{"numero_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "articles": [{"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-201", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "5 e A N N É E", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SOMMAIRE: F R O N T I S P I C E", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 11, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 149, "texte": "5 e A N N É E . — P R I X : 2 F R . 5 0 . — T O M E I V , N° 1. —   I e r JANVIER 1 8 8 5\n\n\n\n\n      LA JEUNE BELGIQUE\n                               "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-202", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "SOMMAIRE: F R O N T I S P I C E", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Comme nos lecteurs pourront", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 11, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 149, "fin_caractere_exclue": 2137, "texte": "SOMMAIRE:\n                       F R O N T I S P I C E DE JEAN BAUDUIN.\nFlemm-Oso\nJalousie                                                ANDRÉ FONTAINAS.\nLettres à Jeanne : Soleil couchant . .             .    JULES DESTRÉE.\nVers d'automne                                          ALBERT GIRAUD.\nLa fin de Bats. . .                                     GEORGES EEKHOUD.\nLe vaisseau                                             EDMOND HARAUCOURT.\nFête-Dieu                                               PAUL LAMBER.\nLes rêveurs                                             GEORGES KHNOPFF.\nLe thé de ma tante Michel                               CAMILLE LEMONNIER.\nRimes pour les amantes                                  EDDY LEVIS.\nCroquis bruxellois . . . . . . .                   .    HENRY MAUBEL.\nLes jours mauvais . . . . . . . .                       GEORGES RODENBACH.\nMon premier lièvre                       .         .    OCTAVE MAUS.\nLa sève                                                 EMILE VAN ARENBERGH.\nChoses du temps                                         FRANCIS NAUTET.\nFélicien Rops                                           JOSÉPHIN PÉLADAN\nConte de Noël : La veillée de l'huissier.          .    EDMOND PICARD.\nFêtes monacales                                         EMILE VERHAEREN.\nMademoiselle Rampillon                                  MAURICE SULZBERGER.\nNina                                                    AUGUSTE VlERSET.\nContes fous : La femme                                  MAX WALLER.\n                                  CHRONIQUES\nLa manifestation Van Hasselt                            M. W .\nLettre à M. Gustave Frédérix                            LA JEUNE BELGIQUE.\nGuirlande à Gustave                                     TÊTE DE MORT.\nChronique littéraire                                    ALBERT GlRAUD.\nChronique musicale                                      HENRY MAUBEL.\nMemento                                                 NEMO.\n\n\n   "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-203", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Avis", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Comme nos lecteurs pourront", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 11, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 2137, "fin_caractere_exclue": 2764, "texte": "Comme nos lecteurs pourront s'en rendre compte, nous avons inséré les articles de ce\nnuméro par deux ordres alphabétiques de prose et de vers, afin de ne pas être astreints\nà faire un choix qui eût été fort délicat.\n   Nos amis Iwan Gilkin et Arthur James n'ont pu arriver à temps pour avoir leur place.\nIls nous donneront pour notre n° 2, l'un des vers, ainsi qu'une étude sur le Vice suprême,\nde notre nouveau collaborateur Joséphin Péladan; l'autre, des fragments du volume\nqu'il prépare sous le titre de : Toques et robes.\n   Nous publierons dans notre prochain numéro la LISTE DES MEMBRES FONDATEURS de la\nJeune Belgique.\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-001", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 1, "page_fin": 6, "titre_corps": "Flemm-Oso", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Anonyme", "ancre_debut": "FLEMM OSO", "ancre_fin": "A suivre", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 12, "page_imprimee": 1, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2015, "texte": "FLEMM-OSO\n\n\n                                    Flemm-Oso me disait          Mais, vous n'avez\n                                      peut-être pas connu Flemm-Oso : un\n                                      grand noir, avec des cheveux en laine?\n                                      Un nègre agité de mouvements bizarres,\n                                      allant voûté, la tête en avant comme\n                                      pour avancer ses deux grands yeux gris\n                                      et ronds, — et vêtu drôlement, avec un\n                                      cachet exotique, une recherche ratée,\n                                      portant, comme un mannequin à la porte\n                                      d'un tailleur, des vêtements mal ajustés ;\n                                     il semblait passé dans un costume em­\n                      prunté à plusieurs personnes, le pantalon à un pom­\n                      pier de belle taille, et la redingote à un maître de danse\n                      corpulent        Histoire singulière. Né tout là-bas, en\n                      Océanie, dans l'île de Rotouma, au Nord des Fidji,\n                      il était d'une race qui tient du Malais et du Papou :\n                      un peu anthropophage — quoiqu'il en dît, — la peau\n                      noire énergiquement, les yeux très vivants, les oreilles\n                      percées, le nez écrasé, une bouche largement ouverte\n                      sous une moustache lisse, tombante, un collier de barbe\nlégère. Il devait avoir environ onze ans, lui semblait-il, quand un Allemand,\nun M. Scheib, ex-maître de pension devenu négrier, vint faire une rafle\nd'hommes et vola une bonne partie de la tribu avec le chef, le hinhau­\ngatcha. Je ne sais par quelle aventure, mais ce gamin noir sauva la vie à\nun enfant de l'honnête Allemand; Mme Scheib le prit alors en affection\net le fit mettre en pension en Angleterre. L'instruction tombant tard dans\n"}, {"page_pdf": 13, "page_imprimee": 2, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2932, "texte": "le cerveau si peu préparé de cet enfant qui, après avoir vagabondé à travers\nla nature fantasque et exubérante de l'Equateur, s'était senti tout à coup\nétreint par la brutalité des hasards, fit de Flemm-Oso un être à part.\n    Voici comment je le connus. Un soir, on causait; et à la suite de je ne\n sais plus quels propos, Flemm-Oso se leva et cria avec une surprenante\n énergie et un sérieux farouche : — Les fleurs en papier! Je ne les trouve\n pas même dignes de servir de fond de crachoir.\n    Cette malédiction fut jetée avec un accent de cour d'assises. On pouffa.\n Le toqué fut hué, et, toute la soirée, les quolibets, les railleries filaient\ndroit sur Flemm-Oso qui demeurait impassible, muet, le regard dans la\nfumée de sa cigarette. Moi, je n'avais pas trouvé l'idée si sotte — pour un\nsauvage, comme je l'appelais alors, — et je n'avais pas ri. En nous en\nrevenant, il se mit à côté de moi. Je lui pris le bras — nous marchions\nmieux de la sorte; il crut à une marque de sympathie, il me parla et, fort\nétonné, je sentis dans ce taciturne, un cœur, un grand cœur bien chaud,\nmais un cœur qui se boutonnait du haut en bas comme un vieux militaire.\nJe forçai un peu — et un bouton sauta. Je m'entêtai, et je fis la découverte\nd'un homme doux et profond, comme un psaume. Ce garçon peu aimé,\nredouté même, avec ses brusqueries involontaires, ses mouvements félins,\nses franchises égratignantes, ce farouche : c'était un tigre en chocolat.\nNous nous vîmes souvent, et nous causâmes. Avec une joie mélancolique,\nil me confiait son enfance ignorante et heureuse, sa famille, son père —\non lui avait dit que c'était un chef, un chaou, mais il ne savait plus, car à\nsix ans les enfants quittent leurs parents. Son pays! Il le revoyait dans le\ntrès loin de ses souvenirs comme une vision sacrée, exaltante, enveloppée\nd'enchantements. C'était pour lui un cher resplendissement : cette végéta­\ntion turbulente qui crève le sol avec un élan fougueux, et qui semble\nfaire explosion ; ces grasses floraisons impétueuses, épanouies violemment ;\nces féeries vertes sous les fureurs enfiévrées du ciel en flammes. Solitude\nimmense, sonore. Ni paysagistes tartinants, ni cantonniers, ni mendiants :\nla Nature. La Nature vide d'humanité — et libre en ses colères comme en\nses fantaisies; la tempête toute-puissante, les volcans crachant du feu, le\nfleuve-géant qui déchire les forêts et mange les montagnes, et, dans l'ombre\ndes chemins, sous les branches enlacées, des chuchotements confus, le\nsouffle chaud d'un buffle, la grimace d'un singe, les vols d'insectes, les\nbruits du sol, une caresse embaumée de la brise et le chœur des voix mys­\ntérieuses     Ah! les bains aux fraîcheurs câlines, quand l'aube s'éveille et\nfrissonne dans l'azur tiède, quand les nuages blancs aux découpures vole­\ntantes brodent des dentelles aux voiles bleus du ciel! Ah! les belles\nmatinées, les courses rêvassantes dans les tendres douceurs d'aurore qui\n"}, {"page_pdf": 14, "page_imprimee": 3, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2977, "texte": "trempent de clartés roses les pics de granit et les basaltes engourdis par­\ndessus la plaine verte, par dessus les entassements de roches, des oiseaux\naux longues plumes, aux couleurs joyeuses, sifflent de petits appels comme\nun flûtis Éternel été de la terre merveilleuse! Puis le soleil immense,\ndieu d'or, flambe; sous ses brûlures, dans les extases plombeuses, idioti-\nfiantes, des rêves de feu allument l'imagination stupéfaite au milieu de\ncette infinie virtuosité de la végétation : des préciosités exquises, des cha­\ntoiements de tons, des détails guillochés, des ébouriffements d'aigrettes,\ndes arbres de plumes, les palmiers dignes, les cocotiers avec leurs perruques\nde filasse, des lataniers qui semblent éventer des déesses reposant assou­\npies dans les senteurs des arbustes à épices. Une efflorescence tumultuante,\nenragée, des globes écarlates et de longues fleurs jaunes brillant sur leurs\ntiges comme des cierges allumés. Un souffle passe, et c'est un balancement\nd'écharpes; des grappes roses frémissent dans une susurration douce\nLe jour s'use. Après le déroulement des harmonies lumineuses — irradiant\npoème, — jaillit dans le ciel l'embrasement du crépuscule qui rougeoie,\ncomme un apothéose, dans la profondeur des espaces. Devant la magie de\ncette nature émerveillante, quelques peuplades rares, qui vont nues sous\nle ciel, s'amourachent follement de la triomphante couleur. Les hommes\ns'enduisent d'une poussière jaune mélangée d'huile de coco, et leurs che­\nveux, relevés en grosse touffe, sont teints en rouge et saupoudrés de blanc.\nLentement, avec des précautions extrêmes, ils procèdent aux délicates\nopérations du tatouage : d'abord un dessin en noir, puis le passage du\nciselet ouvrant la peau à une mixture de phormuim tenax et brodant des\nfestons dont les caprices enlacent la poitrine et les bras et font, avec des\nfleurs et des symboles sacrés, un roman qui dit les goûts, la vie, les vertus\ndu héros. Les femmes, dans leur magnifique effronterie, promènent, avec\nune impudeur souveraine, leur nudité sombre, bombée, luisante. Elles ont\nles lèvres relevées et les joues rubéfiées; elles portent des colliers de boules\nd'ivoire ou de dents de cachalot, des fleurs dans la chevelure et, dans une\nouverture du lobe de l'oreille, des herbes odoriférantes. Comme de jolies\nbêtes noires, elles s'étendent alanguies sur le sable chaud mêlé de corail,\nelles caressent leurs cheveux lâchés, s'éventent avec une feuille de latanier\nou jouent avec des grains de verre et de grands coquillages. Quelques-unes\nportent une ceinture de feuilles de curcuma ou une natte fine d'étroites\nbandelettes de paille, mais la plupart, la chair libre, offrent tout leur corps\naux ardeurs du soleil, car les filles ne peuvent pas se cacher; la femme\nmariée seule a le droit de dissimuler son corps. Les filles se donnent avec\nune entière liberté, puis elles se marient — et l'adultère est puni sévère­\nment : pour la femme, rien — la femme ne vaut pas le châtiment, —\n"}, {"page_pdf": 15, "page_imprimee": 4, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2904, "texte": "                                   — 4—\n\nl'homme, c'est le vrai coupable, on le mange. Ils ont de ces naïvetés stu­\npéfiantes : on ne prend la peine de soigner les malades que s'ils ont encore\nla force voulue pour vivre; pour s'assurer de ce point décisif, le médecin\nmet le pouce et l'index dans les narines du patient et lui ferme la bouche;\nsi le malheureux peut par son souffle repousser les doigts du guérisseur, il\nest reconnu encore bon, et on le soigne; sans cela, on le tue. Les médecins\nsont les sorciers ; ils ont des signes, des mots respectés, des secrets tabou.\nQuand ils ont tué un malade, ils frictionnent énergiquement le cadavre\npour ne pas l'enterrer avec la maladie qu'il porte sur lui. Ces sorciers\ncommandent aussi les danses nocturnes. Ils apparaissent revêtus de pein­\ntures symboliques; ils grimacent à la lune sous leurs bonnets à plumes et\nagitent leurs colliers de dents de singe en sautant suivant la mélancolie des\nchants. Ils entourent l'amulette en coco taillé, et des pagures secouent\nd'une guitare en carapace de tatou des sonorités touffues qui s'éparpillent\nsous les bois recueillis et qui, rebondissant sur l'écho, semblent redites et\nemportées par les Esprits dans le repos des solitudes sans fin. Autour des\nprêtres musiquants, les hommes, en rond, agitent leurs massues, leurs\nfrondes, leurs dards, et, avec conviction, s'abîment devant les grandes\nombres fantômales, manteaux des Esprits noirs. Pour ces réunions, il faut\ndes nuits claires, car ils sont persuadés que la nature est morte et que le\nmonde n'existe plus quand il fait tout sombre; alors le devoir de l'homme\nest de se taire respectueusement et de faire le mort, sans cela les Esprits\nse courrouceraient !...\n   Flemm-Oso racontait, décrivait tout cela avec des mots sauvages, avec\ndes gestes dessinants, avec une vie chaude. De cette prime existence il avait\ngardé une passion insatiable pour la Nature qu'il observait béatement à\ntravers le grandissement de son imagination; il y avait un contemplatif\ndans cet homme solidement taillé, et ce fond rêveur avait été enduit, par\nl'éducation anglaise, d'un sens pratique, froid, extérieur seulement; puis,\nle contact des étrangers, peu affectueux pour ce noir, avait endolori son\ncaractère, alors il se contraignait à dissimuler, comme des hontes, des\ndélicatesses surprenantes, des cultes incompris, des respects, des manies\nsous une enveloppe flegmatique d'une impassibilité équanime, hermétique.\nSa nature trempée d'émotion, blessée par les aspérités affilées de l'existence\net cachant sa douceur dans cette forme noire de sauvage — c'était singu­\nlier comme des pierres précieuses empaquetées dans un vieux morceau de\njournal. C'était un homme qu'il fallait ouvrir, fouiller; son affection, il\nfallait l'enfoncer. Il mettait une fierté à ne se pas laisser pénétrer; ses\nsentiments étaient à lui, il les voulait pour lui, pour lui tout seul — et il\n"}, {"page_pdf": 16, "page_imprimee": 5, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2864, "texte": "                                    — 5 —\n\njetait des drôleries aux indiscrets; il s'amusait à bâtir d'extravagantes théo­\nries, à imaginer des opinions choquantes... Les naifs écoutaient avec une\népouvante scandalisée, d'autres prenaient cela pour de la pose et disaient :\n« Pas sérieux, ce garçon-là ».\n    En réalité, il voyait à travers une atmosphère personnelle ce monde\neuropéen dans lequel il était tombé comme on tombe dans la rivière.\nBrusquement arraché de sa sauvagerie, bourré vite et vite d'une dose con­\nvenable de savoir, et lâché seul dans notre civilisation, il éprouvait encore\ncomme un étourdissement de tout ce qu'il rencontrait; il avait besoin de\nse secouer, de se retrouver. Rapportant tout à sa primitive simplicité, il\nvoyait sous un autre jour que nous; enfin, son mépris de l'homme et\nquelques instincts de cannibale persistants faisaient de Flemm-Oso un\n observateur cocasse, déréglé, hargneux et pleurnichant à la fois. Ses para­\ndoxes s'abattaient comme des coups de casse-tête; il avait de ces mots qui\nboxent, et ses scrupules atteignaient parfois une ténuité ridicule pour nous.\nMélanges irréfléchis : des apitoiements bebêtes de première communiante\nsous des sourcils de fouetteur d'esclaves ; des haines qui sortent leurs crocs\nsaignants, et des pensées si douces qu'elles semblent parfumées ; puis de ces\nréflexions inattendues, sursautantes, qui prennent l'attention violemment\nau collet, de ces considérations arrivées on ne sait par où, et qui sont\nsuperbes si elles ne sont pas grotesques. En l'écoutant on se demandait\nsouvent s'il fallait rire, hausser les épaules ou approuver ; était-ce folie ou\njeu d'un esprit dévié? Était-ce clair bon sens ou plaisanterie colossale? Son\nflegme rigide laissait douter, et on raillait : Il est fêlé, décidément, le mori­\ncaud... En voilà un ramoneur qui ne se débarbouillera jamais...\n   Tout cela lui était indifférent absolument. Quand un de ses compagnons\ns'en allait furieux de ces énormités débitées si solennellement : « un ami de\nmoins sur la conscience », disait Flemm-Oso qui ne tutoya personne.\n    Une douleur, un chagrin lui dessinait autour des yeux quelques contrac­\ntions nerveuses, puis il se raidissait, se dominait, et tout se passait en dedans.\n    Flemm-Oso ne savait pas rire. Sa joie était gauche.\n    Ce scepticisme affiché et cette froideur voulue le rendaient indéchiffrable\net l'isolaient. Chacun le définissait d'une façon différente. C'était un énig­\nmatique — il fut un délaissé.\n   Je le compris peu à peu, par parties. J'entrai en lui comme dans ces\nmonastères sombres, un peu abandonnés, et qui ont beaucoup de portes\ndevant chacune desquelles il faut s'arrêter, tirer des verrous lourds, tra­\nvailler longtemps avec des clefs rouillées et ouvrir avec des coups d'épaule.\n Il semblait rentrer encore en lui-même; j'avançais, et il battait en retraite,\n"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2894, "texte": "                                  — 6 —\n\nse contractant toujours, heureux et fâché à la fois. Un jour, enfin, il me fit\nl'honneur de ne pas cacher une larme et il me broya les doigts dans une\npoignée de main nerveuse. Il me parlait de ses années de pension et, avec\nd'infinis attendrissements, il me lisait cette page de Théodore de Banville :\n   « Je me rappelle avec une triste horreur les années que j'ai passées\nenfant dans la pension où j'ai été élevé, car j'y faisais la douloureuse et\nbrutale expérience de ce que sont partout les agglomérations d'êtres\nhumains. Tous les élans d'âme comprimés, toutes les délicatesses blessées,\nla platitude et la médiocrité triomphantes... »\n   Il avait eu en classe un petit compagnon, être chétif, transparent, le fils\nd'un marquis ; et on taquinait ce noble gamin si faiblet. Flemm-Oso s'était\nfait son protecteur, et il avait des poings pour deux. L'enfant ne le quittait\nplus, c'était de longues causeries affectueuses, un bonheur cher à Flemm-\nOso qui se donnait tout entier avec une loyale simplicité ! Mais les études\nfinies et la protection du grand devenue inutile, le petit marquis s'était\nbien moqué du négrillon et l'avait envoyé promener, et, cœur simple, lui,\nil demeura naivement stupéfait... D'autres aventures le firent encore\nsaigner, et il devint cet avare d'affection.\n   Ses années d'enfance libre au grand air l'avaient pénétré d'un culte pour\nla forme et la couleur. Il allait au diable passer de longues soirées dans un\ncabaret dont le papier était d'une nuance qui l'avait séduit. Il se fâcha avec\nun de nos amis qui avait pris une maîtresse laide. Pour lui, la femme\nc'était la couleur et la forme réunies, un être qui tient un peu de l'objet\nd'art, utile et chère comme tout ce qui est artistique, et il comprenait qu'on\nfit une folie pour avoir une belle femme comme pour avoir un tableau ou\nune précieuse statuette. Il voyait en elle une chose animée qu'on peut\nparer, draper, coiffer, admirer. Comme être pensant, il avait peu de consi­\ndération pour la femme ; il restait sous l'influence des théories de son pays\net l'Europe avait peu adouci cette rigueur. Le mariage l'épouvantait. Il\nreculait devant les devoirs et la responsabilité de la paternité. Il était\nennuyé d'abord de donner au hasard le soin de décider s'il aurait un\ngarçon ou une fille; tel peut par ses réflexions et ses études être apte à\nl'éducation d'un homme, qui ne saurait comment s'y prendre pour élever\nune fille, l'éducation devant être si différemment menée suivant le sexe, et\nil refusait d'accepter d'avance, au petit bonheur, cette charge, non pas\ndevant la Société — une indifférente ! — mais devant l'enfant lui-même.\nEt puis la femme, comme épouse, lui faisait peur — et c'était peut-être\nune tendresse excessive : « Je lui ferais mal », disait-il avec une crainte\nindicible.                                                   (A suivre).\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-002", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 7, "page_fin": 7, "titre_corps": "Jalousie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "André Fontainas", "ancre_debut": "JALOUSIE", "ancre_fin": "ANDRÉ FONTAINAS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LETTRES A JEANNE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 74, "fin_caractere_exclue": 1030, "texte": "JALOUSIE\n                                                               A Miss A. G.\n\n         O volupté des yeux, charme de ma jeunesse.\n         Tu veux te dissiper dans le nuage épais\n         Des souvenirs lointains qui s'envolent en paix,\n         Sans que leur grâce antique un seul instant renaisse!\n\n         Ta lèvre pourpre-rose arquée avec finesse\n         Me raillait des douleurs dont tu m'enveloppais,\n         Tandis qu'à tes genoux, suppliant, je rampais,\n         0 seul pouvoir divin que mon cœur reconnaisse !\n\n         Et ton rire éclatait froidement ; et mon corps\n         Se sentait défaillir et mes sens étaient morts\n         Sous le poids du chagrin qui pleurait en mon âme,\n\n         Et, cependant, mes yeux, fixés sur ton corset,\n         Suivaient avidement, pris d'une envie infâme,\n         Le rayon de soleil furtif qui s'y glissait.\n                                                      ANDRÉ FONTAINAS.\n\n\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-003", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 7, "page_fin": 9, "titre_corps": "Lettres à Jeanne : Soleil couchant", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules Destrée", "ancre_debut": "LETTRES A JEANNE", "ancre_fin": "Bruxelles avril 1883", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 1030, "fin_caractere_exclue": 1702, "texte": "LETTRES A JEANNE n\n                          SOLEIL COUCHANT\n\n              Peut-être t'en souvient-il, adorable mignonne toujours adorée?...\n               Ce jour-là, tu avais réussi à te soustraire à la surveillance\n               paternelle, car les parents défendent d'aimer, chérie, à vingt\n               ans ! comme si l'on pouvait, sans cesser de vivre, résister à\nl'incompressible et souverain amour! — et tous deux nous avions fui,\nsavourant délicieusement ce bonheur impermis. Nous avions fui loin de\nla ville, loin de la foule pressée dans les rues, affairée, sur laquelle sem-\n\n (*) Extrait d'un volume de nouvelles qui paraîtra prochainement sous ce titre.\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2797, "texte": "                                   — 8—\n\nblent planer les dévorants soucis. Nous nous en étions allés, ravis de nous\ntrouver presque seuls, à travers les rues désertes où, entre les pavés, l'herbe\npousse, où des maisons qui paraissent mortes ne vous troublent pas de\nregards indiscrets ; puis plus loin encore, à travers une grande plaine,\njonchée de débris, au milieu de laquelle s'élevaient des restes d'arcades colos­\nsales, dernières ruines d'une exposition défunte.\n    Et follement avec de grands rires sans motif, nous bavardions, et dans\nces babillages, les mots perdaient leurs significations pour n'être plus que\ndes sons, les sons caressants et charmeurs de la voix aimée, dont les\ninflexions avaient des douceurs de baisers. Une seule phrase toujours reve­\nnait, résumant ces causeries, dévoilant le sens caché sous les paroles vaines\net répétant ce que sans cesse se contaient les regards :\n    — Tu m'aimes, n'est-ce pas?\n    — Oui, oui. Tu le sais bien. Et toi?\n    Éternelle et ineffable monotonie des cœurs énamourés, verbes augustes\net ravissants que tous ont murmuré et dont le souvenir radieusement illu­\n mine les jours sombres, tristes, plats, les jours bêtes de la vie !\n    Puis il y avait de longs silences où les esprits se pénétraient pour penser\nles mêmes pensées et rêver les mêmes rêves, et toute autre mémoire perdue\nque celle de ce mutuel amour, nous vivions ces instants sans en avoir\n conscience, le monde oublié, imbibés de je ne sais quelle atmosphère\n d'impossible et suprême bonheur...\n    Sous les rais d'or pourpré du soleil qui déclinait à l'horizon, Bruxelles\n étendait devant nous sa mer grise et rouge de toits, noyés dans une brume,\n et çà et là des monuments se dressaient : l'inachevé Palais de justice,\n énorme, écrasant; la flèche délicate de l'Hôtel de ville, ciselée comme un\n bijou florentin; les deux tours sombres et trapues de la cathédrale, puis\n tout autour, là-bas, là-bas, la verdure des campagnes, les lointains villages,\n baignant dans la lueur rose du couchant... Quelque temps nous admi­\n râmes cette nature splendide, recueillis, profondément impressionnés, car\n la passion ouvre l'âme plus largement au beau, — avec, pourtant, un sou­\n rire égoïste de pitié pour cette énorme fourmilière humaine qu'on sentait\n vivre là, et qui pouvait, l'insensée! s'occuper d'autre chose que d'aimer!\n    Nous avions pris un petit chemin creux descendant vers des maisons\n dont les murailles blanches s'apercevaient au loin, dans les buées du cré­\n puscule. De vagues échos de kermesse emplissaient l'air; on entendait,\n adoucis par la distance, des bruits d'orchestre et des cris. Sur la route,\n quelques passants, rares : un prêtre méditant son livre d'heures; un rapin,\n la boîte aux couleurs à la main, revenant d'une étude; des rustres endi-\n"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2139, "texte": "                                  — 9 —\n\nmanches qui allaient vers la ville et nous regardaient avec des sourires\négrillards, les simples! Puis, au bout de la promenade qui, hélas! ne pou­\nvait toujours durer, te rappelles-tu, mignonne, la tasse de lait, bue à deux,\ndans un cabaret flamand, où nous bredouillâmes au mieux les harmonieux\nvocables de ce ravissant idiome, avec des rires fous?\n   Au retour, la nuit tombait. Seul, le haut de la colline qui nous cachait\nBruxelles était encore illuminé de clartés orangées ; le ciel était là tout en\nfeu, avec des tons chauds d'incendie. Vers l'horizon, un centre plus jaune,\nplus éclatant, rayonnait et lançait vers les nuages floconneux, violets et\nrosés, de grandes fusées rougeâtres. Sur ce flamboiement ensanglanté se\ndétachaient crûment, toutes noires, les décharnées silhouettes des arbres\nauxquels le printemps n'avait pas encore remis leur robe verte. La vallée\ns'emplissait d'ombre et de silence. A mesure que le soleil disparaissait, une\nsorte de mystère enveloppait la nature. L'obscurité se faisait lentement,\ngrise. De fortes et saines senteurs des champs, de troublants effluves prin-\ntaniers nous arrivaient par bouffées tièdes, dans les vapeurs du soir. La\ncampagne entière semblait s'assoupir en un repos profond; nul bruit, sauf,\npar instants, un meuglement lointain, un aboiement de chien abandonné\nqui s'élevaient au milieu de ce grand calme mélancolique. Les routes\nétaient désertes ; un groupe de paysans qui nous précédaient n'était plus\nqu'un point d'ombre plus noire qui allait s'effaçant. Une douceur infinie,\npénétrante, venait des choses\n   Alors, émus, troublés d'une angoisse commune, très délicieuse, les larmes\naux yeux, le cœur gonflé et tressaillant dans la poitrine, nous nous étions\narrêtés et, dans un embrassement grave, nous échangeâmes un paternel et\npur baiser, un baiser d'amour immense, unifiant, absolu, qui semblait ne\npoint devoir finir et dont tout désir charnel était banni par la suprême et\ndominatrice sensation de cette absorption mutuelle...\n                                                      JULES DESTRÉE.\n      Bruxelles, avril 1883."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-004", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 10, "page_fin": 19, "titre_corps": "Vers d’automne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Giraud", "ancre_debut": "VERS D AUTOMNE", "ancre_fin": "ALBERT GlRAUD", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LA FIN DE BATS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 21, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 36, "fin_caractere_exclue": 1608, "texte": "VERS D'AUTOMNE\n                        I\n               SOIR D'OCTOBRE\n                                  A   GEORGES   KHNOPFF.\n\n0 soirs agonisants d'automne ! O bois rouilles\nOù dorment des parfums perfides et mouillés !\nO charme qui fais mal ! O poignante amertume\nDu soleil trépassé dont la clarté posthume\nRêve dans les marais comme un long souvenir !\nO troublante beauté de ce qui va finir !\nMystérieux aimant des saisons douloureuses !\nVous m'avez suggéré d'étranges amoureuses\nQui, lentes, deux à deux, et se donnant les mains,\nD'une mystique odeur d'invisibles jasmins\nEmbaumant à jamais le songe de mes songes,\nDans la forêt stellaire et pleine de mensonges,\nVoluptueusement passent près de mon cœur.\nVoici venir à moi l'inoubliable chœur.\nOn croirait voir, au fond d'un nocturne prestige,\nDes nymphéas en fleur qui glissent sur leur tige,\nDans un ruissellement de lune et d'infini;\nEt leurs grands yeux plaintifs, comme un miroir terni,\nRetiennent une aveugle et lointaine lumière.\n Voici, voici venir à moi, dans la clairière,\nLes princesses d'antan que célébra Villon\nPar sa tendre ballade, à travers un sillon\nAdorablement bleu de gloire et de légende.\nReines des Iles d'or et de Brocéliande,\n Voici venir Yseult, Viviane, et leur voix\nDouce et farouche emplit l'âme éparse des bois,\nSemblable en sa langueur aux chansons étouffées\nQue dans un puits magique exhaleraient des fées.\nLeurs simarres de moire, où, pareils à des yeux,\nRegardent fixement des bijoux précieux,\nLuisent sur le gazon comme un pâle incendie.\n Voici, dans un éclair blafard de tragédie,\n"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1411, "texte": "Spectrales, et gardant, sous les dais triomphaux,\nLa sinistre rougeur des soudains échafauds\nSur la lividité de leur nuque coupée,\nOù l'ironie atroce et froide de l'épée,\nParodiant ainsi leur luxe éblouissant,\nSimule un long collier de rubis et de sang,\nLes voici, deux à deux, Cenci, Boleyn, Marie\nStuart, à qui la mort a donné pour patrie\nLes cœurs silencieux où rêve le passé,\nEt Marie-Antoinette, et ce cygne blessé\nQui chante pour toujours dans mon âme, Lamballe,\nLys altier brusquement pourpré, rose fatale\nDont le supplice est beau comme un effeuillement,\nQui marche la dernière, et ferme     étrangement,\nDouce comme un reflet de neige dans les vagues,\nA travers la lueur d'opale de ses bagues,\nSous le geste pensif de ses frêles doigts blancs,\nSes yeux surnaturels aux longs regards      tremblants,\nQui, dans la nuit première et l'azur plein de voiles,\nAvant d'être des yeux ont été des étoiles !\n\n\n\n                          II\n\n                    LES     YEUX\n\n         Tes regards mouillés et bleus,\n         Où dort un gouffre      mystique,\n         Ont les lointains fabuleux\n         D'une pensive    Baltique.\n\n         Leur ciel languide est si pur,\n         Leurs flots tendres sont si vagues.\n         Que je crois voir dans l'azur,\n         Des bleuets fleurir les vagues.\n\n         Je sens que leur charme amer\n         Est plein de soleils féeriques\n         Et de climats chimériques.\n"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1304, "texte": "                     —   12 —\n\n\n        Et sur leur profonde mer\n        Mon âme, où l'orgueil expire,\n        Cingle comme un beau navire.\n\n\n\n                         III\n\n                   L'AVEUGLE\n\nPar la lucarne ouverte, à l'heure coutumière,\nOù les hommes du port regagnent leur maison,\nImmobile et muet, les yeux à l'horizon,\nIl regarde sans voir la mort de la lumière\n\nUn rayon poussiéreux dans le logis obscur,\nComme un ruban de feu traversant les ténèbres,\nÉclaire vaguement les grands gestes funèbres\nEt le profil d'un Christ éployé sur le mur.\n\nDans l'infini du soir, exhalant des reproches\nVers le soleil défunt disparu sous les flots,\nL'âme des cloches pleure; en de lointains sanglots,\nLentement, doucement pleure l'âme des cloches.\n\nEt toujours il est là, tragique, hypnotisé\nPar l'horreur du silence et de la solitude,\nFigé dans la farouche et superbe attitude\nQu'imprime aux êtres fiers un beau rêve brisé.\n\nC'est un vieux matelot qui vit des jours épiques,\nSur qui chanta la joie immense de la mer,\nEt qui, trente ans, vogua dans l'ivresse de l'air,\nDes docks de la Tamise aux îles des Tropiques.\n\nAdieu! l'odeur du sel et les souffles marins!\nAdieu! l'essor géant des voiles palpitantes !\nAdieu les grands tillacs aux couleurs éclatantes\nSemblables dans l'azur à d'énormes cyprins !\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1521, "texte": "                     — 13 —\n\n\nA travers la stupeur de ses mornes prunelles,\nOù s'enfonce aujourd'hui la vaste cécité,\nIl regarde couler le vide illimité,\nComme un océan noir aux vagues éternelles.\n\nIl songe, et la lueur incertaine qui luit,\n Vespérale et sinistre, au fond de ses yeux ternes,\nEvoque le miroir aveugle des citernes\nOù vient sous les cieux morts se contempler la nuit.\n\nSon oreille s'affine, et les rumeurs sans nombre\nDe la vie inquiète et du soir frémissant\nDans ses cheveux dressés passent en croassant\nComme un vol d'oiseaux fous sur les houles de l'ombre.\n\nOh ! si quelqu'un pouvait déchiffrer le secret\nDe ces globes rongés par une lèpre immonde,\nEt dardés pour toujours sur le néant du monde,\nChimère de Rembrandt ! Dis-moi ce qu'il verrait 1\n\nIl y verrait la cale, où de lourdes amarres,\nQu'anime affreusement la masse de leur poids,\nS'enroulent dans des lacs de bitume et de poix,\nPareils à des serpents dans la vase des mares ;\n\nDes caveaux empestés et des abîmes gras ;\nDe visqueux escaliers où la flamme des lampes\nJette un pâle reflet de poisson sur les rampes\nEt frôle d'un éclair le sommeil mou des rats;\n\nEt puis, dans cet enfer plein d'ordure et de boue,\nLa fauve éclosion d'un fantôme    vermeil;\nDes zébrures de moire et des fleurs de soleil\nImitant les tons roux des vieux cuirs de Cordoue ;\n\nUn bouquet lumineux de chaudes floraisons\nQui, dans l'obscurité des cachots léthargiques,\nÉparsèment le jour de leurs feuilles   magiques,\nEt comme un lierre en feu grimpent sur les cloisons ;\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1427, "texte": "                      —14     —\n\n\nLes obliques lueurs allumant par flambées,\nSur Vétincellement des cuivres embrasés,\nDes langues d'incendie et des éclats bronzés\nPareils, dans la pénombre, à l'or des scarabées ;\n\nL'espace magnétique illuminé d'oiseaux,\nLes trois-mâts solennels ouvrant leurs écoutilles\nAux moussons paresseux de la mer des Antilles,\nEt buvant les parfums qui traînent sur les eaux ;\n\nEt les soirs suggestifs où les grands soleils roses,\nNoyés dans la rougeur du gouffre éblouissant,\nSemblent avec leurs jets de lumière et de sang\nDes volcans sous-marins qui lanceraient des roses !\n\n\n                         IV\n                  LE DAUPHIN\n\nDans la chambre des lys, voluptueuse et sourde,\nOù s'amasse à longs flots la malsaine ombre lourde\nDes grands rideaux vineux qu'ensanglante le soir,\nGrisé par des parfums d'église et d'encensoir,\nDoucement le dauphin malade s'effémine,\nRegardant à ses pieds, pensif, neiger l'hermine\nDu tapis vespéral, silencieux et blanc,\nOù la verrière en fleur jette un reflet tremblant\nDe lilas mensongers et de roses féeriques,\nEt rêve, l'enfant pâle, aux femmes chimériques\nQui chevauchent là-bas, sur l'horizon vermeil,\nEt l'appellent des seins, debout dans le soleil.\n\n\n                         V\n              SOIR DE PROVINCE\nComme un pâle bouquet de jasmins et de roses,\nLe grand ciel s'est fané dans les langueurs du soir,\nEt la nuit souveraine, ainsi qu'un fleuve noir,\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1372, "texte": "                         15   —\n\n\nSubmerge lentement le sommet des toits roses.\nLe grand ciel s'est fané dans les langueurs du soir\nComme un pâle bouquet de jasmins et de roses.\n\nLes douces lèvres d'or du soleil aboli\nRêvent sur le sourire éteint de la rivière.\nBaiser ! Tremblant baiser d'azur et de lumière !\nDans une immensité de silence et d'oubli,\nRêvent sur le sourire éteint de la rivière\nLes douces lèvres d'or du soleil aboli.\n\nLes fenêtres d'antan regardent ma misère,\nAvec le long regard des yeux que j'ai fermés.\nCristal des jours heureux ! Parfum des cœurs aimés !\nAmes des parents morts tendres comme un rosaire'.\nAvec le long regard des yeux que j'ai fermés\nLes fenêtres d'antan regardent ma misère.\n\n\n\n\n                        VI\n\n           LE CHARME DE LA MER\n                                        A LÉON CLADEL.\n\n\nBien mieux qu'une maîtresse, ô mer, tu me possèdes :\nTa présence mystique occupe mes yeux clos ;\nTu roules l'infini dans chacun de tes flots,\nEt par tes horizons inquiets tu m'obsèdes.\n\nJe me souviens toujours de la première fois,\nDu jour déjà lointain où je t'ai regardée :\nUne vague emporta mon âme, et l'a gardée;\nJe pense me revoir, lorsque je te revois.\n\nQuand je puis m'isoler un instant de la foule,\nJ'aspire tes embrums qui dégagent du sel,\nEt mon esprit se charme au rythme Universel\nLargement cadencé par les voix de la houle.\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1527, "texte": "                      —   16   —\n\n\nVers toi, toujours vers toi tournent fatalement\nMes longs regards chargés d'un rêve involontaire :\nTon image m'attire et m'arrache à la terre,\nEt je devine en toi comme un liquide aimant.\n\nJe t'aime au point du jour, sous les brouillards    moroses\nQue déchire soudain le quadrige vermeil\nAuquel sont attachés par des nœuds de soleil\nLes chevaux du matin, frappés d'écumes roses.\n\nA midi, sous un ciel d'argent    vertigineux,\nJ'aime le chant superbe exhalé par tes lames,\nEt j'imagine ouïr, dans l'or vert de tes flammes,\nLe ronflement puissant d'un orgue lumineux.\n\nEt quand le soleil meurt sous un éclair d'épée,\nJe t'aime avec souffrance, et je tremble de voir,\nEnsanglantant les eaux pacifiques du soir,\nRouler en bas du ciel cette tête coupée !\n\nEt plus sinistrement de toi je suis épris,\nLorsqu'à travers l'horreur des nuits phosphorescentes,\nComme un hideux cadavre aux chairs déliquescentes,\nTu lances des reflets splendides et pourris.\n\nMais surtout je t'adore en ces heures profondes,\nOù, sur le riche azur des lointains alléchants,\nEt parmi les adieux, les vivats et les chants,\nAppareille un vaisseau qui gagne d'autres mondes.\n\nJe me figure alors des pays fabuleux,\nDes îles de parfums vibrant dans la lumière;\nEt mon âme voudrait tenter une croisière,\nEt plonger longuement vers les horizons bleus.\n\nAinsi toujours je t'aime, ô symbole tragique,\n0 murmurant miroir des humaines douleurs,\nQui par un vague appel de sons et de couleurs\nInvites doucement mon esprit nostalgique !\n"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1491, "texte": "                      —16   —\n\n\nUne immense paresse envahit mon cerveau :\nMa chair inconsciente est à toi fiancée ;\nSur l'aile des pétrels s'envole ma pensée,\nEt j'ai perdu mon rêve et ma soif du nouveau.\n\n Toujours je te contemple, et ma tête se vide :\nJe n'aime plus, je n'agis plus, je ne vis plus.\nLa vague emporterait tous mes êtres élus.\nJe ne la suivrais pas d'un regard plus avide !\n\nQuand tu pleures, je pleure, et quand tu ris, je ris ;\nMa joie est un soleil nageant sur tes eaux claires ;\nLes tempêtes du ciel sont mes seules colères,\nTes naufrages, les seuls que mon cœur ait compris.\n\nLa nature et la mort sont les seules mamelles\nOù tendent les assauts de tes vastes baisers :\nBientôt, dans ses plaisirs toujours inépuisés,\nNous confondrons enfin nos deux âmes jumelles.\n\nJ'écoute les esprits invisibles de l'air\nDéferler jusqu'à moi sur ta houle géante,\nEt je sens à travers ma cervelle béante\nLentement s'engouffrer, ô mer, toute la mer!\n\nSpectacle intérieur dont mon amour s'enivre,\nJe vois voguer en moi de mystiques vaisseaux\nMontrant et dérobant sur l'infini des eaux\nLeurs tillacs rayés d'or, de cinabre et de cuivre.\n\nJ'absorbe tous les soirs, en un rouge sommeil,\nL'horizon triomphal incendié de moires,\nEt, comme un chant aimé qui hante les mémoires,\nJe berce, après sa mort, l'image du soleil.\n\nLe matelot rêvant qui veille sur la hune,\nLivrant sa chevelure au souffle des moussons,\nMe regarde élargir en lumineux frissons\nLe verdâtre reflet des fièvres de la lune.\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1449, "texte": "                      — 18 —\n\nL'impassibilité de mes flots éployés\nRoule éternellement sur les glauques féeries,\nEt l'humide terreur des pâles pierreries\nQui ressemblent aux yeux grands ouverts des noyés.\n\nEt souvent le plongeur entrevoit sous mes vagues,\nDans un calme, un silence, un néant souverains,\nDes vaisseaux échoués que les astres marins\nPénètrent de lueurs hypocrites et vagues;\n\nDes végétations dont les rampants effrois,\nPareils aux nœuds gluants de reptiles épiques,\nEnlacent goulument les ventres hydropiques\nDes nageurs engloutis dans les abîmes froids ;\n\nEt les débris pensifs de villes qu'on ignore,\nOù chantaient autrefois les buccins belliqueux,\nEt qui sont habités par des poulpes visqueux\nAu regard immobile étoilé de phosphore!\n\n\n\n\n                        VII\n\n              CUIRS DE CORDOUE\n\n                                      A   FRANCIS   NAUTET.\n\n\nO cuirs couleur de feu, d'automne et de victoire !\nQui flambez dans la nuit d'un antique oratoire\nOù la lourde splendeur des jours passés s'endort,\nMystérieux et roux comme de grands lacs d'or;\nO cuirs couleur de soir, de faste et d'épopée !\n Vous révez longuement de ces traîneurs d'épée\nQui sur la braise en fleur de vos coussins gauffrés\nInclinaient autrefois leurs masques balafrés,\nAutour desquels nageait une odeur d'aventures !\nO cuirs qui flamboyez dans la paix des tentures,\nPareils à des couchants tragiques et houleux,\nVous avez vu surgir des hommes fabuleux,\n"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 597, "texte": "                                  —19    —\n\n\n         Que les yeux de leur temps s'hallucinaient à suivre,\n         Et qui, sur une mer d'incendie et de cuivre,\n         — 0 cuirs couleur d'orgueil, de guerre, et d'horizon !\n         S'embarquèrent un soir de la chaude saison;\n         Et c'est pourquoi, puissants, fauves et chimériques,\n         Vous conservez encor des reflets     d'Amériques,\n         Et vous songez dans l'ombre, éblouis et vermeils,\n         O cuirs en qui survit l'âme des vieux soleils !\n                                                ALBERT GlRAUD.\n\n\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-005", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 19, "page_fin": 26, "titre_corps": "La Fin de Bats (neuvième kermesse)", "titre_sommaire": "La fin de Bats", "rubrique": "", "signature_source": "Georges 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En jetant ses filets dans ces\n              parages le pêcheur retire des ossements et des têtes de morts ;\n              il s'empresse de les restituer aux abîmes et récite un pater\npour conjurer le mauvais présage.\n   Il y a quelque cinq cents ans les paysans de Bats étaient les plus riches\ndu Polder entre Santvliet et Ossendrecht; ils possédaient les meilleures\nterres, des chevaux énormes, du bétail gras et les riverains vantaient\nla beauté de leurs filles et la force de leurs garçons. Dans ce coin béni de\nDieu, coulant de blés et de fruits, le moins pourvu cultivait son propre\nfonds et on ne se rappelait pas à Bats qu'un habitant eût dû s'exiler pour\nse subvenir ou fût allé tendre la main sur les routes.\n   Industrieux autant qu'allègres, ils arrondissaient leurs possessions en assé­\nchant les couches d'alluvion de l'Escaut converties d'abord en schorres et\nensuite en polders. Des moissons drues comme un pelage, jaunes comme\ndu soleil et plus hautes que leurs fiers moissonneurs levaient à l'endroit où\ndepuis les premiers âges stagnaient les baissières et où les plantes palustres\nexpiraient les fièvres; ou bien c'étaient des pommiers croulant sous leur\ncharge de fruits, entre lesquels des vaches, les pis gonflés, semblaient\nbrouter des rayons d'émeraude.\n"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2741, "texte": "                                      20 —\n\n\n    Longtemps les vertus de ces laboureurs privilégiés reconnurent les com­\nplaisances du ciel mais par la suite, le diable aidant, ils paressèrent,\ndevinrent durs, orgueilleux, sensuels et cupides.\n    Ils ferrèrent d'or leurs chevaux, incrustèrent de pierreries les cornes de\nleurs bêtes aumailles, armèrent leurs charrues de socs et de coutres d'ar­\ngent, vêtirent des sarreaux en soie et en satin bleu, ceignirent leurs hautes\ncasquettes de cercles de métal fin, parèrent leurs femmes de chaînes, de pen­\ndeloques, de cuirasses, de fronteaux plus massifs et mieux orfévris que les\nchâsses des saints. Et de jeunes farauds allèrent jusqu'à clouter de diamants\nleurs sabots de fatigue.\n    Lorsque baes Quaihackx, leur bourgmestre, se rendait aux marchés de\nla région, il déployait plus de pompe que les patriciens hanséates de\nBruges. Une cavalcade de chars, les ridelles craquant sous la blonde\nrécolte, précédait la carriole bâchée de soie écrue où se prélassait le notable\ncompère, escorté de ses fils poupins et fessus et de sa coterie de valets\nfarouches, tous équipés comme des gens de guerre, chevauchant des éta­\nlons de forte taille, chargés de protéger le convoi contre les embuscades\ndes malandrins.\n    En vain le curé de Bats qu'affligeait cette ostentation, tâchait de rappeler\nses ouailles aux mœurs patriarcales, aux fières et honnêtes traditions de\njadis. Les voluptueux désertaient l'église ou s'y rendaient par dérision,\nhaussant les épaules et ricanant aux objurgations du vieillard, ne songeant\nguère à s'amender.\n    Un jour le saint homme apprit que non contents de gagner à la culture\nles prairies jadis inondées ils prétendaient imposer un autre cours au\n fleuve, combler son ancien lit pour le transformer en guérets.\n    — Malheur ! prédit le prêtre du haut de la chaire, malheur à l'insensé qui\n barre le passage à l'éternel voyageur, ancêtre de tous les hommes et con­\n temporain de la création. Dieu lui-même fraie sa route à ce passant mys­\n térieux, tour à tour paisible et houleux, ne racontant son rêve qu'aux\n étoiles et se plaignant sous le ciel par les nuits de tempête ! Malheur au\n sacrilège ingrat qui étrangera des Polders le fleuve origine de leur fécondité,\n le majestueux Escaut bienvoulu de Dieu !... »\n    Cette menace renforça l'hilarité des paroissiens; les bourines mêmes\n chuchotaient incrédules et moqueuses, et devant le portail, mains en\n poches, les joyeux pitauds pouffaient en se tenant les lombes pour ne\n pas éclater. En despotes têtus ils contraignirent les infimes défricheurs des\n landes à ériger la digue par laquelle ils espéraient allonger leurs embla­\n vures d'une centaine d'arbaletées. Et terrassiers faméliques, hâves, pour-\n"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2771, "texte": "chassés dans leurs sablons, trimèrent rude pour ceux de Bats. Beaucoup de\nCampinois outrés et strapassés périrent des fièvres paludéennes à force de\nséjourner les jambes nues dans l'eau, la tête exposée au soleil ; et trois fois\nla jetée à moitié achevée s'abîma avec ses ouvriers. L'entêtement des villa­\ngeois de Bats n'en devenait que plus féroce; et leurs serfs de recommencer\nle funeste travail.\n   Outre le curé, un seul homme à Bats déplorait cette annexion impie,\nc'était un simple chaloupier, vivant du produit de sa pêche et du péage\nqu'acquittaient les ruraux traversant l'Escaut dans sa barque. Alors\nqu'autour de lui tous s'enrichissaient et se corrompaient, Tyle demeurait\ncandide, pauvre et croyant. Il avait crâne encolure; la peau gercée\nn'enlevait aucun charme à sa virile et pourtant bénigne physionomie\ndans laquelle s'ouvraient deux grands yeux bleus, un peu glauques comme\nles flots, mais s'allumant comme ceux-ci à de fréquentes phosphorescences.\nLe ferme garçon s'était attaché à une orpheline indigente comme lui.\nSa Liévine cueillait les osiers de l'Escaut ; elle en tressait des paniers et\ndes nattes. Lorsqu'elle leur présentait cette piètre marchandise les maroufles\nde Bats la repoussaient avec force injures et mépris, et des paillards\nprétendaient lui acheter mieux que ces babioles. Alors elle s'enfuyait\nplus peureuse des invites sensuellement tendres que des rebuffades brutales.\nElle était blonde et potelée, la toute jeune vannière, avec des yeux\nvaguement verts pailletés d'or, un teint plus rose que les coquillages\nrejetés par la barre et des cheveux fauves se rapprochant du sol comme\nles branches de l'yeuse. Un mauvais jan aurait fini par la prendre de force\nsi elle n'avait rencontré dans Tyle le pêcheur un protecteur déterminé. Les\npatauds moufflards se défiaient des muscles agiles de ce compagnon.\n    Tyle, qui ne vendait pas son poisson à Bats, offrit timidement à la jeune\nfille de l'emmener dans sa barque lorsqu'il desservirait les autres campagnes\nde l'Escaut; elle accepta avec gratitude, et depuis ce jour elle pourvut de\nsa mignonne marchandise les paysans étrangers, meilleurs chrétiens que\nceux de son bourg.\n    Maintes fois en voyant virer au dessus de l'Escaut, avec des cris d'adieu,\nun couple de blanches mouettes, ils songeaient à émigrer ensemble, mais\nils l'aimaient malgré tout le rivage ingrat et la nostalgie les ramenait\ntoujours au pied du clocher natal. C'étaient presque deux enfants : lui,\ndix-huit ans; elle, seize. Tyle, tout à son rôle de protecteur, n'apprécia\nque plus tard la beauté de sa protégée, et la pauvrette, reconnaissante\net respectueuse, se prit à aimer cet être fort et bon ne croyant d'abord que\nl'admirer. La fraîcheur et la grâce de leurs rapports étaient telles que le curé,\n"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2625, "texte": "leur seul ami, se faisait un scrupule de parler déjà du banal et vulgaire\nmariage. Ainsi leurs idylliques fiançailles se prolongèrent malgré le déver­\ngondage de ceux qui les entouraient. Lorsqu'ils cheminaient par les rues,\nelle à son bras, lui charriant sur l'épaule l'aviron et la drague et aussi une\npartie des corbeilles confectionnées par sa compagne, les gars alléchés\ncriaient de loin à la jeune fille :\n   — Viens avec nous, Liévine, la rousseaude appétissante; abandonne ce\nZébédé à la vertu gênante, à la huche et au gousset creux ; viens, belle, tu\nseras la badine de mon cœur, ou mieux, la reine de ma chair, ou mieux\nencore, la seule Madone, la vraie Gente-Dame à qui je ferai un manteau\nde mes étreintes, un voile de mes baisers, un encens de mes sèves et une\nAssomption de ma volupté!... Viens, nous sommes jeunes et copieux, tu\nes capiteuse, le sang nous démange et les escalins carillonnent dans les tass\nprofondes de nos grègues....\n   Ainsi blasphémaient les tentateurs rauques, allumés par le désir. Tyle\nles défiait de son clair regard et la bande lascive s'enfuyait.\n   Et de belles filles, non moins franches, accourant sur le pas des portes,\npoursuivaient Tyle de leurs avances, et avec des gestes d'abandon soupi­\nraient :\n   — Tyle, Tyle! Beau garçon, fort et sain, doux et cruel. Secoue loin de\ntoi cette fragile et maigre fillette, impassible, rebutante de froideur; un\njour tu le casseras dans un spasme, ce sècheron friable; prends-nous plutôt,\nnous sommes autrement taillées et résistantes. De riches épouseurs halètent\ndevant nos portes, mais jamais nous ne nous vendrons, car celui que nous\nvoulons, c'est toi Tyle, savoureux pêcheur, toi dont nous, les babines,\naccepterions si volontiers le servage ; frappe-nous, massacre-nous, tes poings\nnous feront de délicieuses blessures, mais d'abord aime-nous un peu, très\npeu, veux-tu?\n   Liévine se rapprochait frileusement de Tyle et baissait la tête en rougis­\nsant; lui, vaguement troublé, se signait et, l'étreignant plus fort, pressait\nle pas. Et d'autres fois c'étaient des débauchés hâves, les yeux plombés, les\nhanches balancées, qui voulaient entraîner le garçon ignorant dans leurs\nlouches ribotes, — et c'étaient encore les filles pâles et mates comme l'ivoire,\naux yeux emplis de flamme diabolique, qui donnaient à la naïve Liévine\ndes noms passionnés.\n   Ces tentateurs-là, ils ne les comprenaient même pas.\n   Depuis longtemps le prêtre découragé ne menaçait plus ses folles ouailles\nqui abrogeaient le sixième commandement et contrariaient les desseins du\nCréateur. Ils semblaient avoir exhumé les rites des premiers Anversois, le\n"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2735, "texte": "                                   — 23 —\n\n\nculte de Semen, l'idole normanique, le Priape Scandinave, emblême de\nl'abondance, père des races prolifiques.\n\n    Enfin, la digue s'éleva. L'Escaut refoulé ne balaya plus cet obstacle et\n sembla se résigner à élargir son cours vers la Flandre. Reconquérant de\n ce côté le terrain qu'on leur arrachait à Bats, les eaux ravagèrent les\n villages des Flamands, noyèrent les troupeaux et les récoltes et le cri de\n détresse poussé par ces malheureux paysans arriva jusqu'à ceux de Bats,\n mais loin de bourreler de remords et de pitié ces mauvais chrétiens il les\n amusa, comme la réussite d'un tour plaisant joué à des rivaux. Et les\n inondés se lamentèrent plus fort encore pour que leur cri atteignît les cieux\n et accusât les gens de Bats au tribunal divin.\n    Ceux-ci résolurent de célébrer le couronnement du môle encaissant\n l'Escaut par une kermesse extraordinaire à laquelle, passés maîtres en\n inventions de cruauté, ils convièrent les bourgs mêmes que ce barrage avait\n ruinés et décimés. Ces malheureux refusèrent avec indignation car ils\n préféraient leur pain noir trempé de larmes à leur part d'une cocagne\n offerte par des méchants. Les palots de Bats grincèrent des dents à cet\n affront et jurèrent d'en tirer vengeance en mettant à sac les paroisses\n prospères du Polder, leurs voisines, qui s'abstenaient d'envoyer des dépu-\n tations à la fête.\n    L'inauguration tomba un dimanche et sauf Tyle et Liévine, pas une âme\nà Bats ne se rendit le matin à l'église. Le bénin pasteur, dit la messe avec\nles fiancés pour acolytes, il voulut même prêcher comme à l'ordinaire, mais\nsa parole toujours réconfortante remplit cette fois les enfants d'une indicible\ninquiétude.\n    — Malheur à Bats, ne cessait-il de s'écrier, malheur au village infâme et\nidolâtre, malheur à la chair triomphante, ils en ont fait leur seule préoccu­\npation ; aussi, c'est dans la chair que je les frapperai d'abord. Voici venir la\ncolère de Dieu et aucune prière, aucune intercession de son serviteur ne\npourrait la détourner. Ils croient, les superbes, endiguer le grand fleuve,\nmais qui élèvera un dam contre l'Océan de tes colères, ô Seigneur! Maudit\nsoit Bats ! Il disparaîtra avec son peuple et ses richesses pour toujours —\nla tour de l'église seule demeurant debout, attestera aux polderiens de\nl'avenir la fureur de Dieu et l'opprobre de ses ennemis !...\n    L'exaltation prophétique du saint homme vainquit ses dernières forces.\nAprès ces effrayantes paroles, il chancela, et s'affaissa dans les bras de Tyle\net Liévine. Il recouvra encore assez de souffle pour communier et exhorter\nses jeunes amis à fuir le jour même, loin du village anathème ; puis il les\nbénit, poussa un soupir et... passa.\n"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2703, "texte": "                                  — 24 —\n\n   A cette heure, environ midi, la kermesse tapageait et turbulait dans\nchaque maison du village. Un fracas lointain de tanquards et de vaisselle\nenveloppait le silence désolé de l'église. Tyle secoua le premier ses pensées\ndouloureuses pour dire à Liévine :\n   — Cours avertir le bourgmestre de la mort du pastoor; moi je sonnerai\nla cloche des âmes !\n   La fillette se rendit à la ferme du bourgmestre Quaihackx. Le vacarme\ndes bâfreurs empêcha qu'on entendît les coups frappés à la porte. Elle se\nmeurtrissait les poings à force de heurter les battants de chêne. Enfin un\nlicheur titubant entr'ouvrit l'huis, mais à peine eût-elle prononcé un mot\nqu'avec une malédiction il lui battit le vantail au visage en ajoutant que\nlorsque le bourgmestre florissait peu importait que le pastoor crevât.\n   La' jeune fille ainsi repoussée courut frapper à un logis voisin ; elle\nrencontra le même accueil. Cependant elle s'opiniâtra à colporter la triste\nnouvelle de ferme en ferme. Partout on se moqua de son chagrin ou des\nlurons émêchés essayèrent de la retenir en leur compagnie.\n\n   Il avait été décidé que le matin chaque fermier ferait bombance sous son\npropre chaume, avec ses commensaux. Le soir après la sieste obligée, la\npopulation entière se réunirait dans la grange du bourgmestre, une grange\nimmense comme les halles des cités de Flandre, où serait servie une ventrée\ndigne des géants. Les piffres n'en étaient qu'à la ripaille intime et pourtant\nils se carrelaient le ventre comme s'ils ne devaient pas recommencer cette\npartie avant la fin du jour. Ils ouvraient la brèche dans des montagnes\nd'œufs, de poissons, de jambon et de viandes fraîches; jetaient en sable\ntonne sur tonne de cervoise et d'hypocras. Des disputes et des rivalités\néclataient, et on se promettait bien le soir entre deux bourrées de se crever\nla paillasse à coups de couteau.\n   Tyle avait allumé les cierges jaunes et tendu l'autel de noir; puis étant\nmonté sur la tour, il s'attela à la cloche et sonna le glas.\n   La période de pleine lune s'ouvrait; le soir l'Escaut soulèverait sa haute\nmarée. Il faisait une tiède et calme température de septembre; les nuages\nimmobiles semblaient figés dans l'horizon pommelé et aucune haleine\nn'agitait les feuillages roussis. Or, à peine Tyle eut-il mis en branle la\ncloche des morts qu'un vent se leva, d'abord faible et caressant comme une\nbouffée, puis soufflant comme une brise, puis comme un vent d'étale, puis\naugmentant encore, se déchaînant avec l'impétuosité de l'ouragan, tellement\nque la cloche, bientôt secouée par une impulsion surhumaine, sonna\nle tocsin au lieu du glas. Lorsque Liévine rejoignit Tyle sur la tour elle le\n"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2772, "texte": "                                 —   23   —\n\n\ntrouva s'efforçant, avec une rage jalouse, de refréner les battements de sa\ncloche affolée. Elle lui conta l'impiété des villageois et les scènes de\ndébauche entrevues ; il l'écoutait à peine, acharné dans son duel avec la\nrafale. Comme les regards de la jeune fille interrogeaient l'Escaut, elle\nsursauta et harpant le bras du sonneur : « Regarde ! » fit-elle, angoissée.\nSaisi, il lâcha brusquement la corde et regarda à son tour dans la direc­\ntion du fleuve.\n   Le soir tombait plus tôt que de coutume ; la maline devançait également\nl'heure prévue. Le fleuve, repoussé par le barrage à près d'une lieue de son\nancienne rive, préparait une revanche, ses flots chassaient vers le môle ;\nmontaient, montaient. C'était là ce qui avait arraché son exclamation à\nLiévine. Non moins alarmé que sa compagne, Tyle voyait la barre courir\nà l'assaut de l'orgueilleuse œuvre; parfois ainsi que les béliers servante\nenfoncer les portes des forteresses, elle ne reculait que pour prendre une\nplus formidable escousse.\n   Au dessus de leurs têtes la cloche livrée désormais à la seule volonté de\nla tourmente, continuait de battre son tocsin fatidique.\n   Les gens de Bats ne s'inquiétaient ni de la mort du pastoor, ni des pleurs\nde Liévine, ni du glas sonné par Tyle, ni du tocsin sonné par la tempête,\nni de cette marée anormale que les fiancés découvraient de la tour. A peine\ndessoûlés après un somme dérisoire, ils s'acheminaient vers la grange du\nbourgmestre. Ils s'attablèrent devant des troupeaux entiers de bêtes\ngrasses sommairement dépecées ou s'écroulèrent, vautrés à pan des\ntonneaux, la trogne levée vers les robinets pissant sans trêve. Gavés ils se\nguêdaient encore ; ivres ils grenouillaient à nouveau ; veules et énervés ils\ns'acharnaient quand même après leurs pataudes dépoitraillées; et dans les\ncoins sombres de la halle où ne dansaient pas les reflets des torches\nfumeuses, des lifrelofres allaient choir, accouplés au hasard, pour s'aimer\nou se saigner à blanc. Les plus résistants formaient une sarabande et gigo­\ntaient comme des crapauds aux sons aigres des flûtes et des crécelles en\ninvoquant l'infâme dieu Semen.\n   Dans l'église morne, devant le corps du prêtre le pêcheur et la vannière\nrécitaient le De profundis ; ils soulevèrent ensuite la dalle du caveau sous\nle chœur et, avec des précautions filiales, ils descendirent au fond de la\ncrypte la dépouille du dernier pasteur de Bats; ce devoir accompli ils\nregagnèrent le faîte du clocher. La cloche clamait toujours comme une\néperdue secouée par le vent devenu si fort, à présent, que les enfants\ns'accrochaient aux abat-son pour ne pas être lancés dans le vide. L'ombre\népaisse masquait tous les objets du dehors et ils ne distinguaient du village\n"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2206, "texte": "                                  — 26 —\n\n\net du pays alentour que les fenêtres illuminées de la grange du bourgmestre\ndevant lesquelles passaient des saltations de possédés. La houle se rappro­\nchait de Bats; Tyle et Liévine ne la voyaient plus, mais ne l'entendaient\nque trop. Et subitement cette rumeur intermittente des flots fit place à un\nvacarme énorme, à un unisson prolongé de toutes les clameurs du fleuve :\nl'Escaut venait de s'élancer dans la plaine. A la fois les adolescents eurent\nla même poignante certitude : l'Escaut venait de s'élancer dans la plaine.\nIls se signèrent et se blottirent instinctivement l'un contre l'autre. Et voilà\nque des hurlements éclatèrent dans la grange du bourgmestre, des hurle­\nments de gens pris à la gorge et qui se débattent, et qui râlent et dont la\nplainte va s'affaiblissant jusqu'à suffocation totale. Et la même force qui\nétouffait les danseurs avait dû souffler en même temps les torches car les\nfenêtres de la grange devinrent noires comme le reste de l'espace.\n   Depuis cette minute, Tyle et Liévine ne virent, n'entendirent plus rien\nd'humain. Comme s'il n'attendait que ce signal, le vent venait de tomber;\ndu même coup la cloche se tut, seul le tonnerre sourd de l'inéluctable cata­\nracte se prolongea. A mesure que la marée montait et que la hauteur de la\nchute diminuait, ce fracas, aussi, s'apaisait. Les deux derniers vivants de\nBats pressentaient l'immersion définitive ; les eaux gagnèrent les contre­\nforts, le toit de l'église, l'échauguette du veilleur, la cage des cloches et\nléchèrent enfin les pieds de Tyle et de Liévine. Alors le gars, se recom­\nmandant à Dieu, plongea dans le fleuve ; il nageait d'une main et de l'autre\nsoutenait la bien-aimée évanouie.\n   La pleine lune, rougeâtre, ensanglanta l'opaque nuit. A perte de vue, il\nn'y avait plus que du ciel et de l'eau. Tyle nagea longtemps avant d'at­\nteindre la rive de Waes. A l'aube les Flamands les recueillirent comme des\nmiraculés...\n   Aujourd'hui encore, à l'étiage, on voit émerger de l'Escaut la flèche de\nl'église de Bats, et les mariniers prétendent en reconnaître le tocsin par les\nnuits de tempête.\n                                                 GEORGES EEKHOUD."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-006", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 27, "page_fin": 27, "titre_corps": "Le Vaisseau", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Edmond Haraucourt", "ancre_debut": "LE VAISSEAU", "ancre_fin": "EDMOND HARAUCOURT", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 38, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 55, "fin_caractere_exclue": 1218, "texte": "LE VAISSEAU\nEn rêve, dans un rêve étrange, au temps des rêves,\nJ'ai vogué sur les flots d'un océan sans grèves.\n\nLe jour était sans aube et l'hiver sans frimas :\nJ'ai rencontré, loin, loin, un grand vaisseau sans mâts,\n\nÉnorme et bas, fleuri de fleurs d'or et de palmes,\nIl croisait lentement au milieu des mers calmes.\n\nSous l'ennui bleu du ciel, au hasard des destins,\nIl cinglait vers des buts lointains, jamais atteints.\n\nFilant, puis revenant sur son propre sillage,\nIl refaisait sans fin son tranquille voyage.\n\nLe grand vaisseau sans mâts n'allait vers aucun         port,\nEt nul être vivant ne chantait à son bord.\n\nIl avait oublié les labeurs, les orgies,\nL'espoir, la guerre et la douleur des nostalgies.\n\nPilote, passagers, mousses et matelots,\nTous dormaient, confiants dans la douceur des flots.\n\nEt la mer les berçait, berçait sur sa clémence.\nJ'ai souhaité dormir dans cette paix immense\n\nEt j'ai voulu monter sur le vaisseau perdu ;\nEt j'ai crié vers lui, mais rien n'a répondu.\n\nJ'ai vu six lettres d'or sur sa plaque d'ivoire,\nPuis il s'en est allé... « Croire! » Il s'appelait   Croire.\n\n                                      EDMOND HARAUCOURT."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-007", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 28, "page_fin": 29, "titre_corps": "Fête-Dieu", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Lamber", "ancre_debut": "FÊTE DIEU", "ancre_fin": "PAUL LAMBER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES RÊVEURS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 39, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 70, "fin_caractere_exclue": 2443, "texte": "FÊTE-DIEU\n              Une rue boutiquière, en plein faubourg. Elle descend, tortueuse,\n               entre les maisons plates aux enseignes tapageuses. Le jour\n               est clair. Le ciel mouvementé alterne les échappées de soleil et\n               de larges ombres grises de nuages. Le vent agite les rameaux\nsuspendus aux balcons, de maigres oriflammes claquent dans une rumeur\nde fête. Une foule endimanchée s'aligne sur les trottoirs, on attend—\n   Là haut, comme une tache blanche, la tête de la procession paraît,\ns'allongeant peu à peu, à la descente, dans un raccourci où les faces\ns'étagent. Rythmé de clochettes et de clairons, lentement le cortège oscille :\nd'abord les enfants, pâles théories soutenant des bannières dans un fris­\nsonnement de mousselines. La bise aigre décoiffe les fillettes frisées et\npommadées, les petits bras nus rougissent, les jupes battent les pieds et se\nfripent. Sur l'inégal pavé les souliers de satin s'éculent.\n   Les saintes, soulevées à bras d'hommes, impassibles dans leurs raides\ntoilettes, regardent de leurs yeux d'émail cet envolement de choses\nblanches. Un murmure de cantiques plâne, dominant l'interminable piéti­\nnement des enfants qui vont, graves, avec des mines importantes.\n   Toute une mise en scène de carton peint et de papier doré se balance\npar dessus les têtes; les gamins des écoles s'avancent en files agitées sous\nla surveillance des vicaires auxquels le vent, ballonnant les surplis, dessine\nde longues ailes de gaze!\n   Tous les saints guérisseurs, toutes les saintes martyres défilent. Cour\ndes miracles de plâtre et de cire, mutilés souriants dans leurs dentelles et\nleurs velours, des outils de torture aux mains. Des emblêmes bizarres, des\ndrapeaux éclatants, des oriflammes s'agitent.\n   Et plus loin vient le dais. Les gens aux fenêtres s'agenouillent derrière\nles flambeaux et les fleurs. Des femmes se prosternent le long des trottoirs,\nles hommes, mi-goguenards, mi-respectueux, se découvrent... Des fillettes\nsèment à pleines mains les roses effeuillées sur des nappes d'herbes par­\nfumées. Il monte une senteur pénétrante de menthes et de verdures foulées.\nDevant la lourde machine, un bedeau porte un Christ livide, et les rouges\npétales s'envolent, comme des gouttes de sang, autour de ce long corps\némacié.\n   Sous la litière empanachée, c'est une cohue de prêtres balançant leurs\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1317, "texte": "                                  — 20 —\n\n\nencensoirs. Les chasubles étincellent, les dentelles font de vagues nuages\nmêlés aux fumées bleuâtres de l'encens, et le mesquin calice se perd, cahoté\naux mains d'un vieillard trébuchant, parmi toutes ces choses éclatantes.\n   Et derrière c'est le troupeau claudicant des confréries, vieilles marmot­\ntantes, vieux cassés, voûtés, toussant. Les cierges mettent leur petit\npapillon jaune qui vacille dans cette débandade de figures parcheminées.\nLe soleil fait miroiter les cranes chauves, les difformes silhouettes se\ndécoupent. Et toutes ces ruines vont, yeux éteints, lèvres pendantes,\naccompagnant ces dieux suppliciés, ces élus martyrisés, tout ce défilé\nlamentable d'estropiés sublimes. Clochettes, encensoirs, balancement de\nstatues s'éloignent. La vieille religion, appuyée sur sa chancelante escorte\nde vieillards et d'enfants, traîne lentement au soleil de juin ses traditions\nmoribondes.\n   Tout au loin, au bas de la pente, l'église ouvre son portail, et dans cette\npénombre où la procession entre et se perd, les cierges s'éteignent. C'est\nune débandade de moutards fatigués qui s'éparpillent. Tout le quartier est\négayé de robes blanches. Les curieux s'en vont.\n                                                       P A U L LAMBER.\n\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-008", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 29, "page_fin": 30, "titre_corps": "Les Rêveurs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Khnopff", "ancre_debut": "LES RÊVEURS", "ancre_fin": "GEORGES KHNOPFF", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LE THÉ DE MA TANTE MICHEL", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 40, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 1317, "fin_caractere_exclue": 1982, "texte": "LES RÊVEURS\n                                                 POUR WILLIAM PICARD.\n\n                   Ils ont l'extase des oiseaux\n                   Pensifs dans le calme des branches,\n                   La candeur des agnelles blanches\n                   Et des vieilles à leurs fuseaux ;\n\n                   Cœurs martyrisés de nuance,\n                   Salons épeurés de clarté.\n                   Ils ont la subtile bonté\n                   Des regards parfumés d'enfance ;\n\n                   Ils chantent en mode mineur\n                   La Résignation bénie,\n                   Epris d'indulgence infinie\n                   Pour les mensonges du Bonheur.\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 711, "texte": "                                 — 30 —\n\n                   Les Rêveurs tombent dans la vie\n                   Comme la neige lentement\n                   Glisse blanche du firmament\n                   Avec une plainte assoupie;\n\n                   Berceuse et lointaine, leur voix,\n                   Crépuscule qu'un ange effleure,\n                   Était larme pure autrefois\n                   A ux yeux de la lune qui pleure ;\n\n                   Et leur mort exquisement tinte\n                   Dans le vague songe du soir,\n                   Grêle et grelottante d'espoir\n                   Comme une âme de cloche éteinte.\n                                              GEORGES K H N O P F F .\n\n\n\n\n    "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-009", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 30, "page_fin": 40, "titre_corps": "Le Thé de ma tante Michel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Camille Lemonnier", "ancre_debut": "LE THÉ DE MA TANTE 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bas de gros clous à tête ronde, et il y en avait aussi près du bouton en\ncuivre de la serrure, ce fameux bouton où les petits garçons venaient se\nregarder en faisant des grimaces, le soir, à quatre heures, après les classes.\nAu bout du corridor, une porte, vitrée de carreaux bleus, oranges et rouge\nvif, dans des meneaux en losanges, avec un losange tout à fait pourpre dans\nle milieu et plus grand que les autres, ouvrait sur une petite cour dallée que\nsuivait immédiatement un jardin entre quatre murs, un chemin, pommelé\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2638, "texte": "                                   — 31 —\n\nen été de sable jaune, tournait en rond autour d'une pelouse, bordant de\nl'autre côté des parcs de résédas, de pensées, de petunias, de reines margue­\nrites et de giroflées.\n   Tous les mercredis la pelouse était couverte de jupons, de bas, de\nmouchoirs de poche et de chemises étendues à plat, les bras ouverts, car\nc'était le jour où les deux vieilles demoiselles Hoftje faisaient leur lessive.\nLes demoiselles Hoftje habitaient le bas de la maison et elles y avaient\ntoujours vécu, sans se marier, allant du jardin à la cuisine et de la cuisine\nà la porte de la rue.\n   Le mercredi, on les voyait, en cornettes bien tirées à la nuque, leurs\ncheveux passant devant et derrière, établir dès le matin les trépieds sous le\ntoit vitré qui abritait la petite cour ; puis elles posaient les cuvettes sur les\ntrépieds et se mettaient à frotter le linge de toutes leurs forces, le long de\nleurs petits bras secs, sans dire un mot, en faisant écumer la lessive et\ngonflant leurs maigres joues jaunes pour souffler la buée qui leur montait\nà la figure.\n   Elles causaient très peu, ne disaient ni bonjour ni bonsoir, regardaient\nseulement le bout du soulier ou le bas de la robe des gens qui leur parlaient\net tout le jour trottinaient sur leurs vieilles pantoufles qui faisaient klis-\nklis-klis en glissant.\n   Le dimanche, elles mettaient toutes les deux de grands chapeaux à bavo-\nlets qui étaient de paille à noeuds jaunes en été et de peluche à rubans de\nsoie noire en hiver, des mantilles de faille ou de vieux manteaux à capu­\nchons en drap doublé d'orléans lustré, des mitaines en fil noir soigneuse­\nment tirées sur leurs mains ratatinées ou des moufles en tricot, selon qu'on\nétait en mai ou en novembre : ainsi ficelées, elles s'en allaient à la messe\naprès avoir fermé à clef la porte de la cuisine, l'armoire du palier et même\nla buanderie, un gros livre d'heures dans leurs bras rejoints à la ceinture\net à chaque pas cliquetaient dans leurs poches les clefs et les petits sous\npour payer leurs chaises.\n   Ma tante, entendant la porte s'ouvrir et se fermer, mettait de suite le nez\nà la fenêtre et ne manquait pas de me dire :\n   — A-t-on une idée de frapper les portes comme ça ! Ces affreux paquets !\nVoyez-moi comme c'est fagotté ! Ma parole d'honneur, je ne sais pas ce qui\nm'est passé par la tête, le jour où je suis venu m'installer dans cette\nbaraque ! »\n   Voilà ce que disait ma tante, le dimanche, quand les demoiselles Hoftje\npartaient pour la messe en grande toilette, car c'était vraiment là leur\ntoilette des dimanches et des jours de fête, et elles y ajoutaient seulement,\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2639, "texte": "                                   -   32 —\n\n\ndans les cas extraordinaires, un vieux boa pelé et un manchon chauve qui\nsentaient le camphre, à cause des mites. Mais ce n'était pas tout ce que ma\ntante Michel disait des demoiselles Hoftje et il ne se passait de jour qu'elle\nne leur décochât quelque mot piquant.\n\n    Chaque matin l'une ou l'autre des demoiselles Hoftje sortait en petit\n chapeau de tulle fané, en châle à ramages déteints et en robe noire roussie\n par les lavages, et si Mlle Barnabe Hoftje était sortie le lundi, c'était\n Mlle Gertrude Hoftje qui sortait le mardi.\n    Il en était ainsi de tous les jours de la semaine, et ma tante Michel qui\nregardait derrière son rideau chaque fois que quelqu'un ouvrait ou fermait\nla porte de la rue, disait :\n   — Peut-on s'imaginer des coureuses pareilles! Pour Dieu, qu'est-ce\nqu'elles vont faire à la messe comme ça tous les matins? Ma mère, Stéphane,\n et la vôtre, qui étaient de saintes femmes, allaient une fois par semaine à la\n messe et ne croyaient pas plus mal faire. Mais ces vieux paquets! Avez-\nvous senti l'odeur du café dans l'escalier, Stéphane? Je crois, ma parole\nd'honneur, qu'elles n'ont pas fait leur café ce matin pour courir plus vite\nà l'église.\n    Ma tante Michel, qui avait alors soixante ans bien sonnés, était une\n femme de tête et elle avait lu Voltaire, avec un peu de peur d'entrer en\n enfer pour l'avoir lu. Elle avait, du reste, de la religion, quand cela ne la\ngênait pas, et il arrivait qu'elle allât à la messe, mais à la condition qu'il ne\n plût pas, qu'il ne gelât pas, qu'il ne neigeât pas et qu'il fît à peu près le\ntemps qu'elle aurait choisi pour faire une promenade au boulevard.\n   Certainement elle y allait, habillée à sa manière, car elle avait une\ntoilette comme elle avait une religion, de sa façon, et qu'elle portait fort\nbien, avec beaucoup de plumes, de bouffettes, de dentelles et même un\npetit cabas sous le bras, comme au temps où les petits cabas s'appelaient\ndes ridicules.\n    Lorsqu'elle revenait de la messe, il y avait toujours dans ce petit cabas,\nqui était de velours guilloché d'argent et perlé de jais, un mouchoir de\nbatiste, un flacon d'eau de Cologne, un sac de papier blanc taché par les\npâtés qui étaient dedans et parfois un livre de messe; et je dis parfois, car\nelle l'oubliait souvent dans le coin de la cheminée. S'en apercevait-elle à\nl'église, elle disait à sa voisine ou à son voisin : \" Suis-je bête? J'ai laissé\nsur la cheminée mon livre de messe », et elle s'en allait chez le pâtissier\nacheter des bonbons secs, des fruits confits ou des pâtés à la frangipane\nqu'elle aimait beaucoup, et moi aussi.\n"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2934, "texte": "                                   — 33     -\n\n  J'ai passé de bien bonnes heures chez ma tante Michel et je l'ai toujours\nbeaucoup aimée, à cause de sa joyeuse humeur et de ses bonbons. Mainte­\nnant qu'il y a dans ma pensée une petite croix de fer sous laquelle elle dort\nà côté de ceux que j'ai perdus, je me la rappelle souvent, elle, son petit\npoêle où bouillait la marmite, l'étagère remplie de coquillages, de bonbon­\nnières à pastilles, de statuettes en porcelaine, de cornets de baptême, de\ncassolettes et de flacons, le vieux serin dans sa cage, devant la fenêtre,\nchantant à tue-tête lorsque chantait la bouilloire, les grands rideaux de\nperse à fleurs qui jetaient un jour doux dans la chambre, le panier d'osier\nplein de linge où elle fourrait ses broderies, ses tricots, ses ravaudages,\npêle-mêle avec son carreau, ses étuis, ses bobines, ses jeux d'aiguilles, et\nMinette, la grosse chatte grasse aux yeux verts, qui lui faisait des petits\ntous les ans ; je me rappelle tout cela comme au temps où ma bonne tante\nMichel allait et venait dans la chambre, toujours courant, à la recherche\nde quelque chose, avec sa cornette, ses boucles grisonnantes, sa petite\njaquette blanche, son jupon de boucran moiré :\n    — « Où ai-je donc mis mon tricot? Stéphane, n'avez-vous pas vu mon\ntricot? Et la pelote! Vous verrez que Minette se sera assise sur la pelote.\nA-t-on jamais vu? Voilà que je ne sais pas où j'ai fourré mes lunettes. »\n    Et elle les avait sur le nez.\n    Elle trottait comme une souris, sans cesse, dans tous les coins ; sa plus\ngrande peine était de rester en place, sauf à midi quand elle faisait son\nsomme, ou le soir, devant son quinquet, lorsqu'elle lisait un roman en\n faisant glisser de son petit doigt tendu, le long de ses aiguilles, la laine dont\n elle tricotait ses bas. Ma tante Michel aimait les romans, comme une jeune\nfille, mais elle préférait ceux de Dumas à ceux de Sue, à cause des héros et\ndes grandes aventures.\n    Je la regardais alors, son nez à pointe couché contre le livre, avec des\nbesicles posées sur le bout, ses petits yeux gris qui couraient de ligne en\nligne et qu'elle relevait de temps à autre par dessus ses lunettes pour nous\nexaminer, moi, la bouilloire, Minette ou le quinquet; puis ses mains qui\nallaient, allaient, allaient, ajoutant les points aux points, si vite qu'on\nvoyait seulement briller quelque chose qui était l'acier poli de l'aiguille ou\nla nacre claire de ses ongles ; puis encore la grande broche de jais qui\nnouait son fichu à son cou et dans laquelle se reflétaient à l'envers le\nroman, le quinquet et le bel abat-jour à fleurs de soie ponceau, cousues\nsur fond de papier; oui, je regardais cela, pendant que la bouilloire sifflait,\nmiaulait, ronronnait et se mettait en colère sur le feu, près de la petite\nthéière en argent estampé. Ah! la théière! Ma tante Michel ne soupait\n                                                                          3\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2439, "texte": "                                   - 3 4 -\n\njamais que de thé avec des beurrettes grillées, de la confiture, un fruit et\ndes bonbons, et je ne sache pas que personne ait jamais mal parlé de\nson thé.\n\n    Ai-je dit que ma tante Michel était une bonne vieille demoiselle, car elle\n l'était incontestablement, demoiselle et vieille, bien qu'elle ne se fît pas\n également honneur des deux. Elle avait soixante ans, mais elle en parais­\nsait seulement cinquante, ayant les joues roses, les yeux vifs et les cheveux\npresque noirs, et elle ne souffrait pas qu'on fît allusion à son âge. Elle ne\nvoulait pas non plus qu'on la prît autrement que pour une demoiselle, et\nquand on lui disait « Madame » dans les magasins, elle répondait bien\nvite, avec une expression de voix singulière où il y avait un peu de colère\net de dignité blessée, qu'elle était demoiselle.\n    — « Nous autres, vieilles filles, me disait-elle souvent, on nous met\ndans le coin et nous ne sommes plus bonnes à rien ». Et elle affectait de\nse moquer des vieilles filles et d'elle-même, avec beaucoup de bonne\nhumeur.\n    Elle était vraiment d'une gaîté tout à fait entraînante, ma tante Michel,\nquand elle n'avait ni ses nerfs, ni sa migraine, ni ses engelures, ni quoi que\nce soit qui la dérangeât.\n    Elle riait haut, frappait ses genoux du plat de ses mains, tapait celles-ci\nl'une dans l'autre ou lançait ses pieds à terre de toutes ses forces, brusque,\nhardie, bruyante comme une fille de soldat qu'elle était. Avec cela on\nl'aimait, parce qu'elle était franche, ne cachait ni ses humeurs ni ses senti­\nments et faisait toujours plaisir aux gens quand elle le pouvait, bien\nqu'elle parût un peu égoïste par moments et qu'elle mît ses aises au dessus\nde bien des choses.\n    L'été, elle allait à la campagne, chez des parents dont elle révolution­\nnait le ménage de fond en comble à cause de sa brusquerie et de ses grands\nairs, et elle y emportait avec elle Castor, son vieux petit chien râpé, et\nMinette, sa chatte, dans des cabas et des caisses à chapeaux. Elle\ns'ennuyait à la campagne pendant deux mois, jusqu'aux neiges, puis\nrevenait à son petit appartement, jurant bien qu'elle ne reverrait plus ses\nparents de la vie. Et elle y retournait l'an suivant.\n    Alors, vers la fin d'octobre, commençaient les petites soirées au thé qui\nduraient depuis près de dix ans déjà et où venaient ses vieilles amies,\nM mc Spring, la grasse Mme Peulleke et M me veuve Dubois.\n"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2159, "texte": "                                 — 35 —\n\n\n\n                                    II\n\n    Tous les mercredis, à six heures, la lampe brûlait sur son pied de\n bronze, au milieu de la table, avec une mèche bien coupée, et le poêle\n était rouge. On entendait la sonnette de la rue tinter deux petites fois, et\n ma tante allait ouvrir, après m'avoir dit :\n    — C'est cette pimbèche de Léocadie !\n    Et, en effet, c'était Mme Léocadie Spring, une petite vieille dame\n maigre, jaune, ridée, à cheveux gris, communément vêtue, et dont les\n yeux étaient rouges. Elle arrivait la première et s'en allait la dernière, à\ncause de ses chagrins, qu'elle confiait à ma tante, en particulier, car\n c'était la femme du monde qui était le plus à plaindre.\n     — Frottez bien vos pieds, Cadie, criait ma tante dans l'escalier. Vous\nallez tout salir.\n    — Mais, Thérèse, vous voyez bien que je les ai frottés en entrant.\n    — Tenez, sur ce paillasson. Où avez-vous marché que vos pieds sont si\n crottés, bon Dieu ?\n    — Mais, ma chère, il a neigé toute la journée. Comment voulez-vous\nque mes pieds ne soint pas crottés ?\n   — Bon. Maintenant, montez. Il n'y a rien d'ennuyeux comme de\n nettoyer une chambre pour des gens qui n'ont pas des pieds propres.\n    Mme Spring frottait ses bottines sur le paillasson avec une vraie fureur\net certainement elle l'eût mis en pièces si ma tante ne lui eût dit :\n    — Faites donc attention, Cadie ! Vous allez tout déchirer. A-t-on une\nidée d'arranger ainsi les paillassons !\n   — Mais, Thérèse, disait M me Spring en s'arrêtant toute confuse, j'ai cru\nbien faire, probablement.\n    Et elle ajoutait aussitôt après, avec un grand soupir :\n   — Je suis bien malheureuse. Tout le monde m'accable.\n   Elle mettait son châle et son chapeau sur une chaise, dans la chambre à\ncoucher, et se laissait tomber dans un fauteuil, près du feu.\n   — Saperlipopette ! criait ma tante. Vous avez donc juré de tout casser,\nCadie?\n   — Moi, Thérèse, mais pas du tout. Je ne sais vraiment pas ce que vous\navez ce soir contre moi.\n   Un silence. Puis ma tante reprenait :\n   — Vous êtes venue bien tôt, ce soir, ma chère. Il est tout au plus six\nheures.\n"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2453, "texte": "                                 — 36 —\n\n   — Six heures, Thérèse! Est-ce qu'il n'est pas plus de six heures? J'ai\npensé qu'il était au moins six heures et demie. Ah ! si vous saviez !\n   Ma tante allait, dans la chambre à côté, chercher une éponge et se met­\ntait à laver le parquet là où M™6 Spring avait passé.\n   Tout en frottant, elle disait :\n   — Je ne sais vraiment pas, Cadie, comment vous êtes faite. Mais vous\ndégouttez comme un parapluie.\n   — Est-ce Dieu possible que je dégoutte? disait Mme Spring.\n   Et elle ajoutait :\n   — Ah ! si vous saviez, Thérèse !\n   — Allons, c'est bon. Ne venez pas me chanter vos histoires. Est-ce qu'il\nvous est encore une fois arrivé quelque chose ?\n   — Thérèse, je suis bien malheureuse et je n'ai que vous. Je me dis\ntoujours quand je souffre, qu'il me reste ma bonne Thérèse. Oui, voilà ce\nque je me dis et cela me fait du bien. Qu'est-ce que je deviendrais, mon\nDieu, si je ne pouvais pas vous raconter mes chagrins?\n   — Cadie, pour l'amour du Ciel, levez-vous. Voilà que vous vous êtes\nassise sur mon tricot.\n   — Est-ce que je me suis vraiment assise sur votre tricot, Thérèse? Eh\nbien, ma chère, c'est comme je vous le dis. M. Spring veut les mettre à\ngauche du petit salon, et moi je veux les mettre à droite. Peut-on concevoir\nune vie pareille?\n   — Mais, Cadie, si M. Spring veut les mettre à gauche, c'est qu'il a des\nraisons, je pense. Vous êtes toujours la même.\n   — Ah! il a raison! Vous trouvez, vous, qu'il a raison! Eh bien, il ne\nmanquait plus que cela. Mon Dieu ! est-ce possible? Y a-t-il une femme\nplus malheureuse que moi sur la terre? Tout le monde se tourne contre\nmoi. Je vous dis, Thérèse qu'ils resteront à droite.\n   — Sac à papier! Qu'est-ce que ça me fait à moi, qu'ils soient à droite ou\nà gauche? A-t-on jamais vu! Mettez-les à droite si cela vous plaît. Je ne\nsais pas même de quoi vous parlez.\n   — De quoi? Mais des trois fauteuils en velours rouge qu'il a achetés à la\nvente de M. Schoofs. Concevez-vous cela, Thérèse? Acheter des objets à\nune mortuaire ! Toutes les mauvaises choses m'arrivent.\n   — Ecoutez, Cadie, vous vous chagrinez pour des riens.\n   — Pour des riens, Thérèse ! Vous nommez cela des riens! Ah! je ne suis\npas comprise. Non, personne ne m'a comprise. Et ma servante, vous savez\nbien, Toinette, celle que j'ai depuis deux jours, ne m'a-t-elle pas lavé à\nl'eau de javelle un jupon blanc ce matin ! Ah ! des riens ! C'est un jupon au\ndiable, Thérèse!\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2614, "texte": "                                    - 3 7 -\n\n  — Une belle affaire, vraiment! un jupon! Pourquoi avez-vous changé\nde servante? Voilà la sixième en deux mois.\n  — Oui, Thérèse, c'est la sixième. Ah! si j'avais gardé Catherine celle\navant Toinette. Mais je n'ai pas de chance. Je l'ai mise à la porte.\n\n   On sonnait de nouveau à la porte de la rue et je reconnaissais M me Peul­\nleke, car il n'y avait que Mme Peulleke pour sonner les deux coups aussi\nvite l'un après l'autre. Je descendais aussitôt l'escalier pour lui ouvrir,\npendant que ma bonne tante, qui me suivait avec la lampe, disait à\nMme Spring :\n   — C'est cette grosse sotte de Sisy.\n   Une petite boule de femme, grasse et rose, avec des anglaises blondes dans\nles cheveux, roulait alors jusqu'au pied de l'escalier, dans ses galoches qui\nfaisaient pfou-pfou, et disait, en riant de tout son cœur, d'un voix grasse :\n   — Bonjour, Stéphane. Ma chère Thérèse, bonjour. H i ! Hi! Ha! H a !\n   Elle était très potelée, M me Peulleke, et blanche, avec des joues roses et\nle bout du nez rouge. Elle était même tellement potelée qu'on ne voyait\nplus bien ni le nez, ni la bouche, ni le menton, ni les joues, mais on se\ndoutait que chaque chose était à sa place, à cause d'une foule de petits\ncreux ; et, en effet, partout où il y en avait un, il y avait aussi soit le nez, soit\nla bouche, soit le menton, soit les joues. Mme Peulleke était toujours emmi­\ntouflée de fourrures comme une grosse petite femme frileuse, et elle mettait\n sous sa mante doublée de petit-gris une pelisse en singe, avec un boa blanc\n pardessus. Ses mains disparaissaient jusqu'aux coudes dans un énorme\n manchon roux qu'elle tenait sous son nez, dans la rue, en courant à petits\n pas, et elle portait sur la tête une capeline de laine bleue ouatée, avec un\n serre-tête en tricot dessous.\n    Quand elle entrait dans la chambre, on voyait perler à chaque poil de\n ses fourrures une goutte de neige ou de pluie, et ses anglaises pendaient\n d'un air piteux, avec de petits scintillements d'eau. Des lueurs roses et vertes\n tremblotaient aussi au fond des grosses gouttes rondes qui coulaient le long\n de ses fossettes.\n    Mme Betsy Peulleke, qui était la femme la plus gauche du monde, enle­\n vait sa capeline, son boa et sa pelisse, s'égratignant aux agrafes, s'accro­\n chant aux épingles, faisant des nœuds dans les cordons et disant avec des\n soupirs d'impatience :\n    — Où est mon minou? Stéphane, est-ce que vous ne voyez pas mon\n minou sur mon dos? Ah! je l'ai. Non, c'est le cordon de ma capeline. Je\n suis bien sûre qu'il y a une de mes épingles à cheveux dans la capeline.\n"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "                                 — 38     -\n\nAie! J'en étais sûre. Et ma pelisse? Où s'est fourrée ma pelisse? Je n'en\nsortirai jamais. Stéphane, voulez-vous me passer les ciseaux pour coupel­\nles cordons ?\n   — Est-il permis de se fagoter comme vous le faites, Sisy, s'écriait ma\ntante en cherchant à défaire les nœuds. Vous avez embrouillé tous les cor­\ndons; il n'y a plus moyen de se reconnaître. — Sac à papier! laissez donc\nvos mains en paix. Ah! voilà un premier nœud qui est défait. — Mais ne tirez\ndonc pas, Sisy : comment voulez-vous que je défasse vos nœuds si vous tirez?\n ' Cela durait cinq grosses minutes, après lesquelles Mme Peulleke, débar­\nrassée enfin de ses fourrures, se jetait toute attendrie dans les bras de ma\ntante en disant :\n   — Merci, ma chère, ma bonne, ma toute bonne Thérèse. Jamais de la\nvie je n'en serais sortie sans vous. Non, je le sens, je n'en serais jamais\nvenue à bout.\n\n   La sensibilité de Mme Betsy Peulleke était aussi extraordinaire que sa\ndistraction, et elle avait presque constamment les yeux mouillés. Il suffisait\nqu'on lui parlât de n'importe quoi pour qu'elle se sentît attendrie, mais elle\ncomprenait souvent mal, à cause de ses absences, comme Mme Spring\nappelait ses distractions, et cela la rendait tout à fait intéressante. Elle\nparlait peu, et quand elle parlait, répétait souvent la même chose, car elle\nétait par moments à court d'idées, la bonne Mme Peulleke; mais elle se\ntournait toujours du côté de la personne qui parlait, faisant aller sa tête de\nhaut en bas, poussant des soupirs, joignant les mains en criant : — « Ah !\nmon Dieu ! Jésus Dei! Och! Och! Vierge Marie! » et pensant à tout autre\nchose.\n   Quelquefois on la voyait se tourner sur sa chaise avec une agitation\nconsidérable, comme si le feu eût été dessous, et demander d'une voix vrai­\nment émue si l'on était le 15 ou le 16 du mois. Elle était très poltronne et\nne manquait jamais de regarder sous le lit avant de se coucher ; du reste,\nla meilleure petite femme qui ait jamais été, aimant son mari et ses enfants,\ndévouée à ses amies, charitable pour les pauvres, si charitable qu'elle leur\neût donné jusqu'à sa chemise, et faisant dire à M. le juge d'instruction\nPeulleke, son mari, qu'il n'avait jamais regretté de l'avoir connue, ce qui\nest un assez bel éloge de la part d'un mari.\n\n  Il était à peu près sept heures quand arrivait Mme Dubois, car elle arri­\nvait régulièrement la dernière.\n  A mesure que l'heure avançait, ma tante devenait très agitée, regardait\n"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2695, "texte": "                                  -   39   -\n\ncoup sur coup la pendule, frappait du pied, rudoyait Mme Spring, bouscu­\nlait Mme Peulleke, fourgonnait à grand bruit le feu, et murmurait :\n   — Ah ! ça! elle ne viendra donc jamais, cette grande pince-sans-rire?\n   Oui, elle avait toutes les apparences d'une personne très agitée, ma\ntante, en faisant ces choses, et je n'ai jamais remarqué qu'elle fût autre­\nment quand elle attendait Mme veuve Dubois. Elle perdait un peu la tête,\nse montrait inquiète, trottait à droite et à gauche, ôtait ses lunettes et les\nremettait, ou courait après, alors qu'elle les avait sur le nez; et quand\nMme Dubois sonnait ses deux grands coups, ses pommettes devenaient tout\nà coup très rouges.\n   Elle allait lui ouvrir, en pinçant les- lèvres, pour mieux paraître fâchée,\net disait d'une voix aigre :\n   — Ne vous gênez plus, Lisbeth. Il sera bientôt huit heures quand vous\nviendrez. Est-ce permis de faire attendre les gens ainsi?\n   Et la grande Mme Dubois répondait gravement :\n   — Oui, Thérèse, il est un peu tard, mais il ne faut pas m'en vouloir.\nJ'ai été retenue.\n   Bon ! voilà ma bonne tante qui sautait au cou de Mme Dubois et disait,\nà demi bourrue, à demi tendre :\n   — Ce sont encore une fois vos pauvres qui vous ont retenue, Lisbeth.\n— Vous verrez que ses pauvres la feront mourir sur la paille. Ta ta ! ne\nme dites pas non. Je sais bien ce que je sais, je pense.\n   Il n'y avait pas une amie que ma tante aimât autant que M me Dubois et\npas une qui la mît hors d'elle-même, comme cette bonne dame. Non, il\nn'y en avait pas une : elle la chérissait et la détestait dans la même minute,\net bien qu'elle se fût jetée au feu pour elle, elle ne pouvait souffrir qu'elle\ndît un mot et fît un geste sans la rudoyer, tant cette pauvre M me Dubois lui\ndonnait sur les nerfs. Et certainement on n'a jamais vu entre deux personnes\nd'un âge à peu près semblable une plus grande différence de caractère.\n   Mme Elisabeth Dubois, qui avait vu mourir en trois ans son mari et ses\ndeux enfants, était grave, parlait peu, pratiquait la religion et semblait\navoir renoncé aux agréments de l'existence, vivant seule, loin du monde et\ndu bruit, avec une vieille servante infirme qu'elle soignait. On lui connais­\nsait 20,000 francs de rente qui étaient à tout le monde, excepté à elle.\n   Je me souviendrai toute ma vie de cette bonne dame et de la peur que\nme causaient sa mine triste et ses vêtements sombres. Longue, mince, très\ndroite, elle avait la figure de la couleur des cierges, luisante et jaune, sans\nrides, mais creusée aux joues, l'œil clair et froid, la bouche pâle, le nez\npointu et des cheveux gris proprement lissés sur le front. Je ne me rappelle\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1575, "texte": "                                  — 40 —\n\npas avoir vu ses dents, parce qu'elle ne riait jamais, mais elle avait parfois\nun sourire si doux et si triste que malgré ses enfants morts, on sentait bien\nqu'elle était toujours une mère. Elle était sévère pour elle-même, n'aimait\nni la table ni la causerie, visitait les pauvres du matin au soir, parlait peu\net paraissait sèche, même à ceux qui la connaissaient. Elle avait de très\nbelles mains, longues et fines, avec des ongles bien taillés, couleur fleur de\npêcher, et des veines bleues qui faisaient paraître la chair plus blanche;\nmais elles commençaient à se plisser de menues rides.\n   Mme Dubois soignait ses mains, et une manchette raide, d'un poli\nd'amidon, en rendait la blancheur plus éclatante. C'était, du reste, sa\nseule coquetterie, avec une collerette très empesée sous laquelle se nouait\nun fichu de nuance foncée. Elle était toujours vêtue de noir, sans bijoux\nni dentelles, et je vois encore son corsage plat et sa robe tombant à tuyaux\ndroits comme la jupe des béguines. Telle était cette simple et bonne\npersonne, plus sévère pour elle-même que pour les autres.\n   Mme Dubois, en entrant, donnait la main à Mme Spring et à Mme Peul­\nleke, déposait soigneusement son châle, son chapeau et ses gants sur une\nchaise, puis, sans rien dire, se mettait près du feu, entre ses amies.\nC'étaient les seules, avec ma tante, qu'elle vît encore, et probablement\nprenait-elle plaisir à les voir, malgré sa froideur.\n\n                                            CAMILLE     LEMONNIER.\n     (A   continuer).\n\n\n\n\n          "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-010", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 40, "page_fin": 45, "titre_corps": "Rimes pour les amantes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Eddy Levis", "ancre_debut": "RIMES POUR LES AMANTES", "ancre_fin": "EDDY LEVIS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 51, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 1575, "fin_caractere_exclue": 2083, "texte": "RIMES POUR LES AMANTES\n\n                              A MARIETTE\n\n          Ce jour-là tu voulais t'en tenir aux baisers,\n          Et pourtant tes beaux yeux semblaient tout attisés\n          Par la piqûre douce et lascive d'un songe.\n          Le sol avait sous nous des mollesses d'axonge\n          Et l'air, plus irisé qu'un prisme ensoleillé,\n          Semblait pour nos désirs s'être déshabillé.\n          Pas un nuage gris ne couronnait les faites,\n          L'âme de la forêt soupirait sur nos têtes\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1526, "texte": "                     —41    —\n\n\nEt les oiseaux volaient avec subtilité.\nDans le ciel pâle, ouvert, un grand souffle enchanté\nBourdonnait vaguement d'idéales voyelles,\nEt c'était comme un bruit de joyeuses querelles,\nDe soupirs pleins de feu, de parfums, de velours,\nEt le ciel semblait dire à la Terre : Toujours.\n\nMignonne, il eût été criminel d'être sage,\nEt mettant un baiser aux fleurs de ton corsage,\nSous les regards des deux, des arbres et du bois,\nLentement, tendrement, du bout rose des doigts\nJe défis les boutons qui m'exilaient la taille.\nLe soleil curieux traversait la broussaille,\nEt son grand œil rieur agaçait, radieux,\nLa clarté langoureuse et pâle de tes yeux.\nO quel or admirable il jetait sur tes charmes!\n0 quels soupirs méchants sortaient du cœur des charmes!.\n0 comme la forêt m'enviait ton amour !\n\n« Viens, te disaisje alors, voici la fin du jour,\nEncor laissons-nous choir au fond du gouffre rose,\nQue ta bouche chérie, en cette apothéose,\nN'articule plus rien d'intelligible, rien,\nSeuls mes bras sont ouverts et de mon corps au tien\nQu'un frisson large et doux aille, vienne, s'épanche,\nEt que ma lourde chair redise à ta chair blanche\nLa messe violente et divine des corps. »\n\nNous nous perdîmes tout : les superbes décors\nNe nous offrirent plus leur spectacle sublime,\nNous étions au dessus de la plus haute cime,\nCar rien n'existe plus à l'heure de l'amour;\nEt tandis que nos cœurs plongeaient dans un séjour\nDont nul ne vit jamais la fiévreuse lumière,\n\nL'Immobile forêt secouait sa crinière.\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1435, "texte": "                     —   42   —\n\n\n\n\n                    A ÉLISE\n\nSur le sopha grenat assis nonchalamment\nA demi dévêtu, la prunelle affaiblie,\nLorsque je te disais d'un geste qui supplie\nDe reposer ton front entre mes bras d'amant,\n\nTon corps se courbait dans un svelte mouvement\nEt mes mains enlaçaient ta taille ensevelie\nDans un peignoir si bleu que le ciel d'Italie\nEn eût- été jaloux s'il l'eût vu seulement.\n\nDes genoux à mon front toute longue étendue,\nSans les voir je sentais sur ma chair éperdue\nTes formes se mouler dans un souple frisson.\n\nEt mes baisers cherchant une autre apothéose\nDéchiraient ce peignoir, inutile cloison,\nPour passer du ciel bleu dans un Paradis rose.\n\n\n\n                A MARGUERITE\n\nNous étions débarqués, le soleil était beau,\nEt nous marchions gaîment pleins d'un amour nouveau\nQue nos yeux se disaient dans leur langue enflammée.\nNous prîmes dans le bois la route accoutumée,\nCelle des sapins verts au tapis brun marron.\nDe temps en temps au loin quelque vieux bûcheron,\nSe dessinait, robuste, au dessous d'un grand arbre,\nEt de ce corps mi-nu, taillé comme en du inarbre,\nLorsque sur tes contours je transportais mes yeux,\nJe sentais, ô mignonne, un grand espace entr'eux\nPlus il paraissait beau, plus tu semblais jolie,\nEt vos deux êtres faits de la même folie,\nD'une même matière et de semblables corps\nParaissaient l'un forgé par de bestials efforts\nEt l'autre enfanté par une caresse d'âme.\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1440, "texte": "                     _ 4 3 ~\n\n\n\n                         I\n\n/ / était grand matin. L'astre comme une lame\nCommençait à percer les feuillages épais.\nL'ombre mystérieuse emplissait d'un air frais\nLe jour tout embaumé par le bonheur des choses\nPourtant on n'y trouvait ni délicates roses,\nNi lys purs, ni jasmins, ni rien dont la beauté\nPût évoquer la femme ou la fragilité.\n Tout s'y trouvait taillé, largement, d'un coup rude,\nRien ne respirait la cruelle inquiétude,\nLes rocs étaient debout, énormes paysans,\nImmobiles, plantés sur leurs jarrets   puissants.\nBrutalement beaux dans leurs formes obstinées,\nSes rochers avaient l'air de compter les années\nEt de porter en eux le secret des Temps morts.\nLes arbrisseaux prenaient leurs radieux essors\nA côté des géants, et l'énorme silence\nEnveloppait le bois de son mystère immense.\n\n\n                         II\nSous le calme fouillis des larges floraisons\nNous ouvrîmes nos cœurs secoués de frissons.\n\n\n                        III\n\n0 l'amour ce jour-là nous donna sa caresse,\nAvec des voluptés brutales de tendresse\nEt de long cris de joie et de moites pâleurs.\nMes baisers se mêlaient aux perles de ses pleurs.\nO Divine forêt, forêt pleine d'amour,\nEtrange et sépulcrale, où l'âme tour à tour\nA des frissons d'horreur et des transports de joie.\nTu vis, comme un boa qui sous les herbes broie\nLe corps d'une victime en ses anneaux de fer,\nUn être, dans mes bras, dont j'étreignais la chair\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1524, "texte": "                      — 44 —\n\nMourir d'une agonie exaspérée et pâle.\nFemme, tu n'étais plus qu'une étreinte et qu'un râle.\nRien ne palpitait plus de ton grand cœur noyé,\nTon corps était tendu comme crucifié,\n Tes veux quand ils s'ouvraient n'avaient plus de prunelle\n\n\n                          IV\nC'était l'heure invincible, adorable et cruelle.\nEt lorsque calme enfin tu retrouvas le jour,\nDroite, tenant ma tête avec tes bras autour,\nDans cet enthousiasme exalté de ton âme\nLongtemps tu me fixas avec tes yeux de femme.\n\n\n                          V\nLa route s'allongeait fermée à l'horizon,\nOù les arbres semblaient unir leur floraison\nEt le chemin mourir dans une tombe verte.\nA chacun de nos pas de plus en plus déserte\nLa forêt déroulait sa sombre royauté.\nGracieuse, à mon bras, tu disais que l'Eté\nÉtait fait pour aimer, pour voir et pour se taire,\nLes arbres pour grandir et donner du mystère,\nEt le bois pour se pendre et pour causer d'amour ;\nEt, riante, tes dents réfléchissaient le jour\nComme des bijoux blancs aux baisers des lumières.\nNous avancions toujours. Sous les cimes altières\nLa route s'allongeait fermée à l'horizon,\n Où les arbres semblaient unir leur floraison\nEt le chemin mourir dans une tombe verte...\n\n\n                   LE BONHEUR\n                                        A   GEORGES   EEKHOUD.\n\nLe Bonheur me paraît ressembler à la Mer,\nGrand ainsi qu'elle est grande et beau comme elle est belle.\nIl fut créé par Dieu sur le même modèle,\nPour le rendre invisible il le fit fondre en l'Air,\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1265, "texte": "                      -   45   -\n\nGomme le flot mouvant envahisseur et fier,\nQui porte sur ses eaux une blanche nacelle ;\nAu rivage amarré sur une balancelle,\nL'Océan du Bonheur nous berce dans l'Éther.\n\nMais bientôt le reflux laissant vierge la plage,\nNotre barque se heurte à la terre sauvage\nOù notre âme a souffert sa première douleur.\n\nEt nous sentons alors nos plus vieilles blessures\nPleurer jusqu'au moment où de vagues murmures\nNous annoncent le flux, très proche, du Bonheur...\n\n\n                     L'INFINI\n                                          A MAX WALLER.\n\nUn Néant nous entoure et cerne l'Univers,\nMon esprit le conçoit comme un espace énorme\nSans vie et sans couleur, n'ayant aucune forme,\nEternellement pur, insondable et pervers.\n\nD'aucun visible voile il ne s'est recouvert,\nA son immensité Dieu ne mit point de borne.\nAucune clarté vaine et troublante ne l'orne,\nL'Avenir seul habite en son flanc entr'ouvert.\n\nImpassible depuis les siècles remplis d'ombre\nDont l'Histoire a laissé reposer les jours morts,\nL'Infini nous regarde avec son grand œil sombre.\n\nEt quand la Terre aura rejeté tous les corps\nEt que le dernier homme aura rongé la Vie,\nL'Infini veillera sur leur Tombe assouvie.\n\n                                       EDDY LEVIS."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-011", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 46, "page_fin": 52, "titre_corps": "Croquis bruxellois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henry Maubel", "ancre_debut": "CROQUIS BRUXELLOIS", "ancre_fin": "Novembre 1884", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 57, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 62, "fin_caractere_exclue": 2395, "texte": "CROQUIS BRUXELLOIS\n\n                                       I\n                               LA     PRESSE\n\n               Il est au premier plan de toutes les salles de théâtres, un coin\n                 qu'on ne profane pas et autour duquel la foule, en se resser­\n                 rant, laisse un peu plus de vide pour le faire plus vaste. A\n                 chaque « première », les spectateurs qui n'applaudissent jamais\nviennent s'y asseoir en maîtres un à un, froidement, lentement, parlant peu\ncomme des gens qui se recueillent et ne veulent pas préjuger. Il y a des\nlittérateurs, des avocats, des professeurs, des chimistes, des marchands de\nvin, des conseillers communaux, des agents de change et des agents d'affaires,\ngrands, petits, blonds, bruns, blancs, chauves, avec ou sans lunettes, vieux\nou jeunes, gros, maigres, carrés, ronds, pointus, plus ou moins droits, mais\njamais bossus. En habit, en redingote, en veston, en cravates blanches ou\nnoires ou multicolores, cravates maigrichonnes ou gonflées, nœuds posti­\nches, étriqués, râpés, serrés en corde, cravates légères, diaphanes, folles,\nnouées au vent, cravates en éventail, en papillon, en tulipe, en cerf-volant,\ncravates en pleureuses, tout en coques ou tout en bouts, insolentes ou « qui\nn'osent pas », qui font rire ou qui font pleurer. — Et, se lèvent de ces\ncravates des têtes de bureaucrates, d'académiciens, des têtes de pions\ngrimées de rides et de mèches raides aux tempes, des têtes écrasées, fatales,\naux sourcils sombres d'Ambroise Thomas, des yeux percés en vrille, qui\ndoivent voir en vrille, des yeux trop gros et lourds, qui doivent ne pas voir\ndu tout, et dans le nombre, quelquefois, une jolie tête moyenne à la fois très\nmâle et très douce, basanée, au nez légèrement arqué, aux traits d'aristo­\ncrate, réguliers, mesurés, sobres de chair et nerveux ; les cheveux un peu trop\nlustrés et la main trop bien gantée, qui se pose à la moustache; puis ailleurs,\népaulé aux baignoires, un profil qui lorgne, un fin profil raphaëlesque aux\ncheveux de cendre blonde dégringolant en boucles dans la nuque....\n   C'est la Presse.\n   Ses membres ont des immunités et des sauvegardes. Ils jouissent de\nl'exterritorialité comme des ambassadeurs et sont là cheveux. Il faut qu'ils\ny soient bien, afin de ne pas faillir. Un mystère enveloppe leur sacerdoce.\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2416, "texte": "                                   — 47 —\n\n Ce ne sont plus des artistes exprimant une impression discutable; leurs\n personnalités se confondent dans l'impersonnalité d'une formule. Ils sont\n un ordre, un corps systématique de principes, une doctrine, où le caprice\n d'un seul, moulé à l'encre grasse, devient une opinion collective, un arrêt ;\ncar, qu'ils jugent d'après une théorie, une tradition ou une sympathie, ils\njugent. Ils sont des pontifes « curulant » du fond de leur stalle et leur tête\n semble toujours dépasser celle des autres. Ils sont une magistrature\n suprême dont la plume fait jurisprudence et leurs colonnes noires valent\n des casiers judiciaires.\n    Ainsi que dans les hommes de justice, la foule regarde, en ceux-ci,\n l'incarnation d'un symbole. Elle rêve de les voir en robe, leur plumitif\n sous le bras, défiler solennellement à la suite d'un doyen, et, les soirs de\n « grande première », de se dresser tout d'une levée jusqu'au fond du par­\n terre, chapeau bas, pour entendre l'huissier, par la porte ouverte à deux\n battants en haut des marches où s'étagerait le cortège, annoncer : LA\n PRESSE.\n\n                                      II\n                      DES P E T I T S MENDIANTS\n   Quand nous passons par les grandes voies qui se déroulent au sol\nmontueux des environs de Bruxelles, des enfants en guenilles, sachant à\npeine marcher, s'échappent des bords de la route, précipitent leurs pas dans\nles nôtres et, le visage levé, la main tendue, psalmodient comme une litanie\nleur refrain de mendicité :\n   — Monsieur, donne-moi une cents !\n   Mais aux premiers jours d'été, s'il fait du soleil, du ciel bleu, du feuil­\nlage, de l'air tiède et grouillant de cris d'oiseaux, pour la plupart ce refrain\nchange :\n   — Monsieur, donne-moi une fleur !\n   C'est alors toute leur prière de petits mendiants.\n   Ils étaient deux, le frère et la sœur, menant côte à côte la démarche\ncahottée de leurs pieds nus à plat sur les pavés. Elle, plus grande que\nlui d'une tête, était vêtue d'un jupon et d'une taille mal agrafée. Elle avait\nle visage et les mains sales et les cheveux emmêlés. Lui, soutenait à bre­\ntelles un pantalon d'homme, à la fois trop court et trop long, dont la cein­\nture l'étranglait sous les bras. Ils portaient à vendre un bouquet précieux fait\nde plus d'herbes que de fleurs et ne mendiaient plus...\n   Tout à coup, pendant qu'elle le conduisait gravement en regardant,\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2444, "texte": "                                  -   48    -\n\nau loin, il lui quitta la main, pour remonter son pantalon dont une jambe\npendait. Elle se retourna, l'attendit un instant, puis, comme il avait de la\npeine, elle vint elle-même lui ramener sa bretelle, rajusta sa chemise dont\nle bouton se défaisait et, l'embrassant maternellement au front, elle reprit\navec lui son chemin dans la poussière.\n\n\n\n                                      III\n\n                                AU POSTE\n\n   J'ai dans ma rue un poste de police, dont les pompiers de garde par les\nlongues heures d'hiver surtout, doivent maudire le feu qui ne vient pas les\ntirer de leur monotonie. Quelquefois se hasardent-ils, malgré la gelée, à\nbattre à coups de bottes le pavé froid et l'arpentent, au pas de course, en\nveste, les mains dans les poches, la pipe aux lèvres, la floche du bonnet\nleur berlicotant dans les yeux. En été on sort un banc, quelquefois deux,\nqu'on allonge à la muraille bout à bout et les heures s'y étirent avec la\nmême langueur, coupées seulement aux retours de la petite charrette qui\napporte les repas de la caserne, au débarquement d'un ivrogne entre deux\nhaies d'enfants, aux fins de ronde des agents dont l'escouade nouvelle\ns'éparpille...\n   Rien n'est changé, sinon qu'il fait plus clair et plus chaud, qu'on envoie\ndes ronds de fumée dans le bleu au lieu de les envoyer dans le gris et que\nles silhouettes à floche, embouchées de l'éternelle pipe, prolongent dans la\nnuit tiède leurs allées et venues sous la lanterne verte qui brûle comme un\nphare.\n   Un samedi matin, ils étaient trois sur le banc, renversés au mur et les\njambes pendantes ; devant eux, une jeune fille, de ces Flamandes dont les\nmuscles massifs s'appassionnent au « reloquetage », frottait à longs traits de\nbrosse, les pavés noircis d'eau. Chez cette race, le principe du coup de\ntorchon hebdomadaire étant moins un soin de propreté qu'une toilette du\ndimanche, prend la force d'une superstition. Ce n'est pas le temps qui creuse\ndes rides aux pierres, c'est le balai des femmes de ménage. Mais depuis un\ninstant celui-ci frottait moins fort, en face de ces trois paires d'yeux dont\nil sentait le regard et déjà la jeune fille avait échangé des sourires et\nquelques mots avec l'un des garçons. Elle redressait son balai, tapant le\nbout du manche au sol ainsi qu'une crosse, et voulait agripper son seau\npour aller l'emplir quand le pompier vint à elle et le lui prit des mains.\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2666, "texte": "                                    — 49 —\n\nCe n'était encore qu'une galanterie. En deux ou trois coups de pompe,\nce devint un jeu, et tout à coup, une douche, arrivée du vestibule, l'at­\nteignait en pleine gorge. Elle eût un petit cri dans un spasme, il \"craignit\nd'avoir trop osé, mais elle se mit à rire en s'essuyant du coin de son tablier,\net ce fut le baptême de leur camaraderie.\n   Elle avait retroussé ses manches; elle immergeait son torchon, le tordait,\nle développait, le plaquait en avant d'elle au trottoir, et la brosse abattue,\nfrottait avec plus d'ardeur au balancement de ses bras nus dont tout le sang\nlui venait à la peau ; elle ne s'arrêtait plus et se faisait vider en nappes et\nlancer dans les jambes des seaux pleins qu'on ne lui remplissait pas assez\nvite : de l'eau, de l'eau, encore! criait-elle, et l'eau se déversait par torrents,\ns'étalait sous ses pieds en sabots qui claquaient dans une mare. Elle avait les\nvêtements trempés, les cheveux et le visage perlés de gouttelettes, les yeux\nbrillants, la bouche entr'ouverte respirant l'air humide qui soulevait sa\npoitrine. Elle lâcha la brosse et se campa devant la porte, les bras pendants\ndans une attitude lasse, en souriant à l'autre qui pompait toujours, puis\nelle courut à lui, et face à face, ils revenaient ; elle, à reculons, à petits pas,\ncourbée les mains au sol pour lancer de droite et de gauche, le frottis de\nsa loque sèche aux dalles ; lui la poursuivant, la taquinant du geste et du\nregard, lui marchant presque sur les mains pour la faire reculer plus vite,\ntellement qu'elle eut un recul affolé du corps qui la fit tomber assise au\nbord du trottoir un bras dans le seau. Prise d'un nouvel éclat de rire, elle\nresta quelques secondes ainsi sans bouger, puis, à son tour, alors, avant de\nse relever, retirant son bras ruisselant, elle lui en projeta une gerbe d'eau\nclaire en plein visage.\n\n\n                                       IV\n\n                            APRÈS LA CLASSE\n   Au soir qui tombe, dans un cran de fenêtre ouverte sur une rue de\nfaubourg, deux fillettes jabotent. C'est au sortir de l'école. Elles sont en\ntablier d'orléans noir à longues manches, les cheveux en baguettes cerclés\nd'un peigne d'écaille fausse au sommet de la tête. La plus grande, en\ndehors, dressée sur la pointe des pieds, cramponne au châssis ses doigts\ntachés d'encre, en avançant le menton.\n   La petite, « chez elle », agenouillée sur une chaise, a passé tout son buste\npar le cran et, les coudes sur la pierre, la tête entre les poings, raconte une\ngrosse histoire de classe qui la met hors d'haleine.\n                                                                          4\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2565, "texte": "                                   — 50 —\n\n   Derrière elle, la chambre qui s'embrume, n'est pas encore tout à fait\nnettoyée de lumière. Çà et là, des bribes de lueurs restent accrochées à un\ncuivre, un cadre, aux saillies d'un meuble. Les rues s'allument. Par toute\nla ville, des picotements de gaz surgissent au bord de l'ombre et four­\nmillent, et dans les réverbères, autour des flammes encore blanches qui\néclairent à faux, le jour bleuâtre paraît vert. Cinq heures vont sonner la\nfin de l'école buissonnière. C'est le moment de rentrer en courant pour ne\npas être trop grondée.\n   Les fillettes tendent leurs lèvres et s'embrassent par dessus le châssis,\npendant que l'aînée, d'une main, repousse doucement sa petite amie pour\nqu'elle ne tombe pas.\n\n\n                                      V\n\n                            DES STAGIAIRES\n   A la file des officiants qui, le matin, se rendent au « palais », viennent\ndes jeunes gens groupés autour d'une de ces têtes viriles au masque\nénergique pétri de pensées, que les reporters appellent quelquefois des\n « sommités ». — Ce sont les enfants du prétoire, les aides de camp, ou\npour mieux dire, les aides de barre, les stagiaires. L'aîné, d'aspect trente­\nnaire, tout à fait sevré, cause avec le patron ; les autres vont en avant.\n   C'est surtout aux premiers lendemains de la prestation de serment,\nquand les robes ni l'enthousiasme n'ont encore de faux plis, que les voca­\ntions se dessinent. Il y a çà et là des regards perdus, des fronts vagues, des\nintelligences... inutiles; mais quelques-uns ont leur science visiblement\ninfuse dans le sang. Conçus parmi les oeuvres juridiques, ils ont la physio­\nnomie prédestinée à leur rôle : les os cassants, les traits secs et impassibles,\nles lèvres serrées, les poils de barbe raides. On leur a mis un binocle, comme\ndes œillères aux chevaux, et leurs regards rapetisses en aiguilles pour mieux\ndisséquer le code et s'inciser au joint des controverses, fouillent en profon­\ndeur au lieu de voir en espace. Ceux-là sont de race. Sans trop parler,\ncoude à coude, les bras au corps, ils marchent bien droit, comme en lisière\ndans un sillage imaginaire; ils vont en avant, mais d'une allure tâton­\nnante, qui a plutôt l'air de suivre et s'arrête, hésite, se retourne, s'accroche\nsans cesse au guide pour lui demander la route. Savent-ils, les pauvres, si\nle chemin pandectoral n'est pas plutôt par la première rue que par la\nseconde et par le trottoir de droite au lieu de celui de gauche. Comme ces\nenfants de bourgeois qui précèdent leurs parents à la promenade le\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2223, "texte": "                                  — 51 —\n\ndimanche en se tenant par la main, les stagiaires dans la famille juridique\nsont la marmaille que les vieux poussent devant eux ; ils sont des petits\nmorceaux de la grande pépinière à chicane.\n\n\n                                     VI\n                         UN COIN D'ÉMEUTE\n    Le Bourdon, à son dernier départ de la Putterie pour Uccle, escaladait\nla ville au pas sommeillant de ses deux chevaux. A chaque coup de fouet\nsur leur bâche se faisait un bruit de grelots, puis leurs têtes retombaient;\nla patache était pleine de bustes qui se penchaient jetant par la portière\ndes regards anxieux ; à certains mouvements, des bribes de lumière venues\non ne sait d'où, passaient aux fronts comme des taches et des visages\nsilencieux cherchaient à se voir dans l'obscurité.\n    Dans le sillage de la voiture, à cent mètres, le grouillement d'une masse\nhumaine bouchait la rue : une bande d'émeutiers montait vers le Couvent\ndes Jésuites. Toutes les vitrines s'étaient éteintes et barricadées de volets,\ncar la cohue gonflée qui se pressait aux murailles eût fait sauter les glaces ;\nelle montait dans cette ombre déserte torchée çà et là d'une flamme louche\nde réverbère et, sans un cri, sans un geste, rien que le grondement continu\nde milliers de poitrines s'écrasant en une seule sous une fumée d'haleines\nbrouillée de lueurs rousses.\n    Ce n'était pas la marche en avant d'une troupe organisée; c'était la\nprocession hésitante et confuse d'une foule aux jambes emmêlées sans\nrythme sous le bousculement des corps et la houle des têtes, et soulevant\ndu sol dans la longue vibration d'un murmure à bouches closes, une\nodeur de poussière.\n    La rumeur grossissante passait comme un frisson aux flancs de la\n patache tremblottante et râpée, dont les essieux ferraillaient, les vitres\n cliquetaient ; mais la montée était rude, l'attelage gardait le pas, comme si\n le vieux Bourdon, ayant honte de fuir, reculait pied à pied en regardant\n l'émeute.\n\n                                     VII\n                             PRESQUE RIEN\n   Sur un trottoir, un soir de pluie battante, un choc de parapluies, dont\nl'un se relève et recule d'un pas : — Bonsoir Georges ! — Bonsoir Miette !\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2286, "texte": "                                    — 52 —\n\n\n   Des semaines ont passé sur leur dernier baiser. Elle est au bras d'un\nautre.\n   — Subir encore toute chaude, à notre poignet, l'empreinte d'une petite\nmain qui s'appuie; le frôlement tiède, à notre côté, de ce corps étoffé de\nvêtements dont les jupes s'emmêlent dans nos pas, dont la tête pèse\ndoucement à notre épaule et les cheveux en caresses effleurent notre joue ;\navoir eu cette jouissance suprême, après la possession des choses, de la\npossession d'un être; en sentir l'ombre encore, la trace, le souvenir, tous\nces fluides impalpables, perceptibles aux plus délicates natures et qu'elles\ncroient ressaisir; et quand le temps et l'intimité de pensée avaient mis\nentre nous plus qu'un amour de chair, un lien plus immatériel, partant,\nplus indestructible !...\n   Il semble qu'en nous volant cela, on nous arrache un peu de notre\nêtre... Mais ce n'est qu'un élan moral auquel rien du corps n'obéit. Un\npincement de cœur, un coup de canif dans la respiration, un de ces petits\ncris avortés de surprise et de peine qui nous fait retourner une seconde,\nle temps d'accrocher d'un jet d'œil, une teinte, une lueur, une attitude, le\nbrin de ligne d'un profil ou le dessin d'un mot et nous l'emportons au\nsouvenir, parmi la foule qui met un peu de vide froid autour de nous.\n\n\n\n                                       VIII\n\n                                UN MEETING\n   Une populace d'exécutions capitales battant les flancs d'un échafaud à\ngarde-fous,— le mot vient de là. — Sur l'échafaud, une table; sur la table,\nune cloche que le président agite et des hommes tout autour qui agitent le\nprésident. A la barre, à côté d'un monsieur hirsute et débraillé, un verre\nd'eau brandit sa cuillère. Le peuple vocifère, le monsieur fait les gestes.\nTous les quarts d'heure, la foule se repose et le monsieur boit. On crie :\nAssez! assez! Un autre!... Le monsieur, qui a encore soif, se fâche, se\ncasse en deux sur la balustrade, pilonne l'air de son poing, et l'on perçoit\ndans un recommencement de tumulte : ....ocratie! ....ctrinaires hon­\nteux! ....struction ....bligatoire ! ....ocratie! ....frage,...niversel! ....ocr....!\n   Tout le monde transpire !\n                                                       HENRY MAUBEL.\n\n      Novembre 1884."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-012", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 53, "page_fin": 57, "titre_corps": "Les Jours mauvais", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Rodenbach", "ancre_debut": "LES JOURS MAUVAIS", "ancre_fin": "GEORGES RODENBACH", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "CONTES POUR LES ENFANTS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 64, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 37, "fin_caractere_exclue": 1325, "texte": "LES JOURS MAUVAIS\n\n                LES SOLITAIRES\n                                       A FRANCIS NAUTET.\n\nQuand j'entends un amant trahi qui se lamente,\nQui maudit le printemps pour un arbre sans nid,\nQui trouve l'amour faux puisque fausse est l'amante\nComme un soleil qu'on voit par an vitrail terni,\n\nQuand il s'enferme seul, les longs soirs de novembre,\nBrûlant tout : des cheveux, des lettres, des sachets,\nEt que des rais de pluie aux vitres de sa chambre\nViennent appesantir leurs douloureux archets,\n\nQuand, sur la trahison, la tendresse l'emporte\nEt que, pour oublier ce soudain abandon,\nIl s'en va dans la nuit rôder devant sa porte\nPour envoyer vers elle un essai de pardon,\n\nA lors je songe à ceux — les plus las, les plus tristes ! -\nQui n'ont jamais connu la douceur d'être amant;\nQui sur le pont d'amour, les mornes    guitaristes,\nSans recevoir d'aumône, ont chanté vainement.\n\nPas un seul grand amour, pas de fuyants caprices !\nPourtant ils ont cherché, les mendiants d'amour ;\nMais leur cœur s'est usé, leur cœur sans cicatrices !\nEt pas un seul oiseau n'a niché dans leur tour.\n\nIls ont été, pleurant, par les quartiers infâmes\nOù claquaient aux châssis des linges suspendus,\nIls ont été rôdant et fixant sur les femmes\nDes regards suppliants comme les chiens perdus.\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1603, "texte": "                      -   34 —\n\n\nParfois dans une rue assoupie et déserte\nRêvant des amours blancs, des échanges d'anneau,\nIls regardaient longtemps une fenêtre ouverte\nD'où tombait dans la rue un chant de piano.\n\nD'autres fois ils allaient aux saisons pluviales\nAttendre, sous la flamme et l'or des magasins.\nLe groupe turbulent des ouvrières pâles\nDont la bouche bleuie a le ton des raisins,\n\nS'imaginant déjà pouvoir vivre avec elles\nL'idylle de guinguette et l'amour de Mürger,\nMais quand ils leur parlaient, les folles, les cruelles,\nEclataient d'un grand rire et fuyaient dans l'hiver !\n\nOh ! les cœurs méconnus, dédaignés par les vierges !\nOù seule maintenant la bande des désirs\nS'installe pour un soir comme dans des auberges\nEt salit les murs blancs à ses mornes plaisirs.\n\nOh ! ceux-là je les plains, ces veufs d'épouses mortes\nQu'ils aimèrent en rêve et dont ils n'ont rien eu,\nMais qu'ils croient tous les jours voir surgir à leurs portes,\nEt dont partout les suit le visage inconnu.\n\nOh ! ceux-là je les plains. Qu'importait l'effigie :\nLe criminel amour ou le calme foyer !\nMais voici qu'ils s'en vont dépenser dans l'orgie,\nTous les beaux lingots d'or qu'ils n'ont pu monnayer!\n\nOh ! ceux-là je les plains, ces amants sans amantes\nQui cherchent des baisers dans le vent odorant\nEt qui cherchent l'oubli dans la nuit endormante,\nOh! ceux-là, je les plains — ce sont les Juif Errant!\n\nLes Juif-Errant du cœur, proscrit sur les grand'routes !\nIl est fatigué — marche ! Et son destin est tel\nQu'il sent tous les instants tomber comme des gouttes\nDans le vide effrayant de son cœur immortel.\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1608, "texte": "                      — 55 —\n\nMes bras veulent s'ouvrir — marche ! Etreins les nuées! —\n— « Je suis seul! c'est l'hiver! et je voudrais dormir\nSur les coussins de chair des gorges remuées!\n— Marche. Tu n'auras pas ce divin souvenir.\n\nLe Juif-Errant repart à travers la bourrasque ;\nIl regarde la lune et lui demande accueil,\nMais la lune lui rit avec ses yeux de masque\nEt les astres luisants sont des clous de cercueil!\n\nAlors il intercède : ô vous les jeunes filles\nVenez donc ! aimez-moi ! mes rêves vous feront\nDes guirlandes de fleurs autant que les quadrilles ;\nElles répondent : marche ! et lui part sous l'affront.\n\nMarche! marche! — O pitié, vous les veuves lointaines,\nQui souffrez dans le deuil et dans l'isolement !\nMes larmes remettront de l'eau dans vos fontaines,\nEt votre parc fermé fleurira   brusquement.\n\nMarche encor ! — Vous du moins les grandes courtisanes\nPortant dans vos grands cœurs l'infini du péché,\nMe voici! mes désirs s'en vont en caravanes\nPour tarir votre vice ainsi qu'un puits caché.\n\nMarche! marche toujours! dans la neige et la pluie!\nOh! comme ils sont à plaindre et comme je les plains\nCes martyrs d'idéal que leur grande âme ennuie\nEt qui n'ont où placer l'amour dont ils sont pleins!\n\nMais les autres, ceux qui sont trahis, qui se plaignent\nQue l'amante infidèle ait déserté leurs toits,\nEt que sur cet amour où leurs mains rouges saignent\nIls soient suppliciés comme sur une croix,\n\nCeux-là, ceux qu'a déçus une tendresse fausse,\nSachant qu'il faut souffrir, que tout n'est pas fini,\nEt qu'un nouvel amour sortira de la fosse\nMurmurent, résignés : Lamma Sabactani !\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1475, "texte": "                       — 56 —\n\nQu'importe que leurs flancs soient percés d'une lance!\nIls ressusciteront après trois jours d'adieu,\nEt tout ensanglantés parmi le noir silence\nIls songent au réveil avec l'orgueil d'un Dieu.\n\n\n\n            RENDEZ-VOUS TRISTES\n\n                                       A FERNAND BROUEZ\n\n\nOh! l'insipidité des rendez-vous maussades\nQu'on se donne) en hiver, dans un faubourg      lointain,\nAux fins d'après-midi, lorsqu'entre les façades\nDe rares coins de ciel sont couleur de l'étain.\n\nLa femme qu'on attend dans la boue et la pluie\nOn sent bien que pour elle on n'a guère d'amour\nEt qu'elle est tout au plus dans l'âme qui s'ennuie\nLa lampe qu'on allume après la mort du jour!\n\nOh! l'attente! les soirs! tandis que les gouttières\nSanglotent, et tandis que de grands corbillards\nÉlégiaquement, vers les blancs cimetières.\nLeurs lanternes en feu, s'en vont dans les brouillards.\n\nEt tout à coup on tombe à des mélancolies\nSi mornes, qu'on voudrait s'en retourner chez soi\nOu bien dans une église où l'on chante compiles\nEntrer et raccrocher des lambeaux de sa Foi!\n\nEt voici qu'on allume au loin les réverbères\n— Non! on ne l'aime pas, celle qui doit venir! —\nEt voici que là-bas les vices impubères\nS'accouplent dans le noir que le gaz va jaunir.\n\nOn voudrait s'enfuir vite et rentrer dans sa chambre;\nOn a des haut-le-cœur quand on songe au roulis.\nDes fiacres cahotant, dans le froid de novembre,\nDes amours de hasard sous leurs rideaux salis!\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 586, "texte": "                                  - 5 7 -\n\n         Oh! les baisers furtifs dans l'ombre des impasses!\n         Tout cela vous revient : les mobiliers d'hôtel\n         Avec un tas de noms crayonnés dans les glaces,\n         Et l'on songe en pleurant que le cœur devient tel.\n\n         Qu'on a le cœur aussi tout balafré d'entailles,\n         Noms de femmes griffant le miroir des amours,\n         Tandis qu'un nom de vierge, au temps des accordailles,\n         Aurait dû, seul et pur, s'y graver pour toujours.\n                                               GEORGES RODENBACH.\n\n\n\n\n     "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-013", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 57, "page_fin": 62, "titre_corps": "Mon premier lièvre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Contes pour les enfants", "signature_source": "Octave Maus", "ancre_debut": "CONTES POUR LES ENFANTS", "ancre_fin": "OCTAVE MAUS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 68, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 586, "fin_caractere_exclue": 2067, "texte": "CONTES POUR LES ENFANTS\n\n                     MON      PREMIER         LIÈVRE\n\n              Ils étaient partis avant que le soleil eût déchiré le voile de\n                brume qui traînait sur la plaine, les chasseurs. De mon lit,\n                — j'avais douze ans, — éveillé par le bruit des souliers ferrés\n                cognant les degrés de l'escalier, j'avais entendu Gertrude\nglisser sur ses bas, descendre dans la cuisine, allumer le feu; un instant\naprès, le moulin à café avait fait résonner sa voix de crécelle, et bientôt un\narôme subtil s'épandit dans la maison. La grosse voix de mon oncle vibrait\ndans le grand silence de l'aube. « La journée sera bonne, Gertrude, disait-il\ngaîment. Les moucherons dansaient hier soir sous le tilleul ». — « Et les\ncri-cri ont chanté jusqu'à la nuit », ajoutait la vieille servante, tout\nheureuse de la joie de son maître.\n   Un bruit de grelots me fit sauter sur mes pieds. J'ouvris la fenêtre. Le\njour pointait, éteignant une à une les étoiles. Un coq chantait, au loin.\nSur la route toute blanche, j'aperçus la jument grise du docteur, et dans\nle cabriolet que cahotait au petit trot la bonne bête, le docteur et le juge\nde paix, tous deux en blouse, les guêtres de cuir aux mollets, la carnassière\naux reins. Mon oncle poussa la porte. « Bonjour, mes amis! cria-t-il. A la\nbonne heure! Voilà de l'exactitude ». Il leur serra la main, riant de son\nbon rire honnête et placide, les aida à faire descendre le braque et l'épa-\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2712, "texte": "                                   -   58 —\n\n gneul qu'ils avaient amenés, couchés dans le fond de la voiture. Mylord,\n le solide pointer blanc et roux de mon oncle, fit entendre un grognement,\n puis il reconnut les visiteurs, et chasseurs et chiens entrèrent dans la cui­\n sine, qui s'ouvrait de plein pied sur la route.\n    En ce moment, un immense désir de suivre la chasse me vint au cœur.\n Depuis une semaine, je n'avais entendu parler que de l'ouverture. Quand,\n réunis à la veillée, voisins et amis étendaient les jambes vers le foyer où\n crépitait, avec des détonations sèches, une brassée de branches de sapins,\nchacun vantait à l'envi la sagacité de son chien, parlait d'un chevreuil\n signalé dans le bois ou d'une compagnie de perdreaux aperçue dans la\n bruyère, là haut, par delà les bouleaux. Dans la chaleur réconfortante, les\nlangues se déliaient. J'écoutais, bouche béante, des récits fabuleux, et la\nnuit, la tête bourrée d'histoires de chasse, lorsque je m'étais endormi dans\nma petite chambre tendue de perse rose à ramages, je rêvais d'un vol de\nperdreaux pris par les ailes dans les arabesques de mes rideaux, comme en\ndes lacs, ou d'une armée de lièvres défilant silencieusement dans le hallier,\ngrimpant au mur par une échelle de soie et sautant sur mon lit par la\nfenêtre qui découpait, sur le ciel où brillait la lune, un carré d'argent.\n   Je brûlais d'envie de voir de près ce monde merveilleux d'oiseaux et de\nfauves. En deux minutes je fus habillé et je descendis, un peu ému, l'esca­\nlier de bois qui donnait dans la cuisine. Les chasseurs étaient debout.\n   « En route, disait le docteur. Il ne faut pas que ceux de là-bas nous\ndevancent ». Il désignait des voisins de chasse avec lesquels, naturellement,\nlui, le juge de paix et mon oncle étaient en très mauvais termes.\n   Il en est ainsi dans tous les pays du monde où l'on chasse.\n   Mon oncle était occupé à remplir sa gourde de genièvre, au fond de la\nsalle, près du bahut. Gertrude tenait l'entonnoir et lui, la figure épanouie,\nchantonnait le vieux chœur de Weber qu'il ne manquait jamais de se\nremémorer, chaque année, le jour de l'ouverture :\n\n                           Chasseur diligent,\n                           Quelle ardeur te dévore?\n                           Tu pars dès l'aurore,\n                           Le cœur content.\n\n   En m'apercevant, il s'arrêta,- stupéfait, la main tenant le cruchon de\ngenièvre en l'air, la bouche ouverte. « Comment, Stéphane, tu es déjà levé!\ns'écria-t-il. Mais qu'y a-t-il donc? » Il est de fait que d'habitude Gertrude\ndevait m'appeler plusieurs fois, me dire que la cafetière était sur la table,\nque mon oncle s'impatientait, pour me décider à quitter mon lit, où il faisait\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2571, "texte": "                                  -   59    -\n\nsi bon se pelotonner sous l'édredon, tandis qu'au dehors sifflait l'aigre bise\ndes Ardennes.\n   « Mon oncle, répondis-je d'une voix qui tremblait légèrement, vou­\nlez-vous me permettre de vous accompagner à la chasse? » — « A la\nchasse? répéta le digne homme. Mais tu n'y penses pas, mon garçon. A la\nchasse, à ton âge! Sais-tu que nous avons d'abord à faire deux lieues de\nchemin, puis à marcher toute la journée dans la bruyère, à battre le bois\nde bouleaux, à stepper dans les labourés? Qui donc t'a mis cette idée-là en\ntète? » — « Personne, mon oncle. J'avais envie d'aller chasser avec vous,\nvoilà tout ».\n   Je n'ajoutai rien. Je sentais une grosse larme prête à rouler sur ma joue,\net j'étais trop fier pour montrer mon dépit.\n   Si mon oncle, qui était là bonté même, avait deviné le profond chagrin\nque me causait son refus, il m'eût certes autorisé à le suivre. Mais j'avais\npris un air dégagé, et, debout contre la fenêtre, je tambourinais sur les car­\nreaux pour essayer de me donner une contenance. Voyant cela, il me\npromit de me donner un fusil quand j'aurais l'âge de prendre un port\nd'armes, dit à Gertrude d'avoir bien soin de moi et partit avec ses deux\namis et les trois chiens.\n   Je les suivis un instant des yeux, puis, quand les silhouettes qu'ils\ndécoupaient dans le brouillard du matin se furent effacées, un grand san­\nglot monta dans ma poitrine ; je m'assis devant les chenêts, sur la petite\nchaise de paille qui m'était dévolue, et, la tête dans les mains, je fondis en\nlarmes.\n    « Allons, mignon, disait Gertrude désolée, ne pleure pas. Quand tu\nseras grand, tu iras aussi à la chasse. Nous allons faire de la tarte aux\nprunes pour nous amuser, tu sais? la bonne tarte que tu aimes tant. Il y\nen aura une petite pour toi tout seul, que tu feras toi-même ». Mais ce\n projet de mettre au four une tartelette et de la retirer croustillante et dorée,\nqui d'ordinaire me transportait de joie, me laissa indifférent et je continuai\nà pleurer.\n    La vieille fille, remuée, ne savait qu'imaginer pour me distraire de ma\n douleur. Sur ces entrefaites, le loquet de la porte fit entendre son petit cla­\n quement familier. Je me retournai et reconnus dans l'embrasure la haute\n stature, les épaules carrées et, par dessus sa soutane un peu usée, la figure\njoviale du curé.\n    J'aimais beaucoup le curé. Quand mon père était mort, sa nièce Béatrice\n m'avait emmené au presbytère, m'avait montré, dans de vieux livres, de\n resplendissantes images de sainteté, m'avait promené dans les allées sablées,\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2755, "texte": "                                  — 60 —\n\nbordées de buis, avait détaché pour moi d'un cerisier une branche où\npendaient des fruits mûrs, comme un collier de corail.\n   Le curé était l'ami de mon oncle. En ce temps-là, les curés étaient les\namis de tout le monde. On les invitait partout à dîner, à souper. Au ser­\nmon, le dimanche, ils ne s'aventuraient jamais à parler d'autre chose que\ndes joies qui attendent ceux qui honorent leurs parents, qui accomplissent\nrégulièrement leurs devoirs, qui font l'aumône aux pauvres, ou des châti­\nments terribles réservés à ceux qui commettent le mal. Ce n'est que long­\ntemps après que tout cela fut changé et que dans notre paisible paroisse on\nse divisa en deux camps ennemis.\n   Le curé entrait souvent chez nous, le matin, en revenant de la chapelle où\nil avait été dire sa messe. Il taquinait, en plaisantant, mon oncle qui n'allait\njamais à l'église, l'appelait mécréant en le menaçant du doigt et lui prédi­\nsait qu'il irait en enfer. Et mon oncle lui répondait en riant : « Bah ! Je m'y\ntrouverai en bonne compagnie. Voltaire y est bien ». Voltaire, c'était le\nnom qui revenait le plus souvent sur les lèvres du bonhomme. Il ne l'avait\njamais lu, mais cette seule évocation lui donnait une apparence d'esprit fort\nqui en imposait aux gens du village.\n   Il y a beaucoup de personnes qui ressemblent, en cela, à mon oncle.\n   En me voyant pleurer, le curé me souleva dans ses bras robustes. « Ils\nt'ont laissé tout seul, n'est-ce pas, mon pauvre petit? Je les ai vus partir,\ntantôt, comme je m'habillais ». Je fis au vieux prêtre mes confidences, lui\nconfessant que j'avais un désir immodéré d'aller à la chasse.\n   Il réfléchit un instant, et tout à coup me prit par la main en me disant :\n« Viens ». Nous allâmes au presbytère, et tandis que Béatrice, empressée,\navançait vers la table du petit parloir une chaise de crin, prenait sur le feu\nla cafetière de faïence, la posait sur la nappe avec la tasse où des fleurs fan­\ntastiques étalaient leurs couleurs d'émail, « Non, non ! Je n'ai pas le temps,\nlui cria le curé. Enveloppe ma tartine, nous allons à la chasse, Stéphane\net moi ».\n   Avec un petit rire singulier, il décrocha un fusil qui lui servait à tuer les\ngeais qui venaient, l'été, ravager son cerisier, sortit de la taque une poire à\npoudre, se passa autour des reins un sac à plombs, me mit sur le dos une\ngibecière de toile, et, ainsi équipés, nous nous mîmes en marche, moi\nallongeant les jambes pour rattraper le vieillard qui, tout à coup, avait\nretrouvé une verdeur juvénile.\n   Sur la route, des paysans nous interpellaient. « Comment, Monsieur le\ncuré, vous allez aussi faire l'ouverture? » — « Eh! oui, Barthélemy. Pour­\nquoi pas? Les lièvres, n'est-ce pas, sont à tout le monde? »\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2832, "texte": "                                   — 61    —\n\n\n    Alors on ne connaissait guère, en Ardenne, pas plus que les fusils à\nbroche ou à percussion centrale, ni les chasses gardées, ni les écriteaux, ni\nles prohibitions. Tout le monde chassait. On tuait moins de gibier, mais\non s'amusait tout autant, et peut-être davantage.\n    Arrivés au bout du village, nous nous engageâmes dans les biens com­\nmunaux. Devant nous, ardente sous le soleil, la bruyère étendait sa nappe\nrose, tachée çà et là de touffes de genêts. Le curé fit halte, versa dans le\ncanon du fusil une charge de poudre, fit couler du plomb par dessus, tassa\nla bourre, vérifia la cheminée, assura l'amorce du pouce, frappa la batterie\nd'un petit coup sec, puis il me confia l'arme, et, après avoir coupé une\nbranche de houx, il se mit à fourrager les bruyères, devant lui, en articu­\nlant d'instant en instant un brou ! brou ! destiné à faire lever le gibier.\n    J'étais dans l'enthousiasme. Je pensais en ce moment à mes petits amis\nles gardeurs de vaches avec lesquels chaque jour je faisais, quand tombait\nla nuit, de grands feux de sarments dans la prairie. J'aurais voulu que tous\n me vissent, le fusil à la main, battre fièrement la plaine.\n    Le curé m'avait expliqué comment je devais m'y prendre pour tirer. Il\n fallait viser le lièvre entre les deux oreilles et ne lâcher la détente ni trop\n précipitamment, ni trop tard.\n    L'œil fixé en avant, le jarret tendu, prêt à épauler, je marchais depuis\n une heure et toujours mon excellent ami, avec une infatigable ardeur,\n traquait la campagne.\n     Arrivé à l'extrémité du plateau, à la lisière d'un champ de trèfles en fleurs\n dont la brise nous envoyait, par bouffées, les senteurs exquises, le digne\n homme me dit à voix basse : « Voilà une bonne remise. Poste-toi à l'extré­\n mité de la pièce. Moi, je vais la remonter contre le vent... Et attention! »\n     J'étais très ému. Il fit le tour, entra dans les trèfles, et presque aussitôt\n je vis deux longues oreilles se faufiler dans les verdures, puis, brusquement,\n un corps roux sauta dans la bruyère, fuyant droit devant moi. J'ajustai,\n le coup partit, et quand la fumée se fut dissipée, je vis le curé tenant par\n  les pattes un superbe lièvre.\n     Il exultait, le brave cœur. « Bravo, bravo, Stéphane! Proficiat! criait-il.\n  Ah ! ils n'ont pas voulu t'emmener, et tu pourrais leur rendre des points.\n  Qu'est-ce que Gertrude va dire?.... Sais-tu que tu l'as roulé comme un\n  vieux chasseur ? »\n      Nous examinâmes le coup. Il avait porté à la nuque, juste entre les deux\n  oreilles, et le lièvre était resté foudroyé.\n      Le curé tira son mouchoir à carreaux et s'épongea. Le soleil éblouissait.\n   Sous le bleu intense du ciel, la chaleur lourde de midi pesait sur la bruyère,\n   que des bourdonnements d'insectes commençaient à faire vivre.\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1977, "texte": "                                  — 62 —\n\n   Nous nous assîmes à l'ombre d'un tremble, et mon compagnon, qui\nn'avait pas pris le temps de déjeuner, découvrit la tartine que Béatrice\navait soigneusement enveloppée, en fit deux parts, me tendit l'une. J'emplis\nau ruisseau qui coulait silencieusement à nos pieds une coupe de corne et\nnous fîmes le meilleur repas dont j'aie conservé le souvenir.\n   Puis nous regagnâmes à petits pas la maison, triomphants, le lièvre dans\nla sacoche de toile, la tête et les pattes de devant débordant.\n   Quand elle nous vit rentrer, Gertrude leva les bras et poussa des cris de\njoie. Elle accourut m'embrasser, la bonne fille, tandis que le curé s'asseyait\nauprès du foyer où mijotait le dîner, pour jouir de la surprise qu'éprouve­\nrait mon oncle à son retour.\n   Les chasseurs rentrèrent tard, de fort méchante humeur. Ils s'étaient\nobstinés à la poursuite de la compagnie de perdreaux du bois de bouleaux,\net n'étaient pas parvenus à la joindre. Le docteur avait manqué un coq de\nbruyère. Mylord avait fait plusieurs faux arrêts. Bref, ils rentraient bre­\ndouille.\n   Au milieu de la table, parmi les assiettes, les verres et les bouteilles,\nmon lièvre allongeait sur la nappe blanche son échine rousse. Gertrude lui\navait mis autour du cou un ruban bleu et sur la nuque, pour masquer la\nplaie, un dahlia éclatant.\n   En voyant cela, mon oncle se mit à rire. Quand le curé l'eut mis au\ncourant de l'aventure, il me donna une poignée de mains — de ses grosses\nmains calleuses — et me dit gravement : « L'an prochain, nous ferons\nl'ouverture ensemble ».\n\n   Tel est le récit que me fit l'autre jour, tandis qu'assis à l'ombre du même\ntremble qui fut témoin de son premier exploit, il y a cinquante ans, nous\ncassions une croûte avant de nous remettre en chasse, mon vieil ami Sté­\nphane, le plus renommé tueur de sangliers, de loups et de chevreuils que\nl'Ardenne ait porté.\n                                                   OCTAVE M A U S ."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-014", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 63, "page_fin": 63, "titre_corps": "La Sève", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Van Arenbergh", "ancre_debut": "LA SÈVE", "ancre_fin": "EMILE VAN ARENBERGH", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "CHOSES DU TEMPS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 74, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 74, "fin_caractere_exclue": 976, "texte": "LA SÈVE\n         Au fond d'une aube rouge, où son corps de soleil\n         Semble faire le jour dans du sang et des roses,\n         Vénus victorieuse apparaît : un réveil\n         Court en frissons d'amour jusqu'à l'âme des choses.\n\n         Et dans l'air on aspire on ne sait quoi d'heureux.\n         Sous le ciel rajeuni flotte une ivresse d'être,\n         Et l'on voit vers les bois les couples amoureux,\n         Enlacés, parlant bas, à pas lents disparaître..\n\n         Tout aime : c'est l'avril, et le vent parfumé\n         Halète avec langueur ainsi qu'un sein pâmé;\n         La poussière elle-même engendre dans la tombe.\n\n         C'est Vénus qui descend ! et, dans l'or clair du jour,\n         Ses pieds blancs de déesse avancent tour à tour\n         Avec cette douceur d'une neige qui tombe.\n                                            E M I L E VAN A R E N B E R G H .\n\n\n\n\n                 "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-015", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 63, "page_fin": 72, "titre_corps": "Choses du temps", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Francis Nautet", "ancre_debut": "CHOSES DU TEMPS", "ancre_fin": "FRANCIS NAUTET", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES MAITRES CONTEMPORAINS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 74, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 976, "fin_caractere_exclue": 1574, "texte": "CHOSES DU TEMPS\n\n                                       I\n\n             Rien n'est plus malaisé que de porter un jugement sur son\n              temps; et cela est vrai même pour les esprits les plus cultivés.\n              S'ils sont peu satisfaits de l'existence, vaguement enclins au\n              scepticisme, ils se figureront volontiers un passé idéal et seront\ntout prêts à lui sacrifier le présent. La forte éducation classique qu'ils ont\nreçue a corrompu leur œil et les a rendus inhabiles à démêler la vérité\ndans l'embrouillis inextricable des choses et des faits. Ils ont laissé quelque\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2854, "texte": "                                  -    6 4 -\n\n chose de leur âme à chacune des manifestations glorieuses des âges morts,\n et ce qui leur reste de flamme est insuffisant pour qu'ils s'embrasent au\n contact du monde moderne. Il faudrait donc, pour juger le contemporain,\n un œil vierge, un cœur jeune, un esprit ouvert et libre, une âme non fermée\n à l'espérance qui sut, par la force sympathique de son imagination, deviner\n quelle floraison éclora un jour des germes du nouveau monde naissant.\n    Mais, à première vue, l'amour du présent implique une idée de maté­\n rialité, un ensemble de sentiments épais, positifs et pratiques. Nous voyons,\n en effet, des écrivains comme M. Zola étouffer leurs facultés lyriques pour\n se mieux mettre en harmonie avec les tendances de l'époque. Par contre,\nil semble que les poètes, pourtant si nombreux dans notre société mercan­\ntile, n'atteignent à la puissance que par réaction contre leur milieu. La vie\nactuelle ne paraît pas être une inspiratrice poétique féconde, j'entends la\nvie active, les œuvres géniales puisant leurs éléments dans le désordre et\ndans la passion. C'est pourquoi l'école romantique s'est rejetée sur le\nmoyen-âge. Elle y trouvait le paroxysme des sentiments : partant le drame,\net la couleur : partant le décor. De même les grandes âmes musiciennes,\ncomme Wagner, exploitent le fonds dramatique des épopées légendaires.\nEt la peinture encore, qui, de tous les arts, est le plus naturellement\nmoderniste, s'illustre moins en nos temps des œuvres ayant pour but la\nreprésentation de nos mœurs que de celles qui, indépendantes du milieu,\nont en vue l'étude du paysage ou l'expression de sentiments mystiques.\n   Faut-il conclure tout de suite par une condamnation de notre état\n social? Comment concilier dans ce cas pareille condamnation avec l'abon­\ndance des éléments poétiques que cet état social produit? Sur ce point,\n nos générations ne le cèdent aucunement à leurs aînées. De Victor Hugo\nà Baudelaire, la filière est superbe et rien n'annonce une décadence.\n   Si notre siècle n'a fourni que très exceptionnellement le personnage et le\ndécor aux auteurs contemporains, ce n'est pas davantage que les faits lui\nont manques. Quels débuts furent plus tragiques que les siens? Il n'est\nguère dans l'histoire de figures plus hautes que celles de Napoléon I er et\nde Bismarck. Quelles secousses sont comparables aux secousses qui ont\nrécemment agité la Russie et l'Irlande? Quelle odyssée plus lamentable que\ncelle de cette impératrice de France qui, déchue du trône, et demeurée\nseule, sans époux et sans lignée, promène par le monde le deuil de son\ncœur et de son ambition? Et dans la vie noire des usines, dans l'enténè-\nbrement des houillères où peine le paria, que de drames intimes, lugubres\net poignants?\n   Quelques-uns de ces faits ont été exploités, mais de façon insuffisante.\n"}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2924, "texte": "                                   — 65 —\n\n D'autres le seront prochainement dans des conditions probablement\n meilleures et le mouvement ira sans cesse s'accusant, à moins que l'indif­\n férence des artistes ne grandisse, ce qui pourrait bien être le cas. Cette\n indifférence est dès aujourd'hui fort sensible. Si sensible que M. Taine\n serait sans doute très embarrassé d'expliquer certains producteurs\n modernes par la même théorie des milieux qu'il a si justement appliquée\n aux écrivains du passé. C'est que ces derniers étaient des plantes de\n terreau, tandis que la plupart de nos écrivains sont des plantes de serre.\n Les premiers puisaient dans l'agitation et dans l'air ambiant leurs prin­\n cipes vitaux, et leur communion avec leur temps était absolue.\n    Aujourd'hui la rupture entre l'artiste et la société est complète. Plus\n développé par la culture que par l'entourage contre l'influence duquel, au\n contraire, il réagit, son âme raffinée se soustrait aux contacts grossiers, en\n oubliant trop peut-être quelles fleurs rayonnantes germent sous le fumier.\n Dans l'amoindrissement général, dans la confusion que le niveau démo­\n cratique tend à créer, une aristocratie a surgi, celle des lettres, et s'affirme\n par le dédain des foules et de la vie publique.\n   Aussi la riche pléiade des poètes modernes se distingue-t-elle surtout\n par ses tendances psychologiques. Elle explore un monde exquis de sensa­\ntions rares et butine dans l'insaisissable; le drame humain qui se déroule\nà ses pieds ne l'émeut guère, la délicatesse de son goût se nourrit de la\nsubtile essence des nuances et sa main aristocratique, trop fine pour\nmanier puissamment les ensembles, frôle voluptueusement le clavier des\nharmonies sensationnelles.\n   Ainsi s'explique la rareté de l'action dans la haute littérature moderne.\nMais les causes en sont multiples. Si nos auteurs dédaignent des faits aussi\npathétiques que ceux, par exemple, dont le premier Bonaparte fut le\nmoteur, n'est-ce pas par suite de l'accalmie environnante? L'époque terne\nau sein de laquelle ils vivent, et qui au lieu des secousses fécondes d'autre­\nfois ne connaît que des tracas stériles, ne les place-t-elle pas dans un état\nd'âme trop paisible pour correspondre à l'état d'héroïsme de certains sujets?\n   Prenons Shakespeare, le plus profond des poètes, et voyons quel heureux\nconcours de circonstances l'ont aidé à atteindre le sommet d'où il domine\ntoute la littérature. Il naît un siècle à peine après l'extinction de la guerre\ndes Deux roses, quelques années après que Henri VIII, rompant violem­\nment avec Rome, se proclame chef de l'Église anglicane, au lendemain\nmême de la réaction catholique conduite par Marie-la-Sanglante contre le\nprotestantisme. Sans compter les drames intimes comme celui de Marie\nStuart, dont Shakespeare est le témoin, l'Angleterre ne sort plus des\n                                                                         5\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2703, "texte": "                                 — 66 —\n\nguerres civiles et l'on pressent Cromwell. Au dehors, en France, c'est la\nSaint-Barthélemy, les règnes agités de Charles IX et de Henri III; en\nEspagne et dans les Pays-Bas, le despotisme de Philippe II ; dans le Nord,\nla Suède prélude à la guerre de Trente ans et la Pologne va se trouver aux\nprises avec la Russie.\n   Ce fut à cette époque un branle-bas violent, une crise de mouvement et\nde passion. Et toutes ces agitations politiques correspondaient à une\nimpulsion intellectuelle extraordinaire. On venait de découvrir l'Amérique;\nles progrès de l'imprimerie initiaient le monde aux sciences jusqu'alors\nrenfermées dans les couvents; la Réforme qui devait plus tard enserrer plus\nétroitement les âmes que ne le fît le christianisme, apparaissait alors\ncomme une insurrection contre le rigorisme religieux et la Renaissance\npoétisait ce mouvement splendide par sa rénovation païenne, par sa régé­\nnération de la matière, une régénération toute spiritualiste d'ailleurs : la\nchair subtilisant son sensualisme animal par les aiguillons du sensualisme\nchrétien.\n   C'est au sein de cette fécondité que rayonne le génie de Shakespeare.\nOn s'explique bien la liberté de sa pensée et son naturalisme violent quand\non le sait vivant dans une époque où les dogmes anciens sont attaqués et\nles dogmes nouveaux pas encore reconnus, où la chair s'émancipe, et cela\ndans un pays ignorant la grâce et la correction latines. On s'explique le\ncôté fantastique de son œuvre quand on sait combien les superstitions\navaient de crédit en ces temps de doute, d'inconnu, d'ignorance, de peur\net d'affolement.\n   Le drame courant les rues, Shakespeare n'eut qu'à le noter au passage ;\nla nature humaine, peu ou point façonnée par l'éducation, se mouvait et\ns'exprimait librement ; les âmes moins repliées sur elles-mêmes trahissaient\npar le geste et la parole leurs luttes intérieures et l'observateur, en les\nrecueillant, produisait ces œuvres, qui sont autant de profonds miroirs où\nse reflètent les passions de l'homme.\n   Croit-on que Shakespeare eût pu traduire ces passions avec une\nsemblable intensité s'il ne s'était trouvé dans une température physique et\nmorale équivalente? Toutes ces secousses il les ressentit, il les vécut.\nNous n'avons, nous, de ces temps dramatiques que la perception que nous\nen donnent les reconstitutions historiques et artistiques. Notre sang coule\ntrop paisiblement dans nos veines, notre imagination se nourrit de spec­\ntacles trop monotones et trop mous pour que, malgré les secours de l'éru­\ndition, nous puissions les faire revivre. C'est pourquoi toutes les grandes\ntentatives dramatiques du siècle ont échoué, même celles de Hugo qui,\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2495, "texte": "                                   - 6 7 -\n\nlui, pourtant, entendit l'écho des grandes clameurs de quatre-vingt-treize.\n   Depuis, la machine sociale réglée, ordonnée, poursuit son œuvre. De\nmême que l'empire romain s'engourdît dans les préoccupations mesquines\nde son administration méticuleuse, de même l'ordre engendre en nos temps\nl'apathie et l'inaction. Si dans un endroit du monde quelque drame surgit,\ntout aussitôt la force le réprime, ce qui était incendie n'est plus que feu\nde paille et M. Prudhomme peut digérer sans que les grondements du\ndehors l'inquiètent.\n   Eh! bien, en dehors de toute doctrine, une question se pose. Qui a\nraison, du passé ou du présent? Quand nous serons repus de science, de\npsychologie, de physiologie, quel drame s'offrira à nous pour retremper nos\nyeux, nos nerfs et nos cœurs? Des appréhensions naissent quand on voit\nsur quelle pente d'ennui, vers quelle platitude la société glisse volontaire­\nment et aveuglément. Et l'on se demande si le monde sans cesse plus\nmachiné, plus réglé, en créant une existence sans heurt, sans imprévu et\nsans passion ne produira plus que des corps sans âme et ne finira pas par\nétouffer la personnalité humaine sous le manteau de plomb de l'unifor­\nmité.\n\n\n                                      II\n\n   Nous voilà naturellement amené au contrôle des idées modernes. C'est\nun vif plaisir que de suivre le mouvement général de ces idées. Mais c'est\nun plaisir mélangé d'amertume et d'où l'on sort plus inquiet, plus morose\net plus sceptique.\n   Sous un vernis criard et choquant, et avec de nombreuses qualités natu­\nrelles en moins, la foule apparaît aujourd'hui ce qu'elle était dans le temps\nles plus barbares : crédule et facile, capable, certes, de recevoir une instruc­\ntion assez étendue mais la recevant telle qu'on la lui donne, à la lettre, sans\nau délà et partant sujette à toutes les erreurs. Entre le barbare qui, accep­\ntant le dogme, plie le genou devant le Dieu révélé, et l'homme moyen\nmoderne qui subit les lois d'un parti il n'y a de différence que dans la\nvaleur des principes. Ce dernier eût accepté la vérité contraire pour peu\nqu'elle fût accréditée, de sorte que pour avoir changé d'objet le nombre\ndes erreurs n'a pas diminué. On pourrait même dire qu'il augmente. Aux\nsuperstitions religieuses toutes pleines de poésie et de charme consolant\nont succédé, si j'ose dire, les superstitions politiques constituant l'acte de\nloi du troupeau bêlant des gens progressistes. La propension de certaines\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2902, "texte": "                                  — 68 —\n\ndoctrines modernes est un fait qui doit paraître extraordinaire à ceux qui\ncroient la culture propre à favoriser le sens critique, conséquemment à\nmettre les esprits en garde contre l'enrôlement et la dépendance.\n    Mais, précisément, la grande illusion de nos temps est d'attribuer à la\nculture intellectuelle une vertu qu'elle ne possède pas. Toute graine ne\npeut s'accommoder de tout sol, ni de tous climats. Il est des hommes qui,\nl'occasion aidant, eussent montré l'exemple de vertus honnêtes en demeu­\nrant dans l'humble sphère leur assignée par des lois trop méconnues et qui,\ndéformés, amoindris par une éducation tyrannique, accroissent la masse\nconsidérable des gens inutiles.\n    A-t-on réfléchi que l'esprit d'abnégation, de courage, de discipline\nobscurs était pour les simples la seule façon de se distinguer non seule­\nment vis-à-vis des autres, ce qui importerait peu, mais vis-à-vis d'eux-\nmêmes et que cet esprit n'est possible que dans certaines positions? En\nvisant un objectif pour lequel ils ne sont point faits, ces hommes se\nmontrent fort inférieurs aux dindons qui, tout en ayant des ailes, se gardent\nbien du ridicule de voler. Ils grossissent le nombre des déclassés et les\ndéclassés sont des produits tout modernes. Le mot qui sert familièrement à\nles désigner est un des mots qui s'emploient le plus communément\naujourd'hui. Au siècle dernier on ne le connaissait pas et si mal constitué\nsocialement que fût ce siècle c'est une grande louange à lui adresser que de\nreconnaître qu'il n'eut pas besoin de ce vocable caractéristique : — Raté.\n    Mais on crut que la concurrence produirait d'autres résultats. Elle appa­\n raissait comme le stimulant par excellence et le moteur de toute activité.\n — Activité, oui. Mais faire vite n'est pas bien faire. Ce qui se fonde lente­\n ment résiste mieux. Notre activité moderne se réduit à la construction de\n disgracieux châteaux de cartes que le moindre souffle emporte. On est\n pressé de terminer l'œuvre de peur d'être devancé par le voisin et l'œuvre\n en souffre. Pourquoi d'ailleurs ouvrir les appétits quand il est reconnu que\n la gloire est pour quelques-uns, la fortune pour quelques autres — et la souf­\n france pour tous. Une société où il n'y aurait ni capitalisation intellectuelle\n ni capitalisation matérielle ne serait pas viable et ne se conçoit pas. La\n société est semblable au corps humain : les forces vives de certains organes\n affluent vers un organe dominateur qui capitalise.\n     Dans un autre ordre, les effets de la concurrence ne sont pas moins désas­\n  treux. Elle produit la confusion par encombrement et profusion. Elle énerve\n  et ne permet pas d'approfondir. Les éléments sont reconnus bons ou mau­\n  vais sur de simples apparences. Un imbécile intelligent arrive de suite à la\n  fortune parce qu'il se comprend de suite. Les éléments originaux et profonds\n"}, {"page_pdf": 80, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2933, "texte": "                                   - 6 9 -\n\ndemeurent incompris parce que la pénétration en est trop difficile. D'où le\nrègne de la médiocrité et l'élimination des valeurs.\n   Enfin elle est la source de toutes les compromissions. Dans les pays\natteints de démocratie, le pouvoir ne s'acquiert que moyennant un flirtage\néhonté. Il faut courtiser la foule, se dégrader avec elle en de repoussantes\npromiscuités, subir le joug de son ignorance et de son caprice. De servante\nqu'elle était, on l'a faite reine, et sa royauté de parvenue se figure par\nquelque chose d'informe, une masse, un bloc autour duquel ne pourraient\ncroître que les lianes rampantes. C'est sa parure à cette reine. Ses vulgaires\npréférences vont à tout ce qui reluit, jamais à ce qui luit, et toutes les\nrocailles sont bonnes qui lui donnent du luisant.\n   On s'efforce, il est vrai, à l'éduquer. On voudrait répartir entre tous le\nlingot d'or du génie et de la supériorité. Mais on oublie toujours les lois\nincontestables de la capitalisation. Concentrer c'est fortifier, disséminer\nc'est affaiblir. L'initiation ne peut produire que des avantages relatifs, par\ncontre elle engendre des maux que j'indiquerai plus loin. L'expérience se\nprononce contre l'utopie de la sélection forcée. On le voit bien dans les arts\noù tout enseignement est dès à présent considéré comme inutile et nuisible ;\ndans l'encombrement des professions libérales où le nombre des avocats\nignares et des médecins sans pénétration est énorme ; dans les jugements de\nla foule malgré son instruction laborieusement acquise; on le voit dans le\ndiscrédit qui frappe justement aujourd'hui le qualificatif édulcoré de bon\nélève. En réalité, l'homme instruit n'est pas celui que l'on a instruit, mais\ncelui qui s'est instruit. Sans devination il n'est point d'homme de valeur,\nsans intuition il n'est pas de vraie intelligence. Et l'intuition est une faculté\nrare et précieuse qui ne se multiplie sous l'action d'aucun procédé.\n   En supposant, d'ailleurs, que le contraire soit vrai, il ne serait pas encore\ndémontré que cette vérité fût d'une application efficace. Cette rage d'orga­\nnisation et d'éducation qui sévit dans les pays européens est, sans qu'il y\nparaisse au vulgaire, une atteinte portée à la liberté de la personnalité\nhumaine. Elle s'exerce sur l'individu à son berceau, le déforme, le défigure,\nl'appauvrit, l'asservit. Les types, façonnés, se répètent; les caractères,\ndomptés, s'amoindrissent. Pour peu que l'œuvre se poursuive nous\nverrons, dans un siècle prochain, l'idéal moderne réalisé. C'est-à-dire les\nhommes se ressemblant moralement, pensant de même, agissant les uns\npareillement aux autres. L'individualisme, traqué, aura péri et, avec lui,\nla volonté, l'énergie et l'originalité. Alors un seul espoir subsistera : c'est\nque la masse humaine, fondue en un tout monstrueusement uniforme, et\ns'étant corrompue dans la monotonie par la même loi qui fait se corrompre\n"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2869, "texte": "                                  —70     —\n\nles eaux stagnantes, se laisse maîtriser par ceux des tempéraments qui\nauraient pu résister à l'asservissement général. Ainsi se produirait, par\nexcès de civilisation, un retour heureux à l'autocratie.\n   Hélas! en attendant, que de temps d'étouffement démocratique à subir!\nQuelle contrainte pour les âmes fières, quelle rancœur et quelles nausées\npour ceux qui, nés supérieurs, n'accepteront jamais de sacrifier leur person­\nnalité à l'impersonnelle humanité. Quel spectacle que celui d'un monde\nesclave d'un principe. Car, on aura beau faire, les tyrans subsisteront tou­\njours. On les appelait autrefois des rois; entre tous leurs défauts on leur\naccorde quelque grandeur ; ils étaient, en tous cas, des forces agissantes et\nsouvent créatrices. Demain le tyran sera une chose, une loi, et on ne lui\nreconnaîtra que de la sécheresse.\n   Enfin, ce qu'il y a de plus lamentable dans cet idéal de progrès tel que\nl'entendent la foule et ses idoles, c'est que la chimère du bonheur qu'elles\ncroyaient atteindre se dérobe plus que jamais. Nos temps sont malheureux\nà l'égal des autres; les souffrances, pour être devenues tatillonnes, n'en sont\npas moins vives et moins cuisantes. En des siècles plus tourmentés, où la\nvie humaine était sans cesse en péril, l'existence était infiniment plus tolé­\nrable qu'elle ne l'est aujourd'hui. Pour supporter la douleur physique le\nbarbare avait du caractère en proportion, et le petit commerçant en proie\ntoute sa vie aux affres de l'échéance ne jouit pas d'un sort plus enviable. Sa\nplate existence est sans éclaircie; personne n'hésiterait entre un tel état de\nmédiocrité et l'état héroïque de ceux qui, lancés en pleines luttes, sentaient\nleur cœur tressauter dans leur poitrine de fer, leur âme secouée, et connais­\nsaient ces émotions superbes, ces grandes souffrances qui trempent les\ncaractères et les grandissent.\n   A la déchéance du caractère correspondent d'autres déchéances. On a\neu beau multiplier les moyens de vulgarisation, encombrer les cerveaux de\nmodèles, créer des écoles d'art, jamais siècle ne fut moins créateur au sens\nspiritualiste du mot. Les nombreuses découvertes dont il se glorifie et qui,\npour la plupart, ne sont que la déduction d'un travail fait par les âges\nprécédents, ne s'appliquent qu'à une grossière satisfaction des appétits et\ndu bien-être animal. Des hommes à qui, par l'éducation, on a volé la\npersonnalité, ne peuvent créer, et c'est pourquoi le style du XIXe siècle\nn'existe pas. Autrefois les doigts étaient inspirés ; des mains de l'artisan\nobscur et inculte sortaient ces orfèvreries délicates, ces métaux travaillés,\nces tapisseries merveilleuses que l'on conserve religieusement dans nos\nmusées et qui témoignent de la supériorité de ces barbares. Et à leur\nfaculté de création on doit ajouter la faculté d'admiration que nos foules\n"}, {"page_pdf": 82, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2814, "texte": "                                  — 71 —\n\nne possèdent plus. Faut-il rappeler la popularité des trouvères, des trou­\nbadours, des jongleurs et l'histoire de cette dauphine qui, trouvant\nendormi le poète Alain Chartier, personnage difforme et laid, baisa ses\nlèvres « d'où estaient issus tant de motz dorez ».\n   Aujourd'hui les princes ont des goûts moins poétiques. Ils se sont\neffacés sous l'embourgeoisement universel. Ne voit-on pas des reines,\noubliant quelle décence et quelle tenue commande la majesté royale, se\nprêter, un enfant dans les bras, dans une pose de nourrice, à des exhibi­\ntions photographiques entre un cabotin et une danseuse?....\n   De sorte que si nous sentons bien tout ce que nous avons perdu ; si,\nincontestablement, le spectacle humain n'a plus la vigueur, la grandeur et\nl'éclat des époques disparues, nous ne voyons guère ce que nous avons\ngagné. Toutes les inventions modernes, encore qu'elles soient d'une ingé­\nniosité merveilleuse, n'ont rien amélioré d'appréciable. Le confort est en\nréalité une chose fort insignifiante, le bien-être une simple question\nd'accoutumance et de possession. Chemins de fer, électricité, téléphone, ne\nflattent que des parties infimes de nous-mêmes. C'est à toutes ces commo­\ndités que nous devons nos dégradations physiques et morales. Et comme\nconséquence, l'être le plus curieux de la création, l'homme en qui résidait\nle principal intérêt, est devenu l'être le moins original, et sûrement le singe\nlui est beaucoup supérieur.\n   .... Il y a cinquante ans, Balzac, en décomposant le cerveau d'un huis­\nsier, y trouvait matière à pittoresque. Un huissier, était huissier corps et\nâme et avait une façon propre de sentir, d'aimer, de comprendre, de juger.\nEn nos jours de progrès, un huissier ressemble à tout le monde, pense, vit,\ns'habille, a une façon d'être qui est conforme à celle de tout le monde.\n Pour découvrir un type, une figure, un tempérament personnel, il faut\ns'enfoncer loin, loin, dans les campagnes vierges, chercher parmi les artistes\nou encore dans les bagnes. Et dans un siècle, peut-être nombre de ces\néléments originaux auront-ils à leur tour disparu. L'instruction obligatoire\naura passé par là. Le point culminant sera atteint. Tous les hommes seront\ninitiés. On leur aura appris comment il faut s'y prendre pour se copier,\ns'imiter, se singer et proférer des bêtises, les mêmes bêtises. Temps heureux\npour les cantates et les vers à mirliton! La gendarmerie deviendra une\nsinécure, les prisons seront en ruine et l'âge d'or règnera enfin !\n   Heureusement que tant de bonheur, de quiétude, de repos, amèneront\nle lourd sommeil. Alors quelques hommes, les derniers insurgés de ces\ntemps pacifiques, livrés à l'insomnie de par leur manque de vertus, étran­\ngleront dans son somme l'humanité repue. Et ces hommes seront des\n"}, {"page_pdf": 83, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 583, "texte": "                                  — 72 —\n\nartistes, car l'artiste est le seul qui résiste, qui refuse de courber la tête\nsous le niveau. Tout un mouvement s'annonce, mené par les supériorités\nintellectuelles, en faveur de la liberté de la personnalité humaine. La\nréaction commence son œuvre et triomphera par le fait de cette loi natu­\nrelle qui veut, en dépit de toutes les utopies, en dépit de tous les faibles\nligués en masse, que le droit et l'autorité appartiennent aux lucides et\naux forts.\n                                                        FRANCIS         NAUTET.\n\n\n\n\n "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-016", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 72, "page_fin": 83, "titre_corps": "Félicien Rops (première étude)", "titre_sommaire": "Félicien Rops", "rubrique": "Les Maîtres contemporains", "signature_source": "Joséphin Péladan", "ancre_debut": "LES MAITRES CONTEMPORAINS", "ancre_fin": "JOSÉPHIN PÉLADAN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LA VEILLER DE L HUISSIER", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 83, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 583, "fin_caractere_exclue": 2153, "texte": "LES MAITRES CONTEMPORAINS (*)\n\n                          FÉLICIEN               ROPS\n                               (Première     étude)\n\n\n                                           Usez toutes vos éloquences,\n                                           Mon bien cher coco Malperché,\n                                       Comme je le ferais moi-même,\n                                       A dire là-bas, combien j'aime\n                                           Ce tant bizarre MONSIEUR ROPS,\n\n                                       Qui n'est pas un grand prix de Rome,\n                                       Mais dont le talent est haut, comme\n                                       La pyramide de Chéops.\n                                                      (Sonnet de CHARLES BAUDELAIRE à Poulet\n                                                        Malassis). (Petite Revue, 20 avril 1865).\n\n\n              Etre contemporain de son temps! c'est-à-dire, en avoir les\n               sentiments comme les allures, en comprendre les idées comme\n               en porter les modes; et tout en vibrant à ses sentiments,\n               se les expliquer ; saisir le caractère symbolique de son main­\ntien, et voir la genèse de ses idées et leurs corollaires prochains; penser, en\nun mot, parallèlement à son millésime, et l'aimer ce millésime, comme\nAlceste, Célimène, sans avoir l'âme fermée aux défauts qu'on lui trouve ;\nen être épris, selon la formule de Maxime de Trailles, dans Balzac : s'y\ncantonner dans le sens héraldique du mot !\n\n\n (*) Reproduction réservée.\n"}, {"page_pdf": 84, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2841, "texte": "                                  - 7 3 -\n\n    Être contemporain de son temps, c'est, pour l'artiste, en accepter les\n formes, les êtres et les transporter dans son œuvre, non point déformés par\ndes adaptations au canon plastique, mais réels et en même temps sublimés,\nreconnaissables à tous, dans l'aspect physique, méconnaissables dans leur\nspiritualité, grandie, exagérée, exaspérée.\n    Contemporain de son temps, l'artiste l'a été, toute l'antiquité durant;\ndès la Renaissance, la contemporanéité se raréfie dans l'art ; elle cesse, à\nla Révolution.\n    Cette honte était réservée au dix-neuvième siècle, d'être désavoué par\n son art; oui, devant la réalité de notre âge, le pinceau et l'ébauchoir ont\n reculé, les uns jusque dans le passé, les autres jusque dans l'abstrait.\n Déserter ainsi le présent, est-ce impuissance ou nausée? l'un et l'autre, ce\n semble; et quoique justifié par le progrès hideux, ce recul de l'Art est cou­\npable, il manque à son devoir, qui est d'éterniser à mesure qu'elles passent,\nles mutations des formes, enveloppes de l'âme. Nos corps sont laids, dit-on ;\nmais la beauté du corps n'est pas l'essence de l'Art. Rembrandt n'a pas une\nligne pure dans tout son œuvre, et Albrecht Dürer, le grand Dürer, n'a\njamais épuré un profil plastique. L'essence de l'Art, c'est l'âme, et, quoique\navilie, l'âme contemporaine veut bien qu'on l'exprime. On aime et on\npleure, de nos jours : de la passion et des larmes, que faut-il de plus pour\nle chef-d'œuvre ? La Nuit de Michel-Ange aurait scandalisé Phidias et les\nnus de Dürer effarouché certainement Praxitèle. Les uns n'étaient que des\npaïens, les autres étaient catholiques et baptisés, et les stigmates de la\nsouffrance qu'ils ont osés, font sublime ce que des Grecs n'eussent fait que\nbeau. Ah! la laideur du corps a une mélancolie singulière, et pour l'avoir\ncomprise et rendue, cette mélancolie de la laideur physique, Dürer et Rem­\nbrandt sont montés au plus haut degré de la hiérarchie esthétique. Voici\nune femme du peuple, sans race, épuisée de maux, non vêtue, fagotée;\ndéshabillez-la, vous ferez fuir les sensuels paganisants; mais l'artiste\ncatholique sera ému, devant ce ventre que la Maternité a déformé et\nplissé; devant ces seins dont l'Allaitement a cassé les fibres et qui pendent;\nla Douleur, la Grande Muse, en balafrant ce corps, l'a dramatisé. — Eh\nbien ! A une époque comme la nôtre, où le cerveau dévore le visage, où la\nsouffrance métaphysique est si extrême que tous nos penseurs ont des\nfaces bouleversées comme des cratères refroidis, l'admirable sincérité plas­\ntique de Dürer serait une magie! Mais qui songe à Dürer?\n   Il y a un fait permanent dans l'humanité : la préoccupation sexuelle.\nQu'elle s'enveloppe du lyrisme de Byron ou de d'Aurevilly ou qu'elle\naffiche la franche paillardise d'Armand Silvestre, ou le Pétrarquisme de\n"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2807, "texte": "                                   — 74 —\n\nPaul Bourget, l'obsession sexuelle est un fait physique, et presque irrémé­\ndiable, sans l'effort mystique ou magique. Les Pères du désert ne crai­\ngnaient que les seules tentations de la chair, et Jamblique rapporte, dans\nses Mystères des Égyptiens, que la suprême épreuve de l'initiation consis­\ntait à résister simplement à l'attraction sexuelle. Plus une décadence\ns'accentue, plus l'obsession sexuelle s'accuse. Eh bien! l'Art contemporain\nn'a pas essayé de regarder bien en face, bien au fond, la femme contempo­\nraine. Les corps blonds où le corset a laissé son empreinte, de M. Faléro; les\nmondaines de M. Stevens; les Parisiennes de M. Somm et de M. Béraud;\nles Anglaises de M. Tissot, et les dames de MM. Menzel et de Nittis, ne\nsont que de l'extérieur féminin. Quant à MM. Grévin et Henri de Mon­\ntaut, ils dessinent « faux ». Voilà des artistes que le mysticisme ne gêne\nguère, qui ont passé et qui passent leur vie à peindre leurs contemporaines,\net aucun n'a su extraire la spiritualité de la féminité présente comme\nGavarni l'a fait pour 1830. L'esthéticien qui voudrait reconstituer la femme\nde 1860 à 1880, aurait plutôt fait de restaurer la femme Aztèque ou Kmer;\nil ne reste d'elle que ses robes, mais le caractère de son sourire, et le sourire\nde ses yeux, nul ne les a fixés, dans l'Art. Au reste, pour dégager des exté­\nrieurs contemporains, les intérieurs, il faut savoir que la clef (je dirais la\nclavicule, si je devais être compris) de la contemporanéité est dans la moder­\nnité. Aujourd'hui, pour être un artiste contemporain, il faut être un\nmoderne, et un moderne, pour être grand, est forcé à mille fois plus\nd'efforts qu'un antique.\n   Être moderne, c'est d'abord être conscient de toutes les antiquités de\nPalanké et Simmur, à Thèbes et Babylone, de Jérusalem à Athènes, de\nRome à Byzance et de Florence à Paris; contemporain de tous les âges et\ncitoyen de tous les lieux, en demeurant de son âge et de son lieu.\n   Être moderne! C'est avoir tout vu, des bords du Congo et du Jourdain,\naux bords du Tibre et de la Seine; avoir tout lu, Vyasa Valmiki, Moise,\nHomère et Dante, et la Vedenta et l'Avesta comme la Kabbale et l'Edda,\net Confucius comme la critique de la Raison pure.\n   Être moderne, c'est avoir tout le passé présent à l'esprit, et sur une solide\néducation latine et catholique, enter entre la Cité mystique et le Grimoire,\nhumour et la compréhension de cette humanité qui commence à Shake­\nspeare, et finit à Balzac et à d'Aurevilly! Être un artiste moderne, aujour­\nd'hui, c'est sertir la spiritualité moderne dans les formes contemporaines,\net il n'existe qu'un seul artiste qui l'ait fait, qui le fasse, avec envergure :\nFélicien Rops.\n   Baudelaire, qui a tant projeté d'ouvrages sans les réaliser, voulait consa-\n"}, {"page_pdf": 86, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2794, "texte": "                                   — 73 —\n\n\ncrer une étude au seul artiste dont le nom rime avec la grande pyramide ;\nce que les circonstances l'ont empêché d'exécuter, je vais le tenter, mais\navertissant tout d'abord que je ne me flatte point de montrer sous toutes\nses faces un artiste qui en a tant, et de si diverses, en un article. Féli­\ncien Rops est la matière d'un gros livre; mettons que ceci en figure le\nsommaire analytique.\n   Sous le titre de : le Peintre de la vie moderne, l'auteur de l'Art\nromantique a consacré soixante pages à l'aquarelliste Constantin Ghuys,\nqui est à Rops ce que M. Lalauze est à Rembrandt : toutefois, comme\nGhuys a travaillé dans la modernité, il y a des phrases qui semblent écrites\npour Rops, comme celle-ci : « Je veux entretenir aujourd'hui le public\nd'un homme singulier, d'une originalité si puissante et si décidée, qu'elle\nse suffit à elle-même et ne recherche même pas l'approbation ». En effet.\n« Croyez-vous, écrivait Rops lui-même à un critique, qu'il soit seulement\nintéressant de dire à la vieille Turba, aveugle et sourde, ce que je suis, ou\nplutôt, ce que je voudrais être ? Mon paillon craint la grande lumière ; je\nsuis un inconnu et j'apporte même une certaine coquetterie à l'être, en un\ntemps où les peintres sont tous notoires et notaires          ».\n   Pour comprendre l'artiste dans son protéisme, il faut souligner sa race\nmadgyare, son milieu flamand, sa mère gallo-romaine, car ces trois tempé­\nraments qui forment le sien, sont en lutte continuelle et chacun l'emporte à\nson tour, dans son œuvre. Le « tant folâtre Monsieur Rops » de Baude­\nlaire, me paraît une antiphrase ; il est vrai qu'il était fort jeune en 1865,\npuisque, aujourd'hui, il a encore l'air d'un jeune homme. De sa race, il a\ngardé l'air magnat et la désinvolture cavalière propre au magnifique cos­\ntume national. D'une correction extrême, comme il convient à un ami de\nBaudelaire, la tête, à la fois martiale et fine, révèle l'artiste vibrant et com­\npréhensif, par une mobilité des traits incroyable. Hormis la conversation\nde M. J. Barbey d'Aurevilly dont rien au monde ne peut donner une idée\nsuffisante, celle de Rops est plus vive, la plus imagée que j'ai entendue.\nFélicien Rops est plus que lettré, le de omne re scibili et quibusdam aliis\nsemble véridique pour lui. Il a lu immensément ; élève des jésuites, son\néducation latine est digne de celles qu'on faisait au XVIIe siècle. Quand\nThéophile Silvestre lui lisait, en discussion, des passages des Pères, il lui\ncontinuait la citation par cœur, au grand ébahissement de l'auteur des\nArtistes vivants.\n   Il y a trois voies de formation pour l'artiste : la vie à outrance, le voyage\nen tout lieu et la lecture en tout sens.\n   L'art n'a pas été pour lui une carrière ; un goût d'abord, une passion\n"}, {"page_pdf": 87, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2648, "texte": "                                     -76       -\n\naprès. Baudelaire dit, qu'il « n'est pas un grand prix de Rome ».: Toute­\nfois, il a concouru. Le sujet était celui-ci : Jésus-Christ ressuscitant\nLazare. Félicien Rops fit la plus étrange composition rembranesque :\ndans un immense cimetière, le Christ s'avançant avec des hésitations\nhumaines, ce qui était blasphématoire mais traité de façon à faire\npressentir le futur aquarelliste des Sataniques. Les bésicles du jury en\nvacillèrent, mais Henri Leys, le peintre du Trentain de l'étainier, qui\na su retrouver la naïve grandeur de Lucas de Leyde, s'écria tout de suite :\n« Je prends ce dessin, je connais Rops, et en le lui rendant, je lui laverai\nles oreilles ». Et, loin de le rendre, il le fit encadrer, l'appendit au mur de\nson atelier où il est encore, je pense. Cela était plus glorieux que le prix de\nRome.\n   On peut dire de Rops, comme Musset disait de Gautier, qu'il a un joli\nbrin de plume au bout de son crayon ; je connais de lui des pages sur les\nTsiganes, étonnantes et voici la double épigraphe des Œuvres inutiles\net nuisibles, dont les amateurs ne se disputeront que le frontispice : il\ny a là, outre d'un monument du vieux français à la Balzac des Contes\ndrôlati ques, une note vraie du personnage : « Vère, ma Mye, ne sont\nen ma paouvre cervelle, que hannetons voletants, flourettes primever­\ndières et folles avènes, ce qui est grand pitié pour yceulx qui moyen­\nnant force patards, laborent es-Academyes, le gésier tout aorné, paulmé\nd'or, et enchargié de mesdailles, avec un chief vilainement cathareux\nbranlant et besicleux        Gens sans vergogne, qui dysent aux chouses de\nla création : <c Cecy n'est point de bon labeur, je fays mieux »\n   « Alors Monseigneur, Dieu va se musser en grande honte, de n'avoir point\nesté aussi aux académies. Et ainsy vais-je, dolent ou joyeux, ma Mye;\nne portant comme le saige Byas que bras ballants, et en mon escarcelle\nqu'une penne d'aronde pour te pourctraire par les chemyns. Et cela,\ndoucettement, en grande paour des gens d'armes et des grands Baillys,\nlesquels n'aiment moult les affranchis, faisant mestier de folie ».\n   Il est bien singulier qu'aucun critique d'art ne se soit épris d'une indivi­\ndualité aussi étonnante et que je sois le premier à étudier avec quelques\ndéveloppements, un artiste si original. Le Bibliophile belge a publié,\nsous le titre de : L'Œuvre de Rops (*), un catalogue descriptif, très soi­\ngneusement fait quant aux états des planches et aux remarques ; mais qui\nne contient aucune appréciation et n'énumère qu'une très faible partie des\n\n\n\n  (*) Tiré à part à dix exemplaires du tome XIV (1879).\n"}, {"page_pdf": 88, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2900, "texte": "                                   — 77 —\n\neaux-fortes du maître hongrois. Mis à part l'album de cent dessins que\npossède M. Noilly, c'est Mars, le spirituel dessinateur, qui a formé la plus\nbelle collection de Rops qui existe; elle contient 2,000 planches environ, la\nmoitié de l'œuvre, pas un état ne manque et toutes les épreuves sont\nd'amateur. La ville d'Anvers en a offert trente mille francs ; elle en vaudra\nun jour cent mille. Mars, avec une courtoisie empressée m'a ouvert ses\ncartons, en me paraphrasant l'historique de chaque pièce, et vraiment, lui\nseul est assez familier avec l'œuvre de Rops, pour en parler dignement.\nPour expliquer certaines omissions qui choqueront peut-être, et avec rai­\nson, les admirateurs de Rops, je dois avouer que grâce aux commentaires\npleins de verve de Mars en toute une soirée, de huit à minuit, je n'ai vu\nque la moitié des cartables ; ceci n'est donc dans ma pensée qu'une pre­\nmière étude; aussi bien l'examen complet ne serait pas possible en un seul\narticle. La collection Mars, qui est une collection type, une collection\nmodèle, littéralement, est classée dans un ordre à la fois analytique et chro­\nnologique que je suivrai à peu près.\n     Voici d'abord l'ex-libris de l'artiste : une tête de mort coiffée du bonnet\nde la folie, au bout d'un goupillon renversé, avec cette devise : « Aultre ne\n veux être ». Puis, ce sont les lettrines de MM. Camille Blanc, Couzeau,\n H.Vaghatta, supérieures non seulement comme dessin, mais encore comme\n invention à tout ce que le XVIIIe siècle a fait de mieux. Les lettrines d'une\n belle inconnue forment une série d'amours en toutes sortes de poses et d'oc­\n cupations qui rappelle, le croirait-on, autant qu'un dessin grand comme\n un sou peut rappeler une fresque, les délicieux amours de la fameuse\n chambre de l'abbesse, peinte par Corrège, à Parme. Les Essuie-mains\n réactifs belges ! cette planche bizarre a son histoire. Dans un dîner, Rops\n perdit ce qu'on appelle une discrétion ; et, la dame qui la lui avait gagnée,\n  imagina d'exiger une eau-forte-réclame très indiscrète pour le produit d'un\n  de ses parents. Cela était pendable eu égard à la sainte haine de Rops\n  contre la bourgeoisie, mais un magnat hongrois est capable de tout par\n  galanterie ; il prit son courage à quatre mains et fit une eau-forte-réclame\n  qui est une véritable œuvre d'art.\n      Quand Rops a commencé à graver, la lithographie ne tombait pas encore\n  dans l'injuste discrédit qui va augmentant, et il grava sur pierre des com­\n   positions violentes, polémiques même : le Fer rouge, la Médaille de\n   Waterloo. De cette série, il faut mettre à part la Peine de mort, d'une rare\n   intensité, et l'Ordre règne à Varsovie, où l'on sent indignée la main de\n   l'artiste. Mais ce procédé n'était pas celui qu'il fallait à son crayon nerveux\n   et couprant et il commença vraiment son œuvre de graveur par des frontis-\n"}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2857, "texte": "                                  -   78   -\n\n pices, dont je vais énumérer les plus hors ligne. D'abord celui des Epaves\n de Baudelaire, qui fut son hôte en Belgique et son constant ami et admira­\n teur; « Sous le pommier fatal », dont le squelette rappelle la de'chéance de\n la race humaine, s'e'panouissent les sept pe'che's capitaux, figurés par des\n plantes aux formes et aux attitudes symboliques. Le serpent, enroulé au\n bassin du squelette, rampe vers ces Fleurs du Mal, parmi lesquelles se\n vautre le Pégase macabre, qui ne doit se réveiller avec ses chevaucheurs que\n dans la vallée de Josaphat. Cependant une Chimère noire enlève, au delà\ndes airs, le médaillon du poète, autour duquel des anges et des chevaliers\n font retentir le Gloria in excelsis. L'autruche en camée, qui avale un fer à\ncheval, au premier plan de la composition, est l'emblême de la vertu se\nfaisant un devoir de se nourrir des aliments les plus révoltants : « virtus\ndurissima coquit! » La seule description montre la puissance symbolique et\nl'imagination figurative la plus rare. Dans une donnée différente, il faut\nciter le frontispice des Jeune-France, de Théophile Gautier, que Rops\n décrit ainsi dans une lettre : « Alexandre Dumas jeune découvre la Muse\nqu'Alfred de Musset regarde de trop près. Balzac en moine, George Sand\nen homme: M. de Girardin ; Théophile Gautier en Turc, Sainte-Beuve,\nLamartine, toute l'école romantique fait galerie. Dans le fond, Hugo\n « Golgothe ». Tous ces personnages sont jeunes. A l'avant-plan, Ponsard\nen Romain est étranglé par un Pétrus Borel quelconque. Le dernier venu.\nBaudelaire, en bourrelet, apporte ses Fleurs du Mal. »\n    Le frontispice des Bas-fonds de la société, d'Henri Monnier, représente\nM. Prudhomme photographe. « La vieille Gaîté française, sous les traits de\nla Mort, lui découvre l'objectif. Au dessus, assise sur la margelle de son\npuits, la Vérité toute nue, dans toute sa laideur. » Plus macabre encore, est\ncelui des Légendes flamandes, où le squelette d'un corbeau attaque un\nsquelette humain, tandis que le sire de Halewyn suce le sang d'une jeune\nfille. Une autre page romantique des plus curieuses, Gaspard de la nuit,\nvu de dos, grave un cuivre, au clair de lune, sous un transparent, entouré\nde tout son outillage.\n    Rops a fait nombre de frontispices pour des réimpressions d'ouvrages\nrares et curieux, je ne citerai que celui de l'Escole des filles (1665). Deux\njeunes femmes, assises à droite et à gauche, au fond un grand lit à balda­\nquin sur lequel est écrit : « Escole des filles ».\n   Alphonse Lemerre avait eu la pensée de confier l'illustration des œuvres\nde Musset à Rops, et lui avait fait un pont d'or, littéralement. Notre artiste\nse met à l'œuvre, exécute le frontispice; puis Don Paèz chez la sorcière, et\nce fut tout. Il déclara, en sa conscience d'artiste, qu'il n'y a que les con-\n"}, {"page_pdf": 90, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2897, "texte": "                                  — 79 —\n\ntemporains d'un ouvrage qui puissent l'illustrer, dans son esprit même, et\nqu'Eugène Lami seul pouvait faire cette œuvre. Ni le gain vraiment\nénorme, ni l'honneur d'une telle publication, ne purent le décider à faire ce\nqu'il ne croyait pas pouvoir parfaire. De tous les graveurs d'aujourd'hui,\nsans excepter Gustave Doré, lequel respecte assez religieusement son Art\npour imiter un aussi bel exemple de sincérité et de purisme en matière\nde conscience esthétique?\n   La série la plus souvent mentionnée est celle des « Delvau » : Cafés et\ncabarets de Paris, Grand et petit trottoir. Dans les catalogues, la remarque\navec ou sans la planche ne manque jamais. Mais la merveille des « Delvau »,\nce sont les dix-huit dessins des Cythères parisiennes, où la préoccupation\nde Gavarni est évidente, comme la préoccupation de Daumier paraît dans\nles lithographies : l'Ordre règne à Varsovie, etc. Rops n'a pas l'élé­\ngance de grâce de Gavarni, mais en revanche il est plus intense, plus\nvibrant, plus vrai. Jamais le monde interlope, le vice d'en bas n'a été pour­\ntraict si véridiquement que dans ces dix-huit croquis qui vous montrent\ntoute la crapule parisienne du Bal Montesquieu au Salon de Mars à Gre­\nnelle, du Vieux-Chêne à la Salle Markowski. Ce qu'on pourrait appeler\n« le croquis de mœurs » place Rops sur la ligne même de Gavarni et de\n Daumier, mais ce n'est qu'un côté de son œuvre, non plus le grand et je ne\n le soulignerai pas. Toute la littérature belge réunie n'a pas produit un livre\n de premier ordre ; mais tout à côté de ces Wallons tant raillés par Baude­\n laire dans ses Amœnitates Belgicœ, il y a les Flamands et l'un d'eux,\n Charles De Coster, a fait, en plein XIXe siècle, un poème épique, dans toute\n la portée du mot : Tiel Uslenspiegel, le héros national des Flandres. Féli­\n cien Rops, ami de Charles De Coster, fit toute une série d'eaux-fortes, dont\n la moitié seulement ont paru dans la grande édition de Bruxelles. Le plus\n singulier de ces cuivres, celui que Rembrandt eût signé, porte la légende le\n Pendu ou la Mère Gand et le fils Charles, et représente un homme pendu\n au battant d'une énorme cloche, et dont le corps se balance dans l'entre­\n croisement des poutres du clocher. M. Zola se mettrait à genoux devant ce\n pendu, et les peintres cadavériques,- les Valdès Leal, briseraient leur pin­\n ceau devant une réalité aussi fouillée, car cela a été fait d'après nature.\n Dans son voyage en Espagne, Félicien Rops arriva, au milieu de la\n journée, dans une posada isolée où l'hôtelier, qui avait des chagrins\n d'amour, venait de se pendre ; l'alcade du village le plus voisin ne pouvait\n pas venir avant plusieurs heures et personne n'osait dépendre le pauvre\n diable avant l'arrivée de la justice. Rops s'assit en face du pendu et, quatre\n heures durant, le dessina avec méticulosité. Bien plus tard, De Coster vit ce\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2941, "texte": "                                    — 80 —\n\n  dessin et le voulut pour son poème où il introduisit ce vers : « Et Charles-\n  Quint fit pendre au battant de la cloche celui qui avait sonné l'alarme ».\n  La plupart des eaux-fortes de Rops ont, comme celle-ci, une histoire pitto­\n  resque et singulière et c'est pourquoi je disais tout à l'heure que son œuvre\n  était plus matière à volume que sujet à article. De l'illustration de Tiel, je\n  citerai le Sire de Limay en costume Henri II, la main gantelée sur la\n  garde de son épée, et qui semble gravé d'après Frans Hais. Un personnage\n  du livre qui paraît de Brauwer, plonge ardemment le regard dans un cru­\n  chon de bière dont il soulève le couvercle; dans toute cette série, le Flamand\n  qui est dans Rops prédomine sur le Slave et le Latin. La Gouge du Musico,\n  Tiel embossé dans sa cape, Tiel et le chien blessé, la Soetkin, coiffée d'un\n  serre-tête blanc, sont des types caractérisés et qui, vus une fois, ne peuvent\n  être oubliés. L'artiste Slave reparaît dans le Werwolf, sorte d'histoire d'in­\n cube, où un corps de fillette nue est étendue sur la dune, avec cette légende :\n « Les pêcheurs virent sur la dune une fillette nue, mordue au cou cruelle­\n ment ». En vrai moderne qu'il est, Rops fait de brillantes incursions dans\n le passé, comme pour prouver sa puissance de tout exprimer. L'Ariette\n est une pièce unique, à cause de sa gaîté ; Rops étant, le burin aux doigts,\n un artiste plutôt taciturne que folâtre, quoi qu'en dise Baudelaire : une\n merveilleuse, merveilleusement jolie chante sur la harpe, un flûtiste l'ac­\n compagne et un vieil incroyable bat la mesure en dodelinant de la tête.\n    Deux planches, toutefois, prises isolément, pourraient mériter l'épithète\n de « tant folastre » : Mon bourgmestre, un ridicule philistin, armé d'un\nriflard disproportionné, qui chemine le long d'un pré de sa commune et la\nDiligence d'Uccle, vieille patache faisant le service entre cette petite ville\net Bruxelles. Cela est bouffe, comme du Léonce Petit, mais dessiné d'une\nfaçon magistrale, d'une originalité d'incroyables poses grotesques à\ndérider John Bull.\n    Félicien Rops a traversé tous les ateliers en curieux plutôt qu'en élève,\ncar en procédé et en technie, il en a toujours su autant qu'artiste de son\ntemps; mais celui qu'il appelle « mon glorieux et vénéré maître », le grand\nMillet a eu en lui plus qu'un écho, un continuateur, sans pastiche. La Gar­\ndeuse d'abeilles, le Bouvier ardennais, sont des Millet à l'eau-forte. Mais\nce qui est un incomparable chef-d'œuvre, c'est le Bout du sillon, que\nM. Octave Uzanne aura l'honneur de posséder dans son prochain volume\nde Nouvelles. Jules Breton, lui-même, qui est un maître, n'a pas dans\nson œuvre rencontré un pareil bonheur de lignes. Elle et lui, la jeune pay­\nsanne et le beau gars poussant chacun leur charrue l'un vers l'autre,\npoussés eux-mêmes par leurs cœurs, au bout du sillon, se sont rencontrés;\n"}, {"page_pdf": 92, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2909, "texte": "                                   — 81 —\n\nleurs lèvres ont remué sans rien dire, leurs yeux avaient tout dit dans un\nregard ; ils sont allés l'un à l'autre, ils sont l'un contre l'autre, pressés plus\nqu'embrassés, dans une chasteté solennelle. L'effet est instantané, on est\npris et ému, rien qu'à voir cette eau-forte; mais, pour « ceux du bâti­\nment », l'étonnement l'emporte sur l'émotion; les lignes s'épousent en une\nharmonie indescriptible. J'ai laissé quelque peu de mes yeux sur les dessins\nflorentins et les estampes allemandes, et, hormis Léonard et Durer, je ne\nconnais pas de groupe, même dans la sculpture, si admirable de lignes, à\nce point que j'attribue cette trouvaille, cette inspiration du trait, à un bon­\nheur ! La partie rustique est importante dans l'œuvre de Rops ; les\n Frisonnes, les Dalécarliennes y coudoient l'Experte en dentelles et Tante\nJohanna. Cette brave tante revient dans l'Oncle Claes et la tante Johanna\net dans Elle et lui, pour y jouer à eux deux les Philémon et Baucis\nflamands. Le vieil oncle Claes debout, rappelle à tante Claes près du poêle,\nquelque péché mignon du temps où elle était mignonne, et elle rougit, la\nbonne vieille, d'une pudeur rétrospective; cette bonhomie a un grand\ncharme.\n    La Consultation magique, présente aussi des études de vieillesse, mais\nméchante. Un vieux sorcier à calotte noire, tient ouvert un grand in-folio\nà fermoirs, il y montre un endroit à deux affreuses vieilles qui se tiennent\nderrière lui. Comme spécialiste, je ferai ici une querelle de détail à Rops,\n la rubrique devrait être Consultation de sorcellerie, car Michelet, dans son\n livre la Sorcière, a dit « pour un sorcier, dix mille sorcières » en mélan­\n geant en idée magie et sorcellerie; or, en ce siècle de bas bleus, où les\n femmes prétendent à toutes les chausses, je tiens à dire, qu'il n'y a jamais\n eu, depuis le commencement du monde, une seule magicienne ; l'infériorité\n cérébrale de la femme la ravale fatalement aux basses œuvres de l'occul­\n tisme, à l'ignoble goëtie!\n   S'il n'y a pas tout, dans l'œuvre de Rops, il y a de tout. Au hasard : les\naumônes à la porte de Smetse-Smee, indescriptible bagarre de mendiants\nmordus par des chiens, l'Homme au casque, un Salvator ou plutôt un\nGuignet, des planches de griffonnements, bizarres et extraordinaires. De\ntous les aquafortistes, aucun n'a fait plus d'états que Rops ; certain cuivre\nen a jusqu'à vingt-sept dans la collection Mars. En cette donnée, deux\nséries d'une grande saveur pour les artistes : Les Pédagogiques, ainsi\nnommées parce que Rops enseignait l'eau-forte à je ne sais quel ambassa­\ndeur ; là s'opèrent les plus singulières métamorphoses ; une tête d'impure\nse change en une tête de pope; une vieille mendiante, d'abord en haillons,\npuis vêtue d'une robe fleurdelisée, figure la monarchie caduque, et cent\n                                                                          6\n"}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2726, "texte": "                                   — 82 —\n\n\nmétamorphoses, qui, pour n'être pas d'Ovide, n'en sont pas moins merveil­\nleuses.\n   En prenant le thé, sous cette rubrique, une variété incroyable de croquis\njetés au hasard du burin, et qui seraient impossibles à décrire, vu la diffi­\nculté de trouver des transitions pour passer du macabre au bouffe et de\nl'effroyable au gracieux. De toutes les planches que Rops appelle Fantai-\nsies et variations pour divers instruments, la Fantaisie pour violoncelle\nest la plus étonnante. I. Le musicien racle avec extase; à côté de lui, son\nchien le regarde. II. Le musicien devient nerveux et son coup d'archet a\nun air fou; le chien se dresse sur ses pattes, très inquiet. III. Le violoncelle\nest devenu une contrebasse, le musicien aussi s'est allongé, et sa furia va\ncrescendo ; le chien jappe comme devant un danger. IV. La contrebasse\na grandi encore, une vague tête de mort se dessine dans les volutes de son\nmanche; le musicien, démesurément allongé et suspendu à son instrument,\nne touche plus terre ; le chien s'élance pour le rattraper par le pan de son\nhabit. V. Le manche de la contrebasse est devenu une tête de mort, où,\nloque humaine, le musicien, comme un pantin cassé, pend sur la caisse;\nquant au chien, qui a voulu retenir son maître, il est tombé et s'est tué, il\ngît les quatre pattes en l'air. N'est-ce pas un symbolisme semblable à l'Eu­\nphorion du second Faust et une étonnante et originale peinture de\nl'homme tué par l'idée fixe, de l'artiste dévoré par son art, du pauvre cer­\nveau humain se brisant à concevoir et poursuivre les chimères. C'est\nShakespearien, et ce qui grandit Rops, du reste, c'est l'éternelle tête de\nmort qu'il fait rouler à travers son œuvre, et cette tête-là est celle même de\nYorck et que les fossoyeurs montrèrent à Hamlet, dans le cimetière\nd'Elseneur. J'arrête ici la description suivie de l'œuvre, pour rechercher ce\nqui vaut à Rops une place unique dans la hiérarchie esthétique : sa moder­\nnité.\n   Le bien et le mal, Dieu et son singe le diable, sont les deux faits synthé­\ntiques les plus éclatants de l'humanité, les deux pôles du libre arbitre :\ndonc les deux faits primordiaux de la métaphysique sont le mysticisme, qui\nélève à Dieu, et la perversité, qui amène au diable.\n   Le mysticisme est rare et caché ; la perversité couvre le monde de ses\nailes noires, et la modernité dans l'art ne peut être que l'expression de cette\nperversité qui est le bas-fond du moderne.\n   Quelqu'un a dit, avec une apparente étourderie d'expression, qui est pro­\nfonde : « Rops, c'est l'antithèse de Fra-Angelico ! » En effet, l'extrême de\nl'angélique c'est le diabolique, et Rops n'étant pas un mystique, est un\npervers, puisqu'il est grand.\n"}, {"page_pdf": 94, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 721, "texte": "                                  — 83 —\n\n   Il n'est personne, je suppose, d'assez idiot pour qu'il soit besoin de sou­\nligner que l'épithète ne vise que l'artiste, non l'homme, et je l'étends, du\nreste, hardiment à Balzac, cette épithète.\n   L'Art, comme l'homme, est tour à tour vertueux ou vicieux, c'est-à-dire,\nreligieux ou pervers, et quoiqu'il y ait quelque chose de choquant pour\nplusieurs dans l'absolu de cette formule, je la maintiens. Ce qui n'est ni\nblanc, ni noir, ni pur, ni impur, est gris ou bourgeois, et le gris est un pré­\njugé de la couleur et le bourgeois un préjugé de la zoologie, sans réalité.\n     (A   continuer).\n                                               JOSÉPHIN PÉLADAN.\n\n\n\n\n          "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-017", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 83, "page_fin": 99, "titre_corps": "La Veillée de l’huissier", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Conte de Noël", "signature_source": "Edmond Picard", "ancre_debut": "LA VEILLER DE L HUISSIER", "ancre_fin": "24 décembre 1884 Veillée de Noël", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "FÊTES MONACALES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 94, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 721, "fin_caractere_exclue": 2114, "texte": "LA VEILLER DE L'HUISSIER\n\n                           CONTE DE NOËL\n\n              A mon cher confrère en Art et          Littérature\n\n                        CAMILLE       LEMONNIER\n\n              Bastien Michiels, huissier, il y a vingt ans, à la Cour d'appel\n               de Bruxelles, y domicilié, patenté et immatriculé, souffrait\n               d'une gastrite chronique.\n                  A cause d'elle il se réveillait la bouche pâteuse et navré\nd'une tristesse plombante. A cause d'elle il mouvait péniblement ses jambes\nallourdies quand, vers dix heures, il se rendait au Palais. A cause d'elle\nil s'endormait pendant l'audience à la petite table où il essayait de\ngriffonner ses exploits. Et par malheur, il ronflait : il avait (date néfaste!)\nponctué d'un long raclement d'archet sur la quatrième corde d'une contre­\nbasse, la plaidoirie d'un avocat goguenard, qui, à ce bruit, s'arrêta net\net dit : Voilà l'effet de mon éloquence! Michiels sursauta au milieu des\néclats de rire. Le président l'admonesta sévèrement.\n   Il est malheureux. Et pourtant, quoique malade, c'est un solide\ncompère, de haute taille, découplé en athlète, noir de poil, cheveux ras,\nbarbe longue, teint rouge, trop rouge et craquelé de couperose. Un jour,\nen Cdur d'assises, il était de service; il fallut tirer du fourreau, pour\nl'exhiber au jury, un sabre, instrument du crime. La rouille l'avait scan-\n"}, {"page_pdf": 95, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2647, "texte": "                                 - 8 4 -\n\ndaleusement rongé pendant l'instruction, dans les dépendances humides\ndu greffe; l'arme et son enveloppe semblaient soudées. Deux gendarmes\navaient en vain essayé de la dégainer. On demanda un hercule de bonne\nvolonté. Michiels s'approcha, serra le coupe-choux entre les genoux, l'y\nretint de la main gauche, tira sur la poignée de la main droite, et brusque­\nment mit la lame au clair. Le populaire debout au fond de la salle\napplaudit. Oui, c'était un solide compère.\n   Mais pourquoi alors une gastrite chronique? Ah ! C'est qu'il est Bruxel­\nlois, du bas de la ville, né rue des Six-Jetons, établi présentement rue\nPierre-plate, après avoir fait escale rue des Sœurs-Noires et rue Middeleer.\nIl a toujours vécu dans la zone odorante des brasseries et de leurs satel­\nlites, les estaminets réputés pour le lambic lampant et le faro savoureux.\nEt depuis son enfance, il a bu sans soif ces liquides nationaux, chargeant\nson estomac de leur pesant lestage, dans lequel il noie le soir des œufs durs\net mêle la fumée de sa pipe bourrée de fleur d'Harlebeke. Dès vingt-cinq\nans son ventre commençait à ballonner, et il se sentait chaque matin autour\ndu crâne l'étau du casque des buveurs. Il était pris de la maladie bête et\nmorose qui navre le caractère et empeste l'haleine de tous ses concitoyens\nadonnés aux mêmes incurables faiblesses.\n   Michiels s'en désolait. Il aimait le travail, mais une incessante conges­\ntion cervicale paralysait son intelligence d'une bonne moyenne belge,\nsavez-vous? Tout lui coûtait un effort. Perpétuellement somnolent et\nperpétuellement obligé d'agir, il ne sortait pas de la mauvaise humeur\ndécouragée et baillante d'un serviteur tiré de son repos avant l'heure.\nLe marasme le rongeait.\n   Comment guérir ?\n   Ah! qu'il était loin de cette belle santé flamande, proverbiale et fausse,\ndont l'étranger gratifie naïvement ces grosses bedaines, qui pour ceux qui\nconnaissent nos misères, sont le réceptacle et le témoignage de la morne\nmaladie des amateurs de bière.\n   Comment guérir?\n   Il s'était plaint à ses camarades de table du Borgval, son estaminet\nfavori depuis quatorze ans. Tous, lâchement soumis au même vice et victimes\ndu même alanguissement, lui avaient répondu : Rien à faire. Ils se rési­\ngnaient à leur affaissement quotidien avec le fatalisme des mangeurs\nd'opium. Il avait consulté le médecin du quartier, qui, du reste, buvait\ncomme les autres les torpides breuvages. Il lui avait dit, en ricanant :\n« Ne boire que de l'eau et ne plus fumer,         si vous pouvez. » Michiels\navait pris ce conseil pour une énorme plaisanterie. Le pharmacien l'avait\n"}, {"page_pdf": 96, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2709, "texte": "                                 — 85     -\n\npurgé : il avait été soulagé pendant deux jours, puis la cagoule de ses\nidées sombres lui avait, de son éteignoir, recoiffé la tête. Une nuit, en\nrentrant, passant le pont des Riches-Claires, il s'était machinalement\naccoudé sur le parapet : la Senne roulait au dessous ses épaisses et fétides\neaux d'égout. Mélancolique, hypocondre,il avait pensé s'y jeter. Un acte\ninterruptif d'une prescription arrivée au dernier jour utile, à signifier le\nlendemain, l'avait retenu : pour l'huissier le devoir avant tout.\n   Oui, oui, Michiels se désolait. Pourtant son étude allait bien. Son pécule\ngrossissait. Au logis pas de tracasseries conjugales : il était célibataire et\nmatait discrètement son tempérament avec une veuve assez mûre, petite\nrentière rue des Cerises. Mais qu'importait, si de son estomac détraqué\nmontaient incessamment ces effluves chagrins qui ternissaient le paysage\nentier de sa modeste existence, comme les émanations corrosives d'une\nfabrique de produits chimiques mettant leurs flétrissures cancéreuses sur\nles feuillages d'alentour.\n\n   Une veille de Noël, dans l'après-midi, il reçut de M e Van Camp, l'avoué\nle plus en vue de la capitale, une ordonnance de déguerpissement à signifier\nle jour même, donc avant six heures du soir, dernier moment utile en hiver\nd'après le Code de procédure.\n   Il se mit incontinent à coucher son exploit sur timbre. Sa plume grin­\nçait activement. « A la requête de M. Louis Rentmeesters, ci-devant\n« boutiquier, présentement rentier, Courte rue des Longs-Chariots »,\ndisaient les qualités. Et elles continuaient : « Attendu que le cité, ci-après\n« qualifié, a pris à bail de mon requérant, pour le terme d'une année\n« qui vient d'expirer, une maison rue de Loxum ; que loin d'en jouir en\n« bon père de famille, il l'a transformée en chenil pour des chiens, clapier\n« pour des lapins, volière pour des oiseaux ; qu'en présence de cet abus,\n« le requérant n'entend pas continuer la location. Ci est-il que je, huissier,\n« ai cité en référé, pour se voir condamner à déguerpir dans les vingt-\n   quatre heures pour tout délai, lui, et les siens animaux, sinon voir\n« mettre sur le carreau ses hardes et effets mobiliers, avec frais, dépens, et\n« sous réserve de dommages-intérêts et plus amples réparations au prin­\n   cipal,.... J O H N TOLMACHE ITCHKOC, S E DISANT DOCTEUR EN\n« MÉDECINE DES UNIVERSITÉS AMÉRICAINES ». L'avoué avait écrit ceci\nen grosses lettres, pour éviter toute erreur.\n   Il écarquilla les yeux. Docteur en médecine des universités américaines!\n L'Amérique! Un médecin venu d'Amérique! Des pays lointains, fabuleux,\noù tout à lui, paisible huissier du Brabant, apparaissait phénoménal. Il\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "                                   — 86 —\n\navait entendu récemment parler des effets merveilleux d'injections sous-\ncutanées, calmant du coup les plus vives douleurs; c'étaient les débuts\nmystérieux de la morphine. Celui qui s'essayait à ces nouveautés était,\ndisait-on, un étranger. Michiels pensa que c'était peut-être son signifié. S'il\nprofitait de l'occasion pour le consulter?\n   Un quart d'heure après il sortait pour exploiter, sa serviette en chagrin\nnoir sous le bras préservant ses rôles.\n   Il était cinq heures et demie. Le temps plutôt humide que froid, qui\ncaractérise chez nous l'hiver plus que la gelée et la neige. Une brume blan­\nchâtre rendant vague le haut des maisons et garnissant les réverbères d'une\nruche de tulle. Plus de mouvement qu'à l'ordinaire ; des entrées et sorties\nfréquentes chez les pâtissiers et les charcutiers dont les faiseurs de réveillon\ndégarnissaient peu à peu les vitrines et les comptoirs. Une pacifique veillée\nde Noël brabançonne, presque sans cris ni chants, sans grande joie, sans\ntristesse profonde, plutôt morne, comme le temps brouillardeux qu'il\nfaisait.\n   John Tolmache Itchkoc habitait rue de Loxum une des maisons très\nhumbles, toutes pareilles, qui se profilaient à gauche en montant avant les\nexpropriations des dernières années. Porte verte, presque rustique, à un\nseul vanteau, effritée au bas par la vétusté, creusée au rabot de rainures\nverticales, surmontée d'un abat-jour en éventail, élevée de trois marches\nsur l'étroit trottoir. Quand Michiels tira le cordon terminé par une patte\nde lièvre dépoilée, une maigre sonnette fêlée retentit comme une voix de\npetite vieille.\n    On fut longtemps à ouvrir. Enfin le battant tourna, lentement, avec\ndéfiance. Dans l'entrebaillement apparut un corps mince, enveloppé d'une\nrobe de chambre écarlate, maculée de taches plus sombres, d'où émergeait\nle chef d'un petit vieillard, une marionnette, eut-on dit, au visage gros\ncomme le poing, vrillé de deux yeux luisants, entouré d'une prodigieuse\nauréole de cheveux et de barbe, blancs comme l'ouate, rayonnant et flam­\n boyant en un circuit ininterrompu.\n    Bastien demeura ébahi. Oui, vraiment, s'il était une puissance capable\nde le débarrasser de son mal nauséabond et insupportable, elle se mani­\n festait en cette apparition.\n   — Que voulez-vous ? demanda l'être en rouge d'une voix griffante\ncomme une patte de chat s'abattant sur la joue.\n   — Le docteur Itchkoc, répondit le géant intimidé.\n   — C'est moi. Et après?\n    — Je viens vous notifier un exploit.\n"}, {"page_pdf": 98, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2586, "texte": "                                  - 8 7 -\n\n    — Ah! vous êtes huissier. Vilain métier, surtout la nuit de Noël. On\nveut que je m'en aille, n'est-ce pas? Je paie bien pourtant. Mais ce sont mes\nchiens, mes lapins, mes pigeons, mes grenouilles. Mon propriétaire est plus\n bête qu'eux. Quel pingouin! Entrez.\n    Et s'effaçant pour laisser passer, il referma la porte. Ils furent aussitôt\ndans une obscurité où seul l'abat-jour en éventail mettait, en faible lueur,\nun pan de l'éclairage blafard de la rue.\n   — Par ici, suivez-moi, miaula la voix aigre, et en même temps une main\ndure comme celle d'un squelette saisit Michiels au bras et l'entraîna sur un\nescalier irrégulier et raide dont la dernière marche débouchait presque sur\nle seuil de l'habitation.\n    Il suivit en trébuchant.\n    De petits cris plaintifs venant d'en haut ponctuaient ses enjambées tâton­\nnantes. Il était surpris et vaguement inquiet.\n    Dès le tournant il aperçut la baie éclairée d'une chambre ouverte : — « Je\nvous mène à mon amphithéâtre, dit l'autre. C'est aussi ma salle à manger\net ma chambre à coucher, mon salon et ma bibliothèque, ma cuisine et\nma cave. Le surplus de la maison est vide ».\n    Ils entrèrent.\n   Jamais Michiels, au cours de sa longue carrière d'huissier instrumentant\ndans les coins reculés où les misères humaines trouvent leurs derniers\ngîtes, n'avait rien vu de pareil. Il s'arrêta effrayé.\n   Une grosse lampe au pétrole, posée sur le coin d'une table carrée,\ncouvrait de sa lumière un caniche, étalé sur le dos, les quatre pattes tirées,\nla tête renversée, le cou pris par un collier de métal, étroitement bridé,\nsanglé, ligotté, dans un silence et une immobilité funèbres. Il vivait! on le\nvoyait à de brusques saccades qui soulevaient la poitrine, et pourtant il\navait le ventre ouvert, la peau ramenée des deux côtés comme les entour­\nnures d'une redingote. On voyait ses intestins, dont les replis, jaspés de\ncinabre et de vert, figuraient un nœud de reptiles. Un de leurs anneaux,\nfendu comme un boudin, s'épandait au dehors.\n   — Vivisection, dit le docteur avec calme. Et saisissant un pigeon, qui\navait à la nuque une plaie affreuse, et, les plumes maladivement hérissées,\ndormait sur une des pattes étendues du chien martyr qu'il avait prise pour\nperchoir, il lui lissa d'une caresse le col et le dos, puis le lança. Le vola­\ntile prit un vol lourd, en spirale, et après deux ou trois tours s'abattit\nsur le plancher comme s'il recevait un coup de fusil.\n    — Cervelet à moitié amputé ; plus de direction dans les mouvements,\n dit encore le docteur toujours calme.\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2727, "texte": "                                    — 88 —\n\n   Michiels était atterré. Il avait pour les bêtes cette affection qui fait d'elles,\nen Belgique, le complément de la vie des petits bourgeois. Chez lui, chez\nses voisins, il y avait de braves chiens nommés presque tous Fidèle, des\nchattes tranquilles nommées Minnekepoes, des serins nommés Fifis\ncouvant dans leurs cages, des poissons rouges tournant dans leurs bocaux,\ndes pigeons voyageurs roucoulant dès l'aube, des pinsons aveugles voca­\nlisant du matin au soir leur petit air joyeux, toute cette décoration animale\nqui remplace, dans nos humbles ménages, les bouquets et les pots de fleurs\ndes populations amoureuses de la couleur et des parfums. Voir pâtir ces\ncompagnons familiers lui poignait le cœur. Et voici que brusquement il\nétait dans un horrible lieu où on les mettait à la torture.\n    D'un des coins de la pièce venaient les gémissements qu'il avait entendus\nd'en bas. Ils sortaient d'une caisse d'emballage, fruste et jaune, couverte\nd'une claire-voie.\n   — Ce sont mes sujets de rechange, dit Tolmache. Et prenant la lampe,\nla mettant au dessus de la cage, il ajouta : Une levrette pleine qui a mis\nbas hier.\n   En effet, trois petits étaient accrochés aux mamelles comme des ven­\ntouses. Mais, hantée par la terreur des cruautés prochaines dont l'odeur\nde sang répandue dans l'air de ce charnier lui donnait le pressentiment,\nla mère geignait en accomplissant son office de nourricière.\n    Michiels était ému jusqu'aux entrailles.\n   — Curieux, n'est-ce pas? dit le vieillard en le regardant sous le nez. J'en\nai eu une à qui j'avais coupé les quatre membres pour une expérience\nsuperbe, là sur la table. Je l'avais déliée, la croyant morte. Je sors un\ninstant. Quand je rentre, je la trouve par terre, dans le coin où j'avais jeté\nses petits. Elle avait travaillé de ses moignons comme un phoque se traî­\n nant sur le sable. Elle leur donnait à téter. Prodigieux, hein?\n    L'huissier frissonnait. Bouche béante il dévisageait ce personnage tout\n en rouge; c'est ainsi qu'il avait vu apparaître le bourreau dans le Trouvère\n et dans la Juive, au théâtre de la Monnaie, lors des représentations qu'il\n se payait une fois l'an le lundi de Pâques.\n    Il vit tout-à-coup qu'il tenait à la main un petit couteau à lame brillante\n comme un miroir dont la pointe était ternie par un glacis de sang séché.\n Les taches qui persillaient la robe de chambre écarlate étaient de la même\n teinte, et, horreur! il en avait aussi sur les mains.\n    — Oui, vi...vi...sec...tion, reprit en scandant le satanique écorcheur,\n comme si de rien n'était. « On ne connaît pas encore ça ici. Mais ça viendra.\n Vous verrez dans quelques années tous vos carabins avec mon installation.\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2587, "texte": "                                 - 8 9 -\n\nCe que ça donne comme résultats, est inimaginable. Quel malheur qu'on\nn'y ait pas songé au temps où l'on mettait à la question aussi naturellement\nqu'aujourd'hui on met à la pistole ! Que d'observations médicales inappré­\nciables on eût recueillies, non plus sur des bêtes, expériences d'ordre infé­\nrieur, mais sur l'homme lui-même. Rien que dans les Pays-Bas, sous le\ngouvernement du duc d'Albe, cinquante-cinq mille torturés en quelques\nannées ! »\n   Et levant la main qui tenait le scalpel, il s'écria avec enthousiasme :\nJ'aurais dû vivre en ce temps-là!\n   Il remit la lampe à sa place. Et avec ennui : Voyons, faites-moi mon\naffaire, dit-il.\n   — Voici la copie pour vous, dit Michiels. Veuillez lire.\n   Il prit le grimoire, et pour le tenir des deux mains sous la clarté, il se\nmit aux dents la petite lame, comme le boucher qui vient d'arracher la\nlangue au saint Liévin dans le tableau de Rubens.\n   Il lut en marmottant. Puis : Pour quand cette mise à la porte?\n   — Pour après-demain. Vous avez le jour franc d'usage.\n   — Parfait. C'est la Noël tout entière alors. Ça me suffira pour achever\nce sujet-là, et fricasser mon pigeon à déjeuner. Je ne déménage rien, vous\nsavez. Je laisserai ici la carcasse à'Azor, le fainéant qui s'étire là sous\nles lanières. Drôles de figures feront les passants quand vous le descendrez\nsur le trottoir.\n   Michiels griffonnait le parlant à. Ses doigts se crispaient sur la plume\net il avait eu grande peine à ouvrir son écritoire de poche. Et pourtant,\nmalgré son effroi et son horreur, une irrésistible envie de demander à ce\ndémon s'il ne pouvait rien sur sa gastrite, le tenait. L'homme lui semblait\népouvantable, mais sa monstruosité même suscitait dans l'âme troublée\ndu pauvre scribe, un espoir malsain d'un remède inattendu, coupable peut-\nêtre, mais souverain. Il se sentait en proie aux tentations du misérable\npensant à vendre son âme au diable.\n   Pendant ce temps, l'autre s'était approché d'un trépied qui supportait\nune marmite chauffant au dessus de la flamme bleuâtre d'une lampe à esprit\nde vin. Il tournait le liquide avec une grande cuillère. Doucement une\nvapeur montait répandant une âpre odeur ne ressemblant à aucune de celles\nqui avaient jusques là passé par les narines de Michiels.\n   — Voulez-vous boire une tasse? C'est du thé de feuilles de Nénuphar-\nanthropophage. Je les ai cueillies moi-même dans les étangs qui servent de\ncharniers au roi de Dahomey. On y jette les cadavres des nègres assommés\ndévotement dans les grandes solennités. Ces coquins de nénuphars les\n"}, {"page_pdf": 101, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2394, "texte": "                                  — 90 -\n\nsucent et les absorbent comme vous feriez d'un beefsteak. Il n'y a rien de\ntel que cette infusion pour retaper les vieux comme moi ».\n   Et soulevant la cuillère, il en versa le contenu dans l'entonnoir de son\ngosier.\n   Le long de l'échiné de Michiels la sueur perlait comme s'il y bavait\nl'épouvante.\n   — Voici, dit-il, d'une voie méconnaissable, en délivrant le double.\n   — Et voilà le cas que j'en fais, reprit l'autre, en essuyant dessus son\nbistouri. — Ceci n'est pas dit pour vous, mon brave, mais pour mon pro­\npriétaire. Ah que je voudrais le tenir ici, à la place de ce chien, qui me\nléchait, figurez-vous, pendant que je le bouclais. Quelle belle dissection\nj'en ferais! Et lente... oui très lente... et sans anestésique pour insensibi­\nliser, mille tonnerres ! »\n   Avec son petit couteau, il décrivait des découpures savantes, dans l'air,\ncomme s'il taillait en plein dans le cuir de l'infortuné Rentmeesters, alors\nen train de somnoler en son paisible logis de la courte rue des Longs-\nChariots.\n   Il y eut un silence durant lequel les lamentations de la levrette reten­\ntirent plus déchirantes et plus lugubres.\n   Michiels, mordu par le souci de sa gastrite, faisait, pour en parler, un\neffort égal à celui qui l'avait glorifié en Cour d'assises lors de l'épisode du\nsabre. Il dit tout à coup, rapidement :\n   — Monsieur le docteur, je suis malade. Voulez-vous voir et me donner\nun remède ?\n   — Malade, vous, reprit Tolmache, en le toisant de pied en cap.\nAu fait, qui n'est pas malade, très malade? Et soulevant la lampe, il le\nscruta de son perçant regard. Puis, sans hésiter, dardant sur lui son index,\ncomme une flèche dans la terre molle d'un tir à l'arc au berceau, d'un choc\nsec et dur, il lui pointa l'estomac en disant : Là git le mal.\n   — Touché, dit instinctivement Bastien, qui s'escrimait quelquefois au\n serment de Saint-Georges, dans une des maisons corporatives de la\n Grand'place.\n   — Vous avez là un viscère qui, vous paraîtrait ignoble si je vous fendais\nl'abdomen pour l'en extraire et vous le montrer. »\n    L'huissier sursauta. Comme en un éclair, il se voyait appliqué sur le\nchevalet, son énorme ventre crevé ainsi qu'un potiron dont on a découpé\nune tranche.\n    — Tranquillisez-vous, ce n'est pas nécessaire. Mais, je vous le répète,\nvotre estomac est ignoble. Je le vois comme si j'étais dedans. Il est\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2354, "texte": "                                   — 91 —\n\nincrusté à l'égal d'une vieille chaudière à vapeur. Il est flasque et puant\ncomme les cuirs verts salés qu'on débarque d'un voilier arrivant de\nBuenos-Ayres. S'il le trouvait dans un tas d'immondices, un chien pelé\ncrevant de faim n'en voudrait pas.\n   — Och! God! gémit Bastien. Mais en peut-on guérir?\n   — Oui.\n   — Comment, pour l'amour du ciel? Tout ce que j'ai fait jusque main­\ntenant n'a servi à rien.\n   — Des drogues, sans doute. Ça ne m'étonne pas. Il n'y a pas de drogues\nqui puissent nettoyer cette charogne, et surtout lui rendre l'activité, ce qui\nest l'essentiel.\n   — Connaissez-vous autre chose?\n   — Mais certainement que je connais autre chose. John Tolmache\nItchkoc guérit tous ses malades,... à moins qu'il ne les tue,... en faisant\nune expérience.\n   Michiels recula.\n   — Je ne dis pas ça pour vous. Puisque j'ai là un chien, je n'ai pas besoin\nd'un homme. Mais, — ajouta-t-il en ricanant, quoiqu'on pût croire qu'il\nparlait sérieusement, — il ne fait pas bon se confier à mes soins quand mon\nchenil est vide. Ainsi vous avez confiance en moi?\n   — Oui, dit Bastien avec conviction, entraîné de plus en plus dans le\ntourbillon d'une séduction énigmatique, s'enfonçant comme le cheval qui\npousse son poitrail sur le coutelas de l'e'quarisseur dès qu'il en sent la\npointe.\n   — Et bien, voici : Trois fois par jour une heure de tambour! — Et il\néclata de rire.\n   — Vous vous moquez de moi, balbutia l'autre interloqué.\n   — Mais non, mais non. Le remède est drôle, c'est pourquoi j'en ris.\nQuant à être bon, je vous en réponds. »\n   Et comme l'huissier hésitait : — Ce n'est pas la vieille médecine, j'en\nconviens. Mais, mon garçon, la vieille médecine s'en va en loques. C'est une\nradoteuse et une pédante qui ne voit pas plus loin que les verres de ses\nlunettes. Elle a toujours pris les chemins les plus longs sans se douter\nqu'elle a tout à portée des doigts. Ah! vous croyez que mon tambour est\nune plaisanterie. Je l'ai cru aussi jusqu'au jour où, officier de santé dans\nles armées fédérales, j'ai été frappé de la bonne santé imperturbable des\nfantassins qui maniaient les baguettes sur la peau d'âne. Jamais de gastrite\nces gaillards-là. Pourquoi ? Quel rapport entre les ra, les fla et la digestion?\nDifficile à trouver, mais lumineux dès qu'on le sait. C'est le rythme ! la loi\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2781, "texte": "                                  — 92 —\n\ndu rythme ! loi universelle, dominant la matière comme l'esprit. L'estomac\ngâté, devenu inerte, ne guérit que s'il retrouve le mouvement machinal et\nnormal qui triture les aliments. Battez la caisse près de lui, méthodique­\nment, il va chercher à emboîter le pas, sans réussir d'abord, mais insensible­\nment il sortira de son engourdissement. Redoublez à heures fixes, tapez,\nretapez, il finira par être entraîné, il marchera en mesure, absolument\ncomme les badauds qui accompagnent un régiment. Une fois l'habitude\nreprise, il continuera tout seul. C'est la guérison. »\n   Michiels était tout oreilles. Il était vivement frappé par ce raisonnement\ndont la logique vulgaire s'imposait à sa simplicité plébéienne.\n   — Il y a à Chicago, reprit le vivisecteur avec animation, une maison de\nsanté avec cinq cents cellules, ayant chacune leur tambour, comme dans\nun établissement de bains chaque cabine a sa baignoire. On y va faire sa\ncure. Tout marche à la vapeur. Le malade est assis le ventre nu près de\nl'instrument, il tourne une clef et le roulement commence, énergique,\ncontinu, accéléré. Trois semaines suffisent aux plus compromis. Il en faut\nsix pour ceux qui ont eu la mauvaise chance de se faire droguer par la\nFaculté : histoire de revenir sur ses pas. Médecine d'empirique, crient les\nsavantasses. Je réponds, moi : Seule vraie médecine, celle qui regarde\nautour d'elle et se trouve toute faite dans la nature. Je commençais à\nréussir là-bas, aux Etats-Unis. J'avais fait du bruit avec mes tambours.\nJ'ai dû m'expatrier parce que le même jour moururent dans l'établissement\ndeux patients, l'un qui venait d'arriver, l'autre qui allait partir. J'exposai\nles deux estomacs dans l'alcool pour montrer la différence. C'étaient des\npréparations magnifiques et absolument convaincantes. Mes rivaux m'accu­\nsèrent d'avoir aidé la coïncidence des décès pour me procurer ces échantil­\nlons hors ligne qui me faisaient une réclame colossale. J'avais contre moi,\nj'en conviens, quelques apparences. Je décampai. »\n   Il parlait en gesticulant, secouant parfois sa crinière de neige, comme un\nétalon qui s'ébroue.\n   — Le bruit ! La musique ! comme moyens curatifs ! On n'a pas encore\ncompris tout ce que cela peut produire. Le canon! A-t-on jamais observé\nde près l'état physiologique des artilleurs ? A quelles maladies échappent-\nils? Et les violonistes? Et les sonneurs de cor? Et les joueurs d'orgue de\nbarbarie? Ah! si j'avais le temps! »\n   Ses paroles tintaient drues et lancinantes, pareilles aux notes d'une\népinette tracassée par des doigts agiles et fiévreux. Michiels subissait\nl'impression de cette vélocité tapageuse qu'il sentait non seulement aux\noreilles, mais sur tout le corps, qu'elle parcourait, grimpant, descendant,\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2761, "texte": "                                  -   93   -\n\ntournant en des évolutions fourmillantes. Oui, le bruit n'était pas seule­\nment du bruit, il avait une vertu matérielle, car voici qu'il l'enveloppait\npar son réseau invisible, ainsi qu'une grosse mouche prise dans les fils\nd'une araignée.\n    — La médecine est à refaire, reprit l'Américain. Je sais des maux qui se\nguérissent par les couleurs. Je peins mes malades, moi, Monsieur! J'ai\ndressé un catalogue des tons et des nuances, je les dose, comme les autres\ndosent le quinquina et le nitrate d'argent. J'ai vu dans les musées tel tableau\nqui, brossé sur la peau humaine, dans ses éléments dominants, aux bons\nendroits, eût sauvé des milliers de vies, J'ai là un livre manuscrit intitulé :\nPalette médicale, qui entrera dans les préjugés comme l'éperon d'un\nmonitor dans la coque d'un vaisseau de bois. »\n    Il désignait dans un coin dont l'œil de Michiels perçait maintenant le\nclair obscur, un amas gigantesque de papiers, entassés en feuilles volantes,\ncontre les murailles dont il semblait un contre-fort.\n    — Ils ne savent rien, rien, rien, tous ces bavards, parce qu'ils ne savent\nrien regarder que leurs bouquins. Les Allemands ont tous de mauvaises\ndents. Vous avez remarqué ça, n'est-ce pas? Leurs gencives ressemblent\naux remparts démantelés de vieux châteaux-forts : des créneaux, des\nbrèches, quelques noirs pitons. D'où vient cela? De leur langage, de leur\nterrible idiome, forçant les muscles des mâchoires et des joues à des contor­\nsions contre nature, à des dislocations qui tourmentent, détournent et\nruinent la nutrition des parties voisines. Quelque chose comme la défor­\nmation des pieds des danseuses. Si vous avez des enfants, gardez-vous de\nleur faire apprendre ce rabachage qui n'a d'équivalent que le bruit que\nfont les chevaux mangeant de l'avoine. Je l'ai expérimenté sur une école\nde jeunes nègres à la Nouvelle-Orléans. Je les ai pris à six ans. Ils avaient\ntous entre leurs épaisses lèvres de chair crue deux rangées de petits cubes\nd'ivoire qu'on eût crus taillés à même dans les plus belles défenses d'élé­\nphants du Congo. Dix ans après, ils parlaient l'allemand comme Gœthe,\nmais leurs bouches étaient ravagées comme s'ils avaient hiverné trois hivers\nau Spitsberg rongés par le scorbut. Je parle onze langues, comme si chacune\nétait celle de ma mère, vous l'entendez par mon français. Je comprends\n l'allemand comme si j'étais né à Berlin. Mais je n'en ai jamais lâché un mot.\nAussi ai-je gardé mon ratelier, voyez. »\n  Il ouvrit la bouche, montrant deux alignements qu'on eût dit exclusive­\nment composés de canines, espacées, triangulaires, pointues, comme les\nmâchoires en scie d'un requin.\n — J'ai refait l'hygiène dentaire, vociféra-t-il. Je connais les mots dont il\n"}, {"page_pdf": 105, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2803, "texte": "                                     — 94 —\n\n  faut s'abstenir pour éviter la carie, ceux qui améliorent l'émail. J'en ai dressé\n un dictionnaire. Il est là aussi, dans le coin. Attendez, que je le trouve. »\n    Il entra dans le tas, comme un baigneur dans le flot. Il en eût tout de\n suite jusqu'aux cuisses. Les pans de sa robe écarlate s'étalèrent derrière lui\n pareils aux ailes entr'ouvertes d'un perroquet pourpré qui aurait eu la\n taille d'un condor. Les papiers bruissaient comme les feuilles sèches quand\n les pieds y traînent sous les bois. Quelques souris sortirent, noires fusées,\n avec un petit cri strident et disparurent derrière la caisse de la lice, toujours\n têtée par son avide progéniture, qui continuait à gémir tristement. Du\n remous qu'il imprima à la masse sortit une poussière qui remplit la\n chambre et fit tousser l'huissier.\n     Il fouillait, fourrageait, comme un chiffonnier dans un amoncellement\n  d'immondices, et grognait d'impatience de ne pas découvrir le fantastique\n  glossaire. Michiels le regardait par dessus la table qui maintenant les\n  séparait, et fasciné par les gestes du maniaque, se penchait pour mieux\n  voir, appuyant les mains sur le bord, oubliant le crucifié sanglant qu'elles\n  touchaient presque, et dont la pauvre poitrine continuait à palpiter d'un\n  souffle presque éteint, symbole affreux de la souffrance, image terrible des\n convulsions dans l'immobilité.\n     — Mort ! Et sang ! Et damnation ! Pas moyen de le dénicher. »\n     Et se retournant brusquement, il resta là, engagé dans les rognures,\n comme Sénèque dans son dernier bain. Ainsi, de loin, fondu dans la\n pénombre, tel qu'une apparition surgissante, il apostropha de nouveau\n l'huissier.\n    — L'influence des contractions musculaires sur les dents, sur la peau,\n sur tout ! Ils l'ont comprise quand ils ont méthodiquement organisé leur\n gymnase de chambre. Ils ont un mouvement pour chaque muscle, aux\n pieds, aux jarrets, aux fesses, au tronc, aux bras, aux mains, aux doigts.\n Ils maintiennent ainsi la souplesse et la fraîcheur des membres. Mais\naucun de ces malins ne s'est avisé d'appliquer ce système à la face humaine\npour la conservation de la beauté et de la jeunesse, pour éviter les rides et\nles flétrissures de l'âge. J'y ai pensé, moi. Je sais comment on garde le front\nlisse, comment on évite la patte d'oie, comment on conserve aux joues la\nvigueur et le poli. Il suffit de faire manœuvrer les organes faciaires par des\ngrimaces intelligemment combinées. C'est la gymnastique du visage. J'en\nsuis l'inventeur. Tenez, regardez, en voici. »\n    Et, en effet, comme sur le verre d'un kaléidoscope, sur sa face chafouine,\navec une variété et une rapidité prodigieuses, défilèrent en une danse\nmacabre les grimaces les plus épouvantables, les plus grotesques, les plus\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2856, "texte": "                                  -95      -\n\n bouleversantes, les plus navrantes que jamais cerveau- halluciné par un\ncauchemar ait rêvées. La bouche s'allongeait en un rictus affreux, puis se\nresserrait en cul de poule, les yeux se renversaient blancs et striés de rouge,\nle front, montait, montait, puis retombait comme si une masse l'avait\nassommé, la peau se plissait et se crispait en vacillations tétaniques.\n   Quand il s'arrêta épuisé par cet acrobatisme d'une virtuosité infernale :\n— « J'en prépare une édition illustrée, s'écria-t-il. Jamais on n'aura rien vu\nde pareil. C'est souverain, je l'affirme. Vous avez lu dans les journaux ce\nqu'on dit de mistress Maud Astor, cette Californienne, qui depuis vingt-\ndeux ans ne change pas et, à quarante-sept ans, a remporté le prix de\nbeauté à Cincinnati. C'est ma cliente, elle pratique mon système. Tous\nles matins, deux heures durant, devant sa glace, elle gymnastique sa figure.\nElle ira ainsi jusqu'à la nonantaine. Je suis certain que Ninon de Lenclos\navait découvert le truc ».\n   Relevant sa robe de chambre, comme une femme eût fait de ses jupes, il\nsortit de sa litière et, plus tranquille, revint près de Michiels.\n   — C'est neuf, hein? ce que je vous dis. J'en aurais pour des mois à\ntout vous exposer. Il n'y a, du reste, qu'à ouvrir les yeux pour que les\nobservations vous entrent dans la caboche comme l'eau de mer dans la\ncale d'un navire qu'on saborde. Vos phtisiques ! ici en Belgique, ils\naugmentent étonnamment depuis trente ans : voyez les statistiques. C'est\nà cause du procédé employé pour le contrôle des billets sur les chemins de\nfer. Les voyageurs sont dans leurs compartiments, entassés, mijotant dans\nune bonne moiteur. Vlan ! la portière s'ouvre, une trombe d'air glacial\nentre, flagellant tout le monde de sa rafale. Si, en hiver, s'ouvrait ainsi\nune fenêtre dans un appartement, on pousserait des cris de terreur. On est\ndouché jusqu'aux os. La grippe, la bronchite, le catarrhe, la pneumonie,\nla fluxion de poitrine entrent tels que des assassins dans une demeure mal\ngardée. Des milliers de gens chaque jour subissent ce traitement sauvage.\nJ'appelle ça inoculer la tuberculose. C'est une bien autre raison de\nsupprimer le procédé barbare de recueillir les tickets en faisant courir les\ngardes sur les banquettes des trains en marche, que les quelques morts et\nles quelques blessés qu'on enregistre tous les ans.\n   « Les chemins de fer ! C'est du propre, avec leurs secousses rythmiques\net le frottement ininterrompus des voyageurs sur le drap des sièges. On\nen verra de belles dans trois ou quatre lustres, grâce à ce régime aphrody­\nsiaque qui s'applique à la presque universalité des populations occidentales.\nLa pornocratie se développera, la littérature deviendra obscène, les mœurs\ntourneront à la polissonnerie chronique et incurable. C'est le wagon qui en\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2755, "texte": "                                  - 9 6 -\n\nsera cause. Chacun sait, sans le dire, ce que le cahotement du rail dégage\nde lubricité. L'emblème de la Vénus moderne, c'est la locomotive avec\nses ébranlements durant des kilomètres et des kilomètres. Établir une voie\nferrée, c'est étendre sur le sol de la cantharide ».\n   Michiels, qui voyageait peu et n'avait jamais aidé la bonne nature par\ndes moyens artificiels, comprenait moins. Sa tête, du reste, commençait à\nbourdonner formidablement. Pour un simple et honnête huissier c'était\nbeaucoup d'une seule rasade. Il éprouvait le besoin de respirer, de se\nreconnaître, de se recueillir.\n   Pour marquer un mouvement de retraite, il fit un pas de côté.\n   Il sentit que sa semelle posait sur un corps mou. Instinctivement il retira\nle pied et regarda. Il vit une masse bombée, noirâtre, visqueuse, luisante :\non eût dit une huître démesurément grasse et grande. Et tout de suite il en\ndistingua quatre, cinq, six autres, tigrant le plancher aux alentours.\n   Il eut une nouvelle commotion d'angoisse et d'effroi.\n   John Tolmache Itchkoc s'en aperçut.\n   — Ce sont mes grenouilles que j'ai lâchées tantôt, dit-il ». Et se baissant\nil en ramassa une qu'il tint suspendue par une patte à hauteur des yeux\nde Michiels qui, tout de suite, remarqua qu'elle était sans tête; la peau du\ncou mal cousue et sanguinolente, attestait l'atroce mutilation.\n   Le médecin la mit sur la table et de la pointe de son couteau la piqua au\ncôté. Bastien, terrifiante merveille, vit, à cette atteinte, la décapitée fran­\nchir d'un bond le caniche gisant, et renouvelant son saut, tomber à terre.\nPuis là, elle s'enleva encore, cogna la muraille, se retourna devant l'obstacle,\nrevint en arrière, alla heurter la paroi opposée, et à plusieurs reprises\nrecommença cette œuvre de démon. Et les autres qui maculaient le sol,\ntouchées par elle en passant, partirent tour à tour, comme des torpilles.\nToutes oscillaient d'un bout à l'autre de la salle, virant quand elles\ntouchaient la plinthe, se mêlant dans leurs chasses-croisés, telles que des\npendules ballant en même temps. Leur mouvement se ralentit peu à peu,\net bientôt elles demeurèrent de nouveau inertes, en grosses loupes, par terre.\n   — Effets des mouvements réflexes, dit Itchkoc qui jouissait de l'étonne­\nment mêlé d'épouvante de son client. Même sans tête, la grenouille respire\npar la peau si on la mouille. Le sang continue à circuler, le système nerveux\nreste sensible et obéit aux impulsions habituelles. En voulez-vous une? Ça\namusera vos enfants. »\n   — Non, non, merci, dit vivement, d'un accent altéré, Bastien, qui déci­\ndément en avait assez. Je dois partir. Monsieur le Diable..., pardon\nMonsieur le Docteur. Combien vous dois-je pour la consultation ?\n"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2571, "texte": "                                   — 97 —\n\n   — Pas un dollar. Prenez ma prescription comme cadeau de Noël.\nJamais vous n'en aurez eu de pareil.\n   — Merci, dit Michiels, qui déjà gagnait le large.\n   — Attendez que je vous éclaire, dit l'autre, qui prit la lampe et, rouge\ncomme Satan, resta debout sur le palier dans un coup de lumière, tandis\nque l'huissier dégringolait l'escalier, tâtonnait de ses mains tremblantes\npour faire mouvoir le pène, et se sauvait après avoir refermé bruyamment\nla porte.\n\n   Il dévala au pas accéléré la rue d'Arenberg, enfila les Galeries St-Hubert,\nperçant, en la bousculant, la foule noire de désœuvrés suspects qui s'y\nentasse le soir. Dans le pignon qui cloisonne le passage à mi-parcours, le\ncadran éclairé de l'horloge publique lui sembla une pleine lune morne. Il\ntraversa la place de l'Hôtel de Ville, inquiétante dans l'austérité de ses\nconstructions gothiques. Une pluie fine et froide filtrait à travers le brouil­\nlard.\n   Quand il arriva à sa demeure, une gamine de dix ans, en haillons, la-\nbouche contre le trou de la serrure, soufflait d'une voix grelottante un\nchant de Noël qui devait entrer dans le corridor d'entrée comme une\nromance de petite morte revenant la nuit se plaindre. Près d'elle deux\nautres misérables, plus jeunes, muettes et tremblotantes defièvre, attendaient.\n   Michiels leur donna un sou.\n   Il n'alla pas ce soir-là au Borgval. Il se laissa choir sur une chaise, au\ncoin du feu, dans la cuisine.\n   Une servante villageoise y nettoyait, y rangeait tout, selon l'usage\nbruxellois la veille des grandes fêtes.\n   Malgré ses émotions, il dormit moins agité que de coutume. Par recon­\nnaissance de n'avoir pas à porter cette nuit le poids quotidien des pintes,\nson estomac, instrument ordinaire de cauchemars et d'insomnies, le laissa\ntranquille. Il rêva seulement d'une exposition publique où l'on exhibait\nUne sorte de pieuvre morte, desséchée, hideuse, devant laquelle un public\nsans cesse renouvelé s'extasiait. Un pître la désignait d'une baguette en\ncriant sans cesse : « L'ignoble estomac de l'huissier Bastien Michiels ! »\n On payait dix centimes.\n   Il se réveilla sur le tard, vers neuf heures. Un pâle soleil de Noël inon­\ndait son lit d'une lumière douce. Les événements du soir précédent avaient,\ndans son esprit, perdu leur perspective fantastique. Ce qui dominait pour\nlui, c'était qu'il avait un estomac ignoble, et qu'il existait peut-être un remède\npour le réhabiliter, pour lui rendre sa dignité première.\n                                                                          7\n"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2397, "texte": "                                 - 9 8    -\n\n   Emploierait-il le tambour ?\n   Pourquoi pas? Il résolut la question par un proverbe : Si ça peut ne\npas faire du bien, ça ne peut pas faire du mal.\n   Il descendit.\n   En l'entendant, la servante sortit de la cuisine, et en flamand lui\nsouhaita une heureuse Noël! Zalige Kersmisl\n   Il lui donna une pièce d'onze sous et demi (le franc de France en vieille-\nlangue monétaire du Brabant), et entra dans sa petite salle à manger.\n   Le couvert était mis pour le déjeuner. Tout de suite elle lui apporta du\nchocolat brûlant et des couques au beurre réchauffées au four, extra rem­\nplaçant, suivant la coutume locale, pour les quatre grandes fêtes gardées, le\ncafé au lait fortement mêlé de chicorée et les tartines de tous les jours.\n   Quand il eut fini, il rappela la domestique.\n   — Mie-Wantje, dit-il, allez me chercher Kobe Janssens.\n   C'était un des tambours de la garde civique du quartier, dont Michiels\nétait sous-lieutenant. Il habitait presque à côté. Sa femme était verdurière\net marchande de harengs saurs.\n   Dix minutes après Kobe Janssens paraissait. Lui aussi souhaita : Heu­\nreuse Noël! Lui aussi reçut sa pièce d'onze sous et demi. La conversation\ns'engagea en plat flamand du bas de la ville.\n   — Kobe, voulez-vous venir jouer du tambour ici trois fois par jour,\ndurant une heure?\n   — Qu'est-ce que vous dites, lieutenant? Jouer du tambour! Ici! Trois\nfois par jour ! Pourquoi ?\n   — Ça c'est mon affaire, Kobe. Supposez que c'est pour débarrasser la\nmaison des rats.\n   — Vous croyez que c'est bon het getrommel om ze te verjagen ? Ça\npourrait bien être vrai. Je ne l'ai jamais entendu dire. Je veux bien.\n   — Je vous donnerai par jour un escalin. Ça va-t-il?\n   — Mais oui, c'est autant de gagné. A quelle heure chaque fois?\n   Avant que Michiels eut répondu, on sonna de la rue II fut distrait et\nécouta. La servante ouvrit et apporta une lettre.\n   — C'est pressé, dit-elle.\n   Il lut. C'était de Me Van Camp, l'avoué : « Mon cher Michiels, écri\n   vait-il, inutile de poursuivre l'exécution de l'ordonnance de déguerpisse­\n   ment que vous avez signifiée hier au docteur Itchkoc. Il paraît que c'est\n« un fou. Nous allons demander son interdiction. Son fils est arrivé hier\n« de New-York. D'accord avec le propriétaire, qui sera indemnisé, nous le\n« laisserons dans sa maison pour être plus sûr de l'avoir sous la main ».\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 476, "texte": "                                    — 99 —\n\n   L'huissier resta rêveur. Un fou !\n   Le tambour, debout, attendait. Au bout de quelques instants\ndemanda :\n  — Eh bien, lieutenant, à quelle heure?\n   Michiels, indécis, se tâta l'estomac, puis avec le geste d'un homme\nse dit : Bah! je me risque! il répondit:\n  — Nous commencerons demain matin à l'Angélus.\n                                               EDMOND PICARD.\n   24 décembre 1884 (Veillée de Noël).\n\n\n\n\n                "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-018", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 99, "page_fin": 105, "titre_corps": "Fêtes monacales", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Verhaeren", "ancre_debut": "FÊTES MONACALES", "ancre_fin": "EMILE VERHAEREN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "MADEMOISELLE RAMPILLON", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 476, "fin_caractere_exclue": 1626, "texte": "FÊTES MONACALES\n\n                                         I\n        A coups de cloche, à coups de trompe et de bourdon,\n        Au tapage mordant des trompettes       claquantes,\n        La crosse droite en main comme on tient l'espadon,\n        Front nu, torse en hauteur, allures attaquantes,\n        Les chevaux rythmant clair de leurs sabots d'acier\n        Quelque joyeuse et folle entrée au cœur des villes,\n        Les moines féodaux, bardés d'orgueil princier,\n        S'étalent tout en or dans les fêtes civiles :\n        Hommes sacrés, siégeant sous leur froc suzerain,\n        Eblouissant leurs temps de leurs majestés pâles,\n        Le monde avait l'effroi de ces grands blocs d'airain,\n        Assis les pieds croisés sur les foudres papales.\n\n\n                                         II\n        C'étaient les âges neufs où les tiares et croix,\n        Soudainement dans les guerres      dégringolées,\n        S'ensanglantaient autant que les glaives des rois,\n        Et se cassaient aux chocs des heurts et des mêlées.\n        Les évêques jugeaient la plainte et le grief;\n        Leur donjon mordait l'air de ses crénaux gothiques ;\n"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1718, "texte": "                        100\n\n\nIls n'avaient cure et soin jamais que de leur fief;\nIls se disaient issus de déesses mythiques ;\nLeurs cœurs étaient hautains — mais leurs cerveaux battus\nComme une enclume en bronze, étaient tintants de gloire.\n\nCes temps passaient d'orgueil et de splendeur vêtus,\nEt le progrès n'avait encor de sa racloire\nRien enlevé de grand, de féroce et de lourd,\nAu monde où se taillaient les blocs des épopées.\nQuelque moine en était le dompteur rouge et gourd,\nMais moins à coups de croix pourtant qu'à coups d'épées.\nIl infusait au peuple agenouillé la peur,\nAux grands la crainte; aux rois il parlait de puissance\nQui leur venait d'en haut et plongeait en torpeur\nLes serfs dont il fallait couper ras la croissance.\n\nEt naquirent alors des cloîtres fabuleux\nDans les obscurités des bois et des mystères,\nD'abord gardiens sacrés de morts     miraculeux,\nIls vécurent, ayant des rois pour donataires,\nEt des princes, vassaux de Dieu, pour protecteurs.\nIls devinrent château, puis bourgade et village,\nIls grandirent cité géante — et leurs tuteurs\nMirent le féodal pouvoir en attelage\nAu devant de leur brusque et surgissant soleil.\n\n\n                        III\n\nEt c'est fête aujourd'hui dans ce. monde néfaste,\n Vingt grands abbés, la mitre au front, le doigt vermeil,\nSont là, monumentaux de vigueur et de faste,\nLe drapeau monacal se refête à l'écart,\nPesant d'orgueil sacré, dans des lambris de marbre.\nVingt hérauts plastronnes de soie et de brocart\nSont fixés, tout debout, chacun au pied d'un arbre\nDont feuille à feuille on a doré le dôme entier.\nEt le soleil chrétien voit ces luxes rebelles\nTrôner dans la splendeur d'un vallon forestier,\nEt sous le va-et-vient des papales flabelles\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1774, "texte": "                         101\n\n\nUn repas colossal souffle, fourneaux   béants,\nEructant en renvois sa flamme et sa fumée,\nPar les gueules de fer des soupiraux géants.\nUne odeur de mangeaille et de chair allumée,\nEt de sauces fleurant les gras parfums     huileux,\nPlaque au palais et fait suinter d'aise les bouches.\nSièges, coussins, tréteaux, divans par tas moelleux\nCerclent la table encor vide, comme des couches.\nL'air est coupé de lents effluves altérants;\nSur les velums tendus le vent plisse des moires;\nDes corbeilles de fruits bombent leurs tons safrans\nSur des plinthes de chêne et sur des bords d'armoires,\nEt les échansons vifs, passent, le bras orné\nDe la sveltesse en col de cygne des aiguières.\n\nDans l'attente et l'odeur du repas atourné\nIls écoutent les vingt abbés, vœux et prières\nQue leurs vassaux, genoux touchant le sol, leur   font.\nEt reniflent l'encens des lourdes  flatteries.\n\nEt la fête prolonge autour son cours profond :\nDes guirlandes d'argent sur des piques fleuries\nLe long des chemins verts gagnent les loins des bourgs;\nDes soldats cuirassés d'acier et de lumière\nCampés sur leurs chevaux au coin des carrefours\nPointent leurs casques bleus sous un vol de bannières;\nLe soleil estival mord le fond d'un torrent,\nAllume les rochers et fait craquer les chênes ;\nDans les hameaux, tout un peuple     tintamarrant,\nSe prépare, brutal, aux kermesses prochaines\nOù son rut roulera comme un fleuve au travers ;\nEt des étalons roux, la prunelle élargie,\nLe ventre frémissant et les naseaux ouverts,\nTendent leurs cous gonflés du côté de l'orgie.\n\nEnfin la table est prête et dresse ses couverts.\nLes vingt abbés, la croix d'argent sur les poitrines,\nFlanqués chacun d'un haut valet, se sont assis.\nIls hument les pâtés, les lards et les terrines,\n"}, {"page_pdf": 113, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1716, "texte": "                     —   102 —\n\n\nLes mets monumentaux, tassant leurs ramassis.\nOn sert des paons, la queue épanouie en lyre;\nDes porcs, les flancs mordus de tridents ciselés ;\nDes cuissots roux dont une odeur d'ambre et de myrrhe\nFume à travers les dents de lourds plats crénelés.\nLes fumets pimentés et les sauces ardentes\nAgacent de leur feu titillant les palais,\nQue corrigent des fruits aux saveurs corrodantes.\nLe repas se poursuit sans trêve, sans relais.\nVoici le grand gibier des liesses avides :\nLes sangliers, dont la hure dans le festin,\nHaineusement grimace et tord ses crocs livides,\nLes aloyaux et les rognons de bouquetin,\nLes filets raffinés, les volailles farcies,\nLes daims royaux, tués la nuit, aux alentours,\nLes faisans adornés de grappes cramoisies\nEt la chair des chevreuils avec des langues d'ours.\n\n\n                         IV\n\nA gauche, au coin d'un lourd massif, entouré d'ormes,\nSur des tréteaux vêtus de velours damassés,\nOn mime avec des cris et des clameurs énormes\nJérusalem conquise et l'assaut des Croisés,\nLe glaive au vent, sur la douve monumentale.\nD'abord s'avance, au pas, le héros Godefroid,\nLevant sur l'Orient la croix occidentale,\nLe duc de Normandie en vêtements d'orfroi,\nPierre l'Ermite assis sur sa mule âpre et raide,\nPuis Bohemond, et le Sire de Vermandois,\nRobert de Flandre, et là, fier entre tous, Tancrède.\nAutant d'assauts livrés ensemble, autant d'exploits.\nOn lutte à corps serré, pied à pied, et les casques,\nLes heaianes, les armets, sonnent clairs sous les coups,\nLes glaives vont tournant en sanglantes bourrasques,\nOn s'agrippe; Chrétien dessus, Maure dessous,\nRoulent noueusement dans le flux des mêlées.\nDes cimeterres bleus luisent, éclairs de deuil,\n"}, {"page_pdf": 114, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1846, "texte": "                     — 103 —\n\nHeurtant d'un choc d'acier les masses dentelées,\nEt les pennons tenus debout comme un orgueil.\nLes cœurs sont furieux, les têtes allumées.\nOn entend le grand cri : Notre-Dame et Noël!\nEt cet emmêlement des deux larges armées\nFait croire un long instant que le heurt est réel.\nLes Turcs creusent les rangs de sanglantes ornières;\nLes Chrétiens sur les murs s'acharnent plus avant;\nRien ne fait présager laquelle des bannières\nTriomphale et levée ira claquante au vent,\nQuel symbole mourra de mort rouge, quel monde\nTiendra sous sa lourdeur l'autre monde écrasé;\nQuand par dessus les flots de la tuerie immonde,\nVêtue en long manteau d'argent fleur de lysé\nSurgit debout l'archange avec sa cour de gloires,\nAvec ses cheveux fiers, avec son pied dompteur,\nAvec ses doigts dorés, d'où tombent les victoires.\nEt l'Asie est conquise au Christ inspirateur.\n\nA droite, un lent cortège altier de filles belles,\nVierges superbement, les cheveux en camail\nSur l'épaule, le corps orné de brocatelles,\nLa ceinture bouclée avec fermoirs     d'émail,\nLentes, et sur un pas de rythme ancien procède.\nElles ne font qu'aller, que venir, que passer,\nL'horizontal soleil tout en splendeur, obsède\nDe ses glissants rayons leur front, et vient baiser\nLes bijoux solennels qui pavoisent leurs tempes\nEt leur col frais et nu jusqu'au vallon des seins.\nLes premières s'en vont en rang, levant les hampes\nDe roux et lourds flottants drapeaux diocésains.\nLes fronts baisés au va-et-vient des broderies,\nLes doigts cerclés d'argent et les poignets d'airain.\nD'autres viennent, tenant de sveltes armoiries,\nDes tortils monacaux et blancs où le burin,\n Tailla sur fond d'azur des mitres crénelées;\nD'autres devant leurs pas égaux sèment des fleurs;\nD'autres, les pieds battant les traînes déferlées,\nLes cheveux défrisés par les vents cajoleurs,\n"}, {"page_pdf": 115, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1623, "texte": "                      — 104 —\n\nPassent, symbolisant les lentes litanies,\nAvec des cartels d'or et des emblêmes bleus.\nEt tel ce défilé, coulant ses symphonies\nEt sa mobilité de couleurs et de feux,\nParmi le déploiement des ruts et des ripailles,\nAttire l'œil des grands moines enluminés\nQui par dessus les plats de lard et de tripailles\nPenchent leur face énorme et leurs sens tisonnés.\n\n\n                          V\nOn sert encor dans des coupes et des amphores,\nLes crûs des vins de France et les cidres normands.\nIl flambe des parfums aux éclairs de phosphore\nDans les ventres ouverts de cratères fumants.\nLes vents passent, tordant leurs feux en chevelures\nEt s'imprègnent d'encens et l'épandent au loin\nEt le roulent parmi les flux des moissons mûres\nEt la marée en fleur de l'avoine et du foin.\nDe l'horizon arrive à travers champs, la houle\nDes vacarmes touffus et, des débordements,\nEt des sauvages cris, et des ruts de la foule.\nOn devine, là-bas, dans les hameaux,      fumants\nDe liesse à pleins instincts et de joie à pleins ventres,\nServes et serfs, patauds et pataudes, tous soûls,\nMâles, luttant entre eux comme les loups des antres,\nEt femelles hurlant autour, les regards fous.\n\n\n                         VI\nEnfin, le long repas finit, et les lumières,\nDans les massifs géants, larment l'obscurité,\nL'ombre descend des monts aux heures coutumières,\nLe ciel s'étend immense ainsi qu'un drap lacté\nSur les étangs rêveurs et les plaines songeuses.\n\nMais bien qu'il fasse soir, les bruits croissent toujours\nEt montent plus grouillants des plèbes tapageuses\nEt roulent plus tonnants vers les échos des bourgs,\n"}, {"page_pdf": 116, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 623, "texte": "                                 —   105   —\n\n\n           Jusqu'à ce que minuit tombe sur les villages\n           Et que les moines las, mis en joie et repus,\n           Quittent la fête ardente encor.\n                                            Leurs attelages\n           Sont amenés fringants sous les ormes trapus.\n           On les y voit monter, la face au vin rougie.\n           Et s'en aller par les routes à travers bois,\n           Faisant de loin en loin sur la foule et l'orgie\n           Avec leurs mains en or de lents signes de croix.\n\n                                               EMILE VERHAEREN.\n\n\n\n\n     "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-019", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 105, "page_fin": 121, "titre_corps": "Mademoiselle Rampillon", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Sulzberger", "ancre_debut": "MADEMOISELLE RAMPILLON", "ancre_fin": "Elle veut que vous ajoutiez ça à la dot de vos filles", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 116, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 623, "fin_caractere_exclue": 2085, "texte": "MADEMOISELLE RAMPILLON\n              Voilà, deux mètres de peluche... C'est moi qui vous remercie,\n                répondit la vieille demoiselle en reconduisant l'acheteuse.\n                  Dans un coin, à un pupitre éclairé par un bec de gaz, la\n               patronne, debout au milieu d'un amoncellement de cartons\nétiquetés de petits carrés d'étoffe, achevait l'inventaire de fin d'année.\n   La demoiselle reprit sa place habituelle derrière le comptoir. En enten­\ndant la plume de la mercière griffonner un paraphe au bas du registre,\nelle tira de sa ceinture une montre en argent, toute plate, datant au moins\nde 1820.                                                          .\n   — Madame, fit-elle avec la déférence presque craintive des inférieurs, je\ncrois que sept heures vont sonner, et vous avez été assez bonne pour me\npermettre aujourd'hui...\n   — Ainsi, dit la patronne en s'arrêtant de replacer les cartons dans leurs\ncasiers, vous ne pouvez décidément dîner avec nous, comme vous avez\ndepuis si longtemps accoutumé de faire la veille de l'an? Ce n'est pas\ngentil, cela.\n   — Vous savez combien je le regrette. Mais il faut que j'aille rue Belliard,\nchez mon beau-frère le capitaine, habiller ses filles pour leur premier bal,\net quand il me demande, celui-là, j'obéis... militairement, dit la vieille en\nriant.\n   — Enfin, puisque rien ne sert d'insister... Ayez seulement l'obligeance de\nremettre un peu d'ordre ici, et vous pouvez aller.\n"}, {"page_pdf": 117, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2602, "texte": "                                  — 106 —\n\n    La demoiselle ferma tous les tiroirs, rangea les boîtes, brossa les chiffons\net les rognures de papier qui traînaient sur le plancher.\n    — Et maintenant, mademoiselle Madeleine, dit affectueusement la\nmercière pendant que la demoiselle nouait sous son menton ridé les brides\nde son chapeau à fleurs, comme je ne vous verrai plus de cette année, je\nvous souhaite un heureux nouvel an.\n    — Moi de même, répondit la vieille très émue... Tout ce que vous pouvez\ndésirer...\n    Les deux femmes se donnèrent une poignée de mains, et la petite vieille,\naprès avoir passé à son bras le cabas de crin où elle serrait ses ciseaux, son\nfil, ses bobines, prit son en-cas et sortit. Trottant menu, se faufilant entre\nles passants qui, affairés, chargés de paquets coquettement ficelés dans du\npapier blanc, se croisaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans la gaîté d'un\nsoir de fête, elle regagnait son logis, une petite chambre à l'étage d'une\népicerie, au Cantersteen. A mi-chemin, à l'aspect de l'éclairage inusité qui\nilluminait les vitrines, découpant en rose des transparents où se lisait le\nmot Etrennes, elle se rappela, entra chez un pâtissier acheter quelques sous\nde bonbon pour les mioches de sa propriétaire.\n   Arrivée dans sa chambre, elle fit un bout de toilette, passa le peigne dans\nses cheveux gris, enfila une jupe neuve sur sa robe de serge lustrée par le\nfrottement journalier du comptoir ; puis, s'étant assurée que tout était à sa\nplace, le tambour à broder, les paquets de canevas, la courte-pointe en\npercaline à bouquets bien tirée sur le lit de fer, la commode hermétique­\nment fermée, le poêle prêt à être allumé le lendemain matin, elle souffla la\nlampe et partit.\n   — Ah, mademoiselle Madeleine ! dit familièrement 1' « ordonnance »\ncravaté de blanc en ouvrant la lourde porte aux panneaux de chêne, voilà\nune demi-heure qu'on vous attend.\n    Les deux jeunes filles s'étaient précipitées hors de la salle à manger.\n    — C'est vous, ma tante? Quel bonheur!... Nous pensions que vous ne\nviendriez jamais...\n    Mademoiselle Rampillon entra. A la table mi-desservie, le capitaine et\nsa femme, leurs serviettes sur la nappe, prenaient le café.\n    — Bonjour, chère, tu vas bien? Ces demoiselles ne sont plus à contenir :\non allait envoyer chez toi. Une impatience folle !\n    — Il est vrai, dit le capitaine, qu'elles font leur entrée dans le monde,\net ouvrir le feu par un bal chez le colonel Morla, c'est débuter avec les\nhonneurs de la guerre.\n    — Ah, il fait les choses en grand seigneur. Imagine-toi, ma chère, que\nce soir...\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2629, "texte": "                                    — 107 —\n\n    — Oui, oui, tu raconteras ça plus tard, interrompirent les deux fillettes\n en entraînant leur tante sur l'escalier.\n    Au bout d'une heure elles redescendirent. La vieille venait derrière, avec\n mille précautions, pour ne pas toucher leur traîne. Souriantes, leur fin\n visage émergeant d'un flot de tulle sur lequel s'allongeait un cachemire\n bleu-pâle — on aurait dit deux fondants de sucre dans leur blanche enve­\n loppe de papier festonné — elles se tournaient, se retournaient, et, se haus­\n sant sur la pointe des pieds pour arriver à la glace, reconnaissaient à peine\n les fifilles qu'elles étaient, dans cette toilette qui faisait d'elles deux petites\n femmes.\n    — La voiture attend, annonça une bonne en entr'ouvrant la porte, et\n devant ses jeunes maîtresses elle resta ébahie, joignant les mains d'admira­\n tion.\n    — Bonsoir Madeleine, bonsoir Justine... Madeleine, à tout à l'heure,\n n'est-ce pas?\n    Les chevaux s'ébrouèrent, et l'on entendit le roulement du fiacre sur le\n pavé. Mademoiselle Rampillon revint auprès de son neveu; le bambin se\ndésolait de n'avoir pu accompagner ses sœurs. Au bout de cinq minutes il\n n'y pensait plus : la bouche ouverte, l'œil brillant, il écoutait sa tante, qui\nle promenait dans le pays des ogres et des fées. Puis, lorsque le sommeil le\nprit et que ses paupières se fermèrent, elle monta le coucher, resta auprès\nde son lit jusqu'à ce qu'il fût endormi.\n    Redescendue dans la salle à manger, toute seule, elle avisa sur la table\nune vieille gazette. Très curieuse des événements, elle suivait la politique\ncomme elle pouvait, lisant de temps en temps un journal au hasard. Elle\nprit celui-ci, le dévora d'un bout à l'autre, et eut une émotion en appre­\n nant la maladie d'un célèbre ministre anglais — qui était mort depuis\n quinze jours.\n    Sa lecture achevée, elle s'était accoudée sur la table; alanguie en une\ndemi-somnolence, les yeux vides, elle se laissait aller à rêvasser; elle\nsongeait à ce bal, à ce qu'était au juste ce « bal blanc » ; elle cherchait à\ndeviner, à travers le va-et-vient des danseuses, la gaîté des petiotes, balan­\nçant, dans un quadrille, les falbalas de leur toilette neuve. Et, levant la\ntête, tandis que, coupant mathématiquement le silence, le timbre de la\npendule martelait le temps, sous les glaces encastrées dans les panneaux\nbosselés d'or, elle réfléchissait, la déshéritée, au bonheur de sa sœur, à la\nrichesse, mais sans un regret et sans qu'il lui vint même à l'idée que ce\nbonheur selon le monde, elle aurait pu l'avoir, et que c'était elle, la vieille\nfille, qui l'avait fait.\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2631, "texte": "                                  — 108 —\n\n   Minuit sonna. Alors, seule dans cette vaste chambre que le froid com­\nmençait à gagner, la vieille, entourée de tous ces visages que formait le\nsien en se répétant à l'infini dans les glaces, sentit en elle quelque chose qui\nl'émut à l'idée de cette année qui s'en allait, qui, au douzième coup de l'hor­\nloge n'existerait plus, irramenahle, aussi effacée que si un siècle avait passé\ndessus. Une tendresse inonda chaudement sa poitrine, une tendresse débor­\ndante pour tous ceux qu'elle aimait. Dans la maison paternelle, il y a\ncinquante ans, à cette heure-là, chacun, se levait, et l'on accueillait l'année\nnouvelle en s'entredonnant une embrassade d'espoir et d'amour. La pendule\nachevait de sonner. Dans son besoin d'épanchement, la vieille se leva. Ses\nyeux virent deux miniatures qui brillaient au mur : c'étaient son père et sa\nmère. Elle les prit dans ses mains respectueuses, les baisa longuement; puis\nelle versa un peu d'eau dans un verre placé sur la table ; et, le verre tendu,\nelle murmura entre ses lèvres pâlies, avec une emphase risible, un toast de\nbonne année à ses proches...\n   Elle se rassit, se reprenant à songer, la tête penchée sur la poitrine.\nHarassée de fatigue, elle s'endormit. A une heure, une voiture qui s'arrêta\nbrusquement la réveilla en sursaut : un gazouillis de voix éclata dans le\ncorridor, ruissela dans la chambre, et madame Carmant, suivant ses filles,\nentra, toutes les trois roses, fleurant frais, avec de petits cheveux follets\néparpillés sur le front.\n   — Bonne année, bonne année! cria la vieille en courant, le cœur gonflé,\nembrasser toute la famille.\n   — Merci, Madeleine, je te remercie, dit madame Carmant en lui rendant\nson baiser.\n   — Et nous pareillement, ma tante.\n   Puis ce fut un caquetage à ne rien entendre : les deux demoiselles\nracontaient à la fois les détails du bal.\n   — Oh ! ma tante, si vous saviez !...\n   — Ecoutez, ma chère amie, coupa le capitaine Carmant, je vous\ndemande mille pardons, mais il est tard, il faut que je sois demain matin\nà la caserne.\n   Il la reconduisit, pour fermer la porte derrière elle : — Bien le bonsoir!\n   De son pas serré de vieillotte, mademoiselle Rampillon refit ce chemin\nqu'elle avait fait tant de fois la nuit, lorsque sa sœur ou ses nièces étant\nindisposées, on l'envoyait chercher, comme une garde-malade.\n   Chez elle, elle alluma le quinquet; s'étant débarrassée de son manteau,\nelle disposa le tambour à broder, prit un gros livre à images, le mit ouvert\ndevant elle, et commença à dessiner sur un canevas de dimension ce qu'elle\nappelait « un tigre d'après nature ».\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2696, "texte": "                                  — 109 —\n\n   Il était deux heures et demie du matin quand les voisins, en rentrant\nd'un réveillon, se dirent : « Tiens, voilà mademoiselle Rampillon qui\néteint sa lampe ».\n\n\n   Mamzelle Madeleine, comme on l'appelait dans le quartier, avait\nsoixante ans, et il y en avait cinquante qu'elle menait cette vie résignée.\nDéjà dans la maison de son père, un petit huissier de Liège, elle était,\ntout enfant, la Cendrillon. Non qu'on la traitât durement. Mais l'étude ne\nrapportait guère plus de trois cents francs par mois, et madame Rampillon\nqui, toujours au travail, peinait comme une ouvrière, s'usait à conduire\nseule le ménage, chaque année plus nombreux. Madeleine devint la seconde\nmère de la nichée. Toute jeunette on la considéra, et sans qu'elle se\nplaignît, comme une vraie maman, trouvant bien plus amusant d'écumer\nle pot, même le dimanche après-midi, que d'aller promener une toilette\nneuve. Il lui fallait se hausser sur la pointe des pieds pour poser une casse­\nrole sur la cheminée, qu'elle était déjà la « grande sœur ». Lui procurer\nune distraction, l'idée n'en venait pas. Le soir, ayant mis coucher son petit\nmonde, elle s'occupait sous la lampe à raccommoder les robes de sa sœur,\nles vêtements déchirés de ses frères. Les fois où l'on sortait, elle débar­\nbouillait, coiffait les petits avant de quitter son tablier de servante pour\naller s'habiller ; et quand un bouton manquait, que les doigts passaient à\ntravers les gants déchirés, c'était sur elle que retombaient les gronderies.\nElle courait à sa chambre se bichonner : cinq minutes n'étaient pas écou­\nlées qu'on criait au bas de l'escalier : « Eh bien, Madeleine, es-tu prête à\nla fin? C'est toujours toi qu'il faut attendre! »\n   Un jour, par hasard, on la mena entendre Joseph en Egypte, que\ndonnait une troupe ambulante de passage dans la ville. C'était la première\nfois qu'elle allait au théâtre. Baignée, enfoncée dans de la musique, les yeux\net les oreilles éblouis, elle allait des chanteurs aux décors, des choristes aux\nballerines, à l'archet du chef, qui, d'un geste élargi, déchaînait la sym­\nphonie. Mais elle n'était plus dans la salle : tout ce qu'elle voyait, tout ce\nqu'elle entendait grandissait, prenait des proportions gigantesques ; et elle\nétait toute à l'opéra féerique qui se jouait dans son cerveau, dans son cerveau\nprêt à éclater, puisque cette représentation-là était pour elle ce que serait\npour nous le théâtre écrasant, tuant, où dans un paysage brossé par\nRubens, des barytons aux muscles d'athlètes, des cantatrices belles comme\ndes statues, joueraient, en de vrais costumes de rois et de reines, un drame\nde Shakespeare sur de la musique de Beethoven !\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2813, "texte": "                                   —   110   —\n\n\n    Revenue avec des mélodies plein la tête, elle réunit ses économies, acheta\n la brochure, et radaptant de mémoire la musique aux paroles, elle chantait\n sans cesse en tirant l'aiguille. Un pianiste, ami de la maison, l'entendit,\n resta stupéfié par ces intonations chaudes, souples comme le velours, mer­\n veilleuses, n'appartenant plus à la femme, et pas encore à l'homme; et,\n peu à peu, en montant jusqu'aux plus extrêmes limites, la voix s'affinait,\n n'était plus qu'un souffle exhalé, si doux et si pur, qu'on ne savait plus de\n quel être de la création, oiseau ou femme, il venait; mais un souffle encore\n puissant, puisqu'au moment où il devenait si ténu qu'on n'allait, croyait-\n on, plus rien entendre, un coup de gosier le résolvait en un trille éclatant,\n avec la vibrante sonorité d'une coupe de cristal brisée contre un marbre. Il\n y avait là une vocation. Un billet de mille francs à sacrifier — et quelques\n années d'études allaient en faire une artiste délicieuse, certaine du succès.\n    Elle était ravissante d'ailleurs, et comme née pour la scène, avec sa\ncarnation de fleur, où les yeux jouaient deux moucherons bleus sur la\ncorolle d'une rose pâle, avec ses cheveux blonds retombant en nappe sur sa\ntaille délicate et ployante. Et c'était, dans le visage comme dans la voix,\ntout ensemble Elvire et Suzanne.\n   Et chaque jour un peu plus, en chantonnant les cavatines de Joseph, lui\nvenaient — pensées qui la prenaient pour la première fois, assise près de\nla fenêtre entre les quatre murs tapissés de papier à ramages — des envies\nde jeter loin son aiguille, pour aller chercher sur la scène la gloire qui\nl'attendait, elle le sentait bien, pour chanter aux autres toutes ces choses\nqui étaient en elle, et à la fin, le rideau relevé sur la fanfare des lumières\net des soies lamées d'or, entendre venir à elle, comme un envolement\nd'oiseaux roses, les bravos enflammés.\n   « Et les études de tes frères, et la dot de Louise, dirent les parents,\npouvons-nous risquer cela pour le talent que tu n'auras peut-être jamais? »\nLa mère se faisait vieille, avait de jour en jour plus de peine à terminer la\nbesogne. Madeleine supplia, pleura : devant elle l'avenir s'ouvrait, splen­\ndide, illuminé de tous les flamboiements du succès. Inflexible fut la réponse :\n« Voudrais-tu être responsable du malheur de tes cadets? »\n   Elle se tut\", et pour n'en parler jamais plus. Silencieusement elle reprit sa\nchaise auprès de la fenêtre, veillant au ménage, jusqu'à ce que, quelques\nannées plus tard, ses frères étudiants, sa sœur Louise mariée à monsieur\nCarmant, alors lieutenant, elle partit pour Bruxelles comme demoiselle de\nmagasin. Mais elle garda toujours, ainsi qu'on garde le bleu d'un coup de\npoing, la meurtrissure de ce grand rêve anéanti.\n"}, {"page_pdf": 122, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2853, "texte": "                                   —   111   —\n\n\n\n\n   Demoiselle de magasin, elle l'était encore aujourd'hui — en cheveux\nblancs. La vieille demoiselle, disaient les gens polis; la vieille fille, disaient\nles autres. Ce n'était pas — jolie, lorsqu'elle débarqua, à faire se retourner\ndans la rue les femmes — que lui eussent manqué les prétendants. Com­\nbien, dans les commencements, vinrent étudier à la vitrine les rubans\n« pure soie » — et pour le bon motif! Mais qu'ils étaient niais, ces jolis\ncœurs, à côté de son mâle idéal, le « fort ténor » de ses songeries !\n   Quant à lui, le chevalier sans reproche, il était trop beau et trop parfait\npour venir jamais, et il ne vint pas. Et voilà longtemps, longtemps, qu'elle\nen avait fait son deuil, un deuil qu'elle ne montrait pas plus que l'autre,\ntant elle avait peur d'être incomprise ou raillée, et qui mettait seulement à\nde rares intervalles sur la gaîté qui est le fond de toutes les âmes fortes\ncomme était celle de cette vieille, un crêpe léger — « un crêpe blanc, comme\non porte chez les Chinois », disait-elle en riant. Sans se laisser abattre, et ce\nqui est plus fort, sans se laisser aigrir par cette double douleur, elle s'était\nenfoncée à demeure dans le train-train du métier manuel de la même\nfaçon qu'elle enfonçait tous les matins son doigt dans le dé à coudre — en\nchantant. Ses frères pouvaient bien devenir riches, riches à millions, sa\nsœur se faire voiturer dans un équipage aux panneaux historiés de son\nmonogramme, et le même soir, appuyée sur le bras chamarré du colonel,\nparaître dans deux ou trois bals, c'était leur affaire. Pour elle, elle conti­\nnuait sa vie piocheuse de fillette : à la nuit tombante, après avoir tout le\njour courbé sur les étoffes son visage amati par l'ombre dont la montre\nétouffait le magasin, elle s'en retournait droit au Cantersteen, où l'attendait\nsa broderie. Si elle trimait aussi, dur, ce n'était ni pour étourdir son cha­\ngrin, car elle était à peu près consolée, ni par nécessité : les frères et la\nsœur, blessés dans leur vanité de la voir quêter la besogne ainsi qu'une\nouvrière, auraient été heureux, et ils le lui avaient dit souvent, de la prendre\nchez eux. Mais elle avait refusé, ne voulant rien leur devoir, non parce\nqu'elle était leur aînée, mais parce qu'elle ne voulait rien devoir à personne.\nD'ailleurs, elle aurait été là dans un hôtel, presque dans un palais : or, elle\navait la haine instinctive du « monde », ce pique-nique de mignardises et\nMignardises (c'était son mot), où rien n'est naturel, où même quand les\nfemmes se décollètent outrageusement, ce n'est pas leur chair qu'on voit,\nmais un épiderme de poudre de riz; et elle restait toute interdite devant les\népigrammes que ces messieurs et ces dames s'offraient, cérémonieusement\nconfits dans une flatterie. Qu'elle préférait mille fois la société va-comme-je-\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2637, "texte": "te-pousse des gens qui travaillaient de leurs mains, comme elle, des gens\ndu peuple, du peuple même, dont elle était en somme, et qui ne s'amusent\npas à mettre en poche la langue que le bon Dieu ne leur a pas donnée\npour ça !\n   Non, si mademoiselle Rampillon restait attelée à ce métier, c'est qu'elle y\ntrouvait ses plus grands plaisirs, sa liberté d'abord : elle ne demandait son\npain à personne, et elle l'en trouvait meilleur. Il avait, pour elle, ce travail\nà peu près aussi varié que celui du cheval qui tourne dans le manège, des\njoies et des surprises perpétuelles, parce qu'il lui permettait de se laisser aller\nà ses songeries, qui venaient encore la turlupiner parfois — « les jours où il y\navait du soleil » — et parce qu'elle piquait ses points comme jadis elle aurait\npiqué ses notes, jouissant d'une belle couture comme d'une œuvre d'art!\nUne autre chose encore l'émoustillait : l'ambition de laisser à son neveu et\nà ses nièces qu'elle adorait, et dont la pensée lui était présente sans cesse,\nun petit pécule, quelque chose qui viendrait d'elle.\n   Aussi, comme elle se mettait sur la défensive lorsque de loin en loin\nmadame Carmant venant chez elle pour lui remettre une babiole à broder,\net souffrant dans son amour-propre de la trouver dans sa misérable cham­\nbrette, mangeant, vêtue d'une robe montrant la trame, quelques légumes\nsur une table de bois blanc, commençait ses gronderies, tournoyait autour\nde la fameuse phrase, qu'elle n'osait pas lâcher : « Abandonne ton métier ! »\nLa vieille répondait d'abord par un petit sourire assez impertinent, puis,\npeu à peu, finissait par se défendre mordicus, du bec et de l'ongle.\n   — Tu es logée comme une mendiante, tu ne te nourris pas ! Est-ce\npermis? tu me disais la semaine dernière que tu travailles parfois jusqu'à\ndeux Heures de la nuit. Tu gagnes pourtant beaucoup plus d'argent qu'il\nne t'en faut...\n   — Patience, disait la vieille, laisse-moi faire. Tout ce que je dépense\nde moins est autant de gagné pour tes enfants. C'est pour eux que je tra­\nvaille.\n   Louise s'en allait sans rien trouver à répliquer, tremblant, en descendant\nl'escalier vermoulu, qu'il vînt un jour l'idée à l'une de ses amies de porter\nelle-même l'ouvrage à la brodeuse. Quant à offrir à Madeleine de quoi\nmieux se loger et s'attifer, il n'y fallait pas songer : fière comme elle l'était,\nelle leur eût jeté l'argent à la figure.\n   Du reste, elle n'aurait pas échangé contre tous les bonheurs de la terre\ncette soupente dont son bras levé, à peine plus grand que celui d'un enfant ;\natteignait le plafond, et qu'elle faisait admirer à son neveu chaque fois qu'il\nvenait la voir.\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2807, "texte": "                                  — 113 —\n\n   — Hein, comme je suis bien casée! On est à l'aise, ici. Et de l'air! disait-\nelle en ouvrant la fenêtre.\n   C'était sa « bonne vieille chambre », ces quatre murs entre lesquels,\ndepuis vingt-cinq ans, chaque objet gardait sa place, le lit faisant face à la\npetite « cuisinière » de fonte, le tambour à broder dans un coin, la com­\nmode dans un autre, surmontée de son étalage de bibelots, souvenirs de\njours de l'an depuis longtemps disparus, photographies de famille, brimbo­\nrions, bonshommes en porcelaine et en biscuit — et, tantôt sur la table,\ntantôt enfoui sous un paquet de canevas, le livret de Joseph, corné, les\nbouts des pages salis. Il était là, voyageant selon le travail, pour qu'elle eût\ntoujours sous les yeux sa couverture jadis d'un bleu pâle. Mais, depuis le\njour où elle avait eu cinquante ans, elle ne l'ouvrait plus parce que ça lui\nrappelait sa jeunesse, ça la faisait pleurer. Le tailleur d'à côté ne l'enten­\ndait plus chantonner l'unique romance qu'elle en eût retenue et qu'en\ntravaillant elle s'amusait à répéter à la suite, la reprenant aussitôt finie.\n   — Oui, disait-elle avec son filet de voix aminci, c'est bien curieux, le\ncroiriez-vous, cet air-là est devenu trop haut pour moi.\n   Ainsi elle vieillissait peu à peu ; mais les os avaient beau saillir sous sa\npeau ridée, et ses yeux faiblir de jour en jour, le devoir, les occupations, la\njoie d'ajouter toutes les semaines une piécette à la fortune des enfants de\nsa sœur, la tenaient debout.\n   De même que la vieille Madeleine demeurait la laborieuse d'autrefois,\nelle était restée la Cendrillon de la famille — une Cendrillon pour laquelle\nles citrouilles étaient restées des citrouilles, et qui n'avait jamais vu de\nsouris se métamorphoser en laquais. Le bambin du colonel était-il malade?\nvite un billet à Madeleine; Madeleine arrivait sans prendre le temps de\nmanger un morceau, préparait des potions toute la soirée, et, tard dans la\nnuit, le petit bonhomme bien endormi, s'en retournait seule, rasant les\nmaisons et serrant bravement dans la main sa clé. Les fois où monsieur et\nmadame Carmant dînaient en ville, on la priait de venir manger la soupe\n« sans façons » — parce que l'enfant s'ennuyait tout seul à table. On lui\ndemandait mille services et mille dévouements comme choses absolument\nnaturelles, qui n'empêchaient pas de la rabrouer durement une heure\naprès, à propos d'un rien. Un jour elle et les Carmant sortaient ensemble\nd'un magasin.\n   — Au revoir, Madeleine, dit le capitaine.\n   — Mais je vais du même côté que vous, n'est-ce pas?\n   — Oh ! nous marchons trop vite pour toi... Au revoir !...\n   Elle avala l'insulte comme elle en avait avalé tant d'autres, sans compter\n                                                                         8\n"}, {"page_pdf": 125, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2819, "texte": "                                  — 114 —\n\nles railleries qui y ressemblaient. Aimant mieux pleurer à part elle que\nmettre la brouille entre elle et les siens, elle ne se plaignit jamais, et les\nautres, qui croyaient qu'elle ne comprenait pas, continuaient de plus belle.\nEt un de leurs regards, un sourire réprimé, lui donnaient la sensation\nphysique d'une aiguille enfoncée dans le cœur. Elle devenait auprès d'eux\ntimide, peureuse comme une petite fille, en était arrivée à regretter le mot\nqui venait de lui sortir des lèvres, en pensant tout à coup : « Ce que tu viens\nde dire là est une chose très vraie, très sérieuse — et très triste — mais que\ndepuis vingt ans tu ne devrais plus leur dire, si tu ne veux pas les faire\nrire de toi. »\n   De temps en temps, lorsqu'il ne pouvait faire autrement, le capitaine\nl'invitait à une de ses soirées. Elle y allait sans plaisir, presque avec appré­\nhension, se sentant dépaysée avec sa robe de jaconas et son ouvrage de\nmains au milieu de cet étalage d'épaules et de diamants. Et en effet, devant\nle piano, une des demoiselles Carmant dont on venait d'applaudir une\nsonate, disait en riant à une de ses amies :\n    — Vois-tu là-bas cette dame qui ressemble à un caniche frais tondu?\n   — Ce n'est pas une dame, d'abord, interrompait la sœur, c'est une\ndemoiselle !\n   — Eh bien, devine ce qu'elle disait l'autre jour, ce sècheron?... Elle\nnous racontait, ma chère, que dans sa jeunesse (car elle a été jeune, s'il\nvous plaît !) elle était belle comme le jour, et qu'elle chantait... mieux que\ntoi Lucie... Ah! ah! ah!... si nous lui demandions son grand air?...\n   Elle disait à monsieur Carmant, qu'elle admirait malgré tout, parce\nqu'il était le chef de la famille, et parce qu'il était militaire : « Je vous ai\nvu hier soir au Boulevard, en faisant ma promenade; vous aviez passé\nlorsque je vous ai reconnu : j'aurais bien voulu vous appeler, ou vous\nrattraper... mais... je n'ai pas osé... c'est si drôle... les gens auraient pu\ncroire... » Et puis, tout de suite, devant le sourire de Louise, qu'elle ne\nvoyait pas, puisqu'il faisait noir, mais qu'elle sentait venir : « Le soir,\nn'est-ce pas, on ne sait pas si c'est une jeune ou une vieille... »\n   Louise voyait en Madeleine non son aînée, mais la tâcheronne qu'elle\navait toujours connue; ce n'était plus sa sœur, c'était « la vieille ». Aussi\nquels rires à peine contenus, et jusqu'à faire signe à ceux qui se trouvaient\ndans la chambre, lorsqu'en entendant parler d'un homme aujourd'hui en\nvue, Madeleine, emportée à la dérive de ses bavardages, laissait comprendre\nqu'il y a quarante ans... Quelqu'un amoureux de Madeleine! Il y avait de\nquoi sourire et elle en avait le droit, la belle madame Carmant, les yeux\nencore pleins de l'or des uniformes qui dans le repos des bals venaient\ntournoyer autour d'elle.\n"}, {"page_pdf": 126, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2772, "texte": "                                   — 115 —\n\n   Une antipathie croissante, d'idées et d'habitudes, montait comme un\nmur entre les deux sœurs, et masquait à chacune la vue de l'autre. Elles en\nétaient arrivées, tout en se trouvant assez fréquemment ensemble, à n'avoir\nplus rien de commun, l'une vivant dans les plaisirs, l'autre dans les souve­\nnirs. Elles ne savaient que se dire : rester en tête-à-tête leur devenait une\ngêne. Tandis que Louise, insoucieuse comme un enfant qui en courant\nécrase une fourmi, sans la voir, énumérait les fêtes qui l'attendaient, décri­\nvait les toilettes follement splendides de l'actrice du jour, révélait à la déshé.\nritée le luxe, le prestige des divertissements modernes, la vieille ébaubie\nregardait silencieusement ses doigts maigres piqués de noir par l'aiguille.\nEt à son tour elle commençait, interrompant le récit d'un bal pour renarrer\ncent fois les seules choses qui eussent jamais tenu dans son cœur, des\nchoses qui la rajeunissaient quand elle en parlait — et que la cadette\nconnaissait aussi bien qu'elle : sa vocation, ses espoirs de ce temps-là, et,\njour par jour, les soins dont elle avait entouré, jeune fille, le chevet de sa\nmère agonisante : « Il me semble que c'était la semaine passée...» Ou bien :\n« Il faisait un temps comme hier... »\n   Madame Carmant s'étant résignée à écouter, Madeleine arrivait, en\nsuivant les dates, à sa vie d'aujourd'hui, racontait ses travaux, sa\nbroderie jusqu'une ou deux heures du matin, et puis ses plaisirs. En été, le\nsoir, elle s'en allait écouter la musique du Waux-Hall autour du bassin du\nParc. Elle s'installait avec quelques bonshommes et bonnes femmes de son\nâge, sur un banc qui leur restait réservé, et qu'ils appelaient eux-mêmes le\n« banc des vieux ». On était devenu intime : le boute-entrain, un comptable\nen retraite, avait proposé de se donner les uns aux autres' des sobriquets :\n« Ça serait plus gai. » La cadette avait soixante ans : c'était l'Ingénue.\nChaque année, à la réouverture de la saison, la brodeuse retournait à son\nbanc, tout agitée, tremblant qu'on lui apprît la mort d'un de ces chers et\nfragiles catarrheux. Mais non, tous étaient là, guillerets, fiérots d'avoir cette\nfois encore fait la nique à l'hiver.\n   Et puis tout d'un coup :\n   — Tiens, mais où est donc l'ingénue ?\n   Et quel soulagement quand quelqu'un disait seulement :\n   — Oh! l'ingénue, elle a ses rhumatismes.\n   Le dimanche après-midi, sa chambre nettoyée et préparée pour le travail\ndu lendemain, mademoiselle Rampillon, pour prendre l'air, s'acheminait\ndoucement vers le Boulevard, s'arrêtant aux affiches de théâtre, dans\nl'espoir qu'on reprendrait un soir ce fameux Joseph qu'elle rêvait de revoir ;\net en route elle donnait quelques sous aux joueurs d'orgue. Elle s'asseyait\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2622, "texte": "                                  —   116   —\n\n\ntoujours à la même place, puis, fatiguée d'admirer le défilé des équipages,\nelle liait peu à peu conversation avec quelque vieille, que le hasard avait\nassise à côté d'elle. C'étaient d'abord des « pardon madame, mille pardons »\nà propos d'un rien, d'un frôlement de jupe ou de parasol. Et alors :\n   — C'est ce soir, madame, le premier bal de la Cour.\n   — Vraiment? On dit que c'est bien beau.\n   — On le dit, en effet, madame, mais moi, j e le sais.\n   — Vous le savez, madame ?\n   — Mais oui : mon frère n'en manque pas un... Mon frère? c'est le capi­\ntaine Carmant.\n   Et elle se mettait à exposer toute sa généalogie, sa biographie, finissait\nen remettant une de ses cartes :\n                       MADEMOISELLE         MADELEINE\n                                  Brodeuse\n   Ces conversations que, faute d'un autre sujet d'entretien, mademoiselle\nRampillon racontait à sa sœur, mettaient celle-ci dans des colères sourdes.\nApprendre à une personne de plus qu'elle était apparentée au « célèbre\ncolonel Carmant » comme elle l'appelait, l'humble vieillotte n'avait pas de\nplus grand bonheur. Radieuse, elle racontait à Louise sur des charbons\nardents que l'autre jour, au lieu de faire apporter à la colonelle l'ouvrage\nachevé, elle y avait été elle-même ; la colonelle qui passait par hasard dans\nle corridor, l'avait reçue à merveille en apprenant qu'elle était la sœur de\nson amie. « Une dame charmante, cette colonelle ! » La semaine d'après,\nmadame Carmant la rencontrait à un thé intime, et étourdiment admirait\nune cravate à fleurs qu'elle avait autour du cou : « Quelle ravissante\ncravate ! Qui vous a brodé cela '? » Et l'autre de répondre, sans avoir l'air\nd'y toucher : « Oh ! c'est une petite vieille du Cantersteen qui travaille pour\nmoi, vous devez la connaître : elle s'appele Madeleine, je crois. »\n   Deux ou trois fois des choristes étaient venues commander quelque\nchose à mademoiselle Rampillon. Soudain ce vieil amour du théâtre qui lui\ntenait toujours au cœur s'était remis à y vibrer son trémolo. A sa besogne\nordinaire elle avait joint un petit commerce de menus objets nécessaires à\nces femmes-là, gants, éventails, etc. Ces demoiselles ne payaient que moitié\nprix « parce que c'étaient elles ». Ainsi, l'une la recommandant à l'autre,\nc'était maintenant chez elle un perpétuel défilé de figurantes, d'élèves du\nconservatoire, de comédiennes de sixième ordre. La vieille courait au milieu\nde tout ce monde, ravie, les faisant asseoir, leur offrant une tasse de café,\nqu'elle avait la réputation de faire très bon ; et puis, quand elles avaient\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2738, "texte": "dégusté la première gorgée, s'asseyait aussi, glissait des questions sur la vie\nde théâtre, demandait tous les détails, donnait des conseils, et tout d'un\ncoup, après avoir hésité un instant, son rustique accent wallon détonnant\nentre tous ces caquetages de grisettes parisiennes :\n   — Savez-vous bien, telle que vous me voyez, que j'aurais pu être votre\ncollègue, et même votre professeur?\n   Et la biographie recommençait.\n   Peu à peu, elle s'était mise, toujours pour les attirer, à vendre aussi des\ncostumes complets, des toilettes défraîchies, qu'elle achetait à bas prix aux\nfemmes de chambre des grandes dames bruxelloises. Mademoiselle Ram­\npillon s'était acoquinée avec ces femmes, connaissait par elles les secrets des\nmaisons de l'aristocratie, et n'avait plus à la bouche que des noms de marquis\net de duchesses. Elle se passionnait pour son nouveau commerce. Elle n'était\npas d'une heure chez madame Carmant, qu'elle commençait :\n   — A propos, une occasion, une occasion splendide! Si ça te plaît, je te\nlaisserai cela à meilleur marché qu'aux autres. C'est une robe de brocart de\nla comtesse d'Achemont; elle ne l'a portée qu'une fois : l'ambassadeur\nd'Espagne lui a renversé une saucière dessus... une petite tache grande\ncomme l'ongle... Et puis j'ai encore une coupe de velours rose, un rêve!\nMais je ne veux pas encore m'en défaire, de celui-là : il est trop beau. Le\nsoir, je l'étale sur ma commode, entre deux bougies : tu devrais voir les\nreflets ; on dirait que c'est tissé de fleurs et de fruits !\n   Madame Carmant n'osait plus monter chez sa sœur, de peur d'y rencontrer\ndes femmes de chambre, ou bien des cabotines qui venaient avec leurs\namants se choisir des brimborions. Et, toute effarouchée, elle prononçait\nles noms de « marchande à la toilette », d' « entremetteuse ».\n   Le capitaine, morigéné par sa femme, trouva, lui aussi, fort désagréable\nd'avoir dans sa famille, au su de tout le monde, une misérable gagne-petit\nquêtant l'ouvrage et exerçant des commerces inavouables. Il lui arrivait\nparfois dans ses courses en ville, de voir une trottin en cheveux blancs, qu'il\nne reconnaissait pas de suite, le saluer de l'autre côté de la rue. De nouveau\nl'on insista auprès de Madeleine. D'ailleurs, si c'était faute d'argent, on ne\ndemandait pas mieux que de lui faire une rente, de lui donner tout ce\nqu'elle demanderait. — Même réponse. Monsieur Carmant était très bon de\nse préoccuper de son sort, mais elle était heureuse comme cela, et ne voyait\npas le besoin de changer d'habitudes à son âge, de devenir douillette ou\ncoquette. Quant au reste, elle vivait de son travail, honorablement, et\nn'avait pas besoin de ses aumônes...\n   Deux mois s'étaient passés, lorsqu'un soir, à peine revenue de son\n"}, {"page_pdf": 129, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2724, "texte": "                                   — 118 -\n\nmagasin, mademoiselle Madeleine, entendant frapper à la porte, ouvrit, et se\ntrouva en présence de sa sœur. « Bon Dieu, dit-elle aussitôt en elle-même,\npendant que Louise l'embrassait sur les deux joues, qu'y a-t-il donc encore\npour que celle-là vienne me trouver chez moi? »\n   — Je passais, l'idée m'est venue de te dire le bonjour : il y a si long­\ntemps...\n   — En effet, voilà tantôt sept semaines...\n   — O, le joli dessin !...\n   C'était un dessus de fauteuil semé de fleurs bleues et rouges, en soie, et\nsi fort en relief qu'elles paraissaient sculptées.\n   — Décidément, tu es une artiste. Ce sont des tableaux, dit-elle en regar­\ndant de près deux napperons à là chinoise, des colibris quittant à tire-d'aile\nun bout de branche... Quel dommage que ça rapporte si peu, en compa­\nraison du travail que ça coûte. Sinon, je suis sûre que depuis longtemps tu\naurais quitté ton magasin pour te consacrer entièrement à tes bobines et à\ntes écheveaux : tout le long de la journée tu t'amuserais à jeter sur le\ncanevas tes fleurs et tes chérubins. Voilà qui serait une vie charmante,\nsurtout s'il y avait moyen que quelqu'un se chargeât pour toi de se salir\nles mains en allumant ton feu, et de veiller à ce maudit fricot, qui se met à\nbrûler sans vous avertir.\n   — Je crois bien que je serais heureuse, dit la vieillotte, oubliant son\ninquiétude. Je ferais de belles choses, des choses que j'ai en tête, mais qui,\nde la façon dont je vis, me demandent beaucoup trop de temps.\n   — Eh bien, puisque nous sommes sur ce chapitre-là, je t'apporte une\nbonne nouvelle, annonça l'autre d'un ton si sérieux, que la vieille eut froid.\n   — Sais-tu bien, Madeleine, que tu as fièrement pioché depuis une\ncinquantaine? Vaillante comme tu l'es, tu ne t'es jamais plainte : c'est une\njustice que je te rends. Mais somme toute, à ton âge (mon Dieu, il n'est\npas si avancé : quelques années de plus, et cet âge-là, j'y serai arrivée, moi\naussi); oui, disons même à notre âge, si ingambe, si énergique que l'on\nsoit encore, on sent le besoin de prendre un peu ses aises ; après avoir peiné\npour les autres, on veut la récompense de son labeur. C'est pourquoi nous\navons pensé à toi et nous avons eu l'idée... ou plutôt c'est mon mari qui\nl'a eue : grâce à ses relations, il a trouvé une maison où tu pourras désor­\nmais vivre tranquille, et t'occuper plus agréablement que tu ne l'as fait\njusqu'ici. C'est, — que le mot n'aille pas t'effrayer, — un hospice...\n   Atterrée, la brodeuse crut qu'elle allait tomber, et dans sa tête boule­\nversée par le vertige se profila ce tableau qui l'avait si souvent désolée durant\nses promenades et s'était incrusté dans son cerveau comme un épouvantail :\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2872, "texte": "                                  —   119   —\n\n\nune ligne de vieilles qui dans des attitudes momifiées, les yeux désespéré­\nment fichés dans leur giron, s'étalaient à la rangette, oisives, esseulées, sur\nun banc de bois adossé au mur blanchâtre d'un hospice de la banlieue,\ntandis que sur le pavé le soleil couchant allongeait les ombres.\n   — ...Un hospice, continua l'autre sans oser regarder le visage de la\nvieille qui avait verdi, où tu n'auras plus besoin d'être ta propre servante,\noù tu n'auras à obéir à personne, si libre que tu pourras, sortie dès la\npremière heure, te promener à ta guise, et ne plus rentrer que le soir...\n   « Le tonnerre s'abattant à mes pieds, racontait le même soir mademoi­\nselle Rampillon à l'épicière d'en bas, le tonnerre, madame, ne m'eût pas\naplatie davantage. Il me fallut, avant de revenir à moi, plusieurs minutes,\ndurant lesquelles elle continua à défiler les grains de son venimeux\nchapelet.\n   « Je ne suis pas méchante, vous le savez, mais je lui en ai fait entendre !\nAh! je vous gêne, lui ai-je dit, eh bien, franchement, je m'en suis toujours\ndoutée depuis le jour où j'ai vu qu'aucune porte n'était assez haute pour vous\nlaisser passer, monsieur et madame Carmant ! C'est moi, pauvre que je\nsuis, qui empêcherai ton mari de devenir colonel, n'est-ce pas? De la cuisse\nde quel dieu t'imagines-tu donc sortie pour vouloir m'écarter du pied\ncomme une pierre de la route? N'es-tu pas comme moi, malgré tes délica­\ntesses d'oiseau, d'une race plus humble que celle des ouvriers, du sang de\nce vieux Rampillon qui menait dans ses Ardennes abreuver les vaches?\nAvez-vous quelque chose à me reprocher?... Quant aux services que j'ai\nrendus à tes frères et à vous deux, je ne te les jetterai pas au visage, car\ncela je l'ai fait non pour avoir votre gratitude, mais parce que j'y trouvais\nun bonheur, moi... A l'hospice? Certes je n'irai pas, mille fois non... Et si\nvous trouvez que je m'habille avec trop peu d'élégance, que je ne me loge\npas princièrement, je foule aux pieds, entendez-vous, votre idiote vanité.\nLes vêtements que je porte, comme les meubles qui m'entourent, ont droit\nau respect : ils ont été gagnés à la sueur de mon front, je puis le dire, et\nc'est pour cela qu'ils me sont chers, plus que tous les autres que vous\npourriez me donner. Et je continuerai à vaquer à ma besogne d'ouvrière, à\ndistribuer à tout venant mes cartes de brodeuse, où j'ai eu la stupide con­\ndescendance, je me demande encore pourquoi, de ne pas mettre mon nom,\nce nom qui m'appartient tout comme à toi. Savez-vous qui l'on met à\nl'hospice? Les ramollis et les gâteux, les gens qui font sous eux. Certes, je\nne suis plus jeune, mais je suis plus que jamais vigoureuse à la tâche, et\ntant que ces dix doigts-ci iront leur train, je le jure bien, pas un hospice\nne verra la couleur de ma peau. Après, quand je serai malade à mourir, ou\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2607, "texte": "                                 —   120 —\n\n\ntrop vieille pour gagner la croûte de pain que je mange, continua mademoi­\nselle Ranipillon à qui les larmes jaillissaient des yeux et qui s'étranglait\ndans les sanglots, vous ferez de moi ce qu'il vous plaira. Vous me mettrez\nà l'hospice, à l'hôpital si vous voulez, je m'en moque, ou vous me laisserez\ncrever de faim, et c'est encore ce que je préfère! »\n    Vainement on tenta de la consoler. La vieille remonta se coucher. Mais\nde la nuit elle ne put fermer l'œil. Le sommeil ne venant pas, elle s'était\nredressée, ses joues appuyées sur les genoux rélevés, comme sur la poitrine\nd'un être cher auquel elle se serait plainte, et de rechef ses pleurs coulaient\nmalgré elle. « Ah, sanglottait-elle tout haut, jamais dans ma vie je n'ai\nconnu un plaisir, pour ne pas me prendre leur bonheur ; je leur ai sacrifié\nce qu'il y a de plus beau; tout ce que j'avais, je le leur ai donné; et voilà\n maintenant qu'ils réclament encore, comme si je les leur avais volés, les\n quelques jours qui me restent à vivre ! » Et elle pensait, la faible, combien\n il est cruel de savoir à côté de soi quelqu'un qui vous trouve de trop sur la\n terre, et qui décompte vos heures!...\n                                       *\n\n   ...Après la propriétaire, la patronne, après la patronne toutes les détail­\nlantes chez lesquelles elle allait, avant de rentrer, chercher, son cabas au\nbras, les comestibles ou les babioles dont elle avait besoin.\n   — Mais, mamzelle Madeleine, il me semble que vous êtes si pâle...\n   — Ah ! ma chère dame, soupirait la vieillotte... Il y en a qui sont mortes\npour moins que cela. Vous ne savez pas ce qui est arrivé?...\n   Mademoiselle Rampillon sentait toujours sa douleur fermenter au dedans\nd'elle, et, comme un ver rongeur, la travailler. Et il lui semblait que\nchaque fois qu'elle racontait son histoire, c'était un tronçon arraché du\nmonstre — mais, elle le voyait bien, la tête restait toujours. Traînant\nl'aile, les joues rentrées sous les pommettes, elle s'acheminait, maintenue\npar la routine, dans le tous les jours de ses occupations. Sa croûte de pain\ngagnée, les nuits lui restaient, et elle les passait à pleurer.\n    Puis, une après-midi, elle rentra avant son heure, claquant des dents, les\nmains froides; elle sentait que l'insecte montait, s'attaquait à son cerveau.\n « C'est le typhus » dit le médecin. Elle s'alita, la mort entre les dents,\n soignée tant bien que mal par l'épicière, que la sonnerie des acheteurs\n forçait de descendre à chaque instant.\n\n\n\n   Monsieur Cannant, tout en noir, debout près du lit, se tamponnait la\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2138, "texte": "121\nmoustache d'un mouchoir ; il songeait qu'il était très ennuyé, et qu'il aurait\ndonné gros pour être une heure plus tard. Deux croque-morts emportaient\nla vieille. Par la fenêtre ouverte le bruit d'un sabot de cheval battant le\npavé montait, faisant écho dans la chambre : c'était le corbillard qui\nstationnait devant la porte. Il était entouré seulement de la marmaille du\nquartier, les avis des journaux et les lettres de faire part — sur Hollande\n— ayant, par une erreur inexplicable, été lancés trop tard. Les hommes\nsur le palier, le colonel ferma la porte derrière lui, et les suivit. Les deux\nporteurs, des gouttes de sueur sur le front, descendaient à l'aveuglette\nl'escalier en colimaçon qui enfonçait dans l'obscurité ses marches vermou­\nlues : le cercueil, pas plus grand que s'il eût contenu un corps d'enfant,\ncriait, éraillant de son angle le plâtras du mur.\n   — Nom de Dieu ! jura un des hommes.\n   Monsieur Carmant remit son mouchoir dans sa poche, et tira de son\ngousset une allumette qu'il frotta contre la paroi pour faire un peu de\nlumière.\n   L'épicière n'avait pas consenti à fermer sa boutique : elle ne pouvait pas\nperdre un jour de vente. De minute en minute,   M A U Rtandis\n                                                        I C E S que\n                                                                ULZBleE corps\n                                                                        R G E R .descen­\ndait lentement, s'agitait la clochette de la porte; monsieur Carmant pensa\nvaguement au tintement de la sonnette de l'eucharistie pendant la messe.\nDes bruits de paroles arrivaient : — Un quarteron de sucre, s'il vous plaît.\n   Au moment où, pour ne pas passer par le magasin, le cercueil s'enga­\ngeait dans la cuisine, entre deux rangées de casseroles de cuivre appendues\nau dessus d'une table couverte des reliefs du dîner, le capitaine entendit\nque la marchande l'appelait.\n   — Monsieur, dit-elle en le prenant à part, elle m'a annoncé la veille\nde sa mort que vous trouveriez deux cents francs dans le tiroir de gauche\nde la commode... Elle veut que vous ajoutiez ça à la dot de vos filles...\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-020", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 122, "page_fin": 125, "titre_corps": "Nina", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Auguste Vierset", "ancre_debut": "NINA", "ancre_fin": "AUGUSTE VlERSET", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "CONTES FOUS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 133, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 80, "fin_caractere_exclue": 2191, "texte": "NINA\n             Connaissez-vous le silencieux charme des tombes, et la rêverie\n              qui vague autour des tertres mortuaires, sous la calme séré­\n              nité d'un cimetière rustique?\n                Avez-vous quelquefois, dans un de ces soirs moroses où la\nneige, toujours s'épaississant, imprègne tout de sa désespérance, devant ces\nlongues dalles glacées, que protègent les croix aux bras étendus, avez-vous\nquelquefois senti vos blessures se rouvrir, au cœur, douloureuses et sai­\ngnantes, et tout le passé souffrant soudain surgir en votre âme avec ses\namertumes chères et ses bonheurs défunts?\n  N'est-ce pas? Se pressent alors en nous les flots des amers souvenirs et\ndes méditations funèbres; la joie se change en une douce tristesse, et le\nconteur, obsédé d'une sombre hantise, ne sait dire que de mélancoliques\nrécits.\n                                       *\n\n   La disparition prolongée du peintre Jacques Hurel fut un événement\npour les habitués de la Croix- Verte, l'auberge bien connue où se réunis­\nsaient chaque soir tous les artistes du faubourg, et qu'il emplissait à lui seul\nde son large rire et de son intarissable faconde.\n   Et de fait, ses absences réitérées étaient de nature à inquiéter ce cénacle\ndes célébrités futures, dont il était l'âme et la vie.\n   On connaissait sa railleuse insouciance, ses caprices peu ancrés, ses liai­\nsons faciles, et les suppositions naissaient absurdes, saugrenues, sans que\nl'une d'elles s'avisât de justifier par l'amour cette soudaine éclipse.\n   Et cependant, elle seule eût dit vrai.\n                                       *\n\n   Jacques aimait follement, ardemment, sans réserve.\n   Il aimait de tout son cœur d'artiste, avec tout le débordement d'une âme\ngrande et pure qu'enfin la passion pénètre, de tout l'amour longtemps\ncontenu, qui, devant l'idéal rêvé, violemment jaillit, et s'épanche.\n   Et bien loin, hors du fracas de la grande ville et du souci de ses travaux,\nil avait emporté sa bien-aimée, la brune Florentine, la douce et charmante\nNina.\n   Elle avait seize ans, la belle fille, un âge que divinisait ses charmes\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "                                   — 123 —\n\népanouis sous les chaudes caresses d'Italie. Sa taille souple et pleine ondu­\nlait en de rythmiques poses ; d'épaisses torsades noires encadraient sa noble\ntête, et son visage ovale, dont la bouche sanguine faisait mieux ressortir\nl'excessive blancheur, s'éclairait de ce regard céleste où rêve la candeur\nsereine des madones.\n   Jacques, un jour, l'avait emmenée à son atelier comme modèle, et bientôt\nla pureté de ses formes, la naïveté de son âme, firent tomber le peintre à\nses pieds.\n   Ce furent deux mois de tendresses infinies, d'amoureuses trilles de baisers\nà l'ombre, de nuits d'extase et de voluptés défaillantes, de folâtres courses\nà travers bois, avec les longs repos sur la mousse complexe, auprès des\narbustes touffus.\n   Leur vie s'emparadisait sous les tièdes effluves printanières, dans cette\natmosphère fourmillante d'aiguillonnants désirs, qui faisaient courir en\nleurs veines un frisson d'exquise sensualité.\n   Leur réveil d'amour fut horrible, hélas ! tant il est vrai que plus de\nbonheur appelle aussi plus de souffrance.\n   La fièvre, brusquement, emporta la jeune fille, laissant Jacques affolé,\nabêti sous le coup.\n\n\n\n\n   La Mort seule eût été pour lui un bienfait ; l'ironique pitié du Ciel lui\nconserva l'existence. Dès lors, on le revit à la Croix-Verte, retrouvant dans\nl'opale absinthe le pétillant bagoût d'autrefois, étourdi par les brutales joies\nde l'alcool, dévalant le vertigineux gouffre de l'ivresse et de la débauche,\ntour à tour accroché à des amours malsains et d'aphrodisiaques orgies.\n   Cette fureur cravachée, éperonnée par une volonté rageuse, s'abattit enfin\ndans un dernier élan. Un lourd affaissement le courba; fatale revanche de\nla Nature violentée et, pendant quelque temps, une tristesse lâche le reprit.\nSes amis tentèrent alors de l'éveiller en lui l'artiste, et le succès qu'ils obtin­\nrent leur parut enfin une chance de guérison.\n   Jacques se mit fébrilement à l'œuvre, ne trouvant plus de calme qu'en\nses occupations absorbantes, sous l'empire d'une surexcitation nerveuse qui\ndisparut peu à peu. Des mois se passèrent.\n   Jacques retrouva ses anciennes habitudes, mais une humeur plus calme,\nune joie moins expansive, restèrent comme un fatal souvenir de ses\neffroyables crises.\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2224, "texte": "                                   — 124 —\n\n   Un jour il entendit lentement s'e'branler les cloches saintes. Elles\ntintaient, graves et lugubres, communiquant à tout le glacial frisson des\nchoses funèbres.\n   C'était le jour de l'apaisement divin, où chacun se souvient des tombes,\noù monte, fervente et bénie, la prière pour le mort aimé. Et Jacques sentit\nles larmes lui monter, brûlantes, à la pensée de celle qui dormait, là-bas,\nsous la terre froide d'hiver.\n   Il lui avait porté tous les mois un bouquet de roses blanches, et pleurait\nen songeant qu'aujourd'hui la morte n'aurait point de ses fleurs préférées.\n   Par moment, il relevait la tête, et son regard alors s'extasiait d'amour\ndevant le portrait de Nina.\n   Toute son âme, tous ses souvenirs s'étaient absorbés dans cette maîtresse-\nœuvre, et l'Italienne, vivante dans son cadre de bois noir, le fascinait de\nses yeux, semblait lui parler, lui sourire.\n   Soudain, un cri jaillit de ses lèvres, et une nouvelle torture vint s'ajouter\nà la première. Oui, il lui restait un moyen, et Nina aurait encore son blanc\ntapis de roses. Mais vendre cette image, se séparer de ce portrait que des\nnuits de bonheur et de travail avaient à jamais consacré !\n   Et la tombe de la jeune fille lui apparaissait alors nue et triste, tandis\nqu'alentour des couronnes d'immortelles et de violettes s'enroulaient\njoyeuses, aux bras des croix, et que les bouquets fleuris embaumaient les\njardinets des pâles fiancées.\n   Il n'hésita plus.\n   « Elle aussi sera contente, murmura-t-il enfin, et je la repeindrai plus\nressemblante encore. »\n\n\n\n\n   Le ciel est morne et gris ; la bise désespérément souffle, tordant les arbres\ndénudés, courbant les noirs cyprès sur le sable, perçant les fidèles de ses\naiguilles froides, et les chassant du cimetière où les morts eux-mêmes fris­\nsonnent.\n  Jacques vient de s'agenouiller sur la tombe chère et parsème la dalle de\nroses blanches épanouies. On dirait, comme le poète,\n\n                             Qu'en partant vers la voûte éternelle,\n                Comme un cygne, la morte, ayant ouvert son aile,\n                A perdu son duvet sur le bord du chemin.\n\n   Le champ se vide peu à peu. Jacques, absorbé dans sa douleur muette,\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1246, "texte": "                                 —    125   —\n\n\n\nne s'aperçoit pas qu'il est seul, et que la nuit s'approche et que le vent\nd'hiver le glace jusqu'au sang.\n   Toujours ses larmes roulent au milieu des corolles blanches, les perlant\ncomme une matinale rosée.\n   Et fortement ses bras étreignent l'ange aux ailes étendues — cadeau d'un\nsculpteur ami — qui domine la pierre tumulaire.\n   Et voilà qu'un rêve enchanteur le caresse tout à coup.\n   Il lui semble que la statue s'anime, que les traits de marbre s'altèrent, se\ntransforment en ceux de la femme chérie, et que l'ange, détaché du sol,\nl'attire d'une main vers les hauteurs éthérées.\n   Et la voix de Nina murmure à son oreille une irrésistible prière ; toujours\nl'ange aux traits bien-aimés l'entraîne avec un doux sourire, et Jacques,\nenlevé sur d'invisibles ailes, se sent à son tour enlacé, ravi d'une ineffable\nétreinte.\n\n\n\n   Le lendemain on découvrit, sur la tombe, le corps inanimé du peintre\nHurel.\n   Ses membres rigides s'étendaient sur les roses éparses, et ses mains se\ncrispaient d'un spasme mortel aux pieds de l'ange immobile dont le doigt\nde marbre, pieusement, montrait le Ciel.\n                                                   AUGUSTE VlERSET.\n\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-021", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 125, "page_fin": 129, "titre_corps": "La Femme", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Contes fous", "signature_source": "Max Waller", "ancre_debut": "CONTES FOUS", "ancre_fin": "MAX WALLER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "CHRONIQUES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 136, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 1246, "fin_caractere_exclue": 1633, "texte": "CONTES                     FOUS\n\n                                       I\n                                LA FEMME\n\n            Au Waux-Hall ?\n              — Oui.\n              — Aujourd'hui?\n              — A l'instant.\n  — Es-tu sûr de l'avoir reconnue? C'est bien elle?\n  — Absolument.\n  — Au revoir, j'y vais vite.\n  Ferrias entra au Waux-Hall au moment de la seconde partie; l'or-\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2735, "texte": "                                  126\n\n\nchestre s'installait dans le kiosque; par les allées la foule circulait très\nanimée, sous un ciel tiède et transparent. Parmi les feuilles aux teintes\nmétalliques on eût dit voir bouger ainsi que des bulles lumineuses les globes\nblancs des gaz, et la soirée adoucie exhalait comme une dolente respiration\nde vierge.\n   Ferrias traversa l'allée en inspectant les groupes, à droite, à gauche, et\ncherchant à reconnaître, sous les chapeaux clairs des femmes, le visage de\ncelle autrefois tant aimée. Tout à coup il pointa vers le fond du jardin;\nsous le hangar, seule, assise, et mangeant du bout des lèvres un sorbet au\nChampagne, une jeune femme attendait. Depuis une demi-heure qu'elle\nétait là, très élégante dans sa toilette de satin noir, les gens de la gomme\nla dévisageaient en passant, étonnés de voir cette merveilleuse et hautaine\nrousse, inconnue du demi-monde et venue là, dans le quartier des cocottes,\nsans avoir passé par la haute filière. Plus étonnés furent-ils encore en aper­\ncevant Jacques Ferrias, le poète-dandy qui généralement ne voyait les\nfemmes qu'avec un sourire de dédain et se contentait d'en parler avec dévo­\ntion sereine dans ses poèmes, se diriger vers elle. Il alla en effet à la jeune\nfemme et, sans la saluer, sans lui tendre la main, s'assit à côté d'elle. Le\nvisage de celle-ci n'avait pas bougé. Elle semblait s'être attendue à la ren­\ncontre de celui qu'elle avait quitté, qu'elle n'avait plus revu depuis la sépa­\nration.\n  — C'est bien toi, ici, Jeanne ; je n'ai pas voulu le croire tantôt lorsque\nChastel m'a dit qu'il t'avait vue, alors... je suis venu.\n   — Pourquoi? répondit-elle tranquillement.\n   — Pourquoi, je n'en sais rien, pour te voir, pour me convaincre que\nvraiment tu es tombée à jamais comme tu m'en avais menacé, tu te sou­\nviens\n   — Oui, eh bien? Suis-je libre? Suis-je à moi? Tu m'as quittée pour une\nautre qui ne vit pas et qui n'aime pas, pour un rêve que tu n'as pas étreint\ndans tes bras. Je n'étais pas digne, moi, d'inspirer tes strophes que tout le\nmonde sait par cœur, et de demeurer immortelle dans l'immortalité de tes\nvers! Tu m'as quittée pour ton songe d'idéal et tu t'en es allé vers les nuages\noù je ne pouvais pas te suivre. Alors je suis restée seule, je ne t'aimais\nplus, je ne t'aime plus, que viens-tu faire? Retourne à ta chimère!\n   Et lentement elle prit une cuillerée de sorbet en relevant du bout des\ndoigts sa voilette. Ferrias l'avait écoutée sans rien dire, le regard perdu.\nC'était elle, sa première et sa dernière maîtresse, cette jeune fille que\nnaguère il avait rencontrée sur sa route et qui tout de suite l'avait pénétré,\nimbibé d'inaltérable tendresse, qui l'avait compris, assistant au développe-\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2718, "texte": "                                 —   127   —\n\n\nment de sa gloire naissante, et qu'un jour, par caprice cruel d'artiste fan­\ntasque, il avait rejetée de lui, chassée presque, sans pitié, saisi d'une envie\nde chasteté dans le travail, d'un désir de faire un livre bizarre où la pureté\ngothique fût mêlée à la perversion des sexes, un livre de vers mystiques\nqu'il couvait depuis longtemps et dont le sujet comme le titre devait sur­\nprendre et attirer : Les Éphèbes.\n   Aujourd'hui l'œuvre était accomplie, le poète, après s'être absorbé dans\nl'étude de l'antiquité, de cette antiquité dont on ne sait quand elle finit\npour se faire mythologie, et dont les textes parfois troublants par leur per­\nverse crudité ouvrent l'âme à la lancinante douceur des voluptés incom­\nprises, s'était reposé. Depuis Jeanne, il n'avait pas revu la Femme; elle\nn'avait point hanté ses nuits et, dans cet état morbide, son livre était venu\ntout d'un jet, d'une forme nette, lapidaire, marmoréenne, sans le souffle\n brûlant de la passion humaine, avec la froideur frissonnante des passions\n demi-divines.\n    Mais après cette tension de nerfs, ce détraquement cérébral de son esprit\n naguère simple et voué à la contemplation des choses normales de la vie et\n de la nature, il revint peu à peu vers le passé ; un apaisement délicieux, un\n repos sans trouble succéda à la passagère névrose de l'œuvre gestée, et il\n respira, il se sentit vaincu, vivifié en même temps qu'anéanti, plongé dans\n un calme sans borne, avec de vagues désirs revenus en même temps que la\n tiédeur des brises. Il se rappela, comme un homme qui a fait un rêve dans\n un long état d'anesthésie, ce qui avait précédé sa torpeur. Et Jeanne aussi\n revint, évoquée dans la demi-rêveuse convalescence de son cerveau. Il se\n souvint d'avoir aimé. Il se souvint d'un seul amour intense, illimité, qui,\n durant des mois exquis, l'avait bercé, inspirant ses strophes les plus lan­\n guides, les plus féminisées, celles qui, par leur harmonie étonnante, avaient\n attiré à lui toutes les admirations.\n    A présent cet amour, en face de Jeanne, revenait comme à l'heure de\n l'adieu, pareil, bondissant dans sa poitrine et chauffant ses artères.\n    Elle ne parlait pas.\n    — Il y a longtemps, n'est-ce pas, dit-il, que tu ne m'as plus vu?\n    — Oui, longtemps.\n    — Et qu'as-tu fait depuis ?\n    — Tu vois, dit-elle, montrant sa toilette tapageuse; mais disant cela, sa\n  voix trembla un peu, craintive, comme une voix qui ment, et elle le regar­\n  dait, voulant être indifférente, et l'œil attiré, néanmoins par la face impas­\n  siblement belle de Ferrias, son front très large et sa chevelure molle.\n     Lui scrutait Jeanne; il sentit qu'elle voulait braver, et scandant ses\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2393, "texte": "                                 — 128 —\n\nparoles tandis que ses yeux pénétraient la pensée de sa maîtresse, il lui dit :\n  — Jeanne, tu n'es point tombée, ta toilette ment, ton regard ment, ta\nparole ment; tu n'es point tombée et tu es toujours à moi....\n  Ils se levèrent ensemble comme si un même ressort les eût fait mouvoir ;\nJeanne prit, muette, le bras de Ferrias et sans se donner la peine de lui dire\noui, sachant que de nouveau leurs âmes s'étaient réunies, elle marcha à côté\nde lui, le front relevé, hautaine, royale.\n  Ils sortirent.\n\n\n\n\n   Une lampe enveloppée de papier de soie rose brûle dans la haute\nchambre de Jacques Ferrias ; elle baigne d'une lumière assoupie et somno­\nlente le tapis où les pas s'assourdissent, allume aux murs les ors mats des\ncadres et les éclatantes couleurs des faïences. Rien dans cette salle ne\nbouge. Un recueillement fixe plus profondément à leurs socles, à leurs\nconsoles, à leurs bahuts de vieil olivier, les bronzes et les terres-cuites\narrêtés dans leur geste. Tout ce luxe se mélancolise d'une attente, et au\nfond, le grand lit aux rideaux de velours noir où crépite une veilleuse,\nsemble affaissé sous le poids de deux corps invisibles qui s'étendent. Au\ndehors, le calme ; par la persienne baissée dont les pailles s'entrelacent, la\nfraîcheur dormante du soir pénètre, et c'est comme une harmonie muette\ndont seules les vibrations s'alanguiraient.\n   La porte s'ouvre. Les amants pénètrent. Ils ne se sont point parlés par\nles lèvres, car les lèvres n'expriment point; ils ont seulement communiqué\npar le frissonnement de leur chair subtilisée et de leurs âmes réunies.\n   Jeanne regarde. Elle reconnaît. Les objets n'ont point changé; ils sont\nmêmes, aux mêmes places ; seules, les étoffes plus fanées donnent à la\nchambre plus d'harmonie, et plus de fusion aux teintes. Jacques s'est\ncouché sur le divan, comme autrefois et, comme autrefois, elle, debout\ndevant lui, se dévêt. D'un geste d'une rigide impudeur elle se dégrafe, les\nVêtements tombent; elle non plus n'a point changé; son corps est de\nmarbre rose, les lignes ont conservé leur grâce noble, et Ferrias tombe aux\npieds de sa maîtresse, en disant à voix vibrante, avec une emphase de poète\nramené par la Beauté au temps des prophéties :\n  — O Jeanne, je t'avais perdue et je t'ai retrouvée. Tu es la Divine, tu es\nCelle qui trône et qui rayonne, tu es la Femme. Viens à moi!\n"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1055, "texte": "                                 —   129   —\n\n\n   Dans la chambre où tout s'est endormi avec la langueur des caresses\nassouvies, la veilleuse seule rayonne doucement en silence comme en une\nchapelle mortuaire, et ceux qui sommeillent apesantis dans la prostration\ndes douces langueurs, semblent des morts aussi, des êtres qui se seraient\néteints sans souffrir, les yeux levés en extase vers un ciel lointain :\n   Au plafond, où tremblent des ombres qu'on ne peut comprendre, la\nchaîne de la veilleuse a mis trois bras écartés comme pour un impossible\ncrucifiement et c'est encore pareil à une agonie que ce repos de lumière\ndans cet expirement de ténèbres? Que les amants soient heureux et qu'ils\nallègent dans leurs voluptés le poids des choses fatales; que la minute soit\nle seul recours de l'heure et du jour, car leur vie est semblable à ces soirs\nd'amour où les veilleuses font songer à des lampes funéraires qu'on aurait\nvolées dans les basiliques!\n                                                       MAX W A L L E R .\n\n\n\n\n                       "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-022", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 131, "titre_corps": "La Fête commémorative d’André Van Hasselt", "titre_sommaire": "La manifestation Van Hasselt", "rubrique": "Chroniques", "signature_source": "M. 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La\npresse n'avait donc pas été invitée.\n   La journée froide et claire illuminait ce pèlerinage Toutes les tombes\npoudrées de blanc, avec, au fond du cimetière, la vieille église croulante,\nfaisaient un merveilleux décor.\n   Nous avons remarqué parmi les personnes présentes :\n   MM. Edmond Picard, Ruelens, bibliothécaire à la Bibliothèque royale;\nGuilliaume, secrétaire au Conservatoire; Braun, le successeur de Van\nHasselt comme inspecteur général de l'enseignement; le capitaine Girard,\nneveu de Van Hasselt et Mme Girard ; Léon Lecointe, professeur de mathé­\nmatiques supérieures à Anvers; les peintres Khnopff, délégué par les XX,\nMellery, Slingeneyer, Jan Verhas; les musiciens Auguste Dupont, Fran­\nçois Riga, Léon Jouret; les Jeune-Belgique: Georges Eekhoud, Max\nWaller, Georges Rodenbach, Camille Lemonnier, Henry Maubel, Maurice\n"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2823, "texte": "                                  — 13o —\n\nSulzberger, Octave Maus, Albert Giraud, Eddy Levis, Georges Kaiser,\nJules Destrée, Iwan Gilkin; Fernand Brouez et Arthur James, représentant\nla Société Nouvelle; le groupe des rédacteurs de La Basoche, parmi les­\nquels MM. de Tombeur et Malpertuis ; beaucoup de dames, parmi lesquelles\nM lle Jeanne Tordeus, etc.\n    M me Van Hasselt, la veuve du poète, et M lle Ernestine Van Hasselt, sa\nfille, avaient envoyé le matin une corbeille de primevères, touchant souvenir\npour ceux qui savent que le premier volume de Van Hasselt, publié à\nl'époque de ses fiançailles, porte le titre de Primevères. La veuve est entrée\nau bras de M. Alvin. Ce n'est qu'après son arrivée que l'on s'est groupé\nautour du monument funéraire et que M. Georges Rodenbach a pris la\nparole en ces termes :\n    « Messieurs, il y a aujourd'hui dix ans qu'on a couché ici dans la terre le\nplus grand de nos anciens poètes.\n    Nous avons pensé que c'était chose touchante et glorieuse de venir en ce\njour attacher sur son monument funèbre une palme de souvenir.\n    Quoi qu'on en ait dit, nous avons eu toujours pour première tâche de\nglorifier nos initiateurs et nos aînés.\n    Car si nous tenons un drapeau de guerre, nous savons aussi le voiler d'un\ncrêpe et l'incliner sur les tombes.\n    C'est ainsi qu'après avoir bataillé pour la gloire vivante de Lemonnier,\nnous venons maintenant fleurir la gloire morte de Van Hasselt.\n    Vous qui l'avez lu, aimé ou connu, vous savez combien c'était un vrai\nartiste.\n    Quelle flamme dans ses Odes, dans ses Quatre incarnations du Christ !\nquelle harmonie, quelles fortes images allumant de leurs fanaux rouges les\nlignes parallèles de ses belles strophes lyriques !\n    Tous les meilleurs écrivains du romantisme : Sainte-Beuve, Deschamp,\n Dumas, le grand Hugo lui-même l'appréciaient et correspondaient familiè­\n rement avec lui.\n    Ici, au contraire, André Van Hasselt, qui travaillait seul, fut toute sa\n vie attaqué, critiqué, nié, méconnu, presque obscur. Notre pays n'a pas\n l'enthousiasme de ses artistes. Mais lui s'en consolait sans doute, car il dit\n quelque part :\n              Tous les vaillants soldats savent que les drapeaux\n              Déchirés par le fer — sont aussi les plus beaux !\n\n   Et puis il avait foi dans l'avenir — et voici qu'après dix ans la Jeune\nBelgique, qui ne l'a pas connu, arrive tout debout, toute spontanée, le\nsaluer comme un de ses maîtres, et cette fois c'est pour lui la justice, la\nrevanche, l'apothéose.\n  Oh ! quelle joie pour cette grande âme disparue si, dans l'au delà de la\ntombe, elle peut encore frissonner et sourire à l'hommage des vivants !\n   Quels regrets cependant de ne pouvoir lui décerner que des glorifications\nposthumes et des honneurs expiatoires. Mais cela c'est l'histoire éternelle\ndes poètes.\n"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1239, "texte": "                                 —   131 —\n\n\n   On ne les croit quelque chose que quand ils ne sont plus rien.\n   Et le symbole en transparaît dans la fable d'Orphée, mis en pièces par\nles Bacchantes, mais dont la lyre émerge, sur la fuite des eaux, toujours\nfleurie et toujours chantante!\n   Elle subsiste, elle aussi, la lyre de Van Hasselt; regardez-la — elle est\nlà qui survit, qui surnage sur des fleuves d'oubli. — Elle vibre encore et\nvous l'allez entendre, car nous avons pensé qu'au lieu de disperser ici de\nlongues paroles vaines dans le vent, il était plus digne du grand poète de\nlire devant vous, sur sa tombe, quelques-uns de ses durables vers. »\n   M. Rodenbach donne alors lecture d'une des plus belles pièces de Van\nHasselt, la Cathédrale de Cologne, écoutée dans un religieux silence.\n   M. Georges Eekhoud dépose ensuite sur la pierre tombale l'objet d'art\nen fer battu formé de trois branches de buis, de chêne et de laurier réunis\npar un ruban portant à ses extrémités ces mots : André Van Hasselt, La\nJeune Belgique. Ce bouquet est l'œuvre de M. Wuyts, un artiste anversois,\nsoutenant avec honneur la succession artistique de Quentin Metsys.\n                                                             M. 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Nous y gagnerons tous les deux : vous nous\ninitierez aux mystères de la critique transcendante, et je vous confierai des\nchoses qui ne peuvent manquer d'avoir à vos yeux, avec ou sans hommage\nexpiatoire, une haute signification.\n    Vous trouvez mauvais que la Jeune Belgique, s'inspirant des sentiments\nde camaraderie et d'admiration mutuelle qu'on lui reproche, ait honoré le\nsouvenir d'un poète qu'elle n'a point connu, et vous protestez, au nom\nd'André Van Hasselt, contre cette manifestation compromettante. Vous\nallez même jusqu'à nous accuser d'avoir collé des prospectus sur le\ntombeau de l'écrivain.\n   Je comprends à merveille le mobile de votre étincelante et spirituelle\nchronique. Je sais avec quelle bienveillance enjouée, avec quelle sollicitude\ninquiète vous avez toujours, depuis vos lointains débuts, rendu justice aux\nlittérateurs de notre pays. Je n'ignore point de quelle originale façon vous\navez mis en lumière Charles Decoster, Octave Pirmez et Camille Lemon­\nnier. Une lecture attentive de l'Indépendance m'a démontré ce que vous\navez fait pour la gloire d'André Van Hasselt. Vous avez le silence éloquent,\nMonsieur, c'est votre façon de mettre en lumière.\n"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2814, "texte": "   Vous avez gardé jusqu'aujourd'hui, sur André Van Hasselt et sur son\nœuvre, un silence ému, presque religieux. La Jeune Belgique, intempes­\ntive comme à l'ordinaire, vous a dérangé dans le culte interne que vous\nrendez à ce grand mort. Votre nature aristocratique, dédaigneuse des\nexpansions bruyantes, est pleine, pour les autres, d'une modestie et d'un\nrecueillement auxquels nous n'atteignons pas. Et vous, la sensitive de la\ncritique, vous vous contractez douloureusement à l'aspect d'une palme en\n1er battu.\n   Votre délicatesse a dû bien souffrir, Monsieur. Et votre nervosité vous\na même entraîné à commettre une imprudence.\n   Vous avez enfin parlé d'André Van Hasselt. Oh ! sans le nommer, en\nrestant fidèle aux traditions de toute votre vie; mais enfin vous avez parlé.\nVous avez écrit : poète distingué; et puisque vous avez daigné, de votre\nrez-de-chaussée, jeter sur la mémoire du poète ces deux mots si délicieuse­\nment pondérés, le talent d'André Van Hasselt ne fait désormais plus doute\npour personne.\n   Mais les gens mal intentionnés se demanderont pourquoi, vous, l'arbitre\ndu goût, — en Belgique, — vous avez si longtemps tardé à saluer de la\nplume André Van Hasselt.\n   Vous auriez eu meilleure grâce à continuer vos oraisons intérieures.\n   Ou bien, il fallait vous retourner avec plus de désinvolture, prendre\nl'initiative de la cérémonie Van Hasselt, et puisque nos livres compro­\nmettent le mort auquel nous faisons hommage, lui faire vous-même ce\nsuprême honneur, vous qui étiez certain, à ce point de vue-là, Monsieur,\nde ne point le compromettre.\n   Car le vulgaire ignore, — et l'ignorerait encore, si je n'étais là, — que\nvous avez écrit une brochure sur le banquet des Misérables.\n   Il y a longtemps de cela, très longtemps, cela se perd dans la nuit du\nreportage, mais j'ai la mémoire longue, et je me propose de vous rendre,\nà propos de ce livricule, un hommage qui, pour n'être pas posthume, n'en\nest pas moins très expiatoire.\n   Voici votre brochure à couverture verte (1), un peu déteinte. Nous allons\nla feuilleter ensemble, si vous le voulez bien, Monsieur.\n   Vous ne tenterez pas, dites-vous dans votre introduction, de « redire\ntoutes les émotions de cette soirée » ; vous vous contentez d'en garder en\nvous « les traces vibrantes et parfumées ».\n   Je ne savais pas, Monsieur, qu'en 1862, lorsque vous assistiez à un\nbanquet, vous en conserviez avec une telle obstination les traces vibrantes\net parfumées.\n   Un banquet de cette espèce, je suis de votre avis, ne pouvait pas « être\nla fête des servitudes, des lâchetés, des ténèbres (2) ». La belle métaphore!\nEt que vous avez tort de renoncer à cette langue hautaine ! On n'avait pas\n\n  (') Gustave Fréderix. Souvenir du banquet offert à Victor Hugo, par MM. Lacroix et\nVerboeckhoven. Bruxelles, 1862.\n (') Page 18.\n"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2939, "texte": "                                   — 133 —\n\nencore vu, avant vous, des « servitudes » dîner avec des « lâchetés », et\ntrinquer avec des « ténèbres ». Heureusement que « la salle était bril­\nlante (1) » et que « le festin, — Dubost y avait mis son orgueil, — était de\nceux qui se font apprécier même par des gens émus (2) ».\n   Après avoir complimenté Dubost, — spécialité de festins pour personnes\némues, — vous vous inclinez devant le « très habile et spirituel Ghémar »,\nqui photographiait les convives, et vous espérez qu'il « va les rassembler en\nun cadre qui vous sera un doux souvenir, et comme une vision (3) ».\n   Je regrette vivement de ne pas posséder ce cadre qui est une vision.\n   Un cadre qui est aussi une bien belle vision, c'est votre médaillon de\nVictor Hugo :\n   « .... Il porte maintenant toute la barbe.... Mais la barbe ne manque pas\nde pittoresque, et puis elle est utile à ceux qui habitent près de la mer :\nelle préserve des maux de gorge et des extinctions de voix (4). »\n   C'est Victor Hugo vu à travers un tempérament de pharmacien.\n   J'arrive au morceau capital, — appréciable même pour des gens émus,\n— et pour lequel votre brochure me semble écrite : l'éloge de M. Bérardi,\nvotre directeur.\n    « Le directeur de l'Indépendance a un avantage précieux : avant d'avoir\nparlé, il a conquis son auditoire. Il a le charme, il a la finesse, il a la phy­\nsionomie vivante et qui attire. Les choses ingénieuses ou fortes qu'il trouve,\nil sait leur donner une vivacité et une grâce qui doublent leur prix. Ajoutez\nà cela un esprit prompt et pénétrant, un grand bonheur et une grande\nsûreté d'inspiration et de riposte. Homme séduisant, journaliste nerveux\net souple (5). »\n   Ah ! quel plaisir d'être directeur de l'Indépendance, quand vous écrivez,\nMonsieur! Votre encens est plus fort que celui que nous brûlons dans\nnotre petite chapelle, où les enfants de chœur ne touchent aucune espèce\nde rétribution.\n   Cette analyse littéraire menée à bonne fin, il ne me coûte point d'avouer\nque, dans le genre de critique de salon où vous vous êtes renfermé, vous\nêtes un homme très, spirituel. Votre silence est spirituel; vos mots sont\nspirituels; le fauteuil où vous écrivez doit penser des choses bien spiri­\ntuelles. Votre petit chien Brusquet remue la queue spirituellement, et\nMonsieur votre fils lui-même, — votre dauphin, — aura un jour beaucoup\nd'esprit. On vous prend parfois pour M. Constant Coquelin, ce qui est\nétonamment spirituel, et l'on prétend qu'à force de contempler ce socié­\ntaire de la Comédie-Française, vous avez fini par lui ressembler. Ce qui\nest encore, de votre part, spirituel au delà de toute expression, c'est que\nM. Brunetière, de la Revue des Deux-Mondes, collabore à vos feuilletons,\net qu'il n'en sait rien.\n   Je ne voudrais pas lutter d'esprit avec un critique qui a derrière lui de\ntels collaborateurs.\n\n\n  (1) Page 19. —(2)Page 19. — (3) Page 19.— (4) Page 12. — [5] Pages 27-28.\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 514, "texte": "                                     — 134 —\n\n  Mais ce qui ne manquerait pas d'esprit non plus, c'est de déposer, après\nvotre mort, Monsieur, une palme en fer battu sur le tombeau de Sainte-\nBeuve.\n  Agréez, Monsieur, l'assurance de ma plus hautaine considération.\n                                                  LA J E U N E    BELGIQUE.\n\n         A Monsieur Gustave Frédérix,              employé à la critique           d'art\n           de l'Indépendance.\n   Bruxelles, le 3 décembre 1884.\n\n\n\n\n              "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-024", "volume": 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En art,\n                          Philosophe comme Sedaine,\n                               La Frédérix    dondaine,\n                          Je suis le grand Iguanodon,\n                               La Frédérix dindon !\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1002, "texte": "                                   — 135 —\n\n\n\n                                         II\n                                 LE HAREM\n                        Dans le harem, sur les coussins\n                        Gauffrés d'or pâle, les Idées\n                        Nonchalamment sont accoudées,\n                        Et les rimeurs baisent leurs seins.\n\n                        Non loin des couples, un critique,\n                        O deux profonds ! retenez-le !\n                        Recherche fébrilement ce\n                        Qui reste de son esthétique.\n\n                        Le déficit est évident.\n                        Alors il se tourne en grondant\n                        Vers ses confrères, et leur clame :\n\n                        « Ces couples en train de... rimer\n                        (Si je puis ainsi m'exprimer)\n                        Tout cela, c'est de la réclame ! »\n\n\n\n                                         III\n\n                            VEAU DE VILLE\n\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1020, "fin_caractere_exclue": 1021, "texte": "I"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1070, "fin_caractere_exclue": 1104, "texte": "On le voit toujours aux premières,"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1153, "fin_caractere_exclue": 1188, "texte": "L'esprit fait comme un vol-au-vent,"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1230, "fin_caractere_exclue": 1257, "texte": "Qui promène dans les avant-"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1312, "fin_caractere_exclue": 1343, "texte": "Scènes, ses grâces coutumières."}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1395, "fin_caractere_exclue": 1428, "texte": "Mais son esprit n'est pas nouveau"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1478, "fin_caractere_exclue": 1510, "texte": "Et ses mots pour femmes friandes"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1556, "fin_caractere_exclue": 1594, "texte": "Ont comme un goût de vieilles viandes,"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1648, "fin_caractere_exclue": 1666, "texte": "On dirait du veau!"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1756, "fin_caractere_exclue": 1759, "texte": "III"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1782, "fin_caractere_exclue": 1804, "texte": "Et voici qu'il devient"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1067, "fin_caractere_exclue": 1069, "texte": "II"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1117, "fin_caractere_exclue": 1152, "texte": "A coup sûr il n'est pas des nôtres,"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1200, "fin_caractere_exclue": 1229, "texte": "Car il ressemble à Coquelin ;"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1277, "fin_caractere_exclue": 1311, "texte": "Tous deux, l'air digne et patelin,"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1359, "fin_caractere_exclue": 1394, "texte": "Font rire avec l'esprit des autres."}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1442, "fin_caractere_exclue": 1477, "texte": "Lui, grâce aux feux de son cerveau,"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1525, "fin_caractere_exclue": 1555, "texte": "Est rouge et maquillé de hâle,"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1603, "fin_caractere_exclue": 1639, "texte": "Mais quelquefois sa langue est pâle,"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1694, "fin_caractere_exclue": 1713, "texte": "On dirait du veau !"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1805, "fin_caractere_exclue": 1815, "texte": "tragique :"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 1816, "fin_caractere_exclue": 2188, "texte": "                      Le chroniqueur aux talons peints,\n                      Lui qui posa tant de lapins\n                      Aux vieux poètes de Belgique.\n                      Car il sert — dans le renouveau,\n                      Dans le renouveau qu'il regrette —\n                      Des entrefilets    vinaigrette,\n                             On dirait du veau!\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1232, "texte": "             — 136 —\n\n\n                  IV\n\n FREDERICK ET FRÉDÉRIX\n             QUESTION :\n  Seriez-vous, Monsieur, le parent\n  Du fameux Frédérick Lemaître ?\n\n             RÉPONSE :\n  Je ne suis (Je reste à mon rang)\n  Que Frédérix le millimètre !\n\n\n\n                  V\nL'ORCHESTRE ROMANTIQUE\n Hugo, vert de jeunesse antique,\n Aïeul environné des siens,\n Chef de l'orchestre romantique,\n Fait l'appel de ses musiciens.\n\n Sainte-Beuve est tourneur de page;\n Les frères Deschamp sont souffleurs,\n Et Delphine, en maillot de page,\n Jette au maître un bâton de fleurs.\n\n De Vigny, s'ajustant les ailes\n D'Eloa, son ange aux abois,\n Comme les veilleurs des tourelles,\n Donne du cor à travers bois.\n\n Sortant de son Lac,     Lamartine,\n Fatigué d'apprendre aux échos\n L'art de mettre en vers la tartine,\n Saisit la flûte aux trous égaux.\n\n Ce blondin plus beau qu'une femme,\n Portant un étui noir et long,\n C'est Musset accordant son âme\n A vec l'âme d'un violon.\n\n Ta voix chaude, 6 violoncelle !\n Te vient de Théo, grand luthier,\n Et ta gamme dresse une échelle,\n L'échelle d'amour de Gautier.\n Barbier s'époumonne à les suivre :\n Il se tait, immortel prudent,\n Et craint de souffler dans le cuivre,\n Après son premier cri strident.\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1202, "texte": "                                   —    137 —\n\n                    L'appel est fait. On est en nombre.\n                    — Un nouveau! crie un des Deschamp..,\n                    Et l'on voit sortir d'un coin d'ombre\n                    Frédérix... Hugo, sur-le-champ :\n\n                    — Ton instrument, recrue aphone,\n                    O toi plus inconnu qu'un X,\n                    Basson, guitare ou saxophone ?\n                    — « L E VENT DU SOIR », dit   Frédérix.\n\n\n\n\n                                        VI\n                       A AZED, DE            l'Indépendance\n\n                                     ÉNIGME.\n                 Pour quel motif A.-Z., ce chroniqueur mondain\n                 Dont la prose vieillotte inspire une peur bleue,\n                 Prend-il de l'alphabet le début et la fin\n                 Alors que ses écrits n'ont ni tête, ni queue?\n\n                                   RÉPONSE.:\n                 C'est qu'en ces temps derniers il a tant radoté\n                 Qu'il a senti qu'il faut aux divers gens de lettres\n                      Prouver qu'il sait encor ses lettres,\n                 Ce dont ses amis même ont récemment douté.\n\n\n\n\n         "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-025", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 137, "page_fin": 141, "titre_corps": "À l’Art moderne", "titre_sommaire": "Chronique littéraire", "rubrique": "Chronique littéraire", "signature_source": "Albert Giraud", "ancre_debut": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE", "ancre_fin": "ALBERT GIRAUD", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "CHRONIQUE MUSICALE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 148, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 1202, "fin_caractere_exclue": 1725, "texte": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE\n\n                         A l ' A r t moderne\n             L'Art moderne, à qui le récent volume de Catulle Mendès\n               vient de révéler vaguement l'existence du Parnasse contem­\n               porain, s'afflige avec excès des ressemblances qu'il découvre\n               entre les Jeune-Belgique et les poètes français publiés par\nAlphonse Lemerre.\n   Son article nous offre l'occasion d'étudier les doctrines de l'école Parnas­\nsienne. A ce point de vue du moins, il n'aura pas été inutile.\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3090, "texte": "                                 — 138 —\n\n    Pour démontrer que la Jeune Belgique pastiche le Parnasse, il serait\nindispensable que l'Art moderne fît connaître d'une manière précise les\nthéories d'art du groupe que nous imitons.\n    L'Art moderne n'en parle pas.\n    Et cela s'explique, car le Parnasse n'a jamais eu de théories d'art.\n    Que les critiques de l'Art moderne se donnent la peine d'éprouver leurs\nidées innées en lisant, non pas les quelques vers cités dans le volume de\nMendès, mais l'œuvre complète de François Coppée, d'Albert Glatigny,\nde Léon Dierx, de Sully-Prudhomme, de José-Maria de Hérédia, de Vil­\nliers de l'Isle-Adam, de Verlaine et de Stéphane Mallarmé.\n    Ils se convaincront immédiatement que ces écrivains ne se ressemblent\nni par le fond, ni par la forme.\n    Coppée s'est penché tendrement sur les petits et les humbles; Glatigny\nlaisse transparaître, dans ses moindres pages, son vague étonnement de la\ncadence et du rythme; Dierx, isolé dans son âme si noble et si pure, ne\nsort jamais des paradis mélancoliques ; Sully-Prudhomme est tourmenté\npar la philosophie et par la science; Hérédia porte en son cœur le souvenir\ndes aventuriers de la mer, dérobeurs de toisons d'or et conquérants d'Amé­\nriques; Villiers de l'Isle-Adam est un mystique profond et redoutable;\nVerlaine un damné et Mallarmé un musicien dédaigneux de tout, sauf de\nl'harmonie.\n    C'est donc par la forme que les Parnassiens se ressembleraient.\n    Ici encore, la diversité est absolue. Personne, — à l'exception des ama­\nteurs — ne confondra jamais le vers parisien de Coppée avec les strophes\nde bronze de José-Maria de Hérédia, ni le vers abstrait de Sully-\nPrudhomme avec les rythmes idéalement vaporeux et plaintifs de Léon\nDierx. Tout chez eux diffère : le choix des mots, la cadence de la phrase,\nla coupe du vers, le son de la rime. Ils s'éloignent l'un de l'autre autant\nque Lamartine de Hugo, Musset de Gautier, et Banville de Baudelaire.\nNous avons presque honte de rappeler ces banalités, mais c'est l'Art\nmoderne qui nous y force.\n    Le Parnasse, Catulle Mendès l'a dit justement, ne fut donc pas une\n école. Son Évangile littéraire se composait d'un unique verset : « Prends le\n sujet poétique que tu voudras, mais exprime-le par des formes d'art ».\n    De là le souci de la rime — seule et précieuse ressource du vers français\n — et la recherche de la forme, condition éternelle de toute poésie.\n    En dehors de ces deux règles, communes à tous les bons poètes de tous\n les pays et de tous les temps, à Baudelaire comme à Hugo, à Corneille\n comme à d'Aubigné, à Ronsard comme à Villon, les Parnassiens ne pro­\n clamèrent aucune loi nouvelle.\n    Ils se contentèrent d'écrire de beaux vers, ce que les sociolâtres et les\n pleurnicheurs ne leur pardonnèrent jamais.\n    Et si maintenant l'Art moderne veut bien nous accorder que les Jeune-\n Belgique ne se ressemblent pas plus que les Parnassiens, — cette opinion a\n été celle de l'Art moderne, elle pourrait le redevenir! — et si d'autre part\n il est admis, — comme nous venons de le prouver, — que les Parnassiens\n"}, {"page_pdf": 150, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3280, "texte": "                                  — 139 —\n\nn'ont rien changé aux lois de la poésie, il faut que l ' A r t moderne démontre\nquel est le poète du Parnasse que chaque Jeune-Belgique imite, et si l'Art\nmoderne néglige cette démonstration, nous sommes en droit de juger avec\nsévérité ceux qui le rédigent.\n   S'aviser un jour, à propos d'un livre anecdotique où Mendès enchâsse\nquelques extraits de Léon Dierx et de Verlaine, et sans avoir étudié autre­\nment les Parnassiens, que les Jeune-Belgique ne sont que des Parnassiens\nen détrempe; affirmer cette filiation sans l'appuyer d'un seul argument,\ncomparer le labeur à peine commencé d'un groupe littéraire encore à son\naurore avec l'œuvre accompli d'une génération aujourd'hui glorieuse\ncomme un soleil couchant, répandre, sans nécessité, ces idées étranges dans\nun public toujours prêt à ramasser l'erreur, dans une presse hostile qui va\nbroder sur ce canevas pendant des années, c'est plus qu'une injustice de cri­\ntique, c'est presqu'une mauvaise action.\n   L'esprit chagrin qui pleure sur nous dans l'Art moderne s'étonne que\nCamille Lemonnier ne l'aide point à nous envoyer ces pavés d'ours émou­\ncheur, et lui reproche, avec l'indulgence d'un homme que ce reproche n'at­\nteindra jamais, d'être débonnaire.\n   Comme vous vous trompez, Monsieur, mais combien nous vous savons\ngré de votre erreur, puisqu'elle nous permet de rendre à Camille Lemon­\nnier l'hommage qu'il mérite !\n   La sévérité paternelle de Leconte de Lisle pour les poètes du Parnasse,\nCamille Lemonnier l'eut sans cesse pour nous. Certes, il ne nous rappelait\npas, à propos d'un adjectif hasardeux ou d'une rime à la dérive, qu'il avait\ntrente-huit ans et que nous en avions vingt-deux : cet original préférait\nnous montrer qu'il avait raison, et que nous avions tort; certes, il ne se\nposait pas devant nous en poteau indicateur, ne rêvait pas d' « organiser »\nla littérature comme Carnot organisait la victoire; il ne désirait nous\nfaçonner ni à son image, ni à ses idées ; il ne s'ingéniait pas à détourner le\ncours du fleuve littéraire afin d'irriguer les landes stériles de la politique;\nil ne traitait point d' « amusettes » les rimes ailées joyeuses de soleil et\nd'azur; mais il nous enseignait, moins par sa parole que par son exemple,\nle respect de nous-mêmes et la dignité de notre1 art, et quand les livres\nfuturs lui étaient soumis sous forme de manuscrits ou d'épreuves, il nous\nles renvoyait sabrés de coups de crayons multicolores, balafrés de ratures,\nétoiles de points d'interrogation, si bien que l'œuvre ressemblait à un\nchamp de bataille jonché de morts et de blessés. La discipline du style, le\nsouci de l'exécution parfaite, le contour suggestif de la phrase où se con­\nfondent amoureusement la forme et l'idée, tous ces secrets, si quelques-uns\nd'entre nous les possèdent, c'est Camille Lemonnier qui les leur révéla\nnaguère, et qui les leur révèle encore aujourd'hui.\n   L ' A r t moderne, maintenant que ces détails lui sont dévoilés, remerciera,\ncomme nous, l'écrivain du Mort. Déjà son second article, — entre deux\narticles il y a place pour la réflexion, — estompe légèrement les lignes trop\nnettes et trop évidentes du premier. La retraite des Dix mille commence, et\nle Xénophon de cette Anabase renonce à conserver ses positions.\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3139, "texte": "                                  — 140 —\n\n    Il ne nous accuse plus de pasticher le Parnasse, mais bien de n'être pas\nfranchement nationaux.\n    « Voir le milieu belge, penser en Belge! Telle est la nouvelle table de la\nloi, que du haut de son Sinaï nous tend l'Art moderne.\n    Nous n'enverrons aucun Moïse pour la recevoir. Le milieu belge est peu\ncaractéristique; la Belgique, intellectuellement et ethnographiquement, est\nun peuple hybride, sans passé, et sans avenir; la langue belge, c'est le\nMarollien, et les écrivains de cette langue existent. Les Jeune-Belgique\nqui ont l'amour du terroir ne s'y sont heureusement pas trompés : ils sont\nallés droit aux Flamands, aux grands Flamands qui gisent dans l'histoire,\nou bien aux Flamands obscurs qui, dans les coins perdus des polders et des\nbruyères, conservent l'esprit des aïeux. Flamands ou Wallons, et non\nBelges.\n    Et ceux d'entre nous que les œuvres de terroir ne sollicitent pas, ils ne\nforceront point leur nature pour complaire au critique de l'Art moderne.\nL'âme humaine est universelle. Elle peut être notée indépendamment du\nmilieu et du décor. Les vastes mouvements d'idées, de sentiments et de\nsensations qui à certaines périodes se lèvent sur le monde, sont des marées\nsi larges et si hautes qu'elles submergent et renversent tout. Hugo, Lamar­\ntine et Baudelaire, ont-ils été des écrivains de terroir? Sont-ils des Gaulois?\nSont-ils même des Français ? Et n'en ont-ils pas moins exprimé dans leurs\nvers un état particulier de l'âme contemporaine ?\n    Exiger de tous les Jeune-Belgique des œuvres de terroir, sans tenu-\ncompte des circonstances, des tempéraments et des vocations, telle est\nl'absurdité où l'Art moderne a été conduit, les yeux fermés, par sa manie\ngénéralisante.\n    Il nous fait penser à un jardinier, qui, se promenant dans un plantureux\nverger, reprocherait avec véhémence au pommier de ne pas porter des\npoires, au poirier de ne pas porter des pommes, qui chercherait des melons\nsur une vigne, et des pommes de terre sur un rosier !\n    L ' A r t moderne prétend que son principe a toujours été « qu'il faut faire\nde la critique pour sa distraction personnelle, et peut-être pour l'éducation\ndu public, mais non pour l'amélioration des artistes, qui ne l'écoutent guère\net qui peut-être n'ont pas tort ».\n    Certes, nous ne voudrions pas empêcher l'Art moderne de se distraire,\n— nous aimons trop la gaîté permise, — mais il nous laissera bien, en\nretour, nous étonner un peu de l'étrange éducation qu'il donne au public.\n   Après tant de circonstances diverses, où l'Art moderne, — pour\nemployer un mot qui, sous la plume d'un des nôtres, paraît l'avoir profon­\ndément blessé, — s'est complu à proclamer son droit à la fantaisie, que\npeut donc penser de nous la masse du public?\n    Il y a quelques années, l'Art moderne accusait les Jeune-Belgique de\npasticher Petrus Borel : Georges Eekhoud fut sévèrement admonesté, pour\ncause de lycanthropie, à l'apparition des Pittoresques. Puis le vent tourna,\net Petrus Borel fut remplacé, avantageusement d'ailleurs, par Camille\nLemonnier, « derrière la rousse crinière duquel nous marchions alors,\n"}, {"page_pdf": 152, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2189, "texte": "                                 —   141   —\n\n\ncomme derrière une torche ». Les personnes que ces détails d'histoire inté­\nressent les trouveront dans le compte-rendu des Kermesses, de Georges\nEekhoud, et des Flamandes, d'Emile Verhaeren. Puis, coïncidant avec la\nvisite de Léon Cladel, un épouvantable vomito-negro se mit à sévir : nous\nétions tous des Baudelaire! Relire à ce propos les articles sur Léon Cladel.\nEt le vomito-negro s'aggrava soudain d'une épidémie d'art social. Mais le\nmicrobe de l'art social ayant été découvert par l'un d'entre nous, la peste\ns'adoucit insensiblement, mais pour être remplacée bientôt par une inonda­\ntion d'art national ou belge, et par le cantabile en la mineur : « Vous ne\nfaites que pasticher les Parnassiens ! »\n   Petrus Borel, Lemonnier, Baudelaire, les Parnassiens, l'art social, l'art\nbelge! Il faut avouer que le public de l'Art moderne, s'il ne jugeait pas un\npeu nos juges, aurait le droit de rester indécis.\n    Un thème cependant a dominé toujours l'orchestration un peu touffue de\nl'Art moderne : « La jeune école possède la forme, mais elle est dépourvue\ndu fond ! »\n   Ces litanies, psalmodiées depuis longtemps à nos oreilles par le Journal\ndu Dimanche, organe du Caveau verviétois, le Journal des Gens de\nLettres, organe de M. Benoît Quinet, et par l'Éducation populaire,\n organe de M. Clément Lyon, dissonnent péniblement dans la bouche de\nl'Art moderne. Ne pas aimer l'art pour lui-même, sacrifier le beau au vrai,\ncomme les réalistes, au bien, comme les moralistes, au sentiment, comme\nles têtards issus de Mürger, montrer de l'indulgence pour les belles âmes\nexprimées au moyen de lieux communs, de barbarismes et de chevilles,\nn'est-ce pas tomber, de très haut, dans les vieilleries du bourgeoisisme et de\nla critique d'amateurs ?\n    Les jeunes archers dont parle si paternellement l'Art moderne ne l'en\nremercient pas moins de leur avoir appris où darder leurs flèches. Et si, à\n la suite de nos premiers exercices, quelques traits l'avaient maladroitement\n piqué, il se consolera en pensant qu'il est le Saint-Sébastien de la critique.\n                                                   A L B E R T GIRAUD.\n\n\n\n\n            "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-026", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 141, "page_fin": 143, "titre_corps": "Gustave Huberti", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Chronique musicale", "signature_source": "H. 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B., une hottée\n             de pommes cuites — je dis cuites par euphémisme. — Ces\nchoses-là ne s'oublient pas, J'ignore ce qui m'a préservé d'en recevoir de\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3415, "texte": "                                   — 142 —\n\n nouvelles, si c'est la providence ou les déménagements, car la littérature\n s'y égare beaucoup. Un fait est, que les petits poulets qui devaient venir\n à la rescousse du gros, dans cette campagne pour nos compositeurs délais­\n sés, sont encore dans l'œuf et que ces messieurs, Huberti, Mathieu et\n d'autres, qui s'étaient montrés fort reconnaissants de mon intention, doi­\n vent commencer à croire que je me suis moqué d'eux.\n    Il y aura bientôt six semaines que les fêtes universitaires ont remis le\n nom d'Huberti à la rampe ; s'il est un peu tard pour parler spécialement de\n ses dernières œuvres, il n'est que temps de dire un mot de l'artiste, d'autant\n plus qu'en cette occasion des appréciations excentriques semblent l'avoir\nmis tout particulièrement en relief.\n    Depuis que j'entends sa musique, l'expression d'atavisme m'obsède :\nle phénomène d'atavisme n'a rien que de rationnel, mais en fait d'œuvre\nd'art ce devient une question d'hérédité morale à laquelle beaucoup de\ngens ne croient pas plus qu'aux tables tournantes. Cela vient de cette\nbizarre idée que nous sommes faits de deux choses : un corps qui descend\net une âme qui monte. Je le déplore... et surtout pour moi, à cause des\npommes, mais j'aurai, cette fois du moins, la consolation de les partager,\nn'étant pas seul de mon avis. En effet, presque tous ceux qui connaissent les\nHuberti, ont ressenti cette impression qui, par une sorte de transfusion de\nfluides, ressuscite à nos yeux, dans les pages du musicien, celles du peintre\net fait que, pénétrant au cœur de leurs œuvres, nous y trouvons une seule\nnature d'art se perpétuant par les générations successives. L'instrument\ndont ils se servent importe peu. C'est à l'imagination, cette faculté concep-\ntionnelle synthétique de tous les sens de l'homme qu'il faut remonter, et\nnous découvrons chez le second comme chez le premier cette délicatesse et\ncette pureté de lignes à peine déviées de leur inflexion originelle, et ces\nmêmes demi-teintes très peu modifiées par la lumière ambiante, qui font de\ntous les deux des mélodistes. Qu'on se rappelle les dessins d'Edouard\nHuberti : toujours quelque coin de paysage désert et fruste, plus vivant de\nsa vie intime et pensive que de gros massifs de nature peuplés de bruit et\nde mouvement. Un arbre isolé, tirant du sable son tronc maigre touffe de\nverdure à la cîme; un pan de route avec un morceau de talus rongé\nd'herbe ; une nappe de lumière reflétant l'ombre d'un remblai au tournant\nd'un chemin creux, des riens où le génie du peintre a mis des parcelles\nd'âme; des fragments de choses dont il a fait des êtres...\n    Eh ! bien, jadis à ces heures où la vocation imprègne doucement le cœur,\n aux heures de cette jeunesse que Rodenbach appelle la jeunesse blanche,\n Gustave Huberti, n'a-t-il pas refait, pieusement, dans l'atelier de son frère,\n sa visite quotidienne à ces lambeaux de paysage entr'ouverts là comme de\n petites chapelles aux religieux du panthéisme? N'est-ce pas à ces mélodies\nde lumière qu'il a appris les siennes, ébauchées comme des aquarelles de\nsons sur des feuillets volants? N'est-ce pas sous l'influence de cette commu­\n nion qu'il les a conçues, comme plus tard la Scène dans le jardin, des\n fragments du Rayon de soleil, l'Andante du souvenir de la Symphonie\nfunèbre, qui resteront les pages les plus personnelles, partant les plus belles\nqu'il ait écrites.\n"}, {"page_pdf": 154, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "                                  -   143   -\n\n    Inévitablement devait-il parvenir au jour par cette voie qui était la\nsienne, quand, aveuglé comme tant d'autres par la maîtrise de Benoit, et\nprenant le drapeau d'un maître pour celui d'une secte, il fit violence à son\nesthétique pour l'engager dans l'ornière d'un système ; or, le système peut\nmener loin, jusqu'à des choses invraisemblables comme la fabrication d'une\nmusique didactique par exemple, et la réalisation de l'art social par la sym­\nphonie ; je crois que c'est le bout ! L'art batave a une désagréable tendance à\nla philosophie, je le répétais naguère après l'exécution de l'oratorio de\nSchelde.\n    « — Pourquoi, sans chercher à ces œuvres une affabulation qui ressort\ndes choses, ne point leur laisser l'intensité d'une impression? Faudra-t-il\ny retrouver toujours cette agaçante figure de l'esprit sceptique pour lacérer\nà coups de froid acier, la chair, et grimacer sans cesse le commentaire de\nl'homme en marge de la nature ? — »\n    Et cette tendance se manifeste toute dans l'Hymne à la science. Depuis\nle jour où Huberti, d'artiste qu'il était s'est fait membre d'une doctrine et\nsoldat de la croisade flamingante, comme on se faisait soldat du pape, il\ngâte peu à peu la belle floraison de sa nature vigoureuse à une sorte d'art\nlaïc qui en est la négation; un art discuteur de thèses où l'idée du vrai,\n noie l'impression du beau. Il se guinde dans un vêtement qui n'est pas à\n lui et le gêne, car il n'a pas une goutte de sang flamand dans le corps,\n ce latin, et je crois avoir le droit de le lui dire, quand d'autres parlent sur\n un ton de doute de « la valeur musicale de M. Huberti » et prennent des\n airs de pitié pour l'appeler : « Brave garçon ». Il leur tend trop la perche,\n il y a longtemps qu'une réputation d'irascibilité à la Berlioz a éloigné de lui\n beaucoup de sympathies, et se propageant parmi la presse et le public, l'a\n enveloppé d'une atmosphère d'injustice, au point que les mieux intentionnés\n ne voient plus que ses défauts et les voient en gros ; c'est pourquoi nous lui\n demandons de se garer d'une école dont il n'a que les lunettes, le feutre et\n les longs cheveux; qu'il se dégrime, il faudra bien que ses abîmeurs le\n reconnaissent. Qu'il revienne à l'œuvre poétique des Huberti et le continue,\n qu'il revienne aux chapelles d'antan, aux petites chapelles des chemins\n creux où il chantait jadis ses mélodies de lumière.\n                                                                   H. M."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-027", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 144, "page_fin": 147, "titre_corps": "Memento", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Nemo", "ancre_debut": "MEMENTO", "ancre_fin": "NEMO", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": true, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 84, "fin_caractere_exclue": 95, "texte": "MEMENTO\n   "}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 95, "fin_caractere_exclue": 131, "texte": "Le Palais, organe des conférences du"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 183, "fin_caractere_exclue": 226, "texte": "Jeune Barreau de Belgique vient de faire sa"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 273, "fin_caractere_exclue": 314, "texte": "réapparition sous une forme plus coquette"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 340, "fin_caractere_exclue": 378, "texte": "en même temps que plus grave. 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Voyons! ohé les clercs!"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 2333, "fin_caractere_exclue": 2373, "texte": "Evohé ! les cadets ! cinglez-vous, tapez"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 2422, "fin_caractere_exclue": 2464, "texte": "sur les cuistres, sur les timides, sur les"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 2513, "fin_caractere_exclue": 2551, "texte": "endormis; cognez sur nous si cela vous"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 2600, "fin_caractere_exclue": 2641, "texte": "plaît, et prouvez nous que nous ne sommes"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 2690, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "que des ramollis! qu'importe! mais bon­"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 2778, "fin_caractere_exclue": 2814, "texte": "dissez, piaffez, gueulez! nom de D.!"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 2863, "fin_caractere_exclue": 2901, "texte": "Retroussez-vous les manches et crachez"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 2950, "fin_caractere_exclue": 2993, "texte": "dans vos mains, car voici venir l'académie,"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 3042, "fin_caractere_exclue": 3088, "texte": "la routine, le jargon officiel, l'art diplômé,"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 3137, "fin_caractere_exclue": 3185, "texte": "les prix injustes, les canailleries politiques ;"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 3234, "fin_caractere_exclue": 3280, "texte": "et si vous ne ruez pas, je vous le dis, il n'y"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 3329, "fin_caractere_exclue": 3370, "texte": "a pas de place pour vous et vous êtes des"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 3419, "fin_caractere_exclue": 3464, "texte": "veines vides dont le sang ne jaillira jamais!"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 3580, "fin_caractere_exclue": 3623, "texte": "Voici une autre revue, française, celle-ci,"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 3672, "fin_caractere_exclue": 3712, "texte": "dirigée par Joséphin Péladan : Revue des"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 3761, "fin_caractere_exclue": 3798, "texte": "livres et des estampes (1). Le nom de"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 3863, "fin_caractere_exclue": 3895, "texte": "(1) Paris, 16, rue d'Argenteuil."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 62, "fin_caractere_exclue": 103, "texte": "M. Péladan a déjà passé la banquise de la"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 160, "fin_caractere_exclue": 200, "texte": "critique. On a vivement discuté son Vice"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 253, "fin_caractere_exclue": 310, "texte": "suprême où, dans une langue moderne,               œuvre."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 348, "fin_caractere_exclue": 391, "texte": "nerveuse et comme lancinante, il dit la fin"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 427, "fin_caractere_exclue": 470, "texte": "de la race latine et du monde contemporain."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 520, "fin_caractere_exclue": 557, "texte": "On y vit plus qu'un roman ; une thèse"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 614, "fin_caractere_exclue": 653, "texte": "discutable sur la décadence d'une géné­"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 705, "fin_caractere_exclue": 748, "texte": "ration séculaire, pourrie, disait l'auteur,"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 796, "fin_caractere_exclue": 840, "texte": "par l'athéisme et la libre-pensée. 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La princesse"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1263, "fin_caractere_exclue": 1304, "texte": "d'Esté, cette vierge impure, Mérodack, ce"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1359, "fin_caractere_exclue": 1403, "texte": "mage en habit noir, le père Alta, cet ascète"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1452, "fin_caractere_exclue": 1498, "texte": "violent, sont autant de types créés et sentis,"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1544, "fin_caractere_exclue": 1588, "texte": "plantés dans le livre comme des visions à la"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1636, "fin_caractere_exclue": 1677, "texte": "Rembrandt. Né littérairement de Balzac et"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1735, "fin_caractere_exclue": 1778, "texte": "de l'admirable Barbey d'Aurevilly, M. P é ­"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1825, "fin_caractere_exclue": 1866, "texte": "ladan devait faire un critique comme nous"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1922, "fin_caractere_exclue": 1961, "texte": "les aimons, drapé dans ses partis-pris,"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2022, "fin_caractere_exclue": 2063, "texte": "roulé avec obstination dans le manteau de"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2115, "fin_caractere_exclue": 2159, "texte": "ses belles erreurs, voyant tout à travers sa"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2207, "fin_caractere_exclue": 2246, "texte": "croyance têtue, ayant des dédains d'ar­"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2301, "fin_caractere_exclue": 2336, "texte": "chiduc et des mépris de Roi-Soleil."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2395, "fin_caractere_exclue": 2434, "texte": "La Revue des livres et des estampes est"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2485, "fin_caractere_exclue": 2525, "texte": "donc curieuse, pleine d'opinions à faire"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2578, "fin_caractere_exclue": 2619, "texte": "bondir un critique influent, mais souvent"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2672, "fin_caractere_exclue": 2714, "texte": "d'une frappante justesse et toujours d'une"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2764, "fin_caractere_exclue": 2796, "texte": "forme et d'un esprit hors ligne."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2972, "fin_caractere_exclue": 2985, "texte": "*   ■   *   *"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3047, "fin_caractere_exclue": 3081, "texte": "Nous recevons, au moment de mettre"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3103, "fin_caractere_exclue": 3141, "texte": "sous presse, une curieuse et minuscule"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3182, "fin_caractere_exclue": 3228, "texte": "plaquette, intitulée : Livret de vers anciens."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3283, "fin_caractere_exclue": 3330, "texte": "Et ils le sont en effet et par l'inspiration et"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3382, "fin_caractere_exclue": 3425, "texte": "par la typographie, qui s'est complu à leur"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3480, "fin_caractere_exclue": 3518, "texte": "donner la physionomie des compositions"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3578, "fin_caractere_exclue": 3618, "texte": "naïves du temps de Tristan l'Hermite, le"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3671, "fin_caractere_exclue": 3712, "texte": "maître trop oublié, que l'auteur, Jacques"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3759, "fin_caractere_exclue": 3800, "texte": "Madeleine, un délicat et un érudit, avoue"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3857, "fin_caractere_exclue": 3896, "texte": "avoir beaucoup fréquenté. Cet opuscule,"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3951, "fin_caractere_exclue": 3989, "texte": "dédié à Théodore de Banville, l'expert"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 4047, "fin_caractere_exclue": 4079, "texte": "rimeur, paraît, comme les Syrtes"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 4145, "fin_caractere_exclue": 4187, "texte": "Moréas, sans nom d'éditeur, et vient ainsi"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 4244, "fin_caractere_exclue": 4285, "texte": "— je le constate avec joie — à l'appui du"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 4332, "fin_caractere_exclue": 4373, "texte": "pessimisme de la « Chronique Lutécienne »"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 4429, "fin_caractere_exclue": 4443, "texte": "d'aujourd'hui."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 4516, "fin_caractere_exclue": 4559, "texte": "N'est-ce pas d'ailleurs parce qu'il a senti"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 4561, "fin_caractere_exclue": 4605, "texte": "combien était difficile à secouer l'indiffé­"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 4640, "fin_caractere_exclue": 4680, "texte": "rence générale, que M. Jacques Madeleine"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 113, "fin_caractere_exclue": 159, "texte": "a vu la nécessité d'essayer de forcer l'atten­"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 211, "fin_caractere_exclue": 252, "texte": "tion en habillant aussi archaïquement son"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 338, "fin_caractere_exclue": 347, "texte": "(Lutèce)."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 423, "fin_caractere_exclue": 426, "texte": "***"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 482, "fin_caractere_exclue": 519, "texte": "Tous les Baisers, par Catulle Mendès."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 571, "fin_caractere_exclue": 613, "texte": "Si grand qu'ait été le succès des Monstres"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 665, "fin_caractere_exclue": 704, "texte": "parisiens (il a été vendu plus de douze"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 756, "fin_caractere_exclue": 795, "texte": "mille exemplaires de chaque fascicule),"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 848, "fin_caractere_exclue": 889, "texte": "Tous les Baisers obtiendront plus de suc­"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 941, "fin_caractere_exclue": 986, "texte": "cès encore. Car, cette fois, ce n'est pas une"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1038, "fin_caractere_exclue": 1078, "texte": "œuvre d'observation amère et cruelle que"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1131, "fin_caractere_exclue": 1171, "texte": "M. Catulle Mendès offre au public, mais,"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1223, "fin_caractere_exclue": 1262, "texte": "au contraire, un livre de belle humeur,"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1315, "fin_caractere_exclue": 1358, "texte": "plein de sourires et de fantaisie heureuse."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1414, "fin_caractere_exclue": 1451, "texte": "Vous trouverez dans ces contes, — que"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1503, "fin_caractere_exclue": 1543, "texte": "l'on pourrait intituler les Mille et Une"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1596, "fin_caractere_exclue": 1635, "texte": "Nuits de l'Amour Parisien, — toutes les"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1688, "fin_caractere_exclue": 1734, "texte": "futilités, toutes les grâces, tous les enchan­"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1786, "fin_caractere_exclue": 1824, "texte": "tements des tendresses qui durent peu,"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1877, "fin_caractere_exclue": 1921, "texte": "tous les baisers vite oubliés. C'est une des"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 1974, "fin_caractere_exclue": 2021, "texte": "surprises de l'histoire littéraire de cette fin"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2074, "fin_caractere_exclue": 2113, "texte": "de siècle, que le poète mystique d'Hes­"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2165, "fin_caractere_exclue": 2205, "texte": "perus, que le poète grandiose des Contes"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2258, "fin_caractere_exclue": 2299, "texte": "Epiques et des Mires ennemies puisse être"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2352, "fin_caractere_exclue": 2392, "texte": "en même temps, dans les volumes frivoles"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2445, "fin_caractere_exclue": 2484, "texte": "où il s'amuse en nous amusant, l'un des"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2537, "fin_caractere_exclue": 2577, "texte": "plus exquis parmi les conteurs amoureux."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2633, "fin_caractere_exclue": 2671, "texte": "Tous les Baisers paraissent par fasci­"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2724, "fin_caractere_exclue": 2763, "texte": "cules imprimés sur magnifique papier de"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2816, "fin_caractere_exclue": 2855, "texte": "Hollande, avec des eaux-fortes dues aux"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 2908, "fin_caractere_exclue": 2950, "texte": "principaux artistes. — Prix du fascicule :"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3003, "fin_caractere_exclue": 3044, "texte": "fr. 1.50. — Il paraît un fascicule chaque"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3097, "fin_caractere_exclue": 3102, "texte": "mois."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3178, "fin_caractere_exclue": 3181, "texte": "***"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3240, "fin_caractere_exclue": 3282, "texte": "Signalons à nos lecteurs l'apparition d'un"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3338, "fin_caractere_exclue": 3381, "texte": "nouveau journal : l'Illustration théâtrale."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3440, "fin_caractere_exclue": 3479, "texte": "L'Illustration théâtrale est un journal"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3535, "fin_caractere_exclue": 3577, "texte": "hebdomadaire illustré, et, comme l'indique"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3633, "fin_caractere_exclue": 3670, "texte": "son titre, exclusivement consacré aux"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 3726, "fin_caractere_exclue": 3758, "texte": "théâtres et aux pièces en vogue."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 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156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 4484, "fin_caractere_exclue": 4512, "texte": "de l'Illustration théâtrale."}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 4635, "fin_caractere_exclue": 4638, "texte": "***"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 4696, "fin_caractere_exclue": 4736, "texte": "Dans son numéro du          10 novembre,"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 54, "fin_caractere_exclue": 94, "texte": "la Revue des chefs-d'œuvre et curiosités"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 145, "fin_caractere_exclue": 186, "texte": "littéraires publie la première traduction"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 226, "fin_caractere_exclue": 267, "texte": "française d'une des œuvres les plus éton­"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 316, "fin_caractere_exclue": 355, "texte": "nantes, les plus parfaites et les moins"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 407, "fin_caractere_exclue": 443, "texte": "connues de la poésie du XIXe siècle,"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 498, "fin_caractere_exclue": 536, "texte": "le Prométhée délivré, du poète anglais"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 591, "fin_caractere_exclue": 636, "texte": "Shelley, l'ami et le rival de Byron, et, nous"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 679, "fin_caractere_exclue": 717, "texte": "osons le dire, supérieur au chantre de"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 772, "fin_caractere_exclue": 813, "texte": "Manfred par l'élévation des pensées et la"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 864, "fin_caractere_exclue": 906, "texte": "délicatesse des sentiments, autant que par"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 957, "fin_caractere_exclue": 993, "texte": "l'originalité créatrice de la 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Un vol. Bruxelles, Larcier, fr. 4.00."}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 2145, "fin_caractere_exclue": 2186, "texte": "— Octave Pirmez : Lettres          à José"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 2237, "fin_caractere_exclue": 2277, "texte": "(posthume). Un vol. Paris, Emile Perrin,"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 2325, "fin_caractere_exclue": 2334, "texte": "fr. 3.50."}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 2422, "fin_caractere_exclue": 2461, "texte": "— William Busnach : Trois pièces tirées"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 2481, "fin_caractere_exclue": 2518, "texte": "des romans et précédées chacune d'une"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 2571, "fin_caractere_exclue": 2613, "texte": "préface d'Emile Zola. Un vol. Paris, Char­"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 2663, "fin_caractere_exclue": 2681, "texte": "pentier, fr. 3.50."}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 2759, "fin_caractere_exclue": 2795, "texte": "— Lucien Solvay : Petite histoire de"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 2828, "fin_caractere_exclue": 2867, "texte": "grands peintres. Un vol. Bruxelles, Le­"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 2924, "fin_caractere_exclue": 2940, "texte": "bègue, fr. 0.60."}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3017, "fin_caractere_exclue": 3055, "texte": "— Albert Savine : Les étapes dun natu-"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3104, "fin_caractere_exclue": 3145, "texte": "raliste. Un vol. Paris, Giraud, fr. 3.50."}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3196, "fin_caractere_exclue": 3232, "texte": "— Paul Pourot : Premiers soupirs. Un"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3281, "fin_caractere_exclue": 3310, "texte": "vol. Paris, Giraud, fr. 3.50."}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3376, "fin_caractere_exclue": 3412, "texte": "— Catulle Mendès : Contes épiques Un"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3461, "fin_caractere_exclue": 3494, "texte": "vol. Paris, Ollendorff, fr. 1.00."}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3555, "fin_caractere_exclue": 3591, "texte": "— Catulle Mendès : Hespérus. Un vol."}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3641, "fin_caractere_exclue": 3669, "texte": "Paris. Ollendorff, fr. 1.00."}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3732, "fin_caractere_exclue": 3767, "texte": "Nous parlerons prochainement de ces"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3817, "fin_caractere_exclue": 3826, "texte": "ouvrages."}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 4098, "fin_caractere_exclue": 4134, "texte": "Des circonstances spéciales nous ont"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 4171, "fin_caractere_exclue": 4208, "texte": "empêché de parler des représentations"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 4257, "fin_caractere_exclue": 4296, "texte": "de la « Monnaie ». 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Au dernier concert nous avons"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3779, "fin_caractere_exclue": 3816, "texte": "remarqué sa Symphonie en la mineur et"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3867, "fin_caractere_exclue": 3907, "texte": "sa Rhapsodie d'Auvergne, mais la plupart"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 3958, "fin_caractere_exclue": 4003, "texte": "de ses pages dramatiques           pourraient"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 4054, "fin_caractere_exclue": 4095, "texte": "prendre date à 1840 sans faire de mal aux"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 4146, "fin_caractere_exclue": 4170, "texte": "Diamants de la Couronne."}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 4223, "fin_caractere_exclue": 4256, "texte": "Quant à Mlle Lemaire et M. Clays,"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 4307, "fin_caractere_exclue": 4345, "texte": "qu'on les renvoie à quelque concert de"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 4396, "fin_caractere_exclue": 4436, "texte": "charité entre un trombone et un chanteur"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 4487, "fin_caractere_exclue": 4528, "texte": "comique, comme des malfaiteurs entre deux"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 38, "texte": "gendarmes; ils nous remercieront de se"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 92, "fin_caractere_exclue": 114, "texte": "retrouver là chez eux."}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 293, "fin_caractere_exclue": 296, "texte": "***"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 362, "fin_caractere_exclue": 395, "texte": "Au premier Concert populaire on a"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 452, "fin_caractere_exclue": 492, "texte": "exécuté une symphonie de Brahms (op. 9o)"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 545, "fin_caractere_exclue": 585, "texte": "inédite ici. Brahms est le pur Allemand,"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 634, "fin_caractere_exclue": 676, "texte": "grand maître des festivals rhénans ; c'est"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 722, "fin_caractere_exclue": 762, "texte": "un décadent de Beethoven, l'âme du vieux"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 815, "fin_caractere_exclue": 854, "texte": "symphoniste a passé dans son œuvre, qui"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 905, "fin_caractere_exclue": 942, "texte": "cependant dressée dans une tout autre"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 999, "fin_caractere_exclue": 1041, "texte": "couleur instrumentale, conserve son origi­"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1091, "fin_caractere_exclue": 1135, "texte": "nalité de forme et d'idée ; de forme surtout"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1179, "fin_caractere_exclue": 1216, "texte": "comme dans ce morceau que les violons"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1266, "fin_caractere_exclue": 1307, "texte": "sillonnent d'un si étrange dessin mélodi­"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1308, "fin_caractere_exclue": 1312, "texte": "que."}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1316, "fin_caractere_exclue": 1349, "texte": "La Freyhir de Mathieu a obtenu un"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1350, "fin_caractere_exclue": 1396, "texte": "éclatant succès ; date à noter pour l'histoire"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1440, "fin_caractere_exclue": 1467, "texte": "de notre musique nationale."}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1533, "fin_caractere_exclue": 1572, "texte": "L'œuvre a été admirablement interprétée"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1619, "fin_caractere_exclue": 1661, "texte": "par M me Cornélis-Servais, une de nos deux"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1709, "fin_caractere_exclue": 1750, "texte": "ou trois meilleures cantatrices de Poèmes"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1800, "fin_caractere_exclue": 1842, "texte": "(Oratorio est un mot à remiser) et Mlle de"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1892, "fin_caractere_exclue": 1932, "texte": "Saint-Moulin, une vraie artiste à ne pas"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1982, "fin_caractere_exclue": 2022, "texte": "perdre 'de vue — de ouïe, plutôt. Elle a"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 49, "fin_caractere_exclue": 91, "texte": "quelquefois des éclats de voix déplaisants"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 141, "fin_caractere_exclue": 180, "texte": "mais sa phrase est d'un beau style. Les"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 230, "fin_caractere_exclue": 271, "texte": "chœurs ont eu quelques défaillances d'in­"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 321, "fin_caractere_exclue": 359, "texte": "tonation et un peu de mollesse dans la"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 409, "fin_caractere_exclue": 451, "texte": "masse qui suit trop les chefs d'attaque au"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 501, "fin_caractere_exclue": 544, "texte": "lieu d'attaquer d'un bloc. On nous dira que"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 594, "fin_caractere_exclue": 633, "texte": "ce sont des amateurs; mais des amateurs"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 683, "fin_caractere_exclue": 721, "texte": "qui viennent en croisade du fond de la"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 771, "fin_caractere_exclue": 814, "texte": "province intelligente et ne craignent point"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 864, "fin_caractere_exclue": 904, "texte": "de « monter sur les planches » au mépris"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 954, "fin_caractere_exclue": 998, "texte": "de tous les préjugés idiots, ont assez d'art"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1048, "fin_caractere_exclue": 1090, "texte": "au cœur pour qu'on les traite en artistes."}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1143, "fin_caractere_exclue": 1178, "texte": "Nous publierons dans notre prochain"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1228, "fin_caractere_exclue": 1265, "texte": "numéro, un article sur Emile Mathieu."}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1402, "fin_caractere_exclue": 1439, "texte": "Une esquisse biographique sur Brahms,"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1489, "fin_caractere_exclue": 1529, "texte": "avec analyse succincte de ses œuvres par"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1579, "fin_caractere_exclue": 1618, "texte": "Hermann Deiters, vient de paraître chez"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1668, "fin_caractere_exclue": 1708, "texte": "Breitkopf. C'est l'œuvre d'un admirateur"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1758, "fin_caractere_exclue": 1799, "texte": "enthousiaste plus que d'un analyste. Elle"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1849, "fin_caractere_exclue": 1891, "texte": "est néanmoins intéressante pour l'histoire"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 1941, "fin_caractere_exclue": 1981, "texte": "de l'art musical moderne dont Brahms est"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 2031, "fin_caractere_exclue": 2046, "texte": "un des maîtres."}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 2126, "fin_caractere_exclue": 2130, "texte": "NEMO"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-204", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "VIENT DE PARAITRE: LE SALON", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 160, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 1432, "texte": "VIENT DE PARAITRE:\n\n LE SALON DE BRUXELLES\n                                              PAR\n\n                                 MAX WALLER\n                    Préface de CAMILLE                   LEMONNIER\n                                  Un volume : 2 francs.\n\n\n\n\n                        GIL BLAS\n                                    JOURNAL QUOTIDIEN\n             PARIS, 16, BOULEVARD DES CAPUCINES, 16, PARIS\n                                             PUBLIE\n\n\n       G E R M I N A L , par E M I L E ZOLA\n              Un numéro : 20 centimes. Abonnements (3 mois) : 17 francs.\n\n                               EN VENTE PARTOUT\n\n\n\n           lïTJ-JMZ^JSTJ-TIÉS                        COIMITPLIÈiTES\n                          A DOMICILE (EN TROIS ANNÉES)\n\n\n\n                 PRÉPARATION AUX EXAMENS\n                                                DE\n\n\nPHILOSOPHIE ET LETTRES\n         Cours et répétitions particulières de latin, philosophie, littérature, etc.\n\n\n       NOMBREUX SUCCÈS OBTENUS AUX EXAMENS\n( 1 8 passés avec grand succès sur 2 0 élèves présentés aux examens de 1883-1884)\n\n\n\n             Examen de secrétaire de légation\n                      Cours et leçons particulières d'anglais et d'italien\n\nC O N V E R S A T I O N , GRAMMAIRE, T R A D U C T I O N , R É D A C T I O N , L I T T É R A T U R E\n\n\n\n                  S'ADRESSER A M, BENHAM, PROFESSEUR, 14, AVENUE DE LA TOISON D'ÛR .\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-01-01-n1-205", "volume": "ELB-ULB-516421-1885-001-004_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1885-001-004_f.pdf", "ocr_sha256": "f6f56bdb4e7ca48e2a6c747a0deac4c7038c6e6eda39a6a5d89d13b994e40edc", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Abonnement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LA JEUNE BELGIQUE REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "CONFÉRENCES DE LA JEUNE BELGIQUE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 161, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 7, "fin_caractere_exclue": 885, "texte": "LA JEUNE BELGIQUE\n                            REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE ET D'ART\n                  cr\nparaissant le i        de chaque mois en livraisons de 40 pages au moins et formant      au bout\n                           de l'année un superbe volume de 600 pages.\n\n                                     ABONNEMENTS :\n              Belgique : Un an, 5 francs. — Etranger         : Un an, 7 fran;s.\n\n                              BUREAUX A BRUXELLES :\n        Administration        : 26, rue de l'Industrie. — Rédaction : 80, rue Bosquet.\n\n\n  Les tomes I, II et III de la Jeune Belgique sont en vente au prix de 5 francs le\nvolume. Le prix ne tardera pas â être augmenté vu la rareté croisante des collections\ncomplètes. ^\"\"^.\n\n\n  Il est tiré de la Jeune Belgique 20 exemplaires sur beau papier de Hollande numé-\nrotés. 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On peut dès à présent s'in-\n scrire au bureau de la revue, 80, rue Bosquet.\n L'abonnement à la série des six premières\n conférences est fixé à 12 francs et ne peut\n être scindé.\n    Les trois conférences dont nous pouvons\n annoncer les titres sont : de M. Eug. Robert\n sur Le divorce, de M. Albert Giraud sur La\nfaculté poétique, de M. Georges Rodenbach\n sur Les poètes intimistes.\n         Bruxelles — Imprimerie FÉLIX CALLEWAERT, 26, rue de l'Industrie.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 11, "texte": "5 e A N N É E . — P R I X : 2 F R . 5 0 . — T O M E I V , N° 1. —   I e r JANVIER 1 8 8 5\n\n\n\n\n      LA JEUNE BELGIQUE\n                               SOMMAIRE:\n                       F R O N T I S P I C E DE JEAN BAUDUIN.\nFlemm-Oso\nJalousie                                                ANDRÉ FONTAINAS.\nLettres à Jeanne : Soleil couchant . .             .    JULES DESTRÉE.\nVers d'automne                                          ALBERT GIRAUD.\nLa fin de Bats. . .                                     GEORGES EEKHOUD.\nLe vaisseau                                             EDMOND HARAUCOURT.\nFête-Dieu                                               PAUL LAMBER.\nLes rêveurs                                             GEORGES KHNOPFF.\nLe thé de ma tante Michel                               CAMILLE LEMONNIER.\nRimes pour les amantes                                  EDDY LEVIS.\nCroquis bruxellois . . . . . . .                   .    HENRY MAUBEL.\nLes jours mauvais . . . . . . . .                       GEORGES RODENBACH.\nMon premier lièvre                       .         .    OCTAVE MAUS.\nLa sève                                                 EMILE VAN ARENBERGH.\nChoses du temps                                         FRANCIS NAUTET.\nFélicien Rops                                           JOSÉPHIN PÉLADAN\nConte de Noël : La veillée de l'huissier.          .    EDMOND PICARD.\nFêtes monacales                                         EMILE VERHAEREN.\nMademoiselle Rampillon                                  MAURICE SULZBERGER.\nNina                                                    AUGUSTE VlERSET.\nContes fous : La femme                                  MAX WALLER.\n                                  CHRONIQUES\nLa manifestation Van Hasselt                            M. W .\nLettre à M. Gustave Frédérix                            LA JEUNE BELGIQUE.\nGuirlande à Gustave                                     TÊTE DE MORT.\nChronique littéraire                                    ALBERT GlRAUD.\nChronique musicale                                      HENRY MAUBEL.\nMemento                                                 NEMO.\n\n\n   Comme nos lecteurs pourront s'en rendre compte, nous avons inséré les articles de ce\nnuméro par deux ordres alphabétiques de prose et de vers, afin de ne pas être astreints\nà faire un choix qui eût été fort délicat.\n   Nos amis Iwan Gilkin et Arthur James n'ont pu arriver à temps pour avoir leur place.\nIls nous donneront pour notre n° 2, l'un des vers, ainsi qu'une étude sur le Vice suprême,\nde notre nouveau collaborateur Joséphin Péladan; l'autre, des fragments du volume\nqu'il prépare sous le titre de : Toques et robes.\n   Nous publierons dans notre prochain numéro la LISTE DES MEMBRES FONDATEURS de la\nJeune Belgique.\n"}, {"page_pdf": 12, "texte": "                          FLEMM-OSO\n\n\n                                    Flemm-Oso me disait          Mais, vous n'avez\n                                      peut-être pas connu Flemm-Oso : un\n                                      grand noir, avec des cheveux en laine?\n                                      Un nègre agité de mouvements bizarres,\n                                      allant voûté, la tête en avant comme\n                                      pour avancer ses deux grands yeux gris\n                                      et ronds, — et vêtu drôlement, avec un\n                                      cachet exotique, une recherche ratée,\n                                      portant, comme un mannequin à la porte\n                                      d'un tailleur, des vêtements mal ajustés ;\n                                     il semblait passé dans un costume em­\n                      prunté à plusieurs personnes, le pantalon à un pom­\n                      pier de belle taille, et la redingote à un maître de danse\n                      corpulent        Histoire singulière. Né tout là-bas, en\n                      Océanie, dans l'île de Rotouma, au Nord des Fidji,\n                      il était d'une race qui tient du Malais et du Papou :\n                      un peu anthropophage — quoiqu'il en dît, — la peau\n                      noire énergiquement, les yeux très vivants, les oreilles\n                      percées, le nez écrasé, une bouche largement ouverte\n                      sous une moustache lisse, tombante, un collier de barbe\nlégère. Il devait avoir environ onze ans, lui semblait-il, quand un Allemand,\nun M. Scheib, ex-maître de pension devenu négrier, vint faire une rafle\nd'hommes et vola une bonne partie de la tribu avec le chef, le hinhau­\ngatcha. Je ne sais par quelle aventure, mais ce gamin noir sauva la vie à\nun enfant de l'honnête Allemand; Mme Scheib le prit alors en affection\net le fit mettre en pension en Angleterre. L'instruction tombant tard dans\n"}, {"page_pdf": 13, "texte": "le cerveau si peu préparé de cet enfant qui, après avoir vagabondé à travers\nla nature fantasque et exubérante de l'Equateur, s'était senti tout à coup\nétreint par la brutalité des hasards, fit de Flemm-Oso un être à part.\n    Voici comment je le connus. Un soir, on causait; et à la suite de je ne\n sais plus quels propos, Flemm-Oso se leva et cria avec une surprenante\n énergie et un sérieux farouche : — Les fleurs en papier! Je ne les trouve\n pas même dignes de servir de fond de crachoir.\n    Cette malédiction fut jetée avec un accent de cour d'assises. On pouffa.\n Le toqué fut hué, et, toute la soirée, les quolibets, les railleries filaient\ndroit sur Flemm-Oso qui demeurait impassible, muet, le regard dans la\nfumée de sa cigarette. Moi, je n'avais pas trouvé l'idée si sotte — pour un\nsauvage, comme je l'appelais alors, — et je n'avais pas ri. En nous en\nrevenant, il se mit à côté de moi. Je lui pris le bras — nous marchions\nmieux de la sorte; il crut à une marque de sympathie, il me parla et, fort\nétonné, je sentis dans ce taciturne, un cœur, un grand cœur bien chaud,\nmais un cœur qui se boutonnait du haut en bas comme un vieux militaire.\nJe forçai un peu — et un bouton sauta. Je m'entêtai, et je fis la découverte\nd'un homme doux et profond, comme un psaume. Ce garçon peu aimé,\nredouté même, avec ses brusqueries involontaires, ses mouvements félins,\nses franchises égratignantes, ce farouche : c'était un tigre en chocolat.\nNous nous vîmes souvent, et nous causâmes. Avec une joie mélancolique,\nil me confiait son enfance ignorante et heureuse, sa famille, son père —\non lui avait dit que c'était un chef, un chaou, mais il ne savait plus, car à\nsix ans les enfants quittent leurs parents. Son pays! Il le revoyait dans le\ntrès loin de ses souvenirs comme une vision sacrée, exaltante, enveloppée\nd'enchantements. C'était pour lui un cher resplendissement : cette végéta­\ntion turbulente qui crève le sol avec un élan fougueux, et qui semble\nfaire explosion ; ces grasses floraisons impétueuses, épanouies violemment ;\nces féeries vertes sous les fureurs enfiévrées du ciel en flammes. Solitude\nimmense, sonore. Ni paysagistes tartinants, ni cantonniers, ni mendiants :\nla Nature. La Nature vide d'humanité — et libre en ses colères comme en\nses fantaisies; la tempête toute-puissante, les volcans crachant du feu, le\nfleuve-géant qui déchire les forêts et mange les montagnes, et, dans l'ombre\ndes chemins, sous les branches enlacées, des chuchotements confus, le\nsouffle chaud d'un buffle, la grimace d'un singe, les vols d'insectes, les\nbruits du sol, une caresse embaumée de la brise et le chœur des voix mys­\ntérieuses     Ah! les bains aux fraîcheurs câlines, quand l'aube s'éveille et\nfrissonne dans l'azur tiède, quand les nuages blancs aux découpures vole­\ntantes brodent des dentelles aux voiles bleus du ciel! Ah! les belles\nmatinées, les courses rêvassantes dans les tendres douceurs d'aurore qui\n"}, {"page_pdf": 14, "texte": "trempent de clartés roses les pics de granit et les basaltes engourdis par­\ndessus la plaine verte, par dessus les entassements de roches, des oiseaux\naux longues plumes, aux couleurs joyeuses, sifflent de petits appels comme\nun flûtis Éternel été de la terre merveilleuse! Puis le soleil immense,\ndieu d'or, flambe; sous ses brûlures, dans les extases plombeuses, idioti-\nfiantes, des rêves de feu allument l'imagination stupéfaite au milieu de\ncette infinie virtuosité de la végétation : des préciosités exquises, des cha­\ntoiements de tons, des détails guillochés, des ébouriffements d'aigrettes,\ndes arbres de plumes, les palmiers dignes, les cocotiers avec leurs perruques\nde filasse, des lataniers qui semblent éventer des déesses reposant assou­\npies dans les senteurs des arbustes à épices. Une efflorescence tumultuante,\nenragée, des globes écarlates et de longues fleurs jaunes brillant sur leurs\ntiges comme des cierges allumés. Un souffle passe, et c'est un balancement\nd'écharpes; des grappes roses frémissent dans une susurration douce\nLe jour s'use. Après le déroulement des harmonies lumineuses — irradiant\npoème, — jaillit dans le ciel l'embrasement du crépuscule qui rougeoie,\ncomme un apothéose, dans la profondeur des espaces. Devant la magie de\ncette nature émerveillante, quelques peuplades rares, qui vont nues sous\nle ciel, s'amourachent follement de la triomphante couleur. Les hommes\ns'enduisent d'une poussière jaune mélangée d'huile de coco, et leurs che­\nveux, relevés en grosse touffe, sont teints en rouge et saupoudrés de blanc.\nLentement, avec des précautions extrêmes, ils procèdent aux délicates\nopérations du tatouage : d'abord un dessin en noir, puis le passage du\nciselet ouvrant la peau à une mixture de phormuim tenax et brodant des\nfestons dont les caprices enlacent la poitrine et les bras et font, avec des\nfleurs et des symboles sacrés, un roman qui dit les goûts, la vie, les vertus\ndu héros. Les femmes, dans leur magnifique effronterie, promènent, avec\nune impudeur souveraine, leur nudité sombre, bombée, luisante. Elles ont\nles lèvres relevées et les joues rubéfiées; elles portent des colliers de boules\nd'ivoire ou de dents de cachalot, des fleurs dans la chevelure et, dans une\nouverture du lobe de l'oreille, des herbes odoriférantes. Comme de jolies\nbêtes noires, elles s'étendent alanguies sur le sable chaud mêlé de corail,\nelles caressent leurs cheveux lâchés, s'éventent avec une feuille de latanier\nou jouent avec des grains de verre et de grands coquillages. Quelques-unes\nportent une ceinture de feuilles de curcuma ou une natte fine d'étroites\nbandelettes de paille, mais la plupart, la chair libre, offrent tout leur corps\naux ardeurs du soleil, car les filles ne peuvent pas se cacher; la femme\nmariée seule a le droit de dissimuler son corps. Les filles se donnent avec\nune entière liberté, puis elles se marient — et l'adultère est puni sévère­\nment : pour la femme, rien — la femme ne vaut pas le châtiment, —\n"}, {"page_pdf": 15, "texte": "                                   — 4—\n\nl'homme, c'est le vrai coupable, on le mange. Ils ont de ces naïvetés stu­\npéfiantes : on ne prend la peine de soigner les malades que s'ils ont encore\nla force voulue pour vivre; pour s'assurer de ce point décisif, le médecin\nmet le pouce et l'index dans les narines du patient et lui ferme la bouche;\nsi le malheureux peut par son souffle repousser les doigts du guérisseur, il\nest reconnu encore bon, et on le soigne; sans cela, on le tue. Les médecins\nsont les sorciers ; ils ont des signes, des mots respectés, des secrets tabou.\nQuand ils ont tué un malade, ils frictionnent énergiquement le cadavre\npour ne pas l'enterrer avec la maladie qu'il porte sur lui. Ces sorciers\ncommandent aussi les danses nocturnes. Ils apparaissent revêtus de pein­\ntures symboliques; ils grimacent à la lune sous leurs bonnets à plumes et\nagitent leurs colliers de dents de singe en sautant suivant la mélancolie des\nchants. Ils entourent l'amulette en coco taillé, et des pagures secouent\nd'une guitare en carapace de tatou des sonorités touffues qui s'éparpillent\nsous les bois recueillis et qui, rebondissant sur l'écho, semblent redites et\nemportées par les Esprits dans le repos des solitudes sans fin. Autour des\nprêtres musiquants, les hommes, en rond, agitent leurs massues, leurs\nfrondes, leurs dards, et, avec conviction, s'abîment devant les grandes\nombres fantômales, manteaux des Esprits noirs. Pour ces réunions, il faut\ndes nuits claires, car ils sont persuadés que la nature est morte et que le\nmonde n'existe plus quand il fait tout sombre; alors le devoir de l'homme\nest de se taire respectueusement et de faire le mort, sans cela les Esprits\nse courrouceraient !...\n   Flemm-Oso racontait, décrivait tout cela avec des mots sauvages, avec\ndes gestes dessinants, avec une vie chaude. De cette prime existence il avait\ngardé une passion insatiable pour la Nature qu'il observait béatement à\ntravers le grandissement de son imagination; il y avait un contemplatif\ndans cet homme solidement taillé, et ce fond rêveur avait été enduit, par\nl'éducation anglaise, d'un sens pratique, froid, extérieur seulement; puis,\nle contact des étrangers, peu affectueux pour ce noir, avait endolori son\ncaractère, alors il se contraignait à dissimuler, comme des hontes, des\ndélicatesses surprenantes, des cultes incompris, des respects, des manies\nsous une enveloppe flegmatique d'une impassibilité équanime, hermétique.\nSa nature trempée d'émotion, blessée par les aspérités affilées de l'existence\net cachant sa douceur dans cette forme noire de sauvage — c'était singu­\nlier comme des pierres précieuses empaquetées dans un vieux morceau de\njournal. C'était un homme qu'il fallait ouvrir, fouiller; son affection, il\nfallait l'enfoncer. Il mettait une fierté à ne se pas laisser pénétrer; ses\nsentiments étaient à lui, il les voulait pour lui, pour lui tout seul — et il\n"}, {"page_pdf": 16, "texte": "                                    — 5 —\n\njetait des drôleries aux indiscrets; il s'amusait à bâtir d'extravagantes théo­\nries, à imaginer des opinions choquantes... Les naifs écoutaient avec une\népouvante scandalisée, d'autres prenaient cela pour de la pose et disaient :\n« Pas sérieux, ce garçon-là ».\n    En réalité, il voyait à travers une atmosphère personnelle ce monde\neuropéen dans lequel il était tombé comme on tombe dans la rivière.\nBrusquement arraché de sa sauvagerie, bourré vite et vite d'une dose con­\nvenable de savoir, et lâché seul dans notre civilisation, il éprouvait encore\ncomme un étourdissement de tout ce qu'il rencontrait; il avait besoin de\nse secouer, de se retrouver. Rapportant tout à sa primitive simplicité, il\nvoyait sous un autre jour que nous; enfin, son mépris de l'homme et\nquelques instincts de cannibale persistants faisaient de Flemm-Oso un\n observateur cocasse, déréglé, hargneux et pleurnichant à la fois. Ses para­\ndoxes s'abattaient comme des coups de casse-tête; il avait de ces mots qui\nboxent, et ses scrupules atteignaient parfois une ténuité ridicule pour nous.\nMélanges irréfléchis : des apitoiements bebêtes de première communiante\nsous des sourcils de fouetteur d'esclaves ; des haines qui sortent leurs crocs\nsaignants, et des pensées si douces qu'elles semblent parfumées ; puis de ces\nréflexions inattendues, sursautantes, qui prennent l'attention violemment\nau collet, de ces considérations arrivées on ne sait par où, et qui sont\nsuperbes si elles ne sont pas grotesques. En l'écoutant on se demandait\nsouvent s'il fallait rire, hausser les épaules ou approuver ; était-ce folie ou\njeu d'un esprit dévié? Était-ce clair bon sens ou plaisanterie colossale? Son\nflegme rigide laissait douter, et on raillait : Il est fêlé, décidément, le mori­\ncaud... En voilà un ramoneur qui ne se débarbouillera jamais...\n   Tout cela lui était indifférent absolument. Quand un de ses compagnons\ns'en allait furieux de ces énormités débitées si solennellement : « un ami de\nmoins sur la conscience », disait Flemm-Oso qui ne tutoya personne.\n    Une douleur, un chagrin lui dessinait autour des yeux quelques contrac­\ntions nerveuses, puis il se raidissait, se dominait, et tout se passait en dedans.\n    Flemm-Oso ne savait pas rire. Sa joie était gauche.\n    Ce scepticisme affiché et cette froideur voulue le rendaient indéchiffrable\net l'isolaient. Chacun le définissait d'une façon différente. C'était un énig­\nmatique — il fut un délaissé.\n   Je le compris peu à peu, par parties. J'entrai en lui comme dans ces\nmonastères sombres, un peu abandonnés, et qui ont beaucoup de portes\ndevant chacune desquelles il faut s'arrêter, tirer des verrous lourds, tra­\nvailler longtemps avec des clefs rouillées et ouvrir avec des coups d'épaule.\n Il semblait rentrer encore en lui-même; j'avançais, et il battait en retraite,\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": "                                  — 6 —\n\nse contractant toujours, heureux et fâché à la fois. Un jour, enfin, il me fit\nl'honneur de ne pas cacher une larme et il me broya les doigts dans une\npoignée de main nerveuse. Il me parlait de ses années de pension et, avec\nd'infinis attendrissements, il me lisait cette page de Théodore de Banville :\n   « Je me rappelle avec une triste horreur les années que j'ai passées\nenfant dans la pension où j'ai été élevé, car j'y faisais la douloureuse et\nbrutale expérience de ce que sont partout les agglomérations d'êtres\nhumains. Tous les élans d'âme comprimés, toutes les délicatesses blessées,\nla platitude et la médiocrité triomphantes... »\n   Il avait eu en classe un petit compagnon, être chétif, transparent, le fils\nd'un marquis ; et on taquinait ce noble gamin si faiblet. Flemm-Oso s'était\nfait son protecteur, et il avait des poings pour deux. L'enfant ne le quittait\nplus, c'était de longues causeries affectueuses, un bonheur cher à Flemm-\nOso qui se donnait tout entier avec une loyale simplicité ! Mais les études\nfinies et la protection du grand devenue inutile, le petit marquis s'était\nbien moqué du négrillon et l'avait envoyé promener, et, cœur simple, lui,\nil demeura naivement stupéfait... D'autres aventures le firent encore\nsaigner, et il devint cet avare d'affection.\n   Ses années d'enfance libre au grand air l'avaient pénétré d'un culte pour\nla forme et la couleur. Il allait au diable passer de longues soirées dans un\ncabaret dont le papier était d'une nuance qui l'avait séduit. Il se fâcha avec\nun de nos amis qui avait pris une maîtresse laide. Pour lui, la femme\nc'était la couleur et la forme réunies, un être qui tient un peu de l'objet\nd'art, utile et chère comme tout ce qui est artistique, et il comprenait qu'on\nfit une folie pour avoir une belle femme comme pour avoir un tableau ou\nune précieuse statuette. Il voyait en elle une chose animée qu'on peut\nparer, draper, coiffer, admirer. Comme être pensant, il avait peu de consi­\ndération pour la femme ; il restait sous l'influence des théories de son pays\net l'Europe avait peu adouci cette rigueur. Le mariage l'épouvantait. Il\nreculait devant les devoirs et la responsabilité de la paternité. Il était\nennuyé d'abord de donner au hasard le soin de décider s'il aurait un\ngarçon ou une fille; tel peut par ses réflexions et ses études être apte à\nl'éducation d'un homme, qui ne saurait comment s'y prendre pour élever\nune fille, l'éducation devant être si différemment menée suivant le sexe, et\nil refusait d'accepter d'avance, au petit bonheur, cette charge, non pas\ndevant la Société — une indifférente ! — mais devant l'enfant lui-même.\nEt puis la femme, comme épouse, lui faisait peur — et c'était peut-être\nune tendresse excessive : « Je lui ferais mal », disait-il avec une crainte\nindicible.                                                   (A suivre).\n"}, {"page_pdf": 18, "texte": "                                     — 7 —\n\n\n\n                            JALOUSIE\n                                                               A Miss A. G.\n\n         O volupté des yeux, charme de ma jeunesse.\n         Tu veux te dissiper dans le nuage épais\n         Des souvenirs lointains qui s'envolent en paix,\n         Sans que leur grâce antique un seul instant renaisse!\n\n         Ta lèvre pourpre-rose arquée avec finesse\n         Me raillait des douleurs dont tu m'enveloppais,\n         Tandis qu'à tes genoux, suppliant, je rampais,\n         0 seul pouvoir divin que mon cœur reconnaisse !\n\n         Et ton rire éclatait froidement ; et mon corps\n         Se sentait défaillir et mes sens étaient morts\n         Sous le poids du chagrin qui pleurait en mon âme,\n\n         Et, cependant, mes yeux, fixés sur ton corset,\n         Suivaient avidement, pris d'une envie infâme,\n         Le rayon de soleil furtif qui s'y glissait.\n                                                      ANDRÉ FONTAINAS.\n\n\n\n\n               LETTRES A JEANNE n\n                          SOLEIL COUCHANT\n\n              Peut-être t'en souvient-il, adorable mignonne toujours adorée?...\n               Ce jour-là, tu avais réussi à te soustraire à la surveillance\n               paternelle, car les parents défendent d'aimer, chérie, à vingt\n               ans ! comme si l'on pouvait, sans cesser de vivre, résister à\nl'incompressible et souverain amour! — et tous deux nous avions fui,\nsavourant délicieusement ce bonheur impermis. Nous avions fui loin de\nla ville, loin de la foule pressée dans les rues, affairée, sur laquelle sem-\n\n (*) Extrait d'un volume de nouvelles qui paraîtra prochainement sous ce titre.\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "                                   — 8—\n\nblent planer les dévorants soucis. Nous nous en étions allés, ravis de nous\ntrouver presque seuls, à travers les rues désertes où, entre les pavés, l'herbe\npousse, où des maisons qui paraissent mortes ne vous troublent pas de\nregards indiscrets ; puis plus loin encore, à travers une grande plaine,\njonchée de débris, au milieu de laquelle s'élevaient des restes d'arcades colos­\nsales, dernières ruines d'une exposition défunte.\n    Et follement avec de grands rires sans motif, nous bavardions, et dans\nces babillages, les mots perdaient leurs significations pour n'être plus que\ndes sons, les sons caressants et charmeurs de la voix aimée, dont les\ninflexions avaient des douceurs de baisers. Une seule phrase toujours reve­\nnait, résumant ces causeries, dévoilant le sens caché sous les paroles vaines\net répétant ce que sans cesse se contaient les regards :\n    — Tu m'aimes, n'est-ce pas?\n    — Oui, oui. Tu le sais bien. Et toi?\n    Éternelle et ineffable monotonie des cœurs énamourés, verbes augustes\net ravissants que tous ont murmuré et dont le souvenir radieusement illu­\n mine les jours sombres, tristes, plats, les jours bêtes de la vie !\n    Puis il y avait de longs silences où les esprits se pénétraient pour penser\nles mêmes pensées et rêver les mêmes rêves, et toute autre mémoire perdue\nque celle de ce mutuel amour, nous vivions ces instants sans en avoir\n conscience, le monde oublié, imbibés de je ne sais quelle atmosphère\n d'impossible et suprême bonheur...\n    Sous les rais d'or pourpré du soleil qui déclinait à l'horizon, Bruxelles\n étendait devant nous sa mer grise et rouge de toits, noyés dans une brume,\n et çà et là des monuments se dressaient : l'inachevé Palais de justice,\n énorme, écrasant; la flèche délicate de l'Hôtel de ville, ciselée comme un\n bijou florentin; les deux tours sombres et trapues de la cathédrale, puis\n tout autour, là-bas, là-bas, la verdure des campagnes, les lointains villages,\n baignant dans la lueur rose du couchant... Quelque temps nous admi­\n râmes cette nature splendide, recueillis, profondément impressionnés, car\n la passion ouvre l'âme plus largement au beau, — avec, pourtant, un sou­\n rire égoïste de pitié pour cette énorme fourmilière humaine qu'on sentait\n vivre là, et qui pouvait, l'insensée! s'occuper d'autre chose que d'aimer!\n    Nous avions pris un petit chemin creux descendant vers des maisons\n dont les murailles blanches s'apercevaient au loin, dans les buées du cré­\n puscule. De vagues échos de kermesse emplissaient l'air; on entendait,\n adoucis par la distance, des bruits d'orchestre et des cris. Sur la route,\n quelques passants, rares : un prêtre méditant son livre d'heures; un rapin,\n la boîte aux couleurs à la main, revenant d'une étude; des rustres endi-\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "                                  — 9 —\n\nmanches qui allaient vers la ville et nous regardaient avec des sourires\négrillards, les simples! Puis, au bout de la promenade qui, hélas! ne pou­\nvait toujours durer, te rappelles-tu, mignonne, la tasse de lait, bue à deux,\ndans un cabaret flamand, où nous bredouillâmes au mieux les harmonieux\nvocables de ce ravissant idiome, avec des rires fous?\n   Au retour, la nuit tombait. Seul, le haut de la colline qui nous cachait\nBruxelles était encore illuminé de clartés orangées ; le ciel était là tout en\nfeu, avec des tons chauds d'incendie. Vers l'horizon, un centre plus jaune,\nplus éclatant, rayonnait et lançait vers les nuages floconneux, violets et\nrosés, de grandes fusées rougeâtres. Sur ce flamboiement ensanglanté se\ndétachaient crûment, toutes noires, les décharnées silhouettes des arbres\nauxquels le printemps n'avait pas encore remis leur robe verte. La vallée\ns'emplissait d'ombre et de silence. A mesure que le soleil disparaissait, une\nsorte de mystère enveloppait la nature. L'obscurité se faisait lentement,\ngrise. De fortes et saines senteurs des champs, de troublants effluves prin-\ntaniers nous arrivaient par bouffées tièdes, dans les vapeurs du soir. La\ncampagne entière semblait s'assoupir en un repos profond; nul bruit, sauf,\npar instants, un meuglement lointain, un aboiement de chien abandonné\nqui s'élevaient au milieu de ce grand calme mélancolique. Les routes\nétaient désertes ; un groupe de paysans qui nous précédaient n'était plus\nqu'un point d'ombre plus noire qui allait s'effaçant. Une douceur infinie,\npénétrante, venait des choses\n   Alors, émus, troublés d'une angoisse commune, très délicieuse, les larmes\naux yeux, le cœur gonflé et tressaillant dans la poitrine, nous nous étions\narrêtés et, dans un embrassement grave, nous échangeâmes un paternel et\npur baiser, un baiser d'amour immense, unifiant, absolu, qui semblait ne\npoint devoir finir et dont tout désir charnel était banni par la suprême et\ndominatrice sensation de cette absorption mutuelle...\n                                                      JULES DESTRÉE.\n      Bruxelles, avril 1883.\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "                    — 10\n\n\n\n\n       VERS D'AUTOMNE\n                        I\n               SOIR D'OCTOBRE\n                                  A   GEORGES   KHNOPFF.\n\n0 soirs agonisants d'automne ! O bois rouilles\nOù dorment des parfums perfides et mouillés !\nO charme qui fais mal ! O poignante amertume\nDu soleil trépassé dont la clarté posthume\nRêve dans les marais comme un long souvenir !\nO troublante beauté de ce qui va finir !\nMystérieux aimant des saisons douloureuses !\nVous m'avez suggéré d'étranges amoureuses\nQui, lentes, deux à deux, et se donnant les mains,\nD'une mystique odeur d'invisibles jasmins\nEmbaumant à jamais le songe de mes songes,\nDans la forêt stellaire et pleine de mensonges,\nVoluptueusement passent près de mon cœur.\nVoici venir à moi l'inoubliable chœur.\nOn croirait voir, au fond d'un nocturne prestige,\nDes nymphéas en fleur qui glissent sur leur tige,\nDans un ruissellement de lune et d'infini;\nEt leurs grands yeux plaintifs, comme un miroir terni,\nRetiennent une aveugle et lointaine lumière.\n Voici, voici venir à moi, dans la clairière,\nLes princesses d'antan que célébra Villon\nPar sa tendre ballade, à travers un sillon\nAdorablement bleu de gloire et de légende.\nReines des Iles d'or et de Brocéliande,\n Voici venir Yseult, Viviane, et leur voix\nDouce et farouche emplit l'âme éparse des bois,\nSemblable en sa langueur aux chansons étouffées\nQue dans un puits magique exhaleraient des fées.\nLeurs simarres de moire, où, pareils à des yeux,\nRegardent fixement des bijoux précieux,\nLuisent sur le gazon comme un pâle incendie.\n Voici, dans un éclair blafard de tragédie,\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "Spectrales, et gardant, sous les dais triomphaux,\nLa sinistre rougeur des soudains échafauds\nSur la lividité de leur nuque coupée,\nOù l'ironie atroce et froide de l'épée,\nParodiant ainsi leur luxe éblouissant,\nSimule un long collier de rubis et de sang,\nLes voici, deux à deux, Cenci, Boleyn, Marie\nStuart, à qui la mort a donné pour patrie\nLes cœurs silencieux où rêve le passé,\nEt Marie-Antoinette, et ce cygne blessé\nQui chante pour toujours dans mon âme, Lamballe,\nLys altier brusquement pourpré, rose fatale\nDont le supplice est beau comme un effeuillement,\nQui marche la dernière, et ferme     étrangement,\nDouce comme un reflet de neige dans les vagues,\nA travers la lueur d'opale de ses bagues,\nSous le geste pensif de ses frêles doigts blancs,\nSes yeux surnaturels aux longs regards      tremblants,\nQui, dans la nuit première et l'azur plein de voiles,\nAvant d'être des yeux ont été des étoiles !\n\n\n\n                          II\n\n                    LES     YEUX\n\n         Tes regards mouillés et bleus,\n         Où dort un gouffre      mystique,\n         Ont les lointains fabuleux\n         D'une pensive    Baltique.\n\n         Leur ciel languide est si pur,\n         Leurs flots tendres sont si vagues.\n         Que je crois voir dans l'azur,\n         Des bleuets fleurir les vagues.\n\n         Je sens que leur charme amer\n         Est plein de soleils féeriques\n         Et de climats chimériques.\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "                     —   12 —\n\n\n        Et sur leur profonde mer\n        Mon âme, où l'orgueil expire,\n        Cingle comme un beau navire.\n\n\n\n                         III\n\n                   L'AVEUGLE\n\nPar la lucarne ouverte, à l'heure coutumière,\nOù les hommes du port regagnent leur maison,\nImmobile et muet, les yeux à l'horizon,\nIl regarde sans voir la mort de la lumière\n\nUn rayon poussiéreux dans le logis obscur,\nComme un ruban de feu traversant les ténèbres,\nÉclaire vaguement les grands gestes funèbres\nEt le profil d'un Christ éployé sur le mur.\n\nDans l'infini du soir, exhalant des reproches\nVers le soleil défunt disparu sous les flots,\nL'âme des cloches pleure; en de lointains sanglots,\nLentement, doucement pleure l'âme des cloches.\n\nEt toujours il est là, tragique, hypnotisé\nPar l'horreur du silence et de la solitude,\nFigé dans la farouche et superbe attitude\nQu'imprime aux êtres fiers un beau rêve brisé.\n\nC'est un vieux matelot qui vit des jours épiques,\nSur qui chanta la joie immense de la mer,\nEt qui, trente ans, vogua dans l'ivresse de l'air,\nDes docks de la Tamise aux îles des Tropiques.\n\nAdieu! l'odeur du sel et les souffles marins!\nAdieu! l'essor géant des voiles palpitantes !\nAdieu les grands tillacs aux couleurs éclatantes\nSemblables dans l'azur à d'énormes cyprins !\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                     — 13 —\n\n\nA travers la stupeur de ses mornes prunelles,\nOù s'enfonce aujourd'hui la vaste cécité,\nIl regarde couler le vide illimité,\nComme un océan noir aux vagues éternelles.\n\nIl songe, et la lueur incertaine qui luit,\n Vespérale et sinistre, au fond de ses yeux ternes,\nEvoque le miroir aveugle des citernes\nOù vient sous les cieux morts se contempler la nuit.\n\nSon oreille s'affine, et les rumeurs sans nombre\nDe la vie inquiète et du soir frémissant\nDans ses cheveux dressés passent en croassant\nComme un vol d'oiseaux fous sur les houles de l'ombre.\n\nOh ! si quelqu'un pouvait déchiffrer le secret\nDe ces globes rongés par une lèpre immonde,\nEt dardés pour toujours sur le néant du monde,\nChimère de Rembrandt ! Dis-moi ce qu'il verrait 1\n\nIl y verrait la cale, où de lourdes amarres,\nQu'anime affreusement la masse de leur poids,\nS'enroulent dans des lacs de bitume et de poix,\nPareils à des serpents dans la vase des mares ;\n\nDes caveaux empestés et des abîmes gras ;\nDe visqueux escaliers où la flamme des lampes\nJette un pâle reflet de poisson sur les rampes\nEt frôle d'un éclair le sommeil mou des rats;\n\nEt puis, dans cet enfer plein d'ordure et de boue,\nLa fauve éclosion d'un fantôme    vermeil;\nDes zébrures de moire et des fleurs de soleil\nImitant les tons roux des vieux cuirs de Cordoue ;\n\nUn bouquet lumineux de chaudes floraisons\nQui, dans l'obscurité des cachots léthargiques,\nÉparsèment le jour de leurs feuilles   magiques,\nEt comme un lierre en feu grimpent sur les cloisons ;\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "                      —14     —\n\n\nLes obliques lueurs allumant par flambées,\nSur Vétincellement des cuivres embrasés,\nDes langues d'incendie et des éclats bronzés\nPareils, dans la pénombre, à l'or des scarabées ;\n\nL'espace magnétique illuminé d'oiseaux,\nLes trois-mâts solennels ouvrant leurs écoutilles\nAux moussons paresseux de la mer des Antilles,\nEt buvant les parfums qui traînent sur les eaux ;\n\nEt les soirs suggestifs où les grands soleils roses,\nNoyés dans la rougeur du gouffre éblouissant,\nSemblent avec leurs jets de lumière et de sang\nDes volcans sous-marins qui lanceraient des roses !\n\n\n                         IV\n                  LE DAUPHIN\n\nDans la chambre des lys, voluptueuse et sourde,\nOù s'amasse à longs flots la malsaine ombre lourde\nDes grands rideaux vineux qu'ensanglante le soir,\nGrisé par des parfums d'église et d'encensoir,\nDoucement le dauphin malade s'effémine,\nRegardant à ses pieds, pensif, neiger l'hermine\nDu tapis vespéral, silencieux et blanc,\nOù la verrière en fleur jette un reflet tremblant\nDe lilas mensongers et de roses féeriques,\nEt rêve, l'enfant pâle, aux femmes chimériques\nQui chevauchent là-bas, sur l'horizon vermeil,\nEt l'appellent des seins, debout dans le soleil.\n\n\n                         V\n              SOIR DE PROVINCE\nComme un pâle bouquet de jasmins et de roses,\nLe grand ciel s'est fané dans les langueurs du soir,\nEt la nuit souveraine, ainsi qu'un fleuve noir,\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                         15   —\n\n\nSubmerge lentement le sommet des toits roses.\nLe grand ciel s'est fané dans les langueurs du soir\nComme un pâle bouquet de jasmins et de roses.\n\nLes douces lèvres d'or du soleil aboli\nRêvent sur le sourire éteint de la rivière.\nBaiser ! Tremblant baiser d'azur et de lumière !\nDans une immensité de silence et d'oubli,\nRêvent sur le sourire éteint de la rivière\nLes douces lèvres d'or du soleil aboli.\n\nLes fenêtres d'antan regardent ma misère,\nAvec le long regard des yeux que j'ai fermés.\nCristal des jours heureux ! Parfum des cœurs aimés !\nAmes des parents morts tendres comme un rosaire'.\nAvec le long regard des yeux que j'ai fermés\nLes fenêtres d'antan regardent ma misère.\n\n\n\n\n                        VI\n\n           LE CHARME DE LA MER\n                                        A LÉON CLADEL.\n\n\nBien mieux qu'une maîtresse, ô mer, tu me possèdes :\nTa présence mystique occupe mes yeux clos ;\nTu roules l'infini dans chacun de tes flots,\nEt par tes horizons inquiets tu m'obsèdes.\n\nJe me souviens toujours de la première fois,\nDu jour déjà lointain où je t'ai regardée :\nUne vague emporta mon âme, et l'a gardée;\nJe pense me revoir, lorsque je te revois.\n\nQuand je puis m'isoler un instant de la foule,\nJ'aspire tes embrums qui dégagent du sel,\nEt mon esprit se charme au rythme Universel\nLargement cadencé par les voix de la houle.\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "                      —   16   —\n\n\nVers toi, toujours vers toi tournent fatalement\nMes longs regards chargés d'un rêve involontaire :\nTon image m'attire et m'arrache à la terre,\nEt je devine en toi comme un liquide aimant.\n\nJe t'aime au point du jour, sous les brouillards    moroses\nQue déchire soudain le quadrige vermeil\nAuquel sont attachés par des nœuds de soleil\nLes chevaux du matin, frappés d'écumes roses.\n\nA midi, sous un ciel d'argent    vertigineux,\nJ'aime le chant superbe exhalé par tes lames,\nEt j'imagine ouïr, dans l'or vert de tes flammes,\nLe ronflement puissant d'un orgue lumineux.\n\nEt quand le soleil meurt sous un éclair d'épée,\nJe t'aime avec souffrance, et je tremble de voir,\nEnsanglantant les eaux pacifiques du soir,\nRouler en bas du ciel cette tête coupée !\n\nEt plus sinistrement de toi je suis épris,\nLorsqu'à travers l'horreur des nuits phosphorescentes,\nComme un hideux cadavre aux chairs déliquescentes,\nTu lances des reflets splendides et pourris.\n\nMais surtout je t'adore en ces heures profondes,\nOù, sur le riche azur des lointains alléchants,\nEt parmi les adieux, les vivats et les chants,\nAppareille un vaisseau qui gagne d'autres mondes.\n\nJe me figure alors des pays fabuleux,\nDes îles de parfums vibrant dans la lumière;\nEt mon âme voudrait tenter une croisière,\nEt plonger longuement vers les horizons bleus.\n\nAinsi toujours je t'aime, ô symbole tragique,\n0 murmurant miroir des humaines douleurs,\nQui par un vague appel de sons et de couleurs\nInvites doucement mon esprit nostalgique !\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "                      —16   —\n\n\nUne immense paresse envahit mon cerveau :\nMa chair inconsciente est à toi fiancée ;\nSur l'aile des pétrels s'envole ma pensée,\nEt j'ai perdu mon rêve et ma soif du nouveau.\n\n Toujours je te contemple, et ma tête se vide :\nJe n'aime plus, je n'agis plus, je ne vis plus.\nLa vague emporterait tous mes êtres élus.\nJe ne la suivrais pas d'un regard plus avide !\n\nQuand tu pleures, je pleure, et quand tu ris, je ris ;\nMa joie est un soleil nageant sur tes eaux claires ;\nLes tempêtes du ciel sont mes seules colères,\nTes naufrages, les seuls que mon cœur ait compris.\n\nLa nature et la mort sont les seules mamelles\nOù tendent les assauts de tes vastes baisers :\nBientôt, dans ses plaisirs toujours inépuisés,\nNous confondrons enfin nos deux âmes jumelles.\n\nJ'écoute les esprits invisibles de l'air\nDéferler jusqu'à moi sur ta houle géante,\nEt je sens à travers ma cervelle béante\nLentement s'engouffrer, ô mer, toute la mer!\n\nSpectacle intérieur dont mon amour s'enivre,\nJe vois voguer en moi de mystiques vaisseaux\nMontrant et dérobant sur l'infini des eaux\nLeurs tillacs rayés d'or, de cinabre et de cuivre.\n\nJ'absorbe tous les soirs, en un rouge sommeil,\nL'horizon triomphal incendié de moires,\nEt, comme un chant aimé qui hante les mémoires,\nJe berce, après sa mort, l'image du soleil.\n\nLe matelot rêvant qui veille sur la hune,\nLivrant sa chevelure au souffle des moussons,\nMe regarde élargir en lumineux frissons\nLe verdâtre reflet des fièvres de la lune.\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "                      — 18 —\n\nL'impassibilité de mes flots éployés\nRoule éternellement sur les glauques féeries,\nEt l'humide terreur des pâles pierreries\nQui ressemblent aux yeux grands ouverts des noyés.\n\nEt souvent le plongeur entrevoit sous mes vagues,\nDans un calme, un silence, un néant souverains,\nDes vaisseaux échoués que les astres marins\nPénètrent de lueurs hypocrites et vagues;\n\nDes végétations dont les rampants effrois,\nPareils aux nœuds gluants de reptiles épiques,\nEnlacent goulument les ventres hydropiques\nDes nageurs engloutis dans les abîmes froids ;\n\nEt les débris pensifs de villes qu'on ignore,\nOù chantaient autrefois les buccins belliqueux,\nEt qui sont habités par des poulpes visqueux\nAu regard immobile étoilé de phosphore!\n\n\n\n\n                        VII\n\n              CUIRS DE CORDOUE\n\n                                      A   FRANCIS   NAUTET.\n\n\nO cuirs couleur de feu, d'automne et de victoire !\nQui flambez dans la nuit d'un antique oratoire\nOù la lourde splendeur des jours passés s'endort,\nMystérieux et roux comme de grands lacs d'or;\nO cuirs couleur de soir, de faste et d'épopée !\n Vous révez longuement de ces traîneurs d'épée\nQui sur la braise en fleur de vos coussins gauffrés\nInclinaient autrefois leurs masques balafrés,\nAutour desquels nageait une odeur d'aventures !\nO cuirs qui flamboyez dans la paix des tentures,\nPareils à des couchants tragiques et houleux,\nVous avez vu surgir des hommes fabuleux,\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "                                  —19    —\n\n\n         Que les yeux de leur temps s'hallucinaient à suivre,\n         Et qui, sur une mer d'incendie et de cuivre,\n         — 0 cuirs couleur d'orgueil, de guerre, et d'horizon !\n         S'embarquèrent un soir de la chaude saison;\n         Et c'est pourquoi, puissants, fauves et chimériques,\n         Vous conservez encor des reflets     d'Amériques,\n         Et vous songez dans l'ombre, éblouis et vermeils,\n         O cuirs en qui survit l'âme des vieux soleils !\n                                                ALBERT GlRAUD.\n\n\n\n\n               LA F I N                 DE BATS\n\n                       (NEUVIÈME KERMESSE)\n\n                                                    A   FRANCIS   NAUTET.\n\n\n             Aujourd'hui encore, à marée basse, on voit émerger de l'Escaut\n              le sommet du clocher de Bats. En jetant ses filets dans ces\n              parages le pêcheur retire des ossements et des têtes de morts ;\n              il s'empresse de les restituer aux abîmes et récite un pater\npour conjurer le mauvais présage.\n   Il y a quelque cinq cents ans les paysans de Bats étaient les plus riches\ndu Polder entre Santvliet et Ossendrecht; ils possédaient les meilleures\nterres, des chevaux énormes, du bétail gras et les riverains vantaient\nla beauté de leurs filles et la force de leurs garçons. Dans ce coin béni de\nDieu, coulant de blés et de fruits, le moins pourvu cultivait son propre\nfonds et on ne se rappelait pas à Bats qu'un habitant eût dû s'exiler pour\nse subvenir ou fût allé tendre la main sur les routes.\n   Industrieux autant qu'allègres, ils arrondissaient leurs possessions en assé­\nchant les couches d'alluvion de l'Escaut converties d'abord en schorres et\nensuite en polders. Des moissons drues comme un pelage, jaunes comme\ndu soleil et plus hautes que leurs fiers moissonneurs levaient à l'endroit où\ndepuis les premiers âges stagnaient les baissières et où les plantes palustres\nexpiraient les fièvres; ou bien c'étaient des pommiers croulant sous leur\ncharge de fruits, entre lesquels des vaches, les pis gonflés, semblaient\nbrouter des rayons d'émeraude.\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": "                                      20 —\n\n\n    Longtemps les vertus de ces laboureurs privilégiés reconnurent les com­\nplaisances du ciel mais par la suite, le diable aidant, ils paressèrent,\ndevinrent durs, orgueilleux, sensuels et cupides.\n    Ils ferrèrent d'or leurs chevaux, incrustèrent de pierreries les cornes de\nleurs bêtes aumailles, armèrent leurs charrues de socs et de coutres d'ar­\ngent, vêtirent des sarreaux en soie et en satin bleu, ceignirent leurs hautes\ncasquettes de cercles de métal fin, parèrent leurs femmes de chaînes, de pen­\ndeloques, de cuirasses, de fronteaux plus massifs et mieux orfévris que les\nchâsses des saints. Et de jeunes farauds allèrent jusqu'à clouter de diamants\nleurs sabots de fatigue.\n    Lorsque baes Quaihackx, leur bourgmestre, se rendait aux marchés de\nla région, il déployait plus de pompe que les patriciens hanséates de\nBruges. Une cavalcade de chars, les ridelles craquant sous la blonde\nrécolte, précédait la carriole bâchée de soie écrue où se prélassait le notable\ncompère, escorté de ses fils poupins et fessus et de sa coterie de valets\nfarouches, tous équipés comme des gens de guerre, chevauchant des éta­\nlons de forte taille, chargés de protéger le convoi contre les embuscades\ndes malandrins.\n    En vain le curé de Bats qu'affligeait cette ostentation, tâchait de rappeler\nses ouailles aux mœurs patriarcales, aux fières et honnêtes traditions de\njadis. Les voluptueux désertaient l'église ou s'y rendaient par dérision,\nhaussant les épaules et ricanant aux objurgations du vieillard, ne songeant\nguère à s'amender.\n    Un jour le saint homme apprit que non contents de gagner à la culture\nles prairies jadis inondées ils prétendaient imposer un autre cours au\n fleuve, combler son ancien lit pour le transformer en guérets.\n    — Malheur ! prédit le prêtre du haut de la chaire, malheur à l'insensé qui\n barre le passage à l'éternel voyageur, ancêtre de tous les hommes et con­\n temporain de la création. Dieu lui-même fraie sa route à ce passant mys­\n térieux, tour à tour paisible et houleux, ne racontant son rêve qu'aux\n étoiles et se plaignant sous le ciel par les nuits de tempête ! Malheur au\n sacrilège ingrat qui étrangera des Polders le fleuve origine de leur fécondité,\n le majestueux Escaut bienvoulu de Dieu !... »\n    Cette menace renforça l'hilarité des paroissiens; les bourines mêmes\n chuchotaient incrédules et moqueuses, et devant le portail, mains en\n poches, les joyeux pitauds pouffaient en se tenant les lombes pour ne\n pas éclater. En despotes têtus ils contraignirent les infimes défricheurs des\n landes à ériger la digue par laquelle ils espéraient allonger leurs embla­\n vures d'une centaine d'arbaletées. Et terrassiers faméliques, hâves, pour-\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "chassés dans leurs sablons, trimèrent rude pour ceux de Bats. Beaucoup de\nCampinois outrés et strapassés périrent des fièvres paludéennes à force de\nséjourner les jambes nues dans l'eau, la tête exposée au soleil ; et trois fois\nla jetée à moitié achevée s'abîma avec ses ouvriers. L'entêtement des villa­\ngeois de Bats n'en devenait que plus féroce; et leurs serfs de recommencer\nle funeste travail.\n   Outre le curé, un seul homme à Bats déplorait cette annexion impie,\nc'était un simple chaloupier, vivant du produit de sa pêche et du péage\nqu'acquittaient les ruraux traversant l'Escaut dans sa barque. Alors\nqu'autour de lui tous s'enrichissaient et se corrompaient, Tyle demeurait\ncandide, pauvre et croyant. Il avait crâne encolure; la peau gercée\nn'enlevait aucun charme à sa virile et pourtant bénigne physionomie\ndans laquelle s'ouvraient deux grands yeux bleus, un peu glauques comme\nles flots, mais s'allumant comme ceux-ci à de fréquentes phosphorescences.\nLe ferme garçon s'était attaché à une orpheline indigente comme lui.\nSa Liévine cueillait les osiers de l'Escaut ; elle en tressait des paniers et\ndes nattes. Lorsqu'elle leur présentait cette piètre marchandise les maroufles\nde Bats la repoussaient avec force injures et mépris, et des paillards\nprétendaient lui acheter mieux que ces babioles. Alors elle s'enfuyait\nplus peureuse des invites sensuellement tendres que des rebuffades brutales.\nElle était blonde et potelée, la toute jeune vannière, avec des yeux\nvaguement verts pailletés d'or, un teint plus rose que les coquillages\nrejetés par la barre et des cheveux fauves se rapprochant du sol comme\nles branches de l'yeuse. Un mauvais jan aurait fini par la prendre de force\nsi elle n'avait rencontré dans Tyle le pêcheur un protecteur déterminé. Les\npatauds moufflards se défiaient des muscles agiles de ce compagnon.\n    Tyle, qui ne vendait pas son poisson à Bats, offrit timidement à la jeune\nfille de l'emmener dans sa barque lorsqu'il desservirait les autres campagnes\nde l'Escaut; elle accepta avec gratitude, et depuis ce jour elle pourvut de\nsa mignonne marchandise les paysans étrangers, meilleurs chrétiens que\nceux de son bourg.\n    Maintes fois en voyant virer au dessus de l'Escaut, avec des cris d'adieu,\nun couple de blanches mouettes, ils songeaient à émigrer ensemble, mais\nils l'aimaient malgré tout le rivage ingrat et la nostalgie les ramenait\ntoujours au pied du clocher natal. C'étaient presque deux enfants : lui,\ndix-huit ans; elle, seize. Tyle, tout à son rôle de protecteur, n'apprécia\nque plus tard la beauté de sa protégée, et la pauvrette, reconnaissante\net respectueuse, se prit à aimer cet être fort et bon ne croyant d'abord que\nl'admirer. La fraîcheur et la grâce de leurs rapports étaient telles que le curé,\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": "leur seul ami, se faisait un scrupule de parler déjà du banal et vulgaire\nmariage. Ainsi leurs idylliques fiançailles se prolongèrent malgré le déver­\ngondage de ceux qui les entouraient. Lorsqu'ils cheminaient par les rues,\nelle à son bras, lui charriant sur l'épaule l'aviron et la drague et aussi une\npartie des corbeilles confectionnées par sa compagne, les gars alléchés\ncriaient de loin à la jeune fille :\n   — Viens avec nous, Liévine, la rousseaude appétissante; abandonne ce\nZébédé à la vertu gênante, à la huche et au gousset creux ; viens, belle, tu\nseras la badine de mon cœur, ou mieux, la reine de ma chair, ou mieux\nencore, la seule Madone, la vraie Gente-Dame à qui je ferai un manteau\nde mes étreintes, un voile de mes baisers, un encens de mes sèves et une\nAssomption de ma volupté!... Viens, nous sommes jeunes et copieux, tu\nes capiteuse, le sang nous démange et les escalins carillonnent dans les tass\nprofondes de nos grègues....\n   Ainsi blasphémaient les tentateurs rauques, allumés par le désir. Tyle\nles défiait de son clair regard et la bande lascive s'enfuyait.\n   Et de belles filles, non moins franches, accourant sur le pas des portes,\npoursuivaient Tyle de leurs avances, et avec des gestes d'abandon soupi­\nraient :\n   — Tyle, Tyle! Beau garçon, fort et sain, doux et cruel. Secoue loin de\ntoi cette fragile et maigre fillette, impassible, rebutante de froideur; un\njour tu le casseras dans un spasme, ce sècheron friable; prends-nous plutôt,\nnous sommes autrement taillées et résistantes. De riches épouseurs halètent\ndevant nos portes, mais jamais nous ne nous vendrons, car celui que nous\nvoulons, c'est toi Tyle, savoureux pêcheur, toi dont nous, les babines,\naccepterions si volontiers le servage ; frappe-nous, massacre-nous, tes poings\nnous feront de délicieuses blessures, mais d'abord aime-nous un peu, très\npeu, veux-tu?\n   Liévine se rapprochait frileusement de Tyle et baissait la tête en rougis­\nsant; lui, vaguement troublé, se signait et, l'étreignant plus fort, pressait\nle pas. Et d'autres fois c'étaient des débauchés hâves, les yeux plombés, les\nhanches balancées, qui voulaient entraîner le garçon ignorant dans leurs\nlouches ribotes, — et c'étaient encore les filles pâles et mates comme l'ivoire,\naux yeux emplis de flamme diabolique, qui donnaient à la naïve Liévine\ndes noms passionnés.\n   Ces tentateurs-là, ils ne les comprenaient même pas.\n   Depuis longtemps le prêtre découragé ne menaçait plus ses folles ouailles\nqui abrogeaient le sixième commandement et contrariaient les desseins du\nCréateur. Ils semblaient avoir exhumé les rites des premiers Anversois, le\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "                                   — 23 —\n\n\nculte de Semen, l'idole normanique, le Priape Scandinave, emblême de\nl'abondance, père des races prolifiques.\n\n    Enfin, la digue s'éleva. L'Escaut refoulé ne balaya plus cet obstacle et\n sembla se résigner à élargir son cours vers la Flandre. Reconquérant de\n ce côté le terrain qu'on leur arrachait à Bats, les eaux ravagèrent les\n villages des Flamands, noyèrent les troupeaux et les récoltes et le cri de\n détresse poussé par ces malheureux paysans arriva jusqu'à ceux de Bats,\n mais loin de bourreler de remords et de pitié ces mauvais chrétiens il les\n amusa, comme la réussite d'un tour plaisant joué à des rivaux. Et les\n inondés se lamentèrent plus fort encore pour que leur cri atteignît les cieux\n et accusât les gens de Bats au tribunal divin.\n    Ceux-ci résolurent de célébrer le couronnement du môle encaissant\n l'Escaut par une kermesse extraordinaire à laquelle, passés maîtres en\n inventions de cruauté, ils convièrent les bourgs mêmes que ce barrage avait\n ruinés et décimés. Ces malheureux refusèrent avec indignation car ils\n préféraient leur pain noir trempé de larmes à leur part d'une cocagne\n offerte par des méchants. Les palots de Bats grincèrent des dents à cet\n affront et jurèrent d'en tirer vengeance en mettant à sac les paroisses\n prospères du Polder, leurs voisines, qui s'abstenaient d'envoyer des dépu-\n tations à la fête.\n    L'inauguration tomba un dimanche et sauf Tyle et Liévine, pas une âme\nà Bats ne se rendit le matin à l'église. Le bénin pasteur, dit la messe avec\nles fiancés pour acolytes, il voulut même prêcher comme à l'ordinaire, mais\nsa parole toujours réconfortante remplit cette fois les enfants d'une indicible\ninquiétude.\n    — Malheur à Bats, ne cessait-il de s'écrier, malheur au village infâme et\nidolâtre, malheur à la chair triomphante, ils en ont fait leur seule préoccu­\npation ; aussi, c'est dans la chair que je les frapperai d'abord. Voici venir la\ncolère de Dieu et aucune prière, aucune intercession de son serviteur ne\npourrait la détourner. Ils croient, les superbes, endiguer le grand fleuve,\nmais qui élèvera un dam contre l'Océan de tes colères, ô Seigneur! Maudit\nsoit Bats ! Il disparaîtra avec son peuple et ses richesses pour toujours —\nla tour de l'église seule demeurant debout, attestera aux polderiens de\nl'avenir la fureur de Dieu et l'opprobre de ses ennemis !...\n    L'exaltation prophétique du saint homme vainquit ses dernières forces.\nAprès ces effrayantes paroles, il chancela, et s'affaissa dans les bras de Tyle\net Liévine. Il recouvra encore assez de souffle pour communier et exhorter\nses jeunes amis à fuir le jour même, loin du village anathème ; puis il les\nbénit, poussa un soupir et... passa.\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "                                  — 24 —\n\n   A cette heure, environ midi, la kermesse tapageait et turbulait dans\nchaque maison du village. Un fracas lointain de tanquards et de vaisselle\nenveloppait le silence désolé de l'église. Tyle secoua le premier ses pensées\ndouloureuses pour dire à Liévine :\n   — Cours avertir le bourgmestre de la mort du pastoor; moi je sonnerai\nla cloche des âmes !\n   La fillette se rendit à la ferme du bourgmestre Quaihackx. Le vacarme\ndes bâfreurs empêcha qu'on entendît les coups frappés à la porte. Elle se\nmeurtrissait les poings à force de heurter les battants de chêne. Enfin un\nlicheur titubant entr'ouvrit l'huis, mais à peine eût-elle prononcé un mot\nqu'avec une malédiction il lui battit le vantail au visage en ajoutant que\nlorsque le bourgmestre florissait peu importait que le pastoor crevât.\n   La' jeune fille ainsi repoussée courut frapper à un logis voisin ; elle\nrencontra le même accueil. Cependant elle s'opiniâtra à colporter la triste\nnouvelle de ferme en ferme. Partout on se moqua de son chagrin ou des\nlurons émêchés essayèrent de la retenir en leur compagnie.\n\n   Il avait été décidé que le matin chaque fermier ferait bombance sous son\npropre chaume, avec ses commensaux. Le soir après la sieste obligée, la\npopulation entière se réunirait dans la grange du bourgmestre, une grange\nimmense comme les halles des cités de Flandre, où serait servie une ventrée\ndigne des géants. Les piffres n'en étaient qu'à la ripaille intime et pourtant\nils se carrelaient le ventre comme s'ils ne devaient pas recommencer cette\npartie avant la fin du jour. Ils ouvraient la brèche dans des montagnes\nd'œufs, de poissons, de jambon et de viandes fraîches; jetaient en sable\ntonne sur tonne de cervoise et d'hypocras. Des disputes et des rivalités\néclataient, et on se promettait bien le soir entre deux bourrées de se crever\nla paillasse à coups de couteau.\n   Tyle avait allumé les cierges jaunes et tendu l'autel de noir; puis étant\nmonté sur la tour, il s'attela à la cloche et sonna le glas.\n   La période de pleine lune s'ouvrait; le soir l'Escaut soulèverait sa haute\nmarée. Il faisait une tiède et calme température de septembre; les nuages\nimmobiles semblaient figés dans l'horizon pommelé et aucune haleine\nn'agitait les feuillages roussis. Or, à peine Tyle eut-il mis en branle la\ncloche des morts qu'un vent se leva, d'abord faible et caressant comme une\nbouffée, puis soufflant comme une brise, puis comme un vent d'étale, puis\naugmentant encore, se déchaînant avec l'impétuosité de l'ouragan, tellement\nque la cloche, bientôt secouée par une impulsion surhumaine, sonna\nle tocsin au lieu du glas. Lorsque Liévine rejoignit Tyle sur la tour elle le\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "                                 —   23   —\n\n\ntrouva s'efforçant, avec une rage jalouse, de refréner les battements de sa\ncloche affolée. Elle lui conta l'impiété des villageois et les scènes de\ndébauche entrevues ; il l'écoutait à peine, acharné dans son duel avec la\nrafale. Comme les regards de la jeune fille interrogeaient l'Escaut, elle\nsursauta et harpant le bras du sonneur : « Regarde ! » fit-elle, angoissée.\nSaisi, il lâcha brusquement la corde et regarda à son tour dans la direc­\ntion du fleuve.\n   Le soir tombait plus tôt que de coutume ; la maline devançait également\nl'heure prévue. Le fleuve, repoussé par le barrage à près d'une lieue de son\nancienne rive, préparait une revanche, ses flots chassaient vers le môle ;\nmontaient, montaient. C'était là ce qui avait arraché son exclamation à\nLiévine. Non moins alarmé que sa compagne, Tyle voyait la barre courir\nà l'assaut de l'orgueilleuse œuvre; parfois ainsi que les béliers servante\nenfoncer les portes des forteresses, elle ne reculait que pour prendre une\nplus formidable escousse.\n   Au dessus de leurs têtes la cloche livrée désormais à la seule volonté de\nla tourmente, continuait de battre son tocsin fatidique.\n   Les gens de Bats ne s'inquiétaient ni de la mort du pastoor, ni des pleurs\nde Liévine, ni du glas sonné par Tyle, ni du tocsin sonné par la tempête,\nni de cette marée anormale que les fiancés découvraient de la tour. A peine\ndessoûlés après un somme dérisoire, ils s'acheminaient vers la grange du\nbourgmestre. Ils s'attablèrent devant des troupeaux entiers de bêtes\ngrasses sommairement dépecées ou s'écroulèrent, vautrés à pan des\ntonneaux, la trogne levée vers les robinets pissant sans trêve. Gavés ils se\nguêdaient encore ; ivres ils grenouillaient à nouveau ; veules et énervés ils\ns'acharnaient quand même après leurs pataudes dépoitraillées; et dans les\ncoins sombres de la halle où ne dansaient pas les reflets des torches\nfumeuses, des lifrelofres allaient choir, accouplés au hasard, pour s'aimer\nou se saigner à blanc. Les plus résistants formaient une sarabande et gigo­\ntaient comme des crapauds aux sons aigres des flûtes et des crécelles en\ninvoquant l'infâme dieu Semen.\n   Dans l'église morne, devant le corps du prêtre le pêcheur et la vannière\nrécitaient le De profundis ; ils soulevèrent ensuite la dalle du caveau sous\nle chœur et, avec des précautions filiales, ils descendirent au fond de la\ncrypte la dépouille du dernier pasteur de Bats; ce devoir accompli ils\nregagnèrent le faîte du clocher. La cloche clamait toujours comme une\néperdue secouée par le vent devenu si fort, à présent, que les enfants\ns'accrochaient aux abat-son pour ne pas être lancés dans le vide. L'ombre\népaisse masquait tous les objets du dehors et ils ne distinguaient du village\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "                                  — 26 —\n\n\net du pays alentour que les fenêtres illuminées de la grange du bourgmestre\ndevant lesquelles passaient des saltations de possédés. La houle se rappro­\nchait de Bats; Tyle et Liévine ne la voyaient plus, mais ne l'entendaient\nque trop. Et subitement cette rumeur intermittente des flots fit place à un\nvacarme énorme, à un unisson prolongé de toutes les clameurs du fleuve :\nl'Escaut venait de s'élancer dans la plaine. A la fois les adolescents eurent\nla même poignante certitude : l'Escaut venait de s'élancer dans la plaine.\nIls se signèrent et se blottirent instinctivement l'un contre l'autre. Et voilà\nque des hurlements éclatèrent dans la grange du bourgmestre, des hurle­\nments de gens pris à la gorge et qui se débattent, et qui râlent et dont la\nplainte va s'affaiblissant jusqu'à suffocation totale. Et la même force qui\nétouffait les danseurs avait dû souffler en même temps les torches car les\nfenêtres de la grange devinrent noires comme le reste de l'espace.\n   Depuis cette minute, Tyle et Liévine ne virent, n'entendirent plus rien\nd'humain. Comme s'il n'attendait que ce signal, le vent venait de tomber;\ndu même coup la cloche se tut, seul le tonnerre sourd de l'inéluctable cata­\nracte se prolongea. A mesure que la marée montait et que la hauteur de la\nchute diminuait, ce fracas, aussi, s'apaisait. Les deux derniers vivants de\nBats pressentaient l'immersion définitive ; les eaux gagnèrent les contre­\nforts, le toit de l'église, l'échauguette du veilleur, la cage des cloches et\nléchèrent enfin les pieds de Tyle et de Liévine. Alors le gars, se recom­\nmandant à Dieu, plongea dans le fleuve ; il nageait d'une main et de l'autre\nsoutenait la bien-aimée évanouie.\n   La pleine lune, rougeâtre, ensanglanta l'opaque nuit. A perte de vue, il\nn'y avait plus que du ciel et de l'eau. Tyle nagea longtemps avant d'at­\nteindre la rive de Waes. A l'aube les Flamands les recueillirent comme des\nmiraculés...\n   Aujourd'hui encore, à l'étiage, on voit émerger de l'Escaut la flèche de\nl'église de Bats, et les mariniers prétendent en reconnaître le tocsin par les\nnuits de tempête.\n                                                 GEORGES EEKHOUD.\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "                         -   27   —\n\n\n\n\n               LE VAISSEAU\nEn rêve, dans un rêve étrange, au temps des rêves,\nJ'ai vogué sur les flots d'un océan sans grèves.\n\nLe jour était sans aube et l'hiver sans frimas :\nJ'ai rencontré, loin, loin, un grand vaisseau sans mâts,\n\nÉnorme et bas, fleuri de fleurs d'or et de palmes,\nIl croisait lentement au milieu des mers calmes.\n\nSous l'ennui bleu du ciel, au hasard des destins,\nIl cinglait vers des buts lointains, jamais atteints.\n\nFilant, puis revenant sur son propre sillage,\nIl refaisait sans fin son tranquille voyage.\n\nLe grand vaisseau sans mâts n'allait vers aucun         port,\nEt nul être vivant ne chantait à son bord.\n\nIl avait oublié les labeurs, les orgies,\nL'espoir, la guerre et la douleur des nostalgies.\n\nPilote, passagers, mousses et matelots,\nTous dormaient, confiants dans la douceur des flots.\n\nEt la mer les berçait, berçait sur sa clémence.\nJ'ai souhaité dormir dans cette paix immense\n\nEt j'ai voulu monter sur le vaisseau perdu ;\nEt j'ai crié vers lui, mais rien n'a répondu.\n\nJ'ai vu six lettres d'or sur sa plaque d'ivoire,\nPuis il s'en est allé... « Croire! » Il s'appelait   Croire.\n\n                                      EDMOND HARAUCOURT.\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "                                 — 28 —\n\n\n\n\n                          FÊTE-DIEU\n              Une rue boutiquière, en plein faubourg. Elle descend, tortueuse,\n               entre les maisons plates aux enseignes tapageuses. Le jour\n               est clair. Le ciel mouvementé alterne les échappées de soleil et\n               de larges ombres grises de nuages. Le vent agite les rameaux\nsuspendus aux balcons, de maigres oriflammes claquent dans une rumeur\nde fête. Une foule endimanchée s'aligne sur les trottoirs, on attend—\n   Là haut, comme une tache blanche, la tête de la procession paraît,\ns'allongeant peu à peu, à la descente, dans un raccourci où les faces\ns'étagent. Rythmé de clochettes et de clairons, lentement le cortège oscille :\nd'abord les enfants, pâles théories soutenant des bannières dans un fris­\nsonnement de mousselines. La bise aigre décoiffe les fillettes frisées et\npommadées, les petits bras nus rougissent, les jupes battent les pieds et se\nfripent. Sur l'inégal pavé les souliers de satin s'éculent.\n   Les saintes, soulevées à bras d'hommes, impassibles dans leurs raides\ntoilettes, regardent de leurs yeux d'émail cet envolement de choses\nblanches. Un murmure de cantiques plâne, dominant l'interminable piéti­\nnement des enfants qui vont, graves, avec des mines importantes.\n   Toute une mise en scène de carton peint et de papier doré se balance\npar dessus les têtes; les gamins des écoles s'avancent en files agitées sous\nla surveillance des vicaires auxquels le vent, ballonnant les surplis, dessine\nde longues ailes de gaze!\n   Tous les saints guérisseurs, toutes les saintes martyres défilent. Cour\ndes miracles de plâtre et de cire, mutilés souriants dans leurs dentelles et\nleurs velours, des outils de torture aux mains. Des emblêmes bizarres, des\ndrapeaux éclatants, des oriflammes s'agitent.\n   Et plus loin vient le dais. Les gens aux fenêtres s'agenouillent derrière\nles flambeaux et les fleurs. Des femmes se prosternent le long des trottoirs,\nles hommes, mi-goguenards, mi-respectueux, se découvrent... Des fillettes\nsèment à pleines mains les roses effeuillées sur des nappes d'herbes par­\nfumées. Il monte une senteur pénétrante de menthes et de verdures foulées.\nDevant la lourde machine, un bedeau porte un Christ livide, et les rouges\npétales s'envolent, comme des gouttes de sang, autour de ce long corps\némacié.\n   Sous la litière empanachée, c'est une cohue de prêtres balançant leurs\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                                  — 20 —\n\n\nencensoirs. Les chasubles étincellent, les dentelles font de vagues nuages\nmêlés aux fumées bleuâtres de l'encens, et le mesquin calice se perd, cahoté\naux mains d'un vieillard trébuchant, parmi toutes ces choses éclatantes.\n   Et derrière c'est le troupeau claudicant des confréries, vieilles marmot­\ntantes, vieux cassés, voûtés, toussant. Les cierges mettent leur petit\npapillon jaune qui vacille dans cette débandade de figures parcheminées.\nLe soleil fait miroiter les cranes chauves, les difformes silhouettes se\ndécoupent. Et toutes ces ruines vont, yeux éteints, lèvres pendantes,\naccompagnant ces dieux suppliciés, ces élus martyrisés, tout ce défilé\nlamentable d'estropiés sublimes. Clochettes, encensoirs, balancement de\nstatues s'éloignent. La vieille religion, appuyée sur sa chancelante escorte\nde vieillards et d'enfants, traîne lentement au soleil de juin ses traditions\nmoribondes.\n   Tout au loin, au bas de la pente, l'église ouvre son portail, et dans cette\npénombre où la procession entre et se perd, les cierges s'éteignent. C'est\nune débandade de moutards fatigués qui s'éparpillent. Tout le quartier est\négayé de robes blanches. Les curieux s'en vont.\n                                                       P A U L LAMBER.\n\n\n\n\n                       LES RÊVEURS\n                                                 POUR WILLIAM PICARD.\n\n                   Ils ont l'extase des oiseaux\n                   Pensifs dans le calme des branches,\n                   La candeur des agnelles blanches\n                   Et des vieilles à leurs fuseaux ;\n\n                   Cœurs martyrisés de nuance,\n                   Salons épeurés de clarté.\n                   Ils ont la subtile bonté\n                   Des regards parfumés d'enfance ;\n\n                   Ils chantent en mode mineur\n                   La Résignation bénie,\n                   Epris d'indulgence infinie\n                   Pour les mensonges du Bonheur.\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "                                 — 30 —\n\n                   Les Rêveurs tombent dans la vie\n                   Comme la neige lentement\n                   Glisse blanche du firmament\n                   Avec une plainte assoupie;\n\n                   Berceuse et lointaine, leur voix,\n                   Crépuscule qu'un ange effleure,\n                   Était larme pure autrefois\n                   A ux yeux de la lune qui pleure ;\n\n                   Et leur mort exquisement tinte\n                   Dans le vague songe du soir,\n                   Grêle et grelottante d'espoir\n                   Comme une âme de cloche éteinte.\n                                              GEORGES K H N O P F F .\n\n\n\n\n    LE THÉ DE MA TANTE MICHEL\n                                     I\n\n               Ma tante Michel habitait, dans une petite rue noire dont je ne\n                sais plus le nom, un appartement au premier étage d'une\n                maison badigeonnée en jaune, le long de laquelle coulait\n                toujours, quand il pleuvait, l'eau des gouttières, avec un\npetit flic-flac qui donnait froid dans le dos.\n    C'était une bien vieille maison déjà à cette époque et la muraille laissait\nvoir à nu, près de la corniche, sous le plâtre écaillé, la brique brune, avec\nde la mousse dans les coins.\n   Je la vois encore, oui, je vois sa porte verte garnie dans le haut et dans\nle bas de gros clous à tête ronde, et il y en avait aussi près du bouton en\ncuivre de la serrure, ce fameux bouton où les petits garçons venaient se\nregarder en faisant des grimaces, le soir, à quatre heures, après les classes.\nAu bout du corridor, une porte, vitrée de carreaux bleus, oranges et rouge\nvif, dans des meneaux en losanges, avec un losange tout à fait pourpre dans\nle milieu et plus grand que les autres, ouvrait sur une petite cour dallée que\nsuivait immédiatement un jardin entre quatre murs, un chemin, pommelé\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                                   — 31 —\n\nen été de sable jaune, tournait en rond autour d'une pelouse, bordant de\nl'autre côté des parcs de résédas, de pensées, de petunias, de reines margue­\nrites et de giroflées.\n   Tous les mercredis la pelouse était couverte de jupons, de bas, de\nmouchoirs de poche et de chemises étendues à plat, les bras ouverts, car\nc'était le jour où les deux vieilles demoiselles Hoftje faisaient leur lessive.\nLes demoiselles Hoftje habitaient le bas de la maison et elles y avaient\ntoujours vécu, sans se marier, allant du jardin à la cuisine et de la cuisine\nà la porte de la rue.\n   Le mercredi, on les voyait, en cornettes bien tirées à la nuque, leurs\ncheveux passant devant et derrière, établir dès le matin les trépieds sous le\ntoit vitré qui abritait la petite cour ; puis elles posaient les cuvettes sur les\ntrépieds et se mettaient à frotter le linge de toutes leurs forces, le long de\nleurs petits bras secs, sans dire un mot, en faisant écumer la lessive et\ngonflant leurs maigres joues jaunes pour souffler la buée qui leur montait\nà la figure.\n   Elles causaient très peu, ne disaient ni bonjour ni bonsoir, regardaient\nseulement le bout du soulier ou le bas de la robe des gens qui leur parlaient\net tout le jour trottinaient sur leurs vieilles pantoufles qui faisaient klis-\nklis-klis en glissant.\n   Le dimanche, elles mettaient toutes les deux de grands chapeaux à bavo-\nlets qui étaient de paille à noeuds jaunes en été et de peluche à rubans de\nsoie noire en hiver, des mantilles de faille ou de vieux manteaux à capu­\nchons en drap doublé d'orléans lustré, des mitaines en fil noir soigneuse­\nment tirées sur leurs mains ratatinées ou des moufles en tricot, selon qu'on\nétait en mai ou en novembre : ainsi ficelées, elles s'en allaient à la messe\naprès avoir fermé à clef la porte de la cuisine, l'armoire du palier et même\nla buanderie, un gros livre d'heures dans leurs bras rejoints à la ceinture\net à chaque pas cliquetaient dans leurs poches les clefs et les petits sous\npour payer leurs chaises.\n   Ma tante, entendant la porte s'ouvrir et se fermer, mettait de suite le nez\nà la fenêtre et ne manquait pas de me dire :\n   — A-t-on une idée de frapper les portes comme ça ! Ces affreux paquets !\nVoyez-moi comme c'est fagotté ! Ma parole d'honneur, je ne sais pas ce qui\nm'est passé par la tête, le jour où je suis venu m'installer dans cette\nbaraque ! »\n   Voilà ce que disait ma tante, le dimanche, quand les demoiselles Hoftje\npartaient pour la messe en grande toilette, car c'était vraiment là leur\ntoilette des dimanches et des jours de fête, et elles y ajoutaient seulement,\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "                                   -   32 —\n\n\ndans les cas extraordinaires, un vieux boa pelé et un manchon chauve qui\nsentaient le camphre, à cause des mites. Mais ce n'était pas tout ce que ma\ntante Michel disait des demoiselles Hoftje et il ne se passait de jour qu'elle\nne leur décochât quelque mot piquant.\n\n    Chaque matin l'une ou l'autre des demoiselles Hoftje sortait en petit\n chapeau de tulle fané, en châle à ramages déteints et en robe noire roussie\n par les lavages, et si Mlle Barnabe Hoftje était sortie le lundi, c'était\n Mlle Gertrude Hoftje qui sortait le mardi.\n    Il en était ainsi de tous les jours de la semaine, et ma tante Michel qui\nregardait derrière son rideau chaque fois que quelqu'un ouvrait ou fermait\nla porte de la rue, disait :\n   — Peut-on s'imaginer des coureuses pareilles! Pour Dieu, qu'est-ce\nqu'elles vont faire à la messe comme ça tous les matins? Ma mère, Stéphane,\n et la vôtre, qui étaient de saintes femmes, allaient une fois par semaine à la\n messe et ne croyaient pas plus mal faire. Mais ces vieux paquets! Avez-\nvous senti l'odeur du café dans l'escalier, Stéphane? Je crois, ma parole\nd'honneur, qu'elles n'ont pas fait leur café ce matin pour courir plus vite\nà l'église.\n    Ma tante Michel, qui avait alors soixante ans bien sonnés, était une\n femme de tête et elle avait lu Voltaire, avec un peu de peur d'entrer en\n enfer pour l'avoir lu. Elle avait, du reste, de la religion, quand cela ne la\ngênait pas, et il arrivait qu'elle allât à la messe, mais à la condition qu'il ne\n plût pas, qu'il ne gelât pas, qu'il ne neigeât pas et qu'il fît à peu près le\ntemps qu'elle aurait choisi pour faire une promenade au boulevard.\n   Certainement elle y allait, habillée à sa manière, car elle avait une\ntoilette comme elle avait une religion, de sa façon, et qu'elle portait fort\nbien, avec beaucoup de plumes, de bouffettes, de dentelles et même un\npetit cabas sous le bras, comme au temps où les petits cabas s'appelaient\ndes ridicules.\n    Lorsqu'elle revenait de la messe, il y avait toujours dans ce petit cabas,\nqui était de velours guilloché d'argent et perlé de jais, un mouchoir de\nbatiste, un flacon d'eau de Cologne, un sac de papier blanc taché par les\npâtés qui étaient dedans et parfois un livre de messe; et je dis parfois, car\nelle l'oubliait souvent dans le coin de la cheminée. S'en apercevait-elle à\nl'église, elle disait à sa voisine ou à son voisin : \" Suis-je bête? J'ai laissé\nsur la cheminée mon livre de messe », et elle s'en allait chez le pâtissier\nacheter des bonbons secs, des fruits confits ou des pâtés à la frangipane\nqu'elle aimait beaucoup, et moi aussi.\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                                   — 33     -\n\n  J'ai passé de bien bonnes heures chez ma tante Michel et je l'ai toujours\nbeaucoup aimée, à cause de sa joyeuse humeur et de ses bonbons. Mainte­\nnant qu'il y a dans ma pensée une petite croix de fer sous laquelle elle dort\nà côté de ceux que j'ai perdus, je me la rappelle souvent, elle, son petit\npoêle où bouillait la marmite, l'étagère remplie de coquillages, de bonbon­\nnières à pastilles, de statuettes en porcelaine, de cornets de baptême, de\ncassolettes et de flacons, le vieux serin dans sa cage, devant la fenêtre,\nchantant à tue-tête lorsque chantait la bouilloire, les grands rideaux de\nperse à fleurs qui jetaient un jour doux dans la chambre, le panier d'osier\nplein de linge où elle fourrait ses broderies, ses tricots, ses ravaudages,\npêle-mêle avec son carreau, ses étuis, ses bobines, ses jeux d'aiguilles, et\nMinette, la grosse chatte grasse aux yeux verts, qui lui faisait des petits\ntous les ans ; je me rappelle tout cela comme au temps où ma bonne tante\nMichel allait et venait dans la chambre, toujours courant, à la recherche\nde quelque chose, avec sa cornette, ses boucles grisonnantes, sa petite\njaquette blanche, son jupon de boucran moiré :\n    — « Où ai-je donc mis mon tricot? Stéphane, n'avez-vous pas vu mon\ntricot? Et la pelote! Vous verrez que Minette se sera assise sur la pelote.\nA-t-on jamais vu? Voilà que je ne sais pas où j'ai fourré mes lunettes. »\n    Et elle les avait sur le nez.\n    Elle trottait comme une souris, sans cesse, dans tous les coins ; sa plus\ngrande peine était de rester en place, sauf à midi quand elle faisait son\nsomme, ou le soir, devant son quinquet, lorsqu'elle lisait un roman en\n faisant glisser de son petit doigt tendu, le long de ses aiguilles, la laine dont\n elle tricotait ses bas. Ma tante Michel aimait les romans, comme une jeune\nfille, mais elle préférait ceux de Dumas à ceux de Sue, à cause des héros et\ndes grandes aventures.\n    Je la regardais alors, son nez à pointe couché contre le livre, avec des\nbesicles posées sur le bout, ses petits yeux gris qui couraient de ligne en\nligne et qu'elle relevait de temps à autre par dessus ses lunettes pour nous\nexaminer, moi, la bouilloire, Minette ou le quinquet; puis ses mains qui\nallaient, allaient, allaient, ajoutant les points aux points, si vite qu'on\nvoyait seulement briller quelque chose qui était l'acier poli de l'aiguille ou\nla nacre claire de ses ongles ; puis encore la grande broche de jais qui\nnouait son fichu à son cou et dans laquelle se reflétaient à l'envers le\nroman, le quinquet et le bel abat-jour à fleurs de soie ponceau, cousues\nsur fond de papier; oui, je regardais cela, pendant que la bouilloire sifflait,\nmiaulait, ronronnait et se mettait en colère sur le feu, près de la petite\nthéière en argent estampé. Ah! la théière! Ma tante Michel ne soupait\n                                                                          3\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "                                   - 3 4 -\n\njamais que de thé avec des beurrettes grillées, de la confiture, un fruit et\ndes bonbons, et je ne sache pas que personne ait jamais mal parlé de\nson thé.\n\n    Ai-je dit que ma tante Michel était une bonne vieille demoiselle, car elle\n l'était incontestablement, demoiselle et vieille, bien qu'elle ne se fît pas\n également honneur des deux. Elle avait soixante ans, mais elle en parais­\nsait seulement cinquante, ayant les joues roses, les yeux vifs et les cheveux\npresque noirs, et elle ne souffrait pas qu'on fît allusion à son âge. Elle ne\nvoulait pas non plus qu'on la prît autrement que pour une demoiselle, et\nquand on lui disait « Madame » dans les magasins, elle répondait bien\nvite, avec une expression de voix singulière où il y avait un peu de colère\net de dignité blessée, qu'elle était demoiselle.\n    — « Nous autres, vieilles filles, me disait-elle souvent, on nous met\ndans le coin et nous ne sommes plus bonnes à rien ». Et elle affectait de\nse moquer des vieilles filles et d'elle-même, avec beaucoup de bonne\nhumeur.\n    Elle était vraiment d'une gaîté tout à fait entraînante, ma tante Michel,\nquand elle n'avait ni ses nerfs, ni sa migraine, ni ses engelures, ni quoi que\nce soit qui la dérangeât.\n    Elle riait haut, frappait ses genoux du plat de ses mains, tapait celles-ci\nl'une dans l'autre ou lançait ses pieds à terre de toutes ses forces, brusque,\nhardie, bruyante comme une fille de soldat qu'elle était. Avec cela on\nl'aimait, parce qu'elle était franche, ne cachait ni ses humeurs ni ses senti­\nments et faisait toujours plaisir aux gens quand elle le pouvait, bien\nqu'elle parût un peu égoïste par moments et qu'elle mît ses aises au dessus\nde bien des choses.\n    L'été, elle allait à la campagne, chez des parents dont elle révolution­\nnait le ménage de fond en comble à cause de sa brusquerie et de ses grands\nairs, et elle y emportait avec elle Castor, son vieux petit chien râpé, et\nMinette, sa chatte, dans des cabas et des caisses à chapeaux. Elle\ns'ennuyait à la campagne pendant deux mois, jusqu'aux neiges, puis\nrevenait à son petit appartement, jurant bien qu'elle ne reverrait plus ses\nparents de la vie. Et elle y retournait l'an suivant.\n    Alors, vers la fin d'octobre, commençaient les petites soirées au thé qui\nduraient depuis près de dix ans déjà et où venaient ses vieilles amies,\nM mc Spring, la grasse Mme Peulleke et M me veuve Dubois.\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "                                 — 35 —\n\n\n\n                                    II\n\n    Tous les mercredis, à six heures, la lampe brûlait sur son pied de\n bronze, au milieu de la table, avec une mèche bien coupée, et le poêle\n était rouge. On entendait la sonnette de la rue tinter deux petites fois, et\n ma tante allait ouvrir, après m'avoir dit :\n    — C'est cette pimbèche de Léocadie !\n    Et, en effet, c'était Mme Léocadie Spring, une petite vieille dame\n maigre, jaune, ridée, à cheveux gris, communément vêtue, et dont les\n yeux étaient rouges. Elle arrivait la première et s'en allait la dernière, à\ncause de ses chagrins, qu'elle confiait à ma tante, en particulier, car\n c'était la femme du monde qui était le plus à plaindre.\n     — Frottez bien vos pieds, Cadie, criait ma tante dans l'escalier. Vous\nallez tout salir.\n    — Mais, Thérèse, vous voyez bien que je les ai frottés en entrant.\n    — Tenez, sur ce paillasson. Où avez-vous marché que vos pieds sont si\n crottés, bon Dieu ?\n    — Mais, ma chère, il a neigé toute la journée. Comment voulez-vous\nque mes pieds ne soint pas crottés ?\n   — Bon. Maintenant, montez. Il n'y a rien d'ennuyeux comme de\n nettoyer une chambre pour des gens qui n'ont pas des pieds propres.\n    Mme Spring frottait ses bottines sur le paillasson avec une vraie fureur\net certainement elle l'eût mis en pièces si ma tante ne lui eût dit :\n    — Faites donc attention, Cadie ! Vous allez tout déchirer. A-t-on une\nidée d'arranger ainsi les paillassons !\n   — Mais, Thérèse, disait M me Spring en s'arrêtant toute confuse, j'ai cru\nbien faire, probablement.\n    Et elle ajoutait aussitôt après, avec un grand soupir :\n   — Je suis bien malheureuse. Tout le monde m'accable.\n   Elle mettait son châle et son chapeau sur une chaise, dans la chambre à\ncoucher, et se laissait tomber dans un fauteuil, près du feu.\n   — Saperlipopette ! criait ma tante. Vous avez donc juré de tout casser,\nCadie?\n   — Moi, Thérèse, mais pas du tout. Je ne sais vraiment pas ce que vous\navez ce soir contre moi.\n   Un silence. Puis ma tante reprenait :\n   — Vous êtes venue bien tôt, ce soir, ma chère. Il est tout au plus six\nheures.\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "                                 — 36 —\n\n   — Six heures, Thérèse! Est-ce qu'il n'est pas plus de six heures? J'ai\npensé qu'il était au moins six heures et demie. Ah ! si vous saviez !\n   Ma tante allait, dans la chambre à côté, chercher une éponge et se met­\ntait à laver le parquet là où M™6 Spring avait passé.\n   Tout en frottant, elle disait :\n   — Je ne sais vraiment pas, Cadie, comment vous êtes faite. Mais vous\ndégouttez comme un parapluie.\n   — Est-ce Dieu possible que je dégoutte? disait Mme Spring.\n   Et elle ajoutait :\n   — Ah ! si vous saviez, Thérèse !\n   — Allons, c'est bon. Ne venez pas me chanter vos histoires. Est-ce qu'il\nvous est encore une fois arrivé quelque chose ?\n   — Thérèse, je suis bien malheureuse et je n'ai que vous. Je me dis\ntoujours quand je souffre, qu'il me reste ma bonne Thérèse. Oui, voilà ce\nque je me dis et cela me fait du bien. Qu'est-ce que je deviendrais, mon\nDieu, si je ne pouvais pas vous raconter mes chagrins?\n   — Cadie, pour l'amour du Ciel, levez-vous. Voilà que vous vous êtes\nassise sur mon tricot.\n   — Est-ce que je me suis vraiment assise sur votre tricot, Thérèse? Eh\nbien, ma chère, c'est comme je vous le dis. M. Spring veut les mettre à\ngauche du petit salon, et moi je veux les mettre à droite. Peut-on concevoir\nune vie pareille?\n   — Mais, Cadie, si M. Spring veut les mettre à gauche, c'est qu'il a des\nraisons, je pense. Vous êtes toujours la même.\n   — Ah! il a raison! Vous trouvez, vous, qu'il a raison! Eh bien, il ne\nmanquait plus que cela. Mon Dieu ! est-ce possible? Y a-t-il une femme\nplus malheureuse que moi sur la terre? Tout le monde se tourne contre\nmoi. Je vous dis, Thérèse qu'ils resteront à droite.\n   — Sac à papier! Qu'est-ce que ça me fait à moi, qu'ils soient à droite ou\nà gauche? A-t-on jamais vu! Mettez-les à droite si cela vous plaît. Je ne\nsais pas même de quoi vous parlez.\n   — De quoi? Mais des trois fauteuils en velours rouge qu'il a achetés à la\nvente de M. Schoofs. Concevez-vous cela, Thérèse? Acheter des objets à\nune mortuaire ! Toutes les mauvaises choses m'arrivent.\n   — Ecoutez, Cadie, vous vous chagrinez pour des riens.\n   — Pour des riens, Thérèse ! Vous nommez cela des riens! Ah! je ne suis\npas comprise. Non, personne ne m'a comprise. Et ma servante, vous savez\nbien, Toinette, celle que j'ai depuis deux jours, ne m'a-t-elle pas lavé à\nl'eau de javelle un jupon blanc ce matin ! Ah ! des riens ! C'est un jupon au\ndiable, Thérèse!\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                                    - 3 7 -\n\n  — Une belle affaire, vraiment! un jupon! Pourquoi avez-vous changé\nde servante? Voilà la sixième en deux mois.\n  — Oui, Thérèse, c'est la sixième. Ah! si j'avais gardé Catherine celle\navant Toinette. Mais je n'ai pas de chance. Je l'ai mise à la porte.\n\n   On sonnait de nouveau à la porte de la rue et je reconnaissais M me Peul­\nleke, car il n'y avait que Mme Peulleke pour sonner les deux coups aussi\nvite l'un après l'autre. Je descendais aussitôt l'escalier pour lui ouvrir,\npendant que ma bonne tante, qui me suivait avec la lampe, disait à\nMme Spring :\n   — C'est cette grosse sotte de Sisy.\n   Une petite boule de femme, grasse et rose, avec des anglaises blondes dans\nles cheveux, roulait alors jusqu'au pied de l'escalier, dans ses galoches qui\nfaisaient pfou-pfou, et disait, en riant de tout son cœur, d'un voix grasse :\n   — Bonjour, Stéphane. Ma chère Thérèse, bonjour. H i ! Hi! Ha! H a !\n   Elle était très potelée, M me Peulleke, et blanche, avec des joues roses et\nle bout du nez rouge. Elle était même tellement potelée qu'on ne voyait\nplus bien ni le nez, ni la bouche, ni le menton, ni les joues, mais on se\ndoutait que chaque chose était à sa place, à cause d'une foule de petits\ncreux ; et, en effet, partout où il y en avait un, il y avait aussi soit le nez, soit\nla bouche, soit le menton, soit les joues. Mme Peulleke était toujours emmi­\ntouflée de fourrures comme une grosse petite femme frileuse, et elle mettait\n sous sa mante doublée de petit-gris une pelisse en singe, avec un boa blanc\n pardessus. Ses mains disparaissaient jusqu'aux coudes dans un énorme\n manchon roux qu'elle tenait sous son nez, dans la rue, en courant à petits\n pas, et elle portait sur la tête une capeline de laine bleue ouatée, avec un\n serre-tête en tricot dessous.\n    Quand elle entrait dans la chambre, on voyait perler à chaque poil de\n ses fourrures une goutte de neige ou de pluie, et ses anglaises pendaient\n d'un air piteux, avec de petits scintillements d'eau. Des lueurs roses et vertes\n tremblotaient aussi au fond des grosses gouttes rondes qui coulaient le long\n de ses fossettes.\n    Mme Betsy Peulleke, qui était la femme la plus gauche du monde, enle­\n vait sa capeline, son boa et sa pelisse, s'égratignant aux agrafes, s'accro­\n chant aux épingles, faisant des nœuds dans les cordons et disant avec des\n soupirs d'impatience :\n    — Où est mon minou? Stéphane, est-ce que vous ne voyez pas mon\n minou sur mon dos? Ah! je l'ai. Non, c'est le cordon de ma capeline. Je\n suis bien sûre qu'il y a une de mes épingles à cheveux dans la capeline.\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": "                                 — 38     -\n\nAie! J'en étais sûre. Et ma pelisse? Où s'est fourrée ma pelisse? Je n'en\nsortirai jamais. Stéphane, voulez-vous me passer les ciseaux pour coupel­\nles cordons ?\n   — Est-il permis de se fagoter comme vous le faites, Sisy, s'écriait ma\ntante en cherchant à défaire les nœuds. Vous avez embrouillé tous les cor­\ndons; il n'y a plus moyen de se reconnaître. — Sac à papier! laissez donc\nvos mains en paix. Ah! voilà un premier nœud qui est défait. — Mais ne tirez\ndonc pas, Sisy : comment voulez-vous que je défasse vos nœuds si vous tirez?\n ' Cela durait cinq grosses minutes, après lesquelles Mme Peulleke, débar­\nrassée enfin de ses fourrures, se jetait toute attendrie dans les bras de ma\ntante en disant :\n   — Merci, ma chère, ma bonne, ma toute bonne Thérèse. Jamais de la\nvie je n'en serais sortie sans vous. Non, je le sens, je n'en serais jamais\nvenue à bout.\n\n   La sensibilité de Mme Betsy Peulleke était aussi extraordinaire que sa\ndistraction, et elle avait presque constamment les yeux mouillés. Il suffisait\nqu'on lui parlât de n'importe quoi pour qu'elle se sentît attendrie, mais elle\ncomprenait souvent mal, à cause de ses absences, comme Mme Spring\nappelait ses distractions, et cela la rendait tout à fait intéressante. Elle\nparlait peu, et quand elle parlait, répétait souvent la même chose, car elle\nétait par moments à court d'idées, la bonne Mme Peulleke; mais elle se\ntournait toujours du côté de la personne qui parlait, faisant aller sa tête de\nhaut en bas, poussant des soupirs, joignant les mains en criant : — « Ah !\nmon Dieu ! Jésus Dei! Och! Och! Vierge Marie! » et pensant à tout autre\nchose.\n   Quelquefois on la voyait se tourner sur sa chaise avec une agitation\nconsidérable, comme si le feu eût été dessous, et demander d'une voix vrai­\nment émue si l'on était le 15 ou le 16 du mois. Elle était très poltronne et\nne manquait jamais de regarder sous le lit avant de se coucher ; du reste,\nla meilleure petite femme qui ait jamais été, aimant son mari et ses enfants,\ndévouée à ses amies, charitable pour les pauvres, si charitable qu'elle leur\neût donné jusqu'à sa chemise, et faisant dire à M. le juge d'instruction\nPeulleke, son mari, qu'il n'avait jamais regretté de l'avoir connue, ce qui\nest un assez bel éloge de la part d'un mari.\n\n  Il était à peu près sept heures quand arrivait Mme Dubois, car elle arri­\nvait régulièrement la dernière.\n  A mesure que l'heure avançait, ma tante devenait très agitée, regardait\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "                                  -   39   -\n\ncoup sur coup la pendule, frappait du pied, rudoyait Mme Spring, bouscu­\nlait Mme Peulleke, fourgonnait à grand bruit le feu, et murmurait :\n   — Ah ! ça! elle ne viendra donc jamais, cette grande pince-sans-rire?\n   Oui, elle avait toutes les apparences d'une personne très agitée, ma\ntante, en faisant ces choses, et je n'ai jamais remarqué qu'elle fût autre­\nment quand elle attendait Mme veuve Dubois. Elle perdait un peu la tête,\nse montrait inquiète, trottait à droite et à gauche, ôtait ses lunettes et les\nremettait, ou courait après, alors qu'elle les avait sur le nez; et quand\nMme Dubois sonnait ses deux grands coups, ses pommettes devenaient tout\nà coup très rouges.\n   Elle allait lui ouvrir, en pinçant les- lèvres, pour mieux paraître fâchée,\net disait d'une voix aigre :\n   — Ne vous gênez plus, Lisbeth. Il sera bientôt huit heures quand vous\nviendrez. Est-ce permis de faire attendre les gens ainsi?\n   Et la grande Mme Dubois répondait gravement :\n   — Oui, Thérèse, il est un peu tard, mais il ne faut pas m'en vouloir.\nJ'ai été retenue.\n   Bon ! voilà ma bonne tante qui sautait au cou de Mme Dubois et disait,\nà demi bourrue, à demi tendre :\n   — Ce sont encore une fois vos pauvres qui vous ont retenue, Lisbeth.\n— Vous verrez que ses pauvres la feront mourir sur la paille. Ta ta ! ne\nme dites pas non. Je sais bien ce que je sais, je pense.\n   Il n'y avait pas une amie que ma tante aimât autant que M me Dubois et\npas une qui la mît hors d'elle-même, comme cette bonne dame. Non, il\nn'y en avait pas une : elle la chérissait et la détestait dans la même minute,\net bien qu'elle se fût jetée au feu pour elle, elle ne pouvait souffrir qu'elle\ndît un mot et fît un geste sans la rudoyer, tant cette pauvre M me Dubois lui\ndonnait sur les nerfs. Et certainement on n'a jamais vu entre deux personnes\nd'un âge à peu près semblable une plus grande différence de caractère.\n   Mme Elisabeth Dubois, qui avait vu mourir en trois ans son mari et ses\ndeux enfants, était grave, parlait peu, pratiquait la religion et semblait\navoir renoncé aux agréments de l'existence, vivant seule, loin du monde et\ndu bruit, avec une vieille servante infirme qu'elle soignait. On lui connais­\nsait 20,000 francs de rente qui étaient à tout le monde, excepté à elle.\n   Je me souviendrai toute ma vie de cette bonne dame et de la peur que\nme causaient sa mine triste et ses vêtements sombres. Longue, mince, très\ndroite, elle avait la figure de la couleur des cierges, luisante et jaune, sans\nrides, mais creusée aux joues, l'œil clair et froid, la bouche pâle, le nez\npointu et des cheveux gris proprement lissés sur le front. Je ne me rappelle\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "                                  — 40 —\n\npas avoir vu ses dents, parce qu'elle ne riait jamais, mais elle avait parfois\nun sourire si doux et si triste que malgré ses enfants morts, on sentait bien\nqu'elle était toujours une mère. Elle était sévère pour elle-même, n'aimait\nni la table ni la causerie, visitait les pauvres du matin au soir, parlait peu\net paraissait sèche, même à ceux qui la connaissaient. Elle avait de très\nbelles mains, longues et fines, avec des ongles bien taillés, couleur fleur de\npêcher, et des veines bleues qui faisaient paraître la chair plus blanche;\nmais elles commençaient à se plisser de menues rides.\n   Mme Dubois soignait ses mains, et une manchette raide, d'un poli\nd'amidon, en rendait la blancheur plus éclatante. C'était, du reste, sa\nseule coquetterie, avec une collerette très empesée sous laquelle se nouait\nun fichu de nuance foncée. Elle était toujours vêtue de noir, sans bijoux\nni dentelles, et je vois encore son corsage plat et sa robe tombant à tuyaux\ndroits comme la jupe des béguines. Telle était cette simple et bonne\npersonne, plus sévère pour elle-même que pour les autres.\n   Mme Dubois, en entrant, donnait la main à Mme Spring et à Mme Peul­\nleke, déposait soigneusement son châle, son chapeau et ses gants sur une\nchaise, puis, sans rien dire, se mettait près du feu, entre ses amies.\nC'étaient les seules, avec ma tante, qu'elle vît encore, et probablement\nprenait-elle plaisir à les voir, malgré sa froideur.\n\n                                            CAMILLE     LEMONNIER.\n     (A   continuer).\n\n\n\n\n          RIMES POUR LES AMANTES\n\n                              A MARIETTE\n\n          Ce jour-là tu voulais t'en tenir aux baisers,\n          Et pourtant tes beaux yeux semblaient tout attisés\n          Par la piqûre douce et lascive d'un songe.\n          Le sol avait sous nous des mollesses d'axonge\n          Et l'air, plus irisé qu'un prisme ensoleillé,\n          Semblait pour nos désirs s'être déshabillé.\n          Pas un nuage gris ne couronnait les faites,\n          L'âme de la forêt soupirait sur nos têtes\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "                     —41    —\n\n\nEt les oiseaux volaient avec subtilité.\nDans le ciel pâle, ouvert, un grand souffle enchanté\nBourdonnait vaguement d'idéales voyelles,\nEt c'était comme un bruit de joyeuses querelles,\nDe soupirs pleins de feu, de parfums, de velours,\nEt le ciel semblait dire à la Terre : Toujours.\n\nMignonne, il eût été criminel d'être sage,\nEt mettant un baiser aux fleurs de ton corsage,\nSous les regards des deux, des arbres et du bois,\nLentement, tendrement, du bout rose des doigts\nJe défis les boutons qui m'exilaient la taille.\nLe soleil curieux traversait la broussaille,\nEt son grand œil rieur agaçait, radieux,\nLa clarté langoureuse et pâle de tes yeux.\nO quel or admirable il jetait sur tes charmes!\n0 quels soupirs méchants sortaient du cœur des charmes!.\n0 comme la forêt m'enviait ton amour !\n\n« Viens, te disaisje alors, voici la fin du jour,\nEncor laissons-nous choir au fond du gouffre rose,\nQue ta bouche chérie, en cette apothéose,\nN'articule plus rien d'intelligible, rien,\nSeuls mes bras sont ouverts et de mon corps au tien\nQu'un frisson large et doux aille, vienne, s'épanche,\nEt que ma lourde chair redise à ta chair blanche\nLa messe violente et divine des corps. »\n\nNous nous perdîmes tout : les superbes décors\nNe nous offrirent plus leur spectacle sublime,\nNous étions au dessus de la plus haute cime,\nCar rien n'existe plus à l'heure de l'amour;\nEt tandis que nos cœurs plongeaient dans un séjour\nDont nul ne vit jamais la fiévreuse lumière,\n\nL'Immobile forêt secouait sa crinière.\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "                     —   42   —\n\n\n\n\n                    A ÉLISE\n\nSur le sopha grenat assis nonchalamment\nA demi dévêtu, la prunelle affaiblie,\nLorsque je te disais d'un geste qui supplie\nDe reposer ton front entre mes bras d'amant,\n\nTon corps se courbait dans un svelte mouvement\nEt mes mains enlaçaient ta taille ensevelie\nDans un peignoir si bleu que le ciel d'Italie\nEn eût- été jaloux s'il l'eût vu seulement.\n\nDes genoux à mon front toute longue étendue,\nSans les voir je sentais sur ma chair éperdue\nTes formes se mouler dans un souple frisson.\n\nEt mes baisers cherchant une autre apothéose\nDéchiraient ce peignoir, inutile cloison,\nPour passer du ciel bleu dans un Paradis rose.\n\n\n\n                A MARGUERITE\n\nNous étions débarqués, le soleil était beau,\nEt nous marchions gaîment pleins d'un amour nouveau\nQue nos yeux se disaient dans leur langue enflammée.\nNous prîmes dans le bois la route accoutumée,\nCelle des sapins verts au tapis brun marron.\nDe temps en temps au loin quelque vieux bûcheron,\nSe dessinait, robuste, au dessous d'un grand arbre,\nEt de ce corps mi-nu, taillé comme en du inarbre,\nLorsque sur tes contours je transportais mes yeux,\nJe sentais, ô mignonne, un grand espace entr'eux\nPlus il paraissait beau, plus tu semblais jolie,\nEt vos deux êtres faits de la même folie,\nD'une même matière et de semblables corps\nParaissaient l'un forgé par de bestials efforts\nEt l'autre enfanté par une caresse d'âme.\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                     _ 4 3 ~\n\n\n\n                         I\n\n/ / était grand matin. L'astre comme une lame\nCommençait à percer les feuillages épais.\nL'ombre mystérieuse emplissait d'un air frais\nLe jour tout embaumé par le bonheur des choses\nPourtant on n'y trouvait ni délicates roses,\nNi lys purs, ni jasmins, ni rien dont la beauté\nPût évoquer la femme ou la fragilité.\n Tout s'y trouvait taillé, largement, d'un coup rude,\nRien ne respirait la cruelle inquiétude,\nLes rocs étaient debout, énormes paysans,\nImmobiles, plantés sur leurs jarrets   puissants.\nBrutalement beaux dans leurs formes obstinées,\nSes rochers avaient l'air de compter les années\nEt de porter en eux le secret des Temps morts.\nLes arbrisseaux prenaient leurs radieux essors\nA côté des géants, et l'énorme silence\nEnveloppait le bois de son mystère immense.\n\n\n                         II\nSous le calme fouillis des larges floraisons\nNous ouvrîmes nos cœurs secoués de frissons.\n\n\n                        III\n\n0 l'amour ce jour-là nous donna sa caresse,\nAvec des voluptés brutales de tendresse\nEt de long cris de joie et de moites pâleurs.\nMes baisers se mêlaient aux perles de ses pleurs.\nO Divine forêt, forêt pleine d'amour,\nEtrange et sépulcrale, où l'âme tour à tour\nA des frissons d'horreur et des transports de joie.\nTu vis, comme un boa qui sous les herbes broie\nLe corps d'une victime en ses anneaux de fer,\nUn être, dans mes bras, dont j'étreignais la chair\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "                      — 44 —\n\nMourir d'une agonie exaspérée et pâle.\nFemme, tu n'étais plus qu'une étreinte et qu'un râle.\nRien ne palpitait plus de ton grand cœur noyé,\nTon corps était tendu comme crucifié,\n Tes veux quand ils s'ouvraient n'avaient plus de prunelle\n\n\n                          IV\nC'était l'heure invincible, adorable et cruelle.\nEt lorsque calme enfin tu retrouvas le jour,\nDroite, tenant ma tête avec tes bras autour,\nDans cet enthousiasme exalté de ton âme\nLongtemps tu me fixas avec tes yeux de femme.\n\n\n                          V\nLa route s'allongeait fermée à l'horizon,\nOù les arbres semblaient unir leur floraison\nEt le chemin mourir dans une tombe verte.\nA chacun de nos pas de plus en plus déserte\nLa forêt déroulait sa sombre royauté.\nGracieuse, à mon bras, tu disais que l'Eté\nÉtait fait pour aimer, pour voir et pour se taire,\nLes arbres pour grandir et donner du mystère,\nEt le bois pour se pendre et pour causer d'amour ;\nEt, riante, tes dents réfléchissaient le jour\nComme des bijoux blancs aux baisers des lumières.\nNous avancions toujours. Sous les cimes altières\nLa route s'allongeait fermée à l'horizon,\n Où les arbres semblaient unir leur floraison\nEt le chemin mourir dans une tombe verte...\n\n\n                   LE BONHEUR\n                                        A   GEORGES   EEKHOUD.\n\nLe Bonheur me paraît ressembler à la Mer,\nGrand ainsi qu'elle est grande et beau comme elle est belle.\nIl fut créé par Dieu sur le même modèle,\nPour le rendre invisible il le fit fondre en l'Air,\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                      -   45   -\n\nGomme le flot mouvant envahisseur et fier,\nQui porte sur ses eaux une blanche nacelle ;\nAu rivage amarré sur une balancelle,\nL'Océan du Bonheur nous berce dans l'Éther.\n\nMais bientôt le reflux laissant vierge la plage,\nNotre barque se heurte à la terre sauvage\nOù notre âme a souffert sa première douleur.\n\nEt nous sentons alors nos plus vieilles blessures\nPleurer jusqu'au moment où de vagues murmures\nNous annoncent le flux, très proche, du Bonheur...\n\n\n                     L'INFINI\n                                          A MAX WALLER.\n\nUn Néant nous entoure et cerne l'Univers,\nMon esprit le conçoit comme un espace énorme\nSans vie et sans couleur, n'ayant aucune forme,\nEternellement pur, insondable et pervers.\n\nD'aucun visible voile il ne s'est recouvert,\nA son immensité Dieu ne mit point de borne.\nAucune clarté vaine et troublante ne l'orne,\nL'Avenir seul habite en son flanc entr'ouvert.\n\nImpassible depuis les siècles remplis d'ombre\nDont l'Histoire a laissé reposer les jours morts,\nL'Infini nous regarde avec son grand œil sombre.\n\nEt quand la Terre aura rejeté tous les corps\nEt que le dernier homme aura rongé la Vie,\nL'Infini veillera sur leur Tombe assouvie.\n\n                                       EDDY LEVIS.\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "                                    - 4 6 -\n\n\n\n\n              CROQUIS BRUXELLOIS\n\n                                       I\n                               LA     PRESSE\n\n               Il est au premier plan de toutes les salles de théâtres, un coin\n                 qu'on ne profane pas et autour duquel la foule, en se resser­\n                 rant, laisse un peu plus de vide pour le faire plus vaste. A\n                 chaque « première », les spectateurs qui n'applaudissent jamais\nviennent s'y asseoir en maîtres un à un, froidement, lentement, parlant peu\ncomme des gens qui se recueillent et ne veulent pas préjuger. Il y a des\nlittérateurs, des avocats, des professeurs, des chimistes, des marchands de\nvin, des conseillers communaux, des agents de change et des agents d'affaires,\ngrands, petits, blonds, bruns, blancs, chauves, avec ou sans lunettes, vieux\nou jeunes, gros, maigres, carrés, ronds, pointus, plus ou moins droits, mais\njamais bossus. En habit, en redingote, en veston, en cravates blanches ou\nnoires ou multicolores, cravates maigrichonnes ou gonflées, nœuds posti­\nches, étriqués, râpés, serrés en corde, cravates légères, diaphanes, folles,\nnouées au vent, cravates en éventail, en papillon, en tulipe, en cerf-volant,\ncravates en pleureuses, tout en coques ou tout en bouts, insolentes ou « qui\nn'osent pas », qui font rire ou qui font pleurer. — Et, se lèvent de ces\ncravates des têtes de bureaucrates, d'académiciens, des têtes de pions\ngrimées de rides et de mèches raides aux tempes, des têtes écrasées, fatales,\naux sourcils sombres d'Ambroise Thomas, des yeux percés en vrille, qui\ndoivent voir en vrille, des yeux trop gros et lourds, qui doivent ne pas voir\ndu tout, et dans le nombre, quelquefois, une jolie tête moyenne à la fois très\nmâle et très douce, basanée, au nez légèrement arqué, aux traits d'aristo­\ncrate, réguliers, mesurés, sobres de chair et nerveux ; les cheveux un peu trop\nlustrés et la main trop bien gantée, qui se pose à la moustache; puis ailleurs,\népaulé aux baignoires, un profil qui lorgne, un fin profil raphaëlesque aux\ncheveux de cendre blonde dégringolant en boucles dans la nuque....\n   C'est la Presse.\n   Ses membres ont des immunités et des sauvegardes. Ils jouissent de\nl'exterritorialité comme des ambassadeurs et sont là cheveux. Il faut qu'ils\ny soient bien, afin de ne pas faillir. Un mystère enveloppe leur sacerdoce.\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                                   — 47 —\n\n Ce ne sont plus des artistes exprimant une impression discutable; leurs\n personnalités se confondent dans l'impersonnalité d'une formule. Ils sont\n un ordre, un corps systématique de principes, une doctrine, où le caprice\n d'un seul, moulé à l'encre grasse, devient une opinion collective, un arrêt ;\ncar, qu'ils jugent d'après une théorie, une tradition ou une sympathie, ils\njugent. Ils sont des pontifes « curulant » du fond de leur stalle et leur tête\n semble toujours dépasser celle des autres. Ils sont une magistrature\n suprême dont la plume fait jurisprudence et leurs colonnes noires valent\n des casiers judiciaires.\n    Ainsi que dans les hommes de justice, la foule regarde, en ceux-ci,\n l'incarnation d'un symbole. Elle rêve de les voir en robe, leur plumitif\n sous le bras, défiler solennellement à la suite d'un doyen, et, les soirs de\n « grande première », de se dresser tout d'une levée jusqu'au fond du par­\n terre, chapeau bas, pour entendre l'huissier, par la porte ouverte à deux\n battants en haut des marches où s'étagerait le cortège, annoncer : LA\n PRESSE.\n\n                                      II\n                      DES P E T I T S MENDIANTS\n   Quand nous passons par les grandes voies qui se déroulent au sol\nmontueux des environs de Bruxelles, des enfants en guenilles, sachant à\npeine marcher, s'échappent des bords de la route, précipitent leurs pas dans\nles nôtres et, le visage levé, la main tendue, psalmodient comme une litanie\nleur refrain de mendicité :\n   — Monsieur, donne-moi une cents !\n   Mais aux premiers jours d'été, s'il fait du soleil, du ciel bleu, du feuil­\nlage, de l'air tiède et grouillant de cris d'oiseaux, pour la plupart ce refrain\nchange :\n   — Monsieur, donne-moi une fleur !\n   C'est alors toute leur prière de petits mendiants.\n   Ils étaient deux, le frère et la sœur, menant côte à côte la démarche\ncahottée de leurs pieds nus à plat sur les pavés. Elle, plus grande que\nlui d'une tête, était vêtue d'un jupon et d'une taille mal agrafée. Elle avait\nle visage et les mains sales et les cheveux emmêlés. Lui, soutenait à bre­\ntelles un pantalon d'homme, à la fois trop court et trop long, dont la cein­\nture l'étranglait sous les bras. Ils portaient à vendre un bouquet précieux fait\nde plus d'herbes que de fleurs et ne mendiaient plus...\n   Tout à coup, pendant qu'elle le conduisait gravement en regardant,\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "                                  -   48    -\n\nau loin, il lui quitta la main, pour remonter son pantalon dont une jambe\npendait. Elle se retourna, l'attendit un instant, puis, comme il avait de la\npeine, elle vint elle-même lui ramener sa bretelle, rajusta sa chemise dont\nle bouton se défaisait et, l'embrassant maternellement au front, elle reprit\navec lui son chemin dans la poussière.\n\n\n\n                                      III\n\n                                AU POSTE\n\n   J'ai dans ma rue un poste de police, dont les pompiers de garde par les\nlongues heures d'hiver surtout, doivent maudire le feu qui ne vient pas les\ntirer de leur monotonie. Quelquefois se hasardent-ils, malgré la gelée, à\nbattre à coups de bottes le pavé froid et l'arpentent, au pas de course, en\nveste, les mains dans les poches, la pipe aux lèvres, la floche du bonnet\nleur berlicotant dans les yeux. En été on sort un banc, quelquefois deux,\nqu'on allonge à la muraille bout à bout et les heures s'y étirent avec la\nmême langueur, coupées seulement aux retours de la petite charrette qui\napporte les repas de la caserne, au débarquement d'un ivrogne entre deux\nhaies d'enfants, aux fins de ronde des agents dont l'escouade nouvelle\ns'éparpille...\n   Rien n'est changé, sinon qu'il fait plus clair et plus chaud, qu'on envoie\ndes ronds de fumée dans le bleu au lieu de les envoyer dans le gris et que\nles silhouettes à floche, embouchées de l'éternelle pipe, prolongent dans la\nnuit tiède leurs allées et venues sous la lanterne verte qui brûle comme un\nphare.\n   Un samedi matin, ils étaient trois sur le banc, renversés au mur et les\njambes pendantes ; devant eux, une jeune fille, de ces Flamandes dont les\nmuscles massifs s'appassionnent au « reloquetage », frottait à longs traits de\nbrosse, les pavés noircis d'eau. Chez cette race, le principe du coup de\ntorchon hebdomadaire étant moins un soin de propreté qu'une toilette du\ndimanche, prend la force d'une superstition. Ce n'est pas le temps qui creuse\ndes rides aux pierres, c'est le balai des femmes de ménage. Mais depuis un\ninstant celui-ci frottait moins fort, en face de ces trois paires d'yeux dont\nil sentait le regard et déjà la jeune fille avait échangé des sourires et\nquelques mots avec l'un des garçons. Elle redressait son balai, tapant le\nbout du manche au sol ainsi qu'une crosse, et voulait agripper son seau\npour aller l'emplir quand le pompier vint à elle et le lui prit des mains.\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                                    — 49 —\n\nCe n'était encore qu'une galanterie. En deux ou trois coups de pompe,\nce devint un jeu, et tout à coup, une douche, arrivée du vestibule, l'at­\nteignait en pleine gorge. Elle eût un petit cri dans un spasme, il \"craignit\nd'avoir trop osé, mais elle se mit à rire en s'essuyant du coin de son tablier,\net ce fut le baptême de leur camaraderie.\n   Elle avait retroussé ses manches; elle immergeait son torchon, le tordait,\nle développait, le plaquait en avant d'elle au trottoir, et la brosse abattue,\nfrottait avec plus d'ardeur au balancement de ses bras nus dont tout le sang\nlui venait à la peau ; elle ne s'arrêtait plus et se faisait vider en nappes et\nlancer dans les jambes des seaux pleins qu'on ne lui remplissait pas assez\nvite : de l'eau, de l'eau, encore! criait-elle, et l'eau se déversait par torrents,\ns'étalait sous ses pieds en sabots qui claquaient dans une mare. Elle avait les\nvêtements trempés, les cheveux et le visage perlés de gouttelettes, les yeux\nbrillants, la bouche entr'ouverte respirant l'air humide qui soulevait sa\npoitrine. Elle lâcha la brosse et se campa devant la porte, les bras pendants\ndans une attitude lasse, en souriant à l'autre qui pompait toujours, puis\nelle courut à lui, et face à face, ils revenaient ; elle, à reculons, à petits pas,\ncourbée les mains au sol pour lancer de droite et de gauche, le frottis de\nsa loque sèche aux dalles ; lui la poursuivant, la taquinant du geste et du\nregard, lui marchant presque sur les mains pour la faire reculer plus vite,\ntellement qu'elle eut un recul affolé du corps qui la fit tomber assise au\nbord du trottoir un bras dans le seau. Prise d'un nouvel éclat de rire, elle\nresta quelques secondes ainsi sans bouger, puis, à son tour, alors, avant de\nse relever, retirant son bras ruisselant, elle lui en projeta une gerbe d'eau\nclaire en plein visage.\n\n\n                                       IV\n\n                            APRÈS LA CLASSE\n   Au soir qui tombe, dans un cran de fenêtre ouverte sur une rue de\nfaubourg, deux fillettes jabotent. C'est au sortir de l'école. Elles sont en\ntablier d'orléans noir à longues manches, les cheveux en baguettes cerclés\nd'un peigne d'écaille fausse au sommet de la tête. La plus grande, en\ndehors, dressée sur la pointe des pieds, cramponne au châssis ses doigts\ntachés d'encre, en avançant le menton.\n   La petite, « chez elle », agenouillée sur une chaise, a passé tout son buste\npar le cran et, les coudes sur la pierre, la tête entre les poings, raconte une\ngrosse histoire de classe qui la met hors d'haleine.\n                                                                          4\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "                                   — 50 —\n\n   Derrière elle, la chambre qui s'embrume, n'est pas encore tout à fait\nnettoyée de lumière. Çà et là, des bribes de lueurs restent accrochées à un\ncuivre, un cadre, aux saillies d'un meuble. Les rues s'allument. Par toute\nla ville, des picotements de gaz surgissent au bord de l'ombre et four­\nmillent, et dans les réverbères, autour des flammes encore blanches qui\néclairent à faux, le jour bleuâtre paraît vert. Cinq heures vont sonner la\nfin de l'école buissonnière. C'est le moment de rentrer en courant pour ne\npas être trop grondée.\n   Les fillettes tendent leurs lèvres et s'embrassent par dessus le châssis,\npendant que l'aînée, d'une main, repousse doucement sa petite amie pour\nqu'elle ne tombe pas.\n\n\n                                      V\n\n                            DES STAGIAIRES\n   A la file des officiants qui, le matin, se rendent au « palais », viennent\ndes jeunes gens groupés autour d'une de ces têtes viriles au masque\nénergique pétri de pensées, que les reporters appellent quelquefois des\n « sommités ». — Ce sont les enfants du prétoire, les aides de camp, ou\npour mieux dire, les aides de barre, les stagiaires. L'aîné, d'aspect trente­\nnaire, tout à fait sevré, cause avec le patron ; les autres vont en avant.\n   C'est surtout aux premiers lendemains de la prestation de serment,\nquand les robes ni l'enthousiasme n'ont encore de faux plis, que les voca­\ntions se dessinent. Il y a çà et là des regards perdus, des fronts vagues, des\nintelligences... inutiles; mais quelques-uns ont leur science visiblement\ninfuse dans le sang. Conçus parmi les oeuvres juridiques, ils ont la physio­\nnomie prédestinée à leur rôle : les os cassants, les traits secs et impassibles,\nles lèvres serrées, les poils de barbe raides. On leur a mis un binocle, comme\ndes œillères aux chevaux, et leurs regards rapetisses en aiguilles pour mieux\ndisséquer le code et s'inciser au joint des controverses, fouillent en profon­\ndeur au lieu de voir en espace. Ceux-là sont de race. Sans trop parler,\ncoude à coude, les bras au corps, ils marchent bien droit, comme en lisière\ndans un sillage imaginaire; ils vont en avant, mais d'une allure tâton­\nnante, qui a plutôt l'air de suivre et s'arrête, hésite, se retourne, s'accroche\nsans cesse au guide pour lui demander la route. Savent-ils, les pauvres, si\nle chemin pandectoral n'est pas plutôt par la première rue que par la\nseconde et par le trottoir de droite au lieu de celui de gauche. Comme ces\nenfants de bourgeois qui précèdent leurs parents à la promenade le\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                                  — 51 —\n\ndimanche en se tenant par la main, les stagiaires dans la famille juridique\nsont la marmaille que les vieux poussent devant eux ; ils sont des petits\nmorceaux de la grande pépinière à chicane.\n\n\n                                     VI\n                         UN COIN D'ÉMEUTE\n    Le Bourdon, à son dernier départ de la Putterie pour Uccle, escaladait\nla ville au pas sommeillant de ses deux chevaux. A chaque coup de fouet\nsur leur bâche se faisait un bruit de grelots, puis leurs têtes retombaient;\nla patache était pleine de bustes qui se penchaient jetant par la portière\ndes regards anxieux ; à certains mouvements, des bribes de lumière venues\non ne sait d'où, passaient aux fronts comme des taches et des visages\nsilencieux cherchaient à se voir dans l'obscurité.\n    Dans le sillage de la voiture, à cent mètres, le grouillement d'une masse\nhumaine bouchait la rue : une bande d'émeutiers montait vers le Couvent\ndes Jésuites. Toutes les vitrines s'étaient éteintes et barricadées de volets,\ncar la cohue gonflée qui se pressait aux murailles eût fait sauter les glaces ;\nelle montait dans cette ombre déserte torchée çà et là d'une flamme louche\nde réverbère et, sans un cri, sans un geste, rien que le grondement continu\nde milliers de poitrines s'écrasant en une seule sous une fumée d'haleines\nbrouillée de lueurs rousses.\n    Ce n'était pas la marche en avant d'une troupe organisée; c'était la\nprocession hésitante et confuse d'une foule aux jambes emmêlées sans\nrythme sous le bousculement des corps et la houle des têtes, et soulevant\ndu sol dans la longue vibration d'un murmure à bouches closes, une\nodeur de poussière.\n    La rumeur grossissante passait comme un frisson aux flancs de la\n patache tremblottante et râpée, dont les essieux ferraillaient, les vitres\n cliquetaient ; mais la montée était rude, l'attelage gardait le pas, comme si\n le vieux Bourdon, ayant honte de fuir, reculait pied à pied en regardant\n l'émeute.\n\n                                     VII\n                             PRESQUE RIEN\n   Sur un trottoir, un soir de pluie battante, un choc de parapluies, dont\nl'un se relève et recule d'un pas : — Bonsoir Georges ! — Bonsoir Miette !\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "                                    — 52 —\n\n\n   Des semaines ont passé sur leur dernier baiser. Elle est au bras d'un\nautre.\n   — Subir encore toute chaude, à notre poignet, l'empreinte d'une petite\nmain qui s'appuie; le frôlement tiède, à notre côté, de ce corps étoffé de\nvêtements dont les jupes s'emmêlent dans nos pas, dont la tête pèse\ndoucement à notre épaule et les cheveux en caresses effleurent notre joue ;\navoir eu cette jouissance suprême, après la possession des choses, de la\npossession d'un être; en sentir l'ombre encore, la trace, le souvenir, tous\nces fluides impalpables, perceptibles aux plus délicates natures et qu'elles\ncroient ressaisir; et quand le temps et l'intimité de pensée avaient mis\nentre nous plus qu'un amour de chair, un lien plus immatériel, partant,\nplus indestructible !...\n   Il semble qu'en nous volant cela, on nous arrache un peu de notre\nêtre... Mais ce n'est qu'un élan moral auquel rien du corps n'obéit. Un\npincement de cœur, un coup de canif dans la respiration, un de ces petits\ncris avortés de surprise et de peine qui nous fait retourner une seconde,\nle temps d'accrocher d'un jet d'œil, une teinte, une lueur, une attitude, le\nbrin de ligne d'un profil ou le dessin d'un mot et nous l'emportons au\nsouvenir, parmi la foule qui met un peu de vide froid autour de nous.\n\n\n\n                                       VIII\n\n                                UN MEETING\n   Une populace d'exécutions capitales battant les flancs d'un échafaud à\ngarde-fous,— le mot vient de là. — Sur l'échafaud, une table; sur la table,\nune cloche que le président agite et des hommes tout autour qui agitent le\nprésident. A la barre, à côté d'un monsieur hirsute et débraillé, un verre\nd'eau brandit sa cuillère. Le peuple vocifère, le monsieur fait les gestes.\nTous les quarts d'heure, la foule se repose et le monsieur boit. On crie :\nAssez! assez! Un autre!... Le monsieur, qui a encore soif, se fâche, se\ncasse en deux sur la balustrade, pilonne l'air de son poing, et l'on perçoit\ndans un recommencement de tumulte : ....ocratie! ....ctrinaires hon­\nteux! ....struction ....bligatoire ! ....ocratie! ....frage,...niversel! ....ocr....!\n   Tout le monde transpire !\n                                                       HENRY MAUBEL.\n\n      Novembre 1884.\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                      — 53 —\n\n\n\n\n    LES JOURS MAUVAIS\n\n                LES SOLITAIRES\n                                       A FRANCIS NAUTET.\n\nQuand j'entends un amant trahi qui se lamente,\nQui maudit le printemps pour un arbre sans nid,\nQui trouve l'amour faux puisque fausse est l'amante\nComme un soleil qu'on voit par an vitrail terni,\n\nQuand il s'enferme seul, les longs soirs de novembre,\nBrûlant tout : des cheveux, des lettres, des sachets,\nEt que des rais de pluie aux vitres de sa chambre\nViennent appesantir leurs douloureux archets,\n\nQuand, sur la trahison, la tendresse l'emporte\nEt que, pour oublier ce soudain abandon,\nIl s'en va dans la nuit rôder devant sa porte\nPour envoyer vers elle un essai de pardon,\n\nA lors je songe à ceux — les plus las, les plus tristes ! -\nQui n'ont jamais connu la douceur d'être amant;\nQui sur le pont d'amour, les mornes    guitaristes,\nSans recevoir d'aumône, ont chanté vainement.\n\nPas un seul grand amour, pas de fuyants caprices !\nPourtant ils ont cherché, les mendiants d'amour ;\nMais leur cœur s'est usé, leur cœur sans cicatrices !\nEt pas un seul oiseau n'a niché dans leur tour.\n\nIls ont été, pleurant, par les quartiers infâmes\nOù claquaient aux châssis des linges suspendus,\nIls ont été rôdant et fixant sur les femmes\nDes regards suppliants comme les chiens perdus.\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "                      -   34 —\n\n\nParfois dans une rue assoupie et déserte\nRêvant des amours blancs, des échanges d'anneau,\nIls regardaient longtemps une fenêtre ouverte\nD'où tombait dans la rue un chant de piano.\n\nD'autres fois ils allaient aux saisons pluviales\nAttendre, sous la flamme et l'or des magasins.\nLe groupe turbulent des ouvrières pâles\nDont la bouche bleuie a le ton des raisins,\n\nS'imaginant déjà pouvoir vivre avec elles\nL'idylle de guinguette et l'amour de Mürger,\nMais quand ils leur parlaient, les folles, les cruelles,\nEclataient d'un grand rire et fuyaient dans l'hiver !\n\nOh ! les cœurs méconnus, dédaignés par les vierges !\nOù seule maintenant la bande des désirs\nS'installe pour un soir comme dans des auberges\nEt salit les murs blancs à ses mornes plaisirs.\n\nOh ! ceux-là je les plains, ces veufs d'épouses mortes\nQu'ils aimèrent en rêve et dont ils n'ont rien eu,\nMais qu'ils croient tous les jours voir surgir à leurs portes,\nEt dont partout les suit le visage inconnu.\n\nOh ! ceux-là je les plains. Qu'importait l'effigie :\nLe criminel amour ou le calme foyer !\nMais voici qu'ils s'en vont dépenser dans l'orgie,\nTous les beaux lingots d'or qu'ils n'ont pu monnayer!\n\nOh ! ceux-là je les plains, ces amants sans amantes\nQui cherchent des baisers dans le vent odorant\nEt qui cherchent l'oubli dans la nuit endormante,\nOh! ceux-là, je les plains — ce sont les Juif Errant!\n\nLes Juif-Errant du cœur, proscrit sur les grand'routes !\nIl est fatigué — marche ! Et son destin est tel\nQu'il sent tous les instants tomber comme des gouttes\nDans le vide effrayant de son cœur immortel.\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                      — 55 —\n\nMes bras veulent s'ouvrir — marche ! Etreins les nuées! —\n— « Je suis seul! c'est l'hiver! et je voudrais dormir\nSur les coussins de chair des gorges remuées!\n— Marche. Tu n'auras pas ce divin souvenir.\n\nLe Juif-Errant repart à travers la bourrasque ;\nIl regarde la lune et lui demande accueil,\nMais la lune lui rit avec ses yeux de masque\nEt les astres luisants sont des clous de cercueil!\n\nAlors il intercède : ô vous les jeunes filles\nVenez donc ! aimez-moi ! mes rêves vous feront\nDes guirlandes de fleurs autant que les quadrilles ;\nElles répondent : marche ! et lui part sous l'affront.\n\nMarche! marche! — O pitié, vous les veuves lointaines,\nQui souffrez dans le deuil et dans l'isolement !\nMes larmes remettront de l'eau dans vos fontaines,\nEt votre parc fermé fleurira   brusquement.\n\nMarche encor ! — Vous du moins les grandes courtisanes\nPortant dans vos grands cœurs l'infini du péché,\nMe voici! mes désirs s'en vont en caravanes\nPour tarir votre vice ainsi qu'un puits caché.\n\nMarche! marche toujours! dans la neige et la pluie!\nOh! comme ils sont à plaindre et comme je les plains\nCes martyrs d'idéal que leur grande âme ennuie\nEt qui n'ont où placer l'amour dont ils sont pleins!\n\nMais les autres, ceux qui sont trahis, qui se plaignent\nQue l'amante infidèle ait déserté leurs toits,\nEt que sur cet amour où leurs mains rouges saignent\nIls soient suppliciés comme sur une croix,\n\nCeux-là, ceux qu'a déçus une tendresse fausse,\nSachant qu'il faut souffrir, que tout n'est pas fini,\nEt qu'un nouvel amour sortira de la fosse\nMurmurent, résignés : Lamma Sabactani !\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "                       — 56 —\n\nQu'importe que leurs flancs soient percés d'une lance!\nIls ressusciteront après trois jours d'adieu,\nEt tout ensanglantés parmi le noir silence\nIls songent au réveil avec l'orgueil d'un Dieu.\n\n\n\n            RENDEZ-VOUS TRISTES\n\n                                       A FERNAND BROUEZ\n\n\nOh! l'insipidité des rendez-vous maussades\nQu'on se donne) en hiver, dans un faubourg      lointain,\nAux fins d'après-midi, lorsqu'entre les façades\nDe rares coins de ciel sont couleur de l'étain.\n\nLa femme qu'on attend dans la boue et la pluie\nOn sent bien que pour elle on n'a guère d'amour\nEt qu'elle est tout au plus dans l'âme qui s'ennuie\nLa lampe qu'on allume après la mort du jour!\n\nOh! l'attente! les soirs! tandis que les gouttières\nSanglotent, et tandis que de grands corbillards\nÉlégiaquement, vers les blancs cimetières.\nLeurs lanternes en feu, s'en vont dans les brouillards.\n\nEt tout à coup on tombe à des mélancolies\nSi mornes, qu'on voudrait s'en retourner chez soi\nOu bien dans une église où l'on chante compiles\nEntrer et raccrocher des lambeaux de sa Foi!\n\nEt voici qu'on allume au loin les réverbères\n— Non! on ne l'aime pas, celle qui doit venir! —\nEt voici que là-bas les vices impubères\nS'accouplent dans le noir que le gaz va jaunir.\n\nOn voudrait s'enfuir vite et rentrer dans sa chambre;\nOn a des haut-le-cœur quand on songe au roulis.\nDes fiacres cahotant, dans le froid de novembre,\nDes amours de hasard sous leurs rideaux salis!\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                                  - 5 7 -\n\n         Oh! les baisers furtifs dans l'ombre des impasses!\n         Tout cela vous revient : les mobiliers d'hôtel\n         Avec un tas de noms crayonnés dans les glaces,\n         Et l'on songe en pleurant que le cœur devient tel.\n\n         Qu'on a le cœur aussi tout balafré d'entailles,\n         Noms de femmes griffant le miroir des amours,\n         Tandis qu'un nom de vierge, au temps des accordailles,\n         Aurait dû, seul et pur, s'y graver pour toujours.\n                                               GEORGES RODENBACH.\n\n\n\n\n     CONTES POUR LES ENFANTS\n\n                     MON      PREMIER         LIÈVRE\n\n              Ils étaient partis avant que le soleil eût déchiré le voile de\n                brume qui traînait sur la plaine, les chasseurs. De mon lit,\n                — j'avais douze ans, — éveillé par le bruit des souliers ferrés\n                cognant les degrés de l'escalier, j'avais entendu Gertrude\nglisser sur ses bas, descendre dans la cuisine, allumer le feu; un instant\naprès, le moulin à café avait fait résonner sa voix de crécelle, et bientôt un\narôme subtil s'épandit dans la maison. La grosse voix de mon oncle vibrait\ndans le grand silence de l'aube. « La journée sera bonne, Gertrude, disait-il\ngaîment. Les moucherons dansaient hier soir sous le tilleul ». — « Et les\ncri-cri ont chanté jusqu'à la nuit », ajoutait la vieille servante, tout\nheureuse de la joie de son maître.\n   Un bruit de grelots me fit sauter sur mes pieds. J'ouvris la fenêtre. Le\njour pointait, éteignant une à une les étoiles. Un coq chantait, au loin.\nSur la route toute blanche, j'aperçus la jument grise du docteur, et dans\nle cabriolet que cahotait au petit trot la bonne bête, le docteur et le juge\nde paix, tous deux en blouse, les guêtres de cuir aux mollets, la carnassière\naux reins. Mon oncle poussa la porte. « Bonjour, mes amis! cria-t-il. A la\nbonne heure! Voilà de l'exactitude ». Il leur serra la main, riant de son\nbon rire honnête et placide, les aida à faire descendre le braque et l'épa-\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "                                   -   58 —\n\n gneul qu'ils avaient amenés, couchés dans le fond de la voiture. Mylord,\n le solide pointer blanc et roux de mon oncle, fit entendre un grognement,\n puis il reconnut les visiteurs, et chasseurs et chiens entrèrent dans la cui­\n sine, qui s'ouvrait de plein pied sur la route.\n    En ce moment, un immense désir de suivre la chasse me vint au cœur.\n Depuis une semaine, je n'avais entendu parler que de l'ouverture. Quand,\n réunis à la veillée, voisins et amis étendaient les jambes vers le foyer où\n crépitait, avec des détonations sèches, une brassée de branches de sapins,\nchacun vantait à l'envi la sagacité de son chien, parlait d'un chevreuil\n signalé dans le bois ou d'une compagnie de perdreaux aperçue dans la\n bruyère, là haut, par delà les bouleaux. Dans la chaleur réconfortante, les\nlangues se déliaient. J'écoutais, bouche béante, des récits fabuleux, et la\nnuit, la tête bourrée d'histoires de chasse, lorsque je m'étais endormi dans\nma petite chambre tendue de perse rose à ramages, je rêvais d'un vol de\nperdreaux pris par les ailes dans les arabesques de mes rideaux, comme en\ndes lacs, ou d'une armée de lièvres défilant silencieusement dans le hallier,\ngrimpant au mur par une échelle de soie et sautant sur mon lit par la\nfenêtre qui découpait, sur le ciel où brillait la lune, un carré d'argent.\n   Je brûlais d'envie de voir de près ce monde merveilleux d'oiseaux et de\nfauves. En deux minutes je fus habillé et je descendis, un peu ému, l'esca­\nlier de bois qui donnait dans la cuisine. Les chasseurs étaient debout.\n   « En route, disait le docteur. Il ne faut pas que ceux de là-bas nous\ndevancent ». Il désignait des voisins de chasse avec lesquels, naturellement,\nlui, le juge de paix et mon oncle étaient en très mauvais termes.\n   Il en est ainsi dans tous les pays du monde où l'on chasse.\n   Mon oncle était occupé à remplir sa gourde de genièvre, au fond de la\nsalle, près du bahut. Gertrude tenait l'entonnoir et lui, la figure épanouie,\nchantonnait le vieux chœur de Weber qu'il ne manquait jamais de se\nremémorer, chaque année, le jour de l'ouverture :\n\n                           Chasseur diligent,\n                           Quelle ardeur te dévore?\n                           Tu pars dès l'aurore,\n                           Le cœur content.\n\n   En m'apercevant, il s'arrêta,- stupéfait, la main tenant le cruchon de\ngenièvre en l'air, la bouche ouverte. « Comment, Stéphane, tu es déjà levé!\ns'écria-t-il. Mais qu'y a-t-il donc? » Il est de fait que d'habitude Gertrude\ndevait m'appeler plusieurs fois, me dire que la cafetière était sur la table,\nque mon oncle s'impatientait, pour me décider à quitter mon lit, où il faisait\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                                  -   59    -\n\nsi bon se pelotonner sous l'édredon, tandis qu'au dehors sifflait l'aigre bise\ndes Ardennes.\n   « Mon oncle, répondis-je d'une voix qui tremblait légèrement, vou­\nlez-vous me permettre de vous accompagner à la chasse? » — « A la\nchasse? répéta le digne homme. Mais tu n'y penses pas, mon garçon. A la\nchasse, à ton âge! Sais-tu que nous avons d'abord à faire deux lieues de\nchemin, puis à marcher toute la journée dans la bruyère, à battre le bois\nde bouleaux, à stepper dans les labourés? Qui donc t'a mis cette idée-là en\ntète? » — « Personne, mon oncle. J'avais envie d'aller chasser avec vous,\nvoilà tout ».\n   Je n'ajoutai rien. Je sentais une grosse larme prête à rouler sur ma joue,\net j'étais trop fier pour montrer mon dépit.\n   Si mon oncle, qui était là bonté même, avait deviné le profond chagrin\nque me causait son refus, il m'eût certes autorisé à le suivre. Mais j'avais\npris un air dégagé, et, debout contre la fenêtre, je tambourinais sur les car­\nreaux pour essayer de me donner une contenance. Voyant cela, il me\npromit de me donner un fusil quand j'aurais l'âge de prendre un port\nd'armes, dit à Gertrude d'avoir bien soin de moi et partit avec ses deux\namis et les trois chiens.\n   Je les suivis un instant des yeux, puis, quand les silhouettes qu'ils\ndécoupaient dans le brouillard du matin se furent effacées, un grand san­\nglot monta dans ma poitrine ; je m'assis devant les chenêts, sur la petite\nchaise de paille qui m'était dévolue, et, la tête dans les mains, je fondis en\nlarmes.\n    « Allons, mignon, disait Gertrude désolée, ne pleure pas. Quand tu\nseras grand, tu iras aussi à la chasse. Nous allons faire de la tarte aux\nprunes pour nous amuser, tu sais? la bonne tarte que tu aimes tant. Il y\nen aura une petite pour toi tout seul, que tu feras toi-même ». Mais ce\n projet de mettre au four une tartelette et de la retirer croustillante et dorée,\nqui d'ordinaire me transportait de joie, me laissa indifférent et je continuai\nà pleurer.\n    La vieille fille, remuée, ne savait qu'imaginer pour me distraire de ma\n douleur. Sur ces entrefaites, le loquet de la porte fit entendre son petit cla­\n quement familier. Je me retournai et reconnus dans l'embrasure la haute\n stature, les épaules carrées et, par dessus sa soutane un peu usée, la figure\njoviale du curé.\n    J'aimais beaucoup le curé. Quand mon père était mort, sa nièce Béatrice\n m'avait emmené au presbytère, m'avait montré, dans de vieux livres, de\n resplendissantes images de sainteté, m'avait promené dans les allées sablées,\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "                                  — 60 —\n\nbordées de buis, avait détaché pour moi d'un cerisier une branche où\npendaient des fruits mûrs, comme un collier de corail.\n   Le curé était l'ami de mon oncle. En ce temps-là, les curés étaient les\namis de tout le monde. On les invitait partout à dîner, à souper. Au ser­\nmon, le dimanche, ils ne s'aventuraient jamais à parler d'autre chose que\ndes joies qui attendent ceux qui honorent leurs parents, qui accomplissent\nrégulièrement leurs devoirs, qui font l'aumône aux pauvres, ou des châti­\nments terribles réservés à ceux qui commettent le mal. Ce n'est que long­\ntemps après que tout cela fut changé et que dans notre paisible paroisse on\nse divisa en deux camps ennemis.\n   Le curé entrait souvent chez nous, le matin, en revenant de la chapelle où\nil avait été dire sa messe. Il taquinait, en plaisantant, mon oncle qui n'allait\njamais à l'église, l'appelait mécréant en le menaçant du doigt et lui prédi­\nsait qu'il irait en enfer. Et mon oncle lui répondait en riant : « Bah ! Je m'y\ntrouverai en bonne compagnie. Voltaire y est bien ». Voltaire, c'était le\nnom qui revenait le plus souvent sur les lèvres du bonhomme. Il ne l'avait\njamais lu, mais cette seule évocation lui donnait une apparence d'esprit fort\nqui en imposait aux gens du village.\n   Il y a beaucoup de personnes qui ressemblent, en cela, à mon oncle.\n   En me voyant pleurer, le curé me souleva dans ses bras robustes. « Ils\nt'ont laissé tout seul, n'est-ce pas, mon pauvre petit? Je les ai vus partir,\ntantôt, comme je m'habillais ». Je fis au vieux prêtre mes confidences, lui\nconfessant que j'avais un désir immodéré d'aller à la chasse.\n   Il réfléchit un instant, et tout à coup me prit par la main en me disant :\n« Viens ». Nous allâmes au presbytère, et tandis que Béatrice, empressée,\navançait vers la table du petit parloir une chaise de crin, prenait sur le feu\nla cafetière de faïence, la posait sur la nappe avec la tasse où des fleurs fan­\ntastiques étalaient leurs couleurs d'émail, « Non, non ! Je n'ai pas le temps,\nlui cria le curé. Enveloppe ma tartine, nous allons à la chasse, Stéphane\net moi ».\n   Avec un petit rire singulier, il décrocha un fusil qui lui servait à tuer les\ngeais qui venaient, l'été, ravager son cerisier, sortit de la taque une poire à\npoudre, se passa autour des reins un sac à plombs, me mit sur le dos une\ngibecière de toile, et, ainsi équipés, nous nous mîmes en marche, moi\nallongeant les jambes pour rattraper le vieillard qui, tout à coup, avait\nretrouvé une verdeur juvénile.\n   Sur la route, des paysans nous interpellaient. « Comment, Monsieur le\ncuré, vous allez aussi faire l'ouverture? » — « Eh! oui, Barthélemy. Pour­\nquoi pas? Les lièvres, n'est-ce pas, sont à tout le monde? »\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "                                   — 61    —\n\n\n    Alors on ne connaissait guère, en Ardenne, pas plus que les fusils à\nbroche ou à percussion centrale, ni les chasses gardées, ni les écriteaux, ni\nles prohibitions. Tout le monde chassait. On tuait moins de gibier, mais\non s'amusait tout autant, et peut-être davantage.\n    Arrivés au bout du village, nous nous engageâmes dans les biens com­\nmunaux. Devant nous, ardente sous le soleil, la bruyère étendait sa nappe\nrose, tachée çà et là de touffes de genêts. Le curé fit halte, versa dans le\ncanon du fusil une charge de poudre, fit couler du plomb par dessus, tassa\nla bourre, vérifia la cheminée, assura l'amorce du pouce, frappa la batterie\nd'un petit coup sec, puis il me confia l'arme, et, après avoir coupé une\nbranche de houx, il se mit à fourrager les bruyères, devant lui, en articu­\nlant d'instant en instant un brou ! brou ! destiné à faire lever le gibier.\n    J'étais dans l'enthousiasme. Je pensais en ce moment à mes petits amis\nles gardeurs de vaches avec lesquels chaque jour je faisais, quand tombait\nla nuit, de grands feux de sarments dans la prairie. J'aurais voulu que tous\n me vissent, le fusil à la main, battre fièrement la plaine.\n    Le curé m'avait expliqué comment je devais m'y prendre pour tirer. Il\n fallait viser le lièvre entre les deux oreilles et ne lâcher la détente ni trop\n précipitamment, ni trop tard.\n    L'œil fixé en avant, le jarret tendu, prêt à épauler, je marchais depuis\n une heure et toujours mon excellent ami, avec une infatigable ardeur,\n traquait la campagne.\n     Arrivé à l'extrémité du plateau, à la lisière d'un champ de trèfles en fleurs\n dont la brise nous envoyait, par bouffées, les senteurs exquises, le digne\n homme me dit à voix basse : « Voilà une bonne remise. Poste-toi à l'extré­\n mité de la pièce. Moi, je vais la remonter contre le vent... Et attention! »\n     J'étais très ému. Il fit le tour, entra dans les trèfles, et presque aussitôt\n je vis deux longues oreilles se faufiler dans les verdures, puis, brusquement,\n un corps roux sauta dans la bruyère, fuyant droit devant moi. J'ajustai,\n le coup partit, et quand la fumée se fut dissipée, je vis le curé tenant par\n  les pattes un superbe lièvre.\n     Il exultait, le brave cœur. « Bravo, bravo, Stéphane! Proficiat! criait-il.\n  Ah ! ils n'ont pas voulu t'emmener, et tu pourrais leur rendre des points.\n  Qu'est-ce que Gertrude va dire?.... Sais-tu que tu l'as roulé comme un\n  vieux chasseur ? »\n      Nous examinâmes le coup. Il avait porté à la nuque, juste entre les deux\n  oreilles, et le lièvre était resté foudroyé.\n      Le curé tira son mouchoir à carreaux et s'épongea. Le soleil éblouissait.\n   Sous le bleu intense du ciel, la chaleur lourde de midi pesait sur la bruyère,\n   que des bourdonnements d'insectes commençaient à faire vivre.\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "                                  — 62 —\n\n   Nous nous assîmes à l'ombre d'un tremble, et mon compagnon, qui\nn'avait pas pris le temps de déjeuner, découvrit la tartine que Béatrice\navait soigneusement enveloppée, en fit deux parts, me tendit l'une. J'emplis\nau ruisseau qui coulait silencieusement à nos pieds une coupe de corne et\nnous fîmes le meilleur repas dont j'aie conservé le souvenir.\n   Puis nous regagnâmes à petits pas la maison, triomphants, le lièvre dans\nla sacoche de toile, la tête et les pattes de devant débordant.\n   Quand elle nous vit rentrer, Gertrude leva les bras et poussa des cris de\njoie. Elle accourut m'embrasser, la bonne fille, tandis que le curé s'asseyait\nauprès du foyer où mijotait le dîner, pour jouir de la surprise qu'éprouve­\nrait mon oncle à son retour.\n   Les chasseurs rentrèrent tard, de fort méchante humeur. Ils s'étaient\nobstinés à la poursuite de la compagnie de perdreaux du bois de bouleaux,\net n'étaient pas parvenus à la joindre. Le docteur avait manqué un coq de\nbruyère. Mylord avait fait plusieurs faux arrêts. Bref, ils rentraient bre­\ndouille.\n   Au milieu de la table, parmi les assiettes, les verres et les bouteilles,\nmon lièvre allongeait sur la nappe blanche son échine rousse. Gertrude lui\navait mis autour du cou un ruban bleu et sur la nuque, pour masquer la\nplaie, un dahlia éclatant.\n   En voyant cela, mon oncle se mit à rire. Quand le curé l'eut mis au\ncourant de l'aventure, il me donna une poignée de mains — de ses grosses\nmains calleuses — et me dit gravement : « L'an prochain, nous ferons\nl'ouverture ensemble ».\n\n   Tel est le récit que me fit l'autre jour, tandis qu'assis à l'ombre du même\ntremble qui fut témoin de son premier exploit, il y a cinquante ans, nous\ncassions une croûte avant de nous remettre en chasse, mon vieil ami Sté­\nphane, le plus renommé tueur de sangliers, de loups et de chevreuils que\nl'Ardenne ait porté.\n                                                   OCTAVE M A U S .\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                                  — 63 —\n\n\n\n\n                             LA SÈVE\n         Au fond d'une aube rouge, où son corps de soleil\n         Semble faire le jour dans du sang et des roses,\n         Vénus victorieuse apparaît : un réveil\n         Court en frissons d'amour jusqu'à l'âme des choses.\n\n         Et dans l'air on aspire on ne sait quoi d'heureux.\n         Sous le ciel rajeuni flotte une ivresse d'être,\n         Et l'on voit vers les bois les couples amoureux,\n         Enlacés, parlant bas, à pas lents disparaître..\n\n         Tout aime : c'est l'avril, et le vent parfumé\n         Halète avec langueur ainsi qu'un sein pâmé;\n         La poussière elle-même engendre dans la tombe.\n\n         C'est Vénus qui descend ! et, dans l'or clair du jour,\n         Ses pieds blancs de déesse avancent tour à tour\n         Avec cette douceur d'une neige qui tombe.\n                                            E M I L E VAN A R E N B E R G H .\n\n\n\n\n                 CHOSES DU TEMPS\n\n                                       I\n\n             Rien n'est plus malaisé que de porter un jugement sur son\n              temps; et cela est vrai même pour les esprits les plus cultivés.\n              S'ils sont peu satisfaits de l'existence, vaguement enclins au\n              scepticisme, ils se figureront volontiers un passé idéal et seront\ntout prêts à lui sacrifier le présent. La forte éducation classique qu'ils ont\nreçue a corrompu leur œil et les a rendus inhabiles à démêler la vérité\ndans l'embrouillis inextricable des choses et des faits. Ils ont laissé quelque\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "                                  -    6 4 -\n\n chose de leur âme à chacune des manifestations glorieuses des âges morts,\n et ce qui leur reste de flamme est insuffisant pour qu'ils s'embrasent au\n contact du monde moderne. Il faudrait donc, pour juger le contemporain,\n un œil vierge, un cœur jeune, un esprit ouvert et libre, une âme non fermée\n à l'espérance qui sut, par la force sympathique de son imagination, deviner\n quelle floraison éclora un jour des germes du nouveau monde naissant.\n    Mais, à première vue, l'amour du présent implique une idée de maté­\n rialité, un ensemble de sentiments épais, positifs et pratiques. Nous voyons,\n en effet, des écrivains comme M. Zola étouffer leurs facultés lyriques pour\n se mieux mettre en harmonie avec les tendances de l'époque. Par contre,\nil semble que les poètes, pourtant si nombreux dans notre société mercan­\ntile, n'atteignent à la puissance que par réaction contre leur milieu. La vie\nactuelle ne paraît pas être une inspiratrice poétique féconde, j'entends la\nvie active, les œuvres géniales puisant leurs éléments dans le désordre et\ndans la passion. C'est pourquoi l'école romantique s'est rejetée sur le\nmoyen-âge. Elle y trouvait le paroxysme des sentiments : partant le drame,\net la couleur : partant le décor. De même les grandes âmes musiciennes,\ncomme Wagner, exploitent le fonds dramatique des épopées légendaires.\nEt la peinture encore, qui, de tous les arts, est le plus naturellement\nmoderniste, s'illustre moins en nos temps des œuvres ayant pour but la\nreprésentation de nos mœurs que de celles qui, indépendantes du milieu,\nont en vue l'étude du paysage ou l'expression de sentiments mystiques.\n   Faut-il conclure tout de suite par une condamnation de notre état\n social? Comment concilier dans ce cas pareille condamnation avec l'abon­\ndance des éléments poétiques que cet état social produit? Sur ce point,\n nos générations ne le cèdent aucunement à leurs aînées. De Victor Hugo\nà Baudelaire, la filière est superbe et rien n'annonce une décadence.\n   Si notre siècle n'a fourni que très exceptionnellement le personnage et le\ndécor aux auteurs contemporains, ce n'est pas davantage que les faits lui\nont manques. Quels débuts furent plus tragiques que les siens? Il n'est\nguère dans l'histoire de figures plus hautes que celles de Napoléon I er et\nde Bismarck. Quelles secousses sont comparables aux secousses qui ont\nrécemment agité la Russie et l'Irlande? Quelle odyssée plus lamentable que\ncelle de cette impératrice de France qui, déchue du trône, et demeurée\nseule, sans époux et sans lignée, promène par le monde le deuil de son\ncœur et de son ambition? Et dans la vie noire des usines, dans l'enténè-\nbrement des houillères où peine le paria, que de drames intimes, lugubres\net poignants?\n   Quelques-uns de ces faits ont été exploités, mais de façon insuffisante.\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                                   — 65 —\n\n D'autres le seront prochainement dans des conditions probablement\n meilleures et le mouvement ira sans cesse s'accusant, à moins que l'indif­\n férence des artistes ne grandisse, ce qui pourrait bien être le cas. Cette\n indifférence est dès aujourd'hui fort sensible. Si sensible que M. Taine\n serait sans doute très embarrassé d'expliquer certains producteurs\n modernes par la même théorie des milieux qu'il a si justement appliquée\n aux écrivains du passé. C'est que ces derniers étaient des plantes de\n terreau, tandis que la plupart de nos écrivains sont des plantes de serre.\n Les premiers puisaient dans l'agitation et dans l'air ambiant leurs prin­\n cipes vitaux, et leur communion avec leur temps était absolue.\n    Aujourd'hui la rupture entre l'artiste et la société est complète. Plus\n développé par la culture que par l'entourage contre l'influence duquel, au\n contraire, il réagit, son âme raffinée se soustrait aux contacts grossiers, en\n oubliant trop peut-être quelles fleurs rayonnantes germent sous le fumier.\n Dans l'amoindrissement général, dans la confusion que le niveau démo­\n cratique tend à créer, une aristocratie a surgi, celle des lettres, et s'affirme\n par le dédain des foules et de la vie publique.\n   Aussi la riche pléiade des poètes modernes se distingue-t-elle surtout\n par ses tendances psychologiques. Elle explore un monde exquis de sensa­\ntions rares et butine dans l'insaisissable; le drame humain qui se déroule\nà ses pieds ne l'émeut guère, la délicatesse de son goût se nourrit de la\nsubtile essence des nuances et sa main aristocratique, trop fine pour\nmanier puissamment les ensembles, frôle voluptueusement le clavier des\nharmonies sensationnelles.\n   Ainsi s'explique la rareté de l'action dans la haute littérature moderne.\nMais les causes en sont multiples. Si nos auteurs dédaignent des faits aussi\npathétiques que ceux, par exemple, dont le premier Bonaparte fut le\nmoteur, n'est-ce pas par suite de l'accalmie environnante? L'époque terne\nau sein de laquelle ils vivent, et qui au lieu des secousses fécondes d'autre­\nfois ne connaît que des tracas stériles, ne les place-t-elle pas dans un état\nd'âme trop paisible pour correspondre à l'état d'héroïsme de certains sujets?\n   Prenons Shakespeare, le plus profond des poètes, et voyons quel heureux\nconcours de circonstances l'ont aidé à atteindre le sommet d'où il domine\ntoute la littérature. Il naît un siècle à peine après l'extinction de la guerre\ndes Deux roses, quelques années après que Henri VIII, rompant violem­\nment avec Rome, se proclame chef de l'Église anglicane, au lendemain\nmême de la réaction catholique conduite par Marie-la-Sanglante contre le\nprotestantisme. Sans compter les drames intimes comme celui de Marie\nStuart, dont Shakespeare est le témoin, l'Angleterre ne sort plus des\n                                                                         5\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "                                 — 66 —\n\nguerres civiles et l'on pressent Cromwell. Au dehors, en France, c'est la\nSaint-Barthélemy, les règnes agités de Charles IX et de Henri III; en\nEspagne et dans les Pays-Bas, le despotisme de Philippe II ; dans le Nord,\nla Suède prélude à la guerre de Trente ans et la Pologne va se trouver aux\nprises avec la Russie.\n   Ce fut à cette époque un branle-bas violent, une crise de mouvement et\nde passion. Et toutes ces agitations politiques correspondaient à une\nimpulsion intellectuelle extraordinaire. On venait de découvrir l'Amérique;\nles progrès de l'imprimerie initiaient le monde aux sciences jusqu'alors\nrenfermées dans les couvents; la Réforme qui devait plus tard enserrer plus\nétroitement les âmes que ne le fît le christianisme, apparaissait alors\ncomme une insurrection contre le rigorisme religieux et la Renaissance\npoétisait ce mouvement splendide par sa rénovation païenne, par sa régé­\nnération de la matière, une régénération toute spiritualiste d'ailleurs : la\nchair subtilisant son sensualisme animal par les aiguillons du sensualisme\nchrétien.\n   C'est au sein de cette fécondité que rayonne le génie de Shakespeare.\nOn s'explique bien la liberté de sa pensée et son naturalisme violent quand\non le sait vivant dans une époque où les dogmes anciens sont attaqués et\nles dogmes nouveaux pas encore reconnus, où la chair s'émancipe, et cela\ndans un pays ignorant la grâce et la correction latines. On s'explique le\ncôté fantastique de son œuvre quand on sait combien les superstitions\navaient de crédit en ces temps de doute, d'inconnu, d'ignorance, de peur\net d'affolement.\n   Le drame courant les rues, Shakespeare n'eut qu'à le noter au passage ;\nla nature humaine, peu ou point façonnée par l'éducation, se mouvait et\ns'exprimait librement ; les âmes moins repliées sur elles-mêmes trahissaient\npar le geste et la parole leurs luttes intérieures et l'observateur, en les\nrecueillant, produisait ces œuvres, qui sont autant de profonds miroirs où\nse reflètent les passions de l'homme.\n   Croit-on que Shakespeare eût pu traduire ces passions avec une\nsemblable intensité s'il ne s'était trouvé dans une température physique et\nmorale équivalente? Toutes ces secousses il les ressentit, il les vécut.\nNous n'avons, nous, de ces temps dramatiques que la perception que nous\nen donnent les reconstitutions historiques et artistiques. Notre sang coule\ntrop paisiblement dans nos veines, notre imagination se nourrit de spec­\ntacles trop monotones et trop mous pour que, malgré les secours de l'éru­\ndition, nous puissions les faire revivre. C'est pourquoi toutes les grandes\ntentatives dramatiques du siècle ont échoué, même celles de Hugo qui,\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                   - 6 7 -\n\nlui, pourtant, entendit l'écho des grandes clameurs de quatre-vingt-treize.\n   Depuis, la machine sociale réglée, ordonnée, poursuit son œuvre. De\nmême que l'empire romain s'engourdît dans les préoccupations mesquines\nde son administration méticuleuse, de même l'ordre engendre en nos temps\nl'apathie et l'inaction. Si dans un endroit du monde quelque drame surgit,\ntout aussitôt la force le réprime, ce qui était incendie n'est plus que feu\nde paille et M. Prudhomme peut digérer sans que les grondements du\ndehors l'inquiètent.\n   Eh! bien, en dehors de toute doctrine, une question se pose. Qui a\nraison, du passé ou du présent? Quand nous serons repus de science, de\npsychologie, de physiologie, quel drame s'offrira à nous pour retremper nos\nyeux, nos nerfs et nos cœurs? Des appréhensions naissent quand on voit\nsur quelle pente d'ennui, vers quelle platitude la société glisse volontaire­\nment et aveuglément. Et l'on se demande si le monde sans cesse plus\nmachiné, plus réglé, en créant une existence sans heurt, sans imprévu et\nsans passion ne produira plus que des corps sans âme et ne finira pas par\nétouffer la personnalité humaine sous le manteau de plomb de l'unifor­\nmité.\n\n\n                                      II\n\n   Nous voilà naturellement amené au contrôle des idées modernes. C'est\nun vif plaisir que de suivre le mouvement général de ces idées. Mais c'est\nun plaisir mélangé d'amertume et d'où l'on sort plus inquiet, plus morose\net plus sceptique.\n   Sous un vernis criard et choquant, et avec de nombreuses qualités natu­\nrelles en moins, la foule apparaît aujourd'hui ce qu'elle était dans le temps\nles plus barbares : crédule et facile, capable, certes, de recevoir une instruc­\ntion assez étendue mais la recevant telle qu'on la lui donne, à la lettre, sans\nau délà et partant sujette à toutes les erreurs. Entre le barbare qui, accep­\ntant le dogme, plie le genou devant le Dieu révélé, et l'homme moyen\nmoderne qui subit les lois d'un parti il n'y a de différence que dans la\nvaleur des principes. Ce dernier eût accepté la vérité contraire pour peu\nqu'elle fût accréditée, de sorte que pour avoir changé d'objet le nombre\ndes erreurs n'a pas diminué. On pourrait même dire qu'il augmente. Aux\nsuperstitions religieuses toutes pleines de poésie et de charme consolant\nont succédé, si j'ose dire, les superstitions politiques constituant l'acte de\nloi du troupeau bêlant des gens progressistes. La propension de certaines\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "                                  — 68 —\n\ndoctrines modernes est un fait qui doit paraître extraordinaire à ceux qui\ncroient la culture propre à favoriser le sens critique, conséquemment à\nmettre les esprits en garde contre l'enrôlement et la dépendance.\n    Mais, précisément, la grande illusion de nos temps est d'attribuer à la\nculture intellectuelle une vertu qu'elle ne possède pas. Toute graine ne\npeut s'accommoder de tout sol, ni de tous climats. Il est des hommes qui,\nl'occasion aidant, eussent montré l'exemple de vertus honnêtes en demeu­\nrant dans l'humble sphère leur assignée par des lois trop méconnues et qui,\ndéformés, amoindris par une éducation tyrannique, accroissent la masse\nconsidérable des gens inutiles.\n    A-t-on réfléchi que l'esprit d'abnégation, de courage, de discipline\nobscurs était pour les simples la seule façon de se distinguer non seule­\nment vis-à-vis des autres, ce qui importerait peu, mais vis-à-vis d'eux-\nmêmes et que cet esprit n'est possible que dans certaines positions? En\nvisant un objectif pour lequel ils ne sont point faits, ces hommes se\nmontrent fort inférieurs aux dindons qui, tout en ayant des ailes, se gardent\nbien du ridicule de voler. Ils grossissent le nombre des déclassés et les\ndéclassés sont des produits tout modernes. Le mot qui sert familièrement à\nles désigner est un des mots qui s'emploient le plus communément\naujourd'hui. Au siècle dernier on ne le connaissait pas et si mal constitué\nsocialement que fût ce siècle c'est une grande louange à lui adresser que de\nreconnaître qu'il n'eut pas besoin de ce vocable caractéristique : — Raté.\n    Mais on crut que la concurrence produirait d'autres résultats. Elle appa­\n raissait comme le stimulant par excellence et le moteur de toute activité.\n — Activité, oui. Mais faire vite n'est pas bien faire. Ce qui se fonde lente­\n ment résiste mieux. Notre activité moderne se réduit à la construction de\n disgracieux châteaux de cartes que le moindre souffle emporte. On est\n pressé de terminer l'œuvre de peur d'être devancé par le voisin et l'œuvre\n en souffre. Pourquoi d'ailleurs ouvrir les appétits quand il est reconnu que\n la gloire est pour quelques-uns, la fortune pour quelques autres — et la souf­\n france pour tous. Une société où il n'y aurait ni capitalisation intellectuelle\n ni capitalisation matérielle ne serait pas viable et ne se conçoit pas. La\n société est semblable au corps humain : les forces vives de certains organes\n affluent vers un organe dominateur qui capitalise.\n     Dans un autre ordre, les effets de la concurrence ne sont pas moins désas­\n  treux. Elle produit la confusion par encombrement et profusion. Elle énerve\n  et ne permet pas d'approfondir. Les éléments sont reconnus bons ou mau­\n  vais sur de simples apparences. Un imbécile intelligent arrive de suite à la\n  fortune parce qu'il se comprend de suite. Les éléments originaux et profonds\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                                   - 6 9 -\n\ndemeurent incompris parce que la pénétration en est trop difficile. D'où le\nrègne de la médiocrité et l'élimination des valeurs.\n   Enfin elle est la source de toutes les compromissions. Dans les pays\natteints de démocratie, le pouvoir ne s'acquiert que moyennant un flirtage\néhonté. Il faut courtiser la foule, se dégrader avec elle en de repoussantes\npromiscuités, subir le joug de son ignorance et de son caprice. De servante\nqu'elle était, on l'a faite reine, et sa royauté de parvenue se figure par\nquelque chose d'informe, une masse, un bloc autour duquel ne pourraient\ncroître que les lianes rampantes. C'est sa parure à cette reine. Ses vulgaires\npréférences vont à tout ce qui reluit, jamais à ce qui luit, et toutes les\nrocailles sont bonnes qui lui donnent du luisant.\n   On s'efforce, il est vrai, à l'éduquer. On voudrait répartir entre tous le\nlingot d'or du génie et de la supériorité. Mais on oublie toujours les lois\nincontestables de la capitalisation. Concentrer c'est fortifier, disséminer\nc'est affaiblir. L'initiation ne peut produire que des avantages relatifs, par\ncontre elle engendre des maux que j'indiquerai plus loin. L'expérience se\nprononce contre l'utopie de la sélection forcée. On le voit bien dans les arts\noù tout enseignement est dès à présent considéré comme inutile et nuisible ;\ndans l'encombrement des professions libérales où le nombre des avocats\nignares et des médecins sans pénétration est énorme ; dans les jugements de\nla foule malgré son instruction laborieusement acquise; on le voit dans le\ndiscrédit qui frappe justement aujourd'hui le qualificatif édulcoré de bon\nélève. En réalité, l'homme instruit n'est pas celui que l'on a instruit, mais\ncelui qui s'est instruit. Sans devination il n'est point d'homme de valeur,\nsans intuition il n'est pas de vraie intelligence. Et l'intuition est une faculté\nrare et précieuse qui ne se multiplie sous l'action d'aucun procédé.\n   En supposant, d'ailleurs, que le contraire soit vrai, il ne serait pas encore\ndémontré que cette vérité fût d'une application efficace. Cette rage d'orga­\nnisation et d'éducation qui sévit dans les pays européens est, sans qu'il y\nparaisse au vulgaire, une atteinte portée à la liberté de la personnalité\nhumaine. Elle s'exerce sur l'individu à son berceau, le déforme, le défigure,\nl'appauvrit, l'asservit. Les types, façonnés, se répètent; les caractères,\ndomptés, s'amoindrissent. Pour peu que l'œuvre se poursuive nous\nverrons, dans un siècle prochain, l'idéal moderne réalisé. C'est-à-dire les\nhommes se ressemblant moralement, pensant de même, agissant les uns\npareillement aux autres. L'individualisme, traqué, aura péri et, avec lui,\nla volonté, l'énergie et l'originalité. Alors un seul espoir subsistera : c'est\nque la masse humaine, fondue en un tout monstrueusement uniforme, et\ns'étant corrompue dans la monotonie par la même loi qui fait se corrompre\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "                                  —70     —\n\nles eaux stagnantes, se laisse maîtriser par ceux des tempéraments qui\nauraient pu résister à l'asservissement général. Ainsi se produirait, par\nexcès de civilisation, un retour heureux à l'autocratie.\n   Hélas! en attendant, que de temps d'étouffement démocratique à subir!\nQuelle contrainte pour les âmes fières, quelle rancœur et quelles nausées\npour ceux qui, nés supérieurs, n'accepteront jamais de sacrifier leur person­\nnalité à l'impersonnelle humanité. Quel spectacle que celui d'un monde\nesclave d'un principe. Car, on aura beau faire, les tyrans subsisteront tou­\njours. On les appelait autrefois des rois; entre tous leurs défauts on leur\naccorde quelque grandeur ; ils étaient, en tous cas, des forces agissantes et\nsouvent créatrices. Demain le tyran sera une chose, une loi, et on ne lui\nreconnaîtra que de la sécheresse.\n   Enfin, ce qu'il y a de plus lamentable dans cet idéal de progrès tel que\nl'entendent la foule et ses idoles, c'est que la chimère du bonheur qu'elles\ncroyaient atteindre se dérobe plus que jamais. Nos temps sont malheureux\nà l'égal des autres; les souffrances, pour être devenues tatillonnes, n'en sont\npas moins vives et moins cuisantes. En des siècles plus tourmentés, où la\nvie humaine était sans cesse en péril, l'existence était infiniment plus tolé­\nrable qu'elle ne l'est aujourd'hui. Pour supporter la douleur physique le\nbarbare avait du caractère en proportion, et le petit commerçant en proie\ntoute sa vie aux affres de l'échéance ne jouit pas d'un sort plus enviable. Sa\nplate existence est sans éclaircie; personne n'hésiterait entre un tel état de\nmédiocrité et l'état héroïque de ceux qui, lancés en pleines luttes, sentaient\nleur cœur tressauter dans leur poitrine de fer, leur âme secouée, et connais­\nsaient ces émotions superbes, ces grandes souffrances qui trempent les\ncaractères et les grandissent.\n   A la déchéance du caractère correspondent d'autres déchéances. On a\neu beau multiplier les moyens de vulgarisation, encombrer les cerveaux de\nmodèles, créer des écoles d'art, jamais siècle ne fut moins créateur au sens\nspiritualiste du mot. Les nombreuses découvertes dont il se glorifie et qui,\npour la plupart, ne sont que la déduction d'un travail fait par les âges\nprécédents, ne s'appliquent qu'à une grossière satisfaction des appétits et\ndu bien-être animal. Des hommes à qui, par l'éducation, on a volé la\npersonnalité, ne peuvent créer, et c'est pourquoi le style du XIXe siècle\nn'existe pas. Autrefois les doigts étaient inspirés ; des mains de l'artisan\nobscur et inculte sortaient ces orfèvreries délicates, ces métaux travaillés,\nces tapisseries merveilleuses que l'on conserve religieusement dans nos\nmusées et qui témoignent de la supériorité de ces barbares. Et à leur\nfaculté de création on doit ajouter la faculté d'admiration que nos foules\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "                                  — 71 —\n\nne possèdent plus. Faut-il rappeler la popularité des trouvères, des trou­\nbadours, des jongleurs et l'histoire de cette dauphine qui, trouvant\nendormi le poète Alain Chartier, personnage difforme et laid, baisa ses\nlèvres « d'où estaient issus tant de motz dorez ».\n   Aujourd'hui les princes ont des goûts moins poétiques. Ils se sont\neffacés sous l'embourgeoisement universel. Ne voit-on pas des reines,\noubliant quelle décence et quelle tenue commande la majesté royale, se\nprêter, un enfant dans les bras, dans une pose de nourrice, à des exhibi­\ntions photographiques entre un cabotin et une danseuse?....\n   De sorte que si nous sentons bien tout ce que nous avons perdu ; si,\nincontestablement, le spectacle humain n'a plus la vigueur, la grandeur et\nl'éclat des époques disparues, nous ne voyons guère ce que nous avons\ngagné. Toutes les inventions modernes, encore qu'elles soient d'une ingé­\nniosité merveilleuse, n'ont rien amélioré d'appréciable. Le confort est en\nréalité une chose fort insignifiante, le bien-être une simple question\nd'accoutumance et de possession. Chemins de fer, électricité, téléphone, ne\nflattent que des parties infimes de nous-mêmes. C'est à toutes ces commo­\ndités que nous devons nos dégradations physiques et morales. Et comme\nconséquence, l'être le plus curieux de la création, l'homme en qui résidait\nle principal intérêt, est devenu l'être le moins original, et sûrement le singe\nlui est beaucoup supérieur.\n   .... Il y a cinquante ans, Balzac, en décomposant le cerveau d'un huis­\nsier, y trouvait matière à pittoresque. Un huissier, était huissier corps et\nâme et avait une façon propre de sentir, d'aimer, de comprendre, de juger.\nEn nos jours de progrès, un huissier ressemble à tout le monde, pense, vit,\ns'habille, a une façon d'être qui est conforme à celle de tout le monde.\n Pour découvrir un type, une figure, un tempérament personnel, il faut\ns'enfoncer loin, loin, dans les campagnes vierges, chercher parmi les artistes\nou encore dans les bagnes. Et dans un siècle, peut-être nombre de ces\néléments originaux auront-ils à leur tour disparu. L'instruction obligatoire\naura passé par là. Le point culminant sera atteint. Tous les hommes seront\ninitiés. On leur aura appris comment il faut s'y prendre pour se copier,\ns'imiter, se singer et proférer des bêtises, les mêmes bêtises. Temps heureux\npour les cantates et les vers à mirliton! La gendarmerie deviendra une\nsinécure, les prisons seront en ruine et l'âge d'or règnera enfin !\n   Heureusement que tant de bonheur, de quiétude, de repos, amèneront\nle lourd sommeil. Alors quelques hommes, les derniers insurgés de ces\ntemps pacifiques, livrés à l'insomnie de par leur manque de vertus, étran­\ngleront dans son somme l'humanité repue. Et ces hommes seront des\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": "                                  — 72 —\n\nartistes, car l'artiste est le seul qui résiste, qui refuse de courber la tête\nsous le niveau. Tout un mouvement s'annonce, mené par les supériorités\nintellectuelles, en faveur de la liberté de la personnalité humaine. La\nréaction commence son œuvre et triomphera par le fait de cette loi natu­\nrelle qui veut, en dépit de toutes les utopies, en dépit de tous les faibles\nligués en masse, que le droit et l'autorité appartiennent aux lucides et\naux forts.\n                                                        FRANCIS         NAUTET.\n\n\n\n\n LES MAITRES CONTEMPORAINS (*)\n\n                          FÉLICIEN               ROPS\n                               (Première     étude)\n\n\n                                           Usez toutes vos éloquences,\n                                           Mon bien cher coco Malperché,\n                                       Comme je le ferais moi-même,\n                                       A dire là-bas, combien j'aime\n                                           Ce tant bizarre MONSIEUR ROPS,\n\n                                       Qui n'est pas un grand prix de Rome,\n                                       Mais dont le talent est haut, comme\n                                       La pyramide de Chéops.\n                                                      (Sonnet de CHARLES BAUDELAIRE à Poulet\n                                                        Malassis). (Petite Revue, 20 avril 1865).\n\n\n              Etre contemporain de son temps! c'est-à-dire, en avoir les\n               sentiments comme les allures, en comprendre les idées comme\n               en porter les modes; et tout en vibrant à ses sentiments,\n               se les expliquer ; saisir le caractère symbolique de son main­\ntien, et voir la genèse de ses idées et leurs corollaires prochains; penser, en\nun mot, parallèlement à son millésime, et l'aimer ce millésime, comme\nAlceste, Célimène, sans avoir l'âme fermée aux défauts qu'on lui trouve ;\nen être épris, selon la formule de Maxime de Trailles, dans Balzac : s'y\ncantonner dans le sens héraldique du mot !\n\n\n (*) Reproduction réservée.\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": "                                  - 7 3 -\n\n    Être contemporain de son temps, c'est, pour l'artiste, en accepter les\n formes, les êtres et les transporter dans son œuvre, non point déformés par\ndes adaptations au canon plastique, mais réels et en même temps sublimés,\nreconnaissables à tous, dans l'aspect physique, méconnaissables dans leur\nspiritualité, grandie, exagérée, exaspérée.\n    Contemporain de son temps, l'artiste l'a été, toute l'antiquité durant;\ndès la Renaissance, la contemporanéité se raréfie dans l'art ; elle cesse, à\nla Révolution.\n    Cette honte était réservée au dix-neuvième siècle, d'être désavoué par\n son art; oui, devant la réalité de notre âge, le pinceau et l'ébauchoir ont\n reculé, les uns jusque dans le passé, les autres jusque dans l'abstrait.\n Déserter ainsi le présent, est-ce impuissance ou nausée? l'un et l'autre, ce\n semble; et quoique justifié par le progrès hideux, ce recul de l'Art est cou­\npable, il manque à son devoir, qui est d'éterniser à mesure qu'elles passent,\nles mutations des formes, enveloppes de l'âme. Nos corps sont laids, dit-on ;\nmais la beauté du corps n'est pas l'essence de l'Art. Rembrandt n'a pas une\nligne pure dans tout son œuvre, et Albrecht Dürer, le grand Dürer, n'a\njamais épuré un profil plastique. L'essence de l'Art, c'est l'âme, et, quoique\navilie, l'âme contemporaine veut bien qu'on l'exprime. On aime et on\npleure, de nos jours : de la passion et des larmes, que faut-il de plus pour\nle chef-d'œuvre ? La Nuit de Michel-Ange aurait scandalisé Phidias et les\nnus de Dürer effarouché certainement Praxitèle. Les uns n'étaient que des\npaïens, les autres étaient catholiques et baptisés, et les stigmates de la\nsouffrance qu'ils ont osés, font sublime ce que des Grecs n'eussent fait que\nbeau. Ah! la laideur du corps a une mélancolie singulière, et pour l'avoir\ncomprise et rendue, cette mélancolie de la laideur physique, Dürer et Rem­\nbrandt sont montés au plus haut degré de la hiérarchie esthétique. Voici\nune femme du peuple, sans race, épuisée de maux, non vêtue, fagotée;\ndéshabillez-la, vous ferez fuir les sensuels paganisants; mais l'artiste\ncatholique sera ému, devant ce ventre que la Maternité a déformé et\nplissé; devant ces seins dont l'Allaitement a cassé les fibres et qui pendent;\nla Douleur, la Grande Muse, en balafrant ce corps, l'a dramatisé. — Eh\nbien ! A une époque comme la nôtre, où le cerveau dévore le visage, où la\nsouffrance métaphysique est si extrême que tous nos penseurs ont des\nfaces bouleversées comme des cratères refroidis, l'admirable sincérité plas­\ntique de Dürer serait une magie! Mais qui songe à Dürer?\n   Il y a un fait permanent dans l'humanité : la préoccupation sexuelle.\nQu'elle s'enveloppe du lyrisme de Byron ou de d'Aurevilly ou qu'elle\naffiche la franche paillardise d'Armand Silvestre, ou le Pétrarquisme de\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "                                   — 74 —\n\nPaul Bourget, l'obsession sexuelle est un fait physique, et presque irrémé­\ndiable, sans l'effort mystique ou magique. Les Pères du désert ne crai­\ngnaient que les seules tentations de la chair, et Jamblique rapporte, dans\nses Mystères des Égyptiens, que la suprême épreuve de l'initiation consis­\ntait à résister simplement à l'attraction sexuelle. Plus une décadence\ns'accentue, plus l'obsession sexuelle s'accuse. Eh bien! l'Art contemporain\nn'a pas essayé de regarder bien en face, bien au fond, la femme contempo­\nraine. Les corps blonds où le corset a laissé son empreinte, de M. Faléro; les\nmondaines de M. Stevens; les Parisiennes de M. Somm et de M. Béraud;\nles Anglaises de M. Tissot, et les dames de MM. Menzel et de Nittis, ne\nsont que de l'extérieur féminin. Quant à MM. Grévin et Henri de Mon­\ntaut, ils dessinent « faux ». Voilà des artistes que le mysticisme ne gêne\nguère, qui ont passé et qui passent leur vie à peindre leurs contemporaines,\net aucun n'a su extraire la spiritualité de la féminité présente comme\nGavarni l'a fait pour 1830. L'esthéticien qui voudrait reconstituer la femme\nde 1860 à 1880, aurait plutôt fait de restaurer la femme Aztèque ou Kmer;\nil ne reste d'elle que ses robes, mais le caractère de son sourire, et le sourire\nde ses yeux, nul ne les a fixés, dans l'Art. Au reste, pour dégager des exté­\nrieurs contemporains, les intérieurs, il faut savoir que la clef (je dirais la\nclavicule, si je devais être compris) de la contemporanéité est dans la moder­\nnité. Aujourd'hui, pour être un artiste contemporain, il faut être un\nmoderne, et un moderne, pour être grand, est forcé à mille fois plus\nd'efforts qu'un antique.\n   Être moderne, c'est d'abord être conscient de toutes les antiquités de\nPalanké et Simmur, à Thèbes et Babylone, de Jérusalem à Athènes, de\nRome à Byzance et de Florence à Paris; contemporain de tous les âges et\ncitoyen de tous les lieux, en demeurant de son âge et de son lieu.\n   Être moderne! C'est avoir tout vu, des bords du Congo et du Jourdain,\naux bords du Tibre et de la Seine; avoir tout lu, Vyasa Valmiki, Moise,\nHomère et Dante, et la Vedenta et l'Avesta comme la Kabbale et l'Edda,\net Confucius comme la critique de la Raison pure.\n   Être moderne, c'est avoir tout le passé présent à l'esprit, et sur une solide\néducation latine et catholique, enter entre la Cité mystique et le Grimoire,\nhumour et la compréhension de cette humanité qui commence à Shake­\nspeare, et finit à Balzac et à d'Aurevilly! Être un artiste moderne, aujour­\nd'hui, c'est sertir la spiritualité moderne dans les formes contemporaines,\net il n'existe qu'un seul artiste qui l'ait fait, qui le fasse, avec envergure :\nFélicien Rops.\n   Baudelaire, qui a tant projeté d'ouvrages sans les réaliser, voulait consa-\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": "                                   — 73 —\n\n\ncrer une étude au seul artiste dont le nom rime avec la grande pyramide ;\nce que les circonstances l'ont empêché d'exécuter, je vais le tenter, mais\navertissant tout d'abord que je ne me flatte point de montrer sous toutes\nses faces un artiste qui en a tant, et de si diverses, en un article. Féli­\ncien Rops est la matière d'un gros livre; mettons que ceci en figure le\nsommaire analytique.\n   Sous le titre de : le Peintre de la vie moderne, l'auteur de l'Art\nromantique a consacré soixante pages à l'aquarelliste Constantin Ghuys,\nqui est à Rops ce que M. Lalauze est à Rembrandt : toutefois, comme\nGhuys a travaillé dans la modernité, il y a des phrases qui semblent écrites\npour Rops, comme celle-ci : « Je veux entretenir aujourd'hui le public\nd'un homme singulier, d'une originalité si puissante et si décidée, qu'elle\nse suffit à elle-même et ne recherche même pas l'approbation ». En effet.\n« Croyez-vous, écrivait Rops lui-même à un critique, qu'il soit seulement\nintéressant de dire à la vieille Turba, aveugle et sourde, ce que je suis, ou\nplutôt, ce que je voudrais être ? Mon paillon craint la grande lumière ; je\nsuis un inconnu et j'apporte même une certaine coquetterie à l'être, en un\ntemps où les peintres sont tous notoires et notaires          ».\n   Pour comprendre l'artiste dans son protéisme, il faut souligner sa race\nmadgyare, son milieu flamand, sa mère gallo-romaine, car ces trois tempé­\nraments qui forment le sien, sont en lutte continuelle et chacun l'emporte à\nson tour, dans son œuvre. Le « tant folâtre Monsieur Rops » de Baude­\nlaire, me paraît une antiphrase ; il est vrai qu'il était fort jeune en 1865,\npuisque, aujourd'hui, il a encore l'air d'un jeune homme. De sa race, il a\ngardé l'air magnat et la désinvolture cavalière propre au magnifique cos­\ntume national. D'une correction extrême, comme il convient à un ami de\nBaudelaire, la tête, à la fois martiale et fine, révèle l'artiste vibrant et com­\npréhensif, par une mobilité des traits incroyable. Hormis la conversation\nde M. J. Barbey d'Aurevilly dont rien au monde ne peut donner une idée\nsuffisante, celle de Rops est plus vive, la plus imagée que j'ai entendue.\nFélicien Rops est plus que lettré, le de omne re scibili et quibusdam aliis\nsemble véridique pour lui. Il a lu immensément ; élève des jésuites, son\néducation latine est digne de celles qu'on faisait au XVIIe siècle. Quand\nThéophile Silvestre lui lisait, en discussion, des passages des Pères, il lui\ncontinuait la citation par cœur, au grand ébahissement de l'auteur des\nArtistes vivants.\n   Il y a trois voies de formation pour l'artiste : la vie à outrance, le voyage\nen tout lieu et la lecture en tout sens.\n   L'art n'a pas été pour lui une carrière ; un goût d'abord, une passion\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": "                                     -76       -\n\naprès. Baudelaire dit, qu'il « n'est pas un grand prix de Rome ».: Toute­\nfois, il a concouru. Le sujet était celui-ci : Jésus-Christ ressuscitant\nLazare. Félicien Rops fit la plus étrange composition rembranesque :\ndans un immense cimetière, le Christ s'avançant avec des hésitations\nhumaines, ce qui était blasphématoire mais traité de façon à faire\npressentir le futur aquarelliste des Sataniques. Les bésicles du jury en\nvacillèrent, mais Henri Leys, le peintre du Trentain de l'étainier, qui\na su retrouver la naïve grandeur de Lucas de Leyde, s'écria tout de suite :\n« Je prends ce dessin, je connais Rops, et en le lui rendant, je lui laverai\nles oreilles ». Et, loin de le rendre, il le fit encadrer, l'appendit au mur de\nson atelier où il est encore, je pense. Cela était plus glorieux que le prix de\nRome.\n   On peut dire de Rops, comme Musset disait de Gautier, qu'il a un joli\nbrin de plume au bout de son crayon ; je connais de lui des pages sur les\nTsiganes, étonnantes et voici la double épigraphe des Œuvres inutiles\net nuisibles, dont les amateurs ne se disputeront que le frontispice : il\ny a là, outre d'un monument du vieux français à la Balzac des Contes\ndrôlati ques, une note vraie du personnage : « Vère, ma Mye, ne sont\nen ma paouvre cervelle, que hannetons voletants, flourettes primever­\ndières et folles avènes, ce qui est grand pitié pour yceulx qui moyen­\nnant force patards, laborent es-Academyes, le gésier tout aorné, paulmé\nd'or, et enchargié de mesdailles, avec un chief vilainement cathareux\nbranlant et besicleux        Gens sans vergogne, qui dysent aux chouses de\nla création : <c Cecy n'est point de bon labeur, je fays mieux »\n   « Alors Monseigneur, Dieu va se musser en grande honte, de n'avoir point\nesté aussi aux académies. Et ainsy vais-je, dolent ou joyeux, ma Mye;\nne portant comme le saige Byas que bras ballants, et en mon escarcelle\nqu'une penne d'aronde pour te pourctraire par les chemyns. Et cela,\ndoucettement, en grande paour des gens d'armes et des grands Baillys,\nlesquels n'aiment moult les affranchis, faisant mestier de folie ».\n   Il est bien singulier qu'aucun critique d'art ne se soit épris d'une indivi­\ndualité aussi étonnante et que je sois le premier à étudier avec quelques\ndéveloppements, un artiste si original. Le Bibliophile belge a publié,\nsous le titre de : L'Œuvre de Rops (*), un catalogue descriptif, très soi­\ngneusement fait quant aux états des planches et aux remarques ; mais qui\nne contient aucune appréciation et n'énumère qu'une très faible partie des\n\n\n\n  (*) Tiré à part à dix exemplaires du tome XIV (1879).\n"}, {"page_pdf": 88, "texte": "                                   — 77 —\n\neaux-fortes du maître hongrois. Mis à part l'album de cent dessins que\npossède M. Noilly, c'est Mars, le spirituel dessinateur, qui a formé la plus\nbelle collection de Rops qui existe; elle contient 2,000 planches environ, la\nmoitié de l'œuvre, pas un état ne manque et toutes les épreuves sont\nd'amateur. La ville d'Anvers en a offert trente mille francs ; elle en vaudra\nun jour cent mille. Mars, avec une courtoisie empressée m'a ouvert ses\ncartons, en me paraphrasant l'historique de chaque pièce, et vraiment, lui\nseul est assez familier avec l'œuvre de Rops, pour en parler dignement.\nPour expliquer certaines omissions qui choqueront peut-être, et avec rai­\nson, les admirateurs de Rops, je dois avouer que grâce aux commentaires\npleins de verve de Mars en toute une soirée, de huit à minuit, je n'ai vu\nque la moitié des cartables ; ceci n'est donc dans ma pensée qu'une pre­\nmière étude; aussi bien l'examen complet ne serait pas possible en un seul\narticle. La collection Mars, qui est une collection type, une collection\nmodèle, littéralement, est classée dans un ordre à la fois analytique et chro­\nnologique que je suivrai à peu près.\n     Voici d'abord l'ex-libris de l'artiste : une tête de mort coiffée du bonnet\nde la folie, au bout d'un goupillon renversé, avec cette devise : « Aultre ne\n veux être ». Puis, ce sont les lettrines de MM. Camille Blanc, Couzeau,\n H.Vaghatta, supérieures non seulement comme dessin, mais encore comme\n invention à tout ce que le XVIIIe siècle a fait de mieux. Les lettrines d'une\n belle inconnue forment une série d'amours en toutes sortes de poses et d'oc­\n cupations qui rappelle, le croirait-on, autant qu'un dessin grand comme\n un sou peut rappeler une fresque, les délicieux amours de la fameuse\n chambre de l'abbesse, peinte par Corrège, à Parme. Les Essuie-mains\n réactifs belges ! cette planche bizarre a son histoire. Dans un dîner, Rops\n perdit ce qu'on appelle une discrétion ; et, la dame qui la lui avait gagnée,\n  imagina d'exiger une eau-forte-réclame très indiscrète pour le produit d'un\n  de ses parents. Cela était pendable eu égard à la sainte haine de Rops\n  contre la bourgeoisie, mais un magnat hongrois est capable de tout par\n  galanterie ; il prit son courage à quatre mains et fit une eau-forte-réclame\n  qui est une véritable œuvre d'art.\n      Quand Rops a commencé à graver, la lithographie ne tombait pas encore\n  dans l'injuste discrédit qui va augmentant, et il grava sur pierre des com­\n   positions violentes, polémiques même : le Fer rouge, la Médaille de\n   Waterloo. De cette série, il faut mettre à part la Peine de mort, d'une rare\n   intensité, et l'Ordre règne à Varsovie, où l'on sent indignée la main de\n   l'artiste. Mais ce procédé n'était pas celui qu'il fallait à son crayon nerveux\n   et couprant et il commença vraiment son œuvre de graveur par des frontis-\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": "                                  -   78   -\n\n pices, dont je vais énumérer les plus hors ligne. D'abord celui des Epaves\n de Baudelaire, qui fut son hôte en Belgique et son constant ami et admira­\n teur; « Sous le pommier fatal », dont le squelette rappelle la de'chéance de\n la race humaine, s'e'panouissent les sept pe'che's capitaux, figurés par des\n plantes aux formes et aux attitudes symboliques. Le serpent, enroulé au\n bassin du squelette, rampe vers ces Fleurs du Mal, parmi lesquelles se\n vautre le Pégase macabre, qui ne doit se réveiller avec ses chevaucheurs que\n dans la vallée de Josaphat. Cependant une Chimère noire enlève, au delà\ndes airs, le médaillon du poète, autour duquel des anges et des chevaliers\n font retentir le Gloria in excelsis. L'autruche en camée, qui avale un fer à\ncheval, au premier plan de la composition, est l'emblême de la vertu se\nfaisant un devoir de se nourrir des aliments les plus révoltants : « virtus\ndurissima coquit! » La seule description montre la puissance symbolique et\nl'imagination figurative la plus rare. Dans une donnée différente, il faut\nciter le frontispice des Jeune-France, de Théophile Gautier, que Rops\n décrit ainsi dans une lettre : « Alexandre Dumas jeune découvre la Muse\nqu'Alfred de Musset regarde de trop près. Balzac en moine, George Sand\nen homme: M. de Girardin ; Théophile Gautier en Turc, Sainte-Beuve,\nLamartine, toute l'école romantique fait galerie. Dans le fond, Hugo\n « Golgothe ». Tous ces personnages sont jeunes. A l'avant-plan, Ponsard\nen Romain est étranglé par un Pétrus Borel quelconque. Le dernier venu.\nBaudelaire, en bourrelet, apporte ses Fleurs du Mal. »\n    Le frontispice des Bas-fonds de la société, d'Henri Monnier, représente\nM. Prudhomme photographe. « La vieille Gaîté française, sous les traits de\nla Mort, lui découvre l'objectif. Au dessus, assise sur la margelle de son\npuits, la Vérité toute nue, dans toute sa laideur. » Plus macabre encore, est\ncelui des Légendes flamandes, où le squelette d'un corbeau attaque un\nsquelette humain, tandis que le sire de Halewyn suce le sang d'une jeune\nfille. Une autre page romantique des plus curieuses, Gaspard de la nuit,\nvu de dos, grave un cuivre, au clair de lune, sous un transparent, entouré\nde tout son outillage.\n    Rops a fait nombre de frontispices pour des réimpressions d'ouvrages\nrares et curieux, je ne citerai que celui de l'Escole des filles (1665). Deux\njeunes femmes, assises à droite et à gauche, au fond un grand lit à balda­\nquin sur lequel est écrit : « Escole des filles ».\n   Alphonse Lemerre avait eu la pensée de confier l'illustration des œuvres\nde Musset à Rops, et lui avait fait un pont d'or, littéralement. Notre artiste\nse met à l'œuvre, exécute le frontispice; puis Don Paèz chez la sorcière, et\nce fut tout. Il déclara, en sa conscience d'artiste, qu'il n'y a que les con-\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": "                                  — 79 —\n\ntemporains d'un ouvrage qui puissent l'illustrer, dans son esprit même, et\nqu'Eugène Lami seul pouvait faire cette œuvre. Ni le gain vraiment\nénorme, ni l'honneur d'une telle publication, ne purent le décider à faire ce\nqu'il ne croyait pas pouvoir parfaire. De tous les graveurs d'aujourd'hui,\nsans excepter Gustave Doré, lequel respecte assez religieusement son Art\npour imiter un aussi bel exemple de sincérité et de purisme en matière\nde conscience esthétique?\n   La série la plus souvent mentionnée est celle des « Delvau » : Cafés et\ncabarets de Paris, Grand et petit trottoir. Dans les catalogues, la remarque\navec ou sans la planche ne manque jamais. Mais la merveille des « Delvau »,\nce sont les dix-huit dessins des Cythères parisiennes, où la préoccupation\nde Gavarni est évidente, comme la préoccupation de Daumier paraît dans\nles lithographies : l'Ordre règne à Varsovie, etc. Rops n'a pas l'élé­\ngance de grâce de Gavarni, mais en revanche il est plus intense, plus\nvibrant, plus vrai. Jamais le monde interlope, le vice d'en bas n'a été pour­\ntraict si véridiquement que dans ces dix-huit croquis qui vous montrent\ntoute la crapule parisienne du Bal Montesquieu au Salon de Mars à Gre­\nnelle, du Vieux-Chêne à la Salle Markowski. Ce qu'on pourrait appeler\n« le croquis de mœurs » place Rops sur la ligne même de Gavarni et de\n Daumier, mais ce n'est qu'un côté de son œuvre, non plus le grand et je ne\n le soulignerai pas. Toute la littérature belge réunie n'a pas produit un livre\n de premier ordre ; mais tout à côté de ces Wallons tant raillés par Baude­\n laire dans ses Amœnitates Belgicœ, il y a les Flamands et l'un d'eux,\n Charles De Coster, a fait, en plein XIXe siècle, un poème épique, dans toute\n la portée du mot : Tiel Uslenspiegel, le héros national des Flandres. Féli­\n cien Rops, ami de Charles De Coster, fit toute une série d'eaux-fortes, dont\n la moitié seulement ont paru dans la grande édition de Bruxelles. Le plus\n singulier de ces cuivres, celui que Rembrandt eût signé, porte la légende le\n Pendu ou la Mère Gand et le fils Charles, et représente un homme pendu\n au battant d'une énorme cloche, et dont le corps se balance dans l'entre­\n croisement des poutres du clocher. M. Zola se mettrait à genoux devant ce\n pendu, et les peintres cadavériques,- les Valdès Leal, briseraient leur pin­\n ceau devant une réalité aussi fouillée, car cela a été fait d'après nature.\n Dans son voyage en Espagne, Félicien Rops arriva, au milieu de la\n journée, dans une posada isolée où l'hôtelier, qui avait des chagrins\n d'amour, venait de se pendre ; l'alcade du village le plus voisin ne pouvait\n pas venir avant plusieurs heures et personne n'osait dépendre le pauvre\n diable avant l'arrivée de la justice. Rops s'assit en face du pendu et, quatre\n heures durant, le dessina avec méticulosité. Bien plus tard, De Coster vit ce\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": "                                    — 80 —\n\n  dessin et le voulut pour son poème où il introduisit ce vers : « Et Charles-\n  Quint fit pendre au battant de la cloche celui qui avait sonné l'alarme ».\n  La plupart des eaux-fortes de Rops ont, comme celle-ci, une histoire pitto­\n  resque et singulière et c'est pourquoi je disais tout à l'heure que son œuvre\n  était plus matière à volume que sujet à article. De l'illustration de Tiel, je\n  citerai le Sire de Limay en costume Henri II, la main gantelée sur la\n  garde de son épée, et qui semble gravé d'après Frans Hais. Un personnage\n  du livre qui paraît de Brauwer, plonge ardemment le regard dans un cru­\n  chon de bière dont il soulève le couvercle; dans toute cette série, le Flamand\n  qui est dans Rops prédomine sur le Slave et le Latin. La Gouge du Musico,\n  Tiel embossé dans sa cape, Tiel et le chien blessé, la Soetkin, coiffée d'un\n  serre-tête blanc, sont des types caractérisés et qui, vus une fois, ne peuvent\n  être oubliés. L'artiste Slave reparaît dans le Werwolf, sorte d'histoire d'in­\n cube, où un corps de fillette nue est étendue sur la dune, avec cette légende :\n « Les pêcheurs virent sur la dune une fillette nue, mordue au cou cruelle­\n ment ». En vrai moderne qu'il est, Rops fait de brillantes incursions dans\n le passé, comme pour prouver sa puissance de tout exprimer. L'Ariette\n est une pièce unique, à cause de sa gaîté ; Rops étant, le burin aux doigts,\n un artiste plutôt taciturne que folâtre, quoi qu'en dise Baudelaire : une\n merveilleuse, merveilleusement jolie chante sur la harpe, un flûtiste l'ac­\n compagne et un vieil incroyable bat la mesure en dodelinant de la tête.\n    Deux planches, toutefois, prises isolément, pourraient mériter l'épithète\n de « tant folastre » : Mon bourgmestre, un ridicule philistin, armé d'un\nriflard disproportionné, qui chemine le long d'un pré de sa commune et la\nDiligence d'Uccle, vieille patache faisant le service entre cette petite ville\net Bruxelles. Cela est bouffe, comme du Léonce Petit, mais dessiné d'une\nfaçon magistrale, d'une originalité d'incroyables poses grotesques à\ndérider John Bull.\n    Félicien Rops a traversé tous les ateliers en curieux plutôt qu'en élève,\ncar en procédé et en technie, il en a toujours su autant qu'artiste de son\ntemps; mais celui qu'il appelle « mon glorieux et vénéré maître », le grand\nMillet a eu en lui plus qu'un écho, un continuateur, sans pastiche. La Gar­\ndeuse d'abeilles, le Bouvier ardennais, sont des Millet à l'eau-forte. Mais\nce qui est un incomparable chef-d'œuvre, c'est le Bout du sillon, que\nM. Octave Uzanne aura l'honneur de posséder dans son prochain volume\nde Nouvelles. Jules Breton, lui-même, qui est un maître, n'a pas dans\nson œuvre rencontré un pareil bonheur de lignes. Elle et lui, la jeune pay­\nsanne et le beau gars poussant chacun leur charrue l'un vers l'autre,\npoussés eux-mêmes par leurs cœurs, au bout du sillon, se sont rencontrés;\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "                                   — 81 —\n\nleurs lèvres ont remué sans rien dire, leurs yeux avaient tout dit dans un\nregard ; ils sont allés l'un à l'autre, ils sont l'un contre l'autre, pressés plus\nqu'embrassés, dans une chasteté solennelle. L'effet est instantané, on est\npris et ému, rien qu'à voir cette eau-forte; mais, pour « ceux du bâti­\nment », l'étonnement l'emporte sur l'émotion; les lignes s'épousent en une\nharmonie indescriptible. J'ai laissé quelque peu de mes yeux sur les dessins\nflorentins et les estampes allemandes, et, hormis Léonard et Durer, je ne\nconnais pas de groupe, même dans la sculpture, si admirable de lignes, à\nce point que j'attribue cette trouvaille, cette inspiration du trait, à un bon­\nheur ! La partie rustique est importante dans l'œuvre de Rops ; les\n Frisonnes, les Dalécarliennes y coudoient l'Experte en dentelles et Tante\nJohanna. Cette brave tante revient dans l'Oncle Claes et la tante Johanna\net dans Elle et lui, pour y jouer à eux deux les Philémon et Baucis\nflamands. Le vieil oncle Claes debout, rappelle à tante Claes près du poêle,\nquelque péché mignon du temps où elle était mignonne, et elle rougit, la\nbonne vieille, d'une pudeur rétrospective; cette bonhomie a un grand\ncharme.\n    La Consultation magique, présente aussi des études de vieillesse, mais\nméchante. Un vieux sorcier à calotte noire, tient ouvert un grand in-folio\nà fermoirs, il y montre un endroit à deux affreuses vieilles qui se tiennent\nderrière lui. Comme spécialiste, je ferai ici une querelle de détail à Rops,\n la rubrique devrait être Consultation de sorcellerie, car Michelet, dans son\n livre la Sorcière, a dit « pour un sorcier, dix mille sorcières » en mélan­\n geant en idée magie et sorcellerie; or, en ce siècle de bas bleus, où les\n femmes prétendent à toutes les chausses, je tiens à dire, qu'il n'y a jamais\n eu, depuis le commencement du monde, une seule magicienne ; l'infériorité\n cérébrale de la femme la ravale fatalement aux basses œuvres de l'occul­\n tisme, à l'ignoble goëtie!\n   S'il n'y a pas tout, dans l'œuvre de Rops, il y a de tout. Au hasard : les\naumônes à la porte de Smetse-Smee, indescriptible bagarre de mendiants\nmordus par des chiens, l'Homme au casque, un Salvator ou plutôt un\nGuignet, des planches de griffonnements, bizarres et extraordinaires. De\ntous les aquafortistes, aucun n'a fait plus d'états que Rops ; certain cuivre\nen a jusqu'à vingt-sept dans la collection Mars. En cette donnée, deux\nséries d'une grande saveur pour les artistes : Les Pédagogiques, ainsi\nnommées parce que Rops enseignait l'eau-forte à je ne sais quel ambassa­\ndeur ; là s'opèrent les plus singulières métamorphoses ; une tête d'impure\nse change en une tête de pope; une vieille mendiante, d'abord en haillons,\npuis vêtue d'une robe fleurdelisée, figure la monarchie caduque, et cent\n                                                                          6\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "                                   — 82 —\n\n\nmétamorphoses, qui, pour n'être pas d'Ovide, n'en sont pas moins merveil­\nleuses.\n   En prenant le thé, sous cette rubrique, une variété incroyable de croquis\njetés au hasard du burin, et qui seraient impossibles à décrire, vu la diffi­\nculté de trouver des transitions pour passer du macabre au bouffe et de\nl'effroyable au gracieux. De toutes les planches que Rops appelle Fantai-\nsies et variations pour divers instruments, la Fantaisie pour violoncelle\nest la plus étonnante. I. Le musicien racle avec extase; à côté de lui, son\nchien le regarde. II. Le musicien devient nerveux et son coup d'archet a\nun air fou; le chien se dresse sur ses pattes, très inquiet. III. Le violoncelle\nest devenu une contrebasse, le musicien aussi s'est allongé, et sa furia va\ncrescendo ; le chien jappe comme devant un danger. IV. La contrebasse\na grandi encore, une vague tête de mort se dessine dans les volutes de son\nmanche; le musicien, démesurément allongé et suspendu à son instrument,\nne touche plus terre ; le chien s'élance pour le rattraper par le pan de son\nhabit. V. Le manche de la contrebasse est devenu une tête de mort, où,\nloque humaine, le musicien, comme un pantin cassé, pend sur la caisse;\nquant au chien, qui a voulu retenir son maître, il est tombé et s'est tué, il\ngît les quatre pattes en l'air. N'est-ce pas un symbolisme semblable à l'Eu­\nphorion du second Faust et une étonnante et originale peinture de\nl'homme tué par l'idée fixe, de l'artiste dévoré par son art, du pauvre cer­\nveau humain se brisant à concevoir et poursuivre les chimères. C'est\nShakespearien, et ce qui grandit Rops, du reste, c'est l'éternelle tête de\nmort qu'il fait rouler à travers son œuvre, et cette tête-là est celle même de\nYorck et que les fossoyeurs montrèrent à Hamlet, dans le cimetière\nd'Elseneur. J'arrête ici la description suivie de l'œuvre, pour rechercher ce\nqui vaut à Rops une place unique dans la hiérarchie esthétique : sa moder­\nnité.\n   Le bien et le mal, Dieu et son singe le diable, sont les deux faits synthé­\ntiques les plus éclatants de l'humanité, les deux pôles du libre arbitre :\ndonc les deux faits primordiaux de la métaphysique sont le mysticisme, qui\nélève à Dieu, et la perversité, qui amène au diable.\n   Le mysticisme est rare et caché ; la perversité couvre le monde de ses\nailes noires, et la modernité dans l'art ne peut être que l'expression de cette\nperversité qui est le bas-fond du moderne.\n   Quelqu'un a dit, avec une apparente étourderie d'expression, qui est pro­\nfonde : « Rops, c'est l'antithèse de Fra-Angelico ! » En effet, l'extrême de\nl'angélique c'est le diabolique, et Rops n'étant pas un mystique, est un\npervers, puisqu'il est grand.\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                                  — 83 —\n\n   Il n'est personne, je suppose, d'assez idiot pour qu'il soit besoin de sou­\nligner que l'épithète ne vise que l'artiste, non l'homme, et je l'étends, du\nreste, hardiment à Balzac, cette épithète.\n   L'Art, comme l'homme, est tour à tour vertueux ou vicieux, c'est-à-dire,\nreligieux ou pervers, et quoiqu'il y ait quelque chose de choquant pour\nplusieurs dans l'absolu de cette formule, je la maintiens. Ce qui n'est ni\nblanc, ni noir, ni pur, ni impur, est gris ou bourgeois, et le gris est un pré­\njugé de la couleur et le bourgeois un préjugé de la zoologie, sans réalité.\n     (A   continuer).\n                                               JOSÉPHIN PÉLADAN.\n\n\n\n\n          LA VEILLER DE L'HUISSIER\n\n                           CONTE DE NOËL\n\n              A mon cher confrère en Art et          Littérature\n\n                        CAMILLE       LEMONNIER\n\n              Bastien Michiels, huissier, il y a vingt ans, à la Cour d'appel\n               de Bruxelles, y domicilié, patenté et immatriculé, souffrait\n               d'une gastrite chronique.\n                  A cause d'elle il se réveillait la bouche pâteuse et navré\nd'une tristesse plombante. A cause d'elle il mouvait péniblement ses jambes\nallourdies quand, vers dix heures, il se rendait au Palais. A cause d'elle\nil s'endormait pendant l'audience à la petite table où il essayait de\ngriffonner ses exploits. Et par malheur, il ronflait : il avait (date néfaste!)\nponctué d'un long raclement d'archet sur la quatrième corde d'une contre­\nbasse, la plaidoirie d'un avocat goguenard, qui, à ce bruit, s'arrêta net\net dit : Voilà l'effet de mon éloquence! Michiels sursauta au milieu des\néclats de rire. Le président l'admonesta sévèrement.\n   Il est malheureux. Et pourtant, quoique malade, c'est un solide\ncompère, de haute taille, découplé en athlète, noir de poil, cheveux ras,\nbarbe longue, teint rouge, trop rouge et craquelé de couperose. Un jour,\nen Cdur d'assises, il était de service; il fallut tirer du fourreau, pour\nl'exhiber au jury, un sabre, instrument du crime. La rouille l'avait scan-\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "                                 - 8 4 -\n\ndaleusement rongé pendant l'instruction, dans les dépendances humides\ndu greffe; l'arme et son enveloppe semblaient soudées. Deux gendarmes\navaient en vain essayé de la dégainer. On demanda un hercule de bonne\nvolonté. Michiels s'approcha, serra le coupe-choux entre les genoux, l'y\nretint de la main gauche, tira sur la poignée de la main droite, et brusque­\nment mit la lame au clair. Le populaire debout au fond de la salle\napplaudit. Oui, c'était un solide compère.\n   Mais pourquoi alors une gastrite chronique? Ah ! C'est qu'il est Bruxel­\nlois, du bas de la ville, né rue des Six-Jetons, établi présentement rue\nPierre-plate, après avoir fait escale rue des Sœurs-Noires et rue Middeleer.\nIl a toujours vécu dans la zone odorante des brasseries et de leurs satel­\nlites, les estaminets réputés pour le lambic lampant et le faro savoureux.\nEt depuis son enfance, il a bu sans soif ces liquides nationaux, chargeant\nson estomac de leur pesant lestage, dans lequel il noie le soir des œufs durs\net mêle la fumée de sa pipe bourrée de fleur d'Harlebeke. Dès vingt-cinq\nans son ventre commençait à ballonner, et il se sentait chaque matin autour\ndu crâne l'étau du casque des buveurs. Il était pris de la maladie bête et\nmorose qui navre le caractère et empeste l'haleine de tous ses concitoyens\nadonnés aux mêmes incurables faiblesses.\n   Michiels s'en désolait. Il aimait le travail, mais une incessante conges­\ntion cervicale paralysait son intelligence d'une bonne moyenne belge,\nsavez-vous? Tout lui coûtait un effort. Perpétuellement somnolent et\nperpétuellement obligé d'agir, il ne sortait pas de la mauvaise humeur\ndécouragée et baillante d'un serviteur tiré de son repos avant l'heure.\nLe marasme le rongeait.\n   Comment guérir ?\n   Ah! qu'il était loin de cette belle santé flamande, proverbiale et fausse,\ndont l'étranger gratifie naïvement ces grosses bedaines, qui pour ceux qui\nconnaissent nos misères, sont le réceptacle et le témoignage de la morne\nmaladie des amateurs de bière.\n   Comment guérir?\n   Il s'était plaint à ses camarades de table du Borgval, son estaminet\nfavori depuis quatorze ans. Tous, lâchement soumis au même vice et victimes\ndu même alanguissement, lui avaient répondu : Rien à faire. Ils se rési­\ngnaient à leur affaissement quotidien avec le fatalisme des mangeurs\nd'opium. Il avait consulté le médecin du quartier, qui, du reste, buvait\ncomme les autres les torpides breuvages. Il lui avait dit, en ricanant :\n« Ne boire que de l'eau et ne plus fumer,         si vous pouvez. » Michiels\navait pris ce conseil pour une énorme plaisanterie. Le pharmacien l'avait\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "                                 — 85     -\n\npurgé : il avait été soulagé pendant deux jours, puis la cagoule de ses\nidées sombres lui avait, de son éteignoir, recoiffé la tête. Une nuit, en\nrentrant, passant le pont des Riches-Claires, il s'était machinalement\naccoudé sur le parapet : la Senne roulait au dessous ses épaisses et fétides\neaux d'égout. Mélancolique, hypocondre,il avait pensé s'y jeter. Un acte\ninterruptif d'une prescription arrivée au dernier jour utile, à signifier le\nlendemain, l'avait retenu : pour l'huissier le devoir avant tout.\n   Oui, oui, Michiels se désolait. Pourtant son étude allait bien. Son pécule\ngrossissait. Au logis pas de tracasseries conjugales : il était célibataire et\nmatait discrètement son tempérament avec une veuve assez mûre, petite\nrentière rue des Cerises. Mais qu'importait, si de son estomac détraqué\nmontaient incessamment ces effluves chagrins qui ternissaient le paysage\nentier de sa modeste existence, comme les émanations corrosives d'une\nfabrique de produits chimiques mettant leurs flétrissures cancéreuses sur\nles feuillages d'alentour.\n\n   Une veille de Noël, dans l'après-midi, il reçut de M e Van Camp, l'avoué\nle plus en vue de la capitale, une ordonnance de déguerpissement à signifier\nle jour même, donc avant six heures du soir, dernier moment utile en hiver\nd'après le Code de procédure.\n   Il se mit incontinent à coucher son exploit sur timbre. Sa plume grin­\nçait activement. « A la requête de M. Louis Rentmeesters, ci-devant\n« boutiquier, présentement rentier, Courte rue des Longs-Chariots »,\ndisaient les qualités. Et elles continuaient : « Attendu que le cité, ci-après\n« qualifié, a pris à bail de mon requérant, pour le terme d'une année\n« qui vient d'expirer, une maison rue de Loxum ; que loin d'en jouir en\n« bon père de famille, il l'a transformée en chenil pour des chiens, clapier\n« pour des lapins, volière pour des oiseaux ; qu'en présence de cet abus,\n« le requérant n'entend pas continuer la location. Ci est-il que je, huissier,\n« ai cité en référé, pour se voir condamner à déguerpir dans les vingt-\n   quatre heures pour tout délai, lui, et les siens animaux, sinon voir\n« mettre sur le carreau ses hardes et effets mobiliers, avec frais, dépens, et\n« sous réserve de dommages-intérêts et plus amples réparations au prin­\n   cipal,.... J O H N TOLMACHE ITCHKOC, S E DISANT DOCTEUR EN\n« MÉDECINE DES UNIVERSITÉS AMÉRICAINES ». L'avoué avait écrit ceci\nen grosses lettres, pour éviter toute erreur.\n   Il écarquilla les yeux. Docteur en médecine des universités américaines!\n L'Amérique! Un médecin venu d'Amérique! Des pays lointains, fabuleux,\noù tout à lui, paisible huissier du Brabant, apparaissait phénoménal. Il\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": "                                   — 86 —\n\navait entendu récemment parler des effets merveilleux d'injections sous-\ncutanées, calmant du coup les plus vives douleurs; c'étaient les débuts\nmystérieux de la morphine. Celui qui s'essayait à ces nouveautés était,\ndisait-on, un étranger. Michiels pensa que c'était peut-être son signifié. S'il\nprofitait de l'occasion pour le consulter?\n   Un quart d'heure après il sortait pour exploiter, sa serviette en chagrin\nnoir sous le bras préservant ses rôles.\n   Il était cinq heures et demie. Le temps plutôt humide que froid, qui\ncaractérise chez nous l'hiver plus que la gelée et la neige. Une brume blan­\nchâtre rendant vague le haut des maisons et garnissant les réverbères d'une\nruche de tulle. Plus de mouvement qu'à l'ordinaire ; des entrées et sorties\nfréquentes chez les pâtissiers et les charcutiers dont les faiseurs de réveillon\ndégarnissaient peu à peu les vitrines et les comptoirs. Une pacifique veillée\nde Noël brabançonne, presque sans cris ni chants, sans grande joie, sans\ntristesse profonde, plutôt morne, comme le temps brouillardeux qu'il\nfaisait.\n   John Tolmache Itchkoc habitait rue de Loxum une des maisons très\nhumbles, toutes pareilles, qui se profilaient à gauche en montant avant les\nexpropriations des dernières années. Porte verte, presque rustique, à un\nseul vanteau, effritée au bas par la vétusté, creusée au rabot de rainures\nverticales, surmontée d'un abat-jour en éventail, élevée de trois marches\nsur l'étroit trottoir. Quand Michiels tira le cordon terminé par une patte\nde lièvre dépoilée, une maigre sonnette fêlée retentit comme une voix de\npetite vieille.\n    On fut longtemps à ouvrir. Enfin le battant tourna, lentement, avec\ndéfiance. Dans l'entrebaillement apparut un corps mince, enveloppé d'une\nrobe de chambre écarlate, maculée de taches plus sombres, d'où émergeait\nle chef d'un petit vieillard, une marionnette, eut-on dit, au visage gros\ncomme le poing, vrillé de deux yeux luisants, entouré d'une prodigieuse\nauréole de cheveux et de barbe, blancs comme l'ouate, rayonnant et flam­\n boyant en un circuit ininterrompu.\n    Bastien demeura ébahi. Oui, vraiment, s'il était une puissance capable\nde le débarrasser de son mal nauséabond et insupportable, elle se mani­\n festait en cette apparition.\n   — Que voulez-vous ? demanda l'être en rouge d'une voix griffante\ncomme une patte de chat s'abattant sur la joue.\n   — Le docteur Itchkoc, répondit le géant intimidé.\n   — C'est moi. Et après?\n    — Je viens vous notifier un exploit.\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "                                  - 8 7 -\n\n    — Ah! vous êtes huissier. Vilain métier, surtout la nuit de Noël. On\nveut que je m'en aille, n'est-ce pas? Je paie bien pourtant. Mais ce sont mes\nchiens, mes lapins, mes pigeons, mes grenouilles. Mon propriétaire est plus\n bête qu'eux. Quel pingouin! Entrez.\n    Et s'effaçant pour laisser passer, il referma la porte. Ils furent aussitôt\ndans une obscurité où seul l'abat-jour en éventail mettait, en faible lueur,\nun pan de l'éclairage blafard de la rue.\n   — Par ici, suivez-moi, miaula la voix aigre, et en même temps une main\ndure comme celle d'un squelette saisit Michiels au bras et l'entraîna sur un\nescalier irrégulier et raide dont la dernière marche débouchait presque sur\nle seuil de l'habitation.\n    Il suivit en trébuchant.\n    De petits cris plaintifs venant d'en haut ponctuaient ses enjambées tâton­\nnantes. Il était surpris et vaguement inquiet.\n    Dès le tournant il aperçut la baie éclairée d'une chambre ouverte : — « Je\nvous mène à mon amphithéâtre, dit l'autre. C'est aussi ma salle à manger\net ma chambre à coucher, mon salon et ma bibliothèque, ma cuisine et\nma cave. Le surplus de la maison est vide ».\n    Ils entrèrent.\n   Jamais Michiels, au cours de sa longue carrière d'huissier instrumentant\ndans les coins reculés où les misères humaines trouvent leurs derniers\ngîtes, n'avait rien vu de pareil. Il s'arrêta effrayé.\n   Une grosse lampe au pétrole, posée sur le coin d'une table carrée,\ncouvrait de sa lumière un caniche, étalé sur le dos, les quatre pattes tirées,\nla tête renversée, le cou pris par un collier de métal, étroitement bridé,\nsanglé, ligotté, dans un silence et une immobilité funèbres. Il vivait! on le\nvoyait à de brusques saccades qui soulevaient la poitrine, et pourtant il\navait le ventre ouvert, la peau ramenée des deux côtés comme les entour­\nnures d'une redingote. On voyait ses intestins, dont les replis, jaspés de\ncinabre et de vert, figuraient un nœud de reptiles. Un de leurs anneaux,\nfendu comme un boudin, s'épandait au dehors.\n   — Vivisection, dit le docteur avec calme. Et saisissant un pigeon, qui\navait à la nuque une plaie affreuse, et, les plumes maladivement hérissées,\ndormait sur une des pattes étendues du chien martyr qu'il avait prise pour\nperchoir, il lui lissa d'une caresse le col et le dos, puis le lança. Le vola­\ntile prit un vol lourd, en spirale, et après deux ou trois tours s'abattit\nsur le plancher comme s'il recevait un coup de fusil.\n    — Cervelet à moitié amputé ; plus de direction dans les mouvements,\n dit encore le docteur toujours calme.\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "                                    — 88 —\n\n   Michiels était atterré. Il avait pour les bêtes cette affection qui fait d'elles,\nen Belgique, le complément de la vie des petits bourgeois. Chez lui, chez\nses voisins, il y avait de braves chiens nommés presque tous Fidèle, des\nchattes tranquilles nommées Minnekepoes, des serins nommés Fifis\ncouvant dans leurs cages, des poissons rouges tournant dans leurs bocaux,\ndes pigeons voyageurs roucoulant dès l'aube, des pinsons aveugles voca­\nlisant du matin au soir leur petit air joyeux, toute cette décoration animale\nqui remplace, dans nos humbles ménages, les bouquets et les pots de fleurs\ndes populations amoureuses de la couleur et des parfums. Voir pâtir ces\ncompagnons familiers lui poignait le cœur. Et voici que brusquement il\nétait dans un horrible lieu où on les mettait à la torture.\n    D'un des coins de la pièce venaient les gémissements qu'il avait entendus\nd'en bas. Ils sortaient d'une caisse d'emballage, fruste et jaune, couverte\nd'une claire-voie.\n   — Ce sont mes sujets de rechange, dit Tolmache. Et prenant la lampe,\nla mettant au dessus de la cage, il ajouta : Une levrette pleine qui a mis\nbas hier.\n   En effet, trois petits étaient accrochés aux mamelles comme des ven­\ntouses. Mais, hantée par la terreur des cruautés prochaines dont l'odeur\nde sang répandue dans l'air de ce charnier lui donnait le pressentiment,\nla mère geignait en accomplissant son office de nourricière.\n    Michiels était ému jusqu'aux entrailles.\n   — Curieux, n'est-ce pas? dit le vieillard en le regardant sous le nez. J'en\nai eu une à qui j'avais coupé les quatre membres pour une expérience\nsuperbe, là sur la table. Je l'avais déliée, la croyant morte. Je sors un\ninstant. Quand je rentre, je la trouve par terre, dans le coin où j'avais jeté\nses petits. Elle avait travaillé de ses moignons comme un phoque se traî­\n nant sur le sable. Elle leur donnait à téter. Prodigieux, hein?\n    L'huissier frissonnait. Bouche béante il dévisageait ce personnage tout\n en rouge; c'est ainsi qu'il avait vu apparaître le bourreau dans le Trouvère\n et dans la Juive, au théâtre de la Monnaie, lors des représentations qu'il\n se payait une fois l'an le lundi de Pâques.\n    Il vit tout-à-coup qu'il tenait à la main un petit couteau à lame brillante\n comme un miroir dont la pointe était ternie par un glacis de sang séché.\n Les taches qui persillaient la robe de chambre écarlate étaient de la même\n teinte, et, horreur! il en avait aussi sur les mains.\n    — Oui, vi...vi...sec...tion, reprit en scandant le satanique écorcheur,\n comme si de rien n'était. « On ne connaît pas encore ça ici. Mais ça viendra.\n Vous verrez dans quelques années tous vos carabins avec mon installation.\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "                                 - 8 9 -\n\nCe que ça donne comme résultats, est inimaginable. Quel malheur qu'on\nn'y ait pas songé au temps où l'on mettait à la question aussi naturellement\nqu'aujourd'hui on met à la pistole ! Que d'observations médicales inappré­\nciables on eût recueillies, non plus sur des bêtes, expériences d'ordre infé­\nrieur, mais sur l'homme lui-même. Rien que dans les Pays-Bas, sous le\ngouvernement du duc d'Albe, cinquante-cinq mille torturés en quelques\nannées ! »\n   Et levant la main qui tenait le scalpel, il s'écria avec enthousiasme :\nJ'aurais dû vivre en ce temps-là!\n   Il remit la lampe à sa place. Et avec ennui : Voyons, faites-moi mon\naffaire, dit-il.\n   — Voici la copie pour vous, dit Michiels. Veuillez lire.\n   Il prit le grimoire, et pour le tenir des deux mains sous la clarté, il se\nmit aux dents la petite lame, comme le boucher qui vient d'arracher la\nlangue au saint Liévin dans le tableau de Rubens.\n   Il lut en marmottant. Puis : Pour quand cette mise à la porte?\n   — Pour après-demain. Vous avez le jour franc d'usage.\n   — Parfait. C'est la Noël tout entière alors. Ça me suffira pour achever\nce sujet-là, et fricasser mon pigeon à déjeuner. Je ne déménage rien, vous\nsavez. Je laisserai ici la carcasse à'Azor, le fainéant qui s'étire là sous\nles lanières. Drôles de figures feront les passants quand vous le descendrez\nsur le trottoir.\n   Michiels griffonnait le parlant à. Ses doigts se crispaient sur la plume\net il avait eu grande peine à ouvrir son écritoire de poche. Et pourtant,\nmalgré son effroi et son horreur, une irrésistible envie de demander à ce\ndémon s'il ne pouvait rien sur sa gastrite, le tenait. L'homme lui semblait\népouvantable, mais sa monstruosité même suscitait dans l'âme troublée\ndu pauvre scribe, un espoir malsain d'un remède inattendu, coupable peut-\nêtre, mais souverain. Il se sentait en proie aux tentations du misérable\npensant à vendre son âme au diable.\n   Pendant ce temps, l'autre s'était approché d'un trépied qui supportait\nune marmite chauffant au dessus de la flamme bleuâtre d'une lampe à esprit\nde vin. Il tournait le liquide avec une grande cuillère. Doucement une\nvapeur montait répandant une âpre odeur ne ressemblant à aucune de celles\nqui avaient jusques là passé par les narines de Michiels.\n   — Voulez-vous boire une tasse? C'est du thé de feuilles de Nénuphar-\nanthropophage. Je les ai cueillies moi-même dans les étangs qui servent de\ncharniers au roi de Dahomey. On y jette les cadavres des nègres assommés\ndévotement dans les grandes solennités. Ces coquins de nénuphars les\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "                                  — 90 -\n\nsucent et les absorbent comme vous feriez d'un beefsteak. Il n'y a rien de\ntel que cette infusion pour retaper les vieux comme moi ».\n   Et soulevant la cuillère, il en versa le contenu dans l'entonnoir de son\ngosier.\n   Le long de l'échiné de Michiels la sueur perlait comme s'il y bavait\nl'épouvante.\n   — Voici, dit-il, d'une voie méconnaissable, en délivrant le double.\n   — Et voilà le cas que j'en fais, reprit l'autre, en essuyant dessus son\nbistouri. — Ceci n'est pas dit pour vous, mon brave, mais pour mon pro­\npriétaire. Ah que je voudrais le tenir ici, à la place de ce chien, qui me\nléchait, figurez-vous, pendant que je le bouclais. Quelle belle dissection\nj'en ferais! Et lente... oui très lente... et sans anestésique pour insensibi­\nliser, mille tonnerres ! »\n   Avec son petit couteau, il décrivait des découpures savantes, dans l'air,\ncomme s'il taillait en plein dans le cuir de l'infortuné Rentmeesters, alors\nen train de somnoler en son paisible logis de la courte rue des Longs-\nChariots.\n   Il y eut un silence durant lequel les lamentations de la levrette reten­\ntirent plus déchirantes et plus lugubres.\n   Michiels, mordu par le souci de sa gastrite, faisait, pour en parler, un\neffort égal à celui qui l'avait glorifié en Cour d'assises lors de l'épisode du\nsabre. Il dit tout à coup, rapidement :\n   — Monsieur le docteur, je suis malade. Voulez-vous voir et me donner\nun remède ?\n   — Malade, vous, reprit Tolmache, en le toisant de pied en cap.\nAu fait, qui n'est pas malade, très malade? Et soulevant la lampe, il le\nscruta de son perçant regard. Puis, sans hésiter, dardant sur lui son index,\ncomme une flèche dans la terre molle d'un tir à l'arc au berceau, d'un choc\nsec et dur, il lui pointa l'estomac en disant : Là git le mal.\n   — Touché, dit instinctivement Bastien, qui s'escrimait quelquefois au\n serment de Saint-Georges, dans une des maisons corporatives de la\n Grand'place.\n   — Vous avez là un viscère qui, vous paraîtrait ignoble si je vous fendais\nl'abdomen pour l'en extraire et vous le montrer. »\n    L'huissier sursauta. Comme en un éclair, il se voyait appliqué sur le\nchevalet, son énorme ventre crevé ainsi qu'un potiron dont on a découpé\nune tranche.\n    — Tranquillisez-vous, ce n'est pas nécessaire. Mais, je vous le répète,\nvotre estomac est ignoble. Je le vois comme si j'étais dedans. Il est\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                                   — 91 —\n\nincrusté à l'égal d'une vieille chaudière à vapeur. Il est flasque et puant\ncomme les cuirs verts salés qu'on débarque d'un voilier arrivant de\nBuenos-Ayres. S'il le trouvait dans un tas d'immondices, un chien pelé\ncrevant de faim n'en voudrait pas.\n   — Och! God! gémit Bastien. Mais en peut-on guérir?\n   — Oui.\n   — Comment, pour l'amour du ciel? Tout ce que j'ai fait jusque main­\ntenant n'a servi à rien.\n   — Des drogues, sans doute. Ça ne m'étonne pas. Il n'y a pas de drogues\nqui puissent nettoyer cette charogne, et surtout lui rendre l'activité, ce qui\nest l'essentiel.\n   — Connaissez-vous autre chose?\n   — Mais certainement que je connais autre chose. John Tolmache\nItchkoc guérit tous ses malades,... à moins qu'il ne les tue,... en faisant\nune expérience.\n   Michiels recula.\n   — Je ne dis pas ça pour vous. Puisque j'ai là un chien, je n'ai pas besoin\nd'un homme. Mais, — ajouta-t-il en ricanant, quoiqu'on pût croire qu'il\nparlait sérieusement, — il ne fait pas bon se confier à mes soins quand mon\nchenil est vide. Ainsi vous avez confiance en moi?\n   — Oui, dit Bastien avec conviction, entraîné de plus en plus dans le\ntourbillon d'une séduction énigmatique, s'enfonçant comme le cheval qui\npousse son poitrail sur le coutelas de l'e'quarisseur dès qu'il en sent la\npointe.\n   — Et bien, voici : Trois fois par jour une heure de tambour! — Et il\néclata de rire.\n   — Vous vous moquez de moi, balbutia l'autre interloqué.\n   — Mais non, mais non. Le remède est drôle, c'est pourquoi j'en ris.\nQuant à être bon, je vous en réponds. »\n   Et comme l'huissier hésitait : — Ce n'est pas la vieille médecine, j'en\nconviens. Mais, mon garçon, la vieille médecine s'en va en loques. C'est une\nradoteuse et une pédante qui ne voit pas plus loin que les verres de ses\nlunettes. Elle a toujours pris les chemins les plus longs sans se douter\nqu'elle a tout à portée des doigts. Ah! vous croyez que mon tambour est\nune plaisanterie. Je l'ai cru aussi jusqu'au jour où, officier de santé dans\nles armées fédérales, j'ai été frappé de la bonne santé imperturbable des\nfantassins qui maniaient les baguettes sur la peau d'âne. Jamais de gastrite\nces gaillards-là. Pourquoi ? Quel rapport entre les ra, les fla et la digestion?\nDifficile à trouver, mais lumineux dès qu'on le sait. C'est le rythme ! la loi\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "                                  — 92 —\n\ndu rythme ! loi universelle, dominant la matière comme l'esprit. L'estomac\ngâté, devenu inerte, ne guérit que s'il retrouve le mouvement machinal et\nnormal qui triture les aliments. Battez la caisse près de lui, méthodique­\nment, il va chercher à emboîter le pas, sans réussir d'abord, mais insensible­\nment il sortira de son engourdissement. Redoublez à heures fixes, tapez,\nretapez, il finira par être entraîné, il marchera en mesure, absolument\ncomme les badauds qui accompagnent un régiment. Une fois l'habitude\nreprise, il continuera tout seul. C'est la guérison. »\n   Michiels était tout oreilles. Il était vivement frappé par ce raisonnement\ndont la logique vulgaire s'imposait à sa simplicité plébéienne.\n   — Il y a à Chicago, reprit le vivisecteur avec animation, une maison de\nsanté avec cinq cents cellules, ayant chacune leur tambour, comme dans\nun établissement de bains chaque cabine a sa baignoire. On y va faire sa\ncure. Tout marche à la vapeur. Le malade est assis le ventre nu près de\nl'instrument, il tourne une clef et le roulement commence, énergique,\ncontinu, accéléré. Trois semaines suffisent aux plus compromis. Il en faut\nsix pour ceux qui ont eu la mauvaise chance de se faire droguer par la\nFaculté : histoire de revenir sur ses pas. Médecine d'empirique, crient les\nsavantasses. Je réponds, moi : Seule vraie médecine, celle qui regarde\nautour d'elle et se trouve toute faite dans la nature. Je commençais à\nréussir là-bas, aux Etats-Unis. J'avais fait du bruit avec mes tambours.\nJ'ai dû m'expatrier parce que le même jour moururent dans l'établissement\ndeux patients, l'un qui venait d'arriver, l'autre qui allait partir. J'exposai\nles deux estomacs dans l'alcool pour montrer la différence. C'étaient des\npréparations magnifiques et absolument convaincantes. Mes rivaux m'accu­\nsèrent d'avoir aidé la coïncidence des décès pour me procurer ces échantil­\nlons hors ligne qui me faisaient une réclame colossale. J'avais contre moi,\nj'en conviens, quelques apparences. Je décampai. »\n   Il parlait en gesticulant, secouant parfois sa crinière de neige, comme un\nétalon qui s'ébroue.\n   — Le bruit ! La musique ! comme moyens curatifs ! On n'a pas encore\ncompris tout ce que cela peut produire. Le canon! A-t-on jamais observé\nde près l'état physiologique des artilleurs ? A quelles maladies échappent-\nils? Et les violonistes? Et les sonneurs de cor? Et les joueurs d'orgue de\nbarbarie? Ah! si j'avais le temps! »\n   Ses paroles tintaient drues et lancinantes, pareilles aux notes d'une\népinette tracassée par des doigts agiles et fiévreux. Michiels subissait\nl'impression de cette vélocité tapageuse qu'il sentait non seulement aux\noreilles, mais sur tout le corps, qu'elle parcourait, grimpant, descendant,\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                                  -   93   -\n\ntournant en des évolutions fourmillantes. Oui, le bruit n'était pas seule­\nment du bruit, il avait une vertu matérielle, car voici qu'il l'enveloppait\npar son réseau invisible, ainsi qu'une grosse mouche prise dans les fils\nd'une araignée.\n    — La médecine est à refaire, reprit l'Américain. Je sais des maux qui se\nguérissent par les couleurs. Je peins mes malades, moi, Monsieur! J'ai\ndressé un catalogue des tons et des nuances, je les dose, comme les autres\ndosent le quinquina et le nitrate d'argent. J'ai vu dans les musées tel tableau\nqui, brossé sur la peau humaine, dans ses éléments dominants, aux bons\nendroits, eût sauvé des milliers de vies, J'ai là un livre manuscrit intitulé :\nPalette médicale, qui entrera dans les préjugés comme l'éperon d'un\nmonitor dans la coque d'un vaisseau de bois. »\n    Il désignait dans un coin dont l'œil de Michiels perçait maintenant le\nclair obscur, un amas gigantesque de papiers, entassés en feuilles volantes,\ncontre les murailles dont il semblait un contre-fort.\n    — Ils ne savent rien, rien, rien, tous ces bavards, parce qu'ils ne savent\nrien regarder que leurs bouquins. Les Allemands ont tous de mauvaises\ndents. Vous avez remarqué ça, n'est-ce pas? Leurs gencives ressemblent\naux remparts démantelés de vieux châteaux-forts : des créneaux, des\nbrèches, quelques noirs pitons. D'où vient cela? De leur langage, de leur\nterrible idiome, forçant les muscles des mâchoires et des joues à des contor­\nsions contre nature, à des dislocations qui tourmentent, détournent et\nruinent la nutrition des parties voisines. Quelque chose comme la défor­\nmation des pieds des danseuses. Si vous avez des enfants, gardez-vous de\nleur faire apprendre ce rabachage qui n'a d'équivalent que le bruit que\nfont les chevaux mangeant de l'avoine. Je l'ai expérimenté sur une école\nde jeunes nègres à la Nouvelle-Orléans. Je les ai pris à six ans. Ils avaient\ntous entre leurs épaisses lèvres de chair crue deux rangées de petits cubes\nd'ivoire qu'on eût crus taillés à même dans les plus belles défenses d'élé­\nphants du Congo. Dix ans après, ils parlaient l'allemand comme Gœthe,\nmais leurs bouches étaient ravagées comme s'ils avaient hiverné trois hivers\nau Spitsberg rongés par le scorbut. Je parle onze langues, comme si chacune\nétait celle de ma mère, vous l'entendez par mon français. Je comprends\n l'allemand comme si j'étais né à Berlin. Mais je n'en ai jamais lâché un mot.\nAussi ai-je gardé mon ratelier, voyez. »\n  Il ouvrit la bouche, montrant deux alignements qu'on eût dit exclusive­\nment composés de canines, espacées, triangulaires, pointues, comme les\nmâchoires en scie d'un requin.\n — J'ai refait l'hygiène dentaire, vociféra-t-il. Je connais les mots dont il\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "                                     — 94 —\n\n  faut s'abstenir pour éviter la carie, ceux qui améliorent l'émail. J'en ai dressé\n un dictionnaire. Il est là aussi, dans le coin. Attendez, que je le trouve. »\n    Il entra dans le tas, comme un baigneur dans le flot. Il en eût tout de\n suite jusqu'aux cuisses. Les pans de sa robe écarlate s'étalèrent derrière lui\n pareils aux ailes entr'ouvertes d'un perroquet pourpré qui aurait eu la\n taille d'un condor. Les papiers bruissaient comme les feuilles sèches quand\n les pieds y traînent sous les bois. Quelques souris sortirent, noires fusées,\n avec un petit cri strident et disparurent derrière la caisse de la lice, toujours\n têtée par son avide progéniture, qui continuait à gémir tristement. Du\n remous qu'il imprima à la masse sortit une poussière qui remplit la\n chambre et fit tousser l'huissier.\n     Il fouillait, fourrageait, comme un chiffonnier dans un amoncellement\n  d'immondices, et grognait d'impatience de ne pas découvrir le fantastique\n  glossaire. Michiels le regardait par dessus la table qui maintenant les\n  séparait, et fasciné par les gestes du maniaque, se penchait pour mieux\n  voir, appuyant les mains sur le bord, oubliant le crucifié sanglant qu'elles\n  touchaient presque, et dont la pauvre poitrine continuait à palpiter d'un\n  souffle presque éteint, symbole affreux de la souffrance, image terrible des\n convulsions dans l'immobilité.\n     — Mort ! Et sang ! Et damnation ! Pas moyen de le dénicher. »\n     Et se retournant brusquement, il resta là, engagé dans les rognures,\n comme Sénèque dans son dernier bain. Ainsi, de loin, fondu dans la\n pénombre, tel qu'une apparition surgissante, il apostropha de nouveau\n l'huissier.\n    — L'influence des contractions musculaires sur les dents, sur la peau,\n sur tout ! Ils l'ont comprise quand ils ont méthodiquement organisé leur\n gymnase de chambre. Ils ont un mouvement pour chaque muscle, aux\n pieds, aux jarrets, aux fesses, au tronc, aux bras, aux mains, aux doigts.\n Ils maintiennent ainsi la souplesse et la fraîcheur des membres. Mais\naucun de ces malins ne s'est avisé d'appliquer ce système à la face humaine\npour la conservation de la beauté et de la jeunesse, pour éviter les rides et\nles flétrissures de l'âge. J'y ai pensé, moi. Je sais comment on garde le front\nlisse, comment on évite la patte d'oie, comment on conserve aux joues la\nvigueur et le poli. Il suffit de faire manœuvrer les organes faciaires par des\ngrimaces intelligemment combinées. C'est la gymnastique du visage. J'en\nsuis l'inventeur. Tenez, regardez, en voici. »\n    Et, en effet, comme sur le verre d'un kaléidoscope, sur sa face chafouine,\navec une variété et une rapidité prodigieuses, défilèrent en une danse\nmacabre les grimaces les plus épouvantables, les plus grotesques, les plus\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                                  -95      -\n\n bouleversantes, les plus navrantes que jamais cerveau- halluciné par un\ncauchemar ait rêvées. La bouche s'allongeait en un rictus affreux, puis se\nresserrait en cul de poule, les yeux se renversaient blancs et striés de rouge,\nle front, montait, montait, puis retombait comme si une masse l'avait\nassommé, la peau se plissait et se crispait en vacillations tétaniques.\n   Quand il s'arrêta épuisé par cet acrobatisme d'une virtuosité infernale :\n— « J'en prépare une édition illustrée, s'écria-t-il. Jamais on n'aura rien vu\nde pareil. C'est souverain, je l'affirme. Vous avez lu dans les journaux ce\nqu'on dit de mistress Maud Astor, cette Californienne, qui depuis vingt-\ndeux ans ne change pas et, à quarante-sept ans, a remporté le prix de\nbeauté à Cincinnati. C'est ma cliente, elle pratique mon système. Tous\nles matins, deux heures durant, devant sa glace, elle gymnastique sa figure.\nElle ira ainsi jusqu'à la nonantaine. Je suis certain que Ninon de Lenclos\navait découvert le truc ».\n   Relevant sa robe de chambre, comme une femme eût fait de ses jupes, il\nsortit de sa litière et, plus tranquille, revint près de Michiels.\n   — C'est neuf, hein? ce que je vous dis. J'en aurais pour des mois à\ntout vous exposer. Il n'y a, du reste, qu'à ouvrir les yeux pour que les\nobservations vous entrent dans la caboche comme l'eau de mer dans la\ncale d'un navire qu'on saborde. Vos phtisiques ! ici en Belgique, ils\naugmentent étonnamment depuis trente ans : voyez les statistiques. C'est\nà cause du procédé employé pour le contrôle des billets sur les chemins de\nfer. Les voyageurs sont dans leurs compartiments, entassés, mijotant dans\nune bonne moiteur. Vlan ! la portière s'ouvre, une trombe d'air glacial\nentre, flagellant tout le monde de sa rafale. Si, en hiver, s'ouvrait ainsi\nune fenêtre dans un appartement, on pousserait des cris de terreur. On est\ndouché jusqu'aux os. La grippe, la bronchite, le catarrhe, la pneumonie,\nla fluxion de poitrine entrent tels que des assassins dans une demeure mal\ngardée. Des milliers de gens chaque jour subissent ce traitement sauvage.\nJ'appelle ça inoculer la tuberculose. C'est une bien autre raison de\nsupprimer le procédé barbare de recueillir les tickets en faisant courir les\ngardes sur les banquettes des trains en marche, que les quelques morts et\nles quelques blessés qu'on enregistre tous les ans.\n   « Les chemins de fer ! C'est du propre, avec leurs secousses rythmiques\net le frottement ininterrompus des voyageurs sur le drap des sièges. On\nen verra de belles dans trois ou quatre lustres, grâce à ce régime aphrody­\nsiaque qui s'applique à la presque universalité des populations occidentales.\nLa pornocratie se développera, la littérature deviendra obscène, les mœurs\ntourneront à la polissonnerie chronique et incurable. C'est le wagon qui en\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "                                  - 9 6 -\n\nsera cause. Chacun sait, sans le dire, ce que le cahotement du rail dégage\nde lubricité. L'emblème de la Vénus moderne, c'est la locomotive avec\nses ébranlements durant des kilomètres et des kilomètres. Établir une voie\nferrée, c'est étendre sur le sol de la cantharide ».\n   Michiels, qui voyageait peu et n'avait jamais aidé la bonne nature par\ndes moyens artificiels, comprenait moins. Sa tête, du reste, commençait à\nbourdonner formidablement. Pour un simple et honnête huissier c'était\nbeaucoup d'une seule rasade. Il éprouvait le besoin de respirer, de se\nreconnaître, de se recueillir.\n   Pour marquer un mouvement de retraite, il fit un pas de côté.\n   Il sentit que sa semelle posait sur un corps mou. Instinctivement il retira\nle pied et regarda. Il vit une masse bombée, noirâtre, visqueuse, luisante :\non eût dit une huître démesurément grasse et grande. Et tout de suite il en\ndistingua quatre, cinq, six autres, tigrant le plancher aux alentours.\n   Il eut une nouvelle commotion d'angoisse et d'effroi.\n   John Tolmache Itchkoc s'en aperçut.\n   — Ce sont mes grenouilles que j'ai lâchées tantôt, dit-il ». Et se baissant\nil en ramassa une qu'il tint suspendue par une patte à hauteur des yeux\nde Michiels qui, tout de suite, remarqua qu'elle était sans tête; la peau du\ncou mal cousue et sanguinolente, attestait l'atroce mutilation.\n   Le médecin la mit sur la table et de la pointe de son couteau la piqua au\ncôté. Bastien, terrifiante merveille, vit, à cette atteinte, la décapitée fran­\nchir d'un bond le caniche gisant, et renouvelant son saut, tomber à terre.\nPuis là, elle s'enleva encore, cogna la muraille, se retourna devant l'obstacle,\nrevint en arrière, alla heurter la paroi opposée, et à plusieurs reprises\nrecommença cette œuvre de démon. Et les autres qui maculaient le sol,\ntouchées par elle en passant, partirent tour à tour, comme des torpilles.\nToutes oscillaient d'un bout à l'autre de la salle, virant quand elles\ntouchaient la plinthe, se mêlant dans leurs chasses-croisés, telles que des\npendules ballant en même temps. Leur mouvement se ralentit peu à peu,\net bientôt elles demeurèrent de nouveau inertes, en grosses loupes, par terre.\n   — Effets des mouvements réflexes, dit Itchkoc qui jouissait de l'étonne­\nment mêlé d'épouvante de son client. Même sans tête, la grenouille respire\npar la peau si on la mouille. Le sang continue à circuler, le système nerveux\nreste sensible et obéit aux impulsions habituelles. En voulez-vous une? Ça\namusera vos enfants. »\n   — Non, non, merci, dit vivement, d'un accent altéré, Bastien, qui déci­\ndément en avait assez. Je dois partir. Monsieur le Diable..., pardon\nMonsieur le Docteur. Combien vous dois-je pour la consultation ?\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                                   — 97 —\n\n   — Pas un dollar. Prenez ma prescription comme cadeau de Noël.\nJamais vous n'en aurez eu de pareil.\n   — Merci, dit Michiels, qui déjà gagnait le large.\n   — Attendez que je vous éclaire, dit l'autre, qui prit la lampe et, rouge\ncomme Satan, resta debout sur le palier dans un coup de lumière, tandis\nque l'huissier dégringolait l'escalier, tâtonnait de ses mains tremblantes\npour faire mouvoir le pène, et se sauvait après avoir refermé bruyamment\nla porte.\n\n   Il dévala au pas accéléré la rue d'Arenberg, enfila les Galeries St-Hubert,\nperçant, en la bousculant, la foule noire de désœuvrés suspects qui s'y\nentasse le soir. Dans le pignon qui cloisonne le passage à mi-parcours, le\ncadran éclairé de l'horloge publique lui sembla une pleine lune morne. Il\ntraversa la place de l'Hôtel de Ville, inquiétante dans l'austérité de ses\nconstructions gothiques. Une pluie fine et froide filtrait à travers le brouil­\nlard.\n   Quand il arriva à sa demeure, une gamine de dix ans, en haillons, la-\nbouche contre le trou de la serrure, soufflait d'une voix grelottante un\nchant de Noël qui devait entrer dans le corridor d'entrée comme une\nromance de petite morte revenant la nuit se plaindre. Près d'elle deux\nautres misérables, plus jeunes, muettes et tremblotantes defièvre, attendaient.\n   Michiels leur donna un sou.\n   Il n'alla pas ce soir-là au Borgval. Il se laissa choir sur une chaise, au\ncoin du feu, dans la cuisine.\n   Une servante villageoise y nettoyait, y rangeait tout, selon l'usage\nbruxellois la veille des grandes fêtes.\n   Malgré ses émotions, il dormit moins agité que de coutume. Par recon­\nnaissance de n'avoir pas à porter cette nuit le poids quotidien des pintes,\nson estomac, instrument ordinaire de cauchemars et d'insomnies, le laissa\ntranquille. Il rêva seulement d'une exposition publique où l'on exhibait\nUne sorte de pieuvre morte, desséchée, hideuse, devant laquelle un public\nsans cesse renouvelé s'extasiait. Un pître la désignait d'une baguette en\ncriant sans cesse : « L'ignoble estomac de l'huissier Bastien Michiels ! »\n On payait dix centimes.\n   Il se réveilla sur le tard, vers neuf heures. Un pâle soleil de Noël inon­\ndait son lit d'une lumière douce. Les événements du soir précédent avaient,\ndans son esprit, perdu leur perspective fantastique. Ce qui dominait pour\nlui, c'était qu'il avait un estomac ignoble, et qu'il existait peut-être un remède\npour le réhabiliter, pour lui rendre sa dignité première.\n                                                                          7\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": "                                 - 9 8    -\n\n   Emploierait-il le tambour ?\n   Pourquoi pas? Il résolut la question par un proverbe : Si ça peut ne\npas faire du bien, ça ne peut pas faire du mal.\n   Il descendit.\n   En l'entendant, la servante sortit de la cuisine, et en flamand lui\nsouhaita une heureuse Noël! Zalige Kersmisl\n   Il lui donna une pièce d'onze sous et demi (le franc de France en vieille-\nlangue monétaire du Brabant), et entra dans sa petite salle à manger.\n   Le couvert était mis pour le déjeuner. Tout de suite elle lui apporta du\nchocolat brûlant et des couques au beurre réchauffées au four, extra rem­\nplaçant, suivant la coutume locale, pour les quatre grandes fêtes gardées, le\ncafé au lait fortement mêlé de chicorée et les tartines de tous les jours.\n   Quand il eut fini, il rappela la domestique.\n   — Mie-Wantje, dit-il, allez me chercher Kobe Janssens.\n   C'était un des tambours de la garde civique du quartier, dont Michiels\nétait sous-lieutenant. Il habitait presque à côté. Sa femme était verdurière\net marchande de harengs saurs.\n   Dix minutes après Kobe Janssens paraissait. Lui aussi souhaita : Heu­\nreuse Noël! Lui aussi reçut sa pièce d'onze sous et demi. La conversation\ns'engagea en plat flamand du bas de la ville.\n   — Kobe, voulez-vous venir jouer du tambour ici trois fois par jour,\ndurant une heure?\n   — Qu'est-ce que vous dites, lieutenant? Jouer du tambour! Ici! Trois\nfois par jour ! Pourquoi ?\n   — Ça c'est mon affaire, Kobe. Supposez que c'est pour débarrasser la\nmaison des rats.\n   — Vous croyez que c'est bon het getrommel om ze te verjagen ? Ça\npourrait bien être vrai. Je ne l'ai jamais entendu dire. Je veux bien.\n   — Je vous donnerai par jour un escalin. Ça va-t-il?\n   — Mais oui, c'est autant de gagné. A quelle heure chaque fois?\n   Avant que Michiels eut répondu, on sonna de la rue II fut distrait et\nécouta. La servante ouvrit et apporta une lettre.\n   — C'est pressé, dit-elle.\n   Il lut. C'était de Me Van Camp, l'avoué : « Mon cher Michiels, écri\n   vait-il, inutile de poursuivre l'exécution de l'ordonnance de déguerpisse­\n   ment que vous avez signifiée hier au docteur Itchkoc. Il paraît que c'est\n« un fou. Nous allons demander son interdiction. Son fils est arrivé hier\n« de New-York. D'accord avec le propriétaire, qui sera indemnisé, nous le\n« laisserons dans sa maison pour être plus sûr de l'avoir sous la main ».\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                                    — 99 —\n\n   L'huissier resta rêveur. Un fou !\n   Le tambour, debout, attendait. Au bout de quelques instants\ndemanda :\n  — Eh bien, lieutenant, à quelle heure?\n   Michiels, indécis, se tâta l'estomac, puis avec le geste d'un homme\nse dit : Bah! je me risque! il répondit:\n  — Nous commencerons demain matin à l'Angélus.\n                                               EDMOND PICARD.\n   24 décembre 1884 (Veillée de Noël).\n\n\n\n\n                FÊTES MONACALES\n\n                                         I\n        A coups de cloche, à coups de trompe et de bourdon,\n        Au tapage mordant des trompettes       claquantes,\n        La crosse droite en main comme on tient l'espadon,\n        Front nu, torse en hauteur, allures attaquantes,\n        Les chevaux rythmant clair de leurs sabots d'acier\n        Quelque joyeuse et folle entrée au cœur des villes,\n        Les moines féodaux, bardés d'orgueil princier,\n        S'étalent tout en or dans les fêtes civiles :\n        Hommes sacrés, siégeant sous leur froc suzerain,\n        Eblouissant leurs temps de leurs majestés pâles,\n        Le monde avait l'effroi de ces grands blocs d'airain,\n        Assis les pieds croisés sur les foudres papales.\n\n\n                                         II\n        C'étaient les âges neufs où les tiares et croix,\n        Soudainement dans les guerres      dégringolées,\n        S'ensanglantaient autant que les glaives des rois,\n        Et se cassaient aux chocs des heurts et des mêlées.\n        Les évêques jugeaient la plainte et le grief;\n        Leur donjon mordait l'air de ses crénaux gothiques ;\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": "                        100\n\n\nIls n'avaient cure et soin jamais que de leur fief;\nIls se disaient issus de déesses mythiques ;\nLeurs cœurs étaient hautains — mais leurs cerveaux battus\nComme une enclume en bronze, étaient tintants de gloire.\n\nCes temps passaient d'orgueil et de splendeur vêtus,\nEt le progrès n'avait encor de sa racloire\nRien enlevé de grand, de féroce et de lourd,\nAu monde où se taillaient les blocs des épopées.\nQuelque moine en était le dompteur rouge et gourd,\nMais moins à coups de croix pourtant qu'à coups d'épées.\nIl infusait au peuple agenouillé la peur,\nAux grands la crainte; aux rois il parlait de puissance\nQui leur venait d'en haut et plongeait en torpeur\nLes serfs dont il fallait couper ras la croissance.\n\nEt naquirent alors des cloîtres fabuleux\nDans les obscurités des bois et des mystères,\nD'abord gardiens sacrés de morts     miraculeux,\nIls vécurent, ayant des rois pour donataires,\nEt des princes, vassaux de Dieu, pour protecteurs.\nIls devinrent château, puis bourgade et village,\nIls grandirent cité géante — et leurs tuteurs\nMirent le féodal pouvoir en attelage\nAu devant de leur brusque et surgissant soleil.\n\n\n                        III\n\nEt c'est fête aujourd'hui dans ce. monde néfaste,\n Vingt grands abbés, la mitre au front, le doigt vermeil,\nSont là, monumentaux de vigueur et de faste,\nLe drapeau monacal se refête à l'écart,\nPesant d'orgueil sacré, dans des lambris de marbre.\nVingt hérauts plastronnes de soie et de brocart\nSont fixés, tout debout, chacun au pied d'un arbre\nDont feuille à feuille on a doré le dôme entier.\nEt le soleil chrétien voit ces luxes rebelles\nTrôner dans la splendeur d'un vallon forestier,\nEt sous le va-et-vient des papales flabelles\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "                         101\n\n\nUn repas colossal souffle, fourneaux   béants,\nEructant en renvois sa flamme et sa fumée,\nPar les gueules de fer des soupiraux géants.\nUne odeur de mangeaille et de chair allumée,\nEt de sauces fleurant les gras parfums     huileux,\nPlaque au palais et fait suinter d'aise les bouches.\nSièges, coussins, tréteaux, divans par tas moelleux\nCerclent la table encor vide, comme des couches.\nL'air est coupé de lents effluves altérants;\nSur les velums tendus le vent plisse des moires;\nDes corbeilles de fruits bombent leurs tons safrans\nSur des plinthes de chêne et sur des bords d'armoires,\nEt les échansons vifs, passent, le bras orné\nDe la sveltesse en col de cygne des aiguières.\n\nDans l'attente et l'odeur du repas atourné\nIls écoutent les vingt abbés, vœux et prières\nQue leurs vassaux, genoux touchant le sol, leur   font.\nEt reniflent l'encens des lourdes  flatteries.\n\nEt la fête prolonge autour son cours profond :\nDes guirlandes d'argent sur des piques fleuries\nLe long des chemins verts gagnent les loins des bourgs;\nDes soldats cuirassés d'acier et de lumière\nCampés sur leurs chevaux au coin des carrefours\nPointent leurs casques bleus sous un vol de bannières;\nLe soleil estival mord le fond d'un torrent,\nAllume les rochers et fait craquer les chênes ;\nDans les hameaux, tout un peuple     tintamarrant,\nSe prépare, brutal, aux kermesses prochaines\nOù son rut roulera comme un fleuve au travers ;\nEt des étalons roux, la prunelle élargie,\nLe ventre frémissant et les naseaux ouverts,\nTendent leurs cous gonflés du côté de l'orgie.\n\nEnfin la table est prête et dresse ses couverts.\nLes vingt abbés, la croix d'argent sur les poitrines,\nFlanqués chacun d'un haut valet, se sont assis.\nIls hument les pâtés, les lards et les terrines,\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": "                     —   102 —\n\n\nLes mets monumentaux, tassant leurs ramassis.\nOn sert des paons, la queue épanouie en lyre;\nDes porcs, les flancs mordus de tridents ciselés ;\nDes cuissots roux dont une odeur d'ambre et de myrrhe\nFume à travers les dents de lourds plats crénelés.\nLes fumets pimentés et les sauces ardentes\nAgacent de leur feu titillant les palais,\nQue corrigent des fruits aux saveurs corrodantes.\nLe repas se poursuit sans trêve, sans relais.\nVoici le grand gibier des liesses avides :\nLes sangliers, dont la hure dans le festin,\nHaineusement grimace et tord ses crocs livides,\nLes aloyaux et les rognons de bouquetin,\nLes filets raffinés, les volailles farcies,\nLes daims royaux, tués la nuit, aux alentours,\nLes faisans adornés de grappes cramoisies\nEt la chair des chevreuils avec des langues d'ours.\n\n\n                         IV\n\nA gauche, au coin d'un lourd massif, entouré d'ormes,\nSur des tréteaux vêtus de velours damassés,\nOn mime avec des cris et des clameurs énormes\nJérusalem conquise et l'assaut des Croisés,\nLe glaive au vent, sur la douve monumentale.\nD'abord s'avance, au pas, le héros Godefroid,\nLevant sur l'Orient la croix occidentale,\nLe duc de Normandie en vêtements d'orfroi,\nPierre l'Ermite assis sur sa mule âpre et raide,\nPuis Bohemond, et le Sire de Vermandois,\nRobert de Flandre, et là, fier entre tous, Tancrède.\nAutant d'assauts livrés ensemble, autant d'exploits.\nOn lutte à corps serré, pied à pied, et les casques,\nLes heaianes, les armets, sonnent clairs sous les coups,\nLes glaives vont tournant en sanglantes bourrasques,\nOn s'agrippe; Chrétien dessus, Maure dessous,\nRoulent noueusement dans le flux des mêlées.\nDes cimeterres bleus luisent, éclairs de deuil,\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "                     — 103 —\n\nHeurtant d'un choc d'acier les masses dentelées,\nEt les pennons tenus debout comme un orgueil.\nLes cœurs sont furieux, les têtes allumées.\nOn entend le grand cri : Notre-Dame et Noël!\nEt cet emmêlement des deux larges armées\nFait croire un long instant que le heurt est réel.\nLes Turcs creusent les rangs de sanglantes ornières;\nLes Chrétiens sur les murs s'acharnent plus avant;\nRien ne fait présager laquelle des bannières\nTriomphale et levée ira claquante au vent,\nQuel symbole mourra de mort rouge, quel monde\nTiendra sous sa lourdeur l'autre monde écrasé;\nQuand par dessus les flots de la tuerie immonde,\nVêtue en long manteau d'argent fleur de lysé\nSurgit debout l'archange avec sa cour de gloires,\nAvec ses cheveux fiers, avec son pied dompteur,\nAvec ses doigts dorés, d'où tombent les victoires.\nEt l'Asie est conquise au Christ inspirateur.\n\nA droite, un lent cortège altier de filles belles,\nVierges superbement, les cheveux en camail\nSur l'épaule, le corps orné de brocatelles,\nLa ceinture bouclée avec fermoirs     d'émail,\nLentes, et sur un pas de rythme ancien procède.\nElles ne font qu'aller, que venir, que passer,\nL'horizontal soleil tout en splendeur, obsède\nDe ses glissants rayons leur front, et vient baiser\nLes bijoux solennels qui pavoisent leurs tempes\nEt leur col frais et nu jusqu'au vallon des seins.\nLes premières s'en vont en rang, levant les hampes\nDe roux et lourds flottants drapeaux diocésains.\nLes fronts baisés au va-et-vient des broderies,\nLes doigts cerclés d'argent et les poignets d'airain.\nD'autres viennent, tenant de sveltes armoiries,\nDes tortils monacaux et blancs où le burin,\n Tailla sur fond d'azur des mitres crénelées;\nD'autres devant leurs pas égaux sèment des fleurs;\nD'autres, les pieds battant les traînes déferlées,\nLes cheveux défrisés par les vents cajoleurs,\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "                      — 104 —\n\nPassent, symbolisant les lentes litanies,\nAvec des cartels d'or et des emblêmes bleus.\nEt tel ce défilé, coulant ses symphonies\nEt sa mobilité de couleurs et de feux,\nParmi le déploiement des ruts et des ripailles,\nAttire l'œil des grands moines enluminés\nQui par dessus les plats de lard et de tripailles\nPenchent leur face énorme et leurs sens tisonnés.\n\n\n                          V\nOn sert encor dans des coupes et des amphores,\nLes crûs des vins de France et les cidres normands.\nIl flambe des parfums aux éclairs de phosphore\nDans les ventres ouverts de cratères fumants.\nLes vents passent, tordant leurs feux en chevelures\nEt s'imprègnent d'encens et l'épandent au loin\nEt le roulent parmi les flux des moissons mûres\nEt la marée en fleur de l'avoine et du foin.\nDe l'horizon arrive à travers champs, la houle\nDes vacarmes touffus et, des débordements,\nEt des sauvages cris, et des ruts de la foule.\nOn devine, là-bas, dans les hameaux,      fumants\nDe liesse à pleins instincts et de joie à pleins ventres,\nServes et serfs, patauds et pataudes, tous soûls,\nMâles, luttant entre eux comme les loups des antres,\nEt femelles hurlant autour, les regards fous.\n\n\n                         VI\nEnfin, le long repas finit, et les lumières,\nDans les massifs géants, larment l'obscurité,\nL'ombre descend des monts aux heures coutumières,\nLe ciel s'étend immense ainsi qu'un drap lacté\nSur les étangs rêveurs et les plaines songeuses.\n\nMais bien qu'il fasse soir, les bruits croissent toujours\nEt montent plus grouillants des plèbes tapageuses\nEt roulent plus tonnants vers les échos des bourgs,\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "                                 —   105   —\n\n\n           Jusqu'à ce que minuit tombe sur les villages\n           Et que les moines las, mis en joie et repus,\n           Quittent la fête ardente encor.\n                                            Leurs attelages\n           Sont amenés fringants sous les ormes trapus.\n           On les y voit monter, la face au vin rougie.\n           Et s'en aller par les routes à travers bois,\n           Faisant de loin en loin sur la foule et l'orgie\n           Avec leurs mains en or de lents signes de croix.\n\n                                               EMILE VERHAEREN.\n\n\n\n\n     MADEMOISELLE RAMPILLON\n              Voilà, deux mètres de peluche... C'est moi qui vous remercie,\n                répondit la vieille demoiselle en reconduisant l'acheteuse.\n                  Dans un coin, à un pupitre éclairé par un bec de gaz, la\n               patronne, debout au milieu d'un amoncellement de cartons\nétiquetés de petits carrés d'étoffe, achevait l'inventaire de fin d'année.\n   La demoiselle reprit sa place habituelle derrière le comptoir. En enten­\ndant la plume de la mercière griffonner un paraphe au bas du registre,\nelle tira de sa ceinture une montre en argent, toute plate, datant au moins\nde 1820.                                                          .\n   — Madame, fit-elle avec la déférence presque craintive des inférieurs, je\ncrois que sept heures vont sonner, et vous avez été assez bonne pour me\npermettre aujourd'hui...\n   — Ainsi, dit la patronne en s'arrêtant de replacer les cartons dans leurs\ncasiers, vous ne pouvez décidément dîner avec nous, comme vous avez\ndepuis si longtemps accoutumé de faire la veille de l'an? Ce n'est pas\ngentil, cela.\n   — Vous savez combien je le regrette. Mais il faut que j'aille rue Belliard,\nchez mon beau-frère le capitaine, habiller ses filles pour leur premier bal,\net quand il me demande, celui-là, j'obéis... militairement, dit la vieille en\nriant.\n   — Enfin, puisque rien ne sert d'insister... Ayez seulement l'obligeance de\nremettre un peu d'ordre ici, et vous pouvez aller.\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "                                  — 106 —\n\n    La demoiselle ferma tous les tiroirs, rangea les boîtes, brossa les chiffons\net les rognures de papier qui traînaient sur le plancher.\n    — Et maintenant, mademoiselle Madeleine, dit affectueusement la\nmercière pendant que la demoiselle nouait sous son menton ridé les brides\nde son chapeau à fleurs, comme je ne vous verrai plus de cette année, je\nvous souhaite un heureux nouvel an.\n    — Moi de même, répondit la vieille très émue... Tout ce que vous pouvez\ndésirer...\n    Les deux femmes se donnèrent une poignée de mains, et la petite vieille,\naprès avoir passé à son bras le cabas de crin où elle serrait ses ciseaux, son\nfil, ses bobines, prit son en-cas et sortit. Trottant menu, se faufilant entre\nles passants qui, affairés, chargés de paquets coquettement ficelés dans du\npapier blanc, se croisaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans la gaîté d'un\nsoir de fête, elle regagnait son logis, une petite chambre à l'étage d'une\népicerie, au Cantersteen. A mi-chemin, à l'aspect de l'éclairage inusité qui\nilluminait les vitrines, découpant en rose des transparents où se lisait le\nmot Etrennes, elle se rappela, entra chez un pâtissier acheter quelques sous\nde bonbon pour les mioches de sa propriétaire.\n   Arrivée dans sa chambre, elle fit un bout de toilette, passa le peigne dans\nses cheveux gris, enfila une jupe neuve sur sa robe de serge lustrée par le\nfrottement journalier du comptoir ; puis, s'étant assurée que tout était à sa\nplace, le tambour à broder, les paquets de canevas, la courte-pointe en\npercaline à bouquets bien tirée sur le lit de fer, la commode hermétique­\nment fermée, le poêle prêt à être allumé le lendemain matin, elle souffla la\nlampe et partit.\n   — Ah, mademoiselle Madeleine ! dit familièrement 1' « ordonnance »\ncravaté de blanc en ouvrant la lourde porte aux panneaux de chêne, voilà\nune demi-heure qu'on vous attend.\n    Les deux jeunes filles s'étaient précipitées hors de la salle à manger.\n    — C'est vous, ma tante? Quel bonheur!... Nous pensions que vous ne\nviendriez jamais...\n    Mademoiselle Rampillon entra. A la table mi-desservie, le capitaine et\nsa femme, leurs serviettes sur la nappe, prenaient le café.\n    — Bonjour, chère, tu vas bien? Ces demoiselles ne sont plus à contenir :\non allait envoyer chez toi. Une impatience folle !\n    — Il est vrai, dit le capitaine, qu'elles font leur entrée dans le monde,\net ouvrir le feu par un bal chez le colonel Morla, c'est débuter avec les\nhonneurs de la guerre.\n    — Ah, il fait les choses en grand seigneur. Imagine-toi, ma chère, que\nce soir...\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                                    — 107 —\n\n    — Oui, oui, tu raconteras ça plus tard, interrompirent les deux fillettes\n en entraînant leur tante sur l'escalier.\n    Au bout d'une heure elles redescendirent. La vieille venait derrière, avec\n mille précautions, pour ne pas toucher leur traîne. Souriantes, leur fin\n visage émergeant d'un flot de tulle sur lequel s'allongeait un cachemire\n bleu-pâle — on aurait dit deux fondants de sucre dans leur blanche enve­\n loppe de papier festonné — elles se tournaient, se retournaient, et, se haus­\n sant sur la pointe des pieds pour arriver à la glace, reconnaissaient à peine\n les fifilles qu'elles étaient, dans cette toilette qui faisait d'elles deux petites\n femmes.\n    — La voiture attend, annonça une bonne en entr'ouvrant la porte, et\n devant ses jeunes maîtresses elle resta ébahie, joignant les mains d'admira­\n tion.\n    — Bonsoir Madeleine, bonsoir Justine... Madeleine, à tout à l'heure,\n n'est-ce pas?\n    Les chevaux s'ébrouèrent, et l'on entendit le roulement du fiacre sur le\n pavé. Mademoiselle Rampillon revint auprès de son neveu; le bambin se\ndésolait de n'avoir pu accompagner ses sœurs. Au bout de cinq minutes il\n n'y pensait plus : la bouche ouverte, l'œil brillant, il écoutait sa tante, qui\nle promenait dans le pays des ogres et des fées. Puis, lorsque le sommeil le\nprit et que ses paupières se fermèrent, elle monta le coucher, resta auprès\nde son lit jusqu'à ce qu'il fût endormi.\n    Redescendue dans la salle à manger, toute seule, elle avisa sur la table\nune vieille gazette. Très curieuse des événements, elle suivait la politique\ncomme elle pouvait, lisant de temps en temps un journal au hasard. Elle\nprit celui-ci, le dévora d'un bout à l'autre, et eut une émotion en appre­\n nant la maladie d'un célèbre ministre anglais — qui était mort depuis\n quinze jours.\n    Sa lecture achevée, elle s'était accoudée sur la table; alanguie en une\ndemi-somnolence, les yeux vides, elle se laissait aller à rêvasser; elle\nsongeait à ce bal, à ce qu'était au juste ce « bal blanc » ; elle cherchait à\ndeviner, à travers le va-et-vient des danseuses, la gaîté des petiotes, balan­\nçant, dans un quadrille, les falbalas de leur toilette neuve. Et, levant la\ntête, tandis que, coupant mathématiquement le silence, le timbre de la\npendule martelait le temps, sous les glaces encastrées dans les panneaux\nbosselés d'or, elle réfléchissait, la déshéritée, au bonheur de sa sœur, à la\nrichesse, mais sans un regret et sans qu'il lui vint même à l'idée que ce\nbonheur selon le monde, elle aurait pu l'avoir, et que c'était elle, la vieille\nfille, qui l'avait fait.\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "                                  — 108 —\n\n   Minuit sonna. Alors, seule dans cette vaste chambre que le froid com­\nmençait à gagner, la vieille, entourée de tous ces visages que formait le\nsien en se répétant à l'infini dans les glaces, sentit en elle quelque chose qui\nl'émut à l'idée de cette année qui s'en allait, qui, au douzième coup de l'hor­\nloge n'existerait plus, irramenahle, aussi effacée que si un siècle avait passé\ndessus. Une tendresse inonda chaudement sa poitrine, une tendresse débor­\ndante pour tous ceux qu'elle aimait. Dans la maison paternelle, il y a\ncinquante ans, à cette heure-là, chacun, se levait, et l'on accueillait l'année\nnouvelle en s'entredonnant une embrassade d'espoir et d'amour. La pendule\nachevait de sonner. Dans son besoin d'épanchement, la vieille se leva. Ses\nyeux virent deux miniatures qui brillaient au mur : c'étaient son père et sa\nmère. Elle les prit dans ses mains respectueuses, les baisa longuement; puis\nelle versa un peu d'eau dans un verre placé sur la table ; et, le verre tendu,\nelle murmura entre ses lèvres pâlies, avec une emphase risible, un toast de\nbonne année à ses proches...\n   Elle se rassit, se reprenant à songer, la tête penchée sur la poitrine.\nHarassée de fatigue, elle s'endormit. A une heure, une voiture qui s'arrêta\nbrusquement la réveilla en sursaut : un gazouillis de voix éclata dans le\ncorridor, ruissela dans la chambre, et madame Carmant, suivant ses filles,\nentra, toutes les trois roses, fleurant frais, avec de petits cheveux follets\néparpillés sur le front.\n   — Bonne année, bonne année! cria la vieille en courant, le cœur gonflé,\nembrasser toute la famille.\n   — Merci, Madeleine, je te remercie, dit madame Carmant en lui rendant\nson baiser.\n   — Et nous pareillement, ma tante.\n   Puis ce fut un caquetage à ne rien entendre : les deux demoiselles\nracontaient à la fois les détails du bal.\n   — Oh ! ma tante, si vous saviez !...\n   — Ecoutez, ma chère amie, coupa le capitaine Carmant, je vous\ndemande mille pardons, mais il est tard, il faut que je sois demain matin\nà la caserne.\n   Il la reconduisit, pour fermer la porte derrière elle : — Bien le bonsoir!\n   De son pas serré de vieillotte, mademoiselle Rampillon refit ce chemin\nqu'elle avait fait tant de fois la nuit, lorsque sa sœur ou ses nièces étant\nindisposées, on l'envoyait chercher, comme une garde-malade.\n   Chez elle, elle alluma le quinquet; s'étant débarrassée de son manteau,\nelle disposa le tambour à broder, prit un gros livre à images, le mit ouvert\ndevant elle, et commença à dessiner sur un canevas de dimension ce qu'elle\nappelait « un tigre d'après nature ».\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "                                  — 109 —\n\n   Il était deux heures et demie du matin quand les voisins, en rentrant\nd'un réveillon, se dirent : « Tiens, voilà mademoiselle Rampillon qui\néteint sa lampe ».\n\n\n   Mamzelle Madeleine, comme on l'appelait dans le quartier, avait\nsoixante ans, et il y en avait cinquante qu'elle menait cette vie résignée.\nDéjà dans la maison de son père, un petit huissier de Liège, elle était,\ntout enfant, la Cendrillon. Non qu'on la traitât durement. Mais l'étude ne\nrapportait guère plus de trois cents francs par mois, et madame Rampillon\nqui, toujours au travail, peinait comme une ouvrière, s'usait à conduire\nseule le ménage, chaque année plus nombreux. Madeleine devint la seconde\nmère de la nichée. Toute jeunette on la considéra, et sans qu'elle se\nplaignît, comme une vraie maman, trouvant bien plus amusant d'écumer\nle pot, même le dimanche après-midi, que d'aller promener une toilette\nneuve. Il lui fallait se hausser sur la pointe des pieds pour poser une casse­\nrole sur la cheminée, qu'elle était déjà la « grande sœur ». Lui procurer\nune distraction, l'idée n'en venait pas. Le soir, ayant mis coucher son petit\nmonde, elle s'occupait sous la lampe à raccommoder les robes de sa sœur,\nles vêtements déchirés de ses frères. Les fois où l'on sortait, elle débar­\nbouillait, coiffait les petits avant de quitter son tablier de servante pour\naller s'habiller ; et quand un bouton manquait, que les doigts passaient à\ntravers les gants déchirés, c'était sur elle que retombaient les gronderies.\nElle courait à sa chambre se bichonner : cinq minutes n'étaient pas écou­\nlées qu'on criait au bas de l'escalier : « Eh bien, Madeleine, es-tu prête à\nla fin? C'est toujours toi qu'il faut attendre! »\n   Un jour, par hasard, on la mena entendre Joseph en Egypte, que\ndonnait une troupe ambulante de passage dans la ville. C'était la première\nfois qu'elle allait au théâtre. Baignée, enfoncée dans de la musique, les yeux\net les oreilles éblouis, elle allait des chanteurs aux décors, des choristes aux\nballerines, à l'archet du chef, qui, d'un geste élargi, déchaînait la sym­\nphonie. Mais elle n'était plus dans la salle : tout ce qu'elle voyait, tout ce\nqu'elle entendait grandissait, prenait des proportions gigantesques ; et elle\nétait toute à l'opéra féerique qui se jouait dans son cerveau, dans son cerveau\nprêt à éclater, puisque cette représentation-là était pour elle ce que serait\npour nous le théâtre écrasant, tuant, où dans un paysage brossé par\nRubens, des barytons aux muscles d'athlètes, des cantatrices belles comme\ndes statues, joueraient, en de vrais costumes de rois et de reines, un drame\nde Shakespeare sur de la musique de Beethoven !\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "                                   —   110   —\n\n\n    Revenue avec des mélodies plein la tête, elle réunit ses économies, acheta\n la brochure, et radaptant de mémoire la musique aux paroles, elle chantait\n sans cesse en tirant l'aiguille. Un pianiste, ami de la maison, l'entendit,\n resta stupéfié par ces intonations chaudes, souples comme le velours, mer­\n veilleuses, n'appartenant plus à la femme, et pas encore à l'homme; et,\n peu à peu, en montant jusqu'aux plus extrêmes limites, la voix s'affinait,\n n'était plus qu'un souffle exhalé, si doux et si pur, qu'on ne savait plus de\n quel être de la création, oiseau ou femme, il venait; mais un souffle encore\n puissant, puisqu'au moment où il devenait si ténu qu'on n'allait, croyait-\n on, plus rien entendre, un coup de gosier le résolvait en un trille éclatant,\n avec la vibrante sonorité d'une coupe de cristal brisée contre un marbre. Il\n y avait là une vocation. Un billet de mille francs à sacrifier — et quelques\n années d'études allaient en faire une artiste délicieuse, certaine du succès.\n    Elle était ravissante d'ailleurs, et comme née pour la scène, avec sa\ncarnation de fleur, où les yeux jouaient deux moucherons bleus sur la\ncorolle d'une rose pâle, avec ses cheveux blonds retombant en nappe sur sa\ntaille délicate et ployante. Et c'était, dans le visage comme dans la voix,\ntout ensemble Elvire et Suzanne.\n   Et chaque jour un peu plus, en chantonnant les cavatines de Joseph, lui\nvenaient — pensées qui la prenaient pour la première fois, assise près de\nla fenêtre entre les quatre murs tapissés de papier à ramages — des envies\nde jeter loin son aiguille, pour aller chercher sur la scène la gloire qui\nl'attendait, elle le sentait bien, pour chanter aux autres toutes ces choses\nqui étaient en elle, et à la fin, le rideau relevé sur la fanfare des lumières\net des soies lamées d'or, entendre venir à elle, comme un envolement\nd'oiseaux roses, les bravos enflammés.\n   « Et les études de tes frères, et la dot de Louise, dirent les parents,\npouvons-nous risquer cela pour le talent que tu n'auras peut-être jamais? »\nLa mère se faisait vieille, avait de jour en jour plus de peine à terminer la\nbesogne. Madeleine supplia, pleura : devant elle l'avenir s'ouvrait, splen­\ndide, illuminé de tous les flamboiements du succès. Inflexible fut la réponse :\n« Voudrais-tu être responsable du malheur de tes cadets? »\n   Elle se tut\", et pour n'en parler jamais plus. Silencieusement elle reprit sa\nchaise auprès de la fenêtre, veillant au ménage, jusqu'à ce que, quelques\nannées plus tard, ses frères étudiants, sa sœur Louise mariée à monsieur\nCarmant, alors lieutenant, elle partit pour Bruxelles comme demoiselle de\nmagasin. Mais elle garda toujours, ainsi qu'on garde le bleu d'un coup de\npoing, la meurtrissure de ce grand rêve anéanti.\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                                   —   111   —\n\n\n\n\n   Demoiselle de magasin, elle l'était encore aujourd'hui — en cheveux\nblancs. La vieille demoiselle, disaient les gens polis; la vieille fille, disaient\nles autres. Ce n'était pas — jolie, lorsqu'elle débarqua, à faire se retourner\ndans la rue les femmes — que lui eussent manqué les prétendants. Com­\nbien, dans les commencements, vinrent étudier à la vitrine les rubans\n« pure soie » — et pour le bon motif! Mais qu'ils étaient niais, ces jolis\ncœurs, à côté de son mâle idéal, le « fort ténor » de ses songeries !\n   Quant à lui, le chevalier sans reproche, il était trop beau et trop parfait\npour venir jamais, et il ne vint pas. Et voilà longtemps, longtemps, qu'elle\nen avait fait son deuil, un deuil qu'elle ne montrait pas plus que l'autre,\ntant elle avait peur d'être incomprise ou raillée, et qui mettait seulement à\nde rares intervalles sur la gaîté qui est le fond de toutes les âmes fortes\ncomme était celle de cette vieille, un crêpe léger — « un crêpe blanc, comme\non porte chez les Chinois », disait-elle en riant. Sans se laisser abattre, et ce\nqui est plus fort, sans se laisser aigrir par cette double douleur, elle s'était\nenfoncée à demeure dans le train-train du métier manuel de la même\nfaçon qu'elle enfonçait tous les matins son doigt dans le dé à coudre — en\nchantant. Ses frères pouvaient bien devenir riches, riches à millions, sa\nsœur se faire voiturer dans un équipage aux panneaux historiés de son\nmonogramme, et le même soir, appuyée sur le bras chamarré du colonel,\nparaître dans deux ou trois bals, c'était leur affaire. Pour elle, elle conti­\nnuait sa vie piocheuse de fillette : à la nuit tombante, après avoir tout le\njour courbé sur les étoffes son visage amati par l'ombre dont la montre\nétouffait le magasin, elle s'en retournait droit au Cantersteen, où l'attendait\nsa broderie. Si elle trimait aussi, dur, ce n'était ni pour étourdir son cha­\ngrin, car elle était à peu près consolée, ni par nécessité : les frères et la\nsœur, blessés dans leur vanité de la voir quêter la besogne ainsi qu'une\nouvrière, auraient été heureux, et ils le lui avaient dit souvent, de la prendre\nchez eux. Mais elle avait refusé, ne voulant rien leur devoir, non parce\nqu'elle était leur aînée, mais parce qu'elle ne voulait rien devoir à personne.\nD'ailleurs, elle aurait été là dans un hôtel, presque dans un palais : or, elle\navait la haine instinctive du « monde », ce pique-nique de mignardises et\nMignardises (c'était son mot), où rien n'est naturel, où même quand les\nfemmes se décollètent outrageusement, ce n'est pas leur chair qu'on voit,\nmais un épiderme de poudre de riz; et elle restait toute interdite devant les\népigrammes que ces messieurs et ces dames s'offraient, cérémonieusement\nconfits dans une flatterie. Qu'elle préférait mille fois la société va-comme-je-\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": "te-pousse des gens qui travaillaient de leurs mains, comme elle, des gens\ndu peuple, du peuple même, dont elle était en somme, et qui ne s'amusent\npas à mettre en poche la langue que le bon Dieu ne leur a pas donnée\npour ça !\n   Non, si mademoiselle Rampillon restait attelée à ce métier, c'est qu'elle y\ntrouvait ses plus grands plaisirs, sa liberté d'abord : elle ne demandait son\npain à personne, et elle l'en trouvait meilleur. Il avait, pour elle, ce travail\nà peu près aussi varié que celui du cheval qui tourne dans le manège, des\njoies et des surprises perpétuelles, parce qu'il lui permettait de se laisser aller\nà ses songeries, qui venaient encore la turlupiner parfois — « les jours où il y\navait du soleil » — et parce qu'elle piquait ses points comme jadis elle aurait\npiqué ses notes, jouissant d'une belle couture comme d'une œuvre d'art!\nUne autre chose encore l'émoustillait : l'ambition de laisser à son neveu et\nà ses nièces qu'elle adorait, et dont la pensée lui était présente sans cesse,\nun petit pécule, quelque chose qui viendrait d'elle.\n   Aussi, comme elle se mettait sur la défensive lorsque de loin en loin\nmadame Carmant venant chez elle pour lui remettre une babiole à broder,\net souffrant dans son amour-propre de la trouver dans sa misérable cham­\nbrette, mangeant, vêtue d'une robe montrant la trame, quelques légumes\nsur une table de bois blanc, commençait ses gronderies, tournoyait autour\nde la fameuse phrase, qu'elle n'osait pas lâcher : « Abandonne ton métier ! »\nLa vieille répondait d'abord par un petit sourire assez impertinent, puis,\npeu à peu, finissait par se défendre mordicus, du bec et de l'ongle.\n   — Tu es logée comme une mendiante, tu ne te nourris pas ! Est-ce\npermis? tu me disais la semaine dernière que tu travailles parfois jusqu'à\ndeux Heures de la nuit. Tu gagnes pourtant beaucoup plus d'argent qu'il\nne t'en faut...\n   — Patience, disait la vieille, laisse-moi faire. Tout ce que je dépense\nde moins est autant de gagné pour tes enfants. C'est pour eux que je tra­\nvaille.\n   Louise s'en allait sans rien trouver à répliquer, tremblant, en descendant\nl'escalier vermoulu, qu'il vînt un jour l'idée à l'une de ses amies de porter\nelle-même l'ouvrage à la brodeuse. Quant à offrir à Madeleine de quoi\nmieux se loger et s'attifer, il n'y fallait pas songer : fière comme elle l'était,\nelle leur eût jeté l'argent à la figure.\n   Du reste, elle n'aurait pas échangé contre tous les bonheurs de la terre\ncette soupente dont son bras levé, à peine plus grand que celui d'un enfant ;\natteignait le plafond, et qu'elle faisait admirer à son neveu chaque fois qu'il\nvenait la voir.\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "                                  — 113 —\n\n   — Hein, comme je suis bien casée! On est à l'aise, ici. Et de l'air! disait-\nelle en ouvrant la fenêtre.\n   C'était sa « bonne vieille chambre », ces quatre murs entre lesquels,\ndepuis vingt-cinq ans, chaque objet gardait sa place, le lit faisant face à la\npetite « cuisinière » de fonte, le tambour à broder dans un coin, la com­\nmode dans un autre, surmontée de son étalage de bibelots, souvenirs de\njours de l'an depuis longtemps disparus, photographies de famille, brimbo­\nrions, bonshommes en porcelaine et en biscuit — et, tantôt sur la table,\ntantôt enfoui sous un paquet de canevas, le livret de Joseph, corné, les\nbouts des pages salis. Il était là, voyageant selon le travail, pour qu'elle eût\ntoujours sous les yeux sa couverture jadis d'un bleu pâle. Mais, depuis le\njour où elle avait eu cinquante ans, elle ne l'ouvrait plus parce que ça lui\nrappelait sa jeunesse, ça la faisait pleurer. Le tailleur d'à côté ne l'enten­\ndait plus chantonner l'unique romance qu'elle en eût retenue et qu'en\ntravaillant elle s'amusait à répéter à la suite, la reprenant aussitôt finie.\n   — Oui, disait-elle avec son filet de voix aminci, c'est bien curieux, le\ncroiriez-vous, cet air-là est devenu trop haut pour moi.\n   Ainsi elle vieillissait peu à peu ; mais les os avaient beau saillir sous sa\npeau ridée, et ses yeux faiblir de jour en jour, le devoir, les occupations, la\njoie d'ajouter toutes les semaines une piécette à la fortune des enfants de\nsa sœur, la tenaient debout.\n   De même que la vieille Madeleine demeurait la laborieuse d'autrefois,\nelle était restée la Cendrillon de la famille — une Cendrillon pour laquelle\nles citrouilles étaient restées des citrouilles, et qui n'avait jamais vu de\nsouris se métamorphoser en laquais. Le bambin du colonel était-il malade?\nvite un billet à Madeleine; Madeleine arrivait sans prendre le temps de\nmanger un morceau, préparait des potions toute la soirée, et, tard dans la\nnuit, le petit bonhomme bien endormi, s'en retournait seule, rasant les\nmaisons et serrant bravement dans la main sa clé. Les fois où monsieur et\nmadame Carmant dînaient en ville, on la priait de venir manger la soupe\n« sans façons » — parce que l'enfant s'ennuyait tout seul à table. On lui\ndemandait mille services et mille dévouements comme choses absolument\nnaturelles, qui n'empêchaient pas de la rabrouer durement une heure\naprès, à propos d'un rien. Un jour elle et les Carmant sortaient ensemble\nd'un magasin.\n   — Au revoir, Madeleine, dit le capitaine.\n   — Mais je vais du même côté que vous, n'est-ce pas?\n   — Oh ! nous marchons trop vite pour toi... Au revoir !...\n   Elle avala l'insulte comme elle en avait avalé tant d'autres, sans compter\n                                                                         8\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "                                  — 114 —\n\nles railleries qui y ressemblaient. Aimant mieux pleurer à part elle que\nmettre la brouille entre elle et les siens, elle ne se plaignit jamais, et les\nautres, qui croyaient qu'elle ne comprenait pas, continuaient de plus belle.\nEt un de leurs regards, un sourire réprimé, lui donnaient la sensation\nphysique d'une aiguille enfoncée dans le cœur. Elle devenait auprès d'eux\ntimide, peureuse comme une petite fille, en était arrivée à regretter le mot\nqui venait de lui sortir des lèvres, en pensant tout à coup : « Ce que tu viens\nde dire là est une chose très vraie, très sérieuse — et très triste — mais que\ndepuis vingt ans tu ne devrais plus leur dire, si tu ne veux pas les faire\nrire de toi. »\n   De temps en temps, lorsqu'il ne pouvait faire autrement, le capitaine\nl'invitait à une de ses soirées. Elle y allait sans plaisir, presque avec appré­\nhension, se sentant dépaysée avec sa robe de jaconas et son ouvrage de\nmains au milieu de cet étalage d'épaules et de diamants. Et en effet, devant\nle piano, une des demoiselles Carmant dont on venait d'applaudir une\nsonate, disait en riant à une de ses amies :\n    — Vois-tu là-bas cette dame qui ressemble à un caniche frais tondu?\n   — Ce n'est pas une dame, d'abord, interrompait la sœur, c'est une\ndemoiselle !\n   — Eh bien, devine ce qu'elle disait l'autre jour, ce sècheron?... Elle\nnous racontait, ma chère, que dans sa jeunesse (car elle a été jeune, s'il\nvous plaît !) elle était belle comme le jour, et qu'elle chantait... mieux que\ntoi Lucie... Ah! ah! ah!... si nous lui demandions son grand air?...\n   Elle disait à monsieur Carmant, qu'elle admirait malgré tout, parce\nqu'il était le chef de la famille, et parce qu'il était militaire : « Je vous ai\nvu hier soir au Boulevard, en faisant ma promenade; vous aviez passé\nlorsque je vous ai reconnu : j'aurais bien voulu vous appeler, ou vous\nrattraper... mais... je n'ai pas osé... c'est si drôle... les gens auraient pu\ncroire... » Et puis, tout de suite, devant le sourire de Louise, qu'elle ne\nvoyait pas, puisqu'il faisait noir, mais qu'elle sentait venir : « Le soir,\nn'est-ce pas, on ne sait pas si c'est une jeune ou une vieille... »\n   Louise voyait en Madeleine non son aînée, mais la tâcheronne qu'elle\navait toujours connue; ce n'était plus sa sœur, c'était « la vieille ». Aussi\nquels rires à peine contenus, et jusqu'à faire signe à ceux qui se trouvaient\ndans la chambre, lorsqu'en entendant parler d'un homme aujourd'hui en\nvue, Madeleine, emportée à la dérive de ses bavardages, laissait comprendre\nqu'il y a quarante ans... Quelqu'un amoureux de Madeleine! Il y avait de\nquoi sourire et elle en avait le droit, la belle madame Carmant, les yeux\nencore pleins de l'or des uniformes qui dans le repos des bals venaient\ntournoyer autour d'elle.\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "                                   — 115 —\n\n   Une antipathie croissante, d'idées et d'habitudes, montait comme un\nmur entre les deux sœurs, et masquait à chacune la vue de l'autre. Elles en\nétaient arrivées, tout en se trouvant assez fréquemment ensemble, à n'avoir\nplus rien de commun, l'une vivant dans les plaisirs, l'autre dans les souve­\nnirs. Elles ne savaient que se dire : rester en tête-à-tête leur devenait une\ngêne. Tandis que Louise, insoucieuse comme un enfant qui en courant\nécrase une fourmi, sans la voir, énumérait les fêtes qui l'attendaient, décri­\nvait les toilettes follement splendides de l'actrice du jour, révélait à la déshé.\nritée le luxe, le prestige des divertissements modernes, la vieille ébaubie\nregardait silencieusement ses doigts maigres piqués de noir par l'aiguille.\nEt à son tour elle commençait, interrompant le récit d'un bal pour renarrer\ncent fois les seules choses qui eussent jamais tenu dans son cœur, des\nchoses qui la rajeunissaient quand elle en parlait — et que la cadette\nconnaissait aussi bien qu'elle : sa vocation, ses espoirs de ce temps-là, et,\njour par jour, les soins dont elle avait entouré, jeune fille, le chevet de sa\nmère agonisante : « Il me semble que c'était la semaine passée...» Ou bien :\n« Il faisait un temps comme hier... »\n   Madame Carmant s'étant résignée à écouter, Madeleine arrivait, en\nsuivant les dates, à sa vie d'aujourd'hui, racontait ses travaux, sa\nbroderie jusqu'une ou deux heures du matin, et puis ses plaisirs. En été, le\nsoir, elle s'en allait écouter la musique du Waux-Hall autour du bassin du\nParc. Elle s'installait avec quelques bonshommes et bonnes femmes de son\nâge, sur un banc qui leur restait réservé, et qu'ils appelaient eux-mêmes le\n« banc des vieux ». On était devenu intime : le boute-entrain, un comptable\nen retraite, avait proposé de se donner les uns aux autres' des sobriquets :\n« Ça serait plus gai. » La cadette avait soixante ans : c'était l'Ingénue.\nChaque année, à la réouverture de la saison, la brodeuse retournait à son\nbanc, tout agitée, tremblant qu'on lui apprît la mort d'un de ces chers et\nfragiles catarrheux. Mais non, tous étaient là, guillerets, fiérots d'avoir cette\nfois encore fait la nique à l'hiver.\n   Et puis tout d'un coup :\n   — Tiens, mais où est donc l'ingénue ?\n   Et quel soulagement quand quelqu'un disait seulement :\n   — Oh! l'ingénue, elle a ses rhumatismes.\n   Le dimanche après-midi, sa chambre nettoyée et préparée pour le travail\ndu lendemain, mademoiselle Rampillon, pour prendre l'air, s'acheminait\ndoucement vers le Boulevard, s'arrêtant aux affiches de théâtre, dans\nl'espoir qu'on reprendrait un soir ce fameux Joseph qu'elle rêvait de revoir ;\net en route elle donnait quelques sous aux joueurs d'orgue. Elle s'asseyait\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "                                  —   116   —\n\n\ntoujours à la même place, puis, fatiguée d'admirer le défilé des équipages,\nelle liait peu à peu conversation avec quelque vieille, que le hasard avait\nassise à côté d'elle. C'étaient d'abord des « pardon madame, mille pardons »\nà propos d'un rien, d'un frôlement de jupe ou de parasol. Et alors :\n   — C'est ce soir, madame, le premier bal de la Cour.\n   — Vraiment? On dit que c'est bien beau.\n   — On le dit, en effet, madame, mais moi, j e le sais.\n   — Vous le savez, madame ?\n   — Mais oui : mon frère n'en manque pas un... Mon frère? c'est le capi­\ntaine Carmant.\n   Et elle se mettait à exposer toute sa généalogie, sa biographie, finissait\nen remettant une de ses cartes :\n                       MADEMOISELLE         MADELEINE\n                                  Brodeuse\n   Ces conversations que, faute d'un autre sujet d'entretien, mademoiselle\nRampillon racontait à sa sœur, mettaient celle-ci dans des colères sourdes.\nApprendre à une personne de plus qu'elle était apparentée au « célèbre\ncolonel Carmant » comme elle l'appelait, l'humble vieillotte n'avait pas de\nplus grand bonheur. Radieuse, elle racontait à Louise sur des charbons\nardents que l'autre jour, au lieu de faire apporter à la colonelle l'ouvrage\nachevé, elle y avait été elle-même ; la colonelle qui passait par hasard dans\nle corridor, l'avait reçue à merveille en apprenant qu'elle était la sœur de\nson amie. « Une dame charmante, cette colonelle ! » La semaine d'après,\nmadame Carmant la rencontrait à un thé intime, et étourdiment admirait\nune cravate à fleurs qu'elle avait autour du cou : « Quelle ravissante\ncravate ! Qui vous a brodé cela '? » Et l'autre de répondre, sans avoir l'air\nd'y toucher : « Oh ! c'est une petite vieille du Cantersteen qui travaille pour\nmoi, vous devez la connaître : elle s'appele Madeleine, je crois. »\n   Deux ou trois fois des choristes étaient venues commander quelque\nchose à mademoiselle Rampillon. Soudain ce vieil amour du théâtre qui lui\ntenait toujours au cœur s'était remis à y vibrer son trémolo. A sa besogne\nordinaire elle avait joint un petit commerce de menus objets nécessaires à\nces femmes-là, gants, éventails, etc. Ces demoiselles ne payaient que moitié\nprix « parce que c'étaient elles ». Ainsi, l'une la recommandant à l'autre,\nc'était maintenant chez elle un perpétuel défilé de figurantes, d'élèves du\nconservatoire, de comédiennes de sixième ordre. La vieille courait au milieu\nde tout ce monde, ravie, les faisant asseoir, leur offrant une tasse de café,\nqu'elle avait la réputation de faire très bon ; et puis, quand elles avaient\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "dégusté la première gorgée, s'asseyait aussi, glissait des questions sur la vie\nde théâtre, demandait tous les détails, donnait des conseils, et tout d'un\ncoup, après avoir hésité un instant, son rustique accent wallon détonnant\nentre tous ces caquetages de grisettes parisiennes :\n   — Savez-vous bien, telle que vous me voyez, que j'aurais pu être votre\ncollègue, et même votre professeur?\n   Et la biographie recommençait.\n   Peu à peu, elle s'était mise, toujours pour les attirer, à vendre aussi des\ncostumes complets, des toilettes défraîchies, qu'elle achetait à bas prix aux\nfemmes de chambre des grandes dames bruxelloises. Mademoiselle Ram­\npillon s'était acoquinée avec ces femmes, connaissait par elles les secrets des\nmaisons de l'aristocratie, et n'avait plus à la bouche que des noms de marquis\net de duchesses. Elle se passionnait pour son nouveau commerce. Elle n'était\npas d'une heure chez madame Carmant, qu'elle commençait :\n   — A propos, une occasion, une occasion splendide! Si ça te plaît, je te\nlaisserai cela à meilleur marché qu'aux autres. C'est une robe de brocart de\nla comtesse d'Achemont; elle ne l'a portée qu'une fois : l'ambassadeur\nd'Espagne lui a renversé une saucière dessus... une petite tache grande\ncomme l'ongle... Et puis j'ai encore une coupe de velours rose, un rêve!\nMais je ne veux pas encore m'en défaire, de celui-là : il est trop beau. Le\nsoir, je l'étale sur ma commode, entre deux bougies : tu devrais voir les\nreflets ; on dirait que c'est tissé de fleurs et de fruits !\n   Madame Carmant n'osait plus monter chez sa sœur, de peur d'y rencontrer\ndes femmes de chambre, ou bien des cabotines qui venaient avec leurs\namants se choisir des brimborions. Et, toute effarouchée, elle prononçait\nles noms de « marchande à la toilette », d' « entremetteuse ».\n   Le capitaine, morigéné par sa femme, trouva, lui aussi, fort désagréable\nd'avoir dans sa famille, au su de tout le monde, une misérable gagne-petit\nquêtant l'ouvrage et exerçant des commerces inavouables. Il lui arrivait\nparfois dans ses courses en ville, de voir une trottin en cheveux blancs, qu'il\nne reconnaissait pas de suite, le saluer de l'autre côté de la rue. De nouveau\nl'on insista auprès de Madeleine. D'ailleurs, si c'était faute d'argent, on ne\ndemandait pas mieux que de lui faire une rente, de lui donner tout ce\nqu'elle demanderait. — Même réponse. Monsieur Carmant était très bon de\nse préoccuper de son sort, mais elle était heureuse comme cela, et ne voyait\npas le besoin de changer d'habitudes à son âge, de devenir douillette ou\ncoquette. Quant au reste, elle vivait de son travail, honorablement, et\nn'avait pas besoin de ses aumônes...\n   Deux mois s'étaient passés, lorsqu'un soir, à peine revenue de son\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "                                   — 118 -\n\nmagasin, mademoiselle Madeleine, entendant frapper à la porte, ouvrit, et se\ntrouva en présence de sa sœur. « Bon Dieu, dit-elle aussitôt en elle-même,\npendant que Louise l'embrassait sur les deux joues, qu'y a-t-il donc encore\npour que celle-là vienne me trouver chez moi? »\n   — Je passais, l'idée m'est venue de te dire le bonjour : il y a si long­\ntemps...\n   — En effet, voilà tantôt sept semaines...\n   — O, le joli dessin !...\n   C'était un dessus de fauteuil semé de fleurs bleues et rouges, en soie, et\nsi fort en relief qu'elles paraissaient sculptées.\n   — Décidément, tu es une artiste. Ce sont des tableaux, dit-elle en regar­\ndant de près deux napperons à là chinoise, des colibris quittant à tire-d'aile\nun bout de branche... Quel dommage que ça rapporte si peu, en compa­\nraison du travail que ça coûte. Sinon, je suis sûre que depuis longtemps tu\naurais quitté ton magasin pour te consacrer entièrement à tes bobines et à\ntes écheveaux : tout le long de la journée tu t'amuserais à jeter sur le\ncanevas tes fleurs et tes chérubins. Voilà qui serait une vie charmante,\nsurtout s'il y avait moyen que quelqu'un se chargeât pour toi de se salir\nles mains en allumant ton feu, et de veiller à ce maudit fricot, qui se met à\nbrûler sans vous avertir.\n   — Je crois bien que je serais heureuse, dit la vieillotte, oubliant son\ninquiétude. Je ferais de belles choses, des choses que j'ai en tête, mais qui,\nde la façon dont je vis, me demandent beaucoup trop de temps.\n   — Eh bien, puisque nous sommes sur ce chapitre-là, je t'apporte une\nbonne nouvelle, annonça l'autre d'un ton si sérieux, que la vieille eut froid.\n   — Sais-tu bien, Madeleine, que tu as fièrement pioché depuis une\ncinquantaine? Vaillante comme tu l'es, tu ne t'es jamais plainte : c'est une\njustice que je te rends. Mais somme toute, à ton âge (mon Dieu, il n'est\npas si avancé : quelques années de plus, et cet âge-là, j'y serai arrivée, moi\naussi); oui, disons même à notre âge, si ingambe, si énergique que l'on\nsoit encore, on sent le besoin de prendre un peu ses aises ; après avoir peiné\npour les autres, on veut la récompense de son labeur. C'est pourquoi nous\navons pensé à toi et nous avons eu l'idée... ou plutôt c'est mon mari qui\nl'a eue : grâce à ses relations, il a trouvé une maison où tu pourras désor­\nmais vivre tranquille, et t'occuper plus agréablement que tu ne l'as fait\njusqu'ici. C'est, — que le mot n'aille pas t'effrayer, — un hospice...\n   Atterrée, la brodeuse crut qu'elle allait tomber, et dans sa tête boule­\nversée par le vertige se profila ce tableau qui l'avait si souvent désolée durant\nses promenades et s'était incrusté dans son cerveau comme un épouvantail :\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                                  —   119   —\n\n\nune ligne de vieilles qui dans des attitudes momifiées, les yeux désespéré­\nment fichés dans leur giron, s'étalaient à la rangette, oisives, esseulées, sur\nun banc de bois adossé au mur blanchâtre d'un hospice de la banlieue,\ntandis que sur le pavé le soleil couchant allongeait les ombres.\n   — ...Un hospice, continua l'autre sans oser regarder le visage de la\nvieille qui avait verdi, où tu n'auras plus besoin d'être ta propre servante,\noù tu n'auras à obéir à personne, si libre que tu pourras, sortie dès la\npremière heure, te promener à ta guise, et ne plus rentrer que le soir...\n   « Le tonnerre s'abattant à mes pieds, racontait le même soir mademoi­\nselle Rampillon à l'épicière d'en bas, le tonnerre, madame, ne m'eût pas\naplatie davantage. Il me fallut, avant de revenir à moi, plusieurs minutes,\ndurant lesquelles elle continua à défiler les grains de son venimeux\nchapelet.\n   « Je ne suis pas méchante, vous le savez, mais je lui en ai fait entendre !\nAh! je vous gêne, lui ai-je dit, eh bien, franchement, je m'en suis toujours\ndoutée depuis le jour où j'ai vu qu'aucune porte n'était assez haute pour vous\nlaisser passer, monsieur et madame Carmant ! C'est moi, pauvre que je\nsuis, qui empêcherai ton mari de devenir colonel, n'est-ce pas? De la cuisse\nde quel dieu t'imagines-tu donc sortie pour vouloir m'écarter du pied\ncomme une pierre de la route? N'es-tu pas comme moi, malgré tes délica­\ntesses d'oiseau, d'une race plus humble que celle des ouvriers, du sang de\nce vieux Rampillon qui menait dans ses Ardennes abreuver les vaches?\nAvez-vous quelque chose à me reprocher?... Quant aux services que j'ai\nrendus à tes frères et à vous deux, je ne te les jetterai pas au visage, car\ncela je l'ai fait non pour avoir votre gratitude, mais parce que j'y trouvais\nun bonheur, moi... A l'hospice? Certes je n'irai pas, mille fois non... Et si\nvous trouvez que je m'habille avec trop peu d'élégance, que je ne me loge\npas princièrement, je foule aux pieds, entendez-vous, votre idiote vanité.\nLes vêtements que je porte, comme les meubles qui m'entourent, ont droit\nau respect : ils ont été gagnés à la sueur de mon front, je puis le dire, et\nc'est pour cela qu'ils me sont chers, plus que tous les autres que vous\npourriez me donner. Et je continuerai à vaquer à ma besogne d'ouvrière, à\ndistribuer à tout venant mes cartes de brodeuse, où j'ai eu la stupide con­\ndescendance, je me demande encore pourquoi, de ne pas mettre mon nom,\nce nom qui m'appartient tout comme à toi. Savez-vous qui l'on met à\nl'hospice? Les ramollis et les gâteux, les gens qui font sous eux. Certes, je\nne suis plus jeune, mais je suis plus que jamais vigoureuse à la tâche, et\ntant que ces dix doigts-ci iront leur train, je le jure bien, pas un hospice\nne verra la couleur de ma peau. Après, quand je serai malade à mourir, ou\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "                                 —   120 —\n\n\ntrop vieille pour gagner la croûte de pain que je mange, continua mademoi­\nselle Ranipillon à qui les larmes jaillissaient des yeux et qui s'étranglait\ndans les sanglots, vous ferez de moi ce qu'il vous plaira. Vous me mettrez\nà l'hospice, à l'hôpital si vous voulez, je m'en moque, ou vous me laisserez\ncrever de faim, et c'est encore ce que je préfère! »\n    Vainement on tenta de la consoler. La vieille remonta se coucher. Mais\nde la nuit elle ne put fermer l'œil. Le sommeil ne venant pas, elle s'était\nredressée, ses joues appuyées sur les genoux rélevés, comme sur la poitrine\nd'un être cher auquel elle se serait plainte, et de rechef ses pleurs coulaient\nmalgré elle. « Ah, sanglottait-elle tout haut, jamais dans ma vie je n'ai\nconnu un plaisir, pour ne pas me prendre leur bonheur ; je leur ai sacrifié\nce qu'il y a de plus beau; tout ce que j'avais, je le leur ai donné; et voilà\n maintenant qu'ils réclament encore, comme si je les leur avais volés, les\n quelques jours qui me restent à vivre ! » Et elle pensait, la faible, combien\n il est cruel de savoir à côté de soi quelqu'un qui vous trouve de trop sur la\n terre, et qui décompte vos heures!...\n                                       *\n\n   ...Après la propriétaire, la patronne, après la patronne toutes les détail­\nlantes chez lesquelles elle allait, avant de rentrer, chercher, son cabas au\nbras, les comestibles ou les babioles dont elle avait besoin.\n   — Mais, mamzelle Madeleine, il me semble que vous êtes si pâle...\n   — Ah ! ma chère dame, soupirait la vieillotte... Il y en a qui sont mortes\npour moins que cela. Vous ne savez pas ce qui est arrivé?...\n   Mademoiselle Rampillon sentait toujours sa douleur fermenter au dedans\nd'elle, et, comme un ver rongeur, la travailler. Et il lui semblait que\nchaque fois qu'elle racontait son histoire, c'était un tronçon arraché du\nmonstre — mais, elle le voyait bien, la tête restait toujours. Traînant\nl'aile, les joues rentrées sous les pommettes, elle s'acheminait, maintenue\npar la routine, dans le tous les jours de ses occupations. Sa croûte de pain\ngagnée, les nuits lui restaient, et elle les passait à pleurer.\n    Puis, une après-midi, elle rentra avant son heure, claquant des dents, les\nmains froides; elle sentait que l'insecte montait, s'attaquait à son cerveau.\n « C'est le typhus » dit le médecin. Elle s'alita, la mort entre les dents,\n soignée tant bien que mal par l'épicière, que la sonnerie des acheteurs\n forçait de descendre à chaque instant.\n\n\n\n   Monsieur Cannant, tout en noir, debout près du lit, se tamponnait la\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "121\nmoustache d'un mouchoir ; il songeait qu'il était très ennuyé, et qu'il aurait\ndonné gros pour être une heure plus tard. Deux croque-morts emportaient\nla vieille. Par la fenêtre ouverte le bruit d'un sabot de cheval battant le\npavé montait, faisant écho dans la chambre : c'était le corbillard qui\nstationnait devant la porte. Il était entouré seulement de la marmaille du\nquartier, les avis des journaux et les lettres de faire part — sur Hollande\n— ayant, par une erreur inexplicable, été lancés trop tard. Les hommes\nsur le palier, le colonel ferma la porte derrière lui, et les suivit. Les deux\nporteurs, des gouttes de sueur sur le front, descendaient à l'aveuglette\nl'escalier en colimaçon qui enfonçait dans l'obscurité ses marches vermou­\nlues : le cercueil, pas plus grand que s'il eût contenu un corps d'enfant,\ncriait, éraillant de son angle le plâtras du mur.\n   — Nom de Dieu ! jura un des hommes.\n   Monsieur Carmant remit son mouchoir dans sa poche, et tira de son\ngousset une allumette qu'il frotta contre la paroi pour faire un peu de\nlumière.\n   L'épicière n'avait pas consenti à fermer sa boutique : elle ne pouvait pas\nperdre un jour de vente. De minute en minute,   M A U Rtandis\n                                                        I C E S que\n                                                                ULZBleE corps\n                                                                        R G E R .descen­\ndait lentement, s'agitait la clochette de la porte; monsieur Carmant pensa\nvaguement au tintement de la sonnette de l'eucharistie pendant la messe.\nDes bruits de paroles arrivaient : — Un quarteron de sucre, s'il vous plaît.\n   Au moment où, pour ne pas passer par le magasin, le cercueil s'enga­\ngeait dans la cuisine, entre deux rangées de casseroles de cuivre appendues\nau dessus d'une table couverte des reliefs du dîner, le capitaine entendit\nque la marchande l'appelait.\n   — Monsieur, dit-elle en le prenant à part, elle m'a annoncé la veille\nde sa mort que vous trouveriez deux cents francs dans le tiroir de gauche\nde la commode... Elle veut que vous ajoutiez ça à la dot de vos filles...\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "                                      122 —\n\n\n\n\n                                NINA\n             Connaissez-vous le silencieux charme des tombes, et la rêverie\n              qui vague autour des tertres mortuaires, sous la calme séré­\n              nité d'un cimetière rustique?\n                Avez-vous quelquefois, dans un de ces soirs moroses où la\nneige, toujours s'épaississant, imprègne tout de sa désespérance, devant ces\nlongues dalles glacées, que protègent les croix aux bras étendus, avez-vous\nquelquefois senti vos blessures se rouvrir, au cœur, douloureuses et sai­\ngnantes, et tout le passé souffrant soudain surgir en votre âme avec ses\namertumes chères et ses bonheurs défunts?\n  N'est-ce pas? Se pressent alors en nous les flots des amers souvenirs et\ndes méditations funèbres; la joie se change en une douce tristesse, et le\nconteur, obsédé d'une sombre hantise, ne sait dire que de mélancoliques\nrécits.\n                                       *\n\n   La disparition prolongée du peintre Jacques Hurel fut un événement\npour les habitués de la Croix- Verte, l'auberge bien connue où se réunis­\nsaient chaque soir tous les artistes du faubourg, et qu'il emplissait à lui seul\nde son large rire et de son intarissable faconde.\n   Et de fait, ses absences réitérées étaient de nature à inquiéter ce cénacle\ndes célébrités futures, dont il était l'âme et la vie.\n   On connaissait sa railleuse insouciance, ses caprices peu ancrés, ses liai­\nsons faciles, et les suppositions naissaient absurdes, saugrenues, sans que\nl'une d'elles s'avisât de justifier par l'amour cette soudaine éclipse.\n   Et cependant, elle seule eût dit vrai.\n                                       *\n\n   Jacques aimait follement, ardemment, sans réserve.\n   Il aimait de tout son cœur d'artiste, avec tout le débordement d'une âme\ngrande et pure qu'enfin la passion pénètre, de tout l'amour longtemps\ncontenu, qui, devant l'idéal rêvé, violemment jaillit, et s'épanche.\n   Et bien loin, hors du fracas de la grande ville et du souci de ses travaux,\nil avait emporté sa bien-aimée, la brune Florentine, la douce et charmante\nNina.\n   Elle avait seize ans, la belle fille, un âge que divinisait ses charmes\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                                   — 123 —\n\népanouis sous les chaudes caresses d'Italie. Sa taille souple et pleine ondu­\nlait en de rythmiques poses ; d'épaisses torsades noires encadraient sa noble\ntête, et son visage ovale, dont la bouche sanguine faisait mieux ressortir\nl'excessive blancheur, s'éclairait de ce regard céleste où rêve la candeur\nsereine des madones.\n   Jacques, un jour, l'avait emmenée à son atelier comme modèle, et bientôt\nla pureté de ses formes, la naïveté de son âme, firent tomber le peintre à\nses pieds.\n   Ce furent deux mois de tendresses infinies, d'amoureuses trilles de baisers\nà l'ombre, de nuits d'extase et de voluptés défaillantes, de folâtres courses\nà travers bois, avec les longs repos sur la mousse complexe, auprès des\narbustes touffus.\n   Leur vie s'emparadisait sous les tièdes effluves printanières, dans cette\natmosphère fourmillante d'aiguillonnants désirs, qui faisaient courir en\nleurs veines un frisson d'exquise sensualité.\n   Leur réveil d'amour fut horrible, hélas ! tant il est vrai que plus de\nbonheur appelle aussi plus de souffrance.\n   La fièvre, brusquement, emporta la jeune fille, laissant Jacques affolé,\nabêti sous le coup.\n\n\n\n\n   La Mort seule eût été pour lui un bienfait ; l'ironique pitié du Ciel lui\nconserva l'existence. Dès lors, on le revit à la Croix-Verte, retrouvant dans\nl'opale absinthe le pétillant bagoût d'autrefois, étourdi par les brutales joies\nde l'alcool, dévalant le vertigineux gouffre de l'ivresse et de la débauche,\ntour à tour accroché à des amours malsains et d'aphrodisiaques orgies.\n   Cette fureur cravachée, éperonnée par une volonté rageuse, s'abattit enfin\ndans un dernier élan. Un lourd affaissement le courba; fatale revanche de\nla Nature violentée et, pendant quelque temps, une tristesse lâche le reprit.\nSes amis tentèrent alors de l'éveiller en lui l'artiste, et le succès qu'ils obtin­\nrent leur parut enfin une chance de guérison.\n   Jacques se mit fébrilement à l'œuvre, ne trouvant plus de calme qu'en\nses occupations absorbantes, sous l'empire d'une surexcitation nerveuse qui\ndisparut peu à peu. Des mois se passèrent.\n   Jacques retrouva ses anciennes habitudes, mais une humeur plus calme,\nune joie moins expansive, restèrent comme un fatal souvenir de ses\neffroyables crises.\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "                                   — 124 —\n\n   Un jour il entendit lentement s'e'branler les cloches saintes. Elles\ntintaient, graves et lugubres, communiquant à tout le glacial frisson des\nchoses funèbres.\n   C'était le jour de l'apaisement divin, où chacun se souvient des tombes,\noù monte, fervente et bénie, la prière pour le mort aimé. Et Jacques sentit\nles larmes lui monter, brûlantes, à la pensée de celle qui dormait, là-bas,\nsous la terre froide d'hiver.\n   Il lui avait porté tous les mois un bouquet de roses blanches, et pleurait\nen songeant qu'aujourd'hui la morte n'aurait point de ses fleurs préférées.\n   Par moment, il relevait la tête, et son regard alors s'extasiait d'amour\ndevant le portrait de Nina.\n   Toute son âme, tous ses souvenirs s'étaient absorbés dans cette maîtresse-\nœuvre, et l'Italienne, vivante dans son cadre de bois noir, le fascinait de\nses yeux, semblait lui parler, lui sourire.\n   Soudain, un cri jaillit de ses lèvres, et une nouvelle torture vint s'ajouter\nà la première. Oui, il lui restait un moyen, et Nina aurait encore son blanc\ntapis de roses. Mais vendre cette image, se séparer de ce portrait que des\nnuits de bonheur et de travail avaient à jamais consacré !\n   Et la tombe de la jeune fille lui apparaissait alors nue et triste, tandis\nqu'alentour des couronnes d'immortelles et de violettes s'enroulaient\njoyeuses, aux bras des croix, et que les bouquets fleuris embaumaient les\njardinets des pâles fiancées.\n   Il n'hésita plus.\n   « Elle aussi sera contente, murmura-t-il enfin, et je la repeindrai plus\nressemblante encore. »\n\n\n\n\n   Le ciel est morne et gris ; la bise désespérément souffle, tordant les arbres\ndénudés, courbant les noirs cyprès sur le sable, perçant les fidèles de ses\naiguilles froides, et les chassant du cimetière où les morts eux-mêmes fris­\nsonnent.\n  Jacques vient de s'agenouiller sur la tombe chère et parsème la dalle de\nroses blanches épanouies. On dirait, comme le poète,\n\n                             Qu'en partant vers la voûte éternelle,\n                Comme un cygne, la morte, ayant ouvert son aile,\n                A perdu son duvet sur le bord du chemin.\n\n   Le champ se vide peu à peu. Jacques, absorbé dans sa douleur muette,\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                                 —    125   —\n\n\n\nne s'aperçoit pas qu'il est seul, et que la nuit s'approche et que le vent\nd'hiver le glace jusqu'au sang.\n   Toujours ses larmes roulent au milieu des corolles blanches, les perlant\ncomme une matinale rosée.\n   Et fortement ses bras étreignent l'ange aux ailes étendues — cadeau d'un\nsculpteur ami — qui domine la pierre tumulaire.\n   Et voilà qu'un rêve enchanteur le caresse tout à coup.\n   Il lui semble que la statue s'anime, que les traits de marbre s'altèrent, se\ntransforment en ceux de la femme chérie, et que l'ange, détaché du sol,\nl'attire d'une main vers les hauteurs éthérées.\n   Et la voix de Nina murmure à son oreille une irrésistible prière ; toujours\nl'ange aux traits bien-aimés l'entraîne avec un doux sourire, et Jacques,\nenlevé sur d'invisibles ailes, se sent à son tour enlacé, ravi d'une ineffable\nétreinte.\n\n\n\n   Le lendemain on découvrit, sur la tombe, le corps inanimé du peintre\nHurel.\n   Ses membres rigides s'étendaient sur les roses éparses, et ses mains se\ncrispaient d'un spasme mortel aux pieds de l'ange immobile dont le doigt\nde marbre, pieusement, montrait le Ciel.\n                                                   AUGUSTE VlERSET.\n\n\n\n\n                     CONTES                     FOUS\n\n                                       I\n                                LA FEMME\n\n            Au Waux-Hall ?\n              — Oui.\n              — Aujourd'hui?\n              — A l'instant.\n  — Es-tu sûr de l'avoir reconnue? C'est bien elle?\n  — Absolument.\n  — Au revoir, j'y vais vite.\n  Ferrias entra au Waux-Hall au moment de la seconde partie; l'or-\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "                                  126\n\n\nchestre s'installait dans le kiosque; par les allées la foule circulait très\nanimée, sous un ciel tiède et transparent. Parmi les feuilles aux teintes\nmétalliques on eût dit voir bouger ainsi que des bulles lumineuses les globes\nblancs des gaz, et la soirée adoucie exhalait comme une dolente respiration\nde vierge.\n   Ferrias traversa l'allée en inspectant les groupes, à droite, à gauche, et\ncherchant à reconnaître, sous les chapeaux clairs des femmes, le visage de\ncelle autrefois tant aimée. Tout à coup il pointa vers le fond du jardin;\nsous le hangar, seule, assise, et mangeant du bout des lèvres un sorbet au\nChampagne, une jeune femme attendait. Depuis une demi-heure qu'elle\nétait là, très élégante dans sa toilette de satin noir, les gens de la gomme\nla dévisageaient en passant, étonnés de voir cette merveilleuse et hautaine\nrousse, inconnue du demi-monde et venue là, dans le quartier des cocottes,\nsans avoir passé par la haute filière. Plus étonnés furent-ils encore en aper­\ncevant Jacques Ferrias, le poète-dandy qui généralement ne voyait les\nfemmes qu'avec un sourire de dédain et se contentait d'en parler avec dévo­\ntion sereine dans ses poèmes, se diriger vers elle. Il alla en effet à la jeune\nfemme et, sans la saluer, sans lui tendre la main, s'assit à côté d'elle. Le\nvisage de celle-ci n'avait pas bougé. Elle semblait s'être attendue à la ren­\ncontre de celui qu'elle avait quitté, qu'elle n'avait plus revu depuis la sépa­\nration.\n  — C'est bien toi, ici, Jeanne ; je n'ai pas voulu le croire tantôt lorsque\nChastel m'a dit qu'il t'avait vue, alors... je suis venu.\n   — Pourquoi? répondit-elle tranquillement.\n   — Pourquoi, je n'en sais rien, pour te voir, pour me convaincre que\nvraiment tu es tombée à jamais comme tu m'en avais menacé, tu te sou­\nviens\n   — Oui, eh bien? Suis-je libre? Suis-je à moi? Tu m'as quittée pour une\nautre qui ne vit pas et qui n'aime pas, pour un rêve que tu n'as pas étreint\ndans tes bras. Je n'étais pas digne, moi, d'inspirer tes strophes que tout le\nmonde sait par cœur, et de demeurer immortelle dans l'immortalité de tes\nvers! Tu m'as quittée pour ton songe d'idéal et tu t'en es allé vers les nuages\noù je ne pouvais pas te suivre. Alors je suis restée seule, je ne t'aimais\nplus, je ne t'aime plus, que viens-tu faire? Retourne à ta chimère!\n   Et lentement elle prit une cuillerée de sorbet en relevant du bout des\ndoigts sa voilette. Ferrias l'avait écoutée sans rien dire, le regard perdu.\nC'était elle, sa première et sa dernière maîtresse, cette jeune fille que\nnaguère il avait rencontrée sur sa route et qui tout de suite l'avait pénétré,\nimbibé d'inaltérable tendresse, qui l'avait compris, assistant au développe-\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                                 —   127   —\n\n\nment de sa gloire naissante, et qu'un jour, par caprice cruel d'artiste fan­\ntasque, il avait rejetée de lui, chassée presque, sans pitié, saisi d'une envie\nde chasteté dans le travail, d'un désir de faire un livre bizarre où la pureté\ngothique fût mêlée à la perversion des sexes, un livre de vers mystiques\nqu'il couvait depuis longtemps et dont le sujet comme le titre devait sur­\nprendre et attirer : Les Éphèbes.\n   Aujourd'hui l'œuvre était accomplie, le poète, après s'être absorbé dans\nl'étude de l'antiquité, de cette antiquité dont on ne sait quand elle finit\npour se faire mythologie, et dont les textes parfois troublants par leur per­\nverse crudité ouvrent l'âme à la lancinante douceur des voluptés incom­\nprises, s'était reposé. Depuis Jeanne, il n'avait pas revu la Femme; elle\nn'avait point hanté ses nuits et, dans cet état morbide, son livre était venu\ntout d'un jet, d'une forme nette, lapidaire, marmoréenne, sans le souffle\n brûlant de la passion humaine, avec la froideur frissonnante des passions\n demi-divines.\n    Mais après cette tension de nerfs, ce détraquement cérébral de son esprit\n naguère simple et voué à la contemplation des choses normales de la vie et\n de la nature, il revint peu à peu vers le passé ; un apaisement délicieux, un\n repos sans trouble succéda à la passagère névrose de l'œuvre gestée, et il\n respira, il se sentit vaincu, vivifié en même temps qu'anéanti, plongé dans\n un calme sans borne, avec de vagues désirs revenus en même temps que la\n tiédeur des brises. Il se rappela, comme un homme qui a fait un rêve dans\n un long état d'anesthésie, ce qui avait précédé sa torpeur. Et Jeanne aussi\n revint, évoquée dans la demi-rêveuse convalescence de son cerveau. Il se\n souvint d'avoir aimé. Il se souvint d'un seul amour intense, illimité, qui,\n durant des mois exquis, l'avait bercé, inspirant ses strophes les plus lan­\n guides, les plus féminisées, celles qui, par leur harmonie étonnante, avaient\n attiré à lui toutes les admirations.\n    A présent cet amour, en face de Jeanne, revenait comme à l'heure de\n l'adieu, pareil, bondissant dans sa poitrine et chauffant ses artères.\n    Elle ne parlait pas.\n    — Il y a longtemps, n'est-ce pas, dit-il, que tu ne m'as plus vu?\n    — Oui, longtemps.\n    — Et qu'as-tu fait depuis ?\n    — Tu vois, dit-elle, montrant sa toilette tapageuse; mais disant cela, sa\n  voix trembla un peu, craintive, comme une voix qui ment, et elle le regar­\n  dait, voulant être indifférente, et l'œil attiré, néanmoins par la face impas­\n  siblement belle de Ferrias, son front très large et sa chevelure molle.\n     Lui scrutait Jeanne; il sentit qu'elle voulait braver, et scandant ses\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "                                 — 128 —\n\nparoles tandis que ses yeux pénétraient la pensée de sa maîtresse, il lui dit :\n  — Jeanne, tu n'es point tombée, ta toilette ment, ton regard ment, ta\nparole ment; tu n'es point tombée et tu es toujours à moi....\n  Ils se levèrent ensemble comme si un même ressort les eût fait mouvoir ;\nJeanne prit, muette, le bras de Ferrias et sans se donner la peine de lui dire\noui, sachant que de nouveau leurs âmes s'étaient réunies, elle marcha à côté\nde lui, le front relevé, hautaine, royale.\n  Ils sortirent.\n\n\n\n\n   Une lampe enveloppée de papier de soie rose brûle dans la haute\nchambre de Jacques Ferrias ; elle baigne d'une lumière assoupie et somno­\nlente le tapis où les pas s'assourdissent, allume aux murs les ors mats des\ncadres et les éclatantes couleurs des faïences. Rien dans cette salle ne\nbouge. Un recueillement fixe plus profondément à leurs socles, à leurs\nconsoles, à leurs bahuts de vieil olivier, les bronzes et les terres-cuites\narrêtés dans leur geste. Tout ce luxe se mélancolise d'une attente, et au\nfond, le grand lit aux rideaux de velours noir où crépite une veilleuse,\nsemble affaissé sous le poids de deux corps invisibles qui s'étendent. Au\ndehors, le calme ; par la persienne baissée dont les pailles s'entrelacent, la\nfraîcheur dormante du soir pénètre, et c'est comme une harmonie muette\ndont seules les vibrations s'alanguiraient.\n   La porte s'ouvre. Les amants pénètrent. Ils ne se sont point parlés par\nles lèvres, car les lèvres n'expriment point; ils ont seulement communiqué\npar le frissonnement de leur chair subtilisée et de leurs âmes réunies.\n   Jeanne regarde. Elle reconnaît. Les objets n'ont point changé; ils sont\nmêmes, aux mêmes places ; seules, les étoffes plus fanées donnent à la\nchambre plus d'harmonie, et plus de fusion aux teintes. Jacques s'est\ncouché sur le divan, comme autrefois et, comme autrefois, elle, debout\ndevant lui, se dévêt. D'un geste d'une rigide impudeur elle se dégrafe, les\nVêtements tombent; elle non plus n'a point changé; son corps est de\nmarbre rose, les lignes ont conservé leur grâce noble, et Ferrias tombe aux\npieds de sa maîtresse, en disant à voix vibrante, avec une emphase de poète\nramené par la Beauté au temps des prophéties :\n  — O Jeanne, je t'avais perdue et je t'ai retrouvée. Tu es la Divine, tu es\nCelle qui trône et qui rayonne, tu es la Femme. Viens à moi!\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                                 —   129   —\n\n\n   Dans la chambre où tout s'est endormi avec la langueur des caresses\nassouvies, la veilleuse seule rayonne doucement en silence comme en une\nchapelle mortuaire, et ceux qui sommeillent apesantis dans la prostration\ndes douces langueurs, semblent des morts aussi, des êtres qui se seraient\néteints sans souffrir, les yeux levés en extase vers un ciel lointain :\n   Au plafond, où tremblent des ombres qu'on ne peut comprendre, la\nchaîne de la veilleuse a mis trois bras écartés comme pour un impossible\ncrucifiement et c'est encore pareil à une agonie que ce repos de lumière\ndans cet expirement de ténèbres? Que les amants soient heureux et qu'ils\nallègent dans leurs voluptés le poids des choses fatales; que la minute soit\nle seul recours de l'heure et du jour, car leur vie est semblable à ces soirs\nd'amour où les veilleuses font songer à des lampes funéraires qu'on aurait\nvolées dans les basiliques!\n                                                       MAX W A L L E R .\n\n\n\n\n                       CHRONIQUES\n\n    LA F Ê T E COMMÉMORATIVE D'ANDRÉ VAN HASSELT\n\n\n             Cent personnes environ s'étaient réunies le dimanche, 31 no­\n               vembre dernier, à 3 heures, au cimetière de Laeken, pour\n               assister à la remise, par les Jeune-Belgique, d'une palme\n               commémorative sur la tombe du poète. Les organisateurs de\ncette cérémonie n'avaient pas voulu lui donner le caractère d'une manifes­\ntation qu'on aurait certainement prise pour une réclame déguisée. La\npresse n'avait donc pas été invitée.\n   La journée froide et claire illuminait ce pèlerinage Toutes les tombes\npoudrées de blanc, avec, au fond du cimetière, la vieille église croulante,\nfaisaient un merveilleux décor.\n   Nous avons remarqué parmi les personnes présentes :\n   MM. Edmond Picard, Ruelens, bibliothécaire à la Bibliothèque royale;\nGuilliaume, secrétaire au Conservatoire; Braun, le successeur de Van\nHasselt comme inspecteur général de l'enseignement; le capitaine Girard,\nneveu de Van Hasselt et Mme Girard ; Léon Lecointe, professeur de mathé­\nmatiques supérieures à Anvers; les peintres Khnopff, délégué par les XX,\nMellery, Slingeneyer, Jan Verhas; les musiciens Auguste Dupont, Fran­\nçois Riga, Léon Jouret; les Jeune-Belgique: Georges Eekhoud, Max\nWaller, Georges Rodenbach, Camille Lemonnier, Henry Maubel, Maurice\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "                                  — 13o —\n\nSulzberger, Octave Maus, Albert Giraud, Eddy Levis, Georges Kaiser,\nJules Destrée, Iwan Gilkin; Fernand Brouez et Arthur James, représentant\nla Société Nouvelle; le groupe des rédacteurs de La Basoche, parmi les­\nquels MM. de Tombeur et Malpertuis ; beaucoup de dames, parmi lesquelles\nM lle Jeanne Tordeus, etc.\n    M me Van Hasselt, la veuve du poète, et M lle Ernestine Van Hasselt, sa\nfille, avaient envoyé le matin une corbeille de primevères, touchant souvenir\npour ceux qui savent que le premier volume de Van Hasselt, publié à\nl'époque de ses fiançailles, porte le titre de Primevères. La veuve est entrée\nau bras de M. Alvin. Ce n'est qu'après son arrivée que l'on s'est groupé\nautour du monument funéraire et que M. Georges Rodenbach a pris la\nparole en ces termes :\n    « Messieurs, il y a aujourd'hui dix ans qu'on a couché ici dans la terre le\nplus grand de nos anciens poètes.\n    Nous avons pensé que c'était chose touchante et glorieuse de venir en ce\njour attacher sur son monument funèbre une palme de souvenir.\n    Quoi qu'on en ait dit, nous avons eu toujours pour première tâche de\nglorifier nos initiateurs et nos aînés.\n    Car si nous tenons un drapeau de guerre, nous savons aussi le voiler d'un\ncrêpe et l'incliner sur les tombes.\n    C'est ainsi qu'après avoir bataillé pour la gloire vivante de Lemonnier,\nnous venons maintenant fleurir la gloire morte de Van Hasselt.\n    Vous qui l'avez lu, aimé ou connu, vous savez combien c'était un vrai\nartiste.\n    Quelle flamme dans ses Odes, dans ses Quatre incarnations du Christ !\nquelle harmonie, quelles fortes images allumant de leurs fanaux rouges les\nlignes parallèles de ses belles strophes lyriques !\n    Tous les meilleurs écrivains du romantisme : Sainte-Beuve, Deschamp,\n Dumas, le grand Hugo lui-même l'appréciaient et correspondaient familiè­\n rement avec lui.\n    Ici, au contraire, André Van Hasselt, qui travaillait seul, fut toute sa\n vie attaqué, critiqué, nié, méconnu, presque obscur. Notre pays n'a pas\n l'enthousiasme de ses artistes. Mais lui s'en consolait sans doute, car il dit\n quelque part :\n              Tous les vaillants soldats savent que les drapeaux\n              Déchirés par le fer — sont aussi les plus beaux !\n\n   Et puis il avait foi dans l'avenir — et voici qu'après dix ans la Jeune\nBelgique, qui ne l'a pas connu, arrive tout debout, toute spontanée, le\nsaluer comme un de ses maîtres, et cette fois c'est pour lui la justice, la\nrevanche, l'apothéose.\n  Oh ! quelle joie pour cette grande âme disparue si, dans l'au delà de la\ntombe, elle peut encore frissonner et sourire à l'hommage des vivants !\n   Quels regrets cependant de ne pouvoir lui décerner que des glorifications\nposthumes et des honneurs expiatoires. Mais cela c'est l'histoire éternelle\ndes poètes.\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                                 —   131 —\n\n\n   On ne les croit quelque chose que quand ils ne sont plus rien.\n   Et le symbole en transparaît dans la fable d'Orphée, mis en pièces par\nles Bacchantes, mais dont la lyre émerge, sur la fuite des eaux, toujours\nfleurie et toujours chantante!\n   Elle subsiste, elle aussi, la lyre de Van Hasselt; regardez-la — elle est\nlà qui survit, qui surnage sur des fleuves d'oubli. — Elle vibre encore et\nvous l'allez entendre, car nous avons pensé qu'au lieu de disperser ici de\nlongues paroles vaines dans le vent, il était plus digne du grand poète de\nlire devant vous, sur sa tombe, quelques-uns de ses durables vers. »\n   M. Rodenbach donne alors lecture d'une des plus belles pièces de Van\nHasselt, la Cathédrale de Cologne, écoutée dans un religieux silence.\n   M. Georges Eekhoud dépose ensuite sur la pierre tombale l'objet d'art\nen fer battu formé de trois branches de buis, de chêne et de laurier réunis\npar un ruban portant à ses extrémités ces mots : André Van Hasselt, La\nJeune Belgique. Ce bouquet est l'œuvre de M. Wuyts, un artiste anversois,\nsoutenant avec honneur la succession artistique de Quentin Metsys.\n                                                             M. W.\n\n\n\n\n    LETTRE A MONSIEUR GUSTAVE FRÉDÉRIX\n\n              On m'assure, Monsieur, que vous êtes l'auteur de la Chronique\n               bruxelloise parue dans l'Indépendance, sous la signature\n               Azed.\n                  Il y avait longtemps qu'il me démangeait d'avoir avec\nvous un échange de vues. Nous y gagnerons tous les deux : vous nous\ninitierez aux mystères de la critique transcendante, et je vous confierai des\nchoses qui ne peuvent manquer d'avoir à vos yeux, avec ou sans hommage\nexpiatoire, une haute signification.\n    Vous trouvez mauvais que la Jeune Belgique, s'inspirant des sentiments\nde camaraderie et d'admiration mutuelle qu'on lui reproche, ait honoré le\nsouvenir d'un poète qu'elle n'a point connu, et vous protestez, au nom\nd'André Van Hasselt, contre cette manifestation compromettante. Vous\nallez même jusqu'à nous accuser d'avoir collé des prospectus sur le\ntombeau de l'écrivain.\n   Je comprends à merveille le mobile de votre étincelante et spirituelle\nchronique. Je sais avec quelle bienveillance enjouée, avec quelle sollicitude\ninquiète vous avez toujours, depuis vos lointains débuts, rendu justice aux\nlittérateurs de notre pays. Je n'ignore point de quelle originale façon vous\navez mis en lumière Charles Decoster, Octave Pirmez et Camille Lemon­\nnier. Une lecture attentive de l'Indépendance m'a démontré ce que vous\navez fait pour la gloire d'André Van Hasselt. Vous avez le silence éloquent,\nMonsieur, c'est votre façon de mettre en lumière.\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "   Vous avez gardé jusqu'aujourd'hui, sur André Van Hasselt et sur son\nœuvre, un silence ému, presque religieux. La Jeune Belgique, intempes­\ntive comme à l'ordinaire, vous a dérangé dans le culte interne que vous\nrendez à ce grand mort. Votre nature aristocratique, dédaigneuse des\nexpansions bruyantes, est pleine, pour les autres, d'une modestie et d'un\nrecueillement auxquels nous n'atteignons pas. Et vous, la sensitive de la\ncritique, vous vous contractez douloureusement à l'aspect d'une palme en\n1er battu.\n   Votre délicatesse a dû bien souffrir, Monsieur. Et votre nervosité vous\na même entraîné à commettre une imprudence.\n   Vous avez enfin parlé d'André Van Hasselt. Oh ! sans le nommer, en\nrestant fidèle aux traditions de toute votre vie; mais enfin vous avez parlé.\nVous avez écrit : poète distingué; et puisque vous avez daigné, de votre\nrez-de-chaussée, jeter sur la mémoire du poète ces deux mots si délicieuse­\nment pondérés, le talent d'André Van Hasselt ne fait désormais plus doute\npour personne.\n   Mais les gens mal intentionnés se demanderont pourquoi, vous, l'arbitre\ndu goût, — en Belgique, — vous avez si longtemps tardé à saluer de la\nplume André Van Hasselt.\n   Vous auriez eu meilleure grâce à continuer vos oraisons intérieures.\n   Ou bien, il fallait vous retourner avec plus de désinvolture, prendre\nl'initiative de la cérémonie Van Hasselt, et puisque nos livres compro­\nmettent le mort auquel nous faisons hommage, lui faire vous-même ce\nsuprême honneur, vous qui étiez certain, à ce point de vue-là, Monsieur,\nde ne point le compromettre.\n   Car le vulgaire ignore, — et l'ignorerait encore, si je n'étais là, — que\nvous avez écrit une brochure sur le banquet des Misérables.\n   Il y a longtemps de cela, très longtemps, cela se perd dans la nuit du\nreportage, mais j'ai la mémoire longue, et je me propose de vous rendre,\nà propos de ce livricule, un hommage qui, pour n'être pas posthume, n'en\nest pas moins très expiatoire.\n   Voici votre brochure à couverture verte (1), un peu déteinte. Nous allons\nla feuilleter ensemble, si vous le voulez bien, Monsieur.\n   Vous ne tenterez pas, dites-vous dans votre introduction, de « redire\ntoutes les émotions de cette soirée » ; vous vous contentez d'en garder en\nvous « les traces vibrantes et parfumées ».\n   Je ne savais pas, Monsieur, qu'en 1862, lorsque vous assistiez à un\nbanquet, vous en conserviez avec une telle obstination les traces vibrantes\net parfumées.\n   Un banquet de cette espèce, je suis de votre avis, ne pouvait pas « être\nla fête des servitudes, des lâchetés, des ténèbres (2) ». La belle métaphore!\nEt que vous avez tort de renoncer à cette langue hautaine ! On n'avait pas\n\n  (') Gustave Fréderix. Souvenir du banquet offert à Victor Hugo, par MM. Lacroix et\nVerboeckhoven. Bruxelles, 1862.\n (') Page 18.\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                                   — 133 —\n\nencore vu, avant vous, des « servitudes » dîner avec des « lâchetés », et\ntrinquer avec des « ténèbres ». Heureusement que « la salle était bril­\nlante (1) » et que « le festin, — Dubost y avait mis son orgueil, — était de\nceux qui se font apprécier même par des gens émus (2) ».\n   Après avoir complimenté Dubost, — spécialité de festins pour personnes\némues, — vous vous inclinez devant le « très habile et spirituel Ghémar »,\nqui photographiait les convives, et vous espérez qu'il « va les rassembler en\nun cadre qui vous sera un doux souvenir, et comme une vision (3) ».\n   Je regrette vivement de ne pas posséder ce cadre qui est une vision.\n   Un cadre qui est aussi une bien belle vision, c'est votre médaillon de\nVictor Hugo :\n   « .... Il porte maintenant toute la barbe.... Mais la barbe ne manque pas\nde pittoresque, et puis elle est utile à ceux qui habitent près de la mer :\nelle préserve des maux de gorge et des extinctions de voix (4). »\n   C'est Victor Hugo vu à travers un tempérament de pharmacien.\n   J'arrive au morceau capital, — appréciable même pour des gens émus,\n— et pour lequel votre brochure me semble écrite : l'éloge de M. Bérardi,\nvotre directeur.\n    « Le directeur de l'Indépendance a un avantage précieux : avant d'avoir\nparlé, il a conquis son auditoire. Il a le charme, il a la finesse, il a la phy­\nsionomie vivante et qui attire. Les choses ingénieuses ou fortes qu'il trouve,\nil sait leur donner une vivacité et une grâce qui doublent leur prix. Ajoutez\nà cela un esprit prompt et pénétrant, un grand bonheur et une grande\nsûreté d'inspiration et de riposte. Homme séduisant, journaliste nerveux\net souple (5). »\n   Ah ! quel plaisir d'être directeur de l'Indépendance, quand vous écrivez,\nMonsieur! Votre encens est plus fort que celui que nous brûlons dans\nnotre petite chapelle, où les enfants de chœur ne touchent aucune espèce\nde rétribution.\n   Cette analyse littéraire menée à bonne fin, il ne me coûte point d'avouer\nque, dans le genre de critique de salon où vous vous êtes renfermé, vous\nêtes un homme très, spirituel. Votre silence est spirituel; vos mots sont\nspirituels; le fauteuil où vous écrivez doit penser des choses bien spiri­\ntuelles. Votre petit chien Brusquet remue la queue spirituellement, et\nMonsieur votre fils lui-même, — votre dauphin, — aura un jour beaucoup\nd'esprit. On vous prend parfois pour M. Constant Coquelin, ce qui est\nétonamment spirituel, et l'on prétend qu'à force de contempler ce socié­\ntaire de la Comédie-Française, vous avez fini par lui ressembler. Ce qui\nest encore, de votre part, spirituel au delà de toute expression, c'est que\nM. Brunetière, de la Revue des Deux-Mondes, collabore à vos feuilletons,\net qu'il n'en sait rien.\n   Je ne voudrais pas lutter d'esprit avec un critique qui a derrière lui de\ntels collaborateurs.\n\n\n  (1) Page 19. —(2)Page 19. — (3) Page 19.— (4) Page 12. — [5] Pages 27-28.\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": "                                     — 134 —\n\n  Mais ce qui ne manquerait pas d'esprit non plus, c'est de déposer, après\nvotre mort, Monsieur, une palme en fer battu sur le tombeau de Sainte-\nBeuve.\n  Agréez, Monsieur, l'assurance de ma plus hautaine considération.\n                                                  LA J E U N E    BELGIQUE.\n\n         A Monsieur Gustave Frédérix,              employé à la critique           d'art\n           de l'Indépendance.\n   Bruxelles, le 3 décembre 1884.\n\n\n\n\n              GUIRLANDE                       A     GUSTAVE\n\n                                          I\n                    CHANSON POUR GENS ÉMUS\n             Chantée au banquet des « Misérables » par GUSTAVE FRÉDÉRIX\n\n\n                      I                                           III\n En ce banquet des « Misérables »              Van Hasselt et Pirmez,      qu'importe!\n Où je devais m'asseoir aussi,                La Littérature — c'est moi !\n A vous qui mangeâtes des râbles              Ils n'ont qu'à rester à la porte,\n De lièvre et du perdreau farci,              Moi je me ris de leur émoi !\n Plein de littérature    hautaine,            Car ma prose est souple et mondaine,\n      La Frédérix      dondaine,                   La Frédérix      dondaine,\n Moi j'apporte aussi mon bidon,               Comme un faux- col sans amidon,\n      La Frédérix dindon !                         La Frédérix dindon !\n\n                     II                                          IV\n Mon feuilleton est une loge;                 Je relèche vos casseroles,\n Je suis le concierge de l'art,               Je prends vos mots piquants et doux,\n Mais pour ne pas donner d'éloge,             Si bien que j'ai dans mes paroles\n Ma montre est toujours en retard;            Presque autant d'esprit que vous tous\n Et je dors à plate bedaine,                  J'ai quelquefois des douleurs d'aine,\n      La Frédérix     dondaine,                    La Frédérix    dondaine,\n Tandis qu'on tire le cordon,                 Sans accoucher sous l'édredon,\n      La Frédérix dindon !                         La Frédérix dindon !\n\n\n                          Mais je vais faire un livre mince :\n                          Je me sens l'âme d'un homard,\n                          J'ai des ciseaux aussi... je pince\n                          Partout où je le puis. En art,\n                          Philosophe comme Sedaine,\n                               La Frédérix    dondaine,\n                          Je suis le grand Iguanodon,\n                               La Frédérix dindon !\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                                   — 135 —\n\n\n\n                                         II\n                                 LE HAREM\n                        Dans le harem, sur les coussins\n                        Gauffrés d'or pâle, les Idées\n                        Nonchalamment sont accoudées,\n                        Et les rimeurs baisent leurs seins.\n\n                        Non loin des couples, un critique,\n                        O deux profonds ! retenez-le !\n                        Recherche fébrilement ce\n                        Qui reste de son esthétique.\n\n                        Le déficit est évident.\n                        Alors il se tourne en grondant\n                        Vers ses confrères, et leur clame :\n\n                        « Ces couples en train de... rimer\n                        (Si je puis ainsi m'exprimer)\n                        Tout cela, c'est de la réclame ! »\n\n\n\n                                         III\n\n                            VEAU DE VILLE\n\n                  I                                              II\nOn le voit toujours aux premières,             A coup sûr il n'est pas des nôtres,\nL'esprit fait comme un vol-au-vent,            Car il ressemble à Coquelin ;\nQui promène dans les avant-                    Tous deux, l'air digne et patelin,\nScènes, ses grâces coutumières.                Font rire avec l'esprit des autres.\nMais son esprit n'est pas nouveau              Lui, grâce aux feux de son cerveau,\nEt ses mots pour femmes friandes               Est rouge et maquillé de hâle,\nOnt comme un goût de vieilles viandes,         Mais quelquefois sa langue est pâle,\n        On dirait du veau!                            On dirait du veau !\n\n                                         III\n                      Et voici qu'il devient tragique :\n                      Le chroniqueur aux talons peints,\n                      Lui qui posa tant de lapins\n                      Aux vieux poètes de Belgique.\n                      Car il sert — dans le renouveau,\n                      Dans le renouveau qu'il regrette —\n                      Des entrefilets    vinaigrette,\n                             On dirait du veau!\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "             — 136 —\n\n\n                  IV\n\n FREDERICK ET FRÉDÉRIX\n             QUESTION :\n  Seriez-vous, Monsieur, le parent\n  Du fameux Frédérick Lemaître ?\n\n             RÉPONSE :\n  Je ne suis (Je reste à mon rang)\n  Que Frédérix le millimètre !\n\n\n\n                  V\nL'ORCHESTRE ROMANTIQUE\n Hugo, vert de jeunesse antique,\n Aïeul environné des siens,\n Chef de l'orchestre romantique,\n Fait l'appel de ses musiciens.\n\n Sainte-Beuve est tourneur de page;\n Les frères Deschamp sont souffleurs,\n Et Delphine, en maillot de page,\n Jette au maître un bâton de fleurs.\n\n De Vigny, s'ajustant les ailes\n D'Eloa, son ange aux abois,\n Comme les veilleurs des tourelles,\n Donne du cor à travers bois.\n\n Sortant de son Lac,     Lamartine,\n Fatigué d'apprendre aux échos\n L'art de mettre en vers la tartine,\n Saisit la flûte aux trous égaux.\n\n Ce blondin plus beau qu'une femme,\n Portant un étui noir et long,\n C'est Musset accordant son âme\n A vec l'âme d'un violon.\n\n Ta voix chaude, 6 violoncelle !\n Te vient de Théo, grand luthier,\n Et ta gamme dresse une échelle,\n L'échelle d'amour de Gautier.\n Barbier s'époumonne à les suivre :\n Il se tait, immortel prudent,\n Et craint de souffler dans le cuivre,\n Après son premier cri strident.\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                                   —    137 —\n\n                    L'appel est fait. On est en nombre.\n                    — Un nouveau! crie un des Deschamp..,\n                    Et l'on voit sortir d'un coin d'ombre\n                    Frédérix... Hugo, sur-le-champ :\n\n                    — Ton instrument, recrue aphone,\n                    O toi plus inconnu qu'un X,\n                    Basson, guitare ou saxophone ?\n                    — « L E VENT DU SOIR », dit   Frédérix.\n\n\n\n\n                                        VI\n                       A AZED, DE            l'Indépendance\n\n                                     ÉNIGME.\n                 Pour quel motif A.-Z., ce chroniqueur mondain\n                 Dont la prose vieillotte inspire une peur bleue,\n                 Prend-il de l'alphabet le début et la fin\n                 Alors que ses écrits n'ont ni tête, ni queue?\n\n                                   RÉPONSE.:\n                 C'est qu'en ces temps derniers il a tant radoté\n                 Qu'il a senti qu'il faut aux divers gens de lettres\n                      Prouver qu'il sait encor ses lettres,\n                 Ce dont ses amis même ont récemment douté.\n\n\n\n\n         CHRONIQUE LITTÉRAIRE\n\n                         A l ' A r t moderne\n             L'Art moderne, à qui le récent volume de Catulle Mendès\n               vient de révéler vaguement l'existence du Parnasse contem­\n               porain, s'afflige avec excès des ressemblances qu'il découvre\n               entre les Jeune-Belgique et les poètes français publiés par\nAlphonse Lemerre.\n   Son article nous offre l'occasion d'étudier les doctrines de l'école Parnas­\nsienne. A ce point de vue du moins, il n'aura pas été inutile.\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "                                 — 138 —\n\n    Pour démontrer que la Jeune Belgique pastiche le Parnasse, il serait\nindispensable que l'Art moderne fît connaître d'une manière précise les\nthéories d'art du groupe que nous imitons.\n    L'Art moderne n'en parle pas.\n    Et cela s'explique, car le Parnasse n'a jamais eu de théories d'art.\n    Que les critiques de l'Art moderne se donnent la peine d'éprouver leurs\nidées innées en lisant, non pas les quelques vers cités dans le volume de\nMendès, mais l'œuvre complète de François Coppée, d'Albert Glatigny,\nde Léon Dierx, de Sully-Prudhomme, de José-Maria de Hérédia, de Vil­\nliers de l'Isle-Adam, de Verlaine et de Stéphane Mallarmé.\n    Ils se convaincront immédiatement que ces écrivains ne se ressemblent\nni par le fond, ni par la forme.\n    Coppée s'est penché tendrement sur les petits et les humbles; Glatigny\nlaisse transparaître, dans ses moindres pages, son vague étonnement de la\ncadence et du rythme; Dierx, isolé dans son âme si noble et si pure, ne\nsort jamais des paradis mélancoliques ; Sully-Prudhomme est tourmenté\npar la philosophie et par la science; Hérédia porte en son cœur le souvenir\ndes aventuriers de la mer, dérobeurs de toisons d'or et conquérants d'Amé­\nriques; Villiers de l'Isle-Adam est un mystique profond et redoutable;\nVerlaine un damné et Mallarmé un musicien dédaigneux de tout, sauf de\nl'harmonie.\n    C'est donc par la forme que les Parnassiens se ressembleraient.\n    Ici encore, la diversité est absolue. Personne, — à l'exception des ama­\nteurs — ne confondra jamais le vers parisien de Coppée avec les strophes\nde bronze de José-Maria de Hérédia, ni le vers abstrait de Sully-\nPrudhomme avec les rythmes idéalement vaporeux et plaintifs de Léon\nDierx. Tout chez eux diffère : le choix des mots, la cadence de la phrase,\nla coupe du vers, le son de la rime. Ils s'éloignent l'un de l'autre autant\nque Lamartine de Hugo, Musset de Gautier, et Banville de Baudelaire.\nNous avons presque honte de rappeler ces banalités, mais c'est l'Art\nmoderne qui nous y force.\n    Le Parnasse, Catulle Mendès l'a dit justement, ne fut donc pas une\n école. Son Évangile littéraire se composait d'un unique verset : « Prends le\n sujet poétique que tu voudras, mais exprime-le par des formes d'art ».\n    De là le souci de la rime — seule et précieuse ressource du vers français\n — et la recherche de la forme, condition éternelle de toute poésie.\n    En dehors de ces deux règles, communes à tous les bons poètes de tous\n les pays et de tous les temps, à Baudelaire comme à Hugo, à Corneille\n comme à d'Aubigné, à Ronsard comme à Villon, les Parnassiens ne pro­\n clamèrent aucune loi nouvelle.\n    Ils se contentèrent d'écrire de beaux vers, ce que les sociolâtres et les\n pleurnicheurs ne leur pardonnèrent jamais.\n    Et si maintenant l'Art moderne veut bien nous accorder que les Jeune-\n Belgique ne se ressemblent pas plus que les Parnassiens, — cette opinion a\n été celle de l'Art moderne, elle pourrait le redevenir! — et si d'autre part\n il est admis, — comme nous venons de le prouver, — que les Parnassiens\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                                  — 139 —\n\nn'ont rien changé aux lois de la poésie, il faut que l ' A r t moderne démontre\nquel est le poète du Parnasse que chaque Jeune-Belgique imite, et si l'Art\nmoderne néglige cette démonstration, nous sommes en droit de juger avec\nsévérité ceux qui le rédigent.\n   S'aviser un jour, à propos d'un livre anecdotique où Mendès enchâsse\nquelques extraits de Léon Dierx et de Verlaine, et sans avoir étudié autre­\nment les Parnassiens, que les Jeune-Belgique ne sont que des Parnassiens\nen détrempe; affirmer cette filiation sans l'appuyer d'un seul argument,\ncomparer le labeur à peine commencé d'un groupe littéraire encore à son\naurore avec l'œuvre accompli d'une génération aujourd'hui glorieuse\ncomme un soleil couchant, répandre, sans nécessité, ces idées étranges dans\nun public toujours prêt à ramasser l'erreur, dans une presse hostile qui va\nbroder sur ce canevas pendant des années, c'est plus qu'une injustice de cri­\ntique, c'est presqu'une mauvaise action.\n   L'esprit chagrin qui pleure sur nous dans l'Art moderne s'étonne que\nCamille Lemonnier ne l'aide point à nous envoyer ces pavés d'ours émou­\ncheur, et lui reproche, avec l'indulgence d'un homme que ce reproche n'at­\nteindra jamais, d'être débonnaire.\n   Comme vous vous trompez, Monsieur, mais combien nous vous savons\ngré de votre erreur, puisqu'elle nous permet de rendre à Camille Lemon­\nnier l'hommage qu'il mérite !\n   La sévérité paternelle de Leconte de Lisle pour les poètes du Parnasse,\nCamille Lemonnier l'eut sans cesse pour nous. Certes, il ne nous rappelait\npas, à propos d'un adjectif hasardeux ou d'une rime à la dérive, qu'il avait\ntrente-huit ans et que nous en avions vingt-deux : cet original préférait\nnous montrer qu'il avait raison, et que nous avions tort; certes, il ne se\nposait pas devant nous en poteau indicateur, ne rêvait pas d' « organiser »\nla littérature comme Carnot organisait la victoire; il ne désirait nous\nfaçonner ni à son image, ni à ses idées ; il ne s'ingéniait pas à détourner le\ncours du fleuve littéraire afin d'irriguer les landes stériles de la politique;\nil ne traitait point d' « amusettes » les rimes ailées joyeuses de soleil et\nd'azur; mais il nous enseignait, moins par sa parole que par son exemple,\nle respect de nous-mêmes et la dignité de notre1 art, et quand les livres\nfuturs lui étaient soumis sous forme de manuscrits ou d'épreuves, il nous\nles renvoyait sabrés de coups de crayons multicolores, balafrés de ratures,\nétoiles de points d'interrogation, si bien que l'œuvre ressemblait à un\nchamp de bataille jonché de morts et de blessés. La discipline du style, le\nsouci de l'exécution parfaite, le contour suggestif de la phrase où se con­\nfondent amoureusement la forme et l'idée, tous ces secrets, si quelques-uns\nd'entre nous les possèdent, c'est Camille Lemonnier qui les leur révéla\nnaguère, et qui les leur révèle encore aujourd'hui.\n   L ' A r t moderne, maintenant que ces détails lui sont dévoilés, remerciera,\ncomme nous, l'écrivain du Mort. Déjà son second article, — entre deux\narticles il y a place pour la réflexion, — estompe légèrement les lignes trop\nnettes et trop évidentes du premier. La retraite des Dix mille commence, et\nle Xénophon de cette Anabase renonce à conserver ses positions.\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": "                                  — 140 —\n\n    Il ne nous accuse plus de pasticher le Parnasse, mais bien de n'être pas\nfranchement nationaux.\n    « Voir le milieu belge, penser en Belge! Telle est la nouvelle table de la\nloi, que du haut de son Sinaï nous tend l'Art moderne.\n    Nous n'enverrons aucun Moïse pour la recevoir. Le milieu belge est peu\ncaractéristique; la Belgique, intellectuellement et ethnographiquement, est\nun peuple hybride, sans passé, et sans avenir; la langue belge, c'est le\nMarollien, et les écrivains de cette langue existent. Les Jeune-Belgique\nqui ont l'amour du terroir ne s'y sont heureusement pas trompés : ils sont\nallés droit aux Flamands, aux grands Flamands qui gisent dans l'histoire,\nou bien aux Flamands obscurs qui, dans les coins perdus des polders et des\nbruyères, conservent l'esprit des aïeux. Flamands ou Wallons, et non\nBelges.\n    Et ceux d'entre nous que les œuvres de terroir ne sollicitent pas, ils ne\nforceront point leur nature pour complaire au critique de l'Art moderne.\nL'âme humaine est universelle. Elle peut être notée indépendamment du\nmilieu et du décor. Les vastes mouvements d'idées, de sentiments et de\nsensations qui à certaines périodes se lèvent sur le monde, sont des marées\nsi larges et si hautes qu'elles submergent et renversent tout. Hugo, Lamar­\ntine et Baudelaire, ont-ils été des écrivains de terroir? Sont-ils des Gaulois?\nSont-ils même des Français ? Et n'en ont-ils pas moins exprimé dans leurs\nvers un état particulier de l'âme contemporaine ?\n    Exiger de tous les Jeune-Belgique des œuvres de terroir, sans tenu-\ncompte des circonstances, des tempéraments et des vocations, telle est\nl'absurdité où l'Art moderne a été conduit, les yeux fermés, par sa manie\ngénéralisante.\n    Il nous fait penser à un jardinier, qui, se promenant dans un plantureux\nverger, reprocherait avec véhémence au pommier de ne pas porter des\npoires, au poirier de ne pas porter des pommes, qui chercherait des melons\nsur une vigne, et des pommes de terre sur un rosier !\n    L ' A r t moderne prétend que son principe a toujours été « qu'il faut faire\nde la critique pour sa distraction personnelle, et peut-être pour l'éducation\ndu public, mais non pour l'amélioration des artistes, qui ne l'écoutent guère\net qui peut-être n'ont pas tort ».\n    Certes, nous ne voudrions pas empêcher l'Art moderne de se distraire,\n— nous aimons trop la gaîté permise, — mais il nous laissera bien, en\nretour, nous étonner un peu de l'étrange éducation qu'il donne au public.\n   Après tant de circonstances diverses, où l'Art moderne, — pour\nemployer un mot qui, sous la plume d'un des nôtres, paraît l'avoir profon­\ndément blessé, — s'est complu à proclamer son droit à la fantaisie, que\npeut donc penser de nous la masse du public?\n    Il y a quelques années, l'Art moderne accusait les Jeune-Belgique de\npasticher Petrus Borel : Georges Eekhoud fut sévèrement admonesté, pour\ncause de lycanthropie, à l'apparition des Pittoresques. Puis le vent tourna,\net Petrus Borel fut remplacé, avantageusement d'ailleurs, par Camille\nLemonnier, « derrière la rousse crinière duquel nous marchions alors,\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                                 —   141   —\n\n\ncomme derrière une torche ». Les personnes que ces détails d'histoire inté­\nressent les trouveront dans le compte-rendu des Kermesses, de Georges\nEekhoud, et des Flamandes, d'Emile Verhaeren. Puis, coïncidant avec la\nvisite de Léon Cladel, un épouvantable vomito-negro se mit à sévir : nous\nétions tous des Baudelaire! Relire à ce propos les articles sur Léon Cladel.\nEt le vomito-negro s'aggrava soudain d'une épidémie d'art social. Mais le\nmicrobe de l'art social ayant été découvert par l'un d'entre nous, la peste\ns'adoucit insensiblement, mais pour être remplacée bientôt par une inonda­\ntion d'art national ou belge, et par le cantabile en la mineur : « Vous ne\nfaites que pasticher les Parnassiens ! »\n   Petrus Borel, Lemonnier, Baudelaire, les Parnassiens, l'art social, l'art\nbelge! Il faut avouer que le public de l'Art moderne, s'il ne jugeait pas un\npeu nos juges, aurait le droit de rester indécis.\n    Un thème cependant a dominé toujours l'orchestration un peu touffue de\nl'Art moderne : « La jeune école possède la forme, mais elle est dépourvue\ndu fond ! »\n   Ces litanies, psalmodiées depuis longtemps à nos oreilles par le Journal\ndu Dimanche, organe du Caveau verviétois, le Journal des Gens de\nLettres, organe de M. Benoît Quinet, et par l'Éducation populaire,\n organe de M. Clément Lyon, dissonnent péniblement dans la bouche de\nl'Art moderne. Ne pas aimer l'art pour lui-même, sacrifier le beau au vrai,\ncomme les réalistes, au bien, comme les moralistes, au sentiment, comme\nles têtards issus de Mürger, montrer de l'indulgence pour les belles âmes\nexprimées au moyen de lieux communs, de barbarismes et de chevilles,\nn'est-ce pas tomber, de très haut, dans les vieilleries du bourgeoisisme et de\nla critique d'amateurs ?\n    Les jeunes archers dont parle si paternellement l'Art moderne ne l'en\nremercient pas moins de leur avoir appris où darder leurs flèches. Et si, à\n la suite de nos premiers exercices, quelques traits l'avaient maladroitement\n piqué, il se consolera en pensant qu'il est le Saint-Sébastien de la critique.\n                                                   A L B E R T GIRAUD.\n\n\n\n\n            CHRONIQUE MUSICALE\n\n                          GUSTAVE H U B E R T I\n\n            oici, mois pour mois, un an que j'ai parlé du mouvement\n             musical. J'en ai d'autant mieux la date au souvenir, que mon\n             article m'a valu, de la part de mes frères en J. B., une hottée\n             de pommes cuites — je dis cuites par euphémisme. — Ces\nchoses-là ne s'oublient pas, J'ignore ce qui m'a préservé d'en recevoir de\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": "                                   — 142 —\n\n nouvelles, si c'est la providence ou les déménagements, car la littérature\n s'y égare beaucoup. Un fait est, que les petits poulets qui devaient venir\n à la rescousse du gros, dans cette campagne pour nos compositeurs délais­\n sés, sont encore dans l'œuf et que ces messieurs, Huberti, Mathieu et\n d'autres, qui s'étaient montrés fort reconnaissants de mon intention, doi­\n vent commencer à croire que je me suis moqué d'eux.\n    Il y aura bientôt six semaines que les fêtes universitaires ont remis le\n nom d'Huberti à la rampe ; s'il est un peu tard pour parler spécialement de\n ses dernières œuvres, il n'est que temps de dire un mot de l'artiste, d'autant\n plus qu'en cette occasion des appréciations excentriques semblent l'avoir\nmis tout particulièrement en relief.\n    Depuis que j'entends sa musique, l'expression d'atavisme m'obsède :\nle phénomène d'atavisme n'a rien que de rationnel, mais en fait d'œuvre\nd'art ce devient une question d'hérédité morale à laquelle beaucoup de\ngens ne croient pas plus qu'aux tables tournantes. Cela vient de cette\nbizarre idée que nous sommes faits de deux choses : un corps qui descend\net une âme qui monte. Je le déplore... et surtout pour moi, à cause des\npommes, mais j'aurai, cette fois du moins, la consolation de les partager,\nn'étant pas seul de mon avis. En effet, presque tous ceux qui connaissent les\nHuberti, ont ressenti cette impression qui, par une sorte de transfusion de\nfluides, ressuscite à nos yeux, dans les pages du musicien, celles du peintre\net fait que, pénétrant au cœur de leurs œuvres, nous y trouvons une seule\nnature d'art se perpétuant par les générations successives. L'instrument\ndont ils se servent importe peu. C'est à l'imagination, cette faculté concep-\ntionnelle synthétique de tous les sens de l'homme qu'il faut remonter, et\nnous découvrons chez le second comme chez le premier cette délicatesse et\ncette pureté de lignes à peine déviées de leur inflexion originelle, et ces\nmêmes demi-teintes très peu modifiées par la lumière ambiante, qui font de\ntous les deux des mélodistes. Qu'on se rappelle les dessins d'Edouard\nHuberti : toujours quelque coin de paysage désert et fruste, plus vivant de\nsa vie intime et pensive que de gros massifs de nature peuplés de bruit et\nde mouvement. Un arbre isolé, tirant du sable son tronc maigre touffe de\nverdure à la cîme; un pan de route avec un morceau de talus rongé\nd'herbe ; une nappe de lumière reflétant l'ombre d'un remblai au tournant\nd'un chemin creux, des riens où le génie du peintre a mis des parcelles\nd'âme; des fragments de choses dont il a fait des êtres...\n    Eh ! bien, jadis à ces heures où la vocation imprègne doucement le cœur,\n aux heures de cette jeunesse que Rodenbach appelle la jeunesse blanche,\n Gustave Huberti, n'a-t-il pas refait, pieusement, dans l'atelier de son frère,\n sa visite quotidienne à ces lambeaux de paysage entr'ouverts là comme de\n petites chapelles aux religieux du panthéisme? N'est-ce pas à ces mélodies\nde lumière qu'il a appris les siennes, ébauchées comme des aquarelles de\nsons sur des feuillets volants? N'est-ce pas sous l'influence de cette commu­\n nion qu'il les a conçues, comme plus tard la Scène dans le jardin, des\n fragments du Rayon de soleil, l'Andante du souvenir de la Symphonie\nfunèbre, qui resteront les pages les plus personnelles, partant les plus belles\nqu'il ait écrites.\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "                                  -   143   -\n\n    Inévitablement devait-il parvenir au jour par cette voie qui était la\nsienne, quand, aveuglé comme tant d'autres par la maîtrise de Benoit, et\nprenant le drapeau d'un maître pour celui d'une secte, il fit violence à son\nesthétique pour l'engager dans l'ornière d'un système ; or, le système peut\nmener loin, jusqu'à des choses invraisemblables comme la fabrication d'une\nmusique didactique par exemple, et la réalisation de l'art social par la sym­\nphonie ; je crois que c'est le bout ! L'art batave a une désagréable tendance à\nla philosophie, je le répétais naguère après l'exécution de l'oratorio de\nSchelde.\n    « — Pourquoi, sans chercher à ces œuvres une affabulation qui ressort\ndes choses, ne point leur laisser l'intensité d'une impression? Faudra-t-il\ny retrouver toujours cette agaçante figure de l'esprit sceptique pour lacérer\nà coups de froid acier, la chair, et grimacer sans cesse le commentaire de\nl'homme en marge de la nature ? — »\n    Et cette tendance se manifeste toute dans l'Hymne à la science. Depuis\nle jour où Huberti, d'artiste qu'il était s'est fait membre d'une doctrine et\nsoldat de la croisade flamingante, comme on se faisait soldat du pape, il\ngâte peu à peu la belle floraison de sa nature vigoureuse à une sorte d'art\nlaïc qui en est la négation; un art discuteur de thèses où l'idée du vrai,\n noie l'impression du beau. Il se guinde dans un vêtement qui n'est pas à\n lui et le gêne, car il n'a pas une goutte de sang flamand dans le corps,\n ce latin, et je crois avoir le droit de le lui dire, quand d'autres parlent sur\n un ton de doute de « la valeur musicale de M. Huberti » et prennent des\n airs de pitié pour l'appeler : « Brave garçon ». Il leur tend trop la perche,\n il y a longtemps qu'une réputation d'irascibilité à la Berlioz a éloigné de lui\n beaucoup de sympathies, et se propageant parmi la presse et le public, l'a\n enveloppé d'une atmosphère d'injustice, au point que les mieux intentionnés\n ne voient plus que ses défauts et les voient en gros ; c'est pourquoi nous lui\n demandons de se garer d'une école dont il n'a que les lunettes, le feutre et\n les longs cheveux; qu'il se dégrime, il faudra bien que ses abîmeurs le\n reconnaissent. Qu'il revienne à l'œuvre poétique des Huberti et le continue,\n qu'il revienne aux chapelles d'antan, aux petites chapelles des chemins\n creux où il chantait jadis ses mélodies de lumière.\n                                                                   H. M.\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "                                        — 144 —\n\n\n\n                                 MEMENTO\n   Le Palais, organe des conférences du         chaque mois en livraisons de 60 à 72 pages\nJeune Barreau de Belgique vient de faire sa     chacune. Le prix d'abonnement en est fixé\nréapparition sous une forme plus coquette       à 8 francs par an.\nen même temps que plus grave. On trou­\nvera dans son premier numéro sous le titre\nLittérature juridique, un intéressant article      La Basoche suit notre sillage et nous\nde M. Rodenbach, et une bonne chronique         sommes heureux de nous en faire les\nde M. Arth. James.                              remorqueurs. Fondée par un groupe d'étu­\n   L'abonnement au Palais est de 5 francs       diants, sans visées bien hautes, et tout\npar an. (On s'abonne, 33, rue Blaes).           uniment pour augmenter le nombre des\n                                                refuges où les nouveaux venus abritent\n                                                leurs premiers essais, la Basoche pourrait\n   Depuis notre dernière apparition, de nou­    réussir, comme tout ce qui vient de la\nveaux venus ont fait leur entrée dans le        triomphante jeunesse. Aussi les deux pre­\nmonde. Deux Revues ont paru : la Société        miers numéros nous ont-ils un peu déçu.\nnouvelle et la Basoche.                         Nous espérions trouver une escadrille\n   Un premier essai de revue « de fond »        batailleuse, et qui sait? plus batailleuse\navait été fait naguère par nous avec la         encore que nous, un paquet de verges, de\nRevue moderne. Nous avions cru que le           nerfs et de lanières, un programme incen­\nmoment était venu d'opposer à la piètre         diaire, turbulent, insolent et brutal. Nous\nRevue de Belgique un organe de la même          trouvons — et c'est quelque chose — un\nenvergure, mais d'idées neuves et progres­      recueil de prose et de vers joliment attornés\nsistes.                                         relevés de ci de là par la patte d'un maître\n   L'essai ne réussit pas et nous renon­        Lemonnier, Mendès, Hannon, Picard, mais\nçâmes à l'entreprise dont l'heure n'avait pas   doux, sans colère, sans velléité de lutte\nsonné.                                          quelconque! Voyons! ohé les clercs!\n   Aujourd'hui voici deux vrais jeunes,         Evohé ! les cadets ! cinglez-vous, tapez\nMM. Fcrnand Brouez et Arthur James,             sur les cuistres, sur les timides, sur les\nqui tentent de nouveau l'expérience avec        endormis; cognez sur nous si cela vous\nune revue sérieuse, étayée sur une colla­       plaît, et prouvez nous que nous ne sommes\nboration nombreuse qui ne lui fera jamais       que des ramollis! qu'importe! mais bon­\ndéfaut.                                         dissez, piaffez, gueulez! nom de D.!\n   La Société nouvelle, revue internationale,   Retroussez-vous les manches et crachez\ns'occupera de sociologie, arts, sciences,       dans vos mains, car voici venir l'académie,\nlettres, non de la petite politique locale;     la routine, le jargon officiel, l'art diplômé,\nnous l'en félicitons. A côté de notre mou­      les prix injustes, les canailleries politiques ;\nvement jeune porté surtout vers la littéra­     et si vous ne ruez pas, je vous le dis, il n'y\nture parfaite et l'art, il y a place pour un    a pas de place pour vous et vous êtes des\nautre mouvement jeune qui rafraîchisse la       veines vides dont le sang ne jaillira jamais!\nvieille sociologie et la pousse dans des\nvoies plus lumineuses.\n   Les noms de Hector Denis, de Reclus             Voici une autre revue, française, celle-ci,\net de De Paepe que nous trouvons au som­        dirigée par Joséphin Péladan : Revue des\nmaire de la première livraison en sont une      livres et des estampes (1). Le nom de\ngarantie déjà.\n   La Société nouvelle paraîtra le 20 de         (1) Paris, 16, rue d'Argenteuil.\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                                         -       145      -\n\n\nM. Péladan a déjà passé la banquise de la          a vu la nécessité d'essayer de forcer l'atten­\ncritique. On a vivement discuté son Vice           tion en habillant aussi archaïquement son\nsuprême où, dans une langue moderne,               œuvre.                            (Lutèce).\nnerveuse et comme lancinante, il dit la fin                                ***\nde la race latine et du monde contemporain.            Tous les Baisers, par Catulle Mendès.\nOn y vit plus qu'un roman ; une thèse              Si grand qu'ait été le succès des Monstres\ndiscutable sur la décadence d'une géné­            parisiens (il a été vendu plus de douze\nration séculaire, pourrie, disait l'auteur,        mille exemplaires de chaque fascicule),\npar l'athéisme et la libre-pensée. Pour nous        Tous les Baisers obtiendront plus de suc­\nla thèse n'est rien et nous n'avons vu qu'un       cès encore. Car, cette fois, ce n'est pas une\nlivre de jeune maître illuminé par la              œuvre d'observation amère et cruelle que\ncroyance, et jetant, comme un Torquemada,           M. Catulle Mendès offre au public, mais,\nl'anathème à notre société. La princesse           au contraire, un livre de belle humeur,\nd'Esté, cette vierge impure, Mérodack, ce           plein de sourires et de fantaisie heureuse.\nmage en habit noir, le père Alta, cet ascète           Vous trouverez dans ces contes, — que\nviolent, sont autant de types créés et sentis,     l'on pourrait intituler les Mille et Une\nplantés dans le livre comme des visions à la        Nuits de l'Amour Parisien, — toutes les\nRembrandt. Né littérairement de Balzac et           futilités, toutes les grâces, tous les enchan­\nde l'admirable Barbey d'Aurevilly, M. P é ­        tements des tendresses qui durent peu,\nladan devait faire un critique comme nous           tous les baisers vite oubliés. C'est une des\nles aimons, drapé dans ses partis-pris,             surprises de l'histoire littéraire de cette fin\nroulé avec obstination dans le manteau de           de siècle, que le poète mystique d'Hes­\n ses belles erreurs, voyant tout à travers sa      perus, que le poète grandiose des Contes\n croyance têtue, ayant des dédains d'ar­            Epiques et des Mires ennemies puisse être\n chiduc et des mépris de Roi-Soleil.                en même temps, dans les volumes frivoles\n  La Revue des livres et des estampes est           où il s'amuse en nous amusant, l'un des\ndonc curieuse, pleine d'opinions à faire            plus exquis parmi les conteurs amoureux.\nbondir un critique influent, mais souvent              Tous les Baisers paraissent par fasci­\nd'une frappante justesse et toujours d'une          cules imprimés sur magnifique papier de\nforme et d'un esprit hors ligne.                    Hollande, avec des eaux-fortes dues aux\n                                                    principaux artistes. — Prix du fascicule :\n                     *   ■   *   *                  fr. 1.50. — Il paraît un fascicule chaque\n  Nous recevons, au moment de mettre                mois.\nsous presse, une curieuse et minuscule                                     ***\nplaquette, intitulée : Livret de vers anciens.            Signalons à nos lecteurs l'apparition d'un\nEt ils le sont en effet et par l'inspiration et        nouveau journal : l'Illustration théâtrale.\npar la typographie, qui s'est complu à leur               L'Illustration théâtrale est un journal\ndonner la physionomie des compositions                 hebdomadaire illustré, et, comme l'indique\nnaïves du temps de Tristan l'Hermite, le               son titre, exclusivement consacré aux\nmaître trop oublié, que l'auteur, Jacques              théâtres et aux pièces en vogue.\nMadeleine, un délicat et un érudit, avoue                 Le besoin de la création d'un organe de\navoir beaucoup fréquenté. Cet opuscule,                ce genre, consciencieusement établi et\ndédié à Théodore de Banville, l'expert                 soigné au point de vue de la forme maté­\nrimeur, paraît, comme les Syrtes             de        rielle, aussi bien qu'à celui de la compo­\nMoréas, sans nom d'éditeur, et vient ainsi             sition littéraire et artistique, se faisait\n— je le constate avec joie — à l'appui du              sentir depuis longtemps déjà....\npessimisme de la « Chronique Lutécienne »                 Nous applaudissons donc à l'apparition\nd'aujourd'hui.                                         de l'Illustration théâtrale.\n   N'est-ce pas d'ailleurs parce qu'il a senti\n combien était difficile à secouer l'indiffé­                              ***\n rence générale, que M. Jacques Madeleine                Dans son numéro du          10 novembre,\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": "                                         —    146 —\n\n\nla Revue des chefs-d'œuvre et curiosités          terprétation. Nous en parlerons dans des\nlittéraires publie la première traduction         articles de critique générale.\nfrançaise d'une des œuvres les plus éton­            Au souvenir de la Judith de Lefèvre»\nnantes, les plus parfaites et les moins           on attendait avec intérêt la première du\nconnues de la poésie du XIXe siècle,              Trésor. Ce n'a été qu'un four énorme où\n le Prométhée délivré, du poète anglais           la partition du compositeur a disparu tout\n Shelley, l'ami et le rival de Byron, et, nous    entière. M. Lefèvre avait voulu recom­\nosons le dire, supérieur au chantre de            mencer à son tour la comédie musicale d'il\nManfred par l'élévation des pensées et la         y a quarante ans et mettre des intimités\n délicatesse des sentiments, autant que par       bourgeoises en musique. Cette plaisanterie\n l'originalité créatrice de la forme.             n'a fait que charger les défauts d'une pié­\n    Shelley a eu le sort des génies qui           cette, au fond bébête, et livrer quelques\n planent trop haut au dessus de la foule.         beaux vers de Coppée à des chanteurs qui\n Méconnu et dédaigné à cause de son éléva­        ne savent pas les dire. Quand donc les\n tion même et de la sublimité de ses concep­      compositeurs modernes comprendront-ils\n tions, il s'impose à l'étude et à l'admiration   qu'on ne symphonise pas des scènes de\n de tout homme qui goûte encore la grande         ménage et cesseront-ils d'aller s'enca-\n poésie, celle qui fait rêver et penser.          botiner au théâtre?\n\n                    ***\n                                                                       *   ■   *   *\n\n\n\n\n   Viennent de paraître les ouvrages sui­            L'Association    des artistes     musiciens\nvants :                                           abandonne décidément le vieux genre, pour\n   — Edmond Picard : Mon oncle le juris-          nous donner des auditions modernistes où\nconsulte. Un vol. Bruxelles, Larcier, fr. 4.00.   se groupent, comme dans une exposition\n   — Octave Pirmez : Lettres          à José      partielle de musique, les principales œuvres\n(posthume). Un vol. Paris, Emile Perrin,          d'un compositeur. Elle a désormais sa\nfr. 3.50.                                         raison d'être et son rôle dans le mouvement\n   — William Busnach : Trois pièces tirées        artistique.\ndes romans et précédées chacune d'une                Après Lalo, Saint-Saëns. Saint-Saëns\npréface d'Emile Zola. Un vol. Paris, Char­        pianiste-organiste-compositeur-artiste au\npentier, fr. 3.50.                                cube, a écrit de très belles symphonies et\n   — Lucien Solvay : Petite histoire de           des opéras médiocres.\ngrands peintres. Un vol. Bruxelles, Le­             Si le Français naît malin, lui est un malin\nbègue, fr. 0.60.                                  né Français, auteur de ces pages gogue­\n   — Albert Savine : Les étapes dun natu-         nardes et légèrement caricaturales dont\nraliste. Un vol. Paris, Giraud, fr. 3.50.         la Danse macabre est le type. C'est un\n   — Paul Pourot : Premiers soupirs. Un           ingénieux dont la technique étonnante\nvol. Paris, Giraud, fr. 3.50.                     noie souvent l'inspiration II y a de lui,\n   — Catulle Mendès : Contes épiques Un           des choses superbes qui subsisteront;\nvol. Paris, Ollendorff, fr. 1.00.                 ainsi sa Symphonie du Déluge et, dans le\n   — Catulle Mendès : Hespérus. Un vol.           genre sacré, son Oratorio de Samson et\nParis. Ollendorff, fr. 1.00.                      Dalila. Au dernier concert nous avons\n   Nous parlerons prochainement de ces            remarqué sa Symphonie en la mineur et\nouvrages.                                         sa Rhapsodie d'Auvergne, mais la plupart\n                                                  de ses pages dramatiques           pourraient\n                                                  prendre date à 1840 sans faire de mal aux\n  Des circonstances spéciales nous ont            Diamants de la Couronne.\nempêché de parler des représentations               Quant à Mlle Lemaire et M. Clays,\nde la « Monnaie ». Elle n'a vécu que de           qu'on les renvoie à quelque concert de\nreprises et tout l'intérêt de cette cam­          charité entre un trombone et un chanteur\npagne s'est, jusqu'à présent, limité à l'in­      comique, comme des malfaiteurs entre deux\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "gendarmes; ils nous remercieront de se           quelquefois des éclats de voix déplaisants\nretrouver là chez eux.                           mais sa phrase est d'un beau style. Les\n                                                 chœurs ont eu quelques défaillances d'in­\n                     ***                         tonation et un peu de mollesse dans la\n  Au premier Concert populaire on a              masse qui suit trop les chefs d'attaque au\nexécuté une symphonie de Brahms (op. 9o)         lieu d'attaquer d'un bloc. On nous dira que\ninédite ici. Brahms est le pur Allemand,         ce sont des amateurs; mais des amateurs\ngrand maître des festivals rhénans ; c'est       qui viennent en croisade du fond de la\nun décadent de Beethoven, l'âme du vieux         province intelligente et ne craignent point\nsymphoniste a passé dans son œuvre, qui          de « monter sur les planches » au mépris\ncependant dressée dans une tout autre            de tous les préjugés idiots, ont assez d'art\ncouleur instrumentale, conserve son origi­       au cœur pour qu'on les traite en artistes.\nnalité de forme et d'idée ; de forme surtout        Nous publierons dans notre prochain\ncomme dans ce morceau que les violons            numéro, un article sur Emile Mathieu.\nsillonnent d'un si étrange dessin mélodi­\nque.\n   La Freyhir de Mathieu a obtenu un\néclatant succès ; date à noter pour l'histoire      Une esquisse biographique sur Brahms,\nde notre musique nationale.                      avec analyse succincte de ses œuvres par\n   L'œuvre a été admirablement interprétée       Hermann Deiters, vient de paraître chez\npar M me Cornélis-Servais, une de nos deux       Breitkopf. C'est l'œuvre d'un admirateur\nou trois meilleures cantatrices de Poèmes        enthousiaste plus que d'un analyste. Elle\n(Oratorio est un mot à remiser) et Mlle de       est néanmoins intéressante pour l'histoire\nSaint-Moulin, une vraie artiste à ne pas         de l'art musical moderne dont Brahms est\nperdre 'de vue — de ouïe, plutôt. Elle a         un des maîtres.\n\n                                                                              NEMO\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": ""}, {"page_pdf": 160, "texte": "                             VIENT DE PARAITRE:\n\n LE SALON DE BRUXELLES\n                                              PAR\n\n                                 MAX WALLER\n                    Préface de CAMILLE                   LEMONNIER\n                                  Un volume : 2 francs.\n\n\n\n\n                        GIL BLAS\n                                    JOURNAL QUOTIDIEN\n             PARIS, 16, BOULEVARD DES CAPUCINES, 16, PARIS\n                                             PUBLIE\n\n\n       G E R M I N A L , par E M I L E ZOLA\n              Un numéro : 20 centimes. Abonnements (3 mois) : 17 francs.\n\n                               EN VENTE PARTOUT\n\n\n\n           lïTJ-JMZ^JSTJ-TIÉS                        COIMITPLIÈiTES\n                          A DOMICILE (EN TROIS ANNÉES)\n\n\n\n                 PRÉPARATION AUX EXAMENS\n                                                DE\n\n\nPHILOSOPHIE ET LETTRES\n         Cours et répétitions particulières de latin, philosophie, littérature, etc.\n\n\n       NOMBREUX SUCCÈS OBTENUS AUX EXAMENS\n( 1 8 passés avec grand succès sur 2 0 élèves présentés aux examens de 1883-1884)\n\n\n\n             Examen de secrétaire de légation\n                      Cours et leçons particulières d'anglais et d'italien\n\nC O N V E R S A T I O N , GRAMMAIRE, T R A D U C T I O N , R É D A C T I O N , L I T T É R A T U R E\n\n\n\n                  S'ADRESSER A M, BENHAM, PROFESSEUR, 14, AVENUE DE LA TOISON D'ÛR .\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": "       LA JEUNE BELGIQUE\n                            REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE ET D'ART\n                  cr\nparaissant le i        de chaque mois en livraisons de 40 pages au moins et formant      au bout\n                           de l'année un superbe volume de 600 pages.\n\n                                     ABONNEMENTS :\n              Belgique : Un an, 5 francs. — Etranger         : Un an, 7 fran;s.\n\n                              BUREAUX A BRUXELLES :\n        Administration        : 26, rue de l'Industrie. — Rédaction : 80, rue Bosquet.\n\n\n  Les tomes I, II et III de la Jeune Belgique sont en vente au prix de 5 francs le\nvolume. Le prix ne tardera pas â être augmenté vu la rareté croisante des collections\ncomplètes. ^\"\"^.\n\n\n  Il est tiré de la Jeune Belgique 20 exemplaires sur beau papier de Hollande numé-\nrotés. L'abonnement en est fixé à 10 francs l'an.\n\n\n\n     CONFÉRENCES DE LA JEUNE BELGIQUE\n    La jfeune Belgique organise pour le com-\n mencement du mois de janvier des séries de\n six conférences qui auront lieu dans une\n petite salle non encore désignée, mais qui ne\n contiendra guère plus de cent personnes, de\n manière à donner à ces réunions un carac-\n tère tout intime. On peut dès à présent s'in-\n scrire au bureau de la revue, 80, rue Bosquet.\n L'abonnement à la série des six premières\n conférences est fixé à 12 francs et ne peut\n être scindé.\n    Les trois conférences dont nous pouvons\n annoncer les titres sont : de M. Eug. Robert\n sur Le divorce, de M. Albert Giraud sur La\nfaculté poétique, de M. 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