\n a trouvé du plaisir à lire ces livres d'une facture mesurée dans leur\n hardiesse. C'est là une sorte de sagesse tout à fait conforme à la tradi­\n tion de notre race, et ceux qui ont pu s'y tenir ont toujours été assurés\n de séduire le public, môme lorsqu'ils n'avaient pas les dons remarqua­\n bles de l'auteur à'Une Vie.\n   Avec ces dons natifs et cette maîtrise de soi dont il a fait preuve, avec\nson succès rapide et l'aisance de sa production, M. Guy de Maupassant\nfait attendre de lui une œuvre considérable. Dans quel sens exécutera-t-il\ncette œuvre ? C'est ce qu'il est difficile de prévoir aujourd'hui, précisé­\nment parce que l'artiste en lui est très accompli et n'a pas donné de ces\nébauches inachevées, mais indicatrices. Il paraît probable que, conti­\nnuant la série de ses études sociales, il nous laissera une sorte de\ntableau de la vie française, tant provinciale que parisienne, exécuté,\ncomme Tourguéneff le fit pour la vie russe, avec une objectivité presque\n absolue. La question est de savoir si ce romancier qui s'est jusqu'ici\nborné à l'analyse de créatures simples, telles que le paysan, le petit\n bourgeois, la fille, se décidera enfin à étudier à démontrer des créa­\n tures plus compliquées. Dans l'univers psychologique comme dans\n l'univers physiologique il y a une hiérarchie des formes et comme une\n échelle des organismes. L'humanité va de la brute au grand artiste, de\n                                                                          33\n"}, {"page_pdf": 505, "texte": "                                — 462 —\n\nla fille de ferme à George Sand, d'un caporal à Napoléon I er . L'Ecole\nde l'observation, à laquelle se rattache M. de Maupassant, doit, pour\népuiser tout son principe, être capable de reproduire les espèces\nsociales les plus complexes, comme elle s'est montrée capable de\nreproduire les moins raffinées. M. de Goncourt a senti cette nécessité\nlorsqu'il a écrit Chérie après Germinie Lacerteux. Balzac, auquel il\nfaut toujours revenir comme au maître du roman moderne, a fait suc­\ncéder à ses études de petite bourgeoisie ses merveilleux romans sur la\nvie parisienne, sur l'aristocratie et sur les artistes. Il n'est pas un de\nceux, — et ils sont nombreux, — auquel le talent de M. de Maupassant\nest cher, qui ne souhaite cette évolution de son talent, et qui ne l'espère.\n                                                    PAUL BOURGET.\n\n\n\n\n           BÉNÉDICTION DES BLÉS\n\n                                     D'après le tableaudeJules Breton.\n                 UR la pourpre mourante à l'horizon du soir\n                  La procession groupe, autour du viatique,\n                  Sa longue silhouette. Un murmure extatique\n        Monte avec les parfums brûlés dans l'encensoir.\n\n        Le cortège descend vers l'humble reposoir\n        Où sur les gerbes d'or tranche une croix rustique.\n        Et ces hommes naïfs, dans un frisson mystique\n        Implorent leur Jésus présent dans l'ostensoir.\n\n        Immobile, à genoux, la foule se prosterne\n        En groupe plus confus dans la clarté plus terne\n        Qui descend du zénith où s'éteint la splendeur.\n\n        Et tandis que gémit la simple litanie,\n        Le Christ en bois noirci, dans sa sèche raideur,\n        Etend sur les blés mûrs son geste d'agonie.\n                                                    PAUL LAMBER.\n"}, {"page_pdf": 506, "texte": "           LES           CRÈVE-DE-FAIM\n\n                        UNE DE MOINS\n\n\n          N ciel terne se déroulait, haché de blancheurs opaques. L e s\n           arbres d u Jardin botanique baignaient dans l'étang une\n           énorme tache noire, brisée çà et là par une plante aquatique,\ndont le vert tendie, léché par un rayon de lune automnale, éclatait\ntristement dans la sombreur de la nuit.\n  Une femme dévalait la pente du boulevard, se dirigeant vers l'Entre­\npôt, qui dressait a u loin sa masse grise. Craintivement, elle ralentissait\nsa marche au moindre bruit — au secous d'une branche de marronnier\nou au râle d'un cordon de fils téléphoniques. Devant la place des\nNations, elle eut peur et s'encoigna à l'aubette des omnibus; un agent\nde police et un pompier, encapuchonnés tous deux dans d'amples man­\nteaux de caoutchouc, rythmaient fortement leurs pas s u r le pavé. Ils\nne la virent p a s .\n   — Il n'aurait plus manqué que cela — être conduite au poste! mar­\nmotta la femme\n   Maintenant le boulevard n'avait plus l'imposance d e son arborescence\nfeuillue; des arbres rabougris, malingres l'ourlaient; des maisons\nd'ouvriers étalaient à ses flancs leurs misères, leurs désespoirs, et aux\nlueurs clignottantes des réverbères, elles salissaient la chaussée de\nleurs ombres noircissantes ; puis, la Senne, saoûle de sa fétidité, dor­\nmait pesamment, blessée en maints endroits par une herbe ou un détri­\ntus quelconques. L e s hôtels des boulevards du Nord et de la Senne,\ncalmes d a n s leur majestueux sommeil, se tassaient régulièrement dans\nl'attitude de géants d e pierres.\n   T o u t à coup, un ivrogne qui rejoignait son gîte, zigzagua. L a femelle\ns'approcha de lui, se faisant invitante.\n   — Dis donc, mon bijou, l'implora-t-elle, veux-tu de moi ?\n   — A l'œil, oui, sinon bernique ! L e genièvre est alors à meilleur\ncompte que l ' a m o u r ; et, d'ailleurs, ce que tu dois être avachie, ma\npauvre vieille.\n"}, {"page_pdf": 507, "texte": "                                — 464 —\n\n   Elle le bouscula, furieuse.\n   — Hé va donc, marlou !\n   L'homme trébucha à cette poussée, se rattrapa à un arbre, puis il\nfila en hoquetant des injures.\n   La pauvre passa devant l'Allée-Verte. La station se réveillait, des\npiqueurs tout à la besogne couraient effarés. Des locomotives prêtes au\ndépart anhélaient par saccades ; les chauffeurs, par les ventres ouverts,\ntaquinaient leurs boyaux de feu au moyen de longs rateliers de fer. Des\nlanternes, pareilles à d'immenses lampyres, fichées au milieu de la voie,\njetaient sur les rails des raies multicolores ; l'étoffe rouge d'un drapeau\nde signal clapotait sinistrement au cul d'un wagon. Parfois, le museau\nd'un bœuf dégoulinant de morve blanche, perçait à travers les bar­\nreaux d'un compartiment, et l'animal mugissait plaintivement à la nuit.\n   La femme resta un instant devant la gare mouvementée, regardant\nles ouvriers charger les wagons de marchandises. Elle eut voulu alors\nêtre la légitime d'un de ces mâles, noirs de charbon, qu'elle avait tou­\njours dédaignés quand, belle, jeune, elle était choyée par ses nombreux\n adorateurs. A cette heure, lâchée sur toute la ligne, des amants d'avant-\nhier ne la regardaient plus, haillonnée comme elle l'était, et ceux d'hier,\n d'un instant, l'engueulaient.\n  Elle se remémorait les quarante années qu'elle avait vécues. Ses\nparents, ivrognes tous deux, l'envoyaient mendier ou bien vendre des\nboîtes d'allumettes à travers les rues. A treize, ans elle était déjà nubile.\nUn soir, un vieux monsieur décoré lui demanda si elle voulait gagner\nun louis; pas de refus, tiens ! Il la conduisit dans une chambre d'une\nmaison borgne, et quand elle en sortit, malade, ensanglantée, le corps\narqué, la pièce d'or brillait dans sa main fermée.\n  Les parents eurent une joie, huit jours de bombances et de soulo­\ngraphies. Ils mijotaient depuis longtemps ce truc, ils cherchaient même\nun vieillard qui eût offert gros pour leur fille; mais à présent, que\nle mal était fait, la petite n'avait plus qu'à continuer.\n   Elle ne mendia plus. Elle raccollait à la sortie des cafés riches des\nhommes chauves, bien habillés; sa mère lui fit, à ce sujet, une longue\ndigression qu'elle écouta en fille soumise.\n   Un jour, le père claqua à la suite d'une gageure qu'il avait faite avec\ndes salops de son espèce. Il avait parié qu'il avalerait, sans reprendre\nhaleine, le contenu d'une bouteille de Hasselt; à la dernière gorgée, il\ntomba foudroyé.\n   Quelque temps après, la mère, qui ne cessait plus de s'enivrer\n"}, {"page_pdf": 508, "texte": "                                — 465 —\ndepuis la mort de son homme, eut des attaques de délirium et fut\nenvoyée à l'hôpital où, deux jours ensuite, dans une crise, elle cracha\nson âme.\n  La fille continua le métier qu'elle avait exercé sous l'égide paternel.\nUn vieux lui loua un appartement, puis un autre, plus âgé, lui acheta\nun hôtel; mais volée, battue par des amants de cœur, elle se trouva un\nbeau jour sur le trottoir, vieille et sans le sou.\n  Maintenant, une rancœur, une tristesse l'envahirent. Elle se voyait\nà l'hôpital, se débattant furieusement contre l'agonie qui mordait son\ncorps déjà pourri ; puis, quand, morte, elle était couchée sur une dalle\nde l'amphithéâtre, elle entendait un jeune interne, le scapel à la main,\ndire à ses collègues : » Voyez, carabins, mes amis, le machabée d'une\nprostituée, de celle que nous avons aimée une nuit. » Puis, l'instru­\nment d'acier s'enfonçait dans sa chair veule, tailladait en divers sens\net du sang descendait en filets ou en caillots, précipités dans des\nsceaux placés aux coins du marbre.\n   Cette mort, cette dissection de son cadavre l'épouvantèrent.\n   Si elle se suicidait, si elle se jetait à l'eau, au moins elle ne souffri­\nrait pas ; elle se laisserait couler lentement, très doucement et l'eau\nentrerait dans sa bouche ouverte, dans ses oreilles, en faisant un\nglouglou continuel....\n   Après tout, qu'est-ce que l'existence? Une misère, du premier soupir\nau dernier ! Pourquoi donc ne se tuerait-elle pas, puisqu'elle avait\nassez de la vie ?\n   Et dire qu'il y a des crève-de-faim qui tiennent encore à leurs jours.\nQuels godiches, Dieu de Dieu, que ces faméliques, en lutte toujours\nouverte pour un morceau de pain !\n   Le canal de Willebroeck se présenta. Des bachots accolés aux bords\ndormaient d'un lourd sommeil de monstres géants.\n   Un rejaillissement brusque d'eau éclaboussa les parapets et des cer­\ncles bouillonnants allèrent, en s'agrandissant, se briser aux accote­\nments.\n   Un bruit strida : celui d'une locomotive qui se mettait en branle.\n   Et ce fut tout.\n                                                              J. BÉR.\n"}, {"page_pdf": 509, "texte": "                          CANTIQUE\n\n    O         Vierge à toi ma vie, à toi mon cœur altier !\n              A toi mes rêves pleins de formes idéales,\n              A toi mon âme enfin pour mettre sous ton pied.\n    O Vierge que j'adore en tes beautés royales.\n\n    Je t'ai mise si haut sur les ors d'un triepied,\n    Si haut sur mes encens contournés en spirales\n    Sur mes vœux, sur mon cœur, sur mon être plié,\n    Sur tout l'entassement des gloires sans rivales ;\n\n    J'ai tant mêlé ton rêve aux divines grandeurs,\n    J'ai tant versé sur toi les ors et les splendeurs,\n    L'azur des paradii, séjours dei vierges ointes,\n\n    Qu'aujourd'hui mon amour n'est plus qu'un désir bleu,\n    Et perdue dans la boue infecte, les mains jointes,\n    Je te vois à la place où je devrais voir Dieu.\n                                                            XYZ\n\n\n\n\n        CHRONIQUE                         LITTÉRAIRE\n\n                            PRO DOMO MEA\n\n           UELLES que soient les opinions politiques exprimées dans\n             ce qui va suivre, nous prions nos lecteurs de nous excuser.\n             Nous livrons d'ailleurs la chose sans aucun commentaire.\n   Voici l'article que publiait le Patriote le jeudi 28 août, et, à la suite,\nla lettre que notre rédacteur M. Max Waller, lui envoya en réponse.\nLe Patriote ayant refusé l'insertion, la réponse parut à La Réforme.\nNous croyons pouvoir entretenir nos lecteurs de cet incident qui touche\nde très près notre liberté littéraire.\n"}, {"page_pdf": 510, "texte": "                                — 467 —\n                                     I\n\n                    ARTICLE DU » PATRIOTE             »\n                       PORNOGRAPHES\n    Depuis quelques jours la ville de Bruxelles est tapissée d'affiches\n multicolores, annonçant aux populations effarées la prochaine publica­\n tion, par un journal, d'un roman à grand scandale.\n    Pauvres et misérables journaux que ceux qui n'ont, pour hausser leur\ntirage, que des procédés pareils. Hier, c'étaient les prétendues révéla­\ntions sur l'affaire Peltzer, aujourd'hui c'est l'œuvre » puissante et\nvigoureuse « de tel écrivain plus ou moins national.\n                                      *\n                                    * *\n    La publication en feuilletons de ce roman, si elle a lieu, ce dont nous\naimons encore à douter, sera un véritable défi, un véritable attentat\nà la pudeur.\n    L'auteur a eu le triste honneur de voir une de ses œuvres interdite à\nla frontière française par une police qui ne se pique point cependant de\npudibonderie.\n    Le roman proscrit était cependant un roman à l'eau de rose, une\nœuvre presque morale, à côté de la nouvelle production.\n    O. Pirmez, qui ne connaissait le romancier en question, l'ex-chroni­\nqueur littéraire de l'Europe, que par ses premières œuvres, écrivait\nen 1882 : » Au point de vue moral, son influence me paraît funeste. Les\n « pensées foncières, générales, moralisatrices sont écartées à dessein :\n» c'est la voix du grand Pan que l'on ne cesse d'entendre. »\n    Qu'eût donc dit aujourd'hui le poète d'Acoz en présence de cette\nœuvre pour laquelle les Jeune Belgique eux-mêmes éprouvent le besoin\nd'invoquer les circonstances atténuantes en faveur des bonnes intentions\nde l'auteur ?\n    » Que nos lecteurs, disent-ils, ne voient dans cette œuvre violente,\n » qui pourrait en blesser quelques-uns, qu'une profonde étude, super­\n» bernent artistique, et non un livre de propagande antireligieuse contre\n» laquelle protesterait le puissant écrivain de sève... (sic) » ! !\n                                      *\n                                    * *\n   Au surplus, et à présent que nous sommes forcés de crier le caveant\nconsules, nous croyons bon, quelque dégoût que nous inspire cette cita­\ntion, de reproduire d'après cette même Jeune Belgique le résumé du\nroman :\n    « C'est un tableau de la vie des béguinages de notre pays, en même\n« temps qu'une étude de la névrose qui, depuis Sainte-Thérèse jusqu'à\n« Louise Lateau, reste encore dans le domaine du mystère. «\n   (Notez que ceci est écrit sous l'inspiration de M. Max Waller, fils du\nD r Warlomont, dont on connaît les philippiques académiques sur cette\nquestion!!) Sœur Humilité a pris pour confesseur le prêtre Orléa. Peu\nà peu celui-ci s'enflamme au mysticisme de sa pénitente.... ».\n"}, {"page_pdf": 511, "texte": "                               — 468 —\n\n   Tenez, il m'est impossible de continuer...\n   Ah! les saligauds qui trouvent excusable et dignes de leur admira­\ntion ces ordures raffinées !\n                                   *\n                                  * *\n   Maintenant, je le demande, que compte-t-on faire ? Laissera-t-on\ndébiter, à un sou la tranche, cette infamie qui outrage à chaque ligne\nla pudeur et la décence ?\n   Laissera-t-on, sous prétexte d'œuvre » superbement artistique, »\ntraîner sur les trottoirs cette pornographie populaire ?\n   Nous ne parlerons pas ici des accrocs que l'auteur fait à la langue\nfrançaise, des phrases incompréhensibles, des mots tirés on ne sait\nd'où; l'auteur est assez connu pour cela, et dans son œuvre superbe­\nment artistique, maintes pages suent profondément l'ennui, à cause du\npathos employé par l'écrivain, qu'on pourrait appeler le prophète du\ncharabia.\n   Nous rappellerons simplement qu'au Sénat belge, il y a trois mois,\nsous un gouvernement libéral, M. Lammens a demandé qu'on prît des\nmesures énergiques pour purger les bibliothèques des chemins de fer\ndes œuvres immorales qui s'y étalaient. Les paroles de l'honorable\nsénateur d'Alost furent accueillies avec grande faveur, et appuyées par\nun membre de la gauche dont le nom nous échappe.\n   M. Olin lui-même promit d'aviser ! Ce fut M. Vandenpereboom qui\nrecueillit sa succession.\n   Ce qui a été dit alors au sujet des livres a sa raison d'être encore et\nsurtout au point de vue des journaux.\n   Il y a certaines œuvres qui peuvent se donner en brochure, mais\ndont personne n'admettra la publication dans un journal à un sou qui\nse colporte sur la rue.\n                                  * *\n   La presse est libre en Belgique, nous dit-on. Évidemment, mais le\ncode pénal de 1867 n'est pas inconstitutionnel dans son article 383,\nlorsqu'il punit l'exposition, la vente, ou la distribution d'écrits con­\ntraires aux bonnes mœurs.\n   Il existe encore, ce nous semble, une circulaire ministérielle de\nM. Bara, dû 18 octobre 1880, qui a quelque valeur sur ce point.\n   Si le parquet ne peut agir préventivement, au moins peut-il agir par\nvoie de répression.\n   Son intention clairement manifestée donnerait, nous semble-t-il,\nquelque peu à réfléchir aux marchands de scandale.\n   Dans le cas présent, d'ailleurs, le parquet est en mesure de s'éclairer\net d'agir déjà contre ceux qui ont publié une notable partie du nouveau\nroman, de l'œuvre vigoureuse, dans leur tome II de la Jeune Belgique.\n                                   *\n                                  * *\n  Quoi qu'il en soit et n'importe comment il faut agir, nos librairies\n"}, {"page_pdf": 512, "texte": "                                 -   469 —\n\nsont infestées de livres malsains ; dans les cafés circulent des indus­\ntriels de bas étage alléchant la clientèle avec le mot : » interdit en\nFrance. » A tout instant de nouveaux faits sont dénoncés au parquet.\nIl faut que cela finisse.\n                                    *\n                                   * *\n   Nous avons un ministère catholique. Dès aujourd'hui nous tirons\ndeux lettres de change sur l'honorable M. Woeste, ministre de la jus­\ntice :\n   La répression de la pornographie littéraire.\n   Application des peines relatives au duel.\n   M. Woeste a la main assez ferme pour cautériser ces deux plaies qui\nrongent notre société contemporaine.\n   Les clameurs seront grandes, sans doute. Elles ne prouveront que la\nprofondeur du mal et l'état morbide des vociférants.\n                                                            RIC RAC ( I ) .\n\n\n\n                                      II\n\n                              RÉPONSE\n\n               A Monsieur le Directeur du PATRIOTE,\n                                              19, rue Léopold,     Bruxelles.\n\n   » Saligaud, pornographe, « c'est bien vous qui parlez, Messieurs du\nPatriote ?\n   Que voilà un ton de mauvaise société ! Les duchesses qui vous\nlisent — car vous êtes lus par des duchesses, n'est-ce pas ? — ne pour­\nront plus supporter longtemps cela et vont se désabonner pour prendre\nle Figaro, qui sait se tenir. Que diable ! Ne vous lâchez pas ainsi... il\ny a des dames !\n                                    *\n                                  * *\n  La publication de l'Hystérique vous gêne donc bien, qu'elle vous\nporte à ces excès de langage ?\n  Et la Jeune Belgique aussi, avouez-le ! Vous avez, en la lisant, envie\nde tendre votre fin mouchoir de batiste et de dire : » Cachez, cachez ! »\n(après avoir bien regardé d'abord, s'entend). Vous mettez des feuilles\nde vigne sur les chapitres où la sainte morale est offensée    , mais on\nvoit au travers des feuilles de vigne et la lecture demi-voilée a plus de\nsaveur\n\n  (1) On nous assure que l'article est de M. Paul Wauwermans (Paul de Fontanar,\nPauline, au collège, — Don Pablo, au Patriote). Un jeune !\n"}, {"page_pdf": 513, "texte": "                               — 470 —\n\n                                   *\n                                  * *\n  Vous parlez d' » ordures raffinées. » Le mot est joli. A les entendre,\nces deux vocables unis, on éprouve un petit titillement délicat, comme\nun parfum de décadence savoureuse.... » Ordures raffinées, » vous vous\ny connaissez, farceur; voyons, mauvais garnement, dites-moi ça tout\nbas, tout bas, que j'aie ma part, que je puisse aussi faire claquer la\nlangue....\n                                   *\n  Vous avez une façon d'entendre la réclame, qui n'est pas neuve, mais\nqui est toujours excellente. Le succès de l'Hystérique est désormais\ncertain, et précisément à l'heure où l'on se réabonne, voilà un coup de\ntam-tam qui fera un bien énorme à la Jeune Belgique. Cinq francs par\nan, vous savez ! On s'abonne chez tous les libraires. Voulez-vous des\nprospectus ?\n                                  * *\n   Tenez, si vous obtenez de votre ministre, comment le nommez-vous ?\nenfin celui qui rime à » houste! », si vous obtenez de lui qu'on fasse\nune descente chez moi et qu'on saisisse les numéros de la Jeune\nBelgique, je vous brûlerai des cierges.\n   Pensez donc, nous passons martyrs du coup, sans compter qu'une\nréimpression sous le manteau se vendrait comme du pain.\n   Et les procès ! Quelle aubaine ! Souvenez-vous de Madame Bovary.\n                                        *\n                                      * *\n   Vous dites : « Notez que ceci est écrit sous l'inspiration de M. Max\nWaller, fils du docteur Warlomont... «\n   Je ne sais pas très bien de quel droit vous révélez mon pseudonyme\nlittéraire..., enfin... le droit et vous, ça se fait des grimaces...\n   Non que cela me gêne, vous savez; être insulté par vous, sous deux\nnoms différents, c'est un honneur double; vous êtes généreux, merci.\n                                    *\n                                   * *\n   ...fils du docteur Warlomont, vous l'avez dit (un renseignement\nexact de temps en temps, ça fait bien !), fils de celui qui n'a pas voulu\nse mettre à genoux devant cette malheureuse Louise Lateau dont vous\nvouliez faire une sainte, et qui s'est contenté de l'étudier librement,\ncomme un simple cas pathologique.\n  Lisez les conclusions de son Livre :\n   » I. Les deux termes du dilemme de M. Virchow : » Supercherie ou\nmiracle, » en tant qu'ils s'appliquent aux extases et aux stigmates de\nLouise Lateau, doivent être écartés. Ces stigmates et ces extases sont\nréels. Ils s'expliquent physiologiquement.\n   « Il Les phénomènes présentés par Louise Lateau constituent une\nmaladie, de l'ordre des névroses. Il convient de la classer, dans les\ncadres nosologiques, sous le nom de névropathie stigmatique,\n"}, {"page_pdf": 514, "texte": "                               — 471 —\n\n   » III. Louise Lateau travaille et dépense du calorique : elle perd\ntous les vendredis une certaine quantité de sang par les stigmates ; les\ngaz qu'elle expire renferment de la vapeur d'eau et de l'acide carbo­\nnique ; son poids n'a guère varié depuis qu'elle est en observation :\ndonc elle brûle du carbone et ce n'est pas à son propre organisme\nqu'elle l'emprunte. Où le prend-elle ? La physiologie répond : Elle\nmange.\n     IV. L'abstinence de Louise Lateau, dans les termes où elle est\nposée, est contraire aux lois de la physiologie, et il n'y a point, dès\nlors, à prouver qu'elle est controuvée. Etant établi qu'elle est en dehors\nde ces lois, c'est à ceux qui l'affirment à en faire la démonstration.\nJusque là, la physiologie doit la tenir pour apocryphe. «\n   Vous donnez à ce rapport le nom de « philippiques académiques ; »\nje ne comprends pas ! Ce que je comprends, c'est que cela nuit un peu\nà l'antique réputation de François d'Assise et de » sainte » Thérèse...\nVoilà où le bât, que vous portez si élégamment, vous blesse....\n                                    *\n                                   * *\n  Lorsque votre Église la canonisera, il y aura longtemps que Louise\nLateau sera devenue fleur, sous un soleil qui brille mieux que vos\nauréoles....\n                                    *\n                                   * *\n  Ric-Rac, votre article est signé Ric-Rac. Ce nom fait le bruit d'une\nchose qui craque, ric-rac, qui se détraque, ric-rac, un nom comme vos\nidées, un nom de patraque, ric-rac!\n                                     *\n                                   * *\n  Laissez-moi rire et insérez ceci en première colonne, sans que j'aie\nbesoin de recourir à vos vieilles connaissances : les huissiers.\n  Mon père a d'autres chats à fouetter et ne perdra sans doute pas son\ntemps à vous répondre ; moi, j'ai voulu rire.\n  Est-ce que vous vous figurez que je vais vous saluer ?\n                              MAURICE WARLOMONT ou MAX WALLER,\n                                      comme vous voudrez.\n\n    Bruxelles, 24 août.\n"}, {"page_pdf": 515, "texte": "             LE SALON                       DE 1884\n\n         ET maintenant, tapons....\n          Non pas sur les hideurs picturales étalées aux cloisons du Palais\n          des Beaux-Arts, comme les œufs pourris qu'on jetait, le dîner\nterminé, contre les murs de la cour, au collège, non pas sur Monsieur\nGallait dont la Peste (oh! le tableau bien nommé) pourrait servir comme\ntoile à la Société de Géographie pour y fixer ses cartes démesurées, non\npas sur les Boks, Cap et Col qui font admettre la suprématie de l'école\nd'Anvers chez tous les Béotiens de la terre, non pas sur la toute prussienne,\nraide, gommée, ennuyeuse école de Dusseldorf et de Munich qui invente des\nintérieurs en suie de cheminée et un plein air de carrière de craie, non pas\nsur M. Bossuet, qui ridiculise un grand nom et a poussé le parti-pris de\nfaire laid jusqu'à l'amour du carton-pierre, ni sur M. Markelbach dont le\npinceau, bien qu'il prétende singer Hals, est commun comme un balai, ni\nsur Lambrichs auquel le talent est décidément enlevé comme la Déjanire\nqu'il expose, ni sur Van Séverdonck, médaille d'or en 1851, mais talent de\nbillon à tout âge, et surtout en 1884, ni sur Van Hammée, qui a l'audace de\nprendre en ses mains de petit poucet, dans la droite le christianisme,\ndans la gauche Rome, et de les mettre en présence, sérieusement, ni sur\nAsselbergs qui dégringole, ni sur Bouvier qui se banalise, ni sur Roffiaen,\nni sur De Kesel, ni sur Thomas, ni même sur le plus médiocre de tous,\nVan den Bussche, mais là, tapons de poing ferme, sans macher les mots,\nni bégayer les vérités, sur la toute maltresse et toute officielle commission\ndirectrice qui se constitue jury d'admission, et se compose, outre les quatre\ndélégués élus par les artistes, de MM. les décorés suivants :\n   Président : M. BALAT, Architecte, Membre de l'Académie royale de\nBelgique.\n   Vice-Présidents : MM. FRAIKIN, Statuaire, Membre de l'Académie royale\nde Belgique; LAGYE (Victor), Artiste-Peintre, à Anvers.\n   Membres : MM. BORDIAU, Architecte, à Bruxelles; BULS, Bourgmestre de\nBruxelles; CLUYSENAAR, Artiste-Peintre, à Bruxelles; COOSEMANS, Artiste-\nPeintre, à Bruxelles; DANSE, Artiste-Graveur, à Mons; DELIN, Artiste-\nPeintre, Président de la Section des Arts plastiques du Cercle Artistique\net Littéraire d'Anvers; DEMANNEZ, Artiste-Graveur, Membre de l'Académie\nroyale de Belgique; DRION, Statuaire, directeur de l'Académie des Beaux-\nArts de Liége; LIGNY, Artiste-Peintre, directeur de la Société royale belge\ndes Aquarellistes; LECLERCO, Inspecteur des Beaux-Arts; MARKELBACH,\nArtiste-Peintre, à Bruxelles ; MELLERY, Artiste-Peintre, à Bruxelles ;\n"}, {"page_pdf": 516, "texte": "                                   — 473 —\n\nMIGNON, Statuaire, à Bruxelles ; PAULI, Architecte, à Gand ; ROUSSEAU,\nInspecteur-Général des Beaux-Arts; SMITS, Artiste-Peintre, à Bruxelles;\nTYTGADT, Artiste-Peintre, à Gand ; VANDERHAEGHEN, Secrétaire de la\nSociété royale pour l'encouragement des Beaux-Arts de Gand; VANDER-\nSTAPPEN, Statuaire,' à Bruxelles; VERLAT, Artiste-Peintre, Membre de\nl'Académie royale de Belgique, à A n v e r s ; VERWÉE, Artiste-Peintre, à\nBruxelles; WIENER (Léopold), Artiste-Graveur, à Bruxelles.\n    Secrétaire : M. STIÉNON (V.), Secrétaire de la Commission directrice des\nMusées royaux de Peinture et de Sculpture.\n    Je ne discuterai pas la composition, nom a nom, de ce j u r y ; mais la\ntendance de sa majorité est telle qu'a première vue il doit paraître\nsuspect. Cette majorité est en effet hostile aux jeunes. Cela se devine,\ncela se sent, et cela se démontre.\n    Il y a des noms qui sont synonymes de routine, de médiocrité, d'acadé­\nmisme et qui s'y trouvent. Il en est qui, plastronnes d'honneurs de la\n poitrine jusqu'au ventre, se carrent dans leur situation acquise, et repoussent\ndu pied tout ce qui veut monter. On en trouve aussi quelques uns qui\nétaient les révoltés et les lutteurs d'hier, et qui sont devenus les engraissés\n et les poulardeux d'aujourd'hui.\n     Même il s'en rencontre, que nous admirons, que nous louons, que nous\n magnifions et qui sont là égarés, mâtés, écrasés          A h ! l'officiel, quelle\n gangrène dans l'Art! On n'est vraiment fort qu'aussi longtemps, qu'on lui\n est réfractaire. En approcher est un danger — et celui qui y touche ne le\n quitte jamais, sans souillure, sans qu'il ne lui en reste quelque chose au\n bout des doigts ou à la boutonnière.\n     Le jury a rejeté Finch coupable d'oser, Chainaye, le sculpteur dont les\n premières œuvres faisaient songer aux austères et grands gothiques; il\n n'a admis qu'un Vogels et l'a logé quelque part, là haut, où personne ne le\n trouve, et a fait main basse sur ses autres envois; enfin il a raflé Ensor; il\n l'a biffé du catalogue, brutalement. Quelle que soit l'opinion que MM. les\n membres du jury aient de ces artistes, ils devaient se dire pourtant que\n ces peintres blackboulés suscitent la curiosité du public, la sympathie de\n bien des confrères, et ce qui plus est, l'attention de tous les critiques et\n  l'admiration de la plupart.\n     Ils devraient comprendre que l'art d'aujourd'hui est différent du leur,\n  que l'exposition triennale est faite pour donner idée de l'ensemble de nos\n  tendances artistiques, que toutes nos écoles, tous nos groupes, y doivent\n  trouver place. Ils devraient savoir qu'en fermant la porte à un talent et\n  à un coloriste comme James Ensor, ils se ridiculisent eux-mêmes, et surtout\n  aucun ne devrait avoir le cynisme d'ajouter : «Bah! les XX! de quoi se\n  plaignent-ils? N'ont-ils pas leur exposition à eux? »\n     Au moins serait-il de bon ton, Messieurs, de commettre ses petites\n"}, {"page_pdf": 517, "texte": "                                  — 474 —\n\ninjustices et de brasser ses petites malpropretés, silencieusement. Vous\nne gagnez pas tant à être connus !\n   Mais encore, après tout, qu'importe! Malgré toutes ces mesquineries,\nces jalousies, ces idées de camelotte, ces préjugés, malgré toutes ces\nhaines ouvertes ou cachées, impudentes ou polies, les sacrifiés et les per­\nsécutés n'ont rien à craindre, et l'on se demande si cela vaut la peine de se\nfâcher. La lutte trempe et la colère des commissions n'a que des foudres en\npapier peint. De plus, quiconque se sent artiste est, d'instinct, intransigeant.\n   Les refusés n'ont ils pas pour eux la toute-puissante jeunesse, et ceux\nqui les repoussent, qui leur ferment la porte au nez, qui leur montrent des\ndents de cerbère, ne sont ils pas les caducs d'aujourd'hui en attendant qu'ils\ndeviennent les ramollis de demain?\n\n\n\n                                      II\n\n   Sur les 1421 numéros des œuvres exposées, trois noms éclatent comme\n des soleils : Stevens, de Braekelcer, Fantin-Latour. Puis viennent Verwée\net les Hollandais; enfin, parmi les moins âgés, Lambeaux et de Lalaing.\n   Que dire de Stevens qui n'ait été dit? On a soutenu qu'il était en déca­\n dence. Il n'a jamais été plus vrai et grand maître.\n   Fœdora, entendu et conçu comme la bête à bon Dieu du Musée, avec les\nmêmes fouillis de couleurs, mais avec plus de finesse, de légèreté, d'impal­\npabilité, avec plus de distinction et de parisianisme, donne la vision totale\nde cet art à la fois très raffiné, mais très humain aussi. Toutes les figures\nde Stevens sont des miroirs de pensées. Les traits vivent de la vie\nintérieure du cerveau et du cœur.\n   Le grand Watteau, auquel on peut le comparer, concevait et quintessen-\nciait comme lui la société de son temps.\n   La femme du XVIII e Siècle, avec sa vivacité et son élégance, il l'exprime,\ntout comme Stevens traduit la parisienne d'aujourd'hui, avec ses nerfs et\nsa chlorose. Et pour compléter le parallélisme, tous deux entourent leurs\ntypes de grands décors évocatoires, le premier de montagnes se perdant\nparmi les bleus et les verts, l'autre de la grande mer donnant à ses per­\nsonnages l'infini pour y lâcher leurs rêves et leurs agitations. Enfin, tous\ndeux sont peintres, beaux peintres. Jamais de fausses notes, jamais de\nrupture d'harmonie, jamais d'interruption dans la gamme des valeurs.\nLeurs paysages sont traités avec des finesses de pinceau et de ton pro­\ndigieux, ils ont parfois la même touche grasse, le même effacement dans\nles loins, le même vague grandiose. Devant leurs toiles on sent la suprême\nimpression du chef-d'œuvre.\n  L'envoi de Stevens le plus exquis est assurément : Les      Papillons.\n"}, {"page_pdf": 518, "texte": "                                 — 475     -\n\n   Quelle délicate pose d'enfant malin a cette petite fille! Quelle grâce\ntoute de femme déjà! Combien est superbe le sombre massif d'arbres et\nle clair et doré avant plan ! Combien douce est à l'œil la tache rose que fait\nla femme assise ! Et quelle vision de ciel fastueux se devine dans les\nparcelles de bleu entrevu dans les branches !\n   Cela est de l'art le plus choisi.\n   Aussi bien tout est de qualité extraordinaire dans l'exposition de Stevens,\nLe Départ aussi bien que Petit garçon, et même les petits cadres contenant\ndes marines faites évidemment d'idée et de chic. Car il ne faut pas\ndemander à Stevens les brutalités du paysage tel qu'il est, avec sa couleur\nvraie et son terrain rude et fort, mais bien un paysage cadrant avec son\nœuvre, dans lequel il puisse envelopper et développer ses sujets, et ce\npaysage-là doit être évidemment un paysage bien plus rêvé et arrangé que vu.\n   De Braekeleer fait de la peinture superbe et rutilante comme un cuir de\nCordoue. Il est le coloriste le plus complet et le plus achevé que je con­\nnaisse. Où d'autres disent l'œuvre terminée, lui la commence. Rien n'est\nabandonné que travaillé et retravaillé, que poussé et repoussé, que fini et\nrefini. Cela est d'une conscience, d'une patience, et d'une marque au-dessus\nde tout dire.\n   Son Joueur de cor est un chef-d'œuvre. Il faut l'examiner point par point,\ndepuis le fond en tons de parchemin jusqu'à ce mirifique tapis, si étonnant\nde facture et de couleur. Supposez un peintre ordinaire traitant le même\nsujet, il se perdra dans la multiplicité des accessoires; les concevra —\nsurtout s'il appuie comme dans le joueur de cor, sur chaque détail — de\nfaçon embêtante; on y sentira la fatigue; on s'apercevra qu'il a traité\ntel point comme un morceau ne faisant point partie de l'ensemble, tel autre\nprendra une importance exagérée, tel autre ne marquera point assez; il y\naura dans la toile déséquilibre, débandade et plus l'artiste y aura mis de\ntemps et de soin, moins l'œuvre sera une et sera bonne. Ici toutes les\nparties tiennent, et, quoique toutes parfaites et achevées, ne nuisent en\nrien à la perfection de l'ensemble.\n   Et tout comme Stevens, Henri de Braekeleer met de l'humanité dans\nson art. Ses personnages vivent, son Joueur joue réellement et son Fumeur\nest un vrai type de fumeur.\n   J'aime moins ce dernier tableau ; la note grise y est désagréable. J'en\ndis autant de La Toilette. La femme met une note presque criarde dans\nl'œuvre. Elle est d'allure commune. Mais j'ajoute qu'à part ce point, nulle\npart je n'ai vu mieux traiter le meuble cossu et riche. Les termes font\ndéfaut pour en louer la haute opulence. A voir cet envoi, on a la sensation\ndu luxe Néerlandais au temps de la Renaissance ; on en pénètre l'intimité\net l'Art, on le respire, on le palpe.\n   J'arrive à Fantin-Latour.\n"}, {"page_pdf": 519, "texte": "                                 — 476 —\n\n  Cet artiste est monté à la célébrité sans jamais avoir tiré un seul coup\nde pistolet. Il a été toujours d'une réserve et d'une honnêteté artistique\ncomplète. Il est arrivé sûrement, sans bruit, par son talent seul. Aussi est-\nce une réputation solide, foncière.\n  A l'encontre de Stevens qui peint la Mondaine lancée dans la haute\nsociété parisienne, et volontiers nous montre des courtisanes et des\nsphinx à côté de grandes dames, Fantin ne se sent attiré que par les\nfemmes et les jeunes filles du home, que par des types de la plus incontes­\ntable et de la plus profonde honnêteté. Et comme elles, sa peinture est une\nprobité. Son art est tranquille, reposé, calme, sérieux. L'Étude paraît,\njusqu'aujourd'hui, être sa plus belle œuvre. Jamais il n'a atteint tel sommet.\n  Certes songe-t-on, à la voir, à je ne sais quelle façon anglaise de com­\nprendre et de sentir les choses; il est si étonnant de rencontrer un tel\nobservateur et un tel explorateur d'humanité parmi les peintres parisiens.\n  Cette peinture est de tous temps, elle est grande et forte par elle-même,\net l'on oublie l'artiste en la regardant. C'est le mérite suprême que cet\neffacement de l'homme derrière l'œuvre : les plus grandes choses ont\nété gestées par des collectivités. On oublie, quand on se trouve en présence\nde l'Etude le côté intéressant des œuvres qui est leur côté personnel; on\nest comme hypnotisé par le tableau lui-même et l'on ne subit que la\npénétrante fascination de beauté qu'il produit. C'est un chef-d'œuvre qu'on\npourrait regarder toujours.\n  Voici Verwée.\n  Flamand, flamand et plus que jamais flamand ! Il serait difficile de\ntrouver plus belle brosse et plus plantureuse organisation. Verwée est fait\npour peindre les bêtes, et parmi les bêtes, les taureaux. Aussi, dès qu'il\ntraite ces derniers, il ne peut mal faire. Son plus bel envoi est, bien qu'il y\nait dans ce tableau un large défaut de construction, les Eupatoires.\n   Il y a là une vigueur et une royauté de maître. Pas un coup de pinceau\nqui ne témoigne d'une main de superbe et mâle ouvrier. Cet art est\ncaparaçonné de tons chauds comme d'un vêtement éclatant et rouge; il\npasse avec une belle allure lente et grave d'animal robuste et sacré.\n   Au beau pays de Flandre indique certes mêmes qualités de brosse et de\ncouleur, mais rien dans cet envoi n'égale le magnifique taureau des Eupatoires\nemporté dans sa course balourde, le muffle au vent, la tête étonnamment\nconcupiscente. Tout ce balancement de corps, toute cette allure grasse et\ngrandiose, toute cette robe blanche avec ses tons juteux semblent suer la\nvie et le rut. Il y a comme un grandissement épique qui pénètre la scène\net décore le paysage. Et l'animal n'est pas un taureau, mais le Taureau.\n  Maris tient la corde parmi ses confrères hollandais; Israëls fils le talonne.\n  Le Souvenir de Dordrecht est son plus rayonnant envoi. Ce tableau\n"}, {"page_pdf": 520, "texte": "                                  — 477 —\n\ndéploie une grandeur tragique. La tour, le quai et le fouillis de bâteaux\ndont, à coups de pinceau larges et surs, les silhouettes sont indiquées, font\nrêver de quelque grand entassement de débris et de ruines. Le ciel est une\nmerveille de profondeur, et, chose étonnante, tout cela grouille quoique tout\nsoit net en même temps.\n   Le procédé de Maris — il se trahit surtout dans l'Arrivée des pêcheurs —\nest très curieux à examiner. On dirait qu'il peint d'abord et qu'ensuite il\ndessine. Il se livre à une multitude de triturations, d'empâtements, d'em-\nplâtrements, il truelle, maçonne, brouille, et peu à peu l'harmonie des\ncouleurs, les grandes lignes, les grossières et rudimentaires silhouettes\nétant fixées, il arrête et contoure ses personnages d'un vif et maigre trait\nde pinceau. Mais ce trait final est d'un maître; et l'œuvre toute entière,\ndepuis cet instant, est solide comme le plus sévère dessin.\n   Isaac Israëls étale à la rampe, le Départ pour les Indes d'un détachement de\nsoldat coloniaux. On m'assure qu'Israëls fils est tout jeune qu'il atteint à\npeine vingt ans. Si cela est, l'œuvre envoyée et toutes celles que j'ai vues\nde lui promettent un artiste de suprême valeur.\n   Quelle atmosphère, quelle humidité et quelle étonnante impression de\nville hollandaise ! Comme déjà l'artiste est maître de son faire et combien\nil a de sûreté et de solidité dans son talent. De plus, il possède, lui aussi, le\ngrandissement de l'impression; ses tons d'un gris si ingrat et si parfait,\ndénotent son admirable instinct de peintre. Il tient du reste de son père,\nl'évocateur des tristesses et des deuils humains qui envoie, La rentrée,\npoème de misère et de mélancolie.\n   A côté de Maris et d'Israëls viennent se ranger Mauve et Artz, tous deux\nétonnants, bien que le dernier voie trop blanc. Mauve est le maître aqua­\nrelliste. On trouve en sa peintre les mêmes qualités d'impression que\ndans ses lavis. Son Troupeau de moutons est néanmoins trop mou.\n   Suivent les Stortenbeker, les Van de Sande, les Van Borselen, tous\nartistes de valeur, élèves des maîtres précités et donnant l'unité de\ntendance à l'école hollandaise.\n   Mesdag expose une marine. J'en préfère d'autres.\n   Voici Jef Lambeaux,extraordinaire flamand fait pour concevoir et réaliser\ndes épopées de satyres et de Bacchantes, comme son aïeul en art, Jacques\nJordaens, illustre maître, dont les gouges sont immortelles et revivent\ndans nos rêves modernes, plus grandes et belles que les déesses païennes\nde Rome et de Grèce.\n   Lambeaux est un nerveux qui rêve gras. Il y a des pointes d'hystérie qui\ntraversent son art. Il doit s'adonner, dans ses songeries d'artiste, à des\ndébauches de chair et de couleur, il doit comprendre tout ce qu'il y a\nd'épique dans les vautrées de ruts à travers les ripailles, dans les assauts\ncharnels et les monstruosités sensuelles. Aussi est-il à tous points de vue\n                                                                            34\n"}, {"page_pdf": 521, "texte": "                                   -   478    -\n\n regrettable qu'un tel homme soit né dans notre siècle pudibond où il ne\npourrai sans susciter scandale, donner essor à tout les chefs-d'œuvre\nplastiques, qui se tordent en lui.\n   Sa Bonne chanson en est la preuve. Pour ce simple spécimen d'art large\net libre, que de petites toux poussées par les jeunes filles quand on fait\nallusion à ce plâtre en présence de leurs mamans ! Et néanmoins voilà\ncertes le plus magistral groupe du Salon. Il possède une allure et un\ncaractère de grande marque. Ce satyre avec son crâne aussi plat que son\nventre est large et gras, cette femme avec son corps superbe et délicat, et\ncet enfant aux pieds de chèvre qu'on repousse de façon si amusante, sont\ntrois admirables types de concupiscence, où l'humanité, la vieillesse érotique,\nla jeunesse charnelle et l'enfance vicieuse paraissent admirablement\nspécialisées.\n   Il est inutile de faire remarquer, n'est-ce pas, avec quelle poigne l'œuvre\nest menée à bout et combien le même sculpteur peut, dès qu'il le veut, être\ndélicat et distingué. Le buste de Mlle M. l'affirme surabondamment.\n   De Lalaing, lui aussi, appartient à la race des forts et des grands. A\npeine sommes nous revenus de l'étonnement suscité par ces deux œuvres\n au Salon de Paris, le Portrait, d'une si franche intimité, et le Portrait équestre\nd'une fierté si romaine, que voici les Lutteurs, œuvre d'envergure tout aussi\nlarge et grandiose. De Lalaing — heureusement — ne nous donne pas le\ntemps de respirer.\n   Il a en lui la fécondité des maitres de la Renaissance auquels du reste\nil tient par la nature de son talent, et parmi tous ces maitres ce sont\nassurément ceux de la Renaissance italienne, les plus grands, qu'il doit\naffectionner.\n   Car de Lalaing conçoit avant tout la peinture de façon scupturale.\nAutant Lambeaux, statuaire, sent la couleur, autant de Lalaing, peintre,\nvoit la ligne. Après tout, qu'importe; le tout c'est de faire beau.\n   Les Lutteurs sont d'allure épique, de mouvement emporté et de caractère\nsuperbe. On a devant eux, la sensation d'une grande œuvre. Rien n'est\nfougueux, cabré, ardent, et d'un autre côté sévère noble et beau autant\nque ce groupe. C'est de la belle sculpture mouvementée comme Préault\nla voulait.\n\n                                       III\n\n  L'injustice dont on a fait preuve à l'égard des artistes qui se sont réunis\nsous la dénomination des vingtistes, nous décide a consacrer à tous ceux\nqui n'ont pas été jetés en dehors de l'exposition un chapitre spécial. Beau­\ncoup d'entre les admis sont mal placés, les uns dans les «caves » les autres\ndons les « combles,.\n"}, {"page_pdf": 522, "texte": "                                 — 479 —\n   A commencer par Khnopff dont Une sphinge est reléguée dans une\noubliette.\n   Il y a de graves erreurs dans ce tableau ; certes la tête est belle, inquié­\ntante, mystérieuse et serait plus admirée encore si on pouvait l'examiner\nde plus près.\n   Mais devant cette tête exquise vient se placer malencontreusement un\ngrand bloc de corps traité aussi pesamment, aussi, carrément que la tête\nl'est délicatement et finement. A voir celle-ci on se laisse emporter vers\nl'au delà et l'on irait loin sans ce soliveau de corps qui vient comme une\nmasse s'abattre sur ce reste et l'écraser.\n   Entre outre la tache du corps est trop grande dans sa monotonie de\ncouleur gothique. Quelque chose en devrait rompre lu surface. L'artiste\nl'avait reconnu lui-même, il avait peint un bijou indien retenu par une\nchainette au bas du ventre. Il l'a supprimée malheureusement.\n   Le portrait d'Edmond Picard n'est réussi qu'à moitié. Le teint est trop\nclair, la figure trop molle. On n'y retrouve pas l'homme de nerfs et\nd'énergie, l'homme ferme et tenace. Il faudrait plus de concentration dans\nle masque, plus d'aprêté intelligente et peut-être une certaine dureté.\nToutefois les yeux et le nez sont attrapés. C'est sur le troisième envoi de\nM. Khnopff qu'il faut se rabattre pour le retrouver quasi-parfait.\nSchlobach a exposé meilleure peinture. Pêcheuses de crevettes ne valent pas\nles Braconniers. Il y avait dans ceux-ci une toute autre allure; ils se\nsilhouettaient autrement complets et grands sur l'horizon de mer. Le Moulin\nde Knocke n'est pas dans l'air cela ne tient que cahin-caha.\n   Je ne mâche pas la vérité à Schlobach, qui est assez fort pour l'entendre\net ne point s'abattre un instant. Aux XX il fera oublier, par quelque\nbelle œuvre, ses présents envois.\n   Même souhait et même critique à adresser à R. Wytsman.\n   Les Chevaux de Delvin, qui prouve une fois de plus avec quelle belle\nfougue et sûreté il traite les animaux, mais avec quelle sûreté aussi il\nrate le paysage, sont d'excellente valeur. Il y a là de la fougue et de\nl'allure et je ne sais quelle distinction qui fait songer à l'art anglais.\nM. Delvin caresse et polit merveilleusement les croupes, échevèle en\nartiste les crinières, lustre les poils et fait vivre ses bêtes d'une belle vie\nemportée.\n   Voici Van Aise. Je ne dirai mot de son portrait. Il est quelconque.\nQuant au bon Samaritin, qui rappelle comme notalité et comme inspiration\nVIsmacl de Cazin, l'éloge peut se produire large et entier. Le paysage est\nsolide, bien construit, dans une blonde et âpre clarté. Le nu de l'homme\ngisant indique le grand scrupule et la fière science de l'artiste. Tout ce\ncorps est rudement peint et l'affaissement de la pose très heureusement\n réalisé.\n"}, {"page_pdf": 523, "texte": "                                 — 480 —\n\n   Van Aise a du cœur et de la tenacité à l'ouvrage; c'est un gantois persé­\nverant et têtu. Tant mieux !\n   Le tryptique de Van Strydonck, conçu et compris à la française,\nmanque de vie et semble figé dans son exécution raide et sèche. En outre,\nque d'académisme dans les tons et les poses! Combien peu de neuf un\ntel envoi apporte et combien le poncif est près d'entrer dans cet art !\nToutefois le paysage du milieu est digne de tous les autres coins de jardin\net de vergers que le peintre a si poétiquemet réussis dans ses travaux\nprécédents.\n   Verstraete revient toujours nous jouer l'air connu sur sa cornemuse\nchampêtre. La Soirée de Novembre vaut le Soir d'été. Même manière molle,\neffacée, coulante. Même couleur mercantile et vulgaire. Pourtant, je\nvoudrais pouvoir sincèrement louer M. Verstraete, qui doit me croire\nhostile. Je le supplie de m'en fournir l'occasion.\n  Simons est en progrès. Les Fureteurs sont observés et intéressants.\nSi l'artiste pouvait enlever le noir de sa palette et produire des tons\nmoins laqués, ce serait parfait-\n  Qu'il prenne du reste modèle sur Stobbaerts et Verhaert. Ce dernier\nétale à la rampe Mon atelier, bon morceau et bon coloris, A sa Marchande\nde harengs près, je ne connais pas de meilleure œuvre sortie de son\npinceau. L'air doré d'appartement et d'atelier flamand est très heureuse­\nment attrapé. La pose de la servante est toute de vérité et d'observation.\nCela est construit, étudié, réussi. Cela donne l'impression d'un calme\ntravail dans son coin.\n  Enfin, le Mois de Marie au Sablon, signé Dario de Regoyer trahit cette\nmélancolie vespérale et cette lassitude d'air, si difficile à rendre des rues\nde ville, le soir.\n  Le côté droit, la perspective de la rue de la Régence où le gaz commence\nà flamber, met surtout en évidence la remarquable aptitude de l'artiste à\nrendre les effets lumineux, les luttes du jour qui tombe et de la nuit qui\nse lève, les gris délicats, les jaunes et les ocres ardents et jusqu'au bleus\nélectriques et phosphorescents qui baignent les choses de tous les\npoisons de l'artificiel. Le porche est trop incomplet et manque de travail;\nles personnages ont bonne allure et tiennent, cette fois-ci, fermes sur\nleurs pieds.\n\n                                    IV\n  Il ne me reste plus, après avoir passé en revue les Vingtistes, qu'à\ntoucher quelques mots de ce qui reste d'exposants remarquables. Le\nchiffre en est très restreint, car le nombre d'envois tels quels, mauvais,\noutrageants, criant vengeance au ciel, — est infini.\n"}, {"page_pdf": 524, "texte": "                                   — 481 —\n\n     Quand un jury annonce à sons de trompe qu'il sera sévère, ce ne sont\n  pas les amateurs, petits commis de la grande boutique de l'art bourgeois,\n  ni les demoiselles qui font de la peinture pour être dispensées de faire de\n  la tapisserie, dont « les cœurs doivent tressaillir. » A cette époque-ci, ce\n  sont surtout les novateurs, les apporteurs d'inconnu, les fouilleurs, les\n  audacieux, les grands. Une commission directrice qui publie qu'elle sera\n  sévère, à tout bon entendeur fait deviner qu'elle sera injuste, partiale,\n  rétrograde. La justice pour elle c'est de caler ses membres artistes à la\n  rampe, aux places choisies. C'est de pendre haut et court, là-haut, dans\n les frises, tout ce qui n'est pas sorti de la bonne école ; c'est de faire gober\n ex-cathedra aux badauds que seuls ils vendent l'Infaillibilité en recette et\n  le Beau en bouteilles ; c'est, en un mot, d'étouffer, de tuer, d'écraser, de\n pulvériser le plus d'originalité possible. Au reste, rien de plus aisé. Le\n neuf en art étonne tellement qu'il déplaît toujours. On a des arguments\n tout prêts : ces novateurs sont des fous, des bizarres, des étrangers; ils\n  font de la devinette en peinture ; ils s'acharnent sur des sujets imprévus,\n quelquefois scabreux, souvent malades; ils marchent à travers les règles\n comme à travers des plates-bandes et surtout — cette phrase-ci est fatale —\n ils ne savent pas dessiner.\n    Depuis qu'il y a une académie, elle croit avoir le monopole du dessin.\n Quiconque ne trace pas des lignes et des contours comme elle, est un\n cancre. Elle ne comprend pas que dans la nature il n'y a que délimitation,\n que les contours sont rongés par l'air et la lumière, que son dessin en fil\n de fer est horrible, qu'il n'y a pas de réseau qui enserre comme un filet\n les objets et les corps que ce qu'elle enseigne est archi-faux et que tout\n vrai tempérament s'en soucie comme d'une guigne. Quand parut Delacroix,\n » pas de dessin ! » Quand se manifesta Courbet, » pas de dessin ! » Quand\n se leva Millet, « pas de dessin ! » Quand éclata Manet, » pas de dessin ! »\nEt il fallut que ces artistes se donnassent la peine de mourir, pour lui\npermettre de se dédire !\n    Oh, l'éternelle bêtise cruelle et incurable ! Oh, les esprits cancéreux et\naplatis ! Calino leur ouvrirait les yeux et Joseph Prudhomme leur rendrait\ndes points. Ils étalent sur le tapis vert de leurs académies, comme sur une\ntable d'amphithéâtre, le cadavre de leur beauté centenaire et ses muscles\nséchés et ses nerfs cassés et sa peau tannée et orde, et son sang pâle et\nses lèvres vitreuses et ses yeux où les vers germent, et ses seins ravagés\noù leurs dents ne savent plus mordre, ils les [veulent livrer au rut des\njeunes et leur jeter la catin pourrie, espérant qu'ils voudront d'elle encore,\nqu'ils remâcheront ses seins et s'amuseront à tourner autour de ce front\noù il n'y a plus mêche, les mêmes papillottes qu'eux y firent dans la\nnuit des temps.\n  Parmi les œuvres de premier mérite qui restent à examiner se trouvent\n                                                                           35\n"}, {"page_pdf": 525, "texte": "                                  — 482 —\n\nles deux envois de Cazin. Cet art est merveilleux d'éloquence. Le lit de la\nchambre de Gambetta est une évocation de toutes les tristesses de la mort.\nIl a là les traces et les caractères d'une ruine morale ; cela fait songer aux\nglorieux départs que pleurent les patries. La scène rustique, le Repos,\nconçue à la Millet, quoique toute différente de couleur et de facture, appelle\ndevant l'esprit les choses pastorales, grandes à force de simplicité et\npénétrantes à force d'intimité réalisée.\n   Van Beers, qui voisine avec Cazin au Salon, continue à étonner le public.\n   Toujours du talent, mais nullement de grande marque. L'artiste est en\npeinture ce que Mendès est en littérature : frivole, précieux, élégéant. Il a\nla vogue et la mode. Il est miniaturiste. Son Eve et son Garçonnet sont des\nœuvrettes étonnantes d'exécution minuscule et parfaite. C'est du charmant\nart de boudoir — mais non pas de grande dame — outre que ci et là appa­\nraissent des pointes, disons de polissonnerie, pour ne point emplo3'er\nd'autre mot.\n   Les portraits de Delaunay et de Munkacsy sont des morceaux solides et\nrésistants. Celui de Stott a fière et moderne allure ; ceux de Bonnat, empe­\nsées de couleurs lourdes et déplaisantes, ennuyent malgré leur perfection.\n   A rang inférieur, apparaissent les portraitistes Cluysenaer, Maeterlinck,\nHerbo, tous quelconques. Je fais place à part à Mlle Roth, Mlle Breslau et\nM. Giron, exposant des œuvres de belle et française distinction, surtout\nce dernier.\n   Les natures mortes sont nombreuses. Les élèves de Stevens, Dubois,\nDuncan, Meunier font esbrouffe et miracle. Quel superbe et facile procédé!\nQuelle simplicité, toute pourrie de trucs. Somme toute, quelles belles\nchoses à regarder, quelles appétissantes à convoiter, quelle illusion cela\ndonne à la faim et au ventre ! Pourtant ne mordez pas, ne buvez pas, tout\nn'est que fumée et baudruche — et vous n'avaleriez que du vent comme les\nloups qui en vivent, d'après Villon.\n   Mais mordez à même la chair de M. Alfred Verhaeren ; elle n'est pas de la\nviande creuse. Elle saigne, elle est luisante, ragoûtante, fraîche, large,\nrouge, grasse ; elle vient d'être enlevée à quelque bœuf splendide, promené\navec sa force lourde et sa chair dodue à travers les rues dévalantes vers\nl'abattoir. Elle appelle je ne sais quel coup de dent de gourmand écarlate,\nqui la mangera, les jambes écartées, la bouche féroce, la fourchette au\npoing comme Neptune son trident. L'entrecôte est de la peinture superbe.\n   Te passe Dans les dunes et Etude, de qualité (surtout Étude) très inférieure.\n   M. Ayrton peint avec une crânerie et une sûreté de mâle. M. Bellis ne\nréussit pas à sortir de ses tons un peu veules; il peint trop facilement.\n   Quant aux paysagistes, les deux plus remarquables maîtres en sont\nde Knyff et De Mont.\n   Le premier rappelle les tableaux des Lorrain et Poussin, peintres gran-\n"}, {"page_pdf": 526, "texte": "                                 -483       -\n\n dioses, illuminant les plaines et les bois des gloires du soleil. Ce sont des\n cantiques en peinture à la luxuriance et à l'opulence des forêts, à l'immen­\n sité des landes et des prairies, mais des cantiques chantés bien en\n mesure, avec belle ordonnance. Ils évoquent les grands décors des Ver­\n sailles et des Fontainebleau, et bien qu'il y ait dans les prairies de Monte-\nfontaine des vaches et des bœufs, on pourrait tout aussi bien y faire pas­\n ser — immense éclair de soie sur fond vert — la chasse tintamarante\n des vieux et aristocratiques seigneurs.\n   On sent que cette œuvre est pensée et exécutée par un aristocrate, par\nle chevalier de Knyff. Paris lui a donné la grande élégance et lui a appris\nla fastueuse toilette à donner aux choses. La Flandre lui a conservé\nl'amour du ton superbe et de la couleur opulente.\n   M. De Mont a quelque parenté avec de Knyff. Il voit, comme lui, grand.\nCe qu'il y a de plus remarquable dans ses envois, ce sont les horizons et\nles lignes du terrain. La nature est surprise avec toutes ses profondeurs\nd'air, avec ses verts délicats, ses ocres assourdis, sa toute illimitée\nétendue. Il y a je ne sais quelle mobilité dans les ciels, quelle vie dans les\nherbes, quel frisson qui passe sur ce coin de nature. On devine l'impres­\nsion reçue par l'artiste à bout portant et jetée vibrante et toute chaude de\nsa traversée par le cerveau et le cœur, sur la toile.\n  Les autres paysagistes français sont de loin inférieurs à ces deux pre­\nmiers. Plasky est blanc et gris et sec et veule; Appian, mou, fondant,\nlactescent ; Emile Breton, cotonneux, pointillé, moucheté comme un plas­\ntron pour escrime.\n  Les Belges, sauf quelques robustes, comme Verheyden, et quelques\ndélicats, comme Binjé, sont tous en décadence.\n  Verheyden peint avec conscience et avec force ; il est en réel progrès.\nLa nature interprêtée par lui trouve son poète rude et sévère. Mais il s'en\nfaut qu'il soit débarrassé de toute maladresse, à preuve son Retour du\nMarché — et de toute mollesse et lourdeur, à preuve ses Pécheurs.\n   Binjé, au contraire, est tout habile et tout entier conquis au charme\nintime des talus herbeux, des chemins dévalants, des lisières de bois, des\nfourrés en gradins, à l'air vaporeux, fluide, mouvant, aux mousselines des\nbrouillards, aux gazes de buées, à la nature entrevue par Corot, dont les\nnymphes sont les âmes. Certes, cette vision des sites n'est en rien épique\net grandiose ; mais elle est si reposante, si recueillante, si douce, si ten­\ntante aux heures de fatigue et de contemplation finie ! Il est des tableau­\ntins de Binjé qu'on voudrait avoir toujours devant les yeux — éloge rare !\n  Coosemans ne se remet pas en selle, depuis qu'il a commencé sa dégrin­\ngolade. Je me rappelle ses grandes et fortes toiles de jadis, ces couchers\nembrasés de soleil, ses bruyères désolées comme d'immenses et noires\n"}, {"page_pdf": 527, "texte": "                                  484\n\ndouleurs. Depuis il a essayé de la lumière en plein midi et n'a réussi qu'à\nfaire porcelaineux ou blanc. Aujourd'hui il arbore le crépon japonais et,\nvraiment, la tentative n'est pas heureuse.\n    Rosseels lui-même, le solide Rosseels, expose une Bruyère mollement\ntraitée où ne se sent ni forte main ni solide et mûre conception.\n    Heureusement qu'il reste Courtens toujours crâne, musclé, tenace, rude\net vainqueur. Au sortir de l'Office est une puissante œuvre, comme tou­\njours, un peu dure. Elle est conçue amplement, sans reculade devant la\ndifficulté, elle est franche et forte. L'air gris est intense et lumineux, les\njardinets symétriques de gauche très amusants, la foule qui sort de l'église\nexactement typée. C'est le village bien étudié.\n    Les Bateaux témoignent de nets et sûrs coups de pinceau. Ils ont forte,\nlourde et flamande allure.\n    Que dire de Me Collart, si ce n'est que cela sent toujours la sauce, mais\n que toujours aussi le peintre de race transparaît.\n    Je ne signale ici le paysage pyrénéen d'Hannon que pour avoir l'occasion\n de parler du fond de Flirtation. Ce dernier tableau ne me séduit guère;\n mais quelle merveille que le site entrevu ! Certes, cela tient également du\n crépon ; pourtant il y a là de la finesse, de la distinction et de l'esprit à si\n étonnante dose qu'on voudrait couper l'enrouleuse de laine en deux et le\n flirteur en mille morceaux, pour n'avoir à admirer que ce fond tant exquis.\n Les Fleurs du même artiste tiennent du tableau ancien et sont belles.\n    Meyers s'est trompé ; ses envois sont de qualité douteuse. Même\n remarque à adresser à Van der Hecht, qui peint consciencieusement mais\n opaquement et lourdement. Et puis, quels verts !\n    Les Rochers à Fresnes, de Baron, n'ont ni caractère ni solidité. Lui, qui\n était en quelque sorte parmi les Belges le peintre choisi de la pierre,\n s'oublie, à cette heure, à pâtisser des sucres et des fondants. On attend la\n revanche.\n    Mlle Heger marque, au contraire, un grand progrès. L'Escaut à Bornhem,\n dans sa partie gauche, est d'une remarquable impression. Toute la trans­\n parence et le calme de l'eau sont rendus; toute la clarté et la fluidité de\n l'air attrapées. La partie droite est moins réussie et manque de patte. Les\n verts sont flasques ainsi que les terrains. L'Escaut à Bornhcm est néan­\n moins de très bonne qualité.\n\n                                        V\n   Il reste à consacrer un chapitre à quelques artistes marquants, Belges\nou Français, omis dans les chapitres précédents. Et tout d'abord magni­\nfions ce remarquable et méconnu artiste dont le jury de placement — tou­\njours petit en face des grands — a refusé trois marines.\n   Terlinden expose deux tableaux : Après 1793 et les Braconniers.\n"}, {"page_pdf": 528, "texte": "                                 485\n\n    Voici le premier, d'une penétrance et d'une mélancolie profondes. Cette\n vieille noble ruinée, maniaque, avec des airs de brigande, seule toujours\n en face de la mort de tout ce qu'elle a aimé, comme momifiée dans le\n passé — et, dans la dernière salle habitable de son château, chauffant à un\n feu qui a l'air de répandre du froid au lieu de chaleur, sa caducité sèche,\n âpre, nerveuse encore, est d'une évocation et d'une grandeur épique. Les\n murs blancs et gigantesques où pendent d'antiques tapisseries et qui\ngrandissent démesurés autour de la vieille, ont je ne sais quel air de\n frigidité mortuaire. L'œuvre tout entière est de très haute valeur et donne\n le frisson du Quatre-vingt-treize d'Hugo. Quant aux Braconniers, le jury les\n a si mal placés qu'il est impossible de les juger.\n    J'ai eu la fête de visiter — voici trois jours — une collection d'amateur\n où plusieurs tableaux de Terlinden figuraient : Sous bois, marines, pay-\n sages, effets de neige, scènes de genre, ébauches, esquisses. A voir résumer\n ainsi son œuvre, je comprenais, en l'admirant, toute l'énergie et toute la\n mélancolie de cette vie de grand peintre, dédaigné, mis à l'écart, biffé des\ncatalogues, outragé par les médiocres, traité sous la jambe par tous ceux\n que l'état Mécène estampille — et des colères et des haines me prenaient\nà savoir Avant 1793 dans un coin, les Braconniers dans les combles et\nl'imagier Thomas à la rampe, bien bas, à hauteur de bouche, pour que les\ndevots du Pignouffisme pussent, si un besoin les violentait, baiser comme\ndes patènes son Etude et sa Vierge au Calvaire !\n   Terlinden — crions le fort et aussi loin que nous le pouvons — est un\nde nos meilleurs, un de nos plus doués, un de nos plus vrais peintres. Son\nœuvre réunie serait une révélation pour tous, son nom éclaterait comme\nune flamme, sans l'éteignoir que les officiels y appesantissent; il est en\npasse de devenir un maître, et peut-être ne l'acclamera-t-on tel, qu'après\nl'avoir écrasé et tué sous des poids d'injustice et de dédain !\n   Meunier est moins heureux qu'aux salons précédents. Son Portrait de\njeune fille est quelconque, son Enlèvement de Creuset brisé moins puissant\nque ne le faisait prévoir l'ébauche et le fusin; il n'y a que sa Fabrique de\n Tabac qui a gagné à la métamorphose, qu'il lui a fait subir. La scène s'est\nunifiée, approfondie, le rayon de soleil matériel comme une barre d'or\nmassif, qui rayait le tableau, a disparu.\n   Le Creuset, sujet de bas relief, très approprié au talent sculptural du\npeintre, promettait d'être un chef-d'œuvre. Malheureusement, la réalisa­\ntion a menti, à l'attente. La grandeur que Meunier attrape d'ordinaire si\naisément fait défaut; ci et là, se manifeste je ne sais quelle mollesse dans\nce sujet tout d'énergie et de muscles. En outre, la couleur, peut-être très\nexacte, déplaît.\n   Le Pochard, de Mayné, est une prise sur le vif de scène bruxelloise.\n   Frédéric a frisé le tableau de maître dans le Noël à l'Hospice. Cela est\n"}, {"page_pdf": 529, "texte": "                                  — 486 —\n\nd'une sincérité, d'une pénétration, d'une étude parfaites. Pour en concevoir\nla valeur que l'on compare le Noël avec l'Asile des Vieillards, de Van den\nEeden. Pourtant cette dernière œuvre est loin d'être quelconque. Mais\ndans celle de Frédéric il y a plus d'humanité, plus de vraie pénétration et\nsurtout moins de caricature. C'est la plus importante œuvre que nous\nconnaissions du peintre. Elle efface les Jumeaux, où l'artiste oublie trop\nque les enfants issus de l'homme et de la femme ne sont pas encore rangés\npar les naturalistes parmi les batraciens.\n   Delsaux tient la rampe avec sa Montée à Furfooz ; toile fine, de bonne\noriginalité et de ton parfait. Le défaut de l'artiste est de faire cru sous\nprétexte de faire vigoureux. Ce défaut disparaît tout entier dans le présent\nenvoi. Les Bretèques à Namur sont connues. En ville flamande trahit le\ndéfaut signalé.\n   Beaux morceaux, belle chair de porc et de vaches, couleur ragoûtante\nquoique trop saucée, belle rusticité et bonne odeur d'étable. Tout cela est\nsigné Stobbaerts et s'intitule Étable.\n   Après Henri de Braekeleer, Jan Stobbaerts est certes le premier parmi\nles peintres Anversois. Il tient haut le pennon des beaux et truculents\ncoloristes, des gourmands de pâtées et de ragoûts flamands. Ils sont là\nquelques uns, Stobbaerts, Verhaert, en tête, qui seuls encore rappellent\nles beaux temps des maîtres. Mais pour Dieu, qu'ils ne laissent pas\nl'Allemand pénétrer dans leur art comme dans leur ville!\n   L'autre face de l'art Anversois — véritable Janus — est grimaçante des\ngrimaces de Boks, de Col et depuis peu de celles d'un élève de Verlat,\nBoom. M. de Jans semble balancer entre la droite et la gauche, entre le\ncôté de la grimace et celui du sourire. Il est temps de prendre parti.\n   Quant à Mai-cette, il est tout à droite, bien que je n'admire pas sa\nprésente exposition. Ses avant-plans sont incomplets et mous. Son air est\nsouvent trop blanc.\n   Terminons par l'examen des œuvres de Breslau, de Gervex et puis\ndressons entre nous et le Salon l'immense cloison : la Chasse à l'ours de\nCormon et puis n'y pensons plus.\n   Mlle Breslau expose comme œuvre capitale : Le thé, très moderne, très\nintime. Les poses de ces trois personnages, surtout celle du jeune homme,\nest vivante; la jeune fille vue de dos dessinée et peinte — pour autant\nqu'on puisse en juger, le tableau se trouvant plus près du ciel que de la\nterre — avec grande et magistrale sûreté. Seule la figure à cheveux noirs\ndéplait. Les accessoires et le feu étincellent avec de belles notes de couleur.\nEnvoi tout parisien.\n   Enfin voici Gervex dont on ne veut pas admettre le puissant portrait. On le\nchicane, on l'épluche, on ne sait se résoudre à l'accepter en son entier; l'on\ns'aveugle devant la belle intensité de vie qu'il dégage.\n"}, {"page_pdf": 530, "texte": "                                    — 487 —\n\n   Et tout d'abord l'allure que le peintre a donné à son modèle n'est-elle\npas à miracle celle des Stevens, allure dandinante, qu'ils gardent, même\nassis. Comme leur sorte de dandysme y transparaît ! Expression de figure\nvive, intelligente; pose balancée Et que dire des gants, des mains, de la\ncanne, du chapeau, de la cravate, de l'habit, accessoires traités avec une\nsi prestigieuse science, avec une sûreté de touche si entière que jamais\nCervex n'a fait plus maîtresse peinture. C'est une œuvre de fond et de\nforme, puisqu'on tient à ces mots et qu'il faut décidément les employer\npour se faire comprendre de certains lecteurs; une œuvre de fière et\nmoderne tendance; le meilleur portrait du Salon.\n   Ouf! J'arrive à Cormon — et moi aussi j ' a b a t s mon ours.\n   Le voilà, mon compte-rendu! Au reste l'artiste a fait de sa bête un\nsuperbe morceau.\n   Son œuvre entière dont il ne faut pas oublier la destination apparaît\ngrande et forte, malgré l'allure théâtrale qu'on lui trouve. Il y a là des\ntypes d'une humanité rudimentaire admirablement saisie; les gestes sont\ngrands, pas banals; le vieillard est superbe. Dans le groupe des femmes\non trouve je ne sais quel souvenir d'art Viennois, c'est une tare. Le décor,\ncomme tout les décors des grandes machines, est nul.\n   Mais, somme toute, cela est d'une décoration grandiose; et remplit son but.\n    Résumons.\n   S'il faut tenir compte des autres envois et de ce tas d'oeuvres nulles qui\nappellent l'incendie et feraient exécuter une Commune artistique, le Salon\nest médiocre. Mais ici comme en toutes choses il faut choisir et le choix\namène à la surface de réelles œuvres.\n    Toutefois ce qui fait défaut c'est le neuf, l'imprévu, la tendance d'hier,\nl'élément hardi, arborant des drapeaux imprévus.\n    J'ai dit qui en était cause, j ' a i constaté et montré l'hostilité et l'injustice\ndes commissions et leur manière honteuse d'user du pouvoir dans\nnotre lutte artistique.\n    Quelqu'un dans un journal à nié cette lutte. Cela fait rêver. Lui faudrait-il\ndu sang sous les yeux et des odeurs d'ambulance sous les narines?\n    Que la lutte à l'heure présente soit ardente, cela est incontestable. Elle\n a pris naissance depuis qu'il y a dans notre pays des artistes; et cela est\n fatal et cela est heureux. Une lutte finie, une autre commence. Sans elles,\n l'art stagnerait.\n    Seulement ce qui est déplorable dans celle d'aujourd'hui, c'est que les\n gens à rosettes et à calvitie n'ont pas encore compris que la plus élémen­\n taire loyauté leur criait de ne pas considérer comme destiné à leur utilité\n et réclame exclusives le palais de tous les artistes et le Salon national\n comme appartenant en toute propriété et jouissance, à la société anonyme\n de médiocrité officielle qu'ils ont fondée et qui a son siège à l'académie\net sa succursale rue de la Régence.                        EMILE VERHAEREN.\n"}, {"page_pdf": 531, "texte": "                                   MEMENTO\n La Belle Madame le Vassart. — A la Mer! — Voyages Souterrains. — Mon Fils! — Le\n     Grand Drame. — Les Eleuthéromanes. — Nouvelles littéraires. — Lysiane d'Aubel­\n     leyne. — Frantz Van Cuyck. — La Lamponette. — La Revue des Chefs-d'Œuvre.\n\n\n    Vient de paraître — chez Ollendorff : La         quelques parties ignorées du « continent\n Belle Madame Le Vassart par M. Alain                noir. »\n Bauquenne. Nous dirons prochainement ce\n que nous pensons de ce beau livre, appelé,            On annonce comme devant paraître très\n croyons-nous, à un très grand succès.               prochainement une nouvelle du Comte de\n    — A Liège, chez Vaillant-Carmanne, un            Villiers-de-1'lsle-Adam, le bizarre et su­\n joli opéra-comique de M. Jean-Sans-Terre :          perbe auteur des « Contes cruels »; titre :\n A la mer!                                           Lysiane d'Aubelleyne.\n    — Dans la \" Bibliothèque belge illustrée »                          * *\n de Parent : Voyages Souterrains par Paul\n Combes.                                                L'article que nous avons donné dans\n                                                     notre dernier numéro sur les Kermesses : de\n    — Dans la Bibliothèque Gilon (n° l38)            Georges Eekhuud était moins un compte-\n la quatrième partie de Mon Fils! par                rendu qu'une étude psychologique.\n Salvatore Farina (trad. Ferd. Gravrand.)\n   — A Bruxelles, chez Rozez une brochure               C'est ce qui nous a empêché d'y parler\n curieuse intitulée : Le Grand Drame.                des dessins qui \" illustrent \" le volume. Un\n                                                     peintre de belle allure, M. Franz Van\n                     *\n                    * *                              Cuyck a fait pour le livre de notre ami des\n    Le 29 juillet a été célébré au Trocadéro         compositions dont nous ne saurions dire\nà Paris le centenaire de la mort de Denis            assez de bien. Rarement un artiste a inter­\nDiderot. A cette occasion l'éditeur Ghio             prêté d'une façon aussi intense et magistrale\nfait paraître une édition nouvelle des Eleu-         la pensée d'un écrivain. Les scènes de\nthéromanes ou les Furieux de la Liberté,             ce robuste livre s'évoquent dans l'esprit\navec un très curieux et complet commen­              comme les a reproduites M. Van Cuyck;\ntaire historique, anonyme.                           l'émotion de la plume a passé dans une\n                                                     pointe vraiment artiste et vraiment solide.\n                                                     C'est bien haut et de tout cœur que nous\n    Lemerre vient de terminer l'impression           envoyons au rude Anversois nos félici­\n du Pierrot lunaire, d'Albert Giraud.                tations et notre poignée de main.\n    L'ouvrage sera mis en librairie le 1 er                              *\n Octobre.                                                               * *\n                                                       La Lamponette, le journal humoristique\n    — Edmond Picard prépare une nouvelle             de nos amis de Liège, a reparu. Nous lui\n édition de grand luxe de la l'orge Roussel.         souhaitons longue lumière.\n La Maison Callewaert met tous ses soins à\n faire de ce volume, qui ne sera tiré qu'à                                *\n petit nombre, une merveille de typographie.            Sommaire de la Revue des Chefs d'œu-\n                                                     vre (tome 6. N° 18) :\n    Le volume est illustré par Fernand\n Khnopff, Alfred Verwée, Théodore Baron              Lady Roxama, par Daniel Defoe (traduc­\n et par M1le Louise Héger. Charles Van                 tion inédite de M. B.-H. de Saint-\n der Stappen en a modelé le frontispice,               Heraye). — L'Oracle, comédie en un\n qui sera reproduit par le procédé Evely.              acte, par Saintfoix.—Lettres sur l'Italie,\n                                                       du Président de Brosses (suite). — Mes\n    Il sera précédé d'une lettre-préface de            pensées bizarres sur le dessin, par\n M. Hector Denis.                                      Diderot. — Mémoires et correspondance\n   — Sous presse, chez le même éditeur, un             de Mme d'Epernay (suitr.). — Poésies de\nvolume de nouvelles de Paul Ilagemans,                 Troubadours, ( traduction inédite de\nintitulé : les A'uits du Garde, orné d'une             M. L. Farges). — Pensées morales, par\nsérie d'illustrations de Maurice Ilagemans,            Balzac. — Correspondance inédite de\ntirées en bistre par Evely.                            Colbert. —    BULLETIN     DU MOIS.     —\n   — On annonce enfin la prochaine publi­              Chronique théâtrale, par M. Henri\ncation des intéressantes études du lieutenant          Signoret. — Chronique littéraire, par\nBecker, la Vie en Afrique, dont l'Indé-                M. Maurice Bouchor. — Chronique des\npendance a donné deux extraits qui révèlent      I     arts, par M. H. Nielly       NEMO.\n"}, {"page_pdf": 532, "texte": "               VIENT       DE PARAITRE            :\n\n   KERMESSES                   PAR\n\n                  GEORGES         EEKHOUD\n       D E S S I N S    D E F. V A N C U Y C K\n              Un volume. Henry Kistemaeckers : 5 fr.\n\n\n             POUR PARAITRE LE 1er OCTOBRE\n\n\n   PIERROT LUNAIRE\n                               PAR\n\n                    ALBERT GIRAUD\n            Un volume. Alphonse Lemerre : fr. 3-50\n\n\n       L'ART MODERNE\n                PARAISSANT      LE DIMANCHE\n\nRevue critique des Arts e t d e la L i t t é r a t t u r e\n                ABONNEMENTS :\n            10 f r a n c s par a n .\n                   BUREAUX :\n 26,      RUE DE L'INDUSTRIE, 26\n                     BRUXELLES\n\n               GIL              BLAS\n                        Journal Quotidien\n          PARIS, 16, BOULEVARD DES CAPUCINES, 16, PARIS\n Publie L A F O U R N A I S E , par L. GAGNEUR\n   Un numéro : 20 centimes. Abonnements : (3 mois) : 17 francs\n                  EN VENTE PARTOUT\n"}, {"page_pdf": 533, "texte": "    EDOUARD MAHEU, IMPRIMEUR-ÉDITEUR\nBRUXELLES, — 18, Rue des Sables, 18, — BRUXELLES\n\n               VIENT DE PARAITRE\n                                         DU\n\n\n     MOLOCHISME JUIF\n                     ÉTUDES CRITIQUES & PHILOSOPHIQUES\n                                         PAR\n\n              GUSTAVE                           TRIDON\n                                       AVOCAT\n Ancien membre de l'Assemblée Nationale, d e l a Commune d e Paris,\n                du Comité d e Salut Public, etc.\n\n           UN VOLUME, GRAND I N - 8 ° , D E 2 7 2 PAGES\n\n                         Prix : Cinq f r a n c s\nCette œuvre posthume est une des plus curieuses sur la matière\n\n    ENVOI       EN PROVINCE              CONTRE             MANDAT-POSTE\n\n\n HUMANITES                                     COMPLÈTES\n                  à domicile (en trois                  années)\n          PRÉPARATION A U X EXAMENS\n                                          de\n\nPHILOSOPHIE & LETTRES\n     Cours et Répétitions particulières de latin, philosophie, littérature, etc.\n\n   NOMBREUX              SUCCÈS         OBTENUS          AUX           EXAMENS\n( 1 8 passés avec grand succès sur 2 0 élèves présentés aux examens de 1883-84)\n\n            EXAMEN de SECRÉTAIRE DE LÉGATION\n               Cours et leçons particulières d'anglais et d'italien.\n         Conversation,    Grammaire,    Traduction,   Rédaction,   Littérature.\n\n    S'adresser à R. BENHAM, professeur, 170, rue Jourdan (Forte Louise).\n\n              Bruxelles. — Imprimerie ED. MAHEU, 18, rue des Sables.\n"}], "calendrier": {"precision": "intervalle", "numero_verifie": true, "mois_verifie": true, "date_tri": "1884-08-15", "preuve": "Couverture PDF 454 : n° 9 et 10, du 15 août au 15 octobre 1884.", "date_fin": "1884-10-15"}}