{"numero_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "articles": [{"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-201", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "8 e ANNÉE. TOME VII. N° 7.", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "SOMMAIRE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 246, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 200, "texte": "8 e ANNÉE.       TOME VII. 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P R I X ; FR. 0-60.                        5 JUILLET 1888.\n\n\n\n\n                                            LA\n\nJEUNE BELGIQUE\n                                   "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-202", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "SOMMAIRE", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 246, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 200, "fin_caractere_exclue": 1253, "texte": "SOMMAIRE:\n\n La Cage aux Bêtes                                            HECTOR CHA1NAYE.\n Vers                                                        A N D R É FONTAINAS.\n Lettres de mon Cottage                                      MAX WALLER.\n Monseigneur de Paphos                                       ALBERT GIRAUD.\n U n scandale                                                L A JEUNE BELGIQUE.\n Les Meininger                                               GEORGES EEKHOUD.\n Chronique littéraire : La Nouvelle Carthage                 ARNOLD GOFFIN.\n Chronique musicale                                          A. F .\n Memento\n\n\n\n\n                                   BRUXELLES\n               ADMINISTRATION .                                RÉDACTION :\n             26, R U E DE L'INDUSTRIE, 26                    80 RUE BOSQUET, 80\n\n                                        PARIS\n                               LÉON V A N I E R ,    ÉDITEUR\n                                    19, Quai Saint-Michel\n\n                                            l888\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-010", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Avis de la direction", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Anonyme", "ancre_debut": "En l absence de M Max Waller", "ancre_fin": "caractère collectif ou anonyme", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "BOITE AUX LETTRES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 247, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 415, "fin_caractere_exclue": 781, "texte": "En l'absence de M. Max Waller, M. Henry Maubel a bien voulu\naccepter la direction par intérim de la Jeune Belgique.\n  La direction rappelle aux lecteurs de La Jeune Belgique qu'elle assume\nseule la responsabilité des articles qui paraissent sans signature dans la\nrevue. 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Trouvé dans nos cartons une pièce de vers intitulée : Suzanne, où il\nest question d' « un tout petit chapeau capote en velours rouge ». Voudrions connaître\nle vieillard de cette Suzanne, afin de savoir qui... nous n'insérons pas.\n   10. R. G. Au panier — panierus. Très XVIIIe siècle vos vers, ils vont droit aux paniers.\nTravaillez, prenez de la peine, c'est la forme qui manque le plus.\n   11. X... Idem pour La Chanson d'Eole. Nous préférons la carpe éolienne à la harpe,\nparce que la carpe a la réputation d'être un poisson taciturne.\n    12. AUGUSTE V.... Mer calme, pas mauvais. Pire : quelconque. Vous pouvez mieux.\n    13. ALBERT N.... Travaillez. Peut-être n'êtes-vous pas loin de faire ce qui annonce un\n poète : de bons mauvais vers.\n    14. JEHAN LE RAMEUR. Même observation. Et ne délayez plus du Grégoire Leroy. Per­\n sonnellement aimons beaucoup le petit Jehan de Saintré, qui n'était pas rameur, s'il\n vous plaît.\n    15. KARLOO. Nous torendons ton Baiser, Karloo, nous te rendons ton Baiser.\n    16. PAUL ORGELS. Tenons à votre disposition ce qui reste de votre Avortement, délivre\n compris.\n    17. SAID-BRUYÈRE. N'avons pas encore reçu l'eau-forte de Féli. Voulez-vous que nous\n la fassions faire par un autre ?...\n    18. ANDRÉ FONTAINAS. T U es un fumiste. Nous imprimons le sonnet — pour faire\n plaisir à Valère Gille.\n                                         PROSODIE\n                                                                       A   Valère   Gille.\n                            Les rhythmcs, dont nous caressons\n                            La paresse de nos idées,\n                            C'est, snr d'étranges orchidées,\n                            Le vol épais des charançons.\n                            Émus de nocturnes frissons,\n                            Les dactyles et les spondées\n                            Sont les chouettes attardées\n                            Qui s'échappent des noirs buissons.\n                            Mais, parfois, dans la chanson morne   .\n                            — Lys égaré dans la viorne, —\n                            Surgit un vers plus musical\n                             D'une vigueur inattendue,\n                             Évoquant la fierté perdue\n                             D'un phallus vert dans un bocal.\n   19. Avis GÉNÉRAL. On demande des prosateurs! Bonne récompense, etc.\n   20. FRITZ ELL, à Gand. Pour vous récompenser d'avoir tant de patience, on vous\n répondra... un de ces jours.\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-001", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 213, "page_fin": 220, "titre_corps": "La Cage aux bêtes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hector Chainaye", "ancre_debut": "LA CAGE AUX BETES", "ancre_fin": "HECTOR CHAINAYE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 248, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 15, "fin_caractere_exclue": 1756, "texte": "LA CAGE AUX BETES\n\n\n\n                                         Dansson isolement, cette petite ville\n                                        semblait oubliée au fond de la vallée.\n                                         Et comme les montagnes s'élevaient\n                                   autour d'elle jusque bien haut, les habitants\n                                   étaient portés à croire qu'il n'y avait plus de\n                                firmament au delà des sommets et que leur\n                            vallon était tout l'univers. Là, sous le grand œil\n                \"de ce même ciel éternellement fixé sur eux, interrogateur\n                 et doux, ces hommes auraient dû être bons; à l'insu de\n                 leurs frères vivant par le monde mauvais, jaloux et cruels,\n                 ils auraient pu connaître cette paix divine qui respirait au\n                 dessus d'eux. A la prière de leurs cœurs, le ciel eût laissé\n                 glisser entre les montagnes de verdure de sa tendresse et de\n                 son amour, le bonheur inconnu sur la terre se fût caché\n                 dans ce vallon perdu. Mais les hommes sont les hommes\n                 en tous lieux. Et les rochers blesseront toujours les nuages\n                 qui oseront les frôler.\n                    Si petite et si ignorée, cette ville représentait cependant\nà elle seule l'univers. Le diamant qui semble dormir ne s'illumine-t-il\npas soudain au moindre regard de lumière de feux étincelants? Et mul­\ntipliés par eux-mêmes, incendiés par leur propre ardeur dans cette goutte\nprécieuse aux facettes éblouissantes, les rayons du diamant ne font-ils pas\n                                                                         13\n"}, {"page_pdf": 249, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2799, "texte": "                                   — 214 —\n\n\noublier ceux du soleil? Ainsi tous les sentiments, ceux qui grondent\nenfermés dans le cœur des hommes, comme les fauves indomptables der­\nrière les fers des ménageries, et ceux qui chantent le regret du ciel et le\nsouvenir du soleil comme les oiseaux aveugles au fond des volières,\nvivaient dans cette ville, d'une vie plus âpre qu'en nul autre endroit de la\nterre. Les vices amoureux d'eux-mêmes filtrant goutte à goutte dans le\ncerveau de génération en génération, en connaissaient tous les replis, et\navaient acquis une impérieuse et jalouse férocité.\n   Les hautes montagnes défendaient la ville contre toute agression.\nCependant chaque maison était une forteresse, et dans un sentiment de\ndéfiance inexplicable s'entourait de défenses inutiles. Des grillages puis­\nsants masquaient les fenêtres, des serrures compliquées et des barres de\nfer alourdissaient les portes épaisses. Dans les salles sombres de ces\ndemeures pendaient des trophées d'armes luisantes vers lesquelles, à la\nmoindre alarme, se tendaient les mains fièvreuses. D'une rive à l'autre du\nruisseau qui traversait leur ville, les citadins se haïssaient, et souvent on les\navait vus se ruer les uns contre les autres. Les habitants d'une rue\njalousaient ceux d'une autre. De maison à maison, la méfiance éloignait\nles voisins. Là, les orphelins, les vieillards et les pauvres mouraient de faim.\nComme on ne donnait pas aux mendiants, on ne soignait pas les malades.\nDe rudes paroles grondaient sur toutes les lèvres, de haineux sentiments\npassaient au fond des noirs regards comme des reflets d'acier. Et ces gens\nqui s'espionnaient sans répit et vivaient en un sourd et odieux état de\nguerre, souffraient intérieurement de leur cruauté. Mais ils ne désarmaient\npas.\n   Or, dans cette ville féroce, naquit un frêle enfant. Son père, ayant\nhonte de lui, voulut l'étrangler. Mais la mère pleura tant et demanda si\nhumblement pardon de la faiblesse du petit être, qu'elle sauva ses jours.\nHeureusement, peu de temps après, le père mourut. Toute la ville accusa\nl'épouse d'avoir empoisonné son mari pour sauver son fils. Et dès qu'il fut\nmort, les hommes l'approuvèrent d'avoir voulu retrancher de la vie un être\ninutile ; et les femmes enviaient la mère, car son enfant, bien que d'une\nextrême débilité, était d'une étrange beauté.\n   La pauvre mère éleva son fils loin des yeux mauvais ; Walther grandit\ndans la crainte des hommes et la peur de la vie. Ame toute féminine, il ne\ndevait pas comprendre la lutte. Aussi sa mère s'affligeait-elle souvent à se\ndemander quel serait le sort de cet enfant chétif, inapte à vivre, et déjà mala­\ndivement rêveur. « Lui si faible et si doux, que deviendrait-il entouré de\n ces bêtes fauves? Mais il serait croqué comme un agneau, il ne se défen-\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2932, "texte": "                                     — 2l5    —\n\n\n   drait même pas. » Et plus Walther grandissait, plus elle s'attristait. « Si au\n   moins il pouvait toujours rester petit, elle saurait bien le défendre. Mais\n   n'allait-il pas devenir un homme, avec son âme d'enfant! Et puis, elle ne\n   serait pas toujours à ses côtés ».\n      Quel mystère fait donc ainsi s'élever des lacs sombres et profonds de\n   blanches et délicates fleurs, et passer de saintes figures auréolées dans les\n   drames noirs et impurs de la vie? Dans l'horreur de cette ville, un rayon\n   du ciel était descendu sur le front de Walther. Le destin l'avait voulu\n   faible et doux et passif. Car la bonté armée, la bonté qui frappe et punit,\n   est-elle encore la bonté? Et quoique l'épée soit blanche et brille comme\n   le soleil, peut-on croire au Dieu armant le bras de saint Georges ?\n      La pauvre mère craignait aussi, qu'en grandissant, Walther se désespérât\n   de son infériorité, et même lui en voulût de l'avoir mis au monde si mal\n   armé contre l'existence. Mais Walther aimait l'isolement. Comme tous les\n   enfants vont au bruit, lui recherchait le silence; loin d'aspirer à la vie, il se\n   repliait dans le rêve. Par de secrètes affinités, il affectionnait les êtres qui\n  ne peuvent ou ne veulent vivre de la vie commune, et surtout les choses\n  dont l'essence lui semblait supérieure et plus impénétrable. Il se croyait l'en­\n  fant des choses qui l'entouraient, l'âme d'élection vers laquelle leurs âmes\n  convergeaient. Il appartenait à un monde de mystère, au milieu duquel son\n  observation patiente, son inaction continue, son recueillement hypnotique\n  le plongeaient dans une extase presque inconsciente. Il vivait comme le\n lézard, qui glisse sur les roches calcinées, le dos brûlé par le soleil, enivré\n des titillements de la chaleur; ou comme le poisson qui passe dans le fil du\n ruisseau, les écailles frémissantes des baisers fous de la lumière et de l'eau.\n     Cependant, comme Walther grandissait, les gens de la ville s'étonnaient\n de ce qu'il n'eût pas encore choisi un métier. Quand il traversait les rues,\n les ouvriers assis aux fenêtres devant leur établi levaient la tête et rica­\nnaient. Et le ferronnier suspendait son marteau pour dire à ses enfants qui\ntravaillaient à ses côtés : « Si l'un d'entre vous ressemblait à ce propre-à-\nrien, je lui tordrais le cou ».\n     Mais Walther avait retiré de la solitude le don néfaste de la poésie, celte\nfleur de mystère aux parfums tyranniques. Subitement son âme se révélait\nà lui-même. Car, lui aussi, en était arrivé à se demander pourquoi il exis­\ntait. Et il lui sembla, dès lors, que ses ennemis l'aimeraient bientôt comme\nun des leurs. Il leur dirait les secrets de l'inneffable bonté de l'âme du\nmonde, et des mots d'amour vibreraient en ses vers qui rendraient meilleurs\nces cœurs cruels.\n     Lorsque de toutes parts éclatèrent les sarcasmes les plus amers. Cet\n"}, {"page_pdf": 251, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2946, "texte": "                                   —   2 16 —\n\n\nesprit faux écrivait! Il était capable de corrompre leurs enfants! Il fallait\nl'obliger au silence! Et qui, du reste, l'avait fait poète? Il n'avait jamais\nappris à rimer selon les règles de l'art. Ses parents étaient de simples bour­\ngeois, et il ne valait certes pas mieux qu'eux.\n    Cependant, lorsqu'ils étaient rentrés chez eux, le soir, porte close, ces\ngens relisaient les vers de Walther en secret. Et alors, leurs âmes mauvaises\nosaient s'attendrir, et ils se demandaient où cet enfant puisait ce monde de\npensées et de sentiments qui les écrasaient de leur puissance et les trou­\nblaient de leur générosité? Mais le lendemain, comme ils devisaient\nensemble assis sur le pas de la porte ou accoudés au parapet du petit pont,\nils accablaient Walther de critiques et le traitaient d'insensé.\n    La haine de cette populace ne parvint pas à le rendre mauvais. Et jamais\n il ne se serait aperçu qu'il en souffrait, s'il n'avait perdu sa mère. Resté\n seul, il eut froid au cœur de songer qu'il était enveloppé d'âmes ennemies,\n et aussitôt après la mort de sa mère il résolut de quitter cette ville, et d'aller\n habiter par delà les montagnes, au milieu des champs, dans un petit village,\n où les hommes devaient être moins mauvais. Il fit ses préparatifs de départ\n en secret, et décida de se mettre en route la nuit pour échapper à la mal­\n veillance de la ville.\n     Mais le soir de son départ, Walther fut troublé d'émotion. Il ne put s'éloi­\n gner avant d'avoir revu la cité. Il faisait noir dans les rues étroites, et il se\n dirigea avec peine vers le pont, d'où il pouvait voir toute la ville. Arrivé, il\n s'accouda au parapet et regarda au dessus du ruisseau, qui coulait comme\n une longue et sourde respiration. La ville semblait plus petite encore dans\n la nuit, comme repliée sur elle-même dans cette pose d'élan que prennent\n les chats avant de faire un bond. Le long des quais, des fenêtres encore\n éclairées plongeaient dans les eaux mouvantes leurs regards tremblotants.\n  Il semblait à Walther que c'était là autant d'yeux qui l'espionnaient du\n  fond de l'obscurité. Sillonnée de rues étranglées, coiffée de ses toits aux\n  silhouettes bizarres, la ville apparaissait comme un mal dessinant ses ver­\n  rues et ses chancres extraordinaires. De la férocité pesait dans la nuit. Wal­\n  ther osait à peine respirer devant ce noir spectacle.\n     Soudain retentit la corne du veilleur de nuit. Une à une, les fenêtres\n  s'éteignirent. La lune qui était voilée d'épais nuages se découvrit et vint\n  éclairer le vallon. Sa lumière glaciale neigea dans la nuit, et le ruisseau\n  étincela comme une fine épée déposée sur un coussin de velours noir.\n     La corne résonna de nouveau. Walther vit alors le veilleur qui s'avançait\n  vers le pont, le casque blanchi aux rayons de la lune, et promenant à ses\n  pieds la lueur jaune de sa lanterne sourde. Il rentra en sa demeure, fiévreux\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2722, "texte": "                                  — 217 —\n\n\nde partir. Et aussitôt que le dernier son de la corne eut passé sur le vallon\nen sommeil, Walther quitta la ville.\n   Il était installé de quelque temps dans son petit village, qu'il sentit un\nvide en lui. Une force lui faisait défaut. Et il comprit alors que la haine\ncomme l'amour retient à la vie, et que nos ennemis comme les êtres qui\nnous sont chers occupent tyranniquement leur place dans notre cœur et\n notre cerveau. L'hostilité de la ville lui manquait, cette hostilité qui lui\navait été bienfaisante, et l'avait inspiré. Une grande mélancolie s'empara de\nlui. Ainsi donc, il fallait bénir ses haines comme ses amours. Et malgré\nlui, il repensait toujours à sa ville. A la tombée de la nuit, il se promenait\ndans les campagnes, et allait contempler la petite cité, qui dessinait ses\ntoits dans le lointain. Il était même tenté de descendre le coteau. Une puis­\nsance secrète l'attirait. Et il avait les larmes aux yeux, lorsqu'il revenait au\nvillage.\n   Un soir qu'il écrivait, levant de temps en temps les yeux sur les vitres,\noù les derniers rayons pleuraient de scintillantes larmes, il fut effrayé par\nles aboiements terribles de son chien. Qui osait entrer dans la cour? Et il\nentendit des pas, dont le bruit retentit douloureusement dans sa poitrine.\nQui donc venait le voir? Subitement il devina. Ils avaient découvert sa\nretraite. C'étaient eux ! Walther n'avait pas même eu le temps d'aller à leur\nrencontre que déjà ils ouvraient la porte d'entrée.\n   Ils étaient trois, les deux maîtres des corporations des foulons et des fer­\nronniers et le poète de la ville.\n   — Enfin, nous te trouvons! Tu as donc voulu nous fuir, enfant pro­\ndigue! dit le poète en souriant.\n   — Et c'est nous qui devons venir à toi ! ajouta le ferronnier.\n   Et ils prirent place tous trois dans la chambre de travail, après avoir\nfermé la porte comme s'ils craignaient que Walther s'échappât. Mais plus\nun n'osait parler. Walther les avait salués froidement, et n'avait encore dit\nmot, ne paraissant pas s'étonner de leur visite. Cependant le maître des\nlouions se décida à parler.\n   — Nous diras-tu, dit-il, pourquoi tu es parti nuitamment et en secret ?\nMon Dieu, que t'avions-nous fait? Mais rien. Réfléchis bien. Tu as les\ntorts de ton côté. Pourquoi as-tu toujours vécu dans l'isolement, comme si\ntu nous méprisais. Méritions-nous ce dédain?\n   Walther resta sans réponse comme un coupable.\n  — Pas un homme, entends-tu, reprit le ferronnier, n'a le droit de se\nretirer de la vie de tous et d'échapper aux devoirs communs. Tu te dois à\nta ville. Alors que les autres jeunes gens apprenaient un métier utile, tu\nrestais oisif. Mais enfin tu prétends savoir écrire, paraît-il?\n"}, {"page_pdf": 253, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2271, "texte": "                                   — 2l8    —\n\n\n   — Où donc as-tu appris à écrire tes vers? demanda le poète. Car tu n'as\njamais eu de maître. Tu ne connais pas les règles sévères de l'art que tu\nveux pratiquer. Tes vers ont froissé le goût de chacun. Crois mes conseils.\nSi tu voulais, je t'apprendrais à plaire à tous, par une méthode sûre.\n   Walther, ne prêtant nulle attention à ces dernières paroles, s'adressa aux\ndeux maîtres des corporations : « Que voulez-vous de moi ? leur demandâ­\nt-il-\n   — Que tu reviennes en ta ville, répondit, le ferronnier.\n    — J'y retournerai.\n   — Quand'?\n    — Dès demain.\n   Ils sortirent tous trois. Walther les reconduisit dans les campagnes.\n   — Donc à demain, dirent-ils en le quittant.\n    — A demain.\n    Comme Walther rentrait dans sa cour, son chien ne le reconnut pas et\nse jeta sur lui. Effrayé, il leva la tête, il était cependant bien chez lui, mais\nles fenêtres le regardaient curieusement, comme s'il était un étranger.\n    Entré dans sa chambre de travail, il eut peur. Les chaises rangées autour\n de la table se dressaient menaçantes. Toutes choses lui semblaient hostiles.\n Ces ennemis, qui n'étaient restés qu'un instant, avaient donc gagné contre\n lui ses amis de tous les jours. Il se sentait repoussé. « Va, lui disait chaque\n meuble, retourne là-bas, soumets-toi. »\n    La nuit était tombée, il alluma la lampe. Mais la flamme le fixa cruelle­\n ment. « Et toi aussi tu ne n'aimes plus, dit-il, toi qui as éclairé mes\n pauvres rêves. Toi qui m'as empli de l'orgueil de mon art, lorsque je tra­\n vaillais dans le silence des nuits, tu me regardes durement ! Tout donc\n  m'abandonne ! »\n     Il éteignit la lampe, n'osant plus regarder, et s'abattit dans un fauteuil.\n  Enervé, il allait s'assoupir, lorsque le chien aboya terriblement dans la\n  cour.\n     « Ciel! Ils revenaient! »\n     Et des pas sonnèrent, dont le bruit retentit douloureusement dans sa\n  poitrine.\n     Et les voilà tous trois qui s'encadrent dans la baie de la porte, s'éclairant\n  au milieu de l'obscurité de leur propre lumière. Ils ne sourient pas comme\n  tantôt.\n     — Enfin, nous te trouvons ! dit le poète en ricanant.\n     — Mais tu ne nous échapperas plus, entends-tu, ajouta le ferronnier en\n  fermant soigneusement la porte.\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2783, "texte": "                                  —   219   —\n\n\n   Puis ils s'approchent et s'asseyent autour de lui, l'enveloppant de leurs\nregards.\n   — Tu te crois donc supérieur à nous tous? articula sardoniquement le\nfoulon. Chétif enfant, vermisseau qui nous méprise, nous qui travaillons\net sommes utiles aux autres. Tu dois travailler aussi, mon bébé. Assez de\nrêvasseries ! A quoi, du reste, servent tes vers ?\n   A ce moment, un rossignol chanta près de la fenêtre dans les arbres\nd'argent baignés des regards fluidiques de la lune. Le foulon jeta un regard\ncruel du côté de la fenêtre.\n   — D'abord, tu as fui la ville comme un lâche! ajouta d'une voix trem­\nblante de colère le ferronnier. Tu voulais t'évader. Car tu n'étais pas libre.\nNous, nous acceptons les obligations de la vie commune. Tu dois t'y sou­\nmettre aussi. Ah ! il serait sans doute plus facile que, sous prétexte de génie,\nchacun négligât les rudes travaux, et par lâcheté désertât les durs labeurs.\nCrois-tu que nous, qui menons une existence d'esclave, n'avons pas eu en\nnous toutes les velléités de rêve et d'art dont tu parles. Mais nous avons\nétouffé tout cela comme des plantes inutiles ou nuisibles. Et puis, tu\nfausses l'esprit de nos enfants et alanguis maladivement le cœur de nos\nfemmes. Pourquoi perdre ton temps à regarder le ciel quand tu appar­\ntiens tout à la terre? Il faut être fou de penser autrement. Enfin nous\nsommes tous contre toi, tu n'as pas le droit d'échapper.\n   Ils s'étaient resserrés autour de Walther. Walther, glacé de frayeur, ne\nbougeait pas. Il aurait voulu parler, mais il ne pouvait. Ses regards allaient\nde l'un à l'autre, observant avec terreur leurs masques qui se transfor­\nmaient. Insensiblement la tête du ferronnier 'était métamorphosée en tête\nde loup, les maxillaires s'étaient allongés démesurément, le crâne rétréci,\net, tandis que les yeux rapetissés louchaient de feux cruels, toute la tête\ns'était couverte de poils roux. Ainsi, la face du foulon s'était transformée\nen gueule d'ours, et celle du poète de la ville en museau de renard. Et ces\ntrois bêtes se rapprochaient toujours plus de lui.\n   — Ne crains rien dit malignement le renard à l'oreille de Walther. J'ai\nassoupli la haine de ces gens contre l'art. Ils t'en veulent au fond, parce que\ntes vers sont très libres et trop insensés. Ils ragent de ne pas comprendre,\net sont inquiets de ce que tu penses d'eux-mêmes. Discipline-toi, mon\ngarçon, ou tu es perdu. Que veux-tu faire contre leur bêtise et leur puis­\nsance? Les ours t'étoufferont, les loups te croqueront, sans compter les\nautres animaux qui s'attacheront à ta perte. Moi, je connais le secret de\nfaire des vers qui ne les révoltent pas. Veux-tu devenir mon élève ? Je t'ensei­\ngnerai les recettes et les règles, sans lesquelles tu te perdrais.\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1989, "texte": "                                 — 220 —\n\n\n    — Assez de verbiage! dirent l'ours et le loup, s'adressant au renard.\nSe soumet-il?\n    — Eh bien non ! cria Walther, se levant de tout son corps, et les regar­\ndant avec une victorieuse volonté au fond des prunelles. Non! je ne me\nsoumets pas. Tantôt vous m'avez arraché ma parole. Mais je ne retournerai\npas dans votre ville !\n    Aussitôt, les trois hommes se transformèrent complètement en animaux,\net bondirent autour de Walther.\n    Walther fit claquer ses bras autour de lui, comme un dompteur manie sa\ncravache. Cependant il fut acculé dans un coin de la chambre, et les trois\nfauves se rapprochèrent de lui, la gueule ouverte. Mais la fixité de ses\nregards les retint à distance.\n    Ciel! le nombre des animaux s'accroît! D'où viennent tous ces fauves?\nLa chambre s'emplit de bêtes. Et les murs de la salle lui paraissent\nrayés de barreaux comme une cage de ménagerie. Il voit toutes ces pru­\nnelles scintiller horriblement dans la nuit. Il fixe ses ennemis, et le magné­\ntisme de ses regards les fait reculer. Cependant s'il tourne la tête, il est\nperdu, il le sent, mais il les regarde tous. Pas un n'échappe à son fluide.\nA pas lents, se glissant contre les barreaux, il s'avance vers la porte; et\nsubitement, comme le dompteur fait jouer la grille de la cage, il ouvre\nprestement la porte, la referme et s'échappe.\n    Dans l'ombre du corridor, une langue humide lui lèche les mains.\nEt Walther caresse son chien qui saute autour de lui, la tête basse, comme\ns'il lui demande pardon de sa passagère infidélité. Le chien attire Walther\ndans les campagnes, et s'arrêtant au milieu de la plaine, regarde fixement\ndu côté opposé à la ville.\n    — Oui, dit Walther, heureux d'avoir près de lui une âme amie qui le\ncomprend, je ne dois pas retourner à la ville, on m'y ferait mourir. Demain\nnous partirons par là. Peut-être les autres hommes sont-ils moins cruels?\n                                                H E C T O R CHAINAYE."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-002", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 221, "page_fin": 225, "titre_corps": "Vers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "André Fontainas", "ancre_debut": "L APPARITION", "ancre_fin": "ANDRÉ FONTAINAS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LETTRES DE MON COTTAGE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 256, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 60, "fin_caractere_exclue": 1303, "texte": "L'APPARITION\n\n    A   ALBERT   GIRAUD.\n\n                                 Figure aux cheveux roux, d'ombre et de paix voilée.\n                                 Errante au bord des lacs sous ton nimbe de feu.\n                                                           LECONTE DE LISLE.\n\n\n\nDans la brume des eaux dormantes, dans la nuit\nEt ses vagues lueurs de fondante améthyste,\nPourquoi tout à coup, Tête angélique et si triste,\nTes yeux ont-ils versé des pleurs sur mon ennui?\n\n\nPourquoi, parmi l'erreur de mon angoisse accrue,\nParmi l'essor brisé de mes espoirs, parmi\nL'inanité des vœux de l'orgueil ennemi,\nTête pâle, pourquoi m'es-tu donc apparue ?\n\n\nTête triste là-bas dans le sommeil des eaux,\nJe sens, hélas! pleurer tes paupières baissées\nSur mes tourments déçus, et tes lèvres glacées\nRépandre les parfums du pardon sur mes maux.\n\n\nPourquoi? — qu'ai-je donc fait, et quelle est mon offense ?\nJe vois les temps prochains pleins de fleurs et de chants\nS'éveiller dans l'apothéose des couchants\nVierges, les temps de pure et salutaire enfance;\n\n\nLes temps où renaîtront l'ignorance et l'amour,\nOù les baisers, captifs dans les geôles humaines,\nD'un coup d'aile rompant les anneaux de leurs chaînes,\nAu monde rajeuni ramèneront le jour ;\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1555, "texte": "                          — 222 —\n\n\nJe vois vers l'horizon de Paphos et de Cnide\nDe blancs corps amoureux se lever des tombeaux,\nEt plus loin, sur les mers que parfume Lesbos,\nLes vierges s'enlacer de leur désir candide.\n\nJe vois la joie au monde, et je chante, et prédis\nLa résurrection des voluptés perdues,\nEt l'ivresse accordée à nos lèvres tendues,\nEt l'agonie, enfin, des longs siècles maudits'....\n\nMais non, la Tête est là! — Toujours je la devine\nQui pleure sur mon rêve et mon espoir trompeur,\nTête de la Pitié si douce, en la torpeur\nDes eaux, parmi la nuit lourde, Tête divine!\n\nOublions l'avenir, il ressemble au passé :\nLes triomphes vantés, la gloire poursuivie,\nLa crainte de la mort, le mépris de la vie.\nTout est vain ! — Tête rousse au long regard       baissé,\n\nTête de la Douleur, si calme, qui consoles,\nNe t'évanouis pas dans la brume des eaux\nMystérieuses ; pleure, ô Tête, sur mes maux-\nPassés, et redis-moi les paisibles paroles :\n\nDélivre-moi du poids de mes mauvais tourments;\nEnseigne-moi les pleurs et l'oubli de la femme ;\nO Tête ! Verse-moi la sainte paix de l'âme\nEt sur mon cœur soumis ouvre tes yeux       cléments.\n\n                       LE SUPPLICIÉ\n\n    A ALBERT GIRAUD.\n                                                 C'est Dalila, l'esclave...\n                                                          A. DE V I G N Y .\n\n\nJe ne sais plus quels doigts, quelles mains féminines\nOnt sur mon cœur posé la couronne d'épines ;\nC'étaient des mains d'enfant et leur frêle douceur\nEt comme les baisers candides d'une sœur\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1771, "texte": "                        — 223 —\n\n\nTout fleuris de jasmin, d'œillet et d'hyacinthe :\nOh ! mon cœur enivré de la pure et très sainte\nEspérance d'aimer dormait de volupté,\nEt je ne sentais pas mon cœur ensanglanté!\nA présent je n'ai plus l'ivresse et l'espérance,\nEt je sens, seule en moi, s'élargir ma souffrance\nDe rêver les bonheurs incréés, et le sang\nDe mes songes déçus d'orgueil éblouissant\nS'écoule par la plaie ouverte de mon âme.\nMais je veux ignorer jusqu'au nom de la femme\nQui m'a versé l'espoir inutile, et je veux\nOublier la fraîcheur de nos premiers aveux\nTout' remplis de désirs et de craintes naïves,\nBien que, mordu des clous et des épines vives,\nJe sente en moi saigner mon cœur, et que mes yeux\nS'emplissent malgré moi de pleurs silencieux.\nEnvolez-vous de moi, vautours de mes pensées :\nVous avez bu le sang de mes ardeurs passées,\nQue voulez-vous encore à ce squelette froid ?\nLaissez-moi, laissez-moi dans le jour qui décroît\nM'endormir lentement de l'oubli de la vie!\nMais non : vous ravivez la souffrance assouvie,\nEt vos becs ruisselants des lambeaux de mes chairs\nS'acharnent sur mes os et mes rêves amers!\nSi du moins je pouvais regarder vers la terre,\nEntendre la douceur d'une voix solitaire\nQui me bénît et qui parlât de mes douleurs\nEt voir sur moi des yeux amis verser des pleurs,\nEt si, pour retrouver la sainte paix de l'âme,\nQuelqu'un pouvait m'apprendre à mépriser la femme !\n\n— Des voix ont des parfums de rêves et d'espoirs :\nEcoute-les grandir du passé de tes soirs\nPerdus parmi l'ivresse et les lourdes orgies;\nEcoute les fureurs de ces voix élargies\nRemplir les horizons de rugissements clairs\nEt fendre le brouillard de leurs stridents éclairs.\nJe suis Celle qui boit vivante ta mémoire\nChaude comme du sang, et la Panthère noire\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1752, "texte": "                         — 224 —\n\n\nQui plante dans tes chairs ses ongles d'acier froid ;\nJe tiens ton cœur serré dans le collier étroit\nDe mes membres croisés. Je veux ta vie entière :\nJe veux ployer au joug ton âme encore altière ;\nJe veux que tes désirs, pieux comme l'encens,\nMontent vers ma beauté qui domine les sens!\nEt l'âpre volupté de ma molle caresse\nTe fera regretter ta première maîtresse,\nSans fin ! Le cœur rongé de désirs, dans mes bras,\nTu ne pourras dormir, et tu te souviendras !\n\n— Gloire à Toi qui me viens apporter la parole.\nQui me fait espérer encore, et qui console !\nGloire à Toi, dont la voix comme un baume léger\nVient rafraîchir mon cœur et vient m'encourager\nCertes, je t'aimerai! je te donne ma vie!\nEt si ta cruauté sur moi s'est assouvie,\nAyant tout consumé dans l'ardeur du plaisir,\nQuelque jour, je serai sans rêve et sans désir\nEt tu m'accorderas la mort délicieuse !\nLes parfums du lychnis et de la scabieuse\nEmpoisonnent ta lèvre, et je veux la baiser,\nEt mon front lourd, je veux, éperdu, le poser\nSur ton front; et tes yeux, je veux y boire l'ombre:\nJe veux m'ensevelir, comme en une nuit sombre,\nDans la moite chaleur de ton sein mûr et fort\nJusqu'au jour où tes dents me marqueront à mort !\n\n                LA F L E U R CHARNELLE\n                                             Où dans sa fière nonchalance\n                                             La Fleur Charnelle se balance...\n                                                            J. MORÉAS.\n\n         Fleur solitaire, fleur farouche,\n    L'haleine de l'amour embrase ta bouche;\n\n        Fleur de salpêtre, fleur de sang,\n    La fièvre ternit ton derme pubescent ;\n\n        Glayeul mauvais du marécage,\n    Tes yeux fauves sont affamés de carnage ;\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 612, "texte": "                                    225\n\n\n             Glayeul aigu, comme un éclair\n         Tes regards fous d'orgueil pénètrent ma chair !\n        Je viendrai m'assoupir, dompté par l'éclair,\n             Glayeul aigu, parmi ta chair;\n         Je dormirai parmi l'eau du marécage,\n             Glayeul affamé de carnage ;\n         Et tes lèvres en feu boiront tout mon sang,\n             Fleur fauve au derme pubescent ;\n         Et la Mort nous prendra tous deux, Fleur          farouche,\n             Enlacés, bouche contre bouche!\n                                                 ANDRÉ FONTAINAS.\n\n\n\n\n     "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-003", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 225, "page_fin": 226, "titre_corps": "Lettres de mon cottage", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Max Waller", "ancre_debut": "LETTRES DE MON COTTAGE", "ancre_fin": "MAX WALLER", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 260, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 612, "fin_caractere_exclue": 1941, "texte": "LETTRES DE MON COTTAGE\n                                     I\n\n              Le soleil de La Très Gracieuse Reine Victoria filtre doucement\n               à travers de fins nuages gris clair. De ma fenêtre ouverte au\n               vent tiède, j'aperçois un chemin bordé de haies fleuries, der­\n               rière lesquelles des jouets de maisons blanches montrent leurs\nfaçades dentelées de vignes folles. Sous la côte, un poteau à trois bras qui\nportent, l'un : Hawkhurst & London; le deuxième : Ewhurst Green\n& Bodiam; le troisième : Beckley & Rye. C'est là que je suis : au poteau,\net fraîchement arrivé j'ignore comme se nomme mon village. Des heures et\ndes heures de train, des heures de bateau, de belle eau verte, des gens qui\nsont malades sur le pont, l'entrepont et dans la cale, du whisky, bons\ncigares, Douvres ,• encore des heures de bateau, puis des heures de voiture\ndans un pays, un beau pays ; de vieux arbres le long de la route assombrie\npeu à peu dans le soir qui tombe, la somnolence s'augmente du roulement\nque scande le trot du cheval ; puis, un arrêt : we are arrived, Sir.'\n   — Tiens, il fait gentil par ici !\n   On descend les malles, la porte du jardin s'ouvre ; nos pas font crépiter\njoyeusement le gravier, je suis chez moi ; un tout petit feu est allumé pour\nle plaisir; un grog de brandy; dodo.\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2797, "texte": "                                       226\n\n\n    Et dodo sur une exquise vision. Dans cette salle à manger, une tête\nblonde couronne'e de dentelle, robe de brocart échancrée sur une poitrine\njeunette, taille allongée, les mains cachées dans un manchon de grèbe. Et\nce vieux tableau du dernier siècle me sourit en me disant : « Welcome!\n Welcome! Ne pense plus à rien, laisse-toi bercer par la vie, loin des ennuis,\ndes chagrins, des grosses peines qui vous font tomber les cheveux et les\nespoirs! Welcome! Welcome! » Il n'y a plus que des arbres, du vent, de\nl'air, et s'il pleut, ce ne seront pas des larmes, et s'il tonne, ce ne seront pas\ndes colères.\n    Mon cottage est très grand, très petit et très vieux.\n    Des enfilées de chambres au plafond bas ressemblant toutes à des bou­\ndoirs ; puis, ma chambre énorme avec, à la place d'honneur, le formidable\net gigantesque lit à baldaquins dans lequel je rêve à ma petite marquise de\nla dining-room. Et partout de vieux meubles de chêne noirci qu'emplissent\ndes tasses, des assiettes fines de très ancien Japon. De temps en temps, au\n mur, en lettres gothiques ces mots : Serve God ou God is love qui me rap­\n pellent que je ne dois pas oublier Lord Jehovah, et des Holby Bile plein\ndes tas, des bibliothèques où je compte trouver des merveilles de bonnes\n vieilleries rares. Il y a aussi des manuscrits à l'écriture rousse où je me crè­\n verai voluptueusement les yeux\n   A vrai dire, mon cottage plein de trésors n'est pas à moi du tout et c'est\nce qui en fait le précieux charme. Songez donc, j'ignore combien il y a de\nfenêtres, et jamais je n'en paierai les contributions; le dîner? je le mange\nsans avoir l'ennui de le commander; la cave? j'ai la permission de m'y\ninstaller dans un fauteuil et d'y jouer les Falstaff, sans que personne ait le\ndroit de m'appeler vil débauché; les serviteurs ne marchent pas, ils glissent,\non les aperçoit à peine... et je suis servi : Yes, Sir, et ça y est.\n   Vous comprenez, ô ma mère Patrie, que je me moque absolument de la\nBelgique, non de la Jeune, mais de la vieille où il y a des élections, des\nexpositions et même un Waux-Hall. Ici les affiches rencontrées ont un\naspect très pacifique. Au lieu de : Votez pour Léon Somzé, Vami des tra­\nvailleurs! je lis les belles lettres jaunes du Colmans Mustard! le fatal:\nElecteurs! on vous trompe! est remplacé par Epp's Cacao et Pear's Soap,\net la mer immense roule ses eaux vertes entre ces affiches glorieuses.\n   A Dover, j'ai perdu mon parapluie; un Anglais m'a fait remarquer qu'on\nn'est jamais mouillé en Angleterre, et comme je lui demandais pourquoi\ncette consolation douteuse, il m'a répondu placidement :\n   « Parce que, lorsqu'il pleut, nous mettons notre mackintosh! »\n                                                        MAX W A L L E R ."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-004", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 227, "page_fin": 229, 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encor,\nÉcoute, loin, là-bas, aux bouches des esclaves,\nSangloter et saigner des fanfares de cor.\nMais lui, le bel évêque, est morose, il repousse\nD'un geste las l'enfant de chœur Hélianthus\nQui sucre de parfums sa longue toison rousse;\nEt son masque, où la fièvre allume ses cactus,\nSes regards, éperviers pour des chasses mauvaises,\nEt ses lèvres de ruse aux baisers chauds et frais\nMêlant sous leur duvet des braises et des fraises,\nEt ses savantes mains pleines de chers secrets,\nTout son être alangui chante l'ennui de vivre.\nIl n'a rien inventé, rien, pas même un plaisir :\nLa vie aventureuse est bête comme un livre.\nTout ment, et plus de proie aux loups de son désir\nQui lui lèchent le cœur avec leurs langues rouges,\nEt n'étant point repus, le rongent lentement...\nMais les marins du port sont heureux dans les bouges !\nLassé d'être l'amour, lassé d'être l'amant,\nSous le rêve glacé de la lune aux yeux      fixes,\nHier il a fait danser un ballet d'enfançons\nFigurant des Sylvains, des Faunes et des Nixes,\nEt se dissimulant derrière les buissons,\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1861, "texte": "                        — 228 —\n\n\nSur les jeunes acteurs de ces tendres églogues,\nAu signal d'un sauvage et strident hallali,\nIl a soudain, chasseur cruel, lâché ses dogues,\nEt le sang triomphal vers la lune a jailli!\nPuis, trempant son esprit dans la splendeur des flammes,\nIl a fait brûler hier, aux stèles du palais,\nEnduites de résine et de poix, deux cents femmes ;\nEt dans sa chaise, entre ses menins violets,\nPendant que des castrats, de leurs voix langoureuses,\nCélébraient son éloge en sonnets indolents,\nIl a passé, Dieu pâle, avec ses amoureuses,\nSous les gestes de feu de ces flambeaux hurlants.\nMais ni le hallali, ni la fête romaine,\nN'ont caressé sa chair ni flatté son cerveau.\nEn vain, lustrant ses yeux à la souffrance humaine,\nIl en a fait surgir un poème nouveau,\nIl se sent, force altière, ardeur inassouvie,\nTrahi par la luxure et par la cruauté.\nPourtant, le monde est beau : tout célèbre la vie.\nDes houles de parfums, des fleuves de clarté\nApportent puissamment, sur des océans roses,\nAu soleil palpitant comme un cœur orageux,\nDes varechs d'hyacinthe et des îles de roses\nQu'effare un vol royal de grands cygnes neigeux.\nDes Héliopolis de mensonge et de rêve\nCroulent aux gouffres d'or de l'horizon charnel;\nLa poitrine du soir se gonfle et se soidève,\nEt l'amour de la terre ensanglante le ciel.\nMais l'évêque frissonne et détourne la tête.\nL'horizon radieux, triste comme un festin,\nEt ces villes de gloire et ces brasiers en fête,\nOù s'amasse l'horreur de son âpre destin,\nL'accablent lentement d'une angoisse infinie.\nMonseigneur de Paphos devine que le sort,\nDans sa voluptueuse et féroce ironie,\nLe condamne au tourment d'aimer jusqu'à la mort.\nAimer, aimer toujours, et puis aimer encore;\nFumer, encens cruel, effroi de l'encensoir;\nS'enflammer aux cheveux des torches de l'aurore\nEt s'embraser le cœur sur les bûchers du soir;\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1324, "texte": "                                 — 229 —\n\n\n    Jouer éperdûment l'atroce comédie\n    Plus vieille que l'azur et le banal soleil,\n    Sans pouvoir déchirer la robe d'incendie\n    Qui lui brûle la peau même dans son sommeil;\n    Et ravi par le vent de ses ailes fatales,\n    Oiseau d'ombre et de paix violé par le jour,\n    Sans jamais retrouver les ténèbres natales,\n    Planant sur le gibet rayonnant de l'amour,\n    Se nourrir de la sève et de la fleur des races,\n    Et sans cesse gorgé de baisers et de chairs,\n    Sous les astres de sang de ses griffes voraces              j\"\n     Vivre éternellement du trépas des yeux chers !\n    En vain le bel évêque épouvanté se dresse,\n    Et, très pâle, discute avec le destin noir,\n    Le grand ciel sardonique et râlant de tendresse,\n    Implacable, lui tend les seins rouges du soir.\n    Alors, aux longs reflets des lourdes draperies,\n    Au souffle d'éventails de pourpre, regardé\n    Du vitrail écarlate où des flammes fleuries\n    Mêlent de l'or qui brûle et du soleil fardé,\n    Primat de Chypre, prince évêque d'Amathonte,\n    Devant l'inique arrêt de ce ciel triomphant,\n    Sous les plis féminins de sa robe de honte,\n    Monseigneur de Paphos pleure comme un enfant !\n                                                     A L B E R T GIRAUD.\n\n\n\n\n                      "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-005", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 229, "page_fin": 230, "titre_corps": "Un scandale", "titre_sommaire": 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Frédéric Delaet, fils de M. Jean Delaet, député d'Anvers\n              à la Chambre des représentants, qui vient d'être nommé\n              professeur de littérature générale à l'Institut des Beaux-Arts\n              d'Anvers.\n   Quels sont les titres de M. Frédéric Delaet au poste de professeur de litté­\nrature ?\n   M. Frédéric Delaet est le fils d'un père qui a beaucoup d'influence.\n   M. Frédéric Delaet est docteur en droit.\n   M. Frédéric Delaet a été rédacteur en chef du Journal d'Anvers.\n                                                                       14\n"}, {"page_pdf": 265, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2011, "texte": "                                   — 230 —\n\n\n   M. Frédéric Delaet est greffier de la province d'Anvers, ce qui lui rap­\n porte, dit-on, vingt mille francs par an.\n   Tels sont les titres du nouveau professeur de littérature générale.\n   Il s'est occupé de tout, sauf de littérature. On ne connaît de lui ni un\nlivre d'art, ni une étude de critique. C'est un professeur qui aura beaucoup\nà apprendre !\n   C'est à la Jeune Belgique, qui protesta naguère, d'une façon retentis­\nsante, contre le refus du prix quinquennal à M. Camille Lemonnier, de\nprotester aujourd'hui contre cette nomination scandaleuse.\n   Certes, nous n'entendons pas reprocher au gouvernement de ne pas avoir\nnommé tel ou tel écrivain déterminé. Il ne s'agit pas ici, comme dans\nl'aventure du prix quinquennal, d'un déni de justice fait à un écrivain d'un\ntalent incontestable. Il s'agit d'un soufflet donné à tous les écrivains belges,\nà tous les artistes de notre pays.\n   Le gouvernement pouvait choisir, le plus librement du monde, soit un\npoète, soit un romancier, soit un critique de valeur, et le choisir en dehors\nde toute question d'école littéraire.\n   Mais il devait choisir un littérateur.\n   Cette nomination ridicule, qui n'est pas isolée, mais qui fait partie d'une\nsérie, continue le déplorable système que suivent, en Belgique, sans distinc­\ntion de parti, les gouvernements. Elle donne la mesure de ce que l'on peut\nattendre, en matière d'art, de ceux qui, sous prétexte de protéger les lettres,\nn'ont d'autre souci que de servir des intérêts politiques.\n   La nomination de M. Delaet est un scandale contre lequel nous protes­\ntons de toutes nos forces, et nous espérons que toutes les revues d'art,\nquelle que soit leur couleur, joindront leur protestation à la nôtre.\n   Quand il s'agit de l'Art et de ses intérêts — supérieurs à n'importe quelle\npolitique, — les artistes ont le droit de parler, et de parler haut.\n                                                 LA J E U N E B E L G I Q U E .\n\n\n\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-006", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 230, "page_fin": 238, "titre_corps": "Les Meininger", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Eekhoud", "ancre_debut": "LES MEININGER", "ancre_fin": "GEORGES EEKHOUD", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 265, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 2011, "fin_caractere_exclue": 2440, "texte": "LES MEININGER\n             Quand ces lignes paraîtront les Meininger auront quitté Bruxelles,\n              emportant, sans doute, de cette capitale une déplorable impres­\n              sion et marquant son nom d'une large croix noire dans leur\n              journal de voyage.\n  Alors qu'ils ont rencontré partout un auditoire nombreux, attentif et\nenthousiaste, ils se sont butés ici à une inertie intellectuelle sans égale, à\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2793, "texte": "                                  — 231 —\n\n\ndes préventions béotiennes, qui avaient même revêtu, au début, le\ncaractère d'une véritable hostilité,\n    Devenons-nous si exclusivement latins que cela, à Bruxelles en Brabant?\nEffrayant et stupide suicide d'une race. Quand serons-nous assez pervertis\net démoralisés? Quel scalpel arrêtera les ravages du cancer. Et Germains\njoueront-ils bientôt le rôle d'exilés dans leur propre patrie?\n    Imbus, saturés, abrutis de « nouveautés » parisiennes, un grand nombre\nde gens qui se piquent cependant de sens artiste, n'ont pas attendu que les\nreprésentations des Meininger eussent commencé pour protester contre\ncette invasion du théâtre germanique en pays.. français. Que leur vou­\nlaient, à ces Parisiens de la Senne, Schiller et Shakespeare? Ils déclaraient\nbien haut que Dumas, Sardou, Augier, Pailleron suffisaient à leur intel­\nligence. Pourquoi demander un effort à ces esprits routiniers; pourquoi\nles déranger dans leurs habitudes, pourquoi jeter des perles à ces... Congo­\nlans qui se contentent de verroteries?\n     Les Meininger ne se laissèrent pas intimider par ces criailleries de Belges\n à qui les Prussiens ont sans doute enlevé l'Alsace et la Lorraine, et por­\n tèrent leur répertoire à Bruxelles, ne pouvant supposer que, dans une cité de\n passé les trois cent mille âmes, il ne se trouverait pas un noyau de lettrés et\n de délicats assez important pour les défrayer au moins de leur séjour.\n     L'événement prouva qu'ils entretenaient une opinion trop flatteuse de\n notre public et que dans cette bonne ville, à prétentions artistiques, il suffit\n d'une poignée de braillards ignorants pour discréditer les plus nobles et les\n plus saines tentatives.\n     Heureusement les Meininger tinrent bon. Assurés par le duc de Saxe-\n Meiningen contre les risques et les pertes matérielles de leur tournée à\n  l'étranger, ils ont bravement rempli leur programme, jouant, dans une\n  salle souvent vide aux trois quarts, avec la même conviction et la même\n  vaillance que devant les pleines chambrées d'Anvers et de Rotterdam, et se\n  contentant des suffrages sincères et chaleureux de quelques centaines de\n  spectateurs assidus, toujours les mêmes, représentant l'élite intellectuelle\n  de la capitale. Ils sont restés près d'un mois, jusqu'à épuisement de leur\n  programme ; annonçant chaque fois le nombre des représentations d'une\n  œuvre et passant, à date fixe, à l'œuvre nouvelle. Tant pis pour les hési­\n  tants qui, devant les éloges un peu tardifs de la critique, s'étaient enfin\n  décidés à aller entendre le chef-d'œuvre allemand ou anglais. Ils se cassaient\n  le nez au bureau de location.\n     — Désolé, Madame ! les décors et les costumes de Jeanne d'Arc viennent\n  d'être emballés, mais si vous voulez entendre Wallenstein'!\n"}, {"page_pdf": 267, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2886, "texte": "                                  —   232   —\n\n\n\n    — Wallenstein, connais pas. Attendrai journal...\n    Le journal parlait, l'article e'tait même élogieux et vainquait de nou­\n veau les défiances du bon amateur de spectacles. Malheureusement,\n lorsque celui-ci se représentait au guichet, Hilmar Knorr venait de dépouil­\n ler la cuirasse du duc de Friedland pour revêtir le manteau de chevalier de\n la Jarretière dans Marie Stuart. Et le spectateur timoré ne connaissant\n pas plus Marie Stuart que Wallenstein, et le Marchand de Venise que\n le Conte d'Hiver, attendait de nouveau que son journal, son oracle, le ren­\n seignât sur le degré d'intérêt qu'un bourgeois de Bruxelles peut raisonna­\n blement accorder aux élucubrations des nommés Schiller et Shakespeare...\n    Nous nous rappellerons toujours la première de Jules César et des Mei­\nninger, la seule représentation qui fît salle comble. Quel toile, quelle aba­\ntage, quel flux de moqueries, quel mépris, quelle hilarité ! Rien ne fut\ntrouvé bon. Ayant risqué, maladroit Don Quichotte, de rompre une lance\nen faveur de la pièce et des interprètes, nous faillîmes, ce soir-là, être renié\npar nos meilleurs amis, et non des moins lettrés, tant il avait régné dans la\nsalle et dans les couloirs, une atmosphère de cuistrerie, de fransquillonisme,\nde germanophobie. Nous dûmes nous sauver, craignant de devenir malade\nà notre tour. Le triste de l'histoire c'est que la nuit ne porta pas conseil à\nces enragés et que la quintessence des âneries et des énormités rabachées\ndans les tavernes des environs du théâtre s'étala le lendemain dans nombre\nde journaux. Et puis, comme s'il ne suffisait pas de celles-là, certains\ncritiques allèrent en puiser dans le sottisier qui leur sert de bibliothèque\n    Depuis, un revirement se produisit dans la presse et il a été fort curieux\n d'en suivre les évolutions.\n    On avait commencé par tout contester aux Meininger. Graduellement\n on leur accorda des bonnes intentions, on convint qu'ils rendaient bien les\neffets de foule, les émeutes, les batailles, on concéda du goût et de la\nscience à leur régisseur, M. le conseiller de cour von Chronegck, on\ns'étendit sur la richesse des costumes, l'ingéniosité des décors, de l'éclai­\nrage et des trucs, la valeur artistique du mobilier et des accessoires; puis,\naprès n'avoir guère attaché aux acteurs mêmes plus d'importance qu'à\ndes mannequins somptueusement habillés, convenablement articulés et\nstylés, qu'à une collectivité de figurants assez décoratifs et assez plas­\ntiques pour « faire tableau » dans un milieu historique laborieusement\nreconstitué, — on daigna s'apercevoir que quelques-uns avaient du talent\net valaient mieux que des comparses bien disciplinés, exercés à la prussienne\ndans le régiment de Thespis; puis, de jour en jour, au courant des pièces\nnouvelles, on trouva qu'ils avaient beaucoup de talent, puis on constata\n"}, {"page_pdf": 268, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2876, "texte": "                                 — 233 —\n\n\nque leurs camarades n'en avaient pas moins; enfin, aux dernières représen­\ntations des comédies shakespeariennes, toutes les préventions sont tombées,\net les Meininger se sont imposés non seulement comme des interprètes\nconsciencieux, exempts de tout cabotinage, mais encore comme des artistes\npossédant une réelle personnalité, poussant l'honnêteté de leur art et la reli­\ngion des grands maîtres jusqu'à tenir un bout de rôle; à se retirer à l'arrière-\nplan, lorsque la pensée créatrice de l'auteur et l'harmonie de l'ensemble\nexigent cet effacement, quitte à se montrer sous leur jour le plus brillant,\nà donner pleine carrière à leurs moyens généreux, chaque fois que le poète\net la situation font appel à tout ce que peuvent donner leurs tempéraments\net leur acquis...\n   Ah! les braves, les honnêtes gens!\n    Et nous tremblons à l'idée que nous voilà réduits, après leur départ, pour\ntout spectacle et toute distraction scénique, et durant de longues succes­\nsions d'hivers — car il n'y a pas à espérer que les Meininger renouvellent à\n Bruxelles une expérience trop aléatoire — aux niaiseries et aux platitudes\nsi nombreuses et si encombrantes que malgré la quantité de théâtres qu'on\nleur dédie, il semble que Bruxelles n'ait pas encore assez de toutes ces salles\n pour les loger !\n    Et les histrions qui interprètent ces grimaçantes inepties : les malheu­\n reux! Et ce public des premières qui s'en délecte : les incurables!...\n    Et qu'on ne nous accuse pas d'entretenir contre l'art latin les préjugés\n que les autres nourrissent à l'endroit des œuvres germaniques. Lorsque\n Paris nous offre une manifestation vraiment artistique, notre bon public\n ne comprend pas mieux le français que l'allemand. Rappelons-nous les\n représentations d'Antoine et de son excellente troupe du Théâtre-Libre.\n    Les Meininger avaient eu l'intention de jouer du Molière. On taxa\n d'outrecuidance et de sacrilège leur bel éclectisme. Voyez-vous l'imperti­\n nence de ces Teutons : toucher à Molière Ah non, n'est-ce pas? On les en\n dissuada. De l'avis des augures ils y eussent été grotesques. Après leur avoir\n entendu interpréter du Shakespeare on peut affirmer au contraire qu'ils y\n eussent été excellents. Nous irons même peu plus loin ; nous sommes sin­\n cèrement convaincus que s'ils abordaient le répertoire d'Alfred de Musset,\n le plus shakespearien des Français, le Musset du Chandelier, de Barberine,\n d'Il ne faut jurer de rien, d'On ne badine pas avec l'amour, sans parler\n de Lorenzaccio, ce superbe drame encore injoué — ils en tireraient une\n autre moelle, une autre saveur que les comédiens de salon du Théâtre\n Français qui entretiennent, d'ailleurs, à l'égard du poète des Nuits, une\n méfiance instinctive prouvée et par le petit nombre de ses pièces montées\n sur leur théâtre et par la courte apparition de celles-ci.\n"}, {"page_pdf": 269, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2849, "texte": "                                  -   234    -\n\n    Adieu purs et francs artistes! Les publics ont les théâtres qu'ils méritent.\nLe nôtre applaudit Paulus et Coquelin. Que ses déduits simiesques et son\nécœurant « à l'instar de Paris » lui soient légers !\n    Au moins à présent, sans courir à la suite de la foule, prendre\nnotre part des poisseuses machinettes jetées en pâture à l'ennui et à la\n paresse d'esprit des désœuvrés, nous pourrons ruminer de consolants et\nennoblissants souvenirs. Au coin du feu, le soir, en relisant Shakespeare\n nous nous rappellerons l'intonation juste, la plastique élégante, la physio­\n nomie expressive, l'attitude trouvée, les types si bien compris des crânes\ncomédiens du duc Georges et aussi les prestiges des décors, l'harmonie et la\nsuggestive ordonnance de la figuration.\n    Ainsi nous n'aborderons plus la Douzième Nuit sans prêter à Olivia le\ngalbe radieux, d'une beauté si intelligente, deMmeAmanda Lindner et sans\nrevêtir le duc Orsino, de la stature élégante et du fier et jeune visage de\nM. Alexandre Barthel. Le titre seul du poème, à la fois pétillant et vapo­\nreux, sentimental et folâtre, nous évoquera Mme Prasch-Grevenberg,\nl'espiègle soubrette, la fée du rire, cette Marie qui berne si agréablement le\n fat et vilain pédant Malvolio. Dans le jardin d'Olivia, par dessus le massif\nde rosiers, nous verrons émerger et s'épanouir, floraison hilare et panachée,\nla tête blondasse du hobereau jeunet, la face allumée de sir Toby, cousin de\nFalstaff, et le profil futé de Fabio, empruntés à MM. Carl Goerner,\n Romanus Hassel et Max Beck ; tandis que le grotesque Malvolio, figuré par\n M. Max Grube, minaudera d'un air avantageux et s'enfoncera dans la nasse\nque lui tendront les bons drilles, et que dans la coulisse chantonnera Willem\nArndt, le joyeux fou.\n    Ou nous croirons assister, de notre fauteuil, à la représentation du Conte\nd'hiver, l'aventure touchante et fantastique où la vraisemblance, le plat\nbon sens, les circonstances normales, les faits plausibles, n'ont rien à voir.\nLa mise en scène des Meininger entretiendra 1' « indéterminé », le vague, la\ndélicieuse équivoque de ce Conte d'hiver qui se passe au pays du soleil ou\nsur les « côtes de la Bohême », dans des décors à la fois grecs et byzantins,\nmoitié antiques moitié moyen-âgeux. Nous migrerons à la suite du poète et\nde ses féaux interprètes aux pays non classes, aux royaumes sans annales et\nsans statistiques, aux patries éternellement vierges, et aux sons d'une\nabsolue musique villageoise,— de la musique villageoise — se noueront des\ndanses n'appartenant à aucun lieu, à aucune époque, et troublantes, gra­\ncieuses, immatérielles, écho de l'éternité, reflet de l'infini.\n   Nous discernerons dans l'inoubliable théorie de ces bergers et bergères\nchimériques, Mme Prasch-Grevenberg, l'avenante. Perdita, la voix pleine\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2816, "texte": "                                 — 235 —\n\n\nde caresses, les mains pleines de fleurs. Ses compagnes lutineront Cari\nGoerner, le clown, ou plutôt l'innocent, fils du vieux berger. Ou la scène\nchangera; des larmes mouilleront nos yeux, aux malheurs de la reine Her-\nmione et devant l'aveuglement du roi Léontes. Et quel soulagement, quelle\némotion enfantine mais délicieuse, lorsque la reine tant pleurée est rendue\nà son époux repentant! Nous n'oublierons jamais Mme Otto Lorenz dans\nce personnage d'Hermione. A cette excellente artiste étaient dévolus les\nrôles de tendresse, de dévouement, ceux des fidèles épouses, des bonnes\nmères. Rôles d'une bonté idéale, sereine et poétique chez Shakespeare ; rôles\npleureurs et plus gros, rôles de victimes chez Schiller. Ainsi elle a détaillé\navec une discrétion bien fine et bien sympathique le personnage de Viola\nde la Douzième Nuit et tiré de celui de Marie-Stuart tout l'effet possible.\n    Comme illustrations du Marchand de Venise, nous nous rappellerons ce\nque les Meininger faisaient de l'enlèvement de Jessica, les scènes des cof­\nfrets, celle du jugement. Nous ne séparerons jamais l'exquise figure de\n Portia de son interprète Mme Amanda Lindner. Elle représentait l'essence\n même de ce rôle et correspondait de tout point à la vision shakespearienne.\n    Nous avons dit le mérite de M. Goerner, qui se fit applaudir la première\n fois dans le joli rôle de Lancelot du Marchand de Venise et qui s'imposa\n de plus en plus comme un comédien de premier ordre. Lancelot nous\n sollicitait à l'égal des croquis de Hendschel, le spirituel observateur des\n gavroches berlinois.\n    Au tout premier rang des Meininger il nous faut citer : M. Hilmar\n Knorr, qui supporta, avec une autorité superbe, les rôles de Jules César, de\n Wallenstein, de Leicester, de Guillaume Tell, du marchand de Venise et\n de Polixènes du Conte d'hiver.\n     Et Barthel, tour à tour fougueux Lionel, exalté Mortimer, chevale­\n resque Max Piccolomini, excellant dans ces rôles de jeunes premiers\n schilleriens, ce qui ne l'empêchait pas d'aborder et de tenir magistralement\n une création de l'envergure de celle de Marc-Antoine dans Jules César,\n et d'arracher, après le discours du forum, les applaudissements d'une cham­\n  brée antipathique.\n     Nous avons cité déjà Max Grube, le cuistreux Malvolio de la Douzième\n  Nuit et le terrifiant Shylock du Marchand de Venise ; nommons aussi Carl\n  Weiser, l'Illo de Wallenstein, saisissant dans la scène d'ivresse du banquet ;\n  et Mme Teller, caractérisant les reines hommasses, Elisabeth et Isabeau, et\n  aussi les maîtresses-femmes, telle que l'Hedwige de Guillaume Tell.\n  Nous n'en finirions pas s'il nous fallait énumérer scène par scène les\n  merveilles réalisées par M. Chronegck. Bornons-nous à évoquer quelques\n  grands effets d'ensemble :\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2921, "texte": "                                   — 236 —\n\n     Rien de comparable à ce camp de Wallenstein, à Pilsen, qui fit courir\n   un long frisson parmi l'auditoire extatique. Les tentes s'alignent à perte de\n  vue. Aux premiers plans, une cantine et une friperie. Soldats de tout uni­\n  forme et de toute arme occupent les tables, se pressent, se mêlent. Carabi­\n  niers du régiment de Terzky, chasseurs, dragons, reîtres, arquebusiers,\n  cuirassiers lombards et gardes wallonnes, croates, uhlans, bohémiens, évo­\n  luent et se campent dans une profusion de scènes hautement topiques. Types\n  et costumes suggèrent les gravures de Callot, ou mieux encore les lumi­\n  neuses compositions de Frans Hals et par moments le débraillé et la trucu­\n lence de Jan Steen et d'Ariaan Brauwer. Au lever du rideau des croates et\n des uhlans cuisinent, la cantinière remplit les brocs, les enfants de troupe\n battent le tambour. Des chants retentissent sous la tente. Un paysan et son\n gamin s'introduisent dans le camp pour essayer de récupérer au moyen de\n cartes biseautées une partie de l'argent volé par les soldats; un croate naïf\n troque un riche collier contre la gourde et le bonnet d'astrakan d'un tirail­\n leur; on assiste à la réception d'une recrue; un chasseur raconte ses cam­\n pagnes; des soudards dégainent pour les beaux yeux d'une cantinière;\n l'arrivée de mineurs musiciens jouant une valse fait diversion à ce hourvari\n et le bal remplace la tuerie; puis survient un capucin qui prononce un de\n ces prêches bouffes, modèle d'humour et d'observation, dont Schiller assai­\nsonne et farcit fréquemment son lyrisme. Tant que le frater se contente de\nfulminer contre les débordements des drilles, ceux-ci l'écoutent avec\npatience ou se bornent à le huer et à l'applaudir ironiquement, mais du\nmoment qu'il se permet d'attaquer leur généralissime, Wallenstein, le duc\nde Friedland, on enlève et on expulse le téméraire prédicant. On fait plus\nmauvais parti encore au paysan, surpris trichant au jeu. Terrassé, assommé,\nles coups de pied pleuvent comme grêle sur le lamentable pacant, que sauve\nseulement l'intervention d'un maréchal-des-logis, très influent parmi cette\nsoldatesque et ces trabans de tout poil.\n    Et l'admirable tableau que forme, au deuxième acte, dans une salle du\npalais de Wallenstein, à Pilsen, le généralissime au milieu de son conseil\nde généraux, donnant audience à Questenberg, l'envoyé de l'empereur Fer­\ndinand. Le mépris du duc de Friedland pour le courtisan diplomate,\nl'ironie dont il l'accable, l'impatience qui gagne ses généraux, des types\nsuperbes de grognards moustachus et tannés, à l'énumération des griefs de\nla cour de Vienne contre le duc et aux exigences de l'empereur, tout cela\ncompose une scène d'une gradation intense et imposante.\n   Et celle où Wallenstein donne audience aux dix cuirassiers du régiment\nde Pappenheim. L'entrée de ces cuirassiers, la façon dont ils s'alignent,\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2897, "texte": "                                 — 237 —\n\nprésentent les armes, le choc des gantelets et des cuirasses, la belle pres­\ntance de ces soldats d'élite! Et la défection de la fin. Le tumulte croissant\nau dehors, le grondement séditieux qui se rapproche comme un orage, les\ntroupes faisant irruption jusque dans les appartements de la duchesse, et le\nfeld-maréchal, impassible, immobile comme un roc, vêtu de la cuirasse,\nson bâton de commandement à la main : quelle composition d'un maître-\npeintre, quelle splendide illustration du drame !\n    Dans la Pucelle d'Orléans, aucun de ceux qui assistèrent à ce spectacle\nn'oubliera l'entrée de Jeanne d'Arc, au premier acte.\n    La Hire apporte au « roi de Bourges » abandonné de tous, la nouvelle\nd'un changement de fortune ; puis survient un chevalier blessé qui raconte\n l'engagement où les Français ont vaincu grâce à un merveilleux renfort\n envoyé par le ciel, dans la personne d'une jeune guerrière. Tandis qu'il\n parle, on entend les cloches, un cliquetis d'armes, le grondement d'une\n foule lointaine; la clameur se rapproche, des noëls éclatent, on a l'impres­\n sion d'une cohue, d'une violente poussée au dehors, sous les fenêtres du\nchâteau, et Jeanne d'Arc entre, portée par un flot de magistrats, de cheva­\nliers, d'hommes d'armes.\n    Plus émouvant encore était le tableau de la cathédrale de Reims pendant\n la cérémonie du sacre : Bourgeois, femmes, gens du peuple, gamins massés\n sur le parvis, faisant la haie pour voir défiler le cortège des prélats et des\n grands vassaux menant le roi à l'autel. Après s'être agenouillé respectueu­\n sement au passage de la Sainte-Ampoule et de l'archevêque, quand approche\n Jeanne d'Arc, le peuple ne parvient plus à se contenir, et malgré la sainteté\n du lieu, à la vue de sa libératrice, il éclate en transports de jubilation, en\n noëls formidables où grincent des voix grêles d'enfants. Et quel contraste,\n avec ce triomphe et cette allégresse, quand Jeanne, dénoncée par son propre\n père, reste seule, quand tous, aux roulements du tonnerre, affolés, pris de\n panique, se sont enfuis, roi, prélats, guerriers, gens du peuple! Quel formi­\n dable coup de théâtre! Et que l'actrice, Mme Lindner, était belle, dans son\n attitude pétrifiée, somnambule, de vestale maudite, d'archange déchue.\n    N'oublions pas, au nombre des éléments contribuant à intensifier l'illu­\n sion, la musique de scène si bien dans la couleur du tableau et de la situa­\n tion : les marches guerrières et triomphales de Jules César et de la Pucelle;\n la chanson des soldats du camp de Wallenstein, le lied de Schubert, chanté\n par Thékla, le canon funambulesque et les couplets bouffes de la Dou­\n zième nuit, en contraste avec la mélodie intimiste de Viola, et ces préludes,\n et ces ritournelles vaporeuses qui font songer à du Wagner et établissent\n une « correspondance » entre le duc Orsini et le roi Louis II de Bavière.\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1203, "texte": "                                   — 238 —\n\n   Nous ne recommencerons pas l'inventaire des décors, du mobilier, de la\n garde-robe et des accessoires des Meininger; les chroniqueurs les plus\ninconciliables ont baissé pavillon devant cette mise en scène artistique et\nrichissime. Des spécialistes ont aussi consacré d'érudits articles aux perfec­\ntionnements apportés par ces artistes à l'éclairage, aux trucs, aux pres­\ntiges, à la disposition et à la plantation des décors.\n   Tout en prisant beaucoup ces éléments, nous tenions surtout à con­\nstater, en dépit des plaisantins et des contempteurs, que les Meininger pro­\nmènent autre chose, par les villes des deux mondes, qu'un colossal bagage\nde décors, qu'un formidable magasin de bric-à-brac.\n   Non seulement jolies femmes et solides gars, sélection de types appro­\npriés à l'histoire et à la fable, mimes adroits et plastiques, réunissent assez\nde qualités physiques pour animer le cadre somptueux et le riche appareil\nd'accessoires, mais tous possèdent, ce qui vaut mieux, la conviction, le\ntalent, le feu sacré, la grande âme, dignes du Verbe qu'on leur confie.\n\n                                                   GEORGES EEKHOUD.\n\n\n\n\n          "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-007", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 238, "page_fin": 241, "titre_corps": "Chronique littéraire : La Nouvelle Carthage", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Chronique littéraire", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "CHRONIQUE MUSICALE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 273, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 1203, "fin_caractere_exclue": 2399, "texte": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE\n  La Nouvelle Carthage, par Georges Eekhoud. — 1 vol. petit in-8°. — Bruxelles,\n                              Henry Kistemaeckers.\n\n              La beauté aisée, l'eurythmique simplicité de l'art grec chante un\n               bonheur harmonieux que nous ne pouvons connaître. — L'art\n               gothique, tourmenté, convulsé, suant l'horreur et le doute,\n               jailli tout entier, ainsi qu'un cri de suprême angoisse, des\nentrailles de notre race, trouvera toujours un sûr et immédiat écho en nous.\n Notre admiration pour le premier sera plus raisonnée, plus instinctive et\nspontanée pour le second.\n   Les contrées septentrionales, avec leur grise ceinture de brumes et de\nnuages et leurs horizons bornés par de poignants crépuscules, ont un peu\nla semblance d'une prison, où les détenus rêvent à cette liberté, dont les\nautres hommes jouissent sans y penser.\n   De là un art ramassé sur lui-même, aux aspirations vagues et doulou­\nreuses, rempli de songes, de fantômes, de cauchemars, déséquilibré et se\njetant à tous les extrêmes : aux orgies plastiques de l'école d'Anvers ; au mys­\nticisme aigu de celle de Gand.\n\n                                      ***\n"}, {"page_pdf": 274, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3119, "texte": "                                      239\n\n\n    Définir l'art de M. Georges Eekhoud,— une tâche singulièrement ardue.\nNous pourrions dire qu'il est sain et étrangement maladif, complexe et\nsimple,       et avant tout, intransigeant.\n    L'exalté et exclusif amour de l'auteur des Kermesses pour cette noble\nrace flamande, têtue, vindicative et fidèle, donne beau jeu aux colleurs\nd'étiquettes de la critique. Ces ingénieux virtuoses ayant divisé leur esthé­\ntique en corrects compartiments, y fourrent, de gré ou de force, les produc­\ntions de leurs contemporains. Ils réduisent les artistes au même dénomina­\nteur! Pour M. Eekhoud, cette très rudimentaire besogne se facilite encore\ndu particularisme — apparent — de ses conceptions : Rubens, Teniers,\nJordaens. Ces pères putatifs des peintres, musiciens et écrivains flamands,\n quels qu'ils soient, réapparaissent, une fois de plus, enchassés en les habi­\n tuels poncifs sur l'atavisme et l'existence grossière, exubérante, bestiale et\n joyeuse du terroir.\n     M. Georges Eekhoud se rattache évidemment à cette tradition, mais ne\n semble-t-il pas descendre plutôt de ces mystagogues de la couleur : Van\n Eyck, Memling, que des sonneurs de fanfares rubéniens?\n     On rencontre, certes, dans ses œuvres des tableaux de large, puissante et\n  charnelle vie et les paysans aux visages rubéfiés, aux énormes et homicides\n  réjouissances ne l'effraient pas ; mais ses héros de dilection sont des créatures\n  aux ressorts plus compliqués : Écrasés par le cant social, victimes d'une léga­\n  lité mécanique, surgissent ces silencieux, renfermés et timides las d'aller;\n  rustres sensitifs, ayant la pudeur de leurs expansions et de leurs peines, mas­\n  quant leurs haines impatientes d'un mutisme farouche, scellant les tumul­\n  tueux battements de leur cœur insurgé et, pour user d'une frappante expres­\n  sion populaire, « se mangeant les sangs » jusqu'à ce que, poussés à bout,\n  au paroxysme de la fureur, ils éclatent en soudaines résolutions, outran-\n  cières et désespérées.\n      Les natures de cette sorte, passives extérieurement, restent inexplicables\n   au grand nombre; les phases psychologiques qu'elles traversèrent, les\n   mobiles propulsifs de l'explosion finale étant restés inaperçus et cachés, les\n   actes conséquents paraissent illogiques et s'attribuent à un aveugle et brutal\n   instinct.\n\n\n    Laurent Paridael, le protagoniste de la Nouvelle Carthage, est un de\n ces individus, prédestinés à se voir mécompris même, — surtout, — de ceux\n qu'ils chérissent, — à être en butte aux outrages et aux injustices, non\n seulement de leurs ennemis, des indifférents, mais plus encore, de leurs\n amis.\n    Orphelin et recueilli par de riches parents, gens non pas méchants mais,\n ce qui est pis, rationnels et qu'avec Shakespeare l'on pourrait qualifier de\n deliberate fools, — fous de sens rassis,— Laurent subit naturellement, les\n vexations multiples réservées dans les familles aux enfants rêveurs et taci­\n turnes. M. Dobouziez, son tuteur, s'efforce vainement de plier ce « bayeur\n aux chimères » à son idéal pratique et puritain. Cet honnête homme, à\n"}, {"page_pdf": 275, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3016, "texte": "                                   — 240 —\n\n\n   l'instar de beaucoup de ses congénères, s'astreint à une stricte comptabilité\n   morale; il divise ses affections en Doit et Avoir, remplit équitablement ses\n   obligations, réclame les égards qu'il se croit dus, fait la balance, se frotte\n  les mains, — et s'étonne de ne trouver, en son pupille, qu'une gratitude\n  modérée ; car, malgré notre chevaleresque philanthropie, nous prétendons\n  bien faire rendre à nos plus anodins bienfaits, l'intérêt usuraire et impres­\n  criptible de la reconnaissance.\n      Les autres membres de la famille ne témoignent à Paridael que du\n  mépris et sa jeune cousine même, qui aurait pu tempérer et pallier les sévé­\n  rités paternelles, s'écarte de lui, l'accable de sa pitié insultante ou de sa\n  dédaigneuse indifférence. Ces marques d'aversion exaspèrent le grandissant\n  amour de Laurent pour sa hautaine parente; plus tard, avec une bien\n  inutile abnégation, il s'efface devant Marbol, le rival préféré, que sa pau­\n  vreté fière éloigne, lui aussi. Le mariage de Gina et de Béjard, armateur\n richissime et véreux, s'accomplit.\n      Emancipé de la tutelle du compassé M. Dobouziez, Laurent vit en des\n entours plus sympathiques, plus frustes aussi, mais où, du moins, l'on\n respire à l'aise, sans contrainte, un air de franchise et d'énergie salutaire.\n Cependant une haine fructifie en lui contre le cauteleux Béjard, l'époux\n abhorré de Gina, haine où s'amalgament étroitement son amour réfréné\n pour celle-ci et la fervente et mystique tendresse qu'il porte à sa ville\n natale, dominée à cette heure par la ploutocratie dont Béjard est un des\n chefs.\n      Dans ce monde cupide quelques amitiés le consolent et le soutiennent :\n Marbol, le peintre, Vyveloy, le musicien, comprennent et partagent ses\n convictions et ses enthousiasmes généreux ; la discrète et respectueuse\n affection de Siska et du brave Tilbak panse les incessantes meurtrissures\ninfligées à Laurent par l'anguleuse bienveillance des Dobouziez.\n     Des élections ont lieu ; le scrutin repousse Marbol, et le candidat des\nriches, Béjard, l'emporte. Régina n'est pas heureuse, pourtant; son mari\nla délaisse, la ruine et finalement tente de la déshonorer. Le spectacle tout\nnouveau de sa cousine humiliée devant lui et repentante de ses duretés\npassées, son culte idolâtre pour la cité patriale, surexcitent Laurent; il\nconçoit et exécute le projet de venger sur Béjard, et Gina et Anvers opprimé\npar les Publicains et d'égoïstes oligarques. A leur insu, obscurément, il se\nsacrifie à la félicité future de Régina et de Marbol.\n\n\n\n   Ceci est du tragique sans gestes.\n   La deuxième partie de la Nouvelle Carthage paraît un peu écourtée; des\nêtres tels que Laurent ne s'attardent guère, sans doute, à délibérer; pour­\ntant une conflagration de sentiments contradictoires a dû précéder la cata­\nstrophe, lutte que l'auteur indique, mais développe insuffisamment, à notre\nsens.\n   Ces réserves sont, à peu près, les seules que nous ayons à faire; la pre-\n"}, {"page_pdf": 276, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 930, "texte": "                                  — 241 —\nmière partie notamment, si vivante, si vraie, si vécue, dirions-nous, si\ncette épithète n'avait pas été prostituée à toutes les compilations natura­\nlistes ou naturistes; la promenade sur l'Escaut, les fêtes de Rubens, les\njournées électorales, le Riet-Dyk : des pages décisives.\n    Le style de la Nouvelle Carthage, moins âpre que celui des Milices de\nSaint-François, bellement pittoresque, imagé et pictural, atteint en cer­\ntains passages, les descriptions de l'Escaut, entr'autres, une complète et\ninaltérable splendeur.\n    La foi punique des hautes classes anversoises niera l'exactitude de la\nNouvelle Carthage. Il importe peu ; ce livre restera comme un tableau\nsincère et définitif de notre « métropole commerciale », avec ses sanies et ses\ntares et aussi tout ce qui fonde sa réelle grandeur.\n                                                      ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n            "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-008", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 241, "page_fin": 242, "titre_corps": "Chronique musicale : En mer", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Chronique musicale", "signature_source": "A. 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Et dans l'âme du poète, soucieuse de la frêle barque\nqui va fuir le hâvre, s'élève l'effroi, une terreur enfantine de ce noir et du\ngouffre ; des sons bouchés de cors expriment très heureusement l'angoisse\nde cette âme craintive.\n   Le décor y est ; et voici que les flots chuchotent et que chante le vent ;\nvoici la barque blanche aux ailes d'or glissant parmi les albes vols de\nmouettes épeurées. On grimpe allègrement aux cordages; il perle des rires\nde flûte, et le tambour de basque saille en gais lazzis. Et toujours la vague\nchante : « Aimez ». Mais soudain s'élève la pensée du danger; les rhythmes\ns'alourdissent et menacent; la mer bouillonne; un éclair .. puis un coup\nd'orage, très bref; cet effet est très étudié et empoigne, ce qui n'arrive guère\naux vieux roulements académiques, annoncés avec un tas de cérémonies,\nsans doute afin de laisser au père Jupin le temps de retrouver sa foudre;\nvoici bien l'orage en pleine mer, un orage naturel, vous laissant une\nillusion.\n   Mais pourquoi trembler, voyageurs? Une fée infiniment sereine, faite\nd'azur et d'or se tient assise auprès du pilote et le guide; des blanches et\npacifiantes corolles neigent sur les cœurs en alarme.\n"}, {"page_pdf": 277, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2707, "texte": "                                       242\n\n     La voile enflée glisse sur l'onde comme un baiser ; le murmure de la brise\n est devenu l'hymne triomphal à l'amour vainqueur. Les rhythmes s'entre­\n croisent et se mêlent; les solennelles trompettes résonnent pleines d'enthou­\n siasme. La barque s'éloigne, s'éloigne... Les voix s'éteignent; et l'orchestre\n qui me semble remplir ici le rôle des chœurs dans la tragédie grecque, termine\n en une plainte très douce pour la barque blanche qui s'enfuit. Car tout ce\n drame qui s'est déroulé n'est que potentiel; le grand rôle est à l'orchestre;\n il avertit les voyageurs, leur dit la fureur des trombes, la traîtrise des lames.\n Sa tâche est finie, et la barque s'en va dans le mystère.\n    Tout cela est fouillé, délicat ; l'art de Van den Eeden est d'une aristocratie\n raffinée : ce sont des nuances tendres, du bleu, surtout, me semble-t-il, du\n bleu rêveur avec de l'or pâle; de tout le complexe fouillis de l'œuvre, la\n mélodie jaillit, triomphante. L'heureux choix de la mélodie dénote chez\n Van den Eeden une tendresse profonde ; des fois elle est à faire pleurer ;\n d'autres, douce comme une caresse de main chère ; ou bien encore enthou­\n siasmée, s'éployant puissante, en un triomphe. — Les harmonies sont rares\n et recherchées ; elles se caractérisent plus encore par leur parfum de distinc­\n tion que par de grandes complexités; qui songerait à en faire un reproche\n au compositeur?\n    Mais où s'affirme la personnalité très puissante de Van den Eeden, c'est\n dans sa déconcertante faculté de rhythmer. Le rhythme lui est asservi ; tou­\njours imprévu, adéquatement en rapport avec l'idée évoquée, il est plein\n d'heureuses trouvailles ; parfois effacé, douteux, lointain, et parfois éner­\n gique, martelé, et comme doué de larges ailes.\n    En somme, voilà une œuvre sincère, réunissant de façon heureuse les\nressources si diverses de l'art XIXe siècle, de l'élévation, beaucoup d'éléva­\ntion, et infiniment de souplesse dans la forme ; de l'idée pour l'affamé\nd'abstractions, des caresses pour le délicat aux nerfs subtils. C'est un art\nneuf, personnel; et ma foi, c'est chose rare, dans la sereine médiocrité des\ncompositeurs belges, satisfaits d'assimilations plus ou moins parfaites, si\nnous en exceptons les hors de pair : Peter Benoît, Erasme Raway, Edgar\nTinel, l'exilé César Franck, et peu d'autres.\n    Une dernière remarque : Van den Eeden, avec son tempérament si pro­\nfondément sensible et divers, nous paraît de taille à affronter la scène.\nNous souhaitons fort de le voir s'essayer à l'opéra, puisque la Monnaie est\nenfin d'humeur à jouer les œuvres belges.\n                                                                       A. 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Au rebours de la"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 2810, "fin_caractere_exclue": 2851, "texte": "Fin de Satan, qui fut presque une révéla­"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 2945, "fin_caractere_exclue": 2988, "texte": "tion pour les poètes, Toute la Lyre n'inté­"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 3081, "fin_caractere_exclue": 3123, "texte": "resse guère que les curieux, les fureteurs"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 3220, "fin_caractere_exclue": 3264, "texte": "et les Furetière. Excellent sujet d'anatomie"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 3361, "fin_caractere_exclue": 3372, "texte": "littéraire."}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 3472, "fin_caractere_exclue": 3510, "texte": "A remarquer spécialement l'attitude de"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 3563, "fin_caractere_exclue": 3607, "texte": "la presse parisienne, qui a fait— très inin­"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 3660, "fin_caractere_exclue": 3701, "texte": "telligemment— le même accueil à la Fin de"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 3754, "fin_caractere_exclue": 3779, "texte": "Satan et à Toute la Lyre."}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 3920, "fin_caractere_exclue": 3960, "texte": "Episodes, par HENRI DE RÉGNIER. — Paris,"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 4030, "fin_caractere_exclue": 4037, "texte": "Vanier."}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 4092, "fin_caractere_exclue": 4130, "texte": "M. Henri de Régnier, un des fondateurs"}, {"page_pdf": 278, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 4183, "fin_caractere_exclue": 4226, "texte": "des Ecrits pour l'Art, est souvent cité par"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 61, "fin_caractere_exclue": 99, "texte": "les partisans de M. René Ghil comme un"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 155, "fin_caractere_exclue": 194, "texte": "novateur en poésie et comme un des plus"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 249, "fin_caractere_exclue": 288, "texte": "éclatants proclamateurs de l'art futur."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 348, "fin_caractere_exclue": 384, "texte": "A ceux qui, imbus de ce préjugé trop"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 438, "fin_caractere_exclue": 484, "texte": "favorable, liraient les Episodes avec l'inten­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 535, "fin_caractere_exclue": 578, "texte": "tion d y trouver une réforme et un réforma­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 617, "fin_caractere_exclue": 658, "texte": "teur, nous dirions volontiers :« Vous qui"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 715, "fin_caractere_exclue": 754, "texte": "entrez, laissez ici toute espérance ! »"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 799, "fin_caractere_exclue": 839, "texte": "Nous avons lu et relu très attentivement"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 942, "fin_caractere_exclue": 983, "texte": "la nouvelle œuvre de M. Henri de Regnier."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1047, "fin_caractere_exclue": 1086, "texte": "A part quelques vers césures librement,"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1149, "fin_caractere_exclue": 1194, "texte": "mais d'une façon trop isolée et trop systéma­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1250, "fin_caractere_exclue": 1290, "texte": "tique, tombant presque toujours là a fin"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1462, "fin_caractere_exclue": 1476, "texte": "d'une strophe:"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1681, "fin_caractere_exclue": 1724, "texte": "Et les grappes en sang des raisins saccagés"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1725, "fin_caractere_exclue": 1771, "texte": "Masquent de pourpre les impudeurs des délires,"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1872, "fin_caractere_exclue": 1912, "texte": "Conviant à les boire les lèvres humaines"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2032, "fin_caractere_exclue": 2080, "texte": "Où les galères s'ancraient dans les flots étales"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2132, "fin_caractere_exclue": 2174, "texte": "A ta mémoire, jusques en les temps maudits"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2452, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "A part aussi l'emploi de quelques mots"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2547, "fin_caractere_exclue": 2583, "texte": "fréquents chez M. Stéphane Mallarmé,"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2647, "fin_caractere_exclue": 2691, "texte": "comme le verbe propager, il serait difficile"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2746, "fin_caractere_exclue": 2786, "texte": "de découvrir dans les Episodes une inno­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2846, "fin_caractere_exclue": 2888, "texte": "vation quelconque ou le moindre étincelle­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2947, "fin_caractere_exclue": 2965, "texte": "ment de nouveauté."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3012, "fin_caractere_exclue": 3053, "texte": "Et notez bien que le poète ne rachète pas"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3109, "fin_caractere_exclue": 3151, "texte": "ce défaut par la trempe de sa personnalité"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3210, "fin_caractere_exclue": 3256, "texte": "artistique, ni par l'originalité de sa vision."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3302, "fin_caractere_exclue": 3341, "texte": "Les sonnets qui précèdent font penser à"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3397, "fin_caractere_exclue": 3437, "texte": "des José-Maria de Hérédia incorrects, et"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3495, "fin_caractere_exclue": 3533, "texte": "les autres poèmes sont écrits dans une"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3592, "fin_caractere_exclue": 3634, "texte": "langue banalement riche, d'une impropriété"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3694, "fin_caractere_exclue": 3734, "texte": "de termes par instants scandaleuse, sans"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3792, "fin_caractere_exclue": 3837, "texte": "rien qui arrête l'œil, l'oreille ou l'esprit."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3890, "fin_caractere_exclue": 3928, "texte": "M. Henri de Régnier est une chrysalide"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3982, "fin_caractere_exclue": 4026, "texte": "de parnassien. On lui a dit : « Vous êtes un"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4079, "fin_caractere_exclue": 4124, "texte": "réformateur! » et qui l'a cru. 11 est allé le"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4155, "fin_caractere_exclue": 4198, "texte": "dire à Liège, où on le croit. C'est un sym­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4199, "fin_caractere_exclue": 4237, "texte": "boliste instrumentiste par persuasion,"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4429, "fin_caractere_exclue": 4470, "texte": "Ancaeus,     par FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN. —"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4541, "fin_caractere_exclue": 4555, "texte": "Paris, Vanier."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4623, "fin_caractere_exclue": 4662, "texte": "M. FrancisVielé-Griffin, comme M. Henri"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4715, "fin_caractere_exclue": 4751, "texte": "de Régnier, appartient au groupe des"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4809, "fin_caractere_exclue": 4827, "texte": "Ecrits pour l'Art."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4910, "fin_caractere_exclue": 4949, "texte": "Il nous donne aujourd'hui un poème dra­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 115, "fin_caractere_exclue": 153, "texte": "matique, d une mythologie obscure, qui"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 209, "fin_caractere_exclue": 248, "texte": "fait penser à du Swinburne mal traduit,"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 304, "fin_caractere_exclue": 344, "texte": "édulcoré, à du Swinburne borné, mais qui"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 400, "fin_caractere_exclue": 437, "texte": "a sur les Episodes l'immense avantage"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 493, "fin_caractere_exclue": 534, "texte": "d'être ordonné logiquement et d'avoir une"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 590, "fin_caractere_exclue": 616, "texte": "certaine unité dramatique."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 675, "fin_caractere_exclue": 714, "texte": "Quant à la manière de M. Vielé-Griffin."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 770, "fin_caractere_exclue": 795, "texte": "après avoir lu ces vers :"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 895, "fin_caractere_exclue": 941, "texte": "Samia, ta main tressaille dans ma main ; as-tu"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 997, "fin_caractere_exclue": 1046, "texte": "Quelque crainte? La nuit est tiède et sur ta joue"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1102, "fin_caractere_exclue": 1148, "texte": "L'air a la moiteur d'un baiser ; la brise joue"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1204, "fin_caractere_exclue": 1249, "texte": "Parmi les mûriers nains un lent air; la vertu"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1305, "fin_caractere_exclue": 1355, "texte": "Des lys embaume et grise. Ainsi, crois-en mon âme,"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1411, "fin_caractere_exclue": 1461, "texte": "Samia ; te voici chaste et belle, et c'est la nuit"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1532, "fin_caractere_exclue": 1578, "texte": "D'amour première ; vois, SOUS la lune qui luit"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1634, "fin_caractere_exclue": 1680, "texte": "Le fleuve tressaillit, et mon cœur te réclame."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1831, "fin_caractere_exclue": 1871, "texte": "On sera convaincu que le poète d'Ancaeus"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 1928, "fin_caractere_exclue": 1967, "texte": "est un novateur du genre de M. Henri de"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2023, "fin_caractere_exclue": 2031, "texte": "Régnier."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2091, "fin_caractere_exclue": 2131, "texte": "M. Vielé-Griffin est beaucoup plus vieil"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2230, "fin_caractere_exclue": 2257, "texte": "écrivain qu'il ne le pense."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2317, "fin_caractere_exclue": 2353, "texte": "Parmi les jeunes poètes français qui"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2409, "fin_caractere_exclue": 2448, "texte": "excommunient volontiers Hugo et Leconte"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2504, "fin_caractere_exclue": 2546, "texte": "de Lisle, nous voyons beaucoup d'élèves de"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2602, "fin_caractere_exclue": 2646, "texte": "M. Paul Verlaine, de plus en plus étroits et"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2702, "fin_caractere_exclue": 2745, "texte": "de plus en plus élèves, et derrière M. Sté­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2801, "fin_caractere_exclue": 2845, "texte": "phane Mallarmé, un artiste d'exception, des­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 2901, "fin_caractere_exclue": 2946, "texte": "tiné à une solitude glorieuse, personne, per­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3002, "fin_caractere_exclue": 3008, "texte": "sonne."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3067, "fin_caractere_exclue": 3108, "texte": "Quant à nous, qui n'avons point de parti-"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3164, "fin_caractere_exclue": 3209, "texte": "pris dans la querelle, qui n'avons ni éreinté"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3265, "fin_caractere_exclue": 3301, "texte": "aveuglément, comme l'Art moderne na­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3357, "fin_caractere_exclue": 3396, "texte": "guère, ni louangé aveuglément, comme la"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3452, "fin_caractere_exclue": 3494, "texte": "Wallonie aujourd'hui, notre esthétique est"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3550, "fin_caractere_exclue": 3591, "texte": "des plus simples: nous applaudissons tous"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3647, "fin_caractere_exclue": 3693, "texte": "ceux qui ont du talent, et quant aux castilles"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3749, "fin_caractere_exclue": 3791, "texte": "d'écoles, qui ne sont que trop souvent des"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3847, "fin_caractere_exclue": 3887, "texte": "tournois de vanité personnelle, nous les"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 3943, "fin_caractere_exclue": 3981, "texte": "laissons aux poètes qui ont du temps à"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4037, "fin_caractere_exclue": 4078, "texte": "perdre, ou aux critiques qui n'ont pas le"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4134, "fin_caractere_exclue": 4154, "texte": "temps d'être poètes."}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4296, "fin_caractere_exclue": 4332, "texte": "Nous sommes forcés d'ajourner au nu­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4388, "fin_caractere_exclue": 4427, "texte": "méro suivant une grande partie de notre"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4483, "fin_caractere_exclue": 4526, "texte": "chronique littéraire, notamment l'étude sur"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4582, "fin_caractere_exclue": 4620, "texte": "Impressions et Sensations et celle sur"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4676, "fin_caractere_exclue": 4714, "texte": "Quillebœuf, promises l'une par M. Iwan"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4770, "fin_caractere_exclue": 4808, "texte": "Gilkin, — qui s'est enfui en Italie, —"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4864, "fin_caractere_exclue": 4907, "texte": "l'autre par M. Georges Kaiser, aussi pares­"}, {"page_pdf": 279, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 4963, "fin_caractere_exclue": 4985, "texte": "seux que s'il y était."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1888-07-05-n7-203", "volume": "ELB-ULB-516421-1888-001-007_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1888-001-007_f.pdf", "ocr_sha256": "87fb914db3d32954795dacffc76e7ac393e5cc7a308c41ed5db881e818e2e3d7", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "A tous les Artistes", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 280, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2288, "texte": "A\n          tous les Artistes, Buveurs raffinés, Amoureux des Vins couleur\n          de Soleil, des Liqueurs exquises et de la Verte Empoisonneuse\n          qui engourdit les peines et calme le dégoût du Mufflisme contem­\nporain, nous recommandons la\n\n    de Block's Universal Wine C°\n                 6, R U E P A U L DEVAUX (PRÈS LA BOURSE)\n                       ET    MONTAGNE DE LA C O U R\n\n\n\n\n E        n cette osteria décorée dans le style de la RENAISSANCE FLA­\n           MANDE par notre excellent décorateur, CH.-LÉON CARDON,\n           nos amis Jeunes-Belgique, Vingtistes, Essoriens, Hydrophiles et\nautres trouveront à déguster les vins délicats de Xérès et d'Alicante, les vins\nde Portugal, d'Orange-Cap, le Kalliste, le Misistra noir, le Moscato et\nl'AcIiaja de Grèce, le Tokay de Hongrie, le Syracuse, le Capri, le Mal­\nvasia de Lipari et comme apéritifs les Vermouths Noilly-Prat et Fratelli\nCora\n   (Prix modestes, et pour les jours de Joyeuses Beuveries, du vin de Cham­\npagne au gobelet, je ne vous dis que ça!)\n\n\n\nGIL         BLAS,      journal quotidien français, boulevard des Capu­\n  cines, 16, à Paris; publie F I L L E D'EMPEREUR, par OLIVIER DES\n  ARMOISES. Un numéro 2 0 centimes, abonnement (3 mois) 1 7 francs;\n  en vente partout.\n\n\n\n    ASSOCIATION VINICOLE DE LA CHAMPAGNE\n                                                 EPERNAY\n\n\n                                          Prix Courant\n                            Baron J. de Warnimont                               2 25\n                            Marquis Armand de St-Hubert .             .   .   . 2 75\n                            ROSÉE JEUNE BELGIQUE                                3 00\n                            Crême d'Ay         id.                              3 50\n                            Bouzy extra        id.         Cuvée réservée.      4 50\n                            Bouzy Cristal      id.                              5 00\n                                        o.5o en plus par 2/2 bouteilles\n                                   EXPÉDITIONS PAR PANIERS DE 2 5 BOUTEILLES\n\n                            Franco de port, droits et emballage dans toute la Belgique\n\n            ENTREPOSITAIRE          : COULOMB-ROBIETS\n      19,   B o u l e v a r d d u N o r d , 19, à B r u x e l l e s\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 4692, "texte": "                                 EN V E N T E\n                                           A   LA\n\n\n\n\nLIBRAIRIE LÉON VANIER\n                   19, Quai Saint-Michel, Paris\n\n\n         ENVOI FRANCO CONTRE T I M B R E S - P O S T E OU MANDAT\n                                                                                       Francs.\n                           P A R N A S S E D E LA J E U N E B E L G I Q U E    .   .     7 50\nPaul ADAM                  Soi                                                           3 50\n     —                     Le Thé chez Miranda (en collaborat, avec Jean MORÉAS)         3 50\n                           Les Demoiselles Goubert.      —                               3 50\n       —                   Êlre                                                          3 50\nJean AJALBERÏ • •          Paysages de femmes (dessin de RAFFAELLI) .                    3 00\nMaurice BARRES .    .      Les Taches d'encre (les 4 numéros). .        . . . .          4 00\n       —                   Sous l'œil des Barbares                                       3 5°\nRobert CAZE . . . .        La foire aux peintres.                                        1 00\nPhilibert DELORME .        Arlequins de Macadam                                          3 50\nEdouard DUJARDIN .         Les Hantises                                                  3 50\nJ.-K. HUYSMANS . . .       Croquis parisiens (avec portrait)              6                 00\n                           Le Drageoir aux épices                                        5 00\n       —                   Un Dilemme                                                    2 00\nGustave KAHN . . .         Les Palais nomades                                            3 30\nJules LAFORGUE .    .      Les Complaintes                                               3 00\n       —                   L'Imitation de N. D. la Lune                                  2 00\n       —                   Moralités légendaires                                         6 00\nStéphane MALLARMÉ .        L'Après-midi d'un Faune (dessins de MANET) . . .              5 00\n       —                   Poème d'Edgard Poë (dessins de MANET)                        12 00\n       —                   Le Corbeau d'Edgard Poë (dessins de MANET) .                 25 00\nStuart MERRILL . . .       Les Gammes . .                                     .          2 00\nJean MORÉAS . . . .        Les Syrtes (épuisé)                                          10 00\n       —                   Les Cantilènes                                                3 50\n       —                   Les Demoiselles Goubert (en collab. avec Paul ADAM) .         3 50\n       —                   Le Thé chez Miranda           —             .—                3 50\nFrancis POICTEVIN . .      Seuls                                                         3 50\nErnest RAVNAUD .           Le Signe                                      . . . .          1 00\nHugues REBELL . . .         Etourdissements                      1                          00\nHenri DE RÉGNIER . .       Les Lendemains (épuisé)                                        5 00\n       —                   Apaisement                                                     2 00\n       —                   Sites                           2                                00\n       —                   Episodes                                                      6 00\nPaul VERLAINE . . .        Fêles galantes                                                 3 00\n       —                   Sagesse                                                        3 00\n       —                    Romances sans paroles                                         3 00\n                            La bonne Chanson                                              2 00\n       —                    Jadis et naguère                                              3 00\n       —                   Amour . . . ,                                                  3 00\n       —                    Mémoire d'un veuf (prose)                                     3 50\nJules VIDAL et BVL .   .    Sœur Philomène (pièce en deux actes, tirée du roman\n                              de MM. de Goncourt). .                             .       1 00\nJules VIDAI                 Le Jupon                                                     3 50\nFrancis VIELÉ-GRIFFIN.      Cueille d'Avril (épuisé)\n       —                    Les Cygnes                                                   3 50\n       —                   Ancaeus                                               .      3 50\n\n\n                  Bruxelles. — Imprimerie Ve Monnom, 26, rue de l'Industrie.\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 246, "texte": "8 e ANNÉE.       TOME VII. N° 7.       P R I X ; FR. 0-60.                        5 JUILLET 1888.\n\n\n\n\n                                            LA\n\nJEUNE BELGIQUE\n                                   SOMMAIRE:\n\n La Cage aux Bêtes                                            HECTOR CHA1NAYE.\n Vers                                                        A N D R É FONTAINAS.\n Lettres de mon Cottage                                      MAX WALLER.\n Monseigneur de Paphos                                       ALBERT GIRAUD.\n U n scandale                                                L A JEUNE BELGIQUE.\n Les Meininger                                               GEORGES EEKHOUD.\n Chronique littéraire : La Nouvelle Carthage                 ARNOLD GOFFIN.\n Chronique musicale                                          A. F .\n Memento\n\n\n\n\n                                   BRUXELLES\n               ADMINISTRATION .                                RÉDACTION :\n             26, R U E DE L'INDUSTRIE, 26                    80 RUE BOSQUET, 80\n\n                                        PARIS\n                               LÉON V A N I E R ,    ÉDITEUR\n                                    19, Quai Saint-Michel\n\n                                            l888\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "        LA JEUNE BELGIQUE\n                        REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE ET D'ART\nparaissant   chaque mois et formant     au bout de Vannée un superbe volume orné d'un.\n                                        frontispice.\n   Bruxelles : Administration,    26, rue de l'Industrie. — Rédaction : 80, rue Bosquet.\n\n\n\nDirecteur     ; MAX WALLER. — Administrateur                           : HUBERT VAN DIJK.\n\n  En l'absence de M. Max Waller, M. Henry Maubel a bien voulu\naccepter la direction par intérim de la Jeune Belgique.\n  La direction rappelle aux lecteurs de La Jeune Belgique qu'elle assume\nseule la responsabilité des articles qui paraissent sans signature dans la\nrevue. Ils n'ont en aucune façon un caractère collectif ou anonyme.\n\n                                 BOITE AUX LETTRES\n   9. Aux POÈTES. Trouvé dans nos cartons une pièce de vers intitulée : Suzanne, où il\nest question d' « un tout petit chapeau capote en velours rouge ». Voudrions connaître\nle vieillard de cette Suzanne, afin de savoir qui... nous n'insérons pas.\n   10. R. G. Au panier — panierus. Très XVIIIe siècle vos vers, ils vont droit aux paniers.\nTravaillez, prenez de la peine, c'est la forme qui manque le plus.\n   11. X... Idem pour La Chanson d'Eole. Nous préférons la carpe éolienne à la harpe,\nparce que la carpe a la réputation d'être un poisson taciturne.\n    12. AUGUSTE V.... Mer calme, pas mauvais. Pire : quelconque. Vous pouvez mieux.\n    13. ALBERT N.... Travaillez. Peut-être n'êtes-vous pas loin de faire ce qui annonce un\n poète : de bons mauvais vers.\n    14. JEHAN LE RAMEUR. Même observation. Et ne délayez plus du Grégoire Leroy. Per­\n sonnellement aimons beaucoup le petit Jehan de Saintré, qui n'était pas rameur, s'il\n vous plaît.\n    15. KARLOO. Nous torendons ton Baiser, Karloo, nous te rendons ton Baiser.\n    16. PAUL ORGELS. Tenons à votre disposition ce qui reste de votre Avortement, délivre\n compris.\n    17. SAID-BRUYÈRE. N'avons pas encore reçu l'eau-forte de Féli. Voulez-vous que nous\n la fassions faire par un autre ?...\n    18. ANDRÉ FONTAINAS. T U es un fumiste. Nous imprimons le sonnet — pour faire\n plaisir à Valère Gille.\n                                         PROSODIE\n                                                                       A   Valère   Gille.\n                            Les rhythmcs, dont nous caressons\n                            La paresse de nos idées,\n                            C'est, snr d'étranges orchidées,\n                            Le vol épais des charançons.\n                            Émus de nocturnes frissons,\n                            Les dactyles et les spondées\n                            Sont les chouettes attardées\n                            Qui s'échappent des noirs buissons.\n                            Mais, parfois, dans la chanson morne   .\n                            — Lys égaré dans la viorne, —\n                            Surgit un vers plus musical\n                             D'une vigueur inattendue,\n                             Évoquant la fierté perdue\n                             D'un phallus vert dans un bocal.\n   19. Avis GÉNÉRAL. On demande des prosateurs! Bonne récompense, etc.\n   20. FRITZ ELL, à Gand. Pour vous récompenser d'avoir tant de patience, on vous\n répondra... un de ces jours.\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "               LA CAGE AUX BETES\n\n\n\n                                         Dansson isolement, cette petite ville\n                                        semblait oubliée au fond de la vallée.\n                                         Et comme les montagnes s'élevaient\n                                   autour d'elle jusque bien haut, les habitants\n                                   étaient portés à croire qu'il n'y avait plus de\n                                firmament au delà des sommets et que leur\n                            vallon était tout l'univers. Là, sous le grand œil\n                \"de ce même ciel éternellement fixé sur eux, interrogateur\n                 et doux, ces hommes auraient dû être bons; à l'insu de\n                 leurs frères vivant par le monde mauvais, jaloux et cruels,\n                 ils auraient pu connaître cette paix divine qui respirait au\n                 dessus d'eux. A la prière de leurs cœurs, le ciel eût laissé\n                 glisser entre les montagnes de verdure de sa tendresse et de\n                 son amour, le bonheur inconnu sur la terre se fût caché\n                 dans ce vallon perdu. Mais les hommes sont les hommes\n                 en tous lieux. Et les rochers blesseront toujours les nuages\n                 qui oseront les frôler.\n                    Si petite et si ignorée, cette ville représentait cependant\nà elle seule l'univers. Le diamant qui semble dormir ne s'illumine-t-il\npas soudain au moindre regard de lumière de feux étincelants? Et mul­\ntipliés par eux-mêmes, incendiés par leur propre ardeur dans cette goutte\nprécieuse aux facettes éblouissantes, les rayons du diamant ne font-ils pas\n                                                                         13\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": "                                   — 214 —\n\n\noublier ceux du soleil? Ainsi tous les sentiments, ceux qui grondent\nenfermés dans le cœur des hommes, comme les fauves indomptables der­\nrière les fers des ménageries, et ceux qui chantent le regret du ciel et le\nsouvenir du soleil comme les oiseaux aveugles au fond des volières,\nvivaient dans cette ville, d'une vie plus âpre qu'en nul autre endroit de la\nterre. Les vices amoureux d'eux-mêmes filtrant goutte à goutte dans le\ncerveau de génération en génération, en connaissaient tous les replis, et\navaient acquis une impérieuse et jalouse férocité.\n   Les hautes montagnes défendaient la ville contre toute agression.\nCependant chaque maison était une forteresse, et dans un sentiment de\ndéfiance inexplicable s'entourait de défenses inutiles. Des grillages puis­\nsants masquaient les fenêtres, des serrures compliquées et des barres de\nfer alourdissaient les portes épaisses. Dans les salles sombres de ces\ndemeures pendaient des trophées d'armes luisantes vers lesquelles, à la\nmoindre alarme, se tendaient les mains fièvreuses. D'une rive à l'autre du\nruisseau qui traversait leur ville, les citadins se haïssaient, et souvent on les\navait vus se ruer les uns contre les autres. Les habitants d'une rue\njalousaient ceux d'une autre. De maison à maison, la méfiance éloignait\nles voisins. Là, les orphelins, les vieillards et les pauvres mouraient de faim.\nComme on ne donnait pas aux mendiants, on ne soignait pas les malades.\nDe rudes paroles grondaient sur toutes les lèvres, de haineux sentiments\npassaient au fond des noirs regards comme des reflets d'acier. Et ces gens\nqui s'espionnaient sans répit et vivaient en un sourd et odieux état de\nguerre, souffraient intérieurement de leur cruauté. Mais ils ne désarmaient\npas.\n   Or, dans cette ville féroce, naquit un frêle enfant. Son père, ayant\nhonte de lui, voulut l'étrangler. Mais la mère pleura tant et demanda si\nhumblement pardon de la faiblesse du petit être, qu'elle sauva ses jours.\nHeureusement, peu de temps après, le père mourut. Toute la ville accusa\nl'épouse d'avoir empoisonné son mari pour sauver son fils. Et dès qu'il fut\nmort, les hommes l'approuvèrent d'avoir voulu retrancher de la vie un être\ninutile ; et les femmes enviaient la mère, car son enfant, bien que d'une\nextrême débilité, était d'une étrange beauté.\n   La pauvre mère éleva son fils loin des yeux mauvais ; Walther grandit\ndans la crainte des hommes et la peur de la vie. Ame toute féminine, il ne\ndevait pas comprendre la lutte. Aussi sa mère s'affligeait-elle souvent à se\ndemander quel serait le sort de cet enfant chétif, inapte à vivre, et déjà mala­\ndivement rêveur. « Lui si faible et si doux, que deviendrait-il entouré de\n ces bêtes fauves? Mais il serait croqué comme un agneau, il ne se défen-\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "                                     — 2l5    —\n\n\n   drait même pas. » Et plus Walther grandissait, plus elle s'attristait. « Si au\n   moins il pouvait toujours rester petit, elle saurait bien le défendre. Mais\n   n'allait-il pas devenir un homme, avec son âme d'enfant! Et puis, elle ne\n   serait pas toujours à ses côtés ».\n      Quel mystère fait donc ainsi s'élever des lacs sombres et profonds de\n   blanches et délicates fleurs, et passer de saintes figures auréolées dans les\n   drames noirs et impurs de la vie? Dans l'horreur de cette ville, un rayon\n   du ciel était descendu sur le front de Walther. Le destin l'avait voulu\n   faible et doux et passif. Car la bonté armée, la bonté qui frappe et punit,\n   est-elle encore la bonté? Et quoique l'épée soit blanche et brille comme\n   le soleil, peut-on croire au Dieu armant le bras de saint Georges ?\n      La pauvre mère craignait aussi, qu'en grandissant, Walther se désespérât\n   de son infériorité, et même lui en voulût de l'avoir mis au monde si mal\n   armé contre l'existence. Mais Walther aimait l'isolement. Comme tous les\n   enfants vont au bruit, lui recherchait le silence; loin d'aspirer à la vie, il se\n   repliait dans le rêve. Par de secrètes affinités, il affectionnait les êtres qui\n  ne peuvent ou ne veulent vivre de la vie commune, et surtout les choses\n  dont l'essence lui semblait supérieure et plus impénétrable. Il se croyait l'en­\n  fant des choses qui l'entouraient, l'âme d'élection vers laquelle leurs âmes\n  convergeaient. Il appartenait à un monde de mystère, au milieu duquel son\n  observation patiente, son inaction continue, son recueillement hypnotique\n  le plongeaient dans une extase presque inconsciente. Il vivait comme le\n lézard, qui glisse sur les roches calcinées, le dos brûlé par le soleil, enivré\n des titillements de la chaleur; ou comme le poisson qui passe dans le fil du\n ruisseau, les écailles frémissantes des baisers fous de la lumière et de l'eau.\n     Cependant, comme Walther grandissait, les gens de la ville s'étonnaient\n de ce qu'il n'eût pas encore choisi un métier. Quand il traversait les rues,\n les ouvriers assis aux fenêtres devant leur établi levaient la tête et rica­\nnaient. Et le ferronnier suspendait son marteau pour dire à ses enfants qui\ntravaillaient à ses côtés : « Si l'un d'entre vous ressemblait à ce propre-à-\nrien, je lui tordrais le cou ».\n     Mais Walther avait retiré de la solitude le don néfaste de la poésie, celte\nfleur de mystère aux parfums tyranniques. Subitement son âme se révélait\nà lui-même. Car, lui aussi, en était arrivé à se demander pourquoi il exis­\ntait. Et il lui sembla, dès lors, que ses ennemis l'aimeraient bientôt comme\nun des leurs. Il leur dirait les secrets de l'inneffable bonté de l'âme du\nmonde, et des mots d'amour vibreraient en ses vers qui rendraient meilleurs\nces cœurs cruels.\n     Lorsque de toutes parts éclatèrent les sarcasmes les plus amers. Cet\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "                                   —   2 16 —\n\n\nesprit faux écrivait! Il était capable de corrompre leurs enfants! Il fallait\nl'obliger au silence! Et qui, du reste, l'avait fait poète? Il n'avait jamais\nappris à rimer selon les règles de l'art. Ses parents étaient de simples bour­\ngeois, et il ne valait certes pas mieux qu'eux.\n    Cependant, lorsqu'ils étaient rentrés chez eux, le soir, porte close, ces\ngens relisaient les vers de Walther en secret. Et alors, leurs âmes mauvaises\nosaient s'attendrir, et ils se demandaient où cet enfant puisait ce monde de\npensées et de sentiments qui les écrasaient de leur puissance et les trou­\nblaient de leur générosité? Mais le lendemain, comme ils devisaient\nensemble assis sur le pas de la porte ou accoudés au parapet du petit pont,\nils accablaient Walther de critiques et le traitaient d'insensé.\n    La haine de cette populace ne parvint pas à le rendre mauvais. Et jamais\n il ne se serait aperçu qu'il en souffrait, s'il n'avait perdu sa mère. Resté\n seul, il eut froid au cœur de songer qu'il était enveloppé d'âmes ennemies,\n et aussitôt après la mort de sa mère il résolut de quitter cette ville, et d'aller\n habiter par delà les montagnes, au milieu des champs, dans un petit village,\n où les hommes devaient être moins mauvais. Il fit ses préparatifs de départ\n en secret, et décida de se mettre en route la nuit pour échapper à la mal­\n veillance de la ville.\n     Mais le soir de son départ, Walther fut troublé d'émotion. Il ne put s'éloi­\n gner avant d'avoir revu la cité. Il faisait noir dans les rues étroites, et il se\n dirigea avec peine vers le pont, d'où il pouvait voir toute la ville. Arrivé, il\n s'accouda au parapet et regarda au dessus du ruisseau, qui coulait comme\n une longue et sourde respiration. La ville semblait plus petite encore dans\n la nuit, comme repliée sur elle-même dans cette pose d'élan que prennent\n les chats avant de faire un bond. Le long des quais, des fenêtres encore\n éclairées plongeaient dans les eaux mouvantes leurs regards tremblotants.\n  Il semblait à Walther que c'était là autant d'yeux qui l'espionnaient du\n  fond de l'obscurité. Sillonnée de rues étranglées, coiffée de ses toits aux\n  silhouettes bizarres, la ville apparaissait comme un mal dessinant ses ver­\n  rues et ses chancres extraordinaires. De la férocité pesait dans la nuit. Wal­\n  ther osait à peine respirer devant ce noir spectacle.\n     Soudain retentit la corne du veilleur de nuit. Une à une, les fenêtres\n  s'éteignirent. La lune qui était voilée d'épais nuages se découvrit et vint\n  éclairer le vallon. Sa lumière glaciale neigea dans la nuit, et le ruisseau\n  étincela comme une fine épée déposée sur un coussin de velours noir.\n     La corne résonna de nouveau. Walther vit alors le veilleur qui s'avançait\n  vers le pont, le casque blanchi aux rayons de la lune, et promenant à ses\n  pieds la lueur jaune de sa lanterne sourde. Il rentra en sa demeure, fiévreux\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                                  — 217 —\n\n\nde partir. Et aussitôt que le dernier son de la corne eut passé sur le vallon\nen sommeil, Walther quitta la ville.\n   Il était installé de quelque temps dans son petit village, qu'il sentit un\nvide en lui. Une force lui faisait défaut. Et il comprit alors que la haine\ncomme l'amour retient à la vie, et que nos ennemis comme les êtres qui\nnous sont chers occupent tyranniquement leur place dans notre cœur et\n notre cerveau. L'hostilité de la ville lui manquait, cette hostilité qui lui\navait été bienfaisante, et l'avait inspiré. Une grande mélancolie s'empara de\nlui. Ainsi donc, il fallait bénir ses haines comme ses amours. Et malgré\nlui, il repensait toujours à sa ville. A la tombée de la nuit, il se promenait\ndans les campagnes, et allait contempler la petite cité, qui dessinait ses\ntoits dans le lointain. Il était même tenté de descendre le coteau. Une puis­\nsance secrète l'attirait. Et il avait les larmes aux yeux, lorsqu'il revenait au\nvillage.\n   Un soir qu'il écrivait, levant de temps en temps les yeux sur les vitres,\noù les derniers rayons pleuraient de scintillantes larmes, il fut effrayé par\nles aboiements terribles de son chien. Qui osait entrer dans la cour? Et il\nentendit des pas, dont le bruit retentit douloureusement dans sa poitrine.\nQui donc venait le voir? Subitement il devina. Ils avaient découvert sa\nretraite. C'étaient eux ! Walther n'avait pas même eu le temps d'aller à leur\nrencontre que déjà ils ouvraient la porte d'entrée.\n   Ils étaient trois, les deux maîtres des corporations des foulons et des fer­\nronniers et le poète de la ville.\n   — Enfin, nous te trouvons! Tu as donc voulu nous fuir, enfant pro­\ndigue! dit le poète en souriant.\n   — Et c'est nous qui devons venir à toi ! ajouta le ferronnier.\n   Et ils prirent place tous trois dans la chambre de travail, après avoir\nfermé la porte comme s'ils craignaient que Walther s'échappât. Mais plus\nun n'osait parler. Walther les avait salués froidement, et n'avait encore dit\nmot, ne paraissant pas s'étonner de leur visite. Cependant le maître des\nlouions se décida à parler.\n   — Nous diras-tu, dit-il, pourquoi tu es parti nuitamment et en secret ?\nMon Dieu, que t'avions-nous fait? Mais rien. Réfléchis bien. Tu as les\ntorts de ton côté. Pourquoi as-tu toujours vécu dans l'isolement, comme si\ntu nous méprisais. Méritions-nous ce dédain?\n   Walther resta sans réponse comme un coupable.\n  — Pas un homme, entends-tu, reprit le ferronnier, n'a le droit de se\nretirer de la vie de tous et d'échapper aux devoirs communs. Tu te dois à\nta ville. Alors que les autres jeunes gens apprenaient un métier utile, tu\nrestais oisif. Mais enfin tu prétends savoir écrire, paraît-il?\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": "                                   — 2l8    —\n\n\n   — Où donc as-tu appris à écrire tes vers? demanda le poète. Car tu n'as\njamais eu de maître. Tu ne connais pas les règles sévères de l'art que tu\nveux pratiquer. Tes vers ont froissé le goût de chacun. Crois mes conseils.\nSi tu voulais, je t'apprendrais à plaire à tous, par une méthode sûre.\n   Walther, ne prêtant nulle attention à ces dernières paroles, s'adressa aux\ndeux maîtres des corporations : « Que voulez-vous de moi ? leur demandâ­\nt-il-\n   — Que tu reviennes en ta ville, répondit, le ferronnier.\n    — J'y retournerai.\n   — Quand'?\n    — Dès demain.\n   Ils sortirent tous trois. Walther les reconduisit dans les campagnes.\n   — Donc à demain, dirent-ils en le quittant.\n    — A demain.\n    Comme Walther rentrait dans sa cour, son chien ne le reconnut pas et\nse jeta sur lui. Effrayé, il leva la tête, il était cependant bien chez lui, mais\nles fenêtres le regardaient curieusement, comme s'il était un étranger.\n    Entré dans sa chambre de travail, il eut peur. Les chaises rangées autour\n de la table se dressaient menaçantes. Toutes choses lui semblaient hostiles.\n Ces ennemis, qui n'étaient restés qu'un instant, avaient donc gagné contre\n lui ses amis de tous les jours. Il se sentait repoussé. « Va, lui disait chaque\n meuble, retourne là-bas, soumets-toi. »\n    La nuit était tombée, il alluma la lampe. Mais la flamme le fixa cruelle­\n ment. « Et toi aussi tu ne n'aimes plus, dit-il, toi qui as éclairé mes\n pauvres rêves. Toi qui m'as empli de l'orgueil de mon art, lorsque je tra­\n vaillais dans le silence des nuits, tu me regardes durement ! Tout donc\n  m'abandonne ! »\n     Il éteignit la lampe, n'osant plus regarder, et s'abattit dans un fauteuil.\n  Enervé, il allait s'assoupir, lorsque le chien aboya terriblement dans la\n  cour.\n     « Ciel! Ils revenaient! »\n     Et des pas sonnèrent, dont le bruit retentit douloureusement dans sa\n  poitrine.\n     Et les voilà tous trois qui s'encadrent dans la baie de la porte, s'éclairant\n  au milieu de l'obscurité de leur propre lumière. Ils ne sourient pas comme\n  tantôt.\n     — Enfin, nous te trouvons ! dit le poète en ricanant.\n     — Mais tu ne nous échapperas plus, entends-tu, ajouta le ferronnier en\n  fermant soigneusement la porte.\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                                  —   219   —\n\n\n   Puis ils s'approchent et s'asseyent autour de lui, l'enveloppant de leurs\nregards.\n   — Tu te crois donc supérieur à nous tous? articula sardoniquement le\nfoulon. Chétif enfant, vermisseau qui nous méprise, nous qui travaillons\net sommes utiles aux autres. Tu dois travailler aussi, mon bébé. Assez de\nrêvasseries ! A quoi, du reste, servent tes vers ?\n   A ce moment, un rossignol chanta près de la fenêtre dans les arbres\nd'argent baignés des regards fluidiques de la lune. Le foulon jeta un regard\ncruel du côté de la fenêtre.\n   — D'abord, tu as fui la ville comme un lâche! ajouta d'une voix trem­\nblante de colère le ferronnier. Tu voulais t'évader. Car tu n'étais pas libre.\nNous, nous acceptons les obligations de la vie commune. Tu dois t'y sou­\nmettre aussi. Ah ! il serait sans doute plus facile que, sous prétexte de génie,\nchacun négligât les rudes travaux, et par lâcheté désertât les durs labeurs.\nCrois-tu que nous, qui menons une existence d'esclave, n'avons pas eu en\nnous toutes les velléités de rêve et d'art dont tu parles. Mais nous avons\nétouffé tout cela comme des plantes inutiles ou nuisibles. Et puis, tu\nfausses l'esprit de nos enfants et alanguis maladivement le cœur de nos\nfemmes. Pourquoi perdre ton temps à regarder le ciel quand tu appar­\ntiens tout à la terre? Il faut être fou de penser autrement. Enfin nous\nsommes tous contre toi, tu n'as pas le droit d'échapper.\n   Ils s'étaient resserrés autour de Walther. Walther, glacé de frayeur, ne\nbougeait pas. Il aurait voulu parler, mais il ne pouvait. Ses regards allaient\nde l'un à l'autre, observant avec terreur leurs masques qui se transfor­\nmaient. Insensiblement la tête du ferronnier 'était métamorphosée en tête\nde loup, les maxillaires s'étaient allongés démesurément, le crâne rétréci,\net, tandis que les yeux rapetissés louchaient de feux cruels, toute la tête\ns'était couverte de poils roux. Ainsi, la face du foulon s'était transformée\nen gueule d'ours, et celle du poète de la ville en museau de renard. Et ces\ntrois bêtes se rapprochaient toujours plus de lui.\n   — Ne crains rien dit malignement le renard à l'oreille de Walther. J'ai\nassoupli la haine de ces gens contre l'art. Ils t'en veulent au fond, parce que\ntes vers sont très libres et trop insensés. Ils ragent de ne pas comprendre,\net sont inquiets de ce que tu penses d'eux-mêmes. Discipline-toi, mon\ngarçon, ou tu es perdu. Que veux-tu faire contre leur bêtise et leur puis­\nsance? Les ours t'étoufferont, les loups te croqueront, sans compter les\nautres animaux qui s'attacheront à ta perte. Moi, je connais le secret de\nfaire des vers qui ne les révoltent pas. Veux-tu devenir mon élève ? Je t'ensei­\ngnerai les recettes et les règles, sans lesquelles tu te perdrais.\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "                                 — 220 —\n\n\n    — Assez de verbiage! dirent l'ours et le loup, s'adressant au renard.\nSe soumet-il?\n    — Eh bien non ! cria Walther, se levant de tout son corps, et les regar­\ndant avec une victorieuse volonté au fond des prunelles. Non! je ne me\nsoumets pas. Tantôt vous m'avez arraché ma parole. Mais je ne retournerai\npas dans votre ville !\n    Aussitôt, les trois hommes se transformèrent complètement en animaux,\net bondirent autour de Walther.\n    Walther fit claquer ses bras autour de lui, comme un dompteur manie sa\ncravache. Cependant il fut acculé dans un coin de la chambre, et les trois\nfauves se rapprochèrent de lui, la gueule ouverte. Mais la fixité de ses\nregards les retint à distance.\n    Ciel! le nombre des animaux s'accroît! D'où viennent tous ces fauves?\nLa chambre s'emplit de bêtes. Et les murs de la salle lui paraissent\nrayés de barreaux comme une cage de ménagerie. Il voit toutes ces pru­\nnelles scintiller horriblement dans la nuit. Il fixe ses ennemis, et le magné­\ntisme de ses regards les fait reculer. Cependant s'il tourne la tête, il est\nperdu, il le sent, mais il les regarde tous. Pas un n'échappe à son fluide.\nA pas lents, se glissant contre les barreaux, il s'avance vers la porte; et\nsubitement, comme le dompteur fait jouer la grille de la cage, il ouvre\nprestement la porte, la referme et s'échappe.\n    Dans l'ombre du corridor, une langue humide lui lèche les mains.\nEt Walther caresse son chien qui saute autour de lui, la tête basse, comme\ns'il lui demande pardon de sa passagère infidélité. Le chien attire Walther\ndans les campagnes, et s'arrêtant au milieu de la plaine, regarde fixement\ndu côté opposé à la ville.\n    — Oui, dit Walther, heureux d'avoir près de lui une âme amie qui le\ncomprend, je ne dois pas retourner à la ville, on m'y ferait mourir. Demain\nnous partirons par là. Peut-être les autres hommes sont-ils moins cruels?\n                                                H E C T O R CHAINAYE.\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "                            VERS\n                           L'APPARITION\n\n    A   ALBERT   GIRAUD.\n\n                                 Figure aux cheveux roux, d'ombre et de paix voilée.\n                                 Errante au bord des lacs sous ton nimbe de feu.\n                                                           LECONTE DE LISLE.\n\n\n\nDans la brume des eaux dormantes, dans la nuit\nEt ses vagues lueurs de fondante améthyste,\nPourquoi tout à coup, Tête angélique et si triste,\nTes yeux ont-ils versé des pleurs sur mon ennui?\n\n\nPourquoi, parmi l'erreur de mon angoisse accrue,\nParmi l'essor brisé de mes espoirs, parmi\nL'inanité des vœux de l'orgueil ennemi,\nTête pâle, pourquoi m'es-tu donc apparue ?\n\n\nTête triste là-bas dans le sommeil des eaux,\nJe sens, hélas! pleurer tes paupières baissées\nSur mes tourments déçus, et tes lèvres glacées\nRépandre les parfums du pardon sur mes maux.\n\n\nPourquoi? — qu'ai-je donc fait, et quelle est mon offense ?\nJe vois les temps prochains pleins de fleurs et de chants\nS'éveiller dans l'apothéose des couchants\nVierges, les temps de pure et salutaire enfance;\n\n\nLes temps où renaîtront l'ignorance et l'amour,\nOù les baisers, captifs dans les geôles humaines,\nD'un coup d'aile rompant les anneaux de leurs chaînes,\nAu monde rajeuni ramèneront le jour ;\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": "                          — 222 —\n\n\nJe vois vers l'horizon de Paphos et de Cnide\nDe blancs corps amoureux se lever des tombeaux,\nEt plus loin, sur les mers que parfume Lesbos,\nLes vierges s'enlacer de leur désir candide.\n\nJe vois la joie au monde, et je chante, et prédis\nLa résurrection des voluptés perdues,\nEt l'ivresse accordée à nos lèvres tendues,\nEt l'agonie, enfin, des longs siècles maudits'....\n\nMais non, la Tête est là! — Toujours je la devine\nQui pleure sur mon rêve et mon espoir trompeur,\nTête de la Pitié si douce, en la torpeur\nDes eaux, parmi la nuit lourde, Tête divine!\n\nOublions l'avenir, il ressemble au passé :\nLes triomphes vantés, la gloire poursuivie,\nLa crainte de la mort, le mépris de la vie.\nTout est vain ! — Tête rousse au long regard       baissé,\n\nTête de la Douleur, si calme, qui consoles,\nNe t'évanouis pas dans la brume des eaux\nMystérieuses ; pleure, ô Tête, sur mes maux-\nPassés, et redis-moi les paisibles paroles :\n\nDélivre-moi du poids de mes mauvais tourments;\nEnseigne-moi les pleurs et l'oubli de la femme ;\nO Tête ! Verse-moi la sainte paix de l'âme\nEt sur mon cœur soumis ouvre tes yeux       cléments.\n\n                       LE SUPPLICIÉ\n\n    A ALBERT GIRAUD.\n                                                 C'est Dalila, l'esclave...\n                                                          A. DE V I G N Y .\n\n\nJe ne sais plus quels doigts, quelles mains féminines\nOnt sur mon cœur posé la couronne d'épines ;\nC'étaient des mains d'enfant et leur frêle douceur\nEt comme les baisers candides d'une sœur\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "                        — 223 —\n\n\nTout fleuris de jasmin, d'œillet et d'hyacinthe :\nOh ! mon cœur enivré de la pure et très sainte\nEspérance d'aimer dormait de volupté,\nEt je ne sentais pas mon cœur ensanglanté!\nA présent je n'ai plus l'ivresse et l'espérance,\nEt je sens, seule en moi, s'élargir ma souffrance\nDe rêver les bonheurs incréés, et le sang\nDe mes songes déçus d'orgueil éblouissant\nS'écoule par la plaie ouverte de mon âme.\nMais je veux ignorer jusqu'au nom de la femme\nQui m'a versé l'espoir inutile, et je veux\nOublier la fraîcheur de nos premiers aveux\nTout' remplis de désirs et de craintes naïves,\nBien que, mordu des clous et des épines vives,\nJe sente en moi saigner mon cœur, et que mes yeux\nS'emplissent malgré moi de pleurs silencieux.\nEnvolez-vous de moi, vautours de mes pensées :\nVous avez bu le sang de mes ardeurs passées,\nQue voulez-vous encore à ce squelette froid ?\nLaissez-moi, laissez-moi dans le jour qui décroît\nM'endormir lentement de l'oubli de la vie!\nMais non : vous ravivez la souffrance assouvie,\nEt vos becs ruisselants des lambeaux de mes chairs\nS'acharnent sur mes os et mes rêves amers!\nSi du moins je pouvais regarder vers la terre,\nEntendre la douceur d'une voix solitaire\nQui me bénît et qui parlât de mes douleurs\nEt voir sur moi des yeux amis verser des pleurs,\nEt si, pour retrouver la sainte paix de l'âme,\nQuelqu'un pouvait m'apprendre à mépriser la femme !\n\n— Des voix ont des parfums de rêves et d'espoirs :\nEcoute-les grandir du passé de tes soirs\nPerdus parmi l'ivresse et les lourdes orgies;\nEcoute les fureurs de ces voix élargies\nRemplir les horizons de rugissements clairs\nEt fendre le brouillard de leurs stridents éclairs.\nJe suis Celle qui boit vivante ta mémoire\nChaude comme du sang, et la Panthère noire\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "                         — 224 —\n\n\nQui plante dans tes chairs ses ongles d'acier froid ;\nJe tiens ton cœur serré dans le collier étroit\nDe mes membres croisés. Je veux ta vie entière :\nJe veux ployer au joug ton âme encore altière ;\nJe veux que tes désirs, pieux comme l'encens,\nMontent vers ma beauté qui domine les sens!\nEt l'âpre volupté de ma molle caresse\nTe fera regretter ta première maîtresse,\nSans fin ! Le cœur rongé de désirs, dans mes bras,\nTu ne pourras dormir, et tu te souviendras !\n\n— Gloire à Toi qui me viens apporter la parole.\nQui me fait espérer encore, et qui console !\nGloire à Toi, dont la voix comme un baume léger\nVient rafraîchir mon cœur et vient m'encourager\nCertes, je t'aimerai! je te donne ma vie!\nEt si ta cruauté sur moi s'est assouvie,\nAyant tout consumé dans l'ardeur du plaisir,\nQuelque jour, je serai sans rêve et sans désir\nEt tu m'accorderas la mort délicieuse !\nLes parfums du lychnis et de la scabieuse\nEmpoisonnent ta lèvre, et je veux la baiser,\nEt mon front lourd, je veux, éperdu, le poser\nSur ton front; et tes yeux, je veux y boire l'ombre:\nJe veux m'ensevelir, comme en une nuit sombre,\nDans la moite chaleur de ton sein mûr et fort\nJusqu'au jour où tes dents me marqueront à mort !\n\n                LA F L E U R CHARNELLE\n                                             Où dans sa fière nonchalance\n                                             La Fleur Charnelle se balance...\n                                                            J. MORÉAS.\n\n         Fleur solitaire, fleur farouche,\n    L'haleine de l'amour embrase ta bouche;\n\n        Fleur de salpêtre, fleur de sang,\n    La fièvre ternit ton derme pubescent ;\n\n        Glayeul mauvais du marécage,\n    Tes yeux fauves sont affamés de carnage ;\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "                                    225\n\n\n             Glayeul aigu, comme un éclair\n         Tes regards fous d'orgueil pénètrent ma chair !\n        Je viendrai m'assoupir, dompté par l'éclair,\n             Glayeul aigu, parmi ta chair;\n         Je dormirai parmi l'eau du marécage,\n             Glayeul affamé de carnage ;\n         Et tes lèvres en feu boiront tout mon sang,\n             Fleur fauve au derme pubescent ;\n         Et la Mort nous prendra tous deux, Fleur          farouche,\n             Enlacés, bouche contre bouche!\n                                                 ANDRÉ FONTAINAS.\n\n\n\n\n     LETTRES DE MON COTTAGE\n                                     I\n\n              Le soleil de La Très Gracieuse Reine Victoria filtre doucement\n               à travers de fins nuages gris clair. De ma fenêtre ouverte au\n               vent tiède, j'aperçois un chemin bordé de haies fleuries, der­\n               rière lesquelles des jouets de maisons blanches montrent leurs\nfaçades dentelées de vignes folles. Sous la côte, un poteau à trois bras qui\nportent, l'un : Hawkhurst & London; le deuxième : Ewhurst Green\n& Bodiam; le troisième : Beckley & Rye. C'est là que je suis : au poteau,\net fraîchement arrivé j'ignore comme se nomme mon village. Des heures et\ndes heures de train, des heures de bateau, de belle eau verte, des gens qui\nsont malades sur le pont, l'entrepont et dans la cale, du whisky, bons\ncigares, Douvres ,• encore des heures de bateau, puis des heures de voiture\ndans un pays, un beau pays ; de vieux arbres le long de la route assombrie\npeu à peu dans le soir qui tombe, la somnolence s'augmente du roulement\nque scande le trot du cheval ; puis, un arrêt : we are arrived, Sir.'\n   — Tiens, il fait gentil par ici !\n   On descend les malles, la porte du jardin s'ouvre ; nos pas font crépiter\njoyeusement le gravier, je suis chez moi ; un tout petit feu est allumé pour\nle plaisir; un grog de brandy; dodo.\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": "                                       226\n\n\n    Et dodo sur une exquise vision. Dans cette salle à manger, une tête\nblonde couronne'e de dentelle, robe de brocart échancrée sur une poitrine\njeunette, taille allongée, les mains cachées dans un manchon de grèbe. Et\nce vieux tableau du dernier siècle me sourit en me disant : « Welcome!\n Welcome! Ne pense plus à rien, laisse-toi bercer par la vie, loin des ennuis,\ndes chagrins, des grosses peines qui vous font tomber les cheveux et les\nespoirs! Welcome! Welcome! » Il n'y a plus que des arbres, du vent, de\nl'air, et s'il pleut, ce ne seront pas des larmes, et s'il tonne, ce ne seront pas\ndes colères.\n    Mon cottage est très grand, très petit et très vieux.\n    Des enfilées de chambres au plafond bas ressemblant toutes à des bou­\ndoirs ; puis, ma chambre énorme avec, à la place d'honneur, le formidable\net gigantesque lit à baldaquins dans lequel je rêve à ma petite marquise de\nla dining-room. Et partout de vieux meubles de chêne noirci qu'emplissent\ndes tasses, des assiettes fines de très ancien Japon. De temps en temps, au\n mur, en lettres gothiques ces mots : Serve God ou God is love qui me rap­\n pellent que je ne dois pas oublier Lord Jehovah, et des Holby Bile plein\ndes tas, des bibliothèques où je compte trouver des merveilles de bonnes\n vieilleries rares. Il y a aussi des manuscrits à l'écriture rousse où je me crè­\n verai voluptueusement les yeux\n   A vrai dire, mon cottage plein de trésors n'est pas à moi du tout et c'est\nce qui en fait le précieux charme. Songez donc, j'ignore combien il y a de\nfenêtres, et jamais je n'en paierai les contributions; le dîner? je le mange\nsans avoir l'ennui de le commander; la cave? j'ai la permission de m'y\ninstaller dans un fauteuil et d'y jouer les Falstaff, sans que personne ait le\ndroit de m'appeler vil débauché; les serviteurs ne marchent pas, ils glissent,\non les aperçoit à peine... et je suis servi : Yes, Sir, et ça y est.\n   Vous comprenez, ô ma mère Patrie, que je me moque absolument de la\nBelgique, non de la Jeune, mais de la vieille où il y a des élections, des\nexpositions et même un Waux-Hall. Ici les affiches rencontrées ont un\naspect très pacifique. Au lieu de : Votez pour Léon Somzé, Vami des tra­\nvailleurs! je lis les belles lettres jaunes du Colmans Mustard! le fatal:\nElecteurs! on vous trompe! est remplacé par Epp's Cacao et Pear's Soap,\net la mer immense roule ses eaux vertes entre ces affiches glorieuses.\n   A Dover, j'ai perdu mon parapluie; un Anglais m'a fait remarquer qu'on\nn'est jamais mouillé en Angleterre, et comme je lui demandais pourquoi\ncette consolation douteuse, il m'a répondu placidement :\n   « Parce que, lorsqu'il pleut, nous mettons notre mackintosh! »\n                                                        MAX W A L L E R .\n     (A continuer.)\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                         — 227 —\n\n\n\n\n  MONSEIGNEUR DE PAPHOS\n                                            A   FERNAND   SEVERIN\n\n\n\nPrimat de Chypre, prince-évêque      d'Amathonte,\nPatrice de Byzance à la crosse d'orgueil,\nSous les plis féminins de sa robe de honte,\nMonseigneur de Paphos rêve dans son fauteuil\nParmi les longs reflets des lourdes draperies,\nAu souffle d'éventails de pourpre, regardé\nDu vitrail écarlate où des flammes fleuries\n Versent de l'or qui brûle et du soleil fardé,\nEt dans ce fier décor de rubis et de laves,\nQu'exaspère un désir d'être plus rouge encor,\nÉcoute, loin, là-bas, aux bouches des esclaves,\nSangloter et saigner des fanfares de cor.\nMais lui, le bel évêque, est morose, il repousse\nD'un geste las l'enfant de chœur Hélianthus\nQui sucre de parfums sa longue toison rousse;\nEt son masque, où la fièvre allume ses cactus,\nSes regards, éperviers pour des chasses mauvaises,\nEt ses lèvres de ruse aux baisers chauds et frais\nMêlant sous leur duvet des braises et des fraises,\nEt ses savantes mains pleines de chers secrets,\nTout son être alangui chante l'ennui de vivre.\nIl n'a rien inventé, rien, pas même un plaisir :\nLa vie aventureuse est bête comme un livre.\nTout ment, et plus de proie aux loups de son désir\nQui lui lèchent le cœur avec leurs langues rouges,\nEt n'étant point repus, le rongent lentement...\nMais les marins du port sont heureux dans les bouges !\nLassé d'être l'amour, lassé d'être l'amant,\nSous le rêve glacé de la lune aux yeux      fixes,\nHier il a fait danser un ballet d'enfançons\nFigurant des Sylvains, des Faunes et des Nixes,\nEt se dissimulant derrière les buissons,\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "                        — 228 —\n\n\nSur les jeunes acteurs de ces tendres églogues,\nAu signal d'un sauvage et strident hallali,\nIl a soudain, chasseur cruel, lâché ses dogues,\nEt le sang triomphal vers la lune a jailli!\nPuis, trempant son esprit dans la splendeur des flammes,\nIl a fait brûler hier, aux stèles du palais,\nEnduites de résine et de poix, deux cents femmes ;\nEt dans sa chaise, entre ses menins violets,\nPendant que des castrats, de leurs voix langoureuses,\nCélébraient son éloge en sonnets indolents,\nIl a passé, Dieu pâle, avec ses amoureuses,\nSous les gestes de feu de ces flambeaux hurlants.\nMais ni le hallali, ni la fête romaine,\nN'ont caressé sa chair ni flatté son cerveau.\nEn vain, lustrant ses yeux à la souffrance humaine,\nIl en a fait surgir un poème nouveau,\nIl se sent, force altière, ardeur inassouvie,\nTrahi par la luxure et par la cruauté.\nPourtant, le monde est beau : tout célèbre la vie.\nDes houles de parfums, des fleuves de clarté\nApportent puissamment, sur des océans roses,\nAu soleil palpitant comme un cœur orageux,\nDes varechs d'hyacinthe et des îles de roses\nQu'effare un vol royal de grands cygnes neigeux.\nDes Héliopolis de mensonge et de rêve\nCroulent aux gouffres d'or de l'horizon charnel;\nLa poitrine du soir se gonfle et se soidève,\nEt l'amour de la terre ensanglante le ciel.\nMais l'évêque frissonne et détourne la tête.\nL'horizon radieux, triste comme un festin,\nEt ces villes de gloire et ces brasiers en fête,\nOù s'amasse l'horreur de son âpre destin,\nL'accablent lentement d'une angoisse infinie.\nMonseigneur de Paphos devine que le sort,\nDans sa voluptueuse et féroce ironie,\nLe condamne au tourment d'aimer jusqu'à la mort.\nAimer, aimer toujours, et puis aimer encore;\nFumer, encens cruel, effroi de l'encensoir;\nS'enflammer aux cheveux des torches de l'aurore\nEt s'embraser le cœur sur les bûchers du soir;\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                                 — 229 —\n\n\n    Jouer éperdûment l'atroce comédie\n    Plus vieille que l'azur et le banal soleil,\n    Sans pouvoir déchirer la robe d'incendie\n    Qui lui brûle la peau même dans son sommeil;\n    Et ravi par le vent de ses ailes fatales,\n    Oiseau d'ombre et de paix violé par le jour,\n    Sans jamais retrouver les ténèbres natales,\n    Planant sur le gibet rayonnant de l'amour,\n    Se nourrir de la sève et de la fleur des races,\n    Et sans cesse gorgé de baisers et de chairs,\n    Sous les astres de sang de ses griffes voraces              j\"\n     Vivre éternellement du trépas des yeux chers !\n    En vain le bel évêque épouvanté se dresse,\n    Et, très pâle, discute avec le destin noir,\n    Le grand ciel sardonique et râlant de tendresse,\n    Implacable, lui tend les seins rouges du soir.\n    Alors, aux longs reflets des lourdes draperies,\n    Au souffle d'éventails de pourpre, regardé\n    Du vitrail écarlate où des flammes fleuries\n    Mêlent de l'or qui brûle et du soleil fardé,\n    Primat de Chypre, prince évêque d'Amathonte,\n    Devant l'inique arrêt de ce ciel triomphant,\n    Sous les plis féminins de sa robe de honte,\n    Monseigneur de Paphos pleure comme un enfant !\n                                                     A L B E R T GIRAUD.\n\n\n\n\n                      UN SCANDALE\n             C'est M. Frédéric Delaet, fils de M. Jean Delaet, député d'Anvers\n              à la Chambre des représentants, qui vient d'être nommé\n              professeur de littérature générale à l'Institut des Beaux-Arts\n              d'Anvers.\n   Quels sont les titres de M. Frédéric Delaet au poste de professeur de litté­\nrature ?\n   M. Frédéric Delaet est le fils d'un père qui a beaucoup d'influence.\n   M. Frédéric Delaet est docteur en droit.\n   M. Frédéric Delaet a été rédacteur en chef du Journal d'Anvers.\n                                                                       14\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "                                   — 230 —\n\n\n   M. Frédéric Delaet est greffier de la province d'Anvers, ce qui lui rap­\n porte, dit-on, vingt mille francs par an.\n   Tels sont les titres du nouveau professeur de littérature générale.\n   Il s'est occupé de tout, sauf de littérature. On ne connaît de lui ni un\nlivre d'art, ni une étude de critique. C'est un professeur qui aura beaucoup\nà apprendre !\n   C'est à la Jeune Belgique, qui protesta naguère, d'une façon retentis­\nsante, contre le refus du prix quinquennal à M. Camille Lemonnier, de\nprotester aujourd'hui contre cette nomination scandaleuse.\n   Certes, nous n'entendons pas reprocher au gouvernement de ne pas avoir\nnommé tel ou tel écrivain déterminé. Il ne s'agit pas ici, comme dans\nl'aventure du prix quinquennal, d'un déni de justice fait à un écrivain d'un\ntalent incontestable. Il s'agit d'un soufflet donné à tous les écrivains belges,\nà tous les artistes de notre pays.\n   Le gouvernement pouvait choisir, le plus librement du monde, soit un\npoète, soit un romancier, soit un critique de valeur, et le choisir en dehors\nde toute question d'école littéraire.\n   Mais il devait choisir un littérateur.\n   Cette nomination ridicule, qui n'est pas isolée, mais qui fait partie d'une\nsérie, continue le déplorable système que suivent, en Belgique, sans distinc­\ntion de parti, les gouvernements. Elle donne la mesure de ce que l'on peut\nattendre, en matière d'art, de ceux qui, sous prétexte de protéger les lettres,\nn'ont d'autre souci que de servir des intérêts politiques.\n   La nomination de M. Delaet est un scandale contre lequel nous protes­\ntons de toutes nos forces, et nous espérons que toutes les revues d'art,\nquelle que soit leur couleur, joindront leur protestation à la nôtre.\n   Quand il s'agit de l'Art et de ses intérêts — supérieurs à n'importe quelle\npolitique, — les artistes ont le droit de parler, et de parler haut.\n                                                 LA J E U N E B E L G I Q U E .\n\n\n\n                     LES MEININGER\n             Quand ces lignes paraîtront les Meininger auront quitté Bruxelles,\n              emportant, sans doute, de cette capitale une déplorable impres­\n              sion et marquant son nom d'une large croix noire dans leur\n              journal de voyage.\n  Alors qu'ils ont rencontré partout un auditoire nombreux, attentif et\nenthousiaste, ils se sont butés ici à une inertie intellectuelle sans égale, à\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                                  — 231 —\n\n\ndes préventions béotiennes, qui avaient même revêtu, au début, le\ncaractère d'une véritable hostilité,\n    Devenons-nous si exclusivement latins que cela, à Bruxelles en Brabant?\nEffrayant et stupide suicide d'une race. Quand serons-nous assez pervertis\net démoralisés? Quel scalpel arrêtera les ravages du cancer. Et Germains\njoueront-ils bientôt le rôle d'exilés dans leur propre patrie?\n    Imbus, saturés, abrutis de « nouveautés » parisiennes, un grand nombre\nde gens qui se piquent cependant de sens artiste, n'ont pas attendu que les\nreprésentations des Meininger eussent commencé pour protester contre\ncette invasion du théâtre germanique en pays.. français. Que leur vou­\nlaient, à ces Parisiens de la Senne, Schiller et Shakespeare? Ils déclaraient\nbien haut que Dumas, Sardou, Augier, Pailleron suffisaient à leur intel­\nligence. Pourquoi demander un effort à ces esprits routiniers; pourquoi\nles déranger dans leurs habitudes, pourquoi jeter des perles à ces... Congo­\nlans qui se contentent de verroteries?\n     Les Meininger ne se laissèrent pas intimider par ces criailleries de Belges\n à qui les Prussiens ont sans doute enlevé l'Alsace et la Lorraine, et por­\n tèrent leur répertoire à Bruxelles, ne pouvant supposer que, dans une cité de\n passé les trois cent mille âmes, il ne se trouverait pas un noyau de lettrés et\n de délicats assez important pour les défrayer au moins de leur séjour.\n     L'événement prouva qu'ils entretenaient une opinion trop flatteuse de\n notre public et que dans cette bonne ville, à prétentions artistiques, il suffit\n d'une poignée de braillards ignorants pour discréditer les plus nobles et les\n plus saines tentatives.\n     Heureusement les Meininger tinrent bon. Assurés par le duc de Saxe-\n Meiningen contre les risques et les pertes matérielles de leur tournée à\n  l'étranger, ils ont bravement rempli leur programme, jouant, dans une\n  salle souvent vide aux trois quarts, avec la même conviction et la même\n  vaillance que devant les pleines chambrées d'Anvers et de Rotterdam, et se\n  contentant des suffrages sincères et chaleureux de quelques centaines de\n  spectateurs assidus, toujours les mêmes, représentant l'élite intellectuelle\n  de la capitale. Ils sont restés près d'un mois, jusqu'à épuisement de leur\n  programme ; annonçant chaque fois le nombre des représentations d'une\n  œuvre et passant, à date fixe, à l'œuvre nouvelle. Tant pis pour les hési­\n  tants qui, devant les éloges un peu tardifs de la critique, s'étaient enfin\n  décidés à aller entendre le chef-d'œuvre allemand ou anglais. Ils se cassaient\n  le nez au bureau de location.\n     — Désolé, Madame ! les décors et les costumes de Jeanne d'Arc viennent\n  d'être emballés, mais si vous voulez entendre Wallenstein'!\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": "                                  —   232   —\n\n\n\n    — Wallenstein, connais pas. Attendrai journal...\n    Le journal parlait, l'article e'tait même élogieux et vainquait de nou­\n veau les défiances du bon amateur de spectacles. Malheureusement,\n lorsque celui-ci se représentait au guichet, Hilmar Knorr venait de dépouil­\n ler la cuirasse du duc de Friedland pour revêtir le manteau de chevalier de\n la Jarretière dans Marie Stuart. Et le spectateur timoré ne connaissant\n pas plus Marie Stuart que Wallenstein, et le Marchand de Venise que\n le Conte d'Hiver, attendait de nouveau que son journal, son oracle, le ren­\n seignât sur le degré d'intérêt qu'un bourgeois de Bruxelles peut raisonna­\n blement accorder aux élucubrations des nommés Schiller et Shakespeare...\n    Nous nous rappellerons toujours la première de Jules César et des Mei­\nninger, la seule représentation qui fît salle comble. Quel toile, quelle aba­\ntage, quel flux de moqueries, quel mépris, quelle hilarité ! Rien ne fut\ntrouvé bon. Ayant risqué, maladroit Don Quichotte, de rompre une lance\nen faveur de la pièce et des interprètes, nous faillîmes, ce soir-là, être renié\npar nos meilleurs amis, et non des moins lettrés, tant il avait régné dans la\nsalle et dans les couloirs, une atmosphère de cuistrerie, de fransquillonisme,\nde germanophobie. Nous dûmes nous sauver, craignant de devenir malade\nà notre tour. Le triste de l'histoire c'est que la nuit ne porta pas conseil à\nces enragés et que la quintessence des âneries et des énormités rabachées\ndans les tavernes des environs du théâtre s'étala le lendemain dans nombre\nde journaux. Et puis, comme s'il ne suffisait pas de celles-là, certains\ncritiques allèrent en puiser dans le sottisier qui leur sert de bibliothèque\n    Depuis, un revirement se produisit dans la presse et il a été fort curieux\n d'en suivre les évolutions.\n    On avait commencé par tout contester aux Meininger. Graduellement\n on leur accorda des bonnes intentions, on convint qu'ils rendaient bien les\neffets de foule, les émeutes, les batailles, on concéda du goût et de la\nscience à leur régisseur, M. le conseiller de cour von Chronegck, on\ns'étendit sur la richesse des costumes, l'ingéniosité des décors, de l'éclai­\nrage et des trucs, la valeur artistique du mobilier et des accessoires; puis,\naprès n'avoir guère attaché aux acteurs mêmes plus d'importance qu'à\ndes mannequins somptueusement habillés, convenablement articulés et\nstylés, qu'à une collectivité de figurants assez décoratifs et assez plas­\ntiques pour « faire tableau » dans un milieu historique laborieusement\nreconstitué, — on daigna s'apercevoir que quelques-uns avaient du talent\net valaient mieux que des comparses bien disciplinés, exercés à la prussienne\ndans le régiment de Thespis; puis, de jour en jour, au courant des pièces\nnouvelles, on trouva qu'ils avaient beaucoup de talent, puis on constata\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                                 — 233 —\n\n\nque leurs camarades n'en avaient pas moins; enfin, aux dernières représen­\ntations des comédies shakespeariennes, toutes les préventions sont tombées,\net les Meininger se sont imposés non seulement comme des interprètes\nconsciencieux, exempts de tout cabotinage, mais encore comme des artistes\npossédant une réelle personnalité, poussant l'honnêteté de leur art et la reli­\ngion des grands maîtres jusqu'à tenir un bout de rôle; à se retirer à l'arrière-\nplan, lorsque la pensée créatrice de l'auteur et l'harmonie de l'ensemble\nexigent cet effacement, quitte à se montrer sous leur jour le plus brillant,\nà donner pleine carrière à leurs moyens généreux, chaque fois que le poète\net la situation font appel à tout ce que peuvent donner leurs tempéraments\net leur acquis...\n   Ah! les braves, les honnêtes gens!\n    Et nous tremblons à l'idée que nous voilà réduits, après leur départ, pour\ntout spectacle et toute distraction scénique, et durant de longues succes­\nsions d'hivers — car il n'y a pas à espérer que les Meininger renouvellent à\n Bruxelles une expérience trop aléatoire — aux niaiseries et aux platitudes\nsi nombreuses et si encombrantes que malgré la quantité de théâtres qu'on\nleur dédie, il semble que Bruxelles n'ait pas encore assez de toutes ces salles\n pour les loger !\n    Et les histrions qui interprètent ces grimaçantes inepties : les malheu­\n reux! Et ce public des premières qui s'en délecte : les incurables!...\n    Et qu'on ne nous accuse pas d'entretenir contre l'art latin les préjugés\n que les autres nourrissent à l'endroit des œuvres germaniques. Lorsque\n Paris nous offre une manifestation vraiment artistique, notre bon public\n ne comprend pas mieux le français que l'allemand. Rappelons-nous les\n représentations d'Antoine et de son excellente troupe du Théâtre-Libre.\n    Les Meininger avaient eu l'intention de jouer du Molière. On taxa\n d'outrecuidance et de sacrilège leur bel éclectisme. Voyez-vous l'imperti­\n nence de ces Teutons : toucher à Molière Ah non, n'est-ce pas? On les en\n dissuada. De l'avis des augures ils y eussent été grotesques. Après leur avoir\n entendu interpréter du Shakespeare on peut affirmer au contraire qu'ils y\n eussent été excellents. Nous irons même peu plus loin ; nous sommes sin­\n cèrement convaincus que s'ils abordaient le répertoire d'Alfred de Musset,\n le plus shakespearien des Français, le Musset du Chandelier, de Barberine,\n d'Il ne faut jurer de rien, d'On ne badine pas avec l'amour, sans parler\n de Lorenzaccio, ce superbe drame encore injoué — ils en tireraient une\n autre moelle, une autre saveur que les comédiens de salon du Théâtre\n Français qui entretiennent, d'ailleurs, à l'égard du poète des Nuits, une\n méfiance instinctive prouvée et par le petit nombre de ses pièces montées\n sur leur théâtre et par la courte apparition de celles-ci.\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "                                  -   234    -\n\n    Adieu purs et francs artistes! Les publics ont les théâtres qu'ils méritent.\nLe nôtre applaudit Paulus et Coquelin. Que ses déduits simiesques et son\nécœurant « à l'instar de Paris » lui soient légers !\n    Au moins à présent, sans courir à la suite de la foule, prendre\nnotre part des poisseuses machinettes jetées en pâture à l'ennui et à la\n paresse d'esprit des désœuvrés, nous pourrons ruminer de consolants et\nennoblissants souvenirs. Au coin du feu, le soir, en relisant Shakespeare\n nous nous rappellerons l'intonation juste, la plastique élégante, la physio­\n nomie expressive, l'attitude trouvée, les types si bien compris des crânes\ncomédiens du duc Georges et aussi les prestiges des décors, l'harmonie et la\nsuggestive ordonnance de la figuration.\n    Ainsi nous n'aborderons plus la Douzième Nuit sans prêter à Olivia le\ngalbe radieux, d'une beauté si intelligente, deMmeAmanda Lindner et sans\nrevêtir le duc Orsino, de la stature élégante et du fier et jeune visage de\nM. Alexandre Barthel. Le titre seul du poème, à la fois pétillant et vapo­\nreux, sentimental et folâtre, nous évoquera Mme Prasch-Grevenberg,\nl'espiègle soubrette, la fée du rire, cette Marie qui berne si agréablement le\n fat et vilain pédant Malvolio. Dans le jardin d'Olivia, par dessus le massif\nde rosiers, nous verrons émerger et s'épanouir, floraison hilare et panachée,\nla tête blondasse du hobereau jeunet, la face allumée de sir Toby, cousin de\nFalstaff, et le profil futé de Fabio, empruntés à MM. Carl Goerner,\n Romanus Hassel et Max Beck ; tandis que le grotesque Malvolio, figuré par\n M. Max Grube, minaudera d'un air avantageux et s'enfoncera dans la nasse\nque lui tendront les bons drilles, et que dans la coulisse chantonnera Willem\nArndt, le joyeux fou.\n    Ou nous croirons assister, de notre fauteuil, à la représentation du Conte\nd'hiver, l'aventure touchante et fantastique où la vraisemblance, le plat\nbon sens, les circonstances normales, les faits plausibles, n'ont rien à voir.\nLa mise en scène des Meininger entretiendra 1' « indéterminé », le vague, la\ndélicieuse équivoque de ce Conte d'hiver qui se passe au pays du soleil ou\nsur les « côtes de la Bohême », dans des décors à la fois grecs et byzantins,\nmoitié antiques moitié moyen-âgeux. Nous migrerons à la suite du poète et\nde ses féaux interprètes aux pays non classes, aux royaumes sans annales et\nsans statistiques, aux patries éternellement vierges, et aux sons d'une\nabsolue musique villageoise,— de la musique villageoise — se noueront des\ndanses n'appartenant à aucun lieu, à aucune époque, et troublantes, gra­\ncieuses, immatérielles, écho de l'éternité, reflet de l'infini.\n   Nous discernerons dans l'inoubliable théorie de ces bergers et bergères\nchimériques, Mme Prasch-Grevenberg, l'avenante. Perdita, la voix pleine\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                                 — 235 —\n\n\nde caresses, les mains pleines de fleurs. Ses compagnes lutineront Cari\nGoerner, le clown, ou plutôt l'innocent, fils du vieux berger. Ou la scène\nchangera; des larmes mouilleront nos yeux, aux malheurs de la reine Her-\nmione et devant l'aveuglement du roi Léontes. Et quel soulagement, quelle\némotion enfantine mais délicieuse, lorsque la reine tant pleurée est rendue\nà son époux repentant! Nous n'oublierons jamais Mme Otto Lorenz dans\nce personnage d'Hermione. A cette excellente artiste étaient dévolus les\nrôles de tendresse, de dévouement, ceux des fidèles épouses, des bonnes\nmères. Rôles d'une bonté idéale, sereine et poétique chez Shakespeare ; rôles\npleureurs et plus gros, rôles de victimes chez Schiller. Ainsi elle a détaillé\navec une discrétion bien fine et bien sympathique le personnage de Viola\nde la Douzième Nuit et tiré de celui de Marie-Stuart tout l'effet possible.\n    Comme illustrations du Marchand de Venise, nous nous rappellerons ce\nque les Meininger faisaient de l'enlèvement de Jessica, les scènes des cof­\nfrets, celle du jugement. Nous ne séparerons jamais l'exquise figure de\n Portia de son interprète Mme Amanda Lindner. Elle représentait l'essence\n même de ce rôle et correspondait de tout point à la vision shakespearienne.\n    Nous avons dit le mérite de M. Goerner, qui se fit applaudir la première\n fois dans le joli rôle de Lancelot du Marchand de Venise et qui s'imposa\n de plus en plus comme un comédien de premier ordre. Lancelot nous\n sollicitait à l'égal des croquis de Hendschel, le spirituel observateur des\n gavroches berlinois.\n    Au tout premier rang des Meininger il nous faut citer : M. Hilmar\n Knorr, qui supporta, avec une autorité superbe, les rôles de Jules César, de\n Wallenstein, de Leicester, de Guillaume Tell, du marchand de Venise et\n de Polixènes du Conte d'hiver.\n     Et Barthel, tour à tour fougueux Lionel, exalté Mortimer, chevale­\n resque Max Piccolomini, excellant dans ces rôles de jeunes premiers\n schilleriens, ce qui ne l'empêchait pas d'aborder et de tenir magistralement\n une création de l'envergure de celle de Marc-Antoine dans Jules César,\n et d'arracher, après le discours du forum, les applaudissements d'une cham­\n  brée antipathique.\n     Nous avons cité déjà Max Grube, le cuistreux Malvolio de la Douzième\n  Nuit et le terrifiant Shylock du Marchand de Venise ; nommons aussi Carl\n  Weiser, l'Illo de Wallenstein, saisissant dans la scène d'ivresse du banquet ;\n  et Mme Teller, caractérisant les reines hommasses, Elisabeth et Isabeau, et\n  aussi les maîtresses-femmes, telle que l'Hedwige de Guillaume Tell.\n  Nous n'en finirions pas s'il nous fallait énumérer scène par scène les\n  merveilles réalisées par M. Chronegck. Bornons-nous à évoquer quelques\n  grands effets d'ensemble :\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "                                   — 236 —\n\n     Rien de comparable à ce camp de Wallenstein, à Pilsen, qui fit courir\n   un long frisson parmi l'auditoire extatique. Les tentes s'alignent à perte de\n  vue. Aux premiers plans, une cantine et une friperie. Soldats de tout uni­\n  forme et de toute arme occupent les tables, se pressent, se mêlent. Carabi­\n  niers du régiment de Terzky, chasseurs, dragons, reîtres, arquebusiers,\n  cuirassiers lombards et gardes wallonnes, croates, uhlans, bohémiens, évo­\n  luent et se campent dans une profusion de scènes hautement topiques. Types\n  et costumes suggèrent les gravures de Callot, ou mieux encore les lumi­\n  neuses compositions de Frans Hals et par moments le débraillé et la trucu­\n lence de Jan Steen et d'Ariaan Brauwer. Au lever du rideau des croates et\n des uhlans cuisinent, la cantinière remplit les brocs, les enfants de troupe\n battent le tambour. Des chants retentissent sous la tente. Un paysan et son\n gamin s'introduisent dans le camp pour essayer de récupérer au moyen de\n cartes biseautées une partie de l'argent volé par les soldats; un croate naïf\n troque un riche collier contre la gourde et le bonnet d'astrakan d'un tirail­\n leur; on assiste à la réception d'une recrue; un chasseur raconte ses cam­\n pagnes; des soudards dégainent pour les beaux yeux d'une cantinière;\n l'arrivée de mineurs musiciens jouant une valse fait diversion à ce hourvari\n et le bal remplace la tuerie; puis survient un capucin qui prononce un de\n ces prêches bouffes, modèle d'humour et d'observation, dont Schiller assai­\nsonne et farcit fréquemment son lyrisme. Tant que le frater se contente de\nfulminer contre les débordements des drilles, ceux-ci l'écoutent avec\npatience ou se bornent à le huer et à l'applaudir ironiquement, mais du\nmoment qu'il se permet d'attaquer leur généralissime, Wallenstein, le duc\nde Friedland, on enlève et on expulse le téméraire prédicant. On fait plus\nmauvais parti encore au paysan, surpris trichant au jeu. Terrassé, assommé,\nles coups de pied pleuvent comme grêle sur le lamentable pacant, que sauve\nseulement l'intervention d'un maréchal-des-logis, très influent parmi cette\nsoldatesque et ces trabans de tout poil.\n    Et l'admirable tableau que forme, au deuxième acte, dans une salle du\npalais de Wallenstein, à Pilsen, le généralissime au milieu de son conseil\nde généraux, donnant audience à Questenberg, l'envoyé de l'empereur Fer­\ndinand. Le mépris du duc de Friedland pour le courtisan diplomate,\nl'ironie dont il l'accable, l'impatience qui gagne ses généraux, des types\nsuperbes de grognards moustachus et tannés, à l'énumération des griefs de\nla cour de Vienne contre le duc et aux exigences de l'empereur, tout cela\ncompose une scène d'une gradation intense et imposante.\n   Et celle où Wallenstein donne audience aux dix cuirassiers du régiment\nde Pappenheim. L'entrée de ces cuirassiers, la façon dont ils s'alignent,\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                                 — 237 —\n\nprésentent les armes, le choc des gantelets et des cuirasses, la belle pres­\ntance de ces soldats d'élite! Et la défection de la fin. Le tumulte croissant\nau dehors, le grondement séditieux qui se rapproche comme un orage, les\ntroupes faisant irruption jusque dans les appartements de la duchesse, et le\nfeld-maréchal, impassible, immobile comme un roc, vêtu de la cuirasse,\nson bâton de commandement à la main : quelle composition d'un maître-\npeintre, quelle splendide illustration du drame !\n    Dans la Pucelle d'Orléans, aucun de ceux qui assistèrent à ce spectacle\nn'oubliera l'entrée de Jeanne d'Arc, au premier acte.\n    La Hire apporte au « roi de Bourges » abandonné de tous, la nouvelle\nd'un changement de fortune ; puis survient un chevalier blessé qui raconte\n l'engagement où les Français ont vaincu grâce à un merveilleux renfort\n envoyé par le ciel, dans la personne d'une jeune guerrière. Tandis qu'il\n parle, on entend les cloches, un cliquetis d'armes, le grondement d'une\n foule lointaine; la clameur se rapproche, des noëls éclatent, on a l'impres­\n sion d'une cohue, d'une violente poussée au dehors, sous les fenêtres du\nchâteau, et Jeanne d'Arc entre, portée par un flot de magistrats, de cheva­\nliers, d'hommes d'armes.\n    Plus émouvant encore était le tableau de la cathédrale de Reims pendant\n la cérémonie du sacre : Bourgeois, femmes, gens du peuple, gamins massés\n sur le parvis, faisant la haie pour voir défiler le cortège des prélats et des\n grands vassaux menant le roi à l'autel. Après s'être agenouillé respectueu­\n sement au passage de la Sainte-Ampoule et de l'archevêque, quand approche\n Jeanne d'Arc, le peuple ne parvient plus à se contenir, et malgré la sainteté\n du lieu, à la vue de sa libératrice, il éclate en transports de jubilation, en\n noëls formidables où grincent des voix grêles d'enfants. Et quel contraste,\n avec ce triomphe et cette allégresse, quand Jeanne, dénoncée par son propre\n père, reste seule, quand tous, aux roulements du tonnerre, affolés, pris de\n panique, se sont enfuis, roi, prélats, guerriers, gens du peuple! Quel formi­\n dable coup de théâtre! Et que l'actrice, Mme Lindner, était belle, dans son\n attitude pétrifiée, somnambule, de vestale maudite, d'archange déchue.\n    N'oublions pas, au nombre des éléments contribuant à intensifier l'illu­\n sion, la musique de scène si bien dans la couleur du tableau et de la situa­\n tion : les marches guerrières et triomphales de Jules César et de la Pucelle;\n la chanson des soldats du camp de Wallenstein, le lied de Schubert, chanté\n par Thékla, le canon funambulesque et les couplets bouffes de la Dou­\n zième nuit, en contraste avec la mélodie intimiste de Viola, et ces préludes,\n et ces ritournelles vaporeuses qui font songer à du Wagner et établissent\n une « correspondance » entre le duc Orsini et le roi Louis II de Bavière.\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "                                   — 238 —\n\n   Nous ne recommencerons pas l'inventaire des décors, du mobilier, de la\n garde-robe et des accessoires des Meininger; les chroniqueurs les plus\ninconciliables ont baissé pavillon devant cette mise en scène artistique et\nrichissime. Des spécialistes ont aussi consacré d'érudits articles aux perfec­\ntionnements apportés par ces artistes à l'éclairage, aux trucs, aux pres­\ntiges, à la disposition et à la plantation des décors.\n   Tout en prisant beaucoup ces éléments, nous tenions surtout à con­\nstater, en dépit des plaisantins et des contempteurs, que les Meininger pro­\nmènent autre chose, par les villes des deux mondes, qu'un colossal bagage\nde décors, qu'un formidable magasin de bric-à-brac.\n   Non seulement jolies femmes et solides gars, sélection de types appro­\npriés à l'histoire et à la fable, mimes adroits et plastiques, réunissent assez\nde qualités physiques pour animer le cadre somptueux et le riche appareil\nd'accessoires, mais tous possèdent, ce qui vaut mieux, la conviction, le\ntalent, le feu sacré, la grande âme, dignes du Verbe qu'on leur confie.\n\n                                                   GEORGES EEKHOUD.\n\n\n\n\n          CHRONIQUE LITTÉRAIRE\n  La Nouvelle Carthage, par Georges Eekhoud. — 1 vol. petit in-8°. — Bruxelles,\n                              Henry Kistemaeckers.\n\n              La beauté aisée, l'eurythmique simplicité de l'art grec chante un\n               bonheur harmonieux que nous ne pouvons connaître. — L'art\n               gothique, tourmenté, convulsé, suant l'horreur et le doute,\n               jailli tout entier, ainsi qu'un cri de suprême angoisse, des\nentrailles de notre race, trouvera toujours un sûr et immédiat écho en nous.\n Notre admiration pour le premier sera plus raisonnée, plus instinctive et\nspontanée pour le second.\n   Les contrées septentrionales, avec leur grise ceinture de brumes et de\nnuages et leurs horizons bornés par de poignants crépuscules, ont un peu\nla semblance d'une prison, où les détenus rêvent à cette liberté, dont les\nautres hommes jouissent sans y penser.\n   De là un art ramassé sur lui-même, aux aspirations vagues et doulou­\nreuses, rempli de songes, de fantômes, de cauchemars, déséquilibré et se\njetant à tous les extrêmes : aux orgies plastiques de l'école d'Anvers ; au mys­\nticisme aigu de celle de Gand.\n\n                                      ***\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                                      239\n\n\n    Définir l'art de M. Georges Eekhoud,— une tâche singulièrement ardue.\nNous pourrions dire qu'il est sain et étrangement maladif, complexe et\nsimple,       et avant tout, intransigeant.\n    L'exalté et exclusif amour de l'auteur des Kermesses pour cette noble\nrace flamande, têtue, vindicative et fidèle, donne beau jeu aux colleurs\nd'étiquettes de la critique. Ces ingénieux virtuoses ayant divisé leur esthé­\ntique en corrects compartiments, y fourrent, de gré ou de force, les produc­\ntions de leurs contemporains. Ils réduisent les artistes au même dénomina­\nteur! Pour M. Eekhoud, cette très rudimentaire besogne se facilite encore\ndu particularisme — apparent — de ses conceptions : Rubens, Teniers,\nJordaens. Ces pères putatifs des peintres, musiciens et écrivains flamands,\n quels qu'ils soient, réapparaissent, une fois de plus, enchassés en les habi­\n tuels poncifs sur l'atavisme et l'existence grossière, exubérante, bestiale et\n joyeuse du terroir.\n     M. Georges Eekhoud se rattache évidemment à cette tradition, mais ne\n semble-t-il pas descendre plutôt de ces mystagogues de la couleur : Van\n Eyck, Memling, que des sonneurs de fanfares rubéniens?\n     On rencontre, certes, dans ses œuvres des tableaux de large, puissante et\n  charnelle vie et les paysans aux visages rubéfiés, aux énormes et homicides\n  réjouissances ne l'effraient pas ; mais ses héros de dilection sont des créatures\n  aux ressorts plus compliqués : Écrasés par le cant social, victimes d'une léga­\n  lité mécanique, surgissent ces silencieux, renfermés et timides las d'aller;\n  rustres sensitifs, ayant la pudeur de leurs expansions et de leurs peines, mas­\n  quant leurs haines impatientes d'un mutisme farouche, scellant les tumul­\n  tueux battements de leur cœur insurgé et, pour user d'une frappante expres­\n  sion populaire, « se mangeant les sangs » jusqu'à ce que, poussés à bout,\n  au paroxysme de la fureur, ils éclatent en soudaines résolutions, outran-\n  cières et désespérées.\n      Les natures de cette sorte, passives extérieurement, restent inexplicables\n   au grand nombre; les phases psychologiques qu'elles traversèrent, les\n   mobiles propulsifs de l'explosion finale étant restés inaperçus et cachés, les\n   actes conséquents paraissent illogiques et s'attribuent à un aveugle et brutal\n   instinct.\n\n\n    Laurent Paridael, le protagoniste de la Nouvelle Carthage, est un de\n ces individus, prédestinés à se voir mécompris même, — surtout, — de ceux\n qu'ils chérissent, — à être en butte aux outrages et aux injustices, non\n seulement de leurs ennemis, des indifférents, mais plus encore, de leurs\n amis.\n    Orphelin et recueilli par de riches parents, gens non pas méchants mais,\n ce qui est pis, rationnels et qu'avec Shakespeare l'on pourrait qualifier de\n deliberate fools, — fous de sens rassis,— Laurent subit naturellement, les\n vexations multiples réservées dans les familles aux enfants rêveurs et taci­\n turnes. M. Dobouziez, son tuteur, s'efforce vainement de plier ce « bayeur\n aux chimères » à son idéal pratique et puritain. Cet honnête homme, à\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": "                                   — 240 —\n\n\n   l'instar de beaucoup de ses congénères, s'astreint à une stricte comptabilité\n   morale; il divise ses affections en Doit et Avoir, remplit équitablement ses\n   obligations, réclame les égards qu'il se croit dus, fait la balance, se frotte\n  les mains, — et s'étonne de ne trouver, en son pupille, qu'une gratitude\n  modérée ; car, malgré notre chevaleresque philanthropie, nous prétendons\n  bien faire rendre à nos plus anodins bienfaits, l'intérêt usuraire et impres­\n  criptible de la reconnaissance.\n      Les autres membres de la famille ne témoignent à Paridael que du\n  mépris et sa jeune cousine même, qui aurait pu tempérer et pallier les sévé­\n  rités paternelles, s'écarte de lui, l'accable de sa pitié insultante ou de sa\n  dédaigneuse indifférence. Ces marques d'aversion exaspèrent le grandissant\n  amour de Laurent pour sa hautaine parente; plus tard, avec une bien\n  inutile abnégation, il s'efface devant Marbol, le rival préféré, que sa pau­\n  vreté fière éloigne, lui aussi. Le mariage de Gina et de Béjard, armateur\n richissime et véreux, s'accomplit.\n      Emancipé de la tutelle du compassé M. Dobouziez, Laurent vit en des\n entours plus sympathiques, plus frustes aussi, mais où, du moins, l'on\n respire à l'aise, sans contrainte, un air de franchise et d'énergie salutaire.\n Cependant une haine fructifie en lui contre le cauteleux Béjard, l'époux\n abhorré de Gina, haine où s'amalgament étroitement son amour réfréné\n pour celle-ci et la fervente et mystique tendresse qu'il porte à sa ville\n natale, dominée à cette heure par la ploutocratie dont Béjard est un des\n chefs.\n      Dans ce monde cupide quelques amitiés le consolent et le soutiennent :\n Marbol, le peintre, Vyveloy, le musicien, comprennent et partagent ses\n convictions et ses enthousiasmes généreux ; la discrète et respectueuse\n affection de Siska et du brave Tilbak panse les incessantes meurtrissures\ninfligées à Laurent par l'anguleuse bienveillance des Dobouziez.\n     Des élections ont lieu ; le scrutin repousse Marbol, et le candidat des\nriches, Béjard, l'emporte. Régina n'est pas heureuse, pourtant; son mari\nla délaisse, la ruine et finalement tente de la déshonorer. Le spectacle tout\nnouveau de sa cousine humiliée devant lui et repentante de ses duretés\npassées, son culte idolâtre pour la cité patriale, surexcitent Laurent; il\nconçoit et exécute le projet de venger sur Béjard, et Gina et Anvers opprimé\npar les Publicains et d'égoïstes oligarques. A leur insu, obscurément, il se\nsacrifie à la félicité future de Régina et de Marbol.\n\n\n\n   Ceci est du tragique sans gestes.\n   La deuxième partie de la Nouvelle Carthage paraît un peu écourtée; des\nêtres tels que Laurent ne s'attardent guère, sans doute, à délibérer; pour­\ntant une conflagration de sentiments contradictoires a dû précéder la cata­\nstrophe, lutte que l'auteur indique, mais développe insuffisamment, à notre\nsens.\n   Ces réserves sont, à peu près, les seules que nous ayons à faire; la pre-\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "                                  — 241 —\nmière partie notamment, si vivante, si vraie, si vécue, dirions-nous, si\ncette épithète n'avait pas été prostituée à toutes les compilations natura­\nlistes ou naturistes; la promenade sur l'Escaut, les fêtes de Rubens, les\njournées électorales, le Riet-Dyk : des pages décisives.\n    Le style de la Nouvelle Carthage, moins âpre que celui des Milices de\nSaint-François, bellement pittoresque, imagé et pictural, atteint en cer­\ntains passages, les descriptions de l'Escaut, entr'autres, une complète et\ninaltérable splendeur.\n    La foi punique des hautes classes anversoises niera l'exactitude de la\nNouvelle Carthage. Il importe peu ; ce livre restera comme un tableau\nsincère et définitif de notre « métropole commerciale », avec ses sanies et ses\ntares et aussi tout ce qui fonde sa réelle grandeur.\n                                                      ARNOLD GOFFIN.\n\n\n\n            CHRONIQUE MUSICALE\n   EN MER, description symphonique avec soli et chœurs, de JEAN VAN DEN EEDEN\n                          (concert du 4 juin, à Mons),\n\n              De calmes flots glissent doucement ; il plane un morne ennui\n                d'horizon sans borne; et lointain, se perçoit le leitmotiv, le\n                chant effacé de la vague, faiblement murmuré par le haut­\n                bois rêveur. Voici que les cors évoquent des révoltes, les cors\nmenacent funèbrement. Et dans l'âme du poète, soucieuse de la frêle barque\nqui va fuir le hâvre, s'élève l'effroi, une terreur enfantine de ce noir et du\ngouffre ; des sons bouchés de cors expriment très heureusement l'angoisse\nde cette âme craintive.\n   Le décor y est ; et voici que les flots chuchotent et que chante le vent ;\nvoici la barque blanche aux ailes d'or glissant parmi les albes vols de\nmouettes épeurées. On grimpe allègrement aux cordages; il perle des rires\nde flûte, et le tambour de basque saille en gais lazzis. Et toujours la vague\nchante : « Aimez ». Mais soudain s'élève la pensée du danger; les rhythmes\ns'alourdissent et menacent; la mer bouillonne; un éclair .. puis un coup\nd'orage, très bref; cet effet est très étudié et empoigne, ce qui n'arrive guère\naux vieux roulements académiques, annoncés avec un tas de cérémonies,\nsans doute afin de laisser au père Jupin le temps de retrouver sa foudre;\nvoici bien l'orage en pleine mer, un orage naturel, vous laissant une\nillusion.\n   Mais pourquoi trembler, voyageurs? Une fée infiniment sereine, faite\nd'azur et d'or se tient assise auprès du pilote et le guide; des blanches et\npacifiantes corolles neigent sur les cœurs en alarme.\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "                                       242\n\n     La voile enflée glisse sur l'onde comme un baiser ; le murmure de la brise\n est devenu l'hymne triomphal à l'amour vainqueur. Les rhythmes s'entre­\n croisent et se mêlent; les solennelles trompettes résonnent pleines d'enthou­\n siasme. La barque s'éloigne, s'éloigne... Les voix s'éteignent; et l'orchestre\n qui me semble remplir ici le rôle des chœurs dans la tragédie grecque, termine\n en une plainte très douce pour la barque blanche qui s'enfuit. Car tout ce\n drame qui s'est déroulé n'est que potentiel; le grand rôle est à l'orchestre;\n il avertit les voyageurs, leur dit la fureur des trombes, la traîtrise des lames.\n Sa tâche est finie, et la barque s'en va dans le mystère.\n    Tout cela est fouillé, délicat ; l'art de Van den Eeden est d'une aristocratie\n raffinée : ce sont des nuances tendres, du bleu, surtout, me semble-t-il, du\n bleu rêveur avec de l'or pâle; de tout le complexe fouillis de l'œuvre, la\n mélodie jaillit, triomphante. L'heureux choix de la mélodie dénote chez\n Van den Eeden une tendresse profonde ; des fois elle est à faire pleurer ;\n d'autres, douce comme une caresse de main chère ; ou bien encore enthou­\n siasmée, s'éployant puissante, en un triomphe. — Les harmonies sont rares\n et recherchées ; elles se caractérisent plus encore par leur parfum de distinc­\n tion que par de grandes complexités; qui songerait à en faire un reproche\n au compositeur?\n    Mais où s'affirme la personnalité très puissante de Van den Eeden, c'est\n dans sa déconcertante faculté de rhythmer. Le rhythme lui est asservi ; tou­\njours imprévu, adéquatement en rapport avec l'idée évoquée, il est plein\n d'heureuses trouvailles ; parfois effacé, douteux, lointain, et parfois éner­\n gique, martelé, et comme doué de larges ailes.\n    En somme, voilà une œuvre sincère, réunissant de façon heureuse les\nressources si diverses de l'art XIXe siècle, de l'élévation, beaucoup d'éléva­\ntion, et infiniment de souplesse dans la forme ; de l'idée pour l'affamé\nd'abstractions, des caresses pour le délicat aux nerfs subtils. C'est un art\nneuf, personnel; et ma foi, c'est chose rare, dans la sereine médiocrité des\ncompositeurs belges, satisfaits d'assimilations plus ou moins parfaites, si\nnous en exceptons les hors de pair : Peter Benoît, Erasme Raway, Edgar\nTinel, l'exilé César Franck, et peu d'autres.\n    Une dernière remarque : Van den Eeden, avec son tempérament si pro­\nfondément sensible et divers, nous paraît de taille à affronter la scène.\nNous souhaitons fort de le voir s'essayer à l'opéra, puisque la Monnaie est\nenfin d'humeur à jouer les œuvres belges.\n                                                                       A. F.\n"}, {"page_pdf": 278, "texte": "                                              243\n\n\n\n\n                                 MEMENTO\n    M. Georges Weiler, membre du Cercle           quelles vos poèmes mélancoliques dans le\ndes Arts et de la Presse, public chez Schott,     ton mélodramatique de fa mineur— nagent\nune nouvelle série de douze mélodies sur          dans cette atmosphère fade de la sous-école\ndes poèmes de MM. Van Arenbergh, Mon­             française qui plaît aux dames de la Grande-\ntenaeken, Vossaert, Theuriet et... Trois-         Harmonie, mais qui est d'un gnangnisme\nEtoiles.                                          désolant. Sortez de cette chambre de\n    M. Weiler, dont je regrette de ne pas         malade. Ouvrez vos fenêtres au grand air\nconnaître les précédentes œuvres pour en          des classiques, respirez-le à pleins pou­\nf;iire l'éloge, m'écrit : « J'espère que ces      mons, c'est délicieux, je vous l'assure! Et\ncompositions pourront vous plaire et que          quand vous serez retapé, repasssez donc\nvous voudrez bien donner aux abonnés de           pour qu'on vous voie, vous et vos poèmes\nla Jeune Belgique votre impartial avis. »         mélancoliques... plus en fa mineur, n'est-ce\n    Mais M. Weiler a-t-il prévu le cas où ses     pas?...\ncompositions pourraient me déplaire? Et\ndans ce cas là, quel avis veut-il que je leur\ndonne? Il me demande une critique.\n                                                    Toute la Lyre, par VICTOR HUGO. — Paris,\n    Fi ! le vilain mot. Critiquer veut dire\n                                                                      Quantin.\nJuger.\n    C'était bon à l'Aréopage... d'Athènes;             Les œuvres posthumes de Victor Hugo\n mais à la Jeune Belgique, il n'y a pas plus de     se suivent et ne se ressemblent guère.\njuges qu'à Berlin, et c'est ce qui nous per­        Après un poème splendide,de la plus haute\n met d'y développer, en fait de critiques, des      envergure, l'un des plus éclatants joyaux de\n impressions — vous entendez bien M. Wei­           la poésie du XIXe siècle, la Fin de Satan,\n ler — de simples impressions d'une injus­          deux volumes de vers les uns très beaux,\n tice révoltante, comme celles que je vous          les autres mauvais ou médiocres, la plupart\n livre :                                            faisant songer à de vieux brouillons ou à\n                                                    d'anciennes ébauches auxquels on aurait\n    Vos mélodies sont un singulier mélange\n                                                    fait la toilette de les ressusciter inopiné­\n de préciosités et de banalités. La forme en\n                                                    ment : Toute la Lyre. Au rebours de la\n est souvent maniérée, tourmentée, torturée\n                                                    Fin de Satan, qui fut presque une révéla­\n inutilement d'harmonies, de modulations\n                                                    tion pour les poètes, Toute la Lyre n'inté­\n cherchées à quatorze heures, parmi des\n                                                    resse guère que les curieux, les fureteurs\n dessins de notes qui grimacent et quand on\n                                                    et les Furetière. Excellent sujet d'anatomie\n gratte tout cela, il ne reste qu'un peu de\n                                                    littéraire.\n choses mélodiques, bien banales, bien pon­\n cives comme le dessin de votre Aubade et              A remarquer spécialement l'attitude de\n de votre Nocturne. Oh! ce nocturne, si             la presse parisienne, qui a fait— très inin­\n j'étais Massenet comme je le regretterais!         telligemment— le même accueil à la Fin de\n    Massenet a du reste laissé entre les pages      Satan et à Toute la Lyre.\n de votre petit cahier un grand nombre de\n  ses cartes de visite : Jules Massenet, mem­\n  bre de l'Institut, auteur du Poème d'oc­          Episodes, par HENRI DE RÉGNIER. — Paris,\n  tobre, du Poème du Souvenir, des En­                               Vanier.\n  fants, etc.                                         M. Henri de Régnier, un des fondateurs\n     Presque toutes vos mélodies — parmi les­       des Ecrits pour l'Art, est souvent cité par\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": "                                                   — 244 —\n\n les partisans de M. René Ghil comme un                matique, d une mythologie obscure, qui\n novateur en poésie et comme un des plus               fait penser à du Swinburne mal traduit,\néclatants proclamateurs de l'art futur.                édulcoré, à du Swinburne borné, mais qui\n   A ceux qui, imbus de ce préjugé trop                a sur les Episodes l'immense avantage\nfavorable, liraient les Episodes avec l'inten­         d'être ordonné logiquement et d'avoir une\ntion d y trouver une réforme et un réforma­            certaine unité dramatique.\nteur, nous dirions volontiers :« Vous qui                 Quant à la manière de M. Vielé-Griffin.\nentrez, laissez ici toute espérance ! »                après avoir lu ces vers :\n   Nous avons lu et relu très attentivement\n                                                       Samia, ta main tressaille dans ma main ; as-tu\nla nouvelle œuvre de M. Henri de Regnier.              Quelque crainte? La nuit est tiède et sur ta joue\nA part quelques vers césures librement,                L'air a la moiteur d'un baiser ; la brise joue\nmais d'une façon trop isolée et trop systéma­          Parmi les mûriers nains un lent air; la vertu\ntique, tombant presque toujours là a fin               Des lys embaume et grise. Ainsi, crois-en mon âme,\n                                                       Samia ; te voici chaste et belle, et c'est la nuit\nd'une strophe:\n                                                       D'amour première ; vois, SOUS la lune qui luit\n                                                       Le fleuve tressaillit, et mon cœur te réclame.\nEt les grappes en sang des raisins saccagés\nMasquent de pourpre les impudeurs des délires,\n                                                           On sera convaincu que le poète d'Ancaeus\nConviant à les boire les lèvres humaines                est un novateur du genre de M. Henri de\n                                                       Régnier.\nOù les galères s'ancraient dans les flots étales           M. Vielé-Griffin est beaucoup plus vieil\nA ta mémoire, jusques en les temps maudits\n                                                       écrivain qu'il ne le pense.\n                                                           Parmi les jeunes poètes français qui\n                                                       excommunient volontiers Hugo et Leconte\n   A part aussi l'emploi de quelques mots              de Lisle, nous voyons beaucoup d'élèves de\nfréquents chez M. Stéphane Mallarmé,                   M. Paul Verlaine, de plus en plus étroits et\ncomme le verbe propager, il serait difficile           de plus en plus élèves, et derrière M. Sté­\nde découvrir dans les Episodes une inno­               phane Mallarmé, un artiste d'exception, des­\nvation quelconque ou le moindre étincelle­             tiné à une solitude glorieuse, personne, per­\nment de nouveauté.                                     sonne.\n   Et notez bien que le poète ne rachète pas              Quant à nous, qui n'avons point de parti-\nce défaut par la trempe de sa personnalité             pris dans la querelle, qui n'avons ni éreinté\nartistique, ni par l'originalité de sa vision.         aveuglément, comme l'Art moderne na­\nLes sonnets qui précèdent font penser à                guère, ni louangé aveuglément, comme la\ndes José-Maria de Hérédia incorrects, et               Wallonie aujourd'hui, notre esthétique est\nles autres poèmes sont écrits dans une                 des plus simples: nous applaudissons tous\nlangue banalement riche, d'une impropriété             ceux qui ont du talent, et quant aux castilles\nde termes par instants scandaleuse, sans               d'écoles, qui ne sont que trop souvent des\nrien qui arrête l'œil, l'oreille ou l'esprit.          tournois de vanité personnelle, nous les\n  M. Henri de Régnier est une chrysalide               laissons aux poètes qui ont du temps à\nde parnassien. On lui a dit : « Vous êtes un           perdre, ou aux critiques qui n'ont pas le\nréformateur! » et qui l'a cru. 11 est allé le          temps d'être poètes.\ndire à Liège, où on le croit. C'est un sym­\nboliste instrumentiste par persuasion,\n                                                          Nous sommes forcés d'ajourner au nu­\n                                                       méro suivant une grande partie de notre\n Ancaeus,     par FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN. —             chronique littéraire, notamment l'étude sur\n              Paris, Vanier.                           Impressions et Sensations et celle sur\n  M. FrancisVielé-Griffin, comme M. Henri              Quillebœuf, promises l'une par M. Iwan\nde Régnier, appartient au groupe des                   Gilkin, — qui s'est enfui en Italie, —\nEcrits pour l'Art.                                     l'autre par M. Georges Kaiser, aussi pares­\n  Il nous donne aujourd'hui un poème dra­              seux que s'il y était.\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "A\n          tous les Artistes, Buveurs raffinés, Amoureux des Vins couleur\n          de Soleil, des Liqueurs exquises et de la Verte Empoisonneuse\n          qui engourdit les peines et calme le dégoût du Mufflisme contem­\nporain, nous recommandons la\n\n    de Block's Universal Wine C°\n                 6, R U E P A U L DEVAUX (PRÈS LA BOURSE)\n                       ET    MONTAGNE DE LA C O U R\n\n\n\n\n E        n cette osteria décorée dans le style de la RENAISSANCE FLA­\n           MANDE par notre excellent décorateur, CH.-LÉON CARDON,\n           nos amis Jeunes-Belgique, Vingtistes, Essoriens, Hydrophiles et\nautres trouveront à déguster les vins délicats de Xérès et d'Alicante, les vins\nde Portugal, d'Orange-Cap, le Kalliste, le Misistra noir, le Moscato et\nl'AcIiaja de Grèce, le Tokay de Hongrie, le Syracuse, le Capri, le Mal­\nvasia de Lipari et comme apéritifs les Vermouths Noilly-Prat et Fratelli\nCora\n   (Prix modestes, et pour les jours de Joyeuses Beuveries, du vin de Cham­\npagne au gobelet, je ne vous dis que ça!)\n\n\n\nGIL         BLAS,      journal quotidien français, boulevard des Capu­\n  cines, 16, à Paris; publie F I L L E D'EMPEREUR, par OLIVIER DES\n  ARMOISES. Un numéro 2 0 centimes, abonnement (3 mois) 1 7 francs;\n  en vente partout.\n\n\n\n    ASSOCIATION VINICOLE DE LA CHAMPAGNE\n                                                 EPERNAY\n\n\n                                          Prix Courant\n                            Baron J. de Warnimont                               2 25\n                            Marquis Armand de St-Hubert .             .   .   . 2 75\n                            ROSÉE JEUNE BELGIQUE                                3 00\n                            Crême d'Ay         id.                              3 50\n                            Bouzy extra        id.         Cuvée réservée.      4 50\n                            Bouzy Cristal      id.                              5 00\n                                        o.5o en plus par 2/2 bouteilles\n                                   EXPÉDITIONS PAR PANIERS DE 2 5 BOUTEILLES\n\n                            Franco de port, droits et emballage dans toute la Belgique\n\n            ENTREPOSITAIRE          : COULOMB-ROBIETS\n      19,   B o u l e v a r d d u N o r d , 19, à B r u x e l l e s\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "                                 EN V E N T E\n                                           A   LA\n\n\n\n\nLIBRAIRIE LÉON VANIER\n                   19, Quai Saint-Michel, Paris\n\n\n         ENVOI FRANCO CONTRE T I M B R E S - P O S T E OU MANDAT\n                                                                                       Francs.\n                           P A R N A S S E D E LA J E U N E B E L G I Q U E    .   .     7 50\nPaul ADAM                  Soi                                                           3 50\n     —                     Le Thé chez Miranda (en collaborat, avec Jean MORÉAS)         3 50\n                           Les Demoiselles Goubert.      —                               3 50\n       —                   Êlre                                                          3 50\nJean AJALBERÏ • •          Paysages de femmes (dessin de RAFFAELLI) .                    3 00\nMaurice BARRES .    .      Les Taches d'encre (les 4 numéros). .        . . . .          4 00\n       —                   Sous l'œil des Barbares                                       3 5°\nRobert CAZE . . . .        La foire aux peintres.                                        1 00\nPhilibert DELORME .        Arlequins de Macadam                                          3 50\nEdouard DUJARDIN .         Les Hantises                                                  3 50\nJ.-K. HUYSMANS . . .       Croquis parisiens (avec portrait)              6                 00\n                           Le Drageoir aux épices                                        5 00\n       —                   Un Dilemme                                                    2 00\nGustave KAHN . . .         Les Palais nomades                                            3 30\nJules LAFORGUE .    .      Les Complaintes                                               3 00\n       —                   L'Imitation de N. D. la Lune                                  2 00\n       —                   Moralités légendaires                                         6 00\nStéphane MALLARMÉ .        L'Après-midi d'un Faune (dessins de MANET) . . .              5 00\n       —                   Poème d'Edgard Poë (dessins de MANET)                        12 00\n       —                   Le Corbeau d'Edgard Poë (dessins de MANET) .                 25 00\nStuart MERRILL . . .       Les Gammes . .                                     .          2 00\nJean MORÉAS . . . .        Les Syrtes (épuisé)                                          10 00\n       —                   Les Cantilènes                                                3 50\n       —                   Les Demoiselles Goubert (en collab. avec Paul ADAM) .         3 50\n       —                   Le Thé chez Miranda           —             .—                3 50\nFrancis POICTEVIN . .      Seuls                                                         3 50\nErnest RAVNAUD .           Le Signe                                      . . . .          1 00\nHugues REBELL . . .         Etourdissements                      1                          00\nHenri DE RÉGNIER . .       Les Lendemains (épuisé)                                        5 00\n       —                   Apaisement                                                     2 00\n       —                   Sites                           2                                00\n       —                   Episodes                                                      6 00\nPaul VERLAINE . . .        Fêles galantes                                                 3 00\n       —                   Sagesse                                                        3 00\n       —                    Romances sans paroles                                         3 00\n                            La bonne Chanson                                              2 00\n       —                    Jadis et naguère                                              3 00\n       —                   Amour . . . ,                                                  3 00\n       —                    Mémoire d'un veuf (prose)                                     3 50\nJules VIDAL et BVL .   .    Sœur Philomène (pièce en deux actes, tirée du roman\n                              de MM. de Goncourt). .                             .       1 00\nJules VIDAI                 Le Jupon                                                     3 50\nFrancis VIELÉ-GRIFFIN.      Cueille d'Avril (épuisé)\n       —                    Les Cygnes                                                   3 50\n       —                   Ancaeus                                               .      3 50\n\n\n                  Bruxelles. — Imprimerie Ve Monnom, 26, rue de l'Industrie.\n"}], "calendrier": {"precision": "jour", "numero_verifie": true, "mois_verifie": true, "date_tri": "1888-07-05", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, page PDF 246."}}