{"numero_id": "ulb-lutte-1900-03-n3", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "articles": [{"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-001", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "TO M E 1er C in q u iè m e A n n é e", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 142, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 37, "fin_caractere_exclue": 988, "texte": "TO M E 1er\nC in q u iè m e A n n é e                  de la                      M a r s 1900\n\n                                  Série Nouvelle\n\n\n\n\nLA LUTTE\n                 Revue mensuelle\n                                 F ondée      en   1 895\n\n\n\n\n           O N T CO LLAB O R É A CE N U M É R O :\n\n       MM. V ic t o r de B r a b a n d è r e ,             A lb e r t de F ro­\n\n    ger,    F r a n c is J a m m e s , G e o r g e s       Le   Cardonnel,\n\n    A r m a n d P r a v ie l , G e o r g e s R a m a e k e r s , C h a r l e s\n\n    de   S p r im o n t , F e r n a n d S é v e r in .\n\n\n\n\n                                     B e l g iq u e\n\n\n             5   fr a n c s    par    an    | 1 fr a n c le n u m é r o\n\n\n                              Ailleurs, le port en sus.\n\n\n\n\n                              A D M IN IST R A T IO N\n\n                      80 , R u e      d e l ’E r m i t a g e , 80\n\n                                  BRUXELLES\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-002", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "S om m aire 5e Année", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 143, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1525, "texte": "S om m aire\n5e Année — Mars 1 9 0 0 . — Tome 1er de la Série Nouvelle\n\n\n   I LE DÉBAT ESTH É TIQ U E :\n      B on C h a r l e s d e S p r i m o n t :\n\n                           L e Drame Wagnérien.\n                            Ire Partie (Etude critique).\n  II F LO R ILÈ G E M E N SU E L :\n      F r a n c is J a m m e s :\n\n                           Prière (poésie).\n      A r m a n d P r a v ie l :\n\n                           Rosa M ystica (poème).\n III LES É C R IV A IN S N O U V E A U X :\n      G eorges R am aekers :\n\n                           E M IL E V E R H A E R E N .\n                           II e Partie : « L ’Homme Moderne. »\n                           (Monographie, contenant la critique\n                           du Cloître).\nIV LE T H É Â T R E :\n      V ic t o r   de    B rabandère :\n\n                           I . L e Nouveau drame d'Ibsen,\n                           I I . « Solness le Constructeur. »\n\n V L A C R ITIQ U E :\n      F ernand      S é v e r in :\n\n                           « En marge de quelques pages »\n                           (Littérature).\n\n      B on C h a r l e s d e S p i m o n t :\n\n                           « La Mission de l’A rt » (Esthétique).\nV I L A PE IN T U R E :\n      A l b e r t de F rog er :\n                           « La Libre Esthétique ».\nV II L ’A C T U A L IT É :\n      G eorges      le   Cardonnel:\n\n                           Revue du Mois.\n     L a D ir e c t io n   :\n\n                           Echos du monde littéraire.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-003", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 129, "page_fin": 149, "titre_corps": "Le débat esthétique : Le Drame wagnérien", "titre_sommaire": "Le Drame Wagnérien. Ire Partie (Étude critique)", "rubrique": "", "signature_source": "CHARLES DE SPRIMONT.", "ancre_debut": "L E D É B A T E S T H É T IQ U E          Le D ra me W a gnér ien        L e gé", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 144, "page_imprimee": 129, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1353, "texte": "L E D É B A T E S T H É T IQ U E\n\n\n\n      Le D ra me W a gnér ien\n\n\n\n    L e génie serein de Goethe englobait à la fois dans\n sa large synthèse la science et le mystère. E s p rit\nd ’action et de rêve, le grand poète de Faus t et de\n W erther aim ait à cacher sous le voile m agnifique\ndu sym bole les vérités conquises p ar sa déduction\npuissante. Comme B alzac, il avait le large coup\nd ’œil qui embrasse toute l ’hum anité ; comme\nStendhal, il avait l ’in faillib le psychologie qui\npénètre et approfondit les secrets du cœur; comme\nV icto r H u g o , il avait la puissance verbale qui\nfascine les esprits, les étreint dans ses nœuds\nm agiques et les force à accepter ou à combattre\nla pensée q u ’elle exprim e. M ais son calm e o lym ­\npien le plaçait bien au-dessus des vaines régions\noù s’agitent les hommes. T ra v a ille u r infatigable,\nju sq u ’à son dernier souffle, il tâcha, selon son\nexpression, de se com prendre soi-même et de\ncom prendre les choses, réalisant adm irablem ent\nla noble parole q u ’il avait élue po ur devise et\nrègle de sa vie : « Q u ’im porte tout ce q ui passe ;\nnous ne sommes au monde que p o ur nous éter­\nniser. » Toute l ’âme de l ’Allem agne, à la fois\ndéductive, sensible et m ystique, re sp ire dans\nl ’œ uvre de ce T ita n . A u ssi, il personnifie à m er­\nveille l ’esprit de sa race, en concentrant, dans\n"}, {"page_pdf": 145, "page_imprimee": 130, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1894, "texte": " 130                 L a L u t t e . — M a r s 1900\n\n\n\n  l ’immense synthèse de l ’œ uvre q u ’il édifia, les\n  tendances représentées, individuellem ent, et avec\n  toute la force du génie, par K ant, S ch ille r et\n  R ic h a rd W agner.\n      D oué d ’une incom parable puissance logique,\n le philosophe de Koenigsberg peut-être considéré\n comme le type du caractère allem and scientifique\n et passionné po ur l ’abstraction. U n e douce et\n sentimentale poésie fait de S ch ille r l ’image de\n l ’âm e ju v é n ile e t songeuse qui in s p ira aussi U h lan d ,\n R ucke rt et tant d ’autres. M ais de l ’un ion de la\n science la p lus rigoureuse et du p lus beau des\nrêves nait le sym bole m ystique ; et c ’est p o urquo i\n R ic h a rd W agner, génie sym bolique, est après\n Goethe, la m eilleure expression de l ’esprit alle­\nm and moderne. Cette proposition s’afferm it de ce\nque le grand m usicien portait à un haut degré la\ntendance révolutionnaire, qui, durant ce siècle,\nenflamma la jeune Allem agne.\n      R ic h a rd W agn er ! U n jugem ent défin itif d ’u n i­\nverselle adm iration n ’a pas encore consacré ce\nnom . Comme tout novateur, il a été critiqué ;\ncomme tout génie, on l’a nié. M ais la critique et\nla négation sont indispensables au novateur et au\ngénie. Sans elles, n u l n ’atteindra jam ais le temple\nde l ’hum anité idéale. I l faut que les œuvres les\np lu s belles soient contestées. I l faut que les esprits\nles p lu s sublim es soient m éconnus, ne fût-ce que\npo ur rappeler à l ’homme que son œuvre est\nhum aine et, comme telle, passible de haine ou\nd ’am our.\n     A u reste, rappelons u n mot de B erlioz : « I l\nserait déplorable que certaines œuvres fussent\nadmirées par certaines gens ». L e temps seul peut\nconsacrer à jam ais une œuvre, et ce n ’est pas\ntrop d ’un demi siècle po ur assurer l ’im m ortalité.\nC ’est pourquoi, au début de cette étude, nous\n"}, {"page_pdf": 146, "page_imprimee": 131, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1914, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e .     131\n\n\n\navons évoqué, en quelques paroles d ’adm iration\nrespectueuse, le grand génie de Goethe, que n ul\nne contestera plus.\n    L e s innom brables ouvrages, traitant de la vie\net des œuvres de R ich a rd W ag n e r, rem pliraient\na eux seuls p lusieurs bibliothèques. L a fascin a­\ntion exercée par ce génie sur les esprits de son\ntemps et ceux des générations qui le suiviren t est\ntelle que poètes, m usiciens ou philosophes, le\nrencontrent à la source de leurs inspirations les\nplus hautes. L es nobles fictions q u ’il im agina,\nles conceptions profondes q u ’il recouvrit du voile\nm agique de leurs sym boles, les procédés q u ’il\nem ploya po ur réaliser la splendeur de ses rêves,\nont fait l ’objet d ’études particulières et détaillées.\nA notre tour, nous venons apporter au maître à\njam ais sacré p ar la mort, notre hum ble hommage\nd ’adm iration, en étudiant la forme d ’art q u ’il\nchoisit : le drame m usical. N o us exam inerons\nd’abord cette forme en elle-même ; ensuite, nous\nrechercherons comment W a g n e r sut la réaliser\ndans quelques unes de ses œuvres.\n    E n tête de son bel ouvrage su r le dram e m usical,\nE d o u ard Schuré a in scrit une phrase de R ich a rd\n W agner lui-m êm e qui résum e adm irablem ent\nl ’idée mère de la forme artistique du maître :\n « D anse, Poésie et M usique forment la ronde de\nl ’A rt vivan t ». R ic h a rd W agner a com pris in tu iti­\nvement q u ’il fallait restaurer l ’ancien théâtre grec,\n basé sur une étroite et sincère, un io n des trois\n muses sœurs. L e chœ ur, l’orchestre, la parole,\n avaient donné, par le u r synthèse, naissance à la\n tragédie grecque. C elle-ci fut une expression\n d ’art adm irable, la p lus haute peut être q u ’ait\njam ais connue l ’hum anité. M alheureusem ent,\n cette u n io n , nécessaire à toute œ uvre vivante,\n fut brisée par des siècles de convention et de\n"}, {"page_pdf": 147, "page_imprimee": 132, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1837, "texte": "132               L a L u t t e . — M a r s 1 90 0\n\n\n\ndécadence artistique. L a danse, ja d is noble p o ly ­\nphonie des formes hum aines parfaites, se ravala\nju sq u ’à n ’être p lus que le ballet, iro n ique parodie\nde son ancienne splendeur. L a poésie et la m usi­\nque séparées tentèrent vainem ent de suppléer au\nmoyen de leurs propres ressources à ce q u ’elles\navaient perdu en se quittant. E t c’est pourquoi\nles vers de tant de poètes sont traversés d ’appels\nnostalgiques vers la m usique, l ’âme sœur, si long­\ntemps inconnue et pourtant pressentie. V erlaine\nn ’a-t-il pas chanté :\n      De la Musique encore et toujours !\n      Que ton vers soit la chose envolée\n      Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée\n      Vers d’autres cieux à d’autres amours !\n\n   C ’est p ourquoi aussi les m usiciens ont inventé\nla forme hyb ride et im parfaite de l ’opéra, com pre­\nnant l ’inéluctable nécessité de la parole hum aine.\nE t le génie de Beethoven ne s’égarait pas, quand,\ndans la neuvièm e sym phonie, il jetait les strophes\nde S ch ille r sur les larges ailes du chant pour les\nenlever ju sq u ’aux cieux.\n\n\n    L ’œuvre d ’art vivante et complète est celle qui\nrenferme en soi le p lus d ’hum anité. D e cette\nproposition indiscutable découle, logiquem ent, la\nnécessité de la synthèse. M ais si l ’analyse, comme\nl ’a fort justem ent rem arqué Charles M orice, ra p ­\nproche les esprits, la synthèse les isole. A ussi, les\ngénies synthétiques, les p lu s p uissan ts, sont peut\nêtre les m oins com pris.\n    D e son large et pénétrant coup d ’œil, R ich a rd\nW ag n e r avait embrassé l ’histoire de l ’art toute\nentière, depuis ses sources ju s q u ’à son état actuel.\nI l avait com pris et adm iré la splendeur des œuvres\ngrecques, il avait contemplé la danse, la poésie et\nla m usique dans leur un io n féconde, étudié les\n"}, {"page_pdf": 148, "page_imprimee": 133, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1933, "texte": "                 L e D é b a t E s th é tiq u e         133\n\n\n\ncauses de leu r dissociation, su iv i les phases de leur\névolution distincte.\n    Com parant le passé au présent, il eut la m ag n i­\nfique audace de créer l ’avenir. P ersuadé que de\nl ’un io n nouvelle des trois éléments p rim o rd iau x\npouvait germ er encore la fleur de l ’art éternel, il\ntenta le grand problèm e de la réconciliation, et\nsitôt q u ’il en eut entrevu la solution possible, il\nconsacra sa vie à la rechercher. S ’il se tournait\nvers le passé, il voyait, au m atin de l ’histoire,\nentre le bois sacré de M arathon, sym bole de\nvaillance, et l ’A cro po le, rêve de beauté, la danse,\nla poésie et la m usique, figurer, exprim er, chanter\nen leur divin e un io n les exploits des héros et des\ndieux. L ’œuvre puissante contenait l ’hum anité\nintégrale et paraissait se confondre dans le rythm e\nmême de la vie.\n    Après s’être illum in é s au m agnifique spectacle\nde ces fêtes de la beauté, ses yeux s ’attristaient,\nen considérant la chute rapide, l ’irrém édiable\ndécadence de l ’art, tombé, comme tant d ’autres,\npour avo ir éparpillé ses forces au hasard du\nchem in. L e s M uses sœurs chem inaient isolées,\ndouloureuses d ’être seules, et dans leurs chants\nles p lu s beaux se p laignait une immense amertume.\nM ais parfois surgissait un superbe génie, qui\nles faisait pâm er d ’allégresse sous son baiser\nfarouche ; et alors la parole chantait, la m usique\nparlait, comme au temps de l ’un io n sacrée. L es\ngrands, les véritables poètes, em portaient le verbe\nsur les ailes de leur vo u lo ir e t le jetaient, pantelant,\ndans ces régions supra-terrestres où il se confond\navec la m usique en l ’ Id éal lui-m êm e, foyer attrac­\ntif et but com m un de tous les arts. L e s m usiciens,\nne sachant préciser au m oyen des seuls accords les\nsublim es sentiments qui transportaient le u r âme,\nfaisaient appel à la poésie, et, p lus ils avaient de\n"}, {"page_pdf": 149, "page_imprimee": 134, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1858, "texte": "134             L a L u t t e . — M a r s 1900\n\n\n\ngénie, p lu s ils désiraient l ’étroite et sincère union.\nL e s uns, satisfaits d ’un sim ple com prom is, in ve n ­\ntaient la forme conventionnelle de l ’Opéra ;\nles autres, c ’est-à-dire G luck, W eber, Beethoven,\ns’efforçaient de réaliser la fusion de la poésie et\nde la m usique en un art suprême qui les dépassât\ntoutes deux. M ais tous, q u ’ils le voulussent ou\nnon, m ontraient par leurs œuvres l ’absolue néces­\nsité de l ’union.\n    A lo rs W agner, trouvant dans les splendeurs\nd’autrefois le but ignoré des agitations présentes,\ninterrogeant à la fois la phychologie et l ’histoire,\nim agina le D ram e M usical, suprême forme d ’A rt\nde l ’A ve n ir.\n     « P o u r établir la form ule du drame m usical,\nécrit H e n ri Lich ten b erg er ( 1), W agn er se basa sur\nune étude attentive des ressources expressives\npropres à la poésie d ’une part, à la m usique de\nl ’autre.\n     L e but de toute poésie, dit-il en substance, et en\np articu lier du drame, c’est toujours, en somme, de\npeindre l ’âme hum aine, ou, selon l ’expression de\nW agn er, l ’homme intérieur, ses sentiments, ses\némotions, et d ’exciter ain si dans l ’âme du specta­\nteur une émotion correspondante. Seulem ent, cette\ntransm ission de l ’émotion n ’a pas lieu directement,\nelle se fait par le véhicule de la parole, donc par\nl ’interm édiaire de la raison. L e s émotions des\npersonnages du drame se transform ent en paroles\nqu i, perçues par les spectateurs, se transforment\nde nouveau en émotions. Or, entre l ’émotion\ninitiale et la parole qui en est le signe, il n ’y a pas\nde lie n nécessaire et naturel : la parole peut bien\nin d iquer les causes d ’une émotion, d ’un p laisir,\nd ’une douleur, ou en analyser les effets, ou encore,\n  (1) Henri Lichtenberger : Richard Wagner,       poète et\nphilosophe. Introduction.\n"}, {"page_pdf": 150, "page_imprimee": 135, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2006, "texte": "                L e D é b a t E s t h é t iq u e     135\n\n\n\npréciser les circonstances dans lesquelles cette\némotion s’est produite ; m ais elle est im puissante\nà exprim er, à rendre sensible la douleur, l ’émo­\ntion, le p la isir en eux mêmes. L a poésie ne transmet\ndonc pas directem ent l ’émotion in itiale dans l’âme\nde l ’auditeur ; elle ne fait que suggérer une émotion\nanalogue, grâce à la parole qui agit su r la raison\net, de là, sur l ’im agination. »\n   Ces constatations du savant professeur de N an cy\nne nous paraissent pas d ’une exactitude si rig o u ­\nreuse q u ’il faille les laisser passer sans y faire\nquelques légitim es restrictions. Sans doute, la\nparole, prise en elle-même, abstraction faite de\ntoute circonstance contingente, indique sim plem ent\nun objet, une émotion, u n état d ’âme, tout comme\nune note de m usique, prise isolément, est l ’in d i­\ncation d ’u n son. Seulem ent, la parole en soi est\nu n p u r concept de la raison ; actuellem ent et\nréellement, la parole n ’existe que prononcée, ou\nécrite, et ne peut être séparée du tim bre même de\nla vo ix qui la prononce ou de l ’ordonnance de la\nphrase qui la contient. S i cette voix, si cette phrase\nsont ryth m é es, la parole, de sim ple indicatrice,\ndeviendra conductrice d ’émotion.\n   A in si, en même temps q u ’elle transm ettra à la\nraison la cause de l ’émotion, elle transmettra au\ncœ ur l ’émotion elle-même. L a poésie renferme donc\nen elle des éléments q ui appartiennent aussi à la\nm usique; mais elle les possède de p ar sa propre es­\nsence, indépendam m ent de toute notation m usicale.\nM . Lich ten b erg er a eu le tort d ’étendre à la poésie\nce qu’il disait très justem ent de la sim ple parole.\n   L a poésie peut donc suggérer chez autrui une\némotion analogue à celle q ui lu i a donné naissance.\nNéanm oins, dans cet ordre d ’idées, ses ressources\nsont m oindres que celle de la m usique. E t c ’est\npourquoi l ’im pression produite p ar celle-ci est\nsouvent p lu s intense et p lu s profonde.\n"}, {"page_pdf": 151, "page_imprimee": 136, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1933, "texte": "136             L a L u t t e . — M a r s 1 90 0\n\n\n\n    « Q u ’est-ce, d ’autre part que la m usique, con­\n tinue l ’auteur déjà cité ? A cette question, il n ’est\n pas de réponse certaine ; le sens de la m usique est\n un mystère, inaccessible à la raison, et il serait\n parfaitement vain de vo u lo ir démontrer q u ’elle\n exprim e quelque chose à qui prétendrait le con­\n traire. Presque tout le monde a pourtant le senti­\n ment confus q u ’il existe un lie n étroit entre le\n monde des émotions et celui des sons, que la\n m usique est capable d ’éveiller en nous, par l ’action\n directe des sens, des émotions très puissantes\nencore que très vagues. W ag n e r conclut de ce\nfait que la m usique est précisém ent cette expression\nadéquate et immédiate de l ’émotion, que la parole est\nim puissante à trouver. L a poésie part du cœur,\net, par l ’interm édiaire de la raison et de l ’im agina­\ntion, parle au cœ ur ; la m usique, elle, part du\ncœur, et parle au cœ ur directement, sans autre\ninterm édiaire que le sens de l ’ouïe. C hacun de\nces deux arts trouve donc dans l’autre son com ­\nplément naturel »,\n    L a question de la com préhension m usicale, du\nsens de la m usique, est, à l ’heure présente, v ive ­\nm ent discutée. Ignorée peut-être, ou peu connue,\ndes anciens, elle a été posée par les tentatives de\nB erlio z et de W agn er, et indirectem ent peut-on\ndire, par le rêve de poésie m usicale où s’égara le\ntalent de Stéphane M allarm é. I l est intéressant de\nconnaître, à ce sujet, l ’op inion d ’un des grands\nmaîtres de la m usique moderne : Schum ann.\nC elui-ci, entendant une m arche de Schubert,\ndéclare q u ’il y a v u nettement S éville « il y a cent\nans » et une assemblée de gens dont il «rem arque\nles robes à queue et les souliers à la poulaine ».\nL ’une des seize nouvelles études de J . B . Cram er,\ndont on lu i envoie le cahier, le fait songer d ’une\ntour chinoise qui sonne lorsque le vent passe à\n"}, {"page_pdf": 152, "page_imprimee": 137, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1872, "texte": "                  L e D é b a t E s th é tiq u e         137\n\n\n\ntravers les petites cloches qui l ’entourent ; dans\nune autre il perçoit un babillage de lèvres am ou­\nreuses, il se demande : « Q ui étincelle ic i, qui\nm ’inonde de parfum s? »; ou bien il dépeint le déve­\nloppem ent d ’une mélodie : « arrivée en ut m ajeur,\nla mélodie monte sur le rivage et s ’ensoleille un\npeu de verts gazons po ur se replonger ensuite\ndans les flots » ( 1).\n   Nous n ’aurions garde de vo u lo ir échafauder\nune théorie sur quelques im pressions d ’un m usi­\ncien, naturellem ent p lus prédisposé que tout autre\nà com prendre le sens de la m usique.\n   N ous croyons q u ’il est ju sq u ’à présent im pos­\nsible de trouver dans la m usique elle-même le\ncritère de l ’émotion suggérée. A notre avis, la\nparole seule peut préciser exactement et un iversel­\nlement la signification des sons. Sans elle, la\nm usique est apte à causer une m ultitude d ’im pres­\nsions subjectives, — diverses, au point que le\nm ême m orceau qui se traduit chez une personne\nen émotion triste peut en ré jo uir une autre. M ais\n du moment que la parole vient in diq uer, annoter\nla sensation voulue, il est po ur ainsi dire im pos­\nsible de s ’y soustraire.\n   S ’il nous fallait résumer cette argum entation en\nlangage philosophique, nous d irio n s que la\nm usique contient en puissance, virtuellement, le\ngerme d ’une m ultitude d ’émotions très diverses,\nmais que pour provoquer une émotion bien\ndéterminée, actuelle et universelle, il lu i fau t le secours\nd ’un agent étranger, la parole.\n   D ’u n autre côté : la parole, en elle même sim ple\nin dicatrice d ’émotion, peut, en se soumettant au\nrythm e, acquérir une puissance émotive réelle.\n  (1) Ces notes sur Schumann sont tirées d'un très intéres­\nsant essai de M. Charles-Henry Hirsch, sur le sens de la\nmusique. ( M ercure de France-Mai 1895).\n"}, {"page_pdf": 153, "page_imprimee": 138, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1936, "texte": " 138             L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n   P lu s le rythm e se rapprochera de la m usique,\n  p lu s les sentiments q u ’il exprim e seront transm is\n  directement à l ’âme. L e but de la poésie et de la\n  m usique nous parait donc être situé en un même\n  point vers quoi elles tendent toutes d e ux: l'expres­\n  sion harm onieuse d ’un sentiment à la fois transm is\n  au cœur qui l ’éprouve et à l’intelligence qui le\n  com prend.\n      Cette longue et sèche argum entation aura eu\n  po ur effet, nous l ’espérons, de prouver que l ’union\n  de là poésie et de la m usique est nécessaire p o u r\n la plus grande perfection de chacune d ’elles. N ous\n l ’avons voulue assez complète, parcequ’on s’im a­\n gine volontiers au jo u rd ’hu i que les arts sont\n indépendants et doivent rester invariablem ent\n confinés dans leu r sphère bien distincte. O r, c ’est\n là un préjugé absolum ent faux. L e s arts ne sont\n que des manifestations sensorielles diverses d ’une\n même tendance esthétique, et, comme tels, ne\n peuvent être complètement séparés.\n     — L a fusion véritable, parfaite, de la poésie et\n de la m usique est donc le caractère p rin cip a l de\n l ’œuvre w agnérienne. V o yo ns m aintenant le rôle\n distinct que W agner semble avo ir vo u lu assigner\n à chacun des membres de cette étroite union ,\n « L e poète, dit-il, devra fo u rn ir le cadre extérieur\nde l ’action : à lui seul appartient de poser les\npersonnages du drame, de les situer dans le temps\net l ’espace, de préciser ce q u ’ils sont, ce q u ’ils\nfont, ce q u ’ils veulent. L e m usicien alors nous\ndévoilera ce q ui se passe au fond de leurs âmes, il\nnous fera p articiper à le u r vie intérieure, vib rer à\nl ’unisson de leurs joies ou de leurs douleurs. D e\nl ’alliance de la parole et de la m usique naîtra\nainsi l ’image artistique de la vie la plus haute, la\nplus complète q ui se puisse concevoir » ( 1).\n  (1) Lichtenberger : ouvrage cité.\n"}, {"page_pdf": 154, "page_imprimee": 139, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1907, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e .     139\n\n\n\n   Généralement, autour d ’une puissante idée\ncentrale, R ic h a rd W agn er fait graviter les divers\néléments de l ’existence. L a pensée philosophique\ndom ine son œuvre, tout en laissant une large\nplace au sentim ent et à son équivalent matériel,\nla sensation. A u ssi il a p u dire, avec la certitude\nd ’avo ir prouvé par des œuvres la véracité de sa\nform ule, que le dom aine du poète m usicien est\nl’Eternel-Humain pur          de tout élément conventionnel\n(D as von aller konvention losgelöste Reinm ensch-\nliche. — W agner : Œ uvres complètes, IV , 318).\n     L e moment est venu de parler d ’un procédé\nfréquemment utilisé par R ic h a rd W agn er : le\nleit-motiv. L e leit-m otiv est une phrase m usicale\nqui accom pagne un personnage dans les diverses\névolutions du drame. I l a p o ur objet de relier les\npéripéties entre elles, d ’arrêter l ’attention, et\nspécialem ent de rattacher les événements présents\naux événements passés qui en sont l ’occasion ou\nla cause. I l peut aussi avoir comme effet de\nprésager les actes futurs.\n    A in si, dans la W a lkyrie, au moment où B ru n n ­\nhilde annonce à Sieglinde q u ’elle porte dans son\nsein le rejeton des V elsungs, retentit le leit-m otiv\nde Siegfried.\n     L e s motifs du W a lh a lla et de W o tan traversent\ntoute la tétralogie, comme la v o ix de l ’im placable\ndestin qui pèse sur la race des dieux. A in si encore,\nle m otif du M onsalvat, développé dans l ’ouverture\nde L o h e n g rin , retentit au moment ou l ’initié du\nG raal annonce à la douce E l sa et au peuple assem­\nblé q u ’il va leur dévoiler sa patrie et son nom ;\nle m otif du p hiltre dom ine et pénètre T ristan\net Yseult de sa hantise continuelle, comme p o ur\naffirmer la douloureuse, l ’enivrante victoire de\nl ’irréparable et fatal amour.\n    P lu sie u rs m usicologues ont critiqué le leit-m otiv;\n"}, {"page_pdf": 155, "page_imprimee": 140, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1823, "texte": "140             L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\nils n ’ont v o u lu y vo ir q u ’un procédé fort habile\net conventionnel. Ils n ’ont pas com pris que le\nleit-m otiv n ’est autre chose que l ’expression\nm usicale d ’une, des grandes lo is de l ’existance :\nla pesée nécessaire et in vin cib le du passé sur le\nprésent, le germe des actions futures im plicitem ent\ncoutenu dans les actions d ’a u jo u rd ’h ui. L e leit­\nmotiv, par celà m ême q u ’il rappelle les événements\nantérieurs, fait pénétrer au spectateur le sens\nprofond du drame, en le forçant à suivre les\nm ystérieux chaînons qui, à travers le temps et\nl ’espace, relient les actions hum aines. Sa place\nest marquée dans une œuvre synthétique : il\ny est donc nécessaire, et le génie de R ich a rd\nW agn er ne se trom pait pas en en faisant u n usage\nsi m agnifique et si opportun.\n\n\n\n    N ous venons d’exposer la forme artistique du\n drame w agnérien. I l nous reste, avant de passer\n à l ’examen de sa réalisation dans quelques œuvres\ndu maître, à l ’étudier aux divers points de vue de\nl ’idée philosophique, du sym bole et de la fiction.\n     F a ire évoluer, autour d ’une puissante concep­\ntion centrale, d ’où ils émanent pour y retourner,\nles divers phénomènes de la vie, tel a été de tout\ntemps le but grandiose des vrais poètes, de ceux\ndont le coup d ’œil dom inateur embrasse l ’univers\nentier. E sc h y le , Dante, Shakespeare, Goethe, ces\ngénies souverains qui se dressent en dehors de\nl ’espace et du temps, ont vo ulu exprim er p ar leurs\nœuvres, non de vaines contingences, mais des\nvérités éternelles. Sous le vo ile lum in eux des\nfictions, ils ont caché l ’absolu de le u r pensée en\nle faisant v ib re r à l ’un isso n d u rythm e même de\nla vie. O r la vie, dans ses évolutions diverses,\ncontient une part de vérité éternelle, comme la\n"}, {"page_pdf": 156, "page_imprimee": 141, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1918, "texte": "                 L e. D é b a t E s t h é t i q u e   141\n\n\n\n pensée de D ie u qui s’y réflète dès les origines.\n C ’est cette part de vérité essentielle que l ’artiste\n doit dégager, aussi bien des grand spectacles de\nla nature, que du monde com plexe et inquiétant\n des passions hum aines. A u ssi, l ’œuvre d ’art idéale\n sera celle qui dégagera de la façon la p lus claire,\n la p lus irrésistible, le sens profond de la vie et\n des choses, tout en leur conservant le caractère\nnaturel, si m erveilleusem ent m ultiple, que D ieu\nleur a donné. I l faut que le sens philosophique\nja illisse de l ’œ uvre même. C ’est ce que n ’ont pas\ncom pris p lusieurs auteurs de pièces à thèse, qu i,\nau lieu de laisser la pensée se dégager lentement,\nmais sûrement, des péripéties du drame, ont créé\ndes personnages conventionnels, m isérables et\nfroids porte-paroles, qui ne viven t que pour\nprêcher et non po ur agir.\n    R ich ard W agner a fort bien com pris le rôle de\nla pensée philosophique dans le drame. A ussi,\nvoyez de quelle façon claire et sim ple l ’idée se\ndégage de ses œuvres, sereine et victorieuse,\nresplendissante de beauté, parceque l ’artiste ne\nl ’a pas privée du charme in o ubliable des images\nqui l ’évoquaient. N o us exposerons tantôt quel­\nques unes de ces conceptions profondes qui trans­\nparaissent, dans T annh auser, dans L o h e n g rin ,\ndans la Tétralogie, dans P arsifal, à travers le voile\nd ivin de la fiction sym bolique,\n    N o us avons vu que Vidée est l ’élément essentiel\ndu drame, p u isq u ’elle est la part d ’éternité que\ncomporte toute chose. N ous vo ici amenés à un\nsecond élément de l ’oevre d ’art, au symbole.\n    L e sym bole est le vêtement de l ’idée p hiloso­\nphique ; c’est en somme, une métaphore transcen ­\ndentale. L e s extravagances de certains décadents\nont faits du mot sym bolism e un terme de raillerie.\nI l y a là une équivoque q u ’il im porte de dissiper.\n"}, {"page_pdf": 157, "page_imprimee": 142, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1944, "texte": " 142            L a L u t t e . — M a r s 1900\n\n\n\n     L e sym bole émane de la vie de tout être, et,\n comme tel, circule de la base au sommet de l ’œuvre\n d’art véritable. Sym boliser, c’est, comme l ’a dit\n M . Rem acle, passer d ’un ordre supérieur à un\n ordre inférieur. « E x p rim e r l ’abstrait par le con­\n cret, le possible p ar le réel, le spirituel p ar le\nmatériel, l ’absolu par le relatif, est faire du sym ­\nbolism e ». O r, non seulement le fait de l ’art, mais\n chaque déterm ination de ce fait, rentre dans une\nde ces catégories N o us parlons, bien entendu, de\nl ’art véritable, et non de cet art faux, qui n ’est\nqu ’une exacte photographie, , une sim ple copie, de\nla p lus basse réalité.\n    Seulem ent, q u ’on y prenne garde, il ne faut pas\npartir du sym bole p o ur faire l ’œuvre, mais il faut,\npar l ’œuvre, dégager le sym bole. E n d ’autre termes,\nle sym bole ne doit pas être a priori. C ’est ce que\n M aeterlinck, poète éminemment sym boliste, a\nadm irablem ent expliqué dans l ’Enquête sur l ’évo­\nlu tio n littéraire de Ju le s H uret.\n    « Je ne crois pas, dit-il, que l ’œ uvre puisse\nnaître viablem ent du sym bole, m ais le sym bole\nnait toujours de l ’œ uvre si celle-ci est viable.\nL ’oeuvre née du sym bole ne peut être q u ’une\nallégorie, et c’est p o urq uo i l ’esprit la tin , ami de\nl ’ordre et de la servitude, me semble p lus e n clin à\nl ’allégorie q u ’au symbole.\n    L e sym bole est une force de la nature, et l ’es­\np rit de l ’homme ne peut résister à ses lois. T o u t\nce que .peut faire le poète, c ’est se mettre par\nrapport au sym bole, dans la position d u charpen­\ntier d ’Em erson. L e charpentier, n ’est-ce-pas ?\ns’il doit dégrossir une poutre, ne la place pas au-\ndessus de sa tête, m ais sous ses pieds, et ainsi, à\nchaque coup de hâche q u ’il donne, ce n ’est p lus\nlu i seul q ui travaille, ses forces m usculaires sont\ninsignifiantes, m ais c’est la terre entière qui tra­\n"}, {"page_pdf": 158, "page_imprimee": 143, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1963, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e .     143\n\n\n\nvaille avec lu i ; en se mettant dans la position\nq u ’il a prise, il appelle à son secours toute la\nforce de. gravitation de notre planète, et l ’univers\napprouve et m u ltip lie le m oindre m ouvem ent de\nses m uscles. C ’est ain si que doit faire le poète, il\ndoit être passif dans le sym bole, car le sym bole\nqui émane de la vie de tout être est bien p lu s haut\net p lus im pénétrable que le p lus m erveilleux sym ­\nbole préconçu. »\n    — R ic h a rd W agn er, guidé sans doute par sa pro­\nfonde intuitio n , s’est conduit de la sorte. Sans\ncommettre la faute d ’em prisonner sa pensée dans\nde froides allégories, il a laissé le sym bole se\ndégager naturellem ent de toutes les péripéties de\nson œuvre. I l y a, en effet, entre le sym bole et\nl ’allégorie, une différence essentielle. L ’allégorie\nn ’est q u ’u n va in procédé d e rh êteur \" la figuration\nconvenue d ’une idée abstraite \". F a ire p arler l ’Océan\nsous la figure d ’u n vie illa rd barbu, est une allégo­\nrie. M ais, d ’u n m agnifique tableau de là mer\ndéchaînée, se ruant à l ’assaut des prom ontoires de\ngranit, dégager le spectacle des passions tum ul­\ntueuses, du désir ou de la haine, battant désespé­\nrément les p ics im m obiles de l ’âme q u ’ils p a rvie n ­\nnent parfois à subm erger, c’est d ’u n phénomène\nphysique m onter à la vie spirituelle, c ’est faire du\nsym bolism e.\n    D ans l ’œ uvre de W ag n e r, dés motifs du G raal,\ndu philtre d ’A m our, de l ’A nneau fatal, du W a l ­\nhalla, du glaive de détresse, se dégage une sig n i­\nfication adm irable et profonde. L e G raal, c’est le\ntrésor idéal que tout homme porte en lu i, et q u ’il\nne découvrira jam ais, à m oins que, p ar son vo u ­\nlo ir, il ne se conduise lui-m êm e à sa conquête.\n L e philtre d ’A m our représente la fatalité de la\npassion, le grand désir éperdu qui saisit les êtres,\nles pousse l ’u n vers l ’autre, les jo in t dans une\n"}, {"page_pdf": 159, "page_imprimee": 144, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1946, "texte": "144             L a L u t t e ,. — M a r s 1 900\n\n\n\ncom m union exaspérée, et, après la                séparation\n fatale, les mène au dégoût de la vie, à la soif du\n néant absolu, de l ’ensevelissement dans la profonde\n n uit originelle. L ’Anneau forgé par le dieu qui a\n renoncé à l ’A m o u r figure la convoitise de l ’Or, la\nplus basse, la p lus stérile de toutes ; sa forme\nmême en dit le cycle continuel, montrant l ’homme\ninassouvi, aveugle, rué à la poursuite d ’un bien\nqui le fuit toujours. L a lance de W o tan sym bolise\nla puissance, qui ne peut-être brisée que par le\nglaive du héros sans peur, de celui q ui aura\ndédaigné l ’A nneau. L ’Epée s’oppose à l ’Anneau.\nE lle a été forgée p o ur relever l ’homme vers de\nplus nobles convoitises. Son no m même, N othung\n(détresse), signifie que le courage suprême se révèle\nà l ’heure du suprêm e danger.\n    A côté de ces sym boles se dégageant si claire ­\nment de choses matérielles, il y a le sens profond\ndes personnages, que nous indiquerons p lu s loin ;\nil y a la signification des éléments : l ’E a u du\nfleuve sacré, sym bole de la pureté p rim itive ; le\nF e u q ui flam boie autour de la colline ou repose\nla W a lk ü re endormie ; la Forêt où erre Siegm ound\nblessé, sans armes, durant une n uit d ’orage ; le\nsouffle embaumé du Printem ps ouvrant aux\ndeux amants la porte du fatal bonheur.\n    N ous avons étudié ju sq u ’ici deux éléments p ri­\nm ordiaux de l ’œuvre d ’art : la conception p h ilo so ­\nphique et le sym bole par quoi elle s ’exprim e. I l\nnous suffira d ’ajouter la fiction, qui situe la pensée\ndans le temps et l ’espace, p o ur vo ir ja illir, de\nl ’un io n de la poésie et de la m usique, le drame\nparfait, tel que W agn er le conçut et le réalisa.\n    N om bre de personnes ne com prennent pas\ncomment les sujets m ythiques, tirés des légendes\net des théogonies p rim itives, ont pu su rvivre aux\nrécits d ’époques m oins reculées ; elles se dem an­\n"}, {"page_pdf": 160, "page_imprimee": 145, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1975, "texte": "                L e D é b a t E s t h é t iq u e     145\n\n\n\n dent par quelle fascination étrange des fables,\nq u ’elles considèrent avec ce gigantesque m épris\ndu civilisé po ur les races naissantes, peuvent ten­\nter encore les poètes et les artistes. C ’est q u ’elles\n n ’ont pas scruté les mystères de la pensée hum aine;\nc ’est q u ’elles ne com prennent pas com bien grand\net profond est l ’enseignement qui se dégage des\nlégendes du lointain passé.\n    L es p lus grands artistes, dédaigneux des faits et\ngestes de leurs contem porains, ont de tout temps\ncherché leurs sujets dans le trésor inépuisable des\ntraditions populaires ou des religions p rim itives.\nQ u ’il nous suffise de citer, parm i les poètes,\nShakespeare, Goethe, H u g o , Sh elley, L e c o n te de\nL is le ; parm i les peintres B urn e s Jones et Gustave\nM oreau. R ic h a rd W ag n e r com prit la nécessité de\nla fiction, et il le proclam a dans sa célèbre lettre\nsur la m usique : « Je me voyais nécessairem ent\namené, dit-il, à désigner le m ythe comme matière\nidéale du poète. L e mythe est le poème p rim itif et\nanonym e du peuple, et nous le trouvons à toutes\nles époques, repris, rem anié sans cesse à nouveau\npar les grands poètes des périodes cultivées. D an s\nle mythe, en effet, les relations hum aines d é p ou il­\nlent presque complètement le u r forme convention­\nnelle et in telligib le seulement à la raison abstraite;\nelles montrent ce que la vie a de vraim ent hum ain,\nd ’éternellement com préhensible, et le montrent\nsous cette forme concrète, exclusive de toute\nim itation (réaliste), laquelle donne à tous les vrais\nmythes leur caractère in d iv id u e l que vous recon­\nnaissez au prem ier coup d ’œil. »\n    D ans les lo in tain s de l ’étendue et de la durée,\nvers les époques religieuses du mythe et vers les\nâges guerriers de l ’épopée, s’achem ine la pensée\ndu poète. P lu s grand est l ’éloignem ent, p lu s les\ngestes des héros lu i apparaissent tels q u ’ils doivent\n"}, {"page_pdf": 161, "page_imprimee": 146, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1928, "texte": "146             L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n être, dépouillés de toute mode conventionnelle,\n émanant, en un mot, de la pure et intégrale h um a­\n nité.\n     L e s récits légendaires ou m ythiques sont h a r­\n m onieusement fixés dans le souvenir des hommes,\n et il suffit souvent d ’un mot p o ur les évoquer.\n L u m in e u x comme la joie, splendides comme la\n douleur, irrésistibles comme le désir et l ’am our,\n sitôt que la parole chantante des poètes les a fait\nsu rg ir des profondeurs inconscientes de la mémoire\noù ils reposaient, les héros et les dieux s ’élèvent\nprodigieusem ent au-dessus des m aigres beautés\n contem poraines. A u ssi, le drame m usical, œ uvre\nd ’hum anité plénière, devait forcément s ’in sp ire r\ndes légendes et du mythe. C ’est à cette source\n m erveilleuse seulement q u ’il lu i était possible de\np uiser des sujets qui, dépouillés de conventions,\n exprim assent parfaitem ent les grandes lois géné­\nrales de l ’homme et du monde. A ussi, R . W agn er,\n après avo ir tenté, dans Rienzi le drame h isto ri­\n que, s’adressa intuitivem ent, et sous la seule\npoussée de son génie, à la fiction, lo rsq u ’il voulut\ncréer des œuvres de large synthèse où vibrassent\nà la fois l ’esprit, le sentiment et la matière.\n    — O n peut diviser en deux groupes les trad i­\ntions d ’où W ag n e r tira les thèmes de ses œuvres :\nles chansons m édiévales du H e ld en b u ch et des\nM innesinger, ain si que les rom ans de la Tab le\nronde, d’une part ; de l ’autre les anciennes légen­\ndes germ aniques et Scandinaves concentrées dans\nle N ibelun gen N öt et les Eddas. L e sujet de\nT an n h auser se trouve esquissé dans u n lied du\nX I I I e siècle. L e vaisseau fantôme est issu d ’une\ntradition po pulaire des bords de la Baltique.\n    L o h e n g rin et P arsifal se rattachent directem ent\nau cycle des rom ans de la T a b le ronde q ui ont\npo ur objet la queste du G raal. T ristan et Y seult\n"}, {"page_pdf": 162, "page_imprimee": 147, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1907, "texte": "                L e D é b a t E s t h é t iq u e    147\n\n\n\nprovient à la fois de sources françaises et allem an­\ndes, des légendes celtiques et d ’un poème de\nGottfrid de Strassbourg, Q uant à l ’A nneau du\nN ib e lun g , cette gigantesque tétralogie renferme et\nconcentre les légendes franques su r la race et le\ntrésor des W ib elun g en et la cosmogonie Scandi­\nnave, form ulée dans les E d d as de Saem und et de\nS n o rri Sturleson. L a W ilk in a Saga doit égale­\nment avo ir fourni de nom breuses indicatio n s à\nW agn er, notamment au sujet de la fam ille des\nVelsoung et de l ’un io n de Siegm ound et de sa sœur\nSieglinde. M . M aurice Kufferath, dans ses nom ­\nb reux et intéressants ouvrages sur R . W agn er, a\nétudié ces sources diverses, au double p o int de vue\nde la critique littéraire et de l ’analyse scientifique.\n\n    Cette étude des divers éléments du drame w ag ­\nnérien serait incom plète si nous négligions de\nmontrer comment le puissant génie du maître\njo ig n ait à une pensée profonde, à une extraordi­\nnaire splendeur poétique et m usicale, une grande\nconnaissance de la plastique et du décor. D anse,\nPoésie et M usique form ent la ronde de l ’A rt\nvivan t, avait dit W ag n e r, en une phrase célèbre.\nN ous trouvons, dans « l ’Œ uvre d ’a it de l ’avenir »\nune déclaration non m oins caractéristique. « Où\nles créations de m arbre de P h id ia s, po urro nt se\nm ouvoir en ch air et en os ; où la nature imitée,\nsortie du cadre étroit suspendu au m ur de la\ncham bre de l ’égoïste, se développera luxurian te,\ndans le cadre vaste, pénétré d ’une chaude vie, de\nla scène de l ’avenir ; — là seulement le poète, en\nl ’A ction com m une de tous ses com pagnons d ’art,\ntrouvera sa délivrance. » Com m entant ces paroles\ndu maître, A lfred E rn st, dans son bel ouvrage sur\nl ’œuvre poétique de R . W agner, s ’exprim e en ces\ntermes : « W agner a cherché dans la M im iq ue la\n"}, {"page_pdf": 163, "page_imprimee": 148, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1888, "texte": "148            L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\nbeauté, la clarté, la sim plicité, l ’eurythm ie ; mais\nil a vo u lu que ces qualités plastiques, qui donnent\nau geste sa valeur d ’art, fussent avant tout natu­\nrelles, animées « pénétrees d ’une chaude vie »\nconformes à la vérité du sentiment hum ain. I l a\nrêvé de statues devenues vivantes, dans toute la\nforce du terme. S ur ce point comme su r tous les\nautres, la vie passionnelle, l ’expression de l ’homme\nintérieur, de l ’âme aimante et souffrante, tel a été\nle but unique de son effort. »\n    I l est des passages de l ’œ uvre de W agn er où le\ngeste atteint une splendeur surhum aine. Q u'on\ndirig e ses yeux vers la pénom bre harm onieuse où\ndorm ent les m erveilleux souvenirs, et l ’on verra\nSiegm ound, dans l ’un io n du geste et de la parole:\n« H o rs du fourreau, viens à moi ! » arracher du\nfrêne l ’épée q u ’y enfonça u n dieu. E t l ’on verra\naussi la blonde Y seult éteignant la torche an n on ­\nciatrice, dernier vestige du jo u r m audit, qui seul\ns’oppose à la n uit d ’amour.\n    Ces gestes, si beaux dans leu r sim plicité, Le\npoète les a situés dans d ’inoubliables paysages.\nEnchantem ent du ja rd in de volupté où, parm i les\nF illes-fleurs, erre P arsifal ; douce et caressante\nv isio n du P rintem ps accueillant d ’un sourire\nSiegm ound et Sieglinde enlacés ; flots bleus, flots\npurs de l ’eau sacrée où glissent divinem ent les\nsirènes du fleuve ; caverne sombre, grondant et\nretentissant aux heurts du pesant marteau de\nSiegfried forgeant l ’épée ; ciel n o ir, ciel de tem­\npête, blocs de nuages sur l ’escarpement des rocs,\navec, dans les éclairs, votre chevauchée, ô W a lk y ­\nries ; m er hurlante du feu entourant, à l ’appel du\ndieu, B ru n n h ild e endorm ie ; tous tableaux adm i­\nrables q ui ém erveillent les yeux, tandis que la\nm élodie, sauvage ou tendre, berce, ravit, épouvante\nle cœur.\n"}, {"page_pdf": 164, "page_imprimee": 149, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 987, "texte": "                  L e D é b a t E s t h é t iq u e                   149\n\n\n\n    M alheureusem ent, les procédés de la décoration\nthéâtrale sont trop im parfaits encore po ur nous\nmontrer ces tableaux tels que le poète les a voulus.\n U n fervent wagnérien nous disait un jo u r q u ’il\npréférait entendre l ’O r du R h in , exécuté sans\naucun décor. Comme nous nous étonnions il\np o u rsu ivit : \" Q uand W o tan , à la fin du drame,\nlance de sa forte v o ix un hym n e m agnifique vers\nle palais bâti à sa gloire par sa volonté toute p u is ­\nsante, je me figure, à l ’extrémité du pont Baefrost,\nde l ’arc-en-ciel éblouissant, un édifice superbe,\nplus étincelant que le soleil. E t quand, levant\nles yeux, j ’aperçois une piteuse bâtisse peinte tant\nbien que mal sur la toile du fond, je me dis que\n « ce n’est pas cela » et, m algré toute la splendeur\n de la m usique, j ’éprouve une déception ».\n                                 C harles        de   S p r im o n t .\n\n     (A suivre)\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-004", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 150, "page_fin": 151, "titre_corps": "Prière", "titre_sommaire": "Prière (poésie)", "rubrique": "", "signature_source": "FRANCIS JAMMES.", "ancre_debut": "Mon Dieu, mon âme était le rêve d’un jardin  Rempli d", "ancre_fin": "a m m e s .", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "R   O   S   A    M    Y    S   T   I    C   A   .   (   1)     Fleur de mystère, en ple", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 165, "page_imprimee": 150, "debut_caractere": 62, "fin_caractere_exclue": 1576, "texte": "Mon Dieu, mon âme était le rêve d’un jardin\n Rempli d’abricotiers, d'aurore et de beaux soirs,\n Et de vieux bancs de pierre aux lichens bleus et noirs,\n\nEt de modestes fleurs aux parfums violents...\nMon âme était sublime, mon âme était ardente.\nMon Dieu je me souviens de roses que gonflait\nLa matinale pluie d’arc-en-ciel et d’amour...\n\nVous n’avez pas voulu que mon âme terrible,\nVous n’avez pas voulu que mon âme sensible\nContinuât, parmi la pluie de chèvre feuilles,\nA poser mes cheveux sur sa petite oreille.\nÇa vaut-il mieux, ça vaut-il moins ? comme, l’on dit.\n\nJe crois que ça vaut mieux et je Vous dis merci.\nJ ’ai maintenant un peu de ce calme rêvé\nQui tombe de la voix des angélus d’Eté.\nEloignez de ma vie les bras nus qui font mal.\n\nVous me donnez, mon Dieu, (est-ce l’orgeuil encore ?)\nUne résignation qui contient un sourire.\nJ’ai confessé mon cœur aux prés, aux sources vives,\nAux fumées roses, aux vieux ânes, aux coteaux bleus.\nJe leur ai dit combien était grande ma peine.\nEt je Vous ai compris, mon Dieu, car les fumées,\nRestèrent roses, les coteaux bleus, les prés fleuris,\nLes ânes restèrent patients, les sources restèrent vives\nEt me dirent, mon Dieu, la grandeur de la Vie.\nLes fumées me disaient : Contente-toi de toi ;\nNous nous perdons au ciel pour l’amour des chaumières.\nLes coteaux me disaient : nous sommes immobiles.\nLes prés disaient : nos fleurs sont aux agneaux dociles.\nEt les sources disaient : nous sommes dans les bois.\nEt les ânes disaient : nous nous buttons aux pierres.\n"}, {"page_pdf": 166, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 788, "texte": "                      F l o r il è g e   M en su el                               151\n\n\n\nAlors j ’ai bien compris que c ’était mon devoir\nD e souffrir simplement sans but et sans espoir,\nComme, monotonement, souffrent les humbles ânes.\nVous avez enlevé de mon cœur une femme,\nAinsi qu’une fumée s’enlève un jour d’Eté.\nJe me sens aujourd’hui plus grave et plus calmé.\nJ’avais crié vers Vous plein d’ombre et de colère.\nAujourd’hui je comprends que Vous Vous proposiez\nDe me donner enfin une v  i e moins cruelle.\nJe Vous en remercie, par ce jour de Dimanche\nEt mon âme s’élève à Vous douce et tremblante\nComme cette fumée qui s’exhale du givre\nQui avait courbé les herbes pendant la nuit.\n\n                                                     F r a n c is J a m m e s .\n\n\n\n\n              "}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-005", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 151, "page_fin": 153, "titre_corps": "Rosa mystica", "titre_sommaire": "Rosa Mystica (poème)", "rubrique": "", "signature_source": "ARMAND PRAVIEL.", "ancre_debut": "R   O   S   A    M    Y    S   T   I    C   A   .   (   1)     Fleur de mystère, en ple", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 166, "page_imprimee": 151, "debut_caractere": 788, "fin_caractere_exclue": 1504, "texte": "R   O   S   A    M    Y    S   T   I    C   A   .   (   1)\n\n\n\n\nFleur de mystère, en plein azur jadis éclose,\nVous n’êtes pas l’emblême héroïque, la Rose\n         Aux prodigieux souvenirs\nQui, pour donner l’ardeur à ses couleurs trop pâles,\nSous les gibets païens étendait ses pétales,\n         — La Rose rouge des Martyrs ;\n\nMaintenant, dans le ciel plein de murmures calmes\nLe sang ne coule plus sous le fer des bourreaux,\nEt les Persécutés d’autrefois, les Héros,\nChantent l’hymne de gloire en brandissant leurs palmes.\n\nVous n’êtes pas non plus, ô Rose d’Israël,\nLa fleur de ces Voyants chantant l’Emmanuel,\n\n\n  (1) Ce Poème est extrait des Poèmes mystiques qui paraî­\ntront en Mai dans les Editions de la Lutte.\n"}, {"page_pdf": 167, "page_imprimee": 152, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1580, "texte": "152               L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n        Echevelés dans les tempêtes,\nDont Jéhovah brillait la lèvre de ses feux ;\nVous n’êtes pas, dans la splendeur sainte des cieux,\n        La Rose sombre des Prophètes ;\n\nCar ces hommes auxquels nul vivant n’est pareil\nOnt cessé d’appeler l’Aube sous le ciel sombre :\nAprès les temps vêtus de nuit et tissés d’ombre,\nIls boivent à longs traits un éternel Soleil !\n\nVous n’êtes pas la fleur de cette multitude\nDans laquelle, le cœur empli de lassitude,\n         Nous cherchons des Intercesseurs,\nLa fleur de ces Autels que l’Eglise modèle\nEn y plaçant pour nous quelque nouveau Modèle,\n         — La Rose d’or des Confesseurs ;\n\nIls ne sont pas de ceux qui brisent tous les voiles,\nQui vont jusqu’au Mystère insondable et sans fin,\nEt qui chantent là-haut, près de l’Agneau divin.\nLe Cantique d’amour au milieu des Etoiles !\n\n\nO Vous qui fleurissez sur le sacré Parvis,\nJe Vous dirai comment, un beau Soir, je Vous vis.\n         Sous le tremblant éclat des cierges,\nAu sein d'une corbeille éclatante de lys,\nVous étiez, au milieu des pétales pâlis,\n         La Rose sans tache des Vierges !\n\nVous avez l’idéal du Blanc, la Pureté,\nL ’éclat du jour des cieux serein et magnifique,\nEt je Vous reconnus alors, Rose mystique,\nA la blanche splendeur de la Virginité ;\n\n\nCar, nous le savons bien, parmi la nuit des Ages\nEmportés au torrent des monstrueux orages\n         Où le Monde hésite, troublé,\nEt tente d’abaisser l’Azur près de la Terre,\n— Ce qui fait Votre gloire, ô Rose de Mystère,\n         C’est Votre Blanc immaculé !\n"}, {"page_pdf": 168, "page_imprimee": 153, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1227, "texte": "                   F l o r il è g e M e n su e l                     153\n\n\n\n« Nous, les pauvres Pécheurs du Salut liturgique,\nDe loin nous contemplons dans le J ardin des Cieux,\nBriller Votre Beauté d’un reflet radieux,\n— Et nous Vous adressons cette ardente supplique :\n\n« Si laissèrent nos mains traîner sans dignité\nNos robes d’innocence aux flots d’impureté,\n          Fangeuse et sinistre avalanche,\n— Conservez, en nos cœurs frissonnants de sanglots,\nAinsi qu’en un mystérieux et sombre enclos,\n          Une timide Rose blanche ;\n\n« Fleur de pitié, donnée aux Chastes en esprit,\nQui parfume de son odeur la vie entière\nEt met sur nos péchés un nimbe de lumière,\n— Mystique floraison du Repentir contrit ;\n\nAfin qu’au dernier jour, nous, Méchants et Profanes,\nNous puissions Vous offrir ses grâces diaphanes,\n\n        Son calice frêle et tremblant,\nEt que ce soir de Deuil et d’ Horreur affollée\nDevienne par Votre aide, ô Rose Immaculée,\n        La joyeuse fête du Blanc ;\n\nFête où Sion sera d’argent fin recouverte,\nOù tout resplendira d’un éclat sans pareil,\nCependant que prendra la place du Soleil\nU ne immortelle Rose au fond du ciel ouverte ! »\n\n\n                                         A rm and   P r a v ie l .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-006", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 154, "page_fin": 170, "titre_corps": "Émile Verhaeren. II. L’homme moderne", "titre_sommaire": "Émile Verhaeren. IIe Partie : « L’Homme Moderne » (Monographie, contenant la critique du Cloître)", "rubrique": "", "signature_source": "GEORGES RAMAEKERS.", "ancre_debut": "E mile V erhaeren                                         II.   L 'h o m m e   m oderne         Moder", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 169, "page_imprimee": 154, "debut_caractere": 51, "fin_caractere_exclue": 1796, "texte": "E mile V erhaeren\n\n\n                                      II.   L 'h o m m e   m oderne\n\n\n\n\n    Moderniste par la langue, le rythmé et les sujets qu’il\ntraite, Verhaeren accentuera fortement cette caractéristique\n de modernité qui est sienne en adoptant le genre littéraire\n le plus moderne, le Symbolisme.\n   Réaliste dans les Flamandes et les Moines, Verhaeren est\n devenu symboliste dans la suite de ses ouvrages. C’est\nainsi que Les Apparus dans mes chemins, Les Villages\nillusoires, Les Vignes de ma muraille et Les Visages de la\n Vie, forment la troisième partie, la partie spécialement\nsymboliste de son œuvre.\n   La Symbolique de V erhaeren n’a point recours, comme\nla Symbolique d’Henri de Régnier, par exemple, à des\npersonnifications d’abstractions morales, à des allégories,\nni aux exhumations des antiques mythologies, froides et\nanachroniques, surannées quoiqu’on fasse, et qui malgré\ntout le talent désirable, ne parviennent plus à émouvoir l’Ame\nmoderne.\n   Transportant dans la fiction les aspects et les gestes\nhumains d’aujourd’hui, c’est au réalisme dé ces aspects et\nde ces gestes que Verhaeren donnera une portée philoso­\nphique, une valeur morale. Le Passeur d’eau, les Pêcheurs,\nle Meunier, le Menuisier, le Fossoyeur, les Cordiers, le\nForgeron, tels sont les titres clairdisants de ses poèmes sym­\nboliques, en les Villages illusoires. Ailleurs, dans les Apparus,\ndans les Vignes et dans les Visages ce n’est plus à la vie\nrustique, mais à ceux-là, venus des « pays légendaires »,\nque le Poète empruntera les éléments de ses symboles\nmoins précis.\n   Ainsi ce n’est point le Savoir qui sera par lui personnifié,\nmais c’est « Quelqu’un vêtu d’effroi » qui personnifiera le\nSavoir en un poème étrange et béant de vertige.\n"}, {"page_pdf": 170, "page_imprimee": 155, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2210, "texte": "                 L es E c r iv a i n s N o u v e a u x       155\n\n\n\n   Imagé de la sorte, le symbolisme de Verhaeren n’en reste\npas moins pour cela abscond et très souvent énigmatique.\nMais l’amour du mystérieux, au dire du bon La Fontaine,\nest la grande maladie des hommes. De cette obscurité\ninhérente au symbole émane ce je ne sais quoi d'étrange et\nd’inexprimable, qui nous attire, éveille en nous l’anxiété et\nnous remplit d’une crainte religieuse, semblable à celle qui\nnous envahit, quand nous entrons dans la forêt, ouvrant sa\nmajesté muette devant nous, — cathédrale aux nefs infinies\n   A cette attirance première, commune à tous les symbo­\nlismes, vient s’ajouter souvent en les poèmes symboliques de\nVerhaeren l’attrait spécial et puissamment fascinateur de\nsa vision sinistre.\n   Rayonnantes ou lugubres, hallucinées ou méthodiquement\nanalytiques, rouges d’incendie ou pâles d’épouvante, fulgu­\nrantes d’orgueil ou livides d’effroi, ces visions égalent en\npuissance d’horreur les plus farouches évocations de l’au-\ndelà vertigineux qu’ait enfantées l’imagination médiévale\ndes peintres du Septentrion, en proie à la hantise du cerceuil,\ndes pourritures de la mort et du brasier sans fin de l’effroy­\nable enfer.\n   Ieronimus Bosch, le peintre des monstruosités diaboli­\nques, Matheus Grunwald, auteur de Calvaires convultion ­\nnés, l’Holbein de la Danse des morts, et Dürer, le satanique,\nrenaissent tour à tour dans les estampes de Verhaeren.\n   Or ce sont là en vérité récurrences de Poète, d’accord\navec les réminiscences populaires, et qui n’entachent en\nrien la modernité de l'auteur.\n   Car elles l’apparentent, tout autant qu’à ces maîtres anciens,\naux noms très modernes vraiment d’Odilon Redon et de\nRops; sans compter que grâces à elles Verhaeren s’associe\naux modernes évocateurs des nocturna fantasm atal à\nHoffmann, à Edgar Poë, à Villiers de l’Isle-Adam et à Charles\nBaudelaire.\n   Cette double parenté du Poète apparaîtra indiscutable à\nquiconque lira le Fléau.\n\n    La Mort a bu du sang\n    Au cabaret des Trois Cercueils\n    La M ort a mis sur le comptoir\n    Un écu noir ;\n    Et puis s’en est allée\n    « C’est pour les cierges et pour les deuils »,\n    Et puis s’en est allée,\n"}, {"page_pdf": 171, "page_imprimee": 156, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1639, "texte": "156              L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n      Tout lentement\n      Chercher le sacrement...\n\n    La M ort a bu du sang\n    Comme un vin frais et bienfaisant ;\n    Il coule doux au joints de la cuirasse\n    De sa carcasse.\n  En vain l’ont invoquée les Mères, et « les vieux des\nguerres tumultuaires \",\n    La Mort, dites, les vieux verbeux,\n    La M ort est soûle\n    Comme un flacon qui roule\n    Sur la pente des chemins creux.\n\n   En vain la supplia Notre-Dame la Vierge, « de l’ex-voto\nlà-bas, près de la berge » et voici que le Christ lui-même,\nlui adresse en vain la parole :\n\n      « La Mort, c’est moi, Jésus, le Roi,\n      Qui te fis grande ainsi que moi,\n      Pour que s’accomplisse la loi\n      Des choses de ce monde.\n      La Mort, je suis la manne d’or\n      Qui s’éparpille du Thabor\n      Divinement par à travers les loins du monde ;\n      Je suis celui qui fus pasteur,\n      Chez les humbles, pour le Seigneur ;\n      Mes mains de gloire et de splendeur\n      Ont rayonné sur la douleur ;\n      La Mort, je suis la paix du monde \".\n\n       Mais Elle,\n       Elle a même laissé s’en aller Dieu\n       Sans se lever sur son passage :\n       Si bien que ceux qui la voyaient assise\n       Ont cru leur âme compromise.\n       Durant des jours et puis des jours encor, la Mort\n       A fait des dettes et des deuils\n       Au cabaret des Trois Cerceuils.\n       Puis_un matin, elle a ferré son cheval d’os,\n       Mis son bissac au creux du dos.\n       Pour s’en aller à travers la campagne...\n\n       ...La Mort a cheminé longtemps\n       Par le pays des pauvres gens\n       Sans trop vouloir, sans trop songer,\n"}, {"page_pdf": 172, "page_imprimee": 157, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2201, "texte": "                    L es E c r iv a in s N o u v e a u x                    157\n\n\n    La tête soûle\n    Comme une boule.\n    Elle portait une loque de manteau roux\n    Avec de grands boutons de veste militaire,\n    Un bicorne piqué d’un plumet réfractaire\n    Et des bottes jusqu’aux genoux.\n    Sa carcasse de cheval blanc\n    Cassait un vieux petit trop lent\n    De bête ayant la goutte\n    Contre les chocs de la grand’ route ;\n    Et les foules suivaient, par à travers les n’importe où,\n    Le grand squelette aimable et soûl\n    Qui trimbalait, sur son cheval bonhomme,\n    L’ épouvante de sa personne\n    Vers les lointains de peur et de panique,\n    Sans éprouver l’horreur de son odeur,\n    N i v o i r d a n s e r , s o u s u n r e p li d e s a t u n iq u e ,\n    Le trousseau de vers blancs qui lui tétaient le cœur\n\n   Ce poème est extrait des Campagnes hallucinées. Ce livre\nétablit un lien entre la partie symbolique et la quatrième\npartie de l’œuvre de Verhaeren : la partie sociale et popu­\nlaire qu’il inaugure.\n   La partie sociale de l’œuvre de Verhaeren se compose\njusqu’à présent de la trilogie formée par les Campagnes\nhallucinées, les Villes tentaculaires et les A ubes.\n\n  Hypnotisés par l’or, le faste et la fièvre des grandes\nVilles, qui sont comme autant de pieuvres posées sur les\ncampagnes, ceux des plaines dont les progrès industriels\nont aggravé la terrible misère, vont commencer vers elles,\nen masse, l’exode qu'ils croient rédemptrice.\n  Et les voici les campagnards minables, les vagabonds,\n« les las d'aller », comme a dit Georges Eekhoudt ; leur\narmée se déroule au long des grandes routes, ainsi qu’en un\ntableau des époques gothiques, nous évoquant l’horreur\nd’une cour de miracles, ou bien pareils aussi aux fameux\nÉmigrants, bien modernes ceux-là, mais non moins navrants,\ndu peintre flamand Laermans.\n   Emile Verhaeren a entendu leurs gémissements et leurs\ngrincements, écrit M. Robert de Souza en son étude sur\nla Poésie populaire et le lyrisme sentimental ; « Il a entendu\nleurs cris d’hallucinés vers la Ville fantomatique, éclatante\net terrible ; il a suivi ces interminables exodes de paysans\net de loqueteux que rongent « la fièvre » et « le péché »,\n"}, {"page_pdf": 173, "page_imprimee": 158, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2462, "texte": "158               L a L u t t e . — M a r s 1 90 0\n\n\n\nqu’affole l’usurier « charlatan » et qui s’en vont, s’en vont\nvers Elle « sans rien de rien »,\n    Rien devers eux\n    Que l'infini' ce soir de la grand’route,\n    Chacun porte, au bout d’une gaule,\n    En un mouchoir à carreaux bleus,\n    Chacun porte dans un mouchoir,\n    Changeant de main, changeant d’épaule,\n    Le linge usé de son espoir.\n\n    « Et tandis que M. Francis Vielé-Griffin harmonise l’être\n complexe au simple en des « contes » plutôt idylliques,\nM . Emile Verhaeren le surchauffe comme d’éclats sanguins\net d’images dont les synthèses triviales, brutales, mais\ngrandioses, font de ses poèmes des complaintes épiques...\nNul avant M. Verhaeren n’avait dit ainsi les foules cam­\npagnardes en de pareilles marches chantées.\n   « Il faut comprendre ces poèmes comme des marches\nsoulevées d’héroïque complaintes, des marches de rythme\nen sabots qui claquent le sol et le bourrent d’une rage\npesante. Les pieds restés lourds de la terre grasse des\nchamps maculent le blanc ruban des routes. Des tressauts\nbrusques de douleur les arrêtent soudain, ou de larges\nenvolées de gestes ivres. Ce sont des marches forcées et\nforcenées de chemineaux qui soufflent d’ahan et dont les\npas cahoteux trament la furie dès interminables misères\n   « Ces misères, M. Emile Verhaeren ne les chante pas\nen artiste épris des pourritures (son lyrisme les domine et les\nsurélève toujours), mais en prophète. C’est l’homme de la\nsolitude dont au sortir des bois sauvages, l’œil visionnaire\ngrandit ce que nous ne voyons même pas. Le cœur large et\nsimple, d’imagination débordée, tout l’être exalté des pro­\nfondeurs de la saine nature primitive, il clame les maux du\nsiècle à travers l’éternité des temps et de l’espace. Ne lui\ndemandez, point des polissages et des ratiocinations d’art !\nI l e s t l e p r o p h è t e : celui qui n’attend pas la lumière,\nmais la devance par l’incendie. Et c’est en furieux qu’il\npousse au but ses images farouches, qui parfois concassent\nles mots pêle-mêle et fracassent les phrases, car rien ne\ndoit s’opposer à sa puissance justicière, mais aussi conso­\nlatrice par les espérances que sa foi lève, « aux loins sereins\net harmoniques » des aubes futures.\n   « A coups de rythmes rudimentaires et martelés, avec des\ngestes bourrus, une voix rauque, des regards noirs d’homme\ndu peuple qui mâchonne sa détresse et la crie, le poète\nnous meurtrit de toutes les lamentations humaines.\n"}, {"page_pdf": 174, "page_imprimee": 159, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2356, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o u v e a u x       1 50\n\n\n\n   « M. Verhaeren, dans son développement, finit par\ndépasser le ton populaire ; il l’amplifie comme de toute la\nla sonorité de cuivre d’une trompe d’alarme. Et les motifs\nrustiques que M. Francis V ielé-Griffin adorne de charme\net entraîne de vicacité juvénile, M . Verhaeren les pétrit\nd’une main calleuse, plus faubourienne peut-être que\npaysanne, mais simple, franche et forte. E t des nouveaux\npoètes d’inspiration populaire, il est, atteignant d’un geste\nsommaire à la grandeur, le plus puissant manœuvrier » (1).\n   En parcourant la trilogie des Campagnes hallucinées, des\nVilles tentaculaires et des Aubes celui-là aurait tort, qui\ntaxerait de pessimisme son auteur. Certes serait-on en\ndroit d’accuser d’exagération excessive la peinture que nous\nfait Verhaeren de la plaine, si le Poète avait eu l’intention\nde décrire les paysages de Flandre où paissent les troupeaux\nnombreux et les coteaux brabançons aux moissons luxu­\nriantes, quand l’août, sous l’égide en or du soleil, mûrit les\népis superbes et que l’abondance apparaît encore comme\nune reine indétrônée. M ais le Poète a déjà vu ce que mas­\nquent encore aux regards des hommes d’éphémères réalités:\nLa ruine du sol épuisé, et l’émigration des bras qui fécon­\ndent vers les centres industriels où les attire un mirage\nd’espoir, fascinateur aimant des misères lassées.\n    La plainte est morne et scs chaumes et granges\n    Et ses fermes dont les pignons sont vermoulus,\n    La plaine est morne et lasse et ne se défend plus,\n    La plaine est morne et morte et la ville la mange.\n    Et maintenant où s’étageaient les maisons claires\n    Et les vergers et les arbres allumés d’or\n    On aperçoit à l’infini, du Sud au Nord,\n    La noire immensité des usines rectangulaires.\n    Dites ! l’ancien labeur pacifique dans l’Août,\n    Des seigles mûrs et des avoines rousses\n    Avec les bras au clair, le front debout,\n    Dans l’or des blés qui se retroussent\n    Vers l’horizon torride où le silence bout.\n    Dites ! la plaine entière ainsi qu’un jardin gras,\n    Toute folle d’oiseaux éparpillés dans la lumière\n    Qui la chantent avec leur voix trémières,\n    Si près du ciel qu’on ne les entend pas.\n\n  (1)    R . d e S o u z a . La Poésie populaire et le lyrisme sen­\ntimental. (Paris « M ercure », 1899 ; fr. 3.50.)\n"}, {"page_pdf": 175, "page_imprimee": 160, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2080, "texte": "16 0                L a l u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n       Mais aujourd’hui, la plaine! elle est finie\n       La plaine est morne et ne se défend plus\n       Le flux des ruines et leurs reflux\n       L’ont submergée avec monotonie.\n\n       On ne rencontre, au loin, qu’enclos rapiécés\n       Et chemins noirs de houille et de scories.\n       Et squelettes de métairies,\n       Et trains coupant soudain des villages en deux...\n       Hélas ! la plaine hélas ! elle est finie !\n       Et ses clochers sont morts et ses moulins perclus.\n       La plaine hélas ! elle a toussé son agonie\n       Dans les derniers hoquets d’un angélus.\n   Est-elle assez funèbre et désolée cette peinture de la\n terre qu’infécondent les détritus V Mais elle n’est guère plus\nattrayante celle que Verhaeren nous fait de la Ville, de\ncette Ville vers qui vont les théories lamentables et trim­\nbalantes des routiers à bout d'effort, dans leur lutte pour\nla vie.\n      La Ville au loin dont le fleuve déchire\n      Le vieux granit taillé en palais noirs\n     — Ville en fièvre, ville en folie ou ville en armes —\n     Bondit contre le ciel avec tous ses vacarmes...\n\n       Cris sur les quais, les ponts et les navires\n       Et sur les tours et sur les promenoirs ;\n       Et poteaux clairs, où s’accrochent et se confondent\n       Aux long des fils, des voix qui font le tour du monde.\n\n       Ville en fièvre, ville en folie,\n       Où la mort germe en de la lie !\n       Une atmosphère épaisse et rousse où nul orage\n       N ’a pu, à coups de foudre, introniser l’azur,\n       Revêt de suie uniforme les murs.\n       Où s’ameutent les cris des réclames sauvages.\n\n       Des monuments dont les pierres nocturnes\n       Et les porches voilés boudent dans le brouillard.\n       Ouvrent les yeux de leurs fenêtres sans regards,\n       Sur le battant travail des rades taciturnes,\n\n       Des navires, fanaux lassés et voiles lasses\n       D’avoir depuis quels temps, illuminé la mer,\n       Dorment à l’ancre et dans les flots huileux et verts,\n       Réverbèrent, le soir, leurs fatigues d’espace,\n"}, {"page_pdf": 176, "page_imprimee": 161, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2218, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x      161\n\n\n\n    Des tombereaux, si lourds qu’ils font crier les pierres,\n    Roulent, la bâche à mi-côté de leurs fardeaux,\n    Et dévalent sous des hangars, en des caveaux\n    Dont les couloirs de nuit semblent miner la terre.\n    Des rails glissent brusques et longs, couleur de fiel ;\n    Une gare là-bas, s’ouvre en des miroirs rouges ;\n    Et des signaux et des feux d’or brûlent et bougent\n    Et s’étagent, et font des gestes dans le ciel.\n\n   Il n’est, à notre connaissance, aucun autre Poète qui ait\nainsi brossé en des fresques épiques les villes enfiévrées où\nbataillent les intérêts, où entrent en conflit toutes les con­\nvoitises. Alfred de Vigny est peut-être le seul écrivain de\ngénie qui ait donné avant Verhaeren cette note moderniste\nen un poème admirable sur « la bête de fer » ; le seul qui,\navant Verhaeren, ait su traduire, sans choir dans la laideur\nou la banalité, la monstrueuse majesté d’un convoi lancé à\ntoute vapeur à travers les espaces. L’Auteur des Villes\nTentaculaires nu s’est point borné à cela. Son mérite nous\napparait d’autant plus grand qu’il est bien le premier Poète\nauquel l’Art littéraire contemporain soit redevable d’un\nchef-d’œuvre où s’érigent dans leurs tumultes, leurs luxures,\nleurs orgueils, et leurs fulgurantes colères, ces villes en\ntravail de matière et d’idée.\n  Ce violent devait être tenté de célébrer leurs bonds de\nviolence. Aussi le voyons-nous donner libre carrière à son\ntempérament, quand il décrit la plèbe en ses sursauts\nfarouches, la plèbe armant soudain, pour la Révolte rouge,\nses bras « sauvagement ramifiés vers la folie » !\n  Alors :\n\n    C’est la fête du sang qui se déploie\n    A travers la terreur, en étendards de joie ;\n    Des gens passent rouges et ivres,\n    Des gens passent sur des gens morts :\n    Les soldats clairs casqués de cuivre\n    Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts,\n    Las d’obéir, chargent mollassement\n    Le peuple énorme et véhément\n    Qui veut enfin que sur sa tête\n    Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.\n\n  Ainsi s’exerce la Justice immanente sur ces villes, d’où\njour et nuit montent tous les péchés en blasphèmes vers\nDieu.\n"}, {"page_pdf": 177, "page_imprimee": 162, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2665, "texte": " 162               L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n     Or, parmi elles toutes, il en est une que le Poète en son\n  drame les Aubes nous montrera vaincue par les mendiants\n  des campagnes agonisantes.\n     Poulpe géant de l’Océan des plaines, dans ses tentacules\n  immenses, Oppidomagne la ville envahissante avait enlacé\n  les campagnes, qu’hallucinaient sa fièvre et sa puissance.\n  Les rois ont convoité la Ville : les rois se sont ligués contre\n  elle. L’armée des ennemis a établi son camp devant elle et\n  voici que la guerre allume un incendie sur les lambeaux de\n  la plaine expirante. Les mendiants des campagnes contem­\n plent, avec une joie féroce, les lueurs de sang du brasier qui\n ruine les champs, mais qui les vengera bientôt de l’orgueil­\n leuse Oppidomagne.\n     Les habitants d’Oppidomagne ont refusé d’ouvrir les\n portes des remparts pour donner repos et refuge aux multi­\n tudes de la plaine qui errent entre la ville et l’incendie. Seul,\n H érénien, le tribun à l’irrésistible éloquence, est introduit\n pour traiter avec la Régence au nom de la foule dont il s’est\n imposé le chef par la seule force de son verbe. Il est celui à\n qui la confiance énorme de la foule toujours naïve et force­\n née, semble donner l’omnipotence. Il est le cerveau qui\n pense pour elle, ou mieux, il est le réceptacle de ses haines,\n de ses désirs, de ses espoirs, il est son instrument vivant,\n sans lequel elle est impuissante et ne peut que se déchirer\n en querelles stériles. Mais la Régence a trompé Hérénien.\n La foule l’accuse de traîtrise. Ferme dans la fortune hostile,\n Hérénien jamais abattu, concentre alors toute son énergie\n à réaliser ce projet — insensé comme le génie — réconcilier\nles deux armées belligérantes au détriment de la Régence !\nEt la Régence affolée verra bientôt ses soldats jeter bas ces\n armes que le faux patriotisme avait mis en leurs mains, pour\nles tendre, ces mains, vers les mains fraternelles de ces\nautres soldats qui sont comme eux des hommes, et qu’ils\nappelaient des ennemis ! L ’œuvre de paix, de justice et\nd’amour, Jacques Hérénien l’a accomplie. Mais il n’en jouit\npas, car au moment de triompher devant le peuple, un des\nfuyards restés fidèle a la Régence vaincue, le jette à la mort.\nDevant le cadavre de Jacques Hérénien le peuple libre enfin\natteste sa victoire en faisant s’écrouler au pied du héros\nmort la statue qui symbolisait le gouvernement tyranique.\n    « Sur la nouvelle Oppidomagne vont se lever enfin les\nAubes ! »\n    Tel est, mal résumé, ce drame énorme et formidable, où\nle canon tonne, où le tocsin sonne, où l’incendie ensanglante\nles scènes, où la foule passe à flots houleux, dans l’effer­\n"}, {"page_pdf": 178, "page_imprimee": 163, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2578, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x       163\n\n\n\nvescence de la révolte, o ù les épisodes sont pleins de tumulte,\net se succèdent avec la rapidité fulgurante et terrible des\ngrands élans de multitudes. Vers et prose s’y entremêlent\navec une vigueur et un éclat pareils. Les caractères d'Héré­\nnien, de Haineau, de Le Breux, de Hordain et de Claire,\nsont burinés avec la vérité, la fougue et la maîtrise qui font\nd’Emile Verhaeren l’un des plus grands poètes vivant à\nnotre époque. H élas ! la réalisation scénique d’un tel drame\napparaît quasi impossible, même sur les plus grands théâtres,\ncar la Foule est ici l'Acteur et c’est elle qui agit sans cesse\n« comme un seul personnage à faces multiples et antino­\nmiques. »\n   Quant à l’idée que ce chef-d’œuvre exalte, elle est géné­\nreuse et sublime : la fin de la guerre et l’avènement tant sou­\nhaité de la fraternité humaine, que Jésus a prêché au monde\net que le monde aurait connue depuis des siècles si les peu­\nples qui se disent chrétiens voulaient accomplir la Doctrine.\n   Par la partie sociale de son œuvre s’est affirmé une fois de\nplus le modernisme de Verhaeren. L’époque actuelle, en\neffet, n’est-elle pas plus que nulle autre obsédée par les\nproblèmes sociaux ? « Vive le Peuple ! » « A bas la Guerre! »\nDésarmement, Démocratie, tels sont les cris, tels les mots\nsynthétiques, dont chaque jour entend grandir la clameur\nâpre ou imposante.\n   Mais il semble de prime abord qu’une irréductible anti­\nnomie doivent séparer à jamais les partisans de la Paix, des\npartisans de la Démocratie. Si par démocratie il faut enten­\ndre « guerre des classes », certes oui, toute alliance est\nimpossible. Heureusement entre la Démocratie et la Déma­\ngogie il y a la même distance qu’entre le Sectarisme et la\nFoi religieuse. Si par démocratie il faut entendre, au con­\ntraire, plus de Justice et plus d'Am our pour l’immense\nruche ouvrière, l’accord existera, inévitablement. Les deux\n mouvements sont alors parallèles.\n   Tous deux se basent en effet sur la Justice et sur l’Amour.\nFraternité des classes, Fraternité des races, mais n’est-ce\npas toujours la même Humanité, envisagée ici en tant\nqu’organisme social, là en tant qu’organisme politique?\nPourtant la violence des démocrates qui ne sont pas chré­\ntiens oublie et méconnaît aux heures de colère que la fin\njamais, ne justifiera les moyens. La violence ne mène qu’à\nla violence. La Révolution ne peut rien que tuer des hom­\nmes, seule l’Evolution pacifique peut tuer l’erreur sociale, à\ntout jamais. Pour aboutir à la Paix fraternelle c’est avec la\n"}, {"page_pdf": 179, "page_imprimee": 164, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2234, "texte": "164                L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n Pensée, seule force durable, et non dans l’émeute, ou dans\nla révolte qu’il faut savoir agir. Cela est vrai pour la paix\nsociale de chaque peuple en particulier, tout autant que\npour la paix politique entre les nations.\n   St-Augustin écrivait déjà au IV e siècle : « Conquérez la\npaix, mais conquérez-la par la paix et non par la guerre ,» (1)\nPourtant ce n’est qu’après les soulèvements populaires que\nles pacifiques finiront par l’emporter. Peut-être est-ce bien\nlà ce qu’a voulu nous laisser entrevoir le Poète quand, dans\nles Aubes, il nous montre Jacques Hérénien réussir à faire\nles deux armées belligérantes fraterniser et jeter bas les\narmes, pour célébrer ensemble le triomphe des plébéiens.\n   Après avoir écrit la trilogie grandiose et terrible des\n Campagnes hallucinées, des Villes tentaculaires et des\nAubes, Emile Verhaeren n’a point omis de nous décrire\n\" la Petite Ville \" . Et le contraste est vraiment trop piquant\npour qu’il me soit permis de résister au désir de la citation.\nLà-bas c’était la Fièvre et la Révolte ardente, ici c’est la\nRoutine et sa monotonie.\n   Pour nous décrire les Villes tentaculaires les rythmes\néclataient avec un bruit pareil à ceux qui retentissent dans\nles gares et les usines. Pour nous dire l’ennui de la Petite\n Ville (2) le vers se rythme, en vérité, selon le tic-tac régulier\nd’une très vieille horloge de province :\n\n      Les magasins de la grand’place\n      Mirentleurs vieux pignons usés,\n      Dans les égoûts symétrisés\n      D’un trottoir neuf, qui les enlace.\n\n      Un drapeau pend, comme un haillon,\n      A la poterne de la banque ;\n      L ’heure est vieillote. Une dent manque\n      Au râtelier du carillon.\n\n      La pluie, à tomber là, s’ennuie ;\n      Tout son de cloche y semble un glas ;\n      Tout mouvement y semble las.\n      L’heure qui vient vaut l’heure enfuie....\n\n   (1) Ad. Darium, épist., CCXXIX.\n   (2) Paru in-extenso en janvier 1899 à l'Ermitage, ce\npoème entre évidemment dans la 1re partie, celle picturale,\nde l’œuvre de Verhaeren. Le désir de montrer tous les\naspects de son prodigieux talent, nous en fit citer ici\nquelques strophes, dût en souffrir le rigorisme de notre\nclassification.\n"}, {"page_pdf": 180, "page_imprimee": 165, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2397, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o u v e a u x      165\n\n\n\n     Chacun y fait son devoir strict\n     De la longueur de son attache,\n     Comme le font les trois pataches\n     Qui déservent tout le district...\n\n     Oh ! cette ville où tout est pair\n     Et enfermé comme en des boîtes ;\n     Quant ses canaux en lignes droites\n     D'un large élan, voudraient franchir la mer !\n    .Mais voici que le Poète, dont la fécondité est vraiment\n admirable, inaugure avec le Cloître, la cinquième partie de\n son œuvre ! Celle où par lui seront posées sans doute,\n dans l'ardeur de l’action ou dans l’élan du rêve, ces problè­\n mes philosophiques et moraux qui résurgissent à l’heure\n présente sur les remparts plus qu’ébréchés du scepticisme\n et qui hantent non moins inéluctablement l’Ame moderne\n que les énigmes sociales. Eux seuls d’ailleurs lui en pourront\n livrer les Clés libératrices, à condition qu’elle sache se\n dépouiller de son risible orgeuil et se vêtir — comme Dom\n Marc ! — de la simplicité, pour parvenir, au préalable, à les\n résoudre eux-mêmes avec candeur et clairvoyance.\n    Quand l’inspiration lui vint de créer le Cloître, Verhaeren\n  à n’en point douter, dût (avant Balthazar, le héros de ce\n drame)     . . . .       « avoir l’âpre pensée\n      D’aller fouiller, jusques au bout, le repentir ».\n    Or, où trouver la plus haute expression du repentir ?\n Dans une âme chrétienne. — Mais où, sans remonter en\n deçà du X I X e siècle, la dresser avec vraisemblance,\ncomme une tour de cathédrale, au-dessus de la routine et\nde la médiocrité ambiante, cette âme en éruption vers le\nciel pur? Seuls les cloîtres, verts oasis de la Force spiri­\ntuelle au milieu du désert plane de ce siècle veule et flasque,\noù ne s’aperçoivent, de ci de là, que les agglomérats médu­\nsions et gélatineux du plus écœurant bigotisme, seuls les\ncloitres renferment encore de ces âmes hautes et embrasées,\ncapables des plus stupéfiants héroïsmes et telles en un mot\nque l’auteur du Cloître en rêvait une pour étudier en elle et\njusqu’en son tréfond l’action du Repentir. Cette étude Ver­\nhaeren en voulut donc faire un drame qui eut été l’étude du\nRemords se réveillant épouvantable et brusque en la sénérité\nd’une âme monacale violente et dominatrice, que le verbe\nde rémission, le geste absolvant du Prêtre et la vertu des\ncommunions eucharistiques avaient pendant dix ans\ngrandie et appaisée.\n"}, {"page_pdf": 181, "page_imprimee": 166, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2171, "texte": " 166               L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n   Et c’est en vérité le Cloître ainsi que le devait rêver\nEmile Verhaeren. Il ne nous y fait point pénétrer, alors\nqu'il y régnait encore « une paix d’ombre blanche », mais\nen une heure où les rivalités s’aiguisent, en une heure où\nDom Balthazar le moine épique s’en vient crier son trouble\nintérieur dans l’hostilité du silence. Je dis « son trouble »\net non pas son « remords ». Car, en réalité, est-ce bien du\nremords ce qui agite, abat et fait s’effronder de si haut le\n rop fébrile Balthazar ? Et n’est-ce pas un mal bien plus\nphysiologique que psychique, celui dont il souffre ?\n   Dom Balthazar qui veut confesser son parricide ancien\ndevant le chapitre (1) et Dom Marc qui lui conseille ensuite\nd’aller se dénoncer aux juges, ne seraient-ils pas des mala­\ndes avant d’être des saints ? Moines aux tempéraments\nadmirables certes, mais atteints grièvement tous deux\nd’exibitionisme moral ,\n  Qoiqu’il en soit, c’est, malgré toutes apparences, et en\ndépit de ses préjugés de caste, le prieur qui est dans le vrai,\nquand il dit au 1er acte ;\n\n\n       Votre cerveau, mon fils, s’égare et s’hallucine.\n       Ce n’est pas Dieu, mais c’est Satan\n       Qui vous ravage et vous domine.\n       Dom Balthazar, le piège qu’il vous tend\n       Il le tendit jadis, aux plus fervents des moines,\n       A ceux des temps païens à peine exorcisés,\n       A ceux du désert pâle et des rocs convulsés,\n       Aux Paul et aux Antoine.\n       Votre esprit brûle et votre âme est en feu,\n       Vos pas hagards abandonnent nos cimes ;\n       Et vous ne songez pas que le plus grand des crimes\n       Est de douter, est de désespérer de Dieu ».\n\n\n   Abstraction faite, de sa colère, qui est païenne jusqu’a\nla brutalité, c’est encore le prieur qui reste dans le vrai,\nlorsqu’à la fin du IIIe acte ils s’écrie :\n\n\n   (1) Il y a là une inexactitude, commise sans doute par le\nPoète de propos délibéré, et que les exigences de la scène\nexcusent d’ailleurs amplement. En réalité un cénobite ne\nse peut guère accuser devant le chapitre que de ses infrac­\ntions contre la règle ; jamais d’un crime perpétré avant son\nentrée au couvent.\n"}, {"page_pdf": 182, "page_imprimee": 167, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2321, "texte": "                 L es E c r iv a in s   N ouveaux           167\n\n\n\n     O ! moine Balthazar\n     Tu t’es moqué de Jésus-Christ,\n     Qui veut le repentir dans le silence.\n\n   Ah ! certes, s’il y avait eu la vie d'un innocent à préserver\n du bagne, à sauver de l’échafaud, le conseil de Dom Marc\n et l’attitude de Dom Balthazar eussent été pleinement\n selon la loi chrétienne. Mais dix ans après l’exécution d’un\ninnocent exiger que le repenti aille se dénoncer aux juges\n de la terre, sous prétexte de lui faire expier l’assassinat\nindirect de sa seconde victime, c’est exiger de lui un suicide\nmoral. Or telle est précisément la faute vraiment criminelle\ndont se rend coupable Dom Marc au début de l’admirable\n scène des adieux.\n   L e Cloître, malgré cela, est un très haut chef-d’œuvre.\nEmile Verhaeren y apparaît dans la maturité de son génie.\n   En ce drame, ou mieux en cette tragédie, tous les acteurs\nsont moines ; pourtant point de monotonie ; on y discute,\non y dispute, pourtant point de lassitude ; car telle est la\ndiversité des caractères, la vérité du dialogue, l’aveuglante\nsplendeur des images, l’éclatante symphonie des rythmes\nlibres, le pathétique du rôle de Balthazar, la nouveauté et la\nhaute beauté scénique de l’angélique amitié de Dom Marc,\nque notre admiration est tenue en halaine. On a prononcé à\npropos du Cloître l’épithète : « romantique ». Romantique ?\nje le veux bien, mais alors d’un romantisme combien rajeuni\net transfiguré !\n   L e Cloître en effet, ce n’est pas seulement le moine\nBalthazar en lutte avec le remords qui le brûle ; le Cloître\nc’est un microcosme ; c’est l’image en petit de notre société\nmoderne. Lutte des moines sans blasons contre le Prieur\net Dom Balthazar, = lutte des classes ; Lutte de Dom\nThomas, contre Dom Balthazar et Dom Militien, = lutte\nde la Science contre la Foi, du Doute orgeuilleux contre la\nCertitude chrétienne. Quant à Dom Marc il est le clair\nsymbole précurseur et vivant, de l’âme nouvelle que l’huma­\nnité de demain revêtira pour marcher vers l’Amour, ainsi\nque clairement le laissent augurer ces paroles de Dom\nMilitien :\n    Il faut que l’on revienne à la simplicité.\n    A l’enface. Il faut l’amour et la bonté\n    Et l’ignorance. Et parmi nous le seul qui vive\n    Ainsi, d’accord avec la renaissance vive\n    De demain, c’est Dom M arc.\n"}, {"page_pdf": 183, "page_imprimee": 168, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2124, "texte": "168                L a L u t t e . — M a rs   1900\n\n\n   Dans le Cloître comme dans les Aubes la prose, ci et là,\nvient se mêler aux vers et l’on se souvient à la lire que le\nPoète signa jadis une plaquette de trois contes intitulée\nLes Contes de minuit et plus récemment au Coq rouge\n(3 juillet 1895) un Conte au village et quelques courts\npoèmes en prose. Ajoutons que Verhaeren signa plusieurs\ncritiques, naguère, à la Nation, le journal de Victor Arnould,\net qu’il publia jadis deux monographies de peintres : celle\nde J o s e p h H e y m a n s et celle de F e r n a n d K n o p e .\n   Si je n’ai point analysé ici la philosophie d’Emile Ver­\nhaeren qu’on ne m’accuse pas d’omission. J ’avoue qu’elle\nest peu précise et qu’il serait malaisé de la dégager de son\nœuvre: Parlant ici en panthéiste, il parlera là en chrétien.\nOn l’a dite kantienne sa philosophie, mais Kant, partant du\ndoute, réinstaura la certitude par le moyen de la raison\npratique; il en déduisit la loi du devoir pour aboutir ainsi\nà cette conclusion dernière : Dieu existe, l’âme est immor­\ntelle. Mais Verhaeren, lui, n’a-t-il pas écrit :\n\n      Pourquoi scruter toutes les causes,\n      Si la première est inconnue ?\n      Savoir, n’est qu’éloigner ses doutes\n      Sur un chemin, creusé par les déroutes ;\n      Les feux des étoiles, dans la nuit nue,\n      Brûlent, sans éclairer les déserts de ténèbres\n      D’un au-delà profond que nul n’explorera jamais,\n      Tout problème fascinateur\n      Est tentateur d’erreur,\n      Et puis — est-ce qu’on sait ce que l’on sait ?\n\n      Les sens et la raison qui les contrôle ?\n      Quels tonnerres célèbres\n      Rediront, dans les cieux la parole\n      Qui dirige le monde et l’aurait fait ?...\n\n      Sur l’illusoire vérité clos désormais ta porte.\n      Vivre ? c’est se rouler, en une anomalie\n      D’efforts sans but, de recherches en vain,\n      De. sciences dont n’apparait la fin\n      Qu’en mécaniques d’or tissant de la folie...\n\n      Et tiens pour toi qu’il n’est parmi tous les projets,\n\n      Qu’un bien : le mors-aux-dents d’une âme\n      Qui se tue à chercher mais ne conclut jamais.\n"}, {"page_pdf": 184, "page_imprimee": 169, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1957, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x         169\n\n\n  Dans les Moines, déjà, Verhaeren avait écrit ces vers\nsur la « Nouvelle Idole » :\n\n    Toute science enferme au fond d’elle le doute\n    Comme une mère enceinte étreint un enfant mort,\n    Vous qui passez, le pied hardi, le torse fort\n    Chercheurs, voici le soir qui vous barre la route,\n\n  Mais ces vers y étaient précédés de ces autres :\n\n    Heureux ceux là, Seigneur, qui demeurent en toi\n    Le mal des jours mauvais n’a point rongé leur âme,\n    La mort leur est soleil, et le terrible drame\n    Du siècle athée et noir n’entame point leur foi.\n\n   Vous, Dom Marc, qui êtes vraiment le fils spirituel du\ngrand Poète, mais aussi le frère très pur des jeunes poètes\nfranciscains, vous, Dom Marc, aidez-nous donc à priez\npour lui l'Attendue afin que de nouveau elle apparaisse en\nses chemins, et le guide vers le Soleil qui ne s’éteindra jamais,\ncar c’est d’elle qu’il a écrit :\n\n    Elle est ma ferveur réorientée\n    Ma jeunesse ressuscitée,\n    Un flot d’aurore, en une aurore...\n    Ses bras en croix devant les sentes\n    Qui vont vers les périls et les descentes\n    M e ramènent aux chapelles de la foi ;\n    Ses pieds laissent des marquent d’or\n    Sur le sable de blanc silence\n    Qu’épand mon âme en sa présence,\n    Et je les baise et mon effort\n    Sera de suivre au loin leurs mystiques empreintes\n    Jusqu’au moment de notre indubitable étreinte\n    Et de ma délivrance, en mon dernier soupir...\n\n    Et tel vivrais-je en elle afin d’y bien mourir !\n\n    Pour moi, me voici arrivé à la fin de ma tâche. Je me suis\nefforcé de montrer dans Verhaeren le Flamand et le moder­\nniste, l’Homme du Nord et l’Homme moderne. Flamand,\nil l'est, nous l’avons vu, par la rudesse du langage, la vision\nd’ensemble, le sens des couleurs, la véhémence des senti­\nments et l’excessive intensité des sensations. Moderniste,\n il l’est, littérairement, par son amour du néologisme, de la\n"}, {"page_pdf": 185, "page_imprimee": 170, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1042, "texte": "170             L a L u tte . — M ars   1900\n\n\n liberté prosodique ; par son symbolisme. Il l’est, humaine­\n ment, par sa noble pitié pour la misère des foules, par les\n préoccupations sociales, scientifiques et morales dans les\n deux dernières parties de son œuvre, selon moi les plus\nbelles et les plus grandioses. Il l’est enfin, par son amour\n chrétien de la Paix, de l’harmonie fraternelle des Peuples,\ndont son œil de voyant apperçoit se lever, là-bas, l’ Aube\nsainte et tant désirée. Mais il ne l’est que trop par son\nAgnosticisme.\n     A considérer la prodigieuse fécondité d’Emile Ver­\nhaeren, et son talent dominateur, à la fois emporté et\npourtant méthodique, original et pourtant si humain, ne\nsommes-nous pas en droit d’espérer de lui, sous peu, quel­\nque nouveau chef-d’œuvre ? Certes ! mais il n’est point osé\nde l’affirmer déjà, telle qu’elle est, dès à présent , son œuvre\nest une œuvre durable et sa splendeur prophétique et\ntragique, éclairera les âges à venir.\n\n                                   G eorges    R am aekers.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-007", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 171, "page_fin": 174, "titre_corps": "Le théâtre : Le nouveau drame d’Ibsen", "titre_sommaire": "Le Nouveau drame d’Ibsen", "rubrique": "", "signature_source": "VICTOR DE BRABANDÈRE", "ancre_debut": "LE T H É Â TR E      L e       N o u v e a u                  D ra m e       Sous un", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 186, "page_imprimee": 171, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1915, "texte": "LE T H É Â TR E\n\n\n\n\n L e       N o u v e a u                  D ra m e\n\n\n    Sous un appareil de symboles dont on a quelque peine\n à deviner le sens, la dernière pièce d’Ibsen « Quand nous\n nous réveillons d'entre les morts » est bien l’œuvre la plus\n incohérente et la plus fausse qui se puisse rêver.\n   Il paraît que c’est l’avis de Tolstoï. Ce qui prouverait\n qu’après avoir fait dans « Qu’est-ce que l’Art » de la détes­\ntable esthétique, l’auteur du beau roman « Résurrection »\n est encore capable de critique littéraire sérieuse\n   Essayons tout d’abord de dire le sujet.\n   Rubeck est un sculpteur de génie qui, après avoir produit\nun chef-d’œuvre, semble être devenu incapable d’atteindre\nencore les sommets de l’Art. Il a épousé Maïa, une femme\ntrès insignifiante, il est très riche et il n’est pas heureux.\n   Voici que soudain apparaît sur son chemin Irène, la\nfemme qui, il y a cinq ou six ans, a été son modèle lorsqu’il\ntravaillait à son chef d’œuvre « L e jo u r de la Résurrection ».\nPour le suivre et servir ses purs desseins d’artiste cette\nfemme avait quitté sa famille et renoncé à tout. Le chef-\nd’œuvre achevé elle avait disparu. Et Rubeck n’avait jamais\nsu pourquoi.\n   Ils se retrouvent et une explication a lieu.\n   Irène reproche à Rubeck de n’avoir aimé jadis en elle\nque l’inspiratrice d’une œuvre d’art, non la femme, l’être\nvivant dont l’enfance tout entière, comme elle le dit, s’éveilla\npour le suivre. Elle avait donné sa vie à l’artiste, l’artiste\nne s’en est point soucié et depuis ce jour elle passe comme\nune morte à travers la vie.\n   En la revoyant Rubeck se sent au cœur pour elle une\nirrésistible passion d’amour. Il quitte sa femme, l’aban­\ndonnant aux mains d’Ulfheim, le chasseur d’ours, qui l’a\nséduite, puis, avec Irène, il monte vers la splendeur lumi­\nneuse des sommets et avec elle est broyé par l’avalanche.\n   Tel est, très sommairement résumé, ce drame bizarre.\n"}, {"page_pdf": 187, "page_imprimee": 172, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2444, "texte": "1 72              L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\nA aucun moment on ne sait exactement où l’on va, les\ncaractères n’ont aucun développement logique, ils semblent\nfaits de psychologies empruntées, si l’on peut ainsi dire, à\ndes individualités très diverses.\n   Rubeck est-il un artiste, n’est-il qu’un sensuel et un\norgueilleux ? on ne saurait dire.\n   Qu'a voulu Ibsen dans cette œuvre où, en définitive, des\nquestions d’art sont discutées ? Il est impossible de le dire,\ntant les contradictions éclatent de tous côtés.\n   Cette Irène qui appelle le chef-d'œuvre, enfanté grâce à\nsa collaboration, « son enfant », finit par avouer qu’elle le\ndéteste. Elle en veut à l’artiste parce q u e, devant sa beauté\nqui s’offrait à lui il n’a été qu’artiste. « Je te haïssais, lui\ncrie-t-elle, parce que je te voyais sans émotion, sans trouble »\nMais C’est de l’égoïsme, cela, c’est pis encore, c ’est de la\nplus basse sensualité.\n   Et Rubeck, est-il assez odieux dans l’attitude où nous le\nmontre Ibsen. D’où vient cette impuissance à créer qui\nparalyse toutes ses facultés. On voudrait voir en lui\nplus de tristesse, assister du moins à une de ces crises\nd’effort désespéré où l’on sombre pour toujours ou d’où\nl’on sort vainqueur. Mais non, il préfère se rapprocher de\ncette Irène qui ne sera plus son bon génie, allumer à son\ncontact le feu des sensualités mauvaises et courir avec elle\nà l’abîme.\n   Sans doute il se proclame encore artiste. « Je suis un\nartiste, Irène. Et je ne rougis pas des faiblesses dont je ne\nparviendrai peut-être jamais à me défaire. Car, vois-tu, je\nsuis né artiste... Et j’aurais beau faire, je ne serais jamais\nautre chose qu’un artiste ».\n   Mais ce ne sont là que des phrases creuses, jamais Rubeck\nn’agit en artiste, il semble qu’ il ne soit plus qu'une loque\nhumaine que la tempête va déchirer sans peine.\n   Au fond tous deux, Rubeck et Irène sont — conformes\nd’ailleurs, à la psychologie ibsénienne — des êtres à demi\nfous, épris d’eux-mêmes jusqu’à l’exaspération maladive\ndu désir sensuel, faits en un mot pour ce que Rod a appelé\n« la course à la mort ». Ces êtres en effet sont incapables\nde vivre patiemment, laborieusement, aussi presque toutes\nles pièces d'Ibsen ont-elles un dénouement étrange et\nquasi-fantastique pareil à celui de « Quand nous nous réveil­\nlons d’entre les morts ».\n Pourquoi ce titre VJe n'en sais rien, il n’y a dans cette\nœuvre, en dépit des apparences, ni philosophie ni poésie.\n"}, {"page_pdf": 188, "page_imprimee": 173, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2376, "texte": "                          L e T héâtre                         173\n\n\n\n La morale qui s’en dégage, il me semble que c’est en une phrase\n d’Irène qu’il la faut chercher : « Mais moi, dit-elle, j ’étais un\n être humain. .T’avais aussi une vie à vivre, une destinée à\n accomplir. Vois : j ’ai tout quitté, j ’ai renoncé à tout pour me\n soumettre à toi... Ah ! ce fut un suicide, un crime contre\n moi-même. »\n   C’est l’orgueil s’étalant dans tout son cynisme mauvais.\nPlus d’abnégation ni de sacrifice, tel est l’évangile nouveau\nprêché par les personnages d’Ibsen.\n   Si encore ces personnages, étant admise cette conception,\nrestaient d’accord avec eux-mêmes, mais, nous l’avons dit,\nleur psychologie est terriblement contradictoire et contri­\nbue, pour une large part, à l’incohérence excessive de\nl’action.\n   Nous l’avouons donc, en toute franchise, ce drame d’Ibsen\n est vraiment mauvais. J’imagine que, représenté, il ferait\naux spectateurs l’effet d’un mauvais cauchemar. A le lire on\n a déjà celle impression d’un monde d’âmes et de pensées qui\nn’est point le nôtre parce qu’il n’est point celui de l’âme\nsoumise à l’Idéal. Et l’atmosphère de mystère qui plane sur\nces trois actes naît de l’absence de toute idée de lumière\nféconde et robuste.\n   La pièce, de la première à la dernière scène, oscille,\nsans qu’elle puisse se fixer jamais, entre l’œuvre philoso­\nphique et largement idéaliste et la vulgaire comédie pas­\nsionnelle. L ’attitude des personnages est déconcertante plus\nque je ne puis l’exprimer. L ’on ne sait jamais s’ils sont vrai­\nment sincères.\n   Irène est-elle une malade, une folle ou une courtisane ?\nQui oserait répondre ?\n   L ’ombre qui enveloppe ce personnage est d’autant plus\népaisse qu’à ses côtés Ibsen a plaçé un personnage étrange:\nla diaconesse. En note l’auteur nous avertit que l’on appelle\nainsi les protestantes qui volontairement, comme les sœurs\nde charité catholiques, se consacrent au service des mala­\ndes.\n   Irène serait donc une malade, une folle peut-être. .Mais\nd’autre part Irène semble considérer cette femme qui la\nsuit partout du regard comme son ombre mauvaise. Et elle\naffirme même son intention de la tuer.\n  Y a-t-il quelque symbole abscons là dessous? J ’en doute\nfort car le dénouement, banal et vil en dépit de la mise en\nscène, donne aux tendances vaguement idéalistes éparses\ndans l’œuvre le plus cruel démenti.\n"}, {"page_pdf": 189, "page_imprimee": 174, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2239, "texte": "1 74             L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n   Rubeck a dit à Maïa, en se frappant la poitrine : « J’ai là,\nvois-tu, un coffret précieux où se conservent toutes mes\nvisions, tout ce qui fut mon idéal d’artiste. Depuis le jour où\nelle (Irène) a disparu, ce coffret est fermé. Elle en a emporté\nla clef, et toi, petite Maïa, tu n’as jamais pu l’ouvrir. Le\ntrésor gît là, inexploité. Et les années passent ! Et je ne\npeux y parvenir. »\n  Or voici que soudain cet artiste en qui semble vivre\nencore le désir fou de retrouver sa puissance d’autrefois et\nqui garde en l'âme la passion du Beau, voici que cet artiste\ndevient le prisonnier et la victime d’un amour sensuel infé­\ncond et maudit. L ’abime va le manger.\n   A Irène, toujours incompréhensible s’il faut écarter l’hy­\npothèse de la folie, à Irène qui lui dit : « L’amour, fruit de\nla vie terrestre faite de beauté, de merveilles, cet amour-là\nest bien mort en nous. » Rubeck a répondu, avec passion :\n« Sais-tu que c’est justement cet amour qui me brûle plus\nardemment qu'il ne l’a jamais fait ! »\n   Et tous deux marchent vers les sommets, pour être libres\net y célébrer leur fête nuptiale, et tous deux sont broyés\npar l’avalanche.\n   M. Schuré l’a déjà remarqué, dans le théâtre d’Ibsen\n« la force du caractère est presque toujours stérile ;\nl’amour, si grand qu'il soit, n’y est point fécond et créateur.\nTous ses héros échouent. Mais tous ils sont des caractères\nindomptables et vont jusqu’au bout de leur idée. »\n   C’est vrai, mais ici où est l’idée ? Rubeck et Irène, ne par­\nlons point de Maïa, n’est-ce-pas, sont des inféconds, oui,\nmais ils sont aussi des lâches, Et si l'on veut descendre tout\nau fond de leurs âmes l’on verra que la sensualité les avait\ndévorées. «Que la paix soit avec vous», dit la diaconesse en\nles voyant rouler dans le gouffre. De quelle paix peut-elle\nainsi parler ?\n  Brand, Jean Gabriel Borckman, Rosmer, avaient du moins\nen eux je ne sais quelle formidable ténacité de vouloir,\nmême aveugle, dans la poursuite d’un rêve. Rien de tout\ncela n’est ici.\n  Et l’on se demande en vain quel a été le dessein d’Ibsen\nen écrivant cette mauvaise pièce.\n   Serait-ce la décadence ?\n\n\n                                   V ic t o r   de   B rabandère\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-008", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 175, "page_fin": 176, "titre_corps": "Le théâtre : Solness le Constructeur", "titre_sommaire": "« Solness le Constructeur »", "rubrique": "", "signature_source": "V. 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La catastrophe le frappe, il tombe de la haute\ntour qu’il vient d’achever et tout autour de lui ce ne sont que\nparoles de glorification, pas un ne songe à voir dans cette\nchute le châtiment.\n   Ce qui frappe par dessus tout dans cette œuvre d’Ibsen,\n— il en est d’ailleurs ainsi pour tout son théâtre, — c’est\nl’atmosphère de mystère et de vague terreur qui l’emplit\nd’un bout à l’autre. Ces personnages qui semblent agir libre­\nment sont en réalité poussés par la fatalité : Et d’autre part\nchacun d’eux s’efforce incessamment de deviner ce que\npense son interlocuteur. Il y a même — c ’est le mot de Sol­\nness — du sorcier en eux. Ont-ils par exemple le désir\nintense de voir se réaliser tel événement, par la force de ce\nvouloir l’événement se produira, les êtres et les choses\nperdent ainsi leur indépendance, ils deviennent les jouets\nde forces cachées qui, à certains moments, agissent sur eux\net leurs commandent.\n   En elle-même, avouons-le, l’action dramatique imaginée\npar Ibsen n’a rien ni de très original, ni de très profond, par\ninstants elle tient du mélodrame. Ce qui fait son caractère\nspécial, ce quelque chose d’indéfinissable qui ressemble à\ndu rêve et à du cauchemar, c’est bien ce me semble, ce\nmélange de fatalisme et de mysticisme ésotérique que nous\navons essayé rapidement de préciser.\n   Puis sur le personnage principal plane perpétuellement\nun doute agaçant. Comme pour Irène, pour Solness on se\ndemande s’il est fou ou si vraiment il a conscience de ce\nqu’il dit et fait. Et cela contribue pour une large part à\nl’impression de malaise qu’on éprouve devant l’œuvre\n"}, {"page_pdf": 191, "page_imprimee": 176, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1108, "texte": "176                L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\nd’Ibsen. Dans « Solness le Constructeur » tout en effet se\nrapporte directement à Solness.\n   Malgré tout l’œuvre ne manque pas de puissance ; par ce\nqu’il y a de mystère en elle, elle attire, par les mots profonds\nqui s’y rencontrent elle fait penser. En tout cas l’étude de\nl’égoïste outranciérement orgueilleux y est vraiment forte\net bien menée.\n   Lugné Poe a été superbe dans le rôle de Solness, il vit\nce rôle, il le sent, il le comprend à merveille. Chacune des\nnuances de ce caractère complexe, grâce à lui, apparaît en\npleine lumière, sans effort, sans exagération, sans caboli­\nnage aucun.\n   Sauf M . Dessonnes qui jouait le rôle de Ragenhar et les\ndeux actrices chargées de ceux de la femme de Solness et\nde Hilde les autres interprètes étaient plutôt médiocres.\n   Cette représentation purement ibsénienne se terminait par\nla lecture d’un poème inédit du dramaturge Scandinave.\nNous préférons n’en rien dire. C’est du mauvais Mayne-\nReid. AI. Dessonnes l’a fort bien dit.\n\n                                                     Y .   de   B.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-009", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 177, "page_fin": 180, "titre_corps": "Les livres nouveaux", "titre_sommaire": "La critique", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L e s L iv r e s n o u v e a u x                                         I.   L it t é r a t u r e .   E u g èn e G i", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 192, "page_imprimee": 177, "debut_caractere": 27, "fin_caractere_exclue": 1460, "texte": "L e s L iv r e s n o u v e a u x\n                                        I.   L it t é r a t u r e .\n\n\nE u g èn e G ilb e r t.   \" En marge de quelques pages \" ,\nP aris, librairie F l o n .\n\n\n   M . Eugène G ilbert est critique par goût et n ’est\nque critique. Ce sont deux raisons pour que sa\ncritique soit intéressante et im partiale. E n effet,\nd ’une part on sent q u ’à p rio ri toute œuvre lu i est\nplutôt sym pathique ; sa courtoisie semble entrer\np o u r beaucoup dans la com position de son talent.\nD ’un autre côté il sera exempt de cette étroitesse\nde jugem ent si souvent reprochée aux créateurs\nqui ont à ju g e r d es poèmes ou des romans\ndifférents de ceux q u 'ils écrivent eux-mêmes.\n    I l ne semble pas que ce critique ait u n système\npréconçu ; il se contente d ’avo ir de vives im pres­\nsions, ce q ui n ’est déjà pas com m un, et, autant\nque possible, de les raisonner. Je ne sais si ce\ndernier point lu i réussit to u jo urs; ça et là, notam ­\nment dans l ’étude consacrée à M . R ené B a zin , on\nvoud rait que la louange fût p lu s nettement\nmotivée. M o i aussi j ’adm ire la Terre qui meurt ;\ntoutefois, s ’il m ’arrivait d ’en faire une épopée gra n ­\n diose, je croirais devoir dire pourquoi.\n  M ais en général il faut adm irer la faculté de\ncom préhension qui distingue M . G ilbert. E lle lu i\nperm et d ’apprécier à leu r juste vale u r des œuvres\naussi opposées que Sans horizon de M . M ahutte et\n"}, {"page_pdf": 193, "page_imprimee": 178, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1749, "texte": "178               L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n En province de M . B a z in ; grâce à elle encore il\n discerne ce que peut contenir de réussi une œuvre\n manquée dans son ensemble (N e citons pas, pour\n ne faire de peine à personne). U n autre eût con ­\n damné l ’œuvre en bloc. M . G ilbert ignore ce\n genre d ’exclusivism e. S ’il lui arrive de dépasser la\n mesure, c ’est plutôt dans l ’éloge que dans le\n blâme.\n    P lu sie u rs de ces études sont d ’une rem arquable\njustesse de doigté. Je ne puis guère apprécier\ncelles où l ’auteur parle d ’œuvres qui me sont\ninconnues ; mais je vois bien tout le cas q u ’il\nfaut faire, par exemple, des articles consacrés à\nM . M aeterlinck, à la correspondance de V . H u g o ,\nà la Cathédrale de M . H uysm an s. Ils sont sincères\net portent l ’accent de la vérité ; et il est difficile\nd ’observer plus délicatement les nuances.\n   Cette sym pathie, cette ardeur de com prendre,\nces généreux enthousiasm es, ce tact charm ant sont\nsensibles dans le style, très en progrès, sem ble-t-il,\net de plus en p lus souple et expressif. L a phrase\nest souvent d ’une agréable désinvolture, et il\nrègne dans maintes pages une bonne hum eur\naim able, un esprit léger et sans m alice, qui sont\np o ur beaucoup dans l ’attrait du liv re .\n\n                                   F ernand         S é v e r in .\n\n\n\n\n                                             II. ESTH É TIQ U E\n\nJ ean    D e l v i l l e : « La Mission de l’A rt », Esthétique\n  idéaliste. Préface de E d o u a r d S c h u r é . — G e o r g e s\n  B a l a t , éditeur, Bruxelles.\n\n\n   L a théorie est, en général, chose ingrate. M a l­\ngré toute l ’adm iration q u ’on puisse avoir po ur une\nœuvre, il est souvent difficile d ’expliquer les causes\n"}, {"page_pdf": 194, "page_imprimee": 179, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1978, "texte": "                      L a C r it iq u e                179\n\n\ndu m ystérieux p la is ir que sa contem plation fait\nnaître en nous. A ussi, tenter d ’im poser à l ’artiste\ndes règles strictes, dont l ’observation le fera p a r­\nvenir à la beauté, parait, à prem ière vue, une ten­\ntative bien hardie. L e beau existe en soi, et p o u r­\ntant rien n ’est p lus subjectif que l ’appréciation\nd ’une œuvre d ’art. L e temps, le lie u , l ’opin io n, la\nmode, toutes contingences qui influent sur notre\nétat d ’âme et dont nous ne pouvons faire totale­\nment abstraction, entrent p o ur une large part dans\nla raison déterminante de nos jugem ents esthéti­\nques. C ’est donc u n grand mérite p o ur M . D e l ­\nv ille d ’avo ir su fixer des règles telles que l ’œuvre\nconçue et réalisée sous leur direction soit toujours\net partout une œuvre belle.\n    M . D e lville a com pris que la vitalité d ’une\nœuvre se m esure selon le p lus ou m oins d ’hum a­\nnité q u ’elle contient. Classiques, rom antiques,\nnaturalistes furent, comme l’a si bien démontré\nM . C h . M orice dans la Littérature de tout à l'heure,\ndes analystes, et c’est pourquoi, m algré tant de\nperfections, leurs ouvrages sont incom plets. L ’a r­\ntiste idéal sera celui qui synthétisera dans l ’unité\nde l ’œ uvre les différents aspects sous lesquels se\nprésente l ’être hum ain, et réalisera ain si une\nfigure véritable de la vie. C ar, dans la vie, tout se\nsuccède, se pénètre et se tient, selon la loi d ’une\nm ystérieuse harm onie.\n    C ’est cette grande théorie de la synthèse en art\nque M . D e lville a étudiée dans son intéressant\nouvragé, en l ’appliquant spécialem ent aux arts\ngéométriques : la peinture et la sculpture. « E n face\nde l ’art sans idéal, écrit-il, où l ’éclectisme dissim ule\nmal sa coupable com plaisance à la m édiocrité des\ntendances aussi disparates que stériles, où la seule\net vaine fantaisie rem place la science de l ’art, la\ntendance idéaliste dresse les p rin cip es de la sélec-\n"}, {"page_pdf": 195, "page_imprimee": 180, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1674, "texte": "180              L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\ntion et de la synthèse, résumée dans cette base de\nla perfection esthétique : la Beauté spirituelle ; la\n Beauté p lastiq ue; la Beauté technique». L ’œuvre\nsuprême sera donc celle où la plus haute idée, réa­\n lisée dans le p lu s beau sujet, sera parfaitement\nexprimée. L e s écoles qui m éconnurent l ’un de ces\ntrois éléments p rim o rd iaux de l ’œ uvre d ’art: idée,\nsentiment, sensation, firent fausse route et ne p ro ­\nduisirent que des ouvrages partiellem ent beaux.\nL a place de ces éléments est en raison de leur élé­\nvation : l ’idée est p lu s im portante que le senti­\nment; celui-ci à son tour l ’emporte sur la sensation.\nD ans l ’élaboration de son œuvre, l ’artiste doit\nfaire descendre l ’idée ju sq u ’à la matière afin\nq u ’elle la vivifie de son p o u vo ir créateur, ou élever\nla matière ju sq u ’à l ’idée souveraine. P a r l ’union\nde ces grands principes, l ’œuvre fera p arvenir\nl ’homme a des sphères p lus hautes et répondra\npleinem ent à la m ission de l ’A rt.\n    Telles sont les théories que M . D e lville a fort\nsavamment développées dans son liv re , en y ajo u­\ntant diverses considérations, parm i lesquelles une\ncritique du rôle des souverains dans la vie artisti­\nque autrefois et aujo urd ’h ui, nous a vivem ent in ­\ntéressés. N ous avons été heureux de trouver, dans\nla Mission de l’A rt, l ’expression sincère d ’une a r­\ndente foi spiritualiste. D ans ces temps de négation\nc’est une grande jo ie d ’entendre u n artiste parler\nen termes émus des rapports de l ’œuvre d ’art avec\nD ieu , l ’âme, l ’immortalité.\n\n                               C h a r l e s d e S p r im o n t\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-010", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 181, "page_fin": 184, "titre_corps": "La peinture : La Libre Esthétique", "titre_sommaire": "La Libre Esthétique", "rubrique": "", "signature_source": "ALBERT DE FROGER", "ancre_debut": "L A P E IN T U R E          La      L ib r e      E s t h é tiq u e         Cén", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 196, "page_imprimee": 181, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1476, "texte": "L A P E IN T U R E\n\n\n\n      La      L ib r e      E s t h é tiq u e\n\n\n\n\n    Cénacle p rivilégié du concept actuel d u Beau,\nle salon de L a L ib r e E s t h é t iq u e , a p o ur la\nseptième fois, ouvert ses portes à toutes les\nmanifestations de l ’idéal contem porain, q u i élève\npeu à peu vers la Beauté, en un essor universel\nju s q u ’aux branches positives de l ’ In d ustrie.\n    A rt pictural, et art plastique, précieuses jo a ille ­\nries, délicates orfèvreries, artistiques ferronneries,\nm aroquineries, etc., y voisinent et fraternisent.\nM ais c’est principalem ent en peinture que s ’avère\nla loi d ’éclectisme par laquelle hautement se\nrecommande le salon du musée moderne. M algré\ncet appel généreux abolissant en une large idée\ntous les préjugés « d ’écoles », le salon se résume\nen une synthèse claire qui ja illit d ’u n groupem ent\nd ’exclusifs « avancés ». N ous n ’y avons lu q u ’une\npage de l ’esthétique contem poraine si libre fut-elle\n— car de belles théories d ’art n ’y sont q u ’à peine\nreprésentées. L ’Idéalism e en effet est rare ; à part\nJean D elville , L éo n F réd éric, en des sym boles\nclairs touchants et profonds et T o orop dans une\névocation ésotérique : « L e s âmes autour du\nsphinx», les peintres-poètes ne figurent pas. A ussi,\nà l ’exclusion de ces trois artistes le salon se\nrésum e-t-il en nous dans un souvenir de lum ino-\nim pressionism e. Souvenir de couleurs et de clartés\n plutôt que de lignes ; car la tendance lum iniste\n"}, {"page_pdf": 197, "page_imprimee": 182, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1946, "texte": " 182            L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n s’affirme de p lus en plus à l ’exclusion totale du\n dessin.\n     A ussi les toiles m anquent généralement de dis­\n positions et d ’harm onies. N ous en avons pourtant\n trouvé dans les parcs très conventionels de F ra n z\n M elchers — L e s oppositions de ions rem placent de\n plus en plus les plans', les œuvres ont des heurts et\n des duretés, qui tiennent à l ’absence de l ’ordre et\n de la clarté, voire même à l ’absence des tintes inter­\n médiaires. — L es modelages s’effacent avec la\nvitalité, l ’im pression totale e t spontanée fait place\nà une évocation peut-être savante, généralem ent\nincom prise, toujours lente et confuse. L ’équilib re\nde l ’œuvre se disloque — il n ’y a p lus de centre,\nni de synthèse, il y a dispersion de la force esthéti­\nque ; la sûreté et la souplesse du pinceau que\nM . L éo n F rédéric possède, un des seuls, fait\nplace à des méthodes d ’empâtements, q ui dégénè­\nrent hélas ! en pointillés m alhabiles — et le p in ­\nceau tente vainem ent d ’in d iq u e r le m ouvem ent\nque le crayon peut seul rendre — « O n traite »\nd ’une m anière large, on m ignarde; les un s en un\ndésir de légitim e indépendance, d ’autres , à cause\nd ’u n travail souvent appréciable, ont désorienté\nla technique la plus rudim entaire et recherché\nl ’in dividualism e dans le ton, courant par là le\ndanger nécessaire de monotonie et d ’irréalité.\nM M . L u ce , H eym ans, H azledin e, m algré les\nprécieuses qualités de l eurs œuvres ont une tonalité\nerronée où, à aucun p rix, on ne nous fera vo ir la\nréalité la plus lointaine. Cet in d ivid ualism e sincère,\nspontané de l’artiste, fait place à la thèse évidende,\nà l ’apriorism e et à la recherche chez M M . Valtat,\nE n so r, Signac, dont le mérite confus nous a échapé\nà cause des dim ensions restreintes du salon.\n   L a monotonie du ton particulariste est d ’a il­\nleurs froide, lourde, la couleur est peu ferme, sans\n"}, {"page_pdf": 198, "page_imprimee": 183, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1781, "texte": "                     L a P e in t u r e              183\n\n\n\nressources, sans richesses d ’expression, sans âme,\net révèle une pauvreté de coloration qui tourne\nparfois à l ’unité. — A côté de ces oeuvres, taxcés\npar certaines feuilles de \" veules \" , nous avons\néprouvé une jouissance d ’art devant quelques\nnoms.\n  L e s pâleurs printanières sont un peu m olles chez\nH eym ans m ais se déployent en d ’heureuses quailités\nen son « C la ir de n u it ». M . L u c e conserve en des\ntons acides d ’indigo et de violet des clartés étran­\nges, des effets de ciel, desjeux de lum ières plein s de\nvie.\n   F e u Evenepoel fut avare de ses lum ières. L es\npastels espagnols de M . D e lvin flam bent de\ncuivre et d ’or, M . B uysse dans des pochades\nhardies pose des éblouissem ents chauds et se\nrévèle coloriste v ib ra n t, M. C laus, traite sa\n« Journée de soleil » en des lum ières riches,\nsouples, pleines de mouvement. M . P irre n exprim e\nsa science des dem i-jours, des clartés étouffées,\ndes grisailles. M . D e lville dans son « A m o u r des\nâmes » joue avec sûreté et souplesse des tons: bleu\net orange. M . L é o n F ré d é ric prodigue avec co n­\nnaissance et tact les lum ières éblouissantes ou\ncalmes. Son pinceau tantôt s’attarde aux d é li­\ncatesses de m iniaturiste, tantôt s’adonne au brio\nlarge, soit qu’il parle de la vastitude des campagnes\nou de l ’âme des enfants et des fleurs. .\n    P arm i ces évocations d ’im pressionistes-lum i ­\nnistes quelques peintres se sont arrêtés à\nl ’action et la vie. M . L u c e a donné des pages\nde mouvement de superbe énergie et d ’intense\nvitalité. M . Evenepoel ses observations si profon­\ndément personnelles des foules. M . Zuloaga a\ncampé largem ent des types nationaux en une\nlum ière aussi énigm atiqüe que quelconque.\n"}, {"page_pdf": 199, "page_imprimee": 184, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1521, "texte": "184             L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n    M . D e lv in est d ’une réalité puissante et plein\nd’émotion, M . Laerm ans donne sa conception\nrude de la vie. L e s dessins de M . M ilcendeau et\nun pastel d ’Israëls, sont empreints de caractère et\nde com préhension.\n    M. Léon F rédéric exprim e délicatement les\njoies et les étonnements naïfs des hum bles q u 'il\nmet si robustement en scène.\n    L e s rares, trop rares adeptes du crayon, signent\ndes œuvres de travail et d ’observation d ’une ligne\ngénéralement souple, nerveuse, expressive, vivante,\non y trouve des descriptions de vie et de choses\npleines d ’émotion, des évocations magistrales\ncomme celle que M . D e lville a obtenu en des co u r­\nbes d ’une sérénité et d ’une grandeur inim itables.\n M . T o orop a triom phé en u n dessin monotone\ndes difficultés de sa conception. M ilcendeau est\nplein de verve, de souplesse. M . D e lv in a exprim é\nses pastels avec énergie et une adm irable sûreté\nde coup d ’œil; nous aim ons la délicatese, des\n « F le u rs qui chantent » où L é o n F ré d é ric\n m aintient ses qualités de dessinateur. M . Schuster\n donne une « D ian a » d ’un dessin très classique.\n M . L e B ru n trahit une âme d ’artiste grave et calme,\n q u ’éprend l ’attitude des choses. N o us avons ad­\n miré aussi d ’excellentes eaux-fortes de M . N ie u w e n ­\n kam p et de M me Destrée ; des aquarelles de\n M . K am erling h , largem ent concues et très o rig i­\n nales.\n                                     A lbert de   F roger\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-011", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 185, "page_fin": 191, "titre_corps": "Revue du mois", "titre_sommaire": "Revue du mois", "rubrique": "", "signature_source": "GEORGES LE CARDONNEL", "ancre_debut": "R evue du m ois    Le      n a t io n a l is m e ,     le    s o c i", "ancre_fin": ". G eorges le C ardonnel", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "E c hos       N o m b r e d e p e r s o n n e s é m i", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 200, "page_imprimee": 185, "debut_caractere": 45, "fin_caractere_exclue": 1825, "texte": "R evue du m ois\n\n\n\nLe      n a t io n a l is m e ,     le    s o c ia l is m e    et   l ’ a t t it u d e   des\n\n     c a t h o l iq u e s .   —     La    m ort      du   P ère D o r g è r e . —        Le\n   procès        M arcel H abert.\n\n\n   Le     n a t io n a l is m e ,    le    s o c ia l is m e   et   l ’a t t it u d e    des\n\n                  (1) — Deux partis se disputent à l’heure\nc a t h o l iq u e s .\n\nactuelle le pouvoir, en France ; le nationalisme et le\nsocialisme. On sait à la suite de quels malheureux et tra­\ngiques incidents naquit le nationalisme. En réalité, ceux-ci\nn’en furent que le prétexte regrettable. Depuis longtemps,\nune opposition sourde grandissait dans beaucoup de\nconsciences françaises contre les trop nombreux aventuriers\nqui bien que le plupart compromis, eux-mêmes ou leurs\namis, dans les affaires financières louches du dernier quart de\nce siècle, n’en continuaient pas moins de détenir le pouvoir\npolitique sous la protection occulte de la franc-maçonnerie.\n  Il s’agissait s’opposer un groupement compact d’intelli­\ngences et d’h onnêtes gens aux innombrables ratés, faux\nmédecins, faux avocats, arrivistes bavards qui depuis des\nannées s’adjugent la mission de diriger l’opinion de la foule\nfrançaise et de la guider dans ses destinées politiques.\nMais quand des hommes veulent se grouper dans un\ndessein de salubrité publique, il est maladroit de leur part de\ncommencer leur œuvre en protégeant d’autres malpropretés,\net malheureusement, il y a l’invention du faux patriotique\net de bien autre chose à la base du nationalisme et c’est de\nquoi le nationalisme mourra. C’est par de successives et\ntoujours plus impudentes canailleries que les coquins se\n\n\n  (1) Le signataire de ces lignes n’entend engager ici que\nsa propre opinion.\n"}, {"page_pdf": 201, "page_imprimee": 186, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2619, "texte": "186              L a L u t t e . — M a r s 1 90 0\n\n\n\n maitiennent puissants mais ceux qui veulent faire œuvre\nhonnête doivent demeurer irréprochablement purs, sinon ils\ndeviennent les pires ennemis de l’œuvre qu’ils attendentd’eux-\nmêmes. Si des politiciens se maintiennent au pouvoir grâce\nà l’absence de leurs principes, ce sont seulement des hommes\nde principes, pouvu que les principes soient en harmonie\navec notre temps, qui pourront efficacement les combattre.\nOr le nationalisme n’a pas été pur dans le choix de ses\npremières amitiés : il a mal choisi l’occasion de se révéler ;\nil manque de principes légitimes et sûrs.\n   Un nationaliste de mes amis, me disait, il y a quelques\nmois à propos d'une récente affaire, à laquelle on est obligé\nbien qu’on ne le veuille pas, de revenir chaque fois que\nl’on veut lire dans les esprits de ce temps, parcequ’elle est un\nadmirable document humain : « Nous nous sommes placés,\nchacun à un point de vue différent; vous, vous avez envisagé\nune question de justice, et moi, l’intérêt supérieur de la\npatrie ». Tout le nationalisme est dans ces paroles où Pinté­\nrêt supérieur de la patrie se trouve en opposition avec une\nidée de toute éternité comme celle de justice. C’est que\npour un Barrés, pour un Maurras et même pour un Lemaître,\nrien n’est plus relatif qu'une idée morale. Ce n'est donc\npas sur des idées morales que repose le nationalisme et\ncomme il faut bien le faire reposer sur quelque chose,\nMaurice Barrès nous dit qu’il s’agit de conserver la\npatrie qui est à ses yeux le patrimoine légué par les\nancêtres : voilà une vérité qui nous avance beaucoup. Mais\nelle semble vouloir dire si l’on examine les actes nationalistes\nqu’il ne faut avant tout rien faire qui puisse diminuer le\nprestige de telle ou telle institution que nous léguèrent nos\npères et qu'il faut la vénérer même dans ce qu’elle peut avoir\nde momentanément vicieux ; cela veut dire aussi qu’il nous\nfaut conserver précieusement nos ennemis séculaires,\nentretenir cette inimitié dans les masses par un certain\npatriotisme qui cotoie encore la pornographie dans les\ncafés-concerts de province, fit s’habiller longtemps, le\n14 juillet, en Alsace et Lorraine, les dames à soldats dans\nles maisons closes, entretint la gloire du premier héros\nnationaliste qui eut comme on sait une mentalité de «calicot»,\nporta un habit de général et fit gambiller Paulus.\n   Mais non tout cela n’est pas notre grande France! Maurice\nBarrès écrit encore : « De plus en plus dégoutté des indi­\nvidus, je penche à croire que nous sommes des automates.\n Nos élans les plus lyriques, nos analyses les plus délicates\n"}, {"page_pdf": 202, "page_imprimee": 187, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2625, "texte": "                         L ’A c t u a l i t é                187\n\n\n\n sont d’un ordre tout à fait général. Enchaînés les uns aux\nautres, soumis aux mêmes réflexes, nous repassons dans les\npas et les pensées de nos prédécesseurs ». Le nationalisme\nformera donc des cerveaux qui soumis aux mêmes réflexes\nque ceux de leurs prédécesseurs penseront bientôt de\nmême et c’est ainsi que nous constituerons une patrie\nhomogène. Comme on le voit, cette méthode est aussi celle\nque préconisent les républicains radicaux, et les socialistes,\neux aussi pour former une patrie homogène, mais d’un\nesprit différent, quand ils demandent la suppression de la\nliberté de l’enseignement et que tous les cerveaux soient\nformés dans la même usine universitaire. C’est que\nMaurice Barrés de même que les socialistes se réclame du\npositivisme. Mais tandis que Barrès et les nationalistes ne\nsongent aux méthodes positivistes que pour travailler à la\nconservation d’un esprit traditionnel et sont conséquents\navec eux-mêmes parcequ’ils restent dans le relatif, les\nautres inconséquents avec eux-mêmes, voient déjà dans le\nlointain approcher le règne d’un absolu : la science, et la\nvenue de l’ère où l’esprit scientifique et industriel remplacera\nl’esprit théologique et miliaire.\n   Le parti socialiste est plus fort que le parti nationaliste ;\nil a déjà une organisation et puis, si les socialistes sont\ndivisés sur des questions de détails, du moins s’entendent-ils\nen un point : « c’est que sous le régime capitaliste, tout ne\nva pas pour le mieux ; » ce en quoi, ils n’ont pas tout les\ntorts, et comme cela correspond dans la masse malheureuse\nà des besoins définis, leur parti a par cela même déjà une\ngrande force. Ils s’entendent aussi sur des réformes essen­\ntielles : minimum des salaires, maximum des heures de\ntravail, caisses de retraites. Les théories socialistes pous­\nsées jusqu’à leurs extrêmes limites nous offriraient une\nsociété analogue à celle qui existe déjà quelque part dans\nles monastères dont les socialistes demandent la fermeture,\nô logique des hommes ! C’est qu’ils ne veulent pas com­\nprendre que pour concilier avec la liberté, leur société\nidéale, cela exige une élévation morale très haute, un esprit\nde renoncement et de sacrifice mutuels, toutes choses dont\nils ne veulent point entendre parler parcequ’ils combattent\nau contraire au nom du droit qu’ont tous les hommes de\njouir le plus possible sur la terre. C’est que ce sont\ndes gaillards aux appétits formidables les leaders du parti\n socialiste. Il suffit pour s’en convaincre de les entrendre dans\nleurs réunions publiques, hurlant, engueulant leurs adver-\n"}, {"page_pdf": 203, "page_imprimee": 188, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2682, "texte": "188              L a L u t t e . — M a r s 1900\n\n\n\nsaires, évoquant, lorsque les applaudissements se font\nrares, l’éternel spectre noir parceque ce moyen réussit\nd’ordinaire sur les foules, e t tous les moyens leur sont bons\ndans leurs discours et dans leurs journaux, et ainsi, ils\nnoient sous des flots de colère et de haine leur rêve de\nsociété fraternelle. A peine au-dessus de ces politiciens\némerge la figure peut-être, plus noble ou peut-être seule­\nment plus intelligemment ambitieuse d’un Jean Jaurès. C’est\nqu’ils n’ont pas une valeur morale assez haute pour porter\nun rêve aussi haut que le leur ; ce rêve, ils s’en sont empa­\nrés, il n’est pas le fils de leur pensée et de leur chair. On le\ncomprend vite quand on les écoute ; leur voix ne possède\njamais ces accents profonds qui révèlent une âme et qui\nsont faits pour prononcer des paroles de paix et convaincre\npar des raisonnements harmonieux. Individualistes avant\ntout, ils prêchent cependant la solidarité sociale mais ils\ncomprennent par là, une solidarité, analogue à celle qui unit\nles pièces d’un mécanisme et ils méconnaissent la douceur\n de la charité parcequ’ils sont uniquement des cerveaux régis\n par de gros appétits, et quels cerveaux obstinés et étroits !\n   On serait tenté cependant de les aimer parcequ’ils parais­\n sent représenter le parti de la paix et par là ils répandent\n malgré tout des idées bonnes et belles, mais on a bientôt\n compris que ce n’est pas par horreur du sang et que\n volontiers, ils emploieraient contre leurs ennemis la guillo­\n tine ou la fusillade ; c’est peu dangereux et c’est sûr.\n   Quelle devra être l’attitude d'un écrivain indépendant\nentre les deux partis qui ne valent guère mieux l’un que\nl’autre ? Ira-t-il vers les nationalistes dont les chefs ont plus\nd’élégance française mais qui barrent l’avenir, saluent trop\nvolontiers les injustices du présent pourvu qu’elles appar­\ntiennent au passé, restent adorateurs de la Force, nient les\ngrands principes directeurs des hommes ? Ira-t-il vers les\nsocialistes dont les chefs cachent sous les apparences d’un\nidéal trop haut pour eux, leur médiocrité et leur égoïsme?\n    Celui-ci, s’il a vraiment une flamme dans l’âme, n’ira ni\nvers les uns, ni vers les autres. Son destin est d’être dans le\nmonde un fier isolé. Il prendra exemple dans un Tolstoï,\ndans un Ibsen. Il demeurera hors de tout cadre, de toute\n côterie, prononçant les paroles qu’il croira selon la vérité,\nsans en jamais rien sacrifier pour se gagner l’approbation\n des hommes ; il sait trop qu’un tel sacrifice est une mutila­\n tion quand ce n’est pas une capitulation de conscience.\n    Et quelle est l’attitude des catholiques devant les nationa­\n"}, {"page_pdf": 204, "page_imprimee": 189, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2307, "texte": "                        L ’A c t ua l it é                 189\n\n\n\nlistes et les socialistes ? Les catholiques vont en toute sim­\nplicité vers ceux qui ne se présentent pas à eux comme\nleurs ennemis, mais sans se douter que de tels alliés sont\nplus dangereux que leurs pires ennemis pour l’essentiel de\nleur foi. Ce que les nationalistes comme Maurras et Barrès\nadmirent dans l’Eglise, c’est surtout sa puissance humaine\n son admirable organisation, c’est le laboratoire d’esprits et\nde cerveaux qu’elle est, c’est ce qu’il y a de moins chrétien\n et de moins essentiel en elle. En plus d’une occasion, Char­\nles Maurras a même opposé le catholicisme au christianisme\ncependant nombre de catholiques et de prêtres qui n’en savent\npas davantage vont vers ces étranges défenseurs qui aiment\nla puissance humaine de l’Eglise sans même se donner la\npeine de nier son caractère sacré qui n’a à leurs yeux\naucune importance, si ce n’est peut-être celle d’être un men­\n songe utile pour maintenir la cohésion de l’édifice, et aussi\nles nationalistes unissent volontiers la croix et l’épée.\n\n    Je garde l’espérance heureuse\n    D’un chef, général vainqueur,\n    Suivi sur la route poudreuse\n    De soldats qui chantent en chœur.\n\n     Et dans un rêve d’épopée\n     Je vois le sauveur de demain\n     Faire le salut de l’épée\n     A toutes les croix du chemin.\n\n   (les vers sont de M. Coppée qui représente à l’heure\nactuelle officiellement la poésie catholique et M. Coppée en\nmanifestant un si grand enthousiasme pour les 18 brumaire,\nles Bonaparte de rencontre et l’épée, ne se doute pas com­\nbien il est peu chrétien. Les nationalistes voient dans la croix\nquelque chose comme un signe héraldique appartenant à de\nvieilles armoiries de famille et qu'ils vénèrent parce qu’autre­\nfois on fit de la bonne besogne avec, et il faut « qu'enchainés\nles uns aux autres, soumis aux mêmes réflexes, nous repas,\nsions dans les pas et les pensées de nos prédécesseurs », et,\ncomme autrefois, on fit aussi de la bonne besogne avec\nl’épée, ils lient ensemble la croix et l’épée.\n   Mais quelle est donc la voix catholique qui s’élèvera pour\ncrier avec les Evangiles, aux uns que l’épée exclut la croix,\naux autres que c’est à nous qu’ils ont pris leur idéal de\nsociété fraternelle et que si cet idéal s’accorde avec le règne\n"}, {"page_pdf": 205, "page_imprimee": 190, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2651, "texte": " 190                L a L u t t e . — M a r s 1900\n\n\n\n de la science c ’est parceque cette société rêvée est bien dans\n toute sa perfection celle du Christ, celle de l’H omme par­\n fait en qui s’exprima tout l’ Univers, qui exprima toutes ses\n lois de façon vivante en actes et en paroles et qu’il leur\n manque d’éveiller leur âme à sa lumière pour que d'égoiste\n et d’abstrait leur rêve devienne généreux et vivant ; ce-jour\n là, ils voudront le faire triompher dans la paix et dans l’har­\n monie ; il leur suffira d’être des martyrs saris en faire\n jamais.\n    La m o r t d u P è r e D o r g è r e . — Il fut un de ces oiseaux\n  de la Foi qui vont sur les plages les plus lointaines faire\n  entendre un chant nouveau. Il fut un grand chrétien et un\n  grand français. On connaît sa vie sublime d’héroïsme simple\n  comme le fut sa mort, étant de ceux qui nés pour se donner\n  se donnent encore en mourant. A peine entré dans l’ordre\n des missions, il alla planter la croix au Dahomey dans le\n royaume du terrible Behanzin. Arrêté et torturé par les\n ordres du féroce roi nègre, il montra un tel courage, une\n telle douceur qu’il inspira un véritable respect mêlé de\n crainte à celui que les nègres regardaient comme invincible\n et qui, implacable envers ses sujets comme envers ses enne­\n mis, pour la première fois peut-être s’adoucit devant cet\n humble moine blanc. Plus tard le père Dorgère retourna à\n lui mais cette fois comme ambassadeur de la France et il sut\n amener un arrangement amical ; puis il fut aumônier du\n corps -expéditionnaire dans la deuxième campagne qui se\n termina par la capture du despote noir. Depuis il occupait\n sa vie à civiliser et christianiser ce pays ; revenu depuis\n quelques jours en France, il s’y reposait de ses fatigues dans\nune humble cure des bords de la Méditerannée à St-Anne\nprès de Toulon. Mais de tels- hommes ne veulent du repos\n que dans la mort : le Père Dorgère à Saint-Anne se reposait\nen soignant les malades. Un jour, il apporta dans ses bras\nau presbytère une petite bohémienne qui se mourait de la\npetite vérole noire et qu’avaient abandonnée ses parents sur\nle bord d'une route, sans qu’aucun habitant osât l’approcher\net deux jours après le pauvre moine mourait à son tour de\nl’affreuse maladie. Au Dahomey, on se raconte les traits\nd’héroïsme, d’abnégation du grand et humble père Dorgère\nà qui les noirs attribuaient des pouvoirs surnaturels et aux­\nquels il faisait connaître par l’exemple de sa vie, la beauté\nde sa Foi. Il est revenu en France pour y accomplir un der­\nnier acte d’héroïsme dont il ne s’est pas douté, et sa mort\nest passée presque inaperçue à peine signalée par quelques\n"}, {"page_pdf": 206, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 728, "texte": "                                     L ’A c t u a l it é                                   191\n\n\n\njournaux, volontairement ignorée de ceux-mêmes qui par­\nlent si fort de fraternité humaine et le gouvernement de la\nRépublique Française ne s’est pas fait représenter aux\nobsèques de ce grand Français.\n   L e p rocès         de    M arcel          H abert. —            Tous      le s   p rocès\np o l it i q u e s s e r e s s e m b l e n t e t a u lie u d e s d é b a t s d u p r o c è s d e\nM a r c e l H a b e r t , il v a u t m ie u x r e l i r e l e s d é b a t s d u p r o c è s d u\nm aréch a l N e y .\n                                              G eorges         le    C ardonnel\n\n\n\n\n                                      "}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-012", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 191, "page_fin": 192, "titre_corps": "Échos", "titre_sommaire": "Échos du monde littéraire", "rubrique": "", "signature_source": "LA DIRECTION.", "ancre_debut": "E c hos       N o m b r e d e p e r s o n n e s é m i", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 206, "page_imprimee": 191, "debut_caractere": 728, "fin_caractere_exclue": 2316, "texte": "E c hos\n\n\n    N o m b r e d e p e r s o n n e s é m i n e n t e s du monde enseignant,\ndésireuses de participer aux débats du C o n g r è s d e l ’ E n ­\ns e i g n e m e n t d e s B e a u x - A r t s e t d e s L e t t r e s , qui devait\navoir lieu ce mois-ci à Bruxelles, ayant insisté auprès de la\ndirection de La Lutte, organisatrice du Congrès, pour\nqu’en fût reculée la date, il a été décidé en conséquence\nque le Congrès serait tenu dans le second semestre de 1900,\nafin de permettre à chacun des nombreux orateurs, désireux\nd’y participer, de s’y préparer mieux à l’aise.\n   L es C o n fé ra n c iers d e l a L ib r e E s t h é t iq u e , sont des\nécrivains de France qui nous viennent tout exprès de Paris\nou d’Orthez (basses Pyrénées), pou r nous parler tour-à-tour\n« des Poètes mis en musique » et « des Poètes contre la\nlittérature ». G râce au troubadour enchanteur, qui, sous le\npseudonym e wagnerien de Tristan K lin gsor, a déjà publié\nmaintes ballades jolies, grâce au chant bien conduit de\nMlle Claire Friché, grâce enfin au grand talent d’a ccom ­\npagnateur de notre confrère O ctav e M aus, directeur de l'A rt\nmoderne et organisateur des salons de la L ibre Esthétique,\nil nous y fût donné le jeudi 15 mars d’admirer la com préhen­\nsion avec laquelle des com positeurs qui se nomment Ernst\nDelten re , H D u p a rc,P . d e Bréville, E . Chausson, G . Fauré,\nsurent musiquer des P oètes tels que Verhaeren, Verlaine,\nBaudelaire, M auclair, K lingsor etc.\n    Mais voici Francis Jammes, poète « simple », que le\n  8 mars nous avait vanté M . Th. Braun, Francis Jammes le\n"}, {"page_pdf": 207, "page_imprimee": 192, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2664, "texte": "192                   L a Lu tte     — M a r s 1900\n\n\n\ntendre poète qui publia naguère au « M ercure de France »:\n De l ’ A n g e l u s d e l ’ A u b e , a l’ A n g e l u s d u S o i r , et ces\n Q u a t o r z e P r i è r e s , o ù rayonne dans un sourire l’esprit ai­\n mant du Poète d’Assise, et puis enfin cette délicieuse «histoire\n d’une ancienne jeune fille » qu’il nomma : C l a r a d ’ E l é ­\n b e u s e , voici Francis Jammes dont La Lutte publie en ce\n\n numéro même une Prière inédite, et c’est lui qui nous va\nparler (et nul ne le pourrait mieux faire) des « Poètes contre\n la littérature ». Paul Verlaine avait déjà dit et avec quel air\n de dédain: « tout le reste est littérature » et Verhaeren dans\n le Cloître ne fait-il pas dire à Dom Militien : Il faut que l’on\n revienne à la simplicité ? »\n    A Francis Jammes, succédera le jeudi 29 mars l’auteur\n de P a l u d e s , des N o u r r i t u r e s t e r r e s t r e s et du P r o ­\nm é t é e m a l e n c h a î n é : André Gide. Tous recevront chez\n\nnous un accueil cordial.\n    L e s P r e m i è r e s d’auteurs belges se multiplient en notre\ncapitale. Il était temps vraiment ! Après le triomphe du\n Cloître au Parc, le théâtre de la Maison du Peuple donnera\n pour la première fois le 26 mars, les Aubes d’Emile Verhae­\nren. Au Parc sera exécuté sous peu la M ort au x berceaux,\nnoël tragique d’Eugène Demolder, musique de Paul Gilson.\n Sur cette même scène le 29 de ce mois l'Absent, autre noël\n tragique en vers, de notre rédacteur Gaston lieu x. L e même\nsoir on y donnera également une comédie en un acte de\nVI. Emile Valentin, l’éminent Docteur, qui fit paraître\nrécemment son propre portrait au Patriote illustré, enguir­\nlandé d'une note élogieuse et à l’insu, nous assure-t-on, du\ndirecteur de cet hebdomadaire. .\n    M me S a r a h B e r n h a r d t viendra jouer elle-même aux\nGaleries durant tout le mois d'août l'Aiglon de M. Rostand.\n    L ’ A c a d é m i e d e s C o n c o u r t est sortie saine et sauve du\nprocès que lui avaient intenté certaines gens auxquels ses\nfondateurs eurent la malchance d’être apparentés.\n    M é r o v a c k , « l'homme des cathédrales » va dit-on revenir\nparmi nous. Le bruit court que des imbéciles se proposent\nd’exercer à ses dépens leur « zwarize » balourde et grossière.\nEspérons qu’il n’en sera rien.\n   A I . C h a r l e s M o r i c e , fraîchement débarqué chez nous,\neût tôt fait de découvrir l'Esprit «belge». L’enquête organisée\npar la revue L e T hyrse chez des littérateurs de ce pays,\ntouchant notre « nationalisme littéraire », conclut à sa non\nexistence. Alors ?...\n                                                   L a D ir e c t io n .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-013", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Éditions de La Lutte", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "E d ition s de \"LALUTTE\"", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 208, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1389, "texte": "E d ition s de \"LALUTTE\"\n          80, R u e d e l ’E r m i t a g e , 80, — B r u x e l l e s .\n\n\nY ves B er th o u                     L e Prince des Prosateurs          fr. 0.50\nA lbert Jounet                        Dieu de Beauté                      » 0.50\nP a u l M u ssche                     Simplement                          » 2,00\nE d o u a r d N ed                    Mon Jardin Fleuri                   » 2,00\nG eorges R am aekers                  Les Fêtes de l'Eté                  » 1.25\nG e o r g e s V ir r è s              En Pleine Terre                     » 3.50\n\n\n\n\n                   P A R A IT R O N T P R O C H A IN E M E N T\n\n                                      D A N S LES\n\n\n                           É d it io n s d e L a L u t t e :\n\n\n                 Bon       CH ARLES         de      SP R IM O N T\n\n\n                     LE S H É R O S\n                                                               *\n\n\n         d e l’A m o u r, d e l’ E p ée\n\n                            et du R êv e\n                                      Poèmes\n                             P r i x : 2.00 francs.\n\n\n\n\n                           A R M A N D P R A V IE L\n\n\n            P oèm es M y s tiq u e s\n                             P r ix   : 2.00 francs.\n\n       25 p. c. de réduction aux abonnés de L a L u t t e .\n\nOn souscrit dès à présent, 80, rue de l’Ermitage, Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-03-n3-014", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Page de la rédaction et de l’administration", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LA LUTTE 80, R U E DE L ’E R M I", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 209, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 30, "fin_caractere_exclue": 2330, "texte": "LA LUTTE\n                  80, R U E DE L ’E R M IT A G E , 80\n\n                                BRUXELLES\n\n     paraît tous les mois en fascicules de 64 pages, et\nforme au bout de l’an deux forts volumes in-8° avec table,\n               d’environ 400 pages chacun.\n             Belgique                                          Ailleurs\n     UN AN           .    .      5 fr.          /    UN      AN       .   .         fr.\n     U N N um éro               1 fr.       /        U N N um é ro             1.25 fr.\n     LA L U T T E (Série Nouvelle) publie : CONTES, N O U ­\nV ELLES, ÉTU DES CR ITIQ U ES, M O N O G RAPH IES,\nL IT T É R A T U R E S É TR A N G È R E S, QU ESTIO N S DE­\nM O R A LE E T DE PH ILO SO PH IE, D RAM ES, POÈ,\nM ES, R E LA TIO N S de V O Y A G E S, etc.\n       FONDATEURS                  : P aul           M u s s c h e , E d o u a r d N ed\nG eorges R am aekers.\n\n       C O M IT É D E R É D A C T I O N . (B E L G IQ U E ) :                       E rn st\nD e l t e n r e , P o l D e m a d e , H u b e r t D e M o o r ,Y v a n G i l o n ,\nG aston       H eux,          l ’A b b é   H ector           H oornaert,            E m il e\nJ omaux,       P aul      M u ssch e,               E douard       N ed,        G eorges\nR am aekers,         C harles         de    S p r im o n t ,      l ’A b b é       E ugène\nV an   der    E l s t , G e o r g e s V ir r è s .\n\n       C O M IT É        DE      R É D A C T IO N .          (F R A N C E ) :         Y ves\nB e r t h o u , J . E s q u i r o l , A l p h o n s e G e r m a i n , L o u i s G i l­\nlet,    A lb e r t J o u n e t , G eorges               le   C ar d o n n e l, H enri\nM azel,      L o u is M e r c i e r , R . P . P a c h e u S . J . ,             A rm an d\nP r a v ie l ,C h a r l e s   de R o u v r e ,       L o u is T ie r c e l i n .\n\n\n\n\n      N. - B . — A D RE SSER tout ce qui concerne LA\nREDACTION de la Revue à M . H u b e r t D e M o o r , Secré­\ntaire de La Lutte, 46, rue de la Croix, B r u x e l l e s ; — tout\nce qui concerne l’A D M INIT S T R A T IO N , à M . E u g è n e\nB e c k e r s , administrateur de La Lutte, 8 0 , rue de l’Ermi­\ntage, B r u x e l l e s . — Siège de la DIRECTIO N : 114. rue\nFranklin, B r u x e l l e s .\n\n       Imp. Ixelloise (à vapeur) H Coduys, 272 et 276, ch. de Wavre\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 142, "texte": "                                     TO M E 1er\nC in q u iè m e A n n é e                  de la                      M a r s 1900\n\n                                  Série Nouvelle\n\n\n\n\nLA LUTTE\n                 Revue mensuelle\n                                 F ondée      en   1 895\n\n\n\n\n           O N T CO LLAB O R É A CE N U M É R O :\n\n       MM. V ic t o r de B r a b a n d è r e ,             A lb e r t de F ro­\n\n    ger,    F r a n c is J a m m e s , G e o r g e s       Le   Cardonnel,\n\n    A r m a n d P r a v ie l , G e o r g e s R a m a e k e r s , C h a r l e s\n\n    de   S p r im o n t , F e r n a n d S é v e r in .\n\n\n\n\n                                     B e l g iq u e\n\n\n             5   fr a n c s    par    an    | 1 fr a n c le n u m é r o\n\n\n                              Ailleurs, le port en sus.\n\n\n\n\n                              A D M IN IST R A T IO N\n\n                      80 , R u e      d e l ’E r m i t a g e , 80\n\n                                  BRUXELLES\n"}, {"page_pdf": 143, "texte": "                         S om m aire\n5e Année — Mars 1 9 0 0 . — Tome 1er de la Série Nouvelle\n\n\n   I LE DÉBAT ESTH É TIQ U E :\n      B on C h a r l e s d e S p r i m o n t :\n\n                           L e Drame Wagnérien.\n                            Ire Partie (Etude critique).\n  II F LO R ILÈ G E M E N SU E L :\n      F r a n c is J a m m e s :\n\n                           Prière (poésie).\n      A r m a n d P r a v ie l :\n\n                           Rosa M ystica (poème).\n III LES É C R IV A IN S N O U V E A U X :\n      G eorges R am aekers :\n\n                           E M IL E V E R H A E R E N .\n                           II e Partie : « L ’Homme Moderne. »\n                           (Monographie, contenant la critique\n                           du Cloître).\nIV LE T H É Â T R E :\n      V ic t o r   de    B rabandère :\n\n                           I . L e Nouveau drame d'Ibsen,\n                           I I . « Solness le Constructeur. »\n\n V L A C R ITIQ U E :\n      F ernand      S é v e r in :\n\n                           « En marge de quelques pages »\n                           (Littérature).\n\n      B on C h a r l e s d e S p i m o n t :\n\n                           « La Mission de l’A rt » (Esthétique).\nV I L A PE IN T U R E :\n      A l b e r t de F rog er :\n                           « La Libre Esthétique ».\nV II L ’A C T U A L IT É :\n      G eorges      le   Cardonnel:\n\n                           Revue du Mois.\n     L a D ir e c t io n   :\n\n                           Echos du monde littéraire.\n"}, {"page_pdf": 144, "texte": "L E D É B A T E S T H É T IQ U E\n\n\n\n      Le D ra me W a gnér ien\n\n\n\n    L e génie serein de Goethe englobait à la fois dans\n sa large synthèse la science et le mystère. E s p rit\nd ’action et de rêve, le grand poète de Faus t et de\n W erther aim ait à cacher sous le voile m agnifique\ndu sym bole les vérités conquises p ar sa déduction\npuissante. Comme B alzac, il avait le large coup\nd ’œil qui embrasse toute l ’hum anité ; comme\nStendhal, il avait l ’in faillib le psychologie qui\npénètre et approfondit les secrets du cœur; comme\nV icto r H u g o , il avait la puissance verbale qui\nfascine les esprits, les étreint dans ses nœuds\nm agiques et les force à accepter ou à combattre\nla pensée q u ’elle exprim e. M ais son calm e o lym ­\npien le plaçait bien au-dessus des vaines régions\noù s’agitent les hommes. T ra v a ille u r infatigable,\nju sq u ’à son dernier souffle, il tâcha, selon son\nexpression, de se com prendre soi-même et de\ncom prendre les choses, réalisant adm irablem ent\nla noble parole q u ’il avait élue po ur devise et\nrègle de sa vie : « Q u ’im porte tout ce q ui passe ;\nnous ne sommes au monde que p o ur nous éter­\nniser. » Toute l ’âme de l ’Allem agne, à la fois\ndéductive, sensible et m ystique, re sp ire dans\nl ’œ uvre de ce T ita n . A u ssi, il personnifie à m er­\nveille l ’esprit de sa race, en concentrant, dans\n"}, {"page_pdf": 145, "texte": " 130                 L a L u t t e . — M a r s 1900\n\n\n\n  l ’immense synthèse de l ’œ uvre q u ’il édifia, les\n  tendances représentées, individuellem ent, et avec\n  toute la force du génie, par K ant, S ch ille r et\n  R ic h a rd W agner.\n      D oué d ’une incom parable puissance logique,\n le philosophe de Koenigsberg peut-être considéré\n comme le type du caractère allem and scientifique\n et passionné po ur l ’abstraction. U n e douce et\n sentimentale poésie fait de S ch ille r l ’image de\n l ’âm e ju v é n ile e t songeuse qui in s p ira aussi U h lan d ,\n R ucke rt et tant d ’autres. M ais de l ’un ion de la\n science la p lus rigoureuse et du p lus beau des\nrêves nait le sym bole m ystique ; et c ’est p o urquo i\n R ic h a rd W agner, génie sym bolique, est après\n Goethe, la m eilleure expression de l ’esprit alle­\nm and moderne. Cette proposition s’afferm it de ce\nque le grand m usicien portait à un haut degré la\ntendance révolutionnaire, qui, durant ce siècle,\nenflamma la jeune Allem agne.\n      R ic h a rd W agn er ! U n jugem ent défin itif d ’u n i­\nverselle adm iration n ’a pas encore consacré ce\nnom . Comme tout novateur, il a été critiqué ;\ncomme tout génie, on l’a nié. M ais la critique et\nla négation sont indispensables au novateur et au\ngénie. Sans elles, n u l n ’atteindra jam ais le temple\nde l ’hum anité idéale. I l faut que les œuvres les\np lu s belles soient contestées. I l faut que les esprits\nles p lu s sublim es soient m éconnus, ne fût-ce que\npo ur rappeler à l ’homme que son œuvre est\nhum aine et, comme telle, passible de haine ou\nd ’am our.\n     A u reste, rappelons u n mot de B erlioz : « I l\nserait déplorable que certaines œuvres fussent\nadmirées par certaines gens ». L e temps seul peut\nconsacrer à jam ais une œuvre, et ce n ’est pas\ntrop d ’un demi siècle po ur assurer l ’im m ortalité.\nC ’est pourquoi, au début de cette étude, nous\n"}, {"page_pdf": 146, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e .     131\n\n\n\navons évoqué, en quelques paroles d ’adm iration\nrespectueuse, le grand génie de Goethe, que n ul\nne contestera plus.\n    L e s innom brables ouvrages, traitant de la vie\net des œuvres de R ich a rd W ag n e r, rem pliraient\na eux seuls p lusieurs bibliothèques. L a fascin a­\ntion exercée par ce génie sur les esprits de son\ntemps et ceux des générations qui le suiviren t est\ntelle que poètes, m usiciens ou philosophes, le\nrencontrent à la source de leurs inspirations les\nplus hautes. L es nobles fictions q u ’il im agina,\nles conceptions profondes q u ’il recouvrit du voile\nm agique de leurs sym boles, les procédés q u ’il\nem ploya po ur réaliser la splendeur de ses rêves,\nont fait l ’objet d ’études particulières et détaillées.\nA notre tour, nous venons apporter au maître à\njam ais sacré p ar la mort, notre hum ble hommage\nd ’adm iration, en étudiant la forme d ’art q u ’il\nchoisit : le drame m usical. N o us exam inerons\nd’abord cette forme en elle-même ; ensuite, nous\nrechercherons comment W a g n e r sut la réaliser\ndans quelques unes de ses œuvres.\n    E n tête de son bel ouvrage su r le dram e m usical,\nE d o u ard Schuré a in scrit une phrase de R ich a rd\n W agner lui-m êm e qui résum e adm irablem ent\nl ’idée mère de la forme artistique du maître :\n « D anse, Poésie et M usique forment la ronde de\nl ’A rt vivan t ». R ic h a rd W agner a com pris in tu iti­\nvement q u ’il fallait restaurer l ’ancien théâtre grec,\n basé sur une étroite et sincère, un io n des trois\n muses sœurs. L e chœ ur, l’orchestre, la parole,\n avaient donné, par le u r synthèse, naissance à la\n tragédie grecque. C elle-ci fut une expression\n d ’art adm irable, la p lus haute peut être q u ’ait\njam ais connue l ’hum anité. M alheureusem ent,\n cette u n io n , nécessaire à toute œ uvre vivante,\n fut brisée par des siècles de convention et de\n"}, {"page_pdf": 147, "texte": "132               L a L u t t e . — M a r s 1 90 0\n\n\n\ndécadence artistique. L a danse, ja d is noble p o ly ­\nphonie des formes hum aines parfaites, se ravala\nju sq u ’à n ’être p lus que le ballet, iro n ique parodie\nde son ancienne splendeur. L a poésie et la m usi­\nque séparées tentèrent vainem ent de suppléer au\nmoyen de leurs propres ressources à ce q u ’elles\navaient perdu en se quittant. E t c’est pourquoi\nles vers de tant de poètes sont traversés d ’appels\nnostalgiques vers la m usique, l ’âme sœur, si long­\ntemps inconnue et pourtant pressentie. V erlaine\nn ’a-t-il pas chanté :\n      De la Musique encore et toujours !\n      Que ton vers soit la chose envolée\n      Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée\n      Vers d’autres cieux à d’autres amours !\n\n   C ’est p ourquoi aussi les m usiciens ont inventé\nla forme hyb ride et im parfaite de l ’opéra, com pre­\nnant l ’inéluctable nécessité de la parole hum aine.\nE t le génie de Beethoven ne s’égarait pas, quand,\ndans la neuvièm e sym phonie, il jetait les strophes\nde S ch ille r sur les larges ailes du chant pour les\nenlever ju sq u ’aux cieux.\n\n\n    L ’œuvre d ’art vivante et complète est celle qui\nrenferme en soi le p lus d ’hum anité. D e cette\nproposition indiscutable découle, logiquem ent, la\nnécessité de la synthèse. M ais si l ’analyse, comme\nl ’a fort justem ent rem arqué Charles M orice, ra p ­\nproche les esprits, la synthèse les isole. A ussi, les\ngénies synthétiques, les p lu s p uissan ts, sont peut\nêtre les m oins com pris.\n    D e son large et pénétrant coup d ’œil, R ich a rd\nW ag n e r avait embrassé l ’histoire de l ’art toute\nentière, depuis ses sources ju s q u ’à son état actuel.\nI l avait com pris et adm iré la splendeur des œuvres\ngrecques, il avait contemplé la danse, la poésie et\nla m usique dans leur un io n féconde, étudié les\n"}, {"page_pdf": 148, "texte": "                 L e D é b a t E s th é tiq u e         133\n\n\n\ncauses de leu r dissociation, su iv i les phases de leur\névolution distincte.\n    Com parant le passé au présent, il eut la m ag n i­\nfique audace de créer l ’avenir. P ersuadé que de\nl ’un io n nouvelle des trois éléments p rim o rd iau x\npouvait germ er encore la fleur de l ’art éternel, il\ntenta le grand problèm e de la réconciliation, et\nsitôt q u ’il en eut entrevu la solution possible, il\nconsacra sa vie à la rechercher. S ’il se tournait\nvers le passé, il voyait, au m atin de l ’histoire,\nentre le bois sacré de M arathon, sym bole de\nvaillance, et l ’A cro po le, rêve de beauté, la danse,\nla poésie et la m usique, figurer, exprim er, chanter\nen leur divin e un io n les exploits des héros et des\ndieux. L ’œuvre puissante contenait l ’hum anité\nintégrale et paraissait se confondre dans le rythm e\nmême de la vie.\n    Après s’être illum in é s au m agnifique spectacle\nde ces fêtes de la beauté, ses yeux s ’attristaient,\nen considérant la chute rapide, l ’irrém édiable\ndécadence de l ’art, tombé, comme tant d ’autres,\npour avo ir éparpillé ses forces au hasard du\nchem in. L e s M uses sœurs chem inaient isolées,\ndouloureuses d ’être seules, et dans leurs chants\nles p lu s beaux se p laignait une immense amertume.\nM ais parfois surgissait un superbe génie, qui\nles faisait pâm er d ’allégresse sous son baiser\nfarouche ; et alors la parole chantait, la m usique\nparlait, comme au temps de l ’un io n sacrée. L es\ngrands, les véritables poètes, em portaient le verbe\nsur les ailes de leur vo u lo ir e t le jetaient, pantelant,\ndans ces régions supra-terrestres où il se confond\navec la m usique en l ’ Id éal lui-m êm e, foyer attrac­\ntif et but com m un de tous les arts. L e s m usiciens,\nne sachant préciser au m oyen des seuls accords les\nsublim es sentiments qui transportaient le u r âme,\nfaisaient appel à la poésie, et, p lus ils avaient de\n"}, {"page_pdf": 149, "texte": "134             L a L u t t e . — M a r s 1900\n\n\n\ngénie, p lu s ils désiraient l ’étroite et sincère union.\nL e s uns, satisfaits d ’un sim ple com prom is, in ve n ­\ntaient la forme conventionnelle de l ’Opéra ;\nles autres, c ’est-à-dire G luck, W eber, Beethoven,\ns’efforçaient de réaliser la fusion de la poésie et\nde la m usique en un art suprême qui les dépassât\ntoutes deux. M ais tous, q u ’ils le voulussent ou\nnon, m ontraient par leurs œuvres l ’absolue néces­\nsité de l ’union.\n    A lo rs W agner, trouvant dans les splendeurs\nd’autrefois le but ignoré des agitations présentes,\ninterrogeant à la fois la phychologie et l ’histoire,\nim agina le D ram e M usical, suprême forme d ’A rt\nde l ’A ve n ir.\n     « P o u r établir la form ule du drame m usical,\nécrit H e n ri Lich ten b erg er ( 1), W agn er se basa sur\nune étude attentive des ressources expressives\npropres à la poésie d ’une part, à la m usique de\nl ’autre.\n     L e but de toute poésie, dit-il en substance, et en\np articu lier du drame, c’est toujours, en somme, de\npeindre l ’âme hum aine, ou, selon l ’expression de\nW agn er, l ’homme intérieur, ses sentiments, ses\némotions, et d ’exciter ain si dans l ’âme du specta­\nteur une émotion correspondante. Seulem ent, cette\ntransm ission de l ’émotion n ’a pas lieu directement,\nelle se fait par le véhicule de la parole, donc par\nl ’interm édiaire de la raison. L e s émotions des\npersonnages du drame se transform ent en paroles\nqu i, perçues par les spectateurs, se transforment\nde nouveau en émotions. Or, entre l ’émotion\ninitiale et la parole qui en est le signe, il n ’y a pas\nde lie n nécessaire et naturel : la parole peut bien\nin d iquer les causes d ’une émotion, d ’un p laisir,\nd ’une douleur, ou en analyser les effets, ou encore,\n  (1) Henri Lichtenberger : Richard Wagner,       poète et\nphilosophe. Introduction.\n"}, {"page_pdf": 150, "texte": "                L e D é b a t E s t h é t iq u e     135\n\n\n\npréciser les circonstances dans lesquelles cette\némotion s’est produite ; m ais elle est im puissante\nà exprim er, à rendre sensible la douleur, l ’émo­\ntion, le p la isir en eux mêmes. L a poésie ne transmet\ndonc pas directem ent l ’émotion in itiale dans l’âme\nde l ’auditeur ; elle ne fait que suggérer une émotion\nanalogue, grâce à la parole qui agit su r la raison\net, de là, sur l ’im agination. »\n   Ces constatations du savant professeur de N an cy\nne nous paraissent pas d ’une exactitude si rig o u ­\nreuse q u ’il faille les laisser passer sans y faire\nquelques légitim es restrictions. Sans doute, la\nparole, prise en elle-même, abstraction faite de\ntoute circonstance contingente, indique sim plem ent\nun objet, une émotion, u n état d ’âme, tout comme\nune note de m usique, prise isolément, est l ’in d i­\ncation d ’u n son. Seulem ent, la parole en soi est\nu n p u r concept de la raison ; actuellem ent et\nréellement, la parole n ’existe que prononcée, ou\nécrite, et ne peut être séparée du tim bre même de\nla vo ix qui la prononce ou de l ’ordonnance de la\nphrase qui la contient. S i cette voix, si cette phrase\nsont ryth m é es, la parole, de sim ple indicatrice,\ndeviendra conductrice d ’émotion.\n   A in si, en même temps q u ’elle transm ettra à la\nraison la cause de l ’émotion, elle transmettra au\ncœ ur l ’émotion elle-même. L a poésie renferme donc\nen elle des éléments q ui appartiennent aussi à la\nm usique; mais elle les possède de p ar sa propre es­\nsence, indépendam m ent de toute notation m usicale.\nM . Lich ten b erg er a eu le tort d ’étendre à la poésie\nce qu’il disait très justem ent de la sim ple parole.\n   L a poésie peut donc suggérer chez autrui une\némotion analogue à celle q ui lu i a donné naissance.\nNéanm oins, dans cet ordre d ’idées, ses ressources\nsont m oindres que celle de la m usique. E t c ’est\npourquoi l ’im pression produite p ar celle-ci est\nsouvent p lu s intense et p lu s profonde.\n"}, {"page_pdf": 151, "texte": "136             L a L u t t e . — M a r s 1 90 0\n\n\n\n    « Q u ’est-ce, d ’autre part que la m usique, con­\n tinue l ’auteur déjà cité ? A cette question, il n ’est\n pas de réponse certaine ; le sens de la m usique est\n un mystère, inaccessible à la raison, et il serait\n parfaitement vain de vo u lo ir démontrer q u ’elle\n exprim e quelque chose à qui prétendrait le con­\n traire. Presque tout le monde a pourtant le senti­\n ment confus q u ’il existe un lie n étroit entre le\n monde des émotions et celui des sons, que la\n m usique est capable d ’éveiller en nous, par l ’action\n directe des sens, des émotions très puissantes\nencore que très vagues. W ag n e r conclut de ce\nfait que la m usique est précisém ent cette expression\nadéquate et immédiate de l ’émotion, que la parole est\nim puissante à trouver. L a poésie part du cœur,\net, par l ’interm édiaire de la raison et de l ’im agina­\ntion, parle au cœ ur ; la m usique, elle, part du\ncœur, et parle au cœ ur directement, sans autre\ninterm édiaire que le sens de l ’ouïe. C hacun de\nces deux arts trouve donc dans l’autre son com ­\nplément naturel »,\n    L a question de la com préhension m usicale, du\nsens de la m usique, est, à l ’heure présente, v ive ­\nm ent discutée. Ignorée peut-être, ou peu connue,\ndes anciens, elle a été posée par les tentatives de\nB erlio z et de W agn er, et indirectem ent peut-on\ndire, par le rêve de poésie m usicale où s’égara le\ntalent de Stéphane M allarm é. I l est intéressant de\nconnaître, à ce sujet, l ’op inion d ’un des grands\nmaîtres de la m usique moderne : Schum ann.\nC elui-ci, entendant une m arche de Schubert,\ndéclare q u ’il y a v u nettement S éville « il y a cent\nans » et une assemblée de gens dont il «rem arque\nles robes à queue et les souliers à la poulaine ».\nL ’une des seize nouvelles études de J . B . Cram er,\ndont on lu i envoie le cahier, le fait songer d ’une\ntour chinoise qui sonne lorsque le vent passe à\n"}, {"page_pdf": 152, "texte": "                  L e D é b a t E s th é tiq u e         137\n\n\n\ntravers les petites cloches qui l ’entourent ; dans\nune autre il perçoit un babillage de lèvres am ou­\nreuses, il se demande : « Q ui étincelle ic i, qui\nm ’inonde de parfum s? »; ou bien il dépeint le déve­\nloppem ent d ’une mélodie : « arrivée en ut m ajeur,\nla mélodie monte sur le rivage et s ’ensoleille un\npeu de verts gazons po ur se replonger ensuite\ndans les flots » ( 1).\n   Nous n ’aurions garde de vo u lo ir échafauder\nune théorie sur quelques im pressions d ’un m usi­\ncien, naturellem ent p lus prédisposé que tout autre\nà com prendre le sens de la m usique.\n   N ous croyons q u ’il est ju sq u ’à présent im pos­\nsible de trouver dans la m usique elle-même le\ncritère de l ’émotion suggérée. A notre avis, la\nparole seule peut préciser exactement et un iversel­\nlement la signification des sons. Sans elle, la\nm usique est apte à causer une m ultitude d ’im pres­\nsions subjectives, — diverses, au point que le\nm ême m orceau qui se traduit chez une personne\nen émotion triste peut en ré jo uir une autre. M ais\n du moment que la parole vient in diq uer, annoter\nla sensation voulue, il est po ur ainsi dire im pos­\nsible de s ’y soustraire.\n   S ’il nous fallait résumer cette argum entation en\nlangage philosophique, nous d irio n s que la\nm usique contient en puissance, virtuellement, le\ngerme d ’une m ultitude d ’émotions très diverses,\nmais que pour provoquer une émotion bien\ndéterminée, actuelle et universelle, il lu i fau t le secours\nd ’un agent étranger, la parole.\n   D ’u n autre côté : la parole, en elle même sim ple\nin dicatrice d ’émotion, peut, en se soumettant au\nrythm e, acquérir une puissance émotive réelle.\n  (1) Ces notes sur Schumann sont tirées d'un très intéres­\nsant essai de M. Charles-Henry Hirsch, sur le sens de la\nmusique. ( M ercure de France-Mai 1895).\n"}, {"page_pdf": 153, "texte": " 138             L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n   P lu s le rythm e se rapprochera de la m usique,\n  p lu s les sentiments q u ’il exprim e seront transm is\n  directement à l ’âme. L e but de la poésie et de la\n  m usique nous parait donc être situé en un même\n  point vers quoi elles tendent toutes d e ux: l'expres­\n  sion harm onieuse d ’un sentiment à la fois transm is\n  au cœur qui l ’éprouve et à l’intelligence qui le\n  com prend.\n      Cette longue et sèche argum entation aura eu\n  po ur effet, nous l ’espérons, de prouver que l ’union\n  de là poésie et de la m usique est nécessaire p o u r\n la plus grande perfection de chacune d ’elles. N ous\n l ’avons voulue assez complète, parcequ’on s’im a­\n gine volontiers au jo u rd ’hu i que les arts sont\n indépendants et doivent rester invariablem ent\n confinés dans leu r sphère bien distincte. O r, c ’est\n là un préjugé absolum ent faux. L e s arts ne sont\n que des manifestations sensorielles diverses d ’une\n même tendance esthétique, et, comme tels, ne\n peuvent être complètement séparés.\n     — L a fusion véritable, parfaite, de la poésie et\n de la m usique est donc le caractère p rin cip a l de\n l ’œuvre w agnérienne. V o yo ns m aintenant le rôle\n distinct que W agner semble avo ir vo u lu assigner\n à chacun des membres de cette étroite union ,\n « L e poète, dit-il, devra fo u rn ir le cadre extérieur\nde l ’action : à lui seul appartient de poser les\npersonnages du drame, de les situer dans le temps\net l ’espace, de préciser ce q u ’ils sont, ce q u ’ils\nfont, ce q u ’ils veulent. L e m usicien alors nous\ndévoilera ce q ui se passe au fond de leurs âmes, il\nnous fera p articiper à le u r vie intérieure, vib rer à\nl ’unisson de leurs joies ou de leurs douleurs. D e\nl ’alliance de la parole et de la m usique naîtra\nainsi l ’image artistique de la vie la plus haute, la\nplus complète q ui se puisse concevoir » ( 1).\n  (1) Lichtenberger : ouvrage cité.\n"}, {"page_pdf": 154, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e .     139\n\n\n\n   Généralement, autour d ’une puissante idée\ncentrale, R ic h a rd W agn er fait graviter les divers\néléments de l ’existence. L a pensée philosophique\ndom ine son œuvre, tout en laissant une large\nplace au sentim ent et à son équivalent matériel,\nla sensation. A u ssi il a p u dire, avec la certitude\nd ’avo ir prouvé par des œuvres la véracité de sa\nform ule, que le dom aine du poète m usicien est\nl’Eternel-Humain pur          de tout élément conventionnel\n(D as von aller konvention losgelöste Reinm ensch-\nliche. — W agner : Œ uvres complètes, IV , 318).\n     L e moment est venu de parler d ’un procédé\nfréquemment utilisé par R ic h a rd W agn er : le\nleit-motiv. L e leit-m otiv est une phrase m usicale\nqui accom pagne un personnage dans les diverses\névolutions du drame. I l a p o ur objet de relier les\npéripéties entre elles, d ’arrêter l ’attention, et\nspécialem ent de rattacher les événements présents\naux événements passés qui en sont l ’occasion ou\nla cause. I l peut aussi avoir comme effet de\nprésager les actes futurs.\n    A in si, dans la W a lkyrie, au moment où B ru n n ­\nhilde annonce à Sieglinde q u ’elle porte dans son\nsein le rejeton des V elsungs, retentit le leit-m otiv\nde Siegfried.\n     L e s motifs du W a lh a lla et de W o tan traversent\ntoute la tétralogie, comme la v o ix de l ’im placable\ndestin qui pèse sur la race des dieux. A in si encore,\nle m otif du M onsalvat, développé dans l ’ouverture\nde L o h e n g rin , retentit au moment ou l ’initié du\nG raal annonce à la douce E l sa et au peuple assem­\nblé q u ’il va leur dévoiler sa patrie et son nom ;\nle m otif du p hiltre dom ine et pénètre T ristan\net Yseult de sa hantise continuelle, comme p o ur\naffirmer la douloureuse, l ’enivrante victoire de\nl ’irréparable et fatal amour.\n    P lu sie u rs m usicologues ont critiqué le leit-m otiv;\n"}, {"page_pdf": 155, "texte": "140             L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\nils n ’ont v o u lu y vo ir q u ’un procédé fort habile\net conventionnel. Ils n ’ont pas com pris que le\nleit-m otiv n ’est autre chose que l ’expression\nm usicale d ’une, des grandes lo is de l ’existance :\nla pesée nécessaire et in vin cib le du passé sur le\nprésent, le germe des actions futures im plicitem ent\ncoutenu dans les actions d ’a u jo u rd ’h ui. L e leit­\nmotiv, par celà m ême q u ’il rappelle les événements\nantérieurs, fait pénétrer au spectateur le sens\nprofond du drame, en le forçant à suivre les\nm ystérieux chaînons qui, à travers le temps et\nl ’espace, relient les actions hum aines. Sa place\nest marquée dans une œuvre synthétique : il\ny est donc nécessaire, et le génie de R ich a rd\nW agn er ne se trom pait pas en en faisant u n usage\nsi m agnifique et si opportun.\n\n\n\n    N ous venons d’exposer la forme artistique du\n drame w agnérien. I l nous reste, avant de passer\n à l ’examen de sa réalisation dans quelques œuvres\ndu maître, à l ’étudier aux divers points de vue de\nl ’idée philosophique, du sym bole et de la fiction.\n     F a ire évoluer, autour d ’une puissante concep­\ntion centrale, d ’où ils émanent pour y retourner,\nles divers phénomènes de la vie, tel a été de tout\ntemps le but grandiose des vrais poètes, de ceux\ndont le coup d ’œil dom inateur embrasse l ’univers\nentier. E sc h y le , Dante, Shakespeare, Goethe, ces\ngénies souverains qui se dressent en dehors de\nl ’espace et du temps, ont vo ulu exprim er p ar leurs\nœuvres, non de vaines contingences, mais des\nvérités éternelles. Sous le vo ile lum in eux des\nfictions, ils ont caché l ’absolu de le u r pensée en\nle faisant v ib re r à l ’un isso n d u rythm e même de\nla vie. O r la vie, dans ses évolutions diverses,\ncontient une part de vérité éternelle, comme la\n"}, {"page_pdf": 156, "texte": "                 L e. D é b a t E s t h é t i q u e   141\n\n\n\n pensée de D ie u qui s’y réflète dès les origines.\n C ’est cette part de vérité essentielle que l ’artiste\n doit dégager, aussi bien des grand spectacles de\nla nature, que du monde com plexe et inquiétant\n des passions hum aines. A u ssi, l ’œuvre d ’art idéale\n sera celle qui dégagera de la façon la p lus claire,\n la p lus irrésistible, le sens profond de la vie et\n des choses, tout en leur conservant le caractère\nnaturel, si m erveilleusem ent m ultiple, que D ieu\nleur a donné. I l faut que le sens philosophique\nja illisse de l ’œ uvre même. C ’est ce que n ’ont pas\ncom pris p lusieurs auteurs de pièces à thèse, qu i,\nau lieu de laisser la pensée se dégager lentement,\nmais sûrement, des péripéties du drame, ont créé\ndes personnages conventionnels, m isérables et\nfroids porte-paroles, qui ne viven t que pour\nprêcher et non po ur agir.\n    R ich ard W agner a fort bien com pris le rôle de\nla pensée philosophique dans le drame. A ussi,\nvoyez de quelle façon claire et sim ple l ’idée se\ndégage de ses œuvres, sereine et victorieuse,\nresplendissante de beauté, parceque l ’artiste ne\nl ’a pas privée du charme in o ubliable des images\nqui l ’évoquaient. N o us exposerons tantôt quel­\nques unes de ces conceptions profondes qui trans­\nparaissent, dans T annh auser, dans L o h e n g rin ,\ndans la Tétralogie, dans P arsifal, à travers le voile\nd ivin de la fiction sym bolique,\n    N o us avons vu que Vidée est l ’élément essentiel\ndu drame, p u isq u ’elle est la part d ’éternité que\ncomporte toute chose. N ous vo ici amenés à un\nsecond élément de l ’oevre d ’art, au symbole.\n    L e sym bole est le vêtement de l ’idée p hiloso­\nphique ; c’est en somme, une métaphore transcen ­\ndentale. L e s extravagances de certains décadents\nont faits du mot sym bolism e un terme de raillerie.\nI l y a là une équivoque q u ’il im porte de dissiper.\n"}, {"page_pdf": 157, "texte": " 142            L a L u t t e . — M a r s 1900\n\n\n\n     L e sym bole émane de la vie de tout être, et,\n comme tel, circule de la base au sommet de l ’œuvre\n d’art véritable. Sym boliser, c’est, comme l ’a dit\n M . Rem acle, passer d ’un ordre supérieur à un\n ordre inférieur. « E x p rim e r l ’abstrait par le con­\n cret, le possible p ar le réel, le spirituel p ar le\nmatériel, l ’absolu par le relatif, est faire du sym ­\nbolism e ». O r, non seulement le fait de l ’art, mais\n chaque déterm ination de ce fait, rentre dans une\nde ces catégories N o us parlons, bien entendu, de\nl ’art véritable, et non de cet art faux, qui n ’est\nqu ’une exacte photographie, , une sim ple copie, de\nla p lus basse réalité.\n    Seulem ent, q u ’on y prenne garde, il ne faut pas\npartir du sym bole p o ur faire l ’œuvre, mais il faut,\npar l ’œuvre, dégager le sym bole. E n d ’autre termes,\nle sym bole ne doit pas être a priori. C ’est ce que\n M aeterlinck, poète éminemment sym boliste, a\nadm irablem ent expliqué dans l ’Enquête sur l ’évo­\nlu tio n littéraire de Ju le s H uret.\n    « Je ne crois pas, dit-il, que l ’œ uvre puisse\nnaître viablem ent du sym bole, m ais le sym bole\nnait toujours de l ’œ uvre si celle-ci est viable.\nL ’oeuvre née du sym bole ne peut être q u ’une\nallégorie, et c’est p o urq uo i l ’esprit la tin , ami de\nl ’ordre et de la servitude, me semble p lus e n clin à\nl ’allégorie q u ’au symbole.\n    L e sym bole est une force de la nature, et l ’es­\np rit de l ’homme ne peut résister à ses lois. T o u t\nce que .peut faire le poète, c ’est se mettre par\nrapport au sym bole, dans la position d u charpen­\ntier d ’Em erson. L e charpentier, n ’est-ce-pas ?\ns’il doit dégrossir une poutre, ne la place pas au-\ndessus de sa tête, m ais sous ses pieds, et ainsi, à\nchaque coup de hâche q u ’il donne, ce n ’est p lus\nlu i seul q ui travaille, ses forces m usculaires sont\ninsignifiantes, m ais c’est la terre entière qui tra­\n"}, {"page_pdf": 158, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e .     143\n\n\n\nvaille avec lu i ; en se mettant dans la position\nq u ’il a prise, il appelle à son secours toute la\nforce de. gravitation de notre planète, et l ’univers\napprouve et m u ltip lie le m oindre m ouvem ent de\nses m uscles. C ’est ain si que doit faire le poète, il\ndoit être passif dans le sym bole, car le sym bole\nqui émane de la vie de tout être est bien p lu s haut\net p lus im pénétrable que le p lus m erveilleux sym ­\nbole préconçu. »\n    — R ic h a rd W agn er, guidé sans doute par sa pro­\nfonde intuitio n , s’est conduit de la sorte. Sans\ncommettre la faute d ’em prisonner sa pensée dans\nde froides allégories, il a laissé le sym bole se\ndégager naturellem ent de toutes les péripéties de\nson œuvre. I l y a, en effet, entre le sym bole et\nl ’allégorie, une différence essentielle. L ’allégorie\nn ’est q u ’u n va in procédé d e rh êteur \" la figuration\nconvenue d ’une idée abstraite \". F a ire p arler l ’Océan\nsous la figure d ’u n vie illa rd barbu, est une allégo­\nrie. M ais, d ’u n m agnifique tableau de là mer\ndéchaînée, se ruant à l ’assaut des prom ontoires de\ngranit, dégager le spectacle des passions tum ul­\ntueuses, du désir ou de la haine, battant désespé­\nrément les p ics im m obiles de l ’âme q u ’ils p a rvie n ­\nnent parfois à subm erger, c’est d ’u n phénomène\nphysique m onter à la vie spirituelle, c ’est faire du\nsym bolism e.\n    D ans l ’œ uvre de W ag n e r, dés motifs du G raal,\ndu philtre d ’A m our, de l ’A nneau fatal, du W a l ­\nhalla, du glaive de détresse, se dégage une sig n i­\nfication adm irable et profonde. L e G raal, c’est le\ntrésor idéal que tout homme porte en lu i, et q u ’il\nne découvrira jam ais, à m oins que, p ar son vo u ­\nlo ir, il ne se conduise lui-m êm e à sa conquête.\n L e philtre d ’A m our représente la fatalité de la\npassion, le grand désir éperdu qui saisit les êtres,\nles pousse l ’u n vers l ’autre, les jo in t dans une\n"}, {"page_pdf": 159, "texte": "144             L a L u t t e ,. — M a r s 1 900\n\n\n\ncom m union exaspérée, et, après la                séparation\n fatale, les mène au dégoût de la vie, à la soif du\n néant absolu, de l ’ensevelissement dans la profonde\n n uit originelle. L ’Anneau forgé par le dieu qui a\n renoncé à l ’A m o u r figure la convoitise de l ’Or, la\nplus basse, la p lus stérile de toutes ; sa forme\nmême en dit le cycle continuel, montrant l ’homme\ninassouvi, aveugle, rué à la poursuite d ’un bien\nqui le fuit toujours. L a lance de W o tan sym bolise\nla puissance, qui ne peut-être brisée que par le\nglaive du héros sans peur, de celui q ui aura\ndédaigné l ’A nneau. L ’Epée s’oppose à l ’Anneau.\nE lle a été forgée p o ur relever l ’homme vers de\nplus nobles convoitises. Son no m même, N othung\n(détresse), signifie que le courage suprême se révèle\nà l ’heure du suprêm e danger.\n    A côté de ces sym boles se dégageant si claire ­\nment de choses matérielles, il y a le sens profond\ndes personnages, que nous indiquerons p lu s loin ;\nil y a la signification des éléments : l ’E a u du\nfleuve sacré, sym bole de la pureté p rim itive ; le\nF e u q ui flam boie autour de la colline ou repose\nla W a lk ü re endormie ; la Forêt où erre Siegm ound\nblessé, sans armes, durant une n uit d ’orage ; le\nsouffle embaumé du Printem ps ouvrant aux\ndeux amants la porte du fatal bonheur.\n    N ous avons étudié ju sq u ’ici deux éléments p ri­\nm ordiaux de l ’œuvre d ’art : la conception p h ilo so ­\nphique et le sym bole par quoi elle s ’exprim e. I l\nnous suffira d ’ajouter la fiction, qui situe la pensée\ndans le temps et l ’espace, p o ur vo ir ja illir, de\nl ’un io n de la poésie et de la m usique, le drame\nparfait, tel que W agn er le conçut et le réalisa.\n    N om bre de personnes ne com prennent pas\ncomment les sujets m ythiques, tirés des légendes\net des théogonies p rim itives, ont pu su rvivre aux\nrécits d ’époques m oins reculées ; elles se dem an­\n"}, {"page_pdf": 160, "texte": "                L e D é b a t E s t h é t iq u e     145\n\n\n\n dent par quelle fascination étrange des fables,\nq u ’elles considèrent avec ce gigantesque m épris\ndu civilisé po ur les races naissantes, peuvent ten­\nter encore les poètes et les artistes. C ’est q u ’elles\n n ’ont pas scruté les mystères de la pensée hum aine;\nc ’est q u ’elles ne com prennent pas com bien grand\net profond est l ’enseignement qui se dégage des\nlégendes du lointain passé.\n    L es p lus grands artistes, dédaigneux des faits et\ngestes de leurs contem porains, ont de tout temps\ncherché leurs sujets dans le trésor inépuisable des\ntraditions populaires ou des religions p rim itives.\nQ u ’il nous suffise de citer, parm i les poètes,\nShakespeare, Goethe, H u g o , Sh elley, L e c o n te de\nL is le ; parm i les peintres B urn e s Jones et Gustave\nM oreau. R ic h a rd W ag n e r com prit la nécessité de\nla fiction, et il le proclam a dans sa célèbre lettre\nsur la m usique : « Je me voyais nécessairem ent\namené, dit-il, à désigner le m ythe comme matière\nidéale du poète. L e mythe est le poème p rim itif et\nanonym e du peuple, et nous le trouvons à toutes\nles époques, repris, rem anié sans cesse à nouveau\npar les grands poètes des périodes cultivées. D an s\nle mythe, en effet, les relations hum aines d é p ou il­\nlent presque complètement le u r forme convention­\nnelle et in telligib le seulement à la raison abstraite;\nelles montrent ce que la vie a de vraim ent hum ain,\nd ’éternellement com préhensible, et le montrent\nsous cette forme concrète, exclusive de toute\nim itation (réaliste), laquelle donne à tous les vrais\nmythes leur caractère in d iv id u e l que vous recon­\nnaissez au prem ier coup d ’œil. »\n    D ans les lo in tain s de l ’étendue et de la durée,\nvers les époques religieuses du mythe et vers les\nâges guerriers de l ’épopée, s’achem ine la pensée\ndu poète. P lu s grand est l ’éloignem ent, p lu s les\ngestes des héros lu i apparaissent tels q u ’ils doivent\n"}, {"page_pdf": 161, "texte": "146             L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n être, dépouillés de toute mode conventionnelle,\n émanant, en un mot, de la pure et intégrale h um a­\n nité.\n     L e s récits légendaires ou m ythiques sont h a r­\n m onieusement fixés dans le souvenir des hommes,\n et il suffit souvent d ’un mot p o ur les évoquer.\n L u m in e u x comme la joie, splendides comme la\n douleur, irrésistibles comme le désir et l ’am our,\n sitôt que la parole chantante des poètes les a fait\nsu rg ir des profondeurs inconscientes de la mémoire\noù ils reposaient, les héros et les dieux s ’élèvent\nprodigieusem ent au-dessus des m aigres beautés\n contem poraines. A u ssi, le drame m usical, œ uvre\nd ’hum anité plénière, devait forcément s ’in sp ire r\ndes légendes et du mythe. C ’est à cette source\n m erveilleuse seulement q u ’il lu i était possible de\np uiser des sujets qui, dépouillés de conventions,\n exprim assent parfaitem ent les grandes lois géné­\nrales de l ’homme et du monde. A ussi, R . W agn er,\n après avo ir tenté, dans Rienzi le drame h isto ri­\n que, s’adressa intuitivem ent, et sous la seule\npoussée de son génie, à la fiction, lo rsq u ’il voulut\ncréer des œuvres de large synthèse où vibrassent\nà la fois l ’esprit, le sentiment et la matière.\n    — O n peut diviser en deux groupes les trad i­\ntions d ’où W ag n e r tira les thèmes de ses œuvres :\nles chansons m édiévales du H e ld en b u ch et des\nM innesinger, ain si que les rom ans de la Tab le\nronde, d’une part ; de l ’autre les anciennes légen­\ndes germ aniques et Scandinaves concentrées dans\nle N ibelun gen N öt et les Eddas. L e sujet de\nT an n h auser se trouve esquissé dans u n lied du\nX I I I e siècle. L e vaisseau fantôme est issu d ’une\ntradition po pulaire des bords de la Baltique.\n    L o h e n g rin et P arsifal se rattachent directem ent\nau cycle des rom ans de la T a b le ronde q ui ont\npo ur objet la queste du G raal. T ristan et Y seult\n"}, {"page_pdf": 162, "texte": "                L e D é b a t E s t h é t iq u e    147\n\n\n\nprovient à la fois de sources françaises et allem an­\ndes, des légendes celtiques et d ’un poème de\nGottfrid de Strassbourg, Q uant à l ’A nneau du\nN ib e lun g , cette gigantesque tétralogie renferme et\nconcentre les légendes franques su r la race et le\ntrésor des W ib elun g en et la cosmogonie Scandi­\nnave, form ulée dans les E d d as de Saem und et de\nS n o rri Sturleson. L a W ilk in a Saga doit égale­\nment avo ir fourni de nom breuses indicatio n s à\nW agn er, notamment au sujet de la fam ille des\nVelsoung et de l ’un io n de Siegm ound et de sa sœur\nSieglinde. M . M aurice Kufferath, dans ses nom ­\nb reux et intéressants ouvrages sur R . W agn er, a\nétudié ces sources diverses, au double p o int de vue\nde la critique littéraire et de l ’analyse scientifique.\n\n    Cette étude des divers éléments du drame w ag ­\nnérien serait incom plète si nous négligions de\nmontrer comment le puissant génie du maître\njo ig n ait à une pensée profonde, à une extraordi­\nnaire splendeur poétique et m usicale, une grande\nconnaissance de la plastique et du décor. D anse,\nPoésie et M usique form ent la ronde de l ’A rt\nvivan t, avait dit W ag n e r, en une phrase célèbre.\nN ous trouvons, dans « l ’Œ uvre d ’a it de l ’avenir »\nune déclaration non m oins caractéristique. « Où\nles créations de m arbre de P h id ia s, po urro nt se\nm ouvoir en ch air et en os ; où la nature imitée,\nsortie du cadre étroit suspendu au m ur de la\ncham bre de l ’égoïste, se développera luxurian te,\ndans le cadre vaste, pénétré d ’une chaude vie, de\nla scène de l ’avenir ; — là seulement le poète, en\nl ’A ction com m une de tous ses com pagnons d ’art,\ntrouvera sa délivrance. » Com m entant ces paroles\ndu maître, A lfred E rn st, dans son bel ouvrage sur\nl ’œuvre poétique de R . W agner, s ’exprim e en ces\ntermes : « W agner a cherché dans la M im iq ue la\n"}, {"page_pdf": 163, "texte": "148            L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\nbeauté, la clarté, la sim plicité, l ’eurythm ie ; mais\nil a vo u lu que ces qualités plastiques, qui donnent\nau geste sa valeur d ’art, fussent avant tout natu­\nrelles, animées « pénétrees d ’une chaude vie »\nconformes à la vérité du sentiment hum ain. I l a\nrêvé de statues devenues vivantes, dans toute la\nforce du terme. S ur ce point comme su r tous les\nautres, la vie passionnelle, l ’expression de l ’homme\nintérieur, de l ’âme aimante et souffrante, tel a été\nle but unique de son effort. »\n    I l est des passages de l ’œ uvre de W agn er où le\ngeste atteint une splendeur surhum aine. Q u'on\ndirig e ses yeux vers la pénom bre harm onieuse où\ndorm ent les m erveilleux souvenirs, et l ’on verra\nSiegm ound, dans l ’un io n du geste et de la parole:\n« H o rs du fourreau, viens à moi ! » arracher du\nfrêne l ’épée q u ’y enfonça u n dieu. E t l ’on verra\naussi la blonde Y seult éteignant la torche an n on ­\nciatrice, dernier vestige du jo u r m audit, qui seul\ns’oppose à la n uit d ’amour.\n    Ces gestes, si beaux dans leu r sim plicité, Le\npoète les a situés dans d ’inoubliables paysages.\nEnchantem ent du ja rd in de volupté où, parm i les\nF illes-fleurs, erre P arsifal ; douce et caressante\nv isio n du P rintem ps accueillant d ’un sourire\nSiegm ound et Sieglinde enlacés ; flots bleus, flots\npurs de l ’eau sacrée où glissent divinem ent les\nsirènes du fleuve ; caverne sombre, grondant et\nretentissant aux heurts du pesant marteau de\nSiegfried forgeant l ’épée ; ciel n o ir, ciel de tem­\npête, blocs de nuages sur l ’escarpement des rocs,\navec, dans les éclairs, votre chevauchée, ô W a lk y ­\nries ; m er hurlante du feu entourant, à l ’appel du\ndieu, B ru n n h ild e endorm ie ; tous tableaux adm i­\nrables q ui ém erveillent les yeux, tandis que la\nm élodie, sauvage ou tendre, berce, ravit, épouvante\nle cœur.\n"}, {"page_pdf": 164, "texte": "                  L e D é b a t E s t h é t iq u e                   149\n\n\n\n    M alheureusem ent, les procédés de la décoration\nthéâtrale sont trop im parfaits encore po ur nous\nmontrer ces tableaux tels que le poète les a voulus.\n U n fervent wagnérien nous disait un jo u r q u ’il\npréférait entendre l ’O r du R h in , exécuté sans\naucun décor. Comme nous nous étonnions il\np o u rsu ivit : \" Q uand W o tan , à la fin du drame,\nlance de sa forte v o ix un hym n e m agnifique vers\nle palais bâti à sa gloire par sa volonté toute p u is ­\nsante, je me figure, à l ’extrémité du pont Baefrost,\nde l ’arc-en-ciel éblouissant, un édifice superbe,\nplus étincelant que le soleil. E t quand, levant\nles yeux, j ’aperçois une piteuse bâtisse peinte tant\nbien que mal sur la toile du fond, je me dis que\n « ce n’est pas cela » et, m algré toute la splendeur\n de la m usique, j ’éprouve une déception ».\n                                 C harles        de   S p r im o n t .\n\n     (A suivre)\n"}, {"page_pdf": 165, "texte": " FLO R ILÈ G E M ESU EL\n\n\n\n\n                         Prièpe\n\n Mon Dieu, mon âme était le rêve d’un jardin\n Rempli d’abricotiers, d'aurore et de beaux soirs,\n Et de vieux bancs de pierre aux lichens bleus et noirs,\n\nEt de modestes fleurs aux parfums violents...\nMon âme était sublime, mon âme était ardente.\nMon Dieu je me souviens de roses que gonflait\nLa matinale pluie d’arc-en-ciel et d’amour...\n\nVous n’avez pas voulu que mon âme terrible,\nVous n’avez pas voulu que mon âme sensible\nContinuât, parmi la pluie de chèvre feuilles,\nA poser mes cheveux sur sa petite oreille.\nÇa vaut-il mieux, ça vaut-il moins ? comme, l’on dit.\n\nJe crois que ça vaut mieux et je Vous dis merci.\nJ ’ai maintenant un peu de ce calme rêvé\nQui tombe de la voix des angélus d’Eté.\nEloignez de ma vie les bras nus qui font mal.\n\nVous me donnez, mon Dieu, (est-ce l’orgeuil encore ?)\nUne résignation qui contient un sourire.\nJ’ai confessé mon cœur aux prés, aux sources vives,\nAux fumées roses, aux vieux ânes, aux coteaux bleus.\nJe leur ai dit combien était grande ma peine.\nEt je Vous ai compris, mon Dieu, car les fumées,\nRestèrent roses, les coteaux bleus, les prés fleuris,\nLes ânes restèrent patients, les sources restèrent vives\nEt me dirent, mon Dieu, la grandeur de la Vie.\nLes fumées me disaient : Contente-toi de toi ;\nNous nous perdons au ciel pour l’amour des chaumières.\nLes coteaux me disaient : nous sommes immobiles.\nLes prés disaient : nos fleurs sont aux agneaux dociles.\nEt les sources disaient : nous sommes dans les bois.\nEt les ânes disaient : nous nous buttons aux pierres.\n"}, {"page_pdf": 166, "texte": "                      F l o r il è g e   M en su el                               151\n\n\n\nAlors j ’ai bien compris que c ’était mon devoir\nD e souffrir simplement sans but et sans espoir,\nComme, monotonement, souffrent les humbles ânes.\nVous avez enlevé de mon cœur une femme,\nAinsi qu’une fumée s’enlève un jour d’Eté.\nJe me sens aujourd’hui plus grave et plus calmé.\nJ’avais crié vers Vous plein d’ombre et de colère.\nAujourd’hui je comprends que Vous Vous proposiez\nDe me donner enfin une v  i e moins cruelle.\nJe Vous en remercie, par ce jour de Dimanche\nEt mon âme s’élève à Vous douce et tremblante\nComme cette fumée qui s’exhale du givre\nQui avait courbé les herbes pendant la nuit.\n\n                                                     F r a n c is J a m m e s .\n\n\n\n\n              R   O   S   A    M    Y    S   T   I    C   A   .   (   1)\n\n\n\n\nFleur de mystère, en plein azur jadis éclose,\nVous n’êtes pas l’emblême héroïque, la Rose\n         Aux prodigieux souvenirs\nQui, pour donner l’ardeur à ses couleurs trop pâles,\nSous les gibets païens étendait ses pétales,\n         — La Rose rouge des Martyrs ;\n\nMaintenant, dans le ciel plein de murmures calmes\nLe sang ne coule plus sous le fer des bourreaux,\nEt les Persécutés d’autrefois, les Héros,\nChantent l’hymne de gloire en brandissant leurs palmes.\n\nVous n’êtes pas non plus, ô Rose d’Israël,\nLa fleur de ces Voyants chantant l’Emmanuel,\n\n\n  (1) Ce Poème est extrait des Poèmes mystiques qui paraî­\ntront en Mai dans les Editions de la Lutte.\n"}, {"page_pdf": 167, "texte": "152               L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n        Echevelés dans les tempêtes,\nDont Jéhovah brillait la lèvre de ses feux ;\nVous n’êtes pas, dans la splendeur sainte des cieux,\n        La Rose sombre des Prophètes ;\n\nCar ces hommes auxquels nul vivant n’est pareil\nOnt cessé d’appeler l’Aube sous le ciel sombre :\nAprès les temps vêtus de nuit et tissés d’ombre,\nIls boivent à longs traits un éternel Soleil !\n\nVous n’êtes pas la fleur de cette multitude\nDans laquelle, le cœur empli de lassitude,\n         Nous cherchons des Intercesseurs,\nLa fleur de ces Autels que l’Eglise modèle\nEn y plaçant pour nous quelque nouveau Modèle,\n         — La Rose d’or des Confesseurs ;\n\nIls ne sont pas de ceux qui brisent tous les voiles,\nQui vont jusqu’au Mystère insondable et sans fin,\nEt qui chantent là-haut, près de l’Agneau divin.\nLe Cantique d’amour au milieu des Etoiles !\n\n\nO Vous qui fleurissez sur le sacré Parvis,\nJe Vous dirai comment, un beau Soir, je Vous vis.\n         Sous le tremblant éclat des cierges,\nAu sein d'une corbeille éclatante de lys,\nVous étiez, au milieu des pétales pâlis,\n         La Rose sans tache des Vierges !\n\nVous avez l’idéal du Blanc, la Pureté,\nL ’éclat du jour des cieux serein et magnifique,\nEt je Vous reconnus alors, Rose mystique,\nA la blanche splendeur de la Virginité ;\n\n\nCar, nous le savons bien, parmi la nuit des Ages\nEmportés au torrent des monstrueux orages\n         Où le Monde hésite, troublé,\nEt tente d’abaisser l’Azur près de la Terre,\n— Ce qui fait Votre gloire, ô Rose de Mystère,\n         C’est Votre Blanc immaculé !\n"}, {"page_pdf": 168, "texte": "                   F l o r il è g e M e n su e l                     153\n\n\n\n« Nous, les pauvres Pécheurs du Salut liturgique,\nDe loin nous contemplons dans le J ardin des Cieux,\nBriller Votre Beauté d’un reflet radieux,\n— Et nous Vous adressons cette ardente supplique :\n\n« Si laissèrent nos mains traîner sans dignité\nNos robes d’innocence aux flots d’impureté,\n          Fangeuse et sinistre avalanche,\n— Conservez, en nos cœurs frissonnants de sanglots,\nAinsi qu’en un mystérieux et sombre enclos,\n          Une timide Rose blanche ;\n\n« Fleur de pitié, donnée aux Chastes en esprit,\nQui parfume de son odeur la vie entière\nEt met sur nos péchés un nimbe de lumière,\n— Mystique floraison du Repentir contrit ;\n\nAfin qu’au dernier jour, nous, Méchants et Profanes,\nNous puissions Vous offrir ses grâces diaphanes,\n\n        Son calice frêle et tremblant,\nEt que ce soir de Deuil et d’ Horreur affollée\nDevienne par Votre aide, ô Rose Immaculée,\n        La joyeuse fête du Blanc ;\n\nFête où Sion sera d’argent fin recouverte,\nOù tout resplendira d’un éclat sans pareil,\nCependant que prendra la place du Soleil\nU ne immortelle Rose au fond du ciel ouverte ! »\n\n\n                                         A rm and   P r a v ie l .\n"}, {"page_pdf": 169, "texte": " LES EC R IV A IN S N O U V E A U X\n\n\n\n            E mile V erhaeren\n\n\n                                      II.   L 'h o m m e   m oderne\n\n\n\n\n    Moderniste par la langue, le rythmé et les sujets qu’il\ntraite, Verhaeren accentuera fortement cette caractéristique\n de modernité qui est sienne en adoptant le genre littéraire\n le plus moderne, le Symbolisme.\n   Réaliste dans les Flamandes et les Moines, Verhaeren est\n devenu symboliste dans la suite de ses ouvrages. C’est\nainsi que Les Apparus dans mes chemins, Les Villages\nillusoires, Les Vignes de ma muraille et Les Visages de la\n Vie, forment la troisième partie, la partie spécialement\nsymboliste de son œuvre.\n   La Symbolique de V erhaeren n’a point recours, comme\nla Symbolique d’Henri de Régnier, par exemple, à des\npersonnifications d’abstractions morales, à des allégories,\nni aux exhumations des antiques mythologies, froides et\nanachroniques, surannées quoiqu’on fasse, et qui malgré\ntout le talent désirable, ne parviennent plus à émouvoir l’Ame\nmoderne.\n   Transportant dans la fiction les aspects et les gestes\nhumains d’aujourd’hui, c’est au réalisme dé ces aspects et\nde ces gestes que Verhaeren donnera une portée philoso­\nphique, une valeur morale. Le Passeur d’eau, les Pêcheurs,\nle Meunier, le Menuisier, le Fossoyeur, les Cordiers, le\nForgeron, tels sont les titres clairdisants de ses poèmes sym­\nboliques, en les Villages illusoires. Ailleurs, dans les Apparus,\ndans les Vignes et dans les Visages ce n’est plus à la vie\nrustique, mais à ceux-là, venus des « pays légendaires »,\nque le Poète empruntera les éléments de ses symboles\nmoins précis.\n   Ainsi ce n’est point le Savoir qui sera par lui personnifié,\nmais c’est « Quelqu’un vêtu d’effroi » qui personnifiera le\nSavoir en un poème étrange et béant de vertige.\n"}, {"page_pdf": 170, "texte": "                 L es E c r iv a i n s N o u v e a u x       155\n\n\n\n   Imagé de la sorte, le symbolisme de Verhaeren n’en reste\npas moins pour cela abscond et très souvent énigmatique.\nMais l’amour du mystérieux, au dire du bon La Fontaine,\nest la grande maladie des hommes. De cette obscurité\ninhérente au symbole émane ce je ne sais quoi d'étrange et\nd’inexprimable, qui nous attire, éveille en nous l’anxiété et\nnous remplit d’une crainte religieuse, semblable à celle qui\nnous envahit, quand nous entrons dans la forêt, ouvrant sa\nmajesté muette devant nous, — cathédrale aux nefs infinies\n   A cette attirance première, commune à tous les symbo­\nlismes, vient s’ajouter souvent en les poèmes symboliques de\nVerhaeren l’attrait spécial et puissamment fascinateur de\nsa vision sinistre.\n   Rayonnantes ou lugubres, hallucinées ou méthodiquement\nanalytiques, rouges d’incendie ou pâles d’épouvante, fulgu­\nrantes d’orgueil ou livides d’effroi, ces visions égalent en\npuissance d’horreur les plus farouches évocations de l’au-\ndelà vertigineux qu’ait enfantées l’imagination médiévale\ndes peintres du Septentrion, en proie à la hantise du cerceuil,\ndes pourritures de la mort et du brasier sans fin de l’effroy­\nable enfer.\n   Ieronimus Bosch, le peintre des monstruosités diaboli­\nques, Matheus Grunwald, auteur de Calvaires convultion ­\nnés, l’Holbein de la Danse des morts, et Dürer, le satanique,\nrenaissent tour à tour dans les estampes de Verhaeren.\n   Or ce sont là en vérité récurrences de Poète, d’accord\navec les réminiscences populaires, et qui n’entachent en\nrien la modernité de l'auteur.\n   Car elles l’apparentent, tout autant qu’à ces maîtres anciens,\naux noms très modernes vraiment d’Odilon Redon et de\nRops; sans compter que grâces à elles Verhaeren s’associe\naux modernes évocateurs des nocturna fantasm atal à\nHoffmann, à Edgar Poë, à Villiers de l’Isle-Adam et à Charles\nBaudelaire.\n   Cette double parenté du Poète apparaîtra indiscutable à\nquiconque lira le Fléau.\n\n    La Mort a bu du sang\n    Au cabaret des Trois Cercueils\n    La M ort a mis sur le comptoir\n    Un écu noir ;\n    Et puis s’en est allée\n    « C’est pour les cierges et pour les deuils »,\n    Et puis s’en est allée,\n"}, {"page_pdf": 171, "texte": "156              L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n      Tout lentement\n      Chercher le sacrement...\n\n    La M ort a bu du sang\n    Comme un vin frais et bienfaisant ;\n    Il coule doux au joints de la cuirasse\n    De sa carcasse.\n  En vain l’ont invoquée les Mères, et « les vieux des\nguerres tumultuaires \",\n    La Mort, dites, les vieux verbeux,\n    La M ort est soûle\n    Comme un flacon qui roule\n    Sur la pente des chemins creux.\n\n   En vain la supplia Notre-Dame la Vierge, « de l’ex-voto\nlà-bas, près de la berge » et voici que le Christ lui-même,\nlui adresse en vain la parole :\n\n      « La Mort, c’est moi, Jésus, le Roi,\n      Qui te fis grande ainsi que moi,\n      Pour que s’accomplisse la loi\n      Des choses de ce monde.\n      La Mort, je suis la manne d’or\n      Qui s’éparpille du Thabor\n      Divinement par à travers les loins du monde ;\n      Je suis celui qui fus pasteur,\n      Chez les humbles, pour le Seigneur ;\n      Mes mains de gloire et de splendeur\n      Ont rayonné sur la douleur ;\n      La Mort, je suis la paix du monde \".\n\n       Mais Elle,\n       Elle a même laissé s’en aller Dieu\n       Sans se lever sur son passage :\n       Si bien que ceux qui la voyaient assise\n       Ont cru leur âme compromise.\n       Durant des jours et puis des jours encor, la Mort\n       A fait des dettes et des deuils\n       Au cabaret des Trois Cerceuils.\n       Puis_un matin, elle a ferré son cheval d’os,\n       Mis son bissac au creux du dos.\n       Pour s’en aller à travers la campagne...\n\n       ...La Mort a cheminé longtemps\n       Par le pays des pauvres gens\n       Sans trop vouloir, sans trop songer,\n"}, {"page_pdf": 172, "texte": "                    L es E c r iv a in s N o u v e a u x                    157\n\n\n    La tête soûle\n    Comme une boule.\n    Elle portait une loque de manteau roux\n    Avec de grands boutons de veste militaire,\n    Un bicorne piqué d’un plumet réfractaire\n    Et des bottes jusqu’aux genoux.\n    Sa carcasse de cheval blanc\n    Cassait un vieux petit trop lent\n    De bête ayant la goutte\n    Contre les chocs de la grand’ route ;\n    Et les foules suivaient, par à travers les n’importe où,\n    Le grand squelette aimable et soûl\n    Qui trimbalait, sur son cheval bonhomme,\n    L’ épouvante de sa personne\n    Vers les lointains de peur et de panique,\n    Sans éprouver l’horreur de son odeur,\n    N i v o i r d a n s e r , s o u s u n r e p li d e s a t u n iq u e ,\n    Le trousseau de vers blancs qui lui tétaient le cœur\n\n   Ce poème est extrait des Campagnes hallucinées. Ce livre\nétablit un lien entre la partie symbolique et la quatrième\npartie de l’œuvre de Verhaeren : la partie sociale et popu­\nlaire qu’il inaugure.\n   La partie sociale de l’œuvre de Verhaeren se compose\njusqu’à présent de la trilogie formée par les Campagnes\nhallucinées, les Villes tentaculaires et les A ubes.\n\n  Hypnotisés par l’or, le faste et la fièvre des grandes\nVilles, qui sont comme autant de pieuvres posées sur les\ncampagnes, ceux des plaines dont les progrès industriels\nont aggravé la terrible misère, vont commencer vers elles,\nen masse, l’exode qu'ils croient rédemptrice.\n  Et les voici les campagnards minables, les vagabonds,\n« les las d'aller », comme a dit Georges Eekhoudt ; leur\narmée se déroule au long des grandes routes, ainsi qu’en un\ntableau des époques gothiques, nous évoquant l’horreur\nd’une cour de miracles, ou bien pareils aussi aux fameux\nÉmigrants, bien modernes ceux-là, mais non moins navrants,\ndu peintre flamand Laermans.\n   Emile Verhaeren a entendu leurs gémissements et leurs\ngrincements, écrit M. Robert de Souza en son étude sur\nla Poésie populaire et le lyrisme sentimental ; « Il a entendu\nleurs cris d’hallucinés vers la Ville fantomatique, éclatante\net terrible ; il a suivi ces interminables exodes de paysans\net de loqueteux que rongent « la fièvre » et « le péché »,\n"}, {"page_pdf": 173, "texte": "158               L a L u t t e . — M a r s 1 90 0\n\n\n\nqu’affole l’usurier « charlatan » et qui s’en vont, s’en vont\nvers Elle « sans rien de rien »,\n    Rien devers eux\n    Que l'infini' ce soir de la grand’route,\n    Chacun porte, au bout d’une gaule,\n    En un mouchoir à carreaux bleus,\n    Chacun porte dans un mouchoir,\n    Changeant de main, changeant d’épaule,\n    Le linge usé de son espoir.\n\n    « Et tandis que M. Francis Vielé-Griffin harmonise l’être\n complexe au simple en des « contes » plutôt idylliques,\nM . Emile Verhaeren le surchauffe comme d’éclats sanguins\net d’images dont les synthèses triviales, brutales, mais\ngrandioses, font de ses poèmes des complaintes épiques...\nNul avant M. Verhaeren n’avait dit ainsi les foules cam­\npagnardes en de pareilles marches chantées.\n   « Il faut comprendre ces poèmes comme des marches\nsoulevées d’héroïque complaintes, des marches de rythme\nen sabots qui claquent le sol et le bourrent d’une rage\npesante. Les pieds restés lourds de la terre grasse des\nchamps maculent le blanc ruban des routes. Des tressauts\nbrusques de douleur les arrêtent soudain, ou de larges\nenvolées de gestes ivres. Ce sont des marches forcées et\nforcenées de chemineaux qui soufflent d’ahan et dont les\npas cahoteux trament la furie dès interminables misères\n   « Ces misères, M. Emile Verhaeren ne les chante pas\nen artiste épris des pourritures (son lyrisme les domine et les\nsurélève toujours), mais en prophète. C’est l’homme de la\nsolitude dont au sortir des bois sauvages, l’œil visionnaire\ngrandit ce que nous ne voyons même pas. Le cœur large et\nsimple, d’imagination débordée, tout l’être exalté des pro­\nfondeurs de la saine nature primitive, il clame les maux du\nsiècle à travers l’éternité des temps et de l’espace. Ne lui\ndemandez, point des polissages et des ratiocinations d’art !\nI l e s t l e p r o p h è t e : celui qui n’attend pas la lumière,\nmais la devance par l’incendie. Et c’est en furieux qu’il\npousse au but ses images farouches, qui parfois concassent\nles mots pêle-mêle et fracassent les phrases, car rien ne\ndoit s’opposer à sa puissance justicière, mais aussi conso­\nlatrice par les espérances que sa foi lève, « aux loins sereins\net harmoniques » des aubes futures.\n   « A coups de rythmes rudimentaires et martelés, avec des\ngestes bourrus, une voix rauque, des regards noirs d’homme\ndu peuple qui mâchonne sa détresse et la crie, le poète\nnous meurtrit de toutes les lamentations humaines.\n"}, {"page_pdf": 174, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o u v e a u x       1 50\n\n\n\n   « M. Verhaeren, dans son développement, finit par\ndépasser le ton populaire ; il l’amplifie comme de toute la\nla sonorité de cuivre d’une trompe d’alarme. Et les motifs\nrustiques que M. Francis V ielé-Griffin adorne de charme\net entraîne de vicacité juvénile, M . Verhaeren les pétrit\nd’une main calleuse, plus faubourienne peut-être que\npaysanne, mais simple, franche et forte. E t des nouveaux\npoètes d’inspiration populaire, il est, atteignant d’un geste\nsommaire à la grandeur, le plus puissant manœuvrier » (1).\n   En parcourant la trilogie des Campagnes hallucinées, des\nVilles tentaculaires et des Aubes celui-là aurait tort, qui\ntaxerait de pessimisme son auteur. Certes serait-on en\ndroit d’accuser d’exagération excessive la peinture que nous\nfait Verhaeren de la plaine, si le Poète avait eu l’intention\nde décrire les paysages de Flandre où paissent les troupeaux\nnombreux et les coteaux brabançons aux moissons luxu­\nriantes, quand l’août, sous l’égide en or du soleil, mûrit les\népis superbes et que l’abondance apparaît encore comme\nune reine indétrônée. M ais le Poète a déjà vu ce que mas­\nquent encore aux regards des hommes d’éphémères réalités:\nLa ruine du sol épuisé, et l’émigration des bras qui fécon­\ndent vers les centres industriels où les attire un mirage\nd’espoir, fascinateur aimant des misères lassées.\n    La plainte est morne et scs chaumes et granges\n    Et ses fermes dont les pignons sont vermoulus,\n    La plaine est morne et lasse et ne se défend plus,\n    La plaine est morne et morte et la ville la mange.\n    Et maintenant où s’étageaient les maisons claires\n    Et les vergers et les arbres allumés d’or\n    On aperçoit à l’infini, du Sud au Nord,\n    La noire immensité des usines rectangulaires.\n    Dites ! l’ancien labeur pacifique dans l’Août,\n    Des seigles mûrs et des avoines rousses\n    Avec les bras au clair, le front debout,\n    Dans l’or des blés qui se retroussent\n    Vers l’horizon torride où le silence bout.\n    Dites ! la plaine entière ainsi qu’un jardin gras,\n    Toute folle d’oiseaux éparpillés dans la lumière\n    Qui la chantent avec leur voix trémières,\n    Si près du ciel qu’on ne les entend pas.\n\n  (1)    R . d e S o u z a . La Poésie populaire et le lyrisme sen­\ntimental. (Paris « M ercure », 1899 ; fr. 3.50.)\n"}, {"page_pdf": 175, "texte": "16 0                L a l u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n       Mais aujourd’hui, la plaine! elle est finie\n       La plaine est morne et ne se défend plus\n       Le flux des ruines et leurs reflux\n       L’ont submergée avec monotonie.\n\n       On ne rencontre, au loin, qu’enclos rapiécés\n       Et chemins noirs de houille et de scories.\n       Et squelettes de métairies,\n       Et trains coupant soudain des villages en deux...\n       Hélas ! la plaine hélas ! elle est finie !\n       Et ses clochers sont morts et ses moulins perclus.\n       La plaine hélas ! elle a toussé son agonie\n       Dans les derniers hoquets d’un angélus.\n   Est-elle assez funèbre et désolée cette peinture de la\n terre qu’infécondent les détritus V Mais elle n’est guère plus\nattrayante celle que Verhaeren nous fait de la Ville, de\ncette Ville vers qui vont les théories lamentables et trim­\nbalantes des routiers à bout d'effort, dans leur lutte pour\nla vie.\n      La Ville au loin dont le fleuve déchire\n      Le vieux granit taillé en palais noirs\n     — Ville en fièvre, ville en folie ou ville en armes —\n     Bondit contre le ciel avec tous ses vacarmes...\n\n       Cris sur les quais, les ponts et les navires\n       Et sur les tours et sur les promenoirs ;\n       Et poteaux clairs, où s’accrochent et se confondent\n       Aux long des fils, des voix qui font le tour du monde.\n\n       Ville en fièvre, ville en folie,\n       Où la mort germe en de la lie !\n       Une atmosphère épaisse et rousse où nul orage\n       N ’a pu, à coups de foudre, introniser l’azur,\n       Revêt de suie uniforme les murs.\n       Où s’ameutent les cris des réclames sauvages.\n\n       Des monuments dont les pierres nocturnes\n       Et les porches voilés boudent dans le brouillard.\n       Ouvrent les yeux de leurs fenêtres sans regards,\n       Sur le battant travail des rades taciturnes,\n\n       Des navires, fanaux lassés et voiles lasses\n       D’avoir depuis quels temps, illuminé la mer,\n       Dorment à l’ancre et dans les flots huileux et verts,\n       Réverbèrent, le soir, leurs fatigues d’espace,\n"}, {"page_pdf": 176, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x      161\n\n\n\n    Des tombereaux, si lourds qu’ils font crier les pierres,\n    Roulent, la bâche à mi-côté de leurs fardeaux,\n    Et dévalent sous des hangars, en des caveaux\n    Dont les couloirs de nuit semblent miner la terre.\n    Des rails glissent brusques et longs, couleur de fiel ;\n    Une gare là-bas, s’ouvre en des miroirs rouges ;\n    Et des signaux et des feux d’or brûlent et bougent\n    Et s’étagent, et font des gestes dans le ciel.\n\n   Il n’est, à notre connaissance, aucun autre Poète qui ait\nainsi brossé en des fresques épiques les villes enfiévrées où\nbataillent les intérêts, où entrent en conflit toutes les con­\nvoitises. Alfred de Vigny est peut-être le seul écrivain de\ngénie qui ait donné avant Verhaeren cette note moderniste\nen un poème admirable sur « la bête de fer » ; le seul qui,\navant Verhaeren, ait su traduire, sans choir dans la laideur\nou la banalité, la monstrueuse majesté d’un convoi lancé à\ntoute vapeur à travers les espaces. L’Auteur des Villes\nTentaculaires nu s’est point borné à cela. Son mérite nous\napparait d’autant plus grand qu’il est bien le premier Poète\nauquel l’Art littéraire contemporain soit redevable d’un\nchef-d’œuvre où s’érigent dans leurs tumultes, leurs luxures,\nleurs orgueils, et leurs fulgurantes colères, ces villes en\ntravail de matière et d’idée.\n  Ce violent devait être tenté de célébrer leurs bonds de\nviolence. Aussi le voyons-nous donner libre carrière à son\ntempérament, quand il décrit la plèbe en ses sursauts\nfarouches, la plèbe armant soudain, pour la Révolte rouge,\nses bras « sauvagement ramifiés vers la folie » !\n  Alors :\n\n    C’est la fête du sang qui se déploie\n    A travers la terreur, en étendards de joie ;\n    Des gens passent rouges et ivres,\n    Des gens passent sur des gens morts :\n    Les soldats clairs casqués de cuivre\n    Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts,\n    Las d’obéir, chargent mollassement\n    Le peuple énorme et véhément\n    Qui veut enfin que sur sa tête\n    Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.\n\n  Ainsi s’exerce la Justice immanente sur ces villes, d’où\njour et nuit montent tous les péchés en blasphèmes vers\nDieu.\n"}, {"page_pdf": 177, "texte": " 162               L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n     Or, parmi elles toutes, il en est une que le Poète en son\n  drame les Aubes nous montrera vaincue par les mendiants\n  des campagnes agonisantes.\n     Poulpe géant de l’Océan des plaines, dans ses tentacules\n  immenses, Oppidomagne la ville envahissante avait enlacé\n  les campagnes, qu’hallucinaient sa fièvre et sa puissance.\n  Les rois ont convoité la Ville : les rois se sont ligués contre\n  elle. L’armée des ennemis a établi son camp devant elle et\n  voici que la guerre allume un incendie sur les lambeaux de\n  la plaine expirante. Les mendiants des campagnes contem­\n plent, avec une joie féroce, les lueurs de sang du brasier qui\n ruine les champs, mais qui les vengera bientôt de l’orgueil­\n leuse Oppidomagne.\n     Les habitants d’Oppidomagne ont refusé d’ouvrir les\n portes des remparts pour donner repos et refuge aux multi­\n tudes de la plaine qui errent entre la ville et l’incendie. Seul,\n H érénien, le tribun à l’irrésistible éloquence, est introduit\n pour traiter avec la Régence au nom de la foule dont il s’est\n imposé le chef par la seule force de son verbe. Il est celui à\n qui la confiance énorme de la foule toujours naïve et force­\n née, semble donner l’omnipotence. Il est le cerveau qui\n pense pour elle, ou mieux, il est le réceptacle de ses haines,\n de ses désirs, de ses espoirs, il est son instrument vivant,\n sans lequel elle est impuissante et ne peut que se déchirer\n en querelles stériles. Mais la Régence a trompé Hérénien.\n La foule l’accuse de traîtrise. Ferme dans la fortune hostile,\n Hérénien jamais abattu, concentre alors toute son énergie\n à réaliser ce projet — insensé comme le génie — réconcilier\nles deux armées belligérantes au détriment de la Régence !\nEt la Régence affolée verra bientôt ses soldats jeter bas ces\n armes que le faux patriotisme avait mis en leurs mains, pour\nles tendre, ces mains, vers les mains fraternelles de ces\nautres soldats qui sont comme eux des hommes, et qu’ils\nappelaient des ennemis ! L ’œuvre de paix, de justice et\nd’amour, Jacques Hérénien l’a accomplie. Mais il n’en jouit\npas, car au moment de triompher devant le peuple, un des\nfuyards restés fidèle a la Régence vaincue, le jette à la mort.\nDevant le cadavre de Jacques Hérénien le peuple libre enfin\natteste sa victoire en faisant s’écrouler au pied du héros\nmort la statue qui symbolisait le gouvernement tyranique.\n    « Sur la nouvelle Oppidomagne vont se lever enfin les\nAubes ! »\n    Tel est, mal résumé, ce drame énorme et formidable, où\nle canon tonne, où le tocsin sonne, où l’incendie ensanglante\nles scènes, où la foule passe à flots houleux, dans l’effer­\n"}, {"page_pdf": 178, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x       163\n\n\n\nvescence de la révolte, o ù les épisodes sont pleins de tumulte,\net se succèdent avec la rapidité fulgurante et terrible des\ngrands élans de multitudes. Vers et prose s’y entremêlent\navec une vigueur et un éclat pareils. Les caractères d'Héré­\nnien, de Haineau, de Le Breux, de Hordain et de Claire,\nsont burinés avec la vérité, la fougue et la maîtrise qui font\nd’Emile Verhaeren l’un des plus grands poètes vivant à\nnotre époque. H élas ! la réalisation scénique d’un tel drame\napparaît quasi impossible, même sur les plus grands théâtres,\ncar la Foule est ici l'Acteur et c’est elle qui agit sans cesse\n« comme un seul personnage à faces multiples et antino­\nmiques. »\n   Quant à l’idée que ce chef-d’œuvre exalte, elle est géné­\nreuse et sublime : la fin de la guerre et l’avènement tant sou­\nhaité de la fraternité humaine, que Jésus a prêché au monde\net que le monde aurait connue depuis des siècles si les peu­\nples qui se disent chrétiens voulaient accomplir la Doctrine.\n   Par la partie sociale de son œuvre s’est affirmé une fois de\nplus le modernisme de Verhaeren. L’époque actuelle, en\neffet, n’est-elle pas plus que nulle autre obsédée par les\nproblèmes sociaux ? « Vive le Peuple ! » « A bas la Guerre! »\nDésarmement, Démocratie, tels sont les cris, tels les mots\nsynthétiques, dont chaque jour entend grandir la clameur\nâpre ou imposante.\n   Mais il semble de prime abord qu’une irréductible anti­\nnomie doivent séparer à jamais les partisans de la Paix, des\npartisans de la Démocratie. Si par démocratie il faut enten­\ndre « guerre des classes », certes oui, toute alliance est\nimpossible. Heureusement entre la Démocratie et la Déma­\ngogie il y a la même distance qu’entre le Sectarisme et la\nFoi religieuse. Si par démocratie il faut entendre, au con­\ntraire, plus de Justice et plus d'Am our pour l’immense\nruche ouvrière, l’accord existera, inévitablement. Les deux\n mouvements sont alors parallèles.\n   Tous deux se basent en effet sur la Justice et sur l’Amour.\nFraternité des classes, Fraternité des races, mais n’est-ce\npas toujours la même Humanité, envisagée ici en tant\nqu’organisme social, là en tant qu’organisme politique?\nPourtant la violence des démocrates qui ne sont pas chré­\ntiens oublie et méconnaît aux heures de colère que la fin\njamais, ne justifiera les moyens. La violence ne mène qu’à\nla violence. La Révolution ne peut rien que tuer des hom­\nmes, seule l’Evolution pacifique peut tuer l’erreur sociale, à\ntout jamais. Pour aboutir à la Paix fraternelle c’est avec la\n"}, {"page_pdf": 179, "texte": "164                L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n Pensée, seule force durable, et non dans l’émeute, ou dans\nla révolte qu’il faut savoir agir. Cela est vrai pour la paix\nsociale de chaque peuple en particulier, tout autant que\npour la paix politique entre les nations.\n   St-Augustin écrivait déjà au IV e siècle : « Conquérez la\npaix, mais conquérez-la par la paix et non par la guerre ,» (1)\nPourtant ce n’est qu’après les soulèvements populaires que\nles pacifiques finiront par l’emporter. Peut-être est-ce bien\nlà ce qu’a voulu nous laisser entrevoir le Poète quand, dans\nles Aubes, il nous montre Jacques Hérénien réussir à faire\nles deux armées belligérantes fraterniser et jeter bas les\narmes, pour célébrer ensemble le triomphe des plébéiens.\n   Après avoir écrit la trilogie grandiose et terrible des\n Campagnes hallucinées, des Villes tentaculaires et des\nAubes, Emile Verhaeren n’a point omis de nous décrire\n\" la Petite Ville \" . Et le contraste est vraiment trop piquant\npour qu’il me soit permis de résister au désir de la citation.\nLà-bas c’était la Fièvre et la Révolte ardente, ici c’est la\nRoutine et sa monotonie.\n   Pour nous décrire les Villes tentaculaires les rythmes\néclataient avec un bruit pareil à ceux qui retentissent dans\nles gares et les usines. Pour nous dire l’ennui de la Petite\n Ville (2) le vers se rythme, en vérité, selon le tic-tac régulier\nd’une très vieille horloge de province :\n\n      Les magasins de la grand’place\n      Mirentleurs vieux pignons usés,\n      Dans les égoûts symétrisés\n      D’un trottoir neuf, qui les enlace.\n\n      Un drapeau pend, comme un haillon,\n      A la poterne de la banque ;\n      L ’heure est vieillote. Une dent manque\n      Au râtelier du carillon.\n\n      La pluie, à tomber là, s’ennuie ;\n      Tout son de cloche y semble un glas ;\n      Tout mouvement y semble las.\n      L’heure qui vient vaut l’heure enfuie....\n\n   (1) Ad. Darium, épist., CCXXIX.\n   (2) Paru in-extenso en janvier 1899 à l'Ermitage, ce\npoème entre évidemment dans la 1re partie, celle picturale,\nde l’œuvre de Verhaeren. Le désir de montrer tous les\naspects de son prodigieux talent, nous en fit citer ici\nquelques strophes, dût en souffrir le rigorisme de notre\nclassification.\n"}, {"page_pdf": 180, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o u v e a u x      165\n\n\n\n     Chacun y fait son devoir strict\n     De la longueur de son attache,\n     Comme le font les trois pataches\n     Qui déservent tout le district...\n\n     Oh ! cette ville où tout est pair\n     Et enfermé comme en des boîtes ;\n     Quant ses canaux en lignes droites\n     D'un large élan, voudraient franchir la mer !\n    .Mais voici que le Poète, dont la fécondité est vraiment\n admirable, inaugure avec le Cloître, la cinquième partie de\n son œuvre ! Celle où par lui seront posées sans doute,\n dans l'ardeur de l’action ou dans l’élan du rêve, ces problè­\n mes philosophiques et moraux qui résurgissent à l’heure\n présente sur les remparts plus qu’ébréchés du scepticisme\n et qui hantent non moins inéluctablement l’Ame moderne\n que les énigmes sociales. Eux seuls d’ailleurs lui en pourront\n livrer les Clés libératrices, à condition qu’elle sache se\n dépouiller de son risible orgeuil et se vêtir — comme Dom\n Marc ! — de la simplicité, pour parvenir, au préalable, à les\n résoudre eux-mêmes avec candeur et clairvoyance.\n    Quand l’inspiration lui vint de créer le Cloître, Verhaeren\n  à n’en point douter, dût (avant Balthazar, le héros de ce\n drame)     . . . .       « avoir l’âpre pensée\n      D’aller fouiller, jusques au bout, le repentir ».\n    Or, où trouver la plus haute expression du repentir ?\n Dans une âme chrétienne. — Mais où, sans remonter en\n deçà du X I X e siècle, la dresser avec vraisemblance,\ncomme une tour de cathédrale, au-dessus de la routine et\nde la médiocrité ambiante, cette âme en éruption vers le\nciel pur? Seuls les cloîtres, verts oasis de la Force spiri­\ntuelle au milieu du désert plane de ce siècle veule et flasque,\noù ne s’aperçoivent, de ci de là, que les agglomérats médu­\nsions et gélatineux du plus écœurant bigotisme, seuls les\ncloitres renferment encore de ces âmes hautes et embrasées,\ncapables des plus stupéfiants héroïsmes et telles en un mot\nque l’auteur du Cloître en rêvait une pour étudier en elle et\njusqu’en son tréfond l’action du Repentir. Cette étude Ver­\nhaeren en voulut donc faire un drame qui eut été l’étude du\nRemords se réveillant épouvantable et brusque en la sénérité\nd’une âme monacale violente et dominatrice, que le verbe\nde rémission, le geste absolvant du Prêtre et la vertu des\ncommunions eucharistiques avaient pendant dix ans\ngrandie et appaisée.\n"}, {"page_pdf": 181, "texte": " 166               L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n   Et c’est en vérité le Cloître ainsi que le devait rêver\nEmile Verhaeren. Il ne nous y fait point pénétrer, alors\nqu'il y régnait encore « une paix d’ombre blanche », mais\nen une heure où les rivalités s’aiguisent, en une heure où\nDom Balthazar le moine épique s’en vient crier son trouble\nintérieur dans l’hostilité du silence. Je dis « son trouble »\net non pas son « remords ». Car, en réalité, est-ce bien du\nremords ce qui agite, abat et fait s’effronder de si haut le\n rop fébrile Balthazar ? Et n’est-ce pas un mal bien plus\nphysiologique que psychique, celui dont il souffre ?\n   Dom Balthazar qui veut confesser son parricide ancien\ndevant le chapitre (1) et Dom Marc qui lui conseille ensuite\nd’aller se dénoncer aux juges, ne seraient-ils pas des mala­\ndes avant d’être des saints ? Moines aux tempéraments\nadmirables certes, mais atteints grièvement tous deux\nd’exibitionisme moral ,\n  Qoiqu’il en soit, c’est, malgré toutes apparences, et en\ndépit de ses préjugés de caste, le prieur qui est dans le vrai,\nquand il dit au 1er acte ;\n\n\n       Votre cerveau, mon fils, s’égare et s’hallucine.\n       Ce n’est pas Dieu, mais c’est Satan\n       Qui vous ravage et vous domine.\n       Dom Balthazar, le piège qu’il vous tend\n       Il le tendit jadis, aux plus fervents des moines,\n       A ceux des temps païens à peine exorcisés,\n       A ceux du désert pâle et des rocs convulsés,\n       Aux Paul et aux Antoine.\n       Votre esprit brûle et votre âme est en feu,\n       Vos pas hagards abandonnent nos cimes ;\n       Et vous ne songez pas que le plus grand des crimes\n       Est de douter, est de désespérer de Dieu ».\n\n\n   Abstraction faite, de sa colère, qui est païenne jusqu’a\nla brutalité, c’est encore le prieur qui reste dans le vrai,\nlorsqu’à la fin du IIIe acte ils s’écrie :\n\n\n   (1) Il y a là une inexactitude, commise sans doute par le\nPoète de propos délibéré, et que les exigences de la scène\nexcusent d’ailleurs amplement. En réalité un cénobite ne\nse peut guère accuser devant le chapitre que de ses infrac­\ntions contre la règle ; jamais d’un crime perpétré avant son\nentrée au couvent.\n"}, {"page_pdf": 182, "texte": "                 L es E c r iv a in s   N ouveaux           167\n\n\n\n     O ! moine Balthazar\n     Tu t’es moqué de Jésus-Christ,\n     Qui veut le repentir dans le silence.\n\n   Ah ! certes, s’il y avait eu la vie d'un innocent à préserver\n du bagne, à sauver de l’échafaud, le conseil de Dom Marc\n et l’attitude de Dom Balthazar eussent été pleinement\n selon la loi chrétienne. Mais dix ans après l’exécution d’un\ninnocent exiger que le repenti aille se dénoncer aux juges\n de la terre, sous prétexte de lui faire expier l’assassinat\nindirect de sa seconde victime, c’est exiger de lui un suicide\nmoral. Or telle est précisément la faute vraiment criminelle\ndont se rend coupable Dom Marc au début de l’admirable\n scène des adieux.\n   L e Cloître, malgré cela, est un très haut chef-d’œuvre.\nEmile Verhaeren y apparaît dans la maturité de son génie.\n   En ce drame, ou mieux en cette tragédie, tous les acteurs\nsont moines ; pourtant point de monotonie ; on y discute,\non y dispute, pourtant point de lassitude ; car telle est la\ndiversité des caractères, la vérité du dialogue, l’aveuglante\nsplendeur des images, l’éclatante symphonie des rythmes\nlibres, le pathétique du rôle de Balthazar, la nouveauté et la\nhaute beauté scénique de l’angélique amitié de Dom Marc,\nque notre admiration est tenue en halaine. On a prononcé à\npropos du Cloître l’épithète : « romantique ». Romantique ?\nje le veux bien, mais alors d’un romantisme combien rajeuni\net transfiguré !\n   L e Cloître en effet, ce n’est pas seulement le moine\nBalthazar en lutte avec le remords qui le brûle ; le Cloître\nc’est un microcosme ; c’est l’image en petit de notre société\nmoderne. Lutte des moines sans blasons contre le Prieur\net Dom Balthazar, = lutte des classes ; Lutte de Dom\nThomas, contre Dom Balthazar et Dom Militien, = lutte\nde la Science contre la Foi, du Doute orgeuilleux contre la\nCertitude chrétienne. Quant à Dom Marc il est le clair\nsymbole précurseur et vivant, de l’âme nouvelle que l’huma­\nnité de demain revêtira pour marcher vers l’Amour, ainsi\nque clairement le laissent augurer ces paroles de Dom\nMilitien :\n    Il faut que l’on revienne à la simplicité.\n    A l’enface. Il faut l’amour et la bonté\n    Et l’ignorance. Et parmi nous le seul qui vive\n    Ainsi, d’accord avec la renaissance vive\n    De demain, c’est Dom M arc.\n"}, {"page_pdf": 183, "texte": "168                L a L u t t e . — M a rs   1900\n\n\n   Dans le Cloître comme dans les Aubes la prose, ci et là,\nvient se mêler aux vers et l’on se souvient à la lire que le\nPoète signa jadis une plaquette de trois contes intitulée\nLes Contes de minuit et plus récemment au Coq rouge\n(3 juillet 1895) un Conte au village et quelques courts\npoèmes en prose. Ajoutons que Verhaeren signa plusieurs\ncritiques, naguère, à la Nation, le journal de Victor Arnould,\net qu’il publia jadis deux monographies de peintres : celle\nde J o s e p h H e y m a n s et celle de F e r n a n d K n o p e .\n   Si je n’ai point analysé ici la philosophie d’Emile Ver­\nhaeren qu’on ne m’accuse pas d’omission. J ’avoue qu’elle\nest peu précise et qu’il serait malaisé de la dégager de son\nœuvre: Parlant ici en panthéiste, il parlera là en chrétien.\nOn l’a dite kantienne sa philosophie, mais Kant, partant du\ndoute, réinstaura la certitude par le moyen de la raison\npratique; il en déduisit la loi du devoir pour aboutir ainsi\nà cette conclusion dernière : Dieu existe, l’âme est immor­\ntelle. Mais Verhaeren, lui, n’a-t-il pas écrit :\n\n      Pourquoi scruter toutes les causes,\n      Si la première est inconnue ?\n      Savoir, n’est qu’éloigner ses doutes\n      Sur un chemin, creusé par les déroutes ;\n      Les feux des étoiles, dans la nuit nue,\n      Brûlent, sans éclairer les déserts de ténèbres\n      D’un au-delà profond que nul n’explorera jamais,\n      Tout problème fascinateur\n      Est tentateur d’erreur,\n      Et puis — est-ce qu’on sait ce que l’on sait ?\n\n      Les sens et la raison qui les contrôle ?\n      Quels tonnerres célèbres\n      Rediront, dans les cieux la parole\n      Qui dirige le monde et l’aurait fait ?...\n\n      Sur l’illusoire vérité clos désormais ta porte.\n      Vivre ? c’est se rouler, en une anomalie\n      D’efforts sans but, de recherches en vain,\n      De. sciences dont n’apparait la fin\n      Qu’en mécaniques d’or tissant de la folie...\n\n      Et tiens pour toi qu’il n’est parmi tous les projets,\n\n      Qu’un bien : le mors-aux-dents d’une âme\n      Qui se tue à chercher mais ne conclut jamais.\n"}, {"page_pdf": 184, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x         169\n\n\n  Dans les Moines, déjà, Verhaeren avait écrit ces vers\nsur la « Nouvelle Idole » :\n\n    Toute science enferme au fond d’elle le doute\n    Comme une mère enceinte étreint un enfant mort,\n    Vous qui passez, le pied hardi, le torse fort\n    Chercheurs, voici le soir qui vous barre la route,\n\n  Mais ces vers y étaient précédés de ces autres :\n\n    Heureux ceux là, Seigneur, qui demeurent en toi\n    Le mal des jours mauvais n’a point rongé leur âme,\n    La mort leur est soleil, et le terrible drame\n    Du siècle athée et noir n’entame point leur foi.\n\n   Vous, Dom Marc, qui êtes vraiment le fils spirituel du\ngrand Poète, mais aussi le frère très pur des jeunes poètes\nfranciscains, vous, Dom Marc, aidez-nous donc à priez\npour lui l'Attendue afin que de nouveau elle apparaisse en\nses chemins, et le guide vers le Soleil qui ne s’éteindra jamais,\ncar c’est d’elle qu’il a écrit :\n\n    Elle est ma ferveur réorientée\n    Ma jeunesse ressuscitée,\n    Un flot d’aurore, en une aurore...\n    Ses bras en croix devant les sentes\n    Qui vont vers les périls et les descentes\n    M e ramènent aux chapelles de la foi ;\n    Ses pieds laissent des marquent d’or\n    Sur le sable de blanc silence\n    Qu’épand mon âme en sa présence,\n    Et je les baise et mon effort\n    Sera de suivre au loin leurs mystiques empreintes\n    Jusqu’au moment de notre indubitable étreinte\n    Et de ma délivrance, en mon dernier soupir...\n\n    Et tel vivrais-je en elle afin d’y bien mourir !\n\n    Pour moi, me voici arrivé à la fin de ma tâche. Je me suis\nefforcé de montrer dans Verhaeren le Flamand et le moder­\nniste, l’Homme du Nord et l’Homme moderne. Flamand,\nil l'est, nous l’avons vu, par la rudesse du langage, la vision\nd’ensemble, le sens des couleurs, la véhémence des senti­\nments et l’excessive intensité des sensations. Moderniste,\n il l’est, littérairement, par son amour du néologisme, de la\n"}, {"page_pdf": 185, "texte": "170             L a L u tte . — M ars   1900\n\n\n liberté prosodique ; par son symbolisme. Il l’est, humaine­\n ment, par sa noble pitié pour la misère des foules, par les\n préoccupations sociales, scientifiques et morales dans les\n deux dernières parties de son œuvre, selon moi les plus\nbelles et les plus grandioses. Il l’est enfin, par son amour\n chrétien de la Paix, de l’harmonie fraternelle des Peuples,\ndont son œil de voyant apperçoit se lever, là-bas, l’ Aube\nsainte et tant désirée. Mais il ne l’est que trop par son\nAgnosticisme.\n     A considérer la prodigieuse fécondité d’Emile Ver­\nhaeren, et son talent dominateur, à la fois emporté et\npourtant méthodique, original et pourtant si humain, ne\nsommes-nous pas en droit d’espérer de lui, sous peu, quel­\nque nouveau chef-d’œuvre ? Certes ! mais il n’est point osé\nde l’affirmer déjà, telle qu’elle est, dès à présent , son œuvre\nest une œuvre durable et sa splendeur prophétique et\ntragique, éclairera les âges à venir.\n\n                                   G eorges    R am aekers.\n"}, {"page_pdf": 186, "texte": "LE T H É Â TR E\n\n\n\n\n L e       N o u v e a u                  D ra m e\n\n\n    Sous un appareil de symboles dont on a quelque peine\n à deviner le sens, la dernière pièce d’Ibsen « Quand nous\n nous réveillons d'entre les morts » est bien l’œuvre la plus\n incohérente et la plus fausse qui se puisse rêver.\n   Il paraît que c’est l’avis de Tolstoï. Ce qui prouverait\n qu’après avoir fait dans « Qu’est-ce que l’Art » de la détes­\ntable esthétique, l’auteur du beau roman « Résurrection »\n est encore capable de critique littéraire sérieuse\n   Essayons tout d’abord de dire le sujet.\n   Rubeck est un sculpteur de génie qui, après avoir produit\nun chef-d’œuvre, semble être devenu incapable d’atteindre\nencore les sommets de l’Art. Il a épousé Maïa, une femme\ntrès insignifiante, il est très riche et il n’est pas heureux.\n   Voici que soudain apparaît sur son chemin Irène, la\nfemme qui, il y a cinq ou six ans, a été son modèle lorsqu’il\ntravaillait à son chef d’œuvre « L e jo u r de la Résurrection ».\nPour le suivre et servir ses purs desseins d’artiste cette\nfemme avait quitté sa famille et renoncé à tout. Le chef-\nd’œuvre achevé elle avait disparu. Et Rubeck n’avait jamais\nsu pourquoi.\n   Ils se retrouvent et une explication a lieu.\n   Irène reproche à Rubeck de n’avoir aimé jadis en elle\nque l’inspiratrice d’une œuvre d’art, non la femme, l’être\nvivant dont l’enfance tout entière, comme elle le dit, s’éveilla\npour le suivre. Elle avait donné sa vie à l’artiste, l’artiste\nne s’en est point soucié et depuis ce jour elle passe comme\nune morte à travers la vie.\n   En la revoyant Rubeck se sent au cœur pour elle une\nirrésistible passion d’amour. Il quitte sa femme, l’aban­\ndonnant aux mains d’Ulfheim, le chasseur d’ours, qui l’a\nséduite, puis, avec Irène, il monte vers la splendeur lumi­\nneuse des sommets et avec elle est broyé par l’avalanche.\n   Tel est, très sommairement résumé, ce drame bizarre.\n"}, {"page_pdf": 187, "texte": "1 72              L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\nA aucun moment on ne sait exactement où l’on va, les\ncaractères n’ont aucun développement logique, ils semblent\nfaits de psychologies empruntées, si l’on peut ainsi dire, à\ndes individualités très diverses.\n   Rubeck est-il un artiste, n’est-il qu’un sensuel et un\norgueilleux ? on ne saurait dire.\n   Qu'a voulu Ibsen dans cette œuvre où, en définitive, des\nquestions d’art sont discutées ? Il est impossible de le dire,\ntant les contradictions éclatent de tous côtés.\n   Cette Irène qui appelle le chef-d'œuvre, enfanté grâce à\nsa collaboration, « son enfant », finit par avouer qu’elle le\ndéteste. Elle en veut à l’artiste parce q u e, devant sa beauté\nqui s’offrait à lui il n’a été qu’artiste. « Je te haïssais, lui\ncrie-t-elle, parce que je te voyais sans émotion, sans trouble »\nMais C’est de l’égoïsme, cela, c’est pis encore, c ’est de la\nplus basse sensualité.\n   Et Rubeck, est-il assez odieux dans l’attitude où nous le\nmontre Ibsen. D’où vient cette impuissance à créer qui\nparalyse toutes ses facultés. On voudrait voir en lui\nplus de tristesse, assister du moins à une de ces crises\nd’effort désespéré où l’on sombre pour toujours ou d’où\nl’on sort vainqueur. Mais non, il préfère se rapprocher de\ncette Irène qui ne sera plus son bon génie, allumer à son\ncontact le feu des sensualités mauvaises et courir avec elle\nà l’abîme.\n   Sans doute il se proclame encore artiste. « Je suis un\nartiste, Irène. Et je ne rougis pas des faiblesses dont je ne\nparviendrai peut-être jamais à me défaire. Car, vois-tu, je\nsuis né artiste... Et j’aurais beau faire, je ne serais jamais\nautre chose qu’un artiste ».\n   Mais ce ne sont là que des phrases creuses, jamais Rubeck\nn’agit en artiste, il semble qu’ il ne soit plus qu'une loque\nhumaine que la tempête va déchirer sans peine.\n   Au fond tous deux, Rubeck et Irène sont — conformes\nd’ailleurs, à la psychologie ibsénienne — des êtres à demi\nfous, épris d’eux-mêmes jusqu’à l’exaspération maladive\ndu désir sensuel, faits en un mot pour ce que Rod a appelé\n« la course à la mort ». Ces êtres en effet sont incapables\nde vivre patiemment, laborieusement, aussi presque toutes\nles pièces d'Ibsen ont-elles un dénouement étrange et\nquasi-fantastique pareil à celui de « Quand nous nous réveil­\nlons d’entre les morts ».\n Pourquoi ce titre VJe n'en sais rien, il n’y a dans cette\nœuvre, en dépit des apparences, ni philosophie ni poésie.\n"}, {"page_pdf": 188, "texte": "                          L e T héâtre                         173\n\n\n\n La morale qui s’en dégage, il me semble que c’est en une phrase\n d’Irène qu’il la faut chercher : « Mais moi, dit-elle, j ’étais un\n être humain. .T’avais aussi une vie à vivre, une destinée à\n accomplir. Vois : j ’ai tout quitté, j ’ai renoncé à tout pour me\n soumettre à toi... Ah ! ce fut un suicide, un crime contre\n moi-même. »\n   C’est l’orgueil s’étalant dans tout son cynisme mauvais.\nPlus d’abnégation ni de sacrifice, tel est l’évangile nouveau\nprêché par les personnages d’Ibsen.\n   Si encore ces personnages, étant admise cette conception,\nrestaient d’accord avec eux-mêmes, mais, nous l’avons dit,\nleur psychologie est terriblement contradictoire et contri­\nbue, pour une large part, à l’incohérence excessive de\nl’action.\n   Nous l’avouons donc, en toute franchise, ce drame d’Ibsen\n est vraiment mauvais. J’imagine que, représenté, il ferait\naux spectateurs l’effet d’un mauvais cauchemar. A le lire on\n a déjà celle impression d’un monde d’âmes et de pensées qui\nn’est point le nôtre parce qu’il n’est point celui de l’âme\nsoumise à l’Idéal. Et l’atmosphère de mystère qui plane sur\nces trois actes naît de l’absence de toute idée de lumière\nféconde et robuste.\n   La pièce, de la première à la dernière scène, oscille,\nsans qu’elle puisse se fixer jamais, entre l’œuvre philoso­\nphique et largement idéaliste et la vulgaire comédie pas­\nsionnelle. L ’attitude des personnages est déconcertante plus\nque je ne puis l’exprimer. L ’on ne sait jamais s’ils sont vrai­\nment sincères.\n   Irène est-elle une malade, une folle ou une courtisane ?\nQui oserait répondre ?\n   L ’ombre qui enveloppe ce personnage est d’autant plus\népaisse qu’à ses côtés Ibsen a plaçé un personnage étrange:\nla diaconesse. En note l’auteur nous avertit que l’on appelle\nainsi les protestantes qui volontairement, comme les sœurs\nde charité catholiques, se consacrent au service des mala­\ndes.\n   Irène serait donc une malade, une folle peut-être. .Mais\nd’autre part Irène semble considérer cette femme qui la\nsuit partout du regard comme son ombre mauvaise. Et elle\naffirme même son intention de la tuer.\n  Y a-t-il quelque symbole abscons là dessous? J ’en doute\nfort car le dénouement, banal et vil en dépit de la mise en\nscène, donne aux tendances vaguement idéalistes éparses\ndans l’œuvre le plus cruel démenti.\n"}, {"page_pdf": 189, "texte": "1 74             L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n   Rubeck a dit à Maïa, en se frappant la poitrine : « J’ai là,\nvois-tu, un coffret précieux où se conservent toutes mes\nvisions, tout ce qui fut mon idéal d’artiste. Depuis le jour où\nelle (Irène) a disparu, ce coffret est fermé. Elle en a emporté\nla clef, et toi, petite Maïa, tu n’as jamais pu l’ouvrir. Le\ntrésor gît là, inexploité. Et les années passent ! Et je ne\npeux y parvenir. »\n  Or voici que soudain cet artiste en qui semble vivre\nencore le désir fou de retrouver sa puissance d’autrefois et\nqui garde en l'âme la passion du Beau, voici que cet artiste\ndevient le prisonnier et la victime d’un amour sensuel infé­\ncond et maudit. L ’abime va le manger.\n   A Irène, toujours incompréhensible s’il faut écarter l’hy­\npothèse de la folie, à Irène qui lui dit : « L’amour, fruit de\nla vie terrestre faite de beauté, de merveilles, cet amour-là\nest bien mort en nous. » Rubeck a répondu, avec passion :\n« Sais-tu que c’est justement cet amour qui me brûle plus\nardemment qu'il ne l’a jamais fait ! »\n   Et tous deux marchent vers les sommets, pour être libres\net y célébrer leur fête nuptiale, et tous deux sont broyés\npar l’avalanche.\n   M. Schuré l’a déjà remarqué, dans le théâtre d’Ibsen\n« la force du caractère est presque toujours stérile ;\nl’amour, si grand qu'il soit, n’y est point fécond et créateur.\nTous ses héros échouent. Mais tous ils sont des caractères\nindomptables et vont jusqu’au bout de leur idée. »\n   C’est vrai, mais ici où est l’idée ? Rubeck et Irène, ne par­\nlons point de Maïa, n’est-ce-pas, sont des inféconds, oui,\nmais ils sont aussi des lâches, Et si l'on veut descendre tout\nau fond de leurs âmes l’on verra que la sensualité les avait\ndévorées. «Que la paix soit avec vous», dit la diaconesse en\nles voyant rouler dans le gouffre. De quelle paix peut-elle\nainsi parler ?\n  Brand, Jean Gabriel Borckman, Rosmer, avaient du moins\nen eux je ne sais quelle formidable ténacité de vouloir,\nmême aveugle, dans la poursuite d’un rêve. Rien de tout\ncela n’est ici.\n  Et l’on se demande en vain quel a été le dessein d’Ibsen\nen écrivant cette mauvaise pièce.\n   Serait-ce la décadence ?\n\n\n                                   V ic t o r   de   B rabandère\n"}, {"page_pdf": 190, "texte": "                        L e T h éâ tre                     175\n\n\n\n\n   Solness le Constructeur\n\n\n   Si dans le personnage de Rupeck on ne parvient guère à\ndécouvrir la passion maîtresse qui le fait agir, il n’en va pas\nainsi pour Solness le Constructeur, le héros du drame ibsé­\nnien que vient de nous représenter « la Maison du Peuple »,\ngrâce au concours de Lugné-Poe.\n   Solness est un orgueilleux doublé d’un égoïste féroce. De\nla première à la dernière scène chacune de ses paroles et de\nses démarches s’inspire de ce sentiment unique. Il a peur\nde la Jeunesse qui pourrait un jour rivaliser de gloire avec\nlui, il va même, dans une incroyable folie d’orgueil, jusqu’à\ndéfier Dieu. La catastrophe le frappe, il tombe de la haute\ntour qu’il vient d’achever et tout autour de lui ce ne sont que\nparoles de glorification, pas un ne songe à voir dans cette\nchute le châtiment.\n   Ce qui frappe par dessus tout dans cette œuvre d’Ibsen,\n— il en est d’ailleurs ainsi pour tout son théâtre, — c’est\nl’atmosphère de mystère et de vague terreur qui l’emplit\nd’un bout à l’autre. Ces personnages qui semblent agir libre­\nment sont en réalité poussés par la fatalité : Et d’autre part\nchacun d’eux s’efforce incessamment de deviner ce que\npense son interlocuteur. Il y a même — c ’est le mot de Sol­\nness — du sorcier en eux. Ont-ils par exemple le désir\nintense de voir se réaliser tel événement, par la force de ce\nvouloir l’événement se produira, les êtres et les choses\nperdent ainsi leur indépendance, ils deviennent les jouets\nde forces cachées qui, à certains moments, agissent sur eux\net leurs commandent.\n   En elle-même, avouons-le, l’action dramatique imaginée\npar Ibsen n’a rien ni de très original, ni de très profond, par\ninstants elle tient du mélodrame. Ce qui fait son caractère\nspécial, ce quelque chose d’indéfinissable qui ressemble à\ndu rêve et à du cauchemar, c’est bien ce me semble, ce\nmélange de fatalisme et de mysticisme ésotérique que nous\navons essayé rapidement de préciser.\n   Puis sur le personnage principal plane perpétuellement\nun doute agaçant. Comme pour Irène, pour Solness on se\ndemande s’il est fou ou si vraiment il a conscience de ce\nqu’il dit et fait. Et cela contribue pour une large part à\nl’impression de malaise qu’on éprouve devant l’œuvre\n"}, {"page_pdf": 191, "texte": "176                L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\nd’Ibsen. Dans « Solness le Constructeur » tout en effet se\nrapporte directement à Solness.\n   Malgré tout l’œuvre ne manque pas de puissance ; par ce\nqu’il y a de mystère en elle, elle attire, par les mots profonds\nqui s’y rencontrent elle fait penser. En tout cas l’étude de\nl’égoïste outranciérement orgueilleux y est vraiment forte\net bien menée.\n   Lugné Poe a été superbe dans le rôle de Solness, il vit\nce rôle, il le sent, il le comprend à merveille. Chacune des\nnuances de ce caractère complexe, grâce à lui, apparaît en\npleine lumière, sans effort, sans exagération, sans caboli­\nnage aucun.\n   Sauf M . Dessonnes qui jouait le rôle de Ragenhar et les\ndeux actrices chargées de ceux de la femme de Solness et\nde Hilde les autres interprètes étaient plutôt médiocres.\n   Cette représentation purement ibsénienne se terminait par\nla lecture d’un poème inédit du dramaturge Scandinave.\nNous préférons n’en rien dire. C’est du mauvais Mayne-\nReid. AI. Dessonnes l’a fort bien dit.\n\n                                                     Y .   de   B.\n"}, {"page_pdf": 192, "texte": "L A C R IT IQ U E\n\n\n\n      L e s L iv r e s n o u v e a u x\n                                        I.   L it t é r a t u r e .\n\n\nE u g èn e G ilb e r t.   \" En marge de quelques pages \" ,\nP aris, librairie F l o n .\n\n\n   M . Eugène G ilbert est critique par goût et n ’est\nque critique. Ce sont deux raisons pour que sa\ncritique soit intéressante et im partiale. E n effet,\nd ’une part on sent q u ’à p rio ri toute œuvre lu i est\nplutôt sym pathique ; sa courtoisie semble entrer\np o u r beaucoup dans la com position de son talent.\nD ’un autre côté il sera exempt de cette étroitesse\nde jugem ent si souvent reprochée aux créateurs\nqui ont à ju g e r d es poèmes ou des romans\ndifférents de ceux q u 'ils écrivent eux-mêmes.\n    I l ne semble pas que ce critique ait u n système\npréconçu ; il se contente d ’avo ir de vives im pres­\nsions, ce q ui n ’est déjà pas com m un, et, autant\nque possible, de les raisonner. Je ne sais si ce\ndernier point lu i réussit to u jo urs; ça et là, notam ­\nment dans l ’étude consacrée à M . R ené B a zin , on\nvoud rait que la louange fût p lu s nettement\nmotivée. M o i aussi j ’adm ire la Terre qui meurt ;\ntoutefois, s ’il m ’arrivait d ’en faire une épopée gra n ­\n diose, je croirais devoir dire pourquoi.\n  M ais en général il faut adm irer la faculté de\ncom préhension qui distingue M . G ilbert. E lle lu i\nperm et d ’apprécier à leu r juste vale u r des œuvres\naussi opposées que Sans horizon de M . M ahutte et\n"}, {"page_pdf": 193, "texte": "178               L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n En province de M . B a z in ; grâce à elle encore il\n discerne ce que peut contenir de réussi une œuvre\n manquée dans son ensemble (N e citons pas, pour\n ne faire de peine à personne). U n autre eût con ­\n damné l ’œuvre en bloc. M . G ilbert ignore ce\n genre d ’exclusivism e. S ’il lui arrive de dépasser la\n mesure, c ’est plutôt dans l ’éloge que dans le\n blâme.\n    P lu sie u rs de ces études sont d ’une rem arquable\njustesse de doigté. Je ne puis guère apprécier\ncelles où l ’auteur parle d ’œuvres qui me sont\ninconnues ; mais je vois bien tout le cas q u ’il\nfaut faire, par exemple, des articles consacrés à\nM . M aeterlinck, à la correspondance de V . H u g o ,\nà la Cathédrale de M . H uysm an s. Ils sont sincères\net portent l ’accent de la vérité ; et il est difficile\nd ’observer plus délicatement les nuances.\n   Cette sym pathie, cette ardeur de com prendre,\nces généreux enthousiasm es, ce tact charm ant sont\nsensibles dans le style, très en progrès, sem ble-t-il,\net de plus en p lus souple et expressif. L a phrase\nest souvent d ’une agréable désinvolture, et il\nrègne dans maintes pages une bonne hum eur\naim able, un esprit léger et sans m alice, qui sont\np o ur beaucoup dans l ’attrait du liv re .\n\n                                   F ernand         S é v e r in .\n\n\n\n\n                                             II. ESTH É TIQ U E\n\nJ ean    D e l v i l l e : « La Mission de l’A rt », Esthétique\n  idéaliste. Préface de E d o u a r d S c h u r é . — G e o r g e s\n  B a l a t , éditeur, Bruxelles.\n\n\n   L a théorie est, en général, chose ingrate. M a l­\ngré toute l ’adm iration q u ’on puisse avoir po ur une\nœuvre, il est souvent difficile d ’expliquer les causes\n"}, {"page_pdf": 194, "texte": "                      L a C r it iq u e                179\n\n\ndu m ystérieux p la is ir que sa contem plation fait\nnaître en nous. A ussi, tenter d ’im poser à l ’artiste\ndes règles strictes, dont l ’observation le fera p a r­\nvenir à la beauté, parait, à prem ière vue, une ten­\ntative bien hardie. L e beau existe en soi, et p o u r­\ntant rien n ’est p lus subjectif que l ’appréciation\nd ’une œuvre d ’art. L e temps, le lie u , l ’opin io n, la\nmode, toutes contingences qui influent sur notre\nétat d ’âme et dont nous ne pouvons faire totale­\nment abstraction, entrent p o ur une large part dans\nla raison déterminante de nos jugem ents esthéti­\nques. C ’est donc u n grand mérite p o ur M . D e l ­\nv ille d ’avo ir su fixer des règles telles que l ’œuvre\nconçue et réalisée sous leur direction soit toujours\net partout une œuvre belle.\n    M . D e lville a com pris que la vitalité d ’une\nœuvre se m esure selon le p lus ou m oins d ’hum a­\nnité q u ’elle contient. Classiques, rom antiques,\nnaturalistes furent, comme l’a si bien démontré\nM . C h . M orice dans la Littérature de tout à l'heure,\ndes analystes, et c’est pourquoi, m algré tant de\nperfections, leurs ouvrages sont incom plets. L ’a r­\ntiste idéal sera celui qui synthétisera dans l ’unité\nde l ’œ uvre les différents aspects sous lesquels se\nprésente l ’être hum ain, et réalisera ain si une\nfigure véritable de la vie. C ar, dans la vie, tout se\nsuccède, se pénètre et se tient, selon la loi d ’une\nm ystérieuse harm onie.\n    C ’est cette grande théorie de la synthèse en art\nque M . D e lville a étudiée dans son intéressant\nouvragé, en l ’appliquant spécialem ent aux arts\ngéométriques : la peinture et la sculpture. « E n face\nde l ’art sans idéal, écrit-il, où l ’éclectisme dissim ule\nmal sa coupable com plaisance à la m édiocrité des\ntendances aussi disparates que stériles, où la seule\net vaine fantaisie rem place la science de l ’art, la\ntendance idéaliste dresse les p rin cip es de la sélec-\n"}, {"page_pdf": 195, "texte": "180              L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\ntion et de la synthèse, résumée dans cette base de\nla perfection esthétique : la Beauté spirituelle ; la\n Beauté p lastiq ue; la Beauté technique». L ’œuvre\nsuprême sera donc celle où la plus haute idée, réa­\n lisée dans le p lu s beau sujet, sera parfaitement\nexprimée. L e s écoles qui m éconnurent l ’un de ces\ntrois éléments p rim o rd iaux de l ’œ uvre d ’art: idée,\nsentiment, sensation, firent fausse route et ne p ro ­\nduisirent que des ouvrages partiellem ent beaux.\nL a place de ces éléments est en raison de leur élé­\nvation : l ’idée est p lu s im portante que le senti­\nment; celui-ci à son tour l ’emporte sur la sensation.\nD ans l ’élaboration de son œuvre, l ’artiste doit\nfaire descendre l ’idée ju sq u ’à la matière afin\nq u ’elle la vivifie de son p o u vo ir créateur, ou élever\nla matière ju sq u ’à l ’idée souveraine. P a r l ’union\nde ces grands principes, l ’œuvre fera p arvenir\nl ’homme a des sphères p lus hautes et répondra\npleinem ent à la m ission de l ’A rt.\n    Telles sont les théories que M . D e lville a fort\nsavamment développées dans son liv re , en y ajo u­\ntant diverses considérations, parm i lesquelles une\ncritique du rôle des souverains dans la vie artisti­\nque autrefois et aujo urd ’h ui, nous a vivem ent in ­\ntéressés. N ous avons été heureux de trouver, dans\nla Mission de l’A rt, l ’expression sincère d ’une a r­\ndente foi spiritualiste. D ans ces temps de négation\nc’est une grande jo ie d ’entendre u n artiste parler\nen termes émus des rapports de l ’œuvre d ’art avec\nD ieu , l ’âme, l ’immortalité.\n\n                               C h a r l e s d e S p r im o n t\n"}, {"page_pdf": 196, "texte": "L A P E IN T U R E\n\n\n\n      La      L ib r e      E s t h é tiq u e\n\n\n\n\n    Cénacle p rivilégié du concept actuel d u Beau,\nle salon de L a L ib r e E s t h é t iq u e , a p o ur la\nseptième fois, ouvert ses portes à toutes les\nmanifestations de l ’idéal contem porain, q u i élève\npeu à peu vers la Beauté, en un essor universel\nju s q u ’aux branches positives de l ’ In d ustrie.\n    A rt pictural, et art plastique, précieuses jo a ille ­\nries, délicates orfèvreries, artistiques ferronneries,\nm aroquineries, etc., y voisinent et fraternisent.\nM ais c’est principalem ent en peinture que s ’avère\nla loi d ’éclectisme par laquelle hautement se\nrecommande le salon du musée moderne. M algré\ncet appel généreux abolissant en une large idée\ntous les préjugés « d ’écoles », le salon se résume\nen une synthèse claire qui ja illit d ’u n groupem ent\nd ’exclusifs « avancés ». N ous n ’y avons lu q u ’une\npage de l ’esthétique contem poraine si libre fut-elle\n— car de belles théories d ’art n ’y sont q u ’à peine\nreprésentées. L ’Idéalism e en effet est rare ; à part\nJean D elville , L éo n F réd éric, en des sym boles\nclairs touchants et profonds et T o orop dans une\névocation ésotérique : « L e s âmes autour du\nsphinx», les peintres-poètes ne figurent pas. A ussi,\nà l ’exclusion de ces trois artistes le salon se\nrésum e-t-il en nous dans un souvenir de lum ino-\nim pressionism e. Souvenir de couleurs et de clartés\n plutôt que de lignes ; car la tendance lum iniste\n"}, {"page_pdf": 197, "texte": " 182            L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n s’affirme de p lus en plus à l ’exclusion totale du\n dessin.\n     A ussi les toiles m anquent généralement de dis­\n positions et d ’harm onies. N ous en avons pourtant\n trouvé dans les parcs très conventionels de F ra n z\n M elchers — L e s oppositions de ions rem placent de\n plus en plus les plans', les œuvres ont des heurts et\n des duretés, qui tiennent à l ’absence de l ’ordre et\n de la clarté, voire même à l ’absence des tintes inter­\n médiaires. — L es modelages s’effacent avec la\nvitalité, l ’im pression totale e t spontanée fait place\nà une évocation peut-être savante, généralem ent\nincom prise, toujours lente et confuse. L ’équilib re\nde l ’œuvre se disloque — il n ’y a p lus de centre,\nni de synthèse, il y a dispersion de la force esthéti­\nque ; la sûreté et la souplesse du pinceau que\nM . L éo n F rédéric possède, un des seuls, fait\nplace à des méthodes d ’empâtements, q ui dégénè­\nrent hélas ! en pointillés m alhabiles — et le p in ­\nceau tente vainem ent d ’in d iq u e r le m ouvem ent\nque le crayon peut seul rendre — « O n traite »\nd ’une m anière large, on m ignarde; les un s en un\ndésir de légitim e indépendance, d ’autres , à cause\nd ’u n travail souvent appréciable, ont désorienté\nla technique la plus rudim entaire et recherché\nl ’in dividualism e dans le ton, courant par là le\ndanger nécessaire de monotonie et d ’irréalité.\nM M . L u ce , H eym ans, H azledin e, m algré les\nprécieuses qualités de l eurs œuvres ont une tonalité\nerronée où, à aucun p rix, on ne nous fera vo ir la\nréalité la plus lointaine. Cet in d ivid ualism e sincère,\nspontané de l’artiste, fait place à la thèse évidende,\nà l ’apriorism e et à la recherche chez M M . Valtat,\nE n so r, Signac, dont le mérite confus nous a échapé\nà cause des dim ensions restreintes du salon.\n   L a monotonie du ton particulariste est d ’a il­\nleurs froide, lourde, la couleur est peu ferme, sans\n"}, {"page_pdf": 198, "texte": "                     L a P e in t u r e              183\n\n\n\nressources, sans richesses d ’expression, sans âme,\net révèle une pauvreté de coloration qui tourne\nparfois à l ’unité. — A côté de ces oeuvres, taxcés\npar certaines feuilles de \" veules \" , nous avons\néprouvé une jouissance d ’art devant quelques\nnoms.\n  L e s pâleurs printanières sont un peu m olles chez\nH eym ans m ais se déployent en d ’heureuses quailités\nen son « C la ir de n u it ». M . L u c e conserve en des\ntons acides d ’indigo et de violet des clartés étran­\nges, des effets de ciel, desjeux de lum ières plein s de\nvie.\n   F e u Evenepoel fut avare de ses lum ières. L es\npastels espagnols de M . D e lvin flam bent de\ncuivre et d ’or, M . B uysse dans des pochades\nhardies pose des éblouissem ents chauds et se\nrévèle coloriste v ib ra n t, M. C laus, traite sa\n« Journée de soleil » en des lum ières riches,\nsouples, pleines de mouvement. M . P irre n exprim e\nsa science des dem i-jours, des clartés étouffées,\ndes grisailles. M . D e lville dans son « A m o u r des\nâmes » joue avec sûreté et souplesse des tons: bleu\net orange. M . L é o n F ré d é ric prodigue avec co n­\nnaissance et tact les lum ières éblouissantes ou\ncalmes. Son pinceau tantôt s’attarde aux d é li­\ncatesses de m iniaturiste, tantôt s’adonne au brio\nlarge, soit qu’il parle de la vastitude des campagnes\nou de l ’âme des enfants et des fleurs. .\n    P arm i ces évocations d ’im pressionistes-lum i ­\nnistes quelques peintres se sont arrêtés à\nl ’action et la vie. M . L u c e a donné des pages\nde mouvement de superbe énergie et d ’intense\nvitalité. M . Evenepoel ses observations si profon­\ndément personnelles des foules. M . Zuloaga a\ncampé largem ent des types nationaux en une\nlum ière aussi énigm atiqüe que quelconque.\n"}, {"page_pdf": 199, "texte": "184             L a L u t t e . — M a r s 1 900\n\n\n\n    M . D e lv in est d ’une réalité puissante et plein\nd’émotion, M . Laerm ans donne sa conception\nrude de la vie. L e s dessins de M . M ilcendeau et\nun pastel d ’Israëls, sont empreints de caractère et\nde com préhension.\n    M. Léon F rédéric exprim e délicatement les\njoies et les étonnements naïfs des hum bles q u 'il\nmet si robustement en scène.\n    L e s rares, trop rares adeptes du crayon, signent\ndes œuvres de travail et d ’observation d ’une ligne\ngénéralement souple, nerveuse, expressive, vivante,\non y trouve des descriptions de vie et de choses\npleines d ’émotion, des évocations magistrales\ncomme celle que M . D e lville a obtenu en des co u r­\nbes d ’une sérénité et d ’une grandeur inim itables.\n M . T o orop a triom phé en u n dessin monotone\ndes difficultés de sa conception. M ilcendeau est\nplein de verve, de souplesse. M . D e lv in a exprim é\nses pastels avec énergie et une adm irable sûreté\nde coup d ’œil; nous aim ons la délicatese, des\n « F le u rs qui chantent » où L é o n F ré d é ric\n m aintient ses qualités de dessinateur. M . Schuster\n donne une « D ian a » d ’un dessin très classique.\n M . L e B ru n trahit une âme d ’artiste grave et calme,\n q u ’éprend l ’attitude des choses. N o us avons ad­\n miré aussi d ’excellentes eaux-fortes de M . N ie u w e n ­\n kam p et de M me Destrée ; des aquarelles de\n M . K am erling h , largem ent concues et très o rig i­\n nales.\n                                     A lbert de   F roger\n"}, {"page_pdf": 200, "texte": "L ’A C T U A L IT É\n\n\n\n\n                     R evue du m ois\n\n\n\nLe      n a t io n a l is m e ,     le    s o c ia l is m e    et   l ’ a t t it u d e   des\n\n     c a t h o l iq u e s .   —     La    m ort      du   P ère D o r g è r e . —        Le\n   procès        M arcel H abert.\n\n\n   Le     n a t io n a l is m e ,    le    s o c ia l is m e   et   l ’a t t it u d e    des\n\n                  (1) — Deux partis se disputent à l’heure\nc a t h o l iq u e s .\n\nactuelle le pouvoir, en France ; le nationalisme et le\nsocialisme. On sait à la suite de quels malheureux et tra­\ngiques incidents naquit le nationalisme. En réalité, ceux-ci\nn’en furent que le prétexte regrettable. Depuis longtemps,\nune opposition sourde grandissait dans beaucoup de\nconsciences françaises contre les trop nombreux aventuriers\nqui bien que le plupart compromis, eux-mêmes ou leurs\namis, dans les affaires financières louches du dernier quart de\nce siècle, n’en continuaient pas moins de détenir le pouvoir\npolitique sous la protection occulte de la franc-maçonnerie.\n  Il s’agissait s’opposer un groupement compact d’intelli­\ngences et d’h onnêtes gens aux innombrables ratés, faux\nmédecins, faux avocats, arrivistes bavards qui depuis des\nannées s’adjugent la mission de diriger l’opinion de la foule\nfrançaise et de la guider dans ses destinées politiques.\nMais quand des hommes veulent se grouper dans un\ndessein de salubrité publique, il est maladroit de leur part de\ncommencer leur œuvre en protégeant d’autres malpropretés,\net malheureusement, il y a l’invention du faux patriotique\net de bien autre chose à la base du nationalisme et c’est de\nquoi le nationalisme mourra. C’est par de successives et\ntoujours plus impudentes canailleries que les coquins se\n\n\n  (1) Le signataire de ces lignes n’entend engager ici que\nsa propre opinion.\n"}, {"page_pdf": 201, "texte": "186              L a L u t t e . — M a r s 1 90 0\n\n\n\n maitiennent puissants mais ceux qui veulent faire œuvre\nhonnête doivent demeurer irréprochablement purs, sinon ils\ndeviennent les pires ennemis de l’œuvre qu’ils attendentd’eux-\nmêmes. Si des politiciens se maintiennent au pouvoir grâce\nà l’absence de leurs principes, ce sont seulement des hommes\nde principes, pouvu que les principes soient en harmonie\navec notre temps, qui pourront efficacement les combattre.\nOr le nationalisme n’a pas été pur dans le choix de ses\npremières amitiés : il a mal choisi l’occasion de se révéler ;\nil manque de principes légitimes et sûrs.\n   Un nationaliste de mes amis, me disait, il y a quelques\nmois à propos d'une récente affaire, à laquelle on est obligé\nbien qu’on ne le veuille pas, de revenir chaque fois que\nl’on veut lire dans les esprits de ce temps, parcequ’elle est un\nadmirable document humain : « Nous nous sommes placés,\nchacun à un point de vue différent; vous, vous avez envisagé\nune question de justice, et moi, l’intérêt supérieur de la\npatrie ». Tout le nationalisme est dans ces paroles où Pinté­\nrêt supérieur de la patrie se trouve en opposition avec une\nidée de toute éternité comme celle de justice. C’est que\npour un Barrés, pour un Maurras et même pour un Lemaître,\nrien n’est plus relatif qu'une idée morale. Ce n'est donc\npas sur des idées morales que repose le nationalisme et\ncomme il faut bien le faire reposer sur quelque chose,\nMaurice Barrès nous dit qu’il s’agit de conserver la\npatrie qui est à ses yeux le patrimoine légué par les\nancêtres : voilà une vérité qui nous avance beaucoup. Mais\nelle semble vouloir dire si l’on examine les actes nationalistes\nqu’il ne faut avant tout rien faire qui puisse diminuer le\nprestige de telle ou telle institution que nous léguèrent nos\npères et qu'il faut la vénérer même dans ce qu’elle peut avoir\nde momentanément vicieux ; cela veut dire aussi qu’il nous\nfaut conserver précieusement nos ennemis séculaires,\nentretenir cette inimitié dans les masses par un certain\npatriotisme qui cotoie encore la pornographie dans les\ncafés-concerts de province, fit s’habiller longtemps, le\n14 juillet, en Alsace et Lorraine, les dames à soldats dans\nles maisons closes, entretint la gloire du premier héros\nnationaliste qui eut comme on sait une mentalité de «calicot»,\nporta un habit de général et fit gambiller Paulus.\n   Mais non tout cela n’est pas notre grande France! Maurice\nBarrès écrit encore : « De plus en plus dégoutté des indi­\nvidus, je penche à croire que nous sommes des automates.\n Nos élans les plus lyriques, nos analyses les plus délicates\n"}, {"page_pdf": 202, "texte": "                         L ’A c t u a l i t é                187\n\n\n\n sont d’un ordre tout à fait général. Enchaînés les uns aux\nautres, soumis aux mêmes réflexes, nous repassons dans les\npas et les pensées de nos prédécesseurs ». Le nationalisme\nformera donc des cerveaux qui soumis aux mêmes réflexes\nque ceux de leurs prédécesseurs penseront bientôt de\nmême et c’est ainsi que nous constituerons une patrie\nhomogène. Comme on le voit, cette méthode est aussi celle\nque préconisent les républicains radicaux, et les socialistes,\neux aussi pour former une patrie homogène, mais d’un\nesprit différent, quand ils demandent la suppression de la\nliberté de l’enseignement et que tous les cerveaux soient\nformés dans la même usine universitaire. C’est que\nMaurice Barrés de même que les socialistes se réclame du\npositivisme. Mais tandis que Barrès et les nationalistes ne\nsongent aux méthodes positivistes que pour travailler à la\nconservation d’un esprit traditionnel et sont conséquents\navec eux-mêmes parcequ’ils restent dans le relatif, les\nautres inconséquents avec eux-mêmes, voient déjà dans le\nlointain approcher le règne d’un absolu : la science, et la\nvenue de l’ère où l’esprit scientifique et industriel remplacera\nl’esprit théologique et miliaire.\n   Le parti socialiste est plus fort que le parti nationaliste ;\nil a déjà une organisation et puis, si les socialistes sont\ndivisés sur des questions de détails, du moins s’entendent-ils\nen un point : « c’est que sous le régime capitaliste, tout ne\nva pas pour le mieux ; » ce en quoi, ils n’ont pas tout les\ntorts, et comme cela correspond dans la masse malheureuse\nà des besoins définis, leur parti a par cela même déjà une\ngrande force. Ils s’entendent aussi sur des réformes essen­\ntielles : minimum des salaires, maximum des heures de\ntravail, caisses de retraites. Les théories socialistes pous­\nsées jusqu’à leurs extrêmes limites nous offriraient une\nsociété analogue à celle qui existe déjà quelque part dans\nles monastères dont les socialistes demandent la fermeture,\nô logique des hommes ! C’est qu’ils ne veulent pas com­\nprendre que pour concilier avec la liberté, leur société\nidéale, cela exige une élévation morale très haute, un esprit\nde renoncement et de sacrifice mutuels, toutes choses dont\nils ne veulent point entendre parler parcequ’ils combattent\nau contraire au nom du droit qu’ont tous les hommes de\njouir le plus possible sur la terre. C’est que ce sont\ndes gaillards aux appétits formidables les leaders du parti\n socialiste. Il suffit pour s’en convaincre de les entrendre dans\nleurs réunions publiques, hurlant, engueulant leurs adver-\n"}, {"page_pdf": 203, "texte": "188              L a L u t t e . — M a r s 1900\n\n\n\nsaires, évoquant, lorsque les applaudissements se font\nrares, l’éternel spectre noir parceque ce moyen réussit\nd’ordinaire sur les foules, e t tous les moyens leur sont bons\ndans leurs discours et dans leurs journaux, et ainsi, ils\nnoient sous des flots de colère et de haine leur rêve de\nsociété fraternelle. A peine au-dessus de ces politiciens\némerge la figure peut-être, plus noble ou peut-être seule­\nment plus intelligemment ambitieuse d’un Jean Jaurès. C’est\nqu’ils n’ont pas une valeur morale assez haute pour porter\nun rêve aussi haut que le leur ; ce rêve, ils s’en sont empa­\nrés, il n’est pas le fils de leur pensée et de leur chair. On le\ncomprend vite quand on les écoute ; leur voix ne possède\njamais ces accents profonds qui révèlent une âme et qui\nsont faits pour prononcer des paroles de paix et convaincre\npar des raisonnements harmonieux. Individualistes avant\ntout, ils prêchent cependant la solidarité sociale mais ils\ncomprennent par là, une solidarité, analogue à celle qui unit\nles pièces d’un mécanisme et ils méconnaissent la douceur\n de la charité parcequ’ils sont uniquement des cerveaux régis\n par de gros appétits, et quels cerveaux obstinés et étroits !\n   On serait tenté cependant de les aimer parcequ’ils parais­\n sent représenter le parti de la paix et par là ils répandent\n malgré tout des idées bonnes et belles, mais on a bientôt\n compris que ce n’est pas par horreur du sang et que\n volontiers, ils emploieraient contre leurs ennemis la guillo­\n tine ou la fusillade ; c’est peu dangereux et c’est sûr.\n   Quelle devra être l’attitude d'un écrivain indépendant\nentre les deux partis qui ne valent guère mieux l’un que\nl’autre ? Ira-t-il vers les nationalistes dont les chefs ont plus\nd’élégance française mais qui barrent l’avenir, saluent trop\nvolontiers les injustices du présent pourvu qu’elles appar­\ntiennent au passé, restent adorateurs de la Force, nient les\ngrands principes directeurs des hommes ? Ira-t-il vers les\nsocialistes dont les chefs cachent sous les apparences d’un\nidéal trop haut pour eux, leur médiocrité et leur égoïsme?\n    Celui-ci, s’il a vraiment une flamme dans l’âme, n’ira ni\nvers les uns, ni vers les autres. Son destin est d’être dans le\nmonde un fier isolé. Il prendra exemple dans un Tolstoï,\ndans un Ibsen. Il demeurera hors de tout cadre, de toute\n côterie, prononçant les paroles qu’il croira selon la vérité,\nsans en jamais rien sacrifier pour se gagner l’approbation\n des hommes ; il sait trop qu’un tel sacrifice est une mutila­\n tion quand ce n’est pas une capitulation de conscience.\n    Et quelle est l’attitude des catholiques devant les nationa­\n"}, {"page_pdf": 204, "texte": "                        L ’A c t ua l it é                 189\n\n\n\nlistes et les socialistes ? Les catholiques vont en toute sim­\nplicité vers ceux qui ne se présentent pas à eux comme\nleurs ennemis, mais sans se douter que de tels alliés sont\nplus dangereux que leurs pires ennemis pour l’essentiel de\nleur foi. Ce que les nationalistes comme Maurras et Barrès\nadmirent dans l’Eglise, c’est surtout sa puissance humaine\n son admirable organisation, c’est le laboratoire d’esprits et\nde cerveaux qu’elle est, c’est ce qu’il y a de moins chrétien\n et de moins essentiel en elle. En plus d’une occasion, Char­\nles Maurras a même opposé le catholicisme au christianisme\ncependant nombre de catholiques et de prêtres qui n’en savent\npas davantage vont vers ces étranges défenseurs qui aiment\nla puissance humaine de l’Eglise sans même se donner la\npeine de nier son caractère sacré qui n’a à leurs yeux\naucune importance, si ce n’est peut-être celle d’être un men­\n songe utile pour maintenir la cohésion de l’édifice, et aussi\nles nationalistes unissent volontiers la croix et l’épée.\n\n    Je garde l’espérance heureuse\n    D’un chef, général vainqueur,\n    Suivi sur la route poudreuse\n    De soldats qui chantent en chœur.\n\n     Et dans un rêve d’épopée\n     Je vois le sauveur de demain\n     Faire le salut de l’épée\n     A toutes les croix du chemin.\n\n   (les vers sont de M. Coppée qui représente à l’heure\nactuelle officiellement la poésie catholique et M. Coppée en\nmanifestant un si grand enthousiasme pour les 18 brumaire,\nles Bonaparte de rencontre et l’épée, ne se doute pas com­\nbien il est peu chrétien. Les nationalistes voient dans la croix\nquelque chose comme un signe héraldique appartenant à de\nvieilles armoiries de famille et qu'ils vénèrent parce qu’autre­\nfois on fit de la bonne besogne avec, et il faut « qu'enchainés\nles uns aux autres, soumis aux mêmes réflexes, nous repas,\nsions dans les pas et les pensées de nos prédécesseurs », et,\ncomme autrefois, on fit aussi de la bonne besogne avec\nl’épée, ils lient ensemble la croix et l’épée.\n   Mais quelle est donc la voix catholique qui s’élèvera pour\ncrier avec les Evangiles, aux uns que l’épée exclut la croix,\naux autres que c’est à nous qu’ils ont pris leur idéal de\nsociété fraternelle et que si cet idéal s’accorde avec le règne\n"}, {"page_pdf": 205, "texte": " 190                L a L u t t e . — M a r s 1900\n\n\n\n de la science c ’est parceque cette société rêvée est bien dans\n toute sa perfection celle du Christ, celle de l’H omme par­\n fait en qui s’exprima tout l’ Univers, qui exprima toutes ses\n lois de façon vivante en actes et en paroles et qu’il leur\n manque d’éveiller leur âme à sa lumière pour que d'égoiste\n et d’abstrait leur rêve devienne généreux et vivant ; ce-jour\n là, ils voudront le faire triompher dans la paix et dans l’har­\n monie ; il leur suffira d’être des martyrs saris en faire\n jamais.\n    La m o r t d u P è r e D o r g è r e . — Il fut un de ces oiseaux\n  de la Foi qui vont sur les plages les plus lointaines faire\n  entendre un chant nouveau. Il fut un grand chrétien et un\n  grand français. On connaît sa vie sublime d’héroïsme simple\n  comme le fut sa mort, étant de ceux qui nés pour se donner\n  se donnent encore en mourant. A peine entré dans l’ordre\n des missions, il alla planter la croix au Dahomey dans le\n royaume du terrible Behanzin. Arrêté et torturé par les\n ordres du féroce roi nègre, il montra un tel courage, une\n telle douceur qu’il inspira un véritable respect mêlé de\n crainte à celui que les nègres regardaient comme invincible\n et qui, implacable envers ses sujets comme envers ses enne­\n mis, pour la première fois peut-être s’adoucit devant cet\n humble moine blanc. Plus tard le père Dorgère retourna à\n lui mais cette fois comme ambassadeur de la France et il sut\n amener un arrangement amical ; puis il fut aumônier du\n corps -expéditionnaire dans la deuxième campagne qui se\n termina par la capture du despote noir. Depuis il occupait\n sa vie à civiliser et christianiser ce pays ; revenu depuis\n quelques jours en France, il s’y reposait de ses fatigues dans\nune humble cure des bords de la Méditerannée à St-Anne\nprès de Toulon. Mais de tels- hommes ne veulent du repos\n que dans la mort : le Père Dorgère à Saint-Anne se reposait\nen soignant les malades. Un jour, il apporta dans ses bras\nau presbytère une petite bohémienne qui se mourait de la\npetite vérole noire et qu’avaient abandonnée ses parents sur\nle bord d'une route, sans qu’aucun habitant osât l’approcher\net deux jours après le pauvre moine mourait à son tour de\nl’affreuse maladie. Au Dahomey, on se raconte les traits\nd’héroïsme, d’abnégation du grand et humble père Dorgère\nà qui les noirs attribuaient des pouvoirs surnaturels et aux­\nquels il faisait connaître par l’exemple de sa vie, la beauté\nde sa Foi. Il est revenu en France pour y accomplir un der­\nnier acte d’héroïsme dont il ne s’est pas douté, et sa mort\nest passée presque inaperçue à peine signalée par quelques\n"}, {"page_pdf": 206, "texte": "                                     L ’A c t u a l it é                                   191\n\n\n\njournaux, volontairement ignorée de ceux-mêmes qui par­\nlent si fort de fraternité humaine et le gouvernement de la\nRépublique Française ne s’est pas fait représenter aux\nobsèques de ce grand Français.\n   L e p rocès         de    M arcel          H abert. —            Tous      le s   p rocès\np o l it i q u e s s e r e s s e m b l e n t e t a u lie u d e s d é b a t s d u p r o c è s d e\nM a r c e l H a b e r t , il v a u t m ie u x r e l i r e l e s d é b a t s d u p r o c è s d u\nm aréch a l N e y .\n                                              G eorges         le    C ardonnel\n\n\n\n\n                                      E c hos\n\n\n    N o m b r e d e p e r s o n n e s é m i n e n t e s du monde enseignant,\ndésireuses de participer aux débats du C o n g r è s d e l ’ E n ­\ns e i g n e m e n t d e s B e a u x - A r t s e t d e s L e t t r e s , qui devait\navoir lieu ce mois-ci à Bruxelles, ayant insisté auprès de la\ndirection de La Lutte, organisatrice du Congrès, pour\nqu’en fût reculée la date, il a été décidé en conséquence\nque le Congrès serait tenu dans le second semestre de 1900,\nafin de permettre à chacun des nombreux orateurs, désireux\nd’y participer, de s’y préparer mieux à l’aise.\n   L es C o n fé ra n c iers d e l a L ib r e E s t h é t iq u e , sont des\nécrivains de France qui nous viennent tout exprès de Paris\nou d’Orthez (basses Pyrénées), pou r nous parler tour-à-tour\n« des Poètes mis en musique » et « des Poètes contre la\nlittérature ». G râce au troubadour enchanteur, qui, sous le\npseudonym e wagnerien de Tristan K lin gsor, a déjà publié\nmaintes ballades jolies, grâce au chant bien conduit de\nMlle Claire Friché, grâce enfin au grand talent d’a ccom ­\npagnateur de notre confrère O ctav e M aus, directeur de l'A rt\nmoderne et organisateur des salons de la L ibre Esthétique,\nil nous y fût donné le jeudi 15 mars d’admirer la com préhen­\nsion avec laquelle des com positeurs qui se nomment Ernst\nDelten re , H D u p a rc,P . d e Bréville, E . Chausson, G . Fauré,\nsurent musiquer des P oètes tels que Verhaeren, Verlaine,\nBaudelaire, M auclair, K lingsor etc.\n    Mais voici Francis Jammes, poète « simple », que le\n  8 mars nous avait vanté M . Th. Braun, Francis Jammes le\n"}, {"page_pdf": 207, "texte": "192                   L a Lu tte     — M a r s 1900\n\n\n\ntendre poète qui publia naguère au « M ercure de France »:\n De l ’ A n g e l u s d e l ’ A u b e , a l’ A n g e l u s d u S o i r , et ces\n Q u a t o r z e P r i è r e s , o ù rayonne dans un sourire l’esprit ai­\n mant du Poète d’Assise, et puis enfin cette délicieuse «histoire\n d’une ancienne jeune fille » qu’il nomma : C l a r a d ’ E l é ­\n b e u s e , voici Francis Jammes dont La Lutte publie en ce\n\n numéro même une Prière inédite, et c’est lui qui nous va\nparler (et nul ne le pourrait mieux faire) des « Poètes contre\n la littérature ». Paul Verlaine avait déjà dit et avec quel air\n de dédain: « tout le reste est littérature » et Verhaeren dans\n le Cloître ne fait-il pas dire à Dom Militien : Il faut que l’on\n revienne à la simplicité ? »\n    A Francis Jammes, succédera le jeudi 29 mars l’auteur\n de P a l u d e s , des N o u r r i t u r e s t e r r e s t r e s et du P r o ­\nm é t é e m a l e n c h a î n é : André Gide. Tous recevront chez\n\nnous un accueil cordial.\n    L e s P r e m i è r e s d’auteurs belges se multiplient en notre\ncapitale. Il était temps vraiment ! Après le triomphe du\n Cloître au Parc, le théâtre de la Maison du Peuple donnera\n pour la première fois le 26 mars, les Aubes d’Emile Verhae­\nren. Au Parc sera exécuté sous peu la M ort au x berceaux,\nnoël tragique d’Eugène Demolder, musique de Paul Gilson.\n Sur cette même scène le 29 de ce mois l'Absent, autre noël\n tragique en vers, de notre rédacteur Gaston lieu x. L e même\nsoir on y donnera également une comédie en un acte de\nVI. Emile Valentin, l’éminent Docteur, qui fit paraître\nrécemment son propre portrait au Patriote illustré, enguir­\nlandé d'une note élogieuse et à l’insu, nous assure-t-on, du\ndirecteur de cet hebdomadaire. .\n    M me S a r a h B e r n h a r d t viendra jouer elle-même aux\nGaleries durant tout le mois d'août l'Aiglon de M. Rostand.\n    L ’ A c a d é m i e d e s C o n c o u r t est sortie saine et sauve du\nprocès que lui avaient intenté certaines gens auxquels ses\nfondateurs eurent la malchance d’être apparentés.\n    M é r o v a c k , « l'homme des cathédrales » va dit-on revenir\nparmi nous. Le bruit court que des imbéciles se proposent\nd’exercer à ses dépens leur « zwarize » balourde et grossière.\nEspérons qu’il n’en sera rien.\n   A I . C h a r l e s M o r i c e , fraîchement débarqué chez nous,\neût tôt fait de découvrir l'Esprit «belge». L’enquête organisée\npar la revue L e T hyrse chez des littérateurs de ce pays,\ntouchant notre « nationalisme littéraire », conclut à sa non\nexistence. Alors ?...\n                                                   L a D ir e c t io n .\n"}, {"page_pdf": 208, "texte": "E d ition s de \"LALUTTE\"\n          80, R u e d e l ’E r m i t a g e , 80, — B r u x e l l e s .\n\n\nY ves B er th o u                     L e Prince des Prosateurs          fr. 0.50\nA lbert Jounet                        Dieu de Beauté                      » 0.50\nP a u l M u ssche                     Simplement                          » 2,00\nE d o u a r d N ed                    Mon Jardin Fleuri                   » 2,00\nG eorges R am aekers                  Les Fêtes de l'Eté                  » 1.25\nG e o r g e s V ir r è s              En Pleine Terre                     » 3.50\n\n\n\n\n                   P A R A IT R O N T P R O C H A IN E M E N T\n\n                                      D A N S LES\n\n\n                           É d it io n s d e L a L u t t e :\n\n\n                 Bon       CH ARLES         de      SP R IM O N T\n\n\n                     LE S H É R O S\n                                                               *\n\n\n         d e l’A m o u r, d e l’ E p ée\n\n                            et du R êv e\n                                      Poèmes\n                             P r i x : 2.00 francs.\n\n\n\n\n                           A R M A N D P R A V IE L\n\n\n            P oèm es M y s tiq u e s\n                             P r ix   : 2.00 francs.\n\n       25 p. c. de réduction aux abonnés de L a L u t t e .\n\nOn souscrit dès à présent, 80, rue de l’Ermitage, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 209, "texte": "                              LA LUTTE\n                  80, R U E DE L ’E R M IT A G E , 80\n\n                                BRUXELLES\n\n     paraît tous les mois en fascicules de 64 pages, et\nforme au bout de l’an deux forts volumes in-8° avec table,\n               d’environ 400 pages chacun.\n             Belgique                                          Ailleurs\n     UN AN           .    .      5 fr.          /    UN      AN       .   .         fr.\n     U N N um éro               1 fr.       /        U N N um é ro             1.25 fr.\n     LA L U T T E (Série Nouvelle) publie : CONTES, N O U ­\nV ELLES, ÉTU DES CR ITIQ U ES, M O N O G RAPH IES,\nL IT T É R A T U R E S É TR A N G È R E S, QU ESTIO N S DE­\nM O R A LE E T DE PH ILO SO PH IE, D RAM ES, POÈ,\nM ES, R E LA TIO N S de V O Y A G E S, etc.\n       FONDATEURS                  : P aul           M u s s c h e , E d o u a r d N ed\nG eorges R am aekers.\n\n       C O M IT É D E R É D A C T I O N . (B E L G IQ U E ) :                       E rn st\nD e l t e n r e , P o l D e m a d e , H u b e r t D e M o o r ,Y v a n G i l o n ,\nG aston       H eux,          l ’A b b é   H ector           H oornaert,            E m il e\nJ omaux,       P aul      M u ssch e,               E douard       N ed,        G eorges\nR am aekers,         C harles         de    S p r im o n t ,      l ’A b b é       E ugène\nV an   der    E l s t , G e o r g e s V ir r è s .\n\n       C O M IT É        DE      R É D A C T IO N .          (F R A N C E ) :         Y ves\nB e r t h o u , J . E s q u i r o l , A l p h o n s e G e r m a i n , L o u i s G i l­\nlet,    A lb e r t J o u n e t , G eorges               le   C ar d o n n e l, H enri\nM azel,      L o u is M e r c i e r , R . P . P a c h e u S . J . ,             A rm an d\nP r a v ie l ,C h a r l e s   de R o u v r e ,       L o u is T ie r c e l i n .\n\n\n\n\n      N. - B . — A D RE SSER tout ce qui concerne LA\nREDACTION de la Revue à M . H u b e r t D e M o o r , Secré­\ntaire de La Lutte, 46, rue de la Croix, B r u x e l l e s ; — tout\nce qui concerne l’A D M INIT S T R A T IO N , à M . E u g è n e\nB e c k e r s , administrateur de La Lutte, 8 0 , rue de l’Ermi­\ntage, B r u x e l l e s . — Siège de la DIRECTIO N : 114. rue\nFranklin, B r u x e l l e s .\n\n       Imp. Ixelloise (à vapeur) H Coduys, 272 et 276, ch. de Wavre\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 3, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1900-03", "signet_source": "Cinquième année - Tome Ier de la série nouvelle - [N°3] Mars 1900", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, PDF 142", "methode_reconstitution": "Date et numéro du signet de l’ULB, contrôlés sur la couverture de la livraison quand elle est conservée."}}