{"numero_id": "ulb-lutte-1900-04-n4", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "articles": [{"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-001", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "T O M E 1er C in q u iè m e A n n é e de la A v r i l 1 900", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 210, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 34, "fin_caractere_exclue": 942, "texte": "T O M E 1er\nC in q u iè m e A n n é e              de la                      A v r i l 1 900\n\n                                Série Nouvelle\n\n\n\n\nLA LUTTE\n                 R e v u e            m en su elle\n                               F ondée     en   1 895\n\n\n\n\n           O N T CO LLAB O R É A CE N U M ÉR O :\n\n       MM. Y v e s          B e rth o u , V ic to r de B raban d ère,\n\n    V a lè r e   G ille , A r n o ld       G o ffin ,   G a sto n   H eux,\n\n     G eorges       Le       C a r d o n n e l, G e o r g e s R a m a ek ers,\n\n     C h a r le s d e S p r im o n t.\n\n\n\n\n                                  B e lg iq u e\n\n\n             5 francs par an             | 1 franc le numéro\n\n                         Ailleurs, le port en sus.\n\n\n\n\n                            A D M IN IST R A T IO N\n\n                     8 0 , R u e d e l ’ E r m i t a g e , 80\n\n                                 BRUXELLES\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-002", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Som m aire 5e Année — Avril 1900", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 211, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1264, "texte": "Som m aire\n5e Année — Avril 1900. — Tome 1er de la Série Nouvelle\n\n\n\n   I LE D ÉBAT E STH É TIQ U E :\n      B on C h a r l e s d e S p r i m o n t :\n\n                           Le Drame Wagnérien.\n                           (Etude critique, suite et fin).\n\n II ETH N O LO G IE :\n      Y ve s B e r t h o u :\n\n                           La Résurrection de la Bretagne.\n\n III F LO R ILÈ G E M EN SU EL :\n      V alère      G il l e :\n\n                           L e Soir, (poésie.)\n      A r n o l d G o f f in :\n\n                           Proses lyriques.\n      G eorges R am aekers :\n\n                           Chasse au cerf. — La M ort du Soleil.\n                           — La Dune des adieux, — La Prin­\n                           cesse endormie, (poèmes.)\n\nIV LES É C R IV A IN S N O U V E A U X :\n      G aston H eux :\n\n                           F E R N A N D S É V E R IN (monogra­\n                           phie, première partie.)\n\nV LE T H É Â T R E :\n      V ic t o r   de    B rabandère :\n\n                           « L e Vertige. »\n\nV I L’A C T U A L IT É :\n     G eorges       le   Cardonnel :\n\n                           Revue du Mois.\n\n     L a D ir e c t io n :\n\n                           Echos du monde littéraire.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-003", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 193, "page_fin": 208, "titre_corps": "Le Drame wagnérien", "titre_sommaire": "Le Drame Wagnérien (Étude critique, suite et fin)", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "L e D r a m e W a g n e r ien II Œ uvre de douleur, compo", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 212, "page_imprimee": 193, "debut_caractere": 36, "fin_caractere_exclue": 1511, "texte": "L e D r a m e W a g n e r ien\n\n                           II\n\n    Œ uvre de douleur, composée en des moments\noù la pensée du maître som brait dans des abîmes\nde doute et d ’inquiétude, L o h e n g rin donne une\ndésespérante solution pessim iste au problèm e de\nl'Id é a l. A u jugem ent d u p lus grand nom bre, dit\nM . Kufferath, c’est le chef-d’œ uvre de R ich a rd\nW agner. C ’est aussi le p lus profondém ent triste\nde ses drames. E t vraim ent, à v o ir les p lu s hautes\nconceptions des poètes, on se demande si l ’art\np u r n ’est pas le sublim e langage de la douleur\nhum aine. P auvre s exilés, des vallo ns de la souf­\nfrance, nous élevons nos bras vers l ’Id éal inacces­\nsible et le cri que nous poussons ju sq u ’à lui\ns’achève en sanglot. L ’ Id éal ! l ’Id éal ! N o u s nous\nconsum ons dans son attente, brûlés par la flamme\nde notre propre désir. E t s’il descend vers nous,\narchange lum in eux, de son éternelle patrie, s ’il\nnous prend par la m ain po ur nous conduire au\nbut rêvé, nous doutons de lu i et nous lu i dem an­\ndons des preuves de son existence, alors q u ’il nous\nfaudrait l ’adorer sans chercher à le connaître et\nm ourir. T e l est le sym bole profond qui se dégage\nde L o h e n g rin .\n    L a tradition où W ag n e r puisa le sujet de ce\npoème se rattache au cycle des rom ans de la\nT ab le ronde, chantant l ’idéalism e chevaleresque\nde la race celtique et aux lieder m ystiques des\nM innesinger allem ands. V o ic i com m ent M . Vape-\n"}, {"page_pdf": 213, "page_imprimee": 194, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1938, "texte": "194-            L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\nreau résume l ’ancien poème de L o h e n g rin , qui,\nvraisem blablem ent, date du X IIIe siècle :\n   « L e chevalier au C ygne, L o h e n g rin, fils de\nP arsifal, a quitté les pays indiens où resplendit le\nSaint G raal ; il est venu sur un char traîné par un\ncygne au secours de la duchesse E ls a n de B ra ­\nbant. I l la délivre et l ’épouse, à la condition\nqu ’elle ne s’enquerra jam ais du nom et de l ’o ri­\ngine de son époux. A la suite de grands exploits\nde celui-ci, dans une guerre de H e n ri l ’O iseleur\ncontre les H o n g ro is, la princesse E ls a n demande\navec instance au ch evalier qui il est et d ’où il\nvient. L o h e n g rin le lu i dévoile et, aussitôt, le\ncygne paraît et l ’emporte dans l ’ In d e . E lsa n\nm eurt de douleur ». T e l est le thème que W ag n e r\na m odifié, puisant tour à tour dans le S ch w an ­\nritter de C onrad de W u rtzb u rg et le L o h e n g rin\nB avarois.\n   Selon la p lup art des critiques, le m ythe du\nG raal a une origine celtique, m ais il a été trans­\nformé par le christianism e. D e vase sacré con­\nférant les dons de sagesse et de prophétie, le\nG raal est devenu la coupe eucharistique du C hrist.\nA ceux q ui le servent il donne la sainteté et la\nvaillance. A u ssi com bien de chevaliers errants\nn ’ont d ’autre am bition que de trouver u n jo u r le\nm ystérieux palais où flam boie sa clarté.\n   R e cu e illi après la passion du Sauveur par Joseph\nd ’A rim athie, le G raal fut, à la mort de celui-ci,\nenlevé au ciel par les anges, qui le rapportèrent\ndans la suite au p ieux chevalier T itu re l. T itu re l\nédifia dans une forêt inaccessible, au sommet\nd ’une haute montagne de l ’ In d e, le château m er­\nveilleux de M ontsalvat, et fonda l ’ordre du G raal.\nIn itié s d ivin s, les chevaliers du G raal descen­\ndaient parfois vers la douleur de la terre, pour\nréprim er l ’injustice et faire fle u rir parm i les\n"}, {"page_pdf": 214, "page_imprimee": 195, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1799, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e       1 95\n\n\n\nhommes le véritable am our. M ais, d urant leur\nsublim e m ission, ils ne pouvaient dévoiler à per­\nsonne n i leu r nom, n i leur race. Silencieusem ent\nils accom plissaient leur devoir, car leu r noblesse\nétait trop haute po ur condescendre à se ju stifier\ndevant q ui que ce soit. S i on ne les acceptait pas\n tels q u ’ils daignaient se montrer, la visière baissée,\nils retournaient vers leu r lum ineuse patrie.\n    — « Page unique en son genre, écrit E d o uard\nSchuré, le prélude de L o h e n g rin nous enlève par\nles harm onies extatiques d u S t-G raal, dans une\nrégion céleste. A u x prem ières mesures des violons\nqui chantent pianissim o ce thème m ystique dans\nles notes les p lu s aiguës de leu r registre, il semble\nque l ’âme, débarrassée de tout son poids terrestre,\nmonte et flotte subitem ent dans la nappe d o r­\n mante, indéfinie d ’u n éther lum ineux et raréfié,\noù elle nage en une chaste et intense félicité.\n Com m ent de là, toujours portée sur les ondes\néthérées de sa propre tendresse, elle descend peu\nà peu avec le thème re lig ieux d ’une sonorité g ran ­\ndissante vers les régions terrestres p o ur s’im ­\nm erger dans u n Océan de feu, où elle se révèle\ntout entière dans la splendeur de son am our su r­\nh u m ain ; comment, après ce rayonnem ent intense\net rapide, elle se retire avec une noble m élancolie\net un adieu d ’in d icib le tristesse dans l ’éther in a c ­\ncessible, d ’où elle est venue et où elle retourne à\njam ais : vo ilà ce que le langage parlé se refuse à\nrendre et ce que nous fait éprouver ce prélude\nd ’une force et d ’une beauté transcendantes. » ( 1)\n\n   C ’est tout le drame qui s’annonce, se dessine,\n\n\n\n  (1) Edouard Schuré : Richard W agner, son œuvre et son\nidée, p. 80.\n"}, {"page_pdf": 215, "page_imprimee": 196, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1994, "texte": " 196            L a L u t t e . — A v r i l 1900\n\n\n\n   palpite dans ces pages prestigieuses. L e s motifs\n   vibrent, se prolongent, s’éteignent po ur renaître\n  encore. L e chevalier de M ontsalvat prie, trans­\n  porté en plein ciel p ar l ’hym ne ineffable du Graal.\n   M ais, du sein du golfe m ystique, monte vers lu i\n  le déchirant appel des larmes de la terre. Sublim e\n  d ’abnégation et d ’am our surhum ain, po ur consoler\n  ceux qui peinent et qui souffrent, il descend vers\n  l ’abîm e des pleurs, du c la ir séjour de sa divinité.\n       Fanfares. D u soleil sur les casques, les cuirasses\n  et les glaives. A u lo in la courbe de l ’E scaut p a i­\n sible, se jouant dans la lum ière du m atin. D evant\n le roi et le peuple assemblés, la douce E lsa,\n accusée de fratricide par F ré d é ric de T elram un d,\n attend le céleste cham pion que lu i a prom is son\n rêve. D éjà, aux quatre points du ciel, les cors ont\n sonné; l ’appel im périeux du cuivre vib re encore.\n Soudain une rum eur d ’adm iration s’élève de la\n foule : S u r les flots bleus du fleuve, une barque\n glisse légèrement, traînée p ar u n cygne, et, dans\n cette barque, u n chevalier debout, cuirassé d ’or.\n I l est trop beau po ur être de ce monde, car il\n éblouit ceux qui le contem plent d ’une surnatu­\n relle clarté. I l débarque, et E isa, souriante, éton­\n née, m urm ure : « C ’est lu i m on chevalier ».\n L o h e n g rin , calme et beau, s’est approché d ’elle,\net sur un thème inquiétant, qui se fixe dans la\nmémoire, il lu i a dit par deux fois : « Ju re-m o i de\nne jam ais me dem ander ma patrie, ni m on nom,\nni ma race ! » E lsa, défaillante de bonheur, a\nprom is, et sur les lèvres de l ’initié frémissent les\ncélestes paroles de l ’aveu.\n     M ais les épées ont ja illi, les cham pions sont en\nprésence, le fer flam boie au jo u r, et L o h e n g rin\ntriom phant fait grâce au calom niateur.\n     I l y a, dans ce prem ier acte, une splendeur que\nla m usique seule pouvait donner. L es paroles\n"}, {"page_pdf": 216, "page_imprimee": 197, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1944, "texte": "                   L e D é b a t E s t h é t iq u e        197\n\n\n\n eussent été im puissantes à exprim er la divin ité du\n chevalier et l ’absolu de la défense q u ’il a p ro ­\n noncée. M ais le prélude nous a enlevés dans des\n sphères si hautes et si pures, il nous a plongés\n dans u n ravissem ent extatique tel que nous ne\n saurions nous en dégager.\n     N ous com prenons que L o h e n g rin est l'idéal\n rêvé, nous ju ro n s d ’observer sa défense, de l ’ado­\n rer sans vo u lo ir le connaître, et nous pleurons\n avec E lsa les douces larm es du bonheur.\n     M ais le levain de la vengeance fermente dans\n le cœ ur de F ré d é ric e t d ’O rtrude, la fem m e d ’enfer.\n C elle-ci fait naître le soupçon dans l ’âme virg in a le\n d’E isa , avec le lancinant désir de pénétrer le\n secret de son libérateur. A in si, c ’est la so if de la\n science interdite qui cause le m alheur d ’E lsa. D ès\n que la m audite curiosité a pénétré dans son âme,\n elle ne peut se défaire de cette perpétuelle hantise.\n Poussée par la terrible fatalité, elle questionne\nson époux après les douces exaltations de la n uit\nd ’am our. E t une déchirante tristesse a pénétré le\ncœ ur du chevalier.\n    U n e seconde fois, le c la ir m atin sourit au\nmonde. Im p assib le, coule l ’eau du fleuve. L es\narômes du printem ps enivrent le cœ ur des choses.\n D evant le roi et le peuple, L o h e n g rin accuse E lsa\nd ’infidélité à son serment. I l va p artir — il le\nfaut — m ais, avant de retourner vers sa lum ineuse\npatrie, il dira son nom.\n    A lo rs, l ’ In itié s ’élève prodigieusem ent au-dessus\nde la foule hum aine. Ses prem ières paroles révè­\nlent le caractère incom m unicable de sa gloire.\n« D ans u n pays lointain, inaccessible à vos pas,\ns ’élève u n château q u ’on nomme M ontsalvat ».\nI l dit les pures délices des serviteurs d u G raal, la\nm ission des initiés, la défense qui les accompagne\npar le monde. E t alors, po ur la prem ière fois, son\n"}, {"page_pdf": 217, "page_imprimee": 198, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1968, "texte": "198               L a L u t t e . — A v r i l 1900\n\n\n\n nom vibre su r ses lèvres : « P arsifal est mon père\n et L o h e n g rin , son chevalier, c’est moi ! »\n     L o h e n g rin ! D ans les paroles de l ’initié, chante\n la plainte d ’une profonde amertume. I l va quitter\n les douleurs de la terre po ur retrouver la joie\n sereine où s’épanouissait son âm e; mais, durant\n son court passage ici-bas, il a com pris l ’in fin i de\nl ’am our et désormais u n poignant souvenir l ’ac­\n com pagnera dans sa divinité. I l donne à E lsa son\n cor, son anneau, son épée. P o u r la dernière fois,\nil l ’étreint dans ses bras, il sent battre son cœur\nsu r le cœ ur de l ’aimée, il s ’énivre d ’une douceur\nq u ’il ne connaîtra p lus jam ais. H é la s! la barque\napproche, traînée par le cygne sur l ’eau du fleuve\nim passible; le G raal attend son chevalier, et,\ntandis q u ’E ls a se m eurt d ’avo ir connu l ’Id é a l et\nde n ’avoir p u le retenir, L o h e n g rin désolé rentre\ndans l ’Absolu,\n    T e lle est cette œuvre si désespérément pessi­\nmiste. O n a critiqué la fin de L o h e n g rin , en disant\nque le chevalier du G raal n ’est q u ’un égoïste qui\ndélaisse E lsa pour retourner dans son séjour de\ngloire. C eux qui ont form ulé cette objection ne\npeuvent avo ir com pris la profonde pensée de\nl ’œuvre. S i L o h e n g rin est l ’Id éal, il ne peut échan­\nger son éternité contre les souffrances de la terre.\nI l n ’est pas de transaction possible. L ’Id éal, s’il\nne rencontre pas une foi absolue, est condam né à\ndisparaître, et tout l’am our d ’E is a ne saurait\nempêcher L o h e n g rin de regagner sa céleste patrie,\np u isq u ’elle a douté.\n    C ’est ce caractère de nécessité inéluctable qui\ndonne au drame son étrange et douloureuse gran­\ndeur. Cette nécessité, comme le fait rem arquer\nLichtenberger, existe aussi bien chez E lsa que\nchez son amant, L o h e n g rin sait, il est l ’initié du\nG ra a l; l ’am our seul lu i m anque, et c’est p ourquo i\n"}, {"page_pdf": 218, "page_imprimee": 199, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1932, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e      199\n\n\n\nil est descendu chez les hom m es; m ais E lsa ne\nconnaît que l ’am our, elle veut savoir, et ce naturel\ndésir sera cause de son m alheur.\n    L o h e n g rin présente un adm irable exemple de\nce que peut l ’un io n de la poésie et de la m usique.\nL a sim ple poésie eut été capable de dérouler les\npéripéties du drame, de ch an ler l ’am our et la\nsouffrance, m ais la m usique seule p ouvait répan­\ndre sur l ’œ uvre une atmosphère de surnaturelle\nclarté, faire planer dans un sublim e rayonnem ent\nl'im age du M ontsalvat, relier toutes les scènes\np ar les m agiques ondulations de l ’harm onie, élever\nenfin l ’âme du spectateur, au-dessus des vaines\ncontingences, vers l ’Idéal dont L o h e n g rin est la\nfigure, en un ineffable et d iv in élan.\n                                *\n                               * *\n\n    T rista n et Y seult ! D es élans éperdus vers le\np lu s surh um ain bonheur, la poussée irrésistible\ndu désir, l ’effarement de la passion dévorante :\ntout celà vib re et palpite dans u n m erveilleux\nprélude, p le in d ’u n b ru it de baisers, d ’étreintes et\nsanglots. L e m aître a vo ulu, p ar cette œuvre de\nfluidité incom parable, élever par l ’exaltation pas­\nsionnelle à des hauteurs inaccessibles, fixer en u n\npoème définitif la fatale dualité de l ’A m our et de\nla M ort, du D é sir et de la D o uleur. A u ssi, il s’est\np o ur ainsi dire contenté de prendre à l ’ancienne\nlégende les noms de ses personnages, il a\ndédaigné tous les détails q ui eussent p u gêner le\ndéveloppem ent de l ’action intérieure, il a élevé la\npoésie à u n état d ’hyperesthésie où elle confine à\nla m usique si étroitement q u ’elle s’y confond.\n    P o u r bien com prendre T rista n et Yseult, il\nim porte de pénétrer les théories de W ag n e r sur\nl ’am our. L e m aître attachait au désir sensuel une\ngrande im portance et le considérait même comme\n"}, {"page_pdf": 219, "page_imprimee": 200, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1976, "texte": " 200              L a L u t t e . — A v r i l 190 0\n\n\n\n   la source et la raison d ’être de tout am our. P o u r\n   lu i, aussi bien au point de vue m étaphysique\n   q u ’au point de vue m atériel, l ’am our de l ’homme\n   et de la femme crée seul l ’être h um ain parfait.\n   « A u ssi, dit-il dans sa lettre à R oeckel, l ’être\n  hum ain ne peut rien faire qui dépasse cet acte\n  par lequel il prend véritablem ent rang dans\n  l ’hum anité, l ’am our ».\n      Contrairem ent aux idées de Schopenhauer, qui\n  considère l ’am our comme une cause de faiblesse\n  q u ’il faut à tout p rix b a n n ir de la vie, R ich a rd\n  W agn er voit dans la passion le chem in de dou­\n  leu r qui peut mener au salut. Son but, en com ­\n  posant T ristan et Y seult a été précisém ent de\n  m ontrer que l ’am our trouve dans la m ort sa\n  satisfaction suprême. Q uand deux êtres s ’aiment\n  à un tel degré que les vaines contingences n ’ap­\n paraissent p lu s à leur regard, par une énergique\n abstention du désir de vivre, ils peuvent se p lo n ­\n ger dans l ’abîme insondable de la mort. C ’est là\n le secret de ce trépas adm irable qui mêle à l ’âme\n du monde les âmes de T rista n et Yseult po ur\n l ’éternelle volupté d ’am our, et c’est ce tragique\n dénouement que W agn er a préparé, a rendu\n inévitable, nécessaire, par les puissantes ressources\n de son génie. A u ssi il a voulu m ontrer l ’action\nsim plem ent dans l ’âme de ses personnages; il\ns’est borné à dépeindre, à suggérer la vie intérieure;\net c’est pourquoi, dans ce drame, la poésie s’ef­\nface, disparaît presque, se bornant à être l ’in d i­\ncation abstraite des pensées et des sensations que\nla m usique seule pouvait exprim er.\n     L e but de R ic h a rd W agn er a été de protester en\nfaveur de la légitim ité d ’une passion puissante, de\nm ontrer que l ’am our véritable est au-dessus des\nconventions et des lois hum aines ; théorie redou­\ntable, que la beauté de l ’œ uvre q u ’elle in sp ira\npeut seule excuser.\n"}, {"page_pdf": 220, "page_imprimee": 201, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1950, "texte": "                   L e D é b a t E s t h é t iq u e       201\n\n\n      I l était donc nécessaire que l ’am our de T ristan\n  et d ’Y seult fut immense, surnaturel et, selon la\n  belle parole du Cantique « p lus fort que la mort ».\n  A in si s ’im posait le philtre d ’am o ur; m ais W ag n e r\n ne p o uvait accepter ce procédé dans la naïveté\n  que lu i avaient donnée les poètes d u m oyen-âge.\n  I l a supposé q u ’avant que l ’écuyer du ro i M arck\n n ’allât chercher la sauvage fille d ’Irla n d e p o ur la\n remettre à son seigneur, T rista n et Y seult s ’a i­\n m aient déjà. D e là proviennent les farouches\n im précations d ’Yseult, livrée au ro i M arck, livrée,\n et p ar celui q u ’elle aime ; de là ce terrible désir\n de tuer T rista n , de se plonger avec lu i dans le\n grand apaisement de la m ort; de là cette ré si­\n gnation suprême avec laquelle le héros accueille\n l ’idée d u trépas.\n      M ais la suivante d ’Yseult, Braugâne, a substitué\n au philtre de mort le philtre d ’am our. Les amants\n ont bu à la coupe fatale. L e s lèvres d ’Y seu lt se\n sont posées là où s’étaient posées les lèvres de\n T ristan . U n trait co n vu lsif des violons soulève\nl ’orchestre : le grand frisson de l ’am our glace et\nbrûle tour à tour les veines des amants éperdus,\nsortis pour un moment des lim ites de l ’étendue et\nde la durée.\n     E n consentant à la mort, les deux héros se sont\navoué leur am our. Cet aveu, la volonté de m o urir\np ouvait seule le légitim er, et les vo ilà rivés à la\nvie, u n is l ’un à l ’autre p ar la chaîne d ’un irrévo ­\ncable serment. T e lle est la signification profonde\ndu philtre d ’am our. P a r l ’aveu de leu r passion,\nles amants se sont consacrés à la mort, ils se sont\nlivrés au désir q ui les enserrera désorm ais dans un\ncercle de d o u leurs.\n     M. Lichtenberger, dans l ’ouvrage déjà cité,\nrésume avec une grande netteté cette partie de\nl ’évolution m orale de la pièce. « T rista n et Yseult,\n"}, {"page_pdf": 221, "page_imprimee": 202, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1785, "texte": "202             L a L u t t e . — A v r i l 1 90 0\n\n\n\nécrit-il, abolissent      d ’abord en          eux la   volonté\nindividuelle, ils se décident au suicide. Ensuite,\nn ’ayant p u m o urir, ils arrivent à m audire non pas\nseulement la vie in d ivid ue lle , mais toute vie pos­\nsible, à n ie r la volonté elle même. L a détresse\nd ’am our p urifie leurs âmes et les conduit au\nrenoncement suprêm e ( 1) ».\n    D ans leu r haine du jo u r qui les sépare, avec ses\nphénomènes, ses apparences, sa p luralité, ils\ndésirent ardem ment la n u it plénière de l ’in cons­\ncient absolu. L e u rs sens affinés sont prêts à laisser\nleurs âmes s’abîm er dans la mort. Ils ne connais­\nsent p lus rien de la terre et, véritablem ent, vivent\ndans leur am our. U n monde nouveau leur dévoile\ndes sensations étranges. Ils rêvent d ’une union\np lus parfaite où leur dualité s’annihile et devienne\nune, comme leu r amour. C ’est là le sens de\nl ’adm irable duo du second acte, de ce duo q u ’in ­\nterrompent tragiquem ent la fanfare des cors et le\ncliquetis sanglant des glaives. L ’inévitable sépa­\nration isole les deux amants dans leur douloureux\ndésir.\n    D ans son vieu x château de Bretagne, près du\nfidèle K u r w enal, T rista n désespéré attend la\nmort. A lo rs seulement, il semble revenir à la\nnotion de sa vie antérieure, il se rappelle son lo in ­\ntain passé. L e philtre terrible qui ronge sa vie et\nlu i brûle le sang, ne l ’a-t-il pas composé lui-m êm e\navec les larm es et les fautes de ses ancêtres? D ans\nune exaltation grandissante, il voit Y seult v e n ir à\nlu i, il désire, il désire la vie. Sa volonté se ranim e,\net, quand l ’amante apparaît, défaillante de bon­\nheur, il débride sa plaie mortelle, il fait un pas\n\n\n\n  (1) Lichtenberger. Richard W agner, poète et philosophe.\n"}, {"page_pdf": 222, "page_imprimee": 203, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1851, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e    203\n\n\n\n vers elle et tombe à ses pieds en m urm urant une\n dernière fois le doux nom d ’Yseult. E t le thème de\nl ’am our s’arrête, inachevé.\n    A lo rs l ’amante s’élève à des hauteurs suprêm es.\n T a n d is que l ’ombre nocturne tant désirée s’épan­\nche sur les flots sombres de la mer, elle va s’en\naller, elle aussi, rejoindre son am ant dans l ’infinie\nunité de la mort. T o u s les thèmes, toutes les\nmélodies s ’élèvent en flots grandissants autour des\ndernières paroles d ’Yseult. E t quand l ’amante\ns'affaisse auprès du cadavre de l ’aimé, la chrom a­\ntique du désir ja illit une dernière fois.\n    A in s i s’achève cette œ uvre form idable. « P o u r\nrendre de tels sentiments, écrit E . Schuré, la\nm usique a du à la fois soulever les dernières p ro ­\nfondeurs de l ’harm onie et pousser l ’expression\nm élodique que renferme la parole hum aine à son\ndernier degré d ’intensité et d ’am plitude. » L a\nforme du drame m usical était seule capable de\ndonner à cette œ uvre son caractère de poème\ndéfin itif du désir, et c’est la gloire de R ic h a rd\nW ag n e r d ’avo ir su, p o ur faire parler la passion\nvictorieuse, élever la poésie et la m usique à des\nhauteurs où elles se confondent en une émotion\ninexp licab le qui saisit à la fois les sens et le cœur.\n    Ce poème pénétrant nous fait com prendre un\ndes aspects généraux de la vie, la terrible dualité\nde l ’am our et de la m ort; il nous transporte en\ndes régions inconnues d ’où nous retombons avec\nle poignant regret de quitter, p o ur les banalités de\nla terre, u n monde m eilleur et com bien p lu s beau.\n\n                               *\n                              * *\n\n   L o h e n g rin et T ristan peuvent être considérés\ncomme les types du drame m usical wagnérien.\nD ans ces deux œuvres en effet, autour d ’une\n"}, {"page_pdf": 223, "page_imprimee": 204, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1806, "texte": " 204             L a L u t t e . — A v r i l 1900\n\n\n\n   profonde idée centrale cachée sous le voile d ’admi­\n   rables symboles, s’agite un monde de passions\n   étrangement puissantes. Douleur de l’âme qui voit\n   s’éloigner d ’elle l’idéal un instant entrevu, frénésie\n  du désir qui précipite les êtres vers les portes\n  large ouvertes de la mort ; d ’un côté com m e de\n  l ’autre, c ’est la vie qui palpite, intense, véridique,\n  éternelle ; c ’est la grande sym phonie de l’amour\n  qui remplit de ses ondes brûlantes l’univers tout\n  entier.\n      N ous croyons avoir suffisamment insisté, dans\n  notre analyse même, sur la place importante\n  qu’occupent dans ces œuvres le sym bole et la\n  conception philosophique.\n      N ous nous bornerons donc à y déterminer le\n  rôle distinct de la musique et de la poésie, en\n montrant successivement ce que pouvait faire\n  l’une ou l’autre, livrée à ses propres forces, et ce\n qu’a produit leur union.\n      Nul ne contestera que Lohengrin, abstraction\n faite de la partie musicale, ne soit une œuvre forte\n et belle. La situation y est du plus haut intérêt ;\n les effets scéniques sont habilement ménagés ; la\n poésie, vibrante et colorée, respire l’intensité de\n la passion. C ’est un de ces drames à conception\n puissante, com m e nos pauvres auteurs contem ­\n porains, fascinés par l’éternel et banal adultère,\nne savent plus guère en créer. E h bien, qu’on\ns’imagine cette œuvre représentée sans le con ­\ncours de la partition musicale ; qui donc oserait\nprétendre que l ’effet produit serait le même, que\nle charme irrésistible subsisterait dans son inté­\ngrité ? Pourtant, uniquement com m e drame,\nLohengrin est de tout premier ordre. V oilà certes\nla preuve de l’incomparable beauté dont l’union\nde la poésie et de la musique sait revêtir une\nœuvre.\n"}, {"page_pdf": 224, "page_imprimee": 205, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1835, "texte": "                 L e D é b a t E s th é tiq u e   205\n\n\n\n     Quelle est d onc cette puissance émotive in con ­\n  nue que l’accom pagnement a donnée à la poésie ?\n  C ’est ce que nous allons essayer de fixer.\n     T oute œuvre dialoguée peut être considérée\n com m e un agrégat, un com posé de parties\n distinctes, qui, bien qu’indissolublement liées au\n développem ent de l’action totale, ont néammoins\n leur vie propre et individuelle. Il y a donc là des\n solutions de continuité inévitables, que le plus\n grand poète ne parviendra jamais à remplir\n complètement. Or, dans la vie réelle, nous ne\n remarquons rien de pareil, il n’y a aucune inter­\n ruption dans la marche des événements, aucun\n arrêt dans la lente et progressive évolution qui\n relie le passé au futur. L ’anomalie que nous\n remarquons au théâtre résulte de ce q u ’il est\n impossible de transporter sur la scène la vie tout\n entière, au m oyen du langage parlé seul. Outre\n la vie extérieure, qui n ’est autre que la manifes­\n tation successive des choses à nos sens, il y a en\n effet l’existence intérieure, le drame moral et\n mental qui se jou e dans l’âme des personnages et\n qu’aucun poète n ’a réussi à nous suggérer com ­\nplètement. La musique, par sa fluidité qui lui\npermet de s’adapter aux plus infimes variations\nde la conscience, peut suppléer à l’impuissance\noù se trouve la poésie de relier parfaitement les\néléments divers dont se com pose un drame.\n L ’atmosphère harmonique continuelle dont elle\nenveloppe l’œuvre supprime les interruptions et\njoint les parties distinctes en une indivisible\nunité.\n    D ’un autre côté, la parole seule parvient diffi­\ncilement à nous rappeler, en face d ’une situation\nprésente, les divers événements qui la préparèrent\ndans le passé. Cette difficulté provient du manque\nde continuité que nous indiquions il y a un\n"}, {"page_pdf": 225, "page_imprimee": 206, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1785, "texte": "206           L a L u t t e .— A v r i l 1 900\n\n\n\ninstant. Or la musique, et particulièrement le\nleit-motiv, en préparant le retour des mêmes sons,\nindique et fait sentir d ’une façon extrêmement\npuissante la pesée d ’hier sur aujourd’hui.\n   La mémoire musicale étant d ’ordinaire plus\ndéveloppée chez nous que la mémoire des mots,\nil suffit d ’un simple rappel de m élodie pour\névoquer, par une association d ’images immédiate,\nune scène entière et nous mettre sous les yeu x\nles diverses péripéties qui causèrent et détermi­\nnèrent par leur influence la situation actuelle.\n   Quelques exemples, tirés des œuvres analysées,\nferont mieux comprendre l’exactitude de ces\nconstatations.\n   Au point de vue de la continuité, nous dirions\npresque de l’âme de l’œuvre, W agner a tiré de ses\npréludes des effets admirables. Les ouvertures\ncélèbres de Lohengrin et de Tristan et Yseult\nrésument les péripéties du drame qui va suivre et\nfont naître déjà, dans l’âme du spectateur, le\ngerme des émotions que l’enchaînement des faits\net des situations lui causera plus tard. L e dévelop­\npement harmonieux de l’œuvre, préparé par la\nmusique, sera désormais soutenu par elle et se\nfortifiera dans cette union. L a part de la musi­\nque sera plus ou moins prépondérante suivant la\nténuité ou la profondeur des émotions à suggérer.\n   Aussi, dans Tristan et Yseult, drame essentiel­\nlement intérieur, la poésie se contentera sim ple­\nment d ’indiquer l’objet des impressions musicales;\ndans Lohengrin au contraire, œuvre d ’action et\nde réalité extérieure, elle jouera un rôle beaucoup\nplus important.\n   N ous croyons avoir suffisamment insisté, dans\nnotre analyse de Tristan et Yseult, sur la place\nprépondérante qu’y occu pe le m otif du philtre.\nL a chromatique du désir revient à tout instant\n"}, {"page_pdf": 226, "page_imprimee": 207, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1812, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e      207\n\n\n\ndans la partition, pour rappeler les causes de\nl’irréparable et douloureux amour. De même,\ndans Lohengrin, le thème du Graal formulé\nd ’abord par le prélude, revient à la fin de la pièce,\nau moment où l’ Initié de Montsalvat d év oile à\nE lsa, devant le peuple, sa patrie et son nom .\n    Il serait facile de multiplier ces exemples, nom ­\nbreux surtout dans l’Annean du N ibelung.\nPuissions-nous avoir montré, par cette argum en­\ntation déjà trop longue, quelle puissance la poésie\net la musique se com m uniquent l’une à l’autre en\ns’unissant sous l’étreinte d ’un génie tel que\nRichard W agner.\n    Nous ne voudrions pas terminer cette étude\nsans insister sur le caractère profondém ent reli­\ngieux de la dernière œuvre de R . W agner : Par­\nsifal. Dans Tannhaüser, Lohengrin, Tristan et\nYseult, la Tétralogie, de nombreux commentateurs\nont cru trouver des principes d ’une philosophie\nmystique professée par le maître. Mais ce ne sont\nlà que des probalités, contre lesquelles M . Cham­\nberlain, un des wagnériens les plus autorisés, a\nprotesté dans un récent ouvrage.\n    N ous l'avons démontré, l’idée philosophique\ndans le drame de W agner n’est pas a priori, mais\nse dégage invinciblem ent de l’ensemble des\nœuvres. « Parsifal, au contraire, écrit Alfred\nErnst, est une œuvre matériellement et réellement\nchrétienne. Q u ’elle com porte toute une série\nd ’interprétations, nous ne le nions pas ; que tel audi­\nteur ait le droit de n ’y voir qu’un sym bole, nous\nl’accordons volontiers. Mais que l’interprétation\nchrétienne, — sans restrictions, sans subtilités, —\nsoit entre toutes légitime et directe, c ’est ce que\npersonne ne doit sérieusement contester ( 1) ».\n\n   (1)    Alfred Ernst. — L ’Art de R . W agner, l’Œuvre poé­\ntique, p. 308.\n"}, {"page_pdf": 227, "page_imprimee": 208, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1767, "texte": " 208            L a L u t t e . — A v r i l 19(X)\n\n\n\n     Par la nature du sujet, par la morale de renon­\n cement, de pureté, de foi et d ’amour qui en\n découle, Parsifal s’élève au sommet de l’Art\n religieux, à côté des œuvres de musiciens com me\n Bach, de peintres com me Fra A ngelico, de poètes\n com m e Dante Alighieri. Et ce sera peut-être la\n gloire la plus pure du maître, d ’avoir atteint, par\n la force de son génie, les régions éthérées où\n l’Art confine avec le Ciel.\n    Cette conception hautement chrétienne de Par­\n sifal, provient-elle d ’un effort de volonté ou d’une\nfoi sincère? Villiers de l’Isle-Adam a laissé à ce\n sujet une page admirable, où il montre W agner\n s’indignant contre « celui qui, en vue de bas inté­\n rêts de succès ou d ’argent, essaie de grimacer, en\nun prétendu ouvrage d ’art, une foi fictive » et\n affirmant l’intégrité de sa foi. Q u oiqu ’il en soit, il\nparaît impossible de donner à cette question une\nsolution définitive et catégorique.\n    N ous avions com m encé cette étude en évoquant\nla puissante image de Goethe, dont le geste,\naprès tant d ’années, nous fascine encore.\n    Pouvions-nous terminer mieux qu ’en citant le\ntémoignage du grand poète spiritualiste que lut\nVilliers de l’ Isle-Adam? Il y a entre les génies une\nparenté sublime. Faust, Lohengrin, Axel, co n ­\nceptions bien diverses sans doute, sont animées\ndu même souffle éternel.\n    Au-dessus des vains conflits d ’opinions et de\nm odes, loin du flux perpétuel qui emporte les\ngénérations tour à tour de la vérité à l’erreur et du\ndoute à la Foi, les grands génies se dressent, iné­\nbranlables, et constituent, com m e l’a dit un pen­\nseur, la conscience glorieuse de l’humanité.\n\n                             C harles       de      S p r im o n t .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-004", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 209, "page_fin": 219, "titre_corps": "Ethnologie : La Résurrection de la Bretagne", "titre_sommaire": "La Résurrection de la Bretagne", "rubrique": "", "signature_source": "Yves Berthou", "ancre_debut": "E TH N O LO G IE L a r é s u r r ec tion de la B r", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 228, "page_imprimee": 209, "debut_caractere": 2, "fin_caractere_exclue": 1874, "texte": "E TH N O LO G IE\n\n\n\n\n     L a r é s u r r ec tion de la\n                     B r e ta gn e\n\n   « Seize cents ans se sont passés, — Sur cinq Sœurs quatre\nsont restées, — Quatre restées... faibles, sans pou voir,—\nLeur vie noyée dans la tristesse. — En Ecosse et en Irlande\nelles sont encore opprimées par l’Anglais — Mais la Cam­\nbrie à force de se défendre est parvenue à relever la tête. —\nPauvre Cornouailles, te voici morte... — Tes sœurs répan­\ndent des larmes ! — La Bretagne se réveille : elle a été\nendormie... — Sur son corps le joug des Gaulois (des\nFrançais)... ».\n   Traduit de A n H i r v o u d o u (les Sanglots) poèmes bretons\npar Fr. Jaffrennou. Rien de plus vrai que ce tableau, triste\net consolant à la fois. Au moment où la nation française se\nrésigne à mourir, voici que les nations celtiques — singu­\nlière coïncidence ! — lentement encore, mais avec une force\nque rien ne saurait vaincre, soulèvent la dalle de granit de\nleurs tombeaux. On peut déjà prévoir le jour où, dressées\nsur le champ des M orts, elles se regarderont avec un\nétonnement joyeux, se réuniront dans un même désir de\nrevivre et de vivre indépendantes et s’ébranleront enfin pour\nrejeter d’une poussée formidable dans l’Océan tous les\noppresseurs qui seize siècles, durant, les foulèrent aux\npieds.\n   Les soixante années de glorieux règne de la gracieuse\nmajesté Victoria 1re, pendant lesquelles trois millions\nd’irlandais ont dû quitter le sol fécondé par leur labeur et\npar leur sang pour édifier un nouveau toit au-delà des mers,\ncomme autrefois nos ancêtres en Armorique, ces soixante\nannées d’inqualifiable tyrannie au cours desquelles trois\nautres millions d’irlandais sont morts de faim ou de bles­\nsures sur les routes poudreuses et les terres incultes de la\npatrie qui fut la Verte Erin, n’ont pu rayer du cœur des\ntrois derniers millions de Celtes, errant encore là-bas,\n"}, {"page_pdf": 229, "page_imprimee": 210, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2542, "texte": "210                    L a L u t t e . — A v r i l 1 90 0\n\n\n\n  autour des domaines dont ils sont spoliés, le souvenir des\n  siècles héroïques, la fierté d’être d’une race antique restée\n pure et le désir invulnérable de reconquérir la liberté.\n    On sait que l’Ecosse n’a jamais accepté le joug de\n l’Anglo-Saxon, que la Gambrie et la Bretagne armoricaine\n n’ont rien retranché de cette haine fameuse qui remonte si\n loin dans la nuit des temps. Au seul nom du Saxon les\n Armoricains sentent leurs cheveux se hérisser et se crisper\n leurs doigts. La haine de l’Anglais est dans toutes les fibres\n de notre corps et ne sortira de nous qu’avec le dernier\n souffle.\n    Cependant si nous, Bretons d’Armorique, gardons pour\n les Saxons — c’est sous ce nom que nous désignons les\n Anglais — cette haine qu’aujourd’hui tant d’hommes ne\n sauraient ni excuser, ni même comprendre, — ceux-là surtout\n qui arrivent ici en conquérants et non en exilés — nous\n n’avons à l’égard de la France qu’une bien faible sympathie.\n Malgré les quatre siècles écoulés depuis la réunion de la\n Duché de Bretagne à la Couronne de France, nous nous\n souvenons, en notre âme de rêveurs et de batailleurs, qu’en\n dépit de ses plaies profondes, jamais cicatrisées, notre\npatrie fut heureuse sous ses rois et sous ses ducs, par cela\n même qu’elle était libre.\n    Le cours du temps ne nous apporta nul bienfait de la\n France ingrate, patrie nouvelle à nous imposée par la seule\nvolonté d’Anne de Bretagne devenant reine de France. A\ncelle qui fut appelée la Bonne Duchesse, bien de Bretons\nne sauraient pardonner cette arbitraire donation, encore\nque son doux nom soit vénéré. C’est que la Bretagne a été\ntraitée en conquête et non en amie qui se donne. Nous\nn’avons pas oublié l’indifférence vaniteuse des Rois de\nFrance dont les courtisans et les courtisanes nous considé­\nraient comme des sauvages, ni les horreurs sans nom de\nQuatre-Vingt-Treize. A ces horreurs que des historiens de\nmauvaise foi ont cherché vainement à justifier, la Bretagne,\nen particulier, ne saurait trouver une seule excuse. Si la\nRévolution a nivelé quelque part, (et c’est là matière à une\ndiscussion déplacée ici), elle a tout dénivelé en Bretagne.\nLes gentilhommes campagnards étaient chez nous légion :\nOn les voyait vaquer aux travaux agricoles, guidant eux-\nmêmes la charrue pour tracer le sillon, mangeant à la table\ncommune avec les serviteurs. Nous étions presque tous\nnobles, presque tous propriétaires d’une terre qui nous\nfaisait vivre, maigrement peut-être, mais sans doute d’une\n"}, {"page_pdf": 230, "page_imprimee": 211, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2540, "texte": "                  L a L u t t e . — A v r i l 1 900         211\n\n\nfaçon honorable. Les familles roturières, moyennant un\ndroit convenancier, payé annuellement au propriétaire fon­\ncier étaient propriétaires elles-mêmes. Ces temps ne sont\npas encore tellement éloignés de nous que les traditions de\nfamille ne nous en conservent de très précis souvenirs. Et\nces traditions ont pour nous plus de poids que l’histoire\nmensongère. Les usages locaux ayant force de loi en\nBretragne sont encore les vivants témoignages de la vérité\nde ces traditions. La sanglante Révolution n’a engendré\nen Armorique que la misère et l’inégalité. Les descendants\ndes acquéreurs de biens nationaux qui détiennent une si\nlarge part des biens de la plèbe, rejetons de la Bande Noire\nqui pourvoyait la Guillotine, peuvent tendre la main aux\ncosmopolites qui achèvent de nous déloger de nos manoirs\net de nos chaumières. Voici les campagnes désertées,\nvoici les maîtres tyranniques qui n’apparaissent plus dans\nla salle commune à l’heure du repas. Singulière conséquence\nd’une révolution qui devait apporter l’abondance et rendre\nles hommes égaux.\n   Nous avons assez vécu pour noter la guerre impitoyable\nfaite par les régimes que nous subissons, à toutes nos\ntendances nationales, à nos mœurs, à nos usages, à notre\nlangue, à nos croyances.. Nous en avons assez de répandre\nnos sueurs et nos larmes sur la terre étrangère, cette terre\nfrançaise si différente du sol natal, où nous errons parmi\nl’hostilité des êtres et des choses, dans une inquiétude\nvague, dans la nostalgie incurable de la patrie et de choses\nqui ne sont plus. Tous tant que nous sommes, aussi bien\nceux qui ont conservé leur héritage que ceux qui en furent\ndépouillés et sont maintenant vagabonds par le monde,\nnous avons soif de liberté ; de la somme de nos aspirations\ncommunes va sortir un ordre de choses nouveau. Les\naspirations de combien de générations ne montent-elles pas\nen nous avec une impétuosité que rien, rien, rien ne saurait\nplus contenir !\n   Une nation ne peut subsister qu’autant qu’elle a une\nlangue propre. Les plus obscurs hommes d’Etat français en\nsont convaincus ; de là la guerre acharnée faite à notre\nidiome vénéré. Si nos gouvernants étaient autre chose que\ndes sectaires occupés à rabaisser à leur niveau moral tout\nce qui est noble et respectable, s’ils avaient la préoccupation\nconstante de l’intérêt général et non celle de leur intérêt\nparticulier, ils diraient bien haut que la richesse de la France\nest fonction du développement provincial ; loin de chercher\n"}, {"page_pdf": 231, "page_imprimee": 212, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2458, "texte": "212                L a L u t t e . — A v r i l 1 90 0\n\n\n\nà détruire l’esprit qui caractérise chaque province ils\nencourageraient celles-ci à se maintenir et à marcher dans\nleurs voies naturelles. Plus que toute autre province la\nBretagne a été détournée de ses destinées. Sa langue est\nproscrite des écoles, combattue férocement par les institu­\nteurs publics, fonctionnaires salariés par l’ennemi et inté ­\nressés à lui plaire. Mais, par bonheur, les Celtes sont\ntenaces; nous sommes encore en Bretagne un million et\ndemi de Bretons, une bonne moitié de la population, parlant\nla langue celtique. Nos écoles libres ont enfin compris le\ndanger qu’il y avait à laisser périr cet idiome énergique,\nde tous peut-être le plus riche en images. Par cela même\nqu’il pousse ses racines dans l’antiquité la plus reculée, ses\nmots ont un unique don d’évocation et une saveur incom­\nparable de fruit sauvage. Nulle langue ne saurait être aussi\nriche en harmonie imitative et partant plus poétique. C’est\ngrâce à elle que l’âme bretonne a conservé sa poésie, ou\nplutôt c’est grâce à elle qu’il y a encore une Ame bretonne...\n\n      Breiz-Izel c’est de toi que viendra le salut...\n\n\n   La Bretagne a jusqu’ici héroïquement résisté dans tous\nles combats qui lui furent livrés soit au grand jour, soit\noccultement par les pouvoirs publics ou secrets. Elle se\nredresse plus redoutable que jamais devant les ennemis\nqui en veulent à ses biens et à son âme. Les sectaires de\nFrance essaient en vain de semer la discorde parmi nous.\nLes Bleus de Bretagne, inspirés par la marâtre qui les\nengraisse dans les sinécures de Paris ou d’ailleurs ne\nparviendront pas à détruire chez les Blancs et chez les\nR o u g e s que nous sommes le culte des ancêtres et l’amour\nde la patrie bretonne.\n   « Je hais l’homme qui n’aime pas le pays qui le nourrit »\ndisait le grand saint Kadok. Le vrai Breton ne peut que\nrépéter encore ces paroles à ceux qui renient les traditions\nnationales. Il ne nous engageront pas dans la voie bordée\ndes vains et faux décors scientifiques, qui mène à ce que,\npompeusement, on nomme le Progrès et qui n’est que le\nModernisme, où les autres peuples ne trouvent que la\ndésespérance, la folie et la faim, après les luttes fratricides.\nNotre nature même nous a jusqu’ici préservés. L’égarement\nde quelques-uns ne saurait être de longue durée. Mais\npourtant, devant cette coalition monstrueuse de quelques\ncompatriotes et de nos adversaires séculaires, ceux à qui\n"}, {"page_pdf": 232, "page_imprimee": 213, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2594, "texte": "                         E t h n o l o g ie                 213\n\n\n\n  leur désintéressement permet de juger sainement la situa­\n tion doivent s’unir par des liens indissolubles.\n    La France est actuellement le rendez-vous de tous les\n écumeurs de l’univers. Il peuvent y échafauder à l’aise leur\n fortune sur les domaines ruinés des autochtones. Nous\n assistons à une nouvelle invasion, à une nouvelle conquête.\n On ne sait d'ou viennent ces Vandales aux dents et aux\n ongles, aiguisés pour la curée. Il faut que l’Armorique, au\n jour de la catastrophe, soit assez unie et assez forte pour\n rejeter tout nouveau collier et reprendre sa liberté.\n    Nous ne devons pas perdre de vue que c’est notre\n province qui, toute proportion gardée, a donné à la nation\n française le plus de savants, les plus illustres écrivains, les\n plus grands capitaines ; que c’est dans son jardin poétique\n que la France a le plus cueilli ; que ses marins sont les plus\n braves, qu’il n’y aurait même pas de marine française sans\n les marins bretons, formant à eux seuls les huit dixièmes de\nla Flotte de guerre et de la Marine marchande. La Terre\nbretonne n’est-elle pas un jardin féerique qui ne demande\n aujourd’hui que des bras pour l’exploiter? Car hélas ! Paris\n et les grandes villes, avec l’appât d’un gain imaginaire, ont\nattiré, pour les asservir et les corrompre, nos jeunes gar­\nçons et nos jeunes filles. Et cependant que nos campagnes\nse dépeuplent, nos primeurs couvrent encore tous les\nmarchés de France et d’Angleterre. Dans tous les domaines\nnos richesses sont incomparables. Nous pouvons donc\nenvisager avec calme et avec espoir la perspective d’une\nséparation qui ne saurait être douloureuse pour nous.\n    Je le répète, la nation se réveille enfin. On discute déjà\nd’une façon très serrée, au fond des bourgades les plus\nreculées, les bienfaits aléatoires d’une union qui s’est faite\nà notre perpétuel désavantage. Nous trouvons enfin nos\ncharges trop lourdes ; qu’il est injuste de peiner pour\nd’autres provinces ; qu’il est cruel autant qu’absurde d’en­\nvoyer nos enfants dans les grandes villes et dans la capitale\npour y faire d’ignobles besognes d’esclaves pour lesquelles\ntous les autres bras se refusent, ou pour y servir de chair à\nplaisir. Nous trouvons excessif que nos administrateurs,\nnos fonctionnaires, nos évêques mêmes, soient recrutés\ndans les Pyrénées, les Alpes, les Vosges ou la Corse, tous\ngens inaptes à comprendre nos besoins moraux et nos\nintérêts matériels et dans l’ignorance la plus absolue de\nnotre langage.\n  La Bretagne, libre, avec ses trois millions d’habitants\n"}, {"page_pdf": 233, "page_imprimee": 214, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2695, "texte": " 214              L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n   qui seraient rapidement doublés et facilement nourris par\n   une terre aujourd’hui délaissée, ne tarderait pas à devenir\n   une puissante nation. L’histoire se charge de nous montrer\n   qu’une nation n’est pas grande par l’étendue de son territoire,\n   qu’elle l’est seulement par sa situation géographique, par\n   l’union de ses citoyens et par le tour particulier de son\n   génie. Il ne faut pas oublier que les Bretons sont colonisa­\n   teurs et voyageurs, encore qu’ils aient, sous toutes les\n  latitudes, la nostalgie de la patrie. Mille ans avant Christophe\n  Colomb, les moines d’Irlande avaient découvert l’Amérique.\n  Leurs descendants s’en sont-ils souvenus ? Aujourd’hui les\n  Irlandais, chassés par les lords Anglais de leur patrie, sont\n  une puissance aux Etats Unis : ce sont de rudes athlètes\n  admirablement bâtis, redoutables dans toutes les luttes et\n  Dieu sait s’il faut aujourd’hui lutter pour vivre ! Ce sont des\n  hommes qui joueront là-bas un rôle considérable. Celtes\n  d’Armorique prenons aussi conscience de notre force ;\n  l’heure de la lutte est venue.\n     Je dis que les peuples vont assister au réveil de la race\n celtique. Et ne sommes-nous pas quinze millions ? Le\n siècle qui vient verra certainement le choc des races et le\n nouveau partage du monde. Peut-on nier le brusque réveil\n de la race juive ? Elle vient de remplir l’univers de ses\n clameurs. Cette race est heureusement plus redoutable par\n les richesses que par le nombre de ses fils. Son triomphe ne\n saurait être que momentané, et la domination universelle\n qu’elle poursuit ne sera, Dieu merci ! qu’un rêve. L ’idée de\n justice qu’elle voulut fausser et l’idée de patrie qu’elle veut\n abolir — et pour cause, sa patrie du jour étant celle où sont\n ses intérêts — doivent triompher avant longtemps et leurs\n champions les plus valeureux seront les Celtes. Unis désor­\n mais malgré les mers et puissants enfin, ces Celtes qui\nn’ont cessé de maudire pendant seize siècles tous les spolia­\nteurs, voient se lever l’aurore d’un beau jour et la\njustice radieuse s’avancer dans le ciel. Car si nous sommes\naussi le fils de Sem, étant venus jadis des hauts plateaux de\nl’Asie centrale, nos mains ne se sont jamais souillées au\ncontact des deniers de Judas.\n     Que les catastrophes et les cataclysmes se déchaînent.\nLes peuples qui semblaient sommeiller pendant que les\nautres s’épuisaient aux vaines luttes ou à courir follement\naprès les jouissances matérielles d’une civilisation pourrie\nqui n’offre à ses fervents que les fruits empoisonnés de ses\nfabriques, ces peuples restés sains de corps et d’ âme, vont\nbientôt se couvrir de gloire.\n"}, {"page_pdf": 234, "page_imprimee": 215, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2540, "texte": "                   L a L u t t e .— A v r i l 190 0          215\n\n\n\n   Nous nous reposions et notre rêve nous faisait vivre au\njardin toujours fleuri et embaumé de joies spirituelles. Et\nquand les autres se meurent de toutes les faims qui ne\nsauraient être assouvies, nous voici maintenant prêts à\ndonner notre sang pur de tout mélange et nos âmes encore\njeunes pour le triomphe de vos belles causes, ô Justice,\nô Liberté !\n\n\n   « Seize cents ans se sont passés... » Et voici l’heure du\nréveil joyeux pour tous les Celtes. Chaque année les délé­\ngués de leurs nations se retrouvent soit en Irlande, soit en\nEcosse, soit en Cambrie ou en Armorique. Les mains\ns’étreignent fraternellement. Les nobles pensées fermentent\nsous les fronts. Les nations prennent conscience de leur\nétat. La justice de leur cause apparaît. Et voici que des\nvoix s’élèvent de partout, tour à tour plaintives et mâles, mâles\nsurtout comme aux matins de victoires. Chacun pressent les\ngrandes journées qui se préparent. Le vieil idiome est\nremis en honneur et grâce à lui nous touchons à nos origines.\nLa Poésie, couronnée de chêne, passe et repasse parmi\nnous, bienveillante, pleine de majesté, comme aux temps\nde notre gloire. Elle touche les fronts et des poètes se\nrévèlent, nombreux comme les constellations. Nulle terre\nne produit autant de chanteurs sincères et inspirés. La\nlangue que l’on croyait mourante dit enfin avec tout son\néclat, toute son énergie farouche, les aspirations nobles\nd’un peuple qui ne veut pas oublier son passé et qui ne\nveut pas disparaître, ayant à remplir son destin.Cette langue\na retrouvé sa pureté ! Pendant qu’on cherchait à la détruire\nparmi le peuple, les lettrés la cultivaient en silence. Montée\ndes bas-fonds vers les hauteurs, voici qu’elle redescend des\nhauteurs, purifiée, et qu’elle apporte aux humbles l’espérance\net la joie, les grands souvenirs et la fierté. Elle est sur les\nlèvres de tous ceux qui ont quelque chose à dire. Ceux qui\nnaguère rougissaient de la parler s’en feront honneur\ndemain. On ne se croit plus déshonoré d’être Breton. Les\nsarcasmes des Gaulois se brisent sur notre cuirasse.\n   C’est un réveil, c’est aussi une renaissance. Et nous\nallons avoir des Bardes, des bardes lettrés, comme autre­\nfois. L ’année 1899 en a vu sacrer quelques uns sur le dolmen\nde Cardiff. Je n’en veux pas discuter les titres. Et j e ne songe\npas évidemment à trois ou quatre fantoches cyniques ou\nsimplement inconscients et ridicules qui jouent les Augustes\ndans le Cirque parisien. Mais nous avons de vrais bardes,\n"}, {"page_pdf": 235, "page_imprimee": 216, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2362, "texte": " 216               L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\nbardes par l’inspiration, bardes par le génie, bardes par la\nlangue surtout et ceux-là nous conduiront à la victoire.\n  Non, Arthur n’était pas mort. Ceux qui, la nuit, le\nvoyaient sur les crêtes de nos montagnes, à la tète de ses\nguerriers ou sur les nuages ensanglantés du crépuscule\nn’étaient ni des fous, ni des rêveurs. Il va venir. L ’un de ses\nbardes est déjà parmi nous.\n\n\n\n\n     I l a vingt ans. Et ses chants ont la noblesse, la beauté,\n l’énergie, la sobriété, la pureté des chants de Livarc’h-IIenn,\n de Myrdinn, de Tal-Iésin. Tout, jusqu’à son nom étrange —\n J a f f r e n n o u — est fait pour nous surprendre. L ’apparition\n de son livre : An Hirvoudou, (les Lamentations, les Plaintes\n ou les Gémissements) prend l’importance d’un événement\nlittéraire, d’un événement national. Chez quelques Bleus\nl’émoi a été tel qu’on y a discuté l’ opportunité de précipiter\nce Barde, vivant, dans un puits de silence qu’on aurait com­\nblé de mensonges et d’injures, afin que désormais sa voix\nne pût monter. Mais il faut croire que ses chants ont pro­\nduit le même effet que ceux d’Orphée sur les fauves, et les\nBleus les plus féroces, s’ils ne sont point venus lécher les\npieds du Barde, du moins n’ont-ils pas hurlé. Mais il est\nplus probable que ces Bretons de contrebande n’ont rien\nentendu à ces beaux poèmes, écrits en une langue qu’ils\nn’ont jamais parlée et qu’ils ne se sont pas rendu un compte\nexact du retentissement qu’auraient dans l’âme du peuple\nbreton ces chants d'un Celte qui n’est pas seulement breton\nde nom.\n    Jaffrennou a déterré la Harpe que Guenc’hlan avait en\nmourant, placée dans sa tombe, sur la côte sauvage du\nTrégor. Mais depuis la mort du vieux Barde les menhirs\nont été christianisés et la Croix du Nazaréen se détache sur\nnotre firmament gris au-dessus des pierres mystérieuses de\nnos landes ; les églises et les cathédrales de granit lancent\nvers le ciel leurs flèches fuselées et leurs clochers à jour,\nqu’animent, de l’aurore au crépuscule, les voix de l’airain\nsacré. C’est l’âme bretonne d'aujourd’hui, rude encore,\nmais toujours plus poétique, dans ses visions d’un séjour\nde bonheur que traduit le jeune Barde Jaffrennou. Il exalte\ntout c e qui est breton e t nous fait un commandement de l’aimer\npar dessus tout. Il enseigne le culte de la petite patrie ; il\n"}, {"page_pdf": 236, "page_imprimee": 217, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2581, "texte": "                               E t h n o l o g ie                          2 17\n\n\n\nprêche la solidarité aux nations sœurs ; évoque le temps\npassé et ses gloires; donne un regard de pitié aux humbles\net dépose une prière, des fleurs sur leur tombe ; montre la\nsupériorité de l’âme sur le corps ; le peu de durée de cette\nvie et l’éternité de l’autre ; il dit la paix du cœur des simples ;\npleure les disparus ; ressuscite les héros morts en défendant\nnos libertés bretonnes et chante aussi le cidre généreux\nqui donne du courage à nos cœurs et de la force à nos\nbras.\n   Le titre de Barde, si galvaudé, jeté aujourd’hui à tort et\nà travers à la tête de pauvres poètes stupéfaits de recevoir\nun titre dont ils ignorent même les sens, le titre de Barde\ndont se parent des chansonniers qui ne chantent même pas\nen langue celtique, s’applique naturellement à ce poète qui\npuise son inspiration aux sources antiques et dont le bras\nest assez vigoureux pour porter dans la bataille, sans\nployer, le fardeau précieux de la Harpe tragique.\n  C’est par un chant de guerre digne des grands bardes\nguerriers que se termine le volume.\n\n Meaz ar c ’ hwin ! ô klézé dîr           H ors du fourreau ! ô glaive d ’acier\n H on tadou ar V retouned !               D e nos pères les Bretons !\n T a n ha gw âd ! Brézel ha tir!          Feu et sang ! Guerre et terre\n W ar ar bed ac’h euz rénet !             Vous avez régné sur le monde !\n Pa lugernes en ho dorniou,               Quand tu brillais dans leurs mains,\n V el aêrouant an iferniou,               Comme le m onstre d’ enfer,\n E rédé an énébour.                       S ’enfuyait l’ ennemi.\n ... Plouzennigou war an dour             ... Fétus do paille sur l ’eau !\n\n\n   Ton éclat, ô glaive d’acier ! — Etait comme un rayon du\nsoleil. — Rude, tranchante, lourde et longue — Et sifflante\ndans le vent ! Quand tu frappais dans le combat, — Les\ntêtes roulaient pour de bon, — Semblables aux fleurs de\nl’arbre, — Dispersées par le vent.\n   Ta lame, ô glaive d’acier. — De nos aïeux les Bretons !\nS’aiguisait en vérité — Sur les crânes des Gaulois ! —\nArthur et le mâle Morvan, — Noménoë et Alain — Avec\ntoi, devant la Bretagne, — Etaient d’invulnérables remparts.\n   En ton fourreau, ô glaive d’acier ! — Depuis bien long­\ntemps tu t’es endormi — Feu et sang ! Guerre et terre !\nTerrible tu es cependant, — Comme un lion qui se repose —\nAu bois profond dans la nuit ! — Ne faites pas de bruit\nalentour : — Le lion n’est pas mort.\n\n  Ne croirait-on pas entendre les bardes fameux qui ont\ncélébré les luttes épiques de Lonk-Porz ou de Kal-Traez ?\n"}, {"page_pdf": 237, "page_imprimee": 218, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2645, "texte": "218               L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n    Jauffrennou, je l’ai dit, a vingt ans, mais ce n’est plus un\n enfant. Ce n’est pas non plus un ambitieux de gloire person­\n nelle. Il est de ceux qui savent, qui peuvent tout sacrifier à\n une grande idée. Il n’est pas de la race des gendelettres\n qui a poussé même en Bretragne ses rameaux, ses gour­\n mands si l’on peut dire, qui ne travaillent que pour la\n gloriole, les succès faciles. C’est un Celte de la vraie souche,\n né au fond de notre Cornouaille montagneuse où il a grandi\nloin de tout contact impur parmi des âmes droites. Le\nBarde a reçu une mission et il la remplira sans faillir. Ce\n n’est point ici un joueur de flûte, impatient de cueillir les\n baisers ouïes applaudissements des femmes et des efféminés.\nA vec le tempérament poétique qui est le sien, Jaffrennou\n est fait pour parler aux foules et pour les entraîner. Nous\n pouvons compter sur cet homme.\n    Jaffrennou a écrit ses poèmes en langue celtique : c ’est\n la preuve la meilleure de sa sincérité et de son désintéres­\n sement. Il n’a pas daigné en donner la traduction française.\n Une seule page de français en tète du volume, pour rappeler\n qu’il y a treize cent mille Bretons en Armorique parlant\nleur vieille langue, — ces treize cent mille lecteurs lui\n suffisent — et que les Celtes en général ne pourront que\n l’approuver d’avoir fait uniquement œuvre bretonne. Quel­\n ques lignes de gallois aussi, car à ce jeune érudit toutes\n les langues celtiques sont familières, le gallois, le gaël aussi\n bien que le breton. Le succès du livre a été ce qu’il devait\n être, considérable. Au milieu d’une foule athée, il exalte\n cependant ces trois nobles choses conspuées : Dieu, la\n patrie, la famille. L’Espérance, contrainte à remonter au\n Ciel par la puanteur horrible de la Terre, est redescendue.\n    La publication de ce livre, ai-je dit, est un événement\n littéraire et nationnal qui marquera une date. L ’œuvre,\n virile par la forme et par la pensée, est celle d’un enfant par\n l’âge ! Quelle consolation ! Nous voyons deux générations\n se tendre la main : Celle qui monte et celle qui descend.\n Celle qui s’agite entre ces deux là ne comptera que par les\n points de ressemblance qu’elle aurait eu avec elles.\n    An Hirvoudou auront une énorme portée. Notre renais­\n sance celtique sort de la période des tâtonnements. Notre\npersonnalité s’affirme par une œuvre littéraire qui est une\n œuvre civique. — Nous avions déjà des musiciens, des\n sculpteurs, des peintres. — Que le Barde attaque mainte­\n nant les cordes d’airain. Arthur et ses guerriers se pré­\n parent... Les Bretons sont dans l’attente...\n"}, {"page_pdf": 238, "page_imprimee": 219, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 338, "texte": "                 L a L u t t e . — A v r i l 1 90 0              219\n\n\n\n   — Barde, touchez les cordes de la Harpe tragique. Le\n chant de guerre nous monte à la gorge et nous étouffe. Nos\nlèvres se crispent...\n   « Hors du fourreau, glaive d’acier ! » pour l’Idépendance !\n\n\n                                             Y ves    Berthou.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-005", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 220, "page_fin": 220, "titre_corps": "Le Soir", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Valère Gille", "ancre_debut": "F LO R ILÈ G E M EN SUEL Le S o ir Voici la grande p", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 239, "page_imprimee": 220, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1434, "texte": "F LO R ILÈ G E M EN SUEL\n\n\n                    Le S o ir\n   Voici la grande paix du soir et le silence.\n   Les anges, dont on. sent l’invisible présence\n   Dans l’espace étoilé, calme et religieux,\n   Ecoutent s’élever chastement vers les cieux\n   La respiration tranquille de la terre.\n   Quel Dieu va naître? Quel ineffable mystère\n   S’accomplit dans la nuit sur le monde étonné?\n   Tout rayonne ; le mal de vivre est pardonné.\n   On dirait à présent l’innocence première :\n   Chaque colline est un autel, chaque chaumière\n   Est un berceau d’amour candide et fraternel.\n   L ’ombre est sacrée et tout repose en l’Eternel.\n\n   Anges ! ô vous gardiens de ce vaste silence,\n   Vous, qu’une brise lente et mystique balance\n   Comme des palmes, dans l’azur diamanté,\n   Reployez doucement vos ailes de clarté.\n   Rassemblez vos essaims et vers celle que j ’aime,\n   Portant au front les astres d’or en diadème,\n   Descendez, descendez en neigeux tourbillons.\n   L ’âme de parfums pleine et pleine de rayons,\n   Par vos célestes chants à la terre ravie,\n   Elle n’entendra plus l’orage de la vie.\n   Voyez ! paisible, et sous la garde de vos yeux\n   Elle a senti son cœur se fondre dans les cieux.\n   Comme un lys elle s’est assoupie en son rêve ;\n   Sa poitrine enfantine à peine se soulève,\n   Et son visage clair dans cette nuit qui dort\n   A la sérénité sublime de la mort.\n\n                                    V a l ère G il l e .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-006", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 221, "page_fin": 222, "titre_corps": "Proses lyriques : Soir à Florence", "titre_sommaire": "Proses lyriques", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "P ro s e s L y riq u es S o ir a Fl o r e n c e . L e rapid", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 240, "page_imprimee": 221, "debut_caractere": 10, "fin_caractere_exclue": 1254, "texte": "P ro s e s L y riq u es\n\n                              S o ir a Fl o r e n c e .\n\n\n\n\n  L e rapide crépuscule précipite ses ombres.\nProjetant de suprêmes gerbes rougeoyantes de\nrayons, le soleil disparaît derrière les collines de\nSan Miniato, dont les ifs, la cim e éclaboussée de\nlumière, élancent, de place en place, com m e des\ncierges de verdure, gracieux et sombres, dans le\nsoir exalté.\n   L ’adorable feu d ’artifice éteint ses dernières\nfusées qui enluminaient de pures lueurs violettes,\nde transparentes flammes incarnadines, d ’un\nprodigieux vert humide et m ordoré, la vallée\nillustre, les sommets sanctifiés, les villas des\nApennins et le haut firmament inaccessible.\n   Les marbres colorés du Campanile de Giotto et\nde la façade de Santa-Croce luisent encore cepen­\ndant, retiennent ainsi qu’un regret de clarté, le\nreflet presque posthume du jou r révolu. Silhouette\nardente, vigie profilée au-dessus de l’aggloméra­\ntion nocturne, — étonnant cyclope, fruste et splen­\ndide, le Palais-Vieux dessine ses âpres m âchi­\ncoulis, ses durs créneaux que surplombe la\nroideur héraldique du beffroi, la fière tour\nlancéolée dans son inflexible posture, violente\nplus que jamais et altière...\n  — Attardé sur la terrasse supérieur du jardin\n"}, {"page_pdf": 241, "page_imprimee": 222, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1825, "texte": "222            L a L u t t e . — A v r i l 1900\n\n\n\ngrand-ducal, un passant contemple s’obscurcir la\ntrop courte vision évanouie, le panorama de cette\ncontrée heureuse, avec les avides yeux jaloux, le\nregard tristement émerveillé, chagrin de la p roxi­\nmité appréhendée du départ. Guidé par le cours\ndu fleuve, la ligne scintillante des quais, mentale­\nment il chemine le long des rives que, de distance\nen distance, des ponts rejoignent, voûtes noires\nsous un tablier de clarté vive — et, une fois de\nplus, refait, avec une piété déjà nostalgique, les\néblouissautes stations de ce pèlerinage de beauté :\nMonuments où la Foi et l’Art rivalisèrent de mira­\ncles et dont l’inaltérable prestige concerté continue\nde conquérir les âmes...\n   Et le seul plaisir d ’énumérer ces étapes embrase\nsa pensée et l’enivre, car, à se remémorer leurs\nnoms, il se sent extasié, d ’avance, d e la chère super­\nstition et de l’enthousiasme du souvenir : Cité\nqu’une fleur armorie, fabuleuse et pourprée, —\nnon le lys de fer strict et ardu, le lys forgé des\nValois, — mais le lys déchiqueté et vermeil dont\nl’élégante et svelte énergie, la fantaisie hautaine,\nla nerveuse grâce ornée substituent et symbolisent\ntes caractères essentiels, ô capitale de la Beauté\njuvénile !\n\n   — Esprit orgueilleux, tu te dilates ici, jouis et\nt’affliges de même que si, depuis toujours exilé\nparmi des peuples hostiles, hôte méprisé et taci­\nturne d ’un foyer étranger, la joie venait de t’être\ndonnée, soudaine et enfiévrée d ’amertume, de\nrevoir l’inespérée patrie, la fugitive terre inconnue\nde ton rêve originel ; — et ta faiblesse souffre en\nmême temps et se console à s’imaginer que ce sol\nbéni aurait pu féconder l’activité vaine, l’œuvre\nstérile de ta vie, épanouir en toi les fleurs outrées,\nsanglantes et candides, du véritable amour et de\nl’A rt...\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-007", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 223, "page_fin": 225, "titre_corps": "Crépuscule", "titre_sommaire": "Proses lyriques", "rubrique": "", "signature_source": "Arnold Goffin", "ancre_debut": "C répuscule L e profond cristal luci", "ancre_fin": "A rnold G o f f in", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "Ch asse ou C e rf", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 242, "page_imprimee": 223, "debut_caractere": 118, "fin_caractere_exclue": 1832, "texte": "C répuscule\n\n\n     L e profond cristal lucide de la large fenêtre\noutre encore, au jo u rd ’h u i, l ’o rd inaire m agnificence\ndé la montagne plantée de sapins trapus et som ­\nbres, auxquels les houx démesurés font une\nluisante lisière ardue.\n     L e s teintes exaspérées des m urailles s’e n lu m i ­\nnent d ’étranges m ordorures glauques : — car la\ntenture sym étrique, alternée de vert cru et de\nrouge criard , dont la stridente assonance ravit\nl ’hystèrie d u jeune prince a p ris, ce soir, l ’irritante\nsplendeur ensanglantée et fleurie d u mystère,\nl ’in d icib le harm onie sourde et am bigüe de quel­\nque fanfare m ortuaire et triom phale, d ’on ne sait\nquelle héroïque m arche funèbre : le charm e c a p i­\nteux d ’une ineffable caresse prolongée -                  et\nm ortelle... Comme du bout m agique d ’u n pinceau\nde lum ière, le crépuscule moire la paro i vide de la\nGalerie Réservée de figures éphémènes, la diapré\nde vols m igrateurs d ’oiseaux ignés ou blasonne sa\nnudité de grandes fleurs déchiquetées d ’u n fabuleux\nincarnat m orbide... M ais le lo is ir im patienté de\nl ’adolescent se désintéresse du faste douleureux\nde cet intermède, de ce passager isolem ent q u o ti­\ndien en l ’unique salle dont sa volonté éloigne\nmême ses p lu s fam iliers favoris, à l ’heure où la\nféerie uranienne hyperbolise ju sq u ’à la souffrance\nl ’habituelle beauté désolée du paysage. Son âme\nincertaine s ’abandonne à la rude oppression,\ntoujours accrue, de ce site inanim é, des épaisses\nfrondaisons de ces sapins qui rétrécissent l ’orbe\nde leur faction innom brable et farouche autour du\nchâteau, semblent serrer leurs rangs, g ran dir avec\nla nuit, dans l ’obscurité morne et le silence\népouvanté...\n"}, {"page_pdf": 243, "page_imprimee": 224, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1849, "texte": " 224            L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n       L e s ombres, cependant, achèvent de b ro uille r\n  le contour liv id e des choses ; m ais, mortondu\n  déjà de la frileuse insom nie dont son sang charrie\n  les anguleux glaçons, l ’enfant ne bouge : — l ’im ­\n  perm éable masque morose qui protège le fragile\n  secret de son rêve ne se dénoue point, et, sous\n  leurs sourcils froncés, ses yeux dardent encore\n  leur du r regard d ’apparat...\n      « L ’im bécile gloire hum aine de cette existence,\n à la fin m ’in ju rie , le servage, les vilén ies et la\n stupidité illustre de cette valetaille palatine...\n Sous ma m ain, au contact de mes lèvres fiévreuses,\n tout se métamorphose en or m ythologique, insen­\n sible et stérile...\n      » Creuse emphase de la vie ! l ’am our n'em ­\n prunte-t-il point, su r ce théâtre, la hideuse face\n postiche de la soum ission et de la flatterie?Pauvres\n créatures étourdies, obséquieuses de leur corps,\n dont la frivole ignom inie, l ’orgueilleuse bassesse\n et l ’ém ulation apitoieraient encore m on indifférence !\n U n iq u e source pestiférée où ma soif s’étanche et\n m’empoisonne ; fleurs artificielles qui, jam ais, ne\nvécurent sous le ciel immense, n ’aspirèrent\nl ’haleine du vent, et ignorent la terre nourricière\n et les astres...\n     » T rah iso n quotidienne du monde dont l ’expé­\nrience blasa précocement l ’amertume — et que\nle dédain et le silence ne consolent pas.\n     » H é la s ! ceux qui croient me connaître m ’igno ­\nrent davantage ! L ’im posture universelle me\ncréa cette âme de proie, la fauve âme forcenée\nd ’une bête carnassière que la vue, la grisante\nodeur du sang, seules, excitent et réjouissent, et\nl ’atroce p la isir désintéressé de la souffrance\nhum aine. .\n    » A h ! q u ’une autre vie s’im provise donc,\nhum ble et hum iliée, car l ’obéissance et la fidélité\n"}, {"page_pdf": 244, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 473, "texte": "                 F l o r il è g e M e n sue l                225\n\n\nm ’offensent et me contrarient : je veux combattre,\nvaincre, agir ! — conquérir enfin ma couronne !...\n   » — B o is royaux, m erveilleux po ur m ’avo ir\nappris, pendant l ’ho rre ur monotone des soirs,\nà me chercher hors de moi-même, que ne puis-je\ndevenir digne de la suprêm e am nistie, de l ’absolu­\ntion et de l ’o u b li... »\n                                     A rnold    G o f f in\n\n\n\n\n           "}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-008", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 225, "page_fin": 225, "titre_corps": "Chasse au cerf", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "Hallali des chasseurs au fond du bois sonore Où le cuivre", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 244, "page_imprimee": 225, "debut_caractere": 514, "fin_caractere_exclue": 1462, "texte": "Hallali des chasseurs au fond du bois sonore\n Où le cuivre a jeté l’éclat de ses concerts\n Que les échos lointains repercutent encore\n Tayaut ! tayaut ! la meute a débusqué le cerf.\n\n Dans la clairière immense où le matin ruisselle\n De son dernier refuge il a soudain jailli\n Le cerf est aux abois ; hallali ! hallali !\n Mais l’effroi de la mort lui a donné des ailes !\n\n Cette clairière d’or qui s’ouvre devant lui\n En ses yeux affolés allume des vertiges :\n Il passe sur les fleurs sans en briser la tige,\n Mais sur les fleurs hélas ! c’est son sang qui reluit.\n\n Et la meute toujours bondit à sa poursuite\n Et la voix des veneurs haletante l’excite !\n Déjà les crocs des chiens s’accrochent à la chair\n Et ses bois impuissants frappent en vain les airs.\n\n Il brame de douleur, la chasse le rattrappe;\n Des larmes ont voilé ses yeux — Ah ! c ’est la fin :\n Le pauvre cerf tué roule dans un ravin\n Entraînant les limiers qui le mordent en grappe.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-009", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 226, "page_fin": 226, "titre_corps": "La Mort du soleil", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La M o rt du S o leil Le soleil va mourir qui f", "ancre_fin": "le soleil le chant des funérailles...", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La D une d es ad ieu x Malgré l’éclat du soir, à l", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 245, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 9, "fin_caractere_exclue": 992, "texte": "La M o rt du S o leil\n\nLe soleil va mourir qui fit s’emplir les granges\nEt combla les celliers de raisins et de miel.\nLa terre a célébré la fête des vendanges\nEt sur l’ordre de Dieu le geste d’or des anges\nAccomplit au couchant les vendanges du ciel.\n\nPlus rouge que le jus rubicond de la vigne\nSous l’ombre qui descend comme sous un pressoir\nLe sang clair du soleil dans la fête du soir\nGoule, o ! nuages blancs, sur vos blancheurs de cygnes\n\nEt roi, qu’en plein triomphe une flèche a touché,\nDans son manteau royal le soleil s’est couché\nEt les cloches des morts grondent dans les clochers.\n\nTout le ciel est en deuil, car la vie est éteinte.\nNul bruit ne s’entend plus que le lugubre bruit\nDes glas, dont la terreur si profondément teinte\nQu’il semble que la terre enfonce dans la nuit.\n\nMais les moines debout dans leurs saintes murailles\nEn la rigidité impassible des frocs,\nAfin de bénir Dieu d’avoir béni leur soc,\nChantent pour le soleil le chant des funérailles...\n\n\n\n\n     "}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-010", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 226, "page_fin": 227, "titre_corps": "La Dune des adieux", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "La D une d es ad ieu x Malgré l’éclat du soir, à l", "ancre_fin": "Que fleurira là-haut mon âme émerveillée.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "La P r inc e s s e en d o rm ie Au fond des bois obscurs", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 245, "page_imprimee": 226, "debut_caractere": 992, "fin_caractere_exclue": 1191, "texte": "La D une d es ad ieu x\n\nMalgré l’éclat du soir, à la mer empourprée\nLa dune aride et morne oppose sa pâleur.\nO ! mer, pourquoi jeter vers sa blême douleur\nTes chatoyants bouquets de vagues diaprées?\n"}, {"page_pdf": 246, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1202, "texte": "                   F l o r il è g e M e n su e l         227\n\n\nEspères-tu qu’un soir leurs germes de lumière\nY pourront faire éclore un calice pareil\nA ceux des grands pavots que la clarté dernière\nEssaime sur tes eaux en l’honneur du sommeil?\n\nFleurs de silence heureux, fleurs d’oubli, fleurs de cloître,\nPavots incandescents de l’océan du soir,\nSi du moins l’un d’entre eux pouvait renaître et croître\nSur la dune où, jadis, nous fûmes nous asseoir,\n\nPeut-être que mon âme oublierait l’Apparue\nQui dans mes bois d’Avril a semé ta douleur\nAutomne ! et dont l’amour a fait que sur mes fleurs\nL ’orage à coups d’éclairs se déchaîne et se rue!...\n\nMais la dune à jamais est de sable stérile\nOù je lui dis adieu devant la vaste mer ;\n— Un adieu sans baiser. — Et ma lèvre fébrile\nConserve depuis lors un goût de sel amer.\n\nDe ce sable, blafard pour les lueurs nocturnes\nNul parfum ne naîtra près des flots cajoleurs,\nDe peur qu’en l’aspirant, son parfum taciturne\nDans les bras de la nuit n’endorme ma douleur.\n\nIl faut, chère douleur, que tu sois éveillée\nPour que saigne ce cœur que l’amour a flétri,\nCar c’est grâce au sang pur de mon cœur tôt meurtri\nQue fleurira là-haut mon âme émerveillée.\n\n\n\n\n   "}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-011", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 227, "page_fin": 229, "titre_corps": "La Princesse endormie", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "La P r inc e s s e en d o rm ie Au fond des bois obscurs", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 246, "page_imprimee": 227, "debut_caractere": 1202, "fin_caractere_exclue": 1456, "texte": "La P r inc e s s e en d o rm ie\n\n  Au fond des bois obscurs par l’Hiver exilée\n  La Princesse endormie attendant le réveil\n  Rêve amoureusement qu’un rayon de soleil\n  Illumine soudain leurs sombres propylées\n  Et ce rêve enchanteur éblouit son sommeil.\n"}, {"page_pdf": 247, "page_imprimee": 228, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1851, "texte": "228            L a L u t t e . — A v r i l 1 90 0\n\n\n\n La Princesse endormie eût le front ceint de roses,\n Mais le froid fût cruel à leurs fraîches couleurs\n Et la jeune beauté de celle qui repose\n N ’a plus pour couronner son étrange pâleur\n Que ce qu’il reste, hélas! de la beauté des fleurs\n Quand leur âme a quitté leurs corolles flétries.\n\n La dormeuse l’ignore ; elle est au jardin clair\n Où les fleurs à foison croulent dans l’eau fleurie,\n Où des milliers d’oiseaux, fleurs vivantes de l’air\n Dans des étangs d’azur semés de pierreries\n Viennent lustrer joyeux leur plumage éclatant.\n\n Là-bas, au ressui d’or, sous le jour qui ruisselle,\n Errent, l’oreille au guet, daims, biches et gazelles,\n Tandis que par essaims les mouches étincellent\n Dans l’ombrage embaumé des sous-bois du Printemps.\n\n Dans les prés sont les paons à la marche orgueilleuse\n Et les cygnes altiers sur les lacs argentés.\n\n Tout ce que la nature a jamais inventé :\n Saveurs, senteurs, chansons et couleurs merveilleuses,\n Exhalent ta jeunesse en ces lieux enchantés\n O ! Princesse endormie en ta couche de neige !\n\nLe vent hurle. Il fait noir. Ah ! n’ouvre pas les yeux\nCar tu verrais passer la M ort et son cortège.\nHeureux sont les yeux clos que le rêve protège !\nDemeure au jardin clair des rêves radieux.\n\nFais-y tout à loisir, suivant ta fantaisie\nUne ceuille de fleurs et de fruits printaniers.\nVois, la fière pivoine aux lèvres cramoisies\nSemble baiser ta main afin d’être choisie\nEt les fruits sont jaloux qui restent les derniers.\n\nIls t’offrent à l’envi leur douce chair fondante\nEt la bonne fraîcheur d’un parfum bienfaisant.\nMais tes yeux ont surpris un superbe faisan\nDressant sa tête d’or parmi les fleurs ardentes.\n\nD ’un bonheur inconnu ton âme est débordante ;\nTu marches cependant vers des bonheurs nouveaux\nSelon les courbes d’or des routes sinueuses.\n"}, {"page_pdf": 248, "page_imprimee": 229, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1056, "texte": "                F l o r il è g e M e n su e l           229\n\n\n\nVoici qu’autour de toi les blés du Renouveau\nProphétisent déjà les moissons somptueuses.\nLe coq au col brillant chante près des chevaux,\nLa vache et la brebis ruminent l’herbe douce,\nL ’aile des papillons a fait la fleur jalouse;\nBeauté majestueuse en sa simplicité,\nLa plaine généreuse ondule sans secousses,\nEt l’hymne de la vie emplit l’immensité.\n\n— « Princesse, éveille-toi ! »\n                         — : « O ! vous qui m’éveillez\n« Vous ne saurez jamais quel rêve ensoleillé\n« Disparait à mes yeux, ni quel Printemps je pleure!...\n\n« Mais quoi? le vrai Printemps luit dans mes yeux\n                                             [mouillés.\n« Mon rêve ensoleillé n’était donc pas un leurre?\n\n« Merci, Prince charmant, pour ce joyeux réveil,\n« Où m’apparaît vivant le décor de mes songes.\n« Ces bois sont parfumés, verdoyants et pareils\n« Aux bois ou m’égara leur radieux mensonge\n« Et j’y sens sur mon front le baiser du soleil ! »\n\n\n                                G eorges R am aekers.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-012", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 230, "page_fin": 245, "titre_corps": "Les Écrivains nouveaux : Fernand Séverin", "titre_sommaire": "Fernand Séverin (monographie, première partie)", "rubrique": "", "signature_source": "Gaston Heux", "ancre_debut": "L E S E C R IV A IN S N O U V E A U X F ern an d S é v r in (l) I l en es", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 249, "page_imprimee": 230, "debut_caractere": 1, "fin_caractere_exclue": 1280, "texte": "L E S E C R IV A IN S N O U V E A U X\n\n\n\n\n          F ern an d S é v r in (l)\n\n\n\n     I l en est qui ont conçu la D o u leu r, comme une\n vierge q u ’une fierté discrète réduit au silence,\npâle d ’une blessu r e inutilem ent dérobée, brisée\n d ’u n sanglot vainem ent retenu. Sous des cils\nbaissés, elle s ’efforce de cacher une larm e éter ­\nn elle ; m ais u n hum ide scintillem ent trahit tou­\njo u rs, au coin des paupières, sa douloureuse\nprésence. E t l ’on n ’en sait rien d ’autre, sinon\nqu’elle pleure. C ar elle n ’a rien de ces âmes\nblessées, m al résignées au mystère des larm es, qui\nappellent à hauts cris les confidences profanes.\nL a D o u leu r n ’est jam ais si belle, que nim bée des\nbrum es indécises des lointains. I l ne faut point\nq u ’à travers ses pleurs, peut-être sincères, quelque\nchose de la flamme ardente des prem ières in itia ­\ntions b rille fiévreusem ent d ’un intensité charnelle;\net nous regretterions la beauté com prom ise des\nâmes, dont les regrets seraient m oins purs que les\ndésirs.\n    L e s Poèmes ingénus forment un liv re de pure\ntristesse : Je n ’en veux attester que l ’enveloppante\nm élancolie qui en émane. I l est vrai q u ’une fierté\nattentive a veillé pudiquem ent à chaque confidence.\n\n\n  (1) A propos des : Poèmes ingénus.\n"}, {"page_pdf": 250, "page_imprimee": 231, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1660, "texte": "               L es E c r iv a in s   N ouveaux      231\n\nL e cours harm onieux et délicat des vers et des\nstrophes, emporte, comme de pâles et souriantes\nOphélies fleuris de roses et de m yosotis, les pen­\nsées et les mots qui font chanter leu r gravité\ndouce. S i le désir d ’en fixer le charm e me faisait\nrechercher une im age propice, il me p laira it de\ncom parer ces poèmes, à des rivières pures et l entes,\npénétrées d ’u n peu d ’ombre et d ’u n peu de clarté,\noù l ’ombrage des feuilles suspend et fa it trem bler\nune brum e m ouvante, frôlées d ’ailes fugitives,\néclairées frêlem ent de rayons, et s’en allant, aveG\nune chanson paresseuse, égarer sous les bois\nune exquise et mélodieuse rêverie.\n\n\n\n\n     Ce serait une tâche à tenter l ’analyse que\nd ’approfondir l ’âme moderne, lu i dem ander le\nsecret de cette immense lan gueur q u i a fait\npleurer les strophes les p lu s majestueuses des poè­\ntes de ce siècle.\n    D ès les prem ières générations, les p lu s nobles\ndes âmes sentent sur elles un poids de désolation :\nla douleur se cache m al dans la piété de Lam artine;\nelle est la passante m ystérieuse de l’œuvre entière\nde H u g o , comme elle se tord les m ains dans\nl ’ombre voluptueuse et grave des « Nuits » —\nCertes, le siècle est né vieux, d ’une vieillesse\nm orale et m aladive ; m ais du m oins au début,\nconnaissait-il la plainte, et rien n ’est si près de la\nconfidence que la consolation. M algré tout, le\nculte de ses poètes se partage, et dans leu r âme,\nl ’insp iratio n se consomme autant devant l ’E s p é ­\nrance que devant l ’éternelle D o u leu r : l ’u n a la\nfoi, l ’autre l ’o u b li qui lu i fait espérer encore en\n"}, {"page_pdf": 251, "page_imprimee": 232, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1699, "texte": "232                L a L u tte . — A v r il   1900\n\n\nles rayons du soleil ( 1) ; H u g o n ’a-t-il point fini\npar rêver l ’im possible rédem ption, et le baiser\nimmense qui réconcilierait D ie u même avec\nSatan !\n   I l y a donc dans la désolation de ces prem iers\npoètes quelque chose de l ’enfant, q ui s ’exagère,\noserai-je dire à plaisir, le mal dont il souffre et qui\nfait se re cu e illir autour de lu i une p ilié attentive.\n   O n frappera des vers superbes po ur dire la\nsouffrance féconde :\n      L'homme est un apprenti, la douleur est son maître (3)\n      Tu fa is l’homme, o Douleur, oui, l’homme tout entier. (4 )\n\n\n  On se souvient que parm i les chants désespérés,\n      Il en est d'immortels qui sont de purs sanglots. (5)\n\n\n    P u is l ’enfant g randira ; son âme v irilisé e se\ngardera des aveux trop faciles, comme d ’une\nlâcheté m orale : une seconde génération est née.\nL a plainte ne p laît p lus po ur sa seule harm onie,\nune volonté im pose aux lèvres comme u n doigt\nim périeux. L ’acte apparaît désorm ais supérieur à\nla plainte ; la fatalité qui épie sa victim e, erre\ntoujours au fond de l ’horizon, alors les p lus fermes\nessaieront la révolte, les autres en sentiront l ’in u ­\ntilité. L ’un fera se dresser l ’action contre le\nD estin im placable, et l ’autre son m épris. E t tandis\nque Leconte de L is le regarde audacieusem ent se\n\n\n (1) Viens voir la nature, immortelle\n      Sortir des brumes du sommeil ;\n      Nous allons renaître avec elle\n      Au premier rayon du soleil !\n                              ( M u s s e t : Nuit d’octobre)\n (2) La Fin de Satan.\n (3) et (5) M u s s e t : Nuits de mai et d’octobre.\n (4 ) L a m a r t i n e : Hymne à la Douleur.\n"}, {"page_pdf": 252, "page_imprimee": 233, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1717, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o u v e a u x      233\n\n\n\nlever, sur la p lu s haute tour d ’H é n o ckia, l ’ombre\n6énile et rude de son vengeur K a ïn , de V ig n y\n« cherchant en vain aux cieux de muets spectateurs, con ­\nseille au juste d ’opposer le dédain à l'absence,\n    de ne répondre plus que par un froid silence\n    au silence éternel de la Divinité ».\n\n\n   Que transperce-t-il sous ces mots ? L ’absolue\nnégation? N o n , m ais une sorte de révolte passive,\nde hautaine indifférence. Se révolter, c’est croire\nencore. Ce stoïcism e ne pouvait s’im poser q u ’à\ndes races énergiques, et non à celles p lus chétives\nde leurs descendants : l ’indifférence peu à peu se\ntransforme en doute, la hauteur en iro n ie ; déjà\nces symptômes m orbides assom brissent d ’un\nmorne sourire le vers de B eaudelaire :\n    « Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille ».\n\n\n   Sentez-vous ce q ui se cache-là de désillusion\nrésignée, d ’iro n ique et de froide expérience ; le\npoète ne peut guère parler le langage de la fam i ­\nliarité q u ’avec une amie bien connue, q u ’une\nlongue intim ité à initiée aux m oindres secrets de\nson cœur.\n   « Sois sage, ô ma douleur ! » redira en somme la\nbouche moqueuse d ’u n V erlain e q ui s’est depuis\ndémenti, lo rsq u ’il jetait, au début de son œuvre,\ncette sorte de je u de mots superbe :\n   Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo ?\n\n\n  « N e pas vo u lo ir de la douleur qui dérange la\nligne » sera le précepte désorm ais, et po ur s’y co n­\nform er les uns bann iro n t toute émotion de leurs\nvers lapidaires ; tel autre cherchera dans le passé\nquelque sœur aînée de son âme, à q ui faire e xp ri­\nmer l ’émotion q ui l ’étreint — H é ritie rs d ’un\n"}, {"page_pdf": 253, "page_imprimee": 234, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1745, "texte": " 234                L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\nmalaise séculaire, trop orgueilleux p o ur croire\nencore, d ’autres ne sauront plus de certitude en\ndehors de leu r propre analyse — N om breux sont\nles poètes, depuis les p lus classiques ju sq u ’aux plus\nnovateurs, qui auront poussé leu r cri d ’angoisse,\nsoit devant le monde q u ’ils pensent vide, et sonore\nseulement de son néant :\n\n       « Je ne vois rien du tout devant moi... c’est horrible ! »\n                         S u l l y P r u d h o m m e (Les Epreuves)\n\n\nsoit devant les ruin es de le u r propre existence :\n\n       « Quelqu’un m’avait prédit, qui tenait une épée,\n       » Et qui riait de mon orgueil stérilisé ;\n       » Tu sera nul, et pour ton âme inoccupée,\n       » L ’Avenir ne sera qu’un regret du Passé. »\n                                                  E. V e r h a e r e n .\n\n\n   Q uelques-uns, conscients de leu r m al, ont su\nse ressaisir à temps, ils ont choisi comme un\nrefuge, les uns, la foi aveugle et presque m aladive\ndu second V erlaine, d ’autres, la science : aux vo ix\nqui en prophétisaient la ru in e prochaine; ils répon­\ndent :\n\n       Ce n’est pas vrai, tout le futur lui reste encore !\n\n\nde là les préoccupations sociales ou philosophiques\nqui transparaissent dans des œuvres si différentes\nd ’u n S u lly ou d ’un Verhaeren : ce qui les rattache,\nc ’est l ’am our de l ’analyse.\n    I l est pourtant des poètes qui n ’ont point\nrenoncé à l ’oisiveté du rêve, ont préféré l ’exil à\nla patrie forcée que leur assignait leur temps :\nU n e des œuvres les p lus m arquantes de ces der­\nnières années n ’a-t-elle p oint nom : Hors du\nsiècle ? E n ceux-là viven t bien les derniers venus\nd ’une race tourmentée. T e lle en ces pâles dauphins,\n"}, {"page_pdf": 254, "page_imprimee": 235, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1691, "texte": "                L es E c r i v a i n s N o u v e a u x   235\n\n\n\n si aimés des G irau d , s’épanouit, comme une fleur\n m orbide et svelte, l ’enfantine, la noble et fragile\n beauté d ’une race ancienne.\n\n\n\n\n    J ’avais besoin d ’établir cela, p o ur m ’expliquer\n le charm e inquiétant q u i émane de ce frêle b o u ­\n quet des Poèmes ingénus : une candeur apparente\n endort l ’âme, une m usique ineffable de mots la\n berce ; les vers sem blent évoquer                la forme\n harm onieuse des lys, et ce n ’est, q u ’assez\n tard q u ’un délicieux m alaise révèle à qui s’aban­\n donnait au charm e, la nature m orbide d u sol où\n ces fleurs ont éclos.\n    M . F e rn an d Séverin a, comme tant d ’autres,\n ressenti le toucher de l ’in d icib le m élancolie ; il\n souffre de leurs tristesses, mais je ne sais quoi\n épure les siennes ; aucune de leurs sensations\nraffinées qui lu i soit demeurée étrangères ; la même\nhésitation le prend devant la vie, le même tour­\nm ent lu i fait regretter de chers horizons, où ses\nrêves entendent b ru ire, comme u n appel, les fe u il­\nlages tentateurs de leurs E ldo rado s.\n   A u fond de sa form e, si calm e en apparence,\npleure une lassitude ; et je doute pourtant que ce\nvague effroi de la vie soit l ’effet u n iq ue d ’épreuves\npersonnelles : il est p lu tô t l ’inco nscient rendez-vous\nde toute cette lassitude dont j ’ai tenté de fixer la\nlente et sûre progression à travers les générations\nantérieures. N u lle désillusio n si forte ne me\nsemble l ’avo ir accablé qui puisse exp liquer ce\ndésir de retraite qui perce partout dans ses\npoèmes. M ais c’est L a désillusion même dont il\nsouffre ; d ’une souffrance peu précise, immense\net vague.\n"}, {"page_pdf": 255, "page_imprimee": 236, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1600, "texte": "236               La L u tte   — A v r i l 1 900\n\n\n\n    L a vie aura pu lu i être clémente ; il lu i suffit que\nd ’autres en ait souffert, pour en rapporter son\nbutin de tristesse et d'ennui. I l a m oins souffert\ndans son âme que dans l ’âme d ’autrui, et de cette\nclémence du sort, une sorte de candeur lu i est\nrestée, un don d'enfance qui le fait s’arrêter en\nextase devant les formes radieuses que lu i offre la\nnature.\n\n      Mon cœur est éperdu des étangs et des bois,\n      Comme s’il les voyait pour la première fois !\n      Mais je me sens troublé d’une étrange science,\n      Et mon cœur est pensif, malgré ce don d’enfance.\n\n\n    Certes il est lui-même du grand crépuscule\nm oral qui pèse sur tant d ’âmes supérieures ; mais\nune lueur, demeurée de son enfance, erre encore\ndans la pénom bre comme u n sourire qui serait\nde la lum ière, et il me p lairait de redire po ur lu i :\n«que l ’aube douce et pâle, en attendant son heure,\nsemble toute la n u it errer au bas du ciel. »\n    Séverin c’est l ’expérience désabusée, unie à\nl ’étonnement ébloui de la jeunesse ; c ’est l ’enfant\nle p lus candide d ’une race très vieille.\n\n\n\n\n    Extase et lassitude se partagent également\nl ’œ uvre de ce poète, et comme dans la pénom bre\non devine, plutôt q u ’on ne voit, l ’intim e fusion\ndes ténèbres et des clartés, de l ’un io n si étrangère\nde ces deux éléments naîtra une âme flottante,\nhésitante dans ses m anifestations, se rattachant\nà la vie par une ingénuité q u ’attendrit encore la\nnature, m ais s’en éloignant tantôt par je ne sais\nquel sentim ent de crainte, quelle gravité inquiète.\n"}, {"page_pdf": 256, "page_imprimee": 237, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1799, "texte": "                L e s E c r iv a in s N o u v e a u x            237\n\n\nSa douleur ressemble parfois au sourire de la\nrésignation, et n u l m ieux que lu i n ’insistera su r :\n\n    « Ce deuil des y e u x avec ce sourire des lèvres ».\n                                     (La sœur qui n’est plus)\n\n\n   On en conclura, par une in fa illib le logique,\nque la douleur non maîtresse d ’elle, comme aussi\nla grande joie, lu i seront toute deux inconnues. Son\ninspiration est sœur de la Mélancolie de V ig n y :\n\n    « Car ilfa u t que ses y e u x , sur chaque objet visible,\n    Versent un long regard, comme un fleuve épanché ;\n    Quelle interroge tout avec inquiétude,\n    Et, des secrets divins se faisant une étude,\n    Marche, s'arrête et marche avec le col penché ».\n\n\n   L ’inquiétude ! c ’est là, je crois, le mot qui p o u r­\nrait s’attacher en épigraphe sur l ’œ uvre du poète:\nconscience vague qui pressent (et le mot est fréquent\ndans « les Poèm es ingénus ») une m arche in visib le\net fatale d ’événements. Q u ’apporteront-ils avec\neux ? peut-être le bonheur, peut-être la tristesse :\ninterroge-t-on l ’in co nn u ?\n   C ’est par elle que pèse sur les p lu s sûres d ’entre\nles joies q u i lu i sont offertes, une sorte de su sp i­\ncion, qui le fait douter de la loyauté du destin :\n\n    « Hélas ! tu n’oses croire à tout ce que tu vois,\n    Mon cœur déshérité, fa it à trop de misères !\n    Est-ce pour moi, mon Dieu, l’haleine des grands bois ?\n    Pour moi, toutes ces fleurs ? pour moi, ces primévères ?\n                                       (La chanson du Pauvre)\n\n\n  L e ciel vo u lû t-il com bler ses vœ ux les plus\nsecrets ; lu i fût-il perm is, dans le ja rd in de sa\ndestinée, de c u e illir les p lus m ûrs, les p lus dorés\nde ses fruits, que la crainte du ver et de sa hideuse\n"}, {"page_pdf": 257, "page_imprimee": 238, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1779, "texte": " 238                        L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n m orsure, le ferait encore hésiter : voyez le plutôt\n reculer devant le bonheur suprême :\n\n       Te n’eusse pas osé les vœux que vous comblez ;\n       C’est trop vite rouvrir l’Eden aux exilés :\n       Nous ne sommes pas faits à ces grâces soudaines.\n                                                 (Le don d’Enfance)\n\n\n   A vais-je le droit de parler de suspicion ? L a\ncrainte du réveil est-elle assez évidente. M . Séverin\na la certitude profonde que tout bien est éphémère;\nla crainte le tourmente que rien ne soit q u ’une\nombre, sur q ui la m ain n ’a point de prise ; aussi\nson cœ ur balbutie-t-il, à l ’heure où l ’âme n ’eût dû\nsonger qu’à l ’allégresse :\n\n                                       « Sœur naguère ignorée,\n       E t trop céleste, hélas ! pour n'être point un songe,\n       N e vous e n a l l e z p a s t r o p v i t e , cher mensonge ! »\n                                               (Son doux parler)\n\n\n    R êve r une présence éternelle ! l ’expérience ne\nlu i perm et p lu s l ’in utilité d ’un pareil vœu : « N e\nvous en allez pas trop vite » supplie-t-il.\n    C ’est po ur moi une joie de retrouver u n même\nsentim ent dans le noble esprit q ui a nom de\nV ig n y : lu i aussi avait déjà noté, dans les vers qui\nclosent la Maison du Berger, cette tendresse c ra in ­\ntive,\n\n       Pleurant comme Diane, au bord de ses fontaines,\n       Son amour taciturne et toujours menacé.\n\n\n   Q u ’un site lu i plaise, q u ’u n vallon s ’ouvre à lu i,\nque les forêts, en agitant leurs ram ures où\ndégoutte la rosée, lu i promettent en u n m urm ure\nle d ivin apaisement de leurs retraites, l ’enchante­\nment qui lu i em plit les p runelles le ramène\naussitôt aux temps des paradis et des pures\n"}, {"page_pdf": 258, "page_imprimee": 239, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1819, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x        239\n\n\n\ndélices, et, presque malgré lu i, lu i vient aux\nlèvres u n mot : l ’E d en !\n\n    L ’hiver n’a point touché le val et la forêt :\n    C’est un pareil silence autour de mon secret\n    E t l’Eden est le même, en un plus fie r mystère\n                                            (Un soir)\n    Descendons vers les bois : c'est l’Eden qui s'éveille.\n                                      (L’Appel vers les bois)\n    L e paradis perdu de l’antique plaisir\n    Se rouvrait...\n                                          (Le Retour)\n    Quelle Eve m égara vers la p aix de ces bois\n                                    (Le Don d’Enfance)\n    Au doux jardin de rêve, au parterre d'erreur,\n    Ou croît pour ses cheveux une flore idéale,\n    Comme un bel enfant nu tout vêtu de candeur,\n    Sans effroi, s’assoupit une E v e liliale\n                                         (La Dormeuse)\n\n\n   I l me serait facile de m ultip lier les exemples. Ic i\nencore il apparaît que, si douce soit-elle, n u lle\névocation présente n ’est jam ais, chez lu i, pure de\nregret. I l semble q u ’il voie toute chose à travers\nu n deuil ancien : il est, autant que les prem iers\nhommes, le banni de l ’Ed en .\n   A vec cette visio n idéale, et sans cesse présente,\nde la nature jeun e de sa jeunesse prem ière, quelle\nretraite si douce supporterait sans p â lir la\ncom paraison. Peut-être pourra-t-elle l ’abuser un\ntemps, m ais l ’éveil inévitable l ’emmènera tenter\nde nouveaux in co nn us :\n\n    « Il s’en souvient enfin sa patrie est ailleurs »\n                                              (Réveil)\n\n\n   Ic i encore la com paraison s’im pose avec la\nhaute conception de V ig n y , roulant p ar tous pays,\nsans espérer trouver l'id éale. retraite, la M aison\nfarouche du Berger.\n"}, {"page_pdf": 259, "page_imprimee": 240, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1835, "texte": "240                  L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n    P lu s d ’une fois déjà le nom de Vigny s’est\nretrouvé en cette étude. C ’est q u ’en effet p lus d ’un\nrapprochem ent s’im pose : tous deux goûtent une\nmême ivresse dans la solitude ; tous deux ont un\négal respect de la souffrance, et, au ton près,\nn ’est-ce point la même affirmation de la croyance\nen la douleur que ces vers :\n\n      J ’aime la majesté des souffrances humaines\n                                   (La Maison du Berger)\n      M a douleur de naguère a grandi dans les pleurs !\n                               ( S é v e r i n : le Don des lys)\n\n\n\n    T o u s d e u x se sentent p ris au charme de cette\nheure douteuse, où l ’ombre insinuante, im préci-\nsant les contours, mêle un peu, sem ble-t-il, les\nêtres et les choses, dans l ’incertitude d ’u n dem i-\njo u r ; où la pénom bre grandissante fait croire aux\nformes continuées. J ’ai l ’im pression de retrouver\nune même tendresse dans la notation de ces\ntableaux crépusculaires :\n\n      « L e crépuscule ami s'endort dans la vallée\n      Sur l’herbe d’émeraude et sur l’or du g a z on,\n      Sous les timides joncs de la source isolée,\n      E t sous le bois rêveur qui tremble à l’horizon\n      Se balance en fu ya n t dans les grappes sauvages,\n      Jette son manteau gris sur le bord des rivages,\n      E t des fleurs de la nuit entr'ouvre la prison.\n                                            (Maison du Berger)\n\nM.    S é v e r i n annonce :\n\n\n                                P r im a v é r a\n\n\n      Dans le soir sérieux, dans le soir violet\n      Ou le beau jo u r vécu laissait un pur reflet,\n      Je ne sais quelfrisson de feuilles nouveau nées\n      Environnait tantôt nos têtes inclinées,\n      N i quelle obscurité pleine d’éclosions,\n      Tombée autour de nous, pendant que nous rêvions\n"}, {"page_pdf": 260, "page_imprimee": 241, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1854, "texte": "               L e s E c r iv a in s N o u v e a u x         241\n\n\n\n    Sans doute, mille fleurs éphémères et douces\n    Nous souriaient dans l'ombre, au sein desjeunes mousses,\n    Et, par le soir propice et lourdes de ses pleurs,\n    Les feuilles s'entr ouvraient, plus frêles que les fleurs !\n    O jeunesse ! E t là-haut déjà gonflés de sève,\n    Les arbres qu’éveillait autour de notre rêve\n    L e souffle délicat du printemps renaissant,\n    Déployaient, en tremblant, leur feuillage innocent,\n    E t le premier frisson d’une fo r êt fra gile\n    Montait, en murmurant, dans la clarté tranquille.\n\n\n   Q uels attendrissements chez tous deux, pour\ncelle que le u r am our auréole ; c’est parm i les\nfleurs que de V ig n y endorm ira l ’E v a de ses\npoèmes,\n\n    E t là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l'herbe\n    Pour nos cheveux unis un lit silencieux.\n\n\nc’est parm i la flore idéale d ’un c la ir ja rd in q u ’est\nassoupie l' Eve de la « Donneuse » :\n\n    Et tandis que la nuit pare de tous ses pleurs\n    Mon trésor ignoré qui s’endort sous ses ailes,\n    Je veux fa ire à sa grâce un vêtement defleurs,\n    Un beau manteau vivant de fleurs pâles et frêles.\n\n\n    M ais le prem ier, en m isanthrope q u ’il est,\nn ’aime le crépuscule que parce q u ’il lu i prom et\nune solitude, non point encline aux attendrisse­\nments du cœ ur, m ais délivrée de la présence\nprofane des êtres ; l ’autre, même séparé des\nhommes, n ’est jam ais vraim ent solitaire ; son\nexistence propre se dédouble, il parle une langue\nextasiée q ui s’ém erveille de la nature, lu i donne\nl ’être, lu i prête une vie, croit aux attendrissements\nprofonds de la création. — D e V ig n y la préten­\ndait d ’une beauté im passible, « sa, froideur n’aurait\njamais un cri d’amour de lui », « on la croit une mère,\nelle n’est qu’une tombe ! son printemps ne sent point nos\n"}, {"page_pdf": 261, "page_imprimee": 242, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1783, "texte": " 242                 L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\nnos adorations ». — R ie n de ces dédains préconçus\ndans l ’œuvre de Séverin : il aime le so ir qui\ntombe, il l ’aime dans les bois qui « s ’offrent » à\nson rayonnant trésor ; il aime la nature po ur ses\nfleurs, po ur ses parfum s q ui en sont les sourires,\npo ur ses rosées qui en sont les pleurs ; et D ie u\nsait s ’il croit à la beauté des larmes ! L e s fe u il­\nlages sont \" innocents \" comme son âme, les forêts\nsont « fragiles » comme son être ; la mer ne sou­\npire que po ur l ’endorm ir ( 1) ; les ram eaux n ’ont\ntant de souplesse que po ur ceindre son front\nd ’une fraîche couronne. N o n ! la N ature mérite\nson nom de mère, elle est la consolatrice : elle\nparle par les lèvres des fleurs (p 30), elle em plit\n« le calme chant des bois m ontant dans le soir\nd ’or ».\n\n       Elle chante, pourtant, la Voix, la bonne voix :\n       « Je suscite les fleurs pour que tu les effeuilles.\n       Retrouve en leur baiser ton baiser d’autrefois,\n       E t ceins un front fiévreu x de la fraîcheur des feuilles.\n       Cœur fr è r e du matin, regarde le matin ! »\n\n\n    U n e âme, qui est celle de la création, est tou­\njo u rs présente auprès de l ’homme. E n quelque\nendroit que l ’ait entraîné le désir de l ’action et\nles entreprises de la vie, « lo in des pays conquis et\net des bornes atteintes »,\n\n   « Que nul être, ici-bas, ne réponde à tes plaintes\n   L e jo u r où tu voudras reposer un instant\n   Ton fro n t lourd de pensée et ton cœur haletant,\n   Si ce n'est vous, ô fleurs de l’antique parterre\n   P ar qui l’âme éternelle et bonne d e la terre\n   Verse à l’homme meurtri ses consolations ».\n\n\n\n\n (1) Le rythme de la mer berçait notre paresse.\n                                              (Un soir d’été)\n"}, {"page_pdf": 262, "page_imprimee": 243, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1785, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x       243\n\n\n\n   L e s poèmes de Séverin sont pleins de ces affir­\nmations optimistes, et la nature y exhorte sans\ncesse au calme, des cœurs im possibles à jam ais\napaiser. A h ! comme dès longtem ps il eût recouvré\nle repos,\n    Si la p a ix que les bois épandent de leurs faîtes,\n    Suffisait à combler le cœur m ystérieux !\n\n    M ais n ’oublions pas que ce poète porte en lu i\nles germes m orbides de la douleur d ’une race. Si\nla nature s’est com plu à ce rôle de consolatrice,\nc ’est q u ’une souffrance est là, éternelle, qui réclame\nsans fin une bonne parole.\n    Cette souffrance, m algré les affirm ations conso­\nlantes de la B onne V o ix , a si bien affiné ses\nsensations, q u ’un rien la trouble : les splendeurs\nm agiques du soir em plissent les yeux de larm es, ( 1)\nI l semble q u ’une onde, une vibratio n m ystérieuse,\nse détache, bien avant le u r heure, des événements\nfuturs, et frappent déjà les sens d ’une conscience\nvague : c’est p o u r cela sans doute que les mots\n« Sentir, deviner, pressentir » (2) sont si fam iliers\nà notre poète. B ie n p lus, il prête, dirait-on, une\npareille sensibilité aux choses elles-mêmes ; il me\nsuffira de citer ces vers :\n    Le seul pressentiment de l’approche des nuits\n    Attriste au fond des eaux le bleu reflet des cieux !\n\n  A paysage de rêve, peuple de fantômes. P o u r\nhabiter l ’effacement de ces sites, baignés d ’une\n\n\n  (1) Et les roses du soir me troublent jusqu’aux pleurs !\n  (2) Les brises de la nuit, dans leur vague langueur,\n      Apportent d’heure en heure, à nos mélancolies,\n      Le pénétrant parfum de ses fleurs pressenties.\n                                     (La Vie en songe).\n      La brise, on le sentait, avait frôlé des fleurs\n      etc.\n"}, {"page_pdf": 263, "page_imprimee": 244, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1824, "texte": "244                      L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n ombre transparente ou d ’une lum ière adorable,\n ces « coteaux couronnés d ’arbres frêles », sonores\ndu chant des sources, si clairs que l ’idée d ’un\nE d e n s’évoque, et q u ’ils n ’ont de matériel que ce\nq u ’il faut p o ur être, — que pourrait-on rêver sinon\ndes passantes légères comme des âmes, aux pieds\nqui ne font q u ’effleurer, aux yeux qui ne font que\np o ursuivre u n songe intérieur. O n sent à la ten­\ndresse que le poète met à évoquer ces formes,\nq u ’il retrouve en elles les éléments de son « m oi »\nidéal, ce « moi » que la vie l ’empêche de vivre.\n   E st-il, dans la langue française, une page qui\ncorresponde à celle que je cite :\n\n\n                   L ’OM BRE H EU REU SE\n\n\n      J’évoque, sous un ciel ignoré des regards,\n      Au pays pacifique où des clartés sereines\n      Attardent plus longtemps leur doux sourire épars,\n      Un bois tout murmurant de sources léthéennes...\n\n      Un soupir est dans l’air !... Tout le ciel en frémit !...\n      Au gré de la lueur plus vive ou plus tremblante,\n      Le bruit mélodieux s’élève ou s’assoupit,\n      Si vague, qu’on dirait de la clarté qui chante.\n\n      Au loin, par les sentiers, de beaux couples s’en vont...\n      Au loin, par le mystère adorable des sentes,\n      Le charme souverain de la douce saison\n      Mêle plus tendrement les bêtes innocentes.\n\n      Ces cœurs adolescents s’aiment sans le savoir !\n      Etrangement heureux, pleins d’obscures alarmes,\n      Ils respirent partout, dans la beauté du soir,\n      Comme un pressentiment d’ivresses et de larmes.\n\n   Mais d’autres, absorbés en un songe sans fin,\n   — A quoi sert de parler ? Les choses sont si belles ! —\n   Parcourent les forêts et l’horizon divin\n   Comme un livre ineffable entr’ouvert autour d’elles.\n"}, {"page_pdf": 264, "page_imprimee": 245, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1985, "texte": "                   L e s E c r iv a in s N ou v ea u x            215\n\n\n     Les plus sages, pourtant, les yeux clos à jamais\n     Au mirage incertain qui trouble leurs sœurs pâles,\n     Regardent défiler, sous leurs fronts ceints de paix,\n     Des cortèges muets de formes idéales.\n\n    Heureux qui, déjouant l’énigme du destin,\n    Du songe ou de la vie a préféré le songe ;\n    Même la pureté de ce ciel enfantin,\n    Au prix de ses pensers, n’ est qu’un divin mensonge !\n\n    L ’air vague et lumineux, du calme paradis\n    Où glissent, deux à deux, ces âmes apaisées,\n    Fait, dans l’ombre des bois, sur ces sommeils bénis,\n    Trembler comme un halo la douceur des rosées.\n\n    L’une d’elles, parfois, parlant comme à regret,\n    Avec la voix lointaine et tendre qu’ont les ombres,\n    Semble vouloir livrer un peu de son secret\n    A la complicité taciturne des ombres.\n\n    Que dit-elle ? Des mots de paix et de pitié...\n    Des mots calmes, hélas ! tels qu’une âme fiévreuse\n    N ’en saurait, désormais, saisir le sens altier ;\n    Et l’on ne comprend rien, sinon qu’elle est heureuse...\n\n    Que lui sont les amants ? que lui sont les aimés,\n    Et ces cœurs enfantins que la terre émerveille ?\n    Le plus beau songe encore est sous les veux fermés,\n    Il n’est rien au-dehors qui vaille qu’on s’éveille !...\n\n\n    Jam ais m anifestation du trouble intérieur ne p o u r­\nrait m ieux transparaître que dans cette page, toute\nde calm e cependant ; on sent que p o ur y attein­\ndre, il a fa llu au peuple léger des ombres p uise r\nl ’onde enchantée des sources de l ’o u b li. L a\ndouce supériorité des songes qui passent sous\nles ye u x clos, ne peut si bien se goûter q u ’à les\ncom parer aux rêves angoissants de la vie ; et ce\nn ’est pas sans en avo ir sub i l’amère expérience\nque l ’on affirme avec tant d ’austère assurance :\n« I l n ’est rien au dehors, qui vaille q u ’on s’éveille ».\n                                                G aston H eu x.\n    (A suivre. )\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-013", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 246, "page_fin": 247, "titre_corps": "Le Vertige", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Victor de Brabandère", "ancre_debut": "L e V ertige J ’imagine que M . Fritz Lut", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 265, "page_imprimee": 246, "debut_caractere": 39, "fin_caractere_exclue": 1933, "texte": "L e V ertige\n\n    J ’imagine que M . Fritz Lutens a voulu faire une comédie\n psy chologique. En ce cas il a complètement échoué, ce qui\n manque le plus à son œuvre, c’est la psychologie. Il y\n manque d’ailleurs bien d’autres choses, par exemple l’ori­\n ginalité.\n    Il y a de tout dans le Vertige, du « Torrent », du « Petit\n Chagrin », du Pailleron, du Donnay, du Lavedan, que sais-\n je encore. Ces mœurs parisiennes d’un certain monde, ont\n été vues par l’auteur à travers les comédies d’autrui et les\n journaux boulevardiers, de là quelque chose d’artificiel et\n d’agaçant, qui fait que l’on ne peut ni s’intéresser, ni\n s’émouvoir.\n   Au surplus le sujet s’y prête peu.\n   Suzel, la courtisane ayant bon cœur, doit rompre avec le\nmarquis d’Auvray , que son père oblige à se marier. Elle\n est fort triste. Tel est le premier acte. Ceux qui suivent, il\ny en à trois, sont consacrés à la peinture de son état d’âme.\n Au deuxième acte, elle se livre à toutes les débauches pour\ns’étourdir, au troisième, elle semble revenir à des sentiments\nplus honnêtes et accepte l’amour — bien entendu hors du\nmariage — de l’excellent et naïf Turigny, enfin au quatrième,\nreprise par la nostalgie de la fête, elle retourne à son monde\nde viveurs et de courtiseurs.\n   Et voilà. C’est peu, d’autant plus que ce caractère de\nSuzel, le seul important de- l’œuvre, n’est absolument pas\nétudié. Pourquoi se jette-t-elle à nouveau dans la vie du\nplaisir ? Il semble que durant ses trois ans de liaison avec\nle marquis, elle n’en ait jamais eu le besoin irrésistible, elle\nparaissait faite plutôt pour l’amour enveloppant et cares­\nsant. Or voici que s’est présenté à elle le brave Tarigny.\nAime-t-elle encore le marquis? On ne sait trop. Disparu au\npremier acte, celui-ci ne revient plus. Et jamais Suzel n’ex­\nprime le désir fou, naturel cependant, si l’amour la possédait\nencore, de le revoir, fût-ce de loin.\n"}, {"page_pdf": 266, "page_imprimee": 247, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2503, "texte": "                         L e T h éâtre                        247\n\n\n    En réalité, il n’y a aucune crise dans ce cœur léger.\n M. Lutens avait décidé à l’avance que Suzel retournerait au\n plaisir, et Suzel y est retournée. C’est tout simple. Cela\n n’oblige pas à faire effort de psychologie.\n    Pourquoi, d’ailleurs, nous parler de vertige à propos de\n cette petite folle, aussi légère de cœur que de tète. Seules\n les âmes puissantes peuvent être possédées de ce mal, une\n âme de Lamennais par exemple, âme de géant et d’orgueil­\n leux, non point des âmes de sensuelles et de détraquées.\n    Comme dans toutes les comédies de ce genre, le genre\n éminemment parisien, c’est entendu, les personnages de\n convention abondent. C’est le prince d’Amercœur, le noceur\n de haute race, outrageusement ramolli, c’est M me Patin, la\n manicure aux métiers variés, c ’est Marion la courtisane\n bruyante, mais il n’en est pas de plus étonnant que cet\n incroyable docteur Blanchard.\n    Chez ce bon docteur, le monde de fêtards et de noceurs,\npresque tous abrutis, est comme chez lui, il n’a pas à se\ngêner. Tous ces viveurs, non seulement il les reçoit, mais\n encore il les fréquente. Encore un peu il les inviterait à venir\nvisiter ses malades, sans doute pour les égayer. De temps\nen temps il philosophe, mais si légèrement, si à fleur d’idées\nque l’on conçoit qu’il ne convertisse personne. Il semble\nplutôt qu’il les excuse ; du moment que l’on aime, fût-ce en\npassant et comme en ce jouant, tout est bien.\n   Quant à Turigny, le bon garçon qui veut repêcher Sybel,\nil est franchement insignifiant, il est surtout absurde. Ne\ns’imagine-t-il pas que cette Suzel est décidément convertie,\net n’en arrive-t-il pas à exiger d’elle une rigidité de vertu à\nlaquelle ne l’ont habituée ni le docteur Blanchard, ni le\nmonde qu’elle fréquente ou a fréquenté.\n   Il y a peu de chose à dire du style, gentil par instant,\nmais sentant trop le «plaqué », il est en général dépourvu de\ntoute robustesse. C’est une langue frêle qui court à la sur­\nface et ne pénètre jamais, d’une irrésistible poussée, dans\nl’intimité obscure des âmes.\n   En définitive, le « Vertige » est une pièce médiocre, sans\nvaleur comme étude de mœurs, sans originalité et sans\nlittérature. Et j ’entends littérature au sens loyal et grave du\nmot.\n   M. Fritz Lutens a fait un exercice de mauvaise rhétorique\nmondaine. A-t-il songé à faire œuvre d’art?. J’ose croire qu’il\nn’en est rien.\n                                 V ic t o r   de   B rabandère.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-014", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 248, "page_fin": 248, "titre_corps": "L’Absent", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "C. 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Son succès a été\n  complet.\n    L ’Absent c’est, un soir de noël, malgré la fête religieuse,\n la fête de famille, la fête de la rue, le souvenir d’un en-allé\n qui tient dans le deuil toute une famille prête â se livrer à la\n joie. La mère de l’absent, vieille un peu faible, a apporté\n avec elle une atmosphère lourde de deuil qui glace tous les\n invités. Près d’elle une jeune fille la console : elle aime\nl’absent. Mais au dehors des larmes d’argent de la neige qui\n glisse dans le ciel noir, les détonations des pétards, les\nflammes de bengale ensanglantant les flocons créent un\n décor qui épouvante l’âme de la vieille mère. Et elle meure\nhallucinée, désolée, à l’effroi de tous.\n    Cette piécette simple a été bien rendue par M M . Catteau\net Delacre qu’assistaient M M mes Herdies et Salvadora, de\nl’Alhambra, gracieusement prêtées par M. Lafeuillade.\n    Mme Herdies a joué admirablement, son art est sobre,\ntrès juste, et poignant. La pièce d’ailleurs lui est dédiée. On\ndéplore que pareille artiste soit délaissée ou ne joue que\ndans de mauvais mélodrames. M lle Salvadora a récitée gen­\ntiment son rôle et son minois spirituel fut applaudi. — Il y\na dans l'Absent quelques longueurs ; mais certains vers y\nsont superbes ; la scène du madrigal est charmante ; c’est\nune trouvaille.\n    D’ailleurs, je ne vous citerai rien; achetez la pièce, elle\nest imprimée.\n    Le succès de l’Absent est d’autant plus intéressant que\nM . Heux est préfet de l’Athénée d’Ixelles ; l’éducation des\njeunes gens est en bonnes mains.\n\n                                   "}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-015", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 248, "page_fin": 249, "titre_corps": "La Formule", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "C. Lecrin", "ancre_debut": "La F orm ule M . Valentin, l’auteur de La", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 267, "page_imprimee": 248, "debut_caractere": 2043, "fin_caractere_exclue": 2210, "texte": "La\n                     F            orm ule\n   M . 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Le jeune Valentin s’amendera.\n  Sa formule n’a pas paru claire :\n           Dieu est loué, la table est servie ?\n   On n’a pas bien compris ce que ça voulait dire.\n  Les jeunes élèves des athénées se sont montrés sévères\npour leur camarade; ils l’ont sifflé. Ce n’est pas charitable\nd’autant plus, me disait-on, qne le jeune auteur était dans la\nsalle avec sa mère.\n  Enfin comme dirait M. le préfet Heux qui connaît ses\nclassiques :\n              Cet âge est sans pitié.....\n  Peut-être pourrait-on conseiller au petit Valentin d’écrire\ndes vers libres. Je crois que voilà sa vraie vocation.\n                                                    C. L e c r i n .\n\n   P. S. Dans le dernier n° du Matuvu qui vient de nous\nparvenir M . F e r n a n d d e M a l s é a n t rectifie l’erreur d’ail­\nleurs pardonnable du vénéré L e c r i n . C’est M . H e u x qui\nfut élève à l’athenée d’Ixelles et c’est M . V a l a n t i n qui en\nest le préfet !\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-016", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 250, "page_fin": 254, "titre_corps": "Revue du mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Le Cardonnel", "ancre_debut": "R ev ue du M ois. P rop os après un in c e n d ie", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 269, "page_imprimee": 250, "debut_caractere": 39, "fin_caractere_exclue": 2058, "texte": "R ev ue du M ois.\n\n\n  P rop os    après     un   in c e n d ie   n o to ir e   —   La m ort    du\nP È R E D IDON E T L ’ ÉLO Q U E N C E D O M IN IC AIN E —        La   L A ÏC I­\nSA TIO N d e « l a C r o i x » .\n\n\n   P r o p o s a p r è s u n i n c e n d i e n o t o i r e . — Le grand\névénement du dernier mois a été l’incendie du théâtre fran­\nçais. Durant plusieurs jours, il donna lieu dans les gazettes\nà des développements somptueux sur la fragilité des choses\nhumaines et le manque de précautions contre l’incendie.\nChacun, selon son tempérament, y alla de son petit accès de\ndouleur, cependant qu’au lendemain des obsèques de cette\nmalheureuse M lle Henriot, la comédie, qui y pleura au grand\ncomplet, dut faire rire aussi au grand complet, en jouant le\nMalade imaginaire. O destinée triste des acteurs! « Il y aura\ncortège disait l’affiche. Il n’est pas bon-que la douleur pèse\ntrop longtemps sur les foules, et puis le théâtre où l’on joue\ntout ce qu’on veut, doit jouer, n’est-ce pas, le triomphe de\nla vie sur la mort. Mais, au-dessus de tous ces visages\nfardés, de cette foule curieuse, de ces gazetiers détaillant\npour faire de la copie une frêle beauté figée dans le repos\néternel, comme il apparaît plein de tragique le destin de\ncette morte qui avait rêvé de faire une Ophélie.\n   Il faut observer attentivement l’attitude des hommes en\nprésence de telles catastrophes qui apparaissent inouies, et\ncependant sont tout aussi naturelles que tant d’autres qui\narrivent à nos côtés tous les jours. Les hommes de notre\ntemps en parlent néanmoins avec un effroi religieux. Ils font\ncomprendre l’adoration des peuples rudes devant les forces\nobscures de la nature. Il semble qu’ils prennent conscience\nd’une puissance à laquelle ils ne croient que depuis qu’elle\nles a vaincus.\n  A propos de cet incendie du théâtre français, certains\nécrivains ont essayé de formuler des lois. Les uns ont\nconstaté qu’un rythme présidait à la succession de tels\nmalheurs ; d’autres ont parlé de la fatalité ; nulle doute que\n"}, {"page_pdf": 270, "page_imprimee": 251, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2604, "texte": "                          L ’ A c t ua l i t é               251\n\n\ncertaines âmes sombres qui se croient chrétiennes n’y aient\nvu à leur tour un châtiment divin.\n  Qu’il y ait un rythme, cela est explicable, car rien n’a lieu\ndans l’univers, sans qu’un rythme n’y préside, et si tout\ndésordre est une blessure au grand rythme de la vie, un\nrythme préside cependant à l’accomplissement même de ce\ndésordre.\n  Quant à la fatalité, elle n’explique rien : elle est la\nsolution d’une équation que l’on ignore.\n    Il reste le châtiment divin. Pour ma part, je serai toujours\n rebelle à la conception d’un Dieu incendiaire qui surpren­\n drait de pauvres malheureux entre quatre murs pour s’offrir\n la douleur de les faire rôtir. Cette conception m’apparaît\n barbare et blasphématoire ; et si je crois à la valeur du\n sacrifice pour rétablir l’équilibre dans le plateau de la\n balance, parcequ’à chaque instant dans la vie, le sacrifice\n apparaît comme la condition de tout développement humain,\n de toute ascension vers Dieu, je crois précisément que c’est\n parcequ’alors, il y a vraiment sacrifice, et sacrifice conscient\n en vue d’une fin bien définie. Or, les malheureux qui cernés\n par les flammes se débattent contre la mort ne se sacrifient\n pas plus que les agonisants du choléra, de la fièvre\n typhoïde ou de n’importe qu’elle maladie dite naturelle.\n Les uns et les autres sont victimes de forces désagré­\n geantes et aveugles, et ils luttent contre elles selon leur\ndestinée d’homme. Quelle différence y a-t-il en fin de compte\nentre le travail souterrain d’un microbe qui désorganise un\ntissu, et celui d’une flamme révoltée qui, elle aussi désorganise\net consume ? Dans les deux cas, il y a désordre. La flamme\nétait domptée, canalisée, assernée par l’homme, et un\ndésordre lui a permis de reprendre sa fougueuse liberté ;\nc’est un désordre aussi, une corruption de la matière qui a\npermis au microbe de se développer. Dans les deux cas, il y\na un triomphe des forces aveugles qui nous révèle une\ndésharmonie évidente entre l’homme et les forces naturelles\nqu’il doit sans cesse dompter; lutte inégale, dont l’homme se\nretire en définitive toujours vaincu dans son corps. Et quelle\npeut être l’origine de cette désharmonie, si elle n’est pas\nquelque attentat de l’homme aux lois de la vie, attentat\ndepuis lequel le monde est plein de révolte : c ’est là ce que\nnous appelons le péché originel. Toute paresse, toute inat­\ntention dans la lutte pour l’asservissement des forces\nnaturelles, l’homme l’expie aujourd’hui par une catastrophe.\nIl doit contenir les eaux des fleuves, dompter le feu, pro-\n"}, {"page_pdf": 271, "page_imprimee": 252, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2665, "texte": "252                    L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n tèger la croissance des végétaux qui aideront à sa nour­\n riture, se protéger lui-même contre les changements des\n saisons, lutter contre la corruption de la matière qui\n engendre les maladies. Dans cette lutte de chaque moment,\n il développe avec l’aide de la grâce de Dieu, son intelligence\n et sa force; au prix de ses sacrifices et de ses efforts, il\nguérit la nature blessée et il se rapproche de Dieu, jusqu’au\njour où en apparence vaincu par la mort, il quitte la terre\nembelli dans son immortalité.\n    Ainsi lutter contre les forces naturelles est le châ­\ntiment de l’homme victime de sa propre révolte, en retour,\nil trouve dans cette lutte l’occasion de sa rédemption.\nLes plus belles occasions de sacrifice lui sont en effet\noffertes par les plus grandes catastrophes. A la faveur d’un\nincendie, comme celui du théâtre français se révèlent des\nhéros : des hommes vulgaires, il y avait un instant, perdus\ndans la cohue de la foule se grandissent par le plus bel acte\nque puisse accomplir un homme, le sacrifice de sa vie pour\nsauver celle de son frère. Ce soldat qui passait par hasard\ndevant le théâtre qui brûlait, comme il y était passé sans\ndoute tant de fois, et qui ne se devait pas ce jour là avoir\nune âme plus héroïque que d’ordinaire, s’est endormi le soir\nl’âme agrandie, plus lumineuse, plus près de Dieu, pour\navoir au péril de sa vie sauvé un vieillard qui allait mourir.\n    Et ce qui est vrai sur le plan physique, est vrai sur le plan\nmoral qui en est le prototype. Là aussi le désordre nous\nguette et il se révèle par la désharmonie de nos facultés ; là\naussi éclatent de terribles catastrophes et nous devons lutter\nsans répit avec les forces passionnelles ; là aussi, il y a des\nhéros, et ces héros s’appellent des saints.\n   La     m ort   du     P ère    D id o n   et   l ’éloqu en ce   d o m i­\n\n           — Peu de moines soulevèrent autant de polé­\nn ic a in e .\n\nmiques que le père Didon. Il fut une grande force ; on doit\nregretter qu’il n’eut été davantage autre chose. Mais il est\ndangereux d’être le disciple d’un grand maître : après un\nLacordaire, un ordre devrait cesser durant un certain temps\nde former des prédicateurs. Un Lacordaire est un abou­\ntissant; les religieux qui voulurent l’imiter commirent des\nmaladresses et furent des poncifs, car on n’imite pas le\ngénie, aussi depuis des années, ne compte-t-on plus les\nmaladresses de l’éloquence dominicaine. Elle est faite de\nfausse violence, d’attitudes théâtrales, de trémolos dans la\nvoix. Ces imprécations, ces colères n’ont rien de celles d’un\nSt-Jean Chrysostôme : elles ont été soigneusement pré­\n"}, {"page_pdf": 272, "page_imprimee": 253, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2605, "texte": "                            L ’A c t ua l i t é                 253\n\n\nparées, le geste qui les accompagne a été merveilleusement\n étudié ; telle hardiesse a été calculée ; de belles élégantes\nl’attendaient pour frissonner un peu et elles en parleront\ntout à l’heure en mangeant des gateaux. Tout cela\nappartient à la littérature dramatique ou bien sent le bon\ndiscours français.\n   Le Père Didon eut la force du geste et de la voix ; il lui\nmanqua peut-être la force soutenue de la pensée. Ce qu’on\nne saurait en tous cas lui refuser, c’est la force du caractère.\nIl en donna un grand exemple quand la disgrâce qui l’exilait\nau monastère de Corbara vint le frapper au milieu de ses\nsuccès. Il dut se livrer alors une terrible lutte dans la\nconscience de ce moine qui possédait un cou de taureau\ndevait être sujet plutôt à de violentes colères. L ’esprit de\nsacrifice et de renoncement l’emporta : il apparut plein de\ngrandeur. Son exil dura dix années, durant lesquelles il\nécrivit la vie de Jésus-Christ pour refuter Renan. Malheu­\nreusement, ce livre causa des déceptions parce qu’il fallait\nle silence ou une œuvre de génie pour répondre au chef-\nd’œuvre littéraire qu’est La vie de Jésus\n   Jean de Bonnefon a publié dans le Journal une lettre\n dont il garantit l’authenticité et qu’aurait écrite le Père\n Didon, de ce monastère de Corbara. Elle dut surprendre\nplus d’un de ceux qui se sont rappelés le discours qu’il pro­\nnonça à Arcueil, il y a deux ans, mais que corrigea heureu­\nsement celui de l’année suivante.\n   A cette occasion, Péladan le dénomma, si l’on s’en sou­\nvient, « Père adjudant » : le mot était drôle et descriptif.\nDans cette lettre, c’est l’esprit du Père Lacordaire qu’on\naime, et on se rappelle que le Père Didon entra dans l’ordre\nde Saint Dominique, poussé par son admiration pour le\ngrand moine. Elle révèle d’excellentes intentions, mais comme\nbeaucoup d’orateurs, le P. Didon devait subir surtout l’in­\nfluence des milieux dans lesquels il parlait, au point que la\ncommunion parut s’établir certaines fois, comme à Arcueil,\nbien plus entre lui et l’assistance qu’entre l’assistance et lui.\n   L a L a ï c i s a t i o n d e l a Croix. — Les Pères Assomption ­\nnistes ont dû, sur l’ordre de Léon X I I I , quitter la rédaction\nde la Croix. Nous ne danserons pas la danse du scalp\nautour de cette décision du Souverain Pontife; il suffit que\nl’on se souvienne qu’ici même, il y a peu de temps, l’esprit\nqui animait les Croix fut apprécié plutôt durement. Nous\nen profiterons seulement pour constater une fois de plus,\nen toute indépendance, que la mauvaise foi des journaux\n"}, {"page_pdf": 273, "page_imprimee": 254, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 901, "texte": "254              L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n anticatholiques vaut celles des journaux catholiques ; il\nn’était pas besoin de cette occasion d’ailleurs pour nous\n démontrer que l’esprit que l’on assigne de préférence aux\njésuites anime tous les partis. Si l'Aurore, avec la gros­\nsièreté qui lui est coutumière a vu dans la décision romaine\nune ruse de Léon X I I I , la plupart des journaux catholiques,\nplus onctueux mais non moins perfides ont prétendu qu’elle\navait été prise par Léon X III, sous la pression du gouver­\nnement français.\n   Les Pères Assomptionnistes vont maintenant retourner à\nleur véritable mission, qui est de prêcher aux infidèles\nd’Orient, la doctrine du Christ, qu’ils faussaient en le mêlant\nà nos luttes politiques, et en même temps leur reviendront\ntout notre respect et toute notre vénération.\n\n\n                                  G eorges L e C ar d o n n e l.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-017", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 255, "page_fin": 255, "titre_corps": "Échos", "titre_sommaire": "Échos du monde littéraire", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "E chos Le S a l o n d e s B ea u x -A rts. 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Salon si pacifique, que les lumineux paysages\nde M . Claus y semblent détonner, et que ceux de M . V er­\nheyden, dans leur radieuse et saine splendeur et de\nM . Courtens, dans leur robuste majesté, y font l’ effet de\nfenêtres, que brusquement, dans une chambre bien close,\non ouvrirait sur la nature ».\n\n\n\n   H y m é n é e s . Le mercredi 1 8 avril furent célébrés simulta­\nnément : en l’église de Vances (Luxembourg belge) le\nmariage du poète Edouard Ned, de la Lutte avec M lle Féli­\ncie Reumont ; et en l’église St-Rombaut de Malines le\nmariage du compositeur Ernst Deltenre, de la Lutte, avec\nM lle Maria Seutens. M M . Ramaekers et Mussche étaient\nles témoins de leur ami. La rédaction toute entière tient à\nréitérer ici aux nouveaux époux ses vœux les plus fervents\nde clair bonheur et de chrétien amour.\n\n\n\n   P h r a s e k i l o m é t r i q u e . Dans la Villa Palmiera, le 7me=\n(par ordre chronologique) des 29 volumes qui forment la\nsérie des Impressions de V oyage de Dumas, nous relevons\nla plus longue phrase que nous ayons jamais lue. A propos\nde Benvenuto Cellini p. 79. Elle comprend 108 lignes d’une\nmoyenne de 45 lettres. Elle renferme 68 virgules et\n60 points-et-virgules. On y voit 195 verbes dont la plupart\nà la 3e personne du singulier de l’indicatif présent, et 122\nnoms propres » !\n                                     (Intermédiaire des Chercheurs).\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-018", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 256, "page_fin": 256, "titre_corps": "L’Actualité", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "La Direction", "ancre_debut": "L ’ A c t ua l i t ê P a r a î t r o n t p r o c h a i n e m", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 275, "page_imprimee": 256, "debut_caractere": 41, "fin_caractere_exclue": 2546, "texte": "L ’ A c t ua l i t ê\n\n\n\n   P a r a î t r o n t p r o c h a i n e m e n t dans les Editions de la\nLutte ; Poèmes mystiques par A r m a n d P r a v i e l , rédacteur\nà la Lutte et directeur de l'Ame latine la vaillante jeune\nrevue catholique de Toulouse. Le poète C h a r l e s d e S p r i ­\nm o n t met la dernière touche à son premier volume de\n\nvers : Les Héros de l’Amour de l’Epée et du Rêve, qui doit\nparaître bientôt dans les mêmes éditions. On souscrit dès à\nprésent à ces volumes au siège de la revue 80, rue de\nl’Ermitage, Bruxelles. On peut également se procurer par\nnotre intermédiaire des exemplaires de l’ouvrage de notre\nnouveau rédacteur M. D a n i e l C o p p i e t e r s , Les Empoi­\nsonneuses, au prix de 1 fr. 50. (port compris).\n\n\n\n\n    L ’I n e f f a b le       G o d e fr o i      ( Alias E m i l e           V a le n tin ,            le\nD o c t e u r - P r é f e t d e l’ A t h e n é e d ’ I x e l l e s ) , p a rla n t d e F r a n c i s\nJam m es dans            le Patriote Illustré, a p p e lle c e P o è t e « u n d e s\nn o u v e a u x d i e u x d e la Lutte, d e p u is q u e c e lle - c i s e m o u c h e\ne t c r a c h e d a n s s o n d r a p e a u » . Q u e l’ i m m o r t e l a u t e u r d e la\nFormule p e n s e            d e Jam m es et d e n ou s m êm es to u t ce q u i\nlu i p la ir a , b ie n o u m a l, p e u n o u s c h a u t ! M a i s o ù d ia b le\na-t-il t r o u v é q u e la Lutte a it d é ifié le P o è t e , t r è s d is c u t a b le\nc e r t e s , m a is s o u v e n t e s f o i s t r è s p u r et t r è s b e a u q u i, é c r iv it :\nD e l’Angélus de l’Aube à l'Angélus du Soir ? N o u s a v o n s\np u b lié d a n s n o t r e f l o r i l è g e d e m a r s u n e Prière in é d it e d e\nJ am m es. E s t-ce          là c e q u e l’ é m in e n t b a r n u m             litt é r a ir e   du\nPatriote Illustré a p p e lle u n e d é ific a t io n ? I l en e s t b ie n c a p a ­\nb l e . A p p r e n o n s lu i d o n c q u e n o u s p u b lio n s en n o t r e f l o r i l è g e\nd e s p o é s i e s d e s p o è t e s le s p lu s         en     v u e , à t it r e p u r e m e n t\nd o c u m e n t a ir e e t s a n s q u e c e t t e in s e r t io n e n t r a v e le m o in ­\nd r e m e n t n o t r e lib e r t é d e c r it iq u e à l e u r é g a r d . N o u s v o u l o n s\nfa ir e e n n o t r e f l o r i l è g e m o n t r d ’ e s p r it im p a r t ia l. V o i l à t o u t .\n\n\n\n\n                                                                       L a D ir e c t io n .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-019", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Annonces : Éditions de La Lutte", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "É d itio n s de \" L A L U T T E \" 80", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 276, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1381, "texte": "É d itio n s de \" L A L U T T E \"\n          80, R u e d e l ’ E r m i t a g e , 80, — B r u x e l l e s .\n\n\nY ves B e r th o u                    L e Prince des Prosateurs               fr. 0.50\nA lbe rt J ounet                      Dieu de Beauté                           » 0.50\nP a u l M ussche                      Simplement                               » 2,00\nE d o u a r d N ed                    Mon Jardin Fleuri                        » 2,00\nG eorges R am aekers                  Les Fêtes de l’Eté                       » 1.25\nG e o r g e s V ir r è s              En Pleine Terre                          » 3.50\n\n\n\n\n                    P A R A IT R O N T   PR O C H A IN E M E N T\n\n                                      D A N S LES\n\n\n                           E d it io n s d e L a L u t t e :\n\n\n                  Bon      C H ARLES         de     SP R IM O N T\n\n\n                      LES HÉROS\n         d e l’A m o u r, de l’ E pée\n\n                           et du R êv e\n                                      Poèmes\n                             P r i x : 2.00 francs.\n\n\n\n\n                           A R M A N D P R A V IE L\n\n\n            P oèm es M y stiq u e s\n                             P r i x : 2.00 fr a n c s .\n\n\n       25 p . c . d e r é d u c t i o n a u x a b o n n é s d e L a L u t t e .\n\nOn souscrit dès à présent, 80, rue de l’Ermitage, Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-04-n4-020", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Avis : abonnements et comités", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "LA LUTTE 80, R U E DE L ’E R M ITA G E , 80 BRUXELLES", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 277, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 26, "fin_caractere_exclue": 2281, "texte": "LA LUTTE\n                  80, R U E DE L ’E R M ITA G E , 80\n\n                              BRUXELLES\n\n     paraît tous les mois en fascicules de 64 pages, et\nforme au bout de l’an deux forts volumes in-8° avec table,\n               d’environ 400 pages chacun.\n              Belgique                                    Ailleurs\n    UN A N . .                5 fr.       / UN          AN     .     .    8 fr.\n    UN N u m é r o            1 fr.       | UN        N um éro            1.23 fr.\n     LA L U T T E (Série Nouvelle) publie : CONTES, N O U ­\nV ELLES, ÉTU DES CRITIQ U ES, M O N O G RAPH IES,\nL IT T É R A T U R E S ÉTR A N G È R E S, Q U ESTIO N S DE­\nM O R A LE E T DE PH ILO SO PH IE, D RAM ES, POÈ,\nM ES, R E LA TIO N S de V O Y A G E S, etc.\n       F O N D A TE U R S :         P aul      M u ssch e, E d o u ard            N ed\nG eorges        R am aekers.\n\n       C O M I T É D E R É D A C T I O N . ( B E L G I Q U E ) : D a n ie l\nC o p p ie t e r s , E r n s t D e l t e n r e , P o l D e m a d e , H u b e r t D e\nM o o r ,Y va n      G il o n ,   G aston        H eux,       l ’A b b é      H ector\nH o o r n a e r t , E m il e J o m a u x , P a u l       M ussche, E d ou ard\nN ed,        G eorges     R am aekers,           C harles       de       S p r im o n t ,\nl ’A b b é    E u g è n e V an    der   E l s t , G e o r g e s V ir r è s .\n\n       C O M IT É      DE      R É D A C T IO N .       (F R A N C E ) :         Y ves\nB e r t h o u , J. E s q u i r o l , A l p h o n s e G e r m a i n , L o u i s G i l ­\nlet,    A lbe rt J o u n et, G eorges              le   Ca r d o n n e l, H enri\nM azel,       L o u is M e r c ie r ,    R. P . P a c h e u S. J.,          A rm and\nP r a v ie l , C h a r l e s d e R o u v r e , L o u is T i e r c e l i n .\n\n\n\n\n      N. - B. — A D RE SSER tout ce qui concerne LA\nRÉ DACTIO N de la Revue à M . H u b e r t D e M o o r , Secré­\ntaire de La Lutte, 46, rue de la Croix, B r u x e l l e s ; — tout\nce qui concerne l’A D M IN IST R A T IO N , à M . E u g è n e\nB e c k e r s , administrateur de La Lutte, 8 0 , rue de l’Ermi­\ntage, B r u x e l l e s . — Siège de la DIRECTIO N : 114, rue\nFranklin, B r u x e l l e s .\n\n       lmp. Ixelloise à vapeur) H Coduys, 272 et 276, ch. de Wavre\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 210, "texte": "                                  T O M E 1er\nC in q u iè m e A n n é e              de la                      A v r i l 1 900\n\n                                Série Nouvelle\n\n\n\n\nLA LUTTE\n                 R e v u e            m en su elle\n                               F ondée     en   1 895\n\n\n\n\n           O N T CO LLAB O R É A CE N U M ÉR O :\n\n       MM. Y v e s          B e rth o u , V ic to r de B raban d ère,\n\n    V a lè r e   G ille , A r n o ld       G o ffin ,   G a sto n   H eux,\n\n     G eorges       Le       C a r d o n n e l, G e o r g e s R a m a ek ers,\n\n     C h a r le s d e S p r im o n t.\n\n\n\n\n                                  B e lg iq u e\n\n\n             5 francs par an             | 1 franc le numéro\n\n                         Ailleurs, le port en sus.\n\n\n\n\n                            A D M IN IST R A T IO N\n\n                     8 0 , R u e d e l ’ E r m i t a g e , 80\n\n                                 BRUXELLES\n"}, {"page_pdf": 211, "texte": "                         Som m aire\n5e Année — Avril 1900. — Tome 1er de la Série Nouvelle\n\n\n\n   I LE D ÉBAT E STH É TIQ U E :\n      B on C h a r l e s d e S p r i m o n t :\n\n                           Le Drame Wagnérien.\n                           (Etude critique, suite et fin).\n\n II ETH N O LO G IE :\n      Y ve s B e r t h o u :\n\n                           La Résurrection de la Bretagne.\n\n III F LO R ILÈ G E M EN SU EL :\n      V alère      G il l e :\n\n                           L e Soir, (poésie.)\n      A r n o l d G o f f in :\n\n                           Proses lyriques.\n      G eorges R am aekers :\n\n                           Chasse au cerf. — La M ort du Soleil.\n                           — La Dune des adieux, — La Prin­\n                           cesse endormie, (poèmes.)\n\nIV LES É C R IV A IN S N O U V E A U X :\n      G aston H eux :\n\n                           F E R N A N D S É V E R IN (monogra­\n                           phie, première partie.)\n\nV LE T H É Â T R E :\n      V ic t o r   de    B rabandère :\n\n                           « L e Vertige. »\n\nV I L’A C T U A L IT É :\n     G eorges       le   Cardonnel :\n\n                           Revue du Mois.\n\n     L a D ir e c t io n :\n\n                           Echos du monde littéraire.\n"}, {"page_pdf": 212, "texte": "LE D ÉBAT E STH ÉTIQ U E.\n\n\n\n\n      L e D r a m e W a g n e r ien\n\n                           II\n\n    Œ uvre de douleur, composée en des moments\noù la pensée du maître som brait dans des abîmes\nde doute et d ’inquiétude, L o h e n g rin donne une\ndésespérante solution pessim iste au problèm e de\nl'Id é a l. A u jugem ent d u p lus grand nom bre, dit\nM . Kufferath, c’est le chef-d’œ uvre de R ich a rd\nW agner. C ’est aussi le p lus profondém ent triste\nde ses drames. E t vraim ent, à v o ir les p lu s hautes\nconceptions des poètes, on se demande si l ’art\np u r n ’est pas le sublim e langage de la douleur\nhum aine. P auvre s exilés, des vallo ns de la souf­\nfrance, nous élevons nos bras vers l ’Id éal inacces­\nsible et le cri que nous poussons ju sq u ’à lui\ns’achève en sanglot. L ’ Id éal ! l ’Id éal ! N o u s nous\nconsum ons dans son attente, brûlés par la flamme\nde notre propre désir. E t s’il descend vers nous,\narchange lum in eux, de son éternelle patrie, s ’il\nnous prend par la m ain po ur nous conduire au\nbut rêvé, nous doutons de lu i et nous lu i dem an­\ndons des preuves de son existence, alors q u ’il nous\nfaudrait l ’adorer sans chercher à le connaître et\nm ourir. T e l est le sym bole profond qui se dégage\nde L o h e n g rin .\n    L a tradition où W ag n e r puisa le sujet de ce\npoème se rattache au cycle des rom ans de la\nT ab le ronde, chantant l ’idéalism e chevaleresque\nde la race celtique et aux lieder m ystiques des\nM innesinger allem ands. V o ic i com m ent M . Vape-\n"}, {"page_pdf": 213, "texte": "194-            L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\nreau résume l ’ancien poème de L o h e n g rin , qui,\nvraisem blablem ent, date du X IIIe siècle :\n   « L e chevalier au C ygne, L o h e n g rin, fils de\nP arsifal, a quitté les pays indiens où resplendit le\nSaint G raal ; il est venu sur un char traîné par un\ncygne au secours de la duchesse E ls a n de B ra ­\nbant. I l la délivre et l ’épouse, à la condition\nqu ’elle ne s’enquerra jam ais du nom et de l ’o ri­\ngine de son époux. A la suite de grands exploits\nde celui-ci, dans une guerre de H e n ri l ’O iseleur\ncontre les H o n g ro is, la princesse E ls a n demande\navec instance au ch evalier qui il est et d ’où il\nvient. L o h e n g rin le lu i dévoile et, aussitôt, le\ncygne paraît et l ’emporte dans l ’ In d e . E lsa n\nm eurt de douleur ». T e l est le thème que W ag n e r\na m odifié, puisant tour à tour dans le S ch w an ­\nritter de C onrad de W u rtzb u rg et le L o h e n g rin\nB avarois.\n   Selon la p lup art des critiques, le m ythe du\nG raal a une origine celtique, m ais il a été trans­\nformé par le christianism e. D e vase sacré con­\nférant les dons de sagesse et de prophétie, le\nG raal est devenu la coupe eucharistique du C hrist.\nA ceux q ui le servent il donne la sainteté et la\nvaillance. A u ssi com bien de chevaliers errants\nn ’ont d ’autre am bition que de trouver u n jo u r le\nm ystérieux palais où flam boie sa clarté.\n   R e cu e illi après la passion du Sauveur par Joseph\nd ’A rim athie, le G raal fut, à la mort de celui-ci,\nenlevé au ciel par les anges, qui le rapportèrent\ndans la suite au p ieux chevalier T itu re l. T itu re l\nédifia dans une forêt inaccessible, au sommet\nd ’une haute montagne de l ’ In d e, le château m er­\nveilleux de M ontsalvat, et fonda l ’ordre du G raal.\nIn itié s d ivin s, les chevaliers du G raal descen­\ndaient parfois vers la douleur de la terre, pour\nréprim er l ’injustice et faire fle u rir parm i les\n"}, {"page_pdf": 214, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e       1 95\n\n\n\nhommes le véritable am our. M ais, d urant leur\nsublim e m ission, ils ne pouvaient dévoiler à per­\nsonne n i leu r nom, n i leur race. Silencieusem ent\nils accom plissaient leur devoir, car leu r noblesse\nétait trop haute po ur condescendre à se ju stifier\ndevant q ui que ce soit. S i on ne les acceptait pas\n tels q u ’ils daignaient se montrer, la visière baissée,\nils retournaient vers leu r lum ineuse patrie.\n    — « Page unique en son genre, écrit E d o uard\nSchuré, le prélude de L o h e n g rin nous enlève par\nles harm onies extatiques d u S t-G raal, dans une\nrégion céleste. A u x prem ières mesures des violons\nqui chantent pianissim o ce thème m ystique dans\nles notes les p lu s aiguës de leu r registre, il semble\nque l ’âme, débarrassée de tout son poids terrestre,\nmonte et flotte subitem ent dans la nappe d o r­\n mante, indéfinie d ’u n éther lum ineux et raréfié,\noù elle nage en une chaste et intense félicité.\n Com m ent de là, toujours portée sur les ondes\néthérées de sa propre tendresse, elle descend peu\nà peu avec le thème re lig ieux d ’une sonorité g ran ­\ndissante vers les régions terrestres p o ur s’im ­\nm erger dans u n Océan de feu, où elle se révèle\ntout entière dans la splendeur de son am our su r­\nh u m ain ; comment, après ce rayonnem ent intense\net rapide, elle se retire avec une noble m élancolie\net un adieu d ’in d icib le tristesse dans l ’éther in a c ­\ncessible, d ’où elle est venue et où elle retourne à\njam ais : vo ilà ce que le langage parlé se refuse à\nrendre et ce que nous fait éprouver ce prélude\nd ’une force et d ’une beauté transcendantes. » ( 1)\n\n   C ’est tout le drame qui s’annonce, se dessine,\n\n\n\n  (1) Edouard Schuré : Richard W agner, son œuvre et son\nidée, p. 80.\n"}, {"page_pdf": 215, "texte": " 196            L a L u t t e . — A v r i l 1900\n\n\n\n   palpite dans ces pages prestigieuses. L e s motifs\n   vibrent, se prolongent, s’éteignent po ur renaître\n  encore. L e chevalier de M ontsalvat prie, trans­\n  porté en plein ciel p ar l ’hym ne ineffable du Graal.\n   M ais, du sein du golfe m ystique, monte vers lu i\n  le déchirant appel des larmes de la terre. Sublim e\n  d ’abnégation et d ’am our surhum ain, po ur consoler\n  ceux qui peinent et qui souffrent, il descend vers\n  l ’abîm e des pleurs, du c la ir séjour de sa divinité.\n       Fanfares. D u soleil sur les casques, les cuirasses\n  et les glaives. A u lo in la courbe de l ’E scaut p a i­\n sible, se jouant dans la lum ière du m atin. D evant\n le roi et le peuple assemblés, la douce E lsa,\n accusée de fratricide par F ré d é ric de T elram un d,\n attend le céleste cham pion que lu i a prom is son\n rêve. D éjà, aux quatre points du ciel, les cors ont\n sonné; l ’appel im périeux du cuivre vib re encore.\n Soudain une rum eur d ’adm iration s’élève de la\n foule : S u r les flots bleus du fleuve, une barque\n glisse légèrement, traînée p ar u n cygne, et, dans\n cette barque, u n chevalier debout, cuirassé d ’or.\n I l est trop beau po ur être de ce monde, car il\n éblouit ceux qui le contem plent d ’une surnatu­\n relle clarté. I l débarque, et E isa, souriante, éton­\n née, m urm ure : « C ’est lu i m on chevalier ».\n L o h e n g rin , calme et beau, s’est approché d ’elle,\net sur un thème inquiétant, qui se fixe dans la\nmémoire, il lu i a dit par deux fois : « Ju re-m o i de\nne jam ais me dem ander ma patrie, ni m on nom,\nni ma race ! » E lsa, défaillante de bonheur, a\nprom is, et sur les lèvres de l ’initié frémissent les\ncélestes paroles de l ’aveu.\n     M ais les épées ont ja illi, les cham pions sont en\nprésence, le fer flam boie au jo u r, et L o h e n g rin\ntriom phant fait grâce au calom niateur.\n     I l y a, dans ce prem ier acte, une splendeur que\nla m usique seule pouvait donner. L es paroles\n"}, {"page_pdf": 216, "texte": "                   L e D é b a t E s t h é t iq u e        197\n\n\n\n eussent été im puissantes à exprim er la divin ité du\n chevalier et l ’absolu de la défense q u ’il a p ro ­\n noncée. M ais le prélude nous a enlevés dans des\n sphères si hautes et si pures, il nous a plongés\n dans u n ravissem ent extatique tel que nous ne\n saurions nous en dégager.\n     N ous com prenons que L o h e n g rin est l'idéal\n rêvé, nous ju ro n s d ’observer sa défense, de l ’ado­\n rer sans vo u lo ir le connaître, et nous pleurons\n avec E lsa les douces larm es du bonheur.\n     M ais le levain de la vengeance fermente dans\n le cœ ur de F ré d é ric e t d ’O rtrude, la fem m e d ’enfer.\n C elle-ci fait naître le soupçon dans l ’âme virg in a le\n d’E isa , avec le lancinant désir de pénétrer le\n secret de son libérateur. A in si, c ’est la so if de la\n science interdite qui cause le m alheur d ’E lsa. D ès\n que la m audite curiosité a pénétré dans son âme,\n elle ne peut se défaire de cette perpétuelle hantise.\n Poussée par la terrible fatalité, elle questionne\nson époux après les douces exaltations de la n uit\nd ’am our. E t une déchirante tristesse a pénétré le\ncœ ur du chevalier.\n    U n e seconde fois, le c la ir m atin sourit au\nmonde. Im p assib le, coule l ’eau du fleuve. L es\narômes du printem ps enivrent le cœ ur des choses.\n D evant le roi et le peuple, L o h e n g rin accuse E lsa\nd ’infidélité à son serment. I l va p artir — il le\nfaut — m ais, avant de retourner vers sa lum ineuse\npatrie, il dira son nom.\n    A lo rs, l ’ In itié s ’élève prodigieusem ent au-dessus\nde la foule hum aine. Ses prem ières paroles révè­\nlent le caractère incom m unicable de sa gloire.\n« D ans u n pays lointain, inaccessible à vos pas,\ns ’élève u n château q u ’on nomme M ontsalvat ».\nI l dit les pures délices des serviteurs d u G raal, la\nm ission des initiés, la défense qui les accompagne\npar le monde. E t alors, po ur la prem ière fois, son\n"}, {"page_pdf": 217, "texte": "198               L a L u t t e . — A v r i l 1900\n\n\n\n nom vibre su r ses lèvres : « P arsifal est mon père\n et L o h e n g rin , son chevalier, c’est moi ! »\n     L o h e n g rin ! D ans les paroles de l ’initié, chante\n la plainte d ’une profonde amertume. I l va quitter\n les douleurs de la terre po ur retrouver la joie\n sereine où s’épanouissait son âm e; mais, durant\n son court passage ici-bas, il a com pris l ’in fin i de\nl ’am our et désormais u n poignant souvenir l ’ac­\n com pagnera dans sa divinité. I l donne à E lsa son\n cor, son anneau, son épée. P o u r la dernière fois,\nil l ’étreint dans ses bras, il sent battre son cœur\nsu r le cœ ur de l ’aimée, il s ’énivre d ’une douceur\nq u ’il ne connaîtra p lus jam ais. H é la s! la barque\napproche, traînée par le cygne sur l ’eau du fleuve\nim passible; le G raal attend son chevalier, et,\ntandis q u ’E ls a se m eurt d ’avo ir connu l ’Id é a l et\nde n ’avoir p u le retenir, L o h e n g rin désolé rentre\ndans l ’Absolu,\n    T e lle est cette œuvre si désespérément pessi­\nmiste. O n a critiqué la fin de L o h e n g rin , en disant\nque le chevalier du G raal n ’est q u ’un égoïste qui\ndélaisse E lsa pour retourner dans son séjour de\ngloire. C eux qui ont form ulé cette objection ne\npeuvent avo ir com pris la profonde pensée de\nl ’œuvre. S i L o h e n g rin est l ’Id éal, il ne peut échan­\nger son éternité contre les souffrances de la terre.\nI l n ’est pas de transaction possible. L ’Id éal, s’il\nne rencontre pas une foi absolue, est condam né à\ndisparaître, et tout l’am our d ’E is a ne saurait\nempêcher L o h e n g rin de regagner sa céleste patrie,\np u isq u ’elle a douté.\n    C ’est ce caractère de nécessité inéluctable qui\ndonne au drame son étrange et douloureuse gran­\ndeur. Cette nécessité, comme le fait rem arquer\nLichtenberger, existe aussi bien chez E lsa que\nchez son amant, L o h e n g rin sait, il est l ’initié du\nG ra a l; l ’am our seul lu i m anque, et c’est p ourquo i\n"}, {"page_pdf": 218, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e      199\n\n\n\nil est descendu chez les hom m es; m ais E lsa ne\nconnaît que l ’am our, elle veut savoir, et ce naturel\ndésir sera cause de son m alheur.\n    L o h e n g rin présente un adm irable exemple de\nce que peut l ’un io n de la poésie et de la m usique.\nL a sim ple poésie eut été capable de dérouler les\npéripéties du drame, de ch an ler l ’am our et la\nsouffrance, m ais la m usique seule p ouvait répan­\ndre sur l ’œ uvre une atmosphère de surnaturelle\nclarté, faire planer dans un sublim e rayonnem ent\nl'im age du M ontsalvat, relier toutes les scènes\np ar les m agiques ondulations de l ’harm onie, élever\nenfin l ’âme du spectateur, au-dessus des vaines\ncontingences, vers l ’Idéal dont L o h e n g rin est la\nfigure, en un ineffable et d iv in élan.\n                                *\n                               * *\n\n    T rista n et Y seult ! D es élans éperdus vers le\np lu s surh um ain bonheur, la poussée irrésistible\ndu désir, l ’effarement de la passion dévorante :\ntout celà vib re et palpite dans u n m erveilleux\nprélude, p le in d ’u n b ru it de baisers, d ’étreintes et\nsanglots. L e m aître a vo ulu, p ar cette œuvre de\nfluidité incom parable, élever par l ’exaltation pas­\nsionnelle à des hauteurs inaccessibles, fixer en u n\npoème définitif la fatale dualité de l ’A m our et de\nla M ort, du D é sir et de la D o uleur. A u ssi, il s’est\np o ur ainsi dire contenté de prendre à l ’ancienne\nlégende les noms de ses personnages, il a\ndédaigné tous les détails q ui eussent p u gêner le\ndéveloppem ent de l ’action intérieure, il a élevé la\npoésie à u n état d ’hyperesthésie où elle confine à\nla m usique si étroitement q u ’elle s’y confond.\n    P o u r bien com prendre T rista n et Yseult, il\nim porte de pénétrer les théories de W ag n e r sur\nl ’am our. L e m aître attachait au désir sensuel une\ngrande im portance et le considérait même comme\n"}, {"page_pdf": 219, "texte": " 200              L a L u t t e . — A v r i l 190 0\n\n\n\n   la source et la raison d ’être de tout am our. P o u r\n   lu i, aussi bien au point de vue m étaphysique\n   q u ’au point de vue m atériel, l ’am our de l ’homme\n   et de la femme crée seul l ’être h um ain parfait.\n   « A u ssi, dit-il dans sa lettre à R oeckel, l ’être\n  hum ain ne peut rien faire qui dépasse cet acte\n  par lequel il prend véritablem ent rang dans\n  l ’hum anité, l ’am our ».\n      Contrairem ent aux idées de Schopenhauer, qui\n  considère l ’am our comme une cause de faiblesse\n  q u ’il faut à tout p rix b a n n ir de la vie, R ich a rd\n  W agn er voit dans la passion le chem in de dou­\n  leu r qui peut mener au salut. Son but, en com ­\n  posant T ristan et Y seult a été précisém ent de\n  m ontrer que l ’am our trouve dans la m ort sa\n  satisfaction suprême. Q uand deux êtres s ’aiment\n  à un tel degré que les vaines contingences n ’ap­\n paraissent p lu s à leur regard, par une énergique\n abstention du désir de vivre, ils peuvent se p lo n ­\n ger dans l ’abîme insondable de la mort. C ’est là\n le secret de ce trépas adm irable qui mêle à l ’âme\n du monde les âmes de T rista n et Yseult po ur\n l ’éternelle volupté d ’am our, et c’est ce tragique\n dénouement que W agn er a préparé, a rendu\n inévitable, nécessaire, par les puissantes ressources\n de son génie. A u ssi il a voulu m ontrer l ’action\nsim plem ent dans l ’âme de ses personnages; il\ns’est borné à dépeindre, à suggérer la vie intérieure;\net c’est pourquoi, dans ce drame, la poésie s’ef­\nface, disparaît presque, se bornant à être l ’in d i­\ncation abstraite des pensées et des sensations que\nla m usique seule pouvait exprim er.\n     L e but de R ic h a rd W agn er a été de protester en\nfaveur de la légitim ité d ’une passion puissante, de\nm ontrer que l ’am our véritable est au-dessus des\nconventions et des lois hum aines ; théorie redou­\ntable, que la beauté de l ’œ uvre q u ’elle in sp ira\npeut seule excuser.\n"}, {"page_pdf": 220, "texte": "                   L e D é b a t E s t h é t iq u e       201\n\n\n      I l était donc nécessaire que l ’am our de T ristan\n  et d ’Y seult fut immense, surnaturel et, selon la\n  belle parole du Cantique « p lus fort que la mort ».\n  A in si s ’im posait le philtre d ’am o ur; m ais W ag n e r\n ne p o uvait accepter ce procédé dans la naïveté\n  que lu i avaient donnée les poètes d u m oyen-âge.\n  I l a supposé q u ’avant que l ’écuyer du ro i M arck\n n ’allât chercher la sauvage fille d ’Irla n d e p o ur la\n remettre à son seigneur, T rista n et Y seult s ’a i­\n m aient déjà. D e là proviennent les farouches\n im précations d ’Yseult, livrée au ro i M arck, livrée,\n et p ar celui q u ’elle aime ; de là ce terrible désir\n de tuer T rista n , de se plonger avec lu i dans le\n grand apaisement de la m ort; de là cette ré si­\n gnation suprême avec laquelle le héros accueille\n l ’idée d u trépas.\n      M ais la suivante d ’Yseult, Braugâne, a substitué\n au philtre de mort le philtre d ’am our. Les amants\n ont bu à la coupe fatale. L e s lèvres d ’Y seu lt se\n sont posées là où s’étaient posées les lèvres de\n T ristan . U n trait co n vu lsif des violons soulève\nl ’orchestre : le grand frisson de l ’am our glace et\nbrûle tour à tour les veines des amants éperdus,\nsortis pour un moment des lim ites de l ’étendue et\nde la durée.\n     E n consentant à la mort, les deux héros se sont\navoué leur am our. Cet aveu, la volonté de m o urir\np ouvait seule le légitim er, et les vo ilà rivés à la\nvie, u n is l ’un à l ’autre p ar la chaîne d ’un irrévo ­\ncable serment. T e lle est la signification profonde\ndu philtre d ’am our. P a r l ’aveu de leu r passion,\nles amants se sont consacrés à la mort, ils se sont\nlivrés au désir q ui les enserrera désorm ais dans un\ncercle de d o u leurs.\n     M. Lichtenberger, dans l ’ouvrage déjà cité,\nrésume avec une grande netteté cette partie de\nl ’évolution m orale de la pièce. « T rista n et Yseult,\n"}, {"page_pdf": 221, "texte": "202             L a L u t t e . — A v r i l 1 90 0\n\n\n\nécrit-il, abolissent      d ’abord en          eux la   volonté\nindividuelle, ils se décident au suicide. Ensuite,\nn ’ayant p u m o urir, ils arrivent à m audire non pas\nseulement la vie in d ivid ue lle , mais toute vie pos­\nsible, à n ie r la volonté elle même. L a détresse\nd ’am our p urifie leurs âmes et les conduit au\nrenoncement suprêm e ( 1) ».\n    D ans leu r haine du jo u r qui les sépare, avec ses\nphénomènes, ses apparences, sa p luralité, ils\ndésirent ardem ment la n u it plénière de l ’in cons­\ncient absolu. L e u rs sens affinés sont prêts à laisser\nleurs âmes s’abîm er dans la mort. Ils ne connais­\nsent p lus rien de la terre et, véritablem ent, vivent\ndans leur am our. U n monde nouveau leur dévoile\ndes sensations étranges. Ils rêvent d ’une union\np lus parfaite où leur dualité s’annihile et devienne\nune, comme leu r amour. C ’est là le sens de\nl ’adm irable duo du second acte, de ce duo q u ’in ­\nterrompent tragiquem ent la fanfare des cors et le\ncliquetis sanglant des glaives. L ’inévitable sépa­\nration isole les deux amants dans leur douloureux\ndésir.\n    D ans son vieu x château de Bretagne, près du\nfidèle K u r w enal, T rista n désespéré attend la\nmort. A lo rs seulement, il semble revenir à la\nnotion de sa vie antérieure, il se rappelle son lo in ­\ntain passé. L e philtre terrible qui ronge sa vie et\nlu i brûle le sang, ne l ’a-t-il pas composé lui-m êm e\navec les larm es et les fautes de ses ancêtres? D ans\nune exaltation grandissante, il voit Y seult v e n ir à\nlu i, il désire, il désire la vie. Sa volonté se ranim e,\net, quand l ’amante apparaît, défaillante de bon­\nheur, il débride sa plaie mortelle, il fait un pas\n\n\n\n  (1) Lichtenberger. Richard W agner, poète et philosophe.\n"}, {"page_pdf": 222, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e    203\n\n\n\n vers elle et tombe à ses pieds en m urm urant une\n dernière fois le doux nom d ’Yseult. E t le thème de\nl ’am our s’arrête, inachevé.\n    A lo rs l ’amante s’élève à des hauteurs suprêm es.\n T a n d is que l ’ombre nocturne tant désirée s’épan­\nche sur les flots sombres de la mer, elle va s’en\naller, elle aussi, rejoindre son am ant dans l ’infinie\nunité de la mort. T o u s les thèmes, toutes les\nmélodies s ’élèvent en flots grandissants autour des\ndernières paroles d ’Yseult. E t quand l ’amante\ns'affaisse auprès du cadavre de l ’aimé, la chrom a­\ntique du désir ja illit une dernière fois.\n    A in s i s’achève cette œ uvre form idable. « P o u r\nrendre de tels sentiments, écrit E . Schuré, la\nm usique a du à la fois soulever les dernières p ro ­\nfondeurs de l ’harm onie et pousser l ’expression\nm élodique que renferme la parole hum aine à son\ndernier degré d ’intensité et d ’am plitude. » L a\nforme du drame m usical était seule capable de\ndonner à cette œ uvre son caractère de poème\ndéfin itif du désir, et c’est la gloire de R ic h a rd\nW ag n e r d ’avo ir su, p o ur faire parler la passion\nvictorieuse, élever la poésie et la m usique à des\nhauteurs où elles se confondent en une émotion\ninexp licab le qui saisit à la fois les sens et le cœur.\n    Ce poème pénétrant nous fait com prendre un\ndes aspects généraux de la vie, la terrible dualité\nde l ’am our et de la m ort; il nous transporte en\ndes régions inconnues d ’où nous retombons avec\nle poignant regret de quitter, p o ur les banalités de\nla terre, u n monde m eilleur et com bien p lu s beau.\n\n                               *\n                              * *\n\n   L o h e n g rin et T ristan peuvent être considérés\ncomme les types du drame m usical wagnérien.\nD ans ces deux œuvres en effet, autour d ’une\n"}, {"page_pdf": 223, "texte": " 204             L a L u t t e . — A v r i l 1900\n\n\n\n   profonde idée centrale cachée sous le voile d ’admi­\n   rables symboles, s’agite un monde de passions\n   étrangement puissantes. Douleur de l’âme qui voit\n   s’éloigner d ’elle l’idéal un instant entrevu, frénésie\n  du désir qui précipite les êtres vers les portes\n  large ouvertes de la mort ; d ’un côté com m e de\n  l ’autre, c ’est la vie qui palpite, intense, véridique,\n  éternelle ; c ’est la grande sym phonie de l’amour\n  qui remplit de ses ondes brûlantes l’univers tout\n  entier.\n      N ous croyons avoir suffisamment insisté, dans\n  notre analyse même, sur la place importante\n  qu’occupent dans ces œuvres le sym bole et la\n  conception philosophique.\n      N ous nous bornerons donc à y déterminer le\n  rôle distinct de la musique et de la poésie, en\n montrant successivement ce que pouvait faire\n  l’une ou l’autre, livrée à ses propres forces, et ce\n qu’a produit leur union.\n      Nul ne contestera que Lohengrin, abstraction\n faite de la partie musicale, ne soit une œuvre forte\n et belle. La situation y est du plus haut intérêt ;\n les effets scéniques sont habilement ménagés ; la\n poésie, vibrante et colorée, respire l’intensité de\n la passion. C ’est un de ces drames à conception\n puissante, com m e nos pauvres auteurs contem ­\n porains, fascinés par l’éternel et banal adultère,\nne savent plus guère en créer. E h bien, qu’on\ns’imagine cette œuvre représentée sans le con ­\ncours de la partition musicale ; qui donc oserait\nprétendre que l ’effet produit serait le même, que\nle charme irrésistible subsisterait dans son inté­\ngrité ? Pourtant, uniquement com m e drame,\nLohengrin est de tout premier ordre. V oilà certes\nla preuve de l’incomparable beauté dont l’union\nde la poésie et de la musique sait revêtir une\nœuvre.\n"}, {"page_pdf": 224, "texte": "                 L e D é b a t E s th é tiq u e   205\n\n\n\n     Quelle est d onc cette puissance émotive in con ­\n  nue que l’accom pagnement a donnée à la poésie ?\n  C ’est ce que nous allons essayer de fixer.\n     T oute œuvre dialoguée peut être considérée\n com m e un agrégat, un com posé de parties\n distinctes, qui, bien qu’indissolublement liées au\n développem ent de l’action totale, ont néammoins\n leur vie propre et individuelle. Il y a donc là des\n solutions de continuité inévitables, que le plus\n grand poète ne parviendra jamais à remplir\n complètement. Or, dans la vie réelle, nous ne\n remarquons rien de pareil, il n’y a aucune inter­\n ruption dans la marche des événements, aucun\n arrêt dans la lente et progressive évolution qui\n relie le passé au futur. L ’anomalie que nous\n remarquons au théâtre résulte de ce q u ’il est\n impossible de transporter sur la scène la vie tout\n entière, au m oyen du langage parlé seul. Outre\n la vie extérieure, qui n ’est autre que la manifes­\n tation successive des choses à nos sens, il y a en\n effet l’existence intérieure, le drame moral et\n mental qui se jou e dans l’âme des personnages et\n qu’aucun poète n ’a réussi à nous suggérer com ­\nplètement. La musique, par sa fluidité qui lui\npermet de s’adapter aux plus infimes variations\nde la conscience, peut suppléer à l’impuissance\noù se trouve la poésie de relier parfaitement les\néléments divers dont se com pose un drame.\n L ’atmosphère harmonique continuelle dont elle\nenveloppe l’œuvre supprime les interruptions et\njoint les parties distinctes en une indivisible\nunité.\n    D ’un autre côté, la parole seule parvient diffi­\ncilement à nous rappeler, en face d ’une situation\nprésente, les divers événements qui la préparèrent\ndans le passé. Cette difficulté provient du manque\nde continuité que nous indiquions il y a un\n"}, {"page_pdf": 225, "texte": "206           L a L u t t e .— A v r i l 1 900\n\n\n\ninstant. Or la musique, et particulièrement le\nleit-motiv, en préparant le retour des mêmes sons,\nindique et fait sentir d ’une façon extrêmement\npuissante la pesée d ’hier sur aujourd’hui.\n   La mémoire musicale étant d ’ordinaire plus\ndéveloppée chez nous que la mémoire des mots,\nil suffit d ’un simple rappel de m élodie pour\névoquer, par une association d ’images immédiate,\nune scène entière et nous mettre sous les yeu x\nles diverses péripéties qui causèrent et détermi­\nnèrent par leur influence la situation actuelle.\n   Quelques exemples, tirés des œuvres analysées,\nferont mieux comprendre l’exactitude de ces\nconstatations.\n   Au point de vue de la continuité, nous dirions\npresque de l’âme de l’œuvre, W agner a tiré de ses\npréludes des effets admirables. Les ouvertures\ncélèbres de Lohengrin et de Tristan et Yseult\nrésument les péripéties du drame qui va suivre et\nfont naître déjà, dans l’âme du spectateur, le\ngerme des émotions que l’enchaînement des faits\net des situations lui causera plus tard. L e dévelop­\npement harmonieux de l’œuvre, préparé par la\nmusique, sera désormais soutenu par elle et se\nfortifiera dans cette union. L a part de la musi­\nque sera plus ou moins prépondérante suivant la\nténuité ou la profondeur des émotions à suggérer.\n   Aussi, dans Tristan et Yseult, drame essentiel­\nlement intérieur, la poésie se contentera sim ple­\nment d ’indiquer l’objet des impressions musicales;\ndans Lohengrin au contraire, œuvre d ’action et\nde réalité extérieure, elle jouera un rôle beaucoup\nplus important.\n   N ous croyons avoir suffisamment insisté, dans\nnotre analyse de Tristan et Yseult, sur la place\nprépondérante qu’y occu pe le m otif du philtre.\nL a chromatique du désir revient à tout instant\n"}, {"page_pdf": 226, "texte": "                 L e D é b a t E s t h é t iq u e      207\n\n\n\ndans la partition, pour rappeler les causes de\nl’irréparable et douloureux amour. De même,\ndans Lohengrin, le thème du Graal formulé\nd ’abord par le prélude, revient à la fin de la pièce,\nau moment où l’ Initié de Montsalvat d év oile à\nE lsa, devant le peuple, sa patrie et son nom .\n    Il serait facile de multiplier ces exemples, nom ­\nbreux surtout dans l’Annean du N ibelung.\nPuissions-nous avoir montré, par cette argum en­\ntation déjà trop longue, quelle puissance la poésie\net la musique se com m uniquent l’une à l’autre en\ns’unissant sous l’étreinte d ’un génie tel que\nRichard W agner.\n    Nous ne voudrions pas terminer cette étude\nsans insister sur le caractère profondém ent reli­\ngieux de la dernière œuvre de R . W agner : Par­\nsifal. Dans Tannhaüser, Lohengrin, Tristan et\nYseult, la Tétralogie, de nombreux commentateurs\nont cru trouver des principes d ’une philosophie\nmystique professée par le maître. Mais ce ne sont\nlà que des probalités, contre lesquelles M . Cham­\nberlain, un des wagnériens les plus autorisés, a\nprotesté dans un récent ouvrage.\n    N ous l'avons démontré, l’idée philosophique\ndans le drame de W agner n’est pas a priori, mais\nse dégage invinciblem ent de l’ensemble des\nœuvres. « Parsifal, au contraire, écrit Alfred\nErnst, est une œuvre matériellement et réellement\nchrétienne. Q u ’elle com porte toute une série\nd ’interprétations, nous ne le nions pas ; que tel audi­\nteur ait le droit de n ’y voir qu’un sym bole, nous\nl’accordons volontiers. Mais que l’interprétation\nchrétienne, — sans restrictions, sans subtilités, —\nsoit entre toutes légitime et directe, c ’est ce que\npersonne ne doit sérieusement contester ( 1) ».\n\n   (1)    Alfred Ernst. — L ’Art de R . W agner, l’Œuvre poé­\ntique, p. 308.\n"}, {"page_pdf": 227, "texte": " 208            L a L u t t e . — A v r i l 19(X)\n\n\n\n     Par la nature du sujet, par la morale de renon­\n cement, de pureté, de foi et d ’amour qui en\n découle, Parsifal s’élève au sommet de l’Art\n religieux, à côté des œuvres de musiciens com me\n Bach, de peintres com me Fra A ngelico, de poètes\n com m e Dante Alighieri. Et ce sera peut-être la\n gloire la plus pure du maître, d ’avoir atteint, par\n la force de son génie, les régions éthérées où\n l’Art confine avec le Ciel.\n    Cette conception hautement chrétienne de Par­\n sifal, provient-elle d ’un effort de volonté ou d’une\nfoi sincère? Villiers de l’Isle-Adam a laissé à ce\n sujet une page admirable, où il montre W agner\n s’indignant contre « celui qui, en vue de bas inté­\n rêts de succès ou d ’argent, essaie de grimacer, en\nun prétendu ouvrage d ’art, une foi fictive » et\n affirmant l’intégrité de sa foi. Q u oiqu ’il en soit, il\nparaît impossible de donner à cette question une\nsolution définitive et catégorique.\n    N ous avions com m encé cette étude en évoquant\nla puissante image de Goethe, dont le geste,\naprès tant d ’années, nous fascine encore.\n    Pouvions-nous terminer mieux qu ’en citant le\ntémoignage du grand poète spiritualiste que lut\nVilliers de l’ Isle-Adam? Il y a entre les génies une\nparenté sublime. Faust, Lohengrin, Axel, co n ­\nceptions bien diverses sans doute, sont animées\ndu même souffle éternel.\n    Au-dessus des vains conflits d ’opinions et de\nm odes, loin du flux perpétuel qui emporte les\ngénérations tour à tour de la vérité à l’erreur et du\ndoute à la Foi, les grands génies se dressent, iné­\nbranlables, et constituent, com m e l’a dit un pen­\nseur, la conscience glorieuse de l’humanité.\n\n                             C harles       de      S p r im o n t .\n"}, {"page_pdf": 228, "texte": "  E TH N O LO G IE\n\n\n\n\n     L a r é s u r r ec tion de la\n                     B r e ta gn e\n\n   « Seize cents ans se sont passés, — Sur cinq Sœurs quatre\nsont restées, — Quatre restées... faibles, sans pou voir,—\nLeur vie noyée dans la tristesse. — En Ecosse et en Irlande\nelles sont encore opprimées par l’Anglais — Mais la Cam­\nbrie à force de se défendre est parvenue à relever la tête. —\nPauvre Cornouailles, te voici morte... — Tes sœurs répan­\ndent des larmes ! — La Bretagne se réveille : elle a été\nendormie... — Sur son corps le joug des Gaulois (des\nFrançais)... ».\n   Traduit de A n H i r v o u d o u (les Sanglots) poèmes bretons\npar Fr. Jaffrennou. Rien de plus vrai que ce tableau, triste\net consolant à la fois. Au moment où la nation française se\nrésigne à mourir, voici que les nations celtiques — singu­\nlière coïncidence ! — lentement encore, mais avec une force\nque rien ne saurait vaincre, soulèvent la dalle de granit de\nleurs tombeaux. On peut déjà prévoir le jour où, dressées\nsur le champ des M orts, elles se regarderont avec un\nétonnement joyeux, se réuniront dans un même désir de\nrevivre et de vivre indépendantes et s’ébranleront enfin pour\nrejeter d’une poussée formidable dans l’Océan tous les\noppresseurs qui seize siècles, durant, les foulèrent aux\npieds.\n   Les soixante années de glorieux règne de la gracieuse\nmajesté Victoria 1re, pendant lesquelles trois millions\nd’irlandais ont dû quitter le sol fécondé par leur labeur et\npar leur sang pour édifier un nouveau toit au-delà des mers,\ncomme autrefois nos ancêtres en Armorique, ces soixante\nannées d’inqualifiable tyrannie au cours desquelles trois\nautres millions d’irlandais sont morts de faim ou de bles­\nsures sur les routes poudreuses et les terres incultes de la\npatrie qui fut la Verte Erin, n’ont pu rayer du cœur des\ntrois derniers millions de Celtes, errant encore là-bas,\n"}, {"page_pdf": 229, "texte": "210                    L a L u t t e . — A v r i l 1 90 0\n\n\n\n  autour des domaines dont ils sont spoliés, le souvenir des\n  siècles héroïques, la fierté d’être d’une race antique restée\n pure et le désir invulnérable de reconquérir la liberté.\n    On sait que l’Ecosse n’a jamais accepté le joug de\n l’Anglo-Saxon, que la Gambrie et la Bretagne armoricaine\n n’ont rien retranché de cette haine fameuse qui remonte si\n loin dans la nuit des temps. Au seul nom du Saxon les\n Armoricains sentent leurs cheveux se hérisser et se crisper\n leurs doigts. La haine de l’Anglais est dans toutes les fibres\n de notre corps et ne sortira de nous qu’avec le dernier\n souffle.\n    Cependant si nous, Bretons d’Armorique, gardons pour\n les Saxons — c’est sous ce nom que nous désignons les\n Anglais — cette haine qu’aujourd’hui tant d’hommes ne\n sauraient ni excuser, ni même comprendre, — ceux-là surtout\n qui arrivent ici en conquérants et non en exilés — nous\n n’avons à l’égard de la France qu’une bien faible sympathie.\n Malgré les quatre siècles écoulés depuis la réunion de la\n Duché de Bretagne à la Couronne de France, nous nous\n souvenons, en notre âme de rêveurs et de batailleurs, qu’en\n dépit de ses plaies profondes, jamais cicatrisées, notre\npatrie fut heureuse sous ses rois et sous ses ducs, par cela\n même qu’elle était libre.\n    Le cours du temps ne nous apporta nul bienfait de la\n France ingrate, patrie nouvelle à nous imposée par la seule\nvolonté d’Anne de Bretagne devenant reine de France. A\ncelle qui fut appelée la Bonne Duchesse, bien de Bretons\nne sauraient pardonner cette arbitraire donation, encore\nque son doux nom soit vénéré. C’est que la Bretagne a été\ntraitée en conquête et non en amie qui se donne. Nous\nn’avons pas oublié l’indifférence vaniteuse des Rois de\nFrance dont les courtisans et les courtisanes nous considé­\nraient comme des sauvages, ni les horreurs sans nom de\nQuatre-Vingt-Treize. A ces horreurs que des historiens de\nmauvaise foi ont cherché vainement à justifier, la Bretagne,\nen particulier, ne saurait trouver une seule excuse. Si la\nRévolution a nivelé quelque part, (et c’est là matière à une\ndiscussion déplacée ici), elle a tout dénivelé en Bretagne.\nLes gentilhommes campagnards étaient chez nous légion :\nOn les voyait vaquer aux travaux agricoles, guidant eux-\nmêmes la charrue pour tracer le sillon, mangeant à la table\ncommune avec les serviteurs. Nous étions presque tous\nnobles, presque tous propriétaires d’une terre qui nous\nfaisait vivre, maigrement peut-être, mais sans doute d’une\n"}, {"page_pdf": 230, "texte": "                  L a L u t t e . — A v r i l 1 900         211\n\n\nfaçon honorable. Les familles roturières, moyennant un\ndroit convenancier, payé annuellement au propriétaire fon­\ncier étaient propriétaires elles-mêmes. Ces temps ne sont\npas encore tellement éloignés de nous que les traditions de\nfamille ne nous en conservent de très précis souvenirs. Et\nces traditions ont pour nous plus de poids que l’histoire\nmensongère. Les usages locaux ayant force de loi en\nBretragne sont encore les vivants témoignages de la vérité\nde ces traditions. La sanglante Révolution n’a engendré\nen Armorique que la misère et l’inégalité. Les descendants\ndes acquéreurs de biens nationaux qui détiennent une si\nlarge part des biens de la plèbe, rejetons de la Bande Noire\nqui pourvoyait la Guillotine, peuvent tendre la main aux\ncosmopolites qui achèvent de nous déloger de nos manoirs\net de nos chaumières. Voici les campagnes désertées,\nvoici les maîtres tyranniques qui n’apparaissent plus dans\nla salle commune à l’heure du repas. Singulière conséquence\nd’une révolution qui devait apporter l’abondance et rendre\nles hommes égaux.\n   Nous avons assez vécu pour noter la guerre impitoyable\nfaite par les régimes que nous subissons, à toutes nos\ntendances nationales, à nos mœurs, à nos usages, à notre\nlangue, à nos croyances.. Nous en avons assez de répandre\nnos sueurs et nos larmes sur la terre étrangère, cette terre\nfrançaise si différente du sol natal, où nous errons parmi\nl’hostilité des êtres et des choses, dans une inquiétude\nvague, dans la nostalgie incurable de la patrie et de choses\nqui ne sont plus. Tous tant que nous sommes, aussi bien\nceux qui ont conservé leur héritage que ceux qui en furent\ndépouillés et sont maintenant vagabonds par le monde,\nnous avons soif de liberté ; de la somme de nos aspirations\ncommunes va sortir un ordre de choses nouveau. Les\naspirations de combien de générations ne montent-elles pas\nen nous avec une impétuosité que rien, rien, rien ne saurait\nplus contenir !\n   Une nation ne peut subsister qu’autant qu’elle a une\nlangue propre. Les plus obscurs hommes d’Etat français en\nsont convaincus ; de là la guerre acharnée faite à notre\nidiome vénéré. Si nos gouvernants étaient autre chose que\ndes sectaires occupés à rabaisser à leur niveau moral tout\nce qui est noble et respectable, s’ils avaient la préoccupation\nconstante de l’intérêt général et non celle de leur intérêt\nparticulier, ils diraient bien haut que la richesse de la France\nest fonction du développement provincial ; loin de chercher\n"}, {"page_pdf": 231, "texte": "212                L a L u t t e . — A v r i l 1 90 0\n\n\n\nà détruire l’esprit qui caractérise chaque province ils\nencourageraient celles-ci à se maintenir et à marcher dans\nleurs voies naturelles. Plus que toute autre province la\nBretagne a été détournée de ses destinées. Sa langue est\nproscrite des écoles, combattue férocement par les institu­\nteurs publics, fonctionnaires salariés par l’ennemi et inté ­\nressés à lui plaire. Mais, par bonheur, les Celtes sont\ntenaces; nous sommes encore en Bretagne un million et\ndemi de Bretons, une bonne moitié de la population, parlant\nla langue celtique. Nos écoles libres ont enfin compris le\ndanger qu’il y avait à laisser périr cet idiome énergique,\nde tous peut-être le plus riche en images. Par cela même\nqu’il pousse ses racines dans l’antiquité la plus reculée, ses\nmots ont un unique don d’évocation et une saveur incom­\nparable de fruit sauvage. Nulle langue ne saurait être aussi\nriche en harmonie imitative et partant plus poétique. C’est\ngrâce à elle que l’âme bretonne a conservé sa poésie, ou\nplutôt c’est grâce à elle qu’il y a encore une Ame bretonne...\n\n      Breiz-Izel c’est de toi que viendra le salut...\n\n\n   La Bretagne a jusqu’ici héroïquement résisté dans tous\nles combats qui lui furent livrés soit au grand jour, soit\noccultement par les pouvoirs publics ou secrets. Elle se\nredresse plus redoutable que jamais devant les ennemis\nqui en veulent à ses biens et à son âme. Les sectaires de\nFrance essaient en vain de semer la discorde parmi nous.\nLes Bleus de Bretagne, inspirés par la marâtre qui les\nengraisse dans les sinécures de Paris ou d’ailleurs ne\nparviendront pas à détruire chez les Blancs et chez les\nR o u g e s que nous sommes le culte des ancêtres et l’amour\nde la patrie bretonne.\n   « Je hais l’homme qui n’aime pas le pays qui le nourrit »\ndisait le grand saint Kadok. Le vrai Breton ne peut que\nrépéter encore ces paroles à ceux qui renient les traditions\nnationales. Il ne nous engageront pas dans la voie bordée\ndes vains et faux décors scientifiques, qui mène à ce que,\npompeusement, on nomme le Progrès et qui n’est que le\nModernisme, où les autres peuples ne trouvent que la\ndésespérance, la folie et la faim, après les luttes fratricides.\nNotre nature même nous a jusqu’ici préservés. L’égarement\nde quelques-uns ne saurait être de longue durée. Mais\npourtant, devant cette coalition monstrueuse de quelques\ncompatriotes et de nos adversaires séculaires, ceux à qui\n"}, {"page_pdf": 232, "texte": "                         E t h n o l o g ie                 213\n\n\n\n  leur désintéressement permet de juger sainement la situa­\n tion doivent s’unir par des liens indissolubles.\n    La France est actuellement le rendez-vous de tous les\n écumeurs de l’univers. Il peuvent y échafauder à l’aise leur\n fortune sur les domaines ruinés des autochtones. Nous\n assistons à une nouvelle invasion, à une nouvelle conquête.\n On ne sait d'ou viennent ces Vandales aux dents et aux\n ongles, aiguisés pour la curée. Il faut que l’Armorique, au\n jour de la catastrophe, soit assez unie et assez forte pour\n rejeter tout nouveau collier et reprendre sa liberté.\n    Nous ne devons pas perdre de vue que c’est notre\n province qui, toute proportion gardée, a donné à la nation\n française le plus de savants, les plus illustres écrivains, les\n plus grands capitaines ; que c’est dans son jardin poétique\n que la France a le plus cueilli ; que ses marins sont les plus\n braves, qu’il n’y aurait même pas de marine française sans\n les marins bretons, formant à eux seuls les huit dixièmes de\nla Flotte de guerre et de la Marine marchande. La Terre\nbretonne n’est-elle pas un jardin féerique qui ne demande\n aujourd’hui que des bras pour l’exploiter? Car hélas ! Paris\n et les grandes villes, avec l’appât d’un gain imaginaire, ont\nattiré, pour les asservir et les corrompre, nos jeunes gar­\nçons et nos jeunes filles. Et cependant que nos campagnes\nse dépeuplent, nos primeurs couvrent encore tous les\nmarchés de France et d’Angleterre. Dans tous les domaines\nnos richesses sont incomparables. Nous pouvons donc\nenvisager avec calme et avec espoir la perspective d’une\nséparation qui ne saurait être douloureuse pour nous.\n    Je le répète, la nation se réveille enfin. On discute déjà\nd’une façon très serrée, au fond des bourgades les plus\nreculées, les bienfaits aléatoires d’une union qui s’est faite\nà notre perpétuel désavantage. Nous trouvons enfin nos\ncharges trop lourdes ; qu’il est injuste de peiner pour\nd’autres provinces ; qu’il est cruel autant qu’absurde d’en­\nvoyer nos enfants dans les grandes villes et dans la capitale\npour y faire d’ignobles besognes d’esclaves pour lesquelles\ntous les autres bras se refusent, ou pour y servir de chair à\nplaisir. Nous trouvons excessif que nos administrateurs,\nnos fonctionnaires, nos évêques mêmes, soient recrutés\ndans les Pyrénées, les Alpes, les Vosges ou la Corse, tous\ngens inaptes à comprendre nos besoins moraux et nos\nintérêts matériels et dans l’ignorance la plus absolue de\nnotre langage.\n  La Bretagne, libre, avec ses trois millions d’habitants\n"}, {"page_pdf": 233, "texte": " 214              L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n   qui seraient rapidement doublés et facilement nourris par\n   une terre aujourd’hui délaissée, ne tarderait pas à devenir\n   une puissante nation. L’histoire se charge de nous montrer\n   qu’une nation n’est pas grande par l’étendue de son territoire,\n   qu’elle l’est seulement par sa situation géographique, par\n   l’union de ses citoyens et par le tour particulier de son\n   génie. Il ne faut pas oublier que les Bretons sont colonisa­\n   teurs et voyageurs, encore qu’ils aient, sous toutes les\n  latitudes, la nostalgie de la patrie. Mille ans avant Christophe\n  Colomb, les moines d’Irlande avaient découvert l’Amérique.\n  Leurs descendants s’en sont-ils souvenus ? Aujourd’hui les\n  Irlandais, chassés par les lords Anglais de leur patrie, sont\n  une puissance aux Etats Unis : ce sont de rudes athlètes\n  admirablement bâtis, redoutables dans toutes les luttes et\n  Dieu sait s’il faut aujourd’hui lutter pour vivre ! Ce sont des\n  hommes qui joueront là-bas un rôle considérable. Celtes\n  d’Armorique prenons aussi conscience de notre force ;\n  l’heure de la lutte est venue.\n     Je dis que les peuples vont assister au réveil de la race\n celtique. Et ne sommes-nous pas quinze millions ? Le\n siècle qui vient verra certainement le choc des races et le\n nouveau partage du monde. Peut-on nier le brusque réveil\n de la race juive ? Elle vient de remplir l’univers de ses\n clameurs. Cette race est heureusement plus redoutable par\n les richesses que par le nombre de ses fils. Son triomphe ne\n saurait être que momentané, et la domination universelle\n qu’elle poursuit ne sera, Dieu merci ! qu’un rêve. L ’idée de\n justice qu’elle voulut fausser et l’idée de patrie qu’elle veut\n abolir — et pour cause, sa patrie du jour étant celle où sont\n ses intérêts — doivent triompher avant longtemps et leurs\n champions les plus valeureux seront les Celtes. Unis désor­\n mais malgré les mers et puissants enfin, ces Celtes qui\nn’ont cessé de maudire pendant seize siècles tous les spolia­\nteurs, voient se lever l’aurore d’un beau jour et la\njustice radieuse s’avancer dans le ciel. Car si nous sommes\naussi le fils de Sem, étant venus jadis des hauts plateaux de\nl’Asie centrale, nos mains ne se sont jamais souillées au\ncontact des deniers de Judas.\n     Que les catastrophes et les cataclysmes se déchaînent.\nLes peuples qui semblaient sommeiller pendant que les\nautres s’épuisaient aux vaines luttes ou à courir follement\naprès les jouissances matérielles d’une civilisation pourrie\nqui n’offre à ses fervents que les fruits empoisonnés de ses\nfabriques, ces peuples restés sains de corps et d’ âme, vont\nbientôt se couvrir de gloire.\n"}, {"page_pdf": 234, "texte": "                   L a L u t t e .— A v r i l 190 0          215\n\n\n\n   Nous nous reposions et notre rêve nous faisait vivre au\njardin toujours fleuri et embaumé de joies spirituelles. Et\nquand les autres se meurent de toutes les faims qui ne\nsauraient être assouvies, nous voici maintenant prêts à\ndonner notre sang pur de tout mélange et nos âmes encore\njeunes pour le triomphe de vos belles causes, ô Justice,\nô Liberté !\n\n\n   « Seize cents ans se sont passés... » Et voici l’heure du\nréveil joyeux pour tous les Celtes. Chaque année les délé­\ngués de leurs nations se retrouvent soit en Irlande, soit en\nEcosse, soit en Cambrie ou en Armorique. Les mains\ns’étreignent fraternellement. Les nobles pensées fermentent\nsous les fronts. Les nations prennent conscience de leur\nétat. La justice de leur cause apparaît. Et voici que des\nvoix s’élèvent de partout, tour à tour plaintives et mâles, mâles\nsurtout comme aux matins de victoires. Chacun pressent les\ngrandes journées qui se préparent. Le vieil idiome est\nremis en honneur et grâce à lui nous touchons à nos origines.\nLa Poésie, couronnée de chêne, passe et repasse parmi\nnous, bienveillante, pleine de majesté, comme aux temps\nde notre gloire. Elle touche les fronts et des poètes se\nrévèlent, nombreux comme les constellations. Nulle terre\nne produit autant de chanteurs sincères et inspirés. La\nlangue que l’on croyait mourante dit enfin avec tout son\néclat, toute son énergie farouche, les aspirations nobles\nd’un peuple qui ne veut pas oublier son passé et qui ne\nveut pas disparaître, ayant à remplir son destin.Cette langue\na retrouvé sa pureté ! Pendant qu’on cherchait à la détruire\nparmi le peuple, les lettrés la cultivaient en silence. Montée\ndes bas-fonds vers les hauteurs, voici qu’elle redescend des\nhauteurs, purifiée, et qu’elle apporte aux humbles l’espérance\net la joie, les grands souvenirs et la fierté. Elle est sur les\nlèvres de tous ceux qui ont quelque chose à dire. Ceux qui\nnaguère rougissaient de la parler s’en feront honneur\ndemain. On ne se croit plus déshonoré d’être Breton. Les\nsarcasmes des Gaulois se brisent sur notre cuirasse.\n   C’est un réveil, c’est aussi une renaissance. Et nous\nallons avoir des Bardes, des bardes lettrés, comme autre­\nfois. L ’année 1899 en a vu sacrer quelques uns sur le dolmen\nde Cardiff. Je n’en veux pas discuter les titres. Et j e ne songe\npas évidemment à trois ou quatre fantoches cyniques ou\nsimplement inconscients et ridicules qui jouent les Augustes\ndans le Cirque parisien. Mais nous avons de vrais bardes,\n"}, {"page_pdf": 235, "texte": " 216               L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\nbardes par l’inspiration, bardes par le génie, bardes par la\nlangue surtout et ceux-là nous conduiront à la victoire.\n  Non, Arthur n’était pas mort. Ceux qui, la nuit, le\nvoyaient sur les crêtes de nos montagnes, à la tète de ses\nguerriers ou sur les nuages ensanglantés du crépuscule\nn’étaient ni des fous, ni des rêveurs. Il va venir. L ’un de ses\nbardes est déjà parmi nous.\n\n\n\n\n     I l a vingt ans. Et ses chants ont la noblesse, la beauté,\n l’énergie, la sobriété, la pureté des chants de Livarc’h-IIenn,\n de Myrdinn, de Tal-Iésin. Tout, jusqu’à son nom étrange —\n J a f f r e n n o u — est fait pour nous surprendre. L ’apparition\n de son livre : An Hirvoudou, (les Lamentations, les Plaintes\n ou les Gémissements) prend l’importance d’un événement\nlittéraire, d’un événement national. Chez quelques Bleus\nl’émoi a été tel qu’on y a discuté l’ opportunité de précipiter\nce Barde, vivant, dans un puits de silence qu’on aurait com­\nblé de mensonges et d’injures, afin que désormais sa voix\nne pût monter. Mais il faut croire que ses chants ont pro­\nduit le même effet que ceux d’Orphée sur les fauves, et les\nBleus les plus féroces, s’ils ne sont point venus lécher les\npieds du Barde, du moins n’ont-ils pas hurlé. Mais il est\nplus probable que ces Bretons de contrebande n’ont rien\nentendu à ces beaux poèmes, écrits en une langue qu’ils\nn’ont jamais parlée et qu’ils ne se sont pas rendu un compte\nexact du retentissement qu’auraient dans l’âme du peuple\nbreton ces chants d'un Celte qui n’est pas seulement breton\nde nom.\n    Jaffrennou a déterré la Harpe que Guenc’hlan avait en\nmourant, placée dans sa tombe, sur la côte sauvage du\nTrégor. Mais depuis la mort du vieux Barde les menhirs\nont été christianisés et la Croix du Nazaréen se détache sur\nnotre firmament gris au-dessus des pierres mystérieuses de\nnos landes ; les églises et les cathédrales de granit lancent\nvers le ciel leurs flèches fuselées et leurs clochers à jour,\nqu’animent, de l’aurore au crépuscule, les voix de l’airain\nsacré. C’est l’âme bretonne d'aujourd’hui, rude encore,\nmais toujours plus poétique, dans ses visions d’un séjour\nde bonheur que traduit le jeune Barde Jaffrennou. Il exalte\ntout c e qui est breton e t nous fait un commandement de l’aimer\npar dessus tout. Il enseigne le culte de la petite patrie ; il\n"}, {"page_pdf": 236, "texte": "                               E t h n o l o g ie                          2 17\n\n\n\nprêche la solidarité aux nations sœurs ; évoque le temps\npassé et ses gloires; donne un regard de pitié aux humbles\net dépose une prière, des fleurs sur leur tombe ; montre la\nsupériorité de l’âme sur le corps ; le peu de durée de cette\nvie et l’éternité de l’autre ; il dit la paix du cœur des simples ;\npleure les disparus ; ressuscite les héros morts en défendant\nnos libertés bretonnes et chante aussi le cidre généreux\nqui donne du courage à nos cœurs et de la force à nos\nbras.\n   Le titre de Barde, si galvaudé, jeté aujourd’hui à tort et\nà travers à la tête de pauvres poètes stupéfaits de recevoir\nun titre dont ils ignorent même les sens, le titre de Barde\ndont se parent des chansonniers qui ne chantent même pas\nen langue celtique, s’applique naturellement à ce poète qui\npuise son inspiration aux sources antiques et dont le bras\nest assez vigoureux pour porter dans la bataille, sans\nployer, le fardeau précieux de la Harpe tragique.\n  C’est par un chant de guerre digne des grands bardes\nguerriers que se termine le volume.\n\n Meaz ar c ’ hwin ! ô klézé dîr           H ors du fourreau ! ô glaive d ’acier\n H on tadou ar V retouned !               D e nos pères les Bretons !\n T a n ha gw âd ! Brézel ha tir!          Feu et sang ! Guerre et terre\n W ar ar bed ac’h euz rénet !             Vous avez régné sur le monde !\n Pa lugernes en ho dorniou,               Quand tu brillais dans leurs mains,\n V el aêrouant an iferniou,               Comme le m onstre d’ enfer,\n E rédé an énébour.                       S ’enfuyait l’ ennemi.\n ... Plouzennigou war an dour             ... Fétus do paille sur l ’eau !\n\n\n   Ton éclat, ô glaive d’acier ! — Etait comme un rayon du\nsoleil. — Rude, tranchante, lourde et longue — Et sifflante\ndans le vent ! Quand tu frappais dans le combat, — Les\ntêtes roulaient pour de bon, — Semblables aux fleurs de\nl’arbre, — Dispersées par le vent.\n   Ta lame, ô glaive d’acier. — De nos aïeux les Bretons !\nS’aiguisait en vérité — Sur les crânes des Gaulois ! —\nArthur et le mâle Morvan, — Noménoë et Alain — Avec\ntoi, devant la Bretagne, — Etaient d’invulnérables remparts.\n   En ton fourreau, ô glaive d’acier ! — Depuis bien long­\ntemps tu t’es endormi — Feu et sang ! Guerre et terre !\nTerrible tu es cependant, — Comme un lion qui se repose —\nAu bois profond dans la nuit ! — Ne faites pas de bruit\nalentour : — Le lion n’est pas mort.\n\n  Ne croirait-on pas entendre les bardes fameux qui ont\ncélébré les luttes épiques de Lonk-Porz ou de Kal-Traez ?\n"}, {"page_pdf": 237, "texte": "218               L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n    Jauffrennou, je l’ai dit, a vingt ans, mais ce n’est plus un\n enfant. Ce n’est pas non plus un ambitieux de gloire person­\n nelle. Il est de ceux qui savent, qui peuvent tout sacrifier à\n une grande idée. Il n’est pas de la race des gendelettres\n qui a poussé même en Bretragne ses rameaux, ses gour­\n mands si l’on peut dire, qui ne travaillent que pour la\n gloriole, les succès faciles. C’est un Celte de la vraie souche,\n né au fond de notre Cornouaille montagneuse où il a grandi\nloin de tout contact impur parmi des âmes droites. Le\nBarde a reçu une mission et il la remplira sans faillir. Ce\n n’est point ici un joueur de flûte, impatient de cueillir les\n baisers ouïes applaudissements des femmes et des efféminés.\nA vec le tempérament poétique qui est le sien, Jaffrennou\n est fait pour parler aux foules et pour les entraîner. Nous\n pouvons compter sur cet homme.\n    Jaffrennou a écrit ses poèmes en langue celtique : c ’est\n la preuve la meilleure de sa sincérité et de son désintéres­\n sement. Il n’a pas daigné en donner la traduction française.\n Une seule page de français en tète du volume, pour rappeler\n qu’il y a treize cent mille Bretons en Armorique parlant\nleur vieille langue, — ces treize cent mille lecteurs lui\n suffisent — et que les Celtes en général ne pourront que\n l’approuver d’avoir fait uniquement œuvre bretonne. Quel­\n ques lignes de gallois aussi, car à ce jeune érudit toutes\n les langues celtiques sont familières, le gallois, le gaël aussi\n bien que le breton. Le succès du livre a été ce qu’il devait\n être, considérable. Au milieu d’une foule athée, il exalte\n cependant ces trois nobles choses conspuées : Dieu, la\n patrie, la famille. L’Espérance, contrainte à remonter au\n Ciel par la puanteur horrible de la Terre, est redescendue.\n    La publication de ce livre, ai-je dit, est un événement\n littéraire et nationnal qui marquera une date. L ’œuvre,\n virile par la forme et par la pensée, est celle d’un enfant par\n l’âge ! Quelle consolation ! Nous voyons deux générations\n se tendre la main : Celle qui monte et celle qui descend.\n Celle qui s’agite entre ces deux là ne comptera que par les\n points de ressemblance qu’elle aurait eu avec elles.\n    An Hirvoudou auront une énorme portée. Notre renais­\n sance celtique sort de la période des tâtonnements. Notre\npersonnalité s’affirme par une œuvre littéraire qui est une\n œuvre civique. — Nous avions déjà des musiciens, des\n sculpteurs, des peintres. — Que le Barde attaque mainte­\n nant les cordes d’airain. Arthur et ses guerriers se pré­\n parent... Les Bretons sont dans l’attente...\n"}, {"page_pdf": 238, "texte": "                 L a L u t t e . — A v r i l 1 90 0              219\n\n\n\n   — Barde, touchez les cordes de la Harpe tragique. Le\n chant de guerre nous monte à la gorge et nous étouffe. Nos\nlèvres se crispent...\n   « Hors du fourreau, glaive d’acier ! » pour l’Idépendance !\n\n\n                                             Y ves    Berthou.\n"}, {"page_pdf": 239, "texte": "F LO R ILÈ G E M EN SUEL\n\n\n                    Le S o ir\n   Voici la grande paix du soir et le silence.\n   Les anges, dont on. sent l’invisible présence\n   Dans l’espace étoilé, calme et religieux,\n   Ecoutent s’élever chastement vers les cieux\n   La respiration tranquille de la terre.\n   Quel Dieu va naître? Quel ineffable mystère\n   S’accomplit dans la nuit sur le monde étonné?\n   Tout rayonne ; le mal de vivre est pardonné.\n   On dirait à présent l’innocence première :\n   Chaque colline est un autel, chaque chaumière\n   Est un berceau d’amour candide et fraternel.\n   L ’ombre est sacrée et tout repose en l’Eternel.\n\n   Anges ! ô vous gardiens de ce vaste silence,\n   Vous, qu’une brise lente et mystique balance\n   Comme des palmes, dans l’azur diamanté,\n   Reployez doucement vos ailes de clarté.\n   Rassemblez vos essaims et vers celle que j ’aime,\n   Portant au front les astres d’or en diadème,\n   Descendez, descendez en neigeux tourbillons.\n   L ’âme de parfums pleine et pleine de rayons,\n   Par vos célestes chants à la terre ravie,\n   Elle n’entendra plus l’orage de la vie.\n   Voyez ! paisible, et sous la garde de vos yeux\n   Elle a senti son cœur se fondre dans les cieux.\n   Comme un lys elle s’est assoupie en son rêve ;\n   Sa poitrine enfantine à peine se soulève,\n   Et son visage clair dans cette nuit qui dort\n   A la sérénité sublime de la mort.\n\n                                    V a l ère G il l e .\n"}, {"page_pdf": 240, "texte": "          P ro s e s L y riq u es\n\n                              S o ir a Fl o r e n c e .\n\n\n\n\n  L e rapide crépuscule précipite ses ombres.\nProjetant de suprêmes gerbes rougeoyantes de\nrayons, le soleil disparaît derrière les collines de\nSan Miniato, dont les ifs, la cim e éclaboussée de\nlumière, élancent, de place en place, com m e des\ncierges de verdure, gracieux et sombres, dans le\nsoir exalté.\n   L ’adorable feu d ’artifice éteint ses dernières\nfusées qui enluminaient de pures lueurs violettes,\nde transparentes flammes incarnadines, d ’un\nprodigieux vert humide et m ordoré, la vallée\nillustre, les sommets sanctifiés, les villas des\nApennins et le haut firmament inaccessible.\n   Les marbres colorés du Campanile de Giotto et\nde la façade de Santa-Croce luisent encore cepen­\ndant, retiennent ainsi qu’un regret de clarté, le\nreflet presque posthume du jou r révolu. Silhouette\nardente, vigie profilée au-dessus de l’aggloméra­\ntion nocturne, — étonnant cyclope, fruste et splen­\ndide, le Palais-Vieux dessine ses âpres m âchi­\ncoulis, ses durs créneaux que surplombe la\nroideur héraldique du beffroi, la fière tour\nlancéolée dans son inflexible posture, violente\nplus que jamais et altière...\n  — Attardé sur la terrasse supérieur du jardin\n"}, {"page_pdf": 241, "texte": "222            L a L u t t e . — A v r i l 1900\n\n\n\ngrand-ducal, un passant contemple s’obscurcir la\ntrop courte vision évanouie, le panorama de cette\ncontrée heureuse, avec les avides yeux jaloux, le\nregard tristement émerveillé, chagrin de la p roxi­\nmité appréhendée du départ. Guidé par le cours\ndu fleuve, la ligne scintillante des quais, mentale­\nment il chemine le long des rives que, de distance\nen distance, des ponts rejoignent, voûtes noires\nsous un tablier de clarté vive — et, une fois de\nplus, refait, avec une piété déjà nostalgique, les\néblouissautes stations de ce pèlerinage de beauté :\nMonuments où la Foi et l’Art rivalisèrent de mira­\ncles et dont l’inaltérable prestige concerté continue\nde conquérir les âmes...\n   Et le seul plaisir d ’énumérer ces étapes embrase\nsa pensée et l’enivre, car, à se remémorer leurs\nnoms, il se sent extasié, d ’avance, d e la chère super­\nstition et de l’enthousiasme du souvenir : Cité\nqu’une fleur armorie, fabuleuse et pourprée, —\nnon le lys de fer strict et ardu, le lys forgé des\nValois, — mais le lys déchiqueté et vermeil dont\nl’élégante et svelte énergie, la fantaisie hautaine,\nla nerveuse grâce ornée substituent et symbolisent\ntes caractères essentiels, ô capitale de la Beauté\njuvénile !\n\n   — Esprit orgueilleux, tu te dilates ici, jouis et\nt’affliges de même que si, depuis toujours exilé\nparmi des peuples hostiles, hôte méprisé et taci­\nturne d ’un foyer étranger, la joie venait de t’être\ndonnée, soudaine et enfiévrée d ’amertume, de\nrevoir l’inespérée patrie, la fugitive terre inconnue\nde ton rêve originel ; — et ta faiblesse souffre en\nmême temps et se console à s’imaginer que ce sol\nbéni aurait pu féconder l’activité vaine, l’œuvre\nstérile de ta vie, épanouir en toi les fleurs outrées,\nsanglantes et candides, du véritable amour et de\nl’A rt...\n"}, {"page_pdf": 242, "texte": "                   F l o r il è g e M en su e l             223\n\n\n\n\n                                                  C répuscule\n\n\n     L e profond cristal lucide de la large fenêtre\noutre encore, au jo u rd ’h u i, l ’o rd inaire m agnificence\ndé la montagne plantée de sapins trapus et som ­\nbres, auxquels les houx démesurés font une\nluisante lisière ardue.\n     L e s teintes exaspérées des m urailles s’e n lu m i ­\nnent d ’étranges m ordorures glauques : — car la\ntenture sym étrique, alternée de vert cru et de\nrouge criard , dont la stridente assonance ravit\nl ’hystèrie d u jeune prince a p ris, ce soir, l ’irritante\nsplendeur ensanglantée et fleurie d u mystère,\nl ’in d icib le harm onie sourde et am bigüe de quel­\nque fanfare m ortuaire et triom phale, d ’on ne sait\nquelle héroïque m arche funèbre : le charm e c a p i­\nteux d ’une ineffable caresse prolongée -                  et\nm ortelle... Comme du bout m agique d ’u n pinceau\nde lum ière, le crépuscule moire la paro i vide de la\nGalerie Réservée de figures éphémènes, la diapré\nde vols m igrateurs d ’oiseaux ignés ou blasonne sa\nnudité de grandes fleurs déchiquetées d ’u n fabuleux\nincarnat m orbide... M ais le lo is ir im patienté de\nl ’adolescent se désintéresse du faste douleureux\nde cet intermède, de ce passager isolem ent q u o ti­\ndien en l ’unique salle dont sa volonté éloigne\nmême ses p lu s fam iliers favoris, à l ’heure où la\nféerie uranienne hyperbolise ju sq u ’à la souffrance\nl ’habituelle beauté désolée du paysage. Son âme\nincertaine s ’abandonne à la rude oppression,\ntoujours accrue, de ce site inanim é, des épaisses\nfrondaisons de ces sapins qui rétrécissent l ’orbe\nde leur faction innom brable et farouche autour du\nchâteau, semblent serrer leurs rangs, g ran dir avec\nla nuit, dans l ’obscurité morne et le silence\népouvanté...\n"}, {"page_pdf": 243, "texte": " 224            L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n       L e s ombres, cependant, achèvent de b ro uille r\n  le contour liv id e des choses ; m ais, mortondu\n  déjà de la frileuse insom nie dont son sang charrie\n  les anguleux glaçons, l ’enfant ne bouge : — l ’im ­\n  perm éable masque morose qui protège le fragile\n  secret de son rêve ne se dénoue point, et, sous\n  leurs sourcils froncés, ses yeux dardent encore\n  leur du r regard d ’apparat...\n      « L ’im bécile gloire hum aine de cette existence,\n à la fin m ’in ju rie , le servage, les vilén ies et la\n stupidité illustre de cette valetaille palatine...\n Sous ma m ain, au contact de mes lèvres fiévreuses,\n tout se métamorphose en or m ythologique, insen­\n sible et stérile...\n      » Creuse emphase de la vie ! l ’am our n'em ­\n prunte-t-il point, su r ce théâtre, la hideuse face\n postiche de la soum ission et de la flatterie?Pauvres\n créatures étourdies, obséquieuses de leur corps,\n dont la frivole ignom inie, l ’orgueilleuse bassesse\n et l ’ém ulation apitoieraient encore m on indifférence !\n U n iq u e source pestiférée où ma soif s’étanche et\n m’empoisonne ; fleurs artificielles qui, jam ais, ne\nvécurent sous le ciel immense, n ’aspirèrent\nl ’haleine du vent, et ignorent la terre nourricière\n et les astres...\n     » T rah iso n quotidienne du monde dont l ’expé­\nrience blasa précocement l ’amertume — et que\nle dédain et le silence ne consolent pas.\n     » H é la s ! ceux qui croient me connaître m ’igno ­\nrent davantage ! L ’im posture universelle me\ncréa cette âme de proie, la fauve âme forcenée\nd ’une bête carnassière que la vue, la grisante\nodeur du sang, seules, excitent et réjouissent, et\nl ’atroce p la isir désintéressé de la souffrance\nhum aine. .\n    » A h ! q u ’une autre vie s’im provise donc,\nhum ble et hum iliée, car l ’obéissance et la fidélité\n"}, {"page_pdf": 244, "texte": "                 F l o r il è g e M e n sue l                225\n\n\nm ’offensent et me contrarient : je veux combattre,\nvaincre, agir ! — conquérir enfin ma couronne !...\n   » — B o is royaux, m erveilleux po ur m ’avo ir\nappris, pendant l ’ho rre ur monotone des soirs,\nà me chercher hors de moi-même, que ne puis-je\ndevenir digne de la suprêm e am nistie, de l ’absolu­\ntion et de l ’o u b li... »\n                                     A rnold    G o f f in\n\n\n\n\n           Ch asse             ou         C e rf\n\n\n Hallali des chasseurs au fond du bois sonore\n Où le cuivre a jeté l’éclat de ses concerts\n Que les échos lointains repercutent encore\n Tayaut ! tayaut ! la meute a débusqué le cerf.\n\n Dans la clairière immense où le matin ruisselle\n De son dernier refuge il a soudain jailli\n Le cerf est aux abois ; hallali ! hallali !\n Mais l’effroi de la mort lui a donné des ailes !\n\n Cette clairière d’or qui s’ouvre devant lui\n En ses yeux affolés allume des vertiges :\n Il passe sur les fleurs sans en briser la tige,\n Mais sur les fleurs hélas ! c’est son sang qui reluit.\n\n Et la meute toujours bondit à sa poursuite\n Et la voix des veneurs haletante l’excite !\n Déjà les crocs des chiens s’accrochent à la chair\n Et ses bois impuissants frappent en vain les airs.\n\n Il brame de douleur, la chasse le rattrappe;\n Des larmes ont voilé ses yeux — Ah ! c ’est la fin :\n Le pauvre cerf tué roule dans un ravin\n Entraînant les limiers qui le mordent en grappe.\n"}, {"page_pdf": 245, "texte": "         La M o rt du S o leil\n\nLe soleil va mourir qui fit s’emplir les granges\nEt combla les celliers de raisins et de miel.\nLa terre a célébré la fête des vendanges\nEt sur l’ordre de Dieu le geste d’or des anges\nAccomplit au couchant les vendanges du ciel.\n\nPlus rouge que le jus rubicond de la vigne\nSous l’ombre qui descend comme sous un pressoir\nLe sang clair du soleil dans la fête du soir\nGoule, o ! nuages blancs, sur vos blancheurs de cygnes\n\nEt roi, qu’en plein triomphe une flèche a touché,\nDans son manteau royal le soleil s’est couché\nEt les cloches des morts grondent dans les clochers.\n\nTout le ciel est en deuil, car la vie est éteinte.\nNul bruit ne s’entend plus que le lugubre bruit\nDes glas, dont la terreur si profondément teinte\nQu’il semble que la terre enfonce dans la nuit.\n\nMais les moines debout dans leurs saintes murailles\nEn la rigidité impassible des frocs,\nAfin de bénir Dieu d’avoir béni leur soc,\nChantent pour le soleil le chant des funérailles...\n\n\n\n\n     La D une d es ad ieu x\n\nMalgré l’éclat du soir, à la mer empourprée\nLa dune aride et morne oppose sa pâleur.\nO ! mer, pourquoi jeter vers sa blême douleur\nTes chatoyants bouquets de vagues diaprées?\n"}, {"page_pdf": 246, "texte": "                   F l o r il è g e M e n su e l         227\n\n\nEspères-tu qu’un soir leurs germes de lumière\nY pourront faire éclore un calice pareil\nA ceux des grands pavots que la clarté dernière\nEssaime sur tes eaux en l’honneur du sommeil?\n\nFleurs de silence heureux, fleurs d’oubli, fleurs de cloître,\nPavots incandescents de l’océan du soir,\nSi du moins l’un d’entre eux pouvait renaître et croître\nSur la dune où, jadis, nous fûmes nous asseoir,\n\nPeut-être que mon âme oublierait l’Apparue\nQui dans mes bois d’Avril a semé ta douleur\nAutomne ! et dont l’amour a fait que sur mes fleurs\nL ’orage à coups d’éclairs se déchaîne et se rue!...\n\nMais la dune à jamais est de sable stérile\nOù je lui dis adieu devant la vaste mer ;\n— Un adieu sans baiser. — Et ma lèvre fébrile\nConserve depuis lors un goût de sel amer.\n\nDe ce sable, blafard pour les lueurs nocturnes\nNul parfum ne naîtra près des flots cajoleurs,\nDe peur qu’en l’aspirant, son parfum taciturne\nDans les bras de la nuit n’endorme ma douleur.\n\nIl faut, chère douleur, que tu sois éveillée\nPour que saigne ce cœur que l’amour a flétri,\nCar c’est grâce au sang pur de mon cœur tôt meurtri\nQue fleurira là-haut mon âme émerveillée.\n\n\n\n\n   La P r inc e s s e en d o rm ie\n\n  Au fond des bois obscurs par l’Hiver exilée\n  La Princesse endormie attendant le réveil\n  Rêve amoureusement qu’un rayon de soleil\n  Illumine soudain leurs sombres propylées\n  Et ce rêve enchanteur éblouit son sommeil.\n"}, {"page_pdf": 247, "texte": "228            L a L u t t e . — A v r i l 1 90 0\n\n\n\n La Princesse endormie eût le front ceint de roses,\n Mais le froid fût cruel à leurs fraîches couleurs\n Et la jeune beauté de celle qui repose\n N ’a plus pour couronner son étrange pâleur\n Que ce qu’il reste, hélas! de la beauté des fleurs\n Quand leur âme a quitté leurs corolles flétries.\n\n La dormeuse l’ignore ; elle est au jardin clair\n Où les fleurs à foison croulent dans l’eau fleurie,\n Où des milliers d’oiseaux, fleurs vivantes de l’air\n Dans des étangs d’azur semés de pierreries\n Viennent lustrer joyeux leur plumage éclatant.\n\n Là-bas, au ressui d’or, sous le jour qui ruisselle,\n Errent, l’oreille au guet, daims, biches et gazelles,\n Tandis que par essaims les mouches étincellent\n Dans l’ombrage embaumé des sous-bois du Printemps.\n\n Dans les prés sont les paons à la marche orgueilleuse\n Et les cygnes altiers sur les lacs argentés.\n\n Tout ce que la nature a jamais inventé :\n Saveurs, senteurs, chansons et couleurs merveilleuses,\n Exhalent ta jeunesse en ces lieux enchantés\n O ! Princesse endormie en ta couche de neige !\n\nLe vent hurle. Il fait noir. Ah ! n’ouvre pas les yeux\nCar tu verrais passer la M ort et son cortège.\nHeureux sont les yeux clos que le rêve protège !\nDemeure au jardin clair des rêves radieux.\n\nFais-y tout à loisir, suivant ta fantaisie\nUne ceuille de fleurs et de fruits printaniers.\nVois, la fière pivoine aux lèvres cramoisies\nSemble baiser ta main afin d’être choisie\nEt les fruits sont jaloux qui restent les derniers.\n\nIls t’offrent à l’envi leur douce chair fondante\nEt la bonne fraîcheur d’un parfum bienfaisant.\nMais tes yeux ont surpris un superbe faisan\nDressant sa tête d’or parmi les fleurs ardentes.\n\nD ’un bonheur inconnu ton âme est débordante ;\nTu marches cependant vers des bonheurs nouveaux\nSelon les courbes d’or des routes sinueuses.\n"}, {"page_pdf": 248, "texte": "                F l o r il è g e M e n su e l           229\n\n\n\nVoici qu’autour de toi les blés du Renouveau\nProphétisent déjà les moissons somptueuses.\nLe coq au col brillant chante près des chevaux,\nLa vache et la brebis ruminent l’herbe douce,\nL ’aile des papillons a fait la fleur jalouse;\nBeauté majestueuse en sa simplicité,\nLa plaine généreuse ondule sans secousses,\nEt l’hymne de la vie emplit l’immensité.\n\n— « Princesse, éveille-toi ! »\n                         — : « O ! vous qui m’éveillez\n« Vous ne saurez jamais quel rêve ensoleillé\n« Disparait à mes yeux, ni quel Printemps je pleure!...\n\n« Mais quoi? le vrai Printemps luit dans mes yeux\n                                             [mouillés.\n« Mon rêve ensoleillé n’était donc pas un leurre?\n\n« Merci, Prince charmant, pour ce joyeux réveil,\n« Où m’apparaît vivant le décor de mes songes.\n« Ces bois sont parfumés, verdoyants et pareils\n« Aux bois ou m’égara leur radieux mensonge\n« Et j’y sens sur mon front le baiser du soleil ! »\n\n\n                                G eorges R am aekers.\n"}, {"page_pdf": 249, "texte": " L E S E C R IV A IN S N O U V E A U X\n\n\n\n\n          F ern an d S é v r in (l)\n\n\n\n     I l en est qui ont conçu la D o u leu r, comme une\n vierge q u ’une fierté discrète réduit au silence,\npâle d ’une blessu r e inutilem ent dérobée, brisée\n d ’u n sanglot vainem ent retenu. Sous des cils\nbaissés, elle s ’efforce de cacher une larm e éter ­\nn elle ; m ais u n hum ide scintillem ent trahit tou­\njo u rs, au coin des paupières, sa douloureuse\nprésence. E t l ’on n ’en sait rien d ’autre, sinon\nqu’elle pleure. C ar elle n ’a rien de ces âmes\nblessées, m al résignées au mystère des larm es, qui\nappellent à hauts cris les confidences profanes.\nL a D o u leu r n ’est jam ais si belle, que nim bée des\nbrum es indécises des lointains. I l ne faut point\nq u ’à travers ses pleurs, peut-être sincères, quelque\nchose de la flamme ardente des prem ières in itia ­\ntions b rille fiévreusem ent d ’un intensité charnelle;\net nous regretterions la beauté com prom ise des\nâmes, dont les regrets seraient m oins purs que les\ndésirs.\n    L e s Poèmes ingénus forment un liv re de pure\ntristesse : Je n ’en veux attester que l ’enveloppante\nm élancolie qui en émane. I l est vrai q u ’une fierté\nattentive a veillé pudiquem ent à chaque confidence.\n\n\n  (1) A propos des : Poèmes ingénus.\n"}, {"page_pdf": 250, "texte": "               L es E c r iv a in s   N ouveaux      231\n\nL e cours harm onieux et délicat des vers et des\nstrophes, emporte, comme de pâles et souriantes\nOphélies fleuris de roses et de m yosotis, les pen­\nsées et les mots qui font chanter leu r gravité\ndouce. S i le désir d ’en fixer le charm e me faisait\nrechercher une im age propice, il me p laira it de\ncom parer ces poèmes, à des rivières pures et l entes,\npénétrées d ’u n peu d ’ombre et d ’u n peu de clarté,\noù l ’ombrage des feuilles suspend et fa it trem bler\nune brum e m ouvante, frôlées d ’ailes fugitives,\néclairées frêlem ent de rayons, et s’en allant, aveG\nune chanson paresseuse, égarer sous les bois\nune exquise et mélodieuse rêverie.\n\n\n\n\n     Ce serait une tâche à tenter l ’analyse que\nd ’approfondir l ’âme moderne, lu i dem ander le\nsecret de cette immense lan gueur q u i a fait\npleurer les strophes les p lu s majestueuses des poè­\ntes de ce siècle.\n    D ès les prem ières générations, les p lu s nobles\ndes âmes sentent sur elles un poids de désolation :\nla douleur se cache m al dans la piété de Lam artine;\nelle est la passante m ystérieuse de l’œuvre entière\nde H u g o , comme elle se tord les m ains dans\nl ’ombre voluptueuse et grave des « Nuits » —\nCertes, le siècle est né vieux, d ’une vieillesse\nm orale et m aladive ; m ais du m oins au début,\nconnaissait-il la plainte, et rien n ’est si près de la\nconfidence que la consolation. M algré tout, le\nculte de ses poètes se partage, et dans leu r âme,\nl ’insp iratio n se consomme autant devant l ’E s p é ­\nrance que devant l ’éternelle D o u leu r : l ’u n a la\nfoi, l ’autre l ’o u b li qui lu i fait espérer encore en\n"}, {"page_pdf": 251, "texte": "232                L a L u tte . — A v r il   1900\n\n\nles rayons du soleil ( 1) ; H u g o n ’a-t-il point fini\npar rêver l ’im possible rédem ption, et le baiser\nimmense qui réconcilierait D ie u même avec\nSatan !\n   I l y a donc dans la désolation de ces prem iers\npoètes quelque chose de l ’enfant, q ui s ’exagère,\noserai-je dire à plaisir, le mal dont il souffre et qui\nfait se re cu e illir autour de lu i une p ilié attentive.\n   O n frappera des vers superbes po ur dire la\nsouffrance féconde :\n      L'homme est un apprenti, la douleur est son maître (3)\n      Tu fa is l’homme, o Douleur, oui, l’homme tout entier. (4 )\n\n\n  On se souvient que parm i les chants désespérés,\n      Il en est d'immortels qui sont de purs sanglots. (5)\n\n\n    P u is l ’enfant g randira ; son âme v irilisé e se\ngardera des aveux trop faciles, comme d ’une\nlâcheté m orale : une seconde génération est née.\nL a plainte ne p laît p lus po ur sa seule harm onie,\nune volonté im pose aux lèvres comme u n doigt\nim périeux. L ’acte apparaît désorm ais supérieur à\nla plainte ; la fatalité qui épie sa victim e, erre\ntoujours au fond de l ’horizon, alors les p lus fermes\nessaieront la révolte, les autres en sentiront l ’in u ­\ntilité. L ’un fera se dresser l ’action contre le\nD estin im placable, et l ’autre son m épris. E t tandis\nque Leconte de L is le regarde audacieusem ent se\n\n\n (1) Viens voir la nature, immortelle\n      Sortir des brumes du sommeil ;\n      Nous allons renaître avec elle\n      Au premier rayon du soleil !\n                              ( M u s s e t : Nuit d’octobre)\n (2) La Fin de Satan.\n (3) et (5) M u s s e t : Nuits de mai et d’octobre.\n (4 ) L a m a r t i n e : Hymne à la Douleur.\n"}, {"page_pdf": 252, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o u v e a u x      233\n\n\n\nlever, sur la p lu s haute tour d ’H é n o ckia, l ’ombre\n6énile et rude de son vengeur K a ïn , de V ig n y\n« cherchant en vain aux cieux de muets spectateurs, con ­\nseille au juste d ’opposer le dédain à l'absence,\n    de ne répondre plus que par un froid silence\n    au silence éternel de la Divinité ».\n\n\n   Que transperce-t-il sous ces mots ? L ’absolue\nnégation? N o n , m ais une sorte de révolte passive,\nde hautaine indifférence. Se révolter, c’est croire\nencore. Ce stoïcism e ne pouvait s’im poser q u ’à\ndes races énergiques, et non à celles p lus chétives\nde leurs descendants : l ’indifférence peu à peu se\ntransforme en doute, la hauteur en iro n ie ; déjà\nces symptômes m orbides assom brissent d ’un\nmorne sourire le vers de B eaudelaire :\n    « Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille ».\n\n\n   Sentez-vous ce q ui se cache-là de désillusion\nrésignée, d ’iro n ique et de froide expérience ; le\npoète ne peut guère parler le langage de la fam i ­\nliarité q u ’avec une amie bien connue, q u ’une\nlongue intim ité à initiée aux m oindres secrets de\nson cœur.\n   « Sois sage, ô ma douleur ! » redira en somme la\nbouche moqueuse d ’u n V erlain e q ui s’est depuis\ndémenti, lo rsq u ’il jetait, au début de son œuvre,\ncette sorte de je u de mots superbe :\n   Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo ?\n\n\n  « N e pas vo u lo ir de la douleur qui dérange la\nligne » sera le précepte désorm ais, et po ur s’y co n­\nform er les uns bann iro n t toute émotion de leurs\nvers lapidaires ; tel autre cherchera dans le passé\nquelque sœur aînée de son âme, à q ui faire e xp ri­\nmer l ’émotion q ui l ’étreint — H é ritie rs d ’un\n"}, {"page_pdf": 253, "texte": " 234                L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\nmalaise séculaire, trop orgueilleux p o ur croire\nencore, d ’autres ne sauront plus de certitude en\ndehors de leu r propre analyse — N om breux sont\nles poètes, depuis les p lus classiques ju sq u ’aux plus\nnovateurs, qui auront poussé leu r cri d ’angoisse,\nsoit devant le monde q u ’ils pensent vide, et sonore\nseulement de son néant :\n\n       « Je ne vois rien du tout devant moi... c’est horrible ! »\n                         S u l l y P r u d h o m m e (Les Epreuves)\n\n\nsoit devant les ruin es de le u r propre existence :\n\n       « Quelqu’un m’avait prédit, qui tenait une épée,\n       » Et qui riait de mon orgueil stérilisé ;\n       » Tu sera nul, et pour ton âme inoccupée,\n       » L ’Avenir ne sera qu’un regret du Passé. »\n                                                  E. V e r h a e r e n .\n\n\n   Q uelques-uns, conscients de leu r m al, ont su\nse ressaisir à temps, ils ont choisi comme un\nrefuge, les uns, la foi aveugle et presque m aladive\ndu second V erlaine, d ’autres, la science : aux vo ix\nqui en prophétisaient la ru in e prochaine; ils répon­\ndent :\n\n       Ce n’est pas vrai, tout le futur lui reste encore !\n\n\nde là les préoccupations sociales ou philosophiques\nqui transparaissent dans des œuvres si différentes\nd ’u n S u lly ou d ’un Verhaeren : ce qui les rattache,\nc ’est l ’am our de l ’analyse.\n    I l est pourtant des poètes qui n ’ont point\nrenoncé à l ’oisiveté du rêve, ont préféré l ’exil à\nla patrie forcée que leur assignait leur temps :\nU n e des œuvres les p lus m arquantes de ces der­\nnières années n ’a-t-elle p oint nom : Hors du\nsiècle ? E n ceux-là viven t bien les derniers venus\nd ’une race tourmentée. T e lle en ces pâles dauphins,\n"}, {"page_pdf": 254, "texte": "                L es E c r i v a i n s N o u v e a u x   235\n\n\n\n si aimés des G irau d , s’épanouit, comme une fleur\n m orbide et svelte, l ’enfantine, la noble et fragile\n beauté d ’une race ancienne.\n\n\n\n\n    J ’avais besoin d ’établir cela, p o ur m ’expliquer\n le charm e inquiétant q u i émane de ce frêle b o u ­\n quet des Poèmes ingénus : une candeur apparente\n endort l ’âme, une m usique ineffable de mots la\n berce ; les vers sem blent évoquer                la forme\n harm onieuse des lys, et ce n ’est, q u ’assez\n tard q u ’un délicieux m alaise révèle à qui s’aban­\n donnait au charm e, la nature m orbide d u sol où\n ces fleurs ont éclos.\n    M . F e rn an d Séverin a, comme tant d ’autres,\n ressenti le toucher de l ’in d icib le m élancolie ; il\n souffre de leurs tristesses, mais je ne sais quoi\n épure les siennes ; aucune de leurs sensations\nraffinées qui lu i soit demeurée étrangères ; la même\nhésitation le prend devant la vie, le même tour­\nm ent lu i fait regretter de chers horizons, où ses\nrêves entendent b ru ire, comme u n appel, les fe u il­\nlages tentateurs de leurs E ldo rado s.\n   A u fond de sa form e, si calm e en apparence,\npleure une lassitude ; et je doute pourtant que ce\nvague effroi de la vie soit l ’effet u n iq ue d ’épreuves\npersonnelles : il est p lu tô t l ’inco nscient rendez-vous\nde toute cette lassitude dont j ’ai tenté de fixer la\nlente et sûre progression à travers les générations\nantérieures. N u lle désillusio n si forte ne me\nsemble l ’avo ir accablé qui puisse exp liquer ce\ndésir de retraite qui perce partout dans ses\npoèmes. M ais c’est L a désillusion même dont il\nsouffre ; d ’une souffrance peu précise, immense\net vague.\n"}, {"page_pdf": 255, "texte": "236               La L u tte   — A v r i l 1 900\n\n\n\n    L a vie aura pu lu i être clémente ; il lu i suffit que\nd ’autres en ait souffert, pour en rapporter son\nbutin de tristesse et d'ennui. I l a m oins souffert\ndans son âme que dans l ’âme d ’autrui, et de cette\nclémence du sort, une sorte de candeur lu i est\nrestée, un don d'enfance qui le fait s’arrêter en\nextase devant les formes radieuses que lu i offre la\nnature.\n\n      Mon cœur est éperdu des étangs et des bois,\n      Comme s’il les voyait pour la première fois !\n      Mais je me sens troublé d’une étrange science,\n      Et mon cœur est pensif, malgré ce don d’enfance.\n\n\n    Certes il est lui-même du grand crépuscule\nm oral qui pèse sur tant d ’âmes supérieures ; mais\nune lueur, demeurée de son enfance, erre encore\ndans la pénom bre comme u n sourire qui serait\nde la lum ière, et il me p lairait de redire po ur lu i :\n«que l ’aube douce et pâle, en attendant son heure,\nsemble toute la n u it errer au bas du ciel. »\n    Séverin c’est l ’expérience désabusée, unie à\nl ’étonnement ébloui de la jeunesse ; c ’est l ’enfant\nle p lus candide d ’une race très vieille.\n\n\n\n\n    Extase et lassitude se partagent également\nl ’œ uvre de ce poète, et comme dans la pénom bre\non devine, plutôt q u ’on ne voit, l ’intim e fusion\ndes ténèbres et des clartés, de l ’un io n si étrangère\nde ces deux éléments naîtra une âme flottante,\nhésitante dans ses m anifestations, se rattachant\nà la vie par une ingénuité q u ’attendrit encore la\nnature, m ais s’en éloignant tantôt par je ne sais\nquel sentim ent de crainte, quelle gravité inquiète.\n"}, {"page_pdf": 256, "texte": "                L e s E c r iv a in s N o u v e a u x            237\n\n\nSa douleur ressemble parfois au sourire de la\nrésignation, et n u l m ieux que lu i n ’insistera su r :\n\n    « Ce deuil des y e u x avec ce sourire des lèvres ».\n                                     (La sœur qui n’est plus)\n\n\n   On en conclura, par une in fa illib le logique,\nque la douleur non maîtresse d ’elle, comme aussi\nla grande joie, lu i seront toute deux inconnues. Son\ninspiration est sœur de la Mélancolie de V ig n y :\n\n    « Car ilfa u t que ses y e u x , sur chaque objet visible,\n    Versent un long regard, comme un fleuve épanché ;\n    Quelle interroge tout avec inquiétude,\n    Et, des secrets divins se faisant une étude,\n    Marche, s'arrête et marche avec le col penché ».\n\n\n   L ’inquiétude ! c ’est là, je crois, le mot qui p o u r­\nrait s’attacher en épigraphe sur l ’œ uvre du poète:\nconscience vague qui pressent (et le mot est fréquent\ndans « les Poèm es ingénus ») une m arche in visib le\net fatale d ’événements. Q u ’apporteront-ils avec\neux ? peut-être le bonheur, peut-être la tristesse :\ninterroge-t-on l ’in co nn u ?\n   C ’est par elle que pèse sur les p lu s sûres d ’entre\nles joies q u i lu i sont offertes, une sorte de su sp i­\ncion, qui le fait douter de la loyauté du destin :\n\n    « Hélas ! tu n’oses croire à tout ce que tu vois,\n    Mon cœur déshérité, fa it à trop de misères !\n    Est-ce pour moi, mon Dieu, l’haleine des grands bois ?\n    Pour moi, toutes ces fleurs ? pour moi, ces primévères ?\n                                       (La chanson du Pauvre)\n\n\n  L e ciel vo u lû t-il com bler ses vœ ux les plus\nsecrets ; lu i fût-il perm is, dans le ja rd in de sa\ndestinée, de c u e illir les p lus m ûrs, les p lus dorés\nde ses fruits, que la crainte du ver et de sa hideuse\n"}, {"page_pdf": 257, "texte": " 238                        L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n m orsure, le ferait encore hésiter : voyez le plutôt\n reculer devant le bonheur suprême :\n\n       Te n’eusse pas osé les vœux que vous comblez ;\n       C’est trop vite rouvrir l’Eden aux exilés :\n       Nous ne sommes pas faits à ces grâces soudaines.\n                                                 (Le don d’Enfance)\n\n\n   A vais-je le droit de parler de suspicion ? L a\ncrainte du réveil est-elle assez évidente. M . Séverin\na la certitude profonde que tout bien est éphémère;\nla crainte le tourmente que rien ne soit q u ’une\nombre, sur q ui la m ain n ’a point de prise ; aussi\nson cœ ur balbutie-t-il, à l ’heure où l ’âme n ’eût dû\nsonger qu’à l ’allégresse :\n\n                                       « Sœur naguère ignorée,\n       E t trop céleste, hélas ! pour n'être point un songe,\n       N e vous e n a l l e z p a s t r o p v i t e , cher mensonge ! »\n                                               (Son doux parler)\n\n\n    R êve r une présence éternelle ! l ’expérience ne\nlu i perm et p lu s l ’in utilité d ’un pareil vœu : « N e\nvous en allez pas trop vite » supplie-t-il.\n    C ’est po ur moi une joie de retrouver u n même\nsentim ent dans le noble esprit q ui a nom de\nV ig n y : lu i aussi avait déjà noté, dans les vers qui\nclosent la Maison du Berger, cette tendresse c ra in ­\ntive,\n\n       Pleurant comme Diane, au bord de ses fontaines,\n       Son amour taciturne et toujours menacé.\n\n\n   Q u ’un site lu i plaise, q u ’u n vallon s ’ouvre à lu i,\nque les forêts, en agitant leurs ram ures où\ndégoutte la rosée, lu i promettent en u n m urm ure\nle d ivin apaisement de leurs retraites, l ’enchante­\nment qui lu i em plit les p runelles le ramène\naussitôt aux temps des paradis et des pures\n"}, {"page_pdf": 258, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x        239\n\n\n\ndélices, et, presque malgré lu i, lu i vient aux\nlèvres u n mot : l ’E d en !\n\n    L ’hiver n’a point touché le val et la forêt :\n    C’est un pareil silence autour de mon secret\n    E t l’Eden est le même, en un plus fie r mystère\n                                            (Un soir)\n    Descendons vers les bois : c'est l’Eden qui s'éveille.\n                                      (L’Appel vers les bois)\n    L e paradis perdu de l’antique plaisir\n    Se rouvrait...\n                                          (Le Retour)\n    Quelle Eve m égara vers la p aix de ces bois\n                                    (Le Don d’Enfance)\n    Au doux jardin de rêve, au parterre d'erreur,\n    Ou croît pour ses cheveux une flore idéale,\n    Comme un bel enfant nu tout vêtu de candeur,\n    Sans effroi, s’assoupit une E v e liliale\n                                         (La Dormeuse)\n\n\n   I l me serait facile de m ultip lier les exemples. Ic i\nencore il apparaît que, si douce soit-elle, n u lle\névocation présente n ’est jam ais, chez lu i, pure de\nregret. I l semble q u ’il voie toute chose à travers\nu n deuil ancien : il est, autant que les prem iers\nhommes, le banni de l ’Ed en .\n   A vec cette visio n idéale, et sans cesse présente,\nde la nature jeun e de sa jeunesse prem ière, quelle\nretraite si douce supporterait sans p â lir la\ncom paraison. Peut-être pourra-t-elle l ’abuser un\ntemps, m ais l ’éveil inévitable l ’emmènera tenter\nde nouveaux in co nn us :\n\n    « Il s’en souvient enfin sa patrie est ailleurs »\n                                              (Réveil)\n\n\n   Ic i encore la com paraison s’im pose avec la\nhaute conception de V ig n y , roulant p ar tous pays,\nsans espérer trouver l'id éale. retraite, la M aison\nfarouche du Berger.\n"}, {"page_pdf": 259, "texte": "240                  L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n    P lu s d ’une fois déjà le nom de Vigny s’est\nretrouvé en cette étude. C ’est q u ’en effet p lus d ’un\nrapprochem ent s’im pose : tous deux goûtent une\nmême ivresse dans la solitude ; tous deux ont un\négal respect de la souffrance, et, au ton près,\nn ’est-ce point la même affirmation de la croyance\nen la douleur que ces vers :\n\n      J ’aime la majesté des souffrances humaines\n                                   (La Maison du Berger)\n      M a douleur de naguère a grandi dans les pleurs !\n                               ( S é v e r i n : le Don des lys)\n\n\n\n    T o u s d e u x se sentent p ris au charme de cette\nheure douteuse, où l ’ombre insinuante, im préci-\nsant les contours, mêle un peu, sem ble-t-il, les\nêtres et les choses, dans l ’incertitude d ’u n dem i-\njo u r ; où la pénom bre grandissante fait croire aux\nformes continuées. J ’ai l ’im pression de retrouver\nune même tendresse dans la notation de ces\ntableaux crépusculaires :\n\n      « L e crépuscule ami s'endort dans la vallée\n      Sur l’herbe d’émeraude et sur l’or du g a z on,\n      Sous les timides joncs de la source isolée,\n      E t sous le bois rêveur qui tremble à l’horizon\n      Se balance en fu ya n t dans les grappes sauvages,\n      Jette son manteau gris sur le bord des rivages,\n      E t des fleurs de la nuit entr'ouvre la prison.\n                                            (Maison du Berger)\n\nM.    S é v e r i n annonce :\n\n\n                                P r im a v é r a\n\n\n      Dans le soir sérieux, dans le soir violet\n      Ou le beau jo u r vécu laissait un pur reflet,\n      Je ne sais quelfrisson de feuilles nouveau nées\n      Environnait tantôt nos têtes inclinées,\n      N i quelle obscurité pleine d’éclosions,\n      Tombée autour de nous, pendant que nous rêvions\n"}, {"page_pdf": 260, "texte": "               L e s E c r iv a in s N o u v e a u x         241\n\n\n\n    Sans doute, mille fleurs éphémères et douces\n    Nous souriaient dans l'ombre, au sein desjeunes mousses,\n    Et, par le soir propice et lourdes de ses pleurs,\n    Les feuilles s'entr ouvraient, plus frêles que les fleurs !\n    O jeunesse ! E t là-haut déjà gonflés de sève,\n    Les arbres qu’éveillait autour de notre rêve\n    L e souffle délicat du printemps renaissant,\n    Déployaient, en tremblant, leur feuillage innocent,\n    E t le premier frisson d’une fo r êt fra gile\n    Montait, en murmurant, dans la clarté tranquille.\n\n\n   Q uels attendrissements chez tous deux, pour\ncelle que le u r am our auréole ; c’est parm i les\nfleurs que de V ig n y endorm ira l ’E v a de ses\npoèmes,\n\n    E t là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l'herbe\n    Pour nos cheveux unis un lit silencieux.\n\n\nc’est parm i la flore idéale d ’un c la ir ja rd in q u ’est\nassoupie l' Eve de la « Donneuse » :\n\n    Et tandis que la nuit pare de tous ses pleurs\n    Mon trésor ignoré qui s’endort sous ses ailes,\n    Je veux fa ire à sa grâce un vêtement defleurs,\n    Un beau manteau vivant de fleurs pâles et frêles.\n\n\n    M ais le prem ier, en m isanthrope q u ’il est,\nn ’aime le crépuscule que parce q u ’il lu i prom et\nune solitude, non point encline aux attendrisse­\nments du cœ ur, m ais délivrée de la présence\nprofane des êtres ; l ’autre, même séparé des\nhommes, n ’est jam ais vraim ent solitaire ; son\nexistence propre se dédouble, il parle une langue\nextasiée q ui s’ém erveille de la nature, lu i donne\nl ’être, lu i prête une vie, croit aux attendrissements\nprofonds de la création. — D e V ig n y la préten­\ndait d ’une beauté im passible, « sa, froideur n’aurait\njamais un cri d’amour de lui », « on la croit une mère,\nelle n’est qu’une tombe ! son printemps ne sent point nos\n"}, {"page_pdf": 261, "texte": " 242                 L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\nnos adorations ». — R ie n de ces dédains préconçus\ndans l ’œuvre de Séverin : il aime le so ir qui\ntombe, il l ’aime dans les bois qui « s ’offrent » à\nson rayonnant trésor ; il aime la nature po ur ses\nfleurs, po ur ses parfum s q ui en sont les sourires,\npo ur ses rosées qui en sont les pleurs ; et D ie u\nsait s ’il croit à la beauté des larmes ! L e s fe u il­\nlages sont \" innocents \" comme son âme, les forêts\nsont « fragiles » comme son être ; la mer ne sou­\npire que po ur l ’endorm ir ( 1) ; les ram eaux n ’ont\ntant de souplesse que po ur ceindre son front\nd ’une fraîche couronne. N o n ! la N ature mérite\nson nom de mère, elle est la consolatrice : elle\nparle par les lèvres des fleurs (p 30), elle em plit\n« le calme chant des bois m ontant dans le soir\nd ’or ».\n\n       Elle chante, pourtant, la Voix, la bonne voix :\n       « Je suscite les fleurs pour que tu les effeuilles.\n       Retrouve en leur baiser ton baiser d’autrefois,\n       E t ceins un front fiévreu x de la fraîcheur des feuilles.\n       Cœur fr è r e du matin, regarde le matin ! »\n\n\n    U n e âme, qui est celle de la création, est tou­\njo u rs présente auprès de l ’homme. E n quelque\nendroit que l ’ait entraîné le désir de l ’action et\nles entreprises de la vie, « lo in des pays conquis et\net des bornes atteintes »,\n\n   « Que nul être, ici-bas, ne réponde à tes plaintes\n   L e jo u r où tu voudras reposer un instant\n   Ton fro n t lourd de pensée et ton cœur haletant,\n   Si ce n'est vous, ô fleurs de l’antique parterre\n   P ar qui l’âme éternelle et bonne d e la terre\n   Verse à l’homme meurtri ses consolations ».\n\n\n\n\n (1) Le rythme de la mer berçait notre paresse.\n                                              (Un soir d’été)\n"}, {"page_pdf": 262, "texte": "                L es E c r iv a in s N o u v e a u x       243\n\n\n\n   L e s poèmes de Séverin sont pleins de ces affir­\nmations optimistes, et la nature y exhorte sans\ncesse au calme, des cœurs im possibles à jam ais\napaiser. A h ! comme dès longtem ps il eût recouvré\nle repos,\n    Si la p a ix que les bois épandent de leurs faîtes,\n    Suffisait à combler le cœur m ystérieux !\n\n    M ais n ’oublions pas que ce poète porte en lu i\nles germes m orbides de la douleur d ’une race. Si\nla nature s’est com plu à ce rôle de consolatrice,\nc ’est q u ’une souffrance est là, éternelle, qui réclame\nsans fin une bonne parole.\n    Cette souffrance, m algré les affirm ations conso­\nlantes de la B onne V o ix , a si bien affiné ses\nsensations, q u ’un rien la trouble : les splendeurs\nm agiques du soir em plissent les yeux de larm es, ( 1)\nI l semble q u ’une onde, une vibratio n m ystérieuse,\nse détache, bien avant le u r heure, des événements\nfuturs, et frappent déjà les sens d ’une conscience\nvague : c’est p o u r cela sans doute que les mots\n« Sentir, deviner, pressentir » (2) sont si fam iliers\nà notre poète. B ie n p lus, il prête, dirait-on, une\npareille sensibilité aux choses elles-mêmes ; il me\nsuffira de citer ces vers :\n    Le seul pressentiment de l’approche des nuits\n    Attriste au fond des eaux le bleu reflet des cieux !\n\n  A paysage de rêve, peuple de fantômes. P o u r\nhabiter l ’effacement de ces sites, baignés d ’une\n\n\n  (1) Et les roses du soir me troublent jusqu’aux pleurs !\n  (2) Les brises de la nuit, dans leur vague langueur,\n      Apportent d’heure en heure, à nos mélancolies,\n      Le pénétrant parfum de ses fleurs pressenties.\n                                     (La Vie en songe).\n      La brise, on le sentait, avait frôlé des fleurs\n      etc.\n"}, {"page_pdf": 263, "texte": "244                      L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n ombre transparente ou d ’une lum ière adorable,\n ces « coteaux couronnés d ’arbres frêles », sonores\ndu chant des sources, si clairs que l ’idée d ’un\nE d e n s’évoque, et q u ’ils n ’ont de matériel que ce\nq u ’il faut p o ur être, — que pourrait-on rêver sinon\ndes passantes légères comme des âmes, aux pieds\nqui ne font q u ’effleurer, aux yeux qui ne font que\np o ursuivre u n songe intérieur. O n sent à la ten­\ndresse que le poète met à évoquer ces formes,\nq u ’il retrouve en elles les éléments de son « m oi »\nidéal, ce « moi » que la vie l ’empêche de vivre.\n   E st-il, dans la langue française, une page qui\ncorresponde à celle que je cite :\n\n\n                   L ’OM BRE H EU REU SE\n\n\n      J’évoque, sous un ciel ignoré des regards,\n      Au pays pacifique où des clartés sereines\n      Attardent plus longtemps leur doux sourire épars,\n      Un bois tout murmurant de sources léthéennes...\n\n      Un soupir est dans l’air !... Tout le ciel en frémit !...\n      Au gré de la lueur plus vive ou plus tremblante,\n      Le bruit mélodieux s’élève ou s’assoupit,\n      Si vague, qu’on dirait de la clarté qui chante.\n\n      Au loin, par les sentiers, de beaux couples s’en vont...\n      Au loin, par le mystère adorable des sentes,\n      Le charme souverain de la douce saison\n      Mêle plus tendrement les bêtes innocentes.\n\n      Ces cœurs adolescents s’aiment sans le savoir !\n      Etrangement heureux, pleins d’obscures alarmes,\n      Ils respirent partout, dans la beauté du soir,\n      Comme un pressentiment d’ivresses et de larmes.\n\n   Mais d’autres, absorbés en un songe sans fin,\n   — A quoi sert de parler ? Les choses sont si belles ! —\n   Parcourent les forêts et l’horizon divin\n   Comme un livre ineffable entr’ouvert autour d’elles.\n"}, {"page_pdf": 264, "texte": "                   L e s E c r iv a in s N ou v ea u x            215\n\n\n     Les plus sages, pourtant, les yeux clos à jamais\n     Au mirage incertain qui trouble leurs sœurs pâles,\n     Regardent défiler, sous leurs fronts ceints de paix,\n     Des cortèges muets de formes idéales.\n\n    Heureux qui, déjouant l’énigme du destin,\n    Du songe ou de la vie a préféré le songe ;\n    Même la pureté de ce ciel enfantin,\n    Au prix de ses pensers, n’ est qu’un divin mensonge !\n\n    L ’air vague et lumineux, du calme paradis\n    Où glissent, deux à deux, ces âmes apaisées,\n    Fait, dans l’ombre des bois, sur ces sommeils bénis,\n    Trembler comme un halo la douceur des rosées.\n\n    L’une d’elles, parfois, parlant comme à regret,\n    Avec la voix lointaine et tendre qu’ont les ombres,\n    Semble vouloir livrer un peu de son secret\n    A la complicité taciturne des ombres.\n\n    Que dit-elle ? Des mots de paix et de pitié...\n    Des mots calmes, hélas ! tels qu’une âme fiévreuse\n    N ’en saurait, désormais, saisir le sens altier ;\n    Et l’on ne comprend rien, sinon qu’elle est heureuse...\n\n    Que lui sont les amants ? que lui sont les aimés,\n    Et ces cœurs enfantins que la terre émerveille ?\n    Le plus beau songe encore est sous les veux fermés,\n    Il n’est rien au-dehors qui vaille qu’on s’éveille !...\n\n\n    Jam ais m anifestation du trouble intérieur ne p o u r­\nrait m ieux transparaître que dans cette page, toute\nde calm e cependant ; on sent que p o ur y attein­\ndre, il a fa llu au peuple léger des ombres p uise r\nl ’onde enchantée des sources de l ’o u b li. L a\ndouce supériorité des songes qui passent sous\nles ye u x clos, ne peut si bien se goûter q u ’à les\ncom parer aux rêves angoissants de la vie ; et ce\nn ’est pas sans en avo ir sub i l’amère expérience\nque l ’on affirme avec tant d ’austère assurance :\n« I l n ’est rien au dehors, qui vaille q u ’on s’éveille ».\n                                                G aston H eu x.\n    (A suivre. )\n"}, {"page_pdf": 265, "texte": "LE TH É Â TR E\n\n\n\n\n                    L e V ertige\n\n    J ’imagine que M . Fritz Lutens a voulu faire une comédie\n psy chologique. En ce cas il a complètement échoué, ce qui\n manque le plus à son œuvre, c’est la psychologie. Il y\n manque d’ailleurs bien d’autres choses, par exemple l’ori­\n ginalité.\n    Il y a de tout dans le Vertige, du « Torrent », du « Petit\n Chagrin », du Pailleron, du Donnay, du Lavedan, que sais-\n je encore. Ces mœurs parisiennes d’un certain monde, ont\n été vues par l’auteur à travers les comédies d’autrui et les\n journaux boulevardiers, de là quelque chose d’artificiel et\n d’agaçant, qui fait que l’on ne peut ni s’intéresser, ni\n s’émouvoir.\n   Au surplus le sujet s’y prête peu.\n   Suzel, la courtisane ayant bon cœur, doit rompre avec le\nmarquis d’Auvray , que son père oblige à se marier. Elle\n est fort triste. Tel est le premier acte. Ceux qui suivent, il\ny en à trois, sont consacrés à la peinture de son état d’âme.\n Au deuxième acte, elle se livre à toutes les débauches pour\ns’étourdir, au troisième, elle semble revenir à des sentiments\nplus honnêtes et accepte l’amour — bien entendu hors du\nmariage — de l’excellent et naïf Turigny, enfin au quatrième,\nreprise par la nostalgie de la fête, elle retourne à son monde\nde viveurs et de courtiseurs.\n   Et voilà. C’est peu, d’autant plus que ce caractère de\nSuzel, le seul important de- l’œuvre, n’est absolument pas\nétudié. Pourquoi se jette-t-elle à nouveau dans la vie du\nplaisir ? Il semble que durant ses trois ans de liaison avec\nle marquis, elle n’en ait jamais eu le besoin irrésistible, elle\nparaissait faite plutôt pour l’amour enveloppant et cares­\nsant. Or voici que s’est présenté à elle le brave Tarigny.\nAime-t-elle encore le marquis? On ne sait trop. Disparu au\npremier acte, celui-ci ne revient plus. Et jamais Suzel n’ex­\nprime le désir fou, naturel cependant, si l’amour la possédait\nencore, de le revoir, fût-ce de loin.\n"}, {"page_pdf": 266, "texte": "                         L e T h éâtre                        247\n\n\n    En réalité, il n’y a aucune crise dans ce cœur léger.\n M. Lutens avait décidé à l’avance que Suzel retournerait au\n plaisir, et Suzel y est retournée. C’est tout simple. Cela\n n’oblige pas à faire effort de psychologie.\n    Pourquoi, d’ailleurs, nous parler de vertige à propos de\n cette petite folle, aussi légère de cœur que de tète. Seules\n les âmes puissantes peuvent être possédées de ce mal, une\n âme de Lamennais par exemple, âme de géant et d’orgueil­\n leux, non point des âmes de sensuelles et de détraquées.\n    Comme dans toutes les comédies de ce genre, le genre\n éminemment parisien, c’est entendu, les personnages de\n convention abondent. C’est le prince d’Amercœur, le noceur\n de haute race, outrageusement ramolli, c’est M me Patin, la\n manicure aux métiers variés, c ’est Marion la courtisane\n bruyante, mais il n’en est pas de plus étonnant que cet\n incroyable docteur Blanchard.\n    Chez ce bon docteur, le monde de fêtards et de noceurs,\npresque tous abrutis, est comme chez lui, il n’a pas à se\ngêner. Tous ces viveurs, non seulement il les reçoit, mais\n encore il les fréquente. Encore un peu il les inviterait à venir\nvisiter ses malades, sans doute pour les égayer. De temps\nen temps il philosophe, mais si légèrement, si à fleur d’idées\nque l’on conçoit qu’il ne convertisse personne. Il semble\nplutôt qu’il les excuse ; du moment que l’on aime, fût-ce en\npassant et comme en ce jouant, tout est bien.\n   Quant à Turigny, le bon garçon qui veut repêcher Sybel,\nil est franchement insignifiant, il est surtout absurde. Ne\ns’imagine-t-il pas que cette Suzel est décidément convertie,\net n’en arrive-t-il pas à exiger d’elle une rigidité de vertu à\nlaquelle ne l’ont habituée ni le docteur Blanchard, ni le\nmonde qu’elle fréquente ou a fréquenté.\n   Il y a peu de chose à dire du style, gentil par instant,\nmais sentant trop le «plaqué », il est en général dépourvu de\ntoute robustesse. C’est une langue frêle qui court à la sur­\nface et ne pénètre jamais, d’une irrésistible poussée, dans\nl’intimité obscure des âmes.\n   En définitive, le « Vertige » est une pièce médiocre, sans\nvaleur comme étude de mœurs, sans originalité et sans\nlittérature. Et j ’entends littérature au sens loyal et grave du\nmot.\n   M. Fritz Lutens a fait un exercice de mauvaise rhétorique\nmondaine. A-t-il songé à faire œuvre d’art?. J’ose croire qu’il\nn’en est rien.\n                                 V ic t o r   de   B rabandère.\n"}, {"page_pdf": 267, "texte": " 248                 L a L u t t e . — A v r i l 1 90 0\n\n\n\n    E x tra it d u M atuvu, le d é s o p ila n t jo u r n a l th éâtral\nh e b d o m a d a ir e   que     d ir ig e   avec    tant d ’h u m o u r\n M . C é s a r L e c r i n , c e c o m p te -r e n d u s ig n é p a r L u i :\n\n\n                          L’A b s e n t\n     Nous avons donné ici une scène de la pièce de M. Gaston\n  H eux; l’Absent a été joué au Parc par des élèves des\n  athénées et des artistes des théâtres. Son succès a été\n  complet.\n    L ’Absent c’est, un soir de noël, malgré la fête religieuse,\n la fête de famille, la fête de la rue, le souvenir d’un en-allé\n qui tient dans le deuil toute une famille prête â se livrer à la\n joie. La mère de l’absent, vieille un peu faible, a apporté\n avec elle une atmosphère lourde de deuil qui glace tous les\n invités. Près d’elle une jeune fille la console : elle aime\nl’absent. Mais au dehors des larmes d’argent de la neige qui\n glisse dans le ciel noir, les détonations des pétards, les\nflammes de bengale ensanglantant les flocons créent un\n décor qui épouvante l’âme de la vieille mère. Et elle meure\nhallucinée, désolée, à l’effroi de tous.\n    Cette piécette simple a été bien rendue par M M . Catteau\net Delacre qu’assistaient M M mes Herdies et Salvadora, de\nl’Alhambra, gracieusement prêtées par M. Lafeuillade.\n    Mme Herdies a joué admirablement, son art est sobre,\ntrès juste, et poignant. La pièce d’ailleurs lui est dédiée. On\ndéplore que pareille artiste soit délaissée ou ne joue que\ndans de mauvais mélodrames. M lle Salvadora a récitée gen­\ntiment son rôle et son minois spirituel fut applaudi. — Il y\na dans l'Absent quelques longueurs ; mais certains vers y\nsont superbes ; la scène du madrigal est charmante ; c’est\nune trouvaille.\n    D’ailleurs, je ne vous citerai rien; achetez la pièce, elle\nest imprimée.\n    Le succès de l’Absent est d’autant plus intéressant que\nM . Heux est préfet de l’Athénée d’Ixelles ; l’éducation des\njeunes gens est en bonnes mains.\n\n                                   La\n                     F            orm ule\n   M . Valentin, l’auteur de La Formule, est, lui, élève de\nl’athénée; cela se voit, il a tout à apprendre; mais en s’ap­\n"}, {"page_pdf": 268, "texte": "                             L e T héâtre                              249\n\n\n\n pliquant il arrivera peut-être car il a des sentiments religieux.\n Il est un peu grivois, mais cela ne messied pas à la jeunesse,\n Il fait dire à la charmante mademoiselle Montmain :\n           M oi je ne voudrais pas d’un mulet pour mari.\n   C’est un peu fort, mais voici une image audacieuse :\n           Aveugles ne voyant que le but poursuivi...\n  D’ailleurs soyons indulgents; la jeunesse est toujours\ncharmante, et moi qui vous parle, j’ai dit à vingt ans des\nchoses plus cochones encore. Le jeune Valentin s’amendera.\n  Sa formule n’a pas paru claire :\n           Dieu est loué, la table est servie ?\n   On n’a pas bien compris ce que ça voulait dire.\n  Les jeunes élèves des athénées se sont montrés sévères\npour leur camarade; ils l’ont sifflé. Ce n’est pas charitable\nd’autant plus, me disait-on, qne le jeune auteur était dans la\nsalle avec sa mère.\n  Enfin comme dirait M. le préfet Heux qui connaît ses\nclassiques :\n              Cet âge est sans pitié.....\n  Peut-être pourrait-on conseiller au petit Valentin d’écrire\ndes vers libres. Je crois que voilà sa vraie vocation.\n                                                    C. L e c r i n .\n\n   P. S. Dans le dernier n° du Matuvu qui vient de nous\nparvenir M . F e r n a n d d e M a l s é a n t rectifie l’erreur d’ail­\nleurs pardonnable du vénéré L e c r i n . C’est M . H e u x qui\nfut élève à l’athenée d’Ixelles et c’est M . V a l a n t i n qui en\nest le préfet !\n"}, {"page_pdf": 269, "texte": "L’A C T U A L IT É\n\n\n\n\n                R ev ue du M ois.\n\n\n  P rop os    après     un   in c e n d ie   n o to ir e   —   La m ort    du\nP È R E D IDON E T L ’ ÉLO Q U E N C E D O M IN IC AIN E —        La   L A ÏC I­\nSA TIO N d e « l a C r o i x » .\n\n\n   P r o p o s a p r è s u n i n c e n d i e n o t o i r e . — Le grand\névénement du dernier mois a été l’incendie du théâtre fran­\nçais. Durant plusieurs jours, il donna lieu dans les gazettes\nà des développements somptueux sur la fragilité des choses\nhumaines et le manque de précautions contre l’incendie.\nChacun, selon son tempérament, y alla de son petit accès de\ndouleur, cependant qu’au lendemain des obsèques de cette\nmalheureuse M lle Henriot, la comédie, qui y pleura au grand\ncomplet, dut faire rire aussi au grand complet, en jouant le\nMalade imaginaire. O destinée triste des acteurs! « Il y aura\ncortège disait l’affiche. Il n’est pas bon-que la douleur pèse\ntrop longtemps sur les foules, et puis le théâtre où l’on joue\ntout ce qu’on veut, doit jouer, n’est-ce pas, le triomphe de\nla vie sur la mort. Mais, au-dessus de tous ces visages\nfardés, de cette foule curieuse, de ces gazetiers détaillant\npour faire de la copie une frêle beauté figée dans le repos\néternel, comme il apparaît plein de tragique le destin de\ncette morte qui avait rêvé de faire une Ophélie.\n   Il faut observer attentivement l’attitude des hommes en\nprésence de telles catastrophes qui apparaissent inouies, et\ncependant sont tout aussi naturelles que tant d’autres qui\narrivent à nos côtés tous les jours. Les hommes de notre\ntemps en parlent néanmoins avec un effroi religieux. Ils font\ncomprendre l’adoration des peuples rudes devant les forces\nobscures de la nature. Il semble qu’ils prennent conscience\nd’une puissance à laquelle ils ne croient que depuis qu’elle\nles a vaincus.\n  A propos de cet incendie du théâtre français, certains\nécrivains ont essayé de formuler des lois. Les uns ont\nconstaté qu’un rythme présidait à la succession de tels\nmalheurs ; d’autres ont parlé de la fatalité ; nulle doute que\n"}, {"page_pdf": 270, "texte": "                          L ’ A c t ua l i t é               251\n\n\ncertaines âmes sombres qui se croient chrétiennes n’y aient\nvu à leur tour un châtiment divin.\n  Qu’il y ait un rythme, cela est explicable, car rien n’a lieu\ndans l’univers, sans qu’un rythme n’y préside, et si tout\ndésordre est une blessure au grand rythme de la vie, un\nrythme préside cependant à l’accomplissement même de ce\ndésordre.\n  Quant à la fatalité, elle n’explique rien : elle est la\nsolution d’une équation que l’on ignore.\n    Il reste le châtiment divin. Pour ma part, je serai toujours\n rebelle à la conception d’un Dieu incendiaire qui surpren­\n drait de pauvres malheureux entre quatre murs pour s’offrir\n la douleur de les faire rôtir. Cette conception m’apparaît\n barbare et blasphématoire ; et si je crois à la valeur du\n sacrifice pour rétablir l’équilibre dans le plateau de la\n balance, parcequ’à chaque instant dans la vie, le sacrifice\n apparaît comme la condition de tout développement humain,\n de toute ascension vers Dieu, je crois précisément que c’est\n parcequ’alors, il y a vraiment sacrifice, et sacrifice conscient\n en vue d’une fin bien définie. Or, les malheureux qui cernés\n par les flammes se débattent contre la mort ne se sacrifient\n pas plus que les agonisants du choléra, de la fièvre\n typhoïde ou de n’importe qu’elle maladie dite naturelle.\n Les uns et les autres sont victimes de forces désagré­\n geantes et aveugles, et ils luttent contre elles selon leur\ndestinée d’homme. Quelle différence y a-t-il en fin de compte\nentre le travail souterrain d’un microbe qui désorganise un\ntissu, et celui d’une flamme révoltée qui, elle aussi désorganise\net consume ? Dans les deux cas, il y a désordre. La flamme\nétait domptée, canalisée, assernée par l’homme, et un\ndésordre lui a permis de reprendre sa fougueuse liberté ;\nc’est un désordre aussi, une corruption de la matière qui a\npermis au microbe de se développer. Dans les deux cas, il y\na un triomphe des forces aveugles qui nous révèle une\ndésharmonie évidente entre l’homme et les forces naturelles\nqu’il doit sans cesse dompter; lutte inégale, dont l’homme se\nretire en définitive toujours vaincu dans son corps. Et quelle\npeut être l’origine de cette désharmonie, si elle n’est pas\nquelque attentat de l’homme aux lois de la vie, attentat\ndepuis lequel le monde est plein de révolte : c ’est là ce que\nnous appelons le péché originel. Toute paresse, toute inat­\ntention dans la lutte pour l’asservissement des forces\nnaturelles, l’homme l’expie aujourd’hui par une catastrophe.\nIl doit contenir les eaux des fleuves, dompter le feu, pro-\n"}, {"page_pdf": 271, "texte": "252                    L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n tèger la croissance des végétaux qui aideront à sa nour­\n riture, se protéger lui-même contre les changements des\n saisons, lutter contre la corruption de la matière qui\n engendre les maladies. Dans cette lutte de chaque moment,\n il développe avec l’aide de la grâce de Dieu, son intelligence\n et sa force; au prix de ses sacrifices et de ses efforts, il\nguérit la nature blessée et il se rapproche de Dieu, jusqu’au\njour où en apparence vaincu par la mort, il quitte la terre\nembelli dans son immortalité.\n    Ainsi lutter contre les forces naturelles est le châ­\ntiment de l’homme victime de sa propre révolte, en retour,\nil trouve dans cette lutte l’occasion de sa rédemption.\nLes plus belles occasions de sacrifice lui sont en effet\noffertes par les plus grandes catastrophes. A la faveur d’un\nincendie, comme celui du théâtre français se révèlent des\nhéros : des hommes vulgaires, il y avait un instant, perdus\ndans la cohue de la foule se grandissent par le plus bel acte\nque puisse accomplir un homme, le sacrifice de sa vie pour\nsauver celle de son frère. Ce soldat qui passait par hasard\ndevant le théâtre qui brûlait, comme il y était passé sans\ndoute tant de fois, et qui ne se devait pas ce jour là avoir\nune âme plus héroïque que d’ordinaire, s’est endormi le soir\nl’âme agrandie, plus lumineuse, plus près de Dieu, pour\navoir au péril de sa vie sauvé un vieillard qui allait mourir.\n    Et ce qui est vrai sur le plan physique, est vrai sur le plan\nmoral qui en est le prototype. Là aussi le désordre nous\nguette et il se révèle par la désharmonie de nos facultés ; là\naussi éclatent de terribles catastrophes et nous devons lutter\nsans répit avec les forces passionnelles ; là aussi, il y a des\nhéros, et ces héros s’appellent des saints.\n   La     m ort   du     P ère    D id o n   et   l ’éloqu en ce   d o m i­\n\n           — Peu de moines soulevèrent autant de polé­\nn ic a in e .\n\nmiques que le père Didon. Il fut une grande force ; on doit\nregretter qu’il n’eut été davantage autre chose. Mais il est\ndangereux d’être le disciple d’un grand maître : après un\nLacordaire, un ordre devrait cesser durant un certain temps\nde former des prédicateurs. Un Lacordaire est un abou­\ntissant; les religieux qui voulurent l’imiter commirent des\nmaladresses et furent des poncifs, car on n’imite pas le\ngénie, aussi depuis des années, ne compte-t-on plus les\nmaladresses de l’éloquence dominicaine. Elle est faite de\nfausse violence, d’attitudes théâtrales, de trémolos dans la\nvoix. Ces imprécations, ces colères n’ont rien de celles d’un\nSt-Jean Chrysostôme : elles ont été soigneusement pré­\n"}, {"page_pdf": 272, "texte": "                            L ’A c t ua l i t é                 253\n\n\nparées, le geste qui les accompagne a été merveilleusement\n étudié ; telle hardiesse a été calculée ; de belles élégantes\nl’attendaient pour frissonner un peu et elles en parleront\ntout à l’heure en mangeant des gateaux. Tout cela\nappartient à la littérature dramatique ou bien sent le bon\ndiscours français.\n   Le Père Didon eut la force du geste et de la voix ; il lui\nmanqua peut-être la force soutenue de la pensée. Ce qu’on\nne saurait en tous cas lui refuser, c’est la force du caractère.\nIl en donna un grand exemple quand la disgrâce qui l’exilait\nau monastère de Corbara vint le frapper au milieu de ses\nsuccès. Il dut se livrer alors une terrible lutte dans la\nconscience de ce moine qui possédait un cou de taureau\ndevait être sujet plutôt à de violentes colères. L ’esprit de\nsacrifice et de renoncement l’emporta : il apparut plein de\ngrandeur. Son exil dura dix années, durant lesquelles il\nécrivit la vie de Jésus-Christ pour refuter Renan. Malheu­\nreusement, ce livre causa des déceptions parce qu’il fallait\nle silence ou une œuvre de génie pour répondre au chef-\nd’œuvre littéraire qu’est La vie de Jésus\n   Jean de Bonnefon a publié dans le Journal une lettre\n dont il garantit l’authenticité et qu’aurait écrite le Père\n Didon, de ce monastère de Corbara. Elle dut surprendre\nplus d’un de ceux qui se sont rappelés le discours qu’il pro­\nnonça à Arcueil, il y a deux ans, mais que corrigea heureu­\nsement celui de l’année suivante.\n   A cette occasion, Péladan le dénomma, si l’on s’en sou­\nvient, « Père adjudant » : le mot était drôle et descriptif.\nDans cette lettre, c’est l’esprit du Père Lacordaire qu’on\naime, et on se rappelle que le Père Didon entra dans l’ordre\nde Saint Dominique, poussé par son admiration pour le\ngrand moine. Elle révèle d’excellentes intentions, mais comme\nbeaucoup d’orateurs, le P. Didon devait subir surtout l’in­\nfluence des milieux dans lesquels il parlait, au point que la\ncommunion parut s’établir certaines fois, comme à Arcueil,\nbien plus entre lui et l’assistance qu’entre l’assistance et lui.\n   L a L a ï c i s a t i o n d e l a Croix. — Les Pères Assomption ­\nnistes ont dû, sur l’ordre de Léon X I I I , quitter la rédaction\nde la Croix. Nous ne danserons pas la danse du scalp\nautour de cette décision du Souverain Pontife; il suffit que\nl’on se souvienne qu’ici même, il y a peu de temps, l’esprit\nqui animait les Croix fut apprécié plutôt durement. Nous\nen profiterons seulement pour constater une fois de plus,\nen toute indépendance, que la mauvaise foi des journaux\n"}, {"page_pdf": 273, "texte": "254              L a L u t t e . — A v r i l 1 900\n\n\n\n anticatholiques vaut celles des journaux catholiques ; il\nn’était pas besoin de cette occasion d’ailleurs pour nous\n démontrer que l’esprit que l’on assigne de préférence aux\njésuites anime tous les partis. Si l'Aurore, avec la gros­\nsièreté qui lui est coutumière a vu dans la décision romaine\nune ruse de Léon X I I I , la plupart des journaux catholiques,\nplus onctueux mais non moins perfides ont prétendu qu’elle\navait été prise par Léon X III, sous la pression du gouver­\nnement français.\n   Les Pères Assomptionnistes vont maintenant retourner à\nleur véritable mission, qui est de prêcher aux infidèles\nd’Orient, la doctrine du Christ, qu’ils faussaient en le mêlant\nà nos luttes politiques, et en même temps leur reviendront\ntout notre respect et toute notre vénération.\n\n\n                                  G eorges L e C ar d o n n e l.\n"}, {"page_pdf": 274, "texte": "                            E chos\n    Le S a l o n d e s B ea u x -A rts. De M . Lucien Solvay dans\n le Soir : « Les expositions de la Libre Esthétique, jadis\nbatailleuses et hardies, nous ont montré, en ces deux\n dernières années, un apaisement, une lassitude, presque un\n découragement. Celle de la Société des Beaux-Arts n’a rien\nmoins que des allures guerroyantes. On dirait d’une collec­\ntion d’amateurs extraordinairement éclectiques, de goûts\ntrès discrets et très arrêtés. Un vrai Salon rétrospectif,\nbourré d’œuvres déjà très anciennes dont la vue, probable­\nment à cause des tendances réactives qui se manisfestent\ndans tous les domaines Artistiques, n’est cependant pas\ndéplaisante. Salon si pacifique, que les lumineux paysages\nde M . Claus y semblent détonner, et que ceux de M . V er­\nheyden, dans leur radieuse et saine splendeur et de\nM . Courtens, dans leur robuste majesté, y font l’ effet de\nfenêtres, que brusquement, dans une chambre bien close,\non ouvrirait sur la nature ».\n\n\n\n   H y m é n é e s . Le mercredi 1 8 avril furent célébrés simulta­\nnément : en l’église de Vances (Luxembourg belge) le\nmariage du poète Edouard Ned, de la Lutte avec M lle Féli­\ncie Reumont ; et en l’église St-Rombaut de Malines le\nmariage du compositeur Ernst Deltenre, de la Lutte, avec\nM lle Maria Seutens. M M . Ramaekers et Mussche étaient\nles témoins de leur ami. La rédaction toute entière tient à\nréitérer ici aux nouveaux époux ses vœux les plus fervents\nde clair bonheur et de chrétien amour.\n\n\n\n   P h r a s e k i l o m é t r i q u e . Dans la Villa Palmiera, le 7me=\n(par ordre chronologique) des 29 volumes qui forment la\nsérie des Impressions de V oyage de Dumas, nous relevons\nla plus longue phrase que nous ayons jamais lue. A propos\nde Benvenuto Cellini p. 79. Elle comprend 108 lignes d’une\nmoyenne de 45 lettres. Elle renferme 68 virgules et\n60 points-et-virgules. On y voit 195 verbes dont la plupart\nà la 3e personne du singulier de l’indicatif présent, et 122\nnoms propres » !\n                                     (Intermédiaire des Chercheurs).\n"}, {"page_pdf": 275, "texte": " 256                                     L ’ A c t ua l i t ê\n\n\n\n   P a r a î t r o n t p r o c h a i n e m e n t dans les Editions de la\nLutte ; Poèmes mystiques par A r m a n d P r a v i e l , rédacteur\nà la Lutte et directeur de l'Ame latine la vaillante jeune\nrevue catholique de Toulouse. Le poète C h a r l e s d e S p r i ­\nm o n t met la dernière touche à son premier volume de\n\nvers : Les Héros de l’Amour de l’Epée et du Rêve, qui doit\nparaître bientôt dans les mêmes éditions. On souscrit dès à\nprésent à ces volumes au siège de la revue 80, rue de\nl’Ermitage, Bruxelles. On peut également se procurer par\nnotre intermédiaire des exemplaires de l’ouvrage de notre\nnouveau rédacteur M. D a n i e l C o p p i e t e r s , Les Empoi­\nsonneuses, au prix de 1 fr. 50. (port compris).\n\n\n\n\n    L ’I n e f f a b le       G o d e fr o i      ( Alias E m i l e           V a le n tin ,            le\nD o c t e u r - P r é f e t d e l’ A t h e n é e d ’ I x e l l e s ) , p a rla n t d e F r a n c i s\nJam m es dans            le Patriote Illustré, a p p e lle c e P o è t e « u n d e s\nn o u v e a u x d i e u x d e la Lutte, d e p u is q u e c e lle - c i s e m o u c h e\ne t c r a c h e d a n s s o n d r a p e a u » . Q u e l’ i m m o r t e l a u t e u r d e la\nFormule p e n s e            d e Jam m es et d e n ou s m êm es to u t ce q u i\nlu i p la ir a , b ie n o u m a l, p e u n o u s c h a u t ! M a i s o ù d ia b le\na-t-il t r o u v é q u e la Lutte a it d é ifié le P o è t e , t r è s d is c u t a b le\nc e r t e s , m a is s o u v e n t e s f o i s t r è s p u r et t r è s b e a u q u i, é c r iv it :\nD e l’Angélus de l’Aube à l'Angélus du Soir ? N o u s a v o n s\np u b lié d a n s n o t r e f l o r i l è g e d e m a r s u n e Prière in é d it e d e\nJ am m es. E s t-ce          là c e q u e l’ é m in e n t b a r n u m             litt é r a ir e   du\nPatriote Illustré a p p e lle u n e d é ific a t io n ? I l en e s t b ie n c a p a ­\nb l e . A p p r e n o n s lu i d o n c q u e n o u s p u b lio n s en n o t r e f l o r i l è g e\nd e s p o é s i e s d e s p o è t e s le s p lu s         en     v u e , à t it r e p u r e m e n t\nd o c u m e n t a ir e e t s a n s q u e c e t t e in s e r t io n e n t r a v e le m o in ­\nd r e m e n t n o t r e lib e r t é d e c r it iq u e à l e u r é g a r d . N o u s v o u l o n s\nfa ir e e n n o t r e f l o r i l è g e m o n t r d ’ e s p r it im p a r t ia l. V o i l à t o u t .\n\n\n\n\n                                                                       L a D ir e c t io n .\n"}, {"page_pdf": 276, "texte": "É d itio n s de \" L A L U T T E \"\n          80, R u e d e l ’ E r m i t a g e , 80, — B r u x e l l e s .\n\n\nY ves B e r th o u                    L e Prince des Prosateurs               fr. 0.50\nA lbe rt J ounet                      Dieu de Beauté                           » 0.50\nP a u l M ussche                      Simplement                               » 2,00\nE d o u a r d N ed                    Mon Jardin Fleuri                        » 2,00\nG eorges R am aekers                  Les Fêtes de l’Eté                       » 1.25\nG e o r g e s V ir r è s              En Pleine Terre                          » 3.50\n\n\n\n\n                    P A R A IT R O N T   PR O C H A IN E M E N T\n\n                                      D A N S LES\n\n\n                           E d it io n s d e L a L u t t e :\n\n\n                  Bon      C H ARLES         de     SP R IM O N T\n\n\n                      LES HÉROS\n         d e l’A m o u r, de l’ E pée\n\n                           et du R êv e\n                                      Poèmes\n                             P r i x : 2.00 francs.\n\n\n\n\n                           A R M A N D P R A V IE L\n\n\n            P oèm es M y stiq u e s\n                             P r i x : 2.00 fr a n c s .\n\n\n       25 p . c . d e r é d u c t i o n a u x a b o n n é s d e L a L u t t e .\n\nOn souscrit dès à présent, 80, rue de l’Ermitage, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 277, "texte": "                          LA LUTTE\n                  80, R U E DE L ’E R M ITA G E , 80\n\n                              BRUXELLES\n\n     paraît tous les mois en fascicules de 64 pages, et\nforme au bout de l’an deux forts volumes in-8° avec table,\n               d’environ 400 pages chacun.\n              Belgique                                    Ailleurs\n    UN A N . .                5 fr.       / UN          AN     .     .    8 fr.\n    UN N u m é r o            1 fr.       | UN        N um éro            1.23 fr.\n     LA L U T T E (Série Nouvelle) publie : CONTES, N O U ­\nV ELLES, ÉTU DES CRITIQ U ES, M O N O G RAPH IES,\nL IT T É R A T U R E S ÉTR A N G È R E S, Q U ESTIO N S DE­\nM O R A LE E T DE PH ILO SO PH IE, D RAM ES, POÈ,\nM ES, R E LA TIO N S de V O Y A G E S, etc.\n       F O N D A TE U R S :         P aul      M u ssch e, E d o u ard            N ed\nG eorges        R am aekers.\n\n       C O M I T É D E R É D A C T I O N . ( B E L G I Q U E ) : D a n ie l\nC o p p ie t e r s , E r n s t D e l t e n r e , P o l D e m a d e , H u b e r t D e\nM o o r ,Y va n      G il o n ,   G aston        H eux,       l ’A b b é      H ector\nH o o r n a e r t , E m il e J o m a u x , P a u l       M ussche, E d ou ard\nN ed,        G eorges     R am aekers,           C harles       de       S p r im o n t ,\nl ’A b b é    E u g è n e V an    der   E l s t , G e o r g e s V ir r è s .\n\n       C O M IT É      DE      R É D A C T IO N .       (F R A N C E ) :         Y ves\nB e r t h o u , J. E s q u i r o l , A l p h o n s e G e r m a i n , L o u i s G i l ­\nlet,    A lbe rt J o u n et, G eorges              le   Ca r d o n n e l, H enri\nM azel,       L o u is M e r c ie r ,    R. P . P a c h e u S. J.,          A rm and\nP r a v ie l , C h a r l e s d e R o u v r e , L o u is T i e r c e l i n .\n\n\n\n\n      N. - B. — A D RE SSER tout ce qui concerne LA\nRÉ DACTIO N de la Revue à M . H u b e r t D e M o o r , Secré­\ntaire de La Lutte, 46, rue de la Croix, B r u x e l l e s ; — tout\nce qui concerne l’A D M IN IST R A T IO N , à M . E u g è n e\nB e c k e r s , administrateur de La Lutte, 8 0 , rue de l’Ermi­\ntage, B r u x e l l e s . — Siège de la DIRECTIO N : 114, rue\nFranklin, B r u x e l l e s .\n\n       lmp. Ixelloise à vapeur) H Coduys, 272 et 276, ch. de Wavre\n"}], "calendrier": {"precision": "mois", "ordre_dans_volume": 4, "mois_verifie": true, "numero_verifie": true, "mois_reconstitue": false, "numero_reconstitue": false, "date_tri": "1900-04", "signet_source": "Cinquième année - Tome Ier de la série nouvelle - Avril 1900", "preuve": "Date et numéro lus sur la couverture, PDF 210", "methode_reconstitution": "Date et numéro du signet de l’ULB, contrôlés sur la couverture de la livraison quand elle est conservée."}}