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TOME XIV. — No 1                          15 m e Année.\n\n\n\n\nA\n  JEUNE\n               BELGIQUE\n                     "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-202", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Collaborateurs du numéro", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "COLLABORATEURS DU NUMÉRO", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 14, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 148, "fin_caractere_exclue": 1373, "texte": "COLLABORATEURS DU NUMÉRO\n\n    Paul Alériel                               Valère Gille\n    oMaurice Cartuyvels                         Albert Giraud\n    Ernest Closson                              Arnold Goffin\n    Louis Delattre                             Kalophile\n    Jean Delpille                              Hubert Krains\n    Ch. Descamps                               Sander Pierron\n    oMaurice des Ombiaux                       Victor Remouchamps\n    Jules Destrée                              Jernand Severin\n     Ârthur Dupont                             Charles Viane\n    Georges Eekhoud                             Âuguste Vierset\n    Iwan Gilkin\n\n\n\n\n       RÉDACTION                                            BRUXELLES\n,BUE DE LA L I M I T E ,   BRUXELLES.                  PAUL LACOMBLEZ, ÉDITEUR\n                                                           3I, rue des Paroissiens\n                                                                PARIS\nPRIX DE CE NUMÉRO                                   C H A M U E L , LIBRAIRE-ÉDITEUR\n                                                               2(j, rue de Trévise\n          2 francs.\n                                                                  1895\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-203", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "NUMÉRO T R I P L E", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "est en vente à Bruxelles", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 15, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 17, "fin_caractere_exclue": 1896, "texte": "NUMÉRO T R I P L E . — JANVIER 1895.\n\n\n\n                          SOMM A I RE :\nLa Dernière Lettre du Matelot . . . .            GEORGES EEKHOUD.\nPoèmes et Odelettes                              VALÈRE GILLE.\nLe Conte de la petite Vieille au Chien .         LOUIS DELATTRE.\nVers                                             FERNAND S E V E R I N .\nProses lyriques                                  ARNOLD GOFFIN.\nLe Vagabond                                      HUBERT KRAINS.\nL'Apôtre.    .   .                               C H . DESCAMPS.\nLa Mort du basileus Nicéphoie        .   .   .    MAURICE CARTUYVELS.\nLe Soir surnaturel                               JEAN DELVILLE.\nAu Moulin                                        CHARLES VIANE.\nDavid                                            SANDER PIERRON.\nL'Ame en exil                                    PAUL ALÉRIEL.\nLa Sorcière de Piéton . . .          . . .       MAURICE DES OMBIAUX.\nDédicace obscure                                 ALBERT GlRAUD.\nSatan                                            IWAN GILKIN.\nNotes sur les Primitifs d'Espagne    .   .   .   JULES DESTRÉE.\nLe Douar                                         AUGUSTE VIERSET.\nL'Enfant royal                                   ARTHUR DUPONT.\nL'Idéal                                          VICTOR REMOUCHAMPS.\nChronique littéraire :\n Les Miroirs de jeunesse ; L'Ironique\n    Amour; Les Préraphaélites. Notes sur\n    l'art décoratif et la peinture en Angle­\n    terre                                    ARNOLD GOFFIN.\nChronique musicale                          ERNEST CLOSSON.\nChronique artistique :\n Exposition F. Toussaint et Verdussen,\n    au Cercle artistique ; Exposition James\n    Ensor; Exposition permanente : Société\n    anonyme L'Art                           KALOPHILE.\nMemento                                 . . NEMO.\n\n\n  LA J E U N E B E L G I Q U E "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-204", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Avis", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "est en vente à Bruxelles", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 15, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 1896, "fin_caractere_exclue": 2134, "texte": "est en vente à Bruxelles : Chez Lacom-\nblez, 31, rue des Paroissiens, chez Rozez, à l'Office de Publicité et chez\nIstace, Galeries Saint-Hubert.\n  A Gand ; Chez Hoste, rue des Champs.\n  A Anvers : Chez. 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E.)\n\n\n\n\n                              A propos, l'ami Marius, espèce de samaritain\n                            de lettres, j'ai conservé quelque chose pour\n                               vous! — me dit à la fin d'un dîner, où nous\n                               avions beaucoup causé marine et navigation,\n                               le courtier et armateur Josse Deridder, du\n                             quai Ortélius, à Anvers, chez qui j'étais allé\n                                  passer mon congé de Noël. — C'est la copie\n                                  d'une lettre d'un marin d'ici à sa grande\n                                  sœur qui demeure avec leurs vieux parents\n                et une flopée d'enfants puînés, en bas âge, comme on en\n                trouve toujours chez les pauvres gens, ruelle de la Coupe,\n                près du Poids de Fer, au cœur de ce grouilleux quartier\n                Saint-André qu'on appelait si pittoresquement autrefois le\n                Marché-aux-Poux, et où je vous conduirai à votre pro-\n                chaine visite... Si le gaillard a écrit à cette sœur plutôt qu'à\n             son père ou à sa mère, c'est parce qu'en dehors de lui elle est\n             la seule de la famille qui sache à peu près tenir une plume et\n             déchiffrer un griffonnage. Toutefois, il faut croire que la\n             mâtine s'est vantée ou que son frère entretient trop haute\nopinion de sa science, car elle est venue, au bureau, nous demander de lire\nla missive dont nous avons alors gardé copie à votre intention. »\n"}, {"page_pdf": 17, "page_imprimee": 6, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2877, "texte": "                                   — 6 —\n\n    Josse Deridder est un des rares négociants qui aient quelque idée de la\n valeur d'un livre sincère et artiste et qui n'assimile point nécessairement un\n écrivain à un vagabond et à un repris de justice. Énormité qu'il a toutes les\n peines à se faire pardonner par la gent mercantile : il s'essaie lui-même à\n coucher sur le papier des idées autres que celles de son journal et rédigées\n en une langue moins cursive. Ainsi il est arrivé à tourner assez proprement\nle vers. Josse Deridder lit beaucoup et comprend même ce qu'il lit, phéno-\nmène peut-être plus rare encore que celui d'un négociant poète. A côté de\n plusieurs bons tableaux signés de noms qui ne sont point exclusivement\nceux de quelque favori d'un chauvinisme ignare et provincial, il possède\nune bibliothèque bien fournie et dont on ne craint point, en la consultant,\nde détériorer les riches reliures. Homme d'éducation, de naissance patri-\ncienne, amphitryon fastueux quoique cordial, Josse Deridder compte parmi\nles dix à vingt négociants qui nous réconcilient avec une engeance essen-\ntiellement malhonnête et arrogante. Si vous acceptez à dîner chez lui, ne\ncraignez point qu'il vous dise à chaque plat ce que celui-ci lui coûte, ou\nqu'en vous versant à boire il constate que vous n'avez point l'habitude de\nhumer pareil nectar, au qu'il étale sur la table toute l'argenterie de ses\ndressoirs, ou qu'il se fasse apporter, au milieu du repas, comme par hasard,\nune immense pile de louis d'or, une encaisse qu'il s'agit de vérifier d'ur-\ngence. Non, jamais Deridder ne parlera de sa profession que pour rappor-\nter des faits et des circonstances qu'il sait devoir intéresser ses convives ;\naussi ai-je toujours tiré profit de mes familières causeries avec ce right et\ngentleman, et accueillerai-je comme de précieuses aubaines ses charmantes\noffres d'hospitalité.\n    Dans les circonstances présentes, il avait encore une fois deviné juste et\n trouvé le moyen de m'obliger en réservant pour mon reliquaire cette fruste\népître d'un gars du peuple, ce document si instructif et si édifiant pour\ncelui qu'il venait d'appeler avec bonhomie un samaritain de lettres.\n    L'épître en question, datée du 12 octobre, venait de Santos, un port de la\ncôte brésilienne, et était conçue en ces termes :\n    « Chère sœur, — je mets la plume à la main pour vous faire connaître\nl'état de ma santé qui n'est malheureusement pas aussi bonne que je le\nvoudrais, mais j'espère qu'il en va autrement chez nous, à la maison, et que\ntous vous vous portez comme poissons dans l'eau.\n    « Voilà six mois déjà que nous relâchons à Santos, mais nous allons enfin\nlever l'ancre la semaine prochaine. Ce n'est, fichtre, pas malheureux,\ncar il fait si malsain ici que chaque jour des matelots meurent des fièvres.\nSi vous n'êtes pas très solide de la poitrine c'est à peine si vous pourrez\n"}, {"page_pdf": 18, "page_imprimee": 7, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2838, "texte": "résister à cette vilaine maladie. Depuis trois semaines elle me guette et\ntourne autour de moi comme un de ces vilains serpents ou de ces grosses\nchauves-souris, buveuses de sang, qui font le charme de ce pays Heureuse-\nment je suis plus malin et plus fort que le monstre jaune et j'ai déjoué ses\nfeintes ou même gardé le dessus lorsqu'il m'attaquait de front.\n    « En ce moment il y a encore un Belge de l'équipage en traitement à\nl'hôpital. C'est notre second timonier, un garçon d'Anvers, un sinjoor\ncomme moi, qui s'appelle Emile Lauwers et qui demeure rue Falcon, n° 13.\nJe t'envoie son adresse car il est trop malade pour écrire et il m'a même\ndemandé, chère sœur, de te prier d'aller porter de sa part un bonjour à ses\npetits vieux. Tu feras cela, n'est-ce pas, Mariette, car c'est un brave garçon.\n    « Je vous souhaite à tous une bonne et heureuse année, au père, à la\nmère, à tous les petits. Julleke a-t-il pu faire sa première communion? S'il\nest bien sage je lui rapporterai un perroquet vivant avec des plumes rouges,\nvertes, de toutes couleurs, comme il s'en trouve à la « Zoologie » ? Netje\ntravaille-t-elle déjà chez la repasseuse et a-t-elle fini de tousser?\n    « Ne soyez point étonnés que je vous envoie déjà mes souhaits pour\nl'année nouvelle, mais c'est parce que, si robuste que l'on soit, on n'est\njamais sûr, pour le motif que je te disais plus haut, d'avoir encore la force\nde tenir une plume le lendemain. Je souhaite donc que vous puissiez passer\nde nombreuses années dans la joie et le plaisir et je compte bien qu'il en\nsera de même pour moi, sitôt de retour à Anvers. J'espère aussi, chère\nsœur, que tout ira mieux aussi pour toi, alors ! Je sais que tu es malheu-\nreuse à présent et que tu as déjà deux enfants de ce Jaak, le cigarier. Le\nguignon, c'est que je ne puis encore rien t'envoyer pour te tirer de peine;\nmais patiente encore un peu, jusqu'à ce que nous débarquions à Anvers et\nalors, s'il plaît au bon Dieu, je te donnerai certes quelque chose pour te\nsauver d'embarras et je ferai aussi entendre raison à ce damné coureur de\nfilles; oui, il faudra bien qu'il t'épouse ou je ne m'appellerai plus Frans\nSelderslag.\n   « A présent, je ne dispose pas même d'un liard quoique j'aie de bon à peu\nprès une affaire de trois cents francs. Croirais-tu que je suis déjà sept mois\nsur ce navire? Et j'apporterai aussi une caisse pleine de curieux objets d'ici.\n    « Chère sœur, n'oublie donc pas de te rendre à la maison de ce Lauwers ;\ncar le garçon est si bas qu'il a peur de ne plus jamais revoir les siens. Il ne\nfaut pas les effrayer et leur dire qu'il est tellement malade, tu comprends\nn'est-ce pas? Mais mieux que moi tu sais comment t'y prendre.\n   « Maintenant j'ai encore autre chose à te demander et ceci est pour mon\ncompte, et se rapporte à notre voisine de l'impasse du Glaive, Dolphine\n"}, {"page_pdf": 19, "page_imprimee": 8, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2583, "texte": "                                    — 8 —\n\nPlaschmans,la trieuse de café. Êtes-vous toujours liées? La nouvelle que je\nvais t'annoncer ne t'étonnera pas fort Ecoute, je vois cette fille si volontiers\nque je donnerais bien cent francs si elle voulait de moi pour son bon ami !\nAucune nuit ne se passe sans que je la voie dans mon rêve aussi belle que lors-\nqu'elle venait prendre l'air sur la place du Poids de Fer et batifoler, tête nue,\navec toi et d'autres filles de votre âge en vous tenant par le bras. Demande-\nlui, veux-tu? si elle se rappelle la fois où nous avons dansé ensemble à la\ngrande kermesse, une seule danse au « Saint-Michel », dans la rue du\nCouvent? Demande-lui aussi comment elle me trouve, si je suis à son goût.\nTu lui diras une bonne parole pour moi, car tu sais bien, toi, que je\nne suis pas un mauvais garçon. Dis-lui que si elle voulait de moi je l'habil-\nlerai tout à neuf, sans oublier les bijoux et le reste, mais il me faut d'abord\nsavoir si je lui plais. Et si elle répond que oui, tu peux lui donner une de\nmes photographies, que je fis faire l'autre fois près du canal des Brasseurs.\n   « Il y en a encore deux à la maison. D'ailleurs, je pourrais en faire tirer\nd'autres On garde les clichés. C'est mis en quatre langues au dos de chaque\ncarte, même en suédois : Pladen opbewaard for Efterbestelling         Depuis\nque je suis à bord du Prosit je parle presque aussi bien cette langue que le\nflamand.\n   « Donc, chère sœur, dis un bonjour pour moi à Dolphine Plaschmans\nde l'impasse du Glaive, à père, à mère, aux frères, aux sœurs, particulière-\nment à Julleke et Netje, à mes camarades Flup et Rikus, même à ce cou-\nreur de Jaak, enfin à toutes les connaissances, mais surtout à Dolphine\nPlaschmans. Là-dessus je finis en me disant votre affectionné\n\n                                                    F R A N S SELDERSLAG\n\n\n  « Écrivez à cette adresse : F. S,, à bord de la barque Prosit, capitaine\nHanssen, Barberus, îles Barbades, Indes occidentales. »\n\n  « Toutes ces croix sont des baisers. »\n\n   Mon ami Josse Deridder ne s'était point trompé :\n  Je lus cette épître avec plus d'intérêt que l'on n'en accorde généralement\naux confidences de gens qui, pour parler en égoïste, ne nous touchent ni\nde près ni de loin. J'avouerai même que je la lus et la relus, sans parvenir\nà en détacher les yeux, comme s'il s'agissait d'une personne bien connue,\nvoire d'une personne mystérieusement chère.\n  Après le dîner le courtier m'entraîna, au port et aux docks, sur des\nnavires dont il connaissait les capitaines. Dans les dispositions d'esprit où\n"}, {"page_pdf": 20, "page_imprimee": 9, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2904, "texte": "                                  — 9 —\n\nm'avait plongé la lettre du matelot, aucunes pérégrinations n'auraient pu\nm'être plus agréables; d'ailleurs, j'ai toujours aimé les grands fleuves,\nl'océan, les havres, les vaisseaux et les marins. Longtemps les soldats, ces\nautres déshérités du bonheur bourgeois, ces autres pitoyables ilotes d'un\nrégime de proscription et de parquage, se partagèrent ma compatissante\nsympathie, mais plus nobles et plus droits, les matelots répudient le men-\nsonge, l'oisiveté, les pilleries, et pour ce motif à présent je les préfère aux\nsoldats. Leur vie est toujours une lutte et souvent un péril, leurs combats\nne se livrent pas contre leurs semblables, et sauf dans de rares corps à corps\nloyaux et sanglants, ils ne s'acharnent que contre les éléments et ne se\nmesurent qu'avec les tempêtes. Leur rude métier, héroïque entre tous, est\npeut-être celui qui rapproche le plus l'homme de ses destinées originelles, de\nses vertus primordiales, de l'alliance de son Dieu.\n   Comme à toutes les Noëls, le port présentait une physionomie de grande\nfête. Les navires en rade et dans les bassins avaient fait parade et des dra-\npeaux, des pavillons, de multicolores carrés d'étoffe brandillaient joyeuse-\nment le long des agrès et des cordages. A bord les hommes de quart et de\nvigie répondaient par des chants mélancoliques ou de vagues ritournelles\nd'accordéon aux musiques violentes des bastringues du quai, et souvent\nun mousse étranger, songeant à la patrie lointaine, et se sentant troublé\npar le mal du pays, secouait sa morale malaria, en se livrant, à lui tout seul\nsur le pont goudronné, à quelque gigue ou frénétique tarentelle.\n   Le temps mi-frisquet, un peu gris, tissé de brumes légères prêtait à la\nrêverie et aussi aux déduits du jour. Au passage des nues, au remous des\nflots, le ciel et le fleuve alternaient leurs colorations et leurs formes sug-\ngestives presque aussi rapidement que le cours des souvenirs et des espoirs.\n   La plupart des navires sur lesquels je montai avec mon hôte, se trou-\nvaient être de nationalité Scandinave, et, dussé-je être taxé de puérilité,\nj'avouerai que ma présence à bord de ces bâtiments me semblait plus\nimportante et plus opportune que dans nombre de circonstances analogues.\nEtait-ce parce que le Prosit, la barque sur laquelle manœuvrait Frans\nSelderslag, naviguait sous pavillon norwégien? Avec quelle curiosité enfan-\ntine j'étudiais l'aménagement et la disposition des lieux, j'examinais les\nmoindres objets, je m'absorbais dans de divinatoires extases, ne prêtant\nqu'une attention apparente aux explications pourtant bien instructives\net en rien arides que me fournissait mon obligeant compagnon, mais\nsur ce chapitre topique, sur la partie où sa compétence était extrême, j'en\nsavais ou plutôt j'en devinais plus long que lui-même, en ce moment.\nToutes choses maritimes revêtaient une bien autre signification à mon\n"}, {"page_pdf": 21, "page_imprimee": 10, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2796, "texte": "                                   10\n\n\n esprit que l'utilité et l'emploi que les prétendus initiés leur assi-\ngnent. Je prenais plaisir à entendre le langage des marins; sans toujours\ncomprendre les mots je goûtais la musique copieuse et virile des âpres voix\n du Nord. Elles s'associaient aux énergiques et tonifiants effluves du varech\n et du goudron comme aussi aux relents des cajutes, des cambuses et de\nce quintelage, le pauvre trousseau du vagabond de l'océan, presque aussi\ndérisoire, aussi imprégné et culotté de ferments aventureux et pathétiques\nque le bagage des rôdeurs de grand'routes.\n    Le soir qui n'avait point tardé à tomber, nous surprit dans nos observations\nabsorbantes. Comme des lucioles les fanaux s'allumèrent le long des vergues\net mêlèrent l'impromptu de leurs couleurs chatoyantes à la fantaisie multico-\nlore des drapelets. Les eaux doucement clapotantes répétaient l'illumination\ndes quais et des navires ; la course d'une allège ou d'un canot de ballade\néclairé par des torches amorçait dans son sillage comme un banc de poissons\nde feu, et, fatigués d'accordéonies et de saltarelles, les vigies solitaires con-\nsignées à bord correspondaient à présent avec les turbulentes bordées tirées\nsur la rive par les équipages, en projetant vers les cieux de mélancoliques\net furtives chandelles romaines.\n    Obsession et corrélation singulière, je continuais à rapporter ces objets,\ncette atmosphère et ces tableaux à la très infime lettre lue tout à l'heure.\nCette après-midi de Noël me représentait une illustration assez corsée, une\npoignante synthèse de la vie de ce Frans Selderslag. Il serait difficile de\npréciser et de noter les infinitésimaux périodes de sensibilité par lesquels\nje passais.\n    Le plus souvent je croyais faire partie de l'équipage : la barque mettait\nà la voile, j'aspirais au départ vers des pays dont la cale et les soutes du\nnavire recelaient encore de capiteux et peut-être pervers effluves. Je ne sais\nqui m'appelait, qui me désirait là-bas et, pour me le dire, recourait à\ntoutes ces subtiles annonciations.\n    A. d'autres moments je me figurais que nous venions d'arriver et j'allais\nmettre pied à terre en me chargeant de quelques exotiques cadeaux pour\nles miens. Mais quels étaient, à présent, les miens! A force de m'assimiler\nle tempérament, l'orientation et les contingences du marin, je ne me ren-\ndais plus un compte très précis de mon propre rôle dans le monde.\n    Toutefois, rien de ces perturbations intérieures ne perçait au dehors.\nMon hôte, Josse Deridder, dut me trouver de très belle humeur, d'autant\nplus que par un dédoublement que j'observai sur moi-même, dans plus\nd'une circonstance de la vie, où mes affinités émotionnelles sont très\nactives et bouillonnent même jusqu'à l'hyperesthésie ; où l'aimantation de\n"}, {"page_pdf": 22, "page_imprimee": 11, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2802, "texte": "                                  — 11 —\n\n mon être par des courants surnaturels atteint des proportions insolites,\n j'étais à la fois à une conversation très anodine et accessoire avec mon ami\n virtuel et je communiais avec des âmes lointaines plus troublantes que le\n son, la lumière et l'arome, plus fluides et plus électriques encore que la\n saveur du baiser.\n    Mon compagnon, flatté par mon attention concentrée aux explications\n techniques qu'il me prodiguait au cours de nos diverses étapes, me trouvait\n très en verve, très sociable et pour m'entretenir dans cet état d'aménité, il\n me fit goûter à des liqueurs variées du Nord et des tropiques, âcres ou\n chatouilleuses, arak, kwas et kummel ou cachiri, larkin et scubac, sans se\n douter, le brave homme, qu'il exaspérait encore ce cas de double vie, même\n de multiple vie, qui se produisait depuis plusieurs heures déjà en son\n visiteur.\n    Chez lui ce boire cosmopolite détermina une humeur de réveillon et\n jusque bien tard dans la nuit nous nous éternisâmes au sein de ce quartier\n maritime, errant de musicos en guinguettes, de dispensaires en sailors-\n homes, d'alcoolisme en végétérianisme. A la fin j'étais tombé dans un état\n de prostration ou plutôt de pâmoison, et ne répondais que par des paroles\n de plus en plus rares et sibylines, aux propos intarissables et de portée\nimmédiate de mon excellent pilote. J'avais même hâte de rentrer, de me\n recueillir, de me trouver seul dans ma chambre.\n    Avant de me mettre au lit je relus la lettre de Frans Selderslag, m'étant\ncouché je la repris encore. Quelle occulte et impérieuse éloquence contrac-\ntaient ces lignes naïves ! Chaque mot me découvrait les dessous d'une ten-\ndresse nostalgique plus tiède, plus enivrante qu'une promenade à deux avec\nl'être aimé sous la cerisaie en fleur.\n    On aurait dit d'un clavier à chaque touche duquel correspondait non pas\nune note mais la fibre ultra-sensible d'un grand cœur aimant, pantelant\nde désir, éperdu de jouissance partagée En mes dispositions de réceptivité\nextrême, cette lettre m'offrait un thème infiniment sincère et mélodieux\nqu'une sympathie spontanée enrichissait d'harmonies périodiques, inépui-\nsables comme les marées de l'océan.\n    A la faveur d'une dernière protestation de mon sens strictement terrestre,\nde ma conscience réduite aux réalités de la vie, contre cet épanchement\nhouleux de mes facultés imaginatives, je convins de l'importance vraiment\npar trop extravagante qu'affectait cette lettre et l'ayant repoussée loin de\nmoi, j'éteignis ma bougie pour ne plus être tenté de la reprendre; puis je\nme plongeai sous mes draps, m'efforçant de songer à des choses très pra-\ntiques et très positives, par exemple à l'argent qu'il me faudrait emprunter\nà mon hôte pour prendre le train et regagner ma résidence...\n"}, {"page_pdf": 23, "page_imprimee": 12, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2807, "texte": "   Mais j'avais compté sans ma mémoire : je savais la lettre par cœur.\nL'obsession s'exaspéra, plus immatérielle que jamais. Je répétais, en les\nscandant, les phrases fatidiques ; je me surpris même à les prononcer tout\nhaut, comme des incantations.\n   A quel miracle tendait cette thaumaturgie inconsciente et passive?\nCombien de fois répétai-je ces conjurations, oh d'une voix de plus en plus\npressante, d'une voix donnant, comme la tierce, la note harmonique de notes\nbien lointaines et si passionnées malgré les grands vides des espaces\net les atlantiques désespérants! On aurait dit que je me chantais un duo à\nmoi-même. Par instants, l'une des notes de l'accord paraissait vouloir\ns'éloigner de sa jumelle, l'accord allait se briser, mais l'autre note finissait\ntoujours par rattraper la fugitive, s'y accrochait désespérément pour être sa\nseule réponse dans l'éternité. Les efforts que les deux voix complémentaires\nfaisaient pour se joindre, seraient comparables aussi au dialogue des enterrés\nvifs et de leurs sauveteurs.\n   Cette veille finissant par devenir plus accablante qu'un cauchemar, je me\nrhabillai dans l'obscurité et m'efforçant de faire le moins de bruit possible\nje gagnai la rue. L'air de la nuit aurait sans doute raison de cette intoxica-\ntion sentimentale, de cette saturation des facultés amatives. J'irais prendre\nun bain de foule et de populaire, m'étourdir et m'achever dans un de ces\nbals canailles dont parlait précisément la lettre du matelot. Au fait, pourquoi\nne pousserais-je pas au Saint-Michel dans la rue du Couvent, le bastringue\noù Frans Selderslag avait dansé sa première valse avec Dolphine Plasch-\nmans? Peut-être, au moyen de quelque brutale équipée, parviendrais-je à\narracher mon cœur à cette inconcevable possession. J'ai vu arracher ainsi\ndes poids formidables aux insidieuses ventouses de l'aimant.\n   Moi qui étais rarement venu à Anvers — il me faut insister sur ce point\n— et qui ne connaissais en fait de quartiers excentriques que la zone mari-\ntime explorée l'après-midi en compagnie de Josse Deridder, je me trouvai\nbientôt tout à l'autre bout de la ville, mêlé à une cohue de faubouriens et\nd'ouvrières qui garnissaient la vaste salle même, évoquée par Selderslag.\n   Deux cents personnes au moins se trémoussaient aux accords d'une\nmusique cavalière et cavalante, que les cuivres éperonnaient de leurs stri-\ndences aiguës. Mais dans cette foule moutonnante, estompée par la fumée\net la sueur, je ne distinguai, je ne suivis qu'un seul couple.\n   C'était un beau garçon d'une vingtaine d'années, très vigoureux, très\n musclé, la tête brune et crépue rejetant crânement en arrière une casquette\nmarine à large visière plate et cirée; le visage épanoui avec des traits d'une\nsympathique rudesse ; le teint hâlé mais préservant tout de même les roses\n"}, {"page_pdf": 24, "page_imprimee": 13, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2775, "texte": "                                   13     —\n\net le duvet de l'adolescence; de grosses lèvres fraîches comme une aube de\nbaisers; des yeux expansifs tout constellés de joie; avec cela l'air un peu\npaysan et d'allures un tantinet balourdes dans sa brune culotte de velours\nà côtes très serrée, son tricot gros bleu de matelot fortement échancré au\ncou et comme tatoué sur la poitrine d'une immense ancre rouge ; les vête-\nments accusant encore le charnu du torse et des membres.\n    Sa compagne, d'une couple d'années plus âgée que lui, représentait une\nde ces noiraudes au type espagnol comme il s'en rencontre beaucoup dans\nles ports de mer septentrionaux, le teint mat et légèrement ambré, l'oreille\nmenue, les yeux troubleurs, la bouche pimentée, la chevelure ramenée en\naccroche-cœur et en frisons, Flamande par les hanches larges et rubéniennes,\npar la faîcheur de la pulpe et de la carnation, mais Andalouse par la viva-\ncité des prunelles et l'affriolante mobilité de la gorge, des paupières, des\nnarines et des lèvres, vraiment la femelle victorieuse pour laquelle les\nfrancs bougres affronteraient les coups de couteau, les nuits au poste, et,\nmême, si elle existait encore chez nous, la machine coupeuse de têtes.\n    Quel instinct m'avertit d'emblée que c'était là Frans Selderslag avec sa\nDolphine Plaschmans ?\n    « Tant mieux! » me dis-je, sincèrement ravi, « il sera revenu de Santos\net des Barbades. Le voilà guéri, entièrement radoubé; un fier brin de\nmâle! »\n    Et continuant à monologuer à part moi : « A quand les noces? La sœur\na dû parler pour lui, de sorte qu'à son retour la fière voisine a consenti à\nêtre sa bonne amie. Sans doute une partie des trois cents francs du prêt\naura servi à parer la jolie fille de popeline et d'or plaqué! »\n    En ce moment ils repassaient devant moi, portés par leur élan serpentin\net le courant des danseurs de la foule : « Mais non, je me trompe; la toi-\nlette de la belle est assez maigre ; sa robe est usée et elle n'arbore point le\nmoindre colifichet ! »\n    « Pourquoi aussi, me disais-je en poursuivant mon très inquisitorial\nexamen, ne se traitent-ils point avec plus de familiarité? C'est à peine\ns'ils tournent enlacés et si en se pressant les mains ils se hasardent plus\nhaut que les poignets. Quelle extrême réserve! Tous deux semblent embar-\nrassés, très gauches, comme s'ils se voyaient pour la première fois et,\nsur ma parole, n'était l'expression idolâtre de leurs regards et l'impercep-\ntible tressaillement de leur derme, ce frisson, cette petite mort qui affleure\nà la chair de ceux qui vont se donner l'un à l'autre, et que je suis peut-être\nseul à saisir en dehors d'eux, on gagerait qu'ils ne s'aiment pas encore, qu'ils\ncabriolent et toupillent, friande garce et rude gars, sans y attacher plus\n"}, {"page_pdf": 25, "page_imprimee": 14, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2739, "texte": "                                     — 14 —\n\n    d'importance que le passereau à la cerise qu'il picore et la fleur au papillon\n    qui la chiffonne. Diable! leurs affaires n'auraient elles pas encore fait plus\n   de chemin ! On est cependant expéditif dans le monde des marins, surtout\n   qu'ils n'ont pas des mois à perdre en madrigaux et en tourterellisme. Allons\n   morbleu, Frans, à l'abordage! Ou si tu ne jettes l'ancre pour de bon, il\n   est temps de faire escale ! »\n       Je ne sais combien dura leur danse, mais je lus très longuement dans\n   leurs deux âmes, surtout dans celle du jeune pilotin. Je parfumai mortel-\n   lement la mienne aux fragrances de ce désir et de cette sève! Je respirai à\n   en défaillir leurs perspectives de bonheur...\n       La musique s'interrompit. Ils firent quelques pas, presque cérémonieux,\n  ensemble. Soudain un remous les bouscula et je vis un gaillard de l'âge de\n   Frans, un joli garçon vulgaire, aborder la coquette Dolphine avec une\n  liberté de camarade, car c'était avec lui qu'elle était engagée pour la danse\n  à venir.\n      Frans se contenta de prolonger l'étreinte de ses doigts tandis que\n  rieuse, mutine, sans se hâter toutefois, elle suivait son nouveau cavalier,\n  et, en manière de consolation, elle décocha au candide affronteur de nau-\n  frages, si timide devant la tempête de ces noires prunelles de femme, une\n électrique et lumineuse œillade.\n      Il l'observa toujours, insatiablement; ne détachant plus les yeux du\n couple qui tanguait et roulait comme la goélette le Prosit sur cet océan de\n houleuse chair humaine ; il la regardait comme un navire en détresse verrait\n s'éloigner l'arche de salut, le phare providentiel, oh si tristement, et, si\n ingénument, que pris d'une compassion infinie, je me faufilai au premier\n rang de la galerie et me plaçai à côté de lui pour le réconforter... Mais\n je ne me rapelle plus ce que je lui dis, ou si je me risquai seulement à lui\n adresser la parole. Tout ce que je sais c'est que sa chère pensée concertait\navec la mienne comme si j'avais toujours été son matelot...\n     Nous assistâmes à toutes les danses qu'elle dansa avec le drille qui l'avait\nréclamée après Frans ou avec d'autres non moins indifférents, triviaux et\nde façons rogues, à toutes ces danses qu'elle aurait dû leur refuser pour\nles donner toutes à son Frans.\n     Poussé par une sympathie crispante, j'avais accroché mon bras à son\nnoueux biceps, et sans qu'il y prît garde, je lui dédiai mon âme, mêlant\naux rosées de son grand cœur auroral les ardents orages du couchant de\nma jeunesse... Aussi, en quelle adoration s'aggravait son caprice pour cette\nfolâtre fillette!\n    J'avais bien deviné, ils devaient encore en être au trouble de la première\n"}, {"page_pdf": 26, "page_imprimee": 15, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2839, "texte": "                                   — 15 —\n\nrencontre, avant le balbutiement des aveux et, de là, chez mon délectable\ncompagnon une sorte de jalousie anticipée, ou plutôt cette inquiétude de\nl'amant qui ne s'est pas encore déclaré et qui ne possède encore aucun droit\nsur celle qu'il voudrait faire indissolublement sienne. Ah si elle en avait\ndéjà aimé, déjà connu un autre ! Et telle était l'intensité de cette angoisse en\nmon camarade que je ne songeais pas alors à l'invraisemblance de son atti-\ntude si platonique et que je m'abandonnai complètement à mon spasme de\npitié et de balsamique dévouement... Pourquoi me paraissait-il si précieux,\nsi rare, si digne de vivre et d'aimer, ce jeune Frans Selderslag?\n   Combien de danses avions-nous compté lorsqu'on éteignit le luminaire\nainsi que la voix des orchestrions, et que le courant de la sortie nous enche-\nvêtra dans un rassemblement où, toujours sans que personne m'eût averti,\nje reconnus Mariette, la grande sœur de mon Frans, et Jaak le cigarier, et\nFlup, et Rikus, et d'autres encore mentionnés dans la lettre, et beaucoup\nde filles dégingandées et piaillantes, les batifoleuses des soirs d'été sur la\nplace du Poids-de-Fer, tous et toutes en train de dégager la belle Dolphine\nde la nuée des galants de carrefour qui s'attardaient en se disputant la\nfaveur de la reconduire.\n   Seul Frans ne se présenta point et quand Dolphine eut été rendue à son\nescorte de compagnes, que lurons et luronnes se furent éloignés, en deux\nbandes, éraillant les ténèbres de leurs chants et de leurs rires, non sans se\npourchasser de bourrades et de chatouilles, nous nous engageâmes à leur\nsuite, mais à distance, à travers le dédale des venelles et des impasses.\nDans le hourvari des voix graveleuses ou effarouchées, nous distinguions le\nrire lutin et perlé, un vrai rire de Noël, de la belle fille, et sous les sombres\nvoûtes des ruelles sordides nous suivions ce rire argentin comme les ber-\ngers et les mages avaient suivi dans les cieux le sillage de l'étoile miracu-\nleuse...\n   Et quand cette voix s'éteignit au bas d'un charbonneux escalier de l'im-\npasse du Glaive, mon Frans demeura longtemps devant le seuil, transi,\nirrésolu, sur le point de monter à sa suite, mais se ravisant alors et le cœur\ndélivré d'une horrible inquiétude à l'idée qu'elle était rentrée seule ..\n   L'état de Frans m'alarmait; je sentais la fièvre courir en ses veines et,\nne voulant pas l'abandonner en pareil courant d'exaltation, je l'entraînai\nvers la ruelle de la Coupe et grimpai sans lumière avec lui, dans le galetas\noù, depuis le soir sans doute, la respiration flûlée d'une nichée de marmots\naccompagnait les ronflements graves des aïeux et des parents.\n   Pour la première fois depuis que nous étions ensemble, je fus distrait de\nmon idée, de ma sympathie fixe : une chaleur insupportable, un air\n"}, {"page_pdf": 27, "page_imprimee": 16, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2794, "texte": "                                 — 16 —\n\n asphyxiant régnait dans cette étroite mansarde et tandis que mon compa-\n gnon, aussi titubant qu'un ivrogne, s'était laissé tomber sur une vague\n literie, sans même se déshabiller, je me traînai, preque jugulé, vers la\n fenêtre en tabatière que je soulevai pour laisser pénétrer l'oxygène respi-\n rable.\n    A ma profonde surprise, cette fenêtre, brusquement élargie, s'ouvrit sur\n un ciel d'un bleu estival et livra passage à des bouffées d'un air chaud,\n presque orageux, chargé de parfums disparates, d'irritantes et capiteuses\n épices comme si des débardeurs maladroits venaient d'éventrer, en les cul-\n butant sur les quais, des tonnes de gingembre, de vanille et de canelle. De\n plus, au lieu du silence dans lequel nous avions laissé le quartier après la\n dernière fusée du rire de Dolphine, voici que la nuit résonnait d'appels en\n une langue exotique et romanesque, de langoureuses sérénades, de pizzicati\n de mandolines et de guitares, de vibrations voluptueuses et cruelles.\n    Déjà je m'abandonnais au charme inattendu de ce mirage illusionnant\n tous mes sens à la fois, quand un cri de douleur, le râle d'une voix qui\nm'eût arraché aux plus suaves extases musicales, me rappela Frans Sel-\nderslag, me rappela à ma vraie vie.\n    Je me retournai et, dans une étrange phosphorescence dénaturant l'as-\npect qu'aurait dû revêtir normalement cette mansarde de miséreux, j'aperçus\nmon Frans se débattant sur sa couche. Une créature hideuse, de formes\ndémesurées, vampire ou papillon, voletait au-dessus de lui en l'effleurant\nde ses ailes crochues. Le reflet cadavérique qui nimbait le matelot d'un\njaune putride, d'un jaune paludéen, d'un pulvérin de miasmes, provenait\ndu corps fulgurant de la hideuse bête. Tandis que l'horreur me paralysait\nun instant et m'empêchait de porter secours à mon ami, je me rappelai les\nmots extrêmement évocatifs de sa lettre : « Depuis six semaines la maladie\nme guette et tourne autour de moi comme un de ces vilains serpents ou de\nces grosses chauves-souris, buveuses de sang, qui font le charme de ce pays.\nHeureusement je suis plus malin et plus fort que le monstre jaune !... »\n    En cette atroce extrémité, je me jetai sur Frans pour lui faire une bar-\nrière de mon corps, pour empêcher le nauséeux lulgore de lui donner le\nbaiser du trépas. Mais le monstre jaune nous narguait tous deux de ses\nailes poisseuses et hypnotisantes et dans son horrible tête de poulpe, au bec\ncrochu, luisaient des yeux d'un or encore plus pourri et plus pestiféré que\nle fétide incendie de son thorax.\n    Uniquement préoccupé du sort de Frans, réunissant toutes mes forces,\nje repoussai de mes deux poings convulsés la masse impure. Horreur, je\nsentis mes doigts s'enfoncer dans cette vivante charogne, un liquide infect\n"}, {"page_pdf": 28, "page_imprimee": 17, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2567, "texte": "                                  — 17 -\n\nm'inonda et, aveuglé, étouffé, brûlé, je me réveillai dans.... la plus confor-\ntable des chambres à coucher, chez l'hospitalier Josse Deridder.\n    Le croirait-on? Contrairement à ce qui arrive au sortir d'un cauchemar,\nau lieu d'éprouver le soulagement de la délivrance et du salut, je fus encore\nplus navré et plus triste qu'un suicidé rappelé malgré lui à l'existence.\nAucune comparaison ne me ferait dépeindre l'indicible regret de ce réveil.\nPourquoi me fallait-il survivre à Frans Selderslag? Jamais je n'avais tant\nchéri mon semblable qu'en ce fortuit compagnon d'une nuit. Dans la\nsuccession des jours futurs, je ne rencontrerais aucun être que je pourrais\nexalter avec cette idolâtrie, cette abnégation, ce renoncement à moi-même,\nce mépris de tout préjugé et de toute convention...\n    Mais aussi pourquoi boire à s'halluciner ainsi!\n   Je me levai très tard après avoir dormi d'un sommeil de malheureux,\nd'un de ces sommeils de plomb, qui réparent les nerfs démolis et qui ont\nraison des plus grandes douleurs et des pires remords.\n    Lorsque je descendis, je trouvai mon ami Deridder en train de siroter son\ncafé et de dépouiller son courrier avec une fébrilité professionnelle. Soudain,\ncomme il venait de décacheter une enveloppe et de parcourir le pli qu'elle\ncontenait, il fit un soubresaut :\n   — En voilà une forte! Tu te rappelles le marin qui écrivit une si jolie\nlettre...\n   — Eh bien?\n   — Curieuse coïncidence ! I1 est mort!\n    Et il me tendit une lettre du capitaine Hanssen. Elle venait des îles\n Barbades et, entre autres nouvelles brièves et laconiques, elle annonçait que\n le matelot Frans Selderslag avait succombé à une attaque de fièvre jaune.\n    Humain, Deridder prit un air contrarié, qui n'était pas, je le constate à\nson honneur, un air de circonstance.\n    Quant à moi, à en juger par les tiraillements de mon cœur, je devais\navoir la mine d'un moribond ou d'un criminel Heureusement, il arrêta\nlongtemps ses regards sur la lettre qu'il avait reprise... S'il était stupéfait\nque dire de ma consternation !\n   Je fus sur le point de mettre le comble à son ébahissement, en lui racon-\ntant mon rêve, mais je me tus par une sorte de pudeur et de jalousie. Je\nne me croyais point le droit de divulguer à un profane ces confidences,\ncette manifestation d'un amour, d'un attachement posthume qui avait\nrevêtu une violence et une intensité, une plénitude généralement inconnue\nà nos affections terrestres Dans tous les cas, pour ma part, jamais je ne\nm'étais passionné ainsi de mon prochain.\n"}, {"page_pdf": 29, "page_imprimee": 18, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2506, "texte": "                                   — 18 —\n\n\n   Donc, loin de faire part à De Ridder de cet extraordinaire cas de télépathie,\nje fis tous mes efforts pour reprendre contenance et lui cacher mon trouble,\net ne pas avoir l'air de me chagriner outre mesure du décès prématuré de\nce matelot, de ce pauvre diable, qui, s'il ressemblait au fier adolescent qui\n m'avait visité, était bâti pour durer un siècle ! Bast ! il en crève tant, de\n matelots! Pourquoi portai-je justement un intérêt si absolu à celui-là!\n   De Ridder ne sut donc rien alors de ma longue et pathétique conjonction\navec l'amoureux de Dolphine, avec cet inoubliable succube de mes affinités,\nde mes facultés amatives.\n   Mais, malgré mon déchirement affectif, une curiosité, une tentation me\nvenait : celle de vérifier jusqu'à quel point tous les détails des scènes de ma\nvision touchaient à la réalité.\n   Aussi, quand mon ami me proposa d'aller porter avec lui la triste nou-\nvelle au foyer du pauvre garçon, j'acceptai avec un empressement non\nexempt d'anxiété.\n   Lorsque nous nous fûmes engagés dans le quartier Saint-André, je ne\ntardai pas à reconnaître les rues où j'avais passé en songe avec Frans, je\nrefaisais le trajet qu'il avait parcouru en marchant derrière la désirable\nDolphine, la nuit où il avait dansé la première, la seule, la dernière fois\navec elle. Et à présent, je m'expliquai pourquoi il était si timide, si peu\nentreprenant! J'avais assisté, quoique bien des mois après, à leur rencontre\ninitiale, à cette danse suprême qu'il évoquait dans la dernière lettre à sa\nsœur!\n   Je retrouvais même si bien mon chemin, que je tournais les coins de rue\navant que mon ami qui prétendait me guider m'eût averti de la direction à\nprendre. Une fois encore qu'il allait se tromper de route je l'arrêtai par le\nbras en lui disant : « Par ici ! » et en l'entraînant de l'autre côté.\n   — Tiens! dit-il, vous savez donc le chemin?\n   — Non, fis-je, un peu troublé, mais j'ai entendu tout à l'heure un agent\nde police indiquer la route à un passant qui avait aussi affaire dans ces\nparages.\n   Quelque implausible que fût cette explication, d'ailleurs outrageusement\nbredouillée, mon hôte était trop préoccupé par ce qu'il allait devoir dire à\nla mère du défunt, pour s'en étonner.\n   Nous approchions. En passant devant l'impasse du Glaive je scrutai la\nsombre voûte d'entrée d'un long regard et ne pus m'empêcher de murmurer\nle nom de Dolphine.\n   De Ridder m'entendit :\n   — Celle qu'il aimait demeure en effet là! Pauvre fille!\n"}, {"page_pdf": 30, "page_imprimee": 19, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1997, "texte": "                                  —   19   —\n\n\n   Et il ne fut pas autrement surpris de mon extraordinaire mémoire.\n   Deux secondes après nous enfilions la ruelle de la Coupe et, plus essoufflés\npar l'angoisse, moi du moins, que par l'ascension de l'escalier, nous frap-\npions à la porte de la mansarde où j'avais conduit mon ami d'outre-tombe.\n En entrant, la première chose qui attira mon regard, fut un objet que je\nn'avais pas vu la nuit, à cause de l'obscurité : une grossière photographie\naccrochée au mur dans un petit cadre de trois sous.\n   Je le reconnus. C'était bien lui, le beau gars avec sa jolie tête brune, ses\ntraits avenants quoique rudes, ses lèvres fraîches comme une aube de bai-\nsers, et ses grands yeux ravis tout constellés de joie.\n   Devant ce portrait, véritable image de dévotion, le pauvre portrait dont\non garderait longtemps les clichés, — Pladen ojpbewaard for Efterbe-\nstelling, — affaissées autour d'une table en des poses de Madeleines au pied\nde la croix, étaient la mère, la grande sœur, les petiotes, une autre jeune\nfemme encore, la plus prostrée de toutes.\n   Elles savaient donc la nouvelle.\n   Emile Lauwers, celui-là même qui avait été à l'agonie et aux parents de\nqui la sœur de Frans avait apporté un triste bonjour, — l'adieu présumé\nd'un mourant, — leur faisait part de la mort du plus rude-à-cuire de\nl'équipage. .\n   A notre entrée les femmes nous dévisagèrent comme les martyres regar-\nderaient les messagers des derniers supplices.\n   En la plus accablée de ces malheureuses je reconnus la fière Dolphine.\nNous échangeâmes un indéfinissable regard, un regard aussi énigmatique,\naussi intrigué que celui qu'on échange pendant une confrontation crimi-\nnelle, un regard dont aucune parole ne pourrait condenser le fluide spé-\ncieux. Lesquels de nos yeux, des siens ou des miens, semblaient vouloir\nravir les uns aux autres le dernier reflet, la suprême image du matelot bien-\naimé ?\n                                                  GEORGES EEKHOUD"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-002", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 20, "page_fin": 25, "titre_corps": "Poèmes et Odelettes", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Valère Gille", "ancre_debut": "POÈMES ET ODELETTES", "ancre_fin": "VALÈRE GILLE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Le Conte de la petite Vieille", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 31, "page_imprimee": 20, "debut_caractere": 34, "fin_caractere_exclue": 1649, "texte": "POÈMES ET ODELETTES\n                     ÉGLOGUE\n\nAmi, c'est le matin. Tout chante; si tu veux,\nIvres du ciel doré, tressant dans nos cheveux\nDes liserons rampants et de vertes myrtilles,\nNous irons nous asseoir sous les tendres charmilles\n Où, parmi les rayons, les doux baisers du vent\nRéveillent les yeux clairs des fleurs, et là, buvant\nDans des corolles d'or les boissons parfumées.\nNous dirons les chansons que nous aurons rimées\nEn l'honneur du printemps, des dieux ou de l'amour.\n O jeu simple et charmant, ô loisirs! tour à tour\nNos vers tout empennés de campanules fraîches,\nHarmonieux, vibrants et vifs comme des flèches,\nS'enfonceront légers dans la cible des cœurs.\nMon cher aîné, commence; et, tendres ou moqueurs,\nLivrons-nous, sans tarder encore, à cette lutte,\nAinsi qu'au bord de l'eau rapide, sur la flûte\nDeux bergers souriants, de lierre couronnés.\nCharment dans le bosquet de leurs chants alternés,\nLes beaux enfants portant l'amphore et les corbeilles.\nIci, sous le cytise, où comme des abeilles\nDans le feuillage bleu voltigent des rayons\nDe soleil, l'ombre vive est propice; essayons\nAux préludes discrets nos lyres     fraternelles.\nComposons de doux lais, de souples villanelles\nEt, sans vouloir creuser le sens de l'univers,\n Trouvons le seul plaisir au charme d'un beau vers.\n\n\n                      L'AUBE\n\nLe soleil, pâle encor, courre dans la forêt.\nLa bruyère s'enflamme, et parfois apparaît\nA travers les massifs d'argent un ciel de gloire.\nUne vive clairière en quelque gorge noire\nRêve comme un étang d'azur; sur les glaïeuls\nDorment des oiseaux d'or et sous les blancs tilleuls\n"}, {"page_pdf": 32, "page_imprimee": 21, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1709, "texte": "                         21 —\n\nOù sourit le sommeil d'enfantines    prairies,\nPrès de la source aux clairs buissons de pierreries,\nLes nymphes se parant de fleurs et de colliers\nFaits du corail tremblant du houx et des sorbiers,\nAvec des gestes lents et d'indolentes poses\nDansent sur le gazon parmi les vapeurs roses.\n\n                     LE JOUR\nUne lueur frémit, la lumière bruine;\nEt soudain, au sommet nacré de la colline\nParaît un enfant nu sur le ciel argenté :\nSon corps éblouissant est né de la clarté,\nL'aurore resplendit sur son divin visage;\nEt voici que sous lui le lointain paysage\nS'éclaire peu à peu de son sourire d'or.\nSur le pic surplombant la plaine il s'avance; or,\nAyant puisé des fleurs dans ses fraîches corbeilles\nIl lance dans l'azur des corolles vermeilles\nQui, par l'air frais et bleu, frémissants  tourbillons,\n Voltigent dans la brise en neigeux papillons;\nEt comme une ombre mauve allonge encore son geste,\nLà-haut, sur le rocher, le bel enfant céleste\nDont les yeux sont d'amour et les lèvres de miel,\nSemble de lys rosés ensemencer le ciel.\n\n                     LA N U I T\nSongeuse et grave, un doigt sur ses lèvres, au seuil\nDu temple noir, drapée en ses voiles de deuil\nOù scintille parfois l'argent larme des astres,\nAux pieds des murs massifs et des larges pilastres\nQu'éclairent les flambeaux aux flammes de lys d'or,\nSous la voûte d'onyx sombre du corridor\nAppuyée, immobile et triste, sur son urne,\nRêve la grande Nuit, pensive et taciturne.\n\n                   A UN AMI\nO nuit sereine.' O calme immense de l'azur!\nL'étang est comme une aube au fond du parc obscur,\nDes brouillards lumineux flottent sur les pelouses,\nLes rossignols vainqueurs des fauvettes jalouses\n"}, {"page_pdf": 33, "page_imprimee": 22, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1750, "texte": "                      —   22   —\n\n\nDans le silence, seuls, se répondent parmi\nLes lilas embaumés du bosquet endormi.\nMais tout se tait. A peine entendrait-on encore\nDans les buissons mouillés les calices se clore\nEt les anges en fleurs glissant du paradis\nTisser, sur les sommets des arbres attiédis,\nDes écharpes de lys, des nappes et des voiles\nAvec les fils d'argent qui filtrent des étoiles.\nViens, cher fidèle, errons dans l'ombre des sentiers\nOù, subtils, voltigeant entre les églantiers,\nDansent sur le gravier de blancs flocons de lune.\nLaissons se pénétrer nos âmes et qu'aucune\nRumeur, aucune voix, d'un trop brusque réveil\nNe troublent le mystère et ce divin sommeil\nQui réunit ainsi nos rêveuses pensées\nComme deux beaux enfants tendrement enlacées.\n\n                    L'ARCHER\n\nIl a franchi les derniers rocs et sur la cime\nDéfiant face à face et le ciel et l'abîme\nIl se dresse, orgueilleux et libre comme un dieu.\nAu sommet du rocher, sur l'orbe immense et bleu\nIl semble en son armure un fulgurant      Génie.\nAu delà de l'espace, en la plaine infinie\nS'enfonce le soleil monstrueux et le soir\nSur le mont lentement monte du fleuve noir ;\nMais là-haut, dominant l'immensité qui sombre,\nDebout dans la clarté, l'Archer vainqueur de l'ombre\nRallume l'astre rouge aux crins de son cimier.\nUn seul rayon encor glisse sur le glacier.\nIl a saisi son arc : d'une courbe puissante\nOn le voit ramener la corde frémissante\nEt soudain, vers l'azur où plane le condor,\nD'un geste large et sûr lancer des flèches d'or.\n\n\n                  J E U N E DIEU\nAppuyé mollement au tronc vert d'une yeuse,\nIl laisse errer ses doigts sur la flûte rieuse :\nLe roseau creux murmure et les sons turbulents\nA travers l'air sonore et frais, pressés ou lents,\n"}, {"page_pdf": 34, "page_imprimee": 23, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1338, "texte": "                     — 23 —\n\n\nS'échappent comme l'eau d'une source argentine.\nDans le soleil un vif papillon qui butine\nArrête sur l'iris tremblant son vol moiré;\nUn berger, un enfant ravi, survient, paré\nD'un chapeau de verdure et de fleurs et la biche\nParaît hors du buisson où la fauvette niche;\nMais lui, tranquille et beau, sous l'arbre, en se penchant\nEgrène au vent léger les trilles de son chant\nTandis qu'a ses côtés un lézard d'émeraude\nL'écoute aussi, charmé, tapi dans l'herbe chaude.\n\n\n            LE JOUEUR DE F L U T E\n\n      Dans le bois d'argent et d'azur\n          Où, lasse de sa course,\n                   la source\n          Forme un bassin plus pur,\n\n      Les yeux enivrés de lumière\n          Le jeune et fol amant\n                   charmant\n          Rêve dans la clairière.\n\n      Il entend mille chants d'accueil\n          Et ravi, sur sa flûte\n                   il lutte\n          Avec un doux bouvreuil.\n\n      Dans la mousse et dans les pervenches\n            Chantent les roitelets\n                  follets\n            Et les fauvettes  franches.\n\n      Mais avec les divins oiseaux\n          Tandis qu'il rivalise\n                 la brise\n          Gazouille en les roseaux ;\n\n     Et sur les lyres de feuillage\n         Les plus légères voix\n                du bois\n         Mêlent leur frais ramage.\n"}, {"page_pdf": 35, "page_imprimee": 24, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1312, "texte": "                      — 24 —\n\n\n      Son cœur bondit et transporté\n          Tout à coup en cadence\n                il danse\n          Ébloui de clarté,\n\n      Ivre de musiques profondes\n           Et rythmant sa chanson\n                  au son\n          Harmonieux des mondes.\n\n\n\n                     CONSEIL\n\nCes fiers adolescents, ces douces jeunes filles\n             Couronnés de jasmins\nQui joignent sous les fleurs tremblantes des charmilles\n             En guirlandes leurs mains,\n\nO maître de leurs jeux! aime-les pour toi-même,\n            Pour ton propre plaisir;\nContempler en son cœur est le bonheur suprême;\n            Garde-toi du désir.\n\nLaisse le sacrifice et l'amour et ses flammes\n             Aux sublimes rêveurs\nQui f ont en larmoyant des odes et des drames\n             Sous les saules pleureurs.\n\nLorsque dans les jardins tu vois les jeunes roses\n             Dans leur mousse s'ouvrir,\nN'es-tu donc pas heureux? Rêves-tu d'autres choses,\n             Parles-tu de mourir ?\n\nSache bien que ces fleurs ne sont en elles-mêmes\n             Que pure fiction ;\nLes posséder serait détruire les emblèmes\n             De ton illusion ;\n\nEt tu saurais trop tard qu'en elles se reflète,\n             Hélas! mensonge vain,\nUn rayon passager de la Beauté parfaite,\n             De l'Absolu divin.\n"}, {"page_pdf": 36, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1116, "texte": "                                 — 25 —\n\n\n         Entre elles et ton cœur laisse une fraîche       image\n                      Toujours s'interposer ;\n         Ami, respecte-la : celui-là seul est sage\n                      Qui sait s'en amuser.\n\n         Aime donc ces enfants comme on aime la vie,\n                      La joie et le soleil;\n         Concentre les rayons de leur âme ravie\n                      En ton miroir vermeil.\n\n         Admire sans vouloir. Leurs yeux pleins de rosée,\n                      D'aurore et de ciel pur\n         Sont des calices bleus où s'est cristallisée\n                      La clarté de l'azur.\n\n         Pour que leurs lèvres soient toujours des nids de mousse\n                     Où chantent les baisers,\n         Ménage tes plaisirs, car l'habitude émousse\n                     Les cœurs bientôt blasés.\n\n         Mais vois! déjà l'automne a rougi la fougère,\n                       Hâte-toi de jouir\n         De la floraison d'or que la brise légère\n                       A f ait s'épanouir.\n                                                        VALÈRE GILLE\n\n\n\n\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-003", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 25, "page_fin": 34, "titre_corps": "Le Conte de la petite Vieille au Chien", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Delattre", "ancre_debut": "Le Conte de la petite Vieille", "ancre_fin": "Louis DELATTRE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 36, "page_imprimee": 25, "debut_caractere": 1116, "fin_caractere_exclue": 1975, "texte": "Le Conte de la petite Vieille au Chien.\n              Tu veux donc entendre de nouveau l'histoire du chien Tromkè\n                qui allait voir la petite vieille femme à l'Hospice?... Et tout\n                au long?... Et il faudra faire : « Hou! Hou ! » comme lui?\n                  Eh bien, dès l'abord, la petite vieille habitait une mansarde\noù venait finir un escalier qui traversait la maison en tournant, se raidis-\nsant, s'étirant de la manière la plus bizarre et la plus amusante — pour\nles locataires ayant de bonnes jambes encore ; car pour l'ancienne, elle\nn'osait plus s'y aventurer qu'à la dernière extrémité. Non, elle ne quittait\nplus guère sa chambrette ; toute sa compagnie, c'était son chien.\n   Il s'appelait Tromkè. Il avait un ventre parfaitement arrondi et la peau\ntendue autant que celle d'un tambour, ce que signifiait son nom, en\n"}, {"page_pdf": 37, "page_imprimee": 26, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2740, "texte": "                                  — 26 —\n\n\nbruxellois. Son pelage clairsemé était d'un brun havane. La tache de son\nmuseau commençait de grisonner, mais ses yeux restaient les plus douces\ntopazes qu'on eût jamais vues. Comme ses dents devenaient mauvaises, il\nmangeait du foie écrasé dans du pain et un grain de sel.\n   Tromkè était gâté de caresses et peu obéissant. Il ne craignait pas de\nfaire endêver sa maîtresse, obligée souvent, en pleine nuit, de se relever\npour lui ouvrir la porte. Pourtant, tu sais, c'était ces jours-là qu'il avait,\naux repas, sa plus grasse pâtée; et je soupçonne la vieille de l'avoir aimé\ncomme un fils, c'est-à-dire le plus fort après qu'il avait été le plus mau-\nvais sujet et le plus durement secoué son cœur. Tu le verras, le coeur des\nfemmes, même des toutes petites vieilles femmes, ne se plaît pas dans la\npaix.\n   Après le dîner, quand Tromkè, de l'allure d'un ventripotent bourgeois\nà qui pèse la chère trop abondante, descendait rôder sur le trottoir, elle\nle suivait des yeux jusqu'au tournant prochain, en se penchant à la fenêtre.\n   C'était une belle fenêtre. Il ne faut point regretter qu'elle n'eût pas de\ngarniture de rideaux, puisqu'on n'en voyait que plus pur le ciel par ses\ncarreaux.\n   Sur la tablette de pierre, dans un vase de terre cuite, achevait de se\nfaner un plant d'héliotrope dont chaque tige restait soigneusement ligotée\nau tuteur. Du côté de l'ombre, il y avait la bouteille à l'huile encolerettée\nde papier gras, et le petit pot de grès pansu pour le tabac (d'une carotte\nparfumée à la civette, finement râpée, et qui se conservait dans une\nmoiteur molle très recherchée).\n   Et de là, jusqu'au loin, roulaient les vagues des toits bleus et rouges\nOn distinguait les bacs de zinc moussus des gouttières ; les ponts minus-\ncules des cheminées en poterie bâillant en mille attitudes ; les cordes où\nséchaient les loques au vent ; dans le puits de quelque cour, un bout de\ntreille où grimpait un sarment de verdure et la tache sanglante des briques\nusées et écurées. Tout près, le tuyau d'un atelier venait cracher sa vapeur\navec un bruit brusque, rythmé comme une respiration.\n   Si amusante que fût la fenêtre de la petite vieille, elle se trouvait au\nsurplus un très commode poste d'observation. Au matin des dimanches, il\nne manquait jamais qu'un voisin ou bien l'autre ne vînt solliciter de pou-\nvoir observer, d'ici, la rentrée de ses pigeons voyageurs partis en concours.\n   L'homme marchait sur ses bas ; il retenait son souffle quand un de ses\noiseaux s'abattait sur le toit, secouait ses plumes, puis brusquement, fai-\nsant basculer le petit pont servant de clôture, plongeait dans le pigeon-\nnier. L'homme, alors, s'encourait, en renversant tout sur son passage et\n"}, {"page_pdf": 38, "page_imprimee": 27, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2712, "texte": "                                    — 27 —\n\n\n sans fermer la porte, ni remercier l'hôtesse de sa complaisance; car les\n gens, vois-tu, du moment qu'ils ont ce qu'ils voulaient, perdent leur dou-\n ceur et vous bousculent : Et si tu as obligé quelqu'un, retire-toi sur le\n côté et laisse-le se sauver. Mais tu le sais déjà, puisque je t'ai souvent\n conté l'histoire!\n    Je n'ai, non plus, à te faire le détail du logis en question. Les agaçantes\n ménagères qui frottent leurs cuisines, du matin au soir, l'auraient, peut-\n être, trouvé sale et désordonné. Ah ! ne les crois pas. Regarde plutôt la\n petite vieille souriante, accroupie sur sa chaise basse, et toutes les choses\n du ménage, vivant autour d'elle, sous sa main, comme de bonnes choses\n usées et polies entre des doigts familiers; leur couleur discrète te caressera\n à la façon d'un tableau de Chardin, le peintre qui montra l'âme des hum-\n bles objets qu'on croyait morts.\n    Voilà la table de bois que tous les écurages ont rendue rèche et où\n court le relief en ovales polies des fibres plus dures. Sur un angle, il y a une\n jatte de fa'ience côtelée à fleurs bleues, pleine de café au lait qui fait un rond\n brun-havane doucement harmonieux ; une tranche de pain couleur du soleil\n sur de la paille et bordée de sa croûte rissolée-, au bout d'un couteau à\n manche de bois noir, une crotte de beurre éclatante, comme en or... Et\n bonne-maman avance une main tremblante ; la peau, piquetée de son, est\ntendue sur le creux du dos amaigri; l'épiderme, mince comme une pellicule\nd'œuf, luit et laisse voir le lacis des veinules bleues.\n    N'est-ce pas, que ces objets aiment l'ancienne et se pressent à lui tresser\n un cadre de sourires et sont comme les rubans de ton bonnet écossais à\nchardons brodés qui venaient voleter sur tes pommettes fleuries quand tu\nétais encore plus petite, chère petite?\n   Tromkè, sa promenade terminée, grattait à la porte. Il entrait, faisait\nquelques tours pour s'assurer que tout était resté en place et la bonne-\nmaman disait :\n   — Tromkè, je vais faire le café du goûter.\n    Et elle le faisait. C'était du café Jacqmotte d'un juste prix. Son parfum\ncoïncidait parfaitement à celui de l'âme de notre petite vieille. Elle le mou-\nlait lentement, et finement, en un moulin à trémie de cuivre bosselée,\nqu'elle tenait serré ferme entre ses genoux; la manique, je m'en souviens,\nétait une bobine dévidée. Elle secouait soigneusement la caisse pour qu'il\nne restât pas, attaché au bois, un grain de la précieuse denrée. Si de la\npoudre y collait, elle disait : « Le temps va changer », car c'est un signe\nde pluie. Puis, tout en brassant la liqueur je te rapporterai, un autre jour,\nles propos de la cafetière brune) :\n"}, {"page_pdf": 39, "page_imprimee": 28, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2680, "texte": "                                   — 28 —\n\n\n    — Te voilà, Tromkè, murmurait la bonne femme. Le méchant garçon !\n Il passe, dans la rue, sa journée tout entière et, de ce qu'il a vu, il ne veut\nrien conter à sa maîtresse! Pourtant, j'en suis sûre, au trottoir, il n'y en a\nque pour lui. Devant la première chienne venue, Tromkè prend ses plus\nbelles manières. Mais pour la bonne-maman qui fait le goûter, non, jamais\n une parole ! Ah ! le brigand !\n    Ne va pas t'y tromper. Les mots ne disent pas tout ; entre les miens n'y\na-t-il pas, pour toi, les caresses et les baisers? Les propos de l'aïeule dégui-\nsaient mal son amitié pour le coureur à gros ventre, Tromkè le négligent ;\nle vieux cœur ne savait cacher qu'on aime qui vous dédaigne...\n    Le soir tombait. La vieille soupait de deux pommes de terre rôties dans\nle poêle, puis se mettait au lit. Tandis que le chien, couché en rond dans\nson panier, bougonnant, ronchonnant, se retournait, cinq minutes durant,\navant de s'endormir. Certaines nuits, il marmottait entre ses dents, jusqu'à\néveiller sa maîtresse\n    — Il rêve, disait celle-ci, à la chienne du papetier, qui a un paletot de\ndrap bleu et un collier à grelots.\n    C'était vrai. Tromkè, souvent, poussait aussi de gros soupirs, tout en\ndormant et, d'autres fois, de petits rires. Les chiens sont heureux et se\nréjouissent en leurs rêves, ou y souffrent et se plaignent autant que des\nhommes. J'en sais même qui, dans la veille, comme nous aussi, se plaignent\nsans souffrir.\n    Telles, pour nos deux amis, les journées se recommençaient l'une l'autre\ndélicieusement. Tu as bien vu que Tromkè était quasiment son fieu, à la\npetite vieille; et tu as entendu qu'elle lui disait tout ce qui la touchait ..\nS'il avait consenti à parler un peu plus, ils auraient été comblés.\n    Car ces cœurs simples vivaient de rien. Le sentiment de leur douce\namitié était assez pour les nourrir. Ils étaient parfaitement heureux. Il est\ndes âmes que n'ont point desséchées les fièvres, que n'ont point harassées le\ntumulte du monde: un souffle léger comme un murmure dans les bouleaux\nsuffit à les rafraîchir. Ainsi, les enfants n'ont cure du vin; ils boivent, aux\nprés, avec leurs paumes pour écuelles, l'eau claire des rus ; et ils sont gais !\n   Voilà, avec tout cela, la félicité des compagnons ne devait cependant pas\ndurer.\n    Un jour, la fille mariée de la petite vieille vint annoncer qu'après bien\ndes sollicitations, allées et venues, à l'aide de nombreux « papiers » couverts\ndes signatures de beaucoup de gros messieurs à chaînes d'or, elle avait\nobtenu que sa mère entrât à l'Hospice.\n    C'est un asile pour les grand'mères qui sont pauvres ou que leurs enfants\n"}, {"page_pdf": 40, "page_imprimee": 29, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2674, "texte": "                                  — 20 —\n\n\nn'aiment plus. Elles y viennent mourir, quand leurs yeux sont usés et que\nleurs longues mains jaunes sont gourdes déjà.\n   Elles ne peuvent apporter, là, rien de chez elles. On les prend; on les\ncase ; et chacune a sa place où elle vit en suivant le règlement. C'est très\nvite arrangé.\n   Petite grand'maman fit ses adieux à Tromkè. L'ingrat ! C'est à peine s'il\nétait assez tôt rentré pour recevoir ces caresses si tendres, ces baisers si\naffectueux. Elle s'était mise à genoux; il ne voulait pas se laisser toucher,\net pour le rattraper, elle se traînait péniblement à terre, mais en vain,\ncar elle ne voyait plus clair dans ses larmes. Il répondit seulement :\n« Hou! Hou ! » et s'enfonça dans son panier Le mauvais garçon, en un si\ntriste moment, ne pensait qu'à paraître fort, à faire croire qu'il était presque\nindifférent au départ de l'ancienne! Cependant, quand il entendit se refermer\nla porte sur elle, il ne put se retenir d'aboyer. Mais sa maîtresse ne\nl'entendit pas, et ce fut la punition de Tromkè ; car tu sais que le bon Dieu\npunit les chiens aussi.\n   Le lendemain, on débarrassa la mansarde. Le chien passa dans le\n ménage de la fille où on l'acceptait parce qu'il était très vieux et ne pouvait\nguère tarder à mourir.\n   A son nouveau logis, on lui donnait sa pâtée; et qu'il s'encourût, après,\nà droite ou à gauche, personne ne s'en inquiétait. Ici, plus d'affectueux\ntansements. Ici, on ne lui demandait pas s'il boudait. Et s'il grognait, on le\nbattait. C'est alors qu'il pensait à la bonne maîtresse en allée !\n   Celle-ci était installée dans la grande demeure de la rue qui monte si\nfort, et est bordée, autant que de maisons, de murs couverts d'affiches\nbariolées. De-ci, de-là, au-dessus du faîte, un arbre des jardins passe la\ntête et secoue ses branches, comme pour faire signe bonjour.\n   La haute porte est close; les rideaux des fenêtres régulièrement tirés.\nAinsi que les baies symétriques, l'intérieur de l'Hospice est parfaitement\nrangé. Le balancier y découpe la journée en tout menus morceaux et en\nsuivant les lignes du cordeau.\n   Le changement de sa vie fut fort pénible à l'ancienne: elle resta, quelques\njours, dépaysée tout à fait.\n   Dans son costume de pensionnaire, elle ne savait trouver, qu'en tâton-\nnant, la poche de son mouchoir et sa tabatière. La bride de son bonnet noir\nla grattait au menton.\n   Ici, elle n'avait plus rien à faire. Son café, on le lui donnait tout chaud.\nElle pouvait tourner ses pouces, car ses compagnes, les autres vieilles,\ngardaient jalousement le bout d'occupation qu'elles avaient trouvé, et,\négoïstement, se serraient dans leurs coins en répétant :\n"}, {"page_pdf": 41, "page_imprimee": 30, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2622, "texte": "                                    — 30 —\n\n\n     — Une telle, quelle paresseuse! Toujours les bras ballants!\n     Et, ainsi parlant, celle-ci frottait plus allègrement le soulier qu'elle\n  tenait, et celle-là plissait le front tant elle s'appliquait à repriser un bas.\n   Bref, notre petite bonne-maman commençait à se ronger quand mourut une\n  pensionnaire; et elle obtint enfin, en la remplaçant, d'éplucher les herbes\n  des cuisines.\n     Entre nous, c'était le plus agréable poste. Tous les matins, les légumes\n  arrivaient du marché, mouillés encore de rosée. Tu comprends aussi qu'elle\n  croquait parfois un bout de navet rosé et piquant, ou un cœur de laitue\n  tendre et délicieusement amer. Surtout, elle pouvait dire avec satisfaction :\n    — Comme je suis occupée! Non, aujourd'hui, je n'aurai pas fini ma\n  tâche... Ah! ne me parlez pas!\n    — Ploc!\n    C'étaient les morceaux qui tombaient dans l'eau du bassin, à ses côtés.\n  Elle remontait vigoureusement son écours, solidement rassujettissait ses\n  besicles. Elle ne pouvait pas perdre une minute !\n    La seule distraction qu'elle se permît était de lever un coin du rideau et\n de jeter, à la dérobée, un regard dans la rue.\n    — La voisine d'en face est une parfaite ménagère, disait-elle alors,\n comme, moi-même, j'étais jadis. Le trottoir et le pas de sa porte sont nets à\n toute heure du jour...\n    Tromkè, cependant, cherchait partout sa maîtresse. La liberté où on le\n laissait, à présent, touchait à l'abandon. Il le sentait amèrement. A part\n soi, il se représentait souvent le tort qu'il avait, jadis, de bouder à sa\n bonne maîtresse ; et, à ses tendres caresses, de ne répondre que par des\n grognements.\n    Où la retrouver? Il allait, infatigable, par les petites rues de l'environ...\nIl entra chez la verdurière où la vieille, si longtemps, avait pris ses provi-\n sions. Elle n'y était pas. Non plus au cabaret du Cheval blanc où elle\n buvait parfois un demi-verre. Et la laitière le chassa du corridor de sa bou-\ntique où il s'était installé pour ses recherches. Aux carrefours, Tromkè\ndésespéré, s'arrêtait de courir et jappait longuement et d'une manière plain-\ntive en tournant de tous côtés la tête.\n- Tout à coup, la vieille qui pelurait les légumes à l'Hospice reconnut sa\nvoix. En tremblant d'émotion, elle ouvrit la fenêtre et se pencha sur la rue.\n    — Tromkè ! Tromkè, mon amour ! cria-t-elle.\n, Le chien leva la tête et apercevant sa chère maîtresse, il se mit à courir\nen rond sans pouvoir articuler un cri. Puis, au milieu du pavé, il allongeait\nles pattes de devant, battait le sol de sa queue et bondissait. Enfin il se mit\n"}, {"page_pdf": 42, "page_imprimee": 31, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2454, "texte": "                                   — 31 —\n\nà aboyer, tandis que petite bonne-maman claquait des mains, penchait la\ntête à droite, puis à gauche et répétait :\n   — Tromkè ! Tromkè, mon amour !\n   Ils restèrent longtemps dans cette posture. Elle s'enquérait de nouvelles,\npuis racontait ce qu'elle faisait. Il écoutait en murmurant doucement de\njoie, ou se mettait brusquement à tournoyer en gambadant. Après, ils se\ndévisageaient l'un l'autre encore, muets et attendris.\n   Puis Tromkè s'en vint contre le mur et l'a'ieule se pencha pour le\ntoucher. Quoiqu'elle fût au rez-de-chaussée et que Tromkè, d'ordinaire si\nbalourd, se fût dressé sur ses pattes de derrière et tendît le cou, elle ne put\nl'atteindre. Il s'en fallait de peu ; elle essaya une seconde fois; mais enfin\nelle ne savait pas, et Tromkè se laissa retomber. Petite bonne-maman eut\nalors une bonne idée. Prenant son bâton, elle y attacha son mouchoir\nmaculé de tabac et le passant par la fenêtre, voilà qu'elle put toucher\nTromkè. Du bout de la loque rouge, elle se mit à le caresser longuement.\nEnfin elle lui dit de se lever, d'être raisonnable et de s'en retourner bien\nsagement à la maison. Et il partit et elle referma la fenêtre.\n   En se rasseyant, la bonne vieille frotta le brouillard qui obscurcissait ses\nlunettes, et s'appliqua à ses légumes sans pleurer une larme. Il est vrai qu'elle\nne cessa d'agiter les lèvres minces de sa bouche édentée durant toute la\njournée où Tromkè l'était venu voir, de si loin, et tout seul !\n   Chaque jour, désormais, Tromkè se remettait en route pour l'Hospice.\nAu coin de la rue, près du mur fleuri d'affichés jaunes et roses, il criait :\n   — « Heuw! Heuw! » Quelques pas plus loin : « Heuw! Heuw! »\n   J'arrive, que cela voulait dire, tu comprends. Enfin, devant la fenêtre, il\ns'asseyait et répétait :\n   — Heuw ! Heuw ! Heuw! Je suis ici, bonne maîtresse ! Bonne maîtresse,\nTromkè vient vous dire bonjour ; ouvrez !\n   La petite vieille ouvrait le carreau. Elle tenait dans une main son cou-\nteau de cuisine; dans l'autre, la pomme de terre d'où pendait le tire-bouchon\nde la pelure.\n   — Ah! Ah! disait-elle. Voilà donc Tromkè? Et elle continuait de causer\navec lui.\n   Tromkè revint tous les jours, tous les jours.\n   — Tromkè, te souviens-tu du panier rond où tu couchais sous mon lit?\n   — Heuw!\n   — Et du liard de foie que j'achetais pour ton dimanche?\n   — Heuw!\n   — Et du soir que tu ne rentras pas et où je te cherchai bien tard,\n"}, {"page_pdf": 43, "page_imprimee": 32, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2592, "texte": "                                   — 32 —\n\n\npar tout le quartier? Tu étais blotti dans l'allée des Trois Perdrix. Tu\nattendais le papetier qui buvait là son verre, accompagné de sa jolie\nchienne frisée... Ah! coquin! Je dus te prendre dans mes bras. Tu me\nmordais et te voulais sauver pour courir de nouveau à ton péché!\n   — Heuw! Heuw!\n   Les pensionnaires de l'Hospice connurent bientôt la visite que leur com-\npagne recevait. Elles voulurent voir Tromkè et chacune conservait pour\nlui un morceau de sucre candi. Quand il arrivait, tous ces vieux visages\nridés, dans le cadre de la fenêtre, n'exprimaient qu'un sourire. Bientôt il sut\nles distinguer. Il jappait aux caresses que, l'une après l'autre, elles lui fai-\nsaient par l'intermédiaire du mouchoir noué à la crossette...\n   Si bien que je crois qu'on le chérit trop. Sans cesser d'aimer ses amies de\nl'Hospice, Tromkè, en cela déraisonnable comme un homme, peu à peu\ntint moins à ces caresses qu'il ne devait plus solliciter. Il oublia les tristes\njours où il les mendiait. Pour peu qu'on l'eût fait attendre à la fenêtre, il\nreprenait ses airs boudeurs et dédaigneux.\n   Un jour, il ne ramassa pas le morceau de sucre qu'on lui avait jeté. Un\nautre, il s'en alla, en pleine conversation, prétextant un rendez-vous, et\nlaissant les vieilles, morfondues, le rappeler en vain en lui faisant des signes.\nDes trois après-midi se passaient entre ses civilités; et il ne s'excusait pas;\nil ne trouvait pas un mot de regret !\n   Pleine de tristesse, petite bonne-maman lui dit, une fois, d'un souffle de\nvoix :\n   — Tromkè n'aime plus sa maîtresse ! Elle devient très vieille pourtant et\nelle est malade; elle va mourir bientôt Et Tromkè ne vient plus près\nd'elle qu'à contre-cœur. Que Tromkè pense bien qu'il ne la verra plus\nlongtemps !\n   Ce chien n'était que léger, à la façon d'un enfant gâté, et non méchant.\nLes paroles de sa maîtresse l'avaient si vivement touché qu'il se promit de\nne plus retarder d'un moment ses visites. Le lendemain, il quitta donc sa\nmaison pour être, avant l'heure, à l'Hospice.\n   — Je veux montrer à ma maîtresse que je l'aime toujours, disait-il, en\nbalançant la queue et se hâtant, dans le feu de ses bonnes résolutions.\n   Ah ! pourquoi trouva-t-il, au seuil du cabaret des Trois Perdrix, la\nchienne frisée du papetier? Elle attendait dans l'allée son maître qui buvait\ndu lambic.\n   Tromkè, il faut le dire, passait outre. C'est elle qui fit : « Hou! Hou! »\nAlors seulement, il tourna la tête; mais ce n'était que pour saluer.\n   — Hou! Hou ! répéta la jolie chienne. Eh bien, Tromkè? Est-ce de telle\n"}, {"page_pdf": 44, "page_imprimee": 33, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2534, "texte": "                                   — 33 —\n\n façon qu'on témoigne, aujourd'hui, à la Frisée, cette tendresse qu'on se\n mit si souvent en peine de lui montrer?... Oui, oui ! On voulait lui en faire\n accroire. Mais on n'est qu'un volage galant. Même, en ce moment, Dieu\n sait où l'on court !\n    Voilà, comment expliquer à une chienne en paletot de drap, qu'on est\n pressé, qu'on va voir, à l'Hospice, sa bonne-maman qui est vieille et\n malade?\n    — Avec un petit pot de beurre et un petit pot de galettes, n'est-ce pas, et\nune bouteille de vin, dis?\n    — Mais non ! C'est dans une autre histoire, cela. Regarde, justement,\n voici le papetier. Il essuie sa bouche et fait : « Broum ! Broum ! » Il tire sur\n sa pipe et siffle sa chienne.\n   Tromkè suivit la Frisée. Il voulait lui dire deux mots à l'oreille, puis\ns'en aller bien vite. La coquette le regardait approcher et à l'instant qu'il la\ntouchait, elle sautait de l'autre côté de son maître. Celui-ci marchait\n toujours; Tromkè ne savait abandonner la méchante; et l'heure passait.\n   — A présent, se disait notre chien, je devrais être devant la fenêtre ; petite\ngrand'maman y est déjà... A ce moment, disait-il après, il est trop tard Je\nne suis pas à ma parole, au lendemain de mes promesses! Que pense-t-elle?\n    Et la chienne du papetier ne voulait toujours pas écouter.\n   — Hou ! Hou ! faisait-elle. Quel air penaud vous avez aujourd'hui,\nmonsieur Tromkè! A vos oreilles basses, on croirait que vous ne nous\nsuivez qu'à regret... Quoi, vilain, c'est pour fuir que vous guignez les rues\nlatérales?... Allez-vous-en donc!... Allez-vous-en; rien ici ne doit vous\nretenir; car, en vérité, la moindre faveur, je ne l'accorderais pas à un\nmalotru qui ne me rend ses respects que d'un air contraint et de si mauvais\ncœur!\n   Malgré ses reproches, Tromkè ne laissait pas la chienne frisée. L'heure\ndu rendez-vous à l'Hospice, depuis longtemps, était passée — et elle, elle\nne le regardait même plus!\n   Au retour, la course faite, il s'arrêta. Il s'assit sur la bordure du trottoir,\nprêt à bondir, cependant, au moindre signe de l'impitoyable. Mais elle ne\nl'appela pas.\n   — Coquette ! Demoiselle ! aboya-t-il alors avec colère.\n   Il était désespéré. Homme, il se fût, ce soir-là, enivré d'alcool.\n   Il avait tout manqué, n'avait eu son désir, ni tenu sa promesse. Et le\ncœur des chiens est tendre. Celui de Tromkè pleurait.\n   C'était déjà presque la nuit. Il voulut cependant passer devant l'Hospice.\nS'asseyant devant la fenêtre il fit : « Heuw ! Heuw ! » doucement, comme\n"}, {"page_pdf": 45, "page_imprimee": 34, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2179, "texte": "                                  -   34   -\n\nen riant; oui, comme en se riant d'une farce innocente qu'il aurait, par\namitié, jouée à sa bonne vieille.\n    Hé! hé! un petit tour. Heuw! Heuw! Mais il se gardait bien de le\nlaisser durer.\n    Elle ne venait pas. Par la fenêtre, des ténèbres s'épaississant, on voyait\nseulement sortir, peu à peu, une lumière qui semblait dormir tout au fond\nde la chambre.\n   Tromkè ne s'impatientait pas. Il recommençait d'appeler. Il attendait,\nplein de soumission, que sa bonne maîtresse vînt tirer le carreau.\n    Il fermait aussi les yeux, ou les détournait, l'espace de quelques secondes;\npuis fixait brusquement la lueur pour voir si elle n'avait pas bougé un peu,\n dans l'entre-temps. Notre pauvre Tromkè, ainsi, se redonnait, lui-même,\nde l'espoir un instant.\n    La lumière resta immobile, impitoyable, toute la nuit ; et le rideau tiré.\nA la pointe du jour, Tromkè s'en retourna.\n    Il revint, dans l'après-midi, et le jour suivant, puis après, et puis après.\n Posé sur son derrière, il aboyait si tristement à la fenêtre fermée !\n    Une vieille y parut, un jour. Quand le rideau tressaillit, Tromkè allongea\nses pattes pour bondir en avant. Hélas, ce ne fut pas celle de sa maîtresse,\nce fut une voix étrangère qui dit, dans la chambre :\n    — Eh! Venez donc voir! C'est le chien de Caroline qui aboie dans la\n rue!... Tromkè, tu ne sais donc pas que ta maîtresse est morte. Elle t'a\nlongtemps attendu, l'autre jour. Tu n'es pas venu. Elle est morte...\n    Tromkè avait fini. Peu après, il alla rejoindre son ancienne. En considé-\n ration du chagrin qu'il ressentit, pour sûr, elle lui aura pardonné sa faute.\n    Tu sais, au paradis, les bons chiens dorment sous les sièges de leurs\n maîtres, dans la pose où, sur les tombeaux, aux pieds des effigies de pierre,\nveillent les lévriers. Et c'est saint Roch qui a le plus beau chien.\n    Répète donc la fin, amiette.\n    — Eh bien, Tromkè est allé au paradis près de sa petite bonne-maman,\n et il joue toute la journée avec saint Roch.\n    — Ah! tiote, n'oublie jamais qu'il faut sourire à ceux qui nous\n caressent.\n\n                                                      Louis DELATTRE"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-004", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 35, "page_fin": 36, "titre_corps": "Vers", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Severin", "ancre_debut": "VERS ÉPHÉMÈRE", "ancre_fin": "FERNAND SEVERIN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "PROSES LYRIQUES", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 46, "page_imprimee": 35, "debut_caractere": 58, "fin_caractere_exclue": 1467, "texte": "VERS\n                     ÉPHÉMÈRE\n\nVois! J'apporte un butin de tristesse et d'ennui,\nUn deuil est dans les voix, une ombre est dans les yeux ;\nLe seul pressentiment du soir et de la nuit\nAttriste au fond des eaux le bleu reflet des cieux.\n\nToute fleur se flétrit dans la main qui la cueille.\nPendant que tu parlais à mi-voix, tout à l'heure,\nDes roses s'en allaient, dans l'ombre, feuille à feuille :\nElles m'ont fait penser à la fuite de l'heure.\n\nL'espoir, tel qu'un rosier effleuré par l'hiver,\nS'effeuille, à peine éclos, dans le soir rose et bleu.\nTout passe; l'ombre pâle est fille du jour clair;\nMême la bienvenue a le son d'un adieu.\n\nPlus d'un péril à vaincre invitera tes armes...\nPlus d'une enfant recluse en la forêt hantée\nRepose, ô doux printemps, captive de tes charmes,\nHeureuse, les yeux clos, non pas morte, — enchantée'.\n\nVa-t'en! La Belle-au-bois, que suscitait mon cor,\nSe rendormait déçue, avec un geste las...\nRespecte en ses yeux clos ton désir vierge encor ;\nAime-la, si tu veux; mais ne l'éveille pas!\n\nEst-il un enclos vierge, un jardin  solitaire,\nOù la main, que séduit une aussi fière proie.\nCueille sans la flétrir la gloire du parterre?\nUn monde où le regret ne trouble pas la joie?\n\nUne brise d'automne erre parmi les fleurs,\nCette heure est inquiète et tendre comme s'il\nPassait de grands essaims d'ombres qui vont ailleurs;\nLa beauté des lointains parle d'un vague exil...\n"}, {"page_pdf": 47, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 668, "texte": "                                   — 36 —\n\n\n                               L'ÉTRANGER\n\n       Tous ceux qu'il a ravis sourient, en y pensant :\n       Qui n'a pas entendu ce langage innocent\n       Ne sait ce que la voix peut avoir d'angélique.\n\n       Une voix qui s'éloigne, un rayon qui s'éteint,\n       Ont seuls cette douceur mêlée à ce lointain ;\n       Ses mots, même incompris, sont toute une musique\n\n       Dis-nous! As-tu connu nos troubles, étranger?\n       S'ils ont touché ton cœur, ils ne l'ont pas changé:\n       Il règne en ta parole un calme évangélique.\n                                                    FERNAND S E V E R I N\n\n\n\n\n                  "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-005", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 36, "page_fin": 37, "titre_corps": "Proses lyriques", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "PROSES LYRIQUES", "ancre_fin": "ARNOLD GOFFIN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 47, "page_imprimee": 36, "debut_caractere": 668, "fin_caractere_exclue": 1971, "texte": "PROSES LYRIQUES\n                                 MIRAGES\n\n                                       I\n\n               Hantée jusqu'alors de mélancolie, cette vesprée marine s'illustra,\n                tout à coup, de la seule et naïve splendeur innocente de sa\n                présence ; l'obsédant paysage s'ennoblit encore de l'apparition\n                furtive de sa fine et nerveuse silhouette; de sa grâce élégante\nsous le simple costume au large col enfantin d'où s'érigeait — fleur d'ardeur\net de fierté spirituelles, — son irritante et douce figure hardie.\n   Charmante tête aquiline, pur profil volontaire auxquels les boucles\ncourtes et drues de ses cheveux noirs imposent un viril et magnétique dia-\ndème ; — et ses blonds sourcils ; le délice tendre de ses yeux bleus voilés de\ntransparentes paupières intimidées ; son teint hâlé que la fraîcheur du sang,\nla nouveauté et la pudeur de la vie avivent et carminent ; ses exquises lèvres\nimpollues; — une parure d'ingénuité divine...\n   Désinvolte, aussi, et langoureuse, sa démarche associe la candeur à\nl'énergie, témoigne la sûre puissance, la suprématie native, légitimées de\nséduction irrésistible, de ce puéril tyran, impérieux et timoré, noir et blond,\net en qui semblent fiancées la morbidesse italienne et la jeune audace bri-\ntannique.\n"}, {"page_pdf": 48, "page_imprimee": 37, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2445, "texte": "                                 — 37 —\n\n   La malice et la douceur, le juste orgueil et la juvénile impertinence de sa\nbeauté règlent la chaste majesté adorable de son corps svelte, l'espiègle\nimpudence de son regard humide. Limpides joyaux sensibles, azur liquide\nparsemé d'étincelles, ses yeux radieux et sombres traduisent la folle ambi-\ntion turbulente, la témérité magnifique d'une âme vierge, la généreuse et\npartiale jalousie d'un cœur immaculé...\n\n   — A longues lames roides, rudement, l'inexorable mer violacée déferlait,\nl'ornière profonde de ses flots moirée de triste et mourante écarlate...\nAu ras de l'horizon tendu de surnaturelle soie verte, moite et décolorée,\nune ondulante et mince nuée grisâtre s'allongeait : monstrueuse panthère\naccroupie, le pelage frémissant de convoitise féline, et prête à s'élancer\nd'un bond élastique sur sa proie dérisoire : le soleil ensanglanté !..,\n\n\n                                     II\n\n   Tes yeux, tes beaux yeux ternis prennent la teinte résignée d'un farouche\nocéan, et sans grèves, dont la morne vague irrésolue naviguerait vers l'infini\ninespéré et l'inconnu ; — mais, au reflux enthousiaste du sang, leur chan-\ngeant iris se spiritualise d'onctueux et sombre azur et d'extase; et ce m'est,\nalors, comme une épiphanie nocturne, une fête religieuse et chantante,\ncélébrée sous l'ascension fière et la tendresse des astres.\n   Humectées, aussi, et pâlies, — aux jours d'inquiétude heureuse et de\nnonchaloir, — ces dures émeraudes réverbèrent l'ingénuité primitive, le\nfrisson avant-coureur du printemps en une agreste contrée, très pauvre et\nnoble.\n   Meurtrières pensives desquelles filtre un rayon nostalgique, — sourde-\nment elles luisent, quelquefois, ces fascinantes prunelles, du vert lacustre\ndes étangs torpides, engourdis par la contagieuse majesté pourprée du\ncrépuscule, au milieu des hauts peupliers royaux.\n   Mais la colère frappe ton regard du vitreux éclat des noirs glaciers, des\nsolitaires lagunes alpestres, où — haleine évaporée sur l'émail froid de\nl'acier, — fuit l'ombre carnassière des oiseaux de proie, dont le vol troue\nla nue taciturne.\n   Et, trop souvent, le prisme suggestif se décompose et se trouble; entre\ntes paupières flétries, sur le champ sinistre d'un ciel glauque, diapré de\njaune équivoque et lilieux, — des nuages passent, monotones, alourdis de\npluie malsaine et de poussière.\n                                                     ARNOLD GOFFIN"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-006", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 38, "page_fin": 49, "titre_corps": "Le Vagabond", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Hubert Krains", "ancre_debut": "LE VAGABOND", "ancre_fin": "HUBERT KRAINS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 49, "page_imprimee": 38, "debut_caractere": 70, "fin_caractere_exclue": 2555, "texte": "LE VAGABOND (1)\n                                         Mon plaisir serait d'aller toujours droit devant\n                                       moi, sans savoir où, et de voir toujours des pays\n                                       nouveaux.\n                                                                   CH.   BAUDELAIRE.\n\n\n              En ce jour de kermesse, des paysans sont affalés sur les chaises\n                et les bancs d'un estaminet. Silencieux comme des chrétiens\n               à l'office, ils paraissent également plus las que s'ils avaient\n               cheminé pendant des heures et des heures, par le vent et par\nla pluie, derrière leurs bœufs et leurs chevaux, au milieu des campagnes\ninclémentes et sous un ciel renfrogné d'automne.\n   Les vieux ont des casquettes à grandes visières, des blouses déteintes,\ndes pantalons trop courts, des souliers difformes et bien cloutés dont ils\nont assoupli le cuir en les frottant avec une couenne de lard. Leurs mains\nmi-ouvertes, aux doigts spatulés et encroûtés de terre, ressemblent à des\noutils mal récurés. Tandis qu'ils têtent, avec un léger claquement des\nlèvres, les tuyaux de leurs pipes, sur leurs yeux tristes et sombres comme\ndes jours de souffrance, les paupières s'abaissent et se relèvent avec une\nautomatique lenteur. Nulle pensée ne palpite en leurs cervelles. Ils\nn'ont plus de désirs, plus d'espoirs. Derrière eux, il y a des jours sans pain,\ndes maladies, des cadavres ; la bise les a fait grelotter, l'hiver, au coin de\nl'âtre; ils ont hoqueté dans les cimetières; souvent, à genoux, les mains\njointes, au bord d'une route, au coin d'un bois, ils ont imploré, oh ! bien\ninutilement, les Vierges miraculeuses ; — et maintenant, ils sont pareils aux\narbres morts dont les branches noires se courbent docilement quand le vent\nles flagelle.\n   Les jeunes sont rasés de frais, ils ont les cheveux pommadés et fument\ndes cigares d'un sou, qu'ils approchent et écartent de leurs lèvres avec d'in-\nfinies précautions, car des flammêches, en tombant, pourraient endommager\nleurs sarraux — des sarraux neufs, luisants, striés de nombreux plis, et\nqui s'évasent autour de leurs corps à la façon des crinolines. Eux aussi\nsont muets. Au milieu du village, un orgue de Barbarie remplit cependant\nl'air de sa musique langoureuse, mais leurs cœurs refusent de s'éveiller à\ncet hallali de l'amour et de la joie, comme s'ils en soupçonnaient la traî-\n\n\n  (1) Des Histoires lunatiques, à paraître prochainement.\n"}, {"page_pdf": 50, "page_imprimee": 39, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2757, "texte": "                                  -   39   -\n\ntrise, et s'ils devinaient qu'un jour ce même orgue reviendra à la même\nplace, jouera le même morceau et que cela retentira alors dans l'espace\ncomme le De Profundis de leurs illusions et de leurs espérances !\n   Tous donc s'enfoncent dans une torpeur où l'oubli miséricordieux endort\nleur pensée, et si profondément que c'est à peine s'ils s'aperçoivent de l'ar-\nrivée d'un intrus qui va s'asseoir sur une chaise, à côté du poêle.\n\n   Cet homme est très grand et plus sec qu'un ascète, avec deux yeux de\nfièvre dans une face anguleuse. Il semble que les soleils caniculaires, la\npoussière des routes et l'eau du ciel aient désagrégé son corps, car il est usé\net cannelé de rides ainsi que ces statues de plâtre qu'on trouve dans les\nparcs abandonnés. Son pantalon de velours brun, blanchi aux genoux, est\nretenu par une corde qui lui ceint les reins, sa chemise a perdu ses bou-\ntons et l'on voit, par l'ouverture de sa camisole, les poils grisonnants de sa\npoitrine. Deux mêches de cheveux, s'échappant de dessous sa casquette,\ncollent des plaques fauves à ses tempes. — Il croise les jambes, allume sa\nbouffarde, avale un verre, puis un autre, et dévisage avec impertinence les\nmornes consommateurs qui l'entourent.\n\n    — Je suis né ici, s'écrie-t-il tout à coup... Ici! répète-t-il, en frappant\nviolemment son pied contre le sol. Dans ma jeunesse, il y avait une chau-\nmière en torchis, à cet endroit. Maintenant, c'est une jolie maison ! Une\nmaison en briques... Hum! Hum!... Ah! je connais votre pays! J'ai\nretourné cette terre! (De nouveau, il frappe le parquet d'un violent coup\nde pied.) J'ai porté, ici, du mortier sur mes épaules, des sacs de charbon\nsur mon dos. Ce brigand-là, fait-il, en montrant du doigt, avec un geste\nde colère, à travers la fenêtre, le soleil que voile à demi un nuage cendré,\nm'a souvent grillé la peau! Mais il y a longtemps de cela... longtemps!...\nIl y a des années que j'ai pris possession du monde, — (et son bras allongé\ndécrit un demi-cercle devant lui). Je suis parti sans sou ni maille. Je m'en\nsuis allé à l'aventure. Pour tout conseiller, j'avais ma fantaisie. Comment\nj'ai vécu?... Ça... mes amis... En tout cas, je rentre ici la tête haute!\nJamais je n'ai commis de bassesses! Mon front ne s'est courbé devant\npersonne Personne, jamais, n'a pu me faire dire « oui » quand il me plai-\nsait de dire « non ». Il m'est cependant arrivé d'avoir affaire à d'étranges\ngaillards, à des gens qui vous auraient coupé la tête, comme à des limaces,\nsans trembler... Si j'ai quelquefois souffert?... Peut-être... Qui n'a pas\nsouffert?... Mais quand je me sentais mal quelque part, je m'en allais\nailleurs. J'ai été dans les pays chauds; j'ai été dans les pays froids. Quand\n"}, {"page_pdf": 51, "page_imprimee": 40, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2764, "texte": "                                   — 40 —\n\n\nle soleil se lève, je sais d'où il sort ; quand il se couche, je sais où il tombe.\nIl n'y a pas une grande ville à cent lieues d'ici que je ne connaisse!\nQuestionnez-moi sur n'importe quels monuments — palais, tours ou\néglises — je vous répondrai. J'ai bu du cidre en Normandie, — dit-il en\nouvrant des yeux ravis, — du vin authentique dans le Midi, à l'époque des\nvendanges, comme vous n'en trouverez pas au ciel, et ces mains, ces mains\nque vous voyez, ont cueilli des oranges dans des bois parfumés. J'ai vu\ndes aigles en Hongrie, des ours dans les montagnes de glace. J'ai trempé\nmes pieds dans la mer. Ce doigt, fait-il, — en essayant de redresser l'auri-\nculaire racorni de sa main gauche, — ne remue plus, il a été gelé !\n   Ah! c'est un grand bonheur que de pouvoir porter ses pas où l'on veut!\nQuand on passe d'un pays dans un autre, c'est comme si l'on changeait de\ncœur. Malgré mon âge, mon corps est souple comme le bois d'une arbalète.\nMille tonnerres! vous êtes des cadavres à côté de moi !\n\n   Oui, c'est bon de voyager ! Mais c'est bon aussi de s'arrêter quand on\nveut, de se laisser vivre comme la plante qui pousse, d'oublier le passé, de\nne pas se casser la tête à propos de choses qui ont été et que nous ne\nsaurions faire renaître, de ne pas songer à l'avenir, à des choses qui arrive-\nront comme des numéros qu'on tire d'un sac, favorables ou funestes, au\ngré du hasard, au petit bonheur de la fatalité. Ainsi, tu es assis au bord\nd'une rivière, sous un saule. Tu ne penses à rien. L'eau coule à tes pieds.\nTu la regardes, tu ne regardes que cela. Cela suffit : tu es heureux. Voici\nqu'une feuille arrive au fil du courant. Elle tournoie, elle danse sur les\nvagues. Tu l'observes : elle s'approche, elle passe devant toi, elle s'éloigne,\nelle disparaît... C'est tout, n'y songe plus. N'y songe plus! Ne te demande\njamais d'où viennent les choses, ni où elles vont. Une feuille tombée qui file\nsur l'eau... La vie qui s'écoule... L'une et l'autre dansent et tournoient tant\nqu'elles peuvent... Un jour, un rien les accroche. La vase s'en empare.\nQuelqu'un met son pied dessus. Amen !\n\n    On apprend à raisonner, en courant le monde... Du reste, ceci n'est\npas vide, dit-il, en se frappant la tête du plat de la main. Il y a là un coffret\nplein de joyaux (et il s'étreint le front avec ses cinq doigts). Je n'en ai mal-\nheureusement jamais possédé la clef. Mon esprit est comme une bonne terre\nque la bêche n'a jamais touchée. Il y pousse pêle-mêle des orties et des char-\ndons, des roses et des tulipes. Et quand une mauvaise graine y tombe, et\nqu'une plante funeste menace d'étouffer les autres, voici ce qui l'en expulse\n(il élève son verre lentement, gravement, comme un calice, au-dessus de sa\n"}, {"page_pdf": 52, "page_imprimee": 41, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2690, "texte": "                                  — 41 —\n\ntête). Savez-vous ce qu'il y a là-dedans? Non! Là-dedans, il y a de l'or, il\ny a de la musique, il y a des femmes plus belles que des princesses, il y a\nle bon Dieu et ses anges ! — J'ai bu dans toutes les auberges, dans tous les\ncafés, dans tous les bouges, avec le premier passant venu, pauvre ou riche.\nJe me suis réveillé dans des étables, dans des granges, sous des hangars,\ndans des encoignures de portes, dans des parvis d'églises. Comment j'étais\narrivé là? Peuh ! Je ne songeais pas à me le demander ! Un jour même, en\nouvrant les yeux, je m'aperçois que je suis étendu dans une espèce de gre-\nnier où la lumière tombait par une grande fenêtre. « Hé! hé! me dis-je, tu\nne dois pas être arrivé ici par le chemin ordinaire! Tu dois avoir marché\nsur les toits pendant la nuit. » Et cette idée que je rentre maintenant au\ngîte par la route des chats me secoue d'un rire énorme. Je me lève, je me\npromène et je regarde. Il y avait des bahuts en chêne dans des coins, des\ntableaux aux murs, des bustes sur des socles, et sur de vieux divans, des\ndessins, des gravures, des bibelots... Tout à coup, une porte s'entre-bâille,\net je vois apparaître une tête pâle avec de longs cheveux. Je me mets au\nport d'arme. L'homme s'approche. « On a bien dormi? » me demande-t-il,\nen riant. « Comme sur la plume et le duvet, » dis-je. Alors voilà que, sans\nplus de façon, il me tourne à droite et à gauche, me fait virer sur mes pieds,\nme relève le menton, puis s'éloigne et me contemple comme une bête\ncurieuse. — Veut-il se moquer de moi? Est-ce un fou? — La moutarde\nallait me monter au nez, quand une petite servante arrive avec un pot\nde bière. Je me décide à attendre la fin de l'aventure. L'homme s'approche\nde nouveau. Il me manipule comme une pâte. « Incline la tête... Lââ! —\nFixe ce point... Lââ! — Appuyé ton poing sur la hanche... Lââ! » Et le\nvoilà\" qui se met à me dessiner !...\n\n\n   Dans des tableaux qui décorent maintenant des châteaux et des palais, je\nsuis représenté en berger, au milieu d'une grande plaine, avec une houppe-\nlande sur le dos et entouré d'un troupeau de moutons. — Ailleurs, je figure\nun saint réfugié sur un rocher, dans le désert. Assis au pied d'une croix,\nsur une grosse pierre, je lis dans un livre, ouvert sur mes genoux ; il y a\nune cruche d'eau et un morceau de pain dur à mes côtés, et aussi loin que\nle regard porte, on ne voit que des rocs, des rocs nus, toujours et toujours\ndes rocs.\n\n   On m'a peint également en roi d'Orient. Il y a tant d'or, tant de dia-\nmants, tant de pierres précieuses sur mes vêtements et sur mon trône qu'il\nest impossible de me regarder sans cligner des yeux. C'est comme si l'on\n"}, {"page_pdf": 53, "page_imprimee": 42, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2695, "texte": "                                     42\n\ncontemplait le soleil. J'ai un lion à ma droite, un tigre à ma gauche. Devant\nmoi, des parfums brûlent dans des vases d'argent. Et sur de riches tapis,\nle long des murs, contre de fines colonnes de marbre, et au centre de la\nsalle, autour d'un jet d'eau, des femmes sont étendues dans des poses lan-\ngoureuses. Elles n'ont pour tout vêtement qu'une manière de manteau ou\nplutôt un grand voile retenu à leur cou par une agrafe en diamant. On\nvoit leurs poitrines blanches et dures, leurs cuisses rondes et polies, leurs\npieds tout petits, tout mignons, qui jouent avec les franges des tapis. Elles\nont des chevelures noires, blondes ou rousses, qui tombent derrière elles ou\nfrissonnent autour de leurs fronts et sur leurs épaules. L'amour fait étin-\nceler leurs yeux et frémir leurs bouches. Elles sont tout amour. Un\namour... aaah ! mes amis!... s'écrie-t-il, en levant au ciel de longs\nregards d'extatique.\n\n   J'ai servi de modèle également pour des statues de héros. Si vous allez à\nParis, — mais vous n'irez jamais nulle part, il vous a poussé des racines\nsous les pieds, — vous verrez au milieu d'une place la statue d'un vieux\nguerrier, avec un bouclier au bras gauche, une large épée dans sa main\ndroite et un arc sur son dos. Regardez sa tête! C'est celle-ci, dit-il, en\nredressant orgueilleusement son chef et en faisant peser sur ses auditeurs\nun regard impérial! Cet homme s'était battu toute sa vie, il avait conquis\ndes peuples et renversé des rois. Il s'appelait... Voyons... il s'appelait...\nAh! je ne sais plus... Il y a un peu de confusion là-dedans, fait-il, en se\nfrappant le front. J'ai vu trop de choses!...\n   L'ai-je admiré ce guerrier-là! C'est de son temps que j'aurais dû vivre!\nQuand on me parlait des gens de cette époque, le diable s'emparait de moi.\nJe m'en allais avec eux d'un bout de la terre à l'autre. Je couchais sous\nleurs tentes, dans des plaines immenses. Je me ruais à l'assaut des villes.\nJe tremblais de bonheur en passant sous des arcs de triomphe. Quels\nhommes, mes amis!... J'ai vu des monuments qu'ils ont construits. On\nn'en sait pas l'âge. C'est aussi vieux que le monde. Il y a des siècles et des\nsiècles qu'ils sont abandonnés. Ils n'ont plus de toiture, plus rien qui les\nprotège ! Et leurs murailles pourtant restent debout, comme des pans de\nrochers, avec de l'herbe à leurs sommets et des nids d'oiseaux dans leurs\ncrevasses !\n  C'est entre de pareils murs qu'il faut dormir pour avoir de beaux rêves.\nLe sommeil là-dedans est plus doux qu'ailleurs. Chaque fois que je m'y\nsuis réveillé, il m'a semblé que tout l'air du ciel était descendu dans ma\npoitrine, tant-je me sentais fort, léger et jeune.\n"}, {"page_pdf": 54, "page_imprimee": 43, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2789, "texte": "                                   -   43   -\n\n   Il m'est aussi arrive' d'y pleurer, tout seul, sans motif, sur une pierre.\nLes larmes qui coulaient sur mes joues étaient chaudes comme une sève et\ntoutes les ardeurs du printemps bouillonnaient en moi... Il y a des haleines\nde femme dans les brises qui soufflent parmi les ruines comme dans les\nvents d'orage... Il y en a, s'écrie-t-il, avec colère, en voyant sourire les\npaysans, il y en a... L'an passé, au mois d'août, je m'étais assis contre un\npan de mur, tout ce qui reste — avec une voûte de cave — d'un vieux\nchâteau de l'Ardenne. J'avais autour de moi du lierre, des buissons d'aubé-\npine et de sureau ; devant moi, la vallée où se trouvait un village coupé en\ndeux par une rivière. Je regardais les maisons avec leurs murs blancs et\nleurs toits rouges, en partie cachés par les arbres. Autour de moi l'air\nvibrait, des voix indistinctes murmuraient sourdement à mes oreilles.\nJ'étais à la fois heureux d'être seul et j'aurais voulu me trouver parmi les\nhabitants de ces maisons. Tout à coup quelqu'un chanta, au loin, en\ns'accompagnant d'une guitare. C'était une voix frêle, ardente et mélanco-\nlique, une voix de jeune fille ou de garçonnet. Le chanteur traversa le\nvillage. Je l'avais entendu à l'est; sa voix, qui couvrait la vallée, franchit\nla rivière; elle marcha vers le nord et soudain s'arrêta... Je tendis l'oreille\ndans l'espoir de la réentendre, j'écoutai longtemps — mais plus rien, plus\nrien que le silence.\n   Je descendis la montagne. Les rayons du soleil déclinant, le murmure\nde la rivière, le chatouillement des broussailles à travers lesquelles j'étais\nforcé de me frayer un chemin m'entraient jusqu'à l'âme et me rendaient plus\nfaible qu'un enfant. Comme j'allais pénétrer dans le village, je m'arrêtai\nbrusquement... Je bondis de révolte! Quel sentiment méprisable me pous-\nsait donc? Moi, qui n'avais jamais mendié d'affections, qui m'étais toujours\ntenu dans la société comme l'aigle dans les montagnes, allais-je maintenant\naller rôder comme un enfant prodigue sous les fenêtres des hommes?\n   Je tournai sur mes talons.\n   Mais à ce moment-là, la petite voix frêle, ardente et mélancolique vibra\nde nouveau. .\n   Je connais les chants de tous les oiseaux. En été, j'ai passé des journées\nentières dans les bois, couché sous un arbre, pour étudier leurs roulades et\nleurs trilles. J'ai la tête pleine de leurs chants. Quand je me recueille, je les\nentends. Je ressuscite quand je veux leurs mélodies. Mais rien, jus-\nqu'alors, ne m'avait passionné l'âme comme cette étrange voix ! Aussi\nje n'y pus résister. La folie m'emporta, et bientôt je me trouvai en pré-\nsence d'une petite bohémienne qui chantait en jouant de la guitare,\nau milieu d'un groupe d'enfants. Elle se tenait toute droite, avec un air\n"}, {"page_pdf": 55, "page_imprimee": 44, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2951, "texte": "                                  -   44 —\n\n candide, comme une sainte. Le soleil faisait miroiter ses cheveux noirs;\n ses yeux de velours, ombragés de longues paupières, regardaient le ciel;\n ses lèvres moelleuses, pleines de sang chaud, rutilaient comme les pétales\n d'un coquelicot; et sous son léger corsage, ses petits seins s'élevaient et\n s'abaissaient suivant le rythme de la chanson. Les hommes avaient quitté\n leur besogne pour venir l'entendre, les femmes se penchaient aux fenêtres,\n les vieillards battaient la mesure avec leurs mains tremblantes sur les seuils\n des portes, tandis que les enfants la suivaient partout avec des yeux ravis...\nJe m'abandonnai, moi aussi, au bonheur de la contempler. Je me mêlai\naux enfants; je ne me lassai pas de l'entendre, je ne me lassai pas de la\nregarder. Je la suivis de maison en maison, de rue en rue, jusqu'au soir.\n    Quand la nuit tomba, elle se dirigea vers l'entrée des champs où une\n voiture de bohémiens était arrêtée. Je la suivis encore. J'étais gêné, hon-\nteux ; cela ressemblait vraiment à de l'espionnage. Quelquefois, elle se\nretournait, comme si ma présence l'avait inquiétée. Je m'approchais alors\nde la haie qui longeait le chemin et je faisais semblant de recueillir les épis\narrachés par les branches aux chariots des moissonneurs. Quand elle fut\nentrée dans la voiture, je me sentis mortellement triste. J'allai m'asseoir sur\nun fossé, en face de la voiture, et je regardai sa petite fenêtre éclairée. Le\nsoleil, couché depuis quelque temps, avait laissé derrière lui un immense\néventail rose; bientôt les lignes de l'éventail se brouillèrent, le rose devint\nrouge, puis le rouge tourna au pourpre sombre et tout l'occident fut bar-\nbouillé de sang caillé. Sur ce ciel tragique, les ruines que je venais de\nquitter, détachaient de noirs lambeaux de murailles. Un courant froid\nme traversa de la tête aux pieds comme si j'avais vu devant moi\nma propre image! Je baissai les yeux, en poussant un soupir. « Prends\ngarde ! me dis-je. Ces choses-là ne sont plus de ton âge, tu joues avec le\nfeu, tu braconnes sur des champs qui te sont désormais interdits. Prends\ngarde ! Prends garde ! » Après tout, n'avais-je pas fait ma part ? Mon\nestomac a quelquefois eu faim, mais mon cœur, s'écria-t-il, en plaçant\navec orgueil la main sous son sein gauche, a toujours mangé comme un\ntigre. D'ailleurs, qu'est-ce qui me captivait chez cette fillette? J'avais posé\nmes lèvres sur des yeux plus brillants et ombragés de cils plus longs et plus\nnoirs, des poitrines plus parfaites avaient battu contre ma poitrine, j'avais\nmordu dans des gorges plus pures. — Mais cette pensée, au lieu de me\ncalmer, me fit rêver à des joies auxquelles je ne voulais pas renoncer. —\n« Quel mal y aurait-il, me dis-je, à aimer cette enfant? Tu es heureux de\nl'aimer, pourquoi t'interdire ce bonheur? Ce qui arrivera... qu'importe ! Le\nsoldat blessé à mort sur le champ de bataille, souffre terriblement en son-\n"}, {"page_pdf": 56, "page_imprimee": 45, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2882, "texte": "                                      45   -\n\ngéant à sa vie passée, il se roule, gémît, et grince des dents, mais si le\nhasard amène un ennemi à sa portée, avec quelle joie il lève son bras trem-\nblant et frappe une dernière fois! La mort peut venir après cela, elle le\ntrouvera souriant et radieux. Imite-le; ne ferme pas ton cœur au dernier\nrayon de soleil qui veut y entrer ! L'espoir chantait en moi. Il me sembla\nque la lumière qui éclairait la fenêtre de la voiture brillait plus vivement.\nJe la regardai avec tendresse. Je concentrais toute mon âme sur elle. Elle\nétait tout pour moi... lorsqu'elle s'éteignit brusquement !\n   Je me levai et m'en allai à l'aventure. Je regardai lés champs, les arbres,\nle village, le ciel. Qu'est-ce que des champs, des arbres, un village, un ciel !\nEst-ce que tout cela peut vous dire une parole quand vous souffrez ? « Que\nne suis-je mort! » m'écriai-je, en me laissant tomber dans une pièce de\nluzerne. Je roulai pendant quelque temps cette idée dans ma tête. Puisqu'il\nfaut y passer... un peu plus tôt., un peu plus tard... Je pris mon couteau.\nJe l'ouvris... Je ne suis pas un lâche ! Je vous prie de croire que je ne suis\npas un lâche ! Je me battrais contre un lion. Eh bien, je n'ai pas eu le cou-\nrage de me tuer! Je suis resté tout une nuit à me rouler, à me tordre, dans\ncette luzerne.\n   Les jours qui suivirent, je tournai autour des bohémiens comme un chien\nerrant. Avec l'argent que je mendiais, j'achetai des friandises et je les\npartageai entre leurs enfants. Je volai du foin pour leur cheval. Je m'arc-\nboutais contre la voiture quand il fallait gravir les montées. Je me fis\ndomestique, je me fis charretier. Je me serais couché dans la boue, j'aurais\nlapé la boue pour faire plaisir au dernier d'entre eux. Malgré cela, je ne fus\nremarqué de personne. C'est à peine si les hommes, avec leurs yeux noirs,\nleurs barbes et leurs cheveux d'ébène. qui d'habitude fumaient leurs pipes\ntout le long du jour, accroupis contre un fossé, levaient de temps à autre\nun regard sur moi. Seul, le plus jeune m'observait par moments avec des\nyeux qui me troublaient et m'effrayaient. Parfois même, quand je marchais\nà côté du cheval, il prenait le fouet et, tout en faisant semblant de viser la\nbête, il m'enveloppait d'un coup terrible. Hâââ! quelles souffrances! J'en\nrestais courbaturé pendant des heures. Toutefois, je serrais les dents. Je\nrefoulais mes larmes. Je suçais, avec mes lèvres, le sang de mes poignets\ndéchirés .. Mais j'oubliais tout cela quand l'enfant chantait, quand je la\nvoyais droite et immobile comme une idole, les yeux levés au ciel, faisant\ncourir ses petits doigts sur sa guitare.\n  Avez-vous déjà vu des panthères? Lorsqu'elles sont couchées dans leurs\ncages, leurs corps ramassés en demi-cercle, leurs têtes appuyées sur leurs\npattes étendues, elles paraissent si froides et si indifférentes, avec leurs\n"}, {"page_pdf": 57, "page_imprimee": 46, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2929, "texte": "                                   -    4 6 -\n\n yeux indolents, qu'on croirait aisément que rien ne serait capable de les\n tirer de leur torpeur et qu'un enfant pourrait leur donner à manger dans la\n main. Mais qu'une mouche seulement se pose sur leur dos, et voilà qu'elles\n bondissent et jettent du feu par les narines et par les yeux.\n    La petite bohémienne était calme et indifférente comme une panthère qui\n sommeille. Elle n'entendait rien, ne voyait rien. Ses chansons ne l'émou-\n vaient pas, sa musique non plus. De temps à autre seulement, sa gorge\n battait un peu plus vite. En ces moments là, je la soupçonnais d'avoir\n quelquefois des réveils de panthère... J'avais envie de me rouler par terre,\n de crier mon amour, de le hurler. Si elle m'avait regardé, mes amis, si\n son œil froid se fut arrêté un peu plus longtemps sur moi que sur les autres\n personnes qui l'entouraient, ah ! je serais devenu fou ! Mais, je ne crois pas\nque je l'aie jamais intéressée. Elle ne m'a jamais remarqué, elle n'a jamais\n pensé à moi. Comme elle ne parlait qu'une langue inconnue, il ne m'a\njamais été possible, non plus, de lui rien dire. Je l'ai contemplée à\ndistance. Je l'ai admirée comme une fleur ..\n    Une nuit, nous couchâmes tous ensemble dans une grange. C'était la pre-\nmière fois que je me trouvais sous le même toit avec les bohémiens. L'obscu-\nrité était si grande, dans l'aire où nous étions étendus surdes bottes de paille,\nque nul ne pouvait voir son plus proche voisin. Où était la petite chanteuse?\nPrès de moi, peut être. C'était peut-être sa respiration, cette respiration régu-\nlière et calme que j'entendais derrière ma tête. Je ne dormis pas. Je souffrais\ncomme un loup affamé qui renifle l'odeur d'un agneau. Ma nuit ne fut\nqu'un long rêve, un cauchemar épouvantable. Je fis de plus cruels efforts\npour me tenir immobile qu'un condamné n'en fait pour s'arracher de son\ngibet Quand le jour parut et qu'un rayon de lumière entra par l'œil de\nbœuf, je regardai autour de moi. Des corps se dessinaient dans la\npénombre. Mais ce n'étaient encore que des masses informes. Peu à peu,\nje reconnus des hommes, je reconnus des femmes ; mes regards s'arrêtèrent\nsur des enfants. Enfin, j'aperçus la fillette!... Elle n'était qu'à quelques pas\nde moi. Je n'avais qu'à me traîner un instant pour être auprès d'elle. Je me\ntournai sur le ventre. Imbécile! je n'avais pas prévu qu'on pourrait m'en-\ntendre. Le bruit que je fis remplit la grange; je crus que tout le monde\nallait s'éveiller. Epouvanté, je me replongeai dans la paille. Mais personne\nne bougea. Seul, me sembla-t-il, un homme, le plus jeune, celui-là même\nqui m'allongeait parfois de si terribles coups de fouet, fit un léger mou-\nvement. Comme cela ne se répéta pas, je crus à une illusion et la tranquil-\nlité me revint. Après quelques minutes, je me traînai sur le ventre, en\nm'aidant de mes coudes. La clarté s'étendait de plus en plus. Je distinguais\n"}, {"page_pdf": 58, "page_imprimee": 47, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2834, "texte": "                                  — 47 —\n\ntous les traits de la fillette. Elle dormait paisiblement comme une petite\nvierge, ou comme un oiseau! Je me frottai les yeux pour la mieux voir.\nElle était couchée sur le dos, la tête inclinée de mon côté. On eût dit qu'elle\nme tendait sa bouche. Mon cœur battait, mes mains tremblaient. J'avan-\nçais, j'avançais .. Son souffle frôlait mes lèvres...\n   Malédiction ! voilà que j'entends comme le bondissement d'un chien dans\nla paille! Le jeune homme, qui m'avait observé, fonçait sur moi! Je me\nramassai comme je pus. Je sautai vers la porte, mais elle était fermée et\n mes ongles se cassèrent sur la serrure. Je me retournai. Comme une bête\nacculée dans l'angle d'une étable, je fis face à mon adversaire... Pendant\n longtemps, ce fut un combat terrible... oui, terrible!... Car je connais\n tous les secrets de la lutte. J'ai une charpente de fer. J'ai des muscles\n d'acier. Malheureusement ce chenapan avait pour lui la jeunesse Ah! la\n jeunesse!... la jeunesse!... Si j'avais eu vingt-cinq ans... Mais j'étais vieux,\n mes amis, j'étais usé. Un vieillard, c'est déjà presque un mort. Les yeux\n des bohémiens, que je vis tout à coup briller en cercle au ras de la paille,\n m'achevèrent. Je fis un bond désespéré pour m'échapper, mais quelque chose\n m'entra dans la poitrine et je m'abattis sur le sol !...\n   Quand j'ouvris les yeux, il faisait grand jour. La grange était vide. Je\nbaignais dans le sang. Je tâtai ma plaie, puis j'essayai de me mettre debout.\nJ'y parvins, mais avec quelle peine! Dieu de miséricorde! ce que je souf-\nfrais! Je me traînai ensuite hors du village, jusqu'à une rivière, où je bus,\ncouché à plat ventre, pour calmer ma fièvre.\n   Que devinrent les bohémiens? Je ne sais. Je ne les ai jamais revus. C'était\nd'ailleurs de cette manière que se terminaient d'habitude nos différends. Je\nme suis battu avec d'autres mendiants, avec d'autres vagabonds. Cela se\npassait généralement la nuit, à l'écart, dans un champ ou dans une prairie.\nMoi aussi, j'ai troué des poitrines, j'en ai écrasé à coups de bottes, et ces\nmains, dit-il, — en les ouvrant toutes larges et en les tendant vers les pay-\nsans, — ces mains sont peut-être des mains d'assassin!...\n\n    Le conteur s'arrêta. Sa figure était rouge. Des gouttes de sueur perlaient\n à ses tempes. Il passa les doigts entre son cou et le collet de sa chemise, et\n tira sur celui-ci, comme un homme qui étouffe. Les paysans le contem-\n plaient avec épouvante; quelques-uns, pour se donner une contenance, por-\n tèrent leurs pipes et leurs cigares à leurs bouches, mais ils s'étaient éteints\n pendant le récit, et, après quelques secs claquements de lèvres, le silence\n retomba dans l'estaminet, plus lourd et plus glacial. L'orgue de Barbarie\n jouait toujours. Sa musique monotone semblait achever l'histoire du vaga-\n"}, {"page_pdf": 59, "page_imprimee": 48, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2619, "texte": "                                    -   48    -\n\n bond. Elle entraînait la pensée des paysans dans les oubliettes, les détours\n et les arcanes de cette âme sauvage, et leur imagination errait, avec effare-\n ment, parmi des vestiges de drames mystérieux.\n\n     Cependant, la figure de l'homme s'était rassérénée. La colère avait fait\n place à la tristesse et rendu presque sympathique son masque ravagé. Il\n baissa la tête, ses yeux fixèrent le sol; il ajouta, d'une voix lente et moins\n rude :\n    — J'ai soixante ans. Si j'avais à recommencer ma vie, je n'y changerais\n pas cela, dit-il, en faisant claquer son ongle sous sa dent... Je n'ai qu'un\n regret, c'est de n'avoir pu coller mes lèvres sur cette petite bouche !\n    Puis, avec un geste qui disait son indifférence et son mépris pour tout,\n il continua :\n    — Je suis maintenant comme une tour sur laquelle la foudre serait\n tombée. Il n'y a plus rien à l'intérieur. Il n'y a plus rien là, fit-il, en se\n frappant la poitrine.\n    De nouveau, tout retomba dans le silence ; les paysans n'osaient plus res-\n pirer. A la fin, pourtant, l'un d'eux sortit de sa poche une allumette et la\n fit flamber. Il l'approchait de sa pipe, lorsque le vagabond reprit la parole.\n L'allumette tomba par terre.\n    — Pourquoi suis-je revenu dans ce pays ? s'écrie-t-il d'une voix éclatante.\n Qu'est-ce qui m'y a rappelé? Rien ne m'y dit rien. J'y suffoque. C'est un\n bagne. Je me sens déjà des boulets aux pieds. Oh! je m'en irai! Je ne suis\n pas un rat pour crever dans un trou ! Tonnerre de Dieu !...\n    Et son maigre cou s'allonge, sa tête s'agite à droite et à gauche; comme\nun vautour captif, il cherche, avec des yeux enflammés, par delà la fenêtre,\nl'espace, le grand air et le ciel.\n    — Oui, hasarde alors un des paysans, à voix presque basse, mais vous\nn'avez pas de famille, pas d'asile ; comment mourrez-vous?\n    — Comment je mourrai ? Comment je mourrai? Ha ! ha ! ha ! ha ! La\nmort peut me prendre quand elle voudra et où elle voudra. Je ne la crains\npas. Je la saluerai, si elle me laisse la force de porter la main à ma cas-\nquette. Dès qu'elle m'aura touché, je me laisserai choir. Pas de simagrées,\nl'ancien ! Si tu souffres, raidis-toi, serre les dents, crispe les poings, mais\nne gémis pas ! Ah ! je n'appellerai personne à mon secours ! Je veux mourir\nseul, à l'écart, au milieu des champs. Si c'est en été, peut-être qu'une\nalouette planera en ce moment au-dessus de ma tête. Elle me chantera un\nrequiescat in pace. Ha ! ha ! ha ! Si c'est en hiver, il est possible que la neige\nme recouvre aussitôt. N'importe! Ce sera là une couverture plus belle et\n"}, {"page_pdf": 60, "page_imprimee": 49, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1842, "texte": "                                  — 49 —\n\n moins lourde que les six pieds de terre qu'on jettera sur vos misérables\n carcasses ! Mais qu'on me laisse à l'endroit où je serai tombé. Que personne\nne me touche !... Personne !... Cela, je ne le veux pas!... Non ! Non !...\nQue les corbeaux dévorent mon cadavre! Que les chiens dispersent\nmes os !...\n   Cela dit d'une voix tonnante qui fait bondir les paysans, le vagabond\nlaisse tomber la tête dans ses mains appaumées et paraît plongé, pendant\nquelques minutes, dans une méditation farouche.\n   Tout à coup, il relève la tête :\n   — Maintenant, je vais vous chanter une chanson si vous le permettez.\n   Il est debout. D'un coup de talon, il repousse sa chaise et, après avoir\nlevé les yeux au plafond, il entonne à pleins poumons :\n                          Ma Jeanne est plus belle\n                          Que le ciel et l'eau,\n                          Elle est plus cruelle\n                          Qu'un coup de couteau.\n                          J'ai pour la coquette,\n                          Sous mes gros sabots,\n                          Brisé ma musette\n                          Aux fredons si beaux.\n\n   L'homme s'est tu. Mais les dernières notes continuent de résonner aux\noreilles des paysans, et c'est avec une étincelle dans les yeux et un tremble-\nment sur les lèvres qu'ils laissent tomber quelques pièces de monnaie dans\nla main qu'on leur tend.\n   Puis, tandis que le vagabond s'en va, et que l'orgue de Barbarie, au\ncentre du village, continue de moudre son implacable ritournelle, la nuit\nse refait insensiblement dans leurs âmes, comme si des lumières, une à une,\ns'éteignaient tout autour, et bientôt ils retombent à leur assoupissement\nhabituel, à la morne et navrante indifférence des résignés.\n\n                                                     HUBERT   KRAINS"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-007", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 50, "page_fin": 50, "titre_corps": "L’Apôtre", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ch. 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Au loin, pensifs, nous regardons\nSombrer dans l'inconnu sa robe blanche et pure.\n\nIl est à l'œuvre : à lui les faibles, les captifs !\nLeur gerbe emplit sa main — divine moissonneuse.\nIl s'avance, versant son âme lumineuse\nDans l'âme sans rayons des peuples primitifs.\n\nPuis il s'endort, lassé, dans la jungle sauvage,\nRêvant du sol natal sur un sol d'esclavage :\nMirage d'exilé sous un climat de feu !\n\nMais dès l'aube il reprend, ardent, l'œuvre accablante :\nCar, avec le soleil, sur l'Afrique  sanglante,\nSon œil voit poindre au loin la gloire de son Dieu.\n\n                                         CH.   DESCAMPS\n\n\n\n\n"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-008", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 50, "page_fin": 51, "titre_corps": "La Mort du basileus Nicéphore", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice Cartuyvels", "ancre_debut": "La Mort du basileus", "ancre_fin": "MAURICE CARTUIYVELS", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LE SOIR SURNATUREL", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 61, "page_imprimee": 50, "debut_caractere": 790, "fin_caractere_exclue": 1223, "texte": "La Mort du basileus Nicéphore.\n               Xe SIÈCLE BYZANTIN\n\n\nLa veilleuse bleuâtre à flamme de phosphore\nBaigne le plafond d'or de reflets amicaux;\nAu son doux et lointain d'instruments  musicaux\nLe sommeil a gagné le pieux roi Nicéphore.\n\nSa jeune épouse, aux flancs arrondis en amphore,\nSous le regard divin de la Theotokos\nS'assoupit, et la mer déferle en sourds échos\nAu pied du mur qui plonge aux flots noirs du Bosphore.\n"}, {"page_pdf": 62, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 377, "texte": "                     — 51 —\n\n\nO Prince! Le rayon caressant qui glissa\nEntre les cils frangés de la Basilissa\nFond les soupçons qu'un cœur trop amoureux se forge!\n\nTu dors donc, enlacé d'un tiède et sûr collier...\nEt la reine aux yeux clos sent battre dans sa gorge\nLes pas des assassins qui montent l'escalier.\n\n                                 M A U R I C E CARTUIYVELS\n\n\n\n\n  "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-009", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 51, "page_fin": 51, "titre_corps": "Le Soir surnaturel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jean Delville", "ancre_debut": "LE SOIR SURNATUREL", "ancre_fin": "JEAN DELVILLE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 62, "page_imprimee": 51, "debut_caractere": 377, "fin_caractere_exclue": 1122, "texte": "LE SOIR SURNATUREL\n  L'Astre élu resplendit. L'heure est kabbalistique.\n  Le monde est un beau rêve éployé dans le soir ;\n  et le mage apparaît, aimantant son vouloir\n  aux effluves sacrés de la force  mystique.\n\n  Bouche dans l'infini de l'ombre et du savoir,\n  l'Esprit a révélé la vie énigmatique.\n  Le cœur du mage est plein de la lumière unique\n  où Dieu vient se mirer comme en un ostensoir.\n\n  O puissance infinie, ô source d'or des âmes,\n  l'enchanteresse nuit a rallumé ses flammes\n  aux souffles flamboyants qui passent dans l'azur!\n\n  Et si l'œil du voyant perce     l'Impénétrable,\n  c'est qu'il mêle en son front précieux et très pur\n  l'éternelle pensée à l'essence adorable.\n\n                                         JEAN DELVILLE"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-010", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 52, "page_fin": 52, "titre_corps": "Au Moulin", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Charles Viane", "ancre_debut": "AU MOULIN", "ancre_fin": "CHARLES VIANE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 63, "page_imprimee": 52, "debut_caractere": 29, "fin_caractere_exclue": 789, "texte": "AU MOULIN\nPlanté droit au bord du chemin,\nLe moulin chante à sa manière .\nTic!... tac! Et, la main dans la main,\nS'embrassent meunier et meunière.\n\nEt le tic tac de leurs baisers\nSe mêle aux battements des roues :\nIci, tombent les flots brisés;\nLà-bas, les baisers sur les joues.\n\nLe poids des folâtres ruisseaux\nFait tourner les meules en fêtes,\nPendant qu'auprès des claires eaux\nLes baisers font tourner les têtes.\n\nEt les amants, toujours plus fous,\nOnt des caresses plus troublantes...\nMais les ruisseaux, un peu jaloux,\nDisent des choses plus galantes.\n\nSi bien que, lorsque vient la nuit,\nLes flots berçant l'âme des meules,\nTendrement, s'éteint leur doux bruit...\nEt les voix d'amants restent seules.\n\n                               C H A R L E S VIANE"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-011", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 53, "page_fin": 57, "titre_corps": "David", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Sander Pierron", "ancre_debut": "DAVID", "ancre_fin": "SANDER PIERRON", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L AME EN EXIL", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 64, "page_imprimee": 53, "debut_caractere": 79, "fin_caractere_exclue": 2554, "texte": "DAVID\n                                                        A EUGÈNE LAERMANS\n\n\n               La maison de mon père était située à l'entrée du faubourg. Der-\n                rière le bâtiment s'élevait la forge, un atelier très étendu, plein\n                de fumée et d'ombre.\n                   Le premier coup de marteau sur l'enclume me réveillait\nchaque matin, de bonne heure; et, tout en écoutant la mélodie du métal, je\nm'habillais en fredonnant une chanson. Je descendais à la cuisine, je pré-\nsentais mon front au baiser de ma mère et, avant de déjeuner, je courais\nvers l'atelier. Il y faisait très noir. Je ne distinguais rien d'abord que deux\ngrandes lueurs rouges dessinant dans les ténèbres des flammes longues et\nfolles, bougeantes et sinueuses.\n   Je m'approchais de la bure et mes yeux, s'accoutumant à l'obscurité,\nreconnaissaient les choses Près du fourneau se profilaient deux visages\npourprés et coupés d'ombres charbonneuses ; et sous les arcades brusques\nles crêtes des flammes enchâssaient des pointes de vermeil L'un des deux\nhommes était mon père, le forgeron. Sa barbe brune se dorait aux caresses\ndu feu, ses bras semblaient de sang et son gros tablier de cuir contractait\ndes tons de bronze et de cuivre. A l'aide d'une mordache il guidait dans le\nfoyer la pièce chauffante au-dessus de laquelle les étincelles fantaisistes des\nscories incandescentes formaient un ciel d'étoiles mobiles.\n   — Bonjour! père.\n   Sans lâcher ses tenailles il se penchait vers moi en riant, et sa bouche\nouverte paraissait flamboyer sous la lueur de la chaude. Je me soulevais sur\n!a pointe des pieds et j'entourais le cou de mon père de mes deux petits bras.\nEt dans la barbe de ses joues je l'embrassais à plusieurs reprises en lui\ntirant parfois la pointe de ses grandes moustaches.\n   Je dénouais mon étreinte et je m'écartais de quelques pas. Le frappeur,\nbientôt, abandonnait la branloire et s'emparait de son lourd marteau. Mon\npère saisissait le bloc de fer, le déposait sur l'enclume qui, ainsi qu'un\nmiroir, réfléchissait la pourpre ruisselante du métal; et maniant sa chasse-\nronde il la présentait aux coups de culart du frappeur. Et le bloc de fer\ns'allongeait, prenait des formes drôles, arrondies, ovales et carrées par\nendroits. Et, petit à petit, à mesure qu'avançait le martelage, le métal\npâlissait, le ton rouge s'évanouissait, devenait violet, bleu-gris, rose, puis\ngardait enfin une coloration gris-perle très chaude et fort brillante. Les\n"}, {"page_pdf": 65, "page_imprimee": 54, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2832, "texte": "                                   54\n\nbattitures rasaient la table de l'enclume et décrivaient des courbes lumi-\nneuses qui s'éteignaient dans le mâchefer du sol.\n    La pièce refroidie disparaissait dans le fourneau, et sous la cadence du\nbras de l'ouvrier le soufflet recommençait à bourdonner d'une façon mono-\ntone et grinçante et de nouveau le ciel ténébreux de la bure s'étoilait d'or.\n   Plus loin, à l'autre bout de l'atelier, un second fourneau rougeoyait. Là\ntravaillait David, le meilleur marteleur du faubourg. Sa renommée était\ngrande parmi les travailleurs du fer; dans les ateliers on le citait comme\nmodèle : « Tu ne deviendras jamais un David », disaient aux mauvais\napprentis les chefs d'équipe des différentes forges des environs. Il n'avait\npoint son rival pour confectionner les pièces les plus délicates. On citait\ncomme son œuvre de maîtrise la grille de la grande porte précédant le\nparc des Vierendael, près de l'Étang du Moulin. Ces entrelacs, ces brindilles,\nces volutes, ce que c'était beau ! Quel travail impeccable et que bien souvent\nles tapedurs du bourg contemplaient, en passant, avec des pensées d'envie.\n   Il était très vieux cependant, David; depuis longtemps il avait dépassé la\nsoixantaine. Mais malgré son âge avancé son dos ne s'était point voûté. Sa\nfigure n'avait pas de rides, elle était toujours régulière, brune et dure comme\ndu cuir avec sous les joues et près du nez de gros plis courbes. Une barbe\nbroussailleuse et neigeuse entourait le masque de son visage et rendait la\npeau plus bistre encore. Et parfois, dans les poils blancs une battiture rouge\ns'accrochait une seconde et semblait un rubis étrange dans cette hermine\npure.\n   Les yeux de David étaient profondément enchâssés dans leurs orbites; au\nplein air, au moyen de ses lunettes même, il voyait très peu. Ses prunelles\nfurent usées par le feu, brûlées par le fer chauffé à blanc sur lequel, depuis\nun demi-siècle, s'exerçaient ses marteaux. Mais devant son foyer son regard\nse transformait, il devenait lucide, extrêmement perçant. Sur le charbon\nrouge il fixait ses prunelles durant des minutes, sans fatigue, sans éblouis-\nsement. Et elles assistaient aux transformations du fer dans ce brasier hal-\nlucinant avec plus d'aise que si elles avaient suivi, au ciel, le lever des astres\ntimides et voilés.\n   Parmi les compagnons on appelait David : Vulcain. Un soir d'hiver,\naprès plusieurs heures passées à l'auberge, David avait glissé sur la neige\nen regagnant sa demeure; il se brisa la jambe droite dans sa chute. Durant\ntrois mois il resta en traitement à l'hôpital, souffrant le martyre. Les\nmédecins, de peur de voir la gangrène se déclarer dans le membre atteint,\nvoulurent lui amputer la jambe. Mais, sto'ique et volontaire, le forgeron\nrefusa de se soumettre à cette opération. Et il guérit; mais en sortant\n"}, {"page_pdf": 66, "page_imprimee": 55, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2763, "texte": "                                  -   35 —\n\nde l'hôpital il boitait légèrement. On l'appela désormais Vulcain, en sou-\nvenir de la difformité identique dont les dieux avaient doté le fils de Jupiter.\n   Lorsque David était victime de plaisanteries malicieuses, son visage\nprenait une mine souriante et le forgeron disait en montrant sa jambe aux\nrailleurs : « Il vaut toujours mieux, sans nul doute, boiter que d'être\naffublé d'une éternelle jambe de bois. Si j'avais cédé aux instances de ces\nfous de docteurs, ils m'auraient charcuté comme une bête ; maintenant j'ai\neu le bonheur et la satisfaction de garder ce membre dix années de plus. Et\nje ne m'en porte pas plus mal !... »\n   En effet, à part les minutes où une soudaine douleur enfonçait sa lanci-\nnance dans la cuisse jadis malade, il était sans cesse d'une santé robuste.\nComme tous les autres compagnons il ne boudait pas à la fête et il vidait,\nplus aisément que les jeunes camarades, ses vingt pintes de lambic durant\nles heures dominicales Le lundi matin, dispos et alerte, il se retrouvait\ndevant son fourneau, imperturbable, sévère, rude même pour l'apprenti\ndévoué qui la veille encore, dans la nuit, l'avait aidé à réintégrer son logis.\nEt c'étaient, jusqu'au samedi soir, des journées très longues et très fatigantes\nd'un travail difficile.\n   Le premier décembre la maison de mes parents était en fête. Le jour de\nla Saint-Éloi on chômait à l'atelier. Le matin ma mère cuisait au four une\ndemi-douzaine de grands cramiques, des cramiques à la pâte desquels on\najoutait vingt-quatre œufs et dont les tartines d'or fondaient dans la bouche\nplus agréablement que du miel.\n   Puis la maman cuisait des crêpes. Je m'asseyais près d'elle, à côté du\nloyer, et je suivais attentivement sa besogne. Sur une chaise se trouvait un\nseau plein d'une pâte claire et rosée. Ma mère y plongeait sa louche dont\nelle déversait ensuite le contenu dans la poêle beurrée. Et, habilement, la\nbaesine retournait la crêpe sur le dos de laquelle s'accusaient maintenant\ndes dessins bruns fantaisistes. Dans la cuisine montait une vapeur parfumée\net forte qui estompait tous les objets et donnait aux ambiances des aspects\nde rêve.\n   L'après-midi, vers cinq heures, on installait la grande table et on y éten-\ndait une nappe blanche damassée. Ensuite, un à un, les ouvriers de mon\n père s'amenaient, endimanchés, de bonne humeur. En entrant, ils disaient\n bonjour de leurs grosses voix amies et, très à l'aise, familièrement, ils\n prenaient un escabeau et s'installaient parmi les convives.\n   Avec mon père ils étaient sept. Mon frère Adolphe, mes sœurs Lucie et\n Jeanne et moi nous nous placions à l'extrémité de la table entre l'apprenti\n et l'un des frappeurs de David. On buvait à la santé du saint héros de la\n"}, {"page_pdf": 67, "page_imprimee": 56, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2780, "texte": "                                  — 56 —\n\n  fête, on vidait des verres d'un bon vin de Bourgogne, très vieux, qui nous\n venait de grand'maman. Puis on entamait le premier cramique.\n     Vers neuf heures les forgerons s'en allaient en remerciant leurs baes et\n  après avoir allumé chacun, devant la statue de plâtre bariolé du saint Eloi\n de l'atelier, un cierge nouveau. Et dans les auberges du faubourg les com-\n pagnons continuaient la noce avec les tapedurs des autres forges.\n     Notre mère nous mettait bientôt coucher. A peine au lit nous nous\n endormions heureux comme des anges en rêvant du ciel.\n    Cet hiver-là nous attendions le premier décembre avec une folle impa-\n tience. Mes parents étaient plus charmés encore de régaler les ouvriers que\n les saisons précédentes, car l'année avait été féconde en travail et chacun\n avait déployé à la besogne une bonne volonté et une énergie exemplaires\n qui rendirent mon père heureux. Aussi, pour récompenser les siens,\n décida-t-il de rendre la fête plus brillante et plus gaie que jamais.\n    Contre l'habitude immuable, le matin de la Saint-Éloi on ne chôma\n point. Les travaux étaient si urgents que tout le monde consentit volon-\ntiers à réintégrer la forge pour un demi-jour. C'était même payer peu cher\n toutes les bontés du baes! On n'en rirait que mieux l'après-midi; et, la\ngorge plus sèche, on n'en boirait que davantage !\n    La forge donc, comme de coutume, retentissait de bruit. Au fond de\nl'atelier, dans l'ombre d'une niche maçonnée, se dressait la statue de saint\n Eloi, entourée d'un triangle de bougies fumeuses. De temps à autre, tandis\nque le fer chauffait, on s'en allait jusqu'au cabaret voisin vider une pinte\nde bière fraîche. Mon père n'avait pas hésité une seconde à accorder, ce\njour-là, ce privilège mérité à ses forgerons.\n    On eût dit que tout prenait part à la fête. Les fourneaux brûlaient\nplus clairement, les soufflets semblaient chanter, les marteaux s'élevaient\nsans fatigue et tournaient dans l'air avec aise. Sans murmurer, sans une\ncontraction du front, les apprentis recevaient bourrades et taloches et sans\ncesse ils chantaient.\n    David était d'humeur joyeuse. Mais, sobre toute la semaine, il ne s'accou-\ntumait point à ces verres vidés durant le travail. Aussi l'ivresse commen-\nçait-elle à alourdir son cerveau. Et, à mesure que midi approchait, sa\npensée devenait moins distincte, ses chasse-rondes et ses tranches moins\nfermes dans sa grosse main noire. Parfois, sa tête oscillait légèrement et se\npenchait vers le fer rouge qu'il martelait, au risque de recevoir du frappeur\nun fatal coup de culart. Les deux aides ne s'en inquiétaient point, car eux\naussi ne possédaient plus toute leur lucidité.\n    David venait de retirer du brasier une pièce plate qu'il installa sur\n"}, {"page_pdf": 68, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1322, "texte": "                                  -   57   -\n\n l'enclume Guidant sa tranche sur laquelle s'abattaient alternativement les\ndeux gros marteaux, il regardait fixement le métal écarlate ; et, comme\nse'duit et subjugué par son éclat, il avançait le front vers le fer chaud...\n    — Prends garde ! Vulcain ! fit tout à coup un des frappeurs qui, s'aper-\ncevant que la tête du marteleur entrait dans le cercle des cularts, venait de\nrompre son élan.\n    Il était trop tard, la masse de l'autre compagnon s'était élevée et retom-\nbait, très lourde...\n    David reçut le choc en plein crâne; sa tête se colla grimaçante au fer\npourpré avec un grésillement lugubre. Le sang coulait des tempes aplaties\net horribles et plaquait le métal clair de taches brunes bouillantes...\n    Et plus loin, à l'autre bout de l'atelier, mon père et ses frappeurs se\nretournèrent aux cris d'horreur de l'inconscient meurtrier. J'entrais à la\nforge en ce moment; je vis tout le monde immobile, pétrifié, sans un geste,\nsans une parole. Et en apercevant le corps de David étendu devant\nl'enclume, la tête en bouillie penchée vers le billot, je restai sans mouve-\nment et je fixai mes yeux épouvantés dans les prunelles flamboyantes et\nhumides de mon père.\n                                                  SANDER P I E R R O N\n\n\n\n\n                    "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-012", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 57, "page_fin": 63, "titre_corps": "L’Âme en exil", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Alériel", "ancre_debut": "L AME EN EXIL", "ancre_fin": "Pièces extraites d un volume", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "LA SORCIÈRE DE PIÉTON", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 68, "page_imprimee": 57, "debut_caractere": 1322, "fin_caractere_exclue": 2026, "texte": "L'AME EN EXIL\n                                                        A Louis DELATTRE\n                                PRÉLUDE\n\n                  Ce sont les choses d'autrefois\n                  Dont la tristesse puérile\n                  Pleure dans les petites voix\n                  De cette ville où je m'exile,\n\n                  Que mon âme d'enfant songeur\n                  Très doucement a chuchotées,\n                  Craignant le charme ensorceleur\n                  Des claires îles enchantées.\n\n                  Car pourquoi rêver au soleil\n                  Quand la frêle ville qu'on aime\n                  S'endort de son dernier sommeil\n                  Et pourquoi rêver à soi-même?\n"}, {"page_pdf": 69, "page_imprimee": 58, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1051, "texte": "             — 58 —\n\nLes cloches dont le frisselis\nEffleure à peine le silence\nEt le divin jardin des Lys,\nOù l'on se souvient de l'enfance,\n\nLes madones des carrefours\nEt les béguines en prières,\nVeau qui sanglote au pied des tours\nQu'argentent les vagues lumières\n\nDes vieilles, dont les doigts perclus\nFilent la laine des années\nEn offrant à l'enfant Jésus\nLes fleurs de leurs amours fanées,\n\nToutes ces choses que recèle\nUne calme cité du soir,\nComme une pauvre âme fidèle\nQue berce encore un peu d'espoir,\n\nDoucement je les ai chantées,\nCraignant le charme ensorceleur\nDes claires îles enchantées\nOù m'a parfois mené mon cœur.\n\n\n\n         L'EAU DU SOIR\n\nL'eau jase et jasera toujours\nEntre ces tours que rien n'égaie :\nElle est folle, hélas, et bégaie\nSans trêve des chansons d'amour.\n\nPlus un cygne, plus un navire...\nLes matelots joyeux sont morts\nAvant d'avoir quitté le port,\nIls sont morts avec un sourire.\n\nDe-çà de-là des plumes blanches\nEt de légers flocons de laine\nQue le courant frileux   entraîne\nPassent dans le reflet des branches;\n"}, {"page_pdf": 70, "page_imprimee": 59, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1448, "texte": "                      -   59   -\n\n        Mais l'eau vaine où dort. Ophélie\n        Bien que malade s'exténue,\n        A conter de douces folies\n        A ces vieilles tours inconnues...\n\n\n                      SAGESSE\n\n Toute la foi qui dort en nous-mêmes s'ignore,\nEt le rêve dont l'or embellit nos années\nSe dévide au rouet brisé des destinées\nSi l'âme se complaît à la voix de l'aurore :\nCar l'âme est une enfant triste et. fière qui veut,\nPour ne pas effeuiller sur des chemins peu sûrs\nLa rose de candeur éclose en ses yeux purs,\nL'apaisement du soir et le secours de Dieu,\n\nLe calme élyséen des jardins   symboliques\nOù le soleil mourant frôle le vain cortège\nDes jeunes filles, qu'un ange d'ennui protège,\nEt la plainte des grêles voix mélancoliques,\nLe souvenir des chers espoirs ensevelis\nDans les limbes divins d'un amour irréel,\nEt tous les songes purs qui descendent du ciel\nComme une floraison d'étoiles et de lys...\nAh, vivre en attendant le doux Donneur d'Aumônes\nDont le cœur a saigné pour les fautes humaines\nEt suivre le troupeau des agnelles que mène\nAux sources du pardon la naïve Madone.\n\n\n           LE VOYAGEUR SOLITAIRE\n\n        Calmes sœurs que Jésus protège\n        Ramenez-moi vers ma demeure\n        Où les madones de la neige\n        Consolent les âmes qui pleurent...\n        Dites pour moi vos oraisons\n        Et pardonnez à mes péchés :\n        Je suis un enfant sans raison\n        Dont les rêves se sont brisés,\n"}, {"page_pdf": 71, "page_imprimee": 60, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1048, "texte": "             — 60 —\n\nVoyez, mes mains qui furent bonnes\nNe guérissent plus qu'avec peine\nLes souffrances de l'âme humaine\nEt les voix d'espoir   m'abandonnent...\n\nLa sagesse des innocents\nQue le Seigneur m'avait donnée,\nEst morte en mon cœur et je sens\nQue mes fleurs d'amour sont fanées\n\nPourquoi cet exil douloureux\nEt ce calvaire immérité?\nO bonnes sœurs de charité\nPriez pour l'enfant  malheureux...\n\nQue je rentre enfin dans ma ville\nOù le chœur des petites voix\nAvec des craintes puériles\nMe reparlera    d'autrefois!\n\n\n\n         P R I È R E NAÏVE\n\nVoici mon âme bien méchante\nSeigneur, et voyez si je puis\nComme un petit oiseau qui chante\nEntrer dans votre Paradis.\n\nPour vous j'ai délaissé mes fleurs\nEt l'or de mes vaines parures,\nEt j'ai dit les chansons très pures\nAfin de vous plaire, Seigneur.\n\nCependant, quand on a connu\nL'orgueil des choses de la terre,\nLes douces chaînes du mystère\nEt les symboles ingénus\n\nFont trembloter l'âme qui songe\nAux folles joies du lendemain,\nMais le seul geste de vos mains\nFana mes roses de mensonge.\n"}, {"page_pdf": 72, "page_imprimee": 61, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1006, "texte": "             — 61 —\n\nEnfin vous avez eu pitié\nDe la petite enfant perdue,\nEt la voici tout éperdue\nMon Dieu, de votre charité.\n\nOh donnez-lui la patience\nD'attendre la divine aurore\nAvec la sainte confiance\nDes bons dont la bonté s'ignore !\n\n\n\n        L'AME EN EXIL\n\nQuel pays même ensorcelé\nAura la langueur infinie\nDe tes vieux clochers désolés,\nPetite ville à l'agonie;\n\nEt quelle Reine aura la voix\nDe la douce Enfant dont je rêve'!...\nSeule elle parle  d'autrefois,\nEt seule elle connaît mon rêve.\n\nPourquoi fuir cet exil amer\nMais qui m'enchante tout de même,\nAlors que les voix de la mer\nÉtoufferaient les chants que j'aime?\n\nJ'entends bien vos tristes conseils\nOrgueil, qui déchirez mon âme,\nMais je préfère le sommeil\nAux vaines gloires qui réclament,\n\nComme de pauvres orphelins,\nMes vœux et mes désirs candides :\nLaissez-moi suivre les chemins\nAvec Son Amour comme guide;\n\nNe me parlez plus de l'ennui\nQui règne sur ma ville morte,\nJ'ai clos sur mes songes la porte\nDe l'espoir et la douce nuit\n"}, {"page_pdf": 73, "page_imprimee": 62, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1040, "texte": "                 — 62 —\n\n    Où doit vaguer l'âme lassée\n    M'enlise avec des soins pieux...\n    Ah, que mon cœur mystérieux\n    Vive en la paix de ses pensées !\n\n\n\n       LA VOIX DU SOUVENIR\n\n\n    Musique où rôde un peu vieilli\n    Le songe d'une enfance éteinte,\n    Soupirs de la viole sainte\n    Que frôlent les doigts de l'oubli,\n\n    Accords subtils, plainte d'une âme\n    En allée hélas en langueur,\n    Grêle vestige d'un bonheur\n    Fané sur des lèvres de femme,\n\n    Chanson bénie, ô frisselis\n    De la neige des souvenances,\n    Chuchotant à peine, nuance\n    D'un rêve éclos parmi les lys!\n\n    Dans les lointains atténuée\n    Par des murmures puérils\n    Oh cette douce voix d'exil,\n    Qu'étouffe la vague buée\n\n    De l'ennui, tremblote et l'essor\n    Des songes réveille en moi-même\n    Les pures visions que j'aime,\nTandis qu'à l'orient s'élève un ange d'or!\n\n\n\n                 RÉVEIL\n\n    Dans l'allée où lente prélude\n    En accords d'amour et d'extase\n    La voix d'amour que nul n'élude\n    Une vaine fontaine jase.\n"}, {"page_pdf": 74, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 612, "texte": "                                    — 63 —\n\n                      L'heure enchantée effleure l'onde\n                      D'images songeuses qu'effacent\n                      Les rires de la Dame blonde,\n                      De la Dame blonde qui passe.\n\n                      Et pour saluer le retour\n                      Du soleil dont les fleurs se grisent,\n                      Mon âme révèle à la brise\n                      Sa frileuse chanson d'amour.\n\n                                                              PAUL ALÉRIEL\n\n (Pièces extraites d'un volume qui paraîtra prochainement.)\n\n\n\n\n         "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-013", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 63, "page_fin": 74, "titre_corps": "La Sorcière de Piéton", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Maurice des Ombiaux", "ancre_debut": "LA SORCIÈRE DE PIÉTON", "ancre_fin": "MAURICE DES OMBIAUX", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "DÉDICACE OBSCURE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 74, "page_imprimee": 63, "debut_caractere": 612, "fin_caractere_exclue": 2118, "texte": "LA SORCIÈRE DE PIÉTON\n                                                          A   GEORGES   EEKHOUD\n\n\n              Ce dimanche soir, les habitués du café de la Régence, fermiers\n                en sarraux bleus marchant lourdement, citadins s'avançant\n                d'un air dégagé de manière à faire valoir leurs gilets blancs\n                ornés de chaînes d'or, passaient dans les rues interrogeant\ntous ceux qu'ils voyaient, assis devant leur demeure, sur les trottoirs, pre-\nnant le frais :\n   « Avaient-ils vu revenir les joueurs de balle? »\n   Mais personne ne répondait affirmativement. On ne connaissait pas\nencore le résultat de la lutte qui s'était livrée ce jour-là à Leernes entre\nThuin et Piéton. Il se faisait tard cependant, car le soleil n'incendiait déjà\nplus les vitres des maisons de la grand'rue, qu'en face des ruelles don-\nnant sur le rempart, d'où l'on apercevait les bandes de pourpre du couchant\nau sommet de la colline verdoyante tachée de métairies blanches aux toits\nd'ardoises violettes ou de tuiles rouges, mais les coqs du grand clocher, des\néglises de la paroisse et du couvent des sœurs, ainsi que la girouette héral-\ndique du collège de l'Oratoire flambaient dans l'azur limpide du ciel.\n   Le groupe des vieux s'acheminait lentement, faisant des commentaires\nsur ce retard. De temps en temps l'un d'eux s'arrêtait pour pérorer en accro-\nchant le pouce gauche à son gilet, à hauteur de l'épaule, puis se remettait\nà marcher après avoir fait son effet d'éloquence.\n"}, {"page_pdf": 75, "page_imprimee": 64, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2741, "texte": "                                     - 6 4 -\n\n     Au café de la Régence, la grande table était déjà entourée des notable;\n  de la ville, assis devant leurs pintes en porcelaine blanche à arabesque:\n  coloriées entourant leurs initiales marquées en or.\n     Mais là, pas plus qu'ailleurs, on ne connaissait l'issue de la joute\n  qui passionnait si fort les fervents de la balle.\n     Les nouveaux arrivés enlevèrent leur pipe au râtelier où l'on voyait une\n  collection des plus variées.\n    Des pipes en terre blanche de Nimy, depuis celles qu'on venait de com-\n  mencer, jusqu'aux vieilles qui étaient culottées du fourneau à la cire rouge\n entourant le bout du tuyau. Des pipes à tête de polichinelle, à tête de vieil-\n lard à longue barbe, à lête de coq, peinturlurées de bleu, de jaune, de vert\n et surtout de rouge, les longues pipes de Hollande avec des noms marqués\n en relief, celles en écume de Vienne où se fondent, où se marient en d'extraor-\n dinaires et exquises harmonies le jaune, le fauve, le bistre, le brun et le roux,\n comme dans les feuillages des forêts en automne, et les pipes allemandes\n en porcelaine peinte, aux longs tuyaux flexibles garnis de cordons à floches.\n    Victoire trônait dans le comptoir en chêne jaune Elle tira du grand dres-\n soir dans lequel était enchâssée l'horloge, les chopes des arrivants et les\n emplit de bière mousseuse.\n    Après qu'ils eurent bu, ils rattrapèrent avec la lèvre inférieure l'écume\n  blanche qui recouvrait leur moustache, tirèrent une énorme bouffée à leur\n  pipe pour marquer leur bien-être et se mirent à la conversation.\n    — Pourquoi tardent-ils à revenir; n'a-t-on pas encore eu de leurs nou-\n velles ?\n    — Qu'est-ce qui peut les retenir à Leernes aussi tard; la partie n'a pas\n pu durer longtemps; ceux de Piéton ne sont pas de la force des nôtres. Ils\n ne sont arrivés à se mesurer à eux que grâce à une incroyable chance et à\n la maladresse de leurs précédents adversaires.\n    — Il faut cependant reconnaître qu'ils ont beaucoup de discipline et que\n leur malice supplée à l'adresse qui leur manque.\n    — Ils s'entendent très bien pour cacher leurs points faibles, faire valoir\nleurs avantages et tirer parti des fautes de leurs antagonistes.\n    — Oui, mais toute leur malice ne pourra leur donner ce qu'il faudrait pour\nbattre notre première partie que personne n'a vaincue depuis deux ans.\n    — Voulez-vous parier que nos amis sont en train de bambocher au\n« Marchau » à l'abbaye d'Aulne, où ils auront trouvé quelques camarades\nles attendant avec une friture pêchée l'après-midi. Dans ce cas, ils ne sont\npas encore prêts à rentrer. Il est certain que le malheureux Théophile attra-\npera une doublure soignée de sa femme. Il paiera cher son amusement.\n"}, {"page_pdf": 76, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2729, "texte": "                                   — 65 —\n\n   Huit heures, puis neuf heures sonnèrent au grand clocher. On faisait\nremplir les verres, on nettoyait sa pipe, puis on la bourrait dans le grand\npot de grès placé au milieu de la table, on se racontait les nouvelles, on\nparlait des récoltes, on discutait des affaires communales; bref, on tuait le\ntemps comme on pouvait, mais les amis n'arrivaient pas.\n   Ce qui intéressait beaucoup les habitués de la Régence, c'est que les\ngagnants de ce jour-là auraient àse mesurer, en dernier lieu, contre uneautre\npartie de Thuin formée de tout jeunes gens que le hasard avait favorisés au\npoint de les mettre en présence, pour la lutte finale, des plus forts joueurs\ndu pays. On ne leur avait pas accordé grande attention jusque-là. On les\nconsidérait comme des farceurs, des gamins à qui le jeu de balle ne servait\nque de prétexte à des expéditions dans les villes et les villages voisins où\nils pintaient et s'amusaient à ravir.\n   Cependant, ils commençaient à acquérir de la réputation et leurs admira-\nteurs devenaient nombreux.\n   On allait donc les voir aux prises avec leurs aînés, les champions de la\nville, ceux dont la gloire était allée jusqu'à Bruxelles où ils avaient joué,\nplace du Grand Sablon, devant le Roi et gagné des montres en or.\n   Vers dix heures, un ardoisier de Lobbes entra. Il venait de Landelies.\nTous les visages se tournèrent vers lui, interrogateurs. Il avait entendu dire\nque Thuin était battu.\n   Des protestations, des cris d'indignation, un brouhaha général furent\nsoulevés par cette nouvelle que l'échevin qualifia solennellement de racontar\nmensonger. « Encore une méchanceté des baudets de Lobbes, s'écria-t-il ;\non connaît leur vieille jalousie à notre égard. »\n   On fut sur le point de flanquer à la porte ce malotru. Les épithètes\nmalsonnantes ne lui furent pas ménagées jusqu'au moment où il jugea\nprudent de déguerpir.\n   On attendit encore, avec anxiété cette fois, mais ce fut en vain ; l'heure\nde la retraite sonna et chacun regagna son logis, inquiet de cette nouvelle à\nlaquelle on se refusait cependant de croire.\n    Le lendemain, on apprit dans la ville consternée que la victoire était\nacquise à ceux de Piéton.\n   Thuin avait été sur le point de l'emporter tandis que les autres n'avaient\nencore rien compté. Plusieurs joueurs de Piéton étaient « restés au tamis »,\n n'étant pas de force à se mesurer contre leurs adversaires.\n    Mais au moment où Thuin allait gagner la partie, une poule noire, jetée\nsur la place, l'avait traversée en courant et en battant des ailes. A cette vue,\n tous les houilleurs de Piéton s'étaient mis à crier : « C'est la sorcière de\n Piéton. »                                                             5\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2791, "texte": "                                   -   66 —\n\n   Les Thudiniens en avaient perdu la tête. Ils ne savaient plus chasser les\nballes, ils frappaient à côté, les voyant double ou ne les voyant plus.\n   Lorsque la maladresse des autres rétablissait la chance en leur faveur,\nla poule noire reparaissait et les cris recommençaient de plus belle : « C'est\nla sorcière de Piéton, c'est la sorcière de Piéton. »\n   Ceux de Thuin ne tardèrent pas à être complètement affolés. Ils faisaient\ndes écoles qui déterminaient de formidables huées dans l'assistance.\n   Enfin, des novices eussent eu raison d'eux avec la plus extrême facilité. Ils\nperdirent honteusement, poursuivis par les cris de : « C'est la sorcière de\nPiéton, c'est la sorcière de Piéton », prirent à peine le temps d'endosser leur\nblouse, s'enfuirent et rentrèrent clandestinement à Thuin, accablés par cette\ndéfaite sans précédent dans les annales du jeu de balle.\n   On n'en vit pas un pendant toute la semaine. Ils s'esquivaient en rasant\nles murs du plus loin qu'ils apercevaient leurs camarades.\n   On ne leur aurait pas épargné les reproches.\n   L'humiliation était grande pour Thuin. Il n'y avait pas à se le dissimuler,\nc'était la faillite de la renommée que la ville possédait depuis longtemps,\nde l'hégémonie qu'elle tenait opiniâtrement. Et ses fils, dont elle avait été\nsi fière, n'avaient même pas rossé quelques-uns de leurs adversaires pour se\nvenger, par acompte, de leur ruse infâme.\n   On fut bien près de répudier à tout jamais ceux que l'on avait acclamés\net louanges tant de fois, mais la colère se détourna vers Piéton qui avait\nemployé un stratagème aussi indigne pour maquignonner la victoire.\n   De deux bouchers du village ennemi que l'on trouva dans un cabaret de\nla ville basse, l'un eut la lèvre fendue et deux dents cassées d'un coup de\npoing, l'autre tomba assommé sur le carrelage rouge saupoudré de sable.\n   Un espoir restait de tirer une éclatante et complète vengeance de ces\nescarpes de Piéton et de les empêcher d'emporter les prix qu'ils tentaient\nd'escamoter avec une aussi extraordinaire impudence.\n   La partie des gamins, des amateurs comme on les avait appelés jusque-\nlà par dérision, devait, dans la lutte finale, combattre les gagnants du\ndimanche néfaste. Ainsi donc, l'espoir de la ville reposait en ceux dont on\ns'était gaussé lorsqu'on les croyait devoir disputer à leurs glorieux aînés\nles couverts d'argent et la louche vermeille de la victoire. C'étaient ceux-là\nqui devaient relever l'honneur de la ville, perdu sans cela jusqu'à l'année\nsuivante.\n   Étonnés de la défaite des anciens, n'y croyant pas d'abord, ils avaient beau-\ncoup ri de ces braves qu'une poule noire avait troublés au point de se laisser\nbattre ignominieusement. Les espiègles se vengeaient des moqueries et des\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2545, "texte": "                                   -    6 7 -\n\n quolibets avec lesquels on les avait accueillis, lorsqu'ils s'étaient mêlés\n d'affronter des joueurs en renom, sur les places publiques. Aussi n'avaient-ils\n pas manqué de passer sous les fenêtres de leurs aînés et de leurs plus fer-\n vents partisans en chantant des couplets ou « poule noire » rimait avec\n « foire ».\n    Leurs chansons et leurs drôleries avaient fait avec eux le tour des cabarets\nde la ville et consolé un peu les Thudiniens de l'échec subi à Leernes par\nles leurs.\n    Avoir eu peur d'une poule noire, fallait-il être benêts et chitards, disaient\nmaintenant les esprits forts.\n    L'espoir s'affirmait en voyant l'entrain et la désinvolture des jeunes. On\nétablissait leurs chances.\n    Ils avaient vaincu de fortes parties déjà, telles que Marchiennes et Gilly,\nautrement redoutables que Piéton.\n    Piéton, au contraire, ne l'avait emporté que sur de petits joueurs, à part\nbien entendu ceux de la première partie dont on ne devait guère tenir\ncompte à cause du mauvais tour de la poule noire.\n    Puis, il fallait tout dire, c'étaient de rudes gaillards que ces galopins-là.\nParmi eux se trouvaient deux des plus forts livreurs du pays. Le grand\nFrançois envoyait sa balle sans se gêner dans la cour des capucins et\nNenesse du Spirou avait souvent lancé la sienne au-dessus de l'enseigne du\ncabaret de Pierre sans Clitche qui se trouve au bout de la grand'rue.\n   Si Batisse du Marchaux n'en pouvait faire autant, n'était-ce pas un « petit\nmitant » qui ne laissait jamais passer une balle.\n   Et Legros et le marquis du Chant ne faisaient-ils pas excellente figure\naux « passes ».\n   Il n'y en avait pas de plus gais qu'eux à quelques lieues à la ronde.\n   Deux d'entre eux, clercs du notaire Rondelet, avec qui ils avaient par-\ncouru le pays quantes et quantes fois, étaient connus de tout le canton où\nils traitaient les affaires de leur patron entre deux chansons, des chopes ou\ndu bourgogne. Et qui n'avait pas entendu parler de Nenesse du Spirou\npour son agilité, son adresse, son espièglerie, Nenesse qui aurait fait rire\nun mort, comme disaient les vieux.\n   Les Thudiniens se consolèrent en concluant que leur dernière partie était\nsupérieure à celle de Piéton et que les lurons trouveraient bien dans leur\nsac une malice à opposer à celle des poules noires. D'ailleurs, ils seraient là\net cela ne se passerait plus comme la première fois. Ils décidèrent d'aller\nen grand nombre à Leernes.\n   Le dimanche où devait se livrer la grande lutte, la cour de la paroisse\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2641, "texte": "                                   — 68 —\n\noù se tenaient d'habitude ceux qui n'avaient pas trouvé une chaise pour\ns'asseoir à la messe, fut remplie de jeunes hommes, impatients de voir\narriver le moment du départ.\n   Lorsque l'office fut terminé, on commença la tournée dans les cabarets,\navec les héros de la journée. On trompait, comme on le pouvait, une\nattente énervante. Quelques amis des vaincus essayèrent bien de maintenir\nleurs droits à la plaisanterie, mais ils jugèrent bientôt prudent de se taire et\nde déguerpir, car il y avait des horions et des batailles en l'air. Dans les\nregards francs et ouverts, comme dans les regards fuyants et sournois de\npaysans cauteleux, il y avait parfois de brusques éclairs marquant une\nhumeur belliqueuse chez tous ces robustes gaillards. Leur gaieté sentait\nl'exaltation, une exaltation qui mettait le feu à une colère brutale et se\nsoulagerait dans une bagarre où les coups pleuvraient drus et terribles.\n   La lutte qui devait se livrer passionnait toute la ville. Les femmes même\net les jeunes filles, au lieu de faire la promenade dominicale au Chant des\noiseaux et aux drèves, rentrèrent chez elles pour hâter le dîner et mettre la\nmaison en ordre afin de pouvoir s'en aller avec les hommes l'après-midi.\nElles n'étaient pas les moins animées.\n   Au coup d'une heure et demie, les cœurs battirent plus fort. On vit les\ncinq champions descendre la grand'rue en pantalons de toile grise et en\nsarraux bleus, coiffés de casquettes plates.\n   On les attendait. On les salua au passage et l'on se mit à leur suite. Ils\nfuient rejoints à la Ville-Basse par un grand nombre de bateliers heureux\nde trouver une belle occasion de s'amuser par ce temps de chômage où la\nSambre était presque à sec.\n   La bande s'accrut encore du contingent que fournit le hameau des Waibes\net l'on se dirigea vers Leernes à travers les bois.\n   La journée était resplendissante. Le soleil répandait ses fleuves d'or sur\nles arbres où la lumière coulait des feuilles dans les clairières à l'herbe verte\net fleurie et sur les chemins de roc rouge.\n   La verdure, les fleurs, les oiseaux chanteurs, le ciel bleu mettaient la joie\nau cœur de toute la troupe. Les cordonniers de la Ville-Basse, qui sont\nrenommés pour leur belle voix, se mirent à chanter. Les autres répétaient\nen chœur les refrains.\n   Les jeunes filles, par groupe, cueillaient des fleurs le long de la route. Les\nhommes coupaient des branches de noisetiers ou de roseaux nécessaires\npour occuper leurs mains. D'autres se munissaient de perches dont ils\ncomptaient bien se servir à Leernes, mais ils refusaient de donner de plus\namples explications.\n"}, {"page_pdf": 80, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2675, "texte": "                                   -69      -\n\n    La colonne s'était disséminée peu à peu sur un parcours de deux kilomè-\ntres. Les joueurs en tenaient la tête, pressés qu'ils étaient d'arriver à l'heure\nfixée pour le commencement du tournoi.\n   A l'orée du bois, on aperçut ceux de Piéton qui se dirigeaient vers le vil-\nlage. Quelques cris, quelques huées retentirent. D'aucuns ramassaient déjà\ndes cailloux, mais un mot d'ordre circula aussitôt qui mit fin à toute\ndémonstration et fit doubler le pas aux retardataires. Bientôt la troupe des\nThudiniens dévala dans la plaine par le chemin entre les moissons jaunes\nmouchetées de bluets et de coquelicots, les champs de luzerne, de betteraves\net de pommes de terre.\n    Les premières maisons de Leernes apparaissaient parmi les arbres des\nvergers et les haies, avec leurs toits violets, bleus et rouges, leurs murs\nblancs et leurs fenêtres incendiées par le soleil; le gros du village, caché\npar un repli de la colline marquetée de jardins, de champs de blé et de\nprairies, ne montrait que le clocher de l'église surmonté de la croix et du\ncoq étincelant.\n    La troupe, ayant franchi le petit ruisseau qui coule en murmurant sous\nles herbes et les saulaies, gravit le sentier et gagna le chemin de la Plagne\nbordé de buissons.\n    Les femmes s'arrêtèrent aux deux niches grillées au bord de la route et\nprièrent la petite Notre-Dame en robe bleue étoilée d'or, ainsi que saint\nQuirin, de préserver leurs concitoyens des sortilèges de la sorcière de Piéton\net de leur accorder la victoire.\n    Les Thudiniens firent leur entrée dans Leernes.\n    La foule envahissait déjà les bancs disposés autour de la place et les per-\nrons des maisons, des gamins étaient perchés sur le mur du cimetière qui\nentoure la vieille église de pierre fruste au porche gothique, d'autres appa-\nraissaient dans les arbres feuillus qui tirent leur vigueur et leur sève de la\n terre où reposent les morts sous les humbles croix perdues dans l'herbe\n haute. A toutes les fenêtres, à toutes les lucarnes surgissaient des têtes\n curieuses.\n    On entra dans les cabarets se rafraîchir de quelques chopes, puis on\n chercha des places convenables. Les joueurs s'apprêtaient. Ils avaient ôté\n leur veste ou leur blouse, serré la ceinture du pantalon et arrivaient sur le\n jeu en essayant leur plaque, crachant dedans pour la rendre plus lisse.\n    Ceux de Piéton furent désignés par le sort pour « livrer » les premiers.\n    Ils firent montre, au début, de jactance et de forfanterie, les Thudiniens\n ayant renvoyé les trois premières balles hors des limites. Après chacune\n d'elles, ils accouraient vers leurs adversaires en poussant des hurlements ;\n"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2751, "texte": "                                    —70—\n   ils allaient si vite que le vent de la course gonflait leur chemise bleue,\n   arrondissant le dos et leur faisant des bras énormes.\n      — Vous n'êtes pas encore secs derrière les oreilles, criaient les uns.\n      — Vos braies sèchent encore sur les haies, clamaient les autres.\n      Mais les trois balles suivantes furent renvoyées avec vigueur contre les\n   maisons du bout de la place. La quatrième balle n'arriva pas jusque dans\n  le rectangle, de sorte que le premier jeu fut acquis aux Thudiniens.\n      Les autres avaient déjà rabattu leur caquet.\n      Après cela, les cadets renvoyèrent encore trois balles « outes », mais le\n  grand mitant ayant manqué la quatrième, il y eut une chasse au « derrière ».\n      C'était au tour du grand François de « livrer ». Il commença par assu-\n  jettir le tamis à sa guise, lui donna l'inclinaison nécessaire, serra les écrous\n  de cuivre pour tendre la toile davantage. Il prit une balle dans le petit\n  panier d'osier, la soupesa, en choisit une autre, la fit rebondir quelques fois,\n la frotta, la lissa entre ses mains, calcula encore son bond, puis recula\n pour prendre son élan.\n      C'était un joueur correct et classique, ses mouvements étaient élégants et\n gracieux, il était vigoureux et souple comme un athlète antique, pareil au\n discobole que nous légua la Grèce en un marbre immortel.\n      Le corps plié en équerre, il s'élança, jeta la balle sur le tamis et se\n redressant brusquement comme un ressort comprimé à qui l'on vient de\n rendre la liberté, après avoir fait tournoyer son bras, frappa la balle\n blanche qui, décrivant une parabole suivie par une multitude d'yeux\n attentifs et anxieux, alla cogner le châssis d'une fenêtre de la maison com-\n munale à l'extrême bout de la place. Le coup était extraordinaire. Les\n adversaires ahuris ne purent la reprendre pas plus au premier bond qu'à la\n volée. Thuin gagnait encore ce jeu-là\n     Ce fut un véritable délire. Les applaudissements éclatèrent et des cris\n frénétiques retentirent de toutes parts.\n     — Est-ce qu'il faut vous les mettre dans la main, criait-on à ceux de\n Piéton.\n     — Fermez la bouche, Piéton, ce n'est pas avec cela que l'on joue.\n     — Bravo, François, bravo, c'est bien commencer. Tout à l'heure, il\nfaudra leur « fouttre » les balles dans la boutrouille.\n     Les cadets couraient autour de leurs adversaires, la chemise ballonnée.\n     — Où sont-ils les forts de Piéton, on les a bien certainement remplacés\npar des joueurs de pachis.\n     Nenesse du Spirou dansait, faisait des cumulets, pirouettait, traversait\nla place en tournant sur les pieds et les mains, comme si son corps eut été\nle moyeu, ses bras et ses jambes les rayons d'une roue décerclée,\n"}, {"page_pdf": 82, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2571, "texte": "   Nenesse s'attirait ainsi partout où il allait la sympathie des spectateurs\ndont il faisait la joie et reposait l'esprit de l'attention soutenue qu'ils\nprêtaient au jeu.\n   Le calme se rétablit peu à peu. Les Piétonnais manoeuvrèrent avec une\nextrême prudence, laissant de côté leurs allures de matamores du début.\nIls voyaient bien qu'il fallait réunir tous leurs efforts pour gagner les cou-\nverts qui étincelaient au soleil sur le mur jaune, accrochés au rebord de\nl'enseigne du cabaret.\n   Par contre les autres, jugeant sans doute leurs adversaires indignes\nd'eux, s'occupèrent un peu trop de jolies filles qui leur faisaient de doux\nyeux et perdirent deux jeux par leur distraction.\n   Ce fut au tour de Legros de livrer. Il portait bien son nom; un bedon\nnaissant faisait opérer un mouvement de descente à son pantalon qu'il\nétait obligé de remettre en place à chaque instant.\n   Ses balles rasaient presque la terre, mais les « passes » de Piéton les\nattendaient, accroupis et les renvoyaient au-dessus du rang des spectateurs\nqui fermaient la place.\n   Il essaya d'envoyer les autres entre « le grand mitant et le derrière »,\nmais il les mit hors des limites, de sorte qu'il perdit son jeu.\n   De nouveau, des hurlements retentirent.\n   Un des joueurs adversaires vint tirer Legros par la chemise.\n   Un autre lui sauta sur le dos. Legros, énervé, perdit patience, enfonça\nses doigts dans la cuisse du malotru qu'il fit crier de douleur, puis, d'un\ncoup de reins, l'envoya rouler dans la cendrée.\n   On pensa en venir aux mains, mais les experts s'étant interposés, don-\nnèrent tort au Piétonnais de s'être permis une aussi grande familiarité. La\ndispute s'apaisa.\n   Les Thudiniens étaient mécontents, on les vit se concerter, discuter\nbrièvement, puis se disperser aussitôt pour reprendre leurs places. Nenesse\nvint choisir une balle. Il y mit du temps, serra les écrous du tamis, essaya\nsa balle. Il était d'une agilité de singe, avançant par bonds et gambades,\nfaisant des grimaces et des contorsions aux moments les plus solennels. Il\nagaçait ses adversaires qui le provoquaient en disant qu'ils avaient perdu\ndeux jeux pour ne pas décourager ses camarades. Il bondit soudain et leur\nlança la balle; ils la renvoyèrent, mais le marquis du Chant l'arrêta.\n   Une seconde fois, Nenesse assujettit le tamis, fit un pied de nez aux\nautres en tenant la balle qu'il venait de choisir en équilibre sur le bout de\nson petit doigt. Il fit semblant de se préparer à un grand effort, respira\nlonguement, se plia, puis envoya très doucement la balle à un endroit mal\n"}, {"page_pdf": 83, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2397, "texte": "                                  — 72 —\n\ngardé par les Piétonnais. Elle passa entre eux cinq. Il ne purent l'arrêter,\nce qui les humilia fort.\n   Le marqueur de chasses alla gravement déposer un morceau de bois à\nl'endroit ou la balle s'était arrêtée, et les Thudiniens rentrèrent rassérénés\ndans le rectangle. Plus de distractions maintenant, ils restèrent à leur place,\nattentifs.\n   De quelques côtés que les tâtaient leurs adversaires, ils étaient gardés et\nfrappaient comme des sourds sur les balles qui filaient par-dessus les toits\ndes maisons.\n   L'enthousiasme de leurs amis s'échauffait, d'immenses acclamations\nretentissaient à chaque coup, tandis que les houilleurs de Piéton, après\navoir essayé de dénigrer ces prouesses, avaient fini par se tenir cois ; et les\nuns et les autres oubliaient presque de manger les noix et les amandes que\nde petites filles, circulant avec de grands paniers d'osier, vendaient au\nverre.\n   L'affaire commençait à se gâter pour Piéton. Prévoyant une défaite, ils\ncherchèrent une dispute aux Thudiniens Mais ceux ci, confiants dans leur\nforce, restèrent calmes, grâce à leur chef qui modéra l'ardeur de Nenesse\net de Legros.\n   Piéton, maintenant, ne parvenait même plus à gagner un quinze\n   Ses partisans étaient consternés. Tout à coup, comme le dernier jeu\ncommençait, une poule noire fut lancée qui traversa le jeu en battant des\nailes. « La sorcière de Piéton, c'est la sorcière de Piéton », clama-t on de\ntoutes parts.\n   La foule envahit la place, et ce fut pendant quelques minutes un brou-\nhaha indescriptible de vociférations, de clameurs, de gloussements et d'in-\njures.\n   L'ordre se rétablit pourtant, grâce à l'intervention du président qui fit\nsonner de la cloche par le garde champêtre, et déclara que si la partie ne\ncontinuait pas les Thudiniens seraient proclamés vainqueurs.\n   — « Votre truc a réussi une fois, » s'écria le grand François en mettant le\npoing sous le nez du chef ennemi, « mais aujourd'hui, il ne servira plus.\nTas de chitards, de carottiers, de filous, nous allons vous arranger vous et\nvos poules noires. »\n   A ce moment, on vit paraître quelques poules noires embrochées au bout\ndes perches que les Thudiniens avaient cueillies dans le bois, en venant. .\n   — Voilà ce que nous faisons de vos sorcières, cria-t-on aux Piétonnais,\ndemain on les mettra au bouillon; en attendant on va vous arranger votre\naffaire.\n"}, {"page_pdf": 84, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2842, "texte": "                                  -   73    -\n\n   Voyant que leur ruse avait échoué, ceux-ci furent encore plus maladroits\net se laissèrent vaincre sans plus de résistance. La dernière balle sous\nlaquelle Nenesse, aussi agile qu'un écureuil, vint se placer et qu'il frappa\nde toute la force de son bras, fila, monta et alla se perdre par-delà les toits\nopposés, dans les jardins.\n   Après quoi l'espiègle, poussant des rugissements de triomphe, se mit à\ngambader sur les mains et les pieds jusqu'aux vaincus que ses camarades\net lui apostrophèrent rudement.\n   Les spectateurs tumultueux envahirent la place. On brandissait les\nperches avec les poules noires au bout, on les faisait servir de plumeaux en\nen frottant le visage des Piétonnais exaspérés.\n   L'un d'eux fit tournoyer sa plaque en cuir durci cerclé de fer dont les\njoueurs se servent pour chasser les balles. Le marquis du Chant la reçut\nsur l'épaule. L'autre fut immédiatement culbuté. Les horions alors se\nmirent à pleuvoir de tous les côtés. Nenesse jouait des pieds et des poings,\ndistribuant des coups avec une rapidité merveilleuse, lorsqu'un grand gail-\nlard l'empoigna, mais aussi subtil qu'une couleuvre il lui glissa entre les\nmains, fit une volte, s'accrocha par derrière à sa tignasse rousse, puis l'ayant\nincliné suffisamment, lui fit un collier de son bras, l'attira sur son épaule et\nson dos, le fit basculer et l'envoya s'abattre la face contre terre.\n   Rossés d\"importance, abandonnés par les Fontenois qui les acclamaient\nquelques semaines auparavant et ne se sentant pas de force à affronter plus\nlongtemps la colère des Thudiniens, des bateliers surtout, ces terribles bate-\nliers dont la force est proverbiale depuis Charleroi jusque Landrecies, les\nPiétonnais s'esquivèrent pour aller faire soigner à Beaulieusart leurs yeux\npochés, leurs bras luxés et les éraflures qui leur tuméfiaient le visage.\n   Les cadets furent portés en triomphe de cabarets en cabarets, de libations\nen libations jusqu'à l'estaminet où se trouvaient les prix. Nenesse les décro-\ncha, perché sur les épaules d'un camarade. Cinq tonneaux de bière furent\nvidés dans ce seul endroit. Les pintes succédaient aux pintes, transformant\nl'allégresse en délire. Les filles embrassaient, folles de joie, les héros de la\njournée, se les disputaient, se les arrachaient, les enguirlandaient de fleurs.\n   On égorgea toutes les poules noires que l'on trouva dans les basses-cours\ndu village ; on les mit au bout des perches.\n   Le cortège se forma derrière ces trophées, escorté par quelques musiciens\nrecrutés sur place et l'on quitta Leernes aux acclamations des assistants.\n   On rentra processionnellement à Thuin sous les yeux de la population\nqui, avertie de la victoire par les pigeons envoyés de Leernes, était accourue\nsur les remparts pour voir le retour de ses joueurs triomphants.\n"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 401, "texte": "                                 — 74 —\n\n  On fit le tour des rues de la ville, accrochant des poules noires aux volets\ndes vaincus.\n  Sur la place du Chapitre où l'on s'arrêta, le vin d'honneur fut offert aux\nhéros, tandis que l'on clouait aux murs du beffroi séculaire les poules\nnoires sorcières de Piéton.\n                                              M A U R I C E DES OMBIAUX\n\n\n\n\n               "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-014", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 74, "page_fin": 74, "titre_corps": "Dédicace obscure", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Albert Giraud", "ancre_debut": "DÉDICACE OBSCURE", "ancre_fin": "ALBERT GIRAUD", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 85, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 401, "fin_caractere_exclue": 1231, "texte": "DÉDICACE OBSCURE\n          Caressant médecin du mal de ma pensée,\n          Cœur vaste comme un ciel et comme un horizon,\n          Tu m'as jeté la clef de la morne prison\n          Où saignait longuement ma chimère blessée.\n\n         Viatique de paix pour ma fièvre insensée,\n         Asile inviolé contre la trahison,\n         Par ce sonnet pensif aux langueurs d'oraison\n         Ta suprême pitié sera récompensée!\n\n         Sois heureux dans ton rêve à travers Tinfini l\n         Sois béni dans la vie et dans la mort béni.\n         Etre plus fort qu'un homme et plus doux qu'une           femme,\n\n         Car ton esprit subtil fut mon seul confesseur,\n         Et seul tu pénétras, ô mon frère, ô ma sœur!\n         La nuit voluptueuse et lente de mon âme.\n\n                                                      ALBERT GIRAUD"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-015", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 75, "page_fin": 81, "titre_corps": "Satan", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Iwan Gilkin", "ancre_debut": "SATAN 1 LA CHIMÈRE", "ancre_fin": "IWAN GILKIN", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 86, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 84, "fin_caractere_exclue": 1568, "texte": "SATAN (1)\n\n                             LA      CHIMÈRE\n\n\n        Nulle herbe sur le sol; nul oiseau dans le ciel;\n        Entre les rouges rocs de la gorge terrible\n        Où souffle, acre et brûlant, un simoun éternel,\n        Seul, le sable en feu coule ainsi qu'un fleuve horrible.\n\n        La flamme du soleil a calciné l'azur.\n        L'air est tout poudroyant de cendre et de poussière.\n        Mais la roche écarlate est comme un corail dur\n        Qui sur ses flancs polis fait saigner la lumière.\n\n        Sous les blocs sombres s'ouvre un gouffre   ténébreux,\n        Porche noir des f lots noirs de la nuit souterraine;\n        Des rugissements sourds et des chants amoureux\n        Y font naître et mourir une rumeur lointaine.\n\n        C'est là qu'aux soirs maudits, appelé par l'enfer,\n        Je vais, dans la terreur des tortueux abîmes,\n        Abreuver de mon sang et nourrir de ma chair\n        L'épouvantable monstre enfanté par mes crimes.\n\n        Le corps squammeux entrouvre au fond de sa prison\n        Une âpre gueule rouge où mille dards phalliques\n        Mêlent hideusement leur bave et leur poison;\n        Des yeux saignants il pleut des larmes faméliques.\n\n        Et tu n'es point venu de l'azur chaste et clair,\n        O purificateur des cavernes profondes,\n        Jeune homme éblouissant, lumière faite chair,\n        Beau saint Georges, tueur des chimères immondes!\n\n\n\n(1) Pièces extraites d'un volume qui paraîtra prochainement sous ce titre.\n"}, {"page_pdf": 87, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1055, "texte": "             - 7 6 -\n\n\n\n    L'AMOUR-FOSSOYEUR\n\nLa joue en fruit comme une pêche,\nLes bras rythmés comme les flots,\nLe beau jeune homme arquant le dos,\nDans le sol enfonce la bêche.\n\nSalut, divin adolescent'.\nSur ton épaule lisse et ronde\nRoule ta chevelure blonde\nEn fleuve d'or éblouissant.\n\nElle ondule et baigne tes ailes\nPavoniennes, aux grands yeux fous,\nDans leurs battements lents et doux\nOuvrant des milliers de prunelles.\n\nPuissant Erôs, dieu du Désir,\nTa chair f ait frémir la lumière;\nEt ta poitrine printaniêre,\nQui peut la baiser sans mourir ?\n\nTon haleine ébranle les mondes,\nTes yeux, qu'aimante le soleil,\nSuscitent l'avenir vermeil\nDu sein des caresses fécondes.\n\nO fleur suprême de la chair,\nForme idéale de la vie,\nC'est par toi que l'âme ravie\nPour prendre un corps quitte l'éther.\n\nEt c'est aussi par ta puissance\nQue les esprits inférieurs\nMontent vers les mondes meilleurs\nDe délivrance en délivrance.\n\nPourquoi donc sur ta lèvre en feu\nCe cruel et triste sourire?\nSur tes pieds sacrés je vois luire\nTon sang et tes larmes de dieu.\n"}, {"page_pdf": 88, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1550, "texte": "                       — 77 —\n\n         La terre en est toute arrosée.\n         Et sous ta bêche, par moments,\n         Se brisent de blancs ossements\n         Croulant dans la fosse creusée.\n\n         L'Amour travaille pour la Mort.\n         En vain, sans repos, il engendre :\n         Dans la tombe tout doit descendre\n         Comme de la tombe tout sort.\n\n         Et jamais sous les cieux moroses\n         Ne cessent tes labeurs divers,\n         Ferment divin de l'univers,\n         O Siva couronné de roses!\n\n\n\n                       L'ÉGLISE\n\nMe voilà dans l'église. Elle est énorme et sombre,\nToute rouge; piliers, voûtes, dalles, vitraux\nTout est rouge; on dirait que je tâtonne à l'ombre\nD'une immense forêt de monstrueux     coraux.\n\nO ténèbres! ô nuit de pourpre! ô nef immense!\nTout au fond, à l'autel, vacille un prêtre blanc.\nEst-ce qu'une douleur saigne dans le silence ?.\nPersonne! Tout est vide et muet et tremblant.\n\nUne rumeur : des pleurs, des sanglots et des râles\nS'élèvent lentement et    formidablement...\nVoici des hurlements horribles, par rafales...\nPuis, la clameur s'éteint, longuement,      sourdement...\n\nJe frissonne!... On dirait que quelque chose bouge\nSur les sombres piliers et reluit en passant.\nY mettrai-je la main? Horreur! ma main est rouge!\nElle est toute mouillée ! Elle est pleine de sang.'\n\nL'église est toute en viande et saigne à larges gouttes.\nLe sang filtre partout, il coule en longs ruisseaux,\nVivant, rouge et fumant, du haut des rouges voûtes,\nLe long des lourds piliers et des sombres vitraux.\n"}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1574, "texte": "                        -   78   -\n\nL'église rouge, on l'a construite en chair humaine.\nElle saigne sans trève et mêle au sang les pleurs.\nLe sang ruisselle et monte; elle en est presque pleine;\nEt l'orgue hurle l'hymne éternel des douleurs.\n\n\n                     PRINTEMPS\n\nQuand loin de la chair molle et des amours brutales\nLes pardons du sommeil tombent sur mes yeux las,\nJe rêve un odorant bosquet de blancs lilas,\nAbritant vos baisers, tendresses virginales!\n\nJ'aime comme une fleur, j'aime comme un oiseau,\nJ'aime si doucement que l'amour s'en étonne;\nEt les jeunes printemps viennent dans mon automne\nRefléter leur beauté comme le ciel dans l'eau.\n\nDes brises, des chansons, des parfums, des lumières!...\nMon âme voies salue, ô splendeurs printanières,\nSuprême illusion de la félicité!\n\nNi passé, ni futur : le présent nous convie!\nLe Mensonge divin chante la volupté\nEt leurre en souriant l'Espérance ravie.\n\n\n                     BOISSONS\n                                           A GUSTAVE STEVENS\nSOUS la lampe, onduleux, parfumés, les flocons\nDes havanes divins, fluides mousselines,\nFlottent sur les flancs clairs des cruches cristallines,\nDes carafes de grès et des sveltes flacons.\n\nSur sa tige fleurit maint verre de Venise,\nLys d'opale, cactus écarlate, iris bleu;\nMaint alcool balsamique, où rit l'âme du feu,\nY mêle l'odeur fine à la saveur exquise.\n\nC'est la fièvre et la mort que je bois, je le sais,\nPour mieux brûler mes nerfs d'une douleur nouvelle,\nPour extraire plus chaud le suc de ma cervelle\nAfin d'en faire un vin tel qu'on n'en but jamais.\n"}, {"page_pdf": 90, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1498, "texte": "                      — 79 —\n\n Pour m'arracher du cœur quelques sanglots suprêmes\nEt rythmer quelques vers dédiés au néant...\nQu'importe, puisque au fond du flacon souriant\nL'Art, la Gloire et l'Amour chantent d'ardents poèmes?\n\nJaillis donc de l'étroit goulot, faste puissant\nDes châteaux pavoises et des salles royales.\nDes piliers incrustés de perles et d'opales\nQu'enlacent les rameaux du corail rougissant,\n\nDes meubles fabuleux chargés d'orfèvreries,\nDes métaux ciselés et des cristaux fleuris,\nDes tapis d'Orient tendus sur les lambris\nOù les chimères d'or crachent des pierreries,\n\nO rêve merveilleux de magiques palais,\nDe divans parfumés, de femmes lumineuses,\nD'adolescents heureux de leurs chairs vigoureuses\nEt de beaux enfants nus aux grands veux violets!\n\nLà, sur leur siège d'or, les divines Idées,\nQue nimbe la splendeur de leur sérénité,\nMajestueusement trônent dans leur beauté,\nVierges fières, que nul jamais n'a possédées,\n\nMais qui bercent pourtant d'un geste harmonieux,\nEndormeur des soucis, des douleurs et des fièvres,\nMon cœur sur les rosiers enflammés de leurs lèvres,\nMon âme dans le ciel infini de leurs yeux !\n\n\n\n              FLEURS HUMAINES\n\n\n        Sur l'eau d'ébène et d'améthyste\n        Comme de larges nénufars,\n        Les yeux tournés vers le ciel triste,\n        Flottent des visages blafards.\n\n        Leurs tiges molles et charnues\n        Sortent, comme des serpents verts,\n        Du fond des vases inconnues\n        Où grouillent des monstres divers.\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1487, "texte": "                      — 80 —\n\n\n         Têtes d'amour, têtes mystiques,\n         Têtes de rêve et de douleur,\n         Têtes sublimes et tragiques,\n         Têtes d'adolescence en fleur,\n\n        Toutes pâlissent et se meurent\n        Et, regardant le ciel sans fin,\n        Leurs yeux inconsolables pleurent\n        La fange où naquit leur destin.\n\n\n                    LE MÉPRIS\n\n Que douce est la douceur que donne un doux mépris !\nPour la faute et le crime il est plein d'indulgence ;\nIl dédaigne l'insulte et laisse la vengeance\nAu cœur vulgaire atteint par les coups et les cris.\n\nNi crainte ni dégoût! Sur les plus vils débris,\nDans les plus fiers palais grouille une même engeance.\nIl faut tout pardonner, puisque l'intelligence\nPlaint en le méprisant le mal quelle a compris.\n\nMépris, divin mépris, tu peux sauver le monde!\nIl ne sait ce qu'il fait! Répands sur lui ton onde,\nO source de pitié, de grâce et de bonté !\n\nOui, l'Amour est ton frère et ta sœur est la Force,\nTu marches au martyre avec sérénité\nEt les croix font caché sous leur sanglante écorce.\n\n\n                 LE MORIBOND\n\nAssez de pleurs! Assez de cris! Cessez de feindre!\nVous appelez ma mort! Ne vous récriez pas :\nVous êtes fatigués d'attendre mon trépas.\nPartez! J'ai vécu seul, seul je saurai m'éteindre.\n\n Vous avez beau m'aimer, me soigner et me plaindre,\nVotre sang jeune et chaud fuit mon vieux sang glacé;\nVos délicates mains, où l'horreur a passé,\nSemblent prier mes mains de ne pas les étreindre;\n"}, {"page_pdf": 92, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1530, "texte": "Vos yeux, épris de vie et de lumière, ont peur\nDe mes yeux mous, creusés par l'ange fossoyeur,\nEt vos lèvres, ô fleurs des naissances futures,\nQu'enflent les baisers frais et le suc du Désir,\nSe fanent sur ma bouche où la Mort fait gémir\nLe souffle méphitique et froid des sépultures.\n\n\n                 LE S C U L P T E U R\n\n        Sculpteur bizarre, qui dédaigne\n        La cire, le marbre et l'airain,\n        Au fond de l'atelier chagrin\n        Je pétris de la chair qui saigne.\n        Dans   les palais aux lits discrets.\n        Dans   les mansardes, dans les bouges,\n        Dans   les taudis aux rideaux rouges,\n        Dans   les sinistres lazarets,\n        Des ongles de mes mains félines\n        Aidés de l'acier des couteaux,\n        Des bistouris et des ciseaux\n        Je vais, crochetant les poitrines.\n        Coupant, fendant, creusant les chairs\n        Avec des hâtes convulsives\n        Et les repliant toutes vives\n        Comme deux volets large ouverts,\n        Et j'arrache en criant de joie,\n        Rouges, fumants et bondissants,\n        Les cœurs vierges, les cœurs puissants,\n        Les cœurs d'amour, les cœurs de proie.\n        Et de tous ces cœurs comprimés\n        Je construis mes sombres statues,\n        Dressant leurs forces éperdues\n        En gestes cruels ou pâmés.\n        Les mains qui les ont caressées\n        Sont pleines d'un sang rouge et frais\n        Charriant des instincts secrets,\n        Des volontés et des pensées.\n                                             IWAN GILKIN"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-016", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 82, "page_fin": 84, "titre_corps": "Notes sur les Primitifs d’Espagne", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Jules Destrée", "ancre_debut": "Notes sur les Primitifs", "ancre_fin": "JULES DESTRÉE", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 93, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 55, "fin_caractere_exclue": 2281, "texte": "Notes sur les Primitifs d'Espagne\n                                   (Fragment (I)\n\n                      D'UN ALLEMAND INCONNU\n\n    « Domini Frederici magni, comitis de Solms et Dni in Mintzeberg,\ngeneroso Dno Joanni a Lingne libero baroni in Barbanson, et Dno in\nBuissir, etc. in imperiali urbe Francofurto-ad-Moenum,              XXIII die\nJanuari anno MDXLVII,           amicitiœ ac memoriœ ergo datum », telle est\nl'inscription qui se trouve au dos de deux énigmatiques tableaux du Musée\nde Madrid, et qu'on suppose avoir été des volets d'orgue.\n   Le jour du présent, les noms et titres du donataire et du donateur, tout y\nest indiqué avec abondance; mais l'inscription prolixe est muette sur ce que\nnous aimerions tant savoir : que signifient-elles, ces deux œuvres étranges\net de quel artiste, de quel grand artiste sont-elles?\n    Les critiques d'art se sont livrés à leur endroit au jeu futile et facile des\nhypothèses, sans grand succès. Les uns ont cité Granach; d'autres, Hans\nBaldung Grien; d'autres, Mathieu Grünewald, Deutsch de Berne, Heems-\nkerk et De Bles. Aucun de ces travaux n'a paru suffisant pour décider une\nattribution et le mystère reste impénétré et irritant la curiosité des artistes\net des esthètes.\n    Il est ainsi par le monde quelques oeuvres supérieures qui déconcertent\ntotalement les habitudes de notre esprit accoutumé à l'étiquetage, aux\nclassifications indispensables pour le répertoire des souvenirs. Elles frois-\nsent le besoin de justice qui nous incite à croire que la gloire récompense\ntoujours le talent et, dès lors, quand on se prend à les aimer, leur énigme\ndevient un charme de plus, un motif de les chérir davantage : peut-être la\n Tête de cire du Musée Wicar à Lille, la Jeune Florentine du Musée\nStaedel à Francfort n'auraient-elles pas excité de si fervents enthousiasmes,\nsi leur origine avait été moins obscure.\n    Quel que soit le maître à qui l'on attribue les panneaux de Madrid, il est\ncertain qu'ils lui font un très considérable honneur et que ni Cranach, lui-\nmême, ni aucun peintre allemand du XVIe siècle n'a produit œuvre plus\nparfaite, plus inquiétante et plus exquise.\n\n\n  (1) Voyez la Jeune Belgique de 1894, numéros de janvier, mars, mai et juillet-août.\n"}, {"page_pdf": 94, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2891, "texte": "                                   — 83 —\n\n   Ils sont de dimensions égales, tous deux, étroits et en hauteur. Dans le\npremier, que le catalogue appelle, en suivant l'opinion d'un critique belge,\nM. Dognée, l'Harmonie, nous voyons un groupe délicieux de trois jeunes\nfemmes nues et d'une élégance charmante. Celle du milieu est bien telle\nqu'en fit parfois Cranach, pucelles où il y a de la princesse et de la cour-\ntisane, et dont la nudité parée a le piquant d'un déshabillé. Elle est coiffée\navec un maniérisme précieux et porte dans les cheveux un diadème de\nperles fines; au cou, un large collier d'où pendent de lourdes perles, et sur\nla poitrine, suspendu par une mince chaîne double, un bijou florentin.\n   Une ceinture étroite de ton sombre entoure sa taille, complétant ce vête-\nment fastueux et sommaire, faisant valoir la blancheur laiteuse des chairs,\nla souplesse agile des formes. La figure sérieuse, chaste, mais ambiguë\npourtant, est d'un type très singulier et belle, d'une beauté d'exception ;\nl'ovale régulier mais rempli du visage, un peu plat, aux joues larges, l'appa-\nrente aux vierges de l'école de Cologne, telle qu'en peignit maître Stéphan.\nMais ici la vierge a perdu son expression séraphique ; elle s'est faite femme :\nil y a, dans sa bouche menue, un très pervers sourire et dans le regard de\ncôté de ses yeux, longuement fendus, quelque chose de félin, la possible\ntraîtrise d'un glissement sous des lianes. Ses deux compagnes sont d'une\njoliesse moins inédite : elles se rapprochent des silhouettes d'adorable et\nnerveuse grâce que nous apprirent Boticelli et Ghirlandajo quand ils\ndrapaient de gazes légères des suivantes agiles aux blonds cheveux frisés.\n   Chacune tient en main un instrument de musique : luth ou mandoline;\net sans doute sous l'ombrage des arbres, — un myrte et un laurier, — leurs\npieds nus sur le tapis de gazon semé de fleurettes, elles se sont ainsi réunies\npour un concert idéal où l'enchantement des yeux prélude aux fêtes d'har-\nmonie.\n   Devant elles, à gauche, trois amours joufflus dont l'un assis, dans l'herbe,\nretient le long cou d'un cygne, s'avançant vers un cahier de musique posé\nsur ses genoux La lumière du tableau est bizarre et purement chimérique ;\nles chairs se détachent avec une blancheur d'apparition sur les feuillages\nnoirs; et dans une éclaircie de ceux-ci, on aperçoit un coin de ciel d'un\nbleu sombre, nocturne; comme si c'était par quelque nuit de lune, qu'en\ncette clairière, les trois sveltes muses viennent accorder leurs chants frêles !\n   Qu'a voulu signifier l'artiste? Je ne sais. Probablement autre chose et\nplus qu'un groupement harmonieux de formes aimables, car ses intentions\nsymboliques s'affirment davantage encore dans l'autre volet.\n   Celui-ci est sévère autant que le premier est séduisant. Si par certains\ncôtés le premier rappelait les maîtres de Florence, celui-ci fait plutôt songer\n"}, {"page_pdf": 95, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2222, "texte": "                                     -   34   -\n\n à Dürer par l'allure grave de la composition et la puissance incisive du\n dessin. Trois figures : une jeune fille, une vieille femme, un squelette.\n Blanche et rose la première, jaune et ridée la seconde, bistre et décharné le\n troisième. Ce dernier donne le bras à la vieille femme et semble vouloir\n l'emmener Celle-ci regarde d'un air volontaire et dur la jeune fille et lui\n met la main sur l'épaule comme pour en prendre possession, tandis qu'elle\n écarte un voile dont l'enfant cherche à cacher ses charmes. Ainsi tous trois\n se tiennent et s'entraînent, disant la continuité de la vie et la tare inévitable\ndu temps. Les yeux bleus et clairs deviennent des yeux fatigués et tout cer-\nclés de rides, puis des trous noirs sans regards ; la jeune tête aux cheveux\nsoigneusement et coquettement assemblés deviendra le chef aux mêches\nrares et grises, et le crâne affreux où les poils ne semblent plus qu'une moi-\nsissure ; se fanera aussi la fleur des jolis seins blancs, qui seront plus tard\nde pendantes mamelles flétries, et disparaîtront même de la carcasse où\nsaillent les cercles des côtes. La Mort, en une de ses mains, tient un sablier\nqui rappelle la fuite rapide des heures; et de l'autre, une lance cassée en\nplusieurs endroits et dont la pointe repose sur le sol. Un tout petit enfant\nqui dort y appuie inconsciemment la main, rattachant par cette ligne brisée\nle commencement et la fin, disant donc encore le renouveau incessant des\nêtres. Ainsi se complète l'œuvre : je n'en sais point d'autre qui, tout en don-\nnant satisfaction entière aux exigences esthétiques, soit plus suggestive de\nméditations sur la fragilité humaine et sur la perpétuité infinie de l'huma-\nnité. Et pour un volet d'orgue, ne vous semble-t-il pas que voilà bien de la\nphilosophie !\n   L'artiste en a voulu plus encore : aux pieds de la jeune femme, il a mis\nl'oiseau de Minerve; et dans le ciel, au-dessus de la Mort, un crucifix dans\nune auréole, emblêmes assurément destinés à quelque signification, et à\npropos desquels les esprits ingénieux sont invités à rivaliser de commen-\ntaires élégants et subtils.\n\n                                                         JULES DESTRÉE"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-017", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 85, "page_fin": 85, "titre_corps": "Le Douar", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Auguste Vierset", "ancre_debut": "LE DOUAR", "ancre_fin": "AUGUSTE VIERSET", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L ENFANT ROYAL", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 96, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 54, "fin_caractere_exclue": 640, "texte": "LE DOUAR\n Voici l'heure où sans geste, accroupis sur des nattes,\nLes nomades, du seuil des tentes rouge et noir,\n Voient s'ouvrir au ciel bleu l'éventail d'or du soir.\nAutour d'eux des enfants se disputent des dattes;\nUn chien rode; une femme allume le fourneau\nOu suspend l'outre brune aux trois pieux en faisceau.\nSoudain, dans le Silence, un son de trompe clame :\nEt les chameaux, las de brouter les alfas blonds,\nDévalent au grand trop le flanc des mamelons\nEt. leurs longs cous tendus, beuglent au ciel en flamme.\n                                      AUGUSTE VIERSET\n\n\n\n\n         "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-018", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 85, "page_fin": 85, "titre_corps": "L’Enfant royal", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Arthur Dupont", "ancre_debut": "L ENFANT ROYAL", "ancre_fin": "ARTHUR DUPONT", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 96, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 640, "fin_caractere_exclue": 1380, "texte": "L'ENFANT ROYAL\n L'enfant royal se meurt dans un berceau d'ivoire :\n Sa fine tête blonde, aux cheveux parfumés,\n S'amaigrit tristement sur l'oreiller de moire\n Et ses yeux alourdis se sont déjà fermés.\n\n A genoux devant lui comme aux pieds d'une idole\n Les preux et les féaux simulent la douleur\n Et les cierges bénis tissent une auréole,\n — Emblème fallacieux d'une ultime splendeur. —\n\n Car il est le dernier d'une vieille lignée,\n Et sa frêle couronne est dès longtemps guignée\n Par les vassaux puissants qui bénissent le sort.\n\n Et tandis que le peuple attend sous les fenêtres\n Les discours éhontés de tous ces prochains maîtres,\n Inconscient et beau l'enfant royal est mort !\n\n                                      ARTHUR        DUPONT"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-019", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 86, "page_fin": 87, "titre_corps": "L’Idéal", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor Remouchamps", "ancre_debut": "L IDÉAL", "ancre_fin": "Fragment de Vers l Ame", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 97, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 81, "fin_caractere_exclue": 2079, "texte": "L'IDÉAL\n             'ai longtemps cru que je ne savais pas admirer... Étais-je trop\n   t\n\n               frêle devant les choses? Une désillusion sans cesse me venait.\n                  Plus tard, mon âme s'est un peu révélée... Elle n'était pas\n               froide. Elle brûlait de ferveurs mystérieuses; elle était hantée\npar la seule Chimère. Elle avait en elle les purs enthousiasmes spirituels...\n  J'ai toujours comme pressenti la Perfection, et je ne vois ici-bas qu'une\nseule Splendeur : La prodigieuse mélancolie de tout.\n  O que le Rêve est frêle à côté du Possible! O le chef-d'œuvre humain\nqui calomnie encore le Rêve! Et l'infinie misère enclose dans le Beau !\n\n\n   C'est d'aimer tant l'Idéal que nous souffrons... Nous connaissons tous\nles cantiques des fêtes terrestres, mais nous avons trouvé que cette joie\nsonnait faux — d'un bruit sec et brusque de squelette... Nous devinons les\nhautes sensualités psychiques, l'Inaccessible indéfini... Il saigne en notre\nâme du ciel, comme il saigne du ciel sur la terre au crépuscule...\n\n\n  Nos aspirations sont notre vraie grandeur. Elles vont où elles veulent.\nElles nous donnent comme un respect religieux de nous. Elles sont des\nactes de foi transcendantale...\n                                      ***\n   J'ai senti, dès toujours, une malédiction peser sur le monde.\n   Tout petit, je regardais les étoiles. (Les enfants ne regardent pas les\nétoiles.) Mais je rêvais autre chose, déjà, si triste de ne pas savoir aimer la\nVie!\n   Je vécus, adolescent, dans un peuple de statues et de chimères ; mais cela\nn'a pas brisé en moi mes ferveurs...\n   Aujourd'hui l'Ombre me hante; je n'ose plus regarder les foules.\n                                      ***\n   J'allume à l'Inexistant mes frissons de beauté. Pourtant mon âme ne fut\npas dirigée vers l'Idéal; mais dirige-ton une âme?\n   Rien du Réel ne fixe mes yeux absents. J'ai l'air d'attendre, moi qui ne\nsais pas espérer; j'ai l'air d'être exilé, moi qui ne crois pas à l'exil. Cette\n"}, {"page_pdf": 98, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 534, "texte": "                                      -    8 7 -\n\nhantise de l'Au-delà, cette hantise sans la foi, est la grande angoisse inéluc-\ntable de ma vie.\n                                      ***\n  O l'étrange route mystique où s'éteignirent lentement la clarté des lys\npassagers et les blanches douceurs errantes !\n  Et je n'ai plus, pour m'enchanter un peu, que la lueur, quelquefois, de\nmon âme...\n                                                    VICTOR REMOUCHAMPS\n\n (Fragment de : Vers l'Ame,   à paraître en février.)\n\n\n\n\n          "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-020", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 87, "page_fin": 88, "titre_corps": "Chronique littéraire : Les Miroirs de jeunesse", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Chronique littéraire", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE", "ancre_fin": "sincère à la fois et habile", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "En un monôme dérisoire", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 98, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 534, "fin_caractere_exclue": 2513, "texte": "CHRONIQUE LITTÉRAIRE\nLes Miroirs de jeunesse, par Louis DELATTRE. Bruxelles, Lacomblez. — L'Ironique\n  Amour, par CAMILLE LEMONNIER. Paris, Dentu. — Les Préraphaélites. Notes sur l'art\n  décoratif et la peinture en Angleterre, par OLIVIER-GEORGES DESTRÉE. Bruxelles,\n  Dietrich et C ie .\n\n\n               Les contes de M. Delattre évoquent de doux et malingres\n                paysages, sous le velours délicat de cieux ardoisés ; des sites\n                 vaguement industriels, sur lesquels des fumées planent, que\n                la pluie nettoie et dont elle fait luire, alors, la précaire fraî-\ncheur, les bouquets d'arbres grêles et la discrète bruyère, noire et violette.\nContrée mitoyenne dont l'humide beauté sourit à ses horizons nuageux;\nqui ignore la vespérale désolation ensanglantée des landes campinoises et,\naussi, l'insolite et translucide merveille des crépuscules ardennais.\n   Et, sans doute, cet indulgent pays insuffle à ses habitants ce caractère de\nquiétude, de laisser-vivre, cette bonhomie modeste qui lui sont propres; il\ncommunique même sa bénévolence à ses hôtes transitoires, les Aoûterons,\nflamands ; incline Jean Ressaix à perpétuer, sans plus, la tradition et l'héri-\ntage agricole de ses pères; amortit l'ardeur diffuse, l'esprit farouche et fier\ndu jeune Fernand, pour l'asseoir, énervé, dans l'habitude plantureuse et\nbéate, la grasse existence journalière, lui faire recueillir avec la succession,\nla maîtresse du mort.\n   Le seul aspect, à l'étranger, d'un cabaret où l'apparence, la senteur des\nchoses, le profil entrevu d'une compatriote, remémorent la province, émeut\nle passant, fait défaillir son cœur d'une refluente enfance, d'un trouble\nplaisir naïf; et il hume, en même temps que le rogomme de ce mauvais lieu\ntout fleuri d'inconsciente innocence, tout l'élixir des souvenirs juvéniles.\n   Les personnages de M. Delattre divulguent, en ces rencontres, leur\ncandeur à peine entamée qu'ils masquent de raillerie irrésolue; créatures\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2033, "texte": "                                    — 88 —\n\nde demi-teinte, à la voix mousse, dans la bouche desquelles des paroles\ntragiques dissoneraient.\n   Pour s'attester leur indépendance, qu'ils sont émancipés et déjà vétérans,\nces méphistos puérils nettoyent de leurs casquettes universitaires, et de\nleurs cœurs! les tables de marbre de la vie. Mais la moindre ressouvenance\nchampêtre, la résurrection de ces paysages intimes, contemporains de leur\nadolescence et, pour ainsi dire, du meilleur d'eux-mêmes, incite ces cyni-\nques imberbes à narguer, avec le sérieux passionné de leur âge, — et pour\nne pas pleurer! Ils se jouent l'égoïste imaginaire, afin de se créer de stimu-\nlantes émotions, feignent et, peut-être, finissent par contracter une manière\nde scepticisme sentimental : forfantes de dureté, leurrés, bientôt, et déçus\npar leur propre malice et que le respect humain réduit, alors, à persifler\nencore, les larmes aux yeux ! Amalgame amusant de présomptueuse science\nacide, d'expérience impertinente, de calculs illusoires à force de complica-\ntion et de rouerie, dont le Philippe du Bruly-de-Pesches, ce Don Quichotte\nde l'autolâtrie, loustic blasé — et blousé! — nous présente une vive et\nressemblante image.\n   D'autres figures hantent les pages de ce volume, attrayantes de simplicité,\ncomme ce Flip Clarent de Péchant, cette petite Frémiée, savoureuses de\nclaire santé et de cordialité, et qu'aussi M. Delattre raconte avec complai-\nsance et dilection ; ne sont-elles pas l'incarnation heureuse de cette Hesbaye\nque l'écrivain se remémore avec ravissement, et dont il se détaille le charme\nd'une plume minutieuse, comme, pieusement, on se rappelle chaque trait et\njusqu'aux tics d'une physionomie aimée.\n   Les Miroirs de jeunesse démontrent un talent, qui, sans rien perdre de\nsa grâce originelle, marche à sa maturité; précise et fine et attendrie, aiguisée\nde causticité, l'observation y réfléchit de captivants tableaux où la vérité\napparaît sincère, à la fois, et habile.\n                                       ***\n   "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-021", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 88, "page_fin": 89, "titre_corps": "Chronique littéraire : L’Ironique Amour", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Chronique littéraire", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "En un monôme dérisoire", "ancre_fin": "son instinct sauvage", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "M Olivier Georges Destrée publie", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 99, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 2033, "fin_caractere_exclue": 3167, "texte": "En un monôme dérisoire dont le jeune Enchanteur indifférent et poly-\nmorphe qui, aux yeux de chacun, usurpe la forme préconçue de son désir,\n— l'Ironique Amour, généreux et implacable, novice et perfide et mercantile,\ndévoué, corrompu et avare et fou ! — dont l'Amour, oui ! est le théore, voici\ndéfiler la farandole sinistre des âmes : Grandes coquettes, casuistes érotiques\net minaudières; bourgeoises calculatrices; astucieuses paysannes; et leurs\nhéros élégants, vigoureux, sordides ; leurs complices lourdauds ou spiri-\ntuels : rastaquouères ambigus et basanés ; ruffians de tout aloi ; coulissiers\nde la Bourse ou de la politique; ouvriers, calicots ou honnêtes gens très\nbêtes...\n   Et, à l'appel de l'imprésario Camille Lemonnier, le cortège hétéroclite\net monotone passe sur le théâtre, parcourt la scène au décor fuyant et\ndivers, luxueux comme un parvenu, brillant comme une courtisane, ou\nagreste... Parmi la flore rudérale, la verdure authentique ou artificielle,\ndes paroles s'échangent dont le sens fictif s'efface vite pour révéler leur iden-\ntité, l'éternel refrain que la complexité des mots, les voix grossières ou\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 645, "texte": "                                   - 8 9 -\n\nmusicales, la tournure rustique ou policée des phrases échouent à travestir.\nCar l'Ironique Amour se prénomme Myosotis, Manske, de Maufrigneuse,\nBovary, ou Célimène, ou Martine...\n    Entre les contes de l'Ironique Amour deux, surtout, sont à tirer hors\nde pair : Maison au bord d'une rivière, l'histoire d'une fruste campagnarde\ngouvernée par une cupidité presque ingénue ; la Petite Mousmé sans âme,\nfillette surannée et bizarre, au cerveau de primate habité par l'unique\nrécurrence d'un amour révolu et dont elle continue, dans son instinct\nsauvage, à dorloter le regret machinal et sénile...\n\n\n   "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-022", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 89, "page_fin": 91, "titre_corps": "Chronique littéraire : Les Préraphaélites. 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L'initiale tendance réaliste de la confrérie\nsignifiait plutôt, qu'à ses yeux, l'attentive et même méticuleuse étude de la\nnature rendait, seule, l'artiste susceptible d'interpréter ensuite avec succès\nle rêve et la légende; aussi, ses préférences allaient-elles à ces quatrocentisti\nqui, ressuscitant les fastes sacrés sous des traits, parmi des décors familiers,\nsublimèrent ceux-ci par la simple ferveur, la jeune foi émerveillée de leur\ngénie marquant, de la sorte, le transitoire du signe magnifique de l'éternité.\n   Les membres de la P. R. B., en élisant ce titre, invoquaient donc les\nprimitifs italiens et, sans s'assujettir à aucune imitation, confessaient un\nidéal de sincérité suprême et inspirée ; ils répudiaient, à la fois, l'habileté de\nmise en scène, le faire expéditif, la théâtrale et artificielle ordonnance dont\nRaphaël éblouit ses contemporains et la postérité; défauts d'un grand\npeintre devenus la substance même, l'arcane de l'enseignement académique,\nvulgarisés et pastichés, depuis, avec une fidélité cruelle.\n   Le mouvement préraphaélite résulta, selon une heureuse expression de\nM. Destrée, « d'une sorte de voyage de la pensée anglaise en Italie ».\nL'attraction exercée par la péninsule italique sur l'Angleterre anticipe ce\nsiècle et de beaucoup, il est vrai ; la fascination épouvantée, le vertige,\ndont le nom de Rome émouvait l'obscure âme tumultueuse du Barbare,\nsurvivent, peut-être, pacifiés et raisonnables, dans l'esprit du touriste asservi\nà l'agence Cook et déterminent sa nostalgie des rivages tyrrhéniens.\n   De nombreux vestiges attestent, d'ailleurs, cette attirance aux pages les\nplus glorieuses de la littérature britannique : les prédécesseurs de Shakes-\npeare, et lui-même, nourrirent leur drame des fictions célèbres des conteurs\nultramontains. La sympathie, à l'époque de la Renaissance, s'accentuait\nencore, sans doute, par une certaine similitude de mœurs, la commune\nexpansion d'énergie commerciale, en même temps, et militaire, les exigences\nd'un luxe outrancier, original et coloré.\n   Il n'est certes pas indifférent de remarquer, à un autre point de vue,\n"}, {"page_pdf": 101, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3289, "texte": "                                   - 90 —\n\n que l'efflorescence préraphaélite coïncide avec l'heure précise où l'empire\n de la prévention anti-catholique, du national No popety! a commencé à\n déchoir. Car, aussi bien que dans l'Europe septentrionale, la Réforme avait\n strangulé l'art plastique en Angleterre, limité son activité au portrait et au\n paysage, à l'exclusion du fertile domaine de la peinture religieuse. Et il\n semble bien que l'unique Rembrandt osa se soustraire à cette sectaire\n restriction.\n    L'origine italienne de Rossetti le rendait inaccessible au scrupule protes-\n tant; il entraîna ses disciples à sa suite, leur communiqua la rigueur et la\nsimplicité de son goût, son amour pour la vie quintessenciée de la légende.\nSa transplantation en Angleterre contribua, sans conteste, à parfaire cette\nnoble intelligence, à décupler la valeur de ses qualités admirables. L'exu-\nbérance natale de son sang s'y est cohobée, présumerait-on, et concentrée :\nun peu de neige est tombée dans le vin enflammé de son ardeur, l'a glacé et\nexalté.\n    Le type, le « poncif de beauté féminine » que ses principales œuvres\nreproduisent, influença fortement les artistes contemporains, mais d'une\nmanière réflexe, surtout, par l'implicite conception esthétique qu\"il mani-\nfestait, résolument spiritualiste, désireuse de faire s'épanouir simultané-\nment la forme et l'expression, concourir la ligne et la couleur...\n   Toute une brûlante vie intérieure, impatiente d'agir et d'espérer, durcit le\nmasque presque viril de sa Proserpine, de The Lady with the gold\nchain, etc., et miroite derrière leurs prunelles passionnées. Art d'impétueuse\ninspiration ; tandis que la propension méditative et rêveuse de celui de\nBurne-Jones s'apparie déjà mieux au ciel nuageux et brouillé du Nord.\n    Les contemplatifs personnages de ce dernier, engourdis dans l'extase par\nles doux accords intermittents de quelque pure musique ; assis au milieu\ndes ruines, ou chevauchant parmi les paysages éblouis ; aveugles au décor\nenvironnant, ouvrent tous des yeux élargis de la contention absorbée de\nleur songerie, et dont le regard taciturne converge, obstinément, sur\nl'occulte fantôme qui navre ou transporte leur pensée. — Pour équilibré\nque soit cet impeccable artiste, on conjecturerait Burne Jones avoir subi\ndes phases alternatives où la silhouette et la physionomie, le contour\nsculptural et l'apparence colorée des choses le captivèrent, tour à tour.\nMais ses chefs-d'œuvre, le Chant d'Amour, le Roi Cophetua, Pan et\nPsyché, etc., fusionnent ces éléments en un si somptueux accord lyrique,\nqu'il reste au spectateur la seule ressource d'exprimer sa gratitude par un\nmuet applaudissement.\n   Les préraphaélites se sont efforcés de corriger et d'épurer le goût public\nanglais, d'apprivoiser les yeux de la foule à la beauté, pour la leur rendre\nhabituelle et, finalement, nécessaire. Sans croire à l'efficacité de cette pro-\npagande au delà d'une certaine couche sociale élevée, on peut adopter\nl'opinion que le home, sa tradition de comfort et d'élégance, favorisera ce\ngenre de culture. Marchand, industriel ou agioteur dans le brouillard de la\nCité, chaque soir, l'Anglais va retrouver un autre et meilleur lui-même, en\nson cottage suburbain, sa villa du faubourg, au grand air, parmi de léni-.\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1738, "texte": "                                   - 91-\n\nflantes verdures et des arbres ; il devient capable, alors, de loisir et d'oublier\nle cours de la Bourse pour un plaisir intellectuel. D'autant plus que ces\nétonnantes universités contadines, Cambridge, Oxford, perpétuent, chez\nleurs élèves, comme une religion de salubres souvenirs, le respect de la\npensée, une pondération mentale, la capacité, l'heure propice venue,\nd'exister par soi-même et de ressentir des émotions d'art.\n    La boutade de Baudelaire sur les Belges qui ne pensent qu'en troupe se\ngénéraliserait aisément et dénoncerait, avec autant de justesse, le vice de\nraces plus sociables et loquaces ; la familiarité des mœurs et la prolixité\noratoire progressent en raison inverse de l'inclémence du climat.\n    Le club apparaît ainsi qu'une manière de solitude coopérative ; le conti-\nnental, lui va chercher le bien-être, la société, la conversation, au café, —\nle luxe et l'art, aussi, et l'archaïsme, représentés par les splendeurs que l'on\nconnaît! Il réside, de plus, à l'endroit de son métier, de sa politique, de son\ncommerce; inséparable de sa préoccupation accoutumée et, sinon super-\nficiellement, inaccessible à toute excitation étrangère, littéraire, surtout, ou\nartistique.\n   Les conseils de M. Olivier-G. Destrée aux artistes flamands ne peuvent,\ncependant, laisser de porter leur fruit : la tendance décorative des dernières\nexpositions marquait plus d'ensemble que de discernement; mais nombre\nd'œuvres y surgirent, nerveuses et robustes, superbes de relief ornemental\net du plus encourageant augure pour la cause dont M. Destrée s'est constitué\nl'éloquent et persuasif héraut.\n                                                        ARNOLD GOFFIN\n\n\n\n\n            "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-023", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 91, "page_fin": 93, "titre_corps": "Chronique musicale", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Ernest Closson", "ancre_debut": "CHRONIQUE MUSICALE", "ancre_fin": "Vers l océan de l éternité", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 102, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 1738, "fin_caractere_exclue": 2811, "texte": "CHRONIQUE MUSICALE\n              Pendantqu'Eugène Ysaye pérégrine à travers les États-Unis,\n               récoltant triomphe sur triomphe, ses amis Marchot, Ten\n               Have, Van Hout et Jacob (sans s !), avec son frère Théophile,\n               ont repris la série des séances de musique de chambre si\nappréciées par l'élite des dilettanti.\n   Comme il fallait s'y attendre, César Franck, — le maître liégeois dont\ntous nos jeunes artistes ont assumé la lourde tâche de vulgariser l'art aris-\ntocratique et intransigeant, — César Franck occupait une place importante\ndans le programme de la première séance, où figurait le Prélude, Choral\net Fugue pour piano, et le Quintette pour piano et cordes.\n   M. Th Ysaye a parfaitement saisi l'allure passionnée et indépendante\ndu premier morceau, interprété avec une variété d'accent, des ondulations\nde mouvements et un chatoiement de nuances étonnants. On eût dit que\nl'artiste improvisait, — ce qui est le critérium de la bonne interprétation\nd'une œuvre où la forme se subordonne absolument à l'idée et au sentiment,\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3304, "texte": "                                    — 92 —\n\n  Mais il faut un pianiste d'une virtuosité peu commune, comme M. Th.\n  Ysaye, pour résoudre le problème avec des oeuvres aussi ardues que celles\n  de César Franck, que l'on sent écrites par un organiste habitué aux\n  ressources de la pédale et des multiples registres.\n     La rare délicatesse du nuancé de M. Ysaye devenait parfois un défaut\n  dans le quintette, où certaines nuances, rendues de la même manière, dispa-\n  raissaient dans l'ensemble. C'est ainsi que les pp du piano étaient\n  souvent imperceptibles, écrasés par les sonorités plus fortes du quatuor. Les\n  nuances du soliste ne sauraient être de la même dynamique que celles du\n  quintettiste. MM. Marchot, Ten Have, Van Hout et Jacob ont excellem-\n  ment interprété leurs parties respectives. A louer particulièrement le\n  poétique adagio, et le finale, d'une fougue vraiment effrayante.\n     Le concert commençait par le second Quatuor de Beethoven, qui, pour\n paraître facile, n'en est pas moins d'une polyphonie terriblement compli-\n quée, surtout dans le finale, où l'on sent le maître chercher déjà au delà des\n quatuors de Haydn et de Mozart qui l'influencent. Excellente interpréta-\n tion, dans laquelle le beau son de M. Marchot faisait merveille ; je me\n permettrai toutefois de faire quelques réserves à propos de certains rubato\n dans les traits en triples croches du début de la première partie.\n     A mon très vif regret, il m'a été impossible d'assister à la seconde séance,\n dont le programme comportait le Quatuor à cordes de Lalo, une Sonate\n de Locatelli pour alto (M. Van Hout) et le Quintette de A. de Castillon.\n    — Une Société des Nouveaux Concerts s'est fondée à Bruxelles. Tant\n mieux. Il n'y en aura jamais de trop, à condition que l'on nous fasse\n entendre de bonne musique et dans de bonnes conditions. On se plaint\nde ce que le mouvement musical n'est pas intense à Bruxelles ; il m'a tou-\njours paru que c'était plutôt le public qui ne manquait pas une occasion de\ntémoigner d'une indifférence peu encourageante envers les organisateurs...\n    Tout au contraire, le premier concert de la nouvelle société, sous la\ndirection de M. Franz Servais, et avec le concours de M me Bréma, — une\ncantatrice anglo-allemande qui chanta cet été à Bayreuth, — avait attiré à\nl'Alhambra une foule compacte.\n    La séance en elle-même rappelait en tous points les Concerts d'Hiver de\nM. Servais, dont l'intérêt constant du programme compensait un peu\nl'insuffisance de l'exécution.\n    Insuffisante, celle-ci l'a été encore cette fois-ci, malgré l'excellence des\néléments recrutés consciencieusement parmi les artistes de cet orchestre-\ncaméléon qui est tout à la fois celui des Concerts du Conservatoire, des\nPopulaires et du Théâtre Royal.\n    C'est que M. Servais — un musicien de grand mérite et un artiste sincère\n— n'est pas un véritable chef. On sent que, malgré la barbe de fleuve, la\nhaute taille et l'élégance plastique qui en font un chef très décoratif, il ne\nparvient pas à s'imposer à l'orchestre, qui le mène bien plutôt qu'il n'est\nmené par lui. Même les attitudes bizarres de M. Servais au pupitre, les\ngracieuses ondulations de son bras, qui pour certains sont la caractéristique\nd'une personnalité, ne font qu'arrondir encore les angles de sa mesure, jus-\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 3237, "texte": "                                        -   93    -\n\n qu'à en faire quelque chose d'indéfinissablement mou où le public comprend\n ce qu'il peut et dont l'orchestre fait ce qu'il veut. De là, un manque de\n rythme, d'ensemble, surtout répréhensible dans des œuvres intangibles\n comme l'ouverture de Fidélio (Léonore) de Beethoven, si connue, si\n entendue, qu'instinctivement l'attention va surtout à la qualité de l'inter-\n prétation.\n    Le concert commençait par l'ouverture du Barbier de Bagdad de Peter\n Cornélius (ne pas confondre avec Pierre Corneille), morceau intéressant et\n de facture solide, mais d'une harmonisation un peu surannée.\n    Le poème symphonique de Liszt, Die Ideale (1), sur lequel se sont déchaî-\n nées toutes les foudres de la critique, reste, malgré son interminable\nlongueur, une composition extrêmement curieuse, d'une complète indépen-\n dance de forme, et d'une audace harmonique incroyable, pour l'époque déjà\n reculée où l'œuvre fut écrite. Die Ideale, antérieure aux grandes œuvres de\n Richard Wagner, contient une foule d'effets employés plus tard par le\nmaître, dont Liszt fut le véritable précurseur.\n   On a entendu aussi deux fragments de l'Apollonide de M. Servais\n(d'aucuns disent l'Apollinaris) : un Hymne de fort belle allure, et une\nDanse d'un caractère délicat, mais d'une inspiration assez pauvre; œuvre,\nen tout cas, d'un artiste sérieux et consciencieux.\n   Mme Bréma a remporté un grand et légitime succès. C'est une chanteuse\nde style, et de grand style, servie d'ailleurs par un organe remarquable.\n Elle a chanté Schmerzen et Trume, les deux beaux poèmes de Wagner,\ndans un mouvement un peu lent, mais l'interprétation était si personnelle,\nelle y mettait tant d'art, d'intelligence et de conviction, que l'on ne pouvait\nqu'applaudir. Le succès s'est changé en triomphe après le prodigieux finale\ndu Crépuscule des Dieux, où Mme Bréma a déployé une grandeur de style\nincomparable, avec des accents de la plus saisissante émotion. C'est vérita-\nblement une très grande artiste.\n   C'est la troisième fois que nous entendons à Bruxelles cette page surhu-\nmaine de Wagner, — et, cela, grâce à M. Servais. L'ouverture de Cornélius\net Die Ideale de Liszt étaient exécutés pour la première fois.\n   11 faut reconnaître à la louange de M. Servais que, s'il ne nous donne pas\nla perfection d'exécution à laquelle les Concerts populaires nous ont habi-\ntués, nous ne lui en sommes pas moins redevables de nous avoir appris à\nconnaître un certain nombre d'œuvres, d'inégale valeur peut-être, mais\ninédites pour nous, et d'avoir ainsi contribué, jusqu'à un certain point, à\nl'extension de nos connaissances artistiques.\n   C'est quelque chose, cela; c'est même beaucoup.\n                                                             E R N E S T CLOSSON\n\n  (1) Il eût été élémentaire de mettre sous les yeux du public le poème de Schiller qui\na servi de thème à la composition de Liszt, et qui débute par cette belle strophe : « Tu\nveux donc infidèlement me quitter, — Avec ta douce fantaisie, avec tes douleurs, tes joies,\n— Avec tout, inexorablement? — Rien ne peut-il donc t'arrêter, ô fugitive, — Age d'or\nde ma vie? — Vaine prière! tes flots courent et se pressent — Vers l'océan de l'éternité. "}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-024", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 94, "page_fin": 94, "titre_corps": "Chronique artistique : Exposition F. Toussaint et Verdussen, au Cercle artistique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Chronique artistique", "signature_source": "Kalophile", "ancre_debut": "CHRONIQUE ARTISTIQUE", "ancre_fin": "par trop sommaire", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 105, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 53, "fin_caractere_exclue": 2610, "texte": "CHRONIQUE                         ARTISTIQUE\nExposition F. Toussaint et Verdussen, au Cercle artistique. — Exposi­\n tion James Ensor. — Exposition permanente : Société anonyme L'Art.\n\n    M. F. Toussaint est avant tout le peintre aux qualités « impatientes ».\n Il est tout jeune et admirablement doué, mais on le sent sollicité par diffé-\n rentes admirations qui le font tâtonner beaucoup dans la recherche de sa\n voie propre. Le métier est beau et simple, peut-être un peu trop facile et ce\n qui me paraît faire défaut à ce peintre, quant au genre d'art qu'il veut\n aborder : c'est la culture intellectuelle.\n    Son grand portrait de femme assise rappelle un peu la manière de\n Whistler, mais il est pourtant d'un sentiment personnel et intense; la tête,\n souffrante, aux yeux d'incisif acier, surgit dans les tons sombres comme\n une calme et froide apparition. Le Portrait de Cuvelier est original de\n composition, mais la facture en est matérielle et négligée. Fantaisie et\nSouvenir du moyen-âge offrent le même défaut, mais la fougue de la\n couleur fait oublier le reste. — Psaumes est un tableau à refaire, car on\nle sent traité (du moins les têtes) avec une émotion très pure et un vif désir\nd'exprimer beaucoup, mais il y a ces mains coupées à l'avant-plan et levées\nsur le clavier d'un orgue sans intérêt. Dans de pareils tableaux on ne peut\n négliger le plus petit détail.\n    M. Verdussen avait là beaucoup de toiles, j'oserai dire beaucoup trop. —\n Une fougueuse page d'un sentiment romantique : Chênes et sapins, est\nune fort belle chose, qui, entourée de trois autres, suffit à prouver que\n M. Verdussen a de grandes qualités Cette impression est vue avec une\npersonnalité certaine; Nuit et Soir; Campine un peu moins déjà, et\nLever de lune, pour être charmante de couleur grise, n'en est pas moins\nd'un œil connu de paysagiste. Le reste de l'envoi, d'ailleurs antérieur,\nmarque de bonnes fadaises de débutant; on y rencontre différentes\ninfluences trop écoutées et des sous-bois qui sentent encore leur académie\nsous les feuilles rousses.\n   Enfin, M. Vauthier est un travailleur consciencieux et laborieux. Il a\nun Menuisier peint avec recherche et un portrait de jeune homme très\ndessiné.\n                                     * *\n   Le cercle « artistique » a exhibé ensuite de navrantes éjaculations signées\nMoerenhout, un Bouddha entr'autres qui est d'une belle joie et des\ntoutous de M lle A. Léotard, auxquels on aurait bien dû faire des niches.\n— M me Lacroix, par contre, a des notes intéressantes, mais d'un métier\npar trop sommaire."}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-025", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 95, "page_fin": 95, "titre_corps": "Chronique artistique : Exposition James Ensor", "titre_sommaire": "", "rubrique": "Chronique artistique", "signature_source": "Kalophile", "ancre_debut": "Nous connaissions l art de M J Ensor", "ancre_fin": "Ma chambre préférée Paysage", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "C est vraiment un charme exquis", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 106, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 49, "fin_caractere_exclue": 1410, "texte": "Nous connaissions l'art de M. J. Ensor, mais son tempérament intense\nde coloriste ne s'est jamais tant affirmé qu'en sa dernière exposition. On\ncomprend clairement cette fois que le curieux peintre qu'est Ensor présente\nl'ensemble de facultés inouïes d'art mises au service d'un cerveau d'enfant\ndoux et craintif. — Il est tour à tour mystique, souffrant, compatissant,\nfougueux, observateur et... joyeux. — On sent planer sur son art une\nimpression d'effroi spectral, l'étrange peur enfantine des silences peuplés de\nrêves et de visions, et, par ce côté de son tempérament on pourrait, jusqu'à\nun certain point, l'assimiler à Jérôme Bosch. 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Des verres anglais, allemands et liégeois affectent\nles formes les plus originales et certains aux coulées d'opale paraissent\nattendre de rares liqueurs ou des fleurs précieuses de serres. Charpentier\nnous montre des reliures de cuir vert dont les tons d'ombre obtenus par la\ndifférente chaleur du fer sont d'une étonnante joliesse d'effet.\n   De Samuel une intéressante Katheline de la légende, d'un caractère\nprofond, et de Craco une merveilleuse tête ivoire et bronze, dont le modelé\nsage et la quasi perfection étonnent. — Ici, dans les petites salles du premier\nétage, deux vitraux d'Overloop aux coulées de bleu et de vert d'une rutilence\ninouïe; celui surtout aux pommes d'or, est d'une harmonie chatoyante :\nd'ailleurs obtenue par la simple mosaïque de verres teintés sans retouche.\n— Dans la même salle, deux précieux dessins de Khnopff et aussi deux\nreproductions de... Burne-Jones ; La Belle au bois dormant. Cette survenue\nm'étonne, car, au dire de certains esthètes il y a lieu de croire que le grand\nAnglais aura bientôt son tour d'être délaissé, si pas renié : Il y a vraiment\ndéjà trop de « gens » qui l'admirent.\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 785, "texte": "                                 -    9 6 -\n\n   Voici au second une joyeuse collection d'affiches où celle, interdite, de\n Toulouse-Lautrec, Reine de joie, est presque terrifiante de modernité.\n— J'allais partir sans deviner, au détour de la mignonne vérandah,une salle\nde bains dont les pastels pour céramiques de Morren sont très neufs, très\noriginaux et qui plus est très spirituels. Ils pourraient s'intituler si vous\nvoulez M la suggestion par l'exemple » ou « le lever d'une âme d'élite »,\ncomme aurait dit Jean Floux. Ces panneaux encadrés d'énormes nénuphars\nfeuillus qui couvrent les murs sont d'une composition charmante et d'un\ncrayon je veux croire infatigable.\n   Bravo à l'heureuse initiative de L'Art.\n                                                           KALOPHILE"}]}, {"article_id": "ulb-jeune-belgique-1895-01-n1-027", "volume": "ELB-ULB-516421-1895-001-014_f", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2012/ELB-ULB-516421-1895-001-014_f.pdf", "ocr_sha256": "0d2e6793b05e55873cf097689435f81a174a0f4fd792afad2ec71934b2a473a1", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 97, "page_fin": 100, "titre_corps": "Memento", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Nemo", "ancre_debut": "MEMENTO", "ancre_fin": "Yves Berthou", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": true, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 84, "fin_caractere_exclue": 91, "texte": "MEMENTO"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 94, "fin_caractere_exclue": 131, "texte": "LE MOUVEMENT FLAMAND.— On se rappelle"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 183, "fin_caractere_exclue": 228, "texte": "l'article que nous avons publié sous ce titre"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 365, "fin_caractere_exclue": 408, "texte": "en 1893. Depuis lors les choses ont marché."}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 457, "fin_caractere_exclue": 496, "texte": "Aujourd'hui l'on prononce, aux Chambres"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 551, "fin_caractere_exclue": 593, "texte": "belges, des discours en famand et les pré-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 736, "fin_caractere_exclue": 781, "texte": "tentions des flamingants ne font que croître."}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 825, "fin_caractere_exclue": 867, "texte": "Voici ce que publie à ce propos un journal"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 919, "fin_caractere_exclue": 961, "texte": "que nul n'accusera de parti pris, Le Soir,"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 1014, "fin_caractere_exclue": 1054, "texte": "sous ce titre suggestif : L E PAN-GERMA-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 1203, "fin_caractere_exclue": 1210, "texte": "NISME :"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 1297, "fin_caractere_exclue": 1335, "texte": "« Ce mouvement qui, depuis une dizaine"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 1380, "fin_caractere_exclue": 1420, "texte": "d'années, a pris une extension nouvelle,"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 1438, "fin_caractere_exclue": 1479, "texte": "dans certaines de nos provinces, porte le"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 1527, "fin_caractere_exclue": 1561, "texte": "nom, non pas de mouvement flamand,"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 1617, "fin_caractere_exclue": 1656, "texte": "comme on le dit souvent à tort, mais de"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 1709, "fin_caractere_exclue": 1746, "texte": "mouvement néerlandais ; Nederlandsche"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 1800, "fin_caractere_exclue": 1843, "texte": "beweging. 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Récemment encore cette géogra-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2419, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "phie ultra-fantaisiste a été confirmée dans"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2510, "fin_caractere_exclue": 2548, "texte": "une cérémonie où le gouvernement était"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2604, "fin_caractere_exclue": 2649, "texte": "officiellement représenté. Il n'y a été ques-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2696, "fin_caractere_exclue": 2738, "texte": "tion de la Belgique que sous l'appellation"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2788, "fin_caractere_exclue": 2829, "texte": "de Zuidelijke Nederlanden. Du reste, chez"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2877, "fin_caractere_exclue": 2920, "texte": "la plupart des poètes et écrivains flamands"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2967, "fin_caractere_exclue": 3012, "texte": "on trouvera des affirmations patriotiques (?)"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3061, "fin_caractere_exclue": 3100, "texte": "de ce genre : « Belges et Bataves, nous"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3156, "fin_caractere_exclue": 3193, "texte": "sommes frères, la Néerlande est notre"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3249, "fin_caractere_exclue": 3256, "texte": "mère. »"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3347, "fin_caractere_exclue": 3382, "texte": "« Depuis quelques années, ce mouve-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3433, "fin_caractere_exclue": 3478, "texte": "ment linguistique et politique tend à s'éten-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3524, "fin_caractere_exclue": 3568, "texte": "dre en dehors des limites où il se contenait"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3615, "fin_caractere_exclue": 3658, "texte": "jusqu'ici. 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Le premier était propre aux con-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4857, "fin_caractere_exclue": 4901, "texte": "trées supérieures de l'Allemagne, à l'Autri-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4951, "fin_caractere_exclue": 4995, "texte": "che, à la Bavière. Le. second constituait le"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 141, "fin_caractere_exclue": 182, "texte": "langage de la basse Allemagne et des pays"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 232, "fin_caractere_exclue": 277, "texte": "limitrophes. Le bas-allemand se divisait lui-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 327, "fin_caractere_exclue": 364, "texte": "même en bas-saxon ou Platt Deutsch et"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 414, "fin_caractere_exclue": 456, "texte": "néerlandais. 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On n'hésite pas à"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2289, "fin_caractere_exclue": 2331, "texte": "reconnaître un beau jour que le haut alle­"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2381, "fin_caractere_exclue": 2418, "texte": "mand est notre langue, mais idéalisée"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2467, "fin_caractere_exclue": 2509, "texte": "jusqu'à la perfection Enfin la presse fla-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2559, "fin_caractere_exclue": 2603, "texte": "mande, aplanissant cette fois tout obstacle,"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2653, "fin_caractere_exclue": 2695, "texte": "nous affirme que « la Prusse est un peuple"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2745, "fin_caractere_exclue": 2787, "texte": "frère, dont la langue, indice unique de la"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2837, "fin_caractere_exclue": 2876, "texte": "nationalité, est apparentée à la nôtre,"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 2926, "fin_caractere_exclue": 2966, "texte": "comme la main droite à la main gauche »."}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3016, "fin_caractere_exclue": 3060, "texte": "C'est alors que la presse d'outre-Rhin s'oc-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3110, "fin_caractere_exclue": 3155, "texte": "cupa à son tour de la question par des décla-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3205, "fin_caractere_exclue": 3248, "texte": "rations de ce genre : « Si l'Allemagne pou-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3298, "fin_caractere_exclue": 3343, "texte": "vait exercer quelque influence sur tout ceci,"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3393, "fin_caractere_exclue": 3432, "texte": "nous devrions mettre tout en œuvre pour"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3482, "fin_caractere_exclue": 3523, "texte": "soutenir la cause flamande en Belgique. »"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3573, "fin_caractere_exclue": 3614, "texte": "Et cette autre encore : « Jusqu'ici toute"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3664, "fin_caractere_exclue": 3708, "texte": "l'affaire n'a pas été suffisamment appréciée"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3758, "fin_caractere_exclue": 3801, "texte": "par l'Allemagne dans sa haute signification"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3850, "fin_caractere_exclue": 3891, "texte": "pour la race germanique ; le peuple alle-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 3941, "fin_caractere_exclue": 3976, "texte": "mand devrait de temps en temps s'en"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4026, "fin_caractere_exclue": 4036, "texte": "occuper. »"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4089, "fin_caractere_exclue": 4126, "texte": "Quand nous aurons dit que la conquête"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4176, "fin_caractere_exclue": 4215, "texte": "du Hanovre et l'annexion des différents"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4265, "fin_caractere_exclue": 4309, "texte": "Etats constituant aujourd'hui l'Empire alle-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4359, "fin_caractere_exclue": 4399, "texte": "mand, se sont faites sous le prétexte de"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4449, "fin_caractere_exclue": 4492, "texte": "l'unité de race, basée sur la similitude du"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4542, "fin_caractere_exclue": 4584, "texte": "langage, nous aurons fait toucher du doigt"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4634, "fin_caractere_exclue": 4675, "texte": "le grave péril de ce mouvement pan-germa-"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4725, "fin_caractere_exclue": 4768, "texte": "niste dont nos flamingants sont en Belgique"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4818, "fin_caractere_exclue": 4856, "texte": "les agents conscients ou inconscients."}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 4909, "fin_caractere_exclue": 4950, "texte": "Je ne suis pas seul, du reste, à taxer de"}, {"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 5000, "fin_caractere_exclue": 5039, "texte": "dangereuses les utopies du nouveau pan-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 60, "fin_caractere_exclue": 101, "texte": "germanisme qui voudrait rattacher le mou-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 162, "fin_caractere_exclue": 203, "texte": "vement flamand à l'œuvre de l'unité alle-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 270, "fin_caractere_exclue": 314, "texte": "mande. Je trouve, sur ce terrain, des alliés"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 368, "fin_caractere_exclue": 411, "texte": "puissants parmi les écrivains flamands eux-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 476, "fin_caractere_exclue": 514, "texte": "mêmes, et il n'y a pas longtemps qu'un"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 588, "fin_caractere_exclue": 627, "texte": "d'entre eux écrivait à ce propos : « En"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 700, "fin_caractere_exclue": 739, "texte": "obéissant aux suggestions du pan-germa-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 803, "fin_caractere_exclue": 842, "texte": "nisme nous tomberons au rang d'une pro-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 916, "fin_caractere_exclue": 961, "texte": "vince éloignée, et notre absorption intellec-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1025, "fin_caractere_exclue": 1070, "texte": "tuelle (opslorping op geestelijk gebied) sera"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1127, "fin_caractere_exclue": 1169, "texte": "suivie, à bref délai, de la perte de notre"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1233, "fin_caractere_exclue": 1258, "texte": "indépendance nationale. »"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1338, "fin_caractere_exclue": 1357, "texte": "Là est le danger. »"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1463, "fin_caractere_exclue": 1505, "texte": "La réaction contre le flou, le désordre et"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1558, "fin_caractere_exclue": 1599, "texte": "l'abscons s'accentue de plus en plus. Ses"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1640, "fin_caractere_exclue": 1681, "texte": "manifestations se multiplient. Les jeunes"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1770, "fin_caractere_exclue": 1811, "texte": "revues nous apportent presque chaque mois"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1916, "fin_caractere_exclue": 1957, "texte": "quelque imitation de l'antique qui semble"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2018, "fin_caractere_exclue": 2063, "texte": "annoncer un retour à l'esprit classique, à la"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2116, "fin_caractere_exclue": 2155, "texte": "poésie harmonieuse et claire. Après les"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2223, "fin_caractere_exclue": 2263, "texte": "brumes du Nord, les horizons lumineux de"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2328, "fin_caractere_exclue": 2374, "texte": "la Grèce ; c'est l'éternelle balançoire. C'est"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2528, "fin_caractere_exclue": 2568, "texte": "ainsi que nous trouvons dans la Revue du"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2671, "fin_caractere_exclue": 2711, "texte": "Nord ces beaux vers signés Henri Potez :"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2904, "fin_caractere_exclue": 2913, "texte": "LA SOURCE"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3019, "fin_caractere_exclue": 3065, "texte": "Un sculpteur à la main habile, aimé des dieux,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3174, "fin_caractere_exclue": 3218, "texte": "A fait d'un bloc de marbre un satyre joyeux."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3221, "fin_caractere_exclue": 3258, "texte": "Dionysos, ami des vignes, me protège."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3324, "fin_caractere_exclue": 3371, "texte": "Je bois autant que lui. Je suis de son cortège."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3427, "fin_caractere_exclue": 3473, "texte": "Je partage les jeux des nymphes dans les bois,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3476, "fin_caractere_exclue": 3525, "texte": "A3 ais, au lieu de verser du vin comme autrefois,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3528, "fin_caractere_exclue": 3573, "texte": "Mon urne épanche à flots une claire fontaine."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3576, "fin_caractere_exclue": 3626, "texte": "Passant, suspends ton pas et retiens ton haleine ;"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3675, "fin_caractere_exclue": 3720, "texte": "Ne va pas éveiller l'Amour, l'enfant vermeil,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3776, "fin_caractere_exclue": 3820, "texte": "Qu'enchaîne à mes côtés un paisible sommeil."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3897, "fin_caractere_exclue": 3905, "texte": "LE MERLE"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3975, "fin_caractere_exclue": 4024, "texte": "Pourquoi, beau merle noir, perché sur les yeuses,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4077, "fin_caractere_exclue": 4126, "texte": "Troubler ces bois obscurs de tes notes joyeuses ?"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4226, "fin_caractere_exclue": 4269, "texte": "Quitte ce lieu lugubre, ami, viens te loger"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4270, "fin_caractere_exclue": 4310, "texte": "Dans cette vigne dont le feuillage léger"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4374, "fin_caractere_exclue": 4422, "texte": "Fait trembler sur le sol des ombres incertaines."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4479, "fin_caractere_exclue": 4533, "texte": "Que ta chanson, pareille au bruit clair des fontaines,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4579, "fin_caractere_exclue": 4619, "texte": "Avec l'odeur subtile et sauvage du thym,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4677, "fin_caractere_exclue": 4716, "texte": "Se répande dans l'air limpide du matin."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4821, "fin_caractere_exclue": 4865, "texte": "Fuis la forêt : le gui des chênes empoisonne"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4866, "fin_caractere_exclue": 4915, "texte": "Les oiseaux : le raisin n'est funeste à personne;"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4966, "fin_caractere_exclue": 5011, "texte": "Il se chauffe gaîment au soleil des hauteurs."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5048, "fin_caractere_exclue": 5094, "texte": "Viens donc : Dionysos aime les bons chanteurs."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5174, "fin_caractere_exclue": 5181, "texte": "EX-VOTO"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5249, "fin_caractere_exclue": 5296, "texte": "Je suis la flûte au chant mélancolique et doux."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5347, "fin_caractere_exclue": 5392, "texte": "Un pâtre enfant me garde avec un soin jaloux."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5450, "fin_caractere_exclue": 5491, "texte": "Au pied de ta statue, Apollon, je repose,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5492, "fin_caractere_exclue": 5535, "texte": "Très lasse, car voici la vieillesse morose."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5589, "fin_caractere_exclue": 5631, "texte": "Or, j'imitais la voix limpide des oiseaux,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5689, "fin_caractere_exclue": 5734, "texte": "Le bruit du vent léger qui berce les roseaux,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 118, "fin_caractere_exclue": 161, "texte": "Le babil argentin des sources, les murmures"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 220, "fin_caractere_exclue": 269, "texte": "Qui s'éveillent la nuit dans les sombres ramures."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 328, "fin_caractere_exclue": 367, "texte": "Mon maître Alcidamas habitait autrefois"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 426, "fin_caractere_exclue": 475, "texte": "Sur les pentes des monts sauvages, dans les bois."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 534, "fin_caractere_exclue": 587, "texte": "Autour de lui broutaient ses blancs troupeaux de chè-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 646, "fin_caractere_exclue": 699, "texte": "Alcidamas parfois m'approchait de ses lèvres ; [vres."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 758, "fin_caractere_exclue": 802, "texte": "Je charmais l'horizon tranquille des forêts."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 861, "fin_caractere_exclue": 915, "texte": "J'ai pendant bien longtemps, au bord des antres frais,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 974, "fin_caractere_exclue": 1024, "texte": "Chez les pâtres, couverts de peaux âpres et rudes,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1083, "fin_caractere_exclue": 1126, "texte": "Chanté dans le sommeil divin des solitudes,"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1185, "fin_caractere_exclue": 1232, "texte": "Et mon maître, en mourant, m'a consacré au dieu"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1291, "fin_caractere_exclue": 1335, "texte": "Qui marche vêtu d'or au fond du ciel en feu."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1420, "fin_caractere_exclue": 1459, "texte": "La Plume publie le sonnet suivant, com-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1518, "fin_caractere_exclue": 1557, "texte": "posé par M. S. Mallarmé pour le Tombeau"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1616, "fin_caractere_exclue": 1639, "texte": "de Charles Baudelaire :"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1762, "fin_caractere_exclue": 1769, "texte": "HOMMAGE"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1874, "fin_caractere_exclue": 1915, "texte": "Le temple enseveli divulgue par la bouche"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 1978, "fin_caractere_exclue": 2017, "texte": "Sépulcrale d'égoût bavant boue et rubis"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2080, "fin_caractere_exclue": 2115, "texte": "Abominablement quelque idole Anubis"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2178, "fin_caractere_exclue": 2222, "texte": "Tout le museau flambé comme un aboi farouche"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2285, "fin_caractere_exclue": 2327, "texte": "Ou que le gaz récent torde la mèche louche"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2390, "fin_caractere_exclue": 2430, "texte": "Essuyeuse on le sait des opprobres subis"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2493, "fin_caractere_exclue": 2527, "texte": "Il allume hagard un immortel pubis"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2631, "fin_caractere_exclue": 2670, "texte": "Dont le vol selon le réverbère découche"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2733, "fin_caractere_exclue": 2778, "texte": "Quel feuillage séché dans les cités sans soir"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2841, "fin_caractere_exclue": 2882, "texte": "Votif pourra bénir comme elle se rasseoir"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 2976, "fin_caractere_exclue": 3016, "texte": "Contre le marbre vainement de Baudelaire"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3128, "fin_caractere_exclue": 3171, "texte": "Au voile qui la ceint absente avec frissons"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3281, "fin_caractere_exclue": 3321, "texte": "Celle son Ombre même un poison tutélaire"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3384, "fin_caractere_exclue": 3424, "texte": "Toujours à respirer si nous en périssons"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3636, "fin_caractere_exclue": 3672, "texte": "A RETENIR. — Dans la Revue des Deux-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3731, "fin_caractere_exclue": 3773, "texte": "Mondes, M. R. de la Sizeranne a publié une"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3832, "fin_caractere_exclue": 3874, "texte": "étude approfondie sur la peinture anglaise"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 3933, "fin_caractere_exclue": 3974, "texte": "contemporaine. C'est un travail d'un haut"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4033, "fin_caractere_exclue": 4076, "texte": "intérêt, où se rencontrent les qualités les"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4185, "fin_caractere_exclue": 4225, "texte": "plus éminentes qu'on aime à trouver dans"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4328, "fin_caractere_exclue": 4373, "texte": "la critique. L'auteur parle de la peinture en"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4432, "fin_caractere_exclue": 4478, "texte": "connaisseur; il a de l'érudition et de la phi-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4537, "fin_caractere_exclue": 4578, "texte": "losophie, et il mêle agréablement dans sa"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4637, "fin_caractere_exclue": 4676, "texte": "composition ordonnée avec clarté et mé-"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4775, "fin_caractere_exclue": 4820, "texte": "thode, les faits piquants, les considérations"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 4924, "fin_caractere_exclue": 4965, "texte": "générales, les anecdotes biographiques et"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5024, "fin_caractere_exclue": 5047, "texte": "les aperçus techniques."}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5109, "fin_caractere_exclue": 5149, "texte": "Les débuts de l'école préraphaélite, ses"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5208, "fin_caractere_exclue": 5248, "texte": "combats et ses victoires lui ont inspiré"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5307, "fin_caractere_exclue": 5346, "texte": "quelques réflexions que nous avons lues"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5405, "fin_caractere_exclue": 5449, "texte": "avec d'autant plus d'intérêt que, faisant un"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5550, "fin_caractere_exclue": 5588, "texte": "retour sur nous-mêmes, nous n'avons pu"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5647, "fin_caractere_exclue": 5688, "texte": "nous empêcher de les appliquer aux débuts"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 5747, "fin_caractere_exclue": 5768, "texte": "de la Jeune Belgique."}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 53, "fin_caractere_exclue": 92, "texte": "Lorsque la généralisation, dit M. de la"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 93, "fin_caractere_exclue": 133, "texte": "« Sizeranne, règne en maîtresse dans une"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 134, "fin_caractere_exclue": 177, "texte": "« académie, dans une école, cette école est"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 226, "fin_caractere_exclue": 266, "texte": "« perdue : il faut, par un procédé quel-"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 320, "fin_caractere_exclue": 358, "texte": "conque, délier le faisceau des règles,"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 411, "fin_caractere_exclue": 452, "texte": "briser les stéréotypes, jeter les moules,"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 501, "fin_caractere_exclue": 542, "texte": "« chasser les modèles qui prennent d'eux-"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 591, "fin_caractere_exclue": 631, "texte": "« mêmes la pose des Jupiters tonnants ou"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 684, "fin_caractere_exclue": 724, "texte": "des Vénus sortant de l'onde et brouiller"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 744, "fin_caractere_exclue": 786, "texte": "« toutes les lignes pompeuses qui n'expri-"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 836, "fin_caractere_exclue": 877, "texte": "ment aucune attitude définie mais un état"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 916, "fin_caractere_exclue": 955, "texte": "de corps et d'esprit appliqué a tout un"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1010, "fin_caractere_exclue": 1052, "texte": "« ensemble d'idées et de sentiments, parce"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1101, "fin_caractere_exclue": 1142, "texte": "« que en ce cas on enseigne l'habileté au"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1196, "fin_caractere_exclue": 1236, "texte": "lieu d'enseigner l'étude et l'on conduit"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1290, "fin_caractere_exclue": 1331, "texte": "l'élevé au résultat sans qu'il ait vu par"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1383, "fin_caractere_exclue": 1420, "texte": "quels moyens. Il faut qu'au moment où"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1449, "fin_caractere_exclue": 1487, "texte": "l'on va profiler de mémoire le bras de"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1537, "fin_caractere_exclue": 1581, "texte": "« Tatius lançant son javelot, on s'arrête et"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1626, "fin_caractere_exclue": 1670, "texte": "« on se demande si c'est là le geste le plus"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1716, "fin_caractere_exclue": 1757, "texte": "« personnel qu'on lui puisse donner et si"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1804, "fin_caractere_exclue": 1848, "texte": "« vraiment l'on sait, comme David le savait,"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1901, "fin_caractere_exclue": 1945, "texte": "« ce que signifie cette périphrase pour oser"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1992, "fin_caractere_exclue": 2034, "texte": "« l'employer. Non que l'art généralisateur"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2082, "fin_caractere_exclue": 2125, "texte": "soit à proscrire,— toutes les/ois que l'art"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2222, "fin_caractere_exclue": 2264, "texte": "s'élève, il généralise, — mais parce qu'il"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2313, "fin_caractere_exclue": 2314, "texte": "«"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2356, "fin_caractere_exclue": 2400, "texte": "« faut, pour aborder l'expression d'une idée"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2449, "fin_caractere_exclue": 2450, "texte": "«"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2491, "fin_caractere_exclue": 2532, "texte": "« générale, savoir quelles sont les idées"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2581, "fin_caractere_exclue": 2582, "texte": "«"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2625, "fin_caractere_exclue": 2669, "texte": "« particulières qui lui ont donné naissance;"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2759, "fin_caractere_exclue": 2800, "texte": "« pour se permettre une ligne qui résume,"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2895, "fin_caractere_exclue": 2939, "texte": "« savoir ce qu'elle résume, et une ligne qui"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3031, "fin_caractere_exclue": 3076, "texte": "« ennoblit, connaître ce qu'elle ennoblit; en"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3171, "fin_caractere_exclue": 3213, "texte": "un mot, pour parler le langage littéraire,"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3306, "fin_caractere_exclue": 3346, "texte": "« pouvoir parler le langage courant. Les"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3395, "fin_caractere_exclue": 3397, "texte": "du"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3435, "fin_caractere_exclue": 3473, "texte": "« académiciens de 1850 ne le pouvaient"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3566, "fin_caractere_exclue": 3610, "texte": "« plus. La généralisation des formes n'était"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3659, "fin_caractere_exclue": 3668, "texte": "l'accent,"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3704, "fin_caractere_exclue": 3745, "texte": "« plus pour eux la haute difficulté qu'on"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3794, "fin_caractere_exclue": 3804, "texte": "d'ailleurs"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3840, "fin_caractere_exclue": 3881, "texte": "« peut aborder quand on a surmonté toutes"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3930, "fin_caractere_exclue": 3937, "texte": "vention"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3977, "fin_caractere_exclue": 4022, "texte": "« les autres, mais une collection de recettes"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4071, "fin_caractere_exclue": 4076, "texte": "peine"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4115, "fin_caractere_exclue": 4158, "texte": "« héréditaires, de formules magiques, qu'on"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4207, "fin_caractere_exclue": 4212, "texte": "jadis"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4235, "fin_caractere_exclue": 4277, "texte": "« se transmet sans les analyser et où l'on"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4278, "fin_caractere_exclue": 4323, "texte": "« se tient sans savoir ce qu'il y a dedans. »"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4416, "fin_caractere_exclue": 4422, "texte": "séduit"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4506, "fin_caractere_exclue": 4514, "texte": "quelques"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4599, "fin_caractere_exclue": 4605, "texte": "cation"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4689, "fin_caractere_exclue": 4694, "texte": "salem"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4730, "fin_caractere_exclue": 4783, "texte": "Nous saluons avec plaisir la naissance        Mondes,"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4819, "fin_caractere_exclue": 4879, "texte": "d'une jeune revue d'art et de littérature :     intéressante"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4909, "fin_caractere_exclue": 4965, "texte": "L'Art Jeune. Au sommaire du premier             peinture"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 5000, "fin_caractere_exclue": 5053, "texte": "numéro les noms de MM. Emile Verhaeren,         Revue"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 5092, "fin_caractere_exclue": 5145, "texte": "Henri Vande Putte, André Ruyters, A.Stas-       litre"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 5186, "fin_caractere_exclue": 5243, "texte": "sart, A. Levêque.                               feuillets"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 187, "fin_caractere_exclue": 225, "texte": "REVUE DES REVUES. Dans la Société nou­"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 276, "fin_caractere_exclue": 316, "texte": "velle, Kropotkine, Élie Reclus et Malato"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 367, "fin_caractere_exclue": 407, "texte": "font cortège à Hubert Krains, qui publie"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 458, "fin_caractere_exclue": 500, "texte": "un très beau conte extrait de son prochain"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 551, "fin_caractere_exclue": 590, "texte": "volume. On y annonce aussi la prochaine"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 640, "fin_caractere_exclue": 681, "texte": "apparition en librairie des Communions de"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 732, "fin_caractere_exclue": 743, "texte": "G. Eekhoud."}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 796, "fin_caractere_exclue": 833, "texte": "Nous extrayons du Réveil ces quelques"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 883, "fin_caractere_exclue": 913, "texte": "aphorismes signés P.-M. Olin :"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 966, "fin_caractere_exclue": 1009, "texte": "« Il est très peu de gens à qui l'on puisse"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1059, "fin_caractere_exclue": 1100, "texte": "« réellement croire un nom. Et il y a des"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1150, "fin_caractere_exclue": 1193, "texte": "« gens nés écrasés. — Art : essayer de ren-"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1243, "fin_caractere_exclue": 1287, "texte": "te dre des impressions siennes dans un style"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1337, "fin_caractere_exclue": 1380, "texte": "« soi. » Exemple : Moi parler nègre et dire"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1430, "fin_caractere_exclue": 1446, "texte": "vous fort drôle."}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1499, "fin_caractere_exclue": 1536, "texte": "R. de Souza s'occupe, dans le dernier"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1586, "fin_caractere_exclue": 1625, "texte": "numéro du Mercure de France, du rôle de"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1675, "fin_caractere_exclue": 1715, "texte": "l'e muet dans la poésie française. Après"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1765, "fin_caractere_exclue": 1803, "texte": "avoir énuméré pour répondre aux phoné-"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1852, "fin_caractere_exclue": 1900, "texte": "tistes, les meilleures raisons qui doivent faire"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 1949, "fin_caractere_exclue": 1991, "texte": "admettre l'e muet comme syllabe distincte,"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2041, "fin_caractere_exclue": 2079, "texte": "il donne cette conclusion inattendue :"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2178, "fin_caractere_exclue": 2219, "texte": "« Ne conviendrait-il pas plutôt de garder"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2315, "fin_caractere_exclue": 2355, "texte": "aux e féminins leur valeur exacte, en ne"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2451, "fin_caractere_exclue": 2490, "texte": "leur donnant l'importance d'une syllabe"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2583, "fin_caractere_exclue": 2624, "texte": "que suivant le scrupule de l'artiste?» Et"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2718, "fin_caractere_exclue": 2758, "texte": "pour nous faire connaître le scrupule de"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2849, "fin_caractere_exclue": 2894, "texte": "l'artiste, il propose un signe typographique."}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 2992, "fin_caractere_exclue": 3030, "texte": "C'est toujours, comme on voit, la même"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3125, "fin_caractere_exclue": 3168, "texte": "confusion de la musique et de la poésie, de"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 3263, "fin_caractere_exclue": 3305, "texte": "l'accent oratoire et du nombre. 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Maeterlinck,"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4423, "fin_caractere_exclue": 4457, "texte": "par M me Adam, publia dernièrement"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4515, "fin_caractere_exclue": 4550, "texte": "notes sur Novalis, achève la publi-"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4606, "fin_caractere_exclue": 4640, "texte": "du Petit Eyolf d'Ibsen et de Jéru­"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4695, "fin_caractere_exclue": 4727, "texte": "de Loti. Dans la Revue des Deux-"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4784, "fin_caractere_exclue": 4818, "texte": "R. de la Sizeranne termine sa très"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4880, "fin_caractere_exclue": 4908, "texte": "mais incomplète étude sur la"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 4966, "fin_caractere_exclue": 4999, "texte": "anglaise contemporaine et dans la"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 5054, "fin_caractere_exclue": 5091, "texte": "bleue M. J. 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Verlaine. Signalons encore les critiques"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 453, "fin_caractere_exclue": 496, "texte": "bienveillantes d'Eug. Gilbert dans la Revue"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 543, "fin_caractere_exclue": 587, "texte": "générale, ainsi qu'un article de M. 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Dwelshauvers dans"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 2040, "fin_caractere_exclue": 2081, "texte": "la Revue pédagogique : « Il y a dans tout"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 2119, "fin_caractere_exclue": 2159, "texte": "cela (l'art de Virgile) une communion si"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 2205, "fin_caractere_exclue": 2246, "texte": "complète avec la nature ambiante, et l'on"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 2267, "fin_caractere_exclue": 2303, "texte": "pense à un grand poète contemporain,"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 2304, "fin_caractere_exclue": 2348, "texte": "Vielé-Griffin, qui a, lui aussi, dans un en-"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 2349, "fin_caractere_exclue": 2393, "texte": "semble différent totalement, une note cepen-"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 2394, "fin_caractere_exclue": 2413, "texte": "dant virgilienne. »"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 2419, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "Notre prochaine critique littéraire, signée"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 2463, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "Valère Gille, sera consacrée aux Poètes"}, {"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 2505, "fin_caractere_exclue": 2542, "texte": "J. de Tallenay, A. 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Japon, à                     10 »\n200       id.       id.         Hollande Van Gelder, à .      3 50\n       Ornementation à la couverture par HENRY VAN DE VELDE.\n                T O U S NUMÉROTÉS A LA PRESSE\n\n\n\n                   A D O L P H E BOSCHOT\n\nRÊVES                             BLANCS\n                             (POÈMES)\n    Un volume in-16 raisin, simili-japon. Prix : 4 francs.\n               Quelques exemplaires de luxe numérotés\nSur hollande royal Van Gelder, à                        fr.   8»\nSur japon de Tokio, à                         15               »\n\n\n             POUR PARAITRE FIN FÉVRIER\n                       Hubert KRAINS\n\n Histoires lunatiques\n               Un volume in-16. Prix : 3 francs.\n\n\n  On trouvera dès les premiers jours de février à la librairie\n                       P A U L LACOMBLEZ\n\n\nMES C O M M U N I O N S         par\n\n                  Georges E E K H O U D\nUn volume in-18. Prix: 5 francs. 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Le Barbare          2         »\n   roses                               fr. 2 » Jeune Belgique (Le Parnasse de la). . 7 50\nBrabant (V.). Notes de voyage . . .         1 » Journal d'une ignorante : Sur les Golfes 1 50\nBloy(Léon). Le Pal (4 num.), très rare. 4 » Justus Severus Africus                          1 »\n    Les 3 premiers numéros ensemble 1 » Kahn (Gustave). Chansons d'amant. . 3 50\nBoschot (A. Faunesses et bacchantes. 1 50              —       Les Palais nomades • . 3 50\n              Matin d'automne . . .         1 50 Lacomblez (Paul). Jeunes filles . . .      2 »\nBosiers E.). Harald-Roi                     2 »        —       Loth et ses filles . . .     2 »\nCarnet de chasse illustré                  15 » Landoy (Eug.). Evocations                   3 50\nChainaye (H.). L'Ame des choses . . 3 »                 —      Maître Martin . . . . 0 50\nCourouble (L.). Contes et souvenirs. . 3 50 Lautréamont (comte de). Les Chants de\nCudell (Ch ). Printemps sombre. . . 2 »              Maldoror                               3 50\nDaCosta(G.) Grammaire en portefeuille 0 50 Lemonnier ,C.) Paroles pour Georges\nDaxhelet (A ) Pages de tendresse vague 3 50                    Eekhoud                      0 50\n      —       Nouvelles de Wallonie . 3 50             —       Discours d'inauguration\nDe Coster (Ch.). La Légende d'Ulen-                  du monument Ch. De Coster, avec\n          spiegel                           5 \"      extraits d'« Ulenspiegel » et por-\n      —        Légendes flamandes . . 3 50           trait de Ch. De Coster . . . . 0 50\n                  (Voir Lemonnier.)                Maeterlinck (Maurice). Les Aveugles\nDelattre (Louis). Contes de mon village 3 50                   (L'Intruse, Les Aveugles) 3 »\n      —      Les Miroirs de jeunesse . 3 50             —      La Princesse Maleine. . 3 50\nDelville (J.). Les Horizons hantés . . 3 50             —      Serres chaudes . . . .       3 »\nDe Haulleville (baron P.). En vacances. 3 50            —       L'Ornement des noces spi-\n      —      Portraits et silhouettes, 2V. 7 »                    rituelles                 4 »\n      —      J.-M.-J. Bodson. L'Apos-                   —      Les Sept Princesses . . 2 »\n                talat chez les Civilisés. 4 »           —       Pelléas et Mélisande . . 3 50\nDemolder (E.) Contes d'Yperdamme . 3 »                            (Voir Emerson.) ,\n      —         Impressions d'Art.          3 » Mallarmé. Villiers de l'Isle-Adam . . 3 »\n      —        James Ensor . . . .          3 » Maubel (Henry). Miette                      2 50\nDe Mallessan. Petite Cousine, comédie. 2 »              — Etude de jeune fille . . 3 50\nDe Régnier. Le Bosquet de Psyché . 2 »                  —       Quelqu'un d'aujourd'hui. 3 50\nDe Tallenay (J.). L'Invisible . . . . 3 50 Picard (E.). El Moghreb al Aksa . . 4 »\nDesombiaux (M.) Vers de l'espoir . . 2 »                —       Scènes de la vie judiciaire 4 »\nDestrée (Jules). Journal des Destrée . 1 »              —       Vie simple                  3 »\nDulac (Paul). Vingt-cinq sonnets . . 1 50               —       Imogène, 1 vol. format\nDupont (A.). L'Envol des rêves . . .        2 »                   eucologe                  4 »\nEekhoud (Georges) Nouvelles Kermesses 3 50              —       Comment on devient so-\n       —       La Nouvelle Carthage. . 4 »                        cialiste                  2 50\n       —       Les Fusillés de Malines . 3 50           —         Id. (édition populaire) 0 75\n       —       Au siècle de Shakespeare. 3 » Pierron (Sander). Pages de Charité . 3 50\n       —       Kees Doorik                  3 50 Philoputor Libres propos d'un belge.\n       —       Kermesses                     5 » Pléiade (La). Première année (1889) . 3 »\n Elskamp (Max). Dominical . . . .            2 » Poe (Edgar). Poésies complètes. . . 2 »\n       —       Salutations, dont d'angé-           Rodenbach Le Foyer et les champs . 1 »\n    liques                                   3 50 Rommelaere J.). Ma semaine, 1892-93. 2 »\n Emerson Sept Essais, avec préface de                   —       Ma semaine, 1894 . . .       2 »\n    Maeterlinck                              3 50 Severin (Fernand). Le Lys                  2 »\nGarnir (Georges). Les Charneux. . . 3 50                   —          Le Don d'enfance . 2 »\n       —       Contes à Marjolaine        . 3 50 Sigogne E.). Contes merveilleux . . 3 »\n Gilkin (Iwan). Stances dorées               1 » Sluyts(Ch.). L Appel des voix . . .         2 »\n Gille(Valère) LeChâteau desmerveilles 2 »              —       Notes d'être                 3 »\n Giraud (Albert!. Hors du siècle . . . 3 50 Tordeus (J.). Manuel de prononciation 2 »\n       —       Hors du siècle. II : Sous           Van Doorslaer (H.). Sur l'Escaut. . . 3 50\n                  la Couronne. Devant le           Van Lerberghe (Ch.). Les Flaireurs. . 1 »\n                  Sphynx                     3 00 Verhaeren (E.;. Les Apparus dans mes\n       —       Pierrot lunaire . . . .       2 «                   chemins                   2 »\n       —       Pierrot Narcisse . . .        2 »        —       Les Moines                   3 »\n       —       Dernières Fêtes. . . .        2 » Villiers de l'Isle-Adam. Premières Poé-\n       —       Le Scribe                     1 »                   sies                      3 50\n Hannon (Théo). Noêls fin de siècle . . 3 «                      Morgane                     5 »\n       —       Au pays de Manneken-Pis 4 » Waller (Max). La Flûte à Siebel. .                3 50\n Hanneuse (O ). La Reine Aléna. . (souscrit).            —       Daisy                       3 »\n       —       Sorella                       2 50 X. Y. Religion et progrès . . . (épuisé)\n Itiberë da Cunha (J.). Préludes . . fr. 3 »\n\n                            E N             V E N T E\n                                    E m o n d PICARD\n\n                I M O G È N E\n       U N ' V O L U M E FORMAT DES EUCOLOGES. PRIX : 4 FRANCS.\n                     Bruxelles. — Imprimerie Ve Monnom, 32, rue de l'Industrie\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 14, "texte": "Janvier 1895.                    TOME XIV. — No 1                          15 m e Année.\n\n\n\n\nA\n  JEUNE\n               BELGIQUE\n                     COLLABORATEURS DU NUMÉRO\n\n    Paul Alériel                               Valère Gille\n    oMaurice Cartuyvels                         Albert Giraud\n    Ernest Closson                              Arnold Goffin\n    Louis Delattre                             Kalophile\n    Jean Delpille                              Hubert Krains\n    Ch. Descamps                               Sander Pierron\n    oMaurice des Ombiaux                       Victor Remouchamps\n    Jules Destrée                              Jernand Severin\n     Ârthur Dupont                             Charles Viane\n    Georges Eekhoud                             Âuguste Vierset\n    Iwan Gilkin\n\n\n\n\n       RÉDACTION                                            BRUXELLES\n,BUE DE LA L I M I T E ,   BRUXELLES.                  PAUL LACOMBLEZ, ÉDITEUR\n                                                           3I, rue des Paroissiens\n                                                                PARIS\nPRIX DE CE NUMÉRO                                   C H A M U E L , LIBRAIRE-ÉDITEUR\n                                                               2(j, rue de Trévise\n          2 francs.\n                                                                  1895\n"}, {"page_pdf": 15, "texte": "                 NUMÉRO T R I P L E . — JANVIER 1895.\n\n\n\n                          SOMM A I RE :\nLa Dernière Lettre du Matelot . . . .            GEORGES EEKHOUD.\nPoèmes et Odelettes                              VALÈRE GILLE.\nLe Conte de la petite Vieille au Chien .         LOUIS DELATTRE.\nVers                                             FERNAND S E V E R I N .\nProses lyriques                                  ARNOLD GOFFIN.\nLe Vagabond                                      HUBERT KRAINS.\nL'Apôtre.    .   .                               C H . DESCAMPS.\nLa Mort du basileus Nicéphoie        .   .   .    MAURICE CARTUYVELS.\nLe Soir surnaturel                               JEAN DELVILLE.\nAu Moulin                                        CHARLES VIANE.\nDavid                                            SANDER PIERRON.\nL'Ame en exil                                    PAUL ALÉRIEL.\nLa Sorcière de Piéton . . .          . . .       MAURICE DES OMBIAUX.\nDédicace obscure                                 ALBERT GlRAUD.\nSatan                                            IWAN GILKIN.\nNotes sur les Primitifs d'Espagne    .   .   .   JULES DESTRÉE.\nLe Douar                                         AUGUSTE VIERSET.\nL'Enfant royal                                   ARTHUR DUPONT.\nL'Idéal                                          VICTOR REMOUCHAMPS.\nChronique littéraire :\n Les Miroirs de jeunesse ; L'Ironique\n    Amour; Les Préraphaélites. Notes sur\n    l'art décoratif et la peinture en Angle­\n    terre                                    ARNOLD GOFFIN.\nChronique musicale                          ERNEST CLOSSON.\nChronique artistique :\n Exposition F. Toussaint et Verdussen,\n    au Cercle artistique ; Exposition James\n    Ensor; Exposition permanente : Société\n    anonyme L'Art                           KALOPHILE.\nMemento                                 . . NEMO.\n\n\n  LA J E U N E B E L G I Q U E est en vente à Bruxelles : Chez Lacom-\nblez, 31, rue des Paroissiens, chez Rozez, à l'Office de Publicité et chez\nIstace, Galeries Saint-Hubert.\n  A Gand ; Chez Hoste, rue des Champs.\n  A Anvers : Chez. Smeding, 44, marché Saint-Jacques.\n"}, {"page_pdf": 16, "texte": "        La Dernière Lettre du Matelot.\n                                     Ames enfantines et mystiques ne goûtant pas\n   A EUGÈNE DEMOLDER               le plaisir sans une sourdine d'intimité et de\n                                   ferveur.\n                                                     (Nouvelle Carthage, G. E.)\n\n\n\n\n                              A propos, l'ami Marius, espèce de samaritain\n                            de lettres, j'ai conservé quelque chose pour\n                               vous! — me dit à la fin d'un dîner, où nous\n                               avions beaucoup causé marine et navigation,\n                               le courtier et armateur Josse Deridder, du\n                             quai Ortélius, à Anvers, chez qui j'étais allé\n                                  passer mon congé de Noël. — C'est la copie\n                                  d'une lettre d'un marin d'ici à sa grande\n                                  sœur qui demeure avec leurs vieux parents\n                et une flopée d'enfants puînés, en bas âge, comme on en\n                trouve toujours chez les pauvres gens, ruelle de la Coupe,\n                près du Poids de Fer, au cœur de ce grouilleux quartier\n                Saint-André qu'on appelait si pittoresquement autrefois le\n                Marché-aux-Poux, et où je vous conduirai à votre pro-\n                chaine visite... Si le gaillard a écrit à cette sœur plutôt qu'à\n             son père ou à sa mère, c'est parce qu'en dehors de lui elle est\n             la seule de la famille qui sache à peu près tenir une plume et\n             déchiffrer un griffonnage. Toutefois, il faut croire que la\n             mâtine s'est vantée ou que son frère entretient trop haute\nopinion de sa science, car elle est venue, au bureau, nous demander de lire\nla missive dont nous avons alors gardé copie à votre intention. »\n"}, {"page_pdf": 17, "texte": "                                   — 6 —\n\n    Josse Deridder est un des rares négociants qui aient quelque idée de la\n valeur d'un livre sincère et artiste et qui n'assimile point nécessairement un\n écrivain à un vagabond et à un repris de justice. Énormité qu'il a toutes les\n peines à se faire pardonner par la gent mercantile : il s'essaie lui-même à\n coucher sur le papier des idées autres que celles de son journal et rédigées\n en une langue moins cursive. Ainsi il est arrivé à tourner assez proprement\nle vers. Josse Deridder lit beaucoup et comprend même ce qu'il lit, phéno-\nmène peut-être plus rare encore que celui d'un négociant poète. A côté de\n plusieurs bons tableaux signés de noms qui ne sont point exclusivement\nceux de quelque favori d'un chauvinisme ignare et provincial, il possède\nune bibliothèque bien fournie et dont on ne craint point, en la consultant,\nde détériorer les riches reliures. Homme d'éducation, de naissance patri-\ncienne, amphitryon fastueux quoique cordial, Josse Deridder compte parmi\nles dix à vingt négociants qui nous réconcilient avec une engeance essen-\ntiellement malhonnête et arrogante. Si vous acceptez à dîner chez lui, ne\ncraignez point qu'il vous dise à chaque plat ce que celui-ci lui coûte, ou\nqu'en vous versant à boire il constate que vous n'avez point l'habitude de\nhumer pareil nectar, au qu'il étale sur la table toute l'argenterie de ses\ndressoirs, ou qu'il se fasse apporter, au milieu du repas, comme par hasard,\nune immense pile de louis d'or, une encaisse qu'il s'agit de vérifier d'ur-\ngence. Non, jamais Deridder ne parlera de sa profession que pour rappor-\nter des faits et des circonstances qu'il sait devoir intéresser ses convives ;\naussi ai-je toujours tiré profit de mes familières causeries avec ce right et\ngentleman, et accueillerai-je comme de précieuses aubaines ses charmantes\noffres d'hospitalité.\n    Dans les circonstances présentes, il avait encore une fois deviné juste et\n trouvé le moyen de m'obliger en réservant pour mon reliquaire cette fruste\népître d'un gars du peuple, ce document si instructif et si édifiant pour\ncelui qu'il venait d'appeler avec bonhomie un samaritain de lettres.\n    L'épître en question, datée du 12 octobre, venait de Santos, un port de la\ncôte brésilienne, et était conçue en ces termes :\n    « Chère sœur, — je mets la plume à la main pour vous faire connaître\nl'état de ma santé qui n'est malheureusement pas aussi bonne que je le\nvoudrais, mais j'espère qu'il en va autrement chez nous, à la maison, et que\ntous vous vous portez comme poissons dans l'eau.\n    « Voilà six mois déjà que nous relâchons à Santos, mais nous allons enfin\nlever l'ancre la semaine prochaine. Ce n'est, fichtre, pas malheureux,\ncar il fait si malsain ici que chaque jour des matelots meurent des fièvres.\nSi vous n'êtes pas très solide de la poitrine c'est à peine si vous pourrez\n"}, {"page_pdf": 18, "texte": "résister à cette vilaine maladie. Depuis trois semaines elle me guette et\ntourne autour de moi comme un de ces vilains serpents ou de ces grosses\nchauves-souris, buveuses de sang, qui font le charme de ce pays Heureuse-\nment je suis plus malin et plus fort que le monstre jaune et j'ai déjoué ses\nfeintes ou même gardé le dessus lorsqu'il m'attaquait de front.\n    « En ce moment il y a encore un Belge de l'équipage en traitement à\nl'hôpital. C'est notre second timonier, un garçon d'Anvers, un sinjoor\ncomme moi, qui s'appelle Emile Lauwers et qui demeure rue Falcon, n° 13.\nJe t'envoie son adresse car il est trop malade pour écrire et il m'a même\ndemandé, chère sœur, de te prier d'aller porter de sa part un bonjour à ses\npetits vieux. Tu feras cela, n'est-ce pas, Mariette, car c'est un brave garçon.\n    « Je vous souhaite à tous une bonne et heureuse année, au père, à la\nmère, à tous les petits. Julleke a-t-il pu faire sa première communion? S'il\nest bien sage je lui rapporterai un perroquet vivant avec des plumes rouges,\nvertes, de toutes couleurs, comme il s'en trouve à la « Zoologie » ? Netje\ntravaille-t-elle déjà chez la repasseuse et a-t-elle fini de tousser?\n    « Ne soyez point étonnés que je vous envoie déjà mes souhaits pour\nl'année nouvelle, mais c'est parce que, si robuste que l'on soit, on n'est\njamais sûr, pour le motif que je te disais plus haut, d'avoir encore la force\nde tenir une plume le lendemain. Je souhaite donc que vous puissiez passer\nde nombreuses années dans la joie et le plaisir et je compte bien qu'il en\nsera de même pour moi, sitôt de retour à Anvers. J'espère aussi, chère\nsœur, que tout ira mieux aussi pour toi, alors ! Je sais que tu es malheu-\nreuse à présent et que tu as déjà deux enfants de ce Jaak, le cigarier. Le\nguignon, c'est que je ne puis encore rien t'envoyer pour te tirer de peine;\nmais patiente encore un peu, jusqu'à ce que nous débarquions à Anvers et\nalors, s'il plaît au bon Dieu, je te donnerai certes quelque chose pour te\nsauver d'embarras et je ferai aussi entendre raison à ce damné coureur de\nfilles; oui, il faudra bien qu'il t'épouse ou je ne m'appellerai plus Frans\nSelderslag.\n   « A présent, je ne dispose pas même d'un liard quoique j'aie de bon à peu\nprès une affaire de trois cents francs. Croirais-tu que je suis déjà sept mois\nsur ce navire? Et j'apporterai aussi une caisse pleine de curieux objets d'ici.\n    « Chère sœur, n'oublie donc pas de te rendre à la maison de ce Lauwers ;\ncar le garçon est si bas qu'il a peur de ne plus jamais revoir les siens. Il ne\nfaut pas les effrayer et leur dire qu'il est tellement malade, tu comprends\nn'est-ce pas? Mais mieux que moi tu sais comment t'y prendre.\n   « Maintenant j'ai encore autre chose à te demander et ceci est pour mon\ncompte, et se rapporte à notre voisine de l'impasse du Glaive, Dolphine\n"}, {"page_pdf": 19, "texte": "                                    — 8 —\n\nPlaschmans,la trieuse de café. Êtes-vous toujours liées? La nouvelle que je\nvais t'annoncer ne t'étonnera pas fort Ecoute, je vois cette fille si volontiers\nque je donnerais bien cent francs si elle voulait de moi pour son bon ami !\nAucune nuit ne se passe sans que je la voie dans mon rêve aussi belle que lors-\nqu'elle venait prendre l'air sur la place du Poids de Fer et batifoler, tête nue,\navec toi et d'autres filles de votre âge en vous tenant par le bras. Demande-\nlui, veux-tu? si elle se rappelle la fois où nous avons dansé ensemble à la\ngrande kermesse, une seule danse au « Saint-Michel », dans la rue du\nCouvent? Demande-lui aussi comment elle me trouve, si je suis à son goût.\nTu lui diras une bonne parole pour moi, car tu sais bien, toi, que je\nne suis pas un mauvais garçon. Dis-lui que si elle voulait de moi je l'habil-\nlerai tout à neuf, sans oublier les bijoux et le reste, mais il me faut d'abord\nsavoir si je lui plais. Et si elle répond que oui, tu peux lui donner une de\nmes photographies, que je fis faire l'autre fois près du canal des Brasseurs.\n   « Il y en a encore deux à la maison. D'ailleurs, je pourrais en faire tirer\nd'autres On garde les clichés. C'est mis en quatre langues au dos de chaque\ncarte, même en suédois : Pladen opbewaard for Efterbestelling         Depuis\nque je suis à bord du Prosit je parle presque aussi bien cette langue que le\nflamand.\n   « Donc, chère sœur, dis un bonjour pour moi à Dolphine Plaschmans\nde l'impasse du Glaive, à père, à mère, aux frères, aux sœurs, particulière-\nment à Julleke et Netje, à mes camarades Flup et Rikus, même à ce cou-\nreur de Jaak, enfin à toutes les connaissances, mais surtout à Dolphine\nPlaschmans. Là-dessus je finis en me disant votre affectionné\n\n                                                    F R A N S SELDERSLAG\n\n\n  « Écrivez à cette adresse : F. S,, à bord de la barque Prosit, capitaine\nHanssen, Barberus, îles Barbades, Indes occidentales. »\n\n  « Toutes ces croix sont des baisers. »\n\n   Mon ami Josse Deridder ne s'était point trompé :\n  Je lus cette épître avec plus d'intérêt que l'on n'en accorde généralement\naux confidences de gens qui, pour parler en égoïste, ne nous touchent ni\nde près ni de loin. J'avouerai même que je la lus et la relus, sans parvenir\nà en détacher les yeux, comme s'il s'agissait d'une personne bien connue,\nvoire d'une personne mystérieusement chère.\n  Après le dîner le courtier m'entraîna, au port et aux docks, sur des\nnavires dont il connaissait les capitaines. Dans les dispositions d'esprit où\n"}, {"page_pdf": 20, "texte": "                                  — 9 —\n\nm'avait plongé la lettre du matelot, aucunes pérégrinations n'auraient pu\nm'être plus agréables; d'ailleurs, j'ai toujours aimé les grands fleuves,\nl'océan, les havres, les vaisseaux et les marins. Longtemps les soldats, ces\nautres déshérités du bonheur bourgeois, ces autres pitoyables ilotes d'un\nrégime de proscription et de parquage, se partagèrent ma compatissante\nsympathie, mais plus nobles et plus droits, les matelots répudient le men-\nsonge, l'oisiveté, les pilleries, et pour ce motif à présent je les préfère aux\nsoldats. Leur vie est toujours une lutte et souvent un péril, leurs combats\nne se livrent pas contre leurs semblables, et sauf dans de rares corps à corps\nloyaux et sanglants, ils ne s'acharnent que contre les éléments et ne se\nmesurent qu'avec les tempêtes. Leur rude métier, héroïque entre tous, est\npeut-être celui qui rapproche le plus l'homme de ses destinées originelles, de\nses vertus primordiales, de l'alliance de son Dieu.\n   Comme à toutes les Noëls, le port présentait une physionomie de grande\nfête. Les navires en rade et dans les bassins avaient fait parade et des dra-\npeaux, des pavillons, de multicolores carrés d'étoffe brandillaient joyeuse-\nment le long des agrès et des cordages. A bord les hommes de quart et de\nvigie répondaient par des chants mélancoliques ou de vagues ritournelles\nd'accordéon aux musiques violentes des bastringues du quai, et souvent\nun mousse étranger, songeant à la patrie lointaine, et se sentant troublé\npar le mal du pays, secouait sa morale malaria, en se livrant, à lui tout seul\nsur le pont goudronné, à quelque gigue ou frénétique tarentelle.\n   Le temps mi-frisquet, un peu gris, tissé de brumes légères prêtait à la\nrêverie et aussi aux déduits du jour. Au passage des nues, au remous des\nflots, le ciel et le fleuve alternaient leurs colorations et leurs formes sug-\ngestives presque aussi rapidement que le cours des souvenirs et des espoirs.\n   La plupart des navires sur lesquels je montai avec mon hôte, se trou-\nvaient être de nationalité Scandinave, et, dussé-je être taxé de puérilité,\nj'avouerai que ma présence à bord de ces bâtiments me semblait plus\nimportante et plus opportune que dans nombre de circonstances analogues.\nEtait-ce parce que le Prosit, la barque sur laquelle manœuvrait Frans\nSelderslag, naviguait sous pavillon norwégien? Avec quelle curiosité enfan-\ntine j'étudiais l'aménagement et la disposition des lieux, j'examinais les\nmoindres objets, je m'absorbais dans de divinatoires extases, ne prêtant\nqu'une attention apparente aux explications pourtant bien instructives\net en rien arides que me fournissait mon obligeant compagnon, mais\nsur ce chapitre topique, sur la partie où sa compétence était extrême, j'en\nsavais ou plutôt j'en devinais plus long que lui-même, en ce moment.\nToutes choses maritimes revêtaient une bien autre signification à mon\n"}, {"page_pdf": 21, "texte": "                                   10\n\n\n esprit que l'utilité et l'emploi que les prétendus initiés leur assi-\ngnent. Je prenais plaisir à entendre le langage des marins; sans toujours\ncomprendre les mots je goûtais la musique copieuse et virile des âpres voix\n du Nord. Elles s'associaient aux énergiques et tonifiants effluves du varech\n et du goudron comme aussi aux relents des cajutes, des cambuses et de\nce quintelage, le pauvre trousseau du vagabond de l'océan, presque aussi\ndérisoire, aussi imprégné et culotté de ferments aventureux et pathétiques\nque le bagage des rôdeurs de grand'routes.\n    Le soir qui n'avait point tardé à tomber, nous surprit dans nos observations\nabsorbantes. Comme des lucioles les fanaux s'allumèrent le long des vergues\net mêlèrent l'impromptu de leurs couleurs chatoyantes à la fantaisie multico-\nlore des drapelets. Les eaux doucement clapotantes répétaient l'illumination\ndes quais et des navires ; la course d'une allège ou d'un canot de ballade\néclairé par des torches amorçait dans son sillage comme un banc de poissons\nde feu, et, fatigués d'accordéonies et de saltarelles, les vigies solitaires con-\nsignées à bord correspondaient à présent avec les turbulentes bordées tirées\nsur la rive par les équipages, en projetant vers les cieux de mélancoliques\net furtives chandelles romaines.\n    Obsession et corrélation singulière, je continuais à rapporter ces objets,\ncette atmosphère et ces tableaux à la très infime lettre lue tout à l'heure.\nCette après-midi de Noël me représentait une illustration assez corsée, une\npoignante synthèse de la vie de ce Frans Selderslag. Il serait difficile de\npréciser et de noter les infinitésimaux périodes de sensibilité par lesquels\nje passais.\n    Le plus souvent je croyais faire partie de l'équipage : la barque mettait\nà la voile, j'aspirais au départ vers des pays dont la cale et les soutes du\nnavire recelaient encore de capiteux et peut-être pervers effluves. Je ne sais\nqui m'appelait, qui me désirait là-bas et, pour me le dire, recourait à\ntoutes ces subtiles annonciations.\n    A. d'autres moments je me figurais que nous venions d'arriver et j'allais\nmettre pied à terre en me chargeant de quelques exotiques cadeaux pour\nles miens. Mais quels étaient, à présent, les miens! A force de m'assimiler\nle tempérament, l'orientation et les contingences du marin, je ne me ren-\ndais plus un compte très précis de mon propre rôle dans le monde.\n    Toutefois, rien de ces perturbations intérieures ne perçait au dehors.\nMon hôte, Josse Deridder, dut me trouver de très belle humeur, d'autant\nplus que par un dédoublement que j'observai sur moi-même, dans plus\nd'une circonstance de la vie, où mes affinités émotionnelles sont très\nactives et bouillonnent même jusqu'à l'hyperesthésie ; où l'aimantation de\n"}, {"page_pdf": 22, "texte": "                                  — 11 —\n\n mon être par des courants surnaturels atteint des proportions insolites,\n j'étais à la fois à une conversation très anodine et accessoire avec mon ami\n virtuel et je communiais avec des âmes lointaines plus troublantes que le\n son, la lumière et l'arome, plus fluides et plus électriques encore que la\n saveur du baiser.\n    Mon compagnon, flatté par mon attention concentrée aux explications\n techniques qu'il me prodiguait au cours de nos diverses étapes, me trouvait\n très en verve, très sociable et pour m'entretenir dans cet état d'aménité, il\n me fit goûter à des liqueurs variées du Nord et des tropiques, âcres ou\n chatouilleuses, arak, kwas et kummel ou cachiri, larkin et scubac, sans se\n douter, le brave homme, qu'il exaspérait encore ce cas de double vie, même\n de multiple vie, qui se produisait depuis plusieurs heures déjà en son\n visiteur.\n    Chez lui ce boire cosmopolite détermina une humeur de réveillon et\n jusque bien tard dans la nuit nous nous éternisâmes au sein de ce quartier\n maritime, errant de musicos en guinguettes, de dispensaires en sailors-\n homes, d'alcoolisme en végétérianisme. A la fin j'étais tombé dans un état\n de prostration ou plutôt de pâmoison, et ne répondais que par des paroles\n de plus en plus rares et sibylines, aux propos intarissables et de portée\nimmédiate de mon excellent pilote. J'avais même hâte de rentrer, de me\n recueillir, de me trouver seul dans ma chambre.\n    Avant de me mettre au lit je relus la lettre de Frans Selderslag, m'étant\ncouché je la repris encore. Quelle occulte et impérieuse éloquence contrac-\ntaient ces lignes naïves ! Chaque mot me découvrait les dessous d'une ten-\ndresse nostalgique plus tiède, plus enivrante qu'une promenade à deux avec\nl'être aimé sous la cerisaie en fleur.\n    On aurait dit d'un clavier à chaque touche duquel correspondait non pas\nune note mais la fibre ultra-sensible d'un grand cœur aimant, pantelant\nde désir, éperdu de jouissance partagée En mes dispositions de réceptivité\nextrême, cette lettre m'offrait un thème infiniment sincère et mélodieux\nqu'une sympathie spontanée enrichissait d'harmonies périodiques, inépui-\nsables comme les marées de l'océan.\n    A la faveur d'une dernière protestation de mon sens strictement terrestre,\nde ma conscience réduite aux réalités de la vie, contre cet épanchement\nhouleux de mes facultés imaginatives, je convins de l'importance vraiment\npar trop extravagante qu'affectait cette lettre et l'ayant repoussée loin de\nmoi, j'éteignis ma bougie pour ne plus être tenté de la reprendre; puis je\nme plongeai sous mes draps, m'efforçant de songer à des choses très pra-\ntiques et très positives, par exemple à l'argent qu'il me faudrait emprunter\nà mon hôte pour prendre le train et regagner ma résidence...\n"}, {"page_pdf": 23, "texte": "   Mais j'avais compté sans ma mémoire : je savais la lettre par cœur.\nL'obsession s'exaspéra, plus immatérielle que jamais. Je répétais, en les\nscandant, les phrases fatidiques ; je me surpris même à les prononcer tout\nhaut, comme des incantations.\n   A quel miracle tendait cette thaumaturgie inconsciente et passive?\nCombien de fois répétai-je ces conjurations, oh d'une voix de plus en plus\npressante, d'une voix donnant, comme la tierce, la note harmonique de notes\nbien lointaines et si passionnées malgré les grands vides des espaces\net les atlantiques désespérants! On aurait dit que je me chantais un duo à\nmoi-même. Par instants, l'une des notes de l'accord paraissait vouloir\ns'éloigner de sa jumelle, l'accord allait se briser, mais l'autre note finissait\ntoujours par rattraper la fugitive, s'y accrochait désespérément pour être sa\nseule réponse dans l'éternité. Les efforts que les deux voix complémentaires\nfaisaient pour se joindre, seraient comparables aussi au dialogue des enterrés\nvifs et de leurs sauveteurs.\n   Cette veille finissant par devenir plus accablante qu'un cauchemar, je me\nrhabillai dans l'obscurité et m'efforçant de faire le moins de bruit possible\nje gagnai la rue. L'air de la nuit aurait sans doute raison de cette intoxica-\ntion sentimentale, de cette saturation des facultés amatives. J'irais prendre\nun bain de foule et de populaire, m'étourdir et m'achever dans un de ces\nbals canailles dont parlait précisément la lettre du matelot. Au fait, pourquoi\nne pousserais-je pas au Saint-Michel dans la rue du Couvent, le bastringue\noù Frans Selderslag avait dansé sa première valse avec Dolphine Plasch-\nmans? Peut-être, au moyen de quelque brutale équipée, parviendrais-je à\narracher mon cœur à cette inconcevable possession. J'ai vu arracher ainsi\ndes poids formidables aux insidieuses ventouses de l'aimant.\n   Moi qui étais rarement venu à Anvers — il me faut insister sur ce point\n— et qui ne connaissais en fait de quartiers excentriques que la zone mari-\ntime explorée l'après-midi en compagnie de Josse Deridder, je me trouvai\nbientôt tout à l'autre bout de la ville, mêlé à une cohue de faubouriens et\nd'ouvrières qui garnissaient la vaste salle même, évoquée par Selderslag.\n   Deux cents personnes au moins se trémoussaient aux accords d'une\nmusique cavalière et cavalante, que les cuivres éperonnaient de leurs stri-\ndences aiguës. Mais dans cette foule moutonnante, estompée par la fumée\net la sueur, je ne distinguai, je ne suivis qu'un seul couple.\n   C'était un beau garçon d'une vingtaine d'années, très vigoureux, très\n musclé, la tête brune et crépue rejetant crânement en arrière une casquette\nmarine à large visière plate et cirée; le visage épanoui avec des traits d'une\nsympathique rudesse ; le teint hâlé mais préservant tout de même les roses\n"}, {"page_pdf": 24, "texte": "                                   13     —\n\net le duvet de l'adolescence; de grosses lèvres fraîches comme une aube de\nbaisers; des yeux expansifs tout constellés de joie; avec cela l'air un peu\npaysan et d'allures un tantinet balourdes dans sa brune culotte de velours\nà côtes très serrée, son tricot gros bleu de matelot fortement échancré au\ncou et comme tatoué sur la poitrine d'une immense ancre rouge ; les vête-\nments accusant encore le charnu du torse et des membres.\n    Sa compagne, d'une couple d'années plus âgée que lui, représentait une\nde ces noiraudes au type espagnol comme il s'en rencontre beaucoup dans\nles ports de mer septentrionaux, le teint mat et légèrement ambré, l'oreille\nmenue, les yeux troubleurs, la bouche pimentée, la chevelure ramenée en\naccroche-cœur et en frisons, Flamande par les hanches larges et rubéniennes,\npar la faîcheur de la pulpe et de la carnation, mais Andalouse par la viva-\ncité des prunelles et l'affriolante mobilité de la gorge, des paupières, des\nnarines et des lèvres, vraiment la femelle victorieuse pour laquelle les\nfrancs bougres affronteraient les coups de couteau, les nuits au poste, et,\nmême, si elle existait encore chez nous, la machine coupeuse de têtes.\n    Quel instinct m'avertit d'emblée que c'était là Frans Selderslag avec sa\nDolphine Plaschmans ?\n    « Tant mieux! » me dis-je, sincèrement ravi, « il sera revenu de Santos\net des Barbades. Le voilà guéri, entièrement radoubé; un fier brin de\nmâle! »\n    Et continuant à monologuer à part moi : « A quand les noces? La sœur\na dû parler pour lui, de sorte qu'à son retour la fière voisine a consenti à\nêtre sa bonne amie. Sans doute une partie des trois cents francs du prêt\naura servi à parer la jolie fille de popeline et d'or plaqué! »\n    En ce moment ils repassaient devant moi, portés par leur élan serpentin\net le courant des danseurs de la foule : « Mais non, je me trompe; la toi-\nlette de la belle est assez maigre ; sa robe est usée et elle n'arbore point le\nmoindre colifichet ! »\n    « Pourquoi aussi, me disais-je en poursuivant mon très inquisitorial\nexamen, ne se traitent-ils point avec plus de familiarité? C'est à peine\ns'ils tournent enlacés et si en se pressant les mains ils se hasardent plus\nhaut que les poignets. Quelle extrême réserve! Tous deux semblent embar-\nrassés, très gauches, comme s'ils se voyaient pour la première fois et,\nsur ma parole, n'était l'expression idolâtre de leurs regards et l'impercep-\ntible tressaillement de leur derme, ce frisson, cette petite mort qui affleure\nà la chair de ceux qui vont se donner l'un à l'autre, et que je suis peut-être\nseul à saisir en dehors d'eux, on gagerait qu'ils ne s'aiment pas encore, qu'ils\ncabriolent et toupillent, friande garce et rude gars, sans y attacher plus\n"}, {"page_pdf": 25, "texte": "                                     — 14 —\n\n    d'importance que le passereau à la cerise qu'il picore et la fleur au papillon\n    qui la chiffonne. Diable! leurs affaires n'auraient elles pas encore fait plus\n   de chemin ! On est cependant expéditif dans le monde des marins, surtout\n   qu'ils n'ont pas des mois à perdre en madrigaux et en tourterellisme. Allons\n   morbleu, Frans, à l'abordage! Ou si tu ne jettes l'ancre pour de bon, il\n   est temps de faire escale ! »\n       Je ne sais combien dura leur danse, mais je lus très longuement dans\n   leurs deux âmes, surtout dans celle du jeune pilotin. Je parfumai mortel-\n   lement la mienne aux fragrances de ce désir et de cette sève! Je respirai à\n   en défaillir leurs perspectives de bonheur...\n       La musique s'interrompit. Ils firent quelques pas, presque cérémonieux,\n  ensemble. Soudain un remous les bouscula et je vis un gaillard de l'âge de\n   Frans, un joli garçon vulgaire, aborder la coquette Dolphine avec une\n  liberté de camarade, car c'était avec lui qu'elle était engagée pour la danse\n  à venir.\n      Frans se contenta de prolonger l'étreinte de ses doigts tandis que\n  rieuse, mutine, sans se hâter toutefois, elle suivait son nouveau cavalier,\n  et, en manière de consolation, elle décocha au candide affronteur de nau-\n  frages, si timide devant la tempête de ces noires prunelles de femme, une\n électrique et lumineuse œillade.\n      Il l'observa toujours, insatiablement; ne détachant plus les yeux du\n couple qui tanguait et roulait comme la goélette le Prosit sur cet océan de\n houleuse chair humaine ; il la regardait comme un navire en détresse verrait\n s'éloigner l'arche de salut, le phare providentiel, oh si tristement, et, si\n ingénument, que pris d'une compassion infinie, je me faufilai au premier\n rang de la galerie et me plaçai à côté de lui pour le réconforter... Mais\n je ne me rapelle plus ce que je lui dis, ou si je me risquai seulement à lui\n adresser la parole. Tout ce que je sais c'est que sa chère pensée concertait\navec la mienne comme si j'avais toujours été son matelot...\n     Nous assistâmes à toutes les danses qu'elle dansa avec le drille qui l'avait\nréclamée après Frans ou avec d'autres non moins indifférents, triviaux et\nde façons rogues, à toutes ces danses qu'elle aurait dû leur refuser pour\nles donner toutes à son Frans.\n     Poussé par une sympathie crispante, j'avais accroché mon bras à son\nnoueux biceps, et sans qu'il y prît garde, je lui dédiai mon âme, mêlant\naux rosées de son grand cœur auroral les ardents orages du couchant de\nma jeunesse... Aussi, en quelle adoration s'aggravait son caprice pour cette\nfolâtre fillette!\n    J'avais bien deviné, ils devaient encore en être au trouble de la première\n"}, {"page_pdf": 26, "texte": "                                   — 15 —\n\nrencontre, avant le balbutiement des aveux et, de là, chez mon délectable\ncompagnon une sorte de jalousie anticipée, ou plutôt cette inquiétude de\nl'amant qui ne s'est pas encore déclaré et qui ne possède encore aucun droit\nsur celle qu'il voudrait faire indissolublement sienne. Ah si elle en avait\ndéjà aimé, déjà connu un autre ! Et telle était l'intensité de cette angoisse en\nmon camarade que je ne songeais pas alors à l'invraisemblance de son atti-\ntude si platonique et que je m'abandonnai complètement à mon spasme de\npitié et de balsamique dévouement... Pourquoi me paraissait-il si précieux,\nsi rare, si digne de vivre et d'aimer, ce jeune Frans Selderslag?\n   Combien de danses avions-nous compté lorsqu'on éteignit le luminaire\nainsi que la voix des orchestrions, et que le courant de la sortie nous enche-\nvêtra dans un rassemblement où, toujours sans que personne m'eût averti,\nje reconnus Mariette, la grande sœur de mon Frans, et Jaak le cigarier, et\nFlup, et Rikus, et d'autres encore mentionnés dans la lettre, et beaucoup\nde filles dégingandées et piaillantes, les batifoleuses des soirs d'été sur la\nplace du Poids-de-Fer, tous et toutes en train de dégager la belle Dolphine\nde la nuée des galants de carrefour qui s'attardaient en se disputant la\nfaveur de la reconduire.\n   Seul Frans ne se présenta point et quand Dolphine eut été rendue à son\nescorte de compagnes, que lurons et luronnes se furent éloignés, en deux\nbandes, éraillant les ténèbres de leurs chants et de leurs rires, non sans se\npourchasser de bourrades et de chatouilles, nous nous engageâmes à leur\nsuite, mais à distance, à travers le dédale des venelles et des impasses.\nDans le hourvari des voix graveleuses ou effarouchées, nous distinguions le\nrire lutin et perlé, un vrai rire de Noël, de la belle fille, et sous les sombres\nvoûtes des ruelles sordides nous suivions ce rire argentin comme les ber-\ngers et les mages avaient suivi dans les cieux le sillage de l'étoile miracu-\nleuse...\n   Et quand cette voix s'éteignit au bas d'un charbonneux escalier de l'im-\npasse du Glaive, mon Frans demeura longtemps devant le seuil, transi,\nirrésolu, sur le point de monter à sa suite, mais se ravisant alors et le cœur\ndélivré d'une horrible inquiétude à l'idée qu'elle était rentrée seule ..\n   L'état de Frans m'alarmait; je sentais la fièvre courir en ses veines et,\nne voulant pas l'abandonner en pareil courant d'exaltation, je l'entraînai\nvers la ruelle de la Coupe et grimpai sans lumière avec lui, dans le galetas\noù, depuis le soir sans doute, la respiration flûlée d'une nichée de marmots\naccompagnait les ronflements graves des aïeux et des parents.\n   Pour la première fois depuis que nous étions ensemble, je fus distrait de\nmon idée, de ma sympathie fixe : une chaleur insupportable, un air\n"}, {"page_pdf": 27, "texte": "                                 — 16 —\n\n asphyxiant régnait dans cette étroite mansarde et tandis que mon compa-\n gnon, aussi titubant qu'un ivrogne, s'était laissé tomber sur une vague\n literie, sans même se déshabiller, je me traînai, preque jugulé, vers la\n fenêtre en tabatière que je soulevai pour laisser pénétrer l'oxygène respi-\n rable.\n    A ma profonde surprise, cette fenêtre, brusquement élargie, s'ouvrit sur\n un ciel d'un bleu estival et livra passage à des bouffées d'un air chaud,\n presque orageux, chargé de parfums disparates, d'irritantes et capiteuses\n épices comme si des débardeurs maladroits venaient d'éventrer, en les cul-\n butant sur les quais, des tonnes de gingembre, de vanille et de canelle. De\n plus, au lieu du silence dans lequel nous avions laissé le quartier après la\n dernière fusée du rire de Dolphine, voici que la nuit résonnait d'appels en\n une langue exotique et romanesque, de langoureuses sérénades, de pizzicati\n de mandolines et de guitares, de vibrations voluptueuses et cruelles.\n    Déjà je m'abandonnais au charme inattendu de ce mirage illusionnant\n tous mes sens à la fois, quand un cri de douleur, le râle d'une voix qui\nm'eût arraché aux plus suaves extases musicales, me rappela Frans Sel-\nderslag, me rappela à ma vraie vie.\n    Je me retournai et, dans une étrange phosphorescence dénaturant l'as-\npect qu'aurait dû revêtir normalement cette mansarde de miséreux, j'aperçus\nmon Frans se débattant sur sa couche. Une créature hideuse, de formes\ndémesurées, vampire ou papillon, voletait au-dessus de lui en l'effleurant\nde ses ailes crochues. Le reflet cadavérique qui nimbait le matelot d'un\njaune putride, d'un jaune paludéen, d'un pulvérin de miasmes, provenait\ndu corps fulgurant de la hideuse bête. Tandis que l'horreur me paralysait\nun instant et m'empêchait de porter secours à mon ami, je me rappelai les\nmots extrêmement évocatifs de sa lettre : « Depuis six semaines la maladie\nme guette et tourne autour de moi comme un de ces vilains serpents ou de\nces grosses chauves-souris, buveuses de sang, qui font le charme de ce pays.\nHeureusement je suis plus malin et plus fort que le monstre jaune !... »\n    En cette atroce extrémité, je me jetai sur Frans pour lui faire une bar-\nrière de mon corps, pour empêcher le nauséeux lulgore de lui donner le\nbaiser du trépas. Mais le monstre jaune nous narguait tous deux de ses\nailes poisseuses et hypnotisantes et dans son horrible tête de poulpe, au bec\ncrochu, luisaient des yeux d'un or encore plus pourri et plus pestiféré que\nle fétide incendie de son thorax.\n    Uniquement préoccupé du sort de Frans, réunissant toutes mes forces,\nje repoussai de mes deux poings convulsés la masse impure. Horreur, je\nsentis mes doigts s'enfoncer dans cette vivante charogne, un liquide infect\n"}, {"page_pdf": 28, "texte": "                                  — 17 -\n\nm'inonda et, aveuglé, étouffé, brûlé, je me réveillai dans.... la plus confor-\ntable des chambres à coucher, chez l'hospitalier Josse Deridder.\n    Le croirait-on? Contrairement à ce qui arrive au sortir d'un cauchemar,\nau lieu d'éprouver le soulagement de la délivrance et du salut, je fus encore\nplus navré et plus triste qu'un suicidé rappelé malgré lui à l'existence.\nAucune comparaison ne me ferait dépeindre l'indicible regret de ce réveil.\nPourquoi me fallait-il survivre à Frans Selderslag? Jamais je n'avais tant\nchéri mon semblable qu'en ce fortuit compagnon d'une nuit. Dans la\nsuccession des jours futurs, je ne rencontrerais aucun être que je pourrais\nexalter avec cette idolâtrie, cette abnégation, ce renoncement à moi-même,\nce mépris de tout préjugé et de toute convention...\n    Mais aussi pourquoi boire à s'halluciner ainsi!\n   Je me levai très tard après avoir dormi d'un sommeil de malheureux,\nd'un de ces sommeils de plomb, qui réparent les nerfs démolis et qui ont\nraison des plus grandes douleurs et des pires remords.\n    Lorsque je descendis, je trouvai mon ami Deridder en train de siroter son\ncafé et de dépouiller son courrier avec une fébrilité professionnelle. Soudain,\ncomme il venait de décacheter une enveloppe et de parcourir le pli qu'elle\ncontenait, il fit un soubresaut :\n   — En voilà une forte! Tu te rappelles le marin qui écrivit une si jolie\nlettre...\n   — Eh bien?\n   — Curieuse coïncidence ! I1 est mort!\n    Et il me tendit une lettre du capitaine Hanssen. Elle venait des îles\n Barbades et, entre autres nouvelles brièves et laconiques, elle annonçait que\n le matelot Frans Selderslag avait succombé à une attaque de fièvre jaune.\n    Humain, Deridder prit un air contrarié, qui n'était pas, je le constate à\nson honneur, un air de circonstance.\n    Quant à moi, à en juger par les tiraillements de mon cœur, je devais\navoir la mine d'un moribond ou d'un criminel Heureusement, il arrêta\nlongtemps ses regards sur la lettre qu'il avait reprise... S'il était stupéfait\nque dire de ma consternation !\n   Je fus sur le point de mettre le comble à son ébahissement, en lui racon-\ntant mon rêve, mais je me tus par une sorte de pudeur et de jalousie. Je\nne me croyais point le droit de divulguer à un profane ces confidences,\ncette manifestation d'un amour, d'un attachement posthume qui avait\nrevêtu une violence et une intensité, une plénitude généralement inconnue\nà nos affections terrestres Dans tous les cas, pour ma part, jamais je ne\nm'étais passionné ainsi de mon prochain.\n"}, {"page_pdf": 29, "texte": "                                   — 18 —\n\n\n   Donc, loin de faire part à De Ridder de cet extraordinaire cas de télépathie,\nje fis tous mes efforts pour reprendre contenance et lui cacher mon trouble,\net ne pas avoir l'air de me chagriner outre mesure du décès prématuré de\nce matelot, de ce pauvre diable, qui, s'il ressemblait au fier adolescent qui\n m'avait visité, était bâti pour durer un siècle ! Bast ! il en crève tant, de\n matelots! Pourquoi portai-je justement un intérêt si absolu à celui-là!\n   De Ridder ne sut donc rien alors de ma longue et pathétique conjonction\navec l'amoureux de Dolphine, avec cet inoubliable succube de mes affinités,\nde mes facultés amatives.\n   Mais, malgré mon déchirement affectif, une curiosité, une tentation me\nvenait : celle de vérifier jusqu'à quel point tous les détails des scènes de ma\nvision touchaient à la réalité.\n   Aussi, quand mon ami me proposa d'aller porter avec lui la triste nou-\nvelle au foyer du pauvre garçon, j'acceptai avec un empressement non\nexempt d'anxiété.\n   Lorsque nous nous fûmes engagés dans le quartier Saint-André, je ne\ntardai pas à reconnaître les rues où j'avais passé en songe avec Frans, je\nrefaisais le trajet qu'il avait parcouru en marchant derrière la désirable\nDolphine, la nuit où il avait dansé la première, la seule, la dernière fois\navec elle. Et à présent, je m'expliquai pourquoi il était si timide, si peu\nentreprenant! J'avais assisté, quoique bien des mois après, à leur rencontre\ninitiale, à cette danse suprême qu'il évoquait dans la dernière lettre à sa\nsœur!\n   Je retrouvais même si bien mon chemin, que je tournais les coins de rue\navant que mon ami qui prétendait me guider m'eût averti de la direction à\nprendre. Une fois encore qu'il allait se tromper de route je l'arrêtai par le\nbras en lui disant : « Par ici ! » et en l'entraînant de l'autre côté.\n   — Tiens! dit-il, vous savez donc le chemin?\n   — Non, fis-je, un peu troublé, mais j'ai entendu tout à l'heure un agent\nde police indiquer la route à un passant qui avait aussi affaire dans ces\nparages.\n   Quelque implausible que fût cette explication, d'ailleurs outrageusement\nbredouillée, mon hôte était trop préoccupé par ce qu'il allait devoir dire à\nla mère du défunt, pour s'en étonner.\n   Nous approchions. En passant devant l'impasse du Glaive je scrutai la\nsombre voûte d'entrée d'un long regard et ne pus m'empêcher de murmurer\nle nom de Dolphine.\n   De Ridder m'entendit :\n   — Celle qu'il aimait demeure en effet là! Pauvre fille!\n"}, {"page_pdf": 30, "texte": "                                  —   19   —\n\n\n   Et il ne fut pas autrement surpris de mon extraordinaire mémoire.\n   Deux secondes après nous enfilions la ruelle de la Coupe et, plus essoufflés\npar l'angoisse, moi du moins, que par l'ascension de l'escalier, nous frap-\npions à la porte de la mansarde où j'avais conduit mon ami d'outre-tombe.\n En entrant, la première chose qui attira mon regard, fut un objet que je\nn'avais pas vu la nuit, à cause de l'obscurité : une grossière photographie\naccrochée au mur dans un petit cadre de trois sous.\n   Je le reconnus. C'était bien lui, le beau gars avec sa jolie tête brune, ses\ntraits avenants quoique rudes, ses lèvres fraîches comme une aube de bai-\nsers, et ses grands yeux ravis tout constellés de joie.\n   Devant ce portrait, véritable image de dévotion, le pauvre portrait dont\non garderait longtemps les clichés, — Pladen ojpbewaard for Efterbe-\nstelling, — affaissées autour d'une table en des poses de Madeleines au pied\nde la croix, étaient la mère, la grande sœur, les petiotes, une autre jeune\nfemme encore, la plus prostrée de toutes.\n   Elles savaient donc la nouvelle.\n   Emile Lauwers, celui-là même qui avait été à l'agonie et aux parents de\nqui la sœur de Frans avait apporté un triste bonjour, — l'adieu présumé\nd'un mourant, — leur faisait part de la mort du plus rude-à-cuire de\nl'équipage. .\n   A notre entrée les femmes nous dévisagèrent comme les martyres regar-\nderaient les messagers des derniers supplices.\n   En la plus accablée de ces malheureuses je reconnus la fière Dolphine.\nNous échangeâmes un indéfinissable regard, un regard aussi énigmatique,\naussi intrigué que celui qu'on échange pendant une confrontation crimi-\nnelle, un regard dont aucune parole ne pourrait condenser le fluide spé-\ncieux. Lesquels de nos yeux, des siens ou des miens, semblaient vouloir\nravir les uns aux autres le dernier reflet, la suprême image du matelot bien-\naimé ?\n                                                  GEORGES EEKHOUD\n"}, {"page_pdf": 31, "texte": "                      — 20 —\n\n\n\n\n POÈMES ET ODELETTES\n                     ÉGLOGUE\n\nAmi, c'est le matin. Tout chante; si tu veux,\nIvres du ciel doré, tressant dans nos cheveux\nDes liserons rampants et de vertes myrtilles,\nNous irons nous asseoir sous les tendres charmilles\n Où, parmi les rayons, les doux baisers du vent\nRéveillent les yeux clairs des fleurs, et là, buvant\nDans des corolles d'or les boissons parfumées.\nNous dirons les chansons que nous aurons rimées\nEn l'honneur du printemps, des dieux ou de l'amour.\n O jeu simple et charmant, ô loisirs! tour à tour\nNos vers tout empennés de campanules fraîches,\nHarmonieux, vibrants et vifs comme des flèches,\nS'enfonceront légers dans la cible des cœurs.\nMon cher aîné, commence; et, tendres ou moqueurs,\nLivrons-nous, sans tarder encore, à cette lutte,\nAinsi qu'au bord de l'eau rapide, sur la flûte\nDeux bergers souriants, de lierre couronnés.\nCharment dans le bosquet de leurs chants alternés,\nLes beaux enfants portant l'amphore et les corbeilles.\nIci, sous le cytise, où comme des abeilles\nDans le feuillage bleu voltigent des rayons\nDe soleil, l'ombre vive est propice; essayons\nAux préludes discrets nos lyres     fraternelles.\nComposons de doux lais, de souples villanelles\nEt, sans vouloir creuser le sens de l'univers,\n Trouvons le seul plaisir au charme d'un beau vers.\n\n\n                      L'AUBE\n\nLe soleil, pâle encor, courre dans la forêt.\nLa bruyère s'enflamme, et parfois apparaît\nA travers les massifs d'argent un ciel de gloire.\nUne vive clairière en quelque gorge noire\nRêve comme un étang d'azur; sur les glaïeuls\nDorment des oiseaux d'or et sous les blancs tilleuls\n"}, {"page_pdf": 32, "texte": "                         21 —\n\nOù sourit le sommeil d'enfantines    prairies,\nPrès de la source aux clairs buissons de pierreries,\nLes nymphes se parant de fleurs et de colliers\nFaits du corail tremblant du houx et des sorbiers,\nAvec des gestes lents et d'indolentes poses\nDansent sur le gazon parmi les vapeurs roses.\n\n                     LE JOUR\nUne lueur frémit, la lumière bruine;\nEt soudain, au sommet nacré de la colline\nParaît un enfant nu sur le ciel argenté :\nSon corps éblouissant est né de la clarté,\nL'aurore resplendit sur son divin visage;\nEt voici que sous lui le lointain paysage\nS'éclaire peu à peu de son sourire d'or.\nSur le pic surplombant la plaine il s'avance; or,\nAyant puisé des fleurs dans ses fraîches corbeilles\nIl lance dans l'azur des corolles vermeilles\nQui, par l'air frais et bleu, frémissants  tourbillons,\n Voltigent dans la brise en neigeux papillons;\nEt comme une ombre mauve allonge encore son geste,\nLà-haut, sur le rocher, le bel enfant céleste\nDont les yeux sont d'amour et les lèvres de miel,\nSemble de lys rosés ensemencer le ciel.\n\n                     LA N U I T\nSongeuse et grave, un doigt sur ses lèvres, au seuil\nDu temple noir, drapée en ses voiles de deuil\nOù scintille parfois l'argent larme des astres,\nAux pieds des murs massifs et des larges pilastres\nQu'éclairent les flambeaux aux flammes de lys d'or,\nSous la voûte d'onyx sombre du corridor\nAppuyée, immobile et triste, sur son urne,\nRêve la grande Nuit, pensive et taciturne.\n\n                   A UN AMI\nO nuit sereine.' O calme immense de l'azur!\nL'étang est comme une aube au fond du parc obscur,\nDes brouillards lumineux flottent sur les pelouses,\nLes rossignols vainqueurs des fauvettes jalouses\n"}, {"page_pdf": 33, "texte": "                      —   22   —\n\n\nDans le silence, seuls, se répondent parmi\nLes lilas embaumés du bosquet endormi.\nMais tout se tait. A peine entendrait-on encore\nDans les buissons mouillés les calices se clore\nEt les anges en fleurs glissant du paradis\nTisser, sur les sommets des arbres attiédis,\nDes écharpes de lys, des nappes et des voiles\nAvec les fils d'argent qui filtrent des étoiles.\nViens, cher fidèle, errons dans l'ombre des sentiers\nOù, subtils, voltigeant entre les églantiers,\nDansent sur le gravier de blancs flocons de lune.\nLaissons se pénétrer nos âmes et qu'aucune\nRumeur, aucune voix, d'un trop brusque réveil\nNe troublent le mystère et ce divin sommeil\nQui réunit ainsi nos rêveuses pensées\nComme deux beaux enfants tendrement enlacées.\n\n                    L'ARCHER\n\nIl a franchi les derniers rocs et sur la cime\nDéfiant face à face et le ciel et l'abîme\nIl se dresse, orgueilleux et libre comme un dieu.\nAu sommet du rocher, sur l'orbe immense et bleu\nIl semble en son armure un fulgurant      Génie.\nAu delà de l'espace, en la plaine infinie\nS'enfonce le soleil monstrueux et le soir\nSur le mont lentement monte du fleuve noir ;\nMais là-haut, dominant l'immensité qui sombre,\nDebout dans la clarté, l'Archer vainqueur de l'ombre\nRallume l'astre rouge aux crins de son cimier.\nUn seul rayon encor glisse sur le glacier.\nIl a saisi son arc : d'une courbe puissante\nOn le voit ramener la corde frémissante\nEt soudain, vers l'azur où plane le condor,\nD'un geste large et sûr lancer des flèches d'or.\n\n\n                  J E U N E DIEU\nAppuyé mollement au tronc vert d'une yeuse,\nIl laisse errer ses doigts sur la flûte rieuse :\nLe roseau creux murmure et les sons turbulents\nA travers l'air sonore et frais, pressés ou lents,\n"}, {"page_pdf": 34, "texte": "                     — 23 —\n\n\nS'échappent comme l'eau d'une source argentine.\nDans le soleil un vif papillon qui butine\nArrête sur l'iris tremblant son vol moiré;\nUn berger, un enfant ravi, survient, paré\nD'un chapeau de verdure et de fleurs et la biche\nParaît hors du buisson où la fauvette niche;\nMais lui, tranquille et beau, sous l'arbre, en se penchant\nEgrène au vent léger les trilles de son chant\nTandis qu'a ses côtés un lézard d'émeraude\nL'écoute aussi, charmé, tapi dans l'herbe chaude.\n\n\n            LE JOUEUR DE F L U T E\n\n      Dans le bois d'argent et d'azur\n          Où, lasse de sa course,\n                   la source\n          Forme un bassin plus pur,\n\n      Les yeux enivrés de lumière\n          Le jeune et fol amant\n                   charmant\n          Rêve dans la clairière.\n\n      Il entend mille chants d'accueil\n          Et ravi, sur sa flûte\n                   il lutte\n          Avec un doux bouvreuil.\n\n      Dans la mousse et dans les pervenches\n            Chantent les roitelets\n                  follets\n            Et les fauvettes  franches.\n\n      Mais avec les divins oiseaux\n          Tandis qu'il rivalise\n                 la brise\n          Gazouille en les roseaux ;\n\n     Et sur les lyres de feuillage\n         Les plus légères voix\n                du bois\n         Mêlent leur frais ramage.\n"}, {"page_pdf": 35, "texte": "                      — 24 —\n\n\n      Son cœur bondit et transporté\n          Tout à coup en cadence\n                il danse\n          Ébloui de clarté,\n\n      Ivre de musiques profondes\n           Et rythmant sa chanson\n                  au son\n          Harmonieux des mondes.\n\n\n\n                     CONSEIL\n\nCes fiers adolescents, ces douces jeunes filles\n             Couronnés de jasmins\nQui joignent sous les fleurs tremblantes des charmilles\n             En guirlandes leurs mains,\n\nO maître de leurs jeux! aime-les pour toi-même,\n            Pour ton propre plaisir;\nContempler en son cœur est le bonheur suprême;\n            Garde-toi du désir.\n\nLaisse le sacrifice et l'amour et ses flammes\n             Aux sublimes rêveurs\nQui f ont en larmoyant des odes et des drames\n             Sous les saules pleureurs.\n\nLorsque dans les jardins tu vois les jeunes roses\n             Dans leur mousse s'ouvrir,\nN'es-tu donc pas heureux? Rêves-tu d'autres choses,\n             Parles-tu de mourir ?\n\nSache bien que ces fleurs ne sont en elles-mêmes\n             Que pure fiction ;\nLes posséder serait détruire les emblèmes\n             De ton illusion ;\n\nEt tu saurais trop tard qu'en elles se reflète,\n             Hélas! mensonge vain,\nUn rayon passager de la Beauté parfaite,\n             De l'Absolu divin.\n"}, {"page_pdf": 36, "texte": "                                 — 25 —\n\n\n         Entre elles et ton cœur laisse une fraîche       image\n                      Toujours s'interposer ;\n         Ami, respecte-la : celui-là seul est sage\n                      Qui sait s'en amuser.\n\n         Aime donc ces enfants comme on aime la vie,\n                      La joie et le soleil;\n         Concentre les rayons de leur âme ravie\n                      En ton miroir vermeil.\n\n         Admire sans vouloir. Leurs yeux pleins de rosée,\n                      D'aurore et de ciel pur\n         Sont des calices bleus où s'est cristallisée\n                      La clarté de l'azur.\n\n         Pour que leurs lèvres soient toujours des nids de mousse\n                     Où chantent les baisers,\n         Ménage tes plaisirs, car l'habitude émousse\n                     Les cœurs bientôt blasés.\n\n         Mais vois! déjà l'automne a rougi la fougère,\n                       Hâte-toi de jouir\n         De la floraison d'or que la brise légère\n                       A f ait s'épanouir.\n                                                        VALÈRE GILLE\n\n\n\n\nLe Conte de la petite Vieille au Chien.\n              Tu veux donc entendre de nouveau l'histoire du chien Tromkè\n                qui allait voir la petite vieille femme à l'Hospice?... Et tout\n                au long?... Et il faudra faire : « Hou! Hou ! » comme lui?\n                  Eh bien, dès l'abord, la petite vieille habitait une mansarde\noù venait finir un escalier qui traversait la maison en tournant, se raidis-\nsant, s'étirant de la manière la plus bizarre et la plus amusante — pour\nles locataires ayant de bonnes jambes encore ; car pour l'ancienne, elle\nn'osait plus s'y aventurer qu'à la dernière extrémité. Non, elle ne quittait\nplus guère sa chambrette ; toute sa compagnie, c'était son chien.\n   Il s'appelait Tromkè. Il avait un ventre parfaitement arrondi et la peau\ntendue autant que celle d'un tambour, ce que signifiait son nom, en\n"}, {"page_pdf": 37, "texte": "                                  — 26 —\n\n\nbruxellois. Son pelage clairsemé était d'un brun havane. La tache de son\nmuseau commençait de grisonner, mais ses yeux restaient les plus douces\ntopazes qu'on eût jamais vues. Comme ses dents devenaient mauvaises, il\nmangeait du foie écrasé dans du pain et un grain de sel.\n   Tromkè était gâté de caresses et peu obéissant. Il ne craignait pas de\nfaire endêver sa maîtresse, obligée souvent, en pleine nuit, de se relever\npour lui ouvrir la porte. Pourtant, tu sais, c'était ces jours-là qu'il avait,\naux repas, sa plus grasse pâtée; et je soupçonne la vieille de l'avoir aimé\ncomme un fils, c'est-à-dire le plus fort après qu'il avait été le plus mau-\nvais sujet et le plus durement secoué son cœur. Tu le verras, le coeur des\nfemmes, même des toutes petites vieilles femmes, ne se plaît pas dans la\npaix.\n   Après le dîner, quand Tromkè, de l'allure d'un ventripotent bourgeois\nà qui pèse la chère trop abondante, descendait rôder sur le trottoir, elle\nle suivait des yeux jusqu'au tournant prochain, en se penchant à la fenêtre.\n   C'était une belle fenêtre. Il ne faut point regretter qu'elle n'eût pas de\ngarniture de rideaux, puisqu'on n'en voyait que plus pur le ciel par ses\ncarreaux.\n   Sur la tablette de pierre, dans un vase de terre cuite, achevait de se\nfaner un plant d'héliotrope dont chaque tige restait soigneusement ligotée\nau tuteur. Du côté de l'ombre, il y avait la bouteille à l'huile encolerettée\nde papier gras, et le petit pot de grès pansu pour le tabac (d'une carotte\nparfumée à la civette, finement râpée, et qui se conservait dans une\nmoiteur molle très recherchée).\n   Et de là, jusqu'au loin, roulaient les vagues des toits bleus et rouges\nOn distinguait les bacs de zinc moussus des gouttières ; les ponts minus-\ncules des cheminées en poterie bâillant en mille attitudes ; les cordes où\nséchaient les loques au vent ; dans le puits de quelque cour, un bout de\ntreille où grimpait un sarment de verdure et la tache sanglante des briques\nusées et écurées. Tout près, le tuyau d'un atelier venait cracher sa vapeur\navec un bruit brusque, rythmé comme une respiration.\n   Si amusante que fût la fenêtre de la petite vieille, elle se trouvait au\nsurplus un très commode poste d'observation. Au matin des dimanches, il\nne manquait jamais qu'un voisin ou bien l'autre ne vînt solliciter de pou-\nvoir observer, d'ici, la rentrée de ses pigeons voyageurs partis en concours.\n   L'homme marchait sur ses bas ; il retenait son souffle quand un de ses\noiseaux s'abattait sur le toit, secouait ses plumes, puis brusquement, fai-\nsant basculer le petit pont servant de clôture, plongeait dans le pigeon-\nnier. L'homme, alors, s'encourait, en renversant tout sur son passage et\n"}, {"page_pdf": 38, "texte": "                                    — 27 —\n\n\n sans fermer la porte, ni remercier l'hôtesse de sa complaisance; car les\n gens, vois-tu, du moment qu'ils ont ce qu'ils voulaient, perdent leur dou-\n ceur et vous bousculent : Et si tu as obligé quelqu'un, retire-toi sur le\n côté et laisse-le se sauver. Mais tu le sais déjà, puisque je t'ai souvent\n conté l'histoire!\n    Je n'ai, non plus, à te faire le détail du logis en question. Les agaçantes\n ménagères qui frottent leurs cuisines, du matin au soir, l'auraient, peut-\n être, trouvé sale et désordonné. Ah ! ne les crois pas. Regarde plutôt la\n petite vieille souriante, accroupie sur sa chaise basse, et toutes les choses\n du ménage, vivant autour d'elle, sous sa main, comme de bonnes choses\n usées et polies entre des doigts familiers; leur couleur discrète te caressera\n à la façon d'un tableau de Chardin, le peintre qui montra l'âme des hum-\n bles objets qu'on croyait morts.\n    Voilà la table de bois que tous les écurages ont rendue rèche et où\n court le relief en ovales polies des fibres plus dures. Sur un angle, il y a une\n jatte de fa'ience côtelée à fleurs bleues, pleine de café au lait qui fait un rond\n brun-havane doucement harmonieux ; une tranche de pain couleur du soleil\n sur de la paille et bordée de sa croûte rissolée-, au bout d'un couteau à\n manche de bois noir, une crotte de beurre éclatante, comme en or... Et\n bonne-maman avance une main tremblante ; la peau, piquetée de son, est\ntendue sur le creux du dos amaigri; l'épiderme, mince comme une pellicule\nd'œuf, luit et laisse voir le lacis des veinules bleues.\n    N'est-ce pas, que ces objets aiment l'ancienne et se pressent à lui tresser\n un cadre de sourires et sont comme les rubans de ton bonnet écossais à\nchardons brodés qui venaient voleter sur tes pommettes fleuries quand tu\nétais encore plus petite, chère petite?\n   Tromkè, sa promenade terminée, grattait à la porte. Il entrait, faisait\nquelques tours pour s'assurer que tout était resté en place et la bonne-\nmaman disait :\n   — Tromkè, je vais faire le café du goûter.\n    Et elle le faisait. C'était du café Jacqmotte d'un juste prix. Son parfum\ncoïncidait parfaitement à celui de l'âme de notre petite vieille. Elle le mou-\nlait lentement, et finement, en un moulin à trémie de cuivre bosselée,\nqu'elle tenait serré ferme entre ses genoux; la manique, je m'en souviens,\nétait une bobine dévidée. Elle secouait soigneusement la caisse pour qu'il\nne restât pas, attaché au bois, un grain de la précieuse denrée. Si de la\npoudre y collait, elle disait : « Le temps va changer », car c'est un signe\nde pluie. Puis, tout en brassant la liqueur je te rapporterai, un autre jour,\nles propos de la cafetière brune) :\n"}, {"page_pdf": 39, "texte": "                                   — 28 —\n\n\n    — Te voilà, Tromkè, murmurait la bonne femme. Le méchant garçon !\n Il passe, dans la rue, sa journée tout entière et, de ce qu'il a vu, il ne veut\nrien conter à sa maîtresse! Pourtant, j'en suis sûre, au trottoir, il n'y en a\nque pour lui. Devant la première chienne venue, Tromkè prend ses plus\nbelles manières. Mais pour la bonne-maman qui fait le goûter, non, jamais\n une parole ! Ah ! le brigand !\n    Ne va pas t'y tromper. Les mots ne disent pas tout ; entre les miens n'y\na-t-il pas, pour toi, les caresses et les baisers? Les propos de l'aïeule dégui-\nsaient mal son amitié pour le coureur à gros ventre, Tromkè le négligent ;\nle vieux cœur ne savait cacher qu'on aime qui vous dédaigne...\n    Le soir tombait. La vieille soupait de deux pommes de terre rôties dans\nle poêle, puis se mettait au lit. Tandis que le chien, couché en rond dans\nson panier, bougonnant, ronchonnant, se retournait, cinq minutes durant,\navant de s'endormir. Certaines nuits, il marmottait entre ses dents, jusqu'à\néveiller sa maîtresse\n    — Il rêve, disait celle-ci, à la chienne du papetier, qui a un paletot de\ndrap bleu et un collier à grelots.\n    C'était vrai. Tromkè, souvent, poussait aussi de gros soupirs, tout en\ndormant et, d'autres fois, de petits rires. Les chiens sont heureux et se\nréjouissent en leurs rêves, ou y souffrent et se plaignent autant que des\nhommes. J'en sais même qui, dans la veille, comme nous aussi, se plaignent\nsans souffrir.\n    Telles, pour nos deux amis, les journées se recommençaient l'une l'autre\ndélicieusement. Tu as bien vu que Tromkè était quasiment son fieu, à la\npetite vieille; et tu as entendu qu'elle lui disait tout ce qui la touchait ..\nS'il avait consenti à parler un peu plus, ils auraient été comblés.\n    Car ces cœurs simples vivaient de rien. Le sentiment de leur douce\namitié était assez pour les nourrir. Ils étaient parfaitement heureux. Il est\ndes âmes que n'ont point desséchées les fièvres, que n'ont point harassées le\ntumulte du monde: un souffle léger comme un murmure dans les bouleaux\nsuffit à les rafraîchir. Ainsi, les enfants n'ont cure du vin; ils boivent, aux\nprés, avec leurs paumes pour écuelles, l'eau claire des rus ; et ils sont gais !\n   Voilà, avec tout cela, la félicité des compagnons ne devait cependant pas\ndurer.\n    Un jour, la fille mariée de la petite vieille vint annoncer qu'après bien\ndes sollicitations, allées et venues, à l'aide de nombreux « papiers » couverts\ndes signatures de beaucoup de gros messieurs à chaînes d'or, elle avait\nobtenu que sa mère entrât à l'Hospice.\n    C'est un asile pour les grand'mères qui sont pauvres ou que leurs enfants\n"}, {"page_pdf": 40, "texte": "                                  — 20 —\n\n\nn'aiment plus. Elles y viennent mourir, quand leurs yeux sont usés et que\nleurs longues mains jaunes sont gourdes déjà.\n   Elles ne peuvent apporter, là, rien de chez elles. On les prend; on les\ncase ; et chacune a sa place où elle vit en suivant le règlement. C'est très\nvite arrangé.\n   Petite grand'maman fit ses adieux à Tromkè. L'ingrat ! C'est à peine s'il\nétait assez tôt rentré pour recevoir ces caresses si tendres, ces baisers si\naffectueux. Elle s'était mise à genoux; il ne voulait pas se laisser toucher,\net pour le rattraper, elle se traînait péniblement à terre, mais en vain,\ncar elle ne voyait plus clair dans ses larmes. Il répondit seulement :\n« Hou! Hou ! » et s'enfonça dans son panier Le mauvais garçon, en un si\ntriste moment, ne pensait qu'à paraître fort, à faire croire qu'il était presque\nindifférent au départ de l'ancienne! Cependant, quand il entendit se refermer\nla porte sur elle, il ne put se retenir d'aboyer. Mais sa maîtresse ne\nl'entendit pas, et ce fut la punition de Tromkè ; car tu sais que le bon Dieu\npunit les chiens aussi.\n   Le lendemain, on débarrassa la mansarde. Le chien passa dans le\n ménage de la fille où on l'acceptait parce qu'il était très vieux et ne pouvait\nguère tarder à mourir.\n   A son nouveau logis, on lui donnait sa pâtée; et qu'il s'encourût, après,\nà droite ou à gauche, personne ne s'en inquiétait. Ici, plus d'affectueux\ntansements. Ici, on ne lui demandait pas s'il boudait. Et s'il grognait, on le\nbattait. C'est alors qu'il pensait à la bonne maîtresse en allée !\n   Celle-ci était installée dans la grande demeure de la rue qui monte si\nfort, et est bordée, autant que de maisons, de murs couverts d'affiches\nbariolées. De-ci, de-là, au-dessus du faîte, un arbre des jardins passe la\ntête et secoue ses branches, comme pour faire signe bonjour.\n   La haute porte est close; les rideaux des fenêtres régulièrement tirés.\nAinsi que les baies symétriques, l'intérieur de l'Hospice est parfaitement\nrangé. Le balancier y découpe la journée en tout menus morceaux et en\nsuivant les lignes du cordeau.\n   Le changement de sa vie fut fort pénible à l'ancienne: elle resta, quelques\njours, dépaysée tout à fait.\n   Dans son costume de pensionnaire, elle ne savait trouver, qu'en tâton-\nnant, la poche de son mouchoir et sa tabatière. La bride de son bonnet noir\nla grattait au menton.\n   Ici, elle n'avait plus rien à faire. Son café, on le lui donnait tout chaud.\nElle pouvait tourner ses pouces, car ses compagnes, les autres vieilles,\ngardaient jalousement le bout d'occupation qu'elles avaient trouvé, et,\négoïstement, se serraient dans leurs coins en répétant :\n"}, {"page_pdf": 41, "texte": "                                    — 30 —\n\n\n     — Une telle, quelle paresseuse! Toujours les bras ballants!\n     Et, ainsi parlant, celle-ci frottait plus allègrement le soulier qu'elle\n  tenait, et celle-là plissait le front tant elle s'appliquait à repriser un bas.\n   Bref, notre petite bonne-maman commençait à se ronger quand mourut une\n  pensionnaire; et elle obtint enfin, en la remplaçant, d'éplucher les herbes\n  des cuisines.\n     Entre nous, c'était le plus agréable poste. Tous les matins, les légumes\n  arrivaient du marché, mouillés encore de rosée. Tu comprends aussi qu'elle\n  croquait parfois un bout de navet rosé et piquant, ou un cœur de laitue\n  tendre et délicieusement amer. Surtout, elle pouvait dire avec satisfaction :\n    — Comme je suis occupée! Non, aujourd'hui, je n'aurai pas fini ma\n  tâche... Ah! ne me parlez pas!\n    — Ploc!\n    C'étaient les morceaux qui tombaient dans l'eau du bassin, à ses côtés.\n  Elle remontait vigoureusement son écours, solidement rassujettissait ses\n  besicles. Elle ne pouvait pas perdre une minute !\n    La seule distraction qu'elle se permît était de lever un coin du rideau et\n de jeter, à la dérobée, un regard dans la rue.\n    — La voisine d'en face est une parfaite ménagère, disait-elle alors,\n comme, moi-même, j'étais jadis. Le trottoir et le pas de sa porte sont nets à\n toute heure du jour...\n    Tromkè, cependant, cherchait partout sa maîtresse. La liberté où on le\n laissait, à présent, touchait à l'abandon. Il le sentait amèrement. A part\n soi, il se représentait souvent le tort qu'il avait, jadis, de bouder à sa\n bonne maîtresse ; et, à ses tendres caresses, de ne répondre que par des\n grognements.\n    Où la retrouver? Il allait, infatigable, par les petites rues de l'environ...\nIl entra chez la verdurière où la vieille, si longtemps, avait pris ses provi-\n sions. Elle n'y était pas. Non plus au cabaret du Cheval blanc où elle\n buvait parfois un demi-verre. Et la laitière le chassa du corridor de sa bou-\ntique où il s'était installé pour ses recherches. Aux carrefours, Tromkè\ndésespéré, s'arrêtait de courir et jappait longuement et d'une manière plain-\ntive en tournant de tous côtés la tête.\n- Tout à coup, la vieille qui pelurait les légumes à l'Hospice reconnut sa\nvoix. En tremblant d'émotion, elle ouvrit la fenêtre et se pencha sur la rue.\n    — Tromkè ! Tromkè, mon amour ! cria-t-elle.\n, Le chien leva la tête et apercevant sa chère maîtresse, il se mit à courir\nen rond sans pouvoir articuler un cri. Puis, au milieu du pavé, il allongeait\nles pattes de devant, battait le sol de sa queue et bondissait. Enfin il se mit\n"}, {"page_pdf": 42, "texte": "                                   — 31 —\n\nà aboyer, tandis que petite bonne-maman claquait des mains, penchait la\ntête à droite, puis à gauche et répétait :\n   — Tromkè ! Tromkè, mon amour !\n   Ils restèrent longtemps dans cette posture. Elle s'enquérait de nouvelles,\npuis racontait ce qu'elle faisait. Il écoutait en murmurant doucement de\njoie, ou se mettait brusquement à tournoyer en gambadant. Après, ils se\ndévisageaient l'un l'autre encore, muets et attendris.\n   Puis Tromkè s'en vint contre le mur et l'a'ieule se pencha pour le\ntoucher. Quoiqu'elle fût au rez-de-chaussée et que Tromkè, d'ordinaire si\nbalourd, se fût dressé sur ses pattes de derrière et tendît le cou, elle ne put\nl'atteindre. Il s'en fallait de peu ; elle essaya une seconde fois; mais enfin\nelle ne savait pas, et Tromkè se laissa retomber. Petite bonne-maman eut\nalors une bonne idée. Prenant son bâton, elle y attacha son mouchoir\nmaculé de tabac et le passant par la fenêtre, voilà qu'elle put toucher\nTromkè. Du bout de la loque rouge, elle se mit à le caresser longuement.\nEnfin elle lui dit de se lever, d'être raisonnable et de s'en retourner bien\nsagement à la maison. Et il partit et elle referma la fenêtre.\n   En se rasseyant, la bonne vieille frotta le brouillard qui obscurcissait ses\nlunettes, et s'appliqua à ses légumes sans pleurer une larme. Il est vrai qu'elle\nne cessa d'agiter les lèvres minces de sa bouche édentée durant toute la\njournée où Tromkè l'était venu voir, de si loin, et tout seul !\n   Chaque jour, désormais, Tromkè se remettait en route pour l'Hospice.\nAu coin de la rue, près du mur fleuri d'affichés jaunes et roses, il criait :\n   — « Heuw! Heuw! » Quelques pas plus loin : « Heuw! Heuw! »\n   J'arrive, que cela voulait dire, tu comprends. Enfin, devant la fenêtre, il\ns'asseyait et répétait :\n   — Heuw ! Heuw ! Heuw! Je suis ici, bonne maîtresse ! Bonne maîtresse,\nTromkè vient vous dire bonjour ; ouvrez !\n   La petite vieille ouvrait le carreau. Elle tenait dans une main son cou-\nteau de cuisine; dans l'autre, la pomme de terre d'où pendait le tire-bouchon\nde la pelure.\n   — Ah! Ah! disait-elle. Voilà donc Tromkè? Et elle continuait de causer\navec lui.\n   Tromkè revint tous les jours, tous les jours.\n   — Tromkè, te souviens-tu du panier rond où tu couchais sous mon lit?\n   — Heuw!\n   — Et du liard de foie que j'achetais pour ton dimanche?\n   — Heuw!\n   — Et du soir que tu ne rentras pas et où je te cherchai bien tard,\n"}, {"page_pdf": 43, "texte": "                                   — 32 —\n\n\npar tout le quartier? Tu étais blotti dans l'allée des Trois Perdrix. Tu\nattendais le papetier qui buvait là son verre, accompagné de sa jolie\nchienne frisée... Ah! coquin! Je dus te prendre dans mes bras. Tu me\nmordais et te voulais sauver pour courir de nouveau à ton péché!\n   — Heuw! Heuw!\n   Les pensionnaires de l'Hospice connurent bientôt la visite que leur com-\npagne recevait. Elles voulurent voir Tromkè et chacune conservait pour\nlui un morceau de sucre candi. Quand il arrivait, tous ces vieux visages\nridés, dans le cadre de la fenêtre, n'exprimaient qu'un sourire. Bientôt il sut\nles distinguer. Il jappait aux caresses que, l'une après l'autre, elles lui fai-\nsaient par l'intermédiaire du mouchoir noué à la crossette...\n   Si bien que je crois qu'on le chérit trop. Sans cesser d'aimer ses amies de\nl'Hospice, Tromkè, en cela déraisonnable comme un homme, peu à peu\ntint moins à ces caresses qu'il ne devait plus solliciter. Il oublia les tristes\njours où il les mendiait. Pour peu qu'on l'eût fait attendre à la fenêtre, il\nreprenait ses airs boudeurs et dédaigneux.\n   Un jour, il ne ramassa pas le morceau de sucre qu'on lui avait jeté. Un\nautre, il s'en alla, en pleine conversation, prétextant un rendez-vous, et\nlaissant les vieilles, morfondues, le rappeler en vain en lui faisant des signes.\nDes trois après-midi se passaient entre ses civilités; et il ne s'excusait pas;\nil ne trouvait pas un mot de regret !\n   Pleine de tristesse, petite bonne-maman lui dit, une fois, d'un souffle de\nvoix :\n   — Tromkè n'aime plus sa maîtresse ! Elle devient très vieille pourtant et\nelle est malade; elle va mourir bientôt Et Tromkè ne vient plus près\nd'elle qu'à contre-cœur. Que Tromkè pense bien qu'il ne la verra plus\nlongtemps !\n   Ce chien n'était que léger, à la façon d'un enfant gâté, et non méchant.\nLes paroles de sa maîtresse l'avaient si vivement touché qu'il se promit de\nne plus retarder d'un moment ses visites. Le lendemain, il quitta donc sa\nmaison pour être, avant l'heure, à l'Hospice.\n   — Je veux montrer à ma maîtresse que je l'aime toujours, disait-il, en\nbalançant la queue et se hâtant, dans le feu de ses bonnes résolutions.\n   Ah ! pourquoi trouva-t-il, au seuil du cabaret des Trois Perdrix, la\nchienne frisée du papetier? Elle attendait dans l'allée son maître qui buvait\ndu lambic.\n   Tromkè, il faut le dire, passait outre. C'est elle qui fit : « Hou! Hou! »\nAlors seulement, il tourna la tête; mais ce n'était que pour saluer.\n   — Hou! Hou ! répéta la jolie chienne. Eh bien, Tromkè? Est-ce de telle\n"}, {"page_pdf": 44, "texte": "                                   — 33 —\n\n façon qu'on témoigne, aujourd'hui, à la Frisée, cette tendresse qu'on se\n mit si souvent en peine de lui montrer?... Oui, oui ! On voulait lui en faire\n accroire. Mais on n'est qu'un volage galant. Même, en ce moment, Dieu\n sait où l'on court !\n    Voilà, comment expliquer à une chienne en paletot de drap, qu'on est\n pressé, qu'on va voir, à l'Hospice, sa bonne-maman qui est vieille et\n malade?\n    — Avec un petit pot de beurre et un petit pot de galettes, n'est-ce pas, et\nune bouteille de vin, dis?\n    — Mais non ! C'est dans une autre histoire, cela. Regarde, justement,\n voici le papetier. Il essuie sa bouche et fait : « Broum ! Broum ! » Il tire sur\n sa pipe et siffle sa chienne.\n   Tromkè suivit la Frisée. Il voulait lui dire deux mots à l'oreille, puis\ns'en aller bien vite. La coquette le regardait approcher et à l'instant qu'il la\ntouchait, elle sautait de l'autre côté de son maître. Celui-ci marchait\n toujours; Tromkè ne savait abandonner la méchante; et l'heure passait.\n   — A présent, se disait notre chien, je devrais être devant la fenêtre ; petite\ngrand'maman y est déjà... A ce moment, disait-il après, il est trop tard Je\nne suis pas à ma parole, au lendemain de mes promesses! Que pense-t-elle?\n    Et la chienne du papetier ne voulait toujours pas écouter.\n   — Hou ! Hou ! faisait-elle. Quel air penaud vous avez aujourd'hui,\nmonsieur Tromkè! A vos oreilles basses, on croirait que vous ne nous\nsuivez qu'à regret... Quoi, vilain, c'est pour fuir que vous guignez les rues\nlatérales?... Allez-vous-en donc!... Allez-vous-en; rien ici ne doit vous\nretenir; car, en vérité, la moindre faveur, je ne l'accorderais pas à un\nmalotru qui ne me rend ses respects que d'un air contraint et de si mauvais\ncœur!\n   Malgré ses reproches, Tromkè ne laissait pas la chienne frisée. L'heure\ndu rendez-vous à l'Hospice, depuis longtemps, était passée — et elle, elle\nne le regardait même plus!\n   Au retour, la course faite, il s'arrêta. Il s'assit sur la bordure du trottoir,\nprêt à bondir, cependant, au moindre signe de l'impitoyable. Mais elle ne\nl'appela pas.\n   — Coquette ! Demoiselle ! aboya-t-il alors avec colère.\n   Il était désespéré. Homme, il se fût, ce soir-là, enivré d'alcool.\n   Il avait tout manqué, n'avait eu son désir, ni tenu sa promesse. Et le\ncœur des chiens est tendre. Celui de Tromkè pleurait.\n   C'était déjà presque la nuit. Il voulut cependant passer devant l'Hospice.\nS'asseyant devant la fenêtre il fit : « Heuw ! Heuw ! » doucement, comme\n"}, {"page_pdf": 45, "texte": "                                  -   34   -\n\nen riant; oui, comme en se riant d'une farce innocente qu'il aurait, par\namitié, jouée à sa bonne vieille.\n    Hé! hé! un petit tour. Heuw! Heuw! Mais il se gardait bien de le\nlaisser durer.\n    Elle ne venait pas. Par la fenêtre, des ténèbres s'épaississant, on voyait\nseulement sortir, peu à peu, une lumière qui semblait dormir tout au fond\nde la chambre.\n   Tromkè ne s'impatientait pas. Il recommençait d'appeler. Il attendait,\nplein de soumission, que sa bonne maîtresse vînt tirer le carreau.\n    Il fermait aussi les yeux, ou les détournait, l'espace de quelques secondes;\npuis fixait brusquement la lueur pour voir si elle n'avait pas bougé un peu,\n dans l'entre-temps. Notre pauvre Tromkè, ainsi, se redonnait, lui-même,\nde l'espoir un instant.\n    La lumière resta immobile, impitoyable, toute la nuit ; et le rideau tiré.\nA la pointe du jour, Tromkè s'en retourna.\n    Il revint, dans l'après-midi, et le jour suivant, puis après, et puis après.\n Posé sur son derrière, il aboyait si tristement à la fenêtre fermée !\n    Une vieille y parut, un jour. Quand le rideau tressaillit, Tromkè allongea\nses pattes pour bondir en avant. Hélas, ce ne fut pas celle de sa maîtresse,\nce fut une voix étrangère qui dit, dans la chambre :\n    — Eh! Venez donc voir! C'est le chien de Caroline qui aboie dans la\n rue!... Tromkè, tu ne sais donc pas que ta maîtresse est morte. Elle t'a\nlongtemps attendu, l'autre jour. Tu n'es pas venu. Elle est morte...\n    Tromkè avait fini. Peu après, il alla rejoindre son ancienne. En considé-\n ration du chagrin qu'il ressentit, pour sûr, elle lui aura pardonné sa faute.\n    Tu sais, au paradis, les bons chiens dorment sous les sièges de leurs\n maîtres, dans la pose où, sur les tombeaux, aux pieds des effigies de pierre,\nveillent les lévriers. Et c'est saint Roch qui a le plus beau chien.\n    Répète donc la fin, amiette.\n    — Eh bien, Tromkè est allé au paradis près de sa petite bonne-maman,\n et il joue toute la journée avec saint Roch.\n    — Ah! tiote, n'oublie jamais qu'il faut sourire à ceux qui nous\n caressent.\n\n                                                      Louis DELATTRE\n"}, {"page_pdf": 46, "texte": "                        — 35 —\n\n\n\n\n                       VERS\n                     ÉPHÉMÈRE\n\nVois! J'apporte un butin de tristesse et d'ennui,\nUn deuil est dans les voix, une ombre est dans les yeux ;\nLe seul pressentiment du soir et de la nuit\nAttriste au fond des eaux le bleu reflet des cieux.\n\nToute fleur se flétrit dans la main qui la cueille.\nPendant que tu parlais à mi-voix, tout à l'heure,\nDes roses s'en allaient, dans l'ombre, feuille à feuille :\nElles m'ont fait penser à la fuite de l'heure.\n\nL'espoir, tel qu'un rosier effleuré par l'hiver,\nS'effeuille, à peine éclos, dans le soir rose et bleu.\nTout passe; l'ombre pâle est fille du jour clair;\nMême la bienvenue a le son d'un adieu.\n\nPlus d'un péril à vaincre invitera tes armes...\nPlus d'une enfant recluse en la forêt hantée\nRepose, ô doux printemps, captive de tes charmes,\nHeureuse, les yeux clos, non pas morte, — enchantée'.\n\nVa-t'en! La Belle-au-bois, que suscitait mon cor,\nSe rendormait déçue, avec un geste las...\nRespecte en ses yeux clos ton désir vierge encor ;\nAime-la, si tu veux; mais ne l'éveille pas!\n\nEst-il un enclos vierge, un jardin  solitaire,\nOù la main, que séduit une aussi fière proie.\nCueille sans la flétrir la gloire du parterre?\nUn monde où le regret ne trouble pas la joie?\n\nUne brise d'automne erre parmi les fleurs,\nCette heure est inquiète et tendre comme s'il\nPassait de grands essaims d'ombres qui vont ailleurs;\nLa beauté des lointains parle d'un vague exil...\n"}, {"page_pdf": 47, "texte": "                                   — 36 —\n\n\n                               L'ÉTRANGER\n\n       Tous ceux qu'il a ravis sourient, en y pensant :\n       Qui n'a pas entendu ce langage innocent\n       Ne sait ce que la voix peut avoir d'angélique.\n\n       Une voix qui s'éloigne, un rayon qui s'éteint,\n       Ont seuls cette douceur mêlée à ce lointain ;\n       Ses mots, même incompris, sont toute une musique\n\n       Dis-nous! As-tu connu nos troubles, étranger?\n       S'ils ont touché ton cœur, ils ne l'ont pas changé:\n       Il règne en ta parole un calme évangélique.\n                                                    FERNAND S E V E R I N\n\n\n\n\n                  PROSES LYRIQUES\n                                 MIRAGES\n\n                                       I\n\n               Hantée jusqu'alors de mélancolie, cette vesprée marine s'illustra,\n                tout à coup, de la seule et naïve splendeur innocente de sa\n                présence ; l'obsédant paysage s'ennoblit encore de l'apparition\n                furtive de sa fine et nerveuse silhouette; de sa grâce élégante\nsous le simple costume au large col enfantin d'où s'érigeait — fleur d'ardeur\net de fierté spirituelles, — son irritante et douce figure hardie.\n   Charmante tête aquiline, pur profil volontaire auxquels les boucles\ncourtes et drues de ses cheveux noirs imposent un viril et magnétique dia-\ndème ; — et ses blonds sourcils ; le délice tendre de ses yeux bleus voilés de\ntransparentes paupières intimidées ; son teint hâlé que la fraîcheur du sang,\nla nouveauté et la pudeur de la vie avivent et carminent ; ses exquises lèvres\nimpollues; — une parure d'ingénuité divine...\n   Désinvolte, aussi, et langoureuse, sa démarche associe la candeur à\nl'énergie, témoigne la sûre puissance, la suprématie native, légitimées de\nséduction irrésistible, de ce puéril tyran, impérieux et timoré, noir et blond,\net en qui semblent fiancées la morbidesse italienne et la jeune audace bri-\ntannique.\n"}, {"page_pdf": 48, "texte": "                                 — 37 —\n\n   La malice et la douceur, le juste orgueil et la juvénile impertinence de sa\nbeauté règlent la chaste majesté adorable de son corps svelte, l'espiègle\nimpudence de son regard humide. Limpides joyaux sensibles, azur liquide\nparsemé d'étincelles, ses yeux radieux et sombres traduisent la folle ambi-\ntion turbulente, la témérité magnifique d'une âme vierge, la généreuse et\npartiale jalousie d'un cœur immaculé...\n\n   — A longues lames roides, rudement, l'inexorable mer violacée déferlait,\nl'ornière profonde de ses flots moirée de triste et mourante écarlate...\nAu ras de l'horizon tendu de surnaturelle soie verte, moite et décolorée,\nune ondulante et mince nuée grisâtre s'allongeait : monstrueuse panthère\naccroupie, le pelage frémissant de convoitise féline, et prête à s'élancer\nd'un bond élastique sur sa proie dérisoire : le soleil ensanglanté !..,\n\n\n                                     II\n\n   Tes yeux, tes beaux yeux ternis prennent la teinte résignée d'un farouche\nocéan, et sans grèves, dont la morne vague irrésolue naviguerait vers l'infini\ninespéré et l'inconnu ; — mais, au reflux enthousiaste du sang, leur chan-\ngeant iris se spiritualise d'onctueux et sombre azur et d'extase; et ce m'est,\nalors, comme une épiphanie nocturne, une fête religieuse et chantante,\ncélébrée sous l'ascension fière et la tendresse des astres.\n   Humectées, aussi, et pâlies, — aux jours d'inquiétude heureuse et de\nnonchaloir, — ces dures émeraudes réverbèrent l'ingénuité primitive, le\nfrisson avant-coureur du printemps en une agreste contrée, très pauvre et\nnoble.\n   Meurtrières pensives desquelles filtre un rayon nostalgique, — sourde-\nment elles luisent, quelquefois, ces fascinantes prunelles, du vert lacustre\ndes étangs torpides, engourdis par la contagieuse majesté pourprée du\ncrépuscule, au milieu des hauts peupliers royaux.\n   Mais la colère frappe ton regard du vitreux éclat des noirs glaciers, des\nsolitaires lagunes alpestres, où — haleine évaporée sur l'émail froid de\nl'acier, — fuit l'ombre carnassière des oiseaux de proie, dont le vol troue\nla nue taciturne.\n   Et, trop souvent, le prisme suggestif se décompose et se trouble; entre\ntes paupières flétries, sur le champ sinistre d'un ciel glauque, diapré de\njaune équivoque et lilieux, — des nuages passent, monotones, alourdis de\npluie malsaine et de poussière.\n                                                     ARNOLD GOFFIN\n"}, {"page_pdf": 49, "texte": "                                      — 38 —\n\n\n\n                      LE VAGABOND (1)\n                                         Mon plaisir serait d'aller toujours droit devant\n                                       moi, sans savoir où, et de voir toujours des pays\n                                       nouveaux.\n                                                                   CH.   BAUDELAIRE.\n\n\n              En ce jour de kermesse, des paysans sont affalés sur les chaises\n                et les bancs d'un estaminet. Silencieux comme des chrétiens\n               à l'office, ils paraissent également plus las que s'ils avaient\n               cheminé pendant des heures et des heures, par le vent et par\nla pluie, derrière leurs bœufs et leurs chevaux, au milieu des campagnes\ninclémentes et sous un ciel renfrogné d'automne.\n   Les vieux ont des casquettes à grandes visières, des blouses déteintes,\ndes pantalons trop courts, des souliers difformes et bien cloutés dont ils\nont assoupli le cuir en les frottant avec une couenne de lard. Leurs mains\nmi-ouvertes, aux doigts spatulés et encroûtés de terre, ressemblent à des\noutils mal récurés. Tandis qu'ils têtent, avec un léger claquement des\nlèvres, les tuyaux de leurs pipes, sur leurs yeux tristes et sombres comme\ndes jours de souffrance, les paupières s'abaissent et se relèvent avec une\nautomatique lenteur. Nulle pensée ne palpite en leurs cervelles. Ils\nn'ont plus de désirs, plus d'espoirs. Derrière eux, il y a des jours sans pain,\ndes maladies, des cadavres ; la bise les a fait grelotter, l'hiver, au coin de\nl'âtre; ils ont hoqueté dans les cimetières; souvent, à genoux, les mains\njointes, au bord d'une route, au coin d'un bois, ils ont imploré, oh ! bien\ninutilement, les Vierges miraculeuses ; — et maintenant, ils sont pareils aux\narbres morts dont les branches noires se courbent docilement quand le vent\nles flagelle.\n   Les jeunes sont rasés de frais, ils ont les cheveux pommadés et fument\ndes cigares d'un sou, qu'ils approchent et écartent de leurs lèvres avec d'in-\nfinies précautions, car des flammêches, en tombant, pourraient endommager\nleurs sarraux — des sarraux neufs, luisants, striés de nombreux plis, et\nqui s'évasent autour de leurs corps à la façon des crinolines. Eux aussi\nsont muets. Au milieu du village, un orgue de Barbarie remplit cependant\nl'air de sa musique langoureuse, mais leurs cœurs refusent de s'éveiller à\ncet hallali de l'amour et de la joie, comme s'ils en soupçonnaient la traî-\n\n\n  (1) Des Histoires lunatiques, à paraître prochainement.\n"}, {"page_pdf": 50, "texte": "                                  -   39   -\n\ntrise, et s'ils devinaient qu'un jour ce même orgue reviendra à la même\nplace, jouera le même morceau et que cela retentira alors dans l'espace\ncomme le De Profundis de leurs illusions et de leurs espérances !\n   Tous donc s'enfoncent dans une torpeur où l'oubli miséricordieux endort\nleur pensée, et si profondément que c'est à peine s'ils s'aperçoivent de l'ar-\nrivée d'un intrus qui va s'asseoir sur une chaise, à côté du poêle.\n\n   Cet homme est très grand et plus sec qu'un ascète, avec deux yeux de\nfièvre dans une face anguleuse. Il semble que les soleils caniculaires, la\npoussière des routes et l'eau du ciel aient désagrégé son corps, car il est usé\net cannelé de rides ainsi que ces statues de plâtre qu'on trouve dans les\nparcs abandonnés. Son pantalon de velours brun, blanchi aux genoux, est\nretenu par une corde qui lui ceint les reins, sa chemise a perdu ses bou-\ntons et l'on voit, par l'ouverture de sa camisole, les poils grisonnants de sa\npoitrine. Deux mêches de cheveux, s'échappant de dessous sa casquette,\ncollent des plaques fauves à ses tempes. — Il croise les jambes, allume sa\nbouffarde, avale un verre, puis un autre, et dévisage avec impertinence les\nmornes consommateurs qui l'entourent.\n\n    — Je suis né ici, s'écrie-t-il tout à coup... Ici! répète-t-il, en frappant\nviolemment son pied contre le sol. Dans ma jeunesse, il y avait une chau-\nmière en torchis, à cet endroit. Maintenant, c'est une jolie maison ! Une\nmaison en briques... Hum! Hum!... Ah! je connais votre pays! J'ai\nretourné cette terre! (De nouveau, il frappe le parquet d'un violent coup\nde pied.) J'ai porté, ici, du mortier sur mes épaules, des sacs de charbon\nsur mon dos. Ce brigand-là, fait-il, en montrant du doigt, avec un geste\nde colère, à travers la fenêtre, le soleil que voile à demi un nuage cendré,\nm'a souvent grillé la peau! Mais il y a longtemps de cela... longtemps!...\nIl y a des années que j'ai pris possession du monde, — (et son bras allongé\ndécrit un demi-cercle devant lui). Je suis parti sans sou ni maille. Je m'en\nsuis allé à l'aventure. Pour tout conseiller, j'avais ma fantaisie. Comment\nj'ai vécu?... Ça... mes amis... En tout cas, je rentre ici la tête haute!\nJamais je n'ai commis de bassesses! Mon front ne s'est courbé devant\npersonne Personne, jamais, n'a pu me faire dire « oui » quand il me plai-\nsait de dire « non ». Il m'est cependant arrivé d'avoir affaire à d'étranges\ngaillards, à des gens qui vous auraient coupé la tête, comme à des limaces,\nsans trembler... Si j'ai quelquefois souffert?... Peut-être... Qui n'a pas\nsouffert?... Mais quand je me sentais mal quelque part, je m'en allais\nailleurs. J'ai été dans les pays chauds; j'ai été dans les pays froids. Quand\n"}, {"page_pdf": 51, "texte": "                                   — 40 —\n\n\nle soleil se lève, je sais d'où il sort ; quand il se couche, je sais où il tombe.\nIl n'y a pas une grande ville à cent lieues d'ici que je ne connaisse!\nQuestionnez-moi sur n'importe quels monuments — palais, tours ou\néglises — je vous répondrai. J'ai bu du cidre en Normandie, — dit-il en\nouvrant des yeux ravis, — du vin authentique dans le Midi, à l'époque des\nvendanges, comme vous n'en trouverez pas au ciel, et ces mains, ces mains\nque vous voyez, ont cueilli des oranges dans des bois parfumés. J'ai vu\ndes aigles en Hongrie, des ours dans les montagnes de glace. J'ai trempé\nmes pieds dans la mer. Ce doigt, fait-il, — en essayant de redresser l'auri-\nculaire racorni de sa main gauche, — ne remue plus, il a été gelé !\n   Ah! c'est un grand bonheur que de pouvoir porter ses pas où l'on veut!\nQuand on passe d'un pays dans un autre, c'est comme si l'on changeait de\ncœur. Malgré mon âge, mon corps est souple comme le bois d'une arbalète.\nMille tonnerres! vous êtes des cadavres à côté de moi !\n\n   Oui, c'est bon de voyager ! Mais c'est bon aussi de s'arrêter quand on\nveut, de se laisser vivre comme la plante qui pousse, d'oublier le passé, de\nne pas se casser la tête à propos de choses qui ont été et que nous ne\nsaurions faire renaître, de ne pas songer à l'avenir, à des choses qui arrive-\nront comme des numéros qu'on tire d'un sac, favorables ou funestes, au\ngré du hasard, au petit bonheur de la fatalité. Ainsi, tu es assis au bord\nd'une rivière, sous un saule. Tu ne penses à rien. L'eau coule à tes pieds.\nTu la regardes, tu ne regardes que cela. Cela suffit : tu es heureux. Voici\nqu'une feuille arrive au fil du courant. Elle tournoie, elle danse sur les\nvagues. Tu l'observes : elle s'approche, elle passe devant toi, elle s'éloigne,\nelle disparaît... C'est tout, n'y songe plus. N'y songe plus! Ne te demande\njamais d'où viennent les choses, ni où elles vont. Une feuille tombée qui file\nsur l'eau... La vie qui s'écoule... L'une et l'autre dansent et tournoient tant\nqu'elles peuvent... Un jour, un rien les accroche. La vase s'en empare.\nQuelqu'un met son pied dessus. Amen !\n\n    On apprend à raisonner, en courant le monde... Du reste, ceci n'est\npas vide, dit-il, en se frappant la tête du plat de la main. Il y a là un coffret\nplein de joyaux (et il s'étreint le front avec ses cinq doigts). Je n'en ai mal-\nheureusement jamais possédé la clef. Mon esprit est comme une bonne terre\nque la bêche n'a jamais touchée. Il y pousse pêle-mêle des orties et des char-\ndons, des roses et des tulipes. Et quand une mauvaise graine y tombe, et\nqu'une plante funeste menace d'étouffer les autres, voici ce qui l'en expulse\n(il élève son verre lentement, gravement, comme un calice, au-dessus de sa\n"}, {"page_pdf": 52, "texte": "                                  — 41 —\n\ntête). Savez-vous ce qu'il y a là-dedans? Non! Là-dedans, il y a de l'or, il\ny a de la musique, il y a des femmes plus belles que des princesses, il y a\nle bon Dieu et ses anges ! — J'ai bu dans toutes les auberges, dans tous les\ncafés, dans tous les bouges, avec le premier passant venu, pauvre ou riche.\nJe me suis réveillé dans des étables, dans des granges, sous des hangars,\ndans des encoignures de portes, dans des parvis d'églises. Comment j'étais\narrivé là? Peuh ! Je ne songeais pas à me le demander ! Un jour même, en\nouvrant les yeux, je m'aperçois que je suis étendu dans une espèce de gre-\nnier où la lumière tombait par une grande fenêtre. « Hé! hé! me dis-je, tu\nne dois pas être arrivé ici par le chemin ordinaire! Tu dois avoir marché\nsur les toits pendant la nuit. » Et cette idée que je rentre maintenant au\ngîte par la route des chats me secoue d'un rire énorme. Je me lève, je me\npromène et je regarde. Il y avait des bahuts en chêne dans des coins, des\ntableaux aux murs, des bustes sur des socles, et sur de vieux divans, des\ndessins, des gravures, des bibelots... Tout à coup, une porte s'entre-bâille,\net je vois apparaître une tête pâle avec de longs cheveux. Je me mets au\nport d'arme. L'homme s'approche. « On a bien dormi? » me demande-t-il,\nen riant. « Comme sur la plume et le duvet, » dis-je. Alors voilà que, sans\nplus de façon, il me tourne à droite et à gauche, me fait virer sur mes pieds,\nme relève le menton, puis s'éloigne et me contemple comme une bête\ncurieuse. — Veut-il se moquer de moi? Est-ce un fou? — La moutarde\nallait me monter au nez, quand une petite servante arrive avec un pot\nde bière. Je me décide à attendre la fin de l'aventure. L'homme s'approche\nde nouveau. Il me manipule comme une pâte. « Incline la tête... Lââ! —\nFixe ce point... Lââ! — Appuyé ton poing sur la hanche... Lââ! » Et le\nvoilà\" qui se met à me dessiner !...\n\n\n   Dans des tableaux qui décorent maintenant des châteaux et des palais, je\nsuis représenté en berger, au milieu d'une grande plaine, avec une houppe-\nlande sur le dos et entouré d'un troupeau de moutons. — Ailleurs, je figure\nun saint réfugié sur un rocher, dans le désert. Assis au pied d'une croix,\nsur une grosse pierre, je lis dans un livre, ouvert sur mes genoux ; il y a\nune cruche d'eau et un morceau de pain dur à mes côtés, et aussi loin que\nle regard porte, on ne voit que des rocs, des rocs nus, toujours et toujours\ndes rocs.\n\n   On m'a peint également en roi d'Orient. Il y a tant d'or, tant de dia-\nmants, tant de pierres précieuses sur mes vêtements et sur mon trône qu'il\nest impossible de me regarder sans cligner des yeux. C'est comme si l'on\n"}, {"page_pdf": 53, "texte": "                                     42\n\ncontemplait le soleil. J'ai un lion à ma droite, un tigre à ma gauche. Devant\nmoi, des parfums brûlent dans des vases d'argent. Et sur de riches tapis,\nle long des murs, contre de fines colonnes de marbre, et au centre de la\nsalle, autour d'un jet d'eau, des femmes sont étendues dans des poses lan-\ngoureuses. Elles n'ont pour tout vêtement qu'une manière de manteau ou\nplutôt un grand voile retenu à leur cou par une agrafe en diamant. On\nvoit leurs poitrines blanches et dures, leurs cuisses rondes et polies, leurs\npieds tout petits, tout mignons, qui jouent avec les franges des tapis. Elles\nont des chevelures noires, blondes ou rousses, qui tombent derrière elles ou\nfrissonnent autour de leurs fronts et sur leurs épaules. L'amour fait étin-\nceler leurs yeux et frémir leurs bouches. Elles sont tout amour. Un\namour... aaah ! mes amis!... s'écrie-t-il, en levant au ciel de longs\nregards d'extatique.\n\n   J'ai servi de modèle également pour des statues de héros. Si vous allez à\nParis, — mais vous n'irez jamais nulle part, il vous a poussé des racines\nsous les pieds, — vous verrez au milieu d'une place la statue d'un vieux\nguerrier, avec un bouclier au bras gauche, une large épée dans sa main\ndroite et un arc sur son dos. Regardez sa tête! C'est celle-ci, dit-il, en\nredressant orgueilleusement son chef et en faisant peser sur ses auditeurs\nun regard impérial! Cet homme s'était battu toute sa vie, il avait conquis\ndes peuples et renversé des rois. Il s'appelait... Voyons... il s'appelait...\nAh! je ne sais plus... Il y a un peu de confusion là-dedans, fait-il, en se\nfrappant le front. J'ai vu trop de choses!...\n   L'ai-je admiré ce guerrier-là! C'est de son temps que j'aurais dû vivre!\nQuand on me parlait des gens de cette époque, le diable s'emparait de moi.\nJe m'en allais avec eux d'un bout de la terre à l'autre. Je couchais sous\nleurs tentes, dans des plaines immenses. Je me ruais à l'assaut des villes.\nJe tremblais de bonheur en passant sous des arcs de triomphe. Quels\nhommes, mes amis!... J'ai vu des monuments qu'ils ont construits. On\nn'en sait pas l'âge. C'est aussi vieux que le monde. Il y a des siècles et des\nsiècles qu'ils sont abandonnés. Ils n'ont plus de toiture, plus rien qui les\nprotège ! Et leurs murailles pourtant restent debout, comme des pans de\nrochers, avec de l'herbe à leurs sommets et des nids d'oiseaux dans leurs\ncrevasses !\n  C'est entre de pareils murs qu'il faut dormir pour avoir de beaux rêves.\nLe sommeil là-dedans est plus doux qu'ailleurs. Chaque fois que je m'y\nsuis réveillé, il m'a semblé que tout l'air du ciel était descendu dans ma\npoitrine, tant-je me sentais fort, léger et jeune.\n"}, {"page_pdf": 54, "texte": "                                   -   43   -\n\n   Il m'est aussi arrive' d'y pleurer, tout seul, sans motif, sur une pierre.\nLes larmes qui coulaient sur mes joues étaient chaudes comme une sève et\ntoutes les ardeurs du printemps bouillonnaient en moi... Il y a des haleines\nde femme dans les brises qui soufflent parmi les ruines comme dans les\nvents d'orage... Il y en a, s'écrie-t-il, avec colère, en voyant sourire les\npaysans, il y en a... L'an passé, au mois d'août, je m'étais assis contre un\npan de mur, tout ce qui reste — avec une voûte de cave — d'un vieux\nchâteau de l'Ardenne. J'avais autour de moi du lierre, des buissons d'aubé-\npine et de sureau ; devant moi, la vallée où se trouvait un village coupé en\ndeux par une rivière. Je regardais les maisons avec leurs murs blancs et\nleurs toits rouges, en partie cachés par les arbres. Autour de moi l'air\nvibrait, des voix indistinctes murmuraient sourdement à mes oreilles.\nJ'étais à la fois heureux d'être seul et j'aurais voulu me trouver parmi les\nhabitants de ces maisons. Tout à coup quelqu'un chanta, au loin, en\ns'accompagnant d'une guitare. C'était une voix frêle, ardente et mélanco-\nlique, une voix de jeune fille ou de garçonnet. Le chanteur traversa le\nvillage. Je l'avais entendu à l'est; sa voix, qui couvrait la vallée, franchit\nla rivière; elle marcha vers le nord et soudain s'arrêta... Je tendis l'oreille\ndans l'espoir de la réentendre, j'écoutai longtemps — mais plus rien, plus\nrien que le silence.\n   Je descendis la montagne. Les rayons du soleil déclinant, le murmure\nde la rivière, le chatouillement des broussailles à travers lesquelles j'étais\nforcé de me frayer un chemin m'entraient jusqu'à l'âme et me rendaient plus\nfaible qu'un enfant. Comme j'allais pénétrer dans le village, je m'arrêtai\nbrusquement... Je bondis de révolte! Quel sentiment méprisable me pous-\nsait donc? Moi, qui n'avais jamais mendié d'affections, qui m'étais toujours\ntenu dans la société comme l'aigle dans les montagnes, allais-je maintenant\naller rôder comme un enfant prodigue sous les fenêtres des hommes?\n   Je tournai sur mes talons.\n   Mais à ce moment-là, la petite voix frêle, ardente et mélancolique vibra\nde nouveau. .\n   Je connais les chants de tous les oiseaux. En été, j'ai passé des journées\nentières dans les bois, couché sous un arbre, pour étudier leurs roulades et\nleurs trilles. J'ai la tête pleine de leurs chants. Quand je me recueille, je les\nentends. Je ressuscite quand je veux leurs mélodies. Mais rien, jus-\nqu'alors, ne m'avait passionné l'âme comme cette étrange voix ! Aussi\nje n'y pus résister. La folie m'emporta, et bientôt je me trouvai en pré-\nsence d'une petite bohémienne qui chantait en jouant de la guitare,\nau milieu d'un groupe d'enfants. Elle se tenait toute droite, avec un air\n"}, {"page_pdf": 55, "texte": "                                  -   44 —\n\n candide, comme une sainte. Le soleil faisait miroiter ses cheveux noirs;\n ses yeux de velours, ombragés de longues paupières, regardaient le ciel;\n ses lèvres moelleuses, pleines de sang chaud, rutilaient comme les pétales\n d'un coquelicot; et sous son léger corsage, ses petits seins s'élevaient et\n s'abaissaient suivant le rythme de la chanson. Les hommes avaient quitté\n leur besogne pour venir l'entendre, les femmes se penchaient aux fenêtres,\n les vieillards battaient la mesure avec leurs mains tremblantes sur les seuils\n des portes, tandis que les enfants la suivaient partout avec des yeux ravis...\nJe m'abandonnai, moi aussi, au bonheur de la contempler. Je me mêlai\naux enfants; je ne me lassai pas de l'entendre, je ne me lassai pas de la\nregarder. Je la suivis de maison en maison, de rue en rue, jusqu'au soir.\n    Quand la nuit tomba, elle se dirigea vers l'entrée des champs où une\n voiture de bohémiens était arrêtée. Je la suivis encore. J'étais gêné, hon-\nteux ; cela ressemblait vraiment à de l'espionnage. Quelquefois, elle se\nretournait, comme si ma présence l'avait inquiétée. Je m'approchais alors\nde la haie qui longeait le chemin et je faisais semblant de recueillir les épis\narrachés par les branches aux chariots des moissonneurs. Quand elle fut\nentrée dans la voiture, je me sentis mortellement triste. J'allai m'asseoir sur\nun fossé, en face de la voiture, et je regardai sa petite fenêtre éclairée. Le\nsoleil, couché depuis quelque temps, avait laissé derrière lui un immense\néventail rose; bientôt les lignes de l'éventail se brouillèrent, le rose devint\nrouge, puis le rouge tourna au pourpre sombre et tout l'occident fut bar-\nbouillé de sang caillé. Sur ce ciel tragique, les ruines que je venais de\nquitter, détachaient de noirs lambeaux de murailles. Un courant froid\nme traversa de la tête aux pieds comme si j'avais vu devant moi\nma propre image! Je baissai les yeux, en poussant un soupir. « Prends\ngarde ! me dis-je. Ces choses-là ne sont plus de ton âge, tu joues avec le\nfeu, tu braconnes sur des champs qui te sont désormais interdits. Prends\ngarde ! Prends garde ! » Après tout, n'avais-je pas fait ma part ? Mon\nestomac a quelquefois eu faim, mais mon cœur, s'écria-t-il, en plaçant\navec orgueil la main sous son sein gauche, a toujours mangé comme un\ntigre. D'ailleurs, qu'est-ce qui me captivait chez cette fillette? J'avais posé\nmes lèvres sur des yeux plus brillants et ombragés de cils plus longs et plus\nnoirs, des poitrines plus parfaites avaient battu contre ma poitrine, j'avais\nmordu dans des gorges plus pures. — Mais cette pensée, au lieu de me\ncalmer, me fit rêver à des joies auxquelles je ne voulais pas renoncer. —\n« Quel mal y aurait-il, me dis-je, à aimer cette enfant? Tu es heureux de\nl'aimer, pourquoi t'interdire ce bonheur? Ce qui arrivera... qu'importe ! Le\nsoldat blessé à mort sur le champ de bataille, souffre terriblement en son-\n"}, {"page_pdf": 56, "texte": "                                      45   -\n\ngéant à sa vie passée, il se roule, gémît, et grince des dents, mais si le\nhasard amène un ennemi à sa portée, avec quelle joie il lève son bras trem-\nblant et frappe une dernière fois! La mort peut venir après cela, elle le\ntrouvera souriant et radieux. Imite-le; ne ferme pas ton cœur au dernier\nrayon de soleil qui veut y entrer ! L'espoir chantait en moi. Il me sembla\nque la lumière qui éclairait la fenêtre de la voiture brillait plus vivement.\nJe la regardai avec tendresse. Je concentrais toute mon âme sur elle. Elle\nétait tout pour moi... lorsqu'elle s'éteignit brusquement !\n   Je me levai et m'en allai à l'aventure. Je regardai lés champs, les arbres,\nle village, le ciel. Qu'est-ce que des champs, des arbres, un village, un ciel !\nEst-ce que tout cela peut vous dire une parole quand vous souffrez ? « Que\nne suis-je mort! » m'écriai-je, en me laissant tomber dans une pièce de\nluzerne. Je roulai pendant quelque temps cette idée dans ma tête. Puisqu'il\nfaut y passer... un peu plus tôt., un peu plus tard... Je pris mon couteau.\nJe l'ouvris... Je ne suis pas un lâche ! Je vous prie de croire que je ne suis\npas un lâche ! Je me battrais contre un lion. Eh bien, je n'ai pas eu le cou-\nrage de me tuer! Je suis resté tout une nuit à me rouler, à me tordre, dans\ncette luzerne.\n   Les jours qui suivirent, je tournai autour des bohémiens comme un chien\nerrant. Avec l'argent que je mendiais, j'achetai des friandises et je les\npartageai entre leurs enfants. Je volai du foin pour leur cheval. Je m'arc-\nboutais contre la voiture quand il fallait gravir les montées. Je me fis\ndomestique, je me fis charretier. Je me serais couché dans la boue, j'aurais\nlapé la boue pour faire plaisir au dernier d'entre eux. Malgré cela, je ne fus\nremarqué de personne. C'est à peine si les hommes, avec leurs yeux noirs,\nleurs barbes et leurs cheveux d'ébène. qui d'habitude fumaient leurs pipes\ntout le long du jour, accroupis contre un fossé, levaient de temps à autre\nun regard sur moi. Seul, le plus jeune m'observait par moments avec des\nyeux qui me troublaient et m'effrayaient. Parfois même, quand je marchais\nà côté du cheval, il prenait le fouet et, tout en faisant semblant de viser la\nbête, il m'enveloppait d'un coup terrible. Hâââ! quelles souffrances! J'en\nrestais courbaturé pendant des heures. Toutefois, je serrais les dents. Je\nrefoulais mes larmes. Je suçais, avec mes lèvres, le sang de mes poignets\ndéchirés .. Mais j'oubliais tout cela quand l'enfant chantait, quand je la\nvoyais droite et immobile comme une idole, les yeux levés au ciel, faisant\ncourir ses petits doigts sur sa guitare.\n  Avez-vous déjà vu des panthères? Lorsqu'elles sont couchées dans leurs\ncages, leurs corps ramassés en demi-cercle, leurs têtes appuyées sur leurs\npattes étendues, elles paraissent si froides et si indifférentes, avec leurs\n"}, {"page_pdf": 57, "texte": "                                   -    4 6 -\n\n yeux indolents, qu'on croirait aisément que rien ne serait capable de les\n tirer de leur torpeur et qu'un enfant pourrait leur donner à manger dans la\n main. Mais qu'une mouche seulement se pose sur leur dos, et voilà qu'elles\n bondissent et jettent du feu par les narines et par les yeux.\n    La petite bohémienne était calme et indifférente comme une panthère qui\n sommeille. Elle n'entendait rien, ne voyait rien. Ses chansons ne l'émou-\n vaient pas, sa musique non plus. De temps à autre seulement, sa gorge\n battait un peu plus vite. En ces moments là, je la soupçonnais d'avoir\n quelquefois des réveils de panthère... J'avais envie de me rouler par terre,\n de crier mon amour, de le hurler. Si elle m'avait regardé, mes amis, si\n son œil froid se fut arrêté un peu plus longtemps sur moi que sur les autres\n personnes qui l'entouraient, ah ! je serais devenu fou ! Mais, je ne crois pas\nque je l'aie jamais intéressée. Elle ne m'a jamais remarqué, elle n'a jamais\n pensé à moi. Comme elle ne parlait qu'une langue inconnue, il ne m'a\njamais été possible, non plus, de lui rien dire. Je l'ai contemplée à\ndistance. Je l'ai admirée comme une fleur ..\n    Une nuit, nous couchâmes tous ensemble dans une grange. C'était la pre-\nmière fois que je me trouvais sous le même toit avec les bohémiens. L'obscu-\nrité était si grande, dans l'aire où nous étions étendus surdes bottes de paille,\nque nul ne pouvait voir son plus proche voisin. Où était la petite chanteuse?\nPrès de moi, peut être. C'était peut-être sa respiration, cette respiration régu-\nlière et calme que j'entendais derrière ma tête. Je ne dormis pas. Je souffrais\ncomme un loup affamé qui renifle l'odeur d'un agneau. Ma nuit ne fut\nqu'un long rêve, un cauchemar épouvantable. Je fis de plus cruels efforts\npour me tenir immobile qu'un condamné n'en fait pour s'arracher de son\ngibet Quand le jour parut et qu'un rayon de lumière entra par l'œil de\nbœuf, je regardai autour de moi. Des corps se dessinaient dans la\npénombre. Mais ce n'étaient encore que des masses informes. Peu à peu,\nje reconnus des hommes, je reconnus des femmes ; mes regards s'arrêtèrent\nsur des enfants. Enfin, j'aperçus la fillette!... Elle n'était qu'à quelques pas\nde moi. Je n'avais qu'à me traîner un instant pour être auprès d'elle. Je me\ntournai sur le ventre. Imbécile! je n'avais pas prévu qu'on pourrait m'en-\ntendre. Le bruit que je fis remplit la grange; je crus que tout le monde\nallait s'éveiller. Epouvanté, je me replongeai dans la paille. Mais personne\nne bougea. Seul, me sembla-t-il, un homme, le plus jeune, celui-là même\nqui m'allongeait parfois de si terribles coups de fouet, fit un léger mou-\nvement. Comme cela ne se répéta pas, je crus à une illusion et la tranquil-\nlité me revint. Après quelques minutes, je me traînai sur le ventre, en\nm'aidant de mes coudes. La clarté s'étendait de plus en plus. Je distinguais\n"}, {"page_pdf": 58, "texte": "                                  — 47 —\n\ntous les traits de la fillette. Elle dormait paisiblement comme une petite\nvierge, ou comme un oiseau! Je me frottai les yeux pour la mieux voir.\nElle était couchée sur le dos, la tête inclinée de mon côté. On eût dit qu'elle\nme tendait sa bouche. Mon cœur battait, mes mains tremblaient. J'avan-\nçais, j'avançais .. Son souffle frôlait mes lèvres...\n   Malédiction ! voilà que j'entends comme le bondissement d'un chien dans\nla paille! Le jeune homme, qui m'avait observé, fonçait sur moi! Je me\nramassai comme je pus. Je sautai vers la porte, mais elle était fermée et\n mes ongles se cassèrent sur la serrure. Je me retournai. Comme une bête\nacculée dans l'angle d'une étable, je fis face à mon adversaire... Pendant\n longtemps, ce fut un combat terrible... oui, terrible!... Car je connais\n tous les secrets de la lutte. J'ai une charpente de fer. J'ai des muscles\n d'acier. Malheureusement ce chenapan avait pour lui la jeunesse Ah! la\n jeunesse!... la jeunesse!... Si j'avais eu vingt-cinq ans... Mais j'étais vieux,\n mes amis, j'étais usé. Un vieillard, c'est déjà presque un mort. Les yeux\n des bohémiens, que je vis tout à coup briller en cercle au ras de la paille,\n m'achevèrent. Je fis un bond désespéré pour m'échapper, mais quelque chose\n m'entra dans la poitrine et je m'abattis sur le sol !...\n   Quand j'ouvris les yeux, il faisait grand jour. La grange était vide. Je\nbaignais dans le sang. Je tâtai ma plaie, puis j'essayai de me mettre debout.\nJ'y parvins, mais avec quelle peine! Dieu de miséricorde! ce que je souf-\nfrais! Je me traînai ensuite hors du village, jusqu'à une rivière, où je bus,\ncouché à plat ventre, pour calmer ma fièvre.\n   Que devinrent les bohémiens? Je ne sais. Je ne les ai jamais revus. C'était\nd'ailleurs de cette manière que se terminaient d'habitude nos différends. Je\nme suis battu avec d'autres mendiants, avec d'autres vagabonds. Cela se\npassait généralement la nuit, à l'écart, dans un champ ou dans une prairie.\nMoi aussi, j'ai troué des poitrines, j'en ai écrasé à coups de bottes, et ces\nmains, dit-il, — en les ouvrant toutes larges et en les tendant vers les pay-\nsans, — ces mains sont peut-être des mains d'assassin!...\n\n    Le conteur s'arrêta. Sa figure était rouge. Des gouttes de sueur perlaient\n à ses tempes. Il passa les doigts entre son cou et le collet de sa chemise, et\n tira sur celui-ci, comme un homme qui étouffe. Les paysans le contem-\n plaient avec épouvante; quelques-uns, pour se donner une contenance, por-\n tèrent leurs pipes et leurs cigares à leurs bouches, mais ils s'étaient éteints\n pendant le récit, et, après quelques secs claquements de lèvres, le silence\n retomba dans l'estaminet, plus lourd et plus glacial. L'orgue de Barbarie\n jouait toujours. Sa musique monotone semblait achever l'histoire du vaga-\n"}, {"page_pdf": 59, "texte": "                                    -   48    -\n\n bond. Elle entraînait la pensée des paysans dans les oubliettes, les détours\n et les arcanes de cette âme sauvage, et leur imagination errait, avec effare-\n ment, parmi des vestiges de drames mystérieux.\n\n     Cependant, la figure de l'homme s'était rassérénée. La colère avait fait\n place à la tristesse et rendu presque sympathique son masque ravagé. Il\n baissa la tête, ses yeux fixèrent le sol; il ajouta, d'une voix lente et moins\n rude :\n    — J'ai soixante ans. Si j'avais à recommencer ma vie, je n'y changerais\n pas cela, dit-il, en faisant claquer son ongle sous sa dent... Je n'ai qu'un\n regret, c'est de n'avoir pu coller mes lèvres sur cette petite bouche !\n    Puis, avec un geste qui disait son indifférence et son mépris pour tout,\n il continua :\n    — Je suis maintenant comme une tour sur laquelle la foudre serait\n tombée. Il n'y a plus rien à l'intérieur. Il n'y a plus rien là, fit-il, en se\n frappant la poitrine.\n    De nouveau, tout retomba dans le silence ; les paysans n'osaient plus res-\n pirer. A la fin, pourtant, l'un d'eux sortit de sa poche une allumette et la\n fit flamber. Il l'approchait de sa pipe, lorsque le vagabond reprit la parole.\n L'allumette tomba par terre.\n    — Pourquoi suis-je revenu dans ce pays ? s'écrie-t-il d'une voix éclatante.\n Qu'est-ce qui m'y a rappelé? Rien ne m'y dit rien. J'y suffoque. C'est un\n bagne. Je me sens déjà des boulets aux pieds. Oh! je m'en irai! Je ne suis\n pas un rat pour crever dans un trou ! Tonnerre de Dieu !...\n    Et son maigre cou s'allonge, sa tête s'agite à droite et à gauche; comme\nun vautour captif, il cherche, avec des yeux enflammés, par delà la fenêtre,\nl'espace, le grand air et le ciel.\n    — Oui, hasarde alors un des paysans, à voix presque basse, mais vous\nn'avez pas de famille, pas d'asile ; comment mourrez-vous?\n    — Comment je mourrai ? Comment je mourrai? Ha ! ha ! ha ! ha ! La\nmort peut me prendre quand elle voudra et où elle voudra. Je ne la crains\npas. Je la saluerai, si elle me laisse la force de porter la main à ma cas-\nquette. Dès qu'elle m'aura touché, je me laisserai choir. Pas de simagrées,\nl'ancien ! Si tu souffres, raidis-toi, serre les dents, crispe les poings, mais\nne gémis pas ! Ah ! je n'appellerai personne à mon secours ! Je veux mourir\nseul, à l'écart, au milieu des champs. Si c'est en été, peut-être qu'une\nalouette planera en ce moment au-dessus de ma tête. Elle me chantera un\nrequiescat in pace. Ha ! ha ! ha ! Si c'est en hiver, il est possible que la neige\nme recouvre aussitôt. N'importe! Ce sera là une couverture plus belle et\n"}, {"page_pdf": 60, "texte": "                                  — 49 —\n\n moins lourde que les six pieds de terre qu'on jettera sur vos misérables\n carcasses ! Mais qu'on me laisse à l'endroit où je serai tombé. Que personne\nne me touche !... Personne !... Cela, je ne le veux pas!... Non ! Non !...\nQue les corbeaux dévorent mon cadavre! Que les chiens dispersent\nmes os !...\n   Cela dit d'une voix tonnante qui fait bondir les paysans, le vagabond\nlaisse tomber la tête dans ses mains appaumées et paraît plongé, pendant\nquelques minutes, dans une méditation farouche.\n   Tout à coup, il relève la tête :\n   — Maintenant, je vais vous chanter une chanson si vous le permettez.\n   Il est debout. D'un coup de talon, il repousse sa chaise et, après avoir\nlevé les yeux au plafond, il entonne à pleins poumons :\n                          Ma Jeanne est plus belle\n                          Que le ciel et l'eau,\n                          Elle est plus cruelle\n                          Qu'un coup de couteau.\n                          J'ai pour la coquette,\n                          Sous mes gros sabots,\n                          Brisé ma musette\n                          Aux fredons si beaux.\n\n   L'homme s'est tu. Mais les dernières notes continuent de résonner aux\noreilles des paysans, et c'est avec une étincelle dans les yeux et un tremble-\nment sur les lèvres qu'ils laissent tomber quelques pièces de monnaie dans\nla main qu'on leur tend.\n   Puis, tandis que le vagabond s'en va, et que l'orgue de Barbarie, au\ncentre du village, continue de moudre son implacable ritournelle, la nuit\nse refait insensiblement dans leurs âmes, comme si des lumières, une à une,\ns'éteignaient tout autour, et bientôt ils retombent à leur assoupissement\nhabituel, à la morne et navrante indifférence des résignés.\n\n                                                     HUBERT   KRAINS\n\n\n\n\n                                                                       \\\n"}, {"page_pdf": 61, "texte": "                      — 50 —\n\n\n\n\n                L'APOTRE\nC'est le cœur d'un héros qui bat sous cette bure!\nFort de sa foi, riche d'amour et de pardons,\nL'apôtre part... Au loin, pensifs, nous regardons\nSombrer dans l'inconnu sa robe blanche et pure.\n\nIl est à l'œuvre : à lui les faibles, les captifs !\nLeur gerbe emplit sa main — divine moissonneuse.\nIl s'avance, versant son âme lumineuse\nDans l'âme sans rayons des peuples primitifs.\n\nPuis il s'endort, lassé, dans la jungle sauvage,\nRêvant du sol natal sur un sol d'esclavage :\nMirage d'exilé sous un climat de feu !\n\nMais dès l'aube il reprend, ardent, l'œuvre accablante :\nCar, avec le soleil, sur l'Afrique  sanglante,\nSon œil voit poindre au loin la gloire de son Dieu.\n\n                                         CH.   DESCAMPS\n\n\n\n\nLa Mort du basileus Nicéphore.\n               Xe SIÈCLE BYZANTIN\n\n\nLa veilleuse bleuâtre à flamme de phosphore\nBaigne le plafond d'or de reflets amicaux;\nAu son doux et lointain d'instruments  musicaux\nLe sommeil a gagné le pieux roi Nicéphore.\n\nSa jeune épouse, aux flancs arrondis en amphore,\nSous le regard divin de la Theotokos\nS'assoupit, et la mer déferle en sourds échos\nAu pied du mur qui plonge aux flots noirs du Bosphore.\n"}, {"page_pdf": 62, "texte": "                     — 51 —\n\n\nO Prince! Le rayon caressant qui glissa\nEntre les cils frangés de la Basilissa\nFond les soupçons qu'un cœur trop amoureux se forge!\n\nTu dors donc, enlacé d'un tiède et sûr collier...\nEt la reine aux yeux clos sent battre dans sa gorge\nLes pas des assassins qui montent l'escalier.\n\n                                 M A U R I C E CARTUIYVELS\n\n\n\n\n  LE SOIR SURNATUREL\n  L'Astre élu resplendit. L'heure est kabbalistique.\n  Le monde est un beau rêve éployé dans le soir ;\n  et le mage apparaît, aimantant son vouloir\n  aux effluves sacrés de la force  mystique.\n\n  Bouche dans l'infini de l'ombre et du savoir,\n  l'Esprit a révélé la vie énigmatique.\n  Le cœur du mage est plein de la lumière unique\n  où Dieu vient se mirer comme en un ostensoir.\n\n  O puissance infinie, ô source d'or des âmes,\n  l'enchanteresse nuit a rallumé ses flammes\n  aux souffles flamboyants qui passent dans l'azur!\n\n  Et si l'œil du voyant perce     l'Impénétrable,\n  c'est qu'il mêle en son front précieux et très pur\n  l'éternelle pensée à l'essence adorable.\n\n                                         JEAN DELVILLE\n"}, {"page_pdf": 63, "texte": "             — 52 —\n\n\n\n\n     AU MOULIN\nPlanté droit au bord du chemin,\nLe moulin chante à sa manière .\nTic!... tac! Et, la main dans la main,\nS'embrassent meunier et meunière.\n\nEt le tic tac de leurs baisers\nSe mêle aux battements des roues :\nIci, tombent les flots brisés;\nLà-bas, les baisers sur les joues.\n\nLe poids des folâtres ruisseaux\nFait tourner les meules en fêtes,\nPendant qu'auprès des claires eaux\nLes baisers font tourner les têtes.\n\nEt les amants, toujours plus fous,\nOnt des caresses plus troublantes...\nMais les ruisseaux, un peu jaloux,\nDisent des choses plus galantes.\n\nSi bien que, lorsque vient la nuit,\nLes flots berçant l'âme des meules,\nTendrement, s'éteint leur doux bruit...\nEt les voix d'amants restent seules.\n\n                               C H A R L E S VIANE\n"}, {"page_pdf": 64, "texte": "                                   -   53\n\n\n\n\n                                 DAVID\n                                                        A EUGÈNE LAERMANS\n\n\n               La maison de mon père était située à l'entrée du faubourg. Der-\n                rière le bâtiment s'élevait la forge, un atelier très étendu, plein\n                de fumée et d'ombre.\n                   Le premier coup de marteau sur l'enclume me réveillait\nchaque matin, de bonne heure; et, tout en écoutant la mélodie du métal, je\nm'habillais en fredonnant une chanson. Je descendais à la cuisine, je pré-\nsentais mon front au baiser de ma mère et, avant de déjeuner, je courais\nvers l'atelier. Il y faisait très noir. Je ne distinguais rien d'abord que deux\ngrandes lueurs rouges dessinant dans les ténèbres des flammes longues et\nfolles, bougeantes et sinueuses.\n   Je m'approchais de la bure et mes yeux, s'accoutumant à l'obscurité,\nreconnaissaient les choses Près du fourneau se profilaient deux visages\npourprés et coupés d'ombres charbonneuses ; et sous les arcades brusques\nles crêtes des flammes enchâssaient des pointes de vermeil L'un des deux\nhommes était mon père, le forgeron. Sa barbe brune se dorait aux caresses\ndu feu, ses bras semblaient de sang et son gros tablier de cuir contractait\ndes tons de bronze et de cuivre. A l'aide d'une mordache il guidait dans le\nfoyer la pièce chauffante au-dessus de laquelle les étincelles fantaisistes des\nscories incandescentes formaient un ciel d'étoiles mobiles.\n   — Bonjour! père.\n   Sans lâcher ses tenailles il se penchait vers moi en riant, et sa bouche\nouverte paraissait flamboyer sous la lueur de la chaude. Je me soulevais sur\n!a pointe des pieds et j'entourais le cou de mon père de mes deux petits bras.\nEt dans la barbe de ses joues je l'embrassais à plusieurs reprises en lui\ntirant parfois la pointe de ses grandes moustaches.\n   Je dénouais mon étreinte et je m'écartais de quelques pas. Le frappeur,\nbientôt, abandonnait la branloire et s'emparait de son lourd marteau. Mon\npère saisissait le bloc de fer, le déposait sur l'enclume qui, ainsi qu'un\nmiroir, réfléchissait la pourpre ruisselante du métal; et maniant sa chasse-\nronde il la présentait aux coups de culart du frappeur. Et le bloc de fer\ns'allongeait, prenait des formes drôles, arrondies, ovales et carrées par\nendroits. Et, petit à petit, à mesure qu'avançait le martelage, le métal\npâlissait, le ton rouge s'évanouissait, devenait violet, bleu-gris, rose, puis\ngardait enfin une coloration gris-perle très chaude et fort brillante. Les\n"}, {"page_pdf": 65, "texte": "                                   54\n\nbattitures rasaient la table de l'enclume et décrivaient des courbes lumi-\nneuses qui s'éteignaient dans le mâchefer du sol.\n    La pièce refroidie disparaissait dans le fourneau, et sous la cadence du\nbras de l'ouvrier le soufflet recommençait à bourdonner d'une façon mono-\ntone et grinçante et de nouveau le ciel ténébreux de la bure s'étoilait d'or.\n   Plus loin, à l'autre bout de l'atelier, un second fourneau rougeoyait. Là\ntravaillait David, le meilleur marteleur du faubourg. Sa renommée était\ngrande parmi les travailleurs du fer; dans les ateliers on le citait comme\nmodèle : « Tu ne deviendras jamais un David », disaient aux mauvais\napprentis les chefs d'équipe des différentes forges des environs. Il n'avait\npoint son rival pour confectionner les pièces les plus délicates. On citait\ncomme son œuvre de maîtrise la grille de la grande porte précédant le\nparc des Vierendael, près de l'Étang du Moulin. Ces entrelacs, ces brindilles,\nces volutes, ce que c'était beau ! Quel travail impeccable et que bien souvent\nles tapedurs du bourg contemplaient, en passant, avec des pensées d'envie.\n   Il était très vieux cependant, David; depuis longtemps il avait dépassé la\nsoixantaine. Mais malgré son âge avancé son dos ne s'était point voûté. Sa\nfigure n'avait pas de rides, elle était toujours régulière, brune et dure comme\ndu cuir avec sous les joues et près du nez de gros plis courbes. Une barbe\nbroussailleuse et neigeuse entourait le masque de son visage et rendait la\npeau plus bistre encore. Et parfois, dans les poils blancs une battiture rouge\ns'accrochait une seconde et semblait un rubis étrange dans cette hermine\npure.\n   Les yeux de David étaient profondément enchâssés dans leurs orbites; au\nplein air, au moyen de ses lunettes même, il voyait très peu. Ses prunelles\nfurent usées par le feu, brûlées par le fer chauffé à blanc sur lequel, depuis\nun demi-siècle, s'exerçaient ses marteaux. Mais devant son foyer son regard\nse transformait, il devenait lucide, extrêmement perçant. Sur le charbon\nrouge il fixait ses prunelles durant des minutes, sans fatigue, sans éblouis-\nsement. Et elles assistaient aux transformations du fer dans ce brasier hal-\nlucinant avec plus d'aise que si elles avaient suivi, au ciel, le lever des astres\ntimides et voilés.\n   Parmi les compagnons on appelait David : Vulcain. Un soir d'hiver,\naprès plusieurs heures passées à l'auberge, David avait glissé sur la neige\nen regagnant sa demeure; il se brisa la jambe droite dans sa chute. Durant\ntrois mois il resta en traitement à l'hôpital, souffrant le martyre. Les\nmédecins, de peur de voir la gangrène se déclarer dans le membre atteint,\nvoulurent lui amputer la jambe. Mais, sto'ique et volontaire, le forgeron\nrefusa de se soumettre à cette opération. Et il guérit; mais en sortant\n"}, {"page_pdf": 66, "texte": "                                  -   35 —\n\nde l'hôpital il boitait légèrement. On l'appela désormais Vulcain, en sou-\nvenir de la difformité identique dont les dieux avaient doté le fils de Jupiter.\n   Lorsque David était victime de plaisanteries malicieuses, son visage\nprenait une mine souriante et le forgeron disait en montrant sa jambe aux\nrailleurs : « Il vaut toujours mieux, sans nul doute, boiter que d'être\naffublé d'une éternelle jambe de bois. Si j'avais cédé aux instances de ces\nfous de docteurs, ils m'auraient charcuté comme une bête ; maintenant j'ai\neu le bonheur et la satisfaction de garder ce membre dix années de plus. Et\nje ne m'en porte pas plus mal !... »\n   En effet, à part les minutes où une soudaine douleur enfonçait sa lanci-\nnance dans la cuisse jadis malade, il était sans cesse d'une santé robuste.\nComme tous les autres compagnons il ne boudait pas à la fête et il vidait,\nplus aisément que les jeunes camarades, ses vingt pintes de lambic durant\nles heures dominicales Le lundi matin, dispos et alerte, il se retrouvait\ndevant son fourneau, imperturbable, sévère, rude même pour l'apprenti\ndévoué qui la veille encore, dans la nuit, l'avait aidé à réintégrer son logis.\nEt c'étaient, jusqu'au samedi soir, des journées très longues et très fatigantes\nd'un travail difficile.\n   Le premier décembre la maison de mes parents était en fête. Le jour de\nla Saint-Éloi on chômait à l'atelier. Le matin ma mère cuisait au four une\ndemi-douzaine de grands cramiques, des cramiques à la pâte desquels on\najoutait vingt-quatre œufs et dont les tartines d'or fondaient dans la bouche\nplus agréablement que du miel.\n   Puis la maman cuisait des crêpes. Je m'asseyais près d'elle, à côté du\nloyer, et je suivais attentivement sa besogne. Sur une chaise se trouvait un\nseau plein d'une pâte claire et rosée. Ma mère y plongeait sa louche dont\nelle déversait ensuite le contenu dans la poêle beurrée. Et, habilement, la\nbaesine retournait la crêpe sur le dos de laquelle s'accusaient maintenant\ndes dessins bruns fantaisistes. Dans la cuisine montait une vapeur parfumée\net forte qui estompait tous les objets et donnait aux ambiances des aspects\nde rêve.\n   L'après-midi, vers cinq heures, on installait la grande table et on y éten-\ndait une nappe blanche damassée. Ensuite, un à un, les ouvriers de mon\n père s'amenaient, endimanchés, de bonne humeur. En entrant, ils disaient\n bonjour de leurs grosses voix amies et, très à l'aise, familièrement, ils\n prenaient un escabeau et s'installaient parmi les convives.\n   Avec mon père ils étaient sept. Mon frère Adolphe, mes sœurs Lucie et\n Jeanne et moi nous nous placions à l'extrémité de la table entre l'apprenti\n et l'un des frappeurs de David. On buvait à la santé du saint héros de la\n"}, {"page_pdf": 67, "texte": "                                  — 56 —\n\n  fête, on vidait des verres d'un bon vin de Bourgogne, très vieux, qui nous\n venait de grand'maman. Puis on entamait le premier cramique.\n     Vers neuf heures les forgerons s'en allaient en remerciant leurs baes et\n  après avoir allumé chacun, devant la statue de plâtre bariolé du saint Eloi\n de l'atelier, un cierge nouveau. Et dans les auberges du faubourg les com-\n pagnons continuaient la noce avec les tapedurs des autres forges.\n     Notre mère nous mettait bientôt coucher. A peine au lit nous nous\n endormions heureux comme des anges en rêvant du ciel.\n    Cet hiver-là nous attendions le premier décembre avec une folle impa-\n tience. Mes parents étaient plus charmés encore de régaler les ouvriers que\n les saisons précédentes, car l'année avait été féconde en travail et chacun\n avait déployé à la besogne une bonne volonté et une énergie exemplaires\n qui rendirent mon père heureux. Aussi, pour récompenser les siens,\n décida-t-il de rendre la fête plus brillante et plus gaie que jamais.\n    Contre l'habitude immuable, le matin de la Saint-Éloi on ne chôma\n point. Les travaux étaient si urgents que tout le monde consentit volon-\ntiers à réintégrer la forge pour un demi-jour. C'était même payer peu cher\n toutes les bontés du baes! On n'en rirait que mieux l'après-midi; et, la\ngorge plus sèche, on n'en boirait que davantage !\n    La forge donc, comme de coutume, retentissait de bruit. Au fond de\nl'atelier, dans l'ombre d'une niche maçonnée, se dressait la statue de saint\n Eloi, entourée d'un triangle de bougies fumeuses. De temps à autre, tandis\nque le fer chauffait, on s'en allait jusqu'au cabaret voisin vider une pinte\nde bière fraîche. Mon père n'avait pas hésité une seconde à accorder, ce\njour-là, ce privilège mérité à ses forgerons.\n    On eût dit que tout prenait part à la fête. Les fourneaux brûlaient\nplus clairement, les soufflets semblaient chanter, les marteaux s'élevaient\nsans fatigue et tournaient dans l'air avec aise. Sans murmurer, sans une\ncontraction du front, les apprentis recevaient bourrades et taloches et sans\ncesse ils chantaient.\n    David était d'humeur joyeuse. Mais, sobre toute la semaine, il ne s'accou-\ntumait point à ces verres vidés durant le travail. Aussi l'ivresse commen-\nçait-elle à alourdir son cerveau. Et, à mesure que midi approchait, sa\npensée devenait moins distincte, ses chasse-rondes et ses tranches moins\nfermes dans sa grosse main noire. Parfois, sa tête oscillait légèrement et se\npenchait vers le fer rouge qu'il martelait, au risque de recevoir du frappeur\nun fatal coup de culart. Les deux aides ne s'en inquiétaient point, car eux\naussi ne possédaient plus toute leur lucidité.\n    David venait de retirer du brasier une pièce plate qu'il installa sur\n"}, {"page_pdf": 68, "texte": "                                  -   57   -\n\n l'enclume Guidant sa tranche sur laquelle s'abattaient alternativement les\ndeux gros marteaux, il regardait fixement le métal écarlate ; et, comme\nse'duit et subjugué par son éclat, il avançait le front vers le fer chaud...\n    — Prends garde ! Vulcain ! fit tout à coup un des frappeurs qui, s'aper-\ncevant que la tête du marteleur entrait dans le cercle des cularts, venait de\nrompre son élan.\n    Il était trop tard, la masse de l'autre compagnon s'était élevée et retom-\nbait, très lourde...\n    David reçut le choc en plein crâne; sa tête se colla grimaçante au fer\npourpré avec un grésillement lugubre. Le sang coulait des tempes aplaties\net horribles et plaquait le métal clair de taches brunes bouillantes...\n    Et plus loin, à l'autre bout de l'atelier, mon père et ses frappeurs se\nretournèrent aux cris d'horreur de l'inconscient meurtrier. J'entrais à la\nforge en ce moment; je vis tout le monde immobile, pétrifié, sans un geste,\nsans une parole. Et en apercevant le corps de David étendu devant\nl'enclume, la tête en bouillie penchée vers le billot, je restai sans mouve-\nment et je fixai mes yeux épouvantés dans les prunelles flamboyantes et\nhumides de mon père.\n                                                  SANDER P I E R R O N\n\n\n\n\n                    L'AME EN EXIL\n                                                        A Louis DELATTRE\n                                PRÉLUDE\n\n                  Ce sont les choses d'autrefois\n                  Dont la tristesse puérile\n                  Pleure dans les petites voix\n                  De cette ville où je m'exile,\n\n                  Que mon âme d'enfant songeur\n                  Très doucement a chuchotées,\n                  Craignant le charme ensorceleur\n                  Des claires îles enchantées.\n\n                  Car pourquoi rêver au soleil\n                  Quand la frêle ville qu'on aime\n                  S'endort de son dernier sommeil\n                  Et pourquoi rêver à soi-même?\n"}, {"page_pdf": 69, "texte": "             — 58 —\n\nLes cloches dont le frisselis\nEffleure à peine le silence\nEt le divin jardin des Lys,\nOù l'on se souvient de l'enfance,\n\nLes madones des carrefours\nEt les béguines en prières,\nVeau qui sanglote au pied des tours\nQu'argentent les vagues lumières\n\nDes vieilles, dont les doigts perclus\nFilent la laine des années\nEn offrant à l'enfant Jésus\nLes fleurs de leurs amours fanées,\n\nToutes ces choses que recèle\nUne calme cité du soir,\nComme une pauvre âme fidèle\nQue berce encore un peu d'espoir,\n\nDoucement je les ai chantées,\nCraignant le charme ensorceleur\nDes claires îles enchantées\nOù m'a parfois mené mon cœur.\n\n\n\n         L'EAU DU SOIR\n\nL'eau jase et jasera toujours\nEntre ces tours que rien n'égaie :\nElle est folle, hélas, et bégaie\nSans trêve des chansons d'amour.\n\nPlus un cygne, plus un navire...\nLes matelots joyeux sont morts\nAvant d'avoir quitté le port,\nIls sont morts avec un sourire.\n\nDe-çà de-là des plumes blanches\nEt de légers flocons de laine\nQue le courant frileux   entraîne\nPassent dans le reflet des branches;\n"}, {"page_pdf": 70, "texte": "                      -   59   -\n\n        Mais l'eau vaine où dort. Ophélie\n        Bien que malade s'exténue,\n        A conter de douces folies\n        A ces vieilles tours inconnues...\n\n\n                      SAGESSE\n\n Toute la foi qui dort en nous-mêmes s'ignore,\nEt le rêve dont l'or embellit nos années\nSe dévide au rouet brisé des destinées\nSi l'âme se complaît à la voix de l'aurore :\nCar l'âme est une enfant triste et. fière qui veut,\nPour ne pas effeuiller sur des chemins peu sûrs\nLa rose de candeur éclose en ses yeux purs,\nL'apaisement du soir et le secours de Dieu,\n\nLe calme élyséen des jardins   symboliques\nOù le soleil mourant frôle le vain cortège\nDes jeunes filles, qu'un ange d'ennui protège,\nEt la plainte des grêles voix mélancoliques,\nLe souvenir des chers espoirs ensevelis\nDans les limbes divins d'un amour irréel,\nEt tous les songes purs qui descendent du ciel\nComme une floraison d'étoiles et de lys...\nAh, vivre en attendant le doux Donneur d'Aumônes\nDont le cœur a saigné pour les fautes humaines\nEt suivre le troupeau des agnelles que mène\nAux sources du pardon la naïve Madone.\n\n\n           LE VOYAGEUR SOLITAIRE\n\n        Calmes sœurs que Jésus protège\n        Ramenez-moi vers ma demeure\n        Où les madones de la neige\n        Consolent les âmes qui pleurent...\n        Dites pour moi vos oraisons\n        Et pardonnez à mes péchés :\n        Je suis un enfant sans raison\n        Dont les rêves se sont brisés,\n"}, {"page_pdf": 71, "texte": "             — 60 —\n\nVoyez, mes mains qui furent bonnes\nNe guérissent plus qu'avec peine\nLes souffrances de l'âme humaine\nEt les voix d'espoir   m'abandonnent...\n\nLa sagesse des innocents\nQue le Seigneur m'avait donnée,\nEst morte en mon cœur et je sens\nQue mes fleurs d'amour sont fanées\n\nPourquoi cet exil douloureux\nEt ce calvaire immérité?\nO bonnes sœurs de charité\nPriez pour l'enfant  malheureux...\n\nQue je rentre enfin dans ma ville\nOù le chœur des petites voix\nAvec des craintes puériles\nMe reparlera    d'autrefois!\n\n\n\n         P R I È R E NAÏVE\n\nVoici mon âme bien méchante\nSeigneur, et voyez si je puis\nComme un petit oiseau qui chante\nEntrer dans votre Paradis.\n\nPour vous j'ai délaissé mes fleurs\nEt l'or de mes vaines parures,\nEt j'ai dit les chansons très pures\nAfin de vous plaire, Seigneur.\n\nCependant, quand on a connu\nL'orgueil des choses de la terre,\nLes douces chaînes du mystère\nEt les symboles ingénus\n\nFont trembloter l'âme qui songe\nAux folles joies du lendemain,\nMais le seul geste de vos mains\nFana mes roses de mensonge.\n"}, {"page_pdf": 72, "texte": "             — 61 —\n\nEnfin vous avez eu pitié\nDe la petite enfant perdue,\nEt la voici tout éperdue\nMon Dieu, de votre charité.\n\nOh donnez-lui la patience\nD'attendre la divine aurore\nAvec la sainte confiance\nDes bons dont la bonté s'ignore !\n\n\n\n        L'AME EN EXIL\n\nQuel pays même ensorcelé\nAura la langueur infinie\nDe tes vieux clochers désolés,\nPetite ville à l'agonie;\n\nEt quelle Reine aura la voix\nDe la douce Enfant dont je rêve'!...\nSeule elle parle  d'autrefois,\nEt seule elle connaît mon rêve.\n\nPourquoi fuir cet exil amer\nMais qui m'enchante tout de même,\nAlors que les voix de la mer\nÉtoufferaient les chants que j'aime?\n\nJ'entends bien vos tristes conseils\nOrgueil, qui déchirez mon âme,\nMais je préfère le sommeil\nAux vaines gloires qui réclament,\n\nComme de pauvres orphelins,\nMes vœux et mes désirs candides :\nLaissez-moi suivre les chemins\nAvec Son Amour comme guide;\n\nNe me parlez plus de l'ennui\nQui règne sur ma ville morte,\nJ'ai clos sur mes songes la porte\nDe l'espoir et la douce nuit\n"}, {"page_pdf": 73, "texte": "                 — 62 —\n\n    Où doit vaguer l'âme lassée\n    M'enlise avec des soins pieux...\n    Ah, que mon cœur mystérieux\n    Vive en la paix de ses pensées !\n\n\n\n       LA VOIX DU SOUVENIR\n\n\n    Musique où rôde un peu vieilli\n    Le songe d'une enfance éteinte,\n    Soupirs de la viole sainte\n    Que frôlent les doigts de l'oubli,\n\n    Accords subtils, plainte d'une âme\n    En allée hélas en langueur,\n    Grêle vestige d'un bonheur\n    Fané sur des lèvres de femme,\n\n    Chanson bénie, ô frisselis\n    De la neige des souvenances,\n    Chuchotant à peine, nuance\n    D'un rêve éclos parmi les lys!\n\n    Dans les lointains atténuée\n    Par des murmures puérils\n    Oh cette douce voix d'exil,\n    Qu'étouffe la vague buée\n\n    De l'ennui, tremblote et l'essor\n    Des songes réveille en moi-même\n    Les pures visions que j'aime,\nTandis qu'à l'orient s'élève un ange d'or!\n\n\n\n                 RÉVEIL\n\n    Dans l'allée où lente prélude\n    En accords d'amour et d'extase\n    La voix d'amour que nul n'élude\n    Une vaine fontaine jase.\n"}, {"page_pdf": 74, "texte": "                                    — 63 —\n\n                      L'heure enchantée effleure l'onde\n                      D'images songeuses qu'effacent\n                      Les rires de la Dame blonde,\n                      De la Dame blonde qui passe.\n\n                      Et pour saluer le retour\n                      Du soleil dont les fleurs se grisent,\n                      Mon âme révèle à la brise\n                      Sa frileuse chanson d'amour.\n\n                                                              PAUL ALÉRIEL\n\n (Pièces extraites d'un volume qui paraîtra prochainement.)\n\n\n\n\n         LA SORCIÈRE DE PIÉTON\n                                                          A   GEORGES   EEKHOUD\n\n\n              Ce dimanche soir, les habitués du café de la Régence, fermiers\n                en sarraux bleus marchant lourdement, citadins s'avançant\n                d'un air dégagé de manière à faire valoir leurs gilets blancs\n                ornés de chaînes d'or, passaient dans les rues interrogeant\ntous ceux qu'ils voyaient, assis devant leur demeure, sur les trottoirs, pre-\nnant le frais :\n   « Avaient-ils vu revenir les joueurs de balle? »\n   Mais personne ne répondait affirmativement. On ne connaissait pas\nencore le résultat de la lutte qui s'était livrée ce jour-là à Leernes entre\nThuin et Piéton. Il se faisait tard cependant, car le soleil n'incendiait déjà\nplus les vitres des maisons de la grand'rue, qu'en face des ruelles don-\nnant sur le rempart, d'où l'on apercevait les bandes de pourpre du couchant\nau sommet de la colline verdoyante tachée de métairies blanches aux toits\nd'ardoises violettes ou de tuiles rouges, mais les coqs du grand clocher, des\néglises de la paroisse et du couvent des sœurs, ainsi que la girouette héral-\ndique du collège de l'Oratoire flambaient dans l'azur limpide du ciel.\n   Le groupe des vieux s'acheminait lentement, faisant des commentaires\nsur ce retard. De temps en temps l'un d'eux s'arrêtait pour pérorer en accro-\nchant le pouce gauche à son gilet, à hauteur de l'épaule, puis se remettait\nà marcher après avoir fait son effet d'éloquence.\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "                                     - 6 4 -\n\n     Au café de la Régence, la grande table était déjà entourée des notable;\n  de la ville, assis devant leurs pintes en porcelaine blanche à arabesque:\n  coloriées entourant leurs initiales marquées en or.\n     Mais là, pas plus qu'ailleurs, on ne connaissait l'issue de la joute\n  qui passionnait si fort les fervents de la balle.\n     Les nouveaux arrivés enlevèrent leur pipe au râtelier où l'on voyait une\n  collection des plus variées.\n    Des pipes en terre blanche de Nimy, depuis celles qu'on venait de com-\n  mencer, jusqu'aux vieilles qui étaient culottées du fourneau à la cire rouge\n entourant le bout du tuyau. Des pipes à tête de polichinelle, à tête de vieil-\n lard à longue barbe, à lête de coq, peinturlurées de bleu, de jaune, de vert\n et surtout de rouge, les longues pipes de Hollande avec des noms marqués\n en relief, celles en écume de Vienne où se fondent, où se marient en d'extraor-\n dinaires et exquises harmonies le jaune, le fauve, le bistre, le brun et le roux,\n comme dans les feuillages des forêts en automne, et les pipes allemandes\n en porcelaine peinte, aux longs tuyaux flexibles garnis de cordons à floches.\n    Victoire trônait dans le comptoir en chêne jaune Elle tira du grand dres-\n soir dans lequel était enchâssée l'horloge, les chopes des arrivants et les\n emplit de bière mousseuse.\n    Après qu'ils eurent bu, ils rattrapèrent avec la lèvre inférieure l'écume\n  blanche qui recouvrait leur moustache, tirèrent une énorme bouffée à leur\n  pipe pour marquer leur bien-être et se mirent à la conversation.\n    — Pourquoi tardent-ils à revenir; n'a-t-on pas encore eu de leurs nou-\n velles ?\n    — Qu'est-ce qui peut les retenir à Leernes aussi tard; la partie n'a pas\n pu durer longtemps; ceux de Piéton ne sont pas de la force des nôtres. Ils\n ne sont arrivés à se mesurer à eux que grâce à une incroyable chance et à\n la maladresse de leurs précédents adversaires.\n    — Il faut cependant reconnaître qu'ils ont beaucoup de discipline et que\n leur malice supplée à l'adresse qui leur manque.\n    — Ils s'entendent très bien pour cacher leurs points faibles, faire valoir\nleurs avantages et tirer parti des fautes de leurs antagonistes.\n    — Oui, mais toute leur malice ne pourra leur donner ce qu'il faudrait pour\nbattre notre première partie que personne n'a vaincue depuis deux ans.\n    — Voulez-vous parier que nos amis sont en train de bambocher au\n« Marchau » à l'abbaye d'Aulne, où ils auront trouvé quelques camarades\nles attendant avec une friture pêchée l'après-midi. Dans ce cas, ils ne sont\npas encore prêts à rentrer. Il est certain que le malheureux Théophile attra-\npera une doublure soignée de sa femme. Il paiera cher son amusement.\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "                                   — 65 —\n\n   Huit heures, puis neuf heures sonnèrent au grand clocher. On faisait\nremplir les verres, on nettoyait sa pipe, puis on la bourrait dans le grand\npot de grès placé au milieu de la table, on se racontait les nouvelles, on\nparlait des récoltes, on discutait des affaires communales; bref, on tuait le\ntemps comme on pouvait, mais les amis n'arrivaient pas.\n   Ce qui intéressait beaucoup les habitués de la Régence, c'est que les\ngagnants de ce jour-là auraient àse mesurer, en dernier lieu, contre uneautre\npartie de Thuin formée de tout jeunes gens que le hasard avait favorisés au\npoint de les mettre en présence, pour la lutte finale, des plus forts joueurs\ndu pays. On ne leur avait pas accordé grande attention jusque-là. On les\nconsidérait comme des farceurs, des gamins à qui le jeu de balle ne servait\nque de prétexte à des expéditions dans les villes et les villages voisins où\nils pintaient et s'amusaient à ravir.\n   Cependant, ils commençaient à acquérir de la réputation et leurs admira-\nteurs devenaient nombreux.\n   On allait donc les voir aux prises avec leurs aînés, les champions de la\nville, ceux dont la gloire était allée jusqu'à Bruxelles où ils avaient joué,\nplace du Grand Sablon, devant le Roi et gagné des montres en or.\n   Vers dix heures, un ardoisier de Lobbes entra. Il venait de Landelies.\nTous les visages se tournèrent vers lui, interrogateurs. Il avait entendu dire\nque Thuin était battu.\n   Des protestations, des cris d'indignation, un brouhaha général furent\nsoulevés par cette nouvelle que l'échevin qualifia solennellement de racontar\nmensonger. « Encore une méchanceté des baudets de Lobbes, s'écria-t-il ;\non connaît leur vieille jalousie à notre égard. »\n   On fut sur le point de flanquer à la porte ce malotru. Les épithètes\nmalsonnantes ne lui furent pas ménagées jusqu'au moment où il jugea\nprudent de déguerpir.\n   On attendit encore, avec anxiété cette fois, mais ce fut en vain ; l'heure\nde la retraite sonna et chacun regagna son logis, inquiet de cette nouvelle à\nlaquelle on se refusait cependant de croire.\n    Le lendemain, on apprit dans la ville consternée que la victoire était\nacquise à ceux de Piéton.\n   Thuin avait été sur le point de l'emporter tandis que les autres n'avaient\nencore rien compté. Plusieurs joueurs de Piéton étaient « restés au tamis »,\n n'étant pas de force à se mesurer contre leurs adversaires.\n    Mais au moment où Thuin allait gagner la partie, une poule noire, jetée\nsur la place, l'avait traversée en courant et en battant des ailes. A cette vue,\n tous les houilleurs de Piéton s'étaient mis à crier : « C'est la sorcière de\n Piéton. »                                                             5\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "                                   -   66 —\n\n   Les Thudiniens en avaient perdu la tête. Ils ne savaient plus chasser les\nballes, ils frappaient à côté, les voyant double ou ne les voyant plus.\n   Lorsque la maladresse des autres rétablissait la chance en leur faveur,\nla poule noire reparaissait et les cris recommençaient de plus belle : « C'est\nla sorcière de Piéton, c'est la sorcière de Piéton. »\n   Ceux de Thuin ne tardèrent pas à être complètement affolés. Ils faisaient\ndes écoles qui déterminaient de formidables huées dans l'assistance.\n   Enfin, des novices eussent eu raison d'eux avec la plus extrême facilité. Ils\nperdirent honteusement, poursuivis par les cris de : « C'est la sorcière de\nPiéton, c'est la sorcière de Piéton », prirent à peine le temps d'endosser leur\nblouse, s'enfuirent et rentrèrent clandestinement à Thuin, accablés par cette\ndéfaite sans précédent dans les annales du jeu de balle.\n   On n'en vit pas un pendant toute la semaine. Ils s'esquivaient en rasant\nles murs du plus loin qu'ils apercevaient leurs camarades.\n   On ne leur aurait pas épargné les reproches.\n   L'humiliation était grande pour Thuin. Il n'y avait pas à se le dissimuler,\nc'était la faillite de la renommée que la ville possédait depuis longtemps,\nde l'hégémonie qu'elle tenait opiniâtrement. Et ses fils, dont elle avait été\nsi fière, n'avaient même pas rossé quelques-uns de leurs adversaires pour se\nvenger, par acompte, de leur ruse infâme.\n   On fut bien près de répudier à tout jamais ceux que l'on avait acclamés\net louanges tant de fois, mais la colère se détourna vers Piéton qui avait\nemployé un stratagème aussi indigne pour maquignonner la victoire.\n   De deux bouchers du village ennemi que l'on trouva dans un cabaret de\nla ville basse, l'un eut la lèvre fendue et deux dents cassées d'un coup de\npoing, l'autre tomba assommé sur le carrelage rouge saupoudré de sable.\n   Un espoir restait de tirer une éclatante et complète vengeance de ces\nescarpes de Piéton et de les empêcher d'emporter les prix qu'ils tentaient\nd'escamoter avec une aussi extraordinaire impudence.\n   La partie des gamins, des amateurs comme on les avait appelés jusque-\nlà par dérision, devait, dans la lutte finale, combattre les gagnants du\ndimanche néfaste. Ainsi donc, l'espoir de la ville reposait en ceux dont on\ns'était gaussé lorsqu'on les croyait devoir disputer à leurs glorieux aînés\nles couverts d'argent et la louche vermeille de la victoire. C'étaient ceux-là\nqui devaient relever l'honneur de la ville, perdu sans cela jusqu'à l'année\nsuivante.\n   Étonnés de la défaite des anciens, n'y croyant pas d'abord, ils avaient beau-\ncoup ri de ces braves qu'une poule noire avait troublés au point de se laisser\nbattre ignominieusement. Les espiègles se vengeaient des moqueries et des\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                                   -    6 7 -\n\n quolibets avec lesquels on les avait accueillis, lorsqu'ils s'étaient mêlés\n d'affronter des joueurs en renom, sur les places publiques. Aussi n'avaient-ils\n pas manqué de passer sous les fenêtres de leurs aînés et de leurs plus fer-\n vents partisans en chantant des couplets ou « poule noire » rimait avec\n « foire ».\n    Leurs chansons et leurs drôleries avaient fait avec eux le tour des cabarets\nde la ville et consolé un peu les Thudiniens de l'échec subi à Leernes par\nles leurs.\n    Avoir eu peur d'une poule noire, fallait-il être benêts et chitards, disaient\nmaintenant les esprits forts.\n    L'espoir s'affirmait en voyant l'entrain et la désinvolture des jeunes. On\nétablissait leurs chances.\n    Ils avaient vaincu de fortes parties déjà, telles que Marchiennes et Gilly,\nautrement redoutables que Piéton.\n    Piéton, au contraire, ne l'avait emporté que sur de petits joueurs, à part\nbien entendu ceux de la première partie dont on ne devait guère tenir\ncompte à cause du mauvais tour de la poule noire.\n    Puis, il fallait tout dire, c'étaient de rudes gaillards que ces galopins-là.\nParmi eux se trouvaient deux des plus forts livreurs du pays. Le grand\nFrançois envoyait sa balle sans se gêner dans la cour des capucins et\nNenesse du Spirou avait souvent lancé la sienne au-dessus de l'enseigne du\ncabaret de Pierre sans Clitche qui se trouve au bout de la grand'rue.\n   Si Batisse du Marchaux n'en pouvait faire autant, n'était-ce pas un « petit\nmitant » qui ne laissait jamais passer une balle.\n   Et Legros et le marquis du Chant ne faisaient-ils pas excellente figure\naux « passes ».\n   Il n'y en avait pas de plus gais qu'eux à quelques lieues à la ronde.\n   Deux d'entre eux, clercs du notaire Rondelet, avec qui ils avaient par-\ncouru le pays quantes et quantes fois, étaient connus de tout le canton où\nils traitaient les affaires de leur patron entre deux chansons, des chopes ou\ndu bourgogne. Et qui n'avait pas entendu parler de Nenesse du Spirou\npour son agilité, son adresse, son espièglerie, Nenesse qui aurait fait rire\nun mort, comme disaient les vieux.\n   Les Thudiniens se consolèrent en concluant que leur dernière partie était\nsupérieure à celle de Piéton et que les lurons trouveraient bien dans leur\nsac une malice à opposer à celle des poules noires. D'ailleurs, ils seraient là\net cela ne se passerait plus comme la première fois. Ils décidèrent d'aller\nen grand nombre à Leernes.\n   Le dimanche où devait se livrer la grande lutte, la cour de la paroisse\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "                                   — 68 —\n\noù se tenaient d'habitude ceux qui n'avaient pas trouvé une chaise pour\ns'asseoir à la messe, fut remplie de jeunes hommes, impatients de voir\narriver le moment du départ.\n   Lorsque l'office fut terminé, on commença la tournée dans les cabarets,\navec les héros de la journée. On trompait, comme on le pouvait, une\nattente énervante. Quelques amis des vaincus essayèrent bien de maintenir\nleurs droits à la plaisanterie, mais ils jugèrent bientôt prudent de se taire et\nde déguerpir, car il y avait des horions et des batailles en l'air. Dans les\nregards francs et ouverts, comme dans les regards fuyants et sournois de\npaysans cauteleux, il y avait parfois de brusques éclairs marquant une\nhumeur belliqueuse chez tous ces robustes gaillards. Leur gaieté sentait\nl'exaltation, une exaltation qui mettait le feu à une colère brutale et se\nsoulagerait dans une bagarre où les coups pleuvraient drus et terribles.\n   La lutte qui devait se livrer passionnait toute la ville. Les femmes même\net les jeunes filles, au lieu de faire la promenade dominicale au Chant des\noiseaux et aux drèves, rentrèrent chez elles pour hâter le dîner et mettre la\nmaison en ordre afin de pouvoir s'en aller avec les hommes l'après-midi.\nElles n'étaient pas les moins animées.\n   Au coup d'une heure et demie, les cœurs battirent plus fort. On vit les\ncinq champions descendre la grand'rue en pantalons de toile grise et en\nsarraux bleus, coiffés de casquettes plates.\n   On les attendait. On les salua au passage et l'on se mit à leur suite. Ils\nfuient rejoints à la Ville-Basse par un grand nombre de bateliers heureux\nde trouver une belle occasion de s'amuser par ce temps de chômage où la\nSambre était presque à sec.\n   La bande s'accrut encore du contingent que fournit le hameau des Waibes\net l'on se dirigea vers Leernes à travers les bois.\n   La journée était resplendissante. Le soleil répandait ses fleuves d'or sur\nles arbres où la lumière coulait des feuilles dans les clairières à l'herbe verte\net fleurie et sur les chemins de roc rouge.\n   La verdure, les fleurs, les oiseaux chanteurs, le ciel bleu mettaient la joie\nau cœur de toute la troupe. Les cordonniers de la Ville-Basse, qui sont\nrenommés pour leur belle voix, se mirent à chanter. Les autres répétaient\nen chœur les refrains.\n   Les jeunes filles, par groupe, cueillaient des fleurs le long de la route. Les\nhommes coupaient des branches de noisetiers ou de roseaux nécessaires\npour occuper leurs mains. D'autres se munissaient de perches dont ils\ncomptaient bien se servir à Leernes, mais ils refusaient de donner de plus\namples explications.\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                                   -69      -\n\n    La colonne s'était disséminée peu à peu sur un parcours de deux kilomè-\ntres. Les joueurs en tenaient la tête, pressés qu'ils étaient d'arriver à l'heure\nfixée pour le commencement du tournoi.\n   A l'orée du bois, on aperçut ceux de Piéton qui se dirigeaient vers le vil-\nlage. Quelques cris, quelques huées retentirent. D'aucuns ramassaient déjà\ndes cailloux, mais un mot d'ordre circula aussitôt qui mit fin à toute\ndémonstration et fit doubler le pas aux retardataires. Bientôt la troupe des\nThudiniens dévala dans la plaine par le chemin entre les moissons jaunes\nmouchetées de bluets et de coquelicots, les champs de luzerne, de betteraves\net de pommes de terre.\n    Les premières maisons de Leernes apparaissaient parmi les arbres des\nvergers et les haies, avec leurs toits violets, bleus et rouges, leurs murs\nblancs et leurs fenêtres incendiées par le soleil; le gros du village, caché\npar un repli de la colline marquetée de jardins, de champs de blé et de\nprairies, ne montrait que le clocher de l'église surmonté de la croix et du\ncoq étincelant.\n    La troupe, ayant franchi le petit ruisseau qui coule en murmurant sous\nles herbes et les saulaies, gravit le sentier et gagna le chemin de la Plagne\nbordé de buissons.\n    Les femmes s'arrêtèrent aux deux niches grillées au bord de la route et\nprièrent la petite Notre-Dame en robe bleue étoilée d'or, ainsi que saint\nQuirin, de préserver leurs concitoyens des sortilèges de la sorcière de Piéton\net de leur accorder la victoire.\n    Les Thudiniens firent leur entrée dans Leernes.\n    La foule envahissait déjà les bancs disposés autour de la place et les per-\nrons des maisons, des gamins étaient perchés sur le mur du cimetière qui\nentoure la vieille église de pierre fruste au porche gothique, d'autres appa-\nraissaient dans les arbres feuillus qui tirent leur vigueur et leur sève de la\n terre où reposent les morts sous les humbles croix perdues dans l'herbe\n haute. A toutes les fenêtres, à toutes les lucarnes surgissaient des têtes\n curieuses.\n    On entra dans les cabarets se rafraîchir de quelques chopes, puis on\n chercha des places convenables. Les joueurs s'apprêtaient. Ils avaient ôté\n leur veste ou leur blouse, serré la ceinture du pantalon et arrivaient sur le\n jeu en essayant leur plaque, crachant dedans pour la rendre plus lisse.\n    Ceux de Piéton furent désignés par le sort pour « livrer » les premiers.\n    Ils firent montre, au début, de jactance et de forfanterie, les Thudiniens\n ayant renvoyé les trois premières balles hors des limites. Après chacune\n d'elles, ils accouraient vers leurs adversaires en poussant des hurlements ;\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "                                    —70—\n   ils allaient si vite que le vent de la course gonflait leur chemise bleue,\n   arrondissant le dos et leur faisant des bras énormes.\n      — Vous n'êtes pas encore secs derrière les oreilles, criaient les uns.\n      — Vos braies sèchent encore sur les haies, clamaient les autres.\n      Mais les trois balles suivantes furent renvoyées avec vigueur contre les\n   maisons du bout de la place. La quatrième balle n'arriva pas jusque dans\n  le rectangle, de sorte que le premier jeu fut acquis aux Thudiniens.\n      Les autres avaient déjà rabattu leur caquet.\n      Après cela, les cadets renvoyèrent encore trois balles « outes », mais le\n  grand mitant ayant manqué la quatrième, il y eut une chasse au « derrière ».\n      C'était au tour du grand François de « livrer ». Il commença par assu-\n  jettir le tamis à sa guise, lui donna l'inclinaison nécessaire, serra les écrous\n  de cuivre pour tendre la toile davantage. Il prit une balle dans le petit\n  panier d'osier, la soupesa, en choisit une autre, la fit rebondir quelques fois,\n la frotta, la lissa entre ses mains, calcula encore son bond, puis recula\n pour prendre son élan.\n      C'était un joueur correct et classique, ses mouvements étaient élégants et\n gracieux, il était vigoureux et souple comme un athlète antique, pareil au\n discobole que nous légua la Grèce en un marbre immortel.\n      Le corps plié en équerre, il s'élança, jeta la balle sur le tamis et se\n redressant brusquement comme un ressort comprimé à qui l'on vient de\n rendre la liberté, après avoir fait tournoyer son bras, frappa la balle\n blanche qui, décrivant une parabole suivie par une multitude d'yeux\n attentifs et anxieux, alla cogner le châssis d'une fenêtre de la maison com-\n munale à l'extrême bout de la place. Le coup était extraordinaire. Les\n adversaires ahuris ne purent la reprendre pas plus au premier bond qu'à la\n volée. Thuin gagnait encore ce jeu-là\n     Ce fut un véritable délire. Les applaudissements éclatèrent et des cris\n frénétiques retentirent de toutes parts.\n     — Est-ce qu'il faut vous les mettre dans la main, criait-on à ceux de\n Piéton.\n     — Fermez la bouche, Piéton, ce n'est pas avec cela que l'on joue.\n     — Bravo, François, bravo, c'est bien commencer. Tout à l'heure, il\nfaudra leur « fouttre » les balles dans la boutrouille.\n     Les cadets couraient autour de leurs adversaires, la chemise ballonnée.\n     — Où sont-ils les forts de Piéton, on les a bien certainement remplacés\npar des joueurs de pachis.\n     Nenesse du Spirou dansait, faisait des cumulets, pirouettait, traversait\nla place en tournant sur les pieds et les mains, comme si son corps eut été\nle moyeu, ses bras et ses jambes les rayons d'une roue décerclée,\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "   Nenesse s'attirait ainsi partout où il allait la sympathie des spectateurs\ndont il faisait la joie et reposait l'esprit de l'attention soutenue qu'ils\nprêtaient au jeu.\n   Le calme se rétablit peu à peu. Les Piétonnais manoeuvrèrent avec une\nextrême prudence, laissant de côté leurs allures de matamores du début.\nIls voyaient bien qu'il fallait réunir tous leurs efforts pour gagner les cou-\nverts qui étincelaient au soleil sur le mur jaune, accrochés au rebord de\nl'enseigne du cabaret.\n   Par contre les autres, jugeant sans doute leurs adversaires indignes\nd'eux, s'occupèrent un peu trop de jolies filles qui leur faisaient de doux\nyeux et perdirent deux jeux par leur distraction.\n   Ce fut au tour de Legros de livrer. Il portait bien son nom; un bedon\nnaissant faisait opérer un mouvement de descente à son pantalon qu'il\nétait obligé de remettre en place à chaque instant.\n   Ses balles rasaient presque la terre, mais les « passes » de Piéton les\nattendaient, accroupis et les renvoyaient au-dessus du rang des spectateurs\nqui fermaient la place.\n   Il essaya d'envoyer les autres entre « le grand mitant et le derrière »,\nmais il les mit hors des limites, de sorte qu'il perdit son jeu.\n   De nouveau, des hurlements retentirent.\n   Un des joueurs adversaires vint tirer Legros par la chemise.\n   Un autre lui sauta sur le dos. Legros, énervé, perdit patience, enfonça\nses doigts dans la cuisse du malotru qu'il fit crier de douleur, puis, d'un\ncoup de reins, l'envoya rouler dans la cendrée.\n   On pensa en venir aux mains, mais les experts s'étant interposés, don-\nnèrent tort au Piétonnais de s'être permis une aussi grande familiarité. La\ndispute s'apaisa.\n   Les Thudiniens étaient mécontents, on les vit se concerter, discuter\nbrièvement, puis se disperser aussitôt pour reprendre leurs places. Nenesse\nvint choisir une balle. Il y mit du temps, serra les écrous du tamis, essaya\nsa balle. Il était d'une agilité de singe, avançant par bonds et gambades,\nfaisant des grimaces et des contorsions aux moments les plus solennels. Il\nagaçait ses adversaires qui le provoquaient en disant qu'ils avaient perdu\ndeux jeux pour ne pas décourager ses camarades. Il bondit soudain et leur\nlança la balle; ils la renvoyèrent, mais le marquis du Chant l'arrêta.\n   Une seconde fois, Nenesse assujettit le tamis, fit un pied de nez aux\nautres en tenant la balle qu'il venait de choisir en équilibre sur le bout de\nson petit doigt. Il fit semblant de se préparer à un grand effort, respira\nlonguement, se plia, puis envoya très doucement la balle à un endroit mal\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": "                                  — 72 —\n\ngardé par les Piétonnais. Elle passa entre eux cinq. Il ne purent l'arrêter,\nce qui les humilia fort.\n   Le marqueur de chasses alla gravement déposer un morceau de bois à\nl'endroit ou la balle s'était arrêtée, et les Thudiniens rentrèrent rassérénés\ndans le rectangle. Plus de distractions maintenant, ils restèrent à leur place,\nattentifs.\n   De quelques côtés que les tâtaient leurs adversaires, ils étaient gardés et\nfrappaient comme des sourds sur les balles qui filaient par-dessus les toits\ndes maisons.\n   L'enthousiasme de leurs amis s'échauffait, d'immenses acclamations\nretentissaient à chaque coup, tandis que les houilleurs de Piéton, après\navoir essayé de dénigrer ces prouesses, avaient fini par se tenir cois ; et les\nuns et les autres oubliaient presque de manger les noix et les amandes que\nde petites filles, circulant avec de grands paniers d'osier, vendaient au\nverre.\n   L'affaire commençait à se gâter pour Piéton. Prévoyant une défaite, ils\ncherchèrent une dispute aux Thudiniens Mais ceux ci, confiants dans leur\nforce, restèrent calmes, grâce à leur chef qui modéra l'ardeur de Nenesse\net de Legros.\n   Piéton, maintenant, ne parvenait même plus à gagner un quinze\n   Ses partisans étaient consternés. Tout à coup, comme le dernier jeu\ncommençait, une poule noire fut lancée qui traversa le jeu en battant des\nailes. « La sorcière de Piéton, c'est la sorcière de Piéton », clama-t on de\ntoutes parts.\n   La foule envahit la place, et ce fut pendant quelques minutes un brou-\nhaha indescriptible de vociférations, de clameurs, de gloussements et d'in-\njures.\n   L'ordre se rétablit pourtant, grâce à l'intervention du président qui fit\nsonner de la cloche par le garde champêtre, et déclara que si la partie ne\ncontinuait pas les Thudiniens seraient proclamés vainqueurs.\n   — « Votre truc a réussi une fois, » s'écria le grand François en mettant le\npoing sous le nez du chef ennemi, « mais aujourd'hui, il ne servira plus.\nTas de chitards, de carottiers, de filous, nous allons vous arranger vous et\nvos poules noires. »\n   A ce moment, on vit paraître quelques poules noires embrochées au bout\ndes perches que les Thudiniens avaient cueillies dans le bois, en venant. .\n   — Voilà ce que nous faisons de vos sorcières, cria-t-on aux Piétonnais,\ndemain on les mettra au bouillon; en attendant on va vous arranger votre\naffaire.\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": "                                  -   73    -\n\n   Voyant que leur ruse avait échoué, ceux-ci furent encore plus maladroits\net se laissèrent vaincre sans plus de résistance. La dernière balle sous\nlaquelle Nenesse, aussi agile qu'un écureuil, vint se placer et qu'il frappa\nde toute la force de son bras, fila, monta et alla se perdre par-delà les toits\nopposés, dans les jardins.\n   Après quoi l'espiègle, poussant des rugissements de triomphe, se mit à\ngambader sur les mains et les pieds jusqu'aux vaincus que ses camarades\net lui apostrophèrent rudement.\n   Les spectateurs tumultueux envahirent la place. On brandissait les\nperches avec les poules noires au bout, on les faisait servir de plumeaux en\nen frottant le visage des Piétonnais exaspérés.\n   L'un d'eux fit tournoyer sa plaque en cuir durci cerclé de fer dont les\njoueurs se servent pour chasser les balles. Le marquis du Chant la reçut\nsur l'épaule. L'autre fut immédiatement culbuté. Les horions alors se\nmirent à pleuvoir de tous les côtés. Nenesse jouait des pieds et des poings,\ndistribuant des coups avec une rapidité merveilleuse, lorsqu'un grand gail-\nlard l'empoigna, mais aussi subtil qu'une couleuvre il lui glissa entre les\nmains, fit une volte, s'accrocha par derrière à sa tignasse rousse, puis l'ayant\nincliné suffisamment, lui fit un collier de son bras, l'attira sur son épaule et\nson dos, le fit basculer et l'envoya s'abattre la face contre terre.\n   Rossés d\"importance, abandonnés par les Fontenois qui les acclamaient\nquelques semaines auparavant et ne se sentant pas de force à affronter plus\nlongtemps la colère des Thudiniens, des bateliers surtout, ces terribles bate-\nliers dont la force est proverbiale depuis Charleroi jusque Landrecies, les\nPiétonnais s'esquivèrent pour aller faire soigner à Beaulieusart leurs yeux\npochés, leurs bras luxés et les éraflures qui leur tuméfiaient le visage.\n   Les cadets furent portés en triomphe de cabarets en cabarets, de libations\nen libations jusqu'à l'estaminet où se trouvaient les prix. Nenesse les décro-\ncha, perché sur les épaules d'un camarade. Cinq tonneaux de bière furent\nvidés dans ce seul endroit. Les pintes succédaient aux pintes, transformant\nl'allégresse en délire. Les filles embrassaient, folles de joie, les héros de la\njournée, se les disputaient, se les arrachaient, les enguirlandaient de fleurs.\n   On égorgea toutes les poules noires que l'on trouva dans les basses-cours\ndu village ; on les mit au bout des perches.\n   Le cortège se forma derrière ces trophées, escorté par quelques musiciens\nrecrutés sur place et l'on quitta Leernes aux acclamations des assistants.\n   On rentra processionnellement à Thuin sous les yeux de la population\nqui, avertie de la victoire par les pigeons envoyés de Leernes, était accourue\nsur les remparts pour voir le retour de ses joueurs triomphants.\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "                                 — 74 —\n\n  On fit le tour des rues de la ville, accrochant des poules noires aux volets\ndes vaincus.\n  Sur la place du Chapitre où l'on s'arrêta, le vin d'honneur fut offert aux\nhéros, tandis que l'on clouait aux murs du beffroi séculaire les poules\nnoires sorcières de Piéton.\n                                              M A U R I C E DES OMBIAUX\n\n\n\n\n               DÉDICACE OBSCURE\n          Caressant médecin du mal de ma pensée,\n          Cœur vaste comme un ciel et comme un horizon,\n          Tu m'as jeté la clef de la morne prison\n          Où saignait longuement ma chimère blessée.\n\n         Viatique de paix pour ma fièvre insensée,\n         Asile inviolé contre la trahison,\n         Par ce sonnet pensif aux langueurs d'oraison\n         Ta suprême pitié sera récompensée!\n\n         Sois heureux dans ton rêve à travers Tinfini l\n         Sois béni dans la vie et dans la mort béni.\n         Etre plus fort qu'un homme et plus doux qu'une           femme,\n\n         Car ton esprit subtil fut mon seul confesseur,\n         Et seul tu pénétras, ô mon frère, ô ma sœur!\n         La nuit voluptueuse et lente de mon âme.\n\n                                                      ALBERT GIRAUD\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": "                                    - 7 5      -\n\n\n\n\n                               SATAN (1)\n\n                             LA      CHIMÈRE\n\n\n        Nulle herbe sur le sol; nul oiseau dans le ciel;\n        Entre les rouges rocs de la gorge terrible\n        Où souffle, acre et brûlant, un simoun éternel,\n        Seul, le sable en feu coule ainsi qu'un fleuve horrible.\n\n        La flamme du soleil a calciné l'azur.\n        L'air est tout poudroyant de cendre et de poussière.\n        Mais la roche écarlate est comme un corail dur\n        Qui sur ses flancs polis fait saigner la lumière.\n\n        Sous les blocs sombres s'ouvre un gouffre   ténébreux,\n        Porche noir des f lots noirs de la nuit souterraine;\n        Des rugissements sourds et des chants amoureux\n        Y font naître et mourir une rumeur lointaine.\n\n        C'est là qu'aux soirs maudits, appelé par l'enfer,\n        Je vais, dans la terreur des tortueux abîmes,\n        Abreuver de mon sang et nourrir de ma chair\n        L'épouvantable monstre enfanté par mes crimes.\n\n        Le corps squammeux entrouvre au fond de sa prison\n        Une âpre gueule rouge où mille dards phalliques\n        Mêlent hideusement leur bave et leur poison;\n        Des yeux saignants il pleut des larmes faméliques.\n\n        Et tu n'es point venu de l'azur chaste et clair,\n        O purificateur des cavernes profondes,\n        Jeune homme éblouissant, lumière faite chair,\n        Beau saint Georges, tueur des chimères immondes!\n\n\n\n(1) Pièces extraites d'un volume qui paraîtra prochainement sous ce titre.\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": "             - 7 6 -\n\n\n\n    L'AMOUR-FOSSOYEUR\n\nLa joue en fruit comme une pêche,\nLes bras rythmés comme les flots,\nLe beau jeune homme arquant le dos,\nDans le sol enfonce la bêche.\n\nSalut, divin adolescent'.\nSur ton épaule lisse et ronde\nRoule ta chevelure blonde\nEn fleuve d'or éblouissant.\n\nElle ondule et baigne tes ailes\nPavoniennes, aux grands yeux fous,\nDans leurs battements lents et doux\nOuvrant des milliers de prunelles.\n\nPuissant Erôs, dieu du Désir,\nTa chair f ait frémir la lumière;\nEt ta poitrine printaniêre,\nQui peut la baiser sans mourir ?\n\nTon haleine ébranle les mondes,\nTes yeux, qu'aimante le soleil,\nSuscitent l'avenir vermeil\nDu sein des caresses fécondes.\n\nO fleur suprême de la chair,\nForme idéale de la vie,\nC'est par toi que l'âme ravie\nPour prendre un corps quitte l'éther.\n\nEt c'est aussi par ta puissance\nQue les esprits inférieurs\nMontent vers les mondes meilleurs\nDe délivrance en délivrance.\n\nPourquoi donc sur ta lèvre en feu\nCe cruel et triste sourire?\nSur tes pieds sacrés je vois luire\nTon sang et tes larmes de dieu.\n"}, {"page_pdf": 88, "texte": "                       — 77 —\n\n         La terre en est toute arrosée.\n         Et sous ta bêche, par moments,\n         Se brisent de blancs ossements\n         Croulant dans la fosse creusée.\n\n         L'Amour travaille pour la Mort.\n         En vain, sans repos, il engendre :\n         Dans la tombe tout doit descendre\n         Comme de la tombe tout sort.\n\n         Et jamais sous les cieux moroses\n         Ne cessent tes labeurs divers,\n         Ferment divin de l'univers,\n         O Siva couronné de roses!\n\n\n\n                       L'ÉGLISE\n\nMe voilà dans l'église. Elle est énorme et sombre,\nToute rouge; piliers, voûtes, dalles, vitraux\nTout est rouge; on dirait que je tâtonne à l'ombre\nD'une immense forêt de monstrueux     coraux.\n\nO ténèbres! ô nuit de pourpre! ô nef immense!\nTout au fond, à l'autel, vacille un prêtre blanc.\nEst-ce qu'une douleur saigne dans le silence ?.\nPersonne! Tout est vide et muet et tremblant.\n\nUne rumeur : des pleurs, des sanglots et des râles\nS'élèvent lentement et    formidablement...\nVoici des hurlements horribles, par rafales...\nPuis, la clameur s'éteint, longuement,      sourdement...\n\nJe frissonne!... On dirait que quelque chose bouge\nSur les sombres piliers et reluit en passant.\nY mettrai-je la main? Horreur! ma main est rouge!\nElle est toute mouillée ! Elle est pleine de sang.'\n\nL'église est toute en viande et saigne à larges gouttes.\nLe sang filtre partout, il coule en longs ruisseaux,\nVivant, rouge et fumant, du haut des rouges voûtes,\nLe long des lourds piliers et des sombres vitraux.\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": "                        -   78   -\n\nL'église rouge, on l'a construite en chair humaine.\nElle saigne sans trève et mêle au sang les pleurs.\nLe sang ruisselle et monte; elle en est presque pleine;\nEt l'orgue hurle l'hymne éternel des douleurs.\n\n\n                     PRINTEMPS\n\nQuand loin de la chair molle et des amours brutales\nLes pardons du sommeil tombent sur mes yeux las,\nJe rêve un odorant bosquet de blancs lilas,\nAbritant vos baisers, tendresses virginales!\n\nJ'aime comme une fleur, j'aime comme un oiseau,\nJ'aime si doucement que l'amour s'en étonne;\nEt les jeunes printemps viennent dans mon automne\nRefléter leur beauté comme le ciel dans l'eau.\n\nDes brises, des chansons, des parfums, des lumières!...\nMon âme voies salue, ô splendeurs printanières,\nSuprême illusion de la félicité!\n\nNi passé, ni futur : le présent nous convie!\nLe Mensonge divin chante la volupté\nEt leurre en souriant l'Espérance ravie.\n\n\n                     BOISSONS\n                                           A GUSTAVE STEVENS\nSOUS la lampe, onduleux, parfumés, les flocons\nDes havanes divins, fluides mousselines,\nFlottent sur les flancs clairs des cruches cristallines,\nDes carafes de grès et des sveltes flacons.\n\nSur sa tige fleurit maint verre de Venise,\nLys d'opale, cactus écarlate, iris bleu;\nMaint alcool balsamique, où rit l'âme du feu,\nY mêle l'odeur fine à la saveur exquise.\n\nC'est la fièvre et la mort que je bois, je le sais,\nPour mieux brûler mes nerfs d'une douleur nouvelle,\nPour extraire plus chaud le suc de ma cervelle\nAfin d'en faire un vin tel qu'on n'en but jamais.\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": "                      — 79 —\n\n Pour m'arracher du cœur quelques sanglots suprêmes\nEt rythmer quelques vers dédiés au néant...\nQu'importe, puisque au fond du flacon souriant\nL'Art, la Gloire et l'Amour chantent d'ardents poèmes?\n\nJaillis donc de l'étroit goulot, faste puissant\nDes châteaux pavoises et des salles royales.\nDes piliers incrustés de perles et d'opales\nQu'enlacent les rameaux du corail rougissant,\n\nDes meubles fabuleux chargés d'orfèvreries,\nDes métaux ciselés et des cristaux fleuris,\nDes tapis d'Orient tendus sur les lambris\nOù les chimères d'or crachent des pierreries,\n\nO rêve merveilleux de magiques palais,\nDe divans parfumés, de femmes lumineuses,\nD'adolescents heureux de leurs chairs vigoureuses\nEt de beaux enfants nus aux grands veux violets!\n\nLà, sur leur siège d'or, les divines Idées,\nQue nimbe la splendeur de leur sérénité,\nMajestueusement trônent dans leur beauté,\nVierges fières, que nul jamais n'a possédées,\n\nMais qui bercent pourtant d'un geste harmonieux,\nEndormeur des soucis, des douleurs et des fièvres,\nMon cœur sur les rosiers enflammés de leurs lèvres,\nMon âme dans le ciel infini de leurs yeux !\n\n\n\n              FLEURS HUMAINES\n\n\n        Sur l'eau d'ébène et d'améthyste\n        Comme de larges nénufars,\n        Les yeux tournés vers le ciel triste,\n        Flottent des visages blafards.\n\n        Leurs tiges molles et charnues\n        Sortent, comme des serpents verts,\n        Du fond des vases inconnues\n        Où grouillent des monstres divers.\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": "                      — 80 —\n\n\n         Têtes d'amour, têtes mystiques,\n         Têtes de rêve et de douleur,\n         Têtes sublimes et tragiques,\n         Têtes d'adolescence en fleur,\n\n        Toutes pâlissent et se meurent\n        Et, regardant le ciel sans fin,\n        Leurs yeux inconsolables pleurent\n        La fange où naquit leur destin.\n\n\n                    LE MÉPRIS\n\n Que douce est la douceur que donne un doux mépris !\nPour la faute et le crime il est plein d'indulgence ;\nIl dédaigne l'insulte et laisse la vengeance\nAu cœur vulgaire atteint par les coups et les cris.\n\nNi crainte ni dégoût! Sur les plus vils débris,\nDans les plus fiers palais grouille une même engeance.\nIl faut tout pardonner, puisque l'intelligence\nPlaint en le méprisant le mal quelle a compris.\n\nMépris, divin mépris, tu peux sauver le monde!\nIl ne sait ce qu'il fait! Répands sur lui ton onde,\nO source de pitié, de grâce et de bonté !\n\nOui, l'Amour est ton frère et ta sœur est la Force,\nTu marches au martyre avec sérénité\nEt les croix font caché sous leur sanglante écorce.\n\n\n                 LE MORIBOND\n\nAssez de pleurs! Assez de cris! Cessez de feindre!\nVous appelez ma mort! Ne vous récriez pas :\nVous êtes fatigués d'attendre mon trépas.\nPartez! J'ai vécu seul, seul je saurai m'éteindre.\n\n Vous avez beau m'aimer, me soigner et me plaindre,\nVotre sang jeune et chaud fuit mon vieux sang glacé;\nVos délicates mains, où l'horreur a passé,\nSemblent prier mes mains de ne pas les étreindre;\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "Vos yeux, épris de vie et de lumière, ont peur\nDe mes yeux mous, creusés par l'ange fossoyeur,\nEt vos lèvres, ô fleurs des naissances futures,\nQu'enflent les baisers frais et le suc du Désir,\nSe fanent sur ma bouche où la Mort fait gémir\nLe souffle méphitique et froid des sépultures.\n\n\n                 LE S C U L P T E U R\n\n        Sculpteur bizarre, qui dédaigne\n        La cire, le marbre et l'airain,\n        Au fond de l'atelier chagrin\n        Je pétris de la chair qui saigne.\n        Dans   les palais aux lits discrets.\n        Dans   les mansardes, dans les bouges,\n        Dans   les taudis aux rideaux rouges,\n        Dans   les sinistres lazarets,\n        Des ongles de mes mains félines\n        Aidés de l'acier des couteaux,\n        Des bistouris et des ciseaux\n        Je vais, crochetant les poitrines.\n        Coupant, fendant, creusant les chairs\n        Avec des hâtes convulsives\n        Et les repliant toutes vives\n        Comme deux volets large ouverts,\n        Et j'arrache en criant de joie,\n        Rouges, fumants et bondissants,\n        Les cœurs vierges, les cœurs puissants,\n        Les cœurs d'amour, les cœurs de proie.\n        Et de tous ces cœurs comprimés\n        Je construis mes sombres statues,\n        Dressant leurs forces éperdues\n        En gestes cruels ou pâmés.\n        Les mains qui les ont caressées\n        Sont pleines d'un sang rouge et frais\n        Charriant des instincts secrets,\n        Des volontés et des pensées.\n                                             IWAN GILKIN\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "                                     — 82 —\n\n\n\n\n       Notes sur les Primitifs d'Espagne\n                                   (Fragment (I)\n\n                      D'UN ALLEMAND INCONNU\n\n    « Domini Frederici magni, comitis de Solms et Dni in Mintzeberg,\ngeneroso Dno Joanni a Lingne libero baroni in Barbanson, et Dno in\nBuissir, etc. in imperiali urbe Francofurto-ad-Moenum,              XXIII die\nJanuari anno MDXLVII,           amicitiœ ac memoriœ ergo datum », telle est\nl'inscription qui se trouve au dos de deux énigmatiques tableaux du Musée\nde Madrid, et qu'on suppose avoir été des volets d'orgue.\n   Le jour du présent, les noms et titres du donataire et du donateur, tout y\nest indiqué avec abondance; mais l'inscription prolixe est muette sur ce que\nnous aimerions tant savoir : que signifient-elles, ces deux œuvres étranges\net de quel artiste, de quel grand artiste sont-elles?\n    Les critiques d'art se sont livrés à leur endroit au jeu futile et facile des\nhypothèses, sans grand succès. Les uns ont cité Granach; d'autres, Hans\nBaldung Grien; d'autres, Mathieu Grünewald, Deutsch de Berne, Heems-\nkerk et De Bles. Aucun de ces travaux n'a paru suffisant pour décider une\nattribution et le mystère reste impénétré et irritant la curiosité des artistes\net des esthètes.\n    Il est ainsi par le monde quelques oeuvres supérieures qui déconcertent\ntotalement les habitudes de notre esprit accoutumé à l'étiquetage, aux\nclassifications indispensables pour le répertoire des souvenirs. Elles frois-\nsent le besoin de justice qui nous incite à croire que la gloire récompense\ntoujours le talent et, dès lors, quand on se prend à les aimer, leur énigme\ndevient un charme de plus, un motif de les chérir davantage : peut-être la\n Tête de cire du Musée Wicar à Lille, la Jeune Florentine du Musée\nStaedel à Francfort n'auraient-elles pas excité de si fervents enthousiasmes,\nsi leur origine avait été moins obscure.\n    Quel que soit le maître à qui l'on attribue les panneaux de Madrid, il est\ncertain qu'ils lui font un très considérable honneur et que ni Cranach, lui-\nmême, ni aucun peintre allemand du XVIe siècle n'a produit œuvre plus\nparfaite, plus inquiétante et plus exquise.\n\n\n  (1) Voyez la Jeune Belgique de 1894, numéros de janvier, mars, mai et juillet-août.\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                                   — 83 —\n\n   Ils sont de dimensions égales, tous deux, étroits et en hauteur. Dans le\npremier, que le catalogue appelle, en suivant l'opinion d'un critique belge,\nM. Dognée, l'Harmonie, nous voyons un groupe délicieux de trois jeunes\nfemmes nues et d'une élégance charmante. Celle du milieu est bien telle\nqu'en fit parfois Cranach, pucelles où il y a de la princesse et de la cour-\ntisane, et dont la nudité parée a le piquant d'un déshabillé. Elle est coiffée\navec un maniérisme précieux et porte dans les cheveux un diadème de\nperles fines; au cou, un large collier d'où pendent de lourdes perles, et sur\nla poitrine, suspendu par une mince chaîne double, un bijou florentin.\n   Une ceinture étroite de ton sombre entoure sa taille, complétant ce vête-\nment fastueux et sommaire, faisant valoir la blancheur laiteuse des chairs,\nla souplesse agile des formes. La figure sérieuse, chaste, mais ambiguë\npourtant, est d'un type très singulier et belle, d'une beauté d'exception ;\nl'ovale régulier mais rempli du visage, un peu plat, aux joues larges, l'appa-\nrente aux vierges de l'école de Cologne, telle qu'en peignit maître Stéphan.\nMais ici la vierge a perdu son expression séraphique ; elle s'est faite femme :\nil y a, dans sa bouche menue, un très pervers sourire et dans le regard de\ncôté de ses yeux, longuement fendus, quelque chose de félin, la possible\ntraîtrise d'un glissement sous des lianes. Ses deux compagnes sont d'une\njoliesse moins inédite : elles se rapprochent des silhouettes d'adorable et\nnerveuse grâce que nous apprirent Boticelli et Ghirlandajo quand ils\ndrapaient de gazes légères des suivantes agiles aux blonds cheveux frisés.\n   Chacune tient en main un instrument de musique : luth ou mandoline;\net sans doute sous l'ombrage des arbres, — un myrte et un laurier, — leurs\npieds nus sur le tapis de gazon semé de fleurettes, elles se sont ainsi réunies\npour un concert idéal où l'enchantement des yeux prélude aux fêtes d'har-\nmonie.\n   Devant elles, à gauche, trois amours joufflus dont l'un assis, dans l'herbe,\nretient le long cou d'un cygne, s'avançant vers un cahier de musique posé\nsur ses genoux La lumière du tableau est bizarre et purement chimérique ;\nles chairs se détachent avec une blancheur d'apparition sur les feuillages\nnoirs; et dans une éclaircie de ceux-ci, on aperçoit un coin de ciel d'un\nbleu sombre, nocturne; comme si c'était par quelque nuit de lune, qu'en\ncette clairière, les trois sveltes muses viennent accorder leurs chants frêles !\n   Qu'a voulu signifier l'artiste? Je ne sais. Probablement autre chose et\nplus qu'un groupement harmonieux de formes aimables, car ses intentions\nsymboliques s'affirment davantage encore dans l'autre volet.\n   Celui-ci est sévère autant que le premier est séduisant. Si par certains\ncôtés le premier rappelait les maîtres de Florence, celui-ci fait plutôt songer\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "                                     -   34   -\n\n à Dürer par l'allure grave de la composition et la puissance incisive du\n dessin. Trois figures : une jeune fille, une vieille femme, un squelette.\n Blanche et rose la première, jaune et ridée la seconde, bistre et décharné le\n troisième. Ce dernier donne le bras à la vieille femme et semble vouloir\n l'emmener Celle-ci regarde d'un air volontaire et dur la jeune fille et lui\n met la main sur l'épaule comme pour en prendre possession, tandis qu'elle\n écarte un voile dont l'enfant cherche à cacher ses charmes. Ainsi tous trois\n se tiennent et s'entraînent, disant la continuité de la vie et la tare inévitable\ndu temps. Les yeux bleus et clairs deviennent des yeux fatigués et tout cer-\nclés de rides, puis des trous noirs sans regards ; la jeune tête aux cheveux\nsoigneusement et coquettement assemblés deviendra le chef aux mêches\nrares et grises, et le crâne affreux où les poils ne semblent plus qu'une moi-\nsissure ; se fanera aussi la fleur des jolis seins blancs, qui seront plus tard\nde pendantes mamelles flétries, et disparaîtront même de la carcasse où\nsaillent les cercles des côtes. La Mort, en une de ses mains, tient un sablier\nqui rappelle la fuite rapide des heures; et de l'autre, une lance cassée en\nplusieurs endroits et dont la pointe repose sur le sol. Un tout petit enfant\nqui dort y appuie inconsciemment la main, rattachant par cette ligne brisée\nle commencement et la fin, disant donc encore le renouveau incessant des\nêtres. Ainsi se complète l'œuvre : je n'en sais point d'autre qui, tout en don-\nnant satisfaction entière aux exigences esthétiques, soit plus suggestive de\nméditations sur la fragilité humaine et sur la perpétuité infinie de l'huma-\nnité. Et pour un volet d'orgue, ne vous semble-t-il pas que voilà bien de la\nphilosophie !\n   L'artiste en a voulu plus encore : aux pieds de la jeune femme, il a mis\nl'oiseau de Minerve; et dans le ciel, au-dessus de la Mort, un crucifix dans\nune auréole, emblêmes assurément destinés à quelque signification, et à\npropos desquels les esprits ingénieux sont invités à rivaliser de commen-\ntaires élégants et subtils.\n\n                                                         JULES DESTRÉE\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "                        — 85    -\n\n\n\n                 LE DOUAR\n Voici l'heure où sans geste, accroupis sur des nattes,\nLes nomades, du seuil des tentes rouge et noir,\n Voient s'ouvrir au ciel bleu l'éventail d'or du soir.\nAutour d'eux des enfants se disputent des dattes;\nUn chien rode; une femme allume le fourneau\nOu suspend l'outre brune aux trois pieux en faisceau.\nSoudain, dans le Silence, un son de trompe clame :\nEt les chameaux, las de brouter les alfas blonds,\nDévalent au grand trop le flanc des mamelons\nEt. leurs longs cous tendus, beuglent au ciel en flamme.\n                                      AUGUSTE VIERSET\n\n\n\n\n         L'ENFANT ROYAL\n L'enfant royal se meurt dans un berceau d'ivoire :\n Sa fine tête blonde, aux cheveux parfumés,\n S'amaigrit tristement sur l'oreiller de moire\n Et ses yeux alourdis se sont déjà fermés.\n\n A genoux devant lui comme aux pieds d'une idole\n Les preux et les féaux simulent la douleur\n Et les cierges bénis tissent une auréole,\n — Emblème fallacieux d'une ultime splendeur. —\n\n Car il est le dernier d'une vieille lignée,\n Et sa frêle couronne est dès longtemps guignée\n Par les vassaux puissants qui bénissent le sort.\n\n Et tandis que le peuple attend sous les fenêtres\n Les discours éhontés de tous ces prochains maîtres,\n Inconscient et beau l'enfant royal est mort !\n\n                                      ARTHUR        DUPONT\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": "                                   — 86     -\n\n\n\n\n                               L'IDÉAL\n             'ai longtemps cru que je ne savais pas admirer... Étais-je trop\n   t\n\n               frêle devant les choses? Une désillusion sans cesse me venait.\n                  Plus tard, mon âme s'est un peu révélée... Elle n'était pas\n               froide. Elle brûlait de ferveurs mystérieuses; elle était hantée\npar la seule Chimère. Elle avait en elle les purs enthousiasmes spirituels...\n  J'ai toujours comme pressenti la Perfection, et je ne vois ici-bas qu'une\nseule Splendeur : La prodigieuse mélancolie de tout.\n  O que le Rêve est frêle à côté du Possible! O le chef-d'œuvre humain\nqui calomnie encore le Rêve! Et l'infinie misère enclose dans le Beau !\n\n\n   C'est d'aimer tant l'Idéal que nous souffrons... Nous connaissons tous\nles cantiques des fêtes terrestres, mais nous avons trouvé que cette joie\nsonnait faux — d'un bruit sec et brusque de squelette... Nous devinons les\nhautes sensualités psychiques, l'Inaccessible indéfini... Il saigne en notre\nâme du ciel, comme il saigne du ciel sur la terre au crépuscule...\n\n\n  Nos aspirations sont notre vraie grandeur. Elles vont où elles veulent.\nElles nous donnent comme un respect religieux de nous. Elles sont des\nactes de foi transcendantale...\n                                      ***\n   J'ai senti, dès toujours, une malédiction peser sur le monde.\n   Tout petit, je regardais les étoiles. (Les enfants ne regardent pas les\nétoiles.) Mais je rêvais autre chose, déjà, si triste de ne pas savoir aimer la\nVie!\n   Je vécus, adolescent, dans un peuple de statues et de chimères ; mais cela\nn'a pas brisé en moi mes ferveurs...\n   Aujourd'hui l'Ombre me hante; je n'ose plus regarder les foules.\n                                      ***\n   J'allume à l'Inexistant mes frissons de beauté. Pourtant mon âme ne fut\npas dirigée vers l'Idéal; mais dirige-ton une âme?\n   Rien du Réel ne fixe mes yeux absents. J'ai l'air d'attendre, moi qui ne\nsais pas espérer; j'ai l'air d'être exilé, moi qui ne crois pas à l'exil. Cette\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "                                      -    8 7 -\n\nhantise de l'Au-delà, cette hantise sans la foi, est la grande angoisse inéluc-\ntable de ma vie.\n                                      ***\n  O l'étrange route mystique où s'éteignirent lentement la clarté des lys\npassagers et les blanches douceurs errantes !\n  Et je n'ai plus, pour m'enchanter un peu, que la lueur, quelquefois, de\nmon âme...\n                                                    VICTOR REMOUCHAMPS\n\n (Fragment de : Vers l'Ame,   à paraître en février.)\n\n\n\n\n          CHRONIQUE LITTÉRAIRE\nLes Miroirs de jeunesse, par Louis DELATTRE. Bruxelles, Lacomblez. — L'Ironique\n  Amour, par CAMILLE LEMONNIER. Paris, Dentu. — Les Préraphaélites. Notes sur l'art\n  décoratif et la peinture en Angleterre, par OLIVIER-GEORGES DESTRÉE. Bruxelles,\n  Dietrich et C ie .\n\n\n               Les contes de M. Delattre évoquent de doux et malingres\n                paysages, sous le velours délicat de cieux ardoisés ; des sites\n                 vaguement industriels, sur lesquels des fumées planent, que\n                la pluie nettoie et dont elle fait luire, alors, la précaire fraî-\ncheur, les bouquets d'arbres grêles et la discrète bruyère, noire et violette.\nContrée mitoyenne dont l'humide beauté sourit à ses horizons nuageux;\nqui ignore la vespérale désolation ensanglantée des landes campinoises et,\naussi, l'insolite et translucide merveille des crépuscules ardennais.\n   Et, sans doute, cet indulgent pays insuffle à ses habitants ce caractère de\nquiétude, de laisser-vivre, cette bonhomie modeste qui lui sont propres; il\ncommunique même sa bénévolence à ses hôtes transitoires, les Aoûterons,\nflamands ; incline Jean Ressaix à perpétuer, sans plus, la tradition et l'héri-\ntage agricole de ses pères; amortit l'ardeur diffuse, l'esprit farouche et fier\ndu jeune Fernand, pour l'asseoir, énervé, dans l'habitude plantureuse et\nbéate, la grasse existence journalière, lui faire recueillir avec la succession,\nla maîtresse du mort.\n   Le seul aspect, à l'étranger, d'un cabaret où l'apparence, la senteur des\nchoses, le profil entrevu d'une compatriote, remémorent la province, émeut\nle passant, fait défaillir son cœur d'une refluente enfance, d'un trouble\nplaisir naïf; et il hume, en même temps que le rogomme de ce mauvais lieu\ntout fleuri d'inconsciente innocence, tout l'élixir des souvenirs juvéniles.\n   Les personnages de M. Delattre divulguent, en ces rencontres, leur\ncandeur à peine entamée qu'ils masquent de raillerie irrésolue; créatures\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "                                    — 88 —\n\nde demi-teinte, à la voix mousse, dans la bouche desquelles des paroles\ntragiques dissoneraient.\n   Pour s'attester leur indépendance, qu'ils sont émancipés et déjà vétérans,\nces méphistos puérils nettoyent de leurs casquettes universitaires, et de\nleurs cœurs! les tables de marbre de la vie. Mais la moindre ressouvenance\nchampêtre, la résurrection de ces paysages intimes, contemporains de leur\nadolescence et, pour ainsi dire, du meilleur d'eux-mêmes, incite ces cyni-\nques imberbes à narguer, avec le sérieux passionné de leur âge, — et pour\nne pas pleurer! Ils se jouent l'égoïste imaginaire, afin de se créer de stimu-\nlantes émotions, feignent et, peut-être, finissent par contracter une manière\nde scepticisme sentimental : forfantes de dureté, leurrés, bientôt, et déçus\npar leur propre malice et que le respect humain réduit, alors, à persifler\nencore, les larmes aux yeux ! Amalgame amusant de présomptueuse science\nacide, d'expérience impertinente, de calculs illusoires à force de complica-\ntion et de rouerie, dont le Philippe du Bruly-de-Pesches, ce Don Quichotte\nde l'autolâtrie, loustic blasé — et blousé! — nous présente une vive et\nressemblante image.\n   D'autres figures hantent les pages de ce volume, attrayantes de simplicité,\ncomme ce Flip Clarent de Péchant, cette petite Frémiée, savoureuses de\nclaire santé et de cordialité, et qu'aussi M. Delattre raconte avec complai-\nsance et dilection ; ne sont-elles pas l'incarnation heureuse de cette Hesbaye\nque l'écrivain se remémore avec ravissement, et dont il se détaille le charme\nd'une plume minutieuse, comme, pieusement, on se rappelle chaque trait et\njusqu'aux tics d'une physionomie aimée.\n   Les Miroirs de jeunesse démontrent un talent, qui, sans rien perdre de\nsa grâce originelle, marche à sa maturité; précise et fine et attendrie, aiguisée\nde causticité, l'observation y réfléchit de captivants tableaux où la vérité\napparaît sincère, à la fois, et habile.\n                                       ***\n   En un monôme dérisoire dont le jeune Enchanteur indifférent et poly-\nmorphe qui, aux yeux de chacun, usurpe la forme préconçue de son désir,\n— l'Ironique Amour, généreux et implacable, novice et perfide et mercantile,\ndévoué, corrompu et avare et fou ! — dont l'Amour, oui ! est le théore, voici\ndéfiler la farandole sinistre des âmes : Grandes coquettes, casuistes érotiques\net minaudières; bourgeoises calculatrices; astucieuses paysannes; et leurs\nhéros élégants, vigoureux, sordides ; leurs complices lourdauds ou spiri-\ntuels : rastaquouères ambigus et basanés ; ruffians de tout aloi ; coulissiers\nde la Bourse ou de la politique; ouvriers, calicots ou honnêtes gens très\nbêtes...\n   Et, à l'appel de l'imprésario Camille Lemonnier, le cortège hétéroclite\net monotone passe sur le théâtre, parcourt la scène au décor fuyant et\ndivers, luxueux comme un parvenu, brillant comme une courtisane, ou\nagreste... Parmi la flore rudérale, la verdure authentique ou artificielle,\ndes paroles s'échangent dont le sens fictif s'efface vite pour révéler leur iden-\ntité, l'éternel refrain que la complexité des mots, les voix grossières ou\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "                                   - 8 9 -\n\nmusicales, la tournure rustique ou policée des phrases échouent à travestir.\nCar l'Ironique Amour se prénomme Myosotis, Manske, de Maufrigneuse,\nBovary, ou Célimène, ou Martine...\n    Entre les contes de l'Ironique Amour deux, surtout, sont à tirer hors\nde pair : Maison au bord d'une rivière, l'histoire d'une fruste campagnarde\ngouvernée par une cupidité presque ingénue ; la Petite Mousmé sans âme,\nfillette surannée et bizarre, au cerveau de primate habité par l'unique\nrécurrence d'un amour révolu et dont elle continue, dans son instinct\nsauvage, à dorloter le regret machinal et sénile...\n\n\n   M. Olivier-Georges Destrée publie chez Dietrich des Notes sur les pein­\ntres préraphaélites et l'art décoratif anglais, très suggestives et illustrées\nde parfaites et subtiles traductions de quelques-uns des plus beaux poèmes\nde Dante-Gabriel Rossetti.\n   Il déduit, fort clairement, la généagenèse de l'école préraphaélite, née\nvers 1850, de la corrélation d'une parallèle et haute ambition esthétique en\nquelques cerveaux supérieurs. L'initiale tendance réaliste de la confrérie\nsignifiait plutôt, qu'à ses yeux, l'attentive et même méticuleuse étude de la\nnature rendait, seule, l'artiste susceptible d'interpréter ensuite avec succès\nle rêve et la légende; aussi, ses préférences allaient-elles à ces quatrocentisti\nqui, ressuscitant les fastes sacrés sous des traits, parmi des décors familiers,\nsublimèrent ceux-ci par la simple ferveur, la jeune foi émerveillée de leur\ngénie marquant, de la sorte, le transitoire du signe magnifique de l'éternité.\n   Les membres de la P. R. B., en élisant ce titre, invoquaient donc les\nprimitifs italiens et, sans s'assujettir à aucune imitation, confessaient un\nidéal de sincérité suprême et inspirée ; ils répudiaient, à la fois, l'habileté de\nmise en scène, le faire expéditif, la théâtrale et artificielle ordonnance dont\nRaphaël éblouit ses contemporains et la postérité; défauts d'un grand\npeintre devenus la substance même, l'arcane de l'enseignement académique,\nvulgarisés et pastichés, depuis, avec une fidélité cruelle.\n   Le mouvement préraphaélite résulta, selon une heureuse expression de\nM. Destrée, « d'une sorte de voyage de la pensée anglaise en Italie ».\nL'attraction exercée par la péninsule italique sur l'Angleterre anticipe ce\nsiècle et de beaucoup, il est vrai ; la fascination épouvantée, le vertige,\ndont le nom de Rome émouvait l'obscure âme tumultueuse du Barbare,\nsurvivent, peut-être, pacifiés et raisonnables, dans l'esprit du touriste asservi\nà l'agence Cook et déterminent sa nostalgie des rivages tyrrhéniens.\n   De nombreux vestiges attestent, d'ailleurs, cette attirance aux pages les\nplus glorieuses de la littérature britannique : les prédécesseurs de Shakes-\npeare, et lui-même, nourrirent leur drame des fictions célèbres des conteurs\nultramontains. La sympathie, à l'époque de la Renaissance, s'accentuait\nencore, sans doute, par une certaine similitude de mœurs, la commune\nexpansion d'énergie commerciale, en même temps, et militaire, les exigences\nd'un luxe outrancier, original et coloré.\n   Il n'est certes pas indifférent de remarquer, à un autre point de vue,\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "                                   - 90 —\n\n que l'efflorescence préraphaélite coïncide avec l'heure précise où l'empire\n de la prévention anti-catholique, du national No popety! a commencé à\n déchoir. Car, aussi bien que dans l'Europe septentrionale, la Réforme avait\n strangulé l'art plastique en Angleterre, limité son activité au portrait et au\n paysage, à l'exclusion du fertile domaine de la peinture religieuse. Et il\n semble bien que l'unique Rembrandt osa se soustraire à cette sectaire\n restriction.\n    L'origine italienne de Rossetti le rendait inaccessible au scrupule protes-\n tant; il entraîna ses disciples à sa suite, leur communiqua la rigueur et la\nsimplicité de son goût, son amour pour la vie quintessenciée de la légende.\nSa transplantation en Angleterre contribua, sans conteste, à parfaire cette\nnoble intelligence, à décupler la valeur de ses qualités admirables. L'exu-\nbérance natale de son sang s'y est cohobée, présumerait-on, et concentrée :\nun peu de neige est tombée dans le vin enflammé de son ardeur, l'a glacé et\nexalté.\n    Le type, le « poncif de beauté féminine » que ses principales œuvres\nreproduisent, influença fortement les artistes contemporains, mais d'une\nmanière réflexe, surtout, par l'implicite conception esthétique qu\"il mani-\nfestait, résolument spiritualiste, désireuse de faire s'épanouir simultané-\nment la forme et l'expression, concourir la ligne et la couleur...\n   Toute une brûlante vie intérieure, impatiente d'agir et d'espérer, durcit le\nmasque presque viril de sa Proserpine, de The Lady with the gold\nchain, etc., et miroite derrière leurs prunelles passionnées. Art d'impétueuse\ninspiration ; tandis que la propension méditative et rêveuse de celui de\nBurne-Jones s'apparie déjà mieux au ciel nuageux et brouillé du Nord.\n    Les contemplatifs personnages de ce dernier, engourdis dans l'extase par\nles doux accords intermittents de quelque pure musique ; assis au milieu\ndes ruines, ou chevauchant parmi les paysages éblouis ; aveugles au décor\nenvironnant, ouvrent tous des yeux élargis de la contention absorbée de\nleur songerie, et dont le regard taciturne converge, obstinément, sur\nl'occulte fantôme qui navre ou transporte leur pensée. — Pour équilibré\nque soit cet impeccable artiste, on conjecturerait Burne Jones avoir subi\ndes phases alternatives où la silhouette et la physionomie, le contour\nsculptural et l'apparence colorée des choses le captivèrent, tour à tour.\nMais ses chefs-d'œuvre, le Chant d'Amour, le Roi Cophetua, Pan et\nPsyché, etc., fusionnent ces éléments en un si somptueux accord lyrique,\nqu'il reste au spectateur la seule ressource d'exprimer sa gratitude par un\nmuet applaudissement.\n   Les préraphaélites se sont efforcés de corriger et d'épurer le goût public\nanglais, d'apprivoiser les yeux de la foule à la beauté, pour la leur rendre\nhabituelle et, finalement, nécessaire. Sans croire à l'efficacité de cette pro-\npagande au delà d'une certaine couche sociale élevée, on peut adopter\nl'opinion que le home, sa tradition de comfort et d'élégance, favorisera ce\ngenre de culture. Marchand, industriel ou agioteur dans le brouillard de la\nCité, chaque soir, l'Anglais va retrouver un autre et meilleur lui-même, en\nson cottage suburbain, sa villa du faubourg, au grand air, parmi de léni-.\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "                                   - 91-\n\nflantes verdures et des arbres ; il devient capable, alors, de loisir et d'oublier\nle cours de la Bourse pour un plaisir intellectuel. D'autant plus que ces\nétonnantes universités contadines, Cambridge, Oxford, perpétuent, chez\nleurs élèves, comme une religion de salubres souvenirs, le respect de la\npensée, une pondération mentale, la capacité, l'heure propice venue,\nd'exister par soi-même et de ressentir des émotions d'art.\n    La boutade de Baudelaire sur les Belges qui ne pensent qu'en troupe se\ngénéraliserait aisément et dénoncerait, avec autant de justesse, le vice de\nraces plus sociables et loquaces ; la familiarité des mœurs et la prolixité\noratoire progressent en raison inverse de l'inclémence du climat.\n    Le club apparaît ainsi qu'une manière de solitude coopérative ; le conti-\nnental, lui va chercher le bien-être, la société, la conversation, au café, —\nle luxe et l'art, aussi, et l'archaïsme, représentés par les splendeurs que l'on\nconnaît! Il réside, de plus, à l'endroit de son métier, de sa politique, de son\ncommerce; inséparable de sa préoccupation accoutumée et, sinon super-\nficiellement, inaccessible à toute excitation étrangère, littéraire, surtout, ou\nartistique.\n   Les conseils de M. Olivier-G. Destrée aux artistes flamands ne peuvent,\ncependant, laisser de porter leur fruit : la tendance décorative des dernières\nexpositions marquait plus d'ensemble que de discernement; mais nombre\nd'œuvres y surgirent, nerveuses et robustes, superbes de relief ornemental\net du plus encourageant augure pour la cause dont M. Destrée s'est constitué\nl'éloquent et persuasif héraut.\n                                                        ARNOLD GOFFIN\n\n\n\n\n            CHRONIQUE MUSICALE\n              Pendantqu'Eugène Ysaye pérégrine à travers les États-Unis,\n               récoltant triomphe sur triomphe, ses amis Marchot, Ten\n               Have, Van Hout et Jacob (sans s !), avec son frère Théophile,\n               ont repris la série des séances de musique de chambre si\nappréciées par l'élite des dilettanti.\n   Comme il fallait s'y attendre, César Franck, — le maître liégeois dont\ntous nos jeunes artistes ont assumé la lourde tâche de vulgariser l'art aris-\ntocratique et intransigeant, — César Franck occupait une place importante\ndans le programme de la première séance, où figurait le Prélude, Choral\net Fugue pour piano, et le Quintette pour piano et cordes.\n   M. Th Ysaye a parfaitement saisi l'allure passionnée et indépendante\ndu premier morceau, interprété avec une variété d'accent, des ondulations\nde mouvements et un chatoiement de nuances étonnants. On eût dit que\nl'artiste improvisait, — ce qui est le critérium de la bonne interprétation\nd'une œuvre où la forme se subordonne absolument à l'idée et au sentiment,\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "                                    — 92 —\n\n  Mais il faut un pianiste d'une virtuosité peu commune, comme M. Th.\n  Ysaye, pour résoudre le problème avec des oeuvres aussi ardues que celles\n  de César Franck, que l'on sent écrites par un organiste habitué aux\n  ressources de la pédale et des multiples registres.\n     La rare délicatesse du nuancé de M. Ysaye devenait parfois un défaut\n  dans le quintette, où certaines nuances, rendues de la même manière, dispa-\n  raissaient dans l'ensemble. C'est ainsi que les pp du piano étaient\n  souvent imperceptibles, écrasés par les sonorités plus fortes du quatuor. Les\n  nuances du soliste ne sauraient être de la même dynamique que celles du\n  quintettiste. MM. Marchot, Ten Have, Van Hout et Jacob ont excellem-\n  ment interprété leurs parties respectives. A louer particulièrement le\n  poétique adagio, et le finale, d'une fougue vraiment effrayante.\n     Le concert commençait par le second Quatuor de Beethoven, qui, pour\n paraître facile, n'en est pas moins d'une polyphonie terriblement compli-\n quée, surtout dans le finale, où l'on sent le maître chercher déjà au delà des\n quatuors de Haydn et de Mozart qui l'influencent. Excellente interpréta-\n tion, dans laquelle le beau son de M. Marchot faisait merveille ; je me\n permettrai toutefois de faire quelques réserves à propos de certains rubato\n dans les traits en triples croches du début de la première partie.\n     A mon très vif regret, il m'a été impossible d'assister à la seconde séance,\n dont le programme comportait le Quatuor à cordes de Lalo, une Sonate\n de Locatelli pour alto (M. Van Hout) et le Quintette de A. de Castillon.\n    — Une Société des Nouveaux Concerts s'est fondée à Bruxelles. Tant\n mieux. Il n'y en aura jamais de trop, à condition que l'on nous fasse\n entendre de bonne musique et dans de bonnes conditions. On se plaint\nde ce que le mouvement musical n'est pas intense à Bruxelles ; il m'a tou-\njours paru que c'était plutôt le public qui ne manquait pas une occasion de\ntémoigner d'une indifférence peu encourageante envers les organisateurs...\n    Tout au contraire, le premier concert de la nouvelle société, sous la\ndirection de M. Franz Servais, et avec le concours de M me Bréma, — une\ncantatrice anglo-allemande qui chanta cet été à Bayreuth, — avait attiré à\nl'Alhambra une foule compacte.\n    La séance en elle-même rappelait en tous points les Concerts d'Hiver de\nM. Servais, dont l'intérêt constant du programme compensait un peu\nl'insuffisance de l'exécution.\n    Insuffisante, celle-ci l'a été encore cette fois-ci, malgré l'excellence des\néléments recrutés consciencieusement parmi les artistes de cet orchestre-\ncaméléon qui est tout à la fois celui des Concerts du Conservatoire, des\nPopulaires et du Théâtre Royal.\n    C'est que M. Servais — un musicien de grand mérite et un artiste sincère\n— n'est pas un véritable chef. On sent que, malgré la barbe de fleuve, la\nhaute taille et l'élégance plastique qui en font un chef très décoratif, il ne\nparvient pas à s'imposer à l'orchestre, qui le mène bien plutôt qu'il n'est\nmené par lui. Même les attitudes bizarres de M. Servais au pupitre, les\ngracieuses ondulations de son bras, qui pour certains sont la caractéristique\nd'une personnalité, ne font qu'arrondir encore les angles de sa mesure, jus-\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "                                        -   93    -\n\n qu'à en faire quelque chose d'indéfinissablement mou où le public comprend\n ce qu'il peut et dont l'orchestre fait ce qu'il veut. De là, un manque de\n rythme, d'ensemble, surtout répréhensible dans des œuvres intangibles\n comme l'ouverture de Fidélio (Léonore) de Beethoven, si connue, si\n entendue, qu'instinctivement l'attention va surtout à la qualité de l'inter-\n prétation.\n    Le concert commençait par l'ouverture du Barbier de Bagdad de Peter\n Cornélius (ne pas confondre avec Pierre Corneille), morceau intéressant et\n de facture solide, mais d'une harmonisation un peu surannée.\n    Le poème symphonique de Liszt, Die Ideale (1), sur lequel se sont déchaî-\n nées toutes les foudres de la critique, reste, malgré son interminable\nlongueur, une composition extrêmement curieuse, d'une complète indépen-\n dance de forme, et d'une audace harmonique incroyable, pour l'époque déjà\n reculée où l'œuvre fut écrite. Die Ideale, antérieure aux grandes œuvres de\n Richard Wagner, contient une foule d'effets employés plus tard par le\nmaître, dont Liszt fut le véritable précurseur.\n   On a entendu aussi deux fragments de l'Apollonide de M. Servais\n(d'aucuns disent l'Apollinaris) : un Hymne de fort belle allure, et une\nDanse d'un caractère délicat, mais d'une inspiration assez pauvre; œuvre,\nen tout cas, d'un artiste sérieux et consciencieux.\n   Mme Bréma a remporté un grand et légitime succès. C'est une chanteuse\nde style, et de grand style, servie d'ailleurs par un organe remarquable.\n Elle a chanté Schmerzen et Trume, les deux beaux poèmes de Wagner,\ndans un mouvement un peu lent, mais l'interprétation était si personnelle,\nelle y mettait tant d'art, d'intelligence et de conviction, que l'on ne pouvait\nqu'applaudir. Le succès s'est changé en triomphe après le prodigieux finale\ndu Crépuscule des Dieux, où Mme Bréma a déployé une grandeur de style\nincomparable, avec des accents de la plus saisissante émotion. C'est vérita-\nblement une très grande artiste.\n   C'est la troisième fois que nous entendons à Bruxelles cette page surhu-\nmaine de Wagner, — et, cela, grâce à M. Servais. L'ouverture de Cornélius\net Die Ideale de Liszt étaient exécutés pour la première fois.\n   11 faut reconnaître à la louange de M. Servais que, s'il ne nous donne pas\nla perfection d'exécution à laquelle les Concerts populaires nous ont habi-\ntués, nous ne lui en sommes pas moins redevables de nous avoir appris à\nconnaître un certain nombre d'œuvres, d'inégale valeur peut-être, mais\ninédites pour nous, et d'avoir ainsi contribué, jusqu'à un certain point, à\nl'extension de nos connaissances artistiques.\n   C'est quelque chose, cela; c'est même beaucoup.\n                                                             E R N E S T CLOSSON\n\n  (1) Il eût été élémentaire de mettre sous les yeux du public le poème de Schiller qui\na servi de thème à la composition de Liszt, et qui débute par cette belle strophe : « Tu\nveux donc infidèlement me quitter, — Avec ta douce fantaisie, avec tes douleurs, tes joies,\n— Avec tout, inexorablement? — Rien ne peut-il donc t'arrêter, ô fugitive, — Age d'or\nde ma vie? — Vaine prière! tes flots courent et se pressent — Vers l'océan de l'éternité. »\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "                                  — 94 —\n\n\n\n         CHRONIQUE                         ARTISTIQUE\nExposition F. Toussaint et Verdussen, au Cercle artistique. — Exposi­\n tion James Ensor. — Exposition permanente : Société anonyme L'Art.\n\n    M. F. Toussaint est avant tout le peintre aux qualités « impatientes ».\n Il est tout jeune et admirablement doué, mais on le sent sollicité par diffé-\n rentes admirations qui le font tâtonner beaucoup dans la recherche de sa\n voie propre. Le métier est beau et simple, peut-être un peu trop facile et ce\n qui me paraît faire défaut à ce peintre, quant au genre d'art qu'il veut\n aborder : c'est la culture intellectuelle.\n    Son grand portrait de femme assise rappelle un peu la manière de\n Whistler, mais il est pourtant d'un sentiment personnel et intense; la tête,\n souffrante, aux yeux d'incisif acier, surgit dans les tons sombres comme\n une calme et froide apparition. Le Portrait de Cuvelier est original de\n composition, mais la facture en est matérielle et négligée. Fantaisie et\nSouvenir du moyen-âge offrent le même défaut, mais la fougue de la\n couleur fait oublier le reste. — Psaumes est un tableau à refaire, car on\nle sent traité (du moins les têtes) avec une émotion très pure et un vif désir\nd'exprimer beaucoup, mais il y a ces mains coupées à l'avant-plan et levées\nsur le clavier d'un orgue sans intérêt. Dans de pareils tableaux on ne peut\n négliger le plus petit détail.\n    M. Verdussen avait là beaucoup de toiles, j'oserai dire beaucoup trop. —\n Une fougueuse page d'un sentiment romantique : Chênes et sapins, est\nune fort belle chose, qui, entourée de trois autres, suffit à prouver que\n M. Verdussen a de grandes qualités Cette impression est vue avec une\npersonnalité certaine; Nuit et Soir; Campine un peu moins déjà, et\nLever de lune, pour être charmante de couleur grise, n'en est pas moins\nd'un œil connu de paysagiste. Le reste de l'envoi, d'ailleurs antérieur,\nmarque de bonnes fadaises de débutant; on y rencontre différentes\ninfluences trop écoutées et des sous-bois qui sentent encore leur académie\nsous les feuilles rousses.\n   Enfin, M. Vauthier est un travailleur consciencieux et laborieux. Il a\nun Menuisier peint avec recherche et un portrait de jeune homme très\ndessiné.\n                                     * *\n   Le cercle « artistique » a exhibé ensuite de navrantes éjaculations signées\nMoerenhout, un Bouddha entr'autres qui est d'une belle joie et des\ntoutous de M lle A. Léotard, auxquels on aurait bien dû faire des niches.\n— M me Lacroix, par contre, a des notes intéressantes, mais d'un métier\npar trop sommaire.\n                                     ***\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                                 -   95    -\n\n   Nous connaissions l'art de M. J. Ensor, mais son tempérament intense\nde coloriste ne s'est jamais tant affirmé qu'en sa dernière exposition. On\ncomprend clairement cette fois que le curieux peintre qu'est Ensor présente\nl'ensemble de facultés inouïes d'art mises au service d'un cerveau d'enfant\ndoux et craintif. — Il est tour à tour mystique, souffrant, compatissant,\nfougueux, observateur et... joyeux. — On sent planer sur son art une\nimpression d'effroi spectral, l'étrange peur enfantine des silences peuplés de\nrêves et de visions, et, par ce côté de son tempérament on pourrait, jusqu'à\nun certain point, l'assimiler à Jérôme Bosch. Il ne faut pas demander de\ngrandes portées philosophiques ou savantes à ces œuvres qui ont toujours\nen elles une large part d'inconscience : telle la Mort mystique d'un théo­\nlogien, qu'un de ses amis a sans doute baptisée et que l'auteur eût proba-\nblement plus clairement dénommé d'un titre plus simple et... différent.\n   La Dame en détresse, le Pouilleux et ces curieux Masques scan-\ndalisés, puis le Vieux meuble avec une fillette qui paraît, sœur d'âme\ndu peintre, rêver délicieusement d'effroi, Masques regardant des crustacés.\n Masques narguant la mort, toutes œuvres attirantes en elles, troublantes\nparfois. Alors de superbes pages de couleur : Fleurs des champs, Lampiste,\n Ma chambre préférée, Paysage.\n\n\n   C'est vraiment un charme exquis que la visite de l'exposition de la Société\nanonyme L'Art, avenue de la Toison d'Or, et c'est une entreprise bien\nfaite pour modifier, si possible, le goût douteux de nos contemporains\n« chez eux ».\n   Pas encore pourtant en ce qui concerne le meuble proprement dit, car\ncelui-ci n'est qu'une redite mesquine des modèles les moins originaux et\nles plus répandus à Londres. — Mais ces étains, ces poteries, ces ivoires,\nces vitraux, ces cuirs ornés, qu'ils sont délicieux! — Presque aussi jolis et\nbeaucoup plus abordables de prix, les grès de Virginal font une guerre\nacharnée aux Delaherche. Des verres anglais, allemands et liégeois affectent\nles formes les plus originales et certains aux coulées d'opale paraissent\nattendre de rares liqueurs ou des fleurs précieuses de serres. Charpentier\nnous montre des reliures de cuir vert dont les tons d'ombre obtenus par la\ndifférente chaleur du fer sont d'une étonnante joliesse d'effet.\n   De Samuel une intéressante Katheline de la légende, d'un caractère\nprofond, et de Craco une merveilleuse tête ivoire et bronze, dont le modelé\nsage et la quasi perfection étonnent. — Ici, dans les petites salles du premier\nétage, deux vitraux d'Overloop aux coulées de bleu et de vert d'une rutilence\ninouïe; celui surtout aux pommes d'or, est d'une harmonie chatoyante :\nd'ailleurs obtenue par la simple mosaïque de verres teintés sans retouche.\n— Dans la même salle, deux précieux dessins de Khnopff et aussi deux\nreproductions de... Burne-Jones ; La Belle au bois dormant. Cette survenue\nm'étonne, car, au dire de certains esthètes il y a lieu de croire que le grand\nAnglais aura bientôt son tour d'être délaissé, si pas renié : Il y a vraiment\ndéjà trop de « gens » qui l'admirent.\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "                                 -    9 6 -\n\n   Voici au second une joyeuse collection d'affiches où celle, interdite, de\n Toulouse-Lautrec, Reine de joie, est presque terrifiante de modernité.\n— J'allais partir sans deviner, au détour de la mignonne vérandah,une salle\nde bains dont les pastels pour céramiques de Morren sont très neufs, très\noriginaux et qui plus est très spirituels. Ils pourraient s'intituler si vous\nvoulez M la suggestion par l'exemple » ou « le lever d'une âme d'élite »,\ncomme aurait dit Jean Floux. Ces panneaux encadrés d'énormes nénuphars\nfeuillus qui couvrent les murs sont d'une composition charmante et d'un\ncrayon je veux croire infatigable.\n   Bravo à l'heureuse initiative de L'Art.\n                                                           KALOPHILE\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "                                        -   97 —\n\n\n\n\n                               MEMENTO\n  LE MOUVEMENT FLAMAND.— On se rappelle          langage de la basse Allemagne et des pays\nl'article que nous avons publié sous ce titre    limitrophes. Le bas-allemand se divisait lui-\n                                                 même en bas-saxon ou Platt Deutsch et\nen 1893. Depuis lors les choses ont marché.      néerlandais. Le bas-saxon tenait le milieu\nAujourd'hui l'on prononce, aux Chambres          entre le haut-allemand et le néerlandais. Il\nbelges, des discours en famand et les pré-       est encore parlé dans certaines parties de la\n                                                  Prusse rhénane, en Westphalie, dans les\ntentions des flamingants ne font que croître.    duchés d'Oldenbourg, de Lunebourg, etc.\nVoici ce que publie à ce propos un journal       C'est avec les populations de cet idiome que\nque nul n'accusera de parti pris, Le Soir,        nos particularistes flamands veulent établir\nsous ce titre suggestif : L E PAN-GERMA-          une vaste solidarité de race et de tendances.\n                                                 Ecrivains néerlandais et bas-saxons frater-\nNISME :                                          nisent dans des publications périodiques,\n   « Ce mouvement qui, depuis une dizaine        où l'on chante l'avenir du mouvement\nd'années, a pris une extension nouvelle,          thiois.\ndans certaines de nos provinces, porte le            « Le mouvement flamand s'est trans-\nnom, non pas de mouvement flamand,               formé en mouvement néerlandais; celui-ci\ncomme on le dit souvent à tort, mais de          s'est transformé, à son tour, en mouvement\nmouvement néerlandais ; Nederlandsche            thiois; bientôt le pan-germanisme va mon-\nbeweging. Pour ceux qui s'en sont faits les      trer le bout de l'oreille, et nous ne tarderons\napôtres, la constitution du royaume de           pas à le voir à l'œuvre.\nBelgique, en 1830, a été un accident déplo-          On n'est plus séparé du haut-allemand\nrable. Aussi s'efforcent-ils d'en tenir aussi    que par le bas-saxon et rapidement la\npeu compte que possible. Pour eux, il n'y a      distance sera franchie. On n'hésite pas à\nque la Néerlande du Nord et la Néerlande         reconnaître un beau jour que le haut alle­\ndu Sud. Récemment encore cette géogra-           mand est notre langue, mais idéalisée\nphie ultra-fantaisiste a été confirmée dans     jusqu'à la perfection Enfin la presse fla-\nune cérémonie où le gouvernement était           mande, aplanissant cette fois tout obstacle,\nofficiellement représenté. Il n'y a été ques-    nous affirme que « la Prusse est un peuple\ntion de la Belgique que sous l'appellation       frère, dont la langue, indice unique de la\nde Zuidelijke Nederlanden. Du reste, chez        nationalité, est apparentée à la nôtre,\nla plupart des poètes et écrivains flamands      comme la main droite à la main gauche ».\non trouvera des affirmations patriotiques (?)    C'est alors que la presse d'outre-Rhin s'oc-\nde ce genre : « Belges et Bataves, nous          cupa à son tour de la question par des décla-\nsommes frères, la Néerlande est notre            rations de ce genre : « Si l'Allemagne pou-\nmère. »                                          vait exercer quelque influence sur tout ceci,\n   « Depuis quelques années, ce mouve-           nous devrions mettre tout en œuvre pour\nment linguistique et politique tend à s'éten-    soutenir la cause flamande en Belgique. »\ndre en dehors des limites où il se contenait     Et cette autre encore : « Jusqu'ici toute\njusqu'ici. Oubliant la parole du vieux Wil-      l'affaire n'a pas été suffisamment appréciée\nlems : Mijn vaderland is mij niet te klein,      par l'Allemagne dans sa haute signification\nles protagonistes flamingants trouvent au-      pour la race germanique ; le peuple alle-\njourd'hui que la Néerlande du Nord et celle      mand devrait de temps en temps s'en\ndu Sud ne leur suffisent plus. Ils ont           occuper. »\ninventé le mouvement thiois ou Dietsche             Quand nous aurons dit que la conquête\nbeweging, sous prétexte que la langue            du Hanovre et l'annexion des différents\nparlée dans les Flandres et en Hollande a        Etats constituant aujourd'hui l'Empire alle-\ndes ressemblances frappantes avec celle          mand, se sont faites sous le prétexte de\nparlée dans le Bas-Rhin, la Westphalie, le       l'unité de race, basée sur la similitude du\nHanovre, etc. Voici sur quoi on se base.         langage, nous aurons fait toucher du doigt\n   « Le teuton se divisait en deux dialectes     le grave péril de ce mouvement pan-germa-\nbien distincts : le haut-allemand et le bas-     niste dont nos flamingants sont en Belgique\nallemand. Le premier était propre aux con-       les agents conscients ou inconscients.\ntrées supérieures de l'Allemagne, à l'Autri-        Je ne suis pas seul, du reste, à taxer de\nche, à la Bavière. Le. second constituait le     dangereuses les utopies du nouveau pan-\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": "                                                         98\ngermanisme qui voudrait rattacher le mou-                 Le babil argentin des sources, les murmures\nvement flamand à l'œuvre de l'unité alle-                 Qui s'éveillent la nuit dans les sombres ramures.\nmande. Je trouve, sur ce terrain, des alliés              Mon maître Alcidamas habitait autrefois\npuissants parmi les écrivains flamands eux-               Sur les pentes des monts sauvages, dans les bois.\nmêmes, et il n'y a pas longtemps qu'un                    Autour de lui broutaient ses blancs troupeaux de chè-\nd'entre eux écrivait à ce propos : « En                   Alcidamas parfois m'approchait de ses lèvres ; [vres.\nobéissant aux suggestions du pan-germa-                   Je charmais l'horizon tranquille des forêts.\nnisme nous tomberons au rang d'une pro-                   J'ai pendant bien longtemps, au bord des antres frais,\nvince éloignée, et notre absorption intellec-             Chez les pâtres, couverts de peaux âpres et rudes,\ntuelle (opslorping op geestelijk gebied) sera             Chanté dans le sommeil divin des solitudes,\nsuivie, à bref délai, de la perte de notre                Et mon maître, en mourant, m'a consacré au dieu\nindépendance nationale. »                                 Qui marche vêtu d'or au fond du ciel en feu.\n  Là est le danger. »\n\n\n                                                            La Plume publie le sonnet suivant, com-\n   La réaction contre le flou, le désordre et             posé par M. S. Mallarmé pour le Tombeau\nl'abscons s'accentue de plus en plus. Ses                 de Charles Baudelaire :\nmanifestations se multiplient. Les jeunes\n                                                                                HOMMAGE\nrevues nous apportent presque chaque mois\n                                                              Le temple enseveli divulgue par la bouche\nquelque imitation de l'antique qui semble                     Sépulcrale d'égoût bavant boue et rubis\nannoncer un retour à l'esprit classique, à la                 Abominablement quelque idole Anubis\npoésie harmonieuse et claire. Après les                       Tout le museau flambé comme un aboi farouche\nbrumes du Nord, les horizons lumineux de                      Ou que le gaz récent torde la mèche louche\nla Grèce ; c'est l'éternelle balançoire. C'est                Essuyeuse on le sait des opprobres subis\n                                                              Il allume hagard un immortel pubis\nainsi que nous trouvons dans la Revue du\n                                                              Dont le vol selon le réverbère découche\nNord ces beaux vers signés Henri Potez :                      Quel feuillage séché dans les cités sans soir\n                                                              Votif pourra bénir comme elle se rasseoir\n                     LA SOURCE\n                                                              Contre le marbre vainement de Baudelaire\n  Un sculpteur à la main habile, aimé des dieux,\n                                                              Au voile qui la ceint absente avec frissons\n  A fait d'un bloc de marbre un satyre joyeux.\n  Dionysos, ami des vignes, me protège.                       Celle son Ombre même un poison tutélaire\n  Je bois autant que lui. Je suis de son cortège.             Toujours à respirer si nous en périssons\n  Je partage les jeux des nymphes dans les bois,\n  A3 ais, au lieu de verser du vin comme autrefois,\n  Mon urne épanche à flots une claire fontaine.\n  Passant, suspends ton pas et retiens ton haleine ;          A RETENIR. — Dans la Revue des Deux-\n  Ne va pas éveiller l'Amour, l'enfant vermeil,           Mondes, M. R. de la Sizeranne a publié une\n  Qu'enchaîne à mes côtés un paisible sommeil.            étude approfondie sur la peinture anglaise\n                      LE MERLE                            contemporaine. C'est un travail d'un haut\nPourquoi, beau merle noir, perché sur les yeuses,         intérêt, où se rencontrent les qualités les\nTroubler ces bois obscurs de tes notes joyeuses ?\n                                                          plus éminentes qu'on aime à trouver dans\nQuitte ce lieu lugubre, ami, viens te loger\nDans cette vigne dont le feuillage léger                  la critique. L'auteur parle de la peinture en\nFait trembler sur le sol des ombres incertaines.          connaisseur; il a de l'érudition et de la phi-\nQue ta chanson, pareille au bruit clair des fontaines,    losophie, et il mêle agréablement dans sa\nAvec l'odeur subtile et sauvage du thym,                  composition ordonnée avec clarté et mé-\nSe répande dans l'air limpide du matin.\n                                                          thode, les faits piquants, les considérations\nFuis la forêt : le gui des chênes empoisonne\nLes oiseaux : le raisin n'est funeste à personne;         générales, les anecdotes biographiques et\nIl se chauffe gaîment au soleil des hauteurs.             les aperçus techniques.\nViens donc : Dionysos aime les bons chanteurs.               Les débuts de l'école préraphaélite, ses\n                        EX-VOTO                           combats et ses victoires lui ont inspiré\nJe suis la flûte au chant mélancolique et doux.           quelques réflexions que nous avons lues\nUn pâtre enfant me garde avec un soin jaloux.             avec d'autant plus d'intérêt que, faisant un\nAu pied de ta statue, Apollon, je repose,\nTrès lasse, car voici la vieillesse morose.               retour sur nous-mêmes, nous n'avons pu\nOr, j'imitais la voix limpide des oiseaux,                nous empêcher de les appliquer aux débuts\nLe bruit du vent léger qui berce les roseaux,             de la Jeune Belgique.\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                                        — 99 —\n\n     Lorsque la généralisation, dit M. de la\n« Sizeranne, règne en maîtresse dans une\n« académie, dans une école, cette école est          REVUE DES REVUES. Dans la Société nou­\n« perdue : il faut, par un procédé quel-          velle, Kropotkine, Élie Reclus et Malato\n   conque, délier le faisceau des règles,         font cortège à Hubert Krains, qui publie\n   briser les stéréotypes, jeter les moules,      un très beau conte extrait de son prochain\n« chasser les modèles qui prennent d'eux-         volume. On y annonce aussi la prochaine\n« mêmes la pose des Jupiters tonnants ou         apparition en librairie des Communions de\n  des Vénus sortant de l'onde et brouiller        G. Eekhoud.\n« toutes les lignes pompeuses qui n'expri-          Nous extrayons du Réveil ces quelques\n  ment aucune attitude définie mais un état      aphorismes signés P.-M. Olin :\n  de corps et d'esprit appliqué a tout un           « Il est très peu de gens à qui l'on puisse\n« ensemble d'idées et de sentiments, parce       « réellement croire un nom. Et il y a des\n« que en ce cas on enseigne l'habileté au        « gens nés écrasés. — Art : essayer de ren-\n  lieu d'enseigner l'étude et l'on conduit       te dre des impressions siennes dans un style\n  l'élevé au résultat sans qu'il ait vu par      « soi. » Exemple : Moi parler nègre et dire\n  quels moyens. Il faut qu'au moment où          vous fort drôle.\n  l'on va profiler de mémoire le bras de            R. de Souza s'occupe, dans le dernier\n« Tatius lançant son javelot, on s'arrête et     numéro du Mercure de France, du rôle de\n« on se demande si c'est là le geste le plus     l'e muet dans la poésie française. Après\n« personnel qu'on lui puisse donner et si        avoir énuméré pour répondre aux phoné-\n« vraiment l'on sait, comme David le savait,    tistes, les meilleures raisons qui doivent faire\n« ce que signifie cette périphrase pour oser    admettre l'e muet comme syllabe distincte,\n« l'employer. Non que l'art généralisateur       il donne cette conclusion inattendue :\n  soit à proscrire,— toutes les/ois que l'art\n                                                    « Ne conviendrait-il pas plutôt de garder\n  s'élève, il généralise, — mais parce qu'il\n                                                « aux e féminins leur valeur exacte, en ne\n« faut, pour aborder l'expression d'une idée\n                                                « leur donnant l'importance d'une syllabe\n« générale, savoir quelles sont les idées\n                                                « que suivant le scrupule de l'artiste?» Et\n« particulières qui lui ont donné naissance;\n                                                pour nous faire connaître le scrupule de\n« pour se permettre une ligne qui résume,\n                                                l'artiste, il propose un signe typographique.\n« savoir ce qu'elle résume, et une ligne qui\n                                                    C'est toujours, comme on voit, la même\n« ennoblit, connaître ce qu'elle ennoblit; en\n                                                confusion de la musique et de la poésie, de\n  un mot, pour parler le langage littéraire,\n                                                 l'accent oratoire et du nombre. La musique\n« pouvoir parler le langage courant. Les\n                                                du vers français est presque uniquement\n« académiciens de 1850 ne le pouvaient\n                                                basée sur le nombre, chose fixe, et non sur\n« plus. La généralisation des formes n'était\n                                                l'accent, variable selon chaque individu, et\n« plus pour eux la haute difficulté qu'on\n                                                d'ailleurs trop peu sensible. Il y a une con-\n« peut aborder quand on a surmonté toutes\n                                                vention établie ; il faut bien l'observer sous\n« les autres, mais une collection de recettes\n                                                peine de faire du français le langage parlé\n« héréditaires, de formules magiques, qu'on\n                                                jadis sur la tour de Babel.\n« se transmet sans les analyser et où l'on\n« se tient sans savoir ce qu'il y a dedans. »       La Nouvelle Revue, où M. Maeterlinck,\n                                                séduit par M me Adam, publia dernièrement\n                                                quelques notes sur Novalis, achève la publi-\n                                                cation du Petit Eyolf d'Ibsen et de Jéru­\n                                                salem de Loti. Dans la Revue des Deux-\n  Nous saluons avec plaisir la naissance        Mondes, R. de la Sizeranne termine sa très\nd'une jeune revue d'art et de littérature :     intéressante mais incomplète étude sur la\nL'Art Jeune. Au sommaire du premier             peinture anglaise contemporaine et dans la\nnuméro les noms de MM. Emile Verhaeren,         Revue bleue M. J. Levallois, publie sous le\nHenri Vande Putte, André Ruyters, A.Stas-       litre de Souvenirs       littéraires quelques\nsart, A. Levêque.                               feuillets de son carnet de pion sur lequel il\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": "                                        —       100   —\n\n\na noté méticuleusement quelques excentri-             B U L L E T I N BIBLIOGRAPHIQUE :\n\ncités de Ch. Baudelaire.                             Charnacé. — R. Wagner jugé par un\n   La Revue blanche continue à l'être et la       Allemand.\nPlume s'obstine à publier des vers de                Bordeaux. — La Vie et l'Art. Ibsen, Loti,\n P. Verlaine. Signalons encore les critiques      Hérédia, etc.\nbienveillantes d'Eug. Gilbert dans la Revue          B. Lazare. — Figures contemporaines.\ngénérale, ainsi qu'un article de M. Butcler:         Rosenthal. — Les Destinées de l'art so­\n« Ce que nous devons à la Grèce, » paru           cial, d'après Proudhon.\ndans la Revue de Belgique; sans omettre              T. de Wyzevva. — Chez les Allemands\n1'Hermitage.                                      L'art et les mœurs.\n   Souhaitons, en terminant, une amicale             P. Loti. — Le Désert.\nbienvenue à nos nouveaux confrères : Pages           A. Retté. — L'archipel en fleurs; vers.\nd'art et de science, au sommaire desquelles         J.-H. Rosny. — Renouveau ; roman.\nfigure le nom de notre collaborateur Mau-            F. Coppée.— Pour la Couronne; drame.\nrice Cartuyvels, aux Essais de Jeunes de             Ed. Rod. —Les Roches blanches ; roman.\nToulouse et à l'Art Jeune de MM. Ruijters            G. Ferrero. — Les Lois psychologiques\net Vande Putte, qui annonce ainsi le pro-         du Symbolisme. Alcan, éd.\nchain livre de M. de Régnier : « Le livre de        Edm. Picard. — Imogene.\n« H. de Régnier qui doit paraître sous peu,          H. Maubel.— Ames de couleur.\n« comprendra trois parties. La première et           Em.Verhaeren. — LesVillages illusoires.\n« la dernière seront traitées en l'alexandrin       Gust. Kahn — Domaine de Fée; édition\n« d'Hugo. »                                       de la Société nouvelle.\n   Pour ne pas faire de jaloux, citons bien         A paraître prochainement chez l'éditeur\nvite cette boutade de M. Dwelshauvers dans        Lacomblez :\nla Revue pédagogique : « Il y a dans tout           M. Maeterlinck. — Novalis.\ncela (l'art de Virgile) une communion si            Edm. Picard. — Comment on devient\ncomplète avec la nature ambiante, et l'on         socialiste.\npense à un grand poète contemporain,\nVielé-Griffin, qui a, lui aussi, dans un en-\nsemble différent totalement, une note cepen-\ndant virgilienne. »\n\n\n\n  Notre prochaine critique littéraire, signée\nValère Gille, sera consacrée aux Poètes :\nJ. de Tallenay, A. Boschot. A. Magre,\nYves Berthou, etc., etc.\n\n                   ->'<-\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "           P a u l LACOMBLEZ\n   ÉDITEUR           D ELA            JEUNE        BELGIQUE\n                   31, rue des Paroissiens, 31\n                            BRUXELLES\n\n\n\n        POUR PARAITRE LE 15 FÉVRIER\n                        Max ELSKAMP\n\n\nEN SYMBOLE VERS L'APOSTOLAT\n                Un volume in-8° grand médian.\n                          IL SERA T I R É :\n  2 exemplaires sur papier de Chine, à                 fr. 15 »\n  5       id.       id.         Japon, à                     10 »\n200       id.       id.         Hollande Van Gelder, à .      3 50\n       Ornementation à la couverture par HENRY VAN DE VELDE.\n                T O U S NUMÉROTÉS A LA PRESSE\n\n\n\n                   A D O L P H E BOSCHOT\n\nRÊVES                             BLANCS\n                             (POÈMES)\n    Un volume in-16 raisin, simili-japon. Prix : 4 francs.\n               Quelques exemplaires de luxe numérotés\nSur hollande royal Van Gelder, à                        fr.   8»\nSur japon de Tokio, à                         15               »\n\n\n             POUR PARAITRE FIN FÉVRIER\n                       Hubert KRAINS\n\n Histoires lunatiques\n               Un volume in-16. Prix : 3 francs.\n\n\n  On trouvera dès les premiers jours de février à la librairie\n                       P A U L LACOMBLEZ\n\n\nMES C O M M U N I O N S         par\n\n                  Georges E E K H O U D\nUn volume in-18. Prix: 5 francs. Sur papier de Hollande, 20 francs.\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": "        Paul LACOMBLEZ, éditeur\n              31, RUE DES PAROISSIENS, BRUXELLES\nBaudoux(F.). Rythmes vieux, gris et               Jenart (Aug.). Le Barbare          2         »\n   roses                               fr. 2 » Jeune Belgique (Le Parnasse de la). . 7 50\nBrabant (V.). Notes de voyage . . .         1 » Journal d'une ignorante : Sur les Golfes 1 50\nBloy(Léon). Le Pal (4 num.), très rare. 4 » Justus Severus Africus                          1 »\n    Les 3 premiers numéros ensemble 1 » Kahn (Gustave). Chansons d'amant. . 3 50\nBoschot (A. Faunesses et bacchantes. 1 50              —       Les Palais nomades • . 3 50\n              Matin d'automne . . .         1 50 Lacomblez (Paul). Jeunes filles . . .      2 »\nBosiers E.). Harald-Roi                     2 »        —       Loth et ses filles . . .     2 »\nCarnet de chasse illustré                  15 » Landoy (Eug.). Evocations                   3 50\nChainaye (H.). L'Ame des choses . . 3 »                 —      Maître Martin . . . . 0 50\nCourouble (L.). Contes et souvenirs. . 3 50 Lautréamont (comte de). Les Chants de\nCudell (Ch ). Printemps sombre. . . 2 »              Maldoror                               3 50\nDaCosta(G.) Grammaire en portefeuille 0 50 Lemonnier ,C.) Paroles pour Georges\nDaxhelet (A ) Pages de tendresse vague 3 50                    Eekhoud                      0 50\n      —       Nouvelles de Wallonie . 3 50             —       Discours d'inauguration\nDe Coster (Ch.). La Légende d'Ulen-                  du monument Ch. De Coster, avec\n          spiegel                           5 \"      extraits d'« Ulenspiegel » et por-\n      —        Légendes flamandes . . 3 50           trait de Ch. De Coster . . . . 0 50\n                  (Voir Lemonnier.)                Maeterlinck (Maurice). Les Aveugles\nDelattre (Louis). Contes de mon village 3 50                   (L'Intruse, Les Aveugles) 3 »\n      —      Les Miroirs de jeunesse . 3 50             —      La Princesse Maleine. . 3 50\nDelville (J.). Les Horizons hantés . . 3 50             —      Serres chaudes . . . .       3 »\nDe Haulleville (baron P.). En vacances. 3 50            —       L'Ornement des noces spi-\n      —      Portraits et silhouettes, 2V. 7 »                    rituelles                 4 »\n      —      J.-M.-J. Bodson. L'Apos-                   —      Les Sept Princesses . . 2 »\n                talat chez les Civilisés. 4 »           —       Pelléas et Mélisande . . 3 50\nDemolder (E.) Contes d'Yperdamme . 3 »                            (Voir Emerson.) ,\n      —         Impressions d'Art.          3 » Mallarmé. Villiers de l'Isle-Adam . . 3 »\n      —        James Ensor . . . .          3 » Maubel (Henry). Miette                      2 50\nDe Mallessan. Petite Cousine, comédie. 2 »              — Etude de jeune fille . . 3 50\nDe Régnier. Le Bosquet de Psyché . 2 »                  —       Quelqu'un d'aujourd'hui. 3 50\nDe Tallenay (J.). L'Invisible . . . . 3 50 Picard (E.). El Moghreb al Aksa . . 4 »\nDesombiaux (M.) Vers de l'espoir . . 2 »                —       Scènes de la vie judiciaire 4 »\nDestrée (Jules). Journal des Destrée . 1 »              —       Vie simple                  3 »\nDulac (Paul). Vingt-cinq sonnets . . 1 50               —       Imogène, 1 vol. format\nDupont (A.). L'Envol des rêves . . .        2 »                   eucologe                  4 »\nEekhoud (Georges) Nouvelles Kermesses 3 50              —       Comment on devient so-\n       —       La Nouvelle Carthage. . 4 »                        cialiste                  2 50\n       —       Les Fusillés de Malines . 3 50           —         Id. (édition populaire) 0 75\n       —       Au siècle de Shakespeare. 3 » Pierron (Sander). Pages de Charité . 3 50\n       —       Kees Doorik                  3 50 Philoputor Libres propos d'un belge.\n       —       Kermesses                     5 » Pléiade (La). Première année (1889) . 3 »\n Elskamp (Max). Dominical . . . .            2 » Poe (Edgar). Poésies complètes. . . 2 »\n       —       Salutations, dont d'angé-           Rodenbach Le Foyer et les champs . 1 »\n    liques                                   3 50 Rommelaere J.). Ma semaine, 1892-93. 2 »\n Emerson Sept Essais, avec préface de                   —       Ma semaine, 1894 . . .       2 »\n    Maeterlinck                              3 50 Severin (Fernand). Le Lys                  2 »\nGarnir (Georges). Les Charneux. . . 3 50                   —          Le Don d'enfance . 2 »\n       —       Contes à Marjolaine        . 3 50 Sigogne E.). Contes merveilleux . . 3 »\n Gilkin (Iwan). Stances dorées               1 » Sluyts(Ch.). L Appel des voix . . .         2 »\n Gille(Valère) LeChâteau desmerveilles 2 »              —       Notes d'être                 3 »\n Giraud (Albert!. Hors du siècle . . . 3 50 Tordeus (J.). Manuel de prononciation 2 »\n       —       Hors du siècle. II : Sous           Van Doorslaer (H.). Sur l'Escaut. . . 3 50\n                  la Couronne. Devant le           Van Lerberghe (Ch.). Les Flaireurs. . 1 »\n                  Sphynx                     3 00 Verhaeren (E.;. Les Apparus dans mes\n       —       Pierrot lunaire . . . .       2 «                   chemins                   2 »\n       —       Pierrot Narcisse . . .        2 »        —       Les Moines                   3 »\n       —       Dernières Fêtes. . . .        2 » Villiers de l'Isle-Adam. Premières Poé-\n       —       Le Scribe                     1 »                   sies                      3 50\n Hannon (Théo). Noêls fin de siècle . . 3 «                      Morgane                     5 »\n       —       Au pays de Manneken-Pis 4 » Waller (Max). La Flûte à Siebel. .                3 50\n Hanneuse (O ). La Reine Aléna. . (souscrit).            —       Daisy                       3 »\n       —       Sorella                       2 50 X. Y. Religion et progrès . . . (épuisé)\n Itiberë da Cunha (J.). Préludes . . fr. 3 »\n\n                            E N             V E N T E\n                                    E m o n d PICARD\n\n                I M O G È N E\n       U N ' V O L U M E FORMAT DES EUCOLOGES. PRIX : 4 FRANCS.\n                     Bruxelles. — Imprimerie Ve Monnom, 32, rue de l'Industrie\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "numero_verifie": true, "mois_verifie": true, "date_tri": "1895-01-01", "preuve": "Janvier 1895, numéro triple 1, couvertures PDF 14-15 ; aucun jour imprimé."}}