{"numero_id": "ulb-lutte-1900-05-n5", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "articles": [{"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-001", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Couverture", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "TO M E 1er C in q u iè m e A n n é e de la", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 278, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 35, "fin_caractere_exclue": 951, "texte": "TO M E 1er\nC in q u iè m e A n n é e               de la                N o 5 — M a i 1 90 0\n\n                                Série Nouvelle\n\n\n\n\n  LA LUTTE\n                    R e v u e m en su elle\n                               F ondée      en   1 893\n\n\n\n\n           O N T CO LLABORE A CE N U M ER O :\n\n       M M . Y ves        B e rth o u , V ic to r de B raban d ère,\n       Alp h o n s e G e r m a i n , L o r i s G i l l e t , G a s t o n H e u x ,\n     Tr i s t a n    K L I N GSO R,   G eorges         Le     C a r d o n n e l,\n\n    H e n ri M a z e l, G e o r g e s R am aek ers.\n\n\n\n\n                                  B e lg iq u e\n\n\n             5 francs par an             | 1 franc le numéro\n\n                          Ailleurs, le port en sus.\n\n\n\n\n                          A D M IN IST R A T IO N\n\n                      8 0, R u e d e l ’E r m i t a g e , 80\n\n                               BRUXELLES\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-002", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Sommaire", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "S o mma ire 5e Année", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 279, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 1428, "texte": "S o mma ire\n5e Année — Mai 1900. — Tome 1er de la Série Nouvelle\n\n\n\n   I SCIENCES RE LIG IEU SES :\n       A l p h o n s e G e r m a in :\n\n                            L ’Esotérisme dans l'Egypte antique.\n       H enry M azel :\n                            Raymond Lulle. (Hagiographie).\n\n II F LO R ILÈ G E M EN SU EL :\n      T r is t a n K l in g s o r :\n                            L ’Enlumineur. (Poème).\n       G eorges R am aekers :\n\n                            Un    Saint du Castel. (Chapitre 1er\n                            feuilleton de la revue).\n      Louis G i l l e t :\n                            Reliures. (Poème),\n\nIII LES É C R IV A IN S N O U V E A U X :\n      G asto n H eux :\n\n                           F E R N A N D S É V E R IN (monogra­\n                           phie, suite et fin.)\n\nIV LE T H É Â T R E :\n      V ic t o r   de    B rabandère :\n\n                           « L e M irage » (de G. Rodenbach).\n                           « L ’Aiglon » (de M . Rostand).\n      Y v e s B erthou :\n\n                           « Les Amants d’Arles » (de II. Mazel).\n\nV LA C R IT IQ U E :\n      B on C h a r l e s d e S p r i m o n t :\n\n                           « Les Médailles d’A rgile».\n      G eorges R am aekers :\n\n                           D e l'Influencc en Littérature.\n\nV I L ’A C T U A L IT É :\n      G eorges      le   Cardonnel:\n\n                           Revue du Mois.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-003", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 257, "page_fin": 271, "titre_corps": "L’Esotérisme dans l’Egypte antique", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Alphonse Germain", "ancre_debut": "L ’ E s o t é rism e d a n s l’ E g y pte antique En ces temps lointains q", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 280, "page_imprimee": 257, "debut_caractere": 46, "fin_caractere_exclue": 1777, "texte": "L ’ E s o t é rism e d a n s\n\n                         l’ E g y pte antique\n\n\n   En ces temps lointains que Manéthon appela le règne des\ndieux, sous les Shesou-Hor ou serviteurs d’Horus, der­\nniers représentants de cette dynastie sans histoire, l'Egypte\nconnut les premières lueurs d’une délicate civilisation,\ngrâce à la caste sacerdotale toute puissante alors. Celle-ci,\nqui se prétendait inspirée d’en haut pour légiférer et gou­\nverner, aurait reçu son organisation et sa doctrine de\nThoth lui-même. D ’après Manéthon, ce dieu fut le premier\nHermès, et les principes des sciences qu’il grava sur des\nstèles, en langue et en caractères hiéroglyphiques, furent tra­\nduits, après le déluge, par le second Hermès, fils du bon\ndémon et père de Tat.\n   Faut-il voir en les pontifes auxquels les égyptiens durent\nl’écriture, le grand Sphinx et son temple, les initiateurs\nd’une théo-cosmogonie, d’une méthode de magisme et peut-\nêtre d’une métaphysique ? La raison ne s’y oppose pas.\nMais il n’est pas admissible un instant que cette doctrine\nprimitive, embryonnaire, ait été acceptée comme tradition\nimmuable par les âges postérieurs ; car, de Ménès aux\nRamessides, les idées religieuses subirent maintes trans­\nformations .\n   On ne peut donc prétendre que le livre grec connu sous\nle nom d’H ermès Trismégiste, et dont la rédaction est du\ndébut de l’ère chrétienne, soit un reflet fidèle de la doctrine\ndes premiers initiés d’Egypte.\n   Au temps des Ptolémées, on regardait encore le légen­\ndaire Hermès comme roi, législateur et prêtre, d’où l’épi­\nthète de « trois fois le plus grand », et on attribuait à cet\nancêtre génial de nombreux ouvrages sur toutes les sciences,\nles quarante-deux livres dont parle Clément d’Alexandrie.\n"}, {"page_pdf": 281, "page_imprimee": 258, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2394, "texte": "258               L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n   En réalité, rien n’est moins prouvé que l’existence d’un\nhéros appelé Hermès, et, à ce propos, il n’est pas inutile de\nrelever la version de Jamblique. « Hermès qui préside à\nla parole, dit l’auteur des mystères d’Egypte, est, selon\nl’ancienne tradition, commun à tous les prêtres ; c’est lui\nqui conduit à la science vraie ; il est un dans tous. C’est\npourquoi nos ancêtres lui attribuaient toutes les découvertes\net mettaient leurs œuvres sous le nom d’Hermès ».\n   Galien affirme aussi que les prêtres avaient accoutumé\nde tracer leurs découvertes sur des colonnes, sans nom\nd’auteur. Colonne se dit thoth en egyptien selon Jablonski ;\nles colonnes d’Hermès auraient été, en ce cas, les premiers\ntextes écrits avant l’invention du papyrus. Aussi quelques\noccultistes modernes supposent-ils, et cela peut s’admettre,\nqu’Hermès ne fut qu’un nom collectif mis en usage, on ne\nsait à partir de quelle époque, ni par qui, pour désigner\nl’antique caste sacerdotale, puis les collèges possesseurs de\nla tradition, qu’ils appellent l’Université d’Egypte.\n   Les bas-reliefs et les peintures, de même que les papy­\nrus, montrent que le polythéisme ne cessa de régner\ndepuis les temps les plus anciens ; il est certain, cependant,\nqu’il n’empêcha point, ainsi que l’affirme M . de Rougé (1)\nla croyance à l’unité de l’être suprême. « U ne stèle de\nBerlin de la X I X e dynastie le nomme le seul vivant en\nsubstance. Un autre stèle du même musée et de la même\népoque l’appelle la seule substance éternelle, et plus loin,\nle seul générateur dans le ciel et sur la terre qui ne soit pas\nengendré. La doctrine d’un seul Dieu dans le double per­\nsonnage du père et du fils était également conservée à\nThèbes et à Memphis. La même stèle de Berlin, provenant\nde Memphis, le nomme Dieu se faisant Dieu, existant par\nlui-même, l’être double, générateur dès le commencement.\nLa leçon thébaine s’exprime dans des termes presque\nidentiques sur le compte d’Ammon dans le papyrus de\nM . Harris : être double, générateur dès le commencement,\nDieu se faisant Dieu, s'engendrant lui-même ».\n   M . Maspero, après avoir cru que les premiers égyptiens\nétaient monothéistes et adoraient le « Un unique », se ren­\ndit compte du contraire lorsqu’il avança dans l'étude des\ndocuments. Il reconnut que, dès l’époque des premières\n\n\n\n\n  (1) Etude sur le Rituel funéraire.\n"}, {"page_pdf": 282, "page_imprimee": 259, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2388, "texte": "             P a g e s d e c r it iq u e   e t d ’ h is t o ir e   2 59\n\n\n\ndynasties, les nomes avaient chacun leurs dieux spéciaux,\net il ne lit commencer le monothéisme qu’à la XXe dynastie.\n« Tout le système religieux d’autrefois, dit-il, (1) fut adapté\ninsensiblement aux idées nouvelles, et une cosmogonie\nhabilement combinée montra le dieu unique à l’œuvre sur\nles éléments ». Encore restreint-il cette conception d’un\nculte perfectionné aux prêtres et aux esprits d’élite. L ’objet\nde ce culte presque ésotérique aurait été Ammon-Râ, con­\nsidéré par la plupart comme le soleil lui-même. En réalité, on\nne peut voir encore dans cette assertion qu’une hypothèse,\ncar les textes subsidiaires sont en nombre insuffisant, mais\nelle est séduisante et fort plausible. En ce qui concerne la\nmasse, lorsque les dieux des éléments, comme Sib, la\nTerre, Nout, le Ciel, Nou, l’eau primordiale, furent\nnégligés pour les dieux solaires, rien ne prouve que le\nculte de ces derniers ait prédominé exclusivement. Et\nThoth, et les divinités protectrices des morts, Sokari, Isis,\nAnubis, Nephthys? Nons sommes encore mal renseignés\nsur l’olympe égyptien. Dans l’état actuel des connaissances\nlinguistiques, il n’est pas possible, sans une interprétation\narbitraire, de déduire du Livre des M orts la croyance exo-\ntérique à un dieu national unique.\n   A la vérité, dans certaines régions, le culte d’une divinité\nprédomina. Osiris était vénéré plus spécialement à Mendès\n(Pa-Ba-neb-Dad) et à Abydos, Knoumou aux cataractes ;\nHéliopolis rendait de particuliers hommages à Râ, Mem­\nphis (Man-nofer ou nofri) à Phtah, Thèbes (T-Ape) à\nAmmon, Thini (Teni) à Anhouri, Edfou à H or, Dendérah\nà Hathor, Saïs à Nit, El-Kab à Nekhab. Mais on ne voit pas\nqu’aucun de ces cultes ait empêché de sacrifier à d’autres\ndivinités ; rien n’autorise donc à supposer qu’il y ait eu un\nmonothéisme local.\n   En certains endroits, on avait inventé des dieux com­\nposés. Deux divinités implorées concurrement, trois quel­\nque fois, s’unifiaient dans la piété populaire : Sévek-Râ,\nPhtah-Sokari et Phtah-Sokari-Osiris, par exemple. Ici,\nc’était la réunion de deux personnages masculins, tel l’An ­\nhour-Shou de Thini ; là, l’accouplement d’un mâle et d’une\nfemelle, tel le Shou-Tafnout d’Héliopolis. On se plaisait\naussi à combiner des triades divines, sous forme de père,\n\n\n\n\n  (1) Histoire ancienne des peuples d’Orient,\n"}, {"page_pdf": 283, "page_imprimee": 260, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2414, "texte": "260               L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\nmère et fils, à l’imitation de la famille humaine. Osiris avec\nson épouse, Isis et son fils Horus, étaient surtout honorés\ndans la vallée du Nil, et leurs plus magnifiques sanctuaires\ns’élevaient dans l’ île de Philœ. Comme dans les ménages\nhumains, l’un des deux conjoints l’emportait sur l’autre,\nsans distinction de sexe. Hathor de Dendérah éclipsait son\népoux ; Mout de Thèbes, au contraire n’était que la dou­\nblure d’Ammon. Il arriva que chaque nome eut sa triade et\nl’invoqua comme dieu un, dieu unique. Mais, ainsi que le\nmontre Lepage-Renouf (1), ce n’était jamais dieu tout court.\nIl y avait le dieu unique Ammon, le dieu unique Phtah, le\ndieu unique Osiris, etc., question de territoire, non de\nthéologie, chacun d’eux adoré à l’exclusion des autres, sans\nque leur unité, toutefois, impliquât la négation de leur con­\nfrères. Puis, les triades avaient incité aux neuvaines (paout\nnoutîrou), et celles-ci se multiplièrent au point que, dès les\ntemps les plus reculés, on voit, dit Lepsius, vingt-sept dieux,\nenclos dans une même expression, agir comme une seule\npersonne pour créer et ordonner le monde (2).\n   Dans chaque nome, le dieu-homme se complétait d’un\ndieu-bête, culte qui se développa sous les premières dynas­\nties. Déifiés d’abord par crainte, par admiration ou par\nreconnaissance, les animaux ne furent plus considérés dans\nla suite, du moins parmi les prêtres, que comme une demeure\nchoisie par telle divinité. On ne prit plut pour le dieu lui-\nmême, mais pour l’incarnation de ce dieu, le cynocéphale\net l’ibis (Thoth), l’épervier (H or), le crocodile (Soucrou),\nl’oie (Ammon), le chacal (Anubis), le bœuf (Phtah). L ’âme\nde Râ se plaisait dans le bœuf Mnévis, celle d’Osiris habi­\ntait à la fois le bouc de Mendès, l’oiseau Bonou, (le Phénix\nd’H éliopolis) sorte de vanneau à tête empanachée de lon­\ngues plumes, et le bœuf Hapi de Memphis, (divinisation du\nNil), que d’aucuns proclamaient aussi la « seconde vie de\nPhtah ». De là, cette triple représentation des dieux, tantôt\nhumaine, tantôt animale, et parfois zoo-anthropoïde.\n   La masse resta donc polythéiste, à n’en pas douter ;\nquant aux esprits supérieurs, qu’ils se soient élevés à la\n\n\n\n\n   (1) Lectures on the origin and Growth o f Religion, as\nillustrated by the Religion o f ancient Egypt (Londres 1880).\n   (2) Aeber den ersten Ægyptischen G ötterkrein. (Berlin\n1852).\n"}, {"page_pdf": 284, "page_imprimee": 261, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2588, "texte": "             P a g e s d e c r it iq u e e t d ’h is t o ir e   261\n\n\n\nconception monothéiste ou panthéiste, cela n’a rien qui\npuisse surprendre, l’Inde et l’H ellade présentent le même\nphénomène.\n   Lorsque Ménès (Mînis ou Mèna), le fondateur de la\n1re dynastie, eût transformé la constitution de l'Egypte, la\ncaste sacerdotale, quoique privée du souverain pouvoir,\nn’en conserva pas moins une autorité considérable. Les rois\nrestèrent entre les mains des prêtres qui surent s’en faire\ndes alliés, sinon de véritables disciples, en les initiant\ncomme ils l’entendirent aux mystères, en leur conférant un\ngrade dans la hiérarchie ésotérique, d’où le titre de fils des\nsages pris par chaque pharaon. Tous les monarques\nautochtones et tous ceux favorables aux croyances indigènes\nfurent certainement inspirés par les prêtres ; ceux-ci pou­\nvaient d’autant mieux influencer le souverain qu’ils étaient\nrenseignés sur ses actes par les fils des principaux pontifes,\ntous chargés de services à la cour. Il n’était point rare,\nd’ailleurs, que des membres de la famille royale exerças­\nsent le sacerdoce. Parmi les prêtresses de Thoth, figura la\nreine Mirîsankh, épouse du roi Khéphrên (IX e dinastie) ;\net certain parent de ce monarque, le prince Minan (ou Khem-\nAn) fut grand prêtre du même dieu.\n   C’est après l’invasion des nomades sortis de la Chaldée,\nles Hiq-Shous, que les prêtres, voilant leur tradition de\nsymboles et popularisant la légende et le culte d’Osiris et\nd’Isis, créèrent les mystères, afin de maintenir la religion\nnationale. D e la sorte, quoique inclinés devant l’envahisseur,\nils restaient une force redoutable et pouvaient préparer,\nà l’abri du sanctuaire, un relèvement de la patrie. De ce jour,\nl’ésotérisme exista officiellement, il fallut pour connaître\nla doctrine dans son intégrité une initiation avec épreuves,\net la peine de mort fut prononcée contre l’adepte qui viole­\nrait son serment de garder le silence sur les mystères\nrévélés. En agissant ainsi, les prêtres innovèrent-ils com­\nplètement ou ne firent-ils qu’étendre à la défense de leur\nthéologie un système employé déjà pour tenir secrètes\nleurs connaissances scientifiques et magiques ? Aucun\ndocument ne nous éclaire à ce sujet. On ne saurait dire\ndavantage s’il y avait un ésotérisme unique, commun à\ntous les initiés d’Egypte, ou s’il y en avait plusieurs. Car\nenfin, les inévitables questions de jalousie et d’intérêt ne\nfurent pas sans exciter maintes compétitions entre les\ncollèges sacerdotaux ; d’autant plus que ces collèges jouis­\nsaient de leur autonomie et que beaucoup n’étaient reliés\n"}, {"page_pdf": 285, "page_imprimee": 262, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2337, "texte": "262               L a L u t t e . — M a i 1900\n\n\n\n par aucune unité de croyances dogmatiquement définies.\n On initiait aux mystères d’Isis ; de même à ceux d’Hâpi.\n Ces mystères différaient-ils quand à l’explication de la\n doctrine ou seulement par le rite et le service cultuel ?\n Demandez son secret au sphinx.\n    Les Egyptiens avaient au plus haut point la préoccupa­\n tion de l’au-delà, leur religion en était imprégnée ; ils\nvivaient ici bas en vue de la vie future et s’y préparaient\n de bonne heure, avec la meilleure grâce. Dans le curieux\n dialogue, dont un fragment se retrouve sur le papyrus de\n Berlin (1), une âme s’évertue à persuader au corps habité\npar elle qu’il est sage d’envisager la mort sans crainte\naucune.\n   Avant de s’incarner ici-bas, l’être humain avait eu, selon\nleurs croyances, des existences antérieures ; après sa mort\nterrestre, une autre vie encore l’attendait, dont le commen­\ncement et la fin lui étaient inconnus. L ’existence sur notre\nmonde ne constituait qu’une des phases, un. des devenirs\n (khopriou) de cette vie ailleurs.\n   Aussitôt dégagée du corps matériel, l’âme commençait\nune évolution pendant laquelle elle se perfectionnait. Aux\nténèbres de la mort, succédaient les lumières d’une nais­\nsance, et, pendant plusieurs cycles, l’être traversait une\nsérie de nouvelles existences durant lesquelles il devait\nlutter contre le mal jusqu’à ce que, victorieux, il se con­\nfondit avec l’essence divine ou que, succombant sous le\npoids de ses fautes, il retombât dans le néant. Ces vies de\ncombat contre les penchants mauvais, d’une part, et contre\nles forces de la nature, de l’autre, trouvaient leurs symboles\ndans le soleil chassant les ténèbres et s’élevant au ciel,\n(Osiris, l’être bon par excellence (Ounnofri) en guerre per­\npétuelle avec Sit Typhon, le maudit, dieu des ténèbres et\nde la nuit), et aussi dans le Nil rejetant, par ses crues, les\nsables au désert. L ’aube et le crépuscule du soir figuraient\nces naissances et ces morts successives. On comprend l’im­\nportance du culte rendu au soleil, Râ, Ammon ou Phtah,\ntandis qu’il resplendissait, Atoumou, avant son lever, Har­\npechroud, H or enfant, à sa naissance, Aton, considéré dans\nson disque, Osiris Khont-Amenti, depuis sa mort jusqu’à\nce qu’il ressorte glorieux du sein de Nout ou Hathor, sa\n\n\n\n\n  (1) Lepsius (Denkm. VI).\n"}, {"page_pdf": 286, "page_imprimee": 263, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2395, "texte": "             P a g e s d e c r it iq u e e t   d ’ h is t o ir e   263\n\n\n\n mère. On l’appelait encore Shou ou Khou le lumineux,\n Anhouri, celui qui entraîne le ciel à sa suite, Khopri, celui\n qui naît.\n    Les égyptiens prêtèrent d’abord à l’homme une double\n nature, un corps (chat), un double (ka)r Le corps enserrait\n son double ou son ombre tant qu’il n’entrait pas en décom­\n position, il conservait cette aponévrose, même dans le tom­\n beau, et c’est pourquoi l’on embaumait les corps des\n défunts ; une forme matérielle corrompue eût entraîné\nl’anéantissement du double, or on entendait qu’il vécût. La\n bonne exécution des rites et des prières suffisait pour valoir\nau ka une félicité éternelle, quelle qu’eût été la moralité du\ndéfunt ; les formules et les amulettes arrivaient à tenir lieu\nd’une vie de vertus.\n   Mais lorsque les esprits se furent affinés, on prit cons­\n cience de l’âme, les théologiens se la représentèrent sous\nforme d’oiseau (bi ou baï) (1), et la regardèrent comme l’es­\nsence de la nature humaine. En outre, douée des mêmes\npropriétés que la matière, cette âme servait d’arche, d’enve­\nloppe à une parcelle de flamme ou de lumière (khou, la\nlumineuse), étincelle divine devenue son guide, son aide,\n son viatique ici bas; c’était l’intelligence. Selon les nouvelles\ncroyances, le baï, après sa sortie du double, prenait son\nessor vers « l’autre terre », et le khou, n’ayant plus rien à\napprendre ici-bas, allait se mêler au cortège des dieux. En\nmême temps se modifiait le concept de la vie future ; il\nchangea, d’ailleurs, prétend M . Maspero, et cela ne saurait\nsurprendre, aussi souvent que changea l’idée de l’âme. La\nvie qu’avait menée l’âme pendant son incarnation compta\npour quelque chose dans le sort qui l’attendait. De ses\nactions, pesées dans la balance infaillible de justice et de\nvérité, devant le tribunal d’Osiris, maître de l’occident, de\nses actions, dépendit son arrêt. Il convenait qu’elle eût été\npieuse et compatissante, qu’elle fut renseignée sur la nature\ndes dieux et celle de l’univers ; néanmoins, un point resta\nimportant, celui de mourir selon les formules. Large, sou­\nple, quant à la morale, la doctrine ne transigeait pas au\nsujet du talisman d’outre-tombe ; malheur à l’âme qui ne le\n\n\n\n\n  (1) Dans les miniatures qui décorent le chapitre LXXXV\ndu Livre des M orts, cette âme est représentée par un éper ­\nvier à tête humaine.\n"}, {"page_pdf": 287, "page_imprimee": 264, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2480, "texte": "264               L a L u t t e — M a i 1 900\n\n\n\n possédait point. Aussi plaçait-on sous la tête des momies un\n exemplaire du fameux Livre de la sortie au jo u r (1). Grâce\n à cet écrit, dénommé par Lepsius L e Livre des M orts\n (Todtenbuch), l’âme séparée de son corps matériel recevait\n toutes les instructions et tous les moyens nécessaires pour\n supporter les épreuves qui l’attendaient avant d’arriver au\n terme final. Il s’agissait de traverser l’Amenti et de ne pas\n mourir ni se corrompre dans la région inférieure, il fallait\n repousser les reptiles et les crocodiles ravisseurs des\n charmes magiques de l’homme, conjurer les yeux-uraeus\n (Naja hajeh), bref déjouer les multiples attaques de l’esprit\n mauvais. Aussi, sans le secours d’Isis, de Nephthys et des\n divinités bonnes, l’âme n’aurait-elle pu parcourir, saine et\n sauve, les régions célestes et accomplir dans les champs\n d’Aïlou les cérémonies du labourage mystique. L e Livre\n des M orts contient tout ce qu’il importe de dire, aveux et\n plaidoyer, aux 42 juges infernaux (ch. cxxv), afin d’être jus­\n tifié par Thoth « le scribe de la vérité des neuf dieux » ; il\n fournit toutes les incantations, toutes les formules à pro­\n noncer pour vaincre le mal et recevoir assistance, pour\n obtenir l’ouverture des vingt portes de la demeure d’Osiris,\n et voguer, enfin, dans la barque du soleil, transfiguré dans\n la lumière du dieu. On pouvait manquer des « Lamentations\n d’Isis et de Nebt-hat », non pas du Livre de la sortie au\njou r, manuel de magie pratique autant que formulaire de\n dévotions. Le passage suivant schématisme assez nettement\n la doctrine des prêtres.\n    « Le défunt par qui auront été faites toutes ces choses\nparmi les vivants ne souffrira jamais aucun dommage. — Il\n sera à l’état de dieu auguste... Il sera comme dieu, adoré\n des vivants, ainsi que Râ ». Mais ceci était une façon de\n parler qui sent son panthéisme, la nation n’adorait pas d’au­\n tres défunts que ses maîtres les Pharaons, les fils du soleil\n (se Râ) tabernacles du dieu pendant leur vie, divinisés\n aussitôt après leur mort.\n\n\n\n   (1)    Du moins, à partir de la XIe dynastie, car auparavant\non n’en trouve pas trace dans les sépulcres. Ce livre, dont\non ignore l’origine, a été fait par morceaux, au cours des\nâges ; les différentes parties qui le composent sont de dates\ndifférentes, et les exemplaires complets ne se trouvent pas\navant la XVIIIe dynastie. Les miniatures en sont, à cette\népoque, artistement tracées.\n"}, {"page_pdf": 288, "page_imprimee": 265, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2406, "texte": "             P a g e s d e c r it iq u e e t   d ’h is t o ir e   265\n\n\n\n   Le Livre des M orts, si propre à renseigner sur les idées\nreligieuses des égyptiens, reste, hélas ! obscur sur plus\nd’un point. Déchiffrer ces textes n’est point une tâche\naisée ». On se heurte à chaque instant, dit M . P. Pierret,\nle savant traducteur, à un mysticisme d’expressions dont\nla clé est à trouver, à des allusions, à des faits mytholo­\ngiques supposés connus du lecteur et que sans doute nous\nignorerons toujours ». Veut-on quelque exemple de ce\nstyle énigmatique, sybillin? Voici un passage des plus\ntypiques :\n    « ... Tendez-moi vos bras, progéniture divine sortie de la\n bouche (à la parole du dieu primordial) qui êtes les levers\n de\n    » L ’œil du soleil. Je suis debout, je me reconstitue, je\n m’envole au ciel, je me repose sur la terre, chaque jour.\n J’embrasse mon Oudja dans ma marche, je suis enfanté\npar Hier, maître de ma transformation,\n    » en serpent aker de la terre. Je me recommence à\nl’heure (voulue). Le dieu qui cache sa lutte est enveloppé ;\n son enveloppe marche derrière moi. Mon pouvoir magique\ndonne la vigueur à mes chairs. Je suis protégé\n   » par la protection de mes mains. A cet instant de\ns’arrêter pour conserver, la collection des dieux se lève à\nmes paroles. O lion du soleil levant le bras dans Toser, tu\nes en moi et je suis en toi,\n   » tes formes, sont mes formes. Je suis l’Inondation ; le\ngrand liquide ignoré est mon nom. Les transformations de\nToum, (variante : de Khepra), la végétation terrestre de\nToum est pour moi. J’entre dans Sekhem et j ’en sors en\npur esprit. M oi l’Osiris N\n   » Je vois les formes des hommes éternellement. Celui\nqui sait ce chapitre, sa parole fait la vérité sur terre et\ndans la divine région inférieure ; il prend toutes les formes\ndes vivants, grâce à la protection du dieu grand... »\n   Ce chapitre, le L X I V e du livre, était attribué à Thoth et\non y attachait une importance extrême. Au temps du roi\nMenkara, le prince Har-titi-f l’avait découvert à Hermo ­\npolis, disait-on, au cours d’un voyage d’inspection à travers\nles temples, gravé en lettres bleues, sous les pieds de la\nstatue du dieu.\n   Qu’on nous permette encore une citation, elle est emprun­\ntée, au chapitre L X X X V , c’est un dieu qui se définit :\n« Mon nom est Celui qu’on n’endommage pas. Je suis l’âme\ncréatrice de l’abîme céleste, auteur de sa demeure dans la\n"}, {"page_pdf": 289, "page_imprimee": 266, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2330, "texte": "266                L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n divine région inférieure. On ne voit pas mon nid, on ne\n perce pas mon œuf. Je suis le seigneur\n    « de l’escalier, auteur de mon nid aux confins du ciel... »\n    Le reste est à l’avenant ; posséder le sens de ce chapitre,\n c’était assurer son salut. On comprend qu’il est impossible\n de préciser une doctrine d’après ces textes tout en images\n et qui se lisaient probablement de deux ou trois manières,\n selon le système cher aux prêtres. Ce Livre des Morts,\n quoique pénétré de la religion osirienne, ne prouve rien,\n nous l’avons dit, en faveur d’un monothéisme national.\n Plus rares encore sont les fragments où se puisse lire une\n affirmation du panthéisme. Le plus caractéristique, celui\n que nous donnons, est tiré d’un hymne relevé par M . Brugsch\n sur les murailles du temple de l’oasis El-Khargeh.\n      Dieu qui est immanent en toutes choses,\n      Ame de Scheou dans tous les dieux.\n      Caché en permanence dans toute chose\n      Le Un vivant\n      En qui toutes choses vivent éternellement.\n    On ne saurait conclure à rien de général d’après de tels\ndocuments ; certains collèges sacerdotaux ont pu professer\nle panthéisme, il ne s’ensuit pas que tous les collèges aient\nconnu et adopté cette métaphysique.\n   Mais, de ces indices, et des tendances manifestées dans\nles textes, si aucune doctrine ne se peut préciser, il n’est\npas téméraire de déduire que certains initiés des temples,\nles plus haut gradés, par exemple, étaient, en philosophie,\nau moins dès la fin de la XIXe dynastie (1), les uns mono­\nthéistes, les autres panthéistes, à moins qu’ils ne soient\ntombés du monothéisme dans le panthéisme. Ceux-là ne\nconsidéraient-ils les divinités que comme des symboles ?\nC’est la théorie chère aux occulistes, mais elle ne repose sur\nrien de certain. Il en faut dire autant de l’interprétation des\nsymboles esotériques que donnent les mêmes occultistes ;\nil est facile de constater qu’eux-mêmes ont forgés presque\ntoutes les explications, avec beaucoup d’ingéniosité (2),\n\n\n\n  (1) M . Lenormant fait commencer l’ère vraiment reli­\ngieuse et philosophique à la XIe dynastie.\n  (2) Un exemple. Le sphinx, d’après M . Schuré, repré­\nsenterait l’Isis terrestre ou l’homme se dégageant de l’ani­\nmalité, ou encore la nature dans l’unité vivante de ces\nrègnes.\n"}, {"page_pdf": 290, "page_imprimee": 267, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2450, "texte": "             P a g e s d e c r it iq u e e t d ’ h is t o ir e   267\n\n\n\n  reconnaissons-le, pour servir leur système. On pourrait\n  soutenir, avec plus de logique, étant donné le mysticisme\n  égyptien, que les philosophes-théologiens s’imaginaient le\n  panthéon des fidèles comme un monde d’esprits.\n     Si l’on ne sait rien des mystères, quant à la doctrine qu’ils\n  voilaient, on ne sait pas grand chose en ce qui concerne les\n  épreuves et les cérémonies de l’initiation. Diodore de Sicile,\n  acceptable comme éthopoète, ne présente aucune garantie\n  comme historien (1), ayant compliqué d’évhémérisme ses\n  compilations sans contrôle, et l’on ne saurait prêter qu’une\n  médiocre attention à l’ouvrage anonyme sur Isis et Osiris.\n  Porphyre ne connut réellement que des mythes de l’Hel ­\n lade sans corrélation dûment établie avec ceux de la terre\n  des Pharaons ; et nous croyons avec M . Ménard que Jam­\n blique attribua aux Egyptiens (D e mysteriis Æ g y p t .) ses\n propres idées». Quand les Grecs, dit, d’ailleurs, le judicieux\n critique des livres d’Hermès (2), commencèrent à étudier la\n religion égyptienne, la symbolique de cette religion était\n déjà une lettre morte pour les prêtres eux-mêmes. » Enfin,\n l’Egypte, déjà en décadence sous la XXIIe dynastie, était\n une nation entièrement transformée lorsqu’Apulée se fit\n initier vers 140 après J.-C. Rien ne nous garantit que la\n doctrine et le mode initiatique se soient maintenus dans\n leur intégrité jusqu’à cette époque. Le contraire paraît\n d’autant plus plausible que les maîtres de l’Egypte, depuis\n Cambyse, n’ayant pas adopté, comme les barbares Hiq-\n Shous, les pratiques nationales religieuses, avaient échappé\n à l’influence des prêtres. Les Romains, surtout, ne devaient\npas traiter avec les collèges sacerdotaux de puissance à\npuissance.\n    Il faut donc n’accorder qu’un crédit relatif aux récits\nlaissés sur les mystères. L ’aspirant se présentait-il seul ou\nse faisait-il recommander par un initié, avec l’agrément du\nmonarque ? Les versions ne sont pas d’accord sur ce point,\nnon plus que sur la durée du stage préparatoire imposé au\npostulant. Les textes diffèrent aussi quant aux détails des\népreuves; ce que tous reconnaissent, c’est qu’elles avaient\nlieu à Thèbes et présentaient force complications. L ’aspi­\nrant était éprouvé dans son courage physique et sa force\n\n\n\n\n  (1) De judiciis Ælgyptiorum. D eÆ lgypt legum latoribus.\n  (2) Hermès Trismégiste, p. xxv.\n"}, {"page_pdf": 291, "page_imprimee": 268, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2533, "texte": " 268                L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n  morale, sa volonté, son caractère et ses sens ; après quoi, s’il\n  avait satisfait à tout, on l’acceptait comme adepte et on lui\n  faisait prêter le serment du silence et de la soumission.\n  L ’initiation proprement dite commençait aussitôt et elle\n  exigeait certainement plusieurs années. On ne sait rien\n  d’exact relativement au nombre de grades qui constituaient\n  cette initiation, ni quant à leur nature. Les plus éminent de\n ces grades, d’après Synesius (De Providentiel) accordait le\n  privilège de contribuer à l’élection d’un roi. Les grades se\n conféraient au temple, voilà ce qui paraît certain. L ’initia­\n  tion aux derniers degrés impliquait, par conséquent, la\n  consécration sacerdotale ; et comme les prêtres avaient\n  aussi le dépôt des sciences connues alors, il est logique d’en\n  déduire qu’ils instruisaient leurs adeptes sur ces sciences\n  en même temps qu’ils leur expliquaient les arcanes de la\n  doctrine, les symboles du culte et de l’écriture, la significa­\n tion des peintures allégoriques et de leur inscriptions. Leur\n suprématie reposant sur la possession de ces connaissances,\n on comprend que les prêtres aient pris les plus grandes pré­\n cautions pour s’assurer du silence de ceux qu’ils acceptaient\n dans leur collège. Il parait donc plus que probable que la\n formations des adeptes consistait en deux ascèses principa­\n les ; la culture de l’intellectualité et de la volonté (être un\n esprit cultivé et un homme) ; l’étude des sciences et de la\n magie (être un savant capable de diriger les forces cachées\n de la nature).\n    La culture morale, plutôt sommaire à en juger d’après les\n actes des prêtres, se fondait avec la culture intellectuelle.\nL ’adepte devait triompher de ses sens, plutôt pour assurer\nsa force que pour garder la continence et se conserver\npur ; la sagesse orientale enseignait moins la pratique\ndes vertus naturelles que l’art de se conduire dans la vie\navec habileté. Les initiés pouvaient sans doute se marier,\npuisque les textes parlent des fils et des filles des grands\nprêtres. Les textes mentionnent aussi que plusieurs de ces\nfilles se prostituaient aux rois le plus aisément du monde,\net cela ne choquait point. Par ce détail, que l’on juge du\nsens moral des hautes classes d’alors. Quoique supérieurs\naux mœurs, les écrits ne révèlent pas une haute notion de\nl’éthique. Le traité de K aqimma, (ou Kaqimmi) dont la fin\nse trouve sur le papyrus Prisse (1) et qui date du roi\n\n\n\n  (1) Bibliothèque nationale.\n"}, {"page_pdf": 292, "page_imprimee": 269, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2380, "texte": "            P a g es d e c r i t i q u e   e t d ’h is t o ir e   269\n\n\n\nSnéfrou (IIIe dynastie) est une collection de maximes\nbourgeoises ; et l’on ne trouve qu’un code de civilité\npuérile et honnête, selon l’expression de M . Lenormant,\npresque une mathèse du parfait courtisan, dans cet amas\nconfus de pensées et d’instructions tracé, sous la V e dynas­\ntie, par le prince Phtahotep (ou Phtah-hotpou). Quels\nmoralistes pouvaient-ils former, d’ailleurs, les pontifes qui\nacceptaient qu’on symbolisât sur des murailles sacrées la\ncréation et la fécondation par l'anti-physisme de Khem, qui\nlaissaient, dans leurs enseignements populaires, les aberra­\ntions sexuelles de Thum-Kheper et du créateur Khepra,\nqui définissaient le dieu de l’Amenti, (2) l’âme de Râ, « celui\nqui jouit de lui-même », qui mœchatur in se ipso ?\n   Quant à la culture spirituelle, nous doutons que les prêtres\nen aient pratiqué quelqu’une au sens réel du mot. En tout\ncas, leur méthode pour arriver à une vie intérieure n’avait\nrien d’anagogique, leurs actes le prouvent encore. Appren­\ndre à se posséder soi-même afin de diriger autrui, faire\nconverger ses énergies et son savoir de manière à comman­\nder aux éléments, toute l’initiation se résumait en cela,\nl’orgueil en était le seul moteur. Et pouvait-il en être autre­\nment, puisque les initiés, ne bénéficiant pas des secours de\nla grâce, devaient se développer, se conquérir sur la\nmatière, par les seules ressources de la raison et de la\nvolonté humaines ! Ces magiciens qui brûlaient d’un ardent\ndésir de connaître les secrets de l’univers, afin d’être\ncomme des dieux ici-bas, avant de s’identifier à l’essence\ndivine, ne connurent pas la vie du cœur ; dans tout ce\nque l'on nous rapporte d’eux, dans tout ce que nous\npouvons lire de leurs hymnes, on chercherait en vain un\ncri d’amour. Aussi quel bien firent-ils? Aucun. L’histoire\nne leur attribue aucune fondation charitable, aucune œuvre\nutile aux humbles, et la légende reste muette aussi. Les\npeuples, avec lesquels ils n’entrèrent jamais en communion,\net qu’ils ne tentèrent peut-être même pas de protéger contre\nl’oppression, ne leur conservèrent pas la moindre recon­\nnaissance. On les respectait comme dépositaires de la\nTradition sacrée, comme possesseurs de redoutables\nsecrets ; la crainte dominait en ce respect. Est ce assez\néloquent ?\n\n\n\n\n  (2) Livre des morts, chapitre X V II.\n"}, {"page_pdf": 293, "page_imprimee": 270, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2529, "texte": " 270               L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n      Tous les imitiés au dernier degré étaient prêtres, cela se\n   conçoit, mais tous les prêtres conquerraient-ils ce grade\n   suprême? Autre énigme : ce qui parait certain, c’est que\n   l’action ésotérique des sanctuaires sur la société, si tant est\n   qu’elle rayonna, se confondit tellement avec l’action sacer­\n   datale qu’il est impossible de l’en abstraire.\n      Ces prêtres inités étaient certainement d’habiles psycholo­\n  gues et d’avisés politiques; leur science occulte, c’était avant\n  tout l’art de mener les peubles et les rois. On les voit, dès\n  l’origine, très préoccupés de maintenir leur crédit, d’assurer\n  leur puissance et c’est beaucoup pour cela, sans doute,\n  qu’ils entourent leur savoir de mystère. Rien ne montre\n  qu’ils se soient mis en peine, après le règne des Hiq-Shous,\n  de spiritualiser, de moraliser la multitude et de mettre\n  obstacle à ses pratiques grossières, à la zoolatrie, par\n  exemple. Aller contre les superstitions établies si profondé­\n  ment, blesser les opinions reçues, c’était risquer leur\n  puissance, accepter la vie apostolique avec toutes ses\n misères et ses fatigues. Or ces prêtres étaient des docteurs,\n non des apôtres, ils préféraient constituer un collège des\n privilégiés. Quelques occulistes répondent à cela que la\n diffusion des hautes vérités n’eût pas rendu de réels services\n  à la masse, que, d’ailleurs, l’initiation était ouverte à qui\n voulait s’instruire dans les mystères. « On ne prodigait pas\n les mystères, dit Fabre d’Olivet, (1) parce que les mystères\n étaient quelque chose; on ne profanait pas la connais­\n sance de la divinité, parce que cette connaissance existait;\n et pour conserver la vérité à plusieurs on, ne la donnait pas\n vraiment à tous ». L ’explication laisse à désirer. Sans\n livrer les mystères en pâture, sans révéler l’essence de la\nthéologie, il était possible d’ élever les profanes à la\n connaissance d’un dieu unique, de les approcher insensible­\nment de la vérité connue. On ne voit pas en quoi cela eût\nprofané la divinité et nui à la vérité ; on voit fort bien, par\ncontre, en quoi cela eût nui aux intérêts sacerdotaux. Tous\nles hommes ne peuvent supporter les épreuves longues et\npénibles d’une initiation, tous, cependant ont droit à la\nvérité, cela n’est pas contestable; mais tous, évidemment,\nne peuvent la recevoir de la même manière, la posséder dans\nles mêmes proportions. Aussi la mission des grands édu-\n\n\n\n\n  (1) La langue hébraique restituée, 2me vol.\n"}, {"page_pdf": 294, "page_imprimee": 271, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 787, "texte": "            P ages de   c r it iq u e , e t d ’ h i s t o i r e           271\n\n\n\ncateurs, des psychagogues, este-lle de rendre accessible cette\nvérité à tous, de la doser avec art. Attendre de la foule\nqu’elle se hausse à la vérité, c’est vouer cette foule à\nl’ignorance. Attend-on des enfants qu’ils aillent d’eux-\nmêmes à l’école ? En usant des mythes, les pontifes-\nhiérophantes rendirent la vérité insaisissable aux incultes et\nles poussèrent dans le polythéisme et ses misères. Le seul\nfait d’avoir abandonné la masse à son pieux abrutissement,\nà ses dévotes aberrations, à son état déplorable, les peint et\nles juge. Ce n'est point ainsi qu’agissent ceux qui aiment\nd’amour pur et la vérité et l’humanité.\n\n\n\n                                         A l p h o n s e G e r m a in .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-004", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 272, "page_fin": 274, "titre_corps": "Raymond Lulle", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Henri Mazel", "ancre_debut": "R a ymond L u lle Raymond Lulle?... 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Marius André\nqui vous le présente et vous l’explique, mieux qu’avec\nscience, avec amour.\n  Et d’abord, ce fut un saint (ce qui, aujourd’hui serait\ntout à fait ridicule, mais en ce temps là, entre 1232 et 1315,\non n’était pas parfait) et l’Eglise l’a admis dans ses propres\nlocaux: R aym unduspretiosæ tandis abundus, doctor profun ­\ndus, regn at sine fine jucundus. C’est à lui qu’arriva la\nfameuse histoire, prêtée à tant de pénitents, du coureur de\nfemmes qui se convertit parce que celle qu'il presse lui\ndécouvre soudain son sein rongé d’un cancer.\n  Puis, ce fut un savant. Il parlait je ne sais combien de\nlangues sarazines et discutait avec tant de sûreté et de\nméthode (bien avant Descartes il prôna le doute méthodique)\nqu’il faisait quinauds tous ses interlocuteurs. Ce fut même\nà la suite d’un succès de ce genre qu’il eut l’imprudence\nde remporter en terre musulmane, qu’il reçut la palme du\nmartyre. Sur ce terrain scolastique, quelque chose subsiste\nde lui : le cathéchisme, dont il inventa la forme par courtes\ndemandes et réponses.\n\n\n\n\n   (1) D ’où la place qu’occupe le livre de M . M a r i u s A n d r é ,\nL e Bienheureux Raymond Lulle, dans la collection « Les\nSaints », de l’éditeur V . Lecoffre, à Paris.\n"}, {"page_pdf": 296, "page_imprimee": 273, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2324, "texte": "                       H a g io g r a p h ie               273\n\n\n\n   En troisième lieu, ce fut un bon politique. Il vit très bien\nque si les M ongols, alors hésitants entre Mahomet, le Christ\net le Bouddha, se faisaient chrétiens, c ’en était fait de\nl’Islam, et il s’efforça d’obtenir cette conversion.\n   Enfin, ce fut un grand poète mystique, le digne frère de\nSte-T hérèse, de St-Jean de la Croix, de St-François d’Assise,\nson père spirituel. C’est en lui que la poésie provençale\ntrouve sa fleur suprême ; toute la poésie amoureuse des\ntroubadours s’épure, s’exalte, se sublimise en amour mys­\ntique, aboutissant à ces merveilleux dialogues de l’Ami et de\nl’Aimé, qui ne ressemblent à rien et dont certains sonnets\nde Verlaine pourraient seuls aujourd’hui donner l’idée.\n   « Quel est le nom de ton maître ? — L’amour. — De\nquoi es-tu fait ? — D ’amour. — Où naquis-tu ? — Dans\nl’amour. — Qui t’as nourri? — L ’amour. — De quoi vis-tu ?\n— D’amour. — Quel est ton nom ? — Amour. — D’où\nviens-tu ? — De l’amour. — Où vas-tu ? — A l’amour. —\nOù es-tu ? — Dans l’Amour. »\n   Il faudrait lire ses poèmes en entier, le Désespoir, le\nLivre des contemplations, la Philosophie d’Amour, pour\nsentir jusqu’à quels replis profonds de l’âme peut vous\ntranspercer la lance de son mysticisme, « bon chevalier\nmasqué qui chevauche en silence ». Et ces poèmes, grâce à\nM . Marius André, qui les a traduits du catalan, on peut les\nlire, notamment cet étrange, ce troublant, ce merveilleux\nLivre de l’Ami et de l’Aimé que publia naguère L e Spectateur\nCatholique.\n   Heureux ceux qui marient ainsi leur nom à celui d’un\ngrand poète, surtout d’un grand poète mystique :\n\n    Je te donne ces vers pour qu’un jour si mon nom\n    Aborde heureusement aux époques lointaines\n    Et fait rêver, un soir, les cervelles humaines,\n    Vaisseau favorisé par un grand aquilon,\n    Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,\n    Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon\n    Et par un fraternel et mystique chaînon\n    Reste comme pendue à mes rimes hautaines...\n\n\n   Puisse ainsi le nom de M . Marius André, lui-même mys­\ntique et poète, rester attaché à celui du bienheureux\nRaymond Lulle, de ce Saint qui fut un brillant chevalier\navant d’être un doux martyr, et qui, (petit détail qui a bien\nson prix) même au plus âpre des tournois scolastiques,\n"}, {"page_pdf": 297, "page_imprimee": 274, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 451, "texte": "274               L a L u t t e . — M a i 1900\n\n\n\nn’oublia pas la charité, et dans son Livre du Gentil et des\ntrois Sages, où il fait discuter tour à tour un païen, un juif,\nun chrétien et un musulman, termine par ce trait exquis :\n   « Là ils prirent congé et chacun pria les autres de lui\npardonner s’il avait dit contre leur loi quelque vilaine\nparole, et ils s’octroyèrent ce pardon ».\n\n\n                                             H enri M azel\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-005", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 275, "page_fin": 276, "titre_corps": "L’Enlumineur", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Tristan Klingsor", "ancre_debut": "L’ E n lu m in e u r à M a x E lskam p Le vieil en", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 298, "page_imprimee": 275, "debut_caractere": 45, "fin_caractere_exclue": 1285, "texte": "L’ E n lu m in e u r\n                                     à M a x E lskam p\n\n\n\n Le vieil enlumineur a des rides au front,\n Des revers de velours à ses manches,\n La barbe carrée et le bonnet rond,\n D ’où sortent les fils d’argent et ses boucles blanches.\n\n Il est assis sur l’escabeau de bois\n Avec ses pinceaux de poil de cochon ou de blaireau,\n Devant sont grimoire d’autrefois\n Plein de belles images de vitraux.\n\n Il y a des anges et des saints du vieux temps,\n Des princes, des bouffons et des sots,\n Et de bizarres charlatans\n Qui sautent comme des puces dans leurs cerceaux.\n\n  Il y a le bourgemestre pansu\n  Avec sa houppelande à tulipes brodées,\n  Qui cause à sa commère et qui sue\n  A regarder les joueurs de dés.\n\n  Il y a ce sorcier de Hans\n  Qui râcle sur sa vielle fausse\n  Un air magique de danse\n  Aux morts qui sortent de leurs fosses.\n\n  Il y a, à la fin du livre,\n  L ’image de madame Elisabeth\n  Avec ses roses, oisive,\n  Son lévrier fin, ses oiseaux et ses bêtes.\n\n  Le vieil enlumineur met une dernière touche\n  De carmin et d’or\n  Sur les cheveux et sur la bouche,\n  Puis, doucement s’endort.\n\n  Alors la dame sainte\n  Se lève sans bruit du papier raidi\n  Prend l’âme du pauvre vieux peintre\n  Et la porte en paradis.\n"}, {"page_pdf": 299, "page_imprimee": 276, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 604, "texte": "                 F l o r il è g e M e n su e l                    276\n\n\n\nLe vieil enlumineur y voit le Bon Dieu beau\nComme un roi de la terre avec sa barbe en fleur,\nEt retrouve sur un escabeau\nSon livre, ses pinceaux et ses couleurs.\n\nEt pendant ce temps sa servante effrayée.\nQui l’a trouvé mort et couché\nSur sa manche pour oreiller\nAvec son bonnet rond tombé sur le plancher,\n\nFait sonner jusqu’au ciel les cloches de l’église\nDont le battant trotte sans cesse\nComme la langue des filles qui devisent\nAvec leurs amoureux à la messe.\n\n\n\n                                  T r is t a n K l in g s o r .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-006", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 277, "page_fin": 283, "titre_corps": "Un Saint du Castel", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "Un S a in t du C astel C H A P IT R E P R E M IE R Le cam", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 300, "page_imprimee": 277, "debut_caractere": 42, "fin_caractere_exclue": 1478, "texte": "Un S a in t du C astel\n\n                C H A P IT R E P R E M IE R\n\n\n                          Le   camp\n\n\n\n    L e navrant insuccès de leu r croisade avait\n contraint L o u is V I I et C onrad à faire vo ile vers\n leurs états.\n    Après le départ attristé du R o i et de l’Em pereur,\nle royaum e de Jérusalem s ’était trouvé liv ré au\np lu s p érilleu x abandon.\n    L e s m onarques partis, de funestes rivalités,\nq u i déjà sourdem ent grondaient en leu r présence,\ns ’étant donné lib re carrière, avaient partout semé\nla zizanie et fait s’entretuer les Chevaliers chrétiens\nsu r le sol même où le C h rist était m ort — le\nC h rist, Agneau de D ie u et P rin c e de la P a ix !...\n    C ’avait été d ’abord le spectacle honteux d ’une\nreine et d ’un ro i se disputant u n trône conquis\np ar le m artyre de m illie rs de croisés et q u ’avait\nillustré G odefroy de B o u illo n . L a reine avait nom\nM élisande ; le ro i riv a l était B au d o u in I I I . A yan t\narmé leurs partisans ils m archèrent l ’un contre l ’au­\ntre. O r cette reine avait autrefois été mère. L e roi\nson ennemi était son propre enfant. C e lu i-ci n ’eut\np o int d ’aille urs à s’e n o rg ue illir longtem ps d ’avoir\ntriom phé de sa mère. C in q années à peine après\nsa victo ire il v it retomber au p o u vo ir de l ’Islam\ntoute la partie de son royaum e q u i s ’étendait à\nl ’est du Jo u rd ain .\n    A la mort de son successeur (son frère A m a ury,\n"}, {"page_pdf": 301, "page_imprimee": 278, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1929, "texte": "278                L a L u t t e .— M a i 1 900\n\n\n\n comte de Jaffa), u n enfant lépreux, dit B a u ­\n do uin I V , était -devenu l ’im puissant h éritier d ’u n\n patrim oine sacro-saint.\n    M ais ce fut à p a rtir du jo u r où S y b ille (sœur\n ainée de ce m alheureux p rin ce et veuve après\n deux ans d ’un io n de G uillaum e de M ontferrat)\neût épousé, car les instances de son fière, G uid o\n de L u sig n a n , que le royaum e s’enlisa dans la p lus\nvaseuse anarchie. Q uant m ourut B au d o u in V , fils\nde G uillaum e de M ontferrat et de Sybille,\n L u sig n a n , v it s’élever contre lu i u n riv a l dans la\npersonne de Conrad de M ontferrat.\n    L e s deux ordres guerriers de la Palestine : les\n H o sp italie rs et les T em pliers p riren t parti, l ’un\npo ur C onrad, l ’autre p o ur G u y de L u sig n a n . E t\nla guerre éclata de nouveau, fratricide, entre les\nsoldats de la C ro ix. D ans l ’aveuglem ent de la\nhaine Conrad de M ontferrat poussa l ’aberration\nju sq u ’à contracter alliance avec le Sultan Saladin.\nC elu i-ci, com prenant ju sq u ’à quel p oint ces\népuisantes querelles intestines avaient anémié le\nroyaum e latin, profita de cette alliance p o u r\nreconquérir à l ’Isla m le fief d iv in conquis p ar les\npreu x d ’O ccident au p rix de tant de sang et de\ntant d ’héroïsme. I l espéra détruire alors sans trop\nde peine l ’œuvre auguste de Godefroy. L ’évène\nment devait p ro uver trop tôt q u ’il avait bien fondé\nson espérance.\n    « Jérusalem est retombée au p o u vo ir des fils\nd u Prophète ! » S ’envolant par delà les m ers le\nc ri d ’alarm e a retenti ju sq u ’aux confins de l ’O cci­\ndent. E t l ’O ccident po ur le m ieux écouter a fait\ntaire aussitôt l ’énorme cliquetis des armes fra trici­\ndes ; et vo ici q u ’il s’ébranle, oub liant ses querelles,\nprend la C ro ix et s’em barque au c ri de : « D ie u\nle veut ! »\n    G uido de L u sig n a n ign o rait quels renforts allait\n"}, {"page_pdf": 302, "page_imprimee": 279, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2014, "texte": "                  F e u il l e t o n   de la   Revue        279\n\n\n\n bientôt lu i am ener la m er, quand au m ois d ’août\n  1189 il v in t, ne possédant guère que neuf m ille\n hom m es tout au p lu s, dresser tém érairem ent ses\n tentes su r la co llin e de T h eu ro n , d ’où l ’œ il do m i­\n n a it à la fo is les rem parts de P tolém aïs et l ’im ­\n m ense h o rizo n des flots.\n     C ’est de là-haut q u ’après le prim e assaut (où\n une p anique causée p a r la n o uvelle de l ’approche\n de S a la d in avait chargé la victo ire en déroute),\n c ’est de là-haut que les soldats de L u sig n a n , que\n les m oines bardés d ’acier apperçurent dans le u r\n détresse une v ille flottante a rriv a n t su r la m er.\n C inquante drom ons lents et m agnifiques s’ap p ro ­\n c h a ie n t avec m ajesté d u b rû la n t sablon de la\n cô te...\n     H o u rra h ! car v o ici q u ’ils sont reconnus !\n H o u rra h ! ces vaisseaux sont ceux des D an o is.\n H o u rra h ! et ceux là sont ceux des F risso n s !\n     L ’in d e scrip tib le exp losio n d ’allégresse, q u i fit\n s’acclam er de lo in , p u is s ’em brasser en p le u ran t\nles rudes croisés du N o rd et les croisés de la plage,\nn ’était pas p rès de s’appaisser que déjà, au lo in\ndes eaux, fu t signalée une flotte no uvelle.\n     Q uand les croisés de F la n d re et de B rab an t\nco n duits p a r Jacq ues d ’A vesnes et les croisés\nan g lais guidés p a r l ’archevêque de C au terb u ry\nlui-m êm e, atterriren t p a r m illie rs au son des\njoyeuses b u isin e s, l ’enthousiasm e dans le cam p\ns ’éleva au paroxism e. A u x c ris de jo ie des chrétiens\nd’ O rien t les F risso n s et les D an o is m êlaient leu rs\nclam eurs gutturales. A ces clam eurs et à ces c ris\nA n g la is, F lam an d s et B rab an ço n s répondaient\nen poussant des h o u rrah s frénétiques et p u is\nco u rraien t vers les p reu x d ’O rien t depuis les rive s\nde la m er.\n     E t les cris des arm ées s’entrecro isaient dans\nl ’a ir, et dans la form idable unanim ité de cet\n"}, {"page_pdf": 303, "page_imprimee": 280, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2000, "texte": "280                L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n im m ense enthousiasm e le b ru it des arm es et des\nv o ix , q u i éclatait en même tem ps hors de m illie rs\nde b o u clie rs et hors de m illie rs de p o itrin es,\ndom inait le b ru it de la vague ; et l ’on eût d it d ’une\nho ule dans l ’a ir q u i d éferlait, déliran te et te rrib le ,\ncontre le som m et des rem parts de P tolém aïs\nin fid è le !\n    O r, p arm i les croisés bran ban ço n s, q u i s’étaient\njo in ts aux m âles p reu x flam ands com m andés p a r\nJacq ues d ’A vesnes, u n ch evalier entre tous atti­\nra it su r lu i les regards des soldats de L u sig n a n ,\ndes D an o is et des F riso n s, à cause de l ’éclat de sa\nsuperbe arm ure.\n    L ’acier en était si b rilla n t qu’on l ’eût dite\nforgée dans le b ra sie r d u so le il p o ur l ’archange\nS ain t M ich e l, ou p o ur M o nseigneur S ain t-G eo r ­\nges, g lo rie u x patrons des croisés.\n    M ais dès q u ’il eût oté son heaum e c la ir ap parut\nl ’im berbe m enton d ’u n jo u ven cel au visage très\ndoux. C ’était W a lte r de B ierb eeck. Son illu stre\nlig n ée était, dit-on , issue des com tes de L o u v a in\na in si que clairem ent l ’in d iq u a it une frappante\nsim ilitu d e entre les arm es de cette v ille et celles\nq u i enlum in aien t l ’écu flam bant n eu f d u fier\ndam oiseau.\n    P end ant que les gens de le u r suite se hâtaient\nde tout côtés à dresser su r le sable chaud les tentes\nde leurs seigneurs, W a lte r de B ierb eeck et ses\ncom pagnons, conduits p ar les soldats du T em ple\nau cam p de L u sig n a n , furen t in tro d u its dans la\ntente d ’u n v ie u x tem plier brabançon afin d ’y\nfratern iser avec les m oines g u erriers, q u ’ils\nvenaient si à propos seconder et seco u rir.\n    Ce fu t avec une fierté n aïve que W alte r, tout en\nm angeant le u r n arra et l ’engoûm ent des baro n s de\nB rab an t p o u r la croisade n o uvelle, et l ’in e x p ri­\nm able ém oi qu’il avait ressenti lui-m êm e à\nl ’annonce de départ.\n"}, {"page_pdf": 304, "page_imprimee": 281, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1980, "texte": "               F e u il l e t o n   de   la   R evue       281\n\n\n\n    I l n ’était encore que sim ple écuyer lo rsq u ’un\nso ir des p èlerin s vin re n t au m anoir de ses pères\nannoncer que les F lam an d s pren aien t vaillam m ent\nla cro ix , ayant g rand so in d ’in sin u e r que déjà tel\net tel haut baron de B rab an t se dispo saien t à\nsu ivre u n aussi saint exem ple.\n    « A lo rs, co n tin ua W alte r, alo rs je n ’y p us p lu s\nte n ir et b ien que je n ’eus pas encore atteint la fin\nde m a vingtièm e année je réclam ai à v o ix très\nhaute q u ’on me laçât in co n tin en t le heaum e su r\nla n uque, q u ’on m ’attachât de c la irs éperons d ’or,\nq u ’enfin l ’on me ceig n ît épée et b a u d rie r, selon\nque m e l ’avait prom is m a mère, ce jo u r q u ’elle\nm ’avait su rp ris à sanglotter derrière les b arreaux\nde m a fenêtre, tandis q u ’à travers le v itra il je\nregardais p a rtir — sans moi ! — nos barons et\nle u rs écuyers ! Je vo u la is à tout p rix q u ’on\nm ’arm ât ch eva lie r a fin d ’être, sû r cette fo is de\np a rtir a in si que les bannerets avec les F lam an d s de\nJacq ues d ’A vesnes.\n    « E t sans attendre que m a m ère eût acquiescé\nà ce d é sir q u i depuis longtem ps me b rû la it, je\nco uru s avec mes am is, — les g en tils dam oiseaux\nque vo us voyez ic i auto ur de m oi, — arrach er\ndans le p arc les ram eaux des b u isso n s, afin d ’at­\ntacher leu rs branchages verts en form e de cro ix\nsu r notre p o itrin e .\n    » Q uand nous revînm es au m an o ir m a m ère\nétait su r le p erro n , environnée des seig n eurs nos\nv o isin s et des gens de notre m aison. D ’aussi lo in\nque n ous les aperçûm es, tous ensem ble, à p lein s\npoum ons, n ous criâm es : « D ie u le veut ! »\n    » A lo rs, v o ilà que d ’une seule v o ix les barons,\nq u i p o u r la p lu p a rt venaient faire leu rs ad ieux à\nm a m ère, répo n d iren t à nos c ris en clam ant :\n« Jérusalem ! »\n    L ’ém otion nous é tra n g la it; m ais m oi, fou,\n"}, {"page_pdf": 305, "page_imprimee": 282, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1974, "texte": "282               L a Lutte. —    m ai   1 90 0\n\n\n\n d é liran t à ce nom tro is fo is sain t, j ’eus la force\n p ourtant de le u r crie r : « B aro n s ! nous partons\n avec vous ! Arm ez-nous dem ain ch evaliers ! »\n     « M ’élançant à ces m ots dans les bras de ma\n m ère, je l ’em brassai avec grande ferveur et répé­\n tant to ujo urs entre chaque baiser : « Je ve u x être\n cro isé , tu me l ’as tant prom is ! »\n     « L e lendem ain devant m a m ère et tous les\n bannerets du p ays assem blés, on nous adouba\n ch evaliers. E t le surlendem ain nous p artio n s p o ur\n la guerre ! L e trajet fu t lo n g , m ais p le in d ’espé­\n rance ! L e veut fu t p ro p ice et la m er clém ente.\n N otre-D am e est bonne. R em erciez-là, ca r c’est\n grâce à E lle — entendez-m oi bien — o u i, c’est\n grâce à E lle , que sans n u l p é ril nous venons à\n nous ».\n    W a lte r tout en p arlan t se g risa it de bonh eur à\nses propres paroles.\n    L e s tem pliers q u i l ’entouraient cro yaien t re vivre\nà l ’écouter ces heures in o ub liées de fierté et d ’a llé ­\ngresse, q u i, p o u r les vétérans eux-m êm es e n viro n ­\nnaient toujours de lum ière et de jo ie — telle une\napothéose au fond du so u ve n ir — le rite à la fo is\nsacré et g u errier, selon leq uel chacun d ’entre eux\nja d is avait été arm é ch eva lie r du Seigneur. D e\nleu rs yeux de p reu x, obstiném ent secs sous la\nruée des d o u leurs, la douceur ém ue du cher\nso u ve n ir fit ja illir — com m e une eau, tout à coup\nd ’u n ro ch er — u n flo t m iracu le u x de larm es. L e u r\nregard s’étonna, le u r ém otion s ’accrut à la vue\nmême de le u rs p le u rs.\n    L a fougue ardente et g uerrière q u i an im ait le\ncœ ur de W alte r de B ierb eeck, l ’ém oi du débar­\nquem ent, le d é lira n t enthousiasm e q u i l ’avait\na c c u e illi au m ilie u du cam p chrétien et le ré cit fait\np a r lui-m êm e de son ém ouvant départ, tout cela\nn ’avait cessé de l ’attiser d ep uis le leve r du jo u r.\n"}, {"page_pdf": 306, "page_imprimee": 283, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1510, "texte": "                 F e u il l e t o n   de   la   Revue              283\n\n\n\n E lle s’exalta au jo u r couchant devant la splendeur\n d u so ir.\n    L o rsq u e avec ses am is, les nouveaux ch eva lie rs,\nle jeu n e baron de B ierb eeck quitta le cam p des\n T e m p lie rs, le so le il se n o yait à l ’o ccident des eaux.\n C ’est p a r là qu’ils étaient venus le m atin même,\nseconder s i nom breux G uid o de L u sig n a n .\n    A van t de descendre la pente du T h e u ro n et de\ngagner su r la plage, à travers l ’in fin ité des p a v il­\nlo n s b a rio llé s couverts de soies éclatantes, ceux-là\nque le u rs hom m es lig e s y avaient dressés p o u r\neux, su r u n signe de W alter les bach eliers fire n t\nhalte au som m et de la co llin e , afin d ’ad m irer à\nlo is ir le féerique em brasem ent d u c ie l, q u i se\nréflétait p ar b risu re s dans les rem ous chatoyants\nde la m er.\n    L a splen deur tragique du so ir, ensanglantant\nles vagues bondissantes et rico ch an t com m e en\néclaboussures su r les tentes m ultico lo res q u i se\nm u ltip lia ie n t au lo in , d a n s l ’om bre déjà descendue,\nle lo n g des rive s du B é lu s, évoqua à ces jeunes\np reu x q u i frém issaient d ’enthousiasm e des scènes\nrouge et o r, v isio n s de p o u rp re et de lum ière,\nm êlées de g lo ire et d ’héroïsm e.\n\n  E t l ’éclat d ’or de la V ic to ire s ’a llia dans le u r\nrêve a ltie r au sang fu lg u ra n t des M artyrs.\n\n      (A suivre)\n                                      G eorges      R am aekers.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-007", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 284, "page_fin": 285, "titre_corps": "Reliures", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Louis Gillet", "ancre_debut": "Reliures Relieur, penche-toi sur l", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 307, "page_imprimee": 284, "debut_caractere": 22, "fin_caractere_exclue": 1643, "texte": "Reliures\n\nRelieur, penche-toi sur les eaux qui croupissent,\n         Et que les dessins des fossés,\nPar l’eau dormante et par le soleil commencés,\n         Au cuir des livres se finissent.\nSors de ta chambre quand avril lave le ciel\n         Après les noires giboulées :\nAlors toutes les eaux sont hautes et gonflées\n         Sous un soleil torrentiel.\nDes graines, des pollens merveilleux dans les mares\n         S’égarent en cette saison,\nGlissent entre les doigts du vent : leur floraison\n         Plus que les chapes et les tiares\nFait riche l’eau qui stagne au pied vert des talus,\n         Et chaque route où l’on chemine,\nTout sentier défoncé dans les champs s’enlumine\n         Pour quelque passage d’élus.\nL ’herbe du tertre au bord de la flaque s’effrange,\n         Et ses doigts distraits sur l’évier\nCherchent, telles des mains émouvant un clavier,\n         A jouer la chanson étrange\nQue leur soufflent les vents ; et les vents l’oublieront.\n         L ’eau qui pourrit pour toi travaille :\nRelieur, si tu veux ouvrer œuvre qui vaille,\n         Observe l’eau qui se corrompt.\nRegarde les dessins que sur l’eau les, épaves\n          Des vents composent pour ton cuir :\nPoussières, feuilles, joncs, bois en train de rouir.\n           Parmi des escades de braves.\nVois, les tronçons flottants des herbes et des joncs\n           Sont des glaives et des épées ;\nIl se fait des radeux de feuilles attroupées\n          Et de rameaux de sauvageons.\nIl monte de la vase une toison d’écumes ;\n        La terre des talus rongés\nFond en savons huileux, et la gorge des geais\n         A moins de reflets dans ses plumes.\n"}, {"page_pdf": 308, "page_imprimee": 285, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1363, "texte": "                    F l o r il è g e M e n su e l                    285\n\n\n\nLa mare orfèvre fait aux tronçons des roseaux\n         Des sertissures de globules ;\nEt les feuilles sont par des chaînettes de bulles\n         Mises à l’ancre sur les eaux.\n\nEt de partout, en des îles vertes ou rousses,\n        En cyclades, en archipels,\nNaissent, s’attirent de mystérieux appels\n        Les constellations des mousses,\nSi nombreuses, qu’avec leurs astres on pourrait\n        Rallumer les nuits magnifiques,\nEt que pour tous les vers, les contes, les musiques,\n        L’artiste y trouve un signe prêt.\n\nEt l’eau dormante prend aux noires pourritures,\n          A la verte écume, aux humus\nOù se forment et sont tranquillement émus\n          Des germes de choses futures ;\nElle prend aux charniers des automnes défunts\n          Gisant au fond de chaque ornière\nLa couleur des cuirs bruts à tes yeux familière,\n          Artiste, et leurs âcres parfums.\n\nLes mares sont de rêve et de formes repues ;\n        Va donc, et fais toi leur pilleur.\nToute corruption est belle. Relieur,\n        Observe les eaux corrompues.\n\nMais s’il te faut pour quelque livre tout puissant\n         Des reflets de crime et de cuivre,\nDe femmes et d’or, va les voir glisser et vivre\n          Dans la corruption du sang.\n\n\n\n                                             L o u is G il l e t .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-008", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 286, "page_fin": 297, "titre_corps": "Les écrivains nouveaux : Fernand Séverin II", "titre_sommaire": "Fernand Séverin (monographie, suite et fin)", "rubrique": "", "signature_source": "Gaston Heux", "ancre_debut": "LES É C R IV A IN S N O U V E A U X Fernand S é v e r in II Ce so", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 309, "page_imprimee": 286, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1377, "texte": "LES É C R IV A IN S N O U V E A U X\n\n\n\n\n           Fernand               S é v e r in\n\n                            II\n\n\n\n   Ce sont des pages sem blables à l 'Ombre heureuse\nq u i perm ettent de cro ire à la profonde lassitude de\nq u i les écrits; et le u r acuité une fo is pénétrée, il ne\nresterait q u ’à nous étonner devant l ’harm onie de\nces confidences, si le poète ne nous avait lui-m êm e\navertis du don m iracu le u x d’enfance, q u i est\naussi son partage :\n\n    Car si le deuil de vivre attriste tes paroles,\n    Ta voix restée enfant est douce et nous console.\n\n    D ’u n enfant, en effet, ces attendrissem ents\ndevant la terre en fle u r, cette ingénuité aim able\ndes prem iers âges dont les sensations personnelles\nse séparent encore m al des choses créées : c ’est\na in si que l ’enfant vo it u n rayo n de so le il et s’en\nem plit les ye u x et cro it que ce so u rire est de sa\npropre essence.\n    I l y a u n peu de cela dans certaines pages de\nM . S éverin , et lo rsq u ’il p arle de « feuillag es\ningénus », de « feuillag es innocents » il est tentant\nde cro ire q u ’il le u r prête, en les anim ant d ’une\nv ie bruissan te, u n peu de l ’ingénuité de son âme\net de l ’innocence de son cœ ur. C ’est p a r un\ndédoublem ent analogue q u ’il p arle des « p ie rre s\nsans p itié », et « d ’une nature q u i se veut m eilleure\np o u r q u i l ’a m érité ».\n"}, {"page_pdf": 310, "page_imprimee": 287, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1762, "texte": "                  L es E c r iv a in s N o u v e a u x         287\n\n\n\n    Elle-m êm e a je ne sais quo i d ’enfantin, cette\np itié q u i lu i fa it épargner les co ro lles :\n    « Je n'ose vous cueillir, fleur trop frêle, ma sœur ! »\n\nd it-il adorablem ent dans la Chanson d’un Pauvre ;\net c’est l ’enfant encore q u i dem ande à ses larm es\nd ’exp rim er une ad m iratio n , q u i désespère la\np aro le :\n     Ils sont beaux jusqu'aux pleurs, ces jardins inconnus !\n\n    Sa jeunesse s ’est grisée de songes ; sa fan taisie,\ndoucem ent tentée p ar l ’in actio n , s’est co m p lu à\norn er, des exquises arabesques de m erveilles\nillu so ire s, une réalité q u ’elle vo u la it p lu s b elle ; (1 )\nc ’est elle q u i a p u d ire de soi-m êm e :\n     Je suis allé si loin dans le pays du rêve\n     Que ceux qui m’y suivront marcheront dans mes pas.\n\n    H é la s ! ce lu i q u ’a trop gagné le songe, est\nperdu p o u r la vie : quel vers a donc fixé cette\npensée ? — L ’in d é cis de tantôt, sera l ’in d é cis de\ndem ain. A l ’âge où la volonté s ’affirm e, où l'é n e r­\ngie de l ’hom m e naissant va in ct les dernières\nrésistances, où le vague enchantem ent des p re­\nm ières aurores s ’est em brasé insensiblem ent ju s ­\nq u ’au x feux aveuglants des m id is ; où u n seul but\nfa it se concentrer en une seule asp iratio n toutes\nles forces ja d is éparses, le poète des Poèmes ingénus\nreste encore diversem ent tenté p a r deux p u issan ­\nces q u i luttent entre elles : l’Action à quo i l ’am ène\nn aturellem ent sa sortie de l ’enfance, l’Amour q u i\nn ’est que son besoin de rêve transform é.\n\n\n\n     (1) Et l’on rêvait encore un pays illusoire\n         Avec ce qu’on savait des pays existants.\n                                               (Enfance).\n"}, {"page_pdf": 311, "page_imprimee": 288, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1809, "texte": "288                  L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n   U ne femme est venue q u i lu i a d it :\n\n      « Si je lis bien an fond des larges yeux limpides\n      Que mes baisers de sœur ont maintes fois fermés,\n      Tu seras de ceux-là qui veulent êtres aimés...\n      « Mais qu’importe? Ton âme, enfant, est de ces âmes\n      Que hausse vers leur songe un orgueilleux espoir...\n      Et je me jugerais sacrilège le soir\n      Où ma bouche amoureuse irait chercher la tienne,\n      Et, se complaisant trop dans une extase vaine,\n      Peut-être aspirerait ta force et ta fierté.\n      Reste seul, et grandis dans cette royauté,\n      Et que la songerie éparse en tes yeux vagues\n      Soit pleine d’un lever de glaives et de dagues !...\n      « ... Et que, tout à son rêve il mêle dans son âme\n      Le mépris du baiser au dédain de la femme ».\n                                                 (Présomption).\n\n   A u tre vo ix , autres co n seils. L ’adolescent n ’a\nq u ’à descendre en soi-m êm e, p o u r se p ro uver que\nla nature l ’a fait avant tout un être de tendresse :\n\n      En moi, j e sens mourir un cœur prédestiné\n      M eurtri de tout l'amour qu'il n’aura pas donné... »\n      « Tu n’a point vu venir dans la p a ix de tes soirs\n      Ces pensives enfants qu’appelaient tes espoirs,\n      E t tu te meurs de tout cet amour inutile,\n      Cœur à jam ais meurtri, mon pauvre cœur stérile !\n\n   E t toute sa vie d ’am our, avec ses h ésitatio ns,\nses rup tu res et ses retours, sera l ’h isto ire même\nde ces v o ix tentatrices q u i le so llicite n t en sens\nco ntraires.\n\n\n\n\n   L e s Poèmes ingénus se développent en tro is p ar­\nties: L ’ H u m b l e T r é s o r , U n c h a n t d a n s l ’ O m b r e ,\nl e s M a tin s a n g é liq u e s .\n\n   D es poèm es épars les com posent : chacun d ’eux\n"}, {"page_pdf": 312, "page_imprimee": 289, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2047, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o w e a v x            289\n\n\nfixe u n m om ent, une sensation de l ’âme d u poète.\nT ro u v e r le lie n su b til q u i les u n it l ’u n à l ’autre,\nserait œ uvre p u é rile et vain e. L e poète a suspendu\nle so u ve n ir com m e une lam pe d ’o r, dans l ’om bre\ndiscrète de sa v ie ; des rayo n s in d é cis et presque\nd ’au-delà, ont révélé dans les ténèbres la v ie\ninsoupçonnée de form es, pâles au p o in t d ’en\n p araître lo in tain es, et entre deux échappées lu m i­\n neuses il flotte une n u it vo lo n taire.\n     A in s i do nc, p o in t de com position d ’ensem ble ;\n quelques strophes notées d ’u n beau poèm e inté­\n rie u r, le ch o ix exquis de sensations idéalisées.\n U n éloignem ent v o u lu y efface, chez la p ure\n théorie des am ants, toute rudesse de contours,\n et peut-être cro irait-o n à des phantasm es, anim és\n seulem ent p ar l ’im ag in atio n du poète, si l ’ém otion\n intense des p aro les q u ’ils prononcent ne so rtait\n si visib lem e n t d u cœ ur.\n     E t c ’est d ’abord l ’adolescent, in so u cie u x ju sq u e là\n de l ’am our et q u i trem ble devant des jo ie s, dont\n l ’in itia tio n est proche :\n     En quel jardin fermé me suis-je réveillé ?\n     Ah ! rien que les sanglots d’un cœur émerveillé !\n     Des mots ne diront pas ce que l’âme veut dire.\n\n      Quelle Eve m’égara vers la paix de ces bois ?\n      Pardonnez-moi, mon Dieu, si je reste sans voix :\n      M on âme est une enfant, et ne sait que sourire.\n\n      O toi, dont les beaux yeux me regardent mourir\n      Sans qu’un pleur de pitié vienne les obscurcir,\n      Cette félicité ne t’est donc pas nouvelle ?\n\n      Etrange et triste cœur que rien n’étonne plus,\n      T u l’as vécu, sans doute, en des soirs révolus,\n      Le bonheur inconnu que ce soir me révèle ?\n\n      N e me raconte pas quelle nuit vint après !\n      J ’en mourrai, je le sais, sous ces calmes forêts ;\n      Elle me saisit trop pour n’être point mortelle.\n                                           (Le don d’Enfance),\n"}, {"page_pdf": 313, "page_imprimee": 290, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1885, "texte": " 290                  L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n   E t sa crain te est si lente à s’apaiser :\n\n       Qu’alors, en souriant, et comme font les mères,\n       Elle apaise mon front entre ses mains légères.\n       « Encore, ô mon enfant, cette peur enfantine ? ».\n       Mais, ton front que ridait la mémoire chagrine,\n       L ’ai-je fait moins morose avec les mains d’une ombre ?\n       Un clair matin de mai se lève en ton cœur sombre :\n       La voix qui te console est-elle d’un fantôme ?\n       Si tu ne m’en crois point, ah ! respire l’arome\n       De ma beauté terrestre ! Entr’ouvre enfin ces tresses\n       Et ces voiles ! Egare, aujourd’hui, tes tendresses,\n       Tu n’en flétriras point la neige de mes ailes,\n       Par ce jeune parterre aux frêles fleurs mortelles ;\n       Et, tandis qu’un tel soir est sur notre vallée,\n       Dépense le trésor de ma beauté voilée ! »\n\n                                       (Son doux parler ).\n\n   O n le vo it même ic i la d o u le u r ne p erd pas ses\ndro its, m ais elle p articip e encore à la tristesse\nd ’une âme toute d ’in gén uité. C ’est a in si que\ns’e xp liq u ero n t ces colères p u érile s q u i font des\nroses les victim es innocentes d ’une indifférence\nm al supportée :\n\n       « Ses dédains m ont brisé, j'en châtierai les fleurs ! »\n\n                                     (La cruauté du Printemps)\n\n    P lu s tard, po urtant, sa tendresse co n n aîtra vite\nla satiété. D ésorm ais quelque p ro fil fém in in dont\ns ’enchante sa vie, il sem ble que, dans l ’aveu déjà\nsonnent les paroles des prochaines rup tu res ; et\nque ce so it Ise u lt, la superbe, celle que le poète\nchante :\n\n    Ton front puissant, Iseult, et tes sombres prunelles,\n    Sont des gages certains d’extases éternelles :\n    Mais j’ai peur du baiser de tes lèvres païennes\n\n                                            (Vers pour Iseult).\n"}, {"page_pdf": 314, "page_imprimee": 291, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1740, "texte": "                L e s E c r iv a in s N o u v e a u x            2 91\n\n\n\nq u 'Elle a it les tristesses de l ’E u ry a n te , celle q u i\nlu i in sp ire :\n\n    « Si tu foules des fleurs trop pleines de rosées\n    M es baisers tout à l’heure essuieront tes pieds nus ».\n\nqu ’E lle so it calm e ou languissante, toute de\nhautaine indifférence ou de profonde tendresse,\nl ’heure fin it to u jo urs p ar se rap p eler au poète, et\np a r l ’arrach er à son rêve.\n    I l ne faut pas même to u jo urs la cu rio sité d ’une\nE lsa, p o u r rap p eler au rivag e les cygnes du\nd é p art...\n\n    « Que vous ai-je donc fa it qui rappelle vos cygnes ?...»\n\n   E t po urtant, p arm i ces claires passantes, il en\nest q u i laissen t à l ’e sp rit la fraîch e im pressio n\nd ’u n m atin : de la candeur et de la grâce ; enfants\npensives q u ’une nature portée au rêve désignait\ncom m e l ’idéale Com pagne :\n\n    Ton doux sceptre, ô candeur, est posé sur mon âme :\n    Ce sont des yeux de paix qui m’ont laissé tremblant.\n    Une petite enfant est à présent ma Dame,\n    Et je la briserais en le lui révélant.\n                                        (Aveu trop tendre).\n\n  M ais p o u rq u o i fut-elle si lente à v e n ir ? L ’heure\ndes tendresses ingénues est déjà lo in !\n\n    Ma sœur, pure aujourd’hui comme l’étaient mes lys,\n    Que vous arrivez tard, douce enfant désirée !\n    Ma robe nuptiale a perdu ses grands plis ;\n\n    Bien des soirs, trop de soirs, j ’ai fixé l’avenir,\n    Comme un bel horizon où fleurira l’aurore ;\n    Vous n’aurez de mes lys qu’un plaintif souvenir.\n                                             (Le Don des Lys).\n\n  E t ce sont alo rs les longues extases devant la\n« Dormeuse », p u is les fêtes toutes idéalisées, les\n"}, {"page_pdf": 315, "page_imprimee": 292, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1868, "texte": "292                  L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\njo ie s trem blantes des « Noces Ingénues », de la Chan­\nson douce :\n      « Je t’aime... En cette nuit, toute claire d’opales,\n      Où monte en frissonnant la lune à son lever,\n      Les fleurs qui font aimer, adorables et pâles,\n      Se mêlent sur ta tête aux fleurs qui font rêver.\n\net les Eglogues au ssi, dont les h a llie rs gardent les\nenivran ts secrets :\n      Ivre du vent nouveau qui souffle des halliers,\n      Je t’emmène aujourd’hui vers les bois familliers,\n      Toute pâle en tes pleurs, pour les amours futures.\n\n  E t p u is, après l ’exaltation ineffable de ces épan ­\nchem ents, c ’est le ré ve il: u n co r a sonné dans les\nbo is:\n      J ’ai dénoué sondain l’étreinte commencée...\n      Tu m’avais désarmé, je n'étais plus mon roi...\n      Mais enfin, malgré toi, je renais à moi-même\n      Un chant s’est élevé de ce pays suprême\n      Où la fleur de ma gloire est à cueillir encor !\n                                                     (Réveil)\n\n  E t m aintenant que l ’action le so llic ite , ce sont\n« Adieux au bord de la mer » ou   « l’ Orgueilleuse soli­\ntude » :\n      E xcéd é de bonheur, las du calme lui-même\n      Puissé-je cette fois, dans le jou r vaste et clair\n      Appareiller enfin vers quelque exploit suprême,\n      A vec les vents fou gu eu x qui soufflent vers la mer!\n\n    E t il y a dans ces rup tu res, une sorte de fata­\nlité , dont l ’hom m e, dans l ’œ uvre de S é ve rin ,\nsem ble ne p o in t v o u lo ir même tenter de s’affran ­\nch ir. E st-ce résig n ation , est-ce la suprêm e sagesse\nq u i se veut au-dessus des tro ubles vu lg a ire s ?\n      Il ne faut point pleurer ce qui finit un jour.\n      Nul encor, dans son vol, n’a pu fixer l’amour :\n      Il unit à son gré les rêves et les charmes ;\n      Mais le divin passant qui ne voit point nos larmes\n"}, {"page_pdf": 316, "page_imprimee": 293, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1789, "texte": "                 L e s E c r iv a in s N o u v e a u x           293\n\n\n\n     Eu brise quand il veut le chaste rendez-vous.\n     Que je ne sois pour toi qu’un souvenir très doux!\n     Une ombre aura passé... D ’autres viendront peut-être...\n     Mais celle là, du moins, n’a point troublé ton être,\n     E t portait pour tout philtre, en ses regards lointains,\n     Un peu de la clarté des immortels matins.\n                                     (L'Adieu sans Pleurs)\n\n   M ais p lu s souvent encore, c ’est que la délaissée\nest sûre de son p o u vo ir, et, com m e l ’O m bre de ce\n« Jardin Hanté », elle p o u rait se surp ren d re ce\nm urm ure au x lèvres :\n    « Tu restes, malgré toi, le fiancé d’une ombre!\n    Partout, présent au cœur invisible aux regards,\n    M on souvenir te suit, fidèle comme l’ombre;\n    Tu n’en briseras point l’enchantement épars. »\n\n    E t de si lo in q u ’il vien n e, les chem ins ram è­\nnero n t à l ’Em m a d u Retour, à la Dame d’autrefois,\nce lu i q u i se cro y a it lib re à jam ais d ’une étreinte\ndénouée. Q ue lu i re ste ra-il de ses vaines tentatives\nd ’indépendance : U n peu p lu s de désolation issue\nd ’une fierté h u m ilié e :\n    « Un privilège amer de pleurs inessuyés,\n    E t tous les m aux naissant de plus de conscience »\n\n   D ès cet in stan t en effet une conscience, m aîtresse\nd ’elle, p récise, sin o n la p lain te, du m oins l ’a sp ira ­\ntio n à u n calm e souhaité.\n    Dormir est doux... rêver console un peu de vivre...\n    Mais rien, ni le sommeil, ni les songes heureux\n    N ’excitera jamais le désir de revivre\n    Chez ceux qui sont partis par les sentiers ombreux (1)\n                                           (La vaine conquête)\n\n\n\n\n  (1) Cfr., Leconte de Lisle.\n     N e valent pas la paix impassible des morts.\n"}, {"page_pdf": 317, "page_imprimee": 294, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1942, "texte": "294                 L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n    O n le vo it, c ’est la m ort q u i est m aintenant\nl ’O asis suprêm e, la terre prom ise du repos. C ’est\nalo rs, aux heures de désolation, q u e le cœ ur, m eurtri\nde caresses passionnées (1), revien t de lui-m êm e\naux tendresses b ien autrem ent reposantes de la\nsim ple am itié : aussi M . S éverin a-t-il consacré à\nl ’am itié des pages déli cieusem ent ém ues et désolées :\n       « On se fait de l’amour lui-même une habitude :\n       Hélas ! Il m’a suffi d’un peu de solitude.\n       Pour sentir, à jamais, combien tu m’étais cher ! »\n                                            (Le Vœu comblé).\n\n       O mon ami lointain, tu n’avais pas senti\n       Quel besoin de caresse et de sollicitude,\n       M e détournait vers toi, sous tant d’inquiétude.\n       Car ce n’est pas assez qu’on aime ! Un rien détruit.\n       Ce temple frêle et clair que l’amour a construit.\n       Il faut qu’à chaque instant une pitié voilée\n       S’en vienne rassurer cette âme désolée ;\n       Et mon cœur se résigne, en gémissant tout bas :\n       « S’il me connaissait mieux, il ne m’oublierait pas ».\n                                               (Délaissement).\n\n  L o rsq u ’on songe au c ri désespéré q u i term ine\n« le Chant dans l’ Ombre »\n\n       « N e pas penser ! ne pas vouloir ! ah, ne pas vivre ! »\n\non co n çoit le titre de Matins angéliques donné à la\ntroisièm e p a rtie des Poèm es ingénus. N o n pas\nque là enfin b rille dans toute son in so u cian ce et\nsa gaîté la pure lu e u r du m atin : l ’aurore y est une\n« convalescente » ; le cœ ur m al rassuré balb utie à\npeine ; ce n ’est encore q u ’u n esp o ir d ’aube :\n      « Des fleurs, mon Dieu, des fleurs? Suis-j e donc pardonné?»\n                                                    (Rédemption).\n\n\n\n  (1) Nous nous étions fait mal dans toutes nos caresses.\n                             (Les adieux au bord de la mer).\n"}, {"page_pdf": 318, "page_imprimee": 295, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1787, "texte": "                     L e s E c r iv a in s N o u v e a u x                     295\n\n\n\net p lu s lo in :\n    « Ce n’est pas qu’éclairé d’une grâce suprême\n    Je me sois, sans retour, évadé de moi-même ;\n    Mais, encore que mon cœur ait longtemps hésité,\n    De lueur en lueur, j ’arrive à la clarté... »\n\n\n\n\n    L ’art de M . S é ve rin n ’est pas, on l ’a vu ,\nl ’ennem i des sensations rares. S ’il est v ra i que le\nso uci d ’épurer la form e, d ’en élaguer tout élém ent\nde vain e redondance, apparente son talent à l ’œu­\nvre si p ure et si fière d ’u n R a cin e , l ’incontestable\nm odernité de ses procédés s’affirm e tout aussi\nnettem ent p o u r ceux q u ’arrête sem blable vers :\n     « D e quelles douces voix est donc fa it le silence ? »\n\n    I l est certain q u ’il y a là l ’in d ice d ’u n réel\nraffinem ent d ’esp rit et que si la sim p licité est\nencore dans la form e, celle -ci n ’est déjà p lu s le\nvêtem ent d ’une pensée vraim en t n aïve . L a naïveté\nme sem ble supposer l ’in so u cian ce : elle est une\nsorte de don n ég atif que fa it à l ’enfant toute l ’ex­\npérience non encore éprouvée, et que la vie\nja lo u se aura tôt fa it de lu i reprend re.\n    R ie n n ’est donc m oins naïf que ce candide et\nsim ple enfant, q u i est resté tel m algré l ’expé­\nrie n ce vécue.\n\n     J e me remets, Seigneur, en vos mains tutélaires,\n     E t voyez combien seul, et combien alarmé!\n     Confiant dans vos dons, j ’ai visité mesfrères:\n     P a r d o n n e z - m o i, m o n D ie u , s’ il s n e m ’ o n t p a s a im é .\n\n\n     Que sais-je? Ils m’ont parlé de haine et de colère...\n     O ! Vous qui savez tout, quel langage est le leur ?\n     Mon âme, en ce pays, est-elle une étrangère?\n     Ou m ’a v e z -v o u s f a i t d o n d ’ u n e r a r e c a n d e u r ?\n"}, {"page_pdf": 319, "page_imprimee": 296, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1817, "texte": "296                L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n      Hélas! car j e ne sais qu’aimer! Qu’il vous souvienne,\n      M on Dieu, de vos présents célestes, e t voyez :\n      De grâce, enseignez -moi la colère et la haine,\n      Que j ’aie enfin ma part à ces d o n s oubliés.\n                                           (Amour)\n\n    R em arquez que cet enfant a conscience de son\nenfance, que ce candide sait q u ’il existe une\n candeur! L a pensée n ’a donc ic i de vra ie sim p li­\n cité q u ’autant q u ’en perm ette la vie à l ’hom m e\nm oderne et q u i sait de quels raffinem ents e lle se\ncom pose, com m e p lu s haut, de quelles douce v o ix\nest fa it le silen ce.\n    P o u r se défendre de l ’affectation, où trop de\nsu b tilité a co n d uit tant d ’esp rits doués, M . Séve­\nrin avait u n goût im peccable, am i de l ’abstraction,\nsi l ’on n ’attache p o in t à ce m ot une idée de séche­\nresse.\n    Ses paysages se ressentent d u goût de l ’abstrait,\nca r la v isio n dont ils sont nés, peu soucieuse du\nd étail, sem ble s’être enivrée des ensem bles, p lu s\nlarg es, et p ar là même p lu s im p récis. A u ssi, la\nlangue q u i se p arle dans les « Poèm es in gén us » est-\nelle ém inem m ent classiqu e, et le ch o ix, lo rsq u ’il\ns’im pose entre le term e général et l ’expression\np a rticu liè re , n ’est ja m ais h ésitant : la langue y gagne\nune noblesse dont la nature de la pensée s’accom ­\nm ode à ra v ir.\n    L ’im age répond à cette conception, sévère et\np u re , de la beauté. S im p le et noble, elle em prunte\nses élém ents à la flore, à la faune vivan te de la\nnature :\n\n      Va, mon faon, que j'admire au moindre de tes pas,\n      Le beau geste inappris de tes pieds délicats!\n\n\n  E lle se dégage en général de l ’ap p areil h abituel\net trop pesant de la com paraison, et lu i préfère\n"}, {"page_pdf": 320, "page_imprimee": 297, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1706, "texte": "                     L es E c r iv a in s N o u v e a u x            297\n\n\n\n l ’im age flottante et im précise, q u i im prègne p o u r\n a in si d ire chaque mot:\n\n      « Et cueille au rosier perlé\n      De la pudeur des rosées\n      Le bouquet immaculé\n      Des roses qu’elle a baisées! »\n                                           (Au jardin)\n\n      « J e ne savais, enfant, quel diadème amer\n      Froissait de ses jo y a u x vos tempes puériles... »\n\n    Q u i ne sent là que chaque m ot est com m e le\nreste d ’une im age, dont il serait lo isib le à notre\nvolonté de reco n stituer les élém ents, et que tout dans\ncette langue est une exquise audace; la phrase en\nest restée rich e de force évocative: com m e ce\ncoffret q u i a gardé, des précieuses essences q u i lu i\nfu ren t confiées, une âme odorante et com plexe\nq u i évoque à la fo is tous les parfum s d isp a ru s.\n\n\n\n\n     Q ue l ’œ uvre de M . S éverin se so it acq uis\n dans la littérature fran çaise, une p lace fière et\n discrète p arm i les poèm es de p u r sentim ent, il me\n p la ira it que cette étude en eût apporté la p reu ve,\n à q u i sait ap précier encore le dédain de l ’artiste\n p o u r toute tran sactio n q u i p aye rait d ’u n succès\n éphém ère la noblesse a v ilie de son rêve.\n    Je cro is que M . S é ve rin peut attendre le ju g e ­\n m ent de l ’a ve n ir avec calm e, et si q u e lq u ’u n fa isa it\nà son œ uvre le reproche de n ’être p o in t v irile , des\nv o ix se tro uveraien t p o u r lu i répondre, que si le\njo u r est beau de l ’éclat du so le il, la n u it est belle\naussi du scin tille m en t à peine deviné des discrètes\nétoiles.\n                                              G aston       H eux.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-009", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 298, "page_fin": 300, "titre_corps": "Le Théâtre : Le Mirage", "titre_sommaire": "« Le Mirage » (de G. 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H u g u e s, après a v o ir p erd u sa\n  femme q u ’il adorait, est ven u se réfug ier à B ru g es.\n  U ne cham bre de la m aison q u ’il habite a été\n transform ée en une sorte de ch apelle toute rem plie\n des reliq ues de la m orte.\n     T out-à-coup, dans les rues de la v ie ille cité,\n H u g u e s rencontre une fem m e q u i ressem ble\n étonnam m ent à cette G eneviève qu’il p leure\n to u jo u rs. C ’est une danseuse, p is encore, une\n courtisane v u lg a ire . M ais H u g u e s ne veut vo ir en\n elle que G eneviève. I l re v it autre fo is, a in si q u ’il\n le déclare à son am i Jo ris B o rlu n t.\n     M ais v o ic i que cette Ja n e , q u i ne com prend\nrie n , elle, à cette poésie du so uven ir revécu, peu\nà peu s’em pare de l ’âme de H u g u e s. E t H u g u e s,\nim pu issan t à ré ag ir, sentant sa m isère et, pourtant,\nne p ouvant se passer de ce jo u g , en u n m om ent\nde fu re u r et de fo lie, fin it p a r étran g ler sa m aîtresse\navec les cheveux de la m orte.\n    T e l est le dram e.\n"}, {"page_pdf": 322, "page_imprimee": 299, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1969, "texte": "                       L e T héâtre                      299\n\n\n\n   F a u t-il y v o ir une sim ple fantaisie d ’artiste?\nfaut-le co n sid érer com m e un essai de p sych o lo g ie ?\nJe ne sais.\n   B ruges-la-M orte n ’in te rvie n t guère dans l ’action.\nSans doute l ’œ uvre se term ine tandis que dans les\nrues se déro ule la p rocession d u S ain t-S an g , dans\nla m usique des serpents et des o p h iclé id e s. M ais\nce n ’est là q u ’u n peu de m ise en scène, u n contraste\nde m élodram e, rie n de p lu s.\n    Q uant à la p sycho lo g ie de l ’œ uvre elle est\nsing ulièrem en t déconcertante. O n ne s’exp lique\nguère com m ent H u g u e s q u i, tout sem ble le\np ro u ve r, est p aisiblem en t fidèle à sa G eneviève\nm orte, ose l ’aim er et la retro uver en une fem m e\nign o b le, au langage g ro ssier, au cynism e écœ urant.\nH u g u e s, po urtant, n ’ap paraît p o in t com m e u n\nsensuel, c’est p lutô t une âme triste, repliée su r\nelle-m êm e, éprise de so litu d e et de silen ce. L a\nré vo lu tio n m orale q u i s’accom p lit en lu i est\nvraim ent trop rap ide et elle est in exp liq u ée ,\nd ’autant p lu s q u ’elle ab outit au m eurtre et à la\nfo lie.\n   N ’y a u ra it-il là qu’un cas d ’h ystérie m orale ?\n    O n co n ço it fo rt b ie n q u ’à u n m om ent de sa vie\nla so litud e pèse à H u g u e s, ce que l ’on ne co n ço it\npas c’est q u ’il en a rriv e à se je te r dans les bras\nd ’une m isérable de bas étage. E t on le com prend\nd ’autant m oins que très vite il s’ap erço it de la\ndifférence q u i existe entre la m orte et Ja n e . L e\nm irage, dès lo rs, n ’existe p lu s, l ’enchantem ent est\nrom pu. P o u rq u o i donc H u g u e s ne se re ssa isit-il\npas et ne chasse-t-il pas lo in de lu i cette drôlesse\nq u i va ju sq u ’à bafouer la fid élité de son so u ve n ir?\n   E n réalité et cela exp lique tout — H u g u e s n ’est\nq u ’u n sen sitif, une petite âme frêle et m aladive,\nsans énergie sérieuse et sans vo u lo ir.\n"}, {"page_pdf": 323, "page_imprimee": 300, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1597, "texte": "300               L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n     D ’a ille u rs presque tous les personnages de\n R odenb ach sont des rêveurs am bulants q u i s’en\n vont p ar la v ie enveloppés d ’une brum e m ystérieuse\n et d ’une in quiétude su b tile que rie n ne peut\n d issip e r. H u g u e s est bien de cette race.\n     L e personnage de Ja n e est in sig n ifia n t. C ’est le\ntype de la courtisane sans p udeur, sans cœ ur, sans\nam our, se liv ra n t à q u i veut la prendre. I l fin it\nmême p ar agacer et l ’on se dem ande com m ent\n H u g u e s a p u s’éprendre d ’une p a re ille créature.\n    A côté de H u g u e s et de Ja n e s’agitent les\npersonnages secondaires de Jo ris B o rlu n t, l ’artiste\nam i de H u g u e s, de B arb e, la v ie ille servante et\nde Sœ ur R o salie .\n    Ces deux dernières fig ures sont jo lim e n t dessinées,\np articulièrem en t celle de B arb e. T outes deux\nsym bolisent, dans la pièce, l ’in flu en ce de B rug es-\nla-M orte. M alheureusem ent, n i B arb e, n i Sœ ur\nR o sa lie , n ’ont une véritab le action su r le dram e.\n    P o u r fin ir, disons u n m ot du style. I l est très\nagréable, avec, p arfo is, des recherches d ’o rig in a lité\nq u i ne sont p o in t déplaisantes, et une atm osphère\nde m élancolie très douce q u i pénètre l ’âme. Som m e\ntoute l ’œ uvre n ’ajoutera rie n à la g lo ire de R o d en ­\nbach. O utre qu’elle rap p elle u n peu trop son rom an\n« B ruges-la-M orte », elle m anque, non pas de\np uissan ce dram atique, m ais de p sycho lo g ie p ro ­\nfonde et son héros m anque, p lu s q u ’il ne convient,\nde noblesse d ’âme.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-010", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 301, "page_fin": 303, "titre_corps": "Le Théâtre : L’Aiglon", "titre_sommaire": "« L’Aiglon » (de M. Rostand)", "rubrique": "", "signature_source": "V. De Brabandère", "ancre_debut": "L’Æiglon Cette fo is il sem ble que la critiq u e", "ancre_fin": "D e B raban d ère.", "fin_page_complete": false, "fin_avant": "L e s A m ants d’A rles H e n r i M a z e l . Les Amants d", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 324, "page_imprimee": 301, "debut_caractere": 88, "fin_caractere_exclue": 1961, "texte": "L’Æiglon\n\n    Cette fo is il sem ble que la critiq u e ait enfin\ncom pris son d evo ir. E lle a été sévère à M . R o s­\ntand et elle a pleinem ent raiso n .\n   O n ne peut en effet rie n im ag in er de p lu s sot,\nde p lu s p lat, de p lu s vid e que ce m auvais m élo­\ndram e de l ’auteur de « C yran o de B erg erac ».\n    N ous ne d iro n s que fo rt peu de chose de la\npoésie, nous réservant d ’en p a rle r avec docum ents\nà l ’ap p u i, quand le dram e p araîtra. C ontentons\nnous de ju g e r l ’action de l ’œ uvre et la p sych o ­\nlo gie générale des personnages.\n    M ais peut-on b ien p a rle r d ’actio n à propos\nd ’u n dram e où, d u ran t cin q actes, on p iétin e sans\ncesse su r p lace. Ce sem blant de co n sp iratio n q u ’a\nim aginé l ’auteur ne nous intéresse pas. T o u t y est\nfactice. C ’est au personnage de « l ’aig lo n » que\nnous a llo n s tout d ro it, c’est sa vie à lu i q u i doit\nfaire l ’action, o r q u ’est-elle cette v ie ? H é sita tio n\net faiblesse, pas autre chose, \" L e caractère étant\nétab li, dès les prem ières scènes, tel q u ’il restera\nju sq u ’à la fin , on ne peut d ire , a é crit fo rt ju ste ­\nm ent M . R ené D o u m ic, que l ’action q u i n ’est pas\nd a n s les faits soit dans le progrès de l ’étude m o rale \".\n    L e p rin ce hésite perpétuellem ent. E t ce m ou­\nvem ent de va-et-vient est d ’autant p lu s énervant\nque, p o u r le m ain ten ir ou même p o u r le p ro vo ­\nquer, R ostand se sert m oins de p sych o lo g ie\npénétrante et forte que de trucs de m élodram e ou\nde v a u d e v ille . I l a de p lu s com m is la faute énorm e\nde ne p lace r autour du héros que des personnages,\nou totalem ent rid icu le s com m e le sergent F la m ­\nbeau, ou invraisem b lables et carrica tu ra u x com m e\nM etternich. L e reste ne com pte pas. D ès lo rs, au\nlie u de racheter la m onotonie du type central p ar\n"}, {"page_pdf": 325, "page_imprimee": 302, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2009, "texte": " 302                L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n l ’attrait p iq u an t ou sérieux des fig ures d ’à côté,\n tous ces types accessoires engendrent, eux-m êm es,\n indépendam m ent de la m onotonie, la p lu s fo rm i­\n dable ré p u lsio n .\n    D ans le fam eux tableau du cham p de b a taille\nde W agram la co nventio n théatrale, le truc étouf­\nfent et supp rim ent la p uissan ce de l ’in sp ira tio n et\nju sq u ’à l ’ém otion sincère.\n   A in s i l ’œ uvre ap p araît com m e une des p lu s\nincohérentes q u i soient au théâtre. I l y a là tout à\nla fo is d u m élodram e et du vau d eville, u n lyrism e\nde p a co tille et de la d rô le rie de cirque.\n    A u p o in t de vue de l ’étude des âm es, c’est le\nvid e le p lu s ab solu. L e poète — peut-on le q u a lifie r\na in si ! — à le don de l ’in gén io sité, et il en abuse.\n    In ca p a b le de co n cevo ir largem ent, il accum ule,\nsu r une tram e p lu s que légère, les idées et les in c i­\ndents de détail. L ’essentiel de son dessein dram a­\ntiq u e ne tarde guère à lu i échapper et l ’on n ’a\np o u r o u b lie r le néant de l ’actio n dram atique et\nde l ’étude p sycho lo g iq ue que l ’e xtrao rd in aire et\nin su pp o rtable abondance verb ale de l ’é criva in .\nA u ssi les tirades abondent-elles. C ’est u n v ra i to r­\nrent, p a r exem ple, q u i se déverse su r le p etit ch a­\npeau. A force d ’e n jo live r des idées petites et fines\ncom m e de jo lis bib elots très frag iles, R o stan d ne\nv o it même dans les grandes idées q u ’u n prétexte\nà fio ritu re s de style, à je u x d ’e sp rit et à préciosités\nd ’expression.\n    N o us aurons l ’occasion d ’y re ve n ir p lu s tard.\n    B re f, et po ur co n clu re, « l ’A ig lo n » est u n m élo­\n dram e m anqué. R ostan d est u n m auvais élève de\nS crib e et il s’efforce d ’im iter, très gauchem ent, les\njo n g le rie s litté ra ire s de B a n v ille .\n  I l est g rand tem ps, s’il veut enfin a vo ir l ’appro­\nbation des lettrés sérieux, q u ’il a ille à l ’école des\n"}, {"page_pdf": 326, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 385, "texte": "                          L e T héâtre                       303\n\n\n\n m aîtres, s’in quiète u n peu m oins d u p u b lic et de\n la grande S a ra h e t q u ’il se défie de ses dons.\n    P eut-être p o u rra -t-il alo rs é crire une œ uvre à\n p eu près convenable.\n    Je le souhaite de tout cœ ur et très sincèrem ent.\n\n                                V. D e B raban d ère.\n\n\n\n\n         "}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-011", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 303, "page_fin": 307, "titre_corps": "Le Théâtre : Les Amants d’Arles", "titre_sommaire": "« Les Amants d’Arles » (de H. Mazel)", "rubrique": "", "signature_source": "Yves Berthou", "ancre_debut": "L e s A m ants d’A rles H e n r i M a z e l . Les Amants d", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 326, "page_imprimee": 303, "debut_caractere": 385, "fin_caractere_exclue": 1967, "texte": "L e s A m ants d’A rles\n  H e n r i M a z e l . Les Amants d'Arles. Paris, librairie du\n« Mercure de France ».\n\n   Un critique influent proclamait naguère, à propos d’un\n auteur gâté par quelques succès faciles : « Non, Corneille\n n’est pas mort » Il n’y a donc pas de limites à l’impudence !\n Cette exagération de la part d’un homme du métier qui ne\nse respecte guère, mais qui s’y connaît néanmoins, ayant\nécrit parfois des œuvres qui ne sont pas sans beauté — à\ncôté d’œuvres abjectes, — cette exagération, dis-je, a son\nexcuse. Nul n’ignore qu’on fait aujourd’hui métier de louer\nou de tomber tel livre, telle pièce, comme un vulgaire pro­\nduit commercial. Les Oisons qui se dandinent sur nos\nscènes ne s’en croient pas moins volontiers, non seulement\ndes aiglons... espagnols, mais encore des aigles adultes et\nse gardent bien de rougir quand on les compare à l’Unique,\nà celui qui fut, qui est et qui sera, n’en déplaise aux thurifé­\nraires du succès, l’immortel et l’incomparable auteur du\nCid, le père éternel de la Tragédie française. Cependant\nentre le soleil et les chaudrons enfumés qui gravitent à\ndes milliards de lieues autour de lui, le champ est vaste\net si nous ne vivions au fond des caves de notre planète,\nd’autres astres, non sans éclat, attireraient nos regards.\n   M . Henri Mazel est notre premier dramaturge catholique.\nC’est à la fois un penseur et un artiste, un poète et un\nsociologue et, ce qui ne gâte rien, un écrivain très fécond.\nL e cinquième de ses drames, pour ne parler que de ceux-ci,\nles Amants d’Arles, vient de paraître à la grande joie de\n"}, {"page_pdf": 327, "page_imprimee": 304, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2545, "texte": "304                L a L u t t e . — M a i 190 0\n\n\n\nceux qui savent encore goûter les œuvres harmonieusement\nordonnées et sobrement écrites. Ce drame égal, où\njamais n’apparaît l’effort, ne verra pas de sitôt l’électricité\nde la rampe ; la vieille grande tragédienne ne demandera\npas à créer le rôle de la jeune Félicie. Au reste M . Mazel\nne semble pas briguer les honneurs de la scène. Le besoin\nde paraître ne tourmente pas l’auteur qui laissa dormir\ncette œuvre pendant six ans dans ses cartons. La soif de\nla réclame n’altère pas un dramaturge en chambre, persuadé,\nnon sans raison, que tout art qui s’adresse à la foule est\nun art inférieur qui doit répugner à l’artiste. Ce n’est pas à\ndire que les drames de M . Mazel ne se puissent porter à\nla scène, mais l’éducation du public n’est pas encore à leur\nhauteur.\n   H . Mazel ne sort pas ici de sa note habituelle ; il force la\nnote déjà connue de ses poèmes en prose. La mélancolie\nest poussée à l’extrême noir, pourrait-on dire. On peut s’en\nétonner de la part d’un écrivain qui ne perd plus une\noccasion de proclamer — et c’est où je me sépare de lui —\nqu’il faut être de son siècle et y conformer sa vie. Ici même\nquand Césaire déclare : « La vie est-elle bonne ? Je ne sais,\nmais c’est un impôt de Dieu auquel nul ne se doit sous­\ntraire », c’est évidemment M . Mazel lui-même qui parle.\nOn devra se rappeler cette parole virile lorsque tant de\ndécouragement se manifestera par la suite.\n   Mais avec toutes ses images de deuil, de détresse et de\nmort, n’est ce pas ime leçon qu’il voulut nous donner ? Et\npouvait-elle venir plus à propos ? En peignant magistrale­\nment cette fin de l’Arles antique, ne fut-il pas hanté par la\nvision de notre France qui s’anéantit, elle aussi, par la\nveulerie de son peuple? Et ce rêve de poète, ancien de\nquelques années, ne semble-t-il pas se réaliser ? L ’œuvre\na pris soudain un surcroit d’actualité.\n   Majorien Fevréol, préfet des gaules, a vu mourir tous\nses enfants et ses petits-enfants ; il ne lui reste que trois\narrière petites-filles qu’une langeur morbide incline vers la\ntombe et que nous voyons sans cesse errer, avec leurs\nfiancés, aussi pâles qu’elles, dans les funèbres Alyscans.\nSeul Césaire, le fiancé de Félicie, montre encore un peu de\nvigueur. C’est en lui qu’Arles a mis son unique espérance.\nIl est, à vingt ans, le chef des légions narbonnaises, légions\nqu’on ne voit d’ailleurs jamais. Lorsque Gondovald, l’en­\nvoyé du roi des Francs, viendra déclarer que son maître\nHaribert désavoue la majesté de l’Empire et menace la\n"}, {"page_pdf": 328, "page_imprimee": 305, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2540, "texte": "                         L e T héâtre                       305\n\n\n\nRome des Gaules, c’est à lui qu’on aura recours et c ’est\nlui que Von déléguera vers la Ville éternelle pour lui\ndemander son appui.\n   Mais, Césaire parti, quel sera le défenseur de la Cité ?\nqui chatiera l’insolence du barbare quand il osera porter les\nregards et la main sur la fille de Majorien ? Un vieillard plus\nque centenaire, effroyable fantôme, Tonnance Ferréol,\npère de Majorien, qui commanda jadis les légions victo­\nrieuses de Julien et qui vit maintenant, solitaire et\nfarouche, au fond de ses appartements, fidèle encore aux\ndieux de Rome, symbolisera seul la résistance. Lorsque\nFélicie, menacée par Gondovald au fond du palais désert,\nen appelle à l’image même de César Auguste, c’est l’ancêtre\nqu’elle n’a jamais vu, le spectre de la puissance écroulée\nqui apparaît aux yeux étonnés du Barbare : « Je fus l’Em­\npereur Tonnantius et je suis encore Ferréol l’ancien. J ’ai\ncent ans et mes yeux se voilent et mes genoux me portent\nà peine, mais mon cœur reste indomptable. M e voici. Je\nporte dans mes mais les statues de Rome et de la Victoire,\nparce qu’à l’éclat des voix pénétrant jusqu’en mon lointain\nsilence, j ’ai deviné qu’un péril hantait ma demeure. Grâce\naux dieux, ce n’était qu’un seul barbare ». Et l’envoyé des\nFrancs se retire, mais c’est la bouche pleine de menaces et\ncrispé de fureur.\n   Césaire est revenu. Arles et Félicie mourantes l’atten­\ndaient. Hélas ! c’était donc vrai ? Par l’état de la cité gallo-\nromaine on pouvait juger de celui de Rome. Rom e n’est\nplus que ruines et les vaches paissent dans le Forum. Il\nn’y a plus de Sénat, plus de légions. Seules quelques\nbandes de mercenaires promènent leur insolence dans les\nvilles qu’ils oppriment. Où est l’Empereur ? Les chefs\nbarbares revêtent et dévêtent de la pourpre impériale\nl’éphémère jouet de leur caprice. Qu’Arles n’entende plus\nrien de Rom e. Et que pourrait-elle attendre maintenant\nd’elle-même ? Il n’y a plus à songer à la résistance. A la\nnouvelle de l’apparition prochaine des Francs on abandonne\nla ville. Pendant que les Sénateurs se sauvent nous assis­\ntons aux derniers moments de Felicie parmi les tombes de\nces Alyscans où se passa sa courte et mélancolique exis­\ntence. Voici maintenant les fugitifs acculés au rivage de la\nmer, grelotant de fièvre. « La nuit tombe, les marais\nrespirent ». Césaire est lui-même frappé. Le seul vaillant\nqui voulut sauver la Patrie, mais que ses forces trahissent\nà son tour, sent que l’heure est venue. Cependant une voile\n"}, {"page_pdf": 329, "page_imprimee": 306, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2535, "texte": "306                L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\na paru. Dans son délire il distingue les galères impériales\nqui abordent : « C’est l’Empereur d’Orient qui revient, il\nest vainqueur des Perses et des Arabes. Il vient pour\nchasser les Barbares et sauver Arles »\n  Hélas ! hélas !\n   Certes une leçon profonde se dégage de cette fresque\nharmonieuse aux couleurs pâles, conçue par un clair génie\n du midi. Nous sentons bien que l’émotion n’est pas seule­\nment provoquée par l’action qui se déroule. En même\ntemps que nos regards sont occupés aux gestes d’un peuple\n agonisant qui cherche encore, à la hâte, à se draper\nmajestueusement dans les plis de son immense orgueil et\n de ses grands souvenirs, notre âme est agitée par le pres­\n sentiment d’un malheur inévitable et prochain qui nous\nmenace. Les Barbares qui font trembler Rome et Arles et\n qui n’auront qu’à se montrer sur l’horizon des villes pour\nen faire fuir les habitants ne sont-ils pas déjà parmi nous ?\nPlus de Sénat ? plus de légions ? des mercenaires inso­\nlents !... Certes nous avons mieux soutenu le choc ; ou\nplutôt, l’invasion s’étant faite par voie d’infiltration, le choc\nn’a pas eu lieu ; nous nous sommes trouvés entravés sans\nnous en douter. Notre fuite, toute morale qu’elle fut, en\nest-elle moins complète ? Nous nous sommes habitués à\nrespirer l’air empesté des marécages comme les habitants\nde cette Arles dont la mer salubre s’est retirée. Ne disions-\nnous pas aussi comme eux : « A quoi bon vivre puisqu’il\nfaut mourir ? » Nous sentons-nous assez de force pour\ngravir les collines où la brise est pure et d’où l’on découvre\nles vastes horizons, les villes, la mer, d’autres montagnes\net cette Rome, peut-être, la ville des glorieux ancêtres ?\nRom e !... Toute énergie n’est-elle pas morte ? « Malheu­\nreuse ville où les vierges ne brûlent plus du désir d’être\nmère ! » où l’amour naît sur des sarcophages. « Malheu­\nreuse ville où il n’y a plus de vierges ! » pourrions-nous\nà notre tour crier. Nous renonçons à la v        i e comme ces\njeunes et faibles amants, ou, quand nous n’y renonçons pas,\nnous la souillons ; ou encore, semblables à ces vieillards\nqui se traînent péniblement, nous nous fions au pestige de\nnotre ancien renom, comme au palladium qui doit nous\ngarder à jamais et nous dispenser de tout effort.\n   Mais en sommes-nous vraiment là ? Lorsque retentira le\nsuprême appel, les voiles qui s’écarteront ne montreront\npeut-être pas seulement les spectres décharnés de quelques\nTonnantius Ferréolus, mais aussi de jeunes hommes pleins\n"}, {"page_pdf": 330, "page_imprimee": 307, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 430, "texte": "                     L e T héâtre                           307\n\n\n\nde vigueur et prêts à se jeter ardemment dans la mêlée.\nQu’importe ! Les œuvres comme celles-ci sont bonnes :\nelles sont à la fois des œuvres d’art où nous trouvons de\ngrandes jouissances morales et des œuvres utiles qui, nous\nfaisant penser, nous mettent sur nos gardes et dans le\nchemin de la victoire.\n                                    Y ves B e r t h o u .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-012", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 308, "page_fin": 310, "titre_corps": "Les Livres nouveaux", "titre_sommaire": "Les Médailles d’Argile", "rubrique": "", "signature_source": "Charles de Sprimont", "ancre_debut": "L e s Liv r e s n o u v e a u x H enri de R é g n ie r . « Les Méd", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 331, "page_imprimee": 308, "debut_caractere": 23, "fin_caractere_exclue": 1450, "texte": "L e s Liv r e s n o u v e a u x\n\n         H enri   de   R é g n ie r .   « Les Médailles d'Argile. »\n                       (Paris. M ercure de France).\n\n\n\n\n     E ffig ies héroïques ou am oureuses, in cise s en\n l ’arg ile d ’u n sonnet ou d ’un co urt poèm e, retours\nm élancoliques vers un passé p lu s beau, petits\ntableaux intim es esquissés à travers l ’an et im pres­\nsion s notées sous l ’arbre de la route, les d erniers\nvers de M . H e n ri de R ég n ie r affirm ent une fo is\nde p lu s les nobles et précieuses qualités poétiques\nq u i caractérisent le u r auteur. Cette grâce hautaine\ndes sentim ents, cette tristesse q u i tâche p arfo is de\ns’ab rite r sous le m asque d ’un so u rire factice, ce\nd é sir d ’éloignem ent, nostalgie des douces et m élo­\ndieuses p atries d ’autrefois : tout ce q u i nous\nenchanta si souvent dans les autres œ uvres du\npoète vib re et p alp ite ic i d ’une v ie n o uvelle.\nL ’élégante pureté des expressions, jo in te à une\nchatoyante orfèvrerie de mots et à l ’harm onie du\nvers, charm e d ’une m anière délicieuse ce lu i qui\ns ’est laissé cap tiver u n jo u r p ar le rythm e to ur à\nto ur tendre et grave des Poèmes Anciens et Roma­\nnesques et de Tel qu’en Songe.\n    Cependant, m algré tout l ’attrait de l ’œ uvre\nactuelle, nous ne pouvons donner aux Médailles\nd’Argile une p lace égale à celle que co n quiren t,\nparm i nos préférences litté raire s, d ’autres re cu e ils\n"}, {"page_pdf": 332, "page_imprimee": 309, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1982, "texte": "                        L a C r it iq u e                    309\n\n\n\n du poète. D an s l ’ensem ble de l ’œ uvre, déjà si\n co n sid érable, de M . H e n ri de R é g n ie r, ce liv re ne\n se détache pas avec cette netteté lum in euse, cette\n o rig in a lité puissante q u i fire n t des Poèmes Anciens\n et Romanesques une des p ro ductio ns les p lu s m ar­\n quantes de la jeune poésie fran çaise. Ce q u i su r­\n tout nous charm e, dans le talent de M . H e n ri\n de R é g n ie r, c’est u n don de com position m erveil­\nle u x et une incom parable aptitude au sym bole.\n A u ssi, d ’am ples poèm es com m e l ’Alérion, la Gar­\n dienne, la Demeure, dans Tel qu'en Songe, com m e\nl’Homme et la Sirène, dans Aréthuse, nous appa­\nraissen t fo rt p rès des âm es in accessib les, b rilla n t\nau cie l de l ’A rt d ’une clareté sereine. O r, dans les\nMédailles d’Argile, quelques poèm es seulem ent :\nHélène de Sparte, la Nuit des dieux et le Bûcher\n d’Hercule peuvent, quant à l ’envergure d u sujet et\nà la splen deur de la com position, so uten ir la com ­\np araiso n des chefs-d’œ uvre que nous citio n s p lu s\nhaut.\n    I l est v ra i que ces poèm es sont d ’une beauté\nvéritab le et profonde. A ve c quel art su b til, quelle\np uissan ce verb ale cla ire et nom breuse, le poète nous\nm ontre les om bres ensanglantées de ceux que la\nfatale beauté d ’H élèn e a rués vers la m ort, a ccu e il­\nlan t auprès du fleuve sile n cie u x , bordé p a r les\npâles p ra irie s d ’asphodèles, l ’adorable ennem ie.\nL e s héros se ven gero n t-ils enfin des souffrances\nendurées p o u r la fem m e fatale ?\n\n  N o n . T o u s debout, les bras tendus vers la B eauté,\n  A u lie u de la m audire, eux q u i so n t m o rts p a r elle,\n  D ’une bouche m uette où n u l c ri n ’est resté\n  A cclam en t en sile n ce, H élèn e to ujo urs b elle.\n\n  D e tels vers sont suprêm es, et à les lire , on\nregrette que M . de R é g n ie r a it fait, dans ses\nMédailles d’Argile, une place trop grande à des\n"}, {"page_pdf": 333, "page_imprimee": 310, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 384, "texte": "310               La L u tte. —   mai   1 900\n\n\n\npiécettes, charm antes sans doute, m ais faib les en\nregard de ces poèm es, dont nous citio n s les titres,\nc la irs chefs-d’œ uvre q u i font de le u r auteur, p arm i\nles porte-lyres d ’a u jo u rd ’h u i, l ’u n des p lu s m er­\nv e ille u x et des p lu s p urs.\n\n\n\n                              C harles      de   S p r im o n t .\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-013", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 311, "page_fin": 313, "titre_corps": "De l’Influence en Littérature", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Ramaekers", "ancre_debut": "De l’In flu en c e en Littérature A propos d’une conférenc", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 334, "page_imprimee": 311, "debut_caractere": 5, "fin_caractere_exclue": 1687, "texte": "De l’In flu en c e                     en\n\n                                    Littérature\n\n\n   A propos d’une conférence de M . A n d r é G i d e ,\net des influences qui se rencontrent dans les œuvres\nde M M . R u y t e r s , E d o u a r d D u c o t é , Y v a n h o é\nR am bosson ,   St. G e o r g e s   de   B o u h é lie r , H e n ry\nG h éon , T hom as B ra u n .\n\n\n    D an s la sp iritu e lle et très lum ineuse conférence\nq u ’il n ous donna naguère sous ce titre à « la L ib re\nE sth étique » et q u i p u b lie ce m ois-ci l 'Ermitage,\nnotre confrère A n d ré G ide (que M . C h ristia n\nB eck, le d ire cte u r de Vie Nouvelle, ap pelle en sa\nrevue : « le tendre H é ro s A n d ré G id e, » encore\nque c e lu i-c i ne so it p o in t n atu riste ,) ém it et défen­\nd it avec m éthode cette thèse : « L e s faib le s, les\np auvres d ’âme ont seuls à redouter de perdre,\np a r la fréquentation des ouvrages d ’a u tru i la p er­\nsonnalité q u ’ils s’attrib uen t. A n d ré G ide s’élevait\nensuite avec quelque ra iso n et beaucoup d ’iro n ie\ncontre l ’attitude de ces jeunes é criva in s e x c lu si­\nvem ent en p ro ie à la p eu r en question. Q ue notre\nconfrère se co n so le! D ’autres jeun es auteurs se\nrencontrent encore, en nom bre, m a fo i assez res­\npectable, q u i selon toutes apparences n ’y sont en\np ro ie le m oindrem ent.\n    V o ic i p a r exem ple A n d ré R u ijte rs. L ’in fluen ce\nq u ’exerce su r ce je u n e et très lab o rie u x auteur u n\né criv a in que M . A n d ré G id e do it co n n aître m ieux\nque personne, est incontestable. P rétendre que\ncette in flu en ce n ’est p o in t du tout à dép lo rer v o ilà\nq u i le serait peut-être m oins.\n"}, {"page_pdf": 335, "page_imprimee": 312, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2146, "texte": "312                 L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n      S o it p a r hasard, so it p ar c a lc u l, la conférence\n de A n d ré G ide ne p o u vait m ieux p araître q u ’en\n l ' Ermitage. E n effet, M . E d . D ucoté, le très aim a­\n ble d ire cte u r de cette sym pathique revue, adore\n l ’in flu e n ce ; celle des classiq u es, de tous les c la s si­\n ques; à tel p o in t que son am b ition p a ra ît b ien\ncelle d ’être envoûté p a r eux. M . D ucoté rech er­\n che avec u n e égale avid ité l ’in fluen ce des classiques\n grecs et celle des classiques rom ains. M ais c ’est\n dans les œ uvres des classiqu es fran çais du\nX V I I esiè c le q u ’avan t to u t il la va ch ercher, de même\n q u ’il sem ble chercher l ’in flu en ce de ces d erniers\ndans les œ uvres des classiques fra n ça is du\nX V I I I e siècle. A va n t de faire p araître Merveilles et\nMoralités, M . D ucoté é criv it des F a b le s et nous\nre servit Telémaque. O r n ’y a-t-il pas là , o ! A n d ré\n G ide, de q uo i vous com bler d ’aise ? E so p e in flu e n ça\n P h èd re, E so p e et P hèdre in flu en cè re n t L a F o n ­\nta in e ; L a F o n tain e in flu e n ça F lo ria n ; F lo ria n\n in flu e n ça E d o u ard D ucoté. D ’où il appert é v i­\ndem m ent que l ’in fluen ce est féconde q u i fa it p ro ­\ncéder M . D ucoté à la fo is de F lo ria n , de L a F o n ­\ntaine, de P hèd re et du P h ry g ie n ; de m êm e que\nl ’in flu en ce des poètes grecs su r F é n é lo n , et de\n F én é lo n su r l ’abbé B arthélém y, fa it procéder\n M . D ucoté à la fo is de l ’abbé B arthélém y, de\n Fén élo n et des G recs.\n      P a rle ra is-je à présent de M . St.-G eorges de\nB o u h é lie r et de l ’in flu en ce qu’exercèrent — hélas!\n— su r l ’in ven teu r d u N aturism e M . de S t-P ie rre\net Jean-Jacques ? O u bien p ar des exem ples p uisés\naux liv re s de son excellen t am i H e n ri G héon,\nm ontrerais-je celle non m oins évidente de Jam ­\nm es su r l ’auteur des Solitudes de l’Eté ? Contentons-\nnous p o u r le m om ent de constater com bien\n M . Y vanhoé R am bosson fu t m alheureusem ent\nin flu en cé p a r V e rla in e dans les Actes de fo i q u ’il\n"}, {"page_pdf": 336, "page_imprimee": 313, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2189, "texte": "                         L a C r it iq v e                   313\n\n\n\nvie n t de p u b lie r et arrêtons-nous en fin u n co urt\nin stan t au Livre des Bénédictions de M . T h . B ra u n .\n     Ce p etit liv re savem m ent édité p ar le Spectateur\ncatholique (q u i va reparaître sous p e u ) et p a r « le\nv ie il im p rim e u r » B uschm an d ’A n vers, ( « A l wat\nde Buschman plant, gedije voor het land. » ) rachète u n\npeu p a r son type arch aïque (O hé ! le m oder­\nnism e ! ) la déplorable affectation de naïveté sous\nla q u e lle tran sp araît hélas ! l ’in to lérab le snobism e\nde son auteu r. Sans co ntred it l ’énum ération est\nla form e du d isco u rs que p réd ilectio n n e M o n sieur\nT h . B ra u n et je m ’em presse d ’ajouter q u ’en cela\nl ’in flu en ce de Jam m es n ’opéra q u ’indirectem ent\nsu r lu i.\n Ce n ’est p o in t de cette m anière q u ’il faut aid e r au\nrenouveau de la sainte F lo re chrétienne, m ais p ar\nla v ra ie sim p licité , celle q u i n ’est p o in t d ’attitude\nlitté ra ire , m ais de spontanéité de cœ ur et de vacu ité\nd ’âm e. A u fo nd , c’est to u jo urs le fu tile so u ci, très\ndécadent, d ’être sim p le , m algré soi-m êm e, q u i\nin flu e n ce T h . B ra u n et q u i fait q u ’il ose, s’adres­\nsant à Dieu, é crire de telles choses :\n     Daignez bénir l’opoponax et la valériane,\n     L e chiendent, la réglisse et les calmes tisanes,\n     La camomille, la guimauve et l’ellébore\n     Pour ceu x dont la raison à nouveau s’élabore ;\n   E t encore à propos de from ages :\n    Bénissez les, Seigneur! Bénissez le Présent\n    L e Chester rou x et le G ruyère larmoyant,\n    L e Kantercaas et les rondelles de M ayence,\n    Où se mêlent les grains d’anis et les semences\n    L'Edam, le Pottekees, from age des M arolles,\n    E t ceu x auquels on dit «M onsieur » comme à des hommes.\n    L e tem ps, l ’espace et le d é sir me m anquent\np o u r en cite r d ’avantage. C e ci su ffira d ’a ille u rs,\nj ’im ag in e, à p ro u ve r q u ’il est des jeun es que ne\nhante p o in t la p eu r de perd re, p a r l ’in flu en ce des\n o uvrages d ’a u tru i, « le u r p erso n n alité ».\n                                   G eorges R am aekers.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-014", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": 314, "page_fin": 320, "titre_corps": "Revue du mois", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "Georges Le Cardonnel", "ancre_debut": "R evue du M ois A p r o p o s d e l ’E x p o s i t i o n", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 337, "page_imprimee": 314, "debut_caractere": 44, "fin_caractere_exclue": 2004, "texte": "R evue du M ois\n\n   A   p r o p o s d e l ’E x p o s i t i o n u n i v e r s e l l e . —   U n e id é e d e   _\nM . B a r r e s . — L ’A r r i v i s m e .\n\n\n\n    A p r o p o s d e l ’ E x p o s i t i o n u n i v e r s e l l e . — Tout le\n monde a ‘ lu les discours d’inauguration. Ce n’est pas au\n point de vue littéraire que j ’en parlerai, bien qu’il y ait\n à souhaiter, en passant, que l’art collabore davantage à ces\n manifestations nationales. De tels discours que chacun lit,\nl e lendemain, dans les gazettes, devraient contenir de grands\n enseignements et être écrits dans une langue lapidaire.\n    Il faut louer M. le Président de la République et M . le\n Ministre du Commerce d’avoir, chacun dans son discours,\n exprimé la signification profonde de cette exposition, que\n certains, un peu trop dédaigneux, voudraient réduire à une\n kermesse internationale ; cependant de cette appellation,\n nous retiendrons le mot international qui nous plaît. Ce\n que nous trouvons à cette exposition de beau et de gran­\n diose, c’est qu’elle réunit dans une même enceinte, des\n hommes de tous les pays et venus de toutes les latitudes\n pour glorifier la Beauté et le Travail, par lesquels, l’homme\n se fait tous les jours davantage à l’image de Dieu. Elle\n montre ce que peut la collaboration de toutes les volontés\n humaines quand elle veulent travailler à l’embellissement\n de la vie, et embellir la vie est encore une des plus belles\n façons de glorifier Dieu.\n    On a reproché à ces discours d’inauguration de ne pas\n contenir le mot Dieu. Il y a de la faute de tout le monde\n dans l’omission de ce mot merveilleux ; il a été si souvent\n mal placé, lui, qui ne devrait être enchâssé que dans des\n phrases magnifiques, qu’il a pris aujourd’hui, hélas ! un\n sens... politique pour les cervelles médiocres, et nous\n savons qu’il y en a beaucoup.\n    Un jour, Mallarmé, disait à un jeune poète qui prononçait\n trop facilement le mot unique dans un de ses poèmes :\n"}, {"page_pdf": 338, "page_imprimee": 315, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2545, "texte": "                          L ’ A c t ua l i t é                315\n\n « Voyez-vous, ce mot, Dieu, voudrait être tout seul sur la\npage blanche ; il n’en supporte pas d’autre à ses côtés\nparcequ’il les contient tous et parcequ’il est à lui seul le\nplus beau des poèmes ».\n   Cette raison, n’est probablement pas celle qui a fait que\nnos hommes d’Etat l'ont proscrit de leurs discours, mais\nremarquons qu’ils ont exprimé une partie de ce que\nle mot signifie et consolons-nous en pensant qu’ainsi\nleurs paroles n’ont du moins pas dépassé leur pensée.\nC’est que l’homme, reflet de Dieu, n’échappe pas, quoi­\nqu’il fasse à Dieu : l’homme peut proscrire le mot,\nmais dès qu’il veut parler avec force et grandeur dans une\noccasion solennelle, c’est malgré lui de Dieu qu’il parle et\nc’est de Dieu qu’a parlé M. le Ministre du Commerce.\nCertes quand il a exalté la science et ses découvertes, il ne\ns’est pas élevé jusqu’à la transcendance du divin, mais\nil s’est élevé jusqu’à son immanence ; et quand il nous a\nparlé de l’humanité et de la société, il ne nous a parlé que\nde son Dieu relatif et mortel, mais pour nous, celui-ci est la\nmanifestation du Dieu absolu et éternel, et il a dit d’excellentes\nchoses auxquelles nous devons nous empresser d’applaudir.\n   M . le Président de la République a prononcé de son côté,\nune parole très chrétienne quand il a dit : « Autant le génie\ndomine l’aveugle matière, autant il est inférieur à la justice\net à la bonté ».\n   Sans rejeter les conceptions positivistes qui sont devenues\ndes conceptions d’Etat comme autrefois il y avait une\nreligion d’Etat, nous nous voulons seulement aller plus\nloin. A nos yeux, les positivistes sont un peu comme les\nhommes de la caverne de Platon, qui ne veulent accepter\ncomme seule réalité que les ombres qui passent, mais quand\nils nous disent sur ces ombres ou à leur propos des choses\nintéressantes, nous devons les approuver.\n   Les catholiques ont grand tort quand ils médisent des\npositivistes et les positivistes sont ridicules quand ils affec­\ntent vis-à-vis des catholiques, de petits airs supérieurs de\ngens qui reviennent de visiter le Soleil. Le véritable positi­\nvisme, celui qui reste logique avec lui-même et ne veut pas\ndevenir une métaphysique plus absolue que les autres, le\npositivisme qui se contente de constater des lois qui sont\ndes faits ou des faits qui sont des lois, comme vous\nvoudrez, s’accorde parfaitement avec la pensée catholique\net ses données corroborent même la morale catholique.\n   Quand l’étude scientifique de la nature nous enseigne,\n"}, {"page_pdf": 339, "page_imprimee": 316, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2238, "texte": "316                 L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n par exemple, qu’il n’y a pas de vie sans solidarité, comme\n nous savons déjà dans notre conscience que la solidarité\n est bonne parce qu’elle crée l’ordre, parce qu’elle est une\nmanifestation d’amour, et qu’elle est à cause de tout cela\nun devoir pour l’homme tel qu’il vit sur la planète, nous\nconstatons une fois de plus, l’harmonie qui existe entre des\nfaits naturels et les lois de l’esprit humain. Aussi, au lieu de\nse mépriser et de s’injurier, les esprits catholiques et les\nesprits positivistes devraient collaborer ensemble dans la\npartie du domaine de la pensée qui leur est commune.\n   Aux yeux de ceux qui voient à chaque instant dans le\nmonde, l’expression d’une même volonté, la découverte\ndes lois du monde deviendrait ainsi une façon d’adoration,\net un moyen d’approfondir l’intelligence de leur vérité, en\nmême temps qu’il est un devoir pour eux de travailler à\nl’amélioration du sort de l’homme sur la planète en harmo­\nnisant l’homme et la nature.\n\n\n\n\n  U n e i d é e d e M. B a r r e s . — C’est un terrain d’entente\nqu’offre M . Barrès dans un article paru au Journal, le\n12 avril, intitulé La M orale nationaliste.\n\n   « Sans briser, nous dit-il, la soudure avec les vieilles\ndoctrines de notre pays, avec la morale du passé, nous\nfournissons à tous, aux agnostiques, aux incrédules comme\naux croyants, le moyen d’admettre qu’il y a un mal et un\nbien, un mérite et un démérite, et enfin une réversibilité du\nmal et du bien, de ces mérites et de ces démérites »\n   Cela, à propos d’une admirable nouvelle de Paul Bourget :\nL'Echéance dont voici en quelques mots le sujet. Eugène\nCorbières est le fils d’un huissier de ministère. Un certain\nM . Haudric protecteur de la famille Corbières fait appeler\nà son lit de mort, le père d’Eugène et lui confie trente six\nmille francs, pour remettre à un fils adultérin dont sa\nfamille ignore l’existence ; comme le jeune homme est un\nmauvais sujet, le père Corbières ne devra lui remettre cette\nsomme qu’à l’âge de trente ans. Au lieu d’accomplir sa\npromesse, le père Corbières emploie la somme pour l’éduca­\ntion de son fils qui devient médecin, tandis que le fils de\nM . Haudric tombe dans la misère et dans l’ignominie.\n"}, {"page_pdf": 340, "page_imprimee": 317, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2636, "texte": "                         L a C r it iq u e                  317\n\n\n Eugène Corbières en apprenant la vérité se retourne contre\n ses parents, leur reproche leur fraude et veut réparer\nl’injustice commise envers le fils Haudric, mais comment la\nréparer ? Quand il aura restitué l’argent au bâtard, il ne\nlui aura restitué ni sa jeunesse, ni ses possibilités perdues.\nEt alors voici comment raisonne Eugène Corbières : « S’il\ny avait un Dieu, si l’action humaine avait un autre horizon\nque celui-ci, je pourrais « mériter » pour ce malheureux.\nCe n’est pas d’aujourd’hui que ces idées me hantent.\nDepuis que j ’ai vu les sœurs dans les hôpitaux, faire le\nservice des malades sans autre soutien que l’idée qu’elles\n « méritaient » pour d’autres, j ’ai beaucoup pensé à ce que\nles chrétiens appellent la réversibilité. Toute la question est\nde savoir si l’expérience nous montre ou non le phénomène\ndans la nature... Voici des années qu’il m’apparaissait\ncomme la seule interprétation de tant de choses, et je ne\npuis expliquer autrement la dure épreuve qui m’accable.\nOui ou non, suis-je frappé par la faute de mes parents ? Et\nce bâtard, lui-même, de quoi est-il victime, si ce n’est de la\nfaute de son père? Que j’en ai vu des répartitions! et derrière\nelle, il faut bien un pouvoir répartiteur. S’il y a une réver­\nsibilité du mal, il doit y avoir une réversibilité du bien...\nCe ne sont pas des théories, cela, c’est de l’expérience. Et\nc’est de l’expérience aussi, que cette justice inévitable dont\nma pauvre mère a eu l’épouvante, dix ans durant, et qui\nl’a frappée comme elle a dit, à travers moi. Derrière la\njustice, il faut bien un juge. Derrière l’échéance, il faut un\ncréancier... Je conclus que si Dieu n’existe pas, je ne peux\npas rendre le dépôt. Je le peux... s’il existe ». Eugène\nCorbières conduit ainsi à un acte de foi, se fait moine, et\nainsi Haudric participera à la perfection qu’il atteindra en\nvertu de la croyance catholique à la communion des saints,\nqui établit une chaîne admirable entre le Christ, la Vierge,\nles Saints, les morts et les vivants et exprime comme elle\ns’est exprimée nulle part ailleurs, la solidarité divine et\nhumaine.\n   Cette conception gêne M . Barrès. Il préférerait que le\nhéros de Bourget distribuât honnêtement des timbres et\ndu tabac derrière un guichet : « Ainsi Eugène Corbières,\ndésireux de réparer le mal qu’il avait occasionné et dont il\nne pouvait indemniser directement la victime, eût été\namené à servir la coopération sociale et selon moi, l’Etat ».\n   A ce compte là, il aurait bien fait de rester médecin, car il\nme semble qu’il aurait alors pu mieux exercer son dévouement\n"}, {"page_pdf": 341, "page_imprimee": 318, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2491, "texte": " 318                 L a L u t t e .— M a i 1 900\n\n\n\n qu’en vendant du tabac. Mais ce qui importait, c’est que\nCorbières récoltât des mérites dont profiterait le fils\nHaudric ; il pouvait certes en récolter en faisant un excel­\nlent fonctionnaire. Cela n’en exige pas moins la croyance\nà un répartiteur. Cette croyance qui gêne M. Barrès pour\napplaudir à l’acte de Corbières se faisant moine devrait, s’il\nétait logique, le gêner tout autant pour vouloir qu’il\ndevienne un bon buraliste ; car dans ce cas encore, le répar­\ntiteur est nécessaire, si nous voulons que la raison de\nl’acte de Corbières subsiste.\n   C’est cependant à des conceptions d’une telle médiocrité\nque descend ce meveilleux artiste qu’est Maurice Barrès\npour vouloir donner quelque grandeur à une pauvre for­\nmule politique.\n   « Que descend » ; j ’ai tort ; il n’y descend peut-être qu’en\n apparence, car à cet homme qui possède une des plus\nbelles sensibilités du temps présent, il manque le plus\n souvent une foi vivante dans les paroles qu’il prononce.\n   « L ’homme qui me plaît, dit, quelque part, un de ses\npersonnages, dans l'Ennemi des Lois, je le compare à une\nbelle troupe dramatique, ou divers héros tiennent leur\nrôle pour rien, pour employer leurs forces ».\n   Tout Barrès est dans cette phrase. On disait à un moment\nque M. Barrès avait bien changé. Il a déclaré le contraire.\nIl n’en était pas besoin. Non, M. Barrès est bien toujours\nl’homme de ses livres. Mais qui saura jamais quelle soli­\ntude porte avec elle, cette âme ambitieuse ? Tout dernière­\nment, on a compris qu’il saluait dans cette tragique Elisabeth\nd’Autriche, une âme sœur de la sienne, cette âme, selon sa\npropre expression « capable d’inventer sa conviction ». J’ai\npensé alors à quelques passages de sous l'œil des Barbares :\n  « La réflexion et l’usage m’engagent à ensevelir au fond\nde mon âme une vision particulière du monde. La gardant\nimmobilisée, précise et consolante pour moi, à toute heure,\nje pourrai parce qu’il le faut supporter la bienveillance, la\nsottise et la vulgarité des gens. Je saurai que je ne m’avilis\npas, alors même que mes camarades et moi, nous plairons\npar quelles approbations, dans les couloirs du Palais-\nBourbon.\n\n   Et M . Barrès se disait, en fumant son quatrième cigare :\n« ... Oui, je me sens le frère trébuchant de ces âmes fières\nqui se gardent à l’écart une vision singulière du monde.\nLes choses basses peuvent limiter de toutes parts ma vie,\nje ne peut point participer à leur médiocrité ».\n"}, {"page_pdf": 342, "page_imprimee": 319, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2161, "texte": "                          L ’A c t v a l i t é                 319\n\n\n\n  On trouverait sans doute, là, le secret de certaines\nattitudes de M . Barrès : (Toutes les attitudes ne sont-elles\npas égales et justifiées), comme il l’a écrit un jour.\n\n\n\n\n   L ’ A r r i v i s m e . — Certains affirment que le Barrésisme,\n dont fut longtemps victime la jeunesse, est mort. Il semble\nau contraire qu’il fleurisse, de plus en plus, avec, seulement\nmoins d’élégance même chez beaucoup de ceux qui annon­\ncent à grands cris, sa mort. Non le Barrésisme n’est pas\nmort. Il a fleuri dans les deux partis durant l’Affaire. Il\nfleurit en littérature, en politique. Il fleurit chez tous ceux\nqui s’inventent des convictions, qui tiennent des rôles pour\nrien, « pour employer leurs forces », et ils sont nombreux.\nIl fleurit chez les écrivains qui changent tous les trois mois\n de direction intellectuelle, et chaque fois écrivent de lourdes\n études et souvent des livres pour vanter les qualités du\nnouveau cheval de bataille qui les conduira à une victoire\nqui n’arrive jamais.\n   Mais, je ne sais pas s’il ne serait pas plus exact d’appeler\nce Barrésisme, plutôt arrivisme. Si un écrivain choisit\nentre plusieurs convictions, celle qu’il s’imposera, pour\nemployer ses forces, toutes attitudes étant égales et justi­\nfiées, n’y a-t-il pas de grandes chances pour qu’il choisisse\ncelle qu’il pensera, devoir lui attirer le plus d’honneur,\nd’argent, de notoriété.\n   Il y a différentes sortes d’arrivisme : d’abord l’arrivisme\nintellectuel, la plupart s’y brûlent les ailes, aussi volettent-ils\nde bonne heure mais il ne planent jamais. Il faut pour y\nréussir avec quelque apparence de noblesse, un coup d’œil\nrare, car il s’agit de savoir discerner entre tant de\ndirections, celle qui a quelque chance de subsister avec\nassez de force et assez longtemps pour que s'édifie votre\npropre gloire. Le théâtre est assez propice à ce genre\nd’arrivisme.\n   Une âme sans singularité peut encore marcher dans le\nsillage d’un maître reconnu. (1) Cela assure des articles dans\n\n\n\n  (1) Je n’entends pas attaquer ainsi l’esprit traditionnel,\nsans lequel il n’y a pas d’œuvre forte et durable.\n"}, {"page_pdf": 343, "page_imprimee": 320, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 2359, "texte": " 320                L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n  les gazettes, mais comme les maîtres reconnus sont\n toujours d’un certain âge, on risque d’avoir, avant quarante\n  ans, les cheveux blancs en littérature ; alors on essaye de\n  se rajeunir en changeant de direction, si on en a la force et\n la souplesse ; ce genre d’arrivisme mène quelquefois à\n l’Académie.\n     Il y a un arrivisme plus grossier qui consiste à charmer\n avec art, lecteurs et lectrices, dans la partie inférieure de\n leur personne. En général, ces œuvres bien lancées ont un\n gros succès et il se trouve toujours un vieillard de lettres\n pour en détailler la Beauté.\n    Il y a l’arrivisme politique. Celui-ci est le plus grossier\n de tous. Pour ne parler que des gens de littérature, il est\n pratiqué d’ordinaire par des écrivains sans noblesse, mais à\n l’appétit formidable, et qui attendaient de leur art, de gros\n salaires qui ne sont pas venus, en honneurs et en argent.\n Il s’agit là encore pour l’arriviste, de pressentir des direc­\n tions ; alors il fait des conférences, remplit d’une prose\n violente les journaux de Paris et de province ; il parle de\n sauver la patrie où bien la république ou bien l’armée. De\n temps en temps il lance un roman, puis il retourne au peuple,\n avec un cœur sec et des poches qui se remplissent. (1)\n Aujourd’hui de nombreuses directions sollicitent ces arri­\nvistes qui voudraient prendre place ; il y a des enrôlements\ntous les jours ; mais il faut à l’arriviste un flair particulier\npour qu’il ne se trompe pas ; comme les valeurs de bourse,\nles directions politiques qui s’offrent subissent alternati­\nvement des hausses et des baisses, aussi assiste-t-on à des\nrevirements bizarres.\n    Mais si tous ces arrivismes semblent mener à quelque\nchose, en réalité ces arrivistes n’arrivent à rien. Même\nnotoires, ils conservent un air de raté arrivé. Il y à une\naristocatie native qui leur manque toujours et ils portent\nleur notoriété, comme certaines femmes portent de faux\nbijoux.\n    Et j ’ai parlé de l’arrivisme à cette place, par ce qu’il me\nsemble que c ’est là de l’actualité, tout autant que l’exposition.\n\n                                    G eorges L e C ar d o n n e l.\n\n\n\n\n  (1)     Je ne parle ici que de ceux qui jouent l’apostolat\nsocial, étant de ceux qui pensent qu’aller au peuple est le\ndevoir unique du penseur et du poète.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-015", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Éditions de La Lutte", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "É d itio n s de", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 344, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 0, "fin_caractere_exclue": 1559, "texte": "É d itio n s de \" L A T\n                      L\n                      U\n                      E\n                      \"\n          80, R u e d e l ’E r m it a g e , 80, — B r u x e l l e s .\n\n\n\nY ves B e r t h o u                   L e Prince des Prosateurs             f r . 0 .5 0\nA lbert J ounet                       Dieu de Beauté                            » 0 .5 0\nP a u l M u ssch e                    Simplement                                » 2 ,0 0\nE dou ard N ed                        M on Jardin Fleuri                        » 2 ,0 0\nG eorges R am aekers                  Les Fêtes de l’E té                       » 1 .2 5\nG e o r g e s V ir r è s              En Pleine T erre                          » 3 .5 0\n\n\n\n\n                    p a r a ît r o n t   p r o c h a in e m e n t\n\n                                      D A N S LES\n\n\n                           E d it io n s d e L a L u t t e :\n\n\n                 Bon C H A RLES              de     SP R IM O N T\n\n\n                      Le s Héros\n                                                               *\n                  l’A m o u r , d e l’ E p é e\n\n                           et      du R ê v e\n                                      Poèmes\n                             P r i x : 2.00 francs.\n\n\n\n\n                           A R M A N D P R A V IE L\n\n\n            P o èm es M y stiq u e s\n                             P r ix   : 2.00 francs.\n\n       25 p . c . d e r é d u c tio n a u x a b o n n é s d e L a L u t t e .\n\nOn souscrit dès à présent, 80, rue de l’Ermitage, Bruxelles.\n"}]}, {"article_id": "ulb-lutte-1900-05-n5-016", "volume": "ELB-KBR-a084-1900-001", "pdf_url": "https://digistore.bib.ulb.ac.be/2013/ELB-KBR-a084-1900-001.pdf", "ocr_sha256": "0819059f8813ae8a990546b534e2bb6d24755b40c27c48473e3feeb6a7294d05", "ocr_source": "pdftotext -layout", "texte_sans_correction": true, "page_debut": null, "page_fin": null, "titre_corps": "Administration et abonnements", "titre_sommaire": "", "rubrique": "", "signature_source": "", "ancre_debut": "L A L UT T E 80, R U E DE L ’E R M IT A G E", "ancre_fin": "", "fin_page_complete": true, "fin_avant": "", "segments_controles": false, "controle": "limites et attributions contrôlées sur les images", "pages": [{"page_pdf": 345, "page_imprimee": null, "debut_caractere": 25, "fin_caractere_exclue": 2292, "texte": "L A L UT T E\n                 80, R U E DE L ’E R M IT A G E , 80\n\n                               BRU XELLES\n\n      paraît tous les m ois en fascicules de 64 pages, et\nform e au bout de l’ an deux forts volum es in-8° avec table,\n                d'environ 400 pages chacun.\n             Belgique                                   Ailleurs\n\n    UN AN           .    .     5 fr.     | UN        AN       .        .    8 fr.\n    U N N um é ro              1 fr.     /   U N N u m ér o                 1.25 fr.\n\n     LA L U T T E (Série Nouvelle) publie : CONTES, NOU­\nVE LLES, ÉTU DES C R ITIQ U ES, M O N O G R A P H IE S,\nL IT T É R A T U R E S É TR A N G È R E S, QU ESTIO N S DE­\nM O R A L E ET. DE PH ILO SO PH IE, D RAM ES, PO È,\nMES, R E LA TIO N S de V O Y A G E S, etc.\n      FO N D A TE U R S          : P aul      M u s s c h e , E d o u a r d N ed\nG eorges R am aekers.\n\n      C O M I T É D E R É D A C T I O N . (B E L G I Q U E ) : D a n ie l\nC o p p ie t e r s , E r n s t D e l t e n r e , P o l D e m a d e , H u b e r t D e\nM o o r ,Y van      G il o n ,    G aston       H eux,       l ’A b b é       H ector\nH OORNAERT, E M ILE J OMAUX, P A U L                   MUSSCHE, EDOU ARD\nN ed,       G eorges         R am aek ers,      C harles          de       S p r im o n t ,\nl ’A bb é    E ugène V an         der   E l s t , G e o r g e s V ir r è s .\n\n       CO M ITÉ         DE R É D A C TIO N .           (FRAN CE) :                  Y ves\nB e r t h o u , J . E s q u ir o l , A l p h o n s e G e r m a in , L o u is G il ­\nlet,    A l b e r t J o u n e t , G eorges        le   C ar d o n n e l, H enri\nM azel,      L o u is M e r c ie r , R . P . P a c h e u      S. .T.,         A rm and\nP r a v i e l ,C h a r l e s d e R o u v r e , L o u is T ie r c e l in .\n\n\n\n\n      N. - B . — A D RE SSE R tout ce qui concerne LA\nR É D A C TIO N de la Revue à M . H u b e r t D e M o o r , Secré­\ntaire de La Lutte, 46, rue de la Croix, B r u x e l l e s ; — tout\nce qui concerne l’A D M IN IS T R A T IO N , à M . E u g è n e\nB e c k e r s , administrateur de La Lutte, 8 0 , rue de l'Ermi­\ntage, B r u x e l l e s . — Siège de la D IREC TIO N : 114, rue\nFranklin, B r u x e l l e s .\n\n       Imp. Ixelloise (à vapeur) H Coduys, 272 et 276, ch. de Wa vre\n"}]}], "pages_ocr_originales": [{"page_pdf": 278, "texte": "                                   TO M E 1er\nC in q u iè m e A n n é e               de la                N o 5 — M a i 1 90 0\n\n                                Série Nouvelle\n\n\n\n\n  LA LUTTE\n                    R e v u e m en su elle\n                               F ondée      en   1 893\n\n\n\n\n           O N T CO LLABORE A CE N U M ER O :\n\n       M M . Y ves        B e rth o u , V ic to r de B raban d ère,\n       Alp h o n s e G e r m a i n , L o r i s G i l l e t , G a s t o n H e u x ,\n     Tr i s t a n    K L I N GSO R,   G eorges         Le     C a r d o n n e l,\n\n    H e n ri M a z e l, G e o r g e s R am aek ers.\n\n\n\n\n                                  B e lg iq u e\n\n\n             5 francs par an             | 1 franc le numéro\n\n                          Ailleurs, le port en sus.\n\n\n\n\n                          A D M IN IST R A T IO N\n\n                      8 0, R u e d e l ’E r m i t a g e , 80\n\n                               BRUXELLES\n"}, {"page_pdf": 279, "texte": "                         S o mma ire\n5e Année — Mai 1900. — Tome 1er de la Série Nouvelle\n\n\n\n   I SCIENCES RE LIG IEU SES :\n       A l p h o n s e G e r m a in :\n\n                            L ’Esotérisme dans l'Egypte antique.\n       H enry M azel :\n                            Raymond Lulle. (Hagiographie).\n\n II F LO R ILÈ G E M EN SU EL :\n      T r is t a n K l in g s o r :\n                            L ’Enlumineur. (Poème).\n       G eorges R am aekers :\n\n                            Un    Saint du Castel. (Chapitre 1er\n                            feuilleton de la revue).\n      Louis G i l l e t :\n                            Reliures. (Poème),\n\nIII LES É C R IV A IN S N O U V E A U X :\n      G asto n H eux :\n\n                           F E R N A N D S É V E R IN (monogra­\n                           phie, suite et fin.)\n\nIV LE T H É Â T R E :\n      V ic t o r   de    B rabandère :\n\n                           « L e M irage » (de G. Rodenbach).\n                           « L ’Aiglon » (de M . Rostand).\n      Y v e s B erthou :\n\n                           « Les Amants d’Arles » (de II. Mazel).\n\nV LA C R IT IQ U E :\n      B on C h a r l e s d e S p r i m o n t :\n\n                           « Les Médailles d’A rgile».\n      G eorges R am aekers :\n\n                           D e l'Influencc en Littérature.\n\nV I L ’A C T U A L IT É :\n      G eorges      le   Cardonnel:\n\n                           Revue du Mois.\n"}, {"page_pdf": 280, "texte": "PAG ES DE C R ITIQ U E E T D 'H ISTO IR E\n\n\n\n\nL ’ E s o t é rism e d a n s\n\n                         l’ E g y pte antique\n\n\n   En ces temps lointains que Manéthon appela le règne des\ndieux, sous les Shesou-Hor ou serviteurs d’Horus, der­\nniers représentants de cette dynastie sans histoire, l'Egypte\nconnut les premières lueurs d’une délicate civilisation,\ngrâce à la caste sacerdotale toute puissante alors. Celle-ci,\nqui se prétendait inspirée d’en haut pour légiférer et gou­\nverner, aurait reçu son organisation et sa doctrine de\nThoth lui-même. D ’après Manéthon, ce dieu fut le premier\nHermès, et les principes des sciences qu’il grava sur des\nstèles, en langue et en caractères hiéroglyphiques, furent tra­\nduits, après le déluge, par le second Hermès, fils du bon\ndémon et père de Tat.\n   Faut-il voir en les pontifes auxquels les égyptiens durent\nl’écriture, le grand Sphinx et son temple, les initiateurs\nd’une théo-cosmogonie, d’une méthode de magisme et peut-\nêtre d’une métaphysique ? La raison ne s’y oppose pas.\nMais il n’est pas admissible un instant que cette doctrine\nprimitive, embryonnaire, ait été acceptée comme tradition\nimmuable par les âges postérieurs ; car, de Ménès aux\nRamessides, les idées religieuses subirent maintes trans­\nformations .\n   On ne peut donc prétendre que le livre grec connu sous\nle nom d’H ermès Trismégiste, et dont la rédaction est du\ndébut de l’ère chrétienne, soit un reflet fidèle de la doctrine\ndes premiers initiés d’Egypte.\n   Au temps des Ptolémées, on regardait encore le légen­\ndaire Hermès comme roi, législateur et prêtre, d’où l’épi­\nthète de « trois fois le plus grand », et on attribuait à cet\nancêtre génial de nombreux ouvrages sur toutes les sciences,\nles quarante-deux livres dont parle Clément d’Alexandrie.\n"}, {"page_pdf": 281, "texte": "258               L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n   En réalité, rien n’est moins prouvé que l’existence d’un\nhéros appelé Hermès, et, à ce propos, il n’est pas inutile de\nrelever la version de Jamblique. « Hermès qui préside à\nla parole, dit l’auteur des mystères d’Egypte, est, selon\nl’ancienne tradition, commun à tous les prêtres ; c’est lui\nqui conduit à la science vraie ; il est un dans tous. C’est\npourquoi nos ancêtres lui attribuaient toutes les découvertes\net mettaient leurs œuvres sous le nom d’Hermès ».\n   Galien affirme aussi que les prêtres avaient accoutumé\nde tracer leurs découvertes sur des colonnes, sans nom\nd’auteur. Colonne se dit thoth en egyptien selon Jablonski ;\nles colonnes d’Hermès auraient été, en ce cas, les premiers\ntextes écrits avant l’invention du papyrus. Aussi quelques\noccultistes modernes supposent-ils, et cela peut s’admettre,\nqu’Hermès ne fut qu’un nom collectif mis en usage, on ne\nsait à partir de quelle époque, ni par qui, pour désigner\nl’antique caste sacerdotale, puis les collèges possesseurs de\nla tradition, qu’ils appellent l’Université d’Egypte.\n   Les bas-reliefs et les peintures, de même que les papy­\nrus, montrent que le polythéisme ne cessa de régner\ndepuis les temps les plus anciens ; il est certain, cependant,\nqu’il n’empêcha point, ainsi que l’affirme M . de Rougé (1)\nla croyance à l’unité de l’être suprême. « U ne stèle de\nBerlin de la X I X e dynastie le nomme le seul vivant en\nsubstance. Un autre stèle du même musée et de la même\népoque l’appelle la seule substance éternelle, et plus loin,\nle seul générateur dans le ciel et sur la terre qui ne soit pas\nengendré. La doctrine d’un seul Dieu dans le double per­\nsonnage du père et du fils était également conservée à\nThèbes et à Memphis. La même stèle de Berlin, provenant\nde Memphis, le nomme Dieu se faisant Dieu, existant par\nlui-même, l’être double, générateur dès le commencement.\nLa leçon thébaine s’exprime dans des termes presque\nidentiques sur le compte d’Ammon dans le papyrus de\nM . Harris : être double, générateur dès le commencement,\nDieu se faisant Dieu, s'engendrant lui-même ».\n   M . Maspero, après avoir cru que les premiers égyptiens\nétaient monothéistes et adoraient le « Un unique », se ren­\ndit compte du contraire lorsqu’il avança dans l'étude des\ndocuments. Il reconnut que, dès l’époque des premières\n\n\n\n\n  (1) Etude sur le Rituel funéraire.\n"}, {"page_pdf": 282, "texte": "             P a g e s d e c r it iq u e   e t d ’ h is t o ir e   2 59\n\n\n\ndynasties, les nomes avaient chacun leurs dieux spéciaux,\net il ne lit commencer le monothéisme qu’à la XXe dynastie.\n« Tout le système religieux d’autrefois, dit-il, (1) fut adapté\ninsensiblement aux idées nouvelles, et une cosmogonie\nhabilement combinée montra le dieu unique à l’œuvre sur\nles éléments ». Encore restreint-il cette conception d’un\nculte perfectionné aux prêtres et aux esprits d’élite. L ’objet\nde ce culte presque ésotérique aurait été Ammon-Râ, con­\nsidéré par la plupart comme le soleil lui-même. En réalité, on\nne peut voir encore dans cette assertion qu’une hypothèse,\ncar les textes subsidiaires sont en nombre insuffisant, mais\nelle est séduisante et fort plausible. En ce qui concerne la\nmasse, lorsque les dieux des éléments, comme Sib, la\nTerre, Nout, le Ciel, Nou, l’eau primordiale, furent\nnégligés pour les dieux solaires, rien ne prouve que le\nculte de ces derniers ait prédominé exclusivement. Et\nThoth, et les divinités protectrices des morts, Sokari, Isis,\nAnubis, Nephthys? Nons sommes encore mal renseignés\nsur l’olympe égyptien. Dans l’état actuel des connaissances\nlinguistiques, il n’est pas possible, sans une interprétation\narbitraire, de déduire du Livre des M orts la croyance exo-\ntérique à un dieu national unique.\n   A la vérité, dans certaines régions, le culte d’une divinité\nprédomina. Osiris était vénéré plus spécialement à Mendès\n(Pa-Ba-neb-Dad) et à Abydos, Knoumou aux cataractes ;\nHéliopolis rendait de particuliers hommages à Râ, Mem­\nphis (Man-nofer ou nofri) à Phtah, Thèbes (T-Ape) à\nAmmon, Thini (Teni) à Anhouri, Edfou à H or, Dendérah\nà Hathor, Saïs à Nit, El-Kab à Nekhab. Mais on ne voit pas\nqu’aucun de ces cultes ait empêché de sacrifier à d’autres\ndivinités ; rien n’autorise donc à supposer qu’il y ait eu un\nmonothéisme local.\n   En certains endroits, on avait inventé des dieux com­\nposés. Deux divinités implorées concurrement, trois quel­\nque fois, s’unifiaient dans la piété populaire : Sévek-Râ,\nPhtah-Sokari et Phtah-Sokari-Osiris, par exemple. Ici,\nc’était la réunion de deux personnages masculins, tel l’An ­\nhour-Shou de Thini ; là, l’accouplement d’un mâle et d’une\nfemelle, tel le Shou-Tafnout d’Héliopolis. On se plaisait\naussi à combiner des triades divines, sous forme de père,\n\n\n\n\n  (1) Histoire ancienne des peuples d’Orient,\n"}, {"page_pdf": 283, "texte": "260               L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\nmère et fils, à l’imitation de la famille humaine. Osiris avec\nson épouse, Isis et son fils Horus, étaient surtout honorés\ndans la vallée du Nil, et leurs plus magnifiques sanctuaires\ns’élevaient dans l’ île de Philœ. Comme dans les ménages\nhumains, l’un des deux conjoints l’emportait sur l’autre,\nsans distinction de sexe. Hathor de Dendérah éclipsait son\népoux ; Mout de Thèbes, au contraire n’était que la dou­\nblure d’Ammon. Il arriva que chaque nome eut sa triade et\nl’invoqua comme dieu un, dieu unique. Mais, ainsi que le\nmontre Lepage-Renouf (1), ce n’était jamais dieu tout court.\nIl y avait le dieu unique Ammon, le dieu unique Phtah, le\ndieu unique Osiris, etc., question de territoire, non de\nthéologie, chacun d’eux adoré à l’exclusion des autres, sans\nque leur unité, toutefois, impliquât la négation de leur con­\nfrères. Puis, les triades avaient incité aux neuvaines (paout\nnoutîrou), et celles-ci se multiplièrent au point que, dès les\ntemps les plus reculés, on voit, dit Lepsius, vingt-sept dieux,\nenclos dans une même expression, agir comme une seule\npersonne pour créer et ordonner le monde (2).\n   Dans chaque nome, le dieu-homme se complétait d’un\ndieu-bête, culte qui se développa sous les premières dynas­\nties. Déifiés d’abord par crainte, par admiration ou par\nreconnaissance, les animaux ne furent plus considérés dans\nla suite, du moins parmi les prêtres, que comme une demeure\nchoisie par telle divinité. On ne prit plut pour le dieu lui-\nmême, mais pour l’incarnation de ce dieu, le cynocéphale\net l’ibis (Thoth), l’épervier (H or), le crocodile (Soucrou),\nl’oie (Ammon), le chacal (Anubis), le bœuf (Phtah). L ’âme\nde Râ se plaisait dans le bœuf Mnévis, celle d’Osiris habi­\ntait à la fois le bouc de Mendès, l’oiseau Bonou, (le Phénix\nd’H éliopolis) sorte de vanneau à tête empanachée de lon­\ngues plumes, et le bœuf Hapi de Memphis, (divinisation du\nNil), que d’aucuns proclamaient aussi la « seconde vie de\nPhtah ». De là, cette triple représentation des dieux, tantôt\nhumaine, tantôt animale, et parfois zoo-anthropoïde.\n   La masse resta donc polythéiste, à n’en pas douter ;\nquant aux esprits supérieurs, qu’ils se soient élevés à la\n\n\n\n\n   (1) Lectures on the origin and Growth o f Religion, as\nillustrated by the Religion o f ancient Egypt (Londres 1880).\n   (2) Aeber den ersten Ægyptischen G ötterkrein. (Berlin\n1852).\n"}, {"page_pdf": 284, "texte": "             P a g e s d e c r it iq u e e t d ’h is t o ir e   261\n\n\n\nconception monothéiste ou panthéiste, cela n’a rien qui\npuisse surprendre, l’Inde et l’H ellade présentent le même\nphénomène.\n   Lorsque Ménès (Mînis ou Mèna), le fondateur de la\n1re dynastie, eût transformé la constitution de l'Egypte, la\ncaste sacerdotale, quoique privée du souverain pouvoir,\nn’en conserva pas moins une autorité considérable. Les rois\nrestèrent entre les mains des prêtres qui surent s’en faire\ndes alliés, sinon de véritables disciples, en les initiant\ncomme ils l’entendirent aux mystères, en leur conférant un\ngrade dans la hiérarchie ésotérique, d’où le titre de fils des\nsages pris par chaque pharaon. Tous les monarques\nautochtones et tous ceux favorables aux croyances indigènes\nfurent certainement inspirés par les prêtres ; ceux-ci pou­\nvaient d’autant mieux influencer le souverain qu’ils étaient\nrenseignés sur ses actes par les fils des principaux pontifes,\ntous chargés de services à la cour. Il n’était point rare,\nd’ailleurs, que des membres de la famille royale exerças­\nsent le sacerdoce. Parmi les prêtresses de Thoth, figura la\nreine Mirîsankh, épouse du roi Khéphrên (IX e dinastie) ;\net certain parent de ce monarque, le prince Minan (ou Khem-\nAn) fut grand prêtre du même dieu.\n   C’est après l’invasion des nomades sortis de la Chaldée,\nles Hiq-Shous, que les prêtres, voilant leur tradition de\nsymboles et popularisant la légende et le culte d’Osiris et\nd’Isis, créèrent les mystères, afin de maintenir la religion\nnationale. D e la sorte, quoique inclinés devant l’envahisseur,\nils restaient une force redoutable et pouvaient préparer,\nà l’abri du sanctuaire, un relèvement de la patrie. De ce jour,\nl’ésotérisme exista officiellement, il fallut pour connaître\nla doctrine dans son intégrité une initiation avec épreuves,\net la peine de mort fut prononcée contre l’adepte qui viole­\nrait son serment de garder le silence sur les mystères\nrévélés. En agissant ainsi, les prêtres innovèrent-ils com­\nplètement ou ne firent-ils qu’étendre à la défense de leur\nthéologie un système employé déjà pour tenir secrètes\nleurs connaissances scientifiques et magiques ? Aucun\ndocument ne nous éclaire à ce sujet. On ne saurait dire\ndavantage s’il y avait un ésotérisme unique, commun à\ntous les initiés d’Egypte, ou s’il y en avait plusieurs. Car\nenfin, les inévitables questions de jalousie et d’intérêt ne\nfurent pas sans exciter maintes compétitions entre les\ncollèges sacerdotaux ; d’autant plus que ces collèges jouis­\nsaient de leur autonomie et que beaucoup n’étaient reliés\n"}, {"page_pdf": 285, "texte": "262               L a L u t t e . — M a i 1900\n\n\n\n par aucune unité de croyances dogmatiquement définies.\n On initiait aux mystères d’Isis ; de même à ceux d’Hâpi.\n Ces mystères différaient-ils quand à l’explication de la\n doctrine ou seulement par le rite et le service cultuel ?\n Demandez son secret au sphinx.\n    Les Egyptiens avaient au plus haut point la préoccupa­\n tion de l’au-delà, leur religion en était imprégnée ; ils\nvivaient ici bas en vue de la vie future et s’y préparaient\n de bonne heure, avec la meilleure grâce. Dans le curieux\n dialogue, dont un fragment se retrouve sur le papyrus de\n Berlin (1), une âme s’évertue à persuader au corps habité\npar elle qu’il est sage d’envisager la mort sans crainte\naucune.\n   Avant de s’incarner ici-bas, l’être humain avait eu, selon\nleurs croyances, des existences antérieures ; après sa mort\nterrestre, une autre vie encore l’attendait, dont le commen­\ncement et la fin lui étaient inconnus. L ’existence sur notre\nmonde ne constituait qu’une des phases, un. des devenirs\n (khopriou) de cette vie ailleurs.\n   Aussitôt dégagée du corps matériel, l’âme commençait\nune évolution pendant laquelle elle se perfectionnait. Aux\nténèbres de la mort, succédaient les lumières d’une nais­\nsance, et, pendant plusieurs cycles, l’être traversait une\nsérie de nouvelles existences durant lesquelles il devait\nlutter contre le mal jusqu’à ce que, victorieux, il se con­\nfondit avec l’essence divine ou que, succombant sous le\npoids de ses fautes, il retombât dans le néant. Ces vies de\ncombat contre les penchants mauvais, d’une part, et contre\nles forces de la nature, de l’autre, trouvaient leurs symboles\ndans le soleil chassant les ténèbres et s’élevant au ciel,\n(Osiris, l’être bon par excellence (Ounnofri) en guerre per­\npétuelle avec Sit Typhon, le maudit, dieu des ténèbres et\nde la nuit), et aussi dans le Nil rejetant, par ses crues, les\nsables au désert. L ’aube et le crépuscule du soir figuraient\nces naissances et ces morts successives. On comprend l’im­\nportance du culte rendu au soleil, Râ, Ammon ou Phtah,\ntandis qu’il resplendissait, Atoumou, avant son lever, Har­\npechroud, H or enfant, à sa naissance, Aton, considéré dans\nson disque, Osiris Khont-Amenti, depuis sa mort jusqu’à\nce qu’il ressorte glorieux du sein de Nout ou Hathor, sa\n\n\n\n\n  (1) Lepsius (Denkm. VI).\n"}, {"page_pdf": 286, "texte": "             P a g e s d e c r it iq u e e t   d ’ h is t o ir e   263\n\n\n\n mère. On l’appelait encore Shou ou Khou le lumineux,\n Anhouri, celui qui entraîne le ciel à sa suite, Khopri, celui\n qui naît.\n    Les égyptiens prêtèrent d’abord à l’homme une double\n nature, un corps (chat), un double (ka)r Le corps enserrait\n son double ou son ombre tant qu’il n’entrait pas en décom­\n position, il conservait cette aponévrose, même dans le tom­\n beau, et c’est pourquoi l’on embaumait les corps des\n défunts ; une forme matérielle corrompue eût entraîné\nl’anéantissement du double, or on entendait qu’il vécût. La\n bonne exécution des rites et des prières suffisait pour valoir\nau ka une félicité éternelle, quelle qu’eût été la moralité du\ndéfunt ; les formules et les amulettes arrivaient à tenir lieu\nd’une vie de vertus.\n   Mais lorsque les esprits se furent affinés, on prit cons­\n cience de l’âme, les théologiens se la représentèrent sous\nforme d’oiseau (bi ou baï) (1), et la regardèrent comme l’es­\nsence de la nature humaine. En outre, douée des mêmes\npropriétés que la matière, cette âme servait d’arche, d’enve­\nloppe à une parcelle de flamme ou de lumière (khou, la\nlumineuse), étincelle divine devenue son guide, son aide,\n son viatique ici bas; c’était l’intelligence. Selon les nouvelles\ncroyances, le baï, après sa sortie du double, prenait son\nessor vers « l’autre terre », et le khou, n’ayant plus rien à\napprendre ici-bas, allait se mêler au cortège des dieux. En\nmême temps se modifiait le concept de la vie future ; il\nchangea, d’ailleurs, prétend M . Maspero, et cela ne saurait\nsurprendre, aussi souvent que changea l’idée de l’âme. La\nvie qu’avait menée l’âme pendant son incarnation compta\npour quelque chose dans le sort qui l’attendait. De ses\nactions, pesées dans la balance infaillible de justice et de\nvérité, devant le tribunal d’Osiris, maître de l’occident, de\nses actions, dépendit son arrêt. Il convenait qu’elle eût été\npieuse et compatissante, qu’elle fut renseignée sur la nature\ndes dieux et celle de l’univers ; néanmoins, un point resta\nimportant, celui de mourir selon les formules. Large, sou­\nple, quant à la morale, la doctrine ne transigeait pas au\nsujet du talisman d’outre-tombe ; malheur à l’âme qui ne le\n\n\n\n\n  (1) Dans les miniatures qui décorent le chapitre LXXXV\ndu Livre des M orts, cette âme est représentée par un éper ­\nvier à tête humaine.\n"}, {"page_pdf": 287, "texte": "264               L a L u t t e — M a i 1 900\n\n\n\n possédait point. Aussi plaçait-on sous la tête des momies un\n exemplaire du fameux Livre de la sortie au jo u r (1). Grâce\n à cet écrit, dénommé par Lepsius L e Livre des M orts\n (Todtenbuch), l’âme séparée de son corps matériel recevait\n toutes les instructions et tous les moyens nécessaires pour\n supporter les épreuves qui l’attendaient avant d’arriver au\n terme final. Il s’agissait de traverser l’Amenti et de ne pas\n mourir ni se corrompre dans la région inférieure, il fallait\n repousser les reptiles et les crocodiles ravisseurs des\n charmes magiques de l’homme, conjurer les yeux-uraeus\n (Naja hajeh), bref déjouer les multiples attaques de l’esprit\n mauvais. Aussi, sans le secours d’Isis, de Nephthys et des\n divinités bonnes, l’âme n’aurait-elle pu parcourir, saine et\n sauve, les régions célestes et accomplir dans les champs\n d’Aïlou les cérémonies du labourage mystique. L e Livre\n des M orts contient tout ce qu’il importe de dire, aveux et\n plaidoyer, aux 42 juges infernaux (ch. cxxv), afin d’être jus­\n tifié par Thoth « le scribe de la vérité des neuf dieux » ; il\n fournit toutes les incantations, toutes les formules à pro­\n noncer pour vaincre le mal et recevoir assistance, pour\n obtenir l’ouverture des vingt portes de la demeure d’Osiris,\n et voguer, enfin, dans la barque du soleil, transfiguré dans\n la lumière du dieu. On pouvait manquer des « Lamentations\n d’Isis et de Nebt-hat », non pas du Livre de la sortie au\njou r, manuel de magie pratique autant que formulaire de\n dévotions. Le passage suivant schématisme assez nettement\n la doctrine des prêtres.\n    « Le défunt par qui auront été faites toutes ces choses\nparmi les vivants ne souffrira jamais aucun dommage. — Il\n sera à l’état de dieu auguste... Il sera comme dieu, adoré\n des vivants, ainsi que Râ ». Mais ceci était une façon de\n parler qui sent son panthéisme, la nation n’adorait pas d’au­\n tres défunts que ses maîtres les Pharaons, les fils du soleil\n (se Râ) tabernacles du dieu pendant leur vie, divinisés\n aussitôt après leur mort.\n\n\n\n   (1)    Du moins, à partir de la XIe dynastie, car auparavant\non n’en trouve pas trace dans les sépulcres. Ce livre, dont\non ignore l’origine, a été fait par morceaux, au cours des\nâges ; les différentes parties qui le composent sont de dates\ndifférentes, et les exemplaires complets ne se trouvent pas\navant la XVIIIe dynastie. Les miniatures en sont, à cette\népoque, artistement tracées.\n"}, {"page_pdf": 288, "texte": "             P a g e s d e c r it iq u e e t   d ’h is t o ir e   265\n\n\n\n   Le Livre des M orts, si propre à renseigner sur les idées\nreligieuses des égyptiens, reste, hélas ! obscur sur plus\nd’un point. Déchiffrer ces textes n’est point une tâche\naisée ». On se heurte à chaque instant, dit M . P. Pierret,\nle savant traducteur, à un mysticisme d’expressions dont\nla clé est à trouver, à des allusions, à des faits mytholo­\ngiques supposés connus du lecteur et que sans doute nous\nignorerons toujours ». Veut-on quelque exemple de ce\nstyle énigmatique, sybillin? Voici un passage des plus\ntypiques :\n    « ... Tendez-moi vos bras, progéniture divine sortie de la\n bouche (à la parole du dieu primordial) qui êtes les levers\n de\n    » L ’œil du soleil. Je suis debout, je me reconstitue, je\n m’envole au ciel, je me repose sur la terre, chaque jour.\n J’embrasse mon Oudja dans ma marche, je suis enfanté\npar Hier, maître de ma transformation,\n    » en serpent aker de la terre. Je me recommence à\nl’heure (voulue). Le dieu qui cache sa lutte est enveloppé ;\n son enveloppe marche derrière moi. Mon pouvoir magique\ndonne la vigueur à mes chairs. Je suis protégé\n   » par la protection de mes mains. A cet instant de\ns’arrêter pour conserver, la collection des dieux se lève à\nmes paroles. O lion du soleil levant le bras dans Toser, tu\nes en moi et je suis en toi,\n   » tes formes, sont mes formes. Je suis l’Inondation ; le\ngrand liquide ignoré est mon nom. Les transformations de\nToum, (variante : de Khepra), la végétation terrestre de\nToum est pour moi. J’entre dans Sekhem et j ’en sors en\npur esprit. M oi l’Osiris N\n   » Je vois les formes des hommes éternellement. Celui\nqui sait ce chapitre, sa parole fait la vérité sur terre et\ndans la divine région inférieure ; il prend toutes les formes\ndes vivants, grâce à la protection du dieu grand... »\n   Ce chapitre, le L X I V e du livre, était attribué à Thoth et\non y attachait une importance extrême. Au temps du roi\nMenkara, le prince Har-titi-f l’avait découvert à Hermo ­\npolis, disait-on, au cours d’un voyage d’inspection à travers\nles temples, gravé en lettres bleues, sous les pieds de la\nstatue du dieu.\n   Qu’on nous permette encore une citation, elle est emprun­\ntée, au chapitre L X X X V , c’est un dieu qui se définit :\n« Mon nom est Celui qu’on n’endommage pas. Je suis l’âme\ncréatrice de l’abîme céleste, auteur de sa demeure dans la\n"}, {"page_pdf": 289, "texte": "266                L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n divine région inférieure. On ne voit pas mon nid, on ne\n perce pas mon œuf. Je suis le seigneur\n    « de l’escalier, auteur de mon nid aux confins du ciel... »\n    Le reste est à l’avenant ; posséder le sens de ce chapitre,\n c’était assurer son salut. On comprend qu’il est impossible\n de préciser une doctrine d’après ces textes tout en images\n et qui se lisaient probablement de deux ou trois manières,\n selon le système cher aux prêtres. Ce Livre des Morts,\n quoique pénétré de la religion osirienne, ne prouve rien,\n nous l’avons dit, en faveur d’un monothéisme national.\n Plus rares encore sont les fragments où se puisse lire une\n affirmation du panthéisme. Le plus caractéristique, celui\n que nous donnons, est tiré d’un hymne relevé par M . Brugsch\n sur les murailles du temple de l’oasis El-Khargeh.\n      Dieu qui est immanent en toutes choses,\n      Ame de Scheou dans tous les dieux.\n      Caché en permanence dans toute chose\n      Le Un vivant\n      En qui toutes choses vivent éternellement.\n    On ne saurait conclure à rien de général d’après de tels\ndocuments ; certains collèges sacerdotaux ont pu professer\nle panthéisme, il ne s’ensuit pas que tous les collèges aient\nconnu et adopté cette métaphysique.\n   Mais, de ces indices, et des tendances manifestées dans\nles textes, si aucune doctrine ne se peut préciser, il n’est\npas téméraire de déduire que certains initiés des temples,\nles plus haut gradés, par exemple, étaient, en philosophie,\nau moins dès la fin de la XIXe dynastie (1), les uns mono­\nthéistes, les autres panthéistes, à moins qu’ils ne soient\ntombés du monothéisme dans le panthéisme. Ceux-là ne\nconsidéraient-ils les divinités que comme des symboles ?\nC’est la théorie chère aux occulistes, mais elle ne repose sur\nrien de certain. Il en faut dire autant de l’interprétation des\nsymboles esotériques que donnent les mêmes occultistes ;\nil est facile de constater qu’eux-mêmes ont forgés presque\ntoutes les explications, avec beaucoup d’ingéniosité (2),\n\n\n\n  (1) M . Lenormant fait commencer l’ère vraiment reli­\ngieuse et philosophique à la XIe dynastie.\n  (2) Un exemple. Le sphinx, d’après M . Schuré, repré­\nsenterait l’Isis terrestre ou l’homme se dégageant de l’ani­\nmalité, ou encore la nature dans l’unité vivante de ces\nrègnes.\n"}, {"page_pdf": 290, "texte": "             P a g e s d e c r it iq u e e t d ’ h is t o ir e   267\n\n\n\n  reconnaissons-le, pour servir leur système. On pourrait\n  soutenir, avec plus de logique, étant donné le mysticisme\n  égyptien, que les philosophes-théologiens s’imaginaient le\n  panthéon des fidèles comme un monde d’esprits.\n     Si l’on ne sait rien des mystères, quant à la doctrine qu’ils\n  voilaient, on ne sait pas grand chose en ce qui concerne les\n  épreuves et les cérémonies de l’initiation. Diodore de Sicile,\n  acceptable comme éthopoète, ne présente aucune garantie\n  comme historien (1), ayant compliqué d’évhémérisme ses\n  compilations sans contrôle, et l’on ne saurait prêter qu’une\n  médiocre attention à l’ouvrage anonyme sur Isis et Osiris.\n  Porphyre ne connut réellement que des mythes de l’Hel ­\n lade sans corrélation dûment établie avec ceux de la terre\n  des Pharaons ; et nous croyons avec M . Ménard que Jam­\n blique attribua aux Egyptiens (D e mysteriis Æ g y p t .) ses\n propres idées». Quand les Grecs, dit, d’ailleurs, le judicieux\n critique des livres d’Hermès (2), commencèrent à étudier la\n religion égyptienne, la symbolique de cette religion était\n déjà une lettre morte pour les prêtres eux-mêmes. » Enfin,\n l’Egypte, déjà en décadence sous la XXIIe dynastie, était\n une nation entièrement transformée lorsqu’Apulée se fit\n initier vers 140 après J.-C. Rien ne nous garantit que la\n doctrine et le mode initiatique se soient maintenus dans\n leur intégrité jusqu’à cette époque. Le contraire paraît\n d’autant plus plausible que les maîtres de l’Egypte, depuis\n Cambyse, n’ayant pas adopté, comme les barbares Hiq-\n Shous, les pratiques nationales religieuses, avaient échappé\n à l’influence des prêtres. Les Romains, surtout, ne devaient\npas traiter avec les collèges sacerdotaux de puissance à\npuissance.\n    Il faut donc n’accorder qu’un crédit relatif aux récits\nlaissés sur les mystères. L ’aspirant se présentait-il seul ou\nse faisait-il recommander par un initié, avec l’agrément du\nmonarque ? Les versions ne sont pas d’accord sur ce point,\nnon plus que sur la durée du stage préparatoire imposé au\npostulant. Les textes diffèrent aussi quant aux détails des\népreuves; ce que tous reconnaissent, c’est qu’elles avaient\nlieu à Thèbes et présentaient force complications. L ’aspi­\nrant était éprouvé dans son courage physique et sa force\n\n\n\n\n  (1) De judiciis Ælgyptiorum. D eÆ lgypt legum latoribus.\n  (2) Hermès Trismégiste, p. xxv.\n"}, {"page_pdf": 291, "texte": " 268                L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n  morale, sa volonté, son caractère et ses sens ; après quoi, s’il\n  avait satisfait à tout, on l’acceptait comme adepte et on lui\n  faisait prêter le serment du silence et de la soumission.\n  L ’initiation proprement dite commençait aussitôt et elle\n  exigeait certainement plusieurs années. On ne sait rien\n  d’exact relativement au nombre de grades qui constituaient\n  cette initiation, ni quant à leur nature. Les plus éminent de\n ces grades, d’après Synesius (De Providentiel) accordait le\n  privilège de contribuer à l’élection d’un roi. Les grades se\n conféraient au temple, voilà ce qui paraît certain. L ’initia­\n  tion aux derniers degrés impliquait, par conséquent, la\n  consécration sacerdotale ; et comme les prêtres avaient\n  aussi le dépôt des sciences connues alors, il est logique d’en\n  déduire qu’ils instruisaient leurs adeptes sur ces sciences\n  en même temps qu’ils leur expliquaient les arcanes de la\n  doctrine, les symboles du culte et de l’écriture, la significa­\n tion des peintures allégoriques et de leur inscriptions. Leur\n suprématie reposant sur la possession de ces connaissances,\n on comprend que les prêtres aient pris les plus grandes pré­\n cautions pour s’assurer du silence de ceux qu’ils acceptaient\n dans leur collège. Il parait donc plus que probable que la\n formations des adeptes consistait en deux ascèses principa­\n les ; la culture de l’intellectualité et de la volonté (être un\n esprit cultivé et un homme) ; l’étude des sciences et de la\n magie (être un savant capable de diriger les forces cachées\n de la nature).\n    La culture morale, plutôt sommaire à en juger d’après les\n actes des prêtres, se fondait avec la culture intellectuelle.\nL ’adepte devait triompher de ses sens, plutôt pour assurer\nsa force que pour garder la continence et se conserver\npur ; la sagesse orientale enseignait moins la pratique\ndes vertus naturelles que l’art de se conduire dans la vie\navec habileté. Les initiés pouvaient sans doute se marier,\npuisque les textes parlent des fils et des filles des grands\nprêtres. Les textes mentionnent aussi que plusieurs de ces\nfilles se prostituaient aux rois le plus aisément du monde,\net cela ne choquait point. Par ce détail, que l’on juge du\nsens moral des hautes classes d’alors. Quoique supérieurs\naux mœurs, les écrits ne révèlent pas une haute notion de\nl’éthique. Le traité de K aqimma, (ou Kaqimmi) dont la fin\nse trouve sur le papyrus Prisse (1) et qui date du roi\n\n\n\n  (1) Bibliothèque nationale.\n"}, {"page_pdf": 292, "texte": "            P a g es d e c r i t i q u e   e t d ’h is t o ir e   269\n\n\n\nSnéfrou (IIIe dynastie) est une collection de maximes\nbourgeoises ; et l’on ne trouve qu’un code de civilité\npuérile et honnête, selon l’expression de M . Lenormant,\npresque une mathèse du parfait courtisan, dans cet amas\nconfus de pensées et d’instructions tracé, sous la V e dynas­\ntie, par le prince Phtahotep (ou Phtah-hotpou). Quels\nmoralistes pouvaient-ils former, d’ailleurs, les pontifes qui\nacceptaient qu’on symbolisât sur des murailles sacrées la\ncréation et la fécondation par l'anti-physisme de Khem, qui\nlaissaient, dans leurs enseignements populaires, les aberra­\ntions sexuelles de Thum-Kheper et du créateur Khepra,\nqui définissaient le dieu de l’Amenti, (2) l’âme de Râ, « celui\nqui jouit de lui-même », qui mœchatur in se ipso ?\n   Quant à la culture spirituelle, nous doutons que les prêtres\nen aient pratiqué quelqu’une au sens réel du mot. En tout\ncas, leur méthode pour arriver à une vie intérieure n’avait\nrien d’anagogique, leurs actes le prouvent encore. Appren­\ndre à se posséder soi-même afin de diriger autrui, faire\nconverger ses énergies et son savoir de manière à comman­\nder aux éléments, toute l’initiation se résumait en cela,\nl’orgueil en était le seul moteur. Et pouvait-il en être autre­\nment, puisque les initiés, ne bénéficiant pas des secours de\nla grâce, devaient se développer, se conquérir sur la\nmatière, par les seules ressources de la raison et de la\nvolonté humaines ! Ces magiciens qui brûlaient d’un ardent\ndésir de connaître les secrets de l’univers, afin d’être\ncomme des dieux ici-bas, avant de s’identifier à l’essence\ndivine, ne connurent pas la vie du cœur ; dans tout ce\nque l'on nous rapporte d’eux, dans tout ce que nous\npouvons lire de leurs hymnes, on chercherait en vain un\ncri d’amour. Aussi quel bien firent-ils? Aucun. L’histoire\nne leur attribue aucune fondation charitable, aucune œuvre\nutile aux humbles, et la légende reste muette aussi. Les\npeuples, avec lesquels ils n’entrèrent jamais en communion,\net qu’ils ne tentèrent peut-être même pas de protéger contre\nl’oppression, ne leur conservèrent pas la moindre recon­\nnaissance. On les respectait comme dépositaires de la\nTradition sacrée, comme possesseurs de redoutables\nsecrets ; la crainte dominait en ce respect. Est ce assez\néloquent ?\n\n\n\n\n  (2) Livre des morts, chapitre X V II.\n"}, {"page_pdf": 293, "texte": " 270               L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n      Tous les imitiés au dernier degré étaient prêtres, cela se\n   conçoit, mais tous les prêtres conquerraient-ils ce grade\n   suprême? Autre énigme : ce qui parait certain, c’est que\n   l’action ésotérique des sanctuaires sur la société, si tant est\n   qu’elle rayonna, se confondit tellement avec l’action sacer­\n   datale qu’il est impossible de l’en abstraire.\n      Ces prêtres inités étaient certainement d’habiles psycholo­\n  gues et d’avisés politiques; leur science occulte, c’était avant\n  tout l’art de mener les peubles et les rois. On les voit, dès\n  l’origine, très préoccupés de maintenir leur crédit, d’assurer\n  leur puissance et c’est beaucoup pour cela, sans doute,\n  qu’ils entourent leur savoir de mystère. Rien ne montre\n  qu’ils se soient mis en peine, après le règne des Hiq-Shous,\n  de spiritualiser, de moraliser la multitude et de mettre\n  obstacle à ses pratiques grossières, à la zoolatrie, par\n  exemple. Aller contre les superstitions établies si profondé­\n  ment, blesser les opinions reçues, c’était risquer leur\n  puissance, accepter la vie apostolique avec toutes ses\n misères et ses fatigues. Or ces prêtres étaient des docteurs,\n non des apôtres, ils préféraient constituer un collège des\n privilégiés. Quelques occulistes répondent à cela que la\n diffusion des hautes vérités n’eût pas rendu de réels services\n  à la masse, que, d’ailleurs, l’initiation était ouverte à qui\n voulait s’instruire dans les mystères. « On ne prodigait pas\n les mystères, dit Fabre d’Olivet, (1) parce que les mystères\n étaient quelque chose; on ne profanait pas la connais­\n sance de la divinité, parce que cette connaissance existait;\n et pour conserver la vérité à plusieurs on, ne la donnait pas\n vraiment à tous ». L ’explication laisse à désirer. Sans\n livrer les mystères en pâture, sans révéler l’essence de la\nthéologie, il était possible d’ élever les profanes à la\n connaissance d’un dieu unique, de les approcher insensible­\nment de la vérité connue. On ne voit pas en quoi cela eût\nprofané la divinité et nui à la vérité ; on voit fort bien, par\ncontre, en quoi cela eût nui aux intérêts sacerdotaux. Tous\nles hommes ne peuvent supporter les épreuves longues et\npénibles d’une initiation, tous, cependant ont droit à la\nvérité, cela n’est pas contestable; mais tous, évidemment,\nne peuvent la recevoir de la même manière, la posséder dans\nles mêmes proportions. Aussi la mission des grands édu-\n\n\n\n\n  (1) La langue hébraique restituée, 2me vol.\n"}, {"page_pdf": 294, "texte": "            P ages de   c r it iq u e , e t d ’ h i s t o i r e           271\n\n\n\ncateurs, des psychagogues, este-lle de rendre accessible cette\nvérité à tous, de la doser avec art. Attendre de la foule\nqu’elle se hausse à la vérité, c’est vouer cette foule à\nl’ignorance. Attend-on des enfants qu’ils aillent d’eux-\nmêmes à l’école ? En usant des mythes, les pontifes-\nhiérophantes rendirent la vérité insaisissable aux incultes et\nles poussèrent dans le polythéisme et ses misères. Le seul\nfait d’avoir abandonné la masse à son pieux abrutissement,\nà ses dévotes aberrations, à son état déplorable, les peint et\nles juge. Ce n'est point ainsi qu’agissent ceux qui aiment\nd’amour pur et la vérité et l’humanité.\n\n\n\n                                         A l p h o n s e G e r m a in .\n"}, {"page_pdf": 295, "texte": "  H A G IO G R A PH IE\n\n\n\n\n               R a ymond L u lle\n\n\n  Raymond Lulle?... Ah oui l’astrologue ! — Mille pardons,\nRaymond Lulle n’a jamais été astrologue, ni alchimiste ni\nsouffleur dp quoi que ce soit. — Tiens !... Mais oui, com­\nment donc ? Raymond Lulle, l’inventeur d’une machine à\nraisonner, un « ars magna » quelconque : Barbara celarent\nbaralipton... — Mille excuses encore ; cet ars magna\nn’était qu’un essai de classification des sciences, sujet\ntoujours d’actualité puisqu’il est traité en des thèses sorbo ­\nnicoles. — Ah ! Dans ce cas je ne vois plus guère mon\nRaymond Lulle.— Rendez donc grâces à M . Marius André\nqui vous le présente et vous l’explique, mieux qu’avec\nscience, avec amour.\n  Et d’abord, ce fut un saint (ce qui, aujourd’hui serait\ntout à fait ridicule, mais en ce temps là, entre 1232 et 1315,\non n’était pas parfait) et l’Eglise l’a admis dans ses propres\nlocaux: R aym unduspretiosæ tandis abundus, doctor profun ­\ndus, regn at sine fine jucundus. C’est à lui qu’arriva la\nfameuse histoire, prêtée à tant de pénitents, du coureur de\nfemmes qui se convertit parce que celle qu'il presse lui\ndécouvre soudain son sein rongé d’un cancer.\n  Puis, ce fut un savant. Il parlait je ne sais combien de\nlangues sarazines et discutait avec tant de sûreté et de\nméthode (bien avant Descartes il prôna le doute méthodique)\nqu’il faisait quinauds tous ses interlocuteurs. Ce fut même\nà la suite d’un succès de ce genre qu’il eut l’imprudence\nde remporter en terre musulmane, qu’il reçut la palme du\nmartyre. Sur ce terrain scolastique, quelque chose subsiste\nde lui : le cathéchisme, dont il inventa la forme par courtes\ndemandes et réponses.\n\n\n\n\n   (1) D ’où la place qu’occupe le livre de M . M a r i u s A n d r é ,\nL e Bienheureux Raymond Lulle, dans la collection « Les\nSaints », de l’éditeur V . Lecoffre, à Paris.\n"}, {"page_pdf": 296, "texte": "                       H a g io g r a p h ie               273\n\n\n\n   En troisième lieu, ce fut un bon politique. Il vit très bien\nque si les M ongols, alors hésitants entre Mahomet, le Christ\net le Bouddha, se faisaient chrétiens, c ’en était fait de\nl’Islam, et il s’efforça d’obtenir cette conversion.\n   Enfin, ce fut un grand poète mystique, le digne frère de\nSte-T hérèse, de St-Jean de la Croix, de St-François d’Assise,\nson père spirituel. C’est en lui que la poésie provençale\ntrouve sa fleur suprême ; toute la poésie amoureuse des\ntroubadours s’épure, s’exalte, se sublimise en amour mys­\ntique, aboutissant à ces merveilleux dialogues de l’Ami et de\nl’Aimé, qui ne ressemblent à rien et dont certains sonnets\nde Verlaine pourraient seuls aujourd’hui donner l’idée.\n   « Quel est le nom de ton maître ? — L’amour. — De\nquoi es-tu fait ? — D ’amour. — Où naquis-tu ? — Dans\nl’amour. — Qui t’as nourri? — L ’amour. — De quoi vis-tu ?\n— D’amour. — Quel est ton nom ? — Amour. — D’où\nviens-tu ? — De l’amour. — Où vas-tu ? — A l’amour. —\nOù es-tu ? — Dans l’Amour. »\n   Il faudrait lire ses poèmes en entier, le Désespoir, le\nLivre des contemplations, la Philosophie d’Amour, pour\nsentir jusqu’à quels replis profonds de l’âme peut vous\ntranspercer la lance de son mysticisme, « bon chevalier\nmasqué qui chevauche en silence ». Et ces poèmes, grâce à\nM . Marius André, qui les a traduits du catalan, on peut les\nlire, notamment cet étrange, ce troublant, ce merveilleux\nLivre de l’Ami et de l’Aimé que publia naguère L e Spectateur\nCatholique.\n   Heureux ceux qui marient ainsi leur nom à celui d’un\ngrand poète, surtout d’un grand poète mystique :\n\n    Je te donne ces vers pour qu’un jour si mon nom\n    Aborde heureusement aux époques lointaines\n    Et fait rêver, un soir, les cervelles humaines,\n    Vaisseau favorisé par un grand aquilon,\n    Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,\n    Fatigue le lecteur ainsi qu’un tympanon\n    Et par un fraternel et mystique chaînon\n    Reste comme pendue à mes rimes hautaines...\n\n\n   Puisse ainsi le nom de M . Marius André, lui-même mys­\ntique et poète, rester attaché à celui du bienheureux\nRaymond Lulle, de ce Saint qui fut un brillant chevalier\navant d’être un doux martyr, et qui, (petit détail qui a bien\nson prix) même au plus âpre des tournois scolastiques,\n"}, {"page_pdf": 297, "texte": "274               L a L u t t e . — M a i 1900\n\n\n\nn’oublia pas la charité, et dans son Livre du Gentil et des\ntrois Sages, où il fait discuter tour à tour un païen, un juif,\nun chrétien et un musulman, termine par ce trait exquis :\n   « Là ils prirent congé et chacun pria les autres de lui\npardonner s’il avait dit contre leur loi quelque vilaine\nparole, et ils s’octroyèrent ce pardon ».\n\n\n                                             H enri M azel\n"}, {"page_pdf": 298, "texte": "F L O R IL È G E M ENSUEL\n\n\n\n\n               L’ E n lu m in e u r\n                                     à M a x E lskam p\n\n\n\n Le vieil enlumineur a des rides au front,\n Des revers de velours à ses manches,\n La barbe carrée et le bonnet rond,\n D ’où sortent les fils d’argent et ses boucles blanches.\n\n Il est assis sur l’escabeau de bois\n Avec ses pinceaux de poil de cochon ou de blaireau,\n Devant sont grimoire d’autrefois\n Plein de belles images de vitraux.\n\n Il y a des anges et des saints du vieux temps,\n Des princes, des bouffons et des sots,\n Et de bizarres charlatans\n Qui sautent comme des puces dans leurs cerceaux.\n\n  Il y a le bourgemestre pansu\n  Avec sa houppelande à tulipes brodées,\n  Qui cause à sa commère et qui sue\n  A regarder les joueurs de dés.\n\n  Il y a ce sorcier de Hans\n  Qui râcle sur sa vielle fausse\n  Un air magique de danse\n  Aux morts qui sortent de leurs fosses.\n\n  Il y a, à la fin du livre,\n  L ’image de madame Elisabeth\n  Avec ses roses, oisive,\n  Son lévrier fin, ses oiseaux et ses bêtes.\n\n  Le vieil enlumineur met une dernière touche\n  De carmin et d’or\n  Sur les cheveux et sur la bouche,\n  Puis, doucement s’endort.\n\n  Alors la dame sainte\n  Se lève sans bruit du papier raidi\n  Prend l’âme du pauvre vieux peintre\n  Et la porte en paradis.\n"}, {"page_pdf": 299, "texte": "                 F l o r il è g e M e n su e l                    276\n\n\n\nLe vieil enlumineur y voit le Bon Dieu beau\nComme un roi de la terre avec sa barbe en fleur,\nEt retrouve sur un escabeau\nSon livre, ses pinceaux et ses couleurs.\n\nEt pendant ce temps sa servante effrayée.\nQui l’a trouvé mort et couché\nSur sa manche pour oreiller\nAvec son bonnet rond tombé sur le plancher,\n\nFait sonner jusqu’au ciel les cloches de l’église\nDont le battant trotte sans cesse\nComme la langue des filles qui devisent\nAvec leurs amoureux à la messe.\n\n\n\n                                  T r is t a n K l in g s o r .\n"}, {"page_pdf": 300, "texte": "FEU ILLETO N DE L A R E V U E\n\n\n\n\n        Un S a in t du C astel\n\n                C H A P IT R E P R E M IE R\n\n\n                          Le   camp\n\n\n\n    L e navrant insuccès de leu r croisade avait\n contraint L o u is V I I et C onrad à faire vo ile vers\n leurs états.\n    Après le départ attristé du R o i et de l’Em pereur,\nle royaum e de Jérusalem s ’était trouvé liv ré au\np lu s p érilleu x abandon.\n    L e s m onarques partis, de funestes rivalités,\nq u i déjà sourdem ent grondaient en leu r présence,\ns ’étant donné lib re carrière, avaient partout semé\nla zizanie et fait s’entretuer les Chevaliers chrétiens\nsu r le sol même où le C h rist était m ort — le\nC h rist, Agneau de D ie u et P rin c e de la P a ix !...\n    C ’avait été d ’abord le spectacle honteux d ’une\nreine et d ’un ro i se disputant u n trône conquis\np ar le m artyre de m illie rs de croisés et q u ’avait\nillustré G odefroy de B o u illo n . L a reine avait nom\nM élisande ; le ro i riv a l était B au d o u in I I I . A yan t\narmé leurs partisans ils m archèrent l ’un contre l ’au­\ntre. O r cette reine avait autrefois été mère. L e roi\nson ennemi était son propre enfant. C e lu i-ci n ’eut\np o int d ’aille urs à s’e n o rg ue illir longtem ps d ’avoir\ntriom phé de sa mère. C in q années à peine après\nsa victo ire il v it retomber au p o u vo ir de l ’Islam\ntoute la partie de son royaum e q u i s ’étendait à\nl ’est du Jo u rd ain .\n    A la mort de son successeur (son frère A m a ury,\n"}, {"page_pdf": 301, "texte": "278                L a L u t t e .— M a i 1 900\n\n\n\n comte de Jaffa), u n enfant lépreux, dit B a u ­\n do uin I V , était -devenu l ’im puissant h éritier d ’u n\n patrim oine sacro-saint.\n    M ais ce fut à p a rtir du jo u r où S y b ille (sœur\n ainée de ce m alheureux p rin ce et veuve après\n deux ans d ’un io n de G uillaum e de M ontferrat)\neût épousé, car les instances de son fière, G uid o\n de L u sig n a n , que le royaum e s’enlisa dans la p lus\nvaseuse anarchie. Q uant m ourut B au d o u in V , fils\nde G uillaum e de M ontferrat et de Sybille,\n L u sig n a n , v it s’élever contre lu i u n riv a l dans la\npersonne de Conrad de M ontferrat.\n    L e s deux ordres guerriers de la Palestine : les\n H o sp italie rs et les T em pliers p riren t parti, l ’un\npo ur C onrad, l ’autre p o ur G u y de L u sig n a n . E t\nla guerre éclata de nouveau, fratricide, entre les\nsoldats de la C ro ix. D ans l ’aveuglem ent de la\nhaine Conrad de M ontferrat poussa l ’aberration\nju sq u ’à contracter alliance avec le Sultan Saladin.\nC elu i-ci, com prenant ju sq u ’à quel p oint ces\népuisantes querelles intestines avaient anémié le\nroyaum e latin, profita de cette alliance p o u r\nreconquérir à l ’Isla m le fief d iv in conquis p ar les\npreu x d ’O ccident au p rix de tant de sang et de\ntant d ’héroïsme. I l espéra détruire alors sans trop\nde peine l ’œuvre auguste de Godefroy. L ’évène\nment devait p ro uver trop tôt q u ’il avait bien fondé\nson espérance.\n    « Jérusalem est retombée au p o u vo ir des fils\nd u Prophète ! » S ’envolant par delà les m ers le\nc ri d ’alarm e a retenti ju sq u ’aux confins de l ’O cci­\ndent. E t l ’O ccident po ur le m ieux écouter a fait\ntaire aussitôt l ’énorme cliquetis des armes fra trici­\ndes ; et vo ici q u ’il s’ébranle, oub liant ses querelles,\nprend la C ro ix et s’em barque au c ri de : « D ie u\nle veut ! »\n    G uido de L u sig n a n ign o rait quels renforts allait\n"}, {"page_pdf": 302, "texte": "                  F e u il l e t o n   de la   Revue        279\n\n\n\n bientôt lu i am ener la m er, quand au m ois d ’août\n  1189 il v in t, ne possédant guère que neuf m ille\n hom m es tout au p lu s, dresser tém érairem ent ses\n tentes su r la co llin e de T h eu ro n , d ’où l ’œ il do m i­\n n a it à la fo is les rem parts de P tolém aïs et l ’im ­\n m ense h o rizo n des flots.\n     C ’est de là-haut q u ’après le prim e assaut (où\n une p anique causée p a r la n o uvelle de l ’approche\n de S a la d in avait chargé la victo ire en déroute),\n c ’est de là-haut que les soldats de L u sig n a n , que\n les m oines bardés d ’acier apperçurent dans le u r\n détresse une v ille flottante a rriv a n t su r la m er.\n C inquante drom ons lents et m agnifiques s’ap p ro ­\n c h a ie n t avec m ajesté d u b rû la n t sablon de la\n cô te...\n     H o u rra h ! car v o ici q u ’ils sont reconnus !\n H o u rra h ! ces vaisseaux sont ceux des D an o is.\n H o u rra h ! et ceux là sont ceux des F risso n s !\n     L ’in d e scrip tib le exp losio n d ’allégresse, q u i fit\n s’acclam er de lo in , p u is s ’em brasser en p le u ran t\nles rudes croisés du N o rd et les croisés de la plage,\nn ’était pas p rès de s’appaisser que déjà, au lo in\ndes eaux, fu t signalée une flotte no uvelle.\n     Q uand les croisés de F la n d re et de B rab an t\nco n duits p a r Jacq ues d ’A vesnes et les croisés\nan g lais guidés p a r l ’archevêque de C au terb u ry\nlui-m êm e, atterriren t p a r m illie rs au son des\njoyeuses b u isin e s, l ’enthousiasm e dans le cam p\ns ’éleva au paroxism e. A u x c ris de jo ie des chrétiens\nd’ O rien t les F risso n s et les D an o is m êlaient leu rs\nclam eurs gutturales. A ces clam eurs et à ces c ris\nA n g la is, F lam an d s et B rab an ço n s répondaient\nen poussant des h o u rrah s frénétiques et p u is\nco u rraien t vers les p reu x d ’O rien t depuis les rive s\nde la m er.\n     E t les cris des arm ées s’entrecro isaient dans\nl ’a ir, et dans la form idable unanim ité de cet\n"}, {"page_pdf": 303, "texte": "280                L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n im m ense enthousiasm e le b ru it des arm es et des\nv o ix , q u i éclatait en même tem ps hors de m illie rs\nde b o u clie rs et hors de m illie rs de p o itrin es,\ndom inait le b ru it de la vague ; et l ’on eût d it d ’une\nho ule dans l ’a ir q u i d éferlait, déliran te et te rrib le ,\ncontre le som m et des rem parts de P tolém aïs\nin fid è le !\n    O r, p arm i les croisés bran ban ço n s, q u i s’étaient\njo in ts aux m âles p reu x flam ands com m andés p a r\nJacq ues d ’A vesnes, u n ch evalier entre tous atti­\nra it su r lu i les regards des soldats de L u sig n a n ,\ndes D an o is et des F riso n s, à cause de l ’éclat de sa\nsuperbe arm ure.\n    L ’acier en était si b rilla n t qu’on l ’eût dite\nforgée dans le b ra sie r d u so le il p o ur l ’archange\nS ain t M ich e l, ou p o ur M o nseigneur S ain t-G eo r ­\nges, g lo rie u x patrons des croisés.\n    M ais dès q u ’il eût oté son heaum e c la ir ap parut\nl ’im berbe m enton d ’u n jo u ven cel au visage très\ndoux. C ’était W a lte r de B ierb eeck. Son illu stre\nlig n ée était, dit-on , issue des com tes de L o u v a in\na in si que clairem ent l ’in d iq u a it une frappante\nsim ilitu d e entre les arm es de cette v ille et celles\nq u i enlum in aien t l ’écu flam bant n eu f d u fier\ndam oiseau.\n    P end ant que les gens de le u r suite se hâtaient\nde tout côtés à dresser su r le sable chaud les tentes\nde leurs seigneurs, W a lte r de B ierb eeck et ses\ncom pagnons, conduits p ar les soldats du T em ple\nau cam p de L u sig n a n , furen t in tro d u its dans la\ntente d ’u n v ie u x tem plier brabançon afin d ’y\nfratern iser avec les m oines g u erriers, q u ’ils\nvenaient si à propos seconder et seco u rir.\n    Ce fu t avec une fierté n aïve que W alte r, tout en\nm angeant le u r n arra et l ’engoûm ent des baro n s de\nB rab an t p o u r la croisade n o uvelle, et l ’in e x p ri­\nm able ém oi qu’il avait ressenti lui-m êm e à\nl ’annonce de départ.\n"}, {"page_pdf": 304, "texte": "               F e u il l e t o n   de   la   R evue       281\n\n\n\n    I l n ’était encore que sim ple écuyer lo rsq u ’un\nso ir des p èlerin s vin re n t au m anoir de ses pères\nannoncer que les F lam an d s pren aien t vaillam m ent\nla cro ix , ayant g rand so in d ’in sin u e r que déjà tel\net tel haut baron de B rab an t se dispo saien t à\nsu ivre u n aussi saint exem ple.\n    « A lo rs, co n tin ua W alte r, alo rs je n ’y p us p lu s\nte n ir et b ien que je n ’eus pas encore atteint la fin\nde m a vingtièm e année je réclam ai à v o ix très\nhaute q u ’on me laçât in co n tin en t le heaum e su r\nla n uque, q u ’on m ’attachât de c la irs éperons d ’or,\nq u ’enfin l ’on me ceig n ît épée et b a u d rie r, selon\nque m e l ’avait prom is m a mère, ce jo u r q u ’elle\nm ’avait su rp ris à sanglotter derrière les b arreaux\nde m a fenêtre, tandis q u ’à travers le v itra il je\nregardais p a rtir — sans moi ! — nos barons et\nle u rs écuyers ! Je vo u la is à tout p rix q u ’on\nm ’arm ât ch eva lie r a fin d ’être, sû r cette fo is de\np a rtir a in si que les bannerets avec les F lam an d s de\nJacq ues d ’A vesnes.\n    « E t sans attendre que m a m ère eût acquiescé\nà ce d é sir q u i depuis longtem ps me b rû la it, je\nco uru s avec mes am is, — les g en tils dam oiseaux\nque vo us voyez ic i auto ur de m oi, — arrach er\ndans le p arc les ram eaux des b u isso n s, afin d ’at­\ntacher leu rs branchages verts en form e de cro ix\nsu r notre p o itrin e .\n    » Q uand nous revînm es au m an o ir m a m ère\nétait su r le p erro n , environnée des seig n eurs nos\nv o isin s et des gens de notre m aison. D ’aussi lo in\nque n ous les aperçûm es, tous ensem ble, à p lein s\npoum ons, n ous criâm es : « D ie u le veut ! »\n    » A lo rs, v o ilà que d ’une seule v o ix les barons,\nq u i p o u r la p lu p a rt venaient faire leu rs ad ieux à\nm a m ère, répo n d iren t à nos c ris en clam ant :\n« Jérusalem ! »\n    L ’ém otion nous é tra n g la it; m ais m oi, fou,\n"}, {"page_pdf": 305, "texte": "282               L a Lutte. —    m ai   1 90 0\n\n\n\n d é liran t à ce nom tro is fo is sain t, j ’eus la force\n p ourtant de le u r crie r : « B aro n s ! nous partons\n avec vous ! Arm ez-nous dem ain ch evaliers ! »\n     « M ’élançant à ces m ots dans les bras de ma\n m ère, je l ’em brassai avec grande ferveur et répé­\n tant to ujo urs entre chaque baiser : « Je ve u x être\n cro isé , tu me l ’as tant prom is ! »\n     « L e lendem ain devant m a m ère et tous les\n bannerets du p ays assem blés, on nous adouba\n ch evaliers. E t le surlendem ain nous p artio n s p o ur\n la guerre ! L e trajet fu t lo n g , m ais p le in d ’espé­\n rance ! L e veut fu t p ro p ice et la m er clém ente.\n N otre-D am e est bonne. R em erciez-là, ca r c’est\n grâce à E lle — entendez-m oi bien — o u i, c’est\n grâce à E lle , que sans n u l p é ril nous venons à\n nous ».\n    W a lte r tout en p arlan t se g risa it de bonh eur à\nses propres paroles.\n    L e s tem pliers q u i l ’entouraient cro yaien t re vivre\nà l ’écouter ces heures in o ub liées de fierté et d ’a llé ­\ngresse, q u i, p o u r les vétérans eux-m êm es e n viro n ­\nnaient toujours de lum ière et de jo ie — telle une\napothéose au fond du so u ve n ir — le rite à la fo is\nsacré et g u errier, selon leq uel chacun d ’entre eux\nja d is avait été arm é ch eva lie r du Seigneur. D e\nleu rs yeux de p reu x, obstiném ent secs sous la\nruée des d o u leurs, la douceur ém ue du cher\nso u ve n ir fit ja illir — com m e une eau, tout à coup\nd ’u n ro ch er — u n flo t m iracu le u x de larm es. L e u r\nregard s’étonna, le u r ém otion s ’accrut à la vue\nmême de le u rs p le u rs.\n    L a fougue ardente et g uerrière q u i an im ait le\ncœ ur de W alte r de B ierb eeck, l ’ém oi du débar­\nquem ent, le d é lira n t enthousiasm e q u i l ’avait\na c c u e illi au m ilie u du cam p chrétien et le ré cit fait\np a r lui-m êm e de son ém ouvant départ, tout cela\nn ’avait cessé de l ’attiser d ep uis le leve r du jo u r.\n"}, {"page_pdf": 306, "texte": "                 F e u il l e t o n   de   la   Revue              283\n\n\n\n E lle s’exalta au jo u r couchant devant la splendeur\n d u so ir.\n    L o rsq u e avec ses am is, les nouveaux ch eva lie rs,\nle jeu n e baron de B ierb eeck quitta le cam p des\n T e m p lie rs, le so le il se n o yait à l ’o ccident des eaux.\n C ’est p a r là qu’ils étaient venus le m atin même,\nseconder s i nom breux G uid o de L u sig n a n .\n    A van t de descendre la pente du T h e u ro n et de\ngagner su r la plage, à travers l ’in fin ité des p a v il­\nlo n s b a rio llé s couverts de soies éclatantes, ceux-là\nque le u rs hom m es lig e s y avaient dressés p o u r\neux, su r u n signe de W alter les bach eliers fire n t\nhalte au som m et de la co llin e , afin d ’ad m irer à\nlo is ir le féerique em brasem ent d u c ie l, q u i se\nréflétait p ar b risu re s dans les rem ous chatoyants\nde la m er.\n    L a splen deur tragique du so ir, ensanglantant\nles vagues bondissantes et rico ch an t com m e en\néclaboussures su r les tentes m ultico lo res q u i se\nm u ltip lia ie n t au lo in , d a n s l ’om bre déjà descendue,\nle lo n g des rive s du B é lu s, évoqua à ces jeunes\np reu x q u i frém issaient d ’enthousiasm e des scènes\nrouge et o r, v isio n s de p o u rp re et de lum ière,\nm êlées de g lo ire et d ’héroïsm e.\n\n  E t l ’éclat d ’or de la V ic to ire s ’a llia dans le u r\nrêve a ltie r au sang fu lg u ra n t des M artyrs.\n\n      (A suivre)\n                                      G eorges      R am aekers.\n"}, {"page_pdf": 307, "texte": "                      Reliures\n\nRelieur, penche-toi sur les eaux qui croupissent,\n         Et que les dessins des fossés,\nPar l’eau dormante et par le soleil commencés,\n         Au cuir des livres se finissent.\nSors de ta chambre quand avril lave le ciel\n         Après les noires giboulées :\nAlors toutes les eaux sont hautes et gonflées\n         Sous un soleil torrentiel.\nDes graines, des pollens merveilleux dans les mares\n         S’égarent en cette saison,\nGlissent entre les doigts du vent : leur floraison\n         Plus que les chapes et les tiares\nFait riche l’eau qui stagne au pied vert des talus,\n         Et chaque route où l’on chemine,\nTout sentier défoncé dans les champs s’enlumine\n         Pour quelque passage d’élus.\nL ’herbe du tertre au bord de la flaque s’effrange,\n         Et ses doigts distraits sur l’évier\nCherchent, telles des mains émouvant un clavier,\n         A jouer la chanson étrange\nQue leur soufflent les vents ; et les vents l’oublieront.\n         L ’eau qui pourrit pour toi travaille :\nRelieur, si tu veux ouvrer œuvre qui vaille,\n         Observe l’eau qui se corrompt.\nRegarde les dessins que sur l’eau les, épaves\n          Des vents composent pour ton cuir :\nPoussières, feuilles, joncs, bois en train de rouir.\n           Parmi des escades de braves.\nVois, les tronçons flottants des herbes et des joncs\n           Sont des glaives et des épées ;\nIl se fait des radeux de feuilles attroupées\n          Et de rameaux de sauvageons.\nIl monte de la vase une toison d’écumes ;\n        La terre des talus rongés\nFond en savons huileux, et la gorge des geais\n         A moins de reflets dans ses plumes.\n"}, {"page_pdf": 308, "texte": "                    F l o r il è g e M e n su e l                    285\n\n\n\nLa mare orfèvre fait aux tronçons des roseaux\n         Des sertissures de globules ;\nEt les feuilles sont par des chaînettes de bulles\n         Mises à l’ancre sur les eaux.\n\nEt de partout, en des îles vertes ou rousses,\n        En cyclades, en archipels,\nNaissent, s’attirent de mystérieux appels\n        Les constellations des mousses,\nSi nombreuses, qu’avec leurs astres on pourrait\n        Rallumer les nuits magnifiques,\nEt que pour tous les vers, les contes, les musiques,\n        L’artiste y trouve un signe prêt.\n\nEt l’eau dormante prend aux noires pourritures,\n          A la verte écume, aux humus\nOù se forment et sont tranquillement émus\n          Des germes de choses futures ;\nElle prend aux charniers des automnes défunts\n          Gisant au fond de chaque ornière\nLa couleur des cuirs bruts à tes yeux familière,\n          Artiste, et leurs âcres parfums.\n\nLes mares sont de rêve et de formes repues ;\n        Va donc, et fais toi leur pilleur.\nToute corruption est belle. Relieur,\n        Observe les eaux corrompues.\n\nMais s’il te faut pour quelque livre tout puissant\n         Des reflets de crime et de cuivre,\nDe femmes et d’or, va les voir glisser et vivre\n          Dans la corruption du sang.\n\n\n\n                                             L o u is G il l e t .\n"}, {"page_pdf": 309, "texte": "LES É C R IV A IN S N O U V E A U X\n\n\n\n\n           Fernand               S é v e r in\n\n                            II\n\n\n\n   Ce sont des pages sem blables à l 'Ombre heureuse\nq u i perm ettent de cro ire à la profonde lassitude de\nq u i les écrits; et le u r acuité une fo is pénétrée, il ne\nresterait q u ’à nous étonner devant l ’harm onie de\nces confidences, si le poète ne nous avait lui-m êm e\navertis du don m iracu le u x d’enfance, q u i est\naussi son partage :\n\n    Car si le deuil de vivre attriste tes paroles,\n    Ta voix restée enfant est douce et nous console.\n\n    D ’u n enfant, en effet, ces attendrissem ents\ndevant la terre en fle u r, cette ingénuité aim able\ndes prem iers âges dont les sensations personnelles\nse séparent encore m al des choses créées : c ’est\na in si que l ’enfant vo it u n rayo n de so le il et s’en\nem plit les ye u x et cro it que ce so u rire est de sa\npropre essence.\n    I l y a u n peu de cela dans certaines pages de\nM . S éverin , et lo rsq u ’il p arle de « feuillag es\ningénus », de « feuillag es innocents » il est tentant\nde cro ire q u ’il le u r prête, en les anim ant d ’une\nv ie bruissan te, u n peu de l ’ingénuité de son âme\net de l ’innocence de son cœ ur. C ’est p a r un\ndédoublem ent analogue q u ’il p arle des « p ie rre s\nsans p itié », et « d ’une nature q u i se veut m eilleure\np o u r q u i l ’a m érité ».\n"}, {"page_pdf": 310, "texte": "                  L es E c r iv a in s N o u v e a u x         287\n\n\n\n    Elle-m êm e a je ne sais quo i d ’enfantin, cette\np itié q u i lu i fa it épargner les co ro lles :\n    « Je n'ose vous cueillir, fleur trop frêle, ma sœur ! »\n\nd it-il adorablem ent dans la Chanson d’un Pauvre ;\net c’est l ’enfant encore q u i dem ande à ses larm es\nd ’exp rim er une ad m iratio n , q u i désespère la\np aro le :\n     Ils sont beaux jusqu'aux pleurs, ces jardins inconnus !\n\n    Sa jeunesse s ’est grisée de songes ; sa fan taisie,\ndoucem ent tentée p ar l ’in actio n , s’est co m p lu à\norn er, des exquises arabesques de m erveilles\nillu so ire s, une réalité q u ’elle vo u la it p lu s b elle ; (1 )\nc ’est elle q u i a p u d ire de soi-m êm e :\n     Je suis allé si loin dans le pays du rêve\n     Que ceux qui m’y suivront marcheront dans mes pas.\n\n    H é la s ! ce lu i q u ’a trop gagné le songe, est\nperdu p o u r la vie : quel vers a donc fixé cette\npensée ? — L ’in d é cis de tantôt, sera l ’in d é cis de\ndem ain. A l ’âge où la volonté s ’affirm e, où l'é n e r­\ngie de l ’hom m e naissant va in ct les dernières\nrésistances, où le vague enchantem ent des p re­\nm ières aurores s ’est em brasé insensiblem ent ju s ­\nq u ’au x feux aveuglants des m id is ; où u n seul but\nfa it se concentrer en une seule asp iratio n toutes\nles forces ja d is éparses, le poète des Poèmes ingénus\nreste encore diversem ent tenté p a r deux p u issan ­\nces q u i luttent entre elles : l’Action à quo i l ’am ène\nn aturellem ent sa sortie de l ’enfance, l’Amour q u i\nn ’est que son besoin de rêve transform é.\n\n\n\n     (1) Et l’on rêvait encore un pays illusoire\n         Avec ce qu’on savait des pays existants.\n                                               (Enfance).\n"}, {"page_pdf": 311, "texte": "288                  L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n   U ne femme est venue q u i lu i a d it :\n\n      « Si je lis bien an fond des larges yeux limpides\n      Que mes baisers de sœur ont maintes fois fermés,\n      Tu seras de ceux-là qui veulent êtres aimés...\n      « Mais qu’importe? Ton âme, enfant, est de ces âmes\n      Que hausse vers leur songe un orgueilleux espoir...\n      Et je me jugerais sacrilège le soir\n      Où ma bouche amoureuse irait chercher la tienne,\n      Et, se complaisant trop dans une extase vaine,\n      Peut-être aspirerait ta force et ta fierté.\n      Reste seul, et grandis dans cette royauté,\n      Et que la songerie éparse en tes yeux vagues\n      Soit pleine d’un lever de glaives et de dagues !...\n      « ... Et que, tout à son rêve il mêle dans son âme\n      Le mépris du baiser au dédain de la femme ».\n                                                 (Présomption).\n\n   A u tre vo ix , autres co n seils. L ’adolescent n ’a\nq u ’à descendre en soi-m êm e, p o u r se p ro uver que\nla nature l ’a fait avant tout un être de tendresse :\n\n      En moi, j e sens mourir un cœur prédestiné\n      M eurtri de tout l'amour qu'il n’aura pas donné... »\n      « Tu n’a point vu venir dans la p a ix de tes soirs\n      Ces pensives enfants qu’appelaient tes espoirs,\n      E t tu te meurs de tout cet amour inutile,\n      Cœur à jam ais meurtri, mon pauvre cœur stérile !\n\n   E t toute sa vie d ’am our, avec ses h ésitatio ns,\nses rup tu res et ses retours, sera l ’h isto ire même\nde ces v o ix tentatrices q u i le so llicite n t en sens\nco ntraires.\n\n\n\n\n   L e s Poèmes ingénus se développent en tro is p ar­\nties: L ’ H u m b l e T r é s o r , U n c h a n t d a n s l ’ O m b r e ,\nl e s M a tin s a n g é liq u e s .\n\n   D es poèm es épars les com posent : chacun d ’eux\n"}, {"page_pdf": 312, "texte": "                 L es E c r iv a in s N o w e a v x            289\n\n\nfixe u n m om ent, une sensation de l ’âme d u poète.\nT ro u v e r le lie n su b til q u i les u n it l ’u n à l ’autre,\nserait œ uvre p u é rile et vain e. L e poète a suspendu\nle so u ve n ir com m e une lam pe d ’o r, dans l ’om bre\ndiscrète de sa v ie ; des rayo n s in d é cis et presque\nd ’au-delà, ont révélé dans les ténèbres la v ie\ninsoupçonnée de form es, pâles au p o in t d ’en\n p araître lo in tain es, et entre deux échappées lu m i­\n neuses il flotte une n u it vo lo n taire.\n     A in s i do nc, p o in t de com position d ’ensem ble ;\n quelques strophes notées d ’u n beau poèm e inté­\n rie u r, le ch o ix exquis de sensations idéalisées.\n U n éloignem ent v o u lu y efface, chez la p ure\n théorie des am ants, toute rudesse de contours,\n et peut-être cro irait-o n à des phantasm es, anim és\n seulem ent p ar l ’im ag in atio n du poète, si l ’ém otion\n intense des p aro les q u ’ils prononcent ne so rtait\n si visib lem e n t d u cœ ur.\n     E t c ’est d ’abord l ’adolescent, in so u cie u x ju sq u e là\n de l ’am our et q u i trem ble devant des jo ie s, dont\n l ’in itia tio n est proche :\n     En quel jardin fermé me suis-je réveillé ?\n     Ah ! rien que les sanglots d’un cœur émerveillé !\n     Des mots ne diront pas ce que l’âme veut dire.\n\n      Quelle Eve m’égara vers la paix de ces bois ?\n      Pardonnez-moi, mon Dieu, si je reste sans voix :\n      M on âme est une enfant, et ne sait que sourire.\n\n      O toi, dont les beaux yeux me regardent mourir\n      Sans qu’un pleur de pitié vienne les obscurcir,\n      Cette félicité ne t’est donc pas nouvelle ?\n\n      Etrange et triste cœur que rien n’étonne plus,\n      T u l’as vécu, sans doute, en des soirs révolus,\n      Le bonheur inconnu que ce soir me révèle ?\n\n      N e me raconte pas quelle nuit vint après !\n      J ’en mourrai, je le sais, sous ces calmes forêts ;\n      Elle me saisit trop pour n’être point mortelle.\n                                           (Le don d’Enfance),\n"}, {"page_pdf": 313, "texte": " 290                  L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n   E t sa crain te est si lente à s’apaiser :\n\n       Qu’alors, en souriant, et comme font les mères,\n       Elle apaise mon front entre ses mains légères.\n       « Encore, ô mon enfant, cette peur enfantine ? ».\n       Mais, ton front que ridait la mémoire chagrine,\n       L ’ai-je fait moins morose avec les mains d’une ombre ?\n       Un clair matin de mai se lève en ton cœur sombre :\n       La voix qui te console est-elle d’un fantôme ?\n       Si tu ne m’en crois point, ah ! respire l’arome\n       De ma beauté terrestre ! Entr’ouvre enfin ces tresses\n       Et ces voiles ! Egare, aujourd’hui, tes tendresses,\n       Tu n’en flétriras point la neige de mes ailes,\n       Par ce jeune parterre aux frêles fleurs mortelles ;\n       Et, tandis qu’un tel soir est sur notre vallée,\n       Dépense le trésor de ma beauté voilée ! »\n\n                                       (Son doux parler ).\n\n   O n le vo it même ic i la d o u le u r ne p erd pas ses\ndro its, m ais elle p articip e encore à la tristesse\nd ’une âme toute d ’in gén uité. C ’est a in si que\ns’e xp liq u ero n t ces colères p u érile s q u i font des\nroses les victim es innocentes d ’une indifférence\nm al supportée :\n\n       « Ses dédains m ont brisé, j'en châtierai les fleurs ! »\n\n                                     (La cruauté du Printemps)\n\n    P lu s tard, po urtant, sa tendresse co n n aîtra vite\nla satiété. D ésorm ais quelque p ro fil fém in in dont\ns ’enchante sa vie, il sem ble que, dans l ’aveu déjà\nsonnent les paroles des prochaines rup tu res ; et\nque ce so it Ise u lt, la superbe, celle que le poète\nchante :\n\n    Ton front puissant, Iseult, et tes sombres prunelles,\n    Sont des gages certains d’extases éternelles :\n    Mais j’ai peur du baiser de tes lèvres païennes\n\n                                            (Vers pour Iseult).\n"}, {"page_pdf": 314, "texte": "                L e s E c r iv a in s N o u v e a u x            2 91\n\n\n\nq u 'Elle a it les tristesses de l ’E u ry a n te , celle q u i\nlu i in sp ire :\n\n    « Si tu foules des fleurs trop pleines de rosées\n    M es baisers tout à l’heure essuieront tes pieds nus ».\n\nqu ’E lle so it calm e ou languissante, toute de\nhautaine indifférence ou de profonde tendresse,\nl ’heure fin it to u jo urs p ar se rap p eler au poète, et\np a r l ’arrach er à son rêve.\n    I l ne faut pas même to u jo urs la cu rio sité d ’une\nE lsa, p o u r rap p eler au rivag e les cygnes du\nd é p art...\n\n    « Que vous ai-je donc fa it qui rappelle vos cygnes ?...»\n\n   E t po urtant, p arm i ces claires passantes, il en\nest q u i laissen t à l ’e sp rit la fraîch e im pressio n\nd ’u n m atin : de la candeur et de la grâce ; enfants\npensives q u ’une nature portée au rêve désignait\ncom m e l ’idéale Com pagne :\n\n    Ton doux sceptre, ô candeur, est posé sur mon âme :\n    Ce sont des yeux de paix qui m’ont laissé tremblant.\n    Une petite enfant est à présent ma Dame,\n    Et je la briserais en le lui révélant.\n                                        (Aveu trop tendre).\n\n  M ais p o u rq u o i fut-elle si lente à v e n ir ? L ’heure\ndes tendresses ingénues est déjà lo in !\n\n    Ma sœur, pure aujourd’hui comme l’étaient mes lys,\n    Que vous arrivez tard, douce enfant désirée !\n    Ma robe nuptiale a perdu ses grands plis ;\n\n    Bien des soirs, trop de soirs, j ’ai fixé l’avenir,\n    Comme un bel horizon où fleurira l’aurore ;\n    Vous n’aurez de mes lys qu’un plaintif souvenir.\n                                             (Le Don des Lys).\n\n  E t ce sont alo rs les longues extases devant la\n« Dormeuse », p u is les fêtes toutes idéalisées, les\n"}, {"page_pdf": 315, "texte": "292                  L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\njo ie s trem blantes des « Noces Ingénues », de la Chan­\nson douce :\n      « Je t’aime... En cette nuit, toute claire d’opales,\n      Où monte en frissonnant la lune à son lever,\n      Les fleurs qui font aimer, adorables et pâles,\n      Se mêlent sur ta tête aux fleurs qui font rêver.\n\net les Eglogues au ssi, dont les h a llie rs gardent les\nenivran ts secrets :\n      Ivre du vent nouveau qui souffle des halliers,\n      Je t’emmène aujourd’hui vers les bois familliers,\n      Toute pâle en tes pleurs, pour les amours futures.\n\n  E t p u is, après l ’exaltation ineffable de ces épan ­\nchem ents, c ’est le ré ve il: u n co r a sonné dans les\nbo is:\n      J ’ai dénoué sondain l’étreinte commencée...\n      Tu m’avais désarmé, je n'étais plus mon roi...\n      Mais enfin, malgré toi, je renais à moi-même\n      Un chant s’est élevé de ce pays suprême\n      Où la fleur de ma gloire est à cueillir encor !\n                                                     (Réveil)\n\n  E t m aintenant que l ’action le so llic ite , ce sont\n« Adieux au bord de la mer » ou   « l’ Orgueilleuse soli­\ntude » :\n      E xcéd é de bonheur, las du calme lui-même\n      Puissé-je cette fois, dans le jou r vaste et clair\n      Appareiller enfin vers quelque exploit suprême,\n      A vec les vents fou gu eu x qui soufflent vers la mer!\n\n    E t il y a dans ces rup tu res, une sorte de fata­\nlité , dont l ’hom m e, dans l ’œ uvre de S é ve rin ,\nsem ble ne p o in t v o u lo ir même tenter de s’affran ­\nch ir. E st-ce résig n ation , est-ce la suprêm e sagesse\nq u i se veut au-dessus des tro ubles vu lg a ire s ?\n      Il ne faut point pleurer ce qui finit un jour.\n      Nul encor, dans son vol, n’a pu fixer l’amour :\n      Il unit à son gré les rêves et les charmes ;\n      Mais le divin passant qui ne voit point nos larmes\n"}, {"page_pdf": 316, "texte": "                 L e s E c r iv a in s N o u v e a u x           293\n\n\n\n     Eu brise quand il veut le chaste rendez-vous.\n     Que je ne sois pour toi qu’un souvenir très doux!\n     Une ombre aura passé... D ’autres viendront peut-être...\n     Mais celle là, du moins, n’a point troublé ton être,\n     E t portait pour tout philtre, en ses regards lointains,\n     Un peu de la clarté des immortels matins.\n                                     (L'Adieu sans Pleurs)\n\n   M ais p lu s souvent encore, c ’est que la délaissée\nest sûre de son p o u vo ir, et, com m e l ’O m bre de ce\n« Jardin Hanté », elle p o u rait se surp ren d re ce\nm urm ure au x lèvres :\n    « Tu restes, malgré toi, le fiancé d’une ombre!\n    Partout, présent au cœur invisible aux regards,\n    M on souvenir te suit, fidèle comme l’ombre;\n    Tu n’en briseras point l’enchantement épars. »\n\n    E t de si lo in q u ’il vien n e, les chem ins ram è­\nnero n t à l ’Em m a d u Retour, à la Dame d’autrefois,\nce lu i q u i se cro y a it lib re à jam ais d ’une étreinte\ndénouée. Q ue lu i re ste ra-il de ses vaines tentatives\nd ’indépendance : U n peu p lu s de désolation issue\nd ’une fierté h u m ilié e :\n    « Un privilège amer de pleurs inessuyés,\n    E t tous les m aux naissant de plus de conscience »\n\n   D ès cet in stan t en effet une conscience, m aîtresse\nd ’elle, p récise, sin o n la p lain te, du m oins l ’a sp ira ­\ntio n à u n calm e souhaité.\n    Dormir est doux... rêver console un peu de vivre...\n    Mais rien, ni le sommeil, ni les songes heureux\n    N ’excitera jamais le désir de revivre\n    Chez ceux qui sont partis par les sentiers ombreux (1)\n                                           (La vaine conquête)\n\n\n\n\n  (1) Cfr., Leconte de Lisle.\n     N e valent pas la paix impassible des morts.\n"}, {"page_pdf": 317, "texte": "294                 L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n    O n le vo it, c ’est la m ort q u i est m aintenant\nl ’O asis suprêm e, la terre prom ise du repos. C ’est\nalo rs, aux heures de désolation, q u e le cœ ur, m eurtri\nde caresses passionnées (1), revien t de lui-m êm e\naux tendresses b ien autrem ent reposantes de la\nsim ple am itié : aussi M . S éverin a-t-il consacré à\nl ’am itié des pages déli cieusem ent ém ues et désolées :\n       « On se fait de l’amour lui-même une habitude :\n       Hélas ! Il m’a suffi d’un peu de solitude.\n       Pour sentir, à jamais, combien tu m’étais cher ! »\n                                            (Le Vœu comblé).\n\n       O mon ami lointain, tu n’avais pas senti\n       Quel besoin de caresse et de sollicitude,\n       M e détournait vers toi, sous tant d’inquiétude.\n       Car ce n’est pas assez qu’on aime ! Un rien détruit.\n       Ce temple frêle et clair que l’amour a construit.\n       Il faut qu’à chaque instant une pitié voilée\n       S’en vienne rassurer cette âme désolée ;\n       Et mon cœur se résigne, en gémissant tout bas :\n       « S’il me connaissait mieux, il ne m’oublierait pas ».\n                                               (Délaissement).\n\n  L o rsq u ’on songe au c ri désespéré q u i term ine\n« le Chant dans l’ Ombre »\n\n       « N e pas penser ! ne pas vouloir ! ah, ne pas vivre ! »\n\non co n çoit le titre de Matins angéliques donné à la\ntroisièm e p a rtie des Poèm es ingénus. N o n pas\nque là enfin b rille dans toute son in so u cian ce et\nsa gaîté la pure lu e u r du m atin : l ’aurore y est une\n« convalescente » ; le cœ ur m al rassuré balb utie à\npeine ; ce n ’est encore q u ’u n esp o ir d ’aube :\n      « Des fleurs, mon Dieu, des fleurs? Suis-j e donc pardonné?»\n                                                    (Rédemption).\n\n\n\n  (1) Nous nous étions fait mal dans toutes nos caresses.\n                             (Les adieux au bord de la mer).\n"}, {"page_pdf": 318, "texte": "                     L e s E c r iv a in s N o u v e a u x                     295\n\n\n\net p lu s lo in :\n    « Ce n’est pas qu’éclairé d’une grâce suprême\n    Je me sois, sans retour, évadé de moi-même ;\n    Mais, encore que mon cœur ait longtemps hésité,\n    De lueur en lueur, j ’arrive à la clarté... »\n\n\n\n\n    L ’art de M . S é ve rin n ’est pas, on l ’a vu ,\nl ’ennem i des sensations rares. S ’il est v ra i que le\nso uci d ’épurer la form e, d ’en élaguer tout élém ent\nde vain e redondance, apparente son talent à l ’œu­\nvre si p ure et si fière d ’u n R a cin e , l ’incontestable\nm odernité de ses procédés s’affirm e tout aussi\nnettem ent p o u r ceux q u ’arrête sem blable vers :\n     « D e quelles douces voix est donc fa it le silence ? »\n\n    I l est certain q u ’il y a là l ’in d ice d ’u n réel\nraffinem ent d ’esp rit et que si la sim p licité est\nencore dans la form e, celle -ci n ’est déjà p lu s le\nvêtem ent d ’une pensée vraim en t n aïve . L a naïveté\nme sem ble supposer l ’in so u cian ce : elle est une\nsorte de don n ég atif que fa it à l ’enfant toute l ’ex­\npérience non encore éprouvée, et que la vie\nja lo u se aura tôt fa it de lu i reprend re.\n    R ie n n ’est donc m oins naïf que ce candide et\nsim ple enfant, q u i est resté tel m algré l ’expé­\nrie n ce vécue.\n\n     J e me remets, Seigneur, en vos mains tutélaires,\n     E t voyez combien seul, et combien alarmé!\n     Confiant dans vos dons, j ’ai visité mesfrères:\n     P a r d o n n e z - m o i, m o n D ie u , s’ il s n e m ’ o n t p a s a im é .\n\n\n     Que sais-je? Ils m’ont parlé de haine et de colère...\n     O ! Vous qui savez tout, quel langage est le leur ?\n     Mon âme, en ce pays, est-elle une étrangère?\n     Ou m ’a v e z -v o u s f a i t d o n d ’ u n e r a r e c a n d e u r ?\n"}, {"page_pdf": 319, "texte": "296                L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n      Hélas! car j e ne sais qu’aimer! Qu’il vous souvienne,\n      M on Dieu, de vos présents célestes, e t voyez :\n      De grâce, enseignez -moi la colère et la haine,\n      Que j ’aie enfin ma part à ces d o n s oubliés.\n                                           (Amour)\n\n    R em arquez que cet enfant a conscience de son\nenfance, que ce candide sait q u ’il existe une\n candeur! L a pensée n ’a donc ic i de vra ie sim p li­\n cité q u ’autant q u ’en perm ette la vie à l ’hom m e\nm oderne et q u i sait de quels raffinem ents e lle se\ncom pose, com m e p lu s haut, de quelles douce v o ix\nest fa it le silen ce.\n    P o u r se défendre de l ’affectation, où trop de\nsu b tilité a co n d uit tant d ’esp rits doués, M . Séve­\nrin avait u n goût im peccable, am i de l ’abstraction,\nsi l ’on n ’attache p o in t à ce m ot une idée de séche­\nresse.\n    Ses paysages se ressentent d u goût de l ’abstrait,\nca r la v isio n dont ils sont nés, peu soucieuse du\nd étail, sem ble s’être enivrée des ensem bles, p lu s\nlarg es, et p ar là même p lu s im p récis. A u ssi, la\nlangue q u i se p arle dans les « Poèm es in gén us » est-\nelle ém inem m ent classiqu e, et le ch o ix, lo rsq u ’il\ns’im pose entre le term e général et l ’expression\np a rticu liè re , n ’est ja m ais h ésitant : la langue y gagne\nune noblesse dont la nature de la pensée s’accom ­\nm ode à ra v ir.\n    L ’im age répond à cette conception, sévère et\np u re , de la beauté. S im p le et noble, elle em prunte\nses élém ents à la flore, à la faune vivan te de la\nnature :\n\n      Va, mon faon, que j'admire au moindre de tes pas,\n      Le beau geste inappris de tes pieds délicats!\n\n\n  E lle se dégage en général de l ’ap p areil h abituel\net trop pesant de la com paraison, et lu i préfère\n"}, {"page_pdf": 320, "texte": "                     L es E c r iv a in s N o u v e a u x            297\n\n\n\n l ’im age flottante et im précise, q u i im prègne p o u r\n a in si d ire chaque mot:\n\n      « Et cueille au rosier perlé\n      De la pudeur des rosées\n      Le bouquet immaculé\n      Des roses qu’elle a baisées! »\n                                           (Au jardin)\n\n      « J e ne savais, enfant, quel diadème amer\n      Froissait de ses jo y a u x vos tempes puériles... »\n\n    Q u i ne sent là que chaque m ot est com m e le\nreste d ’une im age, dont il serait lo isib le à notre\nvolonté de reco n stituer les élém ents, et que tout dans\ncette langue est une exquise audace; la phrase en\nest restée rich e de force évocative: com m e ce\ncoffret q u i a gardé, des précieuses essences q u i lu i\nfu ren t confiées, une âme odorante et com plexe\nq u i évoque à la fo is tous les parfum s d isp a ru s.\n\n\n\n\n     Q ue l ’œ uvre de M . S éverin se so it acq uis\n dans la littérature fran çaise, une p lace fière et\n discrète p arm i les poèm es de p u r sentim ent, il me\n p la ira it que cette étude en eût apporté la p reu ve,\n à q u i sait ap précier encore le dédain de l ’artiste\n p o u r toute tran sactio n q u i p aye rait d ’u n succès\n éphém ère la noblesse a v ilie de son rêve.\n    Je cro is que M . S é ve rin peut attendre le ju g e ­\n m ent de l ’a ve n ir avec calm e, et si q u e lq u ’u n fa isa it\nà son œ uvre le reproche de n ’être p o in t v irile , des\nv o ix se tro uveraien t p o u r lu i répondre, que si le\njo u r est beau de l ’éclat du so le il, la n u it est belle\naussi du scin tille m en t à peine deviné des discrètes\nétoiles.\n                                              G aston       H eux.\n"}, {"page_pdf": 321, "texte": "    LE THÉÂTRE,\n\n\n\n\n                       L e M ira g e\n\n\n        D r a m e en 4 a c t e s d e G e o r g e s R o d e n b a c h\n\n\n\n\n     C ’est une œ uvre étrange que ce dram e du\n  ro m ancier de « B rug es-la-M o rte » q u i vien t d ’être\n p u b lié dans la Revue de Paris.\n     V o ic i le sujet. H u g u e s, après a v o ir p erd u sa\n  femme q u ’il adorait, est ven u se réfug ier à B ru g es.\n  U ne cham bre de la m aison q u ’il habite a été\n transform ée en une sorte de ch apelle toute rem plie\n des reliq ues de la m orte.\n     T out-à-coup, dans les rues de la v ie ille cité,\n H u g u e s rencontre une fem m e q u i ressem ble\n étonnam m ent à cette G eneviève qu’il p leure\n to u jo u rs. C ’est une danseuse, p is encore, une\n courtisane v u lg a ire . M ais H u g u e s ne veut vo ir en\n elle que G eneviève. I l re v it autre fo is, a in si q u ’il\n le déclare à son am i Jo ris B o rlu n t.\n     M ais v o ic i que cette Ja n e , q u i ne com prend\nrie n , elle, à cette poésie du so uven ir revécu, peu\nà peu s’em pare de l ’âme de H u g u e s. E t H u g u e s,\nim pu issan t à ré ag ir, sentant sa m isère et, pourtant,\nne p ouvant se passer de ce jo u g , en u n m om ent\nde fu re u r et de fo lie, fin it p a r étran g ler sa m aîtresse\navec les cheveux de la m orte.\n    T e l est le dram e.\n"}, {"page_pdf": 322, "texte": "                       L e T héâtre                      299\n\n\n\n   F a u t-il y v o ir une sim ple fantaisie d ’artiste?\nfaut-le co n sid érer com m e un essai de p sych o lo g ie ?\nJe ne sais.\n   B ruges-la-M orte n ’in te rvie n t guère dans l ’action.\nSans doute l ’œ uvre se term ine tandis que dans les\nrues se déro ule la p rocession d u S ain t-S an g , dans\nla m usique des serpents et des o p h iclé id e s. M ais\nce n ’est là q u ’u n peu de m ise en scène, u n contraste\nde m élodram e, rie n de p lu s.\n    Q uant à la p sycho lo g ie de l ’œ uvre elle est\nsing ulièrem en t déconcertante. O n ne s’exp lique\nguère com m ent H u g u e s q u i, tout sem ble le\np ro u ve r, est p aisiblem en t fidèle à sa G eneviève\nm orte, ose l ’aim er et la retro uver en une fem m e\nign o b le, au langage g ro ssier, au cynism e écœ urant.\nH u g u e s, po urtant, n ’ap paraît p o in t com m e u n\nsensuel, c’est p lutô t une âme triste, repliée su r\nelle-m êm e, éprise de so litu d e et de silen ce. L a\nré vo lu tio n m orale q u i s’accom p lit en lu i est\nvraim ent trop rap ide et elle est in exp liq u ée ,\nd ’autant p lu s q u ’elle ab outit au m eurtre et à la\nfo lie.\n   N ’y a u ra it-il là qu’un cas d ’h ystérie m orale ?\n    O n co n ço it fo rt b ie n q u ’à u n m om ent de sa vie\nla so litud e pèse à H u g u e s, ce que l ’on ne co n ço it\npas c’est q u ’il en a rriv e à se je te r dans les bras\nd ’une m isérable de bas étage. E t on le com prend\nd ’autant m oins que très vite il s’ap erço it de la\ndifférence q u i existe entre la m orte et Ja n e . L e\nm irage, dès lo rs, n ’existe p lu s, l ’enchantem ent est\nrom pu. P o u rq u o i donc H u g u e s ne se re ssa isit-il\npas et ne chasse-t-il pas lo in de lu i cette drôlesse\nq u i va ju sq u ’à bafouer la fid élité de son so u ve n ir?\n   E n réalité et cela exp lique tout — H u g u e s n ’est\nq u ’u n sen sitif, une petite âme frêle et m aladive,\nsans énergie sérieuse et sans vo u lo ir.\n"}, {"page_pdf": 323, "texte": "300               L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n     D ’a ille u rs presque tous les personnages de\n R odenb ach sont des rêveurs am bulants q u i s’en\n vont p ar la v ie enveloppés d ’une brum e m ystérieuse\n et d ’une in quiétude su b tile que rie n ne peut\n d issip e r. H u g u e s est bien de cette race.\n     L e personnage de Ja n e est in sig n ifia n t. C ’est le\ntype de la courtisane sans p udeur, sans cœ ur, sans\nam our, se liv ra n t à q u i veut la prendre. I l fin it\nmême p ar agacer et l ’on se dem ande com m ent\n H u g u e s a p u s’éprendre d ’une p a re ille créature.\n    A côté de H u g u e s et de Ja n e s’agitent les\npersonnages secondaires de Jo ris B o rlu n t, l ’artiste\nam i de H u g u e s, de B arb e, la v ie ille servante et\nde Sœ ur R o salie .\n    Ces deux dernières fig ures sont jo lim e n t dessinées,\np articulièrem en t celle de B arb e. T outes deux\nsym bolisent, dans la pièce, l ’in flu en ce de B rug es-\nla-M orte. M alheureusem ent, n i B arb e, n i Sœ ur\nR o sa lie , n ’ont une véritab le action su r le dram e.\n    P o u r fin ir, disons u n m ot du style. I l est très\nagréable, avec, p arfo is, des recherches d ’o rig in a lité\nq u i ne sont p o in t déplaisantes, et une atm osphère\nde m élancolie très douce q u i pénètre l ’âme. Som m e\ntoute l ’œ uvre n ’ajoutera rie n à la g lo ire de R o d en ­\nbach. O utre qu’elle rap p elle u n peu trop son rom an\n« B ruges-la-M orte », elle m anque, non pas de\np uissan ce dram atique, m ais de p sycho lo g ie p ro ­\nfonde et son héros m anque, p lu s q u ’il ne convient,\nde noblesse d ’âme.\n"}, {"page_pdf": 324, "texte": "                        L e T héâtre                       301\n\n\n\n\n                     L’Æiglon\n\n    Cette fo is il sem ble que la critiq u e ait enfin\ncom pris son d evo ir. E lle a été sévère à M . R o s­\ntand et elle a pleinem ent raiso n .\n   O n ne peut en effet rie n im ag in er de p lu s sot,\nde p lu s p lat, de p lu s vid e que ce m auvais m élo­\ndram e de l ’auteur de « C yran o de B erg erac ».\n    N ous ne d iro n s que fo rt peu de chose de la\npoésie, nous réservant d ’en p a rle r avec docum ents\nà l ’ap p u i, quand le dram e p araîtra. C ontentons\nnous de ju g e r l ’action de l ’œ uvre et la p sych o ­\nlo gie générale des personnages.\n    M ais peut-on b ien p a rle r d ’actio n à propos\nd ’u n dram e où, d u ran t cin q actes, on p iétin e sans\ncesse su r p lace. Ce sem blant de co n sp iratio n q u ’a\nim aginé l ’auteur ne nous intéresse pas. T o u t y est\nfactice. C ’est au personnage de « l ’aig lo n » que\nnous a llo n s tout d ro it, c’est sa vie à lu i q u i doit\nfaire l ’action, o r q u ’est-elle cette v ie ? H é sita tio n\net faiblesse, pas autre chose, \" L e caractère étant\nétab li, dès les prem ières scènes, tel q u ’il restera\nju sq u ’à la fin , on ne peut d ire , a é crit fo rt ju ste ­\nm ent M . R ené D o u m ic, que l ’action q u i n ’est pas\nd a n s les faits soit dans le progrès de l ’étude m o rale \".\n    L e p rin ce hésite perpétuellem ent. E t ce m ou­\nvem ent de va-et-vient est d ’autant p lu s énervant\nque, p o u r le m ain ten ir ou même p o u r le p ro vo ­\nquer, R ostand se sert m oins de p sych o lo g ie\npénétrante et forte que de trucs de m élodram e ou\nde v a u d e v ille . I l a de p lu s com m is la faute énorm e\nde ne p lace r autour du héros que des personnages,\nou totalem ent rid icu le s com m e le sergent F la m ­\nbeau, ou invraisem b lables et carrica tu ra u x com m e\nM etternich. L e reste ne com pte pas. D ès lo rs, au\nlie u de racheter la m onotonie du type central p ar\n"}, {"page_pdf": 325, "texte": " 302                L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n l ’attrait p iq u an t ou sérieux des fig ures d ’à côté,\n tous ces types accessoires engendrent, eux-m êm es,\n indépendam m ent de la m onotonie, la p lu s fo rm i­\n dable ré p u lsio n .\n    D ans le fam eux tableau du cham p de b a taille\nde W agram la co nventio n théatrale, le truc étouf­\nfent et supp rim ent la p uissan ce de l ’in sp ira tio n et\nju sq u ’à l ’ém otion sincère.\n   A in s i l ’œ uvre ap p araît com m e une des p lu s\nincohérentes q u i soient au théâtre. I l y a là tout à\nla fo is d u m élodram e et du vau d eville, u n lyrism e\nde p a co tille et de la d rô le rie de cirque.\n    A u p o in t de vue de l ’étude des âm es, c’est le\nvid e le p lu s ab solu. L e poète — peut-on le q u a lifie r\na in si ! — à le don de l ’in gén io sité, et il en abuse.\n    In ca p a b le de co n cevo ir largem ent, il accum ule,\nsu r une tram e p lu s que légère, les idées et les in c i­\ndents de détail. L ’essentiel de son dessein dram a­\ntiq u e ne tarde guère à lu i échapper et l ’on n ’a\np o u r o u b lie r le néant de l ’actio n dram atique et\nde l ’étude p sycho lo g iq ue que l ’e xtrao rd in aire et\nin su pp o rtable abondance verb ale de l ’é criva in .\nA u ssi les tirades abondent-elles. C ’est u n v ra i to r­\nrent, p a r exem ple, q u i se déverse su r le p etit ch a­\npeau. A force d ’e n jo live r des idées petites et fines\ncom m e de jo lis bib elots très frag iles, R o stan d ne\nv o it même dans les grandes idées q u ’u n prétexte\nà fio ritu re s de style, à je u x d ’e sp rit et à préciosités\nd ’expression.\n    N o us aurons l ’occasion d ’y re ve n ir p lu s tard.\n    B re f, et po ur co n clu re, « l ’A ig lo n » est u n m élo­\n dram e m anqué. R ostan d est u n m auvais élève de\nS crib e et il s’efforce d ’im iter, très gauchem ent, les\njo n g le rie s litté ra ire s de B a n v ille .\n  I l est g rand tem ps, s’il veut enfin a vo ir l ’appro­\nbation des lettrés sérieux, q u ’il a ille à l ’école des\n"}, {"page_pdf": 326, "texte": "                          L e T héâtre                       303\n\n\n\n m aîtres, s’in quiète u n peu m oins d u p u b lic et de\n la grande S a ra h e t q u ’il se défie de ses dons.\n    P eut-être p o u rra -t-il alo rs é crire une œ uvre à\n p eu près convenable.\n    Je le souhaite de tout cœ ur et très sincèrem ent.\n\n                                V. D e B raban d ère.\n\n\n\n\n         L e s A m ants d’A rles\n  H e n r i M a z e l . Les Amants d'Arles. Paris, librairie du\n« Mercure de France ».\n\n   Un critique influent proclamait naguère, à propos d’un\n auteur gâté par quelques succès faciles : « Non, Corneille\n n’est pas mort » Il n’y a donc pas de limites à l’impudence !\n Cette exagération de la part d’un homme du métier qui ne\nse respecte guère, mais qui s’y connaît néanmoins, ayant\nécrit parfois des œuvres qui ne sont pas sans beauté — à\ncôté d’œuvres abjectes, — cette exagération, dis-je, a son\nexcuse. Nul n’ignore qu’on fait aujourd’hui métier de louer\nou de tomber tel livre, telle pièce, comme un vulgaire pro­\nduit commercial. Les Oisons qui se dandinent sur nos\nscènes ne s’en croient pas moins volontiers, non seulement\ndes aiglons... espagnols, mais encore des aigles adultes et\nse gardent bien de rougir quand on les compare à l’Unique,\nà celui qui fut, qui est et qui sera, n’en déplaise aux thurifé­\nraires du succès, l’immortel et l’incomparable auteur du\nCid, le père éternel de la Tragédie française. Cependant\nentre le soleil et les chaudrons enfumés qui gravitent à\ndes milliards de lieues autour de lui, le champ est vaste\net si nous ne vivions au fond des caves de notre planète,\nd’autres astres, non sans éclat, attireraient nos regards.\n   M . Henri Mazel est notre premier dramaturge catholique.\nC’est à la fois un penseur et un artiste, un poète et un\nsociologue et, ce qui ne gâte rien, un écrivain très fécond.\nL e cinquième de ses drames, pour ne parler que de ceux-ci,\nles Amants d’Arles, vient de paraître à la grande joie de\n"}, {"page_pdf": 327, "texte": "304                L a L u t t e . — M a i 190 0\n\n\n\nceux qui savent encore goûter les œuvres harmonieusement\nordonnées et sobrement écrites. Ce drame égal, où\njamais n’apparaît l’effort, ne verra pas de sitôt l’électricité\nde la rampe ; la vieille grande tragédienne ne demandera\npas à créer le rôle de la jeune Félicie. Au reste M . Mazel\nne semble pas briguer les honneurs de la scène. Le besoin\nde paraître ne tourmente pas l’auteur qui laissa dormir\ncette œuvre pendant six ans dans ses cartons. La soif de\nla réclame n’altère pas un dramaturge en chambre, persuadé,\nnon sans raison, que tout art qui s’adresse à la foule est\nun art inférieur qui doit répugner à l’artiste. Ce n’est pas à\ndire que les drames de M . Mazel ne se puissent porter à\nla scène, mais l’éducation du public n’est pas encore à leur\nhauteur.\n   H . Mazel ne sort pas ici de sa note habituelle ; il force la\nnote déjà connue de ses poèmes en prose. La mélancolie\nest poussée à l’extrême noir, pourrait-on dire. On peut s’en\nétonner de la part d’un écrivain qui ne perd plus une\noccasion de proclamer — et c’est où je me sépare de lui —\nqu’il faut être de son siècle et y conformer sa vie. Ici même\nquand Césaire déclare : « La vie est-elle bonne ? Je ne sais,\nmais c’est un impôt de Dieu auquel nul ne se doit sous­\ntraire », c’est évidemment M . Mazel lui-même qui parle.\nOn devra se rappeler cette parole virile lorsque tant de\ndécouragement se manifestera par la suite.\n   Mais avec toutes ses images de deuil, de détresse et de\nmort, n’est ce pas ime leçon qu’il voulut nous donner ? Et\npouvait-elle venir plus à propos ? En peignant magistrale­\nment cette fin de l’Arles antique, ne fut-il pas hanté par la\nvision de notre France qui s’anéantit, elle aussi, par la\nveulerie de son peuple? Et ce rêve de poète, ancien de\nquelques années, ne semble-t-il pas se réaliser ? L ’œuvre\na pris soudain un surcroit d’actualité.\n   Majorien Fevréol, préfet des gaules, a vu mourir tous\nses enfants et ses petits-enfants ; il ne lui reste que trois\narrière petites-filles qu’une langeur morbide incline vers la\ntombe et que nous voyons sans cesse errer, avec leurs\nfiancés, aussi pâles qu’elles, dans les funèbres Alyscans.\nSeul Césaire, le fiancé de Félicie, montre encore un peu de\nvigueur. C’est en lui qu’Arles a mis son unique espérance.\nIl est, à vingt ans, le chef des légions narbonnaises, légions\nqu’on ne voit d’ailleurs jamais. Lorsque Gondovald, l’en­\nvoyé du roi des Francs, viendra déclarer que son maître\nHaribert désavoue la majesté de l’Empire et menace la\n"}, {"page_pdf": 328, "texte": "                         L e T héâtre                       305\n\n\n\nRome des Gaules, c’est à lui qu’on aura recours et c ’est\nlui que Von déléguera vers la Ville éternelle pour lui\ndemander son appui.\n   Mais, Césaire parti, quel sera le défenseur de la Cité ?\nqui chatiera l’insolence du barbare quand il osera porter les\nregards et la main sur la fille de Majorien ? Un vieillard plus\nque centenaire, effroyable fantôme, Tonnance Ferréol,\npère de Majorien, qui commanda jadis les légions victo­\nrieuses de Julien et qui vit maintenant, solitaire et\nfarouche, au fond de ses appartements, fidèle encore aux\ndieux de Rome, symbolisera seul la résistance. Lorsque\nFélicie, menacée par Gondovald au fond du palais désert,\nen appelle à l’image même de César Auguste, c’est l’ancêtre\nqu’elle n’a jamais vu, le spectre de la puissance écroulée\nqui apparaît aux yeux étonnés du Barbare : « Je fus l’Em­\npereur Tonnantius et je suis encore Ferréol l’ancien. J ’ai\ncent ans et mes yeux se voilent et mes genoux me portent\nà peine, mais mon cœur reste indomptable. M e voici. Je\nporte dans mes mais les statues de Rome et de la Victoire,\nparce qu’à l’éclat des voix pénétrant jusqu’en mon lointain\nsilence, j ’ai deviné qu’un péril hantait ma demeure. Grâce\naux dieux, ce n’était qu’un seul barbare ». Et l’envoyé des\nFrancs se retire, mais c’est la bouche pleine de menaces et\ncrispé de fureur.\n   Césaire est revenu. Arles et Félicie mourantes l’atten­\ndaient. Hélas ! c’était donc vrai ? Par l’état de la cité gallo-\nromaine on pouvait juger de celui de Rome. Rom e n’est\nplus que ruines et les vaches paissent dans le Forum. Il\nn’y a plus de Sénat, plus de légions. Seules quelques\nbandes de mercenaires promènent leur insolence dans les\nvilles qu’ils oppriment. Où est l’Empereur ? Les chefs\nbarbares revêtent et dévêtent de la pourpre impériale\nl’éphémère jouet de leur caprice. Qu’Arles n’entende plus\nrien de Rom e. Et que pourrait-elle attendre maintenant\nd’elle-même ? Il n’y a plus à songer à la résistance. A la\nnouvelle de l’apparition prochaine des Francs on abandonne\nla ville. Pendant que les Sénateurs se sauvent nous assis­\ntons aux derniers moments de Felicie parmi les tombes de\nces Alyscans où se passa sa courte et mélancolique exis­\ntence. Voici maintenant les fugitifs acculés au rivage de la\nmer, grelotant de fièvre. « La nuit tombe, les marais\nrespirent ». Césaire est lui-même frappé. Le seul vaillant\nqui voulut sauver la Patrie, mais que ses forces trahissent\nà son tour, sent que l’heure est venue. Cependant une voile\n"}, {"page_pdf": 329, "texte": "306                L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\na paru. Dans son délire il distingue les galères impériales\nqui abordent : « C’est l’Empereur d’Orient qui revient, il\nest vainqueur des Perses et des Arabes. Il vient pour\nchasser les Barbares et sauver Arles »\n  Hélas ! hélas !\n   Certes une leçon profonde se dégage de cette fresque\nharmonieuse aux couleurs pâles, conçue par un clair génie\n du midi. Nous sentons bien que l’émotion n’est pas seule­\nment provoquée par l’action qui se déroule. En même\ntemps que nos regards sont occupés aux gestes d’un peuple\n agonisant qui cherche encore, à la hâte, à se draper\nmajestueusement dans les plis de son immense orgueil et\n de ses grands souvenirs, notre âme est agitée par le pres­\n sentiment d’un malheur inévitable et prochain qui nous\nmenace. Les Barbares qui font trembler Rome et Arles et\n qui n’auront qu’à se montrer sur l’horizon des villes pour\nen faire fuir les habitants ne sont-ils pas déjà parmi nous ?\nPlus de Sénat ? plus de légions ? des mercenaires inso­\nlents !... Certes nous avons mieux soutenu le choc ; ou\nplutôt, l’invasion s’étant faite par voie d’infiltration, le choc\nn’a pas eu lieu ; nous nous sommes trouvés entravés sans\nnous en douter. Notre fuite, toute morale qu’elle fut, en\nest-elle moins complète ? Nous nous sommes habitués à\nrespirer l’air empesté des marécages comme les habitants\nde cette Arles dont la mer salubre s’est retirée. Ne disions-\nnous pas aussi comme eux : « A quoi bon vivre puisqu’il\nfaut mourir ? » Nous sentons-nous assez de force pour\ngravir les collines où la brise est pure et d’où l’on découvre\nles vastes horizons, les villes, la mer, d’autres montagnes\net cette Rome, peut-être, la ville des glorieux ancêtres ?\nRom e !... Toute énergie n’est-elle pas morte ? « Malheu­\nreuse ville où les vierges ne brûlent plus du désir d’être\nmère ! » où l’amour naît sur des sarcophages. « Malheu­\nreuse ville où il n’y a plus de vierges ! » pourrions-nous\nà notre tour crier. Nous renonçons à la v        i e comme ces\njeunes et faibles amants, ou, quand nous n’y renonçons pas,\nnous la souillons ; ou encore, semblables à ces vieillards\nqui se traînent péniblement, nous nous fions au pestige de\nnotre ancien renom, comme au palladium qui doit nous\ngarder à jamais et nous dispenser de tout effort.\n   Mais en sommes-nous vraiment là ? Lorsque retentira le\nsuprême appel, les voiles qui s’écarteront ne montreront\npeut-être pas seulement les spectres décharnés de quelques\nTonnantius Ferréolus, mais aussi de jeunes hommes pleins\n"}, {"page_pdf": 330, "texte": "                     L e T héâtre                           307\n\n\n\nde vigueur et prêts à se jeter ardemment dans la mêlée.\nQu’importe ! Les œuvres comme celles-ci sont bonnes :\nelles sont à la fois des œuvres d’art où nous trouvons de\ngrandes jouissances morales et des œuvres utiles qui, nous\nfaisant penser, nous mettent sur nos gardes et dans le\nchemin de la victoire.\n                                    Y ves B e r t h o u .\n"}, {"page_pdf": 331, "texte": "LA CRITIQUE\n\n\n\n\n       L e s Liv r e s n o u v e a u x\n\n         H enri   de   R é g n ie r .   « Les Médailles d'Argile. »\n                       (Paris. M ercure de France).\n\n\n\n\n     E ffig ies héroïques ou am oureuses, in cise s en\n l ’arg ile d ’u n sonnet ou d ’un co urt poèm e, retours\nm élancoliques vers un passé p lu s beau, petits\ntableaux intim es esquissés à travers l ’an et im pres­\nsion s notées sous l ’arbre de la route, les d erniers\nvers de M . H e n ri de R ég n ie r affirm ent une fo is\nde p lu s les nobles et précieuses qualités poétiques\nq u i caractérisent le u r auteur. Cette grâce hautaine\ndes sentim ents, cette tristesse q u i tâche p arfo is de\ns’ab rite r sous le m asque d ’un so u rire factice, ce\nd é sir d ’éloignem ent, nostalgie des douces et m élo­\ndieuses p atries d ’autrefois : tout ce q u i nous\nenchanta si souvent dans les autres œ uvres du\npoète vib re et p alp ite ic i d ’une v ie n o uvelle.\nL ’élégante pureté des expressions, jo in te à une\nchatoyante orfèvrerie de mots et à l ’harm onie du\nvers, charm e d ’une m anière délicieuse ce lu i qui\ns ’est laissé cap tiver u n jo u r p ar le rythm e to ur à\nto ur tendre et grave des Poèmes Anciens et Roma­\nnesques et de Tel qu’en Songe.\n    Cependant, m algré tout l ’attrait de l ’œ uvre\nactuelle, nous ne pouvons donner aux Médailles\nd’Argile une p lace égale à celle que co n quiren t,\nparm i nos préférences litté raire s, d ’autres re cu e ils\n"}, {"page_pdf": 332, "texte": "                        L a C r it iq u e                    309\n\n\n\n du poète. D an s l ’ensem ble de l ’œ uvre, déjà si\n co n sid érable, de M . H e n ri de R é g n ie r, ce liv re ne\n se détache pas avec cette netteté lum in euse, cette\n o rig in a lité puissante q u i fire n t des Poèmes Anciens\n et Romanesques une des p ro ductio ns les p lu s m ar­\n quantes de la jeune poésie fran çaise. Ce q u i su r­\n tout nous charm e, dans le talent de M . H e n ri\n de R é g n ie r, c’est u n don de com position m erveil­\nle u x et une incom parable aptitude au sym bole.\n A u ssi, d ’am ples poèm es com m e l ’Alérion, la Gar­\n dienne, la Demeure, dans Tel qu'en Songe, com m e\nl’Homme et la Sirène, dans Aréthuse, nous appa­\nraissen t fo rt p rès des âm es in accessib les, b rilla n t\nau cie l de l ’A rt d ’une clareté sereine. O r, dans les\nMédailles d’Argile, quelques poèm es seulem ent :\nHélène de Sparte, la Nuit des dieux et le Bûcher\n d’Hercule peuvent, quant à l ’envergure d u sujet et\nà la splen deur de la com position, so uten ir la com ­\np araiso n des chefs-d’œ uvre que nous citio n s p lu s\nhaut.\n    I l est v ra i que ces poèm es sont d ’une beauté\nvéritab le et profonde. A ve c quel art su b til, quelle\np uissan ce verb ale cla ire et nom breuse, le poète nous\nm ontre les om bres ensanglantées de ceux que la\nfatale beauté d ’H élèn e a rués vers la m ort, a ccu e il­\nlan t auprès du fleuve sile n cie u x , bordé p a r les\npâles p ra irie s d ’asphodèles, l ’adorable ennem ie.\nL e s héros se ven gero n t-ils enfin des souffrances\nendurées p o u r la fem m e fatale ?\n\n  N o n . T o u s debout, les bras tendus vers la B eauté,\n  A u lie u de la m audire, eux q u i so n t m o rts p a r elle,\n  D ’une bouche m uette où n u l c ri n ’est resté\n  A cclam en t en sile n ce, H élèn e to ujo urs b elle.\n\n  D e tels vers sont suprêm es, et à les lire , on\nregrette que M . de R é g n ie r a it fait, dans ses\nMédailles d’Argile, une place trop grande à des\n"}, {"page_pdf": 333, "texte": "310               La L u tte. —   mai   1 900\n\n\n\npiécettes, charm antes sans doute, m ais faib les en\nregard de ces poèm es, dont nous citio n s les titres,\nc la irs chefs-d’œ uvre q u i font de le u r auteur, p arm i\nles porte-lyres d ’a u jo u rd ’h u i, l ’u n des p lu s m er­\nv e ille u x et des p lu s p urs.\n\n\n\n                              C harles      de   S p r im o n t .\n"}, {"page_pdf": 334, "texte": "     De l’In flu en c e                     en\n\n                                    Littérature\n\n\n   A propos d’une conférence de M . A n d r é G i d e ,\net des influences qui se rencontrent dans les œuvres\nde M M . R u y t e r s , E d o u a r d D u c o t é , Y v a n h o é\nR am bosson ,   St. G e o r g e s   de   B o u h é lie r , H e n ry\nG h éon , T hom as B ra u n .\n\n\n    D an s la sp iritu e lle et très lum ineuse conférence\nq u ’il n ous donna naguère sous ce titre à « la L ib re\nE sth étique » et q u i p u b lie ce m ois-ci l 'Ermitage,\nnotre confrère A n d ré G ide (que M . C h ristia n\nB eck, le d ire cte u r de Vie Nouvelle, ap pelle en sa\nrevue : « le tendre H é ro s A n d ré G id e, » encore\nque c e lu i-c i ne so it p o in t n atu riste ,) ém it et défen­\nd it avec m éthode cette thèse : « L e s faib le s, les\np auvres d ’âme ont seuls à redouter de perdre,\np a r la fréquentation des ouvrages d ’a u tru i la p er­\nsonnalité q u ’ils s’attrib uen t. A n d ré G ide s’élevait\nensuite avec quelque ra iso n et beaucoup d ’iro n ie\ncontre l ’attitude de ces jeunes é criva in s e x c lu si­\nvem ent en p ro ie à la p eu r en question. Q ue notre\nconfrère se co n so le! D ’autres jeun es auteurs se\nrencontrent encore, en nom bre, m a fo i assez res­\npectable, q u i selon toutes apparences n ’y sont en\np ro ie le m oindrem ent.\n    V o ic i p a r exem ple A n d ré R u ijte rs. L ’in fluen ce\nq u ’exerce su r ce je u n e et très lab o rie u x auteur u n\né criv a in que M . A n d ré G id e do it co n n aître m ieux\nque personne, est incontestable. P rétendre que\ncette in flu en ce n ’est p o in t du tout à dép lo rer v o ilà\nq u i le serait peut-être m oins.\n"}, {"page_pdf": 335, "texte": "312                 L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n      S o it p a r hasard, so it p ar c a lc u l, la conférence\n de A n d ré G ide ne p o u vait m ieux p araître q u ’en\n l ' Ermitage. E n effet, M . E d . D ucoté, le très aim a­\n ble d ire cte u r de cette sym pathique revue, adore\n l ’in flu e n ce ; celle des classiq u es, de tous les c la s si­\n ques; à tel p o in t que son am b ition p a ra ît b ien\ncelle d ’être envoûté p a r eux. M . D ucoté rech er­\n che avec u n e égale avid ité l ’in fluen ce des classiques\n grecs et celle des classiques rom ains. M ais c ’est\n dans les œ uvres des classiqu es fran çais du\nX V I I esiè c le q u ’avan t to u t il la va ch ercher, de même\n q u ’il sem ble chercher l ’in flu en ce de ces d erniers\ndans les œ uvres des classiques fra n ça is du\nX V I I I e siècle. A va n t de faire p araître Merveilles et\nMoralités, M . D ucoté é criv it des F a b le s et nous\nre servit Telémaque. O r n ’y a-t-il pas là , o ! A n d ré\n G ide, de q uo i vous com bler d ’aise ? E so p e in flu e n ça\n P h èd re, E so p e et P hèdre in flu en cè re n t L a F o n ­\nta in e ; L a F o n tain e in flu e n ça F lo ria n ; F lo ria n\n in flu e n ça E d o u ard D ucoté. D ’où il appert é v i­\ndem m ent que l ’in fluen ce est féconde q u i fa it p ro ­\ncéder M . D ucoté à la fo is de F lo ria n , de L a F o n ­\ntaine, de P hèd re et du P h ry g ie n ; de m êm e que\nl ’in flu en ce des poètes grecs su r F é n é lo n , et de\n F én é lo n su r l ’abbé B arthélém y, fa it procéder\n M . D ucoté à la fo is de l ’abbé B arthélém y, de\n Fén élo n et des G recs.\n      P a rle ra is-je à présent de M . St.-G eorges de\nB o u h é lie r et de l ’in flu en ce qu’exercèrent — hélas!\n— su r l ’in ven teu r d u N aturism e M . de S t-P ie rre\net Jean-Jacques ? O u bien p ar des exem ples p uisés\naux liv re s de son excellen t am i H e n ri G héon,\nm ontrerais-je celle non m oins évidente de Jam ­\nm es su r l ’auteur des Solitudes de l’Eté ? Contentons-\nnous p o u r le m om ent de constater com bien\n M . Y vanhoé R am bosson fu t m alheureusem ent\nin flu en cé p a r V e rla in e dans les Actes de fo i q u ’il\n"}, {"page_pdf": 336, "texte": "                         L a C r it iq v e                   313\n\n\n\nvie n t de p u b lie r et arrêtons-nous en fin u n co urt\nin stan t au Livre des Bénédictions de M . T h . B ra u n .\n     Ce p etit liv re savem m ent édité p ar le Spectateur\ncatholique (q u i va reparaître sous p e u ) et p a r « le\nv ie il im p rim e u r » B uschm an d ’A n vers, ( « A l wat\nde Buschman plant, gedije voor het land. » ) rachète u n\npeu p a r son type arch aïque (O hé ! le m oder­\nnism e ! ) la déplorable affectation de naïveté sous\nla q u e lle tran sp araît hélas ! l ’in to lérab le snobism e\nde son auteu r. Sans co ntred it l ’énum ération est\nla form e du d isco u rs que p réd ilectio n n e M o n sieur\nT h . B ra u n et je m ’em presse d ’ajouter q u ’en cela\nl ’in flu en ce de Jam m es n ’opéra q u ’indirectem ent\nsu r lu i.\n Ce n ’est p o in t de cette m anière q u ’il faut aid e r au\nrenouveau de la sainte F lo re chrétienne, m ais p ar\nla v ra ie sim p licité , celle q u i n ’est p o in t d ’attitude\nlitté ra ire , m ais de spontanéité de cœ ur et de vacu ité\nd ’âm e. A u fo nd , c’est to u jo urs le fu tile so u ci, très\ndécadent, d ’être sim p le , m algré soi-m êm e, q u i\nin flu e n ce T h . B ra u n et q u i fait q u ’il ose, s’adres­\nsant à Dieu, é crire de telles choses :\n     Daignez bénir l’opoponax et la valériane,\n     L e chiendent, la réglisse et les calmes tisanes,\n     La camomille, la guimauve et l’ellébore\n     Pour ceu x dont la raison à nouveau s’élabore ;\n   E t encore à propos de from ages :\n    Bénissez les, Seigneur! Bénissez le Présent\n    L e Chester rou x et le G ruyère larmoyant,\n    L e Kantercaas et les rondelles de M ayence,\n    Où se mêlent les grains d’anis et les semences\n    L'Edam, le Pottekees, from age des M arolles,\n    E t ceu x auquels on dit «M onsieur » comme à des hommes.\n    L e tem ps, l ’espace et le d é sir me m anquent\np o u r en cite r d ’avantage. C e ci su ffira d ’a ille u rs,\nj ’im ag in e, à p ro u ve r q u ’il est des jeun es que ne\nhante p o in t la p eu r de perd re, p a r l ’in flu en ce des\n o uvrages d ’a u tru i, « le u r p erso n n alité ».\n                                   G eorges R am aekers.\n"}, {"page_pdf": 337, "texte": "   L’AC TU A LITÉ .\n\n\n\n\n                    R evue du M ois\n\n   A   p r o p o s d e l ’E x p o s i t i o n u n i v e r s e l l e . —   U n e id é e d e   _\nM . B a r r e s . — L ’A r r i v i s m e .\n\n\n\n    A p r o p o s d e l ’ E x p o s i t i o n u n i v e r s e l l e . — Tout le\n monde a ‘ lu les discours d’inauguration. Ce n’est pas au\n point de vue littéraire que j ’en parlerai, bien qu’il y ait\n à souhaiter, en passant, que l’art collabore davantage à ces\n manifestations nationales. De tels discours que chacun lit,\nl e lendemain, dans les gazettes, devraient contenir de grands\n enseignements et être écrits dans une langue lapidaire.\n    Il faut louer M. le Président de la République et M . le\n Ministre du Commerce d’avoir, chacun dans son discours,\n exprimé la signification profonde de cette exposition, que\n certains, un peu trop dédaigneux, voudraient réduire à une\n kermesse internationale ; cependant de cette appellation,\n nous retiendrons le mot international qui nous plaît. Ce\n que nous trouvons à cette exposition de beau et de gran­\n diose, c’est qu’elle réunit dans une même enceinte, des\n hommes de tous les pays et venus de toutes les latitudes\n pour glorifier la Beauté et le Travail, par lesquels, l’homme\n se fait tous les jours davantage à l’image de Dieu. Elle\n montre ce que peut la collaboration de toutes les volontés\n humaines quand elle veulent travailler à l’embellissement\n de la vie, et embellir la vie est encore une des plus belles\n façons de glorifier Dieu.\n    On a reproché à ces discours d’inauguration de ne pas\n contenir le mot Dieu. Il y a de la faute de tout le monde\n dans l’omission de ce mot merveilleux ; il a été si souvent\n mal placé, lui, qui ne devrait être enchâssé que dans des\n phrases magnifiques, qu’il a pris aujourd’hui, hélas ! un\n sens... politique pour les cervelles médiocres, et nous\n savons qu’il y en a beaucoup.\n    Un jour, Mallarmé, disait à un jeune poète qui prononçait\n trop facilement le mot unique dans un de ses poèmes :\n"}, {"page_pdf": 338, "texte": "                          L ’ A c t ua l i t é                315\n\n « Voyez-vous, ce mot, Dieu, voudrait être tout seul sur la\npage blanche ; il n’en supporte pas d’autre à ses côtés\nparcequ’il les contient tous et parcequ’il est à lui seul le\nplus beau des poèmes ».\n   Cette raison, n’est probablement pas celle qui a fait que\nnos hommes d’Etat l'ont proscrit de leurs discours, mais\nremarquons qu’ils ont exprimé une partie de ce que\nle mot signifie et consolons-nous en pensant qu’ainsi\nleurs paroles n’ont du moins pas dépassé leur pensée.\nC’est que l’homme, reflet de Dieu, n’échappe pas, quoi­\nqu’il fasse à Dieu : l’homme peut proscrire le mot,\nmais dès qu’il veut parler avec force et grandeur dans une\noccasion solennelle, c’est malgré lui de Dieu qu’il parle et\nc’est de Dieu qu’a parlé M. le Ministre du Commerce.\nCertes quand il a exalté la science et ses découvertes, il ne\ns’est pas élevé jusqu’à la transcendance du divin, mais\nil s’est élevé jusqu’à son immanence ; et quand il nous a\nparlé de l’humanité et de la société, il ne nous a parlé que\nde son Dieu relatif et mortel, mais pour nous, celui-ci est la\nmanifestation du Dieu absolu et éternel, et il a dit d’excellentes\nchoses auxquelles nous devons nous empresser d’applaudir.\n   M . le Président de la République a prononcé de son côté,\nune parole très chrétienne quand il a dit : « Autant le génie\ndomine l’aveugle matière, autant il est inférieur à la justice\net à la bonté ».\n   Sans rejeter les conceptions positivistes qui sont devenues\ndes conceptions d’Etat comme autrefois il y avait une\nreligion d’Etat, nous nous voulons seulement aller plus\nloin. A nos yeux, les positivistes sont un peu comme les\nhommes de la caverne de Platon, qui ne veulent accepter\ncomme seule réalité que les ombres qui passent, mais quand\nils nous disent sur ces ombres ou à leur propos des choses\nintéressantes, nous devons les approuver.\n   Les catholiques ont grand tort quand ils médisent des\npositivistes et les positivistes sont ridicules quand ils affec­\ntent vis-à-vis des catholiques, de petits airs supérieurs de\ngens qui reviennent de visiter le Soleil. Le véritable positi­\nvisme, celui qui reste logique avec lui-même et ne veut pas\ndevenir une métaphysique plus absolue que les autres, le\npositivisme qui se contente de constater des lois qui sont\ndes faits ou des faits qui sont des lois, comme vous\nvoudrez, s’accorde parfaitement avec la pensée catholique\net ses données corroborent même la morale catholique.\n   Quand l’étude scientifique de la nature nous enseigne,\n"}, {"page_pdf": 339, "texte": "316                 L a L u t t e . — M a i 1 900\n\n\n\n par exemple, qu’il n’y a pas de vie sans solidarité, comme\n nous savons déjà dans notre conscience que la solidarité\n est bonne parce qu’elle crée l’ordre, parce qu’elle est une\nmanifestation d’amour, et qu’elle est à cause de tout cela\nun devoir pour l’homme tel qu’il vit sur la planète, nous\nconstatons une fois de plus, l’harmonie qui existe entre des\nfaits naturels et les lois de l’esprit humain. Aussi, au lieu de\nse mépriser et de s’injurier, les esprits catholiques et les\nesprits positivistes devraient collaborer ensemble dans la\npartie du domaine de la pensée qui leur est commune.\n   Aux yeux de ceux qui voient à chaque instant dans le\nmonde, l’expression d’une même volonté, la découverte\ndes lois du monde deviendrait ainsi une façon d’adoration,\net un moyen d’approfondir l’intelligence de leur vérité, en\nmême temps qu’il est un devoir pour eux de travailler à\nl’amélioration du sort de l’homme sur la planète en harmo­\nnisant l’homme et la nature.\n\n\n\n\n  U n e i d é e d e M. B a r r e s . — C’est un terrain d’entente\nqu’offre M . Barrès dans un article paru au Journal, le\n12 avril, intitulé La M orale nationaliste.\n\n   « Sans briser, nous dit-il, la soudure avec les vieilles\ndoctrines de notre pays, avec la morale du passé, nous\nfournissons à tous, aux agnostiques, aux incrédules comme\naux croyants, le moyen d’admettre qu’il y a un mal et un\nbien, un mérite et un démérite, et enfin une réversibilité du\nmal et du bien, de ces mérites et de ces démérites »\n   Cela, à propos d’une admirable nouvelle de Paul Bourget :\nL'Echéance dont voici en quelques mots le sujet. Eugène\nCorbières est le fils d’un huissier de ministère. Un certain\nM . Haudric protecteur de la famille Corbières fait appeler\nà son lit de mort, le père d’Eugène et lui confie trente six\nmille francs, pour remettre à un fils adultérin dont sa\nfamille ignore l’existence ; comme le jeune homme est un\nmauvais sujet, le père Corbières ne devra lui remettre cette\nsomme qu’à l’âge de trente ans. Au lieu d’accomplir sa\npromesse, le père Corbières emploie la somme pour l’éduca­\ntion de son fils qui devient médecin, tandis que le fils de\nM . Haudric tombe dans la misère et dans l’ignominie.\n"}, {"page_pdf": 340, "texte": "                         L a C r it iq u e                  317\n\n\n Eugène Corbières en apprenant la vérité se retourne contre\n ses parents, leur reproche leur fraude et veut réparer\nl’injustice commise envers le fils Haudric, mais comment la\nréparer ? Quand il aura restitué l’argent au bâtard, il ne\nlui aura restitué ni sa jeunesse, ni ses possibilités perdues.\nEt alors voici comment raisonne Eugène Corbières : « S’il\ny avait un Dieu, si l’action humaine avait un autre horizon\nque celui-ci, je pourrais « mériter » pour ce malheureux.\nCe n’est pas d’aujourd’hui que ces idées me hantent.\nDepuis que j ’ai vu les sœurs dans les hôpitaux, faire le\nservice des malades sans autre soutien que l’idée qu’elles\n « méritaient » pour d’autres, j ’ai beaucoup pensé à ce que\nles chrétiens appellent la réversibilité. Toute la question est\nde savoir si l’expérience nous montre ou non le phénomène\ndans la nature... Voici des années qu’il m’apparaissait\ncomme la seule interprétation de tant de choses, et je ne\npuis expliquer autrement la dure épreuve qui m’accable.\nOui ou non, suis-je frappé par la faute de mes parents ? Et\nce bâtard, lui-même, de quoi est-il victime, si ce n’est de la\nfaute de son père? Que j’en ai vu des répartitions! et derrière\nelle, il faut bien un pouvoir répartiteur. S’il y a une réver­\nsibilité du mal, il doit y avoir une réversibilité du bien...\nCe ne sont pas des théories, cela, c’est de l’expérience. Et\nc’est de l’expérience aussi, que cette justice inévitable dont\nma pauvre mère a eu l’épouvante, dix ans durant, et qui\nl’a frappée comme elle a dit, à travers moi. Derrière la\njustice, il faut bien un juge. Derrière l’échéance, il faut un\ncréancier... Je conclus que si Dieu n’existe pas, je ne peux\npas rendre le dépôt. Je le peux... s’il existe ». Eugène\nCorbières conduit ainsi à un acte de foi, se fait moine, et\nainsi Haudric participera à la perfection qu’il atteindra en\nvertu de la croyance catholique à la communion des saints,\nqui établit une chaîne admirable entre le Christ, la Vierge,\nles Saints, les morts et les vivants et exprime comme elle\ns’est exprimée nulle part ailleurs, la solidarité divine et\nhumaine.\n   Cette conception gêne M . Barrès. Il préférerait que le\nhéros de Bourget distribuât honnêtement des timbres et\ndu tabac derrière un guichet : « Ainsi Eugène Corbières,\ndésireux de réparer le mal qu’il avait occasionné et dont il\nne pouvait indemniser directement la victime, eût été\namené à servir la coopération sociale et selon moi, l’Etat ».\n   A ce compte là, il aurait bien fait de rester médecin, car il\nme semble qu’il aurait alors pu mieux exercer son dévouement\n"}, {"page_pdf": 341, "texte": " 318                 L a L u t t e .— M a i 1 900\n\n\n\n qu’en vendant du tabac. Mais ce qui importait, c’est que\nCorbières récoltât des mérites dont profiterait le fils\nHaudric ; il pouvait certes en récolter en faisant un excel­\nlent fonctionnaire. Cela n’en exige pas moins la croyance\nà un répartiteur. Cette croyance qui gêne M. Barrès pour\napplaudir à l’acte de Corbières se faisant moine devrait, s’il\nétait logique, le gêner tout autant pour vouloir qu’il\ndevienne un bon buraliste ; car dans ce cas encore, le répar­\ntiteur est nécessaire, si nous voulons que la raison de\nl’acte de Corbières subsiste.\n   C’est cependant à des conceptions d’une telle médiocrité\nque descend ce meveilleux artiste qu’est Maurice Barrès\npour vouloir donner quelque grandeur à une pauvre for­\nmule politique.\n   « Que descend » ; j ’ai tort ; il n’y descend peut-être qu’en\n apparence, car à cet homme qui possède une des plus\nbelles sensibilités du temps présent, il manque le plus\n souvent une foi vivante dans les paroles qu’il prononce.\n   « L ’homme qui me plaît, dit, quelque part, un de ses\npersonnages, dans l'Ennemi des Lois, je le compare à une\nbelle troupe dramatique, ou divers héros tiennent leur\nrôle pour rien, pour employer leurs forces ».\n   Tout Barrès est dans cette phrase. On disait à un moment\nque M. Barrès avait bien changé. Il a déclaré le contraire.\nIl n’en était pas besoin. Non, M. Barrès est bien toujours\nl’homme de ses livres. Mais qui saura jamais quelle soli­\ntude porte avec elle, cette âme ambitieuse ? Tout dernière­\nment, on a compris qu’il saluait dans cette tragique Elisabeth\nd’Autriche, une âme sœur de la sienne, cette âme, selon sa\npropre expression « capable d’inventer sa conviction ». J’ai\npensé alors à quelques passages de sous l'œil des Barbares :\n  « La réflexion et l’usage m’engagent à ensevelir au fond\nde mon âme une vision particulière du monde. La gardant\nimmobilisée, précise et consolante pour moi, à toute heure,\nje pourrai parce qu’il le faut supporter la bienveillance, la\nsottise et la vulgarité des gens. Je saurai que je ne m’avilis\npas, alors même que mes camarades et moi, nous plairons\npar quelles approbations, dans les couloirs du Palais-\nBourbon.\n\n   Et M . Barrès se disait, en fumant son quatrième cigare :\n« ... Oui, je me sens le frère trébuchant de ces âmes fières\nqui se gardent à l’écart une vision singulière du monde.\nLes choses basses peuvent limiter de toutes parts ma vie,\nje ne peut point participer à leur médiocrité ».\n"}, {"page_pdf": 342, "texte": "                          L ’A c t v a l i t é                 319\n\n\n\n  On trouverait sans doute, là, le secret de certaines\nattitudes de M . Barrès : (Toutes les attitudes ne sont-elles\npas égales et justifiées), comme il l’a écrit un jour.\n\n\n\n\n   L ’ A r r i v i s m e . — Certains affirment que le Barrésisme,\n dont fut longtemps victime la jeunesse, est mort. Il semble\nau contraire qu’il fleurisse, de plus en plus, avec, seulement\nmoins d’élégance même chez beaucoup de ceux qui annon­\ncent à grands cris, sa mort. Non le Barrésisme n’est pas\nmort. Il a fleuri dans les deux partis durant l’Affaire. Il\nfleurit en littérature, en politique. Il fleurit chez tous ceux\nqui s’inventent des convictions, qui tiennent des rôles pour\nrien, « pour employer leurs forces », et ils sont nombreux.\nIl fleurit chez les écrivains qui changent tous les trois mois\n de direction intellectuelle, et chaque fois écrivent de lourdes\n études et souvent des livres pour vanter les qualités du\nnouveau cheval de bataille qui les conduira à une victoire\nqui n’arrive jamais.\n   Mais, je ne sais pas s’il ne serait pas plus exact d’appeler\nce Barrésisme, plutôt arrivisme. Si un écrivain choisit\nentre plusieurs convictions, celle qu’il s’imposera, pour\nemployer ses forces, toutes attitudes étant égales et justi­\nfiées, n’y a-t-il pas de grandes chances pour qu’il choisisse\ncelle qu’il pensera, devoir lui attirer le plus d’honneur,\nd’argent, de notoriété.\n   Il y a différentes sortes d’arrivisme : d’abord l’arrivisme\nintellectuel, la plupart s’y brûlent les ailes, aussi volettent-ils\nde bonne heure mais il ne planent jamais. Il faut pour y\nréussir avec quelque apparence de noblesse, un coup d’œil\nrare, car il s’agit de savoir discerner entre tant de\ndirections, celle qui a quelque chance de subsister avec\nassez de force et assez longtemps pour que s'édifie votre\npropre gloire. Le théâtre est assez propice à ce genre\nd’arrivisme.\n   Une âme sans singularité peut encore marcher dans le\nsillage d’un maître reconnu. (1) Cela assure des articles dans\n\n\n\n  (1) Je n’entends pas attaquer ainsi l’esprit traditionnel,\nsans lequel il n’y a pas d’œuvre forte et durable.\n"}, {"page_pdf": 343, "texte": " 320                L a L u t t e . — M a i 1 90 0\n\n\n\n  les gazettes, mais comme les maîtres reconnus sont\n toujours d’un certain âge, on risque d’avoir, avant quarante\n  ans, les cheveux blancs en littérature ; alors on essaye de\n  se rajeunir en changeant de direction, si on en a la force et\n la souplesse ; ce genre d’arrivisme mène quelquefois à\n l’Académie.\n     Il y a un arrivisme plus grossier qui consiste à charmer\n avec art, lecteurs et lectrices, dans la partie inférieure de\n leur personne. En général, ces œuvres bien lancées ont un\n gros succès et il se trouve toujours un vieillard de lettres\n pour en détailler la Beauté.\n    Il y a l’arrivisme politique. Celui-ci est le plus grossier\n de tous. Pour ne parler que des gens de littérature, il est\n pratiqué d’ordinaire par des écrivains sans noblesse, mais à\n l’appétit formidable, et qui attendaient de leur art, de gros\n salaires qui ne sont pas venus, en honneurs et en argent.\n Il s’agit là encore pour l’arriviste, de pressentir des direc­\n tions ; alors il fait des conférences, remplit d’une prose\n violente les journaux de Paris et de province ; il parle de\n sauver la patrie où bien la république ou bien l’armée. De\n temps en temps il lance un roman, puis il retourne au peuple,\n avec un cœur sec et des poches qui se remplissent. (1)\n Aujourd’hui de nombreuses directions sollicitent ces arri­\nvistes qui voudraient prendre place ; il y a des enrôlements\ntous les jours ; mais il faut à l’arriviste un flair particulier\npour qu’il ne se trompe pas ; comme les valeurs de bourse,\nles directions politiques qui s’offrent subissent alternati­\nvement des hausses et des baisses, aussi assiste-t-on à des\nrevirements bizarres.\n    Mais si tous ces arrivismes semblent mener à quelque\nchose, en réalité ces arrivistes n’arrivent à rien. Même\nnotoires, ils conservent un air de raté arrivé. Il y à une\naristocatie native qui leur manque toujours et ils portent\nleur notoriété, comme certaines femmes portent de faux\nbijoux.\n    Et j ’ai parlé de l’arrivisme à cette place, par ce qu’il me\nsemble que c ’est là de l’actualité, tout autant que l’exposition.\n\n                                    G eorges L e C ar d o n n e l.\n\n\n\n\n  (1)     Je ne parle ici que de ceux qui jouent l’apostolat\nsocial, étant de ceux qui pensent qu’aller au peuple est le\ndevoir unique du penseur et du poète.\n"}, {"page_pdf": 344, "texte": "É d itio n s de \" L A T\n                      L\n                      U\n                      E\n                      \"\n          80, R u e d e l ’E r m it a g e , 80, — B r u x e l l e s .\n\n\n\nY ves B e r t h o u                   L e Prince des Prosateurs             f r . 0 .5 0\nA lbert J ounet                       Dieu de Beauté                            » 0 .5 0\nP a u l M u ssch e                    Simplement                                » 2 ,0 0\nE dou ard N ed                        M on Jardin Fleuri                        » 2 ,0 0\nG eorges R am aekers                  Les Fêtes de l’E té                       » 1 .2 5\nG e o r g e s V ir r è s              En Pleine T erre                          » 3 .5 0\n\n\n\n\n                    p a r a ît r o n t   p r o c h a in e m e n t\n\n                                      D A N S LES\n\n\n                           E d it io n s d e L a L u t t e :\n\n\n                 Bon C H A RLES              de     SP R IM O N T\n\n\n                      Le s Héros\n                                                               *\n                  l’A m o u r , d e l’ E p é e\n\n                           et      du R ê v e\n                                      Poèmes\n                             P r i x : 2.00 francs.\n\n\n\n\n                           A R M A N D P R A V IE L\n\n\n            P o èm es M y stiq u e s\n                             P r ix   : 2.00 francs.\n\n       25 p . c . d e r é d u c tio n a u x a b o n n é s d e L a L u t t e .\n\nOn souscrit dès à présent, 80, rue de l’Ermitage, Bruxelles.\n"}, {"page_pdf": 345, "texte": "                         L A L UT T E\n                 80, R U E DE L ’E R M IT A G E , 80\n\n                               BRU XELLES\n\n      paraît tous les m ois en fascicules de 64 pages, et\nform e au bout de l’ an deux forts volum es in-8° avec table,\n                d'environ 400 pages chacun.\n             Belgique                                   Ailleurs\n\n    UN AN           .    .     5 fr.     | UN        AN       .        .    8 fr.\n    U N N um é ro              1 fr.     /   U N N u m ér o                 1.25 fr.\n\n     LA L U T T E (Série Nouvelle) publie : CONTES, NOU­\nVE LLES, ÉTU DES C R ITIQ U ES, M O N O G R A P H IE S,\nL IT T É R A T U R E S É TR A N G È R E S, QU ESTIO N S DE­\nM O R A L E ET. DE PH ILO SO PH IE, D RAM ES, PO È,\nMES, R E LA TIO N S de V O Y A G E S, etc.\n      FO N D A TE U R S          : P aul      M u s s c h e , E d o u a r d N ed\nG eorges R am aekers.\n\n      C O M I T É D E R É D A C T I O N . (B E L G I Q U E ) : D a n ie l\nC o p p ie t e r s , E r n s t D e l t e n r e , P o l D e m a d e , H u b e r t D e\nM o o r ,Y van      G il o n ,    G aston       H eux,       l ’A b b é       H ector\nH OORNAERT, E M ILE J OMAUX, P A U L                   MUSSCHE, EDOU ARD\nN ed,       G eorges         R am aek ers,      C harles          de       S p r im o n t ,\nl ’A bb é    E ugène V an         der   E l s t , G e o r g e s V ir r è s .\n\n       CO M ITÉ         DE R É D A C TIO N .           (FRAN CE) :                  Y ves\nB e r t h o u , J . E s q u ir o l , A l p h o n s e G e r m a in , L o u is G il ­\nlet,    A l b e r t J o u n e t , G eorges        le   C ar d o n n e l, H enri\nM azel,      L o u is M e r c ie r , R . P . P a c h e u      S. .T.,         A rm and\nP r a v i e l ,C h a r l e s d e R o u v r e , L o u is T ie r c e l in .\n\n\n\n\n      N. - B . — A D RE SSE R tout ce qui concerne LA\nR É D A C TIO N de la Revue à M . H u b e r t D e M o o r , Secré­\ntaire de La Lutte, 46, rue de la Croix, B r u x e l l e s ; — tout\nce qui concerne l’A D M IN IS T R A T IO N , à M . E u g è n e\nB e c k e r s , administrateur de La Lutte, 8 0 , rue de l'Ermi­\ntage, B r u x e l l e s . — Siège de la D IREC TIO N : 114, rue\nFranklin, B r u x e l l e s .\n\n       Imp. 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