{"numero_id": "ulb-lutte-1900-02-n2", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "articles": [{"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-001", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "La Lutte", "ancre_debut": "TO M E 1er C in q u iè m e A n n é e de la F é v r ie r 1900", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 74, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 35, "fin_caractere_exclue": 1008, "texte": "TO M E 1er\nC in q u iè m e A n n é e              de la                   F é v r ie r   1900\n                               Série Nouvelle\n\n\n\n\n                LALUTTERevu e         m e n s u e lle\n\n                               F o n d é e en   1895\n\n\n\n\n            O N T C O LLAB O R É A CE N U M ÉR O :\n\n       M M . V ic t o r       de   B rabandère, N oël C harron ,\n    E rn st     D e l t e n r e , A l p h o n s e G e r m a in , I v a n G il ­\n    son ,   G eorges          Le    Cardonnel,          H enri     M azel,\n    P a u l M u s sc h e , A r m a n d P r a v ie l , G e o r g e s R a ­\n     m aekers,     F e r n a n d S é v e r in .\n\n\n\n\n                                   B e lg iq u e\n\n\n             5 francs par an | 1 franc le numéro\n\n                         A ille u r s le port en sus.\n\n\n\n\n                            A D M IN IST R A T IO N\n\n                    80, R u e       d e l ’E r m it a g e ,   80\n\n                               BRUXELLES\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-002", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "La Lutte", "ancre_debut": "S o m m a ir e 5e Année", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 75, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 24, "fin_caractere_exclue": 1818, "texte": "S o m m a ir e\n5e Année — Février 1900. — Tome 1er de la Série Nouvelle\n\n   I E TH N O LO G IE :\n      A r m a n d P r a v ie l :\n                            Finis Latinorum.\n  II LES É C R IV A IN S N O U V E A U X :\n      G eorges R am aekers :\n                            E M IL E V E R H A E R E N .\n                            1re Partie : « L ’Homme du Nord. »\n                            (monographie.)\n III FLO RILÈ G E M ENSUEL :\n      F e r n a n d S é v e r in :\n                            Carissismæ. — L'Inéfable Regret.\n                            (poésies.)\n      I v a n G il o n :\n                           Conte barbare, (feuilleton d e la revue.)\n      P a u l M u ssch e :\n                            L e Voyageur     — Devant       le soir.\n                            (poèmes.)\n IV LES LE TTR E S A N G LA ISE S :\n      H en ri M azel :\n                            JH O N RU SK IN . (notice)\n  V LES LE TTR E S CANAD IEN NES :\n      A l p h o n s e G e r m a in :\n                            L e Roman chrétien.\n V I LE T H É Â T R E :\n      V ic t o r   de   B rabandère :\n                     Thèses boiteuses.\nV II L A CR ITIQ U E :\n       G eorges R am aekers :\n                            D eu x romans bruxellois.\nV III LA M U SIQ U E :\n      E rn st D elten re :\n                       K E R M IS Fragment tiré des « Schet­\n                       sen uit het dietsche leven ». Paroles\n                       d e J u l i a v a n R e e t h . (Supplément\n                       musical. )\n IX L ’A C T U A L IT É :\n      G eorges      le     Cardonnel:\n                            Revue du Mois.\n      N oël C harron :\n                            Un peu de psychologie, (les Revues.)\n      L a D ir e c tio n :\n                            Echos du monde littéraire.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-003", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 65, "page_fin": 70, "titre_corps": "Finis Latinorum", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Armand Praviel", "ancre_debut": "Finis L a t i n o r u m        — « B ysance ! Bysance ! T es thé", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 76, "page_imprimee": 65, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 1351, "texte": "Finis L a t i n o r u m\n\n\n\n\n   — « B ysance ! Bysance ! T es théologiens d is ­\ncutent sur le sexe des Anges, et tes jurisconsultes\nse pâment devant les controverses im possibles ! —\nT u ergotes, tu rêves, ta chantes, tu te com plais\naux com binaisons rares et délicieuses des rimes et\ndes arabesques ; gram m airiens, poètes, artistes,\ntous tes fils sont à la recherche des glorieuses\nin u tilité s... E t voici que M oham m ed I I est à tes\nportes. S i tu n 'y prends garde, c ’est dans un râle\nque va se term iner le poème.\n    « Bysance n ’a pas écouté ; les m osaïques à\nfond d ’or ont de larges taches de sang, et le cheval\ndu Sultan, le p oitrail éclaboussé de rouge, frappe\ndu sabot les dalles de Sainte-Sophie. C ’est la\nrevanche de Jérusalem .\n    « O vous tous, P euples vaincus, Peuples que\nl'on effraie du cri de décadence, songez à l ’H is ­\ntoire. — V oyez où vous mènent vos goûts et vos\np laisirs. I l faut infuser un sang nouveau dans vos\nveines. O ubliez vos travaux p uérils. Chassez les\nPoètes, ces endorm eurs de peup les; dégagez-vous\ndes rêves subtils et m ièvres; ne vous com plaisez\np lus à c u e illir les fleurs étranges de l ’A rt ; elles\npoussent sur la P utréfaction. Bafouez l ’E sp rit,\nglorifiez les M uscles. Chantez, avec l ’ivresse du\nplein air respiré à pleins poum ons, au grand soleil\n"}, {"page_pdf": 77, "page_imprimee": 66, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1812, "texte": "66             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\néclatant, l ’hym ne sacré à la F o rce , reine des\nN ations et protectrice du D ro it ! Courez à l ’en­\nclum e et à la charrue ! Croissez et m ultipliez-vous !\nTraversez les mers, soyez commerçants, trafiquants,\ncolons, explorateurs! O Athènes, im ite Carthage!\nL à est le salut ».\n\n\n    Carthage est morte. E lle é ta it rich e et puissante.\nCette cité de m archands eut son heure de gloire.\nE lle n ’ignora n i les triom phes m ilitaires, n i les\nfêtes luxueuses. Ses vaisseaux sillo n n aient les\nmers, et dans ses greniers et ses coffres s’entassait\nla richesse du M onde. L e s R ép ub liq ue s l ’enviaient,\net le mot de Caton était l ’écho des jalousies u n i­\nverselles. — Carthage est morte, et rien d ’elle n ’a\nsurvécu.\n    Athènes est morte au ssi... M ais les ruines\nm erveilleuses qui synthétisèrent le R êve d ’art de\nl ’A ntiquité se dressent glorieusem ent su r le ciel\nbleu ; m ais l ’âme des Poètes flotte toujours au-\ndessus de la V ille A vec respect, les artistes de\ntous les siècles se sont tournés vers la Cité sainte\net leu r geste lu i a tendu des lauriers. L a Grèce,\npetit Royaum e d ’O rient vain cu et sans ressources,\nreste im m ortellem ent sublim e. C ’est que, là, on\ns’est occupé d ’autre chose que de construire des\nvaisseaux ou d ’em piler du b u tin . L à , les peuples\nse sont élevés vers la suprême Beauté. E t tandis\nque, peu à peu, par la lente évolution des temps,\nles flottes faisaient naufrage et les armées étaient\nvaincues, les Poèm es dem euraient. Ils conser­\nvaient le souvenir des anciennes Epopées. G loire\ndes vers : parce que E sch yle a dressé comme\nu n m onum ental trophée sa tragédie des Perses, le\nmonde entier applaudit après trois m ille ans les\nhéros de M arathon, et un nim be de gloire ceint\n"}, {"page_pdf": 78, "page_imprimee": 67, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1783, "texte": "                    E t h n o l o g ie                 67\n\n\n\nles tempes des soldats de Salam ine, parce que\nSophocle, encore éphèbe, chanta l ’hym ne à leu r\nvaleur.\n\n\n     Des lois m ystérieuses président à l ’existence\n des races. V o u lo ir lutter contre elles serait folie.\n I l arrive u n instant où le crépuscule envahit\n l ’horizon des P euples. A in si sont passés les\n em pires d ’Asie; ainsi-après l ’ivresse des conquêtes,\n s’est obscurci le soleil de C h ailes-Q u in t ; ainsi\naprès le sursaut géant de l ’Epopée napoléonienne\ns ’en va définitivem ent la France.\n     N ations latines, vos claironnées glorieuses sont\n bien près de se taire. Ce ne seront ni les finesses\n diplom atiques, ni la colonisation, ni le foot-ball\nqui pourront v o u s sauver... O N ouvelles Athènes,\nn'im itez point les modernes Carthages ; elles p éri­\nront à leu r to u r... D es races neuves, ayant pour\nelles ce que vous ne pouvez p lu s vous donner, la\njeunesse du sang et de la force, fatalement vous\nsubmergeront.\n     E n face de ce p éril ne commettez point la faute\nsuprême d ’abandonner vos traditions sacrées. Ne\ntroquez point votre âme contre une âme étrangère.\nCe serait là le crim e irrém issible.\n     L e jo u r où vous auriez cédé à celte im pardon­\nnable folie, ce jo u r là, vraim ent sonnerait l ’heure\ndes pires décadences. Ce serait la descente sans\nfin, l ’engloutissement désespéré dans l’ignom inie et\ndans l ’o ub li. D u fond des tombes, vous m audirait\nl ’âme ancestrale, et la Justice infinie paierait au\nvéritable p rix votre absurde trahison. A u lieu de\nrester au-dessus des luttes quotidiennes, de garder\npour vous la part sublim e, le royaum e im m atériel,\nvous descendriez dans l ’arène : et, incapables de\nvous défendre, ignorant même l ’usage des armes\n"}, {"page_pdf": 79, "page_imprimee": 68, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1905, "texte": "68             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\nd ’occasion que vous auriez prises, ayant stupide­\nment abandonné tout ce q ui faisait votre force,\nvous seriez entrainées par l ’irrésistible m ouvem ent\n des âges. E t, comble de misère, vous auriez mis\n le doute dans l ’âme des vainqueurs : ceux-ci, à\nleur tour, souffletteraient du plat de leurs épées\nvos anciennes idoles. Ils riraient à le u r tour de\nces dieux que vous leu r auriez appris à blasphé­\nm er ; rien ne resterait du Passé sacré. Toute\nl ’œuvre des A ïe u x dem eurerait par votre faute à\njam ais inutile. L e s mers latines dans le silence\néternel chanteraient seules, comme un perpétuel\nreproche aux R aces abêties, le chant funèbre de\nla Beauté morte, de la Beauté méconnue, de la\n Beauté reniée...\n                               *\n                              **\n     Q uand des N ations descendent vers l ’abîme,\nce n ’est pas l ’heure pour elles de m entir à leur\nhistoire. D ’ailleurs, pourquoi les L a tin s p ro cla ­\nm eraient-ils q u ’ils se sont trompés ? — L e u rs\n traditions leur valent dans le monde un triom phe\n incontesté.\n     — Fran ce, Ita lie , Espagne, un m erveilleux\nsouffle d ’A rt vous émeut de nouveau. V o us oubliez\nvos défaites, le sang et les mots de Sedan, d’Adoua,\nde Santiago, au chant de vos poètes, à la victoire\n de vos artistes. Après quelques années d ’essais et\nde tâtonnements, le monde entier se tourne vers\n vos conceptions fam ilières de la Beauté.\n     Q u ’im portent la ruin e et la mort ! I l est quelque\n chose de p lus haut que de conquérir le monde :\n c ’est de l ’éclairer, de le c ivilise r, de l ’élever vers\nl ’Id éal. B ienh eureux D ante exilé, bienheureux le\n  Tasse en prison, car l ’E s p rit vivait en eux.\n     — L e s Barbares arrivent. Rom e s’écroule. L a\nrace abâtardie des A ugustules ne peut p lu s tenir\nle glaive. D e toutes parts le sang coule et rougit\n"}, {"page_pdf": 80, "page_imprimee": 69, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1894, "texte": "                     E t h n o l o g ie              69\n\n\n\nles pavés. D ’âcres buées flottent sur les v ille s...\nEst-ce l'heure de désespérer ? Est-ce l ’heure de\nl ’avilissem ent et de la honte ?\n    H osanna !... V o ic i des Saints et des M artyrs !\n Geneviève prie : A ttila s ’éloigne. L es hordes\nguerrières étonnées s’arrêtent devant les cro ix et\nles étoles, ju sq u ’au jo u r où le fier Sicam bre se\ncourbera sous la m ain de l ’Evêque, et s ’extasiera\naux chants liturgiques.\n    Oh ! ne vous effrayez point des cham ps en\nfriche, des flottes dispersées, des phalanges en\ndéroute, des usines dépeuplées, si vous savez\nprier, si vous savez aim er ! — Votre race s’af­\nfaiblit, dites-vous? E lle cède à l ’effort du nombre;\ninhabile au commerce et à la guerre, ses ressources\ndim inuent chaque jo u r : ne prononcez p o int pour\ncela le mot de décadence : la véritable grandeur\nd ’une nation, comme celle d ’un in d iv id u , est sa\ngrandeur intellectuelle et morale.\n    V o u s cherchez à guérir le corps. V o u s parlez\nde gym nastique, d ’exercices, de nouveaux p ro ­\ngrammes universitaires... D érisio n ? L e m al dont\nsouffrent les nations latines est u n mal m oral. A vant\nla Force, doit se placer la Chasteté. Q u ’elles son­\ngent avant tout à se p urifier, à s’élever, â se rendre\nm eilleures. S i par une loi bizarre, par une loi\ndont nous ignorons l ’existence, le salut peut leu r\nêtre rendu, il ne leur viendra que par là, p ar la\nRoute de la F o i et de l ’Id éal. Ce n ’est q u ’avec\nl ’Am e chaste et blanche que le C orps peut se\nguérir. — E t quand même ce salut m atériel ne\nleur adviendrait pas, — et c’est mon opinion\ntristement coroborée par les faits, — quand même\ndes races nouvelles viendraient à tout jam ais\nles rayer du globe, elles auront mérité du m oins\ncette gloire incom parable: laisser aux envahisseurs\n triom phants une croyance et u n exemple.\n"}, {"page_pdf": 81, "page_imprimee": 70, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1099, "texte": "70            L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n    Ce furent des esclaves venus de Grèce qui ap ­\n prirent aux R o m ains le culte de la Beauté. V irg ile\nfut formé par H om ère, et H o race n ’ignora point\nA nacréon. L ’honneur des vain cus fut d ’instruire\n les V ainqueurs.\n    Ce furent les Rhéteurs de Bysance, chassés par\nle sabre, qui vinrent apporter à l ’O ccident violent\net rude la chanson d ivin e de l ’A ntiquité, et l ’in ­\ncendie de la Cité livrée au p illage devint l'aurore\nde la Renaissance.\n    — De même, vous, L a tin s, mes frères, fidèles\naux préceptes de nos ancêtres, vous m ourrez en\nlaissant un m agnifique exemple. V o us aurez rem ­\nporté l ’im m atérielle victoire qui a fait de Rom e\ndécouronnée la capitale du Monde. Comme aux\ntemps lontains des invasions barbares, vous aurez\nfait pousser sur le fum ier des siècles les lys h iéra­\ntiques des Vierges, et les roses sanglantes des\nM artyrs, — et se sera vous, vain cus et m ourants,\nque les générations futures verront dans une apo­\nthéose.\n                                        A rm and      P r a v ie l\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-004", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 71, "page_fin": 83, "titre_corps": "Émile Verhaeren", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "E m ile V e r h a e r en                                      I. L ’H o m m e   du   N ord.      Comme le", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 82, "page_imprimee": 71, "debut_caractere": 52, "fin_caractere_exclue": 1727, "texte": "E m ile V e r h a e r en\n\n\n\n\n                                 I. L ’H o m m e   du   N ord.\n\n\n   Comme le nom de Maurice Maeterlinck, le nom d’Emile\nVerhaeren accuse l’origine flamande du plus grand, du plus\npuissant, du plus fécond des Poètes de Belgique, de l’un\ndes Maîtres de ce temps. Si des circonstances communes à\nla plupart des habitants de Flandre lui firent adopter la\nlangue française pour traduire les émois forcenés de son\nàme, à travers toute son œuvre Verhaeren atteste, par\nl’originalité et la vigueur de son style, par la sonorité brutale\nde ses rythmes, par son sens très développé des couleurs,\ndes proportions et de la masse, par la profondeur outrancière\nde ses sensations, par la virulence enfin de ses sentiments,\nqu’il se veut avant tout Flamand et qu’il est bien, en vérité,\nlePoètedu Nord. Ainsi qu’il fallait s’y attendre, ce Flamand,\nce Poète du Nord a façonné le doux parler de France à son\nimage et à sa ressemblance ; c’est-à-dire à l’image et la\nressemblance de l’Ame flamande, violente et robuste. Il\nsemble à qui sait voir que tel soit aujourd’hui le destin de\nla Flandre : infuser une sève nouvelle à la flore littéraire du\nPays de France.\n     Verhaeren, Maeterlinck, Lemonnier, Van Leerberghe,\nEckhoud, Elskamp, Giraud, Gilkin, Demolder, parmi les\naînés ; V irrès, Pierron, Marlow, Paul Mussche, Daniel\n Coppieters, parmi les plus jeunes (sans compter tous ceux\n qui se révéleront demain), autant d’écrivains flamands ou\nbrabançons, qui viennent tour à tour doter la langue fran­\n çaise des qualités linguistiques du Nord.\n   Parmi ces qualités se distinguent surtout : une plantu­\n reuse robustesse, une coloration ardente (ou toute en\n"}, {"page_pdf": 83, "page_imprimee": 72, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2639, "texte": "72               L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\ngrisaille , des rythmes fragmentés aux sonorités fortes.\n   C'est ainsi que s’opère et que s’opérera la vraie revanche\nlinguistique de la Flandre sur cette langue française que\ndepuis tant de siècles son peuple s’est vu imposer de par\nla volonté de ses dominateurs. Et cette pacifique revanche\nsera, — tel est du moins mon confiant espoir — toute à la\ngloire de la France et de sa langue rénovée. Je ne sais s’il se\ntrouvé parmi mes lecteurs des adeptes du pessimisme qui\nvont partout prophétisant à brève échéance la ruine du génie\nfrançais et parlent, — avec, dans la voix, un sourd gronde­\nment de colère, — de l’invasion des Normands, des Barba­\nres ? J ’estime, quant à moi, que, loin de se lamenter, le\nFrançais devrait plutôt se réjouir à voir les écrivains d’une\nautre race, mais élevés en français comme lui, enrichira\nprésent cet idiome de richesses linguistiques, qui jusqu’ici\nsemblaient l’exclusif apanage des peuples du Septentrion.\n   A qui m’objecterait : « Admettre semblable intrusion,\nsous le spécieux prétexte de rénovation linguistique, mais ne\nserait-ce pas méconnaître, du coup, ce qu’il y a d’absolu,\nd’intangible dans le parler d’une race : Son génie ? » — je\nrépondrais : qu’à part quelques regrettables flandricismes,\nd’ailleurs chez la plupart réfléchis et voulus, les écrivains\nflamands et particulièrement Verhaeren n'ont rien changé\nà la langue française elle-même, mais qu’à la vérité, toute\nl’originalié de leur style leur vient de ce besoin de force\nverbale, qui torture ces hommes du Nord et les porta d’in­\nstinct à découvrir dans une langue apparemment aussi douce\nque la française, les mots les plus vibrants, afin de combiner\nà l’aide de ces mots des assemblages de syllabes plus fermes\net plus rudes, plus proches à vrai dire des idiomes du\nNord. En somme le rôle des écrivains flamands d’expression\nfrançaise se borne et doit se borner à mettre en relief, en\npleine lumière, par une investigation instinctive les réson­\nnances insoupçonnés, les ressources de force et de vibrance\nque possède la langue de F'rance à l’insu des aborigènes.\nBref ils ont découvert un trésor oublié dans le Parc du\nvoisin. Et voici que le voisin au lieu de les remercier, au\nlieu de se féliciter d’ une aussi précieuse trouvaille, se\nlamente, jette les hauts cris, repousse le trésor avec indi­\ngnation et donne ordre à ses jardiniers d’expulser ceux qui\nl’ont trouvé, comme l’on fait jeter dehors les maraudeurs\net les intrus !\n   Heureusement (pour le voisin) les jardiniers de son Parc\nlittéraire ont mieux compris que lui toute la valeur du\ntrésor nouveau.\n"}, {"page_pdf": 84, "page_imprimee": 73, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2424, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o u v e a u x       73\n\n\n\n    Aussi ont-ils rendu ample justice à ceux là qui l'ont\n  découvert et l’on sait en quelle haute et fraternelle estime\n les écrivains de France tiennent les écrivains de Flandre.\n    Au premier rang de ces derniers il faut placer Emile\n Verhaeren\n    Je ne crois pas m’aventurer en affirmant qu’il est, entre\n tous les Poètes, celui qui a le mieux donné, et le plus puis­\n samment, la caractéristique flamande à son œuvre. Il\n suffit d’ouvrir au hasard l’un des seize volumes dont se\n compose cette œuvre, pour se convaincre aussitôt que le\n rythmeur y est essentiellement flamand, et qu’il a enrichi\n le vers français de vibrances plus mâles, qui éclatent avec\n fracas, comme les cuivres des batailles, ou qui hurlent\n comme la houle, un soir d’orage et d’ouragan ; et qu’il l’a\n enrichi en outre d’assonnances et de cadences, par lesquelles\n nous fut révélé en même temps que sa profonde con­\n naissance de la langue française, son sens flamand de\n l’harmonie.\n   Les langues germaniques semblaient posséder elles seules\nles mots imitant le son de ce qu’ils représentent.\n    De là le rôle si important qu’occupe l’onomatopée dans\nles prosodies du Nord.\n    Verhaeren nous a montré comment, avec un tempéra­\nment et un talent comme le sien, il était possible d’obtenir,\nmême en français, et sans rien ôter pour cela à la correction\ndu langage, de surprenants effets d’harmonie imitiative.\n    Témoin le poème intitulé le Vent, paru dans les Villages\nillusoires. Je cite cet exemple entre cent par ce que je\nle trouve péremptoire entre tous.\n    Mais ce n’est pas seulement par l’originalité de la langue\net du rythme que Verhaeren s’avère le Flamand, le Poète\ndu Nord. Il l’est encore par son sens très développé d e la\ncouleur et de la masse.\n    Héritiers de l’extraordinaire don de coloris, qui n'a cessé\nde rendre illustre la race flamande depuis les jours de Jan\nVan Eyck, les écrivains de la Flandre actuelle et particu­\nlièrement Verhaeren et Demolder, ont su retrouver semble-\nt-il, dans les mots du français moderne le secret des\ncolorations ardentes ou mystérieuses des vieux maîtres\nflamands et hollandais, et Verhaeren, en ses poèmes, ac­\ncouplera souventes fois « l’ébène » et « l’or », tout comme\nRuysdael ou Rembrandt accouplaient l’ombre et la lumière,\nen leurs toiles prestigieuses.\n  Verhaeren et Demolder parviennent à nous traduire à\n"}, {"page_pdf": 85, "page_imprimee": 74, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2482, "texte": "74               L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0 .\n\n\n\n l’aide des mots français leurs sensations de coloristes,\n aussi intensément qu’ils les ont ressenties ; c’est pourquoi\n les paysages et les épisodes qu’ils nous décrivent éblouis­\n sent notre cerveau comme une fête de couleurs éblouirait\n réellement nos yeux, et apparaissent au lecteur tels que les\n voyaient l’imagination de ces auteurs dans l’instant qu’ils\n les ont décrits.\n    Au contraire des peintres du Midi, qui saisisent avant\n tout les contours des objets à cause d’un effet d’optique,\n produit par l'éclat du soleil, les peintres du N ord, par un\n effet d’optique inverse, embrassent dès le premier coup\n d’œil, la masse et non la ligne, l’harmonie de l’ensemble et\n non les joliesses du détail.\n    Pour les premiers ce sont les contours qui font se\n détailler les objets et les plans, pour les seconds c’est au\n moyen de la diversité des couleurs que leur œil parvient\n  dès l’abord à délimiter les surfaces et à distinguer les objets\n les uns des autres.\n    Comparez Rubens à Botticelli, Rogier Van der Weyden\n à Filippo Lippi, et ceci sera, par cet examen, confirmé je\n crois, à surabondance.\n    Le grand Poète qui possède à un si haut degré, les quali­\n tés picturales de ces peintres de Flandre, procède aussi\n de leur façon de voir. Il a comme eux le coup d’œil\n panoramique, il voit l’ensemble.\n    Dans l’œuvre déjà très vaste de Verhaeren les descrip­\ntions abondent où se révèlent à la fois ses qualités picturales\net plastiques. Coloriste par atavisme et par instinct, V er­\n haeren, le Flamand, a su peindre avec une égale maîtrise les\n chaudes carnations des filles de la Flandre et les gestes\n chrétiens des moines héroïques, synthétisant ainsi, plastique­\n ment, en ses poèmes les deux aspects moraux de la terre\nnatale : sa fougue sensuelle et sa ferveur mystique. Emile\nVerhaeren est à la fois l’auteur des Flamandes et des\n Moines. C’est même par ces deux livres-là qu’il a débuté\ndans les lettres et cette constatation m’est apparue digne de\nremarque.\n    Le Poète s’y révèle déjà I’ E v o c a t e u r t r a g i q u e nu\nG r a n d i o s e . Notre esprit en les lisant se reporte aux gran­\ndes époques du passé, au Moyen Age et à la Renaissance.\n   Telles que ses vers nous les décrivent, « chairs opulentes\net seins debout », les filles de la Flandre, sont bien les\ndescendantes de ces flamandes dont Rubens et avec lui\nl’école d’Anvers, ont répandu le type aux quatre coins du\nmonde.\n"}, {"page_pdf": 86, "page_imprimee": 75, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2315, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o u v e a u x        75\n\n\n\n  Mais combien vous êtes plus nobles, plus dignes d’être\ncélébrés par les vers de ce grand Poète, o ! vous, moines\napostoliques,\n     Chandeliers d’or, flambeaux de foi, porteurs de feu\n     Astres versant le jour aux siècles catholiques,\n     Constructeurs éblouis de la maison de Dieu !\n   Le Verhaeren des Flamandes est un poète réaliste, au\npoint qu’il ne répugne même pas quelquefois aux grossières\ncrudités verbales. Il convient toutefois de rendre avec em­\npressement cette justice au Poète, que jamais, au grand\njamais, même en ses vers les plus brutaux, il n’est [descendu\naux bassesses du réalisme de Zola. Les saletés que ce der­\nnier profusionne systématiquement et comme à plaisir en\n son œuvre ont fait qu’à l’heure présente l’on ne comprend\nplus guère le mot réalisme, que dans son sens dévié et\npréjoratif de littérature triviale et de matérialisme nauséa­\nbond.\n   Pris dans son acception première et véritable, la qualifi­\ncation de « r é a l i s t e   », pourrait caractériser fort\nadéquatement, ce me semble, le genre de littérature auquel\nse ratachent non seulement Les Flamandes, mais aussi Les\nMoines.\n   En dépit de la divergence des sujets, on constate effecti­\nvement que dans les Moines comme dans les Flamandes les\npersonnages mis en scène, sont des êtres de chair et de\nsang, vivant et agissant dans la réalité. Que si les soirs y\nsont qualifiés « religieux » les horizons sur lesquels ils\ndescendent sont bien les horizons de la plaine de Flandre.\nQu’enfin, si l’on excepte un seul poème. « Vision » et l’apos­\ntrophe finale « A u x Moines », tout symbolisme est absent\nde ce livre.\n   Sans doute le Poète ne se contente-t-il pas de nous y\n décrire, selon leurs seuls aspects extérieurs, les moines et\nles paysages qui forment un décor pieux à leurs méditations\nchrétiennes ; son œil et son esprit pénètrent plus avant. Ils\njustifient et d’une façon plenière, leur attribut de «religieux»\nces soirs :\n    « où le site vêtu d’une p aix métallique\n    semble enfermer en lui, comme une basilique\n    la présente muette et nocturne de Dieu ».\n  Pareillement dans ses croquis de cloître, Verhaeren nous\ndécèle ses surprenantes qualités de peintre impressionniste.\nEnfin lorsqu'il burine isolément des moines, son burin ne\n"}, {"page_pdf": 87, "page_imprimee": 76, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2284, "texte": "76              L a L u t t e . — F é v r ie r   1900\n\n\nse borne pas à accuser les traits du visage, mais sous les\ntraits, les gestes et les coules, humbles et violentes, il nous\nportrait leurs âmes.\n  Voici d’abord le Moine épique :\n     On eût dit qu’il sortait d’un désert de sommeil,\n     Où face à face avec les gloires du soleil\n     Sur les pitons brûlés et les rochers austères\n     S’endort la majesté des lions solitaires.\n     Ce moine était géant, sauvage et solennel.\n     Son corps semblait bâti pour un œuvre éternel,\n     Son visage, planté de poils et de cheveux\n     Dardait tout l’infini par les trous de ses yeux.\n\n     Et là, ce moine noir, que vêt ce froc de deuil,\n     Construit dans sa pensée un monument d’orgueil.\n\n     Aussi vit-il, tel qu’un suspect, parmi scs frères,\n     Tombeau désert, vidé de vases cinéraires,\n     Damné sombre et fatal, que Satan ronge et mord,\n     Lépreux moral, chauffant contre sa peau la Mort,\n     Le cœur tortionné, durant des nuits entières,\n     La bouche morte aux chants sacrés, morte aux prières,\n     Le cerveau fatigué d’énormes tensions,\n     Les yeux brûlés, aux feux rouges des visions,\n     Le courage hésitant, malgré les clairvoyances\n     A rompre effrayamment le palin-chant des croyances,\n     Qui par le monde entier s’en vont, pressant l’essor,\n     Et dont Rome là-bas est le colombier d’or...\n    Tour à tour ainsi, passent devant nos yeux immobiles\n d’admiration : le moine doux, le moine sauvage, le moine\nféodal...\n    Entre la partie picturale et plastique de l’œuvre de V er­\n haeren, partie qui comprend : outre les Flamandes et les\n Moines, un Almanach poétique pour 1895, — (auxquels\n viendront s’ajouter bientôt quatre volumes de poèmes nou­\n veaux sur la Flandre) et la partie auto-psychologique de\n de son œuvre, (partie qui comprend: les Soirs, les Débâcles,\n les Flambeaux noirs et les Heures Claires, le contraste\n est complet.\n    Dans la première il a brossé des fresques grandioses, où\n revivent sous les ardeurs de ses pinceaux des êtres et des\n sites distants de lui-même. Dans la seconde, sans rien perdre\n bien entendu, de ses qualités descriptives, Verhaeren ne\n peint plus, il analyse et c’est son propre moi qu’il y choisit\n pour le sujet de ses poèmes. Sa prosodie elle aussi se\n"}, {"page_pdf": 88, "page_imprimee": 77, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2618, "texte": "                 L es É c r iv a in s N o u v e a u x         77\n\n\n\ntransforme. De parnassien qu’il était dans les Flamandes et\nles Moines le vers encore hésitant dans les Soirs, brise tout-\nà-coup dans les Débâcles, l’étau où l’entermait depuis trois\nsiècles le « Législateur du Parnasse ». Si donc le lecteur\naprès avoir fermé le livre des Moines, l’esprit encore tout\nentier sous l’impression de force et de sénérité qui plane\nau-dessus de cette œuvre, et l’oreille encore bercée par\nla gravité monotone du vers alexandrin, si donc le lecteur\npénétrait sans transition dans l’œuvre subséquente de\nVerhaeren, dans cette trilogie fantastique et funèbre que\nforment Les Soirs, Les Débâcles et Les Flambeaux Noirs,\nil s’estimerait fourvoyé, il s’ahurirait aux premières pages,\npuis se sentirait en proie peu à peu à un sentiment de ter­\nreur intime, pareil à celui que notre âme éprouve, quand,\nles yeux encore éblouis par la contemplation du couchant\nradieux nous pénétrons le soir, dans un antre inconnu,\ndont la profondeur ténébreuse s’ouvre comme une énorme\ngueulé, aux flancs déserts de la montagne.\n   Flamand par les cadences fortement martelées de ses\nrythmes, Flamand par l’opulence de son coloris, Flamand\ndans les sujets de ses deux premiers livres, l’un sensuel,\nl’autre mystique, Verhaeren s’affirme plus encore le Fla­\nmand, l’homme du Nord, dans la trilogie des Soirs, des\nDébâcles et des Flambeaux Noirs, par la surprenante inten­\nsité de son brio, par la profondeur des sentiments qui\nl’animent et par la violence outrée des sensations qu’il\néprouve.\n   Tandis que le bouillant Méridional rend ses sensations\n éphémères en s’extériorisant aussitôt qu’il les perçoit, par une\nintarissable cascatelle de paroles, et a bientôt fait de tout\n oublier, parcequ’il ne se donne pas le temps de réfléchir,\n vivant sa vie comme en un tourbillon perpétuel, le Flamand,\nlui, froidement, par calcul se renferme dans son mutisme ;\nil s’y cantonne et s’y replie longuement sur lui-même ; il y\nrumine ses sensations et, posément, méthodiquement, une\n à une, les analyse. Ephémère et papillotante, la façon de\n sentir de l’homme du Midi trouverait dans le feu follet un\n symbole adéquat ; celle de l’homme du Nord, grave, intime\n et profonde, se symboliserait par un taureau pensif. Mais\n lorsqu’il est question d’une sensibilité aussi fougueuse, aussi\n aiguë que celle d’un Verhaeren, le symbole aussitôt se\ntransforme. Ce n’est plus l’animal pesant et paresseux,\n mais le taureau ailé, le Chérubim au vol de flamme...\n    Est-ce à dire que le lyrisme d’Emile Verhaeren le rende\n étranger à toute méthode ? Nullement.\n"}, {"page_pdf": 89, "page_imprimee": 78, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2454, "texte": " 78                 L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n   Par des énumérations méthodiques, se révèle en maints\nendroits de ses poèmes le calme ardent avec lequel Ver ­\nhaeren élabore dans sa retraite de l’avenue des Saisons, ses\npoèmes hallucinés, ses nocturnes fantasmagories.\n   Or, dans Les Soirs, Les Débâcles et Les Flambeaux Noirs,\nVerhaeren s’est penché, comme au-dessus d’un gouffre,\nau-dessus de son àme.\n   Ainsi que l’auteur nous en avertit lui-même, par les\nsous-titres respectifs de ces trois volumes, s’évoqueront\ndans Les Soirs, « l e s D é c o r s l i m i n a i r e s » ; en Les Débâcles\ns’accusera la « D é f o r m a t i o n m o r a l e » dont les Flambeaux\nNoirs nous apparaîtront comme la « P r o j e c t i o n e x t é ­\nr ie u r e   ».\n   Ecrits par le Poète à la suite des Moines, les poèmes des\nSoirs sont encore presque tous descriptifs. Par là s’établit\nun lien entre la partie antérieure de l’œuvre de Verhaeren,\npartie essentiellement picturale et plastique et la seconde\npartie de son œuvre, partie auto-psychologique. Vécue\ndans le tumulte et le décor de Londres, la ville énorme où le\nbrouillard, par une illusion de recul, donne à tous les\nobjets des proportions factices et des aspects de Rêve, et\nsur laquelle s’étend un ciel pesant et morne, un ciel couleur\nd’ennui, cette trilogie fut écrite par le Poète, dans le temps\nque ses nerfs était surexcités par la fièvre paludéenne,\ndont le tourment atteint parfois ceux qui sont nés, comme\nVerhaeren, non loin des marais poldériens, près des rivages\nde l’Escaut.\n      Je veux marcher vers la Folie et ses soleils,\n      Ses blancs soleils de lune aux grands midis bizarres\n      Et ses lointains échos mordus de tintamarres\n      Et d’aboiements, là-bas, et pleins de chiens vermeils\n   Assistant en esprit aux cauchemars affreux aux désirs\ndélirants et féroces, qui hantaient et brisaient durant la\nmaladie l’âme du grand Poète, le lecteur s’exaspère lui-mème\nde l’excessif effort de tension cérébrale qu’a exigé de lui\nla compréhension de ces poèmes fantastiques, à travers\nlesquels hurle indiscontinûment le Vent strident de la\nDémence. Il faut s’empresser d’ajouter avec Maurice\nLeblond que « cette formidable tourmente a emporté les\nfleurs des rhétoriques dépérissantes » et qu’ « ici le plaisir\nlittéraire disparaît devant une joie supérieure ».\n   Bien que toute subjective et qu’elle soit l’expression\nd’un tempéramment très spécial, d’une âme aussi caracté­\n"}, {"page_pdf": 90, "page_imprimee": 79, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2259, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x         70\n\n\n\nrisée, aussi incomparable que celle de Verhaeren, cette\ntrilogie enfantée dans là lièvre se hausse à une signification\nplus large et plus haute : Elle est en vérité, bien moins\nl’étude poétique d’une nature d’exception, que le Poème\népique de la Névrose moderne.\n   Aussi n’est-ce pas par hasard, mais certes intentionnelle­\nment que l’auteur a placé lui-même en tète du premier\nvolume de la trilogie ces vers, où sont représentés\n« blafards et seuls, les malades hiératiques », dont il sera\nlui, le porte-parole et pour lesquels son œuvre à lui sera\ncomme un miroir où se refléteront leurs âmes.\n\n    Blafards et seuls les malades hiératiques\n    Pareils à de vieux loups mornes, fixen t la mort.\n    Ils ont mâché la vie et ses jou rs identiques\n    E t ses mois et ses ans et leur haine et leur sort\n    Et maintenant leur corps, cage d’os pour les fièvres\n    E t leurs ongles de bois heurtant leurs fronts ardents\n    E t leur hargne des y e u x et leur minceur de lèvres\n    E t comme un sable amer, toujours, entre les dents.\n    E t le regret les prend et le désir posthume\n    « D e s'en aller revivre en un monde nouveau,\n    Là-bas, en des lointains d'hystérie et de flamme »\n\n\n      « Sois ton tourment, sois ton pouvoir, sois ton effroi »\ns’écrie à son tour le Poète dans les Débâcles.\n   Et le Poète sera fidèle au commandement qu’à lui-mème\nil s’est ainsi jeté ; c’est pourquoi son âme volcanique nous\napparaîtra tantôt en éruption comme un cratère, tantôt\ns’emportant comme un cheval fou, tantôt se heurtant, ainsi\nque le bélier antique contre la paroi de son corps.\n\n    Quelqu'un m’avait prédit, qui tenait une épée\n    Et qui riait de mon orgeuil stérilisé :\n    Tu seras nul, et pour ton âme inoccupée\n    L'avenir ne sera qu'un regret du passé.\n    Ton corps, où s'est aigri le sang de purs ancêtres,\n    Fragile et lourd, se cassera dans chaque effort ;\n    Tu seras le fiévreux ployé, sur les fenêtres\n    D ’où l'on peut voir bondir la Vie et ses chars d’or,\n    Tes nerfs t’enlaceront de leurs fibres sans sèves\n    Tes nerfs ! — et tes ongles s'amolliront d'ennui,\n    Ton front, comme un tombeau, dominera tes rêves\n    Et sera ta frayeur, en des miroirs, la nuit.\n"}, {"page_pdf": 91, "page_imprimee": 80, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "80              L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n  Pour traduire avec autant de vérité dans l’affolement et\ndans l'horreur cette névrose au paroxisme, il fallait se forger\nune langue qui fut capable d’exprimer un état d'âme encore\ninexploré et qui semblait quasi inexprimable, tant il s’offrait\ncomplexe, anormal, hyperbolique.\n   Verhaeren se forgea donc une langue adéquate. Sous\nles coups herculéens de ce forgeron prodigieux l’édifice\nclassique, illogique et suranné, si cher aux versificateurs\ninféconds du Parnasse, eût tôt fait de voler en éclats.\n   Aussi, dans l’expression et dans la forme (néologisme et\nliberté du vers) non moins que dans les sujets très modernes\nde ses poèmes, Verhaeren, à dater des Débâcles, se pose\nen audacieux, épris d’innovation, ayant la salutaire horreur\ndes préjugés et des routines. Il se veut homme de son\ntemps. Et son talent est d’assez d’envergure pour réfléter\nson époque, en son œuvre, quelqu’en soit la complexité,\nmieux que nul autre autour de lui.\n    Verhaeren n’est donc pas qu'un Flamand, il n’est pas que\n « l ’ Homme d u N o r d », il est aussi de son époque, Il est\naussi « L ’ H o m m e m o d e r n e ».\n   Tel il se révèle dans les Débâcles, tel il s’affirmera de\nplus en plus dans la suite de ses poèmes...\n   Jusqu’ici, nous n’avons reconnu à Verhaeren que les\nmarques distinctives de sa Race.\n   Il nous reste à examiner comment et dans quelle propor­\ntion il est juste de lui reconnaître celles de son époque.\n   Mais il me faut auparavant, m’attarder un instant au\ndernier des quatre volumes qui forment la partie psycholo­\ngique de son œuvre, aux Heures Claires. Ainsi que\nl’évidente antithèse des titres le laisse aisément deviner,\nles Heures Claires sont aux Soirs, aux Débâcles, aux\nFlambeaux noirs, exactement ce que la Lumière est à la\nténèbre, ce que l’ineffable félicité d’un cœur, qui s’abandonne\nau reposant et confiant amour, est au désespoir affreux d’une\nâme en délire.\n   Les formidables bruits des rythmes fracassés et tohu-bo­\nhutants de la trilogie avaient résonné avec tant de fracas à\nnos oreilles, que l’écho de ces bruits s'y martelait encore\nlorsque parurent Les Heures Claires.\n   Ce livre fut salué lors de sa naissance par tous les admira­\nteurs du Poète, avec une joie d’autant plus vive qu’un\nVerhaeren nouveau s’y révélait soudain : Un Verhaeren\nheureux, lucide et apaisé, aimant et souriant, confidentiel\net doux :\n"}, {"page_pdf": 92, "page_imprimee": 81, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1990, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x         81\n\n\n\n    Comme aux âges naïfs je t' ai donné mon cœur\n    Ainsi qu’une humble fleur\n    Qui s’ouvre au clair de la rosée,\n    Entres ses plis frêles ma bouche s’est posée,\n    La fleur, je la cueillis au pré des fleurs en flamme.\n    Ne lui dis rien : Car la parole entre nous deux\n    Serait banale et tous les mots sont hasardeux !\n    C'est à travers les yeux que l’âme écoute l’âme.\n    La fleur qui est mon cœur et mon aveu\n    Tout simplement à tes lèvres confie\n    Qu'elle est loyale et bonne et qu’on se fie\n    Au Vierge Amour, comme un enfant se fie à Dieu.\n  L ’on pourrait ainsi multiplier les citations; mais, puisqu’il\nfaut bien se borner, écoutez encore ce très doux, très suave\net très mélodieux « nocturne » sur lequel Ernst Deltenre a\nécrit un admirable lied, qu’il faut compter parmi les plus\némus et les plus compréhensifs du jeune compositeur\nmalinois :\n    Le ciel en nuit s’est déplié\n    Et la lune semble veiller\n    Sur le silence endormi.\n    Tout est si pur et clair,\n    Tout est si pur et si calme dans l’air,\n    Et sur le lac du paysage ami,\n    Qu’elle angoisse la goutte d’eau,\n    Qui tombe d’un roseau,\n    Et tinte, et puis se tait, dans l’eau.\n    Mais j ’ai tes mains entre les miennes\n    Et tes yeux surs qui me retiennent\n    De leur ferveur, si doucement,\n    Et je me sens si bien en paix de toute chose,\n    Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte\n    Ne troublera, fût-ce un moment,\n    La confiance sainte\n    Qui dort en nous comme un enfant repose...\n\n  Par une métamorphose aussi inattendue le Poète répon­\ndait victorieusement aux diatribes de ceux qui depuis\nquelques temps déjà s’acharnait, les pauvres, à dénigrer\nbelgeoisement son talent dominateur. Car Verhaeren a\nconnu, plus qu’aucun autre écrivain novateur, les injustices\net les railleries, sans que jamais ses détracteurs soient\nparvenus à faire le Poète se départir du noble et fier\ndédain de son silence.\n"}, {"page_pdf": 93, "page_imprimee": 82, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2502, "texte": "82              L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n   Fils spirituel de Victor Hugo, l’auteur des Soirs et des\nHeures Claires, semble avoir retenu ce conseil de l’Ancêtre:\n   « J’ai entendu des hommes éminents du siècle, enpolitique,\nen littérature, en science, se plaindre de l’envie, des haines\ndes calomnies, etc. Ils avaient tort. C’est la loi, c’est la\ngloire. Les hautes renommées subissent ces épreuves.\nLa haine les poursuit partout. Rien ne lui est sacré. Le\nthéâtre lui livrait plus à nu Shakespeare et Molière ; la\nprison ne lui dérobait pas Cristophe Colomb ; le cloître n’en\npréservait pas Saint-Bernard ; le trône n’en sauvait pas\nNapoléon. Il n’y a pour le génie qu’un lieu sur la terre qui\njouisse du,droit d’asille, c’est le tombeau ».\n   Métamorphose ai-je dit, parlant de la douceur des Heures\nClaires. Il serait pourtant erroné de croire qu’avant ou\naprès la parution des Heures Claires Verhaeren n’ait jamais\nprouvé qu’il savait dès qu’il le voulait se garder de toute\nsauvagerie verbale et de toute violence dans l’impression.\n   Qu’il me suffise de rappeler ici, pour étayer mon dire, le\npoème du AJoine doux et Un matin décrit dans les Vignes\nde ma muraille.\n   On pourrait, colligeant les citations, démontrer, preuves\nà l’appui, que ce Poète de la Peur, cet Amant de la M ort\ncet Halluciné du Mystère, a maintes fois chanté en des\nvers tout de douceur la Confiance et la Sérénité, la Joie, la\nVie et le Repos de l’âme.\n   J ’insiste sur ce point, parceque l’on croit trop communé-\nnément avoir tout dit au sujet de Verhaeren, en le qualifiant:\nle Poète sauvage, sombre, brutal, halluciné.\n   A borner là son jugement ne commettrait-on pas en\nvérité une réelle et très grave injustice à l’égard de l’auteur\ndes Heures Claires?\n   Sans doute la Paix et la Douceur n’occupent-elles qu’une\nplace secondaire et proportionnellement restreinte dans\nl’œuvre de Verhaeren ; d’assez, d’importance, en tous cas,\npour que l'analyste la signale et pour qu’il s’y arrête.\n   Si ce sculpteur géant n’avait jamais taillé dans le roc de\nses vers que des statues d’effroi, aux gestes de folie, certes\nsa gloire serait grande déjà et sa place à coup sûr enviable.\n    Mais combien plus grand ne paraîtra-t-il pas, maintenant\n que nous connaissons en outre la statue claire et translu­\n cide, que son ciseau a su tailler, avec un art égal, dans du\ncristal ensoleillé ?\n   Et n’est-ce pas un spectacle, à la fois surprenant et joyeux,\ncelui que nous offre le grand Poète V Alors que presque\n"}, {"page_pdf": 94, "page_imprimee": 83, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1106, "texte": "                  L es E c r iv a in s N o u v e a u x        83\n\n\n\ntous les artistes — (et je ne parle pas seulement des Poètes,\nmais des musiciens, des sculpteurs et des peintres tout\nautant que des architectes) — alors que la plupart ne\nsavent guère traduire qu’un seul des « visages de la rie »\nVerhaeren, lui, les sait exprimer tous.\n  D'où vient que l’on néglige trop le côté reposant et ber­\nceur de son œuvre ? Si je ne vois aucune excuse à cette\nnégligence de la critique, je lui vois du moins ce double\nmotif : Que les Heures Claires forment le seul recueil de\nVerhaeren, où règne, exclusivement, peut-on dire, la note\nheureuse et d’accalmie, et que, pour les autres poèmes\nécrits dans une note identique, ils sont éparpillés çà et là,\ndans son œuvre, comme des îles de clarté, au milieu d’une\nmer d’orage.\n  Le lecteur qui s’aventure, ainsi qu’un passager, sur cette\neau en furie a bientôt oublié les lumineux rivages et le\nchant des oiseaux, car déjà l’ombre l’environne et le bruit\nde la mer l’assourdit de nouveau.\n\n                                      G eorges R am aekers.\n    ( A suivre)\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-005", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 84, "page_fin": 84, "titre_corps": "Florilège mensuel : Carissimæ", "titre_sommaire": "Carissismæ", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "FLO R ILÈ G E M ENSUEL                           I                C a r i s s im œ  Si vraiment, l", "ancre_fin": "est frère de la Grâce,..", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "I I L ’ I n e ff a b le p e g r et Cette enfant, je l’aimais", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 95, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1002, "texte": "FLO R ILÈ G E M ENSUEL\n                          I\n\n              C a r i s s im œ\n\nSi vraiment, la tristesse est l’épreuve des bons,\nHélas ! j’ai mal compris les divines leçons ;\nCar je ne suis méchant qu’autant que je suis triste\nMais qu’un rayon de joie éclate dans ma nuit !\nIl suffit, Dieu le sait, pour que l’amour d’autrui\nRentre, en l’élargissant, dans mon cœur égoïste...\nVous seule avez vu clair dans mon ombre, ô ma sœur;\nEt voici qu’il n’est plus que joie et que douceur,\nCe cœur si longtemps clos, où vous avez su lire.\nVous qui fûtes pour moi la Dame de pitié,\nAh ! n’abandonnez pas l’œuvre faite à moitié ;\nLe meilleur de moi-même est dans votre sourire.\nJe vais... A chaque pas, le ciel semble plus clair ;\nAutrefois, il est vrai, j’ai douté, j’ai souffert ;\nCe n’était rien... A peine un nuage qui passe.\nMon cœur est confondu de ce qu’il entrevoit !. .\nO ma sœur, si l’Amour vous amène vers moi;\nC'est que l’Amour, sans doute, est frère de la Grâce,..\n\n\n                              "}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-006", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 84, "page_fin": 84, "titre_corps": "Florilège mensuel : L’ineffable regret", "titre_sommaire": "L'Inéfable Regret", "rubrique": "", "signature_source": "Fernand Séverin", "ancre_debut": "L ’ I n e ff a b le p e g r et Cette enfant, je l’aimais", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 95, "page_imprimee": 84, "debut_caractere": 1013, "fin_caractere_exclue": 1553, "texte": "L ’ I n e ff a b le p e g r et\nCette enfant, je l’aimais lorsque j'avais vingt ans ;\nQuand elle s’en venait dans l’aube et le printemps,\nIls semblaient un reflet de sa grâce adorable.\nHélas ! et maintenant que tout cela n’est plus,\nA quoi m’intéresser, sinon aux jours vécus ?\nJ’ai pour toute fierté ce regret ineffable.\n Ne fût-ce qu’un instant, j ’ai senti, sous des yeux,\n Ce mal, si doux au cœur, qu’il fait envie aux dieux\n Et ce seul souvenir est beau comme une fable.\n\n                                   F e r n a n d S é v e r in .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-007", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 85, "page_fin": 93, "titre_corps": "Feuilleton de la revue : Conte barbare", "titre_sommaire": "Conte barbare", "rubrique": "", "signature_source": "Ivan Gilon", "ancre_debut": "F e u il l e t o n d e la R e v u e .                    C onte ba r ba r e        E t comme p", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 96, "page_imprimee": 85, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 1452, "texte": "F e u il l e t o n d e la R e v u e .\n\n\n\n\n               C onte ba r ba r e\n\n\n\n\n   E t comme pendant trois jo u rs, les pieds dans\nla boue et la rafale en face, ils s ’étaient battus\ncontre un ennemi vingt fois p lus nom breux, que\nla moitié des leurs gissaient dans les roseaux foulés\npar les chars, et que le fleuve, derrière eux, grossis­\nsant à chaque heure menaçait de leu r couper la route\ndu retour, E rvro g a n fit sonner la retraite. M oitié\nà gué et m oitié à la nage, ils traversèrent le fleuve.\nL e s nuées de b ro u illard étaient si épaisses, sous\nle ciel bas et gris, que, arriv é s a u m ilieu du courant,\nils ne pouvaient vo ir ni l ’u n n i l ’autre bord. A in si,\nbeaucoup, dont les blessures augm entaient la\nfatigue, furent-ils entraînés. L ’ennem i, incertain,\nignorant les routes, n ’osa les p oursuivre.\n   E n rentrant dans la ville , E rv ro g a n eut un\nsouvenir, celui du jo u r où le roi l ’avait fait appeler\net lu i avait dit : « D es étrangers sont entrés sur\nmes territoires, tu iras avec l ’armée et tu me rap ­\nporteras leurs têtes». E rvro g a n , courbé su r sa selle\npensait au grand fleuve bourbeux, qui em portait\nmaintenant, pèle môle, des chars brisés, des\ncadavres de chevaux et des corps d ’hommes au\ntorse large : les débris de son armée. L e long des\nberges, effondrées sous les grappes d ’hommes\n  nlacés, à la lu eu r des forêts embrasées, il en était\ntant tombé, que les nations lointaines, où coule\n"}, {"page_pdf": 97, "page_imprimee": 86, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1936, "texte": " 86              L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n  le fleuve au cours inconnus, avaient peur en\n  voyant passer ces trophées de la mort.\n      E n tran t dans la salle où le roi était vautré,\n  E rvro g a n cria dès la porte : « Je ramène deux\n  choses : le quart de l ’armée dont p lus un homme\n n ’est valide et la nouvelle que dans trois jo u rs\n l ’ennemi sera devant la v ille o.\n      L e roi, ce jo u r -là, était plus ivre que de coutu­\n me. I l se dressa furieux, criant ironiquem ent :\n u F a is donc ve n ir les forgerons et les hommes\n q ui travaillent le c u ir et fais toi faire une triple\n cuirasse dans le dos. C ’est la seule place où elle te\n soit utile, fuyard ! » E rvro g a n resta très droit,\n parce que les quatorze blessures q u ’il avait reçues\n l ’empêchaient de se m ouvoir facilem ent et ayant\n perdu du sang il était très pâle ; et d ’une vo ix\n m al distincte (car jadis il avait eu la m âchoire\n brisée d ’u n coup de masse d ’armes) il répondit :\n « Je le ferai ».\n     T ro is jo u rs s ’étaient passés. V en u du N o rd, un\n grand vent avait éclairci le ciel devenu tout bleu;\ncomme si po ur vo ir la dernière b a ta ille et la prise\n de la v ille , les dieux eussent chassé les nuages.\n Car, est-il rien q u i puisse autant leur plaire que\n de vo ir des hommes q ui se battent bien et qui\nm eurent bravem ent ? E st-il rien de p lus beau, que\ndeux armées qui s’avancent l ’une contre l ’autre,\navec leur front hérissé de piques et leurs chars\narm és de faux su r les flancs ! Q u ’est-il de plus\nnoble que la grande clam eur furieuse des trom­\npettes qui sonnent et la ruée grandiose des batail­\nlons vers la M ort, la grande sirène décharnée\nqui seule sait encore tenter les hum ains ?\n     L e galop des chevaux sur les corps étendus,\nle sifflement des armes, les hurlem ents et les cris\nde victoire, et p u is tout à coup u n éparpillem ent\nd ’hommes et de chevaux, m orceaux d ’une digue\n"}, {"page_pdf": 98, "page_imprimee": 87, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1920, "texte": "                F e u ille to n   de   la   R evue       87\n\n\n\nenfin rom pue, que des flots noirs de cavaliers\nroulent devant eux, dispersent et engloutissent.\n    L e s m açonneries q ui sautent ; les tours qui\ncroulent ; et le feu q ui siffle sur le toit des palais\nen mettant une lu eu r d ’orgie m onstrueuse à leurs\nbaies énormes. E t cela, à la clam eur, joyeuse\npo ur l ’oreille d ’un dieu, du cri perçant des\nfemmes, du hurlem ent des hommes brûlés vifs ;\net à la sonnerie des objets précieux d ’or et d ’ar­\ngent q u ’on jette par les fenêtres sur le pavé fum ant\net rouge, oui, les dieux aim ent cela. Mêm e, au\nfronton des temples, on vo it leurs statues q ui se\nmeuvent, toutes rouges dans-la lu eu r des brasiers,\nL e s dieux aim ent cela et aussi les hommes q ui ont\nle cœ ur large.\n    E rvro g a n , comme p o ur une fête, fit p arer la\nv ille de tentures claires et g arn ir de femmes por­\ntant des palm es vertes le seuil des m aisons. P u is\nil sortit à la tête des troupes ; l ’arm ure polie de\nson cheval b rilla it au soleil, et les bords de son\nm anteau rouge étaient beaux à vo ir contre l ’acier\nétincelant, dont sa m onture était toute enveloppée.\n    — U n e porte large et énorme sous laquelle\nsonnent les pas lourds — P u is la cam pagne —\nE rv ro g a n rejeta son manteau de pourpre et se\n tourna vers l ’armée qui défilait.\n    C h acun vit alors, sans com prendre, q u ’E rvro g a n\n avait le corps n u ju sq u ’aux cuisses, le dos seul\n g arn ir d ’une cuirasse dont les larges courroies,\n passant sous les aisselles, se bouclaient su r la\n poitrine, u n grand casque coiffait sa tête hautaine,\n barrée par la ju g u la ire en m ailles fines. D e l a m ain\n droite, il portait l ’étendard et n ’a,vait p o int d ’a r­\n mes. D an s sa peau rousse, les blessures récentes,\n toutes à n u, mettaient leu r couleur claire, à côté\n des teintes violacées et rougies des circatrices\n anciennes,\n"}, {"page_pdf": 99, "page_imprimee": 88, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1946, "texte": "88             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\n   Lentem ent, il rangea lui-même l ’armée, passant\ndevant les rangs, le front haut et le visage serein.\nLà-bas, de lignes qui b rille nt et se meuvent, pointes\nde piques, arêtes de plastrons d ’acier sous le soleil.\nP lu s haut des couleurs qui chatoyent et des étoffes\nqui flottent. S ilo in que va le regard, il se perd dans\ndes lignes ondulantes d ’hommes et de chevaux en\nmarche. C ’est l ’ennem i. D es trompettes qui son­\nnent ; une cadence qui se fait entendre de pas dans\nla terre m olle ; des chants qui s ’élèvent et se\nrapprochent ; des couleurs et des traits qui s’ac­\ncentuent et se distinguent ; l ’ennemi est m ainte­\nnant tout proche.\n   E rvro g a n , donna l ’ordre de m archer et fit\ndéfense que n u l le dépassa, p u is il m it son cheval\nau pas et em bouchant la trompe de corne, il\nsonna de toute la force de ses poum ons. L e s so l­\ndats entonnèrent le chant : « O M ort, nous te ra il­\nlons, parce que tu as des trous dans la figure».\n   D e l ’autre côté, l ’ennem i riait en choquant ses\narm es ; mais, un archer seulement m ontra avec\nétonnement à son vo isin la haute stature d ’E r v ro ­\ngan, dont la ch air nue faisait une tâche brillante\ndans le grand soleil. U n ordre passa dans les rangs;\net les hommes bandèrent leurs arcs. P u is, comme\nun nuage, partit avec un long sifflement une\nvolée de flèches. L ’une s ’enfonça dans le bras\nd ’E rvro g a n , celui qui tenait l ’étendard. T o u t son\ncorps frémit. L e cheval avançait toujours de son\npas soutenu, et, la poitrin e bombée, les veines du\nfront saillantes, le cavalier sonnait.\n   P a r dessus sa tète en sens contraire passa une\nautre bande de flèche, m oins fournie. L ’échange\net le croisem ent se firent ainsi sans relâche désor­\nmais. U n deuxièm e et tout de suite après un troi­\nsième trait s ’enfoncèrent dans la c h air du cavalier.\n   L ’un dans la cuisse, l ’autre à gauche au p li de\n"}, {"page_pdf": 100, "page_imprimee": 89, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1989, "texte": "               F e u il l e t o n   de   la   R evue.     89\n\n\n\nla taille ; des m uscles gonflèrent et se raidirent de\nce côté, m ais l ’homme sonnait toujours et le\ncheval avançait. L ’archer, qui avait le prem ier vu\nE rvro g a n , le visa lentement, avec soin, et le trait\nalla s’enfoncer dans le ventre dont la peau tendue\ns’offrait com m eune cible. D es rire s et des railleries\ncoururent autour du tireur : « T u perds ton\nadresse, dit l’un ». « D ep uis quand as-tu peur au\np oint de trem bler, cria un autre». L e regard fixe,\nl ’archer répondait : « J ’avais tiré po ur ne pas le\ntuer; car u n blessé souffre p lu s q u ’un mort ; mais\nblessé là, il devait tomber de cheval».\n    P arm i les chefs, il y avait des mouvements\nd’im patience, cette m arche lente de l ’armée d ’E r ­\nvrogan les étonnnait; et, craignant u n piège, ils,\nn ’osaient lancer leurs troupes. D e ci de là, les\nhommes se m ontraient E rvro g a n avec stupeur. O n\npouvait distinguer sa haute prestance, et déjà\naussi la m usculature de son corps, et les lignes\ndes blessures, et les flèches enfoncées. A chaque\npas du cheval, un peu de sang écum ait aux plaies.\nQuelques-uns encore le p rirent p o u r cible et des\nm urm ures d ’étonnement couraient dans les lignes,\nde le vo ir aussi dro it sur son cheval bardé de fer.\nI l a v a it rejeté son cor sur le côté, baissé la visière\ndu casque et s’avançait silen cieux.\n    D es frissons passèrent dans la foule.\n    Cent mètres entre les deux armées. A u m ilieu,\nE rvro g a n qui s ’avance, ses flèches dans le corps,\nd o n t p lu s ie rs à des places mortelles. L a m ain droite\nne quitte pas la hampe de l ’étendard et le port de\nsa tête n ’est pas m oin hautain sous le grand casque\nà visière baissée et à la ju g u laire large.\n    U n chef chargea à droite sur lu i, le sabre haut;\nune flèche le précède. E t le chef se sentit p â lir en\nvoyant que là, à gauche, là où est le cœ ur, la flèche\ns’est enfoncée dans le corps d ’E rvro g a n et vibre, que\n"}, {"page_pdf": 101, "page_imprimee": 90, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1855, "texte": "90            L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\nle sang gicle et q u ’E rvro gan ne tombe pas, avance\n toujours, est contre lu i. T ro ub lé, le chef frappa\nmollement, un coup faible q u ’il crut violent tant\nil avait dû déployer d ’énergie pour le porter ; un\n coup mal dirigé que ne fit pas même de blessure.\n L ’homme affolé, pensa avo ir senti la résistance\nd ’une in visib le arm ure, et tournant le dos, il lança\nson cheval au galop vers ses troupes.\n    U n e armée rangée en bataille, dont les piques\n dressées sem blent u n e forêt. Contre elle, u n homme\nseul et n u que s’avance à cheval, que le p lus\nhabiles archers ne peuvent abattre, u n homme\nqui est criblé de blessures et q ui ne tombe pas.\n Là-bas, derrière lu i, une petite masse d ’hommes\nd ’où monte un chant funèbre et qui glace. « M ort\nnous rions de toi, parce que tu as des trous dans\nla fig ure et que tu es m aigre comme u n viel arbre\n dépouillé par l ’hiver. M ort nous rions de toi ! »\n    L e cavalier, très droit en selle, avance, toujours.\n U n m urm ure de terreur courait dans les prem iers\nrangs et une grande crainte de surnaturel secoua\ntous ces gens.\n    E n tre E rvro g a n et l ’ennemi vin g t pas.\n    E t les archers effrayés, m anquent le but : la\nstature énorme du cavalier, barrée de courroies\nde cu ir qui attachent la cuirasse dans le dos.\n    D ix pas. E t piques croisées, les hommes atten­\ndent jam bes tremblantes.\n    C in q pas. L a folie passa en tourbillon. U n\nhom m e enleva son casque po ur le jeter comme on\nlancerait u n javelot ; les autres se serrèrent, piques\ndressées, tailladant et zébrant la ch air, sans p o u ­\nv o ir faire tomber l ’homme.\n    E t comme le cheval avançait toujours, quelques-\nuns, restés piqués en arrêt, pointes dans la ch air\nfumante, furent renversés.\nA lors, ce fut une débandade et une clam eur sourde.\n"}, {"page_pdf": 102, "page_imprimee": 91, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1999, "texte": "               F e u il l e t o n   de   la   Revue       91\n\n\n\nL e s prem iers rangs reculèrent affolés, se jetant les\nuns sur les autres, culbutant les chefs et les entraî­\nnant, se sabrant entre eux et s ’ouvrant à coups de\nmassues u n chem in dans leur propre armée. L e s\nbataillons d ’arrière, q ui n ’avaient rien vu , crurent\nà l ’arrivé d ’un ennem i in vin cib le et, sans savoir\ncomment n i pourquoi, la terreur subtile les p rit de\nv o ir fu ir tant de gens épouvantés. Comme un vol\nénorme la déroute s’étendait, écrasant les uns\ncontre les autres, les hommes de la même armée.\n     T o u t en haut d ’un tertre, d ’où on voyait les lignes\nrom pues de l ’ennem i et son camp à demi déserté\net le chaos des cavaliers et des archers q ui s’entre-\ntuaient po ur fu ir p lus vite, le cheval s ’était arrêté.\nT o u t le long de son arm ure, du sang était coa­\ngulé ; le corps d ’E rvro g a n était tout tailladé et\nouvert de trous profonds. P ourtant, i l était toujours\naussi droit su r sa selle et sa m ain gantée de cu ir\nn ’avait pas lâché l ’étendard. C royant eux-mêmes à\nu n prodige, ses hommes l ’entourèrent avec res­\npect. L e prem ier q ui le toucha sentit que sa ch air\nétait froide, et, ayant relevé la visière du casque,\ntous virent que les yeux étaient vitreux.\n     L e cadavre debout les dom inait tous encore de\nla tète Ce fut alors q u ’ils viren t soudain, avec une\nadm iration plein e d ’épouvante, que la cuirasse\nq u ’E rvro g a n portait dans le dos était fixée d ’une\npièce à l ’arm ature du cheval, et que le corps ne\ntenait debout q u ’attaché par les courroies de cuir.\n Ils viren t que le casque était soudé à la cuirasse\np ar le garde-nuque et que si la tête conservait son\nport altier, c ’est q u ’elle était soutenue par la ju g u ­\nla ire. L a hampe de l ’étendard avait été attachée à\n l ’arm ure du cheval et si E rvro g a n paraissait la tenir\n c’est que son large gant de cu ir, noué au poignet'\n avait été cloué au bois p ar la paume et par les\n doigts.\n"}, {"page_pdf": 103, "page_imprimee": 92, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1889, "texte": "92            L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n   I l y eut un long moment de stupeur et d ’adm i­\nration. P u is les cavaliers serrèrent des genoux le\nventre de leurs chevaux et partireut comme un\ntrombe compacte vers la plaine où l ’ennem i en\ndéroute essayait de reformer ses lignes.\n                            *\n    D an s la ville , toute garnie de couleurs claires,\ndans les parfum des encens brûlés aux fenêtres,\nle cadavre d ’E rvro g a n , rentra en tête des troupes,\nà cheval, comme au combat et encore planté de\nflèches et ses blessure non lavées.\n    I l sem blait com m ander aux hommes encore et\nêtre le protecteur de cette foule de femmes et d ’en­\nfants et de gens très vieux, entassés partout, qui,\nsans com prendre regardaient passer ce cadavre\nà cheval. A ccoudé à une terrasse, le roi le v it et,\nblasphém ant dit à ses suivants : « Regardez donc\ncelui que s’avance, p ar mon ancêtre le roi m anchot,\ncelui q ui b rû la cent et douze villes, je crois que\nSt-Sébastien s ’est dérangé po ur com m ander mes\ntroupes. »\n    S u r la place, devant le palais, un long silence\nparm i la foule pressée des hommes d ’armes, au\nm ilieu desquel la vo ix d ’un chef cria : « C elui que\ntu vois là, o roi, c ’est E rvro g ran notre m aître, qui\nsu r ton conseil, s ’est fait faire une cuirasse dans le\ndos ». U n long grondem ent de fureur rem ua la\nfoule et à la terrasse, où étaient le ro i et quelques\nchefs, on sentit monter une âcre odeur de sang ;\nde cette foule d ’hommes entassés et criblés de\nblessures, une âcre odeur de sang monta qui fit\nsouffler les suivants du roi dans leurs barbes rousses,\ncomme des fauves qui éventent le carnage.\n    P lu s fort, le héraut reprit : « Regarde, ro i ! Ce­\nlu i-ci est E rvro g a n , qui a sauvé la ville , et toi-\nmême et nous autres tous. E rvro g an q ui à lu i tout\nseul a taillé l ’ennemi en pièces et p rit leur camp.\n"}, {"page_pdf": 104, "page_imprimee": 93, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 704, "texte": "               F e u il l e t o n   de   la   R evve                93\n\n\n\nC ’est E rvro g a n , qui, sur ton conseil, s’est fait faire\nune cuirasse dans le dos ».\n   U n e seconde clam eur courut, p lus furieuse. E n\nhaut, l ’odeur du sangm ontait p lus forte et p lus éni ­\nvrante, faisant o u v rir aux chefs leurs narines larges\net dresser leurs têtes crépues. E t comme le roi,\ntrès pâle, penché à la terrasse, regardait sans bou­\nger, un homme, dégainant son sabre, le décapita\nd ’un coup furieux. C laquant sur les marches de\nm arbre, la tête alla rouler devant E rvro g a n ,\ncomme u n bouquet q u ’on lance à u n triom pha­\nteur.\n                                                 I v a n G il o n\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-008", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 94, "page_fin": 96, "titre_corps": "Florilège mensuel : Le Voyageur", "titre_sommaire": "Le Voyageur", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Mussche", "ancre_debut": "FLO R ILÈ G E M ENSUEL.                     Le V oyageur.    Voyageur ar", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 105, "page_imprimee": 94, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1321, "texte": "FLO R ILÈ G E M ENSUEL.\n\n\n\n\n                Le V oyageur.\n\n\n\nVoyageur arrêté sur ce cap inconnu\nEt dont le vent amer a gonflé la narine\nLa jeune aurore brille en ton œil ingénu\nEt ton cœur s’élargit dans la brise marine.\n\nTes pieds déchaux meurtris aux cailloux du chemin\nOnt marqué de leur sang le sable de la plage\nEt tes doigts gourds crisqés au bâton pèlerin\nAttestent la longueur du merveilleux voyage.\n\nTu connais la beauté des plaines et des monts\nVêtus du manteau vert des récoltes prochaines\nEt rêvas longuement devant les horizons\nEmplis du frais parfum des blanches marjolaines.\n\nQue de fois attardé dans le creux d’un ravin\nN ’as-tu pas vu le soir ombrant le flanc des berges\nDescendre à pas menus et draper les chemins\nD’un clair tissu léger mêlé de fils de Vierge.\n\n\nLes bois et les halliers n’ont pour toi de détours\nEt tu notas souvent sur ta flûte d’ivoire\nLe chant d’un rossignol vocalisant d’amour\nSur la tige d’un tremble aux longs reflets de moire.\n\nTu contemplas du haut des sommets éternels\nLa majesté des cieux et la splendeur des sphères\nQu’un rythme sûr balance au gré de l’Immortel\nDurant les nuits d’été que des lueurs éclairent.\n\nTout ce que le matin contient de virginal\nLa pureté de l’aube et les candeurs d’aurore\nLe cabrement divin du char impérial\nEmporté dans l’azur avec l’élan sonore\n"}, {"page_pdf": 106, "page_imprimee": 95, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1702, "texte": "                   F l o r il è g e M e n su e l       95\n\n\n\n\nDes chevaux maîtrisés par la main des Titans,\nCe qui parait au jour et triomphe de l’ombre\nTout ce que la nature offre aux yeux d’éclatant\nTu le sais bien, tu l’as vécu, tu le dénombres.\n\n\nLa paix des doux vallons, l’orgueil des pics neigeux\nLa source au fond du bois naissant inaperçue\nCe qui chante dans l’herbe et frémit amoureux\nDans l’air vibrant de sons et doré par la nue.\n\nLe vent jaseur courbant la branche du pommier,\nL ’abeille ivre de miel baisant le cœur des roses\nLe ruisseau descendu des coteaux familiers\nPour se perdre dans des enclos de lauriers-roses\n\nLe silence ébloui d’un rayon de soleil\nL ’oiseau volant à tire d’aile dans l’espace\nL’humble insecte perdu dans le couchant vermeil\nCe qui grimpe, ce qui bondit et ce qui passe.\n\nTout se reflète en toi comme en un clair miroir\nTu gardes sous ton front de douces souvenances\nTes yeux illuminés sont instruits par les soirs\nEt tu vis sagement tes jours d’adolescence.\n\nEt te voici devant la mer roulant ses flots\nErangés d’écume blanche et battant la falaise\nEt montant à l’assaut des plus lointains îlots\nAvec le fol aboi d’une meute mauvaise\n\nSa furieuse voix à ton appel répond\nEt domine les bruits de rage et de tempête\nDont résonnent là bas les mornes horizons\nChargés d’épais brouillards présageant les défaites.\n\nMais le ressac s’apaise et le flux est dompté\nLa vague en soupirant vient mourir sur la plage\nDu haut du promontoire inondé de clartés\nTu peux voir des rayons iriser les nuages.\n\nDe quel pays perdu vient l’unique vaisseau\nDont la voile latine illustre le sillage,\nDes mouettes se balancent au ras des eaux\nDans un rapide essor d’ailes et de plumages.\n"}, {"page_pdf": 107, "page_imprimee": 96, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 837, "texte": "96               L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\nTout renaît à la vie et l’ouragan s’est tu\nPour laisser le champ libre aux brises printanières\nSecouant dans l’espace et le calme ingénus\nLa corne d’abondance où chante la lumière.\n\n\nEt pourtant tu repars par des chemins nouveaux\nVers le mirage d’or des Toisons chimériques\nPour chercher aux lueurs d’impossibles flambeaux\nCe que pleure tout bas ton âme nostalgique\n\n\nTu frapperas encor de ton pas vagabond\nLe sol maudit, le pavé dur des longues routes\nSans trouver cette paix sereine que ton front\nObstinément réclame aux angoisses du doute.\n\n\nLe désir du bonheur te ronge et te poursuit\nO Perceval songeur du grand pèlerinage\nQui du soir au matin et de l’aube à la nuit\nRecommences toujours un éternel voyage.\n\n\n                                              P au l M u ssche.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-009", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 97, "page_fin": 99, "titre_corps": "Devant le soir", "titre_sommaire": "Devant le soir", "rubrique": "", "signature_source": "Paul Mussche", "ancre_debut": "Devant le S oir   Dit haut de la terrasse o", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 108, "page_imprimee": 97, "debut_caractere": 13, "fin_caractere_exclue": 1485, "texte": "Devant le S oir\n\n\nDit haut de la terrasse où s’attarde le soir\nNous regardons le jour, qui meurt et se prolonge,\nLes jardins parfumés comme des encensoirs\nS’emplir d'ombre et de mort, de silence et de songe.\n\nLe crépuscule ainsi qu’un grand oiseau s’abat,\nEn effleurant nos fronts d’une aile frémissante,\nEt les cœurs attentifs sentent venir là bas\nLe pas émerveillé de la Nuit grandissante.\n\nC’est l’heure où les amants, accoudés aux balcons\nSentent pleurer en eux des choses très fragiles\nEt sont pris tout à coup du désir vagabond\nDe partir vers les loins, de voguer vers une île.\n\nBienheureuse perdue à l’horizon des mers,\nOù la barque d’amour croiserait les deux rames\nDans un golfe d’azur ombragé d’arbres clairs,\nAu son lointain et lent d’un doux épithalame.\n\nLes taillis violets où chante un rossignol,\nLes mauves tulipiers et la folle glycine,\nLes grands rhododendrons et les hauts tournesols,\nLes espaliers noueux couverts de capucines,\n\nLes roses et l’œillet, les lilas odorants,\nLes lys immaculés et la vigne trop mûre,\nTout embaume et des fleurs meurent en exhalant\nLe soupir parfumé des divines ramures.\n\nDe lunaires clartés tombent du firmament\nL’espace est traversé de pâles théories\nD’anges qui de leurs doigts rêveurs s’en vont jouant\nLe concert cadencé des lyres infinies.\n\nL ’impérieux appel vers un prochain départ\nEnfle la voile à l’aventure de la mer\nDont des rayons vainqueurs percent les lourds brouillards\nEt la bouche respire un peu de sel amer\n"}, {"page_pdf": 109, "page_imprimee": 98, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1736, "texte": " 98             L a L u t t e .. — F é v r i e r 1 90 0 .\n\n\n\n On entend la chanson des hommes d’équipage\n Heureux d’abandonner les délices du port\n Pour le vierge inconnu de quelque grand voyage\n Et d'y tenter, hardis, les chances de leur sort.\n\n Le vaisseau pavoisé comme un beau jour de fête\n Va lever l’ancre et semble hennir vers l’horizon\n Pour affronter là-bas la vague et la tempête\n Et courir à la mort sur l’abîme profond.\n\n L’étrave de bois dur a fendu les eaux glauques,\n Au sourd tressaillement des vergues et des mâts\n Et les marins jettent dans l’air des clameurs rauques\n Dont l’écho bref se mêle aux bruits du branle bas\n\nLa nef des surs combats cingle vers les rivages\nDu Pays fortuné de l’éternel printemps,\nPeuplé d’oiseaux chanteurs et de bêtes sauvages,\nDans des sites mouillés par des fleuves d’argent.\n\nPour les cœurs affranchis d’étreintes dénouées\nS’offre l'abri désert des bois inexplorés\nDont aucun œil n’a vu les branches enlacées\nEt dont le sol de nul pas vil ne fut foulé.\n\nErrer sous le couvert des forêts tropicales\nDans la blonde clarté tombant des vastes cieux\nEt vivre loin des calculs vains de nos front pâles\nDans le calme apaisant d’un Eden radieux —\n\nLe seul désir du rêve et d’exil volontaire\nFera grandir mon âme à de hautains projets\nEt l’esprit allègé des choses de la terre\nEn comprendra les sens profond et le secret.\n\n\n— « O mon ami songeur pourquoi sur mon épaule\nOffrant un oreiller divin à ton front las\nRêves-tu de départ sans rames et sans boussole\nVers de lointains pays que tu ne connais pas ?\n\n« Tu suis avec regret la fuite-d’un nuage\nVers l’horizon charmeur dont tes yeux sont privés\nEt tu feins d’ignorer le grave et doux présage\nQue te font, en tremblant, mes mots mal assurés.\n"}, {"page_pdf": 110, "page_imprimee": 99, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1430, "texte": "                 F l o r il è g e M e n s u e l                  99\n\n\n\n\n« Dédaigne l’action, prend souci du seul rêve\nQui vaillent qu’on le vive, et qu’un joyeux amour\nNous vienne en souriant le long des longues drèves\nOù l’ombre de la nuit retient captif le jour.\n\n« Ah ! puisses-tu trouver dans mes bras tutélaires\nL'accueil tant souhaité qu’autrefois tu chantais\nEt ne laisser pour un bonheur imaginaire\nCe que tu me promis de n’oublier jamais.\n\n\n— « Enfant pardonne moi de rêver d’aventures\nEt de goûter si mal le bonheur d’être à toi\nDans cette auguste nuit, baume de nos blessures,\nManteau de nos douleurs, cause de nos émois.\n\n« Je suis un fol amant et me raille moi-même\nDe préférer à la douceur de ton amour\nL ’équivoque plaisir d’un essor de trirèmes\nSur une mer d’azur vers un banal séjour.\n\n« Va tu es ma très-chère et douce et tendre amie,\nEt seule me distrais des paradis perdus\nDont le poète a souvenance dans la vie,\nComme d’une aube claire aux fraîcheurs d’angelus.\n\n« Le parfum de la nuit nous exalte et nous grise\nComme un fleuve odorant de soupirs, et de fleurs\nEmportant dans son cours que l’ombre solennise\nNos baisers passionnés, nos âmes et nos pleurs.\n\n« Ah ! notre cœur palpite avec le cœur du monde\nJe me sens possédé par le dieu du printemps •\nEt veux lire en tes yeux qui à mes yeux répondent\nLe poème étemel et pur de nos vingt ans !\n\n\n\n                                            P a u l M ussch e.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-010", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 100, "page_fin": 104, "titre_corps": "Les lettres anglaises : Ruskin", "titre_sommaire": "Ruskin", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "L E S L E T T R E S A N G L A IS E S .                          R u s k in         R u sk in vient de m", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 111, "page_imprimee": 100, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 1419, "texte": "L E S L E T T R E S A N G L A IS E S .\n\n\n\n                      R u s k in\n\n\n\n\n    R u sk in vient de m ourir.\n    C ’est une des flèches de notre idéale Cathédrale\n qui s ’écroule, la p lus aérienne, la plus dorée, la\n plus sonore, les autres flèches se nommant Tolstoï,\n Nietzsche, Ib se n ...\n    Ib se n c ’est la tour du D evo ir. Conventions\n sociales, utilités populaires, traditions vénérables,\n rien ne doit compter, quand dans cette tour\ns ’éveille le bourdon de la conscience. Q u ’im po r­\ntent les soutiens de la société ? L ’homme le plus\nfort est l ’homme le p lus seul ! Q u ’im porte la\npopularité ? L ’ennemi du peuple - s’enorgueillit\nde ce titre. Sacrifier tout au D evo ir, tout, même\nson bonheur, même le bonheur des autres, monter\ntoujours, toujours plus haut quitte à être, enseveli\nsous l ’avalanche, vo ilà Ibsen.\n    Nietzsche c ’est la tour de la F o rce. I l n ’y a que\ndeux sortes de créatures, les fortes et les faibles, et\ntant p is po ur celles-ci, et gloire, gloire à celles-là!\nL e s faibles sont nés po ur être esclaves, q u ’ils le\nsoient; ils essaieront de prendre leur revanche par\nla ruse, mais la force broie la ruse, ou par la pitié;\nmais comme la pitié devient m éprisable en regard\nde la force ! Est-ce que le génie a pitié de la sot­\ntise, la science de l ’ignorance, la santé de la m a­\nladie ? L e d ivin c ’est le surhum ain, c ’est l ’homme\narchétype, c’est D ionysos.\n"}, {"page_pdf": 112, "page_imprimee": 101, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1921, "texte": "                L es L e t t r e s A n g l a is e s       101\n\n\n    T o lsto ï c’est la tour de l ’Am our. N e faites de\nmal à personne, ne jugez personne, ne haïssez\npersonne, vo ilà les vo ix qui sortent de cette tour\nnouvelle. Toute violence est im pie, toute guerre\nest abom inable, tout orgueil est m audit. E t ne\nconfondez pas le véritable am our avec ce que les\nhommes osent appeler de ce nom ; il n’y a pas\nd ’am our dans la sensualité, encore m oins dans la\nrapt des cœ urs, m iis il y en a dans le sacrifice,\ndans la résignation, dans le silen ce...\n  R u sk in , lu i, c ’était la tour de la Beauté, ( 1)\n    O n l ’a appelé artiste, esthète, apôtre, m aître, il\nn ’était rien au juste de tout cela. L ’œ uvre d ’art,\nil ne l ’estimait pas si haut p u isq u ’il a écrit : « Il\nvaudrait m ieux pour nous que tous les tableaux\ndu monde vinssent à p é rir que si les oiseaux ces­\nsaient de b âtir des nids ! » C ro yait-il du m oins à\nl ’esthétique ? Ecoutez-le encore : » L a m eilleure\npart de toute grande œuvre est toujours in e x p li­\ncable ; c ’est bon parce que c ’est bon ». M ais il\nadmettait bien la critiq u e d ’art, p u isq u ’il n ’a fait\nque cela toute sa vie ? « V o u s m ’avez envoyé\n chercher p o ur vous parlez d ’art et je t o u s ai obéi\n en venant ; m ais la p rin cip ale chose que j ’ai à\nvous dire c ’est q u ’on ne doit pas parler su r l ’art».\nA lors, c ’est seulement u n m aître, un conducteur\nd ’âmes, un pasteur d ’artistes ? E n co re non :\n« A u cu n de mes vrais disciples ne sera jam ais u n\nruskinien ». Que lu i reste-t-il donc en propre ?\nOù : d ’aim er, d ’adorer et de servir la Beauté. _\n  Cette Beauté, il la trouve partout dans la nature.\nQue d ’exquises pages il a écrites sur les nuages,\nsur les vagues, sur les im m enses montagnes et sur\n\n  (1) Le livre de M . R. de la Sizeranne Ruskin et la religion\nde la Beauté est indispensable à connaître (Hachette, 1897).\n"}, {"page_pdf": 113, "page_imprimee": 102, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2020, "texte": " 102             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n  les fleurettes des prés ! Com m e il a senti l ’âme\n   des grands spectacles, des glaciers des Alpes, des\n  lagunes de Venise, de la via Appia ! Comme il a\n  profondém ent analysé le charm e de la couleur et\n  et de la ligne, subtilem ent noté l ’essence et les\n  éléments de la lum ière, amoureusement respecté\n  le lib re je u des forces naturelles q u ’il savait ne\n  p o uvo ir p ro d u ire que de la beauté ! Son exemple\n fait com prendre le peu de chose q u ’est le sim ple a r­\n tiste ou esthète, tellement on sent q u ’appliqués à lu i,\n ces mots seraient insuffisants et froids. R u sk in est\n  u n prêtre du B eau, au p o int de devenir par cela\n  même un prêtre du B o n et du P u r. N u l n ’a m ieux\n que lu i montré le lien étroit qui u n it la Beauté au\n B o n heur et q u ’en réintroduisant le B eau dans les\n corps et les âmes on ramène aussi le B o n dans\n l ’univers. E t n u l n ’a p lus éloquem m ent proclam é\n que « la Beauté, dans le monde matériel de B ien,\nest une part de la création aussi éternelle et aussi\nsacrée que la vertu dans le monde spirituel et\n  l ’adoration dans le monde supra-naturel. »\n      A ces hauteurs, comme on perd de vue tant de\nquestions d ’art q u i ont pu, u n moment, sem bler\nprépondérantes, comme on sourit de la fatuité de\ntant de rapins ou de croque-notes qui ont pu se\ncroire des adorateurs de la Beauté, alors q u ’ils\nn ’étaient que des courtisans de la mode, comme\non s ’attriste surtout de ceux qui, parce q u ’ils\navaient une certaine habileté de m ains, ont cru\nque cela les dispensait de m onter ju sq u ’à ces\nrégions où le souverain B eau rencontre le souve­\nrain B ie n et le souverain P u r, p o int d ’intersection\nqui est D ie u ! Ce R u sk in est vraim ent un phare,\nR u sk in le réaliste que les siens nom m ent aussi\nl’éthereal, R u sk in l ’antisectaire qui reste encore le\ngrand chrétien, le grand catholique même, R u sk in\nle critique d ’art qui est aussi, d ’après M azzin i, le\n"}, {"page_pdf": 114, "page_imprimee": 103, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1948, "texte": "                  L es L e t t e s A n g l a is e s        103\n\n\np lus puissant esprit analytique de son temps,\nd ’après Jo h n L u b b o ck, l ’homme du siècle qui a\nbeaucoup p lus fait po ur la science que Goethe,\nR u sk in u n des p lus grands maîtres d ’âmes de\nde ce siècle, et peut être le p lus complet, le plus\nharm onieux de tous, car Nietzsche est bien féroce,\nT o lsto ï bien pleurnichard , Ib sen bien org ueilleux,\nlu i seul R u sk in digne de notre adm iration, de\nnotre adhésion, de notre am our.\n    U n regret nous vient à. ce propos, à nous de\nlangue française et de culture latine, c’est q u ’un\ntel homme ne soit pas tout à fait des nôtres. Ib sen\npar son puritanism e rigide est lo in de nous : il ne\npouvait naitre, comme L u th e r, q u ’en pays germ a­\nnique ; et lo in de nous aussi T olstoï avec sa m an­\nsuétude orientale, sa m iséricorde de bouddhiste\nplus que de chrétien; et p lus lo in encore Nietzsche\n avec son âme de T am erlan ou de Gengis- K h a n , peut\nêtre rejeton de quelques cavalier oublié en\nPologne au temps des grandes galopades m on­\ngoles, mais R u sk in n ’aurait-il pas du naître en\nFran ce, en B elg iq ue ou en Ita lie ? Certainem ent\npersonne, au siècle dernier, n ’aurait p u prévoir\nque la rude et positive île bretonne enfanterait un\nhomme aussi éperdûm ent épris de la beauté et\nque cette hom m e y développerait un tel m ouve­\nment des esprits que sa nation bo n d irait au\nprem ier rang dans l ’éternelle m arche au Beau.\nM ais si quelque chose peut nous consoler, c’est de\npenser que n ulle preuve ne p o urrait être m eilleure\nde la fraternité q u i nous lie, nous latin s, aux anglo-\nceltes. E n dépit de ses verbes au xilaires et de ses\np rép o sitio n s, e n d é p it d e quelques vieilles légendes,\net de quelques m alentendus historiques, tel que la\nRéform e, l' english-speakmg race fait partie de\nnotre c iv ilisa tio n latine.\n   E lle n ’a quitté le giron français (car l ’A n ­\n"}, {"page_pdf": 115, "page_imprimee": 104, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1378, "texte": "104             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\ngleterre fut française pendant cin q siècles)\nque pour s'illu m in e r, avec Spencer et Shakespeare,\nau foyer italien; depuis, elle est redevenue presque\nfrançaise aux siècles derniers, et ce temps-ci\nc’est l’âme de la vieille Italie, qui a réveillé son\ngénie d ’art. R u sk in est aussi florentin que Rossetti.\nRéjouissons-nous donc, nous les fils des dieux\nclairs, de cette annexion de la grande T h u lé des\nbrum es ; par sa conversion au culte du Beau,\np ar son retour lent m ais continu au catholicism e,\npar son rapprochem ent avec nos idées, la culture\nanglaise rentre dans l ’orbite de la grande c iv ilis a ­\ntion-mère. Puisse-t-elle y rapporter certaines\nqualités sérieuses et religieuses, que les pays latins\nont parfois laissé s’obscurcir, et y gagner en retour\ncertaines autres qualités, affectueuses et franches,\nqui lu i m anquent quelques fois encore. P uissent\nnotamment les épreuves si dures mais si méritées\nq u ’elle traverse en ce moment même, lu i faire\nsouvenir que la vraie grandeur de la race n ’est pas\ndans le nombre de ses « dom inions » n i dans le\ntonnage de ses vaisseaux, m ais dans cette pléiade\nm erveilleuse d'étoiles dont les p lus éblouissantes\nse nomment Bacon, Shakespeare, N ew ton, D a rw in ,\nB urne-Jones et R u sk in .\n                                         H enri M a ze l.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-011", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 105, "page_fin": 110, "titre_corps": "Les lettres canadiennes : Le Roman chrétien", "titre_sommaire": "Le Roman chrétien", "rubrique": "", "signature_source": "Alphonse Germain", "ancre_debut": "L E S L E T T R E S C A N A D IE N N E S          L e R om an c h r étien     L e s ca", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 116, "page_imprimee": 105, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1791, "texte": "L E S L E T T R E S C A N A D IE N N E S\n\n\n       L e R om an c h r étien\n    L e s catholiques de F ran ce et de B elgique\nauraient parfois d ’agréables surprises s ’ils s’inté­\nressaient à la littérature canadienne. P a rm i les\nœuvres parues dans ces dernières années à\n M ontréal, se trouve un type du rom an chrétien\ntel q u ’il convient à notre époque, c ’est-à-dire une\nœuvre écrite, m oins po ur l ’édification des p er­\nsonnes pieuses que po ur l ’évangélisation des\nautres. D e telles tentatives sont trop rares pour\nqu ’on ne s’empresse pas de signaler celle-ci,\nd ’autant p lu s q u ’elle prouve la possibilité de faire\ndu rom an une œuvre apologétique, question digne\nd ’intérêt à une époque où le p u b lic intellectuel se\ndétourne des ouvrages exclusivem ent doctrinaux.\n    Ce rom an canadien, Pour la Patrie ( 1), est\nl ’œuvre d ’un vaillan t écrivain, M . J.-P . T a rd ive l,\nqui, depuis vin g t ans, dirig e avec autant d ’ardeur\nque de tact la Vérité de Québec. L ’auteur a vo u lu\nmettre en garde ses com patriotes contre les cala­\nmités qui assailliraient leu r religion et leu r patrie\nsi l ’union législative des provinces se réalisait\nquelque jo u r, et, de ce thème, en apparence\naride, ou du m oins de pure discussion, il a su\ntirer un drame passionnant et très hum ain. L a\ndéfense de la foi et du nationalism e, les considé­\nrations d ’ordre politique y sont très heureusem ent\nprésentées, les argum ents ne nuisent n ulle part à\nl ’action. E t, p o u r la rendre p lus im pressionnante,\ncette action, M . T a rd iv e l a im aginé de la faire\ncom m encer en 1945. L e s dangers q u ’il indique\napparaissent m ieux ainsi avec toute leur gravité.\nV o ic i en ses lignes essentielles la trame de ce\ncurieux rom an.\n  (1) 1 vol. chez Cadieux et Dcrorac à Montréal.\n"}, {"page_pdf": 117, "page_imprimee": 106, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2175, "texte": "  10 6            L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\n     L e C anada vient de briser son lien colonial et\n  cherche à se constituer eu pays tout-à-fait auto­\n  nome. T ro is partis sont en présence : celui des\n  conservateurs, dont l e program m e préconise le\n  m aintien de la constitution fédérative, du gouver­\n  nement central et des adm inistrations p ro v in ­\n  ciales; celui des unionistes, où dom inent les\n  ennemis déclarés de Jésus                et de l ’élément\n  canadien-français, lesquels réclam ent l ’union légis­\n  lative de toutes les provinces parcequ’ils y voient\n  u n moyen très efficace de n uire à l ’E g lise ; celui\n  des séparatistes, en grande partie composé de\n  catholiques m ilitants qui désirent ériger le Canada\n français en état séparé et indépendant. Ce dernier\n parti a p o u r p rin cip a l représentant le D r Lam iran d e,\n et c ’est le protagoniste du rom an, une mâle et belle\n figure de héros. L e s unionistes obéissent officiel­\n lement à sir H e n ry M arw ood, prem ier m inistre\n de la confédération et membre de la L ig u e du\n Progrès,, organisation m açonnique. L e u r vrai\n m aître, celui qui les d irig e occultement, c’est le\n président de cette ligue, le français M ontarval, un\n satanique très vingtièm e siècle. Certain que le\nparlem ent n ’acceptera pas l ’un io n législative si\nelle lu i est présentée ouvertement, cet o u vrie r de\nténèbres la dissim ule avec une perfidie infernale\nsous un projet de constitution qui lu i conserve\nles apparences et le nom d ’une confédération. S ur\nl ’ordre du conseil suprêm e de la ligue, S ir H e n ry\ndépose ce projet, mais L am iran d e en dévoile les\npièges, et les unionistes n ’échappent à u n échec\nirrém édiable que parce que le m inistre obtient du\ngouverneur la dissolution de la cham bre.\n    Pendant la période électorale qui s’ensuit,\nLam iran d e, déjà très rem arqué, prend une im po r­\ntance de chef de parti, et M ontarval, redoutant\nu n tel adversaire, n ’hésite pas à re co u rir au crim e\npo ur s’en débarrasser. L e s progrès de la science\npermettent d ’inventer des m aladies redoutables en\ncroisant différentes races de bacilles ; c’est à ce\n"}, {"page_pdf": 118, "page_imprimee": 107, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1909, "texte": "               L es   L ettres   C a n a d ie n n e s   107\n\n\n\n poison sans antidote connu que le sectaire recourt.\nSes affidés s’attachent aux pas du leader sépara­\n tiste, ils le suivent ju sq u e d ans le buffet où il\ns ’arrête avec sa femme au retour d ’u n voyage et\n ils en profitent po ur acco m p lir le u r forfait. L ’un\n d ’eux tombe en feignant une attaque d ’épilepsie\net, tandis que chacun se précipite autour de lu i,\nl ’autre verse le mélange mortel dans la tasse de\n thé que le garçon vient d ’apporter à Lam iran d e.\n M ais le garçon s ’est trompé, cette tasse avait été\ndemandée par M me L am iran d e, et son m ari\ns’empresse de la lu i rendre. P e u après, la jeune\n femme est terrassée par une fièvre m ystérieuse\n contre laquelle les remèdes restent vains. D ésolé,\n Lam iran d e im plore le secours de St-Joseph, son\n patron, et, comme il prie devant sa statue, soudain\ncelle-ci s’anim e et le bienheureux lu i parle. S ’il\naccepte le sacrifice de son bonheur dom estique,\n lu i apprend-il, D ie u le récom pensera en sauvant\nsa patrie ; et p o ur que le député ne puisse mettre\nen doute la réalité de cette apparition, le saint lu i\nremet une feuille du lis q u ’il tient à la m ain. T rè s\nému, L am iran d e confie ce m iracle à sa femme et\nu n terrible combat s’engage en son moi. E n fin ,\nla grâce divin e et les prières de M me L am iran d e\nl ’emportent sur les répugnances de la nature\nhum aine ; il s’abandonne à la volonté sainte et\nl ’âme de sa com pagne aimée quitte la terre.\nD ’attendrissantes pages, d ’une haute inspiration,\ndisent sobrement cette fin toute chrétienne,\net la crise p sychique traversée ensuite par notre\nhéros, ses craintes, ses souffrances.\n   D an s cette entrefaite, les élections, ont eu lieu\net les canadiens français trompés par les super­\ncheries du gouvernem ent lu i donnent une forte\nmajorité. M ais, le jo u r de la rentrée du parlem ent,\n"}, {"page_pdf": 119, "page_imprimee": 108, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1894, "texte": "108           L a L u t t e . — F é v r ie r 1900\n\n\n\nle secrétaire de la lig u e du progrès, Charles\nD uco ud ray, que le rem ord tenaillait, se convertit\net livre les archives de la secte à l ’archevêque de\nM ontréal E n d ivulg uan t quelques unes de ces\npièces à la tribune, L am iran d e déjouerait les\nmanœ uvres de la ligue. P a r m alheur, M ontarval\na fait envoyer de tous les coins du pays à l ’arche­\nvêque des lettres l ’inform ant que ses prêtres\nseront assassinés s’il liv re les secrets tombés en sa\npossession, menaces que le meurtre de D u co u d ray\nrend fort vraisem blable. E t le digne vieillard ,\nauquel le m achinateur promet de conserver la vie\nafin que la vue de tant de victim es avive sa\ndouleur, ne consent à agir que lorsque les prêtres\nmenacés le supplient de les sacrifier dans l ’intérêt\nde l ’église et de la nation.\n    C ’est seulement après des péripéties dram atiques,\nq u ’il serait trop long d ’exposer ici, que L am iran d e\npeut enfin confondre M ontarval devant la chambre.\nToutefois, le b ill fatal à la patrie n ’est rejeté que\ngrâce à la conversion d ’un député protestant,\nl ’anglais V aughan, dont le changement d ’attitude\ndéplace p lusieurs vo ix. Cette conversion a été\ndéterminée par un nouveau renoncement du héros\ndevenu un saint. E n tre temps, M arie, l ’unique\nenfant de L am iran d e, est tombée subitement\nmalade et a succombé. O n devine l ’affreux chagrin\ndu père. I l prie, et D ie u , touché par sa ferveur,\nses larmes pieuses, réssuscite la fillette et la lu i\nrend, m ais, touché p ar la grâce, éclairé par l ’allé­\ngresse dont rayonne la réssuscitée au souvenir\ndes délices célestes, le père rend son enfant à\n D ie u .\n    Après les funérailles de la petite M arie, L a m i­\nrande regarde sa m ission p olitique comme ter­\nminée; en effet, M ontarval s’est suicidé, sir H e n ry\na perdu le p o uvo ir et la cause du séparatism e\n"}, {"page_pdf": 120, "page_imprimee": 109, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1979, "texte": "             L es   lettres   c a n a d ie n n e s   109\n\n\n\ntriom phe définitivem ent. A lo rs, obéissant à un\nappel du d ivin M aître, le héros de l ’abnégation\nquitte l’Am érique et le monde p o u r entrer à la\nGrande Chartreuse.\n    Ce livre, noble exaltation du renoncement,\nn ’intéresse donc pas seulement les chrétiens du\nCanada. I l s’im pose d ’ailleurs à l ’attention des\nesprits sérieux par de robustes qualités. M . T a r ­\ndivel a développé sa thèse, non pas en rom ancier,\nau sens que nous donnons en général à ce mot,\nmais en penseur avide de convaincre. Son\nouvrage, construit sans stratagèmes de métier,\na été écrit sans vaine recherche d ’effets littéraires;\nil n ’en est que p lu s affectif, et certaines vieilles\nlocutions m aintenues en usage sur les bords du St-\nL a u re n t lu i donnent une agréable saveur de terroir.\nC ’est partout le mâle langage d ’un croyant.\nP lu sie u rs pages atteignent au pathétique à force\nde sim plicité ; d ’autres, d ’une pénétrante ana ­\ngogie, appellent la m éditation. E n fin , comme\nM . T a rd ive l, sagace observateur, a logiquem ent\ndéduit de la situation présente la situation q u ’il\nexpose, comme il a dessiné ses personnages d ’après\nceux q u 'il coudoie chaque jo u r il en résulte que\nce rom an dont l ’action se passe dans le futur a le\ncharme des choses vécues.\n    Pour la Patrie prouve q u ’il y a toute une œ uvre\napologétique à faire p a r le rom an. D an s les m i­\nlie u x non-croyants, les esprits cultivés n ’interro­\ngent que rarem ent les textes sacrés ; ils étudient,\npar contre, les livres de nos adversaires. O r le\nrom ancier chrétien p a ra it particulièrem ent désigné\np o ur révéler la D o ctrine aux intellectuels égarés à\nla recherche de la vérité, aux si nom breux s p iri ­\ntualistes hésitants, comme aux m ondains qui n ’ont\nd ’autre culte que celui des lettres et des arts. I l\npossède tout ce q u ’il faut p o ur les séduire, les\n éclairer, les aider à trouver, selon l ’expression de\n"}, {"page_pdf": 121, "page_imprimee": 110, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 369, "texte": "110           L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\nSt-A ugustin, le droit chem in de la vie au m ilieu\ndes illu sio n s du monde. E t cet apostolat est si beau\nque l ’on s’étonne de ne pas v o ir une troupe nom ­\nbreuse d ’écrivains s’engager dans la voie où marche\nrésolum ent M . T a rd ive l.\n\n\n\n                                     A l p h o n s e G e r m a in\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-012", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 111, "page_fin": 114, "titre_corps": "Le théâtre : Thèses boiteuses", "titre_sommaire": "Thèses boiteuses", "rubrique": "", "signature_source": "Victor de Brabandère", "ancre_debut": "LE T H É Â T R E                T h è s e s b o ite u se s.      L e Fau", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 122, "page_imprimee": 111, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1847, "texte": "LE T H É Â T R E\n\n\n\n\n           T h è s e s b o ite u se s.\n\n\n   L e Faubourg de M. Abel Hermant est bien le type de la\npièce moderne. Cela tient du vaudeville, du mélodrame et de\nla pièce à thèse manquée. De l’observation à fleur de peau,\nune étude de types absolument spéciaux, pour ne pas dire\nanormaux, où, fatalement, la vie, déformée et amoindrie,\ntourne à la caricature ; voilà de quoi est faite, avant tout,\ncette comédie à vastes prétentions.\n   Ajoutez que la trame est lâche, avec, à tout instant des\ntrous que l’on s’efforce de combler à l’aide de l’esprit boule ­\nvardier et des scènes à côté sans relation quelconque avec\nl’action.\n   Un seul type est clair, bien campé et quelque peu intéres­\nsant, c’est celui d’Havin; mais le personnage, jésuite laïc,\nsorte de Rodin nouveau-jeu, outre qu’il donne à l’œuvre\nune portée nettement anticléricale, n’exerce sur l’action\naucune influence appréciable.\n   Est-ce par les couplets de ce philosophe que vaut le Fau­\nbourg ? Le critique théâtral du M ercure de France l'affirme.\nDans ce cas, l’action aurait dû se concentrer autour d’Havin\net non pas autour du prince d’Entragues et de Margit. Et il\ny aurait eu de la part de l’auteur une incroyable erreur de\nmise au point.\n   Quoiqu’il en soit, la pièce est peu intéressante ; certaines\nscènes, telle la rencontre entre les amants et le prince, est\namené par un scandaleux truc de mélodrame. D’autres son­\nnent faux comme, pour n’en citer qu’une, la scène du départ\nde Margit.\n  Et comment en serait-il autrement! Les âmes qui s’agitent\ndevant nous n’ont en elles rien de vivant et de profond ; ce\nsont des caricatures, fantoches grotesques dont s’amuse —\npourquoi? — la fantaisie de l’auteur. L’humanité vraie n’est\npoint en elles. Et quand d’aventure elles s’avisent d’être pas­\nsionnées, on a presque envie de sourire, tant les gestes\n"}, {"page_pdf": 123, "page_imprimee": 112, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2468, "texte": " 112             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\nsont faux et conventionnels, les mots sonores. La Conscience\nde l’enfant est assurément de plus noble inspiration, et,\npourtant, au point de vue de la valeur psychologique et mo­\nrale, elle est à mettre sur le même rang que le Faubourg.\n  C’est une pièce à thèse, oui, tout comme La nouvelle\nIdole, de glorieuse mémoire, mais c’est une pièce à thèse\nmanquée.\n  Quand donc s’apercevra-t-on que pour résumer en ce\ngenre il faut autre chose que du talent facile et de l’esprit\nramassé sur le boulevard ou dans les journaux !\n   Quand je dis que la Conscience de l'enfant est une pièce\nà thèse, je m’aventure peut-être un peu loin. Si l’on me de­\nmandait, en effet, de bien vouloir préciser la thèse, je me\ntrouverais rudement embarrassé.\n   L ’auteur a-t-il voulu nous démontrer que c’est au père et\nnon au grand-père qu’il incombe de former la conscience\nd'un enfant ? Peut-être, mais alors pourquoi faire Montret,\nJe père, si canaille, et Cauvelin, le grand-père, si superbe­\nment loyal et honnête ?\n   A-t-il voulu nous prouver que, selon le mot du vieux Ri­\nchard, l’amour voit plus juste et est plus fort que la haine ?\nPeut-être, mais, en ce cas, la thèse est bien banale est bien\nmal énoncée. Puis, s’il n’y avait que ces deux thèses pos­\nsibles, mais il y en a quantité d'autres, apparaissant tout à\ncoup, exprimées par l’un ou l’autre personnage sous forme\nd’axiome, puis disparaissant sans laisser de trace.\n   Au cour de ces quatre actes, que de questions soulevées,\ndont la moindre réclamerait une action théâtrale longe ­\nment conçue. Ne nous parle-t-on pas tour à tour, des lois de\na famille des droits des ancêtres sur leurs descendants, des\nnécessités de la vie d’homme d’action, etc., etc ..\n   Cela fait bien des embryons de thèse et, en fin de compte,\non ne voit plus clair du tout dans les intentions de M. Gas­\nton Devore.\n   Une conclusion s’impose, la pièce est incontestablement\nmal bâtie ; allons plus loin, elle est incohérente. Et cela\ntient pour une grande part à la conception des personnages.\n   Somme toute, le conflit a été établi par l’auteur entre\ndeux extrêmes : la raison intransigeante et quasi exaspérée\net le sentiment pur qui ne tient aucun compte des arguments\nde la raison. M me Montret représente celui-ci, Cauvelin\ncelle là.\n   Entre ces deux personnages, pour les concilier, il n’y a\npas le personnage trait-d’union, imprégné tout à la fois de\nraison et de tendresse.\n"}, {"page_pdf": 124, "page_imprimee": 113, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2393, "texte": "                        L e T h éâ tre                       113\n\n\n\n   La vieille Couvelin qui aurait dû avoir ce rôle est absolu­\nment insignifiante. Elle se borne à pleurnicher de temps en\ntemps.\n   Et pourtant c’est sa thèse à elle qui triomphe ; « Il faut\nobéir à son cœur ».\n   C'est la victoire du sentiment sur la raison. Et dans quel­\nles conditions !\n   Montret est un mari indigne et ses agissements de financier,\nsans l’intervention de Cauvelin, le menaient en corretion ­\nnelle. Sa fille, néanmoins, s’éloigne de son grand-père pour\ncourrir à ce père indigne.\n   C’est à se demander si l’auteur n’a pas tout simplement\nvoulu montrer l’impuissance de l’éducation. Cette cons­\ncience de Germaine se débarrasse bien aisément de l’em­\npreinte des leçons de Cauvelin.\n   Ne va-t-elle pas jusqu’à dire à son père : « Je t’aime et je\nte respecte», Cette fois c’est trop. Qu’elle aime son père, soit,\nqu’elle le respecte, c’est inadmissible.\n   Après tout, la souffrance ne suffit pas pour effacer une\nfaute. Il faut la réparation. Et Montret qui a exploité indi­\ngnement les inventeurs qui venaient à lui, Montret dont les\nspéculations malhonnêtes ont fait la misère de tant de gens,\nMontret n’a rien réparé. Il est riche et il ne se repent pas.\nIl semble ne point songer un instant aux ruines qu'il a accu­\nmulées sur son chemin.\n   Il est, et reste indigne, à ce point que sa fille épouse Jean\nRichard, pauvre, ne voulant point toucher l’argent du finan­\ncier.\n   L’amour paternel excuserait-il donc les infâmies de l’hom­\nme d’affaires ? Et le cœur doit-il nécessairement triompher\ndès qu’il entre en lutte avec la raison ? Si c’est là la thèse\nde M. Devore, elle est fausse et immorale.\n   Cauvelin, au fond, a seul une attitude vraiment noble et\nlogique. Dans un milieu d’égoïsme sentimental et de légè­\nreté morale, il représente la conception sociale de la vie,\nles idées de justice et d’honneur. Seulement, il n’est pas chré­\ntien et il y a en lui, par ce fait, quelque chose du Fatum\nantique, un je ne sais quoi d’aveugle et de trop dur.\n   D’ailleurs — et ceci achève de jeter la confusion dans\nl’action théâtrale — lui-même n’est point absolument inno­\ncent. N ’a-t-il pas donné un peu à la légère son consentement\nau mariage de sa fille et de Montret ?\n   Malgré tout, il est le seul honnête homme de la pièce et,\npourtant, c’est Montret qui finit par devenir intéréssant. Là\n"}, {"page_pdf": 125, "page_imprimee": 114, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1067, "texte": "114             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\nest la faute capitale de l’œuvre. Elle achève de rendre la\nthèse indécise ou mauvaise. Ajoutons que l’action, surtout\nau début du troisième acte, est terriblement traînante, que\nl’on pleurniche beaucoup trop, que les personnages d’Eva et\nd’Emmanuel sont absolument ridicules et que Montret ne\nréalise pas de tout, avec ses innombrables crises de sensi­\nblerie, le type de l’homme d’affaire tenace et allant à travers\ntout.\n   Bref, je me demande en quoi l’auteur a justifié son titre.\nCe qui, au baisser du rideau, parait le plus évident c’est,\nchez Germaine, la faillite de la conscience. La longue édu­\ncation de Cauvelin a donc été inutile. C’est bien fâcheux.\n\n  J’aurais voulu, dans cette chronique théâtrale, dire un\nmot de la dernière œuvre d’Ibsen : « Quand nous nous ré­\nveillons d'entre les morts ». Si obscure, si peu humaine\nqu’elle me paraisse, cette pièce mérite plus qu’une brève\nmention. J’en parlerai le mois prochain.\n\n\n                                     V ic t o r de B r a b a n d è r e\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-013", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 115, "page_fin": 118, "titre_corps": "La critique : Les Romans", "titre_sommaire": "Deux romans bruxellois", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "L A C R IT IQ U E                     L e s R om an s  L o u is D e l a t t", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 126, "page_imprimee": 115, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 1657, "texte": "L A C R IT IQ U E\n\n\n\n\n                L e s R om an s\n\nL o u is D e l a t t r e , L a loi de p échè. (« M ercure »,\n   P aris, 3. 50) — L é o n P a s c h a l , Jeunesse inquiète.\n   (B alat, B ruxelles, 3, 50)\n\n     D eux rom ans bruxello is ! L e phénomène est\n assez rare pour mériter de suite notre entière\n attention. P o in t n ’est téméraire d ’affirmer que ces\n deux rom ans nouveaux, par cela seul q u ’ils nous\n évoqueront le décor bien-aim é de notre vie, nous\n captiveront sensiblem ent plus que ces pullulantes\n p arisiâneries, qui, p o ur notre p lus grand dam,\n envahissent sans répit « nos » théâtres et « nos »\njo u rn au x. E n fin ! vo ici deux vrais littérateurs —\n l ’un w allon, l ’autre m alinois de naissance, mais\n tous deux vivan t à B ruxelles — qui, p o ur nous\n faire oublier les Ju le s M ary, les Georges Ohnet,\n les Régiment et les Faubourg, nous décriront tour\n à tour, en toute sincérité et selon l ’heureuse d ive r­\n sité de leurs visions originales, l ’un, quelques\n unes des manifestations les p lus typiques de la\n vie populaire à B ruxelles en B rabant, l ’autre, les\n prestigieux panoram as q u ’offre à l’aurore et sur la\nbrune, vue des hauteurs de St-G illes ou de l ’espla­\nnade du Congrès, notre cité qui sous l ’azur\ns’éveille, ou q ui dans le soir s’illu m in e sous la\nsplendeur du jo u r couchant.\n     C ’est ainsi que L o u is Delattre prom ènera son\nhéros (et avec lu i, le lecteur) de l ’immense m arché\n«q ui durant chaque avant-m idi dom inicale couvre\nla g rand’ P lace de gens, de bêtes et de fleurs »,\n« à une place carrée, entourée d ’arbres, en façon\nde m ail de province et q ui form ait immense\n"}, {"page_pdf": 127, "page_imprimee": 116, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2309, "texte": " 11(5           L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n grenier de b ric -à -b rac », sans négliger, bien\nentendu, de mener héros et lecteur à la place du\n G rand Sablon, afin d ’y vo ir jo u er au je u de la\npetite balle dure les dim anches après-m idi ; ni\nsans m anquer surtout de les conduire enfin à\n « l ’Orphéon des Bons Enfants du Sablon », l ’une\ndes p lus célèbres parm i les « chochetés » qui sont\nl ’orgueil et qui font l ’allégresse du jo v ia l peuple\nbruxello is.\n    « Les répétitions de chants des «Bons Enfants du Sablon»\n se faisaient au premier étage du café garni de pupitres à\n musique, groupés comme s’ils s’étaient choisi eux-mêmes\n leur compagnie. Les chanteurs, tous artisans, arrivaient\n sur le coup de neuf heures, après souper et s’être lavés et\ndonné du peigne. Ils toussaient, le chef sur l’estrade faisait\n « chut » levait son bâton, et tous partaient. Les trottoirs\ndes cabarets de l’environ étaient garnis de chaises où les\nbuveurs, le visage tendu, écoutaient en tétant leur pipe.\nLes voix mariées s’élevaient en se balançant à la façon de\nvols d'oiseaux pressés aux fenêtres pour s’épandre au loin.\nOn distinguait, dans le concert des parties, des voix de\nténor luisantes et pénétrantes comme de jolies épées à\ncoquilles fignolées ; et des basses grasseyantes, se rengor­\ngeant naïvement étonnées elles-mêmes de leur beauté. De\nmaigres hommes qu’on eût prétendu n’avoir pas le souffle\nhaussaient de leurs poitrines des sons d’une volupté\ngracieuse faisant souvenir des nuits dans les bois. C’était\ncomme s’ils eussent voulu prouver chacun, à leurs frères\nles pauvres, combien il est terriblement doux de vivre...\nEntre deux morceaux, du pied sur le plancher, les hommes\nappelaient la serveuse vaquant dans le cabaret d'en-bas,\npour lui dire ce qu'ils voulaient boire. Puis, le verre en\nmain, ils allaient un instant à la fenêtre le soir, en jouant\navec des « fa » profonds comme la mer et des « si » plus\nhauts et fins que les aiguilles sculptées aux clochetons de\nNotre-Dame du Sablon, au bout de la place ».\n   E t n ’est-ce pas, vraim ent, tout-à-coup rajeuni,\nu n délicieux tableautin de M adou, m ais com bien\np lus ému, plus spontané, p lus frais ! — Or, tandis\nque P ierre-A ndré, le n a ïf jeune gars w allon de la\nferme de Landelies, que la conquête du diplôm e\n"}, {"page_pdf": 128, "page_imprimee": 117, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2471, "texte": "                         L a C r it iq u e                   117\n\n\n\nexila en la capitale, s’attarde ain si à contem pler,\nles gestes et les joies des petites gens d ’ici, M ax\nSéveranz, l ’adolescent héros du rom an de P aschal,\nd’âme orgueilleuse et rafinée, s’accoude de préfé ­\nrance à sa fenêtre, afin d’y contem pler dans u n\nrêve de gloire la v ille et les fastes du ciel.\n   « Au pied de ses fenêtres, Séveranz voyait le parc de\nSaint-Gilles dessinant des allées qui gravissaient en enlaçant\ndes pelouses et des parterres jusqu’à un tertre planté de\njeunes arbres grêles et d'un vert sombre tranchant sur le\nciel d’un doux azur ; ces arbres rappelaient les fonds des\ntableaux calmes et austères sur lesquels Léonard de Vinci\ndessina de jeunes hommes pensifs. Et Bruxelles, au bas\ndu parc, s'étendait, sous les écharpes d’or de ses fumées où\nles lumières avaient des jeux irisés. Séveranz, se levait tôt,\nassistait à des aubes si célestes, d’une candeur telle qu’on\naurait cru la ville agenouillée et frissonnante sous des voiles\nde communiante et le ciel un ostensoir d’or pâle où rutilait\nle soleil. Magie des matins d’été où les clartés vierges sont\npour l’âme un nouveau baptême ! Puis surgissaient les\néglises et apparaissaient les toits confus de la ville. Les\nregards de Séveranz se reposaient sur les collines couvertes\nde moissons et de verdures... Parfois les nuées, en ces jours\nd’été envahirent le ciel, amoncelant leurs blocs, accablant\nla ville sous les ténèbres. Au-dessus des toits ensevelis les\ntours seules émergeaient ; leur granit, qui avait miré l’éclat\ndes aurores et des crépuscules, blêmissait et, au haut du\nbeffroi, le saint Michel doré semblait une flamme mortuaire\net pâle. La terre tremblait sous les tonnerres espacés.\nSéveranz, debout devant l’embrasure de sa fenêtre, regar­\ndait, ébloui, rêvant une épopée, où, dans un pareil décor,\nlugubres et grandioses, se fussent célébrées les funérailles\nd'un Dieu. Les éclairs bondissaient, faux d’o r ! Et la cité\napparaissait, soulevée, en une splendeur d’incendie où les\ntoits, les églises, se dessinaient en traits de feu pour s’anéan­\ntir dans de la nuit... Quand, ensuite, le soleil plus radieux\nruisselait, assaillant de ces traits d’or les croupes fuyantes\nde la tempête, Séveranz tombait sous de nouveaux enchan­\ntements ».\n\n   E t n ’est-ce pas, en vérité, une toile d ’H e n ri\nD e G ro ux ? mais avec, après la tempête, le retour\nd e la clarté, c’est-à-dire de l ’Esp érance ?...\n"}, {"page_pdf": 129, "page_imprimee": 118, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2184, "texte": "118            L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n     Ces seules citations suffiront sans doute pour\n in diquer comment, ayant choisi tous deux B ruxelles\n po ur décor de leurs romans les deux auteurs l ’ont\n vu sous des aspects très différents. L e ch o ix d ’un\n même décor n ’est point seul d ’ailleurs à établir\n un parallèle entre L a loi de péché de L o u is Delattre\n et Jeunesse inquiète de L é o n P aschal. L e fond des\n deux œuvres est le même. E t c’est l ’étude psycho­\n logique, (j’allais écrire « auto » m ais soyons\n discrets), d ’une âme d ’adolescent s’éveillant au\n Rêve, à l ’A m ou r et p uis aussi — le hideux repous­\n soir ! — au réalisme de la vie. O r il en est du\n sujet comme d u décor. L e choix seul fait se\n rencontrer les deux écrivains ; mais s’agit-il de\n nous m ontrer les personnages agissant, ou bien\n d ’analyser leurs émotions, d ’évoquer leurs rêves,\n de d iscuter leurs tendances, et vo ici nos rom anciers\n à cent lieues l ’un de l ’autre.\n    T an d is que le héros de L o u is Delattre, tandis\nque P ierre-A n d ré l ’am oureux godiche et passa­\nblement niais (mais si délicieusem ent ém erveillé\nde toutes choses) ayant été déraciné tout le temps\n que dura son exil dans la capitale, s’en retournera\nà sa ferme de Lan delies, après avo ir été désabusé\nde son stupide am our pour sa vaniteuse petite\n cousine de la grande ville , le héros de L éo n Pascal\nse laissera fasciner au contraire par le renom de\n P aris, nom bril du monde, et M ax Séveranz\ndeviendra à la fin du liv re un déraciné de plus.\nT o u s les jeunes écrivains bruxello is cro iraien t se\nretrouver dans le héros de Jeunesse inquiète, si tel\nou tel détail n ’en venait préciser aussitôt la p er­\nsonnalité. M ax Séveranz d ’ailleurs n ’est point\nnotre modèle, i l est trop inquiet, trop hésitant.\nL e s surprises d ’am our le trouvent sans vaillance.\nI l s’abandonne à ses passions sans même tenter\n— car il n ’a p lus la F o i — un sim ulacre de ré sis­\ntance. P as de volonté partant pas de Lib erté,\nD e l ’o rg e u il à revendre. U ne im agination fertile\nen images somptueuses. M ais la peur, sem ble-t-il,\nde l ’effort créateur.         G eorges R am aekers.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-014", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 119, "page_fin": 124, "titre_corps": "Revue du mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Le Cardonnel", "ancre_debut": "R e v u e du m o i s .      L e théâtre          a l ’A c a d é m ie   — L", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 130, "page_imprimee": 119, "debut_caractere": 44, "fin_caractere_exclue": 1954, "texte": "R e v u e du m o i s .\n\n\n   L e théâtre          a l ’A c a d é m ie   — L a d é c o r a t io n     de   P aul\nA dam — D eu x           c a t é g o r ie s   d ’ e s p r it s   —   L e pro cè s des\nA s s o m p t io n is t e s .\n\n\n\n\n   L e t h é â t r e a l ’ A c a d é m i e . — Paul H ervieu (1) entrera\nprobablement à l’Académie cette année. Il ira y rejoindre\nLavedan. Quand Maurice Donnay y sera, nous y aurons les\ntrois représentants d’une certaine littérature, celle qui est\nnée de l’époque de transition qu’est la nôtre. Littérature qui\nn’est pas définitive, parcequ’elle ne vit pas sur d es idées et des\ndrames éternels. Cependant les oeuvres de cette littérature\nparaissent supérieures, à certains essais d’esprit en avant-\ngarde sur notre temps, parcequ’elles ont une tenue, un style;\non y trouve un souci de composition qu’il est rare de ren­\ncontrer ailleurs ; c’est pour cela qu’on ose dire qu’elles exis­\ntent, mais en retour elles n’ont qu’une influence pourrait-on\ndire négative. Si elles nous enseignent l’horreur de ce qui\nest déjà mort, de ce qui infecte de pourriture nos demeures,\nelles ne nous disent pas ce qu’il faut aimer et elles nous\nlaissent l’âme vide. C’est en vain que nous chercherions dans\nune pièce de Maurice Donnay, d’Henri Lavedan ou de Paul\nHervieu la révélation d’une grande loi de la vie, d’une de\nces vérités premières dont nous avons tant besoin, depuis\nque, les méprisant, nous nous en tenons à des vérités secon­\ndes, et nous savons bien que celles-ci sont des erreurs dont\nnous ornons notre vie et dont nous l’abimons à force de\ndilletantisme. Ce dont nous avons besoin, c’est de héros et\nde saints qui nous aideraient à devenir nous-mêmes héros et\nsaints ; ce sera le plus grand mérite de cette littérature de\nnous avoir fait sentir ce grand besoin.\n\n\n\n  (1) Nous apprenons qu’en effet Paul Hervieu vient d’en­\ntrer sous la coupole en compagnie de M. Emile Faguet.\n"}, {"page_pdf": 131, "page_imprimee": 120, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2543, "texte": "120               L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\n   Cependant si Paul H ervieu franchit, cette année, les\nportes de l’Académie, il ne faudra pas nous plaindre ? le\nchoix sera bon, meilleur que celui de .M. Deschanel. Par\nhasard un écrivain entrera à l’Académie. Ce choix fera\nespérer que 1900 sera plus favorable que 99 aux écrivains\nacadémisables. En 99 Henri Lavedan entra à l’Académie et\nBecque mourut de pauvreté.\n   La réception de Paul Ilervieu sera sans doute vive et\nbrillante comme disent les gazettes. Elle le sera certaine­\nment moins que ne le fut celle de Lavedan. Le jour de La­\nvedan fut celui des vaudevillistes. Lavedan nous a, vous\nvous en souvenez, évoqué Meilhac qui est bien mort, le\nsecond Empire qui est mort, Halévy qui est non moins mort\net siège à l’Académie. Il y eut lutte du Vieux Jeu contre le\nNouveau. M. Costa de Beauregard représentait le Vieux\nJeu. Il le fit avec élégance et avec une ironie point désa­\ngréable. Ce fut le jour des regards rétrospectifs. Devant le\ncomique ancien du second Empire, qui agite des grelots qui\nne sonnent plus, on fit comparaître le comique nouveau.\nAh ! comme ils sont différents. Le notre, s’il est moins tris­\ntement joyeux est moins vide que l’autre. Il est plus amer,\nplus désabusé. Il est fait d’observations serrées et souvent\nsèches ; il arrache les voiles, il révèle les plaies cachées. Il\nest très triste. On y sent un grand désabusement. Vous\nsortez désemparés d’une pièce de Donnay, c’est que vous\nsavez maintenant qu’elles étaient en carton les belles façades\nde vos préjugés et vous savez aussi ce que cachent ces\ngrands mots d’amour et de passion. Vous avez vu des hom­\nmes et des femmes qui vivent selon des habitudes qu’ils\ntiennent de leurs ancêtres et qu’ils transmettront à leur fils\ns’ils en ont et ils en ont le moins possible : Pauvres êtres\nqui n’ont pas la vie et qui croient vivre et s’essoufflent à\nse donner du plaisir pour avoir l’air de vivre. Vous êtes\ntristes parceque ces êtres sont un peu vous-mêmes, vos\népouses, vos maîtresses, vos amis et leur vie vous parait\nvaine, dépensée en de pauvres actions.\n   Mais ce n’est là que la vie d’un moment, d’une caste, d’une\nville peut-être. Il se joue ailleurs encore d e sombres drames\nplus humains, plus simples. Il y a encore quelque part des\nhéros qui se cachent, peut-être même des saints et nous les\nvoulons connaître pour qu’ils nous enseignent leurs\nchemins.\n  L a d é c o r a t i o n d e P a u l A d a m . — Elle est venue quel­\nques semaines après le banquet offert à Paul Adam à La\n"}, {"page_pdf": 132, "page_imprimee": 121, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2624, "texte": "                        L ’A c t u a l i t é               121\n\n\nPlume et elle est une des rares décorations données dans le\nmonde des lettres, à laquelle toute la jeunesse littéraire\npeut applaudir. Paul Adam aura eu sur notre temps une\ninfluence considérable, moins par ses œuvres d’art, dont\nbeaucrup sont hâtives, et d’un style qui souvent manque de\npureté, que par la quantité prodigieuse d’idées qu'il a éveil­\nlées. Il est un de nos rares écrivains, en qui on découvre\nune puissante pensée synthétique et la précieuse faculté des\nvues d’ensemble. Tandis que la plupart des écrivains de la\ngénération de Paul Adam qui semblaient devoir avoir quel­\nque influence sur la pensée de leur temps ont fait faillite à\nnos espérances, en nous révélant une inaptitude à se person­\nnaliser, ou parceque sous prétexte de rôle social, ils choient\ndans la politique. Paul Adam au contraire a continué de se\ndévelopper de façon harmonieuse à tel point qu’aujourd’hui\naucune pensée, religieuse, philosophique ou sociale ne lui\nest étrangère. Il voit dans tout, la part de vérité souvent\ncachée : il la découvre et il la crie. Il collabore ainsi\nactivrnt avec ceux qui pensèrent avant lui et c’est là ce\nqui fait sa force, ce qui le fait apparaître comme un admirable\naboutissant; enfin à cause de ses rares qualités d’intuitif,\nil semble déjà parler dans l’avenir. Il est le seul qui ait pu\n  écrire :\n   « La Science actuelle, si l’on veut l’entendre, corrobore\n» essentiellement les dogmes légendaires et religieux. Il\n» semble que la fusion du X X e siècle sera la fusion absolue\n» des deux vérités qui achèvent de se combattre. L ’anti­\n   quité et le modernisme se reconnaîtront frères, enivrés\n» du même espoir d'harmonie qu’ils suivirent par des voies\n» différentes avant qu’elles se rejoignent par une seule route\n» large, heureuse, magnifique, se déroulant par les campa­\n   gnes de paix, d’abondance, les forêts de repos social».\n   Pour prononcer de telles paroles, il faut avoir pénétré\nl’esotérisme de notre science contemporaine en même\ntemps que celui des grandes religions orientales. Il est bien\ncertain que si Paul Adam se confinait dans le positivisme\nou s’il prenait le dix-huitième siècle comme point de dé­\npart de la pensée humaine, il écrirait sans doute des livres\nsecs et proprets, il serait plein d’un profond orgueil mais il\nn’aurait pas pu écrire cette phrase prophétique.\n   Paul Adam a exprimé dans le discours qu’il prononça au\nbanquet de La Plume quelle humilité un écrivain puisait à\ncollaborer ainsi avec le passé : « Notre labeur, nous a-t-il\ndit, rappelle à chaque minute que l’homme par lui-même\n"}, {"page_pdf": 133, "page_imprimee": 122, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2682, "texte": "122                L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\ncompte pour rien». Voilà qui est pour abaisser l’orgueil de\nbien des hommes de lettres. Rien, en effet, mieux que le\nmétier de lettres n’enseigne que nous sommes tous, les\nmorts commes les vivants, les anneaux d’une même chaîne.\nLa pensée de ceux qui nous précédèrent éveilla notre pensée\net celle de nos contemporains l’entretient éveillée. Et si nous\ndépassons le cercle des lettres , ne voyons nous pas que la\nvie est elle-même une vaste collaboration. Le plus grand\nsaint, le plus grand penseur, le plus grand citoyen collabo­\nrent dans l’œuvre de vie avec l’humble boulanger que pé­\ntrit le pain au fond du faubourg, avec le maçon qui bat le\nmortier, élève le temple, le musée ou la simple maison. Le\npaysan que laboure, celui qui fauche, celui qui sème, ensei­\ngnent au poète les gestes primordiaux de l’humanité, et il\ndevra les célébrer. Et le modeste ouvrier qui d’un morceau\nde fer façonne une clef n’accomplit-il pas une œuvre magnifi­\nque, lui qui donne une forme concrète à un des plus grands\nsymboles humains ? Ne collabore-t-il pas avec le prêtre qui\nouvre les âmes à Dieu, le poète qu i les ouvre à la Beauté, le\npenseur à l’intelligence de la vie ?\n   D e u x c a t é g o r i e s d ’ e s p r i t s . — Paul Adam fait penser\nque deux genres d’écriyains correspondant à deux catégories\nbien différentes d’esprits se partagent le domaine des lettres\nà notre époque, au point de former une antithèse bien cu­\nrieuse. On pourrait appeler les premiers, les esprits de\nlumière et les seconds, les esprits de nuit : les agrégeants\net les désagrégeants. Les premiers sont les esprits de l’ave­\nnir, ceux qui se donnent, ceux qui vont les bras tendus pour\nétreindre toujours plus de vérités. Ils semblent vouloir se\ndévelopper sur tous les plans, comme dirait un boudhiste,\npour atteindre à la pleine possession d’eux-mêmes dans un\nplan supérieur. Ils n’ont cependant pas encore dépassé le\nplan mental et sont encore loin d’atteindre à la pleine cons­\ncience de leur nature spirituelle mais il y tendent. On sent\nqu’ils sont déjà plus que des natures émotionnelles et pas­\nsionnelles, plus que de simples intelligences analytiques ;\ndéjà ils touchent à l’intuition des grandes lois. On devine\nqu’ils prennent conscience d’une communion toujours plus\nintime entre une vérité qu’ils portent en eux et la même qu’ils\nsentent présente dans la vie ; c ’est par là qu’ils communient\navec l’Univers et ils y puisent un grand amour, une ivresse\nde pensée toujours plus forte. A mesure qu’ils avanceront\nainsi, ils auront davantage conscience que l’homme est lui-\nmêmeune représentation de l’Univers, représentation plus ou\n"}, {"page_pdf": 134, "page_imprimee": 123, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2602, "texte": "                         L ’A c t u a l i t é               123\n\n\n\nmoins parfaite, représentation qui fut parfaite en l’Homme,\nChrist Fils de Dieu, truchement entre le Père et l’homme,\ncentre de toute vie, agrégat de toutes Forces.\n    Les second possèdent des natures uniquement pas­\n sionnelles et émotionnelles ; leur intelligence est plus\n uniquement analytique. Ils correspondent bien à l’époque\n de criticisme dont nous sortons. Anatole France, Remy de\n Gourmont appartenant à deux générations différentes repré­\n sentent assez bien ce type. Doués de rares facultés de disso­\n ciation, ils s’amusent à dissocier les idées contradictoires\n associées par l’illogisme des hommes et il s’efforcent de dis­\n socier aussi les autres. Bien que purement négatif, leur rôle\n peut-être utile ; ils ne sont en tous cas jamais aussi dan­\n gereux qu’ils le paraissent parcequ’il n’y a que ce qui était\n illogiquement associé qui peut rester dissocié. Ils pour­\n raient accomplir une partie de leur œuvre, la meilleure,\n avec un esprit épris d’absolu. Mais ils l’accompliraient mal,\n avec colère, au lieu que n’ayant vu que les contradictions\n des hommes, grâce à la faculté de regarder qui leur est par­\n ticulière, ils ont acquis un orgueil plein de douceur. Après\n qu’ils ont parlé, ce qui est vérité harmonieuse n’en reste\n d’ailleurs pas moins vérité, et comme il sourient encore, ils\n sont en vérité les dupes d’eux-mêmes. Ils ressemblent au\nvanneur que regarderait en souriant fuir le mauvais grain\nsans jamais regarder vers le bon qui reste et serait ensuite\ntout heureux, parcequ’il croirait que tout son grain s’est\ndispersé dans le vent, ce vanneur serait parfaitement\nridicule.\n    En général, les écrivains de ce genre paraissent doués de\nqualités d’artistes que ne possèdent pas les premiers ; ils\nont de la grâce, parceque n’ayant pas à exprimer des asso­\nciations nouvelles d’idées qui se présenteraient à eux en\nimages encore informes, ils évoluent parmi des idées\nfamilières qu’ils expriment avec élégance et simplicité ; c’est\npourquoi ils nous amusent et nous charment, mais ils ne\nnous suffisent point parcequ’à leur commerce, notre person­\nnalité ne s’enrichit pas.\n   Les autres, au contraire, sont beaucoup moins artistes,\nsouvent même ils ne le sont pas du tout. Ils rapportent de\nleurs voyages aventureux des morceaux disparates et bril­\nlants de trésors qu’ils ont cotoyés. Le plus souvent, ils\nrestent des essaystes, mais c’est par ces essaystes que l’huma­\nnité avance tandis que la grâce des autres l’affine, et c’est\npar la collaboration inconsciente des deux qu’elle s’enrichit\n"}, {"page_pdf": 135, "page_imprimee": 124, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1586, "texte": "124                 L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\nd’idées nouvelles et sûres. L’idéal pour un écrivain serait\nd’unir dans une même œuvre ces qualités de pensée et d’art,\nd’analyse et de synthèse, d’ironie douce et de gravité suprê­\nme. Gela demande un développement harmonieux de la per­\nsonnalité, le sacrifice de la vanité qui encourage aux œuvres\ntrop rapides accomplies avant la connaissance suffisante de\nsoi-même, la conscience qu’écrire ne doit pas avoir pour fin\nseulement de charmer, mais encore de révéler — Cela exige\nque l’on ait quelque chose à révéler.\n   L e p r o c è s d e s A s s o m p t i o n n i s t .e s . — Nous vivons dans\nles procès. Cela devient épidémique. Le procès des Assomp ­\ntionnistes n’a pas été mené avec plus d’impartialité que d’au­\ntres sur lesquels nous ne reviendrons pas. Ces procès\nmontrent combien il est regrettable que la politique enva­\nhisse les prétoires. Si l’on dissout les Assomptionnistes, on\ndevrait dissoudre aussi la franc-maçonnerie, mais le meilleur\nserait de ne rien dissoudre du tout. Maintenant, s’il y en a\nqui croient persécuter les catholiques en persécutant les\nrédacteurs de La Croix, ils se trompent. En plaçant le\nChrist crucifié en tète de pamphlets, de compte-rendus\ninexacts, d’approbations de massacres, de prédications de\nhaine, les rédacteurs de La Croix, sans qu'ils s’en doutent,\nhélas! expriment simplement qu’ils viennent encore une fois\nde crucifier le Christ, quant au titre La Croix, il devient\nalors essentiellement symbolique.\n\n\n                                         G eorges L e C ardonnel\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-015", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 125, "page_fin": 128, "titre_corps": "Les Revues : Un peu de psychologie", "titre_sommaire": "Un peu de psychologie", "rubrique": "", "signature_source": "Noël Charron", "ancre_debut": "L e s R ev ues                            Un     peu de     P s y c h o l o g ie                                      p a", "ancre_fin": "réelle modernité. N oël C harron.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "E c hos    L e com te           L éon         T o lstoï             es", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 136, "page_imprimee": 125, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2219, "texte": "L e s R ev ues\n\n                          Un     peu de     P s y c h o l o g ie\n\n\n                                   p a r R e n é D o u m i c (Revue des\n L e b ila n d ’ u n e g é n é r a t io n\n    deux Mondes 15 j a n v i e r ) . — D e u x r e v u e s c a t h o liq u e s .\n    L'Am e latine. ( T o u l o u s e ) Cosmos catholicus ( R o m e ) .\n\n\n   A propos des Essais de Psychologie contemporaine (que\n AI. Paul Bourget vient de faire réédi ter chez Plon) M . René\n Doumic fait en la Revue des deux Mondes du 15 janvier 1900,\nle procès de la génération littéraire de 1880 : « Chaque\ngénération a sa marque particulière. Celle de 1830 est\nfameuse pour son enthousiasme et celle de 1830 pour son\nsens des réalités positives. Celle de 1880 restera célèbre\npour avoir été comme le terrain où devait éclore, germer\net s’épanouir toute une flore malsaine ». « La première en\ndate et en importance parmi ces maladies, c’a été, continue\n.M. René Doumic, le dilettantisme... » L’origine de ce\nmouvement remonte à Renan dont l’influence a si lour­\ndement pesé sur cette génération pénétrée de son esprit...\n« C'a été l’universel écroulement de la pensée s’échappant à\nelle-même pour s’aller perdre vers on ne sait quelles per­\nspectives fu ya n tes...» « D e la philosophie, la contagion\ns’étendit à toute la littérature, au roman, à la poésie, au théâtre\net aux genres mêmes dont la définition répugne le plus au\ndilettantisme, tels que la critique. Il n’était plus question\npour le critique, ni de juger ni de classer, mais de raconter\nles avantures de sa sensibilité à travers les livres ». La\nseconde maladie dont fut atteinte la génération de 1880\nc’est une certaine ironie, non moins « inhumaine », selon\nM. Doumic, que l’inhumain dilettantisme. Il y a loin de\ncette ironie là à l’ironie coutumière.\n  M . Doumic la définit fort bien : « une attitude, supposant\nde la part de celui qui l’affecte tout un travail d’esprit, tout\nun ensemble de sentiments dont le premier est la conscience\nde sa supériorité... » « Tout n’est que spectacle pour cet\nesprit qui s’amuse. Tout n’est que plaisir de vanité pour\ncet esprit qui s’adore ».\n  La troisième maladie de la génération de 1880, c ’est une\n"}, {"page_pdf": 137, "page_imprimee": 126, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2691, "texte": "                         L ’A c t u a l it é                126\n\n\nfausse sensibilité. Viciée par l’ironie, la sensibilité de cette\n génération ne fut qu’en phrases, et non en vérité. « Il fallait\n se refaire une âme d’enfant ou une innocence de primitif. Il\n est regrettable seulement, pour l’avènement de cet âge d’or,\n que le littérateur eût commencé par s’isoler du reste de ses\n semblables. Le moyen de sympathiser avec ceux de qui\n on se sent si différent ! lit le moyen d’aimer ceux qu’on\n méprise ! » — La quatrième maladie dont cette génération\n infesta l’âme française, au dire de M. Doumic, fut le pessi­\nmisme ou mal du siècle, qu’il définit ainsi : « Tristesse\n faite du dégoût de soi d’une, espèce d’inaptitude à la vie,\ndu sentiment de sa propre impuissance, de la peur de l’effort\net de cette paresse à laquelle on allègue pour excuse un\nmonotone : à quoi bon ? » — La cinquième maladie enfin\nc’est le cosmopolitisme littéraire. « Loin de nous, déclare\nl’auteur, la seule idée de vouloir blâmer ce mouvement de\ncuriosité qui nous porte à nous enquérir des chefs-d’œuvres\nde la littérature européenne... Nous nous rappelons quel\nprofit a trouver plus d’une fois notre littérature à s’assimiler\ndes éléments puisés hors de chez nous. Mais, justement,\nce qui importe, c’est qu’elle arrive à se les assimiler, à les\nconvertir en substance et en sang. Et c’est ce qu’en ces\ndernier temps elle a été incapable de faire... En les écartant\ndes voies traditionnelles, en les soumettant à des influences\ncontradictoires, le cosmopolitisme a été pour beaucoup\nd’esprits distingués de notre époque l’école de l’anarchie.\n    Et M . Doumic conclut : « L ’erreur et la faute de cette\n génération qui vient de déposer son bilan, ç’a été de faire\n de l’art uniquement un instrument de jouissance et c’ a été,\n à travers les diverses manifestations de la vie littéraire, de\npoursuivre uniquement son plaisir. Son idéal a été un idéal\n d’épicuriens de l’esprit et de voluptueux du cerveau ».\nMais il vous tarde sans doute de connaître l’enseignement\nque tire de ces faits M. Bourget lui-même. Sa conclusion à\nlui (elle est en sa nouvelle préface) mérite toute notre\nattention : « Pour ma part, déclare-t-il, la longue enquête\nsur les maladies morales de la France actuelle, dont ces\nessais furent le début, m’a contraint de reconnaître à mon\ntour la vérité proclamée par des maîtres d’une autorité bien\nsupérieure à la mienne : Balzac, Le Play et Taine, à savoir\nque pour les individus comme pour la société, le christi­\nanisme est à l’heure présente la condition unique et néces­\nsaires de santé et de guérison ». Constatons-le avec joie\net... avec M. Remy de Gourmont qui le dit fort bien au\n"}, {"page_pdf": 138, "page_imprimee": 127, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2401, "texte": "                         L ’ A c t ua l i t ê                 127\n\n\n\nM ercure de France: « Comme M. Brunetière et M . Coppée,\ncomme M. Huysmans qui donna le bon exemple, voilà que\nM. Bourget a recouvré la foi ». Le phénomène est vraiment\nsaisissant et d’autant mieux fait pour revigourer les espéran­\nces chrétiennes que sa manifestation est plus inattendue.\nEt ne semble-t-il pas, lorsque l’ on s’y arrête, et que l'on\nconsidère, que par les conversions presque consécutives\nd’écrivains aussi disparates et de nivaux aussi distants,\nmais tous également fameux parmi des publics très divers,\nCelui dont les voies sont impénétrables veuille non seule­\nment prouver une fois de plus que son « Esprit souffle où il\nveut », mais clairement indiquer d'autre part aux chrétiens\ntrop peu perspicaces qu’avant tout et surtout c’est aux\nlittérateurs qu’est réservé la tâche admirable et terrible\nde convertir à la Foi en son Fils le siècle qui demain\ns’ouvrira devant Lui ?\n   Or tandis que ces retours retentissants de fils prodigues\nen la maison du Père, mettent en joie tout le monde\nchrétien, parallèlement, dans le calme et à l'insu du plus\ngrand nombre de tous côtés se prépare la régénération des\nâmes par la renaissance des Lettres chrétiennes. Toutes\nces jeunes revues catholiques qui se créent ou qui se\nréveillent et autour desquelles se sont déjà groupés les\npremiers artisans (de plus en plus nombreux) de la Rénova­\ntion, sont en réalité elles aussi comparables à ces grains\nde sévené auxquels Dieu compara son Royaume éternel.\nC’est en réalité le plus petit des grains, mais quand il\na éclos, qu’il est sortit de terre, il grandit et bientôt c’est\nun arbre puissant et les oiseaux du ciel s’ombragent sous\nses feuilles... Et voici qu’il nous est donné de faire con­\nnaître et par le fait de chaleureusement recommander aux\nsympathies de nos lecteurs deux revues catholiques de\nlangue française.\n   L’une parait à Toulouse depuis quatre ans déjà. Son\nnom ? L ’Ame latine. De toutes les jeunes revues d’art de\nla terre de France il n’en est point de plus proche de nous.\nSon directeur, A r m a n d P r a v i e. l est d’ailleurs l’un des\nplus ardents croyants et l’un des meilleurs poètes du groupe\nfrançais de La Lutte. L'Ame latine parait tous les mois\n12 rue de Nazareth à Toulouse (1). De lumineuses proses\n\n\n  (1) L’abonnement à l'Am e latine n’est que de 3,50 francs\npar an pour la Belgique.\n"}, {"page_pdf": 139, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 689, "texte": " 128                         L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\net de lithurgiques poèmes signés : Praviel, Elie Clavel,\nGonzague de Reynold, etc. en impose la lecture à tous les\ncatholiques belges qui s’intéressent au réveil de l’Intelligence\nà la Foi ! L ’autre parait à Rome: Cosmos catholicus ! le\nbeau titre. Sortant mensuellement de « l’Imprimerie\nvaticane » le Cosmos catholicus est richement illustré et\nl’on y rencontre de nombreux articles remarquablement\nécrits sur des sujets religieux, littéraires ou artistiques,\nd’une réelle modernité.\n                                                                       N oël C harron.\n\n\n\n\n                                        "}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-016", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 128, "page_fin": 128, "titre_corps": "Échos", "titre_sommaire": "Echos du monde littéraire", "rubrique": "", "signature_source": "La Direction", "ancre_debut": "E c hos    L e com te           L éon         T o lstoï             es", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 139, "page_imprimee": 128, "debut_caractere": 689, "fin_caractere_exclue": 2464, "texte": "E c hos\n   L e com te           L éon         T o lstoï             est   c o m p lè t e m e n t   r é t a b li.\nL ’ a d m ir a b le   v ie illa r d    a       r e p r is   avec     s a c a lm e v i g u e u r s e s\ntra v a u x    q u o t id ie n s ,    qui       son t,       o n le sa it : fa ç o n n e r       des\nc h a u s s u r e s p o u r le s p a u v r e s m o u j ik s , la b o u r e r s o n         ch am p,\né c r ir e d e s c h e fs -d ’ œ u v r e s .\n    C ’ e s t l e 19 m a r s que J.-K . Huy smans deviendra oblat.\n « C’est-à-dire, a-t-il déclaré lui-même à M. Jules Huret, que\n je vais vivre, hors clôture, la vie des Bénédictins qui son\nlà». Et de sa main, nous dit son interlocuteur, il me désigne,\npar la fenêtre dont le rideau est levé, l’abbaye qui montre\nses clochers à cent mètres, derrière de grands pins. Sa\ntable est posée en face même de l’église, de sorte qu’en\nlevant les yeux il l’a devant lui. Ses yeux de fauve adouci ont\nl’air de carresser le clocher et les toits d’ardoise du monas­\ntère ».\n   P r o c h a i n e m e n t au théâtre Molière, sera représenté\nl’Absent, un noël moderne, en un acte et en vers, débuts\ndramatique de notre collaborateur Gaston lieux.\n   L e m e r c r e d i 21 f é v r i e r , première du Cloître, drame\nen 3 actes et un tableau du Poète Emile Verhaeren, au\nthéâtre du Parc.\n   L ’ A c a d é m i e d e s G o n c o u r t , dite « l’Académie des dix »\na vu ses jours mis en péril par le procès en nullité de tes­\ntament que lui intente les parents de ses propres fondateurs.\nLe 7 de ce mois la cause a été introduite devant la\n1er chambre de la cour d’appel de Paris. Nous ferons\nconnaître à nos lecteurs la décision du tribunal.\n                                                                    L a D ir e c tio n .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-017", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Éditions de La Lutte", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "La Lutte", "ancre_debut": "É d itio n s de \" L A L U T T E \" 80, R u e d e l ’ E r m i t a g e", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 140, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1377, "texte": "É d itio n s de \" L A L U T T E \"\n          80, R u e d e l ’ E r m i t a g e , 80, —       Bru xelles.\n\n\n\nY ves B e r t h o u                   L e Prince des Prosateurs              fr. 0.50\nA lbert Jounet                        Dieu de Beauté                          » 0.50\nP a u l M u ssch e                    Simplement                              » 2,00\nE d o u a r d N ed                    Mon Jardin Fleuri                       » 2,00\nG eorges R am aekers                  Les Fêtes de l'Eté                      » 1.25\nG e o r g e s V ir r è s              En Pleine Terre                         » 3.50\n\n\n\n\n                   P A R A IT R O N T PROCHAINEMENT\n\n                                      D A N S LES\n\n\n                           E d it io n s d e L a L u t t e :\n\n\n                 Bon CH A R LE S             de     SP R IM O N T\n\n\n                      Les               H éros\n         d e l’ A m o u r , d e l’ E p é e\n\n                           et du R ê v e\n                                     Poèmes\n                             P r i x : 2.00 francs.\n\n\n\n\n                           A R M A N D P R A V IE L\n\n\n            P o èm es fïlçstiq u e s\n                             P r i x : 2.00 francs.\n\n\n       25 p . c . d e r é d u c t i o n a u x a b o n n é s d e L a L v t t e .\n\nOn souscrit dès à présent, 80, rue de l’Ermitage, Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-02-n2-018", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Avis et abonnements", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "La Lutte", "ancre_debut": "LA LUTTE 80, RU E DE L 'E R M IT A G E , 80 BRU XELLES paraît tous les mois", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 141, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 2256, "texte": "LA LUTTE\n                  80, RU E DE L 'E R M IT A G E , 80\n\n                               BRU XELLES\n\n     paraît tous les mois en fascicules de 64 pages, et\nforme au bout de l’an deux forts volumes in-8° avec table,\n               d’environ 400 pages chacun.\n              Belgique                                        Ailleurs\n     UN A N . .                5 fr.       /    U N AN             .   .     8 fr.\n     UN N u m é r o            1 fr.       /    UN       N um éro            1.23 fr.\n     LA L U T T E (Série Nouvelle) publie : CONTES, N O U ­\nVE LLES, ÉTU DES CR ITIQ U ES, M O N O G RAPH IES,\nL IT T É R A T U R E S É TR A N G È R E S, Q U ESTIO N S DE­\nM O R A LE ET DE PH ILO SO PH IE, D RAM ES, PO È,\nM ES, R E LA TIO N S de V O Y A G E S, etc.\n       FO N D A TE U R S :           P aul      M u s sc h e , E d o u a r d N ed\nG eorges        R am ae ke rs.\n\n       CO M ITÉ D E R É DACTIO N . (BELGIQUE) :                                 E rn st\nD e l t e n r e , P o l D e m a d e , H u b e r t D e M o o r ,Y v a n G ii. o n ,\nG aston       H eux,        l ’A bb é     H ector        H oornaert,            E m il e\nJ omaux,       P aul       M u ssch e,         E douard         N ed,        G eorges\nR am aekers,         C h arles       de    S p r im o n t ,     l ’A b b é     E ugène\nV an    der   E l s t , G e o r g e s V ir r è s .\n\n       CO M ITÉ DE R É D A CTIO N . (FRANCE) : Y v e s\nB erhou,    J. E s q u i r o l , A l p h o n s e G e r m a i n , L o u i s G i l ­\nlet,    A l b e r t To u n e t , G e o r g e s      le   C a r d o n n e l , H enri\nM a z e l , L o u is M e r c i e r ,      R. P . P a c h e u S. J.,          A rm and\nP r a v i e l , C h a r l e s d e R o u v r e , L o u is T i e r c e l i n .\n\n\n\n\n      N. - B . — A D RE SSER tout ce qui concerne LA\nRÉ DACTIO N de la Revue à M. H u b e r t D e M o o r , Secré­\ntaire de La Lutte, 46, rue de la Croix, B r u x e l l e s ; — tout\nce qui concerne l’A D M IN IST R A T IO N , à M . E u g è n e\nB e c k e r s , administrateur de La Lutte, 8 0 , rue de l’Ermi­\ntage, B r u x e l l e s . — Siège de la DIRECTIO N : 114, rue\nFranklin, B r u x e l l e s .\n\n       Imp. Ixelloise (à vapeur) H Codu ys, 272 et 276, ch. de Wavre\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 74, "texte": "                                   TO M E 1er\nC in q u iè m e A n n é e              de la                   F é v r ie r   1900\n                               Série Nouvelle\n\n\n\n\n                LALUTTERevu e         m e n s u e lle\n\n                               F o n d é e en   1895\n\n\n\n\n            O N T C O LLAB O R É A CE N U M ÉR O :\n\n       M M . V ic t o r       de   B rabandère, N oël C harron ,\n    E rn st     D e l t e n r e , A l p h o n s e G e r m a in , I v a n G il ­\n    son ,   G eorges          Le    Cardonnel,          H enri     M azel,\n    P a u l M u s sc h e , A r m a n d P r a v ie l , G e o r g e s R a ­\n     m aekers,     F e r n a n d S é v e r in .\n\n\n\n\n                                   B e lg iq u e\n\n\n             5 francs par an | 1 franc le numéro\n\n                         A ille u r s le port en sus.\n\n\n\n\n                            A D M IN IST R A T IO N\n\n                    80, R u e       d e l ’E r m it a g e ,   80\n\n                               BRUXELLES\n"}, {"page_pdf": 75, "texte": "                        S o m m a ir e\n5e Année — Février 1900. — Tome 1er de la Série Nouvelle\n\n   I E TH N O LO G IE :\n      A r m a n d P r a v ie l :\n                            Finis Latinorum.\n  II LES É C R IV A IN S N O U V E A U X :\n      G eorges R am aekers :\n                            E M IL E V E R H A E R E N .\n                            1re Partie : « L ’Homme du Nord. »\n                            (monographie.)\n III FLO RILÈ G E M ENSUEL :\n      F e r n a n d S é v e r in :\n                            Carissismæ. — L'Inéfable Regret.\n                            (poésies.)\n      I v a n G il o n :\n                           Conte barbare, (feuilleton d e la revue.)\n      P a u l M u ssch e :\n                            L e Voyageur     — Devant       le soir.\n                            (poèmes.)\n IV LES LE TTR E S A N G LA ISE S :\n      H en ri M azel :\n                            JH O N RU SK IN . (notice)\n  V LES LE TTR E S CANAD IEN NES :\n      A l p h o n s e G e r m a in :\n                            L e Roman chrétien.\n V I LE T H É Â T R E :\n      V ic t o r   de   B rabandère :\n                     Thèses boiteuses.\nV II L A CR ITIQ U E :\n       G eorges R am aekers :\n                            D eu x romans bruxellois.\nV III LA M U SIQ U E :\n      E rn st D elten re :\n                       K E R M IS Fragment tiré des « Schet­\n                       sen uit het dietsche leven ». Paroles\n                       d e J u l i a v a n R e e t h . (Supplément\n                       musical. )\n IX L ’A C T U A L IT É :\n      G eorges      le     Cardonnel:\n                            Revue du Mois.\n      N oël C harron :\n                            Un peu de psychologie, (les Revues.)\n      L a D ir e c tio n :\n                            Echos du monde littéraire.\n"}, {"page_pdf": 76, "texte": "ETHNOLOGIE.\n\n\n\n           Finis L a t i n o r u m\n\n\n\n\n   — « B ysance ! Bysance ! T es théologiens d is ­\ncutent sur le sexe des Anges, et tes jurisconsultes\nse pâment devant les controverses im possibles ! —\nT u ergotes, tu rêves, ta chantes, tu te com plais\naux com binaisons rares et délicieuses des rimes et\ndes arabesques ; gram m airiens, poètes, artistes,\ntous tes fils sont à la recherche des glorieuses\nin u tilité s... E t voici que M oham m ed I I est à tes\nportes. S i tu n 'y prends garde, c ’est dans un râle\nque va se term iner le poème.\n    « Bysance n ’a pas écouté ; les m osaïques à\nfond d ’or ont de larges taches de sang, et le cheval\ndu Sultan, le p oitrail éclaboussé de rouge, frappe\ndu sabot les dalles de Sainte-Sophie. C ’est la\nrevanche de Jérusalem .\n    « O vous tous, P euples vaincus, Peuples que\nl'on effraie du cri de décadence, songez à l ’H is ­\ntoire. — V oyez où vous mènent vos goûts et vos\np laisirs. I l faut infuser un sang nouveau dans vos\nveines. O ubliez vos travaux p uérils. Chassez les\nPoètes, ces endorm eurs de peup les; dégagez-vous\ndes rêves subtils et m ièvres; ne vous com plaisez\np lus à c u e illir les fleurs étranges de l ’A rt ; elles\npoussent sur la P utréfaction. Bafouez l ’E sp rit,\nglorifiez les M uscles. Chantez, avec l ’ivresse du\nplein air respiré à pleins poum ons, au grand soleil\n"}, {"page_pdf": 77, "texte": "66             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\néclatant, l ’hym ne sacré à la F o rce , reine des\nN ations et protectrice du D ro it ! Courez à l ’en­\nclum e et à la charrue ! Croissez et m ultipliez-vous !\nTraversez les mers, soyez commerçants, trafiquants,\ncolons, explorateurs! O Athènes, im ite Carthage!\nL à est le salut ».\n\n\n    Carthage est morte. E lle é ta it rich e et puissante.\nCette cité de m archands eut son heure de gloire.\nE lle n ’ignora n i les triom phes m ilitaires, n i les\nfêtes luxueuses. Ses vaisseaux sillo n n aient les\nmers, et dans ses greniers et ses coffres s’entassait\nla richesse du M onde. L e s R ép ub liq ue s l ’enviaient,\net le mot de Caton était l ’écho des jalousies u n i­\nverselles. — Carthage est morte, et rien d ’elle n ’a\nsurvécu.\n    Athènes est morte au ssi... M ais les ruines\nm erveilleuses qui synthétisèrent le R êve d ’art de\nl ’A ntiquité se dressent glorieusem ent su r le ciel\nbleu ; m ais l ’âme des Poètes flotte toujours au-\ndessus de la V ille A vec respect, les artistes de\ntous les siècles se sont tournés vers la Cité sainte\net leu r geste lu i a tendu des lauriers. L a Grèce,\npetit Royaum e d ’O rient vain cu et sans ressources,\nreste im m ortellem ent sublim e. C ’est que, là, on\ns’est occupé d ’autre chose que de construire des\nvaisseaux ou d ’em piler du b u tin . L à , les peuples\nse sont élevés vers la suprême Beauté. E t tandis\nque, peu à peu, par la lente évolution des temps,\nles flottes faisaient naufrage et les armées étaient\nvaincues, les Poèm es dem euraient. Ils conser­\nvaient le souvenir des anciennes Epopées. G loire\ndes vers : parce que E sch yle a dressé comme\nu n m onum ental trophée sa tragédie des Perses, le\nmonde entier applaudit après trois m ille ans les\nhéros de M arathon, et un nim be de gloire ceint\n"}, {"page_pdf": 78, "texte": "                    E t h n o l o g ie                 67\n\n\n\nles tempes des soldats de Salam ine, parce que\nSophocle, encore éphèbe, chanta l ’hym ne à leu r\nvaleur.\n\n\n     Des lois m ystérieuses président à l ’existence\n des races. V o u lo ir lutter contre elles serait folie.\n I l arrive u n instant où le crépuscule envahit\n l ’horizon des P euples. A in si sont passés les\n em pires d ’Asie; ainsi-après l ’ivresse des conquêtes,\n s’est obscurci le soleil de C h ailes-Q u in t ; ainsi\naprès le sursaut géant de l ’Epopée napoléonienne\ns ’en va définitivem ent la France.\n     N ations latines, vos claironnées glorieuses sont\n bien près de se taire. Ce ne seront ni les finesses\n diplom atiques, ni la colonisation, ni le foot-ball\nqui pourront v o u s sauver... O N ouvelles Athènes,\nn'im itez point les modernes Carthages ; elles p éri­\nront à leu r to u r... D es races neuves, ayant pour\nelles ce que vous ne pouvez p lu s vous donner, la\njeunesse du sang et de la force, fatalement vous\nsubmergeront.\n     E n face de ce p éril ne commettez point la faute\nsuprême d ’abandonner vos traditions sacrées. Ne\ntroquez point votre âme contre une âme étrangère.\nCe serait là le crim e irrém issible.\n     L e jo u r où vous auriez cédé à celte im pardon­\nnable folie, ce jo u r là, vraim ent sonnerait l ’heure\ndes pires décadences. Ce serait la descente sans\nfin, l ’engloutissement désespéré dans l’ignom inie et\ndans l ’o ub li. D u fond des tombes, vous m audirait\nl ’âme ancestrale, et la Justice infinie paierait au\nvéritable p rix votre absurde trahison. A u lieu de\nrester au-dessus des luttes quotidiennes, de garder\npour vous la part sublim e, le royaum e im m atériel,\nvous descendriez dans l ’arène : et, incapables de\nvous défendre, ignorant même l ’usage des armes\n"}, {"page_pdf": 79, "texte": "68             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\nd ’occasion que vous auriez prises, ayant stupide­\nment abandonné tout ce q ui faisait votre force,\nvous seriez entrainées par l ’irrésistible m ouvem ent\n des âges. E t, comble de misère, vous auriez mis\n le doute dans l ’âme des vainqueurs : ceux-ci, à\nleur tour, souffletteraient du plat de leurs épées\nvos anciennes idoles. Ils riraient à le u r tour de\nces dieux que vous leu r auriez appris à blasphé­\nm er ; rien ne resterait du Passé sacré. Toute\nl ’œuvre des A ïe u x dem eurerait par votre faute à\njam ais inutile. L e s mers latines dans le silence\néternel chanteraient seules, comme un perpétuel\nreproche aux R aces abêties, le chant funèbre de\nla Beauté morte, de la Beauté méconnue, de la\n Beauté reniée...\n                               *\n                              **\n     Q uand des N ations descendent vers l ’abîme,\nce n ’est pas l ’heure pour elles de m entir à leur\nhistoire. D ’ailleurs, pourquoi les L a tin s p ro cla ­\nm eraient-ils q u ’ils se sont trompés ? — L e u rs\n traditions leur valent dans le monde un triom phe\n incontesté.\n     — Fran ce, Ita lie , Espagne, un m erveilleux\nsouffle d ’A rt vous émeut de nouveau. V o us oubliez\nvos défaites, le sang et les mots de Sedan, d’Adoua,\nde Santiago, au chant de vos poètes, à la victoire\n de vos artistes. Après quelques années d ’essais et\nde tâtonnements, le monde entier se tourne vers\n vos conceptions fam ilières de la Beauté.\n     Q u ’im portent la ruin e et la mort ! I l est quelque\n chose de p lus haut que de conquérir le monde :\n c ’est de l ’éclairer, de le c ivilise r, de l ’élever vers\nl ’Id éal. B ienh eureux D ante exilé, bienheureux le\n  Tasse en prison, car l ’E s p rit vivait en eux.\n     — L e s Barbares arrivent. Rom e s’écroule. L a\nrace abâtardie des A ugustules ne peut p lu s tenir\nle glaive. D e toutes parts le sang coule et rougit\n"}, {"page_pdf": 80, "texte": "                     E t h n o l o g ie              69\n\n\n\nles pavés. D ’âcres buées flottent sur les v ille s...\nEst-ce l'heure de désespérer ? Est-ce l ’heure de\nl ’avilissem ent et de la honte ?\n    H osanna !... V o ic i des Saints et des M artyrs !\n Geneviève prie : A ttila s ’éloigne. L es hordes\nguerrières étonnées s’arrêtent devant les cro ix et\nles étoles, ju sq u ’au jo u r où le fier Sicam bre se\ncourbera sous la m ain de l ’Evêque, et s ’extasiera\naux chants liturgiques.\n    Oh ! ne vous effrayez point des cham ps en\nfriche, des flottes dispersées, des phalanges en\ndéroute, des usines dépeuplées, si vous savez\nprier, si vous savez aim er ! — Votre race s’af­\nfaiblit, dites-vous? E lle cède à l ’effort du nombre;\ninhabile au commerce et à la guerre, ses ressources\ndim inuent chaque jo u r : ne prononcez p o int pour\ncela le mot de décadence : la véritable grandeur\nd ’une nation, comme celle d ’un in d iv id u , est sa\ngrandeur intellectuelle et morale.\n    V o u s cherchez à guérir le corps. V o u s parlez\nde gym nastique, d ’exercices, de nouveaux p ro ­\ngrammes universitaires... D érisio n ? L e m al dont\nsouffrent les nations latines est u n mal m oral. A vant\nla Force, doit se placer la Chasteté. Q u ’elles son­\ngent avant tout à se p urifier, à s’élever, â se rendre\nm eilleures. S i par une loi bizarre, par une loi\ndont nous ignorons l ’existence, le salut peut leu r\nêtre rendu, il ne leur viendra que par là, p ar la\nRoute de la F o i et de l ’Id éal. Ce n ’est q u ’avec\nl ’Am e chaste et blanche que le C orps peut se\nguérir. — E t quand même ce salut m atériel ne\nleur adviendrait pas, — et c’est mon opinion\ntristement coroborée par les faits, — quand même\ndes races nouvelles viendraient à tout jam ais\nles rayer du globe, elles auront mérité du m oins\ncette gloire incom parable: laisser aux envahisseurs\n triom phants une croyance et u n exemple.\n"}, {"page_pdf": 81, "texte": "70            L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n    Ce furent des esclaves venus de Grèce qui ap ­\n prirent aux R o m ains le culte de la Beauté. V irg ile\nfut formé par H om ère, et H o race n ’ignora point\nA nacréon. L ’honneur des vain cus fut d ’instruire\n les V ainqueurs.\n    Ce furent les Rhéteurs de Bysance, chassés par\nle sabre, qui vinrent apporter à l ’O ccident violent\net rude la chanson d ivin e de l ’A ntiquité, et l ’in ­\ncendie de la Cité livrée au p illage devint l'aurore\nde la Renaissance.\n    — De même, vous, L a tin s, mes frères, fidèles\naux préceptes de nos ancêtres, vous m ourrez en\nlaissant un m agnifique exemple. V o us aurez rem ­\nporté l ’im m atérielle victoire qui a fait de Rom e\ndécouronnée la capitale du Monde. Comme aux\ntemps lontains des invasions barbares, vous aurez\nfait pousser sur le fum ier des siècles les lys h iéra­\ntiques des Vierges, et les roses sanglantes des\nM artyrs, — et se sera vous, vain cus et m ourants,\nque les générations futures verront dans une apo­\nthéose.\n                                        A rm and      P r a v ie l\n"}, {"page_pdf": 82, "texte": "LES E C R IV A IN S N O U V E A U X\n\n\n\n\n            E m ile V e r h a e r en\n\n\n\n\n                                 I. L ’H o m m e   du   N ord.\n\n\n   Comme le nom de Maurice Maeterlinck, le nom d’Emile\nVerhaeren accuse l’origine flamande du plus grand, du plus\npuissant, du plus fécond des Poètes de Belgique, de l’un\ndes Maîtres de ce temps. Si des circonstances communes à\nla plupart des habitants de Flandre lui firent adopter la\nlangue française pour traduire les émois forcenés de son\nàme, à travers toute son œuvre Verhaeren atteste, par\nl’originalité et la vigueur de son style, par la sonorité brutale\nde ses rythmes, par son sens très développé des couleurs,\ndes proportions et de la masse, par la profondeur outrancière\nde ses sensations, par la virulence enfin de ses sentiments,\nqu’il se veut avant tout Flamand et qu’il est bien, en vérité,\nlePoètedu Nord. Ainsi qu’il fallait s’y attendre, ce Flamand,\nce Poète du Nord a façonné le doux parler de France à son\nimage et à sa ressemblance ; c’est-à-dire à l’image et la\nressemblance de l’Ame flamande, violente et robuste. Il\nsemble à qui sait voir que tel soit aujourd’hui le destin de\nla Flandre : infuser une sève nouvelle à la flore littéraire du\nPays de France.\n     Verhaeren, Maeterlinck, Lemonnier, Van Leerberghe,\nEckhoud, Elskamp, Giraud, Gilkin, Demolder, parmi les\naînés ; V irrès, Pierron, Marlow, Paul Mussche, Daniel\n Coppieters, parmi les plus jeunes (sans compter tous ceux\n qui se révéleront demain), autant d’écrivains flamands ou\nbrabançons, qui viennent tour à tour doter la langue fran­\n çaise des qualités linguistiques du Nord.\n   Parmi ces qualités se distinguent surtout : une plantu­\n reuse robustesse, une coloration ardente (ou toute en\n"}, {"page_pdf": 83, "texte": "72               L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\ngrisaille , des rythmes fragmentés aux sonorités fortes.\n   C'est ainsi que s’opère et que s’opérera la vraie revanche\nlinguistique de la Flandre sur cette langue française que\ndepuis tant de siècles son peuple s’est vu imposer de par\nla volonté de ses dominateurs. Et cette pacifique revanche\nsera, — tel est du moins mon confiant espoir — toute à la\ngloire de la France et de sa langue rénovée. Je ne sais s’il se\ntrouvé parmi mes lecteurs des adeptes du pessimisme qui\nvont partout prophétisant à brève échéance la ruine du génie\nfrançais et parlent, — avec, dans la voix, un sourd gronde­\nment de colère, — de l’invasion des Normands, des Barba­\nres ? J ’estime, quant à moi, que, loin de se lamenter, le\nFrançais devrait plutôt se réjouir à voir les écrivains d’une\nautre race, mais élevés en français comme lui, enrichira\nprésent cet idiome de richesses linguistiques, qui jusqu’ici\nsemblaient l’exclusif apanage des peuples du Septentrion.\n   A qui m’objecterait : « Admettre semblable intrusion,\nsous le spécieux prétexte de rénovation linguistique, mais ne\nserait-ce pas méconnaître, du coup, ce qu’il y a d’absolu,\nd’intangible dans le parler d’une race : Son génie ? » — je\nrépondrais : qu’à part quelques regrettables flandricismes,\nd’ailleurs chez la plupart réfléchis et voulus, les écrivains\nflamands et particulièrement Verhaeren n'ont rien changé\nà la langue française elle-même, mais qu’à la vérité, toute\nl’originalié de leur style leur vient de ce besoin de force\nverbale, qui torture ces hommes du Nord et les porta d’in­\nstinct à découvrir dans une langue apparemment aussi douce\nque la française, les mots les plus vibrants, afin de combiner\nà l’aide de ces mots des assemblages de syllabes plus fermes\net plus rudes, plus proches à vrai dire des idiomes du\nNord. En somme le rôle des écrivains flamands d’expression\nfrançaise se borne et doit se borner à mettre en relief, en\npleine lumière, par une investigation instinctive les réson­\nnances insoupçonnés, les ressources de force et de vibrance\nque possède la langue de F'rance à l’insu des aborigènes.\nBref ils ont découvert un trésor oublié dans le Parc du\nvoisin. Et voici que le voisin au lieu de les remercier, au\nlieu de se féliciter d’ une aussi précieuse trouvaille, se\nlamente, jette les hauts cris, repousse le trésor avec indi­\ngnation et donne ordre à ses jardiniers d’expulser ceux qui\nl’ont trouvé, comme l’on fait jeter dehors les maraudeurs\net les intrus !\n   Heureusement (pour le voisin) les jardiniers de son Parc\nlittéraire ont mieux compris que lui toute la valeur du\ntrésor nouveau.\n"}, {"page_pdf": 84, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o u v e a u x       73\n\n\n\n    Aussi ont-ils rendu ample justice à ceux là qui l'ont\n  découvert et l’on sait en quelle haute et fraternelle estime\n les écrivains de France tiennent les écrivains de Flandre.\n    Au premier rang de ces derniers il faut placer Emile\n Verhaeren\n    Je ne crois pas m’aventurer en affirmant qu’il est, entre\n tous les Poètes, celui qui a le mieux donné, et le plus puis­\n samment, la caractéristique flamande à son œuvre. Il\n suffit d’ouvrir au hasard l’un des seize volumes dont se\n compose cette œuvre, pour se convaincre aussitôt que le\n rythmeur y est essentiellement flamand, et qu’il a enrichi\n le vers français de vibrances plus mâles, qui éclatent avec\n fracas, comme les cuivres des batailles, ou qui hurlent\n comme la houle, un soir d’orage et d’ouragan ; et qu’il l’a\n enrichi en outre d’assonnances et de cadences, par lesquelles\n nous fut révélé en même temps que sa profonde con­\n naissance de la langue française, son sens flamand de\n l’harmonie.\n   Les langues germaniques semblaient posséder elles seules\nles mots imitant le son de ce qu’ils représentent.\n    De là le rôle si important qu’occupe l’onomatopée dans\nles prosodies du Nord.\n    Verhaeren nous a montré comment, avec un tempéra­\nment et un talent comme le sien, il était possible d’obtenir,\nmême en français, et sans rien ôter pour cela à la correction\ndu langage, de surprenants effets d’harmonie imitiative.\n    Témoin le poème intitulé le Vent, paru dans les Villages\nillusoires. Je cite cet exemple entre cent par ce que je\nle trouve péremptoire entre tous.\n    Mais ce n’est pas seulement par l’originalité de la langue\net du rythme que Verhaeren s’avère le Flamand, le Poète\ndu Nord. Il l’est encore par son sens très développé d e la\ncouleur et de la masse.\n    Héritiers de l’extraordinaire don de coloris, qui n'a cessé\nde rendre illustre la race flamande depuis les jours de Jan\nVan Eyck, les écrivains de la Flandre actuelle et particu­\nlièrement Verhaeren et Demolder, ont su retrouver semble-\nt-il, dans les mots du français moderne le secret des\ncolorations ardentes ou mystérieuses des vieux maîtres\nflamands et hollandais, et Verhaeren, en ses poèmes, ac­\ncouplera souventes fois « l’ébène » et « l’or », tout comme\nRuysdael ou Rembrandt accouplaient l’ombre et la lumière,\nen leurs toiles prestigieuses.\n  Verhaeren et Demolder parviennent à nous traduire à\n"}, {"page_pdf": 85, "texte": "74               L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0 .\n\n\n\n l’aide des mots français leurs sensations de coloristes,\n aussi intensément qu’ils les ont ressenties ; c’est pourquoi\n les paysages et les épisodes qu’ils nous décrivent éblouis­\n sent notre cerveau comme une fête de couleurs éblouirait\n réellement nos yeux, et apparaissent au lecteur tels que les\n voyaient l’imagination de ces auteurs dans l’instant qu’ils\n les ont décrits.\n    Au contraire des peintres du Midi, qui saisisent avant\n tout les contours des objets à cause d’un effet d’optique,\n produit par l'éclat du soleil, les peintres du N ord, par un\n effet d’optique inverse, embrassent dès le premier coup\n d’œil, la masse et non la ligne, l’harmonie de l’ensemble et\n non les joliesses du détail.\n    Pour les premiers ce sont les contours qui font se\n détailler les objets et les plans, pour les seconds c’est au\n moyen de la diversité des couleurs que leur œil parvient\n  dès l’abord à délimiter les surfaces et à distinguer les objets\n les uns des autres.\n    Comparez Rubens à Botticelli, Rogier Van der Weyden\n à Filippo Lippi, et ceci sera, par cet examen, confirmé je\n crois, à surabondance.\n    Le grand Poète qui possède à un si haut degré, les quali­\n tés picturales de ces peintres de Flandre, procède aussi\n de leur façon de voir. Il a comme eux le coup d’œil\n panoramique, il voit l’ensemble.\n    Dans l’œuvre déjà très vaste de Verhaeren les descrip­\ntions abondent où se révèlent à la fois ses qualités picturales\net plastiques. Coloriste par atavisme et par instinct, V er­\n haeren, le Flamand, a su peindre avec une égale maîtrise les\n chaudes carnations des filles de la Flandre et les gestes\n chrétiens des moines héroïques, synthétisant ainsi, plastique­\n ment, en ses poèmes les deux aspects moraux de la terre\nnatale : sa fougue sensuelle et sa ferveur mystique. Emile\nVerhaeren est à la fois l’auteur des Flamandes et des\n Moines. C’est même par ces deux livres-là qu’il a débuté\ndans les lettres et cette constatation m’est apparue digne de\nremarque.\n    Le Poète s’y révèle déjà I’ E v o c a t e u r t r a g i q u e nu\nG r a n d i o s e . Notre esprit en les lisant se reporte aux gran­\ndes époques du passé, au Moyen Age et à la Renaissance.\n   Telles que ses vers nous les décrivent, « chairs opulentes\net seins debout », les filles de la Flandre, sont bien les\ndescendantes de ces flamandes dont Rubens et avec lui\nl’école d’Anvers, ont répandu le type aux quatre coins du\nmonde.\n"}, {"page_pdf": 86, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o u v e a u x        75\n\n\n\n  Mais combien vous êtes plus nobles, plus dignes d’être\ncélébrés par les vers de ce grand Poète, o ! vous, moines\napostoliques,\n     Chandeliers d’or, flambeaux de foi, porteurs de feu\n     Astres versant le jour aux siècles catholiques,\n     Constructeurs éblouis de la maison de Dieu !\n   Le Verhaeren des Flamandes est un poète réaliste, au\npoint qu’il ne répugne même pas quelquefois aux grossières\ncrudités verbales. Il convient toutefois de rendre avec em­\npressement cette justice au Poète, que jamais, au grand\njamais, même en ses vers les plus brutaux, il n’est [descendu\naux bassesses du réalisme de Zola. Les saletés que ce der­\nnier profusionne systématiquement et comme à plaisir en\n son œuvre ont fait qu’à l’heure présente l’on ne comprend\nplus guère le mot réalisme, que dans son sens dévié et\npréjoratif de littérature triviale et de matérialisme nauséa­\nbond.\n   Pris dans son acception première et véritable, la qualifi­\ncation de « r é a l i s t e   », pourrait caractériser fort\nadéquatement, ce me semble, le genre de littérature auquel\nse ratachent non seulement Les Flamandes, mais aussi Les\nMoines.\n   En dépit de la divergence des sujets, on constate effecti­\nvement que dans les Moines comme dans les Flamandes les\npersonnages mis en scène, sont des êtres de chair et de\nsang, vivant et agissant dans la réalité. Que si les soirs y\nsont qualifiés « religieux » les horizons sur lesquels ils\ndescendent sont bien les horizons de la plaine de Flandre.\nQu’enfin, si l’on excepte un seul poème. « Vision » et l’apos­\ntrophe finale « A u x Moines », tout symbolisme est absent\nde ce livre.\n   Sans doute le Poète ne se contente-t-il pas de nous y\n décrire, selon leurs seuls aspects extérieurs, les moines et\nles paysages qui forment un décor pieux à leurs méditations\nchrétiennes ; son œil et son esprit pénètrent plus avant. Ils\njustifient et d’une façon plenière, leur attribut de «religieux»\nces soirs :\n    « où le site vêtu d’une p aix métallique\n    semble enfermer en lui, comme une basilique\n    la présente muette et nocturne de Dieu ».\n  Pareillement dans ses croquis de cloître, Verhaeren nous\ndécèle ses surprenantes qualités de peintre impressionniste.\nEnfin lorsqu'il burine isolément des moines, son burin ne\n"}, {"page_pdf": 87, "texte": "76              L a L u t t e . — F é v r ie r   1900\n\n\nse borne pas à accuser les traits du visage, mais sous les\ntraits, les gestes et les coules, humbles et violentes, il nous\nportrait leurs âmes.\n  Voici d’abord le Moine épique :\n     On eût dit qu’il sortait d’un désert de sommeil,\n     Où face à face avec les gloires du soleil\n     Sur les pitons brûlés et les rochers austères\n     S’endort la majesté des lions solitaires.\n     Ce moine était géant, sauvage et solennel.\n     Son corps semblait bâti pour un œuvre éternel,\n     Son visage, planté de poils et de cheveux\n     Dardait tout l’infini par les trous de ses yeux.\n\n     Et là, ce moine noir, que vêt ce froc de deuil,\n     Construit dans sa pensée un monument d’orgueil.\n\n     Aussi vit-il, tel qu’un suspect, parmi scs frères,\n     Tombeau désert, vidé de vases cinéraires,\n     Damné sombre et fatal, que Satan ronge et mord,\n     Lépreux moral, chauffant contre sa peau la Mort,\n     Le cœur tortionné, durant des nuits entières,\n     La bouche morte aux chants sacrés, morte aux prières,\n     Le cerveau fatigué d’énormes tensions,\n     Les yeux brûlés, aux feux rouges des visions,\n     Le courage hésitant, malgré les clairvoyances\n     A rompre effrayamment le palin-chant des croyances,\n     Qui par le monde entier s’en vont, pressant l’essor,\n     Et dont Rome là-bas est le colombier d’or...\n    Tour à tour ainsi, passent devant nos yeux immobiles\n d’admiration : le moine doux, le moine sauvage, le moine\nféodal...\n    Entre la partie picturale et plastique de l’œuvre de V er­\n haeren, partie qui comprend : outre les Flamandes et les\n Moines, un Almanach poétique pour 1895, — (auxquels\n viendront s’ajouter bientôt quatre volumes de poèmes nou­\n veaux sur la Flandre) et la partie auto-psychologique de\n de son œuvre, (partie qui comprend: les Soirs, les Débâcles,\n les Flambeaux noirs et les Heures Claires, le contraste\n est complet.\n    Dans la première il a brossé des fresques grandioses, où\n revivent sous les ardeurs de ses pinceaux des êtres et des\n sites distants de lui-même. Dans la seconde, sans rien perdre\n bien entendu, de ses qualités descriptives, Verhaeren ne\n peint plus, il analyse et c’est son propre moi qu’il y choisit\n pour le sujet de ses poèmes. Sa prosodie elle aussi se\n"}, {"page_pdf": 88, "texte": "                 L es É c r iv a in s N o u v e a u x         77\n\n\n\ntransforme. De parnassien qu’il était dans les Flamandes et\nles Moines le vers encore hésitant dans les Soirs, brise tout-\nà-coup dans les Débâcles, l’étau où l’entermait depuis trois\nsiècles le « Législateur du Parnasse ». Si donc le lecteur\naprès avoir fermé le livre des Moines, l’esprit encore tout\nentier sous l’impression de force et de sénérité qui plane\nau-dessus de cette œuvre, et l’oreille encore bercée par\nla gravité monotone du vers alexandrin, si donc le lecteur\npénétrait sans transition dans l’œuvre subséquente de\nVerhaeren, dans cette trilogie fantastique et funèbre que\nforment Les Soirs, Les Débâcles et Les Flambeaux Noirs,\nil s’estimerait fourvoyé, il s’ahurirait aux premières pages,\npuis se sentirait en proie peu à peu à un sentiment de ter­\nreur intime, pareil à celui que notre âme éprouve, quand,\nles yeux encore éblouis par la contemplation du couchant\nradieux nous pénétrons le soir, dans un antre inconnu,\ndont la profondeur ténébreuse s’ouvre comme une énorme\ngueulé, aux flancs déserts de la montagne.\n   Flamand par les cadences fortement martelées de ses\nrythmes, Flamand par l’opulence de son coloris, Flamand\ndans les sujets de ses deux premiers livres, l’un sensuel,\nl’autre mystique, Verhaeren s’affirme plus encore le Fla­\nmand, l’homme du Nord, dans la trilogie des Soirs, des\nDébâcles et des Flambeaux Noirs, par la surprenante inten­\nsité de son brio, par la profondeur des sentiments qui\nl’animent et par la violence outrée des sensations qu’il\néprouve.\n   Tandis que le bouillant Méridional rend ses sensations\n éphémères en s’extériorisant aussitôt qu’il les perçoit, par une\nintarissable cascatelle de paroles, et a bientôt fait de tout\n oublier, parcequ’il ne se donne pas le temps de réfléchir,\n vivant sa vie comme en un tourbillon perpétuel, le Flamand,\nlui, froidement, par calcul se renferme dans son mutisme ;\nil s’y cantonne et s’y replie longuement sur lui-même ; il y\nrumine ses sensations et, posément, méthodiquement, une\n à une, les analyse. Ephémère et papillotante, la façon de\n sentir de l’homme du Midi trouverait dans le feu follet un\n symbole adéquat ; celle de l’homme du Nord, grave, intime\n et profonde, se symboliserait par un taureau pensif. Mais\n lorsqu’il est question d’une sensibilité aussi fougueuse, aussi\n aiguë que celle d’un Verhaeren, le symbole aussitôt se\ntransforme. Ce n’est plus l’animal pesant et paresseux,\n mais le taureau ailé, le Chérubim au vol de flamme...\n    Est-ce à dire que le lyrisme d’Emile Verhaeren le rende\n étranger à toute méthode ? Nullement.\n"}, {"page_pdf": 89, "texte": " 78                 L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n   Par des énumérations méthodiques, se révèle en maints\nendroits de ses poèmes le calme ardent avec lequel Ver ­\nhaeren élabore dans sa retraite de l’avenue des Saisons, ses\npoèmes hallucinés, ses nocturnes fantasmagories.\n   Or, dans Les Soirs, Les Débâcles et Les Flambeaux Noirs,\nVerhaeren s’est penché, comme au-dessus d’un gouffre,\nau-dessus de son àme.\n   Ainsi que l’auteur nous en avertit lui-même, par les\nsous-titres respectifs de ces trois volumes, s’évoqueront\ndans Les Soirs, « l e s D é c o r s l i m i n a i r e s » ; en Les Débâcles\ns’accusera la « D é f o r m a t i o n m o r a l e » dont les Flambeaux\nNoirs nous apparaîtront comme la « P r o j e c t i o n e x t é ­\nr ie u r e   ».\n   Ecrits par le Poète à la suite des Moines, les poèmes des\nSoirs sont encore presque tous descriptifs. Par là s’établit\nun lien entre la partie antérieure de l’œuvre de Verhaeren,\npartie essentiellement picturale et plastique et la seconde\npartie de son œuvre, partie auto-psychologique. Vécue\ndans le tumulte et le décor de Londres, la ville énorme où le\nbrouillard, par une illusion de recul, donne à tous les\nobjets des proportions factices et des aspects de Rêve, et\nsur laquelle s’étend un ciel pesant et morne, un ciel couleur\nd’ennui, cette trilogie fut écrite par le Poète, dans le temps\nque ses nerfs était surexcités par la fièvre paludéenne,\ndont le tourment atteint parfois ceux qui sont nés, comme\nVerhaeren, non loin des marais poldériens, près des rivages\nde l’Escaut.\n      Je veux marcher vers la Folie et ses soleils,\n      Ses blancs soleils de lune aux grands midis bizarres\n      Et ses lointains échos mordus de tintamarres\n      Et d’aboiements, là-bas, et pleins de chiens vermeils\n   Assistant en esprit aux cauchemars affreux aux désirs\ndélirants et féroces, qui hantaient et brisaient durant la\nmaladie l’âme du grand Poète, le lecteur s’exaspère lui-mème\nde l’excessif effort de tension cérébrale qu’a exigé de lui\nla compréhension de ces poèmes fantastiques, à travers\nlesquels hurle indiscontinûment le Vent strident de la\nDémence. Il faut s’empresser d’ajouter avec Maurice\nLeblond que « cette formidable tourmente a emporté les\nfleurs des rhétoriques dépérissantes » et qu’ « ici le plaisir\nlittéraire disparaît devant une joie supérieure ».\n   Bien que toute subjective et qu’elle soit l’expression\nd’un tempéramment très spécial, d’une âme aussi caracté­\n"}, {"page_pdf": 90, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x         70\n\n\n\nrisée, aussi incomparable que celle de Verhaeren, cette\ntrilogie enfantée dans là lièvre se hausse à une signification\nplus large et plus haute : Elle est en vérité, bien moins\nl’étude poétique d’une nature d’exception, que le Poème\népique de la Névrose moderne.\n   Aussi n’est-ce pas par hasard, mais certes intentionnelle­\nment que l’auteur a placé lui-même en tète du premier\nvolume de la trilogie ces vers, où sont représentés\n« blafards et seuls, les malades hiératiques », dont il sera\nlui, le porte-parole et pour lesquels son œuvre à lui sera\ncomme un miroir où se refléteront leurs âmes.\n\n    Blafards et seuls les malades hiératiques\n    Pareils à de vieux loups mornes, fixen t la mort.\n    Ils ont mâché la vie et ses jou rs identiques\n    E t ses mois et ses ans et leur haine et leur sort\n    Et maintenant leur corps, cage d’os pour les fièvres\n    E t leurs ongles de bois heurtant leurs fronts ardents\n    E t leur hargne des y e u x et leur minceur de lèvres\n    E t comme un sable amer, toujours, entre les dents.\n    E t le regret les prend et le désir posthume\n    « D e s'en aller revivre en un monde nouveau,\n    Là-bas, en des lointains d'hystérie et de flamme »\n\n\n      « Sois ton tourment, sois ton pouvoir, sois ton effroi »\ns’écrie à son tour le Poète dans les Débâcles.\n   Et le Poète sera fidèle au commandement qu’à lui-mème\nil s’est ainsi jeté ; c’est pourquoi son âme volcanique nous\napparaîtra tantôt en éruption comme un cratère, tantôt\ns’emportant comme un cheval fou, tantôt se heurtant, ainsi\nque le bélier antique contre la paroi de son corps.\n\n    Quelqu'un m’avait prédit, qui tenait une épée\n    Et qui riait de mon orgeuil stérilisé :\n    Tu seras nul, et pour ton âme inoccupée\n    L'avenir ne sera qu'un regret du passé.\n    Ton corps, où s'est aigri le sang de purs ancêtres,\n    Fragile et lourd, se cassera dans chaque effort ;\n    Tu seras le fiévreux ployé, sur les fenêtres\n    D ’où l'on peut voir bondir la Vie et ses chars d’or,\n    Tes nerfs t’enlaceront de leurs fibres sans sèves\n    Tes nerfs ! — et tes ongles s'amolliront d'ennui,\n    Ton front, comme un tombeau, dominera tes rêves\n    Et sera ta frayeur, en des miroirs, la nuit.\n"}, {"page_pdf": 91, "texte": "80              L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n  Pour traduire avec autant de vérité dans l’affolement et\ndans l'horreur cette névrose au paroxisme, il fallait se forger\nune langue qui fut capable d’exprimer un état d'âme encore\ninexploré et qui semblait quasi inexprimable, tant il s’offrait\ncomplexe, anormal, hyperbolique.\n   Verhaeren se forgea donc une langue adéquate. Sous\nles coups herculéens de ce forgeron prodigieux l’édifice\nclassique, illogique et suranné, si cher aux versificateurs\ninféconds du Parnasse, eût tôt fait de voler en éclats.\n   Aussi, dans l’expression et dans la forme (néologisme et\nliberté du vers) non moins que dans les sujets très modernes\nde ses poèmes, Verhaeren, à dater des Débâcles, se pose\nen audacieux, épris d’innovation, ayant la salutaire horreur\ndes préjugés et des routines. Il se veut homme de son\ntemps. Et son talent est d’assez d’envergure pour réfléter\nson époque, en son œuvre, quelqu’en soit la complexité,\nmieux que nul autre autour de lui.\n    Verhaeren n’est donc pas qu'un Flamand, il n’est pas que\n « l ’ Homme d u N o r d », il est aussi de son époque, Il est\naussi « L ’ H o m m e m o d e r n e ».\n   Tel il se révèle dans les Débâcles, tel il s’affirmera de\nplus en plus dans la suite de ses poèmes...\n   Jusqu’ici, nous n’avons reconnu à Verhaeren que les\nmarques distinctives de sa Race.\n   Il nous reste à examiner comment et dans quelle propor­\ntion il est juste de lui reconnaître celles de son époque.\n   Mais il me faut auparavant, m’attarder un instant au\ndernier des quatre volumes qui forment la partie psycholo­\ngique de son œuvre, aux Heures Claires. Ainsi que\nl’évidente antithèse des titres le laisse aisément deviner,\nles Heures Claires sont aux Soirs, aux Débâcles, aux\nFlambeaux noirs, exactement ce que la Lumière est à la\nténèbre, ce que l’ineffable félicité d’un cœur, qui s’abandonne\nau reposant et confiant amour, est au désespoir affreux d’une\nâme en délire.\n   Les formidables bruits des rythmes fracassés et tohu-bo­\nhutants de la trilogie avaient résonné avec tant de fracas à\nnos oreilles, que l’écho de ces bruits s'y martelait encore\nlorsque parurent Les Heures Claires.\n   Ce livre fut salué lors de sa naissance par tous les admira­\nteurs du Poète, avec une joie d’autant plus vive qu’un\nVerhaeren nouveau s’y révélait soudain : Un Verhaeren\nheureux, lucide et apaisé, aimant et souriant, confidentiel\net doux :\n"}, {"page_pdf": 92, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x         81\n\n\n\n    Comme aux âges naïfs je t' ai donné mon cœur\n    Ainsi qu’une humble fleur\n    Qui s’ouvre au clair de la rosée,\n    Entres ses plis frêles ma bouche s’est posée,\n    La fleur, je la cueillis au pré des fleurs en flamme.\n    Ne lui dis rien : Car la parole entre nous deux\n    Serait banale et tous les mots sont hasardeux !\n    C'est à travers les yeux que l’âme écoute l’âme.\n    La fleur qui est mon cœur et mon aveu\n    Tout simplement à tes lèvres confie\n    Qu'elle est loyale et bonne et qu’on se fie\n    Au Vierge Amour, comme un enfant se fie à Dieu.\n  L ’on pourrait ainsi multiplier les citations; mais, puisqu’il\nfaut bien se borner, écoutez encore ce très doux, très suave\net très mélodieux « nocturne » sur lequel Ernst Deltenre a\nécrit un admirable lied, qu’il faut compter parmi les plus\némus et les plus compréhensifs du jeune compositeur\nmalinois :\n    Le ciel en nuit s’est déplié\n    Et la lune semble veiller\n    Sur le silence endormi.\n    Tout est si pur et clair,\n    Tout est si pur et si calme dans l’air,\n    Et sur le lac du paysage ami,\n    Qu’elle angoisse la goutte d’eau,\n    Qui tombe d’un roseau,\n    Et tinte, et puis se tait, dans l’eau.\n    Mais j ’ai tes mains entre les miennes\n    Et tes yeux surs qui me retiennent\n    De leur ferveur, si doucement,\n    Et je me sens si bien en paix de toute chose,\n    Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte\n    Ne troublera, fût-ce un moment,\n    La confiance sainte\n    Qui dort en nous comme un enfant repose...\n\n  Par une métamorphose aussi inattendue le Poète répon­\ndait victorieusement aux diatribes de ceux qui depuis\nquelques temps déjà s’acharnait, les pauvres, à dénigrer\nbelgeoisement son talent dominateur. Car Verhaeren a\nconnu, plus qu’aucun autre écrivain novateur, les injustices\net les railleries, sans que jamais ses détracteurs soient\nparvenus à faire le Poète se départir du noble et fier\ndédain de son silence.\n"}, {"page_pdf": 93, "texte": "82              L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n   Fils spirituel de Victor Hugo, l’auteur des Soirs et des\nHeures Claires, semble avoir retenu ce conseil de l’Ancêtre:\n   « J’ai entendu des hommes éminents du siècle, enpolitique,\nen littérature, en science, se plaindre de l’envie, des haines\ndes calomnies, etc. Ils avaient tort. C’est la loi, c’est la\ngloire. Les hautes renommées subissent ces épreuves.\nLa haine les poursuit partout. Rien ne lui est sacré. Le\nthéâtre lui livrait plus à nu Shakespeare et Molière ; la\nprison ne lui dérobait pas Cristophe Colomb ; le cloître n’en\npréservait pas Saint-Bernard ; le trône n’en sauvait pas\nNapoléon. Il n’y a pour le génie qu’un lieu sur la terre qui\njouisse du,droit d’asille, c’est le tombeau ».\n   Métamorphose ai-je dit, parlant de la douceur des Heures\nClaires. Il serait pourtant erroné de croire qu’avant ou\naprès la parution des Heures Claires Verhaeren n’ait jamais\nprouvé qu’il savait dès qu’il le voulait se garder de toute\nsauvagerie verbale et de toute violence dans l’impression.\n   Qu’il me suffise de rappeler ici, pour étayer mon dire, le\npoème du AJoine doux et Un matin décrit dans les Vignes\nde ma muraille.\n   On pourrait, colligeant les citations, démontrer, preuves\nà l’appui, que ce Poète de la Peur, cet Amant de la M ort\ncet Halluciné du Mystère, a maintes fois chanté en des\nvers tout de douceur la Confiance et la Sérénité, la Joie, la\nVie et le Repos de l’âme.\n   J ’insiste sur ce point, parceque l’on croit trop communé-\nnément avoir tout dit au sujet de Verhaeren, en le qualifiant:\nle Poète sauvage, sombre, brutal, halluciné.\n   A borner là son jugement ne commettrait-on pas en\nvérité une réelle et très grave injustice à l’égard de l’auteur\ndes Heures Claires?\n   Sans doute la Paix et la Douceur n’occupent-elles qu’une\nplace secondaire et proportionnellement restreinte dans\nl’œuvre de Verhaeren ; d’assez, d’importance, en tous cas,\npour que l'analyste la signale et pour qu’il s’y arrête.\n   Si ce sculpteur géant n’avait jamais taillé dans le roc de\nses vers que des statues d’effroi, aux gestes de folie, certes\nsa gloire serait grande déjà et sa place à coup sûr enviable.\n    Mais combien plus grand ne paraîtra-t-il pas, maintenant\n que nous connaissons en outre la statue claire et translu­\n cide, que son ciseau a su tailler, avec un art égal, dans du\ncristal ensoleillé ?\n   Et n’est-ce pas un spectacle, à la fois surprenant et joyeux,\ncelui que nous offre le grand Poète V Alors que presque\n"}, {"page_pdf": 94, "texte": "                  L es E c r iv a in s N o u v e a u x        83\n\n\n\ntous les artistes — (et je ne parle pas seulement des Poètes,\nmais des musiciens, des sculpteurs et des peintres tout\nautant que des architectes) — alors que la plupart ne\nsavent guère traduire qu’un seul des « visages de la rie »\nVerhaeren, lui, les sait exprimer tous.\n  D'où vient que l’on néglige trop le côté reposant et ber­\nceur de son œuvre ? Si je ne vois aucune excuse à cette\nnégligence de la critique, je lui vois du moins ce double\nmotif : Que les Heures Claires forment le seul recueil de\nVerhaeren, où règne, exclusivement, peut-on dire, la note\nheureuse et d’accalmie, et que, pour les autres poèmes\nécrits dans une note identique, ils sont éparpillés çà et là,\ndans son œuvre, comme des îles de clarté, au milieu d’une\nmer d’orage.\n  Le lecteur qui s’aventure, ainsi qu’un passager, sur cette\neau en furie a bientôt oublié les lumineux rivages et le\nchant des oiseaux, car déjà l’ombre l’environne et le bruit\nde la mer l’assourdit de nouveau.\n\n                                      G eorges R am aekers.\n    ( A suivre)\n"}, {"page_pdf": 95, "texte": "FLO R ILÈ G E M ENSUEL\n                          I\n\n              C a r i s s im œ\n\nSi vraiment, la tristesse est l’épreuve des bons,\nHélas ! j’ai mal compris les divines leçons ;\nCar je ne suis méchant qu’autant que je suis triste\nMais qu’un rayon de joie éclate dans ma nuit !\nIl suffit, Dieu le sait, pour que l’amour d’autrui\nRentre, en l’élargissant, dans mon cœur égoïste...\nVous seule avez vu clair dans mon ombre, ô ma sœur;\nEt voici qu’il n’est plus que joie et que douceur,\nCe cœur si longtemps clos, où vous avez su lire.\nVous qui fûtes pour moi la Dame de pitié,\nAh ! n’abandonnez pas l’œuvre faite à moitié ;\nLe meilleur de moi-même est dans votre sourire.\nJe vais... A chaque pas, le ciel semble plus clair ;\nAutrefois, il est vrai, j’ai douté, j’ai souffert ;\nCe n’était rien... A peine un nuage qui passe.\nMon cœur est confondu de ce qu’il entrevoit !. .\nO ma sœur, si l’Amour vous amène vers moi;\nC'est que l’Amour, sans doute, est frère de la Grâce,..\n\n\n                              II\n\n       L ’ I n e ff a b le p e g r et\nCette enfant, je l’aimais lorsque j'avais vingt ans ;\nQuand elle s’en venait dans l’aube et le printemps,\nIls semblaient un reflet de sa grâce adorable.\nHélas ! et maintenant que tout cela n’est plus,\nA quoi m’intéresser, sinon aux jours vécus ?\nJ’ai pour toute fierté ce regret ineffable.\n Ne fût-ce qu’un instant, j ’ai senti, sous des yeux,\n Ce mal, si doux au cœur, qu’il fait envie aux dieux\n Et ce seul souvenir est beau comme une fable.\n\n                                   F e r n a n d S é v e r in .\n"}, {"page_pdf": 96, "texte": "  F e u il l e t o n d e la R e v u e .\n\n\n\n\n               C onte ba r ba r e\n\n\n\n\n   E t comme pendant trois jo u rs, les pieds dans\nla boue et la rafale en face, ils s ’étaient battus\ncontre un ennemi vingt fois p lus nom breux, que\nla moitié des leurs gissaient dans les roseaux foulés\npar les chars, et que le fleuve, derrière eux, grossis­\nsant à chaque heure menaçait de leu r couper la route\ndu retour, E rvro g a n fit sonner la retraite. M oitié\nà gué et m oitié à la nage, ils traversèrent le fleuve.\nL e s nuées de b ro u illard étaient si épaisses, sous\nle ciel bas et gris, que, arriv é s a u m ilieu du courant,\nils ne pouvaient vo ir ni l ’u n n i l ’autre bord. A in si,\nbeaucoup, dont les blessures augm entaient la\nfatigue, furent-ils entraînés. L ’ennem i, incertain,\nignorant les routes, n ’osa les p oursuivre.\n   E n rentrant dans la ville , E rv ro g a n eut un\nsouvenir, celui du jo u r où le roi l ’avait fait appeler\net lu i avait dit : « D es étrangers sont entrés sur\nmes territoires, tu iras avec l ’armée et tu me rap ­\nporteras leurs têtes». E rvro g a n , courbé su r sa selle\npensait au grand fleuve bourbeux, qui em portait\nmaintenant, pèle môle, des chars brisés, des\ncadavres de chevaux et des corps d ’hommes au\ntorse large : les débris de son armée. L e long des\nberges, effondrées sous les grappes d ’hommes\n  nlacés, à la lu eu r des forêts embrasées, il en était\ntant tombé, que les nations lointaines, où coule\n"}, {"page_pdf": 97, "texte": " 86              L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n  le fleuve au cours inconnus, avaient peur en\n  voyant passer ces trophées de la mort.\n      E n tran t dans la salle où le roi était vautré,\n  E rvro g a n cria dès la porte : « Je ramène deux\n  choses : le quart de l ’armée dont p lus un homme\n n ’est valide et la nouvelle que dans trois jo u rs\n l ’ennemi sera devant la v ille o.\n      L e roi, ce jo u r -là, était plus ivre que de coutu­\n me. I l se dressa furieux, criant ironiquem ent :\n u F a is donc ve n ir les forgerons et les hommes\n q ui travaillent le c u ir et fais toi faire une triple\n cuirasse dans le dos. C ’est la seule place où elle te\n soit utile, fuyard ! » E rvro g a n resta très droit,\n parce que les quatorze blessures q u ’il avait reçues\n l ’empêchaient de se m ouvoir facilem ent et ayant\n perdu du sang il était très pâle ; et d ’une vo ix\n m al distincte (car jadis il avait eu la m âchoire\n brisée d ’u n coup de masse d ’armes) il répondit :\n « Je le ferai ».\n     T ro is jo u rs s ’étaient passés. V en u du N o rd, un\n grand vent avait éclairci le ciel devenu tout bleu;\ncomme si po ur vo ir la dernière b a ta ille et la prise\n de la v ille , les dieux eussent chassé les nuages.\n Car, est-il rien q u i puisse autant leur plaire que\n de vo ir des hommes q ui se battent bien et qui\nm eurent bravem ent ? E st-il rien de p lus beau, que\ndeux armées qui s’avancent l ’une contre l ’autre,\navec leur front hérissé de piques et leurs chars\narm és de faux su r les flancs ! Q u ’est-il de plus\nnoble que la grande clam eur furieuse des trom­\npettes qui sonnent et la ruée grandiose des batail­\nlons vers la M ort, la grande sirène décharnée\nqui seule sait encore tenter les hum ains ?\n     L e galop des chevaux sur les corps étendus,\nle sifflement des armes, les hurlem ents et les cris\nde victoire, et p u is tout à coup u n éparpillem ent\nd ’hommes et de chevaux, m orceaux d ’une digue\n"}, {"page_pdf": 98, "texte": "                F e u ille to n   de   la   R evue       87\n\n\n\nenfin rom pue, que des flots noirs de cavaliers\nroulent devant eux, dispersent et engloutissent.\n    L e s m açonneries q ui sautent ; les tours qui\ncroulent ; et le feu q ui siffle sur le toit des palais\nen mettant une lu eu r d ’orgie m onstrueuse à leurs\nbaies énormes. E t cela, à la clam eur, joyeuse\npo ur l ’oreille d ’un dieu, du cri perçant des\nfemmes, du hurlem ent des hommes brûlés vifs ;\net à la sonnerie des objets précieux d ’or et d ’ar­\ngent q u ’on jette par les fenêtres sur le pavé fum ant\net rouge, oui, les dieux aim ent cela. Mêm e, au\nfronton des temples, on vo it leurs statues q ui se\nmeuvent, toutes rouges dans-la lu eu r des brasiers,\nL e s dieux aim ent cela et aussi les hommes q ui ont\nle cœ ur large.\n    E rvro g a n , comme p o ur une fête, fit p arer la\nv ille de tentures claires et g arn ir de femmes por­\ntant des palm es vertes le seuil des m aisons. P u is\nil sortit à la tête des troupes ; l ’arm ure polie de\nson cheval b rilla it au soleil, et les bords de son\nm anteau rouge étaient beaux à vo ir contre l ’acier\nétincelant, dont sa m onture était toute enveloppée.\n    — U n e porte large et énorme sous laquelle\nsonnent les pas lourds — P u is la cam pagne —\nE rv ro g a n rejeta son manteau de pourpre et se\n tourna vers l ’armée qui défilait.\n    C h acun vit alors, sans com prendre, q u ’E rvro g a n\n avait le corps n u ju sq u ’aux cuisses, le dos seul\n g arn ir d ’une cuirasse dont les larges courroies,\n passant sous les aisselles, se bouclaient su r la\n poitrine, u n grand casque coiffait sa tête hautaine,\n barrée par la ju g u la ire en m ailles fines. D e l a m ain\n droite, il portait l ’étendard et n ’a,vait p o int d ’a r­\n mes. D an s sa peau rousse, les blessures récentes,\n toutes à n u, mettaient leu r couleur claire, à côté\n des teintes violacées et rougies des circatrices\n anciennes,\n"}, {"page_pdf": 99, "texte": "88             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\n   Lentem ent, il rangea lui-même l ’armée, passant\ndevant les rangs, le front haut et le visage serein.\nLà-bas, de lignes qui b rille nt et se meuvent, pointes\nde piques, arêtes de plastrons d ’acier sous le soleil.\nP lu s haut des couleurs qui chatoyent et des étoffes\nqui flottent. S ilo in que va le regard, il se perd dans\ndes lignes ondulantes d ’hommes et de chevaux en\nmarche. C ’est l ’ennem i. D es trompettes qui son­\nnent ; une cadence qui se fait entendre de pas dans\nla terre m olle ; des chants qui s ’élèvent et se\nrapprochent ; des couleurs et des traits qui s’ac­\ncentuent et se distinguent ; l ’ennemi est m ainte­\nnant tout proche.\n   E rvro g a n , donna l ’ordre de m archer et fit\ndéfense que n u l le dépassa, p u is il m it son cheval\nau pas et em bouchant la trompe de corne, il\nsonna de toute la force de ses poum ons. L e s so l­\ndats entonnèrent le chant : « O M ort, nous te ra il­\nlons, parce que tu as des trous dans la figure».\n   D e l ’autre côté, l ’ennem i riait en choquant ses\narm es ; mais, un archer seulement m ontra avec\nétonnement à son vo isin la haute stature d ’E r v ro ­\ngan, dont la ch air nue faisait une tâche brillante\ndans le grand soleil. U n ordre passa dans les rangs;\net les hommes bandèrent leurs arcs. P u is, comme\nun nuage, partit avec un long sifflement une\nvolée de flèches. L ’une s ’enfonça dans le bras\nd ’E rvro g a n , celui qui tenait l ’étendard. T o u t son\ncorps frémit. L e cheval avançait toujours de son\npas soutenu, et, la poitrin e bombée, les veines du\nfront saillantes, le cavalier sonnait.\n   P a r dessus sa tète en sens contraire passa une\nautre bande de flèche, m oins fournie. L ’échange\net le croisem ent se firent ainsi sans relâche désor­\nmais. U n deuxièm e et tout de suite après un troi­\nsième trait s ’enfoncèrent dans la c h air du cavalier.\n   L ’un dans la cuisse, l ’autre à gauche au p li de\n"}, {"page_pdf": 100, "texte": "               F e u il l e t o n   de   la   R evue.     89\n\n\n\nla taille ; des m uscles gonflèrent et se raidirent de\nce côté, m ais l ’homme sonnait toujours et le\ncheval avançait. L ’archer, qui avait le prem ier vu\nE rvro g a n , le visa lentement, avec soin, et le trait\nalla s’enfoncer dans le ventre dont la peau tendue\ns’offrait com m eune cible. D es rire s et des railleries\ncoururent autour du tireur : « T u perds ton\nadresse, dit l’un ». « D ep uis quand as-tu peur au\np oint de trem bler, cria un autre». L e regard fixe,\nl ’archer répondait : « J ’avais tiré po ur ne pas le\ntuer; car u n blessé souffre p lu s q u ’un mort ; mais\nblessé là, il devait tomber de cheval».\n    P arm i les chefs, il y avait des mouvements\nd’im patience, cette m arche lente de l ’armée d ’E r ­\nvrogan les étonnnait; et, craignant u n piège, ils,\nn ’osaient lancer leurs troupes. D e ci de là, les\nhommes se m ontraient E rvro g a n avec stupeur. O n\npouvait distinguer sa haute prestance, et déjà\naussi la m usculature de son corps, et les lignes\ndes blessures, et les flèches enfoncées. A chaque\npas du cheval, un peu de sang écum ait aux plaies.\nQuelques-uns encore le p rirent p o u r cible et des\nm urm ures d ’étonnement couraient dans les lignes,\nde le vo ir aussi dro it sur son cheval bardé de fer.\nI l a v a it rejeté son cor sur le côté, baissé la visière\ndu casque et s’avançait silen cieux.\n    D es frissons passèrent dans la foule.\n    Cent mètres entre les deux armées. A u m ilieu,\nE rvro g a n qui s ’avance, ses flèches dans le corps,\nd o n t p lu s ie rs à des places mortelles. L a m ain droite\nne quitte pas la hampe de l ’étendard et le port de\nsa tête n ’est pas m oin hautain sous le grand casque\nà visière baissée et à la ju g u laire large.\n    U n chef chargea à droite sur lu i, le sabre haut;\nune flèche le précède. E t le chef se sentit p â lir en\nvoyant que là, à gauche, là où est le cœ ur, la flèche\ns’est enfoncée dans le corps d ’E rvro g a n et vibre, que\n"}, {"page_pdf": 101, "texte": "90            L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\nle sang gicle et q u ’E rvro gan ne tombe pas, avance\n toujours, est contre lu i. T ro ub lé, le chef frappa\nmollement, un coup faible q u ’il crut violent tant\nil avait dû déployer d ’énergie pour le porter ; un\n coup mal dirigé que ne fit pas même de blessure.\n L ’homme affolé, pensa avo ir senti la résistance\nd ’une in visib le arm ure, et tournant le dos, il lança\nson cheval au galop vers ses troupes.\n    U n e armée rangée en bataille, dont les piques\n dressées sem blent u n e forêt. Contre elle, u n homme\nseul et n u que s’avance à cheval, que le p lus\nhabiles archers ne peuvent abattre, u n homme\nqui est criblé de blessures et q ui ne tombe pas.\n Là-bas, derrière lu i, une petite masse d ’hommes\nd ’où monte un chant funèbre et qui glace. « M ort\nnous rions de toi, parce que tu as des trous dans\nla fig ure et que tu es m aigre comme u n viel arbre\n dépouillé par l ’hiver. M ort nous rions de toi ! »\n    L e cavalier, très droit en selle, avance, toujours.\n U n m urm ure de terreur courait dans les prem iers\nrangs et une grande crainte de surnaturel secoua\ntous ces gens.\n    E n tre E rvro g a n et l ’ennemi vin g t pas.\n    E t les archers effrayés, m anquent le but : la\nstature énorme du cavalier, barrée de courroies\nde cu ir qui attachent la cuirasse dans le dos.\n    D ix pas. E t piques croisées, les hommes atten­\ndent jam bes tremblantes.\n    C in q pas. L a folie passa en tourbillon. U n\nhom m e enleva son casque po ur le jeter comme on\nlancerait u n javelot ; les autres se serrèrent, piques\ndressées, tailladant et zébrant la ch air, sans p o u ­\nv o ir faire tomber l ’homme.\n    E t comme le cheval avançait toujours, quelques-\nuns, restés piqués en arrêt, pointes dans la ch air\nfumante, furent renversés.\nA lors, ce fut une débandade et une clam eur sourde.\n"}, {"page_pdf": 102, "texte": "               F e u il l e t o n   de   la   Revue       91\n\n\n\nL e s prem iers rangs reculèrent affolés, se jetant les\nuns sur les autres, culbutant les chefs et les entraî­\nnant, se sabrant entre eux et s ’ouvrant à coups de\nmassues u n chem in dans leur propre armée. L e s\nbataillons d ’arrière, q ui n ’avaient rien vu , crurent\nà l ’arrivé d ’un ennem i in vin cib le et, sans savoir\ncomment n i pourquoi, la terreur subtile les p rit de\nv o ir fu ir tant de gens épouvantés. Comme un vol\nénorme la déroute s’étendait, écrasant les uns\ncontre les autres, les hommes de la même armée.\n     T o u t en haut d ’un tertre, d ’où on voyait les lignes\nrom pues de l ’ennem i et son camp à demi déserté\net le chaos des cavaliers et des archers q ui s’entre-\ntuaient po ur fu ir p lus vite, le cheval s ’était arrêté.\nT o u t le long de son arm ure, du sang était coa­\ngulé ; le corps d ’E rvro g a n était tout tailladé et\nouvert de trous profonds. P ourtant, i l était toujours\naussi droit su r sa selle et sa m ain gantée de cu ir\nn ’avait pas lâché l ’étendard. C royant eux-mêmes à\nu n prodige, ses hommes l ’entourèrent avec res­\npect. L e prem ier q ui le toucha sentit que sa ch air\nétait froide, et, ayant relevé la visière du casque,\ntous virent que les yeux étaient vitreux.\n     L e cadavre debout les dom inait tous encore de\nla tète Ce fut alors q u ’ils viren t soudain, avec une\nadm iration plein e d ’épouvante, que la cuirasse\nq u ’E rvro g a n portait dans le dos était fixée d ’une\npièce à l ’arm ature du cheval, et que le corps ne\ntenait debout q u ’attaché par les courroies de cuir.\n Ils viren t que le casque était soudé à la cuirasse\np ar le garde-nuque et que si la tête conservait son\nport altier, c ’est q u ’elle était soutenue par la ju g u ­\nla ire. L a hampe de l ’étendard avait été attachée à\n l ’arm ure du cheval et si E rvro g a n paraissait la tenir\n c’est que son large gant de cu ir, noué au poignet'\n avait été cloué au bois p ar la paume et par les\n doigts.\n"}, {"page_pdf": 103, "texte": "92            L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n   I l y eut un long moment de stupeur et d ’adm i­\nration. P u is les cavaliers serrèrent des genoux le\nventre de leurs chevaux et partireut comme un\ntrombe compacte vers la plaine où l ’ennem i en\ndéroute essayait de reformer ses lignes.\n                            *\n    D an s la ville , toute garnie de couleurs claires,\ndans les parfum des encens brûlés aux fenêtres,\nle cadavre d ’E rvro g a n , rentra en tête des troupes,\nà cheval, comme au combat et encore planté de\nflèches et ses blessure non lavées.\n    I l sem blait com m ander aux hommes encore et\nêtre le protecteur de cette foule de femmes et d ’en­\nfants et de gens très vieux, entassés partout, qui,\nsans com prendre regardaient passer ce cadavre\nà cheval. A ccoudé à une terrasse, le roi le v it et,\nblasphém ant dit à ses suivants : « Regardez donc\ncelui que s’avance, p ar mon ancêtre le roi m anchot,\ncelui q ui b rû la cent et douze villes, je crois que\nSt-Sébastien s ’est dérangé po ur com m ander mes\ntroupes. »\n    S u r la place, devant le palais, un long silence\nparm i la foule pressée des hommes d ’armes, au\nm ilieu desquel la vo ix d ’un chef cria : « C elui que\ntu vois là, o roi, c ’est E rvro g ran notre m aître, qui\nsu r ton conseil, s ’est fait faire une cuirasse dans le\ndos ». U n long grondem ent de fureur rem ua la\nfoule et à la terrasse, où étaient le ro i et quelques\nchefs, on sentit monter une âcre odeur de sang ;\nde cette foule d ’hommes entassés et criblés de\nblessures, une âcre odeur de sang monta qui fit\nsouffler les suivants du roi dans leurs barbes rousses,\ncomme des fauves qui éventent le carnage.\n    P lu s fort, le héraut reprit : « Regarde, ro i ! Ce­\nlu i-ci est E rvro g a n , qui a sauvé la ville , et toi-\nmême et nous autres tous. E rvro g an q ui à lu i tout\nseul a taillé l ’ennemi en pièces et p rit leur camp.\n"}, {"page_pdf": 104, "texte": "               F e u il l e t o n   de   la   R evve                93\n\n\n\nC ’est E rvro g a n , qui, sur ton conseil, s’est fait faire\nune cuirasse dans le dos ».\n   U n e seconde clam eur courut, p lus furieuse. E n\nhaut, l ’odeur du sangm ontait p lus forte et p lus éni ­\nvrante, faisant o u v rir aux chefs leurs narines larges\net dresser leurs têtes crépues. E t comme le roi,\ntrès pâle, penché à la terrasse, regardait sans bou­\nger, un homme, dégainant son sabre, le décapita\nd ’un coup furieux. C laquant sur les marches de\nm arbre, la tête alla rouler devant E rvro g a n ,\ncomme u n bouquet q u ’on lance à u n triom pha­\nteur.\n                                                 I v a n G il o n\n"}, {"page_pdf": 105, "texte": "FLO R ILÈ G E M ENSUEL.\n\n\n\n\n                Le V oyageur.\n\n\n\nVoyageur arrêté sur ce cap inconnu\nEt dont le vent amer a gonflé la narine\nLa jeune aurore brille en ton œil ingénu\nEt ton cœur s’élargit dans la brise marine.\n\nTes pieds déchaux meurtris aux cailloux du chemin\nOnt marqué de leur sang le sable de la plage\nEt tes doigts gourds crisqés au bâton pèlerin\nAttestent la longueur du merveilleux voyage.\n\nTu connais la beauté des plaines et des monts\nVêtus du manteau vert des récoltes prochaines\nEt rêvas longuement devant les horizons\nEmplis du frais parfum des blanches marjolaines.\n\nQue de fois attardé dans le creux d’un ravin\nN ’as-tu pas vu le soir ombrant le flanc des berges\nDescendre à pas menus et draper les chemins\nD’un clair tissu léger mêlé de fils de Vierge.\n\n\nLes bois et les halliers n’ont pour toi de détours\nEt tu notas souvent sur ta flûte d’ivoire\nLe chant d’un rossignol vocalisant d’amour\nSur la tige d’un tremble aux longs reflets de moire.\n\nTu contemplas du haut des sommets éternels\nLa majesté des cieux et la splendeur des sphères\nQu’un rythme sûr balance au gré de l’Immortel\nDurant les nuits d’été que des lueurs éclairent.\n\nTout ce que le matin contient de virginal\nLa pureté de l’aube et les candeurs d’aurore\nLe cabrement divin du char impérial\nEmporté dans l’azur avec l’élan sonore\n"}, {"page_pdf": 106, "texte": "                   F l o r il è g e M e n su e l       95\n\n\n\n\nDes chevaux maîtrisés par la main des Titans,\nCe qui parait au jour et triomphe de l’ombre\nTout ce que la nature offre aux yeux d’éclatant\nTu le sais bien, tu l’as vécu, tu le dénombres.\n\n\nLa paix des doux vallons, l’orgueil des pics neigeux\nLa source au fond du bois naissant inaperçue\nCe qui chante dans l’herbe et frémit amoureux\nDans l’air vibrant de sons et doré par la nue.\n\nLe vent jaseur courbant la branche du pommier,\nL ’abeille ivre de miel baisant le cœur des roses\nLe ruisseau descendu des coteaux familiers\nPour se perdre dans des enclos de lauriers-roses\n\nLe silence ébloui d’un rayon de soleil\nL ’oiseau volant à tire d’aile dans l’espace\nL’humble insecte perdu dans le couchant vermeil\nCe qui grimpe, ce qui bondit et ce qui passe.\n\nTout se reflète en toi comme en un clair miroir\nTu gardes sous ton front de douces souvenances\nTes yeux illuminés sont instruits par les soirs\nEt tu vis sagement tes jours d’adolescence.\n\nEt te voici devant la mer roulant ses flots\nErangés d’écume blanche et battant la falaise\nEt montant à l’assaut des plus lointains îlots\nAvec le fol aboi d’une meute mauvaise\n\nSa furieuse voix à ton appel répond\nEt domine les bruits de rage et de tempête\nDont résonnent là bas les mornes horizons\nChargés d’épais brouillards présageant les défaites.\n\nMais le ressac s’apaise et le flux est dompté\nLa vague en soupirant vient mourir sur la plage\nDu haut du promontoire inondé de clartés\nTu peux voir des rayons iriser les nuages.\n\nDe quel pays perdu vient l’unique vaisseau\nDont la voile latine illustre le sillage,\nDes mouettes se balancent au ras des eaux\nDans un rapide essor d’ailes et de plumages.\n"}, {"page_pdf": 107, "texte": "96               L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\nTout renaît à la vie et l’ouragan s’est tu\nPour laisser le champ libre aux brises printanières\nSecouant dans l’espace et le calme ingénus\nLa corne d’abondance où chante la lumière.\n\n\nEt pourtant tu repars par des chemins nouveaux\nVers le mirage d’or des Toisons chimériques\nPour chercher aux lueurs d’impossibles flambeaux\nCe que pleure tout bas ton âme nostalgique\n\n\nTu frapperas encor de ton pas vagabond\nLe sol maudit, le pavé dur des longues routes\nSans trouver cette paix sereine que ton front\nObstinément réclame aux angoisses du doute.\n\n\nLe désir du bonheur te ronge et te poursuit\nO Perceval songeur du grand pèlerinage\nQui du soir au matin et de l’aube à la nuit\nRecommences toujours un éternel voyage.\n\n\n                                              P au l M u ssche.\n"}, {"page_pdf": 108, "texte": "             Devant le S oir\n\n\nDit haut de la terrasse où s’attarde le soir\nNous regardons le jour, qui meurt et se prolonge,\nLes jardins parfumés comme des encensoirs\nS’emplir d'ombre et de mort, de silence et de songe.\n\nLe crépuscule ainsi qu’un grand oiseau s’abat,\nEn effleurant nos fronts d’une aile frémissante,\nEt les cœurs attentifs sentent venir là bas\nLe pas émerveillé de la Nuit grandissante.\n\nC’est l’heure où les amants, accoudés aux balcons\nSentent pleurer en eux des choses très fragiles\nEt sont pris tout à coup du désir vagabond\nDe partir vers les loins, de voguer vers une île.\n\nBienheureuse perdue à l’horizon des mers,\nOù la barque d’amour croiserait les deux rames\nDans un golfe d’azur ombragé d’arbres clairs,\nAu son lointain et lent d’un doux épithalame.\n\nLes taillis violets où chante un rossignol,\nLes mauves tulipiers et la folle glycine,\nLes grands rhododendrons et les hauts tournesols,\nLes espaliers noueux couverts de capucines,\n\nLes roses et l’œillet, les lilas odorants,\nLes lys immaculés et la vigne trop mûre,\nTout embaume et des fleurs meurent en exhalant\nLe soupir parfumé des divines ramures.\n\nDe lunaires clartés tombent du firmament\nL’espace est traversé de pâles théories\nD’anges qui de leurs doigts rêveurs s’en vont jouant\nLe concert cadencé des lyres infinies.\n\nL ’impérieux appel vers un prochain départ\nEnfle la voile à l’aventure de la mer\nDont des rayons vainqueurs percent les lourds brouillards\nEt la bouche respire un peu de sel amer\n"}, {"page_pdf": 109, "texte": " 98             L a L u t t e .. — F é v r i e r 1 90 0 .\n\n\n\n On entend la chanson des hommes d’équipage\n Heureux d’abandonner les délices du port\n Pour le vierge inconnu de quelque grand voyage\n Et d'y tenter, hardis, les chances de leur sort.\n\n Le vaisseau pavoisé comme un beau jour de fête\n Va lever l’ancre et semble hennir vers l’horizon\n Pour affronter là-bas la vague et la tempête\n Et courir à la mort sur l’abîme profond.\n\n L’étrave de bois dur a fendu les eaux glauques,\n Au sourd tressaillement des vergues et des mâts\n Et les marins jettent dans l’air des clameurs rauques\n Dont l’écho bref se mêle aux bruits du branle bas\n\nLa nef des surs combats cingle vers les rivages\nDu Pays fortuné de l’éternel printemps,\nPeuplé d’oiseaux chanteurs et de bêtes sauvages,\nDans des sites mouillés par des fleuves d’argent.\n\nPour les cœurs affranchis d’étreintes dénouées\nS’offre l'abri désert des bois inexplorés\nDont aucun œil n’a vu les branches enlacées\nEt dont le sol de nul pas vil ne fut foulé.\n\nErrer sous le couvert des forêts tropicales\nDans la blonde clarté tombant des vastes cieux\nEt vivre loin des calculs vains de nos front pâles\nDans le calme apaisant d’un Eden radieux —\n\nLe seul désir du rêve et d’exil volontaire\nFera grandir mon âme à de hautains projets\nEt l’esprit allègé des choses de la terre\nEn comprendra les sens profond et le secret.\n\n\n— « O mon ami songeur pourquoi sur mon épaule\nOffrant un oreiller divin à ton front las\nRêves-tu de départ sans rames et sans boussole\nVers de lointains pays que tu ne connais pas ?\n\n« Tu suis avec regret la fuite-d’un nuage\nVers l’horizon charmeur dont tes yeux sont privés\nEt tu feins d’ignorer le grave et doux présage\nQue te font, en tremblant, mes mots mal assurés.\n"}, {"page_pdf": 110, "texte": "                 F l o r il è g e M e n s u e l                  99\n\n\n\n\n« Dédaigne l’action, prend souci du seul rêve\nQui vaillent qu’on le vive, et qu’un joyeux amour\nNous vienne en souriant le long des longues drèves\nOù l’ombre de la nuit retient captif le jour.\n\n« Ah ! puisses-tu trouver dans mes bras tutélaires\nL'accueil tant souhaité qu’autrefois tu chantais\nEt ne laisser pour un bonheur imaginaire\nCe que tu me promis de n’oublier jamais.\n\n\n— « Enfant pardonne moi de rêver d’aventures\nEt de goûter si mal le bonheur d’être à toi\nDans cette auguste nuit, baume de nos blessures,\nManteau de nos douleurs, cause de nos émois.\n\n« Je suis un fol amant et me raille moi-même\nDe préférer à la douceur de ton amour\nL ’équivoque plaisir d’un essor de trirèmes\nSur une mer d’azur vers un banal séjour.\n\n« Va tu es ma très-chère et douce et tendre amie,\nEt seule me distrais des paradis perdus\nDont le poète a souvenance dans la vie,\nComme d’une aube claire aux fraîcheurs d’angelus.\n\n« Le parfum de la nuit nous exalte et nous grise\nComme un fleuve odorant de soupirs, et de fleurs\nEmportant dans son cours que l’ombre solennise\nNos baisers passionnés, nos âmes et nos pleurs.\n\n« Ah ! notre cœur palpite avec le cœur du monde\nJe me sens possédé par le dieu du printemps •\nEt veux lire en tes yeux qui à mes yeux répondent\nLe poème étemel et pur de nos vingt ans !\n\n\n\n                                            P a u l M ussch e.\n"}, {"page_pdf": 111, "texte": " L E S L E T T R E S A N G L A IS E S .\n\n\n\n                      R u s k in\n\n\n\n\n    R u sk in vient de m ourir.\n    C ’est une des flèches de notre idéale Cathédrale\n qui s ’écroule, la p lus aérienne, la plus dorée, la\n plus sonore, les autres flèches se nommant Tolstoï,\n Nietzsche, Ib se n ...\n    Ib se n c ’est la tour du D evo ir. Conventions\n sociales, utilités populaires, traditions vénérables,\n rien ne doit compter, quand dans cette tour\ns ’éveille le bourdon de la conscience. Q u ’im po r­\ntent les soutiens de la société ? L ’homme le plus\nfort est l ’homme le p lus seul ! Q u ’im porte la\npopularité ? L ’ennemi du peuple - s’enorgueillit\nde ce titre. Sacrifier tout au D evo ir, tout, même\nson bonheur, même le bonheur des autres, monter\ntoujours, toujours plus haut quitte à être, enseveli\nsous l ’avalanche, vo ilà Ibsen.\n    Nietzsche c ’est la tour de la F o rce. I l n ’y a que\ndeux sortes de créatures, les fortes et les faibles, et\ntant p is po ur celles-ci, et gloire, gloire à celles-là!\nL e s faibles sont nés po ur être esclaves, q u ’ils le\nsoient; ils essaieront de prendre leur revanche par\nla ruse, mais la force broie la ruse, ou par la pitié;\nmais comme la pitié devient m éprisable en regard\nde la force ! Est-ce que le génie a pitié de la sot­\ntise, la science de l ’ignorance, la santé de la m a­\nladie ? L e d ivin c ’est le surhum ain, c ’est l ’homme\narchétype, c’est D ionysos.\n"}, {"page_pdf": 112, "texte": "                L es L e t t r e s A n g l a is e s       101\n\n\n    T o lsto ï c’est la tour de l ’Am our. N e faites de\nmal à personne, ne jugez personne, ne haïssez\npersonne, vo ilà les vo ix qui sortent de cette tour\nnouvelle. Toute violence est im pie, toute guerre\nest abom inable, tout orgueil est m audit. E t ne\nconfondez pas le véritable am our avec ce que les\nhommes osent appeler de ce nom ; il n’y a pas\nd ’am our dans la sensualité, encore m oins dans la\nrapt des cœ urs, m iis il y en a dans le sacrifice,\ndans la résignation, dans le silen ce...\n  R u sk in , lu i, c ’était la tour de la Beauté, ( 1)\n    O n l ’a appelé artiste, esthète, apôtre, m aître, il\nn ’était rien au juste de tout cela. L ’œ uvre d ’art,\nil ne l ’estimait pas si haut p u isq u ’il a écrit : « Il\nvaudrait m ieux pour nous que tous les tableaux\ndu monde vinssent à p é rir que si les oiseaux ces­\nsaient de b âtir des nids ! » C ro yait-il du m oins à\nl ’esthétique ? Ecoutez-le encore : » L a m eilleure\npart de toute grande œuvre est toujours in e x p li­\ncable ; c ’est bon parce que c ’est bon ». M ais il\nadmettait bien la critiq u e d ’art, p u isq u ’il n ’a fait\nque cela toute sa vie ? « V o u s m ’avez envoyé\n chercher p o ur vous parlez d ’art et je t o u s ai obéi\n en venant ; m ais la p rin cip ale chose que j ’ai à\nvous dire c ’est q u ’on ne doit pas parler su r l ’art».\nA lors, c ’est seulement u n m aître, un conducteur\nd ’âmes, un pasteur d ’artistes ? E n co re non :\n« A u cu n de mes vrais disciples ne sera jam ais u n\nruskinien ». Que lu i reste-t-il donc en propre ?\nOù : d ’aim er, d ’adorer et de servir la Beauté. _\n  Cette Beauté, il la trouve partout dans la nature.\nQue d ’exquises pages il a écrites sur les nuages,\nsur les vagues, sur les im m enses montagnes et sur\n\n  (1) Le livre de M . R. de la Sizeranne Ruskin et la religion\nde la Beauté est indispensable à connaître (Hachette, 1897).\n"}, {"page_pdf": 113, "texte": " 102             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n  les fleurettes des prés ! Com m e il a senti l ’âme\n   des grands spectacles, des glaciers des Alpes, des\n  lagunes de Venise, de la via Appia ! Comme il a\n  profondém ent analysé le charm e de la couleur et\n  et de la ligne, subtilem ent noté l ’essence et les\n  éléments de la lum ière, amoureusement respecté\n  le lib re je u des forces naturelles q u ’il savait ne\n  p o uvo ir p ro d u ire que de la beauté ! Son exemple\n fait com prendre le peu de chose q u ’est le sim ple a r­\n tiste ou esthète, tellement on sent q u ’appliqués à lu i,\n ces mots seraient insuffisants et froids. R u sk in est\n  u n prêtre du B eau, au p o int de devenir par cela\n  même un prêtre du B o n et du P u r. N u l n ’a m ieux\n que lu i montré le lien étroit qui u n it la Beauté au\n B o n heur et q u ’en réintroduisant le B eau dans les\n corps et les âmes on ramène aussi le B o n dans\n l ’univers. E t n u l n ’a p lus éloquem m ent proclam é\n que « la Beauté, dans le monde matériel de B ien,\nest une part de la création aussi éternelle et aussi\nsacrée que la vertu dans le monde spirituel et\n  l ’adoration dans le monde supra-naturel. »\n      A ces hauteurs, comme on perd de vue tant de\nquestions d ’art q u i ont pu, u n moment, sem bler\nprépondérantes, comme on sourit de la fatuité de\ntant de rapins ou de croque-notes qui ont pu se\ncroire des adorateurs de la Beauté, alors q u ’ils\nn ’étaient que des courtisans de la mode, comme\non s ’attriste surtout de ceux qui, parce q u ’ils\navaient une certaine habileté de m ains, ont cru\nque cela les dispensait de m onter ju sq u ’à ces\nrégions où le souverain B eau rencontre le souve­\nrain B ie n et le souverain P u r, p o int d ’intersection\nqui est D ie u ! Ce R u sk in est vraim ent un phare,\nR u sk in le réaliste que les siens nom m ent aussi\nl’éthereal, R u sk in l ’antisectaire qui reste encore le\ngrand chrétien, le grand catholique même, R u sk in\nle critique d ’art qui est aussi, d ’après M azzin i, le\n"}, {"page_pdf": 114, "texte": "                  L es L e t t e s A n g l a is e s        103\n\n\np lus puissant esprit analytique de son temps,\nd ’après Jo h n L u b b o ck, l ’homme du siècle qui a\nbeaucoup p lus fait po ur la science que Goethe,\nR u sk in u n des p lus grands maîtres d ’âmes de\nde ce siècle, et peut être le p lus complet, le plus\nharm onieux de tous, car Nietzsche est bien féroce,\nT o lsto ï bien pleurnichard , Ib sen bien org ueilleux,\nlu i seul R u sk in digne de notre adm iration, de\nnotre adhésion, de notre am our.\n    U n regret nous vient à. ce propos, à nous de\nlangue française et de culture latine, c’est q u ’un\ntel homme ne soit pas tout à fait des nôtres. Ib sen\npar son puritanism e rigide est lo in de nous : il ne\npouvait naitre, comme L u th e r, q u ’en pays germ a­\nnique ; et lo in de nous aussi T olstoï avec sa m an­\nsuétude orientale, sa m iséricorde de bouddhiste\nplus que de chrétien; et p lus lo in encore Nietzsche\n avec son âme de T am erlan ou de Gengis- K h a n , peut\nêtre rejeton de quelques cavalier oublié en\nPologne au temps des grandes galopades m on­\ngoles, mais R u sk in n ’aurait-il pas du naître en\nFran ce, en B elg iq ue ou en Ita lie ? Certainem ent\npersonne, au siècle dernier, n ’aurait p u prévoir\nque la rude et positive île bretonne enfanterait un\nhomme aussi éperdûm ent épris de la beauté et\nque cette hom m e y développerait un tel m ouve­\nment des esprits que sa nation bo n d irait au\nprem ier rang dans l ’éternelle m arche au Beau.\nM ais si quelque chose peut nous consoler, c’est de\npenser que n ulle preuve ne p o urrait être m eilleure\nde la fraternité q u i nous lie, nous latin s, aux anglo-\nceltes. E n dépit de ses verbes au xilaires et de ses\np rép o sitio n s, e n d é p it d e quelques vieilles légendes,\net de quelques m alentendus historiques, tel que la\nRéform e, l' english-speakmg race fait partie de\nnotre c iv ilisa tio n latine.\n   E lle n ’a quitté le giron français (car l ’A n ­\n"}, {"page_pdf": 115, "texte": "104             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\ngleterre fut française pendant cin q siècles)\nque pour s'illu m in e r, avec Spencer et Shakespeare,\nau foyer italien; depuis, elle est redevenue presque\nfrançaise aux siècles derniers, et ce temps-ci\nc’est l’âme de la vieille Italie, qui a réveillé son\ngénie d ’art. R u sk in est aussi florentin que Rossetti.\nRéjouissons-nous donc, nous les fils des dieux\nclairs, de cette annexion de la grande T h u lé des\nbrum es ; par sa conversion au culte du Beau,\np ar son retour lent m ais continu au catholicism e,\npar son rapprochem ent avec nos idées, la culture\nanglaise rentre dans l ’orbite de la grande c iv ilis a ­\ntion-mère. Puisse-t-elle y rapporter certaines\nqualités sérieuses et religieuses, que les pays latins\nont parfois laissé s’obscurcir, et y gagner en retour\ncertaines autres qualités, affectueuses et franches,\nqui lu i m anquent quelques fois encore. P uissent\nnotamment les épreuves si dures mais si méritées\nq u ’elle traverse en ce moment même, lu i faire\nsouvenir que la vraie grandeur de la race n ’est pas\ndans le nombre de ses « dom inions » n i dans le\ntonnage de ses vaisseaux, m ais dans cette pléiade\nm erveilleuse d'étoiles dont les p lus éblouissantes\nse nomment Bacon, Shakespeare, N ew ton, D a rw in ,\nB urne-Jones et R u sk in .\n                                         H enri M a ze l.\n"}, {"page_pdf": 116, "texte": "L E S L E T T R E S C A N A D IE N N E S\n\n\n       L e R om an c h r étien\n    L e s catholiques de F ran ce et de B elgique\nauraient parfois d ’agréables surprises s ’ils s’inté­\nressaient à la littérature canadienne. P a rm i les\nœuvres parues dans ces dernières années à\n M ontréal, se trouve un type du rom an chrétien\ntel q u ’il convient à notre époque, c ’est-à-dire une\nœuvre écrite, m oins po ur l ’édification des p er­\nsonnes pieuses que po ur l ’évangélisation des\nautres. D e telles tentatives sont trop rares pour\nqu ’on ne s’empresse pas de signaler celle-ci,\nd ’autant p lu s q u ’elle prouve la possibilité de faire\ndu rom an une œuvre apologétique, question digne\nd ’intérêt à une époque où le p u b lic intellectuel se\ndétourne des ouvrages exclusivem ent doctrinaux.\n    Ce rom an canadien, Pour la Patrie ( 1), est\nl ’œuvre d ’un vaillan t écrivain, M . J.-P . T a rd ive l,\nqui, depuis vin g t ans, dirig e avec autant d ’ardeur\nque de tact la Vérité de Québec. L ’auteur a vo u lu\nmettre en garde ses com patriotes contre les cala­\nmités qui assailliraient leu r religion et leu r patrie\nsi l ’union législative des provinces se réalisait\nquelque jo u r, et, de ce thème, en apparence\naride, ou du m oins de pure discussion, il a su\ntirer un drame passionnant et très hum ain. L a\ndéfense de la foi et du nationalism e, les considé­\nrations d ’ordre politique y sont très heureusem ent\nprésentées, les argum ents ne nuisent n ulle part à\nl ’action. E t, p o u r la rendre p lus im pressionnante,\ncette action, M . T a rd iv e l a im aginé de la faire\ncom m encer en 1945. L e s dangers q u ’il indique\napparaissent m ieux ainsi avec toute leur gravité.\nV o ic i en ses lignes essentielles la trame de ce\ncurieux rom an.\n  (1) 1 vol. chez Cadieux et Dcrorac à Montréal.\n"}, {"page_pdf": 117, "texte": "  10 6            L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\n     L e C anada vient de briser son lien colonial et\n  cherche à se constituer eu pays tout-à-fait auto­\n  nome. T ro is partis sont en présence : celui des\n  conservateurs, dont l e program m e préconise le\n  m aintien de la constitution fédérative, du gouver­\n  nement central et des adm inistrations p ro v in ­\n  ciales; celui des unionistes, où dom inent les\n  ennemis déclarés de Jésus                et de l ’élément\n  canadien-français, lesquels réclam ent l ’union légis­\n  lative de toutes les provinces parcequ’ils y voient\n  u n moyen très efficace de n uire à l ’E g lise ; celui\n  des séparatistes, en grande partie composé de\n  catholiques m ilitants qui désirent ériger le Canada\n français en état séparé et indépendant. Ce dernier\n parti a p o u r p rin cip a l représentant le D r Lam iran d e,\n et c ’est le protagoniste du rom an, une mâle et belle\n figure de héros. L e s unionistes obéissent officiel­\n lement à sir H e n ry M arw ood, prem ier m inistre\n de la confédération et membre de la L ig u e du\n Progrès,, organisation m açonnique. L e u r vrai\n m aître, celui qui les d irig e occultement, c’est le\n président de cette ligue, le français M ontarval, un\n satanique très vingtièm e siècle. Certain que le\nparlem ent n ’acceptera pas l ’un io n législative si\nelle lu i est présentée ouvertement, cet o u vrie r de\nténèbres la dissim ule avec une perfidie infernale\nsous un projet de constitution qui lu i conserve\nles apparences et le nom d ’une confédération. S ur\nl ’ordre du conseil suprêm e de la ligue, S ir H e n ry\ndépose ce projet, mais L am iran d e en dévoile les\npièges, et les unionistes n ’échappent à u n échec\nirrém édiable que parce que le m inistre obtient du\ngouverneur la dissolution de la cham bre.\n    Pendant la période électorale qui s’ensuit,\nLam iran d e, déjà très rem arqué, prend une im po r­\ntance de chef de parti, et M ontarval, redoutant\nu n tel adversaire, n ’hésite pas à re co u rir au crim e\npo ur s’en débarrasser. L e s progrès de la science\npermettent d ’inventer des m aladies redoutables en\ncroisant différentes races de bacilles ; c’est à ce\n"}, {"page_pdf": 118, "texte": "               L es   L ettres   C a n a d ie n n e s   107\n\n\n\n poison sans antidote connu que le sectaire recourt.\nSes affidés s’attachent aux pas du leader sépara­\n tiste, ils le suivent ju sq u e d ans le buffet où il\ns ’arrête avec sa femme au retour d ’u n voyage et\n ils en profitent po ur acco m p lir le u r forfait. L ’un\n d ’eux tombe en feignant une attaque d ’épilepsie\net, tandis que chacun se précipite autour de lu i,\nl ’autre verse le mélange mortel dans la tasse de\n thé que le garçon vient d ’apporter à Lam iran d e.\n M ais le garçon s ’est trompé, cette tasse avait été\ndemandée par M me L am iran d e, et son m ari\ns’empresse de la lu i rendre. P e u après, la jeune\n femme est terrassée par une fièvre m ystérieuse\n contre laquelle les remèdes restent vains. D ésolé,\n Lam iran d e im plore le secours de St-Joseph, son\n patron, et, comme il prie devant sa statue, soudain\ncelle-ci s’anim e et le bienheureux lu i parle. S ’il\naccepte le sacrifice de son bonheur dom estique,\n lu i apprend-il, D ie u le récom pensera en sauvant\nsa patrie ; et p o ur que le député ne puisse mettre\nen doute la réalité de cette apparition, le saint lu i\nremet une feuille du lis q u ’il tient à la m ain. T rè s\nému, L am iran d e confie ce m iracle à sa femme et\nu n terrible combat s’engage en son moi. E n fin ,\nla grâce divin e et les prières de M me L am iran d e\nl ’emportent sur les répugnances de la nature\nhum aine ; il s’abandonne à la volonté sainte et\nl ’âme de sa com pagne aimée quitte la terre.\nD ’attendrissantes pages, d ’une haute inspiration,\ndisent sobrement cette fin toute chrétienne,\net la crise p sychique traversée ensuite par notre\nhéros, ses craintes, ses souffrances.\n   D an s cette entrefaite, les élections, ont eu lieu\net les canadiens français trompés par les super­\ncheries du gouvernem ent lu i donnent une forte\nmajorité. M ais, le jo u r de la rentrée du parlem ent,\n"}, {"page_pdf": 119, "texte": "108           L a L u t t e . — F é v r ie r 1900\n\n\n\nle secrétaire de la lig u e du progrès, Charles\nD uco ud ray, que le rem ord tenaillait, se convertit\net livre les archives de la secte à l ’archevêque de\nM ontréal E n d ivulg uan t quelques unes de ces\npièces à la tribune, L am iran d e déjouerait les\nmanœ uvres de la ligue. P a r m alheur, M ontarval\na fait envoyer de tous les coins du pays à l ’arche­\nvêque des lettres l ’inform ant que ses prêtres\nseront assassinés s’il liv re les secrets tombés en sa\npossession, menaces que le meurtre de D u co u d ray\nrend fort vraisem blable. E t le digne vieillard ,\nauquel le m achinateur promet de conserver la vie\nafin que la vue de tant de victim es avive sa\ndouleur, ne consent à agir que lorsque les prêtres\nmenacés le supplient de les sacrifier dans l ’intérêt\nde l ’église et de la nation.\n    C ’est seulement après des péripéties dram atiques,\nq u ’il serait trop long d ’exposer ici, que L am iran d e\npeut enfin confondre M ontarval devant la chambre.\nToutefois, le b ill fatal à la patrie n ’est rejeté que\ngrâce à la conversion d ’un député protestant,\nl ’anglais V aughan, dont le changement d ’attitude\ndéplace p lusieurs vo ix. Cette conversion a été\ndéterminée par un nouveau renoncement du héros\ndevenu un saint. E n tre temps, M arie, l ’unique\nenfant de L am iran d e, est tombée subitement\nmalade et a succombé. O n devine l ’affreux chagrin\ndu père. I l prie, et D ie u , touché par sa ferveur,\nses larmes pieuses, réssuscite la fillette et la lu i\nrend, m ais, touché p ar la grâce, éclairé par l ’allé­\ngresse dont rayonne la réssuscitée au souvenir\ndes délices célestes, le père rend son enfant à\n D ie u .\n    Après les funérailles de la petite M arie, L a m i­\nrande regarde sa m ission p olitique comme ter­\nminée; en effet, M ontarval s’est suicidé, sir H e n ry\na perdu le p o uvo ir et la cause du séparatism e\n"}, {"page_pdf": 120, "texte": "             L es   lettres   c a n a d ie n n e s   109\n\n\n\ntriom phe définitivem ent. A lo rs, obéissant à un\nappel du d ivin M aître, le héros de l ’abnégation\nquitte l’Am érique et le monde p o u r entrer à la\nGrande Chartreuse.\n    Ce livre, noble exaltation du renoncement,\nn ’intéresse donc pas seulement les chrétiens du\nCanada. I l s’im pose d ’ailleurs à l ’attention des\nesprits sérieux par de robustes qualités. M . T a r ­\ndivel a développé sa thèse, non pas en rom ancier,\nau sens que nous donnons en général à ce mot,\nmais en penseur avide de convaincre. Son\nouvrage, construit sans stratagèmes de métier,\na été écrit sans vaine recherche d ’effets littéraires;\nil n ’en est que p lu s affectif, et certaines vieilles\nlocutions m aintenues en usage sur les bords du St-\nL a u re n t lu i donnent une agréable saveur de terroir.\nC ’est partout le mâle langage d ’un croyant.\nP lu sie u rs pages atteignent au pathétique à force\nde sim plicité ; d ’autres, d ’une pénétrante ana ­\ngogie, appellent la m éditation. E n fin , comme\nM . T a rd ive l, sagace observateur, a logiquem ent\ndéduit de la situation présente la situation q u ’il\nexpose, comme il a dessiné ses personnages d ’après\nceux q u 'il coudoie chaque jo u r il en résulte que\nce rom an dont l ’action se passe dans le futur a le\ncharme des choses vécues.\n    Pour la Patrie prouve q u ’il y a toute une œ uvre\napologétique à faire p a r le rom an. D an s les m i­\nlie u x non-croyants, les esprits cultivés n ’interro­\ngent que rarem ent les textes sacrés ; ils étudient,\npar contre, les livres de nos adversaires. O r le\nrom ancier chrétien p a ra it particulièrem ent désigné\np o ur révéler la D o ctrine aux intellectuels égarés à\nla recherche de la vérité, aux si nom breux s p iri ­\ntualistes hésitants, comme aux m ondains qui n ’ont\nd ’autre culte que celui des lettres et des arts. I l\npossède tout ce q u ’il faut p o ur les séduire, les\n éclairer, les aider à trouver, selon l ’expression de\n"}, {"page_pdf": 121, "texte": "110           L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\nSt-A ugustin, le droit chem in de la vie au m ilieu\ndes illu sio n s du monde. E t cet apostolat est si beau\nque l ’on s’étonne de ne pas v o ir une troupe nom ­\nbreuse d ’écrivains s’engager dans la voie où marche\nrésolum ent M . T a rd ive l.\n\n\n\n                                     A l p h o n s e G e r m a in\n"}, {"page_pdf": 122, "texte": "LE T H É Â T R E\n\n\n\n\n           T h è s e s b o ite u se s.\n\n\n   L e Faubourg de M. Abel Hermant est bien le type de la\npièce moderne. Cela tient du vaudeville, du mélodrame et de\nla pièce à thèse manquée. De l’observation à fleur de peau,\nune étude de types absolument spéciaux, pour ne pas dire\nanormaux, où, fatalement, la vie, déformée et amoindrie,\ntourne à la caricature ; voilà de quoi est faite, avant tout,\ncette comédie à vastes prétentions.\n   Ajoutez que la trame est lâche, avec, à tout instant des\ntrous que l’on s’efforce de combler à l’aide de l’esprit boule ­\nvardier et des scènes à côté sans relation quelconque avec\nl’action.\n   Un seul type est clair, bien campé et quelque peu intéres­\nsant, c’est celui d’Havin; mais le personnage, jésuite laïc,\nsorte de Rodin nouveau-jeu, outre qu’il donne à l’œuvre\nune portée nettement anticléricale, n’exerce sur l’action\naucune influence appréciable.\n   Est-ce par les couplets de ce philosophe que vaut le Fau­\nbourg ? Le critique théâtral du M ercure de France l'affirme.\nDans ce cas, l’action aurait dû se concentrer autour d’Havin\net non pas autour du prince d’Entragues et de Margit. Et il\ny aurait eu de la part de l’auteur une incroyable erreur de\nmise au point.\n   Quoiqu’il en soit, la pièce est peu intéressante ; certaines\nscènes, telle la rencontre entre les amants et le prince, est\namené par un scandaleux truc de mélodrame. D’autres son­\nnent faux comme, pour n’en citer qu’une, la scène du départ\nde Margit.\n  Et comment en serait-il autrement! Les âmes qui s’agitent\ndevant nous n’ont en elles rien de vivant et de profond ; ce\nsont des caricatures, fantoches grotesques dont s’amuse —\npourquoi? — la fantaisie de l’auteur. L’humanité vraie n’est\npoint en elles. Et quand d’aventure elles s’avisent d’être pas­\nsionnées, on a presque envie de sourire, tant les gestes\n"}, {"page_pdf": 123, "texte": " 112             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\nsont faux et conventionnels, les mots sonores. La Conscience\nde l’enfant est assurément de plus noble inspiration, et,\npourtant, au point de vue de la valeur psychologique et mo­\nrale, elle est à mettre sur le même rang que le Faubourg.\n  C’est une pièce à thèse, oui, tout comme La nouvelle\nIdole, de glorieuse mémoire, mais c’est une pièce à thèse\nmanquée.\n  Quand donc s’apercevra-t-on que pour résumer en ce\ngenre il faut autre chose que du talent facile et de l’esprit\nramassé sur le boulevard ou dans les journaux !\n   Quand je dis que la Conscience de l'enfant est une pièce\nà thèse, je m’aventure peut-être un peu loin. Si l’on me de­\nmandait, en effet, de bien vouloir préciser la thèse, je me\ntrouverais rudement embarrassé.\n   L ’auteur a-t-il voulu nous démontrer que c’est au père et\nnon au grand-père qu’il incombe de former la conscience\nd'un enfant ? Peut-être, mais alors pourquoi faire Montret,\nJe père, si canaille, et Cauvelin, le grand-père, si superbe­\nment loyal et honnête ?\n   A-t-il voulu nous prouver que, selon le mot du vieux Ri­\nchard, l’amour voit plus juste et est plus fort que la haine ?\nPeut-être, mais, en ce cas, la thèse est bien banale est bien\nmal énoncée. Puis, s’il n’y avait que ces deux thèses pos­\nsibles, mais il y en a quantité d'autres, apparaissant tout à\ncoup, exprimées par l’un ou l’autre personnage sous forme\nd’axiome, puis disparaissant sans laisser de trace.\n   Au cour de ces quatre actes, que de questions soulevées,\ndont la moindre réclamerait une action théâtrale longe ­\nment conçue. Ne nous parle-t-on pas tour à tour, des lois de\na famille des droits des ancêtres sur leurs descendants, des\nnécessités de la vie d’homme d’action, etc., etc ..\n   Cela fait bien des embryons de thèse et, en fin de compte,\non ne voit plus clair du tout dans les intentions de M. Gas­\nton Devore.\n   Une conclusion s’impose, la pièce est incontestablement\nmal bâtie ; allons plus loin, elle est incohérente. Et cela\ntient pour une grande part à la conception des personnages.\n   Somme toute, le conflit a été établi par l’auteur entre\ndeux extrêmes : la raison intransigeante et quasi exaspérée\net le sentiment pur qui ne tient aucun compte des arguments\nde la raison. M me Montret représente celui-ci, Cauvelin\ncelle là.\n   Entre ces deux personnages, pour les concilier, il n’y a\npas le personnage trait-d’union, imprégné tout à la fois de\nraison et de tendresse.\n"}, {"page_pdf": 124, "texte": "                        L e T h éâ tre                       113\n\n\n\n   La vieille Couvelin qui aurait dû avoir ce rôle est absolu­\nment insignifiante. Elle se borne à pleurnicher de temps en\ntemps.\n   Et pourtant c’est sa thèse à elle qui triomphe ; « Il faut\nobéir à son cœur ».\n   C'est la victoire du sentiment sur la raison. Et dans quel­\nles conditions !\n   Montret est un mari indigne et ses agissements de financier,\nsans l’intervention de Cauvelin, le menaient en corretion ­\nnelle. Sa fille, néanmoins, s’éloigne de son grand-père pour\ncourrir à ce père indigne.\n   C’est à se demander si l’auteur n’a pas tout simplement\nvoulu montrer l’impuissance de l’éducation. Cette cons­\ncience de Germaine se débarrasse bien aisément de l’em­\npreinte des leçons de Cauvelin.\n   Ne va-t-elle pas jusqu’à dire à son père : « Je t’aime et je\nte respecte», Cette fois c’est trop. Qu’elle aime son père, soit,\nqu’elle le respecte, c’est inadmissible.\n   Après tout, la souffrance ne suffit pas pour effacer une\nfaute. Il faut la réparation. Et Montret qui a exploité indi­\ngnement les inventeurs qui venaient à lui, Montret dont les\nspéculations malhonnêtes ont fait la misère de tant de gens,\nMontret n’a rien réparé. Il est riche et il ne se repent pas.\nIl semble ne point songer un instant aux ruines qu'il a accu­\nmulées sur son chemin.\n   Il est, et reste indigne, à ce point que sa fille épouse Jean\nRichard, pauvre, ne voulant point toucher l’argent du finan­\ncier.\n   L’amour paternel excuserait-il donc les infâmies de l’hom­\nme d’affaires ? Et le cœur doit-il nécessairement triompher\ndès qu’il entre en lutte avec la raison ? Si c’est là la thèse\nde M. Devore, elle est fausse et immorale.\n   Cauvelin, au fond, a seul une attitude vraiment noble et\nlogique. Dans un milieu d’égoïsme sentimental et de légè­\nreté morale, il représente la conception sociale de la vie,\nles idées de justice et d’honneur. Seulement, il n’est pas chré­\ntien et il y a en lui, par ce fait, quelque chose du Fatum\nantique, un je ne sais quoi d’aveugle et de trop dur.\n   D’ailleurs — et ceci achève de jeter la confusion dans\nl’action théâtrale — lui-même n’est point absolument inno­\ncent. N ’a-t-il pas donné un peu à la légère son consentement\nau mariage de sa fille et de Montret ?\n   Malgré tout, il est le seul honnête homme de la pièce et,\npourtant, c’est Montret qui finit par devenir intéréssant. Là\n"}, {"page_pdf": 125, "texte": "114             L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\nest la faute capitale de l’œuvre. Elle achève de rendre la\nthèse indécise ou mauvaise. Ajoutons que l’action, surtout\nau début du troisième acte, est terriblement traînante, que\nl’on pleurniche beaucoup trop, que les personnages d’Eva et\nd’Emmanuel sont absolument ridicules et que Montret ne\nréalise pas de tout, avec ses innombrables crises de sensi­\nblerie, le type de l’homme d’affaire tenace et allant à travers\ntout.\n   Bref, je me demande en quoi l’auteur a justifié son titre.\nCe qui, au baisser du rideau, parait le plus évident c’est,\nchez Germaine, la faillite de la conscience. La longue édu­\ncation de Cauvelin a donc été inutile. C’est bien fâcheux.\n\n  J’aurais voulu, dans cette chronique théâtrale, dire un\nmot de la dernière œuvre d’Ibsen : « Quand nous nous ré­\nveillons d'entre les morts ». Si obscure, si peu humaine\nqu’elle me paraisse, cette pièce mérite plus qu’une brève\nmention. J’en parlerai le mois prochain.\n\n\n                                     V ic t o r de B r a b a n d è r e\n"}, {"page_pdf": 126, "texte": " L A C R IT IQ U E\n\n\n\n\n                L e s R om an s\n\nL o u is D e l a t t r e , L a loi de p échè. (« M ercure »,\n   P aris, 3. 50) — L é o n P a s c h a l , Jeunesse inquiète.\n   (B alat, B ruxelles, 3, 50)\n\n     D eux rom ans bruxello is ! L e phénomène est\n assez rare pour mériter de suite notre entière\n attention. P o in t n ’est téméraire d ’affirmer que ces\n deux rom ans nouveaux, par cela seul q u ’ils nous\n évoqueront le décor bien-aim é de notre vie, nous\n captiveront sensiblem ent plus que ces pullulantes\n p arisiâneries, qui, p o ur notre p lus grand dam,\n envahissent sans répit « nos » théâtres et « nos »\njo u rn au x. E n fin ! vo ici deux vrais littérateurs —\n l ’un w allon, l ’autre m alinois de naissance, mais\n tous deux vivan t à B ruxelles — qui, p o ur nous\n faire oublier les Ju le s M ary, les Georges Ohnet,\n les Régiment et les Faubourg, nous décriront tour\n à tour, en toute sincérité et selon l ’heureuse d ive r­\n sité de leurs visions originales, l ’un, quelques\n unes des manifestations les p lus typiques de la\n vie populaire à B ruxelles en B rabant, l ’autre, les\n prestigieux panoram as q u ’offre à l’aurore et sur la\nbrune, vue des hauteurs de St-G illes ou de l ’espla­\nnade du Congrès, notre cité qui sous l ’azur\ns’éveille, ou q ui dans le soir s’illu m in e sous la\nsplendeur du jo u r couchant.\n     C ’est ainsi que L o u is Delattre prom ènera son\nhéros (et avec lu i, le lecteur) de l ’immense m arché\n«q ui durant chaque avant-m idi dom inicale couvre\nla g rand’ P lace de gens, de bêtes et de fleurs »,\n« à une place carrée, entourée d ’arbres, en façon\nde m ail de province et q ui form ait immense\n"}, {"page_pdf": 127, "texte": " 11(5           L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n grenier de b ric -à -b rac », sans négliger, bien\nentendu, de mener héros et lecteur à la place du\n G rand Sablon, afin d ’y vo ir jo u er au je u de la\npetite balle dure les dim anches après-m idi ; ni\nsans m anquer surtout de les conduire enfin à\n « l ’Orphéon des Bons Enfants du Sablon », l ’une\ndes p lus célèbres parm i les « chochetés » qui sont\nl ’orgueil et qui font l ’allégresse du jo v ia l peuple\nbruxello is.\n    « Les répétitions de chants des «Bons Enfants du Sablon»\n se faisaient au premier étage du café garni de pupitres à\n musique, groupés comme s’ils s’étaient choisi eux-mêmes\n leur compagnie. Les chanteurs, tous artisans, arrivaient\n sur le coup de neuf heures, après souper et s’être lavés et\ndonné du peigne. Ils toussaient, le chef sur l’estrade faisait\n « chut » levait son bâton, et tous partaient. Les trottoirs\ndes cabarets de l’environ étaient garnis de chaises où les\nbuveurs, le visage tendu, écoutaient en tétant leur pipe.\nLes voix mariées s’élevaient en se balançant à la façon de\nvols d'oiseaux pressés aux fenêtres pour s’épandre au loin.\nOn distinguait, dans le concert des parties, des voix de\nténor luisantes et pénétrantes comme de jolies épées à\ncoquilles fignolées ; et des basses grasseyantes, se rengor­\ngeant naïvement étonnées elles-mêmes de leur beauté. De\nmaigres hommes qu’on eût prétendu n’avoir pas le souffle\nhaussaient de leurs poitrines des sons d’une volupté\ngracieuse faisant souvenir des nuits dans les bois. C’était\ncomme s’ils eussent voulu prouver chacun, à leurs frères\nles pauvres, combien il est terriblement doux de vivre...\nEntre deux morceaux, du pied sur le plancher, les hommes\nappelaient la serveuse vaquant dans le cabaret d'en-bas,\npour lui dire ce qu'ils voulaient boire. Puis, le verre en\nmain, ils allaient un instant à la fenêtre le soir, en jouant\navec des « fa » profonds comme la mer et des « si » plus\nhauts et fins que les aiguilles sculptées aux clochetons de\nNotre-Dame du Sablon, au bout de la place ».\n   E t n ’est-ce pas, vraim ent, tout-à-coup rajeuni,\nu n délicieux tableautin de M adou, m ais com bien\np lus ému, plus spontané, p lus frais ! — Or, tandis\nque P ierre-A ndré, le n a ïf jeune gars w allon de la\nferme de Landelies, que la conquête du diplôm e\n"}, {"page_pdf": 128, "texte": "                         L a C r it iq u e                   117\n\n\n\nexila en la capitale, s’attarde ain si à contem pler,\nles gestes et les joies des petites gens d ’ici, M ax\nSéveranz, l ’adolescent héros du rom an de P aschal,\nd’âme orgueilleuse et rafinée, s’accoude de préfé ­\nrance à sa fenêtre, afin d’y contem pler dans u n\nrêve de gloire la v ille et les fastes du ciel.\n   « Au pied de ses fenêtres, Séveranz voyait le parc de\nSaint-Gilles dessinant des allées qui gravissaient en enlaçant\ndes pelouses et des parterres jusqu’à un tertre planté de\njeunes arbres grêles et d'un vert sombre tranchant sur le\nciel d’un doux azur ; ces arbres rappelaient les fonds des\ntableaux calmes et austères sur lesquels Léonard de Vinci\ndessina de jeunes hommes pensifs. Et Bruxelles, au bas\ndu parc, s'étendait, sous les écharpes d’or de ses fumées où\nles lumières avaient des jeux irisés. Séveranz, se levait tôt,\nassistait à des aubes si célestes, d’une candeur telle qu’on\naurait cru la ville agenouillée et frissonnante sous des voiles\nde communiante et le ciel un ostensoir d’or pâle où rutilait\nle soleil. Magie des matins d’été où les clartés vierges sont\npour l’âme un nouveau baptême ! Puis surgissaient les\néglises et apparaissaient les toits confus de la ville. Les\nregards de Séveranz se reposaient sur les collines couvertes\nde moissons et de verdures... Parfois les nuées, en ces jours\nd’été envahirent le ciel, amoncelant leurs blocs, accablant\nla ville sous les ténèbres. Au-dessus des toits ensevelis les\ntours seules émergeaient ; leur granit, qui avait miré l’éclat\ndes aurores et des crépuscules, blêmissait et, au haut du\nbeffroi, le saint Michel doré semblait une flamme mortuaire\net pâle. La terre tremblait sous les tonnerres espacés.\nSéveranz, debout devant l’embrasure de sa fenêtre, regar­\ndait, ébloui, rêvant une épopée, où, dans un pareil décor,\nlugubres et grandioses, se fussent célébrées les funérailles\nd'un Dieu. Les éclairs bondissaient, faux d’o r ! Et la cité\napparaissait, soulevée, en une splendeur d’incendie où les\ntoits, les églises, se dessinaient en traits de feu pour s’anéan­\ntir dans de la nuit... Quand, ensuite, le soleil plus radieux\nruisselait, assaillant de ces traits d’or les croupes fuyantes\nde la tempête, Séveranz tombait sous de nouveaux enchan­\ntements ».\n\n   E t n ’est-ce pas, en vérité, une toile d ’H e n ri\nD e G ro ux ? mais avec, après la tempête, le retour\nd e la clarté, c’est-à-dire de l ’Esp érance ?...\n"}, {"page_pdf": 129, "texte": "118            L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\n     Ces seules citations suffiront sans doute pour\n in diquer comment, ayant choisi tous deux B ruxelles\n po ur décor de leurs romans les deux auteurs l ’ont\n vu sous des aspects très différents. L e ch o ix d ’un\n même décor n ’est point seul d ’ailleurs à établir\n un parallèle entre L a loi de péché de L o u is Delattre\n et Jeunesse inquiète de L é o n P aschal. L e fond des\n deux œuvres est le même. E t c’est l ’étude psycho­\n logique, (j’allais écrire « auto » m ais soyons\n discrets), d ’une âme d ’adolescent s’éveillant au\n Rêve, à l ’A m ou r et p uis aussi — le hideux repous­\n soir ! — au réalisme de la vie. O r il en est du\n sujet comme d u décor. L e choix seul fait se\n rencontrer les deux écrivains ; mais s’agit-il de\n nous m ontrer les personnages agissant, ou bien\n d ’analyser leurs émotions, d ’évoquer leurs rêves,\n de d iscuter leurs tendances, et vo ici nos rom anciers\n à cent lieues l ’un de l ’autre.\n    T an d is que le héros de L o u is Delattre, tandis\nque P ierre-A n d ré l ’am oureux godiche et passa­\nblement niais (mais si délicieusem ent ém erveillé\nde toutes choses) ayant été déraciné tout le temps\n que dura son exil dans la capitale, s’en retournera\nà sa ferme de Lan delies, après avo ir été désabusé\nde son stupide am our pour sa vaniteuse petite\n cousine de la grande ville , le héros de L éo n Pascal\nse laissera fasciner au contraire par le renom de\n P aris, nom bril du monde, et M ax Séveranz\ndeviendra à la fin du liv re un déraciné de plus.\nT o u s les jeunes écrivains bruxello is cro iraien t se\nretrouver dans le héros de Jeunesse inquiète, si tel\nou tel détail n ’en venait préciser aussitôt la p er­\nsonnalité. M ax Séveranz d ’ailleurs n ’est point\nnotre modèle, i l est trop inquiet, trop hésitant.\nL e s surprises d ’am our le trouvent sans vaillance.\nI l s’abandonne à ses passions sans même tenter\n— car il n ’a p lus la F o i — un sim ulacre de ré sis­\ntance. P as de volonté partant pas de Lib erté,\nD e l ’o rg e u il à revendre. U ne im agination fertile\nen images somptueuses. M ais la peur, sem ble-t-il,\nde l ’effort créateur.         G eorges R am aekers.\n"}, {"page_pdf": 130, "texte": "L ’ A C T U A L IT É\n\n\n\n\n                   R e v u e du m o i s .\n\n\n   L e théâtre          a l ’A c a d é m ie   — L a d é c o r a t io n     de   P aul\nA dam — D eu x           c a t é g o r ie s   d ’ e s p r it s   —   L e pro cè s des\nA s s o m p t io n is t e s .\n\n\n\n\n   L e t h é â t r e a l ’ A c a d é m i e . — Paul H ervieu (1) entrera\nprobablement à l’Académie cette année. Il ira y rejoindre\nLavedan. Quand Maurice Donnay y sera, nous y aurons les\ntrois représentants d’une certaine littérature, celle qui est\nnée de l’époque de transition qu’est la nôtre. Littérature qui\nn’est pas définitive, parcequ’elle ne vit pas sur d es idées et des\ndrames éternels. Cependant les oeuvres de cette littérature\nparaissent supérieures, à certains essais d’esprit en avant-\ngarde sur notre temps, parcequ’elles ont une tenue, un style;\non y trouve un souci de composition qu’il est rare de ren­\ncontrer ailleurs ; c’est pour cela qu’on ose dire qu’elles exis­\ntent, mais en retour elles n’ont qu’une influence pourrait-on\ndire négative. Si elles nous enseignent l’horreur de ce qui\nest déjà mort, de ce qui infecte de pourriture nos demeures,\nelles ne nous disent pas ce qu’il faut aimer et elles nous\nlaissent l’âme vide. C’est en vain que nous chercherions dans\nune pièce de Maurice Donnay, d’Henri Lavedan ou de Paul\nHervieu la révélation d’une grande loi de la vie, d’une de\nces vérités premières dont nous avons tant besoin, depuis\nque, les méprisant, nous nous en tenons à des vérités secon­\ndes, et nous savons bien que celles-ci sont des erreurs dont\nnous ornons notre vie et dont nous l’abimons à force de\ndilletantisme. Ce dont nous avons besoin, c’est de héros et\nde saints qui nous aideraient à devenir nous-mêmes héros et\nsaints ; ce sera le plus grand mérite de cette littérature de\nnous avoir fait sentir ce grand besoin.\n\n\n\n  (1) Nous apprenons qu’en effet Paul Hervieu vient d’en­\ntrer sous la coupole en compagnie de M. Emile Faguet.\n"}, {"page_pdf": 131, "texte": "120               L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\n   Cependant si Paul H ervieu franchit, cette année, les\nportes de l’Académie, il ne faudra pas nous plaindre ? le\nchoix sera bon, meilleur que celui de .M. Deschanel. Par\nhasard un écrivain entrera à l’Académie. Ce choix fera\nespérer que 1900 sera plus favorable que 99 aux écrivains\nacadémisables. En 99 Henri Lavedan entra à l’Académie et\nBecque mourut de pauvreté.\n   La réception de Paul Ilervieu sera sans doute vive et\nbrillante comme disent les gazettes. Elle le sera certaine­\nment moins que ne le fut celle de Lavedan. Le jour de La­\nvedan fut celui des vaudevillistes. Lavedan nous a, vous\nvous en souvenez, évoqué Meilhac qui est bien mort, le\nsecond Empire qui est mort, Halévy qui est non moins mort\net siège à l’Académie. Il y eut lutte du Vieux Jeu contre le\nNouveau. M. Costa de Beauregard représentait le Vieux\nJeu. Il le fit avec élégance et avec une ironie point désa­\ngréable. Ce fut le jour des regards rétrospectifs. Devant le\ncomique ancien du second Empire, qui agite des grelots qui\nne sonnent plus, on fit comparaître le comique nouveau.\nAh ! comme ils sont différents. Le notre, s’il est moins tris­\ntement joyeux est moins vide que l’autre. Il est plus amer,\nplus désabusé. Il est fait d’observations serrées et souvent\nsèches ; il arrache les voiles, il révèle les plaies cachées. Il\nest très triste. On y sent un grand désabusement. Vous\nsortez désemparés d’une pièce de Donnay, c’est que vous\nsavez maintenant qu’elles étaient en carton les belles façades\nde vos préjugés et vous savez aussi ce que cachent ces\ngrands mots d’amour et de passion. Vous avez vu des hom­\nmes et des femmes qui vivent selon des habitudes qu’ils\ntiennent de leurs ancêtres et qu’ils transmettront à leur fils\ns’ils en ont et ils en ont le moins possible : Pauvres êtres\nqui n’ont pas la vie et qui croient vivre et s’essoufflent à\nse donner du plaisir pour avoir l’air de vivre. Vous êtes\ntristes parceque ces êtres sont un peu vous-mêmes, vos\népouses, vos maîtresses, vos amis et leur vie vous parait\nvaine, dépensée en de pauvres actions.\n   Mais ce n’est là que la vie d’un moment, d’une caste, d’une\nville peut-être. Il se joue ailleurs encore d e sombres drames\nplus humains, plus simples. Il y a encore quelque part des\nhéros qui se cachent, peut-être même des saints et nous les\nvoulons connaître pour qu’ils nous enseignent leurs\nchemins.\n  L a d é c o r a t i o n d e P a u l A d a m . — Elle est venue quel­\nques semaines après le banquet offert à Paul Adam à La\n"}, {"page_pdf": 132, "texte": "                        L ’A c t u a l i t é               121\n\n\nPlume et elle est une des rares décorations données dans le\nmonde des lettres, à laquelle toute la jeunesse littéraire\npeut applaudir. Paul Adam aura eu sur notre temps une\ninfluence considérable, moins par ses œuvres d’art, dont\nbeaucrup sont hâtives, et d’un style qui souvent manque de\npureté, que par la quantité prodigieuse d’idées qu'il a éveil­\nlées. Il est un de nos rares écrivains, en qui on découvre\nune puissante pensée synthétique et la précieuse faculté des\nvues d’ensemble. Tandis que la plupart des écrivains de la\ngénération de Paul Adam qui semblaient devoir avoir quel­\nque influence sur la pensée de leur temps ont fait faillite à\nnos espérances, en nous révélant une inaptitude à se person­\nnaliser, ou parceque sous prétexte de rôle social, ils choient\ndans la politique. Paul Adam au contraire a continué de se\ndévelopper de façon harmonieuse à tel point qu’aujourd’hui\naucune pensée, religieuse, philosophique ou sociale ne lui\nest étrangère. Il voit dans tout, la part de vérité souvent\ncachée : il la découvre et il la crie. Il collabore ainsi\nactivrnt avec ceux qui pensèrent avant lui et c’est là ce\nqui fait sa force, ce qui le fait apparaître comme un admirable\naboutissant; enfin à cause de ses rares qualités d’intuitif,\nil semble déjà parler dans l’avenir. Il est le seul qui ait pu\n  écrire :\n   « La Science actuelle, si l’on veut l’entendre, corrobore\n» essentiellement les dogmes légendaires et religieux. Il\n» semble que la fusion du X X e siècle sera la fusion absolue\n» des deux vérités qui achèvent de se combattre. L ’anti­\n   quité et le modernisme se reconnaîtront frères, enivrés\n» du même espoir d'harmonie qu’ils suivirent par des voies\n» différentes avant qu’elles se rejoignent par une seule route\n» large, heureuse, magnifique, se déroulant par les campa­\n   gnes de paix, d’abondance, les forêts de repos social».\n   Pour prononcer de telles paroles, il faut avoir pénétré\nl’esotérisme de notre science contemporaine en même\ntemps que celui des grandes religions orientales. Il est bien\ncertain que si Paul Adam se confinait dans le positivisme\nou s’il prenait le dix-huitième siècle comme point de dé­\npart de la pensée humaine, il écrirait sans doute des livres\nsecs et proprets, il serait plein d’un profond orgueil mais il\nn’aurait pas pu écrire cette phrase prophétique.\n   Paul Adam a exprimé dans le discours qu’il prononça au\nbanquet de La Plume quelle humilité un écrivain puisait à\ncollaborer ainsi avec le passé : « Notre labeur, nous a-t-il\ndit, rappelle à chaque minute que l’homme par lui-même\n"}, {"page_pdf": 133, "texte": "122                L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\ncompte pour rien». Voilà qui est pour abaisser l’orgueil de\nbien des hommes de lettres. Rien, en effet, mieux que le\nmétier de lettres n’enseigne que nous sommes tous, les\nmorts commes les vivants, les anneaux d’une même chaîne.\nLa pensée de ceux qui nous précédèrent éveilla notre pensée\net celle de nos contemporains l’entretient éveillée. Et si nous\ndépassons le cercle des lettres , ne voyons nous pas que la\nvie est elle-même une vaste collaboration. Le plus grand\nsaint, le plus grand penseur, le plus grand citoyen collabo­\nrent dans l’œuvre de vie avec l’humble boulanger que pé­\ntrit le pain au fond du faubourg, avec le maçon qui bat le\nmortier, élève le temple, le musée ou la simple maison. Le\npaysan que laboure, celui qui fauche, celui qui sème, ensei­\ngnent au poète les gestes primordiaux de l’humanité, et il\ndevra les célébrer. Et le modeste ouvrier qui d’un morceau\nde fer façonne une clef n’accomplit-il pas une œuvre magnifi­\nque, lui qui donne une forme concrète à un des plus grands\nsymboles humains ? Ne collabore-t-il pas avec le prêtre qui\nouvre les âmes à Dieu, le poète qu i les ouvre à la Beauté, le\npenseur à l’intelligence de la vie ?\n   D e u x c a t é g o r i e s d ’ e s p r i t s . — Paul Adam fait penser\nque deux genres d’écriyains correspondant à deux catégories\nbien différentes d’esprits se partagent le domaine des lettres\nà notre époque, au point de former une antithèse bien cu­\nrieuse. On pourrait appeler les premiers, les esprits de\nlumière et les seconds, les esprits de nuit : les agrégeants\net les désagrégeants. Les premiers sont les esprits de l’ave­\nnir, ceux qui se donnent, ceux qui vont les bras tendus pour\nétreindre toujours plus de vérités. Ils semblent vouloir se\ndévelopper sur tous les plans, comme dirait un boudhiste,\npour atteindre à la pleine possession d’eux-mêmes dans un\nplan supérieur. Ils n’ont cependant pas encore dépassé le\nplan mental et sont encore loin d’atteindre à la pleine cons­\ncience de leur nature spirituelle mais il y tendent. On sent\nqu’ils sont déjà plus que des natures émotionnelles et pas­\nsionnelles, plus que de simples intelligences analytiques ;\ndéjà ils touchent à l’intuition des grandes lois. On devine\nqu’ils prennent conscience d’une communion toujours plus\nintime entre une vérité qu’ils portent en eux et la même qu’ils\nsentent présente dans la vie ; c ’est par là qu’ils communient\navec l’Univers et ils y puisent un grand amour, une ivresse\nde pensée toujours plus forte. A mesure qu’ils avanceront\nainsi, ils auront davantage conscience que l’homme est lui-\nmêmeune représentation de l’Univers, représentation plus ou\n"}, {"page_pdf": 134, "texte": "                         L ’A c t u a l i t é               123\n\n\n\nmoins parfaite, représentation qui fut parfaite en l’Homme,\nChrist Fils de Dieu, truchement entre le Père et l’homme,\ncentre de toute vie, agrégat de toutes Forces.\n    Les second possèdent des natures uniquement pas­\n sionnelles et émotionnelles ; leur intelligence est plus\n uniquement analytique. Ils correspondent bien à l’époque\n de criticisme dont nous sortons. Anatole France, Remy de\n Gourmont appartenant à deux générations différentes repré­\n sentent assez bien ce type. Doués de rares facultés de disso­\n ciation, ils s’amusent à dissocier les idées contradictoires\n associées par l’illogisme des hommes et il s’efforcent de dis­\n socier aussi les autres. Bien que purement négatif, leur rôle\n peut-être utile ; ils ne sont en tous cas jamais aussi dan­\n gereux qu’ils le paraissent parcequ’il n’y a que ce qui était\n illogiquement associé qui peut rester dissocié. Ils pour­\n raient accomplir une partie de leur œuvre, la meilleure,\n avec un esprit épris d’absolu. Mais ils l’accompliraient mal,\n avec colère, au lieu que n’ayant vu que les contradictions\n des hommes, grâce à la faculté de regarder qui leur est par­\n ticulière, ils ont acquis un orgueil plein de douceur. Après\n qu’ils ont parlé, ce qui est vérité harmonieuse n’en reste\n d’ailleurs pas moins vérité, et comme il sourient encore, ils\n sont en vérité les dupes d’eux-mêmes. Ils ressemblent au\nvanneur que regarderait en souriant fuir le mauvais grain\nsans jamais regarder vers le bon qui reste et serait ensuite\ntout heureux, parcequ’il croirait que tout son grain s’est\ndispersé dans le vent, ce vanneur serait parfaitement\nridicule.\n    En général, les écrivains de ce genre paraissent doués de\nqualités d’artistes que ne possèdent pas les premiers ; ils\nont de la grâce, parceque n’ayant pas à exprimer des asso­\nciations nouvelles d’idées qui se présenteraient à eux en\nimages encore informes, ils évoluent parmi des idées\nfamilières qu’ils expriment avec élégance et simplicité ; c’est\npourquoi ils nous amusent et nous charment, mais ils ne\nnous suffisent point parcequ’à leur commerce, notre person­\nnalité ne s’enrichit pas.\n   Les autres, au contraire, sont beaucoup moins artistes,\nsouvent même ils ne le sont pas du tout. Ils rapportent de\nleurs voyages aventureux des morceaux disparates et bril­\nlants de trésors qu’ils ont cotoyés. Le plus souvent, ils\nrestent des essaystes, mais c’est par ces essaystes que l’huma­\nnité avance tandis que la grâce des autres l’affine, et c’est\npar la collaboration inconsciente des deux qu’elle s’enrichit\n"}, {"page_pdf": 135, "texte": "124                 L a L u t t e . — F é v r i e r 1 900\n\n\n\nd’idées nouvelles et sûres. L’idéal pour un écrivain serait\nd’unir dans une même œuvre ces qualités de pensée et d’art,\nd’analyse et de synthèse, d’ironie douce et de gravité suprê­\nme. Gela demande un développement harmonieux de la per­\nsonnalité, le sacrifice de la vanité qui encourage aux œuvres\ntrop rapides accomplies avant la connaissance suffisante de\nsoi-même, la conscience qu’écrire ne doit pas avoir pour fin\nseulement de charmer, mais encore de révéler — Cela exige\nque l’on ait quelque chose à révéler.\n   L e p r o c è s d e s A s s o m p t i o n n i s t .e s . — Nous vivons dans\nles procès. Cela devient épidémique. Le procès des Assomp ­\ntionnistes n’a pas été mené avec plus d’impartialité que d’au­\ntres sur lesquels nous ne reviendrons pas. Ces procès\nmontrent combien il est regrettable que la politique enva­\nhisse les prétoires. Si l’on dissout les Assomptionnistes, on\ndevrait dissoudre aussi la franc-maçonnerie, mais le meilleur\nserait de ne rien dissoudre du tout. Maintenant, s’il y en a\nqui croient persécuter les catholiques en persécutant les\nrédacteurs de La Croix, ils se trompent. En plaçant le\nChrist crucifié en tète de pamphlets, de compte-rendus\ninexacts, d’approbations de massacres, de prédications de\nhaine, les rédacteurs de La Croix, sans qu'ils s’en doutent,\nhélas! expriment simplement qu’ils viennent encore une fois\nde crucifier le Christ, quant au titre La Croix, il devient\nalors essentiellement symbolique.\n\n\n                                         G eorges L e C ardonnel\n"}, {"page_pdf": 136, "texte": "                           L e s R ev ues\n\n                          Un     peu de     P s y c h o l o g ie\n\n\n                                   p a r R e n é D o u m i c (Revue des\n L e b ila n d ’ u n e g é n é r a t io n\n    deux Mondes 15 j a n v i e r ) . — D e u x r e v u e s c a t h o liq u e s .\n    L'Am e latine. ( T o u l o u s e ) Cosmos catholicus ( R o m e ) .\n\n\n   A propos des Essais de Psychologie contemporaine (que\n AI. Paul Bourget vient de faire réédi ter chez Plon) M . René\n Doumic fait en la Revue des deux Mondes du 15 janvier 1900,\nle procès de la génération littéraire de 1880 : « Chaque\ngénération a sa marque particulière. Celle de 1830 est\nfameuse pour son enthousiasme et celle de 1830 pour son\nsens des réalités positives. Celle de 1880 restera célèbre\npour avoir été comme le terrain où devait éclore, germer\net s’épanouir toute une flore malsaine ». « La première en\ndate et en importance parmi ces maladies, c’a été, continue\n.M. René Doumic, le dilettantisme... » L’origine de ce\nmouvement remonte à Renan dont l’influence a si lour­\ndement pesé sur cette génération pénétrée de son esprit...\n« C'a été l’universel écroulement de la pensée s’échappant à\nelle-même pour s’aller perdre vers on ne sait quelles per­\nspectives fu ya n tes...» « D e la philosophie, la contagion\ns’étendit à toute la littérature, au roman, à la poésie, au théâtre\net aux genres mêmes dont la définition répugne le plus au\ndilettantisme, tels que la critique. Il n’était plus question\npour le critique, ni de juger ni de classer, mais de raconter\nles avantures de sa sensibilité à travers les livres ». La\nseconde maladie dont fut atteinte la génération de 1880\nc’est une certaine ironie, non moins « inhumaine », selon\nM. Doumic, que l’inhumain dilettantisme. Il y a loin de\ncette ironie là à l’ironie coutumière.\n  M . Doumic la définit fort bien : « une attitude, supposant\nde la part de celui qui l’affecte tout un travail d’esprit, tout\nun ensemble de sentiments dont le premier est la conscience\nde sa supériorité... » « Tout n’est que spectacle pour cet\nesprit qui s’amuse. Tout n’est que plaisir de vanité pour\ncet esprit qui s’adore ».\n  La troisième maladie de la génération de 1880, c ’est une\n"}, {"page_pdf": 137, "texte": "                         L ’A c t u a l it é                126\n\n\nfausse sensibilité. Viciée par l’ironie, la sensibilité de cette\n génération ne fut qu’en phrases, et non en vérité. « Il fallait\n se refaire une âme d’enfant ou une innocence de primitif. Il\n est regrettable seulement, pour l’avènement de cet âge d’or,\n que le littérateur eût commencé par s’isoler du reste de ses\n semblables. Le moyen de sympathiser avec ceux de qui\n on se sent si différent ! lit le moyen d’aimer ceux qu’on\n méprise ! » — La quatrième maladie dont cette génération\n infesta l’âme française, au dire de M. Doumic, fut le pessi­\nmisme ou mal du siècle, qu’il définit ainsi : « Tristesse\n faite du dégoût de soi d’une, espèce d’inaptitude à la vie,\ndu sentiment de sa propre impuissance, de la peur de l’effort\net de cette paresse à laquelle on allègue pour excuse un\nmonotone : à quoi bon ? » — La cinquième maladie enfin\nc’est le cosmopolitisme littéraire. « Loin de nous, déclare\nl’auteur, la seule idée de vouloir blâmer ce mouvement de\ncuriosité qui nous porte à nous enquérir des chefs-d’œuvres\nde la littérature européenne... Nous nous rappelons quel\nprofit a trouver plus d’une fois notre littérature à s’assimiler\ndes éléments puisés hors de chez nous. Mais, justement,\nce qui importe, c’est qu’elle arrive à se les assimiler, à les\nconvertir en substance et en sang. Et c’est ce qu’en ces\ndernier temps elle a été incapable de faire... En les écartant\ndes voies traditionnelles, en les soumettant à des influences\ncontradictoires, le cosmopolitisme a été pour beaucoup\nd’esprits distingués de notre époque l’école de l’anarchie.\n    Et M . Doumic conclut : « L ’erreur et la faute de cette\n génération qui vient de déposer son bilan, ç’a été de faire\n de l’art uniquement un instrument de jouissance et c’ a été,\n à travers les diverses manifestations de la vie littéraire, de\npoursuivre uniquement son plaisir. Son idéal a été un idéal\n d’épicuriens de l’esprit et de voluptueux du cerveau ».\nMais il vous tarde sans doute de connaître l’enseignement\nque tire de ces faits M. Bourget lui-même. Sa conclusion à\nlui (elle est en sa nouvelle préface) mérite toute notre\nattention : « Pour ma part, déclare-t-il, la longue enquête\nsur les maladies morales de la France actuelle, dont ces\nessais furent le début, m’a contraint de reconnaître à mon\ntour la vérité proclamée par des maîtres d’une autorité bien\nsupérieure à la mienne : Balzac, Le Play et Taine, à savoir\nque pour les individus comme pour la société, le christi­\nanisme est à l’heure présente la condition unique et néces­\nsaires de santé et de guérison ». Constatons-le avec joie\net... avec M. Remy de Gourmont qui le dit fort bien au\n"}, {"page_pdf": 138, "texte": "                         L ’ A c t ua l i t ê                 127\n\n\n\nM ercure de France: « Comme M. Brunetière et M . Coppée,\ncomme M. Huysmans qui donna le bon exemple, voilà que\nM. Bourget a recouvré la foi ». Le phénomène est vraiment\nsaisissant et d’autant mieux fait pour revigourer les espéran­\nces chrétiennes que sa manifestation est plus inattendue.\nEt ne semble-t-il pas, lorsque l’ on s’y arrête, et que l'on\nconsidère, que par les conversions presque consécutives\nd’écrivains aussi disparates et de nivaux aussi distants,\nmais tous également fameux parmi des publics très divers,\nCelui dont les voies sont impénétrables veuille non seule­\nment prouver une fois de plus que son « Esprit souffle où il\nveut », mais clairement indiquer d'autre part aux chrétiens\ntrop peu perspicaces qu’avant tout et surtout c’est aux\nlittérateurs qu’est réservé la tâche admirable et terrible\nde convertir à la Foi en son Fils le siècle qui demain\ns’ouvrira devant Lui ?\n   Or tandis que ces retours retentissants de fils prodigues\nen la maison du Père, mettent en joie tout le monde\nchrétien, parallèlement, dans le calme et à l'insu du plus\ngrand nombre de tous côtés se prépare la régénération des\nâmes par la renaissance des Lettres chrétiennes. Toutes\nces jeunes revues catholiques qui se créent ou qui se\nréveillent et autour desquelles se sont déjà groupés les\npremiers artisans (de plus en plus nombreux) de la Rénova­\ntion, sont en réalité elles aussi comparables à ces grains\nde sévené auxquels Dieu compara son Royaume éternel.\nC’est en réalité le plus petit des grains, mais quand il\na éclos, qu’il est sortit de terre, il grandit et bientôt c’est\nun arbre puissant et les oiseaux du ciel s’ombragent sous\nses feuilles... Et voici qu’il nous est donné de faire con­\nnaître et par le fait de chaleureusement recommander aux\nsympathies de nos lecteurs deux revues catholiques de\nlangue française.\n   L’une parait à Toulouse depuis quatre ans déjà. Son\nnom ? L ’Ame latine. De toutes les jeunes revues d’art de\nla terre de France il n’en est point de plus proche de nous.\nSon directeur, A r m a n d P r a v i e. l est d’ailleurs l’un des\nplus ardents croyants et l’un des meilleurs poètes du groupe\nfrançais de La Lutte. L'Ame latine parait tous les mois\n12 rue de Nazareth à Toulouse (1). De lumineuses proses\n\n\n  (1) L’abonnement à l'Am e latine n’est que de 3,50 francs\npar an pour la Belgique.\n"}, {"page_pdf": 139, "texte": " 128                         L a L u t t e . — F é v r i e r 1 90 0\n\n\n\net de lithurgiques poèmes signés : Praviel, Elie Clavel,\nGonzague de Reynold, etc. en impose la lecture à tous les\ncatholiques belges qui s’intéressent au réveil de l’Intelligence\nà la Foi ! L ’autre parait à Rome: Cosmos catholicus ! le\nbeau titre. Sortant mensuellement de « l’Imprimerie\nvaticane » le Cosmos catholicus est richement illustré et\nl’on y rencontre de nombreux articles remarquablement\nécrits sur des sujets religieux, littéraires ou artistiques,\nd’une réelle modernité.\n                                                                       N oël C harron.\n\n\n\n\n                                        E c hos\n   L e com te           L éon         T o lstoï             est   c o m p lè t e m e n t   r é t a b li.\nL ’ a d m ir a b le   v ie illa r d    a       r e p r is   avec     s a c a lm e v i g u e u r s e s\ntra v a u x    q u o t id ie n s ,    qui       son t,       o n le sa it : fa ç o n n e r       des\nc h a u s s u r e s p o u r le s p a u v r e s m o u j ik s , la b o u r e r s o n         ch am p,\né c r ir e d e s c h e fs -d ’ œ u v r e s .\n    C ’ e s t l e 19 m a r s que J.-K . Huy smans deviendra oblat.\n « C’est-à-dire, a-t-il déclaré lui-même à M. Jules Huret, que\n je vais vivre, hors clôture, la vie des Bénédictins qui son\nlà». Et de sa main, nous dit son interlocuteur, il me désigne,\npar la fenêtre dont le rideau est levé, l’abbaye qui montre\nses clochers à cent mètres, derrière de grands pins. Sa\ntable est posée en face même de l’église, de sorte qu’en\nlevant les yeux il l’a devant lui. Ses yeux de fauve adouci ont\nl’air de carresser le clocher et les toits d’ardoise du monas­\ntère ».\n   P r o c h a i n e m e n t au théâtre Molière, sera représenté\nl’Absent, un noël moderne, en un acte et en vers, débuts\ndramatique de notre collaborateur Gaston lieux.\n   L e m e r c r e d i 21 f é v r i e r , première du Cloître, drame\nen 3 actes et un tableau du Poète Emile Verhaeren, au\nthéâtre du Parc.\n   L ’ A c a d é m i e d e s G o n c o u r t , dite « l’Académie des dix »\na vu ses jours mis en péril par le procès en nullité de tes­\ntament que lui intente les parents de ses propres fondateurs.\nLe 7 de ce mois la cause a été introduite devant la\n1er chambre de la cour d’appel de Paris. Nous ferons\nconnaître à nos lecteurs la décision du tribunal.\n                                                                    L a D ir e c tio n .\n"}, {"page_pdf": 140, "texte": "É d itio n s de \" L A L U T T E \"\n          80, R u e d e l ’ E r m i t a g e , 80, —       Bru xelles.\n\n\n\nY ves B e r t h o u                   L e Prince des Prosateurs              fr. 0.50\nA lbert Jounet                        Dieu de Beauté                          » 0.50\nP a u l M u ssch e                    Simplement                              » 2,00\nE d o u a r d N ed                    Mon Jardin Fleuri                       » 2,00\nG eorges R am aekers                  Les Fêtes de l'Eté                      » 1.25\nG e o r g e s V ir r è s              En Pleine Terre                         » 3.50\n\n\n\n\n                   P A R A IT R O N T PROCHAINEMENT\n\n                                      D A N S LES\n\n\n                           E d it io n s d e L a L u t t e :\n\n\n                 Bon CH A R LE S             de     SP R IM O N T\n\n\n                      Les               H éros\n         d e l’ A m o u r , d e l’ E p é e\n\n                           et du R ê v e\n                                     Poèmes\n                             P r i x : 2.00 francs.\n\n\n\n\n                           A R M A N D P R A V IE L\n\n\n            P o èm es fïlçstiq u e s\n                             P r i x : 2.00 francs.\n\n\n       25 p . c . d e r é d u c t i o n a u x a b o n n é s d e L a L v t t e .\n\nOn souscrit dès à présent, 80, rue de l’Ermitage, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 141, "texte": "                           LA LUTTE\n                  80, RU E DE L 'E R M IT A G E , 80\n\n                               BRU XELLES\n\n     paraît tous les mois en fascicules de 64 pages, et\nforme au bout de l’an deux forts volumes in-8° avec table,\n               d’environ 400 pages chacun.\n              Belgique                                        Ailleurs\n     UN A N . .                5 fr.       /    U N AN             .   .     8 fr.\n     UN N u m é r o            1 fr.       /    UN       N um éro            1.23 fr.\n     LA L U T T E (Série Nouvelle) publie : CONTES, N O U ­\nVE LLES, ÉTU DES CR ITIQ U ES, M O N O G RAPH IES,\nL IT T É R A T U R E S É TR A N G È R E S, Q U ESTIO N S DE­\nM O R A LE ET DE PH ILO SO PH IE, D RAM ES, PO È,\nM ES, R E LA TIO N S de V O Y A G E S, etc.\n       FO N D A TE U R S :           P aul      M u s sc h e , E d o u a r d N ed\nG eorges        R am ae ke rs.\n\n       CO M ITÉ D E R É DACTIO N . (BELGIQUE) :                                 E rn st\nD e l t e n r e , P o l D e m a d e , H u b e r t D e M o o r ,Y v a n G ii. o n ,\nG aston       H eux,        l ’A bb é     H ector        H oornaert,            E m il e\nJ omaux,       P aul       M u ssch e,         E douard         N ed,        G eorges\nR am aekers,         C h arles       de    S p r im o n t ,     l ’A b b é     E ugène\nV an    der   E l s t , G e o r g e s V ir r è s .\n\n       CO M ITÉ DE R É D A CTIO N . (FRANCE) : Y v e s\nB erhou,    J. E s q u i r o l , A l p h o n s e G e r m a i n , L o u i s G i l ­\nlet,    A l b e r t To u n e t , G e o r g e s      le   C a r d o n n e l , H enri\nM a z e l , L o u is M e r c i e r ,      R. P . P a c h e u S. J.,          A rm and\nP r a v i e l , C h a r l e s d e R o u v r e , L o u is T i e r c e l i n .\n\n\n\n\n      N. - B . — A D RE SSER tout ce qui concerne LA\nRÉ DACTIO N de la Revue à M. H u b e r t D e M o o r , Secré­\ntaire de La Lutte, 46, rue de la Croix, B r u x e l l e s ; — tout\nce qui concerne l’A D M IN IST R A T IO N , à M . E u g è n e\nB e c k e r s , administrateur de La Lutte, 8 0 , rue de l’Ermi­\ntage, B r u x e l l e s . — Siège de la DIRECTIO N : 114, rue\nFranklin, B r u x e l l e s .\n\n       Imp. Ixelloise (à vapeur) H Codu ys, 272 et 276, ch. de Wavre\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 2, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1900-02", "signet_source": "Cinquième année - Tome Ier de la série nouvelle - [N°2] Février 1900", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, PDF 74 (Février 1900) et sur le sommaire, PDF 75 (5e Année, Février 1900, Tome 1er de la Série Nouvelle)", "methode_reconstitution": "Date et numéro du signet de l’ULB, contrôlés sur la couverture de la livraison quand elle est conservée."}}