{"numero_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "articles": [{"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-201", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NOTRE PROCÈS 6o A N N É E", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SOMMAIRE: LA JEUNE BELGIQUE Happe", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 931, "texte": "NOTRE PROCÈS\n6o A N N É E .                         T O M E V, N ° I .                                                     20 DÉCEMBRE 1885.\n\n\n\n\n                                                                     LA\n\nJEUNE BELGIQUE\n                                                                           N'est-ce, donc rien, la passion qui flambe, la\n                                                                            passion quittent le cœur chaud? Ah ! vivre in­\n                                                                             dignê, vivre enragé contre les talents menson­\n                                                                             gers, contre les réputations volées, coutn ta\n                                                                             médiocrité universelle    !     EMILE ZOLA.\n\n\n                                                     "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-202", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "SOMMAIRE: LA JEUNE BELGIQUE Happe", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 18, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 931, "fin_caractere_exclue": 3422, "texte": "SOMMAIRE:\n                                               LA        JEUNE             BELGIQUE\n     Happe-Chair (Fragments)                                                                      CAMILLE LEMONNIER.\n     Vers pour u n e rousse                                                                       GEORGES PODENBACH.\n     L e s Milices d e S a i n t - F r a n ç o i s ( F r a g m e n t s )                          GEORGES EEKHOUD.\n     A m o u r d'hôpital                                                          .   .   .   .   IWAN GILKIN.\n     L y s i a n e d e L y s i a s ( L e t t r e a u trappiste)                                   ALBERT GIRAUD.\n     Les soirs                                                                                    EMILE    VERHAEREN.\n     M. E r n e s t R e n a n                                                                     FRANCIS N A U T E T .\n     L e vieux S t e e n                                                                          ALBERT GIRAUD.\n     La m o r t d e Miette S t e p h e n                                                          HENRY MAUBEL.\n     Vers                                                                                         GEORGES      KHNOPFF.\n     S o u v e n i r s d e la Vie d ' é t u d i a n t (Suite)                                     F R I T Z ROTIERS.\n     Sonnet                                                                                       EDDY    LEVIS.\n     Schmitt                                                                                      MAX WALLER.\n     Sonnet                                                                                       F R A N T Z VAN   PETEGHEM.\n    F l e m m - O s o (Suite)                                                                     JAMES VAN DRUNEN.\n    Airs d e                                              flûte                                   SIEBEL.\n    Memento\n\n                                                          N O T R E PROCÈS.\n                                    Les plaidoiries. — L e s débuts de R i c - R a c —\n                                        Le j u g e m e n t . — L e s c o m p t e s - r e n d u s .\n\n\n\n\n                                                        BRUXELLES\n                   ADMINISTRATION :                                                       REDACTION :\n                 26, RUE DE L'INDUSTRIE, 26                                           80, RUE BOSQUET, 80\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-025", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Boîte aux lettres", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Anonyme", "ancre_debut": "BOITE AUX LETTRES", "ancre_fin": "il s en fiche pas mal", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": true, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 808, "fin_caractere_exclue": 3710, "texte": "BOITE AUX L E T T R E S .\n  83. RAOUL RUSSEL, Marseille Vos sonnets sont d'une facture très correcte, mon cher\nconfrère, mais tout cela est si fort dans le conventionnel à la mode ! On lit volontiers vos\nvers, mais on croit se rappeler qu'ils ont été vus quelque part, dans Baudelaire, dans\nLeconte de Lisle, où sais-je? et l'on hésite à croire à la signature qui les termine.\nEnvoyez au diable vos souvenirs et ne vous préoccupez pas des maîtres. Il n'y a pas de\nmaîtres. Si vous avez quelque chose dans le ventre — et nous n'en doutons pas — n'ex­\nploitez point la bedaine des autres. Votre sonnet La chambre hantée passera ; il est bon.\nBien à vous.                    *\n  84. EDGARD LEB , Bruxelles. Il nous est impossible d'augmenter encore nos services\ngratuits. C'est la mort des revues, et la Jeune Belgique n'a pas envie de se tailler un sui­\ncide en détail. Mille regrets.\n  85. SPES. Votre nouvelle est pleine de jolies choses, mais d'un maniérisme fort déplai­\nsant. Voici vos deux premières phrases dont nos lecteurs jugeront ;\n  « C'était une villa charmante, en briques roses, tout emmitouflée d'un lierre épais qui s'accrochait aux fentes\nenguirlandait les fenêtres soleillées, se déroulait sous les encorbellements de pierre et s'allongait, capricieux et\nvivace, autour des colonnes torsées d'une galerie couverte, se détachant de la façade en manière de véranda.\n  « Cest là que je la vis, sous les arcades verdoyantes, frileusement étalée aux rayons de printemps. Sa tête\némaciée, mièvre et blonde comme une esquisse de AVatteau, était pesamment enfouie dans des coussins de\ndentelles blanches, et sur la brune courtine dont elle était enveloppée, deux mains longues et jaunes plaquaient\nlanguisamment leur diaphanité maladive »,\n   Tout cela fait un jargon bizarre et « veau fermenté » qui nuit fort à l'intérêt de votre\nAgonie blanche. Le mot tarabiscoté écrase l'idylle et Ton se fâche avant d'avoir tourné\nle dernier feuillet. Recommencez et bon courage.\n   86. RENÉ D'Y .. Vos Lesbiennes nous intéressent fort, mais la pudeur de nos abonnées,\ndéjà fort irritée par Babolain, ferait un saut de carpe effarouchée en vous lisant. Nous\nmettons donc les Deux sœurs dans le musée secret de notre panier, avec un peu de regret.\nLe style, un brin Poictevin, est pourtant délié et parfois très artiste, mais, mais I...\n   87. FERN. S., Zuen. Trop gonflé, trop patapouf, trop de mots « torrentueux »; des\npensées vagues vues à travers un trombone.\n   88. JULES S... Dans quoi avez-vous trempé votre plume? Il y a des mouches charbon­\nneuses dans vos mots, des microbes putrides dans vos phrases et des miasmes royale­\nment délétères dans vos idées Pfui 1\n   89. PIERRE D'OTR.., Liège. Vous voulez des contes? Tenez, en voilà un, volé à\nAlphonse Allais :\n                                                       LE VEAU\n                                               Conte de Noël pour Sara\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 3713, "fin_caractere_exclue": 3767, "texte": "Il y avait une fois un petit garçon qui avait été bien"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 3814, "fin_caractere_exclue": 3830, "texte": "sage, bien sage."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 3931, "fin_caractere_exclue": 3983, "texte": "Alors, pour son petit Noël, son papa lui avait donné"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4042, "fin_caractere_exclue": 4050, "texte": "un veau."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4162, "fin_caractere_exclue": 4173, "texte": "— Un vrai ?"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4274, "fin_caractere_exclue": 4295, "texte": "— Oui, Sara, un vrai."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4342, "fin_caractere_exclue": 4366, "texte": "— En viande et en peau ?"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4418, "fin_caractere_exclue": 4452, "texte": "— Oui, Sara, en viande et en peau."}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4536, "fin_caractere_exclue": 4567, "texte": "— Qui marchait avec ses pattes?"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4648, "fin_caractere_exclue": 4682, "texte": "— Puisque je te dis un vrai veau !"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4761, "fin_caractere_exclue": 4770, "texte": "— Alors ?"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4878, "fin_caractere_exclue": 4929, "texte": "— Alors, le petit garçon était bien content d'avoir"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 4995, "fin_caractere_exclue": 5049, "texte": "un veau ; seulement, comme il faisait des saletés dans"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 5093, "fin_caractere_exclue": 5104, "texte": "le salon,.,"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 5213, "fin_caractere_exclue": 5232, "texte": "— Le petit garçon ?"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 5285, "fin_caractere_exclue": 5337, "texte": "— Non, le veau... 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Les quatre\n                              gros volumes qui en composent la collection\n                              forment le recueil des efforts littéraires qui\n                              ont été le moins soutenus, le plus critiqués, le\n                             plus raillés, le plus combattus dans notre pays.\n                                   Nous sommes arrivés, avec toutes les\n                                 audaces et toutes les sincérités, dans un\n                                 désert d'indifférence, et si nous avons crié\n                   haut et fort, si parfois nous avons dépassé la mesure,\n                   si nous nous sommes emportés en des mots de colère,\n                   c'était pour qu'on prêtât l'oreille. Besoin de réclame,\n                   dira-t-on. Parole aux sourds, pourrons-nous répondre.\n                     Aujourd'hui, beaucoup de surdités sont guéries, et s'il\n                   y a encore bien des rebelles, au moins comptons-nous\n                   des amis sincères.\n                       La Jeune Belgique, depuis deux ans, est la phalange\n                    où l'on recrute la nouvelle génération de journalistes.\n                   A côté des anciens dont nous honorons le mérite, nous\n               'formons le jeune contingent des chroniqueurs, et peu à peu\n              les idées littéraires que nous n'avons cessé de défendre, s'in­\n            troduisent dans la presse quotidienne. Nous n'espérions pas\n         arriver sitôt à de pareilles victoires.\n  On nous nomme toujours la petite chapelle; ce n'est pas, pour nous, un\nreproche. Toute comparaison vantarde à part, la Pléiade n'a été que cela,\n"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1418, "texte": "                                     — 6 —\n\net l'école romantique fut, plus que toute autre, un cercle d'admiration\nmutuelle.\n   En dehors de ses luttes pour le principe esthétique, la Jeune Belgique\nn'a pas cessé de produire; les livres se sont accumulés en nombre depuis\nque nous nous sommes réunis, — en 1881. La liste en est longue, nous la\nmettons sous les yeux des lecteurs :\n\n  GEORGES EEKHOUD : Kees Doorik, Kermesses ; vont paraître : Les Milices de saint\nFrançois.\n  ALBERT GIRAUD : Le Scribe, Pierrot Lunaire; va paraître : Hors du Siècle.\n  THÉODORE HANNON : Rimes de joie, Au pays de Manneken-Pis.\n  ARTHUR JAMES : Toques et robes.\n   CAMILLE LEMONNIER : Thérèse Monique, Ni chair ni poisson, L'Hystérique,        La\nBelgique, Les Concubins ; va paraître : Happe-Chair\n   HENRY MAUBEL : va paraître : Croquis funèbres.\n   OCTAVE MAUS : Esquisses à la plume, Aux Ambassadeurs.\n  FRANCIS NAUTET : Notes sur la littérature moderne.\n  GEORGES RODENBACH : La mer élégante, L'Hiver mondain ; va paraître : La Jeunesse\nblanche.\n   LUCIEN SOLVAY : Belle maman ; vont paraître : Les maîtres espagnols.\n  EMILE VERHAEREN : Les Flamandes, Contes de minuit ; vont paraître : Les Moines.\n  MAX WALLER : La vie béte, L'Amour fantasque, Le Baiser, Le Salon de Bruxelles\n1884, Lysiane de Lysias.\n\n\n   Y a-t-il eu jamais en Belgique un groupe littéraire qui, en cinq années,\nait pu se vanter d'avoir fait pareille récolte "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-002", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 7, "page_fin": 18, "titre_corps": "Happe-Chair (fragments)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Camille Lemonnier", "ancre_debut": "HAPPE CHAIR", "ancre_fin": "CAMILLE LEMONNIER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 22, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 74, "fin_caractere_exclue": 2388, "texte": "HAPPE-CHAIR (1)\n                                      XXVII\n\n\n               Brusquement ce fut, dans les chambres aux cadavres, une\n                bousculade d'allées et venues qui, pendant trois immenses\n quarts d'heure, remplit l'infirmerie de cris déchirants. M me Jamioul, à\n l'entrée, d'un mot informait les arrivants, son mouchoir aux lèvres pour\n étouffer les sanglots qui, devant toutes ces infortunes, lui montaient à la\n gorge. Et dès qu'ils savaient que celui pour lequel ils venaient n'était plus,\n ils avaient un han effrayant, leur souffle et leur vie tout à coup coupés au\n ras de la bouche; puis on les entendait s'affoler, criant : Miséricorde! Jésus,\n mon Dieu ! avec un battement de bras dans le vide. Morts les frères, les fils,\n les pères, eux qui, quelques heures plus tôt, avaient quitté le foyer, empor­\n tant dans leur bissac un pain qu'ils ne devaient plus manger! Moulinasse\n et le petit vicaire, appelés par les sœurs pour verser les consolations à ces\n êtres en détresse, leur prenaient les mains, quelquefois arrêtés net dans\n leurs condoléances banales où revenaient les mots : « Vie future, pardon\ncéleste, bonté de Dieu, » par une exaspération, un flot de colère intérieure,\ncrevant dans un outrage à la divinité. Un ancien puddleur, Baptiste\nSophie, grand vieillard farouche, les yeux secs, repoussa brutalement le\ncuré en lui criant sous le nez : — Je m' fous d' et' bon Dieu ! ou\nqu'i m' rende em' garçon ! Presque tous, aussitôt qu'on les avait laissé\npénétrer près des morts, s'abattaient sur les misérables dépouilles étendues\nà terre, collaient à leurs bouches bleues des baisers entrecoupés de gémis­\nsements, les appelaient interminablement par leur nom, les yeux rivés à\nces vides prunelles où peut-être ils espéraient voir filtrer une lueur. Et\nquelques-uns, d'une douleur plus loquace, leur parlaient comme à des\nvivants, revenant sur des choses lointaines, des souvenirs de la petite\nenfance qu'ils leur coulaient dans l'oreille, par dessus leur froide impas­\nsibilité de cadavre, d'une voix vagissante, montée des profondeurs de la vie.\n    Moulinasse lui-même, sous ses soixante-cinq ans insensibilisés au perpé­\ntuel frottement des désolations de la terre, finissait par être crispé d'une\n\n\n (1) Pour paraître fin janvier chez Ed. Monnier et Ce, éditeurs, Paris.\n"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3006, "texte": "                                      — 8 —\n\n    émotion nerveuse dans cette atmosphère lourde de crypte où, les lampes\n    à présent éteintes, un jour pâle noyait des enlacements d'ombres, les unes\n    rigides, les autres gesticulantes, et d'où s'élevaient des soupirs enflammés,\n    des râles, des lamentations prolongées sur une note traînante, monotone\n    comme une éternité. Tout gauche, les yeux hors de la tête, Pirsoul, le\n    vicaire, s'étourdissait à ses côtés dans un marmottement de prières. Mais\n    Mme Jamioul, Mme Malardié, deux autres femmes que leurs maris, chefs\n    d'ateliers, avaient envoyées s'offrir à pointe d'aube, incapables de résister à\n    leur apitoiement, librement laissaient aller leurs larmes à travers des\n    spasmes brusques qui leur remontaient les épaules.\n       Une scène porta à son comble la surexcitation fébrile des esprits. La\n   mère du Spirou, une robuste femme approchant la cinquantaine, s'était\n   couchée à plat ventre sur les restes du pauvre garçon. Elle se frottait aux\n   lambeaux ensanglantés avec une volupté de désespoir, son corsage entière­\n   ment rougi à l'endroit de la gorge ; et constamment elle le baisait, lui par­\n   lait, les mâchoires ouvertes dans une grimace tragique :\n      — M' fils, m' chéri, c'est i vrai qu' t'es pus là, que ti ne m'entends pus?\n   T'étais donc pus content que t'es ainsi laissé périr? On était si ben là à trois,\n   et' père et nos deusse. Fallait souquer ferme, ben sûr, mais to d'même on\n   avait du pain, on était tranquille. Avec el' temps on aurait p' t' et' mis\n  que'ques liards ed' côté, t'aurais travaillé pou t'mère et t'père, qu'avaient\n  travaillé pou toé. Puis, t'aurais amené eun' femme, t'aurais eu d' s'éfants à\n  ton tour, et nô, les vî, on les aurait mis dodo comme quand t'étais p'tit.\n  Pou'quoi qu't'es parti, Martin? T'avais coûté tant d'peine à no venir.\n  A quat'ans, t'étais si misérable qu'les gens i disaient : Pou sûr, el' femme\n  à Culisse n' gardera nin s' p'tit. Et j'tai gardé to d'même, j't'ai repris au bon\n  Dieu qui volait t'ravoir. J' m'disais : J'iui mettrai tant de baisers d'sus\n l'peau que la mort é n'saura pu par où l'prendre. Et maintenant pu rien !\n T'es là en miettes, pi qu'si une bête t'avait magni. Martin, Martin,\n Martin, Martin! m'fils Martin! m' doux chéri! C'est ben toi, dis,\n qu'es là! Martin! M' s'yeux et ma vie! A c' t'heure qu' t'es pu là,\n quoé qu' j'vas d'venir? M'faudra r'aller aussi et qu' j'iaisse l'homme to seul !\n T'allais d'sus tes dix-huit ans; n'y avait pon d'pu beau gars dans l'village.\n Et d'belles journées qu'ti gagnais déjà! T'aurais été puddleur, contre­\nmaître, cor ben aut' chose! Et t'aurais ren été du tout qu' t'aurais cor été\nm'fils! Ah! Martin! C'est t'pauv' vieille marna qu'es là à pleurer. Pouquoi\nqu'tu n'es pu to p'tit comme quand j ' emportais dans m'n écourt? Pouquoi\nqu' t'es d'venu grand? L'bon Dieu m'a trop choutée quand je l'priais\ned faire ed' toi eun homme. C'est quand les p'tits i sont devenus d's'hommes\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2682, "texte": "                                    — 9 —\n\nqu'on no les prend, que les machines no les foutent comme ça, et qu'par\naprès la terre à canadas no les magne. Martin! m'fils ben amé! Ti lui diras,\nau bon Dieu, hein? qu'ça n'est pas juste, que les mères é d'vraient partir\navant les éfants. Mais, comment qu'tu lui parlerais, em' pauv' cœur, puisque\nt'as pu même ed bouche, qu' t'es là tout en morceaux? Les canailles! V'là\nce qu'i z'ont fait d'toé! I t'on sassiné! Ous qu'i sont, les maîtres, pou\nque j'leur i dise ed m'rendre mon Martin! Assassins! Assassins! Que l'sang\nd'em fils retombe sur eusse !\n   Puis sa voix s'étouffa dans des bégaiements qu'elle interrompait pour\nl'appeler désespérément, répétant ce nom de Martin vingt fois de suite,\nsans s'arrêter, tantôt doucement comme une musique, ensuite avec fureur\ndans des cris rauques, des hoquets inarticulés.\n   M me Poncelet, devant ce calvaire maternel, se rappela qu'elle aussi, avait\nporté la croix de la mort d'un fils; son immobile visage se détendit un\ninstant sous la griffe des anciennes douleurs; et, remuée dans la seule\npartie de son être qui fût encore sensible aux choses terrestres, elle s'appro­\ncha de la pauvre femme, lui posa la main sur l'épaule :\n   — Madame, je n'avais qu'un enfant, un fils; Dieu me l'a enlevé. J'ai\nprié. Faites comme moi.\n   Rappelée à la réalité par cette parole qui, même dans la douceur, gardait\nencore de la sévérité, la Culisse redressa en sursaut sa face ravagée, coupée\nen deux par le trou noir des mâchoires toujours béantes ; et petit à petit\nses yeux, où d'abord le regard semblait mort, sous les lourdes paupières\nrouges, prirent, pour dévisager la haute et sombre personne debout devant\nelle, une expression presque hargneuse :\n   — Qui que vos êtes pou m'parler comme ça? Vos avez perdu vot' gars\net vos n'êtes pon morte. Sûrement vous ne l'avez pas eu à teter vot' lait,\ncomme el mien, pendant trois ans.\n   Elle était restée accroupie sur ses genoux, les talons dans les reins, ses\néclaboussures de sang au corsage. Comme la clarté blanche des fenêtres,\nfrappant en plein ses orbites cuisantes, l'aveuglait, elle fit visière de sa main,\nde dessous se mit à regarder M me Poncelet de ses fixes et mauvaises pru­\nnelles où maintenant revenait la connaissance :\n   — Jé t'remets à c' t'heure, dit-elle à la fin, T'es la femme au patron.\nC'est pou t'engraisser, et' mari, toe et tos, qué m'petit est mort. La viande\nque vos mangez, vos autres, c'est de l'homme !\n   D'une fois elle fut sur pied. Un des lambeaux du pauvre Spirou lui pen­\ndait aux doigts; et très vite, avant que Mme Poncelet eût eu seulement\nla pensée de s'écarter, elle le lui passa sur la bouche, hurlant :\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2601, "texte": "                                   — 10 —\n\n\n       — Ah ben ! Si c'est qu' ti l'aimes tant, el' chaire d'nos éfants, magne\n   Martin.\n       Moulinasse se précipita, mais pas assez promptement pour lui retenir le\n   bras. La saignante charnure alla baiser aux lèvres la femme du gérant, qui,\n   un peu plus pâle seulement sous ce rouge soufflet d'une mère, la face\n   barbouillée par le suintement de l'horrible tronçon, s'efforçait de ravaler\n   l'effroyable dégoût qui lui soulevait le cœur. Son àme de chrétienne lui\n   inspira même un beau mouvement. Tandis qu'un des surveillants, de\n   faction dans le corridor, se ruait sur la Culisse, lui tordait les poignets\n   violemment, pris de zèle pour l'autorité outragée, elle la défendit contre ses\n   brutalités.\n      — Reconduisez-la doucement, ne lui faites point de mal. Jésus a dit :\n   Pardonnez-leur, Seigneur, car ils ne savent ce qu'ils font.\n      Puis, les femmes qui étaient là, s'empressèrent : Mme Malardié étancha\n  le sang du coin de son mouchoir, Mme Jamioul courut chercher un bol\n  d'eau dont on lui lava les joues. Et le visage repris par sa passiveté\n  habituelle, elle leur disait : — Ce n'est rien... Occupons-nous plutôt des\n  autres.\n      Trois surveillants s'étaient mis ensemble pour entraîner la mère doulou­\n  reuse du côté de la sortie, mais elle ne voulait pas, se faisait traîner sur\n  les genoux, réclamant le corps de son Martin avec des supplications aux\n  sœurs et toujours des injures à l'adresse des maîtres. Quand enfin on l'eut\n  poussée dehors, elle se mit à se rouler dans la neige, en mordant ses\n poings et s'arrachant les cheveux, jusqu'au moment où, à bout de larmes\n et de cris, la gorge soubresautante, d'autres pauvres femmes qui sortaient\n en pleurant de l'infirmerie, parvinrent à l'entraîner toute raide, s'avançant\n entre leurs bras d'un pas automatique de somnambule, avec son effroyable\n masque sanglotant lui tenant les mâchoires ouvertes, sans qu'elle pût les\n refermer. Culisse, le père, pendant ce temps battait les routes de l'Ardenne,\nignorant de son malheur ; un petit héritage lui étant échu par là-bas, il\navait obtenu deux jours de congé pour aller régulariser l'affaire. Dehors,\nenfin revenue à elle, la mère demeura longtemps à montrer le poing aux\nlaminoirs, comme à une créature vivante qui lui aurait dévoré son enfant.\n\n\n                                 XXVIII\n  A partir de ce moment, la visite des parents continua avec plus de\ncalme. Cinq autres morts furent successivement reconnus par les leurs,\npresque tous de vieilles gens usés en qui le malheur et la vie avaient limé\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2893, "texte": "                                   —   11   —\n\n\nla sensibilité et qui, après être demeurés quelques instants agenouillés ou\ndebout, à se dolenter sur leur malheur, s'en allaient résignés, leurs larmes\ntaries. A neuf heures, il ne resta plus qu'un cadavre que personne n'était\nvenu réclamer : c'était celui de Poireau, le machiniste du second volant,\nretrouvé enfin sous les débris, la poitrine trouée, un pauvre veuf de\nsoixante ans, qui vivait seul, sans enfants, dans une hutte à la Californie.\nAu milieu du deuil des familles, sa maigre forme ratatinée, toute solitaire\nsur le carreau, s'enveloppait d'une désolation morne d'abandon, les\nlarmiers noyés de sang, comme si le trépassé eût été seul à pleurer sur lui-\nmême, et les eût pleurées rouges, ses larmes de vieil homme lâché de tout\nle monde.\n   Quant aux dépouilles informes cachées sous le drap, on ne sut que plus\ntard entre qui les répartir. Vers midi seulement, en effet, il vint une petite\nbossue très âgée qui demanda des nouvelles de son frère, célibataire comme\nelle et avec qui elle faisait ménage commun. Sœur Marie-Madeleine lui\nmontra des lambeaux où était resté accroché un bout de vêtement rapiécé.\nLa boscotte tira de sa poche une paire de grosses besicles, se les adapta\ntranquillement sur le nez, et, ayant examiné avec attention les points de\ncouture, finit par déclarer qu'elle les reconnaissait, que c'était un morceau\nde la culotte de son aîné. Elle se désola surtout qu'on n'eût pas mis la\nmain sur le porte-monnaie qu'il avait emporté la veille avec lui et qui\ncontenait six francs, l'argent du boulanger. Toute sa douleur allait à cette\npetite somme perdue; elle en reparlait constamment, avec des regards\n furtifs et soupçonneux qui avaient l'air de fouiller les poches de la reli­\ngieuse ; et sur le point de partir, elle insinua que peut-être bien le porte-\nmonnaie avait été dérobé. Alors, sœur Marie-Madeleine se fâcha net et lui\ndéclara qu'elle ferait mieux de penser au salut de son frère.\n   Puis, dans l'après midi, un homme se présenta, une trogne de vieux\nbibard, le père Péquet, comme on l'appelait, de son vrai nom Jérôme\nPilasse : celui-là venait s'informer d'un filleul à lui, le petit Faustin Pilasse,\n— savez bien, le fils à ma sœur, qu'est morte l'an dernier, — et entre des\nhoquets de genièvre, il donnait des explications sur l'âge et le physique de\nl'enfant. Les gendarmes auxquels il s'était d'abord adressé, l'avaient\ndépêché à sœur Angelina ; mais celle-ci, scandalisée de son visible état\nd'ébriété, lui demanda d'envoyer à sa place quelqu'un de la famille.\n   — C'est que, v'la ! j'suis seul avec l'petit. I'n'a pu qu'moi. Et là, vrai, ça\nserait ben du malheur s'il lui était arrivé que'qu'chose.\n   Elle se rappela le bras d'enfant dans son bout de chemise à raies rouges,\nconfondu au fouillis humain qui gisait sur la table. Elle alla soulever le\ndrap, retira le misérable débris.\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2559, "texte": "    — Voyez : est-ce ça?\n    — Ben sûr que j'ie reconnais. A preuve que l'petit avait trois chemises\ntot d'mcme pareilles. Ah ben ouais, que j'ie reconnais. L'père Jérôme n'est\npas si soûl qu'on croit.\n    Il bredouillait, sa lippe baveuse remontée dans un rire stupide, tout\n aise de sa clairvoyance. Alors, la sœur se fit répéter le nom du petit,\n appela un des contre-maîtres pour qu'il l'ajoutât à sa liste, puis voulut\n congédier l'ivrogne. Mais il ne décanillait pas, répétant toujours qu'il\n l'avait reconnu du premier coup. Et comme écœurée, sœur Angelina\n menaçait de le faire jeter à la porte, il finit par réclamer ce morceau du\n corps de son filleul :\n    — Chacun son compte, pas vrai, ma sœur? Boutez-le-moi pou' que je\n 1' mette dans m' mouchoir.\n    Un des hommes l'empoigna par le collet, le poussa dehors si violemment\n qu'il chut sur le pavé; et il gigotta là un instant, recommençant son\n rognonnement hilare et se vantant de leur avoir joué à tous un bon tour.\n    — Vrai qu'j'ai une chique. Mais pas dans l'œil.\n    Le petit Pilasse et le frère de la boscotte en plus, on avait un chiffre\n officiel de treize morts ; mais, dans l'après-midi, il fallut ajouter deux noms\n nouveaux, le Crollé et Casserole ayant trépassé, à un quart d'heure de\n distance, le ventre mangé d'horribles brûlures. Justement les magistrats\n du parquet achevaient le tour des salles au moment où Casserole hoquetait\n son dernier râle. Les pieds dans les décombres de l'usine, ils avaient fait\n une enquête minutieuse et, après les machines, s'occupaient à présent des\n hommes. Malardié, d'un geste vague de la main, leur désigna des grabats\n au hasard :\n    — Ceux-là n'en ont plus pour longtemps. Ça nous fera des lits.\n    Et, tout en les promenant, il leur détaillait les cas intéressants, soulevant\nles couvertures, leur montrant des plaies atroces. L'œil animé, il les arrêtait\nensuite devant des opérations en train, des pansements peu pratiqués, avec\n des complaisances de bon ouvrier pour un ouvrage savant et compliqué.\n A cause de la presse, on lui avait adjoint un aide, l'autre médecin du\nCulot, M. Vachot, jeune praticien sans grande clientèle et qu'il employait\nà visiter ses malades, pendant ses absences, indifférent à l'idée d'une\nconcurrence.\n    Le personnel de l'infirmerie avait été également renforcé; Mme Poncelet,\npour épargner les forces des sœurs, avait eu la pensée de demander deux\nreligieuses à l'hôpital militaire d'une garnison voisine. Elles étaient arrivées\npresque en même temps qu'une douzaine de matelas réquisitionnés par la\n"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3022, "texte": "                                   — 13 —\n\ngérance et que l'intendance s'était empressée de mettre à sa disposition. Des\nmalades, jusque là parqués par terre, avaient pu être ainsi couchés convena­\nblement; on n'était plus obligé d'enjamber des corps jetés en travers du car­\nreau ; un peu d'ordre et de régularité s'était mis dans le service toujours\nbousculé. Et le procureur du roi, un libéral pourtant, soupçonné de fomen­\nter en secret des polémiques dans les journaux, voulut féliciter, avant de\npartir, sœur Angélina et sœur Marie-Madeleine pour ce qu'il appela « la\nbonne tenue de l'infirmerie dans un moment si difficile ». Le zèle était\nd'ailleurs unanime : il y avait une émulation de dévouement de la part des\nreligieuses et des dames aussi bien que des surveillants et des ouvriers\nemployés comme infirmiers. M me Poncelet n'avait pas quitté un instant le\nchevet des blessés ; M me Jamioul, elle, était demeurée absente un peu moins\nd'une heure pour soigner ses trois enfants au saut du lit; et la grosse\nMme Malardié, d'un cœur viril, maniait sans trêve toute cette chair dégoû­\ntante.\n   A midi, on leur apporta, de la cuisine du gérant, des bols de bouillon gras\nqui les réconfortèrent, et elles demeurèrent sur pied jusqu'à la nuit, prises\nalors d'une telle lassitude que leurs têtes s'abattaient devant elles dans le\nvide. Comme elles s'obstinaient à veiller, Malardié intervint, bourru, les\nenvoya toutes à leurs lits, ne garda auprès de lui que M me Poncelet, iné­\nbranlable dans sa résolution de ne point déserter le champ de bataille.\n    L'un après l'autre, les membres de la municipalité étaient venus, puis\n quelques dames de la bourgeoisie, enfin trois reporters dont l'un, qui repré­\n sentait une feuille de Bruxelles, avait pris des notes pendant près de deux\n heures ; et ces visites s'étaient jetées en travers des menuisiers mandés pour\n prendre la mesure des cadavres. Tous les morts ayant été reconnus, rien\n n'empêchait plus la mise en bière. D'ailleurs, les médecins avaient déclaré\n la chose urgente ; la décomposition marchait ; une pestilence montait de ce\n cimetière à nu, toujours plus forte; il y avait danger pour les victimes\n encore en vie. Vers six heures, une poussée se fit du côté de la morgue. A\n la file, treize cercueils venaient d'entrer ; on les tassa dans le couloir, tous\n également en sapin, avec des boulons en cuivre et une petite croix de velours\n noir clouée sur le couvercle, l'aspect décent. Chaque caisse portait un nom\n écrit à la craie sur une des parois intérieures ; au fur et à mesure, le maître\n menuisier et son aide y descendaient les morts, vissant ensuite les boulons\n qu'on entendait grincer. Les mesures ayant été bien prises, les corps entrè­\n rent sans difficulté dans les planches. Il y eut, toutefois, une courte hésita­\n tion pour le fils de la Billette, trop grand d'un bon pouce pour son coffre.\n  — Nom dé Dié ! sacrait le maître menuisier, s'acharnant sur ce cadavre\ndont les pieds passaient. Un mètre vingt-deux, c'est to d'même ben ça.\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2786, "texte": "                                    — 14 —\n\n     Un surveillant, présent à l'opération, protesta :\n    — Doucement, doucement.\n    — Pas de danger! rognonna le patron qui, tout suant, continuait ses\n manipulations. Faut qu'il entre !\n    A force de presser sur les épaules et le ventre, les reins finirent par toucher\n le fond; mais quand les deux hommes abattirent le couvercle, les orteils de\n Billette, très longs, résistèrent, et il fallut que l'aide appuyât de toutes ses\n forces son genou pour que le menuisier pût river.\n    On avait réservé pour la fin les restes du petit Pilasse et du frère de la\n bossue. Ce fut Malardié lui-même qui fit le triage, prenant çà et là un\n membre dans le tas et le jetant alternativement dans l'une et l'autre des\n deux boîtes. Puis les treize cercueils furent transportés dans un magasin\n attenant à l'infirmerie et que Jamioul avait fait déblayer à la hâte. Sœur\n Marie-Madeleine étendit des nappes sur deux tables prêtées par Mme Pon­\n celet, y cala des flambeaux de cuivre empruntés à la sacristie, ensuite\n alluma les bougies.\n    Le bonhomme Marescot, retenu à Paris pour une affaire, avait envoyé\n dans le jour son secrétaire avec une somme de mille francs, qu'il priait\nJamioul de répartir, au plus pressé, entre les familles éprouvées. Trois\nautres gros bonnets du conseil d'administration étaient apparus ensuite un\ninstant, très consternés surtout des pertes d'argent considérables qu'allait\nentraîner la reconstruction du hall effondré. Et une vraie foule avait con­\ntinué à processionner le reste de l'après-midi. Malardié, interrogé de tous les\ncôtés à la fois, traînant à sa suite une queue de monde qui constamment\nentravait son service, s'était à la fin fâché, après s'être débattu un jour entier\ncontre le débordement des curiosités et des dévouements accourus pour\ns'offrir. Alors Poncelet donna des ordres formels : l'accès de l'infirmerie fut\nrigoureusement interdit à toute personne qui n'y serait point appelée pour\nune cause majeure; et le vide s'étant fait petit à petit, il ne resta plus à la\nnuit tombée que les deux médecins, les quatre religieuses, Mme Poncelet\net le curé Moulinasse.\n   Comme les forces étaient à bout, les râles, les cris, les spasmes, toute la\nhurlante symphonie de la détresse humaine s'assoupissait en une pause.\nCependant des sommeils agités trahissaient à chaque instant le sourd tra­\nvail des plaies, les hallucinations affolées des cerveaux. Tout à coup, par\ndessus les formes rigides prostrées dans les lits, un corps se dressait en\nsursaut, une tête aux yeux hagards qui se convulsait en une grimace\nd'épouvante. Puis, aux alentours, des visages bougeaient dans la nuit,\nréveillés par le songe mauvais de ce voisin que harcelaient des fantômes,\ndes visions de catastrophe et de massacre.\n"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2874, "texte": "                                  — 15 —\n\n   Quelquefois, comme si un vent de folie eût passé dans l'air, tous les\nfiévreux se mettaient à délirer à la fois, gesticulant de leurs mains retirées\ndes draps, avec des mouvements lents, suspendus par le vide et qu'ils\naccompagnaient de bredouillements inarticulés, leurs mâchoires constam­\nment remuées dans un chevrotement de mots toujours les mêmes. Chez\nHuriaux surtout, la surexcitation était devenue inquiétante : il rejetait ses\ncouvertures, essayait de se lever, se débattait contre l'homme de garde qu'il\navait fallu consigner à son chevet. Malardié, prévoyant un transport au\ncerveau, lui avait fait poser de la glace sur la tête; mais, dans ses brusques\nsecousses, la glace roulait, se fondait sous lui et l'homme était obligé\nd'employer la force pour le maintenir au repos. Puis un apaisement général\nsuccédait à ces intermittences d'agitation. L'infirmerie retombait à un acca­\nblement lourd, pendant lequel on n'entendait plus que les hoquets de\nmoment en moment plus faibles du grand Le Rouchat, qui agonisait;\nHuriaux lui-même s'abattait passivement sur son matelas; et les sœurs,\ndebout depuis l'aube et qui n'avaient pas cessé de courir de lit en lit, avec\ndes paroles calmantes, des attouchements caressants, un peu d'eau à boire\npour rafraîchir les altérés, se jetaient quelques minutes sur une chaise,\nmolles et détendues, un murmure d'oraisons aux lèvres pour l'âme des\ntrépassés.\n   A minuit, Le Rouchat ouvrit démesurément la bouche, 'expuma un\nbouillon de salive et tout fut dit. Une paix passa sur cette face naguère\nbouleversée par d'abominables tortures. Ce fut Mme Poncelet qui alla lui\nfermer les yeux ; puis Moulinasse, qui, durant les affres dernières, avait lu\nà demi-voix la prière pour les agonisants, ferma son livre ; une des reli­\ngieuses, sœur Marthe, déplia un drap, dont elle recouvrit le cadavre.\n   Mais la mort rôdait, inassouvie : à peine l'éternité se refermait-elle sur\nle passeur, que des râles montèrent de l'autre bout de la salle. Blampain,\ndepuis la tombée du soir, avait perdu la connaissance : tout le jour il avait\ncrié après ses enfants, suppliant les religieuses et M me Poncelet qu'on les lui\namenât ; et quelqu'un ayant été les chercher, ils étaient arrivés sous la\nconduite de leur grande sœur, une fillette de seize ans, la petite maman de\nce ménage sans mère. Alors il les avait tenus longtemps contre lui, contre\nses plaies vives, Tata et Zénon, qui étaient les cadets, montés sur le lit,\nUrsmer et Nini, les aînés, roulés dans ses bras qui les étreignaient désespé­\nrément. Très barbu, il les noyait tous à la fois dans ses flots de poils, avec\ndes gémissements chaque fois que leurs petites mains rencontraient ses\nbrûlures à nu, se retenant alors de hurler pour ne pas les mettre en fuite.\n  Malardié, voyant que ses forces s'épuisaient, avait fait reconduire la\n"}, {"page_pdf": 31, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2638, "texte": "                                   — 16 —\n\n petite famille après un quart d'heure de tendresses déchirantes. Très ému\nsous sa brusquerie, il avait coupé court aux adieux :\n   — Allons, papa, pas de gourmandise : garde-toi un morceau pour\ndemain.\n   — J' les ai vus, j ' suis content, murmura très doucement le moribond.\n   Et un extraordinaire sourire avait longtemps illuminé son effrayant\nvisage. Maintenant le mal était remonté; tout le dedans du ventre ayant\nété brûlé, le cœur à son tour se prenait; et ce qui lui restait de chair à la\npoitrine était secoué de grands soupirs, par où, de minute en minute, s'en\nallait un peu plus la vie. Même la pensée de ses petits commençait à l'aban­\ndonner. Pendant trois heures que dura l'agonie, on ne l'entendit appeler\nqu'une fois sa Nini, d'une voix qui ne savait déjà plus ce qu'elle disait; et il\npassa vers les quatre heures du matin.\n   Puis le petit jour noya dans ses gris sourds la pâleur des lampes, coula\ntristement le long des murs de l'infirmerie, fit reluire dans le magasin, trans­\nformé en chambre ardente, les bois des cercueils. Les parents ayant obtenu\nl'autorisation de veiller leurs morts, l'endroit avait retenti toute la nuit de\nsanglots désolés, de paroles suppliantes, de suprêmes appels entrecoupés de\nmussitations de prières. Comme le hall servait à remiser des bois et des\npailles, il avait fallu batailler contre les rats, attirés par l'odeur des\ncadavres. Et petit à petit l'accablement de la peine, le poids lourd des\nsemaines de travail, les mystérieuses pesées des ténèbres avaient tassé les\nsilhouettes, fléchi les échines. Des pères, des fils, terrassés par la fatigue,\ns'étaient endormis sur leurs genoux, leurs talons au derrière, tandis que les\nfemmes, d'une vaillance plus endurcie, continuaient seules leurs bourdon­\nnements de voix priantes, sous le grésillement des cierges. Vers sept heures,\nun des battants de la porte charretière s'ouvrit et toutes à la fois tour­\nnèrent la tête du côté de cette coulée de matin neigeux, prises d'un saisis­\nsement et croyant qu'on venait pour emporter les bières. Mais, au lieu\ndes hommes de la mort, elles virent se dessiner dans l'entrebâillement les\ncoiffes de deux des religieuses. L'une et l'autre s'étant avancées sur la pointe\ndes pieds, remplacèrent les luminaires consumés, tournèrent un instant\nautour des tables, puis, agenouillées près des parents, elles s'absorbèrent\ndans la pensée de la miséricorde divine.\n\n\n                                  XXIX\n   Le Culot tout entier, hommes et femmes, assista aux obsèques des quinze\nvictimes. De la Californie, du Saut du Leu, des hameaux lointains il vint\n"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2988, "texte": "                                  —   17   —\n\n\nune foule noire qui fit durer l'offrande pendant près d'une heure. Toutes\nles familles du village et du pays d'alentour étant frappées dans les infimes\nramifications qui les attachaient ensemble, la mort de ces ouvriers obscurs\nprit les proportions d'un vaste deuil public. A la suite, et deux par deux, les\ncercueils furent couchés dans la nef centrale, à l'arrière d'un catafalque\nvide, drapé de son vieux poêle à croix jaune ; et tout le long, vinrent\ns'aligner les bannières des sociétés, celle des Fanfares, celles de la Jeunesse\ndu Culot et des villages voisins, d'autres encore qui, dans l'air lourd de\nl'église, par moments remuaient comme pour saluer les cadavres.\n    Poncelet, Jamioul, le personnel des bureaux, la brigade des contre­\n maîtres, les chefs d'atelier, la majeure partie des ouvriers de Happe-Chair\nse massaient, parmi la multitude des amis et des parents, à la droite de la\ntravée; M me Poncelet, M me Malardié, M me Jamioul, toutes les dames du\n Culot occupaient l'autre côté, mêlées aux mères, aux filles, aux sœurs, à\n la cohue des afflictions féminines. Une consternation morne, sans larmes,\n les yeux errants et vides, règnait chez les hommes, presque tous hébétés par\n leur vie de misère et de travail ; quelques-uns seulement laissaient paraître\n sur leurs durs visages froncés comme une colère contre cette fatalité d'une\n mort qui toujours frappait dans le dos, couarde et ténébreuse. Et d'abord\n un peu de la résignation passive des pères et des garçons sembla clouer\n  au silence et à l'immobilité les rangs pressés des femmes, agenouillées\n la tête dans les mains, sous leurs châles noirs où s'ensevelissait leur pâleur.\n  Mais quand les notes hautes de l'orgue, avec leur chevrotement de voix\n  humaines, se mirent à vibrer pendant les pauses des chantres, remuant\n  dans ces cœurs un instant assoupis les cordes de la souffrance, une oscil­\n  lation courut parmi les silhouettes prostrées ; les épaules furent secouées de\n  mouvements qui eurent l'air de s'étendre de proche en proche ; des houles\n  de sanglots et de gémissements montèrent du fond des détresses réveillées.\n  La mère du pauvre Culisse, qu'on avait vainement dissuadée de pénétrer\n  dans l'église, fut reprise par une de ses effrayantes crises qui lui entre­\n  choquaient tous les membres du corps ; la Billette vagissait un peu plus\n  loin avec des pleurs de petit enfant ; une fillette de douze ans, dont le\n  frère gisait là dans la bière, poussa un grand cri, puis s'abattit dans les\n  bras de ses sœurs ; et la désolation, l'agitation nerveuse gagnant comme\n  une traînée, bientôt les dames elles-mêmes, les indifférentes bourgeoises\n  venues là par convenance, eurent dans leurs mouchoirs, des hoquets\n  étouffés.\n  L'offrande fit un instant diversion. Après les hommes, les femmes\nprocessionnèrént devant les quinze cercueils, dans les bouffées de fade\n                                                                         2\n"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2509, "texte": "                                   — 18 —\n\n pestilence montées par moments des planches à travers l'odeur des cires\n chaudes ; et le glissement des pieds le long des dalles, le bruit des chaises\n bousculées, les poussées sur place de la foule mirent une sourdine à cette\n douleur qui ne s'apaisait que pour reprendre aussitôt après. A la sortie,\n toutefois, quand les bières, l'une après l'autre, descendirent le parvis et\n allèrent se ranger sur la place, précédées des bannières, elle éclata avec une\n force nouvelle. Quatre des membres de la Fanfare se trouvant au nombre\n des tués, la société, ainsi brusquement désorganisée, avait décidé qu'on ne\n jouerait pas. Mais elle avait voulu porter elle-même ses morts; et tandis\n que, au bas des marches, le cortège s'organisait avec une confusion de gens\n en redingotes et en sarraux autour des caisses, toutes noires dans les neiges\n de la place, les femmes, sentant s'approcher le moment de l'éternelle\nséparation, recommencèrent à se lamenter en se poussant pour être plus\nprès de la tête du convoi. Au cimetière, il y eut des scènes navrantes. La\npetite fille qui avait poussé son terrible cri dans l'église voulut se jeter\ndans le trou où s'abîmait le corps de son frère ; la Culisse, elle, s'était\naccrochée si étroitement au cercueil de son gars que quatre hommes ne\nparvenaient pas à détacher ses mains ; et tout à coup un des parents de\nZénon Zinque, arrivé du Borinage, tomba dans une attaque de haut mal,\nsur le bord même de la fosse où toute une partie de la jeunesse du Culot\nregardait s'enfoncer celui qui avait été l'orgueil et l'entrain des kermesses.\nUne bousculade emplissait les allées; on se ruait à travers les croix; les\ntombes étaient partout piétinées ; et vers les nuées lourdes suintant en\nbrumes glacées, montaient des adieux, des gémissements, des voix déses­\npérées. A présent, les plus endurcis éclataient; des vieux sanglotaient\ndoucement en dodelinant la tête; des hommes mûrs, cuirassés contre le\nmalheur, avaient comme de rauques abois dans la gorge ; un vent de déso­\nlation furieuse battait les ifs. Mais par dessus tout s'entendaient les gla­\npissements grièches des femmes, leurs aigres cris de folles, leurs longues\net perçantes plaintes félines qui ne finissaient j'amais. Au bout d'une demi-\nheure seulement, le fossoyeur put fermer les grilles; puis le lamentable flot\nhumain s'écoula silencieusement par les chemins qui conduisaient aux\nvillages.\n\n\n\n\n                                                CAMILLE LEMONNIER."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-003", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 19, "page_fin": 25, "titre_corps": "Vers pour une rousse", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Rodenbach", "ancre_debut": "VERS POUR UNE ROUSSE", "ancre_fin": "GEORGES RODENBACH", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 34, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 35, "fin_caractere_exclue": 1559, "texte": "VERS POUR UNE ROUSSE\n                                          A GEORGES EEKHOUD\n                                A celui qui dit si bellement la terre de Flandre\n                                                    CES VERS\n                                            Qui chantent la Femme !\n\n                           I\nJ'aurai magnifié ta forme    inaltérable,\nJ'aurai fait éternel ce qui n'avait qu'un jour,\nEt dans des vers de cuivre enfermant ton contour,\nPlaqué comme une armure à ton sein vulnérable !\n\nJe t'aurai mise droite hiératiquement,\nPortant dans tes doigts fins mon cœur mélancolique\nQue figure à jamais un grand lys symbolique\nOù dort dans la blancheur mon unique serment.\n\nCar c'est la seule, toi, Reine du crépuscule,\nDont le corps souverain ne m'aura pas menti,\nEt qui m'auras fait voir l'Idéal pressenti\nQuand tes cheveux s'ouvraient comme un drapeau qui brûle.\n\nQu'importera ton nom aux hommes de demain,\nVain pavillon perdu d'un vaisseau qui s'ensable ;\nUne chose de toi demeure impérissable,\nCe sont tes longs cheveux d'or rouge et de carmin.\n\nCar je les ai pendus pour les saisons lointaines,\n— Tels les fils de la Vierge aux arbres du printemps.                —\nJe les ai suspendus, tes beaux cheveux flottants,\nAux branches de mes vers debout comme des chênes !\n\n\n                           II\n\nOh ! ces cheveux, couleur de forêt    automnale,\nCouleur de bois rouilles par novembre approchant !\nOh ! ces cheveux rougis comme un soleil couchant\nChauffant de leurs reflets ton teint de nacre pâle.\n"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1378, "texte": "                       — 20 —\n\n\nOh ! ces cheveux pareils à des poils de lion\nDont un je ne sais quoi s'exhale de sauvage.\nCheveux lourds, flots houleux ondulant au visage\nQu'un peigne arrête et mord dans leurs rebellions !\n\nCheveux fauves, drapeau glorieux qui s'arbore\nInoubliablement dans l'âme du passant !\nCasque de cuivre rouge où coulerait du sang\nQui dans le sombre soir s'atténue et se dore.\n\nOh ! ces cheveux ! Gerbe tordue, épis brûlés !\nOh ! ces cheveux ! Flambeau vivant, torche brandie,\nTorche de faste et d'or où déjà s'incendie\nL'impénétrable ciel de mes jours reculés !\n\n\n                          III\nMoi qui croyais ma bouche hostile à tout aveu,\nMoi qui croyais mon cœur comme un glaçon polaire,\nJe le sens qui se fond soudain et qui s'éclaire\nPour avoir approché ta crinière de feu.\n\nIl me monte au cerveau comme un coup de folie,\nEt tes cheveux flambants — toi que je veux aimer —\nSeront le brasier rouge où je vais consumer\nLe sachet odorant de ma mélancolie.\n\nVoici que chante en moi le chant tumultueux\nDes désirs, des baisers, des soirs voluptueux\nOù je déroulerai tes cheveux dans l'alcôve !\n\nEt baisant et mordant ta riche toison fauve\nJe croirai — réjoui de mon sort non pareil —\nAvoir bu de la flamme et mangé du soleil !\n\n\n                          IV\nLaisse-moi contempler tes boucles lumineuses\nEt sous ton voile blanc tes lourds cheveux dorés ;\n"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1451, "texte": "Ils ont le ton rouillé des eaux ferrugineuses\nQui mêlent de l'écume aux cailloux mordorés.\n\nMais je rêve plus tard de la voir étalée\nCette ample chevelure, au seuil de ton sommeil ;\nLa source aura grandi pour courir la vallée\nEt mettre sur ta chair des frissons de soleil.\n\nPuis soudain dans ces soirs d'amour et de folie\nTa toison s'épandra comme un fleuve orageux\nRoulant du feu, de l'or, du sang et de la lie\nEntre tes seins debout comme des pics neigeux.\n\nA lors je plongerai dans tes cheveux ma tête\nOù trône en plein azur le fier entassement\nDe mes rêves pareils à des beffrois en fête,\nPour qu'ils y soient mirés impérissablement !\n\nEt pour qu'après l'amour ils gardent dans leurs houles\nCes souvenirs de moi, pour toujours ébauchés,\nComme un fleuve superbe et dédaigneux des foules\nRoule encor, loin du port, des tours et des clochers !\n\n\n                           V\nMon peintre génial, apprends-moi,   Titien,\nOù — dans quel bois rouillé, quelles fauves étoiles —\nOù l'avais-tu cherché ce Roux vénitien\nQui pour l'éternité met un nimbe à tes toiles !\n\nEst-ce en une forêt que l'automne brunit,\nEst-ce en de vieux salons dont meurent les dorures ?\nOù l'avais-tu trouvé, ce ton qui réunit\nDes gammes d'anciens cuirs et de riches fourrures !\n\nEst-ce en un lac dormant où s'éteint le soleil\nDont le dernier rayon jaunit l'eau pâle et triste !\nEst-ce en un plat de cuivre empli de sang vermeil\nOù songe, les yeux clos, le chef de Jean-Baptiste ?\n"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1357, "texte": "Ou peut-être avais-tu regardé seulement\nLes femmes de Venise — ô Maître qui rayonnes —\nCopiant leurs cheveux avec tes doigts d'amant,\nLeurs cheveux roux, pareils à des poils de lionnes !\n\n\n                           VI\nMon cœur avait en lui les douleurs de Venise,\nUne ville déchue, une ville qui meurt,\nUne ville où, le soir, lentement s'éternise\nLa voix d'or du passé dont s'éteint la rumeur.\n\nUne ville de rêve où des canaux prolongent\nLeurs chemins de silence et de froide douleur\nEntre des quais de pierre abandonnés qui songent\nEt mettent dans l'eau sombre un peu de leur pâleur.\n\nMais voici que soudain la cité de mon Ame\nA reconquis son faste et son orgueil ancien\nQuand vous avez relui, fait d'amour et de flamme,\nSoleil roux, toison d'or, drapeau vénitien !\n\nEt mes rêves, baignés du feu des girandoles,\nOnt repincé le luth sous la lune en halo,\nEt j'ai senti le soir des fuites de gondoles\nQui passaient sur mon cœur étoilé comme l'eau !\n\n\n                          VII\nDis, les commencements d'amour sont les meilleurs ?\nC'est une impression, une réminiscence\nDe souffrance finie, et de convalescence,\nDe malades guéris qui reviennent d'ailleurs.\n\nQui reviennent chez eux, dans leur maison rouverte,\nS'appuyant l'un sur l'autre, incertains de leurs pas ;\nIls vont se regardant et parlant encor bas\nA travers le jardin dont la pelouse est verte.\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1460, "texte": "                         — 23 —\n\n\nIls gardent dans leurs yeux le soleil du Midi\nEt dans l'eau du bassin ils se trouvent moins pâles,\nMais ils ont peur encore et se couvrent de châles\nLorsque le soir descend dans le parc attiédi.\n\nCar sont-ils bien guéris ? Ne sont-ils plus malades\nDu mal d'être tout seul et de ne pas aimer ?\nEt leurs cœurs, doucement inquiets, vont semer\nLeurs rêves dans le vent comme des sérénades !\n\n\n                          VIII\n\nNous sommes dans l'amour comme sur un navire\nQui prend le large et va vers un port incertain ;\nLe ciel est bleu, les flots ont des plis de satin\nSur le corps de la mer géante qui s'étire.\n\nLes passagers d'amour penchés sur les haubans,\nTandis qu'un vent léger dans les voiles circule,\nRegardent les lointains que leur désir recule\nAfin d'éterniser ces heureux soirs tombants.\n\nCar à peine en allés, saisis de frissons vagues,\nIls devinent déjà qu'au bout de l'horizon\nChacun d'eux s'en ira dans une autre maison\nEt qu'ils n'ont pour s'aimer que le chemin des vagues !\n\nAfin de prolonger l'amour qui leur est cher,\nIls voudraient arrêter ou ralentir l'allure\nDu vaisseau dont le vent f ait claquer la voilure,\nIls voudraient élargir et reculer la mer.\n\nCar la peur de se perdre à la fin du voyage,\nL'inéluctable adieu qui doit les séparer,\nLe port où les marins descendront amarrer\nLe navire lassé de s'ouvrir un sillage,\n\nToute la vision de leur bonheur détruit\nQuand ils auront fini la longue traversée,\n"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1324, "texte": "                        — 24 —\n\n\nMet un trouble si grand au fond de leur pensée\nQu'ils n'osent même plus s'embrasser dans la nuit !\n\n                           IX\nQuand tu lèves les bras, câline et provoquante,\nTon buste en une amphore aux contours sinueux\nOù tes cheveux sont roux comme un vin d'Alicante.\n\nDans l'or liquide et froid de ce vin fastueux\nLaisse-moi m'enivrer en de longues extases\nEt me soûler de toi comme un voluptueux.\n\nTes boucles, on dirait des anneaux de topazes.\nJe les glisse à mes mains de royale pâleur\nPour approcher tes seins qui sont de nobles vases,\n\nDes vases où l'on sent le parfum cajoleur\nQue met sur leur ivoire une rose nouvelle\nDont le bouton s'entrouvre en sentant la chaleur.\n\nMais quand, pour m'éblouir, ta tête s'échevèle,\nFaisant ruisseler l'or en lingots fulgurants,\nJe suis soudain l'avare absurde et sans cervelle,\n\nAllongeant ses doigts fous, crispés et conquérants,\nParmi ces longs cheveux d'amazone et de reine,\nParmi ces cheveux roux aux frissons odorants.\n\nComme dans l'or vivant d'une cassette pleine.\n\n\n                           X\nJe vous ai vue en rêve au fond d'un soir tragique\nOù mourait dans la pourpre un soleil léthargique\nDont l'orbe était rongé comme un blason usé.\n\nSur la croix de mon Art j'étais  martyrisé,\nEt le tourment de l'Œuvre entrait son fer de lance\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 945, "texte": "Dans mon cœur qui saignait et mourait en silence.\nVous étiez à genoux, dans un sombre manteau,\nEt vos yeux regardaient l'ironique écriteau,\nEt sur le gibet noir mon corps rigide et maigre,\nEt la foule emplissant ma bouche de vinaigre !\n\nTout au fond s'étendaient des paysages bleus\nEt le vent grelottait dans les arbres frileux,\nCe pendant qu'à mes pieds d'autres femmes aimées,\nCouvertes de tissus aux reliefs de camées,\nComme dans les Memling et les Quentin Metsys,\nTenaient en leurs doigts fins leurs âmes comme un lys\n\nEt vous, considérant ma divine agonie,\nSentant dans votre cœur descendre mon génie,\nHeureuse atrocement que je mourrais pour vous,\nEt secouant au vent vos larges cheveux roux,\nVous suiviez un départ d'anges dans les nuées,\nAux ailes de condor lentement remuées,\nQui s'en allaient porter mon âme au Tout-Puissant...\n\nEt vos cheveux étaient tout rouges de mon sang !\n\n                                G E O R G E S RODENBACH."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-004", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 26, "page_fin": 39, "titre_corps": "Les Milices de Saint-François (fragments)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Eekhoud", "ancre_debut": "LES MILICES DE SAINT FRANÇOIS", "ancre_fin": "GEORGES EEKHOUD", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "AMOUR D HOPITAL", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 41, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 45, "fin_caractere_exclue": 2377, "texte": "LES MILICES DE SAINT FRANÇOIS\n   Georges Eekhoud nous communique les deux chapitres suivants de son\nroman de mœurs qui se passe en partie à Anvers, en partie dans la\n Campine. Le premier est un épisode d'amour dont le peuple des maçons\nforme le cadre pittoresque et animé; le second raconte l'arrivée à\nMontaigu de pèlerins campinois.\n\n\n                                     VI\n             Alléchés par un salaire plus sérieux, nombre de journaliers des\n               campagnes s'embauchaient chez les entrepreneurs urbains.\n               Le ménage des Mortsel émigra des premiers sous les toits\n               d'une bicoque du quartier Saint-André dans la ruelle du\nSureau. Maintenant au lieu de cuire les briques Nikkel dut se familiariser\navec leur emploi. Apprentissage probablement onéreux, car Nikkel n'avait\nplus douze ans. La chance intervint en faveur de l'aspirant plâtrier.\nDébarqué d'un jour dans la grande ville, il rencontra un de ses pays, devenu\ncompagnon maçon, qui se l'attacha d'emblée comme manœuvre. Cette\nprotection et aussi l'âge et la bonne volonté du postulant lui épargnèrent\nles vexatoires épreuves de l'initiation. On l'accueillit même en camarade\ndès son apparition. Au début, un seul l'asticota et rôdait autour de lui pour\nl'essayer, mais au premier attouchement Nikkel prit à bras le corps l'expé­\nrimentateur, un échalas olivâtre et noueux, le démolit d'un maître coup de\nrein et le vautra dans la boue, prouvant sans esbroufe à toute la coterie\nn'être pas de la chair qu'on triture en pâtiras.\n   Intelligent, d'humeur amène, madré au fond, il conquit rapidement ses\n divers grades. Après un an il n'aidait plus ses anciens, mais chargeait ses\n propres outils et s'essayait à la construction même. Il apprenait à lever des\n murs entre deux lignes, plantait ses broches, prenait ses aplombs. L'œil\njuste, il recourait à peine au « chas » et n'eut bientôt pas son pareil pour\nhourder, plâtrer, gobeter, et enfin pour tailler la pierre.\n   Le matin, il emportait du café dans une gourde de fer blanc et deux\ngrosses tartines roulées dans une gazette. A midi, si la distance du\nchantier au logis empêchait son homme de rentrer, Rikka accompagnée\nde la petite Clara, trimbalait jusqu'à la bâtisse la gamelle de fricot enve­\nloppée d'une serviette bien appétissante. Et toutes deux demeuraient, s'amu-\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2769, "texte": "                                   — 27 —\n\n\nsaient à lui voir engouler la portion, le plein air et le mouvement aiguisant\nses fringales, assis sur une pierre ou une brouette.\n   Plus grande, Clara apporta seule le dîner au maçon.\n   L'enfant écarquillait les yeux, prenait plaisir, après le travail des terras­\nsiers, à voir sortir les fondations du sol, puis s'élever chaque jour au dessus\ndu rez-de-chaussée. Elle reconnaissait tous ces hommes bistres qui la\nsaluaient rondement, la houpaient dès son approche et après la bâfrée jon­\nglaient avec la marmotte comme avec une poupée. Elle souriait d'un petit\nair sérieux à leurs tours; penchée sur leur épaule ou sur leur poing tendu,\nfrileusement accrochée à leur cou, criait : « Encore! encore! » lorsqu'on la\nremettait à terre, et son ravissement se marquait par une rougeur presque\nfébrile à ses pommettes.\n   Il lui arriva d'oublier l'heure et d'être oubliée par son père ; alors elle\nassistait à la reprise du travail. Les tombereaux cahotants charriaient des\nmatériaux ; le conducteur enlevait la planche de l'arrière-train, dételait à\nmoitié le cheval, la charrette trébuchait, la charge de briques s'écroulait\navec fracas soulevant cette poussière rouilleuse des quais de Niel et de\nBoom. Le charretier pileux rajustait la planche, sautait dans le tombereau\nlège, démarrait et s'éloignait rapidement, la longe à la main, sifflant et\nclaquant du fouet.\n   Cependant reprenait l'argentine musique des truelles raclant la pierre et\nétendant le mortier; le grincement des ripes, le floc floc des rabots dans le\nbassin de sable, le pschitt de l'eau noyant la chaux vive.\n   La requéraient à présent l'installation des échafaudages, la manœuvre\ndes poulies, des moufles et des chèvres. Il s'agissait de guinder un\nde ces énormes monolythes en pierre de taille et ce n'était pas\ntrop d'une équipe de huit hommes pour desservir l'appareil. Les uns,\nespacés, fixaient les haubans à des points voisins, puis les autres, ahanant,\nfaisaient virer le treuil. Cordages et poulies craquaient. Suspendus un pied\nsur l'échelon, les ouvriers s'exhortaient et s'interpelaient, pesaient sur les\nleviers, dans des poses de génie de la Force, leurs biceps aussi tendus que\nles cordes, clamant avant de donner à la fois le coup de collier, de sourdes\nonomatopées : Otayol Hahul Illahél\n   Et à chaque effort de leurs musculatures réunies la pierre ne s'élevait que\nde très peu. Oscillant avec lenteur au bout du cable, contrariant de toute\nson inertie sournoise l'impulsion intelligente de ces trimeurs, elle tirait sur\nla poulie comme pour la briser et les réduire en bouillie.\n   Mais la lourde pierre est calée et Clara s'absorbe à présent dans la prépa­\nration du mortier, œuvre des gâcheurs et goujats. Ils ont creusé le bassin\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2819, "texte": "                                    — 28 —\n\n\n   pour l'éteignage de la chaux, épierré le plâtre en le passant à travers le sas\n  et arrosent graduellement le mélange du contenu de leurs seaux d'eau. A\n  chaque aspersion une vapeur monte de l'aire et enveloppe de gaze les\n  manœuvres déjà blancs comme des pierrots. Lorsque se dissipe cette vapeur\n  sifflante, Clara les voit corroyer la mixture en se balançant sur un pied, et\n  ces mouvements cadencés d'apprentis imberbes la bercent, la fascinent et\n  suspendent les battements de son cœur. II est temps que s'effectue la combi­\n  naison. Les maîtres campés sur les massifs attendent leur augée, grom­\n  mèlent et talonnent les gamins. Les gâcheurs se hâtent mais il faut que les\n  parcelles de chaux laiteuse et le sable de la Campine, jaune comme les fleurs\n de genêts, se soient totalement fondus. Alors le goujat remplit « l'oiseau »\n de ce mortier gras, monte à l'échelle et va servir son compagnon.\n     D'autres adolescents tassent des briques dans un panier ou les dressent\n sur une planchette horizontale, fixée à hauteur de l'épaule sur deux mon­\n  tants. Le faix étant complet, le jeune atlante se place entre les deux poteaux,\n s'arcboute, se cambre et l'assied sur l'épaule.\n     Vaguement angoissée, Clara accompagnait ces petits hommes, courageux\n enfants à peine plus âgés qu'elle, dans leur ascension ; ses yeux observateurs\n les voyaient, équilibristes irréprochables, traverser des passerelles dont leurs\n pieds couvraient la largeur; narguant les vertiges, ils passaient entre les\n gitages du même pas sûr et mesuré, escaladaient des rangées de poutres\n séparées par de larges vides, cachant tous sous leur apparence de mastoc,\n leur apathie d'ourson mal dégrossi, une adresse et un sang-froid de\n matelots.\n    Elle s'inquiétait lorsqu'un trumeau lui masquait durant quelques secondes\n le hardi grimpeur ; mais ses nerfs se détendaient lorsqu'il réapparaissait\ntoujours d'aplomb, toujours sauf, aussi ferme qu'un somnambule, dans la\nbaie d'une fenêtre ou sur le faîte d'un pignon.\n    Clara avait pris particulièrement en sympathie un manœuvre arrivant\nchaque jour du village de Duffel par ces matineux trains de banlieue qui\ndrainent la main-d'œuvre rurale.\n    Il avait quatorze ans, cinq ans de plus que la petite Mortsel, un teint\nlégèrement briqueté, des cheveux de filasse, des joues pleines, de grosses\nlèvres, de grands yeux bleuâtres, humides et ahuris, la physionomie mou­\ntonnière, des membres ronds, une carre robuste, des reins accusés, la\ndémarche passive d'un athlète embarrassé de sa force. C'était l'aîné de\npetits cultivateurs mieux partagés sous le rapport de la progéniture que\nsous celui des écus. Ses parents le tenaient pour « innocent », mais\ncomme il était le plus grand et en attendant la croissance de ses frères, ils\n"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2728, "texte": "                                  — 29 —\n\n\nl'envoyaient à la ville malgré sa fêlure, gagner quelques centimes par jour.\nSi la cervelle lui manquait pour devenir jamais un ouvrier passable, du\nmoins serait-il apte au charriage des matériaux et rendrait-il les services\nmécaniques d'une chèvre et d'un ascenseur. Maîtres et compagnons l'eurent\nbientôt jaugé et se mirent à exploiter largement cette force brute incapable\nde rancune, de colère ou même de volonté. Flup Barend servit de bardot\nnon seulement aux ouvriers mais encore aux apprentis de son âge. Taillé\nen lutteur, il se laissait berner comme le plus malingre des enfants de\npeine.\n   A six heures du matin, été comme hiver, par le froid, la pluie et les\nténèbres, les tapées de travailleurs ruraux, guettent le passage du\ntrain en battant de leurs sabots les dalles du quai. Un coup de sifflet\nprolongé annonce le convoi; le fanal blanc au ventre de la locomotive\ngrandit, s'écarquille comme une prunelle de cyclope. Le frein grince;\nlas de se morfondre, le contingent de Duffel saute sur le marche-pied, avant\nque le train ait stoppé, s'accroche par grappes aux portières et, les uns\npoussant les autres, s'enfourne dans les wagons de troisième classe déjà\noccupés par des cohortes plus lointaines.\n   Flup Barend a toujours peine à se caser. Ses compagnons, après l'avoir\nappelé dans leur compartiment se serrent de mauvaise grâce. Souvent les\nrudes espiègles le contraignent à rester debout et le repoussent à tour de\nrôle.\n   Les plus avisés des gars, désireux de prolonger jusqu'à la ville leur somme\ninterrompu, se sont emparés des bons coins et s'allongent genou à genou.\nLes joueurs envoient malicieusement Flup Barend s'empêtrer dans les\njambes de ces dormeurs. Alors empêchés de fermer l'œil; ceux-ci sortent\nde leur torpeur pour dauber furieusement le manoeuvre. Ou si par\nexception, il parvient à s'asseoir et qu'il essaie aussi de rabattre ses pau­\npières, ses voisins lui broient les côtes, le tirent par le nez et les cheveux,\npincent ses cuisses, et ses vis-à-vis lui insufflent dans les narines, l'âcre\nfumée de leur première bouffarde.\n   Ces voyages fournissent le plus fréquent sujet des conversations entre Clara\net Flup; à midi, lorsqu'elle entraîne le bénin garçon loin de ses persécuteurs\net se réfugie avec lui sur le pas d'une porte. Car elle s'accosta du soukelaire\nattiré de son côté par les mines apitoyées de la fillette. Pour savoir les\népreuves du trop placide Flup, son amie doit l'interroger, il ne se plaindrait\nplus du moment qu'elle l'a rejoint; sa large face rayonne et il la mange de\nses yeux de chien fidèle. Clara pochète toujours pour ce tête à tête du midi,\nune pomme, un sucre, un caramel au sirop ou une autre friandise de\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2834, "texte": "                                  — 30 —\n\n\n pauvre qu'elle partage avec Flup en se servant de ses doigts et même de ses\ndents. Au jeu d'osselets elle le bat sans vergogne. Mais être vaincu par elle\nc'est de la jouissance. « Bon Flup, pauvre Flup ! » ces mots reviennent,\nitératifs, sur les lèvres de la petite, le bras passé autour de l'encolure de\ncette excellente pâte de garçon. D'autres fois elle le pousse à la révolte :\n « Fi le poltron ! Pâtir avec des bras pareils ! » Flup promet de s'éman­\nciper mais la première talmouse le trouve aussi baissé qu'auparavant.\n   Cependant Clara prend tellement à cœur la cause de son protégé qu'elle\nse brouille avec plusieurs maçons de ses anciens amis, et refuse désormais\nde jouer avec eux. Son enfantine toquade pour le Mouton, c'est le surnom\nde Flup, amuse beaucoup l'équipe et ils punissent la gamine de ses dédains\net de ses infidélités en exerçant de nouvelles brimades sur son favori.\n   A présent, elle passe au pied de la bâtisse où trime et peine le bonasse\napprenti, la plus grande partie du jour; trompant à tout instant la surveil­\nlance de Rikka, elle s'esquive par un entrebâillement de la porte Elle\nhalète après la présence de son ami, n'a plus d'attention que pour Flup et\npour le travail de Flup. Elle l'attend dès le matin sur le chantier, à l'heure\ndu débarquement des coteries rurales.\n   Le soir, au moment où celles-ci détalent pour regagner leurs clochers\nson cœur gonfle en voyant Flup passer la blouse bleue par dessus le\ntablier et mettre en bandouillère la gourde de fer blanc. Ces enfants\nprolongeaient leurs adieux comme s'ils ne devaient jamais plus se revoir.\nLes journaliers de Duffel hèlaient Flup, le réclamaient, car ils n'enten­\ndaient point se priver de leur principale amusoire. « Hue le Mouton!\nAssez de tendresse. Il en faut pour demain. Marche ! »\n   Clara brûlait de l'embrasser, mais elle se retenait, sous les regards\nnarquois des autres, de crainte que cette caresse ne rapportât de\nnouvelles bourrades au bien-aimé, et elle se contentait de presser longue­\nment ses mains durillonnées. Il se libérait à grand' peine de cette douce\nétreinte; se mettait à courir pour rattraper les pays, s'insinuait dans leur\nrang, et emboitait leur pas accéléré,\n   Une fois deux plâtriers décoiffèrent Flup et jetant et rattrapant sa\ncasquette sur leurs spatules, finirent par plonger celle-ci dans la chaux\nvive. En repêchant sa klak le gars faillit piquer une tête dans la matière\ncorrosive pour le plus grand déduit des regardants. Clara, que cette scène\nexaspérait depuis des minutes, n'y tenant plus, vola comme une guêpe sur\nl'un de ces tourmenteurs, précisément ce grand échalas de Bastyns que son\npère avait si bien châtié autrefois, et l'agrippant aux jambes, se mit à le\ngriffer, à le mordre, menaçant de lui crever les yeux. L'autre parait ces\n"}, {"page_pdf": 46, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2870, "texte": "                                   — 31 —\n\nattaques en ricanant n'osant molester la gamine de ce crâne Nikkel\nMortsel. Celui-ci accourut et fit lâcher prise à l'enfant. Mais pour éviter le\nretour de ces accès, Rikka la conduisit, dès le lendemain, à l'école gar­\ndienne.\n   Ce fut le plus dur des châtiments. Clara supplia, promit d'être très sage :\n« Je serai gentille, père, bien gentille avec tous les compagnons ; je ne par­\nlerai plus jamais à Flup surtout qu'ils sont devenus mauvais pour lui, à\ncause de moi; je resterai tranquillement assise sur le trottoir et regarderai\nsans bouger ». Rien n'y fit; il fallut s'enfermer tous les jours dans la classe\nlugubre où, pour empêcher l'école buissonnière, Rikka la conduisait et\nvenait la prendre. Des mois passèrent. L'enfant dolente n'entretenait qu'une\npréoccupation : « A quoi pense Flup Barend? Souffre-il autant que moi? »\n   Le souper fumait sur la nappe proprette. Nikkel rentra, l'air soucieux,\nl'œil se dérobant aux muettes interrogations de sa femme. Il n'embrassa\npas même l'enfant profondément endormie et s'attabla sans dire un mot.\n   Comme Rikka le questionnait directement :\n   « Oui, fit-il en repoussant son assiette, je me sens tout drôle et les mor­\nceaux ne passent pas. Je bus un coup, puis un autre pour me remettre le\ncœur à sa place. Genièvre perdu. C'est qu'on transporta cet après-midi un\ndes nôtres à l'hôpital où les médecins sont sans doute en train d'étriper\net de charcuter sa carcasse. Voilà le troisième mortuaire depuis mon embau­\nchage. Pas gaies ces culbutes! Elles finiraient par vous dégoûter du métier.\n   « La bâtisse du boulevard Léopold était sous toit. Suivant la coutume\non la pavoise du haut en bas, on plante un mai à chaque étage. Arrivent\nl'entrepreneur et le propriétaire qui reçoivent la maçonnerie. Inspection\nfaite, le baes nous donne la pièce; et le \" poivre \" de couler par litres. On\nlampe, on lampe ferme, les manœuvres aussi bien que les compagnons et\nceux-ci excitant ceux-là, par bravade les gamins en sifflent plus qu'ils ne\npeuvent en cuver. Il fallait encore une fois ce Bastyns, ce grand lendore\nà la figure de pain d'épice pour s'amuser à soûler les petits hommes; si bien\nqu'à la reprise du travail, à deux heures, plusieurs des morveux flageo­\nlaient sur leurs quilles. Le premier gamin qui nous apporte des briques\nmanque de dégringoler l'échelle. Ce sabrenaud de Bastyns se tient les côtes\nde rire. Le goujat se met à braire et déclare qu'il ne regrimpera plus. Les\nautres valets se défient également du jeu. Les plus raisonnables des nôtres\nproposent de suspendre le travail. Le Bastyns et deux ou trois massacres\nde sa trempe, s'acharnent à la besogne pour la première fois de leur vie,\nentendent ne pas perdre une heure de salaire et réclament en sacrant de plus\nen plus fort le mortier et la pierre. Tous les petits refusent le service. Il y a\n"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2972, "texte": "                                  — 32 —\n\n\njusqu'à cet innocent de Duffel, le gars à tout faire, tu sais le grand ami de\nnotre Clara, qui rechigne à la dangereuse corvée. Piqués au jeu, les anciens\ndeviennent colères : « Hé vilain Mouton, vas-tu bientôt arriver ou nous\n faut-il descendre pour te chercher? » grogne Bastyns. Les autres aides,\nespérant échapper à cette ascension, harcèlent et aiguillonnent de leur côté\nle pauvre diable. Le voilà qui se dévoue et qui, moitié riant, moitié pleurant,\nhébété, prend sur l'épaule le panier abandonné par son camarade. Il se\nhisse tant bien que mal jusqu'au deuxième étage. Il va monter aux com­\n bles où nous achevons les tuyaux de cheminée. Nous ne le voyons pas, mais\nnous l'entendons souffler. « Haâruh fainéant! » clame Bastyns. Comment\nle soukelaire s'y est-il pris? On ne nous le dira jamais. Tout ce que je sais\nc'est qu'au moment où il approchait, j'entends un fracas, comme un cra­\n quement, patatra; puis un autre plus sourd... pardouf! Tous nous jetons\nlà nos outils, et nous portons au bord de l'échafaudage. Godverd... !\n Godverd... ! Ah! oui, jurez à présent! Tâchez de le rattraper, le Mouton.\n Il y a longtemps qu'il est en bas. Fini, capot ! Des passants l'ont vu cogner\nd'abord l'arrête du toit de l'écurie voisine. Ç'a été le premier coup. Il a été\ntouché dans le dos, sous la nuque, et a dû se briser la colonne comme je\ncasserais cette latte sur mon genou. Puis il dévala la pente et s'abattit\n sur le pavé à côté de l'aire à chaux. Quand j'accourus il remuait encore les\n bras et les jambes. Ainsi les moineaux lapidés battent une dernière fois des\n ailes. Ses yeux roulaient furieusement, peu à peu ils se sont éteints. Il a\n ouvert et fermé la bouche comme un poisson retiré de l'eau. Puis elle est\n restée béante et ronde : tout à fait la gueule du crapaud des dix-mille au\n jeu de tonneau... Un médecin s'est approché — ils ne sont jamais loin des\n morgues ces corbeaux. La main sur le cœur du pauvret il comptait les\n battements. Il a hoché la tête : on comprenait. Nous n'avions plus qu'à\n charger la trop bonne pièce sur la civière. En aidant à le ramasser, le\n camarade, j'ai cru qu'il m'en resterait des morceaux dans les mains. Sa\n tête ballottait comme celle d'une poupée mal bourrée de son ; elle montrait\n vers la nuque un trou, assez grand pour y loger mon poing, par où s'échap­\n pait la cervelle. Qui lui refusait de la cervelle, à ce simple? Nous plongions\n dans le sang et la moelle. Ah! chienne de vie et canailles de vivants ! C'est\n égal, je ne voudrais pas avoir cette mort sur la conscience, comme ce\n lâche de Bastyns. Ils étaient aussi blêmes, les farceurs, que la cendre de\n leur pipe. A qui le tour à présent? Pauvre Flup! Pauvre Mouton! Une\n agréable commission que ceux de Duffel portèrent ce soir aux parents ! »\n   Les époux sursautèrent. En finissant son désolant récit, Nikkel avait élevé\nla voix, si bien que la petite Clara, réveillée, venait d'apprendre la nouvelle.\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2557, "texte": "                                  — 33 —\n\n Elle fit un long cri et tomba dans des convulsions si violentes que les\nMortsel craignirent, cette nuit-là, de la voir passer entre leurs bras.\n\n\n   Elle garda toute la vie de cette première idylle une prédilection mala­\ndive pour les gens du peuple et particulièrement pour les maçons. Et comme\ndans le rappel des êtres et des choses elle ne séparait jamais leur forme de\nleur couleur et de leur entourage, les teintes vagues des hardes des manœu­\nvres la captivèrent entre toutes. Elle en tint toujours pour les rouge-brique\ntirant sur le brun, les blancs fatigués et blafards, les indigos brouillés, les\namadou bavochés, les roux éteints. Aucun ragoût ne lui était comparable\naux cassures et à la patine de ces vestes et de ces grègues de velours, lui­\nsantes par places, usées aux angles et aux protubérances des tâcherons.\n Elle savourait les subtiles dégradations de ces frusques rapetassées qu'on\ndirait composées de feuilles mortes poudrées à blanc par le givre et qu'elle\ns'imaginait, au souvenir tragique et lancinant du doux manœuvre, son\npremier ami, éclaboussées d'une pourpre plus aveuglante que celle des\nfrondaisons septembrales.\n\n\n                                   XXII\n   Le dimanche de Pentecôte, en juin, vers sept heures du soir, une\nlongue caravane de pèlerins suivait la chaussée bordée de ces ormes qui\nn'ont plus d'âge, continuant depuis Aerschot jusqu'à Montaigu. Pour la\nplupart paroissiens de Saint-Gommaire, patron de Lierre, ils étaient partis\nde cette ville, à l'aube. Leur cortège, renforcé de quelques confréries des\nvillages environnants n'avait fait étape qu'à Heyst dit op den berg\n— ce qui signifie sur la montagne — et à Aerschot.\n   Devant, marchaient les hommes, presque tous en blouse et en casquette,\ns'appuyant sur leur rondin de cornouiller, les grègues et les chaussures\npoudreuses. Puis venaient les femmes, endimanchées ; les matrones, les\nbaezines, la tête prise dans ces grands bonnets campinois, dont les ailes\nde dentelle badinaient aux souffles intermittents de la brise crépusculaire\net sur lesquels se cabrait un chapeau en forme de cabriolet garni de larges\net longues brides de soie gros grain et à ramages ; — les jeunes filles en\ncornette blanche ornée de blondes, de guipures, de bouquets de fleurs, de\ncoques vertes ou bleues.\n   De poupines figures de fillettes s'encadraient encore dans ce casque de\ncuir foncé, coiffure délicieusement martiale qui prêtait aux roses blondines\n                                                                        3\n"}, {"page_pdf": 49, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2700, "texte": "                                  - 3 4 -\n\nun air de walkures enfants et que les modes urbaines repoussent de plus en\nplus de la banlieue vers les confins de la Bruyère jusqu'à ce qu'il aille\nrejoindre la kyrielle de mœurs caractéristiques, de pittoresques usages, de\ncostumes nationaux déjà tombés en désuétude ou abolis.\n    Chez toutes un chapelet s'enroulait autour du poignet et quelques-unes\npressaient un livre de prières dans leurs mains jointes contre leur poitrine.\n    Des mères portaient dans leur giron le nourrisson, le culot, oscillant à\nleur marche hommasse de rudes travailleuses et les pères tenaient à la main\ndes enfants plus âgés qui, fatigués, se faisaient remorquer ou, distraits par\nle paysage, trébuchaient et s'attiraient les rebuffades.\n    On avisait parmi cette traînée les anciens de leurs clochers, chenus et\nvoûtés, des gars maflus dans toute la robustesse de la vie rustique, des ado­\nlescents farouches qu'abêtissait leur puberté naissante, de roses et blondes\ndirnes dissimulant à peine l'éclat provoquant de leurs yeux smaragdins\nsous la frange ombreuse des cils — ainsi se cache la blavelle entre les fais­\nceaux d'épis.\n    A la tête plusieurs prêtres, le doyen de Lierre et les curés des bourgs\nreprésentés, accompagnés de leurs marguilliers et fabriciens ; ceux-ci, des\nvétérans engoncés dans leur longue redingote, récitaient les litanies de la\nVierge.\n    Et les ouailles répondaient sur un ton suppliant, en traînant la voix :\n Orapro nobis... Miserere... amen.\n    Pleins de ferveur ils priaient presque sans interruption depuis leur départ\n au point de s'enrouer et de chercher leur salive. La poussière, soulevée par\n leur colonne, picotait les yeux. Les vêtements moites et chiffonnés adhé­\n raient à la peau, la transpiration coulait de leurs fronts : ils n'y prenaient\n garde.\n    Quelques-uns, en accomplissement d'un vœu, avaient fait la route\n déchaux et emportaient leurs souliers attachés au cou par une corde.\n     Ils marchaient comme sur des braises, les ampoules crevées à la pointe\n des pavés saignaient; la poussière poivrait leurs plaies; ils traînaient la\n jambe mais ne se plaignaient pas. Un rictus de martyr, exprimant plus de\n béatitude que de souffrance, convulsait leurs faces.\n    A la suite des pèlerins cahotaient et grinçaient trois spacieux omnibus et\n plusieurs charrettes maraîchères bâchées de toile blanche. Ces véhicules\n charriaient les infirmes, les malades, les variqueux et aussi plusieurs pèle­\n rins frappés d'insolation au milieu de la bruyère nue près de Heyst.\n     Après venait un landau armorié, d'un modèle antique mais confortable,\n  attelé de deux magnifiques carrossiers bais, qu'un cocher en livrée sombre\n"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2712, "texte": "                                  — 35 —\n\n\nmaintenait difficilement au pas. Dans la voiture sommeillaient une nour­\nrice avec son poupon emmailloté dans l'eider, les dentelles et le satin, tous\ndeux anonchalis par cette longue gestation.\n   Un peu en arrière de la foule, immédiatement avant les diligences, mar­\nchaient deux personnes que leur physionomie, comme leur mise distin­\nguaient du gros de la caravane. C'étaient les maîtres du landau, le comte et\nla comtesse d'Adembrode. Le diagnostic favorable du médecin se vérifiait.\nLa Vierge venait d'exaucer le vœu de Warner en lui accordant un garçon\nsuperbe. Reconnaissant, il avait voué le nouveau comte Jean d'Adembrode,\nà la Gentille Dame et po.ur remercier la toute puissante Médiatrice, il allait\navec la mère, l'enfant et tous ses féaux, fermiers et métayers, l'adorer dans\nun de ses temples d'élection.\n   La psalmodie monotone des pèlerins, toujours reprise et toujours inter­\nrompue, semblait la respiration de la plaine oppressée. A présent, en même\ntemps que se rabattait la poussière, avec l'ombre de la fraîcheur sourdait\ndes prairies et drapait d'une brume bleuâtre, la contrée morne. Sous les\narbres régnait un suggestif clair obscur et, entre les troncs rugueux, alignés\ncomme les fûts d'une colonnade, on découvrait à l'infini le damier des prés\net des guérets éclairé par les pâles rayons jaunes du couchant.\n   L'alouette ne grisollait plus en pointant au dessus des moissons comme\n lorsqu'ils s'étaient mis en route; le rossignol préludait à peine. Seuls les\ngrillons et les grenouilles mêlaient à la lamentation saccadée des voix\nhumaines leurs appels rauques ou stridents ; et un essieu fatigué se plai­\ngnait.\n   A un dernier crochet de la route, ceux de la tête aperçurent devant eux,\nau bout de la « drève », la basilique renommée. L'imposante rotonde se\ndétachait sur la trame rosâtre du ciel ; au bout de l'avenue obscure, le dôme\nparsemé d'étoiles dorées chatoyait dans les derniers prestiges du soleil.\n   C'était le Port.\n   De rauques cris d'allégresse saluèrent l'apparition du sanctuaire des\n Miracles. Les pacants étendaient avidement les bras vers la coupole sacrée\net les agitaient comme des ailes ; quelques-uns se daubaient la poitrine,\nd'autres fringuaient, d'autres s'accolaient, des femmes tombaient à genoux\net, prosternées, leurs lèvres allaient humecter la terre; d'aucuns béats, ne\n bougeaient plus et sentaient courir sous leur cuir le frisson de l'horreur\nsacrée ; des jeunes gens faisaient le moulinet avec leur casquette, lançaient\nleur bâton et le rattrapaient, et des larmes coulaient le long des joues par­\ncheminées des vieux devant ce temple si souvent revu, mais qu'ils ne rever­\nraient peut être plus.\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2699, "texte": "                                  — 36 —\n\n   Cette exaltation effaroucha les pies logées dans les faîtes des arbres et,\npoussant des cris, elles tournoyèrent quelque temps au dessus de la plaine\navant de regagner leur nid.\n   Haletants après le terme de leur traite, la caravane s'ébranlait en pres­\nsant le pas, mais sur l'ordre des prêtres on prit d'abord le temps de reformer\nles rangs un peu débandés. Il fallait pénétrer, en belle ordonnance, dans la\nville privilégiée.\n   Le comte d'Adembrode avisa dans le groupe de Xavériens de Santhoven\nun gars qui se distinguait par sa frénésie à la vue du sanctuaire.\n   — Hé Sussel Waarloos ! appela Warner.\n   Le jeune homme, interrompu dans sa pantomime turbulente, accourut\nun peu pantois vers ses maîtres. Il allait se marier au retour du pèlerinage.\nWarner lui avait procuré la ferme et le fonds. La comtesse ne trouvant\nplus de prétexte pour ajourner ce mariage, avait été invitée par son mari\nà en fixer elle-même la célébration.\n   Depuis ce jour, elle semblait éviter les Waarloos. Elle ne se rendait plus\nque de loin en loin chez la vieille Katelyne et n'adressait à son favori\nd'autrefois, lorsqu'elle le rencontrait dans la campagne, que de rares\nparoles. C'est à peine si elle s'informait de Trine.\n    Les braves gens attribuaient cette froideur à des lubies provenant de\nl'état « sanctifié » de leur bonne dame. Sussel, tout réjoui de l'heureux\névénement qui se préparait, avait un des premiers félicité Clara. Lorsque\nsurvint la délivrance, ce fut une fête dans le village; au jour des relevailles\nles paysans remarquèrent avec étonnement l'air triste et languissant de la\nmère. Le comte Warner s'en apercevait aussi mais ne s'en inquiétait pas,\nattribuant cette langueur dolente aux suites des couches.\n    La naissance d'un héritier l'avait littéralement rendu fou de joie. Et quel\nfils! Un bébé digne de rivaliser avec les marmots les mieux en chair du\n pays ! Rien d'étonnant que ce gaillard eût épuisé sa mère. Mais la comtesse\n était femme à reprendre rapidement son opulente santé.\n    Au moment où Sussel s'était approché la casquette à la main, saluant ses\n généreux protecteurs d'un bonjour sonnant en plein la joie de vivre, Clara\n ne lui fit qu'une simple flexion de la tête et s'éloigna de quelques pas,\n tandis que le comte donnait ses instructions au jeune pèlerin. Depuis son\n accouchement elle n'avait pas recouvré sa coloration rubénienne, mais en\n ce moment elle s'était sentie devenir plus blanche encore.\n    Son mari, invoquant sa faiblesse, avait voulu la détourner de l'idée de\n participer au pèlerinage. Elle s'entêta à l'accompagner, consentant tout au\n plus à faire en voiture la plus grande partie du trajet.\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2859, "texte": "                                  — 37 —\n\n     La présence de Sussel à ces actions de grâce l'attirait impérieusement.\n  Lui se rendait à Montaigu non seulement pour remercier Marie de la nais­\n sance du jeune comte, mais pour demander à Notre gentille Dame de bénir\n aussi complaisamment son mariage avec la blonde Trine. Sa fiancée était\n du voyage. La comtesse, n'évitant le Xavérien que parce qu'elle raffolait\n plus que jamais de lui, tenait à repaître cruellement son désespoir du spec­\n tacle de leur bonheur.\n    Sussel, ayant conféré avec son maître, se rendit auprès du cocher du\n landau et ils retirèrent à deux d'une caisse la magnifique bannière promise\n par le noble couple aux Xavériens. Ils fixèrent à la hampe dorée, surmontée\n d'une croix, la lourde pièce de brocard chargée de broderies d'or nué, au\n milieu de laquelle se détachait l'extatique figure de saint François. Cette\n effigie, remarquablement exécutée, était le dernier ouvrage de la comtesse\n avant sa délivrance. Des fanons garnis de crépine pendaient aux deux bouts\n de la traverse et aux pans du gonfalon.\n    L'honneur de porter l'étendard des Xavériens revenait à Sussel Waarloos.\n Il ceignit le brayer, les coudes au corps, empoigna la hampe à deux mains\n et, se cambrant sur ses jarrets, le torse un peu renversé, tête haute, il se\n plaça, à l'exemple des autres porte-bannière, en tête de ceux de sa paroisse.\n    Pierlo, le dévoué camarade, que balafrait encore la cicatrice de sa bles­\nsure ; Kartouss, Wellens, tous les Xavériens et toutes les bonnes gens de\n Santhoven s'exclamaient sur la munificence de leurs seigneurs.\n    Ceux des autres paroisses coulaient des regards non exempts d'envie vers\nce riche présent. Tout émerveillées les femmes plus expertes tâtaient le\ntissu et les applications. Aucune ne regardait ce guidon comme la Trine\ndu fermier Zwartlee de Grobbendonck. Le bleu limpide de ses yeux sem­\nblait vouloir se noyer dans ces éblouissantes couleurs ; la fleur de ses joues\npotelées s'avivait ; la rondeur plantureuse de. son buse se soulevait douce­\nment. Lorsqu'elle eut levé ses claires prunelles vers le nouveau drapeau\navec une expression laudative, elle les ramena, à la fois luisantes de fierté\net mouillées d'attendrissement, jusqu'au « ferme et prompt » gonfalonier,\net le regard de Trine Zwartlee rencontrant celui de Sussel, les deux amou­\nreux rougirent comme des pivoines.\n    La comtesse surprit de loin ce tacite échange de confidences. Ses yeux\nchargés de passion durent atteindre les jeunes gens de leur fluide, car, à la\nfois, ceux-ci se retournèrent de son côté. Elle s'appuyait au bras de son\népoux. Son visage décomposé frappa les fiancés.\n    Pour la première fois de la journée, une ombre passa sur la félicité can­\ndide des promis; et tous deux pressentirent, mais n'osèrent se l'avouer l'un à\nl'autre, un mystère désolant.\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2634, "texte": "                                   — 38 —\n\n    Cependant le doyen de Lierre entonnait à pleine poitrine l'hymne : Ave\nMaris Stella et la procession se remettant en branle, toutes les voix se joi­\ngnirent à celle du pasteur, exaltèrent à l'envi l'Etoile du marin\n   Trine Zwartlee courut reprendre sa place dans les rangs de ses compagnes\nd'où, soprano gracile, elle entendit la voix cuivrée du jeune Xavérien domi­\nner le reste du chœur.\n   Comme les pèlerins signalaient ainsi leur approche, le bourdon de l'église\nsonna à pleine volée. On aurait dit une céleste bienvenue ; aussi 'clamèrent-\nils avec plus de chaleur et d'énergie.\n   Pour cette dernière trotte, les malades et les perclus étaient descendus des\ncharrettes et des omnibus ; ils se traînaient sur des béquilles, ou bien leurs\nproches et leurs pays les soutenaient et les stimulaient par des exhortations\nfilialement bourrues.\n   La nourrice du jeune comte d'Adembrode, portant entre ses bras son pré­\ncieux poupon, marchait à présent, aux côtés de ses maîtres derrière la « pro­\ncession » de Santhoven.\n   A mesure qu'ils approchaient, ils distinguaient les détails de l'architec­\nture, les ornements, les pilastres, les archivoltes, les statues et les stèles du\nportique jésuite.\n   La porte béante leur permettait de plonger jusqu'au chevet du chœur où\ndes herses de cierges larmaient d'or les ténèbres.\n    Et maintenant sur la route, des clos interrompaient les pâturages, la\nlongue enfilée de marmenteaux cessait, la grand'route devenait la grand'rue.\nIls passèrent une énorme baraque en bois, le panorama de Jérusalem comme\nl'annonçaient de prolixes affiches répétées sur tous les murs et sur des\nécriteaux plantés à chaque carrefour. Des villageois arrivés dans la\njournée psalmodiaient avec les nouveaux venus. Un concours énorme se\npressait à Montaigu, mais les flots de blouses et de mantes s'ouvraient pour\nlivrer passage à ces renforts. Des groupes apparaissaient aussi sur le seuil\net aux fenêtres des hôtelleries.\n   Comme la « procession » allait traverser le pont jeté sur les anciens rem­\nparts de la villète, dans le portail ténébreux une croix d'argent jetait une\nfulguration bleuâtre. Puis on aperçut l'acolyte, en soutanelle rouge, qui\nportait cette croix. Derrière l'enfant, le desservant, un vieux prêtre en\nrochet de dentelle et en étole d'orfroi psalmodiait, le psautier à la main.\nEt des vieilles marmottantes se bousculaient après le curé. Cette procession\nmarcha à la rencontre de l'autre.\n   Lorsqu'elles s'accostèrent, l'enfant de chœur et le doyen de Montaigu\nfirent volte-face et, la croix toujours en avant, conduisirent les Campinois\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2038, "texte": "                                 -    3 9 -\n\ndans la basilique. Au moment où le chœur suppliant et suggestivement\ndiscord, s'épandait sous la vaste coupole, les orgues dégonflèrent leurs pou­\nmons, condensant tous les concerts de la nature, la musique des vents, des\nflots, des arbres et les gazouillis des oiseaux et les meuglements des vaches.\nLes pèlerins se poussaient pour se rapprocher des tabernacles, puis tom­\nbaient à genoux avec tant de rudesse que leurs tibias craquaient sur la\ndalle.\n   Le dernier office venait de finir ; pourtant les fidèles pullulaient encore\ndans la nef et les bas-côtés ; ces contemplatifs ne pouvaient se résoudre à\ns'arracher à ce séjour choisi par la Vierge pour être le théâtre de ses mer­\nveilleuses complaisances. Le chant cessa, l'orgue se tut et au murmure\nrapide, martelé des Ave, succéda l'oraison de saint Bernard, pressante et\nmélancolique comme une recommandation d'adieu.\n   Tous les yeux étaient amoureusement fixés vers la mignonne Dame,\npresque noire, blottie au fond du retable dans une niche d'argent massif,\nderrière laquelle un arbre desséché, palissé, déployait ses branches nues\nen manière d'espalier hiératique. C'était le chêne dont le feuillage abritait\nà l'origine la statue miraculeuse.\n   Cependant des sacristains éteignaient le luminaire, ne laissant brûler\nqu'une lourde lampe ciselée dans le plus noble métal et suspendue à la\nvoûte par des chaînes d'argent. Le lendemain les pèlerins entendraient une\nmesse cardinale. Mais, anticipant sur leurs dévotions, avant de s'écouler au\ndehors, chaque paroisse de dresser dans les candélabres un cierge colossal\npesant force livres de cire entouré de bandelettes coloriées et à mi-hauteur\nduquel, se détachait en grosses lettres d'or, sur un cartel enguirlandé de\nfleurs, le nom de la commune donatrice. Puis ils firent les bras en croix et\nen se traînant sur les genoux les stations du Golgotha figurées en marbre\nblanc autour de l'église.\n                                                 GEORGES EEKHOUD.\n\n\n\n\n                "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-005", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 39, "page_fin": 41, "titre_corps": "Amour d’hôpital", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Iwan Gilkin", "ancre_debut": "AMOUR D HOPITAL", "ancre_fin": "IWAN GILKIN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LYSIANE DE LYSIAS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 54, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 2038, "fin_caractere_exclue": 2268, "texte": "AMOUR D'HOPITAL\n       O Reine des Douleurs, qui rayonnes de sang,\n       Comme un rubis royal jette une flamme rouge,\n       Le forceps qui fa mise au monde dans un bouge,\n       D'un signe obscène doit t'avoir marquée au flanc.\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1521, "texte": "                        — 40 —\n\nDans ton œil, où voyage un reflet satanique\nLe meurtre se tapit sous un velours de feu,\nAinsi qu'au fond d'un ciel amoureusement bleu\nDans les vents parfumés flotte un mal ironique.\n\nTu t'es faite, ô ma sœur, gardienne à l'hôpital\nPour mieux repaître tes regards d'oiseau de proie\nDu spectacle écœurant, cruel et plein de joie,\nDe la chair qui se fend sous le couteau brutal.\n\nDans le grouillis rougeâtre et gluant des viscères\nDes muscles découpés, des tendons mis à nu,\nDes nerfs, où vibre encore un vouloir inconnu.\nDes glandes qu'on incise et des flasques artères,\n\nTu plonges tes deux bras polis, avidement,\nTandis qu'erre un divin sourire sur tes lèvres,\nEt que sur son chevet où bondissent les fièvres,\nLe moribond t'appelle et parle doucement ;\n\nCar ton visage, pur comme un marbre, te donne,\nSous ta coiffe de toile et ton noir chaperon,\n0 vierge au bistouri, vierge au cœur de Huron,\nLe resplendissement serein d'une Madone.\n\nSur ton sein les stylets, les pinces, les ciseaux,\nLa spatule, la scie équivoque et les sondes,\nBijoux terrifiants et breloques immondes,\nComme un bouquet d'acier étoilent leurs faisceaux.\n\nTes doigts fins, à tremper dans les pus et les plaies,\nEn ont pris le tranchant affilé des scalpels;\nEt l'odeur de ton corps suave a des rappels\nDe putréfactions rances dont tu t'égaies.\n\nCar ton âme de monstre est folle des gaîtés\nCocasses de la couche où le mourant se cabre\nDans les convulsions de la danse macabre,\nEt la Mort a pour toi d'hilarantes beautés.\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 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          Marins une lettre, datée de La Trappe,\n                                              dans laquelle celui-ci lui annonçait son\n                                              entrée au couvent.\n                                                               (GRETA FRIEDMANN).\n\n                M O N S I E U R LE T R A P P I S T E ,\n\n             Vous êtes un très étonnant Trappiste, un Trappiste de la\n              semaine des quatre jeudis, un Trappiste entré à La Trappe\n              par amour de l'Art, par regret des peintres gothiques. C'est\n              pourquoi il me semble que j'ai le droit, et même un peu le\ndevoir, de vous parler ici de mon ami Max Waller et de son dernier livre:\nLysiane de Lysias. D'abord, Max Waller est votre père, Monsieur. Cela\nest invraisemblable, je le sais bien. L'auteur de La Flûte à Siebel, donnant\nle jour à un Trappiste, c'est quelque peu chimérique et miraculeux. Et\ncependant, cela est. Si vous étiez un Trappiste banal, j'aurais peur de\nvous compromettre en dévoilant cette filiation hasardeuse, mais vous\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2661, "texte": "                                    — 42 —\n\n êtes un Trappiste indulgent et compréhensif. Vous faites des madrigaux\n aux dames, comme Monseigneur de Bernis. Vous sortez de votre couvent,\n quand il vous plaît, à l'appel du premier romancier qui vous implore. On\n vous nomme : « Mon vieux! » Et vous dînez en ville avec simplicité. On\n peut tout vous dire, et l'on vous dit tout. Il n'est trésor que de vivre à\n son aise.\n    Ensuite, Monsieur le Trappiste, si vous n'avez point connu votre\n hurluberlu de père, vous avez connu quelqu'un qui lui ressemblait beau­\n coup. Je veux parler de votre ami Jacques Ferrian, le héros de Greta\n Friedmann, vous savez bien Ferrian, le blond Ferrian, cette fleur bleue\n du Rhin tombée dans un verre d'absinthe !\n    Ce Ferrian là ressemble à Max Waller comme Riquetti ressemblait à\n Mirabeau, et comme Arouet ressemblait à Voltaire. Jacques Balmus, de\n La Vie Bête, est son cousin.\n    Comme Ferrian, Max Waller est un artiste qui tourne autour de son\n art. Il l'entrevoit, il l'effleure, il ne l'atteint pas encore. Mais à chaque tour\nle cercle se rétrécit, et le moment n'est pas loin où le jeune conteur plan­\ntera son joli drapeau bleu pâle sur la redoute enlevée. Drapeau impertinent\net gracieux, qui n'a jamais connu la poche de celui qui l'arbore !\n   J'ai dit que Max Waller est un conteur. Si jamais Waller est définissable,\nc'est ce mot-là, je pense, qui le définira le mieux. Romancier, jusqu'ici, il\nne l'est guère. Il m'a bien dit une fois, par bravade : « Je vais rester chez\nmoi pendant huit jours, et j'écrirai un nouveau roman, na ! » mais son\nnez et son menton railleurs pensaient le contraire de ses yeux bleu de lac\net de ses cheveux lyriques. D'ailleurs, s'il avait été sincère, il aurait dit:\n« Je vais rester chez moi pendant huit jours, et j'écrirai huit nouveaux\nromans! » Car Wax Waller écrit un roman par jour. Ceci est à prendre à\nla lettre, Monsieur le Trappiste, et textuellement. Et s'il ne publie pas\nchaque année trois cent et soixante-cinq romans, c'est qu'il lui arrive\nd'égarer ou de perdre ses manuscrits, ou bien qu'il se réserve pour les\nannées bissextiles.\n   Max Waller perd souvent le manuscrit de ses romans. Il le retrouve quel­\nquefois, et alors il s'aperçoit soudain, non pas à la lueur d'un coup de\npoing, comme dans le Courrier de Lyon, mais à la clarté de sa jolie\nlanterne japonaise d'artiste, que ce roman, ou ce romanet, est une ravis­\nsante et chantante nouvelle, un conte preste et raffiné, à la façon des\nanciens Français. Alors Max Waller fait un bond à la Banville, décroche\nplusieurs étoiles qui regardaient ailleurs, et court, des ailes aux pieds, chez\nson éditeur.\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2813, "texte": "                                   -   43   -\n\n   C'est à d'heureux bonds de ce genre que vous devons La Vie Bête,\nGreta Friedmann et Lysiane de Lysias.\n   Trois contes, oui. Et puis après? n'est pas conteur qui veut, Monsieur le\nTrappiste. On peut devenir romancier : on naît conteur. Oh ! il est tombé\nbien bas, bien bas, cet art si délicieux et si frêle. Toute la pédanterie, toute\nla lourdeur des éléphants naturalistes pèse sur lui. Narrer simplement, en\nlaissant les mots primesautiers s'écarter et se rejoindre comme pour un\nsourire, trouver une prose rapide et diverse comme l'action et la vie elles-\nmêmes, avoir dans le délié de la plume je ne sais quel adorable et insolent\nretroussis de moustaches à la Van Dyck, divaguer, baguenauder au tour­\nnant d'une incidente, animer tout cela de sa ressemblance morale, et même\nde sa ressemblance physique, donner l'esor à une foule de petites phrases\ncréées à l'image de leur inventeur, n'appuyer sur rien, et indiquer tout,\nraser d'une aile d'hirondelle la profonde horreur des mers, sans même se\nmouiller une plume, sans se douter des villes englouties sous l'hypocrisie\ndes vagues ; fuir les rapports de commissaires-priseurs et les procès-verbaux\nà la mode, songer aux symphonies de Mozart, jamais à celle des fromages ;\nemporter un récit dans une alerte et ravissante course de chamois, ne fait\npas cela qui veut, et à mon humble avis de poète, on ne le fait plus assez\nparmi nous.\n    Le conte, c'était la fantaisie de la prose. C'en était la gaie aventure,\nle joyeux hasard. Un conte, c'était toujours un peu écrit à la belle\nétoile. Les idées y passaient sur les mots à la manière des fées sur les\nfolles herbes, sans les courber. C'était la vieille romance sans vocalises pré­\ntentieuses, sans ut dièze, c'était un cœur qui se mettait à chanter soudain,\nsemblable à un rossignol sous la lune. C'était non plus l'emphase des\ngrands habits de cour, roides et pesants, ni le torticolis des fraises espa­\ngnoles, ni la gêne des lourdes et monumentales coiffures ; c'était le charme,\nle laisser aller du déshabillé, des belles chevelures dénouées, errantes sur des\népaules à peine couvertes, et sur une gorge qui rosit.\n   Max Waller est un de nos derniers conteurs. Comme les maîtres du\ngenre, il a le mot vif, leste, qui saute aux yeux et à l'esprit, la phrase\nchatoyante et rapide, la cadence spirituelle et facile de la période. Le conte,\nc'est de la peinture à l'eau ; le roman, c'est de la peinture à l'huile. Max\nWaller est un aquarelliste de talent.\n   Il a le brio, l'improvisation, l'adjectif qui dessine, et, par dessus tout,\nl'élégance suprême, sans laquelle il n'est point de conteur.\n   Sa forme est personnelle jusqu'au bout des substantifs. Elle lui ressemble,\nnon, elle est lui. Et il a déjà lâché à travers le monde littéraire pas mal de\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2869, "texte": "                                   — 44 —\n\n phrases impertinentes et gaillardes, qui sont autant de petits Waller. Vous\nla voyez courir, cette phrase, là-bas? Elle ne marche pas comme les autres :\nelle est chaussée de bottines en fer de lance, elle est vêtue d'un « complet »\naux larges rayures, et coiffée d'un chapeau paradoxal. Tout le corps, svelte,\ndéguingandé, élégamment bizarre, se fusèle et s'amincit à chaque mouve­\nment, tourne, se plie, se redresse, pour se replier et se reredresser encore !\nQue d'imprévu, de grâce et de malice dans les gestes, dans l'attitude, dans\nle pli que prennent les étoffes! Il joue parfois au Funambule, au Blondin,\nmais c'est un Blondin aristocratisé, et qui, s'il se trouvait soudain à des\nhauteurs vertigineuses, sur une mince corde, au dessus d'une foule innom­\nbrable, n'aurait pas peur de choir, mais s'écrierait d'une voix perplexe :\n« Cette foule me paraît mêlée : je pourrais tomber sur quelqu'un qui ne\nm'a pas été présenté ! »\n   Il est vrai qu'il ne tombe jamais, ce qui simplifie la difficulté.\n   Dandy, Waller l'est assurément, mais d'un dandysme spécial, qui n'a\npas encore trouvé d'historien. Que ce dandysme ait commencé par être\nphysique, cela n'est douteux pour personne. Et peu à peu, l'art aidant, ce\ndandysme est monté jusqu'à la tête. Dandysme, bien entendu, et non dilet­\ntantisme, ce qui n'est pas la même chose. Renan est un dilettante, on a\npeine à se le figurer sous les espèces du dandy.\n   Dieu me préserve, et Brumrhel aussi, Monsieur le Trappiste, de vouloir\nchercher une définition du dandysme. Trouver, dans toutes les combi­\nnaisons de la vie, dans les aventures tragiques comme dans les algarades\nbouffonnes, dans les péripéties les plus invraisemblables comme dans les\nréalités les plus plates, à Paris aussi bien qu'à Tombouctou, à Athènes aussi\nbien qu'en Béotie, qu'on soit nabab ou paria, roi absolu ou concierge,\ntrouver l'attitude qu'il faut, le mot qui convient, et l'inflexion juste, n'être\njamais ni étonné, ni embarrassé, et surtout ne point le paraître, telle est\npeut-être l'essence du dandysme. Le dandysme est loin d'être une chose\nartificielle. C'est au contraire un retour au simple et au naturel. Nous\navons tous dans le cœur, non pas un cochon, comme le prétend Préault,\nmais un dandy qui sommeille. Adam devait être dandy jusqu'à la pointe de\nla feuille de vigne. Mais nous sommes étrangement altérés par vingt siècles\nde préjugés, de lieux communs pour poètes, de billevesées de toute espèce, et\nnous ne pouvons plus nous retrouver. Nous jouons à Collin-Maillard avec\nnous-mêmes, sans nous en douter!\n  Ce dandysme-là, Waller le possède admirablement. Si quelque fleur de\nquatre-vingt-treize lui criait, comme dans Greta Friedmann : « Oh ! Toi !\non promènera ta tête au bout d'une pique ! » il répondrait avec Chastel :\n« Qu'on me laisse mon monocle et je m'en fiche ! »\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2608, "texte": "                                  - 4 5    -\n\n   Quand le dandy entre pour la première fois dans un salon, il a l'air\nd'être chez lui, et c'est le maître de la maison qui semble lui faire une\nvisite !\n   Le dandysme n'exclut pas l'insolence, ni même ce qui chez un homme\nordinaire serait de la grossièreté. Le duc de Beaufort, le roi de la Fronde,\nne détestait pas la Halle aux poissons. Max Waller y passe quelquefois,\nmais sans en garder l'odeur.\n   Loin de jouer au tapissier, ce que J.-K. Huysmans lui-même n'a pas évité\ndans certains chapitres d'A Rebours, Waller a inventé pour les héroïnes de\nLysiane de Lysias quelques ameublements raffinés et discrets qui démon­\ntrent la supériorité de son goût et l'éducation de ses yeux :\n   « Le boudoir de Christine était petit. Un large divan de satin vieil or sur\nlequel était jetée, à la moitié de la longueur, une épaisse peau d'ours noir\ndont la tête pendait à l'extrémité, en faisait, avec un secrétaire italien\nincrusté d'ivoire, deux pouffs de satin vieil or, un guéridon-trépied en\nbronze de Gouttière, et deux Corot vaporeux suspendus aux murs tendus\nd'une étoffe sombre frappée de palmes vieil or, l'ornementation simple en\nmême temps que sévère. »\n   Le dandysme de Max Waller serait impeccable, si... il y a deux si.\n   D'abord, son dandysme blasonne un peu trop. Que le gouvernement\nanoblisse M. Durand, c'est fort bien, mais il faut laisser cette besogne au\ngouvernement. La prose de Lysiane de Lysias est presque une savonnette\nà vilains. Tous les personnages ont la particule, ou, quand ils ne l'ont pas,\nils se font Trappiste, comme vous, mon très cher frère, ce qui est chimé­\nrique au premier chef. Le dandysme de Waller n'a rien à voir avec l'aristo­\ncratie de race, tombée non pas en quenouille, mais en écurie, et se dimi­\nnuerait à vouloir se confondre avec elle. Il est dandy sans tortil : c'est plus\nrare et plus personnel.\n   Ensuite, le dandysme de Waller n'a pas assez l'horreur de l'argot. Il dit :\n« je m'en fiche » au nez de la baronne de Silvère, et parle souvent comme\nune Muse... à Bibi. Ah! fuyons l'argot, Monsieur le Trappiste, c'est le\nVolapük des ratés et des bohêmes, et il nous fait ressembler à cette prin­\ncesse des Contes de Perrault dont la bouche exquise laissait tomber des\ngrenouilles.\n   Ayons la pudeur de nos grenouilles !\n   Me voici au bout de mon rouleau, Monsieur le Trappiste. J'ai beaucoup\nparlé de Waller, et un peu moins de Lysiane de Lysias. Le meilleur\néloge qu'on puisse faire d'un livre, c'est de pouvoir parler longuement de\ncelui qui l'a écrit. Résumer Lysiane de Lysias, ou Greta Friedmann, ou\n"}, {"page_pdf": 61, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 362, "texte": "                                    -   46-\n\nmême La Vie Bête est d'ailleurs une entreprise vaine, et qui serait aussi\nridicule que de vouloir sténographier le discours d'un monsieur qui passe­\nrait sur le boulevard en vélocipède !\n                                                  ALBERT GIRAUD.\n Bruxelles, le 30 novembre 1885.\n\n\n\n\n                            "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-007", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 46, "page_fin": 49, "titre_corps": "Les Soirs", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Émile Verhaeren", "ancre_debut": "LES SOIRS", "ancre_fin": "EMILE VERHAEREN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 61, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 362, "fin_caractere_exclue": 1645, "texte": "LES SOIRS\n                                   PRINTEMPS\n      Dans la clarté du bleu fumoir     oriental,\n      Les papillons du gaz, parmi les fleurs des lustres\n      Et les lacs des miroirs et les joncs des balustres,\n      Réalisent, ce soir, un printemps de métal.\n\n      Les girandoles d'or autour de fins treillages\n      Tressent en verts rinceaux leur sillage changeant,\n      Un jet d'eau lève un brusque et clair désir d'argent\n      Vers le plafond, astre de vols et de feuillages.\n\n      Le carreau net et lisse et de clous parsemé,\n      — Marguerites d'acier, renoncules de cuivre —\n      Paraît un boulingrin tout persillé du givre\n      Que les matins frileux sèment au mois de Mai.\n\n      L'éclat soudain et cru d'une massive aiguière\n      Attire l'œil et luit sur un trépied nitreux,\n      Tandis qu'aux quatre coins se répondent entre eux\n      D'énormes réflecteurs, échos de la lumière.\n\n\n                            LES     CORNEILLES\n\n      Le plumage, lustré de satins et de moires,\n      Les corneilles, oiseaux placides et dolents,\n      Parmi les champs d'hiver, que la neige a fait      blancs,\n      Apparaissent ainsi que des floraisons noires.\n\n      L'une marque les longs rameaux d'un chêne ami;\n      Elle est penchée au bout d'une branche tordue,\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1481, "texte": "                        — 47 —\n\nEt, fleur d'encre, gémit une plainte   entendue\nPar le tranquille écho d'un village    endormi.\n\nUne autre est là, plus loin, pleurarde et solitaire,\nSur un tertre maussade et bas comme un tombeau,\nEt longuement elle rêve en ce coin rongé d'eau,\nFleur tombale d'un mort qui dormirait sous terre.\n\nUne autre encor, les yeux fixes et vigilants,\nHiératiquement sur un pignon placée,\nReste à l'écart et meurt, vieille et paralysée,\nPlante hiéroglyphique en fleur depuis mille ans.\n\nLe. plumage, lustré de satins et de moires,\nLes corneilles, oiseaux placides et dolents,\nParmi les champs d'hiver, que la neige a fait      blancs,\nApparaissent ainsi que des floraisons noires.\n\n\n                     LES    BRUMES\n\nBrumes mornes d'hiver, mélancoliquement\nEt douloureusement roulez sur mes pensées\nEt sur mon cœur, vos longs linceuls d'enterrement\nEt de rameaux défunts et de feuilles froissées\nEt livides, tandis qu'au loin, vers l'horizon,\nSous l'ouatement mouillé de la plaine dormante,\nParmi les échos sourds et souffreteux, le son\nD'un angelus lassé se perd et se lamente\nEncore et va mourir dans le vide du soir,\nSi seul, si pauvre et si craintif, qu'une corneille,\nBlottie entre les vieux arceaux de son voussoir,\nA l'entendre gémir et sangloter, s'éveille\nEt doucement répond et se plaint à son tour\nA travers le silence entier que l'heure apporte,\nEt tout à coup se tait, croyant que dans la tour\nL'agonie est éteinte et que la cloche est morte.\n"}, {"page_pdf": 63, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1460, "texte": "                           -   4 8 -\n\n\n                          LE   GEL\n\nSous le fuligineux étain d'un ciel d'hiver,\nLe froid gerce le sol des plaines assoupies,\nLa neige stage aux flancs râpés d'un talus vert\nEt par le vide entier grincent les vols des pies.\n\nAvec leurs fins rameaux en serres de harpies,\nDe noirs taillis méchants s'acharnent à griffer,\nUn tas de feuilles d'or pourrissent en charpies ;\nOn s'imagine entendre au loin casser du fer.\n\nC'est l'infini du gel cruel, il incarcère\nNotre âme en son étau comme un acier qui serre,\nTandis qu'avec un dur et sec et faux accord\n\nUne cloche de bourg voisin dit sa complainte,\nMartèle obstinément l'âpre silence — et tinte\nQue dans le soir, là-bas, on met en terre un mort.\n\n                        LE     PARC\n\nDans le rouge et sanglant décor, sur fond de soir,\nLe parc royal se meurt de phtisie automnale,\nSon haut donjon usé, de forme    octogonale,\nTrempe ses moellons verts au fond du vivier noir ;\n\nEt deux hérons, le corps plus svelte qu'une gaine,\nHissés sur une patte au bord des roseaux droits,\nClament peureusement des cris grêles et froids\nQui font frémir les eaux d'un court frisson d'ébène ;\n\nEt deux grands lévriers fraternels et plaintifs,\nDes taches de feu d'or marbrant leurs robes blanches,\nLe museau fin, la queue en repli sous les hanches,\nPoussent vers les échos des aboiements chétifs;\n\nLe toit f erré d'épis tombe, la tour s'éraille.\nOh! ces clameurs, oh! ces abois inconsolés,\n"}, {"page_pdf": 64, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1382, "texte": "                        — 49 —\n\nAux pieds des blasons morts et des créneaux raclés,\nVers un lointain couchant de gloire et de bataille !\n\n\n                LE FRONT DU SOIR\n\nCoiffé d'un grand soleil de cuivre et de vieil or,\nImplacable, tandis que les traînants nuages\nChangeaient à son aspect le cours de leurs voyages,\nLe front du soir montait dans un horizon mort.\n\nUn lumineux et dur orgueil vêtait les choses\nQue ce front triomphal ardait de ses reflets,\nEt tout un orient d'azur et de palais\nPour l'encadrer sortait des lointains grandioses.\n\nLes arbres noirs criblaient de leurs branches les airs,\nLe sol, où s'étendaient les mares et les flaques,\nSuait des feux, — l'ébène et la pourpre et les laques\nDes eaux mortes luisaient ténébreusement clairs.\n\nLes lacs, les bois, les fleurs, les pacages, les herbes\nSouffraient, quoique dorés, du faste aérien,\nUn vent impérieux qui ne remuait rien,\nUn vent cruel mordait les champs, mordait les gerbes.\n\nLe fleuve atténuait son murmure marin\nEt stagnait, tacheté de cinabre et de bile :\nAutour de je ne sais quelle peur immobile,\nL'espace entier faisait un silence d'airain.\n\nSeuls volaient vers ce front, les ailes batailleuses,\nEt ricanant ensemble et criant et grinçant,\nDe nocturnes corbeaux, dont les vols, se croisant,\nLe signaient méchamment de grandes croix railleuses.\n\n                                      EMILE VERHAEREN."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-008", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 50, "page_fin": 58, "titre_corps": "M. Ernest Renan", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Francis Nautet", "ancre_debut": "M ERNEST RENAN", "ancre_fin": "FRANCIS NAUTET", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 65, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 67, "fin_caractere_exclue": 2542, "texte": "M. ERNEST RENAN\n                                       I\nM.              Renan est enfin parvenu à s'insinuer dans la gloire! Il y a\n                dix ans, quelques dilettantes seulement sirotaient ses livres.\n                La lecture en était exquise; les idées molles, émoussées, les\n                phrases polies, chatoyantes. L'universalité de sa pensée\nouvrait des horizons roses aux intelligences fines. Jamais, dans aucune\nlittérature, on n'avait vu un écrivain aussi souple, aussi tolérant, plus\ncompréhensif, d'un éclectisme à la fois si large et si délicat. Les\npartis le déchirèrent bien un peu, mais il n'eut, en somme, contre lui que\ndes haines de sectaires. Depuis, sa renommée n'a fait que grandir. Parmi\nles esprits affinés, d'excellents critiques ont célébré ses louanges, et, à\npropos de son dernier drame, il n'est pas, en France, de feuille à un sou,\nqui n'ait discuté longuement ce qu'on appelle sa philosophie.\n    Mais cet encens n'est pas nécessaire à l'androide de la morale. Depuis\nlongtemps, comme une jolie femme, il s'est mis en frais de coquetteries\nenvers les autres, et, plus encore, envers lui-même. A force de se mirer, il\na appris à faire des poses, et connaissant les poses, il est devenu acteur. Un\npublic est venu tout aussitôt, qui l'a trouvé très fort et qui l'a applaudi.\nAh! tout le monde s'y est laissé prendre. Il avait dans la voix des séduc­\n tions nouvelles, si caressantes qu'à les écouter on se pâmait d'aise. Son\nvisage souriait si onctueusement, ses mains blanches étaient si pleines de\n pardons, ses yeux si dolents d'indulgence, qu'on trouvait unanimement\n qu'il jouait les christ mieux que le Christ.\n    Et, en effet, M. Renan se présente à nous comme le Messie des temps\n démocratiques. S'il ne l'a pas dit, il l'a laissé penser et il l'insinue jusque\n dans ses points d'exclamations. Un sculpteur qui voudrait faire sa statue\n ne pourrait mieux le représenter que sous les attraits de la Justice, les yeux\n bandés, avec la balance, mais sans le glaive.\n    Au fond, il n'a eu qu'un désir, qu'une ambition, qu'un mobile : plaire.\n Il ne s'est pas imposé par la puissance d'une volonté supérieure, mais par\nd'adroites caresses données à tout venant. Il a ronronné dans tous les coins,\n et lissé les poils de sa robe à toutes les jupes. Il s'est trouvé beau, et l'on\n n'y a pas contredit, car il est beau réellement d'une beauté particulière,\n fine, fade, maquillée généreusement. Ses mains, longtemps exercées, ont\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2839, "texte": "                                   51\n\n\n\nacquis une dextérité merveilleuse dans le maniement de toutes choses, et cet\nathénien de Paris a puisé avec des adresses de grec dans tous les coffrets\nallemands. Il en a tiré de lourdes pierreries, d'une richesse royale, qu'il a\ntaillées délicatement, qu'il a allégées et dont il a éteint, jusqu'à la douceur,\nles troublants reflets. Son rôle a été ainsi de tout effacer. II n'a jamais eu\nni un amour, ni une haine, ni une passion, ni un vice, ni une foi, ni une\nsouffrance, ni une larme, ni un rire, — rien que des poses, avec le même\néternel sourire de contenance. Il a l'âme châtrée et l'esprit châtré. Ce n'est\npas un homme, et ce n'est pas une femme. C'est un réflecteur qui vacille, ou\nun transparent au travers duquel les choses apparaissent dans un jour d'une\npâleur charmante.\n   Personne n'a, comme lui, réussi les trompe-l'œil, plus savamment com­\nbiné les effets, mieux soigné les premiers plans pour déguiser le fond. Il\nl'avoue : « J'ai écrit mon article Mode expérimental en religion avec la\npersuasion que personne ne le lirait en France, il en résulte qu'il fut plus\ngaillardement enlevé que la plupart de ceux que l'on écrit en vue d'un\npublic connu d'avance. Que d'adresse ! A la première impression cependant,\non se laisse aller naïvement au charme ; à la seconde impression, on doute ;\nà la troisième, on s'enhardit d'instinct à souffler sur cette lumière trem­\nblante, et l'on a quelque étonnement de la voir s'éteindre aussitôt. Le\nprisme ayant disparu, il ne reste plus que le comédien, sans l'optique\ngrandissante de la scène, et de son art consommé n'apparaissent plus que\nles ficelles.\n    Le petit séminariste, naguère si discret, si recueilli dans sa cellule de\nSaint-Sulpice, a perdu la tête le jour où il s'est échappé dans la vie.\n Hermaphrodite d'esprit, il lui manquait un levier pour vaincre, et en quit­\ntant l'existence religieuse il ne s'est pas circoncis. Sa douceur, sa réserve\nprimitive lui valurent des sympathies, et, par réaction contre la sécheresse\nthéologique, il inclina vers les doctrines libérales.\n   M. Renan avait vécu dans un monde trop désintéressé pour accepter ces\ndoctrines à la façon du vulgaire. Il les épura, ne repoussant aucune des\ngrandes forces qui trouvaient leur impulsion dans une tradition séculaire.\nIl voulut donner à ce libéralisme le glorieux apparat des anciens régimes\nsi absurdes et si injustes en apparence et dont les résultats étaient néan­\nmoins si merveilleux, si rehaussants pour l'amourpropre humain. La base,\nmais la base seule, lui semblait injurieuse pour la raison, contradictoire\navec le bon sens, et il se mit à la saper sans se dire que ces « préjugés »\nouvrant la porte toute large à l'héroïsme, étaient d'incomparables stimulants\npour la valeur individuelle. Et puis ces « préjugés » auxquels il donne le\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2764, "texte": " baiser de Judas sont, au demeurant, la formule naïve d'une poussée instinc­\n tive et naturelle, très supérieure à la raison boiteuse des philosophes\n modernes. Ils ne s'harmonisent guère avec la logique de notre entende­\n ment, mais comme l'a dit Tourgueneff : « La nature ne se plie pas à notre\n logique humaine, elle a la sienne que nous ne comprenons pas, que nous\n ne reconnaissons pas, jusqu'à ce que nous en soyons écrasés comme par une\n roue. »\n    La vérité, c'est que M. Renan voulait innover pour la gloire d'innover.\nSon cas est un peu celui de Luther. Il s'est dévêtu de sa robe de néophyte\npar vanité. D'ailleurs, il n'a jamais été qu'un mauvais séminariste, tout à\nla fois parce qu'il était trop intelligent et pas assez. Il n'avait pas la suprême\nintelligence, ne s'arrètant pas à la misère des surfaces, faite de dédain, de\ndésenchantement, de mépris indulgent qui sait et qui se tait. Il a trop\nbavardé pour tout le monde et pas suffisamment pour ses pairs qui s'enten­\ndent à mi-voix, à mystère.\n    Frotté d'idéal pendant sa jeunesse, sa curiosité a été portée vers les choses\nreligieuses. Son esprit foncièrement latin, qu'il manifeste par une langue\nclaire, chaude, lumineuse comme un ciel de Midi, n'était pas fait pour com­\nprendre jusque dans son âme une religion avant tout germanique. Logi­\nquement, il devait déterminer, dans son Histoire des origines du christia-\nnisme, la base de la foi chrétienne comme étant orientale et sémitique. Mais\nque reste-t-il de cette base? Les Barbares, en créant le gothique, c'est-à-dire\nl'expression la plus accentuée du principe chrétien, ont-ils copié cet art sur\nles inspirations latines?\n    Plus tard il l'a reconnu à demi, mais il ne l'a jamais profondément pu\ncomprendre. C'est un religieux à la mode d'Orient, fait pour l'apostolat\nextérieur, tout en dehors, expansif, avec des paroles claires et brillantes\nqui abusent et ne persuadent pas. Il est de Bretagne peut-être, tout en des­\nsous, vers la Gascogne où l'habile Phénicie semble avoir pénétré. Il a dit\ndes Bretons, n'osant le dire de lui-même, qu'ils ont des natures peu expan­\nsées et que « ces natures sont presque toujours celles qui sentent avec le\nplus de profondeur ». Il aura été l'exception qui confirme la règle, car per­\nsonne n'a davantage abusé de l'expansion. Il a ouvert à tous son âme sous\nun jour préparé. Il en a dit tous les secrets avouables et favorables. Il a\ndéfendu ses ouvrages à coup de longues préfaces, comme s'il avait besoin de\ns'expliquer, de se justifier, comme s'il avait la peur vague des réfutations\nqu'il sentait sourdre chez les esprits prochains.\n   Par dessus tout, on le sent malade d'une vanité maladive comme celle de\nRousseau et qui l'a dévoyé du chemin conduisant au génie où le sort l'avait\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2786, "texte": "                                    53\n\n\n\n\n  placé. Il s'est blanchi les mains de délicatesse, mais ses mains ne sont pas\n  fières. On les a surprises s'égarant dans les urnes politiques. A-t-on vu les\n  esprits de son rang : les Taine, les Baudelaire courir la banlieue de Paris\n pour gagner des électeurs? Pourtant M. Taine a quelque droit au gou­\n vernement d'une nation, car il a su parfaitement gouverner son esprit, et\n Baudelaire eût été d'une diplomatie dangereuse pour déjouer les calculs\n hostiles. Ni l'un ni l'autre ne sont descendus dans une arène livrée, de par\n le suffrage, à des hôtes si étranges que, s'ils avaient un Bismarck pour les\n relever, ils le frapperaient de déchéance à la moindre manifestation de\n génie. Les esprits vraiment élevés de ce temps ont préféré travailler dans\n le livre que de se commettre avec des législateurs de bas-étage et, de là, ils\nattendent qu'un flot vienne nettoyer les étables où la France a mis ses gou­\nvernants. M. de Bismarck, qui a des actes si forts et des paroles si rares,\ncomme il sied aux hommes de direction, se fût diverti de M. Renan\nhomme d'Etat. On eût vu la tribune transformée en prêche. On y eût\nrecommandé la vertu avec modération, le courage avec pondération, l'injus­\ntice même, un tout petit peu d'injustice en guise de contre-poids, l'amour\ncomme nécessité et Fénélon dans sa tombe aurait connu le bonheur de\nPygmalion animant Galathée, en voyant Télémaque pour de vrai régner\nsur un grand peuple.\n   L'auteur de Caliban, qui sait tant de choses, ne savait-il pas que ses\nqualités raffinées sont précisément celles que le populaire apprécie le\nmoins? Lui, l'esprit byzantin, ignore-t-il combien Byzance est sceptique et\ncombien les pontifes la gênent? Après son échec, la grande flamme de\nl'orgueil et de la fierté n'a pas jailli dans son cœur. Il a continué son rôle\nd'apôtre de la morale civile, il s'est obstiné à sermonner la France gouail­\nleuse, oubliant son dédain facile et son ironie affichée. Car il a toujours été\nironique et dédaigneux superficiellement. De même qu'il n'a jamais laissé\naux autres le soin de dire ses mérites en les proclamant bien haut dans ses\nécrits, de même a-t-il commis ce non-sens de constater lui-même son\nironie.\n  Etant d'une autre race, supérieure à la commune humanité, il est\ndescendu jusqu'à elle pour lui montrer, comme un marchand maladroit,\ndes joyaux dont elle ne peut comprendre ni estimer le prix. Au fond, c'est\nparce qu'il ne résistait pas à l'envie de montrer ses richesses et qu'à ses\nyeux toute foule est bonne pour ses parades.\n  Quand il a subi de ces revers, inévitables à quiconque dépasse le niveau,\nau lieu de se renfermer dans un mépris discret, il a gémi dans toutes les\nfeuilles de France et d'Allemagne. Le jour où il a dû quitter la chaire de\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2680, "texte": "                                    -   54   -\n\n professeur qu'il occupait si brillamment, il s'est plaint en de longues lettres\n publiques. Les palmes que l'Académie lui a offertes, il les a payées par de\n petites complaisances oratoires, où il a célébré tout ce que l'on a voulu,\n même le lieu-commun du chauvinisme. Dans son dernier discours acadé­\n mique, en recevant M. de Lesseps, il a enfin flatté son temps en trouvant\ndes atténuantes à sa médiocrité.\n   Oui, en plein Institut de France, M. Ernest Renan a dit qu'il était\nabsurde de se plaindre de la médiocrité environnante, qu'elle ne datait pas\nd'aujourd'hui. Dans la bouche de cet homme compréhensif, cette parole de\ncondescendance est presqu'une malhonnêteté. Tout le monde sait, en effet,\nque tous les temps connurent des médiocres. Mais tout le monde ne sait\npas que la seule différence au détriment de notre siècle consiste dans le fait\nque les médiocres étaient autrefois au second rang, tandis qu'ils se haussent\naujourd'hui au premier, annihilant, mettant dans l'ombre toutes les vraies\nvaleurs d'épée, de robe ou de plume. L'académicien savait cela, seulement\nil ne l'a pas voulu dire, parce qu'il eût ainsi gâté un compliment.\n\n\n                                        II\n   Comme philosophe, M. Renan a construit ingénieusement, mais sans\ngénie, d'innombrables hypothèses. Ses probabilités sont incalculables. Il\nest le Jules Verne de la philosophie. Comme ce dernier, il a amusé les petits\nprobabilistes par des calculs qui conduisent tout droit dans la lune. De\nmême que Jules Verne, et avec une égale sûreté, il a démontré en philo­\nsophie que telle quantité de poudre pouvant lancer un projectile à telle\ndistance, il suffisait, pour qu'il n'y eût plus de distance infranchissable, de\nmesurer la quantité de poudre à n'importe quelle étendue. Grâce à ce\nmoyen, on bombardera Mars lui-même dans sa planète.\n   M. Renan réalisera ces prodiges en oubliant qu'il y a quelque part un\ngrand fumiste qui se joue de nous et qui fera crouler d'un souffle facile tous\nses châteaux de cartes. S'est-il jamais dit, lui qui a poussé si loin les hypo­\nthèses, que le dernier mot de la science pourrait bien être la reconnaissance\nfaite par elle-même de son inutilité ? Au bout de ses déductions il y a peut-\nêtre une nuit profonde, et s'il n'y a pas la nuit, tant pis ! elle nous est aussi\nnécessaire que le jour. C'est ce qu'il confesse d'ailleurs lui-même lorsqu'il\nécrit : « Les planètes mortes sont peut-être celles où la critique a tué les\nruses de la nature. »\n   Les probabilités du philosophe ont abouti à la théorie de la supériorité\nde quelques savants, taillés à son image, déifiés par eux-mêmes et tenant\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2713, "texte": "                                   — 55 —\n\nentre leurs mains, par des procédés scientifiques, les destinées du monde\nDieu, César et le peuple, ces trois autorités naturelles s'adjoignant le\npédant. La société transformée en un vaste séminaire dont M. Renan serait\nle recteur !\n   Fourrier rêvait pour son phalanstère le libre essor des passions bonnes\net mauvaises, pour cette haute raison philosophique que les bonnes sont\ndépendantes des mauvaises. M. Renan rêve, lui, une sorte d'hypo­\ncrisie universelle, la prédominance des sentiments moyens et des vertus\nmoyennes.\n   Pour tenir le frein, il a imaginé, comme la Révolution l'avait fait, un\nculte avec une déesse, la Raison, non plus farouche et populaire, mais\nenguirlandée et parée avec toutes les défroques volées aux héroïnes de la\nfoi. Personnifiant la Sagesse, la Morale et la Justice cette idole aurait reçu\nl'encens des disciples chantant les cantiques sacrés inspirés par le maître.\nL'exaltation aurait été réglée à une température d'une modération exquise.\nOn eût rédigé le catéchisme d'après les données de [la civilité puérile et\nhonnête et la base de cette religion nouvelle eût été cette chose petite : la\npolitesse qui est au fond la seule innovation religieuse de l'auteur de Marc-\nAurèle.\n   Il est fatal, sans doute, et dans l'ordre des choses, qu'il naisse à certaines\népoques des candidats à la divinité. Après Rousseau est venu Robespierre,\naprès Robespierre est venu Renan. Le premier était un sauvage, le\ndeuxième un malappris, le troisième un policé. Tous les trois ont été les\ntenanciers des nymphes Raison, seulement, dans la nymphée du dernier, il\ny a des dorures, des soies, des parfums et des jeux de glaces combinés où\nde faux lointains font illusion.\n   M. Renan a aussi fabriqué un Dieu que, par une pensée vraiment neuve,\nil nomme l'Idéal. Cet idéal, tout homme le porte en soi, et, il l'affirme, les\nreligions n'y sont pour rien, sauf cependant la sienne qui est de première\nmarque, du bon coin et défie la concurrence. Quand les peuples seront\nrégénérés, grâce à ses procédés de morale, c'est à lui qu'on le devra tout\nsimplement. Et si le préjugé déiste est indéracinable, eh bien! il est prêt à\nse sacrifier en prenant sur les autels la place des Jéhovah passés de mode.\n   Ceci n'est nullement une hyperbole. Dès sa première œuvre, il a travaillé\nà sa déification. Il a écrit la Vie de Jésus, en faisant très clairement\nentendre qu'il était d'une autre force; il a fait une longue apologie de\nMarc-Aurèle, le sage, non d'après nature, mais d'après lui-même; il a parlé\ndes apôtres, à la suite desquels il pourrait sans conteste prendre le numéro\ntreize bis, pour opposer ses mérites à leurs vertus : avec Cakya-Mouni et\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2556, "texte": "                                   — 56 —\n\nGalilée les rapprochements s'imposent; il vient de créer dans le Prêtre de\nNemi, dont je parlerai plus loin et qui de son vrai nom s'appelle Ernest\nRenan, le personnage d'Antistius « homme éclairé (comme lui) voulant\ncorriger une vieille religion absurde ». Il a enfin, en de belles pages, dit\ntout le bien qu'il pensait de sa personne en traçant le portrait de François\nd'Assise. La transparence y est fort sensible; toutes les phrases sont à\ndouble personnage, pleines d'allusions, de fumée d'encens, de caresses\nvoluptueusement données et voluptueusement reçues.\n   Il écrit :\n   « François d'Assise est un chrétien sans doute, mais son genre de piété\nvient uniquement de lui-même. (Sous entendez : comme moi). Il est\nprobable qu'en France il eût été accusé de quelque hérésie (comme moi). Il\nn'était ni prêtre ni théologien, il était très détaché du culte des saints, sans\nse l'avouer, il se sentait leur égal (comme moi). Ce qui le distingue, c'est sa\ncomplète originalité (comme moi). Sa lucidité était sans égale (de même que\nla mienne). Il n'a rien de contraint à la façon de Port-Royal et des mysti­\nques de l'école du XVIIe siècle, rien d'exagéré, de frénétique à la façon des\nEspagnols. (C'est aussi mon cas). Il a été le seul parfait chrétien (comme\nmoi de plus en plus) »...\n   Et le portrait, continue en tous points ressemblant. C'est de la grande\nréclame, joliment écrite, et qui, pour être dépourvue de grossier américa­\nnisme, n'en a qu'un effet plus certain.\n   Non, l'auteur de Caliban n'a rien de frénétique, d'exagéré, il ne\nconçoit pas la divinité comme Baudelaire concevait l'idéal :\n               « Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes\n\n                « Qui sauront satisfaire un cœur comme te mien. »\ndisait-il dédaigneusement. Pour assouvir son rêve il lui aurait fallu :\n                « Des appas façonnés aux bouches des Titans ! »\n\n   M. Renan a de moindres désirs. « Ma dernière ambition sera satisfaite,\nécrit-il petitement, si je peux entrer à l'église, après ma mort, sous la forme\nd'un petit in-18, relié en maroquin noir, tenu entre les doigts effilés d'une\nmain finement gantée ». C'est charmant. Un philosophe a dit que Dieu\navait placé la femme sur la terre pour que l'homme ne fit pas de trop\ngrandes choses. M. Renan est la preuve de cet axiome. Vraiment, ce rédemp­\nteur à l'usage des dames, cet idéaliste qui célèbre à chaque page la religion\nnaturelle de son âme, est religieux à la façon dont Mme Juseur, de Pot-\nBouille, est amoureuse : pour le pelotage.\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2608, "texte": "   Certes, et malgré tout, c'est un esprit supérieur : parmi les maîtres, il est\nle petit-maître. Sa délicate et neuve conception de la morale, toute mon­\ndaine, est, par où qu'on la prenne, un rapetissement du beau au joli. Son\naristocratie est de demi-teinte, d'une nuance exquisement fine, mais elle n'a\nque ce mode d'expression. Il y manque de la superbe, de l'allure et de la\npuissance. Si elle est caressante, ce n'est pas à la façon des lions qui, ren­\ntrant leurs griffes, se détendent avec la grâce souveraine de la force. Sa\nréserve n'est qu'une abdication forcée, son goût, parfois si admirablement\npur, a des écarts où toutes ses qualités sombrent ; ses contradictions ne sont\npas, comme chez M. Taine, des manifestations éruptives de la vie, de\nl'énergie individuelle qui brisent violemment la trame toujours fragile de\ntoute logique et de tout système. Mieux que tout autre, il a vu les ensem­\nbles, mais les idées qui se pressent dans son esprit avec une abondance\nmerveilleuse se sont déroulées sous lui comme des vagues et, mollement,\nsensuellement il s'est laissé bercé sur leur croupe ondulante, les yeux perdus\ndans le chaos.\n    Nature souple, remarquablement malléable, il n'a accusé ni un effort, ni\nune résistance, le flot l'a porté sans qu'il ait tenté de couper le flot. Il n'a\npas développé ses qualités, elles lui sont innées charmantes, sérieuses,\nrares. Sa dernière œuvre ne contient ni plus ni moins de grâces que sa pre­\nmière. En résumé, il n'a rien fait de lui-même, rien conquis, rien acquis.\nSa large exposition d'idées contradictoires, d'arguments opposés, affirma-\ntifs puis négatifs, si hardie, si moderne, n'est pas comme chez d'autres une\nprogression régulière vers un goût plus solide, vers une exigence qui peu à\npeu s'épure. Ce n'est pas un tempérament sélectif. Il est bien né, c'est tout\nce que l'on peut en dire, et il mourra mal, inévitablement.\n\n\n                                      III\n\n   Le Prêtre de Nemi est l'œuvre où M. Ernest Renan synthétise toutes\nses antithèses. Elle est faite sous forme de drame, à la façon, nous dit\nl'auteur, de Shakespeare, sans couleur locale et de psychologie absolue,\ncomme dans Jules César. Bien que ce parallèle soit fort injuste, nous insis­\nterons à peine.\n   Aucun drame de Shakespeare ne nous paraît renfermer qu'une seule\nnotation. Un élément principal y prédomine, mais sans exclure les autres,\nc'est-à-dire que les personnages y vivent de la double vie morale et ani­\nmale. On peut même constater en passant que le poète anglais n'a pas eu\nbesoin d'attendre les naturalistes modernes pour révéler au monde cette\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2829, "texte": "                                      — 58 —\n\nvérité connue des premières générations humaines : que le fils tient du\npère et Thomme du milieu. Au temps de l'auteur d'Othello, on ne spéciali­\nsait pas. Il n'y avait pas des écrivains psychologistes et des écrivains phy­\nsiologistes, il y avait des écrivains, simplement, qui embrassaient l'universa­\nlité des choses. Il est vrai que notre degré de suprême civilisation n'était\npas atteint. Baudelaire ne s'est pas trompé lorsqu'il a écrit ; « Par nature,\npar nécessité même, le sauvage est encyclopédique, tandis que l'homme\ncivilisé se trouve confiné dans les régions infiniment petites de la spécialité.»\n   Le drame de M. Renan est le drame d'un spécialiste en philosophie.\nShakespeare a aussi écrit des drames dont on peut dire qu'ils sont philoso­\nphiques. Seulement sa philosophie découle de la manière d'être des person­\nnages, tandis que dans le Prêtre de Nemi les personnages sortent de la\npensée d'un philosophe. C'est dire que les premiers sont des êtres vivants,\net les seconds de simples porte-paroles fabriqués pour soutenir une thèse.\nDans Shakespeare il n'y a pas de thèse, le dramaturge est supérieur à ses\nhéros, et ce n'est pas le but en vue duquel ils agissent qui le préoccupe,\nmais uniquement le pittoresque ou le pathétique de leurs agissements.\nAinsi, dans Jules César on ne voit ni prophéties, ni objurgations, ni visées\nenseignatoires écrites pour la moralisation du peuple anglais. Ce qu'on\ny trouve de plus sensible, c'est un haut mépris enveloppant tous les sujets\nqui, placés à peu près au même plan, accusent une même somme de vertus\net de défauts bien humains. Ce sont tous des « gens honorables », comme\ndit ironiquement Marc Antoine, et Antoine lui-même est « honorable ».\n   Dans le Prêtre de Nemi, qui paraît calqué sur Jules César, les héros\nsont des coquins, sauf un seul, Antistius, aliàs Ernest Renan, homme\n« honorable » lui aussi, qui objurgue, prophétise, sermonne et veut bien\nmourir pour sauver sa patrie.\n   La scène se passe à Albe-la-Longue, autrement dit Paris, ville où règne\nle gâchis politique, et située non loin de Rome, autrement dit l'Allemagne.\n   Les rôles pourraient être distribués comme suit :\nANTISTIUS. prêtre de Némi . . . .         MM. ERNEST RENAN, de l'Académie française.\nMETIUS, chef des patriciens . . . .           DE LA ROCHEFOUCAULD BISACCIA.\nLIBERALIS, chef de la bourgeoisie\n  éclairée                                     JULES BRISSON.\nCÉTHÉGUS, chef des démagogues .       .        GEORGES CLEMENCEAU\nCARMENTA, Sibylle                         L'oracle de M. Renan et représentant sociale­\n                                            ment la femme.\n   Plus des rôles secondaires personnifiant le bourgeois, le soldat et\nl'ouvrier.\n    (La suite au prochain numéro. )                      FRANCIS NAUTET."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-009", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 59, "page_fin": 59, "titre_corps": "Le Vieux Steen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Giraud", "ancre_debut": "LE VIEUX STEEN", "ancre_fin": "ALBERT GIRAUD", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LA MORT DE MIETTE STEPHEN", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 74, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 61, "fin_caractere_exclue": 859, "texte": "LE VIEUX STEEN\n    Triste, se regardant mourir dans la rivière,\n    Où s'ouvrent à demi des yeux verts et glacés,\n    L'ancien Steen agonise, et ses pignons lassés\n    Sous les baisers du soir tremblent dans la lumière.\n\n    Rose mystérieuse et pâle, une verrière\n    Songe aux rayons en fleurs des soleils trépassés,\n    Et le fier souvenir des grands cœurs éclipsés\n    Sanglote vaguement dans l'âme de la pierre.\n\n    Au fond des caveaux sourds, pleins d'ombre et de           regrets,\n    Murmurent on ne sait quels tragiques secrets\n    A jamais endormis sous les dalles funèbres ;\n\n    Et la lourde terreur des arceaux vermoulus\n    Ecoute longuement les siècles révolus\n    Se parler à voix basse au milieu des ténèbres.\n                                                  ALBERT GIRAUD.\n\n\n\n\n "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-010", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 59, "page_fin": 61, "titre_corps": "La Mort de Miette Stephen", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Croquis funèbres", "signature_source": "Henry Maubel", "ancre_debut": "LA MORT DE MIETTE STEPHEN", "ancre_fin": "un volume en préparation", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 74, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 859, "fin_caractere_exclue": 1566, "texte": "LA MORT DE MIETTE STEPHEN\n                                      I\n              Jeudi 3 heures. — « Le docteur vient de venir, Miette est\n               très mal. »\n                  Vendredi matin. — « Miette est plus calme; Elle te\n               demande. »\n   Jane, en rentrant, revoit ces deux dépêches chiffonnées sur la table;\nelle n'en relit pas les mots qu'elle sait par cœur; elle les repense et\nressent l'impression de ces deux coups mats qui lui ont laissé comme des\ncaillots de sang à la gorge. Elle vient de porter des fleurs à Miette. D'avoir\nun peu pleuré en cachette, elle a le cœur moins gros et les nerfs détendus.\nC'est la fin d'une intense journée d'été, sombrant dans un parfum de sève\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2835, "texte": "                                   — 60 —\n\nqui monte de la terre. Sa chambre ouverte lui paraît agrandie et vide comme\nsi l'on venait d'en emporter un cercueil. Des roses s'effeuillent sur la\ncheminée, elle en prend les pétales par poignées et se. met à en aspirer\nl'odeur au creux de ses mains jointes, tandis qu'accoudée à la fenêtre, elle\nsent fondre le jour. Des enfants jouent dans la rue ; des trams chargés\nde monde et de fleurs, au retour du Bois, descendent joyeusement l'avenue\nsuivant, dans un léger mouvement de tangage, le trot de leurs chevaux ; le\nregard au loin, elle écoute cette vie lourde s'anéantir, cette coulée de bruit\net de lumière, s'en aller goutte à goutte vers les nuages épais du couchant,\ncomme si le soleil, pour elle, ne devait plus jamais remonter; mais lorsque à\nla nuit pleine elle revient chez Miette, un pressentiment alentit son allure;\nla main au bouton du timbre, elle hésite à entrer et monte lentement en\nretenant son haleine; les marches crient sous ses pas... — On n'a laissé\nque deux personnes dans la petite chambre de la malade, afin que les vivants\nne prennent pas le peu d'air qui doit prolonger son agonie. La mère et les\namies de Miette sont au salon, tranquilles, assises en rond, sans parler\npresque, gardant l'air guindé de personnes qui attendent; son entrée\nn'amène aucun mouvement aux physionomies; Mme Stephen, une petite\nfemme bourgeoise, très courte de corps et d'esprit, à la figure indifférente\ndont les bouffées de larmes sèchent brusquement, lui prend les mains :\n« Comme c'est gentil à vous d'être revenue quand il fait si bon pour se\npromener. » « Il fait étouffant, ajoute quelqu'un, je crois que nous aurons\nde l'orage. » Et cela dit à mi-voix dans une pénombre où l'on distingue\nmal les visages, tous retombent à fixer la tache de lumière qui vacille au\nplancher.\n    Jane sent sa gorge se gonfler, du brûlant lui monter sous les yeux; dans\n un sanglot qui lui tremble aux lèvres, elle balbutie : « Madame ne pour­\n rai-je donc pas la revoir !... » Une jeune femme entre précipitamment : « De\n l'air» dit-elle, d'une voix angoissée, et court à la fenêtre qu'elle ouvre au\n large; à ce moment un éclair passe au fond du ciel; Mme Stephen fait un\n signe de croix, et Jane repart sans avoir pu embrasser Miette, et, de la rue,\nelle se retourne pour regarder la fenêtre éclairée, derrière laquelle remuent\n des ombres.\n    L'orage roule aux lointains de la nuit; des gouttes de pluie chaude\n s'écrasent aux dalles des trottoirs. Elle se retourne encore, deux, trois fois,\npuis une dernière... elle repart, emportant au souvenir l'image de cette\nagonie qu'elle n'a pas vue et à laquelle s'attache pendant toute une nuit\nd'insomnie, sa pensée fixe comme une pensée de folle ; et le lendemain\nJane sait que Miette est morte quand on lui apporte cette dépêche à son\nlever :\n"}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2430, "texte": "                                     —   61   —\n\n\n  « Tout fini, deux heures ».\n  Il en est huit.\n                                         II\n   Elle ne pleure pas ; assise au bord de son lit, tandis que tombent lente­\nment les huit coups de l'heure, elle répète mentalement la phrase de la\ndépêche. Elle se dit à voix haute : Miette et morte, puis elle essaie de\ncomprendre. Elle écoute le timbre étrange de sa voix, fait sonner un à un\nces trois mots sans signification pour elle : Miette et morte et s'approchant\nde son miroir, elle se met à sourire en voyant la coiffure drôle que cette\nnuit lui a faite.\n   Elle retourne chez les Stephen comme tous les jours et remarque, en y\narrivant, que la façade est encore toute jaune des averses de la nuit. Les\nstores sont baissés; en bas, les volets clos; des coups de sonnette sans\nrelâche amènent des personnes d'allure affairée, qui s'enfoncent par l'entre­\nbâillement de la porte dans un intérieur sombre et dans la maison, elles\nvont, viennent de ce va et vient hâtif, éperdu, qui prépare une cérémonie.\nDu froid moral enveloppe les physionomies, les voix, les gestes; les physio­\nnomies ternes, les voix sourdes, les gestes mystérieux d'une sorte de recueil­\nlement. Derrière une porte, Jane entend des sanglots; quelqu'un vient à\nelle, lui tend une poignée de mains comprimée d'un long regard. Alors,\nseulement, à la tiédeur de cette étreinte, son impressionnabilité paralysée se\nréveille; elle conçoit la réalité, tout à coup, elle comprend le sens horrible­\nment triste de cette phrase : Miette et morte et laissant peser sa main dans\nla main qui la presse, elle pleure à chaudes larmes.\n  — Jane, je vous en prie, pour sa mère?\n  Au même instant la porte s'ouvre. Jane veut entrer, mais elle s'arrête\nune seconde, à retenir ses larmes et la main appuyée au cœur qui lui\npalpite affreusement...\n   La chambre est obscure, pailletée de quelques flammes jaunes de cierges;\ndeux personnes au pied du lit, une troisième, une femme, noire, encapu­\nchonnée, écrasée à genoux et puis le corps, dont les paupières s'abaissent.\nLa bouche vide de souffle, qui demande pitié, la demande pour ceux qui\npleurent et les lèvres aphones essaient de leur sourire de cette expression\ndéfigurée de vie que gardent un instant ceux qui viennent de mourir (1).\n\n    (A continuer).                                       HENRY MAUBEL.\n\n\n (1) Extrait des Croquis funèbres, un volume en préparation.\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-011", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 62, "page_fin": 63, "titre_corps": "Vers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Khnopff", "ancre_debut": "VERS", "ancre_fin": "GEORGES KHNOPFF", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SOUVENIRS DE LA VIE D ÉTUDIANT", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 77, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 51, "fin_caractere_exclue": 1216, "texte": "VERS\n\n                                 A   MONSIEUR   GEORGES   GAUTIER.\n\n        Les soirs de belles confidences,\n        Vous avoir chanté, quel regret]\n        Cythère la folle et ces danses\n        En ces charmilles de Lancret ;\n\n        Les oublier, mon cœur, vraiment\n        Comme flûtes et virginales,\n        O si douces au firmament,\n        Toutes ces plaintes virginales,\n\n        D'être en ces prêles ruisselet\n        Où boivent agnelles des prées,\n        Et tout ce gothique volet,\n        De longs soirs en brumes navrées,\n\n        Et d'être l'enfant que l'on veille,\n        C'était si lent, et l'attiédi,\n        Comme une fluide merveille,\n        D'un beau songe d'après-midi.\n\n\n\n                         II\n                                 A MONSIEUR GEORGES MESDAG.\nLes femmes, les aimer, plaintives pour le mal,\nEt ce rêve d'aimer en leur âme soi-même,\nTant, cette vie, aimer, c'est soi-même qu'on aime?\nSigne de croix, et crains les fleurs, ô Parsifal !\n\nSigne de croix ; et tout est vague et tout a fui,\nEt le doux vide en cette plaine de mensonge\nOù ces parfums encor de jeunes fleurs en songe,\nLes ailes de vertige et des roses d'ennui!\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 461, "texte": "                                 — 63 —\n\n        Les femmes, les aimer? Et cette candeur fraîche\n        D'être l'enfant Jésus endormi dans la crèche,\n        La Vierge est là, les vieux bergers, l'étoile aussi,\n\n        Et tout ce joliet des naïves images,\n        L'âne, le bœuf, et saint Joseph et, là, transi,\n        Ce pauvre petit pied que baisent les rois mages?\n\n                                                  GEORGES K H N O P F F .\n\n\n\n\n           "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-012", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 63, "page_fin": 67, "titre_corps": "Souvenirs de la vie d’étudiant : Entr’acte", "titre_sommaire": "Souvenirs de la Vie d’étudiant (suite)", "rubrique": "", "signature_source": "Fritz Rotiers", "ancre_debut": "SOUVENIRS DE LA VIE D ÉTUDIANT", "ancre_fin": "FRITZ ROTIERS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SONNET", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 78, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 461, "fin_caractere_exclue": 1792, "texte": "SOUVENIRS DE LA VIE D'ETUDIANT\n\n\n                             ENTR'ACTE\n                                                     Bruxelles, 23 novembre.\n                MON CHER DIRECTEUR,\n\n              Du diable, si je m'attendais à voir de la politique en cette\n               affaire.\n                  J'avais à rappeler les années universitaires 1870 et 1871,\n               fécondes en manifestations auxquelles les étudiants prirent\nune très large part.\n   A cette occasion j'avais laissé quelque peu de côté les blagues universi­\ntaires pour raconter ces événements, très sérieux en leur temps, et voilà que\ntu me jettes à la tête cette pierre fondamentale de ta revue : « La Jeune\nBelgique ne s'occupe pas de politique. »\n   Je suis propre !\n   Je ne puis, cependant, sous prétexte de souvenirs d'un étudiant de\nBruxelles, raconter la vie de la papesse Jeanne ou faire le journal de classe\nd'une fillette de l'école des sœurs de la rue du Marais.\n   Ma copie était « violemment anticléricale », tu as raison, je la retire et\nremise à des temps meilleurs cette page de littérature transcendante destinée\nà prendre place dans les bibliothèques futures à côté de l'Histoire du\n Consulat et de l'Empire\n   Zut! donc à la politique dont je me fiche au surplus comme le comte de\nFlandre des Maîtres-Chanteurs, et au mois prochain.\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2217, "texte": "                                   -   64     -\n\n   Je donnerai l'histoire de la Société Générale et des multiples cercles qui,\ns'y rattachant, avaient pris pour devise, le sage précepte de l'ancien :\n               « Gaudeamus igitur juvenes         dum sumits. »\n   Et que Belzebuth me patafiole si le Toledo, l'Avachi-Club, les Culs de\nBouteille, le Cercle des Cravates, le Ginger, et autres sociétés savantes te\ncausent le moindre ennui au point de vue de la politicaille.\n   Puisque j'ai la parole, ô mon Nestor, la laisse-moi quelques secondes\nencore pour clamer ceci, Urbi, faubouri et orbi :\n   J'ai reçu pas mal de lettres depuis deux mois. Les premières me donnaient\nde précieux renseignements et je tiens à en remercier les auteurs; je fais\nmême à ce propos appel à tous les anciens copains de l'Université pour\nqu'ils m'envoient leurs souvenirs personnels.\n   La petite histoire que j'ai entreprise est très difficile, très ardue, à cause\ndu manque presque absolu de documents, c'est pourquoi j'ai besoin du\nconcours de tous.\n   Donc, rigoleurs, soiffeurs, noceurs, zwanzeurs et fumistes, me baillez\nvos petits mémoires !\n   Quant aux lettres anonymes que j'ai reçues, elles sont tout bonnement\ninfectes.\n   Ces correspondants masqués voudraient se servir de moi pour satis­\nfaire de vieilles rancunes.\n   Préviens-les donc que c'est timbre perdu.\n   Aucun de ceux dont je me suis occupé ou dont je parlerai ne doit rougir\nde sa jeunesse et je n'entends en rien embêter ces bons vivants d'autrefois,\nencore bons vivants aujourd'hui, j'aime à le supposer.\n   Si d'aucuns, par aventure, étaient peu satisfaits d'entendre rappeler leurs\nbelles années de jadis, cela prouverait tout simplement que ces feus\nétudiants la font à la pose, — et je m'en ficherais largement, — ou sont\ndevenus imbéciles, — et j'en aurais pitié.\n   Les petites vilénies commises par mes correspondants de la seconde caté­\ngorie m'ont rappelé ce passage des Faux Bonshommes que je relisais\ndernièrement :\n                                BASSECOURT\n  Vous allez faire un nouvel album?\n                                   EDGARD\n  Mon Dieu, oui!...\n                               LE CARDONEL\n  Quel en est le titre, sans indiscrétion ?\n"}, {"page_pdf": 80, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1387, "texte": "                                   EDGARD\n  Vous ne le répèterez pas ?\n                                BASSECOURT\n  Oh!...\n                      EDGARD (leur donnant la main).\n  L'Album des vrais amis.\n\n\n                                  PÉPONET\n  Oh! maintenant que je vous tiens, je ne vous quitte plus...\n                               EDGARD (à part).\n  Décidément, il y a quelque chose...\n                                  PÉPONET\n   Et comme ça, vous travaillez toujours à force? vous faites toujours de\njolis petits dessins?... Ah! Dieu! quel talent...\n                                BASSECOURT\n  Quelle verve !\n                              PÉPONET\n  Comme ses portraits sont ressemblants!...\n                                 BASSECOURT\n  Oh ! c'est dans la caricature qu'il excelle !\n                                  PÉPONET\n  A propos, il faudra que vous nous montriez vos albums.\n                          LE CARDONEL (à part).\n  Ah ! je comprends.\n                                 BASSECOURT\n  Il paraît qu'il en existe un qui est délicieux!... des charges superbes.\n                           PÉPONET à (Edgard).\n  Ainsi, c'est convenu, — vous nous restez...\n                                   EDGARD\n  Vous avez eu connaissance de ma galerie des faux bonshommes ?\n                                  PÉPONET\n  Mais... je vous avouerai... oui... oui... on nous avait dit...\n"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1573, "texte": "                                     — 66 —\n\n                                     EDGARD\n  Que vous en faisiez partie, vous, monsieur Péponet; vous, monsieur Bas­\nsecourt?... Ah! le monde est bien méchant! (à Bassecourt) seulement la\nplanche est faite !\n                           BASSECOURT (à part).\n  Eh bien! je n'en suis pas fâché. (Haut). Et moi?...\n\n                          EDGARD (à Bassecourt).\n  Je vous y aurais mis, vous,le meilleur homme de la terre... vous qui dites\ntoujours du bien de tout le monde ?\n                                BASSECOURT\n  Tant que je peux.\n                            EDGARD (à Péponet)\n  Mais... la planche est faite!...\n                             PÉPONET (à part).\n  Eh bien! je suis content qu'il y soit, lui !...\n                          LE CARDONEL (à part).\n  Il les y laissera tous les deux.\n\n                           PÉPONET (à Edgard).\n   Ce cher ami!... je savais bien que nous n'y étions pas, moi... Mais tout\ncela ne m'empêche pas de vous garder... (A part). Il ne m'y a pas mis, mais\nil pourrait m'y mettre... (Haut). Vous dînez avec nous?\n\n                        L E CARDONEL (à Péponet).\n  Il faut que j'aille à la Bourse. Terminons-nous notre affaire ?\n                                     PÉPONET\n  Certainement ! (à Edgard). Vous permettez... (Bas). Puisque vous y avez\nmis Bassecourt... laissez-le... (Il sort).\n                                     EDGARD\n  Soyez tranquille !\n                       PÉPONET (suit Le Cardonel),\n                                BASSECOURT\n\n  Puisqu'il y est, ne l'ôtez pas.\n"}, {"page_pdf": 82, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 874, "texte": "                                 -    6 7 -\n\n                              EDGARD (seul).\n  Vous y êtes tous, et vous y resterez, je vous le promets.\n\n   J'ai eu depuis quelque temps la preuve personnelle que Barrière avait\nécrit une scène d'implacable vérité et c'est un des plus utiles enseignements\nque je garderai de mon passage à la Jeune Belgique.\n   Je voudrais cependant pouvoir ajouter à cela la connaissance d'un de mes\ncorrespondants anonymes pour lui appliquer une botte au derrière.\n   Effectivement, toutefois, ce qui en cas de doléances à la mère Thémis\nme coûterait vingt-six francs, — moins, tu en conviendras, qu'on ne\ndemande pour un coccyx endommagé seulement par persuasion. Bénéfice\nsérieux que je t'engage à méditer.\n   A toi, Monsieur le Directeur,\n                                                     FRITZ ROTIERS.\n\n\n\n\n                             "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-013", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 67, "page_fin": 67, "titre_corps": "Sonnet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Eddy Levis", "ancre_debut": "SONNET", "ancre_fin": "EDDY LEVIS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 82, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 874, "fin_caractere_exclue": 1720, "texte": "SONNET\n         Après tant de baisers oubliés sur nos bouches,\n         Après tant de serments jetés à mes genoux,\n         Tu restes impassible au souvenir jaloux\n         Que j'évoque parfois dans mes strophes farouches.\n\n         Espères-tu peut-être échapper à la loi\n         Qui veut que tôt ou tard le passé se redresse ?\n         Erreur ! Tu reviendras pleurer sur ta jeunesse,\n         Et ces pleurs malgré tout, te parleront de moi.\n\n         Que m'importe aujourd'hui l'objet de ta pensée?\n         N'ai-je pas bu mon soûl et n'ai-je pas tout bu ?\n         Va ! Jadis à mon cœur tu payas ton tribut.\n\n         Je ne te voudrais plus, bourgeoise fiancée,\n         Je ne regrette rien, ni des yeux, ni des sens,\n         Je ne te pleure pas... je pleure tes seize ans.\n                                                    EDDY L E V I S ."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-014", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 68, "page_fin": 70, "titre_corps": "Schmitt", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Max Waller", "ancre_debut": "SCHMITT", "ancre_fin": "MAX WALLER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 83, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 73, "fin_caractere_exclue": 2607, "texte": "SCHMITT\n                                       A MON GENTIL PETIT CAMARADE C L E M M .\n\n             Schmitt s'assit, et sur la demande de la baronne Césarine de...,\n              développa ses idées sur l'amour à peu près en ces termes :\n              « Il y a plusieurs sortes d'amours, mais, pour un artiste,\n              ces amours ne sont admissibles que dans le luxe. A seize ans,\nnous aimons, en enfant, la femme de chambre de notre mère; elle nous\ninitie à une gymnastique facile, que nous soupçonnions, et nous sacre\nmâle par un hasard d'escalier de service. Cela n'est pas l'amour, c'est une\nleçon d'alphabet ; notre esprit, notre goût, notre naissance nous disent\nqu'il faut entourer l'acte hideux d'un tas de petites voilettes très parfu­\nmées, et qu'il est déplaisant à l'infini d'aimer pour... les races futures.\nIl est assurément fort honorable de se dévouer pour la patrie, en com­\nplétant d'année en année le cadre de ses défenseurs, mais il faut laisser\nce rôle matériel aux gens de peu, et déformer une femme est un crime\ncontre la ligne pure.\n   Pour être aimé véritablement, il convient d'être un faux impassible.\nDésirer une femme équivaut à convenir d'une faiblesse ; c'est elle qui doit\nfaire le premier pas, s'humilier, avouer qu'il lui serait flatteur de recevoir\nles hommages d'un homme très difficile, que la moindre imperfection de\ncorps, la moindre niaiserie d'esprit révolteraient sur le champ. Il est si\nsimple de vous juger tout de suite; la diplomatie féminine est piteuse,\nsoyez-en certaine, baronne. Il vous est absolument impossible de cacher\nvos pensées et le moindre de vos sourires est comme un affichage céleste !\nNous gardons notre flegme glacé; déshabillez-vous en notre présence,\nsi nous lisons notre journal, nous achèverons l'article commencé avant de\nlever les yeux pour voir si vous êtes bien faite. Mais vous ne vous désha­\nbillez pas devant nous, parce que vous n'osez pas. Est-ce de la pudeur?\n Non, c'est de l'impuissance; vous sentez qu'il faut du génie pour se\ndévêtir avec art, et vous savez que le génie vous manque. La femme se\n montre, ou nue absolument, ou habillée jusqu'à la dernière épingle; elle\n n'a pas la science exquise des intermédiaires. C'est dans le luxe inoui\n qu'elle se sauvera, si, par bonheur, elle possède cette érudition. Les par­\n fums, à chaque vêtement qui tombe, s'accentuent et deviennent plus inti­\n mement capiteux; le corset a des teintes qui étonnent par leur harmonie,\n la chemise des entre-deux dessinés par un maître ; les bas sont de couleur\n"}, {"page_pdf": 84, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2746, "texte": "                                  -   69    -\n\ntelle, que la peau blanche, vue au travers, se lie à cette couleur et la trans­\nforme en une tonalité inconnue. Ces subtilités, la femme vraiment femme\nles possède naturellement ; elles sont indispensables à l'amour ; sans elles,\nnous tombons dans la sensualité révoltante qui fait l'œil brillant, la\nbouche sèche, le geste maladroit. Si l e s . . . dénouements que nous impose\nla basse nature, se manifestent sous une forme si sotte, si gauche et si repous­\nsante, c'est pour que nous mettions tout notre art à les racheter par des\npréliminaires prudents et mesurés, si bien que, par une gradation où les\nsens ont des hypocrisies charmantes, on arrive à baisser le rideau comme\nsi la pièce était finie sans mot de la fin...\n   Je ne comprends pas que l'on puisse aimer les petites ouvrières, les\nchoristes d'opéra, tout ce menu fretin bon pour les étudiants et les ven­\ndeurs de madapolam. Je ne puis concevoir une nuit passée dans des bras\nqui ont peut-être enlacé le cou d'un employé à douze cents, je ne conçois\npas que l'on mette ses lèvres sur des lèvres qui ont proféré des sottises ou\ndes banalités, et lorsqu'après le court sommeil des entr'actes j'essaie\nd'entamer une discussion sur des choses d'art, telles qu'une capote Gains-\nborough, des rubans « fraise écrasée » ou des toiles du Titien, il m'est insup­\nportable d'entendre dire qu'il y a de beaux chevaux blancs ou que les\ntemps sont durs. Une femme avec un beau corps peut être admirable si\nl'on n'entend même pas le son de sa voix ; si elle parle, le silence sacré\n d'une nuit d'amour ne doit ou'ir que de belles choses, bien dites et suprê­\n mement justes.\n   Mon principe, baronne, est de ne jamais chercher de femmes; ai-je\ntrouvé celle qui répond à mon désir, après l'avoir quittée, je reste très\nlongtemps seul, chaste, avec une immense satisfaction : celle d'avoir\ncorrespondu exactement, selon une formule d'esthétique draconienne, au\ndésir de l'être intelligent que j'ai rencontré. Je m'enveloppe de ma délec­\ntation orgueilleuse comme d'une tunique de lin. C'est ma pureté, à moi.\nJe me purifie dans mes amours des amours des autres, et c'est comme une\nrédemption des malpropretés qui me coudoient.\n   « Aimer c'est bien, savoir aimer c'est tout. » Gustave Droz a dit cela,\nc'est inexact. Aimer n'est pas bien, et, de cette faute, savoir aimer est la\nseule excuse.\n   Il y a beaucoup de don Juan de nos jours, mais être l'amant de beaucoup\nde femmes, c'est avouer qu'on n'est pas difficile et que l'on peut vous\nservir tous les plats, sans que votre palais se révolte. Fi donc ! J'estime\nque posséder une femme quelconque, c'est porter des cornes avant la lettre.\nSes amants passés vous ont fait cocu, passez-moi le mot.\n"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2242, "texte": "                                  — 70     -\n\n   — Mais alors, mon ami, vous devez avoir de longs... jeûnes?\n   — Pourquoi pas? On est homme ou on ne l'est pas, direz-vous? Non,\nbaronne, on est homme ou l'on est artiste ; si les sens parlent, on leur dit\nque c'est de mauvaise compagnie et ils ont le bon goût d'attendre. La\nfemme est si peu, lorsque l'on songe qu'il y a de beaux tableaux, de beaux\nlivres, de belle musique et de belles statues ! Elle doit occuper si peu de\nplace dans une cervelle qui se vénère ; le temps est court, et l'on songe\nparfois, en donnant un baiser, s'il n'est admirablement exquis, que la\nminute où la lèvre caresse, on pouvait l'occuper à lire un vers plus cares­\nsant qu'un baiser.\n   Qu'est-ce qu'avoir des succès sinon se dépenser en menue monnaie? Un\nplaisir doit être complet ou ne pas être, et l'imperfection ne vaut pas\nl'abaissement d'y céder. Ne croyez pas, baronne, que je rêve ici l'impos­\nsible ; je le pratique ; je crois volontiers à la rencontre des atomes crochus.\nQuelquefois, d'un côté ou de l'autre côté, ces atomes ont un tel appétit\nqu'après m'avoir accroché, ils en accrochent d'autres. Ai-je l'air sot? Mais\nêtre trompé par une maîtresse ce n'est pas être trompé. Ou je connais mon\nmalheur, et dans ce cas je n'accuse que moi-même d'avoir été moins fort\nque mon remplaçant, ou je l'ignore, et ne puis avoir humiliation ni regret.\n   L'homme ne doit pas quitter une femme de sa propre volonté — elle lui\ncourrait sus. Elle est venue à lui spontanément, de toute liberté; qu'elle\nparte de même, prenant ainsi la revanche; et tous deux sont satisfaits, l'un\nfier de s'être donné, l'autre fière de s'être reprise.\n   C'est vanité de croire aux amours durables ; il faut être si parfait, si\ncomédien sans le vouloir, c'est-à-dire si naturel dans sa manière d'être,\npour prolonger un acte qui n'a pas été sifflé, qui, même, a été applaudi.\nIl faut craindre le lendemain, à cause de la veille charmante, et se dire que\nce qu'il y a dans nos passions raffinées, c'est cette minute où nous avons\naccompli notre programme politique devant notre électeur : la Femme —\net cette minute, fût-elle de quinze jours, doit nous suffire.\n                                                        MAX WALLER."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-015", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 71, "page_fin": 71, "titre_corps": "Sonnet", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Frantz Van Peteghem", "ancre_debut": "SONNET", "ancre_fin": "FRANTZ VAN PETEGHEM", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "FLEMM OSO", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 86, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 75, "fin_caractere_exclue": 991, "texte": "SONNET\n                                                     P O U R LA BLONDE ENVOLÉE.\n\n\n       J'ai conservé longtemps, amante énigmatique,\n       La fascination de l'éclair de tes yeux ;\n       J'ai revu maintes fois le charme soucieux\n       Dont se sublimisait ton sourire apathique;\n\n       J'ai versé, comme avant, par les soirs anxieux,\n       Alors que tu riais de mon maintien rustique,\n       Des pleurs incendiés de flamme poétique,\n       Epuisé, j'ai tendu mes faibles mains aux cieux,\n\n       Espérant découvrir la paix dans les nuages;\n       Mais tandis que le temps, aux incertains louages,\n       M'entraîne vers le but où j'ai voulu marcher,\n\n       La douleur reste loin, vaguement effacée,\n       Et je sens s'éclairer mon ardente pensée\n       A la lueur du feu dont brûla mon bûcher.\n                                              F R A N T Z VAN P E T E G H E M .\n\n\n\n\n                         "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-016", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 71, "page_fin": 77, "titre_corps": "Flemm-Oso (suite)", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "James Van Drunen", "ancre_debut": "FLEMM OSO", "ancre_fin": "JAMES VAN DRUNEN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "AIRS DE FLUTE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 86, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 991, "fin_caractere_exclue": 1733, "texte": "FLEMM-OSO\n                                    (Suite)\n\n             Et c'était de la haine que j'avais pour cet enfant, et c'était du\n               mépris que j'avais pour cette mère. Une douleur me déchirait\n               et je ne trouvais pas de larmes à verser devant ces rêves effon­\n               drés, devant cet être odieux que je ne pouvais quitter et que\nj'avais sous mes doigts...\n   La garde s'approche avec la brassière.\n   Ah! c'en était trop! Non, il ne l'aura pas, il ne la mérite pas, non. Je\nchasse la femme; et je sens toujours, serré entre mes doigts, le cou de cet\nenfant qui maintenant me fait peur : je veux me reculer; mes doigts s'atta­\nchent à cette chair tendre, s'enfoncent dans les blancheurs molles... je sens\n"}, {"page_pdf": 87, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2698, "texte": "mes nerfs se nouer, l'étreinte se fait plus profonde, doucement d'abord,\npuis avec rage, douloureusement, éperdûment, je serre...\n  L'enfant est mort. Étranglé. Par moi. Son père. Et je tombai, brisé,\nguéri ; cette vie maudite, je venais de la reprendre ; l'enfant ne souffrait\nplus. Et je riais de soulagement, et je restais hébété...\n  Une confusion de vacarme, d'injures, d'épithètes souffletantes... Une\ngrande salle; au fond, des messieurs, l'air assez bien, juges de leur état. Un\nhomme noir, debout, le menton rasé entre des favoris de dentiste américain,\nparle un français boîteux au nom de la Société, et sa grossièreté me choque\ncomme un convoi funèbre qui passerait au trot. Il assure que je n'ai cepen­\ndant jamais fait preuve de trop mauvais instincts, puis il m'appelle mau­\nvais père... Je bondis. Assez, canaille!... Un tumulte. Je me débats, je me\ndémène et je me réveille enfin... Songe noir, affreuse vision.\n\n\n\n   J'étais en retard — c'est vrai. Et après avoir franchi les aspérités des\ngenoux, les chapeaux infortunés, les rondeurs des grosses dames, à force de\n« pardon » et sous les « chut! » courroucés, j'étais enfin tombé, contre l'or­\nchestre, de trois quarts à la scène, sur un morceau de place, étreint, empa­\nqueté de tous côtés. J'étais assis sur mes gants; impossible de bouger; je ne\nvoyais rien de la pièce... Fuir? Témérité! J'eus peur des dames irritées\nretapant leur robe et cherchant leur petit blanc, j'eus pitié des chapeaux\nvenus là bien certainement malgré eux, et puis l'ouvreuse! cette rose\nsangsue du vestiaire, qui nous vide à petits sous, et pour laquelle le doux\npublic nourrit les sentiments de la sarcelle pour le Vendredi-Saint; enfin,\nmaudissant les négociants en denrées dramatiques, je restai, endêvant\ncomme un avocat obligé d'écouter un autre avocat.\n   En somme, je m'imaginais nettement le geste qui devait accompagner\ntelle phrase ou souligner telle intonation. Un peu d'habitude met vite au\ncourant du répertoire des signaux dramatiques, simple question de méca­\nnique sentimentale avec quelques conventions d'école ; dans les Conserva­\ntoires, on vous mécanise en quelques années, sur des morceaux classiques\ntrès connus, un brave garçon ou une fillette avenante qui certainement,\nmenés par leur esprit original, eussent exprimé ce qu'ils pensent tout bête­\nment comme ils le pensent. On ne pourrait trop courir la quintaine contre\nce vieux jeu. Ils ont des types sacrés, ces dresseurs de cabotins ; Procustes\nde la déclamation, ils taillent les talents sur des patrons officiels, et avec\ndes recettes, formules et secrets pieusement conservés dans la fabrique d'ar­\ntistes, ils enseignent doctoralement à exprimer un sentiment comme un\n"}, {"page_pdf": 88, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2706, "texte": "                                  -   73   -\n\nvoisin l'a compris. Toute la postérité singera Marie Laurent pour clamer :\n« Voir mon visage et puis mourir, m'as-tu dit, qu'il soit fait selon ton\ndésir : regarde et meurs ! » Ce sont les inviolables traditions ! Le rire du\nConservatoire, le geste de Talma, le chevrotement pathétique, les bras en\nl'air et tout ce qui compose le talent articulé de ces réciteurs manufacturés\nsur commande, en gros, dans le genre à la mode — quelque chose comme\nles œuvres de l'abbé de l'Épée mises en catéchisme pour le théâtre. « A force\nd'art, l'art lui-même est banni » car si, après avoir cherché à faire saisir, à\nfaire comprendre avec plus d'intensité — le cœur est si intelligent, dit\nDumas — on laissait le reste germer et se développer seul dans ces ardentes\nimaginations, les artistes, moins nombreux, seraient plus respectés ; on ne\nverrait pas tant de jeunes demoiselles grimper sur les planches seulement\npour montrer que leur personne est joliment faite, et les succès ne se feraient\nplus où ils se font. Avant de se lever, une étoile doit se coucher bien sou­\nvent, a remarqué Pierre Véron.\n   Or, telles furent les premières pensées qui vinrent « m'agiter le cœur ».\nJ'étais serré, chauffé, tassé comme on ne l'est que dans ces salles où l'on\nvient, dit-on abusivement, pour se délasser et que les architectes n'enten-\ntend construire que pour les personnes maigres. Devant moi, la salle ; du\nhaut en bas une tenture de faces béantes et claires, appliquées sur le tradi­\ntionnel fond vineux comme ces visages d'ivoire collés sur les éventails chi­\nnois. Un fourmillement de têtes grandes, chauves, minces, ébouriffées,\nrousses, rondes, brunes, grosses, noires, blanches, carrées, serrées, suantes\net lourdement secouées par des hoquets de gaîté ; une houle d'émotion fait\npasser dans cette tapisserie de têtes des oscillations de magots à balancier,\net des secousses de rire accentuent ce ronflement bête des foules qui se\ndivevtissent. Manants et cagous entassés pour acheter du plaisir, qui rient\net s'amusent quand le voisin rit, et qui applaudissent aux endroits que la\nclaque leur désigne : il me semble trouver dans chaque tête ce majestueux\ncritique dont parle La Harpe et qui plaignait Molière de ne s'être pas élevé\njusqu'au drame.\n  Près de moi deux jeunes gens du monde s'étalent avec un abandon rempli\nde chic; ils jouent du gibus du bout de leurs doigts mauves. Les jambes\ncroisées, et caressant ses minces favoris étoupeux, l'un d'eux gémit à\nmi-voix :\n  — C'est pas encore fini? Comme ça file ces tirades! c'est crevant, ma\nparole !\n  — Mais, ma vieille, tu n'avais donc rien à faire ce soir pour venir figer\ndans une stalle? continue l'autre.\n"}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2574, "texte": "                                  — 74 —\n\n   — Comment! tu ne sais pas? Oh ! très drôle, mon cher, je viens chauffer\nla petite de Saint-Galbe qui joue dans cette machine... Elle est divine, cette\npetiote, ajoute plus haut le jeune élégant en regardant l'effet que cet aveu\nproduit sur le voisinage.\n    — Regarde donc là-haut, Jules, dit en riant le compagnon, regarde la\ntête de la Viensidonc qui entre avec son vieux double-six de duc...\n    — Il est remonté ce soir, il rit.\n    — Ont-ils un air poissé... C'est que cette demoiselle Tant-que-vous-vou­\ndrez la lui fait à la pastorale, Héliogabale...\n    — Une femme que nous connaissons comme le grand prix de Paris...\n    Des voisins chutent. Il se retourne avec insolence :\n    — Parole d'honneur, on croirait qu'ils viennent pour écouter...\n    — C'est indiscret! ricane le bel ami de Jules en riant avec effet de\nmâchoire.\n    Et les deux jeunes drôles, poseurs comme des chefs d'orchestre, bavards\ncomme des éleveurs de perroquets, continuent, avec un comme il faut très\nmal élevé, à épater le public.\n    En haut, une loge est remplie à pleins bords d'une femme à toilette tapa­\ngeuse qui n'a d'attention que pour son étalage de confections. C'est une\nexposition; elle arrange ses soieries à l'opoponax, elle dispose les plis, étire\n finement ses manches et, d'un regard, semble consulter la salle sur l'effet\n que produit sa toilette plus compliquée que les soixante-douze formes du\nsyllogisme. Sur le bourrelet de velours : programme, jumelles, gant, éven­\ntail, mouchoir, bouquet, bonbons, lorgnon — et elle se demande sous son\n masque de crême Laferrière s'il ne va donc pas arriver cet entr'acte, l'acte\npour elle à l'affût d'un lord auvergnat ou d'un pair de Pologne. Elle a payé\nc'est pour avoir son moment d'attention, elle attend son tour, et si les\nacteurs s'imaginent que c'est pour leur déclamation qu'elle a passé sa\ngrande tenue de service, ah bien ! Que demain on lui demande — il se\ntrouvera des gens pour cela — comment elle a trouvé la pièce, elle répon­\ndra : connais pas.\n    — Mais si, ce qu'on donnait hier...\n    — Ah ! cette histoire-là? Insupportable, cher ami, je me demande réelle­\nment où nous allons...\n    Dans une loge de secondes, trône une de ces familles honnêtes qui vont\n « au spectacle » les jours de fête. Ce jour-là, on dîne à cinq heures et on\narrive encore en retard, essoufflé, et la maman se déchausse après le pre­\n mier acte. Le fils est sur le devant de la loge à côté de sa sœur. Je parie\n qu'il s'appelle Auguste ; il est raide, un manche à balai pour épine dorsale,\n"}, {"page_pdf": 90, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2753, "texte": "                                  -   75   -\n\nle nez à rebrousse-poil, les cheveux lourds de pommade, les vêtements pru­\ndemment amples pour l'avenir — car ça grandit cette jeunesse, on ne s'en\nfait pas idée! Le fille, c'est le contraire : sa robe a des resserrements de\nsaucisson ficelé — on attend un anniversaire pour faire venir la couturière.\nLe père est derrière, debout, une main sur le dossier du siège de sa femme,\navec le port digne et ferme du bourgeois hors de chez lui et qui croit que\nc'est arrivé. Ils forment tableau. Au moment sombre, au moment des mou­\nchoirs, la maman, avec une mélancolie gauche, joue du sentiment comme\nune anglaise touche du piano. Le père se penche vers son fils qui loge un\nde ses index dans sa narine droite, et j'imagine qu'il lui dit — histoire de\nne pas avoir perdu son argent :\n   — Tu vois, Auguste, voilà où ça mène, le vice.\n   — Oui, p'pa.\n. — Ne mange pas tes ongles.\n   — Non, p'pa.\n   Au dessus encore — je continue l'ascension puisque je suis en route — je\nrencontre un groupe de fillettes, mines rouges, effrontément excitées,\ncoquettes de peu ; et des mèches de cheveux frisées, défaites « qui çà, qui\nlà sur le front vagabondes » voltigent au souffle de leur joie. Elles se pous­\n sent, rient par secousses et lâchent toute leur gaîté. Échappées d'atelier qui\n veulent profiter le plus possible d'une soirée de rigolade; et elles s'en don­\nnent, elles cherchent à s'en fourrer jusque-là, elles veulent s'indigestionner\nde plaisir. Elles se cognent les coudes et jettent des remarques sottes. Elles\nsont venues parce qu'il devait y avoir à rire, et elles rient, elles rient de\ntout, des spectateurs, de la salle, des formes saillantes des cariatides, des\n enluminures des amours, elles rient d'elles-mêmes, c'est un bruit, un mou­\n vement forcé. Ces escalabreuses qui jouent avec le feu, fixent hardiment\n leurs voisins, s'excitent, se défient et se retournent en étouffant dans leurs\n mouchoirs. Le mot le plus simple fait sortir des larmes de bonheur, un\n délire ; elles pouffent, suffoquent, halètent, et elles se courbent, n'en pou­\nvant plus, quand le jeune premier est aux genoux de l'ingénue. Elles gui­\ngnent la femme à louer des premières loges, étudient ses manières et envient\nses parfums et ses doigts soignés. Elles sauront le nombre de volants de la\nrobe et les dimensions de la traîne — c'est ce qu'elles rapporteront demain\naux amies avec le mot cru que l'amant a osé lancer à sa maîtresse. Et cette\nnuit, en rentrant, bouillantes de bruit et de joie, elles riront au nez des gar­\nçons qui passeront, ces petites filles de plaisir.\n   Tout en haut enfin, derrière l'éblouissement du lustre, au paradis, contre\nle plafond où monte la chaleur, derrière la barre de fer, se trouve un\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2873, "texte": "                                  -      76-\n\nhomme du peuple, un ouvrier qui n'a pas eu le temps de passer chez lui. Il\nvient de son travail, tout droit, il n'a même pas dîné car il tient une grosse\ntranche de pain. Il mord une solide bouchée, puis se remet, le front sur\nl'avant-bras appuyé sur la barre de fer ; il regarde, observe, cherche. Son\nœil dur, sous un gros sourcil immobile, voit tout ce qui se passe. Il mâche\nlentement son pain. Sa blouse le gênait, il l'a mise derrière lui avec sa cas­\nquette. Il n'applaudit pas; il ne rit pas. C'est peut-être là le public que je\nvoudrais si je modelais jamais une œuvre en cette forme bête du dialogue.\n   J'en étais là, cherchant encore des types de spectateurs : le distrait qui\ndemande ce qu'on vient de dire, l'Anglais lisant son guide les pieds sur le\nfauteuil de devant, le monsieur qui a déjà vu la pièce et qui annonce ce qui\nva se passer, et j'admirais ce monde creux, indifférent, qui jette avec dédain\nau manieur de pensées le pain et l'espoir ou la misère découragée, je retrou­\nvais pour l'art dramatique la définition de Barrière : une belle branche...\npour se pendre, quand une maigre ritournelle s'évapore de l'orchestre :\nl'entr'acte. Rapidement je me délivre après ce morceau de représentation vu\nà l'envers, ayant trop du public et pas assez de la pièce.\n   Devant un bock, je philosophai...\n   Notre théâtre manque de nerf; il s'épuise ; son sang est aqueux, et il se\nfait vieux ; comme les vieux, il vit beaucoup de souvenirs — des reprises.\nNous ne voyons pas d'œuvre solide éclater, dominante, et occuper souve­\nrainement la scène. On dit : les auteurs manquent... Non. Ce ne sont pas\nles dramaturges qui font le théâtre. Quand un peuple veut des pièces, les\nauteurs se créent, se font et se lèvent; aujourd'hui, c'est le public qui\nmanque au théâtre. Elle est éteinte cette passion rageuse qui mettait aux\nportes des théâtres des queues impatientes, des cohues de gens qui appor­\ntaient leur repas et qui avaient économisé pour se payer du frisson et des\nlarmes. Nos mœurs tempérées nous commandent plus de calme; on ne\nmontre pas aussi ouvertement ses goûts, cela manque de réserve, de bon\nton. Le délaissement de la comédie est issu de nos tendances nouvelles.\nNous ne croyons plus aux galons et aux dorures, et nous envoyons les belles\ntirades faire lanlaire. C'était bon du temps des diligences, mais en 1884,\nallons donc? Nous sommes des esprits forts, tous, et nous ne nous laissons\nplus éberluer comme ça.\n   Depuis que le mot : égalité, taillé sur les monuments, est affirmé par les\nboniments politiques, pas le moindre changement n'a amélioré nos condi­\ntions de bonheur social, mais chacun s'est dit « à présent je suis quelqu'un »\net a regardé ses voisins de haut en bas. Or, celui qui se dit : j'en vaux' un\nautre, se croit simplement supérieur à cet autre — notre modestie est sou-\n"}, {"page_pdf": 92, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1056, "texte": "                                  — 77 —\n\nvent très orgueilleuse — et rien n'a accentué les démarcations tracées entre\nnous comme la proclamation de l'égalité. Un premier effet de cette équiva­\nlence des individus c'est que personne ne veut plus occuper les places secon­\ndaires; tout le monde veut les premiers fauteuils, et le citoyen cordonnier\nse prive de spectacle s'il ne peut s'asseoir au même rang que le duc son\nclient. Ensuite, tout ce qui est mise en scène, décor, apparat, pompe, s'est\nterni en une friperie ridicule devant laquelle notre mépris n'a même pas à\nsourire : l'émotion est une marque d'infériorité, et au grand moment pathé­\ntique, quand les angoisses griffent les gorges, c'est un homme, un vrai,\ncelui qui s'écrie : As-tu fini, Polymnie? Les électeurs farouches affirment\nleurs droits en blaguant les cortèges des rois. Tous les prestiges se dissol­\nvent, les grandeurs s'effritent, s'en vont en poudre — et il ne faut plus nous\nla faire!\n     (A continuer.)                              JAMES VAN DRUNEN.\n\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-017", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 77, "page_fin": 82, "titre_corps": "Airs de flûte", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Siebel", "ancre_debut": "AIRS DE FLUTE", "ancre_fin": "SIEBEL", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "NOTRE PROCÈS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 92, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 1056, "fin_caractere_exclue": 1807, "texte": "AIRS DE FLUTE\n                          VII\n                               C'EST AINSI\n                Faire des vers, des vers gamins,\n                Et rire, et rire, et rire encore,\n                Et, comme un pierrot qui picore,\n                Cueillir leurs parfums aux jasmins ;\n\n                Forger des vers comme des armes,\n                Pointus, effilés, sans merci,\n                Ou, pour expier son souci,\n                Egrener des ave de larmes;\n\n                C'est bon supérieurement,\n                Et tout le reste est journalisme ;\n                La strophe d'or est comme un prisme\n                Où se rape le firmament.\n\n                 Et crevât-on, phtisique et blême\n                 Avec des recors à la clé,\n"}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 971, "texte": "               -    78    -\n\nLe violon qu'on a râclé\nLaisse des notes en nous-même.\n\nLa flûte, avec ses quatre trous,\nQuatre regards de mélodie,\nQuand elle est triste, psalmodie,\nComme un martyr sous les verrous;\n\nEt rien n'y fait, ni les gendarmes,\nNi les huissiers, ni les tailleurs;\nL'air de flûte a toujours des larmes\nEn attendant des jours meilleurs!\n\n\n                   VIII\n\n                   MAL\nIl fait froid, si froid que mes yeux\nSont remplis de larmes gelées;\nCes souffrances coagulées\nMe font un mal délicieux\n\nJ'ai beau frotter, à mes paupières.\nCes glaçons de mon désespoir,\nCest chose curieuse à voir,\nIls restent durs comme des pierres.\n\n Ce mal étrange vient de vous,\nL'envolée à jamais, m'amie !\nDe l'amour et des baisers fous\nIl ne reste qu'une ophthalmie!\n\nUne ophthalmie et le regret\nDes chères douceurs en allées,\nDes longs aveux dans les allées,\nOù tout avait l'air d'un secret !\n\nMais il me plaît, ce mal, qui change\nMa jeunesse en obscurité;\n"}, {"page_pdf": 94, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 959, "texte": "                — 79 —\n\nPuisque je n'ai plus ta beauté,\nLe soleil qui luit me dérange.\n\nChaque rayon qui vient encor\nFrapper ma vue à l'agonie,\nM'insulte comme une ironie,\nEt je veux changer de décor.\n\nGivrez-vous de nuit, mes prunelles !\nL' « Ange blanc » s'est enfuie un soir\nGlacez-vous, je ne veux plus voir\nQue des ombres sempiternelles!\n\n\n\n                   IX\n\n          AU « BRITISH »\n                             A CELLE DU 30 OCTOBRE.\n\nDepuis un mois, mon en allée,\nJe t'attends en vain chaque soir,\nDans ce Café, je vais m'asseoir,\nOù tu venais, emmitoufflée.\n\nJe t'attends et tu ne viens pas ;\nSi tu savais combien j'en pleure!\nJ'y retournerai tout à l'heure\nEt je te parlerai tout bas.\n\nDe l'autre côté de la table,\nJe croirai que je te revois ;\nTu me répondras, et ta voix\nSera d'un éteint adorable.\n\nEt nous boirons des grogs très chauds,\nAu gin, ainsi que tu les aimes,\nEt dans l'éclair bleu des réchauds\nNous verrons nos deux f aces blêmes,\n"}, {"page_pdf": 95, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1168, "texte": "                    — 80 —\n\n     Nos visages tout déformés\n     Comme dans les miroirs de foire,\n     Mais sur ces reflets bien aimés\n     Nous tendrons de la gaze noire,\n\n     Les réchauds seront recouverts\n     De crêpe, ainsi que des cadavres,\n     Et toi, chère, qui tant me navres\n     Tu n'en sauras rien — que mes vers,\n\n     Mes vers qui f ont semblant de rire\n     Et sanglotent très doucement.\n     Ma voix éclate... ma voix ment'.\n     Je suis triste, jusqu'à le dire!\n\n     Pourquoi n'es-tu plus là? je suis\n     Seul, tout seul, ma petite amie !\n     Tu te tais, ô mon endormie,\n     Que ferai-je des nuits, des nuits ?\n\n     Je rêverai que je t'enlace\n     Très fort, très fort, comme au beau temps;\n     Et nous resterons bien longtemps,\n     Ainsi, tant que tu seras lasse.\n\n     Ensuite tu t'endormiras...\n     Le vent sifflera par la porte,\n     Et je n'étreindrai qu'une morte\n     Raidie et froide entre mes bras!\n\n\n\n                        X\n\n               AU BOULEVARD\nMa femme de chambre épouse un cocher,\nUn cocher du roi plus rustre encor qu'elle !\n— Je plains les chevaux — Voulons nous marcher?\n— Comme tu voudras. — Cette femme est belle!\n"}, {"page_pdf": 96, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1390, "texte": "                         — 81 —\n\n  De qui parles-tu ? tu sembles souffrir.\n  — Mais non, je suis gaie et je ris, oh! comme\n  Cette femme est laide! On dirait un homme!\n  Dis-moi, cela fait-il mal, de mourir?\n\n  — De mourir, oh non! c'est doux comme un rêve,\n  Quand on est très jeune et qu'on est très beau,\n  On descend joyeux au fond du tombeau\n  La femme qui meurt et l'homme qui crève.\n\n  — Viens, asseyons-nous sur ce banc de bois;\n  Parle-moi, dis-moi des mots en musique;\n  C'est vraiment gaga, dis, d'être phtisique?\n  Elle me parlait en baissant la voix.\n\n  Mais que te prend-il? réponds, bien aimée!\n  — Tu me promets de garder mon portrait?\n  Ah! c'est vrai que la mort est parfumée!.,.\n\n  C'est à n'y pas croire, elle se mourait!\n\n\n                           XI\n               LA F L U T E EST T R I S T E\nNous n'irons plus au bois, je reste dans ma chambre\n           En me parlant tout bas,\nNous n'irons plus au bois, au doux bois de la Cambre.\n           C'est fini, n'est-ce pas ?\n\nLes lauriers sont coupés et mis dans le potage,\n            Il n'y faut plus songer!\nNous en ferons, si tu veux, un juste partage\n           Avant de les manger.\n\nNous n'irons plus au bois, puisque c'est impossible,\n           Même en tram découvert,\nTu m'as quitté, lorsque le bois cher et paisible\n           Était encor tout vert.\n                                                        6\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 691, "texte": "                                 — 82 —\n\n\n      Les lauriers sont coupés à présent et les branches\n                  Ont l'air de grelotter,\n      Et je grelotte aussi, mais des visions blanches\n                  Me viennent visiter.\n\n      La belle que voilà n'est plus là ; la chère ombre,\n                 C'est ton frais souvenir,\n      Le souvenir exquis des longues nuits sans nombre\n                 Qui viennent de finir.\n\n      Ira les ramasser ? Personne, hélas ! la belle\n                 A pris un wagon lit,\n      Et sa douleur de me délaisser était telle,\n                 Qu'elle s'y endormit !\n                                                        SIEBEL.\n\n\n\n\n             "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-018", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 82, "page_fin": 83, "titre_corps": "Notre procès", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Anonyme", "ancre_debut": "NOTRE PROCÈS", "ancre_fin": "la rédaction de ses notes", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES PLAIDOIRIES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 97, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 691, "fin_caractere_exclue": 2092, "texte": "NOTRE PROCÈS\nA             la suite de l'article vif que nous avons publié dans notre\n              dernier numéro à l'adresse de M. Paul Wauwermans, qui\n              depuis longtemps nous ennuyait de ses petites attaques, nous\n              avons reçu de lui, par la voie ordinaire d'un recours, assigna­\ntion à comparaître devant la 2e chambre civile. On nous accusait de diffa­\nmation, d'outrage, d'injures, d'insigne méchanceté, et l'on demandait contre\nnous 3,ooo francs de dommages-intérêts et dix insertions du jugement.\nCette assignation ne nous a guère effrayé, elle nous a fait sourire et le\nrésultat nous permet de continuer à sourire et de remercier nos juges. Au\nlieu des paradoxales réclamations de notre adversaire, le tribunal ne lui a\npas accordé un franc de dommage, mais seulement une insertion? C'est un\nsuccès... pour nous, dont nous sommes d'autant plus heureux que nous\navons pu, dans ces circonstances, apprécier les sympathies nombreuses qui\ngrandissent autour de nous. Il nous reste un devoir : notre ami Georges\nRodenbach qui a plaidé pour nous, nous ne le remercions pas. C'est un\nvieux camarade et l'amitié qui nous unit tous est de celles qui aiment à se\ndévouer. Quant à Me Albert Simon, au nom de la Jeune Belgique, nous\ntenons à lui dire combien nous lui sommes reconnaissant. Avocat considéré\nau Barreau, homme d'esprit et de cœur, il nous a prêté un précieux appui\n"}, {"page_pdf": 98, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 609, "texte": "                                  — 83 —\n\nvis à vis du tribunal et du public. Nous publions ci-dessous leurs plaidoiries,\nautant qu'elles ont pu être reconstituées à l'aide des notes d'audience et des\nnotes sténographiques qu'ont bien voulu prendre deux de nos amis com­\nplaisants.\n   Par des motifs de loyauté que chacun appréciera, nous avions demandé\nà notre adversaire de vouloir bien nous communiquer sa plaidoirie pour la\npublier en entier. Mais Me de Burlet nous a écrit, qu'à raison de circonstances\npersonnelles, il n'avait pas le temps d'achever la rédaction de ses notes.\n\n\n                        "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-019", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 83, "page_fin": 102, "titre_corps": "Plaidoirie de M. Georges Rodenbach", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Notre procès", "signature_source": "Georges Rodenbach", "ancre_debut": "LES PLAIDOIRIES", "ancre_fin": "Fonder une littérature nationale", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 98, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 609, "fin_caractere_exclue": 2227, "texte": "LES PLAIDOIRIES\n\n           PLAIDOIRIE DE M. GEORGES RODENBACH\n                  MESSIEURS,\n\n   Je ne dirai pas, comme mon honorable contradicteur, que je plaide\ndevant l'opinion publique. Je ne dirai pas que je compte m'exprimer en\ntoute liberté comme si je m'adressais à un jury.\n   Non, je plaide pour le tribunal et j'ai confiance dans son jugement.\n   C'est dire que je ferai descendre cette petite affaire des hauteurs où\nMe de Burlet a voulu la hisser. Il a eu bien tort de prendre un ton de\nréquisitoire. Il n'y a pas d'accusé ici.\n   Il a eu bien tort d'enfler sa voix, de brandir une grande épée, de jouer\nl'ogre et de tirer des bottes de sept lieues pour sauter par dessus ce petit\nprocès.\n   Car il a été entraîné bien en dehors des faits. Pourquoi le procès au\nNational ? Il est mort. Pourquoi le procès à Camille Lemonnier, à notre\ngrand et pur artiste, à propos de l'Hystérique qui n'avait rien à voir dans\ncette cause ? Devant des hommes comme celui-là, Me de Burlet, vous\nn'avez qu'une chose à faire : c'est à rester chapeau bas !\n   Quant aux incidents récents qu'on a rappelés en essayant de les rattacher\nà la cause actuelle, il eût mieux valu s'en taire; ce sont des choses finies,\ndes blessures fermées et la Jeune Belgique a eu la délicatesse de n'en plus\nparler, elle qui, cependant, s'y est trouvé mêlée de moins près que mon\ncontradicteur! (Acclamations. Le président menace de faire évacuer la\nsalle).\n   Restons donc dans les seuls faits de la cause, et ici laissez-moi dire tout\nd'abord, qu'au reçu de votre assignation, c'a été un immense étonnement,\npour ne pas dire un immense sourire.\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2791, "texte": "                                  -   84   -\n\n   Quoi! un procès? des dommages-intérêts? Le bruit, le prétoire, tout cela\npour un petit éreintement drolatique que vous avez demandé, cherché,\nprovoqué. Vous vouliez à tout prix devenir un martyr, un martyr de la\nJeune Belgique et vous montrer les bras en croix avec notre plume passée\ncomme un glaive au travers de votre cœur. Et maintenant, que vous l'avez\nreçu ce petit éreintement si longtemps attendu, vous n'êtes plus content,\nvous vous fâchez tout à fait, vous criez fort en vous prétendant diffamé,\noutragé dans votre honneur. Mais, permettez ; de la diffamation, où voyez-\nvous cela? On a voulu, tout à l'heure, parler droit d'un air protecteur, mais\nnous pourrions rétorquer la leçon de droit et demander où l'on trouve ici le\nfait précis exigé par l'art. 433 pour qu'il y ait diffamation. M. Haus et les\ncriminalistes indiquent qu'on peut traiter quelqu'un d'assassin, de faussaire,\nde voleur. Ce sont là de simples injures, à moins qu'on ne précise qu'ils\nont commis tel crime ou tel faux.\n   Article injurieux, tout au moins, plaiderez-vous. Mais ici encore osera-\nt-on essayer de prouver que l'honneur, que la considération du demandeur\nont été atteints, que notre article ait pu l'exposer au mépris public comme\nla loi le veut. Ce que nous avons dit de lui, ce sont des qualifications, des\nappréciations, des formes imagées, neuves, pittoresques, drôles, je le veux\nbien, que vous n'avez pas comprises.\n   Et puis, le dommage, un dommage évaluable en argent? Cancre! cinq\ncents francs. Abcès froid! cinq cents francs. Quel joli dictionnaire nous\npourrions faire en inscrivant à côté de chaque mot son prix en justice. Avec\nle tarif du demandeur, il y a vraiment des mots qui ne seraient plus acces­\nsibles qu'à des millionnaires. En réalité, vous avez été éclaboussé d'encre,\nmais, j'imagine que les billets de banque sont un papier buvard assez\nbizarre pour essuyer ces taches.\n   Il n'y a dans tout ceci que votre amour-propre endommagé; or, l'amour-\npropre c'est l'habit de l'honneur. Quand on vous le déchire un peu, ne\nvenez donc pas demander à la justice qu'elle vous le reprise, qu'elle vous\nfasse un amour-propre tout neuf. Les tribunaux n'ont à connaître que des\ncoups portés à l'honneur, à la considération, c'est-à-dire qui blessent jusqu'à\nla chair et jusqu'à l'os. Laissez-les donc tranquilles à vous plaindre de vos\nchausses endommagées.\n   A vrai dire vous pourriez insinuer qu'il y a autre chose que votre amour-\npropre endommagé et cela pour ce drôle de petit coup de pied au derrière\nqui termine notre article. Voilà pourquoi, sans doute, vous demandez trois\nmille francs. C'est cher, c'est beaucoup, c'est superbe! Trois mille francs\npour un pauvre petit coup de pied. A ce compte-là, je connais des gens qui\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2964, "texte": "                                   — 85 —\n\nvoudraient presque en recevoir tous les jours. Cela deviendrait une position\net ce n'est plus la main que les mendiants devraient tendre dans la rue.\nTrois mille francs ! pour un coup de pied théorique, imaginaire, quel manque\nde proportion ! et je suppose que Max Waller doit avoir à l'heure actuelle de\nbien cuisants remords de ne pas l'avoir donné tout à fait. C'eût été une\nviolence légère, une contravention de quatrième classe qui lui aurait coûté\nvingt-cinq francs, peut-être moins, grâce à ses bons antécédents, et vous\nn'auriez pas même pu vous constituer partie civile, car ce petit coup de\npied ne vous aurait pas occasionné une incapacité de travail, j'imagine. Et\nmaintenant, au lieu de vingt-cinq francs, c'est trois mille francs pour vous\nl'avoir envoyé par la poste... restante. (On rit.)\n   Pour continuer l'examen des conditions juridiques, outre qu'il n'y a ni\ninjures, ni dommage, il n'y aurait, en tout cas, point d'intention méchante.\nC'est vif, oh ! je le reconnais, nous avons voulu à coup sûr être désagréable\nau demandeur, mais non atteindre sa considération, cette chose intime et\nsacrée, ce manteau d'honneur dans lequel on a le droit de marcher revêtu\nparmi ceux de son pays. Ceci, c'est une façon de se débarrasser d'un adver­\nsaire, de le faire taire, de l'obliger à quitter la partie et ceux qui connais­\nsent l'histoire littéraire et les coutumes des gens de lettres, l'auront compris\nainsi. Ah! mon honorable contradicteur, vous avez laissé échapper un aveu\nbien inhabile, vous n'avez jamais lu, dites-vous, d'autre livre réaliste que le\nGode pénal. C'est très bien, c'est très beau, mais cela vous empêche de\nsavoir combien les polémiques violentes des littérateurs sont usitées, consa­\ncrées, presque légitimées par l'usage. Le plus souvent, on riposte par la\nplume quand on est écrivain et si l'on est plus brave et qu'on ait l'envie de\nfaire des exploits, ce n'est généralement pas les huissiers qu'on en charge.\nL'histoire littéraire est pleine d'incidents analogues, je vous en ferai la\npreuve tout à l'heure, mais je veux de suite, pour vous mettre en appétit,\nvous conter ce qui arriva à La Harpe dans ses démêlés avec Dorat. Dorat,\nle poète exquis, le plus dix-huitième siècle, le poète à manchettes, à\ndentelles, écrivit à l'ennuyeux auteur du Cours de littérature : « On ne peut\nsouffrir une vanité si insultante sans être tenté d'appliquer une correction à\nl'auteur. Quand un nain se piète pour se grandir, une chiquenaude vous en\ndébarrasse ». Vous voyez que Dorat nous avait donné l'exemple. Vous\nméritez une correction, vous êtes un nain et je vous donne une chiquenaude!\nC'est presque le même cas. Nous autres, nous avons envoyé par écrit une\nchiquenaude du pied, c'est tout au plus un changement de doigts. Eh bien!\nque fit La Harpe? Rien. L'Académie qui avait beaucoup moins d'esprit\nque lui, le convia d'agir sous peine de se voir rayer du tableau... de ses\n membres.\n"}, {"page_pdf": 101, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2694, "texte": "                                       — 86 —\n\n   La Harpe n'intenta pas de procès. Imaginez combien, s'il l'avait fait, il\nnous paraîtrait ridicule. J'ai bien peur que M. Wauwermans ne soit ridicule\ndevant l'histoire.\n   Mais ici le ridicule se complique d'un peu d'audace, étant donnés les\nantécédents de cet article. C'est le premier, le seul, que nous ayons publié\nà son sujet. Voyons ce qui l'a amené. Qui est l'agresseur et si nous n'étions\npas en une sorte de légitime défense de la plume.\n   Pour cela, remontons à 1882. A ce moment, le demandeur envoya de la\ncopie à la Jeune Belgique, signée P. de Fontanar. C'était son pseudonyme\ncomme plus tard Ric-Rac, don Pablo. Quand on n'a pas de nom en littéra­\nture, on en prend plusieurs. Car alors, même en signant, c'est anonyme.\n   Cette copie fut refusée par l'avis suivant de la boîte aux lettres, où l'on\nest toujours exposé à trouver des épines. Tant pis pour ceux qui les affron­\ntent. Voici cette notification d'une gaîté piquante par laquelle la chose lui\nfut signifiée :\n  M. P. de Fontanar, — Il y a de très bonnes choses dans votre article, mais j'aime\nencore mieux Dumas père et il a dit cent fois ce que vous dites dans votre Basoche. Et\npuis, avez-vous lu votre article? Je suis sûr que non, vous dormiriez encore! Vous\nécrivez bien; autre chose, de grâce, et ne faites plus la concurrence au chloral de Follet.\n\n   Le demandeur ne se rebuta point. C'était son rêve de collaborer, et peu\naprès il revient frapper à la porte où on le laisse une seconde fois, car il n'a\npas de talent et nous en avons assez! (Exclamations dans l'auditoire). Mainte­\nnant, c'en est trop, et M. Wauwermans a juré de se venger. Il fondera une\nrevue, une revue à lui, où sa copie ne devra plus faire antichambre, une\nrevue ennemie d'où il pourra tirer sur nous, et dès 1883, les hostilités\ncommencent.\n   La Revue s'appelle la Revue Contemporaine. Et dans presque chaque\nnuméro on y attaque les écrivains de la Jeune Belgique. — C'est d'abord\nun article intitulé : Jeunes Belges, où l'on déclare « qu'ils commencent à\ninspirer autre chose que la commisération : le dégoût ». — « Le propre par\nle sale, voilà leur devise ». — « Remuer des fumiers et nous apporter une\npourriture qui sera nôtre. » — Et le demandeur, qui entame gaîment la\npartie, termine en demandant pour son usage personnel l'adresse du perru­\nquier de MM. Hymans et Potvin. De quoi vient-il se plaindre aujourd'hui\nqu'on la lui a donnée ?\n   Peu après, la note s'accentue : « La jeune école belge aura vaincu l'indif­\nférence du public pour succomber sous les mépris et les dégoûts des\nhonnêtes gens ! Nous avons cherché le poète; nous n'avons, hélas! trouvé\nque des Mangins ! »\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2580, "texte": "                                  -   87    -\n\n   Tout cela n'a pas fait grand bruit, mais comme on veut un éclat à tout\nprix, on va cette fois se servir de la publicité plus grande du Patriote, pour\nrépéter le reproche infamant qu'on ne cesse de formuler en détail depuis\nplus d'une année. Alors paraît le grand article intitulé : Pornographes, où\nl'on dénonce la Jeune Belgique, qui a salué comme superbement artistique\nl'Hystérique, de Lemonnier, dont elle publiait des fragments. Le deman­\ndeur ajoutait :\n   « Notez que ceci est écrit sous l'inspiration de M. Max Waller, fils du\nD r Warlomont, dont on connaît les philippiques académiques sur cette\nquestion ».\n   Je ne dois pas relever ce qu'il y avait d'indélicat à mettre en cause ici la\npersonnalité du D r Warlomont, — mais comme on le voit, M. Wauwer-\nmans s'attaquait nominalement à M. Max Waller, et il ajoutait en parlant\nde lui et de ses amis :\n   « Les saligauds qui trouvent excusables et dignes de leur admiration\nces ordures raffinées ! »\n   Plus loin il les appelle encore des marchands de scandale, et pour que\nvous jugiez la dignité de sa polémique, il s'attaque à Lemonnier, chez\nlequel il allait naguère en disciple tremblant. Il déclare maintenant que\n« ses pages suent profondément l'ennui, son tpleines de pathos et qu'il n'est\n en somme que le prophète du charabia. »\n   Pour comble, il appelle sur la Jeune Belgique l'action du parquet pour\nréprimer, en nous condamnant, la pornographie littéraire, — et, chose\ncomique ! il demande aussi en terminant, l'application des peines relatives\nau duel.\n   Ainsi donc, pendant toute une année, c'est une suite d'attaques passion­\nnées, injurieuses, par lesquelles on nous dénonçait au mépris du public et\ncela, mon honorable contradicteur, à ce moment même où vous recon­\nnaissez qu'il y avait un bel élan, un effort glorieux de toute une jeunesse\nattirée à l'idéal, souffrante, acceptant la vie difficile, détachée des préoccu­\npations d'argent, pour réaliser et conquérir le Beau, pour fonder en ce pays\nréfractaire une littérature nationale. Et c'est alors, à ce moment traversé\nde si grands rêves, que le demandeur, par un dépit misérable, ne cessait de\nnous accuser, de nous diminuer, de nous prêter les intentions les moins\nnobles pour écarter la Foule de nous. Il allait même jusqu'à s'attaquer au\nplus grand, au plus pur des nôtres, celui qu'il saluait, naguère, comme le\nprécurseur de la jeune littérature, auquel il avait mendié des recommanda­\ntions et il en arrivait à le dénoncer comme le prophète du charabia et\n comme un marchand de scandale.\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2849, "texte": "                                        — 88 —\n\n   Et comme c'était faux! Un pornographe lui! Des pornographes, nous!\nEt vous voulez que nous ayons accepté pareil outrage?\n   Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un pornographe? Un spéculateur\nde lettres, un courtier de mots sales, allumant ses titres comme des lan­\nternes rouges. Un véritable tenancier de lettres ! Qu'importent la violence,\nla brutalité, si l'Art s'en mêle, l'Art qui élève et purifie tout. A vous\nentendre, Juvénal serait un pornographe! Shakespeare, pornographe! Zola,\npornographe ! Décidément vous avez raison de le dire et l'on s'en serait\naperçu, du reste; vous n'aviez jamais étudié d'autres livres réalistes que le\nCode pénal. Sinon vous n'auriez pas lu avec cet effarement une poésie char­\nmante du défendeur. Vous auriez senti le charme du rythme, la gaze ailée\ndes rimes, l'allure pimpante des strophes qui font des manières. Vous auriez\ncompris qu'il n'y a dans ces vers que de l'art, et vraiment, à vous les entendre\nlire, je me souvenais d'un procès analogue, celui de Catulle Mendès, de qui\non avait lu aussi des vers qu'on dénonçait comme immoraux. Tous les\nchefs illustres du romantisme, Flaubert, Baudelaire, Banville, étaient là qui\napplaudirent. Ici on pousse plus loin, et j'en suis aise, le respect de la jus­\ntice, mais, j'en suis certain, après la lecture de ces vers, l'applaudissement\nétait dans tous les cœurs.\n   Maintenant, que répondre à cet article du Patriote si méchant, si\npassionné, si faux, d'autant plus faux que le demandeur lui-même avait\nécrit et signé de son nom, à propos d'un des nôtres, que son livre,\n« mettait un terme à l'insipide reproche des Jeune-Belgique condamnés\nau sale et à l'immoral à perpétuité. » Voici la réponse, une réponse\ncharmante, plus que jolie, spirituelle, digne aussi des traditions de Dorat :\n\n                                      RÉPONSE\n             A Monsieur le Directeur du PATRIOTE,\n                                      19, rue Léopold,       Bruxelles.\n  « Saligaud, pornographe, » c'est bien vous qui parlez, Messieurs du Patriote?\n  Que voilà un ton de mauvaise société! Les duchesses qui vous lisent — car vous êtes\nlus par les duchesses, n'est-ce pas? — ne pourront plus supporter longtemps cela et vont\nse désabonner pour prendre le Figaro, qui sait se tenir. Que diable ! Ne vous lâchez pas\nainsi... il y a des dames !\n\n   La publication de l'Hystériquc vous gêne donc bien, qu'elle vous porte à ces excès de\nlangage'?\n   Et la Jeune Belgique aussi, avouez-le! Vous avez, en la lisant, envie de tendre votre\nfin mouchoir de batiste et de dire : « Cachez, cachez ! » (après avoir bien regardé d'abord,\ns'entend). Vous mettez des feuilles de vigne sur les chapitres où la sainte morale est\noffensée..., mais on voit au travers des feuilles de vigne et la lecture demi-voilée a plus\nde saveur...\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2610, "texte": "                                      -89-\n\n\n  Vous parlez d « ordures raffinées. » Le mot est joli. A les entendre, ces deux vocables\nunis, on éprouve un petit titillement délicat, comme un parfum de décadence savoureuse...\n« Ordures raffinées, » vous vous y connaissez, farceur; voyons, mauvais garnement,\ndites-moi ça tout bas, tout bas, que j'aie ma part, que je puisse aussi faire claquer la\nlangue...\n\n   Ric-Rac, votre article est signé Ric-Rac. Ce nom fait le bruit d'une chose qui craque,\nric-rac, qui se détraque, ric-rac, un nom comme vos idées, un nom de patraque, ric-rac !\n\n   Que fait-on? Cette réponse n'est pas insérée. Il n'y a donc pas de discus­\nsion possible avec un adversaire qui se dérobe, qui ferme sa porte après\navoir invectivé. Dès lors il n'y a pas lieu de s'étonner qu'on le fera taire\nplus tard par quelques lignes violentes, puisqu'il n'a pas compris le français\nque nous lui parlions d'abord, le langage qui nous est habituel. C'est sa\nfaute à lui. Comme dans le Conte des Fées, les paroles tombent d'abord en\npierreries et, puisqu'on ne les ramasse pas, elles se changent en couleuvres.\nCe sont ces couleuvres-là que vous avez bien dû avaler!\n   Cela avait duré ainsi pendant toute une année, mais le thème était usé.\nIl fallait trouver du nouveau, chercher une guitare nouvelle où pincer d'au­\ntres cordes.\n   Alors, après avoir représenté constamment les jeunes écrivains comme\ndes cyniques et des pornographes, on invente une accusation nouvelle. Ils\nsont tous impies, sacrilèges, blasphémateurs, anti-religieux. Leurs protes­\ntations de respect pour les croyances, c'est du mensonge. Cela se lit tout\nau long dans la Revue contemporaine de 1884 et 1885. Et pour résumer ces\naccusations en un mot, la Jeune Belgique, qui se donne à faux comme une\nrevue d'art, est en vérité une « revue archi-libérale ». Ce sont les termes de\nl'article du Patriote auquel notre article incriminé répond.\n   Revue archi-libérale. Cela n'a l'air de rien, mais celui qui portait le coup\nsavait bien combien il était perfide.\n   C'était une équation : archi-libéral impliquait la libre-pensée et la libre\nmorale. C'était un rappel des reproches de pornographie avec quelque\nchose en plus.\n   En réalité c'était pour Max Waller l'accusation la plus pénible et la plus\ngrave, tout autant que si on l'avait accusé de donner à sa revue une couleur\nultra-catholique.\n   Comme directeur d'une revue d'art, il avait assumé la responsabilité\nde la maintenir en dehors des poussières de la politique. Et cela il le\ndevait :\n   D'abord à ses collaborateurs qui professent les opinions les plus diverses,\n"}, {"page_pdf": 105, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2684, "texte": "                                   — 90 —\n\n qui appartiennent à des journaux de toutes nuances, car c'est parmi nous\n que la jeune presse tout entière s'est recrutée. Seulement la plupart n'y font\n que de la chronique, de la critique et de la fantaisie littéraire.\n   Quelques-uns encore sont absolument indifférents, hostiles à la politique,\nestimant, avec Baudelaire, que l'artiste ne doit être d'aucun parti parce\nqu'il serait un homme comme les autres. (Bruit dans l'auditoire.)\n   Voilà pourquoi la politique devait être exclue ; voilà pourquoi l'y intro­\nduire, — et le demandeur en accusait Max Waller, — c'était provoquer la\ndésunion immédiate de ceux qui se réunissaient dans la revue, comme sur\nun terrain neutre, pour y réaliser ensemble le Beau !\n   Il le devait surtout à l'Art, l'Art qui est souverain, qui ne sert personne,\nqui est en dehors et au dessus de la politique. La politique c'est l'action ;\nl'Art c'est la création. Il y a beau temps qu'ils ont divorcé et cela se com­\nprend ; l'artiste n'accepte pas les opinions toutes faites — comme la Foule !\nLui, fait lui-même le tour des idées et, par suite, il en arrive à une sorte\nd'équité suprême qui exclut tous les fanatismes, qui légitime toutes les\ncroyances, car il découvre de l'erreur dans toute vérité et de la vérité dans\ntoute erreur.\n   Donc, laisser tomber la revue dans la politique, c'eût été de la part de\nMax Waller une trahison à ses amis et une trahison à l'Art.\n   Pourtant M. Paul Wauwermans ne cesse de l'en accuser dans sa revue —\net comme si ce n'était pas assez, il se sert encore de la publicité du Patriote\npour lui nuire davantage. Et voyez comme il était de mauvaise foi ; comme\nil était coupable en ne cessant de rééditer cette contre-vérité consciente.\nCar, enfin, lui nous lisait et, dès lors, à chaque numéro, l'évidence lui\ndevait frapper les yeux que la revue n'est pas une revue archi-libérale.\n   La meilleure preuve, c'est que lui-même a cherché à y entrer ; c'est qu'un\nde ses confrères du Patriote a écrit chez nous et y écrira bien encore, je\nsuppose.\n   Et voyez ce détail plaisant : au dessus même de son premier article d'at­\ntaque, que nous reproduisions, figure un cantique, un sonnet à la Vierge\nMarie :\n                                CANTIQUE\n             O vierge à toi ma vie, à toi mon cœur altier!\n             A toi mes rêves pleins de formes idéales,\n             Je t'ai mise si haut sur les ors d'un trépied,\n             Si haut sur mes encens contournés en spirales\n             Qu'aujourd'hui mon amour n'est plus qu'un désir bleu,\n             Et perdu dans la boue infecte, les mains jointes,\n             Je te vois à la place où je devrais voir Dieu.\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2751, "texte": "                                   — 91 —\n\n\n    Lui qui nous lisait, il savait aussi ce mysticisme d'art où plusieurs sont\nentraînés, l'un faisant un livre sur les Moines, l'autre reporté aux pieuses\npratiques de l'enfance ou aux religieuses légendes des campagnes de\n Flandres : tous en tous cas — sceptiques ou croyants — en rupture avec\nles haines bêtes de la foule pour les symboles de la foi.\n    En voulez-vous un exemple. Ecoutez ces quelques lignes d'un des nôtres\nqui s'est distingué dans la critique. Il s'agit des jésuites et vous verrez com­\n bien ce jugement sur eux est empreint d'élévation, de respect et d'équité :\n    « Le discrédit qui les frappe correspond à cette haine pour les forts,\n « pour les supériorités, qui caractérise la société moderne. Tant de hautes\n « qualités aristocratiques : la discrétion souveraine, l'abdication dédai­\n    gneuse pour toute puissance apparente, le mépris des gloires terrestres,\n « enfin l'atmosphère suprêmement élevée qui les enveloppe devaient\n « condamner les jésuites en un temps où les grandes vertus ne peuvent\n « s'harmoniser avec les mœurs. »\n    Et vous direz encore que c'est une revue archi-libérale, celle qui publie\nde pareilles choses.\n   Et qu'ici la malignité qui nous observe n'en conclue pas que c'est par\ncontre une revue à tendances catholiques.\n   Ni l'un ni l'autre. En dehors, bien au dessus de la politique! Le\nmouvement des jeunes a été justement une évasion hors des vulgarités de\nnos luttes politiques, pour lesquelles ils ne savaient plus se passionner.\nEt vraiment il est heureux qu'une circonstance, solennelle comme celle-ci,\nse soit offerte pour affirmer ces idées de tolérance et de justice, remplaçant\nl'esprit de parti. Car c'est l'éternelle grandeur et la noblesse de l'art de\nsavoir se dégager des partis-pris, des haines systématiques et de saluer les\nValeurs sociales partout où elles se trouvent.\n   C'est ce que la Jeune Belgique a voulu faire ; c'est ce qu'elle a proclamé\nsouvent; c'est ce que Max Waller a réalisé, suivant son devoir impérieux.\nPar conséquent le demandeur a sans cesse affirmé un fait faux, et cela\ndans un but de désunion, dans une intention méchante, par dépit et par\nrancune. Il ne pouvait se consoler d'avoir été évincé de la Jeune Belgique,\nou plutôt de n'y avoir point été admis; il ne pouvait se consoler d'être resté\nsur la grève, tandis que le vaisseau, parti sans lui, est là-bas qui pointe ses\nmâts, dresse ses voiles et dérive vers des pays de rêves et aussi — soyez-en\nsûr — vers des pays de gloire !\n   Et puis, cela se compliquait d'une question de boutique. Vous dirigiez,\nvous, une revue qui s'affichait comme une Revue catholique Vous aviez\npeu d'abonnés : c'était une publication obscure, ignorée, presque chimé-\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2567, "texte": "                                 — 92 —\n\n\nrique. Il fallait attirer la clientèle et pour cela vous dénonciez aux vôtres\nla Revue achalandée et connue comme une revue de libre-pensée et\nde libre morale. — A nous les lecteurs du Patriote! Prenez la Revue\ncontemporaine ! C'est la vraie Revue, la seule, l'unique, la Revue qui est\nsituée sur un bon coin !\n   Donc pendant deux ans et demi cette double accusation se reproduit\nsans cesse. On ne polémique pas avec un tel adversaire dont la mauvaise foi\nest évidente, qui n'a que des sentiments de rancune ou des préoccupations\nd'argent, car ses attaques se reproduisaient souvent à l'époque du renou­\nvellement des abonnements.\n   Alors on s'exaspère, on se fâche, harcelé qu'on est par trois journaux\nà la fois, car le demandeur va jusqu'à se servir du Palais, le journal du\nJeune Barreau, pour tirer sur nous. C'est le sanglier percé de flèches qui se\nsecoue et donne de la corne dans le ventre... ou ailleurs? Certes Max Waller\ny met de la violence, de l'emportement, mais cette passion dans la bataille,\nc'est le propre des grandes convictions et des purs enthousiasmes. Il aurait\npu. en se présentant devant le tribunal, reprendre à son profit la superbe\n déclaration de Zola et borner sa défense à redire après lui :\n   « C'est vrai, je suis un passionné et j'ai dû être injuste souvent. Mais je\n« ne donnerais pas ma passion pour la veulerie complaisante et le misérable\n« aplatissement des autres. N'est-ce donc rien la passion qui flambe, la\n« passion qui tient le cœur chaud? Ah! vivre indigné, vivre enragé contre\n « les talents mensongers et les réputations volées ! »\n   Alors, poussé à bout, obligé de riposter à la longue provocation qui con­\nstitue une sorte de légitime défense de la plume, surtout avec le sentiment\nqu'on est supérieur (bruit), on fait quelques lignes qui équivalent à ceci,\ncomme on disait au moyen-âge : « Or, ça ! maraud, dégaine, ou tais-toi ! »\n   L'adversaire ne dégaine pas; il tire... sa plume et la passe à l'huissier!\n\n\n\n\n   Avant de continuer, nous tenons à faire une déclaration en réponse à une\npartie de la plaidoirie de mon honorable contradicteur, — la partie la\nplus longue, — le thème presque exclusivement développé, — à savoir que\nl'article incriminé ne serait de la part de Max Waller, qu'une façon de se\nvenger sur le dos du demandeur, — faible, inoffensif, a-t-on dit — d'un\néchec subi ailleurs.\n   Quant à nous, nous avions pensé qu'il serait plus délicat de laisser en\ndehors ces incidents étrangers qui ont reçu une satisfaction pleine, hono­\nrable pour tous.\n"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2455, "texte": "                                   — 93 —\n\n   Nous pensions aussi qu'il n'était pas convenable d'occuper les moments\ndu tribunal d'autre chose que du procès qui lui est soumis.\n   Mais puisque la partie adverse en a pensé autrement, nous nous voyons\nobligés d'expliquer par quels motifs de haute convenance M. Max Waller\nne permet pas à ses conseils de répondre à cette partie de la plaidoirie de\nMe de Burlet relative à des événements qu'il n'a pas osé lui-même préciser.\n   Il est certains feux que le moindre souffle peut ranimer, et nous n'enten­\ndons pas que nos plaidoiries puissent avoir cet effet.\n   Si M. Max Waller n'a pas donné suite à la lettre à laquelle Me de Burlet\na fait allusion et qu'il prétend lui peser encore, — c'est parce qu'il s'agissait\nd'affaires connexes et qu'au reste son passé le met à l'abri, lui, d'un soupçon\nde lâcheté.\n   Nous pouvons donc nous borner à renvoyer M. Wauwermans au juge­\nment du tribunal correctionnel de cette année, qui a condamné Max\nWaller pour s'être battu en duel.\n   Nous ne savons ce que Me de Burlet entend par un duel de journaliste,\n— mais celui-ci avait lieu entre publicistes et l'une des parties a été blessée\nd'un coup d'épée.\n   Pareils duels sont toujours dangereux, et celui qui s'y expose est désor­\nmais à l'abri de tout soupçon.\n   Laissons donc en dehors une fois pour toutes ces choses étrangères au\nprocès, et occupons-nous de M. Wauwermans, qui vraiment doit un peu\nen vouloir à son conseil d'avoir tant plaidé pour les autres et si peu pour\nlui-même.\n   On dirait vraiment qu'il ne figure au procès que comme personne inter­\nposée.\n   Après cette déclaration, je reprends ma plaidoirie en résumant ce que\nj'avais l'honneur d'exposer hier au tribunal.\n   Je vous ai montré qu'en droit il n'y avait pas de diffamation, puisqu'il\nn'y avait l'articulation d'aucun fait précis, qu'il n'y avait pas de termes\ninjurieux, mais des appréciations dans une forme imagée et vive sur la\nnon valeur d'un écriveur.\n   Je vous ai dit aussi qu'il n'y avait pas de dommage, évaluable en argent,\nattendu qu'on n'a pas même essayé d'en faire la preuve.\n   En fait, je vous ai signalé les commencements : la copie du demandeur\nenvoyée et refusée à la Jeune Belgique et son dépit le poussant pendant\ndeux ans et demi à une agression passionnée, injuste, de mauvaise foi,\ns'attaquant même à Camille Lemonnier, chez lequel il alla naguère se\nprosterner et mendier des appuis, pour ensuite l'attaquer.\n"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2576, "texte": "                                   — 94 —\n\n   Et comme afin d'accentuer cette attitude, on vient à cette audience\nrecommencer le procès à l'Hystérique, un livre qui n'est pas en cause, et\non fait cette chose injurieuse de le joindre à son dossier en le tatouant au\ncrayon bleu, comme un dos de forçat !\n   Ces faits seuls vous montrent le peu de bonne foi et de dignité que le\ndemandeur à mises dans toute sa polémique.\n   Et si j'y ai insisté, c'est que le tribunal tiendra compte de ces antécédents,\nmalgré la matière civile, comme on en tient compte devant les juridictions\npénales.\n   Maintenant que l'article incriminé est expliqué par ce qui l'a précédé,\nexaminons-le dans le détail, et voyons s'il contient vraiment une diffa­\nmation ou des injures qui puissent ruiner le demandeur dans son honneur\net sa considération.\n   D'abord, on démasque celui qui ne signe pas son article d'attaques et de\nreproches. Ric-Rac, c'est commode; çà n'est connu de personne; cela\npermet de tout dire. On va déposer son petit éreintement dans un petit\njournal.\n   On ne se trahit pas. Et puis on se sauve ! ni vu ni connu !\n   C'est une mode facile et combien n'oseraient pas publier ce qu'ils\npublient s'ils étaient obligés de signer. Mais ils aiment mieux — ainsi que\nje l'écrivais un jour — aller, comme en des maisons de passe, faire leur\nordure anonymement!\n   Eh bien, non! Monsieur! à visage découvert !\n   Et l'on imprime tout vif le nom de l'agresseur : M. Paul Wauwermans.\n   Et pour montrer que ses attaques n'ont pas grande valeur, on en donne\nle mobile : C'est que sa copie a été régulièrement refusée. Pourquoi? Parce\nque c'est un écrivain inexistant, un raté de lettres, un abcès froid.\n   Écrivain inexistant, raté de lettres, voilà qui est permis à coup sûr, sinon\ntout écrivain à qui on ne reconnaît pas du génie, pourra trouver qu'il en\nrésulte pour lui un dommage moral et même matériel, ce qui arrive.\n   Abcès froid, voici qui vous indigne, mais ne le détachons pas du reste.\nC'est une expression imagée, comique, d'une opinion littéraire. Il faut la\nrapprocher de ce qui précède : raté de lettres, écrivain inexistant, abcès\nfroid. C'est une gradation, un groupement de synonymes. Abcès froid,\nlittérairement, bien entendu. Il fallait prouver, vous, que c'était une\ninjure. Vous ne l'avez pas essayé, car à moins de l'expliquer comme nous\nfaisons, cela ne veut rien dire du tout, pas plus que si l'on vous disait :\nMonsieur, vous êtes un cor au pied ou une phtisie du larynx. D'ailleurs,\nquand on fait la jonction des termes, on comprend. Philologiquement aussi,\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2598, "texte": "                                  -   95    -\n\nqu'est-ce qu'un abcès froid ? c'est celui qui s'enflamme très lentement, dit le\ndictionnaire. — En littérature cela équivaut à dire qu'on s'enflamme aussi\navec lenteur ou qu'on ne s'enflamme pas du tout, en d'autres termes...\nqu'on n'a pas encore percé! (Hilarité).\n   C'est si vrai que vous allez voir le parallélisme s'établir. Jeune cancre,\nc'est encore la même chose qu'abcès froid, un synonyme qui équivaut à\nune appréciation peu aimable mais licite de la valeur littéraire d'un adver­\nsaire.\n   Savez-vous la signification propre du mot cancre? C'est le nom vulgaire\ndes crabes et de quelques autres crustacés, et par analogie, dans un sens\ndérivé, se dit des écoliers qui marchent aussi lentement, qui ne font pas de\nprogrès. Combien n'ont pas été traités de cancres par leurs professeurs.\n   Or, M. Wauwermans est encore élève en littérature. Il peut être permis\nde trouver qu'il n'est pas fort.\n   Et vous dites à grands cris que nous avons porté atteinte à votre honneur\net à votre considération! Nous n'avons pas dit cela, il est vrai, pour lui être\nagréable. Nous avons voulu le rendre ridicule, c'est vrai! C'est notre droit!\nC'est la nécessité de la guerre. On tue son adversaire comme on peut.\n   Mais que le demandeur se rassure. Nos coups ne l'ont pas exposé au\nmépris public, car malgré toutes nos qualifications littéraires, nos mots\nimagés n'affirment pas en ce qui- le concerne un fait outrageant. C'est pré­\ncisément pour cela qu'il n'y a pas de dommage et que son action n'est pas\nfondée.\n   Ce sont des appréciations licites sur la valeur d'un écrivain. C'est ce qui\nfait que ces mots n'ont pas la portée qu'ils auraient dans la vie sociale\nordinaire, dans d'autres sphères où les formules cérémonieuses sont la tra­\ndition des controverses.\n   Mais de telles vivacités ont été de tous temps dans les usages des gens de\nlettres. Et qu'ici on ne se méprenne pas ; on aurait trop beau jeu et j'en­\ntends d'ici notre éminent contradicteur, Me Lejeune, avec sa bonhomie\nétonnamment spirituelle, s'écrier tantôt : « Comment, vous appelez cela\ndes usages littéraires! Non,' ces choses triviales n'ont rien à voir avec la\nlittérature! »\n   Eh bien ! si ; de tous temps c'a été l'habitude des grands artistes d'être\npassionnés, brusques, brutaux, pour se débarrasser des gens sans talent\naboyant à leurs talons. Nous ne l'avons même pas inventé, ce ton-là!\nCertes nous le regrettons, c'aurait été une originalité de plus. Nous aurions\npu en prendre un brevet.\n   Mais nous avons des précurseurs dans tout le cours de l'histoire litté-\n"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2401, "texte": "                                    — 96 —\n\nraire, et sans remonter trop haut, voulez-vous savoir ce qu'écrivait à\n Dassoucy Cyrano de Bergerac, l'auteur de l'Histoire comique de la lune\net du soleil :\n   « Hé ! par la mort, Monsieur, vous ne tenez lieu de rien au monde.\n « Vous n'êtes plus qu'un clou aux fesses de la nature (vous voyez que nous\n« ne sommes pas loin d'abcès froid) ; vous qui tomberez si bas si je cesse\n« de vous soutenir, qu'une puce en léchant la terre ne vous distinguera du\n« pavé. »\n   Voilà qui est roide, n'est-ce pas? Or, il est certain que Dassoucy se garda\nbien d'intenter un procès pour se faire appliquer sur son clou un jugement\nen guise d'emplâtre.\n   Je ne vous parlerai pas de la mode célèbre des épigrammes, pleines des\ninjures les plus vives qu'on se renvoyait comme des volants sur la raquette\ndes petits quatrains.\n   Mais il y en eut de fort outrageantes, dans le genre de celle-ci qu'on\nadressa à Vilain :\n                Tu prends tant de plaisir à parler de l'ordure\n                Qu'on te peut soupçonner d'être d'une nature\n                Qui vaut encore pis que celle d'un cochon.\n   Il y a plus; Furetière, l'auteur célèbre du Roman bourgeois, qui eut au\n XVIIe siècle de mémorables démêlés avec l'Académie française au sujet de\nson dictionnaire, Furetière raconte que, dans un libelle, on l'a traité de\n bélitre, maraud, fourbe, saltimbanque, traître, impie, sacrilège, etc. Voyez-\nvous tous ces mots calculés au tarif du procès actuel. C'eût été une rente\npour Furetière.\n   Mais aujourd'hui, dira-t-on, nous vivons dans un siècle raffiné, poli,\ncivilisé, courtois. Dans le coudoiement de la vie moderne plus mêlée, les\nangles ont dû s'adoucir.\n   Tout au contraire : la même tradition subsiste, le même ton domine\ndans les batailles de la plume. C'est comme qui dirait le code, — je ne dis\npas le code de politesse, — mais le code de la polémique. Prenez au hasard\nles écrivains de notre temps.\n   Barbey d'Aurevilly n'a-t-il pas traité Zola de cul de plomb. C'est sans\ndoute pour cela qu'il ne lui aura pas allongé le pied.\n   Louis Veuillot, — vous voyez que je suis gentil ; je prends vos amis, —\nLouis Veuillot écrit à Jourdan, rédacteur du Siècle : « Soyez onctueux,\nmon compère, rien qu'onctueux ; vous glisserez mieux dans les mains qui\nvous pourraient prendre ! »\n   Ceci c'est une menace dans le genre de celle qui termine notre article.\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "                                   — 97 —\n\n   En voulez-vous une autre : Paul de Cassagnac, le maître en personnalités\nviolentes ; récemment encore, à la chute du ministre Ferry, il appelait\ncelui-ci voleur, assassin, proxénète.\n   Imaginez donc un procès civil avec un chiffre fixe pour chaque injure!\n   Quant à Rochefort, lui, il rentre plus encore dans notre cas ; il donne des\nappellations plaisantes, des appréciations imagées dans le genre de « cancre »\net « d'abcès froid ».\n   Ainsi Schneider c'est une vieille locomotive ; un journaliste, Dreolle, n'est\nqu'un polichinelle ; le gros ministre Baroche, attaqué à la Chambre, c'est\nun hippopotame qu'on insulte dans l'exercice de ses fonctions ; Galiffet y\npasse à son tour et n'est plus qu'un général d'aquarium.\n   Et, quant au coup de pied contre lequel vous vous rebiffez, le coup de\npied lui-même, il est élevé à des hauteurs littéraires, il est immortalisé par\nle plus grand des poètes, par Hugo lui-même, qui ne dédaigne pas dans\nles Châtiments de l'allonger pour les siècles — sachant sans doute, lui\naussi, qu'il est certains adversaires qu'on ne fait taire     qu'à rebours.\n              Cette altesse en ruolz, ce prince en chrysocale\n              Retrousse sa moustache en croc et la caresse.\n              Sans que sous les soufflets sa face  disparaisse,\n              Sans que d'un coup de pied, l'arrachant à Saint     Cloud,\n              On le jette au ruisseau — dût-on salir l'égout.\n\n  Ce coup de pied ci, le poète pouvait douter qu'il allât bien à son adresse,\ncar la personne royale est inviolable; aussi en allonge-t-il un second, mieux\nappliqué encore, quelques pages plus loin, dans la pièce : Éblouissements.\n              Passons vite. L'histoire abrège. Elle rédige\n              Royer d'un coup de fouet, Mongis d'un coup de pied,\n              Et fuit. Royer se frotte et Mongis se rassied.\n\n   Mongis donne ici un bel exemple. Il a bien fait de se rasseoir et de ne\npas venir se dépantalonner devant un tribunal.\n   Voilà ce que les usages littéraires de tous temps ont permis et consacré.\n   Tous ces mots vifs, piquants, mordants, excessifs parfois, courent en\nliberté dans le monde des lettres depuis toujours, et leur longue impunité\nleur assure vraiment le bénéfice de la prescription.\n   Quant aux petits coups de pied, il y a beau temps qu'ils ont fait leur\nchemin.\n   En réalité, je ne saurais assez le répéter, l'honneur et la considération\nd'un homme ne souffrent pas pour y avoir été exposé. Ce peut ne pas être\namusant d'être ainsi seringué de bonne encre, mais ça ne fait de taches\nqu'au linge et on ferait mieux de laver ce linge sale en famille.\n                                                                           7\n"}, {"page_pdf": 113, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2772, "texte": "                                   -   98    -\n\n   Au lieu de cela, on a tout grossi, tout exagéré, tout pris au tragique.\nC'est un article outrageant, diffamatoire!\n   Je vous ai déjà dit combien vous rompiez avec le droit — avec lequel vous\naffectez d'être en meilleurs termes que nous — si vous parliez de diffamation\ndans l'espèce, puisque l'art. 443 du Code pénal exige l'articulation d'un fait\nprécis qui expose au mépris public.\n   La phrase : « Il ment et il le sait », n'est pas l'imputation d'un fait ; c'est\nun simple démenti — dans une forme consacrée par l'usage. — Est-ce qu'on\nn'a pas vu des journaux organiser même un bureau des démentis'! La\nforme employée ici est la même que celle anoblie par un grand ministre.\nL'expression, depuis, a fait jurisprudence et dans nos Parlements elle est\naujourd'hui presque polie.\n   Il est si vrai, du reste, qu'il n'y a pas de diffamation, que — si j'en crois\nles journaux — votre requête n'a pas été appointée d'abord — ce qu'on\nn'eut pas manqué de faire s'il y avait eu diffamation.\n   Du reste, voici un témoignage intéressant ; il est de Furetière que je vous\ncitais tantôt, l'auteur du Roman bourgeois, et la distinction qu'il fait entre\nles polémiques littéraires et les injures dommageables résout tout le procès\nactuel :\n   « Un libelle diffamatoire doit contenir des injures atroces et scanda­\nit leuses, des vices secrets et des faits qui puissent ruiner l'honneur ou la\n« fortune de quelqu'un ; de telle qualité, en un mot, qu'il puisse être déféré\n« en justice. Il ne faut pas même que ces reproches soient conçus en des\n« termes généraux, mais ils doivent être particulièrement spécifiés. Si on\n« appelle un homme avare, fanfaron, goinfre, fainéant, il n'obtiendra point\n« de sentence qui oblige sa partie à le reconnaître pour un libéral, un\n« modeste, un sobre, un homme plein d'activité. Mais si on l'appelle bâtard,\n« meurtrier, faussaire, usurier, il y aura lieu de le traduire à la police.\n   « Quoiqu'un homme de lettres souffre fort impatiemment qu'on le traite\n« d'ignorant, il ne cite son adversaire qu'au tribunal du Parnasse, pour y\n« donner des preuves de sa capacité ; il faut qu'il trouve sa réparation dans\n« son écritoire et qu'il la dispute la plume à la main.\n   « Il y a encore des injures qui sont très piquantes, pour lesquelles on se\n« rendrait ridicule de se pourvoir en réparation devant les juges ordinaires. »\n   J'imagine que ces injures, très piquantes, pour lesquelles Furetière dit\nqu'il serait ridicule de se pourvoir en réparation devant les juges, ce sont\ncelles du genre de la dernière phrase de notre article qu'on a surtout incri­\nminée.\n   Le coup de pied au derrière doit être vraisemblablement une de ces\ninjures piquantes, surtout par ce temps de bottine pointue.\n"}, {"page_pdf": 114, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2643, "texte": "                                   —   99   —\n\n\n\n\n   Mais ici encore prenons les choses dans leur acception littéraire,- supé­\nrieure, et pas, comme on l'a fait toujours, dans leur signification littérale,\ndans leur sens bourgeois.\n   Et d'abord, quant à Sganarelle, écartons toute autre signification que\ncelle du personnage de Molière qui reçoit des coups de bâton et des coups\nde pied. — Mon honorable contradicteur a bien voulu déclarer que partout\noù il pouvait soupçonner une intention noble, plutôt qu'une intention\nbasse, il choisirait la première. C'est le moment d'opter dans le sens que\nj'indique. — D'autant plus que le contexte explique ici très bien le Sgana­\nrelle. — C'est une allusion au premier acte du Médecin malgré lui, où\nLucas et Valère allongent des coups de pied à Sganarelle :\n   Tu es médecin. — Non. — On le frappe. — Mais si, tu es médecin. —\nOn le frappe encore, jusqu'à ce que Sganarelle avoue tout ce qui leur plaît ;\noui! oui! je suis médecin! je suis apothicaire!\n   Ici Max Waller — avec ses amis — joue la même scène pour que son\nadversaire reconnaisse qu'il est... écrivain malgré lui.\n   Et ce n'est pas seulement Sganarelle qu'on traite de cette façon. On\nraconte que Georges II, roi d'Angleterre, congédiait ainsi ses ministres.\nCe n'est donc pas si mal porté; et on peut bien admettre ces choses\nune fois qu'elles sont reçues.\n   D'autant plus qu'ici c'est un coup de pied au derrière en effigie. Derrière\nici, c'est... une figure! c'est un coup de pied théorique, imaginaire, litté­\nraire ; cela veut dire : quittez-moi la partie ; cessons-en ; je ne discute plus\navec vous; je vous ferme la porte au nez.\n   C'est une bravade, une provocation si l'on veut.\n   Du reste, vous l'avez compris vous-même dans ce sens ; mais le ton, la\nforme surtout vous déplaisent. Encore si c'était un soufflet, disiez-vous\ntout à l'heure. Un soufflet, ce n'est rien — c'est moins outrageant — c'est\npresque honorable! Mais un coup de pied, un coup de pied au derrière.\n   Voici qui va vous consoler, c'est la jolie définition qu'on a donnée du\ncoup de pied au derrière : Un soufflet qui n'a pas de prétention.\n   Maintenant votre amour propre est tout à fait à l'aise. — Ce qu'on\nvous a envoyé c'est donc l'équivalent d'un petit soufflet sous bande.\n   Mais tous les jours cette chose arrive : récemment encore, après la\nmort d'Olivier Pain, Rochefort écrivait à Lord Lyons, le ministre d'An­\ngleterre, qu'il le souffletait sur sa vieille figure d'ambassadeur. C'est le\nmême cas, sauf que M. Wauwermans ne représente même pas la littéra­\nture.\n   Et puisqu'au point de vue de votre action, vous devez arguer d'un dom-\n"}, {"page_pdf": 115, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2545, "texte": "                                  —   100 —\n\n\nmage, il est certain que le coup de pied en question ne peut causer un\npréjudice — étant donnés les préjugés du monde — que si on le garde ou\nsi on veut se le faire payer.\n   C'est purement et simplement une invitation à la valse. Et dans ce cas\nle dommage, l'atteinte à la considération résulte, non pas de l'invitation à\nla valse, mais du refus de valser.\n   Alors le dommage serait votre propre fait.\n   En résumé, Messieurs, je vous ai montré que l'article incriminé trouve\nsa justification dans les usages constants de la polémique entre écrivains,\nce qui constitue en quelque sorte à notre profit une espèce de droit coutu­\nmier des gens de lettres\n   Je vous ai signalé cette tradition à travers toute l'histoire littéraire; elle\nsubsiste aujourd'hui et pour ceux qui ne se bornent pas — comme mon\nhonorable contradicteur — à la lecture du Code pénal, ce brave livre réa­\nliste, comme il l'a appelé, pour ceux qui connaissent les allures de la jeune\npresse littéraire, de certains journaux de Paris, — comme Lutèce, — il\napparaîtra clairement que nous n'avons pas dépassé la mesure ordinaire.\n    D'autant plus que telle est l'allure batailleuse de la revue au seuil de\nlaquelle on a accroché un écusson avec cette devise significative : Ne crains.\n Donc ceux qui y viennent, qui entrent en lutte avec elle, savent d'avance\nle ton qui y règne et l'acceptent. Le tribunal aura à tenir compte de ce ton\nhabituel, car il exclut une intention spécialement méchante vis-à-vis du\ndemandeur ou un dessein de le vouer au mépris public.\n    Le tribunal voudra bien aussi tenir compte des milieux. Les artistes ont\nl'épiderme sensible et le poète latin avait raison de les trouver irritables :\n Genus irritabile vatum. Eux qui souffrent à penser, qui vivent de la vie\n des nerfs, sont plus susceptibles que personne et c'est pour cela sans doute\n que leurs vivacités sont fréquentes et excusables.\n    Du reste le tribunal tient toujours compte du milieu pour apprécier la\n valeur d'une injure ; ainsi en matière de divorce, un même mot devient une\n injure grave, déterminante au point de vue de la réussite d'une action, s'il\n est dit dans le monde, dans l'aristocratie.\n    Prenons par exemple une injure quotidienne en pareille matière, le mot\ncatin.\n    Le tribunal me passera bien ce mot qui, du reste, est moins roturier\nqu'on le pense; il a été anobli par Shakespeare dans la sublime scène où\n Desdémone implore Othello :\n    — Mon bon seigneur! qu'ai-je donc pu faire contre vous?\n    — Catin.\n"}, {"page_pdf": 116, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2436, "texte": "                                 —   101 —\n\n\n   — Vous n'allez pas me tuer sans me laisser au moins dire ma prière?\n   — Catin.\n   — Vous ne voudrez pas tuer mon âme avec mon corps?\n   — Catin !\n   Prenons donc ce mot. Eh bien ! qu'un homme du monde en insulte sa\nfemme, celle-ci souffrira une injure grave et pourra être, pour cela seul,\nadmise à triompher dans une action en divorce. Au contraire, dans le\npeuple, dans la classe ouvrière, le mot est si usuel qu'il n'est plus une\ninjure — tout au plus une impolitesse.\n   Et puis, Messieurs, n'oubliez pas la provocation.\n   Pendant deux ans et demi, ce fut une série d'attaques injustes et passion­\nnées de la part du demandeur.\n   Nous avons voulu le combattre à armes loyales; nous lui avons envoyé\nun droit de réponse qu'il a refusé d'insérer; alors, poussés à bout, nous\navons pris les mêmes armes que lui, pour nous défendre, et il est mal venu\nde se plaindre.\n   Oui ! ce sont des armes prohibées avec lesquelles nous vous avons frappé,\nmais vous les avez employées le premier et nous vous avons imité par les\nnécessités de notre légitime défense.\n   Ainsi la priorité d'attaque vous rend mal fondé à vous plaindre ; et ce que\nje plaide ici est une argumentation si juridique que M. Schuermans admet\ndans son ouvrage sur la Presse cette espèce de compensation des torts réci­\nproques. Ecoutez son avis; c'est pour ainsi dire le jugement anticipatif de\nnotre procès :\n   « Il peut arriver parfois que le demandeur en réparation ait été lui-même\n « en faute vis-à-vis du défendeur.\n   « Si, en principe, l'injure ne peut légitimer la diffamation, il peut\n « cependant s'établir devant les tribunaux saisis de l'action civile une sorte\n « d'annulation des torts réciproques des parties jusqu'à due concurrence.\n   « Des torts égaux pourront se contrebalancer et faire renvoyer les parties\n « « dos à dos » avec condamnation du demandeur aux dépens ou au moins\n « avec compensation de ceux-ci.\n   « Les allégations dommageables du demandeur qui auraient précédé\n « celles du défendeur, ne rendront pas cependant non recevable l'action du\n « premier contre le second ; le tort du défendeur n'est pas excusé par celui\n « de son adversaire, mais il pourra être déclaré non fondé à se plaindre\n « d'une riposte à une attaque entamée par lui. »\n   Une riposte à une attaque entamée par lui. — Voilà, Messieurs, ce\n que vous devez retenir! Voilà ce qui domine tout ce procès. — Voilà ce\n"}, {"page_pdf": 117, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2276, "texte": "                                  —   102 —\n\n\nqui met les choses au point, quand on n'oublie pas que ces attaques étaient\nau fond dénuées de toute dignité et de toute grandeur, puisque les idées\nn'avaient rien à y voir, puisqu'elles n'étaient le résultat que d'une rancune\nd'amour-propre, et s'attaquaient à ceux-là mêmes — comme Camille\nLemonnier — dont on avait mendié l'alliance et l'appui.\n   Et cette exaspération est d'autant plus légitime que la cohue est nom­\nbreuse de tous ces petits jeunes gens, sans autorité et sans talent, qui\nparlent et écrivent sur l'art en amateurs, comme des jeunes filles peignant\nsur porcelaine, et qui, au lieu d'avoir estime et respect pour ceux qui sont\ndoués et qui travaillent, passent leurs dimanches, comme les gardes civiques\nde la littérature, à les critiquer, à les attaquer, à les dénoncer à la malveil­\nlance du public. C'est vraiment une chose bizarre et qu'un écrivain étran­\nger signalait : Ailleurs on éreinte ceux qui ne font rien, qui sont inutiles\nau progrès ou à la grandeur nationales ; ici, par une singulière aberration,\nc'est après ceux qui produisent qu'on s'acharne.\n   Cette exaspération s'explique d'autant plus que nous connaissons, nous,\nl'histoire artistique de la Belgique : ce sont ceux-là — ce sont leurs pareils\n— qui ont fait mourir de privation et de tristesse tous nos plus purs artistes :\nles Dubois, les Boulenger, les Degroux et aussi ce pauvre poète Eugène\nDubois, qui en fut réduit à s'aller noyer une nuit d'hiver dans l'étang d'un\nparc public.\n   C'est vous, ce sont vos pareils qui êtes responsables de ces choses, qui\nvoulez les continuer et accroître encore ce long martyrologe, cette liste\nde noms qui subsistent, aussi noirs que des remords, pour la honte d'un\npays.\n   Et voilà pourquoi on s'est indigné, on a frappé; et si aujourd'hui, vous\nqui avez commencé, — vous êtes battu, ne venez pas vous plaindre, car c'est\nune loi suprême qui veut que l'art triomphe, qui veut que ceux qui ont\nreçu cette mission sociale aient le droit de se débarrasser comme ils\npeuvent : à coups de plume, à coups de langue, à coups d'épée et aussi\nà coups de pied, de ceux qui embarrassent la route et voudraient les empê­\ncher de réaliser cette grande chose patriotique : Fonder une littérature\nnationale "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-020", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 103, "page_fin": 116, "titre_corps": "Plaidoirie de M. 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A L B E R T SIMON\n\n                      MESSIEURS,\n\n  Après l'excellente et irréfutable plaidoirie de mon honorable ami\nMe Rodenbach, il reste bien peu de chose à dire dans cette affaire.\n  Et je n'aurais pas même pris la parole, si je n'avais impérieusement\néprouvé le besoin d'insister, et sur le point de droit, et sur la nécessité de\nréduire à ses véritables proportions ce procès qui ne méritait guère les\nhonneurs de votre audience.\n  On n'est vraiment parvenu à l'élever à cette hauteur, qu'en le gonflant\ndémesurément, comme ces vessies sonores d'où ne sort cependant que du\nvent, lorsqu'on les crève comme nous allons faire.\n\n\n\n\n   Le jour, Messieurs, où M. Wauwermans a fait sa première tentative\npour collaborer à la Jeune Belgique, on lui a répondu qu'on ne pouvait\nl'accueillir, parce qu'il était soporifique. Eh bien, Max Waller devra bien\nen faire loyalement l'aveu, il a méconnu le demandeur, ce jour-là; car, en\nvérité, je n'ai vu, de longtemps, rien d'aussi réellement plaisant que le\nprocès dont M. Wauwermans est l'inventeur.\n   On a vu, de tout temps, des écrivains se lancer réciproquement à la face\nles appellations les plus désagréables, se traiter de crétins, de cuistres, que\nsais-je encore, mais jamais on n'en a vu, je pense, chercher à se faire, de ces\nprétendues injures, cent cinquante livres de rentes au denier vingt.\n   Le tribunal correctionnel n'en accorde pas souvent autant, lors même\nqu'il y a incapacité de travail, mutilation ou infirmité incurable.\n   Pour moi, Messieurs, cette demande peu sérieuse n'est pas même un\nprocès; c'est un cri, une plainte enfantine et douloureuse : « Maman,\nMaurice m'a battu, il faut le gronder, na! »\n   Et maman, c'est la justice ; et voilà ce que l'on attend de vous : une leçon\nde civilité puérile et honnête au défendeur.\n   Mais où allons-nous, grands dieux ! Vous avez là, chaque jour, cent jus­\nticiables frappant à votre porte pour obtenir justice, dans des procès où sont\nengagés les intérêts les plus considérables, vitaux même, toute la fortune\nde leur famille parfois, et qui n'y parviennent qu'après une longue attente.\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2367, "texte": "                                   — 104 —\n\nQue va-t-il donc advenir, s'il est permis au premier venu d'encombrer vos\nprétoires et d'occuper vos audiences de pareilles balivernes?\n   On l'a si bien compris, qu'en commençant sa plaidoirie, Me de Burlet\nvous demandait la permission de déroger aux traditions, en ne vous lisant\npas immédiatement l'article incriminé.\n   Il lui fallait d'abord, disait-il, placer cet article dans son véritable cadre,\nen d'autres termes, préparer vos esprits à entendre des énormités, en faisant\nprécéder la lecture de longues considérations, d'après nous absolument\nétrangères au débat. Ne vous a-t-on pas avoué, assez na'ivement d'ailleurs,\nque cette affaire ne se plaidait pas seulement ici, mais devant l'opinion\npublique, confessant ainsi que l'on ne plaidait pas pour le tribunal seul,\nmais beaucoup pour la galerie?\n   Et pour grandir le débat, n'ajoutait-on pas que l'on plaiderait comme si\nvous étiez le jury devant qui l'on se transportait en imagination ?\n   Hélas ! que n'y sommes-nous en réalité ! Nous serions acquittés au milieu\nd'un éclat de rire homérique.\n   Et l'adversaire le sait bien, c'est pourquoi nous sommes ici.\n\n\n\n   Enfin, Messieurs, par respect pour le tribunal et pour nos éminents\ncontradicteurs, — je devrais dire notre éminent contradicteur, car nous\néprouvons le regret, bien certainement partagé par M. Wauwermans, de\nn'avoir point entendu son second conseil, Me Lejeune, — il faut bien que\nM. Warlomont réponde sérieusement à la philippique fulminée contre son\narticle prétendu diffamatoire, outrageant et attentatoire à l'honneur de\nla partie demanderesse.\n   Que de bruit pour rien, Messieurs, et comme c'est bien ici le moment de\nrappeler ce que Paul-Louis Courier faisait dire à Pierre Clavier, dit Blon­\ndeau, dans son mémoire au tribunal correctionnel de Blois.\n   Ce malheureux était accusé d'avoir insulté le maire de sa commune, en\nlui disant : Allez-vous faire f    — et c'est à cela, en somme, que se réduit\nl'apostrophe de M. Warlomont à M. Wauwermans.\n   Clavier écrivait donc à ses juges :\n\n  « Mais la plainte même, qui fait le fond de ce procès, a-t-elle apparence\nde sens? et se peut-il qu'un homme, je ne dis plus un maire, mais un\nhomme en âge de raison, hors des faiblesses de l'enfance, se tienne offensé\npour un mot (car j'accorde, je veux que je l'ai dit ce mot), pour un mot,\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2193, "texte": "                                  — 105 —\n\ntout au plus grossier, qui n'attaque ni l'honneur ni la réputation, ni la pro­\nbité ni les mœurs de celui auquel il s'adresse, et ne peut faire tort qu'à\ncelui qui le prononce, que, pour ce mot, il veuille poursuivre, exterminer\nun pauvre domestique, qu'il fatigue les juges, entasse des écritures, amène\ndes témoins, remue des gens en place, abuse des actes publics, afin d'obtenir\nquoi? que ce malheureux, ruiné, malade, diffamé après six mois de cha­\ngrins, d'angoisses, languisse un mois dans les prisons. »\n   On n'en pourrait heureusement demander autant contre notre client,\nmais, là comme ici, on abusait véritablement de la Justice.\n\n\n\n   Diffamation ! Allons donc !\n   On plaide vraiment comme si l'on ne connaissait point le dernier arrêt de\nla Cour, dans l'affaire de Blochausen, arrêt qui nous enseigne, si nous\nl'ignorions, que, pour apprécier le caractère calomnieux ou diffamatoire\nd'un article, il faut se reporter au texte de la Loi pénale qui définit ce délit.\n   Or, quand y a-t-il calomnie ou diffamation au point de vue du Code\npénal ?\n   Lorsqu'il y a, dans des circonstances données, imputation d'un fait\nPRÉCIS.\n   Et, bien plus, d'après Haus, et l'arrêt de Cassation du 14 août 1844, il\nne suffirait pas même d'accuser, par exemple, un citoyen, d'avoir volé, il\nfaudrait encore préciser le vol qu'il aurait commis. A défaut de cette préci­\nsion, il ne pourrait y avoir qu'une injure.\n   C'est donc bien légèrement que vous nous accusiez hier de vouloir accom-\nmoder le droit, comme M. Wauwermans prétend accommoder la littéra­\nture, ou, tout ou moins, devrez-vous reconnaître, si c'est là accommoder,\nque nous accommodons en bonne compagnie.\n   Et en fait, quelle imputation précise a-t-on adressée à M. Wauwermans?\nAucune, si ce n'est d'avoir menti, sachant qu'il mentait.\n   Cela est légimite, si c'est vrai, et je le prouverai tout à l'heure.\n   Ne parlons donc plus de diffamation, ce n'est pas sérieux. Reste l'ou­\ntrage.\n\n\n\n  Outrageant, cet article? Vous ne le pensez pas vous-même.\n  Non, je ne croirai jamais, que si réellement vous vous étiez senti outragé,\nce fût au tribunal que vous eussiez demandé réparation.\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2381, "texte": "                                 —   106   —\n\n\n\n   On m'interrompt, et l'on m'accuse, si j'entends bien, de faire, devant la\nJustice, l'apologie du duel.\n   C'est en vain que l'on tente de me faire dire ce que je n'ai ni dit ni\nvoulu dire. Loin de moi la pensée de conseiller ou d'approuver un délit,\nsoit ici, soit ailleurs. Je ne dis pas qu'en cherchant à se faire justice soi-\nmême, on eût fait bien ou mieux ; mais, me plaçant uniquement au point\nde vue des préjugés sociaux, je puis, avoir la conviction que, s'il s'était\nsenti profondément outragé, le demandeur eût fait comme tout le monde et\nsuivi un premier mouvement sur le mérite duquel je n'ai pas à me pro­\nnoncer, quoiqu'il soit celui de tous, en pareil cas.\n   Je reprends donc, et j'affirme de nouveau que ce coup de pied verbal n'a\ndéterminé aucune lésion dans les parties profondes de la dignité du deman­\ndeur.\n   Car enfin, Messieurs, voici venir une nouveauté. Nous avions déjà la\nconvention verbale, — celle que l'on ne veut point faire enregistrer, —\nvoilà maintenant le coup de pied verbal.\n   Seulement, celui-ci, M. Wauwermans tient à le faire enregistrer, — aux\ndroits fixe de fr. 2-40 sur minute, et proportionnel de fr. 2-70 sur expédi­\ntion ! Et il en veut dix expéditions, multipliées chacune par le tirage entier\nd'un journal qui ira porter la renommée dudit coup de pied, jusqu'aux\nconfins du monde littéraire.\n   Et l'on oserait soutenir, après cela, que ce coup de pied l'outrage! Per­\nsonne ne le croira.\n   Non. Ce n'est là ni un outrage, ni une voie de fait, c'est une formule,\nun congé sans appel, pareil à celui que tout le monde a donné, au moins en\nimagination, aux commis-voyageurs en vins, par exemple, qui prétendent\nvous inonder de leurs articles, comme le demandeur a voulu inonder de sa\nprose les colonnes de la Jeune Belgique.\n   Cela peut être désagréable, brutal même; cela n'est point injurieux dans\n sa portée réelle, et, je le répète, M. Wauwermans ne l'a point envisagé\n comme une injure.\n\n\n   Mais quel est donc alors le mobile de son action?\n   C'est une gageure, pas autre chose : il avait juré qu'il écrirait dans la\nJeune Belgique, de gré ou de force. Et, n'y étant point parvenu par la per­\nsuasion, il veut au moins lui imposer sa littérature, sous forme de conclu­\nsions, entérinées par le tribunal. Piètre fiche de consolation en vérité, la\nchose fût-elle possible !\n"}, {"page_pdf": 122, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2126, "texte": "                                 — 107 —\n\n   Hé ! mais voilà qui était bien inutile ! et si vous aviez seulement ouvert\nle traité de Schuermans, à la page 99 du tome II, vous auriez lu ceci :\n   « Toute espèce de malice, de persiflage, de manquement à la bienséance,\nà la discipline des honnêtes gens, en un mot, tout écart nuisible à la\nvérité (1), donnera lieu à insertion de réponse ».\n   Voilà ce qu'il fallait faire : User du droit de réponse, tout simplement.\n   C'était bien le cas; il y avait précisément une incivilité, et c'était assez\npour pénétrer chez nous, de force, quoique sans jugement.\n   Vous vous fussiez épargné l'aventure judiciaire, très désagréable en\nsomme, dont vous êtes en ce moment le héros; et voyez, alors, quel joli\nhorizon s'ouvrait devant vous :\n\n\n\n  Vous eussiez pu répondre par exemple : « M. Warlomont, vous dites que\n« je suis un cancre. Eh bien ! vous mentez et vous le savez! car je collabore\n« à un des grands journaux de Bruxelles, — qui a bien un peu l'habitude\n« d'être défendeur dans les procès de presse, mais qui n'en est pas moins\n« un très grand journal, chacun sait cela, — de plus, j'ai fondé la Revue\n« contemporaine, — que Me de Burlet, soit dit en passant, aura grand tort\n« de qualifier un jour, d'obscure, — et cette revue ne peut suffire aux\n« demandes d'abonnement.\n  « Or, pareil succès ne va pas aux cancres !\n  « M. Warlomont, vous dites que je suis un abcès froid ! vous mentez et\n« vous le savez! car, vous le voyez, je perce... à la faveur du droit de\n« réponse, ce rempart de dédain dont vous avez armé votre revue, contre\n« mes tentatives indiscrètes.\n  « M. Warlomont, vous dites que je suis inexistant; vous mentez et vous\n« le savez, car je puis dire, à l'instar de Descartes : « Je reçois un coup de\n« pied, donc je suis ! »\n  « Et puis enfin, si vous me donnez ce coup de pied aérien, moi j'use de\n« la même voie, je vous allonge un coup d'épée sur l'aile du Zéphir, et\n« vous voilà aussi inexistant que moi, car il est bien entendu que je vous\n« tue! »\n\n\n  Mais voilà, comme nous le disait hier M\" de Burlet, — et ce n'est pas\n\n\n  (1) B. J., XIII, 1525.\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2300, "texte": "                                 — 108 —\n\nmoi qui le lui ai fait dire, — chacun sait que M. Wauwermans ne se bat\npas... même en imagination!\n   Et il n'accepte pas davantage le combat par la plume. Ceci, serait-il un\naveu d'impuissance justifiant les critiques de Max Waller, à l'endroit de\nl'écrivain qu'il en accuse ?\n   On pourrait le croire. Mais alors, encore une fois, quelle singulière idée\nde faire ce procès ! car jamais le tribunal, quoi qu'il décide, ne pourra faire\nde M. Wauwermans un grand homme. Il ne peut pas lui délivrer un brevet\nde capacité.\n   Et quand il déciderait que Max Waller a eu tort de dire ce qu'il pensait,\nil n'en résulterait pas encore qu'il eût tort de le penser.\n   Je vois l'adversaire faire un signe de dénégation. Me trompé-je? Ce n'est\npas cela non plus que vous cherchez?\n   Ah! prenez garde alors, car il ne reste plus qu'un mobile à vous suppo­\nser : l'argent.\n   En effet, vous demandez 3,ooo francs de dommages-intérêts, je l'avais\noublié.\n\n\n   Et vous demandez même la contrainte par corps !\n   Fi donc ! la contrainte par corps ! et c'est un écrivain qui la demande\ncontre un autre écrivain.\n   La contrainte par corps, une des dernières entraves qui existent à la\nlibre expression de la pensée humaine, et contre laquelle proteste tout\nhomme de lettres digne de ce nom.\n   Vous même laissiez hier dans l'ombre ce passage de votre assignation\nque je vous ai forcé à lire, parce qu'il accuse vos tendances.\n   Oui, c'est bien de l'argent qu'il vous faut, et de crainte qu'il ne vous\néchappât, le cas échéant, vous avez demandé l'application de cette mesure\nodieuse, digne sceur de la censure, qui seule, vous le croyiez du moins, pou­\nvait vous assurer la perception effective des écus.\n   Rassurez-vous ; Max Waller est d'un monde où l'on paie ses dettes,\net si, par impossible, une condamnation de ce genre pouvait intervenir,\nvous ne perdriez rien, en fait d'argent du moins.\n   Trois mille francs ! Thérapeutique nouvelle ! l'emplâtre en billets de\nbanque faisant la concurrence au papier Fayard et à la peau divine ! Mais\nthérapeutique coûteuse, à laquelle le médecin n'aura point recours, la où il\nn'y a pas même un bleu. Ne l'a-t-on pas dit hier, d'ailleurs? « Les gens\nque vous tuez se portent assez bien. » Parole imprudente, s'il en fût, de la\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2648, "texte": "                                     — 109 —\n\npart de celui qui réclame le prix du sang versé... toujours en imagination.\n\n\n\n   Mais qui donc, Messieurs, nous fait ce procès vertigineux?\n   C'est l'homme qui, outré de dépit de ne pouvoir collaborer avec les soi-\ndisant pornographes, les abreuve d'outrages, systématiquement et de parti\npris, depuis qu'il a perdu tout espoir d'être accueilli chez eux.\n   Dans ces articles inqualifiables de la Revue contemporaine et du\nPatriote, où Ric-Rac ou Fontanar ose nous traiter de « Mangins, mar­\nchands de scandale, inspirant le dégoût, pornographes, saligauds, » que\nsais-je encore, pas une ligne qui ne soit un outrage !\n   Et que l'on ne parle pas de mauvaise foi dans la défense, alors qu'hier\nmon contradicteur accusait la Jeune Belgique de provoquer pareil procès\npour s'en faire une réclame bruyante; relisons, si vous voulez bien, cette\nréponse de Max Waller au Patriote, dans laquelle il disait :\n\n   Vous avez une façon d'entendre la réclame, qui n'est pas neuve, mais qui est toujours\nexcellente Le succès de f Hystérique est désormais certain, et précisément à l'heure où\nl'on se réabonne, voilà un coup de tam-tam qui fera un bien énorme à la Jeune Belgique.\nCinq francs par an, vous savez! On s'abonne chez tous les libraires. Voulez-vous des\nprospectus?\n   Tenez, si vous obtenez de votre ministre, comment le nommez-vous? enfin celui qui\nrime à « houste ! », si vous obtenez de lui qu'on fasse une descente chez moi et qu'on\nsaisisse les numéros de la Jeune Belgique, je vous brûlerai des cierges.\n   Pensez donc, nous passons martyrs du coup, sans compter qu'une réimpression sous\nle manteau se vendrait comme du pain.\n   Et les procès ! Quelle aubaine! Souvenez-vous de Madame      Bovary.\n\n  Peut-on, de bonne foi, trouver l'indice d'une réclame, dans ces lignes iro­\nniques que personne ne saurait prendre au sérieux? C'est une boutade très\nspirituelle que M. Wauwermans n'a pas comprise sans doute, pour l'inter­\nprêter aussi mal.\n                                           *\n\n   L'injure systématique est tellement patente, de la part de l'adversaire,\nqu'il s'est livré à de longues querelles de mots pour vous prouver que l'épi­\nthète de pornographes n'est pas un outrage, essayant ainsi, et en s'attachant\nà ce mot seul, de détourner votre attention du mot saligauds. Mais cette\ninjure, Messieurs, vous ne devez point l'oublier; et l'on soutient vainement\nque cela s'adressait à « l'École », non au défendeur, alors que l'on a osé\nécrire ceci, en anathématisant ceux qui vantent le talent de Camille Lemon-\nnier : « Notez que ceci est écrit sous l'inspiration de Max Waller, fils\n"}, {"page_pdf": 125, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2396, "texte": "                                       110\n\n\n\ndu docteur Warlomont, dont on connaît les philippiques accadémiques sur\ncette question. Ah! les saligauds qui trouvent excusables et dignes de leur\nadmiration ces ordures raffinées. »\n   Il est vrai que s'il ne décline pas formellement la paternité de ces articles\noutrageants, M. Wauwermans se dit aujourd'hui, et pour les besoins de la\ncause, en mesure de prouver que tout y est de lui, sauf, précisément, les\ninjures. Il paraît qu'ils se mettent deux pour faire cette copie là, l'un qui\nécrit, l'autre qui insulte. C'est complet !\n   Et jusqu'au père du défendeur, qui n'avait rien à voir en cette aventure,\net que l'on mêle méchamment à cette bagarre discourtoise!\n   N'est-ce pas odieux? J'en appelle à tous les gens de cœur.\n   Et après cela on ose traiter la défense de piteuse.\n                                         *\n\n   « Mais, dit-on, les articles de 1882 ne vous ont point parus si blessants\n« que cela, car, à cette époque, vous collaboriez avec nous à la Revue con-\n« temporaine, et vous nous avez même dédié La Vie bête dans les termes\n« les plus amicaux. »\n   C'est vrai, mais dans les articles de cette époque, M. Wauwermans ne\ncitait nominativement personne et, à moins de supposer, ce que je ne veux\npoint croire sans preuve, qu'il visait son collaborateur sans oser le désigner,\nMax Waller, n'avait point à se formaliser d'appréciations qui n'étaient par\ndirigées contre lui.\n   D'ailleurs, cette collaboration n'a été qu'éphémère.\n   Et au surplus, mon argumentation tend moins à établir une provocation\njuridique, qu'à montrer M. Wauwermans inaugurant les procédés et le ton\nde polémique qui le font crier si fort aujourd'hui.\n\n\n\n   Il nie que ses attaques réitérées soient le fruit du dépit. Il s'est cru,\ncomme publiciste, et par conviction, s'il faut l'en croire, obligé ou fondé à\nblâmer les tendances littéraires de la Jeune Belgique. Il a voulu sauver le\nCapitole de la moralité littéraire !\n   Fallait-il pour cela recourir à l'injure?\n   Nous vivons, hélas ! dans un siècle de gommeux, nés en cravate blanche\net le monocle dans l'œil, amateurs seulement de courses, de cafés-concert,\nde femmes et de jeu, tourbe stérile de décadents et de déliquescents, comme\non l'a dit de fort pittoresque façon. Dans ce désert du travail se rencontre, par\nhasard, un groupe de jeunes gens laborieux, ayant l'enthousiasme et la foi\n"}, {"page_pdf": 126, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2454, "texte": "                                    111\n\n\n\ndans leur œuvre, à ce point que Me de Burlet a été entraîné hier à faire\nun éloquent éloge des fondateurs de la Jeune Belgique. M. Wauwermans,\nlui, préfère les insulter !\n   Certes, ils n'ont pas donné encore tout ce qu'ils peuvent donner ; ils ne\nsont exempts ni d'erreurs ni de défaillances; aussi, critiquez, blâmez, con­\nseillez-les, je n'y contredis point. Mais n'injuriez pas ; saluez. Ils sont vivants\nau moins.\n   Et cette piécette de Max Waller, que l'on vous lisait hier, Messieurs,\ncomme échantillon de pornographie, et pour soulever vos dégoûts. Proh\npudor! l'horreur! quelle malpropreté!\n   Allons donc. Rien n'est sale, quand l'objectif de l'artiste n'est pas unique­\nment d'éveiller des pensées malsaines, de chatouiller les vices du lecteur.\nL'art couvre et ennoblit toute production de l'esprit.\n   D'ailleurs, cette marée rouge qui semble alarmer tant nos contradicteurs,\nne fait-elle point l'objet d'une étude et d'un développement admirables, dans\nLa Joie de vivre de Zola ?\n   Et nous faudra-t-il assister à ce spectacle bouffon de voir Zola, lui aussi,\ntraité de saligaud par qui ? par M. Wauwermans !\n   Je me hâte de le dire, libre à tous de n'aimer point l'école naturaliste, ni\nLemonnier, qui est déjà grand, ni l'œuvre désormais impérissable de Zola,\nplus grand encore; mais le droit de leurs détracteurs ne va pas au delà de la\ndiscussion.\n\n\n  « Ce n'est point là pourtant, s'écriait-on, de la littérature honnête ! »\nVoilà deux mots sur lesquels il conviendrait de s'entendre, d'abord.\n  Qu'est-ce, s'il vous plaît, que la littérature honnête? Voyons, citez-moi\nvos auteurs. Est-ce Télémaque? ou le Voyage du Jeune Anacharsis en\nGrèce? Oui? mais votre montre littéraire retarde! c'est le loto de la littéra­\nture, cela. Et vous savez bien que notre siècle ne joue plus au loto !\n  Vos effarouchements de jeune fille me stupéfient vraiment. Et les musées\nalors! Allez-vous demander aussi que l'on en proscrive toutes les nudités?\nLe Louvre, Rome, Florence, vont devoir vêtir leurs Vénus pour vous\ncomplaire ?\n  Au fait, n'a-t-on pas été — ici nous touchons au ridicule — jusqu'à\nreprocher à la Jeune Belgique le frontispice de sa revue : Une femme toute\nnue! C'est affreux! Et cette femme, Messieurs, savez-vous quelle elle est?\nC'est la Vérité; cette pauvre Vérité, habituée à courir les chemins, toute\nnue, depuis qu'on l'a vue pour la première fois, et qu'il va falloir habiller,\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2576, "texte": "                                   —   112 —\n\n\n dût-elle en mourir de chaleur, pour ménager les pudeurs de M. Wau-\n wermans !\n   En vérité, tenez, ce serait trop drôle, si notre adversaire n'avait osé parler\n de mauvaise foi !\n                                        *\n\n     Et pourtant, Messieurs, Max Waller est à ce point partisan de la liberté\n  sans limites, qu'il avait dédaigné tout cela. Une seule fois, lorsque le\n Patriote s'est attaqué à son père, il avait perdu patience et avait usé seule­\n ment du droit de réponse, en la spirituelle manière que je vous ai montrée\n tantôt ; tel était encore son dédain à ce moment que, le Patriote n'ayant\n point inséré sa réponse, il n'avait pas même insisté.\n     Mais le demandeur devait aller plus loin : ce n'était pas assez d'avoir\n traîné sur la claie les membres de la Jeune Belgique, il fallait tenter de les\n désunir.\n     Il savait que la règle de la maison était une neutralité absolue en matière\n de politique, non seulement parce que ces messieurs rêvent un idéal plus\n élevé, mais parce que, et surtout, toutes les opinions étant représentées\n parmi eux, ils collaborent en grand nombre à des journaux de toutes\n nuances.\n    Et à cet égard, on peut dire que si Max Waller, leur directeur, n'a signé\n aucun engagement, il y a certainement promesse tacite de sa part de ne\n donner à l'allure de leur publication aucun caractère déterminé.\n    Cela est si vrai que jamais il n'a publié, comme dans le cas de l'Hysté-\n rique, aucun ouvrage anticlérical, sans en faire précéder l'extrait d'une\nréserve générale quant au fond; et M. Wauwermans le sait bien.\n    Or, qu'écrit-il dans l'article qui a provoqué l'article incriminé? Il affirme\nnettement et impudemment que la Jeune Belgique est une revue archi-\nlibérale. Et aujourd'hui, il nous demande en plaidoirie, le bon apôtre, si\nnous considérons cela comme une injure? Non, cent fois non, mille fois\nnon! et si l'épithète d'archi-libéral avait été adressée à Max Waller person­\nnellement, je crois pouvoir affirmer qu'il s'en fût senti honoré ; mais, — et\nlà est la perfidie, — c'est le journal, c'est le groupe tout entier que l'on qua­\nlifiait ainsi, dans le but que je viens d'indiquer.\n    Si cette affirmation téméraire n'était point démentie formellement et\nimmédiatement, c'était la dispersion à bref délai. Aussi, le démenti du\ndirecteur ne s'est-il point fait attendre.\n   A-t-il excédé son droit ? Dans le fait, non, dans la forme, peut-être, mais\nseulement à cette condition qu'en accusant M. Wauwermans de mentir\nsciemment, Max Waller ne dît pas vrai.\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2420, "texte": "                                  —   113    -\n\n\n   Eh bien, il disait vrai, car on peut, sans injurier M. Wauwermans, je crois,\npenser d'après l'allure et les tendances de ses écrits, qu'il est conservateur.\n   Et vous savez — ce n'est pas contesté — en quels efforts il s'est épuisé\npour être accueilli parmi ceux que Max Waller représente ici.\n   Il aurait donc, lui conservateur, aspiré à écrire dans une revue qu'il\nqualifie d'archi-libérale. A qui espère-t-il le faire croire? Et M. Waller\npouvait il dire oui ou non que le demandeur affirmait un fait controuvé,\nle sachant controuvé ?\n   Le démenti a été sévère, rude, brutal même, mais mérité et par consé­\nquent légitime.\n\n                                       * *\n   Restent les appréciations.\n   Ici Me Rodenbach vous a démontré, mieux que je ne saurais faire, que\ntoutes les épithètes incriminées ont une signification commune, sous des\nformes variées. Toutes se réduisent à ceci : M. Wauwermans est un écrivain\nsans talent, impuissant, inepte, une nullité parfaite, moins que rien. C'est\nl'avis de Max Waller, et il a le droit de l'émettre. Qui s'adresse au public\nfait appel à la critique et doit savoir la supporter large, entière, injuste\nmême.\n   Me De Burlet lui-même ne nous disait-il pas, hier, que la Vie bête,\nde Max Waller, était l'ouvrage le plus insignifiant qui fût; que Max Waller\navait de l'esprit, peut-être, mais ailleurs que dans ses écrits; que la littéra­\nture naturaliste, et spécialement celle de notre client, était ignominieuse ?\nJe crois même avoir entendu le mot pitre!\n   Or, voyez-vous le défendeur demandant 3,000 francs de dommages-\nintérêts pour cela? Plaisanterie, n'est-ce pas? Mais alors, veuillez donc la\nliberté pour les autres aussi, et ne vous montrez pas si puérilement cha­\ntouilleux.\n\n\n  Messieurs, pareilles appréciations valent ce qu'elles valent, selon qu'elles\nsont, ou non, justes et méritées; si M. Wauwermans avait jadis écrit que\nVictor Hugo était un raté de lettres, pensez-vous que celui-ci s'en fût ému?\nPourquoi donc M. Wauwermans ne fait-il pas comme eût fait Victor\nHugo? Il a tort, le modèle vaut d'être imité.\n  D'ailleurs, la question n'est pas de savoir si M. Wauwermans s'est senti\noutragé, mais si les propos de Max Waller étaient injurieux en thèse\ngénérale, au point de vue du sens commun et de tout le monde, et s'ils\n                                                                        8\n"}, {"page_pdf": 129, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2622, "texte": "                                   —   114   —\n\n\n étaient de nature à atteindre le demandeur dans son honneur et à l'exposer\nau mépris public. Sur ce point je le mets au défi de faire la preuve d'un\ndommage quelconque, car j'affirme que nul ne lui a refusé la main depuis\nl'apparition de l'article en question, du moins à cause de cet article.\n   Il se pourrait, il est vrai, que ceux pour qui Max Waller serait un\noracle, fussent détournés de lire les œuvres de M. Wauwermans, mais ceci\nne donne plus ouverture à réparation judiciaire ; la loi protège les droits, et\nnon de simples intérêts, et si les intérêts commerciaux du demandeur sont\natteints, il prendra facilement sa revanche en produisant un chef-d'œuvre,\nce qui ne doit point lui coûter.\n                                        *\n\n   Est-ce tout? Non. Il y a encore le coup de pied au derrière, que, par un\neuphémisme, un peu hardi peut-être, notre honorable contradicteur quali­\nfiait d'injure jetée à la figure, de flétrissure mise au front de son client !\n   Traduction vulgaire de ce coup de pied : « Et maintenant vous\nm'ennuyez, allez-vous-en au diable ».\n   Je l'ai dit déjà, cela n'est point injurieux, mais je confesse sans peine que\nc'est vif, incivil et difficile à digérer; mais, ne l'oubliez pas, Messieurs, il\ns'agit d'une querelle de journalistes, et, afin de ne point tomber dans des\nredites, je me borne à vous lire ce jugement du tribunal civil de Tongres,\ndu 15 avril 1851, jugement dans lequel il suffirait presque de changer les\nnoms, pour qu'il pût être rendu par vous.\n   Ecoutez :\n\n   « Attendu qu'il est de notoriété publique que le demandeur est rédacteur\ndu journal flamand intitulé De Limburger; que dans les articles incriminés,\nainsi que dans le cours des débats, cette qualité de professeur journaliste\nlui a été constamment attribuée sans qu'il l'ait répudiée ; qu'il existe entre\nce journal et la Vedette un antagonisme généralement connu, qui a donné\nlieu, entre les deux journaux, à une polémique fréquente et souvent peu\nmesurée ; que, par suite, le défendeur a pu se permettre envers le demandeur\ndes allégations et des expressions qui, s'adressant de journaliste à journa­\nliste, perdent par cela même beaucoup de leur gravité et de leur importance\naux yeux du public, lequel ne les considère ordinairement que comme des\nlicences plus ou moins autorisées par les habitudes de la presse; qu'en outre\nces sortes d'attaques ne sont souvent que des représailles provoquées par\ncelui-là même qui ensuite se croit fondé à venir en demander réparation ;\n   « Attendu qu'il résulte de ces circonstances que si l'on peut reprocher\n"}, {"page_pdf": 130, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2361, "texte": "                                 —   115   —\n\n\n\nau défendeur d'avoir été trop passionné dans ses attaques et trop violent\ndans son langage, il est néanmoins impossible d'attribuer aux articles incri­\nminés un caractère d'injure ou de calomnie préjudiciable tel qu'ils puissent\nservir de fondement à l'action du demandeur ;\n   « Par ces motifs, déboute...., etc. »\n   Il n'y a pas un mot à ajouter à cela, et l'on ne saurait mieux dire.\n\n\n   Et maintenant, quelques mots pour me résumer.\n   Que serait-il advenu, pensez-vous, si, au lieu d'adresser l'article incri­\nminé à M. Wauwermans, Max Waller eût dit publiquement sur le\ncompte de son adversaire, tout ce que cet article contient? M. Wauwermans\neût-il osé porter plainte au parquet, du chef de diffamation? Je l'en défie.\nLe procureur du roi, en tous cas, n'y eût point donné suite.\n   Et, si Max Waller avait dit publiquement toutes ces choses à\nM. Wauwermans, celui-ci eût-il osé porter plainte au commissaire de\npolice? Je l'en défie encore, car ce magistrat se fût refusé à dresser procès-\nverbal.\n   Quant au jury, je le répète, il eût éclaté de rire.\n   Voilà pourquoi, Messieurs, on a préféré la petite porte de l'action aqui-\nlienne, — assez peu nettement formulée d'ailleurs dans l'exploit introductif\nd'instance, mais nous n'ergoterons pas pour si peu ; supposons qu'elle y soit,\nau moins en germe, — encore faut-il prouver cet insaisissable dommage\ndont vous poursuivez la fantaisiste réparation, tout en affirmant que, tué\npar nous, vous vous portez fort bien.\n   C'est cette démonstration impossible que j'ai vainement attendue pen­\ndant les deux plaidoiries de notre contradicteur, et j'ajoute que l'inanité de\ncette attente n'est point pour nous étonner.\n   Non, Messieurs, il y a des procès que l'on ne fait pas, et celui-ci est du\nnombre !\n   Il fallait dédaigner ou riposter, comme Max Waller a fait, lui, aux deux\népoques différentes que j'ai indiquées tout à l'heure ; seulement, la riposte\nn'est pas dans le tempérament de M. Wauwermans; il l'admet si peu qu'il\nn'a pas même fait insérer, dans le Patriote, la mordante, mais très fine\nréponse de notre client.\n   A la suite d'une attaque nouvelle, d'un caractère tout spécial, Max\nWaller s'est vu forcé de reprendre la plume, et, désespérant de se faire\nentendre en français, il s'est mis, cette fois, au diapason de son adver­\nsaire.\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 507, "texte": "                                        — 116 —\n\n   Tout cela, Messieurs, n'a point sa place ici, mais à la Halle; et ce que\nnous reprochons à M Wauwermans, ce n'est pas tant encore de s'être\nmontré agressif et grossier, que de se formaliser lorsqu'on lui répond sur le\nmême ton.\n   Telle sera aussi votre conviction, et vous ne suivrez point le demandeur\nsur le terrain où il cherche à vous entraîner ; j'ai tous mes apaisements à\ncet égard.\n\n\n\n                                            II\n              "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-021", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 116, "page_fin": 118, "titre_corps": "Les Débuts de Ric-Rac dans la littérature", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Notre procès", "signature_source": "Paul Wauwermans ; P. d. 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Nous livrons l'un et l'autre à l'esbaudissement des populations :\n\n                                                          Bruxelles, g décembre 1882.\n                    MONSIEUR,\n\n   C'est un inconnu qui vient solliciter la protection du chef de l'école ;\nvos exemples portent leurs fruits dans la jeune génération, nous nous\nsentons tous entraînés vers le combat viril et intellectuel, vers l'idéal d'une\nlittérature moderne et nationale, littérature dont vous êtes le maître et\nl'initiateur.\n    La route est difficile : il nous faut du secours : vous encouragez tous les\nefforts : jugez donc de ceux-ci.\n   Ce fatras de cinq pages mérite-t-il de gésir ignoré au fond de votre\ncorbeille à papiers, ou bien apparaîtra-t-il triomphant dans l'Europe du\ndimanche. Je ne sais, — c'est à vous de juger s'il est digne des honneurs de\nl'insertion que moi son père adoptif, je viens solliciter en son nom.\n    Mais quel que soit son sort, je veux qu'il vous dise, que dans les univer­\nsités, il est une génération qui se voue à l'art d'écrire, et groupe ses efforts\npour vous suivre dans la voie où vous l'avez précédé. —\n    Mon audace n'aurait-elle d'autre résultat que de vous confirmer ce fait\nque je m'en applaudirais déjà.\n    Et maintenant, Monsieur, soyez-moi juge, juge indulgent comme vous\nl'êtes pour les jeunes, prononcez votre verdict, il sera écouté.\n    Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.\n                                                          PAUL WAUWERMANS.\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3474, "texte": "                                              —    117    —\n\n\n\n\n                                  LEÇONS DE DANSE (I)\n                                                                           A CAMILLE LEMONNIER.\n\n    Je sais dans une bonne ville de Belgique, un coin ignoré, emprisonné en dépit des\n siècles dans le galbe Espagnol.\n    Et c'est plaisir à voir, la lune malicieuse ourlant de lisérés d'argent les dentelures des\n pignons, découpant sur l'ecu sable de la nuit le rouillis des girouettes armoiriées.\n    Sur les créneaux breche dents des jardins en terrasses, s'accoude l'echevelement des\n arbres fantômes, et les moucharabis vitraillés en echiquier, menacent de tout leur pesant\n les ambulations des allants.\n    Voire qu'au dire populaire, les truands du temps passé verouillés dans le carcan des\n armures castilannes installent la nuit cénacle sur les huis engazonnés — A deux coudées\n de là exulte la grouillis moderme, et joyeuse exhubère la vie d'àprésent. Façades drapées\n dans la contemporaineté étalent le toc mauvais goût des sculptures en carton pierre; le\n gaz ricoche blâfard sur les œuvres de soie blotties chatoyantes entre les etincellements\n des glaces.\n    Bizarre antithèse; la vie qui vient, la vie qui s'en va.\n   Au milieu de l'enchevêtrement de ruelles qui reunit ces deux régions hurlantes de\n disparité est un etablissement haut en chic voué à l'art des salamalecs et des entrechats.\n   Au fond d'une cour où ballottent dans leur attitude dépenaillée de squelettes, les\nyeuses rabougries est une grande salle, lieu d'étape obligé entre les ignorances de la\nmarche bête et les glisseries des parquets aristocratisés. —\n   En vertu de l'adage de Beaumarchais le cynique, chaque semaine l'un et l'autre sexe,\n exerce ses aptitudes dans un talent qui tient porte d'entrée sur les ministères...\n   Simuler des entrechats : le plus sérieux de la vie moderne est là.\n   Voilà pourquoi des soirs d'hiver Henry pergeait dans ce quartier bizarre de la vieille\ncité.\n   Peignons Henry : Il à vingt printemps dirait l'idéaliste qui ne voit lui dans la vie que\nle printemps.\n   Maintenant clamez à l'absurde à l'incroyable tandis que je déroule le fouillis des idées\nd'Henry sur l'amour et la femme.\n   Sceptique avant les ans, la raison à etouffé la passion et il a plutot connu la femme par\nle raisonner; qu'il ne l'a comprise par l'amour.\n   Il craint le mariage : il faut pour lui le caractère la richesse, la beauté — on ne connaît\nde la femme que la beauté, la richesse, le caractère.\n   Et ce renversement à l'ordre logique de la connaissance exigé par le maistre philo­\nsophe, rend songeur l'aspirant à la vie à deux...\n   Qu'est-ce la femme?\n   Il a scruté le rictus sensuel des carabins d'amphithéâtre, et il a été visionné par\nl'impure en oripeaux des bas cotés du trottoir.\n   D'autres, des amoureux ceux-là, l'ont evoqué idealesque comme dans pages sucrées\nd'un fatras Romantique :\n   C'est le séraphin du concert celeste, la madone des vitraux gothiques !\n   Et il se sent lui balotté entre l'ange et la bête : il flotte indécis de la loi des milieux,\nignare de la synthèse du bien et du mal, rejeté par cette vague horreur qui propulse,\naimanté par ces mystères de l'inconnu qui fascine...\n   Non la femme n'est connue jamais de l'homme ; pas même après le mariage !\n\n\n  (1) Inutile de dire que nous respectons SCRUPULEUSEMENT la ponctuation et l'orthographe de l'autour. Au\nreste, si celui-ci le désire, le manuscrit sera affiché.\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2759, "texte": "                                        —    II8   —\n\n   Comme un automate il se laisse conduire en ce « sanctuaire voué à la déesse choréogra­\nphique » guidé sans doute par le fatum de sa destinée.\n   Quand il fut entré, ébahi, il s'arrêta dans la rondeur de l'habit noir : sur une banquette\npepiait le peuple feminin des élèves, attendant les premiers rythmes du piano orchestre.\n   Il était là en presence d'un monde nouveau et inconnu; et il pouvait se poser le\nColomb de cette Amérique.\n   S'il avait accosté dans la rue cette noire à l'oeuil petillant à la casaque velours rouge,\nles dieux pontifiant aux destinées du high life auraient dans un froncement de sourcils\ndecroché leur olympe de foudres en fer blanc. Oh divines convenances !\n   Maintenant inconnu pour elles mais a la faveur d'un presenté inutile et banal il\npouvait accouder leur bras sur le sien, enlacer leur taille, disparaître dans les tourbil­\nlonnements du galop et de la polka...\n   Et alors il s'empressa près d'elles, les interrogeant curiosement... c'était des mystères a\nsonder, des avatars à fixer dans son esprit vierge ..\n   Il promenait le scalpel dans la vie de ces jeunes filles, s'etonnant de les trouver\nhumaines et semblables à lui, vouées aux labeurs des études litteraires, courbées sous\nles synthèses scientifiques.\n   Il s'ebaubissait à les dejeter du Parnasse idealesque où elles trônaient par la vocation\ndes Feuillet et des Sand ; à les voir ainsi terréennes sa beate adoration boudhique se\ntransformait en amour premier pas de l'affection —\n   Lui qui blaguait le bal, aurait clamé les honneurs du triomphe pour l'inventeur de\nl'art sublime de la danse.\n   Ce soir la s'envola comme un rêve tandis qu'il coordonnait dans sa mémoire ces\ndonnées éparses, et colligeait les elements de son bonheur à venir...\n   En avant deux, première figure, — cavalier, — balancez et au parler saccadés répon­\ndaient les glisseries des petits pieds sur le chêne poli ciré — les accords du piano\ns'elevaient étouffés sous le toucher machinal de l'artiste aux gages. Lui s'enivrait de cette\natmosphère, délirante, faite de pensers féminins et où pour la première fois il se sentait\nplongé tout entier. La salle à murs crepis, à vases lampadaires, ruisselante d'une moite\nchaleur etait le Walhalla germain, le lieu de délice des houris.\n   C'etait un voile qui se déchirait, le voile qui barrait la jeunesse de la virilité, la vie\nseule de la vie à deux.\n   Le lendemain, Henri l'homme de glace était metamorphosé, il ne blaguait plus l'amour\nni la femme.\n   Peut être même, les intelligeait-il trop bien.\n                                                                                P. d. F.\n\n\n\n                                             III\n                                 "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-022", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 118, "page_fin": 120, "titre_corps": "Le Jugement", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Notre procès", "signature_source": "Anonyme", "ancre_debut": "LE JUGEMENT", "ancre_fin": "sans caution", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LES COMPTES RENDUS", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 133, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 2759, "fin_caractere_exclue": 3167, "texte": "LE JUGEMENT\n   Attendu que, dans un article publié dans le numéro du 5 novembre 1885\nde la revue la Jeune Belgique, article signé MAX WALLER et dont le\ndéfendeur se reconnaît l'auteur, celui-ci, répondant à un article du journal\nle Patriote, s'exprimait ainsi :\n   « Le M. Paul Wauwermans, avocat, qui l'a signé Ric-Rac, est trop\ninexistant comme écrivain, il est trop raté de Lettres, trop abcès froid pour\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2399, "texte": "                                   —   119   —\n\n\nque nous ramassions ses injures. Il envoyait naguère à notre Revue de\nmauvaise copie qui fut régulièrement refusée, malgré les recommanda­\ntions dont M. Paul Wauwermans, dit Paul de Fontanar, s'entoura pour\nprendre pied chez nous. Son échec, plusieurs fois répété, l'a aigri, ce jeune\ncancre.\n   « Aujourd'hui son fiel s'échappe.\n   « M. Paul Wauwermans qualifie la Jeune Belgique de revue « archi-\nlibérale », alors que jamais un drapeau politique n'a été levé chez nous. Il\nment donc et il le sait.\n   « Qu'il reçoive, avec tous les honneurs dus à son rang de Sganarelle, un\ncoup de pied au derrière de la part de son tout dévoué\n                                                  « MAX W A L L E R . »\n\n   Attendu que cet article ne contient l'énumération d'aucun fait précis de\nnature à porter atteinte à l'honneur du demandeur ou à l'exposer au\nmépris public, mais qu'on y relève les expressions outrageantes suivantes :\n   « Trop raté de lettres;\n   « Trop abcès froid;\n   « Jeune cancre;\n   « Il ment donc et il le sait ;\n   « Qu'il reçoive un coup de pied au derrière avec tous les honneurs dus\nà son rang de Sganarelle. »\n   Qui constituent des injures dommageables pour le demandeur ;\n  Attendu qu'il n'est pas sérieux de prétendre, comme le fait le défendeur,\nque ces expressions trouveraient une justification quelconque dans un soi-\ndisant genre de polémique littéraire qui autoriserait de pareilles licences ;\nque le silence gardé par les publicistes signalés par le défendeur comme\nayant été eux-mêmes l'objet d'invectives de cette espèce ne peut enlever au\ndemandeur le droit de réclamer à justice la réparation du dommage que le\ndéfendeur lui a infligé ;\n   Attendu que le défendeur ne peut davantage invoquer l'excuse qui,\nd'après lui, résulterait d'une provocation que lui aurait adressée le deman­\ndeur; qu'il est impossible, en effet, d'apercevoir la moindre relation de cause\nà cet effet entre l'article incriminé et l'article intitulé : « Pornographes »,\nparu dans le Patriote le 28 août 1884, donc une année avant l'article paru\ndans le même journal le 14 octobre 1885 et qualifiant la Jeune Belgique\nd'archi-libérale ; que cette dernière qualification n'est évidemment pas une\ninjure ; qu'elle ne s'adressait même pas au défendeur et qu'au surplus les\néléments produits au procès ont démontré qu'après le premier des articles\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1460, "texte": "                                     —   120 —\n\n\nprécités les parties ont continué à entretenir des relations de la plus cordiale\namitié ;\n   Attendu, néanmoins, que ces articles du Patriote ont porté les discus­\nsions des parties sur le terrain d'un style dépourvu de mesure et que cette\ncirconstance est de nature à faire payer moins sévèrement les injures dont\nle défendeur s'est rendu l'auteur ;\n   Attendu que le préjudice souffert par le demandeur trouvera une répara­\ntion suffisante dans la publication du présent jugement réduite dans les\nlimites ci-après indiquées ;\n   Par ces motifs, le tribunal, M. SERVAIS, substitut du procureur du roi,\nentendu en son avis, et rejetant comme non recevables ni fondées toutes\nconclusions contraires ou plus amples, déclare injurieux et dommageable\npour le demandeur l'article incriminé et, à titre de réparation, autorise le\ndemandeur à faire publier les motifs et le dispositif du présent jugement\ndans un journal à son choix, avec les noms, prénoms, professions et domi­\nciles des parties et en faisant précéder le tout des mots RÉPARATION JUDI­\nCIAIRE ; dit que cette publication se fera aux frais du défendeur, les dits\nfrais récupérables sur simple quittance de l'imprimeur ou de l'éditeur ;\ncondamne le défendeur aux dépens taxés à          et ordonne, sauf quant à ce,\nl'exécution du présent jugement nonobstant appel et sans caution.\n\n\n\n\n                                         IV\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-023", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 120, "page_fin": 124, "titre_corps": "Les Comptes rendus", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Notre procès", "signature_source": "M. 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Paul Wauwermans,\n   es\nM Rodenbach et Simon pour M. Maurice Warlomont.\n"}, {"page_pdf": 136, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2696, "texte": "                                  —   121 —\n\n\n   Me de Burlet commence par donner lecture de la requête de son client,\nM. Wauwermans, que la Jeune Belgique a traité de « raté de lettres »,\nd' « abcès froid », de « menteur », etc., se prétend lésé, et réclame de ce\nchef, outre des insertions dans les journaux quotidiens, la modique somme\nde 3,ooo francs de dommages et intérêts.\n   Alors, avec des allures tragiques et gonflées de procureur du roi pronon­\nçant un réquisitoire devant des jurés de province, Me de Burlet se met à\nparler de toutes les choses imaginables et même de quelques autres. Il fait\nallusion, à plusieurs fois, à une affaire récente qui préoccupa beaucoup la\nchronique bruxelloise, et dans laquelle il fut un moment le témoin de l'un\ndes intéressés.\n   Il met en cause une foule de personnes étrangères au débat, attaque\nl'Hystérique, de Camille Lemonnier, après avoir avoué que le Code civil\nest le seul ouvrage naturaliste qu'il ait étudié.\n   Il s'étonne des conclusions de la partie défenderesse, et se base pour cela,\nnon sur les conclusions couchées sur papier timbré, mais sur un projet de\nconclusions qui lui a été communiqué à titre gracieux. Il déclare ne pas\navoir eu le temps de lire les conclusions définitives, et continue son réqui­\nsitoire en lisant un extrait de celles-ci, ce que M e Rodenbach lui fait\nremarquer au milieu d'une hilarité discrète.\n   Me de Burlet s'anime de plus en plus ; encore un coup il demanderait,\nnon plus 3,000 francs de dommages et intérêts, mais la tête de M. Warlo­\nmont, — pour son client probablement.\n   Me de Burlet parle, d'ailleurs, très peu de son client, et quand il en parle,\n— c'est avec des intentions sans doute excellentes, mais qui n'atteignent\npas toujours leur but. Il traite la petite revue dirigée par M. Wauwermans\nde revue obscure, et appelle son client « ce pauvre jeune homme ». Il fait\nsourire en essayant quelques périphrases malheureuses pour désigner l'en­\ndroit — ou plutôt l'envers — de son client qui était visé par l'articulet incri­\nminé.\n   Il termine pompeusement en réclamant une condamnation exemplaire.\n   Me Rodenbach répond. Il déclare qu'il s'en tiendra aux faits de la cause,\net s'étonne que Me de Burlet y ait mêlé des incidents absolument étrangers.\nIl semble, dit M e Rodenbach, que Me de Burlet plaide ici, non pour son\nclient, mais pour une autre personne qu'il ne nomme pas.\n   Me Rodenbach soutient que l'articulet visé ne peut pas être apprécié iso­\nlément, mais doit être rattaché à une série d'articles publiés par le deman­\ndeur, soit dans le journal qu'on ne nomme pas, soit dans une petite revue\nqu'on ne nomme pas davantage. Il fait l'historique de la querelle. Il raconte\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2501, "texte": "                                  —— 122 —\n\n\n M. Wauwermans débutant par envoyer, en vain, de la copie à la revue la\nJeune Belgique, dépité d'être évincé, et insultant avec obstination Camille\nLemonnier et la jeune école littéraire. Il rappelle, entre autres, un article\nsigné Ric-Rac, où les jeunes étaient appelés « saligauds » et « pornogra­\nphies », et où l'on appelait sur eux les rigueurs de M. Woeste, alors ministre\nde la justice. Il réduit cette polémique à une question de réclame et de bou­\ntique, destinée à enlever des abonnés à la Jeune Belgique. Cette revue\nétant une revue qui ne s'occupe pas de politique, et dont les collaborateurs\nappartiennent à des nuances d'opinion très diverses, c'est méchamment, de\nmauvaise foi, dit-il, que le demandeur, malgré les protestations de M.War­\nlomont, la représente comme une revue « archi-libérale ». Me Rodenbach\nqualifie sévèrement l'attitude du demandeur, et l'accuse, preuves à l'appui,\nd'être le vrai et le seul provocateur.\n    Un incident d'audience éclate. Me de Burlet veut interrompre.\n    M e RODENBACH. — Vous n'avez pas toléré d'interruption : je n'en per­\n mettrai pas non plus. Nous n'avons pas de leçon à recevoir ici.\n    M e DE BURLET. — Vous ne la recevez pas, mais vous la gardez.\n    Me RODENBACH. — C'est de l'autre côté de la barre qu'on reçoit des\n leçons et qu'on les garde.\n    L'avocat du défendeur défie la partie demanderesse d'évaluer pécuniaire­\n ment le dommage causé par un coup de pied en effigie, attendu qu'il lui est\n impossible de prouver qu'il y a eu « incapacité de travail ».\n    M e de Burlet, dans sa réplique, s'attache à prouver qu'il n'y a pas eu de\n provocation de la part du demandeur. Me Rodenbach ayant cité Victor\n Hugo et Emile Zola, M e de Burlet cite tour à tour le maëstro Offenbach et\n une revue de fin d'année.\n    On s'attend alors à une plaidoirie de Me Lejeune : déconvenue pour l'au­\n ditoire. Me Lejeune ne parlera pas. Et cependant Me Lejeune n'est pas\n empêché, il assiste même aux débats, à côté de son confrère, Me de Burlet.\n   Après la réplique de M e de Burlet, Me Simon plaide la question de droit\navec beaucoup de finesse et de distinction.\n   M. Servais, substitut du procureur du roi, donne son avis immédiate­\nment.\n   Il estime qu'il n'y a pas de dommage évaluable. Il y a eu échange de\ngros mots, voilà tout. Il y a. dit-il, de ces procès qu'on voudrait pouvoir\nrattraper. Le substitut du procureur est d'avis que le demandeur doit être\ndébouté et condamné aux dépens.\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2613, "texte": "                                      — 123      -\n\n\n  Dans l'Etoile belge du lendemain, nous lisons l'article suivant que l'impartialité nous\noblige d'insérer :\n\n                    WAUWERMANS CONTRE WARLOMONT\n        e\n   « M Alexandre de Burlet, avocat de M. Paul Wauwermans, nous\ndemande l'insertion du résumé suivant de sa plaidoirie, qu'il emprunte au\ncompte-rendu de l'Indépendance :\n   « « Me de Burlet débute en ces termes : Jamais, dans procès semblable, on\nn'a vu pareille attaque, jamais on n'a vu pareille défense. On s'est abaissé\njusqu'à une honteuse rixe de plume, et l'on prétend que les violences dont\non se plaint sont une simple critique d'art, et rentrent dans les traditions\nreçues de la polémique littéraire!\n   « Si l'on admettait un pareil système, si les citoyens atteints dans leur\nhonneur ne pouvaient compter sur une réparation judiciaire, c'est à la cor­\nrection par action qu'ils auraient recours. Mais le Code pénal est là, ce\nbrave livre réaliste, le seul peut-être qui soit honnête.\n   « Me de Burlet, après avoir rendu hommage au talent de M. Warlo­\nmont, l'accuse d'avoir compromis la noble cause artistique qu'il avait entre­\nprise. La Jeune Belgique est devenue une petite chapelle où des gaillards\nqui ont de l'esprit comme quatre font du tapage comme cent. Et les attaques\nde Warlomont ont-elles été provoquées ? Est-ce une injure pour la Jeune\nBelgique que l'épithète de revue archi-libérale ; est-ce une injure que l'épi­\nthète de pornographe? Mais M. Warlomont est mieux qu'un pornographe?\nC'est, selon l'expression d'Octave Uzanne, un « ignominiographe ». Et,\npour le prouver, Me de Burlet lit une poésie de Max Waller.\n   « L'honorable avocat rappelle ensuite l'affaire Kayenbergh qui est,\nd'après lui, la cause du procès actuel. M. Warlomont a, dans cette affaire,\nreçu une taloche. Et, comme le pitre, il s'est retourné et a rendu la taloche\nà un autre.\n   « Me de Burlet insiste sur le caractère diffamatoire et injurieux que pré­\nsente l'article incriminé. Il appuie sur le qualificatif « Sganarelle », et il y\nvoit une insinuation odieuse.\n   « En présence de ces basses injures on peut, comme l'a dit dernièrement\nM. le substitut Servais, se venger de trois façons : la façon évangélique,\nc'est-à-dire tendre la joue gauche après avoir reçu un soufflet sur la joue\ndroite ; la façon énergique, qui consiste à rendre coup pour coup : ce n'est\npas la plus mauvaise, mais elle n'est pas à la portée de tout le monde.\n(Rires.) Enfin, celle que M. Wauwermans a adoptée, la réparation judi­\nciaire. Il faut que ceux qui n'ont pas envie d'aller se battre, surtout avec\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1183, "texte": "                                  — 124 —\n\nvous, ni de se colleter dans la rue, trouvent auprès de la justice la protec­\ntion qu'ils réclament.\n    « La Jeune Belgique a pour devise : « Ne crains! » Elle a montré, en\neffet, qu'elle ne craint pas grand'chose. Cependant, cette devise a été bien\natteinte par certains incidents récents. Qu'elle craigne du moins la jus­\ntice ! » »\n    « Nous ne voudrions pas retourner longuement le « pied » du défendeur\ndans... la plaie du demandeur. « Jamais, dans un procès semblable, on n'a\nvu pareille attaque, jamais on n'a vu pareille défense ». Le tribunal, d'ail­\nleurs, n'a pas été de l'avis de M e de Burlet, quant à la gravité de l'attaque.\nIl s'est contenté d'autoriser le demandeur Wauwermans, pour toute répa­\nration et dommages-intérêts, à faire insérer le présent jugement, avec le\ntitr'e en grands caractères : Réparation judiciaire, dans un journal à son\nchoix et aux frais du défendeur Warlomont, lequel est condamné aux\ndépens de l'instance.\n    « Nous voilà bien loin des cinq insertions et des 3,000 francs de domma­\nges-intérêts demandés par M. Wauwermans. »\n\n\n                                                            M. W ."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1885-12-20-n1-024", "volume": "ELB-ULB-516421-1886-001-005_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1886-001-005_f.pdf", "ocr_sha256": "32a690db597b6cdc03231c6c4fc9b65ee577c36da78544e4898070612b301bf2", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 125, "page_fin": 130, "titre_corps": "Memento", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Anonyme", "ancre_debut": "MEMENTO", "ancre_fin": "bonne place dans nos bibliothèques", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": true, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 93, "fin_caractere_exclue": 103, "texte": "MEMENTO\n  "}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 103, "fin_caractere_exclue": 143, "texte": "Pour paraître en février, chez l'éditeur"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 195, "fin_caractere_exclue": 236, "texte": "Henri Kistemaeckers, une nouvelle édition"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 284, "fin_caractere_exclue": 318, "texte": "du beau roman de notre ami Georges"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 376, "fin_caractere_exclue": 398, "texte": "Eekhoud : Kees Doorik."}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 489, "fin_caractere_exclue": 494, "texte": "_ ***"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 564, "fin_caractere_exclue": 602, "texte": "Quelqu'un de bien joyeux c'est le mon­"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 654, "fin_caractere_exclue": 695, "texte": "sieur qui signe les « propos de théâtre »"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 748, "fin_caractere_exclue": 795, "texte": "dans l'Office de Publicité. 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Vous vous imaginez sans"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 2317, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": "doute que la pièce est en vers."}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 2415, "fin_caractere_exclue": 2452, "texte": "Pardon! mon bon monsieur, c'est de la"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 2502, "fin_caractere_exclue": 2548, "texte": "prose, c'est bel et bien de la prose, de cette"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 2567, "fin_caractere_exclue": 2600, "texte": "prose que vous trouvez ennuyeuse."}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 2633, "fin_caractere_exclue": 2671, "texte": "J'imagine que si votre articulet tombe"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 2730, "fin_caractere_exclue": 2772, "texte": "sous les yeux de Banville, il rira bien et"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 2826, "fin_caractere_exclue": 2867, "texte": "même qu'il vous enverra sa carte, lui qui"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 2915, "fin_caractere_exclue": 2956, "texte": "nous disait un jour : « Il faut remercier"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 3008, "fin_caractere_exclue": 3051, "texte": "toujours les critiques, même s'ils écrivent"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 3103, "fin_caractere_exclue": 3146, "texte": "que vous avez volé des couverts d'argent! »"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 3199, "fin_caractere_exclue": 3240, "texte": "Peut-être aussi qu'il vous conseillera de"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 3285, "fin_caractere_exclue": 3323, "texte": "changer de pseudonyme — Hébé, ce n'est"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 3324, "fin_caractere_exclue": 3350, "texte": "pas complet — un t manque."}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 3424, "fin_caractere_exclue": 3427, "texte": "***"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 3522, "fin_caractere_exclue": 3559, "texte": "Notre confrère et ami Eddy Levis nous"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 3616, "fin_caractere_exclue": 3658, "texte": "prie d'annoncer l'apparition d'un drame en"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 3712, "fin_caractere_exclue": 3757, "texte": "vers, de sa composition. Trois actes. Titre :"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 3807, "fin_caractere_exclue": 3813, "texte": "Sarah."}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 3924, "fin_caractere_exclue": 3927, "texte": "***"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 4000, "fin_caractere_exclue": 4036, "texte": "M. Frantz Van Peteghem, — triste nom"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 4095, "fin_caractere_exclue": 4134, "texte": "de poète — public chez Kistemaeckers un"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 4187, "fin_caractere_exclue": 4227, "texte": "volume intitulé : Vers flamands en fran-"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 4281, "fin_caractere_exclue": 4321, "texte": "çais dans lequel s'indiquent beaucoup de"}, {"page_pdf": 140, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 152, "fin_caractere_exclue": 194, "texte": "qualités. 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Joséphin Péladan, notre ami et colla­"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 4246, "fin_caractere_exclue": 4287, "texte": "borateur, vient de publier chez l'éditeur"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 4341, "fin_caractere_exclue": 4379, "texte": "Monnier, sous le pseudonyme du marquis"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 4423, "fin_caractere_exclue": 4465, "texte": "de Valognes, une série d'études de psycho­"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 4507, "fin_caractere_exclue": 4551, "texte": "logie féminine. Titre : Femmes honnêtes.' Ce"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 47, "fin_caractere_exclue": 85, "texte": "sont des notes anciennes déjà et inem­"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 133, "fin_caractere_exclue": 171, "texte": "ployées dans le Vice suprême. Pour qui"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 219, "fin_caractere_exclue": 258, "texte": "connaît le dandysme raffiné de Joséphin"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 306, "fin_caractere_exclue": 348, "texte": "Péladan, ce livre est véritablement délec­"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 396, "fin_caractere_exclue": 402, "texte": "table."}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 453, "fin_caractere_exclue": 494, "texte": "Apolline, Lucie, Berthe, Bibiane, Thècle,"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 542, "fin_caractere_exclue": 582, "texte": "Vénérande, Martianne, Colette, Maurille,"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 630, "fin_caractere_exclue": 670, "texte": "Ténestine, Odile, Renelde et Félicienne,"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 718, "fin_caractere_exclue": 758, "texte": "sont les vraies femmes perverses au sens"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 806, "fin_caractere_exclue": 847, "texte": "peintre du mot. Un parfum capiteux de dé­"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 895, "fin_caractere_exclue": 938, "texte": "cadence s'exhale de ces silhouettes profon­"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 986, "fin_caractere_exclue": 1024, "texte": "dément mordues au cuivre étincelant du"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1072, "fin_caractere_exclue": 1078, "texte": "style."}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1130, "fin_caractere_exclue": 1168, "texte": "Ce ne sont plus les monstres parisiens"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1216, "fin_caractere_exclue": 1259, "texte": "imaginés par Catulle . Mendès pour le plai­"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1307, "fin_caractere_exclue": 1352, "texte": "sir des vieux garçons et des filles, mais des"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1400, "fin_caractere_exclue": 1442, "texte": "cas pathologiques transcrits avec un souci"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1532, "fin_caractere_exclue": 1574, "texte": "presque cruel par l'un des meilleurs écri­"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1667, "fin_caractere_exclue": 1706, "texte": "vains que possède à l'heure actuelle la"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1786, "fin_caractere_exclue": 1814, "texte": "jeune littérature française."}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1866, "fin_caractere_exclue": 1907, "texte": "Le livre est précédé d'un dessin de Féli­"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 1946, "fin_caractere_exclue": 1992, "texte": "cien Rops, le seul artiste d'ailleurs qui soit"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2033, "fin_caractere_exclue": 2077, "texte": "capable d'interpréter la littérature morbide"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2114, "fin_caractere_exclue": 2155, "texte": "du marquis de Valognes. Il est inutile de"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2204, "fin_caractere_exclue": 2242, "texte": "dire que cette sanguine est admirable."}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2286, "fin_caractere_exclue": 2324, "texte": "Malheureusement elle n'est pas seule à"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2369, "fin_caractere_exclue": 2410, "texte": "interprêter le texte des Femmes honnêtes."}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2452, "fin_caractere_exclue": 2494, "texte": "Des dessinateurs, dont l'un porte bien son"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2539, "fin_caractere_exclue": 2577, "texte": "nom, — il s'appelle Bac — ont gâché un"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2619, "fin_caractere_exclue": 2654, "texte": "volume remarquablement imprimé. Ces"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2696, "fin_caractere_exclue": 2736, "texte": "dessins ne sont pas des œuvres d'art, ce"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2779, "fin_caractere_exclue": 2818, "texte": "sont, tout au plus, des compositions de"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2866, "fin_caractere_exclue": 2910, "texte": "cartes transparentes faites pour porter à la"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 2960, "fin_caractere_exclue": 2999, "texte": "peau des lecteurs de la Vie parisienne."}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 3045, "fin_caractere_exclue": 3087, "texte": "Nous regrettons qu'une œuvre d'art ait été"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 3132, "fin_caractere_exclue": 3174, "texte": "traitée par un éditeur avec un aussi mince"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 3218, "fin_caractere_exclue": 3227, "texte": "scrupule."}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 3434, "fin_caractere_exclue": 3465, "texte": "NÉCROLOGIE. — Charles Goethals."}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 3561, "fin_caractere_exclue": 3601, "texte": "La famille artistique est en deuil. L'un"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 3688, "fin_caractere_exclue": 3728, "texte": "des peintres les mieux doués de la jeune"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 3813, "fin_caractere_exclue": 3854, "texte": "école, Charles Goethals, a succombé à une"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 3946, "fin_caractere_exclue": 3988, "texte": "maladie de poitrine qu'il avait contractée"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 4058, "fin_caractere_exclue": 4097, "texte": "en peignant dans les dunes de Knocke et"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 4147, "fin_caractere_exclue": 4189, "texte": "qui, depuis un an et demi, avait arrêté sa"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 4235, "fin_caractere_exclue": 4244, "texte": "carrière."}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 4297, "fin_caractere_exclue": 4339, "texte": "L'artiste n'avait que trente-deux ans.Tout"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 4380, "fin_caractere_exclue": 4421, "texte": "jeune, il avait été distingué par M. Jean"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 4466, "fin_caractere_exclue": 4505, "texte": "Rousseau, directeur des Beaux-Arts, qui"}, {"page_pdf": 141, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 4552, "fin_caractere_exclue": 4593, "texte": "pressentit en lui une organisation excep-"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 62, "fin_caractere_exclue": 103, "texte": "tionnelle et qui obtint de M. le ministre"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 159, "fin_caractere_exclue": 199, "texte": "Rolin-Jaequemyns qu'il fût envoyé par le"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 254, "fin_caractere_exclue": 295, "texte": "gouvernement en Italie pour y étudier les"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 350, "fin_caractere_exclue": 395, "texte": "arts décoratifs. Très satisfaite de ses apti­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 420, "fin_caractere_exclue": 457, "texte": "tudes et des rapports qu'il envoya au"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 514, "fin_caractere_exclue": 555, "texte": "ministre, l'administration des Beaux-Arts"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 578, "fin_caractere_exclue": 620, "texte": "le chargea de se perfectionner à Paris, où"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 663, "fin_caractere_exclue": 706, "texte": "il compléta son éducation sous la direction"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 707, "fin_caractere_exclue": 750, "texte": "du peintre Galland. Il suivit pendant trois"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 751, "fin_caractere_exclue": 794, "texte": "ans les cours de l'Ecole des Beaux-Arls, et"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 849, "fin_caractere_exclue": 893, "texte": "à son retour il devait recevoir une chaire à"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 942, "fin_caractere_exclue": 986, "texte": "l'école des Arts décoratifs que le gouverne­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1041, "fin_caractere_exclue": 1082, "texte": "ment se proposait de fonder d'accord avec"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1135, "fin_caractere_exclue": 1157, "texte": "la ville de Bruxelles."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1235, "fin_caractere_exclue": 1277, "texte": "Mais jusqu'ici le projet de créer cet éta­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1279, "fin_caractere_exclue": 1324, "texte": "blissement, appelé à rendre tant de services,"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1326, "fin_caractere_exclue": 1373, "texte": "n'a pas été réalisé, et la mort a surpris celui"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1416, "fin_caractere_exclue": 1457, "texte": "qui devait prendre rang parmi les profes­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1510, "fin_caractere_exclue": 1547, "texte": "seurs les plus distingués de l'Ecole."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1593, "fin_caractere_exclue": 1634, "texte": "On offrit à Charles Goethals, il y a deux"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1683, "fin_caractere_exclue": 1725, "texte": "ans, une place de professeur à l'Ecole des"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1726, "fin_caractere_exclue": 1766, "texte": "Arts décoratifs d'Amsterdam, aux appoin­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1814, "fin_caractere_exclue": 1856, "texte": "tements annuels de quatre mille francs. Il"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1908, "fin_caractere_exclue": 1952, "texte": "ne crut pas devoir l'accepter. Sans doute il"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2002, "fin_caractere_exclue": 2044, "texte": "se sentait engagé d'honneur envers le gou­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2098, "fin_caractere_exclue": 2139, "texte": "vernement belge qui avait protégé et sou­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2193, "fin_caractere_exclue": 2209, "texte": "tenu ses débuts."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2288, "fin_caractere_exclue": 2325, "texte": "L'artiste était un des membres fonda­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2379, "fin_caractere_exclue": 2423, "texte": "teurs de l'Association des XX, à laquelle il"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2444, "fin_caractere_exclue": 2486, "texte": "était profondément dévoué. 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Nous en adressons à ses rédacteurs"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3512, "fin_caractere_exclue": 3554, "texte": "littéraires nos regrets les plus sincères."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3671, "fin_caractere_exclue": 3674, "texte": "***"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3748, "fin_caractere_exclue": 3791, "texte": "Ecce iterum la bibliothèque Gilon, 163e vo­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3810, "fin_caractere_exclue": 3845, "texte": "lume; à deux cents nous offrirons à"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3902, "fin_caractere_exclue": 3943, "texte": "M. Gilon son buste en caramel. Le Malheur"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3995, "fin_caractere_exclue": 4040, "texte": "de l'Irlande, traduit de l'anglais par Louise"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 4092, "fin_caractere_exclue": 4132, "texte": "Juste. Les lecteurs de la Jeune Belgique"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 4187, "fin_caractere_exclue": 4229, "texte": "n'auraient plus qu'à lire M. Wagener si ce"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 4277, "fin_caractere_exclue": 4323, "texte": "Malheur n'avait pas été traduit de l'anglais !"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 4337, "fin_caractere_exclue": 4382, "texte": "Mais il est désormais traduit de l'anglais et"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 4433, "fin_caractere_exclue": 4474, "texte": "la littérature peut calmer ses angoisses."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 117, "fin_caractere_exclue": 157, "texte": "Il n'y a qu'une chose à reprocher, déci­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 211, "fin_caractere_exclue": 252, "texte": "dément, à cette bonne bibliothèque Gilon,"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 306, "fin_caractere_exclue": 348, "texte": "c'est que chacun de ses volumes se termine"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 402, "fin_caractere_exclue": 418, "texte": "par une menace :"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 475, "fin_caractere_exclue": 512, "texte": "« Il paraît chaque mois deux nouveaux"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 566, "fin_caractere_exclue": 577, "texte": "ouvrages »."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 634, "fin_caractere_exclue": 662, "texte": "La bibliothèque de Damoclès!"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 806, "fin_caractere_exclue": 848, "texte": "Vient de paraître : Le Globe illustré heb­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 901, "fin_caractere_exclue": 941, "texte": "domadaire qui remplacera avantageusement"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 994, "fin_caractere_exclue": 1040, "texte": "l'horreur qui a nom l'Illustration       euro-"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1093, "fin_caractere_exclue": 1134, "texte": "péenne. Nous lui souhaitons la bienvenue."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1187, "fin_caractere_exclue": 1230, "texte": "(Un an, 9 francs. 18, rue de la Madeleine)."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1380, "fin_caractere_exclue": 1414, "texte": "Nous recevons la lettre suivante :"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1469, "fin_caractere_exclue": 1508, "texte": "Exposition universelle d'Anvers, 1885.—"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1562, "fin_caractere_exclue": 1588, "texte": "Comité belge de la presse."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1654, "fin_caractere_exclue": 1681, "texte": "Anvers, le 24 octobre 1885."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1787, "fin_caractere_exclue": 1813, "texte": "MONSIEUR ET CHER CONFRÈRE,"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1869, "fin_caractere_exclue": 1907, "texte": "Depuis plusieurs années, dans mes rap­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 1961, "fin_caractere_exclue": 2001, "texte": "ports avec des confrères de Bruxelles et"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2054, "fin_caractere_exclue": 2097, "texte": "d'autres villes, j'ai constaté notre commun"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2150, "fin_caractere_exclue": 2192, "texte": "désir de voir s'établir une Association de"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2245, "fin_caractere_exclue": 2283, "texte": "la Presse belge. Ne croyez-vous pas le"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2336, "fin_caractere_exclue": 2378, "texte": "moment venu de travailler à la réalisation"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2431, "fin_caractere_exclue": 2443, "texte": "de ce désir?"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2499, "fin_caractere_exclue": 2538, "texte": "N'êtes-vous pas frappé, comme moi, dans"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2591, "fin_caractere_exclue": 2627, "texte": "nombre de circonstances où nous nous"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2680, "fin_caractere_exclue": 2722, "texte": "présentons, modestes et sérieux, pour tra­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2775, "fin_caractere_exclue": 2817, "texte": "vailler et faire oeuvre utile, de voir nos"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2870, "fin_caractere_exclue": 2911, "texte": "places occupées par des étrangers à notre"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 2964, "fin_caractere_exclue": 3004, "texte": "profession, par des intrus de toutes les"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3057, "fin_caractere_exclue": 3099, "texte": "catégories, qui affichent d'autant plus de"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3193, "fin_caractere_exclue": 3235, "texte": "prétentions qu'ils ont moins de droits? Au"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3332, "fin_caractere_exclue": 3373, "texte": "moment d'une cérémonie, d'une fête, d'une"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3469, "fin_caractere_exclue": 3511, "texte": "manifestation quelconque, il n'est pas né­"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3607, "fin_caractere_exclue": 3649, "texte": "cessaire de frapper le sol du pied pour en"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3702, "fin_caractere_exclue": 3745, "texte": "faire sortir des journalistes : ils sortent"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3798, "fin_caractere_exclue": 3809, "texte": "tout seuls."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3865, "fin_caractere_exclue": 3901, "texte": "Ceux qui ont le droit de police dans"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 3954, "fin_caractere_exclue": 3994, "texte": "ces circonstances n'osent rien dire, ils"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 4047, "fin_caractere_exclue": 4091, "texte": "craignent une méprise, ils préfèrent tolérer"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 4144, "fin_caractere_exclue": 4186, "texte": "dix abus que de commettre une seule erreur"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 4239, "fin_caractere_exclue": 4276, "texte": "à l'égard d'un véritable membre de la"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 4329, "fin_caractere_exclue": 4336, "texte": "presse."}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 4391, "fin_caractere_exclue": 4432, "texte": "Mais nous, devons-nous laisser s'aggraver"}, {"page_pdf": 142, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 4485, "fin_caractere_exclue": 4530, "texte": "cette situation? N'est-il pas de notre devoir"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 53, "fin_caractere_exclue": 98, "texte": "de signaler à qui de droit les seuls et vrais"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 148, "fin_caractere_exclue": 175, "texte": "représentants de la presse?"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 243, "fin_caractere_exclue": 286, "texte": "D'autre part, vis-à-vis du public et vis-à-"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 331, "fin_caractere_exclue": 373, "texte": "vis des autorités diverses avec lesquelles"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 424, "fin_caractere_exclue": 464, "texte": "nous sommes journellement en contact, ne"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 512, "fin_caractere_exclue": 551, "texte": "devons-nous pas être désireux, mon cher"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 604, "fin_caractere_exclue": 642, "texte": "confrère, pour mieux sauvegarder notre"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 681, "fin_caractere_exclue": 721, "texte": "commune dignité et défendre nos intérêts"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 773, "fin_caractere_exclue": 814, "texte": "professionnels, de nous associer, de nous"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 862, "fin_caractere_exclue": 901, "texte": "unir, de nous connaître, de nous aimer?"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 959, "fin_caractere_exclue": 999, "texte": "Les autorités publiques dans notre pays,"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1046, "fin_caractere_exclue": 1090, "texte": "c'est une justice à leur rendre, font preuve"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1139, "fin_caractere_exclue": 1180, "texte": "en toutes circonstances d'une grande lar­"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1230, "fin_caractere_exclue": 1274, "texte": "geur de vues à notre égard. Mais c'est là un"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1321, "fin_caractere_exclue": 1366, "texte": "fait dû à leur esprit de tolérance et de pro­"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1411, "fin_caractere_exclue": 1456, "texte": "grès et non une situation régulière créée par"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1498, "fin_caractere_exclue": 1523, "texte": "notre légitime influence."}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1596, "fin_caractere_exclue": 1637, "texte": "De son côté, le public n'est-il pas porté"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1685, "fin_caractere_exclue": 1729, "texte": "trop souvent à faire rejaillir sur nous tous"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1773, "fin_caractere_exclue": 1817, "texte": "et sur notre profession elle-même la respon­"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1867, "fin_caractere_exclue": 1907, "texte": "sabilité des écarts de quelques-uns qui,"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1960, "fin_caractere_exclue": 2001, "texte": "la plupart du temps, n'ont avec la Presse"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2050, "fin_caractere_exclue": 2082, "texte": "que des rapports fort indirects?"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2144, "fin_caractere_exclue": 2183, "texte": "Nous reconnaître entre nous, nous faire"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2217, "fin_caractere_exclue": 2260, "texte": "reconnaître par les autres, nous prêter une"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2307, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": "aide fraternelle dans tous les événements"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2399, "fin_caractere_exclue": 2442, "texte": "de notre carrière, tel est le programme sur"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2491, "fin_caractere_exclue": 2532, "texte": "lequel je prends l'initiative de proposer"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2581, "fin_caractere_exclue": 2623, "texte": "qu'une entente s'établisse entre les jour­"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2647, "fin_caractere_exclue": 2663, "texte": "nalistes belges."}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2740, "fin_caractere_exclue": 2780, "texte": "Afin que nos confrères connaissent à cet"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2826, "fin_caractere_exclue": 2868, "texte": "égard vos intentions et vos idées, je vous"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2921, "fin_caractere_exclue": 2964, "texte": "prie de vouloir bien assister à une réunion"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3014, "fin_caractere_exclue": 3053, "texte": "qui aura lieu le dimanche 8 novembre, à"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3103, "fin_caractere_exclue": 3141, "texte": "1 heure de relevée, dans les locaux du"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3195, "fin_caractere_exclue": 3235, "texte": "Comité de la presse à Anvers, avenue des"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3286, "fin_caractere_exclue": 3298, "texte": "Arts, n° 89."}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3378, "fin_caractere_exclue": 3415, "texte": "De cette première réunion dépendra la"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3465, "fin_caractere_exclue": 3497, "texte": "suite à donner à ma proposition."}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3563, "fin_caractere_exclue": 3603, "texte": "Si l'accueil qu'on y fait est favorable,"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3651, "fin_caractere_exclue": 3692, "texte": "je prierai le Comité belge de la presse à"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3738, "fin_caractere_exclue": 3778, "texte": "l'Exposition universelle de vouloir bien"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3801, "fin_caractere_exclue": 3844, "texte": "prendre la direction de l'affaire en atten­"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3892, "fin_caractere_exclue": 3931, "texte": "dant qu'une assemblée générale, tenue à"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3973, "fin_caractere_exclue": 4013, "texte": "Bruxelles, à Anvers ou ailleurs, procède"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 4104, "fin_caractere_exclue": 4143, "texte": "régulièrement à l'élection d'un bureau,"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 4144, "fin_caractere_exclue": 4188, "texte": "syndicat ou comité général de l'Association."}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 4237, "fin_caractere_exclue": 4276, "texte": "Si, au contraire:, ma démarche actuelle"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 4329, "fin_caractere_exclue": 4369, "texte": "n'aboutit qu'à un échec, l'ennui en sera"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 4419, "fin_caractere_exclue": 4433, "texte": "pour moi seul."}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 105, "fin_caractere_exclue": 147, "texte": "J'ai la conviction que la fraternité qui a"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 197, "fin_caractere_exclue": 239, "texte": "régné entre les membres de la Presse belge"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 289, "fin_caractere_exclue": 330, "texte": "pendant l'Exposition universelle ne pour­"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 380, "fin_caractere_exclue": 423, "texte": "rait recevoir de meilleure consécration que"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 473, "fin_caractere_exclue": 511, "texte": "par cette mise en commun de toutes nos"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 561, "fin_caractere_exclue": 603, "texte": "bonnes volontés pour défendre, à l'avenir,"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 653, "fin_caractere_exclue": 680, "texte": "nos droits et nos intérêts."}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 733, "fin_caractere_exclue": 772, "texte": "J'ai une seconde raison pour croire que"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 822, "fin_caractere_exclue": 861, "texte": "le moment est bien choisi. Le doyen des"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 911, "fin_caractere_exclue": 955, "texte": "journalistes belges par l'ancienneté du ser­"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1005, "fin_caractere_exclue": 1045, "texte": "vice, M. Eugène Landoy, de la Galette et"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1095, "fin_caractere_exclue": 1138, "texte": "de l'Office de publicité, vient d'accomplir"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1188, "fin_caractere_exclue": 1229, "texte": "sa cinquantième année d'exercice actif de"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1279, "fin_caractere_exclue": 1320, "texte": "notre profession, et vous savez avec quel"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1370, "fin_caractere_exclue": 1410, "texte": "talent, quelle délicatesse de sentiments"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1460, "fin_caractere_exclue": 1497, "texte": "et quelle dignité! Le premier acte de"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1547, "fin_caractere_exclue": 1592, "texte": "l'Association ou Cercle de la presse belge ne"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1642, "fin_caractere_exclue": 1684, "texte": "pourrait-il pas être de rendre un solennel"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1734, "fin_caractere_exclue": 1772, "texte": "et unanime hommage à ce type d'honneur"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1822, "fin_caractere_exclue": 1866, "texte": "professionnel autour duquel, il y a dix ans,"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 1916, "fin_caractere_exclue": 1959, "texte": "accourus isolément de tous les points de la"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2009, "fin_caractere_exclue": 2049, "texte": "Belgique, nous nous serrions avec amitié"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2099, "fin_caractere_exclue": 2140, "texte": "pour fêter le quarantième anniversaire de"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2190, "fin_caractere_exclue": 2216, "texte": "son entrée dans la presse?"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2268, "fin_caractere_exclue": 2306, "texte": "Et le meilleur hommage à lui rendre ne"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2356, "fin_caractere_exclue": 2398, "texte": "serait-ce pas précisément la constitution,"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2448, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "au moment de son jubilé, d'un Cercle de la"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2540, "fin_caractere_exclue": 2580, "texte": "presse belge, sauvegarde future de notre"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2630, "fin_caractere_exclue": 2646, "texte": "commune dignité?"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2698, "fin_caractere_exclue": 2736, "texte": "Veuillez réfléchir, mon cher Confrère,"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2786, "fin_caractere_exclue": 2825, "texte": "aux points d'interrogation que contient"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2875, "fin_caractere_exclue": 2920, "texte": "forcément celte lettre, et si vous avez l'in­"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 2970, "fin_caractere_exclue": 3013, "texte": "tention d'assister à la réunion du 8 novem­"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3063, "fin_caractere_exclue": 3101, "texte": "bre ou si, simplement, vous adhérez au"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3151, "fin_caractere_exclue": 3194, "texte": "but que je viens d'exposer, je vous prie de"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3244, "fin_caractere_exclue": 3285, "texte": "m'en faire part dans la huitaine. Dans ce"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3335, "fin_caractere_exclue": 3374, "texte": "cas je soumettrai immédiatement à votre"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3424, "fin_caractere_exclue": 3464, "texte": "examen un projet préparatoire de statuts"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3514, "fin_caractere_exclue": 3559, "texte": "qui, pour fixer les idées, pourrait servir de"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3609, "fin_caractere_exclue": 3650, "texte": "point de départ à la première discussion."}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3700, "fin_caractere_exclue": 3737, "texte": "Je m'occupe en ce moment de ce projet"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3787, "fin_caractere_exclue": 3800, "texte": "préparatoire."}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3852, "fin_caractere_exclue": 3891, "texte": "Recevez, mon cher Confrère, l'assurance"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 3941, "fin_caractere_exclue": 3972, "texte": "de mes sentiments bien dévoués."}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 4091, "fin_caractere_exclue": 4103, "texte": "A. GOEMAERE."}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 4196, "fin_caractere_exclue": 4233, "texte": "Nous félicitons M. Goemaere de l'ini­"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 4283, "fin_caractere_exclue": 4328, "texte": "tiative qu'il prend. Un syndicat de la presse"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 4378, "fin_caractere_exclue": 4418, "texte": "devient de plus en plus nécessaire en un"}, {"page_pdf": 143, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 4468, "fin_caractere_exclue": 4511, "texte": "temps où certains indélicats traitent leurs"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 62, "fin_caractere_exclue": 104, "texte": "rédacteurs comme les derniers des laquais."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 148, "fin_caractere_exclue": 191, "texte": "11 ne doit pas s'agir de se coaliser contre"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 241, "fin_caractere_exclue": 284, "texte": "les chefs, mais de maintenir vis à-vis deux"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 328, "fin_caractere_exclue": 370, "texte": "le droit au respect et à la considération."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 418, "fin_caractere_exclue": 459, "texte": "Il importe encore de proscrire les rabais"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 509, "fin_caractere_exclue": 553, "texte": "honteux et d'exclure les journalistes qui se"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 600, "fin_caractere_exclue": 639, "texte": "diminuent en acceptant des propositions"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 690, "fin_caractere_exclue": 700, "texte": "mesquines."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 810, "fin_caractere_exclue": 813, "texte": "***"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 896, "fin_caractere_exclue": 916, "texte": "Le concours de Rome,"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 987, "fin_caractere_exclue": 1028, "texte": "Dans le Palais tristement classique, aile"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1049, "fin_caractere_exclue": 1088, "texte": "gauche, au fond du vestibule à colonnes"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1144, "fin_caractere_exclue": 1191, "texte": "lourdes, la dernière porte à droite ; c'est là."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1243, "fin_caractere_exclue": 1283, "texte": "Disposés en arc de cercle, dans la salle"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1326, "fin_caractere_exclue": 1366, "texte": "basse, — espèce d'antichambre cintrée, —"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1413, "fin_caractere_exclue": 1458, "texte": "six grands carrés de plâtre, six bas-reliefs,"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1507, "fin_caractere_exclue": 1551, "texte": "dont trois ornés, chacun, d'un cartel doré à"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1600, "fin_caractere_exclue": 1615, "texte": "lettres noires."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1698, "fin_caractere_exclue": 1736, "texte": "Ce sont les projets du pauvre concours"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1784, "fin_caractere_exclue": 1825, "texte": "dit de Rome. Le sujet : La mort de César."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1868, "fin_caractere_exclue": 1908, "texte": "Le moment de l'action imposé aux concur­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1950, "fin_caractere_exclue": 1977, "texte": "rents expliqué comme suit :"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2046, "fin_caractere_exclue": 2084, "texte": "César blesse Cassius avec son stylet à"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2141, "fin_caractere_exclue": 2188, "texte": "écrire, mais voyant Brutus          s'apprêtant"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2240, "fin_caractere_exclue": 2281, "texte": "aussi à lui porter un coup, il s'écrie en"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2327, "fin_caractere_exclue": 2371, "texte": "GREC : Et toi aussi, mon enfant! Dès lors il"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2415, "fin_caractere_exclue": 2457, "texte": "renonça à se défendre et, s'enveloppant la"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2505, "fin_caractere_exclue": 2546, "texte": "tête dans sa toge, il ne songea plus qu'à"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2604, "fin_caractere_exclue": 2621, "texte": "tomber décemment."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2671, "fin_caractere_exclue": 2710, "texte": "Vous voyez ce pauvre César qui fait des"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2763, "fin_caractere_exclue": 2802, "texte": "exclamations mélodramatiques en grec et"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2858, "fin_caractere_exclue": 2896, "texte": "qui trouve le temps de songer à tomber"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2950, "fin_caractere_exclue": 2990, "texte": "décemment dans la mémorable lutte. N'im­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 3035, "fin_caractere_exclue": 3075, "texte": "porte, ne discutons plus ce gagaïsme ef­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 3119, "fin_caractere_exclue": 3148, "texte": "fronté et voyons le résultat."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 3218, "fin_caractere_exclue": 3255, "texte": "Le premier, avec une couronne de lau­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 3313, "fin_caractere_exclue": 3356, "texte": "rier en zinc repoussé au dessus de la demi-"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 3401, "fin_caractere_exclue": 3440, "texte": "lune qui porte le nom de M. Anthone, de"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 3496, "fin_caractere_exclue": 3537, "texte": "Bruges : Une copie textuelle, disposition"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 3593, "fin_caractere_exclue": 3638, "texte": "générale, gestes, attitudes, draperies, d'une"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 3691, "fin_caractere_exclue": 3729, "texte": "exécrable gravure représentant la même"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 3781, "fin_caractere_exclue": 3831, "texte": "scène dans la Vie des hommes            illustres,"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 3875, "fin_caractere_exclue": 3913, "texte": "par Plutarque. Ressemblance éloquente,"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 3968, "fin_caractere_exclue": 4011, "texte": "parce qu'elle explique l'ignorance du jury,"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4061, "fin_caractere_exclue": 4104, "texte": "qui aurait dû s'en apercevoir, ressemblance"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4149, "fin_caractere_exclue": 4190, "texte": "qui intrigue parce qu'elle devrait donner"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4241, "fin_caractere_exclue": 4283, "texte": "lieu à une enquête. N'en disons pas un mot"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4324, "fin_caractere_exclue": 4385, "texte": "de plus.                                           quelconque"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4417, "fin_caractere_exclue": 4471, "texte": "Le deuxième, M. De Vreese, de Courtrai,        pompeux"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4483, "fin_caractere_exclue": 4533, "texte": "est le seul parmi les six qui ait saisi le véri- I"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 105, "fin_caractere_exclue": 143, "texte": "table moment. L'ensemble laisse énorme"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 192, "fin_caractere_exclue": 236, "texte": "ment à désirer, les figures sont disséminées"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 285, "fin_caractere_exclue": 323, "texte": "dans le panneau à la diable sans aucun"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 371, "fin_caractere_exclue": 413, "texte": "souci de composition, mais chacune d'elles"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 460, "fin_caractere_exclue": 504, "texte": "est étudiée avec soin. César, dans son atti­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 554, "fin_caractere_exclue": 595, "texte": "tude pleine de douloureux étonnement, est"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 640, "fin_caractere_exclue": 685, "texte": "la plus belle figure de tous les projets. Les"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 740, "fin_caractere_exclue": 783, "texte": "draperies, légères et naturelles, retombent"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 838, "fin_caractere_exclue": 880, "texte": "avec   des plis charmants et simples. Ner­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 935, "fin_caractere_exclue": 979, "texte": "veuses sont toutes les expressions, tous les"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1029, "fin_caractere_exclue": 1045, "texte": "gestes naturels."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1103, "fin_caractere_exclue": 1140, "texte": "Le troisième, M. Samuel, de Bruxelles"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1195, "fin_caractere_exclue": 1236, "texte": "a visé  uniquement à l'ensemble. Le grou­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1284, "fin_caractere_exclue": 1322, "texte": "pement de la foule à gauche du panneau"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1367, "fin_caractere_exclue": 1409, "texte": "est complètement réussi. Il y a là un mou­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1459, "fin_caractere_exclue": 1503, "texte": "vement, une diversité d'expressions et d'at­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1552, "fin_caractere_exclue": 1596, "texte": "titudes, dans lesquels se devinentde grandes"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1651, "fin_caractere_exclue": 1691, "texte": "promesses. Son César est malheureusement"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1737, "fin_caractere_exclue": 1780, "texte": "presque bouffon et tout le côté droit plein"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1826, "fin_caractere_exclue": 1864, "texte": "de détails encombrants et inutiles. En"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 1909, "fin_caractere_exclue": 1946, "texte": "somme, ce projet, avec celui de M. De"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2000, "fin_caractere_exclue": 2039, "texte": "Vreese, sont les meilleurs du concours."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2096, "fin_caractere_exclue": 2138, "texte": "Dans les trois derniers, il n'y en a qu'un"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2192, "fin_caractere_exclue": 2237, "texte": "seul  qui ait saisi le véritable caractère du"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2282, "fin_caractere_exclue": 2324, "texte": "bas-relief. C'est, pensons-nous, M. Lagaë."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2372, "fin_caractere_exclue": 2412, "texte": "Sa préoccupation de faire grand et large"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2458, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "fait qu'on s'y intéresse. On sent qu'il res­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2556, "fin_caractere_exclue": 2601, "texte": "pecte son art et qu'il se méfie surtout de la"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2655, "fin_caractere_exclue": 2664, "texte": "banalité."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2721, "fin_caractere_exclue": 2760, "texte": "Et maintenant plus de lamentations pué­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2814, "fin_caractere_exclue": 2855, "texte": "riles sur les jugements de concours. Tout"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2909, "fin_caractere_exclue": 2948, "texte": "le monde sait à quoi s'en tenir. Depuis"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 2991, "fin_caractere_exclue": 3032, "texte": "longtemps les secrets en sont connus. 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Beauté idéale, grandeur antique, ne"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4019, "fin_caractere_exclue": 4060, "texte": "sont que des mots inventés par les fabri­"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4105, "fin_caractere_exclue": 4148, "texte": "cants de systèmes. La grandeur et la beauté"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4200, "fin_caractere_exclue": 4240, "texte": "sont partout et en tout, dans le premier"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4284, "fin_caractere_exclue": 4323, "texte": "charbonnier venu secoué par une passion"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4386, "fin_caractere_exclue": 4412, "texte": "comme dans un roi avec son"}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4472, "fin_caractere_exclue": 4482, "texte": "entourage."}, {"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 4566, "fin_caractere_exclue": 4575, "texte": "F. 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Royer et Vauthier, deux vrais jeunes,"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 1986, "fin_caractere_exclue": 2027, "texte": "décabotinise cette charmante publication,"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 2081, "fin_caractere_exclue": 2102, "texte": "(g, rue de la Reine.)"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 2281, "fin_caractere_exclue": 2284, "texte": "***"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 2287, "fin_caractere_exclue": 2321, "texte": "La maison Breitkopf et Härtel nous"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 2322, "fin_caractere_exclue": 2358, "texte": "adresse une partition pour piano des"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 2417, "fin_caractere_exclue": 2457, "texte": "chœurs et ouverture du drame héroïque de"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 2509, "fin_caractere_exclue": 2539, "texte": "Mozart : Thamos, roi d'Egypte."}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 2604, "fin_caractere_exclue": 2639, "texte": "La même maison publie l'Andante, de"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 2694, "fin_caractere_exclue": 2732, "texte": "Georg Goltermann (op. 14), arrangé par"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 2789, "fin_caractere_exclue": 2830, "texte": "Philippe Roth pour piano et violoncelle ;"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 2879, "fin_caractere_exclue": 2920, "texte": "Deux trios faciles, pour piano, violon et"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 2970, "fin_caractere_exclue": 3010, "texte": "violoncelle, arrangés d'après Mozart par"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 3058, "fin_caractere_exclue": 3094, "texte": "Ernest Naumann; le duo d'Eisa et Or­"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 3146, "fin_caractere_exclue": 3181, "texte": "trude du Lohengrin, de Wagner, pour"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 3240, "fin_caractere_exclue": 3279, "texte": "piano; enfin, une Romance sans paroles,"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 3335, "fin_caractere_exclue": 3367, "texte": "pour piano, par Adolphe Krajski."}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 3431, "fin_caractere_exclue": 3470, "texte": "Cette série nouvelle est éditée avec ce"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 3521, "fin_caractere_exclue": 3561, "texte": "soin qui a rendu célèbre entre toutes la"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 3611, "fin_caractere_exclue": 3654, "texte": "maison Breitkopf et Hartel, et avec un luxe"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 3735, "fin_caractere_exclue": 3736, "texte": "e"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 108, "fin_caractere_exclue": 147, "texte": "qui n'empêche pas ces morceaux d'être à"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 198, "fin_caractere_exclue": 221, "texte": "des prix très modiques."}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 357, "fin_caractere_exclue": 396, "texte": "Il y aurait mauvaise grâce à décourager"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 447, "fin_caractere_exclue": 493, "texte": "M. Lucien Dhuguet, dont Les           Flambai-"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 544, "fin_caractere_exclue": 580, "texte": "sons, un volume de vers, viennent de"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 631, "fin_caractere_exclue": 662, "texte": "paraître chez l'éditeur Giraud."}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 716, "fin_caractere_exclue": 752, "texte": "M. Dhuguet doit être très jeune, ex-"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 803, "fin_caractere_exclue": 840, "texte": "traordinairement jeune. II appelle la"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 891, "fin_caractere_exclue": 930, "texte": "femme « belle inhumaine » et chante ses"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 981, "fin_caractere_exclue": 1027, "texte": "« yeux andalous ». 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Les dimensions de la revue s'y opposèrent. Nous recommençons l'essai aujour­\nd'hui, sans empiéter sur le texte et en remplaçant simplement les annonces par ces comptes-\nrendus que nous empruntons soit à l'Indépendance belge, soit à la Nation, soit à l'Art\nmoderne, soit à la Fédération artistique, etc., soit à nous-mêmes.\n\n                         I. — THÉÂTRE DE LA MONNAIE\nLes Huguenots,   avec Villaret; Joconde, avec Boyer; Coppélia; Bonsoir, M.        Pantalon;\n                 Roméo et Juliette ; l'Africaine, avec Villaret; Haydée.\n   La reprise d'Haydée a été une des plus brillantes de la saison. Et comme il arrive\ntoujours lorsque les artistes se sentent soutenus et encouragés par la sympathie du\npublic, la représentation a été excellente. Les choeurs ont chanté avec ensemble et avec\njustesse ; l'orchestre a suivi avec une attention scrupuleuse les nuances de la partition, un\npeu poussièreuse celle-ci et effacée dans le reculement d'anciens souvenirs.\n  Quant aux artistes, M lle Mézeray a trouvé dans le rôle d'Haydée un nouveau triomphe ;\nles vocalises les plus compliquées, les « cocottes » les plus excentriques dont le père\nAuber a cru devoir émailler sa musique, elle les a lancées avec une aisance, une facilité,\nune grâce qui ont soulevé des tempêtes d'applaudissements. M. Furst à donné une bonne\nphysionomie au personnage de Lorédan, et sa belle voix s'est épanouie dans les passages\nmélodiques de l'oeuvre, en particulier dans le « rêve » qui clôture le premier acte.\nM. Devries a fort bien compris le caractère tragique de son rôle, et M Ile Lecomte a\nsecondé avec intelligence Mlle Mézeray, dans le joli duo des deux femmes. Le toquet à\nplume rouge de M. Gandubert a paru un peu... troubadour de pendule. Mais comme\nchanteur, le jeune artiste a été, de beaucoup supérieur à ses créations précédentes.\n                                                                                (A. M.).\n                              II. — T H É Â T R E DU PARC\n     La duchesse Lyly    ; l'Etincelle ; Cherchez la femme; la Poule et ses poussins.\n   Cherchez-la femme ! Le mot n'est pas neuf; inventé par Dumas, il a eu de nombreuses\napplications. Cette fois, il est accommodé par deux arrangeurs habiles, l'auteur du\nProcès Vauradieux et celui de Bébé.\n   La trame de l'action a ceci d'original que la femme à la recherche de laquelle se\nmettent tous les personnages, sur l'avis de M. Prosper Chauvelin, n'est autre que\nSuzanne, la femme légitime de ce dernier.\n   Cette recherche constitue seule toute la pièce, mais des hommes de théâtre aussi\nhabiles que MM. Hennequin et de Najac, ne se sont pas trouvés embarrassés pour en\nfaire trois actes.\n   Plusieurs femmes sont successivement soupçonnées au cours de cette poursuite et les\nquiproquos sont spirituellement amenés.\n   Mais on ne peut faire un gros civet avec un maigre lièvre.\n   Le second acte a seul suffisamment d'importance ; le premier est une exposition\ndécousue et le dernier un dénouement banal.\n   A côté de scènes vives, animées, il y a des longueurs fatiguantes; à côté de person­\nnages spirituellement typés, il y en a d'autres par trop bêles.\n   Bref, Cherchez la femme, qui fut un four à Paris, ne fera pas beaucoup plus long... feu\nà Bruxelles.\n   Encore l'interprétation aurait-elle dû brûler les planches ; les acteurs, au contraire,\navaient l'air de ne pas savoir leur rôle et d'attendre le souffleur. Ce n'est pas dans ces\nconditions que l'on joue des pièces qui doivent être enlevées à la diable\n    Cherchez la femme, servait de début à une nouvelle venue — M lle Rhetzy — très\nélégante et fort jolie !\n   — Mlle Hélène Schæffer, la charmante Emmeline des Faux Bonshommes, a quitté le\nthéâtre du Parc pour retourner au Conservatoire de Paris, dans la classe de M. Got, ou\n elle terminera sa dernière année d'études. M. Candeilh, qui ne l'a vue partir qu'avec peine,\n la réengagera probablement l'hiver prochain.\n\n                        Le Médecin malgré lui ; Georges      Dandin.\n   M. Talbot, de la Comédie Française, est venu donner une représentation au théâtre du\n Parc, avec sa troupe voyageuse qui renfermait cette fois des éléments plus suffisants que\n ceux qu'il nous est donné d'apprécier habituellement dans ces excursions nomades.\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4591, "texte": "   Les farces classiques et fines de Molière, ont toujours le don de faire rire le public aux\nlarmes, tant il est vrai que la bonne et franche gaîté sera de toutes les époques.\n   M. Talbot eut son temps; ce temps fut même brillant; mais il ne lui reste plus guère\nque le prestige de son nom et les traditions de la grande maison où il eut ses meilleurs\nsuccès. Comme tous les artistes qui vieillissent à la scène, il pèche par excès d'intention,\nau détriment du naturel, et il dramatise, par des chevrotements de voix des situations\ncomportant de la rondeur et de la bonhomie. Si ce n'est pas au point d'arracher au\npublic des sanglots au lieu d'éclats de rire, il n'en est pas moins vrai que la plaisanterie\nporte moins et que la gaieté qu'elle provoque perd de sa franchise.                (F A.).\n\n                            III — T H É Â T R E DES GALERIES.\n   Mam'zelle Nitouche; peu de succès, sans Judic.\n   Les Petits Mousquetaires, avec Mme Montbazon; succès médiocre.\n   La Mascotte ; succès de tradition.\n\n                            IV. — T H É Â T R E DE L'ALCAZAR.\n     La Guerre joyeuse. — On n'a pas oublié les représentations fameuses qui suivirent, à\n  l'Alcazar dirigé par M. Humbert, la guerre et l'année terribles. Des pièces qui ont fait le\n  tour du monde, la F'ille de Mme Angot, Giroflé-Girofla, ont commencé là, sur cette\n  petite scène bruxelloise, leur prodigieuse fortune.\n     C'est la Guerre joyeuse qui va ramener ces jours prospères de la guerre terrible.\n Johann Strauss, le musicien de la Guerre joyeuse, devait retrouver, en quelque théâtre\n qu'on le jouât, avec les respects qui lui sont dus, les beaux messieurs et les belles dames\n  que ses valses ont si souvent fait onduler. Et, en effet, cette première représentation de\n la Guerre joyeuse à l'Alcazar avait un public qu'on n'y connaissait plus, le public varié,\n animé, où les dégoûtés de bonne tenue sont mêlés aux enthousiastes bruyants, où les\n habitués de théâtres de meilleure marque sont confondus parmi les fidèles du lieu.\n     Tous ces mondes différents ont pris même plaisir à la musique charmante de Strauss,\n ont fait même accueil favorable à la prose et aux vers de MM. Alfred et Maurice Henne-\n quin et Maurice Kufferath, ont manifesté même satisfaction du chant et du jeu des inter­\n prètes, des défilés, fanfares et mises en scène de la pièce. Les parts ne sont pas égales.\n ni chez les auteurs, ni chez les acteurs. Strauss a plus fait pour le succès que MM. Hen-\n nequin. le père, le fils, et leur esprit; Mlle Claire Cordier chante d'autre sorte et se pré­\n sente d'autre façon que Mme Marie Lyonnel. Mais dans une victoire éclatante, tous ceux\n qui ont combattu sont associés au triomphe. Et la Guerre joyeuse a produit une de ces\n victoires-là, comme on les faisait autrefois à l'Alcazar, avec applaudissements furieux,\n rappels obligés et morceaux répétés\n     L'exécution de la Guerre joyeuse à l'Alcazar n'est pas tout entière de la même qualité.\n Mais elle est d'un fort bon ensemble, et elle a des parties brillantes. La sonorité est un\n peu stridente, et Strauss n'est pas aussi militaire que cela. On voudrait une précision\n plus fine et plus de légereté dans les morceaux que M. Lagye enlève avec vigueur et\n habileté. Mais le public, probablement, ne trouverait pas son compte à ce que les ensem­\n bles fussent moins bruyants. Le bruit lui plaît, et on lui en a donné Le succès ne perdra\n rien aux sonorités guerrières de la Guerre joyeuse.\n     Et il se trouvera bien aussi du chant brillant et du jeu animé de M lle Claire Cordier.\n dans la comtesse Lomellini. La voix de Mlle Cordier n'a pas beaucoup de timbre, et elle\n dit avec plus de grâce les mélodies de Strauss, qu'elle ne les lance avec éclat. Mais ses\n mérites sont d'une artiste. Et elle donne une physionomie agréable et un accent juste à\n son rôle — Mlle Buire. qui n'était pas heureuse dans le Grand Mogol, a pleinement\n réussi dans la Guerre joyeuse. Elle a eu de la vivacité et du sentiment, et elle a chanté\n une chanson pittoresque et un duo charmant avec de la voix, et une certaine façon qui\n ont enlevé les applaudissements.\n    M. Lary a sa chaleur fébrile et son chant énergique dans le colonel Uberto Et le rôle\ndu Hollandais est joué avec beaucoup de rondeur et bien chanté par M Thierry C'est le\n personnage de la pièce, ayant quelque caractère, et M. Thierry lui donne tout son relief.\n                        me\n:— Citons encore M         Lyonnel et M. Minne dans ce bulletin de victoire.\n                                                                                  (Indépendance. "}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 18, "texte": "                              NOTRE PROCÈS\n6o A N N É E .                         T O M E V, N ° I .                                                     20 DÉCEMBRE 1885.\n\n\n\n\n                                                                     LA\n\nJEUNE BELGIQUE\n                                                                           N'est-ce, donc rien, la passion qui flambe, la\n                                                                            passion quittent le cœur chaud? Ah ! vivre in­\n                                                                             dignê, vivre enragé contre les talents menson­\n                                                                             gers, contre les réputations volées, coutn ta\n                                                                             médiocrité universelle    !     EMILE ZOLA.\n\n\n                                                     SOMMAIRE:\n                                               LA        JEUNE             BELGIQUE\n     Happe-Chair (Fragments)                                                                      CAMILLE LEMONNIER.\n     Vers pour u n e rousse                                                                       GEORGES PODENBACH.\n     L e s Milices d e S a i n t - F r a n ç o i s ( F r a g m e n t s )                          GEORGES EEKHOUD.\n     A m o u r d'hôpital                                                          .   .   .   .   IWAN GILKIN.\n     L y s i a n e d e L y s i a s ( L e t t r e a u trappiste)                                   ALBERT GIRAUD.\n     Les soirs                                                                                    EMILE    VERHAEREN.\n     M. E r n e s t R e n a n                                                                     FRANCIS N A U T E T .\n     L e vieux S t e e n                                                                          ALBERT GIRAUD.\n     La m o r t d e Miette S t e p h e n                                                          HENRY MAUBEL.\n     Vers                                                                                         GEORGES      KHNOPFF.\n     S o u v e n i r s d e la Vie d ' é t u d i a n t (Suite)                                     F R I T Z ROTIERS.\n     Sonnet                                                                                       EDDY    LEVIS.\n     Schmitt                                                                                      MAX WALLER.\n     Sonnet                                                                                       F R A N T Z VAN   PETEGHEM.\n    F l e m m - O s o (Suite)                                                                     JAMES VAN DRUNEN.\n    Airs d e                                              flûte                                   SIEBEL.\n    Memento\n\n                                                          N O T R E PROCÈS.\n                                    Les plaidoiries. — L e s débuts de R i c - R a c —\n                                        Le j u g e m e n t . — L e s c o m p t e s - r e n d u s .\n\n\n\n\n                                                        BRUXELLES\n                   ADMINISTRATION :                                                       REDACTION :\n                 26, RUE DE L'INDUSTRIE, 26                                           80, RUE BOSQUET, 80\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "                                               A V I S\n   Nos quittances pour le renouvellement des abonnements seront inces­\nsamment mises en circulation.\n   Tout en priant nos lecteurs de faire un accueil favorable à notre signa­\nture, nous recommandons à ceux qui ne seraient pas chez eux lors de la\nprésentation de la quittance par le facteur des postes, d'y laisser des instruc­\ntions en vue du paiement, afin de s'éviter les frais de représentation.\n                                                       L'Administrateur         : HUBERT VAN DIJK.\n\n  A ce numéro sont joints : I. Le titre; II. La table des matières; III. La couverture\ndu tome IV de la Jeune Belgique.\n\n  Le frontispice de la Jeune Belgique paraîtra en feuille volante dans notre prochain\nnuméro.\n\n                                    BOITE AUX L E T T R E S .\n  83. RAOUL RUSSEL, Marseille Vos sonnets sont d'une facture très correcte, mon cher\nconfrère, mais tout cela est si fort dans le conventionnel à la mode ! On lit volontiers vos\nvers, mais on croit se rappeler qu'ils ont été vus quelque part, dans Baudelaire, dans\nLeconte de Lisle, où sais-je? et l'on hésite à croire à la signature qui les termine.\nEnvoyez au diable vos souvenirs et ne vous préoccupez pas des maîtres. Il n'y a pas de\nmaîtres. Si vous avez quelque chose dans le ventre — et nous n'en doutons pas — n'ex­\nploitez point la bedaine des autres. Votre sonnet La chambre hantée passera ; il est bon.\nBien à vous.                    *\n  84. EDGARD LEB , Bruxelles. Il nous est impossible d'augmenter encore nos services\ngratuits. C'est la mort des revues, et la Jeune Belgique n'a pas envie de se tailler un sui­\ncide en détail. Mille regrets.\n  85. SPES. Votre nouvelle est pleine de jolies choses, mais d'un maniérisme fort déplai­\nsant. Voici vos deux premières phrases dont nos lecteurs jugeront ;\n  « C'était une villa charmante, en briques roses, tout emmitouflée d'un lierre épais qui s'accrochait aux fentes\nenguirlandait les fenêtres soleillées, se déroulait sous les encorbellements de pierre et s'allongait, capricieux et\nvivace, autour des colonnes torsées d'une galerie couverte, se détachant de la façade en manière de véranda.\n  « Cest là que je la vis, sous les arcades verdoyantes, frileusement étalée aux rayons de printemps. Sa tête\némaciée, mièvre et blonde comme une esquisse de AVatteau, était pesamment enfouie dans des coussins de\ndentelles blanches, et sur la brune courtine dont elle était enveloppée, deux mains longues et jaunes plaquaient\nlanguisamment leur diaphanité maladive »,\n   Tout cela fait un jargon bizarre et « veau fermenté » qui nuit fort à l'intérêt de votre\nAgonie blanche. Le mot tarabiscoté écrase l'idylle et Ton se fâche avant d'avoir tourné\nle dernier feuillet. Recommencez et bon courage.\n   86. RENÉ D'Y .. Vos Lesbiennes nous intéressent fort, mais la pudeur de nos abonnées,\ndéjà fort irritée par Babolain, ferait un saut de carpe effarouchée en vous lisant. Nous\nmettons donc les Deux sœurs dans le musée secret de notre panier, avec un peu de regret.\nLe style, un brin Poictevin, est pourtant délié et parfois très artiste, mais, mais I...\n   87. FERN. S., Zuen. Trop gonflé, trop patapouf, trop de mots « torrentueux »; des\npensées vagues vues à travers un trombone.\n   88. JULES S... Dans quoi avez-vous trempé votre plume? Il y a des mouches charbon­\nneuses dans vos mots, des microbes putrides dans vos phrases et des miasmes royale­\nment délétères dans vos idées Pfui 1\n   89. PIERRE D'OTR.., Liège. Vous voulez des contes? Tenez, en voilà un, volé à\nAlphonse Allais :\n                                                       LE VEAU\n                                               Conte de Noël pour Sara\n   Il y avait une fois un petit garçon qui avait été bien       — On l'a laissé tout seul à la maison ?\nsage, bien sage.                                                — Non, il y avait sa bonne... Seulement, le petit\n   Alors, pour son petit Noël, son papa lui avait donné      garçon ne dormait pas. Il faisait semblant. Quant la\nun veau.                                                     bonne a été couchée, le petit garçon s'est levé et il a\n   — Un vrai ?                                               été trouver des petits camarades qui demeuraient à\n   — Oui, Sara, un vrai.                                     côté..\n   — En viande et en peau ?                                     — Tout nu ?\n   — Oui, Sara, en viande et en peau.                           — Oh ! non, il s'était habillé. Alors tous ces petits\n   — Qui marchait avec ses pattes?                           polissons, qui voulaient faire réveillon comme des\n   — Puisque je te dis un vrai veau !                        grandes personnes, sont entrés dans la maison, mais\n   — Alors ?                                                 ils ont été bien attrapés, la salle à manger et la cui­\n   — Alors, le petit garçon était bien content d'avoir       sine étaient fermées. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?..,\nun veau ; seulement, comme il faisait des saletés dans          — Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis?\nle salon,.,                                                     — Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mangé\n   — Le petit garçon ?                                       le veau...\n   — Non, le veau... Comme il faisait des saletés et du         — Tout cru ?\n bruit, et qu'il cassait les toujous de ses petites sœurs...    — Tout cru, tout cru,\n    — Il avait des petites sœurs, le veau ?                     — Oh ! les vilains !\n       Mais non, les petites sœurs du petit garçon...           — Comme le veau cru est très difficile à digérer,\n Alors on lui bâtit une petite cabane dans le jardin,        tous ces petits polissons ont été très malades le lende­\n une jolie petite cabane en bois...                          main.\n    — Avec des petites fenêtres r                               Heureusement que le médecin est venu I On leur a\n    — Oui, Sara, des tas de petites fenêtres et des car­     fait boire beaucoup de tisane, et ils ont été guéris.\n reaux de toutes couleurs... Le soir, c'était le Réveil­        Seulement, depuis ce moment-là, on n'a plus jamais\n lon. Le papa et la maman du petit garçon étaient invi­       donné de veau au petit garçon.\n tés à souper chez une dame. Après dîner, on endort le          — Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garçon!\n petit garçon et ses parents s'en vont.                         — Le petit garçon... il s'en fiche pas mal.\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "             LA JEUNE BELGIQUE\n\n                              otre chère revue entre, avec le présent nu­\n                              méro, dans sa sixième année. Les quatre\n                              gros volumes qui en composent la collection\n                              forment le recueil des efforts littéraires qui\n                              ont été le moins soutenus, le plus critiqués, le\n                             plus raillés, le plus combattus dans notre pays.\n                                   Nous sommes arrivés, avec toutes les\n                                 audaces et toutes les sincérités, dans un\n                                 désert d'indifférence, et si nous avons crié\n                   haut et fort, si parfois nous avons dépassé la mesure,\n                   si nous nous sommes emportés en des mots de colère,\n                   c'était pour qu'on prêtât l'oreille. Besoin de réclame,\n                   dira-t-on. Parole aux sourds, pourrons-nous répondre.\n                     Aujourd'hui, beaucoup de surdités sont guéries, et s'il\n                   y a encore bien des rebelles, au moins comptons-nous\n                   des amis sincères.\n                       La Jeune Belgique, depuis deux ans, est la phalange\n                    où l'on recrute la nouvelle génération de journalistes.\n                   A côté des anciens dont nous honorons le mérite, nous\n               'formons le jeune contingent des chroniqueurs, et peu à peu\n              les idées littéraires que nous n'avons cessé de défendre, s'in­\n            troduisent dans la presse quotidienne. Nous n'espérions pas\n         arriver sitôt à de pareilles victoires.\n  On nous nomme toujours la petite chapelle; ce n'est pas, pour nous, un\nreproche. Toute comparaison vantarde à part, la Pléiade n'a été que cela,\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "                                     — 6 —\n\net l'école romantique fut, plus que toute autre, un cercle d'admiration\nmutuelle.\n   En dehors de ses luttes pour le principe esthétique, la Jeune Belgique\nn'a pas cessé de produire; les livres se sont accumulés en nombre depuis\nque nous nous sommes réunis, — en 1881. La liste en est longue, nous la\nmettons sous les yeux des lecteurs :\n\n  GEORGES EEKHOUD : Kees Doorik, Kermesses ; vont paraître : Les Milices de saint\nFrançois.\n  ALBERT GIRAUD : Le Scribe, Pierrot Lunaire; va paraître : Hors du Siècle.\n  THÉODORE HANNON : Rimes de joie, Au pays de Manneken-Pis.\n  ARTHUR JAMES : Toques et robes.\n   CAMILLE LEMONNIER : Thérèse Monique, Ni chair ni poisson, L'Hystérique,        La\nBelgique, Les Concubins ; va paraître : Happe-Chair\n   HENRY MAUBEL : va paraître : Croquis funèbres.\n   OCTAVE MAUS : Esquisses à la plume, Aux Ambassadeurs.\n  FRANCIS NAUTET : Notes sur la littérature moderne.\n  GEORGES RODENBACH : La mer élégante, L'Hiver mondain ; va paraître : La Jeunesse\nblanche.\n   LUCIEN SOLVAY : Belle maman ; vont paraître : Les maîtres espagnols.\n  EMILE VERHAEREN : Les Flamandes, Contes de minuit ; vont paraître : Les Moines.\n  MAX WALLER : La vie béte, L'Amour fantasque, Le Baiser, Le Salon de Bruxelles\n1884, Lysiane de Lysias.\n\n\n   Y a-t-il eu jamais en Belgique un groupe littéraire qui, en cinq années,\nait pu se vanter d'avoir fait pareille récolte ?\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                                        — 7 —\n\n\n\n\n                        HAPPE-CHAIR (1)\n                                      XXVII\n\n\n               Brusquement ce fut, dans les chambres aux cadavres, une\n                bousculade d'allées et venues qui, pendant trois immenses\n quarts d'heure, remplit l'infirmerie de cris déchirants. M me Jamioul, à\n l'entrée, d'un mot informait les arrivants, son mouchoir aux lèvres pour\n étouffer les sanglots qui, devant toutes ces infortunes, lui montaient à la\n gorge. Et dès qu'ils savaient que celui pour lequel ils venaient n'était plus,\n ils avaient un han effrayant, leur souffle et leur vie tout à coup coupés au\n ras de la bouche; puis on les entendait s'affoler, criant : Miséricorde! Jésus,\n mon Dieu ! avec un battement de bras dans le vide. Morts les frères, les fils,\n les pères, eux qui, quelques heures plus tôt, avaient quitté le foyer, empor­\n tant dans leur bissac un pain qu'ils ne devaient plus manger! Moulinasse\n et le petit vicaire, appelés par les sœurs pour verser les consolations à ces\n êtres en détresse, leur prenaient les mains, quelquefois arrêtés net dans\n leurs condoléances banales où revenaient les mots : « Vie future, pardon\ncéleste, bonté de Dieu, » par une exaspération, un flot de colère intérieure,\ncrevant dans un outrage à la divinité. Un ancien puddleur, Baptiste\nSophie, grand vieillard farouche, les yeux secs, repoussa brutalement le\ncuré en lui criant sous le nez : — Je m' fous d' et' bon Dieu ! ou\nqu'i m' rende em' garçon ! Presque tous, aussitôt qu'on les avait laissé\npénétrer près des morts, s'abattaient sur les misérables dépouilles étendues\nà terre, collaient à leurs bouches bleues des baisers entrecoupés de gémis­\nsements, les appelaient interminablement par leur nom, les yeux rivés à\nces vides prunelles où peut-être ils espéraient voir filtrer une lueur. Et\nquelques-uns, d'une douleur plus loquace, leur parlaient comme à des\nvivants, revenant sur des choses lointaines, des souvenirs de la petite\nenfance qu'ils leur coulaient dans l'oreille, par dessus leur froide impas­\nsibilité de cadavre, d'une voix vagissante, montée des profondeurs de la vie.\n    Moulinasse lui-même, sous ses soixante-cinq ans insensibilisés au perpé­\ntuel frottement des désolations de la terre, finissait par être crispé d'une\n\n\n (1) Pour paraître fin janvier chez Ed. Monnier et Ce, éditeurs, Paris.\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "                                      — 8 —\n\n    émotion nerveuse dans cette atmosphère lourde de crypte où, les lampes\n    à présent éteintes, un jour pâle noyait des enlacements d'ombres, les unes\n    rigides, les autres gesticulantes, et d'où s'élevaient des soupirs enflammés,\n    des râles, des lamentations prolongées sur une note traînante, monotone\n    comme une éternité. Tout gauche, les yeux hors de la tête, Pirsoul, le\n    vicaire, s'étourdissait à ses côtés dans un marmottement de prières. Mais\n    Mme Jamioul, Mme Malardié, deux autres femmes que leurs maris, chefs\n    d'ateliers, avaient envoyées s'offrir à pointe d'aube, incapables de résister à\n    leur apitoiement, librement laissaient aller leurs larmes à travers des\n    spasmes brusques qui leur remontaient les épaules.\n       Une scène porta à son comble la surexcitation fébrile des esprits. La\n   mère du Spirou, une robuste femme approchant la cinquantaine, s'était\n   couchée à plat ventre sur les restes du pauvre garçon. Elle se frottait aux\n   lambeaux ensanglantés avec une volupté de désespoir, son corsage entière­\n   ment rougi à l'endroit de la gorge ; et constamment elle le baisait, lui par­\n   lait, les mâchoires ouvertes dans une grimace tragique :\n      — M' fils, m' chéri, c'est i vrai qu' t'es pus là, que ti ne m'entends pus?\n   T'étais donc pus content que t'es ainsi laissé périr? On était si ben là à trois,\n   et' père et nos deusse. Fallait souquer ferme, ben sûr, mais to d'même on\n   avait du pain, on était tranquille. Avec el' temps on aurait p' t' et' mis\n  que'ques liards ed' côté, t'aurais travaillé pou t'mère et t'père, qu'avaient\n  travaillé pou toé. Puis, t'aurais amené eun' femme, t'aurais eu d' s'éfants à\n  ton tour, et nô, les vî, on les aurait mis dodo comme quand t'étais p'tit.\n  Pou'quoi qu't'es parti, Martin? T'avais coûté tant d'peine à no venir.\n  A quat'ans, t'étais si misérable qu'les gens i disaient : Pou sûr, el' femme\n  à Culisse n' gardera nin s' p'tit. Et j'tai gardé to d'même, j't'ai repris au bon\n  Dieu qui volait t'ravoir. J' m'disais : J'iui mettrai tant de baisers d'sus\n l'peau que la mort é n'saura pu par où l'prendre. Et maintenant pu rien !\n T'es là en miettes, pi qu'si une bête t'avait magni. Martin, Martin,\n Martin, Martin! m'fils Martin! m' doux chéri! C'est ben toi, dis,\n qu'es là! Martin! M' s'yeux et ma vie! A c' t'heure qu' t'es pu là,\n quoé qu' j'vas d'venir? M'faudra r'aller aussi et qu' j'iaisse l'homme to seul !\n T'allais d'sus tes dix-huit ans; n'y avait pon d'pu beau gars dans l'village.\n Et d'belles journées qu'ti gagnais déjà! T'aurais été puddleur, contre­\nmaître, cor ben aut' chose! Et t'aurais ren été du tout qu' t'aurais cor été\nm'fils! Ah! Martin! C'est t'pauv' vieille marna qu'es là à pleurer. Pouquoi\nqu'tu n'es pu to p'tit comme quand j ' emportais dans m'n écourt? Pouquoi\nqu' t'es d'venu grand? L'bon Dieu m'a trop choutée quand je l'priais\ned faire ed' toi eun homme. C'est quand les p'tits i sont devenus d's'hommes\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                                    — 9 —\n\nqu'on no les prend, que les machines no les foutent comme ça, et qu'par\naprès la terre à canadas no les magne. Martin! m'fils ben amé! Ti lui diras,\nau bon Dieu, hein? qu'ça n'est pas juste, que les mères é d'vraient partir\navant les éfants. Mais, comment qu'tu lui parlerais, em' pauv' cœur, puisque\nt'as pu même ed bouche, qu' t'es là tout en morceaux? Les canailles! V'là\nce qu'i z'ont fait d'toé! I t'on sassiné! Ous qu'i sont, les maîtres, pou\nque j'leur i dise ed m'rendre mon Martin! Assassins! Assassins! Que l'sang\nd'em fils retombe sur eusse !\n   Puis sa voix s'étouffa dans des bégaiements qu'elle interrompait pour\nl'appeler désespérément, répétant ce nom de Martin vingt fois de suite,\nsans s'arrêter, tantôt doucement comme une musique, ensuite avec fureur\ndans des cris rauques, des hoquets inarticulés.\n   M me Poncelet, devant ce calvaire maternel, se rappela qu'elle aussi, avait\nporté la croix de la mort d'un fils; son immobile visage se détendit un\ninstant sous la griffe des anciennes douleurs; et, remuée dans la seule\npartie de son être qui fût encore sensible aux choses terrestres, elle s'appro­\ncha de la pauvre femme, lui posa la main sur l'épaule :\n   — Madame, je n'avais qu'un enfant, un fils; Dieu me l'a enlevé. J'ai\nprié. Faites comme moi.\n   Rappelée à la réalité par cette parole qui, même dans la douceur, gardait\nencore de la sévérité, la Culisse redressa en sursaut sa face ravagée, coupée\nen deux par le trou noir des mâchoires toujours béantes ; et petit à petit\nses yeux, où d'abord le regard semblait mort, sous les lourdes paupières\nrouges, prirent, pour dévisager la haute et sombre personne debout devant\nelle, une expression presque hargneuse :\n   — Qui que vos êtes pou m'parler comme ça? Vos avez perdu vot' gars\net vos n'êtes pon morte. Sûrement vous ne l'avez pas eu à teter vot' lait,\ncomme el mien, pendant trois ans.\n   Elle était restée accroupie sur ses genoux, les talons dans les reins, ses\néclaboussures de sang au corsage. Comme la clarté blanche des fenêtres,\nfrappant en plein ses orbites cuisantes, l'aveuglait, elle fit visière de sa main,\nde dessous se mit à regarder M me Poncelet de ses fixes et mauvaises pru­\nnelles où maintenant revenait la connaissance :\n   — Jé t'remets à c' t'heure, dit-elle à la fin, T'es la femme au patron.\nC'est pou t'engraisser, et' mari, toe et tos, qué m'petit est mort. La viande\nque vos mangez, vos autres, c'est de l'homme !\n   D'une fois elle fut sur pied. Un des lambeaux du pauvre Spirou lui pen­\ndait aux doigts; et très vite, avant que Mme Poncelet eût eu seulement\nla pensée de s'écarter, elle le lui passa sur la bouche, hurlant :\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "                                   — 10 —\n\n\n       — Ah ben ! Si c'est qu' ti l'aimes tant, el' chaire d'nos éfants, magne\n   Martin.\n       Moulinasse se précipita, mais pas assez promptement pour lui retenir le\n   bras. La saignante charnure alla baiser aux lèvres la femme du gérant, qui,\n   un peu plus pâle seulement sous ce rouge soufflet d'une mère, la face\n   barbouillée par le suintement de l'horrible tronçon, s'efforçait de ravaler\n   l'effroyable dégoût qui lui soulevait le cœur. Son àme de chrétienne lui\n   inspira même un beau mouvement. Tandis qu'un des surveillants, de\n   faction dans le corridor, se ruait sur la Culisse, lui tordait les poignets\n   violemment, pris de zèle pour l'autorité outragée, elle la défendit contre ses\n   brutalités.\n      — Reconduisez-la doucement, ne lui faites point de mal. Jésus a dit :\n   Pardonnez-leur, Seigneur, car ils ne savent ce qu'ils font.\n      Puis, les femmes qui étaient là, s'empressèrent : Mme Malardié étancha\n  le sang du coin de son mouchoir, Mme Jamioul courut chercher un bol\n  d'eau dont on lui lava les joues. Et le visage repris par sa passiveté\n  habituelle, elle leur disait : — Ce n'est rien... Occupons-nous plutôt des\n  autres.\n      Trois surveillants s'étaient mis ensemble pour entraîner la mère doulou­\n  reuse du côté de la sortie, mais elle ne voulait pas, se faisait traîner sur\n  les genoux, réclamant le corps de son Martin avec des supplications aux\n  sœurs et toujours des injures à l'adresse des maîtres. Quand enfin on l'eut\n  poussée dehors, elle se mit à se rouler dans la neige, en mordant ses\n poings et s'arrachant les cheveux, jusqu'au moment où, à bout de larmes\n et de cris, la gorge soubresautante, d'autres pauvres femmes qui sortaient\n en pleurant de l'infirmerie, parvinrent à l'entraîner toute raide, s'avançant\n entre leurs bras d'un pas automatique de somnambule, avec son effroyable\n masque sanglotant lui tenant les mâchoires ouvertes, sans qu'elle pût les\n refermer. Culisse, le père, pendant ce temps battait les routes de l'Ardenne,\nignorant de son malheur ; un petit héritage lui étant échu par là-bas, il\navait obtenu deux jours de congé pour aller régulariser l'affaire. Dehors,\nenfin revenue à elle, la mère demeura longtemps à montrer le poing aux\nlaminoirs, comme à une créature vivante qui lui aurait dévoré son enfant.\n\n\n                                 XXVIII\n  A partir de ce moment, la visite des parents continua avec plus de\ncalme. Cinq autres morts furent successivement reconnus par les leurs,\npresque tous de vieilles gens usés en qui le malheur et la vie avaient limé\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                                   —   11   —\n\n\nla sensibilité et qui, après être demeurés quelques instants agenouillés ou\ndebout, à se dolenter sur leur malheur, s'en allaient résignés, leurs larmes\ntaries. A neuf heures, il ne resta plus qu'un cadavre que personne n'était\nvenu réclamer : c'était celui de Poireau, le machiniste du second volant,\nretrouvé enfin sous les débris, la poitrine trouée, un pauvre veuf de\nsoixante ans, qui vivait seul, sans enfants, dans une hutte à la Californie.\nAu milieu du deuil des familles, sa maigre forme ratatinée, toute solitaire\nsur le carreau, s'enveloppait d'une désolation morne d'abandon, les\nlarmiers noyés de sang, comme si le trépassé eût été seul à pleurer sur lui-\nmême, et les eût pleurées rouges, ses larmes de vieil homme lâché de tout\nle monde.\n   Quant aux dépouilles informes cachées sous le drap, on ne sut que plus\ntard entre qui les répartir. Vers midi seulement, en effet, il vint une petite\nbossue très âgée qui demanda des nouvelles de son frère, célibataire comme\nelle et avec qui elle faisait ménage commun. Sœur Marie-Madeleine lui\nmontra des lambeaux où était resté accroché un bout de vêtement rapiécé.\nLa boscotte tira de sa poche une paire de grosses besicles, se les adapta\ntranquillement sur le nez, et, ayant examiné avec attention les points de\ncouture, finit par déclarer qu'elle les reconnaissait, que c'était un morceau\nde la culotte de son aîné. Elle se désola surtout qu'on n'eût pas mis la\nmain sur le porte-monnaie qu'il avait emporté la veille avec lui et qui\ncontenait six francs, l'argent du boulanger. Toute sa douleur allait à cette\npetite somme perdue; elle en reparlait constamment, avec des regards\n furtifs et soupçonneux qui avaient l'air de fouiller les poches de la reli­\ngieuse ; et sur le point de partir, elle insinua que peut-être bien le porte-\nmonnaie avait été dérobé. Alors, sœur Marie-Madeleine se fâcha net et lui\ndéclara qu'elle ferait mieux de penser au salut de son frère.\n   Puis, dans l'après midi, un homme se présenta, une trogne de vieux\nbibard, le père Péquet, comme on l'appelait, de son vrai nom Jérôme\nPilasse : celui-là venait s'informer d'un filleul à lui, le petit Faustin Pilasse,\n— savez bien, le fils à ma sœur, qu'est morte l'an dernier, — et entre des\nhoquets de genièvre, il donnait des explications sur l'âge et le physique de\nl'enfant. Les gendarmes auxquels il s'était d'abord adressé, l'avaient\ndépêché à sœur Angelina ; mais celle-ci, scandalisée de son visible état\nd'ébriété, lui demanda d'envoyer à sa place quelqu'un de la famille.\n   — C'est que, v'la ! j'suis seul avec l'petit. I'n'a pu qu'moi. Et là, vrai, ça\nserait ben du malheur s'il lui était arrivé que'qu'chose.\n   Elle se rappela le bras d'enfant dans son bout de chemise à raies rouges,\nconfondu au fouillis humain qui gisait sur la table. Elle alla soulever le\ndrap, retira le misérable débris.\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "    — Voyez : est-ce ça?\n    — Ben sûr que j'ie reconnais. A preuve que l'petit avait trois chemises\ntot d'mcme pareilles. Ah ben ouais, que j'ie reconnais. L'père Jérôme n'est\npas si soûl qu'on croit.\n    Il bredouillait, sa lippe baveuse remontée dans un rire stupide, tout\n aise de sa clairvoyance. Alors, la sœur se fit répéter le nom du petit,\n appela un des contre-maîtres pour qu'il l'ajoutât à sa liste, puis voulut\n congédier l'ivrogne. Mais il ne décanillait pas, répétant toujours qu'il\n l'avait reconnu du premier coup. Et comme écœurée, sœur Angelina\n menaçait de le faire jeter à la porte, il finit par réclamer ce morceau du\n corps de son filleul :\n    — Chacun son compte, pas vrai, ma sœur? Boutez-le-moi pou' que je\n 1' mette dans m' mouchoir.\n    Un des hommes l'empoigna par le collet, le poussa dehors si violemment\n qu'il chut sur le pavé; et il gigotta là un instant, recommençant son\n rognonnement hilare et se vantant de leur avoir joué à tous un bon tour.\n    — Vrai qu'j'ai une chique. Mais pas dans l'œil.\n    Le petit Pilasse et le frère de la boscotte en plus, on avait un chiffre\n officiel de treize morts ; mais, dans l'après-midi, il fallut ajouter deux noms\n nouveaux, le Crollé et Casserole ayant trépassé, à un quart d'heure de\n distance, le ventre mangé d'horribles brûlures. Justement les magistrats\n du parquet achevaient le tour des salles au moment où Casserole hoquetait\n son dernier râle. Les pieds dans les décombres de l'usine, ils avaient fait\n une enquête minutieuse et, après les machines, s'occupaient à présent des\n hommes. Malardié, d'un geste vague de la main, leur désigna des grabats\n au hasard :\n    — Ceux-là n'en ont plus pour longtemps. Ça nous fera des lits.\n    Et, tout en les promenant, il leur détaillait les cas intéressants, soulevant\nles couvertures, leur montrant des plaies atroces. L'œil animé, il les arrêtait\nensuite devant des opérations en train, des pansements peu pratiqués, avec\n des complaisances de bon ouvrier pour un ouvrage savant et compliqué.\n A cause de la presse, on lui avait adjoint un aide, l'autre médecin du\nCulot, M. Vachot, jeune praticien sans grande clientèle et qu'il employait\nà visiter ses malades, pendant ses absences, indifférent à l'idée d'une\nconcurrence.\n    Le personnel de l'infirmerie avait été également renforcé; Mme Poncelet,\npour épargner les forces des sœurs, avait eu la pensée de demander deux\nreligieuses à l'hôpital militaire d'une garnison voisine. Elles étaient arrivées\npresque en même temps qu'une douzaine de matelas réquisitionnés par la\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "                                   — 13 —\n\ngérance et que l'intendance s'était empressée de mettre à sa disposition. Des\nmalades, jusque là parqués par terre, avaient pu être ainsi couchés convena­\nblement; on n'était plus obligé d'enjamber des corps jetés en travers du car­\nreau ; un peu d'ordre et de régularité s'était mis dans le service toujours\nbousculé. Et le procureur du roi, un libéral pourtant, soupçonné de fomen­\nter en secret des polémiques dans les journaux, voulut féliciter, avant de\npartir, sœur Angélina et sœur Marie-Madeleine pour ce qu'il appela « la\nbonne tenue de l'infirmerie dans un moment si difficile ». Le zèle était\nd'ailleurs unanime : il y avait une émulation de dévouement de la part des\nreligieuses et des dames aussi bien que des surveillants et des ouvriers\nemployés comme infirmiers. M me Poncelet n'avait pas quitté un instant le\nchevet des blessés ; M me Jamioul, elle, était demeurée absente un peu moins\nd'une heure pour soigner ses trois enfants au saut du lit; et la grosse\nMme Malardié, d'un cœur viril, maniait sans trêve toute cette chair dégoû­\ntante.\n   A midi, on leur apporta, de la cuisine du gérant, des bols de bouillon gras\nqui les réconfortèrent, et elles demeurèrent sur pied jusqu'à la nuit, prises\nalors d'une telle lassitude que leurs têtes s'abattaient devant elles dans le\nvide. Comme elles s'obstinaient à veiller, Malardié intervint, bourru, les\nenvoya toutes à leurs lits, ne garda auprès de lui que M me Poncelet, iné­\nbranlable dans sa résolution de ne point déserter le champ de bataille.\n    L'un après l'autre, les membres de la municipalité étaient venus, puis\n quelques dames de la bourgeoisie, enfin trois reporters dont l'un, qui repré­\n sentait une feuille de Bruxelles, avait pris des notes pendant près de deux\n heures ; et ces visites s'étaient jetées en travers des menuisiers mandés pour\n prendre la mesure des cadavres. Tous les morts ayant été reconnus, rien\n n'empêchait plus la mise en bière. D'ailleurs, les médecins avaient déclaré\n la chose urgente ; la décomposition marchait ; une pestilence montait de ce\n cimetière à nu, toujours plus forte; il y avait danger pour les victimes\n encore en vie. Vers six heures, une poussée se fit du côté de la morgue. A\n la file, treize cercueils venaient d'entrer ; on les tassa dans le couloir, tous\n également en sapin, avec des boulons en cuivre et une petite croix de velours\n noir clouée sur le couvercle, l'aspect décent. Chaque caisse portait un nom\n écrit à la craie sur une des parois intérieures ; au fur et à mesure, le maître\n menuisier et son aide y descendaient les morts, vissant ensuite les boulons\n qu'on entendait grincer. Les mesures ayant été bien prises, les corps entrè­\n rent sans difficulté dans les planches. Il y eut, toutefois, une courte hésita­\n tion pour le fils de la Billette, trop grand d'un bon pouce pour son coffre.\n  — Nom dé Dié ! sacrait le maître menuisier, s'acharnant sur ce cadavre\ndont les pieds passaient. Un mètre vingt-deux, c'est to d'même ben ça.\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "                                    — 14 —\n\n     Un surveillant, présent à l'opération, protesta :\n    — Doucement, doucement.\n    — Pas de danger! rognonna le patron qui, tout suant, continuait ses\n manipulations. Faut qu'il entre !\n    A force de presser sur les épaules et le ventre, les reins finirent par toucher\n le fond; mais quand les deux hommes abattirent le couvercle, les orteils de\n Billette, très longs, résistèrent, et il fallut que l'aide appuyât de toutes ses\n forces son genou pour que le menuisier pût river.\n    On avait réservé pour la fin les restes du petit Pilasse et du frère de la\n bossue. Ce fut Malardié lui-même qui fit le triage, prenant çà et là un\n membre dans le tas et le jetant alternativement dans l'une et l'autre des\n deux boîtes. Puis les treize cercueils furent transportés dans un magasin\n attenant à l'infirmerie et que Jamioul avait fait déblayer à la hâte. Sœur\n Marie-Madeleine étendit des nappes sur deux tables prêtées par Mme Pon­\n celet, y cala des flambeaux de cuivre empruntés à la sacristie, ensuite\n alluma les bougies.\n    Le bonhomme Marescot, retenu à Paris pour une affaire, avait envoyé\n dans le jour son secrétaire avec une somme de mille francs, qu'il priait\nJamioul de répartir, au plus pressé, entre les familles éprouvées. Trois\nautres gros bonnets du conseil d'administration étaient apparus ensuite un\ninstant, très consternés surtout des pertes d'argent considérables qu'allait\nentraîner la reconstruction du hall effondré. Et une vraie foule avait con­\ntinué à processionner le reste de l'après-midi. Malardié, interrogé de tous les\ncôtés à la fois, traînant à sa suite une queue de monde qui constamment\nentravait son service, s'était à la fin fâché, après s'être débattu un jour entier\ncontre le débordement des curiosités et des dévouements accourus pour\ns'offrir. Alors Poncelet donna des ordres formels : l'accès de l'infirmerie fut\nrigoureusement interdit à toute personne qui n'y serait point appelée pour\nune cause majeure; et le vide s'étant fait petit à petit, il ne resta plus à la\nnuit tombée que les deux médecins, les quatre religieuses, Mme Poncelet\net le curé Moulinasse.\n   Comme les forces étaient à bout, les râles, les cris, les spasmes, toute la\nhurlante symphonie de la détresse humaine s'assoupissait en une pause.\nCependant des sommeils agités trahissaient à chaque instant le sourd tra­\nvail des plaies, les hallucinations affolées des cerveaux. Tout à coup, par\ndessus les formes rigides prostrées dans les lits, un corps se dressait en\nsursaut, une tête aux yeux hagards qui se convulsait en une grimace\nd'épouvante. Puis, aux alentours, des visages bougeaient dans la nuit,\nréveillés par le songe mauvais de ce voisin que harcelaient des fantômes,\ndes visions de catastrophe et de massacre.\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "                                  — 15 —\n\n   Quelquefois, comme si un vent de folie eût passé dans l'air, tous les\nfiévreux se mettaient à délirer à la fois, gesticulant de leurs mains retirées\ndes draps, avec des mouvements lents, suspendus par le vide et qu'ils\naccompagnaient de bredouillements inarticulés, leurs mâchoires constam­\nment remuées dans un chevrotement de mots toujours les mêmes. Chez\nHuriaux surtout, la surexcitation était devenue inquiétante : il rejetait ses\ncouvertures, essayait de se lever, se débattait contre l'homme de garde qu'il\navait fallu consigner à son chevet. Malardié, prévoyant un transport au\ncerveau, lui avait fait poser de la glace sur la tête; mais, dans ses brusques\nsecousses, la glace roulait, se fondait sous lui et l'homme était obligé\nd'employer la force pour le maintenir au repos. Puis un apaisement général\nsuccédait à ces intermittences d'agitation. L'infirmerie retombait à un acca­\nblement lourd, pendant lequel on n'entendait plus que les hoquets de\nmoment en moment plus faibles du grand Le Rouchat, qui agonisait;\nHuriaux lui-même s'abattait passivement sur son matelas; et les sœurs,\ndebout depuis l'aube et qui n'avaient pas cessé de courir de lit en lit, avec\ndes paroles calmantes, des attouchements caressants, un peu d'eau à boire\npour rafraîchir les altérés, se jetaient quelques minutes sur une chaise,\nmolles et détendues, un murmure d'oraisons aux lèvres pour l'âme des\ntrépassés.\n   A minuit, Le Rouchat ouvrit démesurément la bouche, 'expuma un\nbouillon de salive et tout fut dit. Une paix passa sur cette face naguère\nbouleversée par d'abominables tortures. Ce fut Mme Poncelet qui alla lui\nfermer les yeux ; puis Moulinasse, qui, durant les affres dernières, avait lu\nà demi-voix la prière pour les agonisants, ferma son livre ; une des reli­\ngieuses, sœur Marthe, déplia un drap, dont elle recouvrit le cadavre.\n   Mais la mort rôdait, inassouvie : à peine l'éternité se refermait-elle sur\nle passeur, que des râles montèrent de l'autre bout de la salle. Blampain,\ndepuis la tombée du soir, avait perdu la connaissance : tout le jour il avait\ncrié après ses enfants, suppliant les religieuses et M me Poncelet qu'on les lui\namenât ; et quelqu'un ayant été les chercher, ils étaient arrivés sous la\nconduite de leur grande sœur, une fillette de seize ans, la petite maman de\nce ménage sans mère. Alors il les avait tenus longtemps contre lui, contre\nses plaies vives, Tata et Zénon, qui étaient les cadets, montés sur le lit,\nUrsmer et Nini, les aînés, roulés dans ses bras qui les étreignaient désespé­\nrément. Très barbu, il les noyait tous à la fois dans ses flots de poils, avec\ndes gémissements chaque fois que leurs petites mains rencontraient ses\nbrûlures à nu, se retenant alors de hurler pour ne pas les mettre en fuite.\n  Malardié, voyant que ses forces s'épuisaient, avait fait reconduire la\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": "                                   — 16 —\n\n petite famille après un quart d'heure de tendresses déchirantes. Très ému\nsous sa brusquerie, il avait coupé court aux adieux :\n   — Allons, papa, pas de gourmandise : garde-toi un morceau pour\ndemain.\n   — J' les ai vus, j ' suis content, murmura très doucement le moribond.\n   Et un extraordinaire sourire avait longtemps illuminé son effrayant\nvisage. Maintenant le mal était remonté; tout le dedans du ventre ayant\nété brûlé, le cœur à son tour se prenait; et ce qui lui restait de chair à la\npoitrine était secoué de grands soupirs, par où, de minute en minute, s'en\nallait un peu plus la vie. Même la pensée de ses petits commençait à l'aban­\ndonner. Pendant trois heures que dura l'agonie, on ne l'entendit appeler\nqu'une fois sa Nini, d'une voix qui ne savait déjà plus ce qu'elle disait; et il\npassa vers les quatre heures du matin.\n   Puis le petit jour noya dans ses gris sourds la pâleur des lampes, coula\ntristement le long des murs de l'infirmerie, fit reluire dans le magasin, trans­\nformé en chambre ardente, les bois des cercueils. Les parents ayant obtenu\nl'autorisation de veiller leurs morts, l'endroit avait retenti toute la nuit de\nsanglots désolés, de paroles suppliantes, de suprêmes appels entrecoupés de\nmussitations de prières. Comme le hall servait à remiser des bois et des\npailles, il avait fallu batailler contre les rats, attirés par l'odeur des\ncadavres. Et petit à petit l'accablement de la peine, le poids lourd des\nsemaines de travail, les mystérieuses pesées des ténèbres avaient tassé les\nsilhouettes, fléchi les échines. Des pères, des fils, terrassés par la fatigue,\ns'étaient endormis sur leurs genoux, leurs talons au derrière, tandis que les\nfemmes, d'une vaillance plus endurcie, continuaient seules leurs bourdon­\nnements de voix priantes, sous le grésillement des cierges. Vers sept heures,\nun des battants de la porte charretière s'ouvrit et toutes à la fois tour­\nnèrent la tête du côté de cette coulée de matin neigeux, prises d'un saisis­\nsement et croyant qu'on venait pour emporter les bières. Mais, au lieu\ndes hommes de la mort, elles virent se dessiner dans l'entrebâillement les\ncoiffes de deux des religieuses. L'une et l'autre s'étant avancées sur la pointe\ndes pieds, remplacèrent les luminaires consumés, tournèrent un instant\nautour des tables, puis, agenouillées près des parents, elles s'absorbèrent\ndans la pensée de la miséricorde divine.\n\n\n                                  XXIX\n   Le Culot tout entier, hommes et femmes, assista aux obsèques des quinze\nvictimes. De la Californie, du Saut du Leu, des hameaux lointains il vint\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "                                  —   17   —\n\n\nune foule noire qui fit durer l'offrande pendant près d'une heure. Toutes\nles familles du village et du pays d'alentour étant frappées dans les infimes\nramifications qui les attachaient ensemble, la mort de ces ouvriers obscurs\nprit les proportions d'un vaste deuil public. A la suite, et deux par deux, les\ncercueils furent couchés dans la nef centrale, à l'arrière d'un catafalque\nvide, drapé de son vieux poêle à croix jaune ; et tout le long, vinrent\ns'aligner les bannières des sociétés, celle des Fanfares, celles de la Jeunesse\ndu Culot et des villages voisins, d'autres encore qui, dans l'air lourd de\nl'église, par moments remuaient comme pour saluer les cadavres.\n    Poncelet, Jamioul, le personnel des bureaux, la brigade des contre­\n maîtres, les chefs d'atelier, la majeure partie des ouvriers de Happe-Chair\nse massaient, parmi la multitude des amis et des parents, à la droite de la\ntravée; M me Poncelet, M me Malardié, M me Jamioul, toutes les dames du\n Culot occupaient l'autre côté, mêlées aux mères, aux filles, aux sœurs, à\n la cohue des afflictions féminines. Une consternation morne, sans larmes,\n les yeux errants et vides, règnait chez les hommes, presque tous hébétés par\n leur vie de misère et de travail ; quelques-uns seulement laissaient paraître\n sur leurs durs visages froncés comme une colère contre cette fatalité d'une\n mort qui toujours frappait dans le dos, couarde et ténébreuse. Et d'abord\n un peu de la résignation passive des pères et des garçons sembla clouer\n  au silence et à l'immobilité les rangs pressés des femmes, agenouillées\n la tête dans les mains, sous leurs châles noirs où s'ensevelissait leur pâleur.\n  Mais quand les notes hautes de l'orgue, avec leur chevrotement de voix\n  humaines, se mirent à vibrer pendant les pauses des chantres, remuant\n  dans ces cœurs un instant assoupis les cordes de la souffrance, une oscil­\n  lation courut parmi les silhouettes prostrées ; les épaules furent secouées de\n  mouvements qui eurent l'air de s'étendre de proche en proche ; des houles\n  de sanglots et de gémissements montèrent du fond des détresses réveillées.\n  La mère du pauvre Culisse, qu'on avait vainement dissuadée de pénétrer\n  dans l'église, fut reprise par une de ses effrayantes crises qui lui entre­\n  choquaient tous les membres du corps ; la Billette vagissait un peu plus\n  loin avec des pleurs de petit enfant ; une fillette de douze ans, dont le\n  frère gisait là dans la bière, poussa un grand cri, puis s'abattit dans les\n  bras de ses sœurs ; et la désolation, l'agitation nerveuse gagnant comme\n  une traînée, bientôt les dames elles-mêmes, les indifférentes bourgeoises\n  venues là par convenance, eurent dans leurs mouchoirs, des hoquets\n  étouffés.\n  L'offrande fit un instant diversion. Après les hommes, les femmes\nprocessionnèrént devant les quinze cercueils, dans les bouffées de fade\n                                                                         2\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": "                                   — 18 —\n\n pestilence montées par moments des planches à travers l'odeur des cires\n chaudes ; et le glissement des pieds le long des dalles, le bruit des chaises\n bousculées, les poussées sur place de la foule mirent une sourdine à cette\n douleur qui ne s'apaisait que pour reprendre aussitôt après. A la sortie,\n toutefois, quand les bières, l'une après l'autre, descendirent le parvis et\n allèrent se ranger sur la place, précédées des bannières, elle éclata avec une\n force nouvelle. Quatre des membres de la Fanfare se trouvant au nombre\n des tués, la société, ainsi brusquement désorganisée, avait décidé qu'on ne\n jouerait pas. Mais elle avait voulu porter elle-même ses morts; et tandis\n que, au bas des marches, le cortège s'organisait avec une confusion de gens\n en redingotes et en sarraux autour des caisses, toutes noires dans les neiges\n de la place, les femmes, sentant s'approcher le moment de l'éternelle\nséparation, recommencèrent à se lamenter en se poussant pour être plus\nprès de la tête du convoi. Au cimetière, il y eut des scènes navrantes. La\npetite fille qui avait poussé son terrible cri dans l'église voulut se jeter\ndans le trou où s'abîmait le corps de son frère ; la Culisse, elle, s'était\naccrochée si étroitement au cercueil de son gars que quatre hommes ne\nparvenaient pas à détacher ses mains ; et tout à coup un des parents de\nZénon Zinque, arrivé du Borinage, tomba dans une attaque de haut mal,\nsur le bord même de la fosse où toute une partie de la jeunesse du Culot\nregardait s'enfoncer celui qui avait été l'orgueil et l'entrain des kermesses.\nUne bousculade emplissait les allées; on se ruait à travers les croix; les\ntombes étaient partout piétinées ; et vers les nuées lourdes suintant en\nbrumes glacées, montaient des adieux, des gémissements, des voix déses­\npérées. A présent, les plus endurcis éclataient; des vieux sanglotaient\ndoucement en dodelinant la tête; des hommes mûrs, cuirassés contre le\nmalheur, avaient comme de rauques abois dans la gorge ; un vent de déso­\nlation furieuse battait les ifs. Mais par dessus tout s'entendaient les gla­\npissements grièches des femmes, leurs aigres cris de folles, leurs longues\net perçantes plaintes félines qui ne finissaient j'amais. Au bout d'une demi-\nheure seulement, le fossoyeur put fermer les grilles; puis le lamentable flot\nhumain s'écoula silencieusement par les chemins qui conduisaient aux\nvillages.\n\n\n\n\n                                                CAMILLE LEMONNIER.\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "                       — 19 —\n\n\n\n\n VERS POUR UNE ROUSSE\n                                          A GEORGES EEKHOUD\n                                A celui qui dit si bellement la terre de Flandre\n                                                    CES VERS\n                                            Qui chantent la Femme !\n\n                           I\nJ'aurai magnifié ta forme    inaltérable,\nJ'aurai fait éternel ce qui n'avait qu'un jour,\nEt dans des vers de cuivre enfermant ton contour,\nPlaqué comme une armure à ton sein vulnérable !\n\nJe t'aurai mise droite hiératiquement,\nPortant dans tes doigts fins mon cœur mélancolique\nQue figure à jamais un grand lys symbolique\nOù dort dans la blancheur mon unique serment.\n\nCar c'est la seule, toi, Reine du crépuscule,\nDont le corps souverain ne m'aura pas menti,\nEt qui m'auras fait voir l'Idéal pressenti\nQuand tes cheveux s'ouvraient comme un drapeau qui brûle.\n\nQu'importera ton nom aux hommes de demain,\nVain pavillon perdu d'un vaisseau qui s'ensable ;\nUne chose de toi demeure impérissable,\nCe sont tes longs cheveux d'or rouge et de carmin.\n\nCar je les ai pendus pour les saisons lointaines,\n— Tels les fils de la Vierge aux arbres du printemps.                —\nJe les ai suspendus, tes beaux cheveux flottants,\nAux branches de mes vers debout comme des chênes !\n\n\n                           II\n\nOh ! ces cheveux, couleur de forêt    automnale,\nCouleur de bois rouilles par novembre approchant !\nOh ! ces cheveux rougis comme un soleil couchant\nChauffant de leurs reflets ton teint de nacre pâle.\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "                       — 20 —\n\n\nOh ! ces cheveux pareils à des poils de lion\nDont un je ne sais quoi s'exhale de sauvage.\nCheveux lourds, flots houleux ondulant au visage\nQu'un peigne arrête et mord dans leurs rebellions !\n\nCheveux fauves, drapeau glorieux qui s'arbore\nInoubliablement dans l'âme du passant !\nCasque de cuivre rouge où coulerait du sang\nQui dans le sombre soir s'atténue et se dore.\n\nOh ! ces cheveux ! Gerbe tordue, épis brûlés !\nOh ! ces cheveux ! Flambeau vivant, torche brandie,\nTorche de faste et d'or où déjà s'incendie\nL'impénétrable ciel de mes jours reculés !\n\n\n                          III\nMoi qui croyais ma bouche hostile à tout aveu,\nMoi qui croyais mon cœur comme un glaçon polaire,\nJe le sens qui se fond soudain et qui s'éclaire\nPour avoir approché ta crinière de feu.\n\nIl me monte au cerveau comme un coup de folie,\nEt tes cheveux flambants — toi que je veux aimer —\nSeront le brasier rouge où je vais consumer\nLe sachet odorant de ma mélancolie.\n\nVoici que chante en moi le chant tumultueux\nDes désirs, des baisers, des soirs voluptueux\nOù je déroulerai tes cheveux dans l'alcôve !\n\nEt baisant et mordant ta riche toison fauve\nJe croirai — réjoui de mon sort non pareil —\nAvoir bu de la flamme et mangé du soleil !\n\n\n                          IV\nLaisse-moi contempler tes boucles lumineuses\nEt sous ton voile blanc tes lourds cheveux dorés ;\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "Ils ont le ton rouillé des eaux ferrugineuses\nQui mêlent de l'écume aux cailloux mordorés.\n\nMais je rêve plus tard de la voir étalée\nCette ample chevelure, au seuil de ton sommeil ;\nLa source aura grandi pour courir la vallée\nEt mettre sur ta chair des frissons de soleil.\n\nPuis soudain dans ces soirs d'amour et de folie\nTa toison s'épandra comme un fleuve orageux\nRoulant du feu, de l'or, du sang et de la lie\nEntre tes seins debout comme des pics neigeux.\n\nA lors je plongerai dans tes cheveux ma tête\nOù trône en plein azur le fier entassement\nDe mes rêves pareils à des beffrois en fête,\nPour qu'ils y soient mirés impérissablement !\n\nEt pour qu'après l'amour ils gardent dans leurs houles\nCes souvenirs de moi, pour toujours ébauchés,\nComme un fleuve superbe et dédaigneux des foules\nRoule encor, loin du port, des tours et des clochers !\n\n\n                           V\nMon peintre génial, apprends-moi,   Titien,\nOù — dans quel bois rouillé, quelles fauves étoiles —\nOù l'avais-tu cherché ce Roux vénitien\nQui pour l'éternité met un nimbe à tes toiles !\n\nEst-ce en une forêt que l'automne brunit,\nEst-ce en de vieux salons dont meurent les dorures ?\nOù l'avais-tu trouvé, ce ton qui réunit\nDes gammes d'anciens cuirs et de riches fourrures !\n\nEst-ce en un lac dormant où s'éteint le soleil\nDont le dernier rayon jaunit l'eau pâle et triste !\nEst-ce en un plat de cuivre empli de sang vermeil\nOù songe, les yeux clos, le chef de Jean-Baptiste ?\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "Ou peut-être avais-tu regardé seulement\nLes femmes de Venise — ô Maître qui rayonnes —\nCopiant leurs cheveux avec tes doigts d'amant,\nLeurs cheveux roux, pareils à des poils de lionnes !\n\n\n                           VI\nMon cœur avait en lui les douleurs de Venise,\nUne ville déchue, une ville qui meurt,\nUne ville où, le soir, lentement s'éternise\nLa voix d'or du passé dont s'éteint la rumeur.\n\nUne ville de rêve où des canaux prolongent\nLeurs chemins de silence et de froide douleur\nEntre des quais de pierre abandonnés qui songent\nEt mettent dans l'eau sombre un peu de leur pâleur.\n\nMais voici que soudain la cité de mon Ame\nA reconquis son faste et son orgueil ancien\nQuand vous avez relui, fait d'amour et de flamme,\nSoleil roux, toison d'or, drapeau vénitien !\n\nEt mes rêves, baignés du feu des girandoles,\nOnt repincé le luth sous la lune en halo,\nEt j'ai senti le soir des fuites de gondoles\nQui passaient sur mon cœur étoilé comme l'eau !\n\n\n                          VII\nDis, les commencements d'amour sont les meilleurs ?\nC'est une impression, une réminiscence\nDe souffrance finie, et de convalescence,\nDe malades guéris qui reviennent d'ailleurs.\n\nQui reviennent chez eux, dans leur maison rouverte,\nS'appuyant l'un sur l'autre, incertains de leurs pas ;\nIls vont se regardant et parlant encor bas\nA travers le jardin dont la pelouse est verte.\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "                         — 23 —\n\n\nIls gardent dans leurs yeux le soleil du Midi\nEt dans l'eau du bassin ils se trouvent moins pâles,\nMais ils ont peur encore et se couvrent de châles\nLorsque le soir descend dans le parc attiédi.\n\nCar sont-ils bien guéris ? Ne sont-ils plus malades\nDu mal d'être tout seul et de ne pas aimer ?\nEt leurs cœurs, doucement inquiets, vont semer\nLeurs rêves dans le vent comme des sérénades !\n\n\n                          VIII\n\nNous sommes dans l'amour comme sur un navire\nQui prend le large et va vers un port incertain ;\nLe ciel est bleu, les flots ont des plis de satin\nSur le corps de la mer géante qui s'étire.\n\nLes passagers d'amour penchés sur les haubans,\nTandis qu'un vent léger dans les voiles circule,\nRegardent les lointains que leur désir recule\nAfin d'éterniser ces heureux soirs tombants.\n\nCar à peine en allés, saisis de frissons vagues,\nIls devinent déjà qu'au bout de l'horizon\nChacun d'eux s'en ira dans une autre maison\nEt qu'ils n'ont pour s'aimer que le chemin des vagues !\n\nAfin de prolonger l'amour qui leur est cher,\nIls voudraient arrêter ou ralentir l'allure\nDu vaisseau dont le vent f ait claquer la voilure,\nIls voudraient élargir et reculer la mer.\n\nCar la peur de se perdre à la fin du voyage,\nL'inéluctable adieu qui doit les séparer,\nLe port où les marins descendront amarrer\nLe navire lassé de s'ouvrir un sillage,\n\nToute la vision de leur bonheur détruit\nQuand ils auront fini la longue traversée,\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "                        — 24 —\n\n\nMet un trouble si grand au fond de leur pensée\nQu'ils n'osent même plus s'embrasser dans la nuit !\n\n                           IX\nQuand tu lèves les bras, câline et provoquante,\nTon buste en une amphore aux contours sinueux\nOù tes cheveux sont roux comme un vin d'Alicante.\n\nDans l'or liquide et froid de ce vin fastueux\nLaisse-moi m'enivrer en de longues extases\nEt me soûler de toi comme un voluptueux.\n\nTes boucles, on dirait des anneaux de topazes.\nJe les glisse à mes mains de royale pâleur\nPour approcher tes seins qui sont de nobles vases,\n\nDes vases où l'on sent le parfum cajoleur\nQue met sur leur ivoire une rose nouvelle\nDont le bouton s'entrouvre en sentant la chaleur.\n\nMais quand, pour m'éblouir, ta tête s'échevèle,\nFaisant ruisseler l'or en lingots fulgurants,\nJe suis soudain l'avare absurde et sans cervelle,\n\nAllongeant ses doigts fous, crispés et conquérants,\nParmi ces longs cheveux d'amazone et de reine,\nParmi ces cheveux roux aux frissons odorants.\n\nComme dans l'or vivant d'une cassette pleine.\n\n\n                           X\nJe vous ai vue en rêve au fond d'un soir tragique\nOù mourait dans la pourpre un soleil léthargique\nDont l'orbe était rongé comme un blason usé.\n\nSur la croix de mon Art j'étais  martyrisé,\nEt le tourment de l'Œuvre entrait son fer de lance\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "Dans mon cœur qui saignait et mourait en silence.\nVous étiez à genoux, dans un sombre manteau,\nEt vos yeux regardaient l'ironique écriteau,\nEt sur le gibet noir mon corps rigide et maigre,\nEt la foule emplissant ma bouche de vinaigre !\n\nTout au fond s'étendaient des paysages bleus\nEt le vent grelottait dans les arbres frileux,\nCe pendant qu'à mes pieds d'autres femmes aimées,\nCouvertes de tissus aux reliefs de camées,\nComme dans les Memling et les Quentin Metsys,\nTenaient en leurs doigts fins leurs âmes comme un lys\n\nEt vous, considérant ma divine agonie,\nSentant dans votre cœur descendre mon génie,\nHeureuse atrocement que je mourrais pour vous,\nEt secouant au vent vos larges cheveux roux,\nVous suiviez un départ d'anges dans les nuées,\nAux ailes de condor lentement remuées,\nQui s'en allaient porter mon âme au Tout-Puissant...\n\nEt vos cheveux étaient tout rouges de mon sang !\n\n                                G E O R G E S RODENBACH.\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "                                  — 26 —\n\n\n\n\nLES MILICES DE SAINT FRANÇOIS\n   Georges Eekhoud nous communique les deux chapitres suivants de son\nroman de mœurs qui se passe en partie à Anvers, en partie dans la\n Campine. Le premier est un épisode d'amour dont le peuple des maçons\nforme le cadre pittoresque et animé; le second raconte l'arrivée à\nMontaigu de pèlerins campinois.\n\n\n                                     VI\n             Alléchés par un salaire plus sérieux, nombre de journaliers des\n               campagnes s'embauchaient chez les entrepreneurs urbains.\n               Le ménage des Mortsel émigra des premiers sous les toits\n               d'une bicoque du quartier Saint-André dans la ruelle du\nSureau. Maintenant au lieu de cuire les briques Nikkel dut se familiariser\navec leur emploi. Apprentissage probablement onéreux, car Nikkel n'avait\nplus douze ans. La chance intervint en faveur de l'aspirant plâtrier.\nDébarqué d'un jour dans la grande ville, il rencontra un de ses pays, devenu\ncompagnon maçon, qui se l'attacha d'emblée comme manœuvre. Cette\nprotection et aussi l'âge et la bonne volonté du postulant lui épargnèrent\nles vexatoires épreuves de l'initiation. On l'accueillit même en camarade\ndès son apparition. Au début, un seul l'asticota et rôdait autour de lui pour\nl'essayer, mais au premier attouchement Nikkel prit à bras le corps l'expé­\nrimentateur, un échalas olivâtre et noueux, le démolit d'un maître coup de\nrein et le vautra dans la boue, prouvant sans esbroufe à toute la coterie\nn'être pas de la chair qu'on triture en pâtiras.\n   Intelligent, d'humeur amène, madré au fond, il conquit rapidement ses\n divers grades. Après un an il n'aidait plus ses anciens, mais chargeait ses\n propres outils et s'essayait à la construction même. Il apprenait à lever des\n murs entre deux lignes, plantait ses broches, prenait ses aplombs. L'œil\njuste, il recourait à peine au « chas » et n'eut bientôt pas son pareil pour\nhourder, plâtrer, gobeter, et enfin pour tailler la pierre.\n   Le matin, il emportait du café dans une gourde de fer blanc et deux\ngrosses tartines roulées dans une gazette. A midi, si la distance du\nchantier au logis empêchait son homme de rentrer, Rikka accompagnée\nde la petite Clara, trimbalait jusqu'à la bâtisse la gamelle de fricot enve­\nloppée d'une serviette bien appétissante. Et toutes deux demeuraient, s'amu-\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                                   — 27 —\n\n\nsaient à lui voir engouler la portion, le plein air et le mouvement aiguisant\nses fringales, assis sur une pierre ou une brouette.\n   Plus grande, Clara apporta seule le dîner au maçon.\n   L'enfant écarquillait les yeux, prenait plaisir, après le travail des terras­\nsiers, à voir sortir les fondations du sol, puis s'élever chaque jour au dessus\ndu rez-de-chaussée. Elle reconnaissait tous ces hommes bistres qui la\nsaluaient rondement, la houpaient dès son approche et après la bâfrée jon­\nglaient avec la marmotte comme avec une poupée. Elle souriait d'un petit\nair sérieux à leurs tours; penchée sur leur épaule ou sur leur poing tendu,\nfrileusement accrochée à leur cou, criait : « Encore! encore! » lorsqu'on la\nremettait à terre, et son ravissement se marquait par une rougeur presque\nfébrile à ses pommettes.\n   Il lui arriva d'oublier l'heure et d'être oubliée par son père ; alors elle\nassistait à la reprise du travail. Les tombereaux cahotants charriaient des\nmatériaux ; le conducteur enlevait la planche de l'arrière-train, dételait à\nmoitié le cheval, la charrette trébuchait, la charge de briques s'écroulait\navec fracas soulevant cette poussière rouilleuse des quais de Niel et de\nBoom. Le charretier pileux rajustait la planche, sautait dans le tombereau\nlège, démarrait et s'éloignait rapidement, la longe à la main, sifflant et\nclaquant du fouet.\n   Cependant reprenait l'argentine musique des truelles raclant la pierre et\nétendant le mortier; le grincement des ripes, le floc floc des rabots dans le\nbassin de sable, le pschitt de l'eau noyant la chaux vive.\n   La requéraient à présent l'installation des échafaudages, la manœuvre\ndes poulies, des moufles et des chèvres. Il s'agissait de guinder un\nde ces énormes monolythes en pierre de taille et ce n'était pas\ntrop d'une équipe de huit hommes pour desservir l'appareil. Les uns,\nespacés, fixaient les haubans à des points voisins, puis les autres, ahanant,\nfaisaient virer le treuil. Cordages et poulies craquaient. Suspendus un pied\nsur l'échelon, les ouvriers s'exhortaient et s'interpelaient, pesaient sur les\nleviers, dans des poses de génie de la Force, leurs biceps aussi tendus que\nles cordes, clamant avant de donner à la fois le coup de collier, de sourdes\nonomatopées : Otayol Hahul Illahél\n   Et à chaque effort de leurs musculatures réunies la pierre ne s'élevait que\nde très peu. Oscillant avec lenteur au bout du cable, contrariant de toute\nson inertie sournoise l'impulsion intelligente de ces trimeurs, elle tirait sur\nla poulie comme pour la briser et les réduire en bouillie.\n   Mais la lourde pierre est calée et Clara s'absorbe à présent dans la prépa­\nration du mortier, œuvre des gâcheurs et goujats. Ils ont creusé le bassin\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "                                    — 28 —\n\n\n   pour l'éteignage de la chaux, épierré le plâtre en le passant à travers le sas\n  et arrosent graduellement le mélange du contenu de leurs seaux d'eau. A\n  chaque aspersion une vapeur monte de l'aire et enveloppe de gaze les\n  manœuvres déjà blancs comme des pierrots. Lorsque se dissipe cette vapeur\n  sifflante, Clara les voit corroyer la mixture en se balançant sur un pied, et\n  ces mouvements cadencés d'apprentis imberbes la bercent, la fascinent et\n  suspendent les battements de son cœur. II est temps que s'effectue la combi­\n  naison. Les maîtres campés sur les massifs attendent leur augée, grom­\n  mèlent et talonnent les gamins. Les gâcheurs se hâtent mais il faut que les\n  parcelles de chaux laiteuse et le sable de la Campine, jaune comme les fleurs\n de genêts, se soient totalement fondus. Alors le goujat remplit « l'oiseau »\n de ce mortier gras, monte à l'échelle et va servir son compagnon.\n     D'autres adolescents tassent des briques dans un panier ou les dressent\n sur une planchette horizontale, fixée à hauteur de l'épaule sur deux mon­\n  tants. Le faix étant complet, le jeune atlante se place entre les deux poteaux,\n s'arcboute, se cambre et l'assied sur l'épaule.\n     Vaguement angoissée, Clara accompagnait ces petits hommes, courageux\n enfants à peine plus âgés qu'elle, dans leur ascension ; ses yeux observateurs\n les voyaient, équilibristes irréprochables, traverser des passerelles dont leurs\n pieds couvraient la largeur; narguant les vertiges, ils passaient entre les\n gitages du même pas sûr et mesuré, escaladaient des rangées de poutres\n séparées par de larges vides, cachant tous sous leur apparence de mastoc,\n leur apathie d'ourson mal dégrossi, une adresse et un sang-froid de\n matelots.\n    Elle s'inquiétait lorsqu'un trumeau lui masquait durant quelques secondes\n le hardi grimpeur ; mais ses nerfs se détendaient lorsqu'il réapparaissait\ntoujours d'aplomb, toujours sauf, aussi ferme qu'un somnambule, dans la\nbaie d'une fenêtre ou sur le faîte d'un pignon.\n    Clara avait pris particulièrement en sympathie un manœuvre arrivant\nchaque jour du village de Duffel par ces matineux trains de banlieue qui\ndrainent la main-d'œuvre rurale.\n    Il avait quatorze ans, cinq ans de plus que la petite Mortsel, un teint\nlégèrement briqueté, des cheveux de filasse, des joues pleines, de grosses\nlèvres, de grands yeux bleuâtres, humides et ahuris, la physionomie mou­\ntonnière, des membres ronds, une carre robuste, des reins accusés, la\ndémarche passive d'un athlète embarrassé de sa force. C'était l'aîné de\npetits cultivateurs mieux partagés sous le rapport de la progéniture que\nsous celui des écus. Ses parents le tenaient pour « innocent », mais\ncomme il était le plus grand et en attendant la croissance de ses frères, ils\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                                  — 29 —\n\n\nl'envoyaient à la ville malgré sa fêlure, gagner quelques centimes par jour.\nSi la cervelle lui manquait pour devenir jamais un ouvrier passable, du\nmoins serait-il apte au charriage des matériaux et rendrait-il les services\nmécaniques d'une chèvre et d'un ascenseur. Maîtres et compagnons l'eurent\nbientôt jaugé et se mirent à exploiter largement cette force brute incapable\nde rancune, de colère ou même de volonté. Flup Barend servit de bardot\nnon seulement aux ouvriers mais encore aux apprentis de son âge. Taillé\nen lutteur, il se laissait berner comme le plus malingre des enfants de\npeine.\n   A six heures du matin, été comme hiver, par le froid, la pluie et les\nténèbres, les tapées de travailleurs ruraux, guettent le passage du\ntrain en battant de leurs sabots les dalles du quai. Un coup de sifflet\nprolongé annonce le convoi; le fanal blanc au ventre de la locomotive\ngrandit, s'écarquille comme une prunelle de cyclope. Le frein grince;\nlas de se morfondre, le contingent de Duffel saute sur le marche-pied, avant\nque le train ait stoppé, s'accroche par grappes aux portières et, les uns\npoussant les autres, s'enfourne dans les wagons de troisième classe déjà\noccupés par des cohortes plus lointaines.\n   Flup Barend a toujours peine à se caser. Ses compagnons, après l'avoir\nappelé dans leur compartiment se serrent de mauvaise grâce. Souvent les\nrudes espiègles le contraignent à rester debout et le repoussent à tour de\nrôle.\n   Les plus avisés des gars, désireux de prolonger jusqu'à la ville leur somme\ninterrompu, se sont emparés des bons coins et s'allongent genou à genou.\nLes joueurs envoient malicieusement Flup Barend s'empêtrer dans les\njambes de ces dormeurs. Alors empêchés de fermer l'œil; ceux-ci sortent\nde leur torpeur pour dauber furieusement le manoeuvre. Ou si par\nexception, il parvient à s'asseoir et qu'il essaie aussi de rabattre ses pau­\npières, ses voisins lui broient les côtes, le tirent par le nez et les cheveux,\npincent ses cuisses, et ses vis-à-vis lui insufflent dans les narines, l'âcre\nfumée de leur première bouffarde.\n   Ces voyages fournissent le plus fréquent sujet des conversations entre Clara\net Flup; à midi, lorsqu'elle entraîne le bénin garçon loin de ses persécuteurs\net se réfugie avec lui sur le pas d'une porte. Car elle s'accosta du soukelaire\nattiré de son côté par les mines apitoyées de la fillette. Pour savoir les\népreuves du trop placide Flup, son amie doit l'interroger, il ne se plaindrait\nplus du moment qu'elle l'a rejoint; sa large face rayonne et il la mange de\nses yeux de chien fidèle. Clara pochète toujours pour ce tête à tête du midi,\nune pomme, un sucre, un caramel au sirop ou une autre friandise de\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "                                  — 30 —\n\n\n pauvre qu'elle partage avec Flup en se servant de ses doigts et même de ses\ndents. Au jeu d'osselets elle le bat sans vergogne. Mais être vaincu par elle\nc'est de la jouissance. « Bon Flup, pauvre Flup ! » ces mots reviennent,\nitératifs, sur les lèvres de la petite, le bras passé autour de l'encolure de\ncette excellente pâte de garçon. D'autres fois elle le pousse à la révolte :\n « Fi le poltron ! Pâtir avec des bras pareils ! » Flup promet de s'éman­\nciper mais la première talmouse le trouve aussi baissé qu'auparavant.\n   Cependant Clara prend tellement à cœur la cause de son protégé qu'elle\nse brouille avec plusieurs maçons de ses anciens amis, et refuse désormais\nde jouer avec eux. Son enfantine toquade pour le Mouton, c'est le surnom\nde Flup, amuse beaucoup l'équipe et ils punissent la gamine de ses dédains\net de ses infidélités en exerçant de nouvelles brimades sur son favori.\n   A présent, elle passe au pied de la bâtisse où trime et peine le bonasse\napprenti, la plus grande partie du jour; trompant à tout instant la surveil­\nlance de Rikka, elle s'esquive par un entrebâillement de la porte Elle\nhalète après la présence de son ami, n'a plus d'attention que pour Flup et\npour le travail de Flup. Elle l'attend dès le matin sur le chantier, à l'heure\ndu débarquement des coteries rurales.\n   Le soir, au moment où celles-ci détalent pour regagner leurs clochers\nson cœur gonfle en voyant Flup passer la blouse bleue par dessus le\ntablier et mettre en bandouillère la gourde de fer blanc. Ces enfants\nprolongeaient leurs adieux comme s'ils ne devaient jamais plus se revoir.\nLes journaliers de Duffel hèlaient Flup, le réclamaient, car ils n'enten­\ndaient point se priver de leur principale amusoire. « Hue le Mouton!\nAssez de tendresse. Il en faut pour demain. Marche ! »\n   Clara brûlait de l'embrasser, mais elle se retenait, sous les regards\nnarquois des autres, de crainte que cette caresse ne rapportât de\nnouvelles bourrades au bien-aimé, et elle se contentait de presser longue­\nment ses mains durillonnées. Il se libérait à grand' peine de cette douce\nétreinte; se mettait à courir pour rattraper les pays, s'insinuait dans leur\nrang, et emboitait leur pas accéléré,\n   Une fois deux plâtriers décoiffèrent Flup et jetant et rattrapant sa\ncasquette sur leurs spatules, finirent par plonger celle-ci dans la chaux\nvive. En repêchant sa klak le gars faillit piquer une tête dans la matière\ncorrosive pour le plus grand déduit des regardants. Clara, que cette scène\nexaspérait depuis des minutes, n'y tenant plus, vola comme une guêpe sur\nl'un de ces tourmenteurs, précisément ce grand échalas de Bastyns que son\npère avait si bien châtié autrefois, et l'agrippant aux jambes, se mit à le\ngriffer, à le mordre, menaçant de lui crever les yeux. L'autre parait ces\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "                                   — 31 —\n\nattaques en ricanant n'osant molester la gamine de ce crâne Nikkel\nMortsel. Celui-ci accourut et fit lâcher prise à l'enfant. Mais pour éviter le\nretour de ces accès, Rikka la conduisit, dès le lendemain, à l'école gar­\ndienne.\n   Ce fut le plus dur des châtiments. Clara supplia, promit d'être très sage :\n« Je serai gentille, père, bien gentille avec tous les compagnons ; je ne par­\nlerai plus jamais à Flup surtout qu'ils sont devenus mauvais pour lui, à\ncause de moi; je resterai tranquillement assise sur le trottoir et regarderai\nsans bouger ». Rien n'y fit; il fallut s'enfermer tous les jours dans la classe\nlugubre où, pour empêcher l'école buissonnière, Rikka la conduisait et\nvenait la prendre. Des mois passèrent. L'enfant dolente n'entretenait qu'une\npréoccupation : « A quoi pense Flup Barend? Souffre-il autant que moi? »\n   Le souper fumait sur la nappe proprette. Nikkel rentra, l'air soucieux,\nl'œil se dérobant aux muettes interrogations de sa femme. Il n'embrassa\npas même l'enfant profondément endormie et s'attabla sans dire un mot.\n   Comme Rikka le questionnait directement :\n   « Oui, fit-il en repoussant son assiette, je me sens tout drôle et les mor­\nceaux ne passent pas. Je bus un coup, puis un autre pour me remettre le\ncœur à sa place. Genièvre perdu. C'est qu'on transporta cet après-midi un\ndes nôtres à l'hôpital où les médecins sont sans doute en train d'étriper\net de charcuter sa carcasse. Voilà le troisième mortuaire depuis mon embau­\nchage. Pas gaies ces culbutes! Elles finiraient par vous dégoûter du métier.\n   « La bâtisse du boulevard Léopold était sous toit. Suivant la coutume\non la pavoise du haut en bas, on plante un mai à chaque étage. Arrivent\nl'entrepreneur et le propriétaire qui reçoivent la maçonnerie. Inspection\nfaite, le baes nous donne la pièce; et le \" poivre \" de couler par litres. On\nlampe, on lampe ferme, les manœuvres aussi bien que les compagnons et\nceux-ci excitant ceux-là, par bravade les gamins en sifflent plus qu'ils ne\npeuvent en cuver. Il fallait encore une fois ce Bastyns, ce grand lendore\nà la figure de pain d'épice pour s'amuser à soûler les petits hommes; si bien\nqu'à la reprise du travail, à deux heures, plusieurs des morveux flageo­\nlaient sur leurs quilles. Le premier gamin qui nous apporte des briques\nmanque de dégringoler l'échelle. Ce sabrenaud de Bastyns se tient les côtes\nde rire. Le goujat se met à braire et déclare qu'il ne regrimpera plus. Les\nautres valets se défient également du jeu. Les plus raisonnables des nôtres\nproposent de suspendre le travail. Le Bastyns et deux ou trois massacres\nde sa trempe, s'acharnent à la besogne pour la première fois de leur vie,\nentendent ne pas perdre une heure de salaire et réclament en sacrant de plus\nen plus fort le mortier et la pierre. Tous les petits refusent le service. Il y a\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "                                  — 32 —\n\n\njusqu'à cet innocent de Duffel, le gars à tout faire, tu sais le grand ami de\nnotre Clara, qui rechigne à la dangereuse corvée. Piqués au jeu, les anciens\ndeviennent colères : « Hé vilain Mouton, vas-tu bientôt arriver ou nous\n faut-il descendre pour te chercher? » grogne Bastyns. Les autres aides,\nespérant échapper à cette ascension, harcèlent et aiguillonnent de leur côté\nle pauvre diable. Le voilà qui se dévoue et qui, moitié riant, moitié pleurant,\nhébété, prend sur l'épaule le panier abandonné par son camarade. Il se\nhisse tant bien que mal jusqu'au deuxième étage. Il va monter aux com­\n bles où nous achevons les tuyaux de cheminée. Nous ne le voyons pas, mais\nnous l'entendons souffler. « Haâruh fainéant! » clame Bastyns. Comment\nle soukelaire s'y est-il pris? On ne nous le dira jamais. Tout ce que je sais\nc'est qu'au moment où il approchait, j'entends un fracas, comme un cra­\n quement, patatra; puis un autre plus sourd... pardouf! Tous nous jetons\nlà nos outils, et nous portons au bord de l'échafaudage. Godverd... !\n Godverd... ! Ah! oui, jurez à présent! Tâchez de le rattraper, le Mouton.\n Il y a longtemps qu'il est en bas. Fini, capot ! Des passants l'ont vu cogner\nd'abord l'arrête du toit de l'écurie voisine. Ç'a été le premier coup. Il a été\ntouché dans le dos, sous la nuque, et a dû se briser la colonne comme je\ncasserais cette latte sur mon genou. Puis il dévala la pente et s'abattit\n sur le pavé à côté de l'aire à chaux. Quand j'accourus il remuait encore les\n bras et les jambes. Ainsi les moineaux lapidés battent une dernière fois des\n ailes. Ses yeux roulaient furieusement, peu à peu ils se sont éteints. Il a\n ouvert et fermé la bouche comme un poisson retiré de l'eau. Puis elle est\n restée béante et ronde : tout à fait la gueule du crapaud des dix-mille au\n jeu de tonneau... Un médecin s'est approché — ils ne sont jamais loin des\n morgues ces corbeaux. La main sur le cœur du pauvret il comptait les\n battements. Il a hoché la tête : on comprenait. Nous n'avions plus qu'à\n charger la trop bonne pièce sur la civière. En aidant à le ramasser, le\n camarade, j'ai cru qu'il m'en resterait des morceaux dans les mains. Sa\n tête ballottait comme celle d'une poupée mal bourrée de son ; elle montrait\n vers la nuque un trou, assez grand pour y loger mon poing, par où s'échap­\n pait la cervelle. Qui lui refusait de la cervelle, à ce simple? Nous plongions\n dans le sang et la moelle. Ah! chienne de vie et canailles de vivants ! C'est\n égal, je ne voudrais pas avoir cette mort sur la conscience, comme ce\n lâche de Bastyns. Ils étaient aussi blêmes, les farceurs, que la cendre de\n leur pipe. A qui le tour à présent? Pauvre Flup! Pauvre Mouton! Une\n agréable commission que ceux de Duffel portèrent ce soir aux parents ! »\n   Les époux sursautèrent. En finissant son désolant récit, Nikkel avait élevé\nla voix, si bien que la petite Clara, réveillée, venait d'apprendre la nouvelle.\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                                  — 33 —\n\n Elle fit un long cri et tomba dans des convulsions si violentes que les\nMortsel craignirent, cette nuit-là, de la voir passer entre leurs bras.\n\n\n   Elle garda toute la vie de cette première idylle une prédilection mala­\ndive pour les gens du peuple et particulièrement pour les maçons. Et comme\ndans le rappel des êtres et des choses elle ne séparait jamais leur forme de\nleur couleur et de leur entourage, les teintes vagues des hardes des manœu­\nvres la captivèrent entre toutes. Elle en tint toujours pour les rouge-brique\ntirant sur le brun, les blancs fatigués et blafards, les indigos brouillés, les\namadou bavochés, les roux éteints. Aucun ragoût ne lui était comparable\naux cassures et à la patine de ces vestes et de ces grègues de velours, lui­\nsantes par places, usées aux angles et aux protubérances des tâcherons.\n Elle savourait les subtiles dégradations de ces frusques rapetassées qu'on\ndirait composées de feuilles mortes poudrées à blanc par le givre et qu'elle\ns'imaginait, au souvenir tragique et lancinant du doux manœuvre, son\npremier ami, éclaboussées d'une pourpre plus aveuglante que celle des\nfrondaisons septembrales.\n\n\n                                   XXII\n   Le dimanche de Pentecôte, en juin, vers sept heures du soir, une\nlongue caravane de pèlerins suivait la chaussée bordée de ces ormes qui\nn'ont plus d'âge, continuant depuis Aerschot jusqu'à Montaigu. Pour la\nplupart paroissiens de Saint-Gommaire, patron de Lierre, ils étaient partis\nde cette ville, à l'aube. Leur cortège, renforcé de quelques confréries des\nvillages environnants n'avait fait étape qu'à Heyst dit op den berg\n— ce qui signifie sur la montagne — et à Aerschot.\n   Devant, marchaient les hommes, presque tous en blouse et en casquette,\ns'appuyant sur leur rondin de cornouiller, les grègues et les chaussures\npoudreuses. Puis venaient les femmes, endimanchées ; les matrones, les\nbaezines, la tête prise dans ces grands bonnets campinois, dont les ailes\nde dentelle badinaient aux souffles intermittents de la brise crépusculaire\net sur lesquels se cabrait un chapeau en forme de cabriolet garni de larges\net longues brides de soie gros grain et à ramages ; — les jeunes filles en\ncornette blanche ornée de blondes, de guipures, de bouquets de fleurs, de\ncoques vertes ou bleues.\n   De poupines figures de fillettes s'encadraient encore dans ce casque de\ncuir foncé, coiffure délicieusement martiale qui prêtait aux roses blondines\n                                                                        3\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": "                                  - 3 4 -\n\nun air de walkures enfants et que les modes urbaines repoussent de plus en\nplus de la banlieue vers les confins de la Bruyère jusqu'à ce qu'il aille\nrejoindre la kyrielle de mœurs caractéristiques, de pittoresques usages, de\ncostumes nationaux déjà tombés en désuétude ou abolis.\n    Chez toutes un chapelet s'enroulait autour du poignet et quelques-unes\npressaient un livre de prières dans leurs mains jointes contre leur poitrine.\n    Des mères portaient dans leur giron le nourrisson, le culot, oscillant à\nleur marche hommasse de rudes travailleuses et les pères tenaient à la main\ndes enfants plus âgés qui, fatigués, se faisaient remorquer ou, distraits par\nle paysage, trébuchaient et s'attiraient les rebuffades.\n    On avisait parmi cette traînée les anciens de leurs clochers, chenus et\nvoûtés, des gars maflus dans toute la robustesse de la vie rustique, des ado­\nlescents farouches qu'abêtissait leur puberté naissante, de roses et blondes\ndirnes dissimulant à peine l'éclat provoquant de leurs yeux smaragdins\nsous la frange ombreuse des cils — ainsi se cache la blavelle entre les fais­\nceaux d'épis.\n    A la tête plusieurs prêtres, le doyen de Lierre et les curés des bourgs\nreprésentés, accompagnés de leurs marguilliers et fabriciens ; ceux-ci, des\nvétérans engoncés dans leur longue redingote, récitaient les litanies de la\nVierge.\n    Et les ouailles répondaient sur un ton suppliant, en traînant la voix :\n Orapro nobis... Miserere... amen.\n    Pleins de ferveur ils priaient presque sans interruption depuis leur départ\n au point de s'enrouer et de chercher leur salive. La poussière, soulevée par\n leur colonne, picotait les yeux. Les vêtements moites et chiffonnés adhé­\n raient à la peau, la transpiration coulait de leurs fronts : ils n'y prenaient\n garde.\n    Quelques-uns, en accomplissement d'un vœu, avaient fait la route\n déchaux et emportaient leurs souliers attachés au cou par une corde.\n     Ils marchaient comme sur des braises, les ampoules crevées à la pointe\n des pavés saignaient; la poussière poivrait leurs plaies; ils traînaient la\n jambe mais ne se plaignaient pas. Un rictus de martyr, exprimant plus de\n béatitude que de souffrance, convulsait leurs faces.\n    A la suite des pèlerins cahotaient et grinçaient trois spacieux omnibus et\n plusieurs charrettes maraîchères bâchées de toile blanche. Ces véhicules\n charriaient les infirmes, les malades, les variqueux et aussi plusieurs pèle­\n rins frappés d'insolation au milieu de la bruyère nue près de Heyst.\n     Après venait un landau armorié, d'un modèle antique mais confortable,\n  attelé de deux magnifiques carrossiers bais, qu'un cocher en livrée sombre\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "                                  — 35 —\n\n\nmaintenait difficilement au pas. Dans la voiture sommeillaient une nour­\nrice avec son poupon emmailloté dans l'eider, les dentelles et le satin, tous\ndeux anonchalis par cette longue gestation.\n   Un peu en arrière de la foule, immédiatement avant les diligences, mar­\nchaient deux personnes que leur physionomie, comme leur mise distin­\nguaient du gros de la caravane. C'étaient les maîtres du landau, le comte et\nla comtesse d'Adembrode. Le diagnostic favorable du médecin se vérifiait.\nLa Vierge venait d'exaucer le vœu de Warner en lui accordant un garçon\nsuperbe. Reconnaissant, il avait voué le nouveau comte Jean d'Adembrode,\nà la Gentille Dame et po.ur remercier la toute puissante Médiatrice, il allait\navec la mère, l'enfant et tous ses féaux, fermiers et métayers, l'adorer dans\nun de ses temples d'élection.\n   La psalmodie monotone des pèlerins, toujours reprise et toujours inter­\nrompue, semblait la respiration de la plaine oppressée. A présent, en même\ntemps que se rabattait la poussière, avec l'ombre de la fraîcheur sourdait\ndes prairies et drapait d'une brume bleuâtre, la contrée morne. Sous les\narbres régnait un suggestif clair obscur et, entre les troncs rugueux, alignés\ncomme les fûts d'une colonnade, on découvrait à l'infini le damier des prés\net des guérets éclairé par les pâles rayons jaunes du couchant.\n   L'alouette ne grisollait plus en pointant au dessus des moissons comme\n lorsqu'ils s'étaient mis en route; le rossignol préludait à peine. Seuls les\ngrillons et les grenouilles mêlaient à la lamentation saccadée des voix\nhumaines leurs appels rauques ou stridents ; et un essieu fatigué se plai­\ngnait.\n   A un dernier crochet de la route, ceux de la tête aperçurent devant eux,\nau bout de la « drève », la basilique renommée. L'imposante rotonde se\ndétachait sur la trame rosâtre du ciel ; au bout de l'avenue obscure, le dôme\nparsemé d'étoiles dorées chatoyait dans les derniers prestiges du soleil.\n   C'était le Port.\n   De rauques cris d'allégresse saluèrent l'apparition du sanctuaire des\n Miracles. Les pacants étendaient avidement les bras vers la coupole sacrée\net les agitaient comme des ailes ; quelques-uns se daubaient la poitrine,\nd'autres fringuaient, d'autres s'accolaient, des femmes tombaient à genoux\net, prosternées, leurs lèvres allaient humecter la terre; d'aucuns béats, ne\n bougeaient plus et sentaient courir sous leur cuir le frisson de l'horreur\nsacrée ; des jeunes gens faisaient le moulinet avec leur casquette, lançaient\nleur bâton et le rattrapaient, et des larmes coulaient le long des joues par­\ncheminées des vieux devant ce temple si souvent revu, mais qu'ils ne rever­\nraient peut être plus.\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "                                  — 36 —\n\n   Cette exaltation effaroucha les pies logées dans les faîtes des arbres et,\npoussant des cris, elles tournoyèrent quelque temps au dessus de la plaine\navant de regagner leur nid.\n   Haletants après le terme de leur traite, la caravane s'ébranlait en pres­\nsant le pas, mais sur l'ordre des prêtres on prit d'abord le temps de reformer\nles rangs un peu débandés. Il fallait pénétrer, en belle ordonnance, dans la\nville privilégiée.\n   Le comte d'Adembrode avisa dans le groupe de Xavériens de Santhoven\nun gars qui se distinguait par sa frénésie à la vue du sanctuaire.\n   — Hé Sussel Waarloos ! appela Warner.\n   Le jeune homme, interrompu dans sa pantomime turbulente, accourut\nun peu pantois vers ses maîtres. Il allait se marier au retour du pèlerinage.\nWarner lui avait procuré la ferme et le fonds. La comtesse ne trouvant\nplus de prétexte pour ajourner ce mariage, avait été invitée par son mari\nà en fixer elle-même la célébration.\n   Depuis ce jour, elle semblait éviter les Waarloos. Elle ne se rendait plus\nque de loin en loin chez la vieille Katelyne et n'adressait à son favori\nd'autrefois, lorsqu'elle le rencontrait dans la campagne, que de rares\nparoles. C'est à peine si elle s'informait de Trine.\n    Les braves gens attribuaient cette froideur à des lubies provenant de\nl'état « sanctifié » de leur bonne dame. Sussel, tout réjoui de l'heureux\névénement qui se préparait, avait un des premiers félicité Clara. Lorsque\nsurvint la délivrance, ce fut une fête dans le village; au jour des relevailles\nles paysans remarquèrent avec étonnement l'air triste et languissant de la\nmère. Le comte Warner s'en apercevait aussi mais ne s'en inquiétait pas,\nattribuant cette langueur dolente aux suites des couches.\n    La naissance d'un héritier l'avait littéralement rendu fou de joie. Et quel\nfils! Un bébé digne de rivaliser avec les marmots les mieux en chair du\n pays ! Rien d'étonnant que ce gaillard eût épuisé sa mère. Mais la comtesse\n était femme à reprendre rapidement son opulente santé.\n    Au moment où Sussel s'était approché la casquette à la main, saluant ses\n généreux protecteurs d'un bonjour sonnant en plein la joie de vivre, Clara\n ne lui fit qu'une simple flexion de la tête et s'éloigna de quelques pas,\n tandis que le comte donnait ses instructions au jeune pèlerin. Depuis son\n accouchement elle n'avait pas recouvré sa coloration rubénienne, mais en\n ce moment elle s'était sentie devenir plus blanche encore.\n    Son mari, invoquant sa faiblesse, avait voulu la détourner de l'idée de\n participer au pèlerinage. Elle s'entêta à l'accompagner, consentant tout au\n plus à faire en voiture la plus grande partie du trajet.\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "                                  — 37 —\n\n     La présence de Sussel à ces actions de grâce l'attirait impérieusement.\n  Lui se rendait à Montaigu non seulement pour remercier Marie de la nais­\n sance du jeune comte, mais pour demander à Notre gentille Dame de bénir\n aussi complaisamment son mariage avec la blonde Trine. Sa fiancée était\n du voyage. La comtesse, n'évitant le Xavérien que parce qu'elle raffolait\n plus que jamais de lui, tenait à repaître cruellement son désespoir du spec­\n tacle de leur bonheur.\n    Sussel, ayant conféré avec son maître, se rendit auprès du cocher du\n landau et ils retirèrent à deux d'une caisse la magnifique bannière promise\n par le noble couple aux Xavériens. Ils fixèrent à la hampe dorée, surmontée\n d'une croix, la lourde pièce de brocard chargée de broderies d'or nué, au\n milieu de laquelle se détachait l'extatique figure de saint François. Cette\n effigie, remarquablement exécutée, était le dernier ouvrage de la comtesse\n avant sa délivrance. Des fanons garnis de crépine pendaient aux deux bouts\n de la traverse et aux pans du gonfalon.\n    L'honneur de porter l'étendard des Xavériens revenait à Sussel Waarloos.\n Il ceignit le brayer, les coudes au corps, empoigna la hampe à deux mains\n et, se cambrant sur ses jarrets, le torse un peu renversé, tête haute, il se\n plaça, à l'exemple des autres porte-bannière, en tête de ceux de sa paroisse.\n    Pierlo, le dévoué camarade, que balafrait encore la cicatrice de sa bles­\nsure ; Kartouss, Wellens, tous les Xavériens et toutes les bonnes gens de\n Santhoven s'exclamaient sur la munificence de leurs seigneurs.\n    Ceux des autres paroisses coulaient des regards non exempts d'envie vers\nce riche présent. Tout émerveillées les femmes plus expertes tâtaient le\ntissu et les applications. Aucune ne regardait ce guidon comme la Trine\ndu fermier Zwartlee de Grobbendonck. Le bleu limpide de ses yeux sem­\nblait vouloir se noyer dans ces éblouissantes couleurs ; la fleur de ses joues\npotelées s'avivait ; la rondeur plantureuse de. son buse se soulevait douce­\nment. Lorsqu'elle eut levé ses claires prunelles vers le nouveau drapeau\navec une expression laudative, elle les ramena, à la fois luisantes de fierté\net mouillées d'attendrissement, jusqu'au « ferme et prompt » gonfalonier,\net le regard de Trine Zwartlee rencontrant celui de Sussel, les deux amou­\nreux rougirent comme des pivoines.\n    La comtesse surprit de loin ce tacite échange de confidences. Ses yeux\nchargés de passion durent atteindre les jeunes gens de leur fluide, car, à la\nfois, ceux-ci se retournèrent de son côté. Elle s'appuyait au bras de son\népoux. Son visage décomposé frappa les fiancés.\n    Pour la première fois de la journée, une ombre passa sur la félicité can­\ndide des promis; et tous deux pressentirent, mais n'osèrent se l'avouer l'un à\nl'autre, un mystère désolant.\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "                                   — 38 —\n\n    Cependant le doyen de Lierre entonnait à pleine poitrine l'hymne : Ave\nMaris Stella et la procession se remettant en branle, toutes les voix se joi­\ngnirent à celle du pasteur, exaltèrent à l'envi l'Etoile du marin\n   Trine Zwartlee courut reprendre sa place dans les rangs de ses compagnes\nd'où, soprano gracile, elle entendit la voix cuivrée du jeune Xavérien domi­\nner le reste du chœur.\n   Comme les pèlerins signalaient ainsi leur approche, le bourdon de l'église\nsonna à pleine volée. On aurait dit une céleste bienvenue ; aussi 'clamèrent-\nils avec plus de chaleur et d'énergie.\n   Pour cette dernière trotte, les malades et les perclus étaient descendus des\ncharrettes et des omnibus ; ils se traînaient sur des béquilles, ou bien leurs\nproches et leurs pays les soutenaient et les stimulaient par des exhortations\nfilialement bourrues.\n   La nourrice du jeune comte d'Adembrode, portant entre ses bras son pré­\ncieux poupon, marchait à présent, aux côtés de ses maîtres derrière la « pro­\ncession » de Santhoven.\n   A mesure qu'ils approchaient, ils distinguaient les détails de l'architec­\nture, les ornements, les pilastres, les archivoltes, les statues et les stèles du\nportique jésuite.\n   La porte béante leur permettait de plonger jusqu'au chevet du chœur où\ndes herses de cierges larmaient d'or les ténèbres.\n    Et maintenant sur la route, des clos interrompaient les pâturages, la\nlongue enfilée de marmenteaux cessait, la grand'route devenait la grand'rue.\nIls passèrent une énorme baraque en bois, le panorama de Jérusalem comme\nl'annonçaient de prolixes affiches répétées sur tous les murs et sur des\nécriteaux plantés à chaque carrefour. Des villageois arrivés dans la\njournée psalmodiaient avec les nouveaux venus. Un concours énorme se\npressait à Montaigu, mais les flots de blouses et de mantes s'ouvraient pour\nlivrer passage à ces renforts. Des groupes apparaissaient aussi sur le seuil\net aux fenêtres des hôtelleries.\n   Comme la « procession » allait traverser le pont jeté sur les anciens rem­\nparts de la villète, dans le portail ténébreux une croix d'argent jetait une\nfulguration bleuâtre. Puis on aperçut l'acolyte, en soutanelle rouge, qui\nportait cette croix. Derrière l'enfant, le desservant, un vieux prêtre en\nrochet de dentelle et en étole d'orfroi psalmodiait, le psautier à la main.\nEt des vieilles marmottantes se bousculaient après le curé. Cette procession\nmarcha à la rencontre de l'autre.\n   Lorsqu'elles s'accostèrent, l'enfant de chœur et le doyen de Montaigu\nfirent volte-face et, la croix toujours en avant, conduisirent les Campinois\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                                 -    3 9 -\n\ndans la basilique. Au moment où le chœur suppliant et suggestivement\ndiscord, s'épandait sous la vaste coupole, les orgues dégonflèrent leurs pou­\nmons, condensant tous les concerts de la nature, la musique des vents, des\nflots, des arbres et les gazouillis des oiseaux et les meuglements des vaches.\nLes pèlerins se poussaient pour se rapprocher des tabernacles, puis tom­\nbaient à genoux avec tant de rudesse que leurs tibias craquaient sur la\ndalle.\n   Le dernier office venait de finir ; pourtant les fidèles pullulaient encore\ndans la nef et les bas-côtés ; ces contemplatifs ne pouvaient se résoudre à\ns'arracher à ce séjour choisi par la Vierge pour être le théâtre de ses mer­\nveilleuses complaisances. Le chant cessa, l'orgue se tut et au murmure\nrapide, martelé des Ave, succéda l'oraison de saint Bernard, pressante et\nmélancolique comme une recommandation d'adieu.\n   Tous les yeux étaient amoureusement fixés vers la mignonne Dame,\npresque noire, blottie au fond du retable dans une niche d'argent massif,\nderrière laquelle un arbre desséché, palissé, déployait ses branches nues\nen manière d'espalier hiératique. C'était le chêne dont le feuillage abritait\nà l'origine la statue miraculeuse.\n   Cependant des sacristains éteignaient le luminaire, ne laissant brûler\nqu'une lourde lampe ciselée dans le plus noble métal et suspendue à la\nvoûte par des chaînes d'argent. Le lendemain les pèlerins entendraient une\nmesse cardinale. Mais, anticipant sur leurs dévotions, avant de s'écouler au\ndehors, chaque paroisse de dresser dans les candélabres un cierge colossal\npesant force livres de cire entouré de bandelettes coloriées et à mi-hauteur\nduquel, se détachait en grosses lettres d'or, sur un cartel enguirlandé de\nfleurs, le nom de la commune donatrice. Puis ils firent les bras en croix et\nen se traînant sur les genoux les stations du Golgotha figurées en marbre\nblanc autour de l'église.\n                                                 GEORGES EEKHOUD.\n\n\n\n\n                AMOUR D'HOPITAL\n       O Reine des Douleurs, qui rayonnes de sang,\n       Comme un rubis royal jette une flamme rouge,\n       Le forceps qui fa mise au monde dans un bouge,\n       D'un signe obscène doit t'avoir marquée au flanc.\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "                        — 40 —\n\nDans ton œil, où voyage un reflet satanique\nLe meurtre se tapit sous un velours de feu,\nAinsi qu'au fond d'un ciel amoureusement bleu\nDans les vents parfumés flotte un mal ironique.\n\nTu t'es faite, ô ma sœur, gardienne à l'hôpital\nPour mieux repaître tes regards d'oiseau de proie\nDu spectacle écœurant, cruel et plein de joie,\nDe la chair qui se fend sous le couteau brutal.\n\nDans le grouillis rougeâtre et gluant des viscères\nDes muscles découpés, des tendons mis à nu,\nDes nerfs, où vibre encore un vouloir inconnu.\nDes glandes qu'on incise et des flasques artères,\n\nTu plonges tes deux bras polis, avidement,\nTandis qu'erre un divin sourire sur tes lèvres,\nEt que sur son chevet où bondissent les fièvres,\nLe moribond t'appelle et parle doucement ;\n\nCar ton visage, pur comme un marbre, te donne,\nSous ta coiffe de toile et ton noir chaperon,\n0 vierge au bistouri, vierge au cœur de Huron,\nLe resplendissement serein d'une Madone.\n\nSur ton sein les stylets, les pinces, les ciseaux,\nLa spatule, la scie équivoque et les sondes,\nBijoux terrifiants et breloques immondes,\nComme un bouquet d'acier étoilent leurs faisceaux.\n\nTes doigts fins, à tremper dans les pus et les plaies,\nEn ont pris le tranchant affilé des scalpels;\nEt l'odeur de ton corps suave a des rappels\nDe putréfactions rances dont tu t'égaies.\n\nCar ton âme de monstre est folle des gaîtés\nCocasses de la couche où le mourant se cabre\nDans les convulsions de la danse macabre,\nEt la Mort a pour toi d'hilarantes beautés.\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                                    —    41    —\n\n\n      Qui nous expliquera ta funèbre   hystérie,\n      Pauvre femme, produit de ce siècle empesté?\n      On dit que ton baiser trouble la volonté\n      Et communique aux os une lente carie.\n\n      Mais de ton mâle cœur monte un puissant amour.\n      Comme un vin orgueilleux, plein de rouges prestiges,\n      Sa riche odeur de sang évoque les vertiges\n      Et ronge les cerveaux mieux qu'un bec de vautour.\n\n      Et c'est pourquoi, vaincu par la coquetterie\n      De ta forme divine et de tes noirs instincts,\n      En toi j'adore, enfant des sinistres Destins,\n      L'horreur fascinatrice et la Bizarrerie.\n                                                            IWAN    GILKIN.\n\n\n\n\n              LYSIANE DE LYSIAS\n\n       Lettre ouverte au Trappiste de « Greta Friedmann                    ».\n                                                A son retour, il avait reçu de Pierre\n                                              Marins une lettre, datée de La Trappe,\n                                              dans laquelle celui-ci lui annonçait son\n                                              entrée au couvent.\n                                                               (GRETA FRIEDMANN).\n\n                M O N S I E U R LE T R A P P I S T E ,\n\n             Vous êtes un très étonnant Trappiste, un Trappiste de la\n              semaine des quatre jeudis, un Trappiste entré à La Trappe\n              par amour de l'Art, par regret des peintres gothiques. C'est\n              pourquoi il me semble que j'ai le droit, et même un peu le\ndevoir, de vous parler ici de mon ami Max Waller et de son dernier livre:\nLysiane de Lysias. D'abord, Max Waller est votre père, Monsieur. Cela\nest invraisemblable, je le sais bien. L'auteur de La Flûte à Siebel, donnant\nle jour à un Trappiste, c'est quelque peu chimérique et miraculeux. Et\ncependant, cela est. Si vous étiez un Trappiste banal, j'aurais peur de\nvous compromettre en dévoilant cette filiation hasardeuse, mais vous\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "                                    — 42 —\n\n êtes un Trappiste indulgent et compréhensif. Vous faites des madrigaux\n aux dames, comme Monseigneur de Bernis. Vous sortez de votre couvent,\n quand il vous plaît, à l'appel du premier romancier qui vous implore. On\n vous nomme : « Mon vieux! » Et vous dînez en ville avec simplicité. On\n peut tout vous dire, et l'on vous dit tout. Il n'est trésor que de vivre à\n son aise.\n    Ensuite, Monsieur le Trappiste, si vous n'avez point connu votre\n hurluberlu de père, vous avez connu quelqu'un qui lui ressemblait beau­\n coup. Je veux parler de votre ami Jacques Ferrian, le héros de Greta\n Friedmann, vous savez bien Ferrian, le blond Ferrian, cette fleur bleue\n du Rhin tombée dans un verre d'absinthe !\n    Ce Ferrian là ressemble à Max Waller comme Riquetti ressemblait à\n Mirabeau, et comme Arouet ressemblait à Voltaire. Jacques Balmus, de\n La Vie Bête, est son cousin.\n    Comme Ferrian, Max Waller est un artiste qui tourne autour de son\n art. Il l'entrevoit, il l'effleure, il ne l'atteint pas encore. Mais à chaque tour\nle cercle se rétrécit, et le moment n'est pas loin où le jeune conteur plan­\ntera son joli drapeau bleu pâle sur la redoute enlevée. Drapeau impertinent\net gracieux, qui n'a jamais connu la poche de celui qui l'arbore !\n   J'ai dit que Max Waller est un conteur. Si jamais Waller est définissable,\nc'est ce mot-là, je pense, qui le définira le mieux. Romancier, jusqu'ici, il\nne l'est guère. Il m'a bien dit une fois, par bravade : « Je vais rester chez\nmoi pendant huit jours, et j'écrirai un nouveau roman, na ! » mais son\nnez et son menton railleurs pensaient le contraire de ses yeux bleu de lac\net de ses cheveux lyriques. D'ailleurs, s'il avait été sincère, il aurait dit:\n« Je vais rester chez moi pendant huit jours, et j'écrirai huit nouveaux\nromans! » Car Wax Waller écrit un roman par jour. Ceci est à prendre à\nla lettre, Monsieur le Trappiste, et textuellement. Et s'il ne publie pas\nchaque année trois cent et soixante-cinq romans, c'est qu'il lui arrive\nd'égarer ou de perdre ses manuscrits, ou bien qu'il se réserve pour les\nannées bissextiles.\n   Max Waller perd souvent le manuscrit de ses romans. Il le retrouve quel­\nquefois, et alors il s'aperçoit soudain, non pas à la lueur d'un coup de\npoing, comme dans le Courrier de Lyon, mais à la clarté de sa jolie\nlanterne japonaise d'artiste, que ce roman, ou ce romanet, est une ravis­\nsante et chantante nouvelle, un conte preste et raffiné, à la façon des\nanciens Français. Alors Max Waller fait un bond à la Banville, décroche\nplusieurs étoiles qui regardaient ailleurs, et court, des ailes aux pieds, chez\nson éditeur.\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                                   -   43   -\n\n   C'est à d'heureux bonds de ce genre que vous devons La Vie Bête,\nGreta Friedmann et Lysiane de Lysias.\n   Trois contes, oui. Et puis après? n'est pas conteur qui veut, Monsieur le\nTrappiste. On peut devenir romancier : on naît conteur. Oh ! il est tombé\nbien bas, bien bas, cet art si délicieux et si frêle. Toute la pédanterie, toute\nla lourdeur des éléphants naturalistes pèse sur lui. Narrer simplement, en\nlaissant les mots primesautiers s'écarter et se rejoindre comme pour un\nsourire, trouver une prose rapide et diverse comme l'action et la vie elles-\nmêmes, avoir dans le délié de la plume je ne sais quel adorable et insolent\nretroussis de moustaches à la Van Dyck, divaguer, baguenauder au tour­\nnant d'une incidente, animer tout cela de sa ressemblance morale, et même\nde sa ressemblance physique, donner l'esor à une foule de petites phrases\ncréées à l'image de leur inventeur, n'appuyer sur rien, et indiquer tout,\nraser d'une aile d'hirondelle la profonde horreur des mers, sans même se\nmouiller une plume, sans se douter des villes englouties sous l'hypocrisie\ndes vagues ; fuir les rapports de commissaires-priseurs et les procès-verbaux\nà la mode, songer aux symphonies de Mozart, jamais à celle des fromages ;\nemporter un récit dans une alerte et ravissante course de chamois, ne fait\npas cela qui veut, et à mon humble avis de poète, on ne le fait plus assez\nparmi nous.\n    Le conte, c'était la fantaisie de la prose. C'en était la gaie aventure,\nle joyeux hasard. Un conte, c'était toujours un peu écrit à la belle\nétoile. Les idées y passaient sur les mots à la manière des fées sur les\nfolles herbes, sans les courber. C'était la vieille romance sans vocalises pré­\ntentieuses, sans ut dièze, c'était un cœur qui se mettait à chanter soudain,\nsemblable à un rossignol sous la lune. C'était non plus l'emphase des\ngrands habits de cour, roides et pesants, ni le torticolis des fraises espa­\ngnoles, ni la gêne des lourdes et monumentales coiffures ; c'était le charme,\nle laisser aller du déshabillé, des belles chevelures dénouées, errantes sur des\népaules à peine couvertes, et sur une gorge qui rosit.\n   Max Waller est un de nos derniers conteurs. Comme les maîtres du\ngenre, il a le mot vif, leste, qui saute aux yeux et à l'esprit, la phrase\nchatoyante et rapide, la cadence spirituelle et facile de la période. Le conte,\nc'est de la peinture à l'eau ; le roman, c'est de la peinture à l'huile. Max\nWaller est un aquarelliste de talent.\n   Il a le brio, l'improvisation, l'adjectif qui dessine, et, par dessus tout,\nl'élégance suprême, sans laquelle il n'est point de conteur.\n   Sa forme est personnelle jusqu'au bout des substantifs. Elle lui ressemble,\nnon, elle est lui. Et il a déjà lâché à travers le monde littéraire pas mal de\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "                                   — 44 —\n\n phrases impertinentes et gaillardes, qui sont autant de petits Waller. Vous\nla voyez courir, cette phrase, là-bas? Elle ne marche pas comme les autres :\nelle est chaussée de bottines en fer de lance, elle est vêtue d'un « complet »\naux larges rayures, et coiffée d'un chapeau paradoxal. Tout le corps, svelte,\ndéguingandé, élégamment bizarre, se fusèle et s'amincit à chaque mouve­\nment, tourne, se plie, se redresse, pour se replier et se reredresser encore !\nQue d'imprévu, de grâce et de malice dans les gestes, dans l'attitude, dans\nle pli que prennent les étoffes! Il joue parfois au Funambule, au Blondin,\nmais c'est un Blondin aristocratisé, et qui, s'il se trouvait soudain à des\nhauteurs vertigineuses, sur une mince corde, au dessus d'une foule innom­\nbrable, n'aurait pas peur de choir, mais s'écrierait d'une voix perplexe :\n« Cette foule me paraît mêlée : je pourrais tomber sur quelqu'un qui ne\nm'a pas été présenté ! »\n   Il est vrai qu'il ne tombe jamais, ce qui simplifie la difficulté.\n   Dandy, Waller l'est assurément, mais d'un dandysme spécial, qui n'a\npas encore trouvé d'historien. Que ce dandysme ait commencé par être\nphysique, cela n'est douteux pour personne. Et peu à peu, l'art aidant, ce\ndandysme est monté jusqu'à la tête. Dandysme, bien entendu, et non dilet­\ntantisme, ce qui n'est pas la même chose. Renan est un dilettante, on a\npeine à se le figurer sous les espèces du dandy.\n   Dieu me préserve, et Brumrhel aussi, Monsieur le Trappiste, de vouloir\nchercher une définition du dandysme. Trouver, dans toutes les combi­\nnaisons de la vie, dans les aventures tragiques comme dans les algarades\nbouffonnes, dans les péripéties les plus invraisemblables comme dans les\nréalités les plus plates, à Paris aussi bien qu'à Tombouctou, à Athènes aussi\nbien qu'en Béotie, qu'on soit nabab ou paria, roi absolu ou concierge,\ntrouver l'attitude qu'il faut, le mot qui convient, et l'inflexion juste, n'être\njamais ni étonné, ni embarrassé, et surtout ne point le paraître, telle est\npeut-être l'essence du dandysme. Le dandysme est loin d'être une chose\nartificielle. C'est au contraire un retour au simple et au naturel. Nous\navons tous dans le cœur, non pas un cochon, comme le prétend Préault,\nmais un dandy qui sommeille. Adam devait être dandy jusqu'à la pointe de\nla feuille de vigne. Mais nous sommes étrangement altérés par vingt siècles\nde préjugés, de lieux communs pour poètes, de billevesées de toute espèce, et\nnous ne pouvons plus nous retrouver. Nous jouons à Collin-Maillard avec\nnous-mêmes, sans nous en douter!\n  Ce dandysme-là, Waller le possède admirablement. Si quelque fleur de\nquatre-vingt-treize lui criait, comme dans Greta Friedmann : « Oh ! Toi !\non promènera ta tête au bout d'une pique ! » il répondrait avec Chastel :\n« Qu'on me laisse mon monocle et je m'en fiche ! »\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                                  - 4 5    -\n\n   Quand le dandy entre pour la première fois dans un salon, il a l'air\nd'être chez lui, et c'est le maître de la maison qui semble lui faire une\nvisite !\n   Le dandysme n'exclut pas l'insolence, ni même ce qui chez un homme\nordinaire serait de la grossièreté. Le duc de Beaufort, le roi de la Fronde,\nne détestait pas la Halle aux poissons. Max Waller y passe quelquefois,\nmais sans en garder l'odeur.\n   Loin de jouer au tapissier, ce que J.-K. Huysmans lui-même n'a pas évité\ndans certains chapitres d'A Rebours, Waller a inventé pour les héroïnes de\nLysiane de Lysias quelques ameublements raffinés et discrets qui démon­\ntrent la supériorité de son goût et l'éducation de ses yeux :\n   « Le boudoir de Christine était petit. Un large divan de satin vieil or sur\nlequel était jetée, à la moitié de la longueur, une épaisse peau d'ours noir\ndont la tête pendait à l'extrémité, en faisait, avec un secrétaire italien\nincrusté d'ivoire, deux pouffs de satin vieil or, un guéridon-trépied en\nbronze de Gouttière, et deux Corot vaporeux suspendus aux murs tendus\nd'une étoffe sombre frappée de palmes vieil or, l'ornementation simple en\nmême temps que sévère. »\n   Le dandysme de Max Waller serait impeccable, si... il y a deux si.\n   D'abord, son dandysme blasonne un peu trop. Que le gouvernement\nanoblisse M. Durand, c'est fort bien, mais il faut laisser cette besogne au\ngouvernement. La prose de Lysiane de Lysias est presque une savonnette\nà vilains. Tous les personnages ont la particule, ou, quand ils ne l'ont pas,\nils se font Trappiste, comme vous, mon très cher frère, ce qui est chimé­\nrique au premier chef. Le dandysme de Waller n'a rien à voir avec l'aristo­\ncratie de race, tombée non pas en quenouille, mais en écurie, et se dimi­\nnuerait à vouloir se confondre avec elle. Il est dandy sans tortil : c'est plus\nrare et plus personnel.\n   Ensuite, le dandysme de Waller n'a pas assez l'horreur de l'argot. Il dit :\n« je m'en fiche » au nez de la baronne de Silvère, et parle souvent comme\nune Muse... à Bibi. Ah! fuyons l'argot, Monsieur le Trappiste, c'est le\nVolapük des ratés et des bohêmes, et il nous fait ressembler à cette prin­\ncesse des Contes de Perrault dont la bouche exquise laissait tomber des\ngrenouilles.\n   Ayons la pudeur de nos grenouilles !\n   Me voici au bout de mon rouleau, Monsieur le Trappiste. J'ai beaucoup\nparlé de Waller, et un peu moins de Lysiane de Lysias. Le meilleur\néloge qu'on puisse faire d'un livre, c'est de pouvoir parler longuement de\ncelui qui l'a écrit. Résumer Lysiane de Lysias, ou Greta Friedmann, ou\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "                                    -   46-\n\nmême La Vie Bête est d'ailleurs une entreprise vaine, et qui serait aussi\nridicule que de vouloir sténographier le discours d'un monsieur qui passe­\nrait sur le boulevard en vélocipède !\n                                                  ALBERT GIRAUD.\n Bruxelles, le 30 novembre 1885.\n\n\n\n\n                            LES SOIRS\n                                   PRINTEMPS\n      Dans la clarté du bleu fumoir     oriental,\n      Les papillons du gaz, parmi les fleurs des lustres\n      Et les lacs des miroirs et les joncs des balustres,\n      Réalisent, ce soir, un printemps de métal.\n\n      Les girandoles d'or autour de fins treillages\n      Tressent en verts rinceaux leur sillage changeant,\n      Un jet d'eau lève un brusque et clair désir d'argent\n      Vers le plafond, astre de vols et de feuillages.\n\n      Le carreau net et lisse et de clous parsemé,\n      — Marguerites d'acier, renoncules de cuivre —\n      Paraît un boulingrin tout persillé du givre\n      Que les matins frileux sèment au mois de Mai.\n\n      L'éclat soudain et cru d'une massive aiguière\n      Attire l'œil et luit sur un trépied nitreux,\n      Tandis qu'aux quatre coins se répondent entre eux\n      D'énormes réflecteurs, échos de la lumière.\n\n\n                            LES     CORNEILLES\n\n      Le plumage, lustré de satins et de moires,\n      Les corneilles, oiseaux placides et dolents,\n      Parmi les champs d'hiver, que la neige a fait      blancs,\n      Apparaissent ainsi que des floraisons noires.\n\n      L'une marque les longs rameaux d'un chêne ami;\n      Elle est penchée au bout d'une branche tordue,\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                        — 47 —\n\nEt, fleur d'encre, gémit une plainte   entendue\nPar le tranquille écho d'un village    endormi.\n\nUne autre est là, plus loin, pleurarde et solitaire,\nSur un tertre maussade et bas comme un tombeau,\nEt longuement elle rêve en ce coin rongé d'eau,\nFleur tombale d'un mort qui dormirait sous terre.\n\nUne autre encor, les yeux fixes et vigilants,\nHiératiquement sur un pignon placée,\nReste à l'écart et meurt, vieille et paralysée,\nPlante hiéroglyphique en fleur depuis mille ans.\n\nLe. plumage, lustré de satins et de moires,\nLes corneilles, oiseaux placides et dolents,\nParmi les champs d'hiver, que la neige a fait      blancs,\nApparaissent ainsi que des floraisons noires.\n\n\n                     LES    BRUMES\n\nBrumes mornes d'hiver, mélancoliquement\nEt douloureusement roulez sur mes pensées\nEt sur mon cœur, vos longs linceuls d'enterrement\nEt de rameaux défunts et de feuilles froissées\nEt livides, tandis qu'au loin, vers l'horizon,\nSous l'ouatement mouillé de la plaine dormante,\nParmi les échos sourds et souffreteux, le son\nD'un angelus lassé se perd et se lamente\nEncore et va mourir dans le vide du soir,\nSi seul, si pauvre et si craintif, qu'une corneille,\nBlottie entre les vieux arceaux de son voussoir,\nA l'entendre gémir et sangloter, s'éveille\nEt doucement répond et se plaint à son tour\nA travers le silence entier que l'heure apporte,\nEt tout à coup se tait, croyant que dans la tour\nL'agonie est éteinte et que la cloche est morte.\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "                           -   4 8 -\n\n\n                          LE   GEL\n\nSous le fuligineux étain d'un ciel d'hiver,\nLe froid gerce le sol des plaines assoupies,\nLa neige stage aux flancs râpés d'un talus vert\nEt par le vide entier grincent les vols des pies.\n\nAvec leurs fins rameaux en serres de harpies,\nDe noirs taillis méchants s'acharnent à griffer,\nUn tas de feuilles d'or pourrissent en charpies ;\nOn s'imagine entendre au loin casser du fer.\n\nC'est l'infini du gel cruel, il incarcère\nNotre âme en son étau comme un acier qui serre,\nTandis qu'avec un dur et sec et faux accord\n\nUne cloche de bourg voisin dit sa complainte,\nMartèle obstinément l'âpre silence — et tinte\nQue dans le soir, là-bas, on met en terre un mort.\n\n                        LE     PARC\n\nDans le rouge et sanglant décor, sur fond de soir,\nLe parc royal se meurt de phtisie automnale,\nSon haut donjon usé, de forme    octogonale,\nTrempe ses moellons verts au fond du vivier noir ;\n\nEt deux hérons, le corps plus svelte qu'une gaine,\nHissés sur une patte au bord des roseaux droits,\nClament peureusement des cris grêles et froids\nQui font frémir les eaux d'un court frisson d'ébène ;\n\nEt deux grands lévriers fraternels et plaintifs,\nDes taches de feu d'or marbrant leurs robes blanches,\nLe museau fin, la queue en repli sous les hanches,\nPoussent vers les échos des aboiements chétifs;\n\nLe toit f erré d'épis tombe, la tour s'éraille.\nOh! ces clameurs, oh! ces abois inconsolés,\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                        — 49 —\n\nAux pieds des blasons morts et des créneaux raclés,\nVers un lointain couchant de gloire et de bataille !\n\n\n                LE FRONT DU SOIR\n\nCoiffé d'un grand soleil de cuivre et de vieil or,\nImplacable, tandis que les traînants nuages\nChangeaient à son aspect le cours de leurs voyages,\nLe front du soir montait dans un horizon mort.\n\nUn lumineux et dur orgueil vêtait les choses\nQue ce front triomphal ardait de ses reflets,\nEt tout un orient d'azur et de palais\nPour l'encadrer sortait des lointains grandioses.\n\nLes arbres noirs criblaient de leurs branches les airs,\nLe sol, où s'étendaient les mares et les flaques,\nSuait des feux, — l'ébène et la pourpre et les laques\nDes eaux mortes luisaient ténébreusement clairs.\n\nLes lacs, les bois, les fleurs, les pacages, les herbes\nSouffraient, quoique dorés, du faste aérien,\nUn vent impérieux qui ne remuait rien,\nUn vent cruel mordait les champs, mordait les gerbes.\n\nLe fleuve atténuait son murmure marin\nEt stagnait, tacheté de cinabre et de bile :\nAutour de je ne sais quelle peur immobile,\nL'espace entier faisait un silence d'airain.\n\nSeuls volaient vers ce front, les ailes batailleuses,\nEt ricanant ensemble et criant et grinçant,\nDe nocturnes corbeaux, dont les vols, se croisant,\nLe signaient méchamment de grandes croix railleuses.\n\n                                      EMILE VERHAEREN.\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "                                  —    50   —\n\n\n\n\n                 M. ERNEST RENAN\n                                       I\nM.              Renan est enfin parvenu à s'insinuer dans la gloire! Il y a\n                dix ans, quelques dilettantes seulement sirotaient ses livres.\n                La lecture en était exquise; les idées molles, émoussées, les\n                phrases polies, chatoyantes. L'universalité de sa pensée\nouvrait des horizons roses aux intelligences fines. Jamais, dans aucune\nlittérature, on n'avait vu un écrivain aussi souple, aussi tolérant, plus\ncompréhensif, d'un éclectisme à la fois si large et si délicat. Les\npartis le déchirèrent bien un peu, mais il n'eut, en somme, contre lui que\ndes haines de sectaires. Depuis, sa renommée n'a fait que grandir. Parmi\nles esprits affinés, d'excellents critiques ont célébré ses louanges, et, à\npropos de son dernier drame, il n'est pas, en France, de feuille à un sou,\nqui n'ait discuté longuement ce qu'on appelle sa philosophie.\n    Mais cet encens n'est pas nécessaire à l'androide de la morale. Depuis\nlongtemps, comme une jolie femme, il s'est mis en frais de coquetteries\nenvers les autres, et, plus encore, envers lui-même. A force de se mirer, il\na appris à faire des poses, et connaissant les poses, il est devenu acteur. Un\npublic est venu tout aussitôt, qui l'a trouvé très fort et qui l'a applaudi.\nAh! tout le monde s'y est laissé prendre. Il avait dans la voix des séduc­\n tions nouvelles, si caressantes qu'à les écouter on se pâmait d'aise. Son\nvisage souriait si onctueusement, ses mains blanches étaient si pleines de\n pardons, ses yeux si dolents d'indulgence, qu'on trouvait unanimement\n qu'il jouait les christ mieux que le Christ.\n    Et, en effet, M. Renan se présente à nous comme le Messie des temps\n démocratiques. S'il ne l'a pas dit, il l'a laissé penser et il l'insinue jusque\n dans ses points d'exclamations. Un sculpteur qui voudrait faire sa statue\n ne pourrait mieux le représenter que sous les attraits de la Justice, les yeux\n bandés, avec la balance, mais sans le glaive.\n    Au fond, il n'a eu qu'un désir, qu'une ambition, qu'un mobile : plaire.\n Il ne s'est pas imposé par la puissance d'une volonté supérieure, mais par\nd'adroites caresses données à tout venant. Il a ronronné dans tous les coins,\n et lissé les poils de sa robe à toutes les jupes. Il s'est trouvé beau, et l'on\n n'y a pas contredit, car il est beau réellement d'une beauté particulière,\n fine, fade, maquillée généreusement. Ses mains, longtemps exercées, ont\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                                   51\n\n\n\nacquis une dextérité merveilleuse dans le maniement de toutes choses, et cet\nathénien de Paris a puisé avec des adresses de grec dans tous les coffrets\nallemands. Il en a tiré de lourdes pierreries, d'une richesse royale, qu'il a\ntaillées délicatement, qu'il a allégées et dont il a éteint, jusqu'à la douceur,\nles troublants reflets. Son rôle a été ainsi de tout effacer. II n'a jamais eu\nni un amour, ni une haine, ni une passion, ni un vice, ni une foi, ni une\nsouffrance, ni une larme, ni un rire, — rien que des poses, avec le même\néternel sourire de contenance. Il a l'âme châtrée et l'esprit châtré. Ce n'est\npas un homme, et ce n'est pas une femme. C'est un réflecteur qui vacille, ou\nun transparent au travers duquel les choses apparaissent dans un jour d'une\npâleur charmante.\n   Personne n'a, comme lui, réussi les trompe-l'œil, plus savamment com­\nbiné les effets, mieux soigné les premiers plans pour déguiser le fond. Il\nl'avoue : « J'ai écrit mon article Mode expérimental en religion avec la\npersuasion que personne ne le lirait en France, il en résulte qu'il fut plus\ngaillardement enlevé que la plupart de ceux que l'on écrit en vue d'un\npublic connu d'avance. Que d'adresse ! A la première impression cependant,\non se laisse aller naïvement au charme ; à la seconde impression, on doute ;\nà la troisième, on s'enhardit d'instinct à souffler sur cette lumière trem­\nblante, et l'on a quelque étonnement de la voir s'éteindre aussitôt. Le\nprisme ayant disparu, il ne reste plus que le comédien, sans l'optique\ngrandissante de la scène, et de son art consommé n'apparaissent plus que\nles ficelles.\n    Le petit séminariste, naguère si discret, si recueilli dans sa cellule de\nSaint-Sulpice, a perdu la tête le jour où il s'est échappé dans la vie.\n Hermaphrodite d'esprit, il lui manquait un levier pour vaincre, et en quit­\ntant l'existence religieuse il ne s'est pas circoncis. Sa douceur, sa réserve\nprimitive lui valurent des sympathies, et, par réaction contre la sécheresse\nthéologique, il inclina vers les doctrines libérales.\n   M. Renan avait vécu dans un monde trop désintéressé pour accepter ces\ndoctrines à la façon du vulgaire. Il les épura, ne repoussant aucune des\ngrandes forces qui trouvaient leur impulsion dans une tradition séculaire.\nIl voulut donner à ce libéralisme le glorieux apparat des anciens régimes\nsi absurdes et si injustes en apparence et dont les résultats étaient néan­\nmoins si merveilleux, si rehaussants pour l'amourpropre humain. La base,\nmais la base seule, lui semblait injurieuse pour la raison, contradictoire\navec le bon sens, et il se mit à la saper sans se dire que ces « préjugés »\nouvrant la porte toute large à l'héroïsme, étaient d'incomparables stimulants\npour la valeur individuelle. Et puis ces « préjugés » auxquels il donne le\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": " baiser de Judas sont, au demeurant, la formule naïve d'une poussée instinc­\n tive et naturelle, très supérieure à la raison boiteuse des philosophes\n modernes. Ils ne s'harmonisent guère avec la logique de notre entende­\n ment, mais comme l'a dit Tourgueneff : « La nature ne se plie pas à notre\n logique humaine, elle a la sienne que nous ne comprenons pas, que nous\n ne reconnaissons pas, jusqu'à ce que nous en soyons écrasés comme par une\n roue. »\n    La vérité, c'est que M. Renan voulait innover pour la gloire d'innover.\nSon cas est un peu celui de Luther. Il s'est dévêtu de sa robe de néophyte\npar vanité. D'ailleurs, il n'a jamais été qu'un mauvais séminariste, tout à\nla fois parce qu'il était trop intelligent et pas assez. Il n'avait pas la suprême\nintelligence, ne s'arrètant pas à la misère des surfaces, faite de dédain, de\ndésenchantement, de mépris indulgent qui sait et qui se tait. Il a trop\nbavardé pour tout le monde et pas suffisamment pour ses pairs qui s'enten­\ndent à mi-voix, à mystère.\n    Frotté d'idéal pendant sa jeunesse, sa curiosité a été portée vers les choses\nreligieuses. Son esprit foncièrement latin, qu'il manifeste par une langue\nclaire, chaude, lumineuse comme un ciel de Midi, n'était pas fait pour com­\nprendre jusque dans son âme une religion avant tout germanique. Logi­\nquement, il devait déterminer, dans son Histoire des origines du christia-\nnisme, la base de la foi chrétienne comme étant orientale et sémitique. Mais\nque reste-t-il de cette base? Les Barbares, en créant le gothique, c'est-à-dire\nl'expression la plus accentuée du principe chrétien, ont-ils copié cet art sur\nles inspirations latines?\n    Plus tard il l'a reconnu à demi, mais il ne l'a jamais profondément pu\ncomprendre. C'est un religieux à la mode d'Orient, fait pour l'apostolat\nextérieur, tout en dehors, expansif, avec des paroles claires et brillantes\nqui abusent et ne persuadent pas. Il est de Bretagne peut-être, tout en des­\nsous, vers la Gascogne où l'habile Phénicie semble avoir pénétré. Il a dit\ndes Bretons, n'osant le dire de lui-même, qu'ils ont des natures peu expan­\nsées et que « ces natures sont presque toujours celles qui sentent avec le\nplus de profondeur ». Il aura été l'exception qui confirme la règle, car per­\nsonne n'a davantage abusé de l'expansion. Il a ouvert à tous son âme sous\nun jour préparé. Il en a dit tous les secrets avouables et favorables. Il a\ndéfendu ses ouvrages à coup de longues préfaces, comme s'il avait besoin de\ns'expliquer, de se justifier, comme s'il avait la peur vague des réfutations\nqu'il sentait sourdre chez les esprits prochains.\n   Par dessus tout, on le sent malade d'une vanité maladive comme celle de\nRousseau et qui l'a dévoyé du chemin conduisant au génie où le sort l'avait\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                                    53\n\n\n\n\n  placé. Il s'est blanchi les mains de délicatesse, mais ses mains ne sont pas\n  fières. On les a surprises s'égarant dans les urnes politiques. A-t-on vu les\n  esprits de son rang : les Taine, les Baudelaire courir la banlieue de Paris\n pour gagner des électeurs? Pourtant M. Taine a quelque droit au gou­\n vernement d'une nation, car il a su parfaitement gouverner son esprit, et\n Baudelaire eût été d'une diplomatie dangereuse pour déjouer les calculs\n hostiles. Ni l'un ni l'autre ne sont descendus dans une arène livrée, de par\n le suffrage, à des hôtes si étranges que, s'ils avaient un Bismarck pour les\n relever, ils le frapperaient de déchéance à la moindre manifestation de\n génie. Les esprits vraiment élevés de ce temps ont préféré travailler dans\n le livre que de se commettre avec des législateurs de bas-étage et, de là, ils\nattendent qu'un flot vienne nettoyer les étables où la France a mis ses gou­\nvernants. M. de Bismarck, qui a des actes si forts et des paroles si rares,\ncomme il sied aux hommes de direction, se fût diverti de M. Renan\nhomme d'Etat. On eût vu la tribune transformée en prêche. On y eût\nrecommandé la vertu avec modération, le courage avec pondération, l'injus­\ntice même, un tout petit peu d'injustice en guise de contre-poids, l'amour\ncomme nécessité et Fénélon dans sa tombe aurait connu le bonheur de\nPygmalion animant Galathée, en voyant Télémaque pour de vrai régner\nsur un grand peuple.\n   L'auteur de Caliban, qui sait tant de choses, ne savait-il pas que ses\nqualités raffinées sont précisément celles que le populaire apprécie le\nmoins? Lui, l'esprit byzantin, ignore-t-il combien Byzance est sceptique et\ncombien les pontifes la gênent? Après son échec, la grande flamme de\nl'orgueil et de la fierté n'a pas jailli dans son cœur. Il a continué son rôle\nd'apôtre de la morale civile, il s'est obstiné à sermonner la France gouail­\nleuse, oubliant son dédain facile et son ironie affichée. Car il a toujours été\nironique et dédaigneux superficiellement. De même qu'il n'a jamais laissé\naux autres le soin de dire ses mérites en les proclamant bien haut dans ses\nécrits, de même a-t-il commis ce non-sens de constater lui-même son\nironie.\n  Etant d'une autre race, supérieure à la commune humanité, il est\ndescendu jusqu'à elle pour lui montrer, comme un marchand maladroit,\ndes joyaux dont elle ne peut comprendre ni estimer le prix. Au fond, c'est\nparce qu'il ne résistait pas à l'envie de montrer ses richesses et qu'à ses\nyeux toute foule est bonne pour ses parades.\n  Quand il a subi de ces revers, inévitables à quiconque dépasse le niveau,\nau lieu de se renfermer dans un mépris discret, il a gémi dans toutes les\nfeuilles de France et d'Allemagne. Le jour où il a dû quitter la chaire de\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "                                    -   54   -\n\n professeur qu'il occupait si brillamment, il s'est plaint en de longues lettres\n publiques. Les palmes que l'Académie lui a offertes, il les a payées par de\n petites complaisances oratoires, où il a célébré tout ce que l'on a voulu,\n même le lieu-commun du chauvinisme. Dans son dernier discours acadé­\n mique, en recevant M. de Lesseps, il a enfin flatté son temps en trouvant\ndes atténuantes à sa médiocrité.\n   Oui, en plein Institut de France, M. Ernest Renan a dit qu'il était\nabsurde de se plaindre de la médiocrité environnante, qu'elle ne datait pas\nd'aujourd'hui. Dans la bouche de cet homme compréhensif, cette parole de\ncondescendance est presqu'une malhonnêteté. Tout le monde sait, en effet,\nque tous les temps connurent des médiocres. Mais tout le monde ne sait\npas que la seule différence au détriment de notre siècle consiste dans le fait\nque les médiocres étaient autrefois au second rang, tandis qu'ils se haussent\naujourd'hui au premier, annihilant, mettant dans l'ombre toutes les vraies\nvaleurs d'épée, de robe ou de plume. L'académicien savait cela, seulement\nil ne l'a pas voulu dire, parce qu'il eût ainsi gâté un compliment.\n\n\n                                        II\n   Comme philosophe, M. Renan a construit ingénieusement, mais sans\ngénie, d'innombrables hypothèses. Ses probabilités sont incalculables. Il\nest le Jules Verne de la philosophie. Comme ce dernier, il a amusé les petits\nprobabilistes par des calculs qui conduisent tout droit dans la lune. De\nmême que Jules Verne, et avec une égale sûreté, il a démontré en philo­\nsophie que telle quantité de poudre pouvant lancer un projectile à telle\ndistance, il suffisait, pour qu'il n'y eût plus de distance infranchissable, de\nmesurer la quantité de poudre à n'importe quelle étendue. Grâce à ce\nmoyen, on bombardera Mars lui-même dans sa planète.\n   M. Renan réalisera ces prodiges en oubliant qu'il y a quelque part un\ngrand fumiste qui se joue de nous et qui fera crouler d'un souffle facile tous\nses châteaux de cartes. S'est-il jamais dit, lui qui a poussé si loin les hypo­\nthèses, que le dernier mot de la science pourrait bien être la reconnaissance\nfaite par elle-même de son inutilité ? Au bout de ses déductions il y a peut-\nêtre une nuit profonde, et s'il n'y a pas la nuit, tant pis ! elle nous est aussi\nnécessaire que le jour. C'est ce qu'il confesse d'ailleurs lui-même lorsqu'il\nécrit : « Les planètes mortes sont peut-être celles où la critique a tué les\nruses de la nature. »\n   Les probabilités du philosophe ont abouti à la théorie de la supériorité\nde quelques savants, taillés à son image, déifiés par eux-mêmes et tenant\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                                   — 55 —\n\nentre leurs mains, par des procédés scientifiques, les destinées du monde\nDieu, César et le peuple, ces trois autorités naturelles s'adjoignant le\npédant. La société transformée en un vaste séminaire dont M. Renan serait\nle recteur !\n   Fourrier rêvait pour son phalanstère le libre essor des passions bonnes\net mauvaises, pour cette haute raison philosophique que les bonnes sont\ndépendantes des mauvaises. M. Renan rêve, lui, une sorte d'hypo­\ncrisie universelle, la prédominance des sentiments moyens et des vertus\nmoyennes.\n   Pour tenir le frein, il a imaginé, comme la Révolution l'avait fait, un\nculte avec une déesse, la Raison, non plus farouche et populaire, mais\nenguirlandée et parée avec toutes les défroques volées aux héroïnes de la\nfoi. Personnifiant la Sagesse, la Morale et la Justice cette idole aurait reçu\nl'encens des disciples chantant les cantiques sacrés inspirés par le maître.\nL'exaltation aurait été réglée à une température d'une modération exquise.\nOn eût rédigé le catéchisme d'après les données de [la civilité puérile et\nhonnête et la base de cette religion nouvelle eût été cette chose petite : la\npolitesse qui est au fond la seule innovation religieuse de l'auteur de Marc-\nAurèle.\n   Il est fatal, sans doute, et dans l'ordre des choses, qu'il naisse à certaines\népoques des candidats à la divinité. Après Rousseau est venu Robespierre,\naprès Robespierre est venu Renan. Le premier était un sauvage, le\ndeuxième un malappris, le troisième un policé. Tous les trois ont été les\ntenanciers des nymphes Raison, seulement, dans la nymphée du dernier, il\ny a des dorures, des soies, des parfums et des jeux de glaces combinés où\nde faux lointains font illusion.\n   M. Renan a aussi fabriqué un Dieu que, par une pensée vraiment neuve,\nil nomme l'Idéal. Cet idéal, tout homme le porte en soi, et, il l'affirme, les\nreligions n'y sont pour rien, sauf cependant la sienne qui est de première\nmarque, du bon coin et défie la concurrence. Quand les peuples seront\nrégénérés, grâce à ses procédés de morale, c'est à lui qu'on le devra tout\nsimplement. Et si le préjugé déiste est indéracinable, eh bien! il est prêt à\nse sacrifier en prenant sur les autels la place des Jéhovah passés de mode.\n   Ceci n'est nullement une hyperbole. Dès sa première œuvre, il a travaillé\nà sa déification. Il a écrit la Vie de Jésus, en faisant très clairement\nentendre qu'il était d'une autre force; il a fait une longue apologie de\nMarc-Aurèle, le sage, non d'après nature, mais d'après lui-même; il a parlé\ndes apôtres, à la suite desquels il pourrait sans conteste prendre le numéro\ntreize bis, pour opposer ses mérites à leurs vertus : avec Cakya-Mouni et\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "                                   — 56 —\n\nGalilée les rapprochements s'imposent; il vient de créer dans le Prêtre de\nNemi, dont je parlerai plus loin et qui de son vrai nom s'appelle Ernest\nRenan, le personnage d'Antistius « homme éclairé (comme lui) voulant\ncorriger une vieille religion absurde ». Il a enfin, en de belles pages, dit\ntout le bien qu'il pensait de sa personne en traçant le portrait de François\nd'Assise. La transparence y est fort sensible; toutes les phrases sont à\ndouble personnage, pleines d'allusions, de fumée d'encens, de caresses\nvoluptueusement données et voluptueusement reçues.\n   Il écrit :\n   « François d'Assise est un chrétien sans doute, mais son genre de piété\nvient uniquement de lui-même. (Sous entendez : comme moi). Il est\nprobable qu'en France il eût été accusé de quelque hérésie (comme moi). Il\nn'était ni prêtre ni théologien, il était très détaché du culte des saints, sans\nse l'avouer, il se sentait leur égal (comme moi). Ce qui le distingue, c'est sa\ncomplète originalité (comme moi). Sa lucidité était sans égale (de même que\nla mienne). Il n'a rien de contraint à la façon de Port-Royal et des mysti­\nques de l'école du XVIIe siècle, rien d'exagéré, de frénétique à la façon des\nEspagnols. (C'est aussi mon cas). Il a été le seul parfait chrétien (comme\nmoi de plus en plus) »...\n   Et le portrait, continue en tous points ressemblant. C'est de la grande\nréclame, joliment écrite, et qui, pour être dépourvue de grossier américa­\nnisme, n'en a qu'un effet plus certain.\n   Non, l'auteur de Caliban n'a rien de frénétique, d'exagéré, il ne\nconçoit pas la divinité comme Baudelaire concevait l'idéal :\n               « Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes\n\n                « Qui sauront satisfaire un cœur comme te mien. »\ndisait-il dédaigneusement. Pour assouvir son rêve il lui aurait fallu :\n                « Des appas façonnés aux bouches des Titans ! »\n\n   M. Renan a de moindres désirs. « Ma dernière ambition sera satisfaite,\nécrit-il petitement, si je peux entrer à l'église, après ma mort, sous la forme\nd'un petit in-18, relié en maroquin noir, tenu entre les doigts effilés d'une\nmain finement gantée ». C'est charmant. Un philosophe a dit que Dieu\navait placé la femme sur la terre pour que l'homme ne fit pas de trop\ngrandes choses. M. Renan est la preuve de cet axiome. Vraiment, ce rédemp­\nteur à l'usage des dames, cet idéaliste qui célèbre à chaque page la religion\nnaturelle de son âme, est religieux à la façon dont Mme Juseur, de Pot-\nBouille, est amoureuse : pour le pelotage.\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "   Certes, et malgré tout, c'est un esprit supérieur : parmi les maîtres, il est\nle petit-maître. Sa délicate et neuve conception de la morale, toute mon­\ndaine, est, par où qu'on la prenne, un rapetissement du beau au joli. Son\naristocratie est de demi-teinte, d'une nuance exquisement fine, mais elle n'a\nque ce mode d'expression. Il y manque de la superbe, de l'allure et de la\npuissance. Si elle est caressante, ce n'est pas à la façon des lions qui, ren­\ntrant leurs griffes, se détendent avec la grâce souveraine de la force. Sa\nréserve n'est qu'une abdication forcée, son goût, parfois si admirablement\npur, a des écarts où toutes ses qualités sombrent ; ses contradictions ne sont\npas, comme chez M. Taine, des manifestations éruptives de la vie, de\nl'énergie individuelle qui brisent violemment la trame toujours fragile de\ntoute logique et de tout système. Mieux que tout autre, il a vu les ensem­\nbles, mais les idées qui se pressent dans son esprit avec une abondance\nmerveilleuse se sont déroulées sous lui comme des vagues et, mollement,\nsensuellement il s'est laissé bercé sur leur croupe ondulante, les yeux perdus\ndans le chaos.\n    Nature souple, remarquablement malléable, il n'a accusé ni un effort, ni\nune résistance, le flot l'a porté sans qu'il ait tenté de couper le flot. Il n'a\npas développé ses qualités, elles lui sont innées charmantes, sérieuses,\nrares. Sa dernière œuvre ne contient ni plus ni moins de grâces que sa pre­\nmière. En résumé, il n'a rien fait de lui-même, rien conquis, rien acquis.\nSa large exposition d'idées contradictoires, d'arguments opposés, affirma-\ntifs puis négatifs, si hardie, si moderne, n'est pas comme chez d'autres une\nprogression régulière vers un goût plus solide, vers une exigence qui peu à\npeu s'épure. Ce n'est pas un tempérament sélectif. Il est bien né, c'est tout\nce que l'on peut en dire, et il mourra mal, inévitablement.\n\n\n                                      III\n\n   Le Prêtre de Nemi est l'œuvre où M. Ernest Renan synthétise toutes\nses antithèses. Elle est faite sous forme de drame, à la façon, nous dit\nl'auteur, de Shakespeare, sans couleur locale et de psychologie absolue,\ncomme dans Jules César. Bien que ce parallèle soit fort injuste, nous insis­\nterons à peine.\n   Aucun drame de Shakespeare ne nous paraît renfermer qu'une seule\nnotation. Un élément principal y prédomine, mais sans exclure les autres,\nc'est-à-dire que les personnages y vivent de la double vie morale et ani­\nmale. On peut même constater en passant que le poète anglais n'a pas eu\nbesoin d'attendre les naturalistes modernes pour révéler au monde cette\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "                                      — 58 —\n\nvérité connue des premières générations humaines : que le fils tient du\npère et Thomme du milieu. Au temps de l'auteur d'Othello, on ne spéciali­\nsait pas. Il n'y avait pas des écrivains psychologistes et des écrivains phy­\nsiologistes, il y avait des écrivains, simplement, qui embrassaient l'universa­\nlité des choses. Il est vrai que notre degré de suprême civilisation n'était\npas atteint. Baudelaire ne s'est pas trompé lorsqu'il a écrit ; « Par nature,\npar nécessité même, le sauvage est encyclopédique, tandis que l'homme\ncivilisé se trouve confiné dans les régions infiniment petites de la spécialité.»\n   Le drame de M. Renan est le drame d'un spécialiste en philosophie.\nShakespeare a aussi écrit des drames dont on peut dire qu'ils sont philoso­\nphiques. Seulement sa philosophie découle de la manière d'être des person­\nnages, tandis que dans le Prêtre de Nemi les personnages sortent de la\npensée d'un philosophe. C'est dire que les premiers sont des êtres vivants,\net les seconds de simples porte-paroles fabriqués pour soutenir une thèse.\nDans Shakespeare il n'y a pas de thèse, le dramaturge est supérieur à ses\nhéros, et ce n'est pas le but en vue duquel ils agissent qui le préoccupe,\nmais uniquement le pittoresque ou le pathétique de leurs agissements.\nAinsi, dans Jules César on ne voit ni prophéties, ni objurgations, ni visées\nenseignatoires écrites pour la moralisation du peuple anglais. Ce qu'on\ny trouve de plus sensible, c'est un haut mépris enveloppant tous les sujets\nqui, placés à peu près au même plan, accusent une même somme de vertus\net de défauts bien humains. Ce sont tous des « gens honorables », comme\ndit ironiquement Marc Antoine, et Antoine lui-même est « honorable ».\n   Dans le Prêtre de Nemi, qui paraît calqué sur Jules César, les héros\nsont des coquins, sauf un seul, Antistius, aliàs Ernest Renan, homme\n« honorable » lui aussi, qui objurgue, prophétise, sermonne et veut bien\nmourir pour sauver sa patrie.\n   La scène se passe à Albe-la-Longue, autrement dit Paris, ville où règne\nle gâchis politique, et située non loin de Rome, autrement dit l'Allemagne.\n   Les rôles pourraient être distribués comme suit :\nANTISTIUS. prêtre de Némi . . . .         MM. ERNEST RENAN, de l'Académie française.\nMETIUS, chef des patriciens . . . .           DE LA ROCHEFOUCAULD BISACCIA.\nLIBERALIS, chef de la bourgeoisie\n  éclairée                                     JULES BRISSON.\nCÉTHÉGUS, chef des démagogues .       .        GEORGES CLEMENCEAU\nCARMENTA, Sibylle                         L'oracle de M. Renan et représentant sociale­\n                                            ment la femme.\n   Plus des rôles secondaires personnifiant le bourgeois, le soldat et\nl'ouvrier.\n    (La suite au prochain numéro. )                      FRANCIS NAUTET.\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                                 - 5 9 -\n\n\n\n                 LE VIEUX STEEN\n    Triste, se regardant mourir dans la rivière,\n    Où s'ouvrent à demi des yeux verts et glacés,\n    L'ancien Steen agonise, et ses pignons lassés\n    Sous les baisers du soir tremblent dans la lumière.\n\n    Rose mystérieuse et pâle, une verrière\n    Songe aux rayons en fleurs des soleils trépassés,\n    Et le fier souvenir des grands cœurs éclipsés\n    Sanglote vaguement dans l'âme de la pierre.\n\n    Au fond des caveaux sourds, pleins d'ombre et de           regrets,\n    Murmurent on ne sait quels tragiques secrets\n    A jamais endormis sous les dalles funèbres ;\n\n    Et la lourde terreur des arceaux vermoulus\n    Ecoute longuement les siècles révolus\n    Se parler à voix basse au milieu des ténèbres.\n                                                  ALBERT GIRAUD.\n\n\n\n\n LA MORT DE MIETTE STEPHEN\n                                      I\n              Jeudi 3 heures. — « Le docteur vient de venir, Miette est\n               très mal. »\n                  Vendredi matin. — « Miette est plus calme; Elle te\n               demande. »\n   Jane, en rentrant, revoit ces deux dépêches chiffonnées sur la table;\nelle n'en relit pas les mots qu'elle sait par cœur; elle les repense et\nressent l'impression de ces deux coups mats qui lui ont laissé comme des\ncaillots de sang à la gorge. Elle vient de porter des fleurs à Miette. D'avoir\nun peu pleuré en cachette, elle a le cœur moins gros et les nerfs détendus.\nC'est la fin d'une intense journée d'été, sombrant dans un parfum de sève\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "                                   — 60 —\n\nqui monte de la terre. Sa chambre ouverte lui paraît agrandie et vide comme\nsi l'on venait d'en emporter un cercueil. Des roses s'effeuillent sur la\ncheminée, elle en prend les pétales par poignées et se. met à en aspirer\nl'odeur au creux de ses mains jointes, tandis qu'accoudée à la fenêtre, elle\nsent fondre le jour. Des enfants jouent dans la rue ; des trams chargés\nde monde et de fleurs, au retour du Bois, descendent joyeusement l'avenue\nsuivant, dans un léger mouvement de tangage, le trot de leurs chevaux ; le\nregard au loin, elle écoute cette vie lourde s'anéantir, cette coulée de bruit\net de lumière, s'en aller goutte à goutte vers les nuages épais du couchant,\ncomme si le soleil, pour elle, ne devait plus jamais remonter; mais lorsque à\nla nuit pleine elle revient chez Miette, un pressentiment alentit son allure;\nla main au bouton du timbre, elle hésite à entrer et monte lentement en\nretenant son haleine; les marches crient sous ses pas... — On n'a laissé\nque deux personnes dans la petite chambre de la malade, afin que les vivants\nne prennent pas le peu d'air qui doit prolonger son agonie. La mère et les\namies de Miette sont au salon, tranquilles, assises en rond, sans parler\npresque, gardant l'air guindé de personnes qui attendent; son entrée\nn'amène aucun mouvement aux physionomies; Mme Stephen, une petite\nfemme bourgeoise, très courte de corps et d'esprit, à la figure indifférente\ndont les bouffées de larmes sèchent brusquement, lui prend les mains :\n« Comme c'est gentil à vous d'être revenue quand il fait si bon pour se\npromener. » « Il fait étouffant, ajoute quelqu'un, je crois que nous aurons\nde l'orage. » Et cela dit à mi-voix dans une pénombre où l'on distingue\nmal les visages, tous retombent à fixer la tache de lumière qui vacille au\nplancher.\n    Jane sent sa gorge se gonfler, du brûlant lui monter sous les yeux; dans\n un sanglot qui lui tremble aux lèvres, elle balbutie : « Madame ne pour­\n rai-je donc pas la revoir !... » Une jeune femme entre précipitamment : « De\n l'air» dit-elle, d'une voix angoissée, et court à la fenêtre qu'elle ouvre au\n large; à ce moment un éclair passe au fond du ciel; Mme Stephen fait un\n signe de croix, et Jane repart sans avoir pu embrasser Miette, et, de la rue,\nelle se retourne pour regarder la fenêtre éclairée, derrière laquelle remuent\n des ombres.\n    L'orage roule aux lointains de la nuit; des gouttes de pluie chaude\n s'écrasent aux dalles des trottoirs. Elle se retourne encore, deux, trois fois,\npuis une dernière... elle repart, emportant au souvenir l'image de cette\nagonie qu'elle n'a pas vue et à laquelle s'attache pendant toute une nuit\nd'insomnie, sa pensée fixe comme une pensée de folle ; et le lendemain\nJane sait que Miette est morte quand on lui apporte cette dépêche à son\nlever :\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                                     —   61   —\n\n\n  « Tout fini, deux heures ».\n  Il en est huit.\n                                         II\n   Elle ne pleure pas ; assise au bord de son lit, tandis que tombent lente­\nment les huit coups de l'heure, elle répète mentalement la phrase de la\ndépêche. Elle se dit à voix haute : Miette et morte, puis elle essaie de\ncomprendre. Elle écoute le timbre étrange de sa voix, fait sonner un à un\nces trois mots sans signification pour elle : Miette et morte et s'approchant\nde son miroir, elle se met à sourire en voyant la coiffure drôle que cette\nnuit lui a faite.\n   Elle retourne chez les Stephen comme tous les jours et remarque, en y\narrivant, que la façade est encore toute jaune des averses de la nuit. Les\nstores sont baissés; en bas, les volets clos; des coups de sonnette sans\nrelâche amènent des personnes d'allure affairée, qui s'enfoncent par l'entre­\nbâillement de la porte dans un intérieur sombre et dans la maison, elles\nvont, viennent de ce va et vient hâtif, éperdu, qui prépare une cérémonie.\nDu froid moral enveloppe les physionomies, les voix, les gestes; les physio­\nnomies ternes, les voix sourdes, les gestes mystérieux d'une sorte de recueil­\nlement. Derrière une porte, Jane entend des sanglots; quelqu'un vient à\nelle, lui tend une poignée de mains comprimée d'un long regard. Alors,\nseulement, à la tiédeur de cette étreinte, son impressionnabilité paralysée se\nréveille; elle conçoit la réalité, tout à coup, elle comprend le sens horrible­\nment triste de cette phrase : Miette et morte et laissant peser sa main dans\nla main qui la presse, elle pleure à chaudes larmes.\n  — Jane, je vous en prie, pour sa mère?\n  Au même instant la porte s'ouvre. Jane veut entrer, mais elle s'arrête\nune seconde, à retenir ses larmes et la main appuyée au cœur qui lui\npalpite affreusement...\n   La chambre est obscure, pailletée de quelques flammes jaunes de cierges;\ndeux personnes au pied du lit, une troisième, une femme, noire, encapu­\nchonnée, écrasée à genoux et puis le corps, dont les paupières s'abaissent.\nLa bouche vide de souffle, qui demande pitié, la demande pour ceux qui\npleurent et les lèvres aphones essaient de leur sourire de cette expression\ndéfigurée de vie que gardent un instant ceux qui viennent de mourir (1).\n\n    (A continuer).                                       HENRY MAUBEL.\n\n\n (1) Extrait des Croquis funèbres, un volume en préparation.\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "                      — 62 —\n\n\n                    VERS\n\n                                 A   MONSIEUR   GEORGES   GAUTIER.\n\n        Les soirs de belles confidences,\n        Vous avoir chanté, quel regret]\n        Cythère la folle et ces danses\n        En ces charmilles de Lancret ;\n\n        Les oublier, mon cœur, vraiment\n        Comme flûtes et virginales,\n        O si douces au firmament,\n        Toutes ces plaintes virginales,\n\n        D'être en ces prêles ruisselet\n        Où boivent agnelles des prées,\n        Et tout ce gothique volet,\n        De longs soirs en brumes navrées,\n\n        Et d'être l'enfant que l'on veille,\n        C'était si lent, et l'attiédi,\n        Comme une fluide merveille,\n        D'un beau songe d'après-midi.\n\n\n\n                         II\n                                 A MONSIEUR GEORGES MESDAG.\nLes femmes, les aimer, plaintives pour le mal,\nEt ce rêve d'aimer en leur âme soi-même,\nTant, cette vie, aimer, c'est soi-même qu'on aime?\nSigne de croix, et crains les fleurs, ô Parsifal !\n\nSigne de croix ; et tout est vague et tout a fui,\nEt le doux vide en cette plaine de mensonge\nOù ces parfums encor de jeunes fleurs en songe,\nLes ailes de vertige et des roses d'ennui!\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                 — 63 —\n\n        Les femmes, les aimer? Et cette candeur fraîche\n        D'être l'enfant Jésus endormi dans la crèche,\n        La Vierge est là, les vieux bergers, l'étoile aussi,\n\n        Et tout ce joliet des naïves images,\n        L'âne, le bœuf, et saint Joseph et, là, transi,\n        Ce pauvre petit pied que baisent les rois mages?\n\n                                                  GEORGES K H N O P F F .\n\n\n\n\n           SOUVENIRS DE LA VIE D'ETUDIANT\n\n\n                             ENTR'ACTE\n                                                     Bruxelles, 23 novembre.\n                MON CHER DIRECTEUR,\n\n              Du diable, si je m'attendais à voir de la politique en cette\n               affaire.\n                  J'avais à rappeler les années universitaires 1870 et 1871,\n               fécondes en manifestations auxquelles les étudiants prirent\nune très large part.\n   A cette occasion j'avais laissé quelque peu de côté les blagues universi­\ntaires pour raconter ces événements, très sérieux en leur temps, et voilà que\ntu me jettes à la tête cette pierre fondamentale de ta revue : « La Jeune\nBelgique ne s'occupe pas de politique. »\n   Je suis propre !\n   Je ne puis, cependant, sous prétexte de souvenirs d'un étudiant de\nBruxelles, raconter la vie de la papesse Jeanne ou faire le journal de classe\nd'une fillette de l'école des sœurs de la rue du Marais.\n   Ma copie était « violemment anticléricale », tu as raison, je la retire et\nremise à des temps meilleurs cette page de littérature transcendante destinée\nà prendre place dans les bibliothèques futures à côté de l'Histoire du\n Consulat et de l'Empire\n   Zut! donc à la politique dont je me fiche au surplus comme le comte de\nFlandre des Maîtres-Chanteurs, et au mois prochain.\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "                                   -   64     -\n\n   Je donnerai l'histoire de la Société Générale et des multiples cercles qui,\ns'y rattachant, avaient pris pour devise, le sage précepte de l'ancien :\n               « Gaudeamus igitur juvenes         dum sumits. »\n   Et que Belzebuth me patafiole si le Toledo, l'Avachi-Club, les Culs de\nBouteille, le Cercle des Cravates, le Ginger, et autres sociétés savantes te\ncausent le moindre ennui au point de vue de la politicaille.\n   Puisque j'ai la parole, ô mon Nestor, la laisse-moi quelques secondes\nencore pour clamer ceci, Urbi, faubouri et orbi :\n   J'ai reçu pas mal de lettres depuis deux mois. Les premières me donnaient\nde précieux renseignements et je tiens à en remercier les auteurs; je fais\nmême à ce propos appel à tous les anciens copains de l'Université pour\nqu'ils m'envoient leurs souvenirs personnels.\n   La petite histoire que j'ai entreprise est très difficile, très ardue, à cause\ndu manque presque absolu de documents, c'est pourquoi j'ai besoin du\nconcours de tous.\n   Donc, rigoleurs, soiffeurs, noceurs, zwanzeurs et fumistes, me baillez\nvos petits mémoires !\n   Quant aux lettres anonymes que j'ai reçues, elles sont tout bonnement\ninfectes.\n   Ces correspondants masqués voudraient se servir de moi pour satis­\nfaire de vieilles rancunes.\n   Préviens-les donc que c'est timbre perdu.\n   Aucun de ceux dont je me suis occupé ou dont je parlerai ne doit rougir\nde sa jeunesse et je n'entends en rien embêter ces bons vivants d'autrefois,\nencore bons vivants aujourd'hui, j'aime à le supposer.\n   Si d'aucuns, par aventure, étaient peu satisfaits d'entendre rappeler leurs\nbelles années de jadis, cela prouverait tout simplement que ces feus\nétudiants la font à la pose, — et je m'en ficherais largement, — ou sont\ndevenus imbéciles, — et j'en aurais pitié.\n   Les petites vilénies commises par mes correspondants de la seconde caté­\ngorie m'ont rappelé ce passage des Faux Bonshommes que je relisais\ndernièrement :\n                                BASSECOURT\n  Vous allez faire un nouvel album?\n                                   EDGARD\n  Mon Dieu, oui!...\n                               LE CARDONEL\n  Quel en est le titre, sans indiscrétion ?\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                                   EDGARD\n  Vous ne le répèterez pas ?\n                                BASSECOURT\n  Oh!...\n                      EDGARD (leur donnant la main).\n  L'Album des vrais amis.\n\n\n                                  PÉPONET\n  Oh! maintenant que je vous tiens, je ne vous quitte plus...\n                               EDGARD (à part).\n  Décidément, il y a quelque chose...\n                                  PÉPONET\n   Et comme ça, vous travaillez toujours à force? vous faites toujours de\njolis petits dessins?... Ah! Dieu! quel talent...\n                                BASSECOURT\n  Quelle verve !\n                              PÉPONET\n  Comme ses portraits sont ressemblants!...\n                                 BASSECOURT\n  Oh ! c'est dans la caricature qu'il excelle !\n                                  PÉPONET\n  A propos, il faudra que vous nous montriez vos albums.\n                          LE CARDONEL (à part).\n  Ah ! je comprends.\n                                 BASSECOURT\n  Il paraît qu'il en existe un qui est délicieux!... des charges superbes.\n                           PÉPONET à (Edgard).\n  Ainsi, c'est convenu, — vous nous restez...\n                                   EDGARD\n  Vous avez eu connaissance de ma galerie des faux bonshommes ?\n                                  PÉPONET\n  Mais... je vous avouerai... oui... oui... on nous avait dit...\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "                                     — 66 —\n\n                                     EDGARD\n  Que vous en faisiez partie, vous, monsieur Péponet; vous, monsieur Bas­\nsecourt?... Ah! le monde est bien méchant! (à Bassecourt) seulement la\nplanche est faite !\n                           BASSECOURT (à part).\n  Eh bien! je n'en suis pas fâché. (Haut). Et moi?...\n\n                          EDGARD (à Bassecourt).\n  Je vous y aurais mis, vous,le meilleur homme de la terre... vous qui dites\ntoujours du bien de tout le monde ?\n                                BASSECOURT\n  Tant que je peux.\n                            EDGARD (à Péponet)\n  Mais... la planche est faite!...\n                             PÉPONET (à part).\n  Eh bien! je suis content qu'il y soit, lui !...\n                          LE CARDONEL (à part).\n  Il les y laissera tous les deux.\n\n                           PÉPONET (à Edgard).\n   Ce cher ami!... je savais bien que nous n'y étions pas, moi... Mais tout\ncela ne m'empêche pas de vous garder... (A part). Il ne m'y a pas mis, mais\nil pourrait m'y mettre... (Haut). Vous dînez avec nous?\n\n                        L E CARDONEL (à Péponet).\n  Il faut que j'aille à la Bourse. Terminons-nous notre affaire ?\n                                     PÉPONET\n  Certainement ! (à Edgard). Vous permettez... (Bas). Puisque vous y avez\nmis Bassecourt... laissez-le... (Il sort).\n                                     EDGARD\n  Soyez tranquille !\n                       PÉPONET (suit Le Cardonel),\n                                BASSECOURT\n\n  Puisqu'il y est, ne l'ôtez pas.\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "                                 -    6 7 -\n\n                              EDGARD (seul).\n  Vous y êtes tous, et vous y resterez, je vous le promets.\n\n   J'ai eu depuis quelque temps la preuve personnelle que Barrière avait\nécrit une scène d'implacable vérité et c'est un des plus utiles enseignements\nque je garderai de mon passage à la Jeune Belgique.\n   Je voudrais cependant pouvoir ajouter à cela la connaissance d'un de mes\ncorrespondants anonymes pour lui appliquer une botte au derrière.\n   Effectivement, toutefois, ce qui en cas de doléances à la mère Thémis\nme coûterait vingt-six francs, — moins, tu en conviendras, qu'on ne\ndemande pour un coccyx endommagé seulement par persuasion. Bénéfice\nsérieux que je t'engage à méditer.\n   A toi, Monsieur le Directeur,\n                                                     FRITZ ROTIERS.\n\n\n\n\n                             SONNET\n         Après tant de baisers oubliés sur nos bouches,\n         Après tant de serments jetés à mes genoux,\n         Tu restes impassible au souvenir jaloux\n         Que j'évoque parfois dans mes strophes farouches.\n\n         Espères-tu peut-être échapper à la loi\n         Qui veut que tôt ou tard le passé se redresse ?\n         Erreur ! Tu reviendras pleurer sur ta jeunesse,\n         Et ces pleurs malgré tout, te parleront de moi.\n\n         Que m'importe aujourd'hui l'objet de ta pensée?\n         N'ai-je pas bu mon soûl et n'ai-je pas tout bu ?\n         Va ! Jadis à mon cœur tu payas ton tribut.\n\n         Je ne te voudrais plus, bourgeoise fiancée,\n         Je ne regrette rien, ni des yeux, ni des sens,\n         Je ne te pleure pas... je pleure tes seize ans.\n                                                    EDDY L E V I S .\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": "                                 -   68 —\n\n\n\n\n                           SCHMITT\n                                       A MON GENTIL PETIT CAMARADE C L E M M .\n\n             Schmitt s'assit, et sur la demande de la baronne Césarine de...,\n              développa ses idées sur l'amour à peu près en ces termes :\n              « Il y a plusieurs sortes d'amours, mais, pour un artiste,\n              ces amours ne sont admissibles que dans le luxe. A seize ans,\nnous aimons, en enfant, la femme de chambre de notre mère; elle nous\ninitie à une gymnastique facile, que nous soupçonnions, et nous sacre\nmâle par un hasard d'escalier de service. Cela n'est pas l'amour, c'est une\nleçon d'alphabet ; notre esprit, notre goût, notre naissance nous disent\nqu'il faut entourer l'acte hideux d'un tas de petites voilettes très parfu­\nmées, et qu'il est déplaisant à l'infini d'aimer pour... les races futures.\nIl est assurément fort honorable de se dévouer pour la patrie, en com­\nplétant d'année en année le cadre de ses défenseurs, mais il faut laisser\nce rôle matériel aux gens de peu, et déformer une femme est un crime\ncontre la ligne pure.\n   Pour être aimé véritablement, il convient d'être un faux impassible.\nDésirer une femme équivaut à convenir d'une faiblesse ; c'est elle qui doit\nfaire le premier pas, s'humilier, avouer qu'il lui serait flatteur de recevoir\nles hommages d'un homme très difficile, que la moindre imperfection de\ncorps, la moindre niaiserie d'esprit révolteraient sur le champ. Il est si\nsimple de vous juger tout de suite; la diplomatie féminine est piteuse,\nsoyez-en certaine, baronne. Il vous est absolument impossible de cacher\nvos pensées et le moindre de vos sourires est comme un affichage céleste !\nNous gardons notre flegme glacé; déshabillez-vous en notre présence,\nsi nous lisons notre journal, nous achèverons l'article commencé avant de\nlever les yeux pour voir si vous êtes bien faite. Mais vous ne vous désha­\nbillez pas devant nous, parce que vous n'osez pas. Est-ce de la pudeur?\n Non, c'est de l'impuissance; vous sentez qu'il faut du génie pour se\ndévêtir avec art, et vous savez que le génie vous manque. La femme se\n montre, ou nue absolument, ou habillée jusqu'à la dernière épingle; elle\n n'a pas la science exquise des intermédiaires. C'est dans le luxe inoui\n qu'elle se sauvera, si, par bonheur, elle possède cette érudition. Les par­\n fums, à chaque vêtement qui tombe, s'accentuent et deviennent plus inti­\n mement capiteux; le corset a des teintes qui étonnent par leur harmonie,\n la chemise des entre-deux dessinés par un maître ; les bas sont de couleur\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": "                                  -   69    -\n\ntelle, que la peau blanche, vue au travers, se lie à cette couleur et la trans­\nforme en une tonalité inconnue. Ces subtilités, la femme vraiment femme\nles possède naturellement ; elles sont indispensables à l'amour ; sans elles,\nnous tombons dans la sensualité révoltante qui fait l'œil brillant, la\nbouche sèche, le geste maladroit. Si l e s . . . dénouements que nous impose\nla basse nature, se manifestent sous une forme si sotte, si gauche et si repous­\nsante, c'est pour que nous mettions tout notre art à les racheter par des\npréliminaires prudents et mesurés, si bien que, par une gradation où les\nsens ont des hypocrisies charmantes, on arrive à baisser le rideau comme\nsi la pièce était finie sans mot de la fin...\n   Je ne comprends pas que l'on puisse aimer les petites ouvrières, les\nchoristes d'opéra, tout ce menu fretin bon pour les étudiants et les ven­\ndeurs de madapolam. Je ne puis concevoir une nuit passée dans des bras\nqui ont peut-être enlacé le cou d'un employé à douze cents, je ne conçois\npas que l'on mette ses lèvres sur des lèvres qui ont proféré des sottises ou\ndes banalités, et lorsqu'après le court sommeil des entr'actes j'essaie\nd'entamer une discussion sur des choses d'art, telles qu'une capote Gains-\nborough, des rubans « fraise écrasée » ou des toiles du Titien, il m'est insup­\nportable d'entendre dire qu'il y a de beaux chevaux blancs ou que les\ntemps sont durs. Une femme avec un beau corps peut être admirable si\nl'on n'entend même pas le son de sa voix ; si elle parle, le silence sacré\n d'une nuit d'amour ne doit ou'ir que de belles choses, bien dites et suprê­\n mement justes.\n   Mon principe, baronne, est de ne jamais chercher de femmes; ai-je\ntrouvé celle qui répond à mon désir, après l'avoir quittée, je reste très\nlongtemps seul, chaste, avec une immense satisfaction : celle d'avoir\ncorrespondu exactement, selon une formule d'esthétique draconienne, au\ndésir de l'être intelligent que j'ai rencontré. Je m'enveloppe de ma délec­\ntation orgueilleuse comme d'une tunique de lin. C'est ma pureté, à moi.\nJe me purifie dans mes amours des amours des autres, et c'est comme une\nrédemption des malpropretés qui me coudoient.\n   « Aimer c'est bien, savoir aimer c'est tout. » Gustave Droz a dit cela,\nc'est inexact. Aimer n'est pas bien, et, de cette faute, savoir aimer est la\nseule excuse.\n   Il y a beaucoup de don Juan de nos jours, mais être l'amant de beaucoup\nde femmes, c'est avouer qu'on n'est pas difficile et que l'on peut vous\nservir tous les plats, sans que votre palais se révolte. Fi donc ! J'estime\nque posséder une femme quelconque, c'est porter des cornes avant la lettre.\nSes amants passés vous ont fait cocu, passez-moi le mot.\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "                                  — 70     -\n\n   — Mais alors, mon ami, vous devez avoir de longs... jeûnes?\n   — Pourquoi pas? On est homme ou on ne l'est pas, direz-vous? Non,\nbaronne, on est homme ou l'on est artiste ; si les sens parlent, on leur dit\nque c'est de mauvaise compagnie et ils ont le bon goût d'attendre. La\nfemme est si peu, lorsque l'on songe qu'il y a de beaux tableaux, de beaux\nlivres, de belle musique et de belles statues ! Elle doit occuper si peu de\nplace dans une cervelle qui se vénère ; le temps est court, et l'on songe\nparfois, en donnant un baiser, s'il n'est admirablement exquis, que la\nminute où la lèvre caresse, on pouvait l'occuper à lire un vers plus cares­\nsant qu'un baiser.\n   Qu'est-ce qu'avoir des succès sinon se dépenser en menue monnaie? Un\nplaisir doit être complet ou ne pas être, et l'imperfection ne vaut pas\nl'abaissement d'y céder. Ne croyez pas, baronne, que je rêve ici l'impos­\nsible ; je le pratique ; je crois volontiers à la rencontre des atomes crochus.\nQuelquefois, d'un côté ou de l'autre côté, ces atomes ont un tel appétit\nqu'après m'avoir accroché, ils en accrochent d'autres. Ai-je l'air sot? Mais\nêtre trompé par une maîtresse ce n'est pas être trompé. Ou je connais mon\nmalheur, et dans ce cas je n'accuse que moi-même d'avoir été moins fort\nque mon remplaçant, ou je l'ignore, et ne puis avoir humiliation ni regret.\n   L'homme ne doit pas quitter une femme de sa propre volonté — elle lui\ncourrait sus. Elle est venue à lui spontanément, de toute liberté; qu'elle\nparte de même, prenant ainsi la revanche; et tous deux sont satisfaits, l'un\nfier de s'être donné, l'autre fière de s'être reprise.\n   C'est vanité de croire aux amours durables ; il faut être si parfait, si\ncomédien sans le vouloir, c'est-à-dire si naturel dans sa manière d'être,\npour prolonger un acte qui n'a pas été sifflé, qui, même, a été applaudi.\nIl faut craindre le lendemain, à cause de la veille charmante, et se dire que\nce qu'il y a dans nos passions raffinées, c'est cette minute où nous avons\naccompli notre programme politique devant notre électeur : la Femme —\net cette minute, fût-elle de quinze jours, doit nous suffire.\n                                                        MAX WALLER.\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": "                                  — 71 —\n\n\n\n\n                              SONNET\n                                                     P O U R LA BLONDE ENVOLÉE.\n\n\n       J'ai conservé longtemps, amante énigmatique,\n       La fascination de l'éclair de tes yeux ;\n       J'ai revu maintes fois le charme soucieux\n       Dont se sublimisait ton sourire apathique;\n\n       J'ai versé, comme avant, par les soirs anxieux,\n       Alors que tu riais de mon maintien rustique,\n       Des pleurs incendiés de flamme poétique,\n       Epuisé, j'ai tendu mes faibles mains aux cieux,\n\n       Espérant découvrir la paix dans les nuages;\n       Mais tandis que le temps, aux incertains louages,\n       M'entraîne vers le but où j'ai voulu marcher,\n\n       La douleur reste loin, vaguement effacée,\n       Et je sens s'éclairer mon ardente pensée\n       A la lueur du feu dont brûla mon bûcher.\n                                              F R A N T Z VAN P E T E G H E M .\n\n\n\n\n                         FLEMM-OSO\n                                    (Suite)\n\n             Et c'était de la haine que j'avais pour cet enfant, et c'était du\n               mépris que j'avais pour cette mère. Une douleur me déchirait\n               et je ne trouvais pas de larmes à verser devant ces rêves effon­\n               drés, devant cet être odieux que je ne pouvais quitter et que\nj'avais sous mes doigts...\n   La garde s'approche avec la brassière.\n   Ah! c'en était trop! Non, il ne l'aura pas, il ne la mérite pas, non. Je\nchasse la femme; et je sens toujours, serré entre mes doigts, le cou de cet\nenfant qui maintenant me fait peur : je veux me reculer; mes doigts s'atta­\nchent à cette chair tendre, s'enfoncent dans les blancheurs molles... je sens\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": "mes nerfs se nouer, l'étreinte se fait plus profonde, doucement d'abord,\npuis avec rage, douloureusement, éperdûment, je serre...\n  L'enfant est mort. Étranglé. Par moi. Son père. Et je tombai, brisé,\nguéri ; cette vie maudite, je venais de la reprendre ; l'enfant ne souffrait\nplus. Et je riais de soulagement, et je restais hébété...\n  Une confusion de vacarme, d'injures, d'épithètes souffletantes... Une\ngrande salle; au fond, des messieurs, l'air assez bien, juges de leur état. Un\nhomme noir, debout, le menton rasé entre des favoris de dentiste américain,\nparle un français boîteux au nom de la Société, et sa grossièreté me choque\ncomme un convoi funèbre qui passerait au trot. Il assure que je n'ai cepen­\ndant jamais fait preuve de trop mauvais instincts, puis il m'appelle mau­\nvais père... Je bondis. Assez, canaille!... Un tumulte. Je me débats, je me\ndémène et je me réveille enfin... Songe noir, affreuse vision.\n\n\n\n   J'étais en retard — c'est vrai. Et après avoir franchi les aspérités des\ngenoux, les chapeaux infortunés, les rondeurs des grosses dames, à force de\n« pardon » et sous les « chut! » courroucés, j'étais enfin tombé, contre l'or­\nchestre, de trois quarts à la scène, sur un morceau de place, étreint, empa­\nqueté de tous côtés. J'étais assis sur mes gants; impossible de bouger; je ne\nvoyais rien de la pièce... Fuir? Témérité! J'eus peur des dames irritées\nretapant leur robe et cherchant leur petit blanc, j'eus pitié des chapeaux\nvenus là bien certainement malgré eux, et puis l'ouvreuse! cette rose\nsangsue du vestiaire, qui nous vide à petits sous, et pour laquelle le doux\npublic nourrit les sentiments de la sarcelle pour le Vendredi-Saint; enfin,\nmaudissant les négociants en denrées dramatiques, je restai, endêvant\ncomme un avocat obligé d'écouter un autre avocat.\n   En somme, je m'imaginais nettement le geste qui devait accompagner\ntelle phrase ou souligner telle intonation. Un peu d'habitude met vite au\ncourant du répertoire des signaux dramatiques, simple question de méca­\nnique sentimentale avec quelques conventions d'école ; dans les Conserva­\ntoires, on vous mécanise en quelques années, sur des morceaux classiques\ntrès connus, un brave garçon ou une fillette avenante qui certainement,\nmenés par leur esprit original, eussent exprimé ce qu'ils pensent tout bête­\nment comme ils le pensent. On ne pourrait trop courir la quintaine contre\nce vieux jeu. Ils ont des types sacrés, ces dresseurs de cabotins ; Procustes\nde la déclamation, ils taillent les talents sur des patrons officiels, et avec\ndes recettes, formules et secrets pieusement conservés dans la fabrique d'ar­\ntistes, ils enseignent doctoralement à exprimer un sentiment comme un\n"}, {"page_pdf": 88, "texte": "                                  -   73   -\n\nvoisin l'a compris. Toute la postérité singera Marie Laurent pour clamer :\n« Voir mon visage et puis mourir, m'as-tu dit, qu'il soit fait selon ton\ndésir : regarde et meurs ! » Ce sont les inviolables traditions ! Le rire du\nConservatoire, le geste de Talma, le chevrotement pathétique, les bras en\nl'air et tout ce qui compose le talent articulé de ces réciteurs manufacturés\nsur commande, en gros, dans le genre à la mode — quelque chose comme\nles œuvres de l'abbé de l'Épée mises en catéchisme pour le théâtre. « A force\nd'art, l'art lui-même est banni » car si, après avoir cherché à faire saisir, à\nfaire comprendre avec plus d'intensité — le cœur est si intelligent, dit\nDumas — on laissait le reste germer et se développer seul dans ces ardentes\nimaginations, les artistes, moins nombreux, seraient plus respectés ; on ne\nverrait pas tant de jeunes demoiselles grimper sur les planches seulement\npour montrer que leur personne est joliment faite, et les succès ne se feraient\nplus où ils se font. Avant de se lever, une étoile doit se coucher bien sou­\nvent, a remarqué Pierre Véron.\n   Or, telles furent les premières pensées qui vinrent « m'agiter le cœur ».\nJ'étais serré, chauffé, tassé comme on ne l'est que dans ces salles où l'on\nvient, dit-on abusivement, pour se délasser et que les architectes n'enten-\ntend construire que pour les personnes maigres. Devant moi, la salle ; du\nhaut en bas une tenture de faces béantes et claires, appliquées sur le tradi­\ntionnel fond vineux comme ces visages d'ivoire collés sur les éventails chi­\nnois. Un fourmillement de têtes grandes, chauves, minces, ébouriffées,\nrousses, rondes, brunes, grosses, noires, blanches, carrées, serrées, suantes\net lourdement secouées par des hoquets de gaîté ; une houle d'émotion fait\npasser dans cette tapisserie de têtes des oscillations de magots à balancier,\net des secousses de rire accentuent ce ronflement bête des foules qui se\ndivevtissent. Manants et cagous entassés pour acheter du plaisir, qui rient\net s'amusent quand le voisin rit, et qui applaudissent aux endroits que la\nclaque leur désigne : il me semble trouver dans chaque tête ce majestueux\ncritique dont parle La Harpe et qui plaignait Molière de ne s'être pas élevé\njusqu'au drame.\n  Près de moi deux jeunes gens du monde s'étalent avec un abandon rempli\nde chic; ils jouent du gibus du bout de leurs doigts mauves. Les jambes\ncroisées, et caressant ses minces favoris étoupeux, l'un d'eux gémit à\nmi-voix :\n  — C'est pas encore fini? Comme ça file ces tirades! c'est crevant, ma\nparole !\n  — Mais, ma vieille, tu n'avais donc rien à faire ce soir pour venir figer\ndans une stalle? continue l'autre.\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": "                                  — 74 —\n\n   — Comment! tu ne sais pas? Oh ! très drôle, mon cher, je viens chauffer\nla petite de Saint-Galbe qui joue dans cette machine... Elle est divine, cette\npetiote, ajoute plus haut le jeune élégant en regardant l'effet que cet aveu\nproduit sur le voisinage.\n    — Regarde donc là-haut, Jules, dit en riant le compagnon, regarde la\ntête de la Viensidonc qui entre avec son vieux double-six de duc...\n    — Il est remonté ce soir, il rit.\n    — Ont-ils un air poissé... C'est que cette demoiselle Tant-que-vous-vou­\ndrez la lui fait à la pastorale, Héliogabale...\n    — Une femme que nous connaissons comme le grand prix de Paris...\n    Des voisins chutent. Il se retourne avec insolence :\n    — Parole d'honneur, on croirait qu'ils viennent pour écouter...\n    — C'est indiscret! ricane le bel ami de Jules en riant avec effet de\nmâchoire.\n    Et les deux jeunes drôles, poseurs comme des chefs d'orchestre, bavards\ncomme des éleveurs de perroquets, continuent, avec un comme il faut très\nmal élevé, à épater le public.\n    En haut, une loge est remplie à pleins bords d'une femme à toilette tapa­\ngeuse qui n'a d'attention que pour son étalage de confections. C'est une\nexposition; elle arrange ses soieries à l'opoponax, elle dispose les plis, étire\n finement ses manches et, d'un regard, semble consulter la salle sur l'effet\n que produit sa toilette plus compliquée que les soixante-douze formes du\nsyllogisme. Sur le bourrelet de velours : programme, jumelles, gant, éven­\ntail, mouchoir, bouquet, bonbons, lorgnon — et elle se demande sous son\n masque de crême Laferrière s'il ne va donc pas arriver cet entr'acte, l'acte\npour elle à l'affût d'un lord auvergnat ou d'un pair de Pologne. Elle a payé\nc'est pour avoir son moment d'attention, elle attend son tour, et si les\nacteurs s'imaginent que c'est pour leur déclamation qu'elle a passé sa\ngrande tenue de service, ah bien ! Que demain on lui demande — il se\ntrouvera des gens pour cela — comment elle a trouvé la pièce, elle répon­\ndra : connais pas.\n    — Mais si, ce qu'on donnait hier...\n    — Ah ! cette histoire-là? Insupportable, cher ami, je me demande réelle­\nment où nous allons...\n    Dans une loge de secondes, trône une de ces familles honnêtes qui vont\n « au spectacle » les jours de fête. Ce jour-là, on dîne à cinq heures et on\narrive encore en retard, essoufflé, et la maman se déchausse après le pre­\n mier acte. Le fils est sur le devant de la loge à côté de sa sœur. Je parie\n qu'il s'appelle Auguste ; il est raide, un manche à balai pour épine dorsale,\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": "                                  -   75   -\n\nle nez à rebrousse-poil, les cheveux lourds de pommade, les vêtements pru­\ndemment amples pour l'avenir — car ça grandit cette jeunesse, on ne s'en\nfait pas idée! Le fille, c'est le contraire : sa robe a des resserrements de\nsaucisson ficelé — on attend un anniversaire pour faire venir la couturière.\nLe père est derrière, debout, une main sur le dossier du siège de sa femme,\navec le port digne et ferme du bourgeois hors de chez lui et qui croit que\nc'est arrivé. Ils forment tableau. Au moment sombre, au moment des mou­\nchoirs, la maman, avec une mélancolie gauche, joue du sentiment comme\nune anglaise touche du piano. Le père se penche vers son fils qui loge un\nde ses index dans sa narine droite, et j'imagine qu'il lui dit — histoire de\nne pas avoir perdu son argent :\n   — Tu vois, Auguste, voilà où ça mène, le vice.\n   — Oui, p'pa.\n. — Ne mange pas tes ongles.\n   — Non, p'pa.\n   Au dessus encore — je continue l'ascension puisque je suis en route — je\nrencontre un groupe de fillettes, mines rouges, effrontément excitées,\ncoquettes de peu ; et des mèches de cheveux frisées, défaites « qui çà, qui\nlà sur le front vagabondes » voltigent au souffle de leur joie. Elles se pous­\n sent, rient par secousses et lâchent toute leur gaîté. Échappées d'atelier qui\n veulent profiter le plus possible d'une soirée de rigolade; et elles s'en don­\nnent, elles cherchent à s'en fourrer jusque-là, elles veulent s'indigestionner\nde plaisir. Elles se cognent les coudes et jettent des remarques sottes. Elles\nsont venues parce qu'il devait y avoir à rire, et elles rient, elles rient de\ntout, des spectateurs, de la salle, des formes saillantes des cariatides, des\n enluminures des amours, elles rient d'elles-mêmes, c'est un bruit, un mou­\n vement forcé. Ces escalabreuses qui jouent avec le feu, fixent hardiment\n leurs voisins, s'excitent, se défient et se retournent en étouffant dans leurs\n mouchoirs. Le mot le plus simple fait sortir des larmes de bonheur, un\n délire ; elles pouffent, suffoquent, halètent, et elles se courbent, n'en pou­\nvant plus, quand le jeune premier est aux genoux de l'ingénue. Elles gui­\ngnent la femme à louer des premières loges, étudient ses manières et envient\nses parfums et ses doigts soignés. Elles sauront le nombre de volants de la\nrobe et les dimensions de la traîne — c'est ce qu'elles rapporteront demain\naux amies avec le mot cru que l'amant a osé lancer à sa maîtresse. Et cette\nnuit, en rentrant, bouillantes de bruit et de joie, elles riront au nez des gar­\nçons qui passeront, ces petites filles de plaisir.\n   Tout en haut enfin, derrière l'éblouissement du lustre, au paradis, contre\nle plafond où monte la chaleur, derrière la barre de fer, se trouve un\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": "                                  -      76-\n\nhomme du peuple, un ouvrier qui n'a pas eu le temps de passer chez lui. Il\nvient de son travail, tout droit, il n'a même pas dîné car il tient une grosse\ntranche de pain. Il mord une solide bouchée, puis se remet, le front sur\nl'avant-bras appuyé sur la barre de fer ; il regarde, observe, cherche. Son\nœil dur, sous un gros sourcil immobile, voit tout ce qui se passe. Il mâche\nlentement son pain. Sa blouse le gênait, il l'a mise derrière lui avec sa cas­\nquette. Il n'applaudit pas; il ne rit pas. C'est peut-être là le public que je\nvoudrais si je modelais jamais une œuvre en cette forme bête du dialogue.\n   J'en étais là, cherchant encore des types de spectateurs : le distrait qui\ndemande ce qu'on vient de dire, l'Anglais lisant son guide les pieds sur le\nfauteuil de devant, le monsieur qui a déjà vu la pièce et qui annonce ce qui\nva se passer, et j'admirais ce monde creux, indifférent, qui jette avec dédain\nau manieur de pensées le pain et l'espoir ou la misère découragée, je retrou­\nvais pour l'art dramatique la définition de Barrière : une belle branche...\npour se pendre, quand une maigre ritournelle s'évapore de l'orchestre :\nl'entr'acte. Rapidement je me délivre après ce morceau de représentation vu\nà l'envers, ayant trop du public et pas assez de la pièce.\n   Devant un bock, je philosophai...\n   Notre théâtre manque de nerf; il s'épuise ; son sang est aqueux, et il se\nfait vieux ; comme les vieux, il vit beaucoup de souvenirs — des reprises.\nNous ne voyons pas d'œuvre solide éclater, dominante, et occuper souve­\nrainement la scène. On dit : les auteurs manquent... Non. Ce ne sont pas\nles dramaturges qui font le théâtre. Quand un peuple veut des pièces, les\nauteurs se créent, se font et se lèvent; aujourd'hui, c'est le public qui\nmanque au théâtre. Elle est éteinte cette passion rageuse qui mettait aux\nportes des théâtres des queues impatientes, des cohues de gens qui appor­\ntaient leur repas et qui avaient économisé pour se payer du frisson et des\nlarmes. Nos mœurs tempérées nous commandent plus de calme; on ne\nmontre pas aussi ouvertement ses goûts, cela manque de réserve, de bon\nton. Le délaissement de la comédie est issu de nos tendances nouvelles.\nNous ne croyons plus aux galons et aux dorures, et nous envoyons les belles\ntirades faire lanlaire. C'était bon du temps des diligences, mais en 1884,\nallons donc? Nous sommes des esprits forts, tous, et nous ne nous laissons\nplus éberluer comme ça.\n   Depuis que le mot : égalité, taillé sur les monuments, est affirmé par les\nboniments politiques, pas le moindre changement n'a amélioré nos condi­\ntions de bonheur social, mais chacun s'est dit « à présent je suis quelqu'un »\net a regardé ses voisins de haut en bas. Or, celui qui se dit : j'en vaux' un\nautre, se croit simplement supérieur à cet autre — notre modestie est sou-\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "                                  — 77 —\n\nvent très orgueilleuse — et rien n'a accentué les démarcations tracées entre\nnous comme la proclamation de l'égalité. Un premier effet de cette équiva­\nlence des individus c'est que personne ne veut plus occuper les places secon­\ndaires; tout le monde veut les premiers fauteuils, et le citoyen cordonnier\nse prive de spectacle s'il ne peut s'asseoir au même rang que le duc son\nclient. Ensuite, tout ce qui est mise en scène, décor, apparat, pompe, s'est\nterni en une friperie ridicule devant laquelle notre mépris n'a même pas à\nsourire : l'émotion est une marque d'infériorité, et au grand moment pathé­\ntique, quand les angoisses griffent les gorges, c'est un homme, un vrai,\ncelui qui s'écrie : As-tu fini, Polymnie? Les électeurs farouches affirment\nleurs droits en blaguant les cortèges des rois. Tous les prestiges se dissol­\nvent, les grandeurs s'effritent, s'en vont en poudre — et il ne faut plus nous\nla faire!\n     (A continuer.)                              JAMES VAN DRUNEN.\n\n\n\n\n                    AIRS DE FLUTE\n                          VII\n                               C'EST AINSI\n                Faire des vers, des vers gamins,\n                Et rire, et rire, et rire encore,\n                Et, comme un pierrot qui picore,\n                Cueillir leurs parfums aux jasmins ;\n\n                Forger des vers comme des armes,\n                Pointus, effilés, sans merci,\n                Ou, pour expier son souci,\n                Egrener des ave de larmes;\n\n                C'est bon supérieurement,\n                Et tout le reste est journalisme ;\n                La strophe d'or est comme un prisme\n                Où se rape le firmament.\n\n                 Et crevât-on, phtisique et blême\n                 Avec des recors à la clé,\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "               -    78    -\n\nLe violon qu'on a râclé\nLaisse des notes en nous-même.\n\nLa flûte, avec ses quatre trous,\nQuatre regards de mélodie,\nQuand elle est triste, psalmodie,\nComme un martyr sous les verrous;\n\nEt rien n'y fait, ni les gendarmes,\nNi les huissiers, ni les tailleurs;\nL'air de flûte a toujours des larmes\nEn attendant des jours meilleurs!\n\n\n                   VIII\n\n                   MAL\nIl fait froid, si froid que mes yeux\nSont remplis de larmes gelées;\nCes souffrances coagulées\nMe font un mal délicieux\n\nJ'ai beau frotter, à mes paupières.\nCes glaçons de mon désespoir,\nCest chose curieuse à voir,\nIls restent durs comme des pierres.\n\n Ce mal étrange vient de vous,\nL'envolée à jamais, m'amie !\nDe l'amour et des baisers fous\nIl ne reste qu'une ophthalmie!\n\nUne ophthalmie et le regret\nDes chères douceurs en allées,\nDes longs aveux dans les allées,\nOù tout avait l'air d'un secret !\n\nMais il me plaît, ce mal, qui change\nMa jeunesse en obscurité;\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                — 79 —\n\nPuisque je n'ai plus ta beauté,\nLe soleil qui luit me dérange.\n\nChaque rayon qui vient encor\nFrapper ma vue à l'agonie,\nM'insulte comme une ironie,\nEt je veux changer de décor.\n\nGivrez-vous de nuit, mes prunelles !\nL' « Ange blanc » s'est enfuie un soir\nGlacez-vous, je ne veux plus voir\nQue des ombres sempiternelles!\n\n\n\n                   IX\n\n          AU « BRITISH »\n                             A CELLE DU 30 OCTOBRE.\n\nDepuis un mois, mon en allée,\nJe t'attends en vain chaque soir,\nDans ce Café, je vais m'asseoir,\nOù tu venais, emmitoufflée.\n\nJe t'attends et tu ne viens pas ;\nSi tu savais combien j'en pleure!\nJ'y retournerai tout à l'heure\nEt je te parlerai tout bas.\n\nDe l'autre côté de la table,\nJe croirai que je te revois ;\nTu me répondras, et ta voix\nSera d'un éteint adorable.\n\nEt nous boirons des grogs très chauds,\nAu gin, ainsi que tu les aimes,\nEt dans l'éclair bleu des réchauds\nNous verrons nos deux f aces blêmes,\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "                    — 80 —\n\n     Nos visages tout déformés\n     Comme dans les miroirs de foire,\n     Mais sur ces reflets bien aimés\n     Nous tendrons de la gaze noire,\n\n     Les réchauds seront recouverts\n     De crêpe, ainsi que des cadavres,\n     Et toi, chère, qui tant me navres\n     Tu n'en sauras rien — que mes vers,\n\n     Mes vers qui f ont semblant de rire\n     Et sanglotent très doucement.\n     Ma voix éclate... ma voix ment'.\n     Je suis triste, jusqu'à le dire!\n\n     Pourquoi n'es-tu plus là? je suis\n     Seul, tout seul, ma petite amie !\n     Tu te tais, ô mon endormie,\n     Que ferai-je des nuits, des nuits ?\n\n     Je rêverai que je t'enlace\n     Très fort, très fort, comme au beau temps;\n     Et nous resterons bien longtemps,\n     Ainsi, tant que tu seras lasse.\n\n     Ensuite tu t'endormiras...\n     Le vent sifflera par la porte,\n     Et je n'étreindrai qu'une morte\n     Raidie et froide entre mes bras!\n\n\n\n                        X\n\n               AU BOULEVARD\nMa femme de chambre épouse un cocher,\nUn cocher du roi plus rustre encor qu'elle !\n— Je plains les chevaux — Voulons nous marcher?\n— Comme tu voudras. — Cette femme est belle!\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "                         — 81 —\n\n  De qui parles-tu ? tu sembles souffrir.\n  — Mais non, je suis gaie et je ris, oh! comme\n  Cette femme est laide! On dirait un homme!\n  Dis-moi, cela fait-il mal, de mourir?\n\n  — De mourir, oh non! c'est doux comme un rêve,\n  Quand on est très jeune et qu'on est très beau,\n  On descend joyeux au fond du tombeau\n  La femme qui meurt et l'homme qui crève.\n\n  — Viens, asseyons-nous sur ce banc de bois;\n  Parle-moi, dis-moi des mots en musique;\n  C'est vraiment gaga, dis, d'être phtisique?\n  Elle me parlait en baissant la voix.\n\n  Mais que te prend-il? réponds, bien aimée!\n  — Tu me promets de garder mon portrait?\n  Ah! c'est vrai que la mort est parfumée!.,.\n\n  C'est à n'y pas croire, elle se mourait!\n\n\n                           XI\n               LA F L U T E EST T R I S T E\nNous n'irons plus au bois, je reste dans ma chambre\n           En me parlant tout bas,\nNous n'irons plus au bois, au doux bois de la Cambre.\n           C'est fini, n'est-ce pas ?\n\nLes lauriers sont coupés et mis dans le potage,\n            Il n'y faut plus songer!\nNous en ferons, si tu veux, un juste partage\n           Avant de les manger.\n\nNous n'irons plus au bois, puisque c'est impossible,\n           Même en tram découvert,\nTu m'as quitté, lorsque le bois cher et paisible\n           Était encor tout vert.\n                                                        6\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": "                                 — 82 —\n\n\n      Les lauriers sont coupés à présent et les branches\n                  Ont l'air de grelotter,\n      Et je grelotte aussi, mais des visions blanches\n                  Me viennent visiter.\n\n      La belle que voilà n'est plus là ; la chère ombre,\n                 C'est ton frais souvenir,\n      Le souvenir exquis des longues nuits sans nombre\n                 Qui viennent de finir.\n\n      Ira les ramasser ? Personne, hélas ! la belle\n                 A pris un wagon lit,\n      Et sa douleur de me délaisser était telle,\n                 Qu'elle s'y endormit !\n                                                        SIEBEL.\n\n\n\n\n             NOTRE PROCÈS\nA             la suite de l'article vif que nous avons publié dans notre\n              dernier numéro à l'adresse de M. Paul Wauwermans, qui\n              depuis longtemps nous ennuyait de ses petites attaques, nous\n              avons reçu de lui, par la voie ordinaire d'un recours, assigna­\ntion à comparaître devant la 2e chambre civile. On nous accusait de diffa­\nmation, d'outrage, d'injures, d'insigne méchanceté, et l'on demandait contre\nnous 3,ooo francs de dommages-intérêts et dix insertions du jugement.\nCette assignation ne nous a guère effrayé, elle nous a fait sourire et le\nrésultat nous permet de continuer à sourire et de remercier nos juges. Au\nlieu des paradoxales réclamations de notre adversaire, le tribunal ne lui a\npas accordé un franc de dommage, mais seulement une insertion? C'est un\nsuccès... pour nous, dont nous sommes d'autant plus heureux que nous\navons pu, dans ces circonstances, apprécier les sympathies nombreuses qui\ngrandissent autour de nous. Il nous reste un devoir : notre ami Georges\nRodenbach qui a plaidé pour nous, nous ne le remercions pas. C'est un\nvieux camarade et l'amitié qui nous unit tous est de celles qui aiment à se\ndévouer. Quant à Me Albert Simon, au nom de la Jeune Belgique, nous\ntenons à lui dire combien nous lui sommes reconnaissant. Avocat considéré\nau Barreau, homme d'esprit et de cœur, il nous a prêté un précieux appui\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "                                  — 83 —\n\nvis à vis du tribunal et du public. Nous publions ci-dessous leurs plaidoiries,\nautant qu'elles ont pu être reconstituées à l'aide des notes d'audience et des\nnotes sténographiques qu'ont bien voulu prendre deux de nos amis com­\nplaisants.\n   Par des motifs de loyauté que chacun appréciera, nous avions demandé\nà notre adversaire de vouloir bien nous communiquer sa plaidoirie pour la\npublier en entier. Mais Me de Burlet nous a écrit, qu'à raison de circonstances\npersonnelles, il n'avait pas le temps d'achever la rédaction de ses notes.\n\n\n                        LES PLAIDOIRIES\n\n           PLAIDOIRIE DE M. GEORGES RODENBACH\n                  MESSIEURS,\n\n   Je ne dirai pas, comme mon honorable contradicteur, que je plaide\ndevant l'opinion publique. Je ne dirai pas que je compte m'exprimer en\ntoute liberté comme si je m'adressais à un jury.\n   Non, je plaide pour le tribunal et j'ai confiance dans son jugement.\n   C'est dire que je ferai descendre cette petite affaire des hauteurs où\nMe de Burlet a voulu la hisser. Il a eu bien tort de prendre un ton de\nréquisitoire. Il n'y a pas d'accusé ici.\n   Il a eu bien tort d'enfler sa voix, de brandir une grande épée, de jouer\nl'ogre et de tirer des bottes de sept lieues pour sauter par dessus ce petit\nprocès.\n   Car il a été entraîné bien en dehors des faits. Pourquoi le procès au\nNational ? Il est mort. Pourquoi le procès à Camille Lemonnier, à notre\ngrand et pur artiste, à propos de l'Hystérique qui n'avait rien à voir dans\ncette cause ? Devant des hommes comme celui-là, Me de Burlet, vous\nn'avez qu'une chose à faire : c'est à rester chapeau bas !\n   Quant aux incidents récents qu'on a rappelés en essayant de les rattacher\nà la cause actuelle, il eût mieux valu s'en taire; ce sont des choses finies,\ndes blessures fermées et la Jeune Belgique a eu la délicatesse de n'en plus\nparler, elle qui, cependant, s'y est trouvé mêlée de moins près que mon\ncontradicteur! (Acclamations. Le président menace de faire évacuer la\nsalle).\n   Restons donc dans les seuls faits de la cause, et ici laissez-moi dire tout\nd'abord, qu'au reçu de votre assignation, c'a été un immense étonnement,\npour ne pas dire un immense sourire.\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "                                  -   84   -\n\n   Quoi! un procès? des dommages-intérêts? Le bruit, le prétoire, tout cela\npour un petit éreintement drolatique que vous avez demandé, cherché,\nprovoqué. Vous vouliez à tout prix devenir un martyr, un martyr de la\nJeune Belgique et vous montrer les bras en croix avec notre plume passée\ncomme un glaive au travers de votre cœur. Et maintenant, que vous l'avez\nreçu ce petit éreintement si longtemps attendu, vous n'êtes plus content,\nvous vous fâchez tout à fait, vous criez fort en vous prétendant diffamé,\noutragé dans votre honneur. Mais, permettez ; de la diffamation, où voyez-\nvous cela? On a voulu, tout à l'heure, parler droit d'un air protecteur, mais\nnous pourrions rétorquer la leçon de droit et demander où l'on trouve ici le\nfait précis exigé par l'art. 433 pour qu'il y ait diffamation. M. Haus et les\ncriminalistes indiquent qu'on peut traiter quelqu'un d'assassin, de faussaire,\nde voleur. Ce sont là de simples injures, à moins qu'on ne précise qu'ils\nont commis tel crime ou tel faux.\n   Article injurieux, tout au moins, plaiderez-vous. Mais ici encore osera-\nt-on essayer de prouver que l'honneur, que la considération du demandeur\nont été atteints, que notre article ait pu l'exposer au mépris public comme\nla loi le veut. Ce que nous avons dit de lui, ce sont des qualifications, des\nappréciations, des formes imagées, neuves, pittoresques, drôles, je le veux\nbien, que vous n'avez pas comprises.\n   Et puis, le dommage, un dommage évaluable en argent? Cancre! cinq\ncents francs. Abcès froid! cinq cents francs. Quel joli dictionnaire nous\npourrions faire en inscrivant à côté de chaque mot son prix en justice. Avec\nle tarif du demandeur, il y a vraiment des mots qui ne seraient plus acces­\nsibles qu'à des millionnaires. En réalité, vous avez été éclaboussé d'encre,\nmais, j'imagine que les billets de banque sont un papier buvard assez\nbizarre pour essuyer ces taches.\n   Il n'y a dans tout ceci que votre amour-propre endommagé; or, l'amour-\npropre c'est l'habit de l'honneur. Quand on vous le déchire un peu, ne\nvenez donc pas demander à la justice qu'elle vous le reprise, qu'elle vous\nfasse un amour-propre tout neuf. Les tribunaux n'ont à connaître que des\ncoups portés à l'honneur, à la considération, c'est-à-dire qui blessent jusqu'à\nla chair et jusqu'à l'os. Laissez-les donc tranquilles à vous plaindre de vos\nchausses endommagées.\n   A vrai dire vous pourriez insinuer qu'il y a autre chose que votre amour-\npropre endommagé et cela pour ce drôle de petit coup de pied au derrière\nqui termine notre article. Voilà pourquoi, sans doute, vous demandez trois\nmille francs. C'est cher, c'est beaucoup, c'est superbe! Trois mille francs\npour un pauvre petit coup de pied. A ce compte-là, je connais des gens qui\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "                                   — 85 —\n\nvoudraient presque en recevoir tous les jours. Cela deviendrait une position\net ce n'est plus la main que les mendiants devraient tendre dans la rue.\nTrois mille francs ! pour un coup de pied théorique, imaginaire, quel manque\nde proportion ! et je suppose que Max Waller doit avoir à l'heure actuelle de\nbien cuisants remords de ne pas l'avoir donné tout à fait. C'eût été une\nviolence légère, une contravention de quatrième classe qui lui aurait coûté\nvingt-cinq francs, peut-être moins, grâce à ses bons antécédents, et vous\nn'auriez pas même pu vous constituer partie civile, car ce petit coup de\npied ne vous aurait pas occasionné une incapacité de travail, j'imagine. Et\nmaintenant, au lieu de vingt-cinq francs, c'est trois mille francs pour vous\nl'avoir envoyé par la poste... restante. (On rit.)\n   Pour continuer l'examen des conditions juridiques, outre qu'il n'y a ni\ninjures, ni dommage, il n'y aurait, en tout cas, point d'intention méchante.\nC'est vif, oh ! je le reconnais, nous avons voulu à coup sûr être désagréable\nau demandeur, mais non atteindre sa considération, cette chose intime et\nsacrée, ce manteau d'honneur dans lequel on a le droit de marcher revêtu\nparmi ceux de son pays. Ceci, c'est une façon de se débarrasser d'un adver­\nsaire, de le faire taire, de l'obliger à quitter la partie et ceux qui connais­\nsent l'histoire littéraire et les coutumes des gens de lettres, l'auront compris\nainsi. Ah! mon honorable contradicteur, vous avez laissé échapper un aveu\nbien inhabile, vous n'avez jamais lu, dites-vous, d'autre livre réaliste que le\nGode pénal. C'est très bien, c'est très beau, mais cela vous empêche de\nsavoir combien les polémiques violentes des littérateurs sont usitées, consa­\ncrées, presque légitimées par l'usage. Le plus souvent, on riposte par la\nplume quand on est écrivain et si l'on est plus brave et qu'on ait l'envie de\nfaire des exploits, ce n'est généralement pas les huissiers qu'on en charge.\nL'histoire littéraire est pleine d'incidents analogues, je vous en ferai la\npreuve tout à l'heure, mais je veux de suite, pour vous mettre en appétit,\nvous conter ce qui arriva à La Harpe dans ses démêlés avec Dorat. Dorat,\nle poète exquis, le plus dix-huitième siècle, le poète à manchettes, à\ndentelles, écrivit à l'ennuyeux auteur du Cours de littérature : « On ne peut\nsouffrir une vanité si insultante sans être tenté d'appliquer une correction à\nl'auteur. Quand un nain se piète pour se grandir, une chiquenaude vous en\ndébarrasse ». Vous voyez que Dorat nous avait donné l'exemple. Vous\nméritez une correction, vous êtes un nain et je vous donne une chiquenaude!\nC'est presque le même cas. Nous autres, nous avons envoyé par écrit une\nchiquenaude du pied, c'est tout au plus un changement de doigts. Eh bien!\nque fit La Harpe? Rien. L'Académie qui avait beaucoup moins d'esprit\nque lui, le convia d'agir sous peine de se voir rayer du tableau... de ses\n membres.\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "                                       — 86 —\n\n   La Harpe n'intenta pas de procès. Imaginez combien, s'il l'avait fait, il\nnous paraîtrait ridicule. J'ai bien peur que M. Wauwermans ne soit ridicule\ndevant l'histoire.\n   Mais ici le ridicule se complique d'un peu d'audace, étant donnés les\nantécédents de cet article. C'est le premier, le seul, que nous ayons publié\nà son sujet. Voyons ce qui l'a amené. Qui est l'agresseur et si nous n'étions\npas en une sorte de légitime défense de la plume.\n   Pour cela, remontons à 1882. A ce moment, le demandeur envoya de la\ncopie à la Jeune Belgique, signée P. de Fontanar. C'était son pseudonyme\ncomme plus tard Ric-Rac, don Pablo. Quand on n'a pas de nom en littéra­\nture, on en prend plusieurs. Car alors, même en signant, c'est anonyme.\n   Cette copie fut refusée par l'avis suivant de la boîte aux lettres, où l'on\nest toujours exposé à trouver des épines. Tant pis pour ceux qui les affron­\ntent. Voici cette notification d'une gaîté piquante par laquelle la chose lui\nfut signifiée :\n  M. P. de Fontanar, — Il y a de très bonnes choses dans votre article, mais j'aime\nencore mieux Dumas père et il a dit cent fois ce que vous dites dans votre Basoche. Et\npuis, avez-vous lu votre article? Je suis sûr que non, vous dormiriez encore! Vous\nécrivez bien; autre chose, de grâce, et ne faites plus la concurrence au chloral de Follet.\n\n   Le demandeur ne se rebuta point. C'était son rêve de collaborer, et peu\naprès il revient frapper à la porte où on le laisse une seconde fois, car il n'a\npas de talent et nous en avons assez! (Exclamations dans l'auditoire). Mainte­\nnant, c'en est trop, et M. Wauwermans a juré de se venger. Il fondera une\nrevue, une revue à lui, où sa copie ne devra plus faire antichambre, une\nrevue ennemie d'où il pourra tirer sur nous, et dès 1883, les hostilités\ncommencent.\n   La Revue s'appelle la Revue Contemporaine. Et dans presque chaque\nnuméro on y attaque les écrivains de la Jeune Belgique. — C'est d'abord\nun article intitulé : Jeunes Belges, où l'on déclare « qu'ils commencent à\ninspirer autre chose que la commisération : le dégoût ». — « Le propre par\nle sale, voilà leur devise ». — « Remuer des fumiers et nous apporter une\npourriture qui sera nôtre. » — Et le demandeur, qui entame gaîment la\npartie, termine en demandant pour son usage personnel l'adresse du perru­\nquier de MM. Hymans et Potvin. De quoi vient-il se plaindre aujourd'hui\nqu'on la lui a donnée ?\n   Peu après, la note s'accentue : « La jeune école belge aura vaincu l'indif­\nférence du public pour succomber sous les mépris et les dégoûts des\nhonnêtes gens ! Nous avons cherché le poète; nous n'avons, hélas! trouvé\nque des Mangins ! »\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                                  -   87    -\n\n   Tout cela n'a pas fait grand bruit, mais comme on veut un éclat à tout\nprix, on va cette fois se servir de la publicité plus grande du Patriote, pour\nrépéter le reproche infamant qu'on ne cesse de formuler en détail depuis\nplus d'une année. Alors paraît le grand article intitulé : Pornographes, où\nl'on dénonce la Jeune Belgique, qui a salué comme superbement artistique\nl'Hystérique, de Lemonnier, dont elle publiait des fragments. Le deman­\ndeur ajoutait :\n   « Notez que ceci est écrit sous l'inspiration de M. Max Waller, fils du\nD r Warlomont, dont on connaît les philippiques académiques sur cette\nquestion ».\n   Je ne dois pas relever ce qu'il y avait d'indélicat à mettre en cause ici la\npersonnalité du D r Warlomont, — mais comme on le voit, M. Wauwer-\nmans s'attaquait nominalement à M. Max Waller, et il ajoutait en parlant\nde lui et de ses amis :\n   « Les saligauds qui trouvent excusables et dignes de leur admiration\nces ordures raffinées ! »\n   Plus loin il les appelle encore des marchands de scandale, et pour que\nvous jugiez la dignité de sa polémique, il s'attaque à Lemonnier, chez\nlequel il allait naguère en disciple tremblant. Il déclare maintenant que\n« ses pages suent profondément l'ennui, son tpleines de pathos et qu'il n'est\n en somme que le prophète du charabia. »\n   Pour comble, il appelle sur la Jeune Belgique l'action du parquet pour\nréprimer, en nous condamnant, la pornographie littéraire, — et, chose\ncomique ! il demande aussi en terminant, l'application des peines relatives\nau duel.\n   Ainsi donc, pendant toute une année, c'est une suite d'attaques passion­\nnées, injurieuses, par lesquelles on nous dénonçait au mépris du public et\ncela, mon honorable contradicteur, à ce moment même où vous recon­\nnaissez qu'il y avait un bel élan, un effort glorieux de toute une jeunesse\nattirée à l'idéal, souffrante, acceptant la vie difficile, détachée des préoccu­\npations d'argent, pour réaliser et conquérir le Beau, pour fonder en ce pays\nréfractaire une littérature nationale. Et c'est alors, à ce moment traversé\nde si grands rêves, que le demandeur, par un dépit misérable, ne cessait de\nnous accuser, de nous diminuer, de nous prêter les intentions les moins\nnobles pour écarter la Foule de nous. Il allait même jusqu'à s'attaquer au\nplus grand, au plus pur des nôtres, celui qu'il saluait, naguère, comme le\nprécurseur de la jeune littérature, auquel il avait mendié des recommanda­\ntions et il en arrivait à le dénoncer comme le prophète du charabia et\n comme un marchand de scandale.\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "                                        — 88 —\n\n   Et comme c'était faux! Un pornographe lui! Des pornographes, nous!\nEt vous voulez que nous ayons accepté pareil outrage?\n   Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un pornographe? Un spéculateur\nde lettres, un courtier de mots sales, allumant ses titres comme des lan­\nternes rouges. Un véritable tenancier de lettres ! Qu'importent la violence,\nla brutalité, si l'Art s'en mêle, l'Art qui élève et purifie tout. A vous\nentendre, Juvénal serait un pornographe! Shakespeare, pornographe! Zola,\npornographe ! Décidément vous avez raison de le dire et l'on s'en serait\naperçu, du reste; vous n'aviez jamais étudié d'autres livres réalistes que le\nCode pénal. Sinon vous n'auriez pas lu avec cet effarement une poésie char­\nmante du défendeur. Vous auriez senti le charme du rythme, la gaze ailée\ndes rimes, l'allure pimpante des strophes qui font des manières. Vous auriez\ncompris qu'il n'y a dans ces vers que de l'art, et vraiment, à vous les entendre\nlire, je me souvenais d'un procès analogue, celui de Catulle Mendès, de qui\non avait lu aussi des vers qu'on dénonçait comme immoraux. Tous les\nchefs illustres du romantisme, Flaubert, Baudelaire, Banville, étaient là qui\napplaudirent. Ici on pousse plus loin, et j'en suis aise, le respect de la jus­\ntice, mais, j'en suis certain, après la lecture de ces vers, l'applaudissement\nétait dans tous les cœurs.\n   Maintenant, que répondre à cet article du Patriote si méchant, si\npassionné, si faux, d'autant plus faux que le demandeur lui-même avait\nécrit et signé de son nom, à propos d'un des nôtres, que son livre,\n« mettait un terme à l'insipide reproche des Jeune-Belgique condamnés\nau sale et à l'immoral à perpétuité. » Voici la réponse, une réponse\ncharmante, plus que jolie, spirituelle, digne aussi des traditions de Dorat :\n\n                                      RÉPONSE\n             A Monsieur le Directeur du PATRIOTE,\n                                      19, rue Léopold,       Bruxelles.\n  « Saligaud, pornographe, » c'est bien vous qui parlez, Messieurs du Patriote?\n  Que voilà un ton de mauvaise société! Les duchesses qui vous lisent — car vous êtes\nlus par les duchesses, n'est-ce pas? — ne pourront plus supporter longtemps cela et vont\nse désabonner pour prendre le Figaro, qui sait se tenir. Que diable ! Ne vous lâchez pas\nainsi... il y a des dames !\n\n   La publication de l'Hystériquc vous gêne donc bien, qu'elle vous porte à ces excès de\nlangage'?\n   Et la Jeune Belgique aussi, avouez-le! Vous avez, en la lisant, envie de tendre votre\nfin mouchoir de batiste et de dire : « Cachez, cachez ! » (après avoir bien regardé d'abord,\ns'entend). Vous mettez des feuilles de vigne sur les chapitres où la sainte morale est\noffensée..., mais on voit au travers des feuilles de vigne et la lecture demi-voilée a plus\nde saveur...\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                                      -89-\n\n\n  Vous parlez d « ordures raffinées. » Le mot est joli. A les entendre, ces deux vocables\nunis, on éprouve un petit titillement délicat, comme un parfum de décadence savoureuse...\n« Ordures raffinées, » vous vous y connaissez, farceur; voyons, mauvais garnement,\ndites-moi ça tout bas, tout bas, que j'aie ma part, que je puisse aussi faire claquer la\nlangue...\n\n   Ric-Rac, votre article est signé Ric-Rac. Ce nom fait le bruit d'une chose qui craque,\nric-rac, qui se détraque, ric-rac, un nom comme vos idées, un nom de patraque, ric-rac !\n\n   Que fait-on? Cette réponse n'est pas insérée. Il n'y a donc pas de discus­\nsion possible avec un adversaire qui se dérobe, qui ferme sa porte après\navoir invectivé. Dès lors il n'y a pas lieu de s'étonner qu'on le fera taire\nplus tard par quelques lignes violentes, puisqu'il n'a pas compris le français\nque nous lui parlions d'abord, le langage qui nous est habituel. C'est sa\nfaute à lui. Comme dans le Conte des Fées, les paroles tombent d'abord en\npierreries et, puisqu'on ne les ramasse pas, elles se changent en couleuvres.\nCe sont ces couleuvres-là que vous avez bien dû avaler!\n   Cela avait duré ainsi pendant toute une année, mais le thème était usé.\nIl fallait trouver du nouveau, chercher une guitare nouvelle où pincer d'au­\ntres cordes.\n   Alors, après avoir représenté constamment les jeunes écrivains comme\ndes cyniques et des pornographes, on invente une accusation nouvelle. Ils\nsont tous impies, sacrilèges, blasphémateurs, anti-religieux. Leurs protes­\ntations de respect pour les croyances, c'est du mensonge. Cela se lit tout\nau long dans la Revue contemporaine de 1884 et 1885. Et pour résumer ces\naccusations en un mot, la Jeune Belgique, qui se donne à faux comme une\nrevue d'art, est en vérité une « revue archi-libérale ». Ce sont les termes de\nl'article du Patriote auquel notre article incriminé répond.\n   Revue archi-libérale. Cela n'a l'air de rien, mais celui qui portait le coup\nsavait bien combien il était perfide.\n   C'était une équation : archi-libéral impliquait la libre-pensée et la libre\nmorale. C'était un rappel des reproches de pornographie avec quelque\nchose en plus.\n   En réalité c'était pour Max Waller l'accusation la plus pénible et la plus\ngrave, tout autant que si on l'avait accusé de donner à sa revue une couleur\nultra-catholique.\n   Comme directeur d'une revue d'art, il avait assumé la responsabilité\nde la maintenir en dehors des poussières de la politique. Et cela il le\ndevait :\n   D'abord à ses collaborateurs qui professent les opinions les plus diverses,\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "                                   — 90 —\n\n qui appartiennent à des journaux de toutes nuances, car c'est parmi nous\n que la jeune presse tout entière s'est recrutée. Seulement la plupart n'y font\n que de la chronique, de la critique et de la fantaisie littéraire.\n   Quelques-uns encore sont absolument indifférents, hostiles à la politique,\nestimant, avec Baudelaire, que l'artiste ne doit être d'aucun parti parce\nqu'il serait un homme comme les autres. (Bruit dans l'auditoire.)\n   Voilà pourquoi la politique devait être exclue ; voilà pourquoi l'y intro­\nduire, — et le demandeur en accusait Max Waller, — c'était provoquer la\ndésunion immédiate de ceux qui se réunissaient dans la revue, comme sur\nun terrain neutre, pour y réaliser ensemble le Beau !\n   Il le devait surtout à l'Art, l'Art qui est souverain, qui ne sert personne,\nqui est en dehors et au dessus de la politique. La politique c'est l'action ;\nl'Art c'est la création. Il y a beau temps qu'ils ont divorcé et cela se com­\nprend ; l'artiste n'accepte pas les opinions toutes faites — comme la Foule !\nLui, fait lui-même le tour des idées et, par suite, il en arrive à une sorte\nd'équité suprême qui exclut tous les fanatismes, qui légitime toutes les\ncroyances, car il découvre de l'erreur dans toute vérité et de la vérité dans\ntoute erreur.\n   Donc, laisser tomber la revue dans la politique, c'eût été de la part de\nMax Waller une trahison à ses amis et une trahison à l'Art.\n   Pourtant M. Paul Wauwermans ne cesse de l'en accuser dans sa revue —\net comme si ce n'était pas assez, il se sert encore de la publicité du Patriote\npour lui nuire davantage. Et voyez comme il était de mauvaise foi ; comme\nil était coupable en ne cessant de rééditer cette contre-vérité consciente.\nCar, enfin, lui nous lisait et, dès lors, à chaque numéro, l'évidence lui\ndevait frapper les yeux que la revue n'est pas une revue archi-libérale.\n   La meilleure preuve, c'est que lui-même a cherché à y entrer ; c'est qu'un\nde ses confrères du Patriote a écrit chez nous et y écrira bien encore, je\nsuppose.\n   Et voyez ce détail plaisant : au dessus même de son premier article d'at­\ntaque, que nous reproduisions, figure un cantique, un sonnet à la Vierge\nMarie :\n                                CANTIQUE\n             O vierge à toi ma vie, à toi mon cœur altier!\n             A toi mes rêves pleins de formes idéales,\n             Je t'ai mise si haut sur les ors d'un trépied,\n             Si haut sur mes encens contournés en spirales\n             Qu'aujourd'hui mon amour n'est plus qu'un désir bleu,\n             Et perdu dans la boue infecte, les mains jointes,\n             Je te vois à la place où je devrais voir Dieu.\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                                   — 91 —\n\n\n    Lui qui nous lisait, il savait aussi ce mysticisme d'art où plusieurs sont\nentraînés, l'un faisant un livre sur les Moines, l'autre reporté aux pieuses\npratiques de l'enfance ou aux religieuses légendes des campagnes de\n Flandres : tous en tous cas — sceptiques ou croyants — en rupture avec\nles haines bêtes de la foule pour les symboles de la foi.\n    En voulez-vous un exemple. Ecoutez ces quelques lignes d'un des nôtres\nqui s'est distingué dans la critique. Il s'agit des jésuites et vous verrez com­\n bien ce jugement sur eux est empreint d'élévation, de respect et d'équité :\n    « Le discrédit qui les frappe correspond à cette haine pour les forts,\n « pour les supériorités, qui caractérise la société moderne. Tant de hautes\n « qualités aristocratiques : la discrétion souveraine, l'abdication dédai­\n    gneuse pour toute puissance apparente, le mépris des gloires terrestres,\n « enfin l'atmosphère suprêmement élevée qui les enveloppe devaient\n « condamner les jésuites en un temps où les grandes vertus ne peuvent\n « s'harmoniser avec les mœurs. »\n    Et vous direz encore que c'est une revue archi-libérale, celle qui publie\nde pareilles choses.\n   Et qu'ici la malignité qui nous observe n'en conclue pas que c'est par\ncontre une revue à tendances catholiques.\n   Ni l'un ni l'autre. En dehors, bien au dessus de la politique! Le\nmouvement des jeunes a été justement une évasion hors des vulgarités de\nnos luttes politiques, pour lesquelles ils ne savaient plus se passionner.\nEt vraiment il est heureux qu'une circonstance, solennelle comme celle-ci,\nse soit offerte pour affirmer ces idées de tolérance et de justice, remplaçant\nl'esprit de parti. Car c'est l'éternelle grandeur et la noblesse de l'art de\nsavoir se dégager des partis-pris, des haines systématiques et de saluer les\nValeurs sociales partout où elles se trouvent.\n   C'est ce que la Jeune Belgique a voulu faire ; c'est ce qu'elle a proclamé\nsouvent; c'est ce que Max Waller a réalisé, suivant son devoir impérieux.\nPar conséquent le demandeur a sans cesse affirmé un fait faux, et cela\ndans un but de désunion, dans une intention méchante, par dépit et par\nrancune. Il ne pouvait se consoler d'avoir été évincé de la Jeune Belgique,\nou plutôt de n'y avoir point été admis; il ne pouvait se consoler d'être resté\nsur la grève, tandis que le vaisseau, parti sans lui, est là-bas qui pointe ses\nmâts, dresse ses voiles et dérive vers des pays de rêves et aussi — soyez-en\nsûr — vers des pays de gloire !\n   Et puis, cela se compliquait d'une question de boutique. Vous dirigiez,\nvous, une revue qui s'affichait comme une Revue catholique Vous aviez\npeu d'abonnés : c'était une publication obscure, ignorée, presque chimé-\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "                                 — 92 —\n\n\nrique. Il fallait attirer la clientèle et pour cela vous dénonciez aux vôtres\nla Revue achalandée et connue comme une revue de libre-pensée et\nde libre morale. — A nous les lecteurs du Patriote! Prenez la Revue\ncontemporaine ! C'est la vraie Revue, la seule, l'unique, la Revue qui est\nsituée sur un bon coin !\n   Donc pendant deux ans et demi cette double accusation se reproduit\nsans cesse. On ne polémique pas avec un tel adversaire dont la mauvaise foi\nest évidente, qui n'a que des sentiments de rancune ou des préoccupations\nd'argent, car ses attaques se reproduisaient souvent à l'époque du renou­\nvellement des abonnements.\n   Alors on s'exaspère, on se fâche, harcelé qu'on est par trois journaux\nà la fois, car le demandeur va jusqu'à se servir du Palais, le journal du\nJeune Barreau, pour tirer sur nous. C'est le sanglier percé de flèches qui se\nsecoue et donne de la corne dans le ventre... ou ailleurs? Certes Max Waller\ny met de la violence, de l'emportement, mais cette passion dans la bataille,\nc'est le propre des grandes convictions et des purs enthousiasmes. Il aurait\npu. en se présentant devant le tribunal, reprendre à son profit la superbe\n déclaration de Zola et borner sa défense à redire après lui :\n   « C'est vrai, je suis un passionné et j'ai dû être injuste souvent. Mais je\n« ne donnerais pas ma passion pour la veulerie complaisante et le misérable\n« aplatissement des autres. N'est-ce donc rien la passion qui flambe, la\n« passion qui tient le cœur chaud? Ah! vivre indigné, vivre enragé contre\n « les talents mensongers et les réputations volées ! »\n   Alors, poussé à bout, obligé de riposter à la longue provocation qui con­\nstitue une sorte de légitime défense de la plume, surtout avec le sentiment\nqu'on est supérieur (bruit), on fait quelques lignes qui équivalent à ceci,\ncomme on disait au moyen-âge : « Or, ça ! maraud, dégaine, ou tais-toi ! »\n   L'adversaire ne dégaine pas; il tire... sa plume et la passe à l'huissier!\n\n\n\n\n   Avant de continuer, nous tenons à faire une déclaration en réponse à une\npartie de la plaidoirie de mon honorable contradicteur, — la partie la\nplus longue, — le thème presque exclusivement développé, — à savoir que\nl'article incriminé ne serait de la part de Max Waller, qu'une façon de se\nvenger sur le dos du demandeur, — faible, inoffensif, a-t-on dit — d'un\néchec subi ailleurs.\n   Quant à nous, nous avions pensé qu'il serait plus délicat de laisser en\ndehors ces incidents étrangers qui ont reçu une satisfaction pleine, hono­\nrable pour tous.\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                                   — 93 —\n\n   Nous pensions aussi qu'il n'était pas convenable d'occuper les moments\ndu tribunal d'autre chose que du procès qui lui est soumis.\n   Mais puisque la partie adverse en a pensé autrement, nous nous voyons\nobligés d'expliquer par quels motifs de haute convenance M. Max Waller\nne permet pas à ses conseils de répondre à cette partie de la plaidoirie de\nMe de Burlet relative à des événements qu'il n'a pas osé lui-même préciser.\n   Il est certains feux que le moindre souffle peut ranimer, et nous n'enten­\ndons pas que nos plaidoiries puissent avoir cet effet.\n   Si M. Max Waller n'a pas donné suite à la lettre à laquelle Me de Burlet\na fait allusion et qu'il prétend lui peser encore, — c'est parce qu'il s'agissait\nd'affaires connexes et qu'au reste son passé le met à l'abri, lui, d'un soupçon\nde lâcheté.\n   Nous pouvons donc nous borner à renvoyer M. Wauwermans au juge­\nment du tribunal correctionnel de cette année, qui a condamné Max\nWaller pour s'être battu en duel.\n   Nous ne savons ce que Me de Burlet entend par un duel de journaliste,\n— mais celui-ci avait lieu entre publicistes et l'une des parties a été blessée\nd'un coup d'épée.\n   Pareils duels sont toujours dangereux, et celui qui s'y expose est désor­\nmais à l'abri de tout soupçon.\n   Laissons donc en dehors une fois pour toutes ces choses étrangères au\nprocès, et occupons-nous de M. Wauwermans, qui vraiment doit un peu\nen vouloir à son conseil d'avoir tant plaidé pour les autres et si peu pour\nlui-même.\n   On dirait vraiment qu'il ne figure au procès que comme personne inter­\nposée.\n   Après cette déclaration, je reprends ma plaidoirie en résumant ce que\nj'avais l'honneur d'exposer hier au tribunal.\n   Je vous ai montré qu'en droit il n'y avait pas de diffamation, puisqu'il\nn'y avait l'articulation d'aucun fait précis, qu'il n'y avait pas de termes\ninjurieux, mais des appréciations dans une forme imagée et vive sur la\nnon valeur d'un écriveur.\n   Je vous ai dit aussi qu'il n'y avait pas de dommage, évaluable en argent,\nattendu qu'on n'a pas même essayé d'en faire la preuve.\n   En fait, je vous ai signalé les commencements : la copie du demandeur\nenvoyée et refusée à la Jeune Belgique et son dépit le poussant pendant\ndeux ans et demi à une agression passionnée, injuste, de mauvaise foi,\ns'attaquant même à Camille Lemonnier, chez lequel il alla naguère se\nprosterner et mendier des appuis, pour ensuite l'attaquer.\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": "                                   — 94 —\n\n   Et comme afin d'accentuer cette attitude, on vient à cette audience\nrecommencer le procès à l'Hystérique, un livre qui n'est pas en cause, et\non fait cette chose injurieuse de le joindre à son dossier en le tatouant au\ncrayon bleu, comme un dos de forçat !\n   Ces faits seuls vous montrent le peu de bonne foi et de dignité que le\ndemandeur à mises dans toute sa polémique.\n   Et si j'y ai insisté, c'est que le tribunal tiendra compte de ces antécédents,\nmalgré la matière civile, comme on en tient compte devant les juridictions\npénales.\n   Maintenant que l'article incriminé est expliqué par ce qui l'a précédé,\nexaminons-le dans le détail, et voyons s'il contient vraiment une diffa­\nmation ou des injures qui puissent ruiner le demandeur dans son honneur\net sa considération.\n   D'abord, on démasque celui qui ne signe pas son article d'attaques et de\nreproches. Ric-Rac, c'est commode; çà n'est connu de personne; cela\npermet de tout dire. On va déposer son petit éreintement dans un petit\njournal.\n   On ne se trahit pas. Et puis on se sauve ! ni vu ni connu !\n   C'est une mode facile et combien n'oseraient pas publier ce qu'ils\npublient s'ils étaient obligés de signer. Mais ils aiment mieux — ainsi que\nje l'écrivais un jour — aller, comme en des maisons de passe, faire leur\nordure anonymement!\n   Eh bien, non! Monsieur! à visage découvert !\n   Et l'on imprime tout vif le nom de l'agresseur : M. Paul Wauwermans.\n   Et pour montrer que ses attaques n'ont pas grande valeur, on en donne\nle mobile : C'est que sa copie a été régulièrement refusée. Pourquoi? Parce\nque c'est un écrivain inexistant, un raté de lettres, un abcès froid.\n   Écrivain inexistant, raté de lettres, voilà qui est permis à coup sûr, sinon\ntout écrivain à qui on ne reconnaît pas du génie, pourra trouver qu'il en\nrésulte pour lui un dommage moral et même matériel, ce qui arrive.\n   Abcès froid, voici qui vous indigne, mais ne le détachons pas du reste.\nC'est une expression imagée, comique, d'une opinion littéraire. Il faut la\nrapprocher de ce qui précède : raté de lettres, écrivain inexistant, abcès\nfroid. C'est une gradation, un groupement de synonymes. Abcès froid,\nlittérairement, bien entendu. Il fallait prouver, vous, que c'était une\ninjure. Vous ne l'avez pas essayé, car à moins de l'expliquer comme nous\nfaisons, cela ne veut rien dire du tout, pas plus que si l'on vous disait :\nMonsieur, vous êtes un cor au pied ou une phtisie du larynx. D'ailleurs,\nquand on fait la jonction des termes, on comprend. Philologiquement aussi,\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                                  -   95    -\n\nqu'est-ce qu'un abcès froid ? c'est celui qui s'enflamme très lentement, dit le\ndictionnaire. — En littérature cela équivaut à dire qu'on s'enflamme aussi\navec lenteur ou qu'on ne s'enflamme pas du tout, en d'autres termes...\nqu'on n'a pas encore percé! (Hilarité).\n   C'est si vrai que vous allez voir le parallélisme s'établir. Jeune cancre,\nc'est encore la même chose qu'abcès froid, un synonyme qui équivaut à\nune appréciation peu aimable mais licite de la valeur littéraire d'un adver­\nsaire.\n   Savez-vous la signification propre du mot cancre? C'est le nom vulgaire\ndes crabes et de quelques autres crustacés, et par analogie, dans un sens\ndérivé, se dit des écoliers qui marchent aussi lentement, qui ne font pas de\nprogrès. Combien n'ont pas été traités de cancres par leurs professeurs.\n   Or, M. Wauwermans est encore élève en littérature. Il peut être permis\nde trouver qu'il n'est pas fort.\n   Et vous dites à grands cris que nous avons porté atteinte à votre honneur\net à votre considération! Nous n'avons pas dit cela, il est vrai, pour lui être\nagréable. Nous avons voulu le rendre ridicule, c'est vrai! C'est notre droit!\nC'est la nécessité de la guerre. On tue son adversaire comme on peut.\n   Mais que le demandeur se rassure. Nos coups ne l'ont pas exposé au\nmépris public, car malgré toutes nos qualifications littéraires, nos mots\nimagés n'affirment pas en ce qui- le concerne un fait outrageant. C'est pré­\ncisément pour cela qu'il n'y a pas de dommage et que son action n'est pas\nfondée.\n   Ce sont des appréciations licites sur la valeur d'un écrivain. C'est ce qui\nfait que ces mots n'ont pas la portée qu'ils auraient dans la vie sociale\nordinaire, dans d'autres sphères où les formules cérémonieuses sont la tra­\ndition des controverses.\n   Mais de telles vivacités ont été de tous temps dans les usages des gens de\nlettres. Et qu'ici on ne se méprenne pas ; on aurait trop beau jeu et j'en­\ntends d'ici notre éminent contradicteur, Me Lejeune, avec sa bonhomie\nétonnamment spirituelle, s'écrier tantôt : « Comment, vous appelez cela\ndes usages littéraires! Non,' ces choses triviales n'ont rien à voir avec la\nlittérature! »\n   Eh bien ! si ; de tous temps c'a été l'habitude des grands artistes d'être\npassionnés, brusques, brutaux, pour se débarrasser des gens sans talent\naboyant à leurs talons. Nous ne l'avons même pas inventé, ce ton-là!\nCertes nous le regrettons, c'aurait été une originalité de plus. Nous aurions\npu en prendre un brevet.\n   Mais nous avons des précurseurs dans tout le cours de l'histoire litté-\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": "                                    — 96 —\n\nraire, et sans remonter trop haut, voulez-vous savoir ce qu'écrivait à\n Dassoucy Cyrano de Bergerac, l'auteur de l'Histoire comique de la lune\net du soleil :\n   « Hé ! par la mort, Monsieur, vous ne tenez lieu de rien au monde.\n « Vous n'êtes plus qu'un clou aux fesses de la nature (vous voyez que nous\n« ne sommes pas loin d'abcès froid) ; vous qui tomberez si bas si je cesse\n« de vous soutenir, qu'une puce en léchant la terre ne vous distinguera du\n« pavé. »\n   Voilà qui est roide, n'est-ce pas? Or, il est certain que Dassoucy se garda\nbien d'intenter un procès pour se faire appliquer sur son clou un jugement\nen guise d'emplâtre.\n   Je ne vous parlerai pas de la mode célèbre des épigrammes, pleines des\ninjures les plus vives qu'on se renvoyait comme des volants sur la raquette\ndes petits quatrains.\n   Mais il y en eut de fort outrageantes, dans le genre de celle-ci qu'on\nadressa à Vilain :\n                Tu prends tant de plaisir à parler de l'ordure\n                Qu'on te peut soupçonner d'être d'une nature\n                Qui vaut encore pis que celle d'un cochon.\n   Il y a plus; Furetière, l'auteur célèbre du Roman bourgeois, qui eut au\n XVIIe siècle de mémorables démêlés avec l'Académie française au sujet de\nson dictionnaire, Furetière raconte que, dans un libelle, on l'a traité de\n bélitre, maraud, fourbe, saltimbanque, traître, impie, sacrilège, etc. Voyez-\nvous tous ces mots calculés au tarif du procès actuel. C'eût été une rente\npour Furetière.\n   Mais aujourd'hui, dira-t-on, nous vivons dans un siècle raffiné, poli,\ncivilisé, courtois. Dans le coudoiement de la vie moderne plus mêlée, les\nangles ont dû s'adoucir.\n   Tout au contraire : la même tradition subsiste, le même ton domine\ndans les batailles de la plume. C'est comme qui dirait le code, — je ne dis\npas le code de politesse, — mais le code de la polémique. Prenez au hasard\nles écrivains de notre temps.\n   Barbey d'Aurevilly n'a-t-il pas traité Zola de cul de plomb. C'est sans\ndoute pour cela qu'il ne lui aura pas allongé le pied.\n   Louis Veuillot, — vous voyez que je suis gentil ; je prends vos amis, —\nLouis Veuillot écrit à Jourdan, rédacteur du Siècle : « Soyez onctueux,\nmon compère, rien qu'onctueux ; vous glisserez mieux dans les mains qui\nvous pourraient prendre ! »\n   Ceci c'est une menace dans le genre de celle qui termine notre article.\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "                                   — 97 —\n\n   En voulez-vous une autre : Paul de Cassagnac, le maître en personnalités\nviolentes ; récemment encore, à la chute du ministre Ferry, il appelait\ncelui-ci voleur, assassin, proxénète.\n   Imaginez donc un procès civil avec un chiffre fixe pour chaque injure!\n   Quant à Rochefort, lui, il rentre plus encore dans notre cas ; il donne des\nappellations plaisantes, des appréciations imagées dans le genre de « cancre »\net « d'abcès froid ».\n   Ainsi Schneider c'est une vieille locomotive ; un journaliste, Dreolle, n'est\nqu'un polichinelle ; le gros ministre Baroche, attaqué à la Chambre, c'est\nun hippopotame qu'on insulte dans l'exercice de ses fonctions ; Galiffet y\npasse à son tour et n'est plus qu'un général d'aquarium.\n   Et, quant au coup de pied contre lequel vous vous rebiffez, le coup de\npied lui-même, il est élevé à des hauteurs littéraires, il est immortalisé par\nle plus grand des poètes, par Hugo lui-même, qui ne dédaigne pas dans\nles Châtiments de l'allonger pour les siècles — sachant sans doute, lui\naussi, qu'il est certains adversaires qu'on ne fait taire     qu'à rebours.\n              Cette altesse en ruolz, ce prince en chrysocale\n              Retrousse sa moustache en croc et la caresse.\n              Sans que sous les soufflets sa face  disparaisse,\n              Sans que d'un coup de pied, l'arrachant à Saint     Cloud,\n              On le jette au ruisseau — dût-on salir l'égout.\n\n  Ce coup de pied ci, le poète pouvait douter qu'il allât bien à son adresse,\ncar la personne royale est inviolable; aussi en allonge-t-il un second, mieux\nappliqué encore, quelques pages plus loin, dans la pièce : Éblouissements.\n              Passons vite. L'histoire abrège. Elle rédige\n              Royer d'un coup de fouet, Mongis d'un coup de pied,\n              Et fuit. Royer se frotte et Mongis se rassied.\n\n   Mongis donne ici un bel exemple. Il a bien fait de se rasseoir et de ne\npas venir se dépantalonner devant un tribunal.\n   Voilà ce que les usages littéraires de tous temps ont permis et consacré.\n   Tous ces mots vifs, piquants, mordants, excessifs parfois, courent en\nliberté dans le monde des lettres depuis toujours, et leur longue impunité\nleur assure vraiment le bénéfice de la prescription.\n   Quant aux petits coups de pied, il y a beau temps qu'ils ont fait leur\nchemin.\n   En réalité, je ne saurais assez le répéter, l'honneur et la considération\nd'un homme ne souffrent pas pour y avoir été exposé. Ce peut ne pas être\namusant d'être ainsi seringué de bonne encre, mais ça ne fait de taches\nqu'au linge et on ferait mieux de laver ce linge sale en famille.\n                                                                           7\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": "                                   -   98    -\n\n   Au lieu de cela, on a tout grossi, tout exagéré, tout pris au tragique.\nC'est un article outrageant, diffamatoire!\n   Je vous ai déjà dit combien vous rompiez avec le droit — avec lequel vous\naffectez d'être en meilleurs termes que nous — si vous parliez de diffamation\ndans l'espèce, puisque l'art. 443 du Code pénal exige l'articulation d'un fait\nprécis qui expose au mépris public.\n   La phrase : « Il ment et il le sait », n'est pas l'imputation d'un fait ; c'est\nun simple démenti — dans une forme consacrée par l'usage. — Est-ce qu'on\nn'a pas vu des journaux organiser même un bureau des démentis'! La\nforme employée ici est la même que celle anoblie par un grand ministre.\nL'expression, depuis, a fait jurisprudence et dans nos Parlements elle est\naujourd'hui presque polie.\n   Il est si vrai, du reste, qu'il n'y a pas de diffamation, que — si j'en crois\nles journaux — votre requête n'a pas été appointée d'abord — ce qu'on\nn'eut pas manqué de faire s'il y avait eu diffamation.\n   Du reste, voici un témoignage intéressant ; il est de Furetière que je vous\ncitais tantôt, l'auteur du Roman bourgeois, et la distinction qu'il fait entre\nles polémiques littéraires et les injures dommageables résout tout le procès\nactuel :\n   « Un libelle diffamatoire doit contenir des injures atroces et scanda­\nit leuses, des vices secrets et des faits qui puissent ruiner l'honneur ou la\n« fortune de quelqu'un ; de telle qualité, en un mot, qu'il puisse être déféré\n« en justice. Il ne faut pas même que ces reproches soient conçus en des\n« termes généraux, mais ils doivent être particulièrement spécifiés. Si on\n« appelle un homme avare, fanfaron, goinfre, fainéant, il n'obtiendra point\n« de sentence qui oblige sa partie à le reconnaître pour un libéral, un\n« modeste, un sobre, un homme plein d'activité. Mais si on l'appelle bâtard,\n« meurtrier, faussaire, usurier, il y aura lieu de le traduire à la police.\n   « Quoiqu'un homme de lettres souffre fort impatiemment qu'on le traite\n« d'ignorant, il ne cite son adversaire qu'au tribunal du Parnasse, pour y\n« donner des preuves de sa capacité ; il faut qu'il trouve sa réparation dans\n« son écritoire et qu'il la dispute la plume à la main.\n   « Il y a encore des injures qui sont très piquantes, pour lesquelles on se\n« rendrait ridicule de se pourvoir en réparation devant les juges ordinaires. »\n   J'imagine que ces injures, très piquantes, pour lesquelles Furetière dit\nqu'il serait ridicule de se pourvoir en réparation devant les juges, ce sont\ncelles du genre de la dernière phrase de notre article qu'on a surtout incri­\nminée.\n   Le coup de pied au derrière doit être vraisemblablement une de ces\ninjures piquantes, surtout par ce temps de bottine pointue.\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "                                   —   99   —\n\n\n\n\n   Mais ici encore prenons les choses dans leur acception littéraire,- supé­\nrieure, et pas, comme on l'a fait toujours, dans leur signification littérale,\ndans leur sens bourgeois.\n   Et d'abord, quant à Sganarelle, écartons toute autre signification que\ncelle du personnage de Molière qui reçoit des coups de bâton et des coups\nde pied. — Mon honorable contradicteur a bien voulu déclarer que partout\noù il pouvait soupçonner une intention noble, plutôt qu'une intention\nbasse, il choisirait la première. C'est le moment d'opter dans le sens que\nj'indique. — D'autant plus que le contexte explique ici très bien le Sgana­\nrelle. — C'est une allusion au premier acte du Médecin malgré lui, où\nLucas et Valère allongent des coups de pied à Sganarelle :\n   Tu es médecin. — Non. — On le frappe. — Mais si, tu es médecin. —\nOn le frappe encore, jusqu'à ce que Sganarelle avoue tout ce qui leur plaît ;\noui! oui! je suis médecin! je suis apothicaire!\n   Ici Max Waller — avec ses amis — joue la même scène pour que son\nadversaire reconnaisse qu'il est... écrivain malgré lui.\n   Et ce n'est pas seulement Sganarelle qu'on traite de cette façon. On\nraconte que Georges II, roi d'Angleterre, congédiait ainsi ses ministres.\nCe n'est donc pas si mal porté; et on peut bien admettre ces choses\nune fois qu'elles sont reçues.\n   D'autant plus qu'ici c'est un coup de pied au derrière en effigie. Derrière\nici, c'est... une figure! c'est un coup de pied théorique, imaginaire, litté­\nraire ; cela veut dire : quittez-moi la partie ; cessons-en ; je ne discute plus\navec vous; je vous ferme la porte au nez.\n   C'est une bravade, une provocation si l'on veut.\n   Du reste, vous l'avez compris vous-même dans ce sens ; mais le ton, la\nforme surtout vous déplaisent. Encore si c'était un soufflet, disiez-vous\ntout à l'heure. Un soufflet, ce n'est rien — c'est moins outrageant — c'est\npresque honorable! Mais un coup de pied, un coup de pied au derrière.\n   Voici qui va vous consoler, c'est la jolie définition qu'on a donnée du\ncoup de pied au derrière : Un soufflet qui n'a pas de prétention.\n   Maintenant votre amour propre est tout à fait à l'aise. — Ce qu'on\nvous a envoyé c'est donc l'équivalent d'un petit soufflet sous bande.\n   Mais tous les jours cette chose arrive : récemment encore, après la\nmort d'Olivier Pain, Rochefort écrivait à Lord Lyons, le ministre d'An­\ngleterre, qu'il le souffletait sur sa vieille figure d'ambassadeur. C'est le\nmême cas, sauf que M. Wauwermans ne représente même pas la littéra­\nture.\n   Et puisqu'au point de vue de votre action, vous devez arguer d'un dom-\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "                                  —   100 —\n\n\nmage, il est certain que le coup de pied en question ne peut causer un\npréjudice — étant donnés les préjugés du monde — que si on le garde ou\nsi on veut se le faire payer.\n   C'est purement et simplement une invitation à la valse. Et dans ce cas\nle dommage, l'atteinte à la considération résulte, non pas de l'invitation à\nla valse, mais du refus de valser.\n   Alors le dommage serait votre propre fait.\n   En résumé, Messieurs, je vous ai montré que l'article incriminé trouve\nsa justification dans les usages constants de la polémique entre écrivains,\nce qui constitue en quelque sorte à notre profit une espèce de droit coutu­\nmier des gens de lettres\n   Je vous ai signalé cette tradition à travers toute l'histoire littéraire; elle\nsubsiste aujourd'hui et pour ceux qui ne se bornent pas — comme mon\nhonorable contradicteur — à la lecture du Code pénal, ce brave livre réa­\nliste, comme il l'a appelé, pour ceux qui connaissent les allures de la jeune\npresse littéraire, de certains journaux de Paris, — comme Lutèce, — il\napparaîtra clairement que nous n'avons pas dépassé la mesure ordinaire.\n    D'autant plus que telle est l'allure batailleuse de la revue au seuil de\nlaquelle on a accroché un écusson avec cette devise significative : Ne crains.\n Donc ceux qui y viennent, qui entrent en lutte avec elle, savent d'avance\nle ton qui y règne et l'acceptent. Le tribunal aura à tenir compte de ce ton\nhabituel, car il exclut une intention spécialement méchante vis-à-vis du\ndemandeur ou un dessein de le vouer au mépris public.\n    Le tribunal voudra bien aussi tenir compte des milieux. Les artistes ont\nl'épiderme sensible et le poète latin avait raison de les trouver irritables :\n Genus irritabile vatum. Eux qui souffrent à penser, qui vivent de la vie\n des nerfs, sont plus susceptibles que personne et c'est pour cela sans doute\n que leurs vivacités sont fréquentes et excusables.\n    Du reste le tribunal tient toujours compte du milieu pour apprécier la\n valeur d'une injure ; ainsi en matière de divorce, un même mot devient une\n injure grave, déterminante au point de vue de la réussite d'une action, s'il\n est dit dans le monde, dans l'aristocratie.\n    Prenons par exemple une injure quotidienne en pareille matière, le mot\ncatin.\n    Le tribunal me passera bien ce mot qui, du reste, est moins roturier\nqu'on le pense; il a été anobli par Shakespeare dans la sublime scène où\n Desdémone implore Othello :\n    — Mon bon seigneur! qu'ai-je donc pu faire contre vous?\n    — Catin.\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "                                 —   101 —\n\n\n   — Vous n'allez pas me tuer sans me laisser au moins dire ma prière?\n   — Catin.\n   — Vous ne voudrez pas tuer mon âme avec mon corps?\n   — Catin !\n   Prenons donc ce mot. Eh bien ! qu'un homme du monde en insulte sa\nfemme, celle-ci souffrira une injure grave et pourra être, pour cela seul,\nadmise à triompher dans une action en divorce. Au contraire, dans le\npeuple, dans la classe ouvrière, le mot est si usuel qu'il n'est plus une\ninjure — tout au plus une impolitesse.\n   Et puis, Messieurs, n'oubliez pas la provocation.\n   Pendant deux ans et demi, ce fut une série d'attaques injustes et passion­\nnées de la part du demandeur.\n   Nous avons voulu le combattre à armes loyales; nous lui avons envoyé\nun droit de réponse qu'il a refusé d'insérer; alors, poussés à bout, nous\navons pris les mêmes armes que lui, pour nous défendre, et il est mal venu\nde se plaindre.\n   Oui ! ce sont des armes prohibées avec lesquelles nous vous avons frappé,\nmais vous les avez employées le premier et nous vous avons imité par les\nnécessités de notre légitime défense.\n   Ainsi la priorité d'attaque vous rend mal fondé à vous plaindre ; et ce que\nje plaide ici est une argumentation si juridique que M. Schuermans admet\ndans son ouvrage sur la Presse cette espèce de compensation des torts réci­\nproques. Ecoutez son avis; c'est pour ainsi dire le jugement anticipatif de\nnotre procès :\n   « Il peut arriver parfois que le demandeur en réparation ait été lui-même\n « en faute vis-à-vis du défendeur.\n   « Si, en principe, l'injure ne peut légitimer la diffamation, il peut\n « cependant s'établir devant les tribunaux saisis de l'action civile une sorte\n « d'annulation des torts réciproques des parties jusqu'à due concurrence.\n   « Des torts égaux pourront se contrebalancer et faire renvoyer les parties\n « « dos à dos » avec condamnation du demandeur aux dépens ou au moins\n « avec compensation de ceux-ci.\n   « Les allégations dommageables du demandeur qui auraient précédé\n « celles du défendeur, ne rendront pas cependant non recevable l'action du\n « premier contre le second ; le tort du défendeur n'est pas excusé par celui\n « de son adversaire, mais il pourra être déclaré non fondé à se plaindre\n « d'une riposte à une attaque entamée par lui. »\n   Une riposte à une attaque entamée par lui. — Voilà, Messieurs, ce\n que vous devez retenir! Voilà ce qui domine tout ce procès. — Voilà ce\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "                                  —   102 —\n\n\nqui met les choses au point, quand on n'oublie pas que ces attaques étaient\nau fond dénuées de toute dignité et de toute grandeur, puisque les idées\nn'avaient rien à y voir, puisqu'elles n'étaient le résultat que d'une rancune\nd'amour-propre, et s'attaquaient à ceux-là mêmes — comme Camille\nLemonnier — dont on avait mendié l'alliance et l'appui.\n   Et cette exaspération est d'autant plus légitime que la cohue est nom­\nbreuse de tous ces petits jeunes gens, sans autorité et sans talent, qui\nparlent et écrivent sur l'art en amateurs, comme des jeunes filles peignant\nsur porcelaine, et qui, au lieu d'avoir estime et respect pour ceux qui sont\ndoués et qui travaillent, passent leurs dimanches, comme les gardes civiques\nde la littérature, à les critiquer, à les attaquer, à les dénoncer à la malveil­\nlance du public. C'est vraiment une chose bizarre et qu'un écrivain étran­\nger signalait : Ailleurs on éreinte ceux qui ne font rien, qui sont inutiles\nau progrès ou à la grandeur nationales ; ici, par une singulière aberration,\nc'est après ceux qui produisent qu'on s'acharne.\n   Cette exaspération s'explique d'autant plus que nous connaissons, nous,\nl'histoire artistique de la Belgique : ce sont ceux-là — ce sont leurs pareils\n— qui ont fait mourir de privation et de tristesse tous nos plus purs artistes :\nles Dubois, les Boulenger, les Degroux et aussi ce pauvre poète Eugène\nDubois, qui en fut réduit à s'aller noyer une nuit d'hiver dans l'étang d'un\nparc public.\n   C'est vous, ce sont vos pareils qui êtes responsables de ces choses, qui\nvoulez les continuer et accroître encore ce long martyrologe, cette liste\nde noms qui subsistent, aussi noirs que des remords, pour la honte d'un\npays.\n   Et voilà pourquoi on s'est indigné, on a frappé; et si aujourd'hui, vous\nqui avez commencé, — vous êtes battu, ne venez pas vous plaindre, car c'est\nune loi suprême qui veut que l'art triomphe, qui veut que ceux qui ont\nreçu cette mission sociale aient le droit de se débarrasser comme ils\npeuvent : à coups de plume, à coups de langue, à coups d'épée et aussi\nà coups de pied, de ceux qui embarrassent la route et voudraient les empê­\ncher de réaliser cette grande chose patriotique : Fonder une littérature\nnationale !\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "                                  — 103 —\n\n\n\n\n                 PLAIDOIRIE DE M. A L B E R T SIMON\n\n                      MESSIEURS,\n\n  Après l'excellente et irréfutable plaidoirie de mon honorable ami\nMe Rodenbach, il reste bien peu de chose à dire dans cette affaire.\n  Et je n'aurais pas même pris la parole, si je n'avais impérieusement\néprouvé le besoin d'insister, et sur le point de droit, et sur la nécessité de\nréduire à ses véritables proportions ce procès qui ne méritait guère les\nhonneurs de votre audience.\n  On n'est vraiment parvenu à l'élever à cette hauteur, qu'en le gonflant\ndémesurément, comme ces vessies sonores d'où ne sort cependant que du\nvent, lorsqu'on les crève comme nous allons faire.\n\n\n\n\n   Le jour, Messieurs, où M. Wauwermans a fait sa première tentative\npour collaborer à la Jeune Belgique, on lui a répondu qu'on ne pouvait\nl'accueillir, parce qu'il était soporifique. Eh bien, Max Waller devra bien\nen faire loyalement l'aveu, il a méconnu le demandeur, ce jour-là; car, en\nvérité, je n'ai vu, de longtemps, rien d'aussi réellement plaisant que le\nprocès dont M. Wauwermans est l'inventeur.\n   On a vu, de tout temps, des écrivains se lancer réciproquement à la face\nles appellations les plus désagréables, se traiter de crétins, de cuistres, que\nsais-je encore, mais jamais on n'en a vu, je pense, chercher à se faire, de ces\nprétendues injures, cent cinquante livres de rentes au denier vingt.\n   Le tribunal correctionnel n'en accorde pas souvent autant, lors même\nqu'il y a incapacité de travail, mutilation ou infirmité incurable.\n   Pour moi, Messieurs, cette demande peu sérieuse n'est pas même un\nprocès; c'est un cri, une plainte enfantine et douloureuse : « Maman,\nMaurice m'a battu, il faut le gronder, na! »\n   Et maman, c'est la justice ; et voilà ce que l'on attend de vous : une leçon\nde civilité puérile et honnête au défendeur.\n   Mais où allons-nous, grands dieux ! Vous avez là, chaque jour, cent jus­\nticiables frappant à votre porte pour obtenir justice, dans des procès où sont\nengagés les intérêts les plus considérables, vitaux même, toute la fortune\nde leur famille parfois, et qui n'y parviennent qu'après une longue attente.\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "                                   — 104 —\n\nQue va-t-il donc advenir, s'il est permis au premier venu d'encombrer vos\nprétoires et d'occuper vos audiences de pareilles balivernes?\n   On l'a si bien compris, qu'en commençant sa plaidoirie, Me de Burlet\nvous demandait la permission de déroger aux traditions, en ne vous lisant\npas immédiatement l'article incriminé.\n   Il lui fallait d'abord, disait-il, placer cet article dans son véritable cadre,\nen d'autres termes, préparer vos esprits à entendre des énormités, en faisant\nprécéder la lecture de longues considérations, d'après nous absolument\nétrangères au débat. Ne vous a-t-on pas avoué, assez na'ivement d'ailleurs,\nque cette affaire ne se plaidait pas seulement ici, mais devant l'opinion\npublique, confessant ainsi que l'on ne plaidait pas pour le tribunal seul,\nmais beaucoup pour la galerie?\n   Et pour grandir le débat, n'ajoutait-on pas que l'on plaiderait comme si\nvous étiez le jury devant qui l'on se transportait en imagination ?\n   Hélas ! que n'y sommes-nous en réalité ! Nous serions acquittés au milieu\nd'un éclat de rire homérique.\n   Et l'adversaire le sait bien, c'est pourquoi nous sommes ici.\n\n\n\n   Enfin, Messieurs, par respect pour le tribunal et pour nos éminents\ncontradicteurs, — je devrais dire notre éminent contradicteur, car nous\néprouvons le regret, bien certainement partagé par M. Wauwermans, de\nn'avoir point entendu son second conseil, Me Lejeune, — il faut bien que\nM. Warlomont réponde sérieusement à la philippique fulminée contre son\narticle prétendu diffamatoire, outrageant et attentatoire à l'honneur de\nla partie demanderesse.\n   Que de bruit pour rien, Messieurs, et comme c'est bien ici le moment de\nrappeler ce que Paul-Louis Courier faisait dire à Pierre Clavier, dit Blon­\ndeau, dans son mémoire au tribunal correctionnel de Blois.\n   Ce malheureux était accusé d'avoir insulté le maire de sa commune, en\nlui disant : Allez-vous faire f    — et c'est à cela, en somme, que se réduit\nl'apostrophe de M. Warlomont à M. Wauwermans.\n   Clavier écrivait donc à ses juges :\n\n  « Mais la plainte même, qui fait le fond de ce procès, a-t-elle apparence\nde sens? et se peut-il qu'un homme, je ne dis plus un maire, mais un\nhomme en âge de raison, hors des faiblesses de l'enfance, se tienne offensé\npour un mot (car j'accorde, je veux que je l'ai dit ce mot), pour un mot,\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "                                  — 105 —\n\ntout au plus grossier, qui n'attaque ni l'honneur ni la réputation, ni la pro­\nbité ni les mœurs de celui auquel il s'adresse, et ne peut faire tort qu'à\ncelui qui le prononce, que, pour ce mot, il veuille poursuivre, exterminer\nun pauvre domestique, qu'il fatigue les juges, entasse des écritures, amène\ndes témoins, remue des gens en place, abuse des actes publics, afin d'obtenir\nquoi? que ce malheureux, ruiné, malade, diffamé après six mois de cha­\ngrins, d'angoisses, languisse un mois dans les prisons. »\n   On n'en pourrait heureusement demander autant contre notre client,\nmais, là comme ici, on abusait véritablement de la Justice.\n\n\n\n   Diffamation ! Allons donc !\n   On plaide vraiment comme si l'on ne connaissait point le dernier arrêt de\nla Cour, dans l'affaire de Blochausen, arrêt qui nous enseigne, si nous\nl'ignorions, que, pour apprécier le caractère calomnieux ou diffamatoire\nd'un article, il faut se reporter au texte de la Loi pénale qui définit ce délit.\n   Or, quand y a-t-il calomnie ou diffamation au point de vue du Code\npénal ?\n   Lorsqu'il y a, dans des circonstances données, imputation d'un fait\nPRÉCIS.\n   Et, bien plus, d'après Haus, et l'arrêt de Cassation du 14 août 1844, il\nne suffirait pas même d'accuser, par exemple, un citoyen, d'avoir volé, il\nfaudrait encore préciser le vol qu'il aurait commis. A défaut de cette préci­\nsion, il ne pourrait y avoir qu'une injure.\n   C'est donc bien légèrement que vous nous accusiez hier de vouloir accom-\nmoder le droit, comme M. Wauwermans prétend accommoder la littéra­\nture, ou, tout ou moins, devrez-vous reconnaître, si c'est là accommoder,\nque nous accommodons en bonne compagnie.\n   Et en fait, quelle imputation précise a-t-on adressée à M. Wauwermans?\nAucune, si ce n'est d'avoir menti, sachant qu'il mentait.\n   Cela est légimite, si c'est vrai, et je le prouverai tout à l'heure.\n   Ne parlons donc plus de diffamation, ce n'est pas sérieux. Reste l'ou­\ntrage.\n\n\n\n  Outrageant, cet article? Vous ne le pensez pas vous-même.\n  Non, je ne croirai jamais, que si réellement vous vous étiez senti outragé,\nce fût au tribunal que vous eussiez demandé réparation.\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "                                 —   106   —\n\n\n\n   On m'interrompt, et l'on m'accuse, si j'entends bien, de faire, devant la\nJustice, l'apologie du duel.\n   C'est en vain que l'on tente de me faire dire ce que je n'ai ni dit ni\nvoulu dire. Loin de moi la pensée de conseiller ou d'approuver un délit,\nsoit ici, soit ailleurs. Je ne dis pas qu'en cherchant à se faire justice soi-\nmême, on eût fait bien ou mieux ; mais, me plaçant uniquement au point\nde vue des préjugés sociaux, je puis, avoir la conviction que, s'il s'était\nsenti profondément outragé, le demandeur eût fait comme tout le monde et\nsuivi un premier mouvement sur le mérite duquel je n'ai pas à me pro­\nnoncer, quoiqu'il soit celui de tous, en pareil cas.\n   Je reprends donc, et j'affirme de nouveau que ce coup de pied verbal n'a\ndéterminé aucune lésion dans les parties profondes de la dignité du deman­\ndeur.\n   Car enfin, Messieurs, voici venir une nouveauté. Nous avions déjà la\nconvention verbale, — celle que l'on ne veut point faire enregistrer, —\nvoilà maintenant le coup de pied verbal.\n   Seulement, celui-ci, M. Wauwermans tient à le faire enregistrer, — aux\ndroits fixe de fr. 2-40 sur minute, et proportionnel de fr. 2-70 sur expédi­\ntion ! Et il en veut dix expéditions, multipliées chacune par le tirage entier\nd'un journal qui ira porter la renommée dudit coup de pied, jusqu'aux\nconfins du monde littéraire.\n   Et l'on oserait soutenir, après cela, que ce coup de pied l'outrage! Per­\nsonne ne le croira.\n   Non. Ce n'est là ni un outrage, ni une voie de fait, c'est une formule,\nun congé sans appel, pareil à celui que tout le monde a donné, au moins en\nimagination, aux commis-voyageurs en vins, par exemple, qui prétendent\nvous inonder de leurs articles, comme le demandeur a voulu inonder de sa\nprose les colonnes de la Jeune Belgique.\n   Cela peut être désagréable, brutal même; cela n'est point injurieux dans\n sa portée réelle, et, je le répète, M. Wauwermans ne l'a point envisagé\n comme une injure.\n\n\n   Mais quel est donc alors le mobile de son action?\n   C'est une gageure, pas autre chose : il avait juré qu'il écrirait dans la\nJeune Belgique, de gré ou de force. Et, n'y étant point parvenu par la per­\nsuasion, il veut au moins lui imposer sa littérature, sous forme de conclu­\nsions, entérinées par le tribunal. Piètre fiche de consolation en vérité, la\nchose fût-elle possible !\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "                                 — 107 —\n\n   Hé ! mais voilà qui était bien inutile ! et si vous aviez seulement ouvert\nle traité de Schuermans, à la page 99 du tome II, vous auriez lu ceci :\n   « Toute espèce de malice, de persiflage, de manquement à la bienséance,\nà la discipline des honnêtes gens, en un mot, tout écart nuisible à la\nvérité (1), donnera lieu à insertion de réponse ».\n   Voilà ce qu'il fallait faire : User du droit de réponse, tout simplement.\n   C'était bien le cas; il y avait précisément une incivilité, et c'était assez\npour pénétrer chez nous, de force, quoique sans jugement.\n   Vous vous fussiez épargné l'aventure judiciaire, très désagréable en\nsomme, dont vous êtes en ce moment le héros; et voyez, alors, quel joli\nhorizon s'ouvrait devant vous :\n\n\n\n  Vous eussiez pu répondre par exemple : « M. Warlomont, vous dites que\n« je suis un cancre. Eh bien ! vous mentez et vous le savez! car je collabore\n« à un des grands journaux de Bruxelles, — qui a bien un peu l'habitude\n« d'être défendeur dans les procès de presse, mais qui n'en est pas moins\n« un très grand journal, chacun sait cela, — de plus, j'ai fondé la Revue\n« contemporaine, — que Me de Burlet, soit dit en passant, aura grand tort\n« de qualifier un jour, d'obscure, — et cette revue ne peut suffire aux\n« demandes d'abonnement.\n  « Or, pareil succès ne va pas aux cancres !\n  « M. Warlomont, vous dites que je suis un abcès froid ! vous mentez et\n« vous le savez! car, vous le voyez, je perce... à la faveur du droit de\n« réponse, ce rempart de dédain dont vous avez armé votre revue, contre\n« mes tentatives indiscrètes.\n  « M. Warlomont, vous dites que je suis inexistant; vous mentez et vous\n« le savez, car je puis dire, à l'instar de Descartes : « Je reçois un coup de\n« pied, donc je suis ! »\n  « Et puis enfin, si vous me donnez ce coup de pied aérien, moi j'use de\n« la même voie, je vous allonge un coup d'épée sur l'aile du Zéphir, et\n« vous voilà aussi inexistant que moi, car il est bien entendu que je vous\n« tue! »\n\n\n  Mais voilà, comme nous le disait hier M\" de Burlet, — et ce n'est pas\n\n\n  (1) B. J., XIII, 1525.\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": "                                 — 108 —\n\nmoi qui le lui ai fait dire, — chacun sait que M. Wauwermans ne se bat\npas... même en imagination!\n   Et il n'accepte pas davantage le combat par la plume. Ceci, serait-il un\naveu d'impuissance justifiant les critiques de Max Waller, à l'endroit de\nl'écrivain qu'il en accuse ?\n   On pourrait le croire. Mais alors, encore une fois, quelle singulière idée\nde faire ce procès ! car jamais le tribunal, quoi qu'il décide, ne pourra faire\nde M. Wauwermans un grand homme. Il ne peut pas lui délivrer un brevet\nde capacité.\n   Et quand il déciderait que Max Waller a eu tort de dire ce qu'il pensait,\nil n'en résulterait pas encore qu'il eût tort de le penser.\n   Je vois l'adversaire faire un signe de dénégation. Me trompé-je? Ce n'est\npas cela non plus que vous cherchez?\n   Ah! prenez garde alors, car il ne reste plus qu'un mobile à vous suppo­\nser : l'argent.\n   En effet, vous demandez 3,ooo francs de dommages-intérêts, je l'avais\noublié.\n\n\n   Et vous demandez même la contrainte par corps !\n   Fi donc ! la contrainte par corps ! et c'est un écrivain qui la demande\ncontre un autre écrivain.\n   La contrainte par corps, une des dernières entraves qui existent à la\nlibre expression de la pensée humaine, et contre laquelle proteste tout\nhomme de lettres digne de ce nom.\n   Vous même laissiez hier dans l'ombre ce passage de votre assignation\nque je vous ai forcé à lire, parce qu'il accuse vos tendances.\n   Oui, c'est bien de l'argent qu'il vous faut, et de crainte qu'il ne vous\néchappât, le cas échéant, vous avez demandé l'application de cette mesure\nodieuse, digne sceur de la censure, qui seule, vous le croyiez du moins, pou­\nvait vous assurer la perception effective des écus.\n   Rassurez-vous ; Max Waller est d'un monde où l'on paie ses dettes,\net si, par impossible, une condamnation de ce genre pouvait intervenir,\nvous ne perdriez rien, en fait d'argent du moins.\n   Trois mille francs ! Thérapeutique nouvelle ! l'emplâtre en billets de\nbanque faisant la concurrence au papier Fayard et à la peau divine ! Mais\nthérapeutique coûteuse, à laquelle le médecin n'aura point recours, la où il\nn'y a pas même un bleu. Ne l'a-t-on pas dit hier, d'ailleurs? « Les gens\nque vous tuez se portent assez bien. » Parole imprudente, s'il en fût, de la\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "                                     — 109 —\n\npart de celui qui réclame le prix du sang versé... toujours en imagination.\n\n\n\n   Mais qui donc, Messieurs, nous fait ce procès vertigineux?\n   C'est l'homme qui, outré de dépit de ne pouvoir collaborer avec les soi-\ndisant pornographes, les abreuve d'outrages, systématiquement et de parti\npris, depuis qu'il a perdu tout espoir d'être accueilli chez eux.\n   Dans ces articles inqualifiables de la Revue contemporaine et du\nPatriote, où Ric-Rac ou Fontanar ose nous traiter de « Mangins, mar­\nchands de scandale, inspirant le dégoût, pornographes, saligauds, » que\nsais-je encore, pas une ligne qui ne soit un outrage !\n   Et que l'on ne parle pas de mauvaise foi dans la défense, alors qu'hier\nmon contradicteur accusait la Jeune Belgique de provoquer pareil procès\npour s'en faire une réclame bruyante; relisons, si vous voulez bien, cette\nréponse de Max Waller au Patriote, dans laquelle il disait :\n\n   Vous avez une façon d'entendre la réclame, qui n'est pas neuve, mais qui est toujours\nexcellente Le succès de f Hystérique est désormais certain, et précisément à l'heure où\nl'on se réabonne, voilà un coup de tam-tam qui fera un bien énorme à la Jeune Belgique.\nCinq francs par an, vous savez! On s'abonne chez tous les libraires. Voulez-vous des\nprospectus?\n   Tenez, si vous obtenez de votre ministre, comment le nommez-vous? enfin celui qui\nrime à « houste ! », si vous obtenez de lui qu'on fasse une descente chez moi et qu'on\nsaisisse les numéros de la Jeune Belgique, je vous brûlerai des cierges.\n   Pensez donc, nous passons martyrs du coup, sans compter qu'une réimpression sous\nle manteau se vendrait comme du pain.\n   Et les procès ! Quelle aubaine! Souvenez-vous de Madame      Bovary.\n\n  Peut-on, de bonne foi, trouver l'indice d'une réclame, dans ces lignes iro­\nniques que personne ne saurait prendre au sérieux? C'est une boutade très\nspirituelle que M. Wauwermans n'a pas comprise sans doute, pour l'inter­\nprêter aussi mal.\n                                           *\n\n   L'injure systématique est tellement patente, de la part de l'adversaire,\nqu'il s'est livré à de longues querelles de mots pour vous prouver que l'épi­\nthète de pornographes n'est pas un outrage, essayant ainsi, et en s'attachant\nà ce mot seul, de détourner votre attention du mot saligauds. Mais cette\ninjure, Messieurs, vous ne devez point l'oublier; et l'on soutient vainement\nque cela s'adressait à « l'École », non au défendeur, alors que l'on a osé\nécrire ceci, en anathématisant ceux qui vantent le talent de Camille Lemon-\nnier : « Notez que ceci est écrit sous l'inspiration de Max Waller, fils\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "                                       110\n\n\n\ndu docteur Warlomont, dont on connaît les philippiques accadémiques sur\ncette question. Ah! les saligauds qui trouvent excusables et dignes de leur\nadmiration ces ordures raffinées. »\n   Il est vrai que s'il ne décline pas formellement la paternité de ces articles\noutrageants, M. Wauwermans se dit aujourd'hui, et pour les besoins de la\ncause, en mesure de prouver que tout y est de lui, sauf, précisément, les\ninjures. Il paraît qu'ils se mettent deux pour faire cette copie là, l'un qui\nécrit, l'autre qui insulte. C'est complet !\n   Et jusqu'au père du défendeur, qui n'avait rien à voir en cette aventure,\net que l'on mêle méchamment à cette bagarre discourtoise!\n   N'est-ce pas odieux? J'en appelle à tous les gens de cœur.\n   Et après cela on ose traiter la défense de piteuse.\n                                         *\n\n   « Mais, dit-on, les articles de 1882 ne vous ont point parus si blessants\n« que cela, car, à cette époque, vous collaboriez avec nous à la Revue con-\n« temporaine, et vous nous avez même dédié La Vie bête dans les termes\n« les plus amicaux. »\n   C'est vrai, mais dans les articles de cette époque, M. Wauwermans ne\ncitait nominativement personne et, à moins de supposer, ce que je ne veux\npoint croire sans preuve, qu'il visait son collaborateur sans oser le désigner,\nMax Waller, n'avait point à se formaliser d'appréciations qui n'étaient par\ndirigées contre lui.\n   D'ailleurs, cette collaboration n'a été qu'éphémère.\n   Et au surplus, mon argumentation tend moins à établir une provocation\njuridique, qu'à montrer M. Wauwermans inaugurant les procédés et le ton\nde polémique qui le font crier si fort aujourd'hui.\n\n\n\n   Il nie que ses attaques réitérées soient le fruit du dépit. Il s'est cru,\ncomme publiciste, et par conviction, s'il faut l'en croire, obligé ou fondé à\nblâmer les tendances littéraires de la Jeune Belgique. Il a voulu sauver le\nCapitole de la moralité littéraire !\n   Fallait-il pour cela recourir à l'injure?\n   Nous vivons, hélas ! dans un siècle de gommeux, nés en cravate blanche\net le monocle dans l'œil, amateurs seulement de courses, de cafés-concert,\nde femmes et de jeu, tourbe stérile de décadents et de déliquescents, comme\non l'a dit de fort pittoresque façon. Dans ce désert du travail se rencontre, par\nhasard, un groupe de jeunes gens laborieux, ayant l'enthousiasme et la foi\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": "                                    111\n\n\n\ndans leur œuvre, à ce point que Me de Burlet a été entraîné hier à faire\nun éloquent éloge des fondateurs de la Jeune Belgique. M. Wauwermans,\nlui, préfère les insulter !\n   Certes, ils n'ont pas donné encore tout ce qu'ils peuvent donner ; ils ne\nsont exempts ni d'erreurs ni de défaillances; aussi, critiquez, blâmez, con­\nseillez-les, je n'y contredis point. Mais n'injuriez pas ; saluez. Ils sont vivants\nau moins.\n   Et cette piécette de Max Waller, que l'on vous lisait hier, Messieurs,\ncomme échantillon de pornographie, et pour soulever vos dégoûts. Proh\npudor! l'horreur! quelle malpropreté!\n   Allons donc. Rien n'est sale, quand l'objectif de l'artiste n'est pas unique­\nment d'éveiller des pensées malsaines, de chatouiller les vices du lecteur.\nL'art couvre et ennoblit toute production de l'esprit.\n   D'ailleurs, cette marée rouge qui semble alarmer tant nos contradicteurs,\nne fait-elle point l'objet d'une étude et d'un développement admirables, dans\nLa Joie de vivre de Zola ?\n   Et nous faudra-t-il assister à ce spectacle bouffon de voir Zola, lui aussi,\ntraité de saligaud par qui ? par M. Wauwermans !\n   Je me hâte de le dire, libre à tous de n'aimer point l'école naturaliste, ni\nLemonnier, qui est déjà grand, ni l'œuvre désormais impérissable de Zola,\nplus grand encore; mais le droit de leurs détracteurs ne va pas au delà de la\ndiscussion.\n\n\n  « Ce n'est point là pourtant, s'écriait-on, de la littérature honnête ! »\nVoilà deux mots sur lesquels il conviendrait de s'entendre, d'abord.\n  Qu'est-ce, s'il vous plaît, que la littérature honnête? Voyons, citez-moi\nvos auteurs. Est-ce Télémaque? ou le Voyage du Jeune Anacharsis en\nGrèce? Oui? mais votre montre littéraire retarde! c'est le loto de la littéra­\nture, cela. Et vous savez bien que notre siècle ne joue plus au loto !\n  Vos effarouchements de jeune fille me stupéfient vraiment. Et les musées\nalors! Allez-vous demander aussi que l'on en proscrive toutes les nudités?\nLe Louvre, Rome, Florence, vont devoir vêtir leurs Vénus pour vous\ncomplaire ?\n  Au fait, n'a-t-on pas été — ici nous touchons au ridicule — jusqu'à\nreprocher à la Jeune Belgique le frontispice de sa revue : Une femme toute\nnue! C'est affreux! Et cette femme, Messieurs, savez-vous quelle elle est?\nC'est la Vérité; cette pauvre Vérité, habituée à courir les chemins, toute\nnue, depuis qu'on l'a vue pour la première fois, et qu'il va falloir habiller,\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": "                                   —   112 —\n\n\n dût-elle en mourir de chaleur, pour ménager les pudeurs de M. Wau-\n wermans !\n   En vérité, tenez, ce serait trop drôle, si notre adversaire n'avait osé parler\n de mauvaise foi !\n                                        *\n\n     Et pourtant, Messieurs, Max Waller est à ce point partisan de la liberté\n  sans limites, qu'il avait dédaigné tout cela. Une seule fois, lorsque le\n Patriote s'est attaqué à son père, il avait perdu patience et avait usé seule­\n ment du droit de réponse, en la spirituelle manière que je vous ai montrée\n tantôt ; tel était encore son dédain à ce moment que, le Patriote n'ayant\n point inséré sa réponse, il n'avait pas même insisté.\n     Mais le demandeur devait aller plus loin : ce n'était pas assez d'avoir\n traîné sur la claie les membres de la Jeune Belgique, il fallait tenter de les\n désunir.\n     Il savait que la règle de la maison était une neutralité absolue en matière\n de politique, non seulement parce que ces messieurs rêvent un idéal plus\n élevé, mais parce que, et surtout, toutes les opinions étant représentées\n parmi eux, ils collaborent en grand nombre à des journaux de toutes\n nuances.\n    Et à cet égard, on peut dire que si Max Waller, leur directeur, n'a signé\n aucun engagement, il y a certainement promesse tacite de sa part de ne\n donner à l'allure de leur publication aucun caractère déterminé.\n    Cela est si vrai que jamais il n'a publié, comme dans le cas de l'Hysté-\n rique, aucun ouvrage anticlérical, sans en faire précéder l'extrait d'une\nréserve générale quant au fond; et M. Wauwermans le sait bien.\n    Or, qu'écrit-il dans l'article qui a provoqué l'article incriminé? Il affirme\nnettement et impudemment que la Jeune Belgique est une revue archi-\nlibérale. Et aujourd'hui, il nous demande en plaidoirie, le bon apôtre, si\nnous considérons cela comme une injure? Non, cent fois non, mille fois\nnon! et si l'épithète d'archi-libéral avait été adressée à Max Waller person­\nnellement, je crois pouvoir affirmer qu'il s'en fût senti honoré ; mais, — et\nlà est la perfidie, — c'est le journal, c'est le groupe tout entier que l'on qua­\nlifiait ainsi, dans le but que je viens d'indiquer.\n    Si cette affirmation téméraire n'était point démentie formellement et\nimmédiatement, c'était la dispersion à bref délai. Aussi, le démenti du\ndirecteur ne s'est-il point fait attendre.\n   A-t-il excédé son droit ? Dans le fait, non, dans la forme, peut-être, mais\nseulement à cette condition qu'en accusant M. Wauwermans de mentir\nsciemment, Max Waller ne dît pas vrai.\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "                                  —   113    -\n\n\n   Eh bien, il disait vrai, car on peut, sans injurier M. Wauwermans, je crois,\npenser d'après l'allure et les tendances de ses écrits, qu'il est conservateur.\n   Et vous savez — ce n'est pas contesté — en quels efforts il s'est épuisé\npour être accueilli parmi ceux que Max Waller représente ici.\n   Il aurait donc, lui conservateur, aspiré à écrire dans une revue qu'il\nqualifie d'archi-libérale. A qui espère-t-il le faire croire? Et M. Waller\npouvait il dire oui ou non que le demandeur affirmait un fait controuvé,\nle sachant controuvé ?\n   Le démenti a été sévère, rude, brutal même, mais mérité et par consé­\nquent légitime.\n\n                                       * *\n   Restent les appréciations.\n   Ici Me Rodenbach vous a démontré, mieux que je ne saurais faire, que\ntoutes les épithètes incriminées ont une signification commune, sous des\nformes variées. Toutes se réduisent à ceci : M. Wauwermans est un écrivain\nsans talent, impuissant, inepte, une nullité parfaite, moins que rien. C'est\nl'avis de Max Waller, et il a le droit de l'émettre. Qui s'adresse au public\nfait appel à la critique et doit savoir la supporter large, entière, injuste\nmême.\n   Me De Burlet lui-même ne nous disait-il pas, hier, que la Vie bête,\nde Max Waller, était l'ouvrage le plus insignifiant qui fût; que Max Waller\navait de l'esprit, peut-être, mais ailleurs que dans ses écrits; que la littéra­\nture naturaliste, et spécialement celle de notre client, était ignominieuse ?\nJe crois même avoir entendu le mot pitre!\n   Or, voyez-vous le défendeur demandant 3,000 francs de dommages-\nintérêts pour cela? Plaisanterie, n'est-ce pas? Mais alors, veuillez donc la\nliberté pour les autres aussi, et ne vous montrez pas si puérilement cha­\ntouilleux.\n\n\n  Messieurs, pareilles appréciations valent ce qu'elles valent, selon qu'elles\nsont, ou non, justes et méritées; si M. Wauwermans avait jadis écrit que\nVictor Hugo était un raté de lettres, pensez-vous que celui-ci s'en fût ému?\nPourquoi donc M. Wauwermans ne fait-il pas comme eût fait Victor\nHugo? Il a tort, le modèle vaut d'être imité.\n  D'ailleurs, la question n'est pas de savoir si M. Wauwermans s'est senti\noutragé, mais si les propos de Max Waller étaient injurieux en thèse\ngénérale, au point de vue du sens commun et de tout le monde, et s'ils\n                                                                        8\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "                                   —   114   —\n\n\n étaient de nature à atteindre le demandeur dans son honneur et à l'exposer\nau mépris public. Sur ce point je le mets au défi de faire la preuve d'un\ndommage quelconque, car j'affirme que nul ne lui a refusé la main depuis\nl'apparition de l'article en question, du moins à cause de cet article.\n   Il se pourrait, il est vrai, que ceux pour qui Max Waller serait un\noracle, fussent détournés de lire les œuvres de M. Wauwermans, mais ceci\nne donne plus ouverture à réparation judiciaire ; la loi protège les droits, et\nnon de simples intérêts, et si les intérêts commerciaux du demandeur sont\natteints, il prendra facilement sa revanche en produisant un chef-d'œuvre,\nce qui ne doit point lui coûter.\n                                        *\n\n   Est-ce tout? Non. Il y a encore le coup de pied au derrière, que, par un\neuphémisme, un peu hardi peut-être, notre honorable contradicteur quali­\nfiait d'injure jetée à la figure, de flétrissure mise au front de son client !\n   Traduction vulgaire de ce coup de pied : « Et maintenant vous\nm'ennuyez, allez-vous-en au diable ».\n   Je l'ai dit déjà, cela n'est point injurieux, mais je confesse sans peine que\nc'est vif, incivil et difficile à digérer; mais, ne l'oubliez pas, Messieurs, il\ns'agit d'une querelle de journalistes, et, afin de ne point tomber dans des\nredites, je me borne à vous lire ce jugement du tribunal civil de Tongres,\ndu 15 avril 1851, jugement dans lequel il suffirait presque de changer les\nnoms, pour qu'il pût être rendu par vous.\n   Ecoutez :\n\n   « Attendu qu'il est de notoriété publique que le demandeur est rédacteur\ndu journal flamand intitulé De Limburger; que dans les articles incriminés,\nainsi que dans le cours des débats, cette qualité de professeur journaliste\nlui a été constamment attribuée sans qu'il l'ait répudiée ; qu'il existe entre\nce journal et la Vedette un antagonisme généralement connu, qui a donné\nlieu, entre les deux journaux, à une polémique fréquente et souvent peu\nmesurée ; que, par suite, le défendeur a pu se permettre envers le demandeur\ndes allégations et des expressions qui, s'adressant de journaliste à journa­\nliste, perdent par cela même beaucoup de leur gravité et de leur importance\naux yeux du public, lequel ne les considère ordinairement que comme des\nlicences plus ou moins autorisées par les habitudes de la presse; qu'en outre\nces sortes d'attaques ne sont souvent que des représailles provoquées par\ncelui-là même qui ensuite se croit fondé à venir en demander réparation ;\n   « Attendu qu'il résulte de ces circonstances que si l'on peut reprocher\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "                                 —   115   —\n\n\n\nau défendeur d'avoir été trop passionné dans ses attaques et trop violent\ndans son langage, il est néanmoins impossible d'attribuer aux articles incri­\nminés un caractère d'injure ou de calomnie préjudiciable tel qu'ils puissent\nservir de fondement à l'action du demandeur ;\n   « Par ces motifs, déboute...., etc. »\n   Il n'y a pas un mot à ajouter à cela, et l'on ne saurait mieux dire.\n\n\n   Et maintenant, quelques mots pour me résumer.\n   Que serait-il advenu, pensez-vous, si, au lieu d'adresser l'article incri­\nminé à M. Wauwermans, Max Waller eût dit publiquement sur le\ncompte de son adversaire, tout ce que cet article contient? M. Wauwermans\neût-il osé porter plainte au parquet, du chef de diffamation? Je l'en défie.\nLe procureur du roi, en tous cas, n'y eût point donné suite.\n   Et, si Max Waller avait dit publiquement toutes ces choses à\nM. Wauwermans, celui-ci eût-il osé porter plainte au commissaire de\npolice? Je l'en défie encore, car ce magistrat se fût refusé à dresser procès-\nverbal.\n   Quant au jury, je le répète, il eût éclaté de rire.\n   Voilà pourquoi, Messieurs, on a préféré la petite porte de l'action aqui-\nlienne, — assez peu nettement formulée d'ailleurs dans l'exploit introductif\nd'instance, mais nous n'ergoterons pas pour si peu ; supposons qu'elle y soit,\nau moins en germe, — encore faut-il prouver cet insaisissable dommage\ndont vous poursuivez la fantaisiste réparation, tout en affirmant que, tué\npar nous, vous vous portez fort bien.\n   C'est cette démonstration impossible que j'ai vainement attendue pen­\ndant les deux plaidoiries de notre contradicteur, et j'ajoute que l'inanité de\ncette attente n'est point pour nous étonner.\n   Non, Messieurs, il y a des procès que l'on ne fait pas, et celui-ci est du\nnombre !\n   Il fallait dédaigner ou riposter, comme Max Waller a fait, lui, aux deux\népoques différentes que j'ai indiquées tout à l'heure ; seulement, la riposte\nn'est pas dans le tempérament de M. Wauwermans; il l'admet si peu qu'il\nn'a pas même fait insérer, dans le Patriote, la mordante, mais très fine\nréponse de notre client.\n   A la suite d'une attaque nouvelle, d'un caractère tout spécial, Max\nWaller s'est vu forcé de reprendre la plume, et, désespérant de se faire\nentendre en français, il s'est mis, cette fois, au diapason de son adver­\nsaire.\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "                                        — 116 —\n\n   Tout cela, Messieurs, n'a point sa place ici, mais à la Halle; et ce que\nnous reprochons à M Wauwermans, ce n'est pas tant encore de s'être\nmontré agressif et grossier, que de se formaliser lorsqu'on lui répond sur le\nmême ton.\n   Telle sera aussi votre conviction, et vous ne suivrez point le demandeur\nsur le terrain où il cherche à vous entraîner ; j'ai tous mes apaisements à\ncet égard.\n\n\n\n                                            II\n              DOCUMENTS COMPLÉMENTAIRES\n\n      LES DÉBUTS DE RIC-RAC DANS LA L I T T É R A T U R E\n   Voici une lettre de M. Paul Wauwermans à M. Camille Lemonnier qu'il appela plus\ntard « LE PROPHÈTE DU CHARABIA » ; à cette lettre était joint l'article de haute joie qui le\nsuit. Nous livrons l'un et l'autre à l'esbaudissement des populations :\n\n                                                          Bruxelles, g décembre 1882.\n                    MONSIEUR,\n\n   C'est un inconnu qui vient solliciter la protection du chef de l'école ;\nvos exemples portent leurs fruits dans la jeune génération, nous nous\nsentons tous entraînés vers le combat viril et intellectuel, vers l'idéal d'une\nlittérature moderne et nationale, littérature dont vous êtes le maître et\nl'initiateur.\n    La route est difficile : il nous faut du secours : vous encouragez tous les\nefforts : jugez donc de ceux-ci.\n   Ce fatras de cinq pages mérite-t-il de gésir ignoré au fond de votre\ncorbeille à papiers, ou bien apparaîtra-t-il triomphant dans l'Europe du\ndimanche. Je ne sais, — c'est à vous de juger s'il est digne des honneurs de\nl'insertion que moi son père adoptif, je viens solliciter en son nom.\n    Mais quel que soit son sort, je veux qu'il vous dise, que dans les univer­\nsités, il est une génération qui se voue à l'art d'écrire, et groupe ses efforts\npour vous suivre dans la voie où vous l'avez précédé. —\n    Mon audace n'aurait-elle d'autre résultat que de vous confirmer ce fait\nque je m'en applaudirais déjà.\n    Et maintenant, Monsieur, soyez-moi juge, juge indulgent comme vous\nl'êtes pour les jeunes, prononcez votre verdict, il sera écouté.\n    Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.\n                                                          PAUL WAUWERMANS.\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                                              —    117    —\n\n\n\n\n                                  LEÇONS DE DANSE (I)\n                                                                           A CAMILLE LEMONNIER.\n\n    Je sais dans une bonne ville de Belgique, un coin ignoré, emprisonné en dépit des\n siècles dans le galbe Espagnol.\n    Et c'est plaisir à voir, la lune malicieuse ourlant de lisérés d'argent les dentelures des\n pignons, découpant sur l'ecu sable de la nuit le rouillis des girouettes armoiriées.\n    Sur les créneaux breche dents des jardins en terrasses, s'accoude l'echevelement des\n arbres fantômes, et les moucharabis vitraillés en echiquier, menacent de tout leur pesant\n les ambulations des allants.\n    Voire qu'au dire populaire, les truands du temps passé verouillés dans le carcan des\n armures castilannes installent la nuit cénacle sur les huis engazonnés — A deux coudées\n de là exulte la grouillis moderme, et joyeuse exhubère la vie d'àprésent. Façades drapées\n dans la contemporaineté étalent le toc mauvais goût des sculptures en carton pierre; le\n gaz ricoche blâfard sur les œuvres de soie blotties chatoyantes entre les etincellements\n des glaces.\n    Bizarre antithèse; la vie qui vient, la vie qui s'en va.\n   Au milieu de l'enchevêtrement de ruelles qui reunit ces deux régions hurlantes de\n disparité est un etablissement haut en chic voué à l'art des salamalecs et des entrechats.\n   Au fond d'une cour où ballottent dans leur attitude dépenaillée de squelettes, les\nyeuses rabougries est une grande salle, lieu d'étape obligé entre les ignorances de la\nmarche bête et les glisseries des parquets aristocratisés. —\n   En vertu de l'adage de Beaumarchais le cynique, chaque semaine l'un et l'autre sexe,\n exerce ses aptitudes dans un talent qui tient porte d'entrée sur les ministères...\n   Simuler des entrechats : le plus sérieux de la vie moderne est là.\n   Voilà pourquoi des soirs d'hiver Henry pergeait dans ce quartier bizarre de la vieille\ncité.\n   Peignons Henry : Il à vingt printemps dirait l'idéaliste qui ne voit lui dans la vie que\nle printemps.\n   Maintenant clamez à l'absurde à l'incroyable tandis que je déroule le fouillis des idées\nd'Henry sur l'amour et la femme.\n   Sceptique avant les ans, la raison à etouffé la passion et il a plutot connu la femme par\nle raisonner; qu'il ne l'a comprise par l'amour.\n   Il craint le mariage : il faut pour lui le caractère la richesse, la beauté — on ne connaît\nde la femme que la beauté, la richesse, le caractère.\n   Et ce renversement à l'ordre logique de la connaissance exigé par le maistre philo­\nsophe, rend songeur l'aspirant à la vie à deux...\n   Qu'est-ce la femme?\n   Il a scruté le rictus sensuel des carabins d'amphithéâtre, et il a été visionné par\nl'impure en oripeaux des bas cotés du trottoir.\n   D'autres, des amoureux ceux-là, l'ont evoqué idealesque comme dans pages sucrées\nd'un fatras Romantique :\n   C'est le séraphin du concert celeste, la madone des vitraux gothiques !\n   Et il se sent lui balotté entre l'ange et la bête : il flotte indécis de la loi des milieux,\nignare de la synthèse du bien et du mal, rejeté par cette vague horreur qui propulse,\naimanté par ces mystères de l'inconnu qui fascine...\n   Non la femme n'est connue jamais de l'homme ; pas même après le mariage !\n\n\n  (1) Inutile de dire que nous respectons SCRUPULEUSEMENT la ponctuation et l'orthographe de l'autour. Au\nreste, si celui-ci le désire, le manuscrit sera affiché.\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "                                        —    II8   —\n\n   Comme un automate il se laisse conduire en ce « sanctuaire voué à la déesse choréogra­\nphique » guidé sans doute par le fatum de sa destinée.\n   Quand il fut entré, ébahi, il s'arrêta dans la rondeur de l'habit noir : sur une banquette\npepiait le peuple feminin des élèves, attendant les premiers rythmes du piano orchestre.\n   Il était là en presence d'un monde nouveau et inconnu; et il pouvait se poser le\nColomb de cette Amérique.\n   S'il avait accosté dans la rue cette noire à l'oeuil petillant à la casaque velours rouge,\nles dieux pontifiant aux destinées du high life auraient dans un froncement de sourcils\ndecroché leur olympe de foudres en fer blanc. Oh divines convenances !\n   Maintenant inconnu pour elles mais a la faveur d'un presenté inutile et banal il\npouvait accouder leur bras sur le sien, enlacer leur taille, disparaître dans les tourbil­\nlonnements du galop et de la polka...\n   Et alors il s'empressa près d'elles, les interrogeant curiosement... c'était des mystères a\nsonder, des avatars à fixer dans son esprit vierge ..\n   Il promenait le scalpel dans la vie de ces jeunes filles, s'etonnant de les trouver\nhumaines et semblables à lui, vouées aux labeurs des études litteraires, courbées sous\nles synthèses scientifiques.\n   Il s'ebaubissait à les dejeter du Parnasse idealesque où elles trônaient par la vocation\ndes Feuillet et des Sand ; à les voir ainsi terréennes sa beate adoration boudhique se\ntransformait en amour premier pas de l'affection —\n   Lui qui blaguait le bal, aurait clamé les honneurs du triomphe pour l'inventeur de\nl'art sublime de la danse.\n   Ce soir la s'envola comme un rêve tandis qu'il coordonnait dans sa mémoire ces\ndonnées éparses, et colligeait les elements de son bonheur à venir...\n   En avant deux, première figure, — cavalier, — balancez et au parler saccadés répon­\ndaient les glisseries des petits pieds sur le chêne poli ciré — les accords du piano\ns'elevaient étouffés sous le toucher machinal de l'artiste aux gages. Lui s'enivrait de cette\natmosphère, délirante, faite de pensers féminins et où pour la première fois il se sentait\nplongé tout entier. La salle à murs crepis, à vases lampadaires, ruisselante d'une moite\nchaleur etait le Walhalla germain, le lieu de délice des houris.\n   C'etait un voile qui se déchirait, le voile qui barrait la jeunesse de la virilité, la vie\nseule de la vie à deux.\n   Le lendemain, Henri l'homme de glace était metamorphosé, il ne blaguait plus l'amour\nni la femme.\n   Peut être même, les intelligeait-il trop bien.\n                                                                                P. d. F.\n\n\n\n                                             III\n                                 LE JUGEMENT\n   Attendu que, dans un article publié dans le numéro du 5 novembre 1885\nde la revue la Jeune Belgique, article signé MAX WALLER et dont le\ndéfendeur se reconnaît l'auteur, celui-ci, répondant à un article du journal\nle Patriote, s'exprimait ainsi :\n   « Le M. Paul Wauwermans, avocat, qui l'a signé Ric-Rac, est trop\ninexistant comme écrivain, il est trop raté de Lettres, trop abcès froid pour\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                                   —   119   —\n\n\nque nous ramassions ses injures. Il envoyait naguère à notre Revue de\nmauvaise copie qui fut régulièrement refusée, malgré les recommanda­\ntions dont M. Paul Wauwermans, dit Paul de Fontanar, s'entoura pour\nprendre pied chez nous. Son échec, plusieurs fois répété, l'a aigri, ce jeune\ncancre.\n   « Aujourd'hui son fiel s'échappe.\n   « M. Paul Wauwermans qualifie la Jeune Belgique de revue « archi-\nlibérale », alors que jamais un drapeau politique n'a été levé chez nous. Il\nment donc et il le sait.\n   « Qu'il reçoive, avec tous les honneurs dus à son rang de Sganarelle, un\ncoup de pied au derrière de la part de son tout dévoué\n                                                  « MAX W A L L E R . »\n\n   Attendu que cet article ne contient l'énumération d'aucun fait précis de\nnature à porter atteinte à l'honneur du demandeur ou à l'exposer au\nmépris public, mais qu'on y relève les expressions outrageantes suivantes :\n   « Trop raté de lettres;\n   « Trop abcès froid;\n   « Jeune cancre;\n   « Il ment donc et il le sait ;\n   « Qu'il reçoive un coup de pied au derrière avec tous les honneurs dus\nà son rang de Sganarelle. »\n   Qui constituent des injures dommageables pour le demandeur ;\n  Attendu qu'il n'est pas sérieux de prétendre, comme le fait le défendeur,\nque ces expressions trouveraient une justification quelconque dans un soi-\ndisant genre de polémique littéraire qui autoriserait de pareilles licences ;\nque le silence gardé par les publicistes signalés par le défendeur comme\nayant été eux-mêmes l'objet d'invectives de cette espèce ne peut enlever au\ndemandeur le droit de réclamer à justice la réparation du dommage que le\ndéfendeur lui a infligé ;\n   Attendu que le défendeur ne peut davantage invoquer l'excuse qui,\nd'après lui, résulterait d'une provocation que lui aurait adressée le deman­\ndeur; qu'il est impossible, en effet, d'apercevoir la moindre relation de cause\nà cet effet entre l'article incriminé et l'article intitulé : « Pornographes »,\nparu dans le Patriote le 28 août 1884, donc une année avant l'article paru\ndans le même journal le 14 octobre 1885 et qualifiant la Jeune Belgique\nd'archi-libérale ; que cette dernière qualification n'est évidemment pas une\ninjure ; qu'elle ne s'adressait même pas au défendeur et qu'au surplus les\néléments produits au procès ont démontré qu'après le premier des articles\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "                                     —   120 —\n\n\nprécités les parties ont continué à entretenir des relations de la plus cordiale\namitié ;\n   Attendu, néanmoins, que ces articles du Patriote ont porté les discus­\nsions des parties sur le terrain d'un style dépourvu de mesure et que cette\ncirconstance est de nature à faire payer moins sévèrement les injures dont\nle défendeur s'est rendu l'auteur ;\n   Attendu que le préjudice souffert par le demandeur trouvera une répara­\ntion suffisante dans la publication du présent jugement réduite dans les\nlimites ci-après indiquées ;\n   Par ces motifs, le tribunal, M. SERVAIS, substitut du procureur du roi,\nentendu en son avis, et rejetant comme non recevables ni fondées toutes\nconclusions contraires ou plus amples, déclare injurieux et dommageable\npour le demandeur l'article incriminé et, à titre de réparation, autorise le\ndemandeur à faire publier les motifs et le dispositif du présent jugement\ndans un journal à son choix, avec les noms, prénoms, professions et domi­\nciles des parties et en faisant précéder le tout des mots RÉPARATION JUDI­\nCIAIRE ; dit que cette publication se fera aux frais du défendeur, les dits\nfrais récupérables sur simple quittance de l'imprimeur ou de l'éditeur ;\ncondamne le défendeur aux dépens taxés à          et ordonne, sauf quant à ce,\nl'exécution du présent jugement nonobstant appel et sans caution.\n\n\n\n\n                                         IV\n                      LES COMPTES-RENDUS\n  Voici le compte-rendu de notre procès d'après l'Etoile belge du 2 novembre 1885 :\n\n             AFFAIRE WAUWERMANS CONTRE WARLOMONT\n   La deuxième chambre présente un aspect inaccoutumé. Un auditoire\nnombreux et passionné, avocats en robe, officiers, Jeune-Belgique, artistes,\nétudiants, Basochiens, encombre le prétoire. L'atmosphère est orageuse et\nles avocats des deux parties arborent des toques de combat, pareilles à des\ncrêtes de coq qui seraient noires. Le directeur du journal qu'on ne nomme\npas, prête à M. Wauwermans l'appui moral de sa présence. On s'attend à\ndes incidents d'audience.\n   Mes Lejeune et de Burlet sont à la barre pour M. Paul Wauwermans,\n   es\nM Rodenbach et Simon pour M. Maurice Warlomont.\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                                  —   121 —\n\n\n   Me de Burlet commence par donner lecture de la requête de son client,\nM. Wauwermans, que la Jeune Belgique a traité de « raté de lettres »,\nd' « abcès froid », de « menteur », etc., se prétend lésé, et réclame de ce\nchef, outre des insertions dans les journaux quotidiens, la modique somme\nde 3,ooo francs de dommages et intérêts.\n   Alors, avec des allures tragiques et gonflées de procureur du roi pronon­\nçant un réquisitoire devant des jurés de province, Me de Burlet se met à\nparler de toutes les choses imaginables et même de quelques autres. Il fait\nallusion, à plusieurs fois, à une affaire récente qui préoccupa beaucoup la\nchronique bruxelloise, et dans laquelle il fut un moment le témoin de l'un\ndes intéressés.\n   Il met en cause une foule de personnes étrangères au débat, attaque\nl'Hystérique, de Camille Lemonnier, après avoir avoué que le Code civil\nest le seul ouvrage naturaliste qu'il ait étudié.\n   Il s'étonne des conclusions de la partie défenderesse, et se base pour cela,\nnon sur les conclusions couchées sur papier timbré, mais sur un projet de\nconclusions qui lui a été communiqué à titre gracieux. Il déclare ne pas\navoir eu le temps de lire les conclusions définitives, et continue son réqui­\nsitoire en lisant un extrait de celles-ci, ce que M e Rodenbach lui fait\nremarquer au milieu d'une hilarité discrète.\n   Me de Burlet s'anime de plus en plus ; encore un coup il demanderait,\nnon plus 3,000 francs de dommages et intérêts, mais la tête de M. Warlo­\nmont, — pour son client probablement.\n   Me de Burlet parle, d'ailleurs, très peu de son client, et quand il en parle,\n— c'est avec des intentions sans doute excellentes, mais qui n'atteignent\npas toujours leur but. Il traite la petite revue dirigée par M. Wauwermans\nde revue obscure, et appelle son client « ce pauvre jeune homme ». Il fait\nsourire en essayant quelques périphrases malheureuses pour désigner l'en­\ndroit — ou plutôt l'envers — de son client qui était visé par l'articulet incri­\nminé.\n   Il termine pompeusement en réclamant une condamnation exemplaire.\n   Me Rodenbach répond. Il déclare qu'il s'en tiendra aux faits de la cause,\net s'étonne que Me de Burlet y ait mêlé des incidents absolument étrangers.\nIl semble, dit M e Rodenbach, que Me de Burlet plaide ici, non pour son\nclient, mais pour une autre personne qu'il ne nomme pas.\n   Me Rodenbach soutient que l'articulet visé ne peut pas être apprécié iso­\nlément, mais doit être rattaché à une série d'articles publiés par le deman­\ndeur, soit dans le journal qu'on ne nomme pas, soit dans une petite revue\nqu'on ne nomme pas davantage. Il fait l'historique de la querelle. Il raconte\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "                                  —— 122 —\n\n\n M. Wauwermans débutant par envoyer, en vain, de la copie à la revue la\nJeune Belgique, dépité d'être évincé, et insultant avec obstination Camille\nLemonnier et la jeune école littéraire. Il rappelle, entre autres, un article\nsigné Ric-Rac, où les jeunes étaient appelés « saligauds » et « pornogra­\nphies », et où l'on appelait sur eux les rigueurs de M. Woeste, alors ministre\nde la justice. Il réduit cette polémique à une question de réclame et de bou­\ntique, destinée à enlever des abonnés à la Jeune Belgique. Cette revue\nétant une revue qui ne s'occupe pas de politique, et dont les collaborateurs\nappartiennent à des nuances d'opinion très diverses, c'est méchamment, de\nmauvaise foi, dit-il, que le demandeur, malgré les protestations de M.War­\nlomont, la représente comme une revue « archi-libérale ». Me Rodenbach\nqualifie sévèrement l'attitude du demandeur, et l'accuse, preuves à l'appui,\nd'être le vrai et le seul provocateur.\n    Un incident d'audience éclate. Me de Burlet veut interrompre.\n    M e RODENBACH. — Vous n'avez pas toléré d'interruption : je n'en per­\n mettrai pas non plus. Nous n'avons pas de leçon à recevoir ici.\n    M e DE BURLET. — Vous ne la recevez pas, mais vous la gardez.\n    Me RODENBACH. — C'est de l'autre côté de la barre qu'on reçoit des\n leçons et qu'on les garde.\n    L'avocat du défendeur défie la partie demanderesse d'évaluer pécuniaire­\n ment le dommage causé par un coup de pied en effigie, attendu qu'il lui est\n impossible de prouver qu'il y a eu « incapacité de travail ».\n    M e de Burlet, dans sa réplique, s'attache à prouver qu'il n'y a pas eu de\n provocation de la part du demandeur. Me Rodenbach ayant cité Victor\n Hugo et Emile Zola, M e de Burlet cite tour à tour le maëstro Offenbach et\n une revue de fin d'année.\n    On s'attend alors à une plaidoirie de Me Lejeune : déconvenue pour l'au­\n ditoire. Me Lejeune ne parlera pas. Et cependant Me Lejeune n'est pas\n empêché, il assiste même aux débats, à côté de son confrère, Me de Burlet.\n   Après la réplique de M e de Burlet, Me Simon plaide la question de droit\navec beaucoup de finesse et de distinction.\n   M. Servais, substitut du procureur du roi, donne son avis immédiate­\nment.\n   Il estime qu'il n'y a pas de dommage évaluable. Il y a eu échange de\ngros mots, voilà tout. Il y a. dit-il, de ces procès qu'on voudrait pouvoir\nrattraper. Le substitut du procureur est d'avis que le demandeur doit être\ndébouté et condamné aux dépens.\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                                      — 123      -\n\n\n  Dans l'Etoile belge du lendemain, nous lisons l'article suivant que l'impartialité nous\noblige d'insérer :\n\n                    WAUWERMANS CONTRE WARLOMONT\n        e\n   « M Alexandre de Burlet, avocat de M. Paul Wauwermans, nous\ndemande l'insertion du résumé suivant de sa plaidoirie, qu'il emprunte au\ncompte-rendu de l'Indépendance :\n   « « Me de Burlet débute en ces termes : Jamais, dans procès semblable, on\nn'a vu pareille attaque, jamais on n'a vu pareille défense. On s'est abaissé\njusqu'à une honteuse rixe de plume, et l'on prétend que les violences dont\non se plaint sont une simple critique d'art, et rentrent dans les traditions\nreçues de la polémique littéraire!\n   « Si l'on admettait un pareil système, si les citoyens atteints dans leur\nhonneur ne pouvaient compter sur une réparation judiciaire, c'est à la cor­\nrection par action qu'ils auraient recours. Mais le Code pénal est là, ce\nbrave livre réaliste, le seul peut-être qui soit honnête.\n   « Me de Burlet, après avoir rendu hommage au talent de M. Warlo­\nmont, l'accuse d'avoir compromis la noble cause artistique qu'il avait entre­\nprise. La Jeune Belgique est devenue une petite chapelle où des gaillards\nqui ont de l'esprit comme quatre font du tapage comme cent. Et les attaques\nde Warlomont ont-elles été provoquées ? Est-ce une injure pour la Jeune\nBelgique que l'épithète de revue archi-libérale ; est-ce une injure que l'épi­\nthète de pornographe? Mais M. Warlomont est mieux qu'un pornographe?\nC'est, selon l'expression d'Octave Uzanne, un « ignominiographe ». Et,\npour le prouver, Me de Burlet lit une poésie de Max Waller.\n   « L'honorable avocat rappelle ensuite l'affaire Kayenbergh qui est,\nd'après lui, la cause du procès actuel. M. Warlomont a, dans cette affaire,\nreçu une taloche. Et, comme le pitre, il s'est retourné et a rendu la taloche\nà un autre.\n   « Me de Burlet insiste sur le caractère diffamatoire et injurieux que pré­\nsente l'article incriminé. Il appuie sur le qualificatif « Sganarelle », et il y\nvoit une insinuation odieuse.\n   « En présence de ces basses injures on peut, comme l'a dit dernièrement\nM. le substitut Servais, se venger de trois façons : la façon évangélique,\nc'est-à-dire tendre la joue gauche après avoir reçu un soufflet sur la joue\ndroite ; la façon énergique, qui consiste à rendre coup pour coup : ce n'est\npas la plus mauvaise, mais elle n'est pas à la portée de tout le monde.\n(Rires.) Enfin, celle que M. Wauwermans a adoptée, la réparation judi­\nciaire. Il faut que ceux qui n'ont pas envie d'aller se battre, surtout avec\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": "                                  — 124 —\n\nvous, ni de se colleter dans la rue, trouvent auprès de la justice la protec­\ntion qu'ils réclament.\n    « La Jeune Belgique a pour devise : « Ne crains! » Elle a montré, en\neffet, qu'elle ne craint pas grand'chose. Cependant, cette devise a été bien\natteinte par certains incidents récents. Qu'elle craigne du moins la jus­\ntice ! » »\n    « Nous ne voudrions pas retourner longuement le « pied » du défendeur\ndans... la plaie du demandeur. « Jamais, dans un procès semblable, on n'a\nvu pareille attaque, jamais on n'a vu pareille défense ». Le tribunal, d'ail­\nleurs, n'a pas été de l'avis de M e de Burlet, quant à la gravité de l'attaque.\nIl s'est contenté d'autoriser le demandeur Wauwermans, pour toute répa­\nration et dommages-intérêts, à faire insérer le présent jugement, avec le\ntitr'e en grands caractères : Réparation judiciaire, dans un journal à son\nchoix et aux frais du défendeur Warlomont, lequel est condamné aux\ndépens de l'instance.\n    « Nous voilà bien loin des cinq insertions et des 3,000 francs de domma­\nges-intérêts demandés par M. Wauwermans. »\n\n\n                                                            M. W .\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "                                          —       125 —\n\n\n\n                                  MEMENTO\n  Pour paraître en février, chez l'éditeur         qualités. L'auteur étant de nos collabora­\nHenri Kistemaeckers, une nouvelle édition          leurs débutants, en même temps que le\ndu beau roman de notre ami Georges                 secrétaire de notre rédaction, a droit à\nEekhoud : Kees Doorik.                             toute notre brutale franchise. Ne lui ca­\n                    _ ***                          chons donc pas que son livre n'est qu'un\n   Quelqu'un de bien joyeux c'est le mon­          essai bon à relire pour apprendre comment\nsieur qui signe les « propos de théâtre »          on ne doit pas faire le vers. Ceux qui, de\ndans l'Office de Publicité. Il vient d'y écrire    nos jours, se mettent rime en tête, sont\nrécemment ces lignes étonnantes :                  tout de suite habiles au métier, mais se\n  « La Comédie Française a joué avec suc­          creusent la tête pour des autres ! Au Iieu de\ncès Socrate et sa femme, une comédie en            sentir et de chanter tout sincèrement ce\nvers de Théodore de Banville, l'auteur de          qu'ils ont au cœur, ils font des variations\ncette perle fine appelée Gringoire, lequel,        sur des thèmes connus et sont des échos\nentre parenthèses, quand il écrit en prose,        avant d'être des voix. M. Van Peteghem est\nest ennuyeux comme Lucie de Lammer­                de ces impersonnels innombrables. Ses\nmoor.                                              primes gourmes ont des naïvetés enfan­\n   Mon bon monsieur ! Vous trouvez en­             tines à côté de raffinements discords. C'est\nnuyeux Banville prosateur. Vous n'avez             le gosse qui veut porter des culottes, ou,\ndonc jamais lu sa Lanterne magique, ses            mieux, la petite flûte qui se croit orchestre.\nSouvenirs, ses Camées parisiens,           ses     Et cette flûte ne joue pas toujours juste.\nLettres à Pierrot, ses admirables articles         Qu'on en juge :\nsur Baudelaire.                                      « O, je vois s'obscurcir, vain anthropomorpisme,\n   D'autre part, vous qualifiez Gringoire,           Le cortège des dieux et leurs religions ! »\nde « perle fine ». Vous vous imaginez sans           Ça, mon cher Van Peteghem, cela dé­\ndoute que la pièce est en vers.                    passe les limites de l'image. Votre anthro­\n   Pardon! mon bon monsieur, c'est de la           pomorphisme a des allures savantes qui\nprose, c'est bel et bien de la prose, de cette     déconcertent.\nprose que vous trouvez ennuyeuse.                    Et puis :\n   J'imagine que si votre articulet tombe              « Salut! éblouissant et farouche progrès ! »\nsous les yeux de Banville, il rira bien et            On l'a déjà tant salué, ce brave progrès,\nmême qu'il vous enverra sa carte, lui qui           pas farouche du tout je vous assure.\nnous disait un jour : « Il faut remercier             Non, camarade, prenez une bonne plume,\ntoujours les critiques, même s'ils écrivent         un carré de papier et dites-nous une jolie\nque vous avez volé des couverts d'argent! »         chanson de jeunesse. Si cela ne rime pas\n   Peut-être aussi qu'il vous conseillera de        bien, tant pis; tâchez que ça vibre?\nchanger de pseudonyme — Hébé, ce n'est\npas complet — un t manque.                                                 ***\n                     ***\n                                                      Monsieur Léon Furnémont, avocat poli­\n  Notre confrère et ami Eddy Levis nous            ticien souvent, conférencier parfois, a fait\nprie d'annoncer l'apparition d'un drame en         dernièrement, au Cercle littéraire etmusical\nvers, de sa composition. Trois actes. Titre :      d'Ixelles, une causerie sur le Jeune mouve­\nSarah.                                             ment littéraire en Belgique. L'orateur étant\n                     ***                           un de nos amis, il est inutile de dire que,\n  M. Frantz Van Peteghem, — triste nom             malgré beaucoup de restrictions il a été pour\nde poète — public chez Kistemaeckers un            nous d'une indulgence excessive! nous le\nvolume intitulé : Vers flamands en fran-           remercions de tout cœur. A propos de cette\nçais dans lequel s'indiquent beaucoup de           conférence, l'Eveil, journal hebdomadaire\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "de la commune d'Ixellcs, publie sous le        sont des notes anciennes déjà et inem­\ntitre: Nos soirées, un article signé courtoi­  ployées dans le Vice suprême. Pour qui\nsement, Un siffleur. 11 est dit dans cet       connaît le dandysme raffiné de Joséphin\narticle : « Il est inexact de dire que les     Péladan, ce livre est véritablement délec­\nDe Coster, Octave Pirmez, André Van            table.\nHasselt, ont été exhumés par eux. De              Apolline, Lucie, Berthe, Bibiane, Thècle,\nCoster et son Uylenspiegel étaient popu­       Vénérande, Martianne, Colette, Maurille,\nlaires quand j'étais en classe ; André Van     Ténestine, Odile, Renelde et Félicienne,\nHasselt a depuis plus de vingt-cinq ans sa     sont les vraies femmes perverses au sens\nplace dans toutes les chrestomathies ; et      peintre du mot. Un parfum capiteux de dé­\nquant à Octave Pirmez, s'il était peu connu    cadence s'exhale de ces silhouettes profon­\nc'est qu'il écrivait pour nos voisins de Francedément mordues au cuivre étincelant du\net non pour nous. » Voilà qui nous plonge      style.\ndans la stupéfaction. Uylenspiegel popu­           Ce ne sont plus les monstres parisiens\nlaire ! Vraiment, monsieur le siffleur, vous   imaginés par Catulle . Mendès pour le plai­\nseriez bien aimable de nous dire dans quelle   sir des vieux garçons et des filles, mais des\nlibrairie il se vend, ce livre populaire, dans cas pathologiques transcrits avec un souci\n quel état de fortune a vécu cet écrivain\n                                               presque cruel par l'un des meilleurs écri­\n populaire, quels honneurs on lui a rendus,\n                                                vains que possède à l'heure actuelle la\n quel monument on lui a élevé.\n                                                jeune littérature française.\n   André Van Hasselt est dans toutes les           Le livre est précédé d'un dessin de Féli­\nchrestomathies. Est-ce là ce que vous cien Rops, le seul artiste d'ailleurs qui soit\nappelez de la popularité? Mais, M. Les­ capable d'interpréter la littérature morbide\nbroussart, M. Weustenracd, M. Lede­ du marquis de Valognes. Il est inutile de\nganck sont aussi dans toutes les chresto­       dire que cette sanguine est admirable.\nmathies. Les chrestomathies sont d;s lieux Malheureusement elle n'est pas seule à\npublics où l'on est parfois en bizarre com­ interprêter le texte des Femmes honnêtes.\npagnie, mais ce n'est pas une place bien Des dessinateurs, dont l'un porte bien son\ndigne ni bien enviable. Certes nous n'avons nom, — il s'appelle Bac — ont gâché un\ninventé, ni Charles De Coster, ni Octave volume remarquablement imprimé. Ces\nPirmez, ni André Van Hasselt, nous avons dessins ne sont pas des œuvres d'art, ce\nsimplement constaté qu'ils avaient été en sont, tout au plus, des compositions de\nBelgique, les seuls peut-être à faire de l'art cartes transparentes faites pour porter à la\ndurable.                                         peau des lecteurs de la Vie parisienne.\n    Nous n'avons jamais dit qu'ils faisaient Nous regrettons qu'une œuvre d'art ait été\npartie de la Jeune Belgique, c'eût été fort traitée par un éditeur avec un aussi mince\ndifficile; mais bien que la Jeune Belgique scrupule.\nles honore, les vénère et les magnifie\n                                                                       ***\ncomme des vétérans tombés autrefois dans\n                                                   NÉCROLOGIE. — Charles Goethals.\n le même combat que celui que nous livrons\n                                                    La famille artistique est en deuil. L'un\naujourd'hui. C'est ce que notre ami,\n                                                 des peintres les mieux doués de la jeune\nM. Furnémont, doit avoir expliqué.\n                                                 école, Charles Goethals, a succombé à une\n    Nous regrettons que M. le Siffleur ne\n                                                 maladie de poitrine qu'il avait contractée\n l'ait pas compris.\n                                                 en peignant dans les dunes de Knocke et\n                      ** *                       qui, depuis un an et demi, avait arrêté sa\n    M. Joséphin Péladan, notre ami et colla­ carrière.\n borateur, vient de publier chez l'éditeur          L'artiste n'avait que trente-deux ans.Tout\n Monnier, sous le pseudonyme du marquis jeune, il avait été distingué par M. Jean\n de Valognes, une série d'études de psycho­ Rousseau, directeur des Beaux-Arts, qui\n logie féminine. Titre : Femmes honnêtes.' Ce pressentit en lui une organisation excep-\n"}, {"page_pdf": 142, "texte": "                                           --      127   -\n\n\n tionnelle et qui obtint de M. le ministre              Il n'y a qu'une chose à reprocher, déci­\n Rolin-Jaequemyns qu'il fût envoyé par le            dément, à cette bonne bibliothèque Gilon,\n gouvernement en Italie pour y étudier les           c'est que chacun de ses volumes se termine\n arts décoratifs. Très satisfaite de ses apti­       par une menace :\n tudes et des rapports qu'il envoya au                  « Il paraît chaque mois deux nouveaux\n ministre, l'administration des Beaux-Arts           ouvrages ».\nle chargea de se perfectionner à Paris, où              La bibliothèque de Damoclès!\nil compléta son éducation sous la direction\ndu peintre Galland. Il suivit pendant trois\nans les cours de l'Ecole des Beaux-Arls, et            Vient de paraître : Le Globe illustré heb­\nà son retour il devait recevoir une chaire à        domadaire qui remplacera avantageusement\nl'école des Arts décoratifs que le gouverne­        l'horreur qui a nom l'Illustration       euro-\nment se proposait de fonder d'accord avec           péenne. Nous lui souhaitons la bienvenue.\nla ville de Bruxelles.                              (Un an, 9 francs. 18, rue de la Madeleine).\n    Mais jusqu'ici le projet de créer cet éta­\n blissement, appelé à rendre tant de services,\n n'a pas été réalisé, et la mort a surpris celui       Nous recevons la lettre suivante :\n qui devait prendre rang parmi les profes­            Exposition universelle d'Anvers, 1885.—\n seurs les plus distingués de l'Ecole.               Comité belge de la presse.\n    On offrit à Charles Goethals, il y a deux                    Anvers, le 24 octobre 1885.\n ans, une place de professeur à l'Ecole des\nArts décoratifs d'Amsterdam, aux appoin­                     MONSIEUR ET CHER CONFRÈRE,\ntements annuels de quatre mille francs. Il             Depuis plusieurs années, dans mes rap­\nne crut pas devoir l'accepter. Sans doute il         ports avec des confrères de Bruxelles et\nse sentait engagé d'honneur envers le gou­          d'autres villes, j'ai constaté notre commun\nvernement belge qui avait protégé et sou­           désir de voir s'établir une Association de\ntenu ses débuts.                                    la Presse belge. Ne croyez-vous pas le\n    L'artiste était un des membres fonda­           moment venu de travailler à la réalisation\nteurs de l'Association des XX, à laquelle il        de ce désir?\nétait profondément dévoué. II avait appar­             N'êtes-vous pas frappé, comme moi, dans\ntenu à l'Essor, au Cercle des Aquafortistes         nombre de circonstances où nous nous\net des Aquarellistes, aux Hydrophiles, dont         présentons, modestes et sérieux, pour tra­\nil fut le président.                                vailler et faire oeuvre utile, de voir nos\n                             (Art moderne).         places occupées par des étrangers à notre\n                                                    profession, par des intrus de toutes les\n                                                    catégories, qui affichent d'autant plus de\n   Le National belge a fait pour la der­\n                                                    prétentions qu'ils ont moins de droits? Au\nnière fois son apparition le dimanche 8 no­\n                                                    moment d'une cérémonie, d'une fête, d'une\nvembre. Nous en adressons à ses rédacteurs\n                                                    manifestation quelconque, il n'est pas né­\nlittéraires nos regrets les plus sincères.\n                                                    cessaire de frapper le sol du pied pour en\n                     ***                            faire sortir des journalistes : ils sortent\n  Ecce iterum la bibliothèque Gilon, 163e vo­       tout seuls.\nlume; à deux cents nous offrirons à                    Ceux qui ont le droit de police dans\nM. Gilon son buste en caramel. Le Malheur           ces circonstances n'osent rien dire, ils\nde l'Irlande, traduit de l'anglais par Louise       craignent une méprise, ils préfèrent tolérer\nJuste. Les lecteurs de la Jeune Belgique            dix abus que de commettre une seule erreur\nn'auraient plus qu'à lire M. Wagener si ce          à l'égard d'un véritable membre de la\nMalheur n'avait pas été traduit de l'anglais !      presse.\nMais il est désormais traduit de l'anglais et         Mais nous, devons-nous laisser s'aggraver\nla littérature peut calmer ses angoisses.           cette situation? N'est-il pas de notre devoir\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "                                        —    128 —\n\n\nde signaler à qui de droit les seuls et vrais       J'ai la conviction que la fraternité qui a\nreprésentants de la presse?                      régné entre les membres de la Presse belge\n   D'autre part, vis-à-vis du public et vis-à-   pendant l'Exposition universelle ne pour­\nvis des autorités diverses avec lesquelles       rait recevoir de meilleure consécration que\nnous sommes journellement en contact, ne         par cette mise en commun de toutes nos\ndevons-nous pas être désireux, mon cher          bonnes volontés pour défendre, à l'avenir,\nconfrère, pour mieux sauvegarder notre           nos droits et nos intérêts.\ncommune dignité et défendre nos intérêts            J'ai une seconde raison pour croire que\nprofessionnels, de nous associer, de nous        le moment est bien choisi. Le doyen des\nunir, de nous connaître, de nous aimer?          journalistes belges par l'ancienneté du ser­\n   Les autorités publiques dans notre pays,      vice, M. Eugène Landoy, de la Galette et\nc'est une justice à leur rendre, font preuve     de l'Office de publicité, vient d'accomplir\nen toutes circonstances d'une grande lar­        sa cinquantième année d'exercice actif de\ngeur de vues à notre égard. Mais c'est là un     notre profession, et vous savez avec quel\nfait dû à leur esprit de tolérance et de pro­    talent, quelle délicatesse de sentiments\ngrès et non une situation régulière créée par    et quelle dignité! Le premier acte de\nnotre légitime influence.                        l'Association ou Cercle de la presse belge ne\n   De son côté, le public n'est-il pas porté     pourrait-il pas être de rendre un solennel\ntrop souvent à faire rejaillir sur nous tous     et unanime hommage à ce type d'honneur\net sur notre profession elle-même la respon­     professionnel autour duquel, il y a dix ans,\nsabilité des écarts de quelques-uns qui,         accourus isolément de tous les points de la\nla plupart du temps, n'ont avec la Presse        Belgique, nous nous serrions avec amitié\nque des rapports fort indirects?                 pour fêter le quarantième anniversaire de\n   Nous reconnaître entre nous, nous faire       son entrée dans la presse?\nreconnaître par les autres, nous prêter une        Et le meilleur hommage à lui rendre ne\naide fraternelle dans tous les événements        serait-ce pas précisément la constitution,\nde notre carrière, tel est le programme sur      au moment de son jubilé, d'un Cercle de la\nlequel je prends l'initiative de proposer        presse belge, sauvegarde future de notre\nqu'une entente s'établisse entre les jour­       commune dignité?\nnalistes belges.                                   Veuillez réfléchir, mon cher Confrère,\n   Afin que nos confrères connaissent à cet      aux points d'interrogation que contient\négard vos intentions et vos idées, je vous       forcément celte lettre, et si vous avez l'in­\nprie de vouloir bien assister à une réunion      tention d'assister à la réunion du 8 novem­\nqui aura lieu le dimanche 8 novembre, à          bre ou si, simplement, vous adhérez au\n 1 heure de relevée, dans les locaux du          but que je viens d'exposer, je vous prie de\nComité de la presse à Anvers, avenue des         m'en faire part dans la huitaine. Dans ce\nArts, n° 89.                                     cas je soumettrai immédiatement à votre\n   De cette première réunion dépendra la         examen un projet préparatoire de statuts\nsuite à donner à ma proposition.                 qui, pour fixer les idées, pourrait servir de\n   Si l'accueil qu'on y fait est favorable,      point de départ à la première discussion.\nje prierai le Comité belge de la presse à        Je m'occupe en ce moment de ce projet\nl'Exposition universelle de vouloir bien         préparatoire.\nprendre la direction de l'affaire en atten­        Recevez, mon cher Confrère, l'assurance\ndant qu'une assemblée générale, tenue à          de mes sentiments bien dévoués.\nBruxelles, à Anvers ou ailleurs, procède\n                                                                             A. GOEMAERE.\nrégulièrement à l'élection d'un bureau,\nsyndicat ou comité général de l'Association.        Nous félicitons M. Goemaere de l'ini­\n   Si, au contraire:, ma démarche actuelle       tiative qu'il prend. Un syndicat de la presse\nn'aboutit qu'à un échec, l'ennui en sera         devient de plus en plus nécessaire en un\npour moi seul.                                   temps où certains indélicats traitent leurs\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "                                           —    129   —\n\n\n    rédacteurs comme les derniers des laquais. table moment. L'ensemble laisse énorme\n    11 ne doit pas s'agir de se coaliser contre ment à désirer, les figures sont disséminées\n    les chefs, mais de maintenir vis à-vis deux dans le panneau à la diable sans aucun\n    le droit au respect et à la considération. souci de composition, mais chacune d'elles\n    Il importe encore de proscrire les rabais est étudiée avec soin. César, dans son atti­\n    honteux et d'exclure les journalistes qui se tude pleine de douloureux étonnement, est\n    diminuent en acceptant des propositions la plus belle figure de tous les projets. Les\n    mesquines.                                        draperies, légères et naturelles, retombent\n                          ***                         avec   des plis charmants et simples. Ner­\n               Le concours de Rome,                   veuses sont toutes les expressions, tous les\n       Dans le Palais tristement classique, aile gestes naturels.\n   gauche, au fond du vestibule à colonnes               Le troisième, M. Samuel, de Bruxelles\n   lourdes, la dernière porte à droite ; c'est là.    a visé  uniquement à l'ensemble. Le grou­\n      Disposés en arc de cercle, dans la salle pement de la foule à gauche du panneau\n   basse, — espèce d'antichambre cintrée, — est complètement réussi. Il y a là un mou­\n   six grands carrés de plâtre, six bas-reliefs, vement, une diversité d'expressions et d'at­\n   dont trois ornés, chacun, d'un cartel doré à titudes, dans lesquels se devinentde grandes\n   lettres noires.                                    promesses. Son César est malheureusement\n      Ce sont les projets du pauvre concours presque bouffon et tout le côté droit plein\n   dit de Rome. Le sujet : La mort de César. de détails encombrants et inutiles. En\n   Le moment de l'action imposé aux concur­ somme, ce projet, avec celui de M. De\n   rents expliqué comme suit :                       Vreese, sont les meilleurs du concours.\n      César blesse Cassius avec son stylet à            Dans les trois derniers, il n'y en a qu'un\n  écrire, mais voyant Brutus          s'apprêtant    seul  qui ait saisi le véritable caractère du\n  aussi à lui porter un coup, il s'écrie en bas-relief. C'est, pensons-nous, M. Lagaë.\n  GREC : Et toi aussi, mon enfant! Dès lors il Sa préoccupation de faire grand et large\n  renonça à se défendre et, s'enveloppant la fait qu'on s'y intéresse. On sent qu'il res­\n  tête dans sa toge, il ne songea plus qu'à          pecte son art et qu'il se méfie surtout de la\n  tomber décemment.                                  banalité.\n      Vous voyez ce pauvre César qui fait des           Et maintenant plus de lamentations pué­\n  exclamations mélodramatiques en grec et            riles sur les jugements de concours. Tout\n  qui trouve le temps de songer à tomber             le monde sait à quoi s'en tenir. Depuis\n décemment dans la mémorable lutte. N'im­ longtemps les secrets en sont connus. Que\n  porte, ne discutons plus ce gagaïsme ef­ ceux qui n'ont pas eu de succès ne se dé­\n fronté et voyons le résultat.                       couragent pas pour cela. Le tout c est de\n     Le premier, avec une couronne de lau­          sentir  en soi brûler la sainte flamme. Qu'ils\n rier en zinc repoussé au dessus de la demi- se consultent, qu'ils se tâtent et surtout\n lune qui porte le nom de M. Anthone, de            qu'ils se méfient d'eux. Qu'ils n'oublient\n Bruges : Une copie textuelle, disposition          pas que de pareils succès ne servent à rien,\n générale, gestes, attitudes, draperies, d'une      que toutes les vieilleries, tous les poncifs,\n exécrable gravure représentant la même             toutes les données académiques peuvent\nscène dans la Vie des hommes            illustres, être apprises par le premier mathématicien\npar Plutarque. Ressemblance éloquente,             venu. Beauté idéale, grandeur antique, ne\nparce qu'elle explique l'ignorance du jury,        sont que des mots inventés par les fabri­\nqui aurait dû s'en apercevoir, ressemblance cants de systèmes. La grandeur et la beauté\nqui intrigue parce qu'elle devrait donner          sont partout et en tout, dans le premier\nlieu à une enquête. N'en disons pas un mot charbonnier venu secoué par une passion\nde plus.                                           quelconque comme dans un roi avec son\n    Le deuxième, M. De Vreese, de Courtrai,        pompeux entourage.\nest le seul parmi les six qui ait saisi le véri- I                                 F. VAN P.\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": "                                        —       130   —\n\n\n   Sous ce titre : Les Aristos de la plume,       qui n'empêche pas ces morceaux d'être à\nun M. Henry Roger nous attaque de façon           des prix très modiques.\npeu galante. Nous ne répondrons pas à ses\ndouceurs, qui ne demandent qu'un peu de\nréclame. Les polémiques de la Jeune Bel-             Il y aurait mauvaise grâce à décourager\ngique ne se galvaudent pas en si humble           M. Lucien Dhuguet, dont Les           Flambai-\ncompagnie. Que petit Roger devienne               sons, un volume de vers, viennent de\ngrand et nous lui ferons peut-être l'hon­         paraître chez l'éditeur Giraud.\nneur d'une réplique.                                 M. Dhuguet doit être très jeune, ex-\n                                                  traordinairement jeune. II appelle la\n                    ***                           femme « belle inhumaine » et chante ses\n   Nous recommandons à nos lecteurs ha­           « yeux andalous ». Il effeuille « les roses du\nbitués de théâtre un journal nouveau : Le         plaisir » en pressant « sa taille de reine »,\nProgramme, qui, à raison de 5 francs par          et termine son livre en avalant sa clef :\nan, les renseignera sur ce qui se passe de­               Demain !... Que serai-je demain ?\nvant et derrière les coulisses. Ils y trouve­             Une masse informe et livide,\nront d'excellentes photographies exécutées                La charogne au bord du chemin\n                                                          Que va flairer la chienne avide.\npar Ghémar et représentant les têtes et bi­\nnettes qui chantent ou jouent sur les                J'espère bien que les parents de M. Dhu­\nplanches bruxelloises. Ajoutons qu'un sup­        guet lui feront des funérailles plus dignes,\nplément littéraire, dirigé et rédigé par          s'il lui arrivait de mourir d'un beau vers\nMM. Royer et Vauthier, deux vrais jeunes,         rentré. Mais non! demain M. Dhuguet\ndécabotinise cette charmante publication,         reprendra ses études de bachelier et se fera\n(g, rue de la Reine.)                             des succès de petites ouvrières en leur\n                                                  offrant son volume, avec une dédicace.\n                     ***\n  La maison Breitkopf et Härtel nous\nadresse une partition pour piano des                Sous ce titre : L'Esprit         allemand,\nchœurs et ouverture du drame héroïque de          M. Pierre Peugeot, professeur de français\nMozart : Thamos, roi d'Egypte.                    en Russie, publie chez les éditeurs E. Gi­\n  La même maison publie l'Andante, de             raud et C ie , 18, rue Drouot, au prix de\nGeorg Goltermann (op. 14), arrangé par            2 francs, un livre très intéressant au point\nPhilippe Roth pour piano et violoncelle ;         de vue patriotique. Le caractère de nos\nDeux trios faciles, pour piano, violon et         voisins y est étudié d'après leur langue\nvioloncelle, arrangés d'après Mozart par          avec un bon sens remarquable. Plus de\nErnest Naumann; le duo d'Eisa et Or­              1,200 proverbes allemands traduits en\ntrude du Lohengrin, de Wagner, pour               français et se rapportant aux conditions et\npiano; enfin, une Romance sans paroles,           métiers, aux vertus, aux vices, à la patrie,\npour piano, par Adolphe Krajski.                  à l'amour, aux étrangers, etc., etc , com­\n   Cette série nouvelle est éditée avec ce        plètent heureusement cette originale étude\nsoin qui a rendu célèbre entre toutes la          et rendent ce livre digne d'occuper une\nmaison Breitkopf et Hartel, et avec un luxe       bonne place dans nos bibliothèques.\n\n\n\n\n                                  e              )SKP G)\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                             LES        THÉÂTRES\n  Il y a deux ans, nous avons tenté de suivre le mouvement théâtral, dans la Jeune\nBelgique. Les dimensions de la revue s'y opposèrent. Nous recommençons l'essai aujour­\nd'hui, sans empiéter sur le texte et en remplaçant simplement les annonces par ces comptes-\nrendus que nous empruntons soit à l'Indépendance belge, soit à la Nation, soit à l'Art\nmoderne, soit à la Fédération artistique, etc., soit à nous-mêmes.\n\n                         I. — THÉÂTRE DE LA MONNAIE\nLes Huguenots,   avec Villaret; Joconde, avec Boyer; Coppélia; Bonsoir, M.        Pantalon;\n                 Roméo et Juliette ; l'Africaine, avec Villaret; Haydée.\n   La reprise d'Haydée a été une des plus brillantes de la saison. Et comme il arrive\ntoujours lorsque les artistes se sentent soutenus et encouragés par la sympathie du\npublic, la représentation a été excellente. Les choeurs ont chanté avec ensemble et avec\njustesse ; l'orchestre a suivi avec une attention scrupuleuse les nuances de la partition, un\npeu poussièreuse celle-ci et effacée dans le reculement d'anciens souvenirs.\n  Quant aux artistes, M lle Mézeray a trouvé dans le rôle d'Haydée un nouveau triomphe ;\nles vocalises les plus compliquées, les « cocottes » les plus excentriques dont le père\nAuber a cru devoir émailler sa musique, elle les a lancées avec une aisance, une facilité,\nune grâce qui ont soulevé des tempêtes d'applaudissements. M. Furst à donné une bonne\nphysionomie au personnage de Lorédan, et sa belle voix s'est épanouie dans les passages\nmélodiques de l'oeuvre, en particulier dans le « rêve » qui clôture le premier acte.\nM. Devries a fort bien compris le caractère tragique de son rôle, et M Ile Lecomte a\nsecondé avec intelligence Mlle Mézeray, dans le joli duo des deux femmes. Le toquet à\nplume rouge de M. Gandubert a paru un peu... troubadour de pendule. Mais comme\nchanteur, le jeune artiste a été, de beaucoup supérieur à ses créations précédentes.\n                                                                                (A. M.).\n                              II. — T H É Â T R E DU PARC\n     La duchesse Lyly    ; l'Etincelle ; Cherchez la femme; la Poule et ses poussins.\n   Cherchez-la femme ! Le mot n'est pas neuf; inventé par Dumas, il a eu de nombreuses\napplications. Cette fois, il est accommodé par deux arrangeurs habiles, l'auteur du\nProcès Vauradieux et celui de Bébé.\n   La trame de l'action a ceci d'original que la femme à la recherche de laquelle se\nmettent tous les personnages, sur l'avis de M. Prosper Chauvelin, n'est autre que\nSuzanne, la femme légitime de ce dernier.\n   Cette recherche constitue seule toute la pièce, mais des hommes de théâtre aussi\nhabiles que MM. Hennequin et de Najac, ne se sont pas trouvés embarrassés pour en\nfaire trois actes.\n   Plusieurs femmes sont successivement soupçonnées au cours de cette poursuite et les\nquiproquos sont spirituellement amenés.\n   Mais on ne peut faire un gros civet avec un maigre lièvre.\n   Le second acte a seul suffisamment d'importance ; le premier est une exposition\ndécousue et le dernier un dénouement banal.\n   A côté de scènes vives, animées, il y a des longueurs fatiguantes; à côté de person­\nnages spirituellement typés, il y en a d'autres par trop bêles.\n   Bref, Cherchez la femme, qui fut un four à Paris, ne fera pas beaucoup plus long... feu\nà Bruxelles.\n   Encore l'interprétation aurait-elle dû brûler les planches ; les acteurs, au contraire,\navaient l'air de ne pas savoir leur rôle et d'attendre le souffleur. Ce n'est pas dans ces\nconditions que l'on joue des pièces qui doivent être enlevées à la diable\n    Cherchez la femme, servait de début à une nouvelle venue — M lle Rhetzy — très\nélégante et fort jolie !\n   — Mlle Hélène Schæffer, la charmante Emmeline des Faux Bonshommes, a quitté le\nthéâtre du Parc pour retourner au Conservatoire de Paris, dans la classe de M. Got, ou\n elle terminera sa dernière année d'études. M. Candeilh, qui ne l'a vue partir qu'avec peine,\n la réengagera probablement l'hiver prochain.\n\n                        Le Médecin malgré lui ; Georges      Dandin.\n   M. Talbot, de la Comédie Française, est venu donner une représentation au théâtre du\n Parc, avec sa troupe voyageuse qui renfermait cette fois des éléments plus suffisants que\n ceux qu'il nous est donné d'apprécier habituellement dans ces excursions nomades.\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "   Les farces classiques et fines de Molière, ont toujours le don de faire rire le public aux\nlarmes, tant il est vrai que la bonne et franche gaîté sera de toutes les époques.\n   M. Talbot eut son temps; ce temps fut même brillant; mais il ne lui reste plus guère\nque le prestige de son nom et les traditions de la grande maison où il eut ses meilleurs\nsuccès. Comme tous les artistes qui vieillissent à la scène, il pèche par excès d'intention,\nau détriment du naturel, et il dramatise, par des chevrotements de voix des situations\ncomportant de la rondeur et de la bonhomie. Si ce n'est pas au point d'arracher au\npublic des sanglots au lieu d'éclats de rire, il n'en est pas moins vrai que la plaisanterie\nporte moins et que la gaieté qu'elle provoque perd de sa franchise.                (F A.).\n\n                            III — T H É Â T R E DES GALERIES.\n   Mam'zelle Nitouche; peu de succès, sans Judic.\n   Les Petits Mousquetaires, avec Mme Montbazon; succès médiocre.\n   La Mascotte ; succès de tradition.\n\n                            IV. — T H É Â T R E DE L'ALCAZAR.\n     La Guerre joyeuse. — On n'a pas oublié les représentations fameuses qui suivirent, à\n  l'Alcazar dirigé par M. Humbert, la guerre et l'année terribles. Des pièces qui ont fait le\n  tour du monde, la F'ille de Mme Angot, Giroflé-Girofla, ont commencé là, sur cette\n  petite scène bruxelloise, leur prodigieuse fortune.\n     C'est la Guerre joyeuse qui va ramener ces jours prospères de la guerre terrible.\n Johann Strauss, le musicien de la Guerre joyeuse, devait retrouver, en quelque théâtre\n qu'on le jouât, avec les respects qui lui sont dus, les beaux messieurs et les belles dames\n  que ses valses ont si souvent fait onduler. Et, en effet, cette première représentation de\n la Guerre joyeuse à l'Alcazar avait un public qu'on n'y connaissait plus, le public varié,\n animé, où les dégoûtés de bonne tenue sont mêlés aux enthousiastes bruyants, où les\n habitués de théâtres de meilleure marque sont confondus parmi les fidèles du lieu.\n     Tous ces mondes différents ont pris même plaisir à la musique charmante de Strauss,\n ont fait même accueil favorable à la prose et aux vers de MM. Alfred et Maurice Henne-\n quin et Maurice Kufferath, ont manifesté même satisfaction du chant et du jeu des inter­\n prètes, des défilés, fanfares et mises en scène de la pièce. Les parts ne sont pas égales.\n ni chez les auteurs, ni chez les acteurs. Strauss a plus fait pour le succès que MM. Hen-\n nequin. le père, le fils, et leur esprit; Mlle Claire Cordier chante d'autre sorte et se pré­\n sente d'autre façon que Mme Marie Lyonnel. Mais dans une victoire éclatante, tous ceux\n qui ont combattu sont associés au triomphe. Et la Guerre joyeuse a produit une de ces\n victoires-là, comme on les faisait autrefois à l'Alcazar, avec applaudissements furieux,\n rappels obligés et morceaux répétés\n     L'exécution de la Guerre joyeuse à l'Alcazar n'est pas tout entière de la même qualité.\n Mais elle est d'un fort bon ensemble, et elle a des parties brillantes. La sonorité est un\n peu stridente, et Strauss n'est pas aussi militaire que cela. On voudrait une précision\n plus fine et plus de légereté dans les morceaux que M. Lagye enlève avec vigueur et\n habileté. Mais le public, probablement, ne trouverait pas son compte à ce que les ensem­\n bles fussent moins bruyants. Le bruit lui plaît, et on lui en a donné Le succès ne perdra\n rien aux sonorités guerrières de la Guerre joyeuse.\n     Et il se trouvera bien aussi du chant brillant et du jeu animé de M lle Claire Cordier.\n dans la comtesse Lomellini. La voix de Mlle Cordier n'a pas beaucoup de timbre, et elle\n dit avec plus de grâce les mélodies de Strauss, qu'elle ne les lance avec éclat. Mais ses\n mérites sont d'une artiste. Et elle donne une physionomie agréable et un accent juste à\n son rôle — Mlle Buire. qui n'était pas heureuse dans le Grand Mogol, a pleinement\n réussi dans la Guerre joyeuse. Elle a eu de la vivacité et du sentiment, et elle a chanté\n une chanson pittoresque et un duo charmant avec de la voix, et une certaine façon qui\n ont enlevé les applaudissements.\n    M. Lary a sa chaleur fébrile et son chant énergique dans le colonel Uberto Et le rôle\ndu Hollandais est joué avec beaucoup de rondeur et bien chanté par M Thierry C'est le\n personnage de la pièce, ayant quelque caractère, et M. Thierry lui donne tout son relief.\n                        me\n:— Citons encore M         Lyonnel et M. Minne dans ce bulletin de victoire.\n                                                                                  (Indépendance. )\n\n\n\n    Bruxelles.   Imprimerie Félix Callewaert père,VeMunnoni, successeur, 26, rue de l'Industrie.\n"}], "calendrier": {"precision": "jour", "numero_verifie": true, "mois_verifie": true, "date_tri": "1885-12-20", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, page PDF 18."}}